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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:35 -0700 |
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Le cliquetis des verres, le choc des bouteilles, les +éclats de voix, les notes plus ou moins fausses de quelque chanson +égrillarde, le bruit des pieds battant le parquet; tout cela se +combinait adorablement pour former le plus délicieux tintamarre du +monde. + +Comment en eût-il été autrement? + +Ce quatuor bruyant représentait la fine fleur de l'école de médecine: +Després, le roi des étudiants tapageurs, l'organisateur par excellence +de joyeuses équipées, le meilleur buveur de l'Université; Cardon, passé +maître dans l'art d'obtenir de la boisson à crédit; Lafleur, qui faisait +dix affreux calembours entre chaque rasade qu'il ingurgitait--et Dieu +sait s'il en ingurgitait, des rasades!--enfin, le petit Caboulot, le +_rat_ de l'école, intelligent comme un diablotin, mais plus grouillant, +plus étourdi, plus léger qu'un papillon. + +Rien d'étonnant donc à ce que quatre lurons de cette trempe, arrosés +de whisky, fissent un charivari à broyer le tympan d'une escouade +d'artilleurs! + +Tout à coup, le bruit cessa pendant une dizaine de secondes; la porte +s'ouvrit, et un cinquième personnage entra. + +Alors, ce fut une tempête. + +--Bonsoir, Champfort! + +--Que tu arrives bien, Champfort! + +--Viens prendre un coup, Champfort! + +--Champfort, pas d'étude ce soir! Au diable la pathologie! + +--Mort à la matière médicale! + +--Aux gémonies les maladies des yeux! + +--Et celles des oreilles, donc! + +--Que la fièvre quarte étouffe Virchow, Kasper, Claude Bernard... et +même monsieur Koshlakoff, de St-Pétersbourg! + +--Que Satanas torde le cou à feu Galien! + +--Et donne le coup de grâce à ce bon monsieur Hippocrate. + +--Lafleur!... + +--Cardon!... + +Le nouvel arrivant, tiraillé a droite, tiraillé à gauche, assassiné +d'apostrophes aussi véhémentes, ne pouvait placer un mot et se +contentait de sourire. + +--Là ! là ! mes amis, fit-il enfin, ne parlez pas; tous à la fois: qu'y +a-t-il? + +--Il y a que nous bambochons ce soir. + +--Ça se voit. + +--Et que nous voulons nous administrer une cuite à tout casser... + +--Tais-toi, le Caboulot, laisse parler le grand monde. + +--Tiens! faut-il pas avoir six pieds, par hasard, pour qu'on se permette +de parler devant monsieur! + +--Silence! intervient Després. Je vais t'expliquer la chose, Champfort; +assieds-toi. + +--Lorsque Dieu créa le monde... + +--Passe au déluge! interrompit Lafleur. + +--Monte sur une chaise! glapit le Caboulot. + +--Pas de discours! grogna Cardon. + +--Laissez-moi faire: ça ne sera pas long. Champfort s'était assis, +attendant patiemment la fin de la bourrasque. + +--Lorsque Dieu créa le monde, reprit imperturbablement Després, il +travailla, comme tu le sais, pendant six jours... + +--C'est connu, ça! fit la voix flûtée du Caboulot. + +--Pas assez! répliqua gravement l'orateur. + +Puis il poursuivit: + +--Mais le septième, il l'employa à se reposer, laissant ainsi à l'homme, +qu'il venait de former à son image, un enseignement plein de sagesse. +Or... + +--_Ergo!_ + +--Or, nous avons travaillé toute la semaine comme des nègres. N'est-il +pas juste que nous prenions cette soirée, cette nuit même, s'il le faut, +pour laisser un peu se détendre l'arc de nos centres nerveux? + +--Bien parlé! + +--Puissamment raisonné! + +--D'une logique irréfutable! + +--Mais, sans doute, mes très chers, répondit en riant Champfort. Et je +songeais si peu à me mettre en désaccord avec cette sage règle, que je +venais vous prier d'étudier sans moi, ce soir Je ne suis pas dans mon +assiette et n'ai aucune disposition pour le travail. + +--Bravo! + +--Hourra pour toi, Champfort! + +--Vive le whisky, le tabac et les chansons! + +Et Després, de cette voix lente et mesurée qui lui était habituelle, se +mit à chanter, tout en saisissant une bouteille de la main droite et un +verre de la main gauche: + + Étudiants, étudiants + Chantons, rions sans cesse: + Que l'étude et l'allégresse + Se partagent nos instants. + +De son côté, le Caboulot hurlait: + + Pourquoi boirions-nous de l'eau, + Somm'nous des grenouilles? + +Cardon, lui, proclamait moins haut la chose, mais la mettait +consciencieusement en pratique. + +Quant à Lafleur, il n'est pas nécessaire de chercher ce qu'il turlutait +de sa voix enrouée; c'était toujours la même rengaine: + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne, + Que l'bon Dieu nous a conservé + Pour planter la vigne. + + +Il ne fallait pas lui demander autre chose que cela: c'eût été peine +perdue. Mais, en revanche, toutes les cinq minutes, l'éternel couplet +lui revenait dans le gosier, avec le nom du respectable grand-père Noé, +auteur de la première bamboche dont parle l'histoire. + +Laissons Lafleur redire, en quinze couplets, les mérites et les exploits +du grand-père Noé, et esquissons à la hâte le portrait du nouvel +arrivant. + + + + +CHAPITRE II + +Paul Champfort + +Paul Champfort était un grand et beau garçon de vingt-deux ans. + +Sa figure franche et ouverte plaisait au premier abord. Cheveux +châtains, longs et bouclés; front large, oeil brun, à la prunelle +hardie, bouche aux lèvres sympathiques, qu'ombrageait une petite +moustache de même nuance que les cheveux: tête charmante, en un mot. + +Il avait l'humeur joyeuse, la parole facile, colorée, doucement +railleuse, mais toujours bienveillante. On l'aimait beaucoup, parmi les +universitaires, tant à cause du cachet de sympathique distinction dont +toute sa personne était empreinte, que par la bonté de son caractère et +la solide intelligence qu'on lui savait. + +Il était de toutes les fêtes, de toutes les excursions, de tous les +_caucus_. On se l'arrachait un peu, et c'était toujours une bonne +fortune, pour des étudiants en goguette, que l'arrivée de ce bon +Champfort. + +On conçoit donc la joie de nos quatre apôtres quand le jeune homme, se +rendant aux arguments irrésistibles de son ami Després, s'assit autour +de la table du festin bachique et fit mine d'en prendre sa bonne part. + +Une première rasade fut versée par Després. + +--Je bois à ton bonheur, Champfort, fit-il en élevant son verre. + +--Moi, à tes succès en médecine, dit Cardon. + +--Et moi, à l'heureuse issue de ton examen, final, continua Lafleur. + +--Moi, Champfort, je bois à tes amours! cria le Caboulot, de cette voix +perçante qui dominait tous les bruits. + +A cette dernière santé, un nuage passa sur le front de Champfort. Le +sourire disparut de ses lèvres, et ce fut d'un ton presque solennel +qu'il répondit, en se levant: + +--Merci, Caboulot, merci, mes bons amis. Je prends actes de vos +bienveillants souhaits. Devant entrer bientôt dans la rude vie +professionnelle, j'ai besoin que la chaude amitié dont vous m'avez +toujours entouré ne me fasse pas défaut. Et si quelque amertume, +quelque déboire m'attend au début, j'aurai du moins, pour atténuer ma +mélancolie, le souvenir de vos bons procédés à mon égard. + +Champfort se rassit et chacun but silencieusement son verre, comme +si les paroles émues du jeune homme eussent voilé quelque inexorable +chagrin. Tant il est vrai que chez ces généreuses natures d'étudiants, +la sympathie ne se fait jamais attendre et jaillit toujours +spontanément, au moindre appel. + +Mais cette éclipse de gaieté dura peu. + +Quand on est en chemin d'herboriser dans les vignes du Seigneur, on ne +s'attarde pas à constater si quelque épine rencontrée par hasard pique +peu ou prou; on ne s'amuse pas à relever les humbles violettes ou les +pâles marguerites que le pied a foulées en passant. + +C'est du moins, ce que pensait Lafleur, car il entonna aussitôt d'une +voix de stentor: + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne, + Que l'bon Dieu............ + +--Va au diable avec ton grand-père Noé! interrompit avec humeur Després, +dont le front s'était assombri. + +--Hum! je doute fort qu'il veuille m'y suivre; le digne homme est trop +bien casé pour désirer un changement. + +--Alors, vas-y seul. + +--Nenni, mes fils; je suis trop poli pour ne pas vous attendre. + +Després se dérida un peu. + +--Au fait, tu as raison, Lafleur: vive la joie! + +--Et les pommes de terre, morguienne! Chaque chose en son temps. +Quand nous serons bien gris, nous parlerons raison; nous ferons de +la philosophie, de la psychologie, de la physiologie, de la +phrénologie--tout ce que vous voudrez. En attendant! amusons-nous, et +haut les verres! + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche,............ + +--Oui, oui, c'est cela, appuya Cardon. Il n'y a rien pour délier la +langue et mettre de l'ordre dans les idées comme quelques bons verres de +_Molson_. Je seconde la motion de Labrosse. + +--Adopté, _carried!_ vociféra le petit Caboulot. + +La joie reparut triomphante autour de la table chargée de bouteilles, de +verres, de pipes et de tabac. Pendant plus d'une heure, ce fut un déluge +de rasades, de chansons, de bons mots à faire pâlir les orgies romaines. +Lafleur chanta vingt fois son _grand-père Noé_; le Caboulot s'enroua +pour quinze jours à gouailler chacun de ses amis; Cardon se grisa comme +un Polonais, tout en encourageant les autres à boire sec, attendu que +les _provisions_ ne manquaient pas. Quant à Després, malgré qu'il +eut avalé presque une bouteille à lui seul, il n'y paraissait guère. +Seulement, il était devenu grave et rêveur, comme d'habitude; car +c'était là le seul effet que les spiritueux semblassent produire sur +cette organisation de fer. + +Mais, si grave et si rêveur qu'il fut, il le cédait pourtant sous ce +rapport de beaucoup à Champfort. Jamais le jeune homme, d'ordinaire gai +et assez solide buveur, ne s'était montré à ses amis enveloppé dans un +semblable nuage de tristesse et de mélancolie. + +Tant qu'il avait été en pleine possession de son sang-froid, il s'était +efforcé de se raidir contre le _spleen_ qui l'envahissait. Aux saillies +de Caboulot, aux jeux de mots barbares de Lafleur, aux épigrammes de +Cardon, il avait ri... oui, mais d'un rire nerveux, forcé, qui faisait +mal. Puis était venu cet état de demi-ivresse, où les idées se mettent +franchement à galoper sur le chemin de la rêverie et où le coeur vient +aux lèvres, prêt à s'ouvrir à tous les épanchements. + +C'est la phase la plus voluptueuse de l'état, alcoolique. Le cerveau +jouit, alors d'une lucidité plus grande qu'à l'état normal, et les idées +y dansent tout armées, prêtes à entrer en campagne au premier signal. + +Il était donc rendu à ce degré de l'échelle bachique, quand Després, qui +l'observait entre deux bouffées de fumée, lui dit doucement: + +--Champfort! + +--Hein? fit le jeune homme, comme surpris de cette appellation +inattendue. + +Puis, se soulevant à demi sur le canapé où il était presque couché; + +--Qu'y a-t-il, mon ami? + +--Il y a, mon cher, que tu n'es pas comme d'habitude et que tu nous +caches quelque chose. + +--Mais non..., mais non, je ne vous cache rien... Que voulez-vous que je +vous cache, mes bons amis? + +--Tu es triste comme une porte de prison, et c'est en vain que tu veux +paraître gai; la gaieté ne te va plus, et cela depuis longtemps. + +--Quelle conclusion tirer de cela? On n'est pas toujours disposé à la +joie. Chacun a ses heures de mélancolie, sans qu'il puisse s'en défendre +et sans même qu'il en puisse expliquer la cause. + +--Champfort, ne joue pas au plus fin avec moi. Depuis plusieurs mois, je +t'observe, et j'ai suivi pas à pas le travail lent, mais continu, mais +implacable qui se fait chez toi. Le peu de gaieté, de bonne humeur et +d'insouciance joyeuse qui te reste du Champfort d'autrefois n'est que +du vernis, et, sous ce vernis, il y a, une grande douleur, une de ces +douleurs incurables qui terrassent l'âme la plus fortement trempée. + +Le jeune étudiant baissa la tête et ne répondit pas. Mais sa main se +porta instinctivement à son coeur, comme s'il eût craint d'y laisser +voir la plaie qu'y devinait Després. + +Celui-ci se leva et, saisissant cette main indiscrète, il dit à +Champfort d'une voix douce: + +--Mon pauvre ami, ta main t'a trahi; tu souffres réellement et je vais +te dire qu'elle est ta maladie. + +--Tais-toi, Després, tais-toi! fit vivement Champfort, en relevant la +tête et regardant l'étudiant avec des yeux presque hagards. + +Cardon, Lafleur et le Caboulot s'étaient imposé mutuellement silence, +du moment que Després--leur chef à tous--avait engagé la conversation. +Rapprochant leurs chaises, ils attendirent vivement intrigués. + +Després, les désignant: + +--Voyons, Champfort, doutes-tu de nous? Sommes-nous, oui ou non, tes +meilleurs amis? + +--Certes, oui. + +--Eh bien! qu'as-tu à craindre? + +--Rien; mais mon secret est un de ceux qu'on emporte dans la tombe. + +--Ta! ta! ta! ton secret n'en est pas un, car je le connais moi. + +--Alors, c'est toujours un secret, répondit noblement Champfort. + +Un éclair brilla dans l'oeil noir de Després. Il leva fièrement sa belle +tête intelligente, serra la main du jeune homme et dit: + +--Merci, Champfort. Cette bonne parole est un coup d'éperon qui m'engage +définitivement dans la voie que j'ai adoptée. + +Puis, se tournant vers Lafleur, Cardon et le Caboulot: + +--Mes amis, dit-il, vous allez me donner votre parole d'honneur que rien +de ce que je vais vous apprendre ne transpirera au dehors. + +--Nous la donnons, firent les jeunes gens, en se levant tous à la fois. + +--Très bien, messieurs. Maintenant, Champfort, écoute, et, surtout, pas +de dénégations inutiles. Depuis plusieurs années, tu aimes d'un amour +sans espoir ta cousine, Laure Privat. Voilà ta maladie! + +A cette déclaration énergique, Paul Champfort se leva d'un bond. Une +pâleur effrayante envahit sa figure, et, foudroyant Després de son +regard, il murmura: + +--Malheureux, qu'as-tu dis là ? + +--La vérité, mon ami, répondit avec calme le roi des étudiants. + +--Mais tu veux donc ma honte, mon déshonneur, pour jeter ainsi mon +secret aux quatre vents de la curiosité publique! + +--Ce que je veux, c'est qu'il ne soit pas dit que Paul Champfort aura +frappé inutilement à la porte d'un coeur. + +--Mais tu ne sais donc pas qu'elle ignore mon amour, et que je me +laisserai mourir plutôt que de lui faire le moindre aveu. + +--Ceci importe peu... Le temps et les circonstances peuvent amener bien +des changements dans les situations les plus embrouillées. Je me charge +de forcer la main aux circonstances... et, quant au temps, on lui fera +prendre le triple galop, si besoin est. + +--Oh! non, je ne veux pas qu'une pression quelconque, morale ou autre, +soit exercée sur cette enfant-là . Mon amour est une indignité, une +trahison; eh bien! périsse mon amour, dussé-je ne pas lui survivre! + +--Indignité! trahison!... Eh! depuis quand se montre-t-on indigne et se +rend-on coupable de trahison, en aimant avec franchise et loyauté use +jeune fille? + +--Depuis que le devoir et la reconnaissance existent. Ma tante Privat +m'a recueilli, moi orphelin, alors que les derniers débris du modeste +patrimoine de ma famille venaient de disparaître dans les frais de la +maladie et d'enterrement de ma mère; elle m'a élevé comme un enfant; +elle m'a fait instruire--me mettant ainsi dans les mains les moyens de +vivre honorablement--et je pousserais l'ingratitude jusqu'à chercher à +capter l'amour de sa fille unique, de sa fille à qui elle laissera une +part considérable de sa fortune!... + +--Non, jamais! Ma tête est plus forte que mon coeur, et si celui-ci ne +veut pas entendre raison, je le briserai. + +--Ah! si elle était pauvre comme moi!... + +--Pauvre, toi? allons donc! Est-ce qu'on est pauvre quand on possède une +intelligence comme la tienne et quand on a un coeur comme celui qui bat +dans ta poitrine? est-ce qu'on est pauvre quand on a ton instruction et +une position sociale honorable comme celle qui t'attend? + +--Et, d'ailleurs, puisque Mlle Privat a beaucoup d'argent, n'est-il pas +juste qu'elle fasse partager cette fortune à un pauvre homme honorable, +plutôt que de s'associer à un capitaliste qui n'en a que faire, et +donner ainsi le spectacle d'une richesse scandaleuse, au milieu de +misères imméritées? + +--Ah! oui, elle est riche et tu es pauvre!... Le voilà bien l'esprit de +ce siècle d'argent où tout se cote, où tout se réduit en piastres et +contins, où l'on fait marchandise de tout: âme, esprit ou coeur!... +Tu verras, Champfort, que dans cent ans d'ici, chaque pensée, chaque +sentiment sera matérialisé, pesé dans la balance du spéculateur, +prostitué sur le tapis vert de l'agiotage, qui rendra, son verdict dans +ce genre-ci: «Cette idée pèse _tant_ et vaut _tant_ la livre, mais la +marchandise étant en baisse depuis une demi-heure, je ne puis offrir que +_tant!_ + +--Nos petits-fils verront cela, Champfort: je t'en donne ma parole +d'honneur. + +A cette boutade de Després, Cardon, Lafleur et le Caboulot partirent +d'un indécent éclat de rire. Champfort lui-même, malgré toute la gravité +la situation, n'y put retenir et fit bravement chorus avec ses amis.... + +Mais le roi des étudiants ne fut pas désemparé. + +--C'est bien, messieurs, dit-il; riez, puisque mes pronostics vous +semblent drôles. Vous êtes jeunes, et, conséquemment, vous avez le droit +d'envisager l'avenir sous ses plus riants horizons. Pour moi, je suis +vieux déjà , avec les vingt-cinq lourdes années qui sont accumulées sur +ma tête et les épreuves par lesquelles j'ai dû passer. C'est pourquoi, +cet avenir que vous entrevoyez si beau ne pouvant plus m'offrir rien +qui m'attache, rien qui m'illusionne, je le regarde froidement, je le +suppute, je le pèse, ni plus ni moins que s'il s'agissait d'un bout de +saucisse ou d'un morceau jambon! + +Et, en prononçant ces mots--qui pourtant auraient dû redoubler la +bruyante hilarité de ses confères--Després avait dans la voix des +accents si sombrement dédaigneux; sa physionomie reflétait tant +d'amertumes longtemps comprimées, mais encore chaudes et palpitantes, +que personne n'ouvrit la bouche et que chacun se crut en présence d'une +de ces victimes stoïques et calmes, dont l'âme est morte à toutes les +joies de la vie. + + + +CHAPITRE III + +Cousin et Cousine + +Il fallait, en effet, qu'une bien terrible tempête eût passé sur le +coeur de ce fier jeune homme pour en refroidir ainsi les puissantes +aspirations et en arrêter l'indomptable essor. + +Y avait-il réellement un drame dans la vie de Després, ou devait-on +mettre sur le compte de l'organisation fortement nerveuse du roi des +étudiants cette misanthropie dédaigneuse et ces boutades douloureusement +excentriques dont il ne pouvait se défendre, à de certaines heures? + +On se perdait là -dessus en conjectures. + +Il y avait bien, dans l'histoire de Després, une lacune que personne ne +pouvait combler. Mais, comme la moindre allusion adressée jusqu'alors au +jeune homme sur ce sujet avait paru l'affecter péniblement, on s'était +fait un devoir de ne jamais plua le questionner sur ce passé mystérieux. + +Pourtant, ce soir-là , Champfort ne put s'empêcher de lui dire: + +--En vérité, mon cher Després, on dirait, à t'entendre, que des malheurs +inouïs ont plané sur ta jeunesse. + +--Peut-être! murmura Després... Mais, reprit-il avec vivacité, il ne +s'agit pas de moi pour le quart d'heure. + +--Cependant... + +--Il s'agit d'empêcher que tu sois la victime d'une coquette, ou qu'une +délicatesse outrée fasse laisser le champ libre à un indigne rival. + +--Qui te parle de rival?... En ai-je un, seulement? + +--Tu en as plusieurs, mais tu n'en redoutes qu'un. + +--Comment sais-tu cela? + +--Je sais tout ce qui concerne _cet homme_, répondit Després d'une voix +sombre. + +--Ah! fit Champfort intrigué, et tu le hais? + +--Je le hais? + +Ces trois mots furent dits d'un ton si glacial et si profond, que les +étudiants se regardèrent tout étonnés. + +Champfort réfléchissait. Un coin du rideau qui couvrait la jeunesse de +Després venait d'être soulevé par le Roi des Étudiants lui-même, et une +étrange idée se développait dans la tête de Champfort: c'est que son +rival avait dû être pour beaucoup dans les malheurs de Després. + +--Et, reprit-il, tu connais assez l'individu pour affirmer qu'il est +indigne de ma cousine? + +--Cet homme est un misérable, et Mlle Privat ne devrait pas même se +laisser souiller par son regard de serpent. + +--Très bien. Mais qui sera assez généreux pour désillusionner la pauvre +enfant? qui sera assez persuasif pour ouvrir les yeux de sa mère et lui +faire repousser un prétendant qu'elle regarde déjà comme son gendre? + +--Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des années, suis pas à pas les +mouvements tortueux de ce traître; moi qui connais tous ses agissements +honteux; moi, enfin, qui me venge du lâche séducteur de la seule femme +que j'aie aimée! + +--Enfin! s'écria Champfort, le voilà le secret de ta vie, n'est-il pas +vrai? + +--Oui, Paul, c'est vrai. Celui qui a détruit à jamais mes illusions de +jeune homme et mes espérances de bonheur, est le même misérable qui +cherche aujourd'hui à te ravir la jeune fille que tu aimes. + +--Quelle coïncidence! Une sorte de fatalité place donc cet homme sur +notre chemin? + +--Oui, c'est une fatalité... mais une fatalité que j'appelle providence, +moi. Cette providence qui m'a rendu témoin de toutes les trahisons de +ce larron d'honneur, qui m'a constamment entraîné sur ses pas, le jette +encore aujourd'hui en travers de ma route... Malheur à lui! La mesure +est pleine; le dossier est complet; je vais frapper un grand coup et +arrêter dans son vol ce vautour pillard. + +--Que comptes-tu faire? + +--Oh! fort peu de chose d'ici à la signature du contrat. + +--Hélas! pauvre ami, c'est dans huit jours. + +--Je le sais. Mais quand ce devrait être demain, j'aurais encore le +temps nécessaire à mes petits préparatifs. + +--Dieu veuille, mon cher Després, que tu réussisses à empêcher un +mariage aussi malheureux! Mais... + +--Mais quoi? + +--En serais-je plus avancé, et Laure m'en aimera-t-elle davantage? + +--Qui te prouve qu'elle ne t'aime pas déjà assez? + +--Tout le prouve: sa manière d'agir avec moi, sa froideur hautaine, ses +airs protecteurs, et jusqu'à cette réserve cérémonieuse qui a remplacé +la douce intimité et les naïfs épanchements d'autrefois. + +--Hum! il faut quelquefois prendre les femmes à rebours, et leurs grands +airs dédaigneux masquent souvent un dépit qu'elles dissimulent avec +peine. + +--Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure; son coeur est trop haut +placé pour recourir à ces petits moyens. + +--Qu'en sais-tu? Personne ne comprend les femmes, et les amoureux moins +que tous les autres. Ecoute-moi, Champfort: la femme est un être pétri +de contradictions, qu'il ne faut croire qu'à la dernière extrémité. J'en +sais quelque chose. + +--Tu es sévère. Després, et tes malheurs passés te rendent injuste. + +--Je ne crois pas. Il est possible, après tout, que Mlle Privat soit une +exception à la règle générale. C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il +en soit, pour me former une opinion solide sur ton cas, fais-moi +l'historique de tes relations avec ta cousine. + +--A quoi bon? + +--Il le faut. + +--Allons, je me résigne et ne vous cacherai rien. + +Les chaises se rapprochèrent, et Champfort commença: + +--J'ai connu ma cousine, il y a environ six ans. J'avais alors seize ans +et elle entrait dans sa quatorzième année. Mon père était mort depuis +longtemps, et ma mère venait à son tour de payer son tribut à la nature. +Resté orphelin et sans ressources, j'envisageais l'avenir avec frayeur, +lorsqu'un jour, un étranger entra dans mon petit logement et m'annonça +qu'il venait de la part de ma tante Privat, la soeur de ma mère, et +qu'il avait instruction de m'emmener à la Nouvelle-Orléans. Il me donna +une lettre de ma bonne tante et l'argent nécessaire pour régler toutes +mes petites affaires. + +«Rien ne me retenait plus à Québec. Aussi, mes préparatifs ne furent-ils +pas longs, et quinze jours plus tard, j'étais à la Nouvelle-Orléans, +ou plutôt, à quelques milles de là , dans une charmante habitation que +possédait mon oncle sur sa plantation, près du lac Pontchartrain. + +«Je passai là les deux belles années de ma jeunesse, vivant comme un +frère avec les deux charmants enfants de mon oncle: Edmond et Laure. + +Edmond avait à peu près mon âge, et Laure, deux années de moins. + +«Que de gaies promenades nous avons faites ensemble dans les champs de +canne à sucre ou sur les bords du lac! que de douces causeries nous +avons échangées sous la large véranda de l'habitation! + +«La guerre civile, qui se déchaînait alors avec fureur dans plusieurs +États de l'Union, ne se traduisait encore en Louisiane que par des +mouvements de troupes et une agitation formidable. Mais, tout en +enflammant nos jeunes coeurs d'un noble amour pour la cause du Sud, elle +ne troublait pas autrement notre paisible existence. + +«Sur ces entrefaites, mon oncle, qui était colonel, partit avec son +régiment pour rejoindre l'armée. Ce fut notre premier chagrin. Mais, +comme il nous déclara qu'il pourrait venir de temps en temps à +l'habitation, nous nous consolâmes assez vite de ce contretemps. + +«Ainsi qu'il l'avait dit, mon oncle revint un mois après son départ. Il +était accompagné d'un jeune homme du nom de Lapierre... + +--Hein! Lapierre? interrompit le Caboulot. + +--Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu? + +--Peut-être... Mais il y a tant de personnes qui s'appellent ainsi. +Continue. + +--Je disais donc que le colonel était accompagné d'un jeune homme du nom +de Lapierre, qui se disait de Québec et dont ma tante avait, en effet, +connu la famille, lorsqu'elle-même y demeurait. Mon oncle s'était +pris d'une véritable amitié pour ce Lapierre, et il en avait fait son +compagnon inséparable. + +Comment cet étranger était-il parvenu à s'insinuer ainsi dans les bonnes +grâces du colonel? quels services lui avait-il rendus?... je l'ignore +encore. + +--Moi, je le sais! interrompit Després. Lapierre courait alors d'une +armée à l'autre pour spéculer sur les navires. Un jour, il guida le +régiment du colonel Privat dans une marche nocturne qui amena la capture +d'un convoi ennemi. + +Telle est l'origine de sa faveur auprès de la famille Privat. + +--D'où tiens-tu ce renseignement? demanda Champfort, surpris. + +--De moi-même, mon cher. J'étais à cette époque dans le Kentucky, où, +je servais comme volontaire dans l'armée qui faisait face au général +Beauregard, dont faisait partie le régiment du colonel Privat. + +--Ah! fit Champfort, voilà qui explique bien des choses! + +--Continue, mon cher Paul, tu en apprendras encore. + +L'étudiant reprit: + +«Mon oncle et Lapierre passèrent une dizaine de jours à l'habitation, +pendant lesquels ma tante et ma cousine se multiplièrent pour héberger +dignement leur hôte. Laure, selon le désir de son père, s'était +constituée le _cicérone_ du jeune étranger et ne le quittait guère. Ils +faisaient ensemble, en compagnie du colonel et de ma tante, de longues +promenades à travers la plantation ou sur les bords du lac; et, de +retour à l'habitation, c'était au piano ou sous la véranda que se +continuait le tête-à -tête. + +«Pendant tout le temps que dura le séjour de mon oncle, je pus à peine +trouver l'occasion de parler à ma cousine. Elle semblait n'avoir d'yeux +et d'oreilles que pour Lapierre, et paraissait même se croire obligée de +ne plus causer qu'avec lui. + +Ce changement de conduite ne fit d'abord que m'étonner; mais bientôt, à +cet étonnement bien naturel se joignit une sensation étrange, une sorte +de souffrance, quelque chose comme une douleur sourde, mal définie, +qu'il m'était impossible de surmonter. + +«La vue de ma cousine, constamment au bras de ce beau jeune homme qui +lui souriait et lui parlait avec chaleur, me causait une impression +tellement pénible, que je fuyais sa société et me tenais presque +toujours à l'écart. J'errais seul de longues heures dans la campagne, et +ce n'était, qu'avec un inexprimable serrement de coeur que je rentrais à +l'habitation. + +«Hélas! je venais enfin de connaître le mal mystérieux qui me torturait: +j'aimais ma cousine! + +«Cette découverte m'effraya et ne fit qu'augmenter ma sauvagerie. Je +me considérai comme indigne des bontés de mon oncle et de ma tante, du +moment que mon coeur me révéla son audace, et, je pris la résolution +d'étouffer dans mon sein le coupable sentiment qui y germait. + +«Aussi, lorsque le colonel repartit pour l'armée, emmenant avec lui +le jeune Lapierre, j'avais fait mon sacrifice et ce fut sans +récriminations, sinon sans amertume, que je repris avec ma cousine le +genre de vie accoutumé. + +«Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se mêla toujours à nos +relations une certaine gêne et, une teinte de froideur, que ni elle ni +moi nous ne pouvions contrôler et qui ne fit qu'augmenter dans la suite. + +«Telle était la situation, lorsqu'un événement aussi douloureux +qu'inattendu vint nous plonger tous dans la désolation. Lapierre arriva +un soir à l'habitation porteur de la triste nouvelle que le colonel +était mort, quelques jours auparavant, d'une blessure reçue dans un +combat d'avant-postes. Le jeune homme, qui paraissait accablé de +chagrin, remit à ma tante une lettre de son mari mourant, dans laquelle +le blessé faisait les plus grands éloges de la conduite de son ami +Lapierre, qui l'avait recueilli sur le champ de bataille et soigné comme +un fils. + +--L'infâme! le traître! s'écria Després. Veux-tu savoir, Champfort, ce +qu'avait fait Lapierre avant de ramasser sur le champ de bataille le +colonel Privat mourant? + +--Qu'avait-il fait? + +--Il avait, pour une forte somme d'argent, livré au général ennemi le +secret des mouvements de Beauregard et fait tomber le colonel Privat +dans une embuscade où son régiment fut écharpé et lui-même blessé +mortellement. + +--Le misérable! mais cette lettre de mon oncle? + +--Oh! j'aurai beaucoup, à dire sur cette lettre quand le temps sera +venu. Pour le moment, qu'il me suffise d'affirmer que le colonel était +à cent lieues de croire que Lapierre fût un espion au service du plus +offrant. Aussi, touché des soins que lui prodiguait l'hypocrite, le +chargea-t-il d'annoncer sa mort à sa femme et lui écrivit-il la lettre +dont tu parles. + +--Mais, c'est affreux, cela! firent les étudiants. + +--Oui, messieurs, c'est affreux--d'autant plus affreux que le colonel +avait comblé ce misérable de faveurs et qu'il reposait en lui une +confiance illimitée... + +--Confiance que ne lui a pas retirée, malheureusement, la famille +Privat, fit observer Champfort. + +--Oui, mais cette sympathie qu'il a su capter fera place à la haine et +au mépris, quand je l'aurai démasqué, répondit Després. + +--Le pourras-tu?... Il te fera passer pour un imposteur et te demandera +des preuves... En as-tu? + +--J'en ai plus qu'il ne m'en faut pour le faire rentrer sous terre et +mourir de confusion, s'il lui en reste un atome d'honneur. Laissez venir +le grand jour de la rétribution, mes amis, et vous verrez comment se +venge le Roi des Étudiants. Toi, Champfort, achève ton histoire. + +--Je n'ai plus qu'un mot à dire. Ma tante, frappée dans ses plus chères +affections, se montra héroïque. Elle se dirigea immédiatement vers le +théâtre de la guerre et, à force d'argent, se fit remettre le corps de +son mari, qu'elle ramena en Louisiane, où les derniers honneurs lui +furent rendus. + +«Puis, n'étant plus retenue aux États-Unis par aucun intérêt majeur, +elle vendit ses immenses propriétés et nous ramena tous à Québec, en +passant par la France. + +«Quant à Lapierre, il avait rejoint l'armée, après l'enterrement du +colonel. Je ne l'ai revu qu'il y a environ trois mois, chez ma tante. Il +arrivait des États-Unis. Depuis lors, il est le commensal assidu de la +maison et fait la cour à ma cousine, qu'il doit épouser dans huit jours. + +«Vous en savez, aussi long que moi, maintenant, messieurs.» + + + +CHAPITRE IV + +Secret pour secret + +Un silence de quelques minutes suivit. + +Després s'était levé et marchait avec agitation dans la pièce. Le récit +de Champfort, auquel le nom de Lapierre se trouvait si étrangement mêlé, +avait ravivé en lui une plaie à peine cicatrisée, et fait surgir dans +son coeur d'amers souvenirs. Un pli menaçant, qui ridait de haut en bas +son front soucieux, annonçait l'effort de sa pensée. + +Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le turbulent Caboulot +semblait partager cette agitation. Sa figure mobile était devenue grave +et il attachait sur Després des regards profonds. On eût dit qu'un vague +souvenir, trop éloigné pour avoir de la consistance, trottait, dans la +tête de l'enfant et qu'il cherchait à le fixer, à lui donner du relief. + +Després ne s'apercevait pas de cette attention dont il était l'objet et +continuait sa promenade fiévreuse. + +Ce que voyant Lafleur, qui n'aimait pas les situations tendues, crut le +temps propice pour risquer une proposition. Le digne étudiant n'était +amateur de mélodrame qu'autant qu'on y mettait, de temps en temps, un +petit entr'acte pour _prendre la goutte_. + +Il saisit donc une bouteille et la brandissant: + +--Ça! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement +intéressantes; mais elles ne doivent pas nous empêcher de faire un doigt +de cour à cette bonne bouteille qui s'ennuie. + +--En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon. + +--C'est tout simplement de l'ingratitude, ajouta le Caboulot, qui +évidemment faisait effort pour paraître calme. La bouteille est une +bonne et loyale fille qui n'a jamais trahi personne, elle. Donnons-lui +une franche accolade. + +Les trois amis se versèrent chacun une rasade, et Lafleur s'écria: + +--Holà ! Després, holà ! Champfort, approchez. Faites-moi vite disparaître +ces mines tragiques et venez trinquer, ou sinon je vous chante tout mon +_Grand-père Noé_. + +Et il commença, en effet: + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne............ + +Mais les deux retardataires, en voyant cette menace du mélomane Lafleur +recevoir un commencement d'exécution, s'étaient vite rendus, à l'appel. + +On but la rasade exigée. Puis Champfort dit à Després: + +--Eh bien! Després, es-tu toujours, d'opinion que je me suis trompé à +l'endroit des sentiments de ma cousine? + +--Plus que jamais, répondit l'étudiant. + +--En vérité, tu m'étonnes! + +--Ce qu'il y a d'étonnant, mon cher, c'est que tu ne connaisses pas +davantage les femmes. + +--Je crois pourtant connaître celle-là ; ayant si longtemps vécu en +rapports journaliers avec elle. + +--Tu la connais moins que toute autre... Mais laissons ce sujet pour ce +soir. Je te convaincrai avant peu de la singulière, erreur dans laquelle +un excès de délicatesse t'a fait tomber. Parlons plutôt de ce mécréant +de Lapierre. + +--Je t'ai tout dit ce que je sais sur son compte. + +--Alors, ce sera moi qui compléterai la biographie de ce sale +personnage. Le temps est arrivé, d'ailleurs, mes amis, où je dois +satisfaire la légitime curiosité que vous avez souvent manifesté à +l'endroit de certain épisode de ma jeunesse. J'aurais préféré ne +jamais soulever le voile sombre qui, comme un linceul, recouvre cette +malheureuse phase de ma vie. Mais le bonheur de notre ami Champfort +étant en péril, je vais parler et rouvrir vaillamment cette vieille +blessure. + +Champfort serra la main de Després. + +--Merci! dit-il: secret pour secret; il n'y aura plus désormais aucun +obstacle pour empêcher nos coeurs de battre à l'unisson. + +Le Roi des Étudiants s'installa en face de ses amis, dont la curiosité, +surtout chez le Caboulot, était piqué au vif, et prit la parole en ces +termes: + +--Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais dans une petite +paroisse de la rive droite du Richelieu, à peu près à mi-chemin entre +Saint-Jean et le lac Champlain... + +--Justement! murmura le Caboulot. + +--Quoi? fit Després. + +--Rien. + +--N'interromps pas, bavard, grognai l'organe rouillé de Cardon. + +«J'avais alors dix-huit ans, poursuivit Després, et je commençais mes +études médicales chez le vieux médecin de l'endroit. Je menais là une +vie paisible et heureuse, partageant mon temps entre l'étude au bureau +de mon patron et les plaisirs tranquilles de la pêche ou ceux plus +fatiguant de la chasse. J'allais aussi tous les jours m'étendre +nonchalamment sous les arbres rabougris d'un petit îlot d'alluvion, +formé au milieu du fleuve et pouvant avoir deux cents pas de tour. + +«Rien de calme et de pittoresque comme le paysage qui se déroulait alors +sous mes yeux! + +«Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse natale--que je désignerai +sous le pseudonyme de Saint-Monat--déployait sa sombre nappe de verdure, +émaillée de blanches maisonnettes et accidentée, ça et là , de rochers +moussus, de gorges nombreuses et de caps hardis, dont le courant léchait +les pieds verdâtres. En face, sur l'autre rive, quelques maisons isolées +montraient leurs façades au milieu du feuillage, et une petite rivière +descendait en grondant des hauteurs boisées de l'arrière-plan, pour +venir marier ses eaux à celles du fleuve, à deux arpents environ en aval +de l'îlot. + +«Tout cela respirait une telle fraîcheur, était revêtu de tons si +harmonieusement diversifiés et plaisait tant à mon esprit rêveur, qu'il +m'arrivait souvent de m'oublier en mélancolique contemplation et de ne +regagner ma demeure que longtemps après le coucher du soleil. + +«Un soir de juin, je m'étais attardé ainsi, et le soleil allait +disparaître derrière les sinuosités chevelues de l'horizon du nord, +lorsque je songeai au retour. + +«Le firmament était strié de grandes bandes de nuage, dont les franges +semblaient se traîner sur la forêt. Une assez forte brise ridait le +fleuve de lames courtes et pressées, dont le clapotement incessant +contre le rivage de l'îlot avait quelque chose de mélancolique qui +berçait mes pensées. Une petite embarcation, avec une jeune, fille pour +passagère et un tout jeune garçon pour pilote, longeait la rive gauche, +à quelques arpents de moi. + +«Tout à coup, au moment où je me dirigeais vers mon canot, couché dans +les ajoncs du rivage, un cri perçant se fit entendre dans la direction +de l'embarcation, qui venait, de chavirer. + +«Je vis la pauvre jeune fille, affolée de terreur, qui se débattait dans +le fleuve, pendant que la chaloupe renversée s'éloignait, avec le petit +garçon cramponné à sa quille. + +«Lancer mon canot, pagayer vigoureusement vers le lieu de l'accident et +saisir la jeune fille au moment où elle allait disparaître sous l'eau, +tout cela ne fut l'affaire que d'une minute. + +«Mais il était temps! La petite avait déjà perdu connaissance, et, je +dus employer tout mon savoir pour la faire revenir à elle. Quant au +gamin, il tenait bon sur son épave, et j'eus tout le temps de le +recueillir sain et sauf. + +«Ces jeunes gens étaient le frère et la soeur; Leur père, un des plus +riches cultivateurs de sa paroisse, demeurait non loin de là , justement +à l'embouchure de la petite rivière dont je parlais tantôt. De mon poste +d'observation sur l'îlot, j'avais souvent remarqué sa grande et belle +maison, à moitié perdue dans le feuillage et bâtie près de la berge de +la rivière. + +«Grâce à ces renseignements que me donna l'enfant--car la jeune fille +n'était guère en état de parler--je ramenai dans leur famille les deux +naufragés. + +«Inutile de vous dire que je fus fêté, choyé, caressé, comme devait +l'être le sauveur de deux enfants uniques. Le père et la mère me firent +promettre de les venir voir tous les jours. Désormais, j'aurais mes +entrées libres dans la maison et mon couvert mis à la table de la +famille. + +«J'eus d'autant moins d'hésitation à prendre cet engagement, que les +maîtres de la maison me parurent de charmantes gens, et leur fille +Louise la plus délicieuse enfant que j'eusse rêvée. Elle avait seize +ans, une taille bien prise, des cheveux blonds et des yeux noirs, +admirable contraste qui lui seyait à ravir. + +«Ce soir-là , je revins chez moi heureux d'avoir fait une bonne action et +le coeur rempli de la blonde image de Louise. + +«Le lendemain, je me jetai dans mon canot et retournai chez mes nouveaux +amis, avec qui je passai une partie de la journée. Louise ne se +ressentait plus des émotions de la veille, et une légère pâleur, qui la +rendait dix fois plus belle, rappelait seule la terrible crise. + +«Je conversai longtemps avec elle dans une douce intimité. Sa voix avait +un charme pénétrant et des accents, d'aimable naïveté qui m'allaient à +l'âme. Je vis avec joie qu'elle possédait une instruction suffisante +pour alimenter une bonne causerie, et qu'elle n'en savait pas assez pour +être pédante. + +«Je la quittai à regret vers le soir, après lui avoir promis de revenir +le lendemain et les jours suivants. + +«Pendant plus d'un mois, je vécus ainsi, traversant chaque jour le +fleuve en canot et ne revenant sur la rive droite qu'à la nuit. + +«Quel heureux temps! quelles heures délicieuses! Louise et moi, nous +n'étions plus seulement des amis inséparables: nous étions des amants. +Je l'adorais; elle raffolait de moi. Je trouvais longue la nuit qui nous +séparait; elle épiait avec anxiété, aux premières heures du matin, le +retour de mon léger canot bondissant sur la lame ou glissant comme une +flèche sur le fleuve endormi. + +«Oh! oui, le beau, le bon temps! + +--C'est à cette époque--c'est-à -dire vers la fin du mois de +juillet--qu'arriva à Saint-Monat un jeune homme du nom de Lapierre. Il +venait de Québec, où il étudiait le droit, et comptait passer un mois ou +deux de villégiature chez un de ses oncles, le voisin et l'ami de mon +père. + +«C'était un fort joli garçon, altéré de mouvement, passionné pour la +chasse, amoureux des plaisirs champêtres. Je l'avais un peu connu +autrefois, pendant mon séjour à Québec. Aussi, malgré sa mobilité +d'esprit et son caractère à plusieurs faces, fûmes-nous bien vite liés +d'amitié. + +«Je ne faisais pas une excursion qu'il n'en fut; je n'avais pas une +relation, une connaissance dans les environs que je ne lui fisse +partager. Bref, nous étions, au bout de quelques jours, la plus belle +paire d'amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade. + +«Pour sceller à jamais une si étroite intelligence, la Providence mit un +jour en grand danger la précieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une +circonstance où nous traversions la rivière à la nage: en fidèle Oreste, +je le sauvai au péril de ma vie. + +«Cette bonne action me valut l'éternelle reconnaissance du loyal jeune +homme. + +«Vous allez voir comment il me la prouva. + +«Je vous ai dit que toutes nos distractions étaient communes et que +cette communauté s'étendait aux relations que j'avais. Naturellement, la +famille de Louise n'en était pas exclue, et je continuais, comme par le +passé, à me rendre tous les jours auprès de ma jolie fiancée. Seulement, +j'étais invariablement flanqué du citoyen Lapierre. + +«Le jeune homme paraissait surtout goûter extrêmement, la société des +maîtres de la maison, auxquels il racontait toutes sortes d'histoires +plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable rendait +amusantes au possible et qui faisaient les délices des bons vieillards. +Louise et moi, nous nous mêlions souvent à leur cercle et prenions +de bon coeur part à l'hilarité générale. Lapierre, alors, redoublait +d'amabilité, et ses racontars, s'adressant directement à la jeune fille, +ne manquaient jamais de l'amuser beaucoup. + +«Et c'est ainsi qu'une douce familiarité s'établit, à ma grande +satisfaction, entre mon ami et mon amante. + +«Loin de mettre obstacle au développement de cette sympathie naissante +entre les deux jeunes gens, je cherchais, au contraire, à en resserrer +tous les jours les liens dorés. Il me semblait que mon bonheur ne +serait complet qu'à la condition d'y faire un peu participer mon dévoué +compagnon, cet excellent Lapierre. + +«Un procédé si délicat ne manquait pas de toucher vivement le bon jeune +homme, et il me disait souvent, en me serrant la main: + +--Gustave, tu es un coeur d'or, et je bénis le ciel qui m'a, fait faire +ta connaissance. Non seulement tu me procures d'agréables distractions, +mais tu pousses, en outre, la complaisance jusqu'à me laisser prendre +une petite place dans le coeur de ta belle fiancée. Il est si bon de +sentir rayonner autour de soi la douce amitié d'une femme, que je te +sais gré de m'avoir procuré ce plaisir-là . Je retournerai à Québec +meilleur que je n'en suis parti, et cette amélioration sera ton oeuvre. + +«L'hypocrite! le traître!... Oh! messieurs, tenez-vous le pour dit: +c'était et c'est encore un rusé coquin que ce Lapierre. Tous les rôles +lui sont bons; aucun moyen ne lui répugne. Quand un ennemi se trouve sur +son chemin, il le bouscule; si c'est un ami, il prend une voie détournée +et frappe dans le dos. + +--Et c'est à un bandit de cette force que j'ai affaire! murmura +Champfort. + +--Ne crains rien: je suis là ! répondit Després; je suis là , en travers +de sa route, implacable et sombre comme le châtiment! + +--Moi aussi! s'écria le Caboulot, d'une voix étrange. + + + +CHAPITRE V + +Trahison + +Lafleur et Cardon s'amusèrent beaucoup de cette exclamation un peu +prétentieuse; mais Després, lui, eut un singulier tressaillement. Il +regarda l'enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa sur son +front, comme si une idée nuageuse cherchait à en jaillir. + +Apparemment que cette idée lui parut folle, car il hocha bientôt la tête +et poursuivit: + +«Je vivais donc dans la plus grande sécurité et sans la moindre +appréhension du côté de Lapierre. Quant à ma fidèle Louise, j'aurais cru +commettre une profanation en la soupçonnant; et, d'ailleurs, elle se +montrait toujours pour moi si prévenante, si gracieuse, si aimante, que +c'eût été vraiment folie de lui prêter des idées de trahison. + +«C'est sous ces riantes circonstances que je dus, vers la fin d'août, +faire une absence de trois ou quatre jours pour aller régler certaines +affaires à Saint-Jean. + +«Je partis en canot, après avoir reçu de Louise les plus chaudes +recommandations de ne pas être longtemps dans mon voyage, et du bon +Lapierre les meilleurs souhaits. + +«La descente du Richelieu se fit en quelques heures, et, à la nuit +tombante, j'arrivais à destination. + +«Mes affaires furent bâclées plus rapidement que je ne m'y attendais, +et, dès le lendemain, je pus effectuer mon retour. + +«Je laissai Saint-Jean dans l'après-midi. Le temps était beau. Pas un +souffle de vent ne ridait la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais +donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais à Saint-Monat dans le +courant de la soirée. + +«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à un mille environ de +chez moi. Quoiqu'il n'y eût pas de lune et que le ciel fût assez sombre +pour empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais cependant +distinguer l'îlot qui se détachait du fleuve comme une tache noirâtre +sur une plaque d'acier bruni. + +«Je suivais alors la rive gauche d'assez près, afin d'éviter le courant +des eaux profondes. Je ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce +côté-là , à quelques arpents devant moi, à cause des sinuosités de la +berge. + +«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller une lumière dans un +endroit bien connu, au fond d'une petite baie où se déchargeait le bras +de rivière déjà décrit. + +«--C'est là ! me dis-je, tandis qu'une émotion bizarre tenait mon aviron +immobile. Et, pendant plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur +ce point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité! Un sentiment +d'angoisse indéfinissable me serrait la gorge, quelque chose comme un +pressentiment mystérieux, comme l'appréhension d'un malheur! + +«L'image de Louise, de ma Louise adorée que je n'avais pas vue depuis +deux jours, se présenta à mon esprit troublé, et cette évocation me +causa une impression étrange. Je la revis, comme en cette soirée fatale +et heureuse où je la sauvai de la mort, lutter contre les vagues qui +s'ouvraient pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était celui +de Lapierre qui l'arrachait au gouffre béant. Et Lapierre me saluait +d'un geste moqueur, puis filait rapidement dans son canot, sur le fleuve +tourmenté, en me jetant un éclat de rire sardonique!... + +«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar, et, plongeant +énergiquement mon aviron dans l'eau, je fis voler mon canot dans la +direction de la baie. + +«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi ma route? + +«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais poussé invinciblement +vers la petite lumière; elle m'attirait comme un puissant aimant; elle +m'aspirait comme le terrible maelstrom des côtes de Norvège. + +«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais à peine distinguer à +vingt pas en avant de la pince de mon canot. Je filais toujours quand +même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait à vue d'oeil. +Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance en pays ennemi, je plongeais +en silence mon aviron dans l'eau tranquille, ne la laissant même pas +toucher le rebord de l'embarcation. + +--Tout à coup, une obscurité plus profonde se fit à quelques pas de moi, +et mon canot s'engagea doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes +en les frôlant, puis s'arrêta. + +--J'étais arrivé. + +--Et par un singulier hasard, je me trouvais justement dans une petite +crique du bras de rivière, ombragée de massifs très épais, et à une +vingtaine de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée, qui était celle +de la chambre de Louise. + +«Je demeurai là immobile, fixant de mon regard ardent cette fenêtre +bien-aimée, derrière laquelle devait se trouver ma douce fiancée. +J'espérais entrevoir la charmante silhouette de la jeune fille; je lui +dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais ma course. + +«Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en conclus que la pieuse +Louise adressait à Dieu sa prière accoutumée, avant de se mettre au lit. + +«La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être, à cette minute +précise où je suis à deux pas d'elle, un _pater_ et, un _ave_ pour que +son bon ami Gustave lui revienne sain et sauf. + +Amère ironie de ma pensée! + +«Je n'avais pas finie cette réflexion émue, qu'un bruit étouffé de +conversation à voix basse me parvint. + +«J'éprouvai comme une secousse galvanique et me rapprochai, en me +glissant silencieusement à travers le feuillage, de l'endroit d'où +semblaient partir les chuchotements. + +Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez près pour être sûr +de ne pas perdre une syllabe de la conversation mystérieuse, j'écartai +doucement le feuillage et je regardai. + +A cinq ou six pas de moi, près de la maison, il y avait un homme et une +femme. L'obscurité m'empêchait de distinguer leurs traits, mais mon +coeur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui. + +«L'homme était Lapierre; la femme, Louise, ma fiancée! Leur voix, qui se +fit entendre au même moment, ne me laissa aucun doute à cet égard. + +«Ainsi, j'étais trahi!... trahi par la femme que j'aimais le plus au +monde, qui m'avait juré une inviolable fidélité et que j'avais arrachée, +deux mois auparavant, à une mort certaine!... trahi par l'homme qui me +devait aussi la vie, par l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la +veille même, des paroles d'amitié, par le confident qui avait reçu tous +les secrets de mon coeur! + +«C'était trop à la fois, et le coup qui m'atteignait en pleine poitrine +était porté trop soudainement!... Un flot de sang me monta aux yeux et +je dus me cramponner désespérément à un arbre, pour ne pas tomber. + +«Puis la réaction se fit, immense, terrible; une froide rage serra mes +tempes, et ce fut avec un calme effrayant que je me dis: + +«Avant de les frapper, je dois les entendre. Je ne suis plus un amant; +je suis un juge! Écoutons. + +«Et, concentrant toutes les facultés de mon âme dans un seul sens: +l'ouïe; j'entendis mot à mot le dialogue suivant: + +--En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre, vous êtes trop +pusillanime ce soir. Les ombres de la nuit vous feraient-elles peur et +n'auriez-vous de courage qu'à la clarté du soleil? + +--Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, répondait la jeune fille. + +--Peur de quoi? + +--Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le feuillage, du coassement +des grenouilles au bord de la rivière, du cri des hibous, là -bas, dans +ces gorges sombres... + +--Allons donc! + +--Il me semble que tous ces bruits et toutes ces voix de la nuit ne +s'élèvent que pour me reprocher mon infidélité. + +--Vous êtes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles n'ont rien à +voir dans nos affaires, croyez-moi. + +--Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague terreur que j'éprouve +n'est pas de ceux que l'on surmonte par le raisonnement. + +--Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous aime, vous chasseriez +bien vite toutes ces idées superstitieuses et vous ne craindriez rien au +monde, quand je suis là pour vous défendre. + +--Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous, je trahis des serments +solennels; lorsque je trompe à toute heure du jour un franc et loyal +jeune homme qui a foi en moi; lorsque je récompense le dévouement de +celui qui m'a sauvé la vie en jouant vis-à -vis de lui la comédie de +l'amour, tandis que mon coeur appartient à un autre; vous me demandez si +je vous aime!... + +Louise avait prononcée cette tirade d'une voix forte, quoique étouffée, +et avec une énergie fébrile. Je n'en perdis pas un mot, pas une +intonation. Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé, la +tête appuyée au tronc d'un arbre, le visage baigné de larmes. + +Lapierre reprit: + +--Je vous crois, Louise, et la démarche que vous faite ce soir confirme +vos dires; mais combien les actions prouvent mieux que les paroles! + +--Ce que vous me demandez est si grave, que je ne puis m'y résoudre. + +--Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire? Vous n'aimez pas +l'homme que vos parents vous destinent; pour vous soustraire à la dure +nécessité d'épouser cet homme-là , vous fuyez avec celui que votre coeur +a choisi... Encore une fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si étrange? + +--Gustave Després m'a sauvé la vie! + +--La belle affaire! Tout autre, à sa place, en eût fait autant. Est-ce +qu'on laisse périr sous ses yeux une personne qui se noie, sans lui +porter secours? + +--Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'être jamais qu'à lui! + +--Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes d'engagements ne tirent +pas à conséquence et se rompent tous les jours. Després a abusé de votre +jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous faisant promettre une +chose semblable. C'est tout simplement odieux. + +A cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai pâle de colère et +prêt à bondir sur lui; mais la voix de Louise m'arrêta. + +--Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain, à la môme heure, +soyez ici: je vous dirai à quoi je suis résolu. + +--Ne craignez-vous pas le retour de Després? + +--Oh! non, il m'a déclaré que son absence durerait au moins trois jours. + +--J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez, Louise, que le temps +presse et que la découverte de notre liaison peut tout gâter. + +--Demain, j'aurai pris une décision. + +--A demain, donc! La frontière n'est pas loin et mon canot est rapide. + +--Je serai prête. A demain! + +Louise rentra, et j'entendis, à quelques pas de moi, le bruit des +branches froissées par Lapierre, qui regagnait son canot. + +Je le laissai partir. + +Cinq minutes après, je filais silencieusement dans son sillage. Mon +heureux rival fredonnait un gai refrain, pagayant mollement, comme un +homme qui n'est pas pressé. + +Je l'abandonnai à la hauteur de l'îlot, pour obliquer à gauche et me +diriger vers la demeure de mon père. + +Lui se perdit dans l'obscurité, en amont, et je l'entendis atterrir +presque en même temps que moi. + + + +CHAPITRE VI + +Le drame de l'îlot + +Després, après s'être recueilli un instant, reprit ainsi sa narration: + +«La découverte de la honteuse trahison dont j'étais victime avait +réveillé dans mon coeur une foule de passions assoupies jusqu'alors. De +sombres idées de vengeance m'agitaient, et c'est sous l'empire d'une de +ces colères blanches qui ne raisonnent pas que je pris un parti. + +«Je gravis au pas de course le coteau qui conduisait à la maison de mon +père; et, après avoir rendu compte à ce dernier de ma mission, je lui +dis qu'une affaire importante m'obligeait à repartir de suite, et le +priai de ne pas révéler à personne mon retour nocturne à Saint-Monat. + +«Le bon vieillard parut quelque peu étonné de mes allures mystérieuses; +mais je le rassurai en lui disant qu'il s'agissait tout simplement d'un +pari à gagner, et je fis mes préparatifs de départ. + +«Ce ne fut pas long. + +«De l'argent, quelques hardes, des provisions pour deux jours et une +paire de revolvers chargés composèrent mon bagage, et je quittai la +maison paternelle comme deux heures du matin sonnaient au coucou du +salon. + +«Une vingtaine de minutes plus tard, j'étais installé dans le fourré le +plus épais de l'îlot, ayant eu soin de hâler mon canot à sec et de le +dissimuler dans un fouillis de broussailles. + +«Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire pour y passer la +journée, était d'abord d'empêcher que Lapierre n'eût vent de mon retour, +ensuite d'être plus à portée d'observer ses allées et venues. + +«Rien d'extraordinaire ne se passa, jusqu'au soir. + +«Mon ex-ami alla bien, comme d'habitude, chez mon père et chez quelques, +autres personnes du voisinage, mais son canot ne bougeait pas. + +«La nuit vint, sombre, silencieuse--une vrai nuit de contrebandier, de +bandit. Je distinguais à peine les deux rives du fleuve; et si quelques +maigres rayons d'étoiles n'eussent percé l'obscurité compacte, il +m'aurait été bien difficile de constater le départ du coquin. + +«Heureusement, mes yeux s'y firent à la longue, et, vers dix heures +environ, je pus y voir le canot de Lapierre se dessiner sur le fleuve +comme une ombre légère et glisser rapidement vers l'îlot. + +«Arrivé à la pointe sud, au lieu de passer outre, comme je m'y +attendais, le canot vint s'y ensabler, et l'homme qui le montait sauta à +terre et alla déposer, non loin de là , derrière un rocher, quelque chose +qui me parut être un paquet de hardes. + +«Avant, que je fusse revenu de mon étonnement, le canotier avait rejoint +son embarcation et nageait ferme dans la direction de la rive gauche. + +«Je lui laissai prendre un peu d'avance, puis, à mon tour, je sautai +dans mon canot et m'élançai silencieusement sur ses traces. + +«Après une dizaine de minutes de cette chasse nocturne, j'abordais dans +ma petite crique de la veille et je me glissais sans bruit jusqu'à mon +poste d'observation de la nuit précédente. + +«Lapierre était déjà rendu près de la maison. Je vis sa silhouette qui +s'estompait faiblement sur le mur blanchi à la chaux. + +«Tout semblait sommeiller dans la maison. Aucune lumière ne brillait aux +fenêtres. Le monotone trémolo des grenouilles dans les ajoncs du rivage +interrompit seul le silence pesant de la nuit. + +«Tout à coup, j'entendis crier les gonds d'une porte qui s'ouvrait; puis +des pas légers se firent entendre, et Louise, en costume de voyage parut +auprès de Lapierre. + +--Enfin, vous voilà ! fit le coquin. + +--Mon Dieu! répondit la jeune fille d'une voix navrée, à quelle affreuse +démarche m'obligez-vous? + +--Allons, voilà vos terreurs puériles qui vous reprennent. + +--Mes bons parents, les abandonner! ce pauvre Gustave, le trahir! + +--Mais, ma chère, vous les reverrez, vos parents--car, une fois mariés, +nous reviendrons; quant à cet imbécile de Gustave, vous me feriez +plaisir en le laissant là où il est. + +--Il me semble que je fais un rêve terrible et que je ne pourrai jamais +me résoudre à vous suivre. + +--En ce cas, éveillez-vous et prenez vite une décision, car je n'ai +aucunement l'intention de passer ainsi toutes les nuits à courir sur le +fleuve. + +--Si nous attendions encore quelques jours... + +--Pas une heure. C'est assez d'enfantillage comme cela. Suivez-moi cette +nuit même, ou retournez à votre premier amoureux... Il n'est pas fier, +ce bon enfant-là , et il se fera un honneur de recueillir les débris de +ma succession. + +«Remarquez en passant, messieurs, comment le brutal Lapierre traitait +cette jeune fille, qu'il prétendait, aimer et quelle abjecte soumission +Louise avait pour lui. Il est certaines femmes qu'il faut tenir ainsi +dans une crainte salutaire... La verge leur est douce et les coups de +fouet leur semblent des caresses. + +«Pauvre et sotte humanité! + +«Mais je poursuis... Après quelques secondes, Louise répondit +brusquement: + +--Vous le voulez, Joseph? Eh bien! que notre destinée s'accomplisse: +emmenez-moi. + +«Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit la jeune fille +dans ses bras et la transporte dans son canot. Puis il poussa au large +et disparut sur le fleuve sombre. + +«Mais je l'avais prévenu. Aux dernières paroles de Louise, j'avais +regagné à pas de loup mon embarcation, et je fuyais comme une flèche +vers l'îlot, lorsque les fuyards se détachèrent de la rive. + +«En un clin d'oeil, j'avais atteint l'endroit où Lapierre, une heure +auparavant, avait, mis pied à terre. J'étais sûr que le coquin s'y +arrêterait encore, et je l'attendais, un revolver dans chaque main, et +blotti derrière un rocher. + +«J'étais résolu à tout pour empêcher le rapt de se consommer; et, plutôt +que de laisser impunies brûlé la politesse, en compagnie de son bon ami +Lapierre... + +--La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de +suite, misérable, car me voilà ! + +«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je +repoussai au large leur canot, qui partit à la dérive et disparut +aussitôt dans l'obscurité. + +«Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun +une exclamation: + +--Després! Gustave! + +--Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force--Gustave +Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous +sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després +qui, a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous +avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et +vient vous, porter la sentence que vous méritez! + +--Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? + +--La mort! répondis-je d'une voix stridente. + +--Pour tous deux? + +--Pour toi seul, coquin. + +--Et pour mademoiselle? + +--Le mépris! + +--Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main +morte, monsieur le juge! + +--Je me venge! fut la réponse. + +«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces +accents qui portent immédiatement la conviction. + +--La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de +suite, misérable, car me voilà ! + +«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je +repoussai au, large leur canot, qui partit à la dérive et disparut +aussitôt dans l'obscurité. + +Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun +une exclamation: + +--Després! Gustave! + +--Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force--Gustave +Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous +sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després +qui a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous +avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et +vient vous, porter la sentence que vous méritez! + +--Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? demanda impudemment +Lapierre. + +--La mort! répondis-je d'une voix stridente. + +--Pour tous deux? + +--Pour toi seul, coquin. + +--Et pour mademoiselle? + +--Le mépris! + +--Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main +morte, monsieur le juge! + +--Je me venge! fut la réponse. + +«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces +accents qui portent immédiatement la conviction. + +«Pourtant, il feignit encore de badiner. + +--Qui sera l'exécuteur des hautes oeuvres? ricana-t-il. + +--Moi! + +«Et, exhibant aussitôt mes revolvers, j'ajoutai: + +--Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous nous placerons à chacune +des extrémités de l'îlot, et nous tirerons à volonté nos six coups. + +«Lapierre recula. + +--Un duel? fit-il. + +«Oui, un duel, un duel loyal! car si je veux ta vie, ce n'est point par +un assassinat que je prétends l'avoir. + +--Un duel sous les yeux d'une femme? + +--Cette femme en est la cause: il faut qu'elle voie son oeuvre. + +--C'est une lâcheté cruelle! + +--Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler de lâcheté, toi que je +surprends en flagrant délit de trahison, en train de déshonorer à jamais +une famille respectable. Mets de côté ces airs de chevalerie qui ne te +vont pas, et prépare-toi plutôt à disputer ta misérable vie. + +--Et si je ne veux pas me battre, moi? + +--Si tu refuses de te battre, infâme larron d'honneur, aussi vrai que +Dieu m'entend, je vais te tuer comme un chien. + +«Pour le coup, Lapierre vit que j'étais sérieux et qu'il fallait +s'exécuter coûte que coûte. Il se mit à trembler tout de bon. + +--Au moins, dit-il, mettons Louise à couvert; tu n'as pas envie de +l'assassiner, je suppose? + +--Pas le moins du monde. Il y a, de l'autre côté de l'îlot, un amas de +roches derrière lequel elle se blottira. Si je te tue, comme je l'espère +bien, je m'engage à la ramener chez elle dans mon canot, que j'ai caché +à quelques pas d'ici; si tu es vainqueur, tu agiras à ta guise. Allons, +fais vite, où je vais te frotter les côtes pour te donner du courage. + +«Ce coup d'éperon parut transformer Lapierre. Il bondit vers la jeune +fille et, malgré ses supplications et ses gémissements, la transporta au +lieu convenu. + +«Puis, revenant vers moi, il me cria d'une voix sauvage: + +--A nous deux, maintenant!... Ah! mon petit Després, tu veux du sang! Eh +bien! je vais voir de quelle couleur est celui d'un amoureux déconfit. +Où est mon revolver? + +--Je viens de le déposer sur le paquet de hardes que tu destinais à +mademoiselle, vilaine caricature de Don Juan! répondis-je, en gagnant à +la hâte l'extrémité nord de l'îlot. + +«Il était alors environ minuit. + +«Le temps était toujours sombre. La lune n'étant pas encore levée, c'est +à peine si la clarté blafarde des étoiles permettait de voir à quelques +pas devant soi. + +«C'était donc à peu près au hasard que nous allions tirer, à moins de +marcher l'un sur l'autre, ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur +notre feu réciproque. + +«Je me faisais ces réflexions, tout en cherchant un abri quelconque, +lorsqu'une détonation retentit et qu'une balle siffla à mon oreille. + +«Je me retournai vivement et ripostai au hasard. + +«Je n'avais pas abaissé mon arme que, pan! une autre détonation suivit +et qu'une seconde balle me passa dans les cheveux. + +«--Hum! me dis-je, il paraît que maître Lapierre attend mon feu pour +mieux viser. Ce n'est pas si bête pour un coquin de son acabit. + +«Cette constatation faite, j'avançai de quelques pas et tirai à mon tour +sur une ombre qui semblait se mouvoir. + +«Un coup de feu me répondit immédiatement, mais, cette fois-ci, à une +trentaine de pieds de moi tout au plus. La balle fit éclater une branche +à mes côtés. + +«--Tant mieux! murmurais-je, Lapierre marche sur moi, comme je marche +sur lui. Ce sera plus tôt fini. + +«Et je lâchai mon troisième coup. + +«Mais, rendu prudent par les sifflements désagréables que mes oreilles +n'avaient que trop perçus, je m'étais aussitôt jeté à plat-ventre. + +«Cette précaution me sauva la vie, car Lapierre m'envoya sa quatrième +balle à quelques pouces seulement au-dessus de la tête. + +«En ce moment, je vis pendant deux secondes sa silhouette se dessiner +près d'un arbuste. Mon revolver était en position: je tirai. + +«Un cri terrible se fit entendre et j'entendis le bruit d'un corps +pesant s'affaissant dans le feuillage. + +«--Justice est faite! je suis vengé! m'écriai-je. + +«Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus à l'endroit où Louise +attendait le résultat de la lutte. Elle était probablement évanouie au +premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance, les mains +cramponnées au rocher qui lui servait d'abri. + +«--Pauvre enfant! murmurai-je, si ce misérable que je viens de tuer ne +s'était pas rencontré sur notre chemin, comme nous aurions été heureux! + +«Mais je n'avais ni le temps ni la volonté de m'attendrir. Je la +transportai dans mon canot et la ramenai chez elle. + +«Au moment où je la déposais près de la maison de son père, elle reprit +ses sens et me reconnut. + +«Après m'avoir regardé avec effroi pendant quelques secondes, elle +détourna la tête et ses lèvres murmurèrent un mot sanglant: + +«--Assassin! + +«--Vous vous trompez, mademoiselle, répliquai-je gravement. Ce n'est +pas moi, mais bien votre coquetterie qui a couché dans les bruyères de +l'îlot l'homme qui y dort son dernier sommeil. Souvenez-vous-en, Louise, +et... adieu! + +«Je m'éloignai rapidement, l'âme remplie d'une mortelle tristesse, et, +toute la nuit, je remontai le Richelieu à grands coups d'aviron. + + + +CHAPITRE VII + +Kingston et Kentucky + +Després s'arrêta, un instant à cette phase de son récit. + +Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit soudain d'une +expression de haine impossible à rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu +sombre, comme si quelque horrible souvenir venait de passer devant ses +yeux, et il reprit d'un ton farouche: + +«J'achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui me reste à dire. + +«Je remontai donc le Richelieu pendant le reste de la nuit, me dirigeant +vers la frontière. A la pointe du jour, je me trouvais tout au plus à +quatre ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est-à -dire de la +liberté, du salut. Mais j'étais exténué, je n'en pouvais plus; mes +mains, gonflées outre mesure par le maniement de l'aviron, refusaient +absolument le service... + +«Je dus m'arrêter pour prendre quelque repos. + +«Je me trouvais alors en face d'un grand bois de sapins et de bouleaux. +J'y cachai mon canot et, m'étendant tout auprès, je m'endormis d'un +profond sommeil. + +«Quand je m'éveillai, le soleil était haut et je jugeai que j'avais dû +dormir plusieurs heures. + +«Pour réparer autant que possible cette grave imprudence, je me hâtais +de remettre mon embarcation à l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent +des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par une dizaine d'hommes +qui bondirent sur moi et m'arrêtèrent. + +«Parmi ces hommes était Lapierre; Lapierre que je croyais avoir tué et +que je retrouvais plein de vie, ayant reçu tout au plus une blessure +légère, à en juger par un de ses bras, qu'il portait en écharpe. + +«Je compris tout. + +«Le lâche, pris de terreur en se sentant atteint par ma balle, avait +poussé un cri d'agonie et s'était laissé choir tout de son long, +contrefaisant le mort. Puis, lorsqu'il avait bien constaté mon départ, +il s'était empressé de mettre les autorités à mes trousses. + +«--Ah! ah! mon petit Després, me dit-il avec un ricanement d'hyène, +il paraît que te voilà descendu du banc de la jugerie! C'est dommage, +parole d'honneur, tu étais superbe la nuit dernière en prononçant ma +sentence!... Mais, bah! ajouta-t-il, si tu perds le rôle de juge, tu +porteras toute ta vie la casaque du forçat... Elle ira mieux à ta +taille! + +«--Misérable chenapan! murmurai-je avec dégoût, en lui tournant le dos. + +«On me passa les menottes, comme à un malfaiteur vulgaire, et c'est +ainsi que je fus conduit à Saint-Jean, où je fus interné dans la prison +commune. + +«Mon procès ne tarda pas à s'instruire, et, naturellement, grâce aux +menées de Lapierre, je fus trouvé coupable. + +«On me condamna... + +--A quoi? demandèrent les jeunes gens, voyant que Després se taisait. + +--Au pénitencier! répondit d'une voix sourde le Roi des Étudiants. + +--Au pénitencier! fit Champfort... et pour combien de temps? + +--Pour un an... Le jury m'avait fortement recommandé à la clémence de la +cour. + +--Hélas! pauvre ami... mais la sentence ne fut pas... + +--J'ai fait mon temps! j'ai porté, comme me l'avait prédit Lapierre, la +casaque du forçat; pendant douze longs mois, j'ai vécu cote à côte avec +les meurtriers, les voleurs et les faussaires; travaillant sous le fouet +des gardiens, mangeant à la gamelle du galérien! + +--Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli de douze ans et ont +amassé bien du fiel dans mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de +sombres pensées de vengeance m'ont agité à l'ombre de ces murs lugubres +du pénitencier de Kingston! + +«Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau le grand air de la +liberté. + +«Mais je n'étais déjà plus l'adolescent joyeux à qui l'avenir sourit. +Mon âme avait bu à la source d'amertume et s'en était imprégnée. La +blessure que l'on venait de faire à mon honneur et à mes sentiments les +plus intimes me brûlait comme un fer rouge. + +«Je résolus de quitter le Canada et d'aller chercher dans le fracas de +la guerre américaine, sinon l'oubli, du moins un adoucissement à mes +tortures morales et une sorte de réhabilitation vis-à -vis de moi-même. + +«Une autre raison--et celle-là bien plus impérieuse--me poussa à cette +détermination. + +«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille de Louise s'était +éloignée de la paroisse, où les calomnies de Lapierre lui avaient fait +une position intenable, et que le mécréant, après s'être ainsi vengé +d'un échec matrimonial, avait gagné les États-Unis. Or, telle était ma +haine contre ce scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à +face et de me venger de ses infamies aurait été plus que suffisant pour +me faire abandonner famille et patrie. + +«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et je m'engageai dans une +armée de fédéraux qui opérait alors dans le Kentucky et faisait face au +général Beauregard. + +«Chose inouïe, je venais de tomber juste sur l'homme que je cherchais, +et je me trouvais précisément dans un des avant-postes où maître +Lapierre exerçait ses nombreux talents. J'eus maintes fois l'occasion +d'observer ses allées et venues d'un camp à l'autre. Mon ex-ami faisait +là rondement ses petites affaires, à ce qu'il paraissait. Il était à la +fois commissaire des vivres, espion et agent de recrutement, pour le +compte de l'armée du Nord. + +«Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage opérait et quelle +habileté il savait déployer dans ses multiples occupations. + +«Eh bien! le rôle qu'il a joué vis-à -vis du colonel Privat n'était +que la centième répétition de comédies aussi odieuses, exécutées aux +avant-postes des années, tantôt au détriment des confédérés, tantôt à +celui des fédéraux, suivant le bon plaisir de ses intérêts pécuniaires, +à lui. + +«Il est infiniment probable que si l'audacieux coquin avait su que son +plus mortel ennemi se trouvait dans les mêmes parages que lui, observant +tous ses agissements, épiant ses moindres démarches, il aurait décampé +sans tambour ni trompette. + +«Mais j'étais si bien grimé, avec ma longue barbe que j'avais laissé +croître, et, je prenais tellement de précautions pour ne pas être +reconnu, que maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite +sécurité. + +«J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites affaires, +c'est-à -dire pour accumuler contre lui autant de preuves que +possible--une somme suffisante pour le faire fusiller comme un espion +ennemi; et je vous assure que je ne regardais pas beaucoup aux moyens à +employer, lorsqu'il s'agissait d'augmenter ma liste. + +«Un soir entre autres que, par une nuit obscure, il revenait +clandestinement du quartier-général ennemi, je m'embusquai sur son +passage et, après l'avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses +papiers, ni plus ni moins que si j'eusse été un voleur de grand chemin. + +«Ce bel exploit compléta mon dossier; car il se trouva que le misérable +portait sur lui, cette nuit-là , une véritable cargaison de papiers +compromettants: correspondances secrètes, instructions, etc., de quoi +faire fusiller dix espions. + +«Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment et à frapper un +coup décisif. + +«Ma qualité de secrétaire du général commandant l'armée me permettait de +le voir à toute heure. J'allai le trouver cette nuit-là même. Le général +n'était déjà plus à sa tente. Tout te camp était en mouvement. Nous +marchions à l'ennemi. + +«La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse, épouvantable. Nous +fûmes battus et obligés de retraiter précipitamment bien en arrière de +nos lignes précédentes. + +«C'est dans cette affreuse retraite que je fus blessé d'un coup de feu, +qui mit fin à ma carrière militaire. + +«On m'évacua vers le nord, et comme ma convalescence traînait en +longueur et que, d'ailleurs, je ne pouvais espérer reprendre mon service +de sitôt, j'obtins mon congé et je revins au pays. + +--Et Lapierre? demanda Champfort. + +--Je ne l'ai plus revu qu'ici, à Québec, lorsqu'il revint des +États-Unis. C'est la Providence, comme je l'ai dit, qui le jette sur ma +route. Cette fois-ci, il ne m'échappera pas. + +--C'est à moi qu'il appartient! rugit le Caboulot, dont la physionomie +était transformée et qui lançait des éclairs par ses yeux bleus. + + + +CHAPITRE VIII + +On se reconnaît + +On conçoit l'étonnement des étudiants à cette exclamation véhémente de +l'enfant. + +Chacun se demandait par quelle crise passait le camarade et quelle +raison il pouvait avoir pour réclamer ainsi le droit de punir Lapierre; +puis, rapprochant cette toquade de la singulière agitation qu'il avait +manifestée pendant le récit de Després, on était bien empêché de trouver +une réponse. + +Pourtant Lafleur, rarement à court, en exhuma une de sa cervelle +empâtée: + +--Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme cent mille Polonais. + +--Tiens, c'est une idée! bégaya Cardon. + +--C'est ton mauvais whisky qui lui vaut ça, Cardon, pourvoyeur +malhonnête que tu es! + +--Mon whisky, mauvais?... Tu peux bien le dire, à présent que tu en +as plein ta vilaine trogne, riposta Cardon, blessé dans sa dignité de +fournisseur. + +--Trogne toi-même! + +--Assez! mes amis, intervînt Després, n'allez-vous pas vous chicaner, +maintenant? + +Puis, se tournant vers le Caboulot qui était assis près de la table, le +front dans ses mains: + +--Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve à ces deux ivrognes que tu n'es +pas saoul et que tu parles sensément. + +Pour toute réponse, le jeune homme se leva en face de Després et le +toisant minutieusement: + +--Oui, c'est bien Gustave, murmura-t-il comme se parlant à lui-même. +Seulement, tu es si changé depuis sept ans, que je ne t'aurais certes +pas reconnu, sans cette, histoire... + +--Que veux-tu dire? demanda Després, qui, à son tour, regardait le petit +étudiant dans les yeux et lui trouvait une bizarre ressemblance. + +--Je veux dire, répondit l'enfant d'une voix émue, que la destinée a +d'étranges voies et qu'elle place aujourd'hui en face l'un de l'autre +deux hommes qui étaient amis de vieille date, sans se connaître... + +--Mais nous nous connaissons depuis plus d'un mois! + +--Oui, de figure. Mais te serais-tu imaginé mon vieux Gustave, que sous +le sobriquet de Caboulot donné par les camarades devait se lire le nom +de Jacques Gaboury? + +--Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que j'ai sauvé là -bas, le frère +de... Louise! exclama Després, en mettant ses deux mains sur les épaules +de l'enfant et le dévorant du regard. + +--Oui, c'est bien moi; c'est bien le petit gamin qui allait se noyer +dans le Richelieu, sans ton secours. + +--Qui aurait pu dire?... murmura le Roi des Étudiants. En effet, ta +figure me revient maintenant, malgré que je n'aie pas eu l'occasion de +te voir longtemps là -bas. + +--Seulement le temps des vacances... J'étais au collège, vois-tu. + +--Je me souviens, je me souviens... Comme tu es changé, mon pauvre +Jacques! Ce sont bien les mêmes traits principaux, les mêmes yeux, +surtout... Mais tout cela a pris des formes plus accusées... Et puis, tu +as grandi, tu t'es développé--si bien que je ne t'aurais certainement, +pas reconnu, mon cher enfant. + +--Ce n'est pas étonnant, Gustave; je n'avais guère qu'une dizaine +d'années lorsque tu venais... chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup +attention à un gamin de cet âge. + +--Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure ne t'a pas frappé? + +--Mon Dieu, non: tu n'es plus le même homme. Ta moustache a poussé, ton +teint est plus brun, ta voix est changée aussi... de sorte qu'il faut le +savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants, Gustave Després, le +joyeux garçon qui s'appelait là -bas Gustave Lenoir. + +--Que veux-tu? la tempête ne mugit pas dans la cime du sapin le plus +vigoureux sans y laisser de traces, sans en changer l'aspect. J'ai passé +par bien des épreuves depuis le bon temps où nous nous sommes connus +pour la première fois, et mon front en garde les empreintes indélébiles. + +--Pauvre Després! Permets-moi de te conserver ce nom, sous lequel j'ai +renoué notre amitié d'autrefois. + +--Non-seulement je te le permets, mais encore je t'en prie, toi et les +autres. C'est le nom de ma mère, et, ce nom... le pénitencier ne l'a pas +sur ses registres d'écrou. + +Le Caboulot courba la tête et garda le silence. + +Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot. + +Le premier admirait les mystérieux décrets de la Providence, qui faisait +converger sur la tête du coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices +et se disposait à le frapper. + +Quant aux deux autres, gorgés de whisky et ahuris par tous les +étonnements de cette nuit mémorable, ils se demandaient sérieusement +s'ils assistaient pas à une représentation dramatique et attendaient +tranquillement, la fin de la pièce pour se communiquer leurs +impressions. + +Au bout de quelques secondes, Després regarda son petit ami et lui +demanda d'une voix mal assurée: + +--Et... elle? + +--Tu veux savoir où elle est? + +--Oui. + +--A Québec. + +--Seule? + +--Avec mon père et moi. + +--Ta mère est donc...? + +--Morte, mon vieux, morte de chagrin. + +--Pauvre femme! + +Le Caboulot essuya une larme. + +--Oh! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle a terriblement expié +son erreur; elle a bien souffert... + +--C'était justice! murmura Després. + +--Oh! ne la condamne pas, Gustave; ne sois pas inexorable pour ma pauvre +soeur. Si toutes les larmes du coeur peuvent effacer une faute, la +sienne mérite pardon et indulgence. + +Després ne répondit pas, mais un éclair traversa sa prunelle sombre et +sa figure prit une dure expression d'inflexibilité. + +En ce moment, trois heures du matin sonnèrent à l'horloge de la pension. + +Champfort se leva. + +--Trois heures, dit-il: je rentre. + +--Je t'accompagne, répondit Després; nous aurons beaucoup à causer. + +--Attendez, dit à son tour le Caboulot; je retourne à la maison, moi +aussi; nous ferons un bout de chemin ensemble. + +--Partons, firent les jeunes gens. + +--C'est ça! grommela Lafleur; allez-vous-en tous et laissez-nous, à +Cardon et à moi, la besogne d'achever la bouteille qui reste. + +--Garde-là pour demain, dit Després. + +--Jamais! protesta majestueusement le diurne homme. Morguienne! ce +serait du propre: Lafleur reculer devant une bouteille! Allons, +estimable compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur Cardon, un +petit... un dernier coup de coeur! + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne, + Que l'bon Dieu nous a conservé + Pour planter la vigne.. + +Cardon ne répondit pas; il ronflait comme un cachalot. + +Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre: + + Il se fit faire un bateau + Pour se promener sur l'eau + Pendant le déluge...... + +rien n'y fit: le célèbre Cardon ne bougea pas. + +Quant aux trois autres, ils étaient déjà dans la rue, où les échos de la +voix éraillée de Lafleur leur arrivaient par bouffées intermittentes. + + + +CHAPITRE IX + +La Folie-Privat et ses Habitants + +Le promeneur qui laisse Québec par la barrière du pont Dorchester et se +dirige vers les luxuriantes campagnes de la côte de Beaupré, ne peut +manquer, s'il a l'esprit bien fait, d'admirer le magnifique paysage qui +se déroule aux environs de cette partie de la capitale. + +Ce ne sont, de chaque côté de la route poudreuse, que chalets et +cottages, maisons de plaisance et villas minuscules, coquettement assis +sur la croupe des collines ou accrochés aux flancs des vallons. + +Tout cela est largement pourvu d'arbres au feuillage abondant, et +respire une fraîcheur qui repose l'âme... Ce petit coin de l'Eden, +où tout est verdure et calme, semble avoir été jeté à dessein en cet +endroit pour faire contraste à l'aride et brûlant promontoire de Québec, +qui, droit en face, étage au soleil les toits étincelants de ses +milliers de maisons. + +Cette patrie des heureux de la fortune s'appelle la _Canardière_. + +C'est là que les bourgeois aisés de la ville vont se reposer, pendant +la belle saison, de la fatigue des affaires, et retremper, sous les +ombrages de leurs parcs, leurs forces morales épuisées. + +Naturellement, dès son arrivée à Québec, la veuve du colonel Privat +s'était empressée de s'acheter à grand renfort d'argent, une résidence +d'été dans cet endroit de prédilection. Elle l'avait baptisée du nom de +_Folie-Privat_... + +Mais quelle délicieuse Folie!... + +Perdue à demi sous bois, comme un bijou dans un écrin, la façade seule +on était visible du chemin. On y arrivait par une large avenue sablée +qui tranchait comme un ruban grisâtre sur une verte pelouse, plantée +confusément de sapins, de peupliers, de lilas, et de quelques arbres à +fruit. Tout autour, et à plusieurs arpents en arrière, s'étendait le +parc--une vraie petite forêt, avec ses pittoresques accidents, ses +rochers moussus, ses troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades +jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les herbes. Ce mystérieux +domaine était sillonné en sens de routes et de sentiers, tantôt au +cordeau comme les allées classiques des jardins anglais, tantôt étroits +et tortueux, selon que le caprice de la nature ou les goûts romantiques +du Le Nôtre canadien l'avaient voulu... Et puis des charmilles des +bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutées, des étangs +qui semblaient dormir, des vallons ombreux, aux flancs desquels +s'incrustaient les myosotis et les marguerites!... + +Une miniature de l'Eden! + +Quand, le front fatigué par le travail incessant de la pensée, ou le +cerveau endolori par l'épuisante obsession de quelque idée fixe, de +quelque souvenir amer, on éprouve le besoin d'un peu de répit, d'une +minute d'oubli, c'est là qu'il faut l'aller chercher--là , en pleine +nature, sous ces ombrages paisibles, près de ces cascatelles +babillardes, au bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et parle au +coeur!... La brise y court, fraîche et parfumée, dans vos cheveux; le +feuillage y murmure à vos oreilles ses monotones mais toujours suaves +et toujours mélancoliques plaintes; les oiseaux y réjouissent l'âme par +leurs gaies chansons et leurs joyeux ébats!... + +Aussi, à peine les premières fleurs étalaient-elles au soleil de mai +leurs pétales vierges; à peine les champs et les arbres revêtaient-ils +cette teinte verdâtre qui repose le regard, que la famille +Privat,--ennuyée des fades plaisirs de la ville--s'installait au cottage +de la Canardière, pour ne plus le quitter qu'à l'approche de l'hiver. + +On y menait joyeuse vie. + +Le sable de la grande avenue criait souvent sous les roues de lourds +carrosses, chargés de citadins et de citadines, attentifs à ne pas +laisser s'attiédir leurs relations avec la riche famille et sensibles +aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les allées bordées de +verdure, les pelouses brillantes, les parterres tout constellés de +fleurs ne manquaient jamais de jolies robes pour les effleurer, de +petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises pour y commettre des +larcins impunis. + +Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous de tout ce qu'il y +avait à Québec d'élégant et de fashionable. + +Rien de surprenant à cela. + +Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orléans et riche +à faire peur, dépensait fort largement, dans la vieille capitale +canadienne, ses immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit à tout +et allonge démesurément la queue de ses connaissances. Mais soyons juste +dans le cas présent, le _vil métal_ n'était pas la seule raison de +l'engouement général; Madame Privat, bien que mariée en Louisiane, +était, originaire de Québec, où sa famille avait des relations fort +étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un si grand nombre d'amis +suivaient avec empressement son char doré. + +C'était une femme d'environ quarante ans, portant d'une façon +très-évidente les vestiges d'une opulente beauté. Blonde, blanche, +rondelette, elle pouvait encore tirer l'oeil à plus d'un célibataire; +quand elle n'eût pas eu, pour exciter les convoitises matrimoniales, +l'appât de ses superbes rentes. Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous +le brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à sa peau fine et +satinée cette teinte demi-dorée qui empourpre le firmament, à certains +couchers du soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile physionomie, en +la voilant imperceptiblement, comme le fait une gaze quasi-impalpable +recouvrant une figurine de cire. Petite de taille, alerte, vive, +toujours parlant, toujours riant, altérée de mouvement, de bruit, de +plaisir... c'était bien la femme créée et mise au monde pour gaspiller +royalement une fortune comme la sienne. + +Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond et Laure. + +Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis l'arrivée de la famille à +Québec, il étudiait le droit à l'Université Laval. C'était un grand +jeune homme à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux bleus, le +portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait, du reste, le type au +moral. C'était bien, avec cela, le plus joyeux garçon d'Amérique et le +meilleur coeur qu'il fût possible de souhaiter. Sa mère en raffolait et +tout le monde l'aimait. + +Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente au physique et au +moral. Elle reproduisait dans toute sa splendeur le type créole de son +père, dont les exagérations tropicales étaient mitigées par le sang des +climats du nord, qu'elle tenait de sa mère. + +De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable, elle avait de ces +mouvements félins et moelleux, qui sont d'une grâce irrésistible, +quand ils sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant se relevaient +d'eux-mêmes sur le front et les tempes, pour s'épanouir en un fouillis +de coquettes volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le plus +habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau de cheveux bouclés +s'arrondissait doucement un front lisse comme une lame d'ivoire, au bas +duquel s'estompaient en vigueur de grands sourcils noirs du dessin +le plus habile. Les yeux étaient grands, largement fendus, d'un brun +velouté, comme les longs cils qui les surmontaient, et susceptibles +d'exprimer tour à tour les sentiments de l'âme les plus opposés: +douceur, colère, molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche, +aux lèvres rouges comme certains coraux, se dessinait gracieusement sur +des dents courtes et d'une blancheur éclatante... + +Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines mobiles; couvrez +le tout d'une peau d'un blanc mat, animée sur les joues par une +imperceptible carnation... et dites avec nous que cette tête de jeune +fille était tout simplement ravissante. + +En effet, Laure passait à Québec pour un prodige de beauté, et tout +le monde était d'accord sur ce point. Tout au plus, les envieuses +pouvaient-elles hasarder que cette beauté avait quelque chose de hautain +qui paralysait l'admiration. + +C'était un peu vrai. + +Laure tenait de son père cette expression sévère de physionomie qui la +faisait paraître dédaigneuse et--disons le mot--infatuée d'elle-même. +Mais hâtons-nous d'ajouter que, si l'enveloppe était froide et le visage +de marbre, le coeur n'avait que de nobles passions et demeurait ouvert à +tous les grands sentiments. + +Une particularité de son caractère avait toujours étonné, non-seulement +la mère de Laure, mais encore ses amies: c'était la brusque transition +de la gaieté la plus expansive à une morne et inconcevable mélancolie +qui durait des journées entières. + +Cette bizarrerie ne s'était fait remarquer que depuis le retour à Québec +de la famille Privat, et avait toujours été s'accentuant, surtout dans +les derniers temps. Personne n'y pouvait rien, et les apprêts même de +son futur mariage avec un beau jeune homme du nom de Lapierre, n'avaient +pas le privilège de changer son humeur. + +Qu'y avait-il?... quel ver rongeur mordait le coeur de cette jeune fille +à qui Dieu avait fait la vie si belle, et dont l'avenir paraissait si +riche de promesses riantes? + +On se perdait en conjectures. Il était à présumer que ce n'était pas +l'approche de son mariage avec Lapierre qui la préoccupait à ce point, +puisque rien ne l'y forçait et que, d'ailleurs, au dire de toutes les +demoiselles de sa société, le jeune prétendant était fort bien de sa +personne, extrêmement aimable et jouissait d'une enviable réputation +d'honorabilité. + +Quoi donc, alors? + +Ceux-là seuls qui auraient pu sonder les replis de l'âme si fortement +cuirassée de la belle créole eussent été en mesure de répondre. + +En attendant, faute de mieux, on mettait la chose sur le compte des +nerfs, Ces femmes des pays inter-tropicaux les ont si impressionnables! +Quoi qu'il en soit, nous nous bornons pour le moment à constater +le fait, nous réservant de l'expliquer plus tard à la plus grande +satisfaction du lecteur. + +Et, maintenant que nous connaissons à peu près tous nos principaux +personnages, reprenons notre récit, car les événements vont bientôt se +précipiter. + + + +CHAPITRE X + +Première escarmouche + +Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons de raconter les +diverses péripéties, et qui se trouvait être le 20 juin 186..., Paul +Champfort cheminait seul sur la route de la Canardière, se dirigeant +vers la Folie-Privat. + +Il était environ cinq heures de l'après-midi. + +Encore tout ému des confidences de son ami Després, et le coeur +réchauffé par un rayon d'espoir, le jeune homme marchait d'un pas +allègre, se demandant quel événement nécessitait sa présence au cottage, +puisque sa tante avait pris la peine de l'envoyer quérir à Québec par un +domestique. + +Il y avait donc du nouveau là -bas! + +Qui sait?... Le mariage projeté, et dont les apprêts occupaient la +famille de sa tante depuis plusieurs semaines, était peut-être retardé +ou même rompu par quelque circonstance fortuite, quelque caprice de la +jeune fiancée!... + +Laure était si excentrique et son humeur sujette à tant de bizarres +contradictions! + +Et puis, après tout, Lapierre, pour être un fort habile homme, n'en +était pas moins, faillible comme le commun des mortels. Il pouvait bien, +dans l'orgueil de son triomphe, avoir froissé d'une façon ou d'une autre +l'ombrageuse susceptibilité de mademoiselle Privat et fait naufrage au +moment d'atteindre le port!... D'ailleurs, qui empêchait que le remords, +cet implacable juge de la conscience, ne l'eût enfin arrêté sur la +pente de la trahison, au moment de conduire à l'autel la fille de sa +victime!... + +Champfort se faisait à lui-même toutes ces réflexions et se laissait +ainsi bercer par une rêverie pleine d'optimisme, lorsqu'il arriva chez +sa tante. + +Madame Privat était occupée pour quelques minutes, dit au jeune homme: + +--Ah! te voilà , mon cher Paul... Ce n'est pas mal à toi d'être venu, +bien que ce soit sur mon invitation expresse et qu'il m'ait fallu te +dépêcher une estafette pour avoir l'honneur de ta visite... car tu nous +négliges, Paul: voilà bien quatre grands jours que nous ne t'avons pas +vu... + +--Je vous en prie, ma tante, répondit l'étudiant, n'allez pas croire au +moins que ce soit par indifférence. Mes examens approchent et je n'ai +vraiment pas une minute... + +--A perdre, n'est-ce pas? + +--Oh! ma tante, que dites-vous là ? Vous savez bien que je ne suis nulle +part plus heureux qu'ici, dans votre famille, et que les instants que +j'y passe me semblent toujours trop courts. + +--Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre mes taquineries au sérieux: +je suis en gaieté aujourd'hui et je lutine tout le monde. + +--Vous serez toujours jeune, ma tante... + +--De caractère, peut-être... mais de figure, oh! oh!... Allons, vilain +flatteur, va t'amuser au salon avec ta cousine, en m'attendant. J'ai +encore quelques ordres à donner, et je vous rejoindrai dans un instant. + +Paul obéit et se dirigea vers le salon. + +Le piano, touchée par une main exercée, résonnait par toutes ses cordes, +tantôt exhalant sa colère avec d'éclatants accords, et tantôt gémissant +en une douce mélodie où semblaient trembler des sanglots. + +Champfort s'arrêta à la porte, le coeur serré et en proie à une +indicible émotion. + +«Toujours seule et triste! murmura-t-il. Pauvre Laure!» + +Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps ignorer sa présence à deux +pas de sa cousine, il frappa doucement. + +Le piano se tut aussitôt, et Mlle Privat vint elle-même ouvrir. + +--Ah! c'est vous, mon cousin, fit la jeune fille un peu surprise. + +--En personne, ma cousine, et enchanté d'avoir le plaisir de vous voir. + +--Vous êtes bien aimable de condescendre jusqu'à venir visiter de +pauvres campagnards comme nous. + +--Je ne mérite pas aujourd'hui ce compliment, ma chère Laure, car c'est +à la demande expresse de ma tante que je me suis transporté au cottage. + +--En vérité? Alors, c'est maman qu'il faut remercier. Il ne fallait +rien moins que sa puissante intercession pour obtenir une faveur si +précieuse. + +--Comme vous dites, ma cousine. Je ne suis pas à moi en ce temps-ci: +j'appartiens à mes auteurs de médecine. + +--Heureux mortels que ces, auteurs! + +--Pas tant que vous croyez, car ils ont en moi un amant assez volage. + +--C'est dans l'ordre, répondit un peu sèchement la jeune fille. + +Toute cette conversation s'était tenue sur un ton aigre-doux, moitié +plaisant, moitié sarcastique, surtout du côté de Laure. + +Champfort était habitué à ces boutades et ne s'en étonnait plus. + +Il se dirigea vers le piano et, jetant les yeux sur un cahier de musique +ouvert en face: + +--Du Schubert? fit-il... Est-ce cela que vous jouiez tout à l'heure, ma +cousine? + +--Quoi, vous écoutiez, monsieur? + +--Non pas, j'arrivais et je n'ai pu commander à mes oreilles de ne pas +entendre la ravissante musique qui jaillissait de vos doigts. + +--Ravissante musique! ricana Mlle Privat... Mon cher cousin, vous n'êtes +pas difficile: j'improvisais, je laissais courir ma pensée sur les +touches. + +--En ce cas, votre pensée, ma chère Laure, était bien triste. + +--Pourquoi pas?... Est-ce qu'il m'est défendu, à moi, d'être triste? Ne +puis-je, par hasard, avoir du chagrin comme le commun des mortels? + +--Oh! vous avez certainement ce droit; mais, pour ma part, je +souhaiterais de tout mon coeur vous le voir exercer moins souvent. + +--Que vous importe? riposta Laure, avec une nuance d'amertume. Est-ce +que ces choses-là dérangent un homme comme vous, qui n'a d'attention que +pour d'affreux livres de médecine? + +--Laure, répliqua Champfort un peu ému, me croyez-vous sans coeur, +et votre antipathie pour moi va-t-elle jusqu'à me refuser d'avoir de +l'affection pour vous et votre famille?... + +--Que parlez-vous d'antipathie? interrompit la jeune fille. + +--Jusqu'à arrêter sur mes lèvres l'expression du profond intérêt que je +porte à tous les membres d'une famille qui m'est chère par le double +lien du sang et de la reconnaissance? poursuivit Champfort, en +s'animant. + +--Tout doux, mon cousin, je n'ai pas cette prétention, et mon +_antipathie_, comme vous dites, ne va pas jusque là . + +--C'est fort heureux pour moi que vous sachiez mettre des bornes à cet +inexplicable sentiment. Le poids m'en est déjà assez lourd comme ça, et +je serais véritablement au désespoir de le voir s'augmenter, ne fût-ce +que d'un atome. + +Laure se mordit légèrement les lèvres et ne répondit pas. Ses doigts se +mirent à errer sur les touches d'ivoire, en gammes capricieuses, pendant +que ses yeux rêveurs se fixaient vaguement sur ceux de Champfort. + +Tout à coup, elle demanda brusquement: + +--Êtes-vous fataliste, Paul? + +--Pourquoi cette question? fit le jeune homme surpris. + +--Peu importe... répondez toujours. + +--Précisez davantage. + +--Soit: croyez-vous qu'il y ait une destinée à laquelle on ne puisse se +soustraire? + +--Non, je ne crois pas à cela: la vie humaine n'est pas une machine que +Dieu monte avec un ressort à la naissance, et qui en suit l'invincible +impulsion jusqu'à la mort. + +--Ah! vous pensez donc que l'on doit, en toute circonstance, se raidir +contre un malheur qui nous semble inévitable. + +--Je suis d'avis qu'il y aurait lâcheté à agir autrement. + +--Même lorsque ce malheur est nécessaire ou nous paraît tel? + +--Même en ce cas... Mais, ma chère Laure, que parlez-vous de malheur et +pourquoi ce mot vient-il sur des lèvres qui ne devraient que sourire? + +--Qui sait?... + +--Est-ce au moment où l'avenir ne vous promet que joie et félicité, où +tout est rose à votre horizon, où vos souhaits les plus chers vont être +réalisés... par votre mariage avec l'homme que vous aimez... + +--Allez toujours... + +--Est-ce à ce moment-là que vous devez avoir des idées sombres et parler +de malheur? + +--Qui vous dit que je parle pour moi? + +--Qui me le dit?... Eh! mon Dieu, rien et tout. + +--Ce n'est pas répondre. + +--Il m'est difficile de répondre autrement, car mes suppositions ne sont +fondées que sur un pressentiment, et ce pressentiment... + +--Voyons. + +--Je ne sais si je dois... + +--Oui, oui, parlez. + +--Sans réticences? + +--Sans réticences... comme à une amie. + +--Eh bien! _mon amie_, ce pressentiment qui m'assiège murmure à +l'oreille de mon coeur une étrange chose. + +--Dites. + +--Vous le voulez? + +--Je le veux. + +--Voici: c'est que vous avez quelque motif mystérieux pour épouser +l'homme qui vous fait la cour, et que... + +--Achevez. + +--Vous n'aimez pas cet homme. + +Laure devint très pâle, et, pour cacher son trouble, elle se mit à +exécuter sur le piano le plus fantastique des galops. + +Quand ce fut fini, elle se retourna vers Champfort et se contenta de lui +dire avec un singulier regard: + +--Mon cher Paul, il me vient une curieuse idée, à moi aussi. + +--Me feriez-vous le plaisir...? + +--Oh! volontiers: c'est que vous êtes jaloux de monsieur Lapierre. + +Ce fut au tour de Champfort de pâlir. Mais, comme il n'avait pas à sa +disposition la ressource du piano pour se donner contenance, Laure put à +son aise suivre, sur la figure de son cousin, l'impression qu'elle avait +produite. + +Cependant, Paul balbutiait: + +--Quelle idée! grand Dieu, quelle idée! + +--Elle est drôle, n'est-ce pas? + +--Oh! pour le moins... être jaloux de cet homme! + +--Comme vous dites cela! fit la jeune fille avec un mélange de hauteur +et de surprise. Est-ce que, par hasard, mon fiancé aurait le malheur de +vous déplaire? + +Ma foi, répondit Champfort avec une insouciance presque dédaigneuse, je +vous avouerai ingénument que je n'ai pas encore eu la pensée d'analyser +le sentiment qu'il m'inspire. + +--Au moins peut-on supposer que ce n'est pas de la sympathie... + +--Je suis trop poli pour vous contredire. + +--Voilà un aveu... Mais que vous a-t-il donc fait, le pauvre jeune +homme?... Il a l'air de vous aimer beaucoup, cependant. + +L'oeil de Champfort s'alluma et l'étudiant parut sur le point d'éclater; +mais ce ne fut qu'un éclair, et Paul répondit négligemment: + +--Oh! rien... à moi personnellement, du moins. + +--C'est à quelqu'un des vôtres, alors, à nous, peut-être, qu'il a fait +quelque chose? + +Champfort, au lieu de répliquer, se leva et fit un tour dans le salon. +Cette conversation le mettait au supplice, et il ne savait trop comment +s'y soustraire. + +--Vous ne répondez pas? insista la jeune fille. + +--Les événements répondront pour moi! murmura l'étudiant d'un? voix +sombre. + +Laure, vivement intriguée, ouvrait la bouche pour demander une +explication, lorsque des pas rapides se firent entendre dans la pièce +voisine, et Mme Privat parut. + + + +CHAPITRE XI + +Une Évocation Inattendue + +--La paix! mes enfants, dit-elle joyeusement; je suis sûre que vous êtes +encore aux prises. + +--Mais non, ma mère, répondit Laure: je discutais avec mon cousin un +point de philosophie, et naturellement... + +--Naturellement vous n'étiez pas d'accord? + +--Comme toujours. C'est étonnant comme nous n'avons pas les mêmes +notions et les mêmes idées sur toute espèce de choses. + +--Je suis le premier à le regretter, répliqua Champfort; mais il est +certain qu'il suffit que je pense de telle façon, pour que ma charmante +cousine ait une autre manière de penser. + +--C'est fâcheux, en effet, repartit Mlle Privat, mais que +voulez-vous?... les opinions sont libres, et je profite de cette +liberté. + +--Tu en profites peut-être trop, ma fille, dit avec bonté. Mme Privat. +Ce pauvre Paul, tu prends plaisir à le contrarier; tu le maltraites +véritablement. + +--Oh! ma tante... + +--On dirait, ma chère Laure, que tu n'aimes pas ton cousin ou que tu as +contre lui des griefs sérieux. + +--Moi?... En vérité, ma mère, où prenez-vous cela? Je n'ai pas le +moindre grief contre mon cousin, et je l'aime à en mourir. + +--Je ne demande pas tant que cela, répondit un peu ironiquement +Champfort, et je vous prie instamment de vous conserver pour votre +heureux fiancé, cet excellent monsieur Lapierre. + +Un éclair passa dans les yeux de Laure. + +--Oh! vos craintes n'ont pas leur raison d'être, je vous prie de le +croire, répliqua-t-elle avec hauteur. + +--Tant mieux pour lui! articula froidement Paul. + +--Assez! assez! mes enfants, interrompit Mme Privat. Si vous continuez +sur ce ton, vous allez vous chicaner, et ça ne sera pas joli, +savez-vous, entre frère et soeur--car vous êtes frère et soeur, +souvenez-vous-en. Je t'ai toujours considéré, Paul, comme mon enfant; +j'en avais fait la promesse à ta pauvre mère. + +Champfort avait la tête basse et le sourcil froncé. Tout-à -coup, il +parut prendre une résolution énergique. + +--Ma bonne tante, répondit-il avec une amertume à peine contenue, je +sais toute l'affection que vous avez eue et que vous avez encore pour +moi. Je n'oublie pas, non plus, et n'oublierai jamais que je vous dois +tout et que, d'un orphelin malheureux et sans avenir, vous avez fait un +fils et un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi, je serais au +désespoir de vous causer le moindre ennui, le moindre chagrin, ce qui +arrivera inévitablement si je continue à me rencontrer avec ma cousine. +Souffrez donc... + +--Où veux-tu en venir, mon enfant? + +--Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une fermeté douloureuse +et se levant, souffrez que je me retire pour quelque temps de votre +famille... jusqu'à des jours meilleurs. + +Et il s'inclina devant sa tante, prêt à prendre congé. + +Laure, la froide et hautaine créole, eut alors un cri de l'âme. + +--Oh! Paul, Paul, vous êtes bien dur pour moi... plus dur que vous ne +pensez! + +Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n'était plus habitué à +l'entendre lui parler de cette voix émue, presque suppliante, et à voir +sur la belle figure de Laure cette franche expression de chagrin. Sa +colère se fondit comme par enchantement et une immense pitié envahissant +soudain son bon coeur, il fléchit le genou devant Mlle Privat et, +prenant une de ses mains: + +--Pardon, pardon, ma chère Laure... murmura-t-il. Je suis en effet +cruel... mais l'espèce d'antipathie que vous me montrez, l'inexplicable +froideur qui a remplacé, dans nos relations, la bonne et douce +cordialité d'autrefois me font mal à l'âme et me rendent injuste malgré +moi. + +--Relevez-vous mon cousin, répondit la jeune fille avec une douceur +triste, et souvenez-vous qu'il ne faut jamais juger à la légère les +sentiments d'une femme, quelque bizarre qu'ils paraissent. + +--Je m'en souviendrai, Laure, répondit Paul, que cette phrase ambiguë +n'intriguait pas médiocrement. + +Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation étrange; +mais comme les impressions ordinaires n'avaient pas le temps de prendre +racine dans son caractère mobile et léger, elle ne s'y arrêta pas +autrement et dit aux jeunes gens: + +--Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix; je suis contente. +Signez-la d'un bon baiser et qu'il ne soit plus question de querelle +entre vous. + +--Mais, ma mère... se récria Laure. + +--Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou plutôt ton frère Paul. + +Laure hésitait, rougissante... Ce que voyant, Champfort s'avança +bravement, quoique un peu ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa +cousine entre ses mains et baisa bruyamment ses deux joues devenues +rouges comme des cerises mûres. Puis il regagna sa place, tout +frissonnant. + +Depuis plus de deux ans, ses lèvres n'avaient pas effleuré la peau fine +et veloutée de sa soeur d'adoption, et ce baiser inattendu faisait +courir dans ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes, +son amour, jusque là fortement comprimé par une volonté de fer, secoua +ses entraves et envahit, son coeur avec la force d'expansion de la +poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit comme une écolier +surpris en flagrant délit de grimaces à son maître d'étude... Puis la +réaction se fit, et il resta tout pâle. + +Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut pas ainsi de Laure. Un +observateur attentif qui aurait su analyser les rapides nuances qui se +succédaient sur son visage ému, et trouver la cause intime de la teinte +rosée qui embellissait son front, n'eut pas été en peine d'expliquer ce +trouble et de le rapporter à la contenance de Champfort. + +Mais il n'y avait là aucun observateur attentif, et Paul avait trop à +faire de dominer sa propre émotion pour s'occuper de celle d'autrui. + +La jeune créole, eut donc tout le bénéfice de l'incident, et son +impénétrabilité n'en souffrit pas. + +Mme Privat, après s'être commodément installée dans un fauteuil, tira +les jeunes gens d'embarras en disant d'une voix enjouée: + +--Eh bien! mon cher Paul, maintenant que te voilà redevenu sage, te +doutes-tu un peu pourquoi je t'ai fait venir? + +--Ma foi! ma tante, je vous avouerai que je n'en ai pas la moindre idée. + +--Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux chiens. + +--J'ai beau chercher, je ne trouve rien... à moins que ce ne soit pour +me parler de... du mariage projeté. + +--Tu n'y es pas tout à fait... mais tu en approches,.. _tu brûles_, +comme on dit dans je ne sais pas quel jeu. + +--S'agirait-il de... votre futur gendre? + +--C'est encore un peu ça, mais il y a autre chose. + +--Alors, je renonce à trouver. Aussi bien, j'ai trop de médecine en tête +pour deviner des énigmes. + +--Paresseux qui se retranche toujours derrière sa médecine quand il +s'agit de nous venir voir ou de nous prêter le concours de ses grandes +lumières!... Tiens, je la prends en grippe, ta médecine. + +--Ne dites pas cela, ma tante: la médecine est tout pour +moi--non-seulement le présent, mais encore, et surtout, l'avenir. + +--Bah! ne te martèle pas la tête avec ces idées-là : j'ai pourvu au passé +et, si Dieu me laisse vivre, j'aurai aussi l'oeil sur l'avenir. + +--Oh! ma tante, vous êtes pour moi une véritable mère; mais je ne veux +pas abuser de votre bonté, et je songe sérieusement... + +--Abuse, abuse, mon garçon: le fonds est inépuisable et il y en a pour +tout le monde... Mais revenons à nos moutons. + +--Je t'ai fait appeler pour t'annoncer que je donne, lundi prochain, un +grand bal--quelque chose de colossal, d'inouï, de féerique, si c'est +possible. Or, comme j'ai besoin d'un bon organisateur et que je ne puis +guère compter sur Edmond, tout entier à ses amusements, je m'adresse +à toi. Tu vas mettre à contribution toutes les ressources de ton +imagination, fouiller tous les coins et recoins de ton génie inventif, +réveiller tous les souvenirs de fêtes endormis dans ta mémoire, enfin +relire les _Mille et une Nuits_, s'il le faut, pour nous aider à +surpasser les grands festivals donnés à l'occasion du mariage d'Aladin, +l'heureux possesseur de la lampe merveilleuse. + +--Cela te va-t-il? + +--Je suis tout entier à vos ordres, ma chère tante; mais, outre que que +je n'ai pas la fameuse lampe des contes arabes, je suis fort mauvais +organisateur de fête et profondément ignorant en matière de bal. + +--Qu'à cela ne tienne! je serai la tête qui combine, et toi, le bras qui +exécute. + +--A merveille. En ce cas, je me mets à votre service. Disposez de ma +personne comme bon vous semblera. + +--Voilà qui est entendu: tu consens à nous aider. + +--De grand coeur, ma tante. + +--C'est qu'il va te falloir faire plusieurs démarches et de t'occuper +d'une foule de petits détails. + +--Je serai trop heureux de me multiplier pour vous être utile. + +--D'ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne pas te laisser seul à +faire toute la besogne et en mettre une partie sur les épaules de celui +qui bénéficiera le plus de ce bal... + +--Quel est cet heureux mortel? + +--Hé! mon futur gendre, donc. + +Champfort ne put s'empêcher de faire une moue dédaigneuse; mais il la +transforma si vite en sourire aimable, qu'il pensa bien n'avoir pas été +remarqué. + +Pourtant Laure avait vu--si bien vu, qu'une rougeur fugitive envahit son +front et qu'elle courba la tête, toute rêveuse. + +Champfort reprit: + +--Monsieur Lapierre?... En vérité, ma tante, vous ne pouviez m'associer +à un homme plus entendu dans la matière: car il a tous les talents, +mon futur cousin, et je serais fort surpris qu'il ne fût pas bon +organisateur de fête, lui qui était si excellent organisateur +d'expéditions nocturnes dans l'armée confédérée. Vous vous en souvenez, +ma tante? + +--Mon Dieu, oui, répondit inconsidérément Mme Privat. C'est même dans +une de ces expéditions, organisée par lui, que mon pauvre mari trouva la +mort. + +--Oh! l'affreux souvenir! murmura Laure en se voilant la figure de ses +deux mains. + +--D'autant plus affreux, que, par une fatalité inconcevable, ce fut le +meilleur ami de mon oncle qui le conduisit à la boucherie, croyant le +mener à , la victoire, répondit Paul, d'une voix où se devinait une +implacable ironie. + +Mme Privat, dominée par cette évocation inattendue, porta son mouchoir à +ses yeux et se tut. Quant à Laure, un trouble étrange l'envahit et elle +se leva pour aller ouvrir une croisée, où elle s'accouda, baignant son +front brûlant dans la fraîche brise qui s'élevait du jardin. + +Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son fauteuil, le regard +menaçant, comme s'il venait de faire une déclaration de guerre. + +En ce moment, un vigoureux coup de sonnette carillonna dans +l'antichambre. + +Les trois personnages du salon relevèrent ensemble la tête et fixèrent +la porte, avec un point d'interrogation dans le regard. + +Dix secondes après, une servante entr'ouvrit le battant et annonça: + +--Monsieur Lapierre! + +--Qu'il entre! fit vivement Mme Privat, en se élevant. + +Lapierre entra. + + + +CHAPITRE XII + +Petite Revue de la Situation + +Il nous faut ici, pour l'intelligence complète de ce qui va suivre, +ouvrir une parenthèse et faire, à vol d'oiseau, une revue de la +situation réciproque des personnages qui vont successivement se +présenter sous nos yeux. + +A tout seigneur, tout honneur! Commençons par le fiancé de mademoiselle +Privat. + +C'était, en vérité, un fort joli garçon que ce chenapan de Lapierre. + +Grand, bien découplé, souple et gracieux dans ses mouvements, il était +l'heureux possesseur d'une tête caractéristique, où il y avait, mêlés +assez confusément, du grec et du mauresque. + +En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe hardie de son visage +rappelaient vaguement le type athénien, sa peau mate et légèrement +bronzée n'en aurait pas moins fait honneur à la langoureuse physionomie +d'un descendant des Maures de l'Andalousie. + +Quoi qu'il en soit, un détail presque insignifiant dérangeait, +constatation faite, l'harmonie classique et le calme olympien de cette +belle figure, et ce détail se trouvait dans le regard. + +Lapierre avait des yeux noirs fort grands et fort beaux; mais, chose +extraordinaire, il ne pouvait les maintenir en repos et les fixer +carrément sur une autre paire d'yeux. Son regard, sans cesse en +mouvement et comme égaré, ne faisait qu'effleurer le regard fixé sur lui +et se plaisait, de préférence, à voltiger sur les menus détails de la +toilette de son interlocuteur. + +L'honnête garçon agissait-il ainsi par timidité?... on bien le misérable +suborneur de jeunes filles craignait-il de laisser, lire, par ces +fenêtres grandes ouvertes de son âme, les noires machinations qui s'y +tramaient?... + +Peut-être! + +Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre nouvel Adonis un +petit air faux et un certain cachet d'hypocrisie qui déparaient bien un +peu les grâces séduisantes de ses autres traits... Mais, comme on ne +rencontre guère d'homme parfait et que, d'ailleurs, le défaut dont il +est question résidait plutôt dans l'expression du regard que dans le +regard lui-même, Lapierre n'en passait pas moins pour un des plus beaux +hommes de Québec, aux yeux des juges féminins. Et plus d'une de ces +dames, qu'un secret dépit rendait accommodante, ne se gênait pas pour +dire que la riche demoiselle Privat faisait, en somme, un excellent +mariage, puisqu'elle payait avec du _vil métal_ aisément acquis tant de +grâce et tant de perfection... + +Madame Privat--il faut bien le dire--paraissait être un peu de cette +opinion; mais sa fille envisageait probablement la chose, à un point +de vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de toute évidence +qu'elle ne partageait pas l'engouement général à l'égard de son futur +époux. Calme et presque insouciante, elle voyait arriver sans trouble +comme sans impatience le jour solennel où elle associerait à jamais sa +vie à celle du brillant jeune homme qui faisait tourner tant de têtes. +Plus que cela, les gens sérieux de son entourage--ses vrais amis, +ceux-là ,--remarquaient avec étonnement qu'à rencontre de bien des jeunes +filles en pareil cas, Laure devenait de plus en plus bizarre, se drapait +de plus en plus dans sa sombre mélancolie, à mesure qu'approchait le +jour fatal... + +A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans son coeur quelque +secret terrible et, plutôt que de le dévoiler, marchait stoïquement à +l'autel, comme d'autres marchent au sacrifice. + +Mais ses amis clairvoyants--en bien petit nombre, du reste--se gardaient +bien de laisser paraître au dehors cette pénible impression et se +contentaient de conjecturer _in petto_. + +Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat, pour se renseigner +exactement sur ce qui se passait dans le coeur de sa jeune fille, eût +d'abord un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague, que son +instinct maternel, doublé d'une observation attentive, la mît sur la +piste de la vérité... + +Malheureusement, l'excellente femme, comme nous l'avons dit, n'était +rien moins qu'observatrice; et, d'ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui +avait pas permis de s'arrêter longtemps sur les réflexions qu'avaient +fait naître chez elle les récentes étrangetés du caractère de sa fille. + +Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté masquait un mauvais +coeur et que les délices d'une vie opulente avaient étouffé, chez Mme +Privat, les sentiments sacrés de la maternité. + +Ce serait là une étrange erreur. + +La riche veuve, au contraire, raffolait de ses deux enfants; elle eût, +sans hésiter, sacrifié des sommes folles pour satisfaire le moindre de +leur caprice... Mais la Providence, qui lui avait prodigué l'or, lui +avait refusé cette sorte d'intuition maternelle qui fait rechercher pour +ses enfants, en dehors des jouissances de la fortune, les jouissances +plus intimes du coeur et celles plus relevées de l'âme. + +Pour certaines femmes du monde, qu'une piété bien entendue ou quelque +saine idée de philanthropie n'éclaire pas, être heureux, c'est avoir +assez d'argent pour se payer tous les fastueux caprices du _high life_, +et assez de notoriété pour que les membres de cette aristocratie-là ne +vous rient pas au nez, malgré vos écus. + +Mme Privat avait ces deux éléments de bonheur et s'en contentait. L'idée +que ses enfants eussent besoin d'autre chose pour entrer, le front +serein, dans la vie mondaine ne lui était jamais venue et--disons-le--ne +pouvait lui venir. + +Mariée fort jeune à un homme puissamment riche, elle était passée sans +transition du doucereux couvent des Ursulines de Québec à l'opulente +villa de son mari, en Louisiane. Il n'y avait, par conséquent, pas +une heure dans son existence entière où elle n'eût été entourée des +jouissances que procure la fortune, et tant loin que son souvenir +pouvait se porter en arrière, elle n'y voyait que plaisir et bonheur. + +Rien d'étonnant donc à ce qu'une, femme élevée dans de semblables +conditions ne vît pas au-delà l'horizon des jouissances matérielles et +ne comprît point ces voluptés sublimes qui prennent naissance dans le +coeur. + +Mais, à part les considérations qui précèdent, une raison plus simple et +moins métaphysique doit nous faire excuser Mme Privat de n'avoir point +jusqu'alors compris sa fille et de la lancer si inconsidérément dans les +serres redoutables du mariage: et cette raison bien simple, c'est que la +chère femme n'était pour rien dans le choix de Laure. + +Expliquons-nous. + +Mme Privat avait bien, dès la première apparition en Louisiane de +Lapierre, en compagnie du colonel, accueilli le jeune homme avec +beaucoup de prévenances, comme on accueille un hôte aimable; elle +avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales s'établir entre son +compatriote québecquois et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que +se conformer au désir tacite de son mari; elle avait bien aussi, après +le retour de sa famille à Québec, ouvert à deux battants la porte de +son salon à l'ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné le +malheureux officier blessé et mourant, à l'homme généreux qui avait +rendu les derniers devoirs au planteur louisianais... + +Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne lui était arrivée +d'encourager autrement les assiduités de Lapierre, ni d'exercer une +pression quelconque sur sa bien-aimée Laure. + +Elle s'était montré satisfaite et n'avait peut-être pas suffisamment +caché son mécontentement: voilà tout. + +Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec, Lapierre avait +formellement demandé à Mme Privat la main de Laure, la riche veuve +s'était déclarée très honorée de la démarche, mais elle avait +complètement subordonné sa réponse à celle de sa fille. + +Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à Laure la demande +officielle de Lapierre et avoir reçu de la jeune créole une réponse +favorable, que la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les goûts +de sa fille en conformité avec les siens, proclama ouvertement ses +préférences et pressa activement les préliminaires du mariage. + +Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en finir au plus tôt +possible, aida puissamment la bonne dame dans les mille détails +d'une aussi importante opération, surtout dans ce qui concernait la +liquidation de la dot de Laure, tant et si bien qu'au moment où nous +sommes rendus, un mois après la demande officielle, tout était terminé +et qu'il ne restait guère plus que le contrat à signer. + +La chose devait se faire le mardi suivant, la veille même du mariage +et le lendemain du grandissime bal que se proposait de donner, à son +cottage de la Canardière, la mère de la future épouse. + +Voilà pour la situation réciproque des dames Privat et du citoyen +Lapierre. + +Il nous reste maintenant à dire deux mots du jeune Edmond et de notre +ami Champfort, relativement à la position qui leur était faite par les +événements en voie de réalisation. + +Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin sa soeur Laure, qu'il +aimait beaucoup, donner tête baissée dans le traquenard matrimonial +tendu par l'irrésistible Lapierre. + +Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique, et pour une raison +ou pour une autre, le jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir +sa soeur à son affection. + +Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même l'étrange sentiment de +répulsion qu'il éprouvait, que ce Lapierre avait toujours été pour +les siens un oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs et les +premières larmes dans sa famille dataient de l'apparition en Louisiane +de cet étranger; et le jeune étudiant aimait trop sa soeur, pour ne pas +s'être aperçu que le retour à Québec de ce même étranger était pour +beaucoup dans la mystérieuse tristesse de la pauvre Laure. + +Il avait même--un certain jour qu'il surprit la jeune fille le visage +baigné de larmes, dans une allée solitaire du parc--essayé de toucher ce +sujet; mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté les bras autour +du cou, et répondu, avec un redoublement de pleurs: + +--Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!... Oh! si tu +savais!... Mais non... ni toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit +savoir un si terrible secret... J'ai un grand devoir à remplir... Prie +Dieu que la force ne m'abandonne pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais +à qui que ce soit de ce que je viens de te dire--surtout à notre +mère--et toi-même, ne me questionne jamais plus sur ce sujet. + +Edmond, douloureusement étonné, avait promis, en courbant la tête. + +Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur le coeur un gros levain +d'amertume contre le fiancé de sa soeur, contre l'homme qui possédait +des armes si puissantes pour vaincre la résistance des jeunes filles +riches, et faire tomber leur dot dans son escarcelle. + +Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire qu'un mot, on sait quelles +puissantes raisons il avait de ne pas aimer son futur cousin. + +Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves de bonheur, en lui +enlevant, non-seulement le coeur de Laure, mais jusqu'à son amitié, +jusqu'à cette sympathie irrésistible qui faisait autrefois d'eux un +frère et une soeur. + +Tant qu'il n'avait fait que soupçonner son malheur, Champfort s'était +contenté de gémir en secret sur le revirement imprévu du coeur de la +jeune créole; son ombrageuse fierté aidant, il avait même affecté auprès +de sa cousine une indifférence qui frisait le dédain... + +Mais, depuis un mois, les choses étaient bien changées, et la certitude +que Laure était décidément perdue pour lui jetait le pauvre étudiant +dans toutes les angoisses du désespoir. + +Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière, fuyant la vue de +sa cousine et surtout le contact de son odieux rival. + +Després avait bien, pour un moment, fait refleurir dans le coeur de +Champfort l'arbre vivace de l'espérance; mais la conversation qu'il +venait d'avoir avec Laure avait ramené le pauvre amoureux à la froide +réalité et lui faisait envisager l'avenir avec toute l'amertume des +jours passés. + +Telle était la situation! + + + +CHAPITRE XIII + +Lapierre à L'oeuvre + +A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons laissé Lapierre sur le +seuil du salon, faisant son entrée. + +L'ex-fournisseur de l'armée fédérale, en homme bien appris, présenta +d'abord ses hommages à la maîtresse de la maison, puis s'inclina +profondément devant Mlle Privat, à laquelle il débita un aimable +compliment, et finalement il souhaita rondement le bonjour à Champfort, +comme on le fait avec une ancienne connaissance. + +L'étudiant salua froidement, et Laure. répondit à peine; mais il en fut +tout autrement de Mme Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre +elle et sa fille et lui dit avec enjouement: + +--C'est aimable à vous d'être venu... Je vous attendais. Tenez, nous +parlions justement de vous. + +--Vous êtes bien bonne, madame... Je ne suis donc pas de trop dans votre +conversation, répondit Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur +Champfort et sa cousine. + +--Oh! vous n'êtes jamais de trop dans ce que nous avons à dire, et en ce +temps-ci moins que d'habitude, encore. + +--D'autant moins, ajouta nonchalamment Champfort, que nous évoquions, au +moment de votre arrivée, un souvenir qui vous est familier. + +--Lequel donc, cher ami? + +--Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et des circonstances qui ont +accompagné sa mort, répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur +son interlocuteur un regard hautain. + +Celui-là hésita dix secondes--le temps de composer sa physionomie et de +lui donner un air de profonde componction--puis il accoucha de la phrase +suivante: + +--Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop familier, car il est +toujours présent dans mon coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien +des mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse, et pourtant, j'ai +toujours sous les yeux la pâle et héroïque figure du colonel, au moment +où il rendait le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de ces choses que +l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta Lapierre, en rendant à Champfort son +regard hautain. + +--Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons particulières pour se +souvenir, grommela Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid +de Lapierre. + +--Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur, en pâlissant. +Auriez-vous, par hasard, quelque arrière-pensée relativement aux +circonstances que je vous rappelle? + +Champfort eut une horrible démangeaison--celle de démasquer +immédiatement le fourbe; mais une seconde de réflexion lui fit voir +qu'il compromettait irrémédiablement sa cause en agissant avec trop de +précipitation, et surtout en n'attendant pas, pour frapper un grand +coup, le concours de son ami Després. D'ailleurs la figure irritée de +sa tante le ramena vite au sentiment de la prudence. + +Faisant donc une prompte retraite et comprimant sa colère, il répondit +en s'efforçant de sourire: + +--Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez comme un cheval de +guerre qui entend le clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée +malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement dire que l'amitié qui +vous unissait à mon oncle le colonel était une raison insuffisante pour +que sa mort reste éternellement gravée dans votre mémoire. + +La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de Lapierre reprit à peu +près sa placidité ordinaire. Seule, Laure demeura le sourcil froncé et +son regard se tourna lentement vers son cousin, comme pour lui reprocher +sa reculade. + +Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et en comprit-il la +signification? + +La chose est probable, car il répondit avec un peu d'amertume: + +--Mon cher Champfort--il l'appelait _son cher_!--et vous, mesdames, +veuillez me pardonner un emportement bien légitime. Les sentiments +qui m'unissaient au regretté colonel étaient d'une nature tellement +affectueuse, tellement filiale, que je me révolte à l'idée seule qu'on +en puisse suspecter la pureté. Il n'y a qu'un semblable sujet qui puisse +me faire sortir des bornes de la politesse exquise que je vous dois. + +--De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat ne vous faites pas plus +coupable que vous n'êtes. Mon neveu est un peu vif et il a pu mal +choisir ses expressions; mais son intention n'était pas blessante, je +m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle, le sentiment qui vous a +fait parler est un de ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille +et à moi... N'est-ce pas, Laure? + +Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et fixant ses grands +yeux pleins d'éclairs sur ceux de son fiancé, elle répondit d'une voix +étrange: + +--Oui... pourvu que ce sentiment soit désintéressé. + +La figure mate de Lapierre devint tout à fait d'une blancheur de cire. + +--En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il. + +--Oh! je ne dis pas cela: je réponds à ma mère d'une manière générale, +répartit la jeune créole, qui se renfonça dans son fauteuil. + +La mère de Laure, peu satisfaite de l'explication de sa fille, vint à sa +rescousse. + +--Ma chère enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui, dit-elle. +Tout-à -l'heure, tu te querellais avec ton cousin, à propos de futilités, +et voilà que maintenant tu réponds à ton fiancé comme une petite fille +boudeuse. + +--Paul m'a pardonné, répondit Laure, et nous avons fait notre paix... +n'est-ce pas, mon cousin? + +--Mais, certainement, ma chère cousine, et cette aimable petite querelle +n'a fait que réchauffer mon affection pour vous. + +--Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant vers sa mère. + +--C'est parfait, répliqua la veuve, mais il te reste à en faire autant +pour ton fiancé. + +L'oeil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une lutte de quelques +secondes--puis elle articula froidement: + +--Je n'ai rien à me faire pardonner de monsieur Lapierre. + +Mme Privat resta stupéfaite. + +Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard franchement admirateur. +Le digne étudiant jubilait littéralement, et il faut bien dire que la +figure décomposée de son rival n'était pas faite pour diminuer sa joie. + +Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil, puis, après être passé +successivement du pâle au vert et du vert au cramoisi, il se leva tout +droit et, s'adressant a Mme Privat: + +--Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse, auriez-vous l'extrême +complaisance de me laisser quelques instants seul avec mademoiselle, +votre fille?... J'ai à l'entretenir de choses infiniment sérieuses, et +il importe que cette conversation ait lieu sans retard. + +--Je n'ai pas la moindre objection, répondit la veuve, assez étonnée, et +j'espère bien que mademoiselle Privat sera assez convenable pour n'en +pas avoir, elle non plus. + +Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard sévère à l'adresse de +sa fille, et attendit. + +--Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure avec calme. + +--Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant à quitter le +salon: je n'attendais pas moins de votre obéissance... Et maintenant, +ajouta-t-elle plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends de ton +amitié pour moi que tu répares ta maladresse de tout-à -l'heure et que tu +sois aimable. + +--Soyez tranquille, je serai très aimable, répondit sur le même ton la +jeune fille, avec un pâle sourire. + +A peu près rassurée, la crédule mère rejoignit + +Champfort, qui s'était dirigé vers la porte du salon, sans attendre +qu'on l'invitât à déguerpir. Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à +Lapierre: + +--Vous savez que nous vous attendrons pour souper... Tâchez de terminer +bien vite vos petites affaires, et de conclure, cette fois, un traité de +paix durable. + +--C'est, en effet, un traité que nous allons faire, répondit +audacieusement Lapierre, et j'ose espérer que les parties contractantes +l'observeront scrupuleusement. + +--Tant mieux. A bientôt donc!... Viens, Paul. + +Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer la porte du salon, +il contempla une dernière fois la pauvre Laure, dont le fier et triste +regard était fixé sur lui. + +En une seconde, une immense colère fit bouillonner ses tempes...! marcha +rapidement sur Lapierre, et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes, +il lui dit d'une voix concentrée: + +--Prends garde à toi, misérable, et pense à l'îlot de Saint-Monat! + +Puis il rejoignit sa tante, qui s'éloignait sans avoir +entendu............ + +Trois-quarts d'heure après, Lapierre et Laure rejoignaient, dans la +grande salle à manger du cottage, les autres membres de la famille, qui +n'attendaient plus qu'eux pour se mettre à table. + +Lapierre était toujours pâle, comme d'habitude, mais sa figure rayonnait +d'une façon singulière. + +Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux brillants disaient +assez le rude combat qu'elle venait de soutenir. + +Elle fut, du reste, plus prévenante que d'ordinaire pour son fiancé, et +n'adressa, pas une seule fois la parole à Champfort. + +Le souper fut assez animé--Lapierre faisant à peu près seul les frais de +la conversation avec les dames, tandis que Champfort et le fils de Mme +Privat, arrivée depuis une demi-heure, s'entretenaient à part. + +De l'incident du salon, il ne fut nullement question, et rien dans les +paroles ni dans les regards de Lapierre ne vint indiquer à Champfort +que l'ancien rival de Després eût compris la terrible allusion au drame +nocturne de l'îlot qui venait de lui être jetée en plein visage. + +--Ou cet homme est véritablement très fort, ou il est tellement +sûr d'arriver à ses fins qu'il ne craint pas les menaces, se dit +l'étudiant... Nous verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude +un peu plus qu'indépendante. + +Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus rien, se replongea dans +ses réflexions pessimistes. + +Quant au triomphateur Lapierre, après avoir reçu de Mme Privat toutes +les instructions nécessaires à l'organisation du grand bal projeté, il +se retira d'assez bonne heure, promettant de revenir le lendemain. + +Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les lumières s'éteignirent +successivement aux fenêtres du cottage. + +La nuit étendait, son voile protecteur sur les douleurs et passions +diverses sommeillant sous le toit de la Folie-Privat. + + + +CHAPITRE XIV + +Pauvre Laure! + +Faisons maintenant un pas en arrière et disons ce qui s'était passé +entre Mlle Privat et son ténébreux fiancé. + +Lorsque la porte du salon se fut refermé sur Champfort--une seconde +après que l'étudiant exaspéré eut lancé à son rival l'apostrophe que +l'on sait--Lapierre demeura quelque temps immobile, debout et la main +crispée sur le dos d'un fauteuil, étourdi par ce coup inattendu. + +Ce nom de _Saint-Monat_, cette allusion à un épisode de sa vie où il +savait n'avoir pas joué le beau rôle, lui remettait en mémoire trop +d'événements terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant son +magnifique sang-froid. + +Et, dans la bouche de ce jeune homme à l'oeil menaçant--le cousin, +presque le frère de la femme dont il convoitait la dot--un avertissement +comme celui-là prenait les proportions d'une véritable déclaration de +guerre, ressemblait à une intervention tardive, mais inévitable, de la +Providence en faveur de la malheureuse victime de sa cupidité. + +En une minute de réflexion, Lapierre remonta, anneau par anneau, la +chaîne de ses méfaits... et il eut peur. La sombre figure d'une autre de +ses victimes, d'un pauvre jeune homme aimé, dont il avait brisé la vie +en lui enlevant le coeur de sa fiancée, lui apparut dans le nuage de sa +menaçante rêverie... + +Mais celui-là n'était le timide défenseur qui procédait par allusions et +avertissements... Il arrivait comme la foudre, sombre et terrible... Six +années de souffrances avaient éteint dans son coeur jusqu'au dernier +atome de pitié... Implacable justicier, il déchirait d'une main +vengeresse le voile qui couvrait les turpitudes de l'ancien espion de +l'armée fédérale et mettait à nu la gangrène de son âme... + +Oui, Lapierre eut peur, et ses lèvres blêmies murmurèrent +involontairement le nom de Gustave Lenoir! + +Mais cette défaillance morale ne dura qu'une minute, et le misérable se +raidit vigoureusement contre un sentiment qu'il qualifia de puéril. Il +reprit donc bien vite son aplomb et s'approchant de Mlle Privat, qui +semblait encore sous l'effet des singulières paroles de Champfort: + +--Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme moi.. je suppose, +l'étrange menace que vient de me faire votre cousin? + +--Oui, monsieur, répondit froidement Laure, et j'ai même pu remarquer la +profonde impression que cette menace a produite chez vous. + +--Ah! repartit ironiquement Lapierre, vous êtes en vérité trop +perspicace, mademoiselle, et rien ne peut vous échapper... + +Laure ne répondit pas. + +--Mais, continua le jeune homme, laissez-moi vous dire que, cette +fois-ci, votre flair si subtil vous a trompée. + +--Je ne le crois pas, monsieur. + +--Moi, j'en suis sûr--car, à n'en pas douter, vous avez cru que les +insolentes paroles de ce Champfort m'ont fait peur. + +--J'ai, en effet, non pas cru, mais vu cela. + +--Mademoiselle, vous êtes dans la plus singulière des erreurs, et le +sentiment que m'a fait éprouver l'impertinence de votre cousin est tout +autre. + +--Vous ne me donnerez pas le change, monsieur. + +--Écoutez-moi, et vous ne tarderez pas à être convaincue. Depuis +longtemps déjà je suis en butte aux mesquines agaceries de ce petit +carabin qui vient de m'insulter, et je me suis demandé plus d'une fois +quelle raison il avait de m'en vouloir... La ridicule menace de tout à +l'heure, jointe à mes observations personnelles, a été pour moi un trait +de lumière... Je tiens la clé de l'énigme. + +--En vérité?... Vous êtes plus avancé que moi, car j'ignore complètement +pourquoi mon cousin semble avoir pour vous un si profond mépris. + +--Je vais vous en instruire, mademoiselle, et vous donner sans ambages +la cause de ce grand mépris dont vous parlez avec une certaine +complaisance. + +--Je serais heureuse de le savoir, je l'avoue... + +--Eh bien! soyez doublement heureuse, ma fiancée, car monsieur Champfort +ne m'honore de son dédain que parce qu'il..., _vous aime!..._ + +A cette déclaration formelle, qui venant confirmer des soupçons nés le +jour même dans son esprit, la pauvre Laure se sentit pâlir affreusement. +Sans le vouloir, elle porta une de ses mains à son coeur, tandis que +l'autre comprimait son front qui semblait vouloir éclater. + +C'est que, chez elle aussi, la lumière venait de se faire. Elle revit, +à la clarté de cette tardive révélation, les beaux jours d'autrefois, +alors que son cousin et elle folâtraient gaiement sur les plages du lac +Pontchartrain ou prolongeaient leur douce causerie sous la véranda de +l'habitation louisianaise... + +Elle revit son père, qu'elle idolâtrait et dont le souvenir était encore +si vivant dans son coeur; elle revit ce père malheureux, arrivant de +l'armée en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux et la prier +d'être particulièrement aimable pour son compagnon de voyage... + +Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague effroi qu'elle +éprouvait en sa présence, les attentions dont il l'entourait, le +contentement du colonel à la vue de leur amitié apparente... tout cela +défila rapidement sous ses yeux. + +Enfin, la fantasmagorie de son rêve d'une minute lui montra, à son tour, +le pauvre Champfort, devenu indifférent pour sa coquette cousine, fuyant +sa société et rompant un à un tous les fils dorés de la douce intimité +qui les unissait--provoquant chez la jeune créole, dont l'orgueil +natif était piqué au vif, cette réaction de froideur d'amertume qui +caractérisa par la suite leurs rapports journaliers... + +La malheureuse jeune fille revit tout cela en quelques instants, et une +larme brûlante vint trembloter au bord de sa paupière. + +--Comme nous aurions pu être heureux! se dit-elle. + +Mais la vue de Lapierre, debout en face d'elle et suivant du regard les +impressions produites par sa déclaration, la ramena bientôt à la froide +réalité. + +Elle reprit toute son énergique attitude et, relevant fièrement la tête: + +--Vous pensez que mon cousin m'aime, dit-elle... Hé! quand cela serait? + +Lapierre hésita une seconde, puis il répondit avec force: + +--Ah! ah! quand cela serait!... Puisqu'il en est ainsi, mademoiselle, et +puisque vous trouvez si étrange qu'un autre homme que moi, qui dois vous +épouser ces jours-ci, vous fasse impunément la cour, eh bien! je vais +laisser le champ libre; cet heureux rival... Mais je jure Dieu que le +nom du votre père sera déshonoré. + +--Ah! ce secret, ce fatal secret!... murmura Laure éperdue. + +--Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde entier saura que le +colonel Privat a forfait à l'honneur. + +--Hélas!.... pauvre père! gémit la jeune fille. + +--L'Amérique apprendra, poursuivit Lapierre, qu'il s'est trouvé dans +son armée un officier assez dépourvu de patriotisme pour escompter le +dévouement de ses soldats et réparer les brèches de sa fortune en volant +les défenseurs de la patrie... + +--Vous mentez, misérable... Mon père n'a pu descendre si bas. + +--Et la lettre, la fameuse lettre?... se contenta de répondre froidement +Lapierre. + +--Ah! ce n'est que trop vrai... Pauvre père! murmura Laure anéantie. + +--Cette lettre, acheva l'ex-fournisseur, dans laquelle votre père vous +fait l'aveu de son déshonneur et vous supplie, au nom de votre +amour pour lui, d'empêcher, par votre mariage avec moi, que le seul +dépositaire du terrible secret ne révèle son crime?... + +--Oui, oh! oui, je m'en souviens, sanglota Laure, et cette prière, d'un +mourant sera exaucée... Je serai votre femme; je me sacrifierai pour que +les ossements de mon malheureux père ne tressaillent pas de honte dans +leur tombeau. + +--Voilà qui est bien, et j'admire un dévouement filial poussé jusqu'au +point de consentir à un aussi monstrueux mariage, reprit Lapierre avec +ironie... Mais, mademoiselle, quand on se pose en héroïne, il ne faut +pas faire les choses à demi; et, puisque vous êtes décidée à vous +_sacrifier_--suivant votre expression--je désire que ce sacrifice soit +complet. + +--Que voulez-vous dire?... que vous faut-il de plus? demanda Laure avec +exaltation... N'est-ce pas assez d'enchaîner ma vie à la vôtre et de +renoncer pour toujours à mes plus chères illusions, à ma part de bonheur +en ce monde?... Ma fortune, cette misérable dot que vous convoitez, ne +suffit-elle pas à vos appétits cupides?... Va-t-il me falloir supplier +mon frère de renoncer aussi à la sienne en votre faveur, pour que votre +traître bouche ne révèle pas des malversations dans lesquelles vous avez +trempé, ne trouble pas le dernier sommeil du malheureux et confiant +officier dont vous avez causé la mort?... + +--Voyons, dites, monsieur le chevalier d'industrie... ne, vous gênez +pas! Vous possédez un secret qui vaut une mine d'or: exploitez-le avec +le talent que vous avez déployé là -bas, entre les armées ennemies! + +Et la fière créole, brisée d'émotion, se couvrit le visage de ses mains +crispées. + +Quant à Lapierre, cette sanglante flagellation lui causa un mouvement de +rage. + +Il parut sur le point d'éclater. + +Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme de reptile. + +Redoutant par-dessus tout une scène où il n'avait rien à gagner, et +craignant que le desespoir de Laure ne la porta à tout confier à sa +mère, il avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa victime, et +répliqua d'une voix doucereuse: + +--Tout doux! ma belle fiancée, la colère vous égare et vous fait dire +des choses que votre coeur ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos +insinuations et ma conscience est trop nette sous ce rapport, pour +que je m'offense sérieusement de propos dictés par un dépit excessif. +Laissez-moi vous dire seulement, mademoiselle, que votre père eût parlé +tout autrement que vous ne le faites, et qu'il n'eût pas récompensé par +des injures les services que j'ai pu lui rendre... + +--Vous vous faites payer trop cher ces prétendus services, pour avoir +le droit de les rappeler, interrompit Laure avec amertume... Et encore, +ajouta-t-elle. Dieu seul sait... + +Elle n'acheva pas. + +--Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction, que je poursuis +auprès de la fille l'oeuvre commencée avec le père... + +--Vous ne croyez pas dire si vrai! murmura la jeune créole. + +--Dieu seul sait, reprit sans s'émouvoir l'ex-fournisseur, que mon +mariage avec vous n'a toujours été, dans ma pensée, qu'un premier pas +vers la grande oeuvre de réparation que j'ai promis solennellement +d'accomplir au chevet du colonel Privat mourant. Cette dot que vous me +reprochez; si injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille, à quoi +elle est destinée? + +--Je le sais que trop. + +--Vous ne le savez pas du tout, au contraire. + +Eh bien! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle--environ deux +cent mille piastres--passera presque toute entière à restituer les +sommes subrepticement empruntées par votre père à la caisse de l'armée; +cette misérable fortune devant laquelle vous m'accusez de ramper, je +m'en dessaisirai aussitôt, après notre mariage pour la rendre à qui elle +appartient, pour enlever de la croix d'honneur de mon malheureux ami, le +colonel Privat, la tache d'ignominie qui la souille... + +--Voilà , mademoiselle, la mine que j'exploite; voilà l'industrie que je +pratique! + +Et Lapierre, en prononçant ces mots, avait un accent si irrésistible +de noble franchise, que la pauvre Laure abaissa lentement sa paupière +brûlante, et qu'une soudaine réflexion traversa son cerveau endolori: + +--S'il disait vrai! + +Lapierre lut au vol cette pensée sur le front de la jeune fille. + +Il reprit gravement: + +--Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi! si vous en avez le coeur: je +n'en continuerai pas moins à remplir la mission sacrée que je me suis +imposée. + +--Ni les menaces de votre adorateur Champfort, ni vos insinuations +malveillantes ne me feront fléchir, ne me détourneront de la route que +je poursuis--route qui aboutit à la réhabilitation de mon pauvre ami, le +colonel Privat. + +--Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille, que vos froideurs et vos +dédains ne changent--en une heure de colère--ma mission de salut en +mission de vengeance. Ce jour-là , je serai inflexible, et ni le +pouvoir magique de votre beauté, ni vos supplications, ni vos larmes +n'empêcheront le déshonneur de s'abattre sur votre maison. + +Laure était émue. + +Un violent combat se livrait en elle-même depuis quelques instants. + +Tout à coup, elle se leva et, tendant sa main à Lapierre: + +--Monsieur, dit-elle, si j'ai eu des torts vis-à -vis de vous, +pardonnez-les-moi. Je veux vous croire, car il serait trop malheureux +que mon obstination causât l'éternelle honte de ma famille. + +--Dites ce que vous exigez de moi: j'obéirai. + +Un éclair de triomphe passa dans les yeux de l'ex-fournisseur. Il saisit +avec empressement la main de sa fiancée et, la portant respectueusement +à ses lèvres, il dit en fléchissant le genou comme un preux chevalier +qu'il n'était pas: + +--Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs n'a pas ici à +commander, mais à implorer. + +--Implorez alors, répondit froidement Mlle Privat, mais faites vite, car +cette scène m'épuise. + +--Eh bien! mademoiselle, répliqua Lapierre en se levant, je m'estimerais +heureux si vous daigniez vous montrer en compagnie un peu plus +bienveillante à mon égard. + +--Je ferai mon devoir de fiancée, monsieur. Après. + +--Après?... Ma foi, je ne vous cacherai pas que je tiens beaucoup à +ce que votre cousin ne vienne plus jouer vis-à -vis de vous le rôle de +protecteur, ou plutôt celui de vengeur--comme si vous étiez une victime +et moi un bourreau. + +--C'est affaire entre vous et lui. Quant à moi, je n'ai jamais dit à +mon cousin un seul mot de nature à , lui laisser supposer que je fusse +forcée, d'une façon quelconque, de vous épouser. + +--Cependant, ce jeune homme vous aime... + +--Je n'en sais rien monsieur. + +--Comment!... il ne vous l'a jamais dit? + +--Jamais. + +--Du moins, sa manière d'agir vis-à -vis de vous a dû vous le prouver? + +--C'est tout le contraire. Mon cousin a toujours été très réservé--plus +que cela, très froid avec moi. + +--Alors, comment expliquer sa conduite d'aujourd'hui? + +--Je n'ai aucune explication à donner. + +Lapierre réfléchit une demi-minute, puis se levant: + +--Très bien, mademoiselle, je vous remercie de votre condescendance. Ne +pouvant vous prier de fermer la bouche à mon insulteur de tantôt, je me +chargerai moi-même de cette besogne en temps et lieu.... Je tâcherai de +lui faire rentrer son rôle de vengeur. + +Laure s'était levée à son tour, et se disposait à quitter le salon. +Au moment de franchir la porte, elle entendit la dernière phrase de +Lapierre. + +Elle s'arrêta et répondit d'une voix grave: + +--Monsieur Lapierre, si j'ai besoin d'être vengée, ce ne sera ni par mon +cousin Champfort, ni par d'autres... Mon vengeur, ce sera Dieu! + +Et s'inclinant froidement, elle se dirigea vers la salle à manger, où se +trouvaient réunis les hôtes de la maison. + + + +CHAPITRE XV + +Louise + +Pendant que s'accomplissait les divers événements que nous venons de +rapporter, une scène d'un tout autre genre se passait à Québec, dans une +modeste mansarde de Saint-Roch. + +Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intérêts et de passions contraires +aux prises, et les acteurs sont bien autres qu'un fiancé forçant +impitoyablement la main à sa future... + +Nous y voyons, au contraire, une belle et douce jeune fille de vingt à +vingt-deux ans, un peu pâle, un peu triste, travaillant avec ardeur à un +ouvrage de broderie, près d'une fenêtre que protège contre l'aveuglante +lumière du soleil un blanc rideau de mousseline... + +C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde de Saint-Roch, +quelque part dans la rue Saint-Valier--comme l'indique le pittoresque +amoncellement de rochers, couronnés de vieux remparts percés +d'embrasures, qui ferme l'horizon du sud, en face de la fenêtre. + +Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la riche héritière. + +La pièce est petite, basse et mal éclairée; l'ameublement, qui semble +avoir connu des jours meilleurs, porte les traces évidentes d'un long +usage et de plusieurs pérégrinations... + +Mais, comme tout y est à sa place!... comme tout est propre, luisant, +soigné!... qu'elle est donc blanche la couverture qui orne le petit +lit virginal, dressé tout au fond de l'appartement, et combien semble +moelleux le tapis d'un chelin qui cache tout entier le parquet! + +C'est que nous sommes ici dans la chambre particulière, dans le _sanctus +sanctum_ de cette jolie jeune fille qui manie si prestement son +aiguille, près de la fenêtre. + +Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de fauvette ou +d'hirondelle plus chaud, plus douillet, plus charmant que cela? + +Au moment où pénètre notre regard profane dans ce coquet pigeonnier, il +est environ quatre heures de l'après-midi. + +C'est le jour môme de notre excursion à la Canardière et le lendemain de +la fameuse réunion d'étudiants. + +La maîtresse du petit logis, debout avec l'aube et fatiguée par un +travail incessant et monotone, lève de temps en temps sa bête blonde, +jette un regard distrait par la fenêtre, puis laisse tomber son menton +dans sa main et rêve... + +L'aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les dessins de la toile; +mais elle s'arrête de nouveau au bout de quelques minutes... la tête +blonde se relève; le regard distrait traverse encore la mousseline +transparente pour aller se perdre sur les sombres remparts... + +Et puis, l'infatigable aiguille se remet à l'oeuvre. + +Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait bien interrompre +tout-à -fait son travail; mais, de toute évidence aussi, quelque raison +puissante l'en empêche et l'aiguillonne. + +La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses de triomphe et de +défaillance, jusqu'à ce qu'un bruit cadencé de pas sur le trottoir d'en +face arrête enfin net la terrible aiguille. + +L'ouvrage est brusquement déposé sur un petit guéridon, et la jeune +brodeuse, se haussant sur ses mignons pieds, regarde avec anxiété dans +la rue. + +Apparemment qu'elle voit ce qu'elle désirait voir, car aussitôt, +frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre, elle abandonne +vivement la fenêtre et court à la porte de sa chambre. + +Un instant après, un bruit de clef jouant dans une serrure se fait +entendre, puis l'escalier est ébranlé par des pieds agiles qui +l'escaladent quatre à quatre, et, finalement, un jeune homme tout +essoufflé arrive comme une bombe dans la chambre, pour être reçu entre +les bras de notre jolie travailleuse. + +Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon d'effleurer l'esprit, +que ce mortel privilégié n'était autre que notre vieille connaissance +d'hier, le _petit Caboulot_, et la belle jeune fille de la mansarde, sa +soeur _Louise_, l'ex-fiancée du Roi des Étudiants! + +Là , Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui avait annoncé qu'il +possédait un grand secret la concernant, mais qu'il ne lui en ferait +part qu'après son cours, à quatre heures, alors, que leur père serait +absent. + +Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque temps, et voilà +pourquoi nous avons vu Louise oublier sa broderie pour regarder par la +fenêtre ou se demander quel pouvait bien être ce _grand secret_, de +monsieur son frère. + +Maintenant, par quelle succession d'événements singuliers et quelles +vicissitudes du sort avaient-ils passé, pour que nous les retrouvions +dans un modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec, après +les avoir laissés là -bas, sur le Richelieu, dans une situation plus +qu'aisée? + +C'est ce que nous allons raconter en quelques mots. + +On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la déportation à Kingston +de son rival Després, voulut se conduire en conquérant et obtenir des +parents de Louise la main de leur fille. + +Ceux-ci refusèrent net. + +Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune homme comme un aimable +compagnon et un gai convive; mais, outre que depuis il avait tenté +d'enlever leur fille de force, deux autres raisons leur faisaient un +devoir de résister à sa demande. + +C'était d'abord l'engagement pris avec le sauveur de leur fille. +Després--engagement d'honneur dont ils ne se croyaient pas déliés par +le malheur arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la conduite +ignoble de Lapierre dans toute cette affaire de duel et de procès avait +soulevé contre lui l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient +pour pour gendre d'un homme ayant sur la conscience d'aussi lâches +agissements. + +Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur détermination bien +arrêtée. + +Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut inutile. + +Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit pas de recourir, +pour se venger, à un moyen révoltant: il calomnia publiquement Louise et +répandit sur son compte les bruits les plus compromettants. + +Puis, content de son oeuvre, il détala au plus vite et se réfugia aux +États-Unis. + +Mais il laissait derrière lui la semence maudite qu'il avait jetée parmi +les populations cancanières des petites paroisses environnantes, et +cette semence germa avec une effrayante rapidité. + +La position ne tarda pas à devenir intolérable pour la famille +Gaboury--on a vu ailleurs que c'était son nom--et elle dut vendre ses +propriétés, puis s'en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu, +où chacun de ses membres était né. + +Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa folle passion par la +lâcheté de son ravisseur, avait la première, demandé ce déplacement. + +Ce fut à Québec que l'on décida de se rendre--autant pour mettre le plus +de distance possible entre la nouvelle et l'ancienne résidence, que pour +permettre au petit Georges de continuer plus facilement ses études. + +Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à peine de tarir la source +de celles versées par cette famille éprouvée, qu'une nouvelle calamité +s'abattit sur elle et que les pleurs reparurent. + +Madame Gaboury, minée par le chagrin et la maladie, succomba six mois +après avoir quitté s'a place natale. + +Ce fut un grand deuil. + +Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais. La malheureuse jeune +fille s'imagina, non sans une apparence de raison, qu'elle était pour +beaucoup dans ce fatal événement, et cette funeste conviction s'enracina +tellement dans son esprit, qu'elle y étendit un sombre voile de +mélancolie, que la main bienfaisante du temps ne put jamais déchirer +complètement. + +Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables de toute +situation de ce genre, Georges entra à l'Université, et les revenus se +trouvèrent insuffisants pour un tel surcroît de dépense... + +Le père Gaboury, encore alerte pour son âge, paya bravement de sa +personne, en se faisant petit employé d'une maison de commerce. + +Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de réparer ses torts +involontaires envers sa famille, elle se mit résolument à l'oeuvre et +devint une ouvrière en broderie des plus courues. + +L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait courbée sur son +travail. + +Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements, Georges put +continuer, insoucieux, ses études médicales. + +On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices nécessaires, que +l'enfant ne fit que soupçonner la vérité, sans jamais la découvrir toute +entière. + +Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement d'apprendre l'art de +guérir, aux prix des fatigues de son vieux père et des sueurs de sa +pauvre soeur. + +Voilà où en étaient les choses au moment où nous renouons connaissance +avec cette estimable famille. + + + +CHAPITRE XVI + +Le Frère et la Soeur + +Après maintes accolades et une prodigieuse quantité de baisers sonores, +le Caboulot s'arrêta enfin pour reprendre haleine. + +Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea vers le guéridon pour +y déposer un peu plus soigneusement un cahier de notes qu'il avait à la +main. + +Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l'ouvrage de broderie oublié par +sa soeur. Il s'en empara, et l'examinant avec une attention comique: + +--Ah! ça, ma grande soeur, s'écria-t-il, aurais tu, par hasard, +l'intention de te marier? + +--Pourquoi cette question? fit Louise, en s'efforçant de sourire. + +--Parce que, tonnerre d'une pipe, voici un jupon qui sent le +_matrimonium_ à plein nez. + +--Oh! le vilain garçon qui fouille dans les ouvrages de femmes! + +--C'est que, hum!... mademoiselle ma soeur, vous m'avez toujours soutenu +que vous ne travailliez pas pour les autres, et qu'à moins de prévisions +matrimoniales très... très prudentes... + +--Eh! bien?... + +--Cette robe de baptême ne vous est pas destinée. + +--Curieux, va! Es-tu bien sûr, au moins, que ce soit une robe de +baptême? + +--Dame! ça m'en a tout l'air... Au reste, c'est peut-être une jaquette +pour ta poupée, petite soeur. + +--Tu sais bien que je ne _catine_ plus. + +--Alors, c'est une robe de baptême, puisque ça ne peut être que ceci ou +cela. Sors-moi un peu de ce dilemme-là . + +--Je n'ai pas fait ma rhétorique, et j'aime mieux rester entre les +pattes de ton terrible dilemme, que d'en sortir pour me faire quereller. + +--Ah! ah! voilà enfin un aveu... Ainsi, il est établi, irréfutablement +établi que Mlle Gaboury s'est fait couturière pour entretenir à +l'Université son flandrin de frère... + +--Mais, pas du tout: j'ai des moments de loisir, des heures d'ennui... +je les utilise, je m'amuse. + +--Oui, oui... _va-t-en voir s'ils viennent..._ Ce n'est pas à moi que +l'on fait avaler de pareilles couleuvres. + +--Quand je te dis... + +--Ne dis rien, ne dis rien: tu t'enferrerais davantage. Je sais à quoi +m'en tenir. Mon père et toi, vous suez le sang pour amarrer les deux +bouts, et c'est moi qui en suis la cause: voilà l'affaire tirée au net. + +--Mais, mon cher enfant... + +--Louise, ma grande soeur, ce n'est pas bien, ça!... Je ne veux pas t'en +dire plus long aujourd'hui... Et, tiens--comme je n'ai pas de rancune, +moi--je vais te punir immédiatement en t'annonçant une nouvelle qui va +probablement te causer une certaine émotion. + +--Ah! oui... ce grand secret que tu tiens en réserve depuis ce matin?... + +--Précisément. Te doutes-tu un peu de quoi il s'agit? + +--Mais, non... à moins que tu n'aies eu des nouvelles de... _lui_. + +Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement son frère. + +--J'en ai, ma soeur, répondit gravement le Caboulot. + +--Tu as des nouvelles de Gustave?... tu sais où il est? demanda vivement +la jeune fille, qui devint pâle. + +--Mieux que cela: je l'ai vu. + +--Ici, à Québec? + +--A l'Université, où il est étudiant en médecine, comme moi. + +--Ah! mon Dieu! + +Et Louise, étourdie par cette nouvelle imprévue, se laissa tomber sur un +siège. + +Depuis six ans que Gustave Lenoir--il portait son vrai nom à cette +époque--était allé subir, au pénitencier de Kingston, la condamnation +que lui avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle de lui +n'était parvenue au Canada. + +On s'était répété vaguement que le malheureux jeune homme, après s'être +sorti de prison, avait traversé la frontière et s'était lancé tête +baissée dans le formidable tourbillon de la guerre américaine. Mais, +à part ce maigre renseignement, on ignorait absolument ce qu'il était +devenu. Et le père de Gustave lui-même, questionné à ce sujet, déclarait +ne rien savoir sur le compte de son fils. + +De sorte que toutes les connaissances du jeune Lenoir avaient fini par +le croire mort, tué sans doute--comme tant de ses compatriotes--dans une +de ces épouvantables boucheries de la guerre de sécession. + +--Louise seule, ou à peu près, persistait à espérer... Son coeur, revenu +tout entier aux chastes élans du premier amour, se refusait à accepter +l'idée d'une séparation éternelle... Quelque chose lui disait qu'elle +reverrait Gustave et que, régénérée par l'expiation, elle pourrait +arracher de l'âme endolorie du jeune homme le dard que sa trahison y +avait planté. + +Pourtant, jusqu'à ce jour, rien n'était venu donner raison à cette voix +intérieure, et, si tenace que fût l'espérance, de la pauvre fille, elle +subsistait malgré elle la froide influence de la désillusion. + +Et voilà que tout à coup, sans préparation, elle apprenait, que, +non-seulement Gustave était vivant, mais encore qu'il était à Québec et +que son frère l'avait vu!... + +On conçoit donc l'émotion indescriptible qui s'empara d'elle. + +Après une minute d'un silence anxieux, que le Caboulot respecta, Louise +reprit, d'une voix tremblante: + +--Ainsi, tu l'as vu? + +--Comme je te vois. + +--Et tu lui as parlé? + +--Il y a deux mois que je lui parle tous les jours sans le connaître. + +--Il est donc bien changé? + +--Ah! pour ça, c'est plus que je ne puis dire: j'étais si jeune quand il +venait chez nous, là -bas, que je n'ai guère fait attention à ses traits. +Tout ce que je sais, c'est qu'il a beaucoup vieilli et que je ne +l'aurais certes pas reconnu, sans l'histoire qu'il nous a contée. + +--Quelle histoire? + +Le Caboulot hésitait. + +--Dis, insista Louise. + +--Je veux tout savoir. + +--Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant fermée. + +La jeune fille s'approcha de son frère, puis lui prenant les mains: + +--Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te trompes: la blessure dont +tu parles saigne toujours. + +Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur. + +--Quoi! fit-il, tu aimerais encore, cet homme? + +--Eh bien! oui, je l'aime! répondit Louise avec explosion. + +--Même après ce qu'il a fait? + +--Surtout après ce qu'il a fait, repartit avec force la jeune fille. +S'il n'eût pas souffert à cause de moi, peut-être l'aurais-je oublié à +jamais!... + +Le Caboulot paraissait ahuri. + +Il regardait sa soeur avec des yeux hagards. + +Tout à coup, un souvenir lui traversa la tête, et il lui fut impossible +de se contenir plus longtemps. + +--Eh bien! ma soeur, s'écria-t-il, aime-le si tu veux, mais ce n'en est +pas moins un fier misérable. + +--Un misérable? + +--Oui, oui, un misérable, un gredin, un gibier de potence, tout ce que +tu voudras! glapit le Caboulot exaspéré. + +Et, comme Louise paraissait altérée, l'enfant reprit doucement: + +--Vois-tu, ma chère soeur, je lui aurais peut-être pardonné le mal qu'il +t'a fait, s'il eût montré du repentir... mais, loin de là , le brigand +cherche à faire d'autres victimes, et, pas plus tard que la nuit +dernière. Gustave nous racontait... + +--Gustave? interrompit Louise avec stupeur. + +--Oui, Gustave. + +--Gustave Lenoir? + +--Eh! tonnerre d'une pipe, quel autre Gustave veux-tu que ce soit?... + +Et le Caboulot regarda sa soeur avec des yeux tout écarquillés. + +Louise respira. + +--Quel est donc celui que tu appelles misérable et qui cherche encore à +faire des victimes? demanda-t-elle, la gorge serrée. + +--Eh! je te le dis depuis une heure, gronda le Caboulot: cette bête +féroce, qui mord et déchire ceux qui lui font du bien, c'est Lapierre! + +--Lapierre! exclama la jeune fille, serait-il donc à Québec, lui aussi? + +--Il n'y est que trop, le brigand... Plût au ciel qu'il fût encore +à canailler aux États-Unis, puisque ma pauvre soeur a la coupable +faiblesse d'aimer un monstre semblable! + +--Mais ce n'est pas lui que j'aime! se récria vivement Louise. + +--Vrai?... Ah!... Mais qui donc aimes-tu, alors?... Dis vite, petite +soeur..., Oh! si c'était!... + +--Oui, c'est lui... c'est Gustave! Tu aurais dû le comprendre de suite. + +Le Caboulot ne répondit pas. Il sauta au cou de sa soeur et la couvrit +de baisers. + +Il avait la pensée tellement occupée de Lapierre, depuis le matin, qu'il +avait cru que Louise voulait faire allusion à ce dernier, en parlant de +blessure encore saignante. + +De là le quiproquo et l'indignation en pure perte de notre bouillant ami +le Caboulot. + +Rassuré tout à fait, le petit étudiant devint calme et reprit: + +--Ah! Louise, tu m'as fait une fière peur, et la bile m'en a frémi dans +sa vésicule! + +--Mon cher Georges, il n'y a rien à craindre de ce côté-là , répondit la +jeune fille. Je méprise ce Lapierre depuis le jour où j'ai appris sa +lâche conduite dans la terrible nuit du duel. + +--Il n'en fallait, pas plus, assurément... Mais combien tu le +mépriserais davantage, su tu avais entendu Després... pardon, Gustave... + +--Pourquoi dis-tu Després? + +--C'est le nom que porte Gustave depuis... depuis qu'il a été. au +pénitencier. + +--C'est juste, murmura Louise... Il ne veut plus porter un nom qui lui +rappelle tant d'amers souvenirs. + +--En effet, ma soeur... Je disais donc que si tu avais entendu Gustave, +la nuit dernière, nous raconter toutes les infamies de ce brigand de +Lapierre, tant au Canada qu'aux États-Unis, ce ne serait plus du mépris +que tu éprouverais pour lui, mais de l'indignation et du dégoût. + +--Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu? s'écria Louise... Voyons, mon cher +Georges, raconte-moi tout cela minutieusement et n'oublie rien, surtout, +de ce qui concerne ce pauvre Gustave... J'ai été bien coupable envers +lui, et s'il était en mon pouvoir d'adoucir un peu l'amertume de ses +souvenirs, je le ferais au prix des plus grands sacrifices. + +--Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai pas un mot, car, moi aussi, +je veux t'aider à ramener l'espérance et le pardon dans le coeur de mon +pauvre ami Gustave. + +Et le Caboulot fit à sa soeur le récit détaillé de tout ce qu'avaient +révélé, la nuit précédente, Champfort et Després. Il n'omit pas +l'engagement solennel pris par le Roi des Étudiants de démasquer +Lapierre et de venger d'un seul coup toutes les dupes de ce chenapan. + +Puis, lorsqu'il eut terminé: + +--Ma, soeur, dit-il, nous avons notre coup d'épaule à donner dans cette +oeuvre solennelle de justice rétributive... J'ai compté sur toi: me +suis-je trompé? + +--Mon frère, répondit gravement Louise, Dieu défend la vengeance, mais +il ordonne la charité. Or, c'est de la charité que d'empêcher une +malheureuse jeune fille d'être sacrifiée à un monstre pareil. + +--Je ferai mon devoir: je vous aiderai! + +--Merci, ma soeur, répondit le Caboulot: à cette condition, Gustave +pardonnera peut-être! + +--Que Dieu le veuille! soupira la jeune fille. + +Le Caboulot se leva. + +Sa figure rayonnait. + +--A l'oeuvre, maintenant! dit-il. Le citoyen Lapierre n'a qu'à bien se +tenir. + +Le frère et la soeur se séparèrent. + +Six heures sonnaient à l'horloge de la cuisine et le père Gaboury +rentrait. + + + +CHAPITRE XVII + +Le Roi des Étudiants entre en campagne + +Gustave Després--nous voulons lui conserver ce nom sous lequel il était +connu à l'Université--Gustave Després, disons-nous, occupait, rue +Saint-Georges, un appartement confortable, composé de deux pièces. + +L'une de ces pièces, bien éclairée et presque spacieuse, donnait, sur la +rue et cumulait les attributions de cabinet de travail, de salon et de +laboratoire chimique. + +C'était une sorte de pandémonium où il y avait un peu de tout. + +Les crânes grimaçants y coudoyaient sans façon les fioles de +médicaments; les tibias et les fémurs, épars et disparates, se +prélassaient philosophiquement sur les meubles; un atlas d'anatomie, +tout ouvert et peu soucieux de la crudité de ses planches, reposait +cyniquement sur un volume de poésie d'Alfred de Musset... et la grande +table, dressée au milieu de la pièce, ne se faisait pas scrupule de +marier, dans le plus charmant des désordres, livre» de médecine et +romans, scalpels et pipes, tabac et journaux, os humains et cornues de +verre!... + +Ajoutez à tout cela une bibliothèque adossée à la muraille, dans un +coin, un canapé, deux chaises, un joli hamac havanais suspendu aux +solives du plafond, et un petit poêle de fonte, en forme de pyramide, à +deux pas de la table... puis faites-vous un peu l'idée du chaos que ça +devait être... + +Cependant, le Roi des Étudiants se plaisait au milieu de ce désordre +artistique. Il aimait à embrasser d'un coup d'oeil, pèle-mêle et +heurtées, toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble... +Sa puissante imagination y puisait des éléments de rêverie et s'y +repaissait, comme le fait le gourmet à la vue d'une table abondamment +servie. + +La seconde pièce, plus petite et située en arrière, servait de chambre +à coucher. Il est inutile pour nous d'y pénétrer et d'en faire la +description. + +Passons donc. + +Comme on le voit, le logement de notre ami Després ne manquait pas d'un +certain luxe; et, pour un carabin surtout, il pouvait presque passer +pour somptueux. + +C'est que le Roi des Étudiants n'était plus ce jeune homme riche +seulement d'illusions que nous avons connu à Saint-Monat. Un de ses +oncles, célibataires, avait eu, deux années auparavant, le bon esprit de +coucher Gustave sur son testament, et la non moins bonne idée de partir +pour un monde meilleur. + +Or, ce respectable vieux garçon laissait après lui, outre les regrets de +rigueur, une petite fortune assez rondelette, que Després empocha sans +se faire prier le moins du monde. + +Et voilà comment il se faisait que le Roi des Étudiants pouvait loger +sous des lambris décents, et tenir tête aux exigences de la haute +dignité dont l'avait revêtu ses confrères. + +Le 22 juin de l'année 186..., juste au lendemain de la scène à laquelle +nous venons d'assister entre le Caboulot et sa soeur, Gustave Després +fumait sa pipe, nonchalamment étendu dans son hamac. + +Il était environ trois heures de l'après-midi. + +Le Roi des Étudiants venait de rentrer du cours, et, à moitié perdu dans +un nuage de fumée, il paraissait réfléchir profondément. + +Quelques heures auparavant, il avait eu avec Champfort une longue +conférence, qui s'était terminée par le dialogue suivant: + +--Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu'il aille ce soir à la Folie-Privat? + +--Edmond, qui l'a vu tout à l'heure, doit remettre à ma tante une +lettre de Lapierre, dans laquelle il s'excuse de ne pouvoir se rendre +aujourd'hui à la Canardière. + +--Ah! voilà qui ne laisse aucun doute. Dans ce cas, je vais commencer de +suite mes petites combinaisons. + +Il n'est que temps, mon cher Després, car le pouvoir de ce coquin +s'affermit de jour en jour. + +--Bah! laisse-moi faire: nous avons encore quatre grandes journées +devant nous, et c'est plus qu'il m'en faut pour charger la mine qui fera +tout sauter. + +--Que comptes-tu faire à ton entrée en campagne? + +--Mais pas grand'chose, mon cher. Je compte aller tout bonnement me +promener à la Canardière. Ta tante possède un fort joli parc, et j'ai +l'intention d'y aller herboriser. + +--Oui, je comprends... et, tout en herborisant, tu feras nos petites +affaires. + +--Précisément, mon cher. Tu peux t'en rapporter à moi: une fois dans le +coeur de la place, je mènerai rondement les choses. Ce n'est pas pour +rien que je suis allé jusqu'aux États-Unis relancer le misérable qui m'a +envoyé au pénitencier; ce n'est pas pour rien, non plus, que j'attends +depuis de longues années le moment où je pourrai broyer cette canaille +sous mon talon... + +--L'heure approche; elle va sonner... le Roi des Étudiants entre en +campagne! + +--Vive le Roi des Étudiants! avait dit Champfort, en prenant congé. + +--A demain, avait répondu Després. Il y aura probablement du nouveau. + +Et Champfort était parti, laissant Després débrouiller seul les fils de +sa trame. + +Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait dans son hamac, en +suivant d'un regard distrait les capricieuses ondulations des petites +colonnes de fumée qui s'échappait de ses lèvres, lorsque soudain, un +coup de sonnette retentit. + +Gustave sauta à terre et murmura: + +«C'est lui; il est exact.» + +Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées; quand on frappa à la +porte et que la figure sympathique d'Edmond Privat se montra dans +l'encadrement. + +--Ah! mon cher, voilà qui s'appelle répondre gentiment à une invitation, +s'écria Després en secouant la main du jeune homme. + +--Votre Majesté ne pourra donc pas, dire, comme Louis XIV, qu'elle a +failli attendre, répondit Edmond en riant. + +--Oh! ma Majesté n'y regarde pas de si près, et n'est pas aussi +exigeante que le Roi-Soleil. Elle s'accommode fort bien de +l'empressement amical de ses fidèles sujets de l'Université-Laval. + +--En ce cas, sire, mettez mon amitié à contribution, repartit Edmond, en +s'inclinant avec un respect comique. + +--Votre Majesté m'a dépêché une estafette, armée d'un billet, m'invitant +à transporter ma rutilante personne ici. Je suis accouru. Que veut le +Roi des Étudiants? + +--Ce qu'il veut?... Je vais te le dire, Prends un siège, _Cinna_, et +assieds-toi. + +L'étudiant en droit s'installa dans un fauteuil. + +--Mon cher Edmond, reprit Després d'une voix grave, j'ai à te parler de +choses infiniment sérieuses, et j'ai besoin, avant d'entamer un sujet +d'une aussi grande importance, que tu me dises sincèrement si tu aimes +un peu cette vieille _culotte de peau_, qui s'appelle Gustave Després. + +Edmond regarda son ami avec des yeux étonnés, puis se levant d'un bond +et lui prenant les mains: + +--Si je t'aime! si je t'aime!... s'écria-t-il. Mais, en vérité, mon +pauvre Gustave, en douterais-tu, par hasard? + +--Allons, je te crois. Merci... avec de braves coeurs comme toi, on peut +tout entreprendre et il faut jouer cartes sur table. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda Edmond, et pourquoi ces airs solennels? + +--Il y a, mon cher, que je veux empêcher un crime abominable de se +consommer et un bandit d'entrer de force dans une famille respectable. + +--Mais... qu'ai-je à voir dans cette affaire et comment puis-je t'être +utile? + +--Tu as tout à y voir et tu dois m'aider, car la famille dont je parle +est la tienne et le bandit qui cherche à s'y introduire se nomme Joseph +Lapierre. + +--Quoi! s'écria le jeune Privat, mon futur beau-frère?... + +--Lui-même, mon cher. + +--Et tu dis... + +--Que c'est une horrible canaille, indigne de dénouer les cordons des +souliers de ta soeur. + +--Mais, d'où sais-tu cela? + +--Je possède tous les secrets de ce garnement et j'ai en ma possession +assez de preuves pour le confondre de la façon la plus évidente... + +--En vérité?... Mais alors, ma pauvre soeur est donc victime de quelque +horrible machination? + +--Mlle Privat est en effet si bien enchevêtrée dans le réseau de +mensonges tissé autour d'elle par Lapierre, qu'elle ne peut s'échapper +et qu'elle marche fatalement au sacrifice, croyant laver de la mémoire +de son père une souillure imaginaire. + +--Ah! je comprends maintenant ses tristesses incompréhensibles et la +demi confidence qu'elle m'a faite un jour. + +--Quelle confidence? + +Edmond raconta à Després la scène du parc que l'on sait. Puis, quand il +eut fini: + +--Depuis ce jour, ajouta-t-il, j'ai compris qu'il y avait un secret +terrible entre ma soeur et son fiancé... mais lequel!... C'est ce que je +n'ai jamais pu deviner. + +--Ce secret, mon cher, je te l'expliquerai en temps et lieu. Pour +aujourd'hui, contente-toi de prendre ma parole et de savoir que ce +secret est une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta soeur à +l'épouser et à lui apporter surtout une dot considérable. + +--Oh! l'infâme!... s'écria le frère de Laure, en serrant les poings... +mais je ne souffrirai pas cela, moi, et dussé-je le tuer sur les marches +de l'autel... + +--Mauvais moyen, mon cher. La violence ne fait jamais de bonne besogne. + +--Que faire alors? je ne peux pourtant pas laisser cette pauvre Laure +donner tête baissée dans un pareil traquenard. + +--Que faire?... Me laisser agir et suivre mes instructions. Cet homme +m'appartient, Edmond. Il y a six ans que je le guette et que je +m'apprête à venger la perte de mon bonheur. + +--Que t'a-t-il donc fait? demanda naïvement le jeune étudiant. + +--Ce qu'il m'a fait? rugit Després... Il m'a volé ma fiancée, puis, +après s'être battu en duel contre moi, m'a dénoncé aux autorités, qui, +elles, m'ont envoyé au pénitencier de Kingston... + +--Voilà ce qu'il m'a fait! + +Il se fit un silence. + +Edmond Privat attendait, que le calme fut revenu sur la figure sombre de +Després. Enfin, il tendit à son camarade sa main finement gantée: + +--Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court ma soeur m'épouvante... +je m'en rapporte à toi pour l'éloigner de sa tête... Mais, de grâce, ne +perdons pas de temps et suis-moi au cottage. Nous tâcherons d'ouvrir les +yeux de cette malheureuse enfant. + +--Mon cher, j'allais te proposer cette petite promenade. J'ai besoin +en effet de voir Mlle Privat, mais je dois lui parler à elle seule. La +chose est-elle possible? + +--Hum! à la maison, ce n'est guère praticable. + +--Ne peux-tu la prier d'aller faire un tour dans le parc avec toi? + +--Oh! pour cela, oui: c'est très facile. + +--Une fois dans le parc, tu me feras l'honneur de me présenter à elle +et tu t'éloigneras un peu, de manière à nous permettre de converser +librement. + +Le reste me regarde. + +--Mais, ma mère te verra pénétrer dans le parc. + +--Pas du tout: j'entrerai sous le bois en faisant un détour, à distance +du cottage. + +--En effet, tout est, pour le mieux: partons. + +--Une minute. Lapierre ne viendra pas chez vous aujourd'hui, n'est-ce +pas? + +--Je suis certain que non. Il a une affaire importante à régler; +m'a-t-il dit, et j'apporte une lettre de lui à ma mère. + +--Très bien. Maintenant un dernier mot. + +--Parle. + +--Donne-moi ta parole d'honneur de ne pas souffler mot à personne de la +conversation que nous venons d'avoir. + +--Pas même à ma mère? + +--Pas même à ta mère. + +--Puisque tu le veux, je te la donne. + +--Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette et je te suis. As-tu ta +voiture? + +--Oui, elle est à la porte. + +--C'est bien; nous serons rendus là -bas avant cinq heures. + +--Oh! oui, il n'est que quatre. + +Després, qui avait fini sa toilette, rejoignit son camarade, et une +minute après tous deux roulaient à grand fracas vers la Canardière. + +Le Roi des Étudiants entrait en campagne. + + + +CHAPITRE XVIII + +Le premier pas + +Depuis la conversation orageuse qu'elle avait eue avec son fiancé, Mlle +Privat ne quittait guère sa chambre et ne se mêlait que très rarement +aux autres membres de la famille. + +Frappée au coeur et courbée forcément sous une inexorable nécessité, +elle voulait bien ne pas se plaindre, mais il lui était impossible de +prendre part aux joies de ses compagnes plus heureuses qu'elle, et +encore plus impossible de s'associer aux préparatifs que l'on faisait en +vue de son mariage. + +C'était ainsi qu'elle vivait, isolée et mélancolique, tantôt retirée +dans sa délicieuse chambrette, tantôt en tête-à -tête avec le grand piano +du salon, pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements, tout +était bruit, mouvement et branle-bas de fête. + +Dans le cours de la vie humaine, combien de fois le plaisir insoucieux +ne s'ébat-il pas de la sorte tout à côté de la douleur ignorée! + +A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient au grand trot sur le +chemin de la Canardière, la pauvre Laure, toujours triste et désespérée, +se trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant son regard voilé +sur la magnifique campagne qui avoisine Québec. A travers quelques +éclaircies d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons d'un +ruban grisâtre, la route qui conduit à Montmorency... De temps à autre, +un magnifique équipage passait rapidement vis-à -vis ces percées de +feuillages, pour disparaître en une seconde, se montrer de nouveau plus +loin, puis s'évanouir encore. + +Laure regardait sans voir... + +Que lui importait le mouvement de ces foules en habits de fête, galopant +joyeusement sur le chemin de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il +pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait en face de sa +jeune existence pouvait-elle lui offrir autre chose que des épines et +des ornières!... + +Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants équipages, sans +leur accorder plus qu'une attention distraite, lorsqu'un élégant +phaéton, traîné par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta tout +à coup vis-à -vis d'une éclaircie du parc et qu'un des deux jeunes gens +qui en occupaient le siège sauta à terre, puis disparut entre les +arbres. + +Laure devint toute pâle. + +Elle avait reconnu la voiture de son frère et se disait avec anxiété: + +--Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?... Pourvu que ce ne soit +pas lui!... + +Puis se ravissant: + +--Mais non..., ce ne peut être déjà mon persécuteur... et, d'ailleurs, il +ne se serait pas venu dans la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas, +ne serait pas descendu à l'entrée du parc. + +Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole. Toutefois, sa curiosité +n'était pas satisfaite, et elle se remit à faire de nouvelles +suppositions. + +--Si c'était Paul! se dit-elle. + +Et sa main se porta involontairement à son coeur. + +Depuis la scène de l'avant-veille et, surtout, depuis l'imprudent aveu +fait par Lapierre relativement aux sentiments de l'étudiant en médecine, +Laure était bien revenue de ses préventions contre son cousin. Plus que +cela, elle se reprochait amèrement de ne l'avoir pas compris et d'avoir +ainsi laissé passer le bonheur à côté d'elle, sans lui tendre la main... +Et, maintenant, cet amour désintéressé et malheureux, ce sentiment +chevaleresque qu'elle s'était appliquée à refouler--faute de le +connaître--dans le coeur du fier jeune homme, pouvait-elle y songer?... +pouvait-elle le lui offrir encore?... + +Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions, ne put empêcher +une larme brûlante de couler sur sa joue enfiévrée. + +Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle Supposition. + +--Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il souffre, lui aussi, et +ne veut pas augmenter sa souffrance en venant dans cette maison où +le malheur s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme que j'ai vu +disparaître dans le parc... + +Elle n'acheva pas. + +Le roulement d'une voiture se fit entendre dans l'avenue, et Laure, +s'avançant la tête hors de sa fenêtre, put voir son frère sauter +lestement sur les marches du péristyle et remettre les guides à un +domestique. + +Alors, la jeune créole appela: + +--Edmond! + +Celui-ci releva la tête. + +--Je veux te voir tout de suite, continua Laure. Peux-tu me donner deux +minutes? + +--Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures, répondit l'étudiant, qui +disparut sous la haute porte d'entrée. + + +Un instant après, il était dans la chambre de sa soeur. + +La jeune créole embrassa, son frère, puis ouvrait la bouche pour +lui poser une question facile à deviner, lorsqu'elle s'aperçut que +l'étudiant, d'ordinaire pétulant et joyeux, était, ce jour-là , d'une +gravité magistrale. + +Elle le regarda quelques secondes, puis changeant brusquement sa +question: + +--Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond? demanda-t-elle; qu'a-t-il pu +t'arriver de si fâcheux pour que tu sois devenu comme cela tout morose? + +--Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire, ma bonne Laure, répondit +l'étudiant. + +--Alors, pourquoi cette figure de juge qui va prononcer une sentence de +mort? + +--Ai-je vraiment cette figure-là ? + +--Mais... à peu près. + +--Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque sentence grave à +porter... ou à faire porter. + +--Une sentence? + +--Tu dis bien. + +--Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi, au moins? + +Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait plus, et elle ne +put qu'ébaucher un amer rictus. + +Edmond ne répondit pas, mais il se leva et, s'approchant de sa soeur, il +lui dit avec une tristesse qui n'était pas sans solennité: + +--Ma soeur, le temps des atermoiements et des subterfuges est passé... +Il se trame ici des choses terribles et enveloppées d'un sombre +mystère... + +Laure voulut se récrier. + +--Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si je n'ai pas le droit +de te forcer à me faire part de ce fatal secret que tu prétends exister +entre nous, l'ai du moins le devoir d'empêcher ma soeur unique de se +sacrifier inutilement. + +--Edmond, je t'en prie, interrompit fébrilement la jeune créole, ne va +pas plus loin et cesse de me parler de ces choses. Tu m'as promis, il y +a quelque temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet. + +--Je l'avoue; mais les circonstances sont changées... Il s'agit du +bonheur de toute ta vie, et je ne veux plus rester spectateur impassible +d'un sacrifice aussi douloureux. + +--Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon fiancé!... + +Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer ce sublime mensonge +d'une voix ferme. + +Edmond la contempla d'un air attendri. + +--Ce n'est pas à moi, pauvre chère soeur, dit-il, que tu feras croire +pareille chose. Ton âme est trop noble pour n'avoir pas deviné la +bassesse de caractère et l'hypocrisie de ce misérable suborneur... Tu ne +peux l'aimer. + +--C'est là où tu te trompes, essaya de répliquer Laure.--Et, d'ailleurs, +reprit-elle avec énergie, si je fais véritablement un sacrifice, c'est +que je le juge tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait +m'empêcher de l'accomplir. Le sort en est jeté... Tu m'as juré de ne +jamais révéler ce secret à notre mère: tiens ta promesse, je tiendrai +mes engagements. + +Le jeune Privat vit qu'il était temps de frapper un grand coup. + +--S'il existait de par le monde, dit-il, un homme qui fût capable de te +prouver l'inutilité de ton sacrifice...? + +Laure hocha la tête et murmura: + +--C'est impossible. + +--Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait des documents +irrécusables, en présence desquels le doute ne serait pas permis, et +établissant que Lapierre est un misérable, digne tout au plus de figurer +au bout d'une corde de potence... + +Laure ne répondait pas. + +Son front était devenu brûlant et les tempes lui bourdonnaient. + +--Eh bien? fit l'étudiant. + +--Un homme semblable n'existe pas, répondit la jeune fille, qu'une +étrange espérance envahissait. + +--S'il existait? insista Edmond. + +--S'il existait! s'il existait! s'écria Laure avec exaltation, je dirais +que Dieu a eu pitié de moi et qu'il a fait un miracle. + +--Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en tirant une lettre de sa +poche, remercie Dieu, car il a fait un miracle; car cet homme existe et +il t'envoie ceci. + +Laure s'empara fébrilement de la lettre que lui présentait son frère. + +--Une lettre! dit-elle... une lettre à moi!...Mais vais-je me permettre +de la lire? + +--Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune homme qui sera ton +sauveur. Ne refuse pas le secours que t'envoie la Providence. + +--N'est-ce pas ce jeune étranger qui t'accompagnait tout à l'heure, +demanda Laure, tout en brisant le cachet d'une main tremblante. + +--Précisément. Il attend dans le parc que tu lui répondes. + +Laure ouvrit la lettre et lut tout bas. + +Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave Després: + + + Mademoiselle, + + Un homme qui a parfaitement, connu, à l'armée américaine, votre + brave et malheureux père, vous demande respectueusement quelques + instants d'entretien, sous la sauvegarde de votre frère. + + Cet homme est en état de vous donner tous les renseignements que + vous pourrez lui demander sur la personne et les actes de M. Joseph + Lapierre, votre fiancé. Il appuiera ses, dires des preuves les plus + irrécusables. + + De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre cet envoyé de + la Providence, car il est probablement le seul homme qui puisse + éloigner de votre tête l'effroyable malheur qui vous menace. + + Laissez-vous conduire par votre frère. + +La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir. Après avoir +glissé la lettre du Roi des Étudiants dans son corsage, elle dit +rapidement à son frère: + +--As-tu vu _Monsieur_, aujourd'hui? + +--Je l'ai vu ce matin. + +--A quelle heure doit-il venir? + +--Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre d'excuse pour ma mère. + +--Ah! tant mieux: nous ne serons pas épiés. Allons trouver l'homme qui +m'a écrit; c'est Dieu qui nous l'envoie. + + + +CHAPITRE XIX + +L'entrevue + +Comme il avait été convenu, Edmond Privat fit descendre Després à +l'entrée du parc et continua son chemin, pour arriver, au grand trot de +ses deux _mustangs_, par la grande avenue. + +Quant au Roi des Étudiants, habitué à tous les exercices du corps, il +enjamba prestement la haie vive qui fermait le parc, et s'engagea dans +un étroit sentier dont le mince ruban se déroulait, en serpentant, +vers le nord. Suivant les indications du jeune Privat, Gustave devait +déboucher, après une dizaine de minutes de marche, sûr un vaste +rond-point au centre du parc, et attendre là que la jeune créole et son +frère vinssent le rejoindre. + +Il cheminait donc tranquillement dans la sente à peine tracée, écartant +de ses deux mains les rameaux entrelacés qui barraient le passage, et +songeant à ce qu'il lui faudrait dire pour convaincre la malheureuse +fiancée de Lapierre, lorsque soudain, à un coude du sentier, près d'un +petit pont de bois jeté sur un ruisseau, un bruit de branches froissées +se fit entendre, suivi de piétinements semblables à ceux produits par un +animal qui s'enfuit précipitamment. + +Després s'arrêta. + +--Est-ce qu'il y aurait des animaux dans ce parc? se demanda-t-il. + +Et il écarta les branches pour faire quelques pas dans la direction d'où +était venu le bruit suspect. Mais tout était rentré dans le silence, +et aucune trace n'était visible sur le lit de feuilles sèches qui +tapissaient le sol. + +--Allons! se dit-il, je n'ai pas de temps à perdre à la constatation +d'une semblable bagatelle... C'est un animal quelconque, ou quelque +gamin qui cherche des nids d'oiseaux... Laissons-les à leurs amusements. + +Et, pour réparer le temps perdu, Després allongea le pas, refoulant les +blanches feuillues qui lui froissaient la poitrine, brisant avec fracas, +les rameaux entrelacés, de telle façon qu'une douzaine de fauves +auraient pu s'abattre autour de lui sans qu'il les entendit. + +Il arriva bientôt en vue de la clairière. + +C'était, comme nous l'avons dit, un vaste rond-point où venaient +aboutir--semblables aux rayons d'une immense roue--toutes les allées +principales du parc. + +Tout autour, des bancs à dossier, peints en la traditionnelle couleur +verte, étaient disposés entre les arbres--les uns orgueilleusement assis +sur la croupe de quelque petit mamelon, les autres à moitié ensevelis +sous le feuillage luxuriant. + +Gustave se dirigea vers un de ces derniers et s'y installa. + +Puis il se prit à réfléchir profondément. + +La partie qu'il allait engager était extrêmement sérieuse. Non-seulement +il allait avoir à lutter contre un homme d'une habileté supérieure et +rompue à toutes les intrigues, mais encore il lui faudrait porter la +conviction dans le coeur d'une jeune fille entièrement fascinée par ce +démon, marchant stoïquement à ce qu'elle croyait être la réhabilitation +de la mémoire de son père, avec le fatalisme des victimes antiques. + +Després n'attendit pas longtemps. + +En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'une jeune fille, +vêtue de noir et pâle comme une madone d'albâtre, émergea à un coude de +la grande allée conduisant au cottage, et s'avança lentement dans la +direction du rond-point. + +Elle donnait le bras à un jeune homme, que Gustave reconnut sur-le-champ +pour être Edmond Privat. + +Le Roi des Étudiants ne put se défendre d'une profonde émotion à la vue +de cette femme malheureuse et forte, de cette belle créole dont le type +opulent et la pâleur dorée avaient fait place à une blancheur de cire et +à un affaissement précoce. + +--Comme elle est belle! se dit-il... et comme elle souffre!... Ah! non, +une aussi admirable femme ne peut aimer cette brute de Lapierre!... Je +la sauverai, dussé-je le faire malgré elle! + +Cependant, le couple approchait... + +Després, le chapeau à la main, s'avança au devant de Mlle Privat, et +s'inclinant avec cette courtoisie française qui le distinguait: + +--Mademoiselle, dit-il, je rends grâce à Dieu et à votre bon ange de me +procurer aujourd'hui le bonheur de vous rencontrer... + +--Ma soeur, interrompit Edmond, j'ai le plaisir de te présenter mon +excellent ami, Gustave Després, notre roi... le Roi des Étudiants. + +Mlle Privat s'inclina sans répondre. Elle examinait, à la dérobée, la +mâle et franche figure de celui qui s'annonçait comme devant être son +sauveur. + +Després reprit: + +--Mademoiselle, pardonnez-moi si j'ai dû, sans être connu de madame +votre mère, solliciter de vous une entrevue dans ce lieu écarté. Les +motifs qui me font agir sont tellement en dehors des raisons ordinaires, +et les circonstances de l'affaire où je suis engagé tellement +impérieuses, que je n'avais réellement pas le choix des moyens. + +--Monsieur, répondit Laure avec dignité, vous avez mentionné dans votre +lettre le nom de mon père, et ce nom seul était suffisant pour me +déterminer à accepter votre proposition, si étrange qu'elle me paraisse. + +Després s'inclina à son tour; puis, après quelques secondes de +réflexion, il reprit: + +--Mademoiselle, j'ai en effet à vous parler de votre père, mais j'ai +surtout un immense devoir à remplir à l'égard d'une personne qui se sert +du nom sans tache du colonel Privat pour arriver à ses vues criminelles. + +Laure était tout oreilles, mais elle feignit de ne pas comprendre et +garda le silence. + +Ce que voyant, le Roi des Étudiants se décida à entrer de suite dans le +vif de la question. Il poursuivit donc, en regardant Edmond: + +--Mademoiselle, les instants sont précieux, à vous comme à moi... Il +se peut que cette entrevue que j'ai eu le bonheur d'obtenir soit la +dernière... Souffrez donc que j'aborde immédiatement le sujet pour +lequel je suis venu, et que je prie monsieur votre frère de nous laisser +un moment seuls. + +Edmond, qui s'attendait à cette invitation salua et dit: + +--Je vous quitte, et, toi, ma pauvre soeur, je te supplie de te laisser +convaincre et de ne pas être le forgeron de ta chaîne. + +--Laure fit une inclinaison de tête et s'assit, sans prononcer une +parole. + +Després resta, debout en face d'elle. + +Une minute se passa dans un silence plein d'anxiété. + +Enfin, le Roi des Étudiants parut prendre une résolution soudaine: + +--Mademoiselle Privat, dit-il brusquement, aimiez-vous votre père? + +--Monsieur! fit Laure, dont les tempes, rougirent. + +--Je vous demande pardon, mademoiselle, repartit Després, mais je vous +supplie à genoux de ne pas vous étonner, de mes questions et de me +répondre sans arrière-pensée. + +Laure hésita une seconde, regarda profondément Després, puis répliqua +avec explosion: + +--Mon pauvre père, je ne l'aimais pas, je l'idolâtrais. + +--Je le savais, mademoiselle, repartit simplement Després, et si je ne +l'eusse pas su, j'aurais abandonné l'idée que je poursuis... + +--Maintenant, continua-t-il, voulez-vous avoir assez de confiance en moi +pour me dire si, en cas de malheur financier arrivé à ce pauvre père que +vous regrettez tant, vous seriez fille à sacrifier la fortune qui vous +revient pour combler le déficit?... + +--Sans hésiter une seconde, répondit Laure avec fermeté. + +--Et même à sacrifier le bonheur de toute votre vie?... poursuivit +Després. + +--Mon bonheur à moi ne peut être mis en comparaison avec la mémoire +honorée de mon père, répondit Laure d'une voix émue. + +Després s'inclina. + +--Mademoiselle, dit-il, je savais votre âme grande et noble; mais, +maintenant, je la sais bonne et chevaleresque... Ma tâche en sera plus +facile...J'ai des choses infiniment délicates à traiter avec vous; j'ai +des souvenirs bien amers à réveiller... j'ai même des plaies cuisantes +à rouvrir. Mais votre courage et la confiance que vous semblez avoir +en moi me soutiennent... Vous venez au-devant du salut: l'oeuvre de +rédemption me sera plus légère. + +Laure était émue et ses grands yeux noirs demeuraient constamment fixés +sur la sympathique figure du Roi des Étudiants. + +Després continua: + +--Vous ignorez probablement, mademoiselle, quel but je poursuis en +venant ainsi m'immiscer dans les affaires qui, au premier abord, +semblent ne pas me concerner le moins du monde. + +--Je vous avoue que je ne saurais deviner... + +--Deux raisons me font agir et me poussent irrésistiblement sur votre +chemin... La première et la plus sacrée, c'est que des circonstances +tout à fait exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientôt, m'ont +mis sur la piste d'un grand crime; la seconde... + +--Quelle est-elle? + +--La seconde, acheva Després avec une sombre énergie, c'est que j'ai une +oeuvre impérieuse de vengeance à accomplir. + +Laure regarda le Roi des Étudiants. + +Il était debout en face d'elle, l'oeil chargé d'éclairs et le bras +étendu dans un geste de suprême menace. + +Elle comprit que ce fier Jeune homme, vieilli avant le temps, n'agissait +pas pour assouvir une mesquine passion, et que de puissants motifs +l'envoyaient à son secours. + +La confiance pénétra dans son coeur. + +Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons qui vous dirigent, je +les respecte et ne désire pas vous forcer à les divulguer... Mais vous +avez parlé d'un grand crime sur la piste duquel vous êtes tombé, et, +comme je suppose que ma famille est pour quelque chose dans cette +ténébreuse affaire, je vous prierai de me dire de quoi il s'agit. + +--Mademoiselle, répondit Després, vous serez satisfaite, car je ne suis +pas venu pour autre chose. + +--Je vous écoute, monsieur. + +--Aucune oreille indiscrète n'entendra ce que j'ai à vous dire? demanda +Després, en regardant tout autour de lui. + +--Il n'y a que mon frère dans le parc, répondit Laure, et vous voyez +qu'il ne songe guère à vous écouter. + +En effet, Edmond paraissait se trouver trop à son aise, étendu sur la +pelouse à une centaine de pieds de là et absorbé dans la lecture d'un +roman, pour s'occuper de ce qui se passait entre sa soeur et Gustave. + +Després prit donc place à côté de Laure, et la regardant avec une +sympathie presque paternelle; + +--Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez vous marier mardi +prochain, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur, répondit la jeune fille en baissant les yeux. + +--Votre décision est bien prise? + +--Mais, monsieur!... + +--Il le faut, mademoiselle. Répondez-moi en toute confiance, je vous en +supplie. + +--Eh bien! sans doute, ma décision est arrêtée. + +--Irrévocablement? + +--Pourquoi pas?... Est-ce que, par hasard, quelqu'un aurait le droit de +me forcer la main? + +--Non, mademoiselle, personne n'a ce droit, répondit gravement Després; +mais il n'en est pas moins vrai qu'un homme s'est trouvé qui a cru +pouvoir le prendre, ce droit; il n'en est pas moins vrai que, vous qui +êtes jeune, belle et riche, vous vous mariez contre votre gré. + +Laure pâlit, et regardant son interlocuteur en face: + +--Monsieur! dit-elle, vous abusez... + +--Laissez faire, mademoiselle... reprit tranquillement Després. Je +n'avance rien que je ne sois en mesure de prouver. Tout-à -l'heure, vous +me rendrez justice. + +Puis continuant: + +--Donc, vous vous mariez contre votre gré et vous n'aimez pas celui qui +sera bientôt votre époux. + +--Je vous laisse dire, puisqu'il le faut. + +--Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au coeur un autre amour, une +de ces passions suaves et douces qui sont l'histoire de toute une vie et +ne s'éteignent jamais. + +Une rougeur brûlante envahit le front de la jeune fille, mais elle +haussa bravement les épaules et feignit de rire. + +--Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle, vous savez beaucoup de +choses, mais je doute fort que vous puissiez lire à découvert dans le +coeur d'une femme--surtout d'une femme que vous voyez pour la première +fois. + +--Mademoiselle, reprit Després d'une voix grave, je ne suis pas devin, +mais j'ai beaucoup; souffert, et le chagrin, en forçant certaines +facultés à se replier sur elles-mêmes, à se concentrer, double la +puissance de ces facultés, donne une sorte de seconde vue. + +Laure jeta un sympathique regard sur le jeune homme et répliqua d'un +accent ému: + +--C'est vrai, monsieur: ceux qui ont souffert voient mieux et plus +loin que les heureux de ce monde... Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir +pénétrer jusqu'au sanctuaire le plus intime de la pensée humaine, jusque +dans le coeur d'une femme, il faut autre chose que l'expérience, autre +chose que le raisonnement... + +--Que faut-il donc? + +--Mais, mon Dieu... tout au moins la connaissance intime du caractère, +des goûts, des sympathies innées de cette femme. + +--En ce cas, mademoiselle, s'empressa de répliquer Després, je possède +toutes les connaissances nécessaires pour affirmer solennellement que +vous n'avez pas d'amour pour votre fiancé, et qu'au contraire... + +--Achevez. + +--Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis de longues années, souffre +en silence à cause de vous. + +Laure essaya de rire. + +--Voilà une conclusion pour le moins étrange, dit-elle. + +--Elle est très logique, mademoiselle. Suivez bien mon raisonnement. + +Allez... + +--Vous avez un caractère chevaleresque, porté aux grands dévouements, +épris des nobles actions et auquel répugne souverainement tout ce qui +paraît louche ou déloyal. + +--Vous me flattez. + +--Non pas: je vous analyse. Eh bien! mademoiselle, ne voyez-vous pas +que toutes les tendances sympathiques de votre caractère vous poussent +inévitablement vers le loyal jeune homme qui vous aime, tandis que vos +antipathies innées vous empêchent d'éprouver autre chose que le plus +profond mépris pour votre fiancée? + +--Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit pas digne de mon amour? + +--Lapierre est un lâche et misérable assassin! s'écria Després d'une +voix concentré. + +Laure, stupéfaite, regarda l'étudiant avec de grands yeux et ne répondit +pas sur-le-champ. + +Dans le même moment, un bruit singulier se fit dans le feuillage, à +quelque distance en arrière du banc où étaient assis les deux jeunes +gens. Une oreille exercée aurait pu y reconnaître le froissement produit +par une personne qui se faufile au milieu des branches... Mais Laure et +Gustave étaient trop absorbés par leurs pensées pour faire attention à +ce frôlement significatif. + +Après quelques secondes de silence, la jeune créole répliqua: + +--Monsieur Després, voilà des paroles bien sévères, et à moins, de +preuves très positives... + +--Je vous demande pardon, mademoiselle, de m'être quelque peu laissé +emporter en votre présence, répondit poliment le Roi des Étudiants... +Cela ne m'arrivera plus. Quant à prouver ce que j'affirme, à savoir +que Joseph Lapierre est un lâche assassin, je vais le faire sans plus +tarder. + +Et Després, prenant l'ex-fournisseur au moment de son arrivée à +Saint-Monat, se mit à le disséquer de main de maître. Tout y passa, +depuis les complaisances du Roi des Étudiants pour son nouvel ami et le +sauvetage des deux enfants Gaboury, jusqu'à la sombre affaire du duel et +ses sinistres conséquences. + +Le narrateur, mis en verve par cette évocation douloureuse de ses +malheurs passés, n'oublia pas l'ignoble conduite de Lapierre à l'égard +de Louise, après la condamnation de son rival, et les basses calomnies +qu'il répandit partout sur le compte de la malheureuse jeune fille. + +Son récit fut un véritable et foudroyant réquisitoire. + +Laure écoutait, émue et palpitante, ce dramatique exposé, et une +irrésistible impression de terreur l'envahissait, lorsqu'elle reportait +son esprit sur sa, propre situation vis-à -vis du machiavélique auteur de +tous ces méfaits. + +Quand le Roi des Étudiants en fut arrivé, au point culminant de +l'histoire de Lapierre, c'est-à -dire à ce qui concernait la mort du +colonel Privat, il s'arrêta un moment, puis reprit ainsi: + +--Mademoiselle, je vous disais, au commencement de cet entretien, qu'une +raison mystérieuse vous forçait à épouser l'homme dont je viens de vous +faire la biographie. + +--En effet, monsieur, vous prétendiez cela, murmura Laure. + +--Eh bien! cette raison, je vais vous la donner... Vous ne consentez à +épouser Joseph Lapierre que parce qu'il se dit dépositaire d'un secret, +dont la divulgation déshonorerait la mémoire de votre père. + +--Qui vous a dit?... balbutia Laure, stupéfaite. + +--Est-ce que je me trompe? + +--Oh! mon Dieu!... Mais je suis perdue... nous sommes perdus, ruinés +de réputation, puisque cette malheureuse... faiblesse de mon père est +connue. + +--Au contraire, vous êtes sauvée, mademoiselle, car ce soupçon sur +l'honneur du colonel Privat est une horrible calomnie, un mensonge +ignoble qui ne pouvait éclore que dans le cerveau de l'homme qui +convoite votre dot. + +--Quoi! mon père serait...? + +--L'honneur même. Jamais le colonel Privat n'a failli à son devoir. Bien +plus, c'était sans contredit l'un des meilleurs officiers de l'armée du +successeur de Beauregard, le général Bragg... et quiconque en douterait +n'a qu'à s'adresser au général Kirby Smith, commandant alors la division +dans laquelle servait votre père en qualité de colonel de cavalerie. + +--En effet, ces noms me sont connus, murmura Laure... Vous êtes bien +renseigné. + +--Jusqu'à la bataille de Rogersville, j'ai servi dans l'armée de Buell, +division Manson, qui guerroya pendant tout l'été de 1862 contre les +généraux confédérés Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky et le +Tennessee, se contenta de répondre le Roi des Étudiants. + +--Et vous avez connu mon père. + +--Que trop, mademoiselle, répondit Després en souriant. Le colonel +Privat, avec son fameux escadron de cavalerie, nous a fait plus de mal +à lui seul que toute une division d'infanterie. Il venait fourrager +jusqu'à nos avant-postes et ne s'en retournait jamais sans nous avoir +sabré une cinquantaine d'homme. + +--Mon brave père! + +--Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace était telle, qu'on ne +l'appelait plus que le _Murât_ de l'armée du Sud. + +Laure garda un instant le silence. + +Son front rayonnait d'un singulier enthousiasme et son oeil humide +s'allumait d'étranges lueurs. + +Tout à coup, elle demanda brusquement: + +--Quelle est la vérité sur la mort de mon père? + +--Je vais vous la dire, mademoiselle, répondit Gustave, qui s'attendait +à cette question. + +--Le brigadier-général Manson, consterné de voir ses grand'gardes et +ses avant-postes décimés par l'insaisissable cavalerie de Kirby Smith, +promit une forte somme d'argent à quiconque en amènerait la destruction, +ou, du moins, ferait tomber son chef--le colonel Privat--entre les mains +des Unionistes. + +--Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet 1862. + +--Le 1er août, vers dix heures du soir, un de nos espions se présenta à +la tente de Manson, s'engageant à faire tomber, le lendemain même, +le colonel Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible. +L'endroit choisi était ce fameux défilé des montagnes du Cumberland, +appelé _Big Creek Gap_ ou _Cumberland Gap_. + +--C'est le seul chemin par où une troupe armée puisse pénétrer du +Tennessee dans le Kentucky. Et encore, cet unique passage n'est-il +qu'une gorge profonde, étroite, sinueuse, où les cavaliers ne peuvent +souvent cheminer qu'un à un, en file indienne. + +--Les montagnes du Cumberland séparant les deux armées, il fallait donc +absolument que les cavaliers susdits s'en gageassent dans ce défilé pour +faire leurs expéditions chez nous. + +--L'espion s'entretint fort avant dans la nuit avec le général Manson, +et, lorsqu'il sortit de la tente, la mort du colonel Privat était +résolue. + +--Vous savez ce qui se passa. + +--Deux régiments d'élite furent échelonnés sur les contreforts, de +chaque côté du _Cumberland Gap_; et lorsque le terrible escadron, trompé +par notre habile espion et croyant marcher à la facile capture d'un +convoi, s'engagea dans le défilé, les contreforts s'illuminèrent soudain +et une multitude de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers. + +--Ce fut un affreux massacre. A peine une dizaine d'hommes en +réchappèrent-ils. + +--Le colonel lui-même tomba, mortellement blessé, et fut transporté en +lieu sûr par l'espion qui venait de le faire écharper. + +--C'est horrible et infâme! murmura la créole, les yeux étincelants. + +--Ce n'est pas tout, mademoiselle, continua Després. L'espion, en homme +plein de ressources, voulut faire d'une pierre deux coups. Il soigna sa +victime comme aurait pu le faire une soeur de charité; puis, quand le +pauvre officier n'eut plus que le souffle, il lui persuada d'écrire à sa +femme la lettre que vous savez, et il attendit tranquillement la fin. + +--Ce ne fut pas long. + +--Le colonel mourut le lendemain. + +--Alors, le garde-malade se transforma en voleur de cadavre. Il fouilla +le mort et s'empara de tous les papiers qu'il y trouva. + +--La même chose fut faite pour la malle du colonel. + +--Après quoi, et muni d'une foule d'originaux, notre habile chevalier +d'industrie s'installa tranquillement à une table et se mit en devoir +d'essayer un autre petit talent qu'il possédait--le talent d'imiter +l'écriture d'autrui... + +Ici, Laure, qui avait écouté tout ce récit avec une stupéfaction +croissante, joignit les mains et s'écria: + +--Oh! mon Dieu, tant d'infamie est-il possible? + +--Mademoiselle, j'ai vu tout cela de mes yeux, répondit simplement +Després. + +Puis il reprit: + +--Après plusieurs essais, l'espion, le voleur, le faussaire parut +satisfait, et il écrivit à la fille du colonel--une riche héritière sur +laquelle il avait des vues--une lettre touchante, signée: _Ton père +mourant_, que vous devez connaître, mademoiselle. + +--Hélas! hélas! gémit la jeune fille... C'était donc lui! + +--Oui, mademoiselle, répondit Després en se levant. L'assassin du +colonel Privat, le voleur de papiers, le faussaire que vous venez de +voir à l'oeuvre se nommait... + +Il ne put achever. Edmond arrivait comme une bombe. + +--Alerte! cria-t-il; séparez-vous. Voici ma mère. + +Laure se leva vivement. + +--Des preuves de tout cela?... demanda-t-elle, en regardant Després. + +--Je vous les apporterai le soir du bal, avant la signature du contrat +de mariage, répondit le Roi des Étudiants, qui s'était vivement rejeté +en arrière et disparaissait dans le feuillage. + +Laure eut le temps de lui crier: + +--Je vous croirai, monsieur. En attendant merci, oh! merci! +................................... + + +Au même moment, un homme à la figure livide et contractée, cachée jusque +là derrière un arbre, à peu de distance de l'endroit où s'était passée +la scène précédente, remit dans sa poche un revolver qu'il tenait à la +main, et disparut, en courant, sous l'épaisse feuillée du parc. + + + +CHAPITRE XX + +Le guet-apens + +Cet individu n'était autre que Lapierre. + +Depuis la scène de l'avant-veille, et, surtout, depuis l'étrange menace +de Champfort, le cauteleux personnage ne vivait plus. De mystérieuses +appréhensions lui étreignaient la poitrine, et il pressentait que +quelque chose de vaguement terrible se tramait contre lui. + +Plus que cela, un sentiment nouveau germait sourdement dans le coeur +de cet homme, jusque là inaccessible à toute autre voix que la voix +métallique des aigles américains ou des souverains anglais... + +Le misérable aimait sa victime et il était jaloux! + +Cette constatation, faite seulement depuis deux jours, mettait Lapierre +dans des colères blanches. Lui, dont le coeur triplement cuirassé avait +toujours résisté à un penchant si puéril, se découvrir tout à coup +amoureux comme tout le monde, se sentir pris dans ses propres filets! + +Il y avait de quoi faire bouillir la bile d'un coquin encore +flegmatique. + +Quoi qu'il en soit, on ne résiste pas à l'envahissement de l'amour, et +il faut bien le subir quand il s'installe à notre foyer. + +C'est ce que fit Lapierre. + +Il prit son rôle d'amoureux au sérieux, et, en homme prudent, il résolut +de veiller sur son bien. Ce n'est pas que l'ancien espion se fit un +instant illusion sur le sentiment qu'il inspirait à sa fiancée. + +Oh! non. Lapierre se savait haï, méprisé. Mais il se disait que c'était +là une raison de plus pour être sur le qui-vive, et empêcher au moins la +belle créole de donner son coeur à un autre. + +Et puis, d'ailleurs, n'y avait-il pas ce petit carabin de Paul Champfort +dont il fallait brider les trop tendres inclinations et enrayer la +progression amoureuse?... + +Lapierre revint donc à son ancien métier: il se fit l'espion de sa +fiancée et de Champfort. Redoutant par-dessus tout une entrevue entre +les deux jeunes gens, les révélations que pouvait faire l'étudiant sur +les événements de Saint-Monat, le soupçonneux coquin eut recours au +petit moyen que nous connaissons. + +Il écrivit à Mme Privat pour s'excuser de ne pouvoir, ce jour-là , se +rendre à la Canardière et faire sa cour à Mlle Laure. Puis il vint, +en tapinois, s'embusquer dans le parc, dans l'espoir de surprendre sa +fiancée en flagrant délit de trahison. + +On a vu que le hasard n'avait que trop bien favorisé l'espion. + +Lapierre, en effet, n'était pas en embuscade depuis une demi-heure, à +proximité, du chemin royal, qu'un roulement de voiture fit résonner +le macadam et cessa, tout à coup, presque en face de l'endroit, où se +tenait blotti l'ex-fournisseur. + +Un homme sauta sur la route, enjamba la haie vive et s'engagea +résolument dans un sentier du parc. + +Lapierre ne vit qu'une seconde la figure du nouvel arrivant, mais +c'en fut assez pour que le misérable restât cloué à sa place, pâle, +tremblant, pétrifié, comme si la tête de Méduse lui fût apparue... + +--Lui! lui! s'écria-t-il... Gustave Lenoir? + +Et, n'en pouvant croire ses yeux, il prit sa course pour aller, par un +long circuit, s'embusquer près d'un petit pont que devait traverser +l'inconnu. + +Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre reconnut tout à son +aise la mâle et sombre figure de son ancien antagoniste. + +Le jeune homme marchait d'un pas rapide, comme quelqu'un qui se hâte +vers un but arrêté; et Lapierre ne put empêcher ses jambes de flageoler +et sa face blême de se couvrir d'une sueur froide, en se faisant une +réflexion terrible: + +--Il va _la_ rencontrer... il va lui parler... Je suis perdu! + +Et, en formulant cette pensée, le misérable tira machinalement de sa +poche un revolver tout armé, et en dirigea le canon vers Després; mais +celui-ci, ayant cru entendre un bruit insolite dans le feuillage, +s'était arrêté et avait prêté l'oreille, en écartant les branches... + +C'est ce qui le sauva. + +Lapierre, revenu subitement au sentiment de la prudence, n'eut que le +temps de se jeter à plat-ventre, et, là , immobile, il attendit... + +Després reprit bientôt sa route, sans plus s'occuper de l'incident qui +l'avait fait arrêter. + +Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa poche et se prit à +réfléchir profondément. + +La situation était grave, et la brusque intervention de Després--nous +lui conserverons ce nom--dans des affaires déjà singulièrement +compromises n'était pas de nature à rassurer le prétendant à la dot de +Mlle Privat. + +Aussi ses premières méditations furent-elles sombres et découragées. +Un moment même, le tenace chercheur de dollars eut l'idée de tout +abandonner et de fuir des parages où se rencontraient des figures aussi +peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants. Le souvenir du terrible +drame de l'îlot passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin, et il +eut peur--car il sentit planer sur sa tête l'inexorable vengeance que +devait lui réserver l'amant de Louise. + +Pourtant, il était dur d'échouer au port, quand trois jours à peine +séparaient ce pauvre Lapierre du but qu'il poursuivait depuis, de +longues années. + +L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure ainsi assailli par +de noires pensées... Puis il se leva et parut prendre une résolution +énergique: + +--Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai pas ainsi le champ +de bataille sans combattre... J'ai déjà , fait assez de sacrifices pour +cette affaire: je ne lâcherai pas une si belle proie, quand je n'ai plus +qu'à étendre la main pour la saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui +m'assure que ce Gustave de malheur connaisse le premier mot de ce qui se +passe ici?... qui me dit que sa démarche ait le moindre rapport avec +mon mariage?... Rien, un simple soupçon. J'en aurai le coeur net et je +saurai à qui en veut mon ancien ami... + +--Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à partir, si cet oiseau de +pénitencier s'avisait de jaser un peu plus qu'il ne me convient, je lui +ferai avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps. + +Et il frappa d'un air sinistre sur la poche où était son revolver. + +Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion s'engagea vivement dans +le sentier parcouru par Després et se dirigea à pas de loup vers le +rond-point. + +Gustave, comme on sait, s'y était installé sur un banc à moitié enseveli +sous un dais de rameaux entrelacés. + +Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il pouvait tirer de +cette disposition; et, revenant sur ses pas, il fit un long circuit vers +le nord, avec l'intention de s'approcher silencieusement du banc et +d'entendre la conversation qui ne manquerait pas de s'engager. + +Cinq minutes après, l'espion était à son poste, à dix pas tout au plus +de son ancien rival et complètement abrité par les enchevêtrements du +feuillage. + +Il était temps. Laure arrivait, escorté de son frère, et le sinistre +fiancé de la belle créole put constater que ses dispositions les plus +mauvaises allaient se réaliser. + +Il eut un moment de terreur et de rage. L'épouvante lui fit perdre la +tête, et, une seconde fois, canon de son revolver se trouva dirigé vers +la de Després. + +Pourtant, le misérable se contint encore.... + +--Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera toujours temps... Et +puis, je ne serais pas fâché de savoir au juste ce que pense et connaît +de moi mon ancien rival. + +Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments d'usage s'étaient +échangés entre le Roi des Étudiants et la jeune créole; Edmond avait +présenté son ami sous le nom de Gustave Després, puis s'était retiré à +l'écart, comme l'on sait. + +--Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il paraît que mon ami Lenoir +a changé de nom... Voilà donc pourquoi j'avais perdu complètement sa +trace... + +Et il se mit en position de ne pas perdre une seule des paroles de +l'intéressant couple. + +Cependant, la conversation avait fait du chemin... Després en était à +raconter, avec les couleurs les plus saisissantes, les événements de +Saint-Monat: l'enlèvement de Louise, le duel nocturne sur l'îlot, la +dénonciation, le procès, la condamnation, puis enfin l'échec de Lapierre +et ses ignobles calomnies... + +L'espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine serrée... + +--Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu qu'il ne sache rien de +_l'autre affaire_! + +Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son revolver. + +Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux agissements de Lapierre +dans le Kentucky; lorsqu'il décrivit la monstrueuse hécatombe du +_Cumberland Gap_; lorsqu'il déroula sous les yeux de Laure les faits +et gestes de l'espion, dans cette nuit sinistre où le colonel Privat +agonisait sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir de l'homme +qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur n'y tint plus... + +Son bras se tendit dans la direction du narrateur, et, livide, hideux +de terreur et de rage, Lapierre se dressa de toute sa hauteur et ajusta +Gustave Després... + +Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant et le Roi des Étudiants se +levait en toute hâte. + +Il était encore sauvé; mais, comme on l'a vu dans le dernier chapitre, +son adversaire se mit résolument à sa poursuite, faisant un long détour +vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que suivait lentement le +jeune disciple d'Esculape. + +Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le pas régulier et souple de +Gustave fit résonner la terre durcie du sentier. L'étudiant marchait +la tête basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de rosé, s'il +fallait en juger par le demi-sourire qui courbait sa moustache. + +Lapierre le voyait venir. + +--Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colère, tu triomphes un peu +vite, mon bonhomme... L'espion, le traître, le faussaire--comme tu +m'appelles--va t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunément en +travers de ses projets. + +Et le misérable introduisit rapidement la main dans la poche de son +habit... + +Mais il l'en retira aussitôt et fit un geste de désappointement et de +rage... + +Le revolver n'y était plus! + +Dans, sa course précipitée, l'espion l'avait perdu, et il était trop +tard pour essayer de le retrouver. + +Cependant, Després n'était plus qu'à quelques pas de l'endroit où se +tenait Lapierre... Il allait passer... + +Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une rapidité de tigre, +ramassa une grosse pierre et la lança de toutes ses forces à la tête du +Roi des Étudiants... + +Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme une masse, sans même +pousser une plainte. + +Alors, l'assassin prit ses jambes à son cou, sauta la haie vive et se +trouva dans le chemin royal. + +Il était sept heures du soir, et les passants se faisaient rares. + +Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voilée cheminaient +lentement sur la route de la Canardière, en face du parc de la +Folie-Privat. + + + +CHAPITRE XXI + +Deux attentats dans une journée + +A la vue de cet homme, à la figure bouleversée, qui venait d'exécuter +un si prodigieux saut par-dessus les arbustes de la haie, le couple +s'arrêta, étonné. + +Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa course furibonde, puis il +ralentit son allure et, finalement, prit le pas ordinaire à environ deux +arpents du parc. + +--C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait la dame voilée. + +--Qui, lui? fit celle-ci un peu émue. + +--Lapierre!... Joseph Lapierre! + +--C'est impossible... + +--Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une figure comme la sienne +ne s'oublie pas. + +--Mais, que faisait-il dans ce bois? + +--Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'était +pas là pour prier le bon Dieu, et que nous ferions bien d'aller nous +promener un peu de ce côté. + +--Quelle idée! + +--Partout où cet homme a passé, ça doit sentir le crime... Allons voir, +ma soeur; je vais te frayer un passage. + +--Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit de pénétrer ainsi chez des +étrangers, et si quelqu'un nous surprenait... + +--Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne que pourra! Lapierre +vous a, ce soir, une physionomie qui ne me revient pas du tout, et le +coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours. + +La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa conduire par son frère, +et, après plusieurs essais infructueux, ils se trouvèrent enfin de +l'autre côté de la haie. + +Un sentier, à peine visible, se présentait en face d'eux. + +Ils s'y engagèrent. + +Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas fait un arpent, qu'un +spectacle terrible s'offrit à leurs regards et qu'ils poussèrent +simultanément un cri d'effroi: + +--Un cadavre! + +Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, la figure horriblement +tatouée de sang et le front ouvert par une large blessure. + +Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si péniblement qu'il n'en +valait guère mieux. + +Ce moribond, comme on le sait, n'était autre que Gustave Després. + +Cependant, le jeune garçon s'était approché du cadavre supposé, tout en +murmurant: + +--Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir guère besoin de +soins médicaux, car je le crois parti pour un monde meilleur... Voyons +toujours. + +Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux, pour examiner sa +blessure. + +La jeune femme, elle, demeurait là , près du lieu de la catastrophe, +immobile, clouée au sol, les yeux démesurément ouverts et incapable de +prononcer une parole. + +Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait à étancher le sang sur +le front de l'homme gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et +se releva d'un bond, en poussant un cri terrible: + +--Gustave!... c'est Gustave! + +--Que dis-tu là ? fit la jeune fille, en joignant les mains et +s'avançant, pâle d'effroi. + +--Je dis que Gustave a été assassiné... il est mort. + +--Grand Dieu! serait-ce possible? + +--Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt. + +La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba sur l'homme assassiné +et releva son voile pour mieux voir. + +Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement les yeux, il aurait +contemplé un spectacle auquel il ne se serait, certes, pas attendu: il +aurait vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords du Richelieu, +penchée sur lui et pleurant à chaudes larmes. + +Mais le Roi des Étudiants dormait probablement son dernier sommeil, car +il ne bougeait pas et sa respiration était imperceptible. + +Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait que Louise se trouvait +là en compagnie de son frère; car on devine aisément que le jeune +garçon, improvisé médecin, n'était autre que notre vieille connaissance, +cet excellent Caboulot. + +Depuis les révélations qu'il avait faites à sa soeur, le petit étudiant +avait dans la tête une idée fixe: rapprocher Louise de Després et les +faire travailler de concert à la vengeance commune. + +Il se doutait bien qu'une première entrevue ne suffirait pas à effacer +de la mémoire du Roi des Étudiants les événements de Saint-Monat et la +trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant un coeur d'or, +le Caboulot se disait que Gustave finirait par pardonner, en face du +repentir et des larmes de sa soeur. + +Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait, non sans peine, décidé +Louise à l'accompagner chez Després; là , il apprit que ce dernier venait +de partir, avec un jeune homme, pour la Canardière. + +Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait que son caractère +bouillant était l'ennemi acharné des atermoiements. + +--Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur: eh bien! allons-y. +Nous aurons bien du malheur si nous ne le heurtons pas en chemin. + +--Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais je ne me déciderai à une +semblable démarche. + +--Tu m'as promis de te laisser guider par moi; conséquemment, tu dois +m'obéir. Pas de réplique: en avant, marche! + +Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie, pris le bras de sa +soeur et l'avait conduite nous savons où. + +Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait: + +--Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le revoir en cet état! + +--Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot, mort sans avoir atteint +son but, sans s'être vengé et avoir vengé la société! + +--Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait Louise, comme un écho funèbre. + +--Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, quand tout à coup le +Caboulot bondit sur ses pieds, galvanisé par une pensée soudaine. + +--Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici est l'assassin de +Gustave: il faut que cet homme-là meure avant d'entrer dans Québec. Je +l'attraperai bien. + +--Et il se disposa à prendre son élan. + +--Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par le bras... Me laisser +seule ici?... abandonner ce pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?... + +Et elle posa la main sur le coeur du moribond. + +Le Caboulot trépignait. + +Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il... Point de pitié pour +cet assassin d'enfer, pour cet ignoble espion, pour ce voleur de dot! + +--Attends, attends! dit tout à coup Louise, anxieuse et penchée sur la +poitrine du cadavre. + +--Point d'attente!... C'est tout de suite... la main me démange! +répondit sourdement le Caboulot, fou de colère et de douleur. + +Il allait bondir, quand Louise eut un soudain tressaillement. + +--Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort... son coeur bat, +s'écria-t-elle. + +Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle et douce figure, où +brillait un rayon d'espérance. + +--Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui se précipita sur le corps +de Després et appliqua son oreille sur la poitrine du blessé. + +--En effet, dit-il au bout de quelques secondes, le coeur bat et ce +pauvre Gustave est encore vivant... Tout espoir n'est pas perdu. + +Puis se relevant: + +--Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau... Nous le sauverons, +Louise. + +Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques pas de là , sous le petit +pont dont nous avons déjà parlé. Le Caboulot s'y transporta en deux +enjambées et rapporta de l'eau dans son chapeau. + +Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury aurait eu honte de +ne pas savoir bassiner une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie +qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement avec le +mouchoir de Louise, préalablement trempé dans le ruisseau. + +Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé, lui tenant le +pouls, comme aurait pu faire un vrai médecin. + +Ce traitement si simple du futur docteur en médecine suffit cependant +pour ranimer le Roi des Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale; +la figure se colora imperceptiblement, et la respiration devint plus +facile. Quelques mots inintelligibles s'échappèrent même des lèvres +pâles du jeune homme. + +Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent entr'ouverts. + +--Allons, grommela le Caboulot, avec toute l'importance d'un vieux +praticien, le cerveau a subi une plus forte commotion que je ne le +pensais, et Gustave a besoin de soins attentifs. Je vais aller chercher +une voiture et nous le transporterons à Québec, chez lui. + +--Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez nous qu'il faut +l'emmener. Je serai sa garde-malade, et peut-être... + +--Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis qu'une grue de n'avoir +pas songé à cela. Gustave sera tellement dorloté et médicamenté chez le +père Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui... Mais, ajouta-t-il +en remettant son chapeau sur sa tête, je suis ici à dire des fariboles, +tandis que je devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi: +je ne serai pas longtemps. + +Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit par-dessus la haie +avec l'agilité d'un acrobate, prit sa course dans la direction de +Québec, et disparut finalement à un coude du chemin. + +Louise resta donc seule, en face du moribond. + +La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc et la clarté rougeâtre +qui estompait le couchant faisait ressortir davantage les teintes +sombres de la forêt. + +Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière; seules, les +grenouilles, croassant dans les flaques d'eau, faisaient entendre leur +monotone trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la respiration +comateuse du blessé. + +Louise eut peur... + +Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar. + +Il lui sembla que le corps de Després se redressait lentement et se +remettait sur ses pieds, avec des mouvements d'automate; les yeux du +malheureux se changeaient en charbons ardents; sa blessure se rouvrait +et laissait couler un flot de sang lumineux; puis, enfin, une voix +sépulcrale se faisait entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette +horrible blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien en comparaison de +celle que tu fis à mon coeur, il y a sept ans... Je me meurs depuis ce +jour, Louise: adieu!...» Et le corps retombait lourdement en travers du +sentier durci... + +A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit une sueur glacée +inonder ses tempes, et elle ne put que se laisser choir sûr ses genoux, +en voilant sa figure de ses mains tremblantes. + +Elle était dans cette position depuis une minute à peine, quand un +frôlement imperceptible agita le feuillage tout près de là ... Une figure +blême se glissa derrière la jeune fille agenouillée; deux mains, tenant +un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent en silence de chaque côté +de sa tête; puis, soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche, +et se trouva noué derrière la nuque de Louise... + +La malheureuse affolée de terreur, voulut crier; mais l'horrible figure +lui apparut, grimaçante et moqueuse... + +Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait connaissance entre +les bras de la sinistre apparition, pendant que ses lèvres décolorées +murmuraient: + +--Encore _lui!_ ................................................ + +Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une voiture se fit entendre +et un homme apparut dans le sentier. + +C'était le Caboulot. + +Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait lui aider à +transporter le Roi des Étudiants évanoui. + +La première parole du Caboulot fut à l'adresse de sa soeur. + +--Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu eu peur? demanda-t-il. + +Pas de réponse. + +--Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme, en élevant la voix. + +Même silence. + +L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant. Louise pouvait bien +s'être éloignée de quelques pas, et pour une minute ou deux; mais, dans +tous les cas, elle devait se trouver à portée d'entendre les appels +réitérés de son frère. + +Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup d'autres, mais +inutilement: Louise demeura introuvable. On eut beau chercher, fouiller +le parc: rien! + +Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant. Il aurait sangloté, +s'il eût été seul. + +Que faire?... + +Le petit étudiant le demandait à tous les échos de la Canardière et à +tous les saints du calendrier. + +Placé dans la dure alternative d'abandonner sa soeur ou de risquer la +vie de son ami Després, en le privant des soins immédiats que requérait +son état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il se lamentait et +s'arrachait les cheveux; mais ces démonstrations violentes n'avançaient +pas les choses... + +Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là se trouvait être un +homme de bon conseil. + +Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre position est embêtante, +je l'avoue; mais ce n'est pas en vous donnant des taloches et en +geignant que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y a ici un +homme qui peut mourir, faute de soins: dépêchons-nous de le transporter +en bon lieu. Puis, si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh +bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas vrai? + +--Vous avez raison, murmura le Caboulot; si Gustave mourait sans +médecine, je me le reprocherais toute ma vie. Transportons-le dans la +voiture, et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt. + +Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants reposait dans le lit +virginal de Louise. + +Un médecin était à son chevet. + + + +CHAPITRE XXII + +Une distillerie clandestine + +A l'époque où se passaient les événements que nous sommes en train de +raconter, il y avait, sur la route de Charlesbourg, une singulière +habitation. + +C'était une vieille masure tombant en ruine, lézardée sur toutes ses +faces et laissant croître une mousse verdâtre dans les interstices de +ses pierres branlantes. + +Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir autrefois à +quelque riche bourgeois, à en juger par ses vastes dimensions et les +vestiges d'élégance qui restaient de son architecture délabrée. +Mais, depuis de longues années, sans doute, son propriétaire l'avait +abandonnée, car elle tombait de vétusté, sans qu'une main charitable +songeât le moins du monde à entraver les ravages du temps. Les larges +fenêtres cintrées de la façade étaient veuves de plus d'un carreau, et +les deux petits soupiraux de la cave en manquaient absolument. Seule, +une armature en fer, composée de gros barreaux entre-croisés, protégeait +ces dernières ouvertures, percées au ras du sol. + +Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à faire de cette +vieille masure un lieu de prédilection pour maître Satanas et ses +diablotins, c'était sa situation exceptionnelle. Accroupie sur un +monticule de rochers grisâtres, à l'entrée d'un bois et sur le bord +d'une profonde ravine, l'habitation solitaire, semblait, en effet, ne +pouvoir manquer d'attirer l'attention du diable, comme pied-à -terre à +quelques arpents de Québec. + +La superstition populaire se disait que le sombre roi de l'abîme eût été +là comme chez lui au milieu des chouettes et des hiboux, à quelques pas +d'un quartier célèbre en vols et en assassinats, non loin de la haute +chaîne des Laurentides, où se trouvait probablement l'enfer. + +Et les paysans, revenant du marché, qui passaient par là , une fois +la nuit tombée, faisaient prendre le grand trot à leur monture et se +signaient formidablement, en face de la maison suspecte. + +Même, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois, que leur mauvaise +étoile forçait à cheminer, ainsi la nuit, affirmaient avoir vu +d'étranges lumières danser derrière les carreaux crasseux de la masure +abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges éveiller les échos +d'alentour. + +Il était donc évident que cette maison maudite était hantée, et servait +de refuge à des légions de diablotins en rupture de ban qui venaient y +faire leur sabbat. + +Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre, qu'à regarder, au beau +milieu des nuits les plus noires, l'épaisse fumée phosphorescente qui +s'échappait de la haute cheminée. + +Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait pas une fumée comme +celle-là , une fumée pointillée de tisons brûlants et sentant le soufre à +plein nez. + +Donc, la vieille maison était hantée! + +Voyez-vous ça!... l'enfer ayant une succursale sur le bord d'une grande +route, et aux portes d'une honnête ville, d'une respectable capitale! + +Ah! Québec pouvait bien contempler, tous les dix ou vingt ans, le +spectacle d'un de ses quartiers les plus populeux flambant comme une +manufacture d'allumettes! + +Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes les unes que les +autres, en dépit des hurlements sinistres et des lumières dansant comme +des feux-follets, nonobstant même la fumée noirâtre pointillée de +tisons ardents, nous devons à la vérité historique de dire que les bons +habitants de Charlesbourg se trompaient,... que la maison mystérieuse +n'était pas hantée! + +Ou, si l'on tient à ce qu'elle le fût, ce n'était pas par des démons +folâtres, mais bien par une vieille femme inoffensive, n'ayant pour +toute compagnie qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un... fils +aux trois-quarts idiot. + +Que faisait là ce quatuor disparate? + +Ah! dame! c'est précisément la question que se posaient inutilement, +depuis longtemps, les gens timorés et à l'imagination plus +superstitieuse que rusée. + +Ceux-là seuls--et ils étaient en petit nombre--qui auraient été à même +de répondre, se gardaient bien de le faire. Une indiscrétion de leur +part eût pu les priver de l'avantage inappréciable de partager un +secret important, et faire ouvrir les yeux à des autorités justement +inflexibles. + +Voici comment et pourquoi... + +La masure sinistre servait de quartier-général à un certain nombre +de jeunes gens qui y avaient installé une distillerie clandestine de +whisky, dans le but de frauder la douane et de boire à bon marché. La +cave, haute et pavée, servait de laboratoire, et c'est là qu'était +installé, sur un fourneau adossé à la cheminée, un alambic de gros +fer-blanc et le reste du matériel indispensable. + +La vieille femme et son imbécile de fils étaient les seuls ouvriers +de cette manufacture primitive. La mère distillait patates, grains et +autres céréales, tandis que le fils entretenait le feu, coupait le bois +et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans un angle de la cave. + +Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces deux quadrupèdes +n'étaient pas attachés directement à la distillerie. Tout au plus +pouvait-on les considérer comme des comparses. Le premier veillait au +salut commun, et le dernier gardait, d'une patte énergique, la matière +première--les céréales--contre les rats et autres vermines de la même +catégorie. + +Le whisky de contrebande de cette distillerie au petit pied n'était +certes pas de première qualité, mais on y ajoutait divers ingrédients +savants qui en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si peu, +grisait si bien et se fabriquait si vite, que les habitués n'avaient pas +le droit de se montrer difficiles. + +Depuis deux ans déjà , dans cette maison isolée sur la route de +Charlesbourg, à deux pas de Québec, les céréales se transformaient ainsi +en whisky, à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y pénétrons. +C'est dans la soirée même où Gustave Després était transporté mourant +chez le père Gaboury. + +Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les lézardes de la muraille; +les grenouilles coassent au sein du marécage voisin; le gros chat noir +ronronne, accroché à la gouttière du toit, et le grand chien fauve, +couché sur le perron de pierre de la masure, fait semblant de dormir. + +Entrons. + +Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a pour tous meubles qu'une +immense table de bois brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses. +Au fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque armoire +s'adosse à la muraille, tandis que, tout près de là , se voit la porte +entr'ouverte d'un cabinet noir. + +Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre d'une large cheminée, +faisant mijoter à gros bouillons un pot-au-feu de lard salé. + +La maîtresse du logis est là , tout près, surveillant la cuisson du +succulent souper qui se prépare. + +C'est une femme d'un âge incertain, mais à coup sûr, plus près du +crépuscule de sa vie que de son aurore. Une sorte de résille emprisonne +sa chevelure grise et permet à sa figure anguleuse, heurtée, de se +détacher en vigueur... La bonne femme culotte tranquillement un +brûle-gueule, pendant que, d'un genou distrait, elle bat la mesure de +ses pensées. + +Cette estimable contrebandière répond au doux nom de la _mère +Friponne_--une petite appellation d'amitié qui lui vient de ses +pratiques. + +En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur la grande table, se voit +le digne rejeton de la mère Friponne. C'est un grand garçon d'un blond +fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux chairs flasques. +Tout indique chez cet être dégradé l'abrutissement le plus complet. + +A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille et une petite +tasse de fer-blanc. De temps à autre, le brave garçon se verse une +rasade et l'avale histoire d'apaiser sa faim, en attendant le souper qui +retarde. + +A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule de ses lèvres, +arrête le mouvement cadencé de son genou, relève son nez pointu et +apostrophe ainsi son aimable rejeton: + +--Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser de boire? Tu es rendu +à ton sixième verre depuis une demi-heure. + +A laquelle apostrophe le vilain garnement répond d'une voix enrouée: + +--C'est pour empêcher le gosier de me racornir. + +--Ivrogne! bois de l'eau. + +--L'eau m'est contraire. + +--Voyez-vous ça!... monsieur qui a des délicatesses d'estomac! + +--Vous dites vrai, la mère; il n'y a que le whisky qui me désaltère. + +--Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons. + +--Hé! c'est pour ça que je bois tant--pour jeter de l'eau sur le feu. + +--Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines. + +--Ah! pour ça, non: le whisky coûte trop bon marché ici. + +--Bon marché... hum! il ne faut pas trop le dire... les _policemen_ ont +le nez fin... + +--Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-là ... et, pourvu que la grande +chaudière ne crève pas... + +--Ce n'est pas ça qui est à craindre, car elle est en fer-blanc double. +Il y a autre chose qui me chiffonne. + +--Quoi donc, la mère? + +--C'est que nos pratiques nous laissent. Voilà plus de deux jours que +personne n'est venu, et, pourtant, ça fait le deuxième baril que nous +faisons. + +--As pas peur, la mère... je les boirai, moi. + +--Ça nous rapportera un beau profit, vraiment. + +--C'est encore curieux, allez... + +--Tu es fou. + +--Fou, le Simon à la mère Friponne?... Ah! que non. Tenez, vous allez +voir. Faisons un marché. + +--Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée. + +Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute entière à cette +importante opération. + +Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à -pot, en entendant un bruit +argentin auquel son oreille ne se trompait jamais. + +Ce bruit était produit par la chute de plusieurs pièces de monnaie que +Simon faisait trébucher sur la table. + +La mère Friponne ne fit qu'un saut de la cheminée à son fils. Sans plus +d'explications, elle saisit le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant +le poing resté libre: + +--Brigand! rugit-elle, tu m'as volée. + +--Lâchez-moi! vous m'étouffez! râla Simon. + +--Non, je vas t'étrangler tout-à -fait. + +--Aïe! ouf! + +--Fainéant! bourreau! assassin! rends-moi mes pauvres épargnes. + +--Aïe! aïe!! aïe!!! + +--Mon argent! mon argent!! mon argent!!! + +La lutte prenait des proportions épiques, et les doigts crochus de la +mère Friponne étaient sur le point d'envoyer le malheureux Simon _ad +patres_, lorsqu'un spasme suprême le dégagea. + +Son premier soin fut de mettre la table entre sa terrible mère et +lui; son second, de pousser coup sur coup trois ou quatre soupirs de +cachalot. + +Après quoi, il cria: + +--C'est à moi, cet argent-là ; c'est le beau monsieur de l'autre jour qui +vient de me le donner. + +--Tu mens! grogna Friponne. + +--Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser: il est à un arpent d'ici, +sur la butte qui m'attend, et moi qui l'avais oublié! + +Simon se précipita vers la porte, mais l'incorruptible Friponne le happa +au passage. + +--De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle, d'une voix terrible. + +--De _l'Américain_. + +--Ah! + +--C'est la vérité, vrai; et, tenez, il est là qui m'attend... il va me +battre, c'est sûr. + +--Pourquoi t'a-t-il donné cet argent? + +--Je l'ai rencontré il y a environ une demi-heure, dans le petit bois en +arrière, comme je ramassais une brassée de branches sèches. Il avait une +fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit comme ça: + +--Y a-t-il du monde chez vous? + +--J'sais pas, que j'ai répondu. + +--Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre ici. + +--Et il m'a mis dans la main ces belles pièces blanches que je viens de +vous montrer. Voyez, êtes-vous contente, à présent?... direz-vous encore +que je vous vole? + +Et Simon, radieux d'avoir établi son innocence, oublia de nouveau sa +commission et se dressa majestueusement devant sa mère. + +Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps. + +--Imbécile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois donc pas que cet homme +t'attend pour entrer ici et, qu'il doit être furieux. + +--Tiens, c'est pourtant vrai! + +--Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il peut venir sans +crainte. + +-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors, pendant qu'elle +grommelait entre ses dents: + +--Une si bonne paye! un Américain bourré d'or et qui m'a promis cent +belles piastres, le faire attendre! + +Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi d'un homme bien mis, qui +tenait dans ses bras une jeune fille exténuée... + +Cet homme était Lapierre; la jeune fille, Louise Gaboury. + +--Bonsoir, la mère, dit l'homme; vous pouvez vous vanter d'avoir pour +fils un fier imbécile: il m'a laissé morfondre à la porte pendant près +d'une heure, sans nécessité... Mais c'est égal; puisque me voilà , arrivé +sans encombre, je lui pardonne. Avez-vous une chambre pour cette femme? + +--J'en ai plusieurs, répondit la mère Friponne, mais il y en a de plus +mignonnes les unes que les autres. + +--Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée d'ici. + +--Alors, c'est la chambre du nord--un vrai nid d'hirondelle pour la +tenue. + +--Cette chambre ferme-t-elle à clé? + +--Il y a un solide verrou en dehors: ça vaut mieux. + +--Très bien. Et les fenêtres? + +--Une seule, et encore, on peut l'assujettir en dehors avec des clous. + +--Je vous loue cette chambre, mais à une condition: vous y garderez +cette jeune fille prisonnière jusqu'à nouvel ordre--pendant trois +ou quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement et ne la +laisserez manquer de rien; en outre, personne ne doit savoir qu'elle +est ici, et il faut que vous veilliez attentivement à ce qu'elle ne +s'échappe pas... + +--Ah! pour ça, j'en réponds, interrompit la mère Friponne. + +--Bien. A ces conditions-là , je vous donnerai cinquante piastres le jour +où je viendrai rendre la liberté à cette jeune fille. En attendant, +voici dix billets de cinq pour vous mettre à même de bien soigner ma +protégée. Ça vous va-t-il? + +--Si ça me va!... c'est-à -dire que la charmante poulette sera tellement +bien chez la mère Friponne, qu'elle n'en voudra plus partir et que vous +serez obligé de l'emmener de force. + +Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse, engouffra dans +sa poche les précieux billets de _l'Américain_ et se mit en devoir +d'installer Louise dans sa fameuse chambre du nord. + +La chose se fit en peu de temps, car les prières et les larmes de la +pauvre fille ne retardèrent pas d'une minute son emprisonnement. La mère +Friponne avait les fibres du coeur furieusement coriaces, et elle en +avait vu d'autres que ça sans s'émouvoir. + +Quand tout fut terminé et que les verrous furent scrupuleusement poussés +en travers des ais de la porte, la fabricante de whisky en contrebande +retourna à la cuisine, où l'attendait stoïquement Lapierre. + +--Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques difficultés, mais +la mère, Friponne a encore la poigne solide, et tout c'est passé comme +sur des roulettes. + +--C'est bien, répondit distraitement Lapierre. + +Et il ajouta d'une voix sourde: + +--Celle-là , du moins, ne viendra pas se jeter dans mes jambes, lors de +la signature du contrat. Quant à l'autre... + +Il n'acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques secondes et demanda: + +--Votre cave est-elle sûre? + +--Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme, songeant à sa petite +industrie. + +--Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je n'ai aucunement +l'intention d'aller vous dénoncer aux agents du fisc. Faites le négoce +qu'il vous plaira de faire; je n'ai rien à y voir. Vous savez ce que je +vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne sa vie comme il peut, et il +n'y a que les sots qui crèvent de faim. La contrebande n'est une faute +que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale à moi. + +--Et la mienne aussi, ne put s'empêcher d'ajouter la vieille. + +--C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc en paix et ne craignez +rien en moi, si vous me servez bien. Mais répondez à ma question: + +--Votre cave est-elle sûre? + +--Dame! je crois bien! répondit Friponne, en se gourmant... des murs de +deux pieds d'épaisseur, la porte condamnée, les soupiraux défendus par +des barreaux de fer gros comme mon poignet!... + +--Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait enfermé là n'en sortirait +qu'avec votre permission? + +--Pour ça, oui. + +--En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore une petite centaine +de piastres et à recevoir un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai +probablement lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent, mais les deux +gaillards qui l'emmèneront ici vous aideront à le calmer... D'ailleurs, +vous ne le garderez pas longtemps. + +La mère Friponne était éblouie. + +--Ah! mon bon monsieur, s'écria-t-elle, quel fier homme vous faites et +je vous remercie donc!... Deux cents piastres! mais c'est une petite +fortune! + +--Il s'agit de la gagner loyalement, répliqua Lapierre, se disposant à +partir. + +--N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient plutôt de l'enfer que de +chez la mère Friponne. + +--C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain. Au revoir. + +Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers Québec, tout en +grommelant: + +--Ah! mon petit Després, il paraît que je t'ai manqué; mais j'ai bien +peur que, tout de même, tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves +que tu lui as promises... + +Quant à , la vieille et à son fils Simon, ils se mirent tranquillement à +table, comme d'honnêtes travailleurs qui ont fait une bonne journée. + + + +CHAPITRE XXIII + +Dans la gueule du loup + +Il était environ dix heures quand Lapierre quitta la maison de la mère +friponne. + +La nuit était noire, et c'est à peine si quelques rares étoiles +scintillaient au firmament. + +Le fiancé de Laure descendit vivement la route de Charlesbourg, +s'engagea sur le pont Dorchester, prit la rue du même nom, grimpa à +la Haute-Ville par le grand escalier, tourna à gauche dans la rue +Saint-Georges, coudoya les remparts, passa sous les arcades de la +massive porte Saint-Jean, longea l'esplanade et, finalement, s'arrêta +devant une haute maison de la rue Saint-Louis. + +Il était arrivé. + +Lapierre sonna. + +Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une femme d'un certain âge, +tenant une lampe à la main, se présenta dans l'entrebâillement. + +Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle s'empressa de +s'effacer, tout en murmurant avec respect: + +--Ah! c'est vous, monsieur Lapierre... + +--Oui, c'est moi, répondit rapidement ce dernier; personne n'est venu, +Madeleine? + +--Non, monsieur... c'est-à -dire oui... deux espèces d'individus, mal +étriqués et sentant la boisson que ça soulevait le coeur. + +--Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l'ai déjà dit... A quelle +heure ces hommes se sont-ils présentés? + +--Environ vers cinq heures, cette après-midi. + +--Bien. Et doivent-ils revenir? + +--Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours de la soirée. + +--C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet privé--vous savez... +celui du fond. En attendant, donnez-moi vite à souper, car je meure de +faim. + +Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs avaient, monté un escalier +et s'étaient rendus dans un élégant salon du second étage, où Lapierre +se laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant que la table fût +dressée dans la salle à manger, située en arrière. + +Là , douillettement assis sur le crin élastique et reposant ses membres +courbaturés par une course de plusieurs heures, le sinistre personnage +se prît à réfléchir. + +La journée avait été fertile en émotions, et la succession rapide des +événements qui s'y étaient déroulés n'avait pas permis à Lapierre de les +peser mûrement. Il était donc bien aise de se trouver enfin seul avec +ses pensées, afin d'y mettre un peu d'ordre et de tirer les conclusions +qui devaient en découler. + +Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner tous les +incidents de ce jour mémorable, à les analyser, à les disséquer, à en +rechercher les causes, à en prévoir les conséquences. + +Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la voix de Madeleine, +annonçant à plusieurs reprises que le souper était servi, n'avait pas +même le privilège d'arriver jusqu'à l'entendement du maître. + +Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre des nuages. Il +passa la main sur son front et murmura, en forme de conclusion: + +--En somme, la journée n'a pas été aussi mauvaise que j'aurais pu m'y +attendre... Louise ne parlera pas, et, Lenoir _alias_ Després ne parlera +plus. Cette idée de faire servir la masure de la mère Friponne à mes +petits projets n'est pas trop mal trouvée, et je ne regrette pas mon +voyage d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères qui vont +venir tout à l'heure. On n'a jamais trop de connaissances... Allons, ne +nous laissons pas aller au découragement et mangeons de bon appétit. + +Après s'être ainsi réconforté le moral, Lapierre se dirigea vers la +salle à manger, disposé à en faire autant pour le physique. + +Les bandits de profession ont cela d'excellent, c'est qu'ils perdent +rarement l'appétit et que les situations les plus terribles ne +réagissent pas sur leur estomac. + +Lapierre prit donc tranquillement son souper, tout connue s'il n'eût +pas, quelques heures auparavant assommé un homme et séquestré une fille. + +Le remords--cet hôte implacable qui vient s'asseoir dans les consciences +bourrelées--ne se montra même pas à l'horizon, et l'âpre chercheur de +dot se leva de table, n'ayant plus en tête que des idées riantes. + +Il repassa dans son salon et s'étendit nonchalamment sur une causeuse; +mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un violent coup de +sonnette retentit. + +--Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit Lapierre. + +Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située tout à fait au fond +de la maison et qu'il appelait judicieusement son _cabinet privé_. + +Là , en effet, ne pénétraient que quelques rares privilégiés et ne se +traitaient que des affaires plus ou moins véreuses; il y allait, plus +de gens dignes de coucher à la prison, que de figurer au bal du +lieutenant-gouverneur. + +C'est que Lapierre, avec ses instincts innés de crime et l'éducation +pernicieuse qu'il avait puisée dans les camps américains, en qualité +d'espion, éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double +existence: l'une au grand jour, irréprochable, élégante, presque +fastueuse, avec ses exigence multiples, tant au point de vue du logement +et des relations, qu'à celui du domestique en livrée de rigueur; l'autre +cachée, cauteleuse et enveloppée de ténébreuses précautions. + +Voilà pourquoi ce maître en fait d'intrigues avait chez lui deux lieux +de réception: l'un public, donnant sur la rue, l'autre privé, prenant +jour du côté de la cour. + +C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour recevoir ses nocturnes +visiteurs. + +Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être introduits. + +Nous devons à la vérité de dire qu'ils ne payaient pas de mine, bien +qu'ils ne se ressemblassent guère. L'un, grand, gros, fortement +charpenté, avait cette physionomie placide et brutale que donne +l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, pâle et presque imberbe, +possédait une figure intelligente, mais où il y avait plus d'astuce et +d'audace cynique que de toute autre chose. + +Le premier répondait au prénom de _Bill_; le second s'appelait le plus +innocemment du monde _Passe-Partout_. Tous deux étaient bizarrement +vêtus de hardes disparates, peu faites pour leur taille. + +Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine. Ils firent trois pas +dans le cabinet, puis s'inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette +position, ils attendirent poliment, le chapeau bas, que le maître du +logis leur adressa la parole. + +--Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance ses visiteurs, +voilà deux sujets qui ne me paraissent pas difficiles à discipliner... +Du diable si je n'en fais pas quelque chose! + +Puis, tout haut: + +--Vous êtes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves. + +Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un même mouvement, +s'écrasèrent sur le bord de leur chaise respective. Tout cela sans +articuler une parole. + +--Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant, causons. Lorsque je vous +ai rencontré, il y a quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter, +vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la dureté des temps et de la +stagnation des affaires dans votre ligne?... + +--C'est le cas, affirma le petit homme. + +--C'est le cas, appuya le gros. + +--Vous disiez que, du temps de Tom Leblond, les choses allaient mieux et +que peu de nuits s'écoulaient sans qu'il vous eut déterré quelque bon +coup à faire, quelque petite mine à exploiter...? + +--Hélas! rien de plus vrai, modula la voix flûtée du blanc-bec. + +--Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore de l'hercule. + +--Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut, c'était un chef +habile, une espèce de chien de chasse, ayant assez de flair pour +découvrir le gibier et le faire lever...? + +--Mais oui, c'est justement ça! firent en choeur les deux voyous. + +--Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous que je sois votre +chef pendant quelques jours et que je vous fasse gagner, sans danger, +dix fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant votre peau? + +--Vous feriez ça, vous? demanda vivement Passe-Partout, ébloui de la +perspective. + +--Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement Lapierre. J'ai besoin +de deux hommes, hardis, sans préjugés, incorruptibles, et je m'adresse à +vous de préférence à bien d'autres. Acceptez-vous? + +--Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est plus cher. + +--Ni tuer, ni voler. + +--Ni aller à confesse? ricana Passe-Partout. + +--Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y aura peut-être un oiseau à +mettre en cage et un autre à garder... voilà tout. + +--Pas davantage? + +--Pas davantage. + +--Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous allez gaspiller votre +argent, maître, fit honnêtement remarquer Passe-Partout. + +--Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé... S'il y avait +quelque magasin à piller ou un gênant à assommer, je ne dis pas!... + +--Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai pas dit que l'oiseau se +laisserait mettre en cage sans se débattre... C'est un malin. + +--A la bonne heure! fit Bill, en détirant ses formidables biceps. + +--Ce sera ton lot, mon brave. + +--_All right!_ j'en suis. + +--Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne sera multiple; je te +fais mon collaborateur, mon lieutenant. + +--Vous me comblez, fit le voyou avec humilité. + +--Eh bien! ça y est-il? + +--Voyons le prix. + +--Je ne lésinerai pas: quatre piastre par jour. + +--Mettons cinq: c'est un compte plus rond. + +--Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu? + +--C'est convenu. + +--Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous donner mes instructions. + +Ici, Lapierre développa minutieusement son plan de campagne, sans +toutefois se compromettre par: des explications trop circonstanciées. +Pendant près d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs et +respectueux, le rôle qu'ils devaient jouer dans le grand drame qui se +préparait. Pas un détail ne fut omis, pas une précaution négligée. La +trame qui devait envelopper la malheureuse Laure et ses amis fut si bien +ourdie, que le rusé Passe-Partout, dans un élan de sincère admiration, +s'écria: + +--Maître, Tom Leblond n'était qu'un farceur à côté de vous! + +Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre cachée du coeur de +l'ancien espion?... c'est ce que nous ne pouvons dire; mais son oeil +brilla d'une étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers deux +heures du matin, par les ordres suivants: + +--Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends immédiatement à ton +poste d'observation, en arrière de chez la mère Friponne. Quant à toi, +Passe-Partout, dégringole jusque sur le bord du cap et ne perd pas de +vue la maison des Gaboury. Bonsoir, mes braves. A demain. + +Un quart-d'heure après, le fiancé de Mlle Privat dormait du sommeil du +juste. + +La nuit s'écoula toute entière en songes rosés, et, lorsqu'il s'éveilla, +l'heureux Lapierre put constater que le soleil était déjà haut. + +--Est-ce que, au moment de toucher le but, je m'amollirais dans les +délices de Capoue? se dit-il... est-ce que je deviendrais paresseux? + +Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement du lit et +s'habilla. Puis, cette opération terminée, il se rendit à la salle à +manger, où les arômes du moka saturaient délicieusement l'atmosphère. + +Mais, à ce moment, un formidable carillon agita la sonnette +correspondant à la porte de la rue, et Madeleine courut ouvrir. + +--Monsieur Lapierre? demanda une voix impérieuse. + +--Il n'y est pas, répondit l'organe doucereux de Madeleine... +c'est-à -dire... enfin, je vais aller voir. + +Et la femme de charge remonta l'escalier. Mais le visiteur la suivit +quatre à quatre et se trouva sur le palier, à l'entrée de la salle à +manger, en même temps qu'elle. + +C'était le Caboulot! + +Apercevant Lapierre, il marcha droit à lui et articula froidement: + +--Ma soeur! misérable, qu'as-tu fait de ma soeur? + +--Votre soeur! balbutia Lapierre, interdit et cherchant à reconnaître le +jeune homme qui l'apostrophait ainsi. + +--Oui, ma soeur, ma soeur Louise Gaboury que tu as voulu ruiner de +réputation autrefois, et que tu as volée hier!... Qu'en as-tu fait?... +où est-elle? Parle vite, scélérat. + +--Vous êtes fou, répondit l'ancien espion, se remettant et voyant à qui +il avait, affaire... Je ne sais ce que vous voulez dire. + +--Ah! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur, espion, assassin et +faussaire que tu es!--eh bien! je vais t'ouvrir l'intelligence. Dis-moi +de suite où tu as traîné ma soeur, la nuit dernière, ou, sur mon salut, +tu es mort. + +Et le jeune homme, tirant un revolver de sa poche, ajusta Lapierre. + +Celui-ci devint fort pâle. Néanmoins, une seconde après, il se remit. + +--Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il; je vais vous satisfaire. + +Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois cesser de menacer +l'espion de son regard... Mais il vit aussitôt Lapierre éclater de rire +et se sentit lui-même enlacer par deux bras nerveux, qui ïe réduisirent +à l'impuissance. + +Ces deux bras intempestifs n'appartenaient à rien moins qu'au +collaborateur Passe-Partout. + +Suivant les ordres de son nouveau maître, le mouchard improvisé s'était +aposté derrière les remparts, en face de la maison où logeait, la +famille Gaboury. Là , par la baie d'une embrasure, il avait vu sortir le +Caboulot et s'était lancé aussitôt sur sa piste. Grand avait été son +étonnement en voyant le jeune homme pénétrer chez le patron Lapierre; +mais Passe-Partout, surmontant cette impression, s'était dit que +peut-être il ne serait pas de trop dans l'explication qui ne pouvait +manquer d'avoir lieu, et il était entré sur les talons du _filé_. + +On a vu que, sa bonne étoile aidant, le jeune policier _in partibus_ +était arrivé juste à point pour sauver la précieuse existence de son +patron. + +En un clin d'oeil, l'imprudent Caboulot fut garrotté et mis hors d'état +de nuire. + +Lapierre passa alors dans son cabinet privé et ouvrit une petite porte, +masquée par le bureau sur lequel il écrivait. Cette porte, en tournant +sur ses gonds, laissa voir une chambre noire, étroite, une sorte de +_dépense_, qui ne recevait le jour que par un petit châssis de deux +vitres, soigneusement grillé. + +C'est là que le malheureux enfant, ficelé comme une momie, fut jeté, en +proie à la rage et au désespoir. + +Passe-Partout fut installé à la porte, pendant que Lapierre, triomphant, +lui disait: + +--Mon cher collaborateur, ton entrée en campagne a été un coup de +maître, et, pour te récompenser je te nomme gouverneur de cette prison. + + + +CHAPITRE XXIV + +Ou Bill et Passe-Partout se distinguent + +Enjambons maintenant par-dessus les trois jours qui nous séparent du +fameux bal de Madame Privat. Aussi bien, les choses ont marché pendant +que nous étions occupés ailleurs et l'organisation ne laisse plus rien à +désirer. Tout est prêt pour la fête; les musiciens sont à leur poste, et +le chef d'orchestre n'attend plus que le signal de la maîtresse du logis +pour faire mugir ses cuivres et vibrer ses cordes. + +Dans le grand salon et les pièces adjacentes de la Folie-Privat, ce +ne sont que toilettes éblouissantes, fastueuses pierreries, parfums +enivrants, soyeux frous-frous. Tout Québec est là --du moins le Québec +aristocratique, le Québec de la _fashion_, la quintessence de la société +dorée. Brunes et blondes; sémillantes Canadiennes-françaises à la noire +chevelure; plantureuses Anglaises aux tresses fauves; rentiers ventrus +et journalistes diaphanes; politiciens bavards et financiers discrets, +officiers de la garnison tout chamarrés de torsades d'or, et hommes de +lettres en modestes habits noirs; maris, femmes et filles... tout y est +rien ne manque! + +C'est que le gigantesque festival donné par la veuve du colonel Privat +n'était pas chose commune à cette époque. La bonne ville de Québec, +tressaillant jusque dans ses assises de granit, s'en était entretenue +pendant huit jours et avait fait des préparatifs considérables pour +y être dignement représentée--si bien que la date du 26 juin, cette +année-là , fut sur le point d'éclipser sa soeur aînée du 24, le jour +national des Canadiens-français, la Saint-Jean-Baptiste! + +Dès huit heures du soir, les équipages encombraient l'avenue de la +Folie-Privat et le pérystile du cottage s'encombrait de falbalas et de +volants. Vers dix heures, tous les invités étaient rendus et l'orchestre +entamait les premières mesures du quadrille d'honneur. + +Il va sans dire que le héros de la soirée, Joseph Lapierre, figurait +dans cette danse d'ouverture, à côté de Mlle Privat qu'il devait épouser +le lendemain matin. Les deux jeunes gens avaient pour vis-à -vis, un haut +dignitaire du gouvernement, donnant la main à Mlle Privat, tandis que +les autres figurants étaient des officiers de la garnison. + +Pendant que ces messieurs et ces dames vont déployer, au son d'une +musique tapageuse, les grâces de leurs personnes et la désinvolture de +leurs mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas vers le parc. + +N'oublions pas que mous sommes à la fin du mois de juin et qu'à cette +époque de l'année l'atmosphère d'une salle de bal laisse à désirer sous +le rapport de la fraîcheur. + +En outre de cette considération, disons de suite qu'en cette nuit +fameuse où la riche madame Privat donnait l'hospitalité à l'élite de +Québec, la température était quasi-tropicale. Et puis, la nuit avait de +si alléchantes invitations, les arômes champêtres étaient si pénétrants, +les rameaux feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune déversait +avec tant de libéralité les larges gerbes de sa lumière veloutée dans +les allées aux bords frangés d'ombre, la brise courait si douée à +travers la ramée sonore... que vraiment la tentation devenait trop +forte, et que le parc recevait plus de promeneurs que le cottage de +chorégraphes. + +Couples amoureux de la solitude à deux; adeptes de la _dive_ et du +buffet, éprouvant le besoin de se rafraîchir les tempes et les idées; +personnages de tapisserie qui vont au bal pour regarder faire les +autres; hommes d'affaires que la déesse Terpsichore ne séduit pas et qui +préfèrent causer dépression commerciale ou change sterling, pendant +que le commun dos mortels s'amuse; _cavaliers_ et _blondes_ à qui le +tête-à -tête sous les arbres feuillus ne peut jamais déplaire; fumeurs +affamés, inhumainement chassés du voisinage des dames; _beaux_ en quêtes +d'aventures; enfin, rêveurs pour qui le spectacle d'une mélancolique +nuit d'été l'emporte sur la vue de pauvres danseurs suant à grosses +gouttes:--tout cela se croisait, défilait, caquetait dans le jardin du +cottage. + +Le coup d'oeil était charmant. + +Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout grâce aux reflets +multicolores de plusieurs lanternes chinoises disposées avec goût de +distance en distance, aux points de jonction des allées, robes blanches, +manteaux rouges, chevelures dénouées--blondes ou brunes--rubans de +toutes nuances, habits de toutes formes apparaissaient sous un aspect +pittoresque au possible. + +C'était un tableau mouvant, où les couleurs, les ombres, les sujets +changeaient à toute seconde, comme dans une représentation de +fantasmagorie! + +Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le murmure frais et perlé +des voix de femmes, ou le grondement plus sonore des organes masculins! + +Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la salle de +danse--contenant et contenu. + +Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait nonchalamment ses +pas dans les larges allées du parc de la Folie-Privat, il y avait +probablement quelques personnes ayant, un autre but que celui de se +distraire. + +Deux individus, entre autres, marchaient avec un peu trop de +circonspection et se faufilaient avec infiniment trop de soins derrière +les épais rameaux bordant les allées, pour ne pas éveiller de prudentes +appréhensions. + +Ces deux compères--un grand et un petit--après une foule de détours +et de contremarches, s'arrêtaient enfin derrière un banc presque +entièrement dissimulé sous le feuillage d'un sapin de rond-point. + +On se rappelle que cet endroit avait été précisément choisi par Gustave +Després pour sa première entrevue avec Mlle Privat. + +Une fois là , nos deux individus se tapirent de leur mieux dans le +taillis et ne bougèrent plus. + +Il était alors près de onze heures, et, dans le grand salon du cottage, +la danse faisait fureur. Seul à peu près, ce carrefour éloigné du parc +manquait de promeneurs, tandis que les échos de tous les bosquets des +alentours redisaient les frais éclats de rire ou le murmure plus doux +des conversations enjouées. + +Un quart-d'heure se passa, pendant lequel le silence ne fut troublé que +par le cric-crac des coléoptères se jouant au milieu des hautes herbes +du gazon. + +Puis, tout à coup, une voix aigre et d'un timbre caractéristique surgit +des profondeurs en arrière du banc. + +--Sapristi! disait la voix, je commence à m'embêter. Le particulier est +capable de ne pas venir. + +--Il viendra, répondit un formidable organe de basse-taille: le patron +l'a dit. + +--Il devrait être ici depuis une bonne demi-heure... Tu vas voir que ce +chameau-là va nous brûler la politesse, répliqua la voix de fausset. + +--La consigne est d'attendre, se contenta de repartir stoïquement la +contre-basse. + +Mais ce parti philosophique ne plut, paraît-il, que médiocrement au +premier interlocuteur, car il émergea bientôt d'un bouquet de feuillage +et s'avança de quelques pas dans la direction du rond-point. Ce +mouvement compromit gravement l'incognito du personnage... En effet, un +indiscret rayon de lune tombant d'aplomb des régions célestes, éclaira +soudain la figure de maître Passe-Partout. + +Effrayé de ce sans-gêne compromettant, le collaborateur de Lapierre se +replongea bien vite dans l'obscurité du feuillage, où il rejoignit son +compagnon, qui n'était autre que Bill. + +Que faisaient là les deux bandits et dans quel but sinistre se +dérobaient-ils ainsi aux rayons même de la lune? + +On le devine aisément. Ils avaient pour instructions d'empocher une +nouvelle entrevue entre, le Roi des Étudiants et la fiancée de Lapierre. +Ce dernier jouait là sa dernière carte, il le savait bien; mais que le +coup réussit, et aucun obstacle sérieux ne subsistait plus entre Laure +et lui, entre la fortune et l'âpre convoitise. + +Depuis deux jours, l'habile prétendant avait tout mis en oeuvre pour +détruire, dans l'esprit de Mlle Privat, l'effet produit par les +révélations de Després; et nous devons avouer que l'ex-fournisseur +n'avait pas trop mal réussi, puisque la pauvre jeune fille, à bout +d'arguments, n'avait pu trouver d'autre échappatoire que celui-ci: «Je +ne demande qu'à être convaincue. Si M. Després ne m'apporte pas les +preuves qu'il m'a promises, eh bien! je croirai comme vous qu'il n'a +voulu que se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le cas contraire, +n'espérez pas que je faiblirai devant d'audacieuses menaces.» + +L'enlèvement de Louise, la séquestration du Caboulot, et la maladie de +Després--toutes choses ignorées complètement de Mlle Privat et de ses +amis--servaient à merveilles les projets criminels de Lapierre, et +pourvu que la nuit du bal se passât sans encombre, la situation était +enlevée. + +Mais il y avait cent à parier que le tenace Roi des Étudiants +n'abandonnerait pas de la sorte une partie presque gagnée. Sa blessure +n'avait pas eu de suite fatales, et il était en état de venir au +rendez-vous donné à Laure, puisque, le matin même, Passe-Partout l'avait +vu se promener dans la chambre de la maison Gaboury. + +Seulement, allait-il se présenter ouvertement, par l'avenue du cottage, +ou se faufiler dans le parc, comme lors de sa première visite?... c'est +ce qu'il était, un peu difficile de prévoir, même pour un habile espion +habitué à toutes les roueries. + +Voilà pourquoi; ne voulant rien laisser au capricieux hasard, Lapierre +avait jugé prudent de prévoir les deux éventualités, en plaçant deux +sentinelles à l'entrée de l'avenue et deux autres près du rond-point. + +De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Després eût une fière chance +pour arriver jusqu'à Laure. + +Aussi donna-t-il tête baissée dans le traquenard, malgré le soin qu'il +prit de pénétrer dans le parc par la grande allée du rond-point, +éclairée ce soir-là comme en plein jour. + +Au moment où il longeait le banc derrière lequel se tenaient accroupis +nos deux bandits de toute à l'heure, il fut terrassé et bâillonné, puis +solidement garrotté, sans même avoir eu le temps de pousser un cri. + +Bill et Passe-Partout n'en étaient pas à leur coup d'essai dans ce genre +d'opération, et il faut leur rendre cette justice qu'ils faisaient +toujours leur besogne en conscience. + +Cette nuit-là , ils se surpassèrent même... si bien que l'illustre +Passe-Partout grommela joyeusement: + +--Sapristi! si le patron n'est pas satisfait, il faut qu'il soit +crânement difficile... car nous travaillons, parole d'honneur, comme de +vrais _artisses_... + +--Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la voiture, et filons +proprement vers la geôle de la mère Friponne. + +En un clin d'oeil, les deux chenapans eurent disparu dans les +profondeurs du parc, traînant avec eux leur victime, réduite à la plus +complète impuissance. + + + +CHAPITRE XXV + +Trop tard + +Environ une demi-heure après l'audacieux enlèvement auquel nous venons +d'assister, et pendant qu'une lourde voiture soigneusement fermée +entraînait rapidement Després vers la distillerie de la mère Friponne, +l'orchestre installé dans le grand salon du cottage entamait les +premières mesures d'une valse. + +Les danseurs étaient à leur poste et le gracieux balancement du départ +faisait déjà ondoyer tous les couples impatients, lorsque deux nouveaux +figurants se jetèrent dans la chaîne mouvante, au moment où la danse +s'ébranlait. + +Le tourbillon s'arrêta une seconde et chacun s'empressa de faire place +au couple retardataire. + +Quand nous aurons dit que les arrivants n'étaient autres que Paul +Champfort, le neveu, et Laure Privat, la fille de l'amphitryon, personne +ne s'étonnera de la complaisance empressée des valseurs. + +Cependant, la valse n'avait pas été interrompue, et, glissant en cadence +sur le parquet, chaque couple tournoyait, défilait, disparaissait, pour +revenir et disparaître encore. Les falbalas des danseuses, subissant +les lois de la force centrifuge, s'épanouissaient en rond, s'élevant à +chaque mouvement giratoire, pour retomber quand ce mouvement diminuait +ou cessait. Mais les cavaliers infatigables, enlevés par une formidable +musique, enivrés par les parfums s'exhalant des toilettes féminines +violemment secouées, ne laissaient guère de repos à ces pauvres +falbalas... et le gigantesque serpent de valseurs continuait toujours à +dérouler ses anneaux de couples enlacés. + +Paul Champfort subissait, plus que tout autre, l'enivrement général. + +Le contact de la femme aimée, de cette malheureuse Laure qu'il allait +perdre à jamais dans quelques heures; l'entraînement irrésistible de +la cadence: les notes éclatantes des cuivres, où se mariaient les sons +moelleux des clarinettes et les trilles aigus des violons; ces effluves +magnétiques qui s'échappent des prunelles animées des femmes; et +par-dessus tout, l'haleine tiède et haletante de sa danseuse, lui +arrivant au visage par bouffées aromatiques... tout cela lui monta au +cerveau comme une fumée d'or et lui donna le vertige. + +Il arriva même un moment où, perdant tout contrôle sur lui-même et +dominé par un irrésistible besoin d'épanchement, il se baissa vers +l'oreille de Laure et lui souffla ardemment: «Oh! je t'aime! je t'aime!» + +La jeune fille leva vers son cousin un regard brûlant, sentit courir +dans ses veines un frisson de fièvre, puis, faiblissante et pâle, +murmura: + +--C'est assez. Je me sens tout étourdie... Retirons-nous. + +Champfort obéit. + +Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la soutenant de son bras +droit, dans une pièce contiguë, où il la déposa sur un canapé. + +Puis, s'emparant d'une carafe d'eau frappée, il en humecta son mouchoir, +et bassina les tempes de Laure. + +La jeune créole parut se remettre. + +--Vous sentez-vous mieux, Laure? demanda doucement Champfort. + +--Oui, mon cousin, merci... ce n'était d'ailleurs qu'un simple +étourdissement. La valse me produit toujours cet effet-là . + +--Vous êtes toute pâle! + +--Ce n'est rien. Ne parlons pas de cela; les couleurs me reviendront +avec le repos. + +--Voulez-vous que j'appelle ma tante? + +--N'en faites rien, et asseyez-vous plutôt là , près de moi. + +Et voyant le jeune homme se troubler un peu; + +--N'êtes-vous pas mon médecin? ajouta-t-elle en souriant faiblement. +Vous tiendrez compagnie à votre malade. + +Champfort prit place sur le canapé; mais une secrète pensée se +traduisit, malgré lui, dans son regard et il jeta un coup d'oeil sur la +porte donnant sur le salon. + +Laure vit ou plutôt devina ce regard. + +--Je vous comprends, dit-elle; vous craignez que mon fiancé ne prenne +ombrage de notre tête-à -tête? + +--Oh! fit Champfort. + +--Rassurez-vous. Monsieur Lapierre était sorti, vous le savez, lorsque +nous avons valsé ensemble... + +--Je crois, en effet... + +--Eh bien! il n'est pas rentré, que je sache? + +--Non, mais il rentrera... et, à dire vrai... + +--Voyons. + +--Je n'aime pas à lui procurer l'occasion de m'humilier par ses airs +vainqueurs. + +--Ce n'est pas à redouter... On ne peut chanter victoire quand il n'y a +pas eu combat. + +Champfort baissa la tête et soupira intérieurement: «Elle n'a pas +entendu mon aveu! se dit-il... C'est peut-être tant mieux... N'y pensons +plus.» + +«Vous ne répondez pas? reprit la jeune créole, d'une voix un peu émue. + +--Mais, qu'ai-je à répondre... sinon que vous êtes la logique même? + +--Vous admettez donc? + +--Sans aucun doute. + +--En ce cas, causons, puisque rien ne nous en empêche. + +Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise, puis répondit +froidement: + +--Causons. Aussi bien, est-ce probablement la dernière fois que nous en +avons l'occasion. + +--Qui sait! murmura Laure. + +Il y eut alors un silence de quelques secondes,--silence pénible et +plein d'anxiété. Les deux jeunes gens semblaient également mal à l'aise: +Champfort pâle et soucieux, la jeune fille émue et agitée de pensées +tumultueuses. + +A la fin, Laure parut recouvrer toute sa présence d'esprit et elle +commença sur un ton indifférent: + +--Eh bien! Paul, comment va la fête? + +--Ma foi, elle me semble très brillante, répondit le jeune homme, ne +sachant où voulait en venir sa cousine. + +--Tout Québec, y est, n'est-ce pas? + +--Mais oui, tout Québec de la haute, du moins. + +--Il ne manque guère, à ce qu'Edmond m'a dit que cinq ou six invités? + +--C'est plus que je ne puis dire, n'ayant pas vu la liste. + +--Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis se sont rendus? + +--Tous... moins un, répondit Champfort, dont le front s'assombrit. + +--Ah! quel est ce monsieur qui fait ainsi défaut? + +--C'est un de mes compagnons d'Université, un ami d'Edmond. + +--Gomment s'appelle-t-il? demanda Laure avec plus d'agitation qu'elle +n'en voulait laisser paraître. + +--Il s'appelle Gustave Després, répondit Champfort, en baissant la voix +et regardant de nouveau du côté du salon. + +--Qu'avez-vous donc à vous retourner ainsi? Est-ce que par hasard, le +nom de ce monsieur Després ne pourrait se prononcer à haute voix et +devant tout le monde? + +--Oui et non. + +--Encore une énigme? + +--Le mot en est facile. C'est que le nom de Gustave pourrait éveiller de +vilains souvenirs dans l'esprit de certaine personne. + +--Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant _certaine personne_? + +--Je parle au singulier, ma cousine. + +--Ah... + +Laure hésita une seconde, puis reprenant: + +--Je parie que cette personne, je la connais... + +--Vous connaissez son nom, sa figure, son physique enfin, oui. + +--Mais pas son moral, n'est-ce pas? + +--Vous devinez si juste, que c'est plaisir de vous poser des énigmes, ma +chère Laure. + +--Attendez, au moins, que je vous aie nommé la personne qui, dans votre +esprit, n'aime pas à entendre prononcer le mot _Gustave_. + +--C'est juste. Dites. + +--Eh bien! celui que vous soupçonnez de frayeurs si puériles n'est autre +que M. Lapierre. + +--Précisément, chère cousine. M. Joseph Lapierre est l'homme chez qui le +nom de _Gustave_ éveillerait de terribles souvenirs et qui préférerait +voir le diable en personne arriver ici ce soir ou demain matin, que +d'apercevoir tout-à -coup Gustave Després, au seuil du grand salon. + +--Vous en êtes sûr? + +--Aussi sûr que je le suis d'avoir près de moi une malheureuse jeune +fille glissant sur la pente de la perdition. + +Laure eut un véritable frisson. Elle crispa sa main sur le bras de son +cousin et lui dit d'une voix altérée: + +--Paul, Paul, ce que vous affirmez là est grave, et vous me devez une +explication. + +Champfort se taisait.. + +--Il le faut, vous dis-je, insista la jeune créole, en le regardant +fixement. Pourquoi suis-je en voie de me perdre et comment le nom de M. +Gustave Després se trouve-t-il mêlé aux affaires de mon fiancé? + +--A quoi bon! murmura le jeune homme, sur la point de céder. + +--A quoi bon?... Vous me le demandez?... Mais, apparemment, à me sauver +de l'abîme où je glisse, d'après vous. + +--Eh bien! vous l'aurez, cette explication, répondit Champfort +résolument. Elle sera courte, mais claire. Vous voulez savoir pourquoi +Gustave Després, s'il apparaissait tout-à -coup à la Folie-Privat, +produirait sur votre fiancé l'effet de la tête de Méduse?... Je vais +vous le dire. C'est que Després possède la preuve que Lapierre est un +misérable, absolument indigne d'aspirer à votre main. Bien, plus, ma +pauvre Laure, ce même Després pourrait établir qu'un ruisseau de sang +sépare les deux personnes qui vont unir demain leur destinée, et que +votre mariage serait l'alliance monstrueuse du loup et de la brebis. + +Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment convaincue de son +cousin. + +--Mais il va venir, il doit venir, M. Després! s'écria-t-elle +inconsidérément. + +--Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle. + +--Qui vous fait dire cela? + +--Voilà quatre jours que Gustave a quitté son logis, et, depuis, il n'a +pas reparu. + +--Ciel! dites-vous vrai? + +--J'ai fouillé tout Québec pour le retrouver ou avoir seulement un +renseignement sur son compte, mais sans le moindre résultat. + +--Oh! mon Dieu!... et ces preuves qu'il m'a promises, ces preuves +établissant... + +--Quoi! interrompit Champfort, stupéfait, vous auriez vu Gustave +Després? + +--Eh bien! oui, s'écria la jeune créole, s'apercevant trop tard de son +indiscrétion involontaire, oui, je l'ai vu et nous avons longuement +conversé ensemble. Je connais toutes les graves accusations qui pèsent +sur mon fiancé; je sais qu'il a été espion dans l'armée américaine; +je sais qu'il ne me recherche que pour ma dot; je sais enfin qu'il a +probablement des fautes plus graves à se reprocher. Et cependant... + +--Achevez, de grâce. + +--Et cependant, si tout cela n'est pas prouvé, si M. Després n'arrive +pas avant demain, ou plutôt ce matin, à six heures, rien au monde ne +pourra empêcher ce Lapierre de devenir mon mari, une heure plus tard. + +--Comment cela, mon Dieu? + +--D'abord, parce qu'il a ma parole; en second lieu, parce que--faute de +preuves du contraire--je dois obéir à la voix d'un mourant. + +--Mais c'est impossible, cela! Vous ne pouvez ainsi sacrifier votre +existence entière à un doute, à un sentiment de piété enthousiaste. Vous +vous devez à vous-même, vous devez à vos parents, à vos amis d'attendre +au moins qu'une aussi malheureuse situation soit clairement définie, que +des preuves vous arrivent... + +--Impossible! impossible! répondit Laure, avec une conviction +douloureuse. Ah! c'est une terrible position que la mienne, et la +fatalité est là qui me pousse à l'autel, me répétant sans cesse: «Femme, +fais ton devoir!...» Je le ferai, cet inexorable devoir; j'ensevelirai +sous mon blanc voile de mariée ma jeunesse mes illusions, mon coeur, +tout!... + +Et la malheureuse jeune fille étouffa un long sanglot. + +Champfort perdit la tête. Il saisit brusquement les deux mains de sa +cousine, et d'une voix où tremblait la passion si longtemps comprimée: + +--Non, non, s'écria-t-il, tu ne feras pas cela, ma bonne Laure; non, tu +ne seras pas l'enjeu de la partie jouée par un misérable; non, tu n'iras +pas broyer ton coeur sous le corsage de ta robe nuptiale!... car je ne +veux pas, moi; car, aux ignobles calculs de Lapierre, j'opposerai +mon amour sans tache pour toi, mon amour que six années d'amertumes +contenues rendent sacré! + +Et le jeune étudiant, beau de douleur et de noble passion, se laissa +glisser aux genoux de sa cousine. + +Laure eut dans les yeux un éclair de joie surhumaine; sa belle figure +se colora d'une bouffée du sang venu du coeur... Mais elle tressaillit +aussitôt après, et prenant dans ses mains la tête de Champfort +agenouillé, elle y colla son visage baigné de larmes. + +--Trop tard! murmura-t-elle avec mélancolie, trop tard, mon pauvre +Paul!... Nous ne nous sommes pas compris... Moi aussi, je t'aimais, +et--ajouta-t-elle plus bas--je t'aime encore! + +--Tu m'aimes! s'écria Champfort d'une voix concentrée, tu m'aimes?... +Oh! redis-le-moi, ce mot qui me rend fou. + +--Oui, je t'aime! articula nettement Laure, Mais, encore une fois, ni +mon amour pour toi, ni aucune autre considération au monde n'empêcheront +mon sacrifice de s'accomplir, si le courageux jeune homme qui s'est +annoncé comme mon sauveur n'arrive pas à temps. + +--Oh! Gustave, où es-tu? murmura Champfort amèrement. + +En ce moment, l'horloge du grand salon sonna une heure du matin. + +--Déjà une heure! murmura la jeune fille, en se levant. Mon cousin, il +faut nous séparer. Notre absence n'a été que trop longue et pourrait +être remarquée. + +--Tu as raison, Laure, répondit l'étudiant: je vais te quitter, mais +pour retrouver notre sauveur. Depuis que je sais être aimé de toi, je me +sens capable de remuer des montagnes. Gustave Després sera présent à la +signature du contrat, ou sinon... + +Il ajouta en lui-même: _Gare à Lapierre!_ + +Laure tendit la main à son cousin, lui murmura un mot d'espoir et rentra +dans le salon. + +Quant à l'heureux Champfort, il prit une autre porte et disparut dans +les multiples pièces du cottage. + +A la même minute, par une étrange coïncidence, Lapierre opérait sa +rentrée par la grande porte de l'avenue. + + + +CHAPITRE XXVI + +La Tête de Méduse + +D'où venait l'espion, et quel avait été le motif de sa brusque sortie, +une heure auparavant? + +C'est ce que nous allons dire en peu de mots. + +Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet, agité; ses yeux +s'étaient souvent dirigés, avec une impatience à peine contenue, vers +l'horloge du grand salon; sa conversation, bien qu'enjouée et pleine de +verve, s'était ressentie de l'état de son esprit, et sa bonne humeur +n'avait été qu'une bonne humeur de commande; sa gaieté, qu'une gaieté +factice, nerveuse, intermittente. Chaque fois que la porte d'entrée du +grand salon s'était ouverte pour livrer passage à un invité en retard, +à une figure nouvelle, il avait tressailli et pâli sous son masque de +cire, comme s'il se fût attendu à quelque soudaine apparition, à voir +une nouvelle statue du Commandeur. + +Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme dans l'âme et +trop de foi dans son étoile pour s'arrêter longtemps à des craintes +puériles, et ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes. + +Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de sérieuses raisons +pour observer ainsi la porte d'entrée, et dévisager tous les nouveaux +arrivants, car pas une figure étrangère n'échappa à sa rapide +inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être entendu de lui; et, +chose singulière, plus la soirée avançait, plus s'approchait, par +conséquent, le moment si impatiemment attendu de son mariage, plus aussi +l'inquiétude étreignait Lapierre à la gorge, plus l'effarement se lisait +dans ses yeux. + +C'est que le coquin avait beau se répéter à lui-même que toutes ses +précautions étaient bien prises, ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux +trois-quarts convaincue--une vague crainte, une mystérieuse terreur n'en +faisait pas moins frémir les fibres les plus secrets de son être... + +--Tout cela ne servira qu'à me perdre davantage, se disait-il, si ce +Després de malheur n'est pas empoigné avant d'arriver ici. + +En effet, l'enlèvement du Roi des Étudiants! voilà ce qui préoccupait, +par-dessus toutes choses, maître Lapierre; voilà ce qui le rendait +nerveux et impressionnable; voilà ce qui lui mettait au coeur cette +mystérieuse impression de terreur dont nous venons de parler. + +Vers minuit, l'honnête fiancé n'y tint plus et, prétextant, vis-à -vis de +Laure un grand mal de tête, il demanda la permission d'aller prendre le +frais dans le parc.--permission qui, on le conçoit sans peine, lui fut +octroyée de grand coeur. + +Lapierre sortit donc. + +Au lieu de suivre les allées illuminées _a giorno_, il prit un sentier +perdu et s'enfonça rapidement au plus épais du bois; puis, faisant un +crochet, il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi du rond-point. + +Une fois arrivé à vingt pas de l'endroit où, dans l'avant-dernier +chapitre, nous avons vu Bill et Passe-Partout en embuscade, Lapierre +s'arrêta et prêta anxieusement l'oreille. + +Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde et lointaine des +promeneurs conversant à demi-voix et les accords éclatants de +l'orchestre répétés par les échos du parc. + +Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrêta de nouveau pour +écouter. + +Même silence et mêmes bruits. + +Alors, il appela doucement: + +--Passe-Partout! Bill! + +Les deux mécréants ne répondirent pas--et pour cause. Ils trottaient en +ce moment sur la route de Charlesbourg,--avec leur prisonnier Gustave +Després. + +Lapierre eut un rayon d'espérance. + +--Serait-ce déjà fait? se dit-il. Allons voir au signe convenu. + +Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le rôdeur nocturne +s'approcha du banc que l'on connaît. Une fois là , il tâta avec sa main +et poussa une exclamation étouffée, en sentant, sous ses doigts une +petite branche attachée grossièrement à une extrémité du dossier. + +--C'est fait! s'écria-t-il! Mon ami Després est allé rendre ses hommages +à la mère Friponne. Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me font +une bonne besogne et quelle heureuse idée j'ai eue de me les associer! + +Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction. Lapierre se disposa au +retour. Il refit le chemin qu'il venait de parcourir, se faufilant avec +les mêmes précautions au milieu du parc, fuyant les endroits éclairés et +adoptant de préférence les sentes plongées dans l'obscurité. + +Une heure après son départ, il rentrait au cottage, dans le même +moment--comme nous l'avons vu--où Paul Champfort en sortait par les +appartements de derrière. + +Le fiancée de Mlle Privat n'étant plus reconnaissable. Sa figure +rayonnait, et un sourire de triomphe mal comprimé courbait sa fine +moustache. + +Laure s'aperçut de ce changement à vue et ne put s'empêcher de frémir. +Elle préférait voir son prétendant soucieux et préoccupé, que de lire +sur son front l'annonce d'un succès prochain. En effet, tout ce qui +était joie chez cet homme ne présageait-il pas douleur et désillusion +pour elle. + +Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance et reçut les +compliments du jeune homme avec le calme dont elle ne s'était pas +départie depuis que son sacrifice était fait. Et, d'ailleurs, les +mutuels aveux qui venaient de s'échanger entre elle et son cousin +n'avaient pas peu contribué à rendre la paix à son coeur. Elle se disait +maintenant que tout serait, tenté pour la soustraire au gouffre qui +l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus qu'à s'en rapporter +courageusement à la Providence. A quoi lui servirait de se raidir contre +une destinée inévitable, si Després n'arrivait pas? Que lui vaudraient +des récriminations et des dédains, si Lapierre, en dépit de tout, allait +être son mari? + +Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà pourquoi elle accueillit +son fiancé avec moins de froideur que d'habitude, presque amicalement. + +--Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris en entrant que vous +vous êtes trouvée fatiguée pendant une valse: me serait-il permis de +vous demander si cette faiblesse est passée? + +--Oh! monsieur, ce n'était qu'un simple étourdissement, répondit Laure, +une défaillance passagère qui n'a pas eu de suites. + +--Vous me voyez très heureux d'apprendre qu'il en a été ainsi, car vous +aurez besoin de toutes vos forces pour la grande journée dont l'aurore +va poindre bientôt. + +--Vous avez raison, monsieur, il me faudra être forte! murmura Laure, +avec un singulier sourire. Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me +ménager et de ne plus accepter d'invitation à danser. + +--Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination, +mademoiselle--d'autant moins qu'elle me prouve votre désir de paraître à +l'autel dans tout l'éclat de votre beauté, répondit galamment Lapierre. + +--Oh! monsieur, croyez que cette considération-là est pour fort peu +de chose dans ma décision, et que cette beauté dont il vous plaît de +parler, je ne m'en occupe guère. + +--Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu de cet essaim de +charmantes jeunes filles qui émaillent, cette nuit, vos salons, vous +êtes et restez encore la plus charmante. + +--En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir le madrigal, et je me +demande ce qui a pu vous arriver de si heureux pour que vous vous soyez +transformé de la sorte. + +Le jeune homme se mordit les lèvres. + +--Vous trouvez? fit-il narquoisement. + +--Mon Dieu, oui... répondit Laure négligemment. Il y a une heure à +peine, vous sembliez soucieux, préoccupé... + +--La promenade m'a fait du bien, répliqua Lapierre, et, d'ailleurs, me +ferez-vous un crime de perdre un peu la tête à l'approche du bonheur que +je rêve depuis si longtemps? + +Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea son regard froid et +calme dans l'oeil louche de son interlocuteur. + +--Il y a peut-être autre chose, dit-elle... + +--Autre chose?... quoi donc? + +--L'absence de certaine personne... + +--Je vous comprends, mademoiselle, répliqua gravement Lapierre; vous +voulez parler de monsieur Després, n'est-ce pas? + +--Précisément, monsieur. + +--Je suis très aise que vous ayez amené la conversation sur ce terrain, +car vous me fournissez l'occasion de vous dire franchement ma pensée +là -dessus. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que vendredi dernier, sans +savoir même que vous vous étiez rencontrée avec ce Després, je vous +disais que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre, tramaient contre moi, +obéissant à un mot d'ordre, parti je ne savais d'où; vous vous souvenez +que je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore qui devait, +paraît-il, venir jusqu'ici soutenir ses accusations ridicules en face de +toute la noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas vrai? + +--C'est vrai... je me souviens parfaitement. + +--Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là , je vous déclare de nouveau +que j'aurais été heureux de voir monsieur Després exécuter sa menace et +remplir son engagement; j'aurais été charmé de pouvoir, d'un seul coup, +fermer la bouche à ce vaillant chevalier redresseur de torts, digne +émule de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il n'y a pas +encore à désespérer, puisqu'il n'est que deux heures et que le contrat +ne se signe qu'à six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu +voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler les ailes à la +lumière de la vérité. + +--Vous avez raison: attendons la justice de Dieu! répondit Laure avec +gravité. + +En ce moment, madame Privat pénétrait dans le salon et se dirigeait vers +le groupe formé par son futur gendre et sa fille. + +--Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens t'enlever ton fiancé +pour quelques instants. Le notaire est occupé à dresser le contrat, +et il a besoin de monsieur Lapierre pour certains renseignements. Tu +permets, n'est-ce pas? + +--Faites, répondit Laure, avec insouciance. + +Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel. + +Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre +et ramena sur elle les rideaux, pour échapper à l'obsession de la foule, +qui n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages. + +Là , elle colla son front contre une vitre et regarda anxieusement +l'avenue brillamment illuminée; puis sa pensée prit son essor et suivit +son cousin, Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur qu'elle +n'avait fait qu'entrevoir. A toute minute, par une illusion d'espoir, +elle se figurait voir arriver les deux jeunes gens--l'un rayonnant comme +le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance! + +Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit du ciel; mais +quatre heures sonnèrent, puis cinq, puis six, sans réaliser le secret +espoir de la malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru? + +Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie vibrait encore au-dessus +des assistants silencieux, Champfort entra dans le grand salon. + +Il était extrêmement pâle et paraissait exténué de fatigue. + +Laure, assise près de sa mère et à quelque distance de la table où se +tenait un grave notaire, jeta à son cousin un coup d'oeil interrogateur; +mais celui-ci ne put que courber la tête dans un geste de suprême +désespoir. + +--Allons! le sort en est jeté, se dit la jeune fille, consommons +courageusement notre sacrifice.... Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma +part de bonheur sur la terre! + +Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture du contrat de +mariage, faite en ce moment par le notaire. + +Le plus profond silence régnait parmi les nombreux assistants, +rassemblés dans le salon. Seuls, Paul Champfort et Edmond Privat, +retirés à l'écart, causaient d'une façon extrêmement animée. + +Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup d'une violente émotion et +semblaient discuter une question d'un haut intérêt, car sur leurs +pâles figures se lisait le bouleversement le plus terrible. Champfort, +surtout, avait l'air furieusement excité et dominé par une de ces +froides colères que l'on ne maîtrise pas. + +Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous ses efforts pour calmer +son cousin. + +Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat de mariage au milieu +du silence général. Il promena alors, à travers ses lunettes, un regard +interrogateur sur les intéressés; puis, constatant que personne n'avait +d'objection à faire, il se leva et présenta au futur époux, Joseph +Lapierre, son siège et sa plume. + +--Signez, monsieur, dit-il. + +Lapierre signa d'une main fiévreuse. Puis, se levant, il attendit, tout +en présentant la plume au notaire. + +--A la future épouse, maintenant! reprit l'homme de loi. Passez la plume +à votre fiancée, monsieur. + +Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant toujours la plume. + +Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément son regard +vers la porte d'entrée, madame Privat intervint. + +--Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dît-elle avec une certaine +impatience; ne vois-tu pas que tu fais attendre ces messieurs? + +--J'y vais, ma mère! répondit tranquillement la jeune créole. + +Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait inscrire son nom, +plus froide que la table de marbre qui servait de bureau, elle s'avança +silencieuse et résignée. + +Lapierre, fort pâle lui-même, s'empressa de lui présenter la fatale +plume. + +La victime se mit en devoir de signer sa condamnation... + +Mais, à cet instant, suprême, il se passa quelque chose d'étrange. +On vit Champfort s'échapper brusquement des mains d'Edmond Privat et +marcher, un revolver à la main, sur Lapierre, tandis que la porte +d'entrée du salon s'ouvrait avec fracas pour livrer passage à un homme +pâle et le visage ruisselant de sueur... + +A cette terrible apparition, Lapierre poussa un cri étouffée et tomba +sur un siège. Quant à Laure, elle laissa échapper la plume, joignit les +mains et leva les yeux au ciel, dans une muette action de grâce. + +L'homme qui arrivait ainsi à la dernière heure, à la dernière minute, +c'était le sauveur, c'était Gustave Després. + + + +CHAPITRE XXVII + +Deux vieilles connaissances + +Avant de mettre face à face les deux implacables rivaux de Saint-Monat, +retournons un peu sur nos pas et expliquons comment il se faisait que le +Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille, arrivait cependant +juste à point pour sauver Laure des bras de Lapierre. + +On se rappelle que vers le soir du 22 juin--c'est-à -dire quatre fours +auparavant--Després, ramassé sanglant et privé de sentiment dans le parc +de la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury par le petit +Caboulot, et là , confié aux soins d'un médecin; on se rappelle, en +outre, que Louise avait disparu le même soir, sans que les recherches +les plus minutieuses eussent donné seulement un indice relativement à +cette étrange affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire pour +n'avoir pas tout frais dans l'esprit le spectacle poignant du pauvre +Caboulot enserré dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment +où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre sous le regard des six +prunelles d'acier de son revolver. + +Il va sans dire que tout cela s'était accompli à l'insu du Roi des +Étudiants, cloué sur le lit de Louise par une fièvre cérébrale qui +s'était déclarée pendant la nuit, et il est parfaitement inutile +d'ajouter que la garde-malade chargée de veiller auprès du blessé avait +reçu instruction de ne pas toucher un mot de ces événements, au cas où +Gustave, revenu à l'intelligence, la questionnerait. + +Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions que Després +n'apprit l'horrible vérité, c'est-à -dire la disparition du Caboulot et +de Louise, que dans la matinée du lundi suivant, jour où le médecin le +déclara hors de danger et lui raconta ce qui était arrivé. + +Le Roi des Étudiants n'eut pas de peine à deviner d'où partaient tous +ces coups successifs. Il se souvint du célèbre axiome de droit criminel: +«Cherche à qui le crime profite», et il eut bientôt fait de trouver à +qui pouvait, profiter la disparition du Caboulot et de sa soeur; et, +rattachant ces deux attentats à la tentative de meurtre faite sur lui, +quelques jours auparavant, le jeune homme acquit la conviction que +Lapierre, Lapierre seul, était l'auteur de toutes ces ténébreuses +menées. + +Que faire?... + +Fallait-il terminer la campagne par un coup de foudre, en dénonçant +Lapierre aux autorités de police et le faisant arrêter dans son propre +domicile? + +Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta aussitôt. Sa +loyauté native se prêtait mal à de semblables moyens, et il chercha +autre chose. + +Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser l'ennemi s'endormir dans +une trompeuse sécurité, pour tomber sur lui au moment où il croirait la +victoire assurée? + +C'était de bonne guerre, et c'est à ce dernier moyen que s'arrêta +l'étudiant. Il attendrait, pour se rendre à la Canardière, que la nuit +fût venue, et il ne ferait que passer chez lui--le temps de prendre +un certain portefeuille où était soigneusement enfermé le dossier de +l'ex-fournisseur des armées américaines. + +Malheureusement, Després comptait sans maître Passe-Partout, qui, +nonchalamment étendu sur le talus du rempart, le guettait par une +embrasure. Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du Caboulot, +s'était installé dès le matin en face de la maison Gaboury et ne l'avait +pas un seul instant perdue de vue. + +Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse. +Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage dans la chambre du malade, +que quelque chose d'inaccoutumé se passait. Il redoubla d'attention, +dilatant ses prunelles pour essayer de percer l'épais rideau de +mousseline qui masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la bonne +volonté du monde, l'excellent garçon ne put que constater le passage +fréquent de deux ombres derrière le malencontreux rideau. + +Un autre se fût découragé. + +Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu. + +Enfin, vers six heures du soir. Argus--le dieu des espions--eut pitié de +son disciple. La fenêtre s'ouvrit toute grande et Després se pencha hors +de l'appui pour inspecter la rue. + +Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout vit ce qu'il voulait +voir, c'est-à -dire un blessé tout vêtu et assez bien rétabli pour +entreprendre une petite promenade à la Canardière. + +Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez le patron. + +Là , il ne dit qu'un mot: + +--Votre homme va venir. + +--C'est bien, partez, lui fut-il répondu; et, surtout, n'oubliez pas +qu'il faut que les choses se fassent sans bruit. Pas de lutte, pas de +cris. Mais un bon bâillon et des cordes solides. Allez. + +Bill, surgissant du _cabinet privé_, emboîta le pas derrière +Passe-Partout, et les deux coquins prirent le chemin de la Polie-Privat. + +Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de maître, conduite par un +élégant jeune homme et agrémentée d'un domestique en livrée, descendait +rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle da la côte du Palais. + +C'était Lapierre qui se rendait au bal de sa future belle-mère, Mme +Privat. + +La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans son cabinet noir, avait +été confiée à Madeleine. + +Mais revenons à Gustave Després. + +Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort de ses deux enfants et +lui avoir promis de les ramener sains et saufs au logis, le lendemain, +le Roi des Étudiants se disposa au départ. + +Il attendit cependant que la nuit fût complètement venue; puis il +s'enveloppa dans une ample redingote et se dirigea vers la rue +Saint-Georges, où il demeurait. + +Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si inopinément, faillit +lui sauter au cou. + +--Ah! monsieur Després, dit-elle, j'ai cru qu'il vous était arrivé +malheur, et vos amis, donc!... Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu, +de vous ni vent ni nouvelle!... + +--Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave... J'ai fait un voyage: voilà +tout. + +--Tant mieux. Seigneur!... + +Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en laissa, pas le temps et +monta chez lui. Sans perdre une minute, il ouvrit un des tiroirs de son +secrétaire et y prit un vieux portefeuille de maroquin rouge, à fermoir +de cuivre oxydé, qu'il dissimula soigneusement sous ses habits; puis il +sortit de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue, à petit bruit. + +Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné, dans le parc +de la Folie-Privat et s'avançait, absorbé dans ses pensées, vers le +rond-point. Certes, il était loin de s'attendre à rencontrer, au beau +milieu des domaines de Mme Privat et en pleine nuit, les deux oiseaux de +pénitencier qui le guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent +sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave fut-il extrêmement surpris, +tellement surpris qu'il ne songea pas même à se défendre. L'eut-il +voulu, du reste, que la chose eût été impossible. En effet, les +agresseurs ne s'amusèrent pas à lui expliquer comment ils se trouvaient +là et à s'excuser de la liberté grande. Bien au contraire, pendant que +l'un lui appliquait sur la bouche un solide bâillon, l'autre, avec +une dextérité inouïe, lui liait bras et jambes, le mettant dans +l'impossibilité absolue de bouger. + +Cela fait, le plus grand des bandits--une espèce de géant, aux formes +massives--sortit de sa ceinture un court poignard et en appliqua +froidement la pointe sur la poitrine du prisonnier. + +--Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme! dit-il d'une voix +sourde. + +--Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais gare à la dissipation! +ajouta le plus petit sur un ton aigrelet. + +Després n'avait garde de crier: il étouffait sous son bâillon: de +gesticuler: il était ficelé comme une momie de la pyramide de Khéops. + +Il se contenta donc de rager _in petto_ et de déplorer son imprévoyance. +Mais c'étaient là des regrets superflus, et le Roi des Étudiants n'était +pas homme à s'y abandonner longtemps. Comprenant parfaitement que le +seul but de Lapierre, en le faisant enlever, était de l'empêcher de +communiquer avec Laure avant son mariage. Després concentra toutes ses +facultés à chercher un moyen de s'échapper avant le lendemain matin. + +--Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se dit-il, rien n'est +perdu. Je trouverai bien, d'ici à quelques heures, un expédient pour me +débarrasser de mes deux coquins. + +Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se laissa docilement +conduire à la voiture formée qui attendait en, face d'une des extrémités +du parc. + +Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd équipage s'ébranla, pour +ne s'arrêter qu'après une course d'une demi-heure. + +On était arrivé. + +Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le chemin. Il fut suivi +de Bill. Puis tous deux, avec une galanterie exquise, enlevèrent +délicatement leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, à +côté de la voiture. + +Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et se dirigea vers une +vieille maison en ruines, accroupie sur un amoncellement de rochers +fantastiques, et qui n'était autre que la distillerie de la mère +Friponne. + +Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile de reconnaître qu'il +était sur la route de Charlesbourg et à un demi-mille tout au plus de +Québec, dont la masse sombre se détachait sur sa droite. + +--Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux pas de la Canardière +et j'aurai bien du malheur si je ne réussis pas à m'échapper de cette +vieille bicoque. + +Passe-Partout revint au bout de cinq minutes. + +Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons le tour et entrons par +la porte de derrière. + +--La chambre de monsieur est prête? demanda Bill, d'un ton goguenard. + +--Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux Passe-Partout. + +--En avant, alors. + +Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs gravirent le +monticule, frôlèrent les murailles de la masure, puis finalement +s'arrêtèrent en face d'une porte basse donnant sur la forêt. + +--C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des porteurs. + +--Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant à heurter la porte de +sa formidable épaule. + +--Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère Friponne va ouvrir dans +la minute, s'empressa de répliquer Passe-Partout. + +Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à l'instant et une +vieille femme apparut, une chandelle fumeuse à la main. + +--Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer le chemin. + +--On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu. + +La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté, traversa une petite +salle sombre et humide, ouvrit une porte, fit quelques pas dans une +autre pièce, non moins sombre, et non moins humide, puis s'arrêta et, +se baissant, souleva une trappe, d'où s'échappèrent des parfums non +équivoques de whisky. + +--Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en reniflant avec +satisfaction. + +--Sapristi! oui, appuya Passe-Partout. + +--Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix de la mère Friponne, déjà +rendue dans les profondeurs de la cave. + +Le singulier cortège descendit l'escalier par on était disparue la +vieille, traversa une vaste salle, mal pavée et saturée d'odeurs +alcooliques, passa sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin +s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que la première et séparée +d'icelle par un mur de refend, mais à moitié dépavée et ne recevant de +jour que par un soupirail grillé. + +--C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère Friponne, en s'inclinant +avec une politesse comique. + +--Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai vu de pire et j'ai +souvent couché, moi qui vous parle, dans des lieux qui, loin d'être bien +clos comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les quatre pans du +ciel. + +--Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie qui passait à travers la +toiture du firmament. + +--En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à plaindre, pas vrai? fit +observer la maîtresse du logis. + +--Au contraire, répondit Passe-Partout, il va être ici comme un +prince... un peu gêné, peut-être, dans ses mouvements; mais, bah! une +nuit est bientôt passée. + +Et, sur cette réflexion philosophique, le petit homme repassa dans la +première cave, où l'attiraient invinciblement les odorantes émanations +du whisky. + +La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, sans avoir +civilement souhaité une bonne nuit à leur pensionnaire. + +Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse barre de chêne +assujettie en travers, de manière à rendre inutile toute tentative +pour la rouvrir. Le pauvre Després, malgré toutes les ressources de sa +fertile imagination, avait donc bien peu de chances de s'échapper. + +Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir sérieusement. + +Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse dans sa mémoire +toutes les ruses employées par les prisonniers célèbres, depuis; les +évasions du hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux Jack +Sheppard, suivons un peu nos amis Bill et Passe-Partout. Nous finirons, +peut-être, par rencontrer, au bout de notre course, des per sonnages +avec qui nous avons déjà lié connaissance. + +Comme tous les membres de la petite pègre, les deux garnements que nous +venons de voir à l'oeuvre adoraient les liqueurs spiritueuses et, +en particulier, le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout à l'heure +manifester hautement leur prédilection, lorsque, par la trappe +soudainement ouverte, sont montés, en nuages épais, les arômes du joyeux +liquide. + +Nous n'étonnerons donc personne en disant que Bill et Passe-Partout, +une fois leur prisonnier en lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de +remonter à l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne, un +pied sur la marche inférieure de l'escalier, les invitait du regard et +du geste à la suivre: regard et geste demeuraient impuissants contre les +convoitises en éveil des deux acolytes. + +Voyant cette hésitation de mauvais augure et les regards fureteurs des +retardataires, la bonne femme prit un parti héroïque: elle monta, deux +marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait se trouva au +niveau du plancher supérieur, sur le point de disparaître. + +Passe-Partout comprit cette tactique savante, et, lui aussi, il prit un +parti héroïque. + +--Hé! la mère, dites donc! cria-t-il. + +--Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne. + +--Ça sent bien bon, ici... + +--Ensuite? + +--Eh bien! là où ça sent bon... + +--Achevez. + +--Moi, je reste. + +--Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd. + +--Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne, en redescendant les deux +marches qu'elle venait de gravir. + +--C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument. + +--C'est comme ça! appuya Bill, non moins résolument. + +Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux flammes aiguës. Elle parut +sur le point de se porter à quelque voie de fait regrettable; mais, +heureusement, la fière attitude de l'ennemi lui en imposa et toucha son +vieux coeur racorni. + +--Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci, pas de bêtises; montez +à la cuisine et je vous en apporterai, de ce qui sent bon. + +--Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout, ébranlé. + +--C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui vous attend. + +--A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill. + +Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit Passe-Partout, +qui lui-même suivait la mère Friponne, de telle façon que tous trois +débouchèrent ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà introduit le +lecteur. + +Mais là , les deux suivants de la mère Friponne s'arrêtèrent tout +interloqués: la table était déjà occupée par trois buveurs. + +Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient d'abord maître; +Simon, puis--ô surprise agréable!--nos joyeuses connaissances des +premiers chapitres: Lafleur et Cardon. + +Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions là , sirotant +tranquillement du whisky, pendant que leur roi, Gustave Després, est à +vingt pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur? + +Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui les avait fait naître sans +le sou, pendant qu'il les avait dotés d'une soif prodigieuse--d'où était +résulté un conflit permanent entre le besoin de boire et l'impossibilité +de satisfaire ce besoin. La lutte avait été chaude, terrible et avec des +chances à peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin, Cardon, +pour sa part, dut s'avouer vaincu: la soif l'emportait, hélas!... et pas +le sou! + +Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore, Bacchus se fût +trouvé sur le calendrier!... + +Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la nuit tombante arriva +Lafleur. Le digne homme était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide +qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette blancheur nerveuse +qui résulte d'une grande émotion. + +Il s'assit sans mot dire en face de son camarade et le regarda avec une +pitié protectrice. + +Puis, au bout de quelques instants de ce silence mystérieux: + +--Ami Cardon? dit-il. + +--Que veux-tu? + +--As-tu trouvé? + +--Non. + +--Rien? + +--Rien. + +--Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif légitime? + +--Hélas... pas d'argent et... pas de crédit! + +--C'est vrai. + +Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon. + +--Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché? + +--Si. + +--Et tu n'as rien trouvé? + +--Si. + +--Comment, tu as un moyen? + +--J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur, en sortant de sa réserve +empruntée. Je puis m'écrier, comme le grand Archimède: _Eurêka!_ j'ai +trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais, nous boirons à bon +marché. + +--Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon, dominé par une +singulière émotion. + +--C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur.. Tu sais ta chimie +organique, n'est-ce pas? + +--Un peu. + +--Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation des matières +amylacées? + +--Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide carbonique. + +--En alcool, as-tu dit? + +--Oui, en alcool. + +--Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du whisky en esprit? + +--C'est, ma foi, vrai. + +--Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les épiciers et les +aubergistes nous en refusent inhumainement; et, pour punir ces tyrans +dépourvus d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls, nous irons +parader en face de leurs boutiques inhospitalières. + +Gardon n'en put entendre davantage et se jeta tout sanglotant dans les +bras du digne Lafleur. + +De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine était décidée. + +Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver. + +Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs camarades, et le +capital fut souscrit en une journée. Quant au site, au local et à +quelques autres détails d'administration, ce fut plus difficile. Les +deux fondateurs errèrent pendant huit grands jours, à Québec et dans +les environs, sans trouver ce qui leur convenait. La sécurité de +l'établissement exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la police, +tandis que la commodité des consommateurs le voulait à proximité de la +ville. + +Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère Friponne et se décida à +lui faire des ouvertures. + +La mère Friponne tenait alors un maigre débit de tabac moisi et de pipes +ébréchées, absolument insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta +avec enthousiasme. + +Quinze jours plus tard, un alambic était installé dans sa cave et les +premières bouteilles du nouveau whisky prenaient la route de Québec, où +leur contenu faisait les délices des carabins. + +Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner et de répandre ses +produits au sein de la joyeuse bohème des disciples d'Hypocrate ou de +Cujas. A l'époque où nous en sommes rendus--c'est-à -dire deux ans après +sa fondation--l'assiette de cet établissement reposait sur une base +solide, et ses pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il +atteindrait un âge patriarcal. + +Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur les raisons qui +amenaient les deux étudiants chez la mère Friponne, reprenons notre +récit. + + + +CHAPITRE XXVIII + +Ou tout le monde se retrouve + +Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout s'étaient donc +arrêtés net sur le seuil de la porte, en apercevant les trois buveurs +installés autour de la table. + +Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête et attendaient... + +Ce que voyant la mère Friponne: + +--M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène du renfort: ce sont +deux _gentlemen_ de mes amis qui s'en vont explorer le pays en arrière +de Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite régalade, avant de +partir. + +Les deux étudiants s'inclinèrent légèrement, politesse qui fut imitée, +sur une plus grande échelle, par les explorateurs; puis Cardon prenant +la parole: + +--Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il, et pourvu qu'ils ne +boudent pas avec le whisky, nous leur promettons une nuit agréable. + +Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration, fit deux pas +vers la table, et ployant de nouveau sa mince échine: + +--Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs, dit-il, et nous allons +tâcher de vous prouver que le whisky, ça nous connaît. + +--Et ça nous aime!... grommela Bill, on venant prendre place à côté de +son supérieur. + +--A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai que je n'ai aucune +confiance dans les personnes qui ne boivent que de l'eau. L'esprit +de grain ou de patate entretient la belle humeur, tandis que l'eau +simple--_aqua simplex_--alourdit le sang et y mêle de la bile... voilà +mon opinion! + +--J'allais vous dire la même chose, mais en termes bien moins savants, +n'ayant pas terminé mes études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en +prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une bouteille pleine. + +--En vérité, on ne peut être plus aimable, s'écria Cardon, feignant +l'enthousiasme; donnez-moi la main, jeune homme: de ce moment, je vous +adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions un pacte si touchant +par un plein verre de whisky. + +--Ah! monsieur, quelle gracieuseté!... murmura le jeune coquin, feignant +lui aussi l'émotion et se précipitant sur la main de Cardon. + +--C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier. + +--A la vie, à la mort! mon généreux ami, répliqua Passe-Partout, tout +en essuyant de sa main gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se +versant un énorme verre de whisky. + +Chacun fit de même, et cette première rasade fut bue au milieu du plus +grand enthousiasme. + +Puis les pipes s'allumèrent, et Lafleur--qui n'avait pas encore ouvert +la bouche, s'étant contenté d'observer avec attention les deux prétendus +explorateurs--Lafleur, disons-nous, s'approcha de Bill et lui frappant +sur l'épaule: + +--Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons rester comme ça à nous +regarder, sans lier plus ample connaissance? + +--Hein?... gronda le géant, absorbé dans l'importante opération de faire +fonctionner son brûle-gueule. + +--Je vous demande si nous n'allons pas nous associer, nous +_emmatelotter_, comme viennent de le faire nos compagnons? + +--Comme vous voudrez, répondit tranquillement Bill, en jetant un coup +d'oeil sur une nouvelle bouteille, apportée par Simon. + +--Alors, votre main, mon ami! + +--La voilà , jeune homme. + +--Vous vous appelez? + +--Bill. + +--Eh bien! maître Bill, je vous fais mon ami de bouteille, et je +m'engage à vous faire passer gaiement les heures trop courtes pendant +lesquelles nous serons ensemble. + +Le gros homme sourit largement. + +--Oh! pour ça, dit-il, vous n'avez qu'une chose a faire. + +--Laquelle? + +--Veiller à ce qu'on ne manque pas de whisky. + +--Quand il n'y en a plus, il y en a encore, répliqua flegmatiquement +Lafleur. + +Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui n'avait pas encore +desserré les dents pour autre chose que pour ingurgiter d'énormes +rasades: + +--Simon! appela-t-il. + +Celui-ci accourut, en trébuchant. + +--Holà ! illustre ivrogne, incomparable sommelier, pourvoyeur de Sa +Majesté Satanas, ouvre tes oreilles. + +Simon se prit les oreilles à pleines mains et les tint écartées de sa +tignasse fauve: mais il ne dit mot, jugeant sans doute que sa pantomime +valait bien un acquiescement. + +Lafleur poursuivit: + +--Je te charge de veiller à ce que, sur la table, le whisky succède +au whisky. En attendant, va nous en chercher une demi-douzaine de +bouteilles. As-tu compris? + +Pour toute réponse, Simon essaya de battre un entrechat, perdit +l'équilibre, mesura le plancher, se releva péniblement, puis disparut +dans le cabinet noir du fond, après avoir reçu une taloche de sa tendre +mère. + +Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles, qu'il pressait +amoureusement sur son coeur. + +Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la table, Lafleur s'écria: + +--Mes amis, à présent, que nous nous connaissons pour des gaillards +solides qui savent prendre la vie comme il faut et la mener joyeusement, +je propose de faire rondement les choses. Et, d'abord, buvons à +l'éternelle amitié que nous venons de contracter, le gros Bill et moi. + +--Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les colombes se dévorent +entre elles, plutôt qu'un nuage n'obscurcisse une si belle amitié! + +--A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur, tout en cachant +négligemment le sien, qui était aux trois quarts rempli d'eau. + +Cette recommandation était inutile pour les deux nouveaux arrivants, +car ils avaient une soif de fiévreux et ne demandaient qu'à s'humecter +largement le gosier. + +La santé des nouveaux amis fut donc bue avec entraînement; puis vint +celle de Simon, celle de la mère Friponne, puis celle du grand chien +fauve, puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus à qui boire. + +A cette phase de l'orgie, tout le monde était aux quatre-cinquièmes +ivre. Bill avait la figure vermillonné et turgescente; Passe-Partout +demeurait pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs lançaient des +regards en vrilles tout tordus d'éclairs joyeux; Simon avait roulé sous +la table et ronflait comme un cachalot; la mère Friponne, le nez sur ses +genoux, cuvait son whisky en face de la cheminée. + +Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils semblaient plus ivres +encore que les autres. Le premier avait, sans cérémonie, escaladé la +table, et, là , dominant les pochards ahuris, il hurlait sa chanson +favorite: le _Grand-père Noé_, à laquelle répondait, d'une voix de +girouette rouillée, l'illustre Cardon. + +Le tintamarre diabolique dura jusqu'à plus de quatre heures du matin, où +Passe-Partout se déclara tout-à -fait incapable de boire une seule goutte +de plus et manifesta le désir de garder l'atome de lucidité qui lui +restait. + +Bill se récria: + +--Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il d'un ton +lamentable. + +--Il est temps de songer à nos affaires, répondit Passe-Partout. + +--Au diable les affaires!... reprenait le géant. + +--Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu au diable, lui aussi? + +--Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre... + +--Chut! + +Cette dernière recommandation fut accompagnée d'un si formidable coup de +pied que Lafleur et Cardon qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur +leurs escabeaux. + +Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent négligemment. + +Chose singulière, malgré l'énorme quantité de whisky qu'ils avaient bu, +les deux jeunes gens semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et +toute trace d'ivresse avait disparu. + +Pendant que Passe-Partout, avec une pointe d'inquiétude dans le regard, +cherche à se rendre compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à nos +lecteurs. + +On se rappelle qu'aussitôt la voiture arrivée, Passe-Partout sauta à +terre et courut à la masure de la mère Friponne; on se souvient aussi +qu'il revint vers Bill et lui annonça qu'il y avait du monde, et qu'il +faudrait tourner la maison, pour entrer par derrière. Ce qui fut fait. + +Mais toutes ces allées et venues ne s'étaient pas exécutées sans +éveiller l'attention des hôtes de la mère Friponne. Or, comme ces hôtes +n'étaient rien moins que Lafleur et Cardon, c'est-à -dire des amis de +Gustave Després et du Caboulot, disparus si étrangement depuis quelques +jours, on conçoit que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre la +puce à l'oreille. + +Ils profitèrent donc de l'absence de la vieille pour regarder par la +fenêtre et assister au singulier transbordement que nous avons décrit. +Malheureusement, la lune, comme si elle l'eût t'ait exprès, se cacha +derrière un nuage au moment où le lugubre cortège passa près de la +maison, et ils ne purent distinguer les traits de l'homme garrotté et +bâillonné que l'on était en train de mettre à l'ombre. + +Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'éveil et fit naître dans +leur esprit une étrange émotion, mêlée d'une espérance vague... Si +c'était Gustave ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparaître!... Ce +Lapierre de malheur en était bien capable, après tout! + +--Veillons au grain, ami Gardon, avait murmuré Lafleur à l'oreille de +son camarade; quelque chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce +soir pour rien. + +--Tu crois donc que ça pourrait être...? avait répliqué Cardon. + +--Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais, chut! voilà nos bandits +qui remontent de la cave. Tâchons de les griser et de ne pas perdre la +boule, nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça... + +L'arrivée de la mère Friponne, suivie des deux prétendus +explorateurs--une petite qualité inventée par l'ingénieuse vieille--mit +fin au colloque, et l'on s'apprêta à bien recevoir des _gentlemen_ aussi +considérables. + +Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses furent accueillis +les honorables explorateurs du pays situé en arrière de Charlesbourg; +nous avons entendu les serments d'éternelles amitié échangés entre les +quatre nouveaux amis et scellés de formidables libations--réelles pour +Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux étudiants; il nous +a même été donné de suivre les progrès de l'ivresse chez l'insatiable +géant et--ô néant de la vertu humaine!--chez l'incorruptible lieutenant +de Lapierre. + +Le programme tracé par Lafleur avait donc été exécuté sans encombre +quant à ce qui concernait l'ivresse; mais par malheur, jusqu'à près +de cinq heures du matin, toute tentative pour faire _jouer_ les deux +apôtres avait échoué. + +De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent d'un nouveau stratagème; +ils feignirent de dormir. + +C'est à ce moment même que Passe-Partout déclara en avoir assez et +refusa de boire la dernière bouteille avec son vorace compagnon. + +La partie semblait donc fort compromise et les étudiants se disposaient +à dresser de nouvelles batteries, lorsque le nom de Lapierre, +imprudemment échappé à Bill, éclata comme une bombe à leurs oreilles. + +L'effet fut instantané. + +Plus de doute: l'homme garrotté que les deux chenapans avaient +transporté dans les caves de la masure ne pouvait être autre que Després +ou le Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait se célébrer le +matin même!... + +Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement de leurs sièges; puis, +avec la même insouciance, ils se dirigèrent chacun vers leur ami de +fraîche date... + +Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa sur ses jambes et mit +une main dans sa poche, d'où il tira rapidement un revolver. Mais le +pauvre garçon n'eut pas le temps de s'en servir: Cardon bondit sur lui, +empoigna l'arme et l'arracha des mains de Passe-Partout; puis, de +la main gauche, il entoura le maigre cou du petit homme, qu'il alla +proprement coller à la muraille. + +De son côté, Lafleur s'était disposé à attaquer Bill; mais voyant ce +dernier dans l'impossibilité absolue de se lever, il se contenta de le +fouiller et de lui ôter son poignard. + +--Des cordes cria Cardon. Va prendre celles qui lient Després. + +Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable fracas l'arrêta sur le +seuil du cabinet noir, et un homme bondit comme un léopard en face do +lui. + +--A moi, Lafleur! à moi Cardon! cria cet homme d'une voix terrible. + +--Gustave! Gustave! hurlèrent les étudiants. + +C'était, en effet, Gustave Després. + +Comment s'était-il échappé? par quel trou de souris avait-il passé? + +Nous allons le dire. + +La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons du dernier de ses +geôliers, que Gustave sortit de son impassibilités et chercha à se +débarrasser de ses liens. + +La chose n'était pas facile et, pendant une bonne heure, le prisonnier +s'épuisa en effort, infructueux. Les cordes étaient solides et le +_ficelage_ exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité de +desserrer les tenaces noeuds coulants qui retenaient les poignets +derrière le dos. + +Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue, se laissa retomber +sur le soi, dans un état de prestation complète. + +Mais le corps se reposait, la tête continua du travailler. + +Au bout d'un quart d'heure de réflexion, le jeune homme tressaillit sur +sa couche raboteuse. Une idée venait de lui traverser la tête: «Si je +pouvais prendre mon couteau!» + +Hum! ce n'était pas une mince affaire! Le couteau en question +se trouvait dans la poche de droite du pantalon... et comment +l'atteindre?... + +N'importe! Després se mit aussitôt à l'oeuvre. Il se tourna, se +retourna, se tordit, réussit à introduire le bout de ses doigts dans la +bienheureuse poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le perdit, +le rattrapa, et finalement poussa un cri de triomphe... + +Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait sur le sol! + +Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout fut l'affaire de cinq +minutes. + +Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient par terre; il +était libre... dans sa prison! + +Gomme on peut le supposer naturellement, le bâillon sous lequel +étouffait le prisonnier subit le même sort que les liens, et le Roi des +Étudiants put enfin détirer ses pauvres membres tout courbaturés. + +Cela fait. Després se mit en devoir d'inspecter sa prison. Un rayon de +lune qui filtrait par le grillage d'un petit soupirail lui ayant paru +insuffisant pour bien étudier les lieux, le jeune homme alluma une +allumette, puis deux, puis six, puis d'autres encore. + +Après cette série d'illuminations fastueuses Gustave savait ce qu'il +voulait savoir; il était fixé sur l'unique chance qu'il avait de se +tirer d'affaire. + +On n'a pas oublié que la cave où avait été transporté notre ami se +trouvait du côté du nord, séparée de la distillerie par un mur mitoyen +et ayant au-dessus d'elle les appartements inoccupés de la masure, dont +un servait de prison à la malheureuse soeur du Caboulot. + +Or, le plancher supérieur de cette cave était dans un état complet de +délabrement. Les madriers qui la composaient étaient aux trois-quarts +pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle des lois de la +pesanteur. + +Gustave n'hésita pas. Il comprit que son fort couteau aurait bientôt +fait justice de ce bois vermoulu et se mit à l'attaquer avec énergie et +précaution, de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs. + +Au bout d'une demi-heure de travail, deux des madriers du premier +plancher étaient coupés et leurs débris gisaient par terre, laissant +béante une ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l'encoignure +nord de la cave. + +Restait le deuxième plancher--celui qui formait le parquet de la pièce +au-dessus. Després se reposa cinq minutes et recommença à jouer du +couteau. + +Ce fut plus long, car le plancher supérieur se trouvait être en meilleur +état que l'autre; mais enfin, après un travail opiniâtre de plus d'une +heure, une coupure transversale en avait séparé les madriers et il ne +restait plus qu'à les faire basculer sur la solive qui touchait à la +muraille. + +Després avait un crochet à son bienheureux couteau; il l'introduisit +dans la rainure, tira à lui et faillite pousser un cri de joie, en +voyant le jour lui arriver à flots par l'ouverture que laissaient les +madriers en tombant. + +Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue, lui était +réservée. + +En passant sa tête par le trou pour se hisser à l'étage supérieur, +Gustave aperçut une jeune fille assise sur un méchant grabat, dans le +coin d'une chambre triste et nue. La malheureuse avait la tête dans ses +mains et lui tournait le dos. Elle était, sans doute, sous le coup d'une +immense préoccupation, car elle n'entendit pas le bruit que faisait +Després en prenant pied dans son réduit. + +Le Roi des Étudiants fit un pas en avant; la jeune fille se retourna, +effrayée, et deux cris étouffés partirent simultanément: + +--Gustave! + +--Louise! + +Puis un court silence suivit, pendant lequel les deux anciens amants des +bords du Richelieu sentirent leur coeur envahi par un flot de souvenirs +douloureux. Louise était trop émue pour parler, et Gustave, brusquement +placé en face de cette jeune fille qu'il avait tant aimée, croyait +entendre gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain, les dernières +rumeurs de sa passion expirante. + +Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le premier ce silence plein +d'angoisses. + +--Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons dans de tristes +circonstances. + +--Hélas! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant sa bête blonde et +son visage pâle, que vous est-il donc arrivé et comment se fait-il que +je vous retrouve ici, après vous avoir laissé là -bas, tout sanglant et +évanoui? + +C'est toute une histoire. J'ai été transporté chez vous par Georges et +je n'en suis parti qu'hier soir, après que les soins assidus de votre +excellent père et d'un habile médecin m'eussent remis sur pied. + +--Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous m'apparaissez comme dans +les contes de fées, surgissant des entrailles de la terre. + +--Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en veut beaucoup et ne me l'a +que trop prouvé, répondit Gustave, avec un, sourire amer. + +--Que voulez-vous dire? fit Louise, étonnée! + +--Je veux dire que tel que vous me voyez, je suis prisonnier de monsieur +Lapierre. + +--Vraiment?... le misérable ne s'est pas contenté...? + +--De m'envoyer au pénitencier?... de m'assassiner dans un endroit +écarté?... non, mademoiselle; il lui restait à me séquestrer: c'est ce +qu'il vient de faire. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune fille; mais c'est donc un +monstre que cet homme? + +--Comme vous dites, mademoiselle, répondit Després, en s'inclinant +froidement. + +Puis, au bout de quelques secondes, il reprit: + +--Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous ici? + +--Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le parc de Mme. Privat, +baignant dans votre sang. + +--Comment vous trouviez-vous là ? demanda le jeune homme, avec une +certaine anxiété. + +Louise hésita un instant, puis répondit d'une voix douce: + +J'étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant votre départ, nous +allions à votre rencontre; + +--A ma rencontre!... Et pourquoi? + +Louise tomba à genoux, prit les mains de Després et murmura en +sanglotant: + +--J'avais assez souffert... je voulais être pardonnée! + +Gustave pâlit... Le fantôme de la trahison de sa fiancée se dressa un +moment devant ses yeux, escorté du spectre sévère de la vengeance... +Mais il avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment fortes, la +souffrance élève le sentiment et met au coeur la sainte compassion... + +Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil, les deux sinistres +apparitions. Il releva Louise, la baisa au front et lui dit simplement: + +--Louise, de ce jour, le passé n'existe plus: Je te pardonne! + +La douce jeune fille sentant qu'elle méritait ce pardon, ne répondit +qu'un mot: + +--Merci! + +Puis elle ajouta aussitôt: + +--Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le devoir t'appelle. Il y a +là -bas une malheureuse enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi +et vole à la Canardière. + +--Tu as raison, Louise, mais nous irons tous deux. Ton témoignage ne +sera pas inutile. + +--Je suis prête à tout. + +En ce moment, une voix puissante se fit entendre au loin, dans la +maison, chantant ce refrain connu: + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne, + Que l'bon Dieu nous a conservé, + Pour planter la vigne. + +--Lafleur, ici! s'écria Gustave. Nous sommes sauvés. Vite à l'oeuvre! + +Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune homme la frappa si +violemment de son pied, qu'elle vola en éclat; + +C'était ce fracas qu'avait entendu Lafleur. + +Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout étaient garrottés à leur +tour, et Gustave Després, sur le point de partir, disait: + +--Mes amis, il est cinq heures et je n'ai pas un instant à perdre. Je +vais donc prendre les devants. Quant à vous, abandonnez ces deux coquins +à leur sort et conduisez cette jeune fille là où elle vous dira d'aller. + +C'est compris, n'est-ce pas? + +--Oui, oui! et elle n'aura pas à se plaindre de nous, répliquèrent les +étudiants. + +--A tantôt, alors! + +--A tantôt! Vive le Roi des Étudiants! + +Gustave prit sa course et descendit la route de Charlesbourg; mais, au +moment d'en tourner l'angle, il se heurta presque à un jeune homme qui +la remontait. + +Il ne put retenir une exclamation: + +--Le Caboulot! + +--Gustave! répondit l'enfant, tout essoufflé. + +--D'où sors-tu? + +--De chez Lapierre. + +--Je m'en doutais. Tu t'es donc évadé? + +--Oui. Tout le monde est en campagne depuis hier soir. On m'a donné +pour gardienne une femme à qui il restait un morceau de coeur: je l'ai +attendrie, et je cours chez une certaine «mère Friponne» que j'ai +entendu nommer de ma prison. + +Ma soeur doit y être. + +--Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hâte-toi et ramène-la... elle +te dira où. + +--J'y vole... Et, toi? + +--Je suis pressé... Je te conterai cela plus tard. Au revoir! + +Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de course. + +Nous avons vu que, lorsqu'il arriva, il n'était que temps. + + + +CHAPITRE XXIX + +Le jugement de Dieu + +Nous avons vu, dans un chapitre précédent, quel coup de théâtre +produisit l'arrivée du Roi des Étudiants dans le grand salon du cottage, +alors envahi par l'élite de la société québecquoise. + +Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber sur un siège, pendant +que sa figure de cire prenait les teintes livides de la terreur. + +Quand à Laure--nous l'avons dit--elle laissa échapper la plume qu'elle +tenait, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans un élan +spontané de gratitude. + +Tout le monde s'était retourné vers la porte et chacun regardait avec +une profonde stupéfaction ce beau jeune homme pâle qui s'était arrêté +sur le seuil du salon et dont la vue impressionnait si tort le couple +qui allait bientôt s'unir. + +Ce fut une heureuse diversion pour Champfort, car elle empêcha son coup +de tête d'être trop remarqué, et Edmond put le ramener à l'écart sans +qu'il fit aucune résistance. + +Cependant, Gustave Després, après s'être orienté un instant et avoir +promené son regard dans la vaste pièce, s'avança lentement vers la table +et s'inclinant devant Madame Privat, qui n'était pas encore revenue de +son ébahissement: + +--Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me pardonnerez d'avoir répondu +si tard à votre gracieuse invitation d'assister à votre bal. Rien moins +que la privation absolue de ma liberté n'aurait pu m'empêcher d'assister +aux splendeurs de votre festival. Aussi, étais-je bel et bien +prisonnier. Mais j'ai brisé mes liens, fait sauter mes verrous... et me +voici! + +Et Després, en prononçant ces paroles sur un ton d'exquise galanterie, +se retourna à demi du côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement +railleur, que ce dernier ne put soutenir. + +La riche veuve ne savait trop que penser de cette tirade, qu'elle +trouvait pour le moins excentrique, mais elle était de trop bonne +société pour ne pas y répondre poliment. + +--Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous donnez là , à mes enfants +et à moi, une trop grande preuve d'attachement pour que je ne vous prie +pas de me dire votre nom. + +--Madame, répondit le jeune homme, je me nommais autrefois Gustave +Lenoir; mais des circonstances d'une nature particulière m'ont forcé de +prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je m'appelle Gustave Després. + +--C'est notre roi, ma mère, c'est le Roi des Étudiants! ajouta Edmond. + +--Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle en souriant. Votre +Majesté nous fera l'honneur de signer sur le contrat de mariage de ma +fille, dont la lecture venait de se terminer au moment de votre arrivée. + +--Madame, répliqua Després d'une voix toujours courtoise, mais ferme, je +regrette infiniment de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de cet +acte notarié, car je suis venu, au contraire, pour empêcher ce contrat +de se signer. + +--Plaît-il, monsieur? fit madame Privat avec hauteur, car elle +commençait à trouver la plaisanterie un peu forte. + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, madame. + +--Ainsi, vous avez réellement la prétention d'empêcher le mariage de ma +fille? + +--J'ai la prétention d'empêcher Joseph Lapierre d'épouser mademoiselle +Laure. + + +--En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour un roi! dit-elle. + +--J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez, au contraire, bien +lugubre dans quelques instants, répliqua solennellement Després. + +Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve et causa une certaine +émotion dans l'assistance. Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement +et les chuchotements cessèrent, comme si les paroles du jeune étranger +eussent été le prologue de quelque drame mystérieux. + +Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de lui-même, par un +puissant effort de volonté, il se tenait renversé sur son fauteuil, le +regard insolent et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à quelque +bonne farce d'écolier, et ne pas se préoccuper le moins du monde de ce +qui pouvait en résulter... + +Madame Privat, après une minute de vague contrainte, reprit avec une +sorte d'impatience: + +--Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous... Qu'y a-t-il? +de quoi s'agit-il? + +--De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma chère dame, riposta +une voix métallique et railleuse, qui n'était autre que l'organe de +Lapierre. + +--Ah! fit la mère de Laure, vous sauriez?... + +--Oui, madame. Le monsieur tragique que vous avez sous les yeux n'est +rien moins qu'un de mes anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me +fait l'honneur de me haïr, et s'est juré de me faire tort auprès de +vous. + +--Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais à une tragédie et +voilà que vous me menacez d'une pièce bouffonne! C'est mal à vous, mon +cher gendre: vous effeuillez mes illusions. + +--Ma bonne mère!... supplia Laure. + +--Ma tante! appuya Champfort, ces paroles... + +--Vous vous hâtez trop de juger, ma mère! dit à son tour Edmond. + +--Laissez faire, répliqua Després d'un ton calme. Madame Privat est +parfaitement excusable de me persifler un peu pour plaire à celui qui +devait être son gendre, car elle ne sait pas encore que l'insolent +qui vient de me provoquer, lorsqu'il aurait dû implorer mon silence à +genoux, est le meurtrier de son mari. + +A cette froide déclaration, tombant comme une bombe au milieu de +l'assemblée silencieuse, il y eut un frisson général de stupeur. Madame +Privat pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de son siège et +montra le poing à Després, en criant d'une voix étranglée: + +--Infâme calomniateur! + +--Monsieur! disait en même temps la veuve, qu'affirmez-vous là ? + +--J'affirme, madame, reprit Després avec force, que l'homme qui aspire à +la main de mademoiselle Laure est l'assassin du colonel Privat. + +--L'assassin de mon mari? + +--Oui, madame... à moins que celui qui organise le meurtre soit moins +coupable que l'instrument qui l'exécute. + +--Je ne comprends rien à tout cela, monsieur... Le colonel Privat a été +tué à la tête de soir régiment, comme un brave officier qu'il était: +voilà ce que je sais. + +--C'est vrai, madame; mais une chose que vous ignorez, c'est qu'il a été +attiré dans un guet-apens par un lâche espion qui se disait son ami. + +--Attiré dans un guet-apens?... trahi par un ami?... Oh! monsieur, quel +abîme de malheur et de honte vous nous ouvrez là ! + +--Madame, répondit Després avec une tristesse grave, soyez persuadée que +si le bonheur de votre chère fille n'était pas en jeu, je me refuserais +à soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes je vous +laisserais dans votre bienheureuse ignorance de ces événements +ténébreux... Mais mon devoir est là qui me pousse, et, d'ailleurs, la +Providence m'a chargé de punir un grand criminel; je ne faillirai pas à +cette tâche. + +--Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte en costume de grand +justicier du Moyen-Age et escorté du bourreau et de ses aides, fit +entendre la voix narquoise de Lapierre. + +--Misérable! tonna Després, oses-tu bien parler de bourreau, toi qui +as fait assassiner le père de ta fiancée; toi qui as essayé de me tuer +lâchement, il n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui viens +d'enlever à leur vieux père une jeune fille et un enfant?... Ah! le +bourreau, il ne se dérange pas pour toi, car il sait fort bien que tu +iras fatalement à lui avant qu'il soit longtemps. + +Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le monde se leva, et +la curiosité fit que chacun se porta en avant. Lapierre, lui, sauta +par-dessus la table qui le séparait de son audacieux adversaire, et +alla se heurter entre les bras tendus de Champfort et du jeune Edmond, +accourus pour protéger Després. + +Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix malappris. + +--Gueux! cria-t-il, forçat évadé! oseras-tu bien répéter ce que tu viens +de dire? + +--Non seulement je répéterai mes accusations, répondit Després d'une +voix très calme, mais j'ajouterai que, non content d'avoir fait +assassiner le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale de son +enfant dans le but de t'emparer de sa dot. + +--C'est vrai! s'écria Laure d'une voix stridente. + +--Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en s'adressant à la veuve, ne +vous laissez pas circonvenir par un imposteur que le dépit aveugle. Cet +homme me poursuit d'une haine implacable, je vous l'ai dit, et cela pour +un tour d'écolier que je lui ai joué, il y a plusieurs années, en me +faisant aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous donne ma parole +d'honneur que tel est le véritable, l'unique mobile qui l'a poussé à +venir ici ce soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens et de +séquestration. J'espère que vous ne m'humilierez pas au point d'écouter +un calomniateur aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le faire +chasser immédiatement de ce salon par vos domestiques. + +Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti prendre, allait +probablement donner dans ce sens, lorsque Champfort s'écria: + +--Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en sera pas ainsi et vous +allez bel et bien subir votre procès en présence de cette honorable +compagnie. + +Si vous êtes innocent, qu'avez-vous à craindre? On ne forgera pas, +je suppose, des preuves contre vous, et ma tante ne se rendra qu'à +l'évidence la plus indiscutable! D'un autre côté, les accusations d'un +homme comme Gustave Després, dont Je m'honore d'être l'ami, sont fondées +et prouvées, pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes aussi +odieux impunis?... Ne doit-elle pas à la mémoire de son mari, à la +société, de vous faire enfin expier la trop longue série de vos +forfaits? + +--Vous auriez fait un excellent homme de loi, M. Champfort, car vous +avocassez à merveille, se contenta de répondre Lapierre. Cependant, +j'espère que madame Privat ne ploiera pas la tête sous vos foudres, plus +bruyantes que persuasives, et qu'elle décidera de suite si c'est moi ou +M. Després qui doit sortir d'ici. + +En ce moment même, Edmond était penché sur sa mère et lui parlait à +l'oreille. Quant il eut fini, la veuve était fort pâle et ses yeux +brillaient d'un feu singulier. + +Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et se levant: + +--Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme... Les affirmations de +M. Després sont trop graves, pour qu'il les ait faites à la légère; en +outre, elle se rapportent à des personnes et à des événements qui ont +tenu une trop grande place dans ma vie, pour que je consente à les +repousser sans examen. Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans +cette enceinte de vouloir bien garder les portes, afin que personne ne +cherche à se soustraire au châtiment qu'il aura mérité... + +L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette énergique petite harangue, +qu'un murmure approbateur courut dans l'assemblée, et qu'une vingtaines +de jeunes gens se précipitaient vers les issues du salon, où ils +s'installaient résolument. + +--Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant, si l'honorable compagnie +ne s'y oppose pas, nous allons nous constituer en cour de justice +et écouter impartialement M. Després. De la sorte, tout se passera +régulièrement et nous n'aurons pas à déplorer des scènes de violence +comme celle à laquelle nous venons d'assister. + +«Très bien! très bien!» murmura-t-on de toutes parts. + +--Approchez, mesdames et messieurs. + +Tous les assistants se rassemblèrent autour do Mme Privat, à l'exception +d'un petit groupe de; quatre personnes, dont une femme vêtue de noir, +qui demeura à l'écart, et des jeunes gens installés aux portes. + +Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais sombre et résolu, il +regagna lentement son siège; près de la table, où il demeura seul, +semblable à un accusé sur la sellette. + +Le misérable se voyait perdu; mais il voulait lutter jusqu'au bout et ne +pas succomber sans une petite vengeance qu'il méditait. + +Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère, et il ne faisait pas +bon de l'acculer dans ses retranchements. + +La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire improvisé par +la veuve du colonel, étant donc constitué, cette dernière se leva et +s'adressant de nouveau à l'assemblée: + +--Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs avocats et gens de +loi, infiniment plus aptes que moi à conduire l'affaire qui nous occupe; +je les charge donc tout spécialement du soin de veiller à ce que les +preuves fournies par M. Després soient de celles qui ne laissent aucun +doute dans l'esprit; et, comme il faut un président pour diriger les +débats qui pourraient surgir, je propose que M. le juge X..., qui +nous honore de sa présence, se charge de cette besogne, qui lui est +familière. + +--Adopté! adopté! firent tous les voix. + +Un vieillard à la physionomie avenante se leva et vint s'incliner devant +l'amphitryon: + +--Madame, dit-il, j'accepte la délicate mission que vous me confiez; +et, bien qu'elle soit extra-légale, je la remplirai comme si j'étais +réellement sur le banc judiciaire, très heureux de vous être agréable. + +Un fauteuil fut apporté et le juge X... prit place à côté de madame +Privat. + +Puis Gustave Després, toujours debout en face du tribunal improvisé, +s'inclina et prit ainsi la parole, d'une voix forte: + +--Monsieur le juge, madame et vous tous qui m'entendez! Ce n'est pas, +veuillez le croire, pour satisfaire une mesquine passion de vengeance, +ni pour poser en chevalier redresseur de torts, que vous me voyez dans +cette enceinte, interrompant les apprêts d'un solennel mariage +et portant contre un homme réputé honorable la plus terrible des +accusations. + +--Il y a longtemps qu'une saine philosophie, éclose sur les ruines +de mon bonheur, me fait planer au-dessus de semblables petitesses et +mépriser de pareils moyens. + +--Le sentiment qui me porte à agir comme je le fais est, au contraire, +de ceux que l'on ne peut repousser sans faiblesse, renier sans honte. +La Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel à travers +le labyrinthe sans issue de ses forfaits, a voulu faire de moi son +instrument de tardive rétribution, en me jetant sur toutes les pistes +ténébreuses laissées par le grand coupable que nous avons à juger, et +je, faillirais à mon devoir d'honnête homme, à ma tâche de vengeur +providentiel, si j'hésitais à frapper, si mon coeur se prenait à +faiblir. + +--Je parlerai donc sans colère et sans passion; mais aussi sans +réticences et sans crainte. + +Après cet exode un peu solennel, Després se retourna à demi, jeta un +coup d'oeil sur le groupe où se trouvait la dame vêtue de noir, et +reprit aussitôt: + +--L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner le colonel Privat a +commencé, il y a six ans, la trop longue série de ses crimes; et c'est +sur moi et une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier lieu, +ses aptitudes de traître. La nature l'avait doué d'une physionomie +agréable, le diable lui avait prêté son habileté et sa puissance +de fascination: le misérable en profita pour tromper mon amitié et +m'enlever l'affection d'une jeune fille que j'aimais cl que j'avais +sauvée de la mort. Puis, non content de ce beau triomphe, il se +disposait à ravir cette enfant à l'affection de ses vieux parents, +lorsque je le forçai à s'arrêter pour se battre avec moi. + +Les criminels sont rarement courageux, et il est inouï que le coeur ne +leur fasse pas défaut au moment du danger. + +C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre. + +Nous n'avions pas échangé quelques balles, sur un îlot perdu et au +milieu des ténèbres d'une nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon +adversaire à la gorge et qu'il se laissa choir, feignant d'avoir été +tué. + +Je l'abandonnai à son sort et ramenai la jeune fille chez elle. + +Le lendemain, le misérable m'avait dénoncé aux autorités et j'étais +arrêté sur la route de la frontière. Un mois plus tard, je partais pour +le pénitencier de Kingston! + +Un murmure d'indignation parcourut la salle. + +Ce n'est pas tout, reprit Després. En reconnaissant la lâcheté de son +nouvel amant, la jeune fille le prit en horreur et refusa de le revoir. + +Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité?... En répandant sur le +compte de cette malheureuse des calomnies tellement atroces, qu'elle et +sa famille durent quitter la paroisse et que la vieille mère en mourut +de chagrin! + +--Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre: dans la voie du crime! + +Un second murmure, plus accentué et plus général, gronda parmi les +assistants, et plusieurs bouches féminines laissèrent échapper un mot +sanglant: + +«Le lâche!» + +--Tout cela est faux et de pure invention! s'écria Lapierre avec force. +Cet individu se moque de son auditoire, et je le mets au défi de prouver +un seul de ses dires. + +--Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta de répondre l'accusateur. + +Une femme en deuil, conduite par un tout jeune homme, se détacha du +groupe retiré à l'écart et s'avança jusqu'en face de madame Privat. +Arrivée là , elle souleva son voile et exposa en pleine lumière sa pâle +et belle figure. + +--Tout ce que monsieur vient de raconter est de la plus scrupuleuse +vérité, dit-elle. Je m'appelle Louise Gaboury et je suis cette femme +honteusement calomniée par Joseph Lapierre. + +--Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je corrobore son +témoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait Louise. Demandez mon nom à +monsieur Lapierre et, s'il est revenu de la stupéfaction que lui cause +ma présence ici, lorsqu'il m'a laissé hier soir sous les verrous d'un +cachot de sa maison, il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury. + +Lapierre proféra une menace incompréhensible et retomba sur son siège, +le front baigné d'une sueur froide. + +--C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous pouvez vous retirer. + +Ils obéirent; mais, en passant devant Mlle Primat, Louise se sentit +attirée par une douée traction et se retourna. + +--Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle, lui dit Laure. Ne +sommes-nous pas presque deux soeurs? + +Louise regarda cette belle jeune fille qui avait été si près d'être +malheureuse à tout jamais, et murmura: + +--Oh! c'eût été trop dommage! + +Puis elle prit place sur le siège qu'on lui offrait. + +Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l'attendaient les deux +personnages qui restaient du groupe de tout à l'heure et qui n'étaient +autres que nos buveurs de la nuit précédente: Lafleur et Cardon. + +Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire. + +Ayant fait assister le lecteur à la conversation qui eut lieu, quelques +jours auparavant, entre Després et Laure--conversation qui roula +exclusivement sur les criminelles menées de Lapierre aux États-Unis et +sa participation à l'hécatombe du régiment du colonel Privat--nous ne +voulons pas nous répéter, certain que personne n'a oublié cette terrible +révélation. + +Nous nous contenterons de dire que le Roi des Étudiants fut implacable +et que pas un fil de la sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans +l'ombre. Il s'appliqua surtout à faire ressortir le machiavélisme odieux +employé par l'ancien espion pour circonvenir Mlle Privat; il exposa à +l'assistance émue tout ce qu'il y avait de grand dans le dévouement de +cette fière jeune fille, sacrifiant son bonheur à la mémoire de son +père, imposant silence à son instinctive répulsion et épousant un homme +détesté, pour empêcher qu'un soupçon planât sur la tombe de ce vénéré +père. Puis, résumant et condensant le dramatique exposé qu'il venait de +faire, il termina par une foudroyante péroraison, dont les dernières +phrases furent celles-ci: + +--Vous me demandez des preuves contre l'abominable scélérat qui est +aujourd'hui courbé sous la main vengeresse de Dieu?... Ces preuves, +mesdames et messieurs, je pourrais me dispenser de vous les donner, car +la seule attitude du coupable, le remords qui se traduit sur sa figure +par une pâleur morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements +spasmodiques, et jusqu'à cette farouche résignation dans laquelle il +s'est enfin renfermé, tout cela devrait être plus que suffisant pour +apporter la conviction dans vos esprits... Mais je ne veux laisser +subsister aucun doute relativement aux graves accusations que je viens +de jeter à la face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti de +l'aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait que l'habile +chercheur de dots a fait disparaître, ces jours-ci, tous ceux qui +pouvaient témoigner contre lui, je vous mettrai sous les yeux un +argument plus irrésistible, une preuve plus accablante: le propre aveu +du coupable, le témoignage de sa conscience, enfin le journal où sa +main criminelle et imprudente a consignée, jour par jour, ses ténébreux +projets... + +--C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre, une nuit qu'il +revenait du camp confédéré, où il avait lâchement vendu ses frères de +l'armée du nord. + +Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le grand portefeuille de +maroquin que nous connaissons, le présenta solennellement à madame +Privat. + +--Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne la force d'aller +jusqu'au bout! + +--Misérable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!... Ah! tu ne +jouiras pas longtemps de ta victoire! + +Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet éclata dans le salon, suivi +aussitôt d'une seconde détonation. + +La panique s'empara des femmes. + +Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore de Després domina tous +les bruits: + +--Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin du colonel Privat +qui vient de se faire justice, après avoir commis sur moi une seconde +tentative de meurtre. + +En effet, chacun put voir le misérable Lapierre étendu, sanglant et +immobile, sur le parquet. Ce fut Cardon qui, du fond de la salle, +prononça son oraison funèbre, rigoureusement condensée en cette seule +phrase: + +--Tout est bien qui finit bien! + + + +ÉPILOGUE + +Trois mois plus tard, par une belle matinée de septembre, les cloches de +la cathédrale de Québec, sonnaient à toutes volées et l'immense nef de +la vieille église s'emplissait d'une foule d'élite. + +On célébrait, ce jour-là , deux mariages _fashionables_, et les curieux +qui stationnaient sous les portiques échangeaient maintes observations +sur les circonstances dramatiques qui avaient amené ces mariages. + +On se disait bas à l'oreille qu'une ces deux fiancées, la richissime +fille de Mme Privat, avait été sur le point, quelque temps auparavant, +d'épouser un audacieux bandit qui lui avait complètement tourné la +tête... La noce était ordonnée et l'on se disposait à aller prononcer le +_oui_ solennel en face du prêtre, quand apparut soudain un inconnu qui +révéla sur le compte du futur époux des choses si épouvantables, que ce +dernier en tomba mort de confusion... + +Et l'on ajoutait d'un air mystérieux que l'autre mariée avait aussi dans +son passé certain épisode terrible que l'on ne connaissait pas bien, +mais où, à coup sûr, il y avait eu mort d'homme... Bref, on caquetait +méchamment, comme les badauds savent le faire, quand il s'en donnent la +peine. + +Heureusement, l'arrivée du cortège nuptial changea, le cours de ces +charitables conversations et mit fin aux bienveillantes remarques qui +les émaillaient. + +Les lourds carrosses défilèrent un à un le long des grilles, qui bordent +le terre-plein, en face de la cathédrale, déposant sur le trottoir +de pierre blanche leur joyeuse cargaison de femmes éblouissantes et +d'hommes en costumes de gala. + +Toute cette brillante compagnie s'engouffra sous les arceaux des portes +grandes ouvertes et s'éparpilla, dans les bancs de chêne, alignés deux +par deux sur le pavé de la vaste nef. + +Seuls, les mariés, escortés de leurs garçons et filles; d'honneur, +s'avancèrent jusqu'à la balustrade du choeur et prirent place sur des +fauteuils luxueux, installés à leur intention. + +Puis l'orgue fit entendre ses graves harmonies, le prêtre ses +avertissements non moins graves... et, au sortir de l'église, Laure +Privat était devenue madame Champfort, et Louise Gaboury la... _Reine +des Étudiants_! + +Au moment où le cortège s'ébranlait pour retourner à la Canardière, +Lafleur et Cardon, qui étaient de la fête et faisaient bonne contenance +dans leurs habite à queue, échangèrent les réflexions philosophiques +suivantes: + +--Ce que c'est que de nous, mon pauvre Lafleur et comme, dans ce monde +borné, les petites causes peuvent amener de grands effets! + +--Comment, l'entends-tu, illustre Cardon? + +--Tu vas voir: suis bien mon raisonnement. + +--Je ne te quitte pas d'une semelle. + +--N'est-il pas vrai que si nous n'avions pas été ivrognes comme doivent +l'être d'honnêtes étudiants, nous n'aurions pas fait la connaissance de +la mère Friponne? + +--C'est indubitable. Ensuite? + +--N'est-il pas également vrai, que, sans cette connaissance de la mère +Friponne, nous ne serions pas allés chez elle le soir où Després y fut +jeté à fond de cave? + +--Je te concède cela. Poursuis. + +--N'est-il pas mêmement à présumer que, nous absents, Gustave n'aurait +pu échapper et, par conséquent, arriver à temps pour empêcher Lapierre +d'épouser Mlle Privat? + +--C'est plus que probable. Quelle est ta conclusion? + +--Ma conclusion, ami Lafleur, c'est _qu'à quelque chose whisky est bon_! + +Et le facétieux étudiant, qui s'était donné tout le mal du monde pour +en arriver à cette atroce parodie d'un aphorisme célèbre, se prit à +réfléchir profondément. + +Lafleur fit de même, tout en mâchonnant d'une voix distraite son +_grand-père Noé_. + +La noce filait toujours, soulevant sur son passage l'aveuglante +poussière des rues de Québec. + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Roi des Étudiants, by Eugene Dick + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14059 *** diff --git a/14059-h/14059-h.htm b/14059-h/14059-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e1f7058 --- /dev/null +++ b/14059-h/14059-h.htm @@ -0,0 +1,11335 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Le Roi des Étudiants</title> + <meta name="author" content="Eugene Dick"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + + +.sub {font-style: italic} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} + + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14059 ***</div> + +<h3>V. E. DICK.</h3> + +<h1 class="sub">Le Roi des Étudiants</h1> +<br><br><br> + + + + + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h3 class="sub">Silhouettes d'Étudiants</h3> + +<p>C'était dans une chambre de douze pieds carrés +au plus, rue St-Georges, Québec.</p> + +<p>Ils étaient là quatre, buvant, fumant, chantant, +riant... que c'était plaisir à voir. Le cliquetis des +verres, le choc des bouteilles, les éclats de voix, les +notes plus ou moins fausses de quelque chanson +égrillarde, le bruit des pieds battant le parquet; +tout cela se combinait adorablement pour former +le plus délicieux tintamarre du monde.</p> + +<p>Comment en eût-il été autrement?</p> + +<p>Ce quatuor bruyant représentait la fine fleur de +l'école de médecine: Després, le roi des étudiants +tapageurs, l'organisateur par excellence de joyeuses +équipées, le meilleur buveur de l'Université; +Cardon, passé maître dans l'art d'obtenir de la +boisson à crédit; Lafleur, qui faisait dix affreux +calembours entre chaque rasade qu'il ingurgitait—et +Dieu sait s'il en ingurgitait, des rasades!—enfin, +le petit Caboulot, le <i>rat</i> de l'école, intelligent +comme un diablotin, mais plus grouillant, +plus étourdi, plus léger qu'un papillon.</p> + +<p>Rien d'étonnant donc à ce que quatre lurons de +cette trempe, arrosés de whisky, fissent un charivari +à broyer le tympan d'une escouade d'artilleurs!</p> + +<p>Tout à coup, le bruit cessa pendant une dizaine +de secondes; la porte s'ouvrit, et un cinquième +personnage entra.</p> + +<p>Alors, ce fut une tempête.</p> + +<p>—Bonsoir, Champfort!</p> + +<p>—Que tu arrives bien, Champfort!</p> + +<p>—Viens prendre un coup, Champfort!</p> + +<p>—Champfort, pas d'étude ce soir! Au diable la +pathologie!</p> + +<p>—Mort à la matière médicale!</p> + +<p>—Aux gémonies les maladies des yeux!</p> + +<p>—Et celles des oreilles, donc!</p> + +<p>—Que la fièvre quarte étouffe Virchow, Kasper, +Claude Bernard... et même monsieur Koshlakoff, +de St-Pétersbourg!</p> + +<p>—Que Satanas torde le cou à feu Galien!</p> + +<p>—Et donne le coup de grâce à ce bon monsieur +Hippocrate.</p> + +<p>—Lafleur!...</p> + +<p>—Cardon!...</p> + +<p>Le nouvel arrivant, tiraillé a droite, tiraillé à +gauche, assassiné d'apostrophes aussi véhémentes, +ne pouvait placer un mot et se contentait de sourire.</p> + +<p>—Là ! là ! mes amis, fit-il enfin, ne parlez pas; +tous à la fois: qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Il y a que nous bambochons ce soir.</p> + +<p>—Ça se voit.</p> + +<p>—Et que nous voulons nous administrer une +cuite à tout casser...</p> + +<p>—Tais-toi, le Caboulot, laisse parler le grand +monde.</p> + +<p>—Tiens! faut-il pas avoir six pieds, par hasard, +pour qu'on se permette de parler devant monsieur!</p> + +<p>—Silence! intervient Després. Je vais t'expliquer +la chose, Champfort; assieds-toi.</p> + +<p>—Lorsque Dieu créa le monde...</p> + +<p>—Passe au déluge! interrompit Lafleur.</p> + +<p>—Monte sur une chaise! glapit le Caboulot.</p> + +<p>—Pas de discours! grogna Cardon.</p> + +<p>—Laissez-moi faire: ça ne sera pas long. +Champfort s'était assis, attendant patiemment +la fin de la bourrasque.</p> + +<p>—Lorsque Dieu créa le monde, reprit imperturbablement +Després, il travailla, comme tu le sais, +pendant six jours...</p> + +<p>—C'est connu, ça! fit la voix flûtée du Caboulot.</p> + +<p>—Pas assez! répliqua gravement l'orateur.</p> + +<p>Puis il poursuivit:</p> + +<p>—Mais le septième, il l'employa à se reposer, +laissant ainsi à l'homme, qu'il venait de former à +son image, un enseignement plein de sagesse. Or...</p> + +<p>—<i>Ergo!</i></p> + +<p>—Or, nous avons travaillé toute la semaine +comme des nègres. N'est-il pas juste que nous +prenions cette soirée, cette nuit même, s'il le faut, +pour laisser un peu se détendre l'arc de nos centres +nerveux?</p> + +<p>—Bien parlé!</p> + +<p>—Puissamment raisonné!</p> + +<p>—D'une logique irréfutable!</p> + +<p>—Mais, sans doute, mes très chers, répondit en +riant Champfort. Et je songeais si peu à me mettre +en désaccord avec cette sage règle, que je venais +vous prier d'étudier sans moi, ce soir Je ne +suis pas dans mon assiette et n'ai aucune disposition +pour le travail.</p> + +<p>—Bravo!</p> + +<p>—Hourra pour toi, Champfort!</p> + +<p>—Vive le whisky, le tabac et les chansons!</p> + +<p>Et Després, de cette voix lente et mesurée qui lui +était habituelle, se mit à chanter, tout en saisissant +une bouteille de la main droite et un verre de +la main gauche:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Étudiants, étudiants</p> +<p class="i4">Chantons, rions sans cesse:</p> +<p class="i4">Que l'étude et l'allégresse</p> +<p class="i4">Se partagent nos instants.</p> + </div> </div> + +<p>De son côté, le Caboulot hurlait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Pourquoi boirions-nous de l'eau,</p> +<p class="i4">Somm'nous des grenouilles?</p> + </div> </div> + +<p>Cardon, lui, proclamait moins haut la chose, +mais la mettait consciencieusement en pratique.</p> + +<p>Quant à Lafleur, il n'est pas nécessaire de chercher +ce qu'il turlutait de sa voix enrouée; c'était +toujours la même rengaine:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p> +<p class="i4">Patriarche digne,</p> +<p class="i4">Que l'bon Dieu nous a conservé</p> +<p class="i4">Pour planter la vigne.</p> + </div> </div> + + +<p>Il ne fallait pas lui demander autre chose que +cela: c'eût été peine perdue. Mais, en revanche, +toutes les cinq minutes, l'éternel couplet lui revenait +dans le gosier, avec le nom du respectable +grand-père Noé, auteur de la première bamboche +dont parle l'histoire.</p> + +<p>Laissons Lafleur redire, en quinze couplets, les +mérites et les exploits du grand-père Noé, et esquissons +à la hâte le portrait du nouvel arrivant.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3 class="sub">Paul Champfort</h3> + +<p>Paul Champfort était un grand et beau garçon +de vingt-deux ans.</p> + +<p>Sa figure franche et ouverte plaisait au premier +abord. Cheveux châtains, longs et bouclés; +front large, oeil brun, à la prunelle hardie, bouche +aux lèvres sympathiques, qu'ombrageait une petite +moustache de même nuance que les cheveux: +tête charmante, en un mot.</p> + +<p>Il avait l'humeur joyeuse, la parole facile, colorée, +doucement railleuse, mais toujours bienveillante. +On l'aimait beaucoup, parmi les universitaires, +tant à cause du cachet de sympathique distinction +dont toute sa personne était empreinte, +que par la bonté de son caractère et la solide intelligence +qu'on lui savait.</p> + +<p>Il était de toutes les fêtes, de toutes les excursions, +de tous les <i>caucus</i>. On se l'arrachait un +peu, et c'était toujours une bonne fortune, pour +des étudiants en goguette, que l'arrivée de ce bon +Champfort.</p> + +<p>On conçoit donc la joie de nos quatre apôtres +quand le jeune homme, se rendant aux arguments +irrésistibles de son ami Després, s'assit autour de +la table du festin bachique et fit mine d'en prendre +sa bonne part.</p> + +<p>Une première rasade fut versée par Després.</p> + +<p>—Je bois à ton bonheur, Champfort, fit-il en +élevant son verre.</p> + +<p>—Moi, à tes succès en médecine, dit Cardon.</p> + +<p>—Et moi, à l'heureuse issue de ton examen, final, +continua Lafleur.</p> + +<p>—Moi, Champfort, je bois à tes amours! cria +le Caboulot, de cette voix perçante qui dominait +tous les bruits.</p> + +<p>A cette dernière santé, un nuage passa sur le +front de Champfort. Le sourire disparut de ses +lèvres, et ce fut d'un ton presque solennel qu'il répondit, +en se levant:</p> + +<p>—Merci, Caboulot, merci, mes bons amis. Je +prends actes de vos bienveillants souhaits. Devant +entrer bientôt dans la rude vie professionnelle, +j'ai besoin que la chaude amitié dont vous m'avez +toujours entouré ne me fasse pas défaut. Et si +quelque amertume, quelque déboire m'attend au +début, j'aurai du moins, pour atténuer ma mélancolie, +le souvenir de vos bons procédés à mon +égard.</p> + +<p>Champfort se rassit et chacun but silencieusement +son verre, comme si les paroles émues du +jeune homme eussent voilé quelque inexorable chagrin. +Tant il est vrai que chez ces généreuses natures +d'étudiants, la sympathie ne se fait jamais +attendre et jaillit toujours spontanément, au +moindre appel.</p> + +<p>Mais cette éclipse de gaieté dura peu.</p> + +<p>Quand on est en chemin d'herboriser dans les vignes +du Seigneur, on ne s'attarde pas à constater +si quelque épine rencontrée par hasard pique peu +ou prou; on ne s'amuse pas à relever les humbles +violettes ou les pâles marguerites que le pied a +foulées en passant.</p> + +<p>C'est du moins, ce que pensait Lafleur, car il entonna +aussitôt d'une voix de stentor:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p> +<p class="i4">Patriarche digne,</p> +<p class="i4">Que l'bon Dieu............</p> + </div> </div> + +<p>—Va au diable avec ton grand-père Noé! interrompit +avec humeur Després, dont le front s'était +assombri.</p> + +<p>—Hum! je doute fort qu'il veuille m'y suivre; +le digne homme est trop bien casé pour désirer un +changement.</p> + +<p>—Alors, vas-y seul.</p> + +<p>—Nenni, mes fils; je suis trop poli pour ne pas +vous attendre.</p> + +<p>Després se dérida un peu.</p> + +<p>—Au fait, tu as raison, Lafleur: vive la joie!</p> + +<p>—Et les pommes de terre, morguienne! Chaque +chose en son temps. Quand nous serons bien gris, +nous parlerons raison; nous ferons de la philosophie, +de la psychologie, de la physiologie, de la +phrénologie—tout ce que vous voudrez. En attendant! +amusons-nous, et haut les verres!</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p> +<p class="i4">Patriarche,............</p> + </div> </div> + +<p>—Oui, oui, c'est cela, appuya Cardon. Il n'y a +rien pour délier la langue et mettre de l'ordre +dans les idées comme quelques bons verres de +<i>Molson</i>. Je seconde la motion de Labrosse.</p> + +<p>—Adopté, <i>carried!</i> vociféra le petit Caboulot.</p> + +<p>La joie reparut triomphante autour de la table +chargée de bouteilles, de verres, de pipes et de tabac. +Pendant plus d'une heure, ce fut un déluge +de rasades, de chansons, de bons mots à faire pâlir +les orgies romaines. Lafleur chanta vingt fois +son <i>grand-père Noé</i>; le Caboulot s'enroua +pour quinze jours à gouailler chacun de ses amis; +Cardon se grisa comme un Polonais, tout en encourageant +les autres à boire sec, attendu que les +<i>provisions</i> ne manquaient pas. Quant à Després, +malgré qu'il eut avalé presque une bouteille +à lui seul, il n'y paraissait guère. Seulement, il +était devenu grave et rêveur, comme d'habitude; +car c'était là le seul effet que les spiritueux semblassent +produire sur cette organisation de fer.</p> + +<p>Mais, si grave et si rêveur qu'il fut, il le cédait +pourtant sous ce rapport de beaucoup à Champfort. +Jamais le jeune homme, d'ordinaire gai et +assez solide buveur, ne s'était montré à ses amis +enveloppé dans un semblable nuage de tristesse et +de mélancolie.</p> + +<p>Tant qu'il avait été en pleine possession de son +sang-froid, il s'était efforcé de se raidir contre le +<i>spleen</i> qui l'envahissait. Aux saillies de Caboulot, +aux jeux de mots barbares de Lafleur, aux +épigrammes de Cardon, il avait ri... oui, mais +d'un rire nerveux, forcé, qui faisait mal. Puis +était venu cet état de demi-ivresse, où les idées se +mettent franchement à galoper sur le chemin de +la rêverie et où le coeur vient aux lèvres, prêt à +s'ouvrir à tous les épanchements.</p> + +<p>C'est la phase la plus voluptueuse de l'état, alcoolique. +Le cerveau jouit, alors d'une lucidité +plus grande qu'à l'état normal, et les idées y dansent +tout armées, prêtes à entrer en campagne au +premier signal.</p> + +<p>Il était donc rendu à ce degré de l'échelle bachique, +quand Després, qui l'observait entre deux +bouffées de fumée, lui dit doucement:</p> + +<p>—Champfort!</p> + +<p>—Hein? fit le jeune homme, comme surpris +de cette appellation inattendue.</p> + +<p>Puis, se soulevant à demi sur le canapé où il +était presque couché;</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, mon ami?</p> + +<p>—Il y a, mon cher, que tu n'es pas comme d'habitude +et que tu nous caches quelque chose.</p> + +<p>—Mais non..., mais non, je ne vous cache rien... +Que voulez-vous que je vous cache, mes bons +amis?</p> + +<p>—Tu es triste comme une porte de prison, et +c'est en vain que tu veux paraître gai; la gaieté +ne te va plus, et cela depuis longtemps.</p> + +<p>—Quelle conclusion tirer de cela? On n'est pas +toujours disposé à la joie. Chacun a ses heures de +mélancolie, sans qu'il puisse s'en défendre et sans +même qu'il en puisse expliquer la cause.</p> + +<p>—Champfort, ne joue pas au plus fin avec moi. +Depuis plusieurs mois, je t'observe, et j'ai suivi pas +à pas le travail lent, mais continu, mais implacable +qui se fait chez toi. Le peu de gaieté, de bonne +humeur et d'insouciance joyeuse qui te reste du +Champfort d'autrefois n'est que du vernis, et, sous +ce vernis, il y a, une grande douleur, une de ces +douleurs incurables qui terrassent l'âme la plus +fortement trempée.</p> + +<p>Le jeune étudiant baissa la tête et ne répondit +pas. Mais sa main se porta instinctivement à +son coeur, comme s'il eût craint d'y laisser voir la +plaie qu'y devinait Després.</p> + +<p>Celui-ci se leva et, saisissant cette main indiscrète, +il dit à Champfort d'une voix douce:</p> + +<p>—Mon pauvre ami, ta main t'a trahi; tu souffres +réellement et je vais te dire qu'elle est ta maladie.</p> + +<p>—Tais-toi, Després, tais-toi! fit vivement +Champfort, en relevant la tête et regardant l'étudiant +avec des yeux presque hagards.</p> + +<p>Cardon, Lafleur et le Caboulot s'étaient imposé +mutuellement silence, du moment que Després—leur +chef à tous—avait engagé la conversation. +Rapprochant leurs chaises, ils attendirent vivement +intrigués.</p> + +<p>Després, les désignant:</p> + +<p>—Voyons, Champfort, doutes-tu de nous? +Sommes-nous, oui ou non, tes meilleurs amis?</p> + +<p>—Certes, oui.</p> + +<p>—Eh bien! qu'as-tu à craindre?</p> + +<p>—Rien; mais mon secret est un de ceux qu'on +emporte dans la tombe.</p> + +<p>—Ta! ta! ta! ton secret n'en est pas un, car +je le connais moi.</p> + +<p>—Alors, c'est toujours un secret, répondit noblement +Champfort.</p> + +<p>Un éclair brilla dans l'oeil noir de Després. Il +leva fièrement sa belle tête intelligente, serra la +main du jeune homme et dit:</p> + +<p>—Merci, Champfort. Cette bonne parole est un +coup d'éperon qui m'engage définitivement dans +la voie que j'ai adoptée.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Lafleur, Cardon et le Caboulot:</p> + +<p>—Mes amis, dit-il, vous allez me donner votre +parole d'honneur que rien de ce que je vais vous +apprendre ne transpirera au dehors.</p> + +<p>—Nous la donnons, firent les jeunes gens, en se +levant tous à la fois.</p> + +<p>—Très bien, messieurs. Maintenant, Champfort, +écoute, et, surtout, pas de dénégations inutiles. +Depuis plusieurs années, tu aimes d'un +amour sans espoir ta cousine, Laure Privat. Voilà +ta maladie!</p> + +<p>A cette déclaration énergique, Paul Champfort +se leva d'un bond. Une pâleur effrayante envahit +sa figure, et, foudroyant Després de son regard, il +murmura:</p> + +<p>—Malheureux, qu'as-tu dis là ?</p> + +<p>—La vérité, mon ami, répondit avec calme le +roi des étudiants.</p> + +<p>—Mais tu veux donc ma honte, mon déshonneur, +pour jeter ainsi mon secret aux quatre vents de la +curiosité publique!</p> + +<p>—Ce que je veux, c'est qu'il ne soit pas dit que +Paul Champfort aura frappé inutilement à la porte +d'un coeur.</p> + +<p>—Mais tu ne sais donc pas qu'elle ignore mon +amour, et que je me laisserai mourir plutôt que de +lui faire le moindre aveu.</p> + +<p>—Ceci importe peu... Le temps et les circonstances +peuvent amener bien des changements dans les +situations les plus embrouillées. Je me charge de +forcer la main aux circonstances... et, quant au +temps, on lui fera prendre le triple galop, si besoin +est.</p> + +<p>—Oh! non, je ne veux pas qu'une pression quelconque, +morale ou autre, soit exercée sur cette enfant-là . +Mon amour est une indignité, une trahison; +eh bien! périsse mon amour, dussé-je ne +pas lui survivre!</p> + +<p>—Indignité! trahison!... Eh! depuis quand se +montre-t-on indigne et se rend-on coupable de trahison, +en aimant avec franchise et loyauté use jeune +fille?</p> + +<p>—Depuis que le devoir et la reconnaissance existent. +Ma tante Privat m'a recueilli, moi orphelin, +alors que les derniers débris du modeste patrimoine +de ma famille venaient de disparaître +dans les frais de la maladie et d'enterrement de +ma mère; elle m'a élevé comme un enfant; elle +m'a fait instruire—me mettant ainsi dans les +mains les moyens de vivre honorablement—et je +pousserais l'ingratitude jusqu'à chercher à capter +l'amour de sa fille unique, de sa fille à qui elle +laissera une part considérable de sa fortune!...</p> + +<p>—Non, jamais! Ma tête est plus forte que mon +coeur, et si celui-ci ne veut pas entendre raison, je +le briserai.</p> + +<p>—Ah! si elle était pauvre comme moi!...</p> + +<p>—Pauvre, toi? allons donc! Est-ce qu'on est +pauvre quand on possède une intelligence comme +la tienne et quand on a un coeur comme celui qui +bat dans ta poitrine? est-ce qu'on est pauvre +quand on a ton instruction et une position sociale +honorable comme celle qui t'attend?</p> + +<p>—Et, d'ailleurs, puisque Mlle Privat a beaucoup +d'argent, n'est-il pas juste qu'elle fasse partager +cette fortune à un pauvre homme honorable, +plutôt que de s'associer à un capitaliste qui +n'en a que faire, et donner ainsi le spectacle d'une +richesse scandaleuse, au milieu de misères imméritées?</p> + +<p>—Ah! oui, elle est riche et tu es pauvre!... Le +voilà bien l'esprit de ce siècle d'argent où tout se +cote, où tout se réduit en piastres et contins, où +l'on fait marchandise de tout: âme, esprit ou +coeur!... Tu verras, Champfort, que dans cent ans +d'ici, chaque pensée, chaque sentiment sera matérialisé, +pesé dans la balance du spéculateur, prostitué +sur le tapis vert de l'agiotage, qui rendra, +son verdict dans ce genre-ci: «Cette idée pèse +<i>tant</i> et vaut <i>tant</i> la livre, mais la marchandise +étant en baisse depuis une demi-heure, je +ne puis offrir que <i>tant!</i></p> + +<p>—Nos petits-fils verront cela, Champfort: je +t'en donne ma parole d'honneur.</p> + +<p>A cette boutade de Després, Cardon, Lafleur et +le Caboulot partirent d'un indécent éclat de rire. +Champfort lui-même, malgré toute la gravité +la situation, n'y put retenir et fit bravement chorus +avec ses amis....</p> + +<p>Mais le roi des étudiants ne fut pas désemparé.</p> + +<p>—C'est bien, messieurs, dit-il; riez, puisque mes +pronostics vous semblent drôles. Vous êtes jeunes, +et, conséquemment, vous avez le droit d'envisager +l'avenir sous ses plus riants horizons. Pour +moi, je suis vieux déjà , avec les vingt-cinq lourdes +années qui sont accumulées sur ma tête et les +épreuves par lesquelles j'ai dû passer. C'est pourquoi, +cet avenir que vous entrevoyez si beau ne +pouvant plus m'offrir rien qui m'attache, rien qui +m'illusionne, je le regarde froidement, je le suppute, +je le pèse, ni plus ni moins que s'il s'agissait +d'un bout de saucisse ou d'un morceau jambon!</p> + +<p>Et, en prononçant ces mots—qui pourtant auraient +dû redoubler la bruyante hilarité de ses +confères—Després avait dans la voix des accents +si sombrement dédaigneux; sa physionomie reflétait +tant d'amertumes longtemps comprimées, +mais encore chaudes et palpitantes, que personne +n'ouvrit la bouche et que chacun se crut en présence +d'une de ces victimes stoïques et calmes, +dont l'âme est morte à toutes les joies de la vie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3 class="sub">Cousin et Cousine</h3> + +<p>Il fallait, en effet, qu'une bien terrible tempête +eût passé sur le coeur de ce fier jeune homme pour +en refroidir ainsi les puissantes aspirations et en +arrêter l'indomptable essor.</p> + +<p>Y avait-il réellement un drame dans la vie de +Després, ou devait-on mettre sur le compte de l'organisation +fortement nerveuse du roi des étudiants +cette misanthropie dédaigneuse et ces boutades +douloureusement excentriques dont il ne pouvait +se défendre, à de certaines heures?</p> + +<p>On se perdait là -dessus en conjectures.</p> + +<p>Il y avait bien, dans l'histoire de Després, une +lacune que personne ne pouvait combler. Mais, +comme la moindre allusion adressée jusqu'alors au +jeune homme sur ce sujet avait paru l'affecter péniblement, +on s'était fait un devoir de ne jamais +plua le questionner sur ce passé mystérieux.</p> + +<p>Pourtant, ce soir-là , Champfort ne put s'empêcher +de lui dire:</p> + +<p>—En vérité, mon cher Després, on dirait, à t'entendre, +que des malheurs inouïs ont plané sur ta +jeunesse.</p> + +<p>—Peut-être! murmura Després... Mais, reprit-il +avec vivacité, il ne s'agit pas de moi pour le quart +d'heure.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Il s'agit d'empêcher que tu sois la victime d'une +coquette, ou qu'une délicatesse outrée fasse +laisser le champ libre à un indigne rival.</p> + +<p>—Qui te parle de rival?... En ai-je un, seulement?</p> + +<p>—Tu en as plusieurs, mais tu n'en redoutes +qu'un.</p> + +<p>—Comment sais-tu cela?</p> + +<p>—Je sais tout ce qui concerne <i>cet homme</i>, +répondit Després d'une voix sombre.</p> + +<p>—Ah! fit Champfort intrigué, et tu le hais?</p> + +<p>—Je le hais?</p> + +<p>Ces trois mots furent dits d'un ton si glacial et +si profond, que les étudiants se regardèrent tout +étonnés.</p> + +<p>Champfort réfléchissait. Un coin du rideau qui +couvrait la jeunesse de Després venait d'être soulevé +par le Roi des Étudiants lui-même, et une +étrange idée se développait dans la tête de Champfort: +c'est que son rival avait dû être pour beaucoup +dans les malheurs de Després.</p> + +<p>—Et, reprit-il, tu connais assez l'individu pour +affirmer qu'il est indigne de ma cousine?</p> + +<p>—Cet homme est un misérable, et Mlle Privat ne +devrait pas même se laisser souiller par son regard +de serpent.</p> + +<p>—Très bien. Mais qui sera assez généreux pour +désillusionner la pauvre enfant? qui sera assez +persuasif pour ouvrir les yeux de sa mère et lui +faire repousser un prétendant qu'elle regarde déjà +comme son gendre?</p> + +<p>—Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des +années, suis pas à pas les mouvements tortueux de +ce traître; moi qui connais tous ses agissements +honteux; moi, enfin, qui me venge du lâche séducteur +de la seule femme que j'aie aimée!</p> + +<p>—Enfin! s'écria Champfort, le voilà le secret +de ta vie, n'est-il pas vrai?</p> + +<p>—Oui, Paul, c'est vrai. Celui qui a détruit à +jamais mes illusions de jeune homme et mes espérances +de bonheur, est le même misérable qui cherche +aujourd'hui à te ravir la jeune fille que tu +aimes.</p> + +<p>—Quelle coïncidence! Une sorte de fatalité place +donc cet homme sur notre chemin?</p> + +<p>—Oui, c'est une fatalité... mais une fatalité que +j'appelle providence, moi. Cette providence qui m'a +rendu témoin de toutes les trahisons de ce larron +d'honneur, qui m'a constamment entraîné sur ses +pas, le jette encore aujourd'hui en travers de ma +route... Malheur à lui! La mesure est pleine; le +dossier est complet; je vais frapper un grand +coup et arrêter dans son vol ce vautour pillard.</p> + +<p>—Que comptes-tu faire?</p> + +<p>—Oh! fort peu de chose d'ici à la signature du +contrat.</p> + +<p>—Hélas! pauvre ami, c'est dans huit jours.</p> + +<p>—Je le sais. Mais quand ce devrait être demain, +j'aurais encore le temps nécessaire à mes petits +préparatifs.</p> + +<p>—Dieu veuille, mon cher Després, que tu réussisses +à empêcher un mariage aussi malheureux! +Mais...</p> + +<p>—Mais quoi?</p> + +<p>—En serais-je plus avancé, et Laure m'en aimera-t-elle +davantage?</p> + +<p>—Qui te prouve qu'elle ne t'aime pas déjà assez?</p> + +<p>—Tout le prouve: sa manière d'agir avec moi, +sa froideur hautaine, ses airs protecteurs, et jusqu'à +cette réserve cérémonieuse qui a remplacé la +douce intimité et les naïfs épanchements d'autrefois.</p> + +<p>—Hum! il faut quelquefois prendre les femmes +à rebours, et leurs grands airs dédaigneux masquent +souvent un dépit qu'elles dissimulent avec +peine.</p> + +<p>—Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure; +son coeur est trop haut placé pour recourir à ces +petits moyens.</p> + +<p>—Qu'en sais-tu? Personne ne comprend les femmes, +et les amoureux moins que tous les autres. +Ecoute-moi, Champfort: la femme est un être pétri +de contradictions, qu'il ne faut croire qu'à la +dernière extrémité. J'en sais quelque chose.</p> + +<p>—Tu es sévère. Després, et tes malheurs passés +te rendent injuste.</p> + +<p>—Je ne crois pas. Il est possible, après tout, +que Mlle Privat soit une exception à la règle générale. +C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il en +soit, pour me former une opinion solide sur ton +cas, fais-moi l'historique de tes relations avec ta +cousine.</p> + +<p>—A quoi bon?</p> + +<p>—Il le faut.</p> + +<p>—Allons, je me résigne et ne vous cacherai rien.</p> + +<p>Les chaises se rapprochèrent, et Champfort commença:</p> + +<p>—J'ai connu ma cousine, il y a environ six ans. +J'avais alors seize ans et elle entrait dans sa quatorzième +année. Mon père était mort depuis longtemps, et ma +mère venait à son tour de payer son +tribut à la nature. Resté orphelin et sans ressources, +j'envisageais l'avenir avec frayeur, lorsqu'un +jour, un étranger entra dans mon petit logement +et m'annonça qu'il venait de la part de +ma tante Privat, la soeur de ma mère, et qu'il +avait instruction de m'emmener à la Nouvelle-Orléans. +Il me donna une lettre de ma bonne tante +et l'argent nécessaire pour régler toutes mes +petites affaires.</p> + +<p>«Rien ne me retenait plus à Québec. Aussi, mes +préparatifs ne furent-ils pas longs, et quinze jours +plus tard, j'étais à la Nouvelle-Orléans, ou plutôt, +à quelques milles de là , dans une charmante habitation +que possédait mon oncle sur sa plantation, +près du lac Pontchartrain.</p> + +<p>«Je passai là les deux belles années de ma jeunesse, +vivant comme un frère avec les deux charmants +enfants de mon oncle: Edmond et Laure.</p> + +<p>Edmond avait à peu près mon âge, et Laure, deux +années de moins.</p> + +<p>«Que de gaies promenades nous avons faites ensemble +dans les champs de canne à sucre ou sur +les bords du lac! que de douces causeries nous +avons échangées sous la large véranda de l'habitation!</p> + +<p>«La guerre civile, qui se déchaînait alors avec +fureur dans plusieurs États de l'Union, ne se traduisait +encore en Louisiane que par des mouvements +de troupes et une agitation formidable. +Mais, tout en enflammant nos jeunes coeurs d'un +noble amour pour la cause du Sud, elle ne troublait +pas autrement notre paisible existence.</p> + +<p>«Sur ces entrefaites, mon oncle, qui était colonel, +partit avec son régiment pour rejoindre l'armée. +Ce fut notre premier chagrin. Mais, comme +il nous déclara qu'il pourrait venir de temps en +temps à l'habitation, nous nous consolâmes assez +vite de ce contretemps.</p> + +<p>«Ainsi qu'il l'avait dit, mon oncle revint un +mois après son départ. Il était accompagné d'un +jeune homme du nom de Lapierre...</p> + +<p>—Hein! Lapierre? interrompit le Caboulot.</p> + +<p>—Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu?</p> + +<p>—Peut-être... Mais il y a tant de personnes qui +s'appellent ainsi. Continue.</p> + +<p>—Je disais donc que le colonel était accompagné +d'un jeune homme du nom de Lapierre, qui se +disait de Québec et dont ma tante avait, en effet, +connu la famille, lorsqu'elle-même y demeurait. +Mon oncle s'était pris d'une véritable amitié pour +ce Lapierre, et il en avait fait son compagnon inséparable.</p> + +<p>Comment cet étranger était-il parvenu à s'insinuer +ainsi dans les bonnes grâces du colonel? +quels services lui avait-il rendus?... je l'ignore encore.</p> + +<p>—Moi, je le sais! interrompit Després. Lapierre +courait alors d'une armée à l'autre pour spéculer +sur les navires. Un jour, il guida le régiment du +colonel Privat dans une marche nocturne qui amena +la capture d'un convoi ennemi.</p> + +<p>Telle est l'origine de sa faveur auprès de la famille +Privat.</p> + +<p>—D'où tiens-tu ce renseignement? demanda +Champfort, surpris.</p> + +<p>—De moi-même, mon cher. J'étais à cette époque +dans le Kentucky, où, je servais comme volontaire +dans l'armée qui faisait face au général +Beauregard, dont faisait partie le régiment du colonel +Privat.</p> + +<p>—Ah! fit Champfort, voilà qui explique bien +des choses!</p> + +<p>—Continue, mon cher Paul, tu en apprendras +encore.</p> + +<p>L'étudiant reprit:</p> + +<p>«Mon oncle et Lapierre passèrent une dizaine +de jours à l'habitation, pendant lesquels ma tante +et ma cousine se multiplièrent pour héberger dignement +leur hôte. Laure, selon le désir de son +père, s'était constituée le <i>cicérone</i> du jeune +étranger et ne le quittait guère. Ils faisaient ensemble, +en compagnie du colonel et de ma tante, +de longues promenades à travers la plantation ou +sur les bords du lac; et, de retour à l'habitation, +c'était au piano ou sous la véranda que se continuait +le tête-à -tête.</p> + +<p>«Pendant tout le temps que dura le séjour de +mon oncle, je pus à peine trouver l'occasion de +parler à ma cousine. Elle semblait n'avoir +d'yeux et d'oreilles que pour Lapierre, et paraissait +même se croire obligée de ne plus causer qu'avec lui.</p> + +<p>Ce changement de conduite ne fit d'abord que +m'étonner; mais bientôt, à cet étonnement bien +naturel se joignit une sensation étrange, une sorte +de souffrance, quelque chose comme une douleur +sourde, mal définie, qu'il m'était impossible de +surmonter.</p> + +<p>«La vue de ma cousine, constamment au bras +de ce beau jeune homme qui lui souriait et lui parlait +avec chaleur, me causait une impression tellement +pénible, que je fuyais sa société et me tenais +presque toujours à l'écart. J'errais seul de longues +heures dans la campagne, et ce n'était, qu'avec +un inexprimable serrement de coeur que je rentrais +à l'habitation.</p> + +<p>«Hélas! je venais enfin de connaître le mal +mystérieux qui me torturait: j'aimais ma cousine!</p> + +<p>«Cette découverte m'effraya et ne fit qu'augmenter +ma sauvagerie. Je me considérai comme +indigne des bontés de mon oncle et de ma tante, +du moment que mon coeur me révéla son audace, +et, je pris la résolution d'étouffer dans mon sein le +coupable sentiment qui y germait.</p> + +<p>«Aussi, lorsque le colonel repartit pour l'armée, +emmenant avec lui le jeune Lapierre, j'avais +fait mon sacrifice et ce fut sans récriminations, sinon +sans amertume, que je repris avec ma cousine +le genre de vie accoutumé.</p> + +<p>«Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se +mêla toujours à nos relations une certaine gêne +et, une teinte de froideur, que ni elle ni moi nous +ne pouvions contrôler et qui ne fit qu'augmenter +dans la suite.</p> + +<p>«Telle était la situation, lorsqu'un événement +aussi douloureux qu'inattendu vint nous plonger +tous dans la désolation. Lapierre arriva un soir +à l'habitation porteur de la triste nouvelle que le +colonel était mort, quelques jours auparavant, +d'une blessure reçue dans un combat d'avant-postes. +Le jeune homme, qui paraissait accablé de +chagrin, remit à ma tante une lettre de son mari +mourant, dans laquelle le blessé faisait les plus +grands éloges de la conduite de son ami Lapierre, +qui l'avait recueilli sur le champ de bataille et +soigné comme un fils.</p> + +<p>—L'infâme! le traître! s'écria Després. Veux-tu +savoir, Champfort, ce qu'avait fait Lapierre +avant de ramasser sur le champ de bataille le colonel +Privat mourant?</p> + +<p>—Qu'avait-il fait?</p> + +<p>—Il avait, pour une forte somme d'argent, livré +au général ennemi le secret des mouvements de +Beauregard et fait tomber le colonel Privat dans +une embuscade où son régiment fut écharpé et lui-même +blessé mortellement.</p> + +<p>—Le misérable! mais cette lettre de mon oncle?</p> + +<p>—Oh! j'aurai beaucoup, à dire sur cette lettre +quand le temps sera venu. Pour le moment, qu'il +me suffise d'affirmer que le colonel était à cent +lieues de croire que Lapierre fût un espion au service +du plus offrant. Aussi, touché des soins que +lui prodiguait l'hypocrite, le chargea-t-il d'annoncer +sa mort à sa femme et lui écrivit-il la lettre +dont tu parles.</p> + +<p>—Mais, c'est affreux, cela! firent les étudiants.</p> + +<p>—Oui, messieurs, c'est affreux—d'autant plus +affreux que le colonel avait comblé ce misérable de +faveurs et qu'il reposait en lui une confiance illimitée...</p> + +<p>—Confiance que ne lui a pas retirée, malheureusement, +la famille Privat, fit observer Champfort.</p> + +<p>—Oui, mais cette sympathie qu'il a su capter +fera place à la haine et au mépris, quand je l'aurai +démasqué, répondit Després.</p> + +<p>—Le pourras-tu?... Il te fera passer pour un imposteur +et te demandera des preuves... En as-tu?</p> + +<p>—J'en ai plus qu'il ne m'en faut pour le faire +rentrer sous terre et mourir de confusion, s'il lui +en reste un atome d'honneur. Laissez venir le +grand jour de la rétribution, mes amis, et vous +verrez comment se venge le Roi des Étudiants. +Toi, Champfort, achève ton histoire.</p> + +<p>—Je n'ai plus qu'un mot à dire. Ma tante, +frappée dans ses plus chères affections, se montra +héroïque. Elle se dirigea immédiatement vers le +théâtre de la guerre et, à force d'argent, se fit remettre +le corps de son mari, qu'elle ramena en +Louisiane, où les derniers honneurs lui furent rendus.</p> + +<p>«Puis, n'étant plus retenue aux États-Unis par +aucun intérêt majeur, elle vendit ses immenses +propriétés et nous ramena tous à Québec, en passant +par la France.</p> + +<p>«Quant à Lapierre, il avait rejoint l'armée, +après l'enterrement du colonel. Je ne l'ai revu +qu'il y a environ trois mois, chez ma tante. Il +arrivait des États-Unis. Depuis lors, il est le +commensal assidu de la maison et fait la cour à +ma cousine, qu'il doit épouser dans huit jours.</p> + +<p>«Vous en savez, aussi long que moi, maintenant, +messieurs.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3 class="sub">Secret pour secret</h3> + +<p>Un silence de quelques minutes suivit.</p> + +<p>Després s'était levé et marchait avec agitation +dans la pièce. Le récit de Champfort, auquel le +nom de Lapierre se trouvait si étrangement mêlé, +avait ravivé en lui une plaie à peine cicatrisée, et +fait surgir dans son coeur d'amers souvenirs. Un +pli menaçant, qui ridait de haut en bas son front +soucieux, annonçait l'effort de sa pensée.</p> + +<p>Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le +turbulent Caboulot semblait partager cette agitation. +Sa figure mobile était devenue grave et il +attachait sur Després des regards profonds. On +eût dit qu'un vague souvenir, trop éloigné pour +avoir de la consistance, trottait, dans la tête de +l'enfant et qu'il cherchait à le fixer, à lui donner +du relief.</p> + +<p>Després ne s'apercevait pas de cette attention +dont il était l'objet et continuait sa promenade +fiévreuse.</p> + +<p>Ce que voyant Lafleur, qui n'aimait pas les situations +tendues, crut le temps propice pour risquer +une proposition. Le digne étudiant n'était +amateur de mélodrame qu'autant qu'on y mettait, +de temps en temps, un petit entr'acte pour +<i>prendre la goutte</i>.</p> + +<p>Il saisit donc une bouteille et la brandissant:</p> + +<p>—Ça! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement +intéressantes; mais elles ne doivent +pas nous empêcher de faire un doigt de cour +à cette bonne bouteille qui s'ennuie.</p> + +<p>—En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon.</p> + +<p>—C'est tout simplement de l'ingratitude, ajouta +le Caboulot, qui évidemment faisait effort pour +paraître calme. La bouteille est une bonne et +loyale fille qui n'a jamais trahi personne, elle. +Donnons-lui une franche accolade.</p> + +<p>Les trois amis se versèrent chacun une rasade, et +Lafleur s'écria:</p> + +<p>—Holà ! Després, holà ! Champfort, approchez. +Faites-moi vite disparaître ces mines tragiques +et venez trinquer, ou sinon je vous chante +tout mon <i>Grand-père Noé</i>.</p> + +<p>Et il commença, en effet:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p> +<p class="i4">Patriarche digne............</p> + </div> </div> + +<p>Mais les deux retardataires, en voyant cette menace +du mélomane Lafleur recevoir un commencement +d'exécution, s'étaient vite rendus, à l'appel.</p> + +<p>On but la rasade exigée. Puis Champfort dit à +Després:</p> + +<p>—Eh bien! Després, es-tu toujours, d'opinion +que je me suis trompé à l'endroit des sentiments +de ma cousine?</p> + +<p>—Plus que jamais, répondit l'étudiant.</p> + +<p>—En vérité, tu m'étonnes!</p> + +<p>—Ce qu'il y a d'étonnant, mon cher, c'est que +tu ne connaisses pas davantage les femmes.</p> + +<p>—Je crois pourtant connaître celle-là ; ayant si +longtemps vécu en rapports journaliers avec elle.</p> + +<p>—Tu la connais moins que toute autre... Mais +laissons ce sujet pour ce soir. Je te convaincrai +avant peu de la singulière, erreur dans laquelle un +excès de délicatesse t'a fait tomber. Parlons plutôt +de ce mécréant de Lapierre.</p> + +<p>—Je t'ai tout dit ce que je sais sur son compte.</p> + +<p>—Alors, ce sera moi qui compléterai la biographie +de ce sale personnage. Le temps est arrivé, +d'ailleurs, mes amis, où je dois satisfaire la légitime +curiosité que vous avez souvent manifesté à +l'endroit de certain épisode de ma jeunesse. J'aurais +préféré ne jamais soulever le voile sombre qui, +comme un linceul, recouvre cette malheureuse phase +de ma vie. Mais le bonheur de notre ami +Champfort étant en péril, je vais parler et rouvrir +vaillamment cette vieille blessure.</p> + +<p>Champfort serra la main de Després.</p> + +<p>—Merci! dit-il: secret pour secret; il n'y aura +plus désormais aucun obstacle pour empêcher nos +coeurs de battre à l'unisson.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants s'installa en face de ses +amis, dont la curiosité, surtout chez le Caboulot, +était piqué au vif, et prit la parole en ces termes:</p> + +<p>—Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais +dans une petite paroisse de la rive droite du Richelieu, +à peu près à mi-chemin entre Saint-Jean +et le lac Champlain...</p> + +<p>—Justement! murmura le Caboulot.</p> + +<p>—Quoi? fit Després.</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—N'interromps pas, bavard, grognai l'organe +rouillé de Cardon.</p> + +<p>«J'avais alors dix-huit ans, poursuivit Després, +et je commençais mes études médicales chez le +vieux médecin de l'endroit. Je menais là une vie +paisible et heureuse, partageant mon temps entre +l'étude au bureau de mon patron et les plaisirs +tranquilles de la pêche ou ceux plus fatiguant de +la chasse. J'allais aussi tous les jours m'étendre +nonchalamment sous les arbres rabougris d'un +petit îlot d'alluvion, formé au milieu du fleuve et +pouvant avoir deux cents pas de tour.</p> + +<p>«Rien de calme et de pittoresque comme le paysage +qui se déroulait alors sous mes yeux!</p> + +<p>«Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse +natale—que je désignerai sous le pseudonyme de +Saint-Monat—déployait sa sombre nappe de +verdure, émaillée de blanches maisonnettes et accidentée, +ça et là , de rochers moussus, de gorges +nombreuses et de caps hardis, dont le courant léchait +les pieds verdâtres. En face, sur l'autre rive, +quelques maisons isolées montraient leurs façades +au milieu du feuillage, et une petite rivière +descendait en grondant des hauteurs boisées de +l'arrière-plan, pour venir marier ses eaux à celles +du fleuve, à deux arpents environ en aval de l'îlot.</p> + +<p>«Tout cela respirait une telle fraîcheur, était +revêtu de tons si harmonieusement diversifiés et +plaisait tant à mon esprit rêveur, qu'il m'arrivait +souvent de m'oublier en mélancolique contemplation +et de ne regagner ma demeure que longtemps +après le coucher du soleil.</p> + +<p>«Un soir de juin, je m'étais attardé ainsi, et le +soleil allait disparaître derrière les sinuosités chevelues +de l'horizon du nord, lorsque je songeai au +retour.</p> + +<p>«Le firmament était strié de grandes bandes de +nuage, dont les franges semblaient se traîner sur +la forêt. Une assez forte brise ridait le fleuve de +lames courtes et pressées, dont le clapotement incessant +contre le rivage de l'îlot avait quelque +chose de mélancolique qui berçait mes pensées. +Une petite embarcation, avec une jeune, fille pour +passagère et un tout jeune garçon pour pilote, +longeait la rive gauche, à quelques arpents de moi.</p> + +<p>«Tout à coup, au moment où je me dirigeais +vers mon canot, couché dans les ajoncs du rivage, +un cri perçant se fit entendre dans la direction de +l'embarcation, qui venait, de chavirer.</p> + +<p>«Je vis la pauvre jeune fille, affolée de terreur, +qui se débattait dans le fleuve, pendant que la +chaloupe renversée s'éloignait, avec le petit garçon +cramponné à sa quille.</p> + +<p>«Lancer mon canot, pagayer vigoureusement +vers le lieu de l'accident et saisir la jeune fille au +moment où elle allait disparaître sous l'eau, tout +cela ne fut l'affaire que d'une minute.</p> + +<p>«Mais il était temps! La petite avait déjà perdu +connaissance, et, je dus employer tout mon savoir +pour la faire revenir à elle. Quant au gamin, +il tenait bon sur son épave, et j'eus tout le +temps de le recueillir sain et sauf.</p> + +<p>«Ces jeunes gens étaient le frère et la soeur; +Leur père, un des plus riches cultivateurs de sa +paroisse, demeurait non loin de là , justement à +l'embouchure de la petite rivière dont je parlais +tantôt. De mon poste d'observation sur l'îlot, +j'avais souvent remarqué sa grande et belle maison, +à moitié perdue dans le feuillage et bâtie +près de la berge de la rivière.</p> + +<p>«Grâce à ces renseignements que me donna l'enfant—car +la jeune fille n'était guère en état de +parler—je ramenai dans leur famille les deux +naufragés.</p> + +<p>«Inutile de vous dire que je fus fêté, choyé, caressé, +comme devait l'être le sauveur de deux enfants +uniques. Le père et la mère me firent promettre +de les venir voir tous les jours. Désormais, +j'aurais mes entrées libres dans la maison et mon +couvert mis à la table de la famille.</p> + +<p>«J'eus d'autant moins d'hésitation à prendre +cet engagement, que les maîtres de la maison me +parurent de charmantes gens, et leur fille Louise +la plus délicieuse enfant que j'eusse rêvée. Elle +avait seize ans, une taille bien prise, des cheveux +blonds et des yeux noirs, admirable contraste qui +lui seyait à ravir.</p> + +<p>«Ce soir-là , je revins chez moi heureux d'avoir +fait une bonne action et le coeur rempli de la +blonde image de Louise.</p> + +<p>«Le lendemain, je me jetai dans mon canot et +retournai chez mes nouveaux amis, avec qui je +passai une partie de la journée. Louise ne se ressentait +plus des émotions de la veille, et une légère +pâleur, qui la rendait dix fois plus belle, rappelait +seule la terrible crise.</p> + +<p>«Je conversai longtemps avec elle dans une douce +intimité. Sa voix avait un charme pénétrant +et des accents, d'aimable naïveté qui m'allaient à +l'âme. Je vis avec joie qu'elle possédait une instruction +suffisante pour alimenter une bonne causerie, +et qu'elle n'en savait pas assez pour être +pédante.</p> + +<p>«Je la quittai à regret vers le soir, après lui +avoir promis de revenir le lendemain et les jours +suivants.</p> + +<p>«Pendant plus d'un mois, je vécus ainsi, traversant +chaque jour le fleuve en canot et ne revenant +sur la rive droite qu'à la nuit.</p> + +<p>«Quel heureux temps! quelles heures délicieuses! +Louise et moi, nous n'étions plus seulement +des amis inséparables: nous étions des amants. +Je l'adorais; elle raffolait de moi. Je trouvais +longue la nuit qui nous séparait; elle épiait avec +anxiété, aux premières heures du matin, le retour +de mon léger canot bondissant sur la lame ou glissant +comme une flèche sur le fleuve endormi.</p> + +<p>«Oh! oui, le beau, le bon temps!</p> + +<p>—C'est à cette époque—c'est-à -dire vers la fin +du mois de juillet—qu'arriva à Saint-Monat un +jeune homme du nom de Lapierre. Il venait de +Québec, où il étudiait le droit, et comptait passer +un mois ou deux de villégiature chez un de ses oncles, +le voisin et l'ami de mon père.</p> + +<p>«C'était un fort joli garçon, altéré de mouvement, +passionné pour la chasse, amoureux des +plaisirs champêtres. Je l'avais un peu connu autrefois, +pendant mon séjour à Québec. Aussi, malgré +sa mobilité d'esprit et son caractère à plusieurs +faces, fûmes-nous bien vite liés d'amitié.</p> + +<p>«Je ne faisais pas une excursion qu'il n'en fut; +je n'avais pas une relation, une connaissance dans +les environs que je ne lui fisse partager. Bref, nous +étions, au bout de quelques jours, la plus belle +paire d'amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade.</p> + +<p>«Pour sceller à jamais une si étroite intelligence, +la Providence mit un jour en grand danger la +précieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une +circonstance où nous traversions la rivière à la +nage: en fidèle Oreste, je le sauvai au péril de ma +vie.</p> + +<p>«Cette bonne action me valut l'éternelle reconnaissance +du loyal jeune homme.</p> + +<p>«Vous allez voir comment il me la prouva.</p> + +<p>«Je vous ai dit que toutes nos distractions +étaient communes et que cette communauté s'étendait +aux relations que j'avais. Naturellement, +la famille de Louise n'en était pas exclue, et je +continuais, comme par le passé, à me rendre tous +les jours auprès de ma jolie fiancée. Seulement, +j'étais invariablement flanqué du citoyen Lapierre.</p> + +<p>«Le jeune homme paraissait surtout goûter extrêmement, +la société des maîtres de la maison, +auxquels il racontait toutes sortes d'histoires +plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable +rendait amusantes au possible et qui +faisaient les délices des bons vieillards. Louise +et moi, nous nous mêlions souvent à leur cercle et +prenions de bon coeur part à l'hilarité générale. +Lapierre, alors, redoublait d'amabilité, et ses racontars, +s'adressant directement à la jeune fille, +ne manquaient jamais de l'amuser beaucoup.</p> + +<p>«Et c'est ainsi qu'une douce familiarité s'établit, +à ma grande satisfaction, entre mon ami et +mon amante.</p> + +<p>«Loin de mettre obstacle au développement de +cette sympathie naissante entre les deux jeunes +gens, je cherchais, au contraire, à en resserrer +tous les jours les liens dorés. Il me semblait que +mon bonheur ne serait complet qu'à la condition +d'y faire un peu participer mon dévoué compagnon, +cet excellent Lapierre.</p> + +<p>«Un procédé si délicat ne manquait pas de toucher +vivement le bon jeune homme, et il me disait +souvent, en me serrant la main:</p> + +<p>—Gustave, tu es un coeur d'or, et je bénis le ciel +qui m'a, fait faire ta connaissance. Non seulement +tu me procures d'agréables distractions, mais tu +pousses, en outre, la complaisance jusqu'à me +laisser prendre une petite place dans le coeur de ta +belle fiancée. Il est si bon de sentir rayonner autour +de soi la douce amitié d'une femme, que je te +sais gré de m'avoir procuré ce plaisir-là . Je retournerai +à Québec meilleur que je n'en suis parti, +et cette amélioration sera ton oeuvre.</p> + +<p>«L'hypocrite! le traître!... Oh! messieurs, tenez-vous +le pour dit: c'était et c'est encore un rusé +coquin que ce Lapierre. Tous les rôles lui sont +bons; aucun moyen ne lui répugne. Quand un ennemi +se trouve sur son chemin, il le bouscule; si +c'est un ami, il prend une voie détournée et frappe +dans le dos.</p> + +<p>—Et c'est à un bandit de cette force que j'ai affaire! +murmura Champfort.</p> + +<p>—Ne crains rien: je suis là ! répondit Després; +je suis là , en travers de sa route, implacable et +sombre comme le châtiment!</p> + +<p>—Moi aussi! s'écria le Caboulot, d'une voix +étrange.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3 class="sub">Trahison</h3> + +<p>Lafleur et Cardon s'amusèrent beaucoup de cette +exclamation un peu prétentieuse; mais Després, +lui, eut un singulier tressaillement. Il regarda +l'enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa +sur son front, comme si une idée nuageuse cherchait +à en jaillir.</p> + +<p>Apparemment que cette idée lui parut folle, car +il hocha bientôt la tête et poursuivit:</p> + +<p>«Je vivais donc dans la plus grande sécurité et +sans la moindre appréhension du côté de Lapierre. +Quant à ma fidèle Louise, j'aurais cru commettre +une profanation en la soupçonnant; et, d'ailleurs, +elle se montrait toujours pour moi si prévenante, +si gracieuse, si aimante, que c'eût été vraiment +folie de lui prêter des idées de trahison.</p> + +<p>«C'est sous ces riantes circonstances que je dus, +vers la fin d'août, faire une absence de trois ou +quatre jours pour aller régler certaines affaires à +Saint-Jean.</p> + +<p>«Je partis en canot, après avoir reçu de Louise +les plus chaudes recommandations de ne pas être +longtemps dans mon voyage, et du bon Lapierre +les meilleurs souhaits.</p> + +<p>«La descente du Richelieu se fit en quelques +heures, et, à la nuit tombante, j'arrivais à destination.</p> + +<p>«Mes affaires furent bâclées plus rapidement que +je ne m'y attendais, et, dès le lendemain, je pus +effectuer mon retour.</p> + +<p>«Je laissai Saint-Jean dans l'après-midi. Le +temps était beau. Pas un souffle de vent ne ridait +la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais +donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais à +Saint-Monat dans le courant de la soirée.</p> + +<p>«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à +un mille environ de chez moi. Quoiqu'il n'y eût +pas de lune et que le ciel fût assez sombre pour +empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais +cependant distinguer l'îlot qui se détachait +du fleuve comme une tache noirâtre sur une plaque +d'acier bruni.</p> + +<p>«Je suivais alors la rive gauche d'assez près, +afin d'éviter le courant des eaux profondes. Je +ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce +côté-là , à quelques arpents devant moi, à cause +des sinuosités de la berge.</p> + +<p>«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller +une lumière dans un endroit bien connu, au fond +d'une petite baie où se déchargeait le bras de rivière +déjà décrit.</p> + +<p>«—C'est là ! me dis-je, tandis qu'une émotion +bizarre tenait mon aviron immobile. Et, pendant +plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur ce +point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité! +Un sentiment d'angoisse indéfinissable +me serrait la gorge, quelque chose comme un pressentiment +mystérieux, comme l'appréhension d'un +malheur!</p> + +<p>«L'image de Louise, de ma Louise adorée que +je n'avais pas vue depuis deux jours, se présenta +à mon esprit troublé, et cette évocation me causa +une impression étrange. Je la revis, comme en +cette soirée fatale et heureuse où je la sauvai de la +mort, lutter contre les vagues qui s'ouvraient +pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était +celui de Lapierre qui l'arrachait au gouffre +béant. Et Lapierre me saluait d'un geste moqueur, +puis filait rapidement dans son canot, sur +le fleuve tourmenté, en me jetant un éclat de rire +sardonique!...</p> + +<p>«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar, +et, plongeant énergiquement mon aviron +dans l'eau, je fis voler mon canot dans la direction +de la baie.</p> + +<p>«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi +ma route?</p> + +<p>«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais +poussé invinciblement vers la petite lumière; elle +m'attirait comme un puissant aimant; elle m'aspirait +comme le terrible maelstrom des côtes de +Norvège.</p> + +<p>«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais +à peine distinguer à vingt pas en avant de +la pince de mon canot. Je filais toujours quand +même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait +à vue d'oeil. Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance +en pays ennemi, je plongeais en silence +mon aviron dans l'eau tranquille, ne la +laissant même pas toucher le rebord de l'embarcation.</p> + +<p>—Tout à coup, une obscurité plus profonde se +fit à quelques pas de moi, et mon canot s'engagea +doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes +en les frôlant, puis s'arrêta.</p> + +<p>—J'étais arrivé.</p> + +<p>—Et par un singulier hasard, je me trouvais +justement dans une petite crique du bras de rivière, +ombragée de massifs très épais, et à une vingtaine +de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée, +qui était celle de la chambre de Louise.</p> + +<p>«Je demeurai là immobile, fixant de mon regard +ardent cette fenêtre bien-aimée, derrière laquelle +devait se trouver ma douce fiancée. J'espérais entrevoir +la charmante silhouette de la jeune fille; +je lui dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais +ma course.</p> + +<p>«Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en +conclus que la pieuse Louise adressait à Dieu sa +prière accoutumée, avant de se mettre au lit.</p> + +<p>«La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être, +à cette minute précise où je suis à deux pas +d'elle, un <i>pater</i> et, un <i>ave</i> pour que son +bon ami Gustave lui revienne sain et sauf.</p> + +<p>Amère ironie de ma pensée!</p> + +<p>«Je n'avais pas finie cette réflexion émue, qu'un +bruit étouffé de conversation à voix basse me parvint.</p> + +<p>«J'éprouvai comme une secousse galvanique et +me rapprochai, en me glissant silencieusement à +travers le feuillage, de l'endroit d'où semblaient +partir les chuchotements.</p> + +<p>Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez +près pour être sûr de ne pas perdre une syllabe +de la conversation mystérieuse, j'écartai doucement +le feuillage et je regardai.</p> + +<p>A cinq ou six pas de moi, près de la maison, il +y avait un homme et une femme. L'obscurité +m'empêchait de distinguer leurs traits, mais mon +coeur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui.</p> + +<p>«L'homme était Lapierre; la femme, Louise, ma +fiancée! Leur voix, qui se fit entendre au même +moment, ne me laissa aucun doute à cet égard.</p> + +<p>«Ainsi, j'étais trahi!... trahi par la femme que +j'aimais le plus au monde, qui m'avait juré une +inviolable fidélité et que j'avais arrachée, deux +mois auparavant, à une mort certaine!... trahi +par l'homme qui me devait aussi la vie, par +l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la +veille même, des paroles d'amitié, par le confident +qui avait reçu tous les secrets de mon coeur!</p> + +<p>«C'était trop à la fois, et le coup qui m'atteignait +en pleine poitrine était porté trop soudainement!... +Un flot de sang me monta aux yeux et +je dus me cramponner désespérément à un arbre, +pour ne pas tomber.</p> + +<p>«Puis la réaction se fit, immense, terrible; une +froide rage serra mes tempes, et ce fut avec un +calme effrayant que je me dis:</p> + +<p>«Avant de les frapper, je dois les entendre. Je +ne suis plus un amant; je suis un juge! Écoutons.</p> + +<p>«Et, concentrant toutes les facultés de mon âme +dans un seul sens: l'ouïe; j'entendis mot à mot +le dialogue suivant:</p> + +<p>—En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre, +vous êtes trop pusillanime ce soir. Les ombres de +la nuit vous feraient-elles peur et n'auriez-vous de +courage qu'à la clarté du soleil?</p> + +<p>—Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, répondait +la jeune fille.</p> + +<p>—Peur de quoi?</p> + +<p>—Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le +feuillage, du coassement des grenouilles au bord +de la rivière, du cri des hibous, là -bas, dans ces +gorges sombres...</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Il me semble que tous ces bruits et toutes ces +voix de la nuit ne s'élèvent que pour me reprocher +mon infidélité.</p> + +<p>—Vous êtes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles +n'ont rien à voir dans nos affaires, croyez-moi.</p> + +<p>—Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague +terreur que j'éprouve n'est pas de ceux que l'on +surmonte par le raisonnement.</p> + +<p>—Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous +aime, vous chasseriez bien vite toutes ces idées superstitieuses +et vous ne craindriez rien au monde, +quand je suis là pour vous défendre.</p> + +<p>—Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous, +je trahis des serments solennels; lorsque je trompe +à toute heure du jour un franc et loyal jeune +homme qui a foi en moi; lorsque je récompense le +dévouement de celui qui m'a sauvé la vie en +jouant vis-à -vis de lui la comédie de l'amour, tandis +que mon coeur appartient à un autre; vous me +demandez si je vous aime!...</p> + +<p>Louise avait prononcée cette tirade d'une voix +forte, quoique étouffée, et avec une énergie fébrile. +Je n'en perdis pas un mot, pas une intonation. +Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé, +la tête appuyée au tronc d'un arbre, le visage +baigné de larmes.</p> + +<p>Lapierre reprit:</p> + +<p>—Je vous crois, Louise, et la démarche que vous +faite ce soir confirme vos dires; mais combien les +actions prouvent mieux que les paroles!</p> + +<p>—Ce que vous me demandez est si grave, que +je ne puis m'y résoudre.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire? +Vous n'aimez pas l'homme que vos parents +vous destinent; pour vous soustraire à la +dure nécessité d'épouser cet homme-là , vous fuyez +avec celui que votre coeur a choisi... Encore une +fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si étrange?</p> + +<p>—Gustave Després m'a sauvé la vie!</p> + +<p>—La belle affaire! Tout autre, à sa place, en +eût fait autant. Est-ce qu'on laisse périr sous ses +yeux une personne qui se noie, sans lui porter secours?</p> + +<p>—Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'être +jamais qu'à lui!</p> + +<p>—Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes +d'engagements ne tirent pas à conséquence et se +rompent tous les jours. Després a abusé de votre +jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous +faisant promettre une chose semblable. C'est tout +simplement odieux.</p> + +<p>A cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai +pâle de colère et prêt à bondir sur lui; +mais la voix de Louise m'arrêta.</p> + +<p>—Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain, +à la môme heure, soyez ici: je vous dirai à +quoi je suis résolu.</p> + +<p>—Ne craignez-vous pas le retour de Després?</p> + +<p>—Oh! non, il m'a déclaré que son absence durerait +au moins trois jours.</p> + +<p>—J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez, +Louise, que le temps presse et que la découverte de +notre liaison peut tout gâter.</p> + +<p>—Demain, j'aurai pris une décision.</p> + +<p>—A demain, donc! La frontière n'est pas loin +et mon canot est rapide.</p> + +<p>—Je serai prête. A demain!</p> + +<p>Louise rentra, et j'entendis, à quelques pas de +moi, le bruit des branches froissées par Lapierre, +qui regagnait son canot.</p> + +<p>Je le laissai partir.</p> + +<p>Cinq minutes après, je filais silencieusement +dans son sillage. Mon heureux rival fredonnait un +gai refrain, pagayant mollement, comme un homme +qui n'est pas pressé.</p> + +<p>Je l'abandonnai à la hauteur de l'îlot, pour +obliquer à gauche et me diriger vers la demeure de +mon père.</p> + +<p>Lui se perdit dans l'obscurité, en amont, et je +l'entendis atterrir presque en même temps que +moi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h3 class="sub">Le drame de l'îlot</h3> + +<p>Després, après s'être recueilli un instant, reprit +ainsi sa narration:</p> + +<p>«La découverte de la honteuse trahison dont +j'étais victime avait réveillé dans mon coeur une +foule de passions assoupies jusqu'alors. De sombres +idées de vengeance m'agitaient, et c'est sous +l'empire d'une de ces colères blanches qui ne raisonnent +pas que je pris un parti.</p> + +<p>«Je gravis au pas de course le coteau qui conduisait +à la maison de mon père; et, après avoir +rendu compte à ce dernier de ma mission, je lui +dis qu'une affaire importante m'obligeait à repartir +de suite, et le priai de ne pas révéler à personne +mon retour nocturne à Saint-Monat.</p> + +<p>«Le bon vieillard parut quelque peu étonné de +mes allures mystérieuses; mais je le rassurai en lui +disant qu'il s'agissait tout simplement d'un pari +à gagner, et je fis mes préparatifs de départ.</p> + +<p>«Ce ne fut pas long.</p> + +<p>«De l'argent, quelques hardes, des provisions +pour deux jours et une paire de revolvers chargés +composèrent mon bagage, et je quittai la maison +paternelle comme deux heures du matin sonnaient +au coucou du salon.</p> + +<p>«Une vingtaine de minutes plus tard, j'étais installé +dans le fourré le plus épais de l'îlot, ayant +eu soin de hâler mon canot à sec et de le dissimuler +dans un fouillis de broussailles.</p> + +<p>«Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire +pour y passer la journée, était d'abord +d'empêcher que Lapierre n'eût vent de mon retour, +ensuite d'être plus à portée d'observer ses +allées et venues.</p> + +<p>«Rien d'extraordinaire ne se passa, jusqu'au +soir.</p> + +<p>«Mon ex-ami alla bien, comme d'habitude, chez +mon père et chez quelques, autres personnes du +voisinage, mais son canot ne bougeait pas.</p> + +<p>«La nuit vint, sombre, silencieuse—une vrai +nuit de contrebandier, de bandit. Je distinguais +à peine les deux rives du fleuve; et si quelques maigres +rayons d'étoiles n'eussent percé l'obscurité +compacte, il m'aurait été bien difficile de constater +le départ du coquin.</p> + +<p>«Heureusement, mes yeux s'y firent à la longue, +et, vers dix heures environ, je pus y voir le canot +de Lapierre se dessiner sur le fleuve comme une ombre +légère et glisser rapidement vers l'îlot.</p> + +<p>«Arrivé à la pointe sud, au lieu de passer outre, +comme je m'y attendais, le canot vint s'y ensabler, +et l'homme qui le montait sauta à terre et +alla déposer, non loin de là , derrière un rocher, +quelque chose qui me parut être un paquet de hardes.</p> + +<p>«Avant, que je fusse revenu de mon étonnement, +le canotier avait rejoint son embarcation et nageait +ferme dans la direction de la rive gauche.</p> + +<p>«Je lui laissai prendre un peu d'avance, puis, à +mon tour, je sautai dans mon canot et m'élançai +silencieusement sur ses traces.</p> + +<p>«Après une dizaine de minutes de cette chasse +nocturne, j'abordais dans ma petite crique de la +veille et je me glissais sans bruit jusqu'à mon poste +d'observation de la nuit précédente.</p> + +<p>«Lapierre était déjà rendu près de la maison. +Je vis sa silhouette qui s'estompait faiblement sur +le mur blanchi à la chaux.</p> + +<p>«Tout semblait sommeiller dans la maison. +Aucune lumière ne brillait aux fenêtres. Le monotone +trémolo des grenouilles dans les ajoncs du +rivage interrompit seul le silence pesant de la +nuit.</p> + +<p>«Tout à coup, j'entendis crier les gonds d'une +porte qui s'ouvrait; puis des pas légers se firent +entendre, et Louise, en costume de voyage parut +auprès de Lapierre.</p> + +<p>—Enfin, vous voilà ! fit le coquin.</p> + +<p>—Mon Dieu! répondit la jeune fille d'une voix +navrée, à quelle affreuse démarche m'obligez-vous?</p> + +<p>—Allons, voilà vos terreurs puériles qui vous +reprennent.</p> + +<p>—Mes bons parents, les abandonner! ce pauvre +Gustave, le trahir!</p> + +<p>—Mais, ma chère, vous les reverrez, vos parents—car, +une fois mariés, nous reviendrons; +quant à cet imbécile de Gustave, vous me feriez +plaisir en le laissant là où il est.</p> + +<p>—Il me semble que je fais un rêve terrible et +que je ne pourrai jamais me résoudre à vous suivre.</p> + +<p>—En ce cas, éveillez-vous et prenez vite une +décision, car je n'ai aucunement l'intention de passer +ainsi toutes les nuits à courir sur le fleuve.</p> + +<p>—Si nous attendions encore quelques jours...</p> + +<p>—Pas une heure. C'est assez d'enfantillage +comme cela. Suivez-moi cette nuit même, ou retournez +à votre premier amoureux... Il n'est pas +fier, ce bon enfant-là , et il se fera un honneur de +recueillir les débris de ma succession.</p> + +<p>«Remarquez en passant, messieurs, comment le +brutal Lapierre traitait cette jeune fille, qu'il prétendait, +aimer et quelle abjecte soumission Louise +avait pour lui. Il est certaines femmes qu'il faut +tenir ainsi dans une crainte salutaire... La verge +leur est douce et les coups de fouet leur semblent +des caresses.</p> + +<p>«Pauvre et sotte humanité!</p> + +<p>«Mais je poursuis... Après quelques secondes, +Louise répondit brusquement:</p> + +<p>—Vous le voulez, Joseph? Eh bien! que notre +destinée s'accomplisse: emmenez-moi.</p> + +<p>«Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il +saisit la jeune fille dans ses bras et la transporte +dans son canot. Puis il poussa au large et disparut +sur le fleuve sombre.</p> + +<p>«Mais je l'avais prévenu. Aux dernières paroles +de Louise, j'avais regagné à pas de loup mon +embarcation, et je fuyais comme une flèche vers +l'îlot, lorsque les fuyards se détachèrent de la rive.</p> + +<p>«En un clin d'oeil, j'avais atteint l'endroit où +Lapierre, une heure auparavant, avait, mis pied +à terre. J'étais sûr que le coquin s'y arrêterait +encore, et je l'attendais, un revolver dans chaque +main, et blotti derrière un rocher.</p> + +<p>«J'étais résolu à tout pour empêcher le rapt de +se consommer; et, plutôt que de laisser impunies +brûlé la politesse, en compagnie de son bon ami +Lapierre...</p> + +<p>—La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix +terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me +voilà !</p> + +<p>«Et me redressant en face des fuyards, d'un +coup de pied violent. Je repoussai au large leur canot, +qui partit à la dérive et disparut aussitôt +dans l'obscurité.</p> + +<p>«Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent +que pousser chacun une exclamation:</p> + +<p>—Després! Gustave!</p> + +<p>—Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je +avec force—Gustave Després, qui en échange du +petit service qu'il vous a rendu de vous sauver la +vie, vous avez constamment trompé tous deux; +Gustave Després qui, a entendu vos entretiens nocturnes +et connaît les projets que vous avez en tête; +Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre +juge et vient vous, porter la sentence que vous méritez!</p> + +<p>—Et quelle est cette sentence. Votre Honneur?</p> + +<p>—La mort! répondis-je d'une voix stridente.</p> + +<p>—Pour tous deux?</p> + +<p>—Pour toi seul, coquin.</p> + +<p>—Et pour mademoiselle?</p> + +<p>—Le mépris!</p> + +<p>—Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, +vous n'y allez pas de main morte, monsieur le +juge!</p> + +<p>—Je me venge! fut la réponse.</p> + +<p>«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, +car il y a de ces accents qui portent immédiatement +la conviction.</p> + +<p>—La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix +terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me +voilà !</p> + +<p>«Et me redressant en face des fuyards, d'un +coup de pied violent. Je repoussai au, large leur canot, +qui partit à la dérive et disparut aussitôt +dans l'obscurité.</p> + +<p>Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent +que pousser chacun une exclamation:</p> + +<p>—Després! Gustave!</p> + +<p>—Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je +avec force—Gustave Després, qui en échange du +petit service qu'il vous a rendu de vous sauver la +vie, vous avez constamment trompé tous deux; +Gustave Després qui a entendu vos entretiens nocturnes +et connaît les projets que vous avez en tête; +Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre +juge et vient vous, porter la sentence que vous méritez!</p> + +<p>—Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? +demanda impudemment Lapierre.</p> + +<p>—La mort! répondis-je d'une voix stridente.</p> + +<p>—Pour tous deux?</p> + +<p>—Pour toi seul, coquin.</p> + +<p>—Et pour mademoiselle?</p> + +<p>—Le mépris!</p> + +<p>—Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, +vous n'y allez pas de main morte, monsieur le +juge!</p> + +<p>—Je me venge! fut la réponse.</p> + +<p>«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, +car il y a de ces accents qui portent immédiatement +la conviction.</p> + +<p>«Pourtant, il feignit encore de badiner.</p> + +<p>—Qui sera l'exécuteur des hautes oeuvres? +ricana-t-il.</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>«Et, exhibant aussitôt mes revolvers, j'ajoutai:</p> + +<p>—Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous +nous placerons à chacune des extrémités de l'îlot, +et nous tirerons à volonté nos six coups.</p> + +<p>«Lapierre recula.</p> + +<p>—Un duel? fit-il.</p> + +<p>«Oui, un duel, un duel loyal! car si je veux ta +vie, ce n'est point par un assassinat que je prétends +l'avoir.</p> + +<p>—Un duel sous les yeux d'une femme?</p> + +<p>—Cette femme en est la cause: il faut qu'elle +voie son oeuvre.</p> + +<p>—C'est une lâcheté cruelle!</p> + +<p>—Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler +de lâcheté, toi que je surprends en flagrant délit +de trahison, en train de déshonorer à jamais une +famille respectable. Mets de côté ces airs de chevalerie +qui ne te vont pas, et prépare-toi plutôt à +disputer ta misérable vie.</p> + +<p>—Et si je ne veux pas me battre, moi?</p> + +<p>—Si tu refuses de te battre, infâme larron +d'honneur, aussi vrai que Dieu m'entend, je vais te +tuer comme un chien.</p> + +<p>«Pour le coup, Lapierre vit que j'étais sérieux +et qu'il fallait s'exécuter coûte que coûte. Il se +mit à trembler tout de bon.</p> + +<p>—Au moins, dit-il, mettons Louise à couvert; +tu n'as pas envie de l'assassiner, je suppose?</p> + +<p>—Pas le moins du monde. Il y a, de l'autre +côté de l'îlot, un amas de roches derrière lequel +elle se blottira. Si je te tue, comme je l'espère +bien, je m'engage à la ramener chez elle dans mon +canot, que j'ai caché à quelques pas d'ici; si tu es +vainqueur, tu agiras à ta guise. Allons, fais vite, +où je vais te frotter les côtes pour te donner du +courage.</p> + +<p>«Ce coup d'éperon parut transformer Lapierre. +Il bondit vers la jeune fille et, malgré ses supplications +et ses gémissements, la transporta au lieu +convenu.</p> + +<p>«Puis, revenant vers moi, il me cria d'une voix +sauvage:</p> + +<p>—A nous deux, maintenant!... Ah! mon petit +Després, tu veux du sang! Eh bien! je vais +voir de quelle couleur est celui d'un amoureux déconfit. +Où est mon revolver?</p> + +<p>—Je viens de le déposer sur le paquet de hardes +que tu destinais à mademoiselle, vilaine caricature +de Don Juan! répondis-je, en gagnant à la +hâte l'extrémité nord de l'îlot.</p> + +<p>«Il était alors environ minuit.</p> + +<p>«Le temps était toujours sombre. La lune n'étant +pas encore levée, c'est à peine si la clarté blafarde +des étoiles permettait de voir à quelques pas +devant soi.</p> + +<p>«C'était donc à peu près au hasard que nous +allions tirer, à moins de marcher l'un sur l'autre, +ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur notre +feu réciproque.</p> + +<p>«Je me faisais ces réflexions, tout en cherchant +un abri quelconque, lorsqu'une détonation retentit +et qu'une balle siffla à mon oreille.</p> + +<p>«Je me retournai vivement et ripostai au hasard.</p> + +<p>«Je n'avais pas abaissé mon arme que, pan! +une autre détonation suivit et qu'une seconde balle +me passa dans les cheveux.</p> + +<p>«—Hum! me dis-je, il paraît que maître Lapierre +attend mon feu pour mieux viser. Ce n'est +pas si bête pour un coquin de son acabit.</p> + +<p>«Cette constatation faite, j'avançai de quelques +pas et tirai à mon tour sur une ombre qui semblait +se mouvoir.</p> + +<p>«Un coup de feu me répondit immédiatement, +mais, cette fois-ci, à une trentaine de pieds de moi +tout au plus. La balle fit éclater une branche à +mes côtés.</p> + +<p>«—Tant mieux! murmurais-je, Lapierre marche +sur moi, comme je marche sur lui. Ce sera +plus tôt fini.</p> + +<p>«Et je lâchai mon troisième coup.</p> + +<p>«Mais, rendu prudent par les sifflements désagréables +que mes oreilles n'avaient que trop perçus, +je m'étais aussitôt jeté à plat-ventre.</p> + +<p>«Cette précaution me sauva la vie, car Lapierre +m'envoya sa quatrième balle à quelques pouces +seulement au-dessus de la tête.</p> + +<p>«En ce moment, je vis pendant deux secondes +sa silhouette se dessiner près d'un arbuste. Mon +revolver était en position: je tirai.</p> + +<p>«Un cri terrible se fit entendre et j'entendis le +bruit d'un corps pesant s'affaissant dans le feuillage.</p> + +<p>«—Justice est faite! je suis vengé! m'écriai-je.</p> + +<p>«Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus +à l'endroit où Louise attendait le résultat de +la lutte. Elle était probablement évanouie au +premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance, +les mains cramponnées au rocher qui lui +servait d'abri.</p> + +<p>«—Pauvre enfant! murmurai-je, si ce misérable +que je viens de tuer ne s'était pas rencontré +sur notre chemin, comme nous aurions été heureux!</p> + +<p>«Mais je n'avais ni le temps ni la volonté de +m'attendrir. Je la transportai dans mon canot +et la ramenai chez elle.</p> + +<p>«Au moment où je la déposais près de la maison +de son père, elle reprit ses sens et me reconnut.</p> + +<p>«Après m'avoir regardé avec effroi pendant +quelques secondes, elle détourna la tête et ses lèvres +murmurèrent un mot sanglant:</p> + +<p>«—Assassin!</p> + +<p>«—Vous vous trompez, mademoiselle, répliquai-je +gravement. Ce n'est pas moi, mais bien +votre coquetterie qui a couché dans les bruyères +de l'îlot l'homme qui y dort son dernier sommeil. +Souvenez-vous-en, Louise, et... adieu!</p> + +<p>«Je m'éloignai rapidement, l'âme remplie d'une +mortelle tristesse, et, toute la nuit, je remontai le +Richelieu à grands coups d'aviron.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h3 class="sub">Kingston et Kentucky</h3> + +<p>Després s'arrêta, un instant à cette phase de son +récit.</p> + +<p>Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit +soudain d'une expression de haine impossible +à rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu sombre, +comme si quelque horrible souvenir venait de passer +devant ses yeux, et il reprit d'un ton farouche:</p> + +<p>«J'achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui +me reste à dire.</p> + +<p>«Je remontai donc le Richelieu pendant le reste +de la nuit, me dirigeant vers la frontière. A la +pointe du jour, je me trouvais tout au plus à quatre +ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est-à -dire +de la liberté, du salut. Mais j'étais exténué, +je n'en pouvais plus; mes mains, gonflées outre +mesure par le maniement de l'aviron, refusaient +absolument le service...</p> + +<p>«Je dus m'arrêter pour prendre quelque repos.</p> + +<p>«Je me trouvais alors en face d'un grand bois +de sapins et de bouleaux. J'y cachai mon canot +et, m'étendant tout auprès, je m'endormis d'un +profond sommeil.</p> + +<p>«Quand je m'éveillai, le soleil était haut et je +jugeai que j'avais dû dormir plusieurs heures.</p> + +<p>«Pour réparer autant que possible cette grave +imprudence, je me hâtais de remettre mon embarcation +à l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent +des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par +une dizaine d'hommes qui bondirent sur moi et +m'arrêtèrent.</p> + +<p>«Parmi ces hommes était Lapierre; Lapierre +que je croyais avoir tué et que je retrouvais plein +de vie, ayant reçu tout au plus une blessure légère, +à en juger par un de ses bras, qu'il portait +en écharpe.</p> + +<p>«Je compris tout.</p> + +<p>«Le lâche, pris de terreur en se sentant atteint +par ma balle, avait poussé un cri d'agonie et s'était +laissé choir tout de son long, contrefaisant le +mort. Puis, lorsqu'il avait bien constaté mon départ, +il s'était empressé de mettre les autorités à +mes trousses.</p> + +<p>«—Ah! ah! mon petit Després, me dit-il avec +un ricanement d'hyène, il paraît que te voilà descendu +du banc de la jugerie! C'est dommage, parole +d'honneur, tu étais superbe la nuit dernière +en prononçant ma sentence!... Mais, bah! ajouta-t-il, +si tu perds le rôle de juge, tu porteras toute +ta vie la casaque du forçat... Elle ira mieux à +ta taille!</p> + +<p>«—Misérable chenapan! murmurai-je avec dégoût, +en lui tournant le dos.</p> + +<p>«On me passa les menottes, comme à un malfaiteur +vulgaire, et c'est ainsi que je fus conduit à +Saint-Jean, où je fus interné dans la prison commune.</p> + +<p>«Mon procès ne tarda pas à s'instruire, et, naturellement, +grâce aux menées de Lapierre, je fus +trouvé coupable.</p> + +<p>«On me condamna...</p> + +<p>—A quoi? demandèrent les jeunes gens, voyant +que Després se taisait.</p> + +<p>—Au pénitencier! répondit d'une voix sourde le +Roi des Étudiants.</p> + +<p>—Au pénitencier! fit Champfort... et pour combien +de temps?</p> + +<p>—Pour un an... Le jury m'avait fortement recommandé +à la clémence de la cour.</p> + +<p>—Hélas! pauvre ami... mais la sentence ne fut +pas...</p> + +<p>—J'ai fait mon temps! j'ai porté, comme me +l'avait prédit Lapierre, la casaque du forçat; +pendant douze longs mois, j'ai vécu cote à côte +avec les meurtriers, les voleurs et les faussaires; +travaillant sous le fouet des gardiens, mangeant à +la gamelle du galérien!</p> + +<p>—Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli +de douze ans et ont amassé bien du fiel dans +mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de +sombres pensées de vengeance m'ont agité à l'ombre +de ces murs lugubres du pénitencier de Kingston!</p> + +<p>«Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau +le grand air de la liberté.</p> + +<p>«Mais je n'étais déjà plus l'adolescent joyeux à +qui l'avenir sourit. Mon âme avait bu à la source +d'amertume et s'en était imprégnée. La blessure +que l'on venait de faire à mon honneur et à mes +sentiments les plus intimes me brûlait comme un +fer rouge.</p> + +<p>«Je résolus de quitter le Canada et d'aller chercher +dans le fracas de la guerre américaine, sinon +l'oubli, du moins un adoucissement à mes tortures +morales et une sorte de réhabilitation vis-à -vis de +moi-même.</p> + +<p>«Une autre raison—et celle-là bien plus impérieuse—me +poussa à cette détermination.</p> + +<p>«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille +de Louise s'était éloignée de la paroisse, où +les calomnies de Lapierre lui avaient fait une position +intenable, et que le mécréant, après s'être +ainsi vengé d'un échec matrimonial, avait gagné +les États-Unis. Or, telle était ma haine contre ce +scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à +face et de me venger de ses infamies aurait été plus +que suffisant pour me faire abandonner famille et +patrie.</p> + +<p>«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et +je m'engageai dans une armée de fédéraux qui opérait +alors dans le Kentucky et faisait face au général +Beauregard.</p> + +<p>«Chose inouïe, je venais de tomber juste sur +l'homme que je cherchais, et je me trouvais précisément +dans un des avant-postes où maître Lapierre +exerçait ses nombreux talents. J'eus maintes +fois l'occasion d'observer ses allées et venues +d'un camp à l'autre. Mon ex-ami faisait là rondement +ses petites affaires, à ce qu'il paraissait. Il +était à la fois commissaire des vivres, espion et +agent de recrutement, pour le compte de l'armée +du Nord.</p> + +<p>«Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage +opérait et quelle habileté il savait déployer +dans ses multiples occupations.</p> + +<p>«Eh bien! le rôle qu'il a joué vis-à -vis du colonel +Privat n'était que la centième répétition de +comédies aussi odieuses, exécutées aux avant-postes +des années, tantôt au détriment des confédérés, +tantôt à celui des fédéraux, suivant le bon +plaisir de ses intérêts pécuniaires, à lui.</p> + +<p>«Il est infiniment probable que si l'audacieux +coquin avait su que son plus mortel ennemi se +trouvait dans les mêmes parages que lui, observant +tous ses agissements, épiant ses moindres +démarches, il aurait décampé sans tambour ni +trompette.</p> + +<p>«Mais j'étais si bien grimé, avec ma longue barbe +que j'avais laissé croître, et, je prenais tellement +de précautions pour ne pas être reconnu, que +maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite +sécurité.</p> + +<p>«J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites +affaires, c'est-à -dire pour accumuler contre lui +autant de preuves que possible—une somme suffisante +pour le faire fusiller comme un espion ennemi; +et je vous assure que je ne regardais pas +beaucoup aux moyens à employer, lorsqu'il s'agissait +d'augmenter ma liste.</p> + +<p>«Un soir entre autres que, par une nuit obscure, +il revenait clandestinement du quartier-général +ennemi, je m'embusquai sur son passage et, après +l'avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses +papiers, ni plus ni moins que si j'eusse été un voleur +de grand chemin.</p> + +<p>«Ce bel exploit compléta mon dossier; car il se +trouva que le misérable portait sur lui, cette nuit-là , +une véritable cargaison de papiers compromettants: +correspondances secrètes, instructions, +etc., de quoi faire fusiller dix espions.</p> + +<p>«Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment +et à frapper un coup décisif.</p> + +<p>«Ma qualité de secrétaire du général commandant +l'armée me permettait de le voir à toute heure. +J'allai le trouver cette nuit-là même. Le général +n'était déjà plus à sa tente. Tout te camp +était en mouvement. Nous marchions à l'ennemi.</p> + +<p>«La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse, +épouvantable. Nous fûmes battus et obligés +de retraiter précipitamment bien en arrière de +nos lignes précédentes.</p> + +<p>«C'est dans cette affreuse retraite que je fus +blessé d'un coup de feu, qui mit fin à ma carrière +militaire.</p> + +<p>«On m'évacua vers le nord, et comme ma convalescence +traînait en longueur et que, d'ailleurs, +je ne pouvais espérer reprendre mon service de sitôt, +j'obtins mon congé et je revins au pays.</p> + +<p>—Et Lapierre? demanda Champfort.</p> + +<p>—Je ne l'ai plus revu qu'ici, à Québec, lorsqu'il +revint des États-Unis. C'est la Providence, comme +je l'ai dit, qui le jette sur ma route. Cette +fois-ci, il ne m'échappera pas.</p> + +<p>—C'est à moi qu'il appartient! rugit le Caboulot, +dont la physionomie était transformée et +qui lançait des éclairs par ses yeux bleus.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h3 class="sub">On se reconnaît</h3> + +<p>On conçoit l'étonnement des étudiants à cette +exclamation véhémente de l'enfant.</p> + +<p>Chacun se demandait par quelle crise passait le +camarade et quelle raison il pouvait avoir pour +réclamer ainsi le droit de punir Lapierre; puis, +rapprochant cette toquade de la singulière agitation +qu'il avait manifestée pendant le récit de +Després, on était bien empêché de trouver une réponse.</p> + +<p>Pourtant Lafleur, rarement à court, en exhuma +une de sa cervelle empâtée:</p> + +<p>—Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme +cent mille Polonais.</p> + +<p>—Tiens, c'est une idée! bégaya Cardon.</p> + +<p>—C'est ton mauvais whisky qui lui vaut ça, +Cardon, pourvoyeur malhonnête que tu es!</p> + +<p>—Mon whisky, mauvais?... Tu peux bien le dire, +à présent que tu en as plein ta vilaine trogne, +riposta Cardon, blessé dans sa dignité de fournisseur.</p> + +<p>—Trogne toi-même!</p> + +<p>—Assez! mes amis, intervînt Després, n'allez-vous +pas vous chicaner, maintenant?</p> + +<p>Puis, se tournant vers le Caboulot qui était assis +près de la table, le front dans ses mains:</p> + +<p>—Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve à ces +deux ivrognes que tu n'es pas saoul et que tu +parles sensément.</p> + +<p>Pour toute réponse, le jeune homme se leva en +face de Després et le toisant minutieusement:</p> + +<p>—Oui, c'est bien Gustave, murmura-t-il comme +se parlant à lui-même. Seulement, tu es si changé +depuis sept ans, que je ne t'aurais certes pas reconnu, +sans cette, histoire...</p> + +<p>—Que veux-tu dire? demanda Després, qui, à +son tour, regardait le petit étudiant dans les yeux +et lui trouvait une bizarre ressemblance.</p> + +<p>—Je veux dire, répondit l'enfant d'une voix +émue, que la destinée a d'étranges voies et qu'elle +place aujourd'hui en face l'un de l'autre deux +hommes qui étaient amis de vieille date, sans se +connaître...</p> + +<p>—Mais nous nous connaissons depuis plus d'un +mois!</p> + +<p>—Oui, de figure. Mais te serais-tu imaginé +mon vieux Gustave, que sous le sobriquet de Caboulot +donné par les camarades devait se lire +le nom de Jacques Gaboury?</p> + +<p>—Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que +j'ai sauvé là -bas, le frère de... Louise! exclama +Després, en mettant ses deux mains sur les épaules +de l'enfant et le dévorant du regard.</p> + +<p>—Oui, c'est bien moi; c'est bien le petit gamin +qui allait se noyer dans le Richelieu, sans ton secours.</p> + +<p>—Qui aurait pu dire?... murmura le Roi des +Étudiants. En effet, ta figure me revient maintenant, +malgré que je n'aie pas eu l'occasion de te +voir longtemps là -bas.</p> + +<p>—Seulement le temps des vacances... J'étais au +collège, vois-tu.</p> + +<p>—Je me souviens, je me souviens... Comme tu +es changé, mon pauvre Jacques! Ce sont bien les +mêmes traits principaux, les mêmes yeux, surtout... +Mais tout cela a pris des formes plus accusées... +Et puis, tu as grandi, tu t'es développé—si +bien que je ne t'aurais certainement, pas reconnu, +mon cher enfant.</p> + +<p>—Ce n'est pas étonnant, Gustave; je n'avais +guère qu'une dizaine d'années lorsque tu venais... +chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup attention +à un gamin de cet âge.</p> + +<p>—Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure +ne t'a pas frappé?</p> + +<p>—Mon Dieu, non: tu n'es plus le même homme. +Ta moustache a poussé, ton teint est plus +brun, ta voix est changée aussi... de sorte qu'il +faut le savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants, +Gustave Després, le joyeux garçon qui +s'appelait là -bas Gustave Lenoir.</p> + +<p>—Que veux-tu? la tempête ne mugit pas dans +la cime du sapin le plus vigoureux sans y laisser +de traces, sans en changer l'aspect. J'ai passé +par bien des épreuves depuis le bon temps où nous +nous sommes connus pour la première fois, et mon +front en garde les empreintes indélébiles.</p> + +<p>—Pauvre Després! Permets-moi de te conserver +ce nom, sous lequel j'ai renoué notre amitié d'autrefois.</p> + +<p>—Non-seulement je te le permets, mais encore je +t'en prie, toi et les autres. C'est le nom de ma +mère, et, ce nom... le pénitencier ne l'a pas sur ses +registres d'écrou.</p> + +<p>Le Caboulot courba la tête et garda le silence.</p> + +<p>Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot.</p> + +<p>Le premier admirait les mystérieux décrets de la +Providence, qui faisait converger sur la tête du +coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices et +se disposait à le frapper.</p> + +<p>Quant aux deux autres, gorgés de whisky et +ahuris par tous les étonnements de cette nuit mémorable, +ils se demandaient sérieusement s'ils +assistaient pas à une représentation dramatique +et attendaient tranquillement, la fin de la pièce +pour se communiquer leurs impressions.</p> + +<p>Au bout de quelques secondes, Després regarda +son petit ami et lui demanda d'une voix mal assurée:</p> + +<p>—Et... elle?</p> + +<p>—Tu veux savoir où elle est?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—A Québec.</p> + +<p>—Seule?</p> + +<p>—Avec mon père et moi.</p> + +<p>—Ta mère est donc...?</p> + +<p>—Morte, mon vieux, morte de chagrin.</p> + +<p>—Pauvre femme!</p> + +<p>Le Caboulot essuya une larme.</p> + +<p>—Oh! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle +a terriblement expié son erreur; elle a bien souffert...</p> + +<p>—C'était justice! murmura Després.</p> + +<p>—Oh! ne la condamne pas, Gustave; ne sois +pas inexorable pour ma pauvre soeur. Si toutes +les larmes du coeur peuvent effacer une faute, la +sienne mérite pardon et indulgence.</p> + +<p>Després ne répondit pas, mais un éclair traversa +sa prunelle sombre et sa figure prit une dure expression +d'inflexibilité.</p> + +<p>En ce moment, trois heures du matin sonnèrent +à l'horloge de la pension.</p> + +<p>Champfort se leva.</p> + +<p>—Trois heures, dit-il: je rentre.</p> + +<p>—Je t'accompagne, répondit Després; nous aurons +beaucoup à causer.</p> + +<p>—Attendez, dit à son tour le Caboulot; je retourne +à la maison, moi aussi; nous ferons un +bout de chemin ensemble.</p> + +<p>—Partons, firent les jeunes gens.</p> + +<p>—C'est ça! grommela Lafleur; allez-vous-en +tous et laissez-nous, à Cardon et à moi, la besogne +d'achever la bouteille qui reste.</p> + +<p>—Garde-là pour demain, dit Després.</p> + +<p>—Jamais! protesta majestueusement le diurne +homme. Morguienne! ce serait du propre: Lafleur +reculer devant une bouteille! Allons, estimable +compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur +Cardon, un petit... un dernier coup de coeur!</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p> +<p class="i4">Patriarche digne,</p> +<p class="i4">Que l'bon Dieu nous a conservé</p> +<p class="i4">Pour planter la vigne..</p> + </div> </div> + +<p>Cardon ne répondit pas; il ronflait comme un +cachalot.</p> + +<p>Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Il se fit faire un bateau</p> +<p class="i4">Pour se promener sur l'eau</p> +<p class="i4">Pendant le déluge......</p> + </div> </div> + +<p>rien n'y fit: le célèbre Cardon ne bougea pas.</p> + +<p>Quant aux trois autres, ils étaient déjà dans la +rue, où les échos de la voix éraillée de Lafleur +leur arrivaient par bouffées intermittentes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h3 class="sub">La Folie-Privat et ses Habitants</h3> + +<p>Le promeneur qui laisse Québec par la barrière +du pont Dorchester et se dirige vers les luxuriantes +campagnes de la côte de Beaupré, ne peut +manquer, s'il a l'esprit bien fait, d'admirer le magnifique +paysage qui se déroule aux environs de +cette partie de la capitale.</p> + +<p>Ce ne sont, de chaque côté de la route poudreuse, +que chalets et cottages, maisons de plaisance +et villas minuscules, coquettement assis sur la +croupe des collines ou accrochés aux flancs des +vallons.</p> + +<p>Tout cela est largement pourvu d'arbres au +feuillage abondant, et respire une fraîcheur qui repose +l'âme... Ce petit coin de l'Eden, où tout est +verdure et calme, semble avoir été jeté à dessein +en cet endroit pour faire contraste à l'aride et +brûlant promontoire de Québec, qui, droit en face, +étage au soleil les toits étincelants de ses milliers +de maisons.</p> + +<p>Cette patrie des heureux de la fortune s'appelle +la <i>Canardière</i>.</p> + +<p>C'est là que les bourgeois aisés de la ville vont +se reposer, pendant la belle saison, de la fatigue +des affaires, et retremper, sous les ombrages de +leurs parcs, leurs forces morales épuisées.</p> + +<p>Naturellement, dès son arrivée à Québec, la veuve +du colonel Privat s'était empressée de s'acheter +à grand renfort d'argent, une résidence d'été dans +cet endroit de prédilection. Elle l'avait baptisée +du nom de <i>Folie-Privat</i>...</p> + +<p>Mais quelle délicieuse Folie!...</p> + +<p>Perdue à demi sous bois, comme un bijou dans +un écrin, la façade seule on était visible du chemin. +On y arrivait par une large avenue sablée +qui tranchait comme un ruban grisâtre sur une +verte pelouse, plantée confusément de sapins, de +peupliers, de lilas, et de quelques arbres à fruit. +Tout autour, et à plusieurs arpents en arrière, +s'étendait le parc—une vraie petite forêt, avec ses +pittoresques accidents, ses rochers moussus, ses +troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades +jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les +herbes. Ce mystérieux domaine était sillonné en +sens de routes et de sentiers, tantôt au cordeau +comme les allées classiques des jardins anglais, +tantôt étroits et tortueux, selon que le caprice de +la nature ou les goûts romantiques du Le Nôtre +canadien l'avaient voulu... Et puis des charmilles +des bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutées, +des étangs qui semblaient dormir, des +vallons ombreux, aux flancs desquels s'incrustaient +les myosotis et les marguerites!...</p> + +<p>Une miniature de l'Eden!</p> + +<p>Quand, le front fatigué par le travail incessant +de la pensée, ou le cerveau endolori par l'épuisante +obsession de quelque idée fixe, de quelque souvenir +amer, on éprouve le besoin d'un peu de répit, +d'une minute d'oubli, c'est là qu'il faut l'aller +chercher—là , en pleine nature, sous ces ombrages +paisibles, près de ces cascatelles babillardes, au +bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et +parle au coeur!... La brise y court, fraîche et parfumée, +dans vos cheveux; le feuillage y murmure à +vos oreilles ses monotones mais toujours suaves et +toujours mélancoliques plaintes; les oiseaux y réjouissent +l'âme par leurs gaies chansons et leurs +joyeux ébats!...</p> + +<p>Aussi, à peine les premières fleurs étalaient-elles +au soleil de mai leurs pétales vierges; à peine les +champs et les arbres revêtaient-ils cette teinte verdâtre +qui repose le regard, que la famille Privat,—ennuyée +des fades plaisirs de la ville—s'installait +au cottage de la Canardière, pour ne plus le +quitter qu'à l'approche de l'hiver.</p> + +<p>On y menait joyeuse vie.</p> + +<p>Le sable de la grande avenue criait souvent sous +les roues de lourds carrosses, chargés de citadins +et de citadines, attentifs à ne pas laisser s'attiédir +leurs relations avec la riche famille et sensibles +aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les +allées bordées de verdure, les pelouses brillantes, +les parterres tout constellés de fleurs ne manquaient +jamais de jolies robes pour les effleurer, +de petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises +pour y commettre des larcins impunis.</p> + +<p>Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous +de tout ce qu'il y avait à Québec d'élégant +et de fashionable.</p> + +<p>Rien de surprenant à cela.</p> + +<p>Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orléans +et riche à faire peur, dépensait fort +largement, dans la vieille capitale canadienne, ses +immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit +à tout et allonge démesurément la queue de ses +connaissances. Mais soyons juste dans le +cas présent, le <i>vil métal</i> n'était pas la seule +raison de l'engouement général; Madame Privat, +bien que mariée en Louisiane, était, originaire de +Québec, où sa famille avait des relations fort +étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un +si grand nombre d'amis suivaient avec empressement +son char doré.</p> + +<p>C'était une femme d'environ quarante ans, portant +d'une façon très-évidente les vestiges d'une +opulente beauté. Blonde, blanche, rondelette, elle +pouvait encore tirer l'oeil à plus d'un célibataire; +quand elle n'eût pas eu, pour exciter les convoitises +matrimoniales, l'appât de ses superbes rentes. +Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous le +brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à +sa peau fine et satinée cette teinte demi-dorée qui +empourpre le firmament, à certains couchers du +soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile +physionomie, en la voilant imperceptiblement, +comme le fait une gaze quasi-impalpable recouvrant +une figurine de cire. Petite de taille, alerte, +vive, toujours parlant, toujours riant, altérée de +mouvement, de bruit, de plaisir... c'était bien la +femme créée et mise au monde pour gaspiller royalement +une fortune comme la sienne.</p> + +<p>Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond +et Laure.</p> + +<p>Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis +l'arrivée de la famille à Québec, il étudiait le droit +à l'Université Laval. C'était un grand jeune homme +à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux +bleus, le portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait, +du reste, le type au moral. C'était bien, +avec cela, le plus joyeux garçon d'Amérique et le +meilleur coeur qu'il fût possible de souhaiter. Sa +mère en raffolait et tout le monde l'aimait.</p> + +<p>Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente +au physique et au moral. Elle reproduisait +dans toute sa splendeur le type créole de son père, +dont les exagérations tropicales étaient mitigées +par le sang des climats du nord, qu'elle tenait +de sa mère.</p> + +<p>De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable, +elle avait de ces mouvements félins et moelleux, +qui sont d'une grâce irrésistible, quand ils +sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant +se relevaient d'eux-mêmes sur le front et les tempes, +pour s'épanouir en un fouillis de coquettes +volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le +plus habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau +de cheveux bouclés s'arrondissait doucement +un front lisse comme une lame d'ivoire, au +bas duquel s'estompaient en vigueur de grands +sourcils noirs du dessin le plus habile. Les yeux +étaient grands, largement fendus, d'un brun velouté, +comme les longs cils qui les surmontaient, +et susceptibles d'exprimer tour à tour les sentiments +de l'âme les plus opposés: douceur, colère, +molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche, +aux lèvres rouges comme certains coraux, se +dessinait gracieusement sur des dents courtes et +d'une blancheur éclatante...</p> + +<p>Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines +mobiles; couvrez le tout d'une peau d'un +blanc mat, animée sur les joues par une imperceptible +carnation... et dites avec nous que cette tête +de jeune fille était tout simplement ravissante.</p> + +<p>En effet, Laure passait à Québec pour un prodige +de beauté, et tout le monde était d'accord +sur ce point. Tout au plus, les envieuses pouvaient-elles +hasarder que cette beauté avait quelque +chose de hautain qui paralysait l'admiration.</p> + +<p>C'était un peu vrai.</p> + +<p>Laure tenait de son père cette expression sévère +de physionomie qui la faisait paraître dédaigneuse +et—disons le mot—infatuée d'elle-même. Mais +hâtons-nous d'ajouter que, si l'enveloppe était +froide et le visage de marbre, le coeur n'avait que +de nobles passions et demeurait ouvert à tous les +grands sentiments.</p> + +<p>Une particularité de son caractère avait toujours +étonné, non-seulement la mère de Laure, +mais encore ses amies: c'était la brusque transition +de la gaieté la plus expansive à une morne et +inconcevable mélancolie qui durait des journées +entières.</p> + +<p>Cette bizarrerie ne s'était fait remarquer que depuis +le retour à Québec de la famille Privat, et +avait toujours été s'accentuant, surtout dans les +derniers temps. Personne n'y pouvait rien, et les +apprêts même de son futur mariage avec un beau +jeune homme du nom de Lapierre, n'avaient pas le +privilège de changer son humeur.</p> + +<p>Qu'y avait-il?... quel ver rongeur mordait le +coeur de cette jeune fille à qui Dieu avait fait la +vie si belle, et dont l'avenir paraissait si riche de +promesses riantes?</p> + +<p>On se perdait en conjectures. Il était à présumer +que ce n'était pas l'approche de son mariage +avec Lapierre qui la préoccupait à ce point, puisque +rien ne l'y forçait et que, d'ailleurs, au dire +de toutes les demoiselles de sa société, le jeune +prétendant était fort bien de sa personne, extrêmement +aimable et jouissait d'une enviable réputation d'honorabilité.</p> + +<p>Quoi donc, alors?</p> + +<p>Ceux-là seuls qui auraient pu sonder les replis +de l'âme si fortement cuirassée de la belle créole +eussent été en mesure de répondre.</p> + +<p>En attendant, faute de mieux, on mettait la +chose sur le compte des nerfs, Ces femmes des +pays inter-tropicaux les ont si impressionnables! +Quoi qu'il en soit, nous nous bornons pour le +moment à constater le fait, nous réservant de +l'expliquer plus tard à la plus grande satisfaction +du lecteur.</p> + +<p>Et, maintenant que nous connaissons à peu +près tous nos principaux personnages, reprenons +notre récit, car les événements vont bientôt se +précipiter.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE X</h3> + +<h3 class="sub">Première escarmouche</h3> + +<p>Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons +de raconter les diverses péripéties, et qui se +trouvait être le 20 juin 186..., Paul Champfort +cheminait seul sur la route de la Canardière, se +dirigeant vers la Folie-Privat.</p> + +<p>Il était environ cinq heures de l'après-midi.</p> + +<p>Encore tout ému des confidences de son ami +Després, et le coeur réchauffé par un rayon d'espoir, +le jeune homme marchait d'un pas allègre, +se demandant quel événement nécessitait sa présence +au cottage, puisque sa tante avait pris la +peine de l'envoyer quérir à Québec par un domestique.</p> + +<p>Il y avait donc du nouveau là -bas!</p> + +<p>Qui sait?... Le mariage projeté, et dont les apprêts +occupaient la famille de sa tante depuis +plusieurs semaines, était peut-être retardé ou même +rompu par quelque circonstance fortuite, quelque +caprice de la jeune fiancée!...</p> + +<p>Laure était si excentrique et son humeur sujette +à tant de bizarres contradictions!</p> + +<p>Et puis, après tout, Lapierre, pour être un fort +habile homme, n'en était pas moins, faillible comme +le commun des mortels. Il pouvait bien, dans +l'orgueil de son triomphe, avoir froissé d'une façon +ou d'une autre l'ombrageuse susceptibilité de +mademoiselle Privat et fait naufrage au moment +d'atteindre le port!... D'ailleurs, qui empêchait +que le remords, cet implacable juge de la conscience, +ne l'eût enfin arrêté sur la pente de la trahison, +au moment de conduire à l'autel la fille de +sa victime!...</p> + +<p>Champfort se faisait à lui-même toutes ces réflexions +et se laissait ainsi bercer par une rêverie +pleine d'optimisme, lorsqu'il arriva chez sa tante.</p> + +<p>Madame Privat était occupée pour quelques minutes, +dit au jeune homme:</p> + +<p>—Ah! te voilà , mon cher Paul... Ce n'est pas +mal à toi d'être venu, bien que ce soit sur mon invitation +expresse et qu'il m'ait fallu te dépêcher +une estafette pour avoir l'honneur de ta visite... +car tu nous négliges, Paul: voilà bien quatre +grands jours que nous ne t'avons pas vu...</p> + +<p>—Je vous en prie, ma tante, répondit l'étudiant, +n'allez pas croire au moins que ce soit par +indifférence. Mes examens approchent et je n'ai +vraiment pas une minute...</p> + +<p>—A perdre, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! ma tante, que dites-vous là ? Vous savez +bien que je ne suis nulle part plus heureux +qu'ici, dans votre famille, et que les instants que +j'y passe me semblent toujours trop courts.</p> + +<p>—Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre +mes taquineries au sérieux: je suis en gaieté aujourd'hui +et je lutine tout le monde.</p> + +<p>—Vous serez toujours jeune, ma tante...</p> + +<p>—De caractère, peut-être... mais de figure, oh! +oh!... Allons, vilain flatteur, va t'amuser au salon +avec ta cousine, en m'attendant. J'ai encore +quelques ordres à donner, et je vous rejoindrai +dans un instant.</p> + +<p>Paul obéit et se dirigea vers le salon.</p> + +<p>Le piano, touchée par une main exercée, résonnait +par toutes ses cordes, tantôt exhalant sa colère +avec d'éclatants accords, et tantôt gémissant +en une douce mélodie où semblaient trembler des +sanglots.</p> + +<p>Champfort s'arrêta à la porte, le coeur serré et +en proie à une indicible émotion.</p> + +<p>«Toujours seule et triste! murmura-t-il. Pauvre Laure!»</p> + +<p>Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps +ignorer sa présence à deux pas de sa cousine, il +frappa doucement.</p> + +<p>Le piano se tut aussitôt, et Mlle Privat vint +elle-même ouvrir.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, mon cousin, fit la jeune fille +un peu surprise.</p> + +<p>—En personne, ma cousine, et enchanté d'avoir +le plaisir de vous voir.</p> + +<p>—Vous êtes bien aimable de condescendre jusqu'à +venir visiter de pauvres campagnards comme +nous.</p> + +<p>—Je ne mérite pas aujourd'hui ce compliment, +ma chère Laure, car c'est à la demande expresse +de ma tante que je me suis transporté au cottage.</p> + +<p>—En vérité? Alors, c'est maman qu'il faut remercier. +Il ne fallait rien moins que sa puissante +intercession pour obtenir une faveur si précieuse.</p> + +<p>—Comme vous dites, ma cousine. Je ne suis +pas à moi en ce temps-ci: j'appartiens à mes auteurs +de médecine.</p> + +<p>—Heureux mortels que ces, auteurs!</p> + +<p>—Pas tant que vous croyez, car ils ont en moi +un amant assez volage.</p> + +<p>—C'est dans l'ordre, répondit un peu sèchement +la jeune fille.</p> + +<p>Toute cette conversation s'était tenue sur un ton +aigre-doux, moitié plaisant, moitié sarcastique, +surtout du côté de Laure.</p> + +<p>Champfort était habitué à ces boutades et ne +s'en étonnait plus.</p> + +<p>Il se dirigea vers le piano et, jetant les yeux sur +un cahier de musique ouvert en face:</p> + +<p>—Du Schubert? fit-il... Est-ce cela que vous +jouiez tout à l'heure, ma cousine?</p> + +<p>—Quoi, vous écoutiez, monsieur?</p> + +<p>—Non pas, j'arrivais et je n'ai pu commander à +mes oreilles de ne pas entendre la ravissante musique +qui jaillissait de vos doigts.</p> + +<p>—Ravissante musique! ricana Mlle Privat... +Mon cher cousin, vous n'êtes pas difficile: j'improvisais, +je laissais courir ma pensée sur les touches.</p> + +<p>—En ce cas, votre pensée, ma chère Laure, était +bien triste.</p> + +<p>—Pourquoi pas?... Est-ce qu'il m'est défendu, à +moi, d'être triste? Ne puis-je, par hasard, avoir +du chagrin comme le commun des mortels?</p> + +<p>—Oh! vous avez certainement ce droit; mais, +pour ma part, je souhaiterais de tout mon coeur +vous le voir exercer moins souvent.</p> + +<p>—Que vous importe? riposta Laure, avec une +nuance d'amertume. Est-ce que ces choses-là dérangent +un homme comme vous, qui n'a d'attention +que pour d'affreux livres de médecine?</p> + +<p>—Laure, répliqua Champfort un peu ému, me +croyez-vous sans coeur, et votre antipathie pour +moi va-t-elle jusqu'à me refuser d'avoir de l'affection +pour vous et votre famille?...</p> + +<p>—Que parlez-vous d'antipathie? interrompit la +jeune fille.</p> + +<p>—Jusqu'à arrêter sur mes lèvres l'expression du +profond intérêt que je porte à tous les membres +d'une famille qui m'est chère par le double lien du +sang et de la reconnaissance? poursuivit Champfort, +en s'animant.</p> + +<p>—Tout doux, mon cousin, je n'ai pas cette prétention, +et mon <i>antipathie</i>, comme vous dites, +ne va pas jusque là .</p> + +<p>—C'est fort heureux pour moi que vous sachiez +mettre des bornes à cet inexplicable sentiment. Le +poids m'en est déjà assez lourd comme ça, et je +serais véritablement au désespoir de le voir s'augmenter, +ne fût-ce que d'un atome.</p> + +<p>Laure se mordit légèrement les lèvres et ne répondit +pas. Ses doigts se mirent à errer sur les +touches d'ivoire, en gammes capricieuses, pendant +que ses yeux rêveurs se fixaient vaguement sur +ceux de Champfort.</p> + +<p>Tout à coup, elle demanda brusquement:</p> + +<p>—Êtes-vous fataliste, Paul?</p> + +<p>—Pourquoi cette question? fit le jeune homme +surpris.</p> + +<p>—Peu importe... répondez toujours.</p> + +<p>—Précisez davantage.</p> + +<p>—Soit: croyez-vous qu'il y ait une destinée à +laquelle on ne puisse se soustraire?</p> + +<p>—Non, je ne crois pas à cela: la vie humaine +n'est pas une machine que Dieu monte avec un ressort +à la naissance, et qui en suit l'invincible impulsion +jusqu'à la mort.</p> + +<p>—Ah! vous pensez donc que l'on doit, en toute +circonstance, se raidir contre un malheur qui nous +semble inévitable.</p> + +<p>—Je suis d'avis qu'il y aurait lâcheté à agir autrement.</p> + +<p>—Même lorsque ce malheur est nécessaire ou +nous paraît tel?</p> + +<p>—Même en ce cas... Mais, ma chère Laure, que +parlez-vous de malheur et pourquoi ce mot vient-il +sur des lèvres qui ne devraient que sourire?</p> + +<p>—Qui sait?...</p> + +<p>—Est-ce au moment où l'avenir ne vous promet +que joie et félicité, où tout est rose à votre horizon, +où vos souhaits les plus chers vont être réalisés... +par votre mariage avec l'homme que vous +aimez...</p> + +<p>—Allez toujours...</p> + +<p>—Est-ce à ce moment-là que vous devez avoir +des idées sombres et parler de malheur?</p> + +<p>—Qui vous dit que je parle pour moi?</p> + +<p>—Qui me le dit?... Eh! mon Dieu, rien et tout.</p> + +<p>—Ce n'est pas répondre.</p> + +<p>—Il m'est difficile de répondre autrement, car +mes suppositions ne sont fondées que sur un pressentiment, +et ce pressentiment...</p> + +<p>—Voyons.</p> + +<p>—Je ne sais si je dois...</p> + +<p>—Oui, oui, parlez.</p> + +<p>—Sans réticences?</p> + +<p>—Sans réticences... comme à une amie.</p> + +<p>—Eh bien! <i>mon amie</i>, ce pressentiment qui +m'assiège murmure à l'oreille de mon coeur une +étrange chose.</p> + +<p>—Dites.</p> + +<p>—Vous le voulez?</p> + +<p>—Je le veux.</p> + +<p>—Voici: c'est que vous avez quelque motif mystérieux +pour épouser l'homme qui vous fait la +cour, et que...</p> + +<p>—Achevez.</p> + +<p>—Vous n'aimez pas cet homme.</p> + +<p>Laure devint très pâle, et, pour cacher son trouble, +elle se mit à exécuter sur le piano le plus fantastique +des galops.</p> + +<p>Quand ce fut fini, elle se retourna vers Champfort +et se contenta de lui dire avec un singulier regard:</p> + +<p>—Mon cher Paul, il me vient une curieuse idée, à moi aussi.</p> + +<p>—Me feriez-vous le plaisir...?</p> + +<p>—Oh! volontiers: c'est que vous êtes jaloux +de monsieur Lapierre.</p> + +<p>Ce fut au tour de Champfort de pâlir. Mais, +comme il n'avait pas à sa disposition la ressource +du piano pour se donner contenance, Laure put à +son aise suivre, sur la figure de son cousin, l'impression +qu'elle avait produite.</p> + +<p>Cependant, Paul balbutiait:</p> + +<p>—Quelle idée! grand Dieu, quelle idée!</p> + +<p>—Elle est drôle, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! pour le moins... être jaloux de cet +homme!</p> + +<p>—Comme vous dites cela! fit la jeune fille avec +un mélange de hauteur et de surprise. Est-ce que, +par hasard, mon fiancé aurait le malheur de vous +déplaire?</p> + +<p>Ma foi, répondit Champfort avec une insouciance +presque dédaigneuse, je vous avouerai ingénument +que je n'ai pas encore eu la pensée d'analyser +le sentiment qu'il m'inspire.</p> + +<p>—Au moins peut-on supposer que ce n'est pas +de la sympathie...</p> + +<p>—Je suis trop poli pour vous contredire.</p> + +<p>—Voilà un aveu... Mais que vous a-t-il donc +fait, le pauvre jeune homme?... Il a l'air de vous +aimer beaucoup, cependant.</p> + +<p>L'oeil de Champfort s'alluma et l'étudiant parut +sur le point d'éclater; mais ce ne fut qu'un +éclair, et Paul répondit négligemment:</p> + +<p>—Oh! rien... à moi personnellement, du moins.</p> + +<p>—C'est à quelqu'un des vôtres, alors, à nous, +peut-être, qu'il a fait quelque chose?</p> + +<p>Champfort, au lieu de répliquer, se leva et fit un +tour dans le salon. Cette conversation le mettait +au supplice, et il ne savait trop comment s'y soustraire.</p> + +<p>—Vous ne répondez pas? insista la jeune fille.</p> + +<p>—Les événements répondront pour moi! murmura +l'étudiant d'un? voix sombre.</p> + +<p>Laure, vivement intriguée, ouvrait la bouche +pour demander une explication, lorsque des pas +rapides se firent entendre dans la pièce voisine, et +Mme Privat parut.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<h3 class="sub">Une Évocation Inattendue</h3> + +<p>—La paix! mes enfants, dit-elle joyeusement; +je suis sûre que vous êtes encore aux prises.</p> + +<p>—Mais non, ma mère, répondit Laure: je discutais +avec mon cousin un point de philosophie, et +naturellement...</p> + +<p>—Naturellement vous n'étiez pas d'accord?</p> + +<p>—Comme toujours. C'est étonnant comme nous +n'avons pas les mêmes notions et les mêmes idées +sur toute espèce de choses.</p> + +<p>—Je suis le premier à le regretter, répliqua +Champfort; mais il est certain qu'il suffit que je +pense de telle façon, pour que ma charmante cousine +ait une autre manière de penser.</p> + +<p>—C'est fâcheux, en effet, repartit Mlle Privat, +mais que voulez-vous?... les opinions sont libres, +et je profite de cette liberté.</p> + +<p>—Tu en profites peut-être trop, ma fille, dit +avec bonté. Mme Privat. Ce pauvre Paul, tu +prends plaisir à le contrarier; tu le maltraites véritablement.</p> + +<p>—Oh! ma tante...</p> + +<p>—On dirait, ma chère Laure, que tu n'aimes pas +ton cousin ou que tu as contre lui des griefs sérieux.</p> + +<p>—Moi?... En vérité, ma mère, où prenez-vous +cela? Je n'ai pas le moindre grief contre mon cousin, +et je l'aime à en mourir.</p> + +<p>—Je ne demande pas tant que cela, répondit un +peu ironiquement Champfort, et je vous prie instamment +de vous conserver pour votre heureux +fiancé, cet excellent monsieur Lapierre.</p> + +<p>Un éclair passa dans les yeux de Laure.</p> + +<p>—Oh! vos craintes n'ont pas leur raison d'être, +je vous prie de le croire, répliqua-t-elle avec hauteur.</p> + +<p>—Tant mieux pour lui! articula froidement +Paul.</p> + +<p>—Assez! assez! mes enfants, interrompit Mme +Privat. Si vous continuez sur ce ton, vous allez +vous chicaner, et ça ne sera pas joli, savez-vous, +entre frère et soeur—car vous êtes frère et soeur, +souvenez-vous-en. Je t'ai toujours considéré, +Paul, comme mon enfant; j'en avais fait la promesse +à ta pauvre mère.</p> + +<p>Champfort avait la tête basse et le sourcil froncé. +Tout-à -coup, il parut prendre une résolution +énergique.</p> + +<p>—Ma bonne tante, répondit-il avec une amertume +à peine contenue, je sais toute l'affection que +vous avez eue et que vous avez encore pour moi. +Je n'oublie pas, non plus, et n'oublierai jamais +que je vous dois tout et que, d'un orphelin malheureux +et sans avenir, vous avez fait un fils et +un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi, +je serais au désespoir de vous causer le moindre +ennui, le moindre chagrin, ce qui arrivera inévitablement +si je continue à me rencontrer avec +ma cousine. Souffrez donc...</p> + +<p>—Où veux-tu en venir, mon enfant?</p> + +<p>—Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une +fermeté douloureuse et se levant, souffrez que je +me retire pour quelque temps de votre famille... +jusqu'à des jours meilleurs.</p> + +<p>Et il s'inclina devant sa tante, prêt à prendre +congé.</p> + +<p>Laure, la froide et hautaine créole, eut alors un +cri de l'âme.</p> + +<p>—Oh! Paul, Paul, vous êtes bien dur pour +moi... plus dur que vous ne pensez!</p> + +<p>Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n'était +plus habitué à l'entendre lui parler de cette +voix émue, presque suppliante, et à voir sur la +belle figure de Laure cette franche expression de +chagrin. Sa colère se fondit comme par enchantement +et une immense pitié envahissant soudain +son bon coeur, il fléchit le genou devant Mlle Privat +et, prenant une de ses mains:</p> + +<p>—Pardon, pardon, ma chère Laure... murmura-t-il. +Je suis en effet cruel... mais l'espèce d'antipathie +que vous me montrez, l'inexplicable froideur +qui a remplacé, dans nos relations, la bonne +et douce cordialité d'autrefois me font mal à l'âme +et me rendent injuste malgré moi.</p> + +<p>—Relevez-vous mon cousin, répondit la jeune +fille avec une douceur triste, et souvenez-vous +qu'il ne faut jamais juger à la légère les sentiments +d'une femme, quelque bizarre qu'ils paraissent.</p> + +<p>—Je m'en souviendrai, Laure, répondit Paul, +que cette phrase ambiguë n'intriguait pas médiocrement.</p> + +<p>Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation +étrange; mais comme les impressions ordinaires +n'avaient pas le temps de prendre +racine dans son caractère mobile et léger, elle ne +s'y arrêta pas autrement et dit aux jeunes gens:</p> + +<p>—Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix; +je suis contente. Signez-la d'un bon baiser et +qu'il ne soit plus question de querelle entre vous.</p> + +<p>—Mais, ma mère... se récria Laure.</p> + +<p>—Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou +plutôt ton frère Paul.</p> + +<p>Laure hésitait, rougissante... Ce que voyant, +Champfort s'avança bravement, quoique un peu +ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa cousine +entre ses mains et baisa bruyamment ses deux +joues devenues rouges comme des cerises mûres. +Puis il regagna sa place, tout frissonnant.</p> + +<p>Depuis plus de deux ans, ses lèvres n'avaient pas +effleuré la peau fine et veloutée de sa soeur d'adoption, +et ce baiser inattendu faisait courir dans +ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes, +son amour, jusque là fortement comprimé +par une volonté de fer, secoua ses entraves et envahit, +son coeur avec la force d'expansion de la +poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit +comme une écolier surpris en flagrant délit de +grimaces à son maître d'étude... Puis la réaction +se fit, et il resta tout pâle.</p> + +<p>Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut +pas ainsi de Laure. Un observateur attentif qui +aurait su analyser les rapides nuances qui se succédaient +sur son visage ému, et trouver la cause +intime de la teinte rosée qui embellissait son +front, n'eut pas été en peine d'expliquer ce trouble +et de le rapporter à la contenance de Champfort.</p> + +<p>Mais il n'y avait là aucun observateur attentif, +et Paul avait trop à faire de dominer sa propre +émotion pour s'occuper de celle d'autrui.</p> + +<p>La jeune créole, eut donc tout le bénéfice de l'incident, +et son impénétrabilité n'en souffrit pas.</p> + +<p>Mme Privat, après s'être commodément installée +dans un fauteuil, tira les jeunes gens d'embarras +en disant d'une voix enjouée:</p> + +<p>—Eh bien! mon cher Paul, maintenant que te +voilà redevenu sage, te doutes-tu un peu pourquoi +je t'ai fait venir?</p> + +<p>—Ma foi! ma tante, je vous avouerai que je +n'en ai pas la moindre idée.</p> + +<p>—Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux +chiens.</p> + +<p>—J'ai beau chercher, je ne trouve rien... à +moins que ce ne soit pour me parler de... du mariage +projeté.</p> + +<p>—Tu n'y es pas tout à fait... mais tu en approches,.. +<i>tu brûles</i>, comme on dit dans je ne sais +pas quel jeu.</p> + +<p>—S'agirait-il de... votre futur gendre?</p> + +<p>—C'est encore un peu ça, mais il y a autre +chose.</p> + +<p>—Alors, je renonce à trouver. Aussi bien, j'ai +trop de médecine en tête pour deviner des énigmes.</p> + +<p>—Paresseux qui se retranche toujours derrière +sa médecine quand il s'agit de nous venir voir ou +de nous prêter le concours de ses grandes lumières!... +Tiens, je la prends en grippe, ta médecine.</p> + +<p>—Ne dites pas cela, ma tante: la médecine est +tout pour moi—non-seulement le présent, mais +encore, et surtout, l'avenir.</p> + +<p>—Bah! ne te martèle pas la tête avec ces idées-là : +j'ai pourvu au passé et, si Dieu me laisse vivre, +j'aurai aussi l'oeil sur l'avenir.</p> + +<p>—Oh! ma tante, vous êtes pour moi une véritable mère; +mais je ne veux pas abuser de votre +bonté, et je songe sérieusement...</p> + +<p>—Abuse, abuse, mon garçon: le fonds est inépuisable +et il y en a pour tout le monde... Mais revenons +à nos moutons.</p> + +<p>—Je t'ai fait appeler pour t'annoncer que je +donne, lundi prochain, un grand bal—quelque +chose de colossal, d'inouï, de féerique, si c'est possible. +Or, comme j'ai besoin d'un bon organisateur +et que je ne puis guère compter sur Edmond, +tout entier à ses amusements, je m'adresse à toi. +Tu vas mettre à contribution toutes les ressources +de ton imagination, fouiller tous les coins et recoins +de ton génie inventif, réveiller tous les souvenirs +de fêtes endormis dans ta mémoire, enfin +relire les <i>Mille et une Nuits</i>, s'il le faut, pour +nous aider à surpasser les grands festivals donnés +à l'occasion du mariage d'Aladin, l'heureux possesseur +de la lampe merveilleuse.</p> + +<p>—Cela te va-t-il?</p> + +<p>—Je suis tout entier à vos ordres, ma chère +tante; mais, outre que que je n'ai pas la fameuse +lampe des contes arabes, je suis fort mauvais organisateur +de fête et profondément ignorant en +matière de bal.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne! je serai la tête qui combine, +et toi, le bras qui exécute.</p> + +<p>—A merveille. En ce cas, je me mets à votre +service. Disposez de ma personne comme bon vous +semblera.</p> + +<p>—Voilà qui est entendu: tu consens à nous aider.</p> + +<p>—De grand coeur, ma tante.</p> + +<p>—C'est qu'il va te falloir faire plusieurs démarches +et de t'occuper d'une foule de petits détails.</p> + +<p>—Je serai trop heureux de me multiplier pour +vous être utile.</p> + +<p>—D'ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne +pas te laisser seul à faire toute la besogne et en +mettre une partie sur les épaules de celui qui bénéficiera +le plus de ce bal...</p> + +<p>—Quel est cet heureux mortel?</p> + +<p>—Hé! mon futur gendre, donc.</p> + +<p>Champfort ne put s'empêcher de faire une moue +dédaigneuse; mais il la transforma si vite en sourire +aimable, qu'il pensa bien n'avoir pas été remarqué.</p> + +<p>Pourtant Laure avait vu—si bien vu, qu'une +rougeur fugitive envahit son front et qu'elle courba +la tête, toute rêveuse.</p> + +<p>Champfort reprit:</p> + +<p>—Monsieur Lapierre?... En vérité, ma tante, +vous ne pouviez m'associer à un homme plus entendu +dans la matière: car il a tous les talents, +mon futur cousin, et je serais fort surpris qu'il ne +fût pas bon organisateur de fête, lui qui était si +excellent organisateur d'expéditions nocturnes +dans l'armée confédérée. Vous vous en souvenez, +ma tante?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, répondit inconsidérément Mme +Privat. C'est même dans une de ces expéditions, +organisée par lui, que mon pauvre mari trouva la +mort.</p> + +<p>—Oh! l'affreux souvenir! murmura Laure en +se voilant la figure de ses deux mains.</p> + +<p>—D'autant plus affreux, que, par une fatalité inconcevable, +ce fut le meilleur ami de mon oncle +qui le conduisit à la boucherie, croyant le mener à , +la victoire, répondit Paul, d'une voix où se devinait +une implacable ironie.</p> + +<p>Mme Privat, dominée par cette évocation inattendue, +porta son mouchoir à ses yeux et se tut. +Quant à Laure, un trouble étrange l'envahit et +elle se leva pour aller ouvrir une croisée, où elle +s'accouda, baignant son front brûlant dans la +fraîche brise qui s'élevait du jardin.</p> + +<p>Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son +fauteuil, le regard menaçant, comme s'il venait de +faire une déclaration de guerre.</p> + +<p>En ce moment, un vigoureux coup de sonnette +carillonna dans l'antichambre.</p> + +<p>Les trois personnages du salon relevèrent ensemble +la tête et fixèrent la porte, avec un point +d'interrogation dans le regard.</p> + +<p>Dix secondes après, une servante entr'ouvrit le +battant et annonça:</p> + +<p>—Monsieur Lapierre!</p> + +<p>—Qu'il entre! fit vivement Mme Privat, en se +élevant.</p> + +<p>Lapierre entra.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XII</h3> + +<h3 class="sub">Petite Revue de la Situation</h3> + +<p>Il nous faut ici, pour l'intelligence complète de +ce qui va suivre, ouvrir une parenthèse et faire, à +vol d'oiseau, une revue de la situation réciproque +des personnages qui vont successivement se présenter +sous nos yeux.</p> + +<p>A tout seigneur, tout honneur! Commençons +par le fiancé de mademoiselle Privat.</p> + +<p>C'était, en vérité, un fort joli garçon que ce chenapan +de Lapierre.</p> + +<p>Grand, bien découplé, souple et gracieux dans ses +mouvements, il était l'heureux possesseur d'une +tête caractéristique, où il y avait, mêlés assez +confusément, du grec et du mauresque.</p> + +<p>En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe +hardie de son visage rappelaient vaguement le type +athénien, sa peau mate et légèrement bronzée +n'en aurait pas moins fait honneur à la langoureuse +physionomie d'un descendant des Maures de +l'Andalousie.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, un détail presque insignifiant +dérangeait, constatation faite, l'harmonie +classique et le calme olympien de cette belle figure, +et ce détail se trouvait dans le regard.</p> + +<p>Lapierre avait des yeux noirs fort grands et +fort beaux; mais, chose extraordinaire, il ne pouvait +les maintenir en repos et les fixer carrément +sur une autre paire d'yeux. Son regard, sans +cesse en mouvement et comme égaré, ne faisait +qu'effleurer le regard fixé sur lui et se plaisait, de +préférence, à voltiger sur les menus détails de la +toilette de son interlocuteur.</p> + +<p>L'honnête garçon agissait-il ainsi par timidité?... +on bien le misérable suborneur de jeunes filles +craignait-il de laisser, lire, par ces fenêtres +grandes ouvertes de son âme, les noires machinations +qui s'y tramaient?...</p> + +<p>Peut-être!</p> + +<p>Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre +nouvel Adonis un petit air faux et un certain +cachet d'hypocrisie qui déparaient bien un peu les +grâces séduisantes de ses autres traits... Mais, +comme on ne rencontre guère d'homme parfait et +que, d'ailleurs, le défaut dont il est question résidait +plutôt dans l'expression du regard que dans +le regard lui-même, Lapierre n'en passait pas +moins pour un des plus beaux hommes de Québec, +aux yeux des juges féminins. Et plus d'une de ces +dames, qu'un secret dépit rendait accommodante, +ne se gênait pas pour dire que la riche demoiselle +Privat faisait, en somme, un excellent mariage, +puisqu'elle payait avec du <i>vil métal</i> aisément +acquis tant de grâce et tant de perfection...</p> + +<p>Madame Privat—il faut bien le dire—paraissait +être un peu de cette opinion; mais sa fille envisageait +probablement la chose, à un point de +vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de +toute évidence qu'elle ne partageait pas l'engouement +général à l'égard de son futur époux. Calme +et presque insouciante, elle voyait arriver sans +trouble comme sans impatience le jour solennel où +elle associerait à jamais sa vie à celle du brillant +jeune homme qui faisait tourner tant de têtes. +Plus que cela, les gens sérieux de son entourage—ses +vrais amis, ceux-là ,—remarquaient avec +étonnement qu'à rencontre de bien des jeunes filles +en pareil cas, Laure devenait de plus en plus +bizarre, se drapait de plus en plus dans sa sombre +mélancolie, à mesure qu'approchait le jour fatal...</p> + +<p>A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans +son coeur quelque secret terrible et, plutôt que de +le dévoiler, marchait stoïquement à l'autel, comme +d'autres marchent au sacrifice.</p> + +<p>Mais ses amis clairvoyants—en bien petit nombre, +du reste—se gardaient bien de laisser paraître +au dehors cette pénible impression et se contentaient +de conjecturer <i>in petto</i>.</p> + +<p>Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat, +pour se renseigner exactement sur ce qui se +passait dans le coeur de sa jeune fille, eût d'abord +un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague, +que son instinct maternel, doublé d'une observation +attentive, la mît sur la piste de la vérité...</p> + +<p>Malheureusement, l'excellente femme, comme +nous l'avons dit, n'était rien moins qu'observatrice; +et, d'ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui avait +pas permis de s'arrêter longtemps sur les réflexions +qu'avaient fait naître chez elle les récentes +étrangetés du caractère de sa fille.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté +masquait un mauvais coeur et que les délices +d'une vie opulente avaient étouffé, chez Mme Privat, +les sentiments sacrés de la maternité.</p> + +<p>Ce serait là une étrange erreur.</p> + +<p>La riche veuve, au contraire, raffolait de ses +deux enfants; elle eût, sans hésiter, sacrifié des +sommes folles pour satisfaire le moindre de leur +caprice... Mais la Providence, qui lui avait prodigué +l'or, lui avait refusé cette sorte d'intuition +maternelle qui fait rechercher pour ses enfants, en +dehors des jouissances de la fortune, les jouissances +plus intimes du coeur et celles plus relevées de +l'âme.</p> + +<p>Pour certaines femmes du monde, qu'une piété +bien entendue ou quelque saine idée de philanthropie +n'éclaire pas, être heureux, c'est avoir assez +d'argent pour se payer tous les fastueux caprices +du <i>high life</i>, et assez de notoriété pour que les +membres de cette aristocratie-là ne vous rient pas +au nez, malgré vos écus.</p> + +<p>Mme Privat avait ces deux éléments de bonheur +et s'en contentait. L'idée que ses enfants eussent +besoin d'autre chose pour entrer, le front serein, +dans la vie mondaine ne lui était jamais venue +et—disons-le—ne pouvait lui venir.</p> + +<p>Mariée fort jeune à un homme puissamment riche, +elle était passée sans transition du doucereux +couvent des Ursulines de Québec à l'opulente villa +de son mari, en Louisiane. Il n'y avait, par conséquent, +pas une heure dans son existence entière +où elle n'eût été entourée des jouissances que procure +la fortune, et tant loin que son souvenir pouvait +se porter en arrière, elle n'y voyait que plaisir +et bonheur.</p> + +<p>Rien d'étonnant donc à ce qu'une, femme élevée +dans de semblables conditions ne vît pas au-delà +l'horizon des jouissances matérielles et ne comprît +point ces voluptés sublimes qui prennent naissance +dans le coeur.</p> + +<p>Mais, à part les considérations qui précèdent, +une raison plus simple et moins métaphysique +doit nous faire excuser Mme Privat de n'avoir +point jusqu'alors compris sa fille et de la lancer si +inconsidérément dans les serres redoutables du mariage: +et cette raison bien simple, c'est que la +chère femme n'était pour rien dans le choix de +Laure.</p> + +<p>Expliquons-nous.</p> + +<p>Mme Privat avait bien, dès la première apparition +en Louisiane de Lapierre, en compagnie du +colonel, accueilli le jeune homme avec beaucoup de +prévenances, comme on accueille un hôte aimable; +elle avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales +s'établir entre son compatriote québecquois +et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que se +conformer au désir tacite de son mari; elle avait +bien aussi, après le retour de sa famille à Québec, +ouvert à deux battants la porte de son salon à +l'ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné +le malheureux officier blessé et mourant, à +l'homme généreux qui avait rendu les derniers devoirs +au planteur louisianais...</p> + +<p>Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne +lui était arrivée d'encourager autrement les assiduités +de Lapierre, ni d'exercer une pression quelconque +sur sa bien-aimée Laure.</p> + +<p>Elle s'était montré satisfaite et n'avait peut-être +pas suffisamment caché son mécontentement: voilà tout.</p> + +<p>Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec, +Lapierre avait formellement demandé à Mme Privat +la main de Laure, la riche veuve s'était déclarée +très honorée de la démarche, mais elle avait +complètement subordonné sa réponse à celle de sa +fille.</p> + +<p>Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à +Laure la demande officielle de Lapierre et avoir +reçu de la jeune créole une réponse favorable, que +la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les +goûts de sa fille en conformité avec les siens, proclama +ouvertement ses préférences et pressa activement +les préliminaires du mariage.</p> + +<p>Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en +finir au plus tôt possible, aida puissamment la +bonne dame dans les mille détails d'une aussi importante +opération, surtout dans ce qui concernait +la liquidation de la dot de Laure, tant et si +bien qu'au moment où nous sommes rendus, un +mois après la demande officielle, tout était terminé +et qu'il ne restait guère plus que le contrat à +signer.</p> + +<p>La chose devait se faire le mardi suivant, la veille +même du mariage et le lendemain du grandissime +bal que se proposait de donner, à son cottage de +la Canardière, la mère de la future épouse.</p> + +<p>Voilà pour la situation réciproque des dames +Privat et du citoyen Lapierre.</p> + +<p>Il nous reste maintenant à dire deux mots du +jeune Edmond et de notre ami Champfort, relativement +à la position qui leur était faite par les +événements en voie de réalisation.</p> + +<p>Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin +sa soeur Laure, qu'il aimait beaucoup, donner tête +baissée dans le traquenard matrimonial tendu par +l'irrésistible Lapierre.</p> + +<p>Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique, +et pour une raison ou pour une autre, le +jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir sa +soeur à son affection.</p> + +<p>Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même +l'étrange sentiment de répulsion qu'il éprouvait, +que ce Lapierre avait toujours été pour les siens un +oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs +et les premières larmes dans sa famille dataient +de l'apparition en Louisiane de cet étranger; +et le jeune étudiant aimait trop sa soeur, +pour ne pas s'être aperçu que le retour à Québec +de ce même étranger était pour beaucoup dans la +mystérieuse tristesse de la pauvre Laure.</p> + +<p>Il avait même—un certain jour qu'il surprit la +jeune fille le visage baigné de larmes, dans une allée +solitaire du parc—essayé de toucher ce sujet; +mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté +les bras autour du cou, et répondu, avec un redoublement +de pleurs:</p> + +<p>—Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!... +Oh! si tu savais!... Mais non... ni +toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit savoir +un si terrible secret... J'ai un grand devoir à +remplir... Prie Dieu que la force ne m'abandonne +pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais à qui que +ce soit de ce que je viens de te dire—surtout à notre +mère—et toi-même, ne me questionne jamais +plus sur ce sujet.</p> + +<p>Edmond, douloureusement étonné, avait promis, +en courbant la tête.</p> + +<p>Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur +le coeur un gros levain d'amertume contre le fiancé +de sa soeur, contre l'homme qui possédait des +armes si puissantes pour vaincre la résistance des +jeunes filles riches, et faire tomber leur dot dans +son escarcelle.</p> + +<p>Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire +qu'un mot, on sait quelles puissantes raisons il +avait de ne pas aimer son futur cousin.</p> + +<p>Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves +de bonheur, en lui enlevant, non-seulement le coeur +de Laure, mais jusqu'à son amitié, jusqu'à cette +sympathie irrésistible qui faisait autrefois d'eux +un frère et une soeur.</p> + +<p>Tant qu'il n'avait fait que soupçonner son malheur, +Champfort s'était contenté de gémir en secret +sur le revirement imprévu du coeur de la jeune +créole; son ombrageuse fierté aidant, il avait même +affecté auprès de sa cousine une indifférence qui +frisait le dédain...</p> + +<p>Mais, depuis un mois, les choses étaient bien +changées, et la certitude que Laure était décidément +perdue pour lui jetait le pauvre étudiant +dans toutes les angoisses du désespoir.</p> + +<p>Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière, +fuyant la vue de sa cousine et surtout le +contact de son odieux rival.</p> + +<p>Després avait bien, pour un moment, fait refleurir +dans le coeur de Champfort l'arbre vivace de +l'espérance; mais la conversation qu'il venait d'avoir +avec Laure avait ramené le pauvre amoureux +à la froide réalité et lui faisait envisager l'avenir +avec toute l'amertume des jours passés.</p> + +<p>Telle était la situation!</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XIII</h3> + +<h3 class="sub">Lapierre à L'oeuvre</h3> + +<p>A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons +laissé Lapierre sur le seuil du salon, faisant son +entrée.</p> + +<p>L'ex-fournisseur de l'armée fédérale, en homme +bien appris, présenta d'abord ses hommages à la +maîtresse de la maison, puis s'inclina profondément +devant Mlle Privat, à laquelle il débita un +aimable compliment, et finalement il souhaita +rondement le bonjour à Champfort, comme on le +fait avec une ancienne connaissance.</p> + +<p>L'étudiant salua froidement, et Laure. répondit +à peine; mais il en fut tout autrement de Mme +Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre elle +et sa fille et lui dit avec enjouement:</p> + +<p>—C'est aimable à vous d'être venu... Je vous attendais. +Tenez, nous parlions justement de vous.</p> + +<p>—Vous êtes bien bonne, madame... Je ne suis +donc pas de trop dans votre conversation, répondit +Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur +Champfort et sa cousine.</p> + +<p>—Oh! vous n'êtes jamais de trop dans ce que +nous avons à dire, et en ce temps-ci moins que +d'habitude, encore.</p> + +<p>—D'autant moins, ajouta nonchalamment +Champfort, que nous évoquions, au moment de +votre arrivée, un souvenir qui vous est familier.</p> + +<p>—Lequel donc, cher ami?</p> + +<p>—Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et +des circonstances qui ont accompagné sa mort, +répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur +son interlocuteur un regard hautain.</p> + +<p>Celui-là hésita dix secondes—le temps de composer +sa physionomie et de lui donner un air de +profonde componction—puis il accoucha de la +phrase suivante:</p> + +<p>—Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop +familier, car il est toujours présent dans mon +coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien des +mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse, +et pourtant, j'ai toujours sous les yeux la pâle et +héroïque figure du colonel, au moment où il rendait +le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de +ces choses que l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta +Lapierre, en rendant à Champfort son regard hautain.</p> + +<p>—Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons +particulières pour se souvenir, grommela +Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid +de Lapierre.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur, +en pâlissant. Auriez-vous, par hasard, +quelque arrière-pensée relativement aux circonstances +que je vous rappelle?</p> + +<p>Champfort eut une horrible démangeaison—celle +de démasquer immédiatement le fourbe; +mais une seconde de réflexion lui fit voir qu'il +compromettait irrémédiablement sa cause en agissant +avec trop de précipitation, et surtout en +n'attendant pas, pour frapper un grand coup, le +concours de son ami Després. D'ailleurs la figure +irritée de sa tante le ramena vite au sentiment de +la prudence.</p> + +<p>Faisant donc une prompte retraite et comprimant +sa colère, il répondit en s'efforçant de sourire:</p> + +<p>—Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez +comme un cheval de guerre qui entend le +clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée +malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement +dire que l'amitié qui vous unissait à mon oncle le +colonel était une raison insuffisante pour que sa +mort reste éternellement gravée dans votre mémoire.</p> + +<p>La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de +Lapierre reprit à peu près sa placidité ordinaire. +Seule, Laure demeura le sourcil froncé et son regard +se tourna lentement vers son cousin, comme +pour lui reprocher sa reculade.</p> + +<p>Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et +en comprit-il la signification?</p> + +<p>La chose est probable, car il répondit avec un +peu d'amertume:</p> + +<p>—Mon cher Champfort—il l'appelait <i>son +cher</i>!—et vous, mesdames, veuillez me pardonner +un emportement bien légitime. Les sentiments +qui m'unissaient au regretté colonel étaient +d'une nature tellement affectueuse, tellement filiale, +que je me révolte à l'idée seule qu'on en +puisse suspecter la pureté. Il n'y a qu'un semblable +sujet qui puisse me faire sortir des bornes de +la politesse exquise que je vous dois.</p> + +<p>—De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat +ne vous faites pas plus coupable que vous n'êtes. +Mon neveu est un peu vif et il a pu mal choisir ses +expressions; mais son intention n'était pas blessante, +je m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle, +le sentiment qui vous a fait parler est un de +ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille +et à moi... N'est-ce pas, Laure?</p> + +<p>Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et +fixant ses grands yeux pleins d'éclairs sur ceux de +son fiancé, elle répondit d'une voix étrange:</p> + +<p>—Oui... pourvu que ce sentiment soit désintéressé.</p> + +<p>La figure mate de Lapierre devint tout à fait +d'une blancheur de cire.</p> + +<p>—En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il.</p> + +<p>—Oh! je ne dis pas cela: je réponds à ma mère +d'une manière générale, répartit la jeune créole, +qui se renfonça dans son fauteuil.</p> + +<p>La mère de Laure, peu satisfaite de l'explication +de sa fille, vint à sa rescousse.</p> + +<p>—Ma chère enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui, +dit-elle. Tout-à -l'heure, tu te querellais +avec ton cousin, à propos de futilités, et voilà que +maintenant tu réponds à ton fiancé comme une +petite fille boudeuse.</p> + +<p>—Paul m'a pardonné, répondit Laure, et nous +avons fait notre paix... n'est-ce pas, mon cousin?</p> + +<p>—Mais, certainement, ma chère cousine, et cette +aimable petite querelle n'a fait que réchauffer mon +affection pour vous.</p> + +<p>—Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant +vers sa mère.</p> + +<p>—C'est parfait, répliqua la veuve, mais il te +reste à en faire autant pour ton fiancé.</p> + +<p>L'oeil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une +lutte de quelques secondes—puis elle articula +froidement:</p> + +<p>—Je n'ai rien à me faire pardonner de monsieur +Lapierre.</p> + +<p>Mme Privat resta stupéfaite.</p> + +<p>Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard +franchement admirateur. Le digne étudiant jubilait +littéralement, et il faut bien dire que la figure +décomposée de son rival n'était pas faite pour diminuer +sa joie.</p> + +<p>Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil, +puis, après être passé successivement du pâle au +vert et du vert au cramoisi, il se leva tout droit +et, s'adressant a Mme Privat:</p> + +<p>—Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse, +auriez-vous l'extrême complaisance de me laisser +quelques instants seul avec mademoiselle, votre fille?... +J'ai à l'entretenir de choses infiniment +sérieuses, et il importe que cette conversation ait +lieu sans retard.</p> + +<p>—Je n'ai pas la moindre objection, répondit la +veuve, assez étonnée, et j'espère bien que mademoiselle +Privat sera assez convenable pour n'en +pas avoir, elle non plus.</p> + +<p>Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard +sévère à l'adresse de sa fille, et attendit.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure +avec calme.</p> + +<p>—Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant +à quitter le salon: je n'attendais pas +moins de votre obéissance... Et maintenant, ajouta-t-elle +plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends +de ton amitié pour moi que tu répares ta +maladresse de tout-à -l'heure et que tu sois aimable.</p> + +<p>—Soyez tranquille, je serai très aimable, répondit +sur le même ton la jeune fille, avec un pâle +sourire.</p> + +<p>A peu près rassurée, la crédule mère rejoignit</p> + +<p>Champfort, qui s'était dirigé vers la porte du salon, +sans attendre qu'on l'invitât à déguerpir. +Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à Lapierre:</p> + +<p>—Vous savez que nous vous attendrons pour +souper... Tâchez de terminer bien vite vos petites +affaires, et de conclure, cette fois, un traité de +paix durable.</p> + +<p>—C'est, en effet, un traité que nous allons faire, +répondit audacieusement Lapierre, et j'ose espérer +que les parties contractantes l'observeront scrupuleusement.</p> + +<p>—Tant mieux. A bientôt donc!... Viens, +Paul.</p> + +<p>Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer +la porte du salon, il contempla une dernière +fois la pauvre Laure, dont le fier et triste regard +était fixé sur lui.</p> + +<p>En une seconde, une immense colère fit bouillonner +ses tempes...! marcha rapidement sur Lapierre, +et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes, il +lui dit d'une voix concentrée:</p> + +<p>—Prends garde à toi, misérable, et pense à l'îlot +de Saint-Monat!</p> + +<p>Puis il rejoignit sa tante, qui s'éloignait sans +avoir entendu............</p> + +<p>Trois-quarts d'heure après, Lapierre et Laure rejoignaient, +dans la grande salle à manger du cottage, +les autres membres de la famille, qui n'attendaient +plus qu'eux pour se mettre à table.</p> + +<p>Lapierre était toujours pâle, comme d'habitude, +mais sa figure rayonnait d'une façon singulière.</p> + +<p>Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux +brillants disaient assez le rude combat qu'elle venait +de soutenir.</p> + +<p>Elle fut, du reste, plus prévenante que d'ordinaire +pour son fiancé, et n'adressa, pas une seule fois +la parole à Champfort.</p> + +<p>Le souper fut assez animé—Lapierre faisant à +peu près seul les frais de la conversation avec les +dames, tandis que Champfort et le fils de Mme +Privat, arrivée depuis une demi-heure, s'entretenaient +à part.</p> + +<p>De l'incident du salon, il ne fut nullement question, +et rien dans les paroles ni dans les regards +de Lapierre ne vint indiquer à Champfort que +l'ancien rival de Després eût compris la terrible allusion +au drame nocturne de l'îlot qui venait de +lui être jetée en plein visage.</p> + +<p>—Ou cet homme est véritablement très fort, ou +il est tellement sûr d'arriver à ses fins qu'il ne +craint pas les menaces, se dit l'étudiant... Nous +verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude +un peu plus qu'indépendante.</p> + +<p>Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus +rien, se replongea dans ses réflexions pessimistes.</p> + +<p>Quant au triomphateur Lapierre, après avoir +reçu de Mme Privat toutes les instructions nécessaires +à l'organisation du grand bal projeté, il se +retira d'assez bonne heure, promettant de revenir +le lendemain.</p> + +<p>Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les +lumières s'éteignirent successivement aux fenêtres +du cottage.</p> + +<p>La nuit étendait, son voile protecteur sur les douleurs +et passions diverses sommeillant sous le +toit de la Folie-Privat.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XIV</h3> + +<h3 class="sub">Pauvre Laure!</h3> + +<p>Faisons maintenant un pas en arrière et disons +ce qui s'était passé entre Mlle Privat et son ténébreux +fiancé.</p> + +<p>Lorsque la porte du salon se fut refermé sur +Champfort—une seconde après que l'étudiant exaspéré +eut lancé à son rival l'apostrophe que l'on +sait—Lapierre demeura quelque temps immobile, +debout et la main crispée sur le dos d'un fauteuil, +étourdi par ce coup inattendu.</p> + +<p>Ce nom de <i>Saint-Monat</i>, cette allusion à un +épisode de sa vie où il savait n'avoir pas joué le +beau rôle, lui remettait en mémoire trop d'événements +terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant +son magnifique sang-froid.</p> + +<p>Et, dans la bouche de ce jeune homme à l'oeil +menaçant—le cousin, presque le frère de la femme +dont il convoitait la dot—un avertissement +comme celui-là prenait les proportions d'une véritable +déclaration de guerre, ressemblait à une intervention +tardive, mais inévitable, de la Providence +en faveur de la malheureuse victime de sa +cupidité.</p> + +<p>En une minute de réflexion, Lapierre remonta, +anneau par anneau, la chaîne de ses méfaits... et il +eut peur. La sombre figure d'une autre de ses victimes, +d'un pauvre jeune homme aimé, dont il +avait brisé la vie en lui enlevant le coeur de sa +fiancée, lui apparut dans le nuage de sa menaçante +rêverie...</p> + +<p>Mais celui-là n'était le timide défenseur qui +procédait par allusions et avertissements... Il arrivait +comme la foudre, sombre et terrible... Six +années de souffrances avaient éteint dans son +coeur jusqu'au dernier atome de pitié... Implacable +justicier, il déchirait d'une main vengeresse le voile +qui couvrait les turpitudes de l'ancien espion de +l'armée fédérale et mettait à nu la gangrène de +son âme...</p> + +<p>Oui, Lapierre eut peur, et ses lèvres blêmies murmurèrent +involontairement le nom de Gustave Lenoir!</p> + +<p>Mais cette défaillance morale ne dura qu'une minute, +et le misérable se raidit vigoureusement +contre un sentiment qu'il qualifia de puéril. Il reprit +donc bien vite son aplomb et s'approchant de +Mlle Privat, qui semblait encore sous l'effet des +singulières paroles de Champfort:</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme +moi.. je suppose, l'étrange menace que vient de me +faire votre cousin?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit froidement Laure, et +j'ai même pu remarquer la profonde impression +que cette menace a produite chez vous.</p> + +<p>—Ah! repartit ironiquement Lapierre, vous +êtes en vérité trop perspicace, mademoiselle, et +rien ne peut vous échapper...</p> + +<p>Laure ne répondit pas.</p> + +<p>—Mais, continua le jeune homme, laissez-moi +vous dire que, cette fois-ci, votre flair si subtil +vous a trompée.</p> + +<p>—Je ne le crois pas, monsieur.</p> + +<p>—Moi, j'en suis sûr—car, à n'en pas douter, +vous avez cru que les insolentes paroles de ce +Champfort m'ont fait peur.</p> + +<p>—J'ai, en effet, non pas cru, mais vu cela.</p> + +<p>—Mademoiselle, vous êtes dans la plus singulière +des erreurs, et le sentiment que m'a fait éprouver +l'impertinence de votre cousin est tout autre.</p> + +<p>—Vous ne me donnerez pas le change, monsieur.</p> + +<p>—Écoutez-moi, et vous ne tarderez pas à être +convaincue. Depuis longtemps déjà je suis en +butte aux mesquines agaceries de ce petit carabin +qui vient de m'insulter, et je me suis demandé +plus d'une fois quelle raison il avait de m'en vouloir... +La ridicule menace de tout à l'heure, jointe à +mes observations personnelles, a été pour moi un +trait de lumière... Je tiens la clé de l'énigme.</p> + +<p>—En vérité?... Vous êtes plus avancé que moi, +car j'ignore complètement pourquoi mon cousin +semble avoir pour vous un si profond mépris.</p> + +<p>—Je vais vous en instruire, mademoiselle, et +vous donner sans ambages la cause de ce grand +mépris dont vous parlez avec une certaine complaisance.</p> + +<p>—Je serais heureuse de le savoir, je l'avoue...</p> + +<p>—Eh bien! soyez doublement heureuse, ma fiancée, +car monsieur Champfort ne m'honore de son +dédain que parce qu'il..., <i>vous aime!...</i></p> + +<p>A cette déclaration formelle, qui venant confirmer +des soupçons nés le jour même dans son esprit, +la pauvre Laure se sentit pâlir affreusement. +Sans le vouloir, elle porta une de ses mains à son +coeur, tandis que l'autre comprimait son front qui +semblait vouloir éclater.</p> + +<p>C'est que, chez elle aussi, la lumière venait de se +faire. Elle revit, à la clarté de cette tardive révélation, +les beaux jours d'autrefois, alors que son +cousin et elle folâtraient gaiement sur les plages +du lac Pontchartrain ou prolongeaient leur douce +causerie sous la véranda de l'habitation louisianaise...</p> + +<p>Elle revit son père, qu'elle idolâtrait et dont le +souvenir était encore si vivant dans son coeur; +elle revit ce père malheureux, arrivant de l'armée +en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux +et la prier d'être particulièrement aimable +pour son compagnon de voyage...</p> + +<p>Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague +effroi qu'elle éprouvait en sa présence, les attentions +dont il l'entourait, le contentement du +colonel à la vue de leur amitié apparente... tout +cela défila rapidement sous ses yeux.</p> + +<p>Enfin, la fantasmagorie de son rêve d'une minute +lui montra, à son tour, le pauvre Champfort, +devenu indifférent pour sa coquette cousine, +fuyant sa société et rompant un à un tous les fils +dorés de la douce intimité qui les unissait—provoquant +chez la jeune créole, dont l'orgueil natif +était piqué au vif, cette réaction de froideur d'amertume +qui caractérisa par la suite leurs rapports +journaliers...</p> + +<p>La malheureuse jeune fille revit tout cela en +quelques instants, et une larme brûlante vint +trembloter au bord de sa paupière.</p> + +<p>—Comme nous aurions pu être heureux! se +dit-elle.</p> + +<p>Mais la vue de Lapierre, debout en face d'elle et +suivant du regard les impressions produites par sa +déclaration, la ramena bientôt à la froide réalité.</p> + +<p>Elle reprit toute son énergique attitude et, relevant +fièrement la tête:</p> + +<p>—Vous pensez que mon cousin m'aime, dit-elle... +Hé! quand cela serait?</p> + +<p>Lapierre hésita une seconde, puis il répondit +avec force:</p> + +<p>—Ah! ah! quand cela serait!... Puisqu'il en +est ainsi, mademoiselle, et puisque vous trouvez si +étrange qu'un autre homme que moi, qui dois +vous épouser ces jours-ci, vous fasse impunément +la cour, eh bien! je vais laisser le champ libre; +cet heureux rival... Mais je jure Dieu que le nom du +votre père sera déshonoré.</p> + +<p>—Ah! ce secret, ce fatal secret!... murmura +Laure éperdue.</p> + +<p>—Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde +entier saura que le colonel Privat a forfait à +l'honneur.</p> + +<p>—Hélas!.... pauvre père! gémit la jeune fille.</p> + +<p>—L'Amérique apprendra, poursuivit Lapierre, +qu'il s'est trouvé dans son armée un officier assez +dépourvu de patriotisme pour escompter le dévouement +de ses soldats et réparer les brèches de sa +fortune en volant les défenseurs de la patrie...</p> + +<p>—Vous mentez, misérable... Mon père n'a pu +descendre si bas.</p> + +<p>—Et la lettre, la fameuse lettre?... se contenta +de répondre froidement Lapierre.</p> + +<p>—Ah! ce n'est que trop vrai... Pauvre père! +murmura Laure anéantie.</p> + +<p>—Cette lettre, acheva l'ex-fournisseur, dans laquelle +votre père vous fait l'aveu de son déshonneur +et vous supplie, au nom de votre amour pour +lui, d'empêcher, par votre mariage avec moi, que +le seul dépositaire du terrible secret ne révèle son +crime?...</p> + +<p>—Oui, oh! oui, je m'en souviens, sanglota Laure, +et cette prière, d'un mourant sera exaucée... Je +serai votre femme; je me sacrifierai pour que les +ossements de mon malheureux père ne tressaillent +pas de honte dans leur tombeau.</p> + +<p>—Voilà qui est bien, et j'admire un dévouement +filial poussé jusqu'au point de consentir à un aussi +monstrueux mariage, reprit Lapierre avec ironie... +Mais, mademoiselle, quand on se pose en héroïne, +il ne faut pas faire les choses à demi; et, +puisque vous êtes décidée à vous <i>sacrifier</i>—suivant +votre expression—je désire que ce sacrifice +soit complet.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?... que vous faut-il de +plus? demanda Laure avec exaltation... N'est-ce +pas assez d'enchaîner ma vie à la vôtre et de renoncer +pour toujours à mes plus chères illusions, +à ma part de bonheur en ce monde?... Ma fortune, +cette misérable dot que vous convoitez, ne suffit-elle +pas à vos appétits cupides?... Va-t-il me falloir +supplier mon frère de renoncer aussi à la sienne +en votre faveur, pour que votre traître bouche +ne révèle pas des malversations dans lesquelles +vous avez trempé, ne trouble pas le dernier sommeil +du malheureux et confiant officier dont vous +avez causé la mort?...</p> + +<p>—Voyons, dites, monsieur le chevalier d'industrie... +ne, vous gênez pas! Vous possédez un secret +qui vaut une mine d'or: exploitez-le avec le talent +que vous avez déployé là -bas, entre les armées ennemies!</p> + +<p>Et la fière créole, brisée d'émotion, se couvrit le +visage de ses mains crispées.</p> + +<p>Quant à Lapierre, cette sanglante flagellation +lui causa un mouvement de rage.</p> + +<p>Il parut sur le point d'éclater.</p> + +<p>Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme +de reptile.</p> + +<p>Redoutant par-dessus tout une scène où il n'avait +rien à gagner, et craignant que le desespoir +de Laure ne la porta à tout confier à sa mère, il +avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa +victime, et répliqua d'une voix doucereuse:</p> + +<p>—Tout doux! ma belle fiancée, la colère vous +égare et vous fait dire des choses que votre coeur +ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos insinuations +et ma conscience est trop nette sous ce +rapport, pour que je m'offense sérieusement de +propos dictés par un dépit excessif. Laissez-moi +vous dire seulement, mademoiselle, que votre père +eût parlé tout autrement que vous ne le faites, et +qu'il n'eût pas récompensé par des injures les services +que j'ai pu lui rendre...</p> + +<p>—Vous vous faites payer trop cher ces prétendus +services, pour avoir le droit de les rappeler, +interrompit Laure avec amertume... Et encore, +ajouta-t-elle. Dieu seul sait...</p> + +<p>Elle n'acheva pas.</p> + +<p>—Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction, +que je poursuis auprès de la fille l'oeuvre +commencée avec le père...</p> + +<p>—Vous ne croyez pas dire si vrai! murmura la +jeune créole.</p> + +<p>—Dieu seul sait, reprit sans s'émouvoir l'ex-fournisseur, +que mon mariage avec vous n'a toujours +été, dans ma pensée, qu'un premier pas vers +la grande oeuvre de réparation que j'ai promis solennellement +d'accomplir au chevet du colonel Privat +mourant. Cette dot que vous me reprochez; si +injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille, à +quoi elle est destinée?</p> + +<p>—Je le sais que trop.</p> + +<p>—Vous ne le savez pas du tout, au contraire.</p> + +<p>Eh bien! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle—environ +deux cent mille piastres—passera +presque toute entière à restituer les sommes +subrepticement empruntées par votre père à +la caisse de l'armée; cette misérable fortune devant +laquelle vous m'accusez de ramper, je m'en +dessaisirai aussitôt, après notre mariage pour la +rendre à qui elle appartient, pour enlever de la +croix d'honneur de mon malheureux ami, le colonel +Privat, la tache d'ignominie qui la souille...</p> + +<p>—Voilà , mademoiselle, la mine que j'exploite; +voilà l'industrie que je pratique!</p> + +<p>Et Lapierre, en prononçant ces mots, avait un +accent si irrésistible de noble franchise, que la +pauvre Laure abaissa lentement sa paupière brûlante, +et qu'une soudaine réflexion traversa son +cerveau endolori:</p> + +<p>—S'il disait vrai!</p> + +<p>Lapierre lut au vol cette pensée sur le front de +la jeune fille.</p> + +<p>Il reprit gravement:</p> + +<p>—Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi! si +vous en avez le coeur: je n'en continuerai pas +moins à remplir la mission sacrée que je me suis +imposée.</p> + +<p>—Ni les menaces de votre adorateur Champfort, +ni vos insinuations malveillantes ne me feront +fléchir, ne me détourneront de la route que +je poursuis—route qui aboutit à la réhabilitation +de mon pauvre ami, le colonel Privat.</p> + +<p>—Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille, +que vos froideurs et vos dédains ne changent—en +une heure de colère—ma mission de salut en mission +de vengeance. Ce jour-là , je serai inflexible, +et ni le pouvoir magique de votre beauté, ni vos +supplications, ni vos larmes n'empêcheront le déshonneur +de s'abattre sur votre maison.</p> + +<p>Laure était émue.</p> + +<p>Un violent combat se livrait en elle-même depuis +quelques instants.</p> + +<p>Tout à coup, elle se leva et, tendant sa main à +Lapierre:</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, si j'ai eu des torts vis-à -vis +de vous, pardonnez-les-moi. Je veux vous croire, +car il serait trop malheureux que mon obstination +causât l'éternelle honte de ma famille.</p> + +<p>—Dites ce que vous exigez de moi: j'obéirai.</p> + +<p>Un éclair de triomphe passa dans les yeux de +l'ex-fournisseur. Il saisit avec empressement la +main de sa fiancée et, la portant respectueusement +à ses lèvres, il dit en fléchissant le genou comme +un preux chevalier qu'il n'était pas:</p> + +<p>—Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs +n'a pas ici à commander, mais à implorer.</p> + +<p>—Implorez alors, répondit froidement Mlle Privat, +mais faites vite, car cette scène m'épuise.</p> + +<p>—Eh bien! mademoiselle, répliqua Lapierre en +se levant, je m'estimerais heureux si vous daigniez +vous montrer en compagnie un peu plus bienveillante +à mon égard.</p> + +<p>—Je ferai mon devoir de fiancée, monsieur. +Après.</p> + +<p>—Après?... Ma foi, je ne vous cacherai pas que +je tiens beaucoup à ce que votre cousin ne vienne +plus jouer vis-à -vis de vous le rôle de protecteur, +ou plutôt celui de vengeur—comme si vous étiez +une victime et moi un bourreau.</p> + +<p>—C'est affaire entre vous et lui. Quant à moi, +je n'ai jamais dit à mon cousin un seul mot de +nature à , lui laisser supposer que je fusse forcée, +d'une façon quelconque, de vous épouser.</p> + +<p>—Cependant, ce jeune homme vous aime...</p> + +<p>—Je n'en sais rien monsieur.</p> + +<p>—Comment!... il ne vous l'a jamais dit?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Du moins, sa manière d'agir vis-à -vis de vous +a dû vous le prouver?</p> + +<p>—C'est tout le contraire. Mon cousin a toujours +été très réservé—plus que cela, très froid +avec moi.</p> + +<p>—Alors, comment expliquer sa conduite d'aujourd'hui?</p> + +<p>—Je n'ai aucune explication à donner.</p> + +<p>Lapierre réfléchit une demi-minute, puis se levant:</p> + +<p>—Très bien, mademoiselle, je vous remercie de +votre condescendance. Ne pouvant vous prier de +fermer la bouche à mon insulteur de tantôt, je me +chargerai moi-même de cette besogne en temps et +lieu.... Je tâcherai de lui faire rentrer son rôle de +vengeur.</p> + +<p>Laure s'était levée à son tour, et se disposait à +quitter le salon. Au moment de franchir la porte, +elle entendit la dernière phrase de Lapierre.</p> + +<p>Elle s'arrêta et répondit d'une voix grave:</p> + +<p>—Monsieur Lapierre, si j'ai besoin d'être vengée, +ce ne sera ni par mon cousin Champfort, ni par +d'autres... Mon vengeur, ce sera Dieu!</p> + +<p>Et s'inclinant froidement, elle se dirigea vers la +salle à manger, où se trouvaient réunis les hôtes +de la maison.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XV</h3> + +<h3 class="sub">Louise</h3> + +<p>Pendant que s'accomplissait les divers événements +que nous venons de rapporter, une scène +d'un tout autre genre se passait à Québec, dans +une modeste mansarde de Saint-Roch.</p> + +<p>Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intérêts et de passions +contraires aux prises, et les acteurs sont +bien autres qu'un fiancé forçant impitoyablement +la main à sa future...</p> + +<p>Nous y voyons, au contraire, une belle et douce +jeune fille de vingt à vingt-deux ans, un peu pâle, +un peu triste, travaillant avec ardeur à un ouvrage +de broderie, près d'une fenêtre que protège contre +l'aveuglante lumière du soleil un blanc rideau +de mousseline...</p> + +<p>C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde +de Saint-Roch, quelque part dans la rue +Saint-Valier—comme l'indique le pittoresque +amoncellement de rochers, couronnés de vieux +remparts percés d'embrasures, qui ferme l'horizon +du sud, en face de la fenêtre.</p> + +<p>Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la +riche héritière.</p> + +<p>La pièce est petite, basse et mal éclairée; l'ameublement, +qui semble avoir connu des jours +meilleurs, porte les traces évidentes d'un long +usage et de plusieurs pérégrinations...</p> + +<p>Mais, comme tout y est à sa place!... comme +tout est propre, luisant, soigné!... qu'elle est +donc blanche la couverture qui orne le petit lit +virginal, dressé tout au fond de l'appartement, et +combien semble moelleux le tapis d'un chelin qui +cache tout entier le parquet!</p> + +<p>C'est que nous sommes ici dans la chambre particulière, +dans le <i>sanctus sanctum</i> de cette jolie +jeune fille qui manie si prestement son aiguille, +près de la fenêtre.</p> + +<p>Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de +fauvette ou d'hirondelle plus chaud, plus douillet, +plus charmant que cela?</p> + +<p>Au moment où pénètre notre regard profane +dans ce coquet pigeonnier, il est environ quatre +heures de l'après-midi.</p> + +<p>C'est le jour môme de notre excursion à la Canardière +et le lendemain de la fameuse réunion d'étudiants.</p> + +<p>La maîtresse du petit logis, debout avec l'aube +et fatiguée par un travail incessant et monotone, +lève de temps en temps sa bête blonde, jette un regard +distrait par la fenêtre, puis laisse tomber +son menton dans sa main et rêve...</p> + +<p>L'aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les +dessins de la toile; mais elle s'arrête de nouveau +au bout de quelques minutes... la tête blonde se relève; +le regard distrait traverse encore la mousseline +transparente pour aller se perdre sur les sombres +remparts...</p> + +<p>Et puis, l'infatigable aiguille se remet à l'oeuvre.</p> + +<p>Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait +bien interrompre tout-à -fait son travail; mais, de +toute évidence aussi, quelque raison puissante l'en +empêche et l'aiguillonne.</p> + +<p>La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses +de triomphe et de défaillance, jusqu'à ce +qu'un bruit cadencé de pas sur le trottoir d'en face +arrête enfin net la terrible aiguille.</p> + +<p>L'ouvrage est brusquement déposé sur un petit +guéridon, et la jeune brodeuse, se haussant sur ses +mignons pieds, regarde avec anxiété dans la rue.</p> + +<p>Apparemment qu'elle voit ce qu'elle désirait +voir, car aussitôt, frappant joyeusement ses mains +l'une contre l'autre, elle abandonne vivement la +fenêtre et court à la porte de sa chambre.</p> + +<p>Un instant après, un bruit de clef jouant dans +une serrure se fait entendre, puis l'escalier est +ébranlé par des pieds agiles qui l'escaladent quatre +à quatre, et, finalement, un jeune homme tout essoufflé +arrive comme une bombe dans la chambre, +pour être reçu entre les bras de notre jolie travailleuse.</p> + +<p>Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon +d'effleurer l'esprit, que ce mortel privilégié +n'était autre que notre vieille connaissance d'hier, +le <i>petit Caboulot</i>, et la belle jeune fille de la +mansarde, sa soeur <i>Louise</i>, l'ex-fiancée du Roi +des Étudiants!</p> + +<p>Là , Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui +avait annoncé qu'il possédait un grand secret la +concernant, mais qu'il ne lui en ferait part qu'après +son cours, à quatre heures, alors, que leur +père serait absent.</p> + +<p>Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque +temps, et voilà pourquoi nous avons vu Louise +oublier sa broderie pour regarder par la fenêtre +ou se demander quel pouvait bien être ce <i>grand +secret</i>, de monsieur son frère.</p> + +<p>Maintenant, par quelle succession d'événements +singuliers et quelles vicissitudes du sort avaient-ils +passé, pour que nous les retrouvions dans un +modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec, +après les avoir laissés là -bas, sur le Richelieu, +dans une situation plus qu'aisée?</p> + +<p>C'est ce que nous allons raconter en quelques +mots.</p> + +<p>On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la +déportation à Kingston de son rival Després, voulut +se conduire en conquérant et obtenir des parents +de Louise la main de leur fille.</p> + +<p>Ceux-ci refusèrent net.</p> + +<p>Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune +homme comme un aimable compagnon et un gai +convive; mais, outre que depuis il avait tenté +d'enlever leur fille de force, deux autres raisons +leur faisaient un devoir de résister à sa demande.</p> + +<p>C'était d'abord l'engagement pris avec le sauveur +de leur fille. Després—engagement d'honneur +dont ils ne se croyaient pas déliés par le malheur +arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la +conduite ignoble de Lapierre dans toute cette affaire +de duel et de procès avait soulevé contre lui +l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient +pour pour gendre d'un homme ayant sur la +conscience d'aussi lâches agissements.</p> + +<p>Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur +détermination bien arrêtée.</p> + +<p>Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut +inutile.</p> + +<p>Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit +pas de recourir, pour se venger, à un moyen +révoltant: il calomnia publiquement Louise et répandit +sur son compte les bruits les plus compromettants.</p> + +<p>Puis, content de son oeuvre, il détala au plus vite +et se réfugia aux États-Unis.</p> + +<p>Mais il laissait derrière lui la semence maudite +qu'il avait jetée parmi les populations cancanières +des petites paroisses environnantes, et cette semence +germa avec une effrayante rapidité.</p> + +<p>La position ne tarda pas à devenir intolérable +pour la famille Gaboury—on a vu ailleurs que +c'était son nom—et elle dut vendre ses propriétés, +puis s'en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu, +où chacun de ses membres était né.</p> + +<p>Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa +folle passion par la lâcheté de son ravisseur, avait +la première, demandé ce déplacement.</p> + +<p>Ce fut à Québec que l'on décida de se rendre—autant +pour mettre le plus de distance possible entre +la nouvelle et l'ancienne résidence, que pour +permettre au petit Georges de continuer plus facilement +ses études.</p> + +<p>Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à +peine de tarir la source de celles versées par cette +famille éprouvée, qu'une nouvelle calamité s'abattit +sur elle et que les pleurs reparurent.</p> + +<p>Madame Gaboury, minée par le chagrin et la +maladie, succomba six mois après avoir quitté s'a +place natale.</p> + +<p>Ce fut un grand deuil.</p> + +<p>Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais. +La malheureuse jeune fille s'imagina, non sans une +apparence de raison, qu'elle était pour beaucoup +dans ce fatal événement, et cette funeste conviction +s'enracina tellement dans son esprit, qu'elle y +étendit un sombre voile de mélancolie, que la main +bienfaisante du temps ne put jamais déchirer complètement.</p> + +<p>Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables +de toute situation de ce genre, Georges entra +à l'Université, et les revenus se trouvèrent insuffisants +pour un tel surcroît de dépense...</p> + +<p>Le père Gaboury, encore alerte pour son âge, +paya bravement de sa personne, en se faisant petit +employé d'une maison de commerce.</p> + +<p>Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de +réparer ses torts involontaires envers sa famille, +elle se mit résolument à l'oeuvre et devint une ouvrière +en broderie des plus courues.</p> + +<p>L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait +courbée sur son travail.</p> + +<p>Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements, +Georges put continuer, insoucieux, ses études +médicales.</p> + +<p>On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices +nécessaires, que l'enfant ne fit que soupçonner +la vérité, sans jamais la découvrir toute +entière.</p> + +<p>Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement +d'apprendre l'art de guérir, aux prix des fatigues +de son vieux père et des sueurs de sa pauvre soeur.</p> + +<p>Voilà où en étaient les choses au moment où +nous renouons connaissance avec cette estimable +famille.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XVI</h3> + +<h3>Le Frère et la Soeur</h3> + +<p>Après maintes accolades et une prodigieuse +quantité de baisers sonores, le Caboulot s'arrêta +enfin pour reprendre haleine.</p> + +<p>Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea +vers le guéridon pour y déposer un peu plus soigneusement +un cahier de notes qu'il avait à la +main.</p> + +<p>Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l'ouvrage +de broderie oublié par sa soeur. Il s'en empara, +et l'examinant avec une attention comique:</p> + +<p>—Ah! ça, ma grande soeur, s'écria-t-il, aurais +tu, par hasard, l'intention de te marier?</p> + +<p>—Pourquoi cette question? fit Louise, en s'efforçant +de sourire.</p> + +<p>—Parce que, tonnerre d'une pipe, voici un jupon +qui sent le <i>matrimonium</i> à plein nez.</p> + +<p>—Oh! le vilain garçon qui fouille dans les ouvrages +de femmes!</p> + +<p>—C'est que, hum!... mademoiselle ma soeur, +vous m'avez toujours soutenu que vous ne travailliez +pas pour les autres, et qu'à moins de prévisions +matrimoniales très... très prudentes...</p> + +<p>—Eh! bien?...</p> + +<p>—Cette robe de baptême ne vous est pas destinée.</p> + +<p>—Curieux, va! Es-tu bien sûr, au moins, que +ce soit une robe de baptême?</p> + +<p>—Dame! ça m'en a tout l'air... Au reste, c'est +peut-être une jaquette pour ta poupée, petite +soeur.</p> + +<p>—Tu sais bien que je ne <i>catine</i> plus.</p> + +<p>—Alors, c'est une robe de baptême, puisque ça +ne peut être que ceci ou cela. Sors-moi un peu de +ce dilemme-là .</p> + +<p>—Je n'ai pas fait ma rhétorique, et j'aime mieux +rester entre les pattes de ton terrible dilemme, que +d'en sortir pour me faire quereller.</p> + +<p>—Ah! ah! voilà enfin un aveu... Ainsi, il est +établi, irréfutablement établi que Mlle Gaboury +s'est fait couturière pour entretenir à l'Université +son flandrin de frère...</p> + +<p>—Mais, pas du tout: j'ai des moments de loisir, +des heures d'ennui... je les utilise, je m'amuse.</p> + +<p>—Oui, oui... <i>va-t-en voir s'ils viennent...</i> Ce +n'est pas à moi que l'on fait avaler de pareilles +couleuvres.</p> + +<p>—Quand je te dis...</p> + +<p>—Ne dis rien, ne dis rien: tu t'enferrerais davantage. +Je sais à quoi m'en tenir. Mon père et +toi, vous suez le sang pour amarrer les deux bouts, +et c'est moi qui en suis la cause: voilà l'affaire +tirée au net.</p> + +<p>—Mais, mon cher enfant...</p> + +<p>—Louise, ma grande soeur, ce n'est pas bien, +ça!... Je ne veux pas t'en dire plus long aujourd'hui... +Et, tiens—comme je n'ai pas de rancune, +moi—je vais te punir immédiatement en t'annonçant +une nouvelle qui va probablement te causer +une certaine émotion.</p> + +<p>—Ah! oui... ce grand secret que tu tiens en réserve +depuis ce matin?...</p> + +<p>—Précisément. Te doutes-tu un peu de quoi il +s'agit?</p> + +<p>—Mais, non... à moins que tu n'aies eu des nouvelles de... <i>lui</i>.</p> + +<p>Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement +son frère.</p> + +<p>—J'en ai, ma soeur, répondit gravement le Caboulot.</p> + +<p>—Tu as des nouvelles de Gustave?... tu sais où +il est? demanda vivement la jeune fille, qui devint +pâle.</p> + +<p>—Mieux que cela: je l'ai vu.</p> + +<p>—Ici, à Québec?</p> + +<p>—A l'Université, où il est étudiant en médecine, +comme moi.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!</p> + +<p>Et Louise, étourdie par cette nouvelle imprévue, +se laissa tomber sur un siège.</p> + +<p>Depuis six ans que Gustave Lenoir—il portait +son vrai nom à cette époque—était allé subir, au +pénitencier de Kingston, la condamnation que lui +avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle +de lui n'était parvenue au Canada.</p> + +<p>On s'était répété vaguement que le malheureux +jeune homme, après s'être sorti de prison, avait +traversé la frontière et s'était lancé tête baissée +dans le formidable tourbillon de la guerre américaine. +Mais, à part ce maigre renseignement, on +ignorait absolument ce qu'il était devenu. Et le +père de Gustave lui-même, questionné à ce sujet, +déclarait ne rien savoir sur le compte de son fils.</p> + +<p>De sorte que toutes les connaissances du jeune +Lenoir avaient fini par le croire mort, tué sans +doute—comme tant de ses compatriotes—dans +une de ces épouvantables boucheries de la guerre +de sécession.</p> + +<p>—Louise seule, ou à peu près, persistait à espérer... +Son coeur, revenu tout entier aux chastes élans du +premier amour, se refusait à accepter l'idée d'une +séparation éternelle... Quelque chose lui disait +qu'elle reverrait Gustave et que, régénérée par +l'expiation, elle pourrait arracher de l'âme endolorie +du jeune homme le dard que sa trahison y +avait planté.</p> + +<p>Pourtant, jusqu'à ce jour, rien n'était venu donner +raison à cette voix intérieure, et, si tenace que +fût l'espérance, de la pauvre fille, elle subsistait +malgré elle la froide influence de la désillusion.</p> + +<p>Et voilà que tout à coup, sans préparation, elle +apprenait, que, non-seulement Gustave était vivant, +mais encore qu'il était à Québec et que son +frère l'avait vu!...</p> + +<p>On conçoit donc l'émotion indescriptible qui +s'empara d'elle.</p> + +<p>Après une minute d'un silence anxieux, que le +Caboulot respecta, Louise reprit, d'une voix +tremblante:</p> + +<p>—Ainsi, tu l'as vu?</p> + +<p>—Comme je te vois.</p> + +<p>—Et tu lui as parlé?</p> + +<p>—Il y a deux mois que je lui parle tous les jours +sans le connaître.</p> + +<p>—Il est donc bien changé?</p> + +<p>—Ah! pour ça, c'est plus que je ne puis dire: +j'étais si jeune quand il venait chez nous, là -bas, +que je n'ai guère fait attention à ses traits. Tout +ce que je sais, c'est qu'il a beaucoup vieilli et que +je ne l'aurais certes pas reconnu, sans l'histoire +qu'il nous a contée.</p> + +<p>—Quelle histoire?</p> + +<p>Le Caboulot hésitait.</p> + +<p>—Dis, insista Louise.</p> + +<p>—Je veux tout savoir.</p> + +<p>—Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant +fermée.</p> + +<p>La jeune fille s'approcha de son frère, puis lui +prenant les mains:</p> + +<p>—Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te +trompes: la blessure dont tu parles saigne toujours.</p> + +<p>Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur.</p> + +<p>—Quoi! fit-il, tu aimerais encore, cet homme?</p> + +<p>—Eh bien! oui, je l'aime! répondit Louise +avec explosion.</p> + +<p>—Même après ce qu'il a fait?</p> + +<p>—Surtout après ce qu'il a fait, repartit avec +force la jeune fille. S'il n'eût pas souffert à cause +de moi, peut-être l'aurais-je oublié à jamais!...</p> + +<p>Le Caboulot paraissait ahuri.</p> + +<p>Il regardait sa soeur avec des yeux hagards.</p> + +<p>Tout à coup, un souvenir lui traversa la tête, et +il lui fut impossible de se contenir plus longtemps.</p> + +<p>—Eh bien! ma soeur, s'écria-t-il, aime-le si tu +veux, mais ce n'en est pas moins un fier misérable.</p> + +<p>—Un misérable?</p> + +<p>—Oui, oui, un misérable, un gredin, un gibier +de potence, tout ce que tu voudras! glapit le +Caboulot exaspéré.</p> + +<p>Et, comme Louise paraissait altérée, l'enfant reprit +doucement:</p> + +<p>—Vois-tu, ma chère soeur, je lui aurais peut-être +pardonné le mal qu'il t'a fait, s'il eût montré du +repentir... mais, loin de là , le brigand cherche à +faire d'autres victimes, et, pas plus tard que la +nuit dernière. Gustave nous racontait...</p> + +<p>—Gustave? interrompit Louise avec stupeur.</p> + +<p>—Oui, Gustave.</p> + +<p>—Gustave Lenoir?</p> + +<p>—Eh! tonnerre d'une pipe, quel autre Gustave +veux-tu que ce soit?...</p> + +<p>Et le Caboulot regarda sa soeur avec des yeux +tout écarquillés.</p> + +<p>Louise respira.</p> + +<p>—Quel est donc celui que tu appelles misérable +et qui cherche encore à faire des victimes? demanda-t-elle, +la gorge serrée.</p> + +<p>—Eh! je te le dis depuis une heure, gronda le +Caboulot: cette bête féroce, qui mord et déchire +ceux qui lui font du bien, c'est Lapierre!</p> + +<p>—Lapierre! exclama la jeune fille, serait-il +donc à Québec, lui aussi?</p> + +<p>—Il n'y est que trop, le brigand... Plût au ciel +qu'il fût encore à canailler aux États-Unis, puisque +ma pauvre soeur a la coupable faiblesse d'aimer +un monstre semblable!</p> + +<p>—Mais ce n'est pas lui que j'aime! se récria vivement +Louise.</p> + +<p>—Vrai?... Ah!... Mais qui donc aimes-tu, +alors?... Dis vite, petite soeur..., Oh! si c'était!...</p> + +<p>—Oui, c'est lui... c'est Gustave! Tu aurais dû +le comprendre de suite.</p> + +<p>Le Caboulot ne répondit pas. Il sauta au cou +de sa soeur et la couvrit de baisers.</p> + +<p>Il avait la pensée tellement occupée de Lapierre, +depuis le matin, qu'il avait cru que Louise voulait +faire allusion à ce dernier, en parlant de blessure +encore saignante.</p> + +<p>De là le quiproquo et l'indignation en pure perte +de notre bouillant ami le Caboulot.</p> + +<p>Rassuré tout à fait, le petit étudiant devint calme +et reprit:</p> + +<p>—Ah! Louise, tu m'as fait une fière peur, et la +bile m'en a frémi dans sa vésicule!</p> + +<p>—Mon cher Georges, il n'y a rien à craindre de +ce côté-là , répondit la jeune fille. Je méprise ce +Lapierre depuis le jour où j'ai appris sa lâche conduite +dans la terrible nuit du duel.</p> + +<p>—Il n'en fallait, pas plus, assurément... Mais +combien tu le mépriserais davantage, su tu avais +entendu Després... pardon, Gustave...</p> + +<p>—Pourquoi dis-tu Després?</p> + +<p>—C'est le nom que porte Gustave depuis... depuis +qu'il a été. au pénitencier.</p> + +<p>—C'est juste, murmura Louise... Il ne veut plus +porter un nom qui lui rappelle tant d'amers souvenirs.</p> + +<p>—En effet, ma soeur... Je disais donc que si tu +avais entendu Gustave, la nuit dernière, nous raconter +toutes les infamies de ce brigand de Lapierre, +tant au Canada qu'aux États-Unis, ce ne +serait plus du mépris que tu éprouverais pour lui, +mais de l'indignation et du dégoût.</p> + +<p>—Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu? s'écria Louise... +Voyons, mon cher Georges, raconte-moi tout +cela minutieusement et n'oublie rien, surtout, de +ce qui concerne ce pauvre Gustave... J'ai été bien +coupable envers lui, et s'il était en mon pouvoir +d'adoucir un peu l'amertume de ses souvenirs, je +le ferais au prix des plus grands sacrifices.</p> + +<p>—Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai +pas un mot, car, moi aussi, je veux t'aider à ramener +l'espérance et le pardon dans le coeur de +mon pauvre ami Gustave.</p> + +<p>Et le Caboulot fit à sa soeur le récit détaillé de +tout ce qu'avaient révélé, la nuit précédente, +Champfort et Després. Il n'omit pas l'engagement +solennel pris par le Roi des Étudiants de démasquer +Lapierre et de venger d'un seul coup toutes +les dupes de ce chenapan.</p> + +<p>Puis, lorsqu'il eut terminé:</p> + +<p>—Ma, soeur, dit-il, nous avons notre coup d'épaule +à donner dans cette oeuvre solennelle de justice +rétributive... J'ai compté sur toi: me suis-je +trompé?</p> + +<p>—Mon frère, répondit gravement Louise, Dieu +défend la vengeance, mais il ordonne la charité. +Or, c'est de la charité que d'empêcher une malheureuse +jeune fille d'être sacrifiée à un monstre pareil.</p> + +<p>—Je ferai mon devoir: je vous aiderai!</p> + +<p>—Merci, ma soeur, répondit le Caboulot: à +cette condition, Gustave pardonnera peut-être!</p> + +<p>—Que Dieu le veuille! soupira la jeune fille.</p> + +<p>Le Caboulot se leva.</p> + +<p>Sa figure rayonnait.</p> + +<p>—A l'oeuvre, maintenant! dit-il. Le citoyen +Lapierre n'a qu'à bien se tenir.</p> + +<p>Le frère et la soeur se séparèrent.</p> + +<p>Six heures sonnaient à l'horloge de la cuisine et +le père Gaboury rentrait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XVII</h3> + +<h3 class="sub">Le Roi des Étudiants entre en campagne</h3> + +<p>Gustave Després—nous voulons lui conserver ce +nom sous lequel il était connu à l'Université—Gustave +Després, disons-nous, occupait, rue Saint-Georges, +un appartement confortable, composé de +deux pièces.</p> + +<p>L'une de ces pièces, bien éclairée et presque spacieuse, +donnait, sur la rue et cumulait les attributions +de cabinet de travail, de salon et de laboratoire +chimique.</p> + +<p>C'était une sorte de pandémonium où il y avait +un peu de tout.</p> + +<p>Les crânes grimaçants y coudoyaient sans façon +les fioles de médicaments; les tibias et les fémurs, +épars et disparates, se prélassaient philosophiquement +sur les meubles; un atlas d'anatomie, +tout ouvert et peu soucieux de la crudité de ses +planches, reposait cyniquement sur un volume de +poésie d'Alfred de Musset... et la grande table, +dressée au milieu de la pièce, ne se faisait pas +scrupule de marier, dans le plus charmant des désordres, +livre» de médecine et romans, scalpels et +pipes, tabac et journaux, os humains et cornues +de verre!...</p> + +<p>Ajoutez à tout cela une bibliothèque adossée à +la muraille, dans un coin, un canapé, deux chaises, +un joli hamac havanais suspendu aux solives +du plafond, et un petit poêle de fonte, en forme de +pyramide, à deux pas de la table... puis faites-vous +un peu l'idée du chaos que ça devait être...</p> + +<p>Cependant, le Roi des Étudiants se plaisait au +milieu de ce désordre artistique. Il aimait à embrasser +d'un coup d'oeil, pèle-mêle et heurtées, +toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble... +Sa puissante imagination y puisait des éléments +de rêverie et s'y repaissait, comme le fait le +gourmet à la vue d'une table abondamment servie.</p> + +<p>La seconde pièce, plus petite et située en arrière, +servait de chambre à coucher. Il est inutile +pour nous d'y pénétrer et d'en faire la description.</p> + +<p>Passons donc.</p> + +<p>Comme on le voit, le logement de notre ami +Després ne manquait pas d'un certain luxe; et, +pour un carabin surtout, il pouvait presque passer +pour somptueux.</p> + +<p>C'est que le Roi des Étudiants n'était plus ce +jeune homme riche seulement d'illusions que nous +avons connu à Saint-Monat. Un de ses oncles, célibataires, +avait eu, deux années auparavant, le +bon esprit de coucher Gustave sur son testament, +et la non moins bonne idée de partir pour un monde +meilleur.</p> + +<p>Or, ce respectable vieux garçon laissait après +lui, outre les regrets de rigueur, une petite fortune +assez rondelette, que Després empocha sans se faire +prier le moins du monde.</p> + +<p>Et voilà comment il se faisait que le Roi des +Étudiants pouvait loger sous des lambris décents, +et tenir tête aux exigences de la haute dignité +dont l'avait revêtu ses confrères.</p> + +<p>Le 22 juin de l'année 186..., juste au lendemain +de la scène à laquelle nous venons d'assister entre +le Caboulot et sa soeur, Gustave Després fumait sa +pipe, nonchalamment étendu dans son hamac.</p> + +<p>Il était environ trois heures de l'après-midi.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants venait de rentrer du cours, +et, à moitié perdu dans un nuage de fumée, il paraissait +réfléchir profondément.</p> + +<p>Quelques heures auparavant, il avait eu avec +Champfort une longue conférence, qui s'était terminée +par le dialogue suivant:</p> + +<p>—Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu'il aille ce soir +à la Folie-Privat?</p> + +<p>—Edmond, qui l'a vu tout à l'heure, doit remettre +à ma tante une lettre de Lapierre, dans laquelle +il s'excuse de ne pouvoir se rendre aujourd'hui +à la Canardière.</p> + +<p>—Ah! voilà qui ne laisse aucun doute. Dans +ce cas, je vais commencer de suite mes petites combinaisons.</p> + +<p>Il n'est que temps, mon cher Després, car le pouvoir +de ce coquin s'affermit de jour en jour.</p> + +<p>—Bah! laisse-moi faire: nous avons encore +quatre grandes journées devant nous, et c'est plus +qu'il m'en faut pour charger la mine qui fera tout +sauter.</p> + +<p>—Que comptes-tu faire à ton entrée en campagne?</p> + +<p>—Mais pas grand'chose, mon cher. Je compte +aller tout bonnement me promener à la Canardière. +Ta tante possède un fort joli parc, et j'ai l'intention +d'y aller herboriser.</p> + +<p>—Oui, je comprends... et, tout en herborisant, +tu feras nos petites affaires.</p> + +<p>—Précisément, mon cher. Tu peux t'en rapporter à moi: +une fois dans le coeur de la place, je +mènerai rondement les choses. Ce n'est pas pour +rien que je suis allé jusqu'aux États-Unis relancer +le misérable qui m'a envoyé au pénitencier; ce +n'est pas pour rien, non plus, que j'attends +depuis de longues années le moment où je pourrai +broyer cette canaille sous mon talon...</p> + +<p>—L'heure approche; elle va sonner... le Roi des +Étudiants entre en campagne!</p> + +<p>—Vive le Roi des Étudiants! avait dit Champfort, +en prenant congé.</p> + +<p>—A demain, avait répondu Després. Il y aura +probablement du nouveau.</p> + +<p>Et Champfort était parti, laissant Després débrouiller +seul les fils de sa trame.</p> + +<p>Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait +dans son hamac, en suivant d'un regard distrait +les capricieuses ondulations des petites colonnes +de fumée qui s'échappait de ses lèvres, lorsque +soudain, un coup de sonnette retentit.</p> + +<p>Gustave sauta à terre et murmura:</p> + +<p>«C'est lui; il est exact.»</p> + +<p>Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées; +quand on frappa à la porte et que la figure sympathique +d'Edmond Privat se montra dans l'encadrement.</p> + +<p>—Ah! mon cher, voilà qui s'appelle répondre +gentiment à une invitation, s'écria Després en secouant +la main du jeune homme.</p> + +<p>—Votre Majesté ne pourra donc pas, dire, comme +Louis XIV, qu'elle a failli attendre, répondit +Edmond en riant.</p> + +<p>—Oh! ma Majesté n'y regarde pas de si près, +et n'est pas aussi exigeante que le Roi-Soleil. Elle +s'accommode fort bien de l'empressement amical +de ses fidèles sujets de l'Université-Laval.</p> + +<p>—En ce cas, sire, mettez mon amitié à contribution, +repartit Edmond, en s'inclinant avec un +respect comique.</p> + +<p>—Votre Majesté m'a dépêché une estafette, armée +d'un billet, m'invitant à transporter ma rutilante +personne ici. Je suis accouru. Que veut le +Roi des Étudiants?</p> + +<p>—Ce qu'il veut?... Je vais te le dire, Prends +un siège, <i>Cinna</i>, et assieds-toi.</p> + +<p>L'étudiant en droit s'installa dans un fauteuil.</p> + +<p>—Mon cher Edmond, reprit Després d'une voix +grave, j'ai à te parler de choses infiniment sérieuses, +et j'ai besoin, avant d'entamer un sujet d'une +aussi grande importance, que tu me dises sincèrement +si tu aimes un peu cette vieille <i>culotte de +peau</i>, qui s'appelle Gustave Després.</p> + +<p>Edmond regarda son ami avec des yeux étonnés, +puis se levant d'un bond et lui prenant les +mains:</p> + +<p>—Si je t'aime! si je t'aime!... s'écria-t-il. Mais, +en vérité, mon pauvre Gustave, en douterais-tu, +par hasard?</p> + +<p>—Allons, je te crois. Merci... avec de braves +coeurs comme toi, on peut tout entreprendre et il +faut jouer cartes sur table.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? demanda Edmond, et pourquoi +ces airs solennels?</p> + +<p>—Il y a, mon cher, que je veux empêcher un crime +abominable de se consommer et un bandit +d'entrer de force dans une famille respectable.</p> + +<p>—Mais... qu'ai-je à voir dans cette affaire et +comment puis-je t'être utile?</p> + +<p>—Tu as tout à y voir et tu dois m'aider, car la +famille dont je parle est la tienne et le bandit qui +cherche à s'y introduire se nomme Joseph Lapierre.</p> + +<p>—Quoi! s'écria le jeune Privat, mon futur +beau-frère?...</p> + +<p>—Lui-même, mon cher.</p> + +<p>—Et tu dis...</p> + +<p>—Que c'est une horrible canaille, indigne de dénouer +les cordons des souliers de ta soeur.</p> + +<p>—Mais, d'où sais-tu cela?</p> + +<p>—Je possède tous les secrets de ce garnement et +j'ai en ma possession assez de preuves pour le confondre +de la façon la plus évidente...</p> + +<p>—En vérité?... Mais alors, ma pauvre soeur est +donc victime de quelque horrible machination?</p> + +<p>—Mlle Privat est en effet si bien enchevêtrée +dans le réseau de mensonges tissé autour d'elle par +Lapierre, qu'elle ne peut s'échapper et qu'elle +marche fatalement au sacrifice, croyant laver de +la mémoire de son père une souillure imaginaire.</p> + +<p>—Ah! je comprends maintenant ses tristesses +incompréhensibles et la demi confidence qu'elle m'a +faite un jour.</p> + +<p>—Quelle confidence?</p> + +<p>Edmond raconta à Després la scène du parc que +l'on sait. Puis, quand il eut fini:</p> + +<p>—Depuis ce jour, ajouta-t-il, j'ai compris qu'il +y avait un secret terrible entre ma soeur et son +fiancé... mais lequel!... C'est ce que je n'ai jamais +pu deviner.</p> + +<p>—Ce secret, mon cher, je te l'expliquerai en +temps et lieu. Pour aujourd'hui, contente-toi de +prendre ma parole et de savoir que ce secret est +une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta +soeur à l'épouser et à lui apporter surtout une dot +considérable.</p> + +<p>—Oh! l'infâme!... s'écria le frère de Laure, en +serrant les poings... mais je ne souffrirai pas cela, +moi, et dussé-je le tuer sur les marches de l'autel...</p> + +<p>—Mauvais moyen, mon cher. La violence ne +fait jamais de bonne besogne.</p> + +<p>—Que faire alors? je ne peux pourtant pas laisser +cette pauvre Laure donner tête baissée dans un +pareil traquenard.</p> + +<p>—Que faire?... Me laisser agir et suivre mes instructions. +Cet homme m'appartient, Edmond. Il +y a six ans que je le guette et que je m'apprête à +venger la perte de mon bonheur.</p> + +<p>—Que t'a-t-il donc fait? demanda naïvement le +jeune étudiant.</p> + +<p>—Ce qu'il m'a fait? rugit Després... Il m'a volé +ma fiancée, puis, après s'être battu en duel contre +moi, m'a dénoncé aux autorités, qui, elles, m'ont +envoyé au pénitencier de Kingston...</p> + +<p>—Voilà ce qu'il m'a fait!</p> + +<p>Il se fit un silence.</p> + +<p>Edmond Privat attendait, que le calme fut revenu +sur la figure sombre de Després. Enfin, il tendit +à son camarade sa main finement gantée:</p> + +<p>—Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court +ma soeur m'épouvante... je m'en rapporte à toi +pour l'éloigner de sa tête... Mais, de grâce, ne perdons +pas de temps et suis-moi au cottage. Nous +tâcherons d'ouvrir les yeux de cette malheureuse +enfant.</p> + +<p>—Mon cher, j'allais te proposer cette petite promenade. +J'ai besoin en effet de voir Mlle Privat, +mais je dois lui parler à elle seule. La chose est-elle +possible?</p> + +<p>—Hum! à la maison, ce n'est guère praticable.</p> + +<p>—Ne peux-tu la prier d'aller faire un tour dans +le parc avec toi?</p> + +<p>—Oh! pour cela, oui: c'est très facile.</p> + +<p>—Une fois dans le parc, tu me feras l'honneur de +me présenter à elle et tu t'éloigneras un peu, de +manière à nous permettre de converser librement.</p> + +<p>Le reste me regarde.</p> + +<p>—Mais, ma mère te verra pénétrer dans le parc.</p> + +<p>—Pas du tout: j'entrerai sous le bois en faisant +un détour, à distance du cottage.</p> + +<p>—En effet, tout est, pour le mieux: partons.</p> + +<p>—Une minute. Lapierre ne viendra pas chez +vous aujourd'hui, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je suis certain que non. Il a une affaire importante +à régler; m'a-t-il dit, et j'apporte une +lettre de lui à ma mère.</p> + +<p>—Très bien. Maintenant un dernier mot.</p> + +<p>—Parle.</p> + +<p>—Donne-moi ta parole d'honneur de ne pas +souffler mot à personne de la conversation que +nous venons d'avoir.</p> + +<p>—Pas même à ma mère?</p> + +<p>—Pas même à ta mère.</p> + +<p>—Puisque tu le veux, je te la donne.</p> + +<p>—Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette +et je te suis. As-tu ta voiture?</p> + +<p>—Oui, elle est à la porte.</p> + +<p>—C'est bien; nous serons rendus là -bas avant +cinq heures.</p> + +<p>—Oh! oui, il n'est que quatre.</p> + +<p>Després, qui avait fini sa toilette, rejoignit son +camarade, et une minute après tous deux roulaient +à grand fracas vers la Canardière.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants entrait en campagne.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XVIII</h3> + +<h3 class="sub">Le premier pas</h3> + +<p>Depuis la conversation orageuse qu'elle avait +eue avec son fiancé, Mlle Privat ne quittait guère +sa chambre et ne se mêlait que très rarement aux +autres membres de la famille.</p> + +<p>Frappée au coeur et courbée forcément sous une +inexorable nécessité, elle voulait bien ne pas se +plaindre, mais il lui était impossible de prendre +part aux joies de ses compagnes plus heureuses +qu'elle, et encore plus impossible de s'associer +aux préparatifs que l'on faisait en vue de son mariage.</p> + +<p>C'était ainsi qu'elle vivait, isolée et mélancolique, +tantôt retirée dans sa délicieuse chambrette, +tantôt en tête-à -tête avec le grand piano du salon, +pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements, +tout était bruit, mouvement et branle-bas +de fête.</p> + +<p>Dans le cours de la vie humaine, combien de fois +le plaisir insoucieux ne s'ébat-il pas de la sorte +tout à côté de la douleur ignorée!</p> + +<p>A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient +au grand trot sur le chemin de la Canardière, la +pauvre Laure, toujours triste et désespérée, se +trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant +son regard voilé sur la magnifique campagne qui +avoisine Québec. A travers quelques éclaircies +d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons +d'un ruban grisâtre, la route qui conduit à +Montmorency... De temps à autre, un magnifique +équipage passait rapidement vis-à -vis ces percées +de feuillages, pour disparaître en une seconde, se +montrer de nouveau plus loin, puis s'évanouir encore.</p> + +<p>Laure regardait sans voir...</p> + +<p>Que lui importait le mouvement de ces foules en +habits de fête, galopant joyeusement sur le chemin +de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il +pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait +en face de sa jeune existence pouvait-elle lui +offrir autre chose que des épines et des ornières!...</p> + +<p>Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants +équipages, sans leur accorder plus qu'une attention +distraite, lorsqu'un élégant phaéton, traîné +par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta +tout à coup vis-à -vis d'une éclaircie du parc +et qu'un des deux jeunes gens qui en occupaient le +siège sauta à terre, puis disparut entre les arbres.</p> + +<p>Laure devint toute pâle.</p> + +<p>Elle avait reconnu la voiture de son frère et se +disait avec anxiété:</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?... +Pourvu que ce ne soit pas lui!...</p> + +<p>Puis se ravissant:</p> + +<p>—Mais non.., ce ne peut être déjà mon persécuteur... +et, d'ailleurs, il ne se serait pas venu dans +la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas, ne serait +pas descendu à l'entrée du parc.</p> + +<p>Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole. +Toutefois, sa curiosité n'était pas satisfaite, et +elle se remit à faire de nouvelles suppositions.</p> + +<p>—Si c'était Paul! se dit-elle.</p> + +<p>Et sa main se porta involontairement à son +coeur.</p> + +<p>Depuis la scène de l'avant-veille et, surtout, depuis +l'imprudent aveu fait par Lapierre relativement +aux sentiments de l'étudiant en médecine, +Laure était bien revenue de ses préventions contre +son cousin. Plus que cela, elle se reprochait amèrement +de ne l'avoir pas compris et d'avoir ainsi +laissé passer le bonheur à côté d'elle, sans lui tendre +la main... Et, maintenant, cet amour désintéressé +et malheureux, ce sentiment chevaleresque +qu'elle s'était appliquée à refouler—faute de le +connaître—dans le coeur du fier jeune homme, +pouvait-elle y songer?... pouvait-elle le lui offrir +encore?...</p> + +<p>Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions, +ne put empêcher une larme brûlante de +couler sur sa joue enfiévrée.</p> + +<p>Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle +Supposition.</p> + +<p>—Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il +souffre, lui aussi, et ne veut pas augmenter sa +souffrance en venant dans cette maison où le malheur +s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme +que j'ai vu disparaître dans le parc...</p> + +<p>Elle n'acheva pas.</p> + +<p>Le roulement d'une voiture se fit entendre dans +l'avenue, et Laure, s'avançant la tête hors de sa +fenêtre, put voir son frère sauter lestement sur les +marches du péristyle et remettre les guides à un +domestique.</p> + +<p>Alors, la jeune créole appela:</p> + +<p>—Edmond!</p> + +<p>Celui-ci releva la tête.</p> + +<p>—Je veux te voir tout de suite, continua Laure. +Peux-tu me donner deux minutes?</p> + +<p>—Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures, +répondit l'étudiant, qui disparut sous la +haute porte d'entrée.</p> + + +<p>Un instant après, il était dans la chambre de sa +soeur.</p> + +<p>La jeune créole embrassa, son frère, puis ouvrait +la bouche pour lui poser une question facile à deviner, +lorsqu'elle s'aperçut que l'étudiant, d'ordinaire +pétulant et joyeux, était, ce jour-là , d'une +gravité magistrale.</p> + +<p>Elle le regarda quelques secondes, puis changeant +brusquement sa question:</p> + +<p>—Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond? +demanda-t-elle; qu'a-t-il pu t'arriver de si fâcheux +pour que tu sois devenu comme cela tout morose?</p> + +<p>—Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire, ma +bonne Laure, répondit l'étudiant.</p> + +<p>—Alors, pourquoi cette figure de juge qui va +prononcer une sentence de mort?</p> + +<p>—Ai-je vraiment cette figure-là ?</p> + +<p>—Mais... à peu près.</p> + +<p>—Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque +sentence grave à porter... ou à faire porter.</p> + +<p>—Une sentence?</p> + +<p>—Tu dis bien.</p> + +<p>—Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi, +au moins?</p> + +<p>Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait +plus, et elle ne put qu'ébaucher un amer rictus.</p> + +<p>Edmond ne répondit pas, mais il se leva et, +s'approchant de sa soeur, il lui dit avec une tristesse +qui n'était pas sans solennité:</p> + +<p>—Ma soeur, le temps des atermoiements et des +subterfuges est passé... Il se trame ici des choses +terribles et enveloppées d'un sombre mystère...</p> + +<p>Laure voulut se récrier.</p> + +<p>—Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si +je n'ai pas le droit de te forcer à me faire part de +ce fatal secret que tu prétends exister entre nous, +l'ai du moins le devoir d'empêcher ma soeur unique +de se sacrifier inutilement.</p> + +<p>—Edmond, je t'en prie, interrompit fébrilement +la jeune créole, ne va pas plus loin et cesse de me +parler de ces choses. Tu m'as promis, il y a quelque +temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet.</p> + +<p>—Je l'avoue; mais les circonstances sont changées... +Il s'agit du bonheur de toute ta vie, et je +ne veux plus rester spectateur impassible d'un sacrifice +aussi douloureux.</p> + +<p>—Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon +fiancé!...</p> + +<p>Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer +ce sublime mensonge d'une voix ferme.</p> + +<p>Edmond la contempla d'un air attendri.</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi, pauvre chère soeur, dit-il, +que tu feras croire pareille chose. Ton âme est +trop noble pour n'avoir pas deviné la bassesse de +caractère et l'hypocrisie de ce misérable suborneur... +Tu ne peux l'aimer.</p> + +<p>—C'est là où tu te trompes, essaya de répliquer +Laure.—Et, d'ailleurs, reprit-elle avec énergie, si je +fais véritablement un sacrifice, c'est que je le juge +tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait +m'empêcher de l'accomplir. Le sort en est jeté... +Tu m'as juré de ne jamais révéler ce secret à +notre mère: tiens ta promesse, je tiendrai mes engagements.</p> + +<p>Le jeune Privat vit qu'il était temps de frapper +un grand coup.</p> + +<p>—S'il existait de par le monde, dit-il, un homme +qui fût capable de te prouver l'inutilité de ton sacrifice...?</p> + +<p>Laure hocha la tête et murmura:</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait +des documents irrécusables, en présence desquels +le doute ne serait pas permis, et établissant +que Lapierre est un misérable, digne tout au plus +de figurer au bout d'une corde de potence...</p> + +<p>Laure ne répondait pas.</p> + +<p>Son front était devenu brûlant et les tempes lui +bourdonnaient.</p> + +<p>—Eh bien? fit l'étudiant.</p> + +<p>—Un homme semblable n'existe pas, répondit la +jeune fille, qu'une étrange espérance envahissait.</p> + +<p>—S'il existait? insista Edmond.</p> + +<p>—S'il existait! s'il existait! s'écria Laure +avec exaltation, je dirais que Dieu a eu pitié de +moi et qu'il a fait un miracle.</p> + +<p>—Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en +tirant une lettre de sa poche, remercie Dieu, car +il a fait un miracle; car cet homme existe et il +t'envoie ceci.</p> + +<p>Laure s'empara fébrilement de la lettre que lui +présentait son frère.</p> + +<p>—Une lettre! dit-elle... une lettre à moi!...Mais +vais-je me permettre de la lire?</p> + +<p>—Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune +homme qui sera ton sauveur. Ne refuse pas le +secours que t'envoie la Providence.</p> + +<p>—N'est-ce pas ce jeune étranger qui t'accompagnait +tout à l'heure, demanda Laure, tout en brisant +le cachet d'une main tremblante.</p> + +<p>—Précisément. Il attend dans le parc que tu lui +répondes.</p> + +<p>Laure ouvrit la lettre et lut tout bas.</p> + +<p>Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave +Després:</p> + + +<blockquote><p> +Mademoiselle,</p> + +<p>Un homme qui a parfaitement, connu, à l'armée +américaine, votre brave et malheureux père, +vous demande respectueusement quelques instants +d'entretien, sous la sauvegarde de votre frère.</p> + +<p>Cet homme est en état de vous donner tous les +renseignements que vous pourrez lui demander sur +la personne et les actes de M. Joseph Lapierre, +votre fiancé. Il appuiera ses, dires des preuves les +plus irrécusables.</p> + +<p>De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre +cet envoyé de la Providence, car il est probablement +le seul homme qui puisse éloigner de votre +tête l'effroyable malheur qui vous menace.</p> + +<p>Laissez-vous conduire par votre frère. +</p></blockquote> + +<p>La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir. +Après avoir glissé la lettre du Roi des +Étudiants dans son corsage, elle dit rapidement à +son frère:</p> + +<p>—As-tu vu <i>Monsieur</i>, aujourd'hui?</p> + +<p>—Je l'ai vu ce matin.</p> + +<p>—A quelle heure doit-il venir?</p> + +<p>—Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre +d'excuse pour ma mère.</p> + +<p>—Ah! tant mieux: nous ne serons pas épiés. +Allons trouver l'homme qui m'a écrit; c'est Dieu +qui nous l'envoie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XIX</h3> + +<h3 class="sub">L'entrevue</h3> + +<p>Comme il avait été convenu, Edmond Privat fit +descendre Després à l'entrée du parc et continua +son chemin, pour arriver, au grand trot de ses +deux <i>mustangs</i>, par la grande avenue.</p> + +<p>Quant au Roi des Étudiants, habitué à tous les +exercices du corps, il enjamba prestement la haie +vive qui fermait le parc, et s'engagea dans un +étroit sentier dont le mince ruban se déroulait, en +serpentant, vers le nord. Suivant les indications +du jeune Privat, Gustave devait déboucher, après +une dizaine de minutes de marche, sûr un vaste +rond-point au centre du parc, et attendre là que +la jeune créole et son frère vinssent le rejoindre.</p> + +<p>Il cheminait donc tranquillement dans la sente à +peine tracée, écartant de ses deux mains les rameaux +entrelacés qui barraient le passage, et songeant +à ce qu'il lui faudrait dire pour convaincre +la malheureuse fiancée de Lapierre, lorsque soudain, +à un coude du sentier, près d'un petit pont +de bois jeté sur un ruisseau, un bruit de branches +froissées se fit entendre, suivi de piétinements semblables +à ceux produits par un animal qui s'enfuit +précipitamment.</p> + +<p>Després s'arrêta.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y aurait des animaux dans ce +parc? se demanda-t-il.</p> + +<p>Et il écarta les branches pour faire quelques pas +dans la direction d'où était venu le bruit suspect. +Mais tout était rentré dans le silence, et aucune +trace n'était visible sur le lit de feuilles sèches qui +tapissaient le sol.</p> + +<p>—Allons! se dit-il, je n'ai pas de temps à perdre +à la constatation d'une semblable bagatelle... +C'est un animal quelconque, ou quelque gamin qui +cherche des nids d'oiseaux... Laissons-les à leurs +amusements.</p> + +<p>Et, pour réparer le temps perdu, Després allongea +le pas, refoulant les blanches feuillues qui lui +froissaient la poitrine, brisant avec fracas, les rameaux +entrelacés, de telle façon qu'une douzaine +de fauves auraient pu s'abattre autour de lui sans +qu'il les entendit.</p> + +<p>Il arriva bientôt en vue de la clairière.</p> + +<p>C'était, comme nous l'avons dit, un vaste rond-point +où venaient aboutir—semblables aux rayons +d'une immense roue—toutes les allées principales +du parc.</p> + +<p>Tout autour, des bancs à dossier, peints en la +traditionnelle couleur verte, étaient disposés entre +les arbres—les uns orgueilleusement assis sur +la croupe de quelque petit mamelon, les autres à +moitié ensevelis sous le feuillage luxuriant.</p> + +<p>Gustave se dirigea vers un de ces derniers et s'y +installa.</p> + +<p>Puis il se prit à réfléchir profondément.</p> + +<p>La partie qu'il allait engager était extrêmement +sérieuse. Non-seulement il allait avoir à +lutter contre un homme d'une habileté supérieure +et rompue à toutes les intrigues, mais encore il lui +faudrait porter la conviction dans le coeur d'une +jeune fille entièrement fascinée par ce démon, +marchant stoïquement à ce qu'elle croyait être la +réhabilitation de la mémoire de son père, avec le +fatalisme des victimes antiques.</p> + +<p>Després n'attendit pas longtemps.</p> + +<p>En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, +qu'une jeune fille, vêtue de noir et pâle comme +une madone d'albâtre, émergea à un coude de la +grande allée conduisant au cottage, et s'avança +lentement dans la direction du rond-point.</p> + +<p>Elle donnait le bras à un jeune homme, que Gustave +reconnut sur-le-champ pour être Edmond Privat.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants ne put se défendre d'une +profonde émotion à la vue de cette femme malheureuse +et forte, de cette belle créole dont le type +opulent et la pâleur dorée avaient fait place à une +blancheur de cire et à un affaissement précoce.</p> + +<p>—Comme elle est belle! se dit-il... et comme elle +souffre!... Ah! non, une aussi admirable femme +ne peut aimer cette brute de Lapierre!... Je la +sauverai, dussé-je le faire malgré elle!</p> + +<p>Cependant, le couple approchait...</p> + +<p>Després, le chapeau à la main, s'avança au devant +de Mlle Privat, et s'inclinant avec cette courtoisie +française qui le distinguait:</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il, je rends grâce à Dieu et +à votre bon ange de me procurer aujourd'hui le +bonheur de vous rencontrer...</p> + +<p>—Ma soeur, interrompit Edmond, j'ai le plaisir +de te présenter mon excellent ami, Gustave Després, +notre roi... le Roi des Étudiants.</p> + +<p>Mlle Privat s'inclina sans répondre. Elle examinait, +à la dérobée, la mâle et franche figure de +celui qui s'annonçait comme devant être son sauveur.</p> + +<p>Després reprit:</p> + +<p>—Mademoiselle, pardonnez-moi si j'ai dû, sans +être connu de madame votre mère, solliciter de +vous une entrevue dans ce lieu écarté. Les motifs +qui me font agir sont tellement en dehors des raisons +ordinaires, et les circonstances de l'affaire +où je suis engagé tellement impérieuses, que je +n'avais réellement pas le choix des moyens.</p> + +<p>—Monsieur, répondit Laure avec dignité, vous +avez mentionné dans votre lettre le nom de mon +père, et ce nom seul était suffisant pour me déterminer +à accepter votre proposition, si étrange +qu'elle me paraisse.</p> + +<p>Després s'inclina à son tour; puis, après quelques +secondes de réflexion, il reprit:</p> + +<p>—Mademoiselle, j'ai en effet à vous parler de +votre père, mais j'ai surtout un immense devoir à +remplir à l'égard d'une personne qui se sert du +nom sans tache du colonel Privat pour arriver à +ses vues criminelles.</p> + +<p>Laure était tout oreilles, mais elle feignit de ne +pas comprendre et garda le silence.</p> + +<p>Ce que voyant, le Roi des Étudiants se décida à +entrer de suite dans le vif de la question. Il poursuivit +donc, en regardant Edmond:</p> + +<p>—Mademoiselle, les instants sont précieux, à +vous comme à moi... Il se peut que cette entrevue +que j'ai eu le bonheur d'obtenir soit la dernière... +Souffrez donc que j'aborde immédiatement le sujet +pour lequel je suis venu, et que je prie monsieur +votre frère de nous laisser un moment seuls.</p> + +<p>Edmond, qui s'attendait à cette invitation salua +et dit:</p> + +<p>—Je vous quitte, et, toi, ma pauvre soeur, je te +supplie de te laisser convaincre et de ne pas être +le forgeron de ta chaîne.</p> + +<p>—Laure fit une inclinaison de tête et s'assit, sans +prononcer une parole.</p> + +<p>Després resta, debout en face d'elle.</p> + +<p>Une minute se passa dans un silence plein +d'anxiété.</p> + +<p>Enfin, le Roi des Étudiants parut prendre une +résolution soudaine:</p> + +<p>—Mademoiselle Privat, dit-il brusquement, aimiez-vous +votre père?</p> + +<p>—Monsieur! fit Laure, dont les tempes, rougirent.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, mademoiselle, repartit +Després, mais je vous supplie à genoux de +ne pas vous étonner, de mes questions et de me répondre +sans arrière-pensée.</p> + +<p>Laure hésita une seconde, regarda profondément +Després, puis répliqua avec explosion:</p> + +<p>—Mon pauvre père, je ne l'aimais pas, je l'idolâtrais.</p> + +<p>—Je le savais, mademoiselle, repartit simplement +Després, et si je ne l'eusse pas su, j'aurais +abandonné l'idée que je poursuis...</p> + +<p>—Maintenant, continua-t-il, voulez-vous avoir +assez de confiance en moi pour me dire si, en cas +de malheur financier arrivé à ce pauvre père que +vous regrettez tant, vous seriez fille à sacrifier la +fortune qui vous revient pour combler le déficit?...</p> + +<p>—Sans hésiter une seconde, répondit Laure +avec fermeté.</p> + +<p>—Et même à sacrifier le bonheur de toute votre +vie?... poursuivit Després.</p> + +<p>—Mon bonheur à moi ne peut être mis en comparaison +avec la mémoire honorée de mon père, +répondit Laure d'une voix émue.</p> + +<p>Després s'inclina.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il, je savais votre âme grande +et noble; mais, maintenant, je la sais bonne et +chevaleresque... Ma tâche en sera plus facile...J'ai +des choses infiniment délicates à traiter avec vous; +j'ai des souvenirs bien amers à réveiller... j'ai +même des plaies cuisantes à rouvrir. Mais votre +courage et la confiance que vous semblez avoir en +moi me soutiennent... Vous venez au-devant du salut: +l'oeuvre de rédemption me sera plus légère.</p> + +<p>Laure était émue et ses grands yeux noirs demeuraient +constamment fixés sur la sympathique +figure du Roi des Étudiants.</p> + +<p>Després continua:</p> + +<p>—Vous ignorez probablement, mademoiselle, +quel but je poursuis en venant ainsi m'immiscer +dans les affaires qui, au premier abord, semblent +ne pas me concerner le moins du monde.</p> + +<p>—Je vous avoue que je ne saurais deviner...</p> + +<p>—Deux raisons me font agir et me poussent irrésistiblement +sur votre chemin... La première et la +plus sacrée, c'est que des circonstances tout à fait +exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientôt, +m'ont mis sur la piste d'un grand crime; la +seconde...</p> + +<p>—Quelle est-elle?</p> + +<p>—La seconde, acheva Després avec une sombre +énergie, c'est que j'ai une oeuvre impérieuse de vengeance +à accomplir.</p> + +<p>Laure regarda le Roi des Étudiants.</p> + +<p>Il était debout en face d'elle, l'oeil chargé d'éclairs +et le bras étendu dans un geste de suprême +menace.</p> + +<p>Elle comprit que ce fier Jeune homme, vieilli +avant le temps, n'agissait pas pour assouvir une +mesquine passion, et que de puissants motifs l'envoyaient +à son secours.</p> + +<p>La confiance pénétra dans son coeur.</p> + +<p>Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons +qui vous dirigent, je les respecte et ne désire +pas vous forcer à les divulguer... Mais vous avez +parlé d'un grand crime sur la piste duquel vous +êtes tombé, et, comme je suppose que ma famille +est pour quelque chose dans cette ténébreuse affaire, +je vous prierai de me dire de quoi il s'agit.</p> + +<p>—Mademoiselle, répondit Després, vous serez +satisfaite, car je ne suis pas venu pour autre +chose.</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur.</p> + +<p>—Aucune oreille indiscrète n'entendra ce que +j'ai à vous dire? demanda Després, en regardant +tout autour de lui.</p> + +<p>—Il n'y a que mon frère dans le parc, répondit +Laure, et vous voyez qu'il ne songe guère à vous +écouter.</p> + +<p>En effet, Edmond paraissait se trouver trop à +son aise, étendu sur la pelouse à une centaine de +pieds de là et absorbé dans la lecture d'un roman, +pour s'occuper de ce qui se passait entre sa soeur +et Gustave.</p> + +<p>Després prit donc place à côté de Laure, et la regardant +avec une sympathie presque paternelle;</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez +vous marier mardi prochain, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit la jeune fille en baissant +les yeux.</p> + +<p>—Votre décision est bien prise?</p> + +<p>—Mais, monsieur!...</p> + +<p>—Il le faut, mademoiselle. Répondez-moi en +toute confiance, je vous en supplie.</p> + +<p>—Eh bien! sans doute, ma décision est arrêtée.</p> + +<p>—Irrévocablement?</p> + +<p>—Pourquoi pas?... Est-ce que, par hasard, quelqu'un +aurait le droit de me forcer la main?</p> + +<p>—Non, mademoiselle, personne n'a ce droit, répondit +gravement Després; mais il n'en est pas +moins vrai qu'un homme s'est trouvé qui a cru +pouvoir le prendre, ce droit; il n'en est pas moins +vrai que, vous qui êtes jeune, belle et riche, vous +vous mariez contre votre gré.</p> + +<p>Laure pâlit, et regardant son interlocuteur en +face:</p> + +<p>—Monsieur! dit-elle, vous abusez...</p> + +<p>—Laissez faire, mademoiselle... reprit tranquillement +Després. Je n'avance rien que je ne sois en +mesure de prouver. Tout-à -l'heure, vous me rendrez +justice.</p> + +<p>Puis continuant:</p> + +<p>—Donc, vous vous mariez contre votre gré et +vous n'aimez pas celui qui sera bientôt votre +époux.</p> + +<p>—Je vous laisse dire, puisqu'il le faut.</p> + +<p>—Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au +coeur un autre amour, une de ces passions suaves +et douces qui sont l'histoire de toute une vie et +ne s'éteignent jamais.</p> + +<p>Une rougeur brûlante envahit le front de la jeune +fille, mais elle haussa bravement les épaules et +feignit de rire.</p> + +<p>—Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle, +vous savez beaucoup de choses, mais je doute fort +que vous puissiez lire à découvert dans le coeur +d'une femme—surtout d'une femme que vous +voyez pour la première fois.</p> + +<p>—Mademoiselle, reprit Després d'une voix grave, +je ne suis pas devin, mais j'ai beaucoup; souffert, +et le chagrin, en forçant certaines facultés à +se replier sur elles-mêmes, à se concentrer, double +la puissance de ces facultés, donne une sorte de seconde +vue.</p> + +<p>Laure jeta un sympathique regard sur le jeune +homme et répliqua d'un accent ému:</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur: ceux qui ont souffert +voient mieux et plus loin que les heureux de ce +monde... Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir pénétrer +jusqu'au sanctuaire le plus intime de la pensée humaine, +jusque dans le coeur d'une femme, il faut +autre chose que l'expérience, autre chose que le +raisonnement...</p> + +<p>—Que faut-il donc?</p> + +<p>—Mais, mon Dieu... tout au moins la connaissance +intime du caractère, des goûts, des sympathies +innées de cette femme.</p> + +<p>—En ce cas, mademoiselle, s'empressa de répliquer +Després, je possède toutes les connaissances +nécessaires pour affirmer solennellement que vous +n'avez pas d'amour pour votre fiancé, et qu'au +contraire...</p> + +<p>—Achevez.</p> + +<p>—Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis +de longues années, souffre en silence à cause de +vous.</p> + +<p>Laure essaya de rire.</p> + +<p>—Voilà une conclusion pour le moins étrange, +dit-elle.</p> + +<p>—Elle est très logique, mademoiselle. Suivez +bien mon raisonnement.</p> + +<p>Allez...</p> + +<p>—Vous avez un caractère chevaleresque, porté +aux grands dévouements, épris des nobles actions +et auquel répugne souverainement tout ce qui paraît +louche ou déloyal.</p> + +<p>—Vous me flattez.</p> + +<p>—Non pas: je vous analyse. Eh bien! mademoiselle, +ne voyez-vous pas que toutes les tendances +sympathiques de votre caractère vous poussent +inévitablement vers le loyal jeune homme qui +vous aime, tandis que vos antipathies innées vous +empêchent d'éprouver autre chose que le plus profond +mépris pour votre fiancée?</p> + +<p>—Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit +pas digne de mon amour?</p> + +<p>—Lapierre est un lâche et misérable assassin! +s'écria Després d'une voix concentré.</p> + +<p>Laure, stupéfaite, regarda l'étudiant avec de +grands yeux et ne répondit pas sur-le-champ.</p> + +<p>Dans le même moment, un bruit singulier se fit +dans le feuillage, à quelque distance en arrière du +banc où étaient assis les deux jeunes gens. Une +oreille exercée aurait pu y reconnaître le froissement +produit par une personne qui se faufile au +milieu des branches... Mais Laure et Gustave +étaient trop absorbés par leurs pensées pour faire +attention à ce frôlement significatif.</p> + +<p>Après quelques secondes de silence, la jeune créole +répliqua:</p> + +<p>—Monsieur Després, voilà des paroles bien sévères, +et à moins, de preuves très positives...</p> + +<p>—Je vous demande pardon, mademoiselle, de +m'être quelque peu laissé emporter en votre présence, +répondit poliment le Roi des Étudiants... +Cela ne m'arrivera plus. Quant à prouver ce que +j'affirme, à savoir que Joseph Lapierre est un lâche +assassin, je vais le faire sans plus tarder.</p> + +<p>Et Després, prenant l'ex-fournisseur au moment +de son arrivée à Saint-Monat, se mit à le disséquer +de main de maître. Tout y passa, depuis les +complaisances du Roi des Étudiants pour son +nouvel ami et le sauvetage des deux enfants Gaboury, +jusqu'à la sombre affaire du duel et ses sinistres +conséquences.</p> + +<p>Le narrateur, mis en verve par cette évocation +douloureuse de ses malheurs passés, n'oublia pas +l'ignoble conduite de Lapierre à l'égard +de Louise, après la condamnation de son rival, et +les basses calomnies qu'il répandit partout sur le +compte de la malheureuse jeune fille.</p> + +<p>Son récit fut un véritable et foudroyant réquisitoire.</p> + +<p>Laure écoutait, émue et palpitante, ce dramatique +exposé, et une irrésistible impression de terreur +l'envahissait, lorsqu'elle reportait son esprit +sur sa, propre situation vis-à -vis du machiavélique +auteur de tous ces méfaits.</p> + +<p>Quand le Roi des Étudiants en fut arrivé, au +point culminant de l'histoire de Lapierre, c'est-à -dire +à ce qui concernait la mort du colonel Privat, +il s'arrêta un moment, puis reprit ainsi:</p> + +<p>—Mademoiselle, je vous disais, au commencement +de cet entretien, qu'une raison mystérieuse +vous forçait à épouser l'homme dont je viens de +vous faire la biographie.</p> + +<p>—En effet, monsieur, vous prétendiez cela, murmura +Laure.</p> + +<p>—Eh bien! cette raison, je vais vous la donner... +Vous ne consentez à épouser Joseph Lapierre +que parce qu'il se dit dépositaire d'un secret, +dont la divulgation déshonorerait la mémoire de +votre père.</p> + +<p>—Qui vous a dit?... balbutia Laure, stupéfaite.</p> + +<p>—Est-ce que je me trompe?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu!... Mais je suis perdue... nous +sommes perdus, ruinés de réputation, puisque cette +malheureuse... faiblesse de mon père est connue.</p> + +<p>—Au contraire, vous êtes sauvée, mademoiselle, +car ce soupçon sur l'honneur du colonel Privat est +une horrible calomnie, un mensonge ignoble qui +ne pouvait éclore que dans le cerveau de l'homme +qui convoite votre dot.</p> + +<p>—Quoi! mon père serait...?</p> + +<p>—L'honneur même. Jamais le colonel Privat +n'a failli à son devoir. Bien plus, c'était sans +contredit l'un des meilleurs officiers de l'armée du +successeur de Beauregard, le général Bragg... et +quiconque en douterait n'a qu'à s'adresser au général +Kirby Smith, commandant alors la division +dans laquelle servait votre père en qualité de colonel +de cavalerie.</p> + +<p>—En effet, ces noms me sont connus, murmura +Laure... Vous êtes bien renseigné.</p> + +<p>—Jusqu'à la bataille de Rogersville, j'ai servi +dans l'armée de Buell, division Manson, qui guerroya +pendant tout l'été de 1862 contre les généraux +confédérés Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky +et le Tennessee, se contenta de répondre le Roi +des Étudiants.</p> + +<p>—Et vous avez connu mon père.</p> + +<p>—Que trop, mademoiselle, répondit Després en +souriant. Le colonel Privat, avec son fameux escadron +de cavalerie, nous a fait plus de mal à lui +seul que toute une division d'infanterie. Il venait +fourrager jusqu'à nos avant-postes et ne s'en retournait +jamais sans nous avoir sabré une cinquantaine +d'homme.</p> + +<p>—Mon brave père!</p> + +<p>—Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace +était telle, qu'on ne l'appelait plus que le +<i>Murât</i> de l'armée du Sud.</p> + +<p>Laure garda un instant le silence.</p> + +<p>Son front rayonnait d'un singulier enthousiasme +et son oeil humide s'allumait d'étranges lueurs.</p> + +<p>Tout à coup, elle demanda brusquement:</p> + +<p>—Quelle est la vérité sur la mort de mon père?</p> + +<p>—Je vais vous la dire, mademoiselle, répondit +Gustave, qui s'attendait à cette question.</p> + +<p>—Le brigadier-général Manson, consterné de +voir ses grand'gardes et ses avant-postes décimés +par l'insaisissable cavalerie de Kirby Smith, promit +une forte somme d'argent à quiconque en amènerait +la destruction, ou, du moins, ferait tomber +son chef—le colonel Privat—entre les mains +des Unionistes.</p> + +<p>—Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet +1862.</p> + +<p>—Le 1er août, vers dix heures du soir, un de nos +espions se présenta à la tente de Manson, s'engageant +à faire tomber, le lendemain même, le colonel +Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible. +L'endroit choisi était ce fameux défilé +des montagnes du Cumberland, appelé <i>Big Creek +Gap</i> ou <i>Cumberland Gap</i>.</p> + +<p>—C'est le seul chemin par où une troupe armée +puisse pénétrer du Tennessee dans le Kentucky. Et +encore, cet unique passage n'est-il qu'une gorge +profonde, étroite, sinueuse, où les cavaliers ne +peuvent souvent cheminer qu'un à un, en file indienne.</p> + +<p>—Les montagnes du Cumberland séparant les +deux armées, il fallait donc absolument que les cavaliers +susdits s'en gageassent dans ce défilé pour +faire leurs expéditions chez nous.</p> + +<p>—L'espion s'entretint fort avant dans la nuit +avec le général Manson, et, lorsqu'il sortit de la +tente, la mort du colonel Privat était résolue.</p> + +<p>—Vous savez ce qui se passa.</p> + +<p>—Deux régiments d'élite furent échelonnés sur les +contreforts, de chaque côté du <i>Cumberland +Gap</i>; et lorsque le terrible escadron, trompé par +notre habile espion et croyant marcher à la facile +capture d'un convoi, s'engagea dans le défilé, les +contreforts s'illuminèrent soudain et une multitude +de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers.</p> + +<p>—Ce fut un affreux massacre. A peine une dizaine +d'hommes en réchappèrent-ils.</p> + +<p>—Le colonel lui-même tomba, mortellement blessé, +et fut transporté en lieu sûr par l'espion qui +venait de le faire écharper.</p> + +<p>—C'est horrible et infâme! murmura la créole, +les yeux étincelants.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, mademoiselle, continua +Després. L'espion, en homme plein de ressources, +voulut faire d'une pierre deux coups. Il soigna sa +victime comme aurait pu le faire une soeur de charité; +puis, quand le pauvre officier n'eut plus que +le souffle, il lui persuada d'écrire à sa femme la +lettre que vous savez, et il attendit tranquillement +la fin.</p> + +<p>—Ce ne fut pas long.</p> + +<p>—Le colonel mourut le lendemain.</p> + +<p>—Alors, le garde-malade se transforma en voleur +de cadavre. Il fouilla le mort et s'empara de +tous les papiers qu'il y trouva.</p> + +<p>—La même chose fut faite pour la malle du colonel.</p> + +<p>—Après quoi, et muni d'une foule d'originaux, +notre habile chevalier d'industrie s'installa tranquillement +à une table et se mit en devoir d'essayer +un autre petit talent qu'il possédait—le talent +d'imiter l'écriture d'autrui...</p> + +<p>Ici, Laure, qui avait écouté tout ce récit avec +une stupéfaction croissante, joignit les mains et +s'écria:</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, tant d'infamie est-il possible?</p> + +<p>—Mademoiselle, j'ai vu tout cela de mes yeux, +répondit simplement Després.</p> + +<p>Puis il reprit:</p> + +<p>—Après plusieurs essais, l'espion, le voleur, le +faussaire parut satisfait, et il écrivit à la fille du +colonel—une riche héritière sur laquelle il avait +des vues—une lettre touchante, signée: <i>Ton +père mourant</i>, que vous devez connaître, mademoiselle.</p> + +<p>—Hélas! hélas! gémit la jeune fille..., C'était +donc lui!</p> + +<p>—Oui, mademoiselle, répondit Després en se levant. +L'assassin du colonel Privat, le voleur de +papiers, le faussaire que vous venez de voir à +l'oeuvre se nommait...</p> + +<p>Il ne put achever. Edmond arrivait comme une +bombe.</p> + +<p>—Alerte! cria-t-il; séparez-vous. Voici ma +mère.</p> + +<p>Laure se leva vivement.</p> + +<p>—Des preuves de tout cela?... demanda-t-elle, en +regardant Després.</p> + +<p>—Je vous les apporterai le soir du bal, avant la +signature du contrat de mariage, répondit le +Roi des Étudiants, qui s'était vivement rejeté en +arrière et disparaissait dans le feuillage.</p> + +<p>Laure eut le temps de lui crier:</p> + +<p>—Je vous croirai, monsieur. En attendant +merci, oh! merci! +...................................</p> + + +<p>Au même moment, un homme à la figure livide +et contractée, cachée jusque là derrière un arbre, à +peu de distance de l'endroit où s'était passée la +scène précédente, remit dans sa poche un revolver +qu'il tenait à la main, et disparut, en courant, +sous l'épaisse feuillée du parc.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XX</h3> + +<h3 class="sub">Le guet-apens</h3> + +<p>Cet individu n'était autre que Lapierre.</p> + +<p>Depuis la scène de l'avant-veille, et, surtout, depuis +l'étrange menace de Champfort, le cauteleux +personnage ne vivait plus. De mystérieuses appréhensions +lui étreignaient la poitrine, et il pressentait +que quelque chose de vaguement terrible se +tramait contre lui.</p> + +<p>Plus que cela, un sentiment nouveau germait +sourdement dans le coeur de cet homme, jusque là +inaccessible à toute autre voix que la voix métallique +des aigles américains ou des souverains anglais...</p> + +<p>Le misérable aimait sa victime et il était jaloux!</p> + +<p>Cette constatation, faite seulement depuis deux +jours, mettait Lapierre dans des colères blanches. +Lui, dont le coeur triplement cuirassé avait toujours +résisté à un penchant si puéril, se découvrir +tout à coup amoureux comme tout le monde, se +sentir pris dans ses propres filets!</p> + +<p>Il y avait de quoi faire bouillir la bile d'un coquin +encore flegmatique.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, on ne résiste pas à l'envahissement +de l'amour, et il faut bien le subir quand +il s'installe à notre foyer.</p> + +<p>C'est ce que fit Lapierre.</p> + +<p>Il prit son rôle d'amoureux au sérieux, et, en +homme prudent, il résolut de veiller sur son bien. +Ce n'est pas que l'ancien espion se fit un instant +illusion sur le sentiment qu'il inspirait à sa fiancée.</p> + +<p>Oh! non. Lapierre se savait haï, méprisé. Mais +il se disait que c'était là une raison de plus pour +être sur le qui-vive, et empêcher au moins la belle +créole de donner son coeur à un autre.</p> + +<p>Et puis, d'ailleurs, n'y avait-il pas ce petit carabin +de Paul Champfort dont il fallait brider les +trop tendres inclinations et enrayer la progression +amoureuse?...</p> + +<p>Lapierre revint donc à son ancien métier: il se +fit l'espion de sa fiancée et de Champfort. Redoutant +par-dessus tout une entrevue entre les deux +jeunes gens, les révélations que pouvait faire l'étudiant +sur les événements de Saint-Monat, le +soupçonneux coquin eut recours au petit moyen +que nous connaissons.</p> + +<p>Il écrivit à Mme Privat pour s'excuser de ne +pouvoir, ce jour-là , se rendre à la Canardière et +faire sa cour à Mlle Laure. Puis il vint, en tapinois, +s'embusquer dans le parc, dans l'espoir de +surprendre sa fiancée en flagrant délit de trahison.</p> + +<p>On a vu que le hasard n'avait que trop bien favorisé +l'espion.</p> + +<p>Lapierre, en effet, n'était pas en embuscade depuis +une demi-heure, à proximité, du chemin royal, +qu'un roulement de voiture fit résonner le macadam +et cessa, tout à coup, presque en face de l'endroit, +où se tenait blotti l'ex-fournisseur.</p> + +<p>Un homme sauta sur la route, enjamba la haie +vive et s'engagea résolument dans un sentier du +parc.</p> + +<p>Lapierre ne vit qu'une seconde la figure du nouvel +arrivant, mais c'en fut assez pour que le misérable +restât cloué à sa place, pâle, tremblant, pétrifié, +comme si la tête de Méduse lui fût apparue...</p> + +<p>—Lui! lui! s'écria-t-il... Gustave Lenoir?</p> + +<p>Et, n'en pouvant croire ses yeux, il prit sa course +pour aller, par un long circuit, s'embusquer +près d'un petit pont que devait traverser l'inconnu.</p> + +<p>Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre +reconnut tout à son aise la mâle et sombre +figure de son ancien antagoniste.</p> + +<p>Le jeune homme marchait d'un pas rapide, comme +quelqu'un qui se hâte vers un but arrêté; et +Lapierre ne put empêcher ses jambes de flageoler +et sa face blême de se couvrir d'une sueur froide, +en se faisant une réflexion terrible:</p> + +<p>—Il va <i>la</i> rencontrer... il va lui parler..., Je +suis perdu!</p> + +<p>Et, en formulant cette pensée, le misérable tira +machinalement de sa poche un revolver tout armé, +et en dirigea le canon vers Després; mais celui-ci, +ayant cru entendre un bruit insolite dans le +feuillage, s'était arrêté et avait prêté l'oreille, en +écartant les branches...</p> + +<p>C'est ce qui le sauva.</p> + +<p>Lapierre, revenu subitement au sentiment de la +prudence, n'eut que le temps de se jeter à plat-ventre, +et, là , immobile, il attendit...</p> + +<p>Després reprit bientôt sa route, sans plus s'occuper +de l'incident qui l'avait fait arrêter.</p> + +<p>Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa +poche et se prit à réfléchir profondément.</p> + +<p>La situation était grave, et la brusque intervention +de Després—nous lui conserverons ce nom—dans +des affaires déjà singulièrement compromises +n'était pas de nature à rassurer le prétendant à +la dot de Mlle Privat.</p> + +<p>Aussi ses premières méditations furent-elles sombres +et découragées. Un moment même, le tenace +chercheur de dollars eut l'idée de tout abandonner +et de fuir des parages où se rencontraient des figures +aussi peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants. +Le souvenir du terrible drame de l'îlot +passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin, +et il eut peur—car il sentit planer sur sa +tête l'inexorable vengeance que devait lui réserver +l'amant de Louise.</p> + +<p>Pourtant, il était dur d'échouer au port, quand +trois jours à peine séparaient ce pauvre Lapierre +du but qu'il poursuivait depuis, de longues années.</p> + +<p>L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure +ainsi assailli par de noires pensées... Puis il se +leva et parut prendre une résolution énergique:</p> + +<p>—Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai +pas ainsi le champ de bataille sans combattre... +J'ai déjà , fait assez de sacrifices pour cette +affaire: je ne lâcherai pas une si belle proie, +quand je n'ai plus qu'à étendre la main pour la +saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui m'assure +que ce Gustave de malheur connaisse le premier +mot de ce qui se passe ici?... qui me dit que sa démarche +ait le moindre rapport avec mon mariage?... +Rien, un simple soupçon. J'en aurai le +coeur net et je saurai à qui en veut mon ancien +ami...</p> + +<p>—Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à +partir, si cet oiseau de pénitencier s'avisait de jaser +un peu plus qu'il ne me convient, je lui ferai +avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps.</p> + +<p>Et il frappa d'un air sinistre sur la poche où +était son revolver.</p> + +<p>Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion +s'engagea vivement dans le sentier parcouru +par Després et se dirigea à pas de loup vers le +rond-point.</p> + +<p>Gustave, comme on sait, s'y était installé sur un +banc à moitié enseveli sous un dais de rameaux +entrelacés.</p> + +<p>Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il +pouvait tirer de cette disposition; et, revenant +sur ses pas, il fit un long circuit vers le nord, avec +l'intention de s'approcher silencieusement du banc +et d'entendre la conversation qui ne manquerait +pas de s'engager.</p> + +<p>Cinq minutes après, l'espion était à son poste, +à dix pas tout au plus de son ancien rival et complètement +abrité par les enchevêtrements du feuillage.</p> + +<p>Il était temps. Laure arrivait, escorté de son +frère, et le sinistre fiancé de la belle créole put +constater que ses dispositions les plus mauvaises +allaient se réaliser.</p> + +<p>Il eut un moment de terreur et de rage. L'épouvante +lui fit perdre la tête, et, une seconde fois, +canon de son revolver se trouva dirigé vers la +de Després.</p> + +<p>Pourtant, le misérable se contint encore....</p> + +<p>—Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera +toujours temps... Et puis, je ne serais pas fâché de +savoir au juste ce que pense et connaît de moi +mon ancien rival.</p> + +<p>Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments +d'usage s'étaient échangés entre le Roi des +Étudiants et la jeune créole; Edmond avait présenté +son ami sous le nom de Gustave Després, +puis s'était retiré à l'écart, comme l'on sait.</p> + +<p>—Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il paraît +que mon ami Lenoir a changé de nom... Voilà +donc pourquoi j'avais perdu complètement sa +trace...</p> + +<p>Et il se mit en position de ne pas perdre une +seule des paroles de l'intéressant couple.</p> + +<p>Cependant, la conversation avait fait du chemin... +Després en était à raconter, avec les couleurs +les plus saisissantes, les événements de Saint-Monat: +l'enlèvement de Louise, le duel nocturne +sur l'îlot, la dénonciation, le procès, la condamnation, +puis enfin l'échec de Lapierre et ses ignobles +calomnies...</p> + +<p>L'espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine +serrée...</p> + +<p>—Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu +qu'il ne sache rien de <i>l'autre affaire</i>!</p> + +<p>Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son +revolver.</p> + +<p>Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux +agissements de Lapierre dans le Kentucky; lorsqu'il +décrivit la monstrueuse hécatombe du +<i>Cumberland Gap</i>; lorsqu'il déroula sous les +yeux de Laure les faits et gestes de l'espion, dans +cette nuit sinistre où le colonel Privat agonisait +sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir +de l'homme qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur +n'y tint plus...</p> + +<p>Son bras se tendit dans la direction du narrateur, +et, livide, hideux de terreur et de rage, Lapierre +se dressa de toute sa hauteur et ajusta Gustave +Després...</p> + +<p>Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant +et le Roi des Étudiants se levait en toute hâte.</p> + +<p>Il était encore sauvé; mais, comme on l'a vu +dans le dernier chapitre, son adversaire se mit résolument +à sa poursuite, faisant un long détour +vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que +suivait lentement le jeune disciple d'Esculape.</p> + +<p>Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le pas +régulier et souple de Gustave fit résonner la terre +durcie du sentier. L'étudiant marchait la tête +basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de +rosé, s'il fallait en juger par le demi-sourire qui +courbait sa moustache.</p> + +<p>Lapierre le voyait venir.</p> + +<p>—Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colère, tu +triomphes un peu vite, mon bonhomme... L'espion, +le traître, le faussaire—comme tu m'appelles—va +t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunément +en travers de ses projets.</p> + +<p>Et le misérable introduisit rapidement la main +dans la poche de son habit...</p> + +<p>Mais il l'en retira aussitôt et fit un geste de désappointement +et de rage...</p> + +<p>Le revolver n'y était plus!</p> + +<p>Dans, sa course précipitée, l'espion l'avait perdu, +et il était trop tard pour essayer de le retrouver.</p> + +<p>Cependant, Després n'était plus qu'à quelques +pas de l'endroit où se tenait Lapierre... Il allait +passer...</p> + +<p>Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une +rapidité de tigre, ramassa une grosse pierre et la +lança de toutes ses forces à la tête du Roi des +Étudiants...</p> + +<p>Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme +une masse, sans même pousser une plainte.</p> + +<p>Alors, l'assassin prit ses jambes à son cou, sauta +la haie vive et se trouva dans le chemin royal.</p> + +<p>Il était sept heures du soir, et les passants se +faisaient rares.</p> + +<p>Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voilée +cheminaient lentement sur la route de la Canardière, +en face du parc de la Folie-Privat.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXI</h3> + +<h3 class="sub">Deux attentats dans une journée</h3> + +<p>A la vue de cet homme, à la figure bouleversée, +qui venait d'exécuter un si prodigieux saut par-dessus +les arbustes de la haie, le couple s'arrêta, +étonné.</p> + +<p>Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa +course furibonde, puis il ralentit son allure et, finalement, +prit le pas ordinaire à environ deux arpents +du parc.</p> + +<p>—C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait +la dame voilée.</p> + +<p>—Qui, lui? fit celle-ci un peu émue.</p> + +<p>—Lapierre!... Joseph Lapierre!</p> + +<p>—C'est impossible...</p> + +<p>—Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une +figure comme la sienne ne s'oublie pas.</p> + +<p>—Mais, que faisait-il dans ce bois?</p> + +<p>—Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire, +c'est qu'il n'était pas là pour prier le bon Dieu, et +que nous ferions bien d'aller nous promener un +peu de ce côté.</p> + +<p>—Quelle idée!</p> + +<p>—Partout où cet homme a passé, ça doit sentir +le crime... Allons voir, ma soeur; je vais te frayer +un passage.</p> + +<p>—Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit +de pénétrer ainsi chez des étrangers, et si quelqu'un +nous surprenait...</p> + +<p>—Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne +que pourra! Lapierre vous a, ce soir, une +physionomie qui ne me revient pas du tout, et le +coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours.</p> + +<p>La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa +conduire par son frère, et, après plusieurs essais +infructueux, ils se trouvèrent enfin de l'autre côté +de la haie.</p> + +<p>Un sentier, à peine visible, se présentait en face +d'eux.</p> + +<p>Ils s'y engagèrent.</p> + +<p>Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas +fait un arpent, qu'un spectacle terrible s'offrit à +leurs regards et qu'ils poussèrent simultanément +un cri d'effroi:</p> + +<p>—Un cadavre!</p> + +<p>Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, +la figure horriblement tatouée de sang et le front +ouvert par une large blessure.</p> + +<p>Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si +péniblement qu'il n'en valait guère mieux.</p> + +<p>Ce moribond, comme on le sait, n'était autre +que Gustave Després.</p> + +<p>Cependant, le jeune garçon s'était approché du +cadavre supposé, tout en murmurant:</p> + +<p>—Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir +guère besoin de soins médicaux, car je le +crois parti pour un monde meilleur... Voyons toujours.</p> + +<p>Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux, +pour examiner sa blessure.</p> + +<p>La jeune femme, elle, demeurait là , près du lieu +de la catastrophe, immobile, clouée au sol, les +yeux démesurément ouverts et incapable de prononcer +une parole.</p> + +<p>Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait +à étancher le sang sur le front de l'homme +gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et +se releva d'un bond, en poussant un cri terrible:</p> + +<p>—Gustave!... c'est Gustave!</p> + +<p>—Que dis-tu là ? fit la jeune fille, en joignant +les mains et s'avançant, pâle d'effroi.</p> + +<p>—Je dis que Gustave a été assassiné... il est +mort.</p> + +<p>—Grand Dieu! serait-ce possible?</p> + +<p>—Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt.</p> + +<p>La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba +sur l'homme assassiné et releva son voile pour +mieux voir.</p> + +<p>Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement +les yeux, il aurait contemplé un spectacle auquel +il ne se serait, certes, pas attendu: il aurait +vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords +du Richelieu, penchée sur lui et pleurant à chaudes +larmes.</p> + +<p>Mais le Roi des Étudiants dormait probablement +son dernier sommeil, car il ne bougeait pas et sa +respiration était imperceptible.</p> + +<p>Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait +que Louise se trouvait là en compagnie de +son frère; car on devine aisément que le jeune garçon, +improvisé médecin, n'était autre que notre +vieille connaissance, cet excellent Caboulot.</p> + +<p>Depuis les révélations qu'il avait faites à sa +soeur, le petit étudiant avait dans la tête une idée +fixe: rapprocher Louise de Després et les faire travailler +de concert à la vengeance commune.</p> + +<p>Il se doutait bien qu'une première entrevue ne +suffirait pas à effacer de la mémoire du Roi des +Étudiants les événements de Saint-Monat et la +trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant +un coeur d'or, le Caboulot se disait que Gustave +finirait par pardonner, en face du repentir et +des larmes de sa soeur.</p> + +<p>Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait, +non sans peine, décidé Louise à l'accompagner +chez Després; là , il apprit que ce dernier venait de +partir, avec un jeune homme, pour la Canardière.</p> + +<p>Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait +que son caractère bouillant était l'ennemi acharné +des atermoiements.</p> + +<p>—Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur: +eh bien! allons-y. Nous aurons bien du malheur +si nous ne le heurtons pas en chemin.</p> + +<p>—Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais +je ne me déciderai à une semblable démarche.</p> + +<p>—Tu m'as promis de te laisser guider par moi; +conséquemment, tu dois m'obéir. Pas de réplique: +en avant, marche!</p> + +<p>Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie, +pris le bras de sa soeur et l'avait conduite +nous savons où.</p> + +<p>Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait:</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le +revoir en cet état!</p> + +<p>—Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot, +mort sans avoir atteint son but, sans s'être +vengé et avoir vengé la société!</p> + +<p>—Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait +Louise, comme un écho funèbre.</p> + +<p>—Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, +quand tout à coup le Caboulot bondit sur ses +pieds, galvanisé par une pensée soudaine.</p> + +<p>—Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici +est l'assassin de Gustave: il faut que cet homme-là +meure avant d'entrer dans Québec. Je l'attraperai bien.</p> + +<p>—Et il se disposa à prendre son élan.</p> + +<p>—Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par +le bras... Me laisser seule ici?... abandonner ce +pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?...</p> + +<p>Et elle posa la main sur le coeur du moribond.</p> + +<p>Le Caboulot trépignait.</p> + +<p>Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il... +Point de pitié pour cet assassin d'enfer, pour +cet ignoble espion, pour ce voleur de dot!</p> + +<p>—Attends, attends! dit tout à coup Louise, +anxieuse et penchée sur la poitrine du cadavre.</p> + +<p>—Point d'attente!... C'est tout de suite... la +main me démange! répondit sourdement le Caboulot, +fou de colère et de douleur.</p> + +<p>Il allait bondir, quand Louise eut un soudain +tressaillement.</p> + +<p>—Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort... +son coeur bat, s'écria-t-elle.</p> + +<p>Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle +et douce figure, où brillait un rayon d'espérance.</p> + +<p>—Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui +se précipita sur le corps de Després et appliqua +son oreille sur la poitrine du blessé.</p> + +<p>—En effet, dit-il au bout de quelques secondes, +le coeur bat et ce pauvre Gustave est encore vivant... +Tout espoir n'est pas perdu.</p> + +<p>Puis se relevant:</p> + +<p>—Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau... +Nous le sauverons, Louise.</p> + +<p>Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques +pas de là , sous le petit pont dont nous avons déjà parlé. +Le Caboulot s'y transporta en deux enjambées +et rapporta de l'eau dans son chapeau.</p> + +<p>Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury +aurait eu honte de ne pas savoir bassiner +une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie +qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement +avec le mouchoir de Louise, préalablement +trempé dans le ruisseau.</p> + +<p>Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé, +lui tenant le pouls, comme aurait pu faire un +vrai médecin.</p> + +<p>Ce traitement si simple du futur docteur en médecine +suffit cependant pour ranimer le Roi des +Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale; +la figure se colora imperceptiblement, et la respiration +devint plus facile. Quelques mots inintelligibles +s'échappèrent même des lèvres pâles du +jeune homme.</p> + +<p>Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent +entr'ouverts.</p> + +<p>—Allons, grommela le Caboulot, avec toute +l'importance d'un vieux praticien, le cerveau a +subi une plus forte commotion que je ne le pensais, +et Gustave a besoin de soins attentifs. Je +vais aller chercher une voiture et nous le transporterons +à Québec, chez lui.</p> + +<p>—Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez +nous qu'il faut l'emmener. Je serai sa garde-malade, +et peut-être...</p> + +<p>—Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis +qu'une grue de n'avoir pas songé à cela. Gustave +sera tellement dorloté et médicamenté chez le père +Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui... +Mais, ajouta-t-il en remettant son chapeau sur sa +tête, je suis ici à dire des fariboles, tandis que je +devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi: +je ne serai pas longtemps.</p> + +<p>Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit +par-dessus la haie avec l'agilité d'un acrobate, +prit sa course dans la direction de Québec, et disparut +finalement à un coude du chemin.</p> + +<p>Louise resta donc seule, en face du moribond.</p> + +<p>La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc +et la clarté rougeâtre qui estompait le couchant +faisait ressortir davantage les teintes sombres de +la forêt.</p> + +<p>Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière; +seules, les grenouilles, croassant dans les +flaques d'eau, faisaient entendre leur monotone +trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la +respiration comateuse du blessé.</p> + +<p>Louise eut peur...</p> + +<p>Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar.</p> + +<p>Il lui sembla que le corps de Després se redressait +lentement et se remettait sur ses pieds, avec des +mouvements d'automate; les yeux du malheureux +se changeaient en charbons ardents; sa blessure se +rouvrait et laissait couler un flot de sang lumineux; +puis, enfin, une voix sépulcrale se faisait +entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette horrible +blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien +en comparaison de celle que tu fis à mon coeur, il +y a sept ans... Je me meurs depuis ce jour, Louise: +adieu!...» Et le corps retombait lourdement en +travers du sentier durci...</p> + +<p>A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit +une sueur glacée inonder ses tempes, et elle ne +put que se laisser choir sûr ses genoux, en voilant +sa figure de ses mains tremblantes.</p> + +<p>Elle était dans cette position depuis une minute +à peine, quand un frôlement imperceptible agita le +feuillage tout près de là ... Une figure blême se glissa +derrière la jeune fille agenouillée; deux mains, +tenant un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent +en silence de chaque côté de sa tête; puis, +soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche, +et se trouva noué derrière la nuque de Louise...</p> + +<p>La malheureuse affolée de terreur, voulut crier; +mais l'horrible figure lui apparut, grimaçante et +moqueuse...</p> + +<p>Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait +connaissance entre les bras de la sinistre apparition, +pendant que ses lèvres décolorées murmuraient:</p> + +<p>—Encore <i>lui!</i> +................................................</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une +voiture se fit entendre et un homme apparut +dans le sentier.</p> + +<p>C'était le Caboulot.</p> + +<p>Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait +lui aider à transporter le Roi des Étudiants évanoui.</p> + +<p>La première parole du Caboulot fut à l'adresse +de sa soeur.</p> + +<p>—Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu +eu peur? demanda-t-il.</p> + +<p>Pas de réponse.</p> + +<p>—Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme, +en élevant la voix.</p> + +<p>Même silence.</p> + +<p>L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant. +Louise pouvait bien s'être éloignée de +quelques pas, et pour une minute ou deux; mais, +dans tous les cas, elle devait se trouver à portée +d'entendre les appels réitérés de son frère.</p> + +<p>Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup +d'autres, mais inutilement: Louise demeura introuvable. +On eut beau chercher, fouiller le parc: +rien!</p> + +<p>Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant. +Il aurait sangloté, s'il eût été seul.</p> + +<p>Que faire?...</p> + +<p>Le petit étudiant le demandait à tous les échos +de la Canardière et à tous les saints du calendrier.</p> + +<p>Placé dans la dure alternative d'abandonner sa +soeur ou de risquer la vie de son ami Després, en +le privant des soins immédiats que requérait son +état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il +se lamentait et s'arrachait les cheveux; mais ces +démonstrations violentes n'avançaient pas les +choses...</p> + +<p>Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là +se trouvait être un homme de bon conseil.</p> + +<p>Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre +position est embêtante, je l'avoue; mais ce n'est +pas en vous donnant des taloches et en geignant +que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y +a ici un homme qui peut mourir, faute de soins: +dépêchons-nous de le transporter en bon lieu. Puis, +si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh +bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas +vrai?</p> + +<p>—Vous avez raison, murmura le Caboulot; si +Gustave mourait sans médecine, je me le reprocherais +toute ma vie. Transportons-le dans la voiture, +et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt.</p> + +<p>Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants +reposait dans le lit virginal de Louise.</p> + +<p>Un médecin était à son chevet.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXII</h3> + +<h3 class="sub">Une distillerie clandestine</h3> + +<p>A l'époque où se passaient les événements que +nous sommes en train de raconter, il y avait, sur +la route de Charlesbourg, une singulière habitation.</p> + +<p>C'était une vieille masure tombant en ruine, lézardée +sur toutes ses faces et laissant croître une +mousse verdâtre dans les interstices de ses pierres +branlantes.</p> + +<p>Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir +autrefois à quelque riche bourgeois, à en +juger par ses vastes dimensions et les vestiges d'élégance +qui restaient de son architecture délabrée. +Mais, depuis de longues années, sans doute, son +propriétaire l'avait abandonnée, car elle tombait +de vétusté, sans qu'une main charitable songeât le +moins du monde à entraver les ravages du temps. +Les larges fenêtres cintrées de la façade étaient +veuves de plus d'un carreau, et les deux petits soupiraux +de la cave en manquaient absolument. Seule, une +armature en fer, composée de gros barreaux +entre-croisés, protégeait ces dernières ouvertures, +percées au ras du sol.</p> + +<p>Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à +faire de cette vieille masure un lieu de prédilection +pour maître Satanas et ses diablotins, c'était sa +situation exceptionnelle. Accroupie sur un monticule +de rochers grisâtres, à l'entrée d'un bois et +sur le bord d'une profonde ravine, l'habitation solitaire, +semblait, en effet, ne pouvoir manquer +d'attirer l'attention du diable, comme pied-à -terre +à quelques arpents de Québec.</p> + +<p>La superstition populaire se disait que le sombre +roi de l'abîme eût été là comme chez lui au milieu +des chouettes et des hiboux, à quelques pas +d'un quartier célèbre en vols et en assassinats, non +loin de la haute chaîne des Laurentides, où se +trouvait probablement l'enfer.</p> + +<p>Et les paysans, revenant du marché, qui passaient +par là , une fois la nuit tombée, faisaient +prendre le grand trot à leur monture et se signaient +formidablement, en face de la maison suspecte.</p> + +<p>Même, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois, +que leur mauvaise étoile forçait à cheminer, ainsi +la nuit, affirmaient avoir vu d'étranges lumières +danser derrière les carreaux crasseux de la masure +abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges +éveiller les échos d'alentour.</p> + +<p>Il était donc évident que cette maison maudite +était hantée, et servait de refuge à des légions de +diablotins en rupture de ban qui venaient y faire +leur sabbat.</p> + +<p>Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre, +qu'à regarder, au beau milieu des nuits les plus +noires, l'épaisse fumée phosphorescente qui s'échappait +de la haute cheminée.</p> + +<p>Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait +pas une fumée comme celle-là , une fumée pointillée +de tisons brûlants et sentant le soufre à plein +nez.</p> + +<p>Donc, la vieille maison était hantée!</p> + +<p>Voyez-vous ça!... l'enfer ayant une succursale +sur le bord d'une grande route, et aux portes d'une +honnête ville, d'une respectable capitale!</p> + +<p>Ah! Québec pouvait bien contempler, tous les +dix ou vingt ans, le spectacle d'un de ses quartiers +les plus populeux flambant comme une manufacture +d'allumettes!</p> + +<p>Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes +les unes que les autres, en dépit des +hurlements sinistres et des lumières dansant comme +des feux-follets, nonobstant même la fumée +noirâtre pointillée de tisons ardents, nous devons +à la vérité historique de dire que les bons habitants +de Charlesbourg se trompaient,... que la +maison mystérieuse n'était pas hantée!</p> + +<p>Ou, si l'on tient à ce qu'elle le fût, ce n'était pas +par des démons folâtres, mais bien par une vieille +femme inoffensive, n'ayant pour toute compagnie +qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un... +fils aux trois-quarts idiot.</p> + +<p>Que faisait là ce quatuor disparate?</p> + +<p>Ah! dame! c'est précisément la question que se +posaient inutilement, depuis longtemps, les gens +timorés et à l'imagination plus superstitieuse que +rusée.</p> + +<p>Ceux-là seuls—et ils étaient en petit nombre—qui +auraient été à même de répondre, se gardaient +bien de le faire. Une indiscrétion de leur part eût +pu les priver de l'avantage inappréciable de partager +un secret important, et faire ouvrir les yeux +à des autorités justement inflexibles.</p> + +<p>Voici comment et pourquoi...</p> + +<p>La masure sinistre servait de quartier-général à +un certain nombre de jeunes gens qui y avaient +installé une distillerie clandestine de whisky, +dans le but de frauder la douane et de boire à bon +marché. La cave, haute et pavée, servait de laboratoire, +et c'est là qu'était installé, sur un fourneau +adossé à la cheminée, un alambic de gros fer-blanc +et le reste du matériel indispensable.</p> + +<p>La vieille femme et son imbécile de fils étaient +les seuls ouvriers de cette manufacture primitive. +La mère distillait patates, grains et autres céréales, +tandis que le fils entretenait le feu, coupait le +bois et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans +un angle de la cave.</p> + +<p>Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces +deux quadrupèdes n'étaient pas attachés directement +à la distillerie. Tout au plus pouvait-on les +considérer comme des comparses. Le premier veillait +au salut commun, et le dernier gardait, d'une +patte énergique, la matière première—les céréales—contre +les rats et autres vermines de la même +catégorie.</p> + +<p>Le whisky de contrebande de cette distillerie au +petit pied n'était certes pas de première qualité, +mais on y ajoutait divers ingrédients savants qui +en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si +peu, grisait si bien et se fabriquait si vite, que les +habitués n'avaient pas le droit de se montrer difficiles.</p> + +<p>Depuis deux ans déjà , dans cette maison isolée +sur la route de Charlesbourg, à deux pas de Québec, +les céréales se transformaient ainsi en whisky, +à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y +pénétrons. C'est dans la soirée même où Gustave +Després était transporté mourant chez le père Gaboury.</p> + +<p>Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les +lézardes de la muraille; les grenouilles coassent au +sein du marécage voisin; le gros chat noir ronronne, +accroché à la gouttière du toit, et le grand chien +fauve, couché sur le perron de pierre de la masure, +fait semblant de dormir.</p> + +<p>Entrons.</p> + +<p>Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a +pour tous meubles qu'une immense table de bois +brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses. Au +fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque +armoire s'adosse à la muraille, tandis que, +tout près de là , se voit la porte entr'ouverte d'un +cabinet noir.</p> + +<p>Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre +d'une large cheminée, faisant mijoter à gros +bouillons un pot-au-feu de lard salé.</p> + +<p>La maîtresse du logis est là , tout près, surveillant +la cuisson du succulent souper qui se prépare.</p> + +<p>C'est une femme d'un âge incertain, mais à +coup sûr, plus près du crépuscule de sa vie que de +son aurore. Une sorte de résille emprisonne sa +chevelure grise et permet à sa figure anguleuse, +heurtée, de se détacher en vigueur... La bonne femme +culotte tranquillement un brûle-gueule, pendant +que, d'un genou distrait, elle bat la mesure +de ses pensées.</p> + +<p>Cette estimable contrebandière répond au doux +nom de la <i>mère Friponne</i>—une petite appellation +d'amitié qui lui vient de ses pratiques.</p> + +<p>En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur +la grande table, se voit le digne rejeton de la mère +Friponne. C'est un grand garçon d'un blond +fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux +chairs flasques. Tout indique chez cet être dégradé +l'abrutissement le plus complet.</p> + +<p>A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille +et une petite tasse de fer-blanc. De temps à +autre, le brave garçon se verse une rasade et l'avale +histoire d'apaiser sa faim, en attendant le +souper qui retarde.</p> + +<p>A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule +de ses lèvres, arrête le mouvement cadencé +de son genou, relève son nez pointu et apostrophe +ainsi son aimable rejeton:</p> + +<p>—Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser +de boire? Tu es rendu à ton sixième verre depuis +une demi-heure.</p> + +<p>A laquelle apostrophe le vilain garnement répond +d'une voix enrouée:</p> + +<p>—C'est pour empêcher le gosier de me racornir.</p> + +<p>—Ivrogne! bois de l'eau.</p> + +<p>—L'eau m'est contraire.</p> + +<p>—Voyez-vous ça!... monsieur qui a des délicatesses +d'estomac!</p> + +<p>—Vous dites vrai, la mère; il n'y a que le whisky +qui me désaltère.</p> + +<p>—Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons.</p> + +<p>—Hé! c'est pour ça que je bois tant—pour jeter +de l'eau sur le feu.</p> + +<p>—Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines.</p> + +<p>—Ah! pour ça, non: le whisky coûte trop bon +marché ici.</p> + +<p>—Bon marché... hum! il ne faut pas trop le dire... +les <i>policemen</i> ont le nez fin...</p> + +<p>—Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-là ... et, +pourvu que la grande chaudière ne crève pas...</p> + +<p>—Ce n'est pas ça qui est à craindre, car elle est +en fer-blanc double. Il y a autre chose qui me +chiffonne.</p> + +<p>—Quoi donc, la mère?</p> + +<p>—C'est que nos pratiques nous laissent. Voilà +plus de deux jours que personne n'est venu, et, +pourtant, ça fait le deuxième baril que nous faisons.</p> + +<p>—As pas peur, la mère... je les boirai, moi.</p> + +<p>—Ça nous rapportera un beau profit, vraiment.</p> + +<p>—C'est encore curieux, allez...</p> + +<p>—Tu es fou.</p> + +<p>—Fou, le Simon à la mère Friponne?... Ah! +que non. Tenez, vous allez voir. Faisons un +marché.</p> + +<p>—Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée.</p> + +<p>Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute +entière à cette importante opération.</p> + +<p>Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à -pot, +en entendant un bruit argentin auquel son oreille +ne se trompait jamais.</p> + +<p>Ce bruit était produit par la chute de plusieurs +pièces de monnaie que Simon faisait trébucher sur +la table.</p> + +<p>La mère Friponne ne fit qu'un saut de la cheminée +à son fils. Sans plus d'explications, elle saisit +le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant +le poing resté libre:</p> + +<p>—Brigand! rugit-elle, tu m'as volée.</p> + +<p>—Lâchez-moi! vous m'étouffez! râla Simon.</p> + +<p>—Non, je vas t'étrangler tout-à -fait.</p> + +<p>—Aïe! ouf!</p> + +<p>—Fainéant! bourreau! assassin! rends-moi +mes pauvres épargnes.</p> + +<p>—Aïe! aïe!! aïe!!!</p> + +<p>—Mon argent! mon argent!! mon argent!!!</p> + +<p>La lutte prenait des proportions épiques, et les +doigts crochus de la mère Friponne étaient sur le +point d'envoyer le malheureux Simon <i>ad patres</i>, +lorsqu'un spasme suprême le dégagea.</p> + +<p>Son premier soin fut de mettre la table entre sa +terrible mère et lui; son second, de pousser coup +sur coup trois ou quatre soupirs de cachalot.</p> + +<p>Après quoi, il cria:</p> + +<p>—C'est à moi, cet argent-là ; c'est le beau monsieur +de l'autre jour qui vient de me le donner.</p> + +<p>—Tu mens! grogna Friponne.</p> + +<p>—Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser: +il est à un arpent d'ici, sur la butte qui m'attend, +et moi qui l'avais oublié!</p> + +<p>Simon se précipita vers la porte, mais l'incorruptible +Friponne le happa au passage.</p> + +<p>—De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle, +d'une voix terrible.</p> + +<p>—De <i>l'Américain</i>.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—C'est la vérité, vrai; et, tenez, il est là qui +m'attend... il va me battre, c'est sûr.</p> + +<p>—Pourquoi t'a-t-il donné cet argent?</p> + +<p>—Je l'ai rencontré il y a environ une demi-heure, +dans le petit bois en arrière, comme je ramassais +une brassée de branches sèches. Il avait une +fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit +comme ça:</p> + +<p>—Y a-t-il du monde chez vous?</p> + +<p>—J'sais pas, que j'ai répondu.</p> + +<p>—Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre +ici.</p> + +<p>—Et il m'a mis dans la main ces belles pièces +blanches que je viens de vous montrer. Voyez, +êtes-vous contente, à présent?... direz-vous encore +que je vous vole?</p> + +<p>Et Simon, radieux d'avoir établi son innocence, +oublia de nouveau sa commission et se dressa majestueusement +devant sa mère.</p> + +<p>Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps.</p> + +<p>—Imbécile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois +donc pas que cet homme t'attend pour entrer ici +et, qu'il doit être furieux.</p> + +<p>—Tiens, c'est pourtant vrai!</p> + +<p>—Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il +peut venir sans crainte.</p> + +<p>-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors, +pendant qu'elle grommelait entre ses dents:</p> + +<p>—Une si bonne paye! un Américain bourré d'or +et qui m'a promis cent belles piastres, le faire attendre!</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi +d'un homme bien mis, qui tenait dans ses bras une +jeune fille exténuée...</p> + +<p>Cet homme était Lapierre; la jeune fille, Louise +Gaboury.</p> + +<p>—Bonsoir, la mère, dit l'homme; vous pouvez +vous vanter d'avoir pour fils un fier imbécile: il +m'a laissé morfondre à la porte pendant près d'une +heure, sans nécessité... Mais c'est égal; puisque +me voilà , arrivé sans encombre, je lui pardonne. +Avez-vous une chambre pour cette femme?</p> + +<p>—J'en ai plusieurs, répondit la mère Friponne, +mais il y en a de plus mignonnes les unes que les +autres.</p> + +<p>—Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée +d'ici.</p> + +<p>—Alors, c'est la chambre du nord—un vrai nid +d'hirondelle pour la tenue.</p> + +<p>—Cette chambre ferme-t-elle à clé?</p> + +<p>—Il y a un solide verrou en dehors: ça vaut +mieux.</p> + +<p>—Très bien. Et les fenêtres?</p> + +<p>—Une seule, et encore, on peut l'assujettir en +dehors avec des clous.</p> + +<p>—Je vous loue cette chambre, mais à une condition: +vous y garderez cette jeune fille prisonnière +jusqu'à nouvel ordre—pendant trois ou +quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement +et ne la laisserez manquer de rien; en outre, +personne ne doit savoir qu'elle est ici, et il +faut que vous veilliez attentivement à ce qu'elle +ne s'échappe pas...</p> + +<p>—Ah! pour ça, j'en réponds, interrompit la +mère Friponne.</p> + +<p>—Bien. A ces conditions-là , je vous donnerai +cinquante piastres le jour où je viendrai rendre la +liberté à cette jeune fille. En attendant, voici dix +billets de cinq pour vous mettre à même de bien +soigner ma protégée. Ça vous va-t-il?</p> + +<p>—Si ça me va!... c'est-à -dire que la charmante +poulette sera tellement bien chez la mère Friponne, +qu'elle n'en voudra plus partir et que vous serez +obligé de l'emmener de force.</p> + +<p>Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse, +engouffra dans sa poche les précieux billets +de <i>l'Américain</i> et se mit en devoir d'installer +Louise dans sa fameuse chambre du nord.</p> + +<p>La chose se fit en peu de temps, car les prières +et les larmes de la pauvre fille ne retardèrent pas +d'une minute son emprisonnement. La mère Friponne +avait les fibres du coeur furieusement coriaces, +et elle en avait vu d'autres que ça sans s'émouvoir.</p> + +<p>Quand tout fut terminé et que les verrous furent +scrupuleusement poussés en travers des ais de +la porte, la fabricante de whisky en contrebande +retourna à la cuisine, où l'attendait stoïquement +Lapierre.</p> + +<p>—Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques +difficultés, mais la mère, Friponne a encore la +poigne solide, et tout c'est passé comme sur des +roulettes.</p> + +<p>—C'est bien, répondit distraitement Lapierre.</p> + +<p>Et il ajouta d'une voix sourde:</p> + +<p>—Celle-là , du moins, ne viendra pas se jeter +dans mes jambes, lors de la signature du contrat. +Quant à l'autre...</p> + +<p>Il n'acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques +secondes et demanda:</p> + +<p>—Votre cave est-elle sûre?</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme, +songeant à sa petite industrie.</p> + +<p>—Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je +n'ai aucunement l'intention d'aller vous dénoncer +aux agents du fisc. Faites le négoce qu'il vous +plaira de faire; je n'ai rien à y voir. Vous savez +ce que je vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne +sa vie comme il peut, et il n'y a que les sots +qui crèvent de faim. La contrebande n'est une +faute que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale +à moi.</p> + +<p>—Et la mienne aussi, ne put s'empêcher d'ajouter +la vieille.</p> + +<p>—C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc +en paix et ne craignez rien en moi, si vous me servez +bien. Mais répondez à ma question:</p> + +<p>—Votre cave est-elle sûre?</p> + +<p>—Dame! je crois bien! répondit Friponne, en +se gourmant... des murs de deux pieds d'épaisseur, +la porte condamnée, les soupiraux défendus par +des barreaux de fer gros comme mon poignet!...</p> + +<p>—Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait +enfermé là n'en sortirait qu'avec votre permission?</p> + +<p>—Pour ça, oui.</p> + +<p>—En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore +une petite centaine de piastres et à recevoir +un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai probablement +lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent, +mais les deux gaillards qui l'emmèneront +ici vous aideront à le calmer... D'ailleurs, vous ne +le garderez pas longtemps.</p> + +<p>La mère Friponne était éblouie.</p> + +<p>—Ah! mon bon monsieur, s'écria-t-elle, quel +fier homme vous faites et je vous remercie donc!... +Deux cents piastres! mais c'est une petite fortune!</p> + +<p>—Il s'agit de la gagner loyalement, répliqua +Lapierre, se disposant à partir.</p> + +<p>—N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient +plutôt de l'enfer que de chez la mère Friponne.</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain. +Au revoir.</p> + +<p>Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers +Québec, tout en grommelant:</p> + +<p>—Ah! mon petit Després, il paraît que je t'ai +manqué; mais j'ai bien peur que, tout de même, +tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves +que tu lui as promises...</p> + +<p>Quant à , la vieille et à son fils Simon, ils se mirent +tranquillement à table, comme d'honnêtes +travailleurs qui ont fait une bonne journée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXIII</h3> + +<h3 class="sub">Dans la gueule du loup</h3> + +<p>Il était environ dix heures quand Lapierre quitta +la maison de la mère friponne.</p> + +<p>La nuit était noire, et c'est à peine si quelques +rares étoiles scintillaient au firmament.</p> + +<p>Le fiancé de Laure descendit vivement la route +de Charlesbourg, s'engagea sur le pont Dorchester, +prit la rue du même nom, grimpa à la Haute-Ville +par le grand escalier, tourna à gauche dans +la rue Saint-Georges, coudoya les remparts, passa +sous les arcades de la massive porte Saint-Jean, +longea l'esplanade et, finalement, s'arrêta devant +une haute maison de la rue Saint-Louis.</p> + +<p>Il était arrivé.</p> + +<p>Lapierre sonna.</p> + +<p>Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une +femme d'un certain âge, tenant une lampe à la +main, se présenta dans l'entrebâillement.</p> + +<p>Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle +s'empressa de s'effacer, tout en murmurant avec +respect:</p> + +<p>—Ah! c'est vous, monsieur Lapierre...</p> + +<p>—Oui, c'est moi, répondit rapidement ce dernier; +personne n'est venu, Madeleine?</p> + +<p>—Non, monsieur... c'est-à -dire oui... deux espèces +d'individus, mal étriqués et sentant la boisson que +ça soulevait le coeur.</p> + +<p>—Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l'ai +déjà dit... A quelle heure ces hommes se sont-ils +présentés?</p> + +<p>—Environ vers cinq heures, cette après-midi.</p> + +<p>—Bien. Et doivent-ils revenir?</p> + +<p>—Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours +de la soirée.</p> + +<p>—C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet +privé—vous savez... celui du fond. En attendant, +donnez-moi vite à souper, car je meure de +faim.</p> + +<p>Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs +avaient, monté un escalier et s'étaient rendus dans +un élégant salon du second étage, où Lapierre se +laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant +que la table fût dressée dans la salle à manger, située +en arrière.</p> + +<p>Là , douillettement assis sur le crin élastique et +reposant ses membres courbaturés par une course +de plusieurs heures, le sinistre personnage se prît +à réfléchir.</p> + +<p>La journée avait été fertile en émotions, et la +succession rapide des événements qui s'y étaient +déroulés n'avait pas permis à Lapierre de les peser +mûrement. Il était donc bien aise de se trouver +enfin seul avec ses pensées, afin d'y mettre un peu +d'ordre et de tirer les conclusions qui devaient en +découler.</p> + +<p>Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner +tous les incidents de ce jour mémorable, à +les analyser, à les disséquer, à en rechercher les +causes, à en prévoir les conséquences.</p> + +<p>Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la +voix de Madeleine, annonçant à plusieurs reprises +que le souper était servi, n'avait pas même le privilège +d'arriver jusqu'à l'entendement du maître.</p> + +<p>Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre +des nuages. Il passa la main sur son front +et murmura, en forme de conclusion:</p> + +<p>—En somme, la journée n'a pas été aussi mauvaise +que j'aurais pu m'y attendre... Louise ne +parlera pas, et, Lenoir <i>alias</i> Després ne parlera +plus. Cette idée de faire servir la masure de la +mère Friponne à mes petits projets n'est pas trop +mal trouvée, et je ne regrette pas mon voyage +d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères +qui vont venir tout à l'heure. On n'a jamais +trop de connaissances... Allons, ne nous laissons +pas aller au découragement et mangeons +de bon appétit.</p> + +<p>Après s'être ainsi réconforté le moral, Lapierre +se dirigea vers la salle à manger, disposé à en faire +autant pour le physique.</p> + +<p>Les bandits de profession ont cela d'excellent, +c'est qu'ils perdent rarement l'appétit et que les +situations les plus terribles ne réagissent pas sur +leur estomac.</p> + +<p>Lapierre prit donc tranquillement son souper, +tout connue s'il n'eût pas, quelques heures auparavant +assommé un homme et séquestré une fille.</p> + +<p>Le remords—cet hôte implacable qui vient s'asseoir +dans les consciences bourrelées—ne se montra +même pas à l'horizon, et l'âpre chercheur de +dot se leva de table, n'ayant plus en tête que des +idées riantes.</p> + +<p>Il repassa dans son salon et s'étendit nonchalamment +sur une causeuse; mais cinq minutes ne +s'étaient pas écoulées qu'un violent coup de sonnette +retentit.</p> + +<p>—Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit +Lapierre.</p> + +<p>Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située +tout à fait au fond de la maison et qu'il appelait +judicieusement son <i>cabinet privé</i>.</p> + +<p>Là , en effet, ne pénétraient que quelques rares +privilégiés et ne se traitaient que des affaires plus +ou moins véreuses; il y allait, plus de gens dignes +de coucher à la prison, que de figurer au bal du +lieutenant-gouverneur.</p> + +<p>C'est que Lapierre, avec ses instincts innés de +crime et l'éducation pernicieuse qu'il avait puisée +dans les camps américains, en qualité d'espion, +éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double +existence: l'une au grand jour, irréprochable, +élégante, presque fastueuse, avec ses exigence +multiples, tant au point de vue du logement et des +relations, qu'à celui du domestique en livrée de rigueur; +l'autre cachée, cauteleuse et enveloppée de +ténébreuses précautions.</p> + +<p>Voilà pourquoi ce maître en fait d'intrigues +avait chez lui deux lieux de réception: l'un public, +donnant sur la rue, l'autre privé, prenant +jour du côté de la cour.</p> + +<p>C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour +recevoir ses nocturnes visiteurs.</p> + +<p>Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être +introduits.</p> + +<p>Nous devons à la vérité de dire qu'ils ne payaient +pas de mine, bien qu'ils ne se ressemblassent guère. +L'un, grand, gros, fortement charpenté, avait +cette physionomie placide et brutale que donne +l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, pâle et +presque imberbe, possédait une figure intelligente, +mais où il y avait plus d'astuce et d'audace cynique +que de toute autre chose.</p> + +<p>Le premier répondait au prénom de <i>Bill</i>; le +second s'appelait le plus innocemment du monde +<i>Passe-Partout</i>. Tous deux étaient bizarrement +vêtus de hardes disparates, peu faites pour +leur taille.</p> + +<p>Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine. +Ils firent trois pas dans le cabinet, puis +s'inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette +position, ils attendirent poliment, le chapeau bas, +que le maître du logis leur adressa la parole.</p> + +<p>—Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance +ses visiteurs, voilà deux sujets qui +ne me paraissent pas difficiles à discipliner... Du +diable si je n'en fais pas quelque chose!</p> + +<p>Puis, tout haut:</p> + +<p>—Vous êtes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves.</p> + +<p>Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un +même mouvement, s'écrasèrent sur le bord de leur +chaise respective. Tout cela sans articuler une +parole.</p> + +<p>—Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant, +causons. Lorsque je vous ai rencontré, il y a +quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter, +vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la dureté +des temps et de la stagnation des affaires dans +votre ligne?...</p> + +<p>—C'est le cas, affirma le petit homme.</p> + +<p>—C'est le cas, appuya le gros.</p> + +<p>—Vous disiez que, du temps de Tom Leblond, +les choses allaient mieux et que peu de nuits s'écoulaient +sans qu'il vous eut déterré quelque bon +coup à faire, quelque petite mine à exploiter...?</p> + +<p>—Hélas! rien de plus vrai, modula la voix +flûtée du blanc-bec.</p> + +<p>—Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore +de l'hercule.</p> + +<p>—Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut, +c'était un chef habile, une espèce de chien de +chasse, ayant assez de flair pour découvrir le gibier +et le faire lever...?</p> + +<p>—Mais oui, c'est justement ça! firent en choeur +les deux voyous.</p> + +<p>—Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous +que je sois votre chef pendant quelques +jours et que je vous fasse gagner, sans danger, dix +fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant +votre peau?</p> + +<p>—Vous feriez ça, vous? demanda vivement +Passe-Partout, ébloui de la perspective.</p> + +<p>—Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement +Lapierre. J'ai besoin de deux hommes, hardis, +sans préjugés, incorruptibles, et je m'adresse à +vous de préférence à bien d'autres. Acceptez-vous?</p> + +<p>—Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est +plus cher.</p> + +<p>—Ni tuer, ni voler.</p> + +<p>—Ni aller à confesse? ricana Passe-Partout.</p> + +<p>—Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y +aura peut-être un oiseau à mettre en cage et un +autre à garder... voilà tout.</p> + +<p>—Pas davantage?</p> + +<p>—Pas davantage.</p> + +<p>—Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous +allez gaspiller votre argent, maître, fit honnêtement +remarquer Passe-Partout.</p> + +<p>—Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé... +S'il y avait quelque magasin à piller ou +un gênant à assommer, je ne dis pas!...</p> + +<p>—Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai +pas dit que l'oiseau se laisserait mettre en cage +sans se débattre... C'est un malin.</p> + +<p>—A la bonne heure! fit Bill, en détirant ses formidables +biceps.</p> + +<p>—Ce sera ton lot, mon brave.</p> + +<p>—<i>All right!</i> j'en suis.</p> + +<p>—Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne +sera multiple; je te fais mon collaborateur, +mon lieutenant.</p> + +<p>—Vous me comblez, fit le voyou avec humilité.</p> + +<p>—Eh bien! ça y est-il?</p> + +<p>—Voyons le prix.</p> + +<p>—Je ne lésinerai pas: quatre piastre par jour.</p> + +<p>—Mettons cinq: c'est un compte plus rond.</p> + +<p>—Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu?</p> + +<p>—C'est convenu.</p> + +<p>—Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous +donner mes instructions.</p> + +<p>Ici, Lapierre développa minutieusement son plan +de campagne, sans toutefois se compromettre par: +des explications trop circonstanciées. Pendant +près d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs +et respectueux, le rôle qu'ils devaient jouer +dans le grand drame qui se préparait. Pas un détail +ne fut omis, pas une précaution négligée. La +trame qui devait envelopper la malheureuse Laure +et ses amis fut si bien ourdie, que le rusé Passe-Partout, +dans un élan de sincère admiration, s'écria:</p> + +<p>—Maître, Tom Leblond n'était qu'un farceur à +côté de vous!</p> + +<p>Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre +cachée du coeur de l'ancien espion?... c'est ce que +nous ne pouvons dire; mais son oeil brilla d'une +étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers +deux heures du matin, par les ordres suivants:</p> + +<p>—Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends +immédiatement à ton poste d'observation, en arrière +de chez la mère Friponne. Quant à toi, Passe-Partout, +dégringole jusque sur le bord du cap +et ne perd pas de vue la maison des Gaboury. Bonsoir, +mes braves. A demain.</p> + +<p>Un quart-d'heure après, le fiancé de Mlle Privat +dormait du sommeil du juste.</p> + +<p>La nuit s'écoula toute entière en songes rosés, +et, lorsqu'il s'éveilla, l'heureux Lapierre put constater +que le soleil était déjà haut.</p> + +<p>—Est-ce que, au moment de toucher le but, je +m'amollirais dans les délices de Capoue? se dit-il... +est-ce que je deviendrais paresseux?</p> + +<p>Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement +du lit et s'habilla. Puis, cette opération +terminée, il se rendit à la salle à manger, où les +arômes du moka saturaient délicieusement l'atmosphère.</p> + +<p>Mais, à ce moment, un formidable carillon agita +la sonnette correspondant à la porte de la rue, et +Madeleine courut ouvrir.</p> + +<p>—Monsieur Lapierre? demanda une voix impérieuse.</p> + +<p>—Il n'y est pas, répondit l'organe doucereux de +Madeleine... c'est-à -dire... enfin, je vais aller voir.</p> + +<p>Et la femme de charge remonta l'escalier. Mais +le visiteur la suivit quatre à quatre et se trouva +sur le palier, à l'entrée de la salle à manger, en +même temps qu'elle.</p> + +<p>C'était le Caboulot!</p> + +<p>Apercevant Lapierre, il marcha droit à lui et articula +froidement:</p> + +<p>—Ma soeur! misérable, qu'as-tu fait de ma +soeur?</p> + +<p>—Votre soeur! balbutia Lapierre, interdit et +cherchant à reconnaître le jeune homme qui l'apostrophait +ainsi.</p> + +<p>—Oui, ma soeur, ma soeur Louise Gaboury que +tu as voulu ruiner de réputation autrefois, et que +tu as volée hier!... Qu'en as-tu fait?... où est-elle? +Parle vite, scélérat.</p> + +<p>—Vous êtes fou, répondit l'ancien espion, se remettant +et voyant à qui il avait, affaire... Je ne +sais ce que vous voulez dire.</p> + +<p>—Ah! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur, +espion, assassin et faussaire que tu es!—eh +bien! je vais t'ouvrir l'intelligence. Dis-moi de +suite où tu as traîné ma soeur, la nuit dernière, +ou, sur mon salut, tu es mort.</p> + +<p>Et le jeune homme, tirant un revolver de sa +poche, ajusta Lapierre.</p> + +<p>Celui-ci devint fort pâle. Néanmoins, une seconde +après, il se remit.</p> + +<p>—Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il; je +vais vous satisfaire.</p> + +<p>Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois +cesser de menacer l'espion de son regard... Mais il +vit aussitôt Lapierre éclater de rire et se sentit +lui-même enlacer par deux bras nerveux, qui ïe réduisirent +à l'impuissance.</p> + +<p>Ces deux bras intempestifs n'appartenaient à +rien moins qu'au collaborateur Passe-Partout.</p> + +<p>Suivant les ordres de son nouveau maître, le mouchard +improvisé s'était aposté derrière les remparts, +en face de la maison où logeait, la famille +Gaboury. Là , par la baie d'une embrasure, il +avait vu sortir le Caboulot et s'était lancé aussitôt +sur sa piste. Grand avait été son étonnement +en voyant le jeune homme pénétrer chez le patron +Lapierre; mais Passe-Partout, surmontant cette +impression, s'était dit que peut-être il ne serait +pas de trop dans l'explication qui ne pouvait +manquer d'avoir lieu, et il était entré sur les talons +du <i>filé</i>.</p> + +<p>On a vu que, sa bonne étoile aidant, le jeune policier +<i>in partibus</i> était arrivé juste à point +pour sauver la précieuse existence de son patron.</p> + +<p>En un clin d'oeil, l'imprudent Caboulot fut garrotté +et mis hors d'état de nuire.</p> + +<p>Lapierre passa alors dans son cabinet privé et +ouvrit une petite porte, masquée par le bureau sur +lequel il écrivait. Cette porte, en tournant sur ses +gonds, laissa voir une chambre noire, étroite, une +sorte de <i>dépense</i>, qui ne recevait le jour que +par un petit châssis de deux vitres, soigneusement +grillé.</p> + +<p>C'est là que le malheureux enfant, ficelé comme +une momie, fut jeté, en proie à la rage et au désespoir.</p> + +<p>Passe-Partout fut installé à la porte, pendant +que Lapierre, triomphant, lui disait:</p> + +<p>—Mon cher collaborateur, ton entrée en campagne +a été un coup de maître, et, pour te récompenser +je te nomme gouverneur de cette prison.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXIV</h3> + +<h3 class="sub">Ou Bill et Passe-Partout se distinguent</h3> + +<p>Enjambons maintenant par-dessus les trois jours +qui nous séparent du fameux bal de Madame Privat. +Aussi bien, les choses ont marché pendant +que nous étions occupés ailleurs et l'organisation +ne laisse plus rien à désirer. Tout est prêt pour +la fête; les musiciens sont à leur poste, et le chef +d'orchestre n'attend plus que le signal de la maîtresse +du logis pour faire mugir ses cuivres et vibrer +ses cordes.</p> + +<p>Dans le grand salon et les pièces adjacentes de la +Folie-Privat, ce ne sont que toilettes éblouissantes, +fastueuses pierreries, parfums enivrants, +soyeux frous-frous. Tout Québec est là —du +moins le Québec aristocratique, le Québec de la +<i>fashion</i>, la quintessence de la société dorée. +Brunes et blondes; sémillantes Canadiennes-françaises +à la noire chevelure; plantureuses Anglaises +aux tresses fauves; rentiers ventrus et journalistes +diaphanes; politiciens bavards et financiers +discrets, officiers de la garnison tout chamarrés de +torsades d'or, et hommes de lettres en modestes +habits noirs; maris, femmes et filles... tout y est +rien ne manque!</p> + +<p>C'est que le gigantesque festival donné par la +veuve du colonel Privat n'était pas chose commune +à cette époque. La bonne ville de Québec, tressaillant +jusque dans ses assises de granit, s'en +était entretenue pendant huit jours et avait fait +des préparatifs considérables pour y être dignement +représentée—si bien que la date du 26 juin, +cette année-là , fut sur le point d'éclipser sa soeur +aînée du 24, le jour national des Canadiens-français, +la Saint-Jean-Baptiste!</p> + +<p>Dès huit heures du soir, les équipages encombraient +l'avenue de la Folie-Privat et le pérystile +du cottage s'encombrait de falbalas et de volants. +Vers dix heures, tous les invités étaient rendus et +l'orchestre entamait les premières mesures du quadrille +d'honneur.</p> + +<p>Il va sans dire que le héros de la soirée, Joseph +Lapierre, figurait dans cette danse d'ouverture, à +côté de Mlle Privat qu'il devait épouser le lendemain +matin. Les deux jeunes gens avaient pour +vis-à -vis, un haut dignitaire du gouvernement, +donnant la main à Mlle Privat, tandis que les autres +figurants étaient des officiers de la garnison.</p> + +<p>Pendant que ces messieurs et ces dames vont déployer, +au son d'une musique tapageuse, les grâces +de leurs personnes et la désinvolture de leurs +mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas +vers le parc.</p> + +<p>N'oublions pas que mous sommes à la fin du +mois de juin et qu'à cette époque de l'année l'atmosphère +d'une salle de bal laisse à désirer sous +le rapport de la fraîcheur.</p> + +<p>En outre de cette considération, disons de suite +qu'en cette nuit fameuse où la riche madame Privat +donnait l'hospitalité à l'élite de Québec, la +température était quasi-tropicale. Et puis, la +nuit avait de si alléchantes invitations, les arômes +champêtres étaient si pénétrants, les rameaux +feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune +déversait avec tant de libéralité les larges gerbes +de sa lumière veloutée dans les allées aux bords +frangés d'ombre, la brise courait si douée à travers +la ramée sonore... que vraiment la tentation +devenait trop forte, et que le parc recevait plus +de promeneurs que le cottage de chorégraphes.</p> + +<p>Couples amoureux de la solitude à deux; adeptes +de la <i>dive</i> et du buffet, éprouvant le besoin +de se rafraîchir les tempes et les idées; personnages +de tapisserie qui vont au bal pour regarder +faire les autres; hommes d'affaires que la déesse +Terpsichore ne séduit pas et qui préfèrent causer +dépression commerciale ou change sterling, pendant +que le commun dos mortels s'amuse; <i>cavaliers</i> +et <i>blondes</i> à qui le tête-à -tête sous les +arbres feuillus ne peut jamais déplaire; fumeurs +affamés, inhumainement chassés du voisinage des +dames; <i>beaux</i> en quêtes d'aventures; enfin, rêveurs +pour qui le spectacle d'une mélancolique +nuit d'été l'emporte sur la vue de pauvres danseurs +suant à grosses gouttes:—tout cela se +croisait, défilait, caquetait dans le jardin du cottage.</p> + +<p>Le coup d'oeil était charmant.</p> + +<p>Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout +grâce aux reflets multicolores de plusieurs lanternes +chinoises disposées avec goût de distance en +distance, aux points de jonction des allées, robes +blanches, manteaux rouges, chevelures dénouées—blondes +ou brunes—rubans de toutes nuances, habits +de toutes formes apparaissaient sous un aspect +pittoresque au possible.</p> + +<p>C'était un tableau mouvant, où les couleurs, les +ombres, les sujets changeaient à toute seconde, +comme dans une représentation de fantasmagorie!</p> + +<p>Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le +murmure frais et perlé des voix de femmes, ou le +grondement plus sonore des organes masculins!</p> + +<p>Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la +salle de danse—contenant et contenu.</p> + +<p>Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait +nonchalamment ses pas dans les larges allées du +parc de la Folie-Privat, il y avait probablement +quelques personnes ayant, un autre but que celui +de se distraire.</p> + +<p>Deux individus, entre autres, marchaient avec +un peu trop de circonspection et se faufilaient +avec infiniment trop de soins derrière les épais rameaux +bordant les allées, pour ne pas éveiller de +prudentes appréhensions.</p> + +<p>Ces deux compères—un grand et un petit—après +une foule de détours et de contremarches, +s'arrêtaient enfin derrière un banc presque entièrement +dissimulé sous le feuillage d'un sapin de +rond-point.</p> + +<p>On se rappelle que cet endroit avait été précisément +choisi par Gustave Després pour sa première +entrevue avec Mlle Privat.</p> + +<p>Une fois là , nos deux individus se tapirent de +leur mieux dans le taillis et ne bougèrent plus.</p> + +<p>Il était alors près de onze heures, et, dans le +grand salon du cottage, la danse faisait fureur. +Seul à peu près, ce carrefour éloigné du parc manquait +de promeneurs, tandis que les échos de tous +les bosquets des alentours redisaient les frais +éclats de rire ou le murmure plus doux des conversations +enjouées.</p> + +<p>Un quart-d'heure se passa, pendant lequel le silence +ne fut troublé que par le cric-crac des coléoptères +se jouant au milieu des hautes herbes du gazon.</p> + +<p>Puis, tout à coup, une voix aigre et d'un timbre +caractéristique surgit des profondeurs en arrière +du banc.</p> + +<p>—Sapristi! disait la voix, je commence à +m'embêter. Le particulier est capable de ne pas +venir.</p> + +<p>—Il viendra, répondit un formidable organe de +basse-taille: le patron l'a dit.</p> + +<p>—Il devrait être ici depuis une bonne demi-heure... +Tu vas voir que ce chameau-là va nous brûler +la politesse, répliqua la voix de fausset.</p> + +<p>—La consigne est d'attendre, se contenta de +repartir stoïquement la contre-basse.</p> + +<p>Mais ce parti philosophique ne plut, paraît-il, +que médiocrement au premier interlocuteur, car il +émergea bientôt d'un bouquet de feuillage et s'avança +de quelques pas dans la direction du rond-point. +Ce mouvement compromit gravement l'incognito +du personnage... En effet, un indiscret +rayon de lune tombant d'aplomb des régions célestes, +éclaira soudain la figure de maître Passe-Partout.</p> + +<p>Effrayé de ce sans-gêne compromettant, le collaborateur +de Lapierre se replongea bien vite dans +l'obscurité du feuillage, où il rejoignit son compagnon, +qui n'était autre que Bill.</p> + +<p>Que faisaient là les deux bandits et dans quel +but sinistre se dérobaient-ils ainsi aux rayons même +de la lune?</p> + +<p>On le devine aisément. Ils avaient pour instructions +d'empocher une nouvelle entrevue entre, le +Roi des Étudiants et la fiancée de Lapierre. Ce +dernier jouait là sa dernière carte, il le savait +bien; mais que le coup réussit, et aucun obstacle +sérieux ne subsistait plus entre Laure et lui, entre +la fortune et l'âpre convoitise.</p> + +<p>Depuis deux jours, l'habile prétendant avait +tout mis en oeuvre pour détruire, dans l'esprit de +Mlle Privat, l'effet produit par les révélations de +Després; et nous devons avouer que l'ex-fournisseur +n'avait pas trop mal réussi, puisque la pauvre +jeune fille, à bout d'arguments, n'avait pu +trouver d'autre échappatoire que celui-ci: «Je ne +demande qu'à être convaincue. Si M. Després ne +m'apporte pas les preuves qu'il m'a promises, eh +bien! je croirai comme vous qu'il n'a voulu que +se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le +cas contraire, n'espérez pas que je faiblirai devant +d'audacieuses menaces.»</p> + +<p>L'enlèvement de Louise, la séquestration du Caboulot, +et la maladie de Després—toutes choses +ignorées complètement de Mlle Privat et de ses +amis—servaient à merveilles les projets criminels +de Lapierre, et pourvu que la nuit du bal se passât +sans encombre, la situation était enlevée.</p> + +<p>Mais il y avait cent à parier que le tenace Roi +des Étudiants n'abandonnerait pas de la sorte une +partie presque gagnée. Sa blessure n'avait pas eu +de suite fatales, et il était en état de venir au rendez-vous +donné à Laure, puisque, le matin même, +Passe-Partout l'avait vu se promener dans la +chambre de la maison Gaboury.</p> + +<p>Seulement, allait-il se présenter ouvertement, par +l'avenue du cottage, ou se faufiler dans le parc, +comme lors de sa première visite?... c'est ce qu'il +était, un peu difficile de prévoir, même pour un habile +espion habitué à toutes les roueries.</p> + +<p>Voilà pourquoi; ne voulant rien laisser au capricieux +hasard, Lapierre avait jugé prudent de +prévoir les deux éventualités, en plaçant deux +sentinelles à l'entrée de l'avenue et deux autres +près du rond-point.</p> + +<p>De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Després +eût une fière chance pour arriver jusqu'à Laure.</p> + +<p>Aussi donna-t-il tête baissée dans le traquenard, +malgré le soin qu'il prit de pénétrer dans le parc +par la grande allée du rond-point, éclairée ce soir-là +comme en plein jour.</p> + +<p>Au moment où il longeait le banc derrière lequel +se tenaient accroupis nos deux bandits de toute à +l'heure, il fut terrassé et bâillonné, puis solidement +garrotté, sans même avoir eu le temps de pousser +un cri.</p> + +<p>Bill et Passe-Partout n'en étaient pas à leur +coup d'essai dans ce genre d'opération, et il faut +leur rendre cette justice qu'ils faisaient toujours +leur besogne en conscience.</p> + +<p>Cette nuit-là , ils se surpassèrent même... si bien +que l'illustre Passe-Partout grommela joyeusement:</p> + +<p>—Sapristi! si le patron n'est pas satisfait, il +faut qu'il soit crânement difficile... car nous travaillons, +parole d'honneur, comme de vrais <i>artisses</i>...</p> + +<p>—Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la +voiture, et filons proprement vers la geôle de la +mère Friponne.</p> + +<p>En un clin d'oeil, les deux chenapans eurent disparu +dans les profondeurs du parc, traînant avec +eux leur victime, réduite à la plus complète impuissance.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXV</h3> + +<h3 class="sub">Trop tard</h3> + +<p>Environ une demi-heure après l'audacieux enlèvement +auquel nous venons d'assister, et pendant +qu'une lourde voiture soigneusement fermée entraînait +rapidement Després vers la distillerie de la +mère Friponne, l'orchestre installé dans le grand +salon du cottage entamait les premières mesures +d'une valse.</p> + +<p>Les danseurs étaient à leur poste et le gracieux +balancement du départ faisait déjà ondoyer tous +les couples impatients, lorsque deux nouveaux figurants +se jetèrent dans la chaîne mouvante, au +moment où la danse s'ébranlait.</p> + +<p>Le tourbillon s'arrêta une seconde et chacun +s'empressa de faire place au couple retardataire.</p> + +<p>Quand nous aurons dit que les arrivants n'étaient +autres que Paul Champfort, le neveu, et +Laure Privat, la fille de l'amphitryon, personne +ne s'étonnera de la complaisance empressée des +valseurs.</p> + +<p>Cependant, la valse n'avait pas été interrompue, +et, glissant en cadence sur le parquet, chaque couple +tournoyait, défilait, disparaissait, pour revenir +et disparaître encore. Les falbalas des danseuses, +subissant les lois de la force centrifuge, s'épanouissaient +en rond, s'élevant à chaque mouvement +giratoire, pour retomber quand ce mouvement +diminuait ou cessait. Mais les cavaliers infatigables, +enlevés par une formidable musique, +enivrés par les parfums s'exhalant des toilettes féminines +violemment secouées, ne laissaient guère +de repos à ces pauvres falbalas... et le gigantesque +serpent de valseurs continuait toujours à dérouler +ses anneaux de couples enlacés.</p> + +<p>Paul Champfort subissait, plus que tout autre, +l'enivrement général.</p> + +<p>Le contact de la femme aimée, de cette malheureuse +Laure qu'il allait perdre à jamais dans quelques heures; +l'entraînement irrésistible de la cadence: +les notes éclatantes des cuivres, où se mariaient +les sons moelleux des clarinettes et les trilles +aigus des violons; ces effluves magnétiques +qui s'échappent des prunelles animées des femmes; +et par-dessus tout, l'haleine tiède et haletante de +sa danseuse, lui arrivant au visage par bouffées +aromatiques... tout cela lui monta au cerveau +comme une fumée d'or et lui donna le vertige.</p> + +<p>Il arriva même un moment où, perdant tout contrôle +sur lui-même et dominé par un irrésistible besoin +d'épanchement, il se baissa vers l'oreille de +Laure et lui souffla ardemment: «Oh! je t'aime! je t'aime!»</p> + +<p>La jeune fille leva vers son cousin un regard brûlant, +sentit courir dans ses veines un frisson de +fièvre, puis, faiblissante et pâle, murmura:</p> + +<p>—C'est assez. Je me sens tout étourdie... Retirons-nous.</p> + +<p>Champfort obéit.</p> + +<p>Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la +soutenant de son bras droit, dans une pièce contiguë, +où il la déposa sur un canapé.</p> + +<p>Puis, s'emparant d'une carafe d'eau frappée, il +en humecta son mouchoir, et bassina les tempes de +Laure.</p> + +<p>La jeune créole parut se remettre.</p> + +<p>—Vous sentez-vous mieux, Laure? demanda +doucement Champfort.</p> + +<p>—Oui, mon cousin, merci... ce n'était d'ailleurs +qu'un simple étourdissement. La valse me produit +toujours cet effet-là .</p> + +<p>—Vous êtes toute pâle!</p> + +<p>—Ce n'est rien. Ne parlons pas de cela; les +couleurs me reviendront avec le repos.</p> + +<p>—Voulez-vous que j'appelle ma tante?</p> + +<p>—N'en faites rien, et asseyez-vous plutôt là , +près de moi.</p> + +<p>Et voyant le jeune homme se troubler un peu;</p> + +<p>—N'êtes-vous pas mon médecin? ajouta-t-elle en +souriant faiblement. Vous tiendrez compagnie à +votre malade.</p> + +<p>Champfort prit place sur le canapé; mais une secrète +pensée se traduisit, malgré lui, dans son regard +et il jeta un coup d'oeil sur la porte donnant +sur le salon.</p> + +<p>Laure vit ou plutôt devina ce regard.</p> + +<p>—Je vous comprends, dit-elle; vous craignez +que mon fiancé ne prenne ombrage de notre tête-à -tête?</p> + +<p>—Oh! fit Champfort.</p> + +<p>—Rassurez-vous. Monsieur Lapierre était sorti, +vous le savez, lorsque nous avons valsé ensemble...</p> + +<p>—Je crois, en effet...</p> + +<p>—Eh bien! il n'est pas rentré, que je sache?</p> + +<p>—Non, mais il rentrera... et, à dire vrai...</p> + +<p>—Voyons.</p> + +<p>—Je n'aime pas à lui procurer l'occasion de +m'humilier par ses airs vainqueurs.</p> + +<p>—Ce n'est pas à redouter... On ne peut chanter +victoire quand il n'y a pas eu combat.</p> + +<p>Champfort baissa la tête et soupira intérieurement: +«Elle n'a pas entendu mon aveu! se dit-il... +C'est peut-être tant mieux... N'y pensons +plus.»</p> + +<p>«Vous ne répondez pas? reprit la jeune créole, +d'une voix un peu émue.</p> + +<p>—Mais, qu'ai-je à répondre... sinon que vous +êtes la logique même?</p> + +<p>—Vous admettez donc?</p> + +<p>—Sans aucun doute.</p> + +<p>—En ce cas, causons, puisque rien ne nous en +empêche.</p> + +<p>Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise, +puis répondit froidement:</p> + +<p>—Causons. Aussi bien, est-ce probablement la +dernière fois que nous en avons l'occasion.</p> + +<p>—Qui sait! murmura Laure.</p> + +<p>Il y eut alors un silence de quelques secondes,—silence +pénible et plein d'anxiété. Les deux jeunes +gens semblaient également mal à l'aise: Champfort +pâle et soucieux, la jeune fille émue et agitée +de pensées tumultueuses.</p> + +<p>A la fin, Laure parut recouvrer toute sa présence +d'esprit et elle commença sur un ton indifférent:</p> + +<p>—Eh bien! Paul, comment va la fête?</p> + +<p>—Ma foi, elle me semble très brillante, répondit +le jeune homme, ne sachant où voulait en venir +sa cousine.</p> + +<p>—Tout Québec, y est, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mais oui, tout Québec de la haute, du moins.</p> + +<p>—Il ne manque guère, à ce qu'Edmond m'a dit +que cinq ou six invités?</p> + +<p>—C'est plus que je ne puis dire, n'ayant pas vu +la liste.</p> + +<p>—Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis +se sont rendus?</p> + +<p>—Tous... moins un, répondit Champfort, dont +le front s'assombrit.</p> + +<p>—Ah! quel est ce monsieur qui fait ainsi défaut?</p> + +<p>—C'est un de mes compagnons d'Université, un +ami d'Edmond.</p> + +<p>—Gomment s'appelle-t-il? demanda Laure avec +plus d'agitation qu'elle n'en voulait laisser paraître.</p> + +<p>—Il s'appelle Gustave Després, répondit Champfort, +en baissant la voix et regardant de nouveau +du côté du salon.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc à vous retourner ainsi? +Est-ce que par hasard, le nom de ce monsieur Després +ne pourrait se prononcer à haute voix et devant +tout le monde?</p> + +<p>—Oui et non.</p> + +<p>—Encore une énigme?</p> + +<p>—Le mot en est facile. C'est que le nom de +Gustave pourrait éveiller de vilains souvenirs +dans l'esprit de certaine personne.</p> + +<p>—Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant +<i>certaine personne</i>?</p> + +<p>—Je parle au singulier, ma cousine.</p> + +<p>—Ah...</p> + +<p>Laure hésita une seconde, puis reprenant:</p> + +<p>—Je parie que cette personne, je la connais...</p> + +<p>—Vous connaissez son nom, sa figure, son physique +enfin, oui.</p> + +<p>—Mais pas son moral, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Vous devinez si juste, que c'est plaisir de vous +poser des énigmes, ma chère Laure.</p> + +<p>—Attendez, au moins, que je vous aie nommé la +personne qui, dans votre esprit, n'aime pas à entendre +prononcer le mot <i>Gustave</i>.</p> + +<p>—C'est juste. Dites.</p> + +<p>—Eh bien! celui que vous soupçonnez de +frayeurs si puériles n'est autre que M. Lapierre.</p> + +<p>—Précisément, chère cousine. M. Joseph Lapierre +est l'homme chez qui le nom de <i>Gustave</i> +éveillerait de terribles souvenirs et qui préférerait +voir le diable en personne arriver ici ce soir ou +demain matin, que d'apercevoir tout-à -coup Gustave +Després, au seuil du grand salon.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Aussi sûr que je le suis d'avoir près de moi +une malheureuse jeune fille glissant sur la pente de +la perdition.</p> + +<p>Laure eut un véritable frisson. Elle crispa sa +main sur le bras de son cousin et lui dit d'une voix +altérée:</p> + +<p>—Paul, Paul, ce que vous affirmez là est grave, +et vous me devez une explication.</p> + +<p>Champfort se taisait..</p> + +<p>—Il le faut, vous dis-je, insista la jeune créole, +en le regardant fixement. Pourquoi suis-je en +voie de me perdre et comment le nom de M. Gustave +Després se trouve-t-il mêlé aux affaires de +mon fiancé?</p> + +<p>—A quoi bon! murmura le jeune homme, sur +la point de céder.</p> + +<p>—A quoi bon?... Vous me le demandez?... Mais, +apparemment, à me sauver de l'abîme où je glisse, +d'après vous.</p> + +<p>—Eh bien! vous l'aurez, cette explication, répondit +Champfort résolument. Elle sera courte, +mais claire. Vous voulez savoir pourquoi Gustave +Després, s'il apparaissait tout-à -coup à la Folie-Privat, +produirait sur votre fiancé l'effet de la +tête de Méduse?... Je vais vous le dire. C'est que +Després possède la preuve que Lapierre est un misérable, +absolument indigne d'aspirer à votre +main. Bien, plus, ma pauvre Laure, ce même Després +pourrait établir qu'un ruisseau de sang sépare +les deux personnes qui vont unir demain leur +destinée, et que votre mariage serait l'alliance +monstrueuse du loup et de la brebis.</p> + +<p>Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment +convaincue de son cousin.</p> + +<p>—Mais il va venir, il doit venir, M. Després! +s'écria-t-elle inconsidérément.</p> + +<p>—Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle.</p> + +<p>—Qui vous fait dire cela?</p> + +<p>—Voilà quatre jours que Gustave a quitté son +logis, et, depuis, il n'a pas reparu.</p> + +<p>—Ciel! dites-vous vrai?</p> + +<p>—J'ai fouillé tout Québec pour le retrouver ou +avoir seulement un renseignement sur son compte, +mais sans le moindre résultat.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu!... et ces preuves qu'il m'a +promises, ces preuves établissant...</p> + +<p>—Quoi! interrompit Champfort, stupéfait, +vous auriez vu Gustave Després?</p> + +<p>—Eh bien! oui, s'écria la jeune créole, s'apercevant +trop tard de son indiscrétion involontaire, +oui, je l'ai vu et nous avons longuement conversé +ensemble. Je connais toutes les graves accusations +qui pèsent sur mon fiancé; je sais qu'il a +été espion dans l'armée américaine; je sais qu'il +ne me recherche que pour ma dot; je sais enfin +qu'il a probablement des fautes plus graves à se +reprocher. Et cependant...</p> + +<p>—Achevez, de grâce.</p> + +<p>—Et cependant, si tout cela n'est pas prouvé, si +M. Després n'arrive pas avant demain, ou plutôt +ce matin, à six heures, rien au monde ne pourra +empêcher ce Lapierre de devenir mon mari, une +heure plus tard.</p> + +<p>—Comment cela, mon Dieu?</p> + +<p>—D'abord, parce qu'il a ma parole; en second +lieu, parce que—faute de preuves du contraire—je +dois obéir à la voix d'un mourant.</p> + +<p>—Mais c'est impossible, cela! Vous ne pouvez +ainsi sacrifier votre existence entière à un doute, +à un sentiment de piété enthousiaste. Vous vous +devez à vous-même, vous devez à vos parents, à +vos amis d'attendre au moins qu'une aussi malheureuse +situation soit clairement définie, que des +preuves vous arrivent...</p> + +<p>—Impossible! impossible! répondit Laure, +avec une conviction douloureuse. Ah! c'est une +terrible position que la mienne, et la fatalité est +là qui me pousse à l'autel, me répétant sans cesse: +«Femme, fais ton devoir!...» Je le ferai, cet +inexorable devoir; j'ensevelirai sous mon blanc +voile de mariée ma jeunesse mes illusions, mon +coeur, tout!...</p> + +<p>Et la malheureuse jeune fille étouffa un long sanglot.</p> + +<p>Champfort perdit la tête. Il saisit brusquement +les deux mains de sa cousine, et d'une voix où +tremblait la passion si longtemps comprimée:</p> + +<p>—Non, non, s'écria-t-il, tu ne feras pas cela, ma +bonne Laure; non, tu ne seras pas l'enjeu de la +partie jouée par un misérable; non, tu n'iras pas +broyer ton coeur sous le corsage de ta robe nuptiale!... +car je ne veux pas, moi; car, aux ignobles +calculs de Lapierre, j'opposerai mon amour +sans tache pour toi, mon amour que six années +d'amertumes contenues rendent sacré!</p> + +<p>Et le jeune étudiant, beau de douleur et de noble +passion, se laissa glisser aux genoux de sa cousine.</p> + +<p>Laure eut dans les yeux un éclair de joie surhumaine; +sa belle figure se colora d'une bouffée du +sang venu du coeur... Mais elle tressaillit aussitôt +après, et prenant dans ses mains la tête de Champfort +agenouillé, elle y colla son visage baigné de +larmes.</p> + +<p>—Trop tard! murmura-t-elle avec mélancolie, +trop tard, mon pauvre Paul!... Nous ne nous +sommes pas compris... Moi aussi, je t'aimais, +et—ajouta-t-elle plus bas—je t'aime encore!</p> + +<p>—Tu m'aimes! s'écria Champfort d'une voix +concentrée, tu m'aimes?... Oh! redis-le-moi, ce +mot qui me rend fou.</p> + +<p>—Oui, je t'aime! articula nettement Laure, +Mais, encore une fois, ni mon amour pour toi, ni +aucune autre considération au monde n'empêcheront +mon sacrifice de s'accomplir, si le courageux +jeune homme qui s'est annoncé comme mon sauveur +n'arrive pas à temps.</p> + +<p>—Oh! Gustave, où es-tu? murmura Champfort +amèrement.</p> + +<p>En ce moment, l'horloge du grand salon sonna +une heure du matin.</p> + +<p>—Déjà une heure! murmura la jeune fille, en se +levant. Mon cousin, il faut nous séparer. Notre +absence n'a été que trop longue et pourrait être +remarquée.</p> + +<p>—Tu as raison, Laure, répondit l'étudiant: je +vais te quitter, mais pour retrouver notre sauveur. +Depuis que je sais être aimé de toi, je me +sens capable de remuer des montagnes. Gustave +Després sera présent à la signature du contrat, ou +sinon...</p> + +<p>Il ajouta en lui-même: <i>Gare à Lapierre!</i></p> + +<p>Laure tendit la main à son cousin, lui murmura +un mot d'espoir et rentra dans le salon.</p> + +<p>Quant à l'heureux Champfort, il prit une autre +porte et disparut dans les multiples pièces du cottage.</p> + +<p>A la même minute, par une étrange coïncidence, +Lapierre opérait sa rentrée par la grande porte de +l'avenue.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXVI</h3> + +<h3 class="sub">La Tête de Méduse</h3> + +<p>D'où venait l'espion, et quel avait été le motif +de sa brusque sortie, une heure auparavant?</p> + +<p>C'est ce que nous allons dire en peu de mots.</p> + +<p>Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet, +agité; ses yeux s'étaient souvent dirigés, +avec une impatience à peine contenue, vers l'horloge +du grand salon; sa conversation, bien qu'enjouée +et pleine de verve, s'était ressentie de l'état +de son esprit, et sa bonne humeur n'avait été +qu'une bonne humeur de commande; sa gaieté, +qu'une gaieté factice, nerveuse, intermittente. +Chaque fois que la porte d'entrée du grand salon +s'était ouverte pour livrer passage à un invité en +retard, à une figure nouvelle, il avait tressailli et +pâli sous son masque de cire, comme s'il se fût attendu +à quelque soudaine apparition, à voir une +nouvelle statue du Commandeur.</p> + +<p>Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme +dans l'âme et trop de foi dans son étoile +pour s'arrêter longtemps à des craintes puériles, et +ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes.</p> + +<p>Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de +sérieuses raisons pour observer ainsi la porte d'entrée, +et dévisager tous les nouveaux arrivants, car +pas une figure étrangère n'échappa à sa rapide +inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être +entendu de lui; et, chose singulière, plus la soirée +avançait, plus s'approchait, par conséquent, le +moment si impatiemment attendu de son mariage, +plus aussi l'inquiétude étreignait Lapierre à la +gorge, plus l'effarement se lisait dans ses yeux.</p> + +<p>C'est que le coquin avait beau se répéter à lui-même +que toutes ses précautions étaient bien prises, +ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux trois-quarts +convaincue—une vague crainte, une mystérieuse +terreur n'en faisait pas moins frémir les +fibres les plus secrets de son être...</p> + +<p>—Tout cela ne servira qu'à me perdre davantage, +se disait-il, si ce Després de malheur n'est pas +empoigné avant d'arriver ici.</p> + +<p>En effet, l'enlèvement du Roi des Étudiants! +voilà ce qui préoccupait, par-dessus toutes choses, +maître Lapierre; voilà ce qui le rendait nerveux et +impressionnable; voilà ce qui lui mettait au coeur +cette mystérieuse impression de terreur dont nous +venons de parler.</p> + +<p>Vers minuit, l'honnête fiancé n'y tint plus et, +prétextant, vis-à -vis de Laure un grand mal de tête, +il demanda la permission d'aller prendre le +frais dans le parc.—permission qui, on le conçoit +sans peine, lui fut octroyée de grand coeur.</p> + +<p>Lapierre sortit donc.</p> + +<p>Au lieu de suivre les allées illuminées <i>a giorno</i>, +il prit un sentier perdu et s'enfonça rapidement +au plus épais du bois; puis, faisant un crochet, +il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi +du rond-point.</p> + +<p>Une fois arrivé à vingt pas de l'endroit où, dans +l'avant-dernier chapitre, nous avons vu Bill et +Passe-Partout en embuscade, Lapierre s'arrêta et +prêta anxieusement l'oreille.</p> + +<p>Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde +et lointaine des promeneurs conversant à demi-voix +et les accords éclatants de l'orchestre répétés +par les échos du parc.</p> + +<p>Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrêta +de nouveau pour écouter.</p> + +<p>Même silence et mêmes bruits.</p> + +<p>Alors, il appela doucement:</p> + +<p>—Passe-Partout! Bill!</p> + +<p>Les deux mécréants ne répondirent pas—et pour +cause. Ils trottaient en ce moment sur la route de +Charlesbourg,—avec leur prisonnier Gustave Després.</p> + +<p>Lapierre eut un rayon d'espérance.</p> + +<p>—Serait-ce déjà fait? se dit-il. Allons voir au +signe convenu.</p> + +<p>Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le +rôdeur nocturne s'approcha du banc que l'on connaît. +Une fois là , il tâta avec sa main et poussa +une exclamation étouffée, en sentant, sous ses +doigts une petite branche attachée grossièrement +à une extrémité du dossier.</p> + +<p>—C'est fait! s'écria-t-il! Mon ami Després est +allé rendre ses hommages à la mère Friponne. +Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me +font une bonne besogne et quelle heureuse idée j'ai +eue de me les associer!</p> + +<p>Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction. Lapierre +se disposa au retour. Il refit le chemin +qu'il venait de parcourir, se faufilant avec les mêmes +précautions au milieu du parc, fuyant les endroits +éclairés et adoptant de préférence les sentes +plongées dans l'obscurité.</p> + +<p>Une heure après son départ, il rentrait au cottage, +dans le même moment—comme nous l'avons +vu—où Paul Champfort en sortait par les appartements +de derrière.</p> + +<p>Le fiancée de Mlle Privat n'étant plus reconnaissable. +Sa figure rayonnait, et un sourire de +triomphe mal comprimé courbait sa fine moustache.</p> + +<p>Laure s'aperçut de ce changement à vue et ne +put s'empêcher de frémir. Elle préférait voir son +prétendant soucieux et préoccupé, que de lire sur +son front l'annonce d'un succès prochain. En effet, +tout ce qui était joie chez cet homme ne présageait-il +pas douleur et désillusion pour elle.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance +et reçut les compliments du jeune homme avec le +calme dont elle ne s'était pas départie depuis que +son sacrifice était fait. Et, d'ailleurs, les mutuels +aveux qui venaient de s'échanger entre elle et son +cousin n'avaient pas peu contribué à rendre la +paix à son coeur. Elle se disait maintenant que +tout serait, tenté pour la soustraire au gouffre qui +l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus +qu'à s'en rapporter courageusement à la Providence. +A quoi lui servirait de se raidir contre une destinée +inévitable, si Després n'arrivait pas? Que +lui vaudraient des récriminations et des dédains, +si Lapierre, en dépit de tout, allait être son mari?</p> + +<p>Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà +pourquoi elle accueillit son fiancé avec moins de +froideur que d'habitude, presque amicalement.</p> + +<p>—Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris +en entrant que vous vous êtes trouvée fatiguée +pendant une valse: me serait-il permis de vous +demander si cette faiblesse est passée?</p> + +<p>—Oh! monsieur, ce n'était qu'un simple étourdissement, +répondit Laure, une défaillance passagère +qui n'a pas eu de suites.</p> + +<p>—Vous me voyez très heureux d'apprendre qu'il +en a été ainsi, car vous aurez besoin de toutes vos +forces pour la grande journée dont l'aurore va +poindre bientôt.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur, il me faudra +être forte! murmura Laure, avec un singulier sourire. +Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me +ménager et de ne plus accepter d'invitation à danser.</p> + +<p>—Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination, +mademoiselle—d'autant moins qu'elle me +prouve votre désir de paraître à l'autel dans +tout l'éclat de votre beauté, répondit galamment +Lapierre.</p> + +<p>—Oh! monsieur, croyez que cette considération-là +est pour fort peu de chose dans ma décision, et +que cette beauté dont il vous plaît de parler, je +ne m'en occupe guère.</p> + +<p>—Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu +de cet essaim de charmantes jeunes filles qui +émaillent, cette nuit, vos salons, vous êtes et restez +encore la plus charmante.</p> + +<p>—En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir +le madrigal, et je me demande ce qui a pu vous arriver +de si heureux pour que vous vous soyez +transformé de la sorte.</p> + +<p>Le jeune homme se mordit les lèvres.</p> + +<p>—Vous trouvez? fit-il narquoisement.</p> + +<p>—Mon Dieu, oui... répondit Laure négligemment. +Il y a une heure à peine, vous sembliez soucieux, +préoccupé...</p> + +<p>—La promenade m'a fait du bien, répliqua Lapierre, +et, d'ailleurs, me ferez-vous un crime de +perdre un peu la tête à l'approche du bonheur que +je rêve depuis si longtemps?</p> + +<p>Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea +son regard froid et calme dans l'oeil louche de +son interlocuteur.</p> + +<p>—Il y a peut-être autre chose, dit-elle...</p> + +<p>—Autre chose?... quoi donc?</p> + +<p>—L'absence de certaine personne...</p> + +<p>—Je vous comprends, mademoiselle, répliqua +gravement Lapierre; vous voulez parler de monsieur +Després, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Précisément, monsieur.</p> + +<p>—Je suis très aise que vous ayez amené la conversation +sur ce terrain, car vous me fournissez +l'occasion de vous dire franchement ma pensée là -dessus. +Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que +vendredi dernier, sans savoir même que vous vous +étiez rencontrée avec ce Després, je vous disais +que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre, +tramaient contre moi, obéissant à un mot d'ordre, +parti je ne savais d'où; vous vous souvenez que +je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore +qui devait, paraît-il, venir jusqu'ici soutenir +ses accusations ridicules en face de toute la +noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas +vrai?</p> + +<p>—C'est vrai... je me souviens parfaitement.</p> + +<p>—Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là , je +vous déclare de nouveau que j'aurais été heureux +de voir monsieur Després exécuter sa menace et +remplir son engagement; j'aurais été charmé de +pouvoir, d'un seul coup, fermer la bouche à ce +vaillant chevalier redresseur de torts, digne émule +de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il +n'y a pas encore à désespérer, puisqu'il n'est que +deux heures et que le contrat ne se signe qu'à +six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu +voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler +les ailes à la lumière de la vérité.</p> + +<p>—Vous avez raison: attendons la justice de +Dieu! répondit Laure avec gravité.</p> + +<p>En ce moment, madame Privat pénétrait dans +le salon et se dirigeait vers le groupe formé par +son futur gendre et sa fille.</p> + +<p>—Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens +t'enlever ton fiancé pour quelques instants. Le +notaire est occupé à dresser le contrat, et il a besoin +de monsieur Lapierre pour certains renseignements. +Tu permets, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Faites, répondit Laure, avec insouciance.</p> + +<p>Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel.</p> + +<p>Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure +d'une fenêtre et ramena sur elle les rideaux, +pour échapper à l'obsession de la foule, qui +n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages.</p> + +<p>Là , elle colla son front contre une vitre et regarda +anxieusement l'avenue brillamment illuminée; +puis sa pensée prit son essor et suivit son cousin, +Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur +qu'elle n'avait fait qu'entrevoir. A toute +minute, par une illusion d'espoir, elle se figurait +voir arriver les deux jeunes gens—l'un rayonnant +comme le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance!</p> + +<p>Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit +du ciel; mais quatre heures sonnèrent, puis +cinq, puis six, sans réaliser le secret espoir de la +malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru?</p> + +<p>Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie +vibrait encore au-dessus des assistants silencieux, +Champfort entra dans le grand salon.</p> + +<p>Il était extrêmement pâle et paraissait exténué +de fatigue.</p> + +<p>Laure, assise près de sa mère et à quelque distance +de la table où se tenait un grave notaire, jeta +à son cousin un coup d'oeil interrogateur; mais +celui-ci ne put que courber la tête dans un geste +de suprême désespoir.</p> + +<p>—Allons! le sort en est jeté, se dit la jeune fille, +consommons courageusement notre sacrifice...,. +Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma part de bonheur +sur la terre!</p> + +<p>Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture +du contrat de mariage, faite en ce moment +par le notaire.</p> + +<p>Le plus profond silence régnait parmi les nombreux +assistants, rassemblés dans le salon. Seuls, +Paul Champfort et Edmond Privat, retirés à l'écart, +causaient d'une façon extrêmement animée.</p> + +<p>Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup +d'une violente émotion et semblaient discuter une +question d'un haut intérêt, car sur leurs pâles figures +se lisait le bouleversement le plus terrible. +Champfort, surtout, avait l'air furieusement excité +et dominé par une de ces froides colères que l'on +ne maîtrise pas.</p> + +<p>Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous +ses efforts pour calmer son cousin.</p> + +<p>Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat +de mariage au milieu du silence général. Il +promena alors, à travers ses lunettes, un regard +interrogateur sur les intéressés; puis, constatant +que personne n'avait d'objection à faire, il se leva +et présenta au futur époux, Joseph Lapierre, +son siège et sa plume.</p> + +<p>—Signez, monsieur, dit-il.</p> + +<p>Lapierre signa d'une main fiévreuse. Puis, se +levant, il attendit, tout en présentant la plume au +notaire.</p> + +<p>—A la future épouse, maintenant! reprit l'homme +de loi. Passez la plume à votre fiancée, monsieur.</p> + +<p>Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant +toujours la plume.</p> + +<p>Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément +son regard vers la porte d'entrée, madame +Privat intervint.</p> + +<p>—Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dît-elle +avec une certaine impatience; ne vois-tu pas que +tu fais attendre ces messieurs?</p> + +<p>—J'y vais, ma mère! répondit tranquillement +la jeune créole.</p> + +<p>Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait +inscrire son nom, plus froide que la table de +marbre qui servait de bureau, elle s'avança silencieuse +et résignée.</p> + +<p>Lapierre, fort pâle lui-même, s'empressa de lui +présenter la fatale plume.</p> + +<p>La victime se mit en devoir de signer sa condamnation...</p> + +<p>Mais, à cet instant, suprême, il se passa quelque +chose d'étrange. On vit Champfort s'échapper +brusquement des mains d'Edmond Privat et marcher, +un revolver à la main, sur Lapierre, tandis +que la porte d'entrée du salon s'ouvrait avec fracas +pour livrer passage à un homme pâle et le visage +ruisselant de sueur...</p> + +<p>A cette terrible apparition, Lapierre poussa un +cri étouffée et tomba sur un siège. Quant à Laure, +elle laissa échapper la plume, joignit les mains et +leva les yeux au ciel, dans une muette action de +grâce.</p> + +<p>L'homme qui arrivait ainsi à la dernière heure, +à la dernière minute, c'était le sauveur, c'était +Gustave Després.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXVII</h3> + +<h3 class="sub">Deux vieilles connaissances</h3> + +<p>Avant de mettre face à face les deux implacables +rivaux de Saint-Monat, retournons un peu sur +nos pas et expliquons comment il se faisait que le +Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille, +arrivait cependant juste à point pour sauver Laure +des bras de Lapierre.</p> + +<p>On se rappelle que vers le soir du 22 juin—c'est-à -dire +quatre fours auparavant—Després, ramassé +sanglant et privé de sentiment dans le parc de +la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury +par le petit Caboulot, et là , confié aux +soins d'un médecin; on se rappelle, en outre, que +Louise avait disparu le même soir, sans que +les recherches les plus minutieuses eussent donné +seulement un indice relativement à cette étrange +affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire +pour n'avoir pas tout frais dans l'esprit le +spectacle poignant du pauvre Caboulot enserré +dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment +où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre +sous le regard des six prunelles d'acier de son revolver.</p> + +<p>Il va sans dire que tout cela s'était accompli à +l'insu du Roi des Étudiants, cloué sur le lit de +Louise par une fièvre cérébrale qui s'était déclarée +pendant la nuit, et il est parfaitement inutile +d'ajouter que la garde-malade chargée de veiller +auprès du blessé avait reçu instruction de ne pas +toucher un mot de ces événements, au cas où Gustave, +revenu à l'intelligence, la questionnerait.</p> + +<p>Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions +que Després n'apprit l'horrible vérité, c'est-à -dire +la disparition du Caboulot et de Louise, +que dans la matinée du lundi suivant, jour où le +médecin le déclara hors de danger et lui raconta ce +qui était arrivé.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants n'eut pas de peine à deviner +d'où partaient tous ces coups successifs. Il se +souvint du célèbre axiome de droit criminel: +«Cherche à qui le crime profite», et il eut bientôt +fait de trouver à qui pouvait, profiter la disparition +du Caboulot et de sa soeur; et, rattachant +ces deux attentats à la tentative de meurtre faite +sur lui, quelques jours auparavant, le jeune homme +acquit la conviction que Lapierre, Lapierre +seul, était l'auteur de toutes ces ténébreuses menées.</p> + +<p>Que faire?...</p> + +<p>Fallait-il terminer la campagne par un coup de +foudre, en dénonçant Lapierre aux autorités de +police et le faisant arrêter dans son propre domicile?</p> + +<p>Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta +aussitôt. Sa loyauté native se prêtait mal à +de semblables moyens, et il chercha autre chose.</p> + +<p>Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser +l'ennemi s'endormir dans une trompeuse sécurité, +pour tomber sur lui au moment où il croirait la +victoire assurée?</p> + +<p>C'était de bonne guerre, et c'est à ce dernier +moyen que s'arrêta l'étudiant. Il attendrait, pour +se rendre à la Canardière, que la nuit fût venue, et +il ne ferait que passer chez lui—le temps de prendre +un certain portefeuille où était soigneusement +enfermé le dossier de l'ex-fournisseur des armées +américaines.</p> + +<p>Malheureusement, Després comptait sans maître +Passe-Partout, qui, nonchalamment étendu sur le +talus du rempart, le guettait par une embrasure. +Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du +Caboulot, s'était installé dès le matin en face de +la maison Gaboury et ne l'avait pas un seul instant +perdue de vue.</p> + +<p>Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse. +Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage +dans la chambre du malade, que +quelque chose d'inaccoutumé se passait. Il redoubla +d'attention, dilatant ses prunelles pour essayer +de percer l'épais rideau de mousseline qui +masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la +bonne volonté du monde, l'excellent garçon ne +put que constater le passage fréquent de deux ombres +derrière le malencontreux rideau.</p> + +<p>Un autre se fût découragé.</p> + +<p>Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu.</p> + +<p>Enfin, vers six heures du soir. Argus—le dieu +des espions—eut pitié de son disciple. La fenêtre +s'ouvrit toute grande et Després se pencha hors de +l'appui pour inspecter la rue.</p> + +<p>Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout +vit ce qu'il voulait voir, c'est-à -dire un blessé +tout vêtu et assez bien rétabli pour entreprendre +une petite promenade à la Canardière.</p> + +<p>Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez +le patron.</p> + +<p>Là , il ne dit qu'un mot:</p> + +<p>—Votre homme va venir.</p> + +<p>—C'est bien, partez, lui fut-il répondu; et, surtout, +n'oubliez pas qu'il faut que les choses se fassent +sans bruit. Pas de lutte, pas de cris. Mais +un bon bâillon et des cordes solides. Allez.</p> + +<p>Bill, surgissant du <i>cabinet privé</i>, emboîta le +pas derrière Passe-Partout, et les deux coquins +prirent le chemin de la Polie-Privat.</p> + +<p>Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de +maître, conduite par un élégant jeune homme et +agrémentée d'un domestique en livrée, descendait +rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle +da la côte du Palais.</p> + +<p>C'était Lapierre qui se rendait au bal de sa future +belle-mère, Mme Privat.</p> + +<p>La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans +son cabinet noir, avait été confiée à Madeleine.</p> + +<p>Mais revenons à Gustave Després.</p> + +<p>Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort +de ses deux enfants et lui avoir promis de les ramener +sains et saufs au logis, le lendemain, le Roi +des Étudiants se disposa au départ.</p> + +<p>Il attendit cependant que la nuit fût complètement +venue; puis il s'enveloppa dans une ample +redingote et se dirigea vers la rue Saint-Georges, +où il demeurait.</p> + +<p>Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si +inopinément, faillit lui sauter au cou.</p> + +<p>—Ah! monsieur Després, dit-elle, j'ai cru qu'il +vous était arrivé malheur, et vos amis, donc!... +Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu, de vous +ni vent ni nouvelle!...</p> + +<p>—Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave... +J'ai fait un voyage: voilà tout.</p> + +<p>—Tant mieux. Seigneur!...</p> + +<p>Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en +laissa, pas le temps et monta chez lui. Sans perdre +une minute, il ouvrit un des tiroirs de son secrétaire +et y prit un vieux portefeuille de maroquin +rouge, à fermoir de cuivre oxydé, qu'il dissimula +soigneusement sous ses habits; puis il sortit +de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue, +à petit bruit.</p> + +<p>Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné, +dans le parc de la Folie-Privat et s'avançait, +absorbé dans ses pensées, vers le rond-point. +Certes, il était loin de s'attendre à rencontrer, +au beau milieu des domaines de Mme Privat et en +pleine nuit, les deux oiseaux de pénitencier qui le +guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent +sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave +fut-il extrêmement surpris, tellement surpris +qu'il ne songea pas même à se défendre. L'eut-il +voulu, du reste, que la chose eût été impossible. +En effet, les agresseurs ne s'amusèrent pas à lui +expliquer comment ils se trouvaient là et à s'excuser +de la liberté grande. Bien au contraire, pendant +que l'un lui appliquait sur la bouche un solide +bâillon, l'autre, avec une dextérité inouïe, lui +liait bras et jambes, le mettant dans l'impossibilité +absolue de bouger.</p> + +<p>Cela fait, le plus grand des bandits—une espèce +de géant, aux formes massives—sortit de sa ceinture +un court poignard et en appliqua froidement +la pointe sur la poitrine du prisonnier.</p> + +<p>—Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme! +dit-il d'une voix sourde.</p> + +<p>—Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais +gare à la dissipation! ajouta le plus petit sur +un ton aigrelet.</p> + +<p>Després n'avait garde de crier: il étouffait sous +son bâillon: de gesticuler: il était ficelé comme +une momie de la pyramide de Khéops.</p> + +<p>Il se contenta donc de rager <i>in petto</i> et de déplorer +son imprévoyance. Mais c'étaient là des +regrets superflus, et le Roi des Étudiants n'était +pas homme à s'y abandonner longtemps. Comprenant +parfaitement que le seul but de Lapierre, en +le faisant enlever, était de l'empêcher de communiquer +avec Laure avant son mariage. Després +concentra toutes ses facultés à chercher un moyen +de s'échapper avant le lendemain matin.</p> + +<p>—Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se +dit-il, rien n'est perdu. Je trouverai bien, d'ici à +quelques heures, un expédient pour me débarrasser +de mes deux coquins.</p> + +<p>Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se +laissa docilement conduire à la voiture formée qui +attendait en, face d'une des extrémités du parc.</p> + +<p>Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd +équipage s'ébranla, pour ne s'arrêter qu'après une +course d'une demi-heure.</p> + +<p>On était arrivé.</p> + +<p>Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le +chemin. Il fut suivi de Bill. Puis tous deux, avec +une galanterie exquise, enlevèrent délicatement +leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, +à côté de la voiture.</p> + +<p>Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et +se dirigea vers une vieille maison en ruines, accroupie +sur un amoncellement de rochers fantastiques, +et qui n'était autre que la distillerie de la +mère Friponne.</p> + +<p>Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile +de reconnaître qu'il était sur la route de Charlesbourg +et à un demi-mille tout au plus de Québec, +dont la masse sombre se détachait sur sa droite.</p> + +<p>—Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux +pas de la Canardière et j'aurai bien du malheur +si je ne réussis pas à m'échapper de cette vieille +bicoque.</p> + +<p>Passe-Partout revint au bout de cinq minutes.</p> + +<p>Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons +le tour et entrons par la porte de derrière.</p> + +<p>—La chambre de monsieur est prête? demanda +Bill, d'un ton goguenard.</p> + +<p>—Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux +Passe-Partout.</p> + +<p>—En avant, alors.</p> + +<p>Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs +gravirent le monticule, frôlèrent les murailles +de la masure, puis finalement s'arrêtèrent en +face d'une porte basse donnant sur la forêt.</p> + +<p>—C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des +porteurs.</p> + +<p>—Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant +à heurter la porte de sa formidable épaule.</p> + +<p>—Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère +Friponne va ouvrir dans la minute, s'empressa +de répliquer Passe-Partout.</p> + +<p>Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à +l'instant et une vieille femme apparut, une +chandelle fumeuse à la main.</p> + +<p>—Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer +le chemin.</p> + +<p>—On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu.</p> + +<p>La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté, +traversa une petite salle sombre et humide, ouvrit +une porte, fit quelques pas dans une autre +pièce, non moins sombre, et non moins humide, +puis s'arrêta et, se baissant, souleva une trappe, +d'où s'échappèrent des parfums non équivoques de +whisky.</p> + +<p>—Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en +reniflant avec satisfaction.</p> + +<p>—Sapristi! oui, appuya Passe-Partout.</p> + +<p>—Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix +de la mère Friponne, déjà rendue dans les profondeurs +de la cave.</p> + +<p>Le singulier cortège descendit l'escalier par on +était disparue la vieille, traversa une vaste salle, +mal pavée et saturée d'odeurs alcooliques, passa +sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin +s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que +la première et séparée d'icelle par un mur de refend, +mais à moitié dépavée et ne recevant de jour +que par un soupirail grillé.</p> + +<p>—C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère +Friponne, en s'inclinant avec une politesse comique.</p> + +<p>—Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai +vu de pire et j'ai souvent couché, moi qui vous +parle, dans des lieux qui, loin d'être bien clos +comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les +quatre pans du ciel.</p> + +<p>—Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie +qui passait à travers la toiture du firmament.</p> + +<p>—En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à +plaindre, pas vrai? fit observer la maîtresse du +logis.</p> + +<p>—Au contraire, répondit Passe-Partout, il va +être ici comme un prince... un peu gêné, peut-être, +dans ses mouvements; mais, bah! une nuit est +bientôt passée.</p> + +<p>Et, sur cette réflexion philosophique, le petit +homme repassa dans la première cave, où l'attiraient +invinciblement les odorantes émanations du +whisky.</p> + +<p>La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, +sans avoir civilement souhaité une bonne nuit +à leur pensionnaire.</p> + +<p>Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse +barre de chêne assujettie en travers, de manière à +rendre inutile toute tentative pour la rouvrir. +Le pauvre Després, malgré toutes les ressources +de sa fertile imagination, avait donc bien peu de +chances de s'échapper.</p> + +<p>Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir +sérieusement.</p> + +<p>Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse +dans sa mémoire toutes les ruses employées +par les prisonniers célèbres, depuis; les évasions du +hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux +Jack Sheppard, suivons un peu nos amis +Bill et Passe-Partout. Nous finirons, peut-être, +par rencontrer, au bout de notre course, des per +sonnages avec qui nous avons déjà lié connaissance.</p> + +<p>Comme tous les membres de la petite pègre, les +deux garnements que nous venons de voir à l'oeuvre +adoraient les liqueurs spiritueuses et, en particulier, +le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout +à l'heure manifester hautement leur prédilection, +lorsque, par la trappe soudainement ouverte, sont +montés, en nuages épais, les arômes du joyeux liquide.</p> + +<p>Nous n'étonnerons donc personne en disant que +Bill et Passe-Partout, une fois leur prisonnier en +lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de remonter à +l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne, +un pied sur la marche inférieure de l'escalier, +les invitait du regard et du geste à la suivre: +regard et geste demeuraient impuissants contre les +convoitises en éveil des deux acolytes.</p> + +<p>Voyant cette hésitation de mauvais augure et +les regards fureteurs des retardataires, la bonne +femme prit un parti héroïque: elle monta, deux +marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait +se trouva au niveau du plancher supérieur, +sur le point de disparaître.</p> + +<p>Passe-Partout comprit cette tactique savante, +et, lui aussi, il prit un parti héroïque.</p> + +<p>—Hé! la mère, dites donc! cria-t-il.</p> + +<p>—Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne.</p> + +<p>—Ça sent bien bon, ici...</p> + +<p>—Ensuite?</p> + +<p>—Eh bien! là où ça sent bon...</p> + +<p>—Achevez.</p> + +<p>—Moi, je reste.</p> + +<p>—Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd.</p> + +<p>—Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne, +en redescendant les deux marches qu'elle venait de +gravir.</p> + +<p>—C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument.</p> + +<p>—C'est comme ça! appuya Bill, non moins +résolument.</p> + +<p>Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux +flammes aiguës. Elle parut sur le point de se porter +à quelque voie de fait regrettable; mais, heureusement, +la fière attitude de l'ennemi lui en imposa +et toucha son vieux coeur racorni.</p> + +<p>—Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci, +pas de bêtises; montez à la cuisine et je vous en +apporterai, de ce qui sent bon.</p> + +<p>—Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout, +ébranlé.</p> + +<p>—C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui +vous attend.</p> + +<p>—A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill.</p> + +<p>Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit +Passe-Partout, qui lui-même suivait la mère Friponne, +de telle façon que tous trois débouchèrent +ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà +introduit le lecteur.</p> + +<p>Mais là , les deux suivants de la mère Friponne +s'arrêtèrent tout interloqués: la table était déjà +occupée par trois buveurs.</p> + +<p>Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient +d'abord maître; Simon, puis—ô surprise +agréable!—nos joyeuses connaissances des premiers +chapitres: Lafleur et Cardon.</p> + +<p>Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions +là , sirotant tranquillement du whisky, pendant +que leur roi, Gustave Després, est à vingt +pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur?</p> + +<p>Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui +les avait fait naître sans le sou, pendant qu'il les +avait dotés d'une soif prodigieuse—d'où était résulté +un conflit permanent entre le besoin de boire +et l'impossibilité de satisfaire ce besoin. La lutte +avait été chaude, terrible et avec des chances à +peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin, +Cardon, pour sa part, dut s'avouer vaincu: +la soif l'emportait, hélas!... et pas le sou!</p> + +<p>Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore, +Bacchus se fût trouvé sur le calendrier!...</p> + +<p>Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la +nuit tombante arriva Lafleur. Le digne homme +était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide +qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette +blancheur nerveuse qui résulte d'une grande +émotion.</p> + +<p>Il s'assit sans mot dire en face de son camarade +et le regarda avec une pitié protectrice.</p> + +<p>Puis, au bout de quelques instants de ce silence +mystérieux:</p> + +<p>—Ami Cardon? dit-il.</p> + +<p>—Que veux-tu?</p> + +<p>—As-tu trouvé?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Rien?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif +légitime?</p> + +<p>—Hélas... pas d'argent et... pas de crédit!</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon.</p> + +<p>—Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché?</p> + +<p>—Si.</p> + +<p>—Et tu n'as rien trouvé?</p> + +<p>—Si.</p> + +<p>—Comment, tu as un moyen?</p> + +<p>—J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur, +en sortant de sa réserve empruntée. Je puis m'écrier, +comme le grand Archimède: <i>Eurêka!</i> +j'ai trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais, +nous boirons à bon marché.</p> + +<p>—Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon, +dominé par une singulière émotion.</p> + +<p>—C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur.. +Tu sais ta chimie organique, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation +des matières amylacées?</p> + +<p>—Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide +carbonique.</p> + +<p>—En alcool, as-tu dit?</p> + +<p>—Oui, en alcool.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du +whisky en esprit?</p> + +<p>—C'est, ma foi, vrai.</p> + +<p>—Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les +épiciers et les aubergistes nous en refusent inhumainement; +et, pour punir ces tyrans dépourvus +d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls, +nous irons parader en face de leurs boutiques inhospitalières.</p> + +<p>Gardon n'en put entendre davantage et se jeta +tout sanglotant dans les bras du digne Lafleur.</p> + +<p>De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine +était décidée.</p> + +<p>Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver.</p> + +<p>Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs +camarades, et le capital fut souscrit en une journée. +Quant au site, au local et à quelques autres +détails d'administration, ce fut plus difficile. Les +deux fondateurs errèrent pendant huit grands +jours, à Québec et dans les environs, sans trouver +ce qui leur convenait. La sécurité de l'établissement +exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la +police, tandis que la commodité des consommateurs +le voulait à proximité de la ville.</p> + +<p>Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère +Friponne et se décida à lui faire des ouvertures.</p> + +<p>La mère Friponne tenait alors un maigre débit +de tabac moisi et de pipes ébréchées, absolument +insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta +avec enthousiasme.</p> + +<p>Quinze jours plus tard, un alambic était installé +dans sa cave et les premières bouteilles du nouveau +whisky prenaient la route de Québec, où leur +contenu faisait les délices des carabins.</p> + +<p>Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner +et de répandre ses produits au sein de la joyeuse +bohème des disciples d'Hypocrate ou de Cujas. A +l'époque où nous en sommes rendus—c'est-à -dire +deux ans après sa fondation—l'assiette de cet +établissement reposait sur une base solide, et ses +pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il +atteindrait un âge patriarcal.</p> + +<p>Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur +les raisons qui amenaient les deux étudiants chez +la mère Friponne, reprenons notre récit.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXVIII</h3> + +<h3 class="sub">Ou tout le monde se retrouve</h3> + +<p>Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout +s'étaient donc arrêtés net sur le seuil de +la porte, en apercevant les trois buveurs installés +autour de la table.</p> + +<p>Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête +et attendaient...</p> + +<p>Ce que voyant la mère Friponne:</p> + +<p>—M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène +du renfort: ce sont deux <i>gentlemen</i> de mes +amis qui s'en vont explorer le pays en arrière de +Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite +régalade, avant de partir.</p> + +<p>Les deux étudiants s'inclinèrent légèrement, +politesse qui fut imitée, sur une plus grande échelle, +par les explorateurs; puis Cardon prenant la +parole:</p> + +<p>—Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il, +et pourvu qu'ils ne boudent pas avec le whisky, +nous leur promettons une nuit agréable.</p> + +<p>Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration, +fit deux pas vers la table, et ployant de +nouveau sa mince échine:</p> + +<p>—Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs, +dit-il, et nous allons tâcher de vous prouver que +le whisky, ça nous connaît.</p> + +<p>—Et ça nous aime!... grommela Bill, on venant +prendre place à côté de son supérieur.</p> + +<p>—A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai +que je n'ai aucune confiance dans les personnes +qui ne boivent que de l'eau. L'esprit de grain +ou de patate entretient la belle humeur, tandis que +l'eau simple—<i>aqua simplex</i>—alourdit le sang +et y mêle de la bile... voilà mon opinion!</p> + +<p>—J'allais vous dire la même chose, mais en termes +bien moins savants, n'ayant pas terminé mes +études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en +prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une +bouteille pleine.</p> + +<p>—En vérité, on ne peut être plus aimable, s'écria +Cardon, feignant l'enthousiasme; donnez-moi +la main, jeune homme: de ce moment, je vous +adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions +un pacte si touchant par un plein verre +de whisky.</p> + +<p>—Ah! monsieur, quelle gracieuseté!... murmura +le jeune coquin, feignant lui aussi l'émotion et +se précipitant sur la main de Cardon.</p> + +<p>—C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier.</p> + +<p>—A la vie, à la mort! mon généreux ami, répliqua +Passe-Partout, tout en essuyant de sa main +gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se +versant un énorme verre de whisky.</p> + +<p>Chacun fit de même, et cette première rasade fut +bue au milieu du plus grand enthousiasme.</p> + +<p>Puis les pipes s'allumèrent, et Lafleur—qui n'avait +pas encore ouvert la bouche, s'étant contenté +d'observer avec attention les deux prétendus explorateurs—Lafleur, +disons-nous, s'approcha de +Bill et lui frappant sur l'épaule:</p> + +<p>—Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons +rester comme ça à nous regarder, sans lier plus +ample connaissance?</p> + +<p>—Hein?... gronda le géant, absorbé dans l'importante +opération de faire fonctionner son brûle-gueule.</p> + +<p>—Je vous demande si nous n'allons pas nous +associer, nous <i>emmatelotter</i>, comme viennent de +le faire nos compagnons?</p> + +<p>—Comme vous voudrez, répondit tranquillement +Bill, en jetant un coup d'oeil sur une nouvelle +bouteille, apportée par Simon.</p> + +<p>—Alors, votre main, mon ami!</p> + +<p>—La voilà , jeune homme.</p> + +<p>—Vous vous appelez?</p> + +<p>—Bill.</p> + +<p>—Eh bien! maître Bill, je vous fais mon ami de +bouteille, et je m'engage à vous faire passer gaiement +les heures trop courtes pendant lesquelles +nous serons ensemble.</p> + +<p>Le gros homme sourit largement.</p> + +<p>—Oh! pour ça, dit-il, vous n'avez qu'une chose +a faire.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Veiller à ce qu'on ne manque pas de whisky.</p> + +<p>—Quand il n'y en a plus, il y en a encore, répliqua +flegmatiquement Lafleur.</p> + +<p>Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui +n'avait pas encore desserré les dents pour autre +chose que pour ingurgiter d'énormes rasades:</p> + +<p>—Simon! appela-t-il.</p> + +<p>Celui-ci accourut, en trébuchant.</p> + +<p>—Holà ! illustre ivrogne, incomparable sommelier, +pourvoyeur de Sa Majesté Satanas, ouvre tes +oreilles.</p> + +<p>Simon se prit les oreilles à pleines mains et les +tint écartées de sa tignasse fauve: mais il ne dit +mot, jugeant sans doute que sa pantomime valait +bien un acquiescement.</p> + +<p>Lafleur poursuivit:</p> + +<p>—Je te charge de veiller à ce que, sur la table, +le whisky succède au whisky. En attendant, va +nous en chercher une demi-douzaine de bouteilles. +As-tu compris?</p> + +<p>Pour toute réponse, Simon essaya de battre un +entrechat, perdit l'équilibre, mesura le plancher, +se releva péniblement, puis disparut dans le cabinet +noir du fond, après avoir reçu une taloche de +sa tendre mère.</p> + +<p>Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles, +qu'il pressait amoureusement sur son coeur.</p> + +<p>Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la +table, Lafleur s'écria:</p> + +<p>—Mes amis, à présent, que nous nous connaissons +pour des gaillards solides qui savent prendre +la vie comme il faut et la mener joyeusement, je +propose de faire rondement les choses. Et, d'abord, +buvons à l'éternelle amitié que nous venons +de contracter, le gros Bill et moi.</p> + +<p>—Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les +colombes se dévorent entre elles, plutôt qu'un +nuage n'obscurcisse une si belle amitié!</p> + +<p>—A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur, +tout en cachant négligemment le sien, qui était +aux trois quarts rempli d'eau.</p> + +<p>Cette recommandation était inutile pour les deux +nouveaux arrivants, car ils avaient une soif de +fiévreux et ne demandaient qu'à s'humecter largement +le gosier.</p> + +<p>La santé des nouveaux amis fut donc bue avec +entraînement; puis vint celle de Simon, celle de la +mère Friponne, puis celle du grand chien fauve, +puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus à qui +boire.</p> + +<p>A cette phase de l'orgie, tout le monde était aux +quatre-cinquièmes ivre. Bill avait la figure vermillonné +et turgescente; Passe-Partout demeurait +pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs +lançaient des regards en vrilles tout tordus d'éclairs +joyeux; Simon avait roulé sous la table et +ronflait comme un cachalot; la mère Friponne, le +nez sur ses genoux, cuvait son whisky en face de +la cheminée.</p> + +<p>Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils +semblaient plus ivres encore que les autres. Le +premier avait, sans cérémonie, escaladé la table, +et, là , dominant les pochards ahuris, il hurlait sa +chanson favorite: le <i>Grand-père Noé</i>, à laquelle +répondait, d'une voix de girouette rouillée, l'illustre +Cardon.</p> + +<p>Le tintamarre diabolique dura jusqu'à plus de +quatre heures du matin, où Passe-Partout se déclara +tout-à -fait incapable de boire une seule goutte +de plus et manifesta le désir de garder l'atome +de lucidité qui lui restait.</p> + +<p>Bill se récria:</p> + +<p>—Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il +d'un ton lamentable.</p> + +<p>—Il est temps de songer à nos affaires, répondit +Passe-Partout.</p> + +<p>—Au diable les affaires!... reprenait le géant.</p> + +<p>—Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu +au diable, lui aussi?</p> + +<p>—Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre...</p> + +<p>—Chut!</p> + +<p>Cette dernière recommandation fut accompagnée +d'un si formidable coup de pied que Lafleur et Cardon +qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur +leurs escabeaux.</p> + +<p>Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent +négligemment.</p> + +<p>Chose singulière, malgré l'énorme quantité de +whisky qu'ils avaient bu, les deux jeunes gens +semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et +toute trace d'ivresse avait disparu.</p> + +<p>Pendant que Passe-Partout, avec une pointe +d'inquiétude dans le regard, cherche à se rendre +compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à +nos lecteurs.</p> + +<p>On se rappelle qu'aussitôt la voiture arrivée, +Passe-Partout sauta à terre et courut à la masure +de la mère Friponne; on se souvient aussi qu'il +revint vers Bill et lui annonça qu'il y avait du +monde, et qu'il faudrait tourner la maison, pour +entrer par derrière. Ce qui fut fait.</p> + +<p>Mais toutes ces allées et venues ne s'étaient pas +exécutées sans éveiller l'attention des hôtes de la +mère Friponne. Or, comme ces hôtes n'étaient +rien moins que Lafleur et Cardon, c'est-à -dire des +amis de Gustave Després et du Caboulot, disparus +si étrangement depuis quelques jours, on conçoit +que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre +la puce à l'oreille.</p> + +<p>Ils profitèrent donc de l'absence de la vieille +pour regarder par la fenêtre et assister au singulier +transbordement que nous avons décrit. Malheureusement, +la lune, comme si elle l'eût t'ait exprès, +se cacha derrière un nuage au moment où le +lugubre cortège passa près de la maison, et ils ne +purent distinguer les traits de l'homme garrotté +et bâillonné que l'on était en train de mettre à +l'ombre.</p> + +<p>Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'éveil +et fit naître dans leur esprit une étrange émotion, +mêlée d'une espérance vague... Si c'était Gustave +ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparaître!... +Ce Lapierre de malheur en était bien capable, +après tout!</p> + +<p>—Veillons au grain, ami Gardon, avait murmuré +Lafleur à l'oreille de son camarade; quelque +chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce +soir pour rien.</p> + +<p>—Tu crois donc que ça pourrait être...? avait +répliqué Cardon.</p> + +<p>—Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais, +chut! voilà nos bandits qui remontent de la cave. +Tâchons de les griser et de ne pas perdre la boule, +nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça...</p> + +<p>L'arrivée de la mère Friponne, suivie des deux +prétendus explorateurs—une petite qualité inventée +par l'ingénieuse vieille—mit fin au colloque, +et l'on s'apprêta à bien recevoir des <i>gentlemen</i> +aussi considérables.</p> + +<p>Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses +furent accueillis les honorables explorateurs +du pays situé en arrière de Charlesbourg; +nous avons entendu les serments d'éternelles amitié +échangés entre les quatre nouveaux amis et +scellés de formidables libations—réelles pour +Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux +étudiants; il nous a même été donné de suivre les +progrès de l'ivresse chez l'insatiable géant et—ô +néant de la vertu humaine!—chez l'incorruptible +lieutenant de Lapierre.</p> + +<p>Le programme tracé par Lafleur avait donc été +exécuté sans encombre quant à ce qui concernait +l'ivresse; mais par malheur, jusqu'à près de cinq +heures du matin, toute tentative pour faire +<i>jouer</i> les deux apôtres avait échoué.</p> + +<p>De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent +d'un nouveau stratagème; ils feignirent de dormir.</p> + +<p>C'est à ce moment même que Passe-Partout déclara +en avoir assez et refusa de boire la dernière +bouteille avec son vorace compagnon.</p> + +<p>La partie semblait donc fort compromise et les +étudiants se disposaient à dresser de nouvelles +batteries, lorsque le nom de Lapierre, imprudemment +échappé à Bill, éclata comme une bombe à +leurs oreilles.</p> + +<p>L'effet fut instantané.</p> + +<p>Plus de doute: l'homme garrotté que les deux +chenapans avaient transporté dans les caves de la +masure ne pouvait être autre que Després ou le +Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait +se célébrer le matin même!...</p> + +<p>Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement +de leurs sièges; puis, avec la même insouciance, +ils se dirigèrent chacun vers leur ami de +fraîche date...</p> + +<p>Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa +sur ses jambes et mit une main dans sa poche, +d'où il tira rapidement un revolver. Mais le pauvre +garçon n'eut pas le temps de s'en servir: +Cardon bondit sur lui, empoigna l'arme et l'arracha +des mains de Passe-Partout; puis, de la main +gauche, il entoura le maigre cou du petit homme, +qu'il alla proprement coller à la muraille.</p> + +<p>De son côté, Lafleur s'était disposé à attaquer +Bill; mais voyant ce dernier dans l'impossibilité +absolue de se lever, il se contenta de le fouiller et +de lui ôter son poignard.</p> + +<p>—Des cordes cria Cardon. Va prendre celles +qui lient Després.</p> + +<p>Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable +fracas l'arrêta sur le seuil du cabinet noir, et +un homme bondit comme un léopard en face do +lui.</p> + +<p>—A moi, Lafleur! à moi Cardon! cria cet +homme d'une voix terrible.</p> + +<p>—Gustave! Gustave! hurlèrent les étudiants.</p> + +<p>C'était, en effet, Gustave Després.</p> + +<p>Comment s'était-il échappé? par quel trou de +souris avait-il passé?</p> + +<p>Nous allons le dire.</p> + +<p>La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons +du dernier de ses geôliers, que Gustave sortit +de son impassibilités et chercha à se débarrasser +de ses liens.</p> + +<p>La chose n'était pas facile et, pendant une bonne +heure, le prisonnier s'épuisa en effort, infructueux. +Les cordes étaient solides et le <i>ficelage</i> +exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité +de desserrer les tenaces noeuds coulants qui +retenaient les poignets derrière le dos.</p> + +<p>Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue, +se laissa retomber sur le soi, dans un état de +prestation complète.</p> + +<p>Mais le corps se reposait, la tête continua du +travailler.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure de réflexion, le jeune +homme tressaillit sur sa couche raboteuse. Une +idée venait de lui traverser la tête: «Si je pouvais +prendre mon couteau!»</p> + +<p>Hum! ce n'était pas une mince affaire! Le +couteau en question se trouvait dans la poche de +droite du pantalon... et comment l'atteindre?...</p> + +<p>N'importe! Després se mit aussitôt à l'oeuvre. +Il se tourna, se retourna, se tordit, réussit à introduire +le bout de ses doigts dans la bienheureuse +poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le +perdit, le rattrapa, et finalement poussa un cri +de triomphe...</p> + +<p>Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait +sur le sol!</p> + +<p>Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout +fut l'affaire de cinq minutes.</p> + +<p>Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient +par terre; il était libre... dans sa prison!</p> + +<p>Gomme on peut le supposer naturellement, le +bâillon sous lequel étouffait le prisonnier subit le +même sort que les liens, et le Roi des Étudiants +put enfin détirer ses pauvres membres tout courbaturés.</p> + +<p>Cela fait. Després se mit en devoir d'inspecter +sa prison. Un rayon de lune qui filtrait par le +grillage d'un petit soupirail lui ayant paru insuffisant +pour bien étudier les lieux, le jeune homme +alluma une allumette, puis deux, puis six, puis +d'autres encore.</p> + +<p>Après cette série d'illuminations fastueuses +Gustave savait ce qu'il voulait savoir; il était +fixé sur l'unique chance qu'il avait de se tirer +d'affaire.</p> + +<p>On n'a pas oublié que la cave où avait été +transporté notre ami se trouvait du côté du nord, +séparée de la distillerie par un mur mitoyen et +ayant au-dessus d'elle les appartements inoccupés +de la masure, dont un servait de prison à la malheureuse +soeur du Caboulot.</p> + +<p>Or, le plancher supérieur de cette cave était +dans un état complet de délabrement. Les madriers +qui la composaient étaient aux trois-quarts +pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle +des lois de la pesanteur.</p> + +<p>Gustave n'hésita pas. Il comprit que son fort +couteau aurait bientôt fait justice de ce bois vermoulu +et se mit à l'attaquer avec énergie et précaution, +de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure de travail, deux des +madriers du premier plancher étaient coupés et +leurs débris gisaient par terre, laissant béante une +ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l'encoignure +nord de la cave.</p> + +<p>Restait le deuxième plancher—celui qui formait +le parquet de la pièce au-dessus. Després se reposa +cinq minutes et recommença à jouer du couteau.</p> + +<p>Ce fut plus long, car le plancher supérieur se +trouvait être en meilleur état que l'autre; mais +enfin, après un travail opiniâtre de plus d'une +heure, une coupure transversale en avait séparé +les madriers et il ne restait plus qu'à les faire basculer +sur la solive qui touchait à la muraille.</p> + +<p>Després avait un crochet à son bienheureux couteau; +il l'introduisit dans la rainure, tira à lui et +faillite pousser un cri de joie, en voyant le jour lui +arriver à flots par l'ouverture que laissaient les +madriers en tombant.</p> + +<p>Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue, +lui était réservée.</p> + +<p>En passant sa tête par le trou pour se hisser à +l'étage supérieur, Gustave aperçut une jeune fille +assise sur un méchant grabat, dans le coin d'une +chambre triste et nue. La malheureuse avait la +tête dans ses mains et lui tournait le dos. Elle +était, sans doute, sous le coup d'une immense +préoccupation, car elle n'entendit pas le bruit que +faisait Després en prenant pied dans son réduit.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants fit un pas en avant; la +jeune fille se retourna, effrayée, et deux cris étouffés +partirent simultanément:</p> + +<p>—Gustave!</p> + +<p>—Louise!</p> + +<p>Puis un court silence suivit, pendant lequel les +deux anciens amants des bords du Richelieu sentirent +leur coeur envahi par un flot de souvenirs +douloureux. Louise était trop émue pour parler, +et Gustave, brusquement placé en face de cette jeune +fille qu'il avait tant aimée, croyait entendre +gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain, +les dernières rumeurs de sa passion expirante.</p> + +<p>Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le +premier ce silence plein d'angoisses.</p> + +<p>—Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons +dans de tristes circonstances.</p> + +<p>—Hélas! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant +sa bête blonde et son visage pâle, que vous +est-il donc arrivé et comment se fait-il que je vous +retrouve ici, après vous avoir laissé là -bas, tout +sanglant et évanoui?</p> + +<p>C'est toute une histoire. J'ai été transporté +chez vous par Georges et je n'en suis parti qu'hier +soir, après que les soins assidus de votre excellent +père et d'un habile médecin m'eussent remis sur +pied.</p> + +<p>—Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous +m'apparaissez comme dans les contes de fées, surgissant +des entrailles de la terre.</p> + +<p>—Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en +veut beaucoup et ne me l'a que trop prouvé, répondit +Gustave, avec un, sourire amer.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? fit Louise, étonnée!</p> + +<p>—Je veux dire que tel que vous me voyez, je +suis prisonnier de monsieur Lapierre.</p> + +<p>—Vraiment?... le misérable ne s'est pas contenté...?</p> + +<p>—De m'envoyer au pénitencier?... de m'assassiner +dans un endroit écarté?... non, mademoiselle; +il lui restait à me séquestrer: c'est ce qu'il vient +de faire.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune +fille; mais c'est donc un monstre que cet homme?</p> + +<p>—Comme vous dites, mademoiselle, répondit +Després, en s'inclinant froidement.</p> + +<p>Puis, au bout de quelques secondes, il reprit:</p> + +<p>—Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous +ici?</p> + +<p>—Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le +parc de Mme. Privat, baignant dans votre sang.</p> + +<p>—Comment vous trouviez-vous là ? demanda +le jeune homme, avec une certaine anxiété.</p> + +<p>Louise hésita un instant, puis répondit d'une +voix douce:</p> + +<p>J'étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant +votre départ, nous allions à votre rencontre;</p> + +<p>—A ma rencontre!... Et pourquoi?</p> + +<p>Louise tomba à genoux, prit les mains de Després +et murmura en sanglotant:</p> + +<p>—J'avais assez souffert... je voulais être pardonnée!</p> + +<p>Gustave pâlit... Le fantôme de la trahison de sa +fiancée se dressa un moment devant ses yeux, escorté +du spectre sévère de la vengeance... Mais il +avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment +fortes, la souffrance élève le sentiment et met au +coeur la sainte compassion...</p> + +<p>Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil, +les deux sinistres apparitions. Il releva Louise, +la baisa au front et lui dit simplement:</p> + +<p>—Louise, de ce jour, le passé n'existe plus: Je +te pardonne!</p> + +<p>La douce jeune fille sentant qu'elle méritait ce +pardon, ne répondit qu'un mot:</p> + +<p>—Merci!</p> + +<p>Puis elle ajouta aussitôt:</p> + +<p>—Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le +devoir t'appelle. Il y a là -bas une malheureuse +enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi +et vole à la Canardière.</p> + +<p>—Tu as raison, Louise, mais nous irons tous +deux. Ton témoignage ne sera pas inutile.</p> + +<p>—Je suis prête à tout.</p> + +<p>En ce moment, une voix puissante se fit entendre +au loin, dans la maison, chantant ce refrain +connu:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p> +<p class="i4">Patriarche digne,</p> +<p class="i4">Que l'bon Dieu nous a conservé,</p> +<p class="i4">Pour planter la vigne.</p> + </div> </div> + +<p>—Lafleur, ici! s'écria Gustave. Nous sommes +sauvés. Vite à l'oeuvre!</p> + +<p>Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune +homme la frappa si violemment de son pied, qu'elle +vola en éclat;</p> + +<p>C'était ce fracas qu'avait entendu Lafleur.</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout +étaient garrottés à leur tour, et Gustave Després, +sur le point de partir, disait:</p> + +<p>—Mes amis, il est cinq heures et je n'ai pas un +instant à perdre. Je vais donc prendre les devants. +Quant à vous, abandonnez ces deux coquins +à leur sort et conduisez cette jeune fille là +où elle vous dira d'aller.</p> + +<p>C'est compris, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, oui! et elle n'aura pas à se plaindre de +nous, répliquèrent les étudiants.</p> + +<p>—A tantôt, alors!</p> + +<p>—A tantôt! Vive le Roi des Étudiants!</p> + +<p>Gustave prit sa course et descendit la route de +Charlesbourg; mais, au moment d'en tourner +l'angle, il se heurta presque à un jeune homme qui +la remontait.</p> + +<p>Il ne put retenir une exclamation:</p> + +<p>—Le Caboulot!</p> + +<p>—Gustave! répondit l'enfant, tout essoufflé.</p> + +<p>—D'où sors-tu?</p> + +<p>—De chez Lapierre.</p> + +<p>—Je m'en doutais. Tu t'es donc évadé?</p> + +<p>—Oui. Tout le monde est en campagne depuis +hier soir. On m'a donné pour gardienne une femme +à qui il restait un morceau de coeur: je l'ai +attendrie, et je cours chez une certaine «mère Friponne» +que j'ai entendu nommer de ma prison.</p> + +<p>Ma soeur doit y être.</p> + +<p>—Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hâte-toi +et ramène-la... elle te dira où.</p> + +<p>—J'y vole... Et, toi?</p> + +<p>—Je suis pressé... Je te conterai cela plus tard. +Au revoir!</p> + +<p>Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de +course.</p> + +<p>Nous avons vu que, lorsqu'il arriva, il n'était +que temps.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXIX</h3> + +<h3 class="sub">Le jugement de Dieu</h3> + +<p>Nous avons vu, dans un chapitre précédent, +quel coup de théâtre produisit l'arrivée du Roi des +Étudiants dans le grand salon du cottage, alors +envahi par l'élite de la société québecquoise.</p> + +<p>Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber +sur un siège, pendant que sa figure de cire +prenait les teintes livides de la terreur.</p> + +<p>Quand à Laure—nous l'avons dit—elle laissa +échapper la plume qu'elle tenait, joignit les mains +et leva les yeux au ciel, dans un élan spontané de +gratitude.</p> + +<p>Tout le monde s'était retourné vers la porte et +chacun regardait avec une profonde stupéfaction +ce beau jeune homme pâle qui s'était arrêté sur +le seuil du salon et dont la vue impressionnait si +tort le couple qui allait bientôt s'unir.</p> + +<p>Ce fut une heureuse diversion pour Champfort, +car elle empêcha son coup de tête d'être trop remarqué, +et Edmond put le ramener à l'écart sans +qu'il fit aucune résistance.</p> + +<p>Cependant, Gustave Després, après s'être orienté +un instant et avoir promené son regard dans la +vaste pièce, s'avança lentement vers la table et +s'inclinant devant Madame Privat, qui n'était pas +encore revenue de son ébahissement:</p> + +<p>—Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me +pardonnerez d'avoir répondu si tard à votre gracieuse +invitation d'assister à votre bal. Rien +moins que la privation absolue de ma liberté n'aurait +pu m'empêcher d'assister aux splendeurs de +votre festival. Aussi, étais-je bel et bien prisonnier. +Mais j'ai brisé mes liens, fait sauter mes +verrous... et me voici!</p> + +<p>Et Després, en prononçant ces paroles sur un +ton d'exquise galanterie, se retourna à demi du +côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement +railleur, que ce dernier ne put soutenir.</p> + +<p>La riche veuve ne savait trop que penser de cette +tirade, qu'elle trouvait pour le moins excentrique, +mais elle était de trop bonne société pour ne pas +y répondre poliment.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous +donnez là , à mes enfants et à moi, une trop grande +preuve d'attachement pour que je ne vous prie +pas de me dire votre nom.</p> + +<p>—Madame, répondit le jeune homme, je me +nommais autrefois Gustave Lenoir; mais des circonstances +d'une nature particulière m'ont forcé +de prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je +m'appelle Gustave Després.</p> + +<p>—C'est notre roi, ma mère, c'est le Roi des Étudiants! +ajouta Edmond.</p> + +<p>—Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle +en souriant. Votre Majesté nous fera l'honneur +de signer sur le contrat de mariage de ma fille, +dont la lecture venait de se terminer au moment +de votre arrivée.</p> + +<p>—Madame, répliqua Després d'une voix toujours +courtoise, mais ferme, je regrette infiniment +de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de +cet acte notarié, car je suis venu, au contraire, +pour empêcher ce contrat de se signer.</p> + +<p>—Plaît-il, monsieur? fit madame Privat avec +hauteur, car elle commençait à trouver la plaisanterie +un peu forte.</p> + +<p>—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, +madame.</p> + +<p>—Ainsi, vous avez réellement la prétention d'empêcher +le mariage de ma fille?</p> + +<p>—J'ai la prétention d'empêcher Joseph Lapierre +d'épouser mademoiselle Laure.</p> + + +<p>—En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour +un roi! dit-elle.</p> + +<p>—J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez, +au contraire, bien lugubre dans quelques instants, +répliqua solennellement Després.</p> + +<p>Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve +et causa une certaine émotion dans l'assistance. +Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement et les +chuchotements cessèrent, comme si les paroles du +jeune étranger eussent été le prologue de quelque +drame mystérieux.</p> + +<p>Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de +lui-même, par un puissant effort de volonté, il se +tenait renversé sur son fauteuil, le regard insolent +et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à +quelque bonne farce d'écolier, et ne pas se préoccuper +le moins du monde de ce qui pouvait en résulter...</p> + +<p>Madame Privat, après une minute de vague contrainte, +reprit avec une sorte d'impatience:</p> + +<p>—Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous... +Qu'y a-t-il? de quoi s'agit-il?</p> + +<p>—De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma +chère dame, riposta une voix métallique et railleuse, +qui n'était autre que l'organe de Lapierre.</p> + +<p>—Ah! fit la mère de Laure, vous sauriez?...</p> + +<p>—Oui, madame. Le monsieur tragique que vous +avez sous les yeux n'est rien moins qu'un de mes +anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me fait +l'honneur de me haïr, et s'est juré de me faire tort +auprès de vous.</p> + +<p>—Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais +à une tragédie et voilà que vous me menacez +d'une pièce bouffonne! C'est mal à vous, mon +cher gendre: vous effeuillez mes illusions.</p> + +<p>—Ma bonne mère!... supplia Laure.</p> + +<p>—Ma tante! appuya Champfort, ces paroles...</p> + +<p>—Vous vous hâtez trop de juger, ma mère! dit +à son tour Edmond.</p> + +<p>—Laissez faire, répliqua Després d'un ton calme. +Madame Privat est parfaitement excusable de +me persifler un peu pour plaire à celui qui devait +être son gendre, car elle ne sait pas encore +que l'insolent qui vient de me provoquer, lorsqu'il +aurait dû implorer mon silence à genoux, est le +meurtrier de son mari.</p> + +<p>A cette froide déclaration, tombant comme une +bombe au milieu de l'assemblée silencieuse, il y eut +un frisson général de stupeur. Madame Privat +pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de +son siège et montra le poing à Després, en criant +d'une voix étranglée:</p> + +<p>—Infâme calomniateur!</p> + +<p>—Monsieur! disait en même temps la veuve, +qu'affirmez-vous là ?</p> + +<p>—J'affirme, madame, reprit Després avec force, +que l'homme qui aspire à la main de mademoiselle +Laure est l'assassin du colonel Privat.</p> + +<p>—L'assassin de mon mari?</p> + +<p>—Oui, madame... à moins que celui qui organise +le meurtre soit moins coupable que l'instrument +qui l'exécute.</p> + +<p>—Je ne comprends rien à tout cela, monsieur... +Le colonel Privat a été tué à la tête de soir régiment, +comme un brave officier qu'il était: voilà +ce que je sais.</p> + +<p>—C'est vrai, madame; mais une chose que vous +ignorez, c'est qu'il a été attiré dans un guet-apens +par un lâche espion qui se disait son ami.</p> + +<p>—Attiré dans un guet-apens?... trahi par un +ami?... Oh! monsieur, quel abîme de malheur et +de honte vous nous ouvrez là !</p> + +<p>—Madame, répondit Després avec une tristesse +grave, soyez persuadée que si le bonheur de votre +chère fille n'était pas en jeu, je me refuserais à +soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes +je vous laisserais dans votre bienheureuse +ignorance de ces événements ténébreux... Mais mon +devoir est là qui me pousse, et, d'ailleurs, la Providence +m'a chargé de punir un grand criminel; +je ne faillirai pas à cette tâche.</p> + +<p>—Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte +en costume de grand justicier du Moyen-Age +et escorté du bourreau et de ses aides, fit entendre +la voix narquoise de Lapierre.</p> + +<p>—Misérable! tonna Després, oses-tu bien parler +de bourreau, toi qui as fait assassiner le père de ta +fiancée; toi qui as essayé de me tuer lâchement, il +n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui +viens d'enlever à leur vieux père une jeune fille et +un enfant?... Ah! le bourreau, il ne se dérange +pas pour toi, car il sait fort bien que tu iras fatalement +à lui avant qu'il soit longtemps.</p> + +<p>Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le +monde se leva, et la curiosité fit que chacun se +porta en avant. Lapierre, lui, sauta par-dessus la +table qui le séparait de son audacieux adversaire, +et alla se heurter entre les bras tendus de Champfort +et du jeune Edmond, accourus pour protéger +Després.</p> + +<p>Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix +malappris.</p> + +<p>—Gueux! cria-t-il, forçat évadé! oseras-tu +bien répéter ce que tu viens de dire?</p> + +<p>—Non seulement je répéterai mes accusations, +répondit Després d'une voix très calme, mais j'ajouterai +que, non content d'avoir fait assassiner +le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale +de son enfant dans le but de t'emparer de sa +dot.</p> + +<p>—C'est vrai! s'écria Laure d'une voix stridente.</p> + +<p>—Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en +s'adressant à la veuve, ne vous laissez pas circonvenir +par un imposteur que le dépit aveugle. Cet +homme me poursuit d'une haine implacable, je +vous l'ai dit, et cela pour un tour d'écolier que je +lui ai joué, il y a plusieurs années, en me faisant +aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous +donne ma parole d'honneur que tel est le véritable, +l'unique mobile qui l'a poussé à venir ici ce +soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens +et de séquestration. J'espère que vous ne m'humilierez +pas au point d'écouter un calomniateur +aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le +faire chasser immédiatement de ce salon par vos +domestiques.</p> + +<p>Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti +prendre, allait probablement donner dans ce sens, +lorsque Champfort s'écria:</p> + +<p>—Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en +sera pas ainsi et vous allez bel et bien subir votre +procès en présence de cette honorable compagnie.</p> + +<p>Si vous êtes innocent, qu'avez-vous à craindre? +On ne forgera pas, je suppose, des preuves contre +vous, et ma tante ne se rendra qu'à l'évidence la +plus indiscutable! D'un autre côté, les accusations +d'un homme comme Gustave Després, dont +Je m'honore d'être l'ami, sont fondées et prouvées, +pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes +aussi odieux impunis?... Ne doit-elle pas à la +mémoire de son mari, à la société, de vous faire +enfin expier la trop longue série de vos forfaits?</p> + +<p>—Vous auriez fait un excellent homme de loi, +M. Champfort, car vous avocassez à merveille, se +contenta de répondre Lapierre. Cependant, j'espère +que madame Privat ne ploiera pas la tête sous +vos foudres, plus bruyantes que persuasives, et +qu'elle décidera de suite si c'est moi ou M. Després +qui doit sortir d'ici.</p> + +<p>En ce moment même, Edmond était penché sur +sa mère et lui parlait à l'oreille. Quant il eut fini, +la veuve était fort pâle et ses yeux brillaient d'un +feu singulier.</p> + +<p>Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et +se levant:</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme... +Les affirmations de M. Després sont trop graves, +pour qu'il les ait faites à la légère; en outre, elle +se rapportent à des personnes et à des événements +qui ont tenu une trop grande place dans ma vie, +pour que je consente à les repousser sans examen. +Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans +cette enceinte de vouloir bien garder les portes, +afin que personne ne cherche à se soustraire au +châtiment qu'il aura mérité...</p> + +<p>L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette +énergique petite harangue, qu'un murmure approbateur +courut dans l'assemblée, et qu'une vingtaines de +jeunes gens se précipitaient vers les issues +du salon, où ils s'installaient résolument.</p> + +<p>—Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant, +si l'honorable compagnie ne s'y oppose pas, nous +allons nous constituer en cour de justice et écouter +impartialement M. Després. De la sorte, tout +se passera régulièrement et nous n'aurons pas à +déplorer des scènes de violence comme celle à laquelle +nous venons d'assister.</p> + +<p>«Très bien! très bien!» murmura-t-on de toutes +parts.</p> + +<p>—Approchez, mesdames et messieurs.</p> + +<p>Tous les assistants se rassemblèrent autour do +Mme Privat, à l'exception d'un petit groupe de; +quatre personnes, dont une femme vêtue de noir, +qui demeura à l'écart, et des jeunes gens installés +aux portes.</p> + +<p>Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais +sombre et résolu, il regagna lentement son siège; +près de la table, où il demeura seul, semblable à +un accusé sur la sellette.</p> + +<p>Le misérable se voyait perdu; mais il voulait +lutter jusqu'au bout et ne pas succomber sans une +petite vengeance qu'il méditait.</p> + +<p>Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère, +et il ne faisait pas bon de l'acculer dans ses +retranchements.</p> + +<p>La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire +improvisé par la veuve du colonel, +étant donc constitué, cette dernière se leva et +s'adressant de nouveau à l'assemblée:</p> + +<p>—Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs +avocats et gens de loi, infiniment plus aptes que +moi à conduire l'affaire qui nous occupe; je les +charge donc tout spécialement du soin de veiller à +ce que les preuves fournies par M. Després soient +de celles qui ne laissent aucun doute dans l'esprit; +et, comme il faut un président pour diriger les débats +qui pourraient surgir, je propose que M. le +juge X..., qui nous honore de sa présence, se charge +de cette besogne, qui lui est familière.</p> + +<p>—Adopté! adopté! firent tous les voix.</p> + +<p>Un vieillard à la physionomie avenante se leva +et vint s'incliner devant l'amphitryon:</p> + +<p>—Madame, dit-il, j'accepte la délicate mission +que vous me confiez; et, bien qu'elle soit extra-légale, +je la remplirai comme si j'étais réellement +sur le banc judiciaire, très heureux de vous être +agréable.</p> + +<p>Un fauteuil fut apporté et le juge X... prit place +à côté de madame Privat.</p> + +<p>Puis Gustave Després, toujours debout en face +du tribunal improvisé, s'inclina et prit ainsi la parole, +d'une voix forte:</p> + +<p>—Monsieur le juge, madame et vous tous qui +m'entendez! Ce n'est pas, veuillez le croire, pour +satisfaire une mesquine passion de vengeance, ni +pour poser en chevalier redresseur de torts, que +vous me voyez dans cette enceinte, interrompant +les apprêts d'un solennel mariage et portant contre +un homme réputé honorable la plus terrible des +accusations.</p> + +<p>—Il y a longtemps qu'une saine philosophie, éclose +sur les ruines de mon bonheur, me fait planer +au-dessus de semblables petitesses et mépriser de +pareils moyens.</p> + +<p>—Le sentiment qui me porte à agir comme je le +fais est, au contraire, de ceux que l'on ne peut repousser +sans faiblesse, renier sans honte. La +Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel +à travers le labyrinthe sans issue de ses forfaits, +a voulu faire de moi son instrument de tardive +rétribution, en me jetant sur toutes les pistes +ténébreuses laissées par le grand coupable que +nous avons à juger, et je, faillirais à mon devoir +d'honnête homme, à ma tâche de vengeur providentiel, +si j'hésitais à frapper, si mon coeur se prenait +à faiblir.</p> + +<p>—Je parlerai donc sans colère et sans passion; +mais aussi sans réticences et sans crainte.</p> + +<p>Après cet exode un peu solennel, Després se retourna +à demi, jeta un coup d'oeil sur le groupe +où se trouvait la dame vêtue de noir, et reprit aussitôt:</p> + +<p>—L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner +le colonel Privat a commencé, il y a six ans, la +trop longue série de ses crimes; et c'est sur moi et +une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier +lieu, ses aptitudes de traître. La nature l'avait +doué d'une physionomie agréable, le diable lui +avait prêté son habileté et sa puissance de fascination: +le misérable en profita pour tromper mon +amitié et m'enlever l'affection d'une jeune fille que +j'aimais cl que j'avais sauvée de la mort. Puis, +non content de ce beau triomphe, il se disposait à +ravir cette enfant à l'affection de ses vieux parents, +lorsque je le forçai à s'arrêter pour se battre +avec moi.</p> + +<p>Les criminels sont rarement courageux, et il +est inouï que le coeur ne leur fasse pas défaut au +moment du danger.</p> + +<p>C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre.</p> + +<p>Nous n'avions pas échangé quelques balles, +sur un îlot perdu et au milieu des ténèbres d'une +nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon adversaire +à la gorge et qu'il se laissa choir, feignant +d'avoir été tué.</p> + +<p>Je l'abandonnai à son sort et ramenai la jeune +fille chez elle.</p> + +<p>Le lendemain, le misérable m'avait dénoncé +aux autorités et j'étais arrêté sur la route de la +frontière. Un mois plus tard, je partais pour le +pénitencier de Kingston!</p> + +<p>Un murmure d'indignation parcourut la salle.</p> + +<p>Ce n'est pas tout, reprit Després. En reconnaissant +la lâcheté de son nouvel amant, la jeune +fille le prit en horreur et refusa de le revoir.</p> + +<p>Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité?... +En répandant sur le compte de cette malheureuse +des calomnies tellement atroces, qu'elle et sa famille +durent quitter la paroisse et que la vieille mère +en mourut de chagrin!</p> + +<p>—Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre: +dans la voie du crime!</p> + +<p>Un second murmure, plus accentué et plus général, +gronda parmi les assistants, et plusieurs bouches +féminines laissèrent échapper un mot sanglant:</p> + +<p>«Le lâche!»</p> + +<p>—Tout cela est faux et de pure invention! s'écria +Lapierre avec force. Cet individu se moque +de son auditoire, et je le mets au défi de prouver +un seul de ses dires.</p> + +<p>—Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta +de répondre l'accusateur.</p> + +<p>Une femme en deuil, conduite par un tout jeune +homme, se détacha du groupe retiré à l'écart et +s'avança jusqu'en face de madame Privat. +Arrivée là , elle souleva son voile et exposa en +pleine lumière sa pâle et belle figure.</p> + +<p>—Tout ce que monsieur vient de raconter est de +la plus scrupuleuse vérité, dit-elle. Je m'appelle +Louise Gaboury et je suis cette femme honteusement +calomniée par Joseph Lapierre.</p> + +<p>—Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je +corrobore son témoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait +Louise. Demandez mon nom à monsieur Lapierre +et, s'il est revenu de la stupéfaction +que lui cause ma présence ici, lorsqu'il m'a laissé +hier soir sous les verrous d'un cachot de sa maison, +il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury.</p> + +<p>Lapierre proféra une menace incompréhensible et +retomba sur son siège, le front baigné d'une sueur +froide.</p> + +<p>—C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous +pouvez vous retirer.</p> + +<p>Ils obéirent; mais, en passant devant Mlle Primat, +Louise se sentit attirée par une douée traction +et se retourna.</p> + +<p>—Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle, +lui dit Laure. Ne sommes-nous pas presque +deux soeurs?</p> + +<p>Louise regarda cette belle jeune fille qui avait +été si près d'être malheureuse à tout jamais, et +murmura:</p> + +<p>—Oh! c'eût été trop dommage!</p> + +<p>Puis elle prit place sur le siège qu'on lui offrait.</p> + +<p>Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l'attendaient +les deux personnages qui restaient du +groupe de tout à l'heure et qui n'étaient autres +que nos buveurs de la nuit précédente: Lafleur et +Cardon.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire.</p> + +<p>Ayant fait assister le lecteur à la conversation +qui eut lieu, quelques jours auparavant, entre Després +et Laure—conversation qui roula exclusivement +sur les criminelles menées de Lapierre aux +États-Unis et sa participation à l'hécatombe du régiment +du colonel Privat—nous ne voulons pas +nous répéter, certain que personne n'a oublié cette +terrible révélation.</p> + +<p>Nous nous contenterons de dire que le Roi des +Étudiants fut implacable et que pas un fil de la +sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans +l'ombre. Il s'appliqua surtout à faire ressortir le +machiavélisme odieux employé par l'ancien espion +pour circonvenir Mlle Privat; il exposa à l'assistance +émue tout ce qu'il y avait de grand dans +le dévouement de cette fière jeune fille, sacrifiant +son bonheur à la mémoire de son père, imposant +silence à son instinctive répulsion et épousant un +homme détesté, pour empêcher qu'un soupçon planât +sur la tombe de ce vénéré père. Puis, résumant +et condensant le dramatique exposé qu'il venait +de faire, il termina par une foudroyante péroraison, +dont les dernières phrases furent celles-ci:</p> + +<p>—Vous me demandez des preuves contre l'abominable +scélérat qui est aujourd'hui courbé sous la +main vengeresse de Dieu?... Ces preuves, mesdames +et messieurs, je pourrais me dispenser de vous +les donner, car la seule attitude du coupable, le remords +qui se traduit sur sa figure par une pâleur +morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements +spasmodiques, et jusqu'à cette farouche résignation +dans laquelle il s'est enfin renfermé, +tout cela devrait être plus que suffisant pour apporter +la conviction dans vos esprits... Mais je ne +veux laisser subsister aucun doute relativement +aux graves accusations que je viens de jeter à la +face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti +de l'aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait +que l'habile chercheur de dots a fait disparaître, +ces jours-ci, tous ceux qui pouvaient témoigner +contre lui, je vous mettrai sous les yeux un +argument plus irrésistible, une preuve plus accablante: +le propre aveu du coupable, le témoignage +de sa conscience, enfin le journal où sa main +criminelle et imprudente a consignée, jour par +jour, ses ténébreux projets...</p> + +<p>—C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre, +une nuit qu'il revenait du camp confédéré, +où il avait lâchement vendu ses frères de l'armée +du nord.</p> + +<p>Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le +grand portefeuille de maroquin que nous connaissons, +le présenta solennellement à madame Privat.</p> + +<p>—Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne +la force d'aller jusqu'au bout!</p> + +<p>—Misérable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!... +Ah! tu ne jouiras pas longtemps de +ta victoire!</p> + +<p>Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet éclata +dans le salon, suivi aussitôt d'une seconde détonation.</p> + +<p>La panique s'empara des femmes.</p> + +<p>Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore +de Després domina tous les bruits:</p> + +<p>—Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin +du colonel Privat qui vient de se faire justice, +après avoir commis sur moi une seconde tentative +de meurtre.</p> + +<p>En effet, chacun put voir le misérable Lapierre +étendu, sanglant et immobile, sur le parquet. +Ce fut Cardon qui, du fond de la salle, prononça +son oraison funèbre, rigoureusement condensée en +cette seule phrase:</p> + +<p>—Tout est bien qui finit bien!</p> + + + +<p>ÉPILOGUE</p> + +<p>Trois mois plus tard, par une belle matinée de +septembre, les cloches de la cathédrale de Québec, +sonnaient à toutes volées et l'immense nef de la +vieille église s'emplissait d'une foule d'élite.</p> + +<p>On célébrait, ce jour-là , deux mariages <i>fashionables</i>, +et les curieux qui stationnaient sous les +portiques échangeaient maintes observations sur +les circonstances dramatiques qui avaient amené +ces mariages.</p> + +<p>On se disait bas à l'oreille qu'une ces deux fiancées, +la richissime fille de Mme Privat, avait été +sur le point, quelque temps auparavant, d'épouser +un audacieux bandit qui lui avait complètement +tourné la tête... La noce était ordonnée et l'on se +disposait à aller prononcer le <i>oui</i> solennel en +face du prêtre, quand apparut soudain un inconnu +qui révéla sur le compte du futur époux des +choses si épouvantables, que ce dernier en tomba +mort de confusion...</p> + +<p>Et l'on ajoutait d'un air mystérieux que l'autre +mariée avait aussi dans son passé certain épisode +terrible que l'on ne connaissait pas bien, +mais où, à coup sûr, il y avait eu mort d'homme... +Bref, on caquetait méchamment, comme les badauds +savent le faire, quand il s'en donnent la +peine.</p> + +<p>Heureusement, l'arrivée du cortège nuptial changea, +le cours de ces charitables conversations et +mit fin aux bienveillantes remarques qui les émaillaient.</p> + +<p>Les lourds carrosses défilèrent un à un le long +des grilles, qui bordent le terre-plein, en face de la +cathédrale, déposant sur le trottoir de pierre +blanche leur joyeuse cargaison de femmes éblouissantes +et d'hommes en costumes de gala.</p> + +<p>Toute cette brillante compagnie s'engouffra +sous les arceaux des portes grandes ouvertes et +s'éparpilla, dans les bancs de chêne, alignés deux +par deux sur le pavé de la vaste nef.</p> + +<p>Seuls, les mariés, escortés de leurs garçons et +filles; d'honneur, s'avancèrent jusqu'à la balustrade +du choeur et prirent place sur des fauteuils +luxueux, installés à leur intention.</p> + +<p>Puis l'orgue fit entendre ses graves harmonies, +le prêtre ses avertissements non moins graves... et, +au sortir de l'église, Laure Privat était devenue +madame Champfort, et Louise Gaboury la... <i>Reine +des Étudiants</i>!</p> + +<p>Au moment où le cortège s'ébranlait pour retourner +à la Canardière, Lafleur et Cardon, qui +étaient de la fête et faisaient bonne contenance +dans leurs habite à queue, échangèrent les réflexions +philosophiques suivantes:</p> + +<p>—Ce que c'est que de nous, mon pauvre Lafleur et +comme, dans ce monde borné, les petites causes +peuvent amener de grands effets!</p> + +<p>—Comment, l'entends-tu, illustre Cardon?</p> + +<p>—Tu vas voir: suis bien mon raisonnement.</p> + +<p>—Je ne te quitte pas d'une semelle.</p> + +<p>—N'est-il pas vrai que si nous n'avions pas été +ivrognes comme doivent l'être d'honnêtes étudiants, +nous n'aurions pas fait la connaissance de +la mère Friponne?</p> + +<p>—C'est indubitable. Ensuite?</p> + +<p>—N'est-il pas également vrai, que, sans cette +connaissance de la mère Friponne, nous ne serions +pas allés chez elle le soir où Després y fut jeté à +fond de cave?</p> + +<p>—Je te concède cela. Poursuis.</p> + +<p>—N'est-il pas mêmement à présumer que, nous +absents, Gustave n'aurait pu échapper et, par conséquent, +arriver à temps pour empêcher Lapierre +d'épouser Mlle Privat?</p> + +<p>—C'est plus que probable. Quelle est ta conclusion?</p> + +<p>—Ma conclusion, ami Lafleur, c'est <i>qu'à quelque +chose whisky est bon</i>!</p> + +<p>Et le facétieux étudiant, qui s'était donné tout +le mal du monde pour en arriver à cette atroce parodie +d'un aphorisme célèbre, se prit à réfléchir +profondément.</p> + +<p>Lafleur fit de même, tout en mâchonnant d'une +voix distraite son <i>grand-père Noé</i>.</p> + +<p>La noce filait toujours, soulevant sur son passage +l'aveuglante poussière des rues de Québec.</p> +<br><br> + +<h3>FIN</h3> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14059 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Roi des Étudiants + +Author: Eugene Dick + +Release Date: November 16, 2004 [EBook #14059] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DES ÉTUDIANTS *** + + + + +Produced by Renald Levesque, from files made available by "La +bibliothèque Nationale du Québec". + + + + + + +V. E. DICK. + +Le Roi des Étudiants + + + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Silhouettes d'Étudiants + +C'était dans une chambre de douze pieds carrés au plus, rue St-Georges, +Québec. + +Ils étaient là quatre, buvant, fumant, chantant, riant... que c'était +plaisir à voir. Le cliquetis des verres, le choc des bouteilles, les +éclats de voix, les notes plus ou moins fausses de quelque chanson +égrillarde, le bruit des pieds battant le parquet; tout cela se +combinait adorablement pour former le plus délicieux tintamarre du +monde. + +Comment en eût-il été autrement? + +Ce quatuor bruyant représentait la fine fleur de l'école de médecine: +Després, le roi des étudiants tapageurs, l'organisateur par excellence +de joyeuses équipées, le meilleur buveur de l'Université; Cardon, passé +maître dans l'art d'obtenir de la boisson à crédit; Lafleur, qui faisait +dix affreux calembours entre chaque rasade qu'il ingurgitait--et Dieu +sait s'il en ingurgitait, des rasades!--enfin, le petit Caboulot, le +_rat_ de l'école, intelligent comme un diablotin, mais plus grouillant, +plus étourdi, plus léger qu'un papillon. + +Rien d'étonnant donc à ce que quatre lurons de cette trempe, arrosés +de whisky, fissent un charivari à broyer le tympan d'une escouade +d'artilleurs! + +Tout à coup, le bruit cessa pendant une dizaine de secondes; la porte +s'ouvrit, et un cinquième personnage entra. + +Alors, ce fut une tempête. + +--Bonsoir, Champfort! + +--Que tu arrives bien, Champfort! + +--Viens prendre un coup, Champfort! + +--Champfort, pas d'étude ce soir! Au diable la pathologie! + +--Mort à la matière médicale! + +--Aux gémonies les maladies des yeux! + +--Et celles des oreilles, donc! + +--Que la fièvre quarte étouffe Virchow, Kasper, Claude Bernard... et +même monsieur Koshlakoff, de St-Pétersbourg! + +--Que Satanas torde le cou à feu Galien! + +--Et donne le coup de grâce à ce bon monsieur Hippocrate. + +--Lafleur!... + +--Cardon!... + +Le nouvel arrivant, tiraillé a droite, tiraillé à gauche, assassiné +d'apostrophes aussi véhémentes, ne pouvait placer un mot et se +contentait de sourire. + +--Là! là! mes amis, fit-il enfin, ne parlez pas; tous à la fois: qu'y +a-t-il? + +--Il y a que nous bambochons ce soir. + +--Ça se voit. + +--Et que nous voulons nous administrer une cuite à tout casser... + +--Tais-toi, le Caboulot, laisse parler le grand monde. + +--Tiens! faut-il pas avoir six pieds, par hasard, pour qu'on se permette +de parler devant monsieur! + +--Silence! intervient Després. Je vais t'expliquer la chose, Champfort; +assieds-toi. + +--Lorsque Dieu créa le monde... + +--Passe au déluge! interrompit Lafleur. + +--Monte sur une chaise! glapit le Caboulot. + +--Pas de discours! grogna Cardon. + +--Laissez-moi faire: ça ne sera pas long. Champfort s'était assis, +attendant patiemment la fin de la bourrasque. + +--Lorsque Dieu créa le monde, reprit imperturbablement Després, il +travailla, comme tu le sais, pendant six jours... + +--C'est connu, ça! fit la voix flûtée du Caboulot. + +--Pas assez! répliqua gravement l'orateur. + +Puis il poursuivit: + +--Mais le septième, il l'employa à se reposer, laissant ainsi à l'homme, +qu'il venait de former à son image, un enseignement plein de sagesse. +Or... + +--_Ergo!_ + +--Or, nous avons travaillé toute la semaine comme des nègres. N'est-il +pas juste que nous prenions cette soirée, cette nuit même, s'il le faut, +pour laisser un peu se détendre l'arc de nos centres nerveux? + +--Bien parlé! + +--Puissamment raisonné! + +--D'une logique irréfutable! + +--Mais, sans doute, mes très chers, répondit en riant Champfort. Et je +songeais si peu à me mettre en désaccord avec cette sage règle, que je +venais vous prier d'étudier sans moi, ce soir Je ne suis pas dans mon +assiette et n'ai aucune disposition pour le travail. + +--Bravo! + +--Hourra pour toi, Champfort! + +--Vive le whisky, le tabac et les chansons! + +Et Després, de cette voix lente et mesurée qui lui était habituelle, se +mit à chanter, tout en saisissant une bouteille de la main droite et un +verre de la main gauche: + + Étudiants, étudiants + Chantons, rions sans cesse: + Que l'étude et l'allégresse + Se partagent nos instants. + +De son côté, le Caboulot hurlait: + + Pourquoi boirions-nous de l'eau, + Somm'nous des grenouilles? + +Cardon, lui, proclamait moins haut la chose, mais la mettait +consciencieusement en pratique. + +Quant à Lafleur, il n'est pas nécessaire de chercher ce qu'il turlutait +de sa voix enrouée; c'était toujours la même rengaine: + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne, + Que l'bon Dieu nous a conservé + Pour planter la vigne. + + +Il ne fallait pas lui demander autre chose que cela: c'eût été peine +perdue. Mais, en revanche, toutes les cinq minutes, l'éternel couplet +lui revenait dans le gosier, avec le nom du respectable grand-père Noé, +auteur de la première bamboche dont parle l'histoire. + +Laissons Lafleur redire, en quinze couplets, les mérites et les exploits +du grand-père Noé, et esquissons à la hâte le portrait du nouvel +arrivant. + + + + +CHAPITRE II + +Paul Champfort + +Paul Champfort était un grand et beau garçon de vingt-deux ans. + +Sa figure franche et ouverte plaisait au premier abord. Cheveux +châtains, longs et bouclés; front large, oeil brun, à la prunelle +hardie, bouche aux lèvres sympathiques, qu'ombrageait une petite +moustache de même nuance que les cheveux: tête charmante, en un mot. + +Il avait l'humeur joyeuse, la parole facile, colorée, doucement +railleuse, mais toujours bienveillante. On l'aimait beaucoup, parmi les +universitaires, tant à cause du cachet de sympathique distinction dont +toute sa personne était empreinte, que par la bonté de son caractère et +la solide intelligence qu'on lui savait. + +Il était de toutes les fêtes, de toutes les excursions, de tous les +_caucus_. On se l'arrachait un peu, et c'était toujours une bonne +fortune, pour des étudiants en goguette, que l'arrivée de ce bon +Champfort. + +On conçoit donc la joie de nos quatre apôtres quand le jeune homme, se +rendant aux arguments irrésistibles de son ami Després, s'assit autour +de la table du festin bachique et fit mine d'en prendre sa bonne part. + +Une première rasade fut versée par Després. + +--Je bois à ton bonheur, Champfort, fit-il en élevant son verre. + +--Moi, à tes succès en médecine, dit Cardon. + +--Et moi, à l'heureuse issue de ton examen, final, continua Lafleur. + +--Moi, Champfort, je bois à tes amours! cria le Caboulot, de cette voix +perçante qui dominait tous les bruits. + +A cette dernière santé, un nuage passa sur le front de Champfort. Le +sourire disparut de ses lèvres, et ce fut d'un ton presque solennel +qu'il répondit, en se levant: + +--Merci, Caboulot, merci, mes bons amis. Je prends actes de vos +bienveillants souhaits. Devant entrer bientôt dans la rude vie +professionnelle, j'ai besoin que la chaude amitié dont vous m'avez +toujours entouré ne me fasse pas défaut. Et si quelque amertume, +quelque déboire m'attend au début, j'aurai du moins, pour atténuer ma +mélancolie, le souvenir de vos bons procédés à mon égard. + +Champfort se rassit et chacun but silencieusement son verre, comme +si les paroles émues du jeune homme eussent voilé quelque inexorable +chagrin. Tant il est vrai que chez ces généreuses natures d'étudiants, +la sympathie ne se fait jamais attendre et jaillit toujours +spontanément, au moindre appel. + +Mais cette éclipse de gaieté dura peu. + +Quand on est en chemin d'herboriser dans les vignes du Seigneur, on ne +s'attarde pas à constater si quelque épine rencontrée par hasard pique +peu ou prou; on ne s'amuse pas à relever les humbles violettes ou les +pâles marguerites que le pied a foulées en passant. + +C'est du moins, ce que pensait Lafleur, car il entonna aussitôt d'une +voix de stentor: + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne, + Que l'bon Dieu............ + +--Va au diable avec ton grand-père Noé! interrompit avec humeur Després, +dont le front s'était assombri. + +--Hum! je doute fort qu'il veuille m'y suivre; le digne homme est trop +bien casé pour désirer un changement. + +--Alors, vas-y seul. + +--Nenni, mes fils; je suis trop poli pour ne pas vous attendre. + +Després se dérida un peu. + +--Au fait, tu as raison, Lafleur: vive la joie! + +--Et les pommes de terre, morguienne! Chaque chose en son temps. +Quand nous serons bien gris, nous parlerons raison; nous ferons de +la philosophie, de la psychologie, de la physiologie, de la +phrénologie--tout ce que vous voudrez. En attendant! amusons-nous, et +haut les verres! + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche,............ + +--Oui, oui, c'est cela, appuya Cardon. Il n'y a rien pour délier la +langue et mettre de l'ordre dans les idées comme quelques bons verres de +_Molson_. Je seconde la motion de Labrosse. + +--Adopté, _carried!_ vociféra le petit Caboulot. + +La joie reparut triomphante autour de la table chargée de bouteilles, de +verres, de pipes et de tabac. Pendant plus d'une heure, ce fut un déluge +de rasades, de chansons, de bons mots à faire pâlir les orgies romaines. +Lafleur chanta vingt fois son _grand-père Noé_; le Caboulot s'enroua +pour quinze jours à gouailler chacun de ses amis; Cardon se grisa comme +un Polonais, tout en encourageant les autres à boire sec, attendu que +les _provisions_ ne manquaient pas. Quant à Després, malgré qu'il +eut avalé presque une bouteille à lui seul, il n'y paraissait guère. +Seulement, il était devenu grave et rêveur, comme d'habitude; car +c'était là le seul effet que les spiritueux semblassent produire sur +cette organisation de fer. + +Mais, si grave et si rêveur qu'il fut, il le cédait pourtant sous ce +rapport de beaucoup à Champfort. Jamais le jeune homme, d'ordinaire gai +et assez solide buveur, ne s'était montré à ses amis enveloppé dans un +semblable nuage de tristesse et de mélancolie. + +Tant qu'il avait été en pleine possession de son sang-froid, il s'était +efforcé de se raidir contre le _spleen_ qui l'envahissait. Aux saillies +de Caboulot, aux jeux de mots barbares de Lafleur, aux épigrammes de +Cardon, il avait ri... oui, mais d'un rire nerveux, forcé, qui faisait +mal. Puis était venu cet état de demi-ivresse, où les idées se mettent +franchement à galoper sur le chemin de la rêverie et où le coeur vient +aux lèvres, prêt à s'ouvrir à tous les épanchements. + +C'est la phase la plus voluptueuse de l'état, alcoolique. Le cerveau +jouit, alors d'une lucidité plus grande qu'à l'état normal, et les idées +y dansent tout armées, prêtes à entrer en campagne au premier signal. + +Il était donc rendu à ce degré de l'échelle bachique, quand Després, qui +l'observait entre deux bouffées de fumée, lui dit doucement: + +--Champfort! + +--Hein? fit le jeune homme, comme surpris de cette appellation +inattendue. + +Puis, se soulevant à demi sur le canapé où il était presque couché; + +--Qu'y a-t-il, mon ami? + +--Il y a, mon cher, que tu n'es pas comme d'habitude et que tu nous +caches quelque chose. + +--Mais non..., mais non, je ne vous cache rien... Que voulez-vous que je +vous cache, mes bons amis? + +--Tu es triste comme une porte de prison, et c'est en vain que tu veux +paraître gai; la gaieté ne te va plus, et cela depuis longtemps. + +--Quelle conclusion tirer de cela? On n'est pas toujours disposé à la +joie. Chacun a ses heures de mélancolie, sans qu'il puisse s'en défendre +et sans même qu'il en puisse expliquer la cause. + +--Champfort, ne joue pas au plus fin avec moi. Depuis plusieurs mois, je +t'observe, et j'ai suivi pas à pas le travail lent, mais continu, mais +implacable qui se fait chez toi. Le peu de gaieté, de bonne humeur et +d'insouciance joyeuse qui te reste du Champfort d'autrefois n'est que +du vernis, et, sous ce vernis, il y a, une grande douleur, une de ces +douleurs incurables qui terrassent l'âme la plus fortement trempée. + +Le jeune étudiant baissa la tête et ne répondit pas. Mais sa main se +porta instinctivement à son coeur, comme s'il eût craint d'y laisser +voir la plaie qu'y devinait Després. + +Celui-ci se leva et, saisissant cette main indiscrète, il dit à +Champfort d'une voix douce: + +--Mon pauvre ami, ta main t'a trahi; tu souffres réellement et je vais +te dire qu'elle est ta maladie. + +--Tais-toi, Després, tais-toi! fit vivement Champfort, en relevant la +tête et regardant l'étudiant avec des yeux presque hagards. + +Cardon, Lafleur et le Caboulot s'étaient imposé mutuellement silence, +du moment que Després--leur chef à tous--avait engagé la conversation. +Rapprochant leurs chaises, ils attendirent vivement intrigués. + +Després, les désignant: + +--Voyons, Champfort, doutes-tu de nous? Sommes-nous, oui ou non, tes +meilleurs amis? + +--Certes, oui. + +--Eh bien! qu'as-tu à craindre? + +--Rien; mais mon secret est un de ceux qu'on emporte dans la tombe. + +--Ta! ta! ta! ton secret n'en est pas un, car je le connais moi. + +--Alors, c'est toujours un secret, répondit noblement Champfort. + +Un éclair brilla dans l'oeil noir de Després. Il leva fièrement sa belle +tête intelligente, serra la main du jeune homme et dit: + +--Merci, Champfort. Cette bonne parole est un coup d'éperon qui m'engage +définitivement dans la voie que j'ai adoptée. + +Puis, se tournant vers Lafleur, Cardon et le Caboulot: + +--Mes amis, dit-il, vous allez me donner votre parole d'honneur que rien +de ce que je vais vous apprendre ne transpirera au dehors. + +--Nous la donnons, firent les jeunes gens, en se levant tous à la fois. + +--Très bien, messieurs. Maintenant, Champfort, écoute, et, surtout, pas +de dénégations inutiles. Depuis plusieurs années, tu aimes d'un amour +sans espoir ta cousine, Laure Privat. Voilà ta maladie! + +A cette déclaration énergique, Paul Champfort se leva d'un bond. Une +pâleur effrayante envahit sa figure, et, foudroyant Després de son +regard, il murmura: + +--Malheureux, qu'as-tu dis là? + +--La vérité, mon ami, répondit avec calme le roi des étudiants. + +--Mais tu veux donc ma honte, mon déshonneur, pour jeter ainsi mon +secret aux quatre vents de la curiosité publique! + +--Ce que je veux, c'est qu'il ne soit pas dit que Paul Champfort aura +frappé inutilement à la porte d'un coeur. + +--Mais tu ne sais donc pas qu'elle ignore mon amour, et que je me +laisserai mourir plutôt que de lui faire le moindre aveu. + +--Ceci importe peu... Le temps et les circonstances peuvent amener bien +des changements dans les situations les plus embrouillées. Je me charge +de forcer la main aux circonstances... et, quant au temps, on lui fera +prendre le triple galop, si besoin est. + +--Oh! non, je ne veux pas qu'une pression quelconque, morale ou autre, +soit exercée sur cette enfant-là. Mon amour est une indignité, une +trahison; eh bien! périsse mon amour, dussé-je ne pas lui survivre! + +--Indignité! trahison!... Eh! depuis quand se montre-t-on indigne et se +rend-on coupable de trahison, en aimant avec franchise et loyauté use +jeune fille? + +--Depuis que le devoir et la reconnaissance existent. Ma tante Privat +m'a recueilli, moi orphelin, alors que les derniers débris du modeste +patrimoine de ma famille venaient de disparaître dans les frais de la +maladie et d'enterrement de ma mère; elle m'a élevé comme un enfant; +elle m'a fait instruire--me mettant ainsi dans les mains les moyens de +vivre honorablement--et je pousserais l'ingratitude jusqu'à chercher à +capter l'amour de sa fille unique, de sa fille à qui elle laissera une +part considérable de sa fortune!... + +--Non, jamais! Ma tête est plus forte que mon coeur, et si celui-ci ne +veut pas entendre raison, je le briserai. + +--Ah! si elle était pauvre comme moi!... + +--Pauvre, toi? allons donc! Est-ce qu'on est pauvre quand on possède une +intelligence comme la tienne et quand on a un coeur comme celui qui bat +dans ta poitrine? est-ce qu'on est pauvre quand on a ton instruction et +une position sociale honorable comme celle qui t'attend? + +--Et, d'ailleurs, puisque Mlle Privat a beaucoup d'argent, n'est-il pas +juste qu'elle fasse partager cette fortune à un pauvre homme honorable, +plutôt que de s'associer à un capitaliste qui n'en a que faire, et +donner ainsi le spectacle d'une richesse scandaleuse, au milieu de +misères imméritées? + +--Ah! oui, elle est riche et tu es pauvre!... Le voilà bien l'esprit de +ce siècle d'argent où tout se cote, où tout se réduit en piastres et +contins, où l'on fait marchandise de tout: âme, esprit ou coeur!... +Tu verras, Champfort, que dans cent ans d'ici, chaque pensée, chaque +sentiment sera matérialisé, pesé dans la balance du spéculateur, +prostitué sur le tapis vert de l'agiotage, qui rendra, son verdict dans +ce genre-ci: «Cette idée pèse _tant_ et vaut _tant_ la livre, mais la +marchandise étant en baisse depuis une demi-heure, je ne puis offrir que +_tant!_ + +--Nos petits-fils verront cela, Champfort: je t'en donne ma parole +d'honneur. + +A cette boutade de Després, Cardon, Lafleur et le Caboulot partirent +d'un indécent éclat de rire. Champfort lui-même, malgré toute la gravité +la situation, n'y put retenir et fit bravement chorus avec ses amis.... + +Mais le roi des étudiants ne fut pas désemparé. + +--C'est bien, messieurs, dit-il; riez, puisque mes pronostics vous +semblent drôles. Vous êtes jeunes, et, conséquemment, vous avez le droit +d'envisager l'avenir sous ses plus riants horizons. Pour moi, je suis +vieux déjà, avec les vingt-cinq lourdes années qui sont accumulées sur +ma tête et les épreuves par lesquelles j'ai dû passer. C'est pourquoi, +cet avenir que vous entrevoyez si beau ne pouvant plus m'offrir rien +qui m'attache, rien qui m'illusionne, je le regarde froidement, je le +suppute, je le pèse, ni plus ni moins que s'il s'agissait d'un bout de +saucisse ou d'un morceau jambon! + +Et, en prononçant ces mots--qui pourtant auraient dû redoubler la +bruyante hilarité de ses confères--Després avait dans la voix des +accents si sombrement dédaigneux; sa physionomie reflétait tant +d'amertumes longtemps comprimées, mais encore chaudes et palpitantes, +que personne n'ouvrit la bouche et que chacun se crut en présence d'une +de ces victimes stoïques et calmes, dont l'âme est morte à toutes les +joies de la vie. + + + +CHAPITRE III + +Cousin et Cousine + +Il fallait, en effet, qu'une bien terrible tempête eût passé sur le +coeur de ce fier jeune homme pour en refroidir ainsi les puissantes +aspirations et en arrêter l'indomptable essor. + +Y avait-il réellement un drame dans la vie de Després, ou devait-on +mettre sur le compte de l'organisation fortement nerveuse du roi des +étudiants cette misanthropie dédaigneuse et ces boutades douloureusement +excentriques dont il ne pouvait se défendre, à de certaines heures? + +On se perdait là-dessus en conjectures. + +Il y avait bien, dans l'histoire de Després, une lacune que personne ne +pouvait combler. Mais, comme la moindre allusion adressée jusqu'alors au +jeune homme sur ce sujet avait paru l'affecter péniblement, on s'était +fait un devoir de ne jamais plua le questionner sur ce passé mystérieux. + +Pourtant, ce soir-là, Champfort ne put s'empêcher de lui dire: + +--En vérité, mon cher Després, on dirait, à t'entendre, que des malheurs +inouïs ont plané sur ta jeunesse. + +--Peut-être! murmura Després... Mais, reprit-il avec vivacité, il ne +s'agit pas de moi pour le quart d'heure. + +--Cependant... + +--Il s'agit d'empêcher que tu sois la victime d'une coquette, ou qu'une +délicatesse outrée fasse laisser le champ libre à un indigne rival. + +--Qui te parle de rival?... En ai-je un, seulement? + +--Tu en as plusieurs, mais tu n'en redoutes qu'un. + +--Comment sais-tu cela? + +--Je sais tout ce qui concerne _cet homme_, répondit Després d'une voix +sombre. + +--Ah! fit Champfort intrigué, et tu le hais? + +--Je le hais? + +Ces trois mots furent dits d'un ton si glacial et si profond, que les +étudiants se regardèrent tout étonnés. + +Champfort réfléchissait. Un coin du rideau qui couvrait la jeunesse de +Després venait d'être soulevé par le Roi des Étudiants lui-même, et une +étrange idée se développait dans la tête de Champfort: c'est que son +rival avait dû être pour beaucoup dans les malheurs de Després. + +--Et, reprit-il, tu connais assez l'individu pour affirmer qu'il est +indigne de ma cousine? + +--Cet homme est un misérable, et Mlle Privat ne devrait pas même se +laisser souiller par son regard de serpent. + +--Très bien. Mais qui sera assez généreux pour désillusionner la pauvre +enfant? qui sera assez persuasif pour ouvrir les yeux de sa mère et lui +faire repousser un prétendant qu'elle regarde déjà comme son gendre? + +--Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des années, suis pas à pas les +mouvements tortueux de ce traître; moi qui connais tous ses agissements +honteux; moi, enfin, qui me venge du lâche séducteur de la seule femme +que j'aie aimée! + +--Enfin! s'écria Champfort, le voilà le secret de ta vie, n'est-il pas +vrai? + +--Oui, Paul, c'est vrai. Celui qui a détruit à jamais mes illusions de +jeune homme et mes espérances de bonheur, est le même misérable qui +cherche aujourd'hui à te ravir la jeune fille que tu aimes. + +--Quelle coïncidence! Une sorte de fatalité place donc cet homme sur +notre chemin? + +--Oui, c'est une fatalité... mais une fatalité que j'appelle providence, +moi. Cette providence qui m'a rendu témoin de toutes les trahisons de +ce larron d'honneur, qui m'a constamment entraîné sur ses pas, le jette +encore aujourd'hui en travers de ma route... Malheur à lui! La mesure +est pleine; le dossier est complet; je vais frapper un grand coup et +arrêter dans son vol ce vautour pillard. + +--Que comptes-tu faire? + +--Oh! fort peu de chose d'ici à la signature du contrat. + +--Hélas! pauvre ami, c'est dans huit jours. + +--Je le sais. Mais quand ce devrait être demain, j'aurais encore le +temps nécessaire à mes petits préparatifs. + +--Dieu veuille, mon cher Després, que tu réussisses à empêcher un +mariage aussi malheureux! Mais... + +--Mais quoi? + +--En serais-je plus avancé, et Laure m'en aimera-t-elle davantage? + +--Qui te prouve qu'elle ne t'aime pas déjà assez? + +--Tout le prouve: sa manière d'agir avec moi, sa froideur hautaine, ses +airs protecteurs, et jusqu'à cette réserve cérémonieuse qui a remplacé +la douce intimité et les naïfs épanchements d'autrefois. + +--Hum! il faut quelquefois prendre les femmes à rebours, et leurs grands +airs dédaigneux masquent souvent un dépit qu'elles dissimulent avec +peine. + +--Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure; son coeur est trop haut +placé pour recourir à ces petits moyens. + +--Qu'en sais-tu? Personne ne comprend les femmes, et les amoureux moins +que tous les autres. Ecoute-moi, Champfort: la femme est un être pétri +de contradictions, qu'il ne faut croire qu'à la dernière extrémité. J'en +sais quelque chose. + +--Tu es sévère. Després, et tes malheurs passés te rendent injuste. + +--Je ne crois pas. Il est possible, après tout, que Mlle Privat soit une +exception à la règle générale. C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il +en soit, pour me former une opinion solide sur ton cas, fais-moi +l'historique de tes relations avec ta cousine. + +--A quoi bon? + +--Il le faut. + +--Allons, je me résigne et ne vous cacherai rien. + +Les chaises se rapprochèrent, et Champfort commença: + +--J'ai connu ma cousine, il y a environ six ans. J'avais alors seize ans +et elle entrait dans sa quatorzième année. Mon père était mort depuis +longtemps, et ma mère venait à son tour de payer son tribut à la nature. +Resté orphelin et sans ressources, j'envisageais l'avenir avec frayeur, +lorsqu'un jour, un étranger entra dans mon petit logement et m'annonça +qu'il venait de la part de ma tante Privat, la soeur de ma mère, et +qu'il avait instruction de m'emmener à la Nouvelle-Orléans. Il me donna +une lettre de ma bonne tante et l'argent nécessaire pour régler toutes +mes petites affaires. + +«Rien ne me retenait plus à Québec. Aussi, mes préparatifs ne furent-ils +pas longs, et quinze jours plus tard, j'étais à la Nouvelle-Orléans, +ou plutôt, à quelques milles de là, dans une charmante habitation que +possédait mon oncle sur sa plantation, près du lac Pontchartrain. + +«Je passai là les deux belles années de ma jeunesse, vivant comme un +frère avec les deux charmants enfants de mon oncle: Edmond et Laure. + +Edmond avait à peu près mon âge, et Laure, deux années de moins. + +«Que de gaies promenades nous avons faites ensemble dans les champs de +canne à sucre ou sur les bords du lac! que de douces causeries nous +avons échangées sous la large véranda de l'habitation! + +«La guerre civile, qui se déchaînait alors avec fureur dans plusieurs +États de l'Union, ne se traduisait encore en Louisiane que par des +mouvements de troupes et une agitation formidable. Mais, tout en +enflammant nos jeunes coeurs d'un noble amour pour la cause du Sud, elle +ne troublait pas autrement notre paisible existence. + +«Sur ces entrefaites, mon oncle, qui était colonel, partit avec son +régiment pour rejoindre l'armée. Ce fut notre premier chagrin. Mais, +comme il nous déclara qu'il pourrait venir de temps en temps à +l'habitation, nous nous consolâmes assez vite de ce contretemps. + +«Ainsi qu'il l'avait dit, mon oncle revint un mois après son départ. Il +était accompagné d'un jeune homme du nom de Lapierre... + +--Hein! Lapierre? interrompit le Caboulot. + +--Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu? + +--Peut-être... Mais il y a tant de personnes qui s'appellent ainsi. +Continue. + +--Je disais donc que le colonel était accompagné d'un jeune homme du nom +de Lapierre, qui se disait de Québec et dont ma tante avait, en effet, +connu la famille, lorsqu'elle-même y demeurait. Mon oncle s'était +pris d'une véritable amitié pour ce Lapierre, et il en avait fait son +compagnon inséparable. + +Comment cet étranger était-il parvenu à s'insinuer ainsi dans les bonnes +grâces du colonel? quels services lui avait-il rendus?... je l'ignore +encore. + +--Moi, je le sais! interrompit Després. Lapierre courait alors d'une +armée à l'autre pour spéculer sur les navires. Un jour, il guida le +régiment du colonel Privat dans une marche nocturne qui amena la capture +d'un convoi ennemi. + +Telle est l'origine de sa faveur auprès de la famille Privat. + +--D'où tiens-tu ce renseignement? demanda Champfort, surpris. + +--De moi-même, mon cher. J'étais à cette époque dans le Kentucky, où, +je servais comme volontaire dans l'armée qui faisait face au général +Beauregard, dont faisait partie le régiment du colonel Privat. + +--Ah! fit Champfort, voilà qui explique bien des choses! + +--Continue, mon cher Paul, tu en apprendras encore. + +L'étudiant reprit: + +«Mon oncle et Lapierre passèrent une dizaine de jours à l'habitation, +pendant lesquels ma tante et ma cousine se multiplièrent pour héberger +dignement leur hôte. Laure, selon le désir de son père, s'était +constituée le _cicérone_ du jeune étranger et ne le quittait guère. Ils +faisaient ensemble, en compagnie du colonel et de ma tante, de longues +promenades à travers la plantation ou sur les bords du lac; et, de +retour à l'habitation, c'était au piano ou sous la véranda que se +continuait le tête-à-tête. + +«Pendant tout le temps que dura le séjour de mon oncle, je pus à peine +trouver l'occasion de parler à ma cousine. Elle semblait n'avoir d'yeux +et d'oreilles que pour Lapierre, et paraissait même se croire obligée de +ne plus causer qu'avec lui. + +Ce changement de conduite ne fit d'abord que m'étonner; mais bientôt, à +cet étonnement bien naturel se joignit une sensation étrange, une sorte +de souffrance, quelque chose comme une douleur sourde, mal définie, +qu'il m'était impossible de surmonter. + +«La vue de ma cousine, constamment au bras de ce beau jeune homme qui +lui souriait et lui parlait avec chaleur, me causait une impression +tellement pénible, que je fuyais sa société et me tenais presque +toujours à l'écart. J'errais seul de longues heures dans la campagne, et +ce n'était, qu'avec un inexprimable serrement de coeur que je rentrais à +l'habitation. + +«Hélas! je venais enfin de connaître le mal mystérieux qui me torturait: +j'aimais ma cousine! + +«Cette découverte m'effraya et ne fit qu'augmenter ma sauvagerie. Je +me considérai comme indigne des bontés de mon oncle et de ma tante, du +moment que mon coeur me révéla son audace, et, je pris la résolution +d'étouffer dans mon sein le coupable sentiment qui y germait. + +«Aussi, lorsque le colonel repartit pour l'armée, emmenant avec lui +le jeune Lapierre, j'avais fait mon sacrifice et ce fut sans +récriminations, sinon sans amertume, que je repris avec ma cousine le +genre de vie accoutumé. + +«Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se mêla toujours à nos +relations une certaine gêne et, une teinte de froideur, que ni elle ni +moi nous ne pouvions contrôler et qui ne fit qu'augmenter dans la suite. + +«Telle était la situation, lorsqu'un événement aussi douloureux +qu'inattendu vint nous plonger tous dans la désolation. Lapierre arriva +un soir à l'habitation porteur de la triste nouvelle que le colonel +était mort, quelques jours auparavant, d'une blessure reçue dans un +combat d'avant-postes. Le jeune homme, qui paraissait accablé de +chagrin, remit à ma tante une lettre de son mari mourant, dans laquelle +le blessé faisait les plus grands éloges de la conduite de son ami +Lapierre, qui l'avait recueilli sur le champ de bataille et soigné comme +un fils. + +--L'infâme! le traître! s'écria Després. Veux-tu savoir, Champfort, ce +qu'avait fait Lapierre avant de ramasser sur le champ de bataille le +colonel Privat mourant? + +--Qu'avait-il fait? + +--Il avait, pour une forte somme d'argent, livré au général ennemi le +secret des mouvements de Beauregard et fait tomber le colonel Privat +dans une embuscade où son régiment fut écharpé et lui-même blessé +mortellement. + +--Le misérable! mais cette lettre de mon oncle? + +--Oh! j'aurai beaucoup, à dire sur cette lettre quand le temps sera +venu. Pour le moment, qu'il me suffise d'affirmer que le colonel était +à cent lieues de croire que Lapierre fût un espion au service du plus +offrant. Aussi, touché des soins que lui prodiguait l'hypocrite, le +chargea-t-il d'annoncer sa mort à sa femme et lui écrivit-il la lettre +dont tu parles. + +--Mais, c'est affreux, cela! firent les étudiants. + +--Oui, messieurs, c'est affreux--d'autant plus affreux que le colonel +avait comblé ce misérable de faveurs et qu'il reposait en lui une +confiance illimitée... + +--Confiance que ne lui a pas retirée, malheureusement, la famille +Privat, fit observer Champfort. + +--Oui, mais cette sympathie qu'il a su capter fera place à la haine et +au mépris, quand je l'aurai démasqué, répondit Després. + +--Le pourras-tu?... Il te fera passer pour un imposteur et te demandera +des preuves... En as-tu? + +--J'en ai plus qu'il ne m'en faut pour le faire rentrer sous terre et +mourir de confusion, s'il lui en reste un atome d'honneur. Laissez venir +le grand jour de la rétribution, mes amis, et vous verrez comment se +venge le Roi des Étudiants. Toi, Champfort, achève ton histoire. + +--Je n'ai plus qu'un mot à dire. Ma tante, frappée dans ses plus chères +affections, se montra héroïque. Elle se dirigea immédiatement vers le +théâtre de la guerre et, à force d'argent, se fit remettre le corps de +son mari, qu'elle ramena en Louisiane, où les derniers honneurs lui +furent rendus. + +«Puis, n'étant plus retenue aux États-Unis par aucun intérêt majeur, +elle vendit ses immenses propriétés et nous ramena tous à Québec, en +passant par la France. + +«Quant à Lapierre, il avait rejoint l'armée, après l'enterrement du +colonel. Je ne l'ai revu qu'il y a environ trois mois, chez ma tante. Il +arrivait des États-Unis. Depuis lors, il est le commensal assidu de la +maison et fait la cour à ma cousine, qu'il doit épouser dans huit jours. + +«Vous en savez, aussi long que moi, maintenant, messieurs.» + + + +CHAPITRE IV + +Secret pour secret + +Un silence de quelques minutes suivit. + +Després s'était levé et marchait avec agitation dans la pièce. Le récit +de Champfort, auquel le nom de Lapierre se trouvait si étrangement mêlé, +avait ravivé en lui une plaie à peine cicatrisée, et fait surgir dans +son coeur d'amers souvenirs. Un pli menaçant, qui ridait de haut en bas +son front soucieux, annonçait l'effort de sa pensée. + +Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le turbulent Caboulot +semblait partager cette agitation. Sa figure mobile était devenue grave +et il attachait sur Després des regards profonds. On eût dit qu'un vague +souvenir, trop éloigné pour avoir de la consistance, trottait, dans la +tête de l'enfant et qu'il cherchait à le fixer, à lui donner du relief. + +Després ne s'apercevait pas de cette attention dont il était l'objet et +continuait sa promenade fiévreuse. + +Ce que voyant Lafleur, qui n'aimait pas les situations tendues, crut le +temps propice pour risquer une proposition. Le digne étudiant n'était +amateur de mélodrame qu'autant qu'on y mettait, de temps en temps, un +petit entr'acte pour _prendre la goutte_. + +Il saisit donc une bouteille et la brandissant: + +--Ça! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement +intéressantes; mais elles ne doivent pas nous empêcher de faire un doigt +de cour à cette bonne bouteille qui s'ennuie. + +--En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon. + +--C'est tout simplement de l'ingratitude, ajouta le Caboulot, qui +évidemment faisait effort pour paraître calme. La bouteille est une +bonne et loyale fille qui n'a jamais trahi personne, elle. Donnons-lui +une franche accolade. + +Les trois amis se versèrent chacun une rasade, et Lafleur s'écria: + +--Holà! Després, holà! Champfort, approchez. Faites-moi vite disparaître +ces mines tragiques et venez trinquer, ou sinon je vous chante tout mon +_Grand-père Noé_. + +Et il commença, en effet: + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne............ + +Mais les deux retardataires, en voyant cette menace du mélomane Lafleur +recevoir un commencement d'exécution, s'étaient vite rendus, à l'appel. + +On but la rasade exigée. Puis Champfort dit à Després: + +--Eh bien! Després, es-tu toujours, d'opinion que je me suis trompé à +l'endroit des sentiments de ma cousine? + +--Plus que jamais, répondit l'étudiant. + +--En vérité, tu m'étonnes! + +--Ce qu'il y a d'étonnant, mon cher, c'est que tu ne connaisses pas +davantage les femmes. + +--Je crois pourtant connaître celle-là; ayant si longtemps vécu en +rapports journaliers avec elle. + +--Tu la connais moins que toute autre... Mais laissons ce sujet pour ce +soir. Je te convaincrai avant peu de la singulière, erreur dans laquelle +un excès de délicatesse t'a fait tomber. Parlons plutôt de ce mécréant +de Lapierre. + +--Je t'ai tout dit ce que je sais sur son compte. + +--Alors, ce sera moi qui compléterai la biographie de ce sale +personnage. Le temps est arrivé, d'ailleurs, mes amis, où je dois +satisfaire la légitime curiosité que vous avez souvent manifesté à +l'endroit de certain épisode de ma jeunesse. J'aurais préféré ne +jamais soulever le voile sombre qui, comme un linceul, recouvre cette +malheureuse phase de ma vie. Mais le bonheur de notre ami Champfort +étant en péril, je vais parler et rouvrir vaillamment cette vieille +blessure. + +Champfort serra la main de Després. + +--Merci! dit-il: secret pour secret; il n'y aura plus désormais aucun +obstacle pour empêcher nos coeurs de battre à l'unisson. + +Le Roi des Étudiants s'installa en face de ses amis, dont la curiosité, +surtout chez le Caboulot, était piqué au vif, et prit la parole en ces +termes: + +--Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais dans une petite +paroisse de la rive droite du Richelieu, à peu près à mi-chemin entre +Saint-Jean et le lac Champlain... + +--Justement! murmura le Caboulot. + +--Quoi? fit Després. + +--Rien. + +--N'interromps pas, bavard, grognai l'organe rouillé de Cardon. + +«J'avais alors dix-huit ans, poursuivit Després, et je commençais mes +études médicales chez le vieux médecin de l'endroit. Je menais là une +vie paisible et heureuse, partageant mon temps entre l'étude au bureau +de mon patron et les plaisirs tranquilles de la pêche ou ceux plus +fatiguant de la chasse. J'allais aussi tous les jours m'étendre +nonchalamment sous les arbres rabougris d'un petit îlot d'alluvion, +formé au milieu du fleuve et pouvant avoir deux cents pas de tour. + +«Rien de calme et de pittoresque comme le paysage qui se déroulait alors +sous mes yeux! + +«Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse natale--que je désignerai +sous le pseudonyme de Saint-Monat--déployait sa sombre nappe de verdure, +émaillée de blanches maisonnettes et accidentée, ça et là, de rochers +moussus, de gorges nombreuses et de caps hardis, dont le courant léchait +les pieds verdâtres. En face, sur l'autre rive, quelques maisons isolées +montraient leurs façades au milieu du feuillage, et une petite rivière +descendait en grondant des hauteurs boisées de l'arrière-plan, pour +venir marier ses eaux à celles du fleuve, à deux arpents environ en aval +de l'îlot. + +«Tout cela respirait une telle fraîcheur, était revêtu de tons si +harmonieusement diversifiés et plaisait tant à mon esprit rêveur, qu'il +m'arrivait souvent de m'oublier en mélancolique contemplation et de ne +regagner ma demeure que longtemps après le coucher du soleil. + +«Un soir de juin, je m'étais attardé ainsi, et le soleil allait +disparaître derrière les sinuosités chevelues de l'horizon du nord, +lorsque je songeai au retour. + +«Le firmament était strié de grandes bandes de nuage, dont les franges +semblaient se traîner sur la forêt. Une assez forte brise ridait le +fleuve de lames courtes et pressées, dont le clapotement incessant +contre le rivage de l'îlot avait quelque chose de mélancolique qui +berçait mes pensées. Une petite embarcation, avec une jeune, fille pour +passagère et un tout jeune garçon pour pilote, longeait la rive gauche, +à quelques arpents de moi. + +«Tout à coup, au moment où je me dirigeais vers mon canot, couché dans +les ajoncs du rivage, un cri perçant se fit entendre dans la direction +de l'embarcation, qui venait, de chavirer. + +«Je vis la pauvre jeune fille, affolée de terreur, qui se débattait dans +le fleuve, pendant que la chaloupe renversée s'éloignait, avec le petit +garçon cramponné à sa quille. + +«Lancer mon canot, pagayer vigoureusement vers le lieu de l'accident et +saisir la jeune fille au moment où elle allait disparaître sous l'eau, +tout cela ne fut l'affaire que d'une minute. + +«Mais il était temps! La petite avait déjà perdu connaissance, et, je +dus employer tout mon savoir pour la faire revenir à elle. Quant au +gamin, il tenait bon sur son épave, et j'eus tout le temps de le +recueillir sain et sauf. + +«Ces jeunes gens étaient le frère et la soeur; Leur père, un des plus +riches cultivateurs de sa paroisse, demeurait non loin de là, justement +à l'embouchure de la petite rivière dont je parlais tantôt. De mon poste +d'observation sur l'îlot, j'avais souvent remarqué sa grande et belle +maison, à moitié perdue dans le feuillage et bâtie près de la berge de +la rivière. + +«Grâce à ces renseignements que me donna l'enfant--car la jeune fille +n'était guère en état de parler--je ramenai dans leur famille les deux +naufragés. + +«Inutile de vous dire que je fus fêté, choyé, caressé, comme devait +l'être le sauveur de deux enfants uniques. Le père et la mère me firent +promettre de les venir voir tous les jours. Désormais, j'aurais mes +entrées libres dans la maison et mon couvert mis à la table de la +famille. + +«J'eus d'autant moins d'hésitation à prendre cet engagement, que les +maîtres de la maison me parurent de charmantes gens, et leur fille +Louise la plus délicieuse enfant que j'eusse rêvée. Elle avait seize +ans, une taille bien prise, des cheveux blonds et des yeux noirs, +admirable contraste qui lui seyait à ravir. + +«Ce soir-là, je revins chez moi heureux d'avoir fait une bonne action et +le coeur rempli de la blonde image de Louise. + +«Le lendemain, je me jetai dans mon canot et retournai chez mes nouveaux +amis, avec qui je passai une partie de la journée. Louise ne se +ressentait plus des émotions de la veille, et une légère pâleur, qui la +rendait dix fois plus belle, rappelait seule la terrible crise. + +«Je conversai longtemps avec elle dans une douce intimité. Sa voix avait +un charme pénétrant et des accents, d'aimable naïveté qui m'allaient à +l'âme. Je vis avec joie qu'elle possédait une instruction suffisante +pour alimenter une bonne causerie, et qu'elle n'en savait pas assez pour +être pédante. + +«Je la quittai à regret vers le soir, après lui avoir promis de revenir +le lendemain et les jours suivants. + +«Pendant plus d'un mois, je vécus ainsi, traversant chaque jour le +fleuve en canot et ne revenant sur la rive droite qu'à la nuit. + +«Quel heureux temps! quelles heures délicieuses! Louise et moi, nous +n'étions plus seulement des amis inséparables: nous étions des amants. +Je l'adorais; elle raffolait de moi. Je trouvais longue la nuit qui nous +séparait; elle épiait avec anxiété, aux premières heures du matin, le +retour de mon léger canot bondissant sur la lame ou glissant comme une +flèche sur le fleuve endormi. + +«Oh! oui, le beau, le bon temps! + +--C'est à cette époque--c'est-à-dire vers la fin du mois de +juillet--qu'arriva à Saint-Monat un jeune homme du nom de Lapierre. Il +venait de Québec, où il étudiait le droit, et comptait passer un mois ou +deux de villégiature chez un de ses oncles, le voisin et l'ami de mon +père. + +«C'était un fort joli garçon, altéré de mouvement, passionné pour la +chasse, amoureux des plaisirs champêtres. Je l'avais un peu connu +autrefois, pendant mon séjour à Québec. Aussi, malgré sa mobilité +d'esprit et son caractère à plusieurs faces, fûmes-nous bien vite liés +d'amitié. + +«Je ne faisais pas une excursion qu'il n'en fut; je n'avais pas une +relation, une connaissance dans les environs que je ne lui fisse +partager. Bref, nous étions, au bout de quelques jours, la plus belle +paire d'amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade. + +«Pour sceller à jamais une si étroite intelligence, la Providence mit un +jour en grand danger la précieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une +circonstance où nous traversions la rivière à la nage: en fidèle Oreste, +je le sauvai au péril de ma vie. + +«Cette bonne action me valut l'éternelle reconnaissance du loyal jeune +homme. + +«Vous allez voir comment il me la prouva. + +«Je vous ai dit que toutes nos distractions étaient communes et que +cette communauté s'étendait aux relations que j'avais. Naturellement, la +famille de Louise n'en était pas exclue, et je continuais, comme par le +passé, à me rendre tous les jours auprès de ma jolie fiancée. Seulement, +j'étais invariablement flanqué du citoyen Lapierre. + +«Le jeune homme paraissait surtout goûter extrêmement, la société des +maîtres de la maison, auxquels il racontait toutes sortes d'histoires +plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable rendait +amusantes au possible et qui faisaient les délices des bons vieillards. +Louise et moi, nous nous mêlions souvent à leur cercle et prenions +de bon coeur part à l'hilarité générale. Lapierre, alors, redoublait +d'amabilité, et ses racontars, s'adressant directement à la jeune fille, +ne manquaient jamais de l'amuser beaucoup. + +«Et c'est ainsi qu'une douce familiarité s'établit, à ma grande +satisfaction, entre mon ami et mon amante. + +«Loin de mettre obstacle au développement de cette sympathie naissante +entre les deux jeunes gens, je cherchais, au contraire, à en resserrer +tous les jours les liens dorés. Il me semblait que mon bonheur ne +serait complet qu'à la condition d'y faire un peu participer mon dévoué +compagnon, cet excellent Lapierre. + +«Un procédé si délicat ne manquait pas de toucher vivement le bon jeune +homme, et il me disait souvent, en me serrant la main: + +--Gustave, tu es un coeur d'or, et je bénis le ciel qui m'a, fait faire +ta connaissance. Non seulement tu me procures d'agréables distractions, +mais tu pousses, en outre, la complaisance jusqu'à me laisser prendre +une petite place dans le coeur de ta belle fiancée. Il est si bon de +sentir rayonner autour de soi la douce amitié d'une femme, que je te +sais gré de m'avoir procuré ce plaisir-là. Je retournerai à Québec +meilleur que je n'en suis parti, et cette amélioration sera ton oeuvre. + +«L'hypocrite! le traître!... Oh! messieurs, tenez-vous le pour dit: +c'était et c'est encore un rusé coquin que ce Lapierre. Tous les rôles +lui sont bons; aucun moyen ne lui répugne. Quand un ennemi se trouve sur +son chemin, il le bouscule; si c'est un ami, il prend une voie détournée +et frappe dans le dos. + +--Et c'est à un bandit de cette force que j'ai affaire! murmura +Champfort. + +--Ne crains rien: je suis là! répondit Després; je suis là, en travers +de sa route, implacable et sombre comme le châtiment! + +--Moi aussi! s'écria le Caboulot, d'une voix étrange. + + + +CHAPITRE V + +Trahison + +Lafleur et Cardon s'amusèrent beaucoup de cette exclamation un peu +prétentieuse; mais Després, lui, eut un singulier tressaillement. Il +regarda l'enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa sur son +front, comme si une idée nuageuse cherchait à en jaillir. + +Apparemment que cette idée lui parut folle, car il hocha bientôt la tête +et poursuivit: + +«Je vivais donc dans la plus grande sécurité et sans la moindre +appréhension du côté de Lapierre. Quant à ma fidèle Louise, j'aurais cru +commettre une profanation en la soupçonnant; et, d'ailleurs, elle se +montrait toujours pour moi si prévenante, si gracieuse, si aimante, que +c'eût été vraiment folie de lui prêter des idées de trahison. + +«C'est sous ces riantes circonstances que je dus, vers la fin d'août, +faire une absence de trois ou quatre jours pour aller régler certaines +affaires à Saint-Jean. + +«Je partis en canot, après avoir reçu de Louise les plus chaudes +recommandations de ne pas être longtemps dans mon voyage, et du bon +Lapierre les meilleurs souhaits. + +«La descente du Richelieu se fit en quelques heures, et, à la nuit +tombante, j'arrivais à destination. + +«Mes affaires furent bâclées plus rapidement que je ne m'y attendais, +et, dès le lendemain, je pus effectuer mon retour. + +«Je laissai Saint-Jean dans l'après-midi. Le temps était beau. Pas un +souffle de vent ne ridait la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais +donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais à Saint-Monat dans le +courant de la soirée. + +«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à un mille environ de +chez moi. Quoiqu'il n'y eût pas de lune et que le ciel fût assez sombre +pour empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais cependant +distinguer l'îlot qui se détachait du fleuve comme une tache noirâtre +sur une plaque d'acier bruni. + +«Je suivais alors la rive gauche d'assez près, afin d'éviter le courant +des eaux profondes. Je ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce +côté-là, à quelques arpents devant moi, à cause des sinuosités de la +berge. + +«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller une lumière dans un +endroit bien connu, au fond d'une petite baie où se déchargeait le bras +de rivière déjà décrit. + +«--C'est là! me dis-je, tandis qu'une émotion bizarre tenait mon aviron +immobile. Et, pendant plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur +ce point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité! Un sentiment +d'angoisse indéfinissable me serrait la gorge, quelque chose comme un +pressentiment mystérieux, comme l'appréhension d'un malheur! + +«L'image de Louise, de ma Louise adorée que je n'avais pas vue depuis +deux jours, se présenta à mon esprit troublé, et cette évocation me +causa une impression étrange. Je la revis, comme en cette soirée fatale +et heureuse où je la sauvai de la mort, lutter contre les vagues qui +s'ouvraient pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était celui +de Lapierre qui l'arrachait au gouffre béant. Et Lapierre me saluait +d'un geste moqueur, puis filait rapidement dans son canot, sur le fleuve +tourmenté, en me jetant un éclat de rire sardonique!... + +«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar, et, plongeant +énergiquement mon aviron dans l'eau, je fis voler mon canot dans la +direction de la baie. + +«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi ma route? + +«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais poussé invinciblement +vers la petite lumière; elle m'attirait comme un puissant aimant; elle +m'aspirait comme le terrible maelstrom des côtes de Norvège. + +«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais à peine distinguer à +vingt pas en avant de la pince de mon canot. Je filais toujours quand +même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait à vue d'oeil. +Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance en pays ennemi, je plongeais +en silence mon aviron dans l'eau tranquille, ne la laissant même pas +toucher le rebord de l'embarcation. + +--Tout à coup, une obscurité plus profonde se fit à quelques pas de moi, +et mon canot s'engagea doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes +en les frôlant, puis s'arrêta. + +--J'étais arrivé. + +--Et par un singulier hasard, je me trouvais justement dans une petite +crique du bras de rivière, ombragée de massifs très épais, et à une +vingtaine de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée, qui était celle +de la chambre de Louise. + +«Je demeurai là immobile, fixant de mon regard ardent cette fenêtre +bien-aimée, derrière laquelle devait se trouver ma douce fiancée. +J'espérais entrevoir la charmante silhouette de la jeune fille; je lui +dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais ma course. + +«Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en conclus que la pieuse +Louise adressait à Dieu sa prière accoutumée, avant de se mettre au lit. + +«La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être, à cette minute +précise où je suis à deux pas d'elle, un _pater_ et, un _ave_ pour que +son bon ami Gustave lui revienne sain et sauf. + +Amère ironie de ma pensée! + +«Je n'avais pas finie cette réflexion émue, qu'un bruit étouffé de +conversation à voix basse me parvint. + +«J'éprouvai comme une secousse galvanique et me rapprochai, en me +glissant silencieusement à travers le feuillage, de l'endroit d'où +semblaient partir les chuchotements. + +Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez près pour être sûr +de ne pas perdre une syllabe de la conversation mystérieuse, j'écartai +doucement le feuillage et je regardai. + +A cinq ou six pas de moi, près de la maison, il y avait un homme et une +femme. L'obscurité m'empêchait de distinguer leurs traits, mais mon +coeur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui. + +«L'homme était Lapierre; la femme, Louise, ma fiancée! Leur voix, qui se +fit entendre au même moment, ne me laissa aucun doute à cet égard. + +«Ainsi, j'étais trahi!... trahi par la femme que j'aimais le plus au +monde, qui m'avait juré une inviolable fidélité et que j'avais arrachée, +deux mois auparavant, à une mort certaine!... trahi par l'homme qui me +devait aussi la vie, par l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la +veille même, des paroles d'amitié, par le confident qui avait reçu tous +les secrets de mon coeur! + +«C'était trop à la fois, et le coup qui m'atteignait en pleine poitrine +était porté trop soudainement!... Un flot de sang me monta aux yeux et +je dus me cramponner désespérément à un arbre, pour ne pas tomber. + +«Puis la réaction se fit, immense, terrible; une froide rage serra mes +tempes, et ce fut avec un calme effrayant que je me dis: + +«Avant de les frapper, je dois les entendre. Je ne suis plus un amant; +je suis un juge! Écoutons. + +«Et, concentrant toutes les facultés de mon âme dans un seul sens: +l'ouïe; j'entendis mot à mot le dialogue suivant: + +--En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre, vous êtes trop +pusillanime ce soir. Les ombres de la nuit vous feraient-elles peur et +n'auriez-vous de courage qu'à la clarté du soleil? + +--Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, répondait la jeune fille. + +--Peur de quoi? + +--Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le feuillage, du coassement +des grenouilles au bord de la rivière, du cri des hibous, là-bas, dans +ces gorges sombres... + +--Allons donc! + +--Il me semble que tous ces bruits et toutes ces voix de la nuit ne +s'élèvent que pour me reprocher mon infidélité. + +--Vous êtes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles n'ont rien à +voir dans nos affaires, croyez-moi. + +--Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague terreur que j'éprouve +n'est pas de ceux que l'on surmonte par le raisonnement. + +--Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous aime, vous chasseriez +bien vite toutes ces idées superstitieuses et vous ne craindriez rien au +monde, quand je suis là pour vous défendre. + +--Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous, je trahis des serments +solennels; lorsque je trompe à toute heure du jour un franc et loyal +jeune homme qui a foi en moi; lorsque je récompense le dévouement de +celui qui m'a sauvé la vie en jouant vis-à-vis de lui la comédie de +l'amour, tandis que mon coeur appartient à un autre; vous me demandez si +je vous aime!... + +Louise avait prononcée cette tirade d'une voix forte, quoique étouffée, +et avec une énergie fébrile. Je n'en perdis pas un mot, pas une +intonation. Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé, la +tête appuyée au tronc d'un arbre, le visage baigné de larmes. + +Lapierre reprit: + +--Je vous crois, Louise, et la démarche que vous faite ce soir confirme +vos dires; mais combien les actions prouvent mieux que les paroles! + +--Ce que vous me demandez est si grave, que je ne puis m'y résoudre. + +--Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire? Vous n'aimez pas +l'homme que vos parents vous destinent; pour vous soustraire à la dure +nécessité d'épouser cet homme-là, vous fuyez avec celui que votre coeur +a choisi... Encore une fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si étrange? + +--Gustave Després m'a sauvé la vie! + +--La belle affaire! Tout autre, à sa place, en eût fait autant. Est-ce +qu'on laisse périr sous ses yeux une personne qui se noie, sans lui +porter secours? + +--Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'être jamais qu'à lui! + +--Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes d'engagements ne tirent +pas à conséquence et se rompent tous les jours. Després a abusé de votre +jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous faisant promettre une +chose semblable. C'est tout simplement odieux. + +A cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai pâle de colère et +prêt à bondir sur lui; mais la voix de Louise m'arrêta. + +--Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain, à la môme heure, +soyez ici: je vous dirai à quoi je suis résolu. + +--Ne craignez-vous pas le retour de Després? + +--Oh! non, il m'a déclaré que son absence durerait au moins trois jours. + +--J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez, Louise, que le temps +presse et que la découverte de notre liaison peut tout gâter. + +--Demain, j'aurai pris une décision. + +--A demain, donc! La frontière n'est pas loin et mon canot est rapide. + +--Je serai prête. A demain! + +Louise rentra, et j'entendis, à quelques pas de moi, le bruit des +branches froissées par Lapierre, qui regagnait son canot. + +Je le laissai partir. + +Cinq minutes après, je filais silencieusement dans son sillage. Mon +heureux rival fredonnait un gai refrain, pagayant mollement, comme un +homme qui n'est pas pressé. + +Je l'abandonnai à la hauteur de l'îlot, pour obliquer à gauche et me +diriger vers la demeure de mon père. + +Lui se perdit dans l'obscurité, en amont, et je l'entendis atterrir +presque en même temps que moi. + + + +CHAPITRE VI + +Le drame de l'îlot + +Després, après s'être recueilli un instant, reprit ainsi sa narration: + +«La découverte de la honteuse trahison dont j'étais victime avait +réveillé dans mon coeur une foule de passions assoupies jusqu'alors. De +sombres idées de vengeance m'agitaient, et c'est sous l'empire d'une de +ces colères blanches qui ne raisonnent pas que je pris un parti. + +«Je gravis au pas de course le coteau qui conduisait à la maison de mon +père; et, après avoir rendu compte à ce dernier de ma mission, je lui +dis qu'une affaire importante m'obligeait à repartir de suite, et le +priai de ne pas révéler à personne mon retour nocturne à Saint-Monat. + +«Le bon vieillard parut quelque peu étonné de mes allures mystérieuses; +mais je le rassurai en lui disant qu'il s'agissait tout simplement d'un +pari à gagner, et je fis mes préparatifs de départ. + +«Ce ne fut pas long. + +«De l'argent, quelques hardes, des provisions pour deux jours et une +paire de revolvers chargés composèrent mon bagage, et je quittai la +maison paternelle comme deux heures du matin sonnaient au coucou du +salon. + +«Une vingtaine de minutes plus tard, j'étais installé dans le fourré le +plus épais de l'îlot, ayant eu soin de hâler mon canot à sec et de le +dissimuler dans un fouillis de broussailles. + +«Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire pour y passer la +journée, était d'abord d'empêcher que Lapierre n'eût vent de mon retour, +ensuite d'être plus à portée d'observer ses allées et venues. + +«Rien d'extraordinaire ne se passa, jusqu'au soir. + +«Mon ex-ami alla bien, comme d'habitude, chez mon père et chez quelques, +autres personnes du voisinage, mais son canot ne bougeait pas. + +«La nuit vint, sombre, silencieuse--une vrai nuit de contrebandier, de +bandit. Je distinguais à peine les deux rives du fleuve; et si quelques +maigres rayons d'étoiles n'eussent percé l'obscurité compacte, il +m'aurait été bien difficile de constater le départ du coquin. + +«Heureusement, mes yeux s'y firent à la longue, et, vers dix heures +environ, je pus y voir le canot de Lapierre se dessiner sur le fleuve +comme une ombre légère et glisser rapidement vers l'îlot. + +«Arrivé à la pointe sud, au lieu de passer outre, comme je m'y +attendais, le canot vint s'y ensabler, et l'homme qui le montait sauta à +terre et alla déposer, non loin de là, derrière un rocher, quelque chose +qui me parut être un paquet de hardes. + +«Avant, que je fusse revenu de mon étonnement, le canotier avait rejoint +son embarcation et nageait ferme dans la direction de la rive gauche. + +«Je lui laissai prendre un peu d'avance, puis, à mon tour, je sautai +dans mon canot et m'élançai silencieusement sur ses traces. + +«Après une dizaine de minutes de cette chasse nocturne, j'abordais dans +ma petite crique de la veille et je me glissais sans bruit jusqu'à mon +poste d'observation de la nuit précédente. + +«Lapierre était déjà rendu près de la maison. Je vis sa silhouette qui +s'estompait faiblement sur le mur blanchi à la chaux. + +«Tout semblait sommeiller dans la maison. Aucune lumière ne brillait aux +fenêtres. Le monotone trémolo des grenouilles dans les ajoncs du rivage +interrompit seul le silence pesant de la nuit. + +«Tout à coup, j'entendis crier les gonds d'une porte qui s'ouvrait; puis +des pas légers se firent entendre, et Louise, en costume de voyage parut +auprès de Lapierre. + +--Enfin, vous voilà! fit le coquin. + +--Mon Dieu! répondit la jeune fille d'une voix navrée, à quelle affreuse +démarche m'obligez-vous? + +--Allons, voilà vos terreurs puériles qui vous reprennent. + +--Mes bons parents, les abandonner! ce pauvre Gustave, le trahir! + +--Mais, ma chère, vous les reverrez, vos parents--car, une fois mariés, +nous reviendrons; quant à cet imbécile de Gustave, vous me feriez +plaisir en le laissant là où il est. + +--Il me semble que je fais un rêve terrible et que je ne pourrai jamais +me résoudre à vous suivre. + +--En ce cas, éveillez-vous et prenez vite une décision, car je n'ai +aucunement l'intention de passer ainsi toutes les nuits à courir sur le +fleuve. + +--Si nous attendions encore quelques jours... + +--Pas une heure. C'est assez d'enfantillage comme cela. Suivez-moi cette +nuit même, ou retournez à votre premier amoureux... Il n'est pas fier, +ce bon enfant-là, et il se fera un honneur de recueillir les débris de +ma succession. + +«Remarquez en passant, messieurs, comment le brutal Lapierre traitait +cette jeune fille, qu'il prétendait, aimer et quelle abjecte soumission +Louise avait pour lui. Il est certaines femmes qu'il faut tenir ainsi +dans une crainte salutaire... La verge leur est douce et les coups de +fouet leur semblent des caresses. + +«Pauvre et sotte humanité! + +«Mais je poursuis... Après quelques secondes, Louise répondit +brusquement: + +--Vous le voulez, Joseph? Eh bien! que notre destinée s'accomplisse: +emmenez-moi. + +«Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit la jeune fille +dans ses bras et la transporte dans son canot. Puis il poussa au large +et disparut sur le fleuve sombre. + +«Mais je l'avais prévenu. Aux dernières paroles de Louise, j'avais +regagné à pas de loup mon embarcation, et je fuyais comme une flèche +vers l'îlot, lorsque les fuyards se détachèrent de la rive. + +«En un clin d'oeil, j'avais atteint l'endroit où Lapierre, une heure +auparavant, avait, mis pied à terre. J'étais sûr que le coquin s'y +arrêterait encore, et je l'attendais, un revolver dans chaque main, et +blotti derrière un rocher. + +«J'étais résolu à tout pour empêcher le rapt de se consommer; et, plutôt +que de laisser impunies brûlé la politesse, en compagnie de son bon ami +Lapierre... + +--La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de +suite, misérable, car me voilà! + +«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je +repoussai au large leur canot, qui partit à la dérive et disparut +aussitôt dans l'obscurité. + +«Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun +une exclamation: + +--Després! Gustave! + +--Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force--Gustave +Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous +sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després +qui, a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous +avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et +vient vous, porter la sentence que vous méritez! + +--Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? + +--La mort! répondis-je d'une voix stridente. + +--Pour tous deux? + +--Pour toi seul, coquin. + +--Et pour mademoiselle? + +--Le mépris! + +--Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main +morte, monsieur le juge! + +--Je me venge! fut la réponse. + +«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces +accents qui portent immédiatement la conviction. + +--La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de +suite, misérable, car me voilà! + +«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je +repoussai au, large leur canot, qui partit à la dérive et disparut +aussitôt dans l'obscurité. + +Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun +une exclamation: + +--Després! Gustave! + +--Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force--Gustave +Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous +sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després +qui a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous +avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et +vient vous, porter la sentence que vous méritez! + +--Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? demanda impudemment +Lapierre. + +--La mort! répondis-je d'une voix stridente. + +--Pour tous deux? + +--Pour toi seul, coquin. + +--Et pour mademoiselle? + +--Le mépris! + +--Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main +morte, monsieur le juge! + +--Je me venge! fut la réponse. + +«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces +accents qui portent immédiatement la conviction. + +«Pourtant, il feignit encore de badiner. + +--Qui sera l'exécuteur des hautes oeuvres? ricana-t-il. + +--Moi! + +«Et, exhibant aussitôt mes revolvers, j'ajoutai: + +--Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous nous placerons à chacune +des extrémités de l'îlot, et nous tirerons à volonté nos six coups. + +«Lapierre recula. + +--Un duel? fit-il. + +«Oui, un duel, un duel loyal! car si je veux ta vie, ce n'est point par +un assassinat que je prétends l'avoir. + +--Un duel sous les yeux d'une femme? + +--Cette femme en est la cause: il faut qu'elle voie son oeuvre. + +--C'est une lâcheté cruelle! + +--Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler de lâcheté, toi que je +surprends en flagrant délit de trahison, en train de déshonorer à jamais +une famille respectable. Mets de côté ces airs de chevalerie qui ne te +vont pas, et prépare-toi plutôt à disputer ta misérable vie. + +--Et si je ne veux pas me battre, moi? + +--Si tu refuses de te battre, infâme larron d'honneur, aussi vrai que +Dieu m'entend, je vais te tuer comme un chien. + +«Pour le coup, Lapierre vit que j'étais sérieux et qu'il fallait +s'exécuter coûte que coûte. Il se mit à trembler tout de bon. + +--Au moins, dit-il, mettons Louise à couvert; tu n'as pas envie de +l'assassiner, je suppose? + +--Pas le moins du monde. Il y a, de l'autre côté de l'îlot, un amas de +roches derrière lequel elle se blottira. Si je te tue, comme je l'espère +bien, je m'engage à la ramener chez elle dans mon canot, que j'ai caché +à quelques pas d'ici; si tu es vainqueur, tu agiras à ta guise. Allons, +fais vite, où je vais te frotter les côtes pour te donner du courage. + +«Ce coup d'éperon parut transformer Lapierre. Il bondit vers la jeune +fille et, malgré ses supplications et ses gémissements, la transporta au +lieu convenu. + +«Puis, revenant vers moi, il me cria d'une voix sauvage: + +--A nous deux, maintenant!... Ah! mon petit Després, tu veux du sang! Eh +bien! je vais voir de quelle couleur est celui d'un amoureux déconfit. +Où est mon revolver? + +--Je viens de le déposer sur le paquet de hardes que tu destinais à +mademoiselle, vilaine caricature de Don Juan! répondis-je, en gagnant à +la hâte l'extrémité nord de l'îlot. + +«Il était alors environ minuit. + +«Le temps était toujours sombre. La lune n'étant pas encore levée, c'est +à peine si la clarté blafarde des étoiles permettait de voir à quelques +pas devant soi. + +«C'était donc à peu près au hasard que nous allions tirer, à moins de +marcher l'un sur l'autre, ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur +notre feu réciproque. + +«Je me faisais ces réflexions, tout en cherchant un abri quelconque, +lorsqu'une détonation retentit et qu'une balle siffla à mon oreille. + +«Je me retournai vivement et ripostai au hasard. + +«Je n'avais pas abaissé mon arme que, pan! une autre détonation suivit +et qu'une seconde balle me passa dans les cheveux. + +«--Hum! me dis-je, il paraît que maître Lapierre attend mon feu pour +mieux viser. Ce n'est pas si bête pour un coquin de son acabit. + +«Cette constatation faite, j'avançai de quelques pas et tirai à mon tour +sur une ombre qui semblait se mouvoir. + +«Un coup de feu me répondit immédiatement, mais, cette fois-ci, à une +trentaine de pieds de moi tout au plus. La balle fit éclater une branche +à mes côtés. + +«--Tant mieux! murmurais-je, Lapierre marche sur moi, comme je marche +sur lui. Ce sera plus tôt fini. + +«Et je lâchai mon troisième coup. + +«Mais, rendu prudent par les sifflements désagréables que mes oreilles +n'avaient que trop perçus, je m'étais aussitôt jeté à plat-ventre. + +«Cette précaution me sauva la vie, car Lapierre m'envoya sa quatrième +balle à quelques pouces seulement au-dessus de la tête. + +«En ce moment, je vis pendant deux secondes sa silhouette se dessiner +près d'un arbuste. Mon revolver était en position: je tirai. + +«Un cri terrible se fit entendre et j'entendis le bruit d'un corps +pesant s'affaissant dans le feuillage. + +«--Justice est faite! je suis vengé! m'écriai-je. + +«Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus à l'endroit où Louise +attendait le résultat de la lutte. Elle était probablement évanouie au +premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance, les mains +cramponnées au rocher qui lui servait d'abri. + +«--Pauvre enfant! murmurai-je, si ce misérable que je viens de tuer ne +s'était pas rencontré sur notre chemin, comme nous aurions été heureux! + +«Mais je n'avais ni le temps ni la volonté de m'attendrir. Je la +transportai dans mon canot et la ramenai chez elle. + +«Au moment où je la déposais près de la maison de son père, elle reprit +ses sens et me reconnut. + +«Après m'avoir regardé avec effroi pendant quelques secondes, elle +détourna la tête et ses lèvres murmurèrent un mot sanglant: + +«--Assassin! + +«--Vous vous trompez, mademoiselle, répliquai-je gravement. Ce n'est +pas moi, mais bien votre coquetterie qui a couché dans les bruyères de +l'îlot l'homme qui y dort son dernier sommeil. Souvenez-vous-en, Louise, +et... adieu! + +«Je m'éloignai rapidement, l'âme remplie d'une mortelle tristesse, et, +toute la nuit, je remontai le Richelieu à grands coups d'aviron. + + + +CHAPITRE VII + +Kingston et Kentucky + +Després s'arrêta, un instant à cette phase de son récit. + +Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit soudain d'une +expression de haine impossible à rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu +sombre, comme si quelque horrible souvenir venait de passer devant ses +yeux, et il reprit d'un ton farouche: + +«J'achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui me reste à dire. + +«Je remontai donc le Richelieu pendant le reste de la nuit, me dirigeant +vers la frontière. A la pointe du jour, je me trouvais tout au plus à +quatre ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est-à-dire de la +liberté, du salut. Mais j'étais exténué, je n'en pouvais plus; mes +mains, gonflées outre mesure par le maniement de l'aviron, refusaient +absolument le service... + +«Je dus m'arrêter pour prendre quelque repos. + +«Je me trouvais alors en face d'un grand bois de sapins et de bouleaux. +J'y cachai mon canot et, m'étendant tout auprès, je m'endormis d'un +profond sommeil. + +«Quand je m'éveillai, le soleil était haut et je jugeai que j'avais dû +dormir plusieurs heures. + +«Pour réparer autant que possible cette grave imprudence, je me hâtais +de remettre mon embarcation à l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent +des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par une dizaine d'hommes +qui bondirent sur moi et m'arrêtèrent. + +«Parmi ces hommes était Lapierre; Lapierre que je croyais avoir tué et +que je retrouvais plein de vie, ayant reçu tout au plus une blessure +légère, à en juger par un de ses bras, qu'il portait en écharpe. + +«Je compris tout. + +«Le lâche, pris de terreur en se sentant atteint par ma balle, avait +poussé un cri d'agonie et s'était laissé choir tout de son long, +contrefaisant le mort. Puis, lorsqu'il avait bien constaté mon départ, +il s'était empressé de mettre les autorités à mes trousses. + +«--Ah! ah! mon petit Després, me dit-il avec un ricanement d'hyène, +il paraît que te voilà descendu du banc de la jugerie! C'est dommage, +parole d'honneur, tu étais superbe la nuit dernière en prononçant ma +sentence!... Mais, bah! ajouta-t-il, si tu perds le rôle de juge, tu +porteras toute ta vie la casaque du forçat... Elle ira mieux à ta +taille! + +«--Misérable chenapan! murmurai-je avec dégoût, en lui tournant le dos. + +«On me passa les menottes, comme à un malfaiteur vulgaire, et c'est +ainsi que je fus conduit à Saint-Jean, où je fus interné dans la prison +commune. + +«Mon procès ne tarda pas à s'instruire, et, naturellement, grâce aux +menées de Lapierre, je fus trouvé coupable. + +«On me condamna... + +--A quoi? demandèrent les jeunes gens, voyant que Després se taisait. + +--Au pénitencier! répondit d'une voix sourde le Roi des Étudiants. + +--Au pénitencier! fit Champfort... et pour combien de temps? + +--Pour un an... Le jury m'avait fortement recommandé à la clémence de la +cour. + +--Hélas! pauvre ami... mais la sentence ne fut pas... + +--J'ai fait mon temps! j'ai porté, comme me l'avait prédit Lapierre, la +casaque du forçat; pendant douze longs mois, j'ai vécu cote à côte avec +les meurtriers, les voleurs et les faussaires; travaillant sous le fouet +des gardiens, mangeant à la gamelle du galérien! + +--Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli de douze ans et ont +amassé bien du fiel dans mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de +sombres pensées de vengeance m'ont agité à l'ombre de ces murs lugubres +du pénitencier de Kingston! + +«Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau le grand air de la +liberté. + +«Mais je n'étais déjà plus l'adolescent joyeux à qui l'avenir sourit. +Mon âme avait bu à la source d'amertume et s'en était imprégnée. La +blessure que l'on venait de faire à mon honneur et à mes sentiments les +plus intimes me brûlait comme un fer rouge. + +«Je résolus de quitter le Canada et d'aller chercher dans le fracas de +la guerre américaine, sinon l'oubli, du moins un adoucissement à mes +tortures morales et une sorte de réhabilitation vis-à-vis de moi-même. + +«Une autre raison--et celle-là bien plus impérieuse--me poussa à cette +détermination. + +«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille de Louise s'était +éloignée de la paroisse, où les calomnies de Lapierre lui avaient fait +une position intenable, et que le mécréant, après s'être ainsi vengé +d'un échec matrimonial, avait gagné les États-Unis. Or, telle était ma +haine contre ce scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à +face et de me venger de ses infamies aurait été plus que suffisant pour +me faire abandonner famille et patrie. + +«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et je m'engageai dans une +armée de fédéraux qui opérait alors dans le Kentucky et faisait face au +général Beauregard. + +«Chose inouïe, je venais de tomber juste sur l'homme que je cherchais, +et je me trouvais précisément dans un des avant-postes où maître +Lapierre exerçait ses nombreux talents. J'eus maintes fois l'occasion +d'observer ses allées et venues d'un camp à l'autre. Mon ex-ami faisait +là rondement ses petites affaires, à ce qu'il paraissait. Il était à la +fois commissaire des vivres, espion et agent de recrutement, pour le +compte de l'armée du Nord. + +«Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage opérait et quelle +habileté il savait déployer dans ses multiples occupations. + +«Eh bien! le rôle qu'il a joué vis-à-vis du colonel Privat n'était +que la centième répétition de comédies aussi odieuses, exécutées aux +avant-postes des années, tantôt au détriment des confédérés, tantôt à +celui des fédéraux, suivant le bon plaisir de ses intérêts pécuniaires, +à lui. + +«Il est infiniment probable que si l'audacieux coquin avait su que son +plus mortel ennemi se trouvait dans les mêmes parages que lui, observant +tous ses agissements, épiant ses moindres démarches, il aurait décampé +sans tambour ni trompette. + +«Mais j'étais si bien grimé, avec ma longue barbe que j'avais laissé +croître, et, je prenais tellement de précautions pour ne pas être +reconnu, que maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite +sécurité. + +«J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites affaires, +c'est-à-dire pour accumuler contre lui autant de preuves que +possible--une somme suffisante pour le faire fusiller comme un espion +ennemi; et je vous assure que je ne regardais pas beaucoup aux moyens à +employer, lorsqu'il s'agissait d'augmenter ma liste. + +«Un soir entre autres que, par une nuit obscure, il revenait +clandestinement du quartier-général ennemi, je m'embusquai sur son +passage et, après l'avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses +papiers, ni plus ni moins que si j'eusse été un voleur de grand chemin. + +«Ce bel exploit compléta mon dossier; car il se trouva que le misérable +portait sur lui, cette nuit-là, une véritable cargaison de papiers +compromettants: correspondances secrètes, instructions, etc., de quoi +faire fusiller dix espions. + +«Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment et à frapper un +coup décisif. + +«Ma qualité de secrétaire du général commandant l'armée me permettait de +le voir à toute heure. J'allai le trouver cette nuit-là même. Le général +n'était déjà plus à sa tente. Tout te camp était en mouvement. Nous +marchions à l'ennemi. + +«La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse, épouvantable. Nous +fûmes battus et obligés de retraiter précipitamment bien en arrière de +nos lignes précédentes. + +«C'est dans cette affreuse retraite que je fus blessé d'un coup de feu, +qui mit fin à ma carrière militaire. + +«On m'évacua vers le nord, et comme ma convalescence traînait en +longueur et que, d'ailleurs, je ne pouvais espérer reprendre mon service +de sitôt, j'obtins mon congé et je revins au pays. + +--Et Lapierre? demanda Champfort. + +--Je ne l'ai plus revu qu'ici, à Québec, lorsqu'il revint des +États-Unis. C'est la Providence, comme je l'ai dit, qui le jette sur ma +route. Cette fois-ci, il ne m'échappera pas. + +--C'est à moi qu'il appartient! rugit le Caboulot, dont la physionomie +était transformée et qui lançait des éclairs par ses yeux bleus. + + + +CHAPITRE VIII + +On se reconnaît + +On conçoit l'étonnement des étudiants à cette exclamation véhémente de +l'enfant. + +Chacun se demandait par quelle crise passait le camarade et quelle +raison il pouvait avoir pour réclamer ainsi le droit de punir Lapierre; +puis, rapprochant cette toquade de la singulière agitation qu'il avait +manifestée pendant le récit de Després, on était bien empêché de trouver +une réponse. + +Pourtant Lafleur, rarement à court, en exhuma une de sa cervelle +empâtée: + +--Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme cent mille Polonais. + +--Tiens, c'est une idée! bégaya Cardon. + +--C'est ton mauvais whisky qui lui vaut ça, Cardon, pourvoyeur +malhonnête que tu es! + +--Mon whisky, mauvais?... Tu peux bien le dire, à présent que tu en +as plein ta vilaine trogne, riposta Cardon, blessé dans sa dignité de +fournisseur. + +--Trogne toi-même! + +--Assez! mes amis, intervînt Després, n'allez-vous pas vous chicaner, +maintenant? + +Puis, se tournant vers le Caboulot qui était assis près de la table, le +front dans ses mains: + +--Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve à ces deux ivrognes que tu n'es +pas saoul et que tu parles sensément. + +Pour toute réponse, le jeune homme se leva en face de Després et le +toisant minutieusement: + +--Oui, c'est bien Gustave, murmura-t-il comme se parlant à lui-même. +Seulement, tu es si changé depuis sept ans, que je ne t'aurais certes +pas reconnu, sans cette, histoire... + +--Que veux-tu dire? demanda Després, qui, à son tour, regardait le petit +étudiant dans les yeux et lui trouvait une bizarre ressemblance. + +--Je veux dire, répondit l'enfant d'une voix émue, que la destinée a +d'étranges voies et qu'elle place aujourd'hui en face l'un de l'autre +deux hommes qui étaient amis de vieille date, sans se connaître... + +--Mais nous nous connaissons depuis plus d'un mois! + +--Oui, de figure. Mais te serais-tu imaginé mon vieux Gustave, que sous +le sobriquet de Caboulot donné par les camarades devait se lire le nom +de Jacques Gaboury? + +--Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que j'ai sauvé là-bas, le frère +de... Louise! exclama Després, en mettant ses deux mains sur les épaules +de l'enfant et le dévorant du regard. + +--Oui, c'est bien moi; c'est bien le petit gamin qui allait se noyer +dans le Richelieu, sans ton secours. + +--Qui aurait pu dire?... murmura le Roi des Étudiants. En effet, ta +figure me revient maintenant, malgré que je n'aie pas eu l'occasion de +te voir longtemps là-bas. + +--Seulement le temps des vacances... J'étais au collège, vois-tu. + +--Je me souviens, je me souviens... Comme tu es changé, mon pauvre +Jacques! Ce sont bien les mêmes traits principaux, les mêmes yeux, +surtout... Mais tout cela a pris des formes plus accusées... Et puis, tu +as grandi, tu t'es développé--si bien que je ne t'aurais certainement, +pas reconnu, mon cher enfant. + +--Ce n'est pas étonnant, Gustave; je n'avais guère qu'une dizaine +d'années lorsque tu venais... chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup +attention à un gamin de cet âge. + +--Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure ne t'a pas frappé? + +--Mon Dieu, non: tu n'es plus le même homme. Ta moustache a poussé, ton +teint est plus brun, ta voix est changée aussi... de sorte qu'il faut le +savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants, Gustave Després, le +joyeux garçon qui s'appelait là-bas Gustave Lenoir. + +--Que veux-tu? la tempête ne mugit pas dans la cime du sapin le plus +vigoureux sans y laisser de traces, sans en changer l'aspect. J'ai passé +par bien des épreuves depuis le bon temps où nous nous sommes connus +pour la première fois, et mon front en garde les empreintes indélébiles. + +--Pauvre Després! Permets-moi de te conserver ce nom, sous lequel j'ai +renoué notre amitié d'autrefois. + +--Non-seulement je te le permets, mais encore je t'en prie, toi et les +autres. C'est le nom de ma mère, et, ce nom... le pénitencier ne l'a pas +sur ses registres d'écrou. + +Le Caboulot courba la tête et garda le silence. + +Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot. + +Le premier admirait les mystérieux décrets de la Providence, qui faisait +converger sur la tête du coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices +et se disposait à le frapper. + +Quant aux deux autres, gorgés de whisky et ahuris par tous les +étonnements de cette nuit mémorable, ils se demandaient sérieusement +s'ils assistaient pas à une représentation dramatique et attendaient +tranquillement, la fin de la pièce pour se communiquer leurs +impressions. + +Au bout de quelques secondes, Després regarda son petit ami et lui +demanda d'une voix mal assurée: + +--Et... elle? + +--Tu veux savoir où elle est? + +--Oui. + +--A Québec. + +--Seule? + +--Avec mon père et moi. + +--Ta mère est donc...? + +--Morte, mon vieux, morte de chagrin. + +--Pauvre femme! + +Le Caboulot essuya une larme. + +--Oh! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle a terriblement expié +son erreur; elle a bien souffert... + +--C'était justice! murmura Després. + +--Oh! ne la condamne pas, Gustave; ne sois pas inexorable pour ma pauvre +soeur. Si toutes les larmes du coeur peuvent effacer une faute, la +sienne mérite pardon et indulgence. + +Després ne répondit pas, mais un éclair traversa sa prunelle sombre et +sa figure prit une dure expression d'inflexibilité. + +En ce moment, trois heures du matin sonnèrent à l'horloge de la pension. + +Champfort se leva. + +--Trois heures, dit-il: je rentre. + +--Je t'accompagne, répondit Després; nous aurons beaucoup à causer. + +--Attendez, dit à son tour le Caboulot; je retourne à la maison, moi +aussi; nous ferons un bout de chemin ensemble. + +--Partons, firent les jeunes gens. + +--C'est ça! grommela Lafleur; allez-vous-en tous et laissez-nous, à +Cardon et à moi, la besogne d'achever la bouteille qui reste. + +--Garde-là pour demain, dit Després. + +--Jamais! protesta majestueusement le diurne homme. Morguienne! ce +serait du propre: Lafleur reculer devant une bouteille! Allons, +estimable compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur Cardon, un +petit... un dernier coup de coeur! + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne, + Que l'bon Dieu nous a conservé + Pour planter la vigne.. + +Cardon ne répondit pas; il ronflait comme un cachalot. + +Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre: + + Il se fit faire un bateau + Pour se promener sur l'eau + Pendant le déluge...... + +rien n'y fit: le célèbre Cardon ne bougea pas. + +Quant aux trois autres, ils étaient déjà dans la rue, où les échos de la +voix éraillée de Lafleur leur arrivaient par bouffées intermittentes. + + + +CHAPITRE IX + +La Folie-Privat et ses Habitants + +Le promeneur qui laisse Québec par la barrière du pont Dorchester et se +dirige vers les luxuriantes campagnes de la côte de Beaupré, ne peut +manquer, s'il a l'esprit bien fait, d'admirer le magnifique paysage qui +se déroule aux environs de cette partie de la capitale. + +Ce ne sont, de chaque côté de la route poudreuse, que chalets et +cottages, maisons de plaisance et villas minuscules, coquettement assis +sur la croupe des collines ou accrochés aux flancs des vallons. + +Tout cela est largement pourvu d'arbres au feuillage abondant, et +respire une fraîcheur qui repose l'âme... Ce petit coin de l'Eden, +où tout est verdure et calme, semble avoir été jeté à dessein en cet +endroit pour faire contraste à l'aride et brûlant promontoire de Québec, +qui, droit en face, étage au soleil les toits étincelants de ses +milliers de maisons. + +Cette patrie des heureux de la fortune s'appelle la _Canardière_. + +C'est là que les bourgeois aisés de la ville vont se reposer, pendant +la belle saison, de la fatigue des affaires, et retremper, sous les +ombrages de leurs parcs, leurs forces morales épuisées. + +Naturellement, dès son arrivée à Québec, la veuve du colonel Privat +s'était empressée de s'acheter à grand renfort d'argent, une résidence +d'été dans cet endroit de prédilection. Elle l'avait baptisée du nom de +_Folie-Privat_... + +Mais quelle délicieuse Folie!... + +Perdue à demi sous bois, comme un bijou dans un écrin, la façade seule +on était visible du chemin. On y arrivait par une large avenue sablée +qui tranchait comme un ruban grisâtre sur une verte pelouse, plantée +confusément de sapins, de peupliers, de lilas, et de quelques arbres à +fruit. Tout autour, et à plusieurs arpents en arrière, s'étendait le +parc--une vraie petite forêt, avec ses pittoresques accidents, ses +rochers moussus, ses troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades +jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les herbes. Ce mystérieux +domaine était sillonné en sens de routes et de sentiers, tantôt au +cordeau comme les allées classiques des jardins anglais, tantôt étroits +et tortueux, selon que le caprice de la nature ou les goûts romantiques +du Le Nôtre canadien l'avaient voulu... Et puis des charmilles des +bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutées, des étangs +qui semblaient dormir, des vallons ombreux, aux flancs desquels +s'incrustaient les myosotis et les marguerites!... + +Une miniature de l'Eden! + +Quand, le front fatigué par le travail incessant de la pensée, ou le +cerveau endolori par l'épuisante obsession de quelque idée fixe, de +quelque souvenir amer, on éprouve le besoin d'un peu de répit, d'une +minute d'oubli, c'est là qu'il faut l'aller chercher--là, en pleine +nature, sous ces ombrages paisibles, près de ces cascatelles +babillardes, au bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et parle au +coeur!... La brise y court, fraîche et parfumée, dans vos cheveux; le +feuillage y murmure à vos oreilles ses monotones mais toujours suaves +et toujours mélancoliques plaintes; les oiseaux y réjouissent l'âme par +leurs gaies chansons et leurs joyeux ébats!... + +Aussi, à peine les premières fleurs étalaient-elles au soleil de mai +leurs pétales vierges; à peine les champs et les arbres revêtaient-ils +cette teinte verdâtre qui repose le regard, que la famille +Privat,--ennuyée des fades plaisirs de la ville--s'installait au cottage +de la Canardière, pour ne plus le quitter qu'à l'approche de l'hiver. + +On y menait joyeuse vie. + +Le sable de la grande avenue criait souvent sous les roues de lourds +carrosses, chargés de citadins et de citadines, attentifs à ne pas +laisser s'attiédir leurs relations avec la riche famille et sensibles +aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les allées bordées de +verdure, les pelouses brillantes, les parterres tout constellés de +fleurs ne manquaient jamais de jolies robes pour les effleurer, de +petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises pour y commettre des +larcins impunis. + +Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous de tout ce qu'il y +avait à Québec d'élégant et de fashionable. + +Rien de surprenant à cela. + +Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orléans et riche +à faire peur, dépensait fort largement, dans la vieille capitale +canadienne, ses immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit à tout +et allonge démesurément la queue de ses connaissances. Mais soyons juste +dans le cas présent, le _vil métal_ n'était pas la seule raison de +l'engouement général; Madame Privat, bien que mariée en Louisiane, +était, originaire de Québec, où sa famille avait des relations fort +étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un si grand nombre d'amis +suivaient avec empressement son char doré. + +C'était une femme d'environ quarante ans, portant d'une façon +très-évidente les vestiges d'une opulente beauté. Blonde, blanche, +rondelette, elle pouvait encore tirer l'oeil à plus d'un célibataire; +quand elle n'eût pas eu, pour exciter les convoitises matrimoniales, +l'appât de ses superbes rentes. Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous +le brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à sa peau fine et +satinée cette teinte demi-dorée qui empourpre le firmament, à certains +couchers du soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile physionomie, en +la voilant imperceptiblement, comme le fait une gaze quasi-impalpable +recouvrant une figurine de cire. Petite de taille, alerte, vive, +toujours parlant, toujours riant, altérée de mouvement, de bruit, de +plaisir... c'était bien la femme créée et mise au monde pour gaspiller +royalement une fortune comme la sienne. + +Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond et Laure. + +Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis l'arrivée de la famille à +Québec, il étudiait le droit à l'Université Laval. C'était un grand +jeune homme à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux bleus, le +portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait, du reste, le type au +moral. C'était bien, avec cela, le plus joyeux garçon d'Amérique et le +meilleur coeur qu'il fût possible de souhaiter. Sa mère en raffolait et +tout le monde l'aimait. + +Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente au physique et au +moral. Elle reproduisait dans toute sa splendeur le type créole de son +père, dont les exagérations tropicales étaient mitigées par le sang des +climats du nord, qu'elle tenait de sa mère. + +De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable, elle avait de ces +mouvements félins et moelleux, qui sont d'une grâce irrésistible, +quand ils sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant se relevaient +d'eux-mêmes sur le front et les tempes, pour s'épanouir en un fouillis +de coquettes volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le plus +habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau de cheveux bouclés +s'arrondissait doucement un front lisse comme une lame d'ivoire, au bas +duquel s'estompaient en vigueur de grands sourcils noirs du dessin +le plus habile. Les yeux étaient grands, largement fendus, d'un brun +velouté, comme les longs cils qui les surmontaient, et susceptibles +d'exprimer tour à tour les sentiments de l'âme les plus opposés: +douceur, colère, molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche, +aux lèvres rouges comme certains coraux, se dessinait gracieusement sur +des dents courtes et d'une blancheur éclatante... + +Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines mobiles; couvrez +le tout d'une peau d'un blanc mat, animée sur les joues par une +imperceptible carnation... et dites avec nous que cette tête de jeune +fille était tout simplement ravissante. + +En effet, Laure passait à Québec pour un prodige de beauté, et tout +le monde était d'accord sur ce point. Tout au plus, les envieuses +pouvaient-elles hasarder que cette beauté avait quelque chose de hautain +qui paralysait l'admiration. + +C'était un peu vrai. + +Laure tenait de son père cette expression sévère de physionomie qui la +faisait paraître dédaigneuse et--disons le mot--infatuée d'elle-même. +Mais hâtons-nous d'ajouter que, si l'enveloppe était froide et le visage +de marbre, le coeur n'avait que de nobles passions et demeurait ouvert à +tous les grands sentiments. + +Une particularité de son caractère avait toujours étonné, non-seulement +la mère de Laure, mais encore ses amies: c'était la brusque transition +de la gaieté la plus expansive à une morne et inconcevable mélancolie +qui durait des journées entières. + +Cette bizarrerie ne s'était fait remarquer que depuis le retour à Québec +de la famille Privat, et avait toujours été s'accentuant, surtout dans +les derniers temps. Personne n'y pouvait rien, et les apprêts même de +son futur mariage avec un beau jeune homme du nom de Lapierre, n'avaient +pas le privilège de changer son humeur. + +Qu'y avait-il?... quel ver rongeur mordait le coeur de cette jeune fille +à qui Dieu avait fait la vie si belle, et dont l'avenir paraissait si +riche de promesses riantes? + +On se perdait en conjectures. Il était à présumer que ce n'était pas +l'approche de son mariage avec Lapierre qui la préoccupait à ce point, +puisque rien ne l'y forçait et que, d'ailleurs, au dire de toutes les +demoiselles de sa société, le jeune prétendant était fort bien de sa +personne, extrêmement aimable et jouissait d'une enviable réputation +d'honorabilité. + +Quoi donc, alors? + +Ceux-là seuls qui auraient pu sonder les replis de l'âme si fortement +cuirassée de la belle créole eussent été en mesure de répondre. + +En attendant, faute de mieux, on mettait la chose sur le compte des +nerfs, Ces femmes des pays inter-tropicaux les ont si impressionnables! +Quoi qu'il en soit, nous nous bornons pour le moment à constater +le fait, nous réservant de l'expliquer plus tard à la plus grande +satisfaction du lecteur. + +Et, maintenant que nous connaissons à peu près tous nos principaux +personnages, reprenons notre récit, car les événements vont bientôt se +précipiter. + + + +CHAPITRE X + +Première escarmouche + +Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons de raconter les +diverses péripéties, et qui se trouvait être le 20 juin 186..., Paul +Champfort cheminait seul sur la route de la Canardière, se dirigeant +vers la Folie-Privat. + +Il était environ cinq heures de l'après-midi. + +Encore tout ému des confidences de son ami Després, et le coeur +réchauffé par un rayon d'espoir, le jeune homme marchait d'un pas +allègre, se demandant quel événement nécessitait sa présence au cottage, +puisque sa tante avait pris la peine de l'envoyer quérir à Québec par un +domestique. + +Il y avait donc du nouveau là-bas! + +Qui sait?... Le mariage projeté, et dont les apprêts occupaient la +famille de sa tante depuis plusieurs semaines, était peut-être retardé +ou même rompu par quelque circonstance fortuite, quelque caprice de la +jeune fiancée!... + +Laure était si excentrique et son humeur sujette à tant de bizarres +contradictions! + +Et puis, après tout, Lapierre, pour être un fort habile homme, n'en +était pas moins, faillible comme le commun des mortels. Il pouvait bien, +dans l'orgueil de son triomphe, avoir froissé d'une façon ou d'une autre +l'ombrageuse susceptibilité de mademoiselle Privat et fait naufrage au +moment d'atteindre le port!... D'ailleurs, qui empêchait que le remords, +cet implacable juge de la conscience, ne l'eût enfin arrêté sur la +pente de la trahison, au moment de conduire à l'autel la fille de sa +victime!... + +Champfort se faisait à lui-même toutes ces réflexions et se laissait +ainsi bercer par une rêverie pleine d'optimisme, lorsqu'il arriva chez +sa tante. + +Madame Privat était occupée pour quelques minutes, dit au jeune homme: + +--Ah! te voilà, mon cher Paul... Ce n'est pas mal à toi d'être venu, +bien que ce soit sur mon invitation expresse et qu'il m'ait fallu te +dépêcher une estafette pour avoir l'honneur de ta visite... car tu nous +négliges, Paul: voilà bien quatre grands jours que nous ne t'avons pas +vu... + +--Je vous en prie, ma tante, répondit l'étudiant, n'allez pas croire au +moins que ce soit par indifférence. Mes examens approchent et je n'ai +vraiment pas une minute... + +--A perdre, n'est-ce pas? + +--Oh! ma tante, que dites-vous là? Vous savez bien que je ne suis nulle +part plus heureux qu'ici, dans votre famille, et que les instants que +j'y passe me semblent toujours trop courts. + +--Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre mes taquineries au sérieux: +je suis en gaieté aujourd'hui et je lutine tout le monde. + +--Vous serez toujours jeune, ma tante... + +--De caractère, peut-être... mais de figure, oh! oh!... Allons, vilain +flatteur, va t'amuser au salon avec ta cousine, en m'attendant. J'ai +encore quelques ordres à donner, et je vous rejoindrai dans un instant. + +Paul obéit et se dirigea vers le salon. + +Le piano, touchée par une main exercée, résonnait par toutes ses cordes, +tantôt exhalant sa colère avec d'éclatants accords, et tantôt gémissant +en une douce mélodie où semblaient trembler des sanglots. + +Champfort s'arrêta à la porte, le coeur serré et en proie à une +indicible émotion. + +«Toujours seule et triste! murmura-t-il. Pauvre Laure!» + +Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps ignorer sa présence à deux +pas de sa cousine, il frappa doucement. + +Le piano se tut aussitôt, et Mlle Privat vint elle-même ouvrir. + +--Ah! c'est vous, mon cousin, fit la jeune fille un peu surprise. + +--En personne, ma cousine, et enchanté d'avoir le plaisir de vous voir. + +--Vous êtes bien aimable de condescendre jusqu'à venir visiter de +pauvres campagnards comme nous. + +--Je ne mérite pas aujourd'hui ce compliment, ma chère Laure, car c'est +à la demande expresse de ma tante que je me suis transporté au cottage. + +--En vérité? Alors, c'est maman qu'il faut remercier. Il ne fallait +rien moins que sa puissante intercession pour obtenir une faveur si +précieuse. + +--Comme vous dites, ma cousine. Je ne suis pas à moi en ce temps-ci: +j'appartiens à mes auteurs de médecine. + +--Heureux mortels que ces, auteurs! + +--Pas tant que vous croyez, car ils ont en moi un amant assez volage. + +--C'est dans l'ordre, répondit un peu sèchement la jeune fille. + +Toute cette conversation s'était tenue sur un ton aigre-doux, moitié +plaisant, moitié sarcastique, surtout du côté de Laure. + +Champfort était habitué à ces boutades et ne s'en étonnait plus. + +Il se dirigea vers le piano et, jetant les yeux sur un cahier de musique +ouvert en face: + +--Du Schubert? fit-il... Est-ce cela que vous jouiez tout à l'heure, ma +cousine? + +--Quoi, vous écoutiez, monsieur? + +--Non pas, j'arrivais et je n'ai pu commander à mes oreilles de ne pas +entendre la ravissante musique qui jaillissait de vos doigts. + +--Ravissante musique! ricana Mlle Privat... Mon cher cousin, vous n'êtes +pas difficile: j'improvisais, je laissais courir ma pensée sur les +touches. + +--En ce cas, votre pensée, ma chère Laure, était bien triste. + +--Pourquoi pas?... Est-ce qu'il m'est défendu, à moi, d'être triste? Ne +puis-je, par hasard, avoir du chagrin comme le commun des mortels? + +--Oh! vous avez certainement ce droit; mais, pour ma part, je +souhaiterais de tout mon coeur vous le voir exercer moins souvent. + +--Que vous importe? riposta Laure, avec une nuance d'amertume. Est-ce +que ces choses-là dérangent un homme comme vous, qui n'a d'attention que +pour d'affreux livres de médecine? + +--Laure, répliqua Champfort un peu ému, me croyez-vous sans coeur, +et votre antipathie pour moi va-t-elle jusqu'à me refuser d'avoir de +l'affection pour vous et votre famille?... + +--Que parlez-vous d'antipathie? interrompit la jeune fille. + +--Jusqu'à arrêter sur mes lèvres l'expression du profond intérêt que je +porte à tous les membres d'une famille qui m'est chère par le double +lien du sang et de la reconnaissance? poursuivit Champfort, en +s'animant. + +--Tout doux, mon cousin, je n'ai pas cette prétention, et mon +_antipathie_, comme vous dites, ne va pas jusque là. + +--C'est fort heureux pour moi que vous sachiez mettre des bornes à cet +inexplicable sentiment. Le poids m'en est déjà assez lourd comme ça, et +je serais véritablement au désespoir de le voir s'augmenter, ne fût-ce +que d'un atome. + +Laure se mordit légèrement les lèvres et ne répondit pas. Ses doigts se +mirent à errer sur les touches d'ivoire, en gammes capricieuses, pendant +que ses yeux rêveurs se fixaient vaguement sur ceux de Champfort. + +Tout à coup, elle demanda brusquement: + +--Êtes-vous fataliste, Paul? + +--Pourquoi cette question? fit le jeune homme surpris. + +--Peu importe... répondez toujours. + +--Précisez davantage. + +--Soit: croyez-vous qu'il y ait une destinée à laquelle on ne puisse se +soustraire? + +--Non, je ne crois pas à cela: la vie humaine n'est pas une machine que +Dieu monte avec un ressort à la naissance, et qui en suit l'invincible +impulsion jusqu'à la mort. + +--Ah! vous pensez donc que l'on doit, en toute circonstance, se raidir +contre un malheur qui nous semble inévitable. + +--Je suis d'avis qu'il y aurait lâcheté à agir autrement. + +--Même lorsque ce malheur est nécessaire ou nous paraît tel? + +--Même en ce cas... Mais, ma chère Laure, que parlez-vous de malheur et +pourquoi ce mot vient-il sur des lèvres qui ne devraient que sourire? + +--Qui sait?... + +--Est-ce au moment où l'avenir ne vous promet que joie et félicité, où +tout est rose à votre horizon, où vos souhaits les plus chers vont être +réalisés... par votre mariage avec l'homme que vous aimez... + +--Allez toujours... + +--Est-ce à ce moment-là que vous devez avoir des idées sombres et parler +de malheur? + +--Qui vous dit que je parle pour moi? + +--Qui me le dit?... Eh! mon Dieu, rien et tout. + +--Ce n'est pas répondre. + +--Il m'est difficile de répondre autrement, car mes suppositions ne sont +fondées que sur un pressentiment, et ce pressentiment... + +--Voyons. + +--Je ne sais si je dois... + +--Oui, oui, parlez. + +--Sans réticences? + +--Sans réticences... comme à une amie. + +--Eh bien! _mon amie_, ce pressentiment qui m'assiège murmure à +l'oreille de mon coeur une étrange chose. + +--Dites. + +--Vous le voulez? + +--Je le veux. + +--Voici: c'est que vous avez quelque motif mystérieux pour épouser +l'homme qui vous fait la cour, et que... + +--Achevez. + +--Vous n'aimez pas cet homme. + +Laure devint très pâle, et, pour cacher son trouble, elle se mit à +exécuter sur le piano le plus fantastique des galops. + +Quand ce fut fini, elle se retourna vers Champfort et se contenta de lui +dire avec un singulier regard: + +--Mon cher Paul, il me vient une curieuse idée, à moi aussi. + +--Me feriez-vous le plaisir...? + +--Oh! volontiers: c'est que vous êtes jaloux de monsieur Lapierre. + +Ce fut au tour de Champfort de pâlir. Mais, comme il n'avait pas à sa +disposition la ressource du piano pour se donner contenance, Laure put à +son aise suivre, sur la figure de son cousin, l'impression qu'elle avait +produite. + +Cependant, Paul balbutiait: + +--Quelle idée! grand Dieu, quelle idée! + +--Elle est drôle, n'est-ce pas? + +--Oh! pour le moins... être jaloux de cet homme! + +--Comme vous dites cela! fit la jeune fille avec un mélange de hauteur +et de surprise. Est-ce que, par hasard, mon fiancé aurait le malheur de +vous déplaire? + +Ma foi, répondit Champfort avec une insouciance presque dédaigneuse, je +vous avouerai ingénument que je n'ai pas encore eu la pensée d'analyser +le sentiment qu'il m'inspire. + +--Au moins peut-on supposer que ce n'est pas de la sympathie... + +--Je suis trop poli pour vous contredire. + +--Voilà un aveu... Mais que vous a-t-il donc fait, le pauvre jeune +homme?... Il a l'air de vous aimer beaucoup, cependant. + +L'oeil de Champfort s'alluma et l'étudiant parut sur le point d'éclater; +mais ce ne fut qu'un éclair, et Paul répondit négligemment: + +--Oh! rien... à moi personnellement, du moins. + +--C'est à quelqu'un des vôtres, alors, à nous, peut-être, qu'il a fait +quelque chose? + +Champfort, au lieu de répliquer, se leva et fit un tour dans le salon. +Cette conversation le mettait au supplice, et il ne savait trop comment +s'y soustraire. + +--Vous ne répondez pas? insista la jeune fille. + +--Les événements répondront pour moi! murmura l'étudiant d'un? voix +sombre. + +Laure, vivement intriguée, ouvrait la bouche pour demander une +explication, lorsque des pas rapides se firent entendre dans la pièce +voisine, et Mme Privat parut. + + + +CHAPITRE XI + +Une Évocation Inattendue + +--La paix! mes enfants, dit-elle joyeusement; je suis sûre que vous êtes +encore aux prises. + +--Mais non, ma mère, répondit Laure: je discutais avec mon cousin un +point de philosophie, et naturellement... + +--Naturellement vous n'étiez pas d'accord? + +--Comme toujours. C'est étonnant comme nous n'avons pas les mêmes +notions et les mêmes idées sur toute espèce de choses. + +--Je suis le premier à le regretter, répliqua Champfort; mais il est +certain qu'il suffit que je pense de telle façon, pour que ma charmante +cousine ait une autre manière de penser. + +--C'est fâcheux, en effet, repartit Mlle Privat, mais que +voulez-vous?... les opinions sont libres, et je profite de cette +liberté. + +--Tu en profites peut-être trop, ma fille, dit avec bonté. Mme Privat. +Ce pauvre Paul, tu prends plaisir à le contrarier; tu le maltraites +véritablement. + +--Oh! ma tante... + +--On dirait, ma chère Laure, que tu n'aimes pas ton cousin ou que tu as +contre lui des griefs sérieux. + +--Moi?... En vérité, ma mère, où prenez-vous cela? Je n'ai pas le +moindre grief contre mon cousin, et je l'aime à en mourir. + +--Je ne demande pas tant que cela, répondit un peu ironiquement +Champfort, et je vous prie instamment de vous conserver pour votre +heureux fiancé, cet excellent monsieur Lapierre. + +Un éclair passa dans les yeux de Laure. + +--Oh! vos craintes n'ont pas leur raison d'être, je vous prie de le +croire, répliqua-t-elle avec hauteur. + +--Tant mieux pour lui! articula froidement Paul. + +--Assez! assez! mes enfants, interrompit Mme Privat. Si vous continuez +sur ce ton, vous allez vous chicaner, et ça ne sera pas joli, +savez-vous, entre frère et soeur--car vous êtes frère et soeur, +souvenez-vous-en. Je t'ai toujours considéré, Paul, comme mon enfant; +j'en avais fait la promesse à ta pauvre mère. + +Champfort avait la tête basse et le sourcil froncé. Tout-à-coup, il +parut prendre une résolution énergique. + +--Ma bonne tante, répondit-il avec une amertume à peine contenue, je +sais toute l'affection que vous avez eue et que vous avez encore pour +moi. Je n'oublie pas, non plus, et n'oublierai jamais que je vous dois +tout et que, d'un orphelin malheureux et sans avenir, vous avez fait un +fils et un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi, je serais au +désespoir de vous causer le moindre ennui, le moindre chagrin, ce qui +arrivera inévitablement si je continue à me rencontrer avec ma cousine. +Souffrez donc... + +--Où veux-tu en venir, mon enfant? + +--Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une fermeté douloureuse +et se levant, souffrez que je me retire pour quelque temps de votre +famille... jusqu'à des jours meilleurs. + +Et il s'inclina devant sa tante, prêt à prendre congé. + +Laure, la froide et hautaine créole, eut alors un cri de l'âme. + +--Oh! Paul, Paul, vous êtes bien dur pour moi... plus dur que vous ne +pensez! + +Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n'était plus habitué à +l'entendre lui parler de cette voix émue, presque suppliante, et à voir +sur la belle figure de Laure cette franche expression de chagrin. Sa +colère se fondit comme par enchantement et une immense pitié envahissant +soudain son bon coeur, il fléchit le genou devant Mlle Privat et, +prenant une de ses mains: + +--Pardon, pardon, ma chère Laure... murmura-t-il. Je suis en effet +cruel... mais l'espèce d'antipathie que vous me montrez, l'inexplicable +froideur qui a remplacé, dans nos relations, la bonne et douce +cordialité d'autrefois me font mal à l'âme et me rendent injuste malgré +moi. + +--Relevez-vous mon cousin, répondit la jeune fille avec une douceur +triste, et souvenez-vous qu'il ne faut jamais juger à la légère les +sentiments d'une femme, quelque bizarre qu'ils paraissent. + +--Je m'en souviendrai, Laure, répondit Paul, que cette phrase ambiguë +n'intriguait pas médiocrement. + +Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation étrange; +mais comme les impressions ordinaires n'avaient pas le temps de prendre +racine dans son caractère mobile et léger, elle ne s'y arrêta pas +autrement et dit aux jeunes gens: + +--Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix; je suis contente. +Signez-la d'un bon baiser et qu'il ne soit plus question de querelle +entre vous. + +--Mais, ma mère... se récria Laure. + +--Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou plutôt ton frère Paul. + +Laure hésitait, rougissante... Ce que voyant, Champfort s'avança +bravement, quoique un peu ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa +cousine entre ses mains et baisa bruyamment ses deux joues devenues +rouges comme des cerises mûres. Puis il regagna sa place, tout +frissonnant. + +Depuis plus de deux ans, ses lèvres n'avaient pas effleuré la peau fine +et veloutée de sa soeur d'adoption, et ce baiser inattendu faisait +courir dans ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes, +son amour, jusque là fortement comprimé par une volonté de fer, secoua +ses entraves et envahit, son coeur avec la force d'expansion de la +poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit comme une écolier +surpris en flagrant délit de grimaces à son maître d'étude... Puis la +réaction se fit, et il resta tout pâle. + +Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut pas ainsi de Laure. Un +observateur attentif qui aurait su analyser les rapides nuances qui se +succédaient sur son visage ému, et trouver la cause intime de la teinte +rosée qui embellissait son front, n'eut pas été en peine d'expliquer ce +trouble et de le rapporter à la contenance de Champfort. + +Mais il n'y avait là aucun observateur attentif, et Paul avait trop à +faire de dominer sa propre émotion pour s'occuper de celle d'autrui. + +La jeune créole, eut donc tout le bénéfice de l'incident, et son +impénétrabilité n'en souffrit pas. + +Mme Privat, après s'être commodément installée dans un fauteuil, tira +les jeunes gens d'embarras en disant d'une voix enjouée: + +--Eh bien! mon cher Paul, maintenant que te voilà redevenu sage, te +doutes-tu un peu pourquoi je t'ai fait venir? + +--Ma foi! ma tante, je vous avouerai que je n'en ai pas la moindre idée. + +--Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux chiens. + +--J'ai beau chercher, je ne trouve rien... à moins que ce ne soit pour +me parler de... du mariage projeté. + +--Tu n'y es pas tout à fait... mais tu en approches,.. _tu brûles_, +comme on dit dans je ne sais pas quel jeu. + +--S'agirait-il de... votre futur gendre? + +--C'est encore un peu ça, mais il y a autre chose. + +--Alors, je renonce à trouver. Aussi bien, j'ai trop de médecine en tête +pour deviner des énigmes. + +--Paresseux qui se retranche toujours derrière sa médecine quand il +s'agit de nous venir voir ou de nous prêter le concours de ses grandes +lumières!... Tiens, je la prends en grippe, ta médecine. + +--Ne dites pas cela, ma tante: la médecine est tout pour +moi--non-seulement le présent, mais encore, et surtout, l'avenir. + +--Bah! ne te martèle pas la tête avec ces idées-là: j'ai pourvu au passé +et, si Dieu me laisse vivre, j'aurai aussi l'oeil sur l'avenir. + +--Oh! ma tante, vous êtes pour moi une véritable mère; mais je ne veux +pas abuser de votre bonté, et je songe sérieusement... + +--Abuse, abuse, mon garçon: le fonds est inépuisable et il y en a pour +tout le monde... Mais revenons à nos moutons. + +--Je t'ai fait appeler pour t'annoncer que je donne, lundi prochain, un +grand bal--quelque chose de colossal, d'inouï, de féerique, si c'est +possible. Or, comme j'ai besoin d'un bon organisateur et que je ne puis +guère compter sur Edmond, tout entier à ses amusements, je m'adresse +à toi. Tu vas mettre à contribution toutes les ressources de ton +imagination, fouiller tous les coins et recoins de ton génie inventif, +réveiller tous les souvenirs de fêtes endormis dans ta mémoire, enfin +relire les _Mille et une Nuits_, s'il le faut, pour nous aider à +surpasser les grands festivals donnés à l'occasion du mariage d'Aladin, +l'heureux possesseur de la lampe merveilleuse. + +--Cela te va-t-il? + +--Je suis tout entier à vos ordres, ma chère tante; mais, outre que que +je n'ai pas la fameuse lampe des contes arabes, je suis fort mauvais +organisateur de fête et profondément ignorant en matière de bal. + +--Qu'à cela ne tienne! je serai la tête qui combine, et toi, le bras qui +exécute. + +--A merveille. En ce cas, je me mets à votre service. Disposez de ma +personne comme bon vous semblera. + +--Voilà qui est entendu: tu consens à nous aider. + +--De grand coeur, ma tante. + +--C'est qu'il va te falloir faire plusieurs démarches et de t'occuper +d'une foule de petits détails. + +--Je serai trop heureux de me multiplier pour vous être utile. + +--D'ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne pas te laisser seul à +faire toute la besogne et en mettre une partie sur les épaules de celui +qui bénéficiera le plus de ce bal... + +--Quel est cet heureux mortel? + +--Hé! mon futur gendre, donc. + +Champfort ne put s'empêcher de faire une moue dédaigneuse; mais il la +transforma si vite en sourire aimable, qu'il pensa bien n'avoir pas été +remarqué. + +Pourtant Laure avait vu--si bien vu, qu'une rougeur fugitive envahit son +front et qu'elle courba la tête, toute rêveuse. + +Champfort reprit: + +--Monsieur Lapierre?... En vérité, ma tante, vous ne pouviez m'associer +à un homme plus entendu dans la matière: car il a tous les talents, +mon futur cousin, et je serais fort surpris qu'il ne fût pas bon +organisateur de fête, lui qui était si excellent organisateur +d'expéditions nocturnes dans l'armée confédérée. Vous vous en souvenez, +ma tante? + +--Mon Dieu, oui, répondit inconsidérément Mme Privat. C'est même dans +une de ces expéditions, organisée par lui, que mon pauvre mari trouva la +mort. + +--Oh! l'affreux souvenir! murmura Laure en se voilant la figure de ses +deux mains. + +--D'autant plus affreux, que, par une fatalité inconcevable, ce fut le +meilleur ami de mon oncle qui le conduisit à la boucherie, croyant le +mener à, la victoire, répondit Paul, d'une voix où se devinait une +implacable ironie. + +Mme Privat, dominée par cette évocation inattendue, porta son mouchoir à +ses yeux et se tut. Quant à Laure, un trouble étrange l'envahit et elle +se leva pour aller ouvrir une croisée, où elle s'accouda, baignant son +front brûlant dans la fraîche brise qui s'élevait du jardin. + +Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son fauteuil, le regard +menaçant, comme s'il venait de faire une déclaration de guerre. + +En ce moment, un vigoureux coup de sonnette carillonna dans +l'antichambre. + +Les trois personnages du salon relevèrent ensemble la tête et fixèrent +la porte, avec un point d'interrogation dans le regard. + +Dix secondes après, une servante entr'ouvrit le battant et annonça: + +--Monsieur Lapierre! + +--Qu'il entre! fit vivement Mme Privat, en se élevant. + +Lapierre entra. + + + +CHAPITRE XII + +Petite Revue de la Situation + +Il nous faut ici, pour l'intelligence complète de ce qui va suivre, +ouvrir une parenthèse et faire, à vol d'oiseau, une revue de la +situation réciproque des personnages qui vont successivement se +présenter sous nos yeux. + +A tout seigneur, tout honneur! Commençons par le fiancé de mademoiselle +Privat. + +C'était, en vérité, un fort joli garçon que ce chenapan de Lapierre. + +Grand, bien découplé, souple et gracieux dans ses mouvements, il était +l'heureux possesseur d'une tête caractéristique, où il y avait, mêlés +assez confusément, du grec et du mauresque. + +En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe hardie de son visage +rappelaient vaguement le type athénien, sa peau mate et légèrement +bronzée n'en aurait pas moins fait honneur à la langoureuse physionomie +d'un descendant des Maures de l'Andalousie. + +Quoi qu'il en soit, un détail presque insignifiant dérangeait, +constatation faite, l'harmonie classique et le calme olympien de cette +belle figure, et ce détail se trouvait dans le regard. + +Lapierre avait des yeux noirs fort grands et fort beaux; mais, chose +extraordinaire, il ne pouvait les maintenir en repos et les fixer +carrément sur une autre paire d'yeux. Son regard, sans cesse en +mouvement et comme égaré, ne faisait qu'effleurer le regard fixé sur lui +et se plaisait, de préférence, à voltiger sur les menus détails de la +toilette de son interlocuteur. + +L'honnête garçon agissait-il ainsi par timidité?... on bien le misérable +suborneur de jeunes filles craignait-il de laisser, lire, par ces +fenêtres grandes ouvertes de son âme, les noires machinations qui s'y +tramaient?... + +Peut-être! + +Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre nouvel Adonis un +petit air faux et un certain cachet d'hypocrisie qui déparaient bien un +peu les grâces séduisantes de ses autres traits... Mais, comme on ne +rencontre guère d'homme parfait et que, d'ailleurs, le défaut dont il +est question résidait plutôt dans l'expression du regard que dans le +regard lui-même, Lapierre n'en passait pas moins pour un des plus beaux +hommes de Québec, aux yeux des juges féminins. Et plus d'une de ces +dames, qu'un secret dépit rendait accommodante, ne se gênait pas pour +dire que la riche demoiselle Privat faisait, en somme, un excellent +mariage, puisqu'elle payait avec du _vil métal_ aisément acquis tant de +grâce et tant de perfection... + +Madame Privat--il faut bien le dire--paraissait être un peu de cette +opinion; mais sa fille envisageait probablement la chose, à un point +de vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de toute évidence +qu'elle ne partageait pas l'engouement général à l'égard de son futur +époux. Calme et presque insouciante, elle voyait arriver sans trouble +comme sans impatience le jour solennel où elle associerait à jamais sa +vie à celle du brillant jeune homme qui faisait tourner tant de têtes. +Plus que cela, les gens sérieux de son entourage--ses vrais amis, +ceux-là,--remarquaient avec étonnement qu'à rencontre de bien des jeunes +filles en pareil cas, Laure devenait de plus en plus bizarre, se drapait +de plus en plus dans sa sombre mélancolie, à mesure qu'approchait le +jour fatal... + +A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans son coeur quelque +secret terrible et, plutôt que de le dévoiler, marchait stoïquement à +l'autel, comme d'autres marchent au sacrifice. + +Mais ses amis clairvoyants--en bien petit nombre, du reste--se gardaient +bien de laisser paraître au dehors cette pénible impression et se +contentaient de conjecturer _in petto_. + +Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat, pour se renseigner +exactement sur ce qui se passait dans le coeur de sa jeune fille, eût +d'abord un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague, que son +instinct maternel, doublé d'une observation attentive, la mît sur la +piste de la vérité... + +Malheureusement, l'excellente femme, comme nous l'avons dit, n'était +rien moins qu'observatrice; et, d'ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui +avait pas permis de s'arrêter longtemps sur les réflexions qu'avaient +fait naître chez elle les récentes étrangetés du caractère de sa fille. + +Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté masquait un mauvais +coeur et que les délices d'une vie opulente avaient étouffé, chez Mme +Privat, les sentiments sacrés de la maternité. + +Ce serait là une étrange erreur. + +La riche veuve, au contraire, raffolait de ses deux enfants; elle eût, +sans hésiter, sacrifié des sommes folles pour satisfaire le moindre de +leur caprice... Mais la Providence, qui lui avait prodigué l'or, lui +avait refusé cette sorte d'intuition maternelle qui fait rechercher pour +ses enfants, en dehors des jouissances de la fortune, les jouissances +plus intimes du coeur et celles plus relevées de l'âme. + +Pour certaines femmes du monde, qu'une piété bien entendue ou quelque +saine idée de philanthropie n'éclaire pas, être heureux, c'est avoir +assez d'argent pour se payer tous les fastueux caprices du _high life_, +et assez de notoriété pour que les membres de cette aristocratie-là ne +vous rient pas au nez, malgré vos écus. + +Mme Privat avait ces deux éléments de bonheur et s'en contentait. L'idée +que ses enfants eussent besoin d'autre chose pour entrer, le front +serein, dans la vie mondaine ne lui était jamais venue et--disons-le--ne +pouvait lui venir. + +Mariée fort jeune à un homme puissamment riche, elle était passée sans +transition du doucereux couvent des Ursulines de Québec à l'opulente +villa de son mari, en Louisiane. Il n'y avait, par conséquent, pas +une heure dans son existence entière où elle n'eût été entourée des +jouissances que procure la fortune, et tant loin que son souvenir +pouvait se porter en arrière, elle n'y voyait que plaisir et bonheur. + +Rien d'étonnant donc à ce qu'une, femme élevée dans de semblables +conditions ne vît pas au-delà l'horizon des jouissances matérielles et +ne comprît point ces voluptés sublimes qui prennent naissance dans le +coeur. + +Mais, à part les considérations qui précèdent, une raison plus simple et +moins métaphysique doit nous faire excuser Mme Privat de n'avoir point +jusqu'alors compris sa fille et de la lancer si inconsidérément dans les +serres redoutables du mariage: et cette raison bien simple, c'est que la +chère femme n'était pour rien dans le choix de Laure. + +Expliquons-nous. + +Mme Privat avait bien, dès la première apparition en Louisiane de +Lapierre, en compagnie du colonel, accueilli le jeune homme avec +beaucoup de prévenances, comme on accueille un hôte aimable; elle +avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales s'établir entre son +compatriote québecquois et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que +se conformer au désir tacite de son mari; elle avait bien aussi, après +le retour de sa famille à Québec, ouvert à deux battants la porte de +son salon à l'ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné le +malheureux officier blessé et mourant, à l'homme généreux qui avait +rendu les derniers devoirs au planteur louisianais... + +Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne lui était arrivée +d'encourager autrement les assiduités de Lapierre, ni d'exercer une +pression quelconque sur sa bien-aimée Laure. + +Elle s'était montré satisfaite et n'avait peut-être pas suffisamment +caché son mécontentement: voilà tout. + +Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec, Lapierre avait +formellement demandé à Mme Privat la main de Laure, la riche veuve +s'était déclarée très honorée de la démarche, mais elle avait +complètement subordonné sa réponse à celle de sa fille. + +Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à Laure la demande +officielle de Lapierre et avoir reçu de la jeune créole une réponse +favorable, que la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les goûts +de sa fille en conformité avec les siens, proclama ouvertement ses +préférences et pressa activement les préliminaires du mariage. + +Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en finir au plus tôt +possible, aida puissamment la bonne dame dans les mille détails +d'une aussi importante opération, surtout dans ce qui concernait la +liquidation de la dot de Laure, tant et si bien qu'au moment où nous +sommes rendus, un mois après la demande officielle, tout était terminé +et qu'il ne restait guère plus que le contrat à signer. + +La chose devait se faire le mardi suivant, la veille même du mariage +et le lendemain du grandissime bal que se proposait de donner, à son +cottage de la Canardière, la mère de la future épouse. + +Voilà pour la situation réciproque des dames Privat et du citoyen +Lapierre. + +Il nous reste maintenant à dire deux mots du jeune Edmond et de notre +ami Champfort, relativement à la position qui leur était faite par les +événements en voie de réalisation. + +Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin sa soeur Laure, qu'il +aimait beaucoup, donner tête baissée dans le traquenard matrimonial +tendu par l'irrésistible Lapierre. + +Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique, et pour une raison +ou pour une autre, le jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir +sa soeur à son affection. + +Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même l'étrange sentiment de +répulsion qu'il éprouvait, que ce Lapierre avait toujours été pour +les siens un oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs et les +premières larmes dans sa famille dataient de l'apparition en Louisiane +de cet étranger; et le jeune étudiant aimait trop sa soeur, pour ne pas +s'être aperçu que le retour à Québec de ce même étranger était pour +beaucoup dans la mystérieuse tristesse de la pauvre Laure. + +Il avait même--un certain jour qu'il surprit la jeune fille le visage +baigné de larmes, dans une allée solitaire du parc--essayé de toucher ce +sujet; mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté les bras autour +du cou, et répondu, avec un redoublement de pleurs: + +--Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!... Oh! si tu +savais!... Mais non... ni toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit +savoir un si terrible secret... J'ai un grand devoir à remplir... Prie +Dieu que la force ne m'abandonne pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais +à qui que ce soit de ce que je viens de te dire--surtout à notre +mère--et toi-même, ne me questionne jamais plus sur ce sujet. + +Edmond, douloureusement étonné, avait promis, en courbant la tête. + +Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur le coeur un gros levain +d'amertume contre le fiancé de sa soeur, contre l'homme qui possédait +des armes si puissantes pour vaincre la résistance des jeunes filles +riches, et faire tomber leur dot dans son escarcelle. + +Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire qu'un mot, on sait quelles +puissantes raisons il avait de ne pas aimer son futur cousin. + +Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves de bonheur, en lui +enlevant, non-seulement le coeur de Laure, mais jusqu'à son amitié, +jusqu'à cette sympathie irrésistible qui faisait autrefois d'eux un +frère et une soeur. + +Tant qu'il n'avait fait que soupçonner son malheur, Champfort s'était +contenté de gémir en secret sur le revirement imprévu du coeur de la +jeune créole; son ombrageuse fierté aidant, il avait même affecté auprès +de sa cousine une indifférence qui frisait le dédain... + +Mais, depuis un mois, les choses étaient bien changées, et la certitude +que Laure était décidément perdue pour lui jetait le pauvre étudiant +dans toutes les angoisses du désespoir. + +Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière, fuyant la vue de +sa cousine et surtout le contact de son odieux rival. + +Després avait bien, pour un moment, fait refleurir dans le coeur de +Champfort l'arbre vivace de l'espérance; mais la conversation qu'il +venait d'avoir avec Laure avait ramené le pauvre amoureux à la froide +réalité et lui faisait envisager l'avenir avec toute l'amertume des +jours passés. + +Telle était la situation! + + + +CHAPITRE XIII + +Lapierre à L'oeuvre + +A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons laissé Lapierre sur le +seuil du salon, faisant son entrée. + +L'ex-fournisseur de l'armée fédérale, en homme bien appris, présenta +d'abord ses hommages à la maîtresse de la maison, puis s'inclina +profondément devant Mlle Privat, à laquelle il débita un aimable +compliment, et finalement il souhaita rondement le bonjour à Champfort, +comme on le fait avec une ancienne connaissance. + +L'étudiant salua froidement, et Laure. répondit à peine; mais il en fut +tout autrement de Mme Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre +elle et sa fille et lui dit avec enjouement: + +--C'est aimable à vous d'être venu... Je vous attendais. Tenez, nous +parlions justement de vous. + +--Vous êtes bien bonne, madame... Je ne suis donc pas de trop dans votre +conversation, répondit Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur +Champfort et sa cousine. + +--Oh! vous n'êtes jamais de trop dans ce que nous avons à dire, et en ce +temps-ci moins que d'habitude, encore. + +--D'autant moins, ajouta nonchalamment Champfort, que nous évoquions, au +moment de votre arrivée, un souvenir qui vous est familier. + +--Lequel donc, cher ami? + +--Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et des circonstances qui ont +accompagné sa mort, répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur +son interlocuteur un regard hautain. + +Celui-là hésita dix secondes--le temps de composer sa physionomie et de +lui donner un air de profonde componction--puis il accoucha de la phrase +suivante: + +--Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop familier, car il est +toujours présent dans mon coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien +des mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse, et pourtant, j'ai +toujours sous les yeux la pâle et héroïque figure du colonel, au moment +où il rendait le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de ces choses que +l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta Lapierre, en rendant à Champfort son +regard hautain. + +--Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons particulières pour se +souvenir, grommela Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid +de Lapierre. + +--Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur, en pâlissant. +Auriez-vous, par hasard, quelque arrière-pensée relativement aux +circonstances que je vous rappelle? + +Champfort eut une horrible démangeaison--celle de démasquer +immédiatement le fourbe; mais une seconde de réflexion lui fit voir +qu'il compromettait irrémédiablement sa cause en agissant avec trop de +précipitation, et surtout en n'attendant pas, pour frapper un grand +coup, le concours de son ami Després. D'ailleurs la figure irritée de +sa tante le ramena vite au sentiment de la prudence. + +Faisant donc une prompte retraite et comprimant sa colère, il répondit +en s'efforçant de sourire: + +--Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez comme un cheval de +guerre qui entend le clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée +malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement dire que l'amitié qui +vous unissait à mon oncle le colonel était une raison insuffisante pour +que sa mort reste éternellement gravée dans votre mémoire. + +La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de Lapierre reprit à peu +près sa placidité ordinaire. Seule, Laure demeura le sourcil froncé et +son regard se tourna lentement vers son cousin, comme pour lui reprocher +sa reculade. + +Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et en comprit-il la +signification? + +La chose est probable, car il répondit avec un peu d'amertume: + +--Mon cher Champfort--il l'appelait _son cher_!--et vous, mesdames, +veuillez me pardonner un emportement bien légitime. Les sentiments +qui m'unissaient au regretté colonel étaient d'une nature tellement +affectueuse, tellement filiale, que je me révolte à l'idée seule qu'on +en puisse suspecter la pureté. Il n'y a qu'un semblable sujet qui puisse +me faire sortir des bornes de la politesse exquise que je vous dois. + +--De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat ne vous faites pas plus +coupable que vous n'êtes. Mon neveu est un peu vif et il a pu mal +choisir ses expressions; mais son intention n'était pas blessante, je +m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle, le sentiment qui vous a +fait parler est un de ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille +et à moi... N'est-ce pas, Laure? + +Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et fixant ses grands +yeux pleins d'éclairs sur ceux de son fiancé, elle répondit d'une voix +étrange: + +--Oui... pourvu que ce sentiment soit désintéressé. + +La figure mate de Lapierre devint tout à fait d'une blancheur de cire. + +--En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il. + +--Oh! je ne dis pas cela: je réponds à ma mère d'une manière générale, +répartit la jeune créole, qui se renfonça dans son fauteuil. + +La mère de Laure, peu satisfaite de l'explication de sa fille, vint à sa +rescousse. + +--Ma chère enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui, dit-elle. +Tout-à-l'heure, tu te querellais avec ton cousin, à propos de futilités, +et voilà que maintenant tu réponds à ton fiancé comme une petite fille +boudeuse. + +--Paul m'a pardonné, répondit Laure, et nous avons fait notre paix... +n'est-ce pas, mon cousin? + +--Mais, certainement, ma chère cousine, et cette aimable petite querelle +n'a fait que réchauffer mon affection pour vous. + +--Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant vers sa mère. + +--C'est parfait, répliqua la veuve, mais il te reste à en faire autant +pour ton fiancé. + +L'oeil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une lutte de quelques +secondes--puis elle articula froidement: + +--Je n'ai rien à me faire pardonner de monsieur Lapierre. + +Mme Privat resta stupéfaite. + +Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard franchement admirateur. +Le digne étudiant jubilait littéralement, et il faut bien dire que la +figure décomposée de son rival n'était pas faite pour diminuer sa joie. + +Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil, puis, après être passé +successivement du pâle au vert et du vert au cramoisi, il se leva tout +droit et, s'adressant a Mme Privat: + +--Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse, auriez-vous l'extrême +complaisance de me laisser quelques instants seul avec mademoiselle, +votre fille?... J'ai à l'entretenir de choses infiniment sérieuses, et +il importe que cette conversation ait lieu sans retard. + +--Je n'ai pas la moindre objection, répondit la veuve, assez étonnée, et +j'espère bien que mademoiselle Privat sera assez convenable pour n'en +pas avoir, elle non plus. + +Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard sévère à l'adresse de +sa fille, et attendit. + +--Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure avec calme. + +--Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant à quitter le +salon: je n'attendais pas moins de votre obéissance... Et maintenant, +ajouta-t-elle plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends de ton +amitié pour moi que tu répares ta maladresse de tout-à-l'heure et que tu +sois aimable. + +--Soyez tranquille, je serai très aimable, répondit sur le même ton la +jeune fille, avec un pâle sourire. + +A peu près rassurée, la crédule mère rejoignit + +Champfort, qui s'était dirigé vers la porte du salon, sans attendre +qu'on l'invitât à déguerpir. Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à +Lapierre: + +--Vous savez que nous vous attendrons pour souper... Tâchez de terminer +bien vite vos petites affaires, et de conclure, cette fois, un traité de +paix durable. + +--C'est, en effet, un traité que nous allons faire, répondit +audacieusement Lapierre, et j'ose espérer que les parties contractantes +l'observeront scrupuleusement. + +--Tant mieux. A bientôt donc!... Viens, Paul. + +Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer la porte du salon, +il contempla une dernière fois la pauvre Laure, dont le fier et triste +regard était fixé sur lui. + +En une seconde, une immense colère fit bouillonner ses tempes...! marcha +rapidement sur Lapierre, et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes, +il lui dit d'une voix concentrée: + +--Prends garde à toi, misérable, et pense à l'îlot de Saint-Monat! + +Puis il rejoignit sa tante, qui s'éloignait sans avoir +entendu............ + +Trois-quarts d'heure après, Lapierre et Laure rejoignaient, dans la +grande salle à manger du cottage, les autres membres de la famille, qui +n'attendaient plus qu'eux pour se mettre à table. + +Lapierre était toujours pâle, comme d'habitude, mais sa figure rayonnait +d'une façon singulière. + +Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux brillants disaient +assez le rude combat qu'elle venait de soutenir. + +Elle fut, du reste, plus prévenante que d'ordinaire pour son fiancé, et +n'adressa, pas une seule fois la parole à Champfort. + +Le souper fut assez animé--Lapierre faisant à peu près seul les frais de +la conversation avec les dames, tandis que Champfort et le fils de Mme +Privat, arrivée depuis une demi-heure, s'entretenaient à part. + +De l'incident du salon, il ne fut nullement question, et rien dans les +paroles ni dans les regards de Lapierre ne vint indiquer à Champfort +que l'ancien rival de Després eût compris la terrible allusion au drame +nocturne de l'îlot qui venait de lui être jetée en plein visage. + +--Ou cet homme est véritablement très fort, ou il est tellement +sûr d'arriver à ses fins qu'il ne craint pas les menaces, se dit +l'étudiant... Nous verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude +un peu plus qu'indépendante. + +Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus rien, se replongea dans +ses réflexions pessimistes. + +Quant au triomphateur Lapierre, après avoir reçu de Mme Privat toutes +les instructions nécessaires à l'organisation du grand bal projeté, il +se retira d'assez bonne heure, promettant de revenir le lendemain. + +Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les lumières s'éteignirent +successivement aux fenêtres du cottage. + +La nuit étendait, son voile protecteur sur les douleurs et passions +diverses sommeillant sous le toit de la Folie-Privat. + + + +CHAPITRE XIV + +Pauvre Laure! + +Faisons maintenant un pas en arrière et disons ce qui s'était passé +entre Mlle Privat et son ténébreux fiancé. + +Lorsque la porte du salon se fut refermé sur Champfort--une seconde +après que l'étudiant exaspéré eut lancé à son rival l'apostrophe que +l'on sait--Lapierre demeura quelque temps immobile, debout et la main +crispée sur le dos d'un fauteuil, étourdi par ce coup inattendu. + +Ce nom de _Saint-Monat_, cette allusion à un épisode de sa vie où il +savait n'avoir pas joué le beau rôle, lui remettait en mémoire trop +d'événements terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant son +magnifique sang-froid. + +Et, dans la bouche de ce jeune homme à l'oeil menaçant--le cousin, +presque le frère de la femme dont il convoitait la dot--un avertissement +comme celui-là prenait les proportions d'une véritable déclaration de +guerre, ressemblait à une intervention tardive, mais inévitable, de la +Providence en faveur de la malheureuse victime de sa cupidité. + +En une minute de réflexion, Lapierre remonta, anneau par anneau, la +chaîne de ses méfaits... et il eut peur. La sombre figure d'une autre de +ses victimes, d'un pauvre jeune homme aimé, dont il avait brisé la vie +en lui enlevant le coeur de sa fiancée, lui apparut dans le nuage de sa +menaçante rêverie... + +Mais celui-là n'était le timide défenseur qui procédait par allusions et +avertissements... Il arrivait comme la foudre, sombre et terrible... Six +années de souffrances avaient éteint dans son coeur jusqu'au dernier +atome de pitié... Implacable justicier, il déchirait d'une main +vengeresse le voile qui couvrait les turpitudes de l'ancien espion de +l'armée fédérale et mettait à nu la gangrène de son âme... + +Oui, Lapierre eut peur, et ses lèvres blêmies murmurèrent +involontairement le nom de Gustave Lenoir! + +Mais cette défaillance morale ne dura qu'une minute, et le misérable se +raidit vigoureusement contre un sentiment qu'il qualifia de puéril. Il +reprit donc bien vite son aplomb et s'approchant de Mlle Privat, qui +semblait encore sous l'effet des singulières paroles de Champfort: + +--Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme moi.. je suppose, +l'étrange menace que vient de me faire votre cousin? + +--Oui, monsieur, répondit froidement Laure, et j'ai même pu remarquer la +profonde impression que cette menace a produite chez vous. + +--Ah! repartit ironiquement Lapierre, vous êtes en vérité trop +perspicace, mademoiselle, et rien ne peut vous échapper... + +Laure ne répondit pas. + +--Mais, continua le jeune homme, laissez-moi vous dire que, cette +fois-ci, votre flair si subtil vous a trompée. + +--Je ne le crois pas, monsieur. + +--Moi, j'en suis sûr--car, à n'en pas douter, vous avez cru que les +insolentes paroles de ce Champfort m'ont fait peur. + +--J'ai, en effet, non pas cru, mais vu cela. + +--Mademoiselle, vous êtes dans la plus singulière des erreurs, et le +sentiment que m'a fait éprouver l'impertinence de votre cousin est tout +autre. + +--Vous ne me donnerez pas le change, monsieur. + +--Écoutez-moi, et vous ne tarderez pas à être convaincue. Depuis +longtemps déjà je suis en butte aux mesquines agaceries de ce petit +carabin qui vient de m'insulter, et je me suis demandé plus d'une fois +quelle raison il avait de m'en vouloir... La ridicule menace de tout à +l'heure, jointe à mes observations personnelles, a été pour moi un trait +de lumière... Je tiens la clé de l'énigme. + +--En vérité?... Vous êtes plus avancé que moi, car j'ignore complètement +pourquoi mon cousin semble avoir pour vous un si profond mépris. + +--Je vais vous en instruire, mademoiselle, et vous donner sans ambages +la cause de ce grand mépris dont vous parlez avec une certaine +complaisance. + +--Je serais heureuse de le savoir, je l'avoue... + +--Eh bien! soyez doublement heureuse, ma fiancée, car monsieur Champfort +ne m'honore de son dédain que parce qu'il..., _vous aime!..._ + +A cette déclaration formelle, qui venant confirmer des soupçons nés le +jour même dans son esprit, la pauvre Laure se sentit pâlir affreusement. +Sans le vouloir, elle porta une de ses mains à son coeur, tandis que +l'autre comprimait son front qui semblait vouloir éclater. + +C'est que, chez elle aussi, la lumière venait de se faire. Elle revit, +à la clarté de cette tardive révélation, les beaux jours d'autrefois, +alors que son cousin et elle folâtraient gaiement sur les plages du lac +Pontchartrain ou prolongeaient leur douce causerie sous la véranda de +l'habitation louisianaise... + +Elle revit son père, qu'elle idolâtrait et dont le souvenir était encore +si vivant dans son coeur; elle revit ce père malheureux, arrivant de +l'armée en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux et la prier +d'être particulièrement aimable pour son compagnon de voyage... + +Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague effroi qu'elle +éprouvait en sa présence, les attentions dont il l'entourait, le +contentement du colonel à la vue de leur amitié apparente... tout cela +défila rapidement sous ses yeux. + +Enfin, la fantasmagorie de son rêve d'une minute lui montra, à son tour, +le pauvre Champfort, devenu indifférent pour sa coquette cousine, fuyant +sa société et rompant un à un tous les fils dorés de la douce intimité +qui les unissait--provoquant chez la jeune créole, dont l'orgueil +natif était piqué au vif, cette réaction de froideur d'amertume qui +caractérisa par la suite leurs rapports journaliers... + +La malheureuse jeune fille revit tout cela en quelques instants, et une +larme brûlante vint trembloter au bord de sa paupière. + +--Comme nous aurions pu être heureux! se dit-elle. + +Mais la vue de Lapierre, debout en face d'elle et suivant du regard les +impressions produites par sa déclaration, la ramena bientôt à la froide +réalité. + +Elle reprit toute son énergique attitude et, relevant fièrement la tête: + +--Vous pensez que mon cousin m'aime, dit-elle... Hé! quand cela serait? + +Lapierre hésita une seconde, puis il répondit avec force: + +--Ah! ah! quand cela serait!... Puisqu'il en est ainsi, mademoiselle, et +puisque vous trouvez si étrange qu'un autre homme que moi, qui dois vous +épouser ces jours-ci, vous fasse impunément la cour, eh bien! je vais +laisser le champ libre; cet heureux rival... Mais je jure Dieu que le +nom du votre père sera déshonoré. + +--Ah! ce secret, ce fatal secret!... murmura Laure éperdue. + +--Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde entier saura que le +colonel Privat a forfait à l'honneur. + +--Hélas!.... pauvre père! gémit la jeune fille. + +--L'Amérique apprendra, poursuivit Lapierre, qu'il s'est trouvé dans +son armée un officier assez dépourvu de patriotisme pour escompter le +dévouement de ses soldats et réparer les brèches de sa fortune en volant +les défenseurs de la patrie... + +--Vous mentez, misérable... Mon père n'a pu descendre si bas. + +--Et la lettre, la fameuse lettre?... se contenta de répondre froidement +Lapierre. + +--Ah! ce n'est que trop vrai... Pauvre père! murmura Laure anéantie. + +--Cette lettre, acheva l'ex-fournisseur, dans laquelle votre père vous +fait l'aveu de son déshonneur et vous supplie, au nom de votre +amour pour lui, d'empêcher, par votre mariage avec moi, que le seul +dépositaire du terrible secret ne révèle son crime?... + +--Oui, oh! oui, je m'en souviens, sanglota Laure, et cette prière, d'un +mourant sera exaucée... Je serai votre femme; je me sacrifierai pour que +les ossements de mon malheureux père ne tressaillent pas de honte dans +leur tombeau. + +--Voilà qui est bien, et j'admire un dévouement filial poussé jusqu'au +point de consentir à un aussi monstrueux mariage, reprit Lapierre avec +ironie... Mais, mademoiselle, quand on se pose en héroïne, il ne faut +pas faire les choses à demi; et, puisque vous êtes décidée à vous +_sacrifier_--suivant votre expression--je désire que ce sacrifice soit +complet. + +--Que voulez-vous dire?... que vous faut-il de plus? demanda Laure avec +exaltation... N'est-ce pas assez d'enchaîner ma vie à la vôtre et de +renoncer pour toujours à mes plus chères illusions, à ma part de bonheur +en ce monde?... Ma fortune, cette misérable dot que vous convoitez, ne +suffit-elle pas à vos appétits cupides?... Va-t-il me falloir supplier +mon frère de renoncer aussi à la sienne en votre faveur, pour que votre +traître bouche ne révèle pas des malversations dans lesquelles vous avez +trempé, ne trouble pas le dernier sommeil du malheureux et confiant +officier dont vous avez causé la mort?... + +--Voyons, dites, monsieur le chevalier d'industrie... ne, vous gênez +pas! Vous possédez un secret qui vaut une mine d'or: exploitez-le avec +le talent que vous avez déployé là-bas, entre les armées ennemies! + +Et la fière créole, brisée d'émotion, se couvrit le visage de ses mains +crispées. + +Quant à Lapierre, cette sanglante flagellation lui causa un mouvement de +rage. + +Il parut sur le point d'éclater. + +Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme de reptile. + +Redoutant par-dessus tout une scène où il n'avait rien à gagner, et +craignant que le desespoir de Laure ne la porta à tout confier à sa +mère, il avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa victime, et +répliqua d'une voix doucereuse: + +--Tout doux! ma belle fiancée, la colère vous égare et vous fait dire +des choses que votre coeur ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos +insinuations et ma conscience est trop nette sous ce rapport, pour +que je m'offense sérieusement de propos dictés par un dépit excessif. +Laissez-moi vous dire seulement, mademoiselle, que votre père eût parlé +tout autrement que vous ne le faites, et qu'il n'eût pas récompensé par +des injures les services que j'ai pu lui rendre... + +--Vous vous faites payer trop cher ces prétendus services, pour avoir +le droit de les rappeler, interrompit Laure avec amertume... Et encore, +ajouta-t-elle. Dieu seul sait... + +Elle n'acheva pas. + +--Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction, que je poursuis +auprès de la fille l'oeuvre commencée avec le père... + +--Vous ne croyez pas dire si vrai! murmura la jeune créole. + +--Dieu seul sait, reprit sans s'émouvoir l'ex-fournisseur, que mon +mariage avec vous n'a toujours été, dans ma pensée, qu'un premier pas +vers la grande oeuvre de réparation que j'ai promis solennellement +d'accomplir au chevet du colonel Privat mourant. Cette dot que vous me +reprochez; si injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille, à quoi +elle est destinée? + +--Je le sais que trop. + +--Vous ne le savez pas du tout, au contraire. + +Eh bien! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle--environ deux +cent mille piastres--passera presque toute entière à restituer les +sommes subrepticement empruntées par votre père à la caisse de l'armée; +cette misérable fortune devant laquelle vous m'accusez de ramper, je +m'en dessaisirai aussitôt, après notre mariage pour la rendre à qui elle +appartient, pour enlever de la croix d'honneur de mon malheureux ami, le +colonel Privat, la tache d'ignominie qui la souille... + +--Voilà, mademoiselle, la mine que j'exploite; voilà l'industrie que je +pratique! + +Et Lapierre, en prononçant ces mots, avait un accent si irrésistible +de noble franchise, que la pauvre Laure abaissa lentement sa paupière +brûlante, et qu'une soudaine réflexion traversa son cerveau endolori: + +--S'il disait vrai! + +Lapierre lut au vol cette pensée sur le front de la jeune fille. + +Il reprit gravement: + +--Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi! si vous en avez le coeur: je +n'en continuerai pas moins à remplir la mission sacrée que je me suis +imposée. + +--Ni les menaces de votre adorateur Champfort, ni vos insinuations +malveillantes ne me feront fléchir, ne me détourneront de la route que +je poursuis--route qui aboutit à la réhabilitation de mon pauvre ami, le +colonel Privat. + +--Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille, que vos froideurs et vos +dédains ne changent--en une heure de colère--ma mission de salut en +mission de vengeance. Ce jour-là, je serai inflexible, et ni le +pouvoir magique de votre beauté, ni vos supplications, ni vos larmes +n'empêcheront le déshonneur de s'abattre sur votre maison. + +Laure était émue. + +Un violent combat se livrait en elle-même depuis quelques instants. + +Tout à coup, elle se leva et, tendant sa main à Lapierre: + +--Monsieur, dit-elle, si j'ai eu des torts vis-à-vis de vous, +pardonnez-les-moi. Je veux vous croire, car il serait trop malheureux +que mon obstination causât l'éternelle honte de ma famille. + +--Dites ce que vous exigez de moi: j'obéirai. + +Un éclair de triomphe passa dans les yeux de l'ex-fournisseur. Il saisit +avec empressement la main de sa fiancée et, la portant respectueusement +à ses lèvres, il dit en fléchissant le genou comme un preux chevalier +qu'il n'était pas: + +--Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs n'a pas ici à +commander, mais à implorer. + +--Implorez alors, répondit froidement Mlle Privat, mais faites vite, car +cette scène m'épuise. + +--Eh bien! mademoiselle, répliqua Lapierre en se levant, je m'estimerais +heureux si vous daigniez vous montrer en compagnie un peu plus +bienveillante à mon égard. + +--Je ferai mon devoir de fiancée, monsieur. Après. + +--Après?... Ma foi, je ne vous cacherai pas que je tiens beaucoup à +ce que votre cousin ne vienne plus jouer vis-à-vis de vous le rôle de +protecteur, ou plutôt celui de vengeur--comme si vous étiez une victime +et moi un bourreau. + +--C'est affaire entre vous et lui. Quant à moi, je n'ai jamais dit à +mon cousin un seul mot de nature à, lui laisser supposer que je fusse +forcée, d'une façon quelconque, de vous épouser. + +--Cependant, ce jeune homme vous aime... + +--Je n'en sais rien monsieur. + +--Comment!... il ne vous l'a jamais dit? + +--Jamais. + +--Du moins, sa manière d'agir vis-à-vis de vous a dû vous le prouver? + +--C'est tout le contraire. Mon cousin a toujours été très réservé--plus +que cela, très froid avec moi. + +--Alors, comment expliquer sa conduite d'aujourd'hui? + +--Je n'ai aucune explication à donner. + +Lapierre réfléchit une demi-minute, puis se levant: + +--Très bien, mademoiselle, je vous remercie de votre condescendance. Ne +pouvant vous prier de fermer la bouche à mon insulteur de tantôt, je me +chargerai moi-même de cette besogne en temps et lieu.... Je tâcherai de +lui faire rentrer son rôle de vengeur. + +Laure s'était levée à son tour, et se disposait à quitter le salon. +Au moment de franchir la porte, elle entendit la dernière phrase de +Lapierre. + +Elle s'arrêta et répondit d'une voix grave: + +--Monsieur Lapierre, si j'ai besoin d'être vengée, ce ne sera ni par mon +cousin Champfort, ni par d'autres... Mon vengeur, ce sera Dieu! + +Et s'inclinant froidement, elle se dirigea vers la salle à manger, où se +trouvaient réunis les hôtes de la maison. + + + +CHAPITRE XV + +Louise + +Pendant que s'accomplissait les divers événements que nous venons de +rapporter, une scène d'un tout autre genre se passait à Québec, dans une +modeste mansarde de Saint-Roch. + +Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intérêts et de passions contraires +aux prises, et les acteurs sont bien autres qu'un fiancé forçant +impitoyablement la main à sa future... + +Nous y voyons, au contraire, une belle et douce jeune fille de vingt à +vingt-deux ans, un peu pâle, un peu triste, travaillant avec ardeur à un +ouvrage de broderie, près d'une fenêtre que protège contre l'aveuglante +lumière du soleil un blanc rideau de mousseline... + +C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde de Saint-Roch, +quelque part dans la rue Saint-Valier--comme l'indique le pittoresque +amoncellement de rochers, couronnés de vieux remparts percés +d'embrasures, qui ferme l'horizon du sud, en face de la fenêtre. + +Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la riche héritière. + +La pièce est petite, basse et mal éclairée; l'ameublement, qui semble +avoir connu des jours meilleurs, porte les traces évidentes d'un long +usage et de plusieurs pérégrinations... + +Mais, comme tout y est à sa place!... comme tout est propre, luisant, +soigné!... qu'elle est donc blanche la couverture qui orne le petit +lit virginal, dressé tout au fond de l'appartement, et combien semble +moelleux le tapis d'un chelin qui cache tout entier le parquet! + +C'est que nous sommes ici dans la chambre particulière, dans le _sanctus +sanctum_ de cette jolie jeune fille qui manie si prestement son +aiguille, près de la fenêtre. + +Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de fauvette ou +d'hirondelle plus chaud, plus douillet, plus charmant que cela? + +Au moment où pénètre notre regard profane dans ce coquet pigeonnier, il +est environ quatre heures de l'après-midi. + +C'est le jour môme de notre excursion à la Canardière et le lendemain de +la fameuse réunion d'étudiants. + +La maîtresse du petit logis, debout avec l'aube et fatiguée par un +travail incessant et monotone, lève de temps en temps sa bête blonde, +jette un regard distrait par la fenêtre, puis laisse tomber son menton +dans sa main et rêve... + +L'aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les dessins de la toile; +mais elle s'arrête de nouveau au bout de quelques minutes... la tête +blonde se relève; le regard distrait traverse encore la mousseline +transparente pour aller se perdre sur les sombres remparts... + +Et puis, l'infatigable aiguille se remet à l'oeuvre. + +Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait bien interrompre +tout-à-fait son travail; mais, de toute évidence aussi, quelque raison +puissante l'en empêche et l'aiguillonne. + +La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses de triomphe et de +défaillance, jusqu'à ce qu'un bruit cadencé de pas sur le trottoir d'en +face arrête enfin net la terrible aiguille. + +L'ouvrage est brusquement déposé sur un petit guéridon, et la jeune +brodeuse, se haussant sur ses mignons pieds, regarde avec anxiété dans +la rue. + +Apparemment qu'elle voit ce qu'elle désirait voir, car aussitôt, +frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre, elle abandonne +vivement la fenêtre et court à la porte de sa chambre. + +Un instant après, un bruit de clef jouant dans une serrure se fait +entendre, puis l'escalier est ébranlé par des pieds agiles qui +l'escaladent quatre à quatre, et, finalement, un jeune homme tout +essoufflé arrive comme une bombe dans la chambre, pour être reçu entre +les bras de notre jolie travailleuse. + +Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon d'effleurer l'esprit, +que ce mortel privilégié n'était autre que notre vieille connaissance +d'hier, le _petit Caboulot_, et la belle jeune fille de la mansarde, sa +soeur _Louise_, l'ex-fiancée du Roi des Étudiants! + +Là, Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui avait annoncé qu'il +possédait un grand secret la concernant, mais qu'il ne lui en ferait +part qu'après son cours, à quatre heures, alors, que leur père serait +absent. + +Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque temps, et voilà +pourquoi nous avons vu Louise oublier sa broderie pour regarder par la +fenêtre ou se demander quel pouvait bien être ce _grand secret_, de +monsieur son frère. + +Maintenant, par quelle succession d'événements singuliers et quelles +vicissitudes du sort avaient-ils passé, pour que nous les retrouvions +dans un modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec, après +les avoir laissés là-bas, sur le Richelieu, dans une situation plus +qu'aisée? + +C'est ce que nous allons raconter en quelques mots. + +On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la déportation à Kingston +de son rival Després, voulut se conduire en conquérant et obtenir des +parents de Louise la main de leur fille. + +Ceux-ci refusèrent net. + +Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune homme comme un aimable +compagnon et un gai convive; mais, outre que depuis il avait tenté +d'enlever leur fille de force, deux autres raisons leur faisaient un +devoir de résister à sa demande. + +C'était d'abord l'engagement pris avec le sauveur de leur fille. +Després--engagement d'honneur dont ils ne se croyaient pas déliés par +le malheur arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la conduite +ignoble de Lapierre dans toute cette affaire de duel et de procès avait +soulevé contre lui l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient +pour pour gendre d'un homme ayant sur la conscience d'aussi lâches +agissements. + +Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur détermination bien +arrêtée. + +Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut inutile. + +Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit pas de recourir, +pour se venger, à un moyen révoltant: il calomnia publiquement Louise et +répandit sur son compte les bruits les plus compromettants. + +Puis, content de son oeuvre, il détala au plus vite et se réfugia aux +États-Unis. + +Mais il laissait derrière lui la semence maudite qu'il avait jetée parmi +les populations cancanières des petites paroisses environnantes, et +cette semence germa avec une effrayante rapidité. + +La position ne tarda pas à devenir intolérable pour la famille +Gaboury--on a vu ailleurs que c'était son nom--et elle dut vendre ses +propriétés, puis s'en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu, +où chacun de ses membres était né. + +Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa folle passion par la +lâcheté de son ravisseur, avait la première, demandé ce déplacement. + +Ce fut à Québec que l'on décida de se rendre--autant pour mettre le plus +de distance possible entre la nouvelle et l'ancienne résidence, que pour +permettre au petit Georges de continuer plus facilement ses études. + +Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à peine de tarir la source +de celles versées par cette famille éprouvée, qu'une nouvelle calamité +s'abattit sur elle et que les pleurs reparurent. + +Madame Gaboury, minée par le chagrin et la maladie, succomba six mois +après avoir quitté s'a place natale. + +Ce fut un grand deuil. + +Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais. La malheureuse jeune +fille s'imagina, non sans une apparence de raison, qu'elle était pour +beaucoup dans ce fatal événement, et cette funeste conviction s'enracina +tellement dans son esprit, qu'elle y étendit un sombre voile de +mélancolie, que la main bienfaisante du temps ne put jamais déchirer +complètement. + +Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables de toute +situation de ce genre, Georges entra à l'Université, et les revenus se +trouvèrent insuffisants pour un tel surcroît de dépense... + +Le père Gaboury, encore alerte pour son âge, paya bravement de sa +personne, en se faisant petit employé d'une maison de commerce. + +Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de réparer ses torts +involontaires envers sa famille, elle se mit résolument à l'oeuvre et +devint une ouvrière en broderie des plus courues. + +L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait courbée sur son +travail. + +Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements, Georges put +continuer, insoucieux, ses études médicales. + +On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices nécessaires, que +l'enfant ne fit que soupçonner la vérité, sans jamais la découvrir toute +entière. + +Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement d'apprendre l'art de +guérir, aux prix des fatigues de son vieux père et des sueurs de sa +pauvre soeur. + +Voilà où en étaient les choses au moment où nous renouons connaissance +avec cette estimable famille. + + + +CHAPITRE XVI + +Le Frère et la Soeur + +Après maintes accolades et une prodigieuse quantité de baisers sonores, +le Caboulot s'arrêta enfin pour reprendre haleine. + +Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea vers le guéridon pour +y déposer un peu plus soigneusement un cahier de notes qu'il avait à la +main. + +Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l'ouvrage de broderie oublié par +sa soeur. Il s'en empara, et l'examinant avec une attention comique: + +--Ah! ça, ma grande soeur, s'écria-t-il, aurais tu, par hasard, +l'intention de te marier? + +--Pourquoi cette question? fit Louise, en s'efforçant de sourire. + +--Parce que, tonnerre d'une pipe, voici un jupon qui sent le +_matrimonium_ à plein nez. + +--Oh! le vilain garçon qui fouille dans les ouvrages de femmes! + +--C'est que, hum!... mademoiselle ma soeur, vous m'avez toujours soutenu +que vous ne travailliez pas pour les autres, et qu'à moins de prévisions +matrimoniales très... très prudentes... + +--Eh! bien?... + +--Cette robe de baptême ne vous est pas destinée. + +--Curieux, va! Es-tu bien sûr, au moins, que ce soit une robe de +baptême? + +--Dame! ça m'en a tout l'air... Au reste, c'est peut-être une jaquette +pour ta poupée, petite soeur. + +--Tu sais bien que je ne _catine_ plus. + +--Alors, c'est une robe de baptême, puisque ça ne peut être que ceci ou +cela. Sors-moi un peu de ce dilemme-là. + +--Je n'ai pas fait ma rhétorique, et j'aime mieux rester entre les +pattes de ton terrible dilemme, que d'en sortir pour me faire quereller. + +--Ah! ah! voilà enfin un aveu... Ainsi, il est établi, irréfutablement +établi que Mlle Gaboury s'est fait couturière pour entretenir à +l'Université son flandrin de frère... + +--Mais, pas du tout: j'ai des moments de loisir, des heures d'ennui... +je les utilise, je m'amuse. + +--Oui, oui... _va-t-en voir s'ils viennent..._ Ce n'est pas à moi que +l'on fait avaler de pareilles couleuvres. + +--Quand je te dis... + +--Ne dis rien, ne dis rien: tu t'enferrerais davantage. Je sais à quoi +m'en tenir. Mon père et toi, vous suez le sang pour amarrer les deux +bouts, et c'est moi qui en suis la cause: voilà l'affaire tirée au net. + +--Mais, mon cher enfant... + +--Louise, ma grande soeur, ce n'est pas bien, ça!... Je ne veux pas t'en +dire plus long aujourd'hui... Et, tiens--comme je n'ai pas de rancune, +moi--je vais te punir immédiatement en t'annonçant une nouvelle qui va +probablement te causer une certaine émotion. + +--Ah! oui... ce grand secret que tu tiens en réserve depuis ce matin?... + +--Précisément. Te doutes-tu un peu de quoi il s'agit? + +--Mais, non... à moins que tu n'aies eu des nouvelles de... _lui_. + +Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement son frère. + +--J'en ai, ma soeur, répondit gravement le Caboulot. + +--Tu as des nouvelles de Gustave?... tu sais où il est? demanda vivement +la jeune fille, qui devint pâle. + +--Mieux que cela: je l'ai vu. + +--Ici, à Québec? + +--A l'Université, où il est étudiant en médecine, comme moi. + +--Ah! mon Dieu! + +Et Louise, étourdie par cette nouvelle imprévue, se laissa tomber sur un +siège. + +Depuis six ans que Gustave Lenoir--il portait son vrai nom à cette +époque--était allé subir, au pénitencier de Kingston, la condamnation +que lui avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle de lui +n'était parvenue au Canada. + +On s'était répété vaguement que le malheureux jeune homme, après s'être +sorti de prison, avait traversé la frontière et s'était lancé tête +baissée dans le formidable tourbillon de la guerre américaine. Mais, +à part ce maigre renseignement, on ignorait absolument ce qu'il était +devenu. Et le père de Gustave lui-même, questionné à ce sujet, déclarait +ne rien savoir sur le compte de son fils. + +De sorte que toutes les connaissances du jeune Lenoir avaient fini par +le croire mort, tué sans doute--comme tant de ses compatriotes--dans une +de ces épouvantables boucheries de la guerre de sécession. + +--Louise seule, ou à peu près, persistait à espérer... Son coeur, revenu +tout entier aux chastes élans du premier amour, se refusait à accepter +l'idée d'une séparation éternelle... Quelque chose lui disait qu'elle +reverrait Gustave et que, régénérée par l'expiation, elle pourrait +arracher de l'âme endolorie du jeune homme le dard que sa trahison y +avait planté. + +Pourtant, jusqu'à ce jour, rien n'était venu donner raison à cette voix +intérieure, et, si tenace que fût l'espérance, de la pauvre fille, elle +subsistait malgré elle la froide influence de la désillusion. + +Et voilà que tout à coup, sans préparation, elle apprenait, que, +non-seulement Gustave était vivant, mais encore qu'il était à Québec et +que son frère l'avait vu!... + +On conçoit donc l'émotion indescriptible qui s'empara d'elle. + +Après une minute d'un silence anxieux, que le Caboulot respecta, Louise +reprit, d'une voix tremblante: + +--Ainsi, tu l'as vu? + +--Comme je te vois. + +--Et tu lui as parlé? + +--Il y a deux mois que je lui parle tous les jours sans le connaître. + +--Il est donc bien changé? + +--Ah! pour ça, c'est plus que je ne puis dire: j'étais si jeune quand il +venait chez nous, là-bas, que je n'ai guère fait attention à ses traits. +Tout ce que je sais, c'est qu'il a beaucoup vieilli et que je ne +l'aurais certes pas reconnu, sans l'histoire qu'il nous a contée. + +--Quelle histoire? + +Le Caboulot hésitait. + +--Dis, insista Louise. + +--Je veux tout savoir. + +--Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant fermée. + +La jeune fille s'approcha de son frère, puis lui prenant les mains: + +--Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te trompes: la blessure dont +tu parles saigne toujours. + +Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur. + +--Quoi! fit-il, tu aimerais encore, cet homme? + +--Eh bien! oui, je l'aime! répondit Louise avec explosion. + +--Même après ce qu'il a fait? + +--Surtout après ce qu'il a fait, repartit avec force la jeune fille. +S'il n'eût pas souffert à cause de moi, peut-être l'aurais-je oublié à +jamais!... + +Le Caboulot paraissait ahuri. + +Il regardait sa soeur avec des yeux hagards. + +Tout à coup, un souvenir lui traversa la tête, et il lui fut impossible +de se contenir plus longtemps. + +--Eh bien! ma soeur, s'écria-t-il, aime-le si tu veux, mais ce n'en est +pas moins un fier misérable. + +--Un misérable? + +--Oui, oui, un misérable, un gredin, un gibier de potence, tout ce que +tu voudras! glapit le Caboulot exaspéré. + +Et, comme Louise paraissait altérée, l'enfant reprit doucement: + +--Vois-tu, ma chère soeur, je lui aurais peut-être pardonné le mal qu'il +t'a fait, s'il eût montré du repentir... mais, loin de là, le brigand +cherche à faire d'autres victimes, et, pas plus tard que la nuit +dernière. Gustave nous racontait... + +--Gustave? interrompit Louise avec stupeur. + +--Oui, Gustave. + +--Gustave Lenoir? + +--Eh! tonnerre d'une pipe, quel autre Gustave veux-tu que ce soit?... + +Et le Caboulot regarda sa soeur avec des yeux tout écarquillés. + +Louise respira. + +--Quel est donc celui que tu appelles misérable et qui cherche encore à +faire des victimes? demanda-t-elle, la gorge serrée. + +--Eh! je te le dis depuis une heure, gronda le Caboulot: cette bête +féroce, qui mord et déchire ceux qui lui font du bien, c'est Lapierre! + +--Lapierre! exclama la jeune fille, serait-il donc à Québec, lui aussi? + +--Il n'y est que trop, le brigand... Plût au ciel qu'il fût encore +à canailler aux États-Unis, puisque ma pauvre soeur a la coupable +faiblesse d'aimer un monstre semblable! + +--Mais ce n'est pas lui que j'aime! se récria vivement Louise. + +--Vrai?... Ah!... Mais qui donc aimes-tu, alors?... Dis vite, petite +soeur..., Oh! si c'était!... + +--Oui, c'est lui... c'est Gustave! Tu aurais dû le comprendre de suite. + +Le Caboulot ne répondit pas. Il sauta au cou de sa soeur et la couvrit +de baisers. + +Il avait la pensée tellement occupée de Lapierre, depuis le matin, qu'il +avait cru que Louise voulait faire allusion à ce dernier, en parlant de +blessure encore saignante. + +De là le quiproquo et l'indignation en pure perte de notre bouillant ami +le Caboulot. + +Rassuré tout à fait, le petit étudiant devint calme et reprit: + +--Ah! Louise, tu m'as fait une fière peur, et la bile m'en a frémi dans +sa vésicule! + +--Mon cher Georges, il n'y a rien à craindre de ce côté-là, répondit la +jeune fille. Je méprise ce Lapierre depuis le jour où j'ai appris sa +lâche conduite dans la terrible nuit du duel. + +--Il n'en fallait, pas plus, assurément... Mais combien tu le +mépriserais davantage, su tu avais entendu Després... pardon, Gustave... + +--Pourquoi dis-tu Després? + +--C'est le nom que porte Gustave depuis... depuis qu'il a été. au +pénitencier. + +--C'est juste, murmura Louise... Il ne veut plus porter un nom qui lui +rappelle tant d'amers souvenirs. + +--En effet, ma soeur... Je disais donc que si tu avais entendu Gustave, +la nuit dernière, nous raconter toutes les infamies de ce brigand de +Lapierre, tant au Canada qu'aux États-Unis, ce ne serait plus du mépris +que tu éprouverais pour lui, mais de l'indignation et du dégoût. + +--Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu? s'écria Louise... Voyons, mon cher +Georges, raconte-moi tout cela minutieusement et n'oublie rien, surtout, +de ce qui concerne ce pauvre Gustave... J'ai été bien coupable envers +lui, et s'il était en mon pouvoir d'adoucir un peu l'amertume de ses +souvenirs, je le ferais au prix des plus grands sacrifices. + +--Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai pas un mot, car, moi aussi, +je veux t'aider à ramener l'espérance et le pardon dans le coeur de mon +pauvre ami Gustave. + +Et le Caboulot fit à sa soeur le récit détaillé de tout ce qu'avaient +révélé, la nuit précédente, Champfort et Després. Il n'omit pas +l'engagement solennel pris par le Roi des Étudiants de démasquer +Lapierre et de venger d'un seul coup toutes les dupes de ce chenapan. + +Puis, lorsqu'il eut terminé: + +--Ma, soeur, dit-il, nous avons notre coup d'épaule à donner dans cette +oeuvre solennelle de justice rétributive... J'ai compté sur toi: me +suis-je trompé? + +--Mon frère, répondit gravement Louise, Dieu défend la vengeance, mais +il ordonne la charité. Or, c'est de la charité que d'empêcher une +malheureuse jeune fille d'être sacrifiée à un monstre pareil. + +--Je ferai mon devoir: je vous aiderai! + +--Merci, ma soeur, répondit le Caboulot: à cette condition, Gustave +pardonnera peut-être! + +--Que Dieu le veuille! soupira la jeune fille. + +Le Caboulot se leva. + +Sa figure rayonnait. + +--A l'oeuvre, maintenant! dit-il. Le citoyen Lapierre n'a qu'à bien se +tenir. + +Le frère et la soeur se séparèrent. + +Six heures sonnaient à l'horloge de la cuisine et le père Gaboury +rentrait. + + + +CHAPITRE XVII + +Le Roi des Étudiants entre en campagne + +Gustave Després--nous voulons lui conserver ce nom sous lequel il était +connu à l'Université--Gustave Després, disons-nous, occupait, rue +Saint-Georges, un appartement confortable, composé de deux pièces. + +L'une de ces pièces, bien éclairée et presque spacieuse, donnait, sur la +rue et cumulait les attributions de cabinet de travail, de salon et de +laboratoire chimique. + +C'était une sorte de pandémonium où il y avait un peu de tout. + +Les crânes grimaçants y coudoyaient sans façon les fioles de +médicaments; les tibias et les fémurs, épars et disparates, se +prélassaient philosophiquement sur les meubles; un atlas d'anatomie, +tout ouvert et peu soucieux de la crudité de ses planches, reposait +cyniquement sur un volume de poésie d'Alfred de Musset... et la grande +table, dressée au milieu de la pièce, ne se faisait pas scrupule de +marier, dans le plus charmant des désordres, livre» de médecine et +romans, scalpels et pipes, tabac et journaux, os humains et cornues de +verre!... + +Ajoutez à tout cela une bibliothèque adossée à la muraille, dans un +coin, un canapé, deux chaises, un joli hamac havanais suspendu aux +solives du plafond, et un petit poêle de fonte, en forme de pyramide, à +deux pas de la table... puis faites-vous un peu l'idée du chaos que ça +devait être... + +Cependant, le Roi des Étudiants se plaisait au milieu de ce désordre +artistique. Il aimait à embrasser d'un coup d'oeil, pèle-mêle et +heurtées, toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble... +Sa puissante imagination y puisait des éléments de rêverie et s'y +repaissait, comme le fait le gourmet à la vue d'une table abondamment +servie. + +La seconde pièce, plus petite et située en arrière, servait de chambre +à coucher. Il est inutile pour nous d'y pénétrer et d'en faire la +description. + +Passons donc. + +Comme on le voit, le logement de notre ami Després ne manquait pas d'un +certain luxe; et, pour un carabin surtout, il pouvait presque passer +pour somptueux. + +C'est que le Roi des Étudiants n'était plus ce jeune homme riche +seulement d'illusions que nous avons connu à Saint-Monat. Un de ses +oncles, célibataires, avait eu, deux années auparavant, le bon esprit de +coucher Gustave sur son testament, et la non moins bonne idée de partir +pour un monde meilleur. + +Or, ce respectable vieux garçon laissait après lui, outre les regrets de +rigueur, une petite fortune assez rondelette, que Després empocha sans +se faire prier le moins du monde. + +Et voilà comment il se faisait que le Roi des Étudiants pouvait loger +sous des lambris décents, et tenir tête aux exigences de la haute +dignité dont l'avait revêtu ses confrères. + +Le 22 juin de l'année 186..., juste au lendemain de la scène à laquelle +nous venons d'assister entre le Caboulot et sa soeur, Gustave Després +fumait sa pipe, nonchalamment étendu dans son hamac. + +Il était environ trois heures de l'après-midi. + +Le Roi des Étudiants venait de rentrer du cours, et, à moitié perdu dans +un nuage de fumée, il paraissait réfléchir profondément. + +Quelques heures auparavant, il avait eu avec Champfort une longue +conférence, qui s'était terminée par le dialogue suivant: + +--Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu'il aille ce soir à la Folie-Privat? + +--Edmond, qui l'a vu tout à l'heure, doit remettre à ma tante une +lettre de Lapierre, dans laquelle il s'excuse de ne pouvoir se rendre +aujourd'hui à la Canardière. + +--Ah! voilà qui ne laisse aucun doute. Dans ce cas, je vais commencer de +suite mes petites combinaisons. + +Il n'est que temps, mon cher Després, car le pouvoir de ce coquin +s'affermit de jour en jour. + +--Bah! laisse-moi faire: nous avons encore quatre grandes journées +devant nous, et c'est plus qu'il m'en faut pour charger la mine qui fera +tout sauter. + +--Que comptes-tu faire à ton entrée en campagne? + +--Mais pas grand'chose, mon cher. Je compte aller tout bonnement me +promener à la Canardière. Ta tante possède un fort joli parc, et j'ai +l'intention d'y aller herboriser. + +--Oui, je comprends... et, tout en herborisant, tu feras nos petites +affaires. + +--Précisément, mon cher. Tu peux t'en rapporter à moi: une fois dans le +coeur de la place, je mènerai rondement les choses. Ce n'est pas pour +rien que je suis allé jusqu'aux États-Unis relancer le misérable qui m'a +envoyé au pénitencier; ce n'est pas pour rien, non plus, que j'attends +depuis de longues années le moment où je pourrai broyer cette canaille +sous mon talon... + +--L'heure approche; elle va sonner... le Roi des Étudiants entre en +campagne! + +--Vive le Roi des Étudiants! avait dit Champfort, en prenant congé. + +--A demain, avait répondu Després. Il y aura probablement du nouveau. + +Et Champfort était parti, laissant Després débrouiller seul les fils de +sa trame. + +Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait dans son hamac, en +suivant d'un regard distrait les capricieuses ondulations des petites +colonnes de fumée qui s'échappait de ses lèvres, lorsque soudain, un +coup de sonnette retentit. + +Gustave sauta à terre et murmura: + +«C'est lui; il est exact.» + +Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées; quand on frappa à la +porte et que la figure sympathique d'Edmond Privat se montra dans +l'encadrement. + +--Ah! mon cher, voilà qui s'appelle répondre gentiment à une invitation, +s'écria Després en secouant la main du jeune homme. + +--Votre Majesté ne pourra donc pas, dire, comme Louis XIV, qu'elle a +failli attendre, répondit Edmond en riant. + +--Oh! ma Majesté n'y regarde pas de si près, et n'est pas aussi +exigeante que le Roi-Soleil. Elle s'accommode fort bien de +l'empressement amical de ses fidèles sujets de l'Université-Laval. + +--En ce cas, sire, mettez mon amitié à contribution, repartit Edmond, en +s'inclinant avec un respect comique. + +--Votre Majesté m'a dépêché une estafette, armée d'un billet, m'invitant +à transporter ma rutilante personne ici. Je suis accouru. Que veut le +Roi des Étudiants? + +--Ce qu'il veut?... Je vais te le dire, Prends un siège, _Cinna_, et +assieds-toi. + +L'étudiant en droit s'installa dans un fauteuil. + +--Mon cher Edmond, reprit Després d'une voix grave, j'ai à te parler de +choses infiniment sérieuses, et j'ai besoin, avant d'entamer un sujet +d'une aussi grande importance, que tu me dises sincèrement si tu aimes +un peu cette vieille _culotte de peau_, qui s'appelle Gustave Després. + +Edmond regarda son ami avec des yeux étonnés, puis se levant d'un bond +et lui prenant les mains: + +--Si je t'aime! si je t'aime!... s'écria-t-il. Mais, en vérité, mon +pauvre Gustave, en douterais-tu, par hasard? + +--Allons, je te crois. Merci... avec de braves coeurs comme toi, on peut +tout entreprendre et il faut jouer cartes sur table. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda Edmond, et pourquoi ces airs solennels? + +--Il y a, mon cher, que je veux empêcher un crime abominable de se +consommer et un bandit d'entrer de force dans une famille respectable. + +--Mais... qu'ai-je à voir dans cette affaire et comment puis-je t'être +utile? + +--Tu as tout à y voir et tu dois m'aider, car la famille dont je parle +est la tienne et le bandit qui cherche à s'y introduire se nomme Joseph +Lapierre. + +--Quoi! s'écria le jeune Privat, mon futur beau-frère?... + +--Lui-même, mon cher. + +--Et tu dis... + +--Que c'est une horrible canaille, indigne de dénouer les cordons des +souliers de ta soeur. + +--Mais, d'où sais-tu cela? + +--Je possède tous les secrets de ce garnement et j'ai en ma possession +assez de preuves pour le confondre de la façon la plus évidente... + +--En vérité?... Mais alors, ma pauvre soeur est donc victime de quelque +horrible machination? + +--Mlle Privat est en effet si bien enchevêtrée dans le réseau de +mensonges tissé autour d'elle par Lapierre, qu'elle ne peut s'échapper +et qu'elle marche fatalement au sacrifice, croyant laver de la mémoire +de son père une souillure imaginaire. + +--Ah! je comprends maintenant ses tristesses incompréhensibles et la +demi confidence qu'elle m'a faite un jour. + +--Quelle confidence? + +Edmond raconta à Després la scène du parc que l'on sait. Puis, quand il +eut fini: + +--Depuis ce jour, ajouta-t-il, j'ai compris qu'il y avait un secret +terrible entre ma soeur et son fiancé... mais lequel!... C'est ce que je +n'ai jamais pu deviner. + +--Ce secret, mon cher, je te l'expliquerai en temps et lieu. Pour +aujourd'hui, contente-toi de prendre ma parole et de savoir que ce +secret est une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta soeur à +l'épouser et à lui apporter surtout une dot considérable. + +--Oh! l'infâme!... s'écria le frère de Laure, en serrant les poings... +mais je ne souffrirai pas cela, moi, et dussé-je le tuer sur les marches +de l'autel... + +--Mauvais moyen, mon cher. La violence ne fait jamais de bonne besogne. + +--Que faire alors? je ne peux pourtant pas laisser cette pauvre Laure +donner tête baissée dans un pareil traquenard. + +--Que faire?... Me laisser agir et suivre mes instructions. Cet homme +m'appartient, Edmond. Il y a six ans que je le guette et que je +m'apprête à venger la perte de mon bonheur. + +--Que t'a-t-il donc fait? demanda naïvement le jeune étudiant. + +--Ce qu'il m'a fait? rugit Després... Il m'a volé ma fiancée, puis, +après s'être battu en duel contre moi, m'a dénoncé aux autorités, qui, +elles, m'ont envoyé au pénitencier de Kingston... + +--Voilà ce qu'il m'a fait! + +Il se fit un silence. + +Edmond Privat attendait, que le calme fut revenu sur la figure sombre de +Després. Enfin, il tendit à son camarade sa main finement gantée: + +--Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court ma soeur m'épouvante... +je m'en rapporte à toi pour l'éloigner de sa tête... Mais, de grâce, ne +perdons pas de temps et suis-moi au cottage. Nous tâcherons d'ouvrir les +yeux de cette malheureuse enfant. + +--Mon cher, j'allais te proposer cette petite promenade. J'ai besoin +en effet de voir Mlle Privat, mais je dois lui parler à elle seule. La +chose est-elle possible? + +--Hum! à la maison, ce n'est guère praticable. + +--Ne peux-tu la prier d'aller faire un tour dans le parc avec toi? + +--Oh! pour cela, oui: c'est très facile. + +--Une fois dans le parc, tu me feras l'honneur de me présenter à elle +et tu t'éloigneras un peu, de manière à nous permettre de converser +librement. + +Le reste me regarde. + +--Mais, ma mère te verra pénétrer dans le parc. + +--Pas du tout: j'entrerai sous le bois en faisant un détour, à distance +du cottage. + +--En effet, tout est, pour le mieux: partons. + +--Une minute. Lapierre ne viendra pas chez vous aujourd'hui, n'est-ce +pas? + +--Je suis certain que non. Il a une affaire importante à régler; +m'a-t-il dit, et j'apporte une lettre de lui à ma mère. + +--Très bien. Maintenant un dernier mot. + +--Parle. + +--Donne-moi ta parole d'honneur de ne pas souffler mot à personne de la +conversation que nous venons d'avoir. + +--Pas même à ma mère? + +--Pas même à ta mère. + +--Puisque tu le veux, je te la donne. + +--Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette et je te suis. As-tu ta +voiture? + +--Oui, elle est à la porte. + +--C'est bien; nous serons rendus là-bas avant cinq heures. + +--Oh! oui, il n'est que quatre. + +Després, qui avait fini sa toilette, rejoignit son camarade, et une +minute après tous deux roulaient à grand fracas vers la Canardière. + +Le Roi des Étudiants entrait en campagne. + + + +CHAPITRE XVIII + +Le premier pas + +Depuis la conversation orageuse qu'elle avait eue avec son fiancé, Mlle +Privat ne quittait guère sa chambre et ne se mêlait que très rarement +aux autres membres de la famille. + +Frappée au coeur et courbée forcément sous une inexorable nécessité, +elle voulait bien ne pas se plaindre, mais il lui était impossible de +prendre part aux joies de ses compagnes plus heureuses qu'elle, et +encore plus impossible de s'associer aux préparatifs que l'on faisait en +vue de son mariage. + +C'était ainsi qu'elle vivait, isolée et mélancolique, tantôt retirée +dans sa délicieuse chambrette, tantôt en tête-à-tête avec le grand piano +du salon, pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements, tout +était bruit, mouvement et branle-bas de fête. + +Dans le cours de la vie humaine, combien de fois le plaisir insoucieux +ne s'ébat-il pas de la sorte tout à côté de la douleur ignorée! + +A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient au grand trot sur le +chemin de la Canardière, la pauvre Laure, toujours triste et désespérée, +se trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant son regard voilé +sur la magnifique campagne qui avoisine Québec. A travers quelques +éclaircies d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons d'un +ruban grisâtre, la route qui conduit à Montmorency... De temps à autre, +un magnifique équipage passait rapidement vis-à-vis ces percées de +feuillages, pour disparaître en une seconde, se montrer de nouveau plus +loin, puis s'évanouir encore. + +Laure regardait sans voir... + +Que lui importait le mouvement de ces foules en habits de fête, galopant +joyeusement sur le chemin de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il +pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait en face de sa +jeune existence pouvait-elle lui offrir autre chose que des épines et +des ornières!... + +Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants équipages, sans +leur accorder plus qu'une attention distraite, lorsqu'un élégant +phaéton, traîné par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta tout +à coup vis-à-vis d'une éclaircie du parc et qu'un des deux jeunes gens +qui en occupaient le siège sauta à terre, puis disparut entre les +arbres. + +Laure devint toute pâle. + +Elle avait reconnu la voiture de son frère et se disait avec anxiété: + +--Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?... Pourvu que ce ne soit +pas lui!... + +Puis se ravissant: + +--Mais non..., ce ne peut être déjà mon persécuteur... et, d'ailleurs, il +ne se serait pas venu dans la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas, +ne serait pas descendu à l'entrée du parc. + +Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole. Toutefois, sa curiosité +n'était pas satisfaite, et elle se remit à faire de nouvelles +suppositions. + +--Si c'était Paul! se dit-elle. + +Et sa main se porta involontairement à son coeur. + +Depuis la scène de l'avant-veille et, surtout, depuis l'imprudent aveu +fait par Lapierre relativement aux sentiments de l'étudiant en médecine, +Laure était bien revenue de ses préventions contre son cousin. Plus que +cela, elle se reprochait amèrement de ne l'avoir pas compris et d'avoir +ainsi laissé passer le bonheur à côté d'elle, sans lui tendre la main... +Et, maintenant, cet amour désintéressé et malheureux, ce sentiment +chevaleresque qu'elle s'était appliquée à refouler--faute de le +connaître--dans le coeur du fier jeune homme, pouvait-elle y songer?... +pouvait-elle le lui offrir encore?... + +Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions, ne put empêcher +une larme brûlante de couler sur sa joue enfiévrée. + +Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle Supposition. + +--Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il souffre, lui aussi, et +ne veut pas augmenter sa souffrance en venant dans cette maison où +le malheur s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme que j'ai vu +disparaître dans le parc... + +Elle n'acheva pas. + +Le roulement d'une voiture se fit entendre dans l'avenue, et Laure, +s'avançant la tête hors de sa fenêtre, put voir son frère sauter +lestement sur les marches du péristyle et remettre les guides à un +domestique. + +Alors, la jeune créole appela: + +--Edmond! + +Celui-ci releva la tête. + +--Je veux te voir tout de suite, continua Laure. Peux-tu me donner deux +minutes? + +--Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures, répondit l'étudiant, qui +disparut sous la haute porte d'entrée. + + +Un instant après, il était dans la chambre de sa soeur. + +La jeune créole embrassa, son frère, puis ouvrait la bouche pour +lui poser une question facile à deviner, lorsqu'elle s'aperçut que +l'étudiant, d'ordinaire pétulant et joyeux, était, ce jour-là, d'une +gravité magistrale. + +Elle le regarda quelques secondes, puis changeant brusquement sa +question: + +--Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond? demanda-t-elle; qu'a-t-il pu +t'arriver de si fâcheux pour que tu sois devenu comme cela tout morose? + +--Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire, ma bonne Laure, répondit +l'étudiant. + +--Alors, pourquoi cette figure de juge qui va prononcer une sentence de +mort? + +--Ai-je vraiment cette figure-là? + +--Mais... à peu près. + +--Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque sentence grave à +porter... ou à faire porter. + +--Une sentence? + +--Tu dis bien. + +--Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi, au moins? + +Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait plus, et elle ne +put qu'ébaucher un amer rictus. + +Edmond ne répondit pas, mais il se leva et, s'approchant de sa soeur, il +lui dit avec une tristesse qui n'était pas sans solennité: + +--Ma soeur, le temps des atermoiements et des subterfuges est passé... +Il se trame ici des choses terribles et enveloppées d'un sombre +mystère... + +Laure voulut se récrier. + +--Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si je n'ai pas le droit +de te forcer à me faire part de ce fatal secret que tu prétends exister +entre nous, l'ai du moins le devoir d'empêcher ma soeur unique de se +sacrifier inutilement. + +--Edmond, je t'en prie, interrompit fébrilement la jeune créole, ne va +pas plus loin et cesse de me parler de ces choses. Tu m'as promis, il y +a quelque temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet. + +--Je l'avoue; mais les circonstances sont changées... Il s'agit du +bonheur de toute ta vie, et je ne veux plus rester spectateur impassible +d'un sacrifice aussi douloureux. + +--Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon fiancé!... + +Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer ce sublime mensonge +d'une voix ferme. + +Edmond la contempla d'un air attendri. + +--Ce n'est pas à moi, pauvre chère soeur, dit-il, que tu feras croire +pareille chose. Ton âme est trop noble pour n'avoir pas deviné la +bassesse de caractère et l'hypocrisie de ce misérable suborneur... Tu ne +peux l'aimer. + +--C'est là où tu te trompes, essaya de répliquer Laure.--Et, d'ailleurs, +reprit-elle avec énergie, si je fais véritablement un sacrifice, c'est +que je le juge tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait +m'empêcher de l'accomplir. Le sort en est jeté... Tu m'as juré de ne +jamais révéler ce secret à notre mère: tiens ta promesse, je tiendrai +mes engagements. + +Le jeune Privat vit qu'il était temps de frapper un grand coup. + +--S'il existait de par le monde, dit-il, un homme qui fût capable de te +prouver l'inutilité de ton sacrifice...? + +Laure hocha la tête et murmura: + +--C'est impossible. + +--Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait des documents +irrécusables, en présence desquels le doute ne serait pas permis, et +établissant que Lapierre est un misérable, digne tout au plus de figurer +au bout d'une corde de potence... + +Laure ne répondait pas. + +Son front était devenu brûlant et les tempes lui bourdonnaient. + +--Eh bien? fit l'étudiant. + +--Un homme semblable n'existe pas, répondit la jeune fille, qu'une +étrange espérance envahissait. + +--S'il existait? insista Edmond. + +--S'il existait! s'il existait! s'écria Laure avec exaltation, je dirais +que Dieu a eu pitié de moi et qu'il a fait un miracle. + +--Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en tirant une lettre de sa +poche, remercie Dieu, car il a fait un miracle; car cet homme existe et +il t'envoie ceci. + +Laure s'empara fébrilement de la lettre que lui présentait son frère. + +--Une lettre! dit-elle... une lettre à moi!...Mais vais-je me permettre +de la lire? + +--Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune homme qui sera ton +sauveur. Ne refuse pas le secours que t'envoie la Providence. + +--N'est-ce pas ce jeune étranger qui t'accompagnait tout à l'heure, +demanda Laure, tout en brisant le cachet d'une main tremblante. + +--Précisément. Il attend dans le parc que tu lui répondes. + +Laure ouvrit la lettre et lut tout bas. + +Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave Després: + + + Mademoiselle, + + Un homme qui a parfaitement, connu, à l'armée américaine, votre + brave et malheureux père, vous demande respectueusement quelques + instants d'entretien, sous la sauvegarde de votre frère. + + Cet homme est en état de vous donner tous les renseignements que + vous pourrez lui demander sur la personne et les actes de M. Joseph + Lapierre, votre fiancé. Il appuiera ses, dires des preuves les plus + irrécusables. + + De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre cet envoyé de + la Providence, car il est probablement le seul homme qui puisse + éloigner de votre tête l'effroyable malheur qui vous menace. + + Laissez-vous conduire par votre frère. + +La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir. Après avoir +glissé la lettre du Roi des Étudiants dans son corsage, elle dit +rapidement à son frère: + +--As-tu vu _Monsieur_, aujourd'hui? + +--Je l'ai vu ce matin. + +--A quelle heure doit-il venir? + +--Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre d'excuse pour ma mère. + +--Ah! tant mieux: nous ne serons pas épiés. Allons trouver l'homme qui +m'a écrit; c'est Dieu qui nous l'envoie. + + + +CHAPITRE XIX + +L'entrevue + +Comme il avait été convenu, Edmond Privat fit descendre Després à +l'entrée du parc et continua son chemin, pour arriver, au grand trot de +ses deux _mustangs_, par la grande avenue. + +Quant au Roi des Étudiants, habitué à tous les exercices du corps, il +enjamba prestement la haie vive qui fermait le parc, et s'engagea dans +un étroit sentier dont le mince ruban se déroulait, en serpentant, +vers le nord. Suivant les indications du jeune Privat, Gustave devait +déboucher, après une dizaine de minutes de marche, sûr un vaste +rond-point au centre du parc, et attendre là que la jeune créole et son +frère vinssent le rejoindre. + +Il cheminait donc tranquillement dans la sente à peine tracée, écartant +de ses deux mains les rameaux entrelacés qui barraient le passage, et +songeant à ce qu'il lui faudrait dire pour convaincre la malheureuse +fiancée de Lapierre, lorsque soudain, à un coude du sentier, près d'un +petit pont de bois jeté sur un ruisseau, un bruit de branches froissées +se fit entendre, suivi de piétinements semblables à ceux produits par un +animal qui s'enfuit précipitamment. + +Després s'arrêta. + +--Est-ce qu'il y aurait des animaux dans ce parc? se demanda-t-il. + +Et il écarta les branches pour faire quelques pas dans la direction d'où +était venu le bruit suspect. Mais tout était rentré dans le silence, +et aucune trace n'était visible sur le lit de feuilles sèches qui +tapissaient le sol. + +--Allons! se dit-il, je n'ai pas de temps à perdre à la constatation +d'une semblable bagatelle... C'est un animal quelconque, ou quelque +gamin qui cherche des nids d'oiseaux... Laissons-les à leurs amusements. + +Et, pour réparer le temps perdu, Després allongea le pas, refoulant les +blanches feuillues qui lui froissaient la poitrine, brisant avec fracas, +les rameaux entrelacés, de telle façon qu'une douzaine de fauves +auraient pu s'abattre autour de lui sans qu'il les entendit. + +Il arriva bientôt en vue de la clairière. + +C'était, comme nous l'avons dit, un vaste rond-point où venaient +aboutir--semblables aux rayons d'une immense roue--toutes les allées +principales du parc. + +Tout autour, des bancs à dossier, peints en la traditionnelle couleur +verte, étaient disposés entre les arbres--les uns orgueilleusement assis +sur la croupe de quelque petit mamelon, les autres à moitié ensevelis +sous le feuillage luxuriant. + +Gustave se dirigea vers un de ces derniers et s'y installa. + +Puis il se prit à réfléchir profondément. + +La partie qu'il allait engager était extrêmement sérieuse. Non-seulement +il allait avoir à lutter contre un homme d'une habileté supérieure et +rompue à toutes les intrigues, mais encore il lui faudrait porter la +conviction dans le coeur d'une jeune fille entièrement fascinée par ce +démon, marchant stoïquement à ce qu'elle croyait être la réhabilitation +de la mémoire de son père, avec le fatalisme des victimes antiques. + +Després n'attendit pas longtemps. + +En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'une jeune fille, +vêtue de noir et pâle comme une madone d'albâtre, émergea à un coude de +la grande allée conduisant au cottage, et s'avança lentement dans la +direction du rond-point. + +Elle donnait le bras à un jeune homme, que Gustave reconnut sur-le-champ +pour être Edmond Privat. + +Le Roi des Étudiants ne put se défendre d'une profonde émotion à la vue +de cette femme malheureuse et forte, de cette belle créole dont le type +opulent et la pâleur dorée avaient fait place à une blancheur de cire et +à un affaissement précoce. + +--Comme elle est belle! se dit-il... et comme elle souffre!... Ah! non, +une aussi admirable femme ne peut aimer cette brute de Lapierre!... Je +la sauverai, dussé-je le faire malgré elle! + +Cependant, le couple approchait... + +Després, le chapeau à la main, s'avança au devant de Mlle Privat, et +s'inclinant avec cette courtoisie française qui le distinguait: + +--Mademoiselle, dit-il, je rends grâce à Dieu et à votre bon ange de me +procurer aujourd'hui le bonheur de vous rencontrer... + +--Ma soeur, interrompit Edmond, j'ai le plaisir de te présenter mon +excellent ami, Gustave Després, notre roi... le Roi des Étudiants. + +Mlle Privat s'inclina sans répondre. Elle examinait, à la dérobée, la +mâle et franche figure de celui qui s'annonçait comme devant être son +sauveur. + +Després reprit: + +--Mademoiselle, pardonnez-moi si j'ai dû, sans être connu de madame +votre mère, solliciter de vous une entrevue dans ce lieu écarté. Les +motifs qui me font agir sont tellement en dehors des raisons ordinaires, +et les circonstances de l'affaire où je suis engagé tellement +impérieuses, que je n'avais réellement pas le choix des moyens. + +--Monsieur, répondit Laure avec dignité, vous avez mentionné dans votre +lettre le nom de mon père, et ce nom seul était suffisant pour me +déterminer à accepter votre proposition, si étrange qu'elle me paraisse. + +Després s'inclina à son tour; puis, après quelques secondes de +réflexion, il reprit: + +--Mademoiselle, j'ai en effet à vous parler de votre père, mais j'ai +surtout un immense devoir à remplir à l'égard d'une personne qui se sert +du nom sans tache du colonel Privat pour arriver à ses vues criminelles. + +Laure était tout oreilles, mais elle feignit de ne pas comprendre et +garda le silence. + +Ce que voyant, le Roi des Étudiants se décida à entrer de suite dans le +vif de la question. Il poursuivit donc, en regardant Edmond: + +--Mademoiselle, les instants sont précieux, à vous comme à moi... Il +se peut que cette entrevue que j'ai eu le bonheur d'obtenir soit la +dernière... Souffrez donc que j'aborde immédiatement le sujet pour +lequel je suis venu, et que je prie monsieur votre frère de nous laisser +un moment seuls. + +Edmond, qui s'attendait à cette invitation salua et dit: + +--Je vous quitte, et, toi, ma pauvre soeur, je te supplie de te laisser +convaincre et de ne pas être le forgeron de ta chaîne. + +--Laure fit une inclinaison de tête et s'assit, sans prononcer une +parole. + +Després resta, debout en face d'elle. + +Une minute se passa dans un silence plein d'anxiété. + +Enfin, le Roi des Étudiants parut prendre une résolution soudaine: + +--Mademoiselle Privat, dit-il brusquement, aimiez-vous votre père? + +--Monsieur! fit Laure, dont les tempes, rougirent. + +--Je vous demande pardon, mademoiselle, repartit Després, mais je vous +supplie à genoux de ne pas vous étonner, de mes questions et de me +répondre sans arrière-pensée. + +Laure hésita une seconde, regarda profondément Després, puis répliqua +avec explosion: + +--Mon pauvre père, je ne l'aimais pas, je l'idolâtrais. + +--Je le savais, mademoiselle, repartit simplement Després, et si je ne +l'eusse pas su, j'aurais abandonné l'idée que je poursuis... + +--Maintenant, continua-t-il, voulez-vous avoir assez de confiance en moi +pour me dire si, en cas de malheur financier arrivé à ce pauvre père que +vous regrettez tant, vous seriez fille à sacrifier la fortune qui vous +revient pour combler le déficit?... + +--Sans hésiter une seconde, répondit Laure avec fermeté. + +--Et même à sacrifier le bonheur de toute votre vie?... poursuivit +Després. + +--Mon bonheur à moi ne peut être mis en comparaison avec la mémoire +honorée de mon père, répondit Laure d'une voix émue. + +Després s'inclina. + +--Mademoiselle, dit-il, je savais votre âme grande et noble; mais, +maintenant, je la sais bonne et chevaleresque... Ma tâche en sera plus +facile...J'ai des choses infiniment délicates à traiter avec vous; j'ai +des souvenirs bien amers à réveiller... j'ai même des plaies cuisantes +à rouvrir. Mais votre courage et la confiance que vous semblez avoir +en moi me soutiennent... Vous venez au-devant du salut: l'oeuvre de +rédemption me sera plus légère. + +Laure était émue et ses grands yeux noirs demeuraient constamment fixés +sur la sympathique figure du Roi des Étudiants. + +Després continua: + +--Vous ignorez probablement, mademoiselle, quel but je poursuis en +venant ainsi m'immiscer dans les affaires qui, au premier abord, +semblent ne pas me concerner le moins du monde. + +--Je vous avoue que je ne saurais deviner... + +--Deux raisons me font agir et me poussent irrésistiblement sur votre +chemin... La première et la plus sacrée, c'est que des circonstances +tout à fait exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientôt, m'ont +mis sur la piste d'un grand crime; la seconde... + +--Quelle est-elle? + +--La seconde, acheva Després avec une sombre énergie, c'est que j'ai une +oeuvre impérieuse de vengeance à accomplir. + +Laure regarda le Roi des Étudiants. + +Il était debout en face d'elle, l'oeil chargé d'éclairs et le bras +étendu dans un geste de suprême menace. + +Elle comprit que ce fier Jeune homme, vieilli avant le temps, n'agissait +pas pour assouvir une mesquine passion, et que de puissants motifs +l'envoyaient à son secours. + +La confiance pénétra dans son coeur. + +Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons qui vous dirigent, je +les respecte et ne désire pas vous forcer à les divulguer... Mais vous +avez parlé d'un grand crime sur la piste duquel vous êtes tombé, et, +comme je suppose que ma famille est pour quelque chose dans cette +ténébreuse affaire, je vous prierai de me dire de quoi il s'agit. + +--Mademoiselle, répondit Després, vous serez satisfaite, car je ne suis +pas venu pour autre chose. + +--Je vous écoute, monsieur. + +--Aucune oreille indiscrète n'entendra ce que j'ai à vous dire? demanda +Després, en regardant tout autour de lui. + +--Il n'y a que mon frère dans le parc, répondit Laure, et vous voyez +qu'il ne songe guère à vous écouter. + +En effet, Edmond paraissait se trouver trop à son aise, étendu sur la +pelouse à une centaine de pieds de là et absorbé dans la lecture d'un +roman, pour s'occuper de ce qui se passait entre sa soeur et Gustave. + +Després prit donc place à côté de Laure, et la regardant avec une +sympathie presque paternelle; + +--Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez vous marier mardi +prochain, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur, répondit la jeune fille en baissant les yeux. + +--Votre décision est bien prise? + +--Mais, monsieur!... + +--Il le faut, mademoiselle. Répondez-moi en toute confiance, je vous en +supplie. + +--Eh bien! sans doute, ma décision est arrêtée. + +--Irrévocablement? + +--Pourquoi pas?... Est-ce que, par hasard, quelqu'un aurait le droit de +me forcer la main? + +--Non, mademoiselle, personne n'a ce droit, répondit gravement Després; +mais il n'en est pas moins vrai qu'un homme s'est trouvé qui a cru +pouvoir le prendre, ce droit; il n'en est pas moins vrai que, vous qui +êtes jeune, belle et riche, vous vous mariez contre votre gré. + +Laure pâlit, et regardant son interlocuteur en face: + +--Monsieur! dit-elle, vous abusez... + +--Laissez faire, mademoiselle... reprit tranquillement Després. Je +n'avance rien que je ne sois en mesure de prouver. Tout-à-l'heure, vous +me rendrez justice. + +Puis continuant: + +--Donc, vous vous mariez contre votre gré et vous n'aimez pas celui qui +sera bientôt votre époux. + +--Je vous laisse dire, puisqu'il le faut. + +--Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au coeur un autre amour, une +de ces passions suaves et douces qui sont l'histoire de toute une vie et +ne s'éteignent jamais. + +Une rougeur brûlante envahit le front de la jeune fille, mais elle +haussa bravement les épaules et feignit de rire. + +--Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle, vous savez beaucoup de +choses, mais je doute fort que vous puissiez lire à découvert dans le +coeur d'une femme--surtout d'une femme que vous voyez pour la première +fois. + +--Mademoiselle, reprit Després d'une voix grave, je ne suis pas devin, +mais j'ai beaucoup; souffert, et le chagrin, en forçant certaines +facultés à se replier sur elles-mêmes, à se concentrer, double la +puissance de ces facultés, donne une sorte de seconde vue. + +Laure jeta un sympathique regard sur le jeune homme et répliqua d'un +accent ému: + +--C'est vrai, monsieur: ceux qui ont souffert voient mieux et plus +loin que les heureux de ce monde... Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir +pénétrer jusqu'au sanctuaire le plus intime de la pensée humaine, jusque +dans le coeur d'une femme, il faut autre chose que l'expérience, autre +chose que le raisonnement... + +--Que faut-il donc? + +--Mais, mon Dieu... tout au moins la connaissance intime du caractère, +des goûts, des sympathies innées de cette femme. + +--En ce cas, mademoiselle, s'empressa de répliquer Després, je possède +toutes les connaissances nécessaires pour affirmer solennellement que +vous n'avez pas d'amour pour votre fiancé, et qu'au contraire... + +--Achevez. + +--Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis de longues années, souffre +en silence à cause de vous. + +Laure essaya de rire. + +--Voilà une conclusion pour le moins étrange, dit-elle. + +--Elle est très logique, mademoiselle. Suivez bien mon raisonnement. + +Allez... + +--Vous avez un caractère chevaleresque, porté aux grands dévouements, +épris des nobles actions et auquel répugne souverainement tout ce qui +paraît louche ou déloyal. + +--Vous me flattez. + +--Non pas: je vous analyse. Eh bien! mademoiselle, ne voyez-vous pas +que toutes les tendances sympathiques de votre caractère vous poussent +inévitablement vers le loyal jeune homme qui vous aime, tandis que vos +antipathies innées vous empêchent d'éprouver autre chose que le plus +profond mépris pour votre fiancée? + +--Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit pas digne de mon amour? + +--Lapierre est un lâche et misérable assassin! s'écria Després d'une +voix concentré. + +Laure, stupéfaite, regarda l'étudiant avec de grands yeux et ne répondit +pas sur-le-champ. + +Dans le même moment, un bruit singulier se fit dans le feuillage, à +quelque distance en arrière du banc où étaient assis les deux jeunes +gens. Une oreille exercée aurait pu y reconnaître le froissement produit +par une personne qui se faufile au milieu des branches... Mais Laure et +Gustave étaient trop absorbés par leurs pensées pour faire attention à +ce frôlement significatif. + +Après quelques secondes de silence, la jeune créole répliqua: + +--Monsieur Després, voilà des paroles bien sévères, et à moins, de +preuves très positives... + +--Je vous demande pardon, mademoiselle, de m'être quelque peu laissé +emporter en votre présence, répondit poliment le Roi des Étudiants... +Cela ne m'arrivera plus. Quant à prouver ce que j'affirme, à savoir +que Joseph Lapierre est un lâche assassin, je vais le faire sans plus +tarder. + +Et Després, prenant l'ex-fournisseur au moment de son arrivée à +Saint-Monat, se mit à le disséquer de main de maître. Tout y passa, +depuis les complaisances du Roi des Étudiants pour son nouvel ami et le +sauvetage des deux enfants Gaboury, jusqu'à la sombre affaire du duel et +ses sinistres conséquences. + +Le narrateur, mis en verve par cette évocation douloureuse de ses +malheurs passés, n'oublia pas l'ignoble conduite de Lapierre à l'égard +de Louise, après la condamnation de son rival, et les basses calomnies +qu'il répandit partout sur le compte de la malheureuse jeune fille. + +Son récit fut un véritable et foudroyant réquisitoire. + +Laure écoutait, émue et palpitante, ce dramatique exposé, et une +irrésistible impression de terreur l'envahissait, lorsqu'elle reportait +son esprit sur sa, propre situation vis-à-vis du machiavélique auteur de +tous ces méfaits. + +Quand le Roi des Étudiants en fut arrivé, au point culminant de +l'histoire de Lapierre, c'est-à-dire à ce qui concernait la mort du +colonel Privat, il s'arrêta un moment, puis reprit ainsi: + +--Mademoiselle, je vous disais, au commencement de cet entretien, qu'une +raison mystérieuse vous forçait à épouser l'homme dont je viens de vous +faire la biographie. + +--En effet, monsieur, vous prétendiez cela, murmura Laure. + +--Eh bien! cette raison, je vais vous la donner... Vous ne consentez à +épouser Joseph Lapierre que parce qu'il se dit dépositaire d'un secret, +dont la divulgation déshonorerait la mémoire de votre père. + +--Qui vous a dit?... balbutia Laure, stupéfaite. + +--Est-ce que je me trompe? + +--Oh! mon Dieu!... Mais je suis perdue... nous sommes perdus, ruinés +de réputation, puisque cette malheureuse... faiblesse de mon père est +connue. + +--Au contraire, vous êtes sauvée, mademoiselle, car ce soupçon sur +l'honneur du colonel Privat est une horrible calomnie, un mensonge +ignoble qui ne pouvait éclore que dans le cerveau de l'homme qui +convoite votre dot. + +--Quoi! mon père serait...? + +--L'honneur même. Jamais le colonel Privat n'a failli à son devoir. Bien +plus, c'était sans contredit l'un des meilleurs officiers de l'armée du +successeur de Beauregard, le général Bragg... et quiconque en douterait +n'a qu'à s'adresser au général Kirby Smith, commandant alors la division +dans laquelle servait votre père en qualité de colonel de cavalerie. + +--En effet, ces noms me sont connus, murmura Laure... Vous êtes bien +renseigné. + +--Jusqu'à la bataille de Rogersville, j'ai servi dans l'armée de Buell, +division Manson, qui guerroya pendant tout l'été de 1862 contre les +généraux confédérés Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky et le +Tennessee, se contenta de répondre le Roi des Étudiants. + +--Et vous avez connu mon père. + +--Que trop, mademoiselle, répondit Després en souriant. Le colonel +Privat, avec son fameux escadron de cavalerie, nous a fait plus de mal +à lui seul que toute une division d'infanterie. Il venait fourrager +jusqu'à nos avant-postes et ne s'en retournait jamais sans nous avoir +sabré une cinquantaine d'homme. + +--Mon brave père! + +--Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace était telle, qu'on ne +l'appelait plus que le _Murât_ de l'armée du Sud. + +Laure garda un instant le silence. + +Son front rayonnait d'un singulier enthousiasme et son oeil humide +s'allumait d'étranges lueurs. + +Tout à coup, elle demanda brusquement: + +--Quelle est la vérité sur la mort de mon père? + +--Je vais vous la dire, mademoiselle, répondit Gustave, qui s'attendait +à cette question. + +--Le brigadier-général Manson, consterné de voir ses grand'gardes et +ses avant-postes décimés par l'insaisissable cavalerie de Kirby Smith, +promit une forte somme d'argent à quiconque en amènerait la destruction, +ou, du moins, ferait tomber son chef--le colonel Privat--entre les mains +des Unionistes. + +--Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet 1862. + +--Le 1er août, vers dix heures du soir, un de nos espions se présenta à +la tente de Manson, s'engageant à faire tomber, le lendemain même, +le colonel Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible. +L'endroit choisi était ce fameux défilé des montagnes du Cumberland, +appelé _Big Creek Gap_ ou _Cumberland Gap_. + +--C'est le seul chemin par où une troupe armée puisse pénétrer du +Tennessee dans le Kentucky. Et encore, cet unique passage n'est-il +qu'une gorge profonde, étroite, sinueuse, où les cavaliers ne peuvent +souvent cheminer qu'un à un, en file indienne. + +--Les montagnes du Cumberland séparant les deux armées, il fallait donc +absolument que les cavaliers susdits s'en gageassent dans ce défilé pour +faire leurs expéditions chez nous. + +--L'espion s'entretint fort avant dans la nuit avec le général Manson, +et, lorsqu'il sortit de la tente, la mort du colonel Privat était +résolue. + +--Vous savez ce qui se passa. + +--Deux régiments d'élite furent échelonnés sur les contreforts, de +chaque côté du _Cumberland Gap_; et lorsque le terrible escadron, trompé +par notre habile espion et croyant marcher à la facile capture d'un +convoi, s'engagea dans le défilé, les contreforts s'illuminèrent soudain +et une multitude de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers. + +--Ce fut un affreux massacre. A peine une dizaine d'hommes en +réchappèrent-ils. + +--Le colonel lui-même tomba, mortellement blessé, et fut transporté en +lieu sûr par l'espion qui venait de le faire écharper. + +--C'est horrible et infâme! murmura la créole, les yeux étincelants. + +--Ce n'est pas tout, mademoiselle, continua Després. L'espion, en homme +plein de ressources, voulut faire d'une pierre deux coups. Il soigna sa +victime comme aurait pu le faire une soeur de charité; puis, quand le +pauvre officier n'eut plus que le souffle, il lui persuada d'écrire à sa +femme la lettre que vous savez, et il attendit tranquillement la fin. + +--Ce ne fut pas long. + +--Le colonel mourut le lendemain. + +--Alors, le garde-malade se transforma en voleur de cadavre. Il fouilla +le mort et s'empara de tous les papiers qu'il y trouva. + +--La même chose fut faite pour la malle du colonel. + +--Après quoi, et muni d'une foule d'originaux, notre habile chevalier +d'industrie s'installa tranquillement à une table et se mit en devoir +d'essayer un autre petit talent qu'il possédait--le talent d'imiter +l'écriture d'autrui... + +Ici, Laure, qui avait écouté tout ce récit avec une stupéfaction +croissante, joignit les mains et s'écria: + +--Oh! mon Dieu, tant d'infamie est-il possible? + +--Mademoiselle, j'ai vu tout cela de mes yeux, répondit simplement +Després. + +Puis il reprit: + +--Après plusieurs essais, l'espion, le voleur, le faussaire parut +satisfait, et il écrivit à la fille du colonel--une riche héritière sur +laquelle il avait des vues--une lettre touchante, signée: _Ton père +mourant_, que vous devez connaître, mademoiselle. + +--Hélas! hélas! gémit la jeune fille... C'était donc lui! + +--Oui, mademoiselle, répondit Després en se levant. L'assassin du +colonel Privat, le voleur de papiers, le faussaire que vous venez de +voir à l'oeuvre se nommait... + +Il ne put achever. Edmond arrivait comme une bombe. + +--Alerte! cria-t-il; séparez-vous. Voici ma mère. + +Laure se leva vivement. + +--Des preuves de tout cela?... demanda-t-elle, en regardant Després. + +--Je vous les apporterai le soir du bal, avant la signature du contrat +de mariage, répondit le Roi des Étudiants, qui s'était vivement rejeté +en arrière et disparaissait dans le feuillage. + +Laure eut le temps de lui crier: + +--Je vous croirai, monsieur. En attendant merci, oh! merci! +................................... + + +Au même moment, un homme à la figure livide et contractée, cachée jusque +là derrière un arbre, à peu de distance de l'endroit où s'était passée +la scène précédente, remit dans sa poche un revolver qu'il tenait à la +main, et disparut, en courant, sous l'épaisse feuillée du parc. + + + +CHAPITRE XX + +Le guet-apens + +Cet individu n'était autre que Lapierre. + +Depuis la scène de l'avant-veille, et, surtout, depuis l'étrange menace +de Champfort, le cauteleux personnage ne vivait plus. De mystérieuses +appréhensions lui étreignaient la poitrine, et il pressentait que +quelque chose de vaguement terrible se tramait contre lui. + +Plus que cela, un sentiment nouveau germait sourdement dans le coeur +de cet homme, jusque là inaccessible à toute autre voix que la voix +métallique des aigles américains ou des souverains anglais... + +Le misérable aimait sa victime et il était jaloux! + +Cette constatation, faite seulement depuis deux jours, mettait Lapierre +dans des colères blanches. Lui, dont le coeur triplement cuirassé avait +toujours résisté à un penchant si puéril, se découvrir tout à coup +amoureux comme tout le monde, se sentir pris dans ses propres filets! + +Il y avait de quoi faire bouillir la bile d'un coquin encore +flegmatique. + +Quoi qu'il en soit, on ne résiste pas à l'envahissement de l'amour, et +il faut bien le subir quand il s'installe à notre foyer. + +C'est ce que fit Lapierre. + +Il prit son rôle d'amoureux au sérieux, et, en homme prudent, il résolut +de veiller sur son bien. Ce n'est pas que l'ancien espion se fit un +instant illusion sur le sentiment qu'il inspirait à sa fiancée. + +Oh! non. Lapierre se savait haï, méprisé. Mais il se disait que c'était +là une raison de plus pour être sur le qui-vive, et empêcher au moins la +belle créole de donner son coeur à un autre. + +Et puis, d'ailleurs, n'y avait-il pas ce petit carabin de Paul Champfort +dont il fallait brider les trop tendres inclinations et enrayer la +progression amoureuse?... + +Lapierre revint donc à son ancien métier: il se fit l'espion de sa +fiancée et de Champfort. Redoutant par-dessus tout une entrevue entre +les deux jeunes gens, les révélations que pouvait faire l'étudiant sur +les événements de Saint-Monat, le soupçonneux coquin eut recours au +petit moyen que nous connaissons. + +Il écrivit à Mme Privat pour s'excuser de ne pouvoir, ce jour-là, se +rendre à la Canardière et faire sa cour à Mlle Laure. Puis il vint, +en tapinois, s'embusquer dans le parc, dans l'espoir de surprendre sa +fiancée en flagrant délit de trahison. + +On a vu que le hasard n'avait que trop bien favorisé l'espion. + +Lapierre, en effet, n'était pas en embuscade depuis une demi-heure, à +proximité, du chemin royal, qu'un roulement de voiture fit résonner +le macadam et cessa, tout à coup, presque en face de l'endroit, où se +tenait blotti l'ex-fournisseur. + +Un homme sauta sur la route, enjamba la haie vive et s'engagea +résolument dans un sentier du parc. + +Lapierre ne vit qu'une seconde la figure du nouvel arrivant, mais +c'en fut assez pour que le misérable restât cloué à sa place, pâle, +tremblant, pétrifié, comme si la tête de Méduse lui fût apparue... + +--Lui! lui! s'écria-t-il... Gustave Lenoir? + +Et, n'en pouvant croire ses yeux, il prit sa course pour aller, par un +long circuit, s'embusquer près d'un petit pont que devait traverser +l'inconnu. + +Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre reconnut tout à son +aise la mâle et sombre figure de son ancien antagoniste. + +Le jeune homme marchait d'un pas rapide, comme quelqu'un qui se hâte +vers un but arrêté; et Lapierre ne put empêcher ses jambes de flageoler +et sa face blême de se couvrir d'une sueur froide, en se faisant une +réflexion terrible: + +--Il va _la_ rencontrer... il va lui parler... Je suis perdu! + +Et, en formulant cette pensée, le misérable tira machinalement de sa +poche un revolver tout armé, et en dirigea le canon vers Després; mais +celui-ci, ayant cru entendre un bruit insolite dans le feuillage, +s'était arrêté et avait prêté l'oreille, en écartant les branches... + +C'est ce qui le sauva. + +Lapierre, revenu subitement au sentiment de la prudence, n'eut que le +temps de se jeter à plat-ventre, et, là, immobile, il attendit... + +Després reprit bientôt sa route, sans plus s'occuper de l'incident qui +l'avait fait arrêter. + +Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa poche et se prit à +réfléchir profondément. + +La situation était grave, et la brusque intervention de Després--nous +lui conserverons ce nom--dans des affaires déjà singulièrement +compromises n'était pas de nature à rassurer le prétendant à la dot de +Mlle Privat. + +Aussi ses premières méditations furent-elles sombres et découragées. +Un moment même, le tenace chercheur de dollars eut l'idée de tout +abandonner et de fuir des parages où se rencontraient des figures aussi +peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants. Le souvenir du terrible +drame de l'îlot passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin, et il +eut peur--car il sentit planer sur sa tête l'inexorable vengeance que +devait lui réserver l'amant de Louise. + +Pourtant, il était dur d'échouer au port, quand trois jours à peine +séparaient ce pauvre Lapierre du but qu'il poursuivait depuis, de +longues années. + +L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure ainsi assailli par +de noires pensées... Puis il se leva et parut prendre une résolution +énergique: + +--Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai pas ainsi le champ +de bataille sans combattre... J'ai déjà, fait assez de sacrifices pour +cette affaire: je ne lâcherai pas une si belle proie, quand je n'ai plus +qu'à étendre la main pour la saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui +m'assure que ce Gustave de malheur connaisse le premier mot de ce qui se +passe ici?... qui me dit que sa démarche ait le moindre rapport avec +mon mariage?... Rien, un simple soupçon. J'en aurai le coeur net et je +saurai à qui en veut mon ancien ami... + +--Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à partir, si cet oiseau de +pénitencier s'avisait de jaser un peu plus qu'il ne me convient, je lui +ferai avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps. + +Et il frappa d'un air sinistre sur la poche où était son revolver. + +Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion s'engagea vivement dans +le sentier parcouru par Després et se dirigea à pas de loup vers le +rond-point. + +Gustave, comme on sait, s'y était installé sur un banc à moitié enseveli +sous un dais de rameaux entrelacés. + +Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il pouvait tirer de +cette disposition; et, revenant sur ses pas, il fit un long circuit vers +le nord, avec l'intention de s'approcher silencieusement du banc et +d'entendre la conversation qui ne manquerait pas de s'engager. + +Cinq minutes après, l'espion était à son poste, à dix pas tout au plus +de son ancien rival et complètement abrité par les enchevêtrements du +feuillage. + +Il était temps. Laure arrivait, escorté de son frère, et le sinistre +fiancé de la belle créole put constater que ses dispositions les plus +mauvaises allaient se réaliser. + +Il eut un moment de terreur et de rage. L'épouvante lui fit perdre la +tête, et, une seconde fois, canon de son revolver se trouva dirigé vers +la de Després. + +Pourtant, le misérable se contint encore.... + +--Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera toujours temps... Et +puis, je ne serais pas fâché de savoir au juste ce que pense et connaît +de moi mon ancien rival. + +Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments d'usage s'étaient +échangés entre le Roi des Étudiants et la jeune créole; Edmond avait +présenté son ami sous le nom de Gustave Després, puis s'était retiré à +l'écart, comme l'on sait. + +--Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il paraît que mon ami Lenoir +a changé de nom... Voilà donc pourquoi j'avais perdu complètement sa +trace... + +Et il se mit en position de ne pas perdre une seule des paroles de +l'intéressant couple. + +Cependant, la conversation avait fait du chemin... Després en était à +raconter, avec les couleurs les plus saisissantes, les événements de +Saint-Monat: l'enlèvement de Louise, le duel nocturne sur l'îlot, la +dénonciation, le procès, la condamnation, puis enfin l'échec de Lapierre +et ses ignobles calomnies... + +L'espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine serrée... + +--Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu qu'il ne sache rien de +_l'autre affaire_! + +Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son revolver. + +Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux agissements de Lapierre +dans le Kentucky; lorsqu'il décrivit la monstrueuse hécatombe du +_Cumberland Gap_; lorsqu'il déroula sous les yeux de Laure les faits +et gestes de l'espion, dans cette nuit sinistre où le colonel Privat +agonisait sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir de l'homme +qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur n'y tint plus... + +Son bras se tendit dans la direction du narrateur, et, livide, hideux +de terreur et de rage, Lapierre se dressa de toute sa hauteur et ajusta +Gustave Després... + +Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant et le Roi des Étudiants se +levait en toute hâte. + +Il était encore sauvé; mais, comme on l'a vu dans le dernier chapitre, +son adversaire se mit résolument à sa poursuite, faisant un long détour +vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que suivait lentement le +jeune disciple d'Esculape. + +Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le pas régulier et souple de +Gustave fit résonner la terre durcie du sentier. L'étudiant marchait +la tête basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de rosé, s'il +fallait en juger par le demi-sourire qui courbait sa moustache. + +Lapierre le voyait venir. + +--Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colère, tu triomphes un peu +vite, mon bonhomme... L'espion, le traître, le faussaire--comme tu +m'appelles--va t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunément en +travers de ses projets. + +Et le misérable introduisit rapidement la main dans la poche de son +habit... + +Mais il l'en retira aussitôt et fit un geste de désappointement et de +rage... + +Le revolver n'y était plus! + +Dans, sa course précipitée, l'espion l'avait perdu, et il était trop +tard pour essayer de le retrouver. + +Cependant, Després n'était plus qu'à quelques pas de l'endroit où se +tenait Lapierre... Il allait passer... + +Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une rapidité de tigre, +ramassa une grosse pierre et la lança de toutes ses forces à la tête du +Roi des Étudiants... + +Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme une masse, sans même +pousser une plainte. + +Alors, l'assassin prit ses jambes à son cou, sauta la haie vive et se +trouva dans le chemin royal. + +Il était sept heures du soir, et les passants se faisaient rares. + +Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voilée cheminaient +lentement sur la route de la Canardière, en face du parc de la +Folie-Privat. + + + +CHAPITRE XXI + +Deux attentats dans une journée + +A la vue de cet homme, à la figure bouleversée, qui venait d'exécuter +un si prodigieux saut par-dessus les arbustes de la haie, le couple +s'arrêta, étonné. + +Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa course furibonde, puis il +ralentit son allure et, finalement, prit le pas ordinaire à environ deux +arpents du parc. + +--C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait la dame voilée. + +--Qui, lui? fit celle-ci un peu émue. + +--Lapierre!... Joseph Lapierre! + +--C'est impossible... + +--Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une figure comme la sienne +ne s'oublie pas. + +--Mais, que faisait-il dans ce bois? + +--Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'était +pas là pour prier le bon Dieu, et que nous ferions bien d'aller nous +promener un peu de ce côté. + +--Quelle idée! + +--Partout où cet homme a passé, ça doit sentir le crime... Allons voir, +ma soeur; je vais te frayer un passage. + +--Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit de pénétrer ainsi chez des +étrangers, et si quelqu'un nous surprenait... + +--Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne que pourra! Lapierre +vous a, ce soir, une physionomie qui ne me revient pas du tout, et le +coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours. + +La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa conduire par son frère, +et, après plusieurs essais infructueux, ils se trouvèrent enfin de +l'autre côté de la haie. + +Un sentier, à peine visible, se présentait en face d'eux. + +Ils s'y engagèrent. + +Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas fait un arpent, qu'un +spectacle terrible s'offrit à leurs regards et qu'ils poussèrent +simultanément un cri d'effroi: + +--Un cadavre! + +Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, la figure horriblement +tatouée de sang et le front ouvert par une large blessure. + +Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si péniblement qu'il n'en +valait guère mieux. + +Ce moribond, comme on le sait, n'était autre que Gustave Després. + +Cependant, le jeune garçon s'était approché du cadavre supposé, tout en +murmurant: + +--Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir guère besoin de +soins médicaux, car je le crois parti pour un monde meilleur... Voyons +toujours. + +Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux, pour examiner sa +blessure. + +La jeune femme, elle, demeurait là, près du lieu de la catastrophe, +immobile, clouée au sol, les yeux démesurément ouverts et incapable de +prononcer une parole. + +Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait à étancher le sang sur +le front de l'homme gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et +se releva d'un bond, en poussant un cri terrible: + +--Gustave!... c'est Gustave! + +--Que dis-tu là? fit la jeune fille, en joignant les mains et +s'avançant, pâle d'effroi. + +--Je dis que Gustave a été assassiné... il est mort. + +--Grand Dieu! serait-ce possible? + +--Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt. + +La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba sur l'homme assassiné +et releva son voile pour mieux voir. + +Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement les yeux, il aurait +contemplé un spectacle auquel il ne se serait, certes, pas attendu: il +aurait vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords du Richelieu, +penchée sur lui et pleurant à chaudes larmes. + +Mais le Roi des Étudiants dormait probablement son dernier sommeil, car +il ne bougeait pas et sa respiration était imperceptible. + +Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait que Louise se trouvait +là en compagnie de son frère; car on devine aisément que le jeune +garçon, improvisé médecin, n'était autre que notre vieille connaissance, +cet excellent Caboulot. + +Depuis les révélations qu'il avait faites à sa soeur, le petit étudiant +avait dans la tête une idée fixe: rapprocher Louise de Després et les +faire travailler de concert à la vengeance commune. + +Il se doutait bien qu'une première entrevue ne suffirait pas à effacer +de la mémoire du Roi des Étudiants les événements de Saint-Monat et la +trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant un coeur d'or, +le Caboulot se disait que Gustave finirait par pardonner, en face du +repentir et des larmes de sa soeur. + +Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait, non sans peine, décidé +Louise à l'accompagner chez Després; là, il apprit que ce dernier venait +de partir, avec un jeune homme, pour la Canardière. + +Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait que son caractère +bouillant était l'ennemi acharné des atermoiements. + +--Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur: eh bien! allons-y. +Nous aurons bien du malheur si nous ne le heurtons pas en chemin. + +--Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais je ne me déciderai à une +semblable démarche. + +--Tu m'as promis de te laisser guider par moi; conséquemment, tu dois +m'obéir. Pas de réplique: en avant, marche! + +Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie, pris le bras de sa +soeur et l'avait conduite nous savons où. + +Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait: + +--Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le revoir en cet état! + +--Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot, mort sans avoir atteint +son but, sans s'être vengé et avoir vengé la société! + +--Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait Louise, comme un écho funèbre. + +--Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, quand tout à coup le +Caboulot bondit sur ses pieds, galvanisé par une pensée soudaine. + +--Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici est l'assassin de +Gustave: il faut que cet homme-là meure avant d'entrer dans Québec. Je +l'attraperai bien. + +--Et il se disposa à prendre son élan. + +--Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par le bras... Me laisser +seule ici?... abandonner ce pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?... + +Et elle posa la main sur le coeur du moribond. + +Le Caboulot trépignait. + +Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il... Point de pitié pour +cet assassin d'enfer, pour cet ignoble espion, pour ce voleur de dot! + +--Attends, attends! dit tout à coup Louise, anxieuse et penchée sur la +poitrine du cadavre. + +--Point d'attente!... C'est tout de suite... la main me démange! +répondit sourdement le Caboulot, fou de colère et de douleur. + +Il allait bondir, quand Louise eut un soudain tressaillement. + +--Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort... son coeur bat, +s'écria-t-elle. + +Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle et douce figure, où +brillait un rayon d'espérance. + +--Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui se précipita sur le corps +de Després et appliqua son oreille sur la poitrine du blessé. + +--En effet, dit-il au bout de quelques secondes, le coeur bat et ce +pauvre Gustave est encore vivant... Tout espoir n'est pas perdu. + +Puis se relevant: + +--Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau... Nous le sauverons, +Louise. + +Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques pas de là, sous le petit +pont dont nous avons déjà parlé. Le Caboulot s'y transporta en deux +enjambées et rapporta de l'eau dans son chapeau. + +Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury aurait eu honte de +ne pas savoir bassiner une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie +qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement avec le +mouchoir de Louise, préalablement trempé dans le ruisseau. + +Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé, lui tenant le +pouls, comme aurait pu faire un vrai médecin. + +Ce traitement si simple du futur docteur en médecine suffit cependant +pour ranimer le Roi des Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale; +la figure se colora imperceptiblement, et la respiration devint plus +facile. Quelques mots inintelligibles s'échappèrent même des lèvres +pâles du jeune homme. + +Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent entr'ouverts. + +--Allons, grommela le Caboulot, avec toute l'importance d'un vieux +praticien, le cerveau a subi une plus forte commotion que je ne le +pensais, et Gustave a besoin de soins attentifs. Je vais aller chercher +une voiture et nous le transporterons à Québec, chez lui. + +--Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez nous qu'il faut +l'emmener. Je serai sa garde-malade, et peut-être... + +--Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis qu'une grue de n'avoir +pas songé à cela. Gustave sera tellement dorloté et médicamenté chez le +père Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui... Mais, ajouta-t-il +en remettant son chapeau sur sa tête, je suis ici à dire des fariboles, +tandis que je devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi: +je ne serai pas longtemps. + +Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit par-dessus la haie +avec l'agilité d'un acrobate, prit sa course dans la direction de +Québec, et disparut finalement à un coude du chemin. + +Louise resta donc seule, en face du moribond. + +La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc et la clarté rougeâtre +qui estompait le couchant faisait ressortir davantage les teintes +sombres de la forêt. + +Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière; seules, les +grenouilles, croassant dans les flaques d'eau, faisaient entendre leur +monotone trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la respiration +comateuse du blessé. + +Louise eut peur... + +Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar. + +Il lui sembla que le corps de Després se redressait lentement et se +remettait sur ses pieds, avec des mouvements d'automate; les yeux du +malheureux se changeaient en charbons ardents; sa blessure se rouvrait +et laissait couler un flot de sang lumineux; puis, enfin, une voix +sépulcrale se faisait entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette +horrible blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien en comparaison de +celle que tu fis à mon coeur, il y a sept ans... Je me meurs depuis ce +jour, Louise: adieu!...» Et le corps retombait lourdement en travers du +sentier durci... + +A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit une sueur glacée +inonder ses tempes, et elle ne put que se laisser choir sûr ses genoux, +en voilant sa figure de ses mains tremblantes. + +Elle était dans cette position depuis une minute à peine, quand un +frôlement imperceptible agita le feuillage tout près de là... Une figure +blême se glissa derrière la jeune fille agenouillée; deux mains, tenant +un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent en silence de chaque côté +de sa tête; puis, soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche, +et se trouva noué derrière la nuque de Louise... + +La malheureuse affolée de terreur, voulut crier; mais l'horrible figure +lui apparut, grimaçante et moqueuse... + +Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait connaissance entre +les bras de la sinistre apparition, pendant que ses lèvres décolorées +murmuraient: + +--Encore _lui!_ ................................................ + +Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une voiture se fit entendre +et un homme apparut dans le sentier. + +C'était le Caboulot. + +Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait lui aider à +transporter le Roi des Étudiants évanoui. + +La première parole du Caboulot fut à l'adresse de sa soeur. + +--Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu eu peur? demanda-t-il. + +Pas de réponse. + +--Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme, en élevant la voix. + +Même silence. + +L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant. Louise pouvait bien +s'être éloignée de quelques pas, et pour une minute ou deux; mais, dans +tous les cas, elle devait se trouver à portée d'entendre les appels +réitérés de son frère. + +Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup d'autres, mais +inutilement: Louise demeura introuvable. On eut beau chercher, fouiller +le parc: rien! + +Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant. Il aurait sangloté, +s'il eût été seul. + +Que faire?... + +Le petit étudiant le demandait à tous les échos de la Canardière et à +tous les saints du calendrier. + +Placé dans la dure alternative d'abandonner sa soeur ou de risquer la +vie de son ami Després, en le privant des soins immédiats que requérait +son état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il se lamentait et +s'arrachait les cheveux; mais ces démonstrations violentes n'avançaient +pas les choses... + +Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là se trouvait être un +homme de bon conseil. + +Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre position est embêtante, +je l'avoue; mais ce n'est pas en vous donnant des taloches et en +geignant que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y a ici un +homme qui peut mourir, faute de soins: dépêchons-nous de le transporter +en bon lieu. Puis, si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh +bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas vrai? + +--Vous avez raison, murmura le Caboulot; si Gustave mourait sans +médecine, je me le reprocherais toute ma vie. Transportons-le dans la +voiture, et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt. + +Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants reposait dans le lit +virginal de Louise. + +Un médecin était à son chevet. + + + +CHAPITRE XXII + +Une distillerie clandestine + +A l'époque où se passaient les événements que nous sommes en train de +raconter, il y avait, sur la route de Charlesbourg, une singulière +habitation. + +C'était une vieille masure tombant en ruine, lézardée sur toutes ses +faces et laissant croître une mousse verdâtre dans les interstices de +ses pierres branlantes. + +Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir autrefois à +quelque riche bourgeois, à en juger par ses vastes dimensions et les +vestiges d'élégance qui restaient de son architecture délabrée. +Mais, depuis de longues années, sans doute, son propriétaire l'avait +abandonnée, car elle tombait de vétusté, sans qu'une main charitable +songeât le moins du monde à entraver les ravages du temps. Les larges +fenêtres cintrées de la façade étaient veuves de plus d'un carreau, et +les deux petits soupiraux de la cave en manquaient absolument. Seule, +une armature en fer, composée de gros barreaux entre-croisés, protégeait +ces dernières ouvertures, percées au ras du sol. + +Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à faire de cette +vieille masure un lieu de prédilection pour maître Satanas et ses +diablotins, c'était sa situation exceptionnelle. Accroupie sur un +monticule de rochers grisâtres, à l'entrée d'un bois et sur le bord +d'une profonde ravine, l'habitation solitaire, semblait, en effet, ne +pouvoir manquer d'attirer l'attention du diable, comme pied-à-terre à +quelques arpents de Québec. + +La superstition populaire se disait que le sombre roi de l'abîme eût été +là comme chez lui au milieu des chouettes et des hiboux, à quelques pas +d'un quartier célèbre en vols et en assassinats, non loin de la haute +chaîne des Laurentides, où se trouvait probablement l'enfer. + +Et les paysans, revenant du marché, qui passaient par là, une fois +la nuit tombée, faisaient prendre le grand trot à leur monture et se +signaient formidablement, en face de la maison suspecte. + +Même, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois, que leur mauvaise +étoile forçait à cheminer, ainsi la nuit, affirmaient avoir vu +d'étranges lumières danser derrière les carreaux crasseux de la masure +abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges éveiller les échos +d'alentour. + +Il était donc évident que cette maison maudite était hantée, et servait +de refuge à des légions de diablotins en rupture de ban qui venaient y +faire leur sabbat. + +Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre, qu'à regarder, au beau +milieu des nuits les plus noires, l'épaisse fumée phosphorescente qui +s'échappait de la haute cheminée. + +Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait pas une fumée comme +celle-là, une fumée pointillée de tisons brûlants et sentant le soufre à +plein nez. + +Donc, la vieille maison était hantée! + +Voyez-vous ça!... l'enfer ayant une succursale sur le bord d'une grande +route, et aux portes d'une honnête ville, d'une respectable capitale! + +Ah! Québec pouvait bien contempler, tous les dix ou vingt ans, le +spectacle d'un de ses quartiers les plus populeux flambant comme une +manufacture d'allumettes! + +Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes les unes que les +autres, en dépit des hurlements sinistres et des lumières dansant comme +des feux-follets, nonobstant même la fumée noirâtre pointillée de +tisons ardents, nous devons à la vérité historique de dire que les bons +habitants de Charlesbourg se trompaient,... que la maison mystérieuse +n'était pas hantée! + +Ou, si l'on tient à ce qu'elle le fût, ce n'était pas par des démons +folâtres, mais bien par une vieille femme inoffensive, n'ayant pour +toute compagnie qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un... fils +aux trois-quarts idiot. + +Que faisait là ce quatuor disparate? + +Ah! dame! c'est précisément la question que se posaient inutilement, +depuis longtemps, les gens timorés et à l'imagination plus +superstitieuse que rusée. + +Ceux-là seuls--et ils étaient en petit nombre--qui auraient été à même +de répondre, se gardaient bien de le faire. Une indiscrétion de leur +part eût pu les priver de l'avantage inappréciable de partager un +secret important, et faire ouvrir les yeux à des autorités justement +inflexibles. + +Voici comment et pourquoi... + +La masure sinistre servait de quartier-général à un certain nombre +de jeunes gens qui y avaient installé une distillerie clandestine de +whisky, dans le but de frauder la douane et de boire à bon marché. La +cave, haute et pavée, servait de laboratoire, et c'est là qu'était +installé, sur un fourneau adossé à la cheminée, un alambic de gros +fer-blanc et le reste du matériel indispensable. + +La vieille femme et son imbécile de fils étaient les seuls ouvriers +de cette manufacture primitive. La mère distillait patates, grains et +autres céréales, tandis que le fils entretenait le feu, coupait le bois +et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans un angle de la cave. + +Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces deux quadrupèdes +n'étaient pas attachés directement à la distillerie. Tout au plus +pouvait-on les considérer comme des comparses. Le premier veillait au +salut commun, et le dernier gardait, d'une patte énergique, la matière +première--les céréales--contre les rats et autres vermines de la même +catégorie. + +Le whisky de contrebande de cette distillerie au petit pied n'était +certes pas de première qualité, mais on y ajoutait divers ingrédients +savants qui en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si peu, +grisait si bien et se fabriquait si vite, que les habitués n'avaient pas +le droit de se montrer difficiles. + +Depuis deux ans déjà, dans cette maison isolée sur la route de +Charlesbourg, à deux pas de Québec, les céréales se transformaient ainsi +en whisky, à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y pénétrons. +C'est dans la soirée même où Gustave Després était transporté mourant +chez le père Gaboury. + +Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les lézardes de la muraille; +les grenouilles coassent au sein du marécage voisin; le gros chat noir +ronronne, accroché à la gouttière du toit, et le grand chien fauve, +couché sur le perron de pierre de la masure, fait semblant de dormir. + +Entrons. + +Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a pour tous meubles qu'une +immense table de bois brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses. +Au fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque armoire +s'adosse à la muraille, tandis que, tout près de là, se voit la porte +entr'ouverte d'un cabinet noir. + +Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre d'une large cheminée, +faisant mijoter à gros bouillons un pot-au-feu de lard salé. + +La maîtresse du logis est là, tout près, surveillant la cuisson du +succulent souper qui se prépare. + +C'est une femme d'un âge incertain, mais à coup sûr, plus près du +crépuscule de sa vie que de son aurore. Une sorte de résille emprisonne +sa chevelure grise et permet à sa figure anguleuse, heurtée, de se +détacher en vigueur... La bonne femme culotte tranquillement un +brûle-gueule, pendant que, d'un genou distrait, elle bat la mesure de +ses pensées. + +Cette estimable contrebandière répond au doux nom de la _mère +Friponne_--une petite appellation d'amitié qui lui vient de ses +pratiques. + +En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur la grande table, se voit +le digne rejeton de la mère Friponne. C'est un grand garçon d'un blond +fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux chairs flasques. +Tout indique chez cet être dégradé l'abrutissement le plus complet. + +A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille et une petite +tasse de fer-blanc. De temps à autre, le brave garçon se verse une +rasade et l'avale histoire d'apaiser sa faim, en attendant le souper qui +retarde. + +A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule de ses lèvres, +arrête le mouvement cadencé de son genou, relève son nez pointu et +apostrophe ainsi son aimable rejeton: + +--Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser de boire? Tu es rendu +à ton sixième verre depuis une demi-heure. + +A laquelle apostrophe le vilain garnement répond d'une voix enrouée: + +--C'est pour empêcher le gosier de me racornir. + +--Ivrogne! bois de l'eau. + +--L'eau m'est contraire. + +--Voyez-vous ça!... monsieur qui a des délicatesses d'estomac! + +--Vous dites vrai, la mère; il n'y a que le whisky qui me désaltère. + +--Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons. + +--Hé! c'est pour ça que je bois tant--pour jeter de l'eau sur le feu. + +--Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines. + +--Ah! pour ça, non: le whisky coûte trop bon marché ici. + +--Bon marché... hum! il ne faut pas trop le dire... les _policemen_ ont +le nez fin... + +--Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-là... et, pourvu que la grande +chaudière ne crève pas... + +--Ce n'est pas ça qui est à craindre, car elle est en fer-blanc double. +Il y a autre chose qui me chiffonne. + +--Quoi donc, la mère? + +--C'est que nos pratiques nous laissent. Voilà plus de deux jours que +personne n'est venu, et, pourtant, ça fait le deuxième baril que nous +faisons. + +--As pas peur, la mère... je les boirai, moi. + +--Ça nous rapportera un beau profit, vraiment. + +--C'est encore curieux, allez... + +--Tu es fou. + +--Fou, le Simon à la mère Friponne?... Ah! que non. Tenez, vous allez +voir. Faisons un marché. + +--Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée. + +Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute entière à cette +importante opération. + +Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à-pot, en entendant un bruit +argentin auquel son oreille ne se trompait jamais. + +Ce bruit était produit par la chute de plusieurs pièces de monnaie que +Simon faisait trébucher sur la table. + +La mère Friponne ne fit qu'un saut de la cheminée à son fils. Sans plus +d'explications, elle saisit le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant +le poing resté libre: + +--Brigand! rugit-elle, tu m'as volée. + +--Lâchez-moi! vous m'étouffez! râla Simon. + +--Non, je vas t'étrangler tout-à-fait. + +--Aïe! ouf! + +--Fainéant! bourreau! assassin! rends-moi mes pauvres épargnes. + +--Aïe! aïe!! aïe!!! + +--Mon argent! mon argent!! mon argent!!! + +La lutte prenait des proportions épiques, et les doigts crochus de la +mère Friponne étaient sur le point d'envoyer le malheureux Simon _ad +patres_, lorsqu'un spasme suprême le dégagea. + +Son premier soin fut de mettre la table entre sa terrible mère et +lui; son second, de pousser coup sur coup trois ou quatre soupirs de +cachalot. + +Après quoi, il cria: + +--C'est à moi, cet argent-là; c'est le beau monsieur de l'autre jour qui +vient de me le donner. + +--Tu mens! grogna Friponne. + +--Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser: il est à un arpent d'ici, +sur la butte qui m'attend, et moi qui l'avais oublié! + +Simon se précipita vers la porte, mais l'incorruptible Friponne le happa +au passage. + +--De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle, d'une voix terrible. + +--De _l'Américain_. + +--Ah! + +--C'est la vérité, vrai; et, tenez, il est là qui m'attend... il va me +battre, c'est sûr. + +--Pourquoi t'a-t-il donné cet argent? + +--Je l'ai rencontré il y a environ une demi-heure, dans le petit bois en +arrière, comme je ramassais une brassée de branches sèches. Il avait une +fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit comme ça: + +--Y a-t-il du monde chez vous? + +--J'sais pas, que j'ai répondu. + +--Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre ici. + +--Et il m'a mis dans la main ces belles pièces blanches que je viens de +vous montrer. Voyez, êtes-vous contente, à présent?... direz-vous encore +que je vous vole? + +Et Simon, radieux d'avoir établi son innocence, oublia de nouveau sa +commission et se dressa majestueusement devant sa mère. + +Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps. + +--Imbécile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois donc pas que cet homme +t'attend pour entrer ici et, qu'il doit être furieux. + +--Tiens, c'est pourtant vrai! + +--Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il peut venir sans +crainte. + +-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors, pendant qu'elle +grommelait entre ses dents: + +--Une si bonne paye! un Américain bourré d'or et qui m'a promis cent +belles piastres, le faire attendre! + +Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi d'un homme bien mis, qui +tenait dans ses bras une jeune fille exténuée... + +Cet homme était Lapierre; la jeune fille, Louise Gaboury. + +--Bonsoir, la mère, dit l'homme; vous pouvez vous vanter d'avoir pour +fils un fier imbécile: il m'a laissé morfondre à la porte pendant près +d'une heure, sans nécessité... Mais c'est égal; puisque me voilà, arrivé +sans encombre, je lui pardonne. Avez-vous une chambre pour cette femme? + +--J'en ai plusieurs, répondit la mère Friponne, mais il y en a de plus +mignonnes les unes que les autres. + +--Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée d'ici. + +--Alors, c'est la chambre du nord--un vrai nid d'hirondelle pour la +tenue. + +--Cette chambre ferme-t-elle à clé? + +--Il y a un solide verrou en dehors: ça vaut mieux. + +--Très bien. Et les fenêtres? + +--Une seule, et encore, on peut l'assujettir en dehors avec des clous. + +--Je vous loue cette chambre, mais à une condition: vous y garderez +cette jeune fille prisonnière jusqu'à nouvel ordre--pendant trois +ou quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement et ne la +laisserez manquer de rien; en outre, personne ne doit savoir qu'elle +est ici, et il faut que vous veilliez attentivement à ce qu'elle ne +s'échappe pas... + +--Ah! pour ça, j'en réponds, interrompit la mère Friponne. + +--Bien. A ces conditions-là, je vous donnerai cinquante piastres le jour +où je viendrai rendre la liberté à cette jeune fille. En attendant, +voici dix billets de cinq pour vous mettre à même de bien soigner ma +protégée. Ça vous va-t-il? + +--Si ça me va!... c'est-à-dire que la charmante poulette sera tellement +bien chez la mère Friponne, qu'elle n'en voudra plus partir et que vous +serez obligé de l'emmener de force. + +Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse, engouffra dans +sa poche les précieux billets de _l'Américain_ et se mit en devoir +d'installer Louise dans sa fameuse chambre du nord. + +La chose se fit en peu de temps, car les prières et les larmes de la +pauvre fille ne retardèrent pas d'une minute son emprisonnement. La mère +Friponne avait les fibres du coeur furieusement coriaces, et elle en +avait vu d'autres que ça sans s'émouvoir. + +Quand tout fut terminé et que les verrous furent scrupuleusement poussés +en travers des ais de la porte, la fabricante de whisky en contrebande +retourna à la cuisine, où l'attendait stoïquement Lapierre. + +--Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques difficultés, mais +la mère, Friponne a encore la poigne solide, et tout c'est passé comme +sur des roulettes. + +--C'est bien, répondit distraitement Lapierre. + +Et il ajouta d'une voix sourde: + +--Celle-là, du moins, ne viendra pas se jeter dans mes jambes, lors de +la signature du contrat. Quant à l'autre... + +Il n'acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques secondes et demanda: + +--Votre cave est-elle sûre? + +--Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme, songeant à sa petite +industrie. + +--Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je n'ai aucunement +l'intention d'aller vous dénoncer aux agents du fisc. Faites le négoce +qu'il vous plaira de faire; je n'ai rien à y voir. Vous savez ce que je +vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne sa vie comme il peut, et il +n'y a que les sots qui crèvent de faim. La contrebande n'est une faute +que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale à moi. + +--Et la mienne aussi, ne put s'empêcher d'ajouter la vieille. + +--C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc en paix et ne craignez +rien en moi, si vous me servez bien. Mais répondez à ma question: + +--Votre cave est-elle sûre? + +--Dame! je crois bien! répondit Friponne, en se gourmant... des murs de +deux pieds d'épaisseur, la porte condamnée, les soupiraux défendus par +des barreaux de fer gros comme mon poignet!... + +--Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait enfermé là n'en sortirait +qu'avec votre permission? + +--Pour ça, oui. + +--En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore une petite centaine +de piastres et à recevoir un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai +probablement lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent, mais les deux +gaillards qui l'emmèneront ici vous aideront à le calmer... D'ailleurs, +vous ne le garderez pas longtemps. + +La mère Friponne était éblouie. + +--Ah! mon bon monsieur, s'écria-t-elle, quel fier homme vous faites et +je vous remercie donc!... Deux cents piastres! mais c'est une petite +fortune! + +--Il s'agit de la gagner loyalement, répliqua Lapierre, se disposant à +partir. + +--N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient plutôt de l'enfer que de +chez la mère Friponne. + +--C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain. Au revoir. + +Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers Québec, tout en +grommelant: + +--Ah! mon petit Després, il paraît que je t'ai manqué; mais j'ai bien +peur que, tout de même, tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves +que tu lui as promises... + +Quant à, la vieille et à son fils Simon, ils se mirent tranquillement à +table, comme d'honnêtes travailleurs qui ont fait une bonne journée. + + + +CHAPITRE XXIII + +Dans la gueule du loup + +Il était environ dix heures quand Lapierre quitta la maison de la mère +friponne. + +La nuit était noire, et c'est à peine si quelques rares étoiles +scintillaient au firmament. + +Le fiancé de Laure descendit vivement la route de Charlesbourg, +s'engagea sur le pont Dorchester, prit la rue du même nom, grimpa à +la Haute-Ville par le grand escalier, tourna à gauche dans la rue +Saint-Georges, coudoya les remparts, passa sous les arcades de la +massive porte Saint-Jean, longea l'esplanade et, finalement, s'arrêta +devant une haute maison de la rue Saint-Louis. + +Il était arrivé. + +Lapierre sonna. + +Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une femme d'un certain âge, +tenant une lampe à la main, se présenta dans l'entrebâillement. + +Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle s'empressa de +s'effacer, tout en murmurant avec respect: + +--Ah! c'est vous, monsieur Lapierre... + +--Oui, c'est moi, répondit rapidement ce dernier; personne n'est venu, +Madeleine? + +--Non, monsieur... c'est-à-dire oui... deux espèces d'individus, mal +étriqués et sentant la boisson que ça soulevait le coeur. + +--Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l'ai déjà dit... A quelle +heure ces hommes se sont-ils présentés? + +--Environ vers cinq heures, cette après-midi. + +--Bien. Et doivent-ils revenir? + +--Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours de la soirée. + +--C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet privé--vous savez... +celui du fond. En attendant, donnez-moi vite à souper, car je meure de +faim. + +Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs avaient, monté un escalier +et s'étaient rendus dans un élégant salon du second étage, où Lapierre +se laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant que la table fût +dressée dans la salle à manger, située en arrière. + +Là, douillettement assis sur le crin élastique et reposant ses membres +courbaturés par une course de plusieurs heures, le sinistre personnage +se prît à réfléchir. + +La journée avait été fertile en émotions, et la succession rapide des +événements qui s'y étaient déroulés n'avait pas permis à Lapierre de les +peser mûrement. Il était donc bien aise de se trouver enfin seul avec +ses pensées, afin d'y mettre un peu d'ordre et de tirer les conclusions +qui devaient en découler. + +Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner tous les +incidents de ce jour mémorable, à les analyser, à les disséquer, à en +rechercher les causes, à en prévoir les conséquences. + +Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la voix de Madeleine, +annonçant à plusieurs reprises que le souper était servi, n'avait pas +même le privilège d'arriver jusqu'à l'entendement du maître. + +Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre des nuages. Il +passa la main sur son front et murmura, en forme de conclusion: + +--En somme, la journée n'a pas été aussi mauvaise que j'aurais pu m'y +attendre... Louise ne parlera pas, et, Lenoir _alias_ Després ne parlera +plus. Cette idée de faire servir la masure de la mère Friponne à mes +petits projets n'est pas trop mal trouvée, et je ne regrette pas mon +voyage d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères qui vont +venir tout à l'heure. On n'a jamais trop de connaissances... Allons, ne +nous laissons pas aller au découragement et mangeons de bon appétit. + +Après s'être ainsi réconforté le moral, Lapierre se dirigea vers la +salle à manger, disposé à en faire autant pour le physique. + +Les bandits de profession ont cela d'excellent, c'est qu'ils perdent +rarement l'appétit et que les situations les plus terribles ne +réagissent pas sur leur estomac. + +Lapierre prit donc tranquillement son souper, tout connue s'il n'eût +pas, quelques heures auparavant assommé un homme et séquestré une fille. + +Le remords--cet hôte implacable qui vient s'asseoir dans les consciences +bourrelées--ne se montra même pas à l'horizon, et l'âpre chercheur de +dot se leva de table, n'ayant plus en tête que des idées riantes. + +Il repassa dans son salon et s'étendit nonchalamment sur une causeuse; +mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un violent coup de +sonnette retentit. + +--Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit Lapierre. + +Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située tout à fait au fond +de la maison et qu'il appelait judicieusement son _cabinet privé_. + +Là, en effet, ne pénétraient que quelques rares privilégiés et ne se +traitaient que des affaires plus ou moins véreuses; il y allait, plus +de gens dignes de coucher à la prison, que de figurer au bal du +lieutenant-gouverneur. + +C'est que Lapierre, avec ses instincts innés de crime et l'éducation +pernicieuse qu'il avait puisée dans les camps américains, en qualité +d'espion, éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double +existence: l'une au grand jour, irréprochable, élégante, presque +fastueuse, avec ses exigence multiples, tant au point de vue du logement +et des relations, qu'à celui du domestique en livrée de rigueur; l'autre +cachée, cauteleuse et enveloppée de ténébreuses précautions. + +Voilà pourquoi ce maître en fait d'intrigues avait chez lui deux lieux +de réception: l'un public, donnant sur la rue, l'autre privé, prenant +jour du côté de la cour. + +C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour recevoir ses nocturnes +visiteurs. + +Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être introduits. + +Nous devons à la vérité de dire qu'ils ne payaient pas de mine, bien +qu'ils ne se ressemblassent guère. L'un, grand, gros, fortement +charpenté, avait cette physionomie placide et brutale que donne +l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, pâle et presque imberbe, +possédait une figure intelligente, mais où il y avait plus d'astuce et +d'audace cynique que de toute autre chose. + +Le premier répondait au prénom de _Bill_; le second s'appelait le plus +innocemment du monde _Passe-Partout_. Tous deux étaient bizarrement +vêtus de hardes disparates, peu faites pour leur taille. + +Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine. Ils firent trois pas +dans le cabinet, puis s'inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette +position, ils attendirent poliment, le chapeau bas, que le maître du +logis leur adressa la parole. + +--Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance ses visiteurs, +voilà deux sujets qui ne me paraissent pas difficiles à discipliner... +Du diable si je n'en fais pas quelque chose! + +Puis, tout haut: + +--Vous êtes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves. + +Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un même mouvement, +s'écrasèrent sur le bord de leur chaise respective. Tout cela sans +articuler une parole. + +--Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant, causons. Lorsque je vous +ai rencontré, il y a quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter, +vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la dureté des temps et de la +stagnation des affaires dans votre ligne?... + +--C'est le cas, affirma le petit homme. + +--C'est le cas, appuya le gros. + +--Vous disiez que, du temps de Tom Leblond, les choses allaient mieux et +que peu de nuits s'écoulaient sans qu'il vous eut déterré quelque bon +coup à faire, quelque petite mine à exploiter...? + +--Hélas! rien de plus vrai, modula la voix flûtée du blanc-bec. + +--Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore de l'hercule. + +--Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut, c'était un chef +habile, une espèce de chien de chasse, ayant assez de flair pour +découvrir le gibier et le faire lever...? + +--Mais oui, c'est justement ça! firent en choeur les deux voyous. + +--Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous que je sois votre +chef pendant quelques jours et que je vous fasse gagner, sans danger, +dix fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant votre peau? + +--Vous feriez ça, vous? demanda vivement Passe-Partout, ébloui de la +perspective. + +--Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement Lapierre. J'ai besoin +de deux hommes, hardis, sans préjugés, incorruptibles, et je m'adresse à +vous de préférence à bien d'autres. Acceptez-vous? + +--Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est plus cher. + +--Ni tuer, ni voler. + +--Ni aller à confesse? ricana Passe-Partout. + +--Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y aura peut-être un oiseau à +mettre en cage et un autre à garder... voilà tout. + +--Pas davantage? + +--Pas davantage. + +--Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous allez gaspiller votre +argent, maître, fit honnêtement remarquer Passe-Partout. + +--Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé... S'il y avait +quelque magasin à piller ou un gênant à assommer, je ne dis pas!... + +--Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai pas dit que l'oiseau se +laisserait mettre en cage sans se débattre... C'est un malin. + +--A la bonne heure! fit Bill, en détirant ses formidables biceps. + +--Ce sera ton lot, mon brave. + +--_All right!_ j'en suis. + +--Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne sera multiple; je te +fais mon collaborateur, mon lieutenant. + +--Vous me comblez, fit le voyou avec humilité. + +--Eh bien! ça y est-il? + +--Voyons le prix. + +--Je ne lésinerai pas: quatre piastre par jour. + +--Mettons cinq: c'est un compte plus rond. + +--Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu? + +--C'est convenu. + +--Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous donner mes instructions. + +Ici, Lapierre développa minutieusement son plan de campagne, sans +toutefois se compromettre par: des explications trop circonstanciées. +Pendant près d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs et +respectueux, le rôle qu'ils devaient jouer dans le grand drame qui se +préparait. Pas un détail ne fut omis, pas une précaution négligée. La +trame qui devait envelopper la malheureuse Laure et ses amis fut si bien +ourdie, que le rusé Passe-Partout, dans un élan de sincère admiration, +s'écria: + +--Maître, Tom Leblond n'était qu'un farceur à côté de vous! + +Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre cachée du coeur de +l'ancien espion?... c'est ce que nous ne pouvons dire; mais son oeil +brilla d'une étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers deux +heures du matin, par les ordres suivants: + +--Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends immédiatement à ton +poste d'observation, en arrière de chez la mère Friponne. Quant à toi, +Passe-Partout, dégringole jusque sur le bord du cap et ne perd pas de +vue la maison des Gaboury. Bonsoir, mes braves. A demain. + +Un quart-d'heure après, le fiancé de Mlle Privat dormait du sommeil du +juste. + +La nuit s'écoula toute entière en songes rosés, et, lorsqu'il s'éveilla, +l'heureux Lapierre put constater que le soleil était déjà haut. + +--Est-ce que, au moment de toucher le but, je m'amollirais dans les +délices de Capoue? se dit-il... est-ce que je deviendrais paresseux? + +Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement du lit et +s'habilla. Puis, cette opération terminée, il se rendit à la salle à +manger, où les arômes du moka saturaient délicieusement l'atmosphère. + +Mais, à ce moment, un formidable carillon agita la sonnette +correspondant à la porte de la rue, et Madeleine courut ouvrir. + +--Monsieur Lapierre? demanda une voix impérieuse. + +--Il n'y est pas, répondit l'organe doucereux de Madeleine... +c'est-à-dire... enfin, je vais aller voir. + +Et la femme de charge remonta l'escalier. Mais le visiteur la suivit +quatre à quatre et se trouva sur le palier, à l'entrée de la salle à +manger, en même temps qu'elle. + +C'était le Caboulot! + +Apercevant Lapierre, il marcha droit à lui et articula froidement: + +--Ma soeur! misérable, qu'as-tu fait de ma soeur? + +--Votre soeur! balbutia Lapierre, interdit et cherchant à reconnaître le +jeune homme qui l'apostrophait ainsi. + +--Oui, ma soeur, ma soeur Louise Gaboury que tu as voulu ruiner de +réputation autrefois, et que tu as volée hier!... Qu'en as-tu fait?... +où est-elle? Parle vite, scélérat. + +--Vous êtes fou, répondit l'ancien espion, se remettant et voyant à qui +il avait, affaire... Je ne sais ce que vous voulez dire. + +--Ah! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur, espion, assassin et +faussaire que tu es!--eh bien! je vais t'ouvrir l'intelligence. Dis-moi +de suite où tu as traîné ma soeur, la nuit dernière, ou, sur mon salut, +tu es mort. + +Et le jeune homme, tirant un revolver de sa poche, ajusta Lapierre. + +Celui-ci devint fort pâle. Néanmoins, une seconde après, il se remit. + +--Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il; je vais vous satisfaire. + +Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois cesser de menacer +l'espion de son regard... Mais il vit aussitôt Lapierre éclater de rire +et se sentit lui-même enlacer par deux bras nerveux, qui ïe réduisirent +à l'impuissance. + +Ces deux bras intempestifs n'appartenaient à rien moins qu'au +collaborateur Passe-Partout. + +Suivant les ordres de son nouveau maître, le mouchard improvisé s'était +aposté derrière les remparts, en face de la maison où logeait, la +famille Gaboury. Là, par la baie d'une embrasure, il avait vu sortir le +Caboulot et s'était lancé aussitôt sur sa piste. Grand avait été son +étonnement en voyant le jeune homme pénétrer chez le patron Lapierre; +mais Passe-Partout, surmontant cette impression, s'était dit que +peut-être il ne serait pas de trop dans l'explication qui ne pouvait +manquer d'avoir lieu, et il était entré sur les talons du _filé_. + +On a vu que, sa bonne étoile aidant, le jeune policier _in partibus_ +était arrivé juste à point pour sauver la précieuse existence de son +patron. + +En un clin d'oeil, l'imprudent Caboulot fut garrotté et mis hors d'état +de nuire. + +Lapierre passa alors dans son cabinet privé et ouvrit une petite porte, +masquée par le bureau sur lequel il écrivait. Cette porte, en tournant +sur ses gonds, laissa voir une chambre noire, étroite, une sorte de +_dépense_, qui ne recevait le jour que par un petit châssis de deux +vitres, soigneusement grillé. + +C'est là que le malheureux enfant, ficelé comme une momie, fut jeté, en +proie à la rage et au désespoir. + +Passe-Partout fut installé à la porte, pendant que Lapierre, triomphant, +lui disait: + +--Mon cher collaborateur, ton entrée en campagne a été un coup de +maître, et, pour te récompenser je te nomme gouverneur de cette prison. + + + +CHAPITRE XXIV + +Ou Bill et Passe-Partout se distinguent + +Enjambons maintenant par-dessus les trois jours qui nous séparent du +fameux bal de Madame Privat. Aussi bien, les choses ont marché pendant +que nous étions occupés ailleurs et l'organisation ne laisse plus rien à +désirer. Tout est prêt pour la fête; les musiciens sont à leur poste, et +le chef d'orchestre n'attend plus que le signal de la maîtresse du logis +pour faire mugir ses cuivres et vibrer ses cordes. + +Dans le grand salon et les pièces adjacentes de la Folie-Privat, ce +ne sont que toilettes éblouissantes, fastueuses pierreries, parfums +enivrants, soyeux frous-frous. Tout Québec est là--du moins le Québec +aristocratique, le Québec de la _fashion_, la quintessence de la société +dorée. Brunes et blondes; sémillantes Canadiennes-françaises à la noire +chevelure; plantureuses Anglaises aux tresses fauves; rentiers ventrus +et journalistes diaphanes; politiciens bavards et financiers discrets, +officiers de la garnison tout chamarrés de torsades d'or, et hommes de +lettres en modestes habits noirs; maris, femmes et filles... tout y est +rien ne manque! + +C'est que le gigantesque festival donné par la veuve du colonel Privat +n'était pas chose commune à cette époque. La bonne ville de Québec, +tressaillant jusque dans ses assises de granit, s'en était entretenue +pendant huit jours et avait fait des préparatifs considérables pour +y être dignement représentée--si bien que la date du 26 juin, cette +année-là, fut sur le point d'éclipser sa soeur aînée du 24, le jour +national des Canadiens-français, la Saint-Jean-Baptiste! + +Dès huit heures du soir, les équipages encombraient l'avenue de la +Folie-Privat et le pérystile du cottage s'encombrait de falbalas et de +volants. Vers dix heures, tous les invités étaient rendus et l'orchestre +entamait les premières mesures du quadrille d'honneur. + +Il va sans dire que le héros de la soirée, Joseph Lapierre, figurait +dans cette danse d'ouverture, à côté de Mlle Privat qu'il devait épouser +le lendemain matin. Les deux jeunes gens avaient pour vis-à-vis, un haut +dignitaire du gouvernement, donnant la main à Mlle Privat, tandis que +les autres figurants étaient des officiers de la garnison. + +Pendant que ces messieurs et ces dames vont déployer, au son d'une +musique tapageuse, les grâces de leurs personnes et la désinvolture de +leurs mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas vers le parc. + +N'oublions pas que mous sommes à la fin du mois de juin et qu'à cette +époque de l'année l'atmosphère d'une salle de bal laisse à désirer sous +le rapport de la fraîcheur. + +En outre de cette considération, disons de suite qu'en cette nuit +fameuse où la riche madame Privat donnait l'hospitalité à l'élite de +Québec, la température était quasi-tropicale. Et puis, la nuit avait de +si alléchantes invitations, les arômes champêtres étaient si pénétrants, +les rameaux feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune déversait +avec tant de libéralité les larges gerbes de sa lumière veloutée dans +les allées aux bords frangés d'ombre, la brise courait si douée à +travers la ramée sonore... que vraiment la tentation devenait trop +forte, et que le parc recevait plus de promeneurs que le cottage de +chorégraphes. + +Couples amoureux de la solitude à deux; adeptes de la _dive_ et du +buffet, éprouvant le besoin de se rafraîchir les tempes et les idées; +personnages de tapisserie qui vont au bal pour regarder faire les +autres; hommes d'affaires que la déesse Terpsichore ne séduit pas et qui +préfèrent causer dépression commerciale ou change sterling, pendant +que le commun dos mortels s'amuse; _cavaliers_ et _blondes_ à qui le +tête-à-tête sous les arbres feuillus ne peut jamais déplaire; fumeurs +affamés, inhumainement chassés du voisinage des dames; _beaux_ en quêtes +d'aventures; enfin, rêveurs pour qui le spectacle d'une mélancolique +nuit d'été l'emporte sur la vue de pauvres danseurs suant à grosses +gouttes:--tout cela se croisait, défilait, caquetait dans le jardin du +cottage. + +Le coup d'oeil était charmant. + +Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout grâce aux reflets +multicolores de plusieurs lanternes chinoises disposées avec goût de +distance en distance, aux points de jonction des allées, robes blanches, +manteaux rouges, chevelures dénouées--blondes ou brunes--rubans de +toutes nuances, habits de toutes formes apparaissaient sous un aspect +pittoresque au possible. + +C'était un tableau mouvant, où les couleurs, les ombres, les sujets +changeaient à toute seconde, comme dans une représentation de +fantasmagorie! + +Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le murmure frais et perlé +des voix de femmes, ou le grondement plus sonore des organes masculins! + +Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la salle de +danse--contenant et contenu. + +Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait nonchalamment ses +pas dans les larges allées du parc de la Folie-Privat, il y avait +probablement quelques personnes ayant, un autre but que celui de se +distraire. + +Deux individus, entre autres, marchaient avec un peu trop de +circonspection et se faufilaient avec infiniment trop de soins derrière +les épais rameaux bordant les allées, pour ne pas éveiller de prudentes +appréhensions. + +Ces deux compères--un grand et un petit--après une foule de détours +et de contremarches, s'arrêtaient enfin derrière un banc presque +entièrement dissimulé sous le feuillage d'un sapin de rond-point. + +On se rappelle que cet endroit avait été précisément choisi par Gustave +Després pour sa première entrevue avec Mlle Privat. + +Une fois là, nos deux individus se tapirent de leur mieux dans le +taillis et ne bougèrent plus. + +Il était alors près de onze heures, et, dans le grand salon du cottage, +la danse faisait fureur. Seul à peu près, ce carrefour éloigné du parc +manquait de promeneurs, tandis que les échos de tous les bosquets des +alentours redisaient les frais éclats de rire ou le murmure plus doux +des conversations enjouées. + +Un quart-d'heure se passa, pendant lequel le silence ne fut troublé que +par le cric-crac des coléoptères se jouant au milieu des hautes herbes +du gazon. + +Puis, tout à coup, une voix aigre et d'un timbre caractéristique surgit +des profondeurs en arrière du banc. + +--Sapristi! disait la voix, je commence à m'embêter. Le particulier est +capable de ne pas venir. + +--Il viendra, répondit un formidable organe de basse-taille: le patron +l'a dit. + +--Il devrait être ici depuis une bonne demi-heure... Tu vas voir que ce +chameau-là va nous brûler la politesse, répliqua la voix de fausset. + +--La consigne est d'attendre, se contenta de repartir stoïquement la +contre-basse. + +Mais ce parti philosophique ne plut, paraît-il, que médiocrement au +premier interlocuteur, car il émergea bientôt d'un bouquet de feuillage +et s'avança de quelques pas dans la direction du rond-point. Ce +mouvement compromit gravement l'incognito du personnage... En effet, un +indiscret rayon de lune tombant d'aplomb des régions célestes, éclaira +soudain la figure de maître Passe-Partout. + +Effrayé de ce sans-gêne compromettant, le collaborateur de Lapierre se +replongea bien vite dans l'obscurité du feuillage, où il rejoignit son +compagnon, qui n'était autre que Bill. + +Que faisaient là les deux bandits et dans quel but sinistre se +dérobaient-ils ainsi aux rayons même de la lune? + +On le devine aisément. Ils avaient pour instructions d'empocher une +nouvelle entrevue entre, le Roi des Étudiants et la fiancée de Lapierre. +Ce dernier jouait là sa dernière carte, il le savait bien; mais que le +coup réussit, et aucun obstacle sérieux ne subsistait plus entre Laure +et lui, entre la fortune et l'âpre convoitise. + +Depuis deux jours, l'habile prétendant avait tout mis en oeuvre pour +détruire, dans l'esprit de Mlle Privat, l'effet produit par les +révélations de Després; et nous devons avouer que l'ex-fournisseur +n'avait pas trop mal réussi, puisque la pauvre jeune fille, à bout +d'arguments, n'avait pu trouver d'autre échappatoire que celui-ci: «Je +ne demande qu'à être convaincue. Si M. Després ne m'apporte pas les +preuves qu'il m'a promises, eh bien! je croirai comme vous qu'il n'a +voulu que se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le cas contraire, +n'espérez pas que je faiblirai devant d'audacieuses menaces.» + +L'enlèvement de Louise, la séquestration du Caboulot, et la maladie de +Després--toutes choses ignorées complètement de Mlle Privat et de ses +amis--servaient à merveilles les projets criminels de Lapierre, et +pourvu que la nuit du bal se passât sans encombre, la situation était +enlevée. + +Mais il y avait cent à parier que le tenace Roi des Étudiants +n'abandonnerait pas de la sorte une partie presque gagnée. Sa blessure +n'avait pas eu de suite fatales, et il était en état de venir au +rendez-vous donné à Laure, puisque, le matin même, Passe-Partout l'avait +vu se promener dans la chambre de la maison Gaboury. + +Seulement, allait-il se présenter ouvertement, par l'avenue du cottage, +ou se faufiler dans le parc, comme lors de sa première visite?... c'est +ce qu'il était, un peu difficile de prévoir, même pour un habile espion +habitué à toutes les roueries. + +Voilà pourquoi; ne voulant rien laisser au capricieux hasard, Lapierre +avait jugé prudent de prévoir les deux éventualités, en plaçant deux +sentinelles à l'entrée de l'avenue et deux autres près du rond-point. + +De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Després eût une fière chance +pour arriver jusqu'à Laure. + +Aussi donna-t-il tête baissée dans le traquenard, malgré le soin qu'il +prit de pénétrer dans le parc par la grande allée du rond-point, +éclairée ce soir-là comme en plein jour. + +Au moment où il longeait le banc derrière lequel se tenaient accroupis +nos deux bandits de toute à l'heure, il fut terrassé et bâillonné, puis +solidement garrotté, sans même avoir eu le temps de pousser un cri. + +Bill et Passe-Partout n'en étaient pas à leur coup d'essai dans ce genre +d'opération, et il faut leur rendre cette justice qu'ils faisaient +toujours leur besogne en conscience. + +Cette nuit-là, ils se surpassèrent même... si bien que l'illustre +Passe-Partout grommela joyeusement: + +--Sapristi! si le patron n'est pas satisfait, il faut qu'il soit +crânement difficile... car nous travaillons, parole d'honneur, comme de +vrais _artisses_... + +--Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la voiture, et filons +proprement vers la geôle de la mère Friponne. + +En un clin d'oeil, les deux chenapans eurent disparu dans les +profondeurs du parc, traînant avec eux leur victime, réduite à la plus +complète impuissance. + + + +CHAPITRE XXV + +Trop tard + +Environ une demi-heure après l'audacieux enlèvement auquel nous venons +d'assister, et pendant qu'une lourde voiture soigneusement fermée +entraînait rapidement Després vers la distillerie de la mère Friponne, +l'orchestre installé dans le grand salon du cottage entamait les +premières mesures d'une valse. + +Les danseurs étaient à leur poste et le gracieux balancement du départ +faisait déjà ondoyer tous les couples impatients, lorsque deux nouveaux +figurants se jetèrent dans la chaîne mouvante, au moment où la danse +s'ébranlait. + +Le tourbillon s'arrêta une seconde et chacun s'empressa de faire place +au couple retardataire. + +Quand nous aurons dit que les arrivants n'étaient autres que Paul +Champfort, le neveu, et Laure Privat, la fille de l'amphitryon, personne +ne s'étonnera de la complaisance empressée des valseurs. + +Cependant, la valse n'avait pas été interrompue, et, glissant en cadence +sur le parquet, chaque couple tournoyait, défilait, disparaissait, pour +revenir et disparaître encore. Les falbalas des danseuses, subissant +les lois de la force centrifuge, s'épanouissaient en rond, s'élevant à +chaque mouvement giratoire, pour retomber quand ce mouvement diminuait +ou cessait. Mais les cavaliers infatigables, enlevés par une formidable +musique, enivrés par les parfums s'exhalant des toilettes féminines +violemment secouées, ne laissaient guère de repos à ces pauvres +falbalas... et le gigantesque serpent de valseurs continuait toujours à +dérouler ses anneaux de couples enlacés. + +Paul Champfort subissait, plus que tout autre, l'enivrement général. + +Le contact de la femme aimée, de cette malheureuse Laure qu'il allait +perdre à jamais dans quelques heures; l'entraînement irrésistible de +la cadence: les notes éclatantes des cuivres, où se mariaient les sons +moelleux des clarinettes et les trilles aigus des violons; ces effluves +magnétiques qui s'échappent des prunelles animées des femmes; et +par-dessus tout, l'haleine tiède et haletante de sa danseuse, lui +arrivant au visage par bouffées aromatiques... tout cela lui monta au +cerveau comme une fumée d'or et lui donna le vertige. + +Il arriva même un moment où, perdant tout contrôle sur lui-même et +dominé par un irrésistible besoin d'épanchement, il se baissa vers +l'oreille de Laure et lui souffla ardemment: «Oh! je t'aime! je t'aime!» + +La jeune fille leva vers son cousin un regard brûlant, sentit courir +dans ses veines un frisson de fièvre, puis, faiblissante et pâle, +murmura: + +--C'est assez. Je me sens tout étourdie... Retirons-nous. + +Champfort obéit. + +Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la soutenant de son bras +droit, dans une pièce contiguë, où il la déposa sur un canapé. + +Puis, s'emparant d'une carafe d'eau frappée, il en humecta son mouchoir, +et bassina les tempes de Laure. + +La jeune créole parut se remettre. + +--Vous sentez-vous mieux, Laure? demanda doucement Champfort. + +--Oui, mon cousin, merci... ce n'était d'ailleurs qu'un simple +étourdissement. La valse me produit toujours cet effet-là. + +--Vous êtes toute pâle! + +--Ce n'est rien. Ne parlons pas de cela; les couleurs me reviendront +avec le repos. + +--Voulez-vous que j'appelle ma tante? + +--N'en faites rien, et asseyez-vous plutôt là, près de moi. + +Et voyant le jeune homme se troubler un peu; + +--N'êtes-vous pas mon médecin? ajouta-t-elle en souriant faiblement. +Vous tiendrez compagnie à votre malade. + +Champfort prit place sur le canapé; mais une secrète pensée se +traduisit, malgré lui, dans son regard et il jeta un coup d'oeil sur la +porte donnant sur le salon. + +Laure vit ou plutôt devina ce regard. + +--Je vous comprends, dit-elle; vous craignez que mon fiancé ne prenne +ombrage de notre tête-à-tête? + +--Oh! fit Champfort. + +--Rassurez-vous. Monsieur Lapierre était sorti, vous le savez, lorsque +nous avons valsé ensemble... + +--Je crois, en effet... + +--Eh bien! il n'est pas rentré, que je sache? + +--Non, mais il rentrera... et, à dire vrai... + +--Voyons. + +--Je n'aime pas à lui procurer l'occasion de m'humilier par ses airs +vainqueurs. + +--Ce n'est pas à redouter... On ne peut chanter victoire quand il n'y a +pas eu combat. + +Champfort baissa la tête et soupira intérieurement: «Elle n'a pas +entendu mon aveu! se dit-il... C'est peut-être tant mieux... N'y pensons +plus.» + +«Vous ne répondez pas? reprit la jeune créole, d'une voix un peu émue. + +--Mais, qu'ai-je à répondre... sinon que vous êtes la logique même? + +--Vous admettez donc? + +--Sans aucun doute. + +--En ce cas, causons, puisque rien ne nous en empêche. + +Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise, puis répondit +froidement: + +--Causons. Aussi bien, est-ce probablement la dernière fois que nous en +avons l'occasion. + +--Qui sait! murmura Laure. + +Il y eut alors un silence de quelques secondes,--silence pénible et +plein d'anxiété. Les deux jeunes gens semblaient également mal à l'aise: +Champfort pâle et soucieux, la jeune fille émue et agitée de pensées +tumultueuses. + +A la fin, Laure parut recouvrer toute sa présence d'esprit et elle +commença sur un ton indifférent: + +--Eh bien! Paul, comment va la fête? + +--Ma foi, elle me semble très brillante, répondit le jeune homme, ne +sachant où voulait en venir sa cousine. + +--Tout Québec, y est, n'est-ce pas? + +--Mais oui, tout Québec de la haute, du moins. + +--Il ne manque guère, à ce qu'Edmond m'a dit que cinq ou six invités? + +--C'est plus que je ne puis dire, n'ayant pas vu la liste. + +--Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis se sont rendus? + +--Tous... moins un, répondit Champfort, dont le front s'assombrit. + +--Ah! quel est ce monsieur qui fait ainsi défaut? + +--C'est un de mes compagnons d'Université, un ami d'Edmond. + +--Gomment s'appelle-t-il? demanda Laure avec plus d'agitation qu'elle +n'en voulait laisser paraître. + +--Il s'appelle Gustave Després, répondit Champfort, en baissant la voix +et regardant de nouveau du côté du salon. + +--Qu'avez-vous donc à vous retourner ainsi? Est-ce que par hasard, le +nom de ce monsieur Després ne pourrait se prononcer à haute voix et +devant tout le monde? + +--Oui et non. + +--Encore une énigme? + +--Le mot en est facile. C'est que le nom de Gustave pourrait éveiller de +vilains souvenirs dans l'esprit de certaine personne. + +--Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant _certaine personne_? + +--Je parle au singulier, ma cousine. + +--Ah... + +Laure hésita une seconde, puis reprenant: + +--Je parie que cette personne, je la connais... + +--Vous connaissez son nom, sa figure, son physique enfin, oui. + +--Mais pas son moral, n'est-ce pas? + +--Vous devinez si juste, que c'est plaisir de vous poser des énigmes, ma +chère Laure. + +--Attendez, au moins, que je vous aie nommé la personne qui, dans votre +esprit, n'aime pas à entendre prononcer le mot _Gustave_. + +--C'est juste. Dites. + +--Eh bien! celui que vous soupçonnez de frayeurs si puériles n'est autre +que M. Lapierre. + +--Précisément, chère cousine. M. Joseph Lapierre est l'homme chez qui le +nom de _Gustave_ éveillerait de terribles souvenirs et qui préférerait +voir le diable en personne arriver ici ce soir ou demain matin, que +d'apercevoir tout-à-coup Gustave Després, au seuil du grand salon. + +--Vous en êtes sûr? + +--Aussi sûr que je le suis d'avoir près de moi une malheureuse jeune +fille glissant sur la pente de la perdition. + +Laure eut un véritable frisson. Elle crispa sa main sur le bras de son +cousin et lui dit d'une voix altérée: + +--Paul, Paul, ce que vous affirmez là est grave, et vous me devez une +explication. + +Champfort se taisait.. + +--Il le faut, vous dis-je, insista la jeune créole, en le regardant +fixement. Pourquoi suis-je en voie de me perdre et comment le nom de M. +Gustave Després se trouve-t-il mêlé aux affaires de mon fiancé? + +--A quoi bon! murmura le jeune homme, sur la point de céder. + +--A quoi bon?... Vous me le demandez?... Mais, apparemment, à me sauver +de l'abîme où je glisse, d'après vous. + +--Eh bien! vous l'aurez, cette explication, répondit Champfort +résolument. Elle sera courte, mais claire. Vous voulez savoir pourquoi +Gustave Després, s'il apparaissait tout-à-coup à la Folie-Privat, +produirait sur votre fiancé l'effet de la tête de Méduse?... Je vais +vous le dire. C'est que Després possède la preuve que Lapierre est un +misérable, absolument indigne d'aspirer à votre main. Bien, plus, ma +pauvre Laure, ce même Després pourrait établir qu'un ruisseau de sang +sépare les deux personnes qui vont unir demain leur destinée, et que +votre mariage serait l'alliance monstrueuse du loup et de la brebis. + +Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment convaincue de son +cousin. + +--Mais il va venir, il doit venir, M. Després! s'écria-t-elle +inconsidérément. + +--Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle. + +--Qui vous fait dire cela? + +--Voilà quatre jours que Gustave a quitté son logis, et, depuis, il n'a +pas reparu. + +--Ciel! dites-vous vrai? + +--J'ai fouillé tout Québec pour le retrouver ou avoir seulement un +renseignement sur son compte, mais sans le moindre résultat. + +--Oh! mon Dieu!... et ces preuves qu'il m'a promises, ces preuves +établissant... + +--Quoi! interrompit Champfort, stupéfait, vous auriez vu Gustave +Després? + +--Eh bien! oui, s'écria la jeune créole, s'apercevant trop tard de son +indiscrétion involontaire, oui, je l'ai vu et nous avons longuement +conversé ensemble. Je connais toutes les graves accusations qui pèsent +sur mon fiancé; je sais qu'il a été espion dans l'armée américaine; +je sais qu'il ne me recherche que pour ma dot; je sais enfin qu'il a +probablement des fautes plus graves à se reprocher. Et cependant... + +--Achevez, de grâce. + +--Et cependant, si tout cela n'est pas prouvé, si M. Després n'arrive +pas avant demain, ou plutôt ce matin, à six heures, rien au monde ne +pourra empêcher ce Lapierre de devenir mon mari, une heure plus tard. + +--Comment cela, mon Dieu? + +--D'abord, parce qu'il a ma parole; en second lieu, parce que--faute de +preuves du contraire--je dois obéir à la voix d'un mourant. + +--Mais c'est impossible, cela! Vous ne pouvez ainsi sacrifier votre +existence entière à un doute, à un sentiment de piété enthousiaste. Vous +vous devez à vous-même, vous devez à vos parents, à vos amis d'attendre +au moins qu'une aussi malheureuse situation soit clairement définie, que +des preuves vous arrivent... + +--Impossible! impossible! répondit Laure, avec une conviction +douloureuse. Ah! c'est une terrible position que la mienne, et la +fatalité est là qui me pousse à l'autel, me répétant sans cesse: «Femme, +fais ton devoir!...» Je le ferai, cet inexorable devoir; j'ensevelirai +sous mon blanc voile de mariée ma jeunesse mes illusions, mon coeur, +tout!... + +Et la malheureuse jeune fille étouffa un long sanglot. + +Champfort perdit la tête. Il saisit brusquement les deux mains de sa +cousine, et d'une voix où tremblait la passion si longtemps comprimée: + +--Non, non, s'écria-t-il, tu ne feras pas cela, ma bonne Laure; non, tu +ne seras pas l'enjeu de la partie jouée par un misérable; non, tu n'iras +pas broyer ton coeur sous le corsage de ta robe nuptiale!... car je ne +veux pas, moi; car, aux ignobles calculs de Lapierre, j'opposerai +mon amour sans tache pour toi, mon amour que six années d'amertumes +contenues rendent sacré! + +Et le jeune étudiant, beau de douleur et de noble passion, se laissa +glisser aux genoux de sa cousine. + +Laure eut dans les yeux un éclair de joie surhumaine; sa belle figure +se colora d'une bouffée du sang venu du coeur... Mais elle tressaillit +aussitôt après, et prenant dans ses mains la tête de Champfort +agenouillé, elle y colla son visage baigné de larmes. + +--Trop tard! murmura-t-elle avec mélancolie, trop tard, mon pauvre +Paul!... Nous ne nous sommes pas compris... Moi aussi, je t'aimais, +et--ajouta-t-elle plus bas--je t'aime encore! + +--Tu m'aimes! s'écria Champfort d'une voix concentrée, tu m'aimes?... +Oh! redis-le-moi, ce mot qui me rend fou. + +--Oui, je t'aime! articula nettement Laure, Mais, encore une fois, ni +mon amour pour toi, ni aucune autre considération au monde n'empêcheront +mon sacrifice de s'accomplir, si le courageux jeune homme qui s'est +annoncé comme mon sauveur n'arrive pas à temps. + +--Oh! Gustave, où es-tu? murmura Champfort amèrement. + +En ce moment, l'horloge du grand salon sonna une heure du matin. + +--Déjà une heure! murmura la jeune fille, en se levant. Mon cousin, il +faut nous séparer. Notre absence n'a été que trop longue et pourrait +être remarquée. + +--Tu as raison, Laure, répondit l'étudiant: je vais te quitter, mais +pour retrouver notre sauveur. Depuis que je sais être aimé de toi, je me +sens capable de remuer des montagnes. Gustave Després sera présent à la +signature du contrat, ou sinon... + +Il ajouta en lui-même: _Gare à Lapierre!_ + +Laure tendit la main à son cousin, lui murmura un mot d'espoir et rentra +dans le salon. + +Quant à l'heureux Champfort, il prit une autre porte et disparut dans +les multiples pièces du cottage. + +A la même minute, par une étrange coïncidence, Lapierre opérait sa +rentrée par la grande porte de l'avenue. + + + +CHAPITRE XXVI + +La Tête de Méduse + +D'où venait l'espion, et quel avait été le motif de sa brusque sortie, +une heure auparavant? + +C'est ce que nous allons dire en peu de mots. + +Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet, agité; ses yeux +s'étaient souvent dirigés, avec une impatience à peine contenue, vers +l'horloge du grand salon; sa conversation, bien qu'enjouée et pleine de +verve, s'était ressentie de l'état de son esprit, et sa bonne humeur +n'avait été qu'une bonne humeur de commande; sa gaieté, qu'une gaieté +factice, nerveuse, intermittente. Chaque fois que la porte d'entrée du +grand salon s'était ouverte pour livrer passage à un invité en retard, +à une figure nouvelle, il avait tressailli et pâli sous son masque de +cire, comme s'il se fût attendu à quelque soudaine apparition, à voir +une nouvelle statue du Commandeur. + +Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme dans l'âme et +trop de foi dans son étoile pour s'arrêter longtemps à des craintes +puériles, et ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes. + +Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de sérieuses raisons +pour observer ainsi la porte d'entrée, et dévisager tous les nouveaux +arrivants, car pas une figure étrangère n'échappa à sa rapide +inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être entendu de lui; et, +chose singulière, plus la soirée avançait, plus s'approchait, par +conséquent, le moment si impatiemment attendu de son mariage, plus aussi +l'inquiétude étreignait Lapierre à la gorge, plus l'effarement se lisait +dans ses yeux. + +C'est que le coquin avait beau se répéter à lui-même que toutes ses +précautions étaient bien prises, ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux +trois-quarts convaincue--une vague crainte, une mystérieuse terreur n'en +faisait pas moins frémir les fibres les plus secrets de son être... + +--Tout cela ne servira qu'à me perdre davantage, se disait-il, si ce +Després de malheur n'est pas empoigné avant d'arriver ici. + +En effet, l'enlèvement du Roi des Étudiants! voilà ce qui préoccupait, +par-dessus toutes choses, maître Lapierre; voilà ce qui le rendait +nerveux et impressionnable; voilà ce qui lui mettait au coeur cette +mystérieuse impression de terreur dont nous venons de parler. + +Vers minuit, l'honnête fiancé n'y tint plus et, prétextant, vis-à-vis de +Laure un grand mal de tête, il demanda la permission d'aller prendre le +frais dans le parc.--permission qui, on le conçoit sans peine, lui fut +octroyée de grand coeur. + +Lapierre sortit donc. + +Au lieu de suivre les allées illuminées _a giorno_, il prit un sentier +perdu et s'enfonça rapidement au plus épais du bois; puis, faisant un +crochet, il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi du rond-point. + +Une fois arrivé à vingt pas de l'endroit où, dans l'avant-dernier +chapitre, nous avons vu Bill et Passe-Partout en embuscade, Lapierre +s'arrêta et prêta anxieusement l'oreille. + +Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde et lointaine des +promeneurs conversant à demi-voix et les accords éclatants de +l'orchestre répétés par les échos du parc. + +Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrêta de nouveau pour +écouter. + +Même silence et mêmes bruits. + +Alors, il appela doucement: + +--Passe-Partout! Bill! + +Les deux mécréants ne répondirent pas--et pour cause. Ils trottaient en +ce moment sur la route de Charlesbourg,--avec leur prisonnier Gustave +Després. + +Lapierre eut un rayon d'espérance. + +--Serait-ce déjà fait? se dit-il. Allons voir au signe convenu. + +Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le rôdeur nocturne +s'approcha du banc que l'on connaît. Une fois là, il tâta avec sa main +et poussa une exclamation étouffée, en sentant, sous ses doigts une +petite branche attachée grossièrement à une extrémité du dossier. + +--C'est fait! s'écria-t-il! Mon ami Després est allé rendre ses hommages +à la mère Friponne. Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me font +une bonne besogne et quelle heureuse idée j'ai eue de me les associer! + +Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction. Lapierre se disposa au +retour. Il refit le chemin qu'il venait de parcourir, se faufilant avec +les mêmes précautions au milieu du parc, fuyant les endroits éclairés et +adoptant de préférence les sentes plongées dans l'obscurité. + +Une heure après son départ, il rentrait au cottage, dans le même +moment--comme nous l'avons vu--où Paul Champfort en sortait par les +appartements de derrière. + +Le fiancée de Mlle Privat n'étant plus reconnaissable. Sa figure +rayonnait, et un sourire de triomphe mal comprimé courbait sa fine +moustache. + +Laure s'aperçut de ce changement à vue et ne put s'empêcher de frémir. +Elle préférait voir son prétendant soucieux et préoccupé, que de lire +sur son front l'annonce d'un succès prochain. En effet, tout ce qui +était joie chez cet homme ne présageait-il pas douleur et désillusion +pour elle. + +Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance et reçut les +compliments du jeune homme avec le calme dont elle ne s'était pas +départie depuis que son sacrifice était fait. Et, d'ailleurs, les +mutuels aveux qui venaient de s'échanger entre elle et son cousin +n'avaient pas peu contribué à rendre la paix à son coeur. Elle se disait +maintenant que tout serait, tenté pour la soustraire au gouffre qui +l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus qu'à s'en rapporter +courageusement à la Providence. A quoi lui servirait de se raidir contre +une destinée inévitable, si Després n'arrivait pas? Que lui vaudraient +des récriminations et des dédains, si Lapierre, en dépit de tout, allait +être son mari? + +Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà pourquoi elle accueillit +son fiancé avec moins de froideur que d'habitude, presque amicalement. + +--Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris en entrant que vous +vous êtes trouvée fatiguée pendant une valse: me serait-il permis de +vous demander si cette faiblesse est passée? + +--Oh! monsieur, ce n'était qu'un simple étourdissement, répondit Laure, +une défaillance passagère qui n'a pas eu de suites. + +--Vous me voyez très heureux d'apprendre qu'il en a été ainsi, car vous +aurez besoin de toutes vos forces pour la grande journée dont l'aurore +va poindre bientôt. + +--Vous avez raison, monsieur, il me faudra être forte! murmura Laure, +avec un singulier sourire. Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me +ménager et de ne plus accepter d'invitation à danser. + +--Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination, +mademoiselle--d'autant moins qu'elle me prouve votre désir de paraître à +l'autel dans tout l'éclat de votre beauté, répondit galamment Lapierre. + +--Oh! monsieur, croyez que cette considération-là est pour fort peu +de chose dans ma décision, et que cette beauté dont il vous plaît de +parler, je ne m'en occupe guère. + +--Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu de cet essaim de +charmantes jeunes filles qui émaillent, cette nuit, vos salons, vous +êtes et restez encore la plus charmante. + +--En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir le madrigal, et je me +demande ce qui a pu vous arriver de si heureux pour que vous vous soyez +transformé de la sorte. + +Le jeune homme se mordit les lèvres. + +--Vous trouvez? fit-il narquoisement. + +--Mon Dieu, oui... répondit Laure négligemment. Il y a une heure à +peine, vous sembliez soucieux, préoccupé... + +--La promenade m'a fait du bien, répliqua Lapierre, et, d'ailleurs, me +ferez-vous un crime de perdre un peu la tête à l'approche du bonheur que +je rêve depuis si longtemps? + +Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea son regard froid et +calme dans l'oeil louche de son interlocuteur. + +--Il y a peut-être autre chose, dit-elle... + +--Autre chose?... quoi donc? + +--L'absence de certaine personne... + +--Je vous comprends, mademoiselle, répliqua gravement Lapierre; vous +voulez parler de monsieur Després, n'est-ce pas? + +--Précisément, monsieur. + +--Je suis très aise que vous ayez amené la conversation sur ce terrain, +car vous me fournissez l'occasion de vous dire franchement ma pensée +là-dessus. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que vendredi dernier, sans +savoir même que vous vous étiez rencontrée avec ce Després, je vous +disais que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre, tramaient contre moi, +obéissant à un mot d'ordre, parti je ne savais d'où; vous vous souvenez +que je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore qui devait, +paraît-il, venir jusqu'ici soutenir ses accusations ridicules en face de +toute la noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas vrai? + +--C'est vrai... je me souviens parfaitement. + +--Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là, je vous déclare de nouveau +que j'aurais été heureux de voir monsieur Després exécuter sa menace et +remplir son engagement; j'aurais été charmé de pouvoir, d'un seul coup, +fermer la bouche à ce vaillant chevalier redresseur de torts, digne +émule de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il n'y a pas +encore à désespérer, puisqu'il n'est que deux heures et que le contrat +ne se signe qu'à six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu +voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler les ailes à la +lumière de la vérité. + +--Vous avez raison: attendons la justice de Dieu! répondit Laure avec +gravité. + +En ce moment, madame Privat pénétrait dans le salon et se dirigeait vers +le groupe formé par son futur gendre et sa fille. + +--Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens t'enlever ton fiancé +pour quelques instants. Le notaire est occupé à dresser le contrat, +et il a besoin de monsieur Lapierre pour certains renseignements. Tu +permets, n'est-ce pas? + +--Faites, répondit Laure, avec insouciance. + +Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel. + +Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre +et ramena sur elle les rideaux, pour échapper à l'obsession de la foule, +qui n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages. + +Là, elle colla son front contre une vitre et regarda anxieusement +l'avenue brillamment illuminée; puis sa pensée prit son essor et suivit +son cousin, Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur qu'elle +n'avait fait qu'entrevoir. A toute minute, par une illusion d'espoir, +elle se figurait voir arriver les deux jeunes gens--l'un rayonnant comme +le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance! + +Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit du ciel; mais +quatre heures sonnèrent, puis cinq, puis six, sans réaliser le secret +espoir de la malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru? + +Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie vibrait encore au-dessus +des assistants silencieux, Champfort entra dans le grand salon. + +Il était extrêmement pâle et paraissait exténué de fatigue. + +Laure, assise près de sa mère et à quelque distance de la table où se +tenait un grave notaire, jeta à son cousin un coup d'oeil interrogateur; +mais celui-ci ne put que courber la tête dans un geste de suprême +désespoir. + +--Allons! le sort en est jeté, se dit la jeune fille, consommons +courageusement notre sacrifice.... Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma +part de bonheur sur la terre! + +Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture du contrat de +mariage, faite en ce moment par le notaire. + +Le plus profond silence régnait parmi les nombreux assistants, +rassemblés dans le salon. Seuls, Paul Champfort et Edmond Privat, +retirés à l'écart, causaient d'une façon extrêmement animée. + +Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup d'une violente émotion et +semblaient discuter une question d'un haut intérêt, car sur leurs +pâles figures se lisait le bouleversement le plus terrible. Champfort, +surtout, avait l'air furieusement excité et dominé par une de ces +froides colères que l'on ne maîtrise pas. + +Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous ses efforts pour calmer +son cousin. + +Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat de mariage au milieu +du silence général. Il promena alors, à travers ses lunettes, un regard +interrogateur sur les intéressés; puis, constatant que personne n'avait +d'objection à faire, il se leva et présenta au futur époux, Joseph +Lapierre, son siège et sa plume. + +--Signez, monsieur, dit-il. + +Lapierre signa d'une main fiévreuse. Puis, se levant, il attendit, tout +en présentant la plume au notaire. + +--A la future épouse, maintenant! reprit l'homme de loi. Passez la plume +à votre fiancée, monsieur. + +Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant toujours la plume. + +Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément son regard +vers la porte d'entrée, madame Privat intervint. + +--Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dît-elle avec une certaine +impatience; ne vois-tu pas que tu fais attendre ces messieurs? + +--J'y vais, ma mère! répondit tranquillement la jeune créole. + +Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait inscrire son nom, +plus froide que la table de marbre qui servait de bureau, elle s'avança +silencieuse et résignée. + +Lapierre, fort pâle lui-même, s'empressa de lui présenter la fatale +plume. + +La victime se mit en devoir de signer sa condamnation... + +Mais, à cet instant, suprême, il se passa quelque chose d'étrange. +On vit Champfort s'échapper brusquement des mains d'Edmond Privat et +marcher, un revolver à la main, sur Lapierre, tandis que la porte +d'entrée du salon s'ouvrait avec fracas pour livrer passage à un homme +pâle et le visage ruisselant de sueur... + +A cette terrible apparition, Lapierre poussa un cri étouffée et tomba +sur un siège. Quant à Laure, elle laissa échapper la plume, joignit les +mains et leva les yeux au ciel, dans une muette action de grâce. + +L'homme qui arrivait ainsi à la dernière heure, à la dernière minute, +c'était le sauveur, c'était Gustave Després. + + + +CHAPITRE XXVII + +Deux vieilles connaissances + +Avant de mettre face à face les deux implacables rivaux de Saint-Monat, +retournons un peu sur nos pas et expliquons comment il se faisait que le +Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille, arrivait cependant +juste à point pour sauver Laure des bras de Lapierre. + +On se rappelle que vers le soir du 22 juin--c'est-à-dire quatre fours +auparavant--Després, ramassé sanglant et privé de sentiment dans le parc +de la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury par le petit +Caboulot, et là, confié aux soins d'un médecin; on se rappelle, en +outre, que Louise avait disparu le même soir, sans que les recherches +les plus minutieuses eussent donné seulement un indice relativement à +cette étrange affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire pour +n'avoir pas tout frais dans l'esprit le spectacle poignant du pauvre +Caboulot enserré dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment +où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre sous le regard des six +prunelles d'acier de son revolver. + +Il va sans dire que tout cela s'était accompli à l'insu du Roi des +Étudiants, cloué sur le lit de Louise par une fièvre cérébrale qui +s'était déclarée pendant la nuit, et il est parfaitement inutile +d'ajouter que la garde-malade chargée de veiller auprès du blessé avait +reçu instruction de ne pas toucher un mot de ces événements, au cas où +Gustave, revenu à l'intelligence, la questionnerait. + +Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions que Després +n'apprit l'horrible vérité, c'est-à-dire la disparition du Caboulot et +de Louise, que dans la matinée du lundi suivant, jour où le médecin le +déclara hors de danger et lui raconta ce qui était arrivé. + +Le Roi des Étudiants n'eut pas de peine à deviner d'où partaient tous +ces coups successifs. Il se souvint du célèbre axiome de droit criminel: +«Cherche à qui le crime profite», et il eut bientôt fait de trouver à +qui pouvait, profiter la disparition du Caboulot et de sa soeur; et, +rattachant ces deux attentats à la tentative de meurtre faite sur lui, +quelques jours auparavant, le jeune homme acquit la conviction que +Lapierre, Lapierre seul, était l'auteur de toutes ces ténébreuses +menées. + +Que faire?... + +Fallait-il terminer la campagne par un coup de foudre, en dénonçant +Lapierre aux autorités de police et le faisant arrêter dans son propre +domicile? + +Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta aussitôt. Sa +loyauté native se prêtait mal à de semblables moyens, et il chercha +autre chose. + +Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser l'ennemi s'endormir dans +une trompeuse sécurité, pour tomber sur lui au moment où il croirait la +victoire assurée? + +C'était de bonne guerre, et c'est à ce dernier moyen que s'arrêta +l'étudiant. Il attendrait, pour se rendre à la Canardière, que la nuit +fût venue, et il ne ferait que passer chez lui--le temps de prendre +un certain portefeuille où était soigneusement enfermé le dossier de +l'ex-fournisseur des armées américaines. + +Malheureusement, Després comptait sans maître Passe-Partout, qui, +nonchalamment étendu sur le talus du rempart, le guettait par une +embrasure. Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du Caboulot, +s'était installé dès le matin en face de la maison Gaboury et ne l'avait +pas un seul instant perdue de vue. + +Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse. +Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage dans la chambre du malade, +que quelque chose d'inaccoutumé se passait. Il redoubla d'attention, +dilatant ses prunelles pour essayer de percer l'épais rideau de +mousseline qui masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la bonne +volonté du monde, l'excellent garçon ne put que constater le passage +fréquent de deux ombres derrière le malencontreux rideau. + +Un autre se fût découragé. + +Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu. + +Enfin, vers six heures du soir. Argus--le dieu des espions--eut pitié de +son disciple. La fenêtre s'ouvrit toute grande et Després se pencha hors +de l'appui pour inspecter la rue. + +Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout vit ce qu'il voulait +voir, c'est-à-dire un blessé tout vêtu et assez bien rétabli pour +entreprendre une petite promenade à la Canardière. + +Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez le patron. + +Là, il ne dit qu'un mot: + +--Votre homme va venir. + +--C'est bien, partez, lui fut-il répondu; et, surtout, n'oubliez pas +qu'il faut que les choses se fassent sans bruit. Pas de lutte, pas de +cris. Mais un bon bâillon et des cordes solides. Allez. + +Bill, surgissant du _cabinet privé_, emboîta le pas derrière +Passe-Partout, et les deux coquins prirent le chemin de la Polie-Privat. + +Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de maître, conduite par un +élégant jeune homme et agrémentée d'un domestique en livrée, descendait +rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle da la côte du Palais. + +C'était Lapierre qui se rendait au bal de sa future belle-mère, Mme +Privat. + +La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans son cabinet noir, avait +été confiée à Madeleine. + +Mais revenons à Gustave Després. + +Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort de ses deux enfants et +lui avoir promis de les ramener sains et saufs au logis, le lendemain, +le Roi des Étudiants se disposa au départ. + +Il attendit cependant que la nuit fût complètement venue; puis il +s'enveloppa dans une ample redingote et se dirigea vers la rue +Saint-Georges, où il demeurait. + +Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si inopinément, faillit +lui sauter au cou. + +--Ah! monsieur Després, dit-elle, j'ai cru qu'il vous était arrivé +malheur, et vos amis, donc!... Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu, +de vous ni vent ni nouvelle!... + +--Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave... J'ai fait un voyage: voilà +tout. + +--Tant mieux. Seigneur!... + +Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en laissa, pas le temps et +monta chez lui. Sans perdre une minute, il ouvrit un des tiroirs de son +secrétaire et y prit un vieux portefeuille de maroquin rouge, à fermoir +de cuivre oxydé, qu'il dissimula soigneusement sous ses habits; puis il +sortit de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue, à petit bruit. + +Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné, dans le parc +de la Folie-Privat et s'avançait, absorbé dans ses pensées, vers le +rond-point. Certes, il était loin de s'attendre à rencontrer, au beau +milieu des domaines de Mme Privat et en pleine nuit, les deux oiseaux de +pénitencier qui le guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent +sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave fut-il extrêmement surpris, +tellement surpris qu'il ne songea pas même à se défendre. L'eut-il +voulu, du reste, que la chose eût été impossible. En effet, les +agresseurs ne s'amusèrent pas à lui expliquer comment ils se trouvaient +là et à s'excuser de la liberté grande. Bien au contraire, pendant que +l'un lui appliquait sur la bouche un solide bâillon, l'autre, avec +une dextérité inouïe, lui liait bras et jambes, le mettant dans +l'impossibilité absolue de bouger. + +Cela fait, le plus grand des bandits--une espèce de géant, aux formes +massives--sortit de sa ceinture un court poignard et en appliqua +froidement la pointe sur la poitrine du prisonnier. + +--Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme! dit-il d'une voix +sourde. + +--Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais gare à la dissipation! +ajouta le plus petit sur un ton aigrelet. + +Després n'avait garde de crier: il étouffait sous son bâillon: de +gesticuler: il était ficelé comme une momie de la pyramide de Khéops. + +Il se contenta donc de rager _in petto_ et de déplorer son imprévoyance. +Mais c'étaient là des regrets superflus, et le Roi des Étudiants n'était +pas homme à s'y abandonner longtemps. Comprenant parfaitement que le +seul but de Lapierre, en le faisant enlever, était de l'empêcher de +communiquer avec Laure avant son mariage. Després concentra toutes ses +facultés à chercher un moyen de s'échapper avant le lendemain matin. + +--Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se dit-il, rien n'est +perdu. Je trouverai bien, d'ici à quelques heures, un expédient pour me +débarrasser de mes deux coquins. + +Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se laissa docilement +conduire à la voiture formée qui attendait en, face d'une des extrémités +du parc. + +Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd équipage s'ébranla, pour +ne s'arrêter qu'après une course d'une demi-heure. + +On était arrivé. + +Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le chemin. Il fut suivi +de Bill. Puis tous deux, avec une galanterie exquise, enlevèrent +délicatement leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, à +côté de la voiture. + +Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et se dirigea vers une +vieille maison en ruines, accroupie sur un amoncellement de rochers +fantastiques, et qui n'était autre que la distillerie de la mère +Friponne. + +Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile de reconnaître qu'il +était sur la route de Charlesbourg et à un demi-mille tout au plus de +Québec, dont la masse sombre se détachait sur sa droite. + +--Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux pas de la Canardière +et j'aurai bien du malheur si je ne réussis pas à m'échapper de cette +vieille bicoque. + +Passe-Partout revint au bout de cinq minutes. + +Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons le tour et entrons par +la porte de derrière. + +--La chambre de monsieur est prête? demanda Bill, d'un ton goguenard. + +--Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux Passe-Partout. + +--En avant, alors. + +Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs gravirent le +monticule, frôlèrent les murailles de la masure, puis finalement +s'arrêtèrent en face d'une porte basse donnant sur la forêt. + +--C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des porteurs. + +--Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant à heurter la porte de +sa formidable épaule. + +--Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère Friponne va ouvrir dans +la minute, s'empressa de répliquer Passe-Partout. + +Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à l'instant et une +vieille femme apparut, une chandelle fumeuse à la main. + +--Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer le chemin. + +--On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu. + +La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté, traversa une petite +salle sombre et humide, ouvrit une porte, fit quelques pas dans une +autre pièce, non moins sombre, et non moins humide, puis s'arrêta et, +se baissant, souleva une trappe, d'où s'échappèrent des parfums non +équivoques de whisky. + +--Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en reniflant avec +satisfaction. + +--Sapristi! oui, appuya Passe-Partout. + +--Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix de la mère Friponne, déjà +rendue dans les profondeurs de la cave. + +Le singulier cortège descendit l'escalier par on était disparue la +vieille, traversa une vaste salle, mal pavée et saturée d'odeurs +alcooliques, passa sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin +s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que la première et séparée +d'icelle par un mur de refend, mais à moitié dépavée et ne recevant de +jour que par un soupirail grillé. + +--C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère Friponne, en s'inclinant +avec une politesse comique. + +--Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai vu de pire et j'ai +souvent couché, moi qui vous parle, dans des lieux qui, loin d'être bien +clos comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les quatre pans du +ciel. + +--Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie qui passait à travers la +toiture du firmament. + +--En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à plaindre, pas vrai? fit +observer la maîtresse du logis. + +--Au contraire, répondit Passe-Partout, il va être ici comme un +prince... un peu gêné, peut-être, dans ses mouvements; mais, bah! une +nuit est bientôt passée. + +Et, sur cette réflexion philosophique, le petit homme repassa dans la +première cave, où l'attiraient invinciblement les odorantes émanations +du whisky. + +La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, sans avoir +civilement souhaité une bonne nuit à leur pensionnaire. + +Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse barre de chêne +assujettie en travers, de manière à rendre inutile toute tentative +pour la rouvrir. Le pauvre Després, malgré toutes les ressources de sa +fertile imagination, avait donc bien peu de chances de s'échapper. + +Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir sérieusement. + +Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse dans sa mémoire +toutes les ruses employées par les prisonniers célèbres, depuis; les +évasions du hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux Jack +Sheppard, suivons un peu nos amis Bill et Passe-Partout. Nous finirons, +peut-être, par rencontrer, au bout de notre course, des per sonnages +avec qui nous avons déjà lié connaissance. + +Comme tous les membres de la petite pègre, les deux garnements que nous +venons de voir à l'oeuvre adoraient les liqueurs spiritueuses et, +en particulier, le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout à l'heure +manifester hautement leur prédilection, lorsque, par la trappe +soudainement ouverte, sont montés, en nuages épais, les arômes du joyeux +liquide. + +Nous n'étonnerons donc personne en disant que Bill et Passe-Partout, +une fois leur prisonnier en lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de +remonter à l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne, un +pied sur la marche inférieure de l'escalier, les invitait du regard et +du geste à la suivre: regard et geste demeuraient impuissants contre les +convoitises en éveil des deux acolytes. + +Voyant cette hésitation de mauvais augure et les regards fureteurs des +retardataires, la bonne femme prit un parti héroïque: elle monta, deux +marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait se trouva au +niveau du plancher supérieur, sur le point de disparaître. + +Passe-Partout comprit cette tactique savante, et, lui aussi, il prit un +parti héroïque. + +--Hé! la mère, dites donc! cria-t-il. + +--Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne. + +--Ça sent bien bon, ici... + +--Ensuite? + +--Eh bien! là où ça sent bon... + +--Achevez. + +--Moi, je reste. + +--Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd. + +--Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne, en redescendant les deux +marches qu'elle venait de gravir. + +--C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument. + +--C'est comme ça! appuya Bill, non moins résolument. + +Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux flammes aiguës. Elle parut +sur le point de se porter à quelque voie de fait regrettable; mais, +heureusement, la fière attitude de l'ennemi lui en imposa et toucha son +vieux coeur racorni. + +--Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci, pas de bêtises; montez +à la cuisine et je vous en apporterai, de ce qui sent bon. + +--Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout, ébranlé. + +--C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui vous attend. + +--A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill. + +Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit Passe-Partout, +qui lui-même suivait la mère Friponne, de telle façon que tous trois +débouchèrent ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà introduit le +lecteur. + +Mais là, les deux suivants de la mère Friponne s'arrêtèrent tout +interloqués: la table était déjà occupée par trois buveurs. + +Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient d'abord maître; +Simon, puis--ô surprise agréable!--nos joyeuses connaissances des +premiers chapitres: Lafleur et Cardon. + +Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions là, sirotant +tranquillement du whisky, pendant que leur roi, Gustave Després, est à +vingt pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur? + +Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui les avait fait naître sans +le sou, pendant qu'il les avait dotés d'une soif prodigieuse--d'où était +résulté un conflit permanent entre le besoin de boire et l'impossibilité +de satisfaire ce besoin. La lutte avait été chaude, terrible et avec des +chances à peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin, Cardon, +pour sa part, dut s'avouer vaincu: la soif l'emportait, hélas!... et pas +le sou! + +Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore, Bacchus se fût +trouvé sur le calendrier!... + +Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la nuit tombante arriva +Lafleur. Le digne homme était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide +qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette blancheur nerveuse +qui résulte d'une grande émotion. + +Il s'assit sans mot dire en face de son camarade et le regarda avec une +pitié protectrice. + +Puis, au bout de quelques instants de ce silence mystérieux: + +--Ami Cardon? dit-il. + +--Que veux-tu? + +--As-tu trouvé? + +--Non. + +--Rien? + +--Rien. + +--Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif légitime? + +--Hélas... pas d'argent et... pas de crédit! + +--C'est vrai. + +Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon. + +--Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché? + +--Si. + +--Et tu n'as rien trouvé? + +--Si. + +--Comment, tu as un moyen? + +--J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur, en sortant de sa réserve +empruntée. Je puis m'écrier, comme le grand Archimède: _Eurêka!_ j'ai +trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais, nous boirons à bon +marché. + +--Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon, dominé par une +singulière émotion. + +--C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur.. Tu sais ta chimie +organique, n'est-ce pas? + +--Un peu. + +--Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation des matières +amylacées? + +--Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide carbonique. + +--En alcool, as-tu dit? + +--Oui, en alcool. + +--Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du whisky en esprit? + +--C'est, ma foi, vrai. + +--Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les épiciers et les +aubergistes nous en refusent inhumainement; et, pour punir ces tyrans +dépourvus d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls, nous irons +parader en face de leurs boutiques inhospitalières. + +Gardon n'en put entendre davantage et se jeta tout sanglotant dans les +bras du digne Lafleur. + +De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine était décidée. + +Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver. + +Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs camarades, et le +capital fut souscrit en une journée. Quant au site, au local et à +quelques autres détails d'administration, ce fut plus difficile. Les +deux fondateurs errèrent pendant huit grands jours, à Québec et dans +les environs, sans trouver ce qui leur convenait. La sécurité de +l'établissement exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la police, +tandis que la commodité des consommateurs le voulait à proximité de la +ville. + +Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère Friponne et se décida à +lui faire des ouvertures. + +La mère Friponne tenait alors un maigre débit de tabac moisi et de pipes +ébréchées, absolument insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta +avec enthousiasme. + +Quinze jours plus tard, un alambic était installé dans sa cave et les +premières bouteilles du nouveau whisky prenaient la route de Québec, où +leur contenu faisait les délices des carabins. + +Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner et de répandre ses +produits au sein de la joyeuse bohème des disciples d'Hypocrate ou de +Cujas. A l'époque où nous en sommes rendus--c'est-à-dire deux ans après +sa fondation--l'assiette de cet établissement reposait sur une base +solide, et ses pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il +atteindrait un âge patriarcal. + +Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur les raisons qui +amenaient les deux étudiants chez la mère Friponne, reprenons notre +récit. + + + +CHAPITRE XXVIII + +Ou tout le monde se retrouve + +Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout s'étaient donc +arrêtés net sur le seuil de la porte, en apercevant les trois buveurs +installés autour de la table. + +Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête et attendaient... + +Ce que voyant la mère Friponne: + +--M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène du renfort: ce sont +deux _gentlemen_ de mes amis qui s'en vont explorer le pays en arrière +de Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite régalade, avant de +partir. + +Les deux étudiants s'inclinèrent légèrement, politesse qui fut imitée, +sur une plus grande échelle, par les explorateurs; puis Cardon prenant +la parole: + +--Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il, et pourvu qu'ils ne +boudent pas avec le whisky, nous leur promettons une nuit agréable. + +Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration, fit deux pas +vers la table, et ployant de nouveau sa mince échine: + +--Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs, dit-il, et nous allons +tâcher de vous prouver que le whisky, ça nous connaît. + +--Et ça nous aime!... grommela Bill, on venant prendre place à côté de +son supérieur. + +--A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai que je n'ai aucune +confiance dans les personnes qui ne boivent que de l'eau. L'esprit +de grain ou de patate entretient la belle humeur, tandis que l'eau +simple--_aqua simplex_--alourdit le sang et y mêle de la bile... voilà +mon opinion! + +--J'allais vous dire la même chose, mais en termes bien moins savants, +n'ayant pas terminé mes études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en +prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une bouteille pleine. + +--En vérité, on ne peut être plus aimable, s'écria Cardon, feignant +l'enthousiasme; donnez-moi la main, jeune homme: de ce moment, je vous +adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions un pacte si touchant +par un plein verre de whisky. + +--Ah! monsieur, quelle gracieuseté!... murmura le jeune coquin, feignant +lui aussi l'émotion et se précipitant sur la main de Cardon. + +--C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier. + +--A la vie, à la mort! mon généreux ami, répliqua Passe-Partout, tout +en essuyant de sa main gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se +versant un énorme verre de whisky. + +Chacun fit de même, et cette première rasade fut bue au milieu du plus +grand enthousiasme. + +Puis les pipes s'allumèrent, et Lafleur--qui n'avait pas encore ouvert +la bouche, s'étant contenté d'observer avec attention les deux prétendus +explorateurs--Lafleur, disons-nous, s'approcha de Bill et lui frappant +sur l'épaule: + +--Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons rester comme ça à nous +regarder, sans lier plus ample connaissance? + +--Hein?... gronda le géant, absorbé dans l'importante opération de faire +fonctionner son brûle-gueule. + +--Je vous demande si nous n'allons pas nous associer, nous +_emmatelotter_, comme viennent de le faire nos compagnons? + +--Comme vous voudrez, répondit tranquillement Bill, en jetant un coup +d'oeil sur une nouvelle bouteille, apportée par Simon. + +--Alors, votre main, mon ami! + +--La voilà, jeune homme. + +--Vous vous appelez? + +--Bill. + +--Eh bien! maître Bill, je vous fais mon ami de bouteille, et je +m'engage à vous faire passer gaiement les heures trop courtes pendant +lesquelles nous serons ensemble. + +Le gros homme sourit largement. + +--Oh! pour ça, dit-il, vous n'avez qu'une chose a faire. + +--Laquelle? + +--Veiller à ce qu'on ne manque pas de whisky. + +--Quand il n'y en a plus, il y en a encore, répliqua flegmatiquement +Lafleur. + +Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui n'avait pas encore +desserré les dents pour autre chose que pour ingurgiter d'énormes +rasades: + +--Simon! appela-t-il. + +Celui-ci accourut, en trébuchant. + +--Holà! illustre ivrogne, incomparable sommelier, pourvoyeur de Sa +Majesté Satanas, ouvre tes oreilles. + +Simon se prit les oreilles à pleines mains et les tint écartées de sa +tignasse fauve: mais il ne dit mot, jugeant sans doute que sa pantomime +valait bien un acquiescement. + +Lafleur poursuivit: + +--Je te charge de veiller à ce que, sur la table, le whisky succède +au whisky. En attendant, va nous en chercher une demi-douzaine de +bouteilles. As-tu compris? + +Pour toute réponse, Simon essaya de battre un entrechat, perdit +l'équilibre, mesura le plancher, se releva péniblement, puis disparut +dans le cabinet noir du fond, après avoir reçu une taloche de sa tendre +mère. + +Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles, qu'il pressait +amoureusement sur son coeur. + +Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la table, Lafleur s'écria: + +--Mes amis, à présent, que nous nous connaissons pour des gaillards +solides qui savent prendre la vie comme il faut et la mener joyeusement, +je propose de faire rondement les choses. Et, d'abord, buvons à +l'éternelle amitié que nous venons de contracter, le gros Bill et moi. + +--Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les colombes se dévorent +entre elles, plutôt qu'un nuage n'obscurcisse une si belle amitié! + +--A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur, tout en cachant +négligemment le sien, qui était aux trois quarts rempli d'eau. + +Cette recommandation était inutile pour les deux nouveaux arrivants, +car ils avaient une soif de fiévreux et ne demandaient qu'à s'humecter +largement le gosier. + +La santé des nouveaux amis fut donc bue avec entraînement; puis vint +celle de Simon, celle de la mère Friponne, puis celle du grand chien +fauve, puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus à qui boire. + +A cette phase de l'orgie, tout le monde était aux quatre-cinquièmes +ivre. Bill avait la figure vermillonné et turgescente; Passe-Partout +demeurait pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs lançaient des +regards en vrilles tout tordus d'éclairs joyeux; Simon avait roulé sous +la table et ronflait comme un cachalot; la mère Friponne, le nez sur ses +genoux, cuvait son whisky en face de la cheminée. + +Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils semblaient plus ivres +encore que les autres. Le premier avait, sans cérémonie, escaladé la +table, et, là, dominant les pochards ahuris, il hurlait sa chanson +favorite: le _Grand-père Noé_, à laquelle répondait, d'une voix de +girouette rouillée, l'illustre Cardon. + +Le tintamarre diabolique dura jusqu'à plus de quatre heures du matin, où +Passe-Partout se déclara tout-à-fait incapable de boire une seule goutte +de plus et manifesta le désir de garder l'atome de lucidité qui lui +restait. + +Bill se récria: + +--Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il d'un ton +lamentable. + +--Il est temps de songer à nos affaires, répondit Passe-Partout. + +--Au diable les affaires!... reprenait le géant. + +--Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu au diable, lui aussi? + +--Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre... + +--Chut! + +Cette dernière recommandation fut accompagnée d'un si formidable coup de +pied que Lafleur et Cardon qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur +leurs escabeaux. + +Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent négligemment. + +Chose singulière, malgré l'énorme quantité de whisky qu'ils avaient bu, +les deux jeunes gens semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et +toute trace d'ivresse avait disparu. + +Pendant que Passe-Partout, avec une pointe d'inquiétude dans le regard, +cherche à se rendre compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à nos +lecteurs. + +On se rappelle qu'aussitôt la voiture arrivée, Passe-Partout sauta à +terre et courut à la masure de la mère Friponne; on se souvient aussi +qu'il revint vers Bill et lui annonça qu'il y avait du monde, et qu'il +faudrait tourner la maison, pour entrer par derrière. Ce qui fut fait. + +Mais toutes ces allées et venues ne s'étaient pas exécutées sans +éveiller l'attention des hôtes de la mère Friponne. Or, comme ces hôtes +n'étaient rien moins que Lafleur et Cardon, c'est-à-dire des amis de +Gustave Després et du Caboulot, disparus si étrangement depuis quelques +jours, on conçoit que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre la +puce à l'oreille. + +Ils profitèrent donc de l'absence de la vieille pour regarder par la +fenêtre et assister au singulier transbordement que nous avons décrit. +Malheureusement, la lune, comme si elle l'eût t'ait exprès, se cacha +derrière un nuage au moment où le lugubre cortège passa près de la +maison, et ils ne purent distinguer les traits de l'homme garrotté et +bâillonné que l'on était en train de mettre à l'ombre. + +Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'éveil et fit naître dans +leur esprit une étrange émotion, mêlée d'une espérance vague... Si +c'était Gustave ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparaître!... Ce +Lapierre de malheur en était bien capable, après tout! + +--Veillons au grain, ami Gardon, avait murmuré Lafleur à l'oreille de +son camarade; quelque chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce +soir pour rien. + +--Tu crois donc que ça pourrait être...? avait répliqué Cardon. + +--Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais, chut! voilà nos bandits +qui remontent de la cave. Tâchons de les griser et de ne pas perdre la +boule, nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça... + +L'arrivée de la mère Friponne, suivie des deux prétendus +explorateurs--une petite qualité inventée par l'ingénieuse vieille--mit +fin au colloque, et l'on s'apprêta à bien recevoir des _gentlemen_ aussi +considérables. + +Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses furent accueillis +les honorables explorateurs du pays situé en arrière de Charlesbourg; +nous avons entendu les serments d'éternelles amitié échangés entre les +quatre nouveaux amis et scellés de formidables libations--réelles pour +Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux étudiants; il nous +a même été donné de suivre les progrès de l'ivresse chez l'insatiable +géant et--ô néant de la vertu humaine!--chez l'incorruptible lieutenant +de Lapierre. + +Le programme tracé par Lafleur avait donc été exécuté sans encombre +quant à ce qui concernait l'ivresse; mais par malheur, jusqu'à près +de cinq heures du matin, toute tentative pour faire _jouer_ les deux +apôtres avait échoué. + +De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent d'un nouveau stratagème; +ils feignirent de dormir. + +C'est à ce moment même que Passe-Partout déclara en avoir assez et +refusa de boire la dernière bouteille avec son vorace compagnon. + +La partie semblait donc fort compromise et les étudiants se disposaient +à dresser de nouvelles batteries, lorsque le nom de Lapierre, +imprudemment échappé à Bill, éclata comme une bombe à leurs oreilles. + +L'effet fut instantané. + +Plus de doute: l'homme garrotté que les deux chenapans avaient +transporté dans les caves de la masure ne pouvait être autre que Després +ou le Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait se célébrer le +matin même!... + +Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement de leurs sièges; puis, +avec la même insouciance, ils se dirigèrent chacun vers leur ami de +fraîche date... + +Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa sur ses jambes et mit +une main dans sa poche, d'où il tira rapidement un revolver. Mais le +pauvre garçon n'eut pas le temps de s'en servir: Cardon bondit sur lui, +empoigna l'arme et l'arracha des mains de Passe-Partout; puis, de +la main gauche, il entoura le maigre cou du petit homme, qu'il alla +proprement coller à la muraille. + +De son côté, Lafleur s'était disposé à attaquer Bill; mais voyant ce +dernier dans l'impossibilité absolue de se lever, il se contenta de le +fouiller et de lui ôter son poignard. + +--Des cordes cria Cardon. Va prendre celles qui lient Després. + +Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable fracas l'arrêta sur le +seuil du cabinet noir, et un homme bondit comme un léopard en face do +lui. + +--A moi, Lafleur! à moi Cardon! cria cet homme d'une voix terrible. + +--Gustave! Gustave! hurlèrent les étudiants. + +C'était, en effet, Gustave Després. + +Comment s'était-il échappé? par quel trou de souris avait-il passé? + +Nous allons le dire. + +La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons du dernier de ses +geôliers, que Gustave sortit de son impassibilités et chercha à se +débarrasser de ses liens. + +La chose n'était pas facile et, pendant une bonne heure, le prisonnier +s'épuisa en effort, infructueux. Les cordes étaient solides et le +_ficelage_ exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité de +desserrer les tenaces noeuds coulants qui retenaient les poignets +derrière le dos. + +Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue, se laissa retomber +sur le soi, dans un état de prestation complète. + +Mais le corps se reposait, la tête continua du travailler. + +Au bout d'un quart d'heure de réflexion, le jeune homme tressaillit sur +sa couche raboteuse. Une idée venait de lui traverser la tête: «Si je +pouvais prendre mon couteau!» + +Hum! ce n'était pas une mince affaire! Le couteau en question +se trouvait dans la poche de droite du pantalon... et comment +l'atteindre?... + +N'importe! Després se mit aussitôt à l'oeuvre. Il se tourna, se +retourna, se tordit, réussit à introduire le bout de ses doigts dans la +bienheureuse poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le perdit, +le rattrapa, et finalement poussa un cri de triomphe... + +Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait sur le sol! + +Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout fut l'affaire de cinq +minutes. + +Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient par terre; il +était libre... dans sa prison! + +Gomme on peut le supposer naturellement, le bâillon sous lequel +étouffait le prisonnier subit le même sort que les liens, et le Roi des +Étudiants put enfin détirer ses pauvres membres tout courbaturés. + +Cela fait. Després se mit en devoir d'inspecter sa prison. Un rayon de +lune qui filtrait par le grillage d'un petit soupirail lui ayant paru +insuffisant pour bien étudier les lieux, le jeune homme alluma une +allumette, puis deux, puis six, puis d'autres encore. + +Après cette série d'illuminations fastueuses Gustave savait ce qu'il +voulait savoir; il était fixé sur l'unique chance qu'il avait de se +tirer d'affaire. + +On n'a pas oublié que la cave où avait été transporté notre ami se +trouvait du côté du nord, séparée de la distillerie par un mur mitoyen +et ayant au-dessus d'elle les appartements inoccupés de la masure, dont +un servait de prison à la malheureuse soeur du Caboulot. + +Or, le plancher supérieur de cette cave était dans un état complet de +délabrement. Les madriers qui la composaient étaient aux trois-quarts +pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle des lois de la +pesanteur. + +Gustave n'hésita pas. Il comprit que son fort couteau aurait bientôt +fait justice de ce bois vermoulu et se mit à l'attaquer avec énergie et +précaution, de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs. + +Au bout d'une demi-heure de travail, deux des madriers du premier +plancher étaient coupés et leurs débris gisaient par terre, laissant +béante une ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l'encoignure +nord de la cave. + +Restait le deuxième plancher--celui qui formait le parquet de la pièce +au-dessus. Després se reposa cinq minutes et recommença à jouer du +couteau. + +Ce fut plus long, car le plancher supérieur se trouvait être en meilleur +état que l'autre; mais enfin, après un travail opiniâtre de plus d'une +heure, une coupure transversale en avait séparé les madriers et il ne +restait plus qu'à les faire basculer sur la solive qui touchait à la +muraille. + +Després avait un crochet à son bienheureux couteau; il l'introduisit +dans la rainure, tira à lui et faillite pousser un cri de joie, en +voyant le jour lui arriver à flots par l'ouverture que laissaient les +madriers en tombant. + +Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue, lui était +réservée. + +En passant sa tête par le trou pour se hisser à l'étage supérieur, +Gustave aperçut une jeune fille assise sur un méchant grabat, dans le +coin d'une chambre triste et nue. La malheureuse avait la tête dans ses +mains et lui tournait le dos. Elle était, sans doute, sous le coup d'une +immense préoccupation, car elle n'entendit pas le bruit que faisait +Després en prenant pied dans son réduit. + +Le Roi des Étudiants fit un pas en avant; la jeune fille se retourna, +effrayée, et deux cris étouffés partirent simultanément: + +--Gustave! + +--Louise! + +Puis un court silence suivit, pendant lequel les deux anciens amants des +bords du Richelieu sentirent leur coeur envahi par un flot de souvenirs +douloureux. Louise était trop émue pour parler, et Gustave, brusquement +placé en face de cette jeune fille qu'il avait tant aimée, croyait +entendre gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain, les dernières +rumeurs de sa passion expirante. + +Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le premier ce silence plein +d'angoisses. + +--Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons dans de tristes +circonstances. + +--Hélas! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant sa bête blonde et +son visage pâle, que vous est-il donc arrivé et comment se fait-il que +je vous retrouve ici, après vous avoir laissé là-bas, tout sanglant et +évanoui? + +C'est toute une histoire. J'ai été transporté chez vous par Georges et +je n'en suis parti qu'hier soir, après que les soins assidus de votre +excellent père et d'un habile médecin m'eussent remis sur pied. + +--Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous m'apparaissez comme dans +les contes de fées, surgissant des entrailles de la terre. + +--Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en veut beaucoup et ne me l'a +que trop prouvé, répondit Gustave, avec un, sourire amer. + +--Que voulez-vous dire? fit Louise, étonnée! + +--Je veux dire que tel que vous me voyez, je suis prisonnier de monsieur +Lapierre. + +--Vraiment?... le misérable ne s'est pas contenté...? + +--De m'envoyer au pénitencier?... de m'assassiner dans un endroit +écarté?... non, mademoiselle; il lui restait à me séquestrer: c'est ce +qu'il vient de faire. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune fille; mais c'est donc un +monstre que cet homme? + +--Comme vous dites, mademoiselle, répondit Després, en s'inclinant +froidement. + +Puis, au bout de quelques secondes, il reprit: + +--Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous ici? + +--Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le parc de Mme. Privat, +baignant dans votre sang. + +--Comment vous trouviez-vous là? demanda le jeune homme, avec une +certaine anxiété. + +Louise hésita un instant, puis répondit d'une voix douce: + +J'étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant votre départ, nous +allions à votre rencontre; + +--A ma rencontre!... Et pourquoi? + +Louise tomba à genoux, prit les mains de Després et murmura en +sanglotant: + +--J'avais assez souffert... je voulais être pardonnée! + +Gustave pâlit... Le fantôme de la trahison de sa fiancée se dressa un +moment devant ses yeux, escorté du spectre sévère de la vengeance... +Mais il avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment fortes, la +souffrance élève le sentiment et met au coeur la sainte compassion... + +Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil, les deux sinistres +apparitions. Il releva Louise, la baisa au front et lui dit simplement: + +--Louise, de ce jour, le passé n'existe plus: Je te pardonne! + +La douce jeune fille sentant qu'elle méritait ce pardon, ne répondit +qu'un mot: + +--Merci! + +Puis elle ajouta aussitôt: + +--Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le devoir t'appelle. Il y a +là-bas une malheureuse enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi +et vole à la Canardière. + +--Tu as raison, Louise, mais nous irons tous deux. Ton témoignage ne +sera pas inutile. + +--Je suis prête à tout. + +En ce moment, une voix puissante se fit entendre au loin, dans la +maison, chantant ce refrain connu: + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne, + Que l'bon Dieu nous a conservé, + Pour planter la vigne. + +--Lafleur, ici! s'écria Gustave. Nous sommes sauvés. Vite à l'oeuvre! + +Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune homme la frappa si +violemment de son pied, qu'elle vola en éclat; + +C'était ce fracas qu'avait entendu Lafleur. + +Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout étaient garrottés à leur +tour, et Gustave Després, sur le point de partir, disait: + +--Mes amis, il est cinq heures et je n'ai pas un instant à perdre. Je +vais donc prendre les devants. Quant à vous, abandonnez ces deux coquins +à leur sort et conduisez cette jeune fille là où elle vous dira d'aller. + +C'est compris, n'est-ce pas? + +--Oui, oui! et elle n'aura pas à se plaindre de nous, répliquèrent les +étudiants. + +--A tantôt, alors! + +--A tantôt! Vive le Roi des Étudiants! + +Gustave prit sa course et descendit la route de Charlesbourg; mais, au +moment d'en tourner l'angle, il se heurta presque à un jeune homme qui +la remontait. + +Il ne put retenir une exclamation: + +--Le Caboulot! + +--Gustave! répondit l'enfant, tout essoufflé. + +--D'où sors-tu? + +--De chez Lapierre. + +--Je m'en doutais. Tu t'es donc évadé? + +--Oui. Tout le monde est en campagne depuis hier soir. On m'a donné +pour gardienne une femme à qui il restait un morceau de coeur: je l'ai +attendrie, et je cours chez une certaine «mère Friponne» que j'ai +entendu nommer de ma prison. + +Ma soeur doit y être. + +--Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hâte-toi et ramène-la... elle +te dira où. + +--J'y vole... Et, toi? + +--Je suis pressé... Je te conterai cela plus tard. Au revoir! + +Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de course. + +Nous avons vu que, lorsqu'il arriva, il n'était que temps. + + + +CHAPITRE XXIX + +Le jugement de Dieu + +Nous avons vu, dans un chapitre précédent, quel coup de théâtre +produisit l'arrivée du Roi des Étudiants dans le grand salon du cottage, +alors envahi par l'élite de la société québecquoise. + +Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber sur un siège, pendant +que sa figure de cire prenait les teintes livides de la terreur. + +Quand à Laure--nous l'avons dit--elle laissa échapper la plume qu'elle +tenait, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans un élan +spontané de gratitude. + +Tout le monde s'était retourné vers la porte et chacun regardait avec +une profonde stupéfaction ce beau jeune homme pâle qui s'était arrêté +sur le seuil du salon et dont la vue impressionnait si tort le couple +qui allait bientôt s'unir. + +Ce fut une heureuse diversion pour Champfort, car elle empêcha son coup +de tête d'être trop remarqué, et Edmond put le ramener à l'écart sans +qu'il fit aucune résistance. + +Cependant, Gustave Després, après s'être orienté un instant et avoir +promené son regard dans la vaste pièce, s'avança lentement vers la table +et s'inclinant devant Madame Privat, qui n'était pas encore revenue de +son ébahissement: + +--Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me pardonnerez d'avoir répondu +si tard à votre gracieuse invitation d'assister à votre bal. Rien moins +que la privation absolue de ma liberté n'aurait pu m'empêcher d'assister +aux splendeurs de votre festival. Aussi, étais-je bel et bien +prisonnier. Mais j'ai brisé mes liens, fait sauter mes verrous... et me +voici! + +Et Després, en prononçant ces paroles sur un ton d'exquise galanterie, +se retourna à demi du côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement +railleur, que ce dernier ne put soutenir. + +La riche veuve ne savait trop que penser de cette tirade, qu'elle +trouvait pour le moins excentrique, mais elle était de trop bonne +société pour ne pas y répondre poliment. + +--Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous donnez là, à mes enfants +et à moi, une trop grande preuve d'attachement pour que je ne vous prie +pas de me dire votre nom. + +--Madame, répondit le jeune homme, je me nommais autrefois Gustave +Lenoir; mais des circonstances d'une nature particulière m'ont forcé de +prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je m'appelle Gustave Després. + +--C'est notre roi, ma mère, c'est le Roi des Étudiants! ajouta Edmond. + +--Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle en souriant. Votre +Majesté nous fera l'honneur de signer sur le contrat de mariage de ma +fille, dont la lecture venait de se terminer au moment de votre arrivée. + +--Madame, répliqua Després d'une voix toujours courtoise, mais ferme, je +regrette infiniment de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de cet +acte notarié, car je suis venu, au contraire, pour empêcher ce contrat +de se signer. + +--Plaît-il, monsieur? fit madame Privat avec hauteur, car elle +commençait à trouver la plaisanterie un peu forte. + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, madame. + +--Ainsi, vous avez réellement la prétention d'empêcher le mariage de ma +fille? + +--J'ai la prétention d'empêcher Joseph Lapierre d'épouser mademoiselle +Laure. + + +--En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour un roi! dit-elle. + +--J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez, au contraire, bien +lugubre dans quelques instants, répliqua solennellement Després. + +Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve et causa une certaine +émotion dans l'assistance. Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement +et les chuchotements cessèrent, comme si les paroles du jeune étranger +eussent été le prologue de quelque drame mystérieux. + +Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de lui-même, par un +puissant effort de volonté, il se tenait renversé sur son fauteuil, le +regard insolent et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à quelque +bonne farce d'écolier, et ne pas se préoccuper le moins du monde de ce +qui pouvait en résulter... + +Madame Privat, après une minute de vague contrainte, reprit avec une +sorte d'impatience: + +--Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous... Qu'y a-t-il? +de quoi s'agit-il? + +--De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma chère dame, riposta +une voix métallique et railleuse, qui n'était autre que l'organe de +Lapierre. + +--Ah! fit la mère de Laure, vous sauriez?... + +--Oui, madame. Le monsieur tragique que vous avez sous les yeux n'est +rien moins qu'un de mes anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me +fait l'honneur de me haïr, et s'est juré de me faire tort auprès de +vous. + +--Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais à une tragédie et +voilà que vous me menacez d'une pièce bouffonne! C'est mal à vous, mon +cher gendre: vous effeuillez mes illusions. + +--Ma bonne mère!... supplia Laure. + +--Ma tante! appuya Champfort, ces paroles... + +--Vous vous hâtez trop de juger, ma mère! dit à son tour Edmond. + +--Laissez faire, répliqua Després d'un ton calme. Madame Privat est +parfaitement excusable de me persifler un peu pour plaire à celui qui +devait être son gendre, car elle ne sait pas encore que l'insolent +qui vient de me provoquer, lorsqu'il aurait dû implorer mon silence à +genoux, est le meurtrier de son mari. + +A cette froide déclaration, tombant comme une bombe au milieu de +l'assemblée silencieuse, il y eut un frisson général de stupeur. Madame +Privat pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de son siège et +montra le poing à Després, en criant d'une voix étranglée: + +--Infâme calomniateur! + +--Monsieur! disait en même temps la veuve, qu'affirmez-vous là? + +--J'affirme, madame, reprit Després avec force, que l'homme qui aspire à +la main de mademoiselle Laure est l'assassin du colonel Privat. + +--L'assassin de mon mari? + +--Oui, madame... à moins que celui qui organise le meurtre soit moins +coupable que l'instrument qui l'exécute. + +--Je ne comprends rien à tout cela, monsieur... Le colonel Privat a été +tué à la tête de soir régiment, comme un brave officier qu'il était: +voilà ce que je sais. + +--C'est vrai, madame; mais une chose que vous ignorez, c'est qu'il a été +attiré dans un guet-apens par un lâche espion qui se disait son ami. + +--Attiré dans un guet-apens?... trahi par un ami?... Oh! monsieur, quel +abîme de malheur et de honte vous nous ouvrez là! + +--Madame, répondit Després avec une tristesse grave, soyez persuadée que +si le bonheur de votre chère fille n'était pas en jeu, je me refuserais +à soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes je vous +laisserais dans votre bienheureuse ignorance de ces événements +ténébreux... Mais mon devoir est là qui me pousse, et, d'ailleurs, la +Providence m'a chargé de punir un grand criminel; je ne faillirai pas à +cette tâche. + +--Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte en costume de grand +justicier du Moyen-Age et escorté du bourreau et de ses aides, fit +entendre la voix narquoise de Lapierre. + +--Misérable! tonna Després, oses-tu bien parler de bourreau, toi qui +as fait assassiner le père de ta fiancée; toi qui as essayé de me tuer +lâchement, il n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui viens +d'enlever à leur vieux père une jeune fille et un enfant?... Ah! le +bourreau, il ne se dérange pas pour toi, car il sait fort bien que tu +iras fatalement à lui avant qu'il soit longtemps. + +Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le monde se leva, et +la curiosité fit que chacun se porta en avant. Lapierre, lui, sauta +par-dessus la table qui le séparait de son audacieux adversaire, et +alla se heurter entre les bras tendus de Champfort et du jeune Edmond, +accourus pour protéger Després. + +Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix malappris. + +--Gueux! cria-t-il, forçat évadé! oseras-tu bien répéter ce que tu viens +de dire? + +--Non seulement je répéterai mes accusations, répondit Després d'une +voix très calme, mais j'ajouterai que, non content d'avoir fait +assassiner le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale de son +enfant dans le but de t'emparer de sa dot. + +--C'est vrai! s'écria Laure d'une voix stridente. + +--Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en s'adressant à la veuve, ne +vous laissez pas circonvenir par un imposteur que le dépit aveugle. Cet +homme me poursuit d'une haine implacable, je vous l'ai dit, et cela pour +un tour d'écolier que je lui ai joué, il y a plusieurs années, en me +faisant aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous donne ma parole +d'honneur que tel est le véritable, l'unique mobile qui l'a poussé à +venir ici ce soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens et de +séquestration. J'espère que vous ne m'humilierez pas au point d'écouter +un calomniateur aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le faire +chasser immédiatement de ce salon par vos domestiques. + +Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti prendre, allait +probablement donner dans ce sens, lorsque Champfort s'écria: + +--Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en sera pas ainsi et vous +allez bel et bien subir votre procès en présence de cette honorable +compagnie. + +Si vous êtes innocent, qu'avez-vous à craindre? On ne forgera pas, +je suppose, des preuves contre vous, et ma tante ne se rendra qu'à +l'évidence la plus indiscutable! D'un autre côté, les accusations d'un +homme comme Gustave Després, dont Je m'honore d'être l'ami, sont fondées +et prouvées, pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes aussi +odieux impunis?... Ne doit-elle pas à la mémoire de son mari, à la +société, de vous faire enfin expier la trop longue série de vos +forfaits? + +--Vous auriez fait un excellent homme de loi, M. Champfort, car vous +avocassez à merveille, se contenta de répondre Lapierre. Cependant, +j'espère que madame Privat ne ploiera pas la tête sous vos foudres, plus +bruyantes que persuasives, et qu'elle décidera de suite si c'est moi ou +M. Després qui doit sortir d'ici. + +En ce moment même, Edmond était penché sur sa mère et lui parlait à +l'oreille. Quant il eut fini, la veuve était fort pâle et ses yeux +brillaient d'un feu singulier. + +Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et se levant: + +--Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme... Les affirmations de +M. Després sont trop graves, pour qu'il les ait faites à la légère; en +outre, elle se rapportent à des personnes et à des événements qui ont +tenu une trop grande place dans ma vie, pour que je consente à les +repousser sans examen. Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans +cette enceinte de vouloir bien garder les portes, afin que personne ne +cherche à se soustraire au châtiment qu'il aura mérité... + +L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette énergique petite harangue, +qu'un murmure approbateur courut dans l'assemblée, et qu'une vingtaines +de jeunes gens se précipitaient vers les issues du salon, où ils +s'installaient résolument. + +--Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant, si l'honorable compagnie +ne s'y oppose pas, nous allons nous constituer en cour de justice +et écouter impartialement M. Després. De la sorte, tout se passera +régulièrement et nous n'aurons pas à déplorer des scènes de violence +comme celle à laquelle nous venons d'assister. + +«Très bien! très bien!» murmura-t-on de toutes parts. + +--Approchez, mesdames et messieurs. + +Tous les assistants se rassemblèrent autour do Mme Privat, à l'exception +d'un petit groupe de; quatre personnes, dont une femme vêtue de noir, +qui demeura à l'écart, et des jeunes gens installés aux portes. + +Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais sombre et résolu, il +regagna lentement son siège; près de la table, où il demeura seul, +semblable à un accusé sur la sellette. + +Le misérable se voyait perdu; mais il voulait lutter jusqu'au bout et ne +pas succomber sans une petite vengeance qu'il méditait. + +Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère, et il ne faisait pas +bon de l'acculer dans ses retranchements. + +La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire improvisé par +la veuve du colonel, étant donc constitué, cette dernière se leva et +s'adressant de nouveau à l'assemblée: + +--Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs avocats et gens de +loi, infiniment plus aptes que moi à conduire l'affaire qui nous occupe; +je les charge donc tout spécialement du soin de veiller à ce que les +preuves fournies par M. Després soient de celles qui ne laissent aucun +doute dans l'esprit; et, comme il faut un président pour diriger les +débats qui pourraient surgir, je propose que M. le juge X..., qui +nous honore de sa présence, se charge de cette besogne, qui lui est +familière. + +--Adopté! adopté! firent tous les voix. + +Un vieillard à la physionomie avenante se leva et vint s'incliner devant +l'amphitryon: + +--Madame, dit-il, j'accepte la délicate mission que vous me confiez; +et, bien qu'elle soit extra-légale, je la remplirai comme si j'étais +réellement sur le banc judiciaire, très heureux de vous être agréable. + +Un fauteuil fut apporté et le juge X... prit place à côté de madame +Privat. + +Puis Gustave Després, toujours debout en face du tribunal improvisé, +s'inclina et prit ainsi la parole, d'une voix forte: + +--Monsieur le juge, madame et vous tous qui m'entendez! Ce n'est pas, +veuillez le croire, pour satisfaire une mesquine passion de vengeance, +ni pour poser en chevalier redresseur de torts, que vous me voyez dans +cette enceinte, interrompant les apprêts d'un solennel mariage +et portant contre un homme réputé honorable la plus terrible des +accusations. + +--Il y a longtemps qu'une saine philosophie, éclose sur les ruines +de mon bonheur, me fait planer au-dessus de semblables petitesses et +mépriser de pareils moyens. + +--Le sentiment qui me porte à agir comme je le fais est, au contraire, +de ceux que l'on ne peut repousser sans faiblesse, renier sans honte. +La Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel à travers +le labyrinthe sans issue de ses forfaits, a voulu faire de moi son +instrument de tardive rétribution, en me jetant sur toutes les pistes +ténébreuses laissées par le grand coupable que nous avons à juger, et +je, faillirais à mon devoir d'honnête homme, à ma tâche de vengeur +providentiel, si j'hésitais à frapper, si mon coeur se prenait à +faiblir. + +--Je parlerai donc sans colère et sans passion; mais aussi sans +réticences et sans crainte. + +Après cet exode un peu solennel, Després se retourna à demi, jeta un +coup d'oeil sur le groupe où se trouvait la dame vêtue de noir, et +reprit aussitôt: + +--L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner le colonel Privat a +commencé, il y a six ans, la trop longue série de ses crimes; et c'est +sur moi et une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier lieu, +ses aptitudes de traître. La nature l'avait doué d'une physionomie +agréable, le diable lui avait prêté son habileté et sa puissance +de fascination: le misérable en profita pour tromper mon amitié et +m'enlever l'affection d'une jeune fille que j'aimais cl que j'avais +sauvée de la mort. Puis, non content de ce beau triomphe, il se +disposait à ravir cette enfant à l'affection de ses vieux parents, +lorsque je le forçai à s'arrêter pour se battre avec moi. + +Les criminels sont rarement courageux, et il est inouï que le coeur ne +leur fasse pas défaut au moment du danger. + +C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre. + +Nous n'avions pas échangé quelques balles, sur un îlot perdu et au +milieu des ténèbres d'une nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon +adversaire à la gorge et qu'il se laissa choir, feignant d'avoir été +tué. + +Je l'abandonnai à son sort et ramenai la jeune fille chez elle. + +Le lendemain, le misérable m'avait dénoncé aux autorités et j'étais +arrêté sur la route de la frontière. Un mois plus tard, je partais pour +le pénitencier de Kingston! + +Un murmure d'indignation parcourut la salle. + +Ce n'est pas tout, reprit Després. En reconnaissant la lâcheté de son +nouvel amant, la jeune fille le prit en horreur et refusa de le revoir. + +Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité?... En répandant sur le +compte de cette malheureuse des calomnies tellement atroces, qu'elle et +sa famille durent quitter la paroisse et que la vieille mère en mourut +de chagrin! + +--Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre: dans la voie du crime! + +Un second murmure, plus accentué et plus général, gronda parmi les +assistants, et plusieurs bouches féminines laissèrent échapper un mot +sanglant: + +«Le lâche!» + +--Tout cela est faux et de pure invention! s'écria Lapierre avec force. +Cet individu se moque de son auditoire, et je le mets au défi de prouver +un seul de ses dires. + +--Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta de répondre l'accusateur. + +Une femme en deuil, conduite par un tout jeune homme, se détacha du +groupe retiré à l'écart et s'avança jusqu'en face de madame Privat. +Arrivée là, elle souleva son voile et exposa en pleine lumière sa pâle +et belle figure. + +--Tout ce que monsieur vient de raconter est de la plus scrupuleuse +vérité, dit-elle. Je m'appelle Louise Gaboury et je suis cette femme +honteusement calomniée par Joseph Lapierre. + +--Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je corrobore son +témoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait Louise. Demandez mon nom à +monsieur Lapierre et, s'il est revenu de la stupéfaction que lui cause +ma présence ici, lorsqu'il m'a laissé hier soir sous les verrous d'un +cachot de sa maison, il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury. + +Lapierre proféra une menace incompréhensible et retomba sur son siège, +le front baigné d'une sueur froide. + +--C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous pouvez vous retirer. + +Ils obéirent; mais, en passant devant Mlle Primat, Louise se sentit +attirée par une douée traction et se retourna. + +--Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle, lui dit Laure. Ne +sommes-nous pas presque deux soeurs? + +Louise regarda cette belle jeune fille qui avait été si près d'être +malheureuse à tout jamais, et murmura: + +--Oh! c'eût été trop dommage! + +Puis elle prit place sur le siège qu'on lui offrait. + +Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l'attendaient les deux +personnages qui restaient du groupe de tout à l'heure et qui n'étaient +autres que nos buveurs de la nuit précédente: Lafleur et Cardon. + +Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire. + +Ayant fait assister le lecteur à la conversation qui eut lieu, quelques +jours auparavant, entre Després et Laure--conversation qui roula +exclusivement sur les criminelles menées de Lapierre aux États-Unis et +sa participation à l'hécatombe du régiment du colonel Privat--nous ne +voulons pas nous répéter, certain que personne n'a oublié cette terrible +révélation. + +Nous nous contenterons de dire que le Roi des Étudiants fut implacable +et que pas un fil de la sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans +l'ombre. Il s'appliqua surtout à faire ressortir le machiavélisme odieux +employé par l'ancien espion pour circonvenir Mlle Privat; il exposa à +l'assistance émue tout ce qu'il y avait de grand dans le dévouement de +cette fière jeune fille, sacrifiant son bonheur à la mémoire de son +père, imposant silence à son instinctive répulsion et épousant un homme +détesté, pour empêcher qu'un soupçon planât sur la tombe de ce vénéré +père. Puis, résumant et condensant le dramatique exposé qu'il venait de +faire, il termina par une foudroyante péroraison, dont les dernières +phrases furent celles-ci: + +--Vous me demandez des preuves contre l'abominable scélérat qui est +aujourd'hui courbé sous la main vengeresse de Dieu?... Ces preuves, +mesdames et messieurs, je pourrais me dispenser de vous les donner, car +la seule attitude du coupable, le remords qui se traduit sur sa figure +par une pâleur morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements +spasmodiques, et jusqu'à cette farouche résignation dans laquelle il +s'est enfin renfermé, tout cela devrait être plus que suffisant pour +apporter la conviction dans vos esprits... Mais je ne veux laisser +subsister aucun doute relativement aux graves accusations que je viens +de jeter à la face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti de +l'aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait que l'habile +chercheur de dots a fait disparaître, ces jours-ci, tous ceux qui +pouvaient témoigner contre lui, je vous mettrai sous les yeux un +argument plus irrésistible, une preuve plus accablante: le propre aveu +du coupable, le témoignage de sa conscience, enfin le journal où sa +main criminelle et imprudente a consignée, jour par jour, ses ténébreux +projets... + +--C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre, une nuit qu'il +revenait du camp confédéré, où il avait lâchement vendu ses frères de +l'armée du nord. + +Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le grand portefeuille de +maroquin que nous connaissons, le présenta solennellement à madame +Privat. + +--Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne la force d'aller +jusqu'au bout! + +--Misérable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!... Ah! tu ne +jouiras pas longtemps de ta victoire! + +Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet éclata dans le salon, suivi +aussitôt d'une seconde détonation. + +La panique s'empara des femmes. + +Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore de Després domina tous +les bruits: + +--Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin du colonel Privat +qui vient de se faire justice, après avoir commis sur moi une seconde +tentative de meurtre. + +En effet, chacun put voir le misérable Lapierre étendu, sanglant et +immobile, sur le parquet. Ce fut Cardon qui, du fond de la salle, +prononça son oraison funèbre, rigoureusement condensée en cette seule +phrase: + +--Tout est bien qui finit bien! + + + +ÉPILOGUE + +Trois mois plus tard, par une belle matinée de septembre, les cloches de +la cathédrale de Québec, sonnaient à toutes volées et l'immense nef de +la vieille église s'emplissait d'une foule d'élite. + +On célébrait, ce jour-là, deux mariages _fashionables_, et les curieux +qui stationnaient sous les portiques échangeaient maintes observations +sur les circonstances dramatiques qui avaient amené ces mariages. + +On se disait bas à l'oreille qu'une ces deux fiancées, la richissime +fille de Mme Privat, avait été sur le point, quelque temps auparavant, +d'épouser un audacieux bandit qui lui avait complètement tourné la +tête... La noce était ordonnée et l'on se disposait à aller prononcer le +_oui_ solennel en face du prêtre, quand apparut soudain un inconnu qui +révéla sur le compte du futur époux des choses si épouvantables, que ce +dernier en tomba mort de confusion... + +Et l'on ajoutait d'un air mystérieux que l'autre mariée avait aussi dans +son passé certain épisode terrible que l'on ne connaissait pas bien, +mais où, à coup sûr, il y avait eu mort d'homme... Bref, on caquetait +méchamment, comme les badauds savent le faire, quand il s'en donnent la +peine. + +Heureusement, l'arrivée du cortège nuptial changea, le cours de ces +charitables conversations et mit fin aux bienveillantes remarques qui +les émaillaient. + +Les lourds carrosses défilèrent un à un le long des grilles, qui bordent +le terre-plein, en face de la cathédrale, déposant sur le trottoir +de pierre blanche leur joyeuse cargaison de femmes éblouissantes et +d'hommes en costumes de gala. + +Toute cette brillante compagnie s'engouffra sous les arceaux des portes +grandes ouvertes et s'éparpilla, dans les bancs de chêne, alignés deux +par deux sur le pavé de la vaste nef. + +Seuls, les mariés, escortés de leurs garçons et filles; d'honneur, +s'avancèrent jusqu'à la balustrade du choeur et prirent place sur des +fauteuils luxueux, installés à leur intention. + +Puis l'orgue fit entendre ses graves harmonies, le prêtre ses +avertissements non moins graves... et, au sortir de l'église, Laure +Privat était devenue madame Champfort, et Louise Gaboury la... _Reine +des Étudiants_! + +Au moment où le cortège s'ébranlait pour retourner à la Canardière, +Lafleur et Cardon, qui étaient de la fête et faisaient bonne contenance +dans leurs habite à queue, échangèrent les réflexions philosophiques +suivantes: + +--Ce que c'est que de nous, mon pauvre Lafleur et comme, dans ce monde +borné, les petites causes peuvent amener de grands effets! + +--Comment, l'entends-tu, illustre Cardon? + +--Tu vas voir: suis bien mon raisonnement. + +--Je ne te quitte pas d'une semelle. + +--N'est-il pas vrai que si nous n'avions pas été ivrognes comme doivent +l'être d'honnêtes étudiants, nous n'aurions pas fait la connaissance de +la mère Friponne? + +--C'est indubitable. Ensuite? + +--N'est-il pas également vrai, que, sans cette connaissance de la mère +Friponne, nous ne serions pas allés chez elle le soir où Després y fut +jeté à fond de cave? + +--Je te concède cela. Poursuis. + +--N'est-il pas mêmement à présumer que, nous absents, Gustave n'aurait +pu échapper et, par conséquent, arriver à temps pour empêcher Lapierre +d'épouser Mlle Privat? + +--C'est plus que probable. Quelle est ta conclusion? + +--Ma conclusion, ami Lafleur, c'est _qu'à quelque chose whisky est bon_! + +Et le facétieux étudiant, qui s'était donné tout le mal du monde pour +en arriver à cette atroce parodie d'un aphorisme célèbre, se prit à +réfléchir profondément. + +Lafleur fit de même, tout en mâchonnant d'une voix distraite son +_grand-père Noé_. + +La noce filait toujours, soulevant sur son passage l'aveuglante +poussière des rues de Québec. + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Roi des Étudiants, by Eugene Dick + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DES ÉTUDIANTS *** + +***** This file should be named 14059-8.txt or 14059-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/0/5/14059/ + +Produced by Renald Levesque, from files made available by "La +bibliothèque Nationale du Québec". + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Roi des Étudiants + +Author: Eugene Dick + +Release Date: November 16, 2004 [EBook #14059] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DES ÉTUDIANTS *** + + + + +Produced by Renald Levesque, from files made available by "La +bibliothèque Nationale du Québec". + + + + + + +</pre> + + + + + +<h3>V. E. DICK.</h3> + +<h1 class="sub">Le Roi des Étudiants</h1> +<br><br><br> + + + + + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h3 class="sub">Silhouettes d'Étudiants</h3> + +<p>C'était dans une chambre de douze pieds carrés +au plus, rue St-Georges, Québec.</p> + +<p>Ils étaient là quatre, buvant, fumant, chantant, +riant... que c'était plaisir à voir. Le cliquetis des +verres, le choc des bouteilles, les éclats de voix, les +notes plus ou moins fausses de quelque chanson +égrillarde, le bruit des pieds battant le parquet; +tout cela se combinait adorablement pour former +le plus délicieux tintamarre du monde.</p> + +<p>Comment en eût-il été autrement?</p> + +<p>Ce quatuor bruyant représentait la fine fleur de +l'école de médecine: Després, le roi des étudiants +tapageurs, l'organisateur par excellence de joyeuses +équipées, le meilleur buveur de l'Université; +Cardon, passé maître dans l'art d'obtenir de la +boisson à crédit; Lafleur, qui faisait dix affreux +calembours entre chaque rasade qu'il ingurgitait—et +Dieu sait s'il en ingurgitait, des rasades!—enfin, +le petit Caboulot, le <i>rat</i> de l'école, intelligent +comme un diablotin, mais plus grouillant, +plus étourdi, plus léger qu'un papillon.</p> + +<p>Rien d'étonnant donc à ce que quatre lurons de +cette trempe, arrosés de whisky, fissent un charivari +à broyer le tympan d'une escouade d'artilleurs!</p> + +<p>Tout à coup, le bruit cessa pendant une dizaine +de secondes; la porte s'ouvrit, et un cinquième +personnage entra.</p> + +<p>Alors, ce fut une tempête.</p> + +<p>—Bonsoir, Champfort!</p> + +<p>—Que tu arrives bien, Champfort!</p> + +<p>—Viens prendre un coup, Champfort!</p> + +<p>—Champfort, pas d'étude ce soir! Au diable la +pathologie!</p> + +<p>—Mort à la matière médicale!</p> + +<p>—Aux gémonies les maladies des yeux!</p> + +<p>—Et celles des oreilles, donc!</p> + +<p>—Que la fièvre quarte étouffe Virchow, Kasper, +Claude Bernard... et même monsieur Koshlakoff, +de St-Pétersbourg!</p> + +<p>—Que Satanas torde le cou à feu Galien!</p> + +<p>—Et donne le coup de grâce à ce bon monsieur +Hippocrate.</p> + +<p>—Lafleur!...</p> + +<p>—Cardon!...</p> + +<p>Le nouvel arrivant, tiraillé a droite, tiraillé à +gauche, assassiné d'apostrophes aussi véhémentes, +ne pouvait placer un mot et se contentait de sourire.</p> + +<p>—Là! là! mes amis, fit-il enfin, ne parlez pas; +tous à la fois: qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Il y a que nous bambochons ce soir.</p> + +<p>—Ça se voit.</p> + +<p>—Et que nous voulons nous administrer une +cuite à tout casser...</p> + +<p>—Tais-toi, le Caboulot, laisse parler le grand +monde.</p> + +<p>—Tiens! faut-il pas avoir six pieds, par hasard, +pour qu'on se permette de parler devant monsieur!</p> + +<p>—Silence! intervient Després. Je vais t'expliquer +la chose, Champfort; assieds-toi.</p> + +<p>—Lorsque Dieu créa le monde...</p> + +<p>—Passe au déluge! interrompit Lafleur.</p> + +<p>—Monte sur une chaise! glapit le Caboulot.</p> + +<p>—Pas de discours! grogna Cardon.</p> + +<p>—Laissez-moi faire: ça ne sera pas long. +Champfort s'était assis, attendant patiemment +la fin de la bourrasque.</p> + +<p>—Lorsque Dieu créa le monde, reprit imperturbablement +Després, il travailla, comme tu le sais, +pendant six jours...</p> + +<p>—C'est connu, ça! fit la voix flûtée du Caboulot.</p> + +<p>—Pas assez! répliqua gravement l'orateur.</p> + +<p>Puis il poursuivit:</p> + +<p>—Mais le septième, il l'employa à se reposer, +laissant ainsi à l'homme, qu'il venait de former à +son image, un enseignement plein de sagesse. Or...</p> + +<p>—<i>Ergo!</i></p> + +<p>—Or, nous avons travaillé toute la semaine +comme des nègres. N'est-il pas juste que nous +prenions cette soirée, cette nuit même, s'il le faut, +pour laisser un peu se détendre l'arc de nos centres +nerveux?</p> + +<p>—Bien parlé!</p> + +<p>—Puissamment raisonné!</p> + +<p>—D'une logique irréfutable!</p> + +<p>—Mais, sans doute, mes très chers, répondit en +riant Champfort. Et je songeais si peu à me mettre +en désaccord avec cette sage règle, que je venais +vous prier d'étudier sans moi, ce soir Je ne +suis pas dans mon assiette et n'ai aucune disposition +pour le travail.</p> + +<p>—Bravo!</p> + +<p>—Hourra pour toi, Champfort!</p> + +<p>—Vive le whisky, le tabac et les chansons!</p> + +<p>Et Després, de cette voix lente et mesurée qui lui +était habituelle, se mit à chanter, tout en saisissant +une bouteille de la main droite et un verre de +la main gauche:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Étudiants, étudiants</p> +<p class="i4">Chantons, rions sans cesse:</p> +<p class="i4">Que l'étude et l'allégresse</p> +<p class="i4">Se partagent nos instants.</p> + </div> </div> + +<p>De son côté, le Caboulot hurlait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Pourquoi boirions-nous de l'eau,</p> +<p class="i4">Somm'nous des grenouilles?</p> + </div> </div> + +<p>Cardon, lui, proclamait moins haut la chose, +mais la mettait consciencieusement en pratique.</p> + +<p>Quant à Lafleur, il n'est pas nécessaire de chercher +ce qu'il turlutait de sa voix enrouée; c'était +toujours la même rengaine:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p> +<p class="i4">Patriarche digne,</p> +<p class="i4">Que l'bon Dieu nous a conservé</p> +<p class="i4">Pour planter la vigne.</p> + </div> </div> + + +<p>Il ne fallait pas lui demander autre chose que +cela: c'eût été peine perdue. Mais, en revanche, +toutes les cinq minutes, l'éternel couplet lui revenait +dans le gosier, avec le nom du respectable +grand-père Noé, auteur de la première bamboche +dont parle l'histoire.</p> + +<p>Laissons Lafleur redire, en quinze couplets, les +mérites et les exploits du grand-père Noé, et esquissons +à la hâte le portrait du nouvel arrivant.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3 class="sub">Paul Champfort</h3> + +<p>Paul Champfort était un grand et beau garçon +de vingt-deux ans.</p> + +<p>Sa figure franche et ouverte plaisait au premier +abord. Cheveux châtains, longs et bouclés; +front large, oeil brun, à la prunelle hardie, bouche +aux lèvres sympathiques, qu'ombrageait une petite +moustache de même nuance que les cheveux: +tête charmante, en un mot.</p> + +<p>Il avait l'humeur joyeuse, la parole facile, colorée, +doucement railleuse, mais toujours bienveillante. +On l'aimait beaucoup, parmi les universitaires, +tant à cause du cachet de sympathique distinction +dont toute sa personne était empreinte, +que par la bonté de son caractère et la solide intelligence +qu'on lui savait.</p> + +<p>Il était de toutes les fêtes, de toutes les excursions, +de tous les <i>caucus</i>. On se l'arrachait un +peu, et c'était toujours une bonne fortune, pour +des étudiants en goguette, que l'arrivée de ce bon +Champfort.</p> + +<p>On conçoit donc la joie de nos quatre apôtres +quand le jeune homme, se rendant aux arguments +irrésistibles de son ami Després, s'assit autour de +la table du festin bachique et fit mine d'en prendre +sa bonne part.</p> + +<p>Une première rasade fut versée par Després.</p> + +<p>—Je bois à ton bonheur, Champfort, fit-il en +élevant son verre.</p> + +<p>—Moi, à tes succès en médecine, dit Cardon.</p> + +<p>—Et moi, à l'heureuse issue de ton examen, final, +continua Lafleur.</p> + +<p>—Moi, Champfort, je bois à tes amours! cria +le Caboulot, de cette voix perçante qui dominait +tous les bruits.</p> + +<p>A cette dernière santé, un nuage passa sur le +front de Champfort. Le sourire disparut de ses +lèvres, et ce fut d'un ton presque solennel qu'il répondit, +en se levant:</p> + +<p>—Merci, Caboulot, merci, mes bons amis. Je +prends actes de vos bienveillants souhaits. Devant +entrer bientôt dans la rude vie professionnelle, +j'ai besoin que la chaude amitié dont vous m'avez +toujours entouré ne me fasse pas défaut. Et si +quelque amertume, quelque déboire m'attend au +début, j'aurai du moins, pour atténuer ma mélancolie, +le souvenir de vos bons procédés à mon +égard.</p> + +<p>Champfort se rassit et chacun but silencieusement +son verre, comme si les paroles émues du +jeune homme eussent voilé quelque inexorable chagrin. +Tant il est vrai que chez ces généreuses natures +d'étudiants, la sympathie ne se fait jamais +attendre et jaillit toujours spontanément, au +moindre appel.</p> + +<p>Mais cette éclipse de gaieté dura peu.</p> + +<p>Quand on est en chemin d'herboriser dans les vignes +du Seigneur, on ne s'attarde pas à constater +si quelque épine rencontrée par hasard pique peu +ou prou; on ne s'amuse pas à relever les humbles +violettes ou les pâles marguerites que le pied a +foulées en passant.</p> + +<p>C'est du moins, ce que pensait Lafleur, car il entonna +aussitôt d'une voix de stentor:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p> +<p class="i4">Patriarche digne,</p> +<p class="i4">Que l'bon Dieu............</p> + </div> </div> + +<p>—Va au diable avec ton grand-père Noé! interrompit +avec humeur Després, dont le front s'était +assombri.</p> + +<p>—Hum! je doute fort qu'il veuille m'y suivre; +le digne homme est trop bien casé pour désirer un +changement.</p> + +<p>—Alors, vas-y seul.</p> + +<p>—Nenni, mes fils; je suis trop poli pour ne pas +vous attendre.</p> + +<p>Després se dérida un peu.</p> + +<p>—Au fait, tu as raison, Lafleur: vive la joie!</p> + +<p>—Et les pommes de terre, morguienne! Chaque +chose en son temps. Quand nous serons bien gris, +nous parlerons raison; nous ferons de la philosophie, +de la psychologie, de la physiologie, de la +phrénologie—tout ce que vous voudrez. En attendant! +amusons-nous, et haut les verres!</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p> +<p class="i4">Patriarche,............</p> + </div> </div> + +<p>—Oui, oui, c'est cela, appuya Cardon. Il n'y a +rien pour délier la langue et mettre de l'ordre +dans les idées comme quelques bons verres de +<i>Molson</i>. Je seconde la motion de Labrosse.</p> + +<p>—Adopté, <i>carried!</i> vociféra le petit Caboulot.</p> + +<p>La joie reparut triomphante autour de la table +chargée de bouteilles, de verres, de pipes et de tabac. +Pendant plus d'une heure, ce fut un déluge +de rasades, de chansons, de bons mots à faire pâlir +les orgies romaines. Lafleur chanta vingt fois +son <i>grand-père Noé</i>; le Caboulot s'enroua +pour quinze jours à gouailler chacun de ses amis; +Cardon se grisa comme un Polonais, tout en encourageant +les autres à boire sec, attendu que les +<i>provisions</i> ne manquaient pas. Quant à Després, +malgré qu'il eut avalé presque une bouteille +à lui seul, il n'y paraissait guère. Seulement, il +était devenu grave et rêveur, comme d'habitude; +car c'était là le seul effet que les spiritueux semblassent +produire sur cette organisation de fer.</p> + +<p>Mais, si grave et si rêveur qu'il fut, il le cédait +pourtant sous ce rapport de beaucoup à Champfort. +Jamais le jeune homme, d'ordinaire gai et +assez solide buveur, ne s'était montré à ses amis +enveloppé dans un semblable nuage de tristesse et +de mélancolie.</p> + +<p>Tant qu'il avait été en pleine possession de son +sang-froid, il s'était efforcé de se raidir contre le +<i>spleen</i> qui l'envahissait. Aux saillies de Caboulot, +aux jeux de mots barbares de Lafleur, aux +épigrammes de Cardon, il avait ri... oui, mais +d'un rire nerveux, forcé, qui faisait mal. Puis +était venu cet état de demi-ivresse, où les idées se +mettent franchement à galoper sur le chemin de +la rêverie et où le coeur vient aux lèvres, prêt à +s'ouvrir à tous les épanchements.</p> + +<p>C'est la phase la plus voluptueuse de l'état, alcoolique. +Le cerveau jouit, alors d'une lucidité +plus grande qu'à l'état normal, et les idées y dansent +tout armées, prêtes à entrer en campagne au +premier signal.</p> + +<p>Il était donc rendu à ce degré de l'échelle bachique, +quand Després, qui l'observait entre deux +bouffées de fumée, lui dit doucement:</p> + +<p>—Champfort!</p> + +<p>—Hein? fit le jeune homme, comme surpris +de cette appellation inattendue.</p> + +<p>Puis, se soulevant à demi sur le canapé où il +était presque couché;</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, mon ami?</p> + +<p>—Il y a, mon cher, que tu n'es pas comme d'habitude +et que tu nous caches quelque chose.</p> + +<p>—Mais non..., mais non, je ne vous cache rien... +Que voulez-vous que je vous cache, mes bons +amis?</p> + +<p>—Tu es triste comme une porte de prison, et +c'est en vain que tu veux paraître gai; la gaieté +ne te va plus, et cela depuis longtemps.</p> + +<p>—Quelle conclusion tirer de cela? On n'est pas +toujours disposé à la joie. Chacun a ses heures de +mélancolie, sans qu'il puisse s'en défendre et sans +même qu'il en puisse expliquer la cause.</p> + +<p>—Champfort, ne joue pas au plus fin avec moi. +Depuis plusieurs mois, je t'observe, et j'ai suivi pas +à pas le travail lent, mais continu, mais implacable +qui se fait chez toi. Le peu de gaieté, de bonne +humeur et d'insouciance joyeuse qui te reste du +Champfort d'autrefois n'est que du vernis, et, sous +ce vernis, il y a, une grande douleur, une de ces +douleurs incurables qui terrassent l'âme la plus +fortement trempée.</p> + +<p>Le jeune étudiant baissa la tête et ne répondit +pas. Mais sa main se porta instinctivement à +son coeur, comme s'il eût craint d'y laisser voir la +plaie qu'y devinait Després.</p> + +<p>Celui-ci se leva et, saisissant cette main indiscrète, +il dit à Champfort d'une voix douce:</p> + +<p>—Mon pauvre ami, ta main t'a trahi; tu souffres +réellement et je vais te dire qu'elle est ta maladie.</p> + +<p>—Tais-toi, Després, tais-toi! fit vivement +Champfort, en relevant la tête et regardant l'étudiant +avec des yeux presque hagards.</p> + +<p>Cardon, Lafleur et le Caboulot s'étaient imposé +mutuellement silence, du moment que Després—leur +chef à tous—avait engagé la conversation. +Rapprochant leurs chaises, ils attendirent vivement +intrigués.</p> + +<p>Després, les désignant:</p> + +<p>—Voyons, Champfort, doutes-tu de nous? +Sommes-nous, oui ou non, tes meilleurs amis?</p> + +<p>—Certes, oui.</p> + +<p>—Eh bien! qu'as-tu à craindre?</p> + +<p>—Rien; mais mon secret est un de ceux qu'on +emporte dans la tombe.</p> + +<p>—Ta! ta! ta! ton secret n'en est pas un, car +je le connais moi.</p> + +<p>—Alors, c'est toujours un secret, répondit noblement +Champfort.</p> + +<p>Un éclair brilla dans l'oeil noir de Després. Il +leva fièrement sa belle tête intelligente, serra la +main du jeune homme et dit:</p> + +<p>—Merci, Champfort. Cette bonne parole est un +coup d'éperon qui m'engage définitivement dans +la voie que j'ai adoptée.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Lafleur, Cardon et le Caboulot:</p> + +<p>—Mes amis, dit-il, vous allez me donner votre +parole d'honneur que rien de ce que je vais vous +apprendre ne transpirera au dehors.</p> + +<p>—Nous la donnons, firent les jeunes gens, en se +levant tous à la fois.</p> + +<p>—Très bien, messieurs. Maintenant, Champfort, +écoute, et, surtout, pas de dénégations inutiles. +Depuis plusieurs années, tu aimes d'un +amour sans espoir ta cousine, Laure Privat. Voilà +ta maladie!</p> + +<p>A cette déclaration énergique, Paul Champfort +se leva d'un bond. Une pâleur effrayante envahit +sa figure, et, foudroyant Després de son regard, il +murmura:</p> + +<p>—Malheureux, qu'as-tu dis là?</p> + +<p>—La vérité, mon ami, répondit avec calme le +roi des étudiants.</p> + +<p>—Mais tu veux donc ma honte, mon déshonneur, +pour jeter ainsi mon secret aux quatre vents de la +curiosité publique!</p> + +<p>—Ce que je veux, c'est qu'il ne soit pas dit que +Paul Champfort aura frappé inutilement à la porte +d'un coeur.</p> + +<p>—Mais tu ne sais donc pas qu'elle ignore mon +amour, et que je me laisserai mourir plutôt que de +lui faire le moindre aveu.</p> + +<p>—Ceci importe peu... Le temps et les circonstances +peuvent amener bien des changements dans les +situations les plus embrouillées. Je me charge de +forcer la main aux circonstances... et, quant au +temps, on lui fera prendre le triple galop, si besoin +est.</p> + +<p>—Oh! non, je ne veux pas qu'une pression quelconque, +morale ou autre, soit exercée sur cette enfant-là. +Mon amour est une indignité, une trahison; +eh bien! périsse mon amour, dussé-je ne +pas lui survivre!</p> + +<p>—Indignité! trahison!... Eh! depuis quand se +montre-t-on indigne et se rend-on coupable de trahison, +en aimant avec franchise et loyauté use jeune +fille?</p> + +<p>—Depuis que le devoir et la reconnaissance existent. +Ma tante Privat m'a recueilli, moi orphelin, +alors que les derniers débris du modeste patrimoine +de ma famille venaient de disparaître +dans les frais de la maladie et d'enterrement de +ma mère; elle m'a élevé comme un enfant; elle +m'a fait instruire—me mettant ainsi dans les +mains les moyens de vivre honorablement—et je +pousserais l'ingratitude jusqu'à chercher à capter +l'amour de sa fille unique, de sa fille à qui elle +laissera une part considérable de sa fortune!...</p> + +<p>—Non, jamais! Ma tête est plus forte que mon +coeur, et si celui-ci ne veut pas entendre raison, je +le briserai.</p> + +<p>—Ah! si elle était pauvre comme moi!...</p> + +<p>—Pauvre, toi? allons donc! Est-ce qu'on est +pauvre quand on possède une intelligence comme +la tienne et quand on a un coeur comme celui qui +bat dans ta poitrine? est-ce qu'on est pauvre +quand on a ton instruction et une position sociale +honorable comme celle qui t'attend?</p> + +<p>—Et, d'ailleurs, puisque Mlle Privat a beaucoup +d'argent, n'est-il pas juste qu'elle fasse partager +cette fortune à un pauvre homme honorable, +plutôt que de s'associer à un capitaliste qui +n'en a que faire, et donner ainsi le spectacle d'une +richesse scandaleuse, au milieu de misères imméritées?</p> + +<p>—Ah! oui, elle est riche et tu es pauvre!... Le +voilà bien l'esprit de ce siècle d'argent où tout se +cote, où tout se réduit en piastres et contins, où +l'on fait marchandise de tout: âme, esprit ou +coeur!... Tu verras, Champfort, que dans cent ans +d'ici, chaque pensée, chaque sentiment sera matérialisé, +pesé dans la balance du spéculateur, prostitué +sur le tapis vert de l'agiotage, qui rendra, +son verdict dans ce genre-ci: «Cette idée pèse +<i>tant</i> et vaut <i>tant</i> la livre, mais la marchandise +étant en baisse depuis une demi-heure, je +ne puis offrir que <i>tant!</i></p> + +<p>—Nos petits-fils verront cela, Champfort: je +t'en donne ma parole d'honneur.</p> + +<p>A cette boutade de Després, Cardon, Lafleur et +le Caboulot partirent d'un indécent éclat de rire. +Champfort lui-même, malgré toute la gravité +la situation, n'y put retenir et fit bravement chorus +avec ses amis....</p> + +<p>Mais le roi des étudiants ne fut pas désemparé.</p> + +<p>—C'est bien, messieurs, dit-il; riez, puisque mes +pronostics vous semblent drôles. Vous êtes jeunes, +et, conséquemment, vous avez le droit d'envisager +l'avenir sous ses plus riants horizons. Pour +moi, je suis vieux déjà, avec les vingt-cinq lourdes +années qui sont accumulées sur ma tête et les +épreuves par lesquelles j'ai dû passer. C'est pourquoi, +cet avenir que vous entrevoyez si beau ne +pouvant plus m'offrir rien qui m'attache, rien qui +m'illusionne, je le regarde froidement, je le suppute, +je le pèse, ni plus ni moins que s'il s'agissait +d'un bout de saucisse ou d'un morceau jambon!</p> + +<p>Et, en prononçant ces mots—qui pourtant auraient +dû redoubler la bruyante hilarité de ses +confères—Després avait dans la voix des accents +si sombrement dédaigneux; sa physionomie reflétait +tant d'amertumes longtemps comprimées, +mais encore chaudes et palpitantes, que personne +n'ouvrit la bouche et que chacun se crut en présence +d'une de ces victimes stoïques et calmes, +dont l'âme est morte à toutes les joies de la vie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3 class="sub">Cousin et Cousine</h3> + +<p>Il fallait, en effet, qu'une bien terrible tempête +eût passé sur le coeur de ce fier jeune homme pour +en refroidir ainsi les puissantes aspirations et en +arrêter l'indomptable essor.</p> + +<p>Y avait-il réellement un drame dans la vie de +Després, ou devait-on mettre sur le compte de l'organisation +fortement nerveuse du roi des étudiants +cette misanthropie dédaigneuse et ces boutades +douloureusement excentriques dont il ne pouvait +se défendre, à de certaines heures?</p> + +<p>On se perdait là-dessus en conjectures.</p> + +<p>Il y avait bien, dans l'histoire de Després, une +lacune que personne ne pouvait combler. Mais, +comme la moindre allusion adressée jusqu'alors au +jeune homme sur ce sujet avait paru l'affecter péniblement, +on s'était fait un devoir de ne jamais +plua le questionner sur ce passé mystérieux.</p> + +<p>Pourtant, ce soir-là, Champfort ne put s'empêcher +de lui dire:</p> + +<p>—En vérité, mon cher Després, on dirait, à t'entendre, +que des malheurs inouïs ont plané sur ta +jeunesse.</p> + +<p>—Peut-être! murmura Després... Mais, reprit-il +avec vivacité, il ne s'agit pas de moi pour le quart +d'heure.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Il s'agit d'empêcher que tu sois la victime d'une +coquette, ou qu'une délicatesse outrée fasse +laisser le champ libre à un indigne rival.</p> + +<p>—Qui te parle de rival?... En ai-je un, seulement?</p> + +<p>—Tu en as plusieurs, mais tu n'en redoutes +qu'un.</p> + +<p>—Comment sais-tu cela?</p> + +<p>—Je sais tout ce qui concerne <i>cet homme</i>, +répondit Després d'une voix sombre.</p> + +<p>—Ah! fit Champfort intrigué, et tu le hais?</p> + +<p>—Je le hais?</p> + +<p>Ces trois mots furent dits d'un ton si glacial et +si profond, que les étudiants se regardèrent tout +étonnés.</p> + +<p>Champfort réfléchissait. Un coin du rideau qui +couvrait la jeunesse de Després venait d'être soulevé +par le Roi des Étudiants lui-même, et une +étrange idée se développait dans la tête de Champfort: +c'est que son rival avait dû être pour beaucoup +dans les malheurs de Després.</p> + +<p>—Et, reprit-il, tu connais assez l'individu pour +affirmer qu'il est indigne de ma cousine?</p> + +<p>—Cet homme est un misérable, et Mlle Privat ne +devrait pas même se laisser souiller par son regard +de serpent.</p> + +<p>—Très bien. Mais qui sera assez généreux pour +désillusionner la pauvre enfant? qui sera assez +persuasif pour ouvrir les yeux de sa mère et lui +faire repousser un prétendant qu'elle regarde déjà +comme son gendre?</p> + +<p>—Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des +années, suis pas à pas les mouvements tortueux de +ce traître; moi qui connais tous ses agissements +honteux; moi, enfin, qui me venge du lâche séducteur +de la seule femme que j'aie aimée!</p> + +<p>—Enfin! s'écria Champfort, le voilà le secret +de ta vie, n'est-il pas vrai?</p> + +<p>—Oui, Paul, c'est vrai. Celui qui a détruit à +jamais mes illusions de jeune homme et mes espérances +de bonheur, est le même misérable qui cherche +aujourd'hui à te ravir la jeune fille que tu +aimes.</p> + +<p>—Quelle coïncidence! Une sorte de fatalité place +donc cet homme sur notre chemin?</p> + +<p>—Oui, c'est une fatalité... mais une fatalité que +j'appelle providence, moi. Cette providence qui m'a +rendu témoin de toutes les trahisons de ce larron +d'honneur, qui m'a constamment entraîné sur ses +pas, le jette encore aujourd'hui en travers de ma +route... Malheur à lui! La mesure est pleine; le +dossier est complet; je vais frapper un grand +coup et arrêter dans son vol ce vautour pillard.</p> + +<p>—Que comptes-tu faire?</p> + +<p>—Oh! fort peu de chose d'ici à la signature du +contrat.</p> + +<p>—Hélas! pauvre ami, c'est dans huit jours.</p> + +<p>—Je le sais. Mais quand ce devrait être demain, +j'aurais encore le temps nécessaire à mes petits +préparatifs.</p> + +<p>—Dieu veuille, mon cher Després, que tu réussisses +à empêcher un mariage aussi malheureux! +Mais...</p> + +<p>—Mais quoi?</p> + +<p>—En serais-je plus avancé, et Laure m'en aimera-t-elle +davantage?</p> + +<p>—Qui te prouve qu'elle ne t'aime pas déjà assez?</p> + +<p>—Tout le prouve: sa manière d'agir avec moi, +sa froideur hautaine, ses airs protecteurs, et jusqu'à +cette réserve cérémonieuse qui a remplacé la +douce intimité et les naïfs épanchements d'autrefois.</p> + +<p>—Hum! il faut quelquefois prendre les femmes +à rebours, et leurs grands airs dédaigneux masquent +souvent un dépit qu'elles dissimulent avec +peine.</p> + +<p>—Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure; +son coeur est trop haut placé pour recourir à ces +petits moyens.</p> + +<p>—Qu'en sais-tu? Personne ne comprend les femmes, +et les amoureux moins que tous les autres. +Ecoute-moi, Champfort: la femme est un être pétri +de contradictions, qu'il ne faut croire qu'à la +dernière extrémité. J'en sais quelque chose.</p> + +<p>—Tu es sévère. Després, et tes malheurs passés +te rendent injuste.</p> + +<p>—Je ne crois pas. Il est possible, après tout, +que Mlle Privat soit une exception à la règle générale. +C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il en +soit, pour me former une opinion solide sur ton +cas, fais-moi l'historique de tes relations avec ta +cousine.</p> + +<p>—A quoi bon?</p> + +<p>—Il le faut.</p> + +<p>—Allons, je me résigne et ne vous cacherai rien.</p> + +<p>Les chaises se rapprochèrent, et Champfort commença:</p> + +<p>—J'ai connu ma cousine, il y a environ six ans. +J'avais alors seize ans et elle entrait dans sa quatorzième +année. Mon père était mort depuis longtemps, et ma +mère venait à son tour de payer son +tribut à la nature. Resté orphelin et sans ressources, +j'envisageais l'avenir avec frayeur, lorsqu'un +jour, un étranger entra dans mon petit logement +et m'annonça qu'il venait de la part de +ma tante Privat, la soeur de ma mère, et qu'il +avait instruction de m'emmener à la Nouvelle-Orléans. +Il me donna une lettre de ma bonne tante +et l'argent nécessaire pour régler toutes mes +petites affaires.</p> + +<p>«Rien ne me retenait plus à Québec. Aussi, mes +préparatifs ne furent-ils pas longs, et quinze jours +plus tard, j'étais à la Nouvelle-Orléans, ou plutôt, +à quelques milles de là, dans une charmante habitation +que possédait mon oncle sur sa plantation, +près du lac Pontchartrain.</p> + +<p>«Je passai là les deux belles années de ma jeunesse, +vivant comme un frère avec les deux charmants +enfants de mon oncle: Edmond et Laure.</p> + +<p>Edmond avait à peu près mon âge, et Laure, deux +années de moins.</p> + +<p>«Que de gaies promenades nous avons faites ensemble +dans les champs de canne à sucre ou sur +les bords du lac! que de douces causeries nous +avons échangées sous la large véranda de l'habitation!</p> + +<p>«La guerre civile, qui se déchaînait alors avec +fureur dans plusieurs États de l'Union, ne se traduisait +encore en Louisiane que par des mouvements +de troupes et une agitation formidable. +Mais, tout en enflammant nos jeunes coeurs d'un +noble amour pour la cause du Sud, elle ne troublait +pas autrement notre paisible existence.</p> + +<p>«Sur ces entrefaites, mon oncle, qui était colonel, +partit avec son régiment pour rejoindre l'armée. +Ce fut notre premier chagrin. Mais, comme +il nous déclara qu'il pourrait venir de temps en +temps à l'habitation, nous nous consolâmes assez +vite de ce contretemps.</p> + +<p>«Ainsi qu'il l'avait dit, mon oncle revint un +mois après son départ. Il était accompagné d'un +jeune homme du nom de Lapierre...</p> + +<p>—Hein! Lapierre? interrompit le Caboulot.</p> + +<p>—Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu?</p> + +<p>—Peut-être... Mais il y a tant de personnes qui +s'appellent ainsi. Continue.</p> + +<p>—Je disais donc que le colonel était accompagné +d'un jeune homme du nom de Lapierre, qui se +disait de Québec et dont ma tante avait, en effet, +connu la famille, lorsqu'elle-même y demeurait. +Mon oncle s'était pris d'une véritable amitié pour +ce Lapierre, et il en avait fait son compagnon inséparable.</p> + +<p>Comment cet étranger était-il parvenu à s'insinuer +ainsi dans les bonnes grâces du colonel? +quels services lui avait-il rendus?... je l'ignore encore.</p> + +<p>—Moi, je le sais! interrompit Després. Lapierre +courait alors d'une armée à l'autre pour spéculer +sur les navires. Un jour, il guida le régiment du +colonel Privat dans une marche nocturne qui amena +la capture d'un convoi ennemi.</p> + +<p>Telle est l'origine de sa faveur auprès de la famille +Privat.</p> + +<p>—D'où tiens-tu ce renseignement? demanda +Champfort, surpris.</p> + +<p>—De moi-même, mon cher. J'étais à cette époque +dans le Kentucky, où, je servais comme volontaire +dans l'armée qui faisait face au général +Beauregard, dont faisait partie le régiment du colonel +Privat.</p> + +<p>—Ah! fit Champfort, voilà qui explique bien +des choses!</p> + +<p>—Continue, mon cher Paul, tu en apprendras +encore.</p> + +<p>L'étudiant reprit:</p> + +<p>«Mon oncle et Lapierre passèrent une dizaine +de jours à l'habitation, pendant lesquels ma tante +et ma cousine se multiplièrent pour héberger dignement +leur hôte. Laure, selon le désir de son +père, s'était constituée le <i>cicérone</i> du jeune +étranger et ne le quittait guère. Ils faisaient ensemble, +en compagnie du colonel et de ma tante, +de longues promenades à travers la plantation ou +sur les bords du lac; et, de retour à l'habitation, +c'était au piano ou sous la véranda que se continuait +le tête-à-tête.</p> + +<p>«Pendant tout le temps que dura le séjour de +mon oncle, je pus à peine trouver l'occasion de +parler à ma cousine. Elle semblait n'avoir +d'yeux et d'oreilles que pour Lapierre, et paraissait +même se croire obligée de ne plus causer qu'avec lui.</p> + +<p>Ce changement de conduite ne fit d'abord que +m'étonner; mais bientôt, à cet étonnement bien +naturel se joignit une sensation étrange, une sorte +de souffrance, quelque chose comme une douleur +sourde, mal définie, qu'il m'était impossible de +surmonter.</p> + +<p>«La vue de ma cousine, constamment au bras +de ce beau jeune homme qui lui souriait et lui parlait +avec chaleur, me causait une impression tellement +pénible, que je fuyais sa société et me tenais +presque toujours à l'écart. J'errais seul de longues +heures dans la campagne, et ce n'était, qu'avec +un inexprimable serrement de coeur que je rentrais +à l'habitation.</p> + +<p>«Hélas! je venais enfin de connaître le mal +mystérieux qui me torturait: j'aimais ma cousine!</p> + +<p>«Cette découverte m'effraya et ne fit qu'augmenter +ma sauvagerie. Je me considérai comme +indigne des bontés de mon oncle et de ma tante, +du moment que mon coeur me révéla son audace, +et, je pris la résolution d'étouffer dans mon sein le +coupable sentiment qui y germait.</p> + +<p>«Aussi, lorsque le colonel repartit pour l'armée, +emmenant avec lui le jeune Lapierre, j'avais +fait mon sacrifice et ce fut sans récriminations, sinon +sans amertume, que je repris avec ma cousine +le genre de vie accoutumé.</p> + +<p>«Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se +mêla toujours à nos relations une certaine gêne +et, une teinte de froideur, que ni elle ni moi nous +ne pouvions contrôler et qui ne fit qu'augmenter +dans la suite.</p> + +<p>«Telle était la situation, lorsqu'un événement +aussi douloureux qu'inattendu vint nous plonger +tous dans la désolation. Lapierre arriva un soir +à l'habitation porteur de la triste nouvelle que le +colonel était mort, quelques jours auparavant, +d'une blessure reçue dans un combat d'avant-postes. +Le jeune homme, qui paraissait accablé de +chagrin, remit à ma tante une lettre de son mari +mourant, dans laquelle le blessé faisait les plus +grands éloges de la conduite de son ami Lapierre, +qui l'avait recueilli sur le champ de bataille et +soigné comme un fils.</p> + +<p>—L'infâme! le traître! s'écria Després. Veux-tu +savoir, Champfort, ce qu'avait fait Lapierre +avant de ramasser sur le champ de bataille le colonel +Privat mourant?</p> + +<p>—Qu'avait-il fait?</p> + +<p>—Il avait, pour une forte somme d'argent, livré +au général ennemi le secret des mouvements de +Beauregard et fait tomber le colonel Privat dans +une embuscade où son régiment fut écharpé et lui-même +blessé mortellement.</p> + +<p>—Le misérable! mais cette lettre de mon oncle?</p> + +<p>—Oh! j'aurai beaucoup, à dire sur cette lettre +quand le temps sera venu. Pour le moment, qu'il +me suffise d'affirmer que le colonel était à cent +lieues de croire que Lapierre fût un espion au service +du plus offrant. Aussi, touché des soins que +lui prodiguait l'hypocrite, le chargea-t-il d'annoncer +sa mort à sa femme et lui écrivit-il la lettre +dont tu parles.</p> + +<p>—Mais, c'est affreux, cela! firent les étudiants.</p> + +<p>—Oui, messieurs, c'est affreux—d'autant plus +affreux que le colonel avait comblé ce misérable de +faveurs et qu'il reposait en lui une confiance illimitée...</p> + +<p>—Confiance que ne lui a pas retirée, malheureusement, +la famille Privat, fit observer Champfort.</p> + +<p>—Oui, mais cette sympathie qu'il a su capter +fera place à la haine et au mépris, quand je l'aurai +démasqué, répondit Després.</p> + +<p>—Le pourras-tu?... Il te fera passer pour un imposteur +et te demandera des preuves... En as-tu?</p> + +<p>—J'en ai plus qu'il ne m'en faut pour le faire +rentrer sous terre et mourir de confusion, s'il lui +en reste un atome d'honneur. Laissez venir le +grand jour de la rétribution, mes amis, et vous +verrez comment se venge le Roi des Étudiants. +Toi, Champfort, achève ton histoire.</p> + +<p>—Je n'ai plus qu'un mot à dire. Ma tante, +frappée dans ses plus chères affections, se montra +héroïque. Elle se dirigea immédiatement vers le +théâtre de la guerre et, à force d'argent, se fit remettre +le corps de son mari, qu'elle ramena en +Louisiane, où les derniers honneurs lui furent rendus.</p> + +<p>«Puis, n'étant plus retenue aux États-Unis par +aucun intérêt majeur, elle vendit ses immenses +propriétés et nous ramena tous à Québec, en passant +par la France.</p> + +<p>«Quant à Lapierre, il avait rejoint l'armée, +après l'enterrement du colonel. Je ne l'ai revu +qu'il y a environ trois mois, chez ma tante. Il +arrivait des États-Unis. Depuis lors, il est le +commensal assidu de la maison et fait la cour à +ma cousine, qu'il doit épouser dans huit jours.</p> + +<p>«Vous en savez, aussi long que moi, maintenant, +messieurs.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3 class="sub">Secret pour secret</h3> + +<p>Un silence de quelques minutes suivit.</p> + +<p>Després s'était levé et marchait avec agitation +dans la pièce. Le récit de Champfort, auquel le +nom de Lapierre se trouvait si étrangement mêlé, +avait ravivé en lui une plaie à peine cicatrisée, et +fait surgir dans son coeur d'amers souvenirs. Un +pli menaçant, qui ridait de haut en bas son front +soucieux, annonçait l'effort de sa pensée.</p> + +<p>Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le +turbulent Caboulot semblait partager cette agitation. +Sa figure mobile était devenue grave et il +attachait sur Després des regards profonds. On +eût dit qu'un vague souvenir, trop éloigné pour +avoir de la consistance, trottait, dans la tête de +l'enfant et qu'il cherchait à le fixer, à lui donner +du relief.</p> + +<p>Després ne s'apercevait pas de cette attention +dont il était l'objet et continuait sa promenade +fiévreuse.</p> + +<p>Ce que voyant Lafleur, qui n'aimait pas les situations +tendues, crut le temps propice pour risquer +une proposition. Le digne étudiant n'était +amateur de mélodrame qu'autant qu'on y mettait, +de temps en temps, un petit entr'acte pour +<i>prendre la goutte</i>.</p> + +<p>Il saisit donc une bouteille et la brandissant:</p> + +<p>—Ça! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement +intéressantes; mais elles ne doivent +pas nous empêcher de faire un doigt de cour +à cette bonne bouteille qui s'ennuie.</p> + +<p>—En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon.</p> + +<p>—C'est tout simplement de l'ingratitude, ajouta +le Caboulot, qui évidemment faisait effort pour +paraître calme. La bouteille est une bonne et +loyale fille qui n'a jamais trahi personne, elle. +Donnons-lui une franche accolade.</p> + +<p>Les trois amis se versèrent chacun une rasade, et +Lafleur s'écria:</p> + +<p>—Holà! Després, holà! Champfort, approchez. +Faites-moi vite disparaître ces mines tragiques +et venez trinquer, ou sinon je vous chante +tout mon <i>Grand-père Noé</i>.</p> + +<p>Et il commença, en effet:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p> +<p class="i4">Patriarche digne............</p> + </div> </div> + +<p>Mais les deux retardataires, en voyant cette menace +du mélomane Lafleur recevoir un commencement +d'exécution, s'étaient vite rendus, à l'appel.</p> + +<p>On but la rasade exigée. Puis Champfort dit à +Després:</p> + +<p>—Eh bien! Després, es-tu toujours, d'opinion +que je me suis trompé à l'endroit des sentiments +de ma cousine?</p> + +<p>—Plus que jamais, répondit l'étudiant.</p> + +<p>—En vérité, tu m'étonnes!</p> + +<p>—Ce qu'il y a d'étonnant, mon cher, c'est que +tu ne connaisses pas davantage les femmes.</p> + +<p>—Je crois pourtant connaître celle-là; ayant si +longtemps vécu en rapports journaliers avec elle.</p> + +<p>—Tu la connais moins que toute autre... Mais +laissons ce sujet pour ce soir. Je te convaincrai +avant peu de la singulière, erreur dans laquelle un +excès de délicatesse t'a fait tomber. Parlons plutôt +de ce mécréant de Lapierre.</p> + +<p>—Je t'ai tout dit ce que je sais sur son compte.</p> + +<p>—Alors, ce sera moi qui compléterai la biographie +de ce sale personnage. Le temps est arrivé, +d'ailleurs, mes amis, où je dois satisfaire la légitime +curiosité que vous avez souvent manifesté à +l'endroit de certain épisode de ma jeunesse. J'aurais +préféré ne jamais soulever le voile sombre qui, +comme un linceul, recouvre cette malheureuse phase +de ma vie. Mais le bonheur de notre ami +Champfort étant en péril, je vais parler et rouvrir +vaillamment cette vieille blessure.</p> + +<p>Champfort serra la main de Després.</p> + +<p>—Merci! dit-il: secret pour secret; il n'y aura +plus désormais aucun obstacle pour empêcher nos +coeurs de battre à l'unisson.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants s'installa en face de ses +amis, dont la curiosité, surtout chez le Caboulot, +était piqué au vif, et prit la parole en ces termes:</p> + +<p>—Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais +dans une petite paroisse de la rive droite du Richelieu, +à peu près à mi-chemin entre Saint-Jean +et le lac Champlain...</p> + +<p>—Justement! murmura le Caboulot.</p> + +<p>—Quoi? fit Després.</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—N'interromps pas, bavard, grognai l'organe +rouillé de Cardon.</p> + +<p>«J'avais alors dix-huit ans, poursuivit Després, +et je commençais mes études médicales chez le +vieux médecin de l'endroit. Je menais là une vie +paisible et heureuse, partageant mon temps entre +l'étude au bureau de mon patron et les plaisirs +tranquilles de la pêche ou ceux plus fatiguant de +la chasse. J'allais aussi tous les jours m'étendre +nonchalamment sous les arbres rabougris d'un +petit îlot d'alluvion, formé au milieu du fleuve et +pouvant avoir deux cents pas de tour.</p> + +<p>«Rien de calme et de pittoresque comme le paysage +qui se déroulait alors sous mes yeux!</p> + +<p>«Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse +natale—que je désignerai sous le pseudonyme de +Saint-Monat—déployait sa sombre nappe de +verdure, émaillée de blanches maisonnettes et accidentée, +ça et là, de rochers moussus, de gorges +nombreuses et de caps hardis, dont le courant léchait +les pieds verdâtres. En face, sur l'autre rive, +quelques maisons isolées montraient leurs façades +au milieu du feuillage, et une petite rivière +descendait en grondant des hauteurs boisées de +l'arrière-plan, pour venir marier ses eaux à celles +du fleuve, à deux arpents environ en aval de l'îlot.</p> + +<p>«Tout cela respirait une telle fraîcheur, était +revêtu de tons si harmonieusement diversifiés et +plaisait tant à mon esprit rêveur, qu'il m'arrivait +souvent de m'oublier en mélancolique contemplation +et de ne regagner ma demeure que longtemps +après le coucher du soleil.</p> + +<p>«Un soir de juin, je m'étais attardé ainsi, et le +soleil allait disparaître derrière les sinuosités chevelues +de l'horizon du nord, lorsque je songeai au +retour.</p> + +<p>«Le firmament était strié de grandes bandes de +nuage, dont les franges semblaient se traîner sur +la forêt. Une assez forte brise ridait le fleuve de +lames courtes et pressées, dont le clapotement incessant +contre le rivage de l'îlot avait quelque +chose de mélancolique qui berçait mes pensées. +Une petite embarcation, avec une jeune, fille pour +passagère et un tout jeune garçon pour pilote, +longeait la rive gauche, à quelques arpents de moi.</p> + +<p>«Tout à coup, au moment où je me dirigeais +vers mon canot, couché dans les ajoncs du rivage, +un cri perçant se fit entendre dans la direction de +l'embarcation, qui venait, de chavirer.</p> + +<p>«Je vis la pauvre jeune fille, affolée de terreur, +qui se débattait dans le fleuve, pendant que la +chaloupe renversée s'éloignait, avec le petit garçon +cramponné à sa quille.</p> + +<p>«Lancer mon canot, pagayer vigoureusement +vers le lieu de l'accident et saisir la jeune fille au +moment où elle allait disparaître sous l'eau, tout +cela ne fut l'affaire que d'une minute.</p> + +<p>«Mais il était temps! La petite avait déjà perdu +connaissance, et, je dus employer tout mon savoir +pour la faire revenir à elle. Quant au gamin, +il tenait bon sur son épave, et j'eus tout le +temps de le recueillir sain et sauf.</p> + +<p>«Ces jeunes gens étaient le frère et la soeur; +Leur père, un des plus riches cultivateurs de sa +paroisse, demeurait non loin de là, justement à +l'embouchure de la petite rivière dont je parlais +tantôt. De mon poste d'observation sur l'îlot, +j'avais souvent remarqué sa grande et belle maison, +à moitié perdue dans le feuillage et bâtie +près de la berge de la rivière.</p> + +<p>«Grâce à ces renseignements que me donna l'enfant—car +la jeune fille n'était guère en état de +parler—je ramenai dans leur famille les deux +naufragés.</p> + +<p>«Inutile de vous dire que je fus fêté, choyé, caressé, +comme devait l'être le sauveur de deux enfants +uniques. Le père et la mère me firent promettre +de les venir voir tous les jours. Désormais, +j'aurais mes entrées libres dans la maison et mon +couvert mis à la table de la famille.</p> + +<p>«J'eus d'autant moins d'hésitation à prendre +cet engagement, que les maîtres de la maison me +parurent de charmantes gens, et leur fille Louise +la plus délicieuse enfant que j'eusse rêvée. Elle +avait seize ans, une taille bien prise, des cheveux +blonds et des yeux noirs, admirable contraste qui +lui seyait à ravir.</p> + +<p>«Ce soir-là, je revins chez moi heureux d'avoir +fait une bonne action et le coeur rempli de la +blonde image de Louise.</p> + +<p>«Le lendemain, je me jetai dans mon canot et +retournai chez mes nouveaux amis, avec qui je +passai une partie de la journée. Louise ne se ressentait +plus des émotions de la veille, et une légère +pâleur, qui la rendait dix fois plus belle, rappelait +seule la terrible crise.</p> + +<p>«Je conversai longtemps avec elle dans une douce +intimité. Sa voix avait un charme pénétrant +et des accents, d'aimable naïveté qui m'allaient à +l'âme. Je vis avec joie qu'elle possédait une instruction +suffisante pour alimenter une bonne causerie, +et qu'elle n'en savait pas assez pour être +pédante.</p> + +<p>«Je la quittai à regret vers le soir, après lui +avoir promis de revenir le lendemain et les jours +suivants.</p> + +<p>«Pendant plus d'un mois, je vécus ainsi, traversant +chaque jour le fleuve en canot et ne revenant +sur la rive droite qu'à la nuit.</p> + +<p>«Quel heureux temps! quelles heures délicieuses! +Louise et moi, nous n'étions plus seulement +des amis inséparables: nous étions des amants. +Je l'adorais; elle raffolait de moi. Je trouvais +longue la nuit qui nous séparait; elle épiait avec +anxiété, aux premières heures du matin, le retour +de mon léger canot bondissant sur la lame ou glissant +comme une flèche sur le fleuve endormi.</p> + +<p>«Oh! oui, le beau, le bon temps!</p> + +<p>—C'est à cette époque—c'est-à-dire vers la fin +du mois de juillet—qu'arriva à Saint-Monat un +jeune homme du nom de Lapierre. Il venait de +Québec, où il étudiait le droit, et comptait passer +un mois ou deux de villégiature chez un de ses oncles, +le voisin et l'ami de mon père.</p> + +<p>«C'était un fort joli garçon, altéré de mouvement, +passionné pour la chasse, amoureux des +plaisirs champêtres. Je l'avais un peu connu autrefois, +pendant mon séjour à Québec. Aussi, malgré +sa mobilité d'esprit et son caractère à plusieurs +faces, fûmes-nous bien vite liés d'amitié.</p> + +<p>«Je ne faisais pas une excursion qu'il n'en fut; +je n'avais pas une relation, une connaissance dans +les environs que je ne lui fisse partager. Bref, nous +étions, au bout de quelques jours, la plus belle +paire d'amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade.</p> + +<p>«Pour sceller à jamais une si étroite intelligence, +la Providence mit un jour en grand danger la +précieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une +circonstance où nous traversions la rivière à la +nage: en fidèle Oreste, je le sauvai au péril de ma +vie.</p> + +<p>«Cette bonne action me valut l'éternelle reconnaissance +du loyal jeune homme.</p> + +<p>«Vous allez voir comment il me la prouva.</p> + +<p>«Je vous ai dit que toutes nos distractions +étaient communes et que cette communauté s'étendait +aux relations que j'avais. Naturellement, +la famille de Louise n'en était pas exclue, et je +continuais, comme par le passé, à me rendre tous +les jours auprès de ma jolie fiancée. Seulement, +j'étais invariablement flanqué du citoyen Lapierre.</p> + +<p>«Le jeune homme paraissait surtout goûter extrêmement, +la société des maîtres de la maison, +auxquels il racontait toutes sortes d'histoires +plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable +rendait amusantes au possible et qui +faisaient les délices des bons vieillards. Louise +et moi, nous nous mêlions souvent à leur cercle et +prenions de bon coeur part à l'hilarité générale. +Lapierre, alors, redoublait d'amabilité, et ses racontars, +s'adressant directement à la jeune fille, +ne manquaient jamais de l'amuser beaucoup.</p> + +<p>«Et c'est ainsi qu'une douce familiarité s'établit, +à ma grande satisfaction, entre mon ami et +mon amante.</p> + +<p>«Loin de mettre obstacle au développement de +cette sympathie naissante entre les deux jeunes +gens, je cherchais, au contraire, à en resserrer +tous les jours les liens dorés. Il me semblait que +mon bonheur ne serait complet qu'à la condition +d'y faire un peu participer mon dévoué compagnon, +cet excellent Lapierre.</p> + +<p>«Un procédé si délicat ne manquait pas de toucher +vivement le bon jeune homme, et il me disait +souvent, en me serrant la main:</p> + +<p>—Gustave, tu es un coeur d'or, et je bénis le ciel +qui m'a, fait faire ta connaissance. Non seulement +tu me procures d'agréables distractions, mais tu +pousses, en outre, la complaisance jusqu'à me +laisser prendre une petite place dans le coeur de ta +belle fiancée. Il est si bon de sentir rayonner autour +de soi la douce amitié d'une femme, que je te +sais gré de m'avoir procuré ce plaisir-là. Je retournerai +à Québec meilleur que je n'en suis parti, +et cette amélioration sera ton oeuvre.</p> + +<p>«L'hypocrite! le traître!... Oh! messieurs, tenez-vous +le pour dit: c'était et c'est encore un rusé +coquin que ce Lapierre. Tous les rôles lui sont +bons; aucun moyen ne lui répugne. Quand un ennemi +se trouve sur son chemin, il le bouscule; si +c'est un ami, il prend une voie détournée et frappe +dans le dos.</p> + +<p>—Et c'est à un bandit de cette force que j'ai affaire! +murmura Champfort.</p> + +<p>—Ne crains rien: je suis là! répondit Després; +je suis là, en travers de sa route, implacable et +sombre comme le châtiment!</p> + +<p>—Moi aussi! s'écria le Caboulot, d'une voix +étrange.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3 class="sub">Trahison</h3> + +<p>Lafleur et Cardon s'amusèrent beaucoup de cette +exclamation un peu prétentieuse; mais Després, +lui, eut un singulier tressaillement. Il regarda +l'enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa +sur son front, comme si une idée nuageuse cherchait +à en jaillir.</p> + +<p>Apparemment que cette idée lui parut folle, car +il hocha bientôt la tête et poursuivit:</p> + +<p>«Je vivais donc dans la plus grande sécurité et +sans la moindre appréhension du côté de Lapierre. +Quant à ma fidèle Louise, j'aurais cru commettre +une profanation en la soupçonnant; et, d'ailleurs, +elle se montrait toujours pour moi si prévenante, +si gracieuse, si aimante, que c'eût été vraiment +folie de lui prêter des idées de trahison.</p> + +<p>«C'est sous ces riantes circonstances que je dus, +vers la fin d'août, faire une absence de trois ou +quatre jours pour aller régler certaines affaires à +Saint-Jean.</p> + +<p>«Je partis en canot, après avoir reçu de Louise +les plus chaudes recommandations de ne pas être +longtemps dans mon voyage, et du bon Lapierre +les meilleurs souhaits.</p> + +<p>«La descente du Richelieu se fit en quelques +heures, et, à la nuit tombante, j'arrivais à destination.</p> + +<p>«Mes affaires furent bâclées plus rapidement que +je ne m'y attendais, et, dès le lendemain, je pus +effectuer mon retour.</p> + +<p>«Je laissai Saint-Jean dans l'après-midi. Le +temps était beau. Pas un souffle de vent ne ridait +la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais +donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais à +Saint-Monat dans le courant de la soirée.</p> + +<p>«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à +un mille environ de chez moi. Quoiqu'il n'y eût +pas de lune et que le ciel fût assez sombre pour +empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais +cependant distinguer l'îlot qui se détachait +du fleuve comme une tache noirâtre sur une plaque +d'acier bruni.</p> + +<p>«Je suivais alors la rive gauche d'assez près, +afin d'éviter le courant des eaux profondes. Je +ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce +côté-là, à quelques arpents devant moi, à cause +des sinuosités de la berge.</p> + +<p>«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller +une lumière dans un endroit bien connu, au fond +d'une petite baie où se déchargeait le bras de rivière +déjà décrit.</p> + +<p>«—C'est là! me dis-je, tandis qu'une émotion +bizarre tenait mon aviron immobile. Et, pendant +plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur ce +point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité! +Un sentiment d'angoisse indéfinissable +me serrait la gorge, quelque chose comme un pressentiment +mystérieux, comme l'appréhension d'un +malheur!</p> + +<p>«L'image de Louise, de ma Louise adorée que +je n'avais pas vue depuis deux jours, se présenta +à mon esprit troublé, et cette évocation me causa +une impression étrange. Je la revis, comme en +cette soirée fatale et heureuse où je la sauvai de la +mort, lutter contre les vagues qui s'ouvraient +pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était +celui de Lapierre qui l'arrachait au gouffre +béant. Et Lapierre me saluait d'un geste moqueur, +puis filait rapidement dans son canot, sur +le fleuve tourmenté, en me jetant un éclat de rire +sardonique!...</p> + +<p>«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar, +et, plongeant énergiquement mon aviron +dans l'eau, je fis voler mon canot dans la direction +de la baie.</p> + +<p>«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi +ma route?</p> + +<p>«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais +poussé invinciblement vers la petite lumière; elle +m'attirait comme un puissant aimant; elle m'aspirait +comme le terrible maelstrom des côtes de +Norvège.</p> + +<p>«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais +à peine distinguer à vingt pas en avant de +la pince de mon canot. Je filais toujours quand +même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait +à vue d'oeil. Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance +en pays ennemi, je plongeais en silence +mon aviron dans l'eau tranquille, ne la +laissant même pas toucher le rebord de l'embarcation.</p> + +<p>—Tout à coup, une obscurité plus profonde se +fit à quelques pas de moi, et mon canot s'engagea +doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes +en les frôlant, puis s'arrêta.</p> + +<p>—J'étais arrivé.</p> + +<p>—Et par un singulier hasard, je me trouvais +justement dans une petite crique du bras de rivière, +ombragée de massifs très épais, et à une vingtaine +de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée, +qui était celle de la chambre de Louise.</p> + +<p>«Je demeurai là immobile, fixant de mon regard +ardent cette fenêtre bien-aimée, derrière laquelle +devait se trouver ma douce fiancée. J'espérais entrevoir +la charmante silhouette de la jeune fille; +je lui dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais +ma course.</p> + +<p>«Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en +conclus que la pieuse Louise adressait à Dieu sa +prière accoutumée, avant de se mettre au lit.</p> + +<p>«La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être, +à cette minute précise où je suis à deux pas +d'elle, un <i>pater</i> et, un <i>ave</i> pour que son +bon ami Gustave lui revienne sain et sauf.</p> + +<p>Amère ironie de ma pensée!</p> + +<p>«Je n'avais pas finie cette réflexion émue, qu'un +bruit étouffé de conversation à voix basse me parvint.</p> + +<p>«J'éprouvai comme une secousse galvanique et +me rapprochai, en me glissant silencieusement à +travers le feuillage, de l'endroit d'où semblaient +partir les chuchotements.</p> + +<p>Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez +près pour être sûr de ne pas perdre une syllabe +de la conversation mystérieuse, j'écartai doucement +le feuillage et je regardai.</p> + +<p>A cinq ou six pas de moi, près de la maison, il +y avait un homme et une femme. L'obscurité +m'empêchait de distinguer leurs traits, mais mon +coeur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui.</p> + +<p>«L'homme était Lapierre; la femme, Louise, ma +fiancée! Leur voix, qui se fit entendre au même +moment, ne me laissa aucun doute à cet égard.</p> + +<p>«Ainsi, j'étais trahi!... trahi par la femme que +j'aimais le plus au monde, qui m'avait juré une +inviolable fidélité et que j'avais arrachée, deux +mois auparavant, à une mort certaine!... trahi +par l'homme qui me devait aussi la vie, par +l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la +veille même, des paroles d'amitié, par le confident +qui avait reçu tous les secrets de mon coeur!</p> + +<p>«C'était trop à la fois, et le coup qui m'atteignait +en pleine poitrine était porté trop soudainement!... +Un flot de sang me monta aux yeux et +je dus me cramponner désespérément à un arbre, +pour ne pas tomber.</p> + +<p>«Puis la réaction se fit, immense, terrible; une +froide rage serra mes tempes, et ce fut avec un +calme effrayant que je me dis:</p> + +<p>«Avant de les frapper, je dois les entendre. Je +ne suis plus un amant; je suis un juge! Écoutons.</p> + +<p>«Et, concentrant toutes les facultés de mon âme +dans un seul sens: l'ouïe; j'entendis mot à mot +le dialogue suivant:</p> + +<p>—En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre, +vous êtes trop pusillanime ce soir. Les ombres de +la nuit vous feraient-elles peur et n'auriez-vous de +courage qu'à la clarté du soleil?</p> + +<p>—Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, répondait +la jeune fille.</p> + +<p>—Peur de quoi?</p> + +<p>—Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le +feuillage, du coassement des grenouilles au bord +de la rivière, du cri des hibous, là-bas, dans ces +gorges sombres...</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Il me semble que tous ces bruits et toutes ces +voix de la nuit ne s'élèvent que pour me reprocher +mon infidélité.</p> + +<p>—Vous êtes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles +n'ont rien à voir dans nos affaires, croyez-moi.</p> + +<p>—Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague +terreur que j'éprouve n'est pas de ceux que l'on +surmonte par le raisonnement.</p> + +<p>—Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous +aime, vous chasseriez bien vite toutes ces idées superstitieuses +et vous ne craindriez rien au monde, +quand je suis là pour vous défendre.</p> + +<p>—Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous, +je trahis des serments solennels; lorsque je trompe +à toute heure du jour un franc et loyal jeune +homme qui a foi en moi; lorsque je récompense le +dévouement de celui qui m'a sauvé la vie en +jouant vis-à-vis de lui la comédie de l'amour, tandis +que mon coeur appartient à un autre; vous me +demandez si je vous aime!...</p> + +<p>Louise avait prononcée cette tirade d'une voix +forte, quoique étouffée, et avec une énergie fébrile. +Je n'en perdis pas un mot, pas une intonation. +Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé, +la tête appuyée au tronc d'un arbre, le visage +baigné de larmes.</p> + +<p>Lapierre reprit:</p> + +<p>—Je vous crois, Louise, et la démarche que vous +faite ce soir confirme vos dires; mais combien les +actions prouvent mieux que les paroles!</p> + +<p>—Ce que vous me demandez est si grave, que +je ne puis m'y résoudre.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire? +Vous n'aimez pas l'homme que vos parents +vous destinent; pour vous soustraire à la +dure nécessité d'épouser cet homme-là, vous fuyez +avec celui que votre coeur a choisi... Encore une +fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si étrange?</p> + +<p>—Gustave Després m'a sauvé la vie!</p> + +<p>—La belle affaire! Tout autre, à sa place, en +eût fait autant. Est-ce qu'on laisse périr sous ses +yeux une personne qui se noie, sans lui porter secours?</p> + +<p>—Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'être +jamais qu'à lui!</p> + +<p>—Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes +d'engagements ne tirent pas à conséquence et se +rompent tous les jours. Després a abusé de votre +jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous +faisant promettre une chose semblable. C'est tout +simplement odieux.</p> + +<p>A cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai +pâle de colère et prêt à bondir sur lui; +mais la voix de Louise m'arrêta.</p> + +<p>—Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain, +à la môme heure, soyez ici: je vous dirai à +quoi je suis résolu.</p> + +<p>—Ne craignez-vous pas le retour de Després?</p> + +<p>—Oh! non, il m'a déclaré que son absence durerait +au moins trois jours.</p> + +<p>—J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez, +Louise, que le temps presse et que la découverte de +notre liaison peut tout gâter.</p> + +<p>—Demain, j'aurai pris une décision.</p> + +<p>—A demain, donc! La frontière n'est pas loin +et mon canot est rapide.</p> + +<p>—Je serai prête. A demain!</p> + +<p>Louise rentra, et j'entendis, à quelques pas de +moi, le bruit des branches froissées par Lapierre, +qui regagnait son canot.</p> + +<p>Je le laissai partir.</p> + +<p>Cinq minutes après, je filais silencieusement +dans son sillage. Mon heureux rival fredonnait un +gai refrain, pagayant mollement, comme un homme +qui n'est pas pressé.</p> + +<p>Je l'abandonnai à la hauteur de l'îlot, pour +obliquer à gauche et me diriger vers la demeure de +mon père.</p> + +<p>Lui se perdit dans l'obscurité, en amont, et je +l'entendis atterrir presque en même temps que +moi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h3 class="sub">Le drame de l'îlot</h3> + +<p>Després, après s'être recueilli un instant, reprit +ainsi sa narration:</p> + +<p>«La découverte de la honteuse trahison dont +j'étais victime avait réveillé dans mon coeur une +foule de passions assoupies jusqu'alors. De sombres +idées de vengeance m'agitaient, et c'est sous +l'empire d'une de ces colères blanches qui ne raisonnent +pas que je pris un parti.</p> + +<p>«Je gravis au pas de course le coteau qui conduisait +à la maison de mon père; et, après avoir +rendu compte à ce dernier de ma mission, je lui +dis qu'une affaire importante m'obligeait à repartir +de suite, et le priai de ne pas révéler à personne +mon retour nocturne à Saint-Monat.</p> + +<p>«Le bon vieillard parut quelque peu étonné de +mes allures mystérieuses; mais je le rassurai en lui +disant qu'il s'agissait tout simplement d'un pari +à gagner, et je fis mes préparatifs de départ.</p> + +<p>«Ce ne fut pas long.</p> + +<p>«De l'argent, quelques hardes, des provisions +pour deux jours et une paire de revolvers chargés +composèrent mon bagage, et je quittai la maison +paternelle comme deux heures du matin sonnaient +au coucou du salon.</p> + +<p>«Une vingtaine de minutes plus tard, j'étais installé +dans le fourré le plus épais de l'îlot, ayant +eu soin de hâler mon canot à sec et de le dissimuler +dans un fouillis de broussailles.</p> + +<p>«Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire +pour y passer la journée, était d'abord +d'empêcher que Lapierre n'eût vent de mon retour, +ensuite d'être plus à portée d'observer ses +allées et venues.</p> + +<p>«Rien d'extraordinaire ne se passa, jusqu'au +soir.</p> + +<p>«Mon ex-ami alla bien, comme d'habitude, chez +mon père et chez quelques, autres personnes du +voisinage, mais son canot ne bougeait pas.</p> + +<p>«La nuit vint, sombre, silencieuse—une vrai +nuit de contrebandier, de bandit. Je distinguais +à peine les deux rives du fleuve; et si quelques maigres +rayons d'étoiles n'eussent percé l'obscurité +compacte, il m'aurait été bien difficile de constater +le départ du coquin.</p> + +<p>«Heureusement, mes yeux s'y firent à la longue, +et, vers dix heures environ, je pus y voir le canot +de Lapierre se dessiner sur le fleuve comme une ombre +légère et glisser rapidement vers l'îlot.</p> + +<p>«Arrivé à la pointe sud, au lieu de passer outre, +comme je m'y attendais, le canot vint s'y ensabler, +et l'homme qui le montait sauta à terre et +alla déposer, non loin de là, derrière un rocher, +quelque chose qui me parut être un paquet de hardes.</p> + +<p>«Avant, que je fusse revenu de mon étonnement, +le canotier avait rejoint son embarcation et nageait +ferme dans la direction de la rive gauche.</p> + +<p>«Je lui laissai prendre un peu d'avance, puis, à +mon tour, je sautai dans mon canot et m'élançai +silencieusement sur ses traces.</p> + +<p>«Après une dizaine de minutes de cette chasse +nocturne, j'abordais dans ma petite crique de la +veille et je me glissais sans bruit jusqu'à mon poste +d'observation de la nuit précédente.</p> + +<p>«Lapierre était déjà rendu près de la maison. +Je vis sa silhouette qui s'estompait faiblement sur +le mur blanchi à la chaux.</p> + +<p>«Tout semblait sommeiller dans la maison. +Aucune lumière ne brillait aux fenêtres. Le monotone +trémolo des grenouilles dans les ajoncs du +rivage interrompit seul le silence pesant de la +nuit.</p> + +<p>«Tout à coup, j'entendis crier les gonds d'une +porte qui s'ouvrait; puis des pas légers se firent +entendre, et Louise, en costume de voyage parut +auprès de Lapierre.</p> + +<p>—Enfin, vous voilà! fit le coquin.</p> + +<p>—Mon Dieu! répondit la jeune fille d'une voix +navrée, à quelle affreuse démarche m'obligez-vous?</p> + +<p>—Allons, voilà vos terreurs puériles qui vous +reprennent.</p> + +<p>—Mes bons parents, les abandonner! ce pauvre +Gustave, le trahir!</p> + +<p>—Mais, ma chère, vous les reverrez, vos parents—car, +une fois mariés, nous reviendrons; +quant à cet imbécile de Gustave, vous me feriez +plaisir en le laissant là où il est.</p> + +<p>—Il me semble que je fais un rêve terrible et +que je ne pourrai jamais me résoudre à vous suivre.</p> + +<p>—En ce cas, éveillez-vous et prenez vite une +décision, car je n'ai aucunement l'intention de passer +ainsi toutes les nuits à courir sur le fleuve.</p> + +<p>—Si nous attendions encore quelques jours...</p> + +<p>—Pas une heure. C'est assez d'enfantillage +comme cela. Suivez-moi cette nuit même, ou retournez +à votre premier amoureux... Il n'est pas +fier, ce bon enfant-là, et il se fera un honneur de +recueillir les débris de ma succession.</p> + +<p>«Remarquez en passant, messieurs, comment le +brutal Lapierre traitait cette jeune fille, qu'il prétendait, +aimer et quelle abjecte soumission Louise +avait pour lui. Il est certaines femmes qu'il faut +tenir ainsi dans une crainte salutaire... La verge +leur est douce et les coups de fouet leur semblent +des caresses.</p> + +<p>«Pauvre et sotte humanité!</p> + +<p>«Mais je poursuis... Après quelques secondes, +Louise répondit brusquement:</p> + +<p>—Vous le voulez, Joseph? Eh bien! que notre +destinée s'accomplisse: emmenez-moi.</p> + +<p>«Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il +saisit la jeune fille dans ses bras et la transporte +dans son canot. Puis il poussa au large et disparut +sur le fleuve sombre.</p> + +<p>«Mais je l'avais prévenu. Aux dernières paroles +de Louise, j'avais regagné à pas de loup mon +embarcation, et je fuyais comme une flèche vers +l'îlot, lorsque les fuyards se détachèrent de la rive.</p> + +<p>«En un clin d'oeil, j'avais atteint l'endroit où +Lapierre, une heure auparavant, avait, mis pied +à terre. J'étais sûr que le coquin s'y arrêterait +encore, et je l'attendais, un revolver dans chaque +main, et blotti derrière un rocher.</p> + +<p>«J'étais résolu à tout pour empêcher le rapt de +se consommer; et, plutôt que de laisser impunies +brûlé la politesse, en compagnie de son bon ami +Lapierre...</p> + +<p>—La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix +terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me +voilà!</p> + +<p>«Et me redressant en face des fuyards, d'un +coup de pied violent. Je repoussai au large leur canot, +qui partit à la dérive et disparut aussitôt +dans l'obscurité.</p> + +<p>«Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent +que pousser chacun une exclamation:</p> + +<p>—Després! Gustave!</p> + +<p>—Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je +avec force—Gustave Després, qui en échange du +petit service qu'il vous a rendu de vous sauver la +vie, vous avez constamment trompé tous deux; +Gustave Després qui, a entendu vos entretiens nocturnes +et connaît les projets que vous avez en tête; +Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre +juge et vient vous, porter la sentence que vous méritez!</p> + +<p>—Et quelle est cette sentence. Votre Honneur?</p> + +<p>—La mort! répondis-je d'une voix stridente.</p> + +<p>—Pour tous deux?</p> + +<p>—Pour toi seul, coquin.</p> + +<p>—Et pour mademoiselle?</p> + +<p>—Le mépris!</p> + +<p>—Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, +vous n'y allez pas de main morte, monsieur le +juge!</p> + +<p>—Je me venge! fut la réponse.</p> + +<p>«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, +car il y a de ces accents qui portent immédiatement +la conviction.</p> + +<p>—La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix +terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me +voilà!</p> + +<p>«Et me redressant en face des fuyards, d'un +coup de pied violent. Je repoussai au, large leur canot, +qui partit à la dérive et disparut aussitôt +dans l'obscurité.</p> + +<p>Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent +que pousser chacun une exclamation:</p> + +<p>—Després! Gustave!</p> + +<p>—Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je +avec force—Gustave Després, qui en échange du +petit service qu'il vous a rendu de vous sauver la +vie, vous avez constamment trompé tous deux; +Gustave Després qui a entendu vos entretiens nocturnes +et connaît les projets que vous avez en tête; +Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre +juge et vient vous, porter la sentence que vous méritez!</p> + +<p>—Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? +demanda impudemment Lapierre.</p> + +<p>—La mort! répondis-je d'une voix stridente.</p> + +<p>—Pour tous deux?</p> + +<p>—Pour toi seul, coquin.</p> + +<p>—Et pour mademoiselle?</p> + +<p>—Le mépris!</p> + +<p>—Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, +vous n'y allez pas de main morte, monsieur le +juge!</p> + +<p>—Je me venge! fut la réponse.</p> + +<p>«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, +car il y a de ces accents qui portent immédiatement +la conviction.</p> + +<p>«Pourtant, il feignit encore de badiner.</p> + +<p>—Qui sera l'exécuteur des hautes oeuvres? +ricana-t-il.</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>«Et, exhibant aussitôt mes revolvers, j'ajoutai:</p> + +<p>—Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous +nous placerons à chacune des extrémités de l'îlot, +et nous tirerons à volonté nos six coups.</p> + +<p>«Lapierre recula.</p> + +<p>—Un duel? fit-il.</p> + +<p>«Oui, un duel, un duel loyal! car si je veux ta +vie, ce n'est point par un assassinat que je prétends +l'avoir.</p> + +<p>—Un duel sous les yeux d'une femme?</p> + +<p>—Cette femme en est la cause: il faut qu'elle +voie son oeuvre.</p> + +<p>—C'est une lâcheté cruelle!</p> + +<p>—Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler +de lâcheté, toi que je surprends en flagrant délit +de trahison, en train de déshonorer à jamais une +famille respectable. Mets de côté ces airs de chevalerie +qui ne te vont pas, et prépare-toi plutôt à +disputer ta misérable vie.</p> + +<p>—Et si je ne veux pas me battre, moi?</p> + +<p>—Si tu refuses de te battre, infâme larron +d'honneur, aussi vrai que Dieu m'entend, je vais te +tuer comme un chien.</p> + +<p>«Pour le coup, Lapierre vit que j'étais sérieux +et qu'il fallait s'exécuter coûte que coûte. Il se +mit à trembler tout de bon.</p> + +<p>—Au moins, dit-il, mettons Louise à couvert; +tu n'as pas envie de l'assassiner, je suppose?</p> + +<p>—Pas le moins du monde. Il y a, de l'autre +côté de l'îlot, un amas de roches derrière lequel +elle se blottira. Si je te tue, comme je l'espère +bien, je m'engage à la ramener chez elle dans mon +canot, que j'ai caché à quelques pas d'ici; si tu es +vainqueur, tu agiras à ta guise. Allons, fais vite, +où je vais te frotter les côtes pour te donner du +courage.</p> + +<p>«Ce coup d'éperon parut transformer Lapierre. +Il bondit vers la jeune fille et, malgré ses supplications +et ses gémissements, la transporta au lieu +convenu.</p> + +<p>«Puis, revenant vers moi, il me cria d'une voix +sauvage:</p> + +<p>—A nous deux, maintenant!... Ah! mon petit +Després, tu veux du sang! Eh bien! je vais +voir de quelle couleur est celui d'un amoureux déconfit. +Où est mon revolver?</p> + +<p>—Je viens de le déposer sur le paquet de hardes +que tu destinais à mademoiselle, vilaine caricature +de Don Juan! répondis-je, en gagnant à la +hâte l'extrémité nord de l'îlot.</p> + +<p>«Il était alors environ minuit.</p> + +<p>«Le temps était toujours sombre. La lune n'étant +pas encore levée, c'est à peine si la clarté blafarde +des étoiles permettait de voir à quelques pas +devant soi.</p> + +<p>«C'était donc à peu près au hasard que nous +allions tirer, à moins de marcher l'un sur l'autre, +ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur notre +feu réciproque.</p> + +<p>«Je me faisais ces réflexions, tout en cherchant +un abri quelconque, lorsqu'une détonation retentit +et qu'une balle siffla à mon oreille.</p> + +<p>«Je me retournai vivement et ripostai au hasard.</p> + +<p>«Je n'avais pas abaissé mon arme que, pan! +une autre détonation suivit et qu'une seconde balle +me passa dans les cheveux.</p> + +<p>«—Hum! me dis-je, il paraît que maître Lapierre +attend mon feu pour mieux viser. Ce n'est +pas si bête pour un coquin de son acabit.</p> + +<p>«Cette constatation faite, j'avançai de quelques +pas et tirai à mon tour sur une ombre qui semblait +se mouvoir.</p> + +<p>«Un coup de feu me répondit immédiatement, +mais, cette fois-ci, à une trentaine de pieds de moi +tout au plus. La balle fit éclater une branche à +mes côtés.</p> + +<p>«—Tant mieux! murmurais-je, Lapierre marche +sur moi, comme je marche sur lui. Ce sera +plus tôt fini.</p> + +<p>«Et je lâchai mon troisième coup.</p> + +<p>«Mais, rendu prudent par les sifflements désagréables +que mes oreilles n'avaient que trop perçus, +je m'étais aussitôt jeté à plat-ventre.</p> + +<p>«Cette précaution me sauva la vie, car Lapierre +m'envoya sa quatrième balle à quelques pouces +seulement au-dessus de la tête.</p> + +<p>«En ce moment, je vis pendant deux secondes +sa silhouette se dessiner près d'un arbuste. Mon +revolver était en position: je tirai.</p> + +<p>«Un cri terrible se fit entendre et j'entendis le +bruit d'un corps pesant s'affaissant dans le feuillage.</p> + +<p>«—Justice est faite! je suis vengé! m'écriai-je.</p> + +<p>«Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus +à l'endroit où Louise attendait le résultat de +la lutte. Elle était probablement évanouie au +premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance, +les mains cramponnées au rocher qui lui +servait d'abri.</p> + +<p>«—Pauvre enfant! murmurai-je, si ce misérable +que je viens de tuer ne s'était pas rencontré +sur notre chemin, comme nous aurions été heureux!</p> + +<p>«Mais je n'avais ni le temps ni la volonté de +m'attendrir. Je la transportai dans mon canot +et la ramenai chez elle.</p> + +<p>«Au moment où je la déposais près de la maison +de son père, elle reprit ses sens et me reconnut.</p> + +<p>«Après m'avoir regardé avec effroi pendant +quelques secondes, elle détourna la tête et ses lèvres +murmurèrent un mot sanglant:</p> + +<p>«—Assassin!</p> + +<p>«—Vous vous trompez, mademoiselle, répliquai-je +gravement. Ce n'est pas moi, mais bien +votre coquetterie qui a couché dans les bruyères +de l'îlot l'homme qui y dort son dernier sommeil. +Souvenez-vous-en, Louise, et... adieu!</p> + +<p>«Je m'éloignai rapidement, l'âme remplie d'une +mortelle tristesse, et, toute la nuit, je remontai le +Richelieu à grands coups d'aviron.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h3 class="sub">Kingston et Kentucky</h3> + +<p>Després s'arrêta, un instant à cette phase de son +récit.</p> + +<p>Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit +soudain d'une expression de haine impossible +à rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu sombre, +comme si quelque horrible souvenir venait de passer +devant ses yeux, et il reprit d'un ton farouche:</p> + +<p>«J'achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui +me reste à dire.</p> + +<p>«Je remontai donc le Richelieu pendant le reste +de la nuit, me dirigeant vers la frontière. A la +pointe du jour, je me trouvais tout au plus à quatre +ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est-à-dire +de la liberté, du salut. Mais j'étais exténué, +je n'en pouvais plus; mes mains, gonflées outre +mesure par le maniement de l'aviron, refusaient +absolument le service...</p> + +<p>«Je dus m'arrêter pour prendre quelque repos.</p> + +<p>«Je me trouvais alors en face d'un grand bois +de sapins et de bouleaux. J'y cachai mon canot +et, m'étendant tout auprès, je m'endormis d'un +profond sommeil.</p> + +<p>«Quand je m'éveillai, le soleil était haut et je +jugeai que j'avais dû dormir plusieurs heures.</p> + +<p>«Pour réparer autant que possible cette grave +imprudence, je me hâtais de remettre mon embarcation +à l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent +des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par +une dizaine d'hommes qui bondirent sur moi et +m'arrêtèrent.</p> + +<p>«Parmi ces hommes était Lapierre; Lapierre +que je croyais avoir tué et que je retrouvais plein +de vie, ayant reçu tout au plus une blessure légère, +à en juger par un de ses bras, qu'il portait +en écharpe.</p> + +<p>«Je compris tout.</p> + +<p>«Le lâche, pris de terreur en se sentant atteint +par ma balle, avait poussé un cri d'agonie et s'était +laissé choir tout de son long, contrefaisant le +mort. Puis, lorsqu'il avait bien constaté mon départ, +il s'était empressé de mettre les autorités à +mes trousses.</p> + +<p>«—Ah! ah! mon petit Després, me dit-il avec +un ricanement d'hyène, il paraît que te voilà descendu +du banc de la jugerie! C'est dommage, parole +d'honneur, tu étais superbe la nuit dernière +en prononçant ma sentence!... Mais, bah! ajouta-t-il, +si tu perds le rôle de juge, tu porteras toute +ta vie la casaque du forçat... Elle ira mieux à +ta taille!</p> + +<p>«—Misérable chenapan! murmurai-je avec dégoût, +en lui tournant le dos.</p> + +<p>«On me passa les menottes, comme à un malfaiteur +vulgaire, et c'est ainsi que je fus conduit à +Saint-Jean, où je fus interné dans la prison commune.</p> + +<p>«Mon procès ne tarda pas à s'instruire, et, naturellement, +grâce aux menées de Lapierre, je fus +trouvé coupable.</p> + +<p>«On me condamna...</p> + +<p>—A quoi? demandèrent les jeunes gens, voyant +que Després se taisait.</p> + +<p>—Au pénitencier! répondit d'une voix sourde le +Roi des Étudiants.</p> + +<p>—Au pénitencier! fit Champfort... et pour combien +de temps?</p> + +<p>—Pour un an... Le jury m'avait fortement recommandé +à la clémence de la cour.</p> + +<p>—Hélas! pauvre ami... mais la sentence ne fut +pas...</p> + +<p>—J'ai fait mon temps! j'ai porté, comme me +l'avait prédit Lapierre, la casaque du forçat; +pendant douze longs mois, j'ai vécu cote à côte +avec les meurtriers, les voleurs et les faussaires; +travaillant sous le fouet des gardiens, mangeant à +la gamelle du galérien!</p> + +<p>—Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli +de douze ans et ont amassé bien du fiel dans +mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de +sombres pensées de vengeance m'ont agité à l'ombre +de ces murs lugubres du pénitencier de Kingston!</p> + +<p>«Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau +le grand air de la liberté.</p> + +<p>«Mais je n'étais déjà plus l'adolescent joyeux à +qui l'avenir sourit. Mon âme avait bu à la source +d'amertume et s'en était imprégnée. La blessure +que l'on venait de faire à mon honneur et à mes +sentiments les plus intimes me brûlait comme un +fer rouge.</p> + +<p>«Je résolus de quitter le Canada et d'aller chercher +dans le fracas de la guerre américaine, sinon +l'oubli, du moins un adoucissement à mes tortures +morales et une sorte de réhabilitation vis-à-vis de +moi-même.</p> + +<p>«Une autre raison—et celle-là bien plus impérieuse—me +poussa à cette détermination.</p> + +<p>«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille +de Louise s'était éloignée de la paroisse, où +les calomnies de Lapierre lui avaient fait une position +intenable, et que le mécréant, après s'être +ainsi vengé d'un échec matrimonial, avait gagné +les États-Unis. Or, telle était ma haine contre ce +scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à +face et de me venger de ses infamies aurait été plus +que suffisant pour me faire abandonner famille et +patrie.</p> + +<p>«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et +je m'engageai dans une armée de fédéraux qui opérait +alors dans le Kentucky et faisait face au général +Beauregard.</p> + +<p>«Chose inouïe, je venais de tomber juste sur +l'homme que je cherchais, et je me trouvais précisément +dans un des avant-postes où maître Lapierre +exerçait ses nombreux talents. J'eus maintes +fois l'occasion d'observer ses allées et venues +d'un camp à l'autre. Mon ex-ami faisait là rondement +ses petites affaires, à ce qu'il paraissait. Il +était à la fois commissaire des vivres, espion et +agent de recrutement, pour le compte de l'armée +du Nord.</p> + +<p>«Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage +opérait et quelle habileté il savait déployer +dans ses multiples occupations.</p> + +<p>«Eh bien! le rôle qu'il a joué vis-à-vis du colonel +Privat n'était que la centième répétition de +comédies aussi odieuses, exécutées aux avant-postes +des années, tantôt au détriment des confédérés, +tantôt à celui des fédéraux, suivant le bon +plaisir de ses intérêts pécuniaires, à lui.</p> + +<p>«Il est infiniment probable que si l'audacieux +coquin avait su que son plus mortel ennemi se +trouvait dans les mêmes parages que lui, observant +tous ses agissements, épiant ses moindres +démarches, il aurait décampé sans tambour ni +trompette.</p> + +<p>«Mais j'étais si bien grimé, avec ma longue barbe +que j'avais laissé croître, et, je prenais tellement +de précautions pour ne pas être reconnu, que +maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite +sécurité.</p> + +<p>«J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites +affaires, c'est-à-dire pour accumuler contre lui +autant de preuves que possible—une somme suffisante +pour le faire fusiller comme un espion ennemi; +et je vous assure que je ne regardais pas +beaucoup aux moyens à employer, lorsqu'il s'agissait +d'augmenter ma liste.</p> + +<p>«Un soir entre autres que, par une nuit obscure, +il revenait clandestinement du quartier-général +ennemi, je m'embusquai sur son passage et, après +l'avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses +papiers, ni plus ni moins que si j'eusse été un voleur +de grand chemin.</p> + +<p>«Ce bel exploit compléta mon dossier; car il se +trouva que le misérable portait sur lui, cette nuit-là, +une véritable cargaison de papiers compromettants: +correspondances secrètes, instructions, +etc., de quoi faire fusiller dix espions.</p> + +<p>«Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment +et à frapper un coup décisif.</p> + +<p>«Ma qualité de secrétaire du général commandant +l'armée me permettait de le voir à toute heure. +J'allai le trouver cette nuit-là même. Le général +n'était déjà plus à sa tente. Tout te camp +était en mouvement. Nous marchions à l'ennemi.</p> + +<p>«La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse, +épouvantable. Nous fûmes battus et obligés +de retraiter précipitamment bien en arrière de +nos lignes précédentes.</p> + +<p>«C'est dans cette affreuse retraite que je fus +blessé d'un coup de feu, qui mit fin à ma carrière +militaire.</p> + +<p>«On m'évacua vers le nord, et comme ma convalescence +traînait en longueur et que, d'ailleurs, +je ne pouvais espérer reprendre mon service de sitôt, +j'obtins mon congé et je revins au pays.</p> + +<p>—Et Lapierre? demanda Champfort.</p> + +<p>—Je ne l'ai plus revu qu'ici, à Québec, lorsqu'il +revint des États-Unis. C'est la Providence, comme +je l'ai dit, qui le jette sur ma route. Cette +fois-ci, il ne m'échappera pas.</p> + +<p>—C'est à moi qu'il appartient! rugit le Caboulot, +dont la physionomie était transformée et +qui lançait des éclairs par ses yeux bleus.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h3 class="sub">On se reconnaît</h3> + +<p>On conçoit l'étonnement des étudiants à cette +exclamation véhémente de l'enfant.</p> + +<p>Chacun se demandait par quelle crise passait le +camarade et quelle raison il pouvait avoir pour +réclamer ainsi le droit de punir Lapierre; puis, +rapprochant cette toquade de la singulière agitation +qu'il avait manifestée pendant le récit de +Després, on était bien empêché de trouver une réponse.</p> + +<p>Pourtant Lafleur, rarement à court, en exhuma +une de sa cervelle empâtée:</p> + +<p>—Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme +cent mille Polonais.</p> + +<p>—Tiens, c'est une idée! bégaya Cardon.</p> + +<p>—C'est ton mauvais whisky qui lui vaut ça, +Cardon, pourvoyeur malhonnête que tu es!</p> + +<p>—Mon whisky, mauvais?... Tu peux bien le dire, +à présent que tu en as plein ta vilaine trogne, +riposta Cardon, blessé dans sa dignité de fournisseur.</p> + +<p>—Trogne toi-même!</p> + +<p>—Assez! mes amis, intervînt Després, n'allez-vous +pas vous chicaner, maintenant?</p> + +<p>Puis, se tournant vers le Caboulot qui était assis +près de la table, le front dans ses mains:</p> + +<p>—Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve à ces +deux ivrognes que tu n'es pas saoul et que tu +parles sensément.</p> + +<p>Pour toute réponse, le jeune homme se leva en +face de Després et le toisant minutieusement:</p> + +<p>—Oui, c'est bien Gustave, murmura-t-il comme +se parlant à lui-même. Seulement, tu es si changé +depuis sept ans, que je ne t'aurais certes pas reconnu, +sans cette, histoire...</p> + +<p>—Que veux-tu dire? demanda Després, qui, à +son tour, regardait le petit étudiant dans les yeux +et lui trouvait une bizarre ressemblance.</p> + +<p>—Je veux dire, répondit l'enfant d'une voix +émue, que la destinée a d'étranges voies et qu'elle +place aujourd'hui en face l'un de l'autre deux +hommes qui étaient amis de vieille date, sans se +connaître...</p> + +<p>—Mais nous nous connaissons depuis plus d'un +mois!</p> + +<p>—Oui, de figure. Mais te serais-tu imaginé +mon vieux Gustave, que sous le sobriquet de Caboulot +donné par les camarades devait se lire +le nom de Jacques Gaboury?</p> + +<p>—Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que +j'ai sauvé là-bas, le frère de... Louise! exclama +Després, en mettant ses deux mains sur les épaules +de l'enfant et le dévorant du regard.</p> + +<p>—Oui, c'est bien moi; c'est bien le petit gamin +qui allait se noyer dans le Richelieu, sans ton secours.</p> + +<p>—Qui aurait pu dire?... murmura le Roi des +Étudiants. En effet, ta figure me revient maintenant, +malgré que je n'aie pas eu l'occasion de te +voir longtemps là-bas.</p> + +<p>—Seulement le temps des vacances... J'étais au +collège, vois-tu.</p> + +<p>—Je me souviens, je me souviens... Comme tu +es changé, mon pauvre Jacques! Ce sont bien les +mêmes traits principaux, les mêmes yeux, surtout... +Mais tout cela a pris des formes plus accusées... +Et puis, tu as grandi, tu t'es développé—si +bien que je ne t'aurais certainement, pas reconnu, +mon cher enfant.</p> + +<p>—Ce n'est pas étonnant, Gustave; je n'avais +guère qu'une dizaine d'années lorsque tu venais... +chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup attention +à un gamin de cet âge.</p> + +<p>—Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure +ne t'a pas frappé?</p> + +<p>—Mon Dieu, non: tu n'es plus le même homme. +Ta moustache a poussé, ton teint est plus +brun, ta voix est changée aussi... de sorte qu'il +faut le savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants, +Gustave Després, le joyeux garçon qui +s'appelait là-bas Gustave Lenoir.</p> + +<p>—Que veux-tu? la tempête ne mugit pas dans +la cime du sapin le plus vigoureux sans y laisser +de traces, sans en changer l'aspect. J'ai passé +par bien des épreuves depuis le bon temps où nous +nous sommes connus pour la première fois, et mon +front en garde les empreintes indélébiles.</p> + +<p>—Pauvre Després! Permets-moi de te conserver +ce nom, sous lequel j'ai renoué notre amitié d'autrefois.</p> + +<p>—Non-seulement je te le permets, mais encore je +t'en prie, toi et les autres. C'est le nom de ma +mère, et, ce nom... le pénitencier ne l'a pas sur ses +registres d'écrou.</p> + +<p>Le Caboulot courba la tête et garda le silence.</p> + +<p>Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot.</p> + +<p>Le premier admirait les mystérieux décrets de la +Providence, qui faisait converger sur la tête du +coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices et +se disposait à le frapper.</p> + +<p>Quant aux deux autres, gorgés de whisky et +ahuris par tous les étonnements de cette nuit mémorable, +ils se demandaient sérieusement s'ils +assistaient pas à une représentation dramatique +et attendaient tranquillement, la fin de la pièce +pour se communiquer leurs impressions.</p> + +<p>Au bout de quelques secondes, Després regarda +son petit ami et lui demanda d'une voix mal assurée:</p> + +<p>—Et... elle?</p> + +<p>—Tu veux savoir où elle est?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—A Québec.</p> + +<p>—Seule?</p> + +<p>—Avec mon père et moi.</p> + +<p>—Ta mère est donc...?</p> + +<p>—Morte, mon vieux, morte de chagrin.</p> + +<p>—Pauvre femme!</p> + +<p>Le Caboulot essuya une larme.</p> + +<p>—Oh! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle +a terriblement expié son erreur; elle a bien souffert...</p> + +<p>—C'était justice! murmura Després.</p> + +<p>—Oh! ne la condamne pas, Gustave; ne sois +pas inexorable pour ma pauvre soeur. Si toutes +les larmes du coeur peuvent effacer une faute, la +sienne mérite pardon et indulgence.</p> + +<p>Després ne répondit pas, mais un éclair traversa +sa prunelle sombre et sa figure prit une dure expression +d'inflexibilité.</p> + +<p>En ce moment, trois heures du matin sonnèrent +à l'horloge de la pension.</p> + +<p>Champfort se leva.</p> + +<p>—Trois heures, dit-il: je rentre.</p> + +<p>—Je t'accompagne, répondit Després; nous aurons +beaucoup à causer.</p> + +<p>—Attendez, dit à son tour le Caboulot; je retourne +à la maison, moi aussi; nous ferons un +bout de chemin ensemble.</p> + +<p>—Partons, firent les jeunes gens.</p> + +<p>—C'est ça! grommela Lafleur; allez-vous-en +tous et laissez-nous, à Cardon et à moi, la besogne +d'achever la bouteille qui reste.</p> + +<p>—Garde-là pour demain, dit Després.</p> + +<p>—Jamais! protesta majestueusement le diurne +homme. Morguienne! ce serait du propre: Lafleur +reculer devant une bouteille! Allons, estimable +compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur +Cardon, un petit... un dernier coup de coeur!</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p> +<p class="i4">Patriarche digne,</p> +<p class="i4">Que l'bon Dieu nous a conservé</p> +<p class="i4">Pour planter la vigne..</p> + </div> </div> + +<p>Cardon ne répondit pas; il ronflait comme un +cachalot.</p> + +<p>Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Il se fit faire un bateau</p> +<p class="i4">Pour se promener sur l'eau</p> +<p class="i4">Pendant le déluge......</p> + </div> </div> + +<p>rien n'y fit: le célèbre Cardon ne bougea pas.</p> + +<p>Quant aux trois autres, ils étaient déjà dans la +rue, où les échos de la voix éraillée de Lafleur +leur arrivaient par bouffées intermittentes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h3 class="sub">La Folie-Privat et ses Habitants</h3> + +<p>Le promeneur qui laisse Québec par la barrière +du pont Dorchester et se dirige vers les luxuriantes +campagnes de la côte de Beaupré, ne peut +manquer, s'il a l'esprit bien fait, d'admirer le magnifique +paysage qui se déroule aux environs de +cette partie de la capitale.</p> + +<p>Ce ne sont, de chaque côté de la route poudreuse, +que chalets et cottages, maisons de plaisance +et villas minuscules, coquettement assis sur la +croupe des collines ou accrochés aux flancs des +vallons.</p> + +<p>Tout cela est largement pourvu d'arbres au +feuillage abondant, et respire une fraîcheur qui repose +l'âme... Ce petit coin de l'Eden, où tout est +verdure et calme, semble avoir été jeté à dessein +en cet endroit pour faire contraste à l'aride et +brûlant promontoire de Québec, qui, droit en face, +étage au soleil les toits étincelants de ses milliers +de maisons.</p> + +<p>Cette patrie des heureux de la fortune s'appelle +la <i>Canardière</i>.</p> + +<p>C'est là que les bourgeois aisés de la ville vont +se reposer, pendant la belle saison, de la fatigue +des affaires, et retremper, sous les ombrages de +leurs parcs, leurs forces morales épuisées.</p> + +<p>Naturellement, dès son arrivée à Québec, la veuve +du colonel Privat s'était empressée de s'acheter +à grand renfort d'argent, une résidence d'été dans +cet endroit de prédilection. Elle l'avait baptisée +du nom de <i>Folie-Privat</i>...</p> + +<p>Mais quelle délicieuse Folie!...</p> + +<p>Perdue à demi sous bois, comme un bijou dans +un écrin, la façade seule on était visible du chemin. +On y arrivait par une large avenue sablée +qui tranchait comme un ruban grisâtre sur une +verte pelouse, plantée confusément de sapins, de +peupliers, de lilas, et de quelques arbres à fruit. +Tout autour, et à plusieurs arpents en arrière, +s'étendait le parc—une vraie petite forêt, avec ses +pittoresques accidents, ses rochers moussus, ses +troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades +jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les +herbes. Ce mystérieux domaine était sillonné en +sens de routes et de sentiers, tantôt au cordeau +comme les allées classiques des jardins anglais, +tantôt étroits et tortueux, selon que le caprice de +la nature ou les goûts romantiques du Le Nôtre +canadien l'avaient voulu... Et puis des charmilles +des bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutées, +des étangs qui semblaient dormir, des +vallons ombreux, aux flancs desquels s'incrustaient +les myosotis et les marguerites!...</p> + +<p>Une miniature de l'Eden!</p> + +<p>Quand, le front fatigué par le travail incessant +de la pensée, ou le cerveau endolori par l'épuisante +obsession de quelque idée fixe, de quelque souvenir +amer, on éprouve le besoin d'un peu de répit, +d'une minute d'oubli, c'est là qu'il faut l'aller +chercher—là, en pleine nature, sous ces ombrages +paisibles, près de ces cascatelles babillardes, au +bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et +parle au coeur!... La brise y court, fraîche et parfumée, +dans vos cheveux; le feuillage y murmure à +vos oreilles ses monotones mais toujours suaves et +toujours mélancoliques plaintes; les oiseaux y réjouissent +l'âme par leurs gaies chansons et leurs +joyeux ébats!...</p> + +<p>Aussi, à peine les premières fleurs étalaient-elles +au soleil de mai leurs pétales vierges; à peine les +champs et les arbres revêtaient-ils cette teinte verdâtre +qui repose le regard, que la famille Privat,—ennuyée +des fades plaisirs de la ville—s'installait +au cottage de la Canardière, pour ne plus le +quitter qu'à l'approche de l'hiver.</p> + +<p>On y menait joyeuse vie.</p> + +<p>Le sable de la grande avenue criait souvent sous +les roues de lourds carrosses, chargés de citadins +et de citadines, attentifs à ne pas laisser s'attiédir +leurs relations avec la riche famille et sensibles +aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les +allées bordées de verdure, les pelouses brillantes, +les parterres tout constellés de fleurs ne manquaient +jamais de jolies robes pour les effleurer, +de petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises +pour y commettre des larcins impunis.</p> + +<p>Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous +de tout ce qu'il y avait à Québec d'élégant +et de fashionable.</p> + +<p>Rien de surprenant à cela.</p> + +<p>Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orléans +et riche à faire peur, dépensait fort +largement, dans la vieille capitale canadienne, ses +immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit +à tout et allonge démesurément la queue de ses +connaissances. Mais soyons juste dans le +cas présent, le <i>vil métal</i> n'était pas la seule +raison de l'engouement général; Madame Privat, +bien que mariée en Louisiane, était, originaire de +Québec, où sa famille avait des relations fort +étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un +si grand nombre d'amis suivaient avec empressement +son char doré.</p> + +<p>C'était une femme d'environ quarante ans, portant +d'une façon très-évidente les vestiges d'une +opulente beauté. Blonde, blanche, rondelette, elle +pouvait encore tirer l'oeil à plus d'un célibataire; +quand elle n'eût pas eu, pour exciter les convoitises +matrimoniales, l'appât de ses superbes rentes. +Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous le +brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à +sa peau fine et satinée cette teinte demi-dorée qui +empourpre le firmament, à certains couchers du +soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile +physionomie, en la voilant imperceptiblement, +comme le fait une gaze quasi-impalpable recouvrant +une figurine de cire. Petite de taille, alerte, +vive, toujours parlant, toujours riant, altérée de +mouvement, de bruit, de plaisir... c'était bien la +femme créée et mise au monde pour gaspiller royalement +une fortune comme la sienne.</p> + +<p>Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond +et Laure.</p> + +<p>Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis +l'arrivée de la famille à Québec, il étudiait le droit +à l'Université Laval. C'était un grand jeune homme +à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux +bleus, le portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait, +du reste, le type au moral. C'était bien, +avec cela, le plus joyeux garçon d'Amérique et le +meilleur coeur qu'il fût possible de souhaiter. Sa +mère en raffolait et tout le monde l'aimait.</p> + +<p>Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente +au physique et au moral. Elle reproduisait +dans toute sa splendeur le type créole de son père, +dont les exagérations tropicales étaient mitigées +par le sang des climats du nord, qu'elle tenait +de sa mère.</p> + +<p>De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable, +elle avait de ces mouvements félins et moelleux, +qui sont d'une grâce irrésistible, quand ils +sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant +se relevaient d'eux-mêmes sur le front et les tempes, +pour s'épanouir en un fouillis de coquettes +volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le +plus habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau +de cheveux bouclés s'arrondissait doucement +un front lisse comme une lame d'ivoire, au +bas duquel s'estompaient en vigueur de grands +sourcils noirs du dessin le plus habile. Les yeux +étaient grands, largement fendus, d'un brun velouté, +comme les longs cils qui les surmontaient, +et susceptibles d'exprimer tour à tour les sentiments +de l'âme les plus opposés: douceur, colère, +molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche, +aux lèvres rouges comme certains coraux, se +dessinait gracieusement sur des dents courtes et +d'une blancheur éclatante...</p> + +<p>Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines +mobiles; couvrez le tout d'une peau d'un +blanc mat, animée sur les joues par une imperceptible +carnation... et dites avec nous que cette tête +de jeune fille était tout simplement ravissante.</p> + +<p>En effet, Laure passait à Québec pour un prodige +de beauté, et tout le monde était d'accord +sur ce point. Tout au plus, les envieuses pouvaient-elles +hasarder que cette beauté avait quelque +chose de hautain qui paralysait l'admiration.</p> + +<p>C'était un peu vrai.</p> + +<p>Laure tenait de son père cette expression sévère +de physionomie qui la faisait paraître dédaigneuse +et—disons le mot—infatuée d'elle-même. Mais +hâtons-nous d'ajouter que, si l'enveloppe était +froide et le visage de marbre, le coeur n'avait que +de nobles passions et demeurait ouvert à tous les +grands sentiments.</p> + +<p>Une particularité de son caractère avait toujours +étonné, non-seulement la mère de Laure, +mais encore ses amies: c'était la brusque transition +de la gaieté la plus expansive à une morne et +inconcevable mélancolie qui durait des journées +entières.</p> + +<p>Cette bizarrerie ne s'était fait remarquer que depuis +le retour à Québec de la famille Privat, et +avait toujours été s'accentuant, surtout dans les +derniers temps. Personne n'y pouvait rien, et les +apprêts même de son futur mariage avec un beau +jeune homme du nom de Lapierre, n'avaient pas le +privilège de changer son humeur.</p> + +<p>Qu'y avait-il?... quel ver rongeur mordait le +coeur de cette jeune fille à qui Dieu avait fait la +vie si belle, et dont l'avenir paraissait si riche de +promesses riantes?</p> + +<p>On se perdait en conjectures. Il était à présumer +que ce n'était pas l'approche de son mariage +avec Lapierre qui la préoccupait à ce point, puisque +rien ne l'y forçait et que, d'ailleurs, au dire +de toutes les demoiselles de sa société, le jeune +prétendant était fort bien de sa personne, extrêmement +aimable et jouissait d'une enviable réputation d'honorabilité.</p> + +<p>Quoi donc, alors?</p> + +<p>Ceux-là seuls qui auraient pu sonder les replis +de l'âme si fortement cuirassée de la belle créole +eussent été en mesure de répondre.</p> + +<p>En attendant, faute de mieux, on mettait la +chose sur le compte des nerfs, Ces femmes des +pays inter-tropicaux les ont si impressionnables! +Quoi qu'il en soit, nous nous bornons pour le +moment à constater le fait, nous réservant de +l'expliquer plus tard à la plus grande satisfaction +du lecteur.</p> + +<p>Et, maintenant que nous connaissons à peu +près tous nos principaux personnages, reprenons +notre récit, car les événements vont bientôt se +précipiter.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE X</h3> + +<h3 class="sub">Première escarmouche</h3> + +<p>Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons +de raconter les diverses péripéties, et qui se +trouvait être le 20 juin 186..., Paul Champfort +cheminait seul sur la route de la Canardière, se +dirigeant vers la Folie-Privat.</p> + +<p>Il était environ cinq heures de l'après-midi.</p> + +<p>Encore tout ému des confidences de son ami +Després, et le coeur réchauffé par un rayon d'espoir, +le jeune homme marchait d'un pas allègre, +se demandant quel événement nécessitait sa présence +au cottage, puisque sa tante avait pris la +peine de l'envoyer quérir à Québec par un domestique.</p> + +<p>Il y avait donc du nouveau là-bas!</p> + +<p>Qui sait?... Le mariage projeté, et dont les apprêts +occupaient la famille de sa tante depuis +plusieurs semaines, était peut-être retardé ou même +rompu par quelque circonstance fortuite, quelque +caprice de la jeune fiancée!...</p> + +<p>Laure était si excentrique et son humeur sujette +à tant de bizarres contradictions!</p> + +<p>Et puis, après tout, Lapierre, pour être un fort +habile homme, n'en était pas moins, faillible comme +le commun des mortels. Il pouvait bien, dans +l'orgueil de son triomphe, avoir froissé d'une façon +ou d'une autre l'ombrageuse susceptibilité de +mademoiselle Privat et fait naufrage au moment +d'atteindre le port!... D'ailleurs, qui empêchait +que le remords, cet implacable juge de la conscience, +ne l'eût enfin arrêté sur la pente de la trahison, +au moment de conduire à l'autel la fille de +sa victime!...</p> + +<p>Champfort se faisait à lui-même toutes ces réflexions +et se laissait ainsi bercer par une rêverie +pleine d'optimisme, lorsqu'il arriva chez sa tante.</p> + +<p>Madame Privat était occupée pour quelques minutes, +dit au jeune homme:</p> + +<p>—Ah! te voilà, mon cher Paul... Ce n'est pas +mal à toi d'être venu, bien que ce soit sur mon invitation +expresse et qu'il m'ait fallu te dépêcher +une estafette pour avoir l'honneur de ta visite... +car tu nous négliges, Paul: voilà bien quatre +grands jours que nous ne t'avons pas vu...</p> + +<p>—Je vous en prie, ma tante, répondit l'étudiant, +n'allez pas croire au moins que ce soit par +indifférence. Mes examens approchent et je n'ai +vraiment pas une minute...</p> + +<p>—A perdre, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! ma tante, que dites-vous là? Vous savez +bien que je ne suis nulle part plus heureux +qu'ici, dans votre famille, et que les instants que +j'y passe me semblent toujours trop courts.</p> + +<p>—Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre +mes taquineries au sérieux: je suis en gaieté aujourd'hui +et je lutine tout le monde.</p> + +<p>—Vous serez toujours jeune, ma tante...</p> + +<p>—De caractère, peut-être... mais de figure, oh! +oh!... Allons, vilain flatteur, va t'amuser au salon +avec ta cousine, en m'attendant. J'ai encore +quelques ordres à donner, et je vous rejoindrai +dans un instant.</p> + +<p>Paul obéit et se dirigea vers le salon.</p> + +<p>Le piano, touchée par une main exercée, résonnait +par toutes ses cordes, tantôt exhalant sa colère +avec d'éclatants accords, et tantôt gémissant +en une douce mélodie où semblaient trembler des +sanglots.</p> + +<p>Champfort s'arrêta à la porte, le coeur serré et +en proie à une indicible émotion.</p> + +<p>«Toujours seule et triste! murmura-t-il. Pauvre Laure!»</p> + +<p>Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps +ignorer sa présence à deux pas de sa cousine, il +frappa doucement.</p> + +<p>Le piano se tut aussitôt, et Mlle Privat vint +elle-même ouvrir.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, mon cousin, fit la jeune fille +un peu surprise.</p> + +<p>—En personne, ma cousine, et enchanté d'avoir +le plaisir de vous voir.</p> + +<p>—Vous êtes bien aimable de condescendre jusqu'à +venir visiter de pauvres campagnards comme +nous.</p> + +<p>—Je ne mérite pas aujourd'hui ce compliment, +ma chère Laure, car c'est à la demande expresse +de ma tante que je me suis transporté au cottage.</p> + +<p>—En vérité? Alors, c'est maman qu'il faut remercier. +Il ne fallait rien moins que sa puissante +intercession pour obtenir une faveur si précieuse.</p> + +<p>—Comme vous dites, ma cousine. Je ne suis +pas à moi en ce temps-ci: j'appartiens à mes auteurs +de médecine.</p> + +<p>—Heureux mortels que ces, auteurs!</p> + +<p>—Pas tant que vous croyez, car ils ont en moi +un amant assez volage.</p> + +<p>—C'est dans l'ordre, répondit un peu sèchement +la jeune fille.</p> + +<p>Toute cette conversation s'était tenue sur un ton +aigre-doux, moitié plaisant, moitié sarcastique, +surtout du côté de Laure.</p> + +<p>Champfort était habitué à ces boutades et ne +s'en étonnait plus.</p> + +<p>Il se dirigea vers le piano et, jetant les yeux sur +un cahier de musique ouvert en face:</p> + +<p>—Du Schubert? fit-il... Est-ce cela que vous +jouiez tout à l'heure, ma cousine?</p> + +<p>—Quoi, vous écoutiez, monsieur?</p> + +<p>—Non pas, j'arrivais et je n'ai pu commander à +mes oreilles de ne pas entendre la ravissante musique +qui jaillissait de vos doigts.</p> + +<p>—Ravissante musique! ricana Mlle Privat... +Mon cher cousin, vous n'êtes pas difficile: j'improvisais, +je laissais courir ma pensée sur les touches.</p> + +<p>—En ce cas, votre pensée, ma chère Laure, était +bien triste.</p> + +<p>—Pourquoi pas?... Est-ce qu'il m'est défendu, à +moi, d'être triste? Ne puis-je, par hasard, avoir +du chagrin comme le commun des mortels?</p> + +<p>—Oh! vous avez certainement ce droit; mais, +pour ma part, je souhaiterais de tout mon coeur +vous le voir exercer moins souvent.</p> + +<p>—Que vous importe? riposta Laure, avec une +nuance d'amertume. Est-ce que ces choses-là dérangent +un homme comme vous, qui n'a d'attention +que pour d'affreux livres de médecine?</p> + +<p>—Laure, répliqua Champfort un peu ému, me +croyez-vous sans coeur, et votre antipathie pour +moi va-t-elle jusqu'à me refuser d'avoir de l'affection +pour vous et votre famille?...</p> + +<p>—Que parlez-vous d'antipathie? interrompit la +jeune fille.</p> + +<p>—Jusqu'à arrêter sur mes lèvres l'expression du +profond intérêt que je porte à tous les membres +d'une famille qui m'est chère par le double lien du +sang et de la reconnaissance? poursuivit Champfort, +en s'animant.</p> + +<p>—Tout doux, mon cousin, je n'ai pas cette prétention, +et mon <i>antipathie</i>, comme vous dites, +ne va pas jusque là.</p> + +<p>—C'est fort heureux pour moi que vous sachiez +mettre des bornes à cet inexplicable sentiment. Le +poids m'en est déjà assez lourd comme ça, et je +serais véritablement au désespoir de le voir s'augmenter, +ne fût-ce que d'un atome.</p> + +<p>Laure se mordit légèrement les lèvres et ne répondit +pas. Ses doigts se mirent à errer sur les +touches d'ivoire, en gammes capricieuses, pendant +que ses yeux rêveurs se fixaient vaguement sur +ceux de Champfort.</p> + +<p>Tout à coup, elle demanda brusquement:</p> + +<p>—Êtes-vous fataliste, Paul?</p> + +<p>—Pourquoi cette question? fit le jeune homme +surpris.</p> + +<p>—Peu importe... répondez toujours.</p> + +<p>—Précisez davantage.</p> + +<p>—Soit: croyez-vous qu'il y ait une destinée à +laquelle on ne puisse se soustraire?</p> + +<p>—Non, je ne crois pas à cela: la vie humaine +n'est pas une machine que Dieu monte avec un ressort +à la naissance, et qui en suit l'invincible impulsion +jusqu'à la mort.</p> + +<p>—Ah! vous pensez donc que l'on doit, en toute +circonstance, se raidir contre un malheur qui nous +semble inévitable.</p> + +<p>—Je suis d'avis qu'il y aurait lâcheté à agir autrement.</p> + +<p>—Même lorsque ce malheur est nécessaire ou +nous paraît tel?</p> + +<p>—Même en ce cas... Mais, ma chère Laure, que +parlez-vous de malheur et pourquoi ce mot vient-il +sur des lèvres qui ne devraient que sourire?</p> + +<p>—Qui sait?...</p> + +<p>—Est-ce au moment où l'avenir ne vous promet +que joie et félicité, où tout est rose à votre horizon, +où vos souhaits les plus chers vont être réalisés... +par votre mariage avec l'homme que vous +aimez...</p> + +<p>—Allez toujours...</p> + +<p>—Est-ce à ce moment-là que vous devez avoir +des idées sombres et parler de malheur?</p> + +<p>—Qui vous dit que je parle pour moi?</p> + +<p>—Qui me le dit?... Eh! mon Dieu, rien et tout.</p> + +<p>—Ce n'est pas répondre.</p> + +<p>—Il m'est difficile de répondre autrement, car +mes suppositions ne sont fondées que sur un pressentiment, +et ce pressentiment...</p> + +<p>—Voyons.</p> + +<p>—Je ne sais si je dois...</p> + +<p>—Oui, oui, parlez.</p> + +<p>—Sans réticences?</p> + +<p>—Sans réticences... comme à une amie.</p> + +<p>—Eh bien! <i>mon amie</i>, ce pressentiment qui +m'assiège murmure à l'oreille de mon coeur une +étrange chose.</p> + +<p>—Dites.</p> + +<p>—Vous le voulez?</p> + +<p>—Je le veux.</p> + +<p>—Voici: c'est que vous avez quelque motif mystérieux +pour épouser l'homme qui vous fait la +cour, et que...</p> + +<p>—Achevez.</p> + +<p>—Vous n'aimez pas cet homme.</p> + +<p>Laure devint très pâle, et, pour cacher son trouble, +elle se mit à exécuter sur le piano le plus fantastique +des galops.</p> + +<p>Quand ce fut fini, elle se retourna vers Champfort +et se contenta de lui dire avec un singulier regard:</p> + +<p>—Mon cher Paul, il me vient une curieuse idée, à moi aussi.</p> + +<p>—Me feriez-vous le plaisir...?</p> + +<p>—Oh! volontiers: c'est que vous êtes jaloux +de monsieur Lapierre.</p> + +<p>Ce fut au tour de Champfort de pâlir. Mais, +comme il n'avait pas à sa disposition la ressource +du piano pour se donner contenance, Laure put à +son aise suivre, sur la figure de son cousin, l'impression +qu'elle avait produite.</p> + +<p>Cependant, Paul balbutiait:</p> + +<p>—Quelle idée! grand Dieu, quelle idée!</p> + +<p>—Elle est drôle, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! pour le moins... être jaloux de cet +homme!</p> + +<p>—Comme vous dites cela! fit la jeune fille avec +un mélange de hauteur et de surprise. Est-ce que, +par hasard, mon fiancé aurait le malheur de vous +déplaire?</p> + +<p>Ma foi, répondit Champfort avec une insouciance +presque dédaigneuse, je vous avouerai ingénument +que je n'ai pas encore eu la pensée d'analyser +le sentiment qu'il m'inspire.</p> + +<p>—Au moins peut-on supposer que ce n'est pas +de la sympathie...</p> + +<p>—Je suis trop poli pour vous contredire.</p> + +<p>—Voilà un aveu... Mais que vous a-t-il donc +fait, le pauvre jeune homme?... Il a l'air de vous +aimer beaucoup, cependant.</p> + +<p>L'oeil de Champfort s'alluma et l'étudiant parut +sur le point d'éclater; mais ce ne fut qu'un +éclair, et Paul répondit négligemment:</p> + +<p>—Oh! rien... à moi personnellement, du moins.</p> + +<p>—C'est à quelqu'un des vôtres, alors, à nous, +peut-être, qu'il a fait quelque chose?</p> + +<p>Champfort, au lieu de répliquer, se leva et fit un +tour dans le salon. Cette conversation le mettait +au supplice, et il ne savait trop comment s'y soustraire.</p> + +<p>—Vous ne répondez pas? insista la jeune fille.</p> + +<p>—Les événements répondront pour moi! murmura +l'étudiant d'un? voix sombre.</p> + +<p>Laure, vivement intriguée, ouvrait la bouche +pour demander une explication, lorsque des pas +rapides se firent entendre dans la pièce voisine, et +Mme Privat parut.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<h3 class="sub">Une Évocation Inattendue</h3> + +<p>—La paix! mes enfants, dit-elle joyeusement; +je suis sûre que vous êtes encore aux prises.</p> + +<p>—Mais non, ma mère, répondit Laure: je discutais +avec mon cousin un point de philosophie, et +naturellement...</p> + +<p>—Naturellement vous n'étiez pas d'accord?</p> + +<p>—Comme toujours. C'est étonnant comme nous +n'avons pas les mêmes notions et les mêmes idées +sur toute espèce de choses.</p> + +<p>—Je suis le premier à le regretter, répliqua +Champfort; mais il est certain qu'il suffit que je +pense de telle façon, pour que ma charmante cousine +ait une autre manière de penser.</p> + +<p>—C'est fâcheux, en effet, repartit Mlle Privat, +mais que voulez-vous?... les opinions sont libres, +et je profite de cette liberté.</p> + +<p>—Tu en profites peut-être trop, ma fille, dit +avec bonté. Mme Privat. Ce pauvre Paul, tu +prends plaisir à le contrarier; tu le maltraites véritablement.</p> + +<p>—Oh! ma tante...</p> + +<p>—On dirait, ma chère Laure, que tu n'aimes pas +ton cousin ou que tu as contre lui des griefs sérieux.</p> + +<p>—Moi?... En vérité, ma mère, où prenez-vous +cela? Je n'ai pas le moindre grief contre mon cousin, +et je l'aime à en mourir.</p> + +<p>—Je ne demande pas tant que cela, répondit un +peu ironiquement Champfort, et je vous prie instamment +de vous conserver pour votre heureux +fiancé, cet excellent monsieur Lapierre.</p> + +<p>Un éclair passa dans les yeux de Laure.</p> + +<p>—Oh! vos craintes n'ont pas leur raison d'être, +je vous prie de le croire, répliqua-t-elle avec hauteur.</p> + +<p>—Tant mieux pour lui! articula froidement +Paul.</p> + +<p>—Assez! assez! mes enfants, interrompit Mme +Privat. Si vous continuez sur ce ton, vous allez +vous chicaner, et ça ne sera pas joli, savez-vous, +entre frère et soeur—car vous êtes frère et soeur, +souvenez-vous-en. Je t'ai toujours considéré, +Paul, comme mon enfant; j'en avais fait la promesse +à ta pauvre mère.</p> + +<p>Champfort avait la tête basse et le sourcil froncé. +Tout-à-coup, il parut prendre une résolution +énergique.</p> + +<p>—Ma bonne tante, répondit-il avec une amertume +à peine contenue, je sais toute l'affection que +vous avez eue et que vous avez encore pour moi. +Je n'oublie pas, non plus, et n'oublierai jamais +que je vous dois tout et que, d'un orphelin malheureux +et sans avenir, vous avez fait un fils et +un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi, +je serais au désespoir de vous causer le moindre +ennui, le moindre chagrin, ce qui arrivera inévitablement +si je continue à me rencontrer avec +ma cousine. Souffrez donc...</p> + +<p>—Où veux-tu en venir, mon enfant?</p> + +<p>—Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une +fermeté douloureuse et se levant, souffrez que je +me retire pour quelque temps de votre famille... +jusqu'à des jours meilleurs.</p> + +<p>Et il s'inclina devant sa tante, prêt à prendre +congé.</p> + +<p>Laure, la froide et hautaine créole, eut alors un +cri de l'âme.</p> + +<p>—Oh! Paul, Paul, vous êtes bien dur pour +moi... plus dur que vous ne pensez!</p> + +<p>Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n'était +plus habitué à l'entendre lui parler de cette +voix émue, presque suppliante, et à voir sur la +belle figure de Laure cette franche expression de +chagrin. Sa colère se fondit comme par enchantement +et une immense pitié envahissant soudain +son bon coeur, il fléchit le genou devant Mlle Privat +et, prenant une de ses mains:</p> + +<p>—Pardon, pardon, ma chère Laure... murmura-t-il. +Je suis en effet cruel... mais l'espèce d'antipathie +que vous me montrez, l'inexplicable froideur +qui a remplacé, dans nos relations, la bonne +et douce cordialité d'autrefois me font mal à l'âme +et me rendent injuste malgré moi.</p> + +<p>—Relevez-vous mon cousin, répondit la jeune +fille avec une douceur triste, et souvenez-vous +qu'il ne faut jamais juger à la légère les sentiments +d'une femme, quelque bizarre qu'ils paraissent.</p> + +<p>—Je m'en souviendrai, Laure, répondit Paul, +que cette phrase ambiguë n'intriguait pas médiocrement.</p> + +<p>Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation +étrange; mais comme les impressions ordinaires +n'avaient pas le temps de prendre +racine dans son caractère mobile et léger, elle ne +s'y arrêta pas autrement et dit aux jeunes gens:</p> + +<p>—Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix; +je suis contente. Signez-la d'un bon baiser et +qu'il ne soit plus question de querelle entre vous.</p> + +<p>—Mais, ma mère... se récria Laure.</p> + +<p>—Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou +plutôt ton frère Paul.</p> + +<p>Laure hésitait, rougissante... Ce que voyant, +Champfort s'avança bravement, quoique un peu +ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa cousine +entre ses mains et baisa bruyamment ses deux +joues devenues rouges comme des cerises mûres. +Puis il regagna sa place, tout frissonnant.</p> + +<p>Depuis plus de deux ans, ses lèvres n'avaient pas +effleuré la peau fine et veloutée de sa soeur d'adoption, +et ce baiser inattendu faisait courir dans +ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes, +son amour, jusque là fortement comprimé +par une volonté de fer, secoua ses entraves et envahit, +son coeur avec la force d'expansion de la +poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit +comme une écolier surpris en flagrant délit de +grimaces à son maître d'étude... Puis la réaction +se fit, et il resta tout pâle.</p> + +<p>Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut +pas ainsi de Laure. Un observateur attentif qui +aurait su analyser les rapides nuances qui se succédaient +sur son visage ému, et trouver la cause +intime de la teinte rosée qui embellissait son +front, n'eut pas été en peine d'expliquer ce trouble +et de le rapporter à la contenance de Champfort.</p> + +<p>Mais il n'y avait là aucun observateur attentif, +et Paul avait trop à faire de dominer sa propre +émotion pour s'occuper de celle d'autrui.</p> + +<p>La jeune créole, eut donc tout le bénéfice de l'incident, +et son impénétrabilité n'en souffrit pas.</p> + +<p>Mme Privat, après s'être commodément installée +dans un fauteuil, tira les jeunes gens d'embarras +en disant d'une voix enjouée:</p> + +<p>—Eh bien! mon cher Paul, maintenant que te +voilà redevenu sage, te doutes-tu un peu pourquoi +je t'ai fait venir?</p> + +<p>—Ma foi! ma tante, je vous avouerai que je +n'en ai pas la moindre idée.</p> + +<p>—Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux +chiens.</p> + +<p>—J'ai beau chercher, je ne trouve rien... à +moins que ce ne soit pour me parler de... du mariage +projeté.</p> + +<p>—Tu n'y es pas tout à fait... mais tu en approches,.. +<i>tu brûles</i>, comme on dit dans je ne sais +pas quel jeu.</p> + +<p>—S'agirait-il de... votre futur gendre?</p> + +<p>—C'est encore un peu ça, mais il y a autre +chose.</p> + +<p>—Alors, je renonce à trouver. Aussi bien, j'ai +trop de médecine en tête pour deviner des énigmes.</p> + +<p>—Paresseux qui se retranche toujours derrière +sa médecine quand il s'agit de nous venir voir ou +de nous prêter le concours de ses grandes lumières!... +Tiens, je la prends en grippe, ta médecine.</p> + +<p>—Ne dites pas cela, ma tante: la médecine est +tout pour moi—non-seulement le présent, mais +encore, et surtout, l'avenir.</p> + +<p>—Bah! ne te martèle pas la tête avec ces idées-là: +j'ai pourvu au passé et, si Dieu me laisse vivre, +j'aurai aussi l'oeil sur l'avenir.</p> + +<p>—Oh! ma tante, vous êtes pour moi une véritable mère; +mais je ne veux pas abuser de votre +bonté, et je songe sérieusement...</p> + +<p>—Abuse, abuse, mon garçon: le fonds est inépuisable +et il y en a pour tout le monde... Mais revenons +à nos moutons.</p> + +<p>—Je t'ai fait appeler pour t'annoncer que je +donne, lundi prochain, un grand bal—quelque +chose de colossal, d'inouï, de féerique, si c'est possible. +Or, comme j'ai besoin d'un bon organisateur +et que je ne puis guère compter sur Edmond, +tout entier à ses amusements, je m'adresse à toi. +Tu vas mettre à contribution toutes les ressources +de ton imagination, fouiller tous les coins et recoins +de ton génie inventif, réveiller tous les souvenirs +de fêtes endormis dans ta mémoire, enfin +relire les <i>Mille et une Nuits</i>, s'il le faut, pour +nous aider à surpasser les grands festivals donnés +à l'occasion du mariage d'Aladin, l'heureux possesseur +de la lampe merveilleuse.</p> + +<p>—Cela te va-t-il?</p> + +<p>—Je suis tout entier à vos ordres, ma chère +tante; mais, outre que que je n'ai pas la fameuse +lampe des contes arabes, je suis fort mauvais organisateur +de fête et profondément ignorant en +matière de bal.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne! je serai la tête qui combine, +et toi, le bras qui exécute.</p> + +<p>—A merveille. En ce cas, je me mets à votre +service. Disposez de ma personne comme bon vous +semblera.</p> + +<p>—Voilà qui est entendu: tu consens à nous aider.</p> + +<p>—De grand coeur, ma tante.</p> + +<p>—C'est qu'il va te falloir faire plusieurs démarches +et de t'occuper d'une foule de petits détails.</p> + +<p>—Je serai trop heureux de me multiplier pour +vous être utile.</p> + +<p>—D'ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne +pas te laisser seul à faire toute la besogne et en +mettre une partie sur les épaules de celui qui bénéficiera +le plus de ce bal...</p> + +<p>—Quel est cet heureux mortel?</p> + +<p>—Hé! mon futur gendre, donc.</p> + +<p>Champfort ne put s'empêcher de faire une moue +dédaigneuse; mais il la transforma si vite en sourire +aimable, qu'il pensa bien n'avoir pas été remarqué.</p> + +<p>Pourtant Laure avait vu—si bien vu, qu'une +rougeur fugitive envahit son front et qu'elle courba +la tête, toute rêveuse.</p> + +<p>Champfort reprit:</p> + +<p>—Monsieur Lapierre?... En vérité, ma tante, +vous ne pouviez m'associer à un homme plus entendu +dans la matière: car il a tous les talents, +mon futur cousin, et je serais fort surpris qu'il ne +fût pas bon organisateur de fête, lui qui était si +excellent organisateur d'expéditions nocturnes +dans l'armée confédérée. Vous vous en souvenez, +ma tante?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, répondit inconsidérément Mme +Privat. C'est même dans une de ces expéditions, +organisée par lui, que mon pauvre mari trouva la +mort.</p> + +<p>—Oh! l'affreux souvenir! murmura Laure en +se voilant la figure de ses deux mains.</p> + +<p>—D'autant plus affreux, que, par une fatalité inconcevable, +ce fut le meilleur ami de mon oncle +qui le conduisit à la boucherie, croyant le mener à, +la victoire, répondit Paul, d'une voix où se devinait +une implacable ironie.</p> + +<p>Mme Privat, dominée par cette évocation inattendue, +porta son mouchoir à ses yeux et se tut. +Quant à Laure, un trouble étrange l'envahit et +elle se leva pour aller ouvrir une croisée, où elle +s'accouda, baignant son front brûlant dans la +fraîche brise qui s'élevait du jardin.</p> + +<p>Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son +fauteuil, le regard menaçant, comme s'il venait de +faire une déclaration de guerre.</p> + +<p>En ce moment, un vigoureux coup de sonnette +carillonna dans l'antichambre.</p> + +<p>Les trois personnages du salon relevèrent ensemble +la tête et fixèrent la porte, avec un point +d'interrogation dans le regard.</p> + +<p>Dix secondes après, une servante entr'ouvrit le +battant et annonça:</p> + +<p>—Monsieur Lapierre!</p> + +<p>—Qu'il entre! fit vivement Mme Privat, en se +élevant.</p> + +<p>Lapierre entra.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XII</h3> + +<h3 class="sub">Petite Revue de la Situation</h3> + +<p>Il nous faut ici, pour l'intelligence complète de +ce qui va suivre, ouvrir une parenthèse et faire, à +vol d'oiseau, une revue de la situation réciproque +des personnages qui vont successivement se présenter +sous nos yeux.</p> + +<p>A tout seigneur, tout honneur! Commençons +par le fiancé de mademoiselle Privat.</p> + +<p>C'était, en vérité, un fort joli garçon que ce chenapan +de Lapierre.</p> + +<p>Grand, bien découplé, souple et gracieux dans ses +mouvements, il était l'heureux possesseur d'une +tête caractéristique, où il y avait, mêlés assez +confusément, du grec et du mauresque.</p> + +<p>En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe +hardie de son visage rappelaient vaguement le type +athénien, sa peau mate et légèrement bronzée +n'en aurait pas moins fait honneur à la langoureuse +physionomie d'un descendant des Maures de +l'Andalousie.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, un détail presque insignifiant +dérangeait, constatation faite, l'harmonie +classique et le calme olympien de cette belle figure, +et ce détail se trouvait dans le regard.</p> + +<p>Lapierre avait des yeux noirs fort grands et +fort beaux; mais, chose extraordinaire, il ne pouvait +les maintenir en repos et les fixer carrément +sur une autre paire d'yeux. Son regard, sans +cesse en mouvement et comme égaré, ne faisait +qu'effleurer le regard fixé sur lui et se plaisait, de +préférence, à voltiger sur les menus détails de la +toilette de son interlocuteur.</p> + +<p>L'honnête garçon agissait-il ainsi par timidité?... +on bien le misérable suborneur de jeunes filles +craignait-il de laisser, lire, par ces fenêtres +grandes ouvertes de son âme, les noires machinations +qui s'y tramaient?...</p> + +<p>Peut-être!</p> + +<p>Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre +nouvel Adonis un petit air faux et un certain +cachet d'hypocrisie qui déparaient bien un peu les +grâces séduisantes de ses autres traits... Mais, +comme on ne rencontre guère d'homme parfait et +que, d'ailleurs, le défaut dont il est question résidait +plutôt dans l'expression du regard que dans +le regard lui-même, Lapierre n'en passait pas +moins pour un des plus beaux hommes de Québec, +aux yeux des juges féminins. Et plus d'une de ces +dames, qu'un secret dépit rendait accommodante, +ne se gênait pas pour dire que la riche demoiselle +Privat faisait, en somme, un excellent mariage, +puisqu'elle payait avec du <i>vil métal</i> aisément +acquis tant de grâce et tant de perfection...</p> + +<p>Madame Privat—il faut bien le dire—paraissait +être un peu de cette opinion; mais sa fille envisageait +probablement la chose, à un point de +vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de +toute évidence qu'elle ne partageait pas l'engouement +général à l'égard de son futur époux. Calme +et presque insouciante, elle voyait arriver sans +trouble comme sans impatience le jour solennel où +elle associerait à jamais sa vie à celle du brillant +jeune homme qui faisait tourner tant de têtes. +Plus que cela, les gens sérieux de son entourage—ses +vrais amis, ceux-là,—remarquaient avec +étonnement qu'à rencontre de bien des jeunes filles +en pareil cas, Laure devenait de plus en plus +bizarre, se drapait de plus en plus dans sa sombre +mélancolie, à mesure qu'approchait le jour fatal...</p> + +<p>A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans +son coeur quelque secret terrible et, plutôt que de +le dévoiler, marchait stoïquement à l'autel, comme +d'autres marchent au sacrifice.</p> + +<p>Mais ses amis clairvoyants—en bien petit nombre, +du reste—se gardaient bien de laisser paraître +au dehors cette pénible impression et se contentaient +de conjecturer <i>in petto</i>.</p> + +<p>Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat, +pour se renseigner exactement sur ce qui se +passait dans le coeur de sa jeune fille, eût d'abord +un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague, +que son instinct maternel, doublé d'une observation +attentive, la mît sur la piste de la vérité...</p> + +<p>Malheureusement, l'excellente femme, comme +nous l'avons dit, n'était rien moins qu'observatrice; +et, d'ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui avait +pas permis de s'arrêter longtemps sur les réflexions +qu'avaient fait naître chez elle les récentes +étrangetés du caractère de sa fille.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté +masquait un mauvais coeur et que les délices +d'une vie opulente avaient étouffé, chez Mme Privat, +les sentiments sacrés de la maternité.</p> + +<p>Ce serait là une étrange erreur.</p> + +<p>La riche veuve, au contraire, raffolait de ses +deux enfants; elle eût, sans hésiter, sacrifié des +sommes folles pour satisfaire le moindre de leur +caprice... Mais la Providence, qui lui avait prodigué +l'or, lui avait refusé cette sorte d'intuition +maternelle qui fait rechercher pour ses enfants, en +dehors des jouissances de la fortune, les jouissances +plus intimes du coeur et celles plus relevées de +l'âme.</p> + +<p>Pour certaines femmes du monde, qu'une piété +bien entendue ou quelque saine idée de philanthropie +n'éclaire pas, être heureux, c'est avoir assez +d'argent pour se payer tous les fastueux caprices +du <i>high life</i>, et assez de notoriété pour que les +membres de cette aristocratie-là ne vous rient pas +au nez, malgré vos écus.</p> + +<p>Mme Privat avait ces deux éléments de bonheur +et s'en contentait. L'idée que ses enfants eussent +besoin d'autre chose pour entrer, le front serein, +dans la vie mondaine ne lui était jamais venue +et—disons-le—ne pouvait lui venir.</p> + +<p>Mariée fort jeune à un homme puissamment riche, +elle était passée sans transition du doucereux +couvent des Ursulines de Québec à l'opulente villa +de son mari, en Louisiane. Il n'y avait, par conséquent, +pas une heure dans son existence entière +où elle n'eût été entourée des jouissances que procure +la fortune, et tant loin que son souvenir pouvait +se porter en arrière, elle n'y voyait que plaisir +et bonheur.</p> + +<p>Rien d'étonnant donc à ce qu'une, femme élevée +dans de semblables conditions ne vît pas au-delà +l'horizon des jouissances matérielles et ne comprît +point ces voluptés sublimes qui prennent naissance +dans le coeur.</p> + +<p>Mais, à part les considérations qui précèdent, +une raison plus simple et moins métaphysique +doit nous faire excuser Mme Privat de n'avoir +point jusqu'alors compris sa fille et de la lancer si +inconsidérément dans les serres redoutables du mariage: +et cette raison bien simple, c'est que la +chère femme n'était pour rien dans le choix de +Laure.</p> + +<p>Expliquons-nous.</p> + +<p>Mme Privat avait bien, dès la première apparition +en Louisiane de Lapierre, en compagnie du +colonel, accueilli le jeune homme avec beaucoup de +prévenances, comme on accueille un hôte aimable; +elle avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales +s'établir entre son compatriote québecquois +et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que se +conformer au désir tacite de son mari; elle avait +bien aussi, après le retour de sa famille à Québec, +ouvert à deux battants la porte de son salon à +l'ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné +le malheureux officier blessé et mourant, à +l'homme généreux qui avait rendu les derniers devoirs +au planteur louisianais...</p> + +<p>Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne +lui était arrivée d'encourager autrement les assiduités +de Lapierre, ni d'exercer une pression quelconque +sur sa bien-aimée Laure.</p> + +<p>Elle s'était montré satisfaite et n'avait peut-être +pas suffisamment caché son mécontentement: voilà tout.</p> + +<p>Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec, +Lapierre avait formellement demandé à Mme Privat +la main de Laure, la riche veuve s'était déclarée +très honorée de la démarche, mais elle avait +complètement subordonné sa réponse à celle de sa +fille.</p> + +<p>Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à +Laure la demande officielle de Lapierre et avoir +reçu de la jeune créole une réponse favorable, que +la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les +goûts de sa fille en conformité avec les siens, proclama +ouvertement ses préférences et pressa activement +les préliminaires du mariage.</p> + +<p>Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en +finir au plus tôt possible, aida puissamment la +bonne dame dans les mille détails d'une aussi importante +opération, surtout dans ce qui concernait +la liquidation de la dot de Laure, tant et si +bien qu'au moment où nous sommes rendus, un +mois après la demande officielle, tout était terminé +et qu'il ne restait guère plus que le contrat à +signer.</p> + +<p>La chose devait se faire le mardi suivant, la veille +même du mariage et le lendemain du grandissime +bal que se proposait de donner, à son cottage de +la Canardière, la mère de la future épouse.</p> + +<p>Voilà pour la situation réciproque des dames +Privat et du citoyen Lapierre.</p> + +<p>Il nous reste maintenant à dire deux mots du +jeune Edmond et de notre ami Champfort, relativement +à la position qui leur était faite par les +événements en voie de réalisation.</p> + +<p>Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin +sa soeur Laure, qu'il aimait beaucoup, donner tête +baissée dans le traquenard matrimonial tendu par +l'irrésistible Lapierre.</p> + +<p>Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique, +et pour une raison ou pour une autre, le +jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir sa +soeur à son affection.</p> + +<p>Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même +l'étrange sentiment de répulsion qu'il éprouvait, +que ce Lapierre avait toujours été pour les siens un +oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs +et les premières larmes dans sa famille dataient +de l'apparition en Louisiane de cet étranger; +et le jeune étudiant aimait trop sa soeur, +pour ne pas s'être aperçu que le retour à Québec +de ce même étranger était pour beaucoup dans la +mystérieuse tristesse de la pauvre Laure.</p> + +<p>Il avait même—un certain jour qu'il surprit la +jeune fille le visage baigné de larmes, dans une allée +solitaire du parc—essayé de toucher ce sujet; +mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté +les bras autour du cou, et répondu, avec un redoublement +de pleurs:</p> + +<p>—Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!... +Oh! si tu savais!... Mais non... ni +toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit savoir +un si terrible secret... J'ai un grand devoir à +remplir... Prie Dieu que la force ne m'abandonne +pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais à qui que +ce soit de ce que je viens de te dire—surtout à notre +mère—et toi-même, ne me questionne jamais +plus sur ce sujet.</p> + +<p>Edmond, douloureusement étonné, avait promis, +en courbant la tête.</p> + +<p>Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur +le coeur un gros levain d'amertume contre le fiancé +de sa soeur, contre l'homme qui possédait des +armes si puissantes pour vaincre la résistance des +jeunes filles riches, et faire tomber leur dot dans +son escarcelle.</p> + +<p>Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire +qu'un mot, on sait quelles puissantes raisons il +avait de ne pas aimer son futur cousin.</p> + +<p>Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves +de bonheur, en lui enlevant, non-seulement le coeur +de Laure, mais jusqu'à son amitié, jusqu'à cette +sympathie irrésistible qui faisait autrefois d'eux +un frère et une soeur.</p> + +<p>Tant qu'il n'avait fait que soupçonner son malheur, +Champfort s'était contenté de gémir en secret +sur le revirement imprévu du coeur de la jeune +créole; son ombrageuse fierté aidant, il avait même +affecté auprès de sa cousine une indifférence qui +frisait le dédain...</p> + +<p>Mais, depuis un mois, les choses étaient bien +changées, et la certitude que Laure était décidément +perdue pour lui jetait le pauvre étudiant +dans toutes les angoisses du désespoir.</p> + +<p>Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière, +fuyant la vue de sa cousine et surtout le +contact de son odieux rival.</p> + +<p>Després avait bien, pour un moment, fait refleurir +dans le coeur de Champfort l'arbre vivace de +l'espérance; mais la conversation qu'il venait d'avoir +avec Laure avait ramené le pauvre amoureux +à la froide réalité et lui faisait envisager l'avenir +avec toute l'amertume des jours passés.</p> + +<p>Telle était la situation!</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XIII</h3> + +<h3 class="sub">Lapierre à L'oeuvre</h3> + +<p>A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons +laissé Lapierre sur le seuil du salon, faisant son +entrée.</p> + +<p>L'ex-fournisseur de l'armée fédérale, en homme +bien appris, présenta d'abord ses hommages à la +maîtresse de la maison, puis s'inclina profondément +devant Mlle Privat, à laquelle il débita un +aimable compliment, et finalement il souhaita +rondement le bonjour à Champfort, comme on le +fait avec une ancienne connaissance.</p> + +<p>L'étudiant salua froidement, et Laure. répondit +à peine; mais il en fut tout autrement de Mme +Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre elle +et sa fille et lui dit avec enjouement:</p> + +<p>—C'est aimable à vous d'être venu... Je vous attendais. +Tenez, nous parlions justement de vous.</p> + +<p>—Vous êtes bien bonne, madame... Je ne suis +donc pas de trop dans votre conversation, répondit +Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur +Champfort et sa cousine.</p> + +<p>—Oh! vous n'êtes jamais de trop dans ce que +nous avons à dire, et en ce temps-ci moins que +d'habitude, encore.</p> + +<p>—D'autant moins, ajouta nonchalamment +Champfort, que nous évoquions, au moment de +votre arrivée, un souvenir qui vous est familier.</p> + +<p>—Lequel donc, cher ami?</p> + +<p>—Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et +des circonstances qui ont accompagné sa mort, +répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur +son interlocuteur un regard hautain.</p> + +<p>Celui-là hésita dix secondes—le temps de composer +sa physionomie et de lui donner un air de +profonde componction—puis il accoucha de la +phrase suivante:</p> + +<p>—Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop +familier, car il est toujours présent dans mon +coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien des +mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse, +et pourtant, j'ai toujours sous les yeux la pâle et +héroïque figure du colonel, au moment où il rendait +le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de +ces choses que l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta +Lapierre, en rendant à Champfort son regard hautain.</p> + +<p>—Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons +particulières pour se souvenir, grommela +Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid +de Lapierre.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur, +en pâlissant. Auriez-vous, par hasard, +quelque arrière-pensée relativement aux circonstances +que je vous rappelle?</p> + +<p>Champfort eut une horrible démangeaison—celle +de démasquer immédiatement le fourbe; +mais une seconde de réflexion lui fit voir qu'il +compromettait irrémédiablement sa cause en agissant +avec trop de précipitation, et surtout en +n'attendant pas, pour frapper un grand coup, le +concours de son ami Després. D'ailleurs la figure +irritée de sa tante le ramena vite au sentiment de +la prudence.</p> + +<p>Faisant donc une prompte retraite et comprimant +sa colère, il répondit en s'efforçant de sourire:</p> + +<p>—Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez +comme un cheval de guerre qui entend le +clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée +malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement +dire que l'amitié qui vous unissait à mon oncle le +colonel était une raison insuffisante pour que sa +mort reste éternellement gravée dans votre mémoire.</p> + +<p>La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de +Lapierre reprit à peu près sa placidité ordinaire. +Seule, Laure demeura le sourcil froncé et son regard +se tourna lentement vers son cousin, comme +pour lui reprocher sa reculade.</p> + +<p>Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et +en comprit-il la signification?</p> + +<p>La chose est probable, car il répondit avec un +peu d'amertume:</p> + +<p>—Mon cher Champfort—il l'appelait <i>son +cher</i>!—et vous, mesdames, veuillez me pardonner +un emportement bien légitime. Les sentiments +qui m'unissaient au regretté colonel étaient +d'une nature tellement affectueuse, tellement filiale, +que je me révolte à l'idée seule qu'on en +puisse suspecter la pureté. Il n'y a qu'un semblable +sujet qui puisse me faire sortir des bornes de +la politesse exquise que je vous dois.</p> + +<p>—De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat +ne vous faites pas plus coupable que vous n'êtes. +Mon neveu est un peu vif et il a pu mal choisir ses +expressions; mais son intention n'était pas blessante, +je m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle, +le sentiment qui vous a fait parler est un de +ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille +et à moi... N'est-ce pas, Laure?</p> + +<p>Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et +fixant ses grands yeux pleins d'éclairs sur ceux de +son fiancé, elle répondit d'une voix étrange:</p> + +<p>—Oui... pourvu que ce sentiment soit désintéressé.</p> + +<p>La figure mate de Lapierre devint tout à fait +d'une blancheur de cire.</p> + +<p>—En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il.</p> + +<p>—Oh! je ne dis pas cela: je réponds à ma mère +d'une manière générale, répartit la jeune créole, +qui se renfonça dans son fauteuil.</p> + +<p>La mère de Laure, peu satisfaite de l'explication +de sa fille, vint à sa rescousse.</p> + +<p>—Ma chère enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui, +dit-elle. Tout-à-l'heure, tu te querellais +avec ton cousin, à propos de futilités, et voilà que +maintenant tu réponds à ton fiancé comme une +petite fille boudeuse.</p> + +<p>—Paul m'a pardonné, répondit Laure, et nous +avons fait notre paix... n'est-ce pas, mon cousin?</p> + +<p>—Mais, certainement, ma chère cousine, et cette +aimable petite querelle n'a fait que réchauffer mon +affection pour vous.</p> + +<p>—Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant +vers sa mère.</p> + +<p>—C'est parfait, répliqua la veuve, mais il te +reste à en faire autant pour ton fiancé.</p> + +<p>L'oeil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une +lutte de quelques secondes—puis elle articula +froidement:</p> + +<p>—Je n'ai rien à me faire pardonner de monsieur +Lapierre.</p> + +<p>Mme Privat resta stupéfaite.</p> + +<p>Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard +franchement admirateur. Le digne étudiant jubilait +littéralement, et il faut bien dire que la figure +décomposée de son rival n'était pas faite pour diminuer +sa joie.</p> + +<p>Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil, +puis, après être passé successivement du pâle au +vert et du vert au cramoisi, il se leva tout droit +et, s'adressant a Mme Privat:</p> + +<p>—Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse, +auriez-vous l'extrême complaisance de me laisser +quelques instants seul avec mademoiselle, votre fille?... +J'ai à l'entretenir de choses infiniment +sérieuses, et il importe que cette conversation ait +lieu sans retard.</p> + +<p>—Je n'ai pas la moindre objection, répondit la +veuve, assez étonnée, et j'espère bien que mademoiselle +Privat sera assez convenable pour n'en +pas avoir, elle non plus.</p> + +<p>Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard +sévère à l'adresse de sa fille, et attendit.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure +avec calme.</p> + +<p>—Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant +à quitter le salon: je n'attendais pas +moins de votre obéissance... Et maintenant, ajouta-t-elle +plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends +de ton amitié pour moi que tu répares ta +maladresse de tout-à-l'heure et que tu sois aimable.</p> + +<p>—Soyez tranquille, je serai très aimable, répondit +sur le même ton la jeune fille, avec un pâle +sourire.</p> + +<p>A peu près rassurée, la crédule mère rejoignit</p> + +<p>Champfort, qui s'était dirigé vers la porte du salon, +sans attendre qu'on l'invitât à déguerpir. +Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à Lapierre:</p> + +<p>—Vous savez que nous vous attendrons pour +souper... Tâchez de terminer bien vite vos petites +affaires, et de conclure, cette fois, un traité de +paix durable.</p> + +<p>—C'est, en effet, un traité que nous allons faire, +répondit audacieusement Lapierre, et j'ose espérer +que les parties contractantes l'observeront scrupuleusement.</p> + +<p>—Tant mieux. A bientôt donc!... Viens, +Paul.</p> + +<p>Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer +la porte du salon, il contempla une dernière +fois la pauvre Laure, dont le fier et triste regard +était fixé sur lui.</p> + +<p>En une seconde, une immense colère fit bouillonner +ses tempes...! marcha rapidement sur Lapierre, +et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes, il +lui dit d'une voix concentrée:</p> + +<p>—Prends garde à toi, misérable, et pense à l'îlot +de Saint-Monat!</p> + +<p>Puis il rejoignit sa tante, qui s'éloignait sans +avoir entendu............</p> + +<p>Trois-quarts d'heure après, Lapierre et Laure rejoignaient, +dans la grande salle à manger du cottage, +les autres membres de la famille, qui n'attendaient +plus qu'eux pour se mettre à table.</p> + +<p>Lapierre était toujours pâle, comme d'habitude, +mais sa figure rayonnait d'une façon singulière.</p> + +<p>Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux +brillants disaient assez le rude combat qu'elle venait +de soutenir.</p> + +<p>Elle fut, du reste, plus prévenante que d'ordinaire +pour son fiancé, et n'adressa, pas une seule fois +la parole à Champfort.</p> + +<p>Le souper fut assez animé—Lapierre faisant à +peu près seul les frais de la conversation avec les +dames, tandis que Champfort et le fils de Mme +Privat, arrivée depuis une demi-heure, s'entretenaient +à part.</p> + +<p>De l'incident du salon, il ne fut nullement question, +et rien dans les paroles ni dans les regards +de Lapierre ne vint indiquer à Champfort que +l'ancien rival de Després eût compris la terrible allusion +au drame nocturne de l'îlot qui venait de +lui être jetée en plein visage.</p> + +<p>—Ou cet homme est véritablement très fort, ou +il est tellement sûr d'arriver à ses fins qu'il ne +craint pas les menaces, se dit l'étudiant... Nous +verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude +un peu plus qu'indépendante.</p> + +<p>Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus +rien, se replongea dans ses réflexions pessimistes.</p> + +<p>Quant au triomphateur Lapierre, après avoir +reçu de Mme Privat toutes les instructions nécessaires +à l'organisation du grand bal projeté, il se +retira d'assez bonne heure, promettant de revenir +le lendemain.</p> + +<p>Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les +lumières s'éteignirent successivement aux fenêtres +du cottage.</p> + +<p>La nuit étendait, son voile protecteur sur les douleurs +et passions diverses sommeillant sous le +toit de la Folie-Privat.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XIV</h3> + +<h3 class="sub">Pauvre Laure!</h3> + +<p>Faisons maintenant un pas en arrière et disons +ce qui s'était passé entre Mlle Privat et son ténébreux +fiancé.</p> + +<p>Lorsque la porte du salon se fut refermé sur +Champfort—une seconde après que l'étudiant exaspéré +eut lancé à son rival l'apostrophe que l'on +sait—Lapierre demeura quelque temps immobile, +debout et la main crispée sur le dos d'un fauteuil, +étourdi par ce coup inattendu.</p> + +<p>Ce nom de <i>Saint-Monat</i>, cette allusion à un +épisode de sa vie où il savait n'avoir pas joué le +beau rôle, lui remettait en mémoire trop d'événements +terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant +son magnifique sang-froid.</p> + +<p>Et, dans la bouche de ce jeune homme à l'oeil +menaçant—le cousin, presque le frère de la femme +dont il convoitait la dot—un avertissement +comme celui-là prenait les proportions d'une véritable +déclaration de guerre, ressemblait à une intervention +tardive, mais inévitable, de la Providence +en faveur de la malheureuse victime de sa +cupidité.</p> + +<p>En une minute de réflexion, Lapierre remonta, +anneau par anneau, la chaîne de ses méfaits... et il +eut peur. La sombre figure d'une autre de ses victimes, +d'un pauvre jeune homme aimé, dont il +avait brisé la vie en lui enlevant le coeur de sa +fiancée, lui apparut dans le nuage de sa menaçante +rêverie...</p> + +<p>Mais celui-là n'était le timide défenseur qui +procédait par allusions et avertissements... Il arrivait +comme la foudre, sombre et terrible... Six +années de souffrances avaient éteint dans son +coeur jusqu'au dernier atome de pitié... Implacable +justicier, il déchirait d'une main vengeresse le voile +qui couvrait les turpitudes de l'ancien espion de +l'armée fédérale et mettait à nu la gangrène de +son âme...</p> + +<p>Oui, Lapierre eut peur, et ses lèvres blêmies murmurèrent +involontairement le nom de Gustave Lenoir!</p> + +<p>Mais cette défaillance morale ne dura qu'une minute, +et le misérable se raidit vigoureusement +contre un sentiment qu'il qualifia de puéril. Il reprit +donc bien vite son aplomb et s'approchant de +Mlle Privat, qui semblait encore sous l'effet des +singulières paroles de Champfort:</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme +moi.. je suppose, l'étrange menace que vient de me +faire votre cousin?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit froidement Laure, et +j'ai même pu remarquer la profonde impression +que cette menace a produite chez vous.</p> + +<p>—Ah! repartit ironiquement Lapierre, vous +êtes en vérité trop perspicace, mademoiselle, et +rien ne peut vous échapper...</p> + +<p>Laure ne répondit pas.</p> + +<p>—Mais, continua le jeune homme, laissez-moi +vous dire que, cette fois-ci, votre flair si subtil +vous a trompée.</p> + +<p>—Je ne le crois pas, monsieur.</p> + +<p>—Moi, j'en suis sûr—car, à n'en pas douter, +vous avez cru que les insolentes paroles de ce +Champfort m'ont fait peur.</p> + +<p>—J'ai, en effet, non pas cru, mais vu cela.</p> + +<p>—Mademoiselle, vous êtes dans la plus singulière +des erreurs, et le sentiment que m'a fait éprouver +l'impertinence de votre cousin est tout autre.</p> + +<p>—Vous ne me donnerez pas le change, monsieur.</p> + +<p>—Écoutez-moi, et vous ne tarderez pas à être +convaincue. Depuis longtemps déjà je suis en +butte aux mesquines agaceries de ce petit carabin +qui vient de m'insulter, et je me suis demandé +plus d'une fois quelle raison il avait de m'en vouloir... +La ridicule menace de tout à l'heure, jointe à +mes observations personnelles, a été pour moi un +trait de lumière... Je tiens la clé de l'énigme.</p> + +<p>—En vérité?... Vous êtes plus avancé que moi, +car j'ignore complètement pourquoi mon cousin +semble avoir pour vous un si profond mépris.</p> + +<p>—Je vais vous en instruire, mademoiselle, et +vous donner sans ambages la cause de ce grand +mépris dont vous parlez avec une certaine complaisance.</p> + +<p>—Je serais heureuse de le savoir, je l'avoue...</p> + +<p>—Eh bien! soyez doublement heureuse, ma fiancée, +car monsieur Champfort ne m'honore de son +dédain que parce qu'il..., <i>vous aime!...</i></p> + +<p>A cette déclaration formelle, qui venant confirmer +des soupçons nés le jour même dans son esprit, +la pauvre Laure se sentit pâlir affreusement. +Sans le vouloir, elle porta une de ses mains à son +coeur, tandis que l'autre comprimait son front qui +semblait vouloir éclater.</p> + +<p>C'est que, chez elle aussi, la lumière venait de se +faire. Elle revit, à la clarté de cette tardive révélation, +les beaux jours d'autrefois, alors que son +cousin et elle folâtraient gaiement sur les plages +du lac Pontchartrain ou prolongeaient leur douce +causerie sous la véranda de l'habitation louisianaise...</p> + +<p>Elle revit son père, qu'elle idolâtrait et dont le +souvenir était encore si vivant dans son coeur; +elle revit ce père malheureux, arrivant de l'armée +en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux +et la prier d'être particulièrement aimable +pour son compagnon de voyage...</p> + +<p>Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague +effroi qu'elle éprouvait en sa présence, les attentions +dont il l'entourait, le contentement du +colonel à la vue de leur amitié apparente... tout +cela défila rapidement sous ses yeux.</p> + +<p>Enfin, la fantasmagorie de son rêve d'une minute +lui montra, à son tour, le pauvre Champfort, +devenu indifférent pour sa coquette cousine, +fuyant sa société et rompant un à un tous les fils +dorés de la douce intimité qui les unissait—provoquant +chez la jeune créole, dont l'orgueil natif +était piqué au vif, cette réaction de froideur d'amertume +qui caractérisa par la suite leurs rapports +journaliers...</p> + +<p>La malheureuse jeune fille revit tout cela en +quelques instants, et une larme brûlante vint +trembloter au bord de sa paupière.</p> + +<p>—Comme nous aurions pu être heureux! se +dit-elle.</p> + +<p>Mais la vue de Lapierre, debout en face d'elle et +suivant du regard les impressions produites par sa +déclaration, la ramena bientôt à la froide réalité.</p> + +<p>Elle reprit toute son énergique attitude et, relevant +fièrement la tête:</p> + +<p>—Vous pensez que mon cousin m'aime, dit-elle... +Hé! quand cela serait?</p> + +<p>Lapierre hésita une seconde, puis il répondit +avec force:</p> + +<p>—Ah! ah! quand cela serait!... Puisqu'il en +est ainsi, mademoiselle, et puisque vous trouvez si +étrange qu'un autre homme que moi, qui dois +vous épouser ces jours-ci, vous fasse impunément +la cour, eh bien! je vais laisser le champ libre; +cet heureux rival... Mais je jure Dieu que le nom du +votre père sera déshonoré.</p> + +<p>—Ah! ce secret, ce fatal secret!... murmura +Laure éperdue.</p> + +<p>—Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde +entier saura que le colonel Privat a forfait à +l'honneur.</p> + +<p>—Hélas!.... pauvre père! gémit la jeune fille.</p> + +<p>—L'Amérique apprendra, poursuivit Lapierre, +qu'il s'est trouvé dans son armée un officier assez +dépourvu de patriotisme pour escompter le dévouement +de ses soldats et réparer les brèches de sa +fortune en volant les défenseurs de la patrie...</p> + +<p>—Vous mentez, misérable... Mon père n'a pu +descendre si bas.</p> + +<p>—Et la lettre, la fameuse lettre?... se contenta +de répondre froidement Lapierre.</p> + +<p>—Ah! ce n'est que trop vrai... Pauvre père! +murmura Laure anéantie.</p> + +<p>—Cette lettre, acheva l'ex-fournisseur, dans laquelle +votre père vous fait l'aveu de son déshonneur +et vous supplie, au nom de votre amour pour +lui, d'empêcher, par votre mariage avec moi, que +le seul dépositaire du terrible secret ne révèle son +crime?...</p> + +<p>—Oui, oh! oui, je m'en souviens, sanglota Laure, +et cette prière, d'un mourant sera exaucée... Je +serai votre femme; je me sacrifierai pour que les +ossements de mon malheureux père ne tressaillent +pas de honte dans leur tombeau.</p> + +<p>—Voilà qui est bien, et j'admire un dévouement +filial poussé jusqu'au point de consentir à un aussi +monstrueux mariage, reprit Lapierre avec ironie... +Mais, mademoiselle, quand on se pose en héroïne, +il ne faut pas faire les choses à demi; et, +puisque vous êtes décidée à vous <i>sacrifier</i>—suivant +votre expression—je désire que ce sacrifice +soit complet.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?... que vous faut-il de +plus? demanda Laure avec exaltation... N'est-ce +pas assez d'enchaîner ma vie à la vôtre et de renoncer +pour toujours à mes plus chères illusions, +à ma part de bonheur en ce monde?... Ma fortune, +cette misérable dot que vous convoitez, ne suffit-elle +pas à vos appétits cupides?... Va-t-il me falloir +supplier mon frère de renoncer aussi à la sienne +en votre faveur, pour que votre traître bouche +ne révèle pas des malversations dans lesquelles +vous avez trempé, ne trouble pas le dernier sommeil +du malheureux et confiant officier dont vous +avez causé la mort?...</p> + +<p>—Voyons, dites, monsieur le chevalier d'industrie... +ne, vous gênez pas! Vous possédez un secret +qui vaut une mine d'or: exploitez-le avec le talent +que vous avez déployé là-bas, entre les armées ennemies!</p> + +<p>Et la fière créole, brisée d'émotion, se couvrit le +visage de ses mains crispées.</p> + +<p>Quant à Lapierre, cette sanglante flagellation +lui causa un mouvement de rage.</p> + +<p>Il parut sur le point d'éclater.</p> + +<p>Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme +de reptile.</p> + +<p>Redoutant par-dessus tout une scène où il n'avait +rien à gagner, et craignant que le desespoir +de Laure ne la porta à tout confier à sa mère, il +avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa +victime, et répliqua d'une voix doucereuse:</p> + +<p>—Tout doux! ma belle fiancée, la colère vous +égare et vous fait dire des choses que votre coeur +ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos insinuations +et ma conscience est trop nette sous ce +rapport, pour que je m'offense sérieusement de +propos dictés par un dépit excessif. Laissez-moi +vous dire seulement, mademoiselle, que votre père +eût parlé tout autrement que vous ne le faites, et +qu'il n'eût pas récompensé par des injures les services +que j'ai pu lui rendre...</p> + +<p>—Vous vous faites payer trop cher ces prétendus +services, pour avoir le droit de les rappeler, +interrompit Laure avec amertume... Et encore, +ajouta-t-elle. Dieu seul sait...</p> + +<p>Elle n'acheva pas.</p> + +<p>—Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction, +que je poursuis auprès de la fille l'oeuvre +commencée avec le père...</p> + +<p>—Vous ne croyez pas dire si vrai! murmura la +jeune créole.</p> + +<p>—Dieu seul sait, reprit sans s'émouvoir l'ex-fournisseur, +que mon mariage avec vous n'a toujours +été, dans ma pensée, qu'un premier pas vers +la grande oeuvre de réparation que j'ai promis solennellement +d'accomplir au chevet du colonel Privat +mourant. Cette dot que vous me reprochez; si +injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille, à +quoi elle est destinée?</p> + +<p>—Je le sais que trop.</p> + +<p>—Vous ne le savez pas du tout, au contraire.</p> + +<p>Eh bien! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle—environ +deux cent mille piastres—passera +presque toute entière à restituer les sommes +subrepticement empruntées par votre père à +la caisse de l'armée; cette misérable fortune devant +laquelle vous m'accusez de ramper, je m'en +dessaisirai aussitôt, après notre mariage pour la +rendre à qui elle appartient, pour enlever de la +croix d'honneur de mon malheureux ami, le colonel +Privat, la tache d'ignominie qui la souille...</p> + +<p>—Voilà, mademoiselle, la mine que j'exploite; +voilà l'industrie que je pratique!</p> + +<p>Et Lapierre, en prononçant ces mots, avait un +accent si irrésistible de noble franchise, que la +pauvre Laure abaissa lentement sa paupière brûlante, +et qu'une soudaine réflexion traversa son +cerveau endolori:</p> + +<p>—S'il disait vrai!</p> + +<p>Lapierre lut au vol cette pensée sur le front de +la jeune fille.</p> + +<p>Il reprit gravement:</p> + +<p>—Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi! si +vous en avez le coeur: je n'en continuerai pas +moins à remplir la mission sacrée que je me suis +imposée.</p> + +<p>—Ni les menaces de votre adorateur Champfort, +ni vos insinuations malveillantes ne me feront +fléchir, ne me détourneront de la route que +je poursuis—route qui aboutit à la réhabilitation +de mon pauvre ami, le colonel Privat.</p> + +<p>—Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille, +que vos froideurs et vos dédains ne changent—en +une heure de colère—ma mission de salut en mission +de vengeance. Ce jour-là, je serai inflexible, +et ni le pouvoir magique de votre beauté, ni vos +supplications, ni vos larmes n'empêcheront le déshonneur +de s'abattre sur votre maison.</p> + +<p>Laure était émue.</p> + +<p>Un violent combat se livrait en elle-même depuis +quelques instants.</p> + +<p>Tout à coup, elle se leva et, tendant sa main à +Lapierre:</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, si j'ai eu des torts vis-à-vis +de vous, pardonnez-les-moi. Je veux vous croire, +car il serait trop malheureux que mon obstination +causât l'éternelle honte de ma famille.</p> + +<p>—Dites ce que vous exigez de moi: j'obéirai.</p> + +<p>Un éclair de triomphe passa dans les yeux de +l'ex-fournisseur. Il saisit avec empressement la +main de sa fiancée et, la portant respectueusement +à ses lèvres, il dit en fléchissant le genou comme +un preux chevalier qu'il n'était pas:</p> + +<p>—Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs +n'a pas ici à commander, mais à implorer.</p> + +<p>—Implorez alors, répondit froidement Mlle Privat, +mais faites vite, car cette scène m'épuise.</p> + +<p>—Eh bien! mademoiselle, répliqua Lapierre en +se levant, je m'estimerais heureux si vous daigniez +vous montrer en compagnie un peu plus bienveillante +à mon égard.</p> + +<p>—Je ferai mon devoir de fiancée, monsieur. +Après.</p> + +<p>—Après?... Ma foi, je ne vous cacherai pas que +je tiens beaucoup à ce que votre cousin ne vienne +plus jouer vis-à-vis de vous le rôle de protecteur, +ou plutôt celui de vengeur—comme si vous étiez +une victime et moi un bourreau.</p> + +<p>—C'est affaire entre vous et lui. Quant à moi, +je n'ai jamais dit à mon cousin un seul mot de +nature à, lui laisser supposer que je fusse forcée, +d'une façon quelconque, de vous épouser.</p> + +<p>—Cependant, ce jeune homme vous aime...</p> + +<p>—Je n'en sais rien monsieur.</p> + +<p>—Comment!... il ne vous l'a jamais dit?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Du moins, sa manière d'agir vis-à-vis de vous +a dû vous le prouver?</p> + +<p>—C'est tout le contraire. Mon cousin a toujours +été très réservé—plus que cela, très froid +avec moi.</p> + +<p>—Alors, comment expliquer sa conduite d'aujourd'hui?</p> + +<p>—Je n'ai aucune explication à donner.</p> + +<p>Lapierre réfléchit une demi-minute, puis se levant:</p> + +<p>—Très bien, mademoiselle, je vous remercie de +votre condescendance. Ne pouvant vous prier de +fermer la bouche à mon insulteur de tantôt, je me +chargerai moi-même de cette besogne en temps et +lieu.... Je tâcherai de lui faire rentrer son rôle de +vengeur.</p> + +<p>Laure s'était levée à son tour, et se disposait à +quitter le salon. Au moment de franchir la porte, +elle entendit la dernière phrase de Lapierre.</p> + +<p>Elle s'arrêta et répondit d'une voix grave:</p> + +<p>—Monsieur Lapierre, si j'ai besoin d'être vengée, +ce ne sera ni par mon cousin Champfort, ni par +d'autres... Mon vengeur, ce sera Dieu!</p> + +<p>Et s'inclinant froidement, elle se dirigea vers la +salle à manger, où se trouvaient réunis les hôtes +de la maison.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XV</h3> + +<h3 class="sub">Louise</h3> + +<p>Pendant que s'accomplissait les divers événements +que nous venons de rapporter, une scène +d'un tout autre genre se passait à Québec, dans +une modeste mansarde de Saint-Roch.</p> + +<p>Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intérêts et de passions +contraires aux prises, et les acteurs sont +bien autres qu'un fiancé forçant impitoyablement +la main à sa future...</p> + +<p>Nous y voyons, au contraire, une belle et douce +jeune fille de vingt à vingt-deux ans, un peu pâle, +un peu triste, travaillant avec ardeur à un ouvrage +de broderie, près d'une fenêtre que protège contre +l'aveuglante lumière du soleil un blanc rideau +de mousseline...</p> + +<p>C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde +de Saint-Roch, quelque part dans la rue +Saint-Valier—comme l'indique le pittoresque +amoncellement de rochers, couronnés de vieux +remparts percés d'embrasures, qui ferme l'horizon +du sud, en face de la fenêtre.</p> + +<p>Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la +riche héritière.</p> + +<p>La pièce est petite, basse et mal éclairée; l'ameublement, +qui semble avoir connu des jours +meilleurs, porte les traces évidentes d'un long +usage et de plusieurs pérégrinations...</p> + +<p>Mais, comme tout y est à sa place!... comme +tout est propre, luisant, soigné!... qu'elle est +donc blanche la couverture qui orne le petit lit +virginal, dressé tout au fond de l'appartement, et +combien semble moelleux le tapis d'un chelin qui +cache tout entier le parquet!</p> + +<p>C'est que nous sommes ici dans la chambre particulière, +dans le <i>sanctus sanctum</i> de cette jolie +jeune fille qui manie si prestement son aiguille, +près de la fenêtre.</p> + +<p>Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de +fauvette ou d'hirondelle plus chaud, plus douillet, +plus charmant que cela?</p> + +<p>Au moment où pénètre notre regard profane +dans ce coquet pigeonnier, il est environ quatre +heures de l'après-midi.</p> + +<p>C'est le jour môme de notre excursion à la Canardière +et le lendemain de la fameuse réunion d'étudiants.</p> + +<p>La maîtresse du petit logis, debout avec l'aube +et fatiguée par un travail incessant et monotone, +lève de temps en temps sa bête blonde, jette un regard +distrait par la fenêtre, puis laisse tomber +son menton dans sa main et rêve...</p> + +<p>L'aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les +dessins de la toile; mais elle s'arrête de nouveau +au bout de quelques minutes... la tête blonde se relève; +le regard distrait traverse encore la mousseline +transparente pour aller se perdre sur les sombres +remparts...</p> + +<p>Et puis, l'infatigable aiguille se remet à l'oeuvre.</p> + +<p>Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait +bien interrompre tout-à-fait son travail; mais, de +toute évidence aussi, quelque raison puissante l'en +empêche et l'aiguillonne.</p> + +<p>La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses +de triomphe et de défaillance, jusqu'à ce +qu'un bruit cadencé de pas sur le trottoir d'en face +arrête enfin net la terrible aiguille.</p> + +<p>L'ouvrage est brusquement déposé sur un petit +guéridon, et la jeune brodeuse, se haussant sur ses +mignons pieds, regarde avec anxiété dans la rue.</p> + +<p>Apparemment qu'elle voit ce qu'elle désirait +voir, car aussitôt, frappant joyeusement ses mains +l'une contre l'autre, elle abandonne vivement la +fenêtre et court à la porte de sa chambre.</p> + +<p>Un instant après, un bruit de clef jouant dans +une serrure se fait entendre, puis l'escalier est +ébranlé par des pieds agiles qui l'escaladent quatre +à quatre, et, finalement, un jeune homme tout essoufflé +arrive comme une bombe dans la chambre, +pour être reçu entre les bras de notre jolie travailleuse.</p> + +<p>Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon +d'effleurer l'esprit, que ce mortel privilégié +n'était autre que notre vieille connaissance d'hier, +le <i>petit Caboulot</i>, et la belle jeune fille de la +mansarde, sa soeur <i>Louise</i>, l'ex-fiancée du Roi +des Étudiants!</p> + +<p>Là, Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui +avait annoncé qu'il possédait un grand secret la +concernant, mais qu'il ne lui en ferait part qu'après +son cours, à quatre heures, alors, que leur +père serait absent.</p> + +<p>Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque +temps, et voilà pourquoi nous avons vu Louise +oublier sa broderie pour regarder par la fenêtre +ou se demander quel pouvait bien être ce <i>grand +secret</i>, de monsieur son frère.</p> + +<p>Maintenant, par quelle succession d'événements +singuliers et quelles vicissitudes du sort avaient-ils +passé, pour que nous les retrouvions dans un +modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec, +après les avoir laissés là-bas, sur le Richelieu, +dans une situation plus qu'aisée?</p> + +<p>C'est ce que nous allons raconter en quelques +mots.</p> + +<p>On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la +déportation à Kingston de son rival Després, voulut +se conduire en conquérant et obtenir des parents +de Louise la main de leur fille.</p> + +<p>Ceux-ci refusèrent net.</p> + +<p>Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune +homme comme un aimable compagnon et un gai +convive; mais, outre que depuis il avait tenté +d'enlever leur fille de force, deux autres raisons +leur faisaient un devoir de résister à sa demande.</p> + +<p>C'était d'abord l'engagement pris avec le sauveur +de leur fille. Després—engagement d'honneur +dont ils ne se croyaient pas déliés par le malheur +arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la +conduite ignoble de Lapierre dans toute cette affaire +de duel et de procès avait soulevé contre lui +l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient +pour pour gendre d'un homme ayant sur la +conscience d'aussi lâches agissements.</p> + +<p>Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur +détermination bien arrêtée.</p> + +<p>Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut +inutile.</p> + +<p>Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit +pas de recourir, pour se venger, à un moyen +révoltant: il calomnia publiquement Louise et répandit +sur son compte les bruits les plus compromettants.</p> + +<p>Puis, content de son oeuvre, il détala au plus vite +et se réfugia aux États-Unis.</p> + +<p>Mais il laissait derrière lui la semence maudite +qu'il avait jetée parmi les populations cancanières +des petites paroisses environnantes, et cette semence +germa avec une effrayante rapidité.</p> + +<p>La position ne tarda pas à devenir intolérable +pour la famille Gaboury—on a vu ailleurs que +c'était son nom—et elle dut vendre ses propriétés, +puis s'en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu, +où chacun de ses membres était né.</p> + +<p>Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa +folle passion par la lâcheté de son ravisseur, avait +la première, demandé ce déplacement.</p> + +<p>Ce fut à Québec que l'on décida de se rendre—autant +pour mettre le plus de distance possible entre +la nouvelle et l'ancienne résidence, que pour +permettre au petit Georges de continuer plus facilement +ses études.</p> + +<p>Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à +peine de tarir la source de celles versées par cette +famille éprouvée, qu'une nouvelle calamité s'abattit +sur elle et que les pleurs reparurent.</p> + +<p>Madame Gaboury, minée par le chagrin et la +maladie, succomba six mois après avoir quitté s'a +place natale.</p> + +<p>Ce fut un grand deuil.</p> + +<p>Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais. +La malheureuse jeune fille s'imagina, non sans une +apparence de raison, qu'elle était pour beaucoup +dans ce fatal événement, et cette funeste conviction +s'enracina tellement dans son esprit, qu'elle y +étendit un sombre voile de mélancolie, que la main +bienfaisante du temps ne put jamais déchirer complètement.</p> + +<p>Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables +de toute situation de ce genre, Georges entra +à l'Université, et les revenus se trouvèrent insuffisants +pour un tel surcroît de dépense...</p> + +<p>Le père Gaboury, encore alerte pour son âge, +paya bravement de sa personne, en se faisant petit +employé d'une maison de commerce.</p> + +<p>Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de +réparer ses torts involontaires envers sa famille, +elle se mit résolument à l'oeuvre et devint une ouvrière +en broderie des plus courues.</p> + +<p>L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait +courbée sur son travail.</p> + +<p>Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements, +Georges put continuer, insoucieux, ses études +médicales.</p> + +<p>On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices +nécessaires, que l'enfant ne fit que soupçonner +la vérité, sans jamais la découvrir toute +entière.</p> + +<p>Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement +d'apprendre l'art de guérir, aux prix des fatigues +de son vieux père et des sueurs de sa pauvre soeur.</p> + +<p>Voilà où en étaient les choses au moment où +nous renouons connaissance avec cette estimable +famille.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XVI</h3> + +<h3>Le Frère et la Soeur</h3> + +<p>Après maintes accolades et une prodigieuse +quantité de baisers sonores, le Caboulot s'arrêta +enfin pour reprendre haleine.</p> + +<p>Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea +vers le guéridon pour y déposer un peu plus soigneusement +un cahier de notes qu'il avait à la +main.</p> + +<p>Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l'ouvrage +de broderie oublié par sa soeur. Il s'en empara, +et l'examinant avec une attention comique:</p> + +<p>—Ah! ça, ma grande soeur, s'écria-t-il, aurais +tu, par hasard, l'intention de te marier?</p> + +<p>—Pourquoi cette question? fit Louise, en s'efforçant +de sourire.</p> + +<p>—Parce que, tonnerre d'une pipe, voici un jupon +qui sent le <i>matrimonium</i> à plein nez.</p> + +<p>—Oh! le vilain garçon qui fouille dans les ouvrages +de femmes!</p> + +<p>—C'est que, hum!... mademoiselle ma soeur, +vous m'avez toujours soutenu que vous ne travailliez +pas pour les autres, et qu'à moins de prévisions +matrimoniales très... très prudentes...</p> + +<p>—Eh! bien?...</p> + +<p>—Cette robe de baptême ne vous est pas destinée.</p> + +<p>—Curieux, va! Es-tu bien sûr, au moins, que +ce soit une robe de baptême?</p> + +<p>—Dame! ça m'en a tout l'air... Au reste, c'est +peut-être une jaquette pour ta poupée, petite +soeur.</p> + +<p>—Tu sais bien que je ne <i>catine</i> plus.</p> + +<p>—Alors, c'est une robe de baptême, puisque ça +ne peut être que ceci ou cela. Sors-moi un peu de +ce dilemme-là.</p> + +<p>—Je n'ai pas fait ma rhétorique, et j'aime mieux +rester entre les pattes de ton terrible dilemme, que +d'en sortir pour me faire quereller.</p> + +<p>—Ah! ah! voilà enfin un aveu... Ainsi, il est +établi, irréfutablement établi que Mlle Gaboury +s'est fait couturière pour entretenir à l'Université +son flandrin de frère...</p> + +<p>—Mais, pas du tout: j'ai des moments de loisir, +des heures d'ennui... je les utilise, je m'amuse.</p> + +<p>—Oui, oui... <i>va-t-en voir s'ils viennent...</i> Ce +n'est pas à moi que l'on fait avaler de pareilles +couleuvres.</p> + +<p>—Quand je te dis...</p> + +<p>—Ne dis rien, ne dis rien: tu t'enferrerais davantage. +Je sais à quoi m'en tenir. Mon père et +toi, vous suez le sang pour amarrer les deux bouts, +et c'est moi qui en suis la cause: voilà l'affaire +tirée au net.</p> + +<p>—Mais, mon cher enfant...</p> + +<p>—Louise, ma grande soeur, ce n'est pas bien, +ça!... Je ne veux pas t'en dire plus long aujourd'hui... +Et, tiens—comme je n'ai pas de rancune, +moi—je vais te punir immédiatement en t'annonçant +une nouvelle qui va probablement te causer +une certaine émotion.</p> + +<p>—Ah! oui... ce grand secret que tu tiens en réserve +depuis ce matin?...</p> + +<p>—Précisément. Te doutes-tu un peu de quoi il +s'agit?</p> + +<p>—Mais, non... à moins que tu n'aies eu des nouvelles de... <i>lui</i>.</p> + +<p>Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement +son frère.</p> + +<p>—J'en ai, ma soeur, répondit gravement le Caboulot.</p> + +<p>—Tu as des nouvelles de Gustave?... tu sais où +il est? demanda vivement la jeune fille, qui devint +pâle.</p> + +<p>—Mieux que cela: je l'ai vu.</p> + +<p>—Ici, à Québec?</p> + +<p>—A l'Université, où il est étudiant en médecine, +comme moi.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!</p> + +<p>Et Louise, étourdie par cette nouvelle imprévue, +se laissa tomber sur un siège.</p> + +<p>Depuis six ans que Gustave Lenoir—il portait +son vrai nom à cette époque—était allé subir, au +pénitencier de Kingston, la condamnation que lui +avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle +de lui n'était parvenue au Canada.</p> + +<p>On s'était répété vaguement que le malheureux +jeune homme, après s'être sorti de prison, avait +traversé la frontière et s'était lancé tête baissée +dans le formidable tourbillon de la guerre américaine. +Mais, à part ce maigre renseignement, on +ignorait absolument ce qu'il était devenu. Et le +père de Gustave lui-même, questionné à ce sujet, +déclarait ne rien savoir sur le compte de son fils.</p> + +<p>De sorte que toutes les connaissances du jeune +Lenoir avaient fini par le croire mort, tué sans +doute—comme tant de ses compatriotes—dans +une de ces épouvantables boucheries de la guerre +de sécession.</p> + +<p>—Louise seule, ou à peu près, persistait à espérer... +Son coeur, revenu tout entier aux chastes élans du +premier amour, se refusait à accepter l'idée d'une +séparation éternelle... Quelque chose lui disait +qu'elle reverrait Gustave et que, régénérée par +l'expiation, elle pourrait arracher de l'âme endolorie +du jeune homme le dard que sa trahison y +avait planté.</p> + +<p>Pourtant, jusqu'à ce jour, rien n'était venu donner +raison à cette voix intérieure, et, si tenace que +fût l'espérance, de la pauvre fille, elle subsistait +malgré elle la froide influence de la désillusion.</p> + +<p>Et voilà que tout à coup, sans préparation, elle +apprenait, que, non-seulement Gustave était vivant, +mais encore qu'il était à Québec et que son +frère l'avait vu!...</p> + +<p>On conçoit donc l'émotion indescriptible qui +s'empara d'elle.</p> + +<p>Après une minute d'un silence anxieux, que le +Caboulot respecta, Louise reprit, d'une voix +tremblante:</p> + +<p>—Ainsi, tu l'as vu?</p> + +<p>—Comme je te vois.</p> + +<p>—Et tu lui as parlé?</p> + +<p>—Il y a deux mois que je lui parle tous les jours +sans le connaître.</p> + +<p>—Il est donc bien changé?</p> + +<p>—Ah! pour ça, c'est plus que je ne puis dire: +j'étais si jeune quand il venait chez nous, là-bas, +que je n'ai guère fait attention à ses traits. Tout +ce que je sais, c'est qu'il a beaucoup vieilli et que +je ne l'aurais certes pas reconnu, sans l'histoire +qu'il nous a contée.</p> + +<p>—Quelle histoire?</p> + +<p>Le Caboulot hésitait.</p> + +<p>—Dis, insista Louise.</p> + +<p>—Je veux tout savoir.</p> + +<p>—Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant +fermée.</p> + +<p>La jeune fille s'approcha de son frère, puis lui +prenant les mains:</p> + +<p>—Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te +trompes: la blessure dont tu parles saigne toujours.</p> + +<p>Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur.</p> + +<p>—Quoi! fit-il, tu aimerais encore, cet homme?</p> + +<p>—Eh bien! oui, je l'aime! répondit Louise +avec explosion.</p> + +<p>—Même après ce qu'il a fait?</p> + +<p>—Surtout après ce qu'il a fait, repartit avec +force la jeune fille. S'il n'eût pas souffert à cause +de moi, peut-être l'aurais-je oublié à jamais!...</p> + +<p>Le Caboulot paraissait ahuri.</p> + +<p>Il regardait sa soeur avec des yeux hagards.</p> + +<p>Tout à coup, un souvenir lui traversa la tête, et +il lui fut impossible de se contenir plus longtemps.</p> + +<p>—Eh bien! ma soeur, s'écria-t-il, aime-le si tu +veux, mais ce n'en est pas moins un fier misérable.</p> + +<p>—Un misérable?</p> + +<p>—Oui, oui, un misérable, un gredin, un gibier +de potence, tout ce que tu voudras! glapit le +Caboulot exaspéré.</p> + +<p>Et, comme Louise paraissait altérée, l'enfant reprit +doucement:</p> + +<p>—Vois-tu, ma chère soeur, je lui aurais peut-être +pardonné le mal qu'il t'a fait, s'il eût montré du +repentir... mais, loin de là, le brigand cherche à +faire d'autres victimes, et, pas plus tard que la +nuit dernière. Gustave nous racontait...</p> + +<p>—Gustave? interrompit Louise avec stupeur.</p> + +<p>—Oui, Gustave.</p> + +<p>—Gustave Lenoir?</p> + +<p>—Eh! tonnerre d'une pipe, quel autre Gustave +veux-tu que ce soit?...</p> + +<p>Et le Caboulot regarda sa soeur avec des yeux +tout écarquillés.</p> + +<p>Louise respira.</p> + +<p>—Quel est donc celui que tu appelles misérable +et qui cherche encore à faire des victimes? demanda-t-elle, +la gorge serrée.</p> + +<p>—Eh! je te le dis depuis une heure, gronda le +Caboulot: cette bête féroce, qui mord et déchire +ceux qui lui font du bien, c'est Lapierre!</p> + +<p>—Lapierre! exclama la jeune fille, serait-il +donc à Québec, lui aussi?</p> + +<p>—Il n'y est que trop, le brigand... Plût au ciel +qu'il fût encore à canailler aux États-Unis, puisque +ma pauvre soeur a la coupable faiblesse d'aimer +un monstre semblable!</p> + +<p>—Mais ce n'est pas lui que j'aime! se récria vivement +Louise.</p> + +<p>—Vrai?... Ah!... Mais qui donc aimes-tu, +alors?... Dis vite, petite soeur..., Oh! si c'était!...</p> + +<p>—Oui, c'est lui... c'est Gustave! Tu aurais dû +le comprendre de suite.</p> + +<p>Le Caboulot ne répondit pas. Il sauta au cou +de sa soeur et la couvrit de baisers.</p> + +<p>Il avait la pensée tellement occupée de Lapierre, +depuis le matin, qu'il avait cru que Louise voulait +faire allusion à ce dernier, en parlant de blessure +encore saignante.</p> + +<p>De là le quiproquo et l'indignation en pure perte +de notre bouillant ami le Caboulot.</p> + +<p>Rassuré tout à fait, le petit étudiant devint calme +et reprit:</p> + +<p>—Ah! Louise, tu m'as fait une fière peur, et la +bile m'en a frémi dans sa vésicule!</p> + +<p>—Mon cher Georges, il n'y a rien à craindre de +ce côté-là, répondit la jeune fille. Je méprise ce +Lapierre depuis le jour où j'ai appris sa lâche conduite +dans la terrible nuit du duel.</p> + +<p>—Il n'en fallait, pas plus, assurément... Mais +combien tu le mépriserais davantage, su tu avais +entendu Després... pardon, Gustave...</p> + +<p>—Pourquoi dis-tu Després?</p> + +<p>—C'est le nom que porte Gustave depuis... depuis +qu'il a été. au pénitencier.</p> + +<p>—C'est juste, murmura Louise... Il ne veut plus +porter un nom qui lui rappelle tant d'amers souvenirs.</p> + +<p>—En effet, ma soeur... Je disais donc que si tu +avais entendu Gustave, la nuit dernière, nous raconter +toutes les infamies de ce brigand de Lapierre, +tant au Canada qu'aux États-Unis, ce ne +serait plus du mépris que tu éprouverais pour lui, +mais de l'indignation et du dégoût.</p> + +<p>—Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu? s'écria Louise... +Voyons, mon cher Georges, raconte-moi tout +cela minutieusement et n'oublie rien, surtout, de +ce qui concerne ce pauvre Gustave... J'ai été bien +coupable envers lui, et s'il était en mon pouvoir +d'adoucir un peu l'amertume de ses souvenirs, je +le ferais au prix des plus grands sacrifices.</p> + +<p>—Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai +pas un mot, car, moi aussi, je veux t'aider à ramener +l'espérance et le pardon dans le coeur de +mon pauvre ami Gustave.</p> + +<p>Et le Caboulot fit à sa soeur le récit détaillé de +tout ce qu'avaient révélé, la nuit précédente, +Champfort et Després. Il n'omit pas l'engagement +solennel pris par le Roi des Étudiants de démasquer +Lapierre et de venger d'un seul coup toutes +les dupes de ce chenapan.</p> + +<p>Puis, lorsqu'il eut terminé:</p> + +<p>—Ma, soeur, dit-il, nous avons notre coup d'épaule +à donner dans cette oeuvre solennelle de justice +rétributive... J'ai compté sur toi: me suis-je +trompé?</p> + +<p>—Mon frère, répondit gravement Louise, Dieu +défend la vengeance, mais il ordonne la charité. +Or, c'est de la charité que d'empêcher une malheureuse +jeune fille d'être sacrifiée à un monstre pareil.</p> + +<p>—Je ferai mon devoir: je vous aiderai!</p> + +<p>—Merci, ma soeur, répondit le Caboulot: à +cette condition, Gustave pardonnera peut-être!</p> + +<p>—Que Dieu le veuille! soupira la jeune fille.</p> + +<p>Le Caboulot se leva.</p> + +<p>Sa figure rayonnait.</p> + +<p>—A l'oeuvre, maintenant! dit-il. Le citoyen +Lapierre n'a qu'à bien se tenir.</p> + +<p>Le frère et la soeur se séparèrent.</p> + +<p>Six heures sonnaient à l'horloge de la cuisine et +le père Gaboury rentrait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XVII</h3> + +<h3 class="sub">Le Roi des Étudiants entre en campagne</h3> + +<p>Gustave Després—nous voulons lui conserver ce +nom sous lequel il était connu à l'Université—Gustave +Després, disons-nous, occupait, rue Saint-Georges, +un appartement confortable, composé de +deux pièces.</p> + +<p>L'une de ces pièces, bien éclairée et presque spacieuse, +donnait, sur la rue et cumulait les attributions +de cabinet de travail, de salon et de laboratoire +chimique.</p> + +<p>C'était une sorte de pandémonium où il y avait +un peu de tout.</p> + +<p>Les crânes grimaçants y coudoyaient sans façon +les fioles de médicaments; les tibias et les fémurs, +épars et disparates, se prélassaient philosophiquement +sur les meubles; un atlas d'anatomie, +tout ouvert et peu soucieux de la crudité de ses +planches, reposait cyniquement sur un volume de +poésie d'Alfred de Musset... et la grande table, +dressée au milieu de la pièce, ne se faisait pas +scrupule de marier, dans le plus charmant des désordres, +livre» de médecine et romans, scalpels et +pipes, tabac et journaux, os humains et cornues +de verre!...</p> + +<p>Ajoutez à tout cela une bibliothèque adossée à +la muraille, dans un coin, un canapé, deux chaises, +un joli hamac havanais suspendu aux solives +du plafond, et un petit poêle de fonte, en forme de +pyramide, à deux pas de la table... puis faites-vous +un peu l'idée du chaos que ça devait être...</p> + +<p>Cependant, le Roi des Étudiants se plaisait au +milieu de ce désordre artistique. Il aimait à embrasser +d'un coup d'oeil, pèle-mêle et heurtées, +toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble... +Sa puissante imagination y puisait des éléments +de rêverie et s'y repaissait, comme le fait le +gourmet à la vue d'une table abondamment servie.</p> + +<p>La seconde pièce, plus petite et située en arrière, +servait de chambre à coucher. Il est inutile +pour nous d'y pénétrer et d'en faire la description.</p> + +<p>Passons donc.</p> + +<p>Comme on le voit, le logement de notre ami +Després ne manquait pas d'un certain luxe; et, +pour un carabin surtout, il pouvait presque passer +pour somptueux.</p> + +<p>C'est que le Roi des Étudiants n'était plus ce +jeune homme riche seulement d'illusions que nous +avons connu à Saint-Monat. Un de ses oncles, célibataires, +avait eu, deux années auparavant, le +bon esprit de coucher Gustave sur son testament, +et la non moins bonne idée de partir pour un monde +meilleur.</p> + +<p>Or, ce respectable vieux garçon laissait après +lui, outre les regrets de rigueur, une petite fortune +assez rondelette, que Després empocha sans se faire +prier le moins du monde.</p> + +<p>Et voilà comment il se faisait que le Roi des +Étudiants pouvait loger sous des lambris décents, +et tenir tête aux exigences de la haute dignité +dont l'avait revêtu ses confrères.</p> + +<p>Le 22 juin de l'année 186..., juste au lendemain +de la scène à laquelle nous venons d'assister entre +le Caboulot et sa soeur, Gustave Després fumait sa +pipe, nonchalamment étendu dans son hamac.</p> + +<p>Il était environ trois heures de l'après-midi.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants venait de rentrer du cours, +et, à moitié perdu dans un nuage de fumée, il paraissait +réfléchir profondément.</p> + +<p>Quelques heures auparavant, il avait eu avec +Champfort une longue conférence, qui s'était terminée +par le dialogue suivant:</p> + +<p>—Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu'il aille ce soir +à la Folie-Privat?</p> + +<p>—Edmond, qui l'a vu tout à l'heure, doit remettre +à ma tante une lettre de Lapierre, dans laquelle +il s'excuse de ne pouvoir se rendre aujourd'hui +à la Canardière.</p> + +<p>—Ah! voilà qui ne laisse aucun doute. Dans +ce cas, je vais commencer de suite mes petites combinaisons.</p> + +<p>Il n'est que temps, mon cher Després, car le pouvoir +de ce coquin s'affermit de jour en jour.</p> + +<p>—Bah! laisse-moi faire: nous avons encore +quatre grandes journées devant nous, et c'est plus +qu'il m'en faut pour charger la mine qui fera tout +sauter.</p> + +<p>—Que comptes-tu faire à ton entrée en campagne?</p> + +<p>—Mais pas grand'chose, mon cher. Je compte +aller tout bonnement me promener à la Canardière. +Ta tante possède un fort joli parc, et j'ai l'intention +d'y aller herboriser.</p> + +<p>—Oui, je comprends... et, tout en herborisant, +tu feras nos petites affaires.</p> + +<p>—Précisément, mon cher. Tu peux t'en rapporter à moi: +une fois dans le coeur de la place, je +mènerai rondement les choses. Ce n'est pas pour +rien que je suis allé jusqu'aux États-Unis relancer +le misérable qui m'a envoyé au pénitencier; ce +n'est pas pour rien, non plus, que j'attends +depuis de longues années le moment où je pourrai +broyer cette canaille sous mon talon...</p> + +<p>—L'heure approche; elle va sonner... le Roi des +Étudiants entre en campagne!</p> + +<p>—Vive le Roi des Étudiants! avait dit Champfort, +en prenant congé.</p> + +<p>—A demain, avait répondu Després. Il y aura +probablement du nouveau.</p> + +<p>Et Champfort était parti, laissant Després débrouiller +seul les fils de sa trame.</p> + +<p>Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait +dans son hamac, en suivant d'un regard distrait +les capricieuses ondulations des petites colonnes +de fumée qui s'échappait de ses lèvres, lorsque +soudain, un coup de sonnette retentit.</p> + +<p>Gustave sauta à terre et murmura:</p> + +<p>«C'est lui; il est exact.»</p> + +<p>Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées; +quand on frappa à la porte et que la figure sympathique +d'Edmond Privat se montra dans l'encadrement.</p> + +<p>—Ah! mon cher, voilà qui s'appelle répondre +gentiment à une invitation, s'écria Després en secouant +la main du jeune homme.</p> + +<p>—Votre Majesté ne pourra donc pas, dire, comme +Louis XIV, qu'elle a failli attendre, répondit +Edmond en riant.</p> + +<p>—Oh! ma Majesté n'y regarde pas de si près, +et n'est pas aussi exigeante que le Roi-Soleil. Elle +s'accommode fort bien de l'empressement amical +de ses fidèles sujets de l'Université-Laval.</p> + +<p>—En ce cas, sire, mettez mon amitié à contribution, +repartit Edmond, en s'inclinant avec un +respect comique.</p> + +<p>—Votre Majesté m'a dépêché une estafette, armée +d'un billet, m'invitant à transporter ma rutilante +personne ici. Je suis accouru. Que veut le +Roi des Étudiants?</p> + +<p>—Ce qu'il veut?... Je vais te le dire, Prends +un siège, <i>Cinna</i>, et assieds-toi.</p> + +<p>L'étudiant en droit s'installa dans un fauteuil.</p> + +<p>—Mon cher Edmond, reprit Després d'une voix +grave, j'ai à te parler de choses infiniment sérieuses, +et j'ai besoin, avant d'entamer un sujet d'une +aussi grande importance, que tu me dises sincèrement +si tu aimes un peu cette vieille <i>culotte de +peau</i>, qui s'appelle Gustave Després.</p> + +<p>Edmond regarda son ami avec des yeux étonnés, +puis se levant d'un bond et lui prenant les +mains:</p> + +<p>—Si je t'aime! si je t'aime!... s'écria-t-il. Mais, +en vérité, mon pauvre Gustave, en douterais-tu, +par hasard?</p> + +<p>—Allons, je te crois. Merci... avec de braves +coeurs comme toi, on peut tout entreprendre et il +faut jouer cartes sur table.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? demanda Edmond, et pourquoi +ces airs solennels?</p> + +<p>—Il y a, mon cher, que je veux empêcher un crime +abominable de se consommer et un bandit +d'entrer de force dans une famille respectable.</p> + +<p>—Mais... qu'ai-je à voir dans cette affaire et +comment puis-je t'être utile?</p> + +<p>—Tu as tout à y voir et tu dois m'aider, car la +famille dont je parle est la tienne et le bandit qui +cherche à s'y introduire se nomme Joseph Lapierre.</p> + +<p>—Quoi! s'écria le jeune Privat, mon futur +beau-frère?...</p> + +<p>—Lui-même, mon cher.</p> + +<p>—Et tu dis...</p> + +<p>—Que c'est une horrible canaille, indigne de dénouer +les cordons des souliers de ta soeur.</p> + +<p>—Mais, d'où sais-tu cela?</p> + +<p>—Je possède tous les secrets de ce garnement et +j'ai en ma possession assez de preuves pour le confondre +de la façon la plus évidente...</p> + +<p>—En vérité?... Mais alors, ma pauvre soeur est +donc victime de quelque horrible machination?</p> + +<p>—Mlle Privat est en effet si bien enchevêtrée +dans le réseau de mensonges tissé autour d'elle par +Lapierre, qu'elle ne peut s'échapper et qu'elle +marche fatalement au sacrifice, croyant laver de +la mémoire de son père une souillure imaginaire.</p> + +<p>—Ah! je comprends maintenant ses tristesses +incompréhensibles et la demi confidence qu'elle m'a +faite un jour.</p> + +<p>—Quelle confidence?</p> + +<p>Edmond raconta à Després la scène du parc que +l'on sait. Puis, quand il eut fini:</p> + +<p>—Depuis ce jour, ajouta-t-il, j'ai compris qu'il +y avait un secret terrible entre ma soeur et son +fiancé... mais lequel!... C'est ce que je n'ai jamais +pu deviner.</p> + +<p>—Ce secret, mon cher, je te l'expliquerai en +temps et lieu. Pour aujourd'hui, contente-toi de +prendre ma parole et de savoir que ce secret est +une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta +soeur à l'épouser et à lui apporter surtout une dot +considérable.</p> + +<p>—Oh! l'infâme!... s'écria le frère de Laure, en +serrant les poings... mais je ne souffrirai pas cela, +moi, et dussé-je le tuer sur les marches de l'autel...</p> + +<p>—Mauvais moyen, mon cher. La violence ne +fait jamais de bonne besogne.</p> + +<p>—Que faire alors? je ne peux pourtant pas laisser +cette pauvre Laure donner tête baissée dans un +pareil traquenard.</p> + +<p>—Que faire?... Me laisser agir et suivre mes instructions. +Cet homme m'appartient, Edmond. Il +y a six ans que je le guette et que je m'apprête à +venger la perte de mon bonheur.</p> + +<p>—Que t'a-t-il donc fait? demanda naïvement le +jeune étudiant.</p> + +<p>—Ce qu'il m'a fait? rugit Després... Il m'a volé +ma fiancée, puis, après s'être battu en duel contre +moi, m'a dénoncé aux autorités, qui, elles, m'ont +envoyé au pénitencier de Kingston...</p> + +<p>—Voilà ce qu'il m'a fait!</p> + +<p>Il se fit un silence.</p> + +<p>Edmond Privat attendait, que le calme fut revenu +sur la figure sombre de Després. Enfin, il tendit +à son camarade sa main finement gantée:</p> + +<p>—Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court +ma soeur m'épouvante... je m'en rapporte à toi +pour l'éloigner de sa tête... Mais, de grâce, ne perdons +pas de temps et suis-moi au cottage. Nous +tâcherons d'ouvrir les yeux de cette malheureuse +enfant.</p> + +<p>—Mon cher, j'allais te proposer cette petite promenade. +J'ai besoin en effet de voir Mlle Privat, +mais je dois lui parler à elle seule. La chose est-elle +possible?</p> + +<p>—Hum! à la maison, ce n'est guère praticable.</p> + +<p>—Ne peux-tu la prier d'aller faire un tour dans +le parc avec toi?</p> + +<p>—Oh! pour cela, oui: c'est très facile.</p> + +<p>—Une fois dans le parc, tu me feras l'honneur de +me présenter à elle et tu t'éloigneras un peu, de +manière à nous permettre de converser librement.</p> + +<p>Le reste me regarde.</p> + +<p>—Mais, ma mère te verra pénétrer dans le parc.</p> + +<p>—Pas du tout: j'entrerai sous le bois en faisant +un détour, à distance du cottage.</p> + +<p>—En effet, tout est, pour le mieux: partons.</p> + +<p>—Une minute. Lapierre ne viendra pas chez +vous aujourd'hui, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je suis certain que non. Il a une affaire importante +à régler; m'a-t-il dit, et j'apporte une +lettre de lui à ma mère.</p> + +<p>—Très bien. Maintenant un dernier mot.</p> + +<p>—Parle.</p> + +<p>—Donne-moi ta parole d'honneur de ne pas +souffler mot à personne de la conversation que +nous venons d'avoir.</p> + +<p>—Pas même à ma mère?</p> + +<p>—Pas même à ta mère.</p> + +<p>—Puisque tu le veux, je te la donne.</p> + +<p>—Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette +et je te suis. As-tu ta voiture?</p> + +<p>—Oui, elle est à la porte.</p> + +<p>—C'est bien; nous serons rendus là-bas avant +cinq heures.</p> + +<p>—Oh! oui, il n'est que quatre.</p> + +<p>Després, qui avait fini sa toilette, rejoignit son +camarade, et une minute après tous deux roulaient +à grand fracas vers la Canardière.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants entrait en campagne.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XVIII</h3> + +<h3 class="sub">Le premier pas</h3> + +<p>Depuis la conversation orageuse qu'elle avait +eue avec son fiancé, Mlle Privat ne quittait guère +sa chambre et ne se mêlait que très rarement aux +autres membres de la famille.</p> + +<p>Frappée au coeur et courbée forcément sous une +inexorable nécessité, elle voulait bien ne pas se +plaindre, mais il lui était impossible de prendre +part aux joies de ses compagnes plus heureuses +qu'elle, et encore plus impossible de s'associer +aux préparatifs que l'on faisait en vue de son mariage.</p> + +<p>C'était ainsi qu'elle vivait, isolée et mélancolique, +tantôt retirée dans sa délicieuse chambrette, +tantôt en tête-à-tête avec le grand piano du salon, +pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements, +tout était bruit, mouvement et branle-bas +de fête.</p> + +<p>Dans le cours de la vie humaine, combien de fois +le plaisir insoucieux ne s'ébat-il pas de la sorte +tout à côté de la douleur ignorée!</p> + +<p>A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient +au grand trot sur le chemin de la Canardière, la +pauvre Laure, toujours triste et désespérée, se +trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant +son regard voilé sur la magnifique campagne qui +avoisine Québec. A travers quelques éclaircies +d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons +d'un ruban grisâtre, la route qui conduit à +Montmorency... De temps à autre, un magnifique +équipage passait rapidement vis-à-vis ces percées +de feuillages, pour disparaître en une seconde, se +montrer de nouveau plus loin, puis s'évanouir encore.</p> + +<p>Laure regardait sans voir...</p> + +<p>Que lui importait le mouvement de ces foules en +habits de fête, galopant joyeusement sur le chemin +de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il +pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait +en face de sa jeune existence pouvait-elle lui +offrir autre chose que des épines et des ornières!...</p> + +<p>Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants +équipages, sans leur accorder plus qu'une attention +distraite, lorsqu'un élégant phaéton, traîné +par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta +tout à coup vis-à-vis d'une éclaircie du parc +et qu'un des deux jeunes gens qui en occupaient le +siège sauta à terre, puis disparut entre les arbres.</p> + +<p>Laure devint toute pâle.</p> + +<p>Elle avait reconnu la voiture de son frère et se +disait avec anxiété:</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?... +Pourvu que ce ne soit pas lui!...</p> + +<p>Puis se ravissant:</p> + +<p>—Mais non.., ce ne peut être déjà mon persécuteur... +et, d'ailleurs, il ne se serait pas venu dans +la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas, ne serait +pas descendu à l'entrée du parc.</p> + +<p>Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole. +Toutefois, sa curiosité n'était pas satisfaite, et +elle se remit à faire de nouvelles suppositions.</p> + +<p>—Si c'était Paul! se dit-elle.</p> + +<p>Et sa main se porta involontairement à son +coeur.</p> + +<p>Depuis la scène de l'avant-veille et, surtout, depuis +l'imprudent aveu fait par Lapierre relativement +aux sentiments de l'étudiant en médecine, +Laure était bien revenue de ses préventions contre +son cousin. Plus que cela, elle se reprochait amèrement +de ne l'avoir pas compris et d'avoir ainsi +laissé passer le bonheur à côté d'elle, sans lui tendre +la main... Et, maintenant, cet amour désintéressé +et malheureux, ce sentiment chevaleresque +qu'elle s'était appliquée à refouler—faute de le +connaître—dans le coeur du fier jeune homme, +pouvait-elle y songer?... pouvait-elle le lui offrir +encore?...</p> + +<p>Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions, +ne put empêcher une larme brûlante de +couler sur sa joue enfiévrée.</p> + +<p>Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle +Supposition.</p> + +<p>—Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il +souffre, lui aussi, et ne veut pas augmenter sa +souffrance en venant dans cette maison où le malheur +s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme +que j'ai vu disparaître dans le parc...</p> + +<p>Elle n'acheva pas.</p> + +<p>Le roulement d'une voiture se fit entendre dans +l'avenue, et Laure, s'avançant la tête hors de sa +fenêtre, put voir son frère sauter lestement sur les +marches du péristyle et remettre les guides à un +domestique.</p> + +<p>Alors, la jeune créole appela:</p> + +<p>—Edmond!</p> + +<p>Celui-ci releva la tête.</p> + +<p>—Je veux te voir tout de suite, continua Laure. +Peux-tu me donner deux minutes?</p> + +<p>—Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures, +répondit l'étudiant, qui disparut sous la +haute porte d'entrée.</p> + + +<p>Un instant après, il était dans la chambre de sa +soeur.</p> + +<p>La jeune créole embrassa, son frère, puis ouvrait +la bouche pour lui poser une question facile à deviner, +lorsqu'elle s'aperçut que l'étudiant, d'ordinaire +pétulant et joyeux, était, ce jour-là, d'une +gravité magistrale.</p> + +<p>Elle le regarda quelques secondes, puis changeant +brusquement sa question:</p> + +<p>—Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond? +demanda-t-elle; qu'a-t-il pu t'arriver de si fâcheux +pour que tu sois devenu comme cela tout morose?</p> + +<p>—Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire, ma +bonne Laure, répondit l'étudiant.</p> + +<p>—Alors, pourquoi cette figure de juge qui va +prononcer une sentence de mort?</p> + +<p>—Ai-je vraiment cette figure-là?</p> + +<p>—Mais... à peu près.</p> + +<p>—Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque +sentence grave à porter... ou à faire porter.</p> + +<p>—Une sentence?</p> + +<p>—Tu dis bien.</p> + +<p>—Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi, +au moins?</p> + +<p>Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait +plus, et elle ne put qu'ébaucher un amer rictus.</p> + +<p>Edmond ne répondit pas, mais il se leva et, +s'approchant de sa soeur, il lui dit avec une tristesse +qui n'était pas sans solennité:</p> + +<p>—Ma soeur, le temps des atermoiements et des +subterfuges est passé... Il se trame ici des choses +terribles et enveloppées d'un sombre mystère...</p> + +<p>Laure voulut se récrier.</p> + +<p>—Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si +je n'ai pas le droit de te forcer à me faire part de +ce fatal secret que tu prétends exister entre nous, +l'ai du moins le devoir d'empêcher ma soeur unique +de se sacrifier inutilement.</p> + +<p>—Edmond, je t'en prie, interrompit fébrilement +la jeune créole, ne va pas plus loin et cesse de me +parler de ces choses. Tu m'as promis, il y a quelque +temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet.</p> + +<p>—Je l'avoue; mais les circonstances sont changées... +Il s'agit du bonheur de toute ta vie, et je +ne veux plus rester spectateur impassible d'un sacrifice +aussi douloureux.</p> + +<p>—Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon +fiancé!...</p> + +<p>Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer +ce sublime mensonge d'une voix ferme.</p> + +<p>Edmond la contempla d'un air attendri.</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi, pauvre chère soeur, dit-il, +que tu feras croire pareille chose. Ton âme est +trop noble pour n'avoir pas deviné la bassesse de +caractère et l'hypocrisie de ce misérable suborneur... +Tu ne peux l'aimer.</p> + +<p>—C'est là où tu te trompes, essaya de répliquer +Laure.—Et, d'ailleurs, reprit-elle avec énergie, si je +fais véritablement un sacrifice, c'est que je le juge +tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait +m'empêcher de l'accomplir. Le sort en est jeté... +Tu m'as juré de ne jamais révéler ce secret à +notre mère: tiens ta promesse, je tiendrai mes engagements.</p> + +<p>Le jeune Privat vit qu'il était temps de frapper +un grand coup.</p> + +<p>—S'il existait de par le monde, dit-il, un homme +qui fût capable de te prouver l'inutilité de ton sacrifice...?</p> + +<p>Laure hocha la tête et murmura:</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait +des documents irrécusables, en présence desquels +le doute ne serait pas permis, et établissant +que Lapierre est un misérable, digne tout au plus +de figurer au bout d'une corde de potence...</p> + +<p>Laure ne répondait pas.</p> + +<p>Son front était devenu brûlant et les tempes lui +bourdonnaient.</p> + +<p>—Eh bien? fit l'étudiant.</p> + +<p>—Un homme semblable n'existe pas, répondit la +jeune fille, qu'une étrange espérance envahissait.</p> + +<p>—S'il existait? insista Edmond.</p> + +<p>—S'il existait! s'il existait! s'écria Laure +avec exaltation, je dirais que Dieu a eu pitié de +moi et qu'il a fait un miracle.</p> + +<p>—Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en +tirant une lettre de sa poche, remercie Dieu, car +il a fait un miracle; car cet homme existe et il +t'envoie ceci.</p> + +<p>Laure s'empara fébrilement de la lettre que lui +présentait son frère.</p> + +<p>—Une lettre! dit-elle... une lettre à moi!...Mais +vais-je me permettre de la lire?</p> + +<p>—Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune +homme qui sera ton sauveur. Ne refuse pas le +secours que t'envoie la Providence.</p> + +<p>—N'est-ce pas ce jeune étranger qui t'accompagnait +tout à l'heure, demanda Laure, tout en brisant +le cachet d'une main tremblante.</p> + +<p>—Précisément. Il attend dans le parc que tu lui +répondes.</p> + +<p>Laure ouvrit la lettre et lut tout bas.</p> + +<p>Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave +Després:</p> + + +<blockquote><p> +Mademoiselle,</p> + +<p>Un homme qui a parfaitement, connu, à l'armée +américaine, votre brave et malheureux père, +vous demande respectueusement quelques instants +d'entretien, sous la sauvegarde de votre frère.</p> + +<p>Cet homme est en état de vous donner tous les +renseignements que vous pourrez lui demander sur +la personne et les actes de M. Joseph Lapierre, +votre fiancé. Il appuiera ses, dires des preuves les +plus irrécusables.</p> + +<p>De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre +cet envoyé de la Providence, car il est probablement +le seul homme qui puisse éloigner de votre +tête l'effroyable malheur qui vous menace.</p> + +<p>Laissez-vous conduire par votre frère. +</p></blockquote> + +<p>La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir. +Après avoir glissé la lettre du Roi des +Étudiants dans son corsage, elle dit rapidement à +son frère:</p> + +<p>—As-tu vu <i>Monsieur</i>, aujourd'hui?</p> + +<p>—Je l'ai vu ce matin.</p> + +<p>—A quelle heure doit-il venir?</p> + +<p>—Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre +d'excuse pour ma mère.</p> + +<p>—Ah! tant mieux: nous ne serons pas épiés. +Allons trouver l'homme qui m'a écrit; c'est Dieu +qui nous l'envoie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XIX</h3> + +<h3 class="sub">L'entrevue</h3> + +<p>Comme il avait été convenu, Edmond Privat fit +descendre Després à l'entrée du parc et continua +son chemin, pour arriver, au grand trot de ses +deux <i>mustangs</i>, par la grande avenue.</p> + +<p>Quant au Roi des Étudiants, habitué à tous les +exercices du corps, il enjamba prestement la haie +vive qui fermait le parc, et s'engagea dans un +étroit sentier dont le mince ruban se déroulait, en +serpentant, vers le nord. Suivant les indications +du jeune Privat, Gustave devait déboucher, après +une dizaine de minutes de marche, sûr un vaste +rond-point au centre du parc, et attendre là que +la jeune créole et son frère vinssent le rejoindre.</p> + +<p>Il cheminait donc tranquillement dans la sente à +peine tracée, écartant de ses deux mains les rameaux +entrelacés qui barraient le passage, et songeant +à ce qu'il lui faudrait dire pour convaincre +la malheureuse fiancée de Lapierre, lorsque soudain, +à un coude du sentier, près d'un petit pont +de bois jeté sur un ruisseau, un bruit de branches +froissées se fit entendre, suivi de piétinements semblables +à ceux produits par un animal qui s'enfuit +précipitamment.</p> + +<p>Després s'arrêta.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y aurait des animaux dans ce +parc? se demanda-t-il.</p> + +<p>Et il écarta les branches pour faire quelques pas +dans la direction d'où était venu le bruit suspect. +Mais tout était rentré dans le silence, et aucune +trace n'était visible sur le lit de feuilles sèches qui +tapissaient le sol.</p> + +<p>—Allons! se dit-il, je n'ai pas de temps à perdre +à la constatation d'une semblable bagatelle... +C'est un animal quelconque, ou quelque gamin qui +cherche des nids d'oiseaux... Laissons-les à leurs +amusements.</p> + +<p>Et, pour réparer le temps perdu, Després allongea +le pas, refoulant les blanches feuillues qui lui +froissaient la poitrine, brisant avec fracas, les rameaux +entrelacés, de telle façon qu'une douzaine +de fauves auraient pu s'abattre autour de lui sans +qu'il les entendit.</p> + +<p>Il arriva bientôt en vue de la clairière.</p> + +<p>C'était, comme nous l'avons dit, un vaste rond-point +où venaient aboutir—semblables aux rayons +d'une immense roue—toutes les allées principales +du parc.</p> + +<p>Tout autour, des bancs à dossier, peints en la +traditionnelle couleur verte, étaient disposés entre +les arbres—les uns orgueilleusement assis sur +la croupe de quelque petit mamelon, les autres à +moitié ensevelis sous le feuillage luxuriant.</p> + +<p>Gustave se dirigea vers un de ces derniers et s'y +installa.</p> + +<p>Puis il se prit à réfléchir profondément.</p> + +<p>La partie qu'il allait engager était extrêmement +sérieuse. Non-seulement il allait avoir à +lutter contre un homme d'une habileté supérieure +et rompue à toutes les intrigues, mais encore il lui +faudrait porter la conviction dans le coeur d'une +jeune fille entièrement fascinée par ce démon, +marchant stoïquement à ce qu'elle croyait être la +réhabilitation de la mémoire de son père, avec le +fatalisme des victimes antiques.</p> + +<p>Després n'attendit pas longtemps.</p> + +<p>En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, +qu'une jeune fille, vêtue de noir et pâle comme +une madone d'albâtre, émergea à un coude de la +grande allée conduisant au cottage, et s'avança +lentement dans la direction du rond-point.</p> + +<p>Elle donnait le bras à un jeune homme, que Gustave +reconnut sur-le-champ pour être Edmond Privat.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants ne put se défendre d'une +profonde émotion à la vue de cette femme malheureuse +et forte, de cette belle créole dont le type +opulent et la pâleur dorée avaient fait place à une +blancheur de cire et à un affaissement précoce.</p> + +<p>—Comme elle est belle! se dit-il... et comme elle +souffre!... Ah! non, une aussi admirable femme +ne peut aimer cette brute de Lapierre!... Je la +sauverai, dussé-je le faire malgré elle!</p> + +<p>Cependant, le couple approchait...</p> + +<p>Després, le chapeau à la main, s'avança au devant +de Mlle Privat, et s'inclinant avec cette courtoisie +française qui le distinguait:</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il, je rends grâce à Dieu et +à votre bon ange de me procurer aujourd'hui le +bonheur de vous rencontrer...</p> + +<p>—Ma soeur, interrompit Edmond, j'ai le plaisir +de te présenter mon excellent ami, Gustave Després, +notre roi... le Roi des Étudiants.</p> + +<p>Mlle Privat s'inclina sans répondre. Elle examinait, +à la dérobée, la mâle et franche figure de +celui qui s'annonçait comme devant être son sauveur.</p> + +<p>Després reprit:</p> + +<p>—Mademoiselle, pardonnez-moi si j'ai dû, sans +être connu de madame votre mère, solliciter de +vous une entrevue dans ce lieu écarté. Les motifs +qui me font agir sont tellement en dehors des raisons +ordinaires, et les circonstances de l'affaire +où je suis engagé tellement impérieuses, que je +n'avais réellement pas le choix des moyens.</p> + +<p>—Monsieur, répondit Laure avec dignité, vous +avez mentionné dans votre lettre le nom de mon +père, et ce nom seul était suffisant pour me déterminer +à accepter votre proposition, si étrange +qu'elle me paraisse.</p> + +<p>Després s'inclina à son tour; puis, après quelques +secondes de réflexion, il reprit:</p> + +<p>—Mademoiselle, j'ai en effet à vous parler de +votre père, mais j'ai surtout un immense devoir à +remplir à l'égard d'une personne qui se sert du +nom sans tache du colonel Privat pour arriver à +ses vues criminelles.</p> + +<p>Laure était tout oreilles, mais elle feignit de ne +pas comprendre et garda le silence.</p> + +<p>Ce que voyant, le Roi des Étudiants se décida à +entrer de suite dans le vif de la question. Il poursuivit +donc, en regardant Edmond:</p> + +<p>—Mademoiselle, les instants sont précieux, à +vous comme à moi... Il se peut que cette entrevue +que j'ai eu le bonheur d'obtenir soit la dernière... +Souffrez donc que j'aborde immédiatement le sujet +pour lequel je suis venu, et que je prie monsieur +votre frère de nous laisser un moment seuls.</p> + +<p>Edmond, qui s'attendait à cette invitation salua +et dit:</p> + +<p>—Je vous quitte, et, toi, ma pauvre soeur, je te +supplie de te laisser convaincre et de ne pas être +le forgeron de ta chaîne.</p> + +<p>—Laure fit une inclinaison de tête et s'assit, sans +prononcer une parole.</p> + +<p>Després resta, debout en face d'elle.</p> + +<p>Une minute se passa dans un silence plein +d'anxiété.</p> + +<p>Enfin, le Roi des Étudiants parut prendre une +résolution soudaine:</p> + +<p>—Mademoiselle Privat, dit-il brusquement, aimiez-vous +votre père?</p> + +<p>—Monsieur! fit Laure, dont les tempes, rougirent.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, mademoiselle, repartit +Després, mais je vous supplie à genoux de +ne pas vous étonner, de mes questions et de me répondre +sans arrière-pensée.</p> + +<p>Laure hésita une seconde, regarda profondément +Després, puis répliqua avec explosion:</p> + +<p>—Mon pauvre père, je ne l'aimais pas, je l'idolâtrais.</p> + +<p>—Je le savais, mademoiselle, repartit simplement +Després, et si je ne l'eusse pas su, j'aurais +abandonné l'idée que je poursuis...</p> + +<p>—Maintenant, continua-t-il, voulez-vous avoir +assez de confiance en moi pour me dire si, en cas +de malheur financier arrivé à ce pauvre père que +vous regrettez tant, vous seriez fille à sacrifier la +fortune qui vous revient pour combler le déficit?...</p> + +<p>—Sans hésiter une seconde, répondit Laure +avec fermeté.</p> + +<p>—Et même à sacrifier le bonheur de toute votre +vie?... poursuivit Després.</p> + +<p>—Mon bonheur à moi ne peut être mis en comparaison +avec la mémoire honorée de mon père, +répondit Laure d'une voix émue.</p> + +<p>Després s'inclina.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il, je savais votre âme grande +et noble; mais, maintenant, je la sais bonne et +chevaleresque... Ma tâche en sera plus facile...J'ai +des choses infiniment délicates à traiter avec vous; +j'ai des souvenirs bien amers à réveiller... j'ai +même des plaies cuisantes à rouvrir. Mais votre +courage et la confiance que vous semblez avoir en +moi me soutiennent... Vous venez au-devant du salut: +l'oeuvre de rédemption me sera plus légère.</p> + +<p>Laure était émue et ses grands yeux noirs demeuraient +constamment fixés sur la sympathique +figure du Roi des Étudiants.</p> + +<p>Després continua:</p> + +<p>—Vous ignorez probablement, mademoiselle, +quel but je poursuis en venant ainsi m'immiscer +dans les affaires qui, au premier abord, semblent +ne pas me concerner le moins du monde.</p> + +<p>—Je vous avoue que je ne saurais deviner...</p> + +<p>—Deux raisons me font agir et me poussent irrésistiblement +sur votre chemin... La première et la +plus sacrée, c'est que des circonstances tout à fait +exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientôt, +m'ont mis sur la piste d'un grand crime; la +seconde...</p> + +<p>—Quelle est-elle?</p> + +<p>—La seconde, acheva Després avec une sombre +énergie, c'est que j'ai une oeuvre impérieuse de vengeance +à accomplir.</p> + +<p>Laure regarda le Roi des Étudiants.</p> + +<p>Il était debout en face d'elle, l'oeil chargé d'éclairs +et le bras étendu dans un geste de suprême +menace.</p> + +<p>Elle comprit que ce fier Jeune homme, vieilli +avant le temps, n'agissait pas pour assouvir une +mesquine passion, et que de puissants motifs l'envoyaient +à son secours.</p> + +<p>La confiance pénétra dans son coeur.</p> + +<p>Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons +qui vous dirigent, je les respecte et ne désire +pas vous forcer à les divulguer... Mais vous avez +parlé d'un grand crime sur la piste duquel vous +êtes tombé, et, comme je suppose que ma famille +est pour quelque chose dans cette ténébreuse affaire, +je vous prierai de me dire de quoi il s'agit.</p> + +<p>—Mademoiselle, répondit Després, vous serez +satisfaite, car je ne suis pas venu pour autre +chose.</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur.</p> + +<p>—Aucune oreille indiscrète n'entendra ce que +j'ai à vous dire? demanda Després, en regardant +tout autour de lui.</p> + +<p>—Il n'y a que mon frère dans le parc, répondit +Laure, et vous voyez qu'il ne songe guère à vous +écouter.</p> + +<p>En effet, Edmond paraissait se trouver trop à +son aise, étendu sur la pelouse à une centaine de +pieds de là et absorbé dans la lecture d'un roman, +pour s'occuper de ce qui se passait entre sa soeur +et Gustave.</p> + +<p>Després prit donc place à côté de Laure, et la regardant +avec une sympathie presque paternelle;</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez +vous marier mardi prochain, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit la jeune fille en baissant +les yeux.</p> + +<p>—Votre décision est bien prise?</p> + +<p>—Mais, monsieur!...</p> + +<p>—Il le faut, mademoiselle. Répondez-moi en +toute confiance, je vous en supplie.</p> + +<p>—Eh bien! sans doute, ma décision est arrêtée.</p> + +<p>—Irrévocablement?</p> + +<p>—Pourquoi pas?... Est-ce que, par hasard, quelqu'un +aurait le droit de me forcer la main?</p> + +<p>—Non, mademoiselle, personne n'a ce droit, répondit +gravement Després; mais il n'en est pas +moins vrai qu'un homme s'est trouvé qui a cru +pouvoir le prendre, ce droit; il n'en est pas moins +vrai que, vous qui êtes jeune, belle et riche, vous +vous mariez contre votre gré.</p> + +<p>Laure pâlit, et regardant son interlocuteur en +face:</p> + +<p>—Monsieur! dit-elle, vous abusez...</p> + +<p>—Laissez faire, mademoiselle... reprit tranquillement +Després. Je n'avance rien que je ne sois en +mesure de prouver. Tout-à-l'heure, vous me rendrez +justice.</p> + +<p>Puis continuant:</p> + +<p>—Donc, vous vous mariez contre votre gré et +vous n'aimez pas celui qui sera bientôt votre +époux.</p> + +<p>—Je vous laisse dire, puisqu'il le faut.</p> + +<p>—Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au +coeur un autre amour, une de ces passions suaves +et douces qui sont l'histoire de toute une vie et +ne s'éteignent jamais.</p> + +<p>Une rougeur brûlante envahit le front de la jeune +fille, mais elle haussa bravement les épaules et +feignit de rire.</p> + +<p>—Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle, +vous savez beaucoup de choses, mais je doute fort +que vous puissiez lire à découvert dans le coeur +d'une femme—surtout d'une femme que vous +voyez pour la première fois.</p> + +<p>—Mademoiselle, reprit Després d'une voix grave, +je ne suis pas devin, mais j'ai beaucoup; souffert, +et le chagrin, en forçant certaines facultés à +se replier sur elles-mêmes, à se concentrer, double +la puissance de ces facultés, donne une sorte de seconde +vue.</p> + +<p>Laure jeta un sympathique regard sur le jeune +homme et répliqua d'un accent ému:</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur: ceux qui ont souffert +voient mieux et plus loin que les heureux de ce +monde... Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir pénétrer +jusqu'au sanctuaire le plus intime de la pensée humaine, +jusque dans le coeur d'une femme, il faut +autre chose que l'expérience, autre chose que le +raisonnement...</p> + +<p>—Que faut-il donc?</p> + +<p>—Mais, mon Dieu... tout au moins la connaissance +intime du caractère, des goûts, des sympathies +innées de cette femme.</p> + +<p>—En ce cas, mademoiselle, s'empressa de répliquer +Després, je possède toutes les connaissances +nécessaires pour affirmer solennellement que vous +n'avez pas d'amour pour votre fiancé, et qu'au +contraire...</p> + +<p>—Achevez.</p> + +<p>—Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis +de longues années, souffre en silence à cause de +vous.</p> + +<p>Laure essaya de rire.</p> + +<p>—Voilà une conclusion pour le moins étrange, +dit-elle.</p> + +<p>—Elle est très logique, mademoiselle. Suivez +bien mon raisonnement.</p> + +<p>Allez...</p> + +<p>—Vous avez un caractère chevaleresque, porté +aux grands dévouements, épris des nobles actions +et auquel répugne souverainement tout ce qui paraît +louche ou déloyal.</p> + +<p>—Vous me flattez.</p> + +<p>—Non pas: je vous analyse. Eh bien! mademoiselle, +ne voyez-vous pas que toutes les tendances +sympathiques de votre caractère vous poussent +inévitablement vers le loyal jeune homme qui +vous aime, tandis que vos antipathies innées vous +empêchent d'éprouver autre chose que le plus profond +mépris pour votre fiancée?</p> + +<p>—Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit +pas digne de mon amour?</p> + +<p>—Lapierre est un lâche et misérable assassin! +s'écria Després d'une voix concentré.</p> + +<p>Laure, stupéfaite, regarda l'étudiant avec de +grands yeux et ne répondit pas sur-le-champ.</p> + +<p>Dans le même moment, un bruit singulier se fit +dans le feuillage, à quelque distance en arrière du +banc où étaient assis les deux jeunes gens. Une +oreille exercée aurait pu y reconnaître le froissement +produit par une personne qui se faufile au +milieu des branches... Mais Laure et Gustave +étaient trop absorbés par leurs pensées pour faire +attention à ce frôlement significatif.</p> + +<p>Après quelques secondes de silence, la jeune créole +répliqua:</p> + +<p>—Monsieur Després, voilà des paroles bien sévères, +et à moins, de preuves très positives...</p> + +<p>—Je vous demande pardon, mademoiselle, de +m'être quelque peu laissé emporter en votre présence, +répondit poliment le Roi des Étudiants... +Cela ne m'arrivera plus. Quant à prouver ce que +j'affirme, à savoir que Joseph Lapierre est un lâche +assassin, je vais le faire sans plus tarder.</p> + +<p>Et Després, prenant l'ex-fournisseur au moment +de son arrivée à Saint-Monat, se mit à le disséquer +de main de maître. Tout y passa, depuis les +complaisances du Roi des Étudiants pour son +nouvel ami et le sauvetage des deux enfants Gaboury, +jusqu'à la sombre affaire du duel et ses sinistres +conséquences.</p> + +<p>Le narrateur, mis en verve par cette évocation +douloureuse de ses malheurs passés, n'oublia pas +l'ignoble conduite de Lapierre à l'égard +de Louise, après la condamnation de son rival, et +les basses calomnies qu'il répandit partout sur le +compte de la malheureuse jeune fille.</p> + +<p>Son récit fut un véritable et foudroyant réquisitoire.</p> + +<p>Laure écoutait, émue et palpitante, ce dramatique +exposé, et une irrésistible impression de terreur +l'envahissait, lorsqu'elle reportait son esprit +sur sa, propre situation vis-à-vis du machiavélique +auteur de tous ces méfaits.</p> + +<p>Quand le Roi des Étudiants en fut arrivé, au +point culminant de l'histoire de Lapierre, c'est-à-dire +à ce qui concernait la mort du colonel Privat, +il s'arrêta un moment, puis reprit ainsi:</p> + +<p>—Mademoiselle, je vous disais, au commencement +de cet entretien, qu'une raison mystérieuse +vous forçait à épouser l'homme dont je viens de +vous faire la biographie.</p> + +<p>—En effet, monsieur, vous prétendiez cela, murmura +Laure.</p> + +<p>—Eh bien! cette raison, je vais vous la donner... +Vous ne consentez à épouser Joseph Lapierre +que parce qu'il se dit dépositaire d'un secret, +dont la divulgation déshonorerait la mémoire de +votre père.</p> + +<p>—Qui vous a dit?... balbutia Laure, stupéfaite.</p> + +<p>—Est-ce que je me trompe?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu!... Mais je suis perdue... nous +sommes perdus, ruinés de réputation, puisque cette +malheureuse... faiblesse de mon père est connue.</p> + +<p>—Au contraire, vous êtes sauvée, mademoiselle, +car ce soupçon sur l'honneur du colonel Privat est +une horrible calomnie, un mensonge ignoble qui +ne pouvait éclore que dans le cerveau de l'homme +qui convoite votre dot.</p> + +<p>—Quoi! mon père serait...?</p> + +<p>—L'honneur même. Jamais le colonel Privat +n'a failli à son devoir. Bien plus, c'était sans +contredit l'un des meilleurs officiers de l'armée du +successeur de Beauregard, le général Bragg... et +quiconque en douterait n'a qu'à s'adresser au général +Kirby Smith, commandant alors la division +dans laquelle servait votre père en qualité de colonel +de cavalerie.</p> + +<p>—En effet, ces noms me sont connus, murmura +Laure... Vous êtes bien renseigné.</p> + +<p>—Jusqu'à la bataille de Rogersville, j'ai servi +dans l'armée de Buell, division Manson, qui guerroya +pendant tout l'été de 1862 contre les généraux +confédérés Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky +et le Tennessee, se contenta de répondre le Roi +des Étudiants.</p> + +<p>—Et vous avez connu mon père.</p> + +<p>—Que trop, mademoiselle, répondit Després en +souriant. Le colonel Privat, avec son fameux escadron +de cavalerie, nous a fait plus de mal à lui +seul que toute une division d'infanterie. Il venait +fourrager jusqu'à nos avant-postes et ne s'en retournait +jamais sans nous avoir sabré une cinquantaine +d'homme.</p> + +<p>—Mon brave père!</p> + +<p>—Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace +était telle, qu'on ne l'appelait plus que le +<i>Murât</i> de l'armée du Sud.</p> + +<p>Laure garda un instant le silence.</p> + +<p>Son front rayonnait d'un singulier enthousiasme +et son oeil humide s'allumait d'étranges lueurs.</p> + +<p>Tout à coup, elle demanda brusquement:</p> + +<p>—Quelle est la vérité sur la mort de mon père?</p> + +<p>—Je vais vous la dire, mademoiselle, répondit +Gustave, qui s'attendait à cette question.</p> + +<p>—Le brigadier-général Manson, consterné de +voir ses grand'gardes et ses avant-postes décimés +par l'insaisissable cavalerie de Kirby Smith, promit +une forte somme d'argent à quiconque en amènerait +la destruction, ou, du moins, ferait tomber +son chef—le colonel Privat—entre les mains +des Unionistes.</p> + +<p>—Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet +1862.</p> + +<p>—Le 1er août, vers dix heures du soir, un de nos +espions se présenta à la tente de Manson, s'engageant +à faire tomber, le lendemain même, le colonel +Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible. +L'endroit choisi était ce fameux défilé +des montagnes du Cumberland, appelé <i>Big Creek +Gap</i> ou <i>Cumberland Gap</i>.</p> + +<p>—C'est le seul chemin par où une troupe armée +puisse pénétrer du Tennessee dans le Kentucky. Et +encore, cet unique passage n'est-il qu'une gorge +profonde, étroite, sinueuse, où les cavaliers ne +peuvent souvent cheminer qu'un à un, en file indienne.</p> + +<p>—Les montagnes du Cumberland séparant les +deux armées, il fallait donc absolument que les cavaliers +susdits s'en gageassent dans ce défilé pour +faire leurs expéditions chez nous.</p> + +<p>—L'espion s'entretint fort avant dans la nuit +avec le général Manson, et, lorsqu'il sortit de la +tente, la mort du colonel Privat était résolue.</p> + +<p>—Vous savez ce qui se passa.</p> + +<p>—Deux régiments d'élite furent échelonnés sur les +contreforts, de chaque côté du <i>Cumberland +Gap</i>; et lorsque le terrible escadron, trompé par +notre habile espion et croyant marcher à la facile +capture d'un convoi, s'engagea dans le défilé, les +contreforts s'illuminèrent soudain et une multitude +de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers.</p> + +<p>—Ce fut un affreux massacre. A peine une dizaine +d'hommes en réchappèrent-ils.</p> + +<p>—Le colonel lui-même tomba, mortellement blessé, +et fut transporté en lieu sûr par l'espion qui +venait de le faire écharper.</p> + +<p>—C'est horrible et infâme! murmura la créole, +les yeux étincelants.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, mademoiselle, continua +Després. L'espion, en homme plein de ressources, +voulut faire d'une pierre deux coups. Il soigna sa +victime comme aurait pu le faire une soeur de charité; +puis, quand le pauvre officier n'eut plus que +le souffle, il lui persuada d'écrire à sa femme la +lettre que vous savez, et il attendit tranquillement +la fin.</p> + +<p>—Ce ne fut pas long.</p> + +<p>—Le colonel mourut le lendemain.</p> + +<p>—Alors, le garde-malade se transforma en voleur +de cadavre. Il fouilla le mort et s'empara de +tous les papiers qu'il y trouva.</p> + +<p>—La même chose fut faite pour la malle du colonel.</p> + +<p>—Après quoi, et muni d'une foule d'originaux, +notre habile chevalier d'industrie s'installa tranquillement +à une table et se mit en devoir d'essayer +un autre petit talent qu'il possédait—le talent +d'imiter l'écriture d'autrui...</p> + +<p>Ici, Laure, qui avait écouté tout ce récit avec +une stupéfaction croissante, joignit les mains et +s'écria:</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, tant d'infamie est-il possible?</p> + +<p>—Mademoiselle, j'ai vu tout cela de mes yeux, +répondit simplement Després.</p> + +<p>Puis il reprit:</p> + +<p>—Après plusieurs essais, l'espion, le voleur, le +faussaire parut satisfait, et il écrivit à la fille du +colonel—une riche héritière sur laquelle il avait +des vues—une lettre touchante, signée: <i>Ton +père mourant</i>, que vous devez connaître, mademoiselle.</p> + +<p>—Hélas! hélas! gémit la jeune fille..., C'était +donc lui!</p> + +<p>—Oui, mademoiselle, répondit Després en se levant. +L'assassin du colonel Privat, le voleur de +papiers, le faussaire que vous venez de voir à +l'oeuvre se nommait...</p> + +<p>Il ne put achever. Edmond arrivait comme une +bombe.</p> + +<p>—Alerte! cria-t-il; séparez-vous. Voici ma +mère.</p> + +<p>Laure se leva vivement.</p> + +<p>—Des preuves de tout cela?... demanda-t-elle, en +regardant Després.</p> + +<p>—Je vous les apporterai le soir du bal, avant la +signature du contrat de mariage, répondit le +Roi des Étudiants, qui s'était vivement rejeté en +arrière et disparaissait dans le feuillage.</p> + +<p>Laure eut le temps de lui crier:</p> + +<p>—Je vous croirai, monsieur. En attendant +merci, oh! merci! +...................................</p> + + +<p>Au même moment, un homme à la figure livide +et contractée, cachée jusque là derrière un arbre, à +peu de distance de l'endroit où s'était passée la +scène précédente, remit dans sa poche un revolver +qu'il tenait à la main, et disparut, en courant, +sous l'épaisse feuillée du parc.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XX</h3> + +<h3 class="sub">Le guet-apens</h3> + +<p>Cet individu n'était autre que Lapierre.</p> + +<p>Depuis la scène de l'avant-veille, et, surtout, depuis +l'étrange menace de Champfort, le cauteleux +personnage ne vivait plus. De mystérieuses appréhensions +lui étreignaient la poitrine, et il pressentait +que quelque chose de vaguement terrible se +tramait contre lui.</p> + +<p>Plus que cela, un sentiment nouveau germait +sourdement dans le coeur de cet homme, jusque là +inaccessible à toute autre voix que la voix métallique +des aigles américains ou des souverains anglais...</p> + +<p>Le misérable aimait sa victime et il était jaloux!</p> + +<p>Cette constatation, faite seulement depuis deux +jours, mettait Lapierre dans des colères blanches. +Lui, dont le coeur triplement cuirassé avait toujours +résisté à un penchant si puéril, se découvrir +tout à coup amoureux comme tout le monde, se +sentir pris dans ses propres filets!</p> + +<p>Il y avait de quoi faire bouillir la bile d'un coquin +encore flegmatique.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, on ne résiste pas à l'envahissement +de l'amour, et il faut bien le subir quand +il s'installe à notre foyer.</p> + +<p>C'est ce que fit Lapierre.</p> + +<p>Il prit son rôle d'amoureux au sérieux, et, en +homme prudent, il résolut de veiller sur son bien. +Ce n'est pas que l'ancien espion se fit un instant +illusion sur le sentiment qu'il inspirait à sa fiancée.</p> + +<p>Oh! non. Lapierre se savait haï, méprisé. Mais +il se disait que c'était là une raison de plus pour +être sur le qui-vive, et empêcher au moins la belle +créole de donner son coeur à un autre.</p> + +<p>Et puis, d'ailleurs, n'y avait-il pas ce petit carabin +de Paul Champfort dont il fallait brider les +trop tendres inclinations et enrayer la progression +amoureuse?...</p> + +<p>Lapierre revint donc à son ancien métier: il se +fit l'espion de sa fiancée et de Champfort. Redoutant +par-dessus tout une entrevue entre les deux +jeunes gens, les révélations que pouvait faire l'étudiant +sur les événements de Saint-Monat, le +soupçonneux coquin eut recours au petit moyen +que nous connaissons.</p> + +<p>Il écrivit à Mme Privat pour s'excuser de ne +pouvoir, ce jour-là, se rendre à la Canardière et +faire sa cour à Mlle Laure. Puis il vint, en tapinois, +s'embusquer dans le parc, dans l'espoir de +surprendre sa fiancée en flagrant délit de trahison.</p> + +<p>On a vu que le hasard n'avait que trop bien favorisé +l'espion.</p> + +<p>Lapierre, en effet, n'était pas en embuscade depuis +une demi-heure, à proximité, du chemin royal, +qu'un roulement de voiture fit résonner le macadam +et cessa, tout à coup, presque en face de l'endroit, +où se tenait blotti l'ex-fournisseur.</p> + +<p>Un homme sauta sur la route, enjamba la haie +vive et s'engagea résolument dans un sentier du +parc.</p> + +<p>Lapierre ne vit qu'une seconde la figure du nouvel +arrivant, mais c'en fut assez pour que le misérable +restât cloué à sa place, pâle, tremblant, pétrifié, +comme si la tête de Méduse lui fût apparue...</p> + +<p>—Lui! lui! s'écria-t-il... Gustave Lenoir?</p> + +<p>Et, n'en pouvant croire ses yeux, il prit sa course +pour aller, par un long circuit, s'embusquer +près d'un petit pont que devait traverser l'inconnu.</p> + +<p>Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre +reconnut tout à son aise la mâle et sombre +figure de son ancien antagoniste.</p> + +<p>Le jeune homme marchait d'un pas rapide, comme +quelqu'un qui se hâte vers un but arrêté; et +Lapierre ne put empêcher ses jambes de flageoler +et sa face blême de se couvrir d'une sueur froide, +en se faisant une réflexion terrible:</p> + +<p>—Il va <i>la</i> rencontrer... il va lui parler..., Je +suis perdu!</p> + +<p>Et, en formulant cette pensée, le misérable tira +machinalement de sa poche un revolver tout armé, +et en dirigea le canon vers Després; mais celui-ci, +ayant cru entendre un bruit insolite dans le +feuillage, s'était arrêté et avait prêté l'oreille, en +écartant les branches...</p> + +<p>C'est ce qui le sauva.</p> + +<p>Lapierre, revenu subitement au sentiment de la +prudence, n'eut que le temps de se jeter à plat-ventre, +et, là, immobile, il attendit...</p> + +<p>Després reprit bientôt sa route, sans plus s'occuper +de l'incident qui l'avait fait arrêter.</p> + +<p>Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa +poche et se prit à réfléchir profondément.</p> + +<p>La situation était grave, et la brusque intervention +de Després—nous lui conserverons ce nom—dans +des affaires déjà singulièrement compromises +n'était pas de nature à rassurer le prétendant à +la dot de Mlle Privat.</p> + +<p>Aussi ses premières méditations furent-elles sombres +et découragées. Un moment même, le tenace +chercheur de dollars eut l'idée de tout abandonner +et de fuir des parages où se rencontraient des figures +aussi peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants. +Le souvenir du terrible drame de l'îlot +passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin, +et il eut peur—car il sentit planer sur sa +tête l'inexorable vengeance que devait lui réserver +l'amant de Louise.</p> + +<p>Pourtant, il était dur d'échouer au port, quand +trois jours à peine séparaient ce pauvre Lapierre +du but qu'il poursuivait depuis, de longues années.</p> + +<p>L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure +ainsi assailli par de noires pensées... Puis il se +leva et parut prendre une résolution énergique:</p> + +<p>—Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai +pas ainsi le champ de bataille sans combattre... +J'ai déjà, fait assez de sacrifices pour cette +affaire: je ne lâcherai pas une si belle proie, +quand je n'ai plus qu'à étendre la main pour la +saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui m'assure +que ce Gustave de malheur connaisse le premier +mot de ce qui se passe ici?... qui me dit que sa démarche +ait le moindre rapport avec mon mariage?... +Rien, un simple soupçon. J'en aurai le +coeur net et je saurai à qui en veut mon ancien +ami...</p> + +<p>—Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à +partir, si cet oiseau de pénitencier s'avisait de jaser +un peu plus qu'il ne me convient, je lui ferai +avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps.</p> + +<p>Et il frappa d'un air sinistre sur la poche où +était son revolver.</p> + +<p>Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion +s'engagea vivement dans le sentier parcouru +par Després et se dirigea à pas de loup vers le +rond-point.</p> + +<p>Gustave, comme on sait, s'y était installé sur un +banc à moitié enseveli sous un dais de rameaux +entrelacés.</p> + +<p>Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il +pouvait tirer de cette disposition; et, revenant +sur ses pas, il fit un long circuit vers le nord, avec +l'intention de s'approcher silencieusement du banc +et d'entendre la conversation qui ne manquerait +pas de s'engager.</p> + +<p>Cinq minutes après, l'espion était à son poste, +à dix pas tout au plus de son ancien rival et complètement +abrité par les enchevêtrements du feuillage.</p> + +<p>Il était temps. Laure arrivait, escorté de son +frère, et le sinistre fiancé de la belle créole put +constater que ses dispositions les plus mauvaises +allaient se réaliser.</p> + +<p>Il eut un moment de terreur et de rage. L'épouvante +lui fit perdre la tête, et, une seconde fois, +canon de son revolver se trouva dirigé vers la +de Després.</p> + +<p>Pourtant, le misérable se contint encore....</p> + +<p>—Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera +toujours temps... Et puis, je ne serais pas fâché de +savoir au juste ce que pense et connaît de moi +mon ancien rival.</p> + +<p>Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments +d'usage s'étaient échangés entre le Roi des +Étudiants et la jeune créole; Edmond avait présenté +son ami sous le nom de Gustave Després, +puis s'était retiré à l'écart, comme l'on sait.</p> + +<p>—Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il paraît +que mon ami Lenoir a changé de nom... Voilà +donc pourquoi j'avais perdu complètement sa +trace...</p> + +<p>Et il se mit en position de ne pas perdre une +seule des paroles de l'intéressant couple.</p> + +<p>Cependant, la conversation avait fait du chemin... +Després en était à raconter, avec les couleurs +les plus saisissantes, les événements de Saint-Monat: +l'enlèvement de Louise, le duel nocturne +sur l'îlot, la dénonciation, le procès, la condamnation, +puis enfin l'échec de Lapierre et ses ignobles +calomnies...</p> + +<p>L'espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine +serrée...</p> + +<p>—Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu +qu'il ne sache rien de <i>l'autre affaire</i>!</p> + +<p>Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son +revolver.</p> + +<p>Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux +agissements de Lapierre dans le Kentucky; lorsqu'il +décrivit la monstrueuse hécatombe du +<i>Cumberland Gap</i>; lorsqu'il déroula sous les +yeux de Laure les faits et gestes de l'espion, dans +cette nuit sinistre où le colonel Privat agonisait +sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir +de l'homme qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur +n'y tint plus...</p> + +<p>Son bras se tendit dans la direction du narrateur, +et, livide, hideux de terreur et de rage, Lapierre +se dressa de toute sa hauteur et ajusta Gustave +Després...</p> + +<p>Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant +et le Roi des Étudiants se levait en toute hâte.</p> + +<p>Il était encore sauvé; mais, comme on l'a vu +dans le dernier chapitre, son adversaire se mit résolument +à sa poursuite, faisant un long détour +vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que +suivait lentement le jeune disciple d'Esculape.</p> + +<p>Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le pas +régulier et souple de Gustave fit résonner la terre +durcie du sentier. L'étudiant marchait la tête +basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de +rosé, s'il fallait en juger par le demi-sourire qui +courbait sa moustache.</p> + +<p>Lapierre le voyait venir.</p> + +<p>—Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colère, tu +triomphes un peu vite, mon bonhomme... L'espion, +le traître, le faussaire—comme tu m'appelles—va +t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunément +en travers de ses projets.</p> + +<p>Et le misérable introduisit rapidement la main +dans la poche de son habit...</p> + +<p>Mais il l'en retira aussitôt et fit un geste de désappointement +et de rage...</p> + +<p>Le revolver n'y était plus!</p> + +<p>Dans, sa course précipitée, l'espion l'avait perdu, +et il était trop tard pour essayer de le retrouver.</p> + +<p>Cependant, Després n'était plus qu'à quelques +pas de l'endroit où se tenait Lapierre... Il allait +passer...</p> + +<p>Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une +rapidité de tigre, ramassa une grosse pierre et la +lança de toutes ses forces à la tête du Roi des +Étudiants...</p> + +<p>Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme +une masse, sans même pousser une plainte.</p> + +<p>Alors, l'assassin prit ses jambes à son cou, sauta +la haie vive et se trouva dans le chemin royal.</p> + +<p>Il était sept heures du soir, et les passants se +faisaient rares.</p> + +<p>Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voilée +cheminaient lentement sur la route de la Canardière, +en face du parc de la Folie-Privat.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXI</h3> + +<h3 class="sub">Deux attentats dans une journée</h3> + +<p>A la vue de cet homme, à la figure bouleversée, +qui venait d'exécuter un si prodigieux saut par-dessus +les arbustes de la haie, le couple s'arrêta, +étonné.</p> + +<p>Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa +course furibonde, puis il ralentit son allure et, finalement, +prit le pas ordinaire à environ deux arpents +du parc.</p> + +<p>—C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait +la dame voilée.</p> + +<p>—Qui, lui? fit celle-ci un peu émue.</p> + +<p>—Lapierre!... Joseph Lapierre!</p> + +<p>—C'est impossible...</p> + +<p>—Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une +figure comme la sienne ne s'oublie pas.</p> + +<p>—Mais, que faisait-il dans ce bois?</p> + +<p>—Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire, +c'est qu'il n'était pas là pour prier le bon Dieu, et +que nous ferions bien d'aller nous promener un +peu de ce côté.</p> + +<p>—Quelle idée!</p> + +<p>—Partout où cet homme a passé, ça doit sentir +le crime... Allons voir, ma soeur; je vais te frayer +un passage.</p> + +<p>—Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit +de pénétrer ainsi chez des étrangers, et si quelqu'un +nous surprenait...</p> + +<p>—Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne +que pourra! Lapierre vous a, ce soir, une +physionomie qui ne me revient pas du tout, et le +coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours.</p> + +<p>La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa +conduire par son frère, et, après plusieurs essais +infructueux, ils se trouvèrent enfin de l'autre côté +de la haie.</p> + +<p>Un sentier, à peine visible, se présentait en face +d'eux.</p> + +<p>Ils s'y engagèrent.</p> + +<p>Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas +fait un arpent, qu'un spectacle terrible s'offrit à +leurs regards et qu'ils poussèrent simultanément +un cri d'effroi:</p> + +<p>—Un cadavre!</p> + +<p>Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, +la figure horriblement tatouée de sang et le front +ouvert par une large blessure.</p> + +<p>Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si +péniblement qu'il n'en valait guère mieux.</p> + +<p>Ce moribond, comme on le sait, n'était autre +que Gustave Després.</p> + +<p>Cependant, le jeune garçon s'était approché du +cadavre supposé, tout en murmurant:</p> + +<p>—Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir +guère besoin de soins médicaux, car je le +crois parti pour un monde meilleur... Voyons toujours.</p> + +<p>Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux, +pour examiner sa blessure.</p> + +<p>La jeune femme, elle, demeurait là, près du lieu +de la catastrophe, immobile, clouée au sol, les +yeux démesurément ouverts et incapable de prononcer +une parole.</p> + +<p>Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait +à étancher le sang sur le front de l'homme +gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et +se releva d'un bond, en poussant un cri terrible:</p> + +<p>—Gustave!... c'est Gustave!</p> + +<p>—Que dis-tu là? fit la jeune fille, en joignant +les mains et s'avançant, pâle d'effroi.</p> + +<p>—Je dis que Gustave a été assassiné... il est +mort.</p> + +<p>—Grand Dieu! serait-ce possible?</p> + +<p>—Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt.</p> + +<p>La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba +sur l'homme assassiné et releva son voile pour +mieux voir.</p> + +<p>Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement +les yeux, il aurait contemplé un spectacle auquel +il ne se serait, certes, pas attendu: il aurait +vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords +du Richelieu, penchée sur lui et pleurant à chaudes +larmes.</p> + +<p>Mais le Roi des Étudiants dormait probablement +son dernier sommeil, car il ne bougeait pas et sa +respiration était imperceptible.</p> + +<p>Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait +que Louise se trouvait là en compagnie de +son frère; car on devine aisément que le jeune garçon, +improvisé médecin, n'était autre que notre +vieille connaissance, cet excellent Caboulot.</p> + +<p>Depuis les révélations qu'il avait faites à sa +soeur, le petit étudiant avait dans la tête une idée +fixe: rapprocher Louise de Després et les faire travailler +de concert à la vengeance commune.</p> + +<p>Il se doutait bien qu'une première entrevue ne +suffirait pas à effacer de la mémoire du Roi des +Étudiants les événements de Saint-Monat et la +trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant +un coeur d'or, le Caboulot se disait que Gustave +finirait par pardonner, en face du repentir et +des larmes de sa soeur.</p> + +<p>Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait, +non sans peine, décidé Louise à l'accompagner +chez Després; là, il apprit que ce dernier venait de +partir, avec un jeune homme, pour la Canardière.</p> + +<p>Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait +que son caractère bouillant était l'ennemi acharné +des atermoiements.</p> + +<p>—Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur: +eh bien! allons-y. Nous aurons bien du malheur +si nous ne le heurtons pas en chemin.</p> + +<p>—Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais +je ne me déciderai à une semblable démarche.</p> + +<p>—Tu m'as promis de te laisser guider par moi; +conséquemment, tu dois m'obéir. Pas de réplique: +en avant, marche!</p> + +<p>Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie, +pris le bras de sa soeur et l'avait conduite +nous savons où.</p> + +<p>Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait:</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le +revoir en cet état!</p> + +<p>—Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot, +mort sans avoir atteint son but, sans s'être +vengé et avoir vengé la société!</p> + +<p>—Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait +Louise, comme un écho funèbre.</p> + +<p>—Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, +quand tout à coup le Caboulot bondit sur ses +pieds, galvanisé par une pensée soudaine.</p> + +<p>—Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici +est l'assassin de Gustave: il faut que cet homme-là +meure avant d'entrer dans Québec. Je l'attraperai bien.</p> + +<p>—Et il se disposa à prendre son élan.</p> + +<p>—Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par +le bras... Me laisser seule ici?... abandonner ce +pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?...</p> + +<p>Et elle posa la main sur le coeur du moribond.</p> + +<p>Le Caboulot trépignait.</p> + +<p>Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il... +Point de pitié pour cet assassin d'enfer, pour +cet ignoble espion, pour ce voleur de dot!</p> + +<p>—Attends, attends! dit tout à coup Louise, +anxieuse et penchée sur la poitrine du cadavre.</p> + +<p>—Point d'attente!... C'est tout de suite... la +main me démange! répondit sourdement le Caboulot, +fou de colère et de douleur.</p> + +<p>Il allait bondir, quand Louise eut un soudain +tressaillement.</p> + +<p>—Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort... +son coeur bat, s'écria-t-elle.</p> + +<p>Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle +et douce figure, où brillait un rayon d'espérance.</p> + +<p>—Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui +se précipita sur le corps de Després et appliqua +son oreille sur la poitrine du blessé.</p> + +<p>—En effet, dit-il au bout de quelques secondes, +le coeur bat et ce pauvre Gustave est encore vivant... +Tout espoir n'est pas perdu.</p> + +<p>Puis se relevant:</p> + +<p>—Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau... +Nous le sauverons, Louise.</p> + +<p>Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques +pas de là, sous le petit pont dont nous avons déjà parlé. +Le Caboulot s'y transporta en deux enjambées +et rapporta de l'eau dans son chapeau.</p> + +<p>Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury +aurait eu honte de ne pas savoir bassiner +une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie +qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement +avec le mouchoir de Louise, préalablement +trempé dans le ruisseau.</p> + +<p>Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé, +lui tenant le pouls, comme aurait pu faire un +vrai médecin.</p> + +<p>Ce traitement si simple du futur docteur en médecine +suffit cependant pour ranimer le Roi des +Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale; +la figure se colora imperceptiblement, et la respiration +devint plus facile. Quelques mots inintelligibles +s'échappèrent même des lèvres pâles du +jeune homme.</p> + +<p>Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent +entr'ouverts.</p> + +<p>—Allons, grommela le Caboulot, avec toute +l'importance d'un vieux praticien, le cerveau a +subi une plus forte commotion que je ne le pensais, +et Gustave a besoin de soins attentifs. Je +vais aller chercher une voiture et nous le transporterons +à Québec, chez lui.</p> + +<p>—Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez +nous qu'il faut l'emmener. Je serai sa garde-malade, +et peut-être...</p> + +<p>—Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis +qu'une grue de n'avoir pas songé à cela. Gustave +sera tellement dorloté et médicamenté chez le père +Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui... +Mais, ajouta-t-il en remettant son chapeau sur sa +tête, je suis ici à dire des fariboles, tandis que je +devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi: +je ne serai pas longtemps.</p> + +<p>Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit +par-dessus la haie avec l'agilité d'un acrobate, +prit sa course dans la direction de Québec, et disparut +finalement à un coude du chemin.</p> + +<p>Louise resta donc seule, en face du moribond.</p> + +<p>La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc +et la clarté rougeâtre qui estompait le couchant +faisait ressortir davantage les teintes sombres de +la forêt.</p> + +<p>Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière; +seules, les grenouilles, croassant dans les +flaques d'eau, faisaient entendre leur monotone +trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la +respiration comateuse du blessé.</p> + +<p>Louise eut peur...</p> + +<p>Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar.</p> + +<p>Il lui sembla que le corps de Després se redressait +lentement et se remettait sur ses pieds, avec des +mouvements d'automate; les yeux du malheureux +se changeaient en charbons ardents; sa blessure se +rouvrait et laissait couler un flot de sang lumineux; +puis, enfin, une voix sépulcrale se faisait +entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette horrible +blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien +en comparaison de celle que tu fis à mon coeur, il +y a sept ans... Je me meurs depuis ce jour, Louise: +adieu!...» Et le corps retombait lourdement en +travers du sentier durci...</p> + +<p>A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit +une sueur glacée inonder ses tempes, et elle ne +put que se laisser choir sûr ses genoux, en voilant +sa figure de ses mains tremblantes.</p> + +<p>Elle était dans cette position depuis une minute +à peine, quand un frôlement imperceptible agita le +feuillage tout près de là... Une figure blême se glissa +derrière la jeune fille agenouillée; deux mains, +tenant un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent +en silence de chaque côté de sa tête; puis, +soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche, +et se trouva noué derrière la nuque de Louise...</p> + +<p>La malheureuse affolée de terreur, voulut crier; +mais l'horrible figure lui apparut, grimaçante et +moqueuse...</p> + +<p>Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait +connaissance entre les bras de la sinistre apparition, +pendant que ses lèvres décolorées murmuraient:</p> + +<p>—Encore <i>lui!</i> +................................................</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une +voiture se fit entendre et un homme apparut +dans le sentier.</p> + +<p>C'était le Caboulot.</p> + +<p>Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait +lui aider à transporter le Roi des Étudiants évanoui.</p> + +<p>La première parole du Caboulot fut à l'adresse +de sa soeur.</p> + +<p>—Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu +eu peur? demanda-t-il.</p> + +<p>Pas de réponse.</p> + +<p>—Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme, +en élevant la voix.</p> + +<p>Même silence.</p> + +<p>L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant. +Louise pouvait bien s'être éloignée de +quelques pas, et pour une minute ou deux; mais, +dans tous les cas, elle devait se trouver à portée +d'entendre les appels réitérés de son frère.</p> + +<p>Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup +d'autres, mais inutilement: Louise demeura introuvable. +On eut beau chercher, fouiller le parc: +rien!</p> + +<p>Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant. +Il aurait sangloté, s'il eût été seul.</p> + +<p>Que faire?...</p> + +<p>Le petit étudiant le demandait à tous les échos +de la Canardière et à tous les saints du calendrier.</p> + +<p>Placé dans la dure alternative d'abandonner sa +soeur ou de risquer la vie de son ami Després, en +le privant des soins immédiats que requérait son +état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il +se lamentait et s'arrachait les cheveux; mais ces +démonstrations violentes n'avançaient pas les +choses...</p> + +<p>Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là +se trouvait être un homme de bon conseil.</p> + +<p>Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre +position est embêtante, je l'avoue; mais ce n'est +pas en vous donnant des taloches et en geignant +que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y +a ici un homme qui peut mourir, faute de soins: +dépêchons-nous de le transporter en bon lieu. Puis, +si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh +bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas +vrai?</p> + +<p>—Vous avez raison, murmura le Caboulot; si +Gustave mourait sans médecine, je me le reprocherais +toute ma vie. Transportons-le dans la voiture, +et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt.</p> + +<p>Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants +reposait dans le lit virginal de Louise.</p> + +<p>Un médecin était à son chevet.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXII</h3> + +<h3 class="sub">Une distillerie clandestine</h3> + +<p>A l'époque où se passaient les événements que +nous sommes en train de raconter, il y avait, sur +la route de Charlesbourg, une singulière habitation.</p> + +<p>C'était une vieille masure tombant en ruine, lézardée +sur toutes ses faces et laissant croître une +mousse verdâtre dans les interstices de ses pierres +branlantes.</p> + +<p>Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir +autrefois à quelque riche bourgeois, à en +juger par ses vastes dimensions et les vestiges d'élégance +qui restaient de son architecture délabrée. +Mais, depuis de longues années, sans doute, son +propriétaire l'avait abandonnée, car elle tombait +de vétusté, sans qu'une main charitable songeât le +moins du monde à entraver les ravages du temps. +Les larges fenêtres cintrées de la façade étaient +veuves de plus d'un carreau, et les deux petits soupiraux +de la cave en manquaient absolument. Seule, une +armature en fer, composée de gros barreaux +entre-croisés, protégeait ces dernières ouvertures, +percées au ras du sol.</p> + +<p>Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à +faire de cette vieille masure un lieu de prédilection +pour maître Satanas et ses diablotins, c'était sa +situation exceptionnelle. Accroupie sur un monticule +de rochers grisâtres, à l'entrée d'un bois et +sur le bord d'une profonde ravine, l'habitation solitaire, +semblait, en effet, ne pouvoir manquer +d'attirer l'attention du diable, comme pied-à-terre +à quelques arpents de Québec.</p> + +<p>La superstition populaire se disait que le sombre +roi de l'abîme eût été là comme chez lui au milieu +des chouettes et des hiboux, à quelques pas +d'un quartier célèbre en vols et en assassinats, non +loin de la haute chaîne des Laurentides, où se +trouvait probablement l'enfer.</p> + +<p>Et les paysans, revenant du marché, qui passaient +par là, une fois la nuit tombée, faisaient +prendre le grand trot à leur monture et se signaient +formidablement, en face de la maison suspecte.</p> + +<p>Même, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois, +que leur mauvaise étoile forçait à cheminer, ainsi +la nuit, affirmaient avoir vu d'étranges lumières +danser derrière les carreaux crasseux de la masure +abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges +éveiller les échos d'alentour.</p> + +<p>Il était donc évident que cette maison maudite +était hantée, et servait de refuge à des légions de +diablotins en rupture de ban qui venaient y faire +leur sabbat.</p> + +<p>Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre, +qu'à regarder, au beau milieu des nuits les plus +noires, l'épaisse fumée phosphorescente qui s'échappait +de la haute cheminée.</p> + +<p>Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait +pas une fumée comme celle-là, une fumée pointillée +de tisons brûlants et sentant le soufre à plein +nez.</p> + +<p>Donc, la vieille maison était hantée!</p> + +<p>Voyez-vous ça!... l'enfer ayant une succursale +sur le bord d'une grande route, et aux portes d'une +honnête ville, d'une respectable capitale!</p> + +<p>Ah! Québec pouvait bien contempler, tous les +dix ou vingt ans, le spectacle d'un de ses quartiers +les plus populeux flambant comme une manufacture +d'allumettes!</p> + +<p>Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes +les unes que les autres, en dépit des +hurlements sinistres et des lumières dansant comme +des feux-follets, nonobstant même la fumée +noirâtre pointillée de tisons ardents, nous devons +à la vérité historique de dire que les bons habitants +de Charlesbourg se trompaient,... que la +maison mystérieuse n'était pas hantée!</p> + +<p>Ou, si l'on tient à ce qu'elle le fût, ce n'était pas +par des démons folâtres, mais bien par une vieille +femme inoffensive, n'ayant pour toute compagnie +qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un... +fils aux trois-quarts idiot.</p> + +<p>Que faisait là ce quatuor disparate?</p> + +<p>Ah! dame! c'est précisément la question que se +posaient inutilement, depuis longtemps, les gens +timorés et à l'imagination plus superstitieuse que +rusée.</p> + +<p>Ceux-là seuls—et ils étaient en petit nombre—qui +auraient été à même de répondre, se gardaient +bien de le faire. Une indiscrétion de leur part eût +pu les priver de l'avantage inappréciable de partager +un secret important, et faire ouvrir les yeux +à des autorités justement inflexibles.</p> + +<p>Voici comment et pourquoi...</p> + +<p>La masure sinistre servait de quartier-général à +un certain nombre de jeunes gens qui y avaient +installé une distillerie clandestine de whisky, +dans le but de frauder la douane et de boire à bon +marché. La cave, haute et pavée, servait de laboratoire, +et c'est là qu'était installé, sur un fourneau +adossé à la cheminée, un alambic de gros fer-blanc +et le reste du matériel indispensable.</p> + +<p>La vieille femme et son imbécile de fils étaient +les seuls ouvriers de cette manufacture primitive. +La mère distillait patates, grains et autres céréales, +tandis que le fils entretenait le feu, coupait le +bois et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans +un angle de la cave.</p> + +<p>Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces +deux quadrupèdes n'étaient pas attachés directement +à la distillerie. Tout au plus pouvait-on les +considérer comme des comparses. Le premier veillait +au salut commun, et le dernier gardait, d'une +patte énergique, la matière première—les céréales—contre +les rats et autres vermines de la même +catégorie.</p> + +<p>Le whisky de contrebande de cette distillerie au +petit pied n'était certes pas de première qualité, +mais on y ajoutait divers ingrédients savants qui +en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si +peu, grisait si bien et se fabriquait si vite, que les +habitués n'avaient pas le droit de se montrer difficiles.</p> + +<p>Depuis deux ans déjà, dans cette maison isolée +sur la route de Charlesbourg, à deux pas de Québec, +les céréales se transformaient ainsi en whisky, +à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y +pénétrons. C'est dans la soirée même où Gustave +Després était transporté mourant chez le père Gaboury.</p> + +<p>Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les +lézardes de la muraille; les grenouilles coassent au +sein du marécage voisin; le gros chat noir ronronne, +accroché à la gouttière du toit, et le grand chien +fauve, couché sur le perron de pierre de la masure, +fait semblant de dormir.</p> + +<p>Entrons.</p> + +<p>Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a +pour tous meubles qu'une immense table de bois +brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses. Au +fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque +armoire s'adosse à la muraille, tandis que, +tout près de là, se voit la porte entr'ouverte d'un +cabinet noir.</p> + +<p>Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre +d'une large cheminée, faisant mijoter à gros +bouillons un pot-au-feu de lard salé.</p> + +<p>La maîtresse du logis est là, tout près, surveillant +la cuisson du succulent souper qui se prépare.</p> + +<p>C'est une femme d'un âge incertain, mais à +coup sûr, plus près du crépuscule de sa vie que de +son aurore. Une sorte de résille emprisonne sa +chevelure grise et permet à sa figure anguleuse, +heurtée, de se détacher en vigueur... La bonne femme +culotte tranquillement un brûle-gueule, pendant +que, d'un genou distrait, elle bat la mesure +de ses pensées.</p> + +<p>Cette estimable contrebandière répond au doux +nom de la <i>mère Friponne</i>—une petite appellation +d'amitié qui lui vient de ses pratiques.</p> + +<p>En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur +la grande table, se voit le digne rejeton de la mère +Friponne. C'est un grand garçon d'un blond +fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux +chairs flasques. Tout indique chez cet être dégradé +l'abrutissement le plus complet.</p> + +<p>A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille +et une petite tasse de fer-blanc. De temps à +autre, le brave garçon se verse une rasade et l'avale +histoire d'apaiser sa faim, en attendant le +souper qui retarde.</p> + +<p>A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule +de ses lèvres, arrête le mouvement cadencé +de son genou, relève son nez pointu et apostrophe +ainsi son aimable rejeton:</p> + +<p>—Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser +de boire? Tu es rendu à ton sixième verre depuis +une demi-heure.</p> + +<p>A laquelle apostrophe le vilain garnement répond +d'une voix enrouée:</p> + +<p>—C'est pour empêcher le gosier de me racornir.</p> + +<p>—Ivrogne! bois de l'eau.</p> + +<p>—L'eau m'est contraire.</p> + +<p>—Voyez-vous ça!... monsieur qui a des délicatesses +d'estomac!</p> + +<p>—Vous dites vrai, la mère; il n'y a que le whisky +qui me désaltère.</p> + +<p>—Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons.</p> + +<p>—Hé! c'est pour ça que je bois tant—pour jeter +de l'eau sur le feu.</p> + +<p>—Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines.</p> + +<p>—Ah! pour ça, non: le whisky coûte trop bon +marché ici.</p> + +<p>—Bon marché... hum! il ne faut pas trop le dire... +les <i>policemen</i> ont le nez fin...</p> + +<p>—Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-là... et, +pourvu que la grande chaudière ne crève pas...</p> + +<p>—Ce n'est pas ça qui est à craindre, car elle est +en fer-blanc double. Il y a autre chose qui me +chiffonne.</p> + +<p>—Quoi donc, la mère?</p> + +<p>—C'est que nos pratiques nous laissent. Voilà +plus de deux jours que personne n'est venu, et, +pourtant, ça fait le deuxième baril que nous faisons.</p> + +<p>—As pas peur, la mère... je les boirai, moi.</p> + +<p>—Ça nous rapportera un beau profit, vraiment.</p> + +<p>—C'est encore curieux, allez...</p> + +<p>—Tu es fou.</p> + +<p>—Fou, le Simon à la mère Friponne?... Ah! +que non. Tenez, vous allez voir. Faisons un +marché.</p> + +<p>—Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée.</p> + +<p>Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute +entière à cette importante opération.</p> + +<p>Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à-pot, +en entendant un bruit argentin auquel son oreille +ne se trompait jamais.</p> + +<p>Ce bruit était produit par la chute de plusieurs +pièces de monnaie que Simon faisait trébucher sur +la table.</p> + +<p>La mère Friponne ne fit qu'un saut de la cheminée +à son fils. Sans plus d'explications, elle saisit +le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant +le poing resté libre:</p> + +<p>—Brigand! rugit-elle, tu m'as volée.</p> + +<p>—Lâchez-moi! vous m'étouffez! râla Simon.</p> + +<p>—Non, je vas t'étrangler tout-à-fait.</p> + +<p>—Aïe! ouf!</p> + +<p>—Fainéant! bourreau! assassin! rends-moi +mes pauvres épargnes.</p> + +<p>—Aïe! aïe!! aïe!!!</p> + +<p>—Mon argent! mon argent!! mon argent!!!</p> + +<p>La lutte prenait des proportions épiques, et les +doigts crochus de la mère Friponne étaient sur le +point d'envoyer le malheureux Simon <i>ad patres</i>, +lorsqu'un spasme suprême le dégagea.</p> + +<p>Son premier soin fut de mettre la table entre sa +terrible mère et lui; son second, de pousser coup +sur coup trois ou quatre soupirs de cachalot.</p> + +<p>Après quoi, il cria:</p> + +<p>—C'est à moi, cet argent-là; c'est le beau monsieur +de l'autre jour qui vient de me le donner.</p> + +<p>—Tu mens! grogna Friponne.</p> + +<p>—Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser: +il est à un arpent d'ici, sur la butte qui m'attend, +et moi qui l'avais oublié!</p> + +<p>Simon se précipita vers la porte, mais l'incorruptible +Friponne le happa au passage.</p> + +<p>—De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle, +d'une voix terrible.</p> + +<p>—De <i>l'Américain</i>.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—C'est la vérité, vrai; et, tenez, il est là qui +m'attend... il va me battre, c'est sûr.</p> + +<p>—Pourquoi t'a-t-il donné cet argent?</p> + +<p>—Je l'ai rencontré il y a environ une demi-heure, +dans le petit bois en arrière, comme je ramassais +une brassée de branches sèches. Il avait une +fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit +comme ça:</p> + +<p>—Y a-t-il du monde chez vous?</p> + +<p>—J'sais pas, que j'ai répondu.</p> + +<p>—Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre +ici.</p> + +<p>—Et il m'a mis dans la main ces belles pièces +blanches que je viens de vous montrer. Voyez, +êtes-vous contente, à présent?... direz-vous encore +que je vous vole?</p> + +<p>Et Simon, radieux d'avoir établi son innocence, +oublia de nouveau sa commission et se dressa majestueusement +devant sa mère.</p> + +<p>Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps.</p> + +<p>—Imbécile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois +donc pas que cet homme t'attend pour entrer ici +et, qu'il doit être furieux.</p> + +<p>—Tiens, c'est pourtant vrai!</p> + +<p>—Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il +peut venir sans crainte.</p> + +<p>-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors, +pendant qu'elle grommelait entre ses dents:</p> + +<p>—Une si bonne paye! un Américain bourré d'or +et qui m'a promis cent belles piastres, le faire attendre!</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi +d'un homme bien mis, qui tenait dans ses bras une +jeune fille exténuée...</p> + +<p>Cet homme était Lapierre; la jeune fille, Louise +Gaboury.</p> + +<p>—Bonsoir, la mère, dit l'homme; vous pouvez +vous vanter d'avoir pour fils un fier imbécile: il +m'a laissé morfondre à la porte pendant près d'une +heure, sans nécessité... Mais c'est égal; puisque +me voilà, arrivé sans encombre, je lui pardonne. +Avez-vous une chambre pour cette femme?</p> + +<p>—J'en ai plusieurs, répondit la mère Friponne, +mais il y en a de plus mignonnes les unes que les +autres.</p> + +<p>—Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée +d'ici.</p> + +<p>—Alors, c'est la chambre du nord—un vrai nid +d'hirondelle pour la tenue.</p> + +<p>—Cette chambre ferme-t-elle à clé?</p> + +<p>—Il y a un solide verrou en dehors: ça vaut +mieux.</p> + +<p>—Très bien. Et les fenêtres?</p> + +<p>—Une seule, et encore, on peut l'assujettir en +dehors avec des clous.</p> + +<p>—Je vous loue cette chambre, mais à une condition: +vous y garderez cette jeune fille prisonnière +jusqu'à nouvel ordre—pendant trois ou +quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement +et ne la laisserez manquer de rien; en outre, +personne ne doit savoir qu'elle est ici, et il +faut que vous veilliez attentivement à ce qu'elle +ne s'échappe pas...</p> + +<p>—Ah! pour ça, j'en réponds, interrompit la +mère Friponne.</p> + +<p>—Bien. A ces conditions-là, je vous donnerai +cinquante piastres le jour où je viendrai rendre la +liberté à cette jeune fille. En attendant, voici dix +billets de cinq pour vous mettre à même de bien +soigner ma protégée. Ça vous va-t-il?</p> + +<p>—Si ça me va!... c'est-à-dire que la charmante +poulette sera tellement bien chez la mère Friponne, +qu'elle n'en voudra plus partir et que vous serez +obligé de l'emmener de force.</p> + +<p>Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse, +engouffra dans sa poche les précieux billets +de <i>l'Américain</i> et se mit en devoir d'installer +Louise dans sa fameuse chambre du nord.</p> + +<p>La chose se fit en peu de temps, car les prières +et les larmes de la pauvre fille ne retardèrent pas +d'une minute son emprisonnement. La mère Friponne +avait les fibres du coeur furieusement coriaces, +et elle en avait vu d'autres que ça sans s'émouvoir.</p> + +<p>Quand tout fut terminé et que les verrous furent +scrupuleusement poussés en travers des ais de +la porte, la fabricante de whisky en contrebande +retourna à la cuisine, où l'attendait stoïquement +Lapierre.</p> + +<p>—Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques +difficultés, mais la mère, Friponne a encore la +poigne solide, et tout c'est passé comme sur des +roulettes.</p> + +<p>—C'est bien, répondit distraitement Lapierre.</p> + +<p>Et il ajouta d'une voix sourde:</p> + +<p>—Celle-là, du moins, ne viendra pas se jeter +dans mes jambes, lors de la signature du contrat. +Quant à l'autre...</p> + +<p>Il n'acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques +secondes et demanda:</p> + +<p>—Votre cave est-elle sûre?</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme, +songeant à sa petite industrie.</p> + +<p>—Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je +n'ai aucunement l'intention d'aller vous dénoncer +aux agents du fisc. Faites le négoce qu'il vous +plaira de faire; je n'ai rien à y voir. Vous savez +ce que je vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne +sa vie comme il peut, et il n'y a que les sots +qui crèvent de faim. La contrebande n'est une +faute que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale +à moi.</p> + +<p>—Et la mienne aussi, ne put s'empêcher d'ajouter +la vieille.</p> + +<p>—C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc +en paix et ne craignez rien en moi, si vous me servez +bien. Mais répondez à ma question:</p> + +<p>—Votre cave est-elle sûre?</p> + +<p>—Dame! je crois bien! répondit Friponne, en +se gourmant... des murs de deux pieds d'épaisseur, +la porte condamnée, les soupiraux défendus par +des barreaux de fer gros comme mon poignet!...</p> + +<p>—Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait +enfermé là n'en sortirait qu'avec votre permission?</p> + +<p>—Pour ça, oui.</p> + +<p>—En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore +une petite centaine de piastres et à recevoir +un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai probablement +lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent, +mais les deux gaillards qui l'emmèneront +ici vous aideront à le calmer... D'ailleurs, vous ne +le garderez pas longtemps.</p> + +<p>La mère Friponne était éblouie.</p> + +<p>—Ah! mon bon monsieur, s'écria-t-elle, quel +fier homme vous faites et je vous remercie donc!... +Deux cents piastres! mais c'est une petite fortune!</p> + +<p>—Il s'agit de la gagner loyalement, répliqua +Lapierre, se disposant à partir.</p> + +<p>—N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient +plutôt de l'enfer que de chez la mère Friponne.</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain. +Au revoir.</p> + +<p>Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers +Québec, tout en grommelant:</p> + +<p>—Ah! mon petit Després, il paraît que je t'ai +manqué; mais j'ai bien peur que, tout de même, +tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves +que tu lui as promises...</p> + +<p>Quant à, la vieille et à son fils Simon, ils se mirent +tranquillement à table, comme d'honnêtes +travailleurs qui ont fait une bonne journée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXIII</h3> + +<h3 class="sub">Dans la gueule du loup</h3> + +<p>Il était environ dix heures quand Lapierre quitta +la maison de la mère friponne.</p> + +<p>La nuit était noire, et c'est à peine si quelques +rares étoiles scintillaient au firmament.</p> + +<p>Le fiancé de Laure descendit vivement la route +de Charlesbourg, s'engagea sur le pont Dorchester, +prit la rue du même nom, grimpa à la Haute-Ville +par le grand escalier, tourna à gauche dans +la rue Saint-Georges, coudoya les remparts, passa +sous les arcades de la massive porte Saint-Jean, +longea l'esplanade et, finalement, s'arrêta devant +une haute maison de la rue Saint-Louis.</p> + +<p>Il était arrivé.</p> + +<p>Lapierre sonna.</p> + +<p>Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une +femme d'un certain âge, tenant une lampe à la +main, se présenta dans l'entrebâillement.</p> + +<p>Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle +s'empressa de s'effacer, tout en murmurant avec +respect:</p> + +<p>—Ah! c'est vous, monsieur Lapierre...</p> + +<p>—Oui, c'est moi, répondit rapidement ce dernier; +personne n'est venu, Madeleine?</p> + +<p>—Non, monsieur... c'est-à-dire oui... deux espèces +d'individus, mal étriqués et sentant la boisson que +ça soulevait le coeur.</p> + +<p>—Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l'ai +déjà dit... A quelle heure ces hommes se sont-ils +présentés?</p> + +<p>—Environ vers cinq heures, cette après-midi.</p> + +<p>—Bien. Et doivent-ils revenir?</p> + +<p>—Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours +de la soirée.</p> + +<p>—C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet +privé—vous savez... celui du fond. En attendant, +donnez-moi vite à souper, car je meure de +faim.</p> + +<p>Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs +avaient, monté un escalier et s'étaient rendus dans +un élégant salon du second étage, où Lapierre se +laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant +que la table fût dressée dans la salle à manger, située +en arrière.</p> + +<p>Là, douillettement assis sur le crin élastique et +reposant ses membres courbaturés par une course +de plusieurs heures, le sinistre personnage se prît +à réfléchir.</p> + +<p>La journée avait été fertile en émotions, et la +succession rapide des événements qui s'y étaient +déroulés n'avait pas permis à Lapierre de les peser +mûrement. Il était donc bien aise de se trouver +enfin seul avec ses pensées, afin d'y mettre un peu +d'ordre et de tirer les conclusions qui devaient en +découler.</p> + +<p>Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner +tous les incidents de ce jour mémorable, à +les analyser, à les disséquer, à en rechercher les +causes, à en prévoir les conséquences.</p> + +<p>Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la +voix de Madeleine, annonçant à plusieurs reprises +que le souper était servi, n'avait pas même le privilège +d'arriver jusqu'à l'entendement du maître.</p> + +<p>Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre +des nuages. Il passa la main sur son front +et murmura, en forme de conclusion:</p> + +<p>—En somme, la journée n'a pas été aussi mauvaise +que j'aurais pu m'y attendre... Louise ne +parlera pas, et, Lenoir <i>alias</i> Després ne parlera +plus. Cette idée de faire servir la masure de la +mère Friponne à mes petits projets n'est pas trop +mal trouvée, et je ne regrette pas mon voyage +d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères +qui vont venir tout à l'heure. On n'a jamais +trop de connaissances... Allons, ne nous laissons +pas aller au découragement et mangeons +de bon appétit.</p> + +<p>Après s'être ainsi réconforté le moral, Lapierre +se dirigea vers la salle à manger, disposé à en faire +autant pour le physique.</p> + +<p>Les bandits de profession ont cela d'excellent, +c'est qu'ils perdent rarement l'appétit et que les +situations les plus terribles ne réagissent pas sur +leur estomac.</p> + +<p>Lapierre prit donc tranquillement son souper, +tout connue s'il n'eût pas, quelques heures auparavant +assommé un homme et séquestré une fille.</p> + +<p>Le remords—cet hôte implacable qui vient s'asseoir +dans les consciences bourrelées—ne se montra +même pas à l'horizon, et l'âpre chercheur de +dot se leva de table, n'ayant plus en tête que des +idées riantes.</p> + +<p>Il repassa dans son salon et s'étendit nonchalamment +sur une causeuse; mais cinq minutes ne +s'étaient pas écoulées qu'un violent coup de sonnette +retentit.</p> + +<p>—Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit +Lapierre.</p> + +<p>Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située +tout à fait au fond de la maison et qu'il appelait +judicieusement son <i>cabinet privé</i>.</p> + +<p>Là, en effet, ne pénétraient que quelques rares +privilégiés et ne se traitaient que des affaires plus +ou moins véreuses; il y allait, plus de gens dignes +de coucher à la prison, que de figurer au bal du +lieutenant-gouverneur.</p> + +<p>C'est que Lapierre, avec ses instincts innés de +crime et l'éducation pernicieuse qu'il avait puisée +dans les camps américains, en qualité d'espion, +éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double +existence: l'une au grand jour, irréprochable, +élégante, presque fastueuse, avec ses exigence +multiples, tant au point de vue du logement et des +relations, qu'à celui du domestique en livrée de rigueur; +l'autre cachée, cauteleuse et enveloppée de +ténébreuses précautions.</p> + +<p>Voilà pourquoi ce maître en fait d'intrigues +avait chez lui deux lieux de réception: l'un public, +donnant sur la rue, l'autre privé, prenant +jour du côté de la cour.</p> + +<p>C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour +recevoir ses nocturnes visiteurs.</p> + +<p>Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être +introduits.</p> + +<p>Nous devons à la vérité de dire qu'ils ne payaient +pas de mine, bien qu'ils ne se ressemblassent guère. +L'un, grand, gros, fortement charpenté, avait +cette physionomie placide et brutale que donne +l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, pâle et +presque imberbe, possédait une figure intelligente, +mais où il y avait plus d'astuce et d'audace cynique +que de toute autre chose.</p> + +<p>Le premier répondait au prénom de <i>Bill</i>; le +second s'appelait le plus innocemment du monde +<i>Passe-Partout</i>. Tous deux étaient bizarrement +vêtus de hardes disparates, peu faites pour +leur taille.</p> + +<p>Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine. +Ils firent trois pas dans le cabinet, puis +s'inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette +position, ils attendirent poliment, le chapeau bas, +que le maître du logis leur adressa la parole.</p> + +<p>—Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance +ses visiteurs, voilà deux sujets qui +ne me paraissent pas difficiles à discipliner... Du +diable si je n'en fais pas quelque chose!</p> + +<p>Puis, tout haut:</p> + +<p>—Vous êtes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves.</p> + +<p>Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un +même mouvement, s'écrasèrent sur le bord de leur +chaise respective. Tout cela sans articuler une +parole.</p> + +<p>—Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant, +causons. Lorsque je vous ai rencontré, il y a +quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter, +vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la dureté +des temps et de la stagnation des affaires dans +votre ligne?...</p> + +<p>—C'est le cas, affirma le petit homme.</p> + +<p>—C'est le cas, appuya le gros.</p> + +<p>—Vous disiez que, du temps de Tom Leblond, +les choses allaient mieux et que peu de nuits s'écoulaient +sans qu'il vous eut déterré quelque bon +coup à faire, quelque petite mine à exploiter...?</p> + +<p>—Hélas! rien de plus vrai, modula la voix +flûtée du blanc-bec.</p> + +<p>—Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore +de l'hercule.</p> + +<p>—Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut, +c'était un chef habile, une espèce de chien de +chasse, ayant assez de flair pour découvrir le gibier +et le faire lever...?</p> + +<p>—Mais oui, c'est justement ça! firent en choeur +les deux voyous.</p> + +<p>—Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous +que je sois votre chef pendant quelques +jours et que je vous fasse gagner, sans danger, dix +fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant +votre peau?</p> + +<p>—Vous feriez ça, vous? demanda vivement +Passe-Partout, ébloui de la perspective.</p> + +<p>—Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement +Lapierre. J'ai besoin de deux hommes, hardis, +sans préjugés, incorruptibles, et je m'adresse à +vous de préférence à bien d'autres. Acceptez-vous?</p> + +<p>—Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est +plus cher.</p> + +<p>—Ni tuer, ni voler.</p> + +<p>—Ni aller à confesse? ricana Passe-Partout.</p> + +<p>—Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y +aura peut-être un oiseau à mettre en cage et un +autre à garder... voilà tout.</p> + +<p>—Pas davantage?</p> + +<p>—Pas davantage.</p> + +<p>—Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous +allez gaspiller votre argent, maître, fit honnêtement +remarquer Passe-Partout.</p> + +<p>—Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé... +S'il y avait quelque magasin à piller ou +un gênant à assommer, je ne dis pas!...</p> + +<p>—Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai +pas dit que l'oiseau se laisserait mettre en cage +sans se débattre... C'est un malin.</p> + +<p>—A la bonne heure! fit Bill, en détirant ses formidables +biceps.</p> + +<p>—Ce sera ton lot, mon brave.</p> + +<p>—<i>All right!</i> j'en suis.</p> + +<p>—Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne +sera multiple; je te fais mon collaborateur, +mon lieutenant.</p> + +<p>—Vous me comblez, fit le voyou avec humilité.</p> + +<p>—Eh bien! ça y est-il?</p> + +<p>—Voyons le prix.</p> + +<p>—Je ne lésinerai pas: quatre piastre par jour.</p> + +<p>—Mettons cinq: c'est un compte plus rond.</p> + +<p>—Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu?</p> + +<p>—C'est convenu.</p> + +<p>—Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous +donner mes instructions.</p> + +<p>Ici, Lapierre développa minutieusement son plan +de campagne, sans toutefois se compromettre par: +des explications trop circonstanciées. Pendant +près d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs +et respectueux, le rôle qu'ils devaient jouer +dans le grand drame qui se préparait. Pas un détail +ne fut omis, pas une précaution négligée. La +trame qui devait envelopper la malheureuse Laure +et ses amis fut si bien ourdie, que le rusé Passe-Partout, +dans un élan de sincère admiration, s'écria:</p> + +<p>—Maître, Tom Leblond n'était qu'un farceur à +côté de vous!</p> + +<p>Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre +cachée du coeur de l'ancien espion?... c'est ce que +nous ne pouvons dire; mais son oeil brilla d'une +étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers +deux heures du matin, par les ordres suivants:</p> + +<p>—Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends +immédiatement à ton poste d'observation, en arrière +de chez la mère Friponne. Quant à toi, Passe-Partout, +dégringole jusque sur le bord du cap +et ne perd pas de vue la maison des Gaboury. Bonsoir, +mes braves. A demain.</p> + +<p>Un quart-d'heure après, le fiancé de Mlle Privat +dormait du sommeil du juste.</p> + +<p>La nuit s'écoula toute entière en songes rosés, +et, lorsqu'il s'éveilla, l'heureux Lapierre put constater +que le soleil était déjà haut.</p> + +<p>—Est-ce que, au moment de toucher le but, je +m'amollirais dans les délices de Capoue? se dit-il... +est-ce que je deviendrais paresseux?</p> + +<p>Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement +du lit et s'habilla. Puis, cette opération +terminée, il se rendit à la salle à manger, où les +arômes du moka saturaient délicieusement l'atmosphère.</p> + +<p>Mais, à ce moment, un formidable carillon agita +la sonnette correspondant à la porte de la rue, et +Madeleine courut ouvrir.</p> + +<p>—Monsieur Lapierre? demanda une voix impérieuse.</p> + +<p>—Il n'y est pas, répondit l'organe doucereux de +Madeleine... c'est-à-dire... enfin, je vais aller voir.</p> + +<p>Et la femme de charge remonta l'escalier. Mais +le visiteur la suivit quatre à quatre et se trouva +sur le palier, à l'entrée de la salle à manger, en +même temps qu'elle.</p> + +<p>C'était le Caboulot!</p> + +<p>Apercevant Lapierre, il marcha droit à lui et articula +froidement:</p> + +<p>—Ma soeur! misérable, qu'as-tu fait de ma +soeur?</p> + +<p>—Votre soeur! balbutia Lapierre, interdit et +cherchant à reconnaître le jeune homme qui l'apostrophait +ainsi.</p> + +<p>—Oui, ma soeur, ma soeur Louise Gaboury que +tu as voulu ruiner de réputation autrefois, et que +tu as volée hier!... Qu'en as-tu fait?... où est-elle? +Parle vite, scélérat.</p> + +<p>—Vous êtes fou, répondit l'ancien espion, se remettant +et voyant à qui il avait, affaire... Je ne +sais ce que vous voulez dire.</p> + +<p>—Ah! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur, +espion, assassin et faussaire que tu es!—eh +bien! je vais t'ouvrir l'intelligence. Dis-moi de +suite où tu as traîné ma soeur, la nuit dernière, +ou, sur mon salut, tu es mort.</p> + +<p>Et le jeune homme, tirant un revolver de sa +poche, ajusta Lapierre.</p> + +<p>Celui-ci devint fort pâle. Néanmoins, une seconde +après, il se remit.</p> + +<p>—Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il; je +vais vous satisfaire.</p> + +<p>Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois +cesser de menacer l'espion de son regard... Mais il +vit aussitôt Lapierre éclater de rire et se sentit +lui-même enlacer par deux bras nerveux, qui ïe réduisirent +à l'impuissance.</p> + +<p>Ces deux bras intempestifs n'appartenaient à +rien moins qu'au collaborateur Passe-Partout.</p> + +<p>Suivant les ordres de son nouveau maître, le mouchard +improvisé s'était aposté derrière les remparts, +en face de la maison où logeait, la famille +Gaboury. Là, par la baie d'une embrasure, il +avait vu sortir le Caboulot et s'était lancé aussitôt +sur sa piste. Grand avait été son étonnement +en voyant le jeune homme pénétrer chez le patron +Lapierre; mais Passe-Partout, surmontant cette +impression, s'était dit que peut-être il ne serait +pas de trop dans l'explication qui ne pouvait +manquer d'avoir lieu, et il était entré sur les talons +du <i>filé</i>.</p> + +<p>On a vu que, sa bonne étoile aidant, le jeune policier +<i>in partibus</i> était arrivé juste à point +pour sauver la précieuse existence de son patron.</p> + +<p>En un clin d'oeil, l'imprudent Caboulot fut garrotté +et mis hors d'état de nuire.</p> + +<p>Lapierre passa alors dans son cabinet privé et +ouvrit une petite porte, masquée par le bureau sur +lequel il écrivait. Cette porte, en tournant sur ses +gonds, laissa voir une chambre noire, étroite, une +sorte de <i>dépense</i>, qui ne recevait le jour que +par un petit châssis de deux vitres, soigneusement +grillé.</p> + +<p>C'est là que le malheureux enfant, ficelé comme +une momie, fut jeté, en proie à la rage et au désespoir.</p> + +<p>Passe-Partout fut installé à la porte, pendant +que Lapierre, triomphant, lui disait:</p> + +<p>—Mon cher collaborateur, ton entrée en campagne +a été un coup de maître, et, pour te récompenser +je te nomme gouverneur de cette prison.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXIV</h3> + +<h3 class="sub">Ou Bill et Passe-Partout se distinguent</h3> + +<p>Enjambons maintenant par-dessus les trois jours +qui nous séparent du fameux bal de Madame Privat. +Aussi bien, les choses ont marché pendant +que nous étions occupés ailleurs et l'organisation +ne laisse plus rien à désirer. Tout est prêt pour +la fête; les musiciens sont à leur poste, et le chef +d'orchestre n'attend plus que le signal de la maîtresse +du logis pour faire mugir ses cuivres et vibrer +ses cordes.</p> + +<p>Dans le grand salon et les pièces adjacentes de la +Folie-Privat, ce ne sont que toilettes éblouissantes, +fastueuses pierreries, parfums enivrants, +soyeux frous-frous. Tout Québec est là—du +moins le Québec aristocratique, le Québec de la +<i>fashion</i>, la quintessence de la société dorée. +Brunes et blondes; sémillantes Canadiennes-françaises +à la noire chevelure; plantureuses Anglaises +aux tresses fauves; rentiers ventrus et journalistes +diaphanes; politiciens bavards et financiers +discrets, officiers de la garnison tout chamarrés de +torsades d'or, et hommes de lettres en modestes +habits noirs; maris, femmes et filles... tout y est +rien ne manque!</p> + +<p>C'est que le gigantesque festival donné par la +veuve du colonel Privat n'était pas chose commune +à cette époque. La bonne ville de Québec, tressaillant +jusque dans ses assises de granit, s'en +était entretenue pendant huit jours et avait fait +des préparatifs considérables pour y être dignement +représentée—si bien que la date du 26 juin, +cette année-là, fut sur le point d'éclipser sa soeur +aînée du 24, le jour national des Canadiens-français, +la Saint-Jean-Baptiste!</p> + +<p>Dès huit heures du soir, les équipages encombraient +l'avenue de la Folie-Privat et le pérystile +du cottage s'encombrait de falbalas et de volants. +Vers dix heures, tous les invités étaient rendus et +l'orchestre entamait les premières mesures du quadrille +d'honneur.</p> + +<p>Il va sans dire que le héros de la soirée, Joseph +Lapierre, figurait dans cette danse d'ouverture, à +côté de Mlle Privat qu'il devait épouser le lendemain +matin. Les deux jeunes gens avaient pour +vis-à-vis, un haut dignitaire du gouvernement, +donnant la main à Mlle Privat, tandis que les autres +figurants étaient des officiers de la garnison.</p> + +<p>Pendant que ces messieurs et ces dames vont déployer, +au son d'une musique tapageuse, les grâces +de leurs personnes et la désinvolture de leurs +mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas +vers le parc.</p> + +<p>N'oublions pas que mous sommes à la fin du +mois de juin et qu'à cette époque de l'année l'atmosphère +d'une salle de bal laisse à désirer sous +le rapport de la fraîcheur.</p> + +<p>En outre de cette considération, disons de suite +qu'en cette nuit fameuse où la riche madame Privat +donnait l'hospitalité à l'élite de Québec, la +température était quasi-tropicale. Et puis, la +nuit avait de si alléchantes invitations, les arômes +champêtres étaient si pénétrants, les rameaux +feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune +déversait avec tant de libéralité les larges gerbes +de sa lumière veloutée dans les allées aux bords +frangés d'ombre, la brise courait si douée à travers +la ramée sonore... que vraiment la tentation +devenait trop forte, et que le parc recevait plus +de promeneurs que le cottage de chorégraphes.</p> + +<p>Couples amoureux de la solitude à deux; adeptes +de la <i>dive</i> et du buffet, éprouvant le besoin +de se rafraîchir les tempes et les idées; personnages +de tapisserie qui vont au bal pour regarder +faire les autres; hommes d'affaires que la déesse +Terpsichore ne séduit pas et qui préfèrent causer +dépression commerciale ou change sterling, pendant +que le commun dos mortels s'amuse; <i>cavaliers</i> +et <i>blondes</i> à qui le tête-à-tête sous les +arbres feuillus ne peut jamais déplaire; fumeurs +affamés, inhumainement chassés du voisinage des +dames; <i>beaux</i> en quêtes d'aventures; enfin, rêveurs +pour qui le spectacle d'une mélancolique +nuit d'été l'emporte sur la vue de pauvres danseurs +suant à grosses gouttes:—tout cela se +croisait, défilait, caquetait dans le jardin du cottage.</p> + +<p>Le coup d'oeil était charmant.</p> + +<p>Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout +grâce aux reflets multicolores de plusieurs lanternes +chinoises disposées avec goût de distance en +distance, aux points de jonction des allées, robes +blanches, manteaux rouges, chevelures dénouées—blondes +ou brunes—rubans de toutes nuances, habits +de toutes formes apparaissaient sous un aspect +pittoresque au possible.</p> + +<p>C'était un tableau mouvant, où les couleurs, les +ombres, les sujets changeaient à toute seconde, +comme dans une représentation de fantasmagorie!</p> + +<p>Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le +murmure frais et perlé des voix de femmes, ou le +grondement plus sonore des organes masculins!</p> + +<p>Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la +salle de danse—contenant et contenu.</p> + +<p>Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait +nonchalamment ses pas dans les larges allées du +parc de la Folie-Privat, il y avait probablement +quelques personnes ayant, un autre but que celui +de se distraire.</p> + +<p>Deux individus, entre autres, marchaient avec +un peu trop de circonspection et se faufilaient +avec infiniment trop de soins derrière les épais rameaux +bordant les allées, pour ne pas éveiller de +prudentes appréhensions.</p> + +<p>Ces deux compères—un grand et un petit—après +une foule de détours et de contremarches, +s'arrêtaient enfin derrière un banc presque entièrement +dissimulé sous le feuillage d'un sapin de +rond-point.</p> + +<p>On se rappelle que cet endroit avait été précisément +choisi par Gustave Després pour sa première +entrevue avec Mlle Privat.</p> + +<p>Une fois là, nos deux individus se tapirent de +leur mieux dans le taillis et ne bougèrent plus.</p> + +<p>Il était alors près de onze heures, et, dans le +grand salon du cottage, la danse faisait fureur. +Seul à peu près, ce carrefour éloigné du parc manquait +de promeneurs, tandis que les échos de tous +les bosquets des alentours redisaient les frais +éclats de rire ou le murmure plus doux des conversations +enjouées.</p> + +<p>Un quart-d'heure se passa, pendant lequel le silence +ne fut troublé que par le cric-crac des coléoptères +se jouant au milieu des hautes herbes du gazon.</p> + +<p>Puis, tout à coup, une voix aigre et d'un timbre +caractéristique surgit des profondeurs en arrière +du banc.</p> + +<p>—Sapristi! disait la voix, je commence à +m'embêter. Le particulier est capable de ne pas +venir.</p> + +<p>—Il viendra, répondit un formidable organe de +basse-taille: le patron l'a dit.</p> + +<p>—Il devrait être ici depuis une bonne demi-heure... +Tu vas voir que ce chameau-là va nous brûler +la politesse, répliqua la voix de fausset.</p> + +<p>—La consigne est d'attendre, se contenta de +repartir stoïquement la contre-basse.</p> + +<p>Mais ce parti philosophique ne plut, paraît-il, +que médiocrement au premier interlocuteur, car il +émergea bientôt d'un bouquet de feuillage et s'avança +de quelques pas dans la direction du rond-point. +Ce mouvement compromit gravement l'incognito +du personnage... En effet, un indiscret +rayon de lune tombant d'aplomb des régions célestes, +éclaira soudain la figure de maître Passe-Partout.</p> + +<p>Effrayé de ce sans-gêne compromettant, le collaborateur +de Lapierre se replongea bien vite dans +l'obscurité du feuillage, où il rejoignit son compagnon, +qui n'était autre que Bill.</p> + +<p>Que faisaient là les deux bandits et dans quel +but sinistre se dérobaient-ils ainsi aux rayons même +de la lune?</p> + +<p>On le devine aisément. Ils avaient pour instructions +d'empocher une nouvelle entrevue entre, le +Roi des Étudiants et la fiancée de Lapierre. Ce +dernier jouait là sa dernière carte, il le savait +bien; mais que le coup réussit, et aucun obstacle +sérieux ne subsistait plus entre Laure et lui, entre +la fortune et l'âpre convoitise.</p> + +<p>Depuis deux jours, l'habile prétendant avait +tout mis en oeuvre pour détruire, dans l'esprit de +Mlle Privat, l'effet produit par les révélations de +Després; et nous devons avouer que l'ex-fournisseur +n'avait pas trop mal réussi, puisque la pauvre +jeune fille, à bout d'arguments, n'avait pu +trouver d'autre échappatoire que celui-ci: «Je ne +demande qu'à être convaincue. Si M. Després ne +m'apporte pas les preuves qu'il m'a promises, eh +bien! je croirai comme vous qu'il n'a voulu que +se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le +cas contraire, n'espérez pas que je faiblirai devant +d'audacieuses menaces.»</p> + +<p>L'enlèvement de Louise, la séquestration du Caboulot, +et la maladie de Després—toutes choses +ignorées complètement de Mlle Privat et de ses +amis—servaient à merveilles les projets criminels +de Lapierre, et pourvu que la nuit du bal se passât +sans encombre, la situation était enlevée.</p> + +<p>Mais il y avait cent à parier que le tenace Roi +des Étudiants n'abandonnerait pas de la sorte une +partie presque gagnée. Sa blessure n'avait pas eu +de suite fatales, et il était en état de venir au rendez-vous +donné à Laure, puisque, le matin même, +Passe-Partout l'avait vu se promener dans la +chambre de la maison Gaboury.</p> + +<p>Seulement, allait-il se présenter ouvertement, par +l'avenue du cottage, ou se faufiler dans le parc, +comme lors de sa première visite?... c'est ce qu'il +était, un peu difficile de prévoir, même pour un habile +espion habitué à toutes les roueries.</p> + +<p>Voilà pourquoi; ne voulant rien laisser au capricieux +hasard, Lapierre avait jugé prudent de +prévoir les deux éventualités, en plaçant deux +sentinelles à l'entrée de l'avenue et deux autres +près du rond-point.</p> + +<p>De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Després +eût une fière chance pour arriver jusqu'à Laure.</p> + +<p>Aussi donna-t-il tête baissée dans le traquenard, +malgré le soin qu'il prit de pénétrer dans le parc +par la grande allée du rond-point, éclairée ce soir-là +comme en plein jour.</p> + +<p>Au moment où il longeait le banc derrière lequel +se tenaient accroupis nos deux bandits de toute à +l'heure, il fut terrassé et bâillonné, puis solidement +garrotté, sans même avoir eu le temps de pousser +un cri.</p> + +<p>Bill et Passe-Partout n'en étaient pas à leur +coup d'essai dans ce genre d'opération, et il faut +leur rendre cette justice qu'ils faisaient toujours +leur besogne en conscience.</p> + +<p>Cette nuit-là, ils se surpassèrent même... si bien +que l'illustre Passe-Partout grommela joyeusement:</p> + +<p>—Sapristi! si le patron n'est pas satisfait, il +faut qu'il soit crânement difficile... car nous travaillons, +parole d'honneur, comme de vrais <i>artisses</i>...</p> + +<p>—Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la +voiture, et filons proprement vers la geôle de la +mère Friponne.</p> + +<p>En un clin d'oeil, les deux chenapans eurent disparu +dans les profondeurs du parc, traînant avec +eux leur victime, réduite à la plus complète impuissance.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXV</h3> + +<h3 class="sub">Trop tard</h3> + +<p>Environ une demi-heure après l'audacieux enlèvement +auquel nous venons d'assister, et pendant +qu'une lourde voiture soigneusement fermée entraînait +rapidement Després vers la distillerie de la +mère Friponne, l'orchestre installé dans le grand +salon du cottage entamait les premières mesures +d'une valse.</p> + +<p>Les danseurs étaient à leur poste et le gracieux +balancement du départ faisait déjà ondoyer tous +les couples impatients, lorsque deux nouveaux figurants +se jetèrent dans la chaîne mouvante, au +moment où la danse s'ébranlait.</p> + +<p>Le tourbillon s'arrêta une seconde et chacun +s'empressa de faire place au couple retardataire.</p> + +<p>Quand nous aurons dit que les arrivants n'étaient +autres que Paul Champfort, le neveu, et +Laure Privat, la fille de l'amphitryon, personne +ne s'étonnera de la complaisance empressée des +valseurs.</p> + +<p>Cependant, la valse n'avait pas été interrompue, +et, glissant en cadence sur le parquet, chaque couple +tournoyait, défilait, disparaissait, pour revenir +et disparaître encore. Les falbalas des danseuses, +subissant les lois de la force centrifuge, s'épanouissaient +en rond, s'élevant à chaque mouvement +giratoire, pour retomber quand ce mouvement +diminuait ou cessait. Mais les cavaliers infatigables, +enlevés par une formidable musique, +enivrés par les parfums s'exhalant des toilettes féminines +violemment secouées, ne laissaient guère +de repos à ces pauvres falbalas... et le gigantesque +serpent de valseurs continuait toujours à dérouler +ses anneaux de couples enlacés.</p> + +<p>Paul Champfort subissait, plus que tout autre, +l'enivrement général.</p> + +<p>Le contact de la femme aimée, de cette malheureuse +Laure qu'il allait perdre à jamais dans quelques heures; +l'entraînement irrésistible de la cadence: +les notes éclatantes des cuivres, où se mariaient +les sons moelleux des clarinettes et les trilles +aigus des violons; ces effluves magnétiques +qui s'échappent des prunelles animées des femmes; +et par-dessus tout, l'haleine tiède et haletante de +sa danseuse, lui arrivant au visage par bouffées +aromatiques... tout cela lui monta au cerveau +comme une fumée d'or et lui donna le vertige.</p> + +<p>Il arriva même un moment où, perdant tout contrôle +sur lui-même et dominé par un irrésistible besoin +d'épanchement, il se baissa vers l'oreille de +Laure et lui souffla ardemment: «Oh! je t'aime! je t'aime!»</p> + +<p>La jeune fille leva vers son cousin un regard brûlant, +sentit courir dans ses veines un frisson de +fièvre, puis, faiblissante et pâle, murmura:</p> + +<p>—C'est assez. Je me sens tout étourdie... Retirons-nous.</p> + +<p>Champfort obéit.</p> + +<p>Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la +soutenant de son bras droit, dans une pièce contiguë, +où il la déposa sur un canapé.</p> + +<p>Puis, s'emparant d'une carafe d'eau frappée, il +en humecta son mouchoir, et bassina les tempes de +Laure.</p> + +<p>La jeune créole parut se remettre.</p> + +<p>—Vous sentez-vous mieux, Laure? demanda +doucement Champfort.</p> + +<p>—Oui, mon cousin, merci... ce n'était d'ailleurs +qu'un simple étourdissement. La valse me produit +toujours cet effet-là.</p> + +<p>—Vous êtes toute pâle!</p> + +<p>—Ce n'est rien. Ne parlons pas de cela; les +couleurs me reviendront avec le repos.</p> + +<p>—Voulez-vous que j'appelle ma tante?</p> + +<p>—N'en faites rien, et asseyez-vous plutôt là, +près de moi.</p> + +<p>Et voyant le jeune homme se troubler un peu;</p> + +<p>—N'êtes-vous pas mon médecin? ajouta-t-elle en +souriant faiblement. Vous tiendrez compagnie à +votre malade.</p> + +<p>Champfort prit place sur le canapé; mais une secrète +pensée se traduisit, malgré lui, dans son regard +et il jeta un coup d'oeil sur la porte donnant +sur le salon.</p> + +<p>Laure vit ou plutôt devina ce regard.</p> + +<p>—Je vous comprends, dit-elle; vous craignez +que mon fiancé ne prenne ombrage de notre tête-à-tête?</p> + +<p>—Oh! fit Champfort.</p> + +<p>—Rassurez-vous. Monsieur Lapierre était sorti, +vous le savez, lorsque nous avons valsé ensemble...</p> + +<p>—Je crois, en effet...</p> + +<p>—Eh bien! il n'est pas rentré, que je sache?</p> + +<p>—Non, mais il rentrera... et, à dire vrai...</p> + +<p>—Voyons.</p> + +<p>—Je n'aime pas à lui procurer l'occasion de +m'humilier par ses airs vainqueurs.</p> + +<p>—Ce n'est pas à redouter... On ne peut chanter +victoire quand il n'y a pas eu combat.</p> + +<p>Champfort baissa la tête et soupira intérieurement: +«Elle n'a pas entendu mon aveu! se dit-il... +C'est peut-être tant mieux... N'y pensons +plus.»</p> + +<p>«Vous ne répondez pas? reprit la jeune créole, +d'une voix un peu émue.</p> + +<p>—Mais, qu'ai-je à répondre... sinon que vous +êtes la logique même?</p> + +<p>—Vous admettez donc?</p> + +<p>—Sans aucun doute.</p> + +<p>—En ce cas, causons, puisque rien ne nous en +empêche.</p> + +<p>Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise, +puis répondit froidement:</p> + +<p>—Causons. Aussi bien, est-ce probablement la +dernière fois que nous en avons l'occasion.</p> + +<p>—Qui sait! murmura Laure.</p> + +<p>Il y eut alors un silence de quelques secondes,—silence +pénible et plein d'anxiété. Les deux jeunes +gens semblaient également mal à l'aise: Champfort +pâle et soucieux, la jeune fille émue et agitée +de pensées tumultueuses.</p> + +<p>A la fin, Laure parut recouvrer toute sa présence +d'esprit et elle commença sur un ton indifférent:</p> + +<p>—Eh bien! Paul, comment va la fête?</p> + +<p>—Ma foi, elle me semble très brillante, répondit +le jeune homme, ne sachant où voulait en venir +sa cousine.</p> + +<p>—Tout Québec, y est, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mais oui, tout Québec de la haute, du moins.</p> + +<p>—Il ne manque guère, à ce qu'Edmond m'a dit +que cinq ou six invités?</p> + +<p>—C'est plus que je ne puis dire, n'ayant pas vu +la liste.</p> + +<p>—Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis +se sont rendus?</p> + +<p>—Tous... moins un, répondit Champfort, dont +le front s'assombrit.</p> + +<p>—Ah! quel est ce monsieur qui fait ainsi défaut?</p> + +<p>—C'est un de mes compagnons d'Université, un +ami d'Edmond.</p> + +<p>—Gomment s'appelle-t-il? demanda Laure avec +plus d'agitation qu'elle n'en voulait laisser paraître.</p> + +<p>—Il s'appelle Gustave Després, répondit Champfort, +en baissant la voix et regardant de nouveau +du côté du salon.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc à vous retourner ainsi? +Est-ce que par hasard, le nom de ce monsieur Després +ne pourrait se prononcer à haute voix et devant +tout le monde?</p> + +<p>—Oui et non.</p> + +<p>—Encore une énigme?</p> + +<p>—Le mot en est facile. C'est que le nom de +Gustave pourrait éveiller de vilains souvenirs +dans l'esprit de certaine personne.</p> + +<p>—Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant +<i>certaine personne</i>?</p> + +<p>—Je parle au singulier, ma cousine.</p> + +<p>—Ah...</p> + +<p>Laure hésita une seconde, puis reprenant:</p> + +<p>—Je parie que cette personne, je la connais...</p> + +<p>—Vous connaissez son nom, sa figure, son physique +enfin, oui.</p> + +<p>—Mais pas son moral, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Vous devinez si juste, que c'est plaisir de vous +poser des énigmes, ma chère Laure.</p> + +<p>—Attendez, au moins, que je vous aie nommé la +personne qui, dans votre esprit, n'aime pas à entendre +prononcer le mot <i>Gustave</i>.</p> + +<p>—C'est juste. Dites.</p> + +<p>—Eh bien! celui que vous soupçonnez de +frayeurs si puériles n'est autre que M. Lapierre.</p> + +<p>—Précisément, chère cousine. M. Joseph Lapierre +est l'homme chez qui le nom de <i>Gustave</i> +éveillerait de terribles souvenirs et qui préférerait +voir le diable en personne arriver ici ce soir ou +demain matin, que d'apercevoir tout-à-coup Gustave +Després, au seuil du grand salon.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Aussi sûr que je le suis d'avoir près de moi +une malheureuse jeune fille glissant sur la pente de +la perdition.</p> + +<p>Laure eut un véritable frisson. Elle crispa sa +main sur le bras de son cousin et lui dit d'une voix +altérée:</p> + +<p>—Paul, Paul, ce que vous affirmez là est grave, +et vous me devez une explication.</p> + +<p>Champfort se taisait..</p> + +<p>—Il le faut, vous dis-je, insista la jeune créole, +en le regardant fixement. Pourquoi suis-je en +voie de me perdre et comment le nom de M. Gustave +Després se trouve-t-il mêlé aux affaires de +mon fiancé?</p> + +<p>—A quoi bon! murmura le jeune homme, sur +la point de céder.</p> + +<p>—A quoi bon?... Vous me le demandez?... Mais, +apparemment, à me sauver de l'abîme où je glisse, +d'après vous.</p> + +<p>—Eh bien! vous l'aurez, cette explication, répondit +Champfort résolument. Elle sera courte, +mais claire. Vous voulez savoir pourquoi Gustave +Després, s'il apparaissait tout-à-coup à la Folie-Privat, +produirait sur votre fiancé l'effet de la +tête de Méduse?... Je vais vous le dire. C'est que +Després possède la preuve que Lapierre est un misérable, +absolument indigne d'aspirer à votre +main. Bien, plus, ma pauvre Laure, ce même Després +pourrait établir qu'un ruisseau de sang sépare +les deux personnes qui vont unir demain leur +destinée, et que votre mariage serait l'alliance +monstrueuse du loup et de la brebis.</p> + +<p>Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment +convaincue de son cousin.</p> + +<p>—Mais il va venir, il doit venir, M. Després! +s'écria-t-elle inconsidérément.</p> + +<p>—Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle.</p> + +<p>—Qui vous fait dire cela?</p> + +<p>—Voilà quatre jours que Gustave a quitté son +logis, et, depuis, il n'a pas reparu.</p> + +<p>—Ciel! dites-vous vrai?</p> + +<p>—J'ai fouillé tout Québec pour le retrouver ou +avoir seulement un renseignement sur son compte, +mais sans le moindre résultat.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu!... et ces preuves qu'il m'a +promises, ces preuves établissant...</p> + +<p>—Quoi! interrompit Champfort, stupéfait, +vous auriez vu Gustave Després?</p> + +<p>—Eh bien! oui, s'écria la jeune créole, s'apercevant +trop tard de son indiscrétion involontaire, +oui, je l'ai vu et nous avons longuement conversé +ensemble. Je connais toutes les graves accusations +qui pèsent sur mon fiancé; je sais qu'il a +été espion dans l'armée américaine; je sais qu'il +ne me recherche que pour ma dot; je sais enfin +qu'il a probablement des fautes plus graves à se +reprocher. Et cependant...</p> + +<p>—Achevez, de grâce.</p> + +<p>—Et cependant, si tout cela n'est pas prouvé, si +M. Després n'arrive pas avant demain, ou plutôt +ce matin, à six heures, rien au monde ne pourra +empêcher ce Lapierre de devenir mon mari, une +heure plus tard.</p> + +<p>—Comment cela, mon Dieu?</p> + +<p>—D'abord, parce qu'il a ma parole; en second +lieu, parce que—faute de preuves du contraire—je +dois obéir à la voix d'un mourant.</p> + +<p>—Mais c'est impossible, cela! Vous ne pouvez +ainsi sacrifier votre existence entière à un doute, +à un sentiment de piété enthousiaste. Vous vous +devez à vous-même, vous devez à vos parents, à +vos amis d'attendre au moins qu'une aussi malheureuse +situation soit clairement définie, que des +preuves vous arrivent...</p> + +<p>—Impossible! impossible! répondit Laure, +avec une conviction douloureuse. Ah! c'est une +terrible position que la mienne, et la fatalité est +là qui me pousse à l'autel, me répétant sans cesse: +«Femme, fais ton devoir!...» Je le ferai, cet +inexorable devoir; j'ensevelirai sous mon blanc +voile de mariée ma jeunesse mes illusions, mon +coeur, tout!...</p> + +<p>Et la malheureuse jeune fille étouffa un long sanglot.</p> + +<p>Champfort perdit la tête. Il saisit brusquement +les deux mains de sa cousine, et d'une voix où +tremblait la passion si longtemps comprimée:</p> + +<p>—Non, non, s'écria-t-il, tu ne feras pas cela, ma +bonne Laure; non, tu ne seras pas l'enjeu de la +partie jouée par un misérable; non, tu n'iras pas +broyer ton coeur sous le corsage de ta robe nuptiale!... +car je ne veux pas, moi; car, aux ignobles +calculs de Lapierre, j'opposerai mon amour +sans tache pour toi, mon amour que six années +d'amertumes contenues rendent sacré!</p> + +<p>Et le jeune étudiant, beau de douleur et de noble +passion, se laissa glisser aux genoux de sa cousine.</p> + +<p>Laure eut dans les yeux un éclair de joie surhumaine; +sa belle figure se colora d'une bouffée du +sang venu du coeur... Mais elle tressaillit aussitôt +après, et prenant dans ses mains la tête de Champfort +agenouillé, elle y colla son visage baigné de +larmes.</p> + +<p>—Trop tard! murmura-t-elle avec mélancolie, +trop tard, mon pauvre Paul!... Nous ne nous +sommes pas compris... Moi aussi, je t'aimais, +et—ajouta-t-elle plus bas—je t'aime encore!</p> + +<p>—Tu m'aimes! s'écria Champfort d'une voix +concentrée, tu m'aimes?... Oh! redis-le-moi, ce +mot qui me rend fou.</p> + +<p>—Oui, je t'aime! articula nettement Laure, +Mais, encore une fois, ni mon amour pour toi, ni +aucune autre considération au monde n'empêcheront +mon sacrifice de s'accomplir, si le courageux +jeune homme qui s'est annoncé comme mon sauveur +n'arrive pas à temps.</p> + +<p>—Oh! Gustave, où es-tu? murmura Champfort +amèrement.</p> + +<p>En ce moment, l'horloge du grand salon sonna +une heure du matin.</p> + +<p>—Déjà une heure! murmura la jeune fille, en se +levant. Mon cousin, il faut nous séparer. Notre +absence n'a été que trop longue et pourrait être +remarquée.</p> + +<p>—Tu as raison, Laure, répondit l'étudiant: je +vais te quitter, mais pour retrouver notre sauveur. +Depuis que je sais être aimé de toi, je me +sens capable de remuer des montagnes. Gustave +Després sera présent à la signature du contrat, ou +sinon...</p> + +<p>Il ajouta en lui-même: <i>Gare à Lapierre!</i></p> + +<p>Laure tendit la main à son cousin, lui murmura +un mot d'espoir et rentra dans le salon.</p> + +<p>Quant à l'heureux Champfort, il prit une autre +porte et disparut dans les multiples pièces du cottage.</p> + +<p>A la même minute, par une étrange coïncidence, +Lapierre opérait sa rentrée par la grande porte de +l'avenue.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXVI</h3> + +<h3 class="sub">La Tête de Méduse</h3> + +<p>D'où venait l'espion, et quel avait été le motif +de sa brusque sortie, une heure auparavant?</p> + +<p>C'est ce que nous allons dire en peu de mots.</p> + +<p>Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet, +agité; ses yeux s'étaient souvent dirigés, +avec une impatience à peine contenue, vers l'horloge +du grand salon; sa conversation, bien qu'enjouée +et pleine de verve, s'était ressentie de l'état +de son esprit, et sa bonne humeur n'avait été +qu'une bonne humeur de commande; sa gaieté, +qu'une gaieté factice, nerveuse, intermittente. +Chaque fois que la porte d'entrée du grand salon +s'était ouverte pour livrer passage à un invité en +retard, à une figure nouvelle, il avait tressailli et +pâli sous son masque de cire, comme s'il se fût attendu +à quelque soudaine apparition, à voir une +nouvelle statue du Commandeur.</p> + +<p>Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme +dans l'âme et trop de foi dans son étoile +pour s'arrêter longtemps à des craintes puériles, et +ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes.</p> + +<p>Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de +sérieuses raisons pour observer ainsi la porte d'entrée, +et dévisager tous les nouveaux arrivants, car +pas une figure étrangère n'échappa à sa rapide +inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être +entendu de lui; et, chose singulière, plus la soirée +avançait, plus s'approchait, par conséquent, le +moment si impatiemment attendu de son mariage, +plus aussi l'inquiétude étreignait Lapierre à la +gorge, plus l'effarement se lisait dans ses yeux.</p> + +<p>C'est que le coquin avait beau se répéter à lui-même +que toutes ses précautions étaient bien prises, +ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux trois-quarts +convaincue—une vague crainte, une mystérieuse +terreur n'en faisait pas moins frémir les +fibres les plus secrets de son être...</p> + +<p>—Tout cela ne servira qu'à me perdre davantage, +se disait-il, si ce Després de malheur n'est pas +empoigné avant d'arriver ici.</p> + +<p>En effet, l'enlèvement du Roi des Étudiants! +voilà ce qui préoccupait, par-dessus toutes choses, +maître Lapierre; voilà ce qui le rendait nerveux et +impressionnable; voilà ce qui lui mettait au coeur +cette mystérieuse impression de terreur dont nous +venons de parler.</p> + +<p>Vers minuit, l'honnête fiancé n'y tint plus et, +prétextant, vis-à-vis de Laure un grand mal de tête, +il demanda la permission d'aller prendre le +frais dans le parc.—permission qui, on le conçoit +sans peine, lui fut octroyée de grand coeur.</p> + +<p>Lapierre sortit donc.</p> + +<p>Au lieu de suivre les allées illuminées <i>a giorno</i>, +il prit un sentier perdu et s'enfonça rapidement +au plus épais du bois; puis, faisant un crochet, +il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi +du rond-point.</p> + +<p>Une fois arrivé à vingt pas de l'endroit où, dans +l'avant-dernier chapitre, nous avons vu Bill et +Passe-Partout en embuscade, Lapierre s'arrêta et +prêta anxieusement l'oreille.</p> + +<p>Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde +et lointaine des promeneurs conversant à demi-voix +et les accords éclatants de l'orchestre répétés +par les échos du parc.</p> + +<p>Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrêta +de nouveau pour écouter.</p> + +<p>Même silence et mêmes bruits.</p> + +<p>Alors, il appela doucement:</p> + +<p>—Passe-Partout! Bill!</p> + +<p>Les deux mécréants ne répondirent pas—et pour +cause. Ils trottaient en ce moment sur la route de +Charlesbourg,—avec leur prisonnier Gustave Després.</p> + +<p>Lapierre eut un rayon d'espérance.</p> + +<p>—Serait-ce déjà fait? se dit-il. Allons voir au +signe convenu.</p> + +<p>Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le +rôdeur nocturne s'approcha du banc que l'on connaît. +Une fois là, il tâta avec sa main et poussa +une exclamation étouffée, en sentant, sous ses +doigts une petite branche attachée grossièrement +à une extrémité du dossier.</p> + +<p>—C'est fait! s'écria-t-il! Mon ami Després est +allé rendre ses hommages à la mère Friponne. +Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me +font une bonne besogne et quelle heureuse idée j'ai +eue de me les associer!</p> + +<p>Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction. Lapierre +se disposa au retour. Il refit le chemin +qu'il venait de parcourir, se faufilant avec les mêmes +précautions au milieu du parc, fuyant les endroits +éclairés et adoptant de préférence les sentes +plongées dans l'obscurité.</p> + +<p>Une heure après son départ, il rentrait au cottage, +dans le même moment—comme nous l'avons +vu—où Paul Champfort en sortait par les appartements +de derrière.</p> + +<p>Le fiancée de Mlle Privat n'étant plus reconnaissable. +Sa figure rayonnait, et un sourire de +triomphe mal comprimé courbait sa fine moustache.</p> + +<p>Laure s'aperçut de ce changement à vue et ne +put s'empêcher de frémir. Elle préférait voir son +prétendant soucieux et préoccupé, que de lire sur +son front l'annonce d'un succès prochain. En effet, +tout ce qui était joie chez cet homme ne présageait-il +pas douleur et désillusion pour elle.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance +et reçut les compliments du jeune homme avec le +calme dont elle ne s'était pas départie depuis que +son sacrifice était fait. Et, d'ailleurs, les mutuels +aveux qui venaient de s'échanger entre elle et son +cousin n'avaient pas peu contribué à rendre la +paix à son coeur. Elle se disait maintenant que +tout serait, tenté pour la soustraire au gouffre qui +l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus +qu'à s'en rapporter courageusement à la Providence. +A quoi lui servirait de se raidir contre une destinée +inévitable, si Després n'arrivait pas? Que +lui vaudraient des récriminations et des dédains, +si Lapierre, en dépit de tout, allait être son mari?</p> + +<p>Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà +pourquoi elle accueillit son fiancé avec moins de +froideur que d'habitude, presque amicalement.</p> + +<p>—Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris +en entrant que vous vous êtes trouvée fatiguée +pendant une valse: me serait-il permis de vous +demander si cette faiblesse est passée?</p> + +<p>—Oh! monsieur, ce n'était qu'un simple étourdissement, +répondit Laure, une défaillance passagère +qui n'a pas eu de suites.</p> + +<p>—Vous me voyez très heureux d'apprendre qu'il +en a été ainsi, car vous aurez besoin de toutes vos +forces pour la grande journée dont l'aurore va +poindre bientôt.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur, il me faudra +être forte! murmura Laure, avec un singulier sourire. +Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me +ménager et de ne plus accepter d'invitation à danser.</p> + +<p>—Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination, +mademoiselle—d'autant moins qu'elle me +prouve votre désir de paraître à l'autel dans +tout l'éclat de votre beauté, répondit galamment +Lapierre.</p> + +<p>—Oh! monsieur, croyez que cette considération-là +est pour fort peu de chose dans ma décision, et +que cette beauté dont il vous plaît de parler, je +ne m'en occupe guère.</p> + +<p>—Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu +de cet essaim de charmantes jeunes filles qui +émaillent, cette nuit, vos salons, vous êtes et restez +encore la plus charmante.</p> + +<p>—En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir +le madrigal, et je me demande ce qui a pu vous arriver +de si heureux pour que vous vous soyez +transformé de la sorte.</p> + +<p>Le jeune homme se mordit les lèvres.</p> + +<p>—Vous trouvez? fit-il narquoisement.</p> + +<p>—Mon Dieu, oui... répondit Laure négligemment. +Il y a une heure à peine, vous sembliez soucieux, +préoccupé...</p> + +<p>—La promenade m'a fait du bien, répliqua Lapierre, +et, d'ailleurs, me ferez-vous un crime de +perdre un peu la tête à l'approche du bonheur que +je rêve depuis si longtemps?</p> + +<p>Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea +son regard froid et calme dans l'oeil louche de +son interlocuteur.</p> + +<p>—Il y a peut-être autre chose, dit-elle...</p> + +<p>—Autre chose?... quoi donc?</p> + +<p>—L'absence de certaine personne...</p> + +<p>—Je vous comprends, mademoiselle, répliqua +gravement Lapierre; vous voulez parler de monsieur +Després, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Précisément, monsieur.</p> + +<p>—Je suis très aise que vous ayez amené la conversation +sur ce terrain, car vous me fournissez +l'occasion de vous dire franchement ma pensée là-dessus. +Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que +vendredi dernier, sans savoir même que vous vous +étiez rencontrée avec ce Després, je vous disais +que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre, +tramaient contre moi, obéissant à un mot d'ordre, +parti je ne savais d'où; vous vous souvenez que +je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore +qui devait, paraît-il, venir jusqu'ici soutenir +ses accusations ridicules en face de toute la +noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas +vrai?</p> + +<p>—C'est vrai... je me souviens parfaitement.</p> + +<p>—Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là, je +vous déclare de nouveau que j'aurais été heureux +de voir monsieur Després exécuter sa menace et +remplir son engagement; j'aurais été charmé de +pouvoir, d'un seul coup, fermer la bouche à ce +vaillant chevalier redresseur de torts, digne émule +de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il +n'y a pas encore à désespérer, puisqu'il n'est que +deux heures et que le contrat ne se signe qu'à +six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu +voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler +les ailes à la lumière de la vérité.</p> + +<p>—Vous avez raison: attendons la justice de +Dieu! répondit Laure avec gravité.</p> + +<p>En ce moment, madame Privat pénétrait dans +le salon et se dirigeait vers le groupe formé par +son futur gendre et sa fille.</p> + +<p>—Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens +t'enlever ton fiancé pour quelques instants. Le +notaire est occupé à dresser le contrat, et il a besoin +de monsieur Lapierre pour certains renseignements. +Tu permets, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Faites, répondit Laure, avec insouciance.</p> + +<p>Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel.</p> + +<p>Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure +d'une fenêtre et ramena sur elle les rideaux, +pour échapper à l'obsession de la foule, qui +n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages.</p> + +<p>Là, elle colla son front contre une vitre et regarda +anxieusement l'avenue brillamment illuminée; +puis sa pensée prit son essor et suivit son cousin, +Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur +qu'elle n'avait fait qu'entrevoir. A toute +minute, par une illusion d'espoir, elle se figurait +voir arriver les deux jeunes gens—l'un rayonnant +comme le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance!</p> + +<p>Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit +du ciel; mais quatre heures sonnèrent, puis +cinq, puis six, sans réaliser le secret espoir de la +malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru?</p> + +<p>Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie +vibrait encore au-dessus des assistants silencieux, +Champfort entra dans le grand salon.</p> + +<p>Il était extrêmement pâle et paraissait exténué +de fatigue.</p> + +<p>Laure, assise près de sa mère et à quelque distance +de la table où se tenait un grave notaire, jeta +à son cousin un coup d'oeil interrogateur; mais +celui-ci ne put que courber la tête dans un geste +de suprême désespoir.</p> + +<p>—Allons! le sort en est jeté, se dit la jeune fille, +consommons courageusement notre sacrifice...,. +Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma part de bonheur +sur la terre!</p> + +<p>Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture +du contrat de mariage, faite en ce moment +par le notaire.</p> + +<p>Le plus profond silence régnait parmi les nombreux +assistants, rassemblés dans le salon. Seuls, +Paul Champfort et Edmond Privat, retirés à l'écart, +causaient d'une façon extrêmement animée.</p> + +<p>Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup +d'une violente émotion et semblaient discuter une +question d'un haut intérêt, car sur leurs pâles figures +se lisait le bouleversement le plus terrible. +Champfort, surtout, avait l'air furieusement excité +et dominé par une de ces froides colères que l'on +ne maîtrise pas.</p> + +<p>Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous +ses efforts pour calmer son cousin.</p> + +<p>Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat +de mariage au milieu du silence général. Il +promena alors, à travers ses lunettes, un regard +interrogateur sur les intéressés; puis, constatant +que personne n'avait d'objection à faire, il se leva +et présenta au futur époux, Joseph Lapierre, +son siège et sa plume.</p> + +<p>—Signez, monsieur, dit-il.</p> + +<p>Lapierre signa d'une main fiévreuse. Puis, se +levant, il attendit, tout en présentant la plume au +notaire.</p> + +<p>—A la future épouse, maintenant! reprit l'homme +de loi. Passez la plume à votre fiancée, monsieur.</p> + +<p>Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant +toujours la plume.</p> + +<p>Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément +son regard vers la porte d'entrée, madame +Privat intervint.</p> + +<p>—Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dît-elle +avec une certaine impatience; ne vois-tu pas que +tu fais attendre ces messieurs?</p> + +<p>—J'y vais, ma mère! répondit tranquillement +la jeune créole.</p> + +<p>Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait +inscrire son nom, plus froide que la table de +marbre qui servait de bureau, elle s'avança silencieuse +et résignée.</p> + +<p>Lapierre, fort pâle lui-même, s'empressa de lui +présenter la fatale plume.</p> + +<p>La victime se mit en devoir de signer sa condamnation...</p> + +<p>Mais, à cet instant, suprême, il se passa quelque +chose d'étrange. On vit Champfort s'échapper +brusquement des mains d'Edmond Privat et marcher, +un revolver à la main, sur Lapierre, tandis +que la porte d'entrée du salon s'ouvrait avec fracas +pour livrer passage à un homme pâle et le visage +ruisselant de sueur...</p> + +<p>A cette terrible apparition, Lapierre poussa un +cri étouffée et tomba sur un siège. Quant à Laure, +elle laissa échapper la plume, joignit les mains et +leva les yeux au ciel, dans une muette action de +grâce.</p> + +<p>L'homme qui arrivait ainsi à la dernière heure, +à la dernière minute, c'était le sauveur, c'était +Gustave Després.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXVII</h3> + +<h3 class="sub">Deux vieilles connaissances</h3> + +<p>Avant de mettre face à face les deux implacables +rivaux de Saint-Monat, retournons un peu sur +nos pas et expliquons comment il se faisait que le +Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille, +arrivait cependant juste à point pour sauver Laure +des bras de Lapierre.</p> + +<p>On se rappelle que vers le soir du 22 juin—c'est-à-dire +quatre fours auparavant—Després, ramassé +sanglant et privé de sentiment dans le parc de +la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury +par le petit Caboulot, et là, confié aux +soins d'un médecin; on se rappelle, en outre, que +Louise avait disparu le même soir, sans que +les recherches les plus minutieuses eussent donné +seulement un indice relativement à cette étrange +affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire +pour n'avoir pas tout frais dans l'esprit le +spectacle poignant du pauvre Caboulot enserré +dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment +où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre +sous le regard des six prunelles d'acier de son revolver.</p> + +<p>Il va sans dire que tout cela s'était accompli à +l'insu du Roi des Étudiants, cloué sur le lit de +Louise par une fièvre cérébrale qui s'était déclarée +pendant la nuit, et il est parfaitement inutile +d'ajouter que la garde-malade chargée de veiller +auprès du blessé avait reçu instruction de ne pas +toucher un mot de ces événements, au cas où Gustave, +revenu à l'intelligence, la questionnerait.</p> + +<p>Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions +que Després n'apprit l'horrible vérité, c'est-à-dire +la disparition du Caboulot et de Louise, +que dans la matinée du lundi suivant, jour où le +médecin le déclara hors de danger et lui raconta ce +qui était arrivé.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants n'eut pas de peine à deviner +d'où partaient tous ces coups successifs. Il se +souvint du célèbre axiome de droit criminel: +«Cherche à qui le crime profite», et il eut bientôt +fait de trouver à qui pouvait, profiter la disparition +du Caboulot et de sa soeur; et, rattachant +ces deux attentats à la tentative de meurtre faite +sur lui, quelques jours auparavant, le jeune homme +acquit la conviction que Lapierre, Lapierre +seul, était l'auteur de toutes ces ténébreuses menées.</p> + +<p>Que faire?...</p> + +<p>Fallait-il terminer la campagne par un coup de +foudre, en dénonçant Lapierre aux autorités de +police et le faisant arrêter dans son propre domicile?</p> + +<p>Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta +aussitôt. Sa loyauté native se prêtait mal à +de semblables moyens, et il chercha autre chose.</p> + +<p>Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser +l'ennemi s'endormir dans une trompeuse sécurité, +pour tomber sur lui au moment où il croirait la +victoire assurée?</p> + +<p>C'était de bonne guerre, et c'est à ce dernier +moyen que s'arrêta l'étudiant. Il attendrait, pour +se rendre à la Canardière, que la nuit fût venue, et +il ne ferait que passer chez lui—le temps de prendre +un certain portefeuille où était soigneusement +enfermé le dossier de l'ex-fournisseur des armées +américaines.</p> + +<p>Malheureusement, Després comptait sans maître +Passe-Partout, qui, nonchalamment étendu sur le +talus du rempart, le guettait par une embrasure. +Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du +Caboulot, s'était installé dès le matin en face de +la maison Gaboury et ne l'avait pas un seul instant +perdue de vue.</p> + +<p>Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse. +Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage +dans la chambre du malade, que +quelque chose d'inaccoutumé se passait. Il redoubla +d'attention, dilatant ses prunelles pour essayer +de percer l'épais rideau de mousseline qui +masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la +bonne volonté du monde, l'excellent garçon ne +put que constater le passage fréquent de deux ombres +derrière le malencontreux rideau.</p> + +<p>Un autre se fût découragé.</p> + +<p>Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu.</p> + +<p>Enfin, vers six heures du soir. Argus—le dieu +des espions—eut pitié de son disciple. La fenêtre +s'ouvrit toute grande et Després se pencha hors de +l'appui pour inspecter la rue.</p> + +<p>Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout +vit ce qu'il voulait voir, c'est-à-dire un blessé +tout vêtu et assez bien rétabli pour entreprendre +une petite promenade à la Canardière.</p> + +<p>Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez +le patron.</p> + +<p>Là, il ne dit qu'un mot:</p> + +<p>—Votre homme va venir.</p> + +<p>—C'est bien, partez, lui fut-il répondu; et, surtout, +n'oubliez pas qu'il faut que les choses se fassent +sans bruit. Pas de lutte, pas de cris. Mais +un bon bâillon et des cordes solides. Allez.</p> + +<p>Bill, surgissant du <i>cabinet privé</i>, emboîta le +pas derrière Passe-Partout, et les deux coquins +prirent le chemin de la Polie-Privat.</p> + +<p>Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de +maître, conduite par un élégant jeune homme et +agrémentée d'un domestique en livrée, descendait +rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle +da la côte du Palais.</p> + +<p>C'était Lapierre qui se rendait au bal de sa future +belle-mère, Mme Privat.</p> + +<p>La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans +son cabinet noir, avait été confiée à Madeleine.</p> + +<p>Mais revenons à Gustave Després.</p> + +<p>Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort +de ses deux enfants et lui avoir promis de les ramener +sains et saufs au logis, le lendemain, le Roi +des Étudiants se disposa au départ.</p> + +<p>Il attendit cependant que la nuit fût complètement +venue; puis il s'enveloppa dans une ample +redingote et se dirigea vers la rue Saint-Georges, +où il demeurait.</p> + +<p>Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si +inopinément, faillit lui sauter au cou.</p> + +<p>—Ah! monsieur Després, dit-elle, j'ai cru qu'il +vous était arrivé malheur, et vos amis, donc!... +Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu, de vous +ni vent ni nouvelle!...</p> + +<p>—Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave... +J'ai fait un voyage: voilà tout.</p> + +<p>—Tant mieux. Seigneur!...</p> + +<p>Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en +laissa, pas le temps et monta chez lui. Sans perdre +une minute, il ouvrit un des tiroirs de son secrétaire +et y prit un vieux portefeuille de maroquin +rouge, à fermoir de cuivre oxydé, qu'il dissimula +soigneusement sous ses habits; puis il sortit +de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue, +à petit bruit.</p> + +<p>Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné, +dans le parc de la Folie-Privat et s'avançait, +absorbé dans ses pensées, vers le rond-point. +Certes, il était loin de s'attendre à rencontrer, +au beau milieu des domaines de Mme Privat et en +pleine nuit, les deux oiseaux de pénitencier qui le +guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent +sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave +fut-il extrêmement surpris, tellement surpris +qu'il ne songea pas même à se défendre. L'eut-il +voulu, du reste, que la chose eût été impossible. +En effet, les agresseurs ne s'amusèrent pas à lui +expliquer comment ils se trouvaient là et à s'excuser +de la liberté grande. Bien au contraire, pendant +que l'un lui appliquait sur la bouche un solide +bâillon, l'autre, avec une dextérité inouïe, lui +liait bras et jambes, le mettant dans l'impossibilité +absolue de bouger.</p> + +<p>Cela fait, le plus grand des bandits—une espèce +de géant, aux formes massives—sortit de sa ceinture +un court poignard et en appliqua froidement +la pointe sur la poitrine du prisonnier.</p> + +<p>—Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme! +dit-il d'une voix sourde.</p> + +<p>—Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais +gare à la dissipation! ajouta le plus petit sur +un ton aigrelet.</p> + +<p>Després n'avait garde de crier: il étouffait sous +son bâillon: de gesticuler: il était ficelé comme +une momie de la pyramide de Khéops.</p> + +<p>Il se contenta donc de rager <i>in petto</i> et de déplorer +son imprévoyance. Mais c'étaient là des +regrets superflus, et le Roi des Étudiants n'était +pas homme à s'y abandonner longtemps. Comprenant +parfaitement que le seul but de Lapierre, en +le faisant enlever, était de l'empêcher de communiquer +avec Laure avant son mariage. Després +concentra toutes ses facultés à chercher un moyen +de s'échapper avant le lendemain matin.</p> + +<p>—Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se +dit-il, rien n'est perdu. Je trouverai bien, d'ici à +quelques heures, un expédient pour me débarrasser +de mes deux coquins.</p> + +<p>Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se +laissa docilement conduire à la voiture formée qui +attendait en, face d'une des extrémités du parc.</p> + +<p>Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd +équipage s'ébranla, pour ne s'arrêter qu'après une +course d'une demi-heure.</p> + +<p>On était arrivé.</p> + +<p>Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le +chemin. Il fut suivi de Bill. Puis tous deux, avec +une galanterie exquise, enlevèrent délicatement +leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, +à côté de la voiture.</p> + +<p>Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et +se dirigea vers une vieille maison en ruines, accroupie +sur un amoncellement de rochers fantastiques, +et qui n'était autre que la distillerie de la +mère Friponne.</p> + +<p>Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile +de reconnaître qu'il était sur la route de Charlesbourg +et à un demi-mille tout au plus de Québec, +dont la masse sombre se détachait sur sa droite.</p> + +<p>—Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux +pas de la Canardière et j'aurai bien du malheur +si je ne réussis pas à m'échapper de cette vieille +bicoque.</p> + +<p>Passe-Partout revint au bout de cinq minutes.</p> + +<p>Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons +le tour et entrons par la porte de derrière.</p> + +<p>—La chambre de monsieur est prête? demanda +Bill, d'un ton goguenard.</p> + +<p>—Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux +Passe-Partout.</p> + +<p>—En avant, alors.</p> + +<p>Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs +gravirent le monticule, frôlèrent les murailles +de la masure, puis finalement s'arrêtèrent en +face d'une porte basse donnant sur la forêt.</p> + +<p>—C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des +porteurs.</p> + +<p>—Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant +à heurter la porte de sa formidable épaule.</p> + +<p>—Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère +Friponne va ouvrir dans la minute, s'empressa +de répliquer Passe-Partout.</p> + +<p>Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à +l'instant et une vieille femme apparut, une +chandelle fumeuse à la main.</p> + +<p>—Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer +le chemin.</p> + +<p>—On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu.</p> + +<p>La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté, +traversa une petite salle sombre et humide, ouvrit +une porte, fit quelques pas dans une autre +pièce, non moins sombre, et non moins humide, +puis s'arrêta et, se baissant, souleva une trappe, +d'où s'échappèrent des parfums non équivoques de +whisky.</p> + +<p>—Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en +reniflant avec satisfaction.</p> + +<p>—Sapristi! oui, appuya Passe-Partout.</p> + +<p>—Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix +de la mère Friponne, déjà rendue dans les profondeurs +de la cave.</p> + +<p>Le singulier cortège descendit l'escalier par on +était disparue la vieille, traversa une vaste salle, +mal pavée et saturée d'odeurs alcooliques, passa +sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin +s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que +la première et séparée d'icelle par un mur de refend, +mais à moitié dépavée et ne recevant de jour +que par un soupirail grillé.</p> + +<p>—C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère +Friponne, en s'inclinant avec une politesse comique.</p> + +<p>—Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai +vu de pire et j'ai souvent couché, moi qui vous +parle, dans des lieux qui, loin d'être bien clos +comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les +quatre pans du ciel.</p> + +<p>—Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie +qui passait à travers la toiture du firmament.</p> + +<p>—En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à +plaindre, pas vrai? fit observer la maîtresse du +logis.</p> + +<p>—Au contraire, répondit Passe-Partout, il va +être ici comme un prince... un peu gêné, peut-être, +dans ses mouvements; mais, bah! une nuit est +bientôt passée.</p> + +<p>Et, sur cette réflexion philosophique, le petit +homme repassa dans la première cave, où l'attiraient +invinciblement les odorantes émanations du +whisky.</p> + +<p>La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, +sans avoir civilement souhaité une bonne nuit +à leur pensionnaire.</p> + +<p>Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse +barre de chêne assujettie en travers, de manière à +rendre inutile toute tentative pour la rouvrir. +Le pauvre Després, malgré toutes les ressources +de sa fertile imagination, avait donc bien peu de +chances de s'échapper.</p> + +<p>Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir +sérieusement.</p> + +<p>Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse +dans sa mémoire toutes les ruses employées +par les prisonniers célèbres, depuis; les évasions du +hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux +Jack Sheppard, suivons un peu nos amis +Bill et Passe-Partout. Nous finirons, peut-être, +par rencontrer, au bout de notre course, des per +sonnages avec qui nous avons déjà lié connaissance.</p> + +<p>Comme tous les membres de la petite pègre, les +deux garnements que nous venons de voir à l'oeuvre +adoraient les liqueurs spiritueuses et, en particulier, +le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout +à l'heure manifester hautement leur prédilection, +lorsque, par la trappe soudainement ouverte, sont +montés, en nuages épais, les arômes du joyeux liquide.</p> + +<p>Nous n'étonnerons donc personne en disant que +Bill et Passe-Partout, une fois leur prisonnier en +lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de remonter à +l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne, +un pied sur la marche inférieure de l'escalier, +les invitait du regard et du geste à la suivre: +regard et geste demeuraient impuissants contre les +convoitises en éveil des deux acolytes.</p> + +<p>Voyant cette hésitation de mauvais augure et +les regards fureteurs des retardataires, la bonne +femme prit un parti héroïque: elle monta, deux +marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait +se trouva au niveau du plancher supérieur, +sur le point de disparaître.</p> + +<p>Passe-Partout comprit cette tactique savante, +et, lui aussi, il prit un parti héroïque.</p> + +<p>—Hé! la mère, dites donc! cria-t-il.</p> + +<p>—Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne.</p> + +<p>—Ça sent bien bon, ici...</p> + +<p>—Ensuite?</p> + +<p>—Eh bien! là où ça sent bon...</p> + +<p>—Achevez.</p> + +<p>—Moi, je reste.</p> + +<p>—Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd.</p> + +<p>—Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne, +en redescendant les deux marches qu'elle venait de +gravir.</p> + +<p>—C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument.</p> + +<p>—C'est comme ça! appuya Bill, non moins +résolument.</p> + +<p>Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux +flammes aiguës. Elle parut sur le point de se porter +à quelque voie de fait regrettable; mais, heureusement, +la fière attitude de l'ennemi lui en imposa +et toucha son vieux coeur racorni.</p> + +<p>—Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci, +pas de bêtises; montez à la cuisine et je vous en +apporterai, de ce qui sent bon.</p> + +<p>—Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout, +ébranlé.</p> + +<p>—C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui +vous attend.</p> + +<p>—A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill.</p> + +<p>Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit +Passe-Partout, qui lui-même suivait la mère Friponne, +de telle façon que tous trois débouchèrent +ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà +introduit le lecteur.</p> + +<p>Mais là, les deux suivants de la mère Friponne +s'arrêtèrent tout interloqués: la table était déjà +occupée par trois buveurs.</p> + +<p>Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient +d'abord maître; Simon, puis—ô surprise +agréable!—nos joyeuses connaissances des premiers +chapitres: Lafleur et Cardon.</p> + +<p>Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions +là, sirotant tranquillement du whisky, pendant +que leur roi, Gustave Després, est à vingt +pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur?</p> + +<p>Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui +les avait fait naître sans le sou, pendant qu'il les +avait dotés d'une soif prodigieuse—d'où était résulté +un conflit permanent entre le besoin de boire +et l'impossibilité de satisfaire ce besoin. La lutte +avait été chaude, terrible et avec des chances à +peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin, +Cardon, pour sa part, dut s'avouer vaincu: +la soif l'emportait, hélas!... et pas le sou!</p> + +<p>Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore, +Bacchus se fût trouvé sur le calendrier!...</p> + +<p>Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la +nuit tombante arriva Lafleur. Le digne homme +était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide +qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette +blancheur nerveuse qui résulte d'une grande +émotion.</p> + +<p>Il s'assit sans mot dire en face de son camarade +et le regarda avec une pitié protectrice.</p> + +<p>Puis, au bout de quelques instants de ce silence +mystérieux:</p> + +<p>—Ami Cardon? dit-il.</p> + +<p>—Que veux-tu?</p> + +<p>—As-tu trouvé?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Rien?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif +légitime?</p> + +<p>—Hélas... pas d'argent et... pas de crédit!</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon.</p> + +<p>—Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché?</p> + +<p>—Si.</p> + +<p>—Et tu n'as rien trouvé?</p> + +<p>—Si.</p> + +<p>—Comment, tu as un moyen?</p> + +<p>—J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur, +en sortant de sa réserve empruntée. Je puis m'écrier, +comme le grand Archimède: <i>Eurêka!</i> +j'ai trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais, +nous boirons à bon marché.</p> + +<p>—Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon, +dominé par une singulière émotion.</p> + +<p>—C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur.. +Tu sais ta chimie organique, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation +des matières amylacées?</p> + +<p>—Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide +carbonique.</p> + +<p>—En alcool, as-tu dit?</p> + +<p>—Oui, en alcool.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du +whisky en esprit?</p> + +<p>—C'est, ma foi, vrai.</p> + +<p>—Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les +épiciers et les aubergistes nous en refusent inhumainement; +et, pour punir ces tyrans dépourvus +d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls, +nous irons parader en face de leurs boutiques inhospitalières.</p> + +<p>Gardon n'en put entendre davantage et se jeta +tout sanglotant dans les bras du digne Lafleur.</p> + +<p>De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine +était décidée.</p> + +<p>Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver.</p> + +<p>Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs +camarades, et le capital fut souscrit en une journée. +Quant au site, au local et à quelques autres +détails d'administration, ce fut plus difficile. Les +deux fondateurs errèrent pendant huit grands +jours, à Québec et dans les environs, sans trouver +ce qui leur convenait. La sécurité de l'établissement +exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la +police, tandis que la commodité des consommateurs +le voulait à proximité de la ville.</p> + +<p>Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère +Friponne et se décida à lui faire des ouvertures.</p> + +<p>La mère Friponne tenait alors un maigre débit +de tabac moisi et de pipes ébréchées, absolument +insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta +avec enthousiasme.</p> + +<p>Quinze jours plus tard, un alambic était installé +dans sa cave et les premières bouteilles du nouveau +whisky prenaient la route de Québec, où leur +contenu faisait les délices des carabins.</p> + +<p>Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner +et de répandre ses produits au sein de la joyeuse +bohème des disciples d'Hypocrate ou de Cujas. A +l'époque où nous en sommes rendus—c'est-à-dire +deux ans après sa fondation—l'assiette de cet +établissement reposait sur une base solide, et ses +pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il +atteindrait un âge patriarcal.</p> + +<p>Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur +les raisons qui amenaient les deux étudiants chez +la mère Friponne, reprenons notre récit.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXVIII</h3> + +<h3 class="sub">Ou tout le monde se retrouve</h3> + +<p>Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout +s'étaient donc arrêtés net sur le seuil de +la porte, en apercevant les trois buveurs installés +autour de la table.</p> + +<p>Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête +et attendaient...</p> + +<p>Ce que voyant la mère Friponne:</p> + +<p>—M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène +du renfort: ce sont deux <i>gentlemen</i> de mes +amis qui s'en vont explorer le pays en arrière de +Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite +régalade, avant de partir.</p> + +<p>Les deux étudiants s'inclinèrent légèrement, +politesse qui fut imitée, sur une plus grande échelle, +par les explorateurs; puis Cardon prenant la +parole:</p> + +<p>—Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il, +et pourvu qu'ils ne boudent pas avec le whisky, +nous leur promettons une nuit agréable.</p> + +<p>Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration, +fit deux pas vers la table, et ployant de +nouveau sa mince échine:</p> + +<p>—Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs, +dit-il, et nous allons tâcher de vous prouver que +le whisky, ça nous connaît.</p> + +<p>—Et ça nous aime!... grommela Bill, on venant +prendre place à côté de son supérieur.</p> + +<p>—A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai +que je n'ai aucune confiance dans les personnes +qui ne boivent que de l'eau. L'esprit de grain +ou de patate entretient la belle humeur, tandis que +l'eau simple—<i>aqua simplex</i>—alourdit le sang +et y mêle de la bile... voilà mon opinion!</p> + +<p>—J'allais vous dire la même chose, mais en termes +bien moins savants, n'ayant pas terminé mes +études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en +prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une +bouteille pleine.</p> + +<p>—En vérité, on ne peut être plus aimable, s'écria +Cardon, feignant l'enthousiasme; donnez-moi +la main, jeune homme: de ce moment, je vous +adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions +un pacte si touchant par un plein verre +de whisky.</p> + +<p>—Ah! monsieur, quelle gracieuseté!... murmura +le jeune coquin, feignant lui aussi l'émotion et +se précipitant sur la main de Cardon.</p> + +<p>—C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier.</p> + +<p>—A la vie, à la mort! mon généreux ami, répliqua +Passe-Partout, tout en essuyant de sa main +gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se +versant un énorme verre de whisky.</p> + +<p>Chacun fit de même, et cette première rasade fut +bue au milieu du plus grand enthousiasme.</p> + +<p>Puis les pipes s'allumèrent, et Lafleur—qui n'avait +pas encore ouvert la bouche, s'étant contenté +d'observer avec attention les deux prétendus explorateurs—Lafleur, +disons-nous, s'approcha de +Bill et lui frappant sur l'épaule:</p> + +<p>—Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons +rester comme ça à nous regarder, sans lier plus +ample connaissance?</p> + +<p>—Hein?... gronda le géant, absorbé dans l'importante +opération de faire fonctionner son brûle-gueule.</p> + +<p>—Je vous demande si nous n'allons pas nous +associer, nous <i>emmatelotter</i>, comme viennent de +le faire nos compagnons?</p> + +<p>—Comme vous voudrez, répondit tranquillement +Bill, en jetant un coup d'oeil sur une nouvelle +bouteille, apportée par Simon.</p> + +<p>—Alors, votre main, mon ami!</p> + +<p>—La voilà, jeune homme.</p> + +<p>—Vous vous appelez?</p> + +<p>—Bill.</p> + +<p>—Eh bien! maître Bill, je vous fais mon ami de +bouteille, et je m'engage à vous faire passer gaiement +les heures trop courtes pendant lesquelles +nous serons ensemble.</p> + +<p>Le gros homme sourit largement.</p> + +<p>—Oh! pour ça, dit-il, vous n'avez qu'une chose +a faire.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Veiller à ce qu'on ne manque pas de whisky.</p> + +<p>—Quand il n'y en a plus, il y en a encore, répliqua +flegmatiquement Lafleur.</p> + +<p>Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui +n'avait pas encore desserré les dents pour autre +chose que pour ingurgiter d'énormes rasades:</p> + +<p>—Simon! appela-t-il.</p> + +<p>Celui-ci accourut, en trébuchant.</p> + +<p>—Holà! illustre ivrogne, incomparable sommelier, +pourvoyeur de Sa Majesté Satanas, ouvre tes +oreilles.</p> + +<p>Simon se prit les oreilles à pleines mains et les +tint écartées de sa tignasse fauve: mais il ne dit +mot, jugeant sans doute que sa pantomime valait +bien un acquiescement.</p> + +<p>Lafleur poursuivit:</p> + +<p>—Je te charge de veiller à ce que, sur la table, +le whisky succède au whisky. En attendant, va +nous en chercher une demi-douzaine de bouteilles. +As-tu compris?</p> + +<p>Pour toute réponse, Simon essaya de battre un +entrechat, perdit l'équilibre, mesura le plancher, +se releva péniblement, puis disparut dans le cabinet +noir du fond, après avoir reçu une taloche de +sa tendre mère.</p> + +<p>Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles, +qu'il pressait amoureusement sur son coeur.</p> + +<p>Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la +table, Lafleur s'écria:</p> + +<p>—Mes amis, à présent, que nous nous connaissons +pour des gaillards solides qui savent prendre +la vie comme il faut et la mener joyeusement, je +propose de faire rondement les choses. Et, d'abord, +buvons à l'éternelle amitié que nous venons +de contracter, le gros Bill et moi.</p> + +<p>—Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les +colombes se dévorent entre elles, plutôt qu'un +nuage n'obscurcisse une si belle amitié!</p> + +<p>—A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur, +tout en cachant négligemment le sien, qui était +aux trois quarts rempli d'eau.</p> + +<p>Cette recommandation était inutile pour les deux +nouveaux arrivants, car ils avaient une soif de +fiévreux et ne demandaient qu'à s'humecter largement +le gosier.</p> + +<p>La santé des nouveaux amis fut donc bue avec +entraînement; puis vint celle de Simon, celle de la +mère Friponne, puis celle du grand chien fauve, +puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus à qui +boire.</p> + +<p>A cette phase de l'orgie, tout le monde était aux +quatre-cinquièmes ivre. Bill avait la figure vermillonné +et turgescente; Passe-Partout demeurait +pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs +lançaient des regards en vrilles tout tordus d'éclairs +joyeux; Simon avait roulé sous la table et +ronflait comme un cachalot; la mère Friponne, le +nez sur ses genoux, cuvait son whisky en face de +la cheminée.</p> + +<p>Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils +semblaient plus ivres encore que les autres. Le +premier avait, sans cérémonie, escaladé la table, +et, là, dominant les pochards ahuris, il hurlait sa +chanson favorite: le <i>Grand-père Noé</i>, à laquelle +répondait, d'une voix de girouette rouillée, l'illustre +Cardon.</p> + +<p>Le tintamarre diabolique dura jusqu'à plus de +quatre heures du matin, où Passe-Partout se déclara +tout-à-fait incapable de boire une seule goutte +de plus et manifesta le désir de garder l'atome +de lucidité qui lui restait.</p> + +<p>Bill se récria:</p> + +<p>—Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il +d'un ton lamentable.</p> + +<p>—Il est temps de songer à nos affaires, répondit +Passe-Partout.</p> + +<p>—Au diable les affaires!... reprenait le géant.</p> + +<p>—Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu +au diable, lui aussi?</p> + +<p>—Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre...</p> + +<p>—Chut!</p> + +<p>Cette dernière recommandation fut accompagnée +d'un si formidable coup de pied que Lafleur et Cardon +qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur +leurs escabeaux.</p> + +<p>Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent +négligemment.</p> + +<p>Chose singulière, malgré l'énorme quantité de +whisky qu'ils avaient bu, les deux jeunes gens +semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et +toute trace d'ivresse avait disparu.</p> + +<p>Pendant que Passe-Partout, avec une pointe +d'inquiétude dans le regard, cherche à se rendre +compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à +nos lecteurs.</p> + +<p>On se rappelle qu'aussitôt la voiture arrivée, +Passe-Partout sauta à terre et courut à la masure +de la mère Friponne; on se souvient aussi qu'il +revint vers Bill et lui annonça qu'il y avait du +monde, et qu'il faudrait tourner la maison, pour +entrer par derrière. Ce qui fut fait.</p> + +<p>Mais toutes ces allées et venues ne s'étaient pas +exécutées sans éveiller l'attention des hôtes de la +mère Friponne. Or, comme ces hôtes n'étaient +rien moins que Lafleur et Cardon, c'est-à-dire des +amis de Gustave Després et du Caboulot, disparus +si étrangement depuis quelques jours, on conçoit +que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre +la puce à l'oreille.</p> + +<p>Ils profitèrent donc de l'absence de la vieille +pour regarder par la fenêtre et assister au singulier +transbordement que nous avons décrit. Malheureusement, +la lune, comme si elle l'eût t'ait exprès, +se cacha derrière un nuage au moment où le +lugubre cortège passa près de la maison, et ils ne +purent distinguer les traits de l'homme garrotté +et bâillonné que l'on était en train de mettre à +l'ombre.</p> + +<p>Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'éveil +et fit naître dans leur esprit une étrange émotion, +mêlée d'une espérance vague... Si c'était Gustave +ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparaître!... +Ce Lapierre de malheur en était bien capable, +après tout!</p> + +<p>—Veillons au grain, ami Gardon, avait murmuré +Lafleur à l'oreille de son camarade; quelque +chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce +soir pour rien.</p> + +<p>—Tu crois donc que ça pourrait être...? avait +répliqué Cardon.</p> + +<p>—Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais, +chut! voilà nos bandits qui remontent de la cave. +Tâchons de les griser et de ne pas perdre la boule, +nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça...</p> + +<p>L'arrivée de la mère Friponne, suivie des deux +prétendus explorateurs—une petite qualité inventée +par l'ingénieuse vieille—mit fin au colloque, +et l'on s'apprêta à bien recevoir des <i>gentlemen</i> +aussi considérables.</p> + +<p>Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses +furent accueillis les honorables explorateurs +du pays situé en arrière de Charlesbourg; +nous avons entendu les serments d'éternelles amitié +échangés entre les quatre nouveaux amis et +scellés de formidables libations—réelles pour +Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux +étudiants; il nous a même été donné de suivre les +progrès de l'ivresse chez l'insatiable géant et—ô +néant de la vertu humaine!—chez l'incorruptible +lieutenant de Lapierre.</p> + +<p>Le programme tracé par Lafleur avait donc été +exécuté sans encombre quant à ce qui concernait +l'ivresse; mais par malheur, jusqu'à près de cinq +heures du matin, toute tentative pour faire +<i>jouer</i> les deux apôtres avait échoué.</p> + +<p>De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent +d'un nouveau stratagème; ils feignirent de dormir.</p> + +<p>C'est à ce moment même que Passe-Partout déclara +en avoir assez et refusa de boire la dernière +bouteille avec son vorace compagnon.</p> + +<p>La partie semblait donc fort compromise et les +étudiants se disposaient à dresser de nouvelles +batteries, lorsque le nom de Lapierre, imprudemment +échappé à Bill, éclata comme une bombe à +leurs oreilles.</p> + +<p>L'effet fut instantané.</p> + +<p>Plus de doute: l'homme garrotté que les deux +chenapans avaient transporté dans les caves de la +masure ne pouvait être autre que Després ou le +Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait +se célébrer le matin même!...</p> + +<p>Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement +de leurs sièges; puis, avec la même insouciance, +ils se dirigèrent chacun vers leur ami de +fraîche date...</p> + +<p>Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa +sur ses jambes et mit une main dans sa poche, +d'où il tira rapidement un revolver. Mais le pauvre +garçon n'eut pas le temps de s'en servir: +Cardon bondit sur lui, empoigna l'arme et l'arracha +des mains de Passe-Partout; puis, de la main +gauche, il entoura le maigre cou du petit homme, +qu'il alla proprement coller à la muraille.</p> + +<p>De son côté, Lafleur s'était disposé à attaquer +Bill; mais voyant ce dernier dans l'impossibilité +absolue de se lever, il se contenta de le fouiller et +de lui ôter son poignard.</p> + +<p>—Des cordes cria Cardon. Va prendre celles +qui lient Després.</p> + +<p>Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable +fracas l'arrêta sur le seuil du cabinet noir, et +un homme bondit comme un léopard en face do +lui.</p> + +<p>—A moi, Lafleur! à moi Cardon! cria cet +homme d'une voix terrible.</p> + +<p>—Gustave! Gustave! hurlèrent les étudiants.</p> + +<p>C'était, en effet, Gustave Després.</p> + +<p>Comment s'était-il échappé? par quel trou de +souris avait-il passé?</p> + +<p>Nous allons le dire.</p> + +<p>La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons +du dernier de ses geôliers, que Gustave sortit +de son impassibilités et chercha à se débarrasser +de ses liens.</p> + +<p>La chose n'était pas facile et, pendant une bonne +heure, le prisonnier s'épuisa en effort, infructueux. +Les cordes étaient solides et le <i>ficelage</i> +exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité +de desserrer les tenaces noeuds coulants qui +retenaient les poignets derrière le dos.</p> + +<p>Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue, +se laissa retomber sur le soi, dans un état de +prestation complète.</p> + +<p>Mais le corps se reposait, la tête continua du +travailler.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure de réflexion, le jeune +homme tressaillit sur sa couche raboteuse. Une +idée venait de lui traverser la tête: «Si je pouvais +prendre mon couteau!»</p> + +<p>Hum! ce n'était pas une mince affaire! Le +couteau en question se trouvait dans la poche de +droite du pantalon... et comment l'atteindre?...</p> + +<p>N'importe! Després se mit aussitôt à l'oeuvre. +Il se tourna, se retourna, se tordit, réussit à introduire +le bout de ses doigts dans la bienheureuse +poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le +perdit, le rattrapa, et finalement poussa un cri +de triomphe...</p> + +<p>Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait +sur le sol!</p> + +<p>Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout +fut l'affaire de cinq minutes.</p> + +<p>Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient +par terre; il était libre... dans sa prison!</p> + +<p>Gomme on peut le supposer naturellement, le +bâillon sous lequel étouffait le prisonnier subit le +même sort que les liens, et le Roi des Étudiants +put enfin détirer ses pauvres membres tout courbaturés.</p> + +<p>Cela fait. Després se mit en devoir d'inspecter +sa prison. Un rayon de lune qui filtrait par le +grillage d'un petit soupirail lui ayant paru insuffisant +pour bien étudier les lieux, le jeune homme +alluma une allumette, puis deux, puis six, puis +d'autres encore.</p> + +<p>Après cette série d'illuminations fastueuses +Gustave savait ce qu'il voulait savoir; il était +fixé sur l'unique chance qu'il avait de se tirer +d'affaire.</p> + +<p>On n'a pas oublié que la cave où avait été +transporté notre ami se trouvait du côté du nord, +séparée de la distillerie par un mur mitoyen et +ayant au-dessus d'elle les appartements inoccupés +de la masure, dont un servait de prison à la malheureuse +soeur du Caboulot.</p> + +<p>Or, le plancher supérieur de cette cave était +dans un état complet de délabrement. Les madriers +qui la composaient étaient aux trois-quarts +pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle +des lois de la pesanteur.</p> + +<p>Gustave n'hésita pas. Il comprit que son fort +couteau aurait bientôt fait justice de ce bois vermoulu +et se mit à l'attaquer avec énergie et précaution, +de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure de travail, deux des +madriers du premier plancher étaient coupés et +leurs débris gisaient par terre, laissant béante une +ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l'encoignure +nord de la cave.</p> + +<p>Restait le deuxième plancher—celui qui formait +le parquet de la pièce au-dessus. Després se reposa +cinq minutes et recommença à jouer du couteau.</p> + +<p>Ce fut plus long, car le plancher supérieur se +trouvait être en meilleur état que l'autre; mais +enfin, après un travail opiniâtre de plus d'une +heure, une coupure transversale en avait séparé +les madriers et il ne restait plus qu'à les faire basculer +sur la solive qui touchait à la muraille.</p> + +<p>Després avait un crochet à son bienheureux couteau; +il l'introduisit dans la rainure, tira à lui et +faillite pousser un cri de joie, en voyant le jour lui +arriver à flots par l'ouverture que laissaient les +madriers en tombant.</p> + +<p>Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue, +lui était réservée.</p> + +<p>En passant sa tête par le trou pour se hisser à +l'étage supérieur, Gustave aperçut une jeune fille +assise sur un méchant grabat, dans le coin d'une +chambre triste et nue. La malheureuse avait la +tête dans ses mains et lui tournait le dos. Elle +était, sans doute, sous le coup d'une immense +préoccupation, car elle n'entendit pas le bruit que +faisait Després en prenant pied dans son réduit.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants fit un pas en avant; la +jeune fille se retourna, effrayée, et deux cris étouffés +partirent simultanément:</p> + +<p>—Gustave!</p> + +<p>—Louise!</p> + +<p>Puis un court silence suivit, pendant lequel les +deux anciens amants des bords du Richelieu sentirent +leur coeur envahi par un flot de souvenirs +douloureux. Louise était trop émue pour parler, +et Gustave, brusquement placé en face de cette jeune +fille qu'il avait tant aimée, croyait entendre +gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain, +les dernières rumeurs de sa passion expirante.</p> + +<p>Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le +premier ce silence plein d'angoisses.</p> + +<p>—Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons +dans de tristes circonstances.</p> + +<p>—Hélas! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant +sa bête blonde et son visage pâle, que vous +est-il donc arrivé et comment se fait-il que je vous +retrouve ici, après vous avoir laissé là-bas, tout +sanglant et évanoui?</p> + +<p>C'est toute une histoire. J'ai été transporté +chez vous par Georges et je n'en suis parti qu'hier +soir, après que les soins assidus de votre excellent +père et d'un habile médecin m'eussent remis sur +pied.</p> + +<p>—Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous +m'apparaissez comme dans les contes de fées, surgissant +des entrailles de la terre.</p> + +<p>—Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en +veut beaucoup et ne me l'a que trop prouvé, répondit +Gustave, avec un, sourire amer.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? fit Louise, étonnée!</p> + +<p>—Je veux dire que tel que vous me voyez, je +suis prisonnier de monsieur Lapierre.</p> + +<p>—Vraiment?... le misérable ne s'est pas contenté...?</p> + +<p>—De m'envoyer au pénitencier?... de m'assassiner +dans un endroit écarté?... non, mademoiselle; +il lui restait à me séquestrer: c'est ce qu'il vient +de faire.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune +fille; mais c'est donc un monstre que cet homme?</p> + +<p>—Comme vous dites, mademoiselle, répondit +Després, en s'inclinant froidement.</p> + +<p>Puis, au bout de quelques secondes, il reprit:</p> + +<p>—Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous +ici?</p> + +<p>—Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le +parc de Mme. Privat, baignant dans votre sang.</p> + +<p>—Comment vous trouviez-vous là? demanda +le jeune homme, avec une certaine anxiété.</p> + +<p>Louise hésita un instant, puis répondit d'une +voix douce:</p> + +<p>J'étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant +votre départ, nous allions à votre rencontre;</p> + +<p>—A ma rencontre!... Et pourquoi?</p> + +<p>Louise tomba à genoux, prit les mains de Després +et murmura en sanglotant:</p> + +<p>—J'avais assez souffert... je voulais être pardonnée!</p> + +<p>Gustave pâlit... Le fantôme de la trahison de sa +fiancée se dressa un moment devant ses yeux, escorté +du spectre sévère de la vengeance... Mais il +avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment +fortes, la souffrance élève le sentiment et met au +coeur la sainte compassion...</p> + +<p>Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil, +les deux sinistres apparitions. Il releva Louise, +la baisa au front et lui dit simplement:</p> + +<p>—Louise, de ce jour, le passé n'existe plus: Je +te pardonne!</p> + +<p>La douce jeune fille sentant qu'elle méritait ce +pardon, ne répondit qu'un mot:</p> + +<p>—Merci!</p> + +<p>Puis elle ajouta aussitôt:</p> + +<p>—Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le +devoir t'appelle. Il y a là-bas une malheureuse +enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi +et vole à la Canardière.</p> + +<p>—Tu as raison, Louise, mais nous irons tous +deux. Ton témoignage ne sera pas inutile.</p> + +<p>—Je suis prête à tout.</p> + +<p>En ce moment, une voix puissante se fit entendre +au loin, dans la maison, chantant ce refrain +connu:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p> +<p class="i4">Patriarche digne,</p> +<p class="i4">Que l'bon Dieu nous a conservé,</p> +<p class="i4">Pour planter la vigne.</p> + </div> </div> + +<p>—Lafleur, ici! s'écria Gustave. Nous sommes +sauvés. Vite à l'oeuvre!</p> + +<p>Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune +homme la frappa si violemment de son pied, qu'elle +vola en éclat;</p> + +<p>C'était ce fracas qu'avait entendu Lafleur.</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout +étaient garrottés à leur tour, et Gustave Després, +sur le point de partir, disait:</p> + +<p>—Mes amis, il est cinq heures et je n'ai pas un +instant à perdre. Je vais donc prendre les devants. +Quant à vous, abandonnez ces deux coquins +à leur sort et conduisez cette jeune fille là +où elle vous dira d'aller.</p> + +<p>C'est compris, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, oui! et elle n'aura pas à se plaindre de +nous, répliquèrent les étudiants.</p> + +<p>—A tantôt, alors!</p> + +<p>—A tantôt! Vive le Roi des Étudiants!</p> + +<p>Gustave prit sa course et descendit la route de +Charlesbourg; mais, au moment d'en tourner +l'angle, il se heurta presque à un jeune homme qui +la remontait.</p> + +<p>Il ne put retenir une exclamation:</p> + +<p>—Le Caboulot!</p> + +<p>—Gustave! répondit l'enfant, tout essoufflé.</p> + +<p>—D'où sors-tu?</p> + +<p>—De chez Lapierre.</p> + +<p>—Je m'en doutais. Tu t'es donc évadé?</p> + +<p>—Oui. Tout le monde est en campagne depuis +hier soir. On m'a donné pour gardienne une femme +à qui il restait un morceau de coeur: je l'ai +attendrie, et je cours chez une certaine «mère Friponne» +que j'ai entendu nommer de ma prison.</p> + +<p>Ma soeur doit y être.</p> + +<p>—Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hâte-toi +et ramène-la... elle te dira où.</p> + +<p>—J'y vole... Et, toi?</p> + +<p>—Je suis pressé... Je te conterai cela plus tard. +Au revoir!</p> + +<p>Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de +course.</p> + +<p>Nous avons vu que, lorsqu'il arriva, il n'était +que temps.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXIX</h3> + +<h3 class="sub">Le jugement de Dieu</h3> + +<p>Nous avons vu, dans un chapitre précédent, +quel coup de théâtre produisit l'arrivée du Roi des +Étudiants dans le grand salon du cottage, alors +envahi par l'élite de la société québecquoise.</p> + +<p>Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber +sur un siège, pendant que sa figure de cire +prenait les teintes livides de la terreur.</p> + +<p>Quand à Laure—nous l'avons dit—elle laissa +échapper la plume qu'elle tenait, joignit les mains +et leva les yeux au ciel, dans un élan spontané de +gratitude.</p> + +<p>Tout le monde s'était retourné vers la porte et +chacun regardait avec une profonde stupéfaction +ce beau jeune homme pâle qui s'était arrêté sur +le seuil du salon et dont la vue impressionnait si +tort le couple qui allait bientôt s'unir.</p> + +<p>Ce fut une heureuse diversion pour Champfort, +car elle empêcha son coup de tête d'être trop remarqué, +et Edmond put le ramener à l'écart sans +qu'il fit aucune résistance.</p> + +<p>Cependant, Gustave Després, après s'être orienté +un instant et avoir promené son regard dans la +vaste pièce, s'avança lentement vers la table et +s'inclinant devant Madame Privat, qui n'était pas +encore revenue de son ébahissement:</p> + +<p>—Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me +pardonnerez d'avoir répondu si tard à votre gracieuse +invitation d'assister à votre bal. Rien +moins que la privation absolue de ma liberté n'aurait +pu m'empêcher d'assister aux splendeurs de +votre festival. Aussi, étais-je bel et bien prisonnier. +Mais j'ai brisé mes liens, fait sauter mes +verrous... et me voici!</p> + +<p>Et Després, en prononçant ces paroles sur un +ton d'exquise galanterie, se retourna à demi du +côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement +railleur, que ce dernier ne put soutenir.</p> + +<p>La riche veuve ne savait trop que penser de cette +tirade, qu'elle trouvait pour le moins excentrique, +mais elle était de trop bonne société pour ne pas +y répondre poliment.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous +donnez là, à mes enfants et à moi, une trop grande +preuve d'attachement pour que je ne vous prie +pas de me dire votre nom.</p> + +<p>—Madame, répondit le jeune homme, je me +nommais autrefois Gustave Lenoir; mais des circonstances +d'une nature particulière m'ont forcé +de prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je +m'appelle Gustave Després.</p> + +<p>—C'est notre roi, ma mère, c'est le Roi des Étudiants! +ajouta Edmond.</p> + +<p>—Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle +en souriant. Votre Majesté nous fera l'honneur +de signer sur le contrat de mariage de ma fille, +dont la lecture venait de se terminer au moment +de votre arrivée.</p> + +<p>—Madame, répliqua Després d'une voix toujours +courtoise, mais ferme, je regrette infiniment +de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de +cet acte notarié, car je suis venu, au contraire, +pour empêcher ce contrat de se signer.</p> + +<p>—Plaît-il, monsieur? fit madame Privat avec +hauteur, car elle commençait à trouver la plaisanterie +un peu forte.</p> + +<p>—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, +madame.</p> + +<p>—Ainsi, vous avez réellement la prétention d'empêcher +le mariage de ma fille?</p> + +<p>—J'ai la prétention d'empêcher Joseph Lapierre +d'épouser mademoiselle Laure.</p> + + +<p>—En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour +un roi! dit-elle.</p> + +<p>—J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez, +au contraire, bien lugubre dans quelques instants, +répliqua solennellement Després.</p> + +<p>Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve +et causa une certaine émotion dans l'assistance. +Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement et les +chuchotements cessèrent, comme si les paroles du +jeune étranger eussent été le prologue de quelque +drame mystérieux.</p> + +<p>Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de +lui-même, par un puissant effort de volonté, il se +tenait renversé sur son fauteuil, le regard insolent +et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à +quelque bonne farce d'écolier, et ne pas se préoccuper +le moins du monde de ce qui pouvait en résulter...</p> + +<p>Madame Privat, après une minute de vague contrainte, +reprit avec une sorte d'impatience:</p> + +<p>—Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous... +Qu'y a-t-il? de quoi s'agit-il?</p> + +<p>—De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma +chère dame, riposta une voix métallique et railleuse, +qui n'était autre que l'organe de Lapierre.</p> + +<p>—Ah! fit la mère de Laure, vous sauriez?...</p> + +<p>—Oui, madame. Le monsieur tragique que vous +avez sous les yeux n'est rien moins qu'un de mes +anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me fait +l'honneur de me haïr, et s'est juré de me faire tort +auprès de vous.</p> + +<p>—Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais +à une tragédie et voilà que vous me menacez +d'une pièce bouffonne! C'est mal à vous, mon +cher gendre: vous effeuillez mes illusions.</p> + +<p>—Ma bonne mère!... supplia Laure.</p> + +<p>—Ma tante! appuya Champfort, ces paroles...</p> + +<p>—Vous vous hâtez trop de juger, ma mère! dit +à son tour Edmond.</p> + +<p>—Laissez faire, répliqua Després d'un ton calme. +Madame Privat est parfaitement excusable de +me persifler un peu pour plaire à celui qui devait +être son gendre, car elle ne sait pas encore +que l'insolent qui vient de me provoquer, lorsqu'il +aurait dû implorer mon silence à genoux, est le +meurtrier de son mari.</p> + +<p>A cette froide déclaration, tombant comme une +bombe au milieu de l'assemblée silencieuse, il y eut +un frisson général de stupeur. Madame Privat +pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de +son siège et montra le poing à Després, en criant +d'une voix étranglée:</p> + +<p>—Infâme calomniateur!</p> + +<p>—Monsieur! disait en même temps la veuve, +qu'affirmez-vous là?</p> + +<p>—J'affirme, madame, reprit Després avec force, +que l'homme qui aspire à la main de mademoiselle +Laure est l'assassin du colonel Privat.</p> + +<p>—L'assassin de mon mari?</p> + +<p>—Oui, madame... à moins que celui qui organise +le meurtre soit moins coupable que l'instrument +qui l'exécute.</p> + +<p>—Je ne comprends rien à tout cela, monsieur... +Le colonel Privat a été tué à la tête de soir régiment, +comme un brave officier qu'il était: voilà +ce que je sais.</p> + +<p>—C'est vrai, madame; mais une chose que vous +ignorez, c'est qu'il a été attiré dans un guet-apens +par un lâche espion qui se disait son ami.</p> + +<p>—Attiré dans un guet-apens?... trahi par un +ami?... Oh! monsieur, quel abîme de malheur et +de honte vous nous ouvrez là!</p> + +<p>—Madame, répondit Després avec une tristesse +grave, soyez persuadée que si le bonheur de votre +chère fille n'était pas en jeu, je me refuserais à +soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes +je vous laisserais dans votre bienheureuse +ignorance de ces événements ténébreux... Mais mon +devoir est là qui me pousse, et, d'ailleurs, la Providence +m'a chargé de punir un grand criminel; +je ne faillirai pas à cette tâche.</p> + +<p>—Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte +en costume de grand justicier du Moyen-Age +et escorté du bourreau et de ses aides, fit entendre +la voix narquoise de Lapierre.</p> + +<p>—Misérable! tonna Després, oses-tu bien parler +de bourreau, toi qui as fait assassiner le père de ta +fiancée; toi qui as essayé de me tuer lâchement, il +n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui +viens d'enlever à leur vieux père une jeune fille et +un enfant?... Ah! le bourreau, il ne se dérange +pas pour toi, car il sait fort bien que tu iras fatalement +à lui avant qu'il soit longtemps.</p> + +<p>Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le +monde se leva, et la curiosité fit que chacun se +porta en avant. Lapierre, lui, sauta par-dessus la +table qui le séparait de son audacieux adversaire, +et alla se heurter entre les bras tendus de Champfort +et du jeune Edmond, accourus pour protéger +Després.</p> + +<p>Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix +malappris.</p> + +<p>—Gueux! cria-t-il, forçat évadé! oseras-tu +bien répéter ce que tu viens de dire?</p> + +<p>—Non seulement je répéterai mes accusations, +répondit Després d'une voix très calme, mais j'ajouterai +que, non content d'avoir fait assassiner +le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale +de son enfant dans le but de t'emparer de sa +dot.</p> + +<p>—C'est vrai! s'écria Laure d'une voix stridente.</p> + +<p>—Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en +s'adressant à la veuve, ne vous laissez pas circonvenir +par un imposteur que le dépit aveugle. Cet +homme me poursuit d'une haine implacable, je +vous l'ai dit, et cela pour un tour d'écolier que je +lui ai joué, il y a plusieurs années, en me faisant +aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous +donne ma parole d'honneur que tel est le véritable, +l'unique mobile qui l'a poussé à venir ici ce +soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens +et de séquestration. J'espère que vous ne m'humilierez +pas au point d'écouter un calomniateur +aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le +faire chasser immédiatement de ce salon par vos +domestiques.</p> + +<p>Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti +prendre, allait probablement donner dans ce sens, +lorsque Champfort s'écria:</p> + +<p>—Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en +sera pas ainsi et vous allez bel et bien subir votre +procès en présence de cette honorable compagnie.</p> + +<p>Si vous êtes innocent, qu'avez-vous à craindre? +On ne forgera pas, je suppose, des preuves contre +vous, et ma tante ne se rendra qu'à l'évidence la +plus indiscutable! D'un autre côté, les accusations +d'un homme comme Gustave Després, dont +Je m'honore d'être l'ami, sont fondées et prouvées, +pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes +aussi odieux impunis?... Ne doit-elle pas à la +mémoire de son mari, à la société, de vous faire +enfin expier la trop longue série de vos forfaits?</p> + +<p>—Vous auriez fait un excellent homme de loi, +M. Champfort, car vous avocassez à merveille, se +contenta de répondre Lapierre. Cependant, j'espère +que madame Privat ne ploiera pas la tête sous +vos foudres, plus bruyantes que persuasives, et +qu'elle décidera de suite si c'est moi ou M. Després +qui doit sortir d'ici.</p> + +<p>En ce moment même, Edmond était penché sur +sa mère et lui parlait à l'oreille. Quant il eut fini, +la veuve était fort pâle et ses yeux brillaient d'un +feu singulier.</p> + +<p>Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et +se levant:</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme... +Les affirmations de M. Després sont trop graves, +pour qu'il les ait faites à la légère; en outre, elle +se rapportent à des personnes et à des événements +qui ont tenu une trop grande place dans ma vie, +pour que je consente à les repousser sans examen. +Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans +cette enceinte de vouloir bien garder les portes, +afin que personne ne cherche à se soustraire au +châtiment qu'il aura mérité...</p> + +<p>L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette +énergique petite harangue, qu'un murmure approbateur +courut dans l'assemblée, et qu'une vingtaines de +jeunes gens se précipitaient vers les issues +du salon, où ils s'installaient résolument.</p> + +<p>—Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant, +si l'honorable compagnie ne s'y oppose pas, nous +allons nous constituer en cour de justice et écouter +impartialement M. Després. De la sorte, tout +se passera régulièrement et nous n'aurons pas à +déplorer des scènes de violence comme celle à laquelle +nous venons d'assister.</p> + +<p>«Très bien! très bien!» murmura-t-on de toutes +parts.</p> + +<p>—Approchez, mesdames et messieurs.</p> + +<p>Tous les assistants se rassemblèrent autour do +Mme Privat, à l'exception d'un petit groupe de; +quatre personnes, dont une femme vêtue de noir, +qui demeura à l'écart, et des jeunes gens installés +aux portes.</p> + +<p>Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais +sombre et résolu, il regagna lentement son siège; +près de la table, où il demeura seul, semblable à +un accusé sur la sellette.</p> + +<p>Le misérable se voyait perdu; mais il voulait +lutter jusqu'au bout et ne pas succomber sans une +petite vengeance qu'il méditait.</p> + +<p>Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère, +et il ne faisait pas bon de l'acculer dans ses +retranchements.</p> + +<p>La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire +improvisé par la veuve du colonel, +étant donc constitué, cette dernière se leva et +s'adressant de nouveau à l'assemblée:</p> + +<p>—Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs +avocats et gens de loi, infiniment plus aptes que +moi à conduire l'affaire qui nous occupe; je les +charge donc tout spécialement du soin de veiller à +ce que les preuves fournies par M. Després soient +de celles qui ne laissent aucun doute dans l'esprit; +et, comme il faut un président pour diriger les débats +qui pourraient surgir, je propose que M. le +juge X..., qui nous honore de sa présence, se charge +de cette besogne, qui lui est familière.</p> + +<p>—Adopté! adopté! firent tous les voix.</p> + +<p>Un vieillard à la physionomie avenante se leva +et vint s'incliner devant l'amphitryon:</p> + +<p>—Madame, dit-il, j'accepte la délicate mission +que vous me confiez; et, bien qu'elle soit extra-légale, +je la remplirai comme si j'étais réellement +sur le banc judiciaire, très heureux de vous être +agréable.</p> + +<p>Un fauteuil fut apporté et le juge X... prit place +à côté de madame Privat.</p> + +<p>Puis Gustave Després, toujours debout en face +du tribunal improvisé, s'inclina et prit ainsi la parole, +d'une voix forte:</p> + +<p>—Monsieur le juge, madame et vous tous qui +m'entendez! Ce n'est pas, veuillez le croire, pour +satisfaire une mesquine passion de vengeance, ni +pour poser en chevalier redresseur de torts, que +vous me voyez dans cette enceinte, interrompant +les apprêts d'un solennel mariage et portant contre +un homme réputé honorable la plus terrible des +accusations.</p> + +<p>—Il y a longtemps qu'une saine philosophie, éclose +sur les ruines de mon bonheur, me fait planer +au-dessus de semblables petitesses et mépriser de +pareils moyens.</p> + +<p>—Le sentiment qui me porte à agir comme je le +fais est, au contraire, de ceux que l'on ne peut repousser +sans faiblesse, renier sans honte. La +Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel +à travers le labyrinthe sans issue de ses forfaits, +a voulu faire de moi son instrument de tardive +rétribution, en me jetant sur toutes les pistes +ténébreuses laissées par le grand coupable que +nous avons à juger, et je, faillirais à mon devoir +d'honnête homme, à ma tâche de vengeur providentiel, +si j'hésitais à frapper, si mon coeur se prenait +à faiblir.</p> + +<p>—Je parlerai donc sans colère et sans passion; +mais aussi sans réticences et sans crainte.</p> + +<p>Après cet exode un peu solennel, Després se retourna +à demi, jeta un coup d'oeil sur le groupe +où se trouvait la dame vêtue de noir, et reprit aussitôt:</p> + +<p>—L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner +le colonel Privat a commencé, il y a six ans, la +trop longue série de ses crimes; et c'est sur moi et +une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier +lieu, ses aptitudes de traître. La nature l'avait +doué d'une physionomie agréable, le diable lui +avait prêté son habileté et sa puissance de fascination: +le misérable en profita pour tromper mon +amitié et m'enlever l'affection d'une jeune fille que +j'aimais cl que j'avais sauvée de la mort. Puis, +non content de ce beau triomphe, il se disposait à +ravir cette enfant à l'affection de ses vieux parents, +lorsque je le forçai à s'arrêter pour se battre +avec moi.</p> + +<p>Les criminels sont rarement courageux, et il +est inouï que le coeur ne leur fasse pas défaut au +moment du danger.</p> + +<p>C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre.</p> + +<p>Nous n'avions pas échangé quelques balles, +sur un îlot perdu et au milieu des ténèbres d'une +nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon adversaire +à la gorge et qu'il se laissa choir, feignant +d'avoir été tué.</p> + +<p>Je l'abandonnai à son sort et ramenai la jeune +fille chez elle.</p> + +<p>Le lendemain, le misérable m'avait dénoncé +aux autorités et j'étais arrêté sur la route de la +frontière. Un mois plus tard, je partais pour le +pénitencier de Kingston!</p> + +<p>Un murmure d'indignation parcourut la salle.</p> + +<p>Ce n'est pas tout, reprit Després. En reconnaissant +la lâcheté de son nouvel amant, la jeune +fille le prit en horreur et refusa de le revoir.</p> + +<p>Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité?... +En répandant sur le compte de cette malheureuse +des calomnies tellement atroces, qu'elle et sa famille +durent quitter la paroisse et que la vieille mère +en mourut de chagrin!</p> + +<p>—Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre: +dans la voie du crime!</p> + +<p>Un second murmure, plus accentué et plus général, +gronda parmi les assistants, et plusieurs bouches +féminines laissèrent échapper un mot sanglant:</p> + +<p>«Le lâche!»</p> + +<p>—Tout cela est faux et de pure invention! s'écria +Lapierre avec force. Cet individu se moque +de son auditoire, et je le mets au défi de prouver +un seul de ses dires.</p> + +<p>—Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta +de répondre l'accusateur.</p> + +<p>Une femme en deuil, conduite par un tout jeune +homme, se détacha du groupe retiré à l'écart et +s'avança jusqu'en face de madame Privat. +Arrivée là, elle souleva son voile et exposa en +pleine lumière sa pâle et belle figure.</p> + +<p>—Tout ce que monsieur vient de raconter est de +la plus scrupuleuse vérité, dit-elle. Je m'appelle +Louise Gaboury et je suis cette femme honteusement +calomniée par Joseph Lapierre.</p> + +<p>—Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je +corrobore son témoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait +Louise. Demandez mon nom à monsieur Lapierre +et, s'il est revenu de la stupéfaction +que lui cause ma présence ici, lorsqu'il m'a laissé +hier soir sous les verrous d'un cachot de sa maison, +il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury.</p> + +<p>Lapierre proféra une menace incompréhensible et +retomba sur son siège, le front baigné d'une sueur +froide.</p> + +<p>—C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous +pouvez vous retirer.</p> + +<p>Ils obéirent; mais, en passant devant Mlle Primat, +Louise se sentit attirée par une douée traction +et se retourna.</p> + +<p>—Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle, +lui dit Laure. Ne sommes-nous pas presque +deux soeurs?</p> + +<p>Louise regarda cette belle jeune fille qui avait +été si près d'être malheureuse à tout jamais, et +murmura:</p> + +<p>—Oh! c'eût été trop dommage!</p> + +<p>Puis elle prit place sur le siège qu'on lui offrait.</p> + +<p>Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l'attendaient +les deux personnages qui restaient du +groupe de tout à l'heure et qui n'étaient autres +que nos buveurs de la nuit précédente: Lafleur et +Cardon.</p> + +<p>Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire.</p> + +<p>Ayant fait assister le lecteur à la conversation +qui eut lieu, quelques jours auparavant, entre Després +et Laure—conversation qui roula exclusivement +sur les criminelles menées de Lapierre aux +États-Unis et sa participation à l'hécatombe du régiment +du colonel Privat—nous ne voulons pas +nous répéter, certain que personne n'a oublié cette +terrible révélation.</p> + +<p>Nous nous contenterons de dire que le Roi des +Étudiants fut implacable et que pas un fil de la +sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans +l'ombre. Il s'appliqua surtout à faire ressortir le +machiavélisme odieux employé par l'ancien espion +pour circonvenir Mlle Privat; il exposa à l'assistance +émue tout ce qu'il y avait de grand dans +le dévouement de cette fière jeune fille, sacrifiant +son bonheur à la mémoire de son père, imposant +silence à son instinctive répulsion et épousant un +homme détesté, pour empêcher qu'un soupçon planât +sur la tombe de ce vénéré père. Puis, résumant +et condensant le dramatique exposé qu'il venait +de faire, il termina par une foudroyante péroraison, +dont les dernières phrases furent celles-ci:</p> + +<p>—Vous me demandez des preuves contre l'abominable +scélérat qui est aujourd'hui courbé sous la +main vengeresse de Dieu?... Ces preuves, mesdames +et messieurs, je pourrais me dispenser de vous +les donner, car la seule attitude du coupable, le remords +qui se traduit sur sa figure par une pâleur +morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements +spasmodiques, et jusqu'à cette farouche résignation +dans laquelle il s'est enfin renfermé, +tout cela devrait être plus que suffisant pour apporter +la conviction dans vos esprits... Mais je ne +veux laisser subsister aucun doute relativement +aux graves accusations que je viens de jeter à la +face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti +de l'aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait +que l'habile chercheur de dots a fait disparaître, +ces jours-ci, tous ceux qui pouvaient témoigner +contre lui, je vous mettrai sous les yeux un +argument plus irrésistible, une preuve plus accablante: +le propre aveu du coupable, le témoignage +de sa conscience, enfin le journal où sa main +criminelle et imprudente a consignée, jour par +jour, ses ténébreux projets...</p> + +<p>—C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre, +une nuit qu'il revenait du camp confédéré, +où il avait lâchement vendu ses frères de l'armée +du nord.</p> + +<p>Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le +grand portefeuille de maroquin que nous connaissons, +le présenta solennellement à madame Privat.</p> + +<p>—Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne +la force d'aller jusqu'au bout!</p> + +<p>—Misérable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!... +Ah! tu ne jouiras pas longtemps de +ta victoire!</p> + +<p>Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet éclata +dans le salon, suivi aussitôt d'une seconde détonation.</p> + +<p>La panique s'empara des femmes.</p> + +<p>Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore +de Després domina tous les bruits:</p> + +<p>—Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin +du colonel Privat qui vient de se faire justice, +après avoir commis sur moi une seconde tentative +de meurtre.</p> + +<p>En effet, chacun put voir le misérable Lapierre +étendu, sanglant et immobile, sur le parquet. +Ce fut Cardon qui, du fond de la salle, prononça +son oraison funèbre, rigoureusement condensée en +cette seule phrase:</p> + +<p>—Tout est bien qui finit bien!</p> + + + +<p>ÉPILOGUE</p> + +<p>Trois mois plus tard, par une belle matinée de +septembre, les cloches de la cathédrale de Québec, +sonnaient à toutes volées et l'immense nef de la +vieille église s'emplissait d'une foule d'élite.</p> + +<p>On célébrait, ce jour-là, deux mariages <i>fashionables</i>, +et les curieux qui stationnaient sous les +portiques échangeaient maintes observations sur +les circonstances dramatiques qui avaient amené +ces mariages.</p> + +<p>On se disait bas à l'oreille qu'une ces deux fiancées, +la richissime fille de Mme Privat, avait été +sur le point, quelque temps auparavant, d'épouser +un audacieux bandit qui lui avait complètement +tourné la tête... La noce était ordonnée et l'on se +disposait à aller prononcer le <i>oui</i> solennel en +face du prêtre, quand apparut soudain un inconnu +qui révéla sur le compte du futur époux des +choses si épouvantables, que ce dernier en tomba +mort de confusion...</p> + +<p>Et l'on ajoutait d'un air mystérieux que l'autre +mariée avait aussi dans son passé certain épisode +terrible que l'on ne connaissait pas bien, +mais où, à coup sûr, il y avait eu mort d'homme... +Bref, on caquetait méchamment, comme les badauds +savent le faire, quand il s'en donnent la +peine.</p> + +<p>Heureusement, l'arrivée du cortège nuptial changea, +le cours de ces charitables conversations et +mit fin aux bienveillantes remarques qui les émaillaient.</p> + +<p>Les lourds carrosses défilèrent un à un le long +des grilles, qui bordent le terre-plein, en face de la +cathédrale, déposant sur le trottoir de pierre +blanche leur joyeuse cargaison de femmes éblouissantes +et d'hommes en costumes de gala.</p> + +<p>Toute cette brillante compagnie s'engouffra +sous les arceaux des portes grandes ouvertes et +s'éparpilla, dans les bancs de chêne, alignés deux +par deux sur le pavé de la vaste nef.</p> + +<p>Seuls, les mariés, escortés de leurs garçons et +filles; d'honneur, s'avancèrent jusqu'à la balustrade +du choeur et prirent place sur des fauteuils +luxueux, installés à leur intention.</p> + +<p>Puis l'orgue fit entendre ses graves harmonies, +le prêtre ses avertissements non moins graves... et, +au sortir de l'église, Laure Privat était devenue +madame Champfort, et Louise Gaboury la... <i>Reine +des Étudiants</i>!</p> + +<p>Au moment où le cortège s'ébranlait pour retourner +à la Canardière, Lafleur et Cardon, qui +étaient de la fête et faisaient bonne contenance +dans leurs habite à queue, échangèrent les réflexions +philosophiques suivantes:</p> + +<p>—Ce que c'est que de nous, mon pauvre Lafleur et +comme, dans ce monde borné, les petites causes +peuvent amener de grands effets!</p> + +<p>—Comment, l'entends-tu, illustre Cardon?</p> + +<p>—Tu vas voir: suis bien mon raisonnement.</p> + +<p>—Je ne te quitte pas d'une semelle.</p> + +<p>—N'est-il pas vrai que si nous n'avions pas été +ivrognes comme doivent l'être d'honnêtes étudiants, +nous n'aurions pas fait la connaissance de +la mère Friponne?</p> + +<p>—C'est indubitable. Ensuite?</p> + +<p>—N'est-il pas également vrai, que, sans cette +connaissance de la mère Friponne, nous ne serions +pas allés chez elle le soir où Després y fut jeté à +fond de cave?</p> + +<p>—Je te concède cela. Poursuis.</p> + +<p>—N'est-il pas mêmement à présumer que, nous +absents, Gustave n'aurait pu échapper et, par conséquent, +arriver à temps pour empêcher Lapierre +d'épouser Mlle Privat?</p> + +<p>—C'est plus que probable. Quelle est ta conclusion?</p> + +<p>—Ma conclusion, ami Lafleur, c'est <i>qu'à quelque +chose whisky est bon</i>!</p> + +<p>Et le facétieux étudiant, qui s'était donné tout +le mal du monde pour en arriver à cette atroce parodie +d'un aphorisme célèbre, se prit à réfléchir +profondément.</p> + +<p>Lafleur fit de même, tout en mâchonnant d'une +voix distraite son <i>grand-père Noé</i>.</p> + +<p>La noce filait toujours, soulevant sur son passage +l'aveuglante poussière des rues de Québec.</p> +<br><br> + +<h3>FIN</h3> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Roi des Étudiants, by Eugene Dick + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DES ÉTUDIANTS *** + +***** This file should be named 14059-h.htm or 14059-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/0/5/14059/ + +Produced by Renald Levesque, from files made available by "La +bibliothèque Nationale du Québec". + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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