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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:43:35 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14059 ***
+
+V. E. DICK.
+
+Le Roi des Étudiants
+
+
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Silhouettes d'Étudiants
+
+C'était dans une chambre de douze pieds carrés au plus, rue St-Georges,
+Québec.
+
+Ils étaient là quatre, buvant, fumant, chantant, riant... que c'était
+plaisir à voir. Le cliquetis des verres, le choc des bouteilles, les
+éclats de voix, les notes plus ou moins fausses de quelque chanson
+égrillarde, le bruit des pieds battant le parquet; tout cela se
+combinait adorablement pour former le plus délicieux tintamarre du
+monde.
+
+Comment en eût-il été autrement?
+
+Ce quatuor bruyant représentait la fine fleur de l'école de médecine:
+Després, le roi des étudiants tapageurs, l'organisateur par excellence
+de joyeuses équipées, le meilleur buveur de l'Université; Cardon, passé
+maître dans l'art d'obtenir de la boisson à crédit; Lafleur, qui faisait
+dix affreux calembours entre chaque rasade qu'il ingurgitait--et Dieu
+sait s'il en ingurgitait, des rasades!--enfin, le petit Caboulot, le
+_rat_ de l'école, intelligent comme un diablotin, mais plus grouillant,
+plus étourdi, plus léger qu'un papillon.
+
+Rien d'étonnant donc à ce que quatre lurons de cette trempe, arrosés
+de whisky, fissent un charivari à broyer le tympan d'une escouade
+d'artilleurs!
+
+Tout à coup, le bruit cessa pendant une dizaine de secondes; la porte
+s'ouvrit, et un cinquième personnage entra.
+
+Alors, ce fut une tempête.
+
+--Bonsoir, Champfort!
+
+--Que tu arrives bien, Champfort!
+
+--Viens prendre un coup, Champfort!
+
+--Champfort, pas d'étude ce soir! Au diable la pathologie!
+
+--Mort à la matière médicale!
+
+--Aux gémonies les maladies des yeux!
+
+--Et celles des oreilles, donc!
+
+--Que la fièvre quarte étouffe Virchow, Kasper, Claude Bernard... et
+même monsieur Koshlakoff, de St-Pétersbourg!
+
+--Que Satanas torde le cou à feu Galien!
+
+--Et donne le coup de grâce à ce bon monsieur Hippocrate.
+
+--Lafleur!...
+
+--Cardon!...
+
+Le nouvel arrivant, tiraillé a droite, tiraillé à gauche, assassiné
+d'apostrophes aussi véhémentes, ne pouvait placer un mot et se
+contentait de sourire.
+
+--Là! là! mes amis, fit-il enfin, ne parlez pas; tous à la fois: qu'y
+a-t-il?
+
+--Il y a que nous bambochons ce soir.
+
+--Ça se voit.
+
+--Et que nous voulons nous administrer une cuite à tout casser...
+
+--Tais-toi, le Caboulot, laisse parler le grand monde.
+
+--Tiens! faut-il pas avoir six pieds, par hasard, pour qu'on se permette
+de parler devant monsieur!
+
+--Silence! intervient Després. Je vais t'expliquer la chose, Champfort;
+assieds-toi.
+
+--Lorsque Dieu créa le monde...
+
+--Passe au déluge! interrompit Lafleur.
+
+--Monte sur une chaise! glapit le Caboulot.
+
+--Pas de discours! grogna Cardon.
+
+--Laissez-moi faire: ça ne sera pas long. Champfort s'était assis,
+attendant patiemment la fin de la bourrasque.
+
+--Lorsque Dieu créa le monde, reprit imperturbablement Després, il
+travailla, comme tu le sais, pendant six jours...
+
+--C'est connu, ça! fit la voix flûtée du Caboulot.
+
+--Pas assez! répliqua gravement l'orateur.
+
+Puis il poursuivit:
+
+--Mais le septième, il l'employa à se reposer, laissant ainsi à l'homme,
+qu'il venait de former à son image, un enseignement plein de sagesse.
+Or...
+
+--_Ergo!_
+
+--Or, nous avons travaillé toute la semaine comme des nègres. N'est-il
+pas juste que nous prenions cette soirée, cette nuit même, s'il le faut,
+pour laisser un peu se détendre l'arc de nos centres nerveux?
+
+--Bien parlé!
+
+--Puissamment raisonné!
+
+--D'une logique irréfutable!
+
+--Mais, sans doute, mes très chers, répondit en riant Champfort. Et je
+songeais si peu à me mettre en désaccord avec cette sage règle, que je
+venais vous prier d'étudier sans moi, ce soir Je ne suis pas dans mon
+assiette et n'ai aucune disposition pour le travail.
+
+--Bravo!
+
+--Hourra pour toi, Champfort!
+
+--Vive le whisky, le tabac et les chansons!
+
+Et Després, de cette voix lente et mesurée qui lui était habituelle, se
+mit à chanter, tout en saisissant une bouteille de la main droite et un
+verre de la main gauche:
+
+ Étudiants, étudiants
+ Chantons, rions sans cesse:
+ Que l'étude et l'allégresse
+ Se partagent nos instants.
+
+De son côté, le Caboulot hurlait:
+
+ Pourquoi boirions-nous de l'eau,
+ Somm'nous des grenouilles?
+
+Cardon, lui, proclamait moins haut la chose, mais la mettait
+consciencieusement en pratique.
+
+Quant à Lafleur, il n'est pas nécessaire de chercher ce qu'il turlutait
+de sa voix enrouée; c'était toujours la même rengaine:
+
+ C'est notre grand-père Noé,
+ Patriarche digne,
+ Que l'bon Dieu nous a conservé
+ Pour planter la vigne.
+
+
+Il ne fallait pas lui demander autre chose que cela: c'eût été peine
+perdue. Mais, en revanche, toutes les cinq minutes, l'éternel couplet
+lui revenait dans le gosier, avec le nom du respectable grand-père Noé,
+auteur de la première bamboche dont parle l'histoire.
+
+Laissons Lafleur redire, en quinze couplets, les mérites et les exploits
+du grand-père Noé, et esquissons à la hâte le portrait du nouvel
+arrivant.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Paul Champfort
+
+Paul Champfort était un grand et beau garçon de vingt-deux ans.
+
+Sa figure franche et ouverte plaisait au premier abord. Cheveux
+châtains, longs et bouclés; front large, oeil brun, à la prunelle
+hardie, bouche aux lèvres sympathiques, qu'ombrageait une petite
+moustache de même nuance que les cheveux: tête charmante, en un mot.
+
+Il avait l'humeur joyeuse, la parole facile, colorée, doucement
+railleuse, mais toujours bienveillante. On l'aimait beaucoup, parmi les
+universitaires, tant à cause du cachet de sympathique distinction dont
+toute sa personne était empreinte, que par la bonté de son caractère et
+la solide intelligence qu'on lui savait.
+
+Il était de toutes les fêtes, de toutes les excursions, de tous les
+_caucus_. On se l'arrachait un peu, et c'était toujours une bonne
+fortune, pour des étudiants en goguette, que l'arrivée de ce bon
+Champfort.
+
+On conçoit donc la joie de nos quatre apôtres quand le jeune homme, se
+rendant aux arguments irrésistibles de son ami Després, s'assit autour
+de la table du festin bachique et fit mine d'en prendre sa bonne part.
+
+Une première rasade fut versée par Després.
+
+--Je bois à ton bonheur, Champfort, fit-il en élevant son verre.
+
+--Moi, à tes succès en médecine, dit Cardon.
+
+--Et moi, à l'heureuse issue de ton examen, final, continua Lafleur.
+
+--Moi, Champfort, je bois à tes amours! cria le Caboulot, de cette voix
+perçante qui dominait tous les bruits.
+
+A cette dernière santé, un nuage passa sur le front de Champfort. Le
+sourire disparut de ses lèvres, et ce fut d'un ton presque solennel
+qu'il répondit, en se levant:
+
+--Merci, Caboulot, merci, mes bons amis. Je prends actes de vos
+bienveillants souhaits. Devant entrer bientôt dans la rude vie
+professionnelle, j'ai besoin que la chaude amitié dont vous m'avez
+toujours entouré ne me fasse pas défaut. Et si quelque amertume,
+quelque déboire m'attend au début, j'aurai du moins, pour atténuer ma
+mélancolie, le souvenir de vos bons procédés à mon égard.
+
+Champfort se rassit et chacun but silencieusement son verre, comme
+si les paroles émues du jeune homme eussent voilé quelque inexorable
+chagrin. Tant il est vrai que chez ces généreuses natures d'étudiants,
+la sympathie ne se fait jamais attendre et jaillit toujours
+spontanément, au moindre appel.
+
+Mais cette éclipse de gaieté dura peu.
+
+Quand on est en chemin d'herboriser dans les vignes du Seigneur, on ne
+s'attarde pas à constater si quelque épine rencontrée par hasard pique
+peu ou prou; on ne s'amuse pas à relever les humbles violettes ou les
+pâles marguerites que le pied a foulées en passant.
+
+C'est du moins, ce que pensait Lafleur, car il entonna aussitôt d'une
+voix de stentor:
+
+ C'est notre grand-père Noé,
+ Patriarche digne,
+ Que l'bon Dieu............
+
+--Va au diable avec ton grand-père Noé! interrompit avec humeur Després,
+dont le front s'était assombri.
+
+--Hum! je doute fort qu'il veuille m'y suivre; le digne homme est trop
+bien casé pour désirer un changement.
+
+--Alors, vas-y seul.
+
+--Nenni, mes fils; je suis trop poli pour ne pas vous attendre.
+
+Després se dérida un peu.
+
+--Au fait, tu as raison, Lafleur: vive la joie!
+
+--Et les pommes de terre, morguienne! Chaque chose en son temps.
+Quand nous serons bien gris, nous parlerons raison; nous ferons de
+la philosophie, de la psychologie, de la physiologie, de la
+phrénologie--tout ce que vous voudrez. En attendant! amusons-nous, et
+haut les verres!
+
+ C'est notre grand-père Noé,
+ Patriarche,............
+
+--Oui, oui, c'est cela, appuya Cardon. Il n'y a rien pour délier la
+langue et mettre de l'ordre dans les idées comme quelques bons verres de
+_Molson_. Je seconde la motion de Labrosse.
+
+--Adopté, _carried!_ vociféra le petit Caboulot.
+
+La joie reparut triomphante autour de la table chargée de bouteilles, de
+verres, de pipes et de tabac. Pendant plus d'une heure, ce fut un déluge
+de rasades, de chansons, de bons mots à faire pâlir les orgies romaines.
+Lafleur chanta vingt fois son _grand-père Noé_; le Caboulot s'enroua
+pour quinze jours à gouailler chacun de ses amis; Cardon se grisa comme
+un Polonais, tout en encourageant les autres à boire sec, attendu que
+les _provisions_ ne manquaient pas. Quant à Després, malgré qu'il
+eut avalé presque une bouteille à lui seul, il n'y paraissait guère.
+Seulement, il était devenu grave et rêveur, comme d'habitude; car
+c'était là le seul effet que les spiritueux semblassent produire sur
+cette organisation de fer.
+
+Mais, si grave et si rêveur qu'il fut, il le cédait pourtant sous ce
+rapport de beaucoup à Champfort. Jamais le jeune homme, d'ordinaire gai
+et assez solide buveur, ne s'était montré à ses amis enveloppé dans un
+semblable nuage de tristesse et de mélancolie.
+
+Tant qu'il avait été en pleine possession de son sang-froid, il s'était
+efforcé de se raidir contre le _spleen_ qui l'envahissait. Aux saillies
+de Caboulot, aux jeux de mots barbares de Lafleur, aux épigrammes de
+Cardon, il avait ri... oui, mais d'un rire nerveux, forcé, qui faisait
+mal. Puis était venu cet état de demi-ivresse, où les idées se mettent
+franchement à galoper sur le chemin de la rêverie et où le coeur vient
+aux lèvres, prêt à s'ouvrir à tous les épanchements.
+
+C'est la phase la plus voluptueuse de l'état, alcoolique. Le cerveau
+jouit, alors d'une lucidité plus grande qu'à l'état normal, et les idées
+y dansent tout armées, prêtes à entrer en campagne au premier signal.
+
+Il était donc rendu à ce degré de l'échelle bachique, quand Després, qui
+l'observait entre deux bouffées de fumée, lui dit doucement:
+
+--Champfort!
+
+--Hein? fit le jeune homme, comme surpris de cette appellation
+inattendue.
+
+Puis, se soulevant à demi sur le canapé où il était presque couché;
+
+--Qu'y a-t-il, mon ami?
+
+--Il y a, mon cher, que tu n'es pas comme d'habitude et que tu nous
+caches quelque chose.
+
+--Mais non..., mais non, je ne vous cache rien... Que voulez-vous que je
+vous cache, mes bons amis?
+
+--Tu es triste comme une porte de prison, et c'est en vain que tu veux
+paraître gai; la gaieté ne te va plus, et cela depuis longtemps.
+
+--Quelle conclusion tirer de cela? On n'est pas toujours disposé à la
+joie. Chacun a ses heures de mélancolie, sans qu'il puisse s'en défendre
+et sans même qu'il en puisse expliquer la cause.
+
+--Champfort, ne joue pas au plus fin avec moi. Depuis plusieurs mois, je
+t'observe, et j'ai suivi pas à pas le travail lent, mais continu, mais
+implacable qui se fait chez toi. Le peu de gaieté, de bonne humeur et
+d'insouciance joyeuse qui te reste du Champfort d'autrefois n'est que
+du vernis, et, sous ce vernis, il y a, une grande douleur, une de ces
+douleurs incurables qui terrassent l'âme la plus fortement trempée.
+
+Le jeune étudiant baissa la tête et ne répondit pas. Mais sa main se
+porta instinctivement à son coeur, comme s'il eût craint d'y laisser
+voir la plaie qu'y devinait Després.
+
+Celui-ci se leva et, saisissant cette main indiscrète, il dit à
+Champfort d'une voix douce:
+
+--Mon pauvre ami, ta main t'a trahi; tu souffres réellement et je vais
+te dire qu'elle est ta maladie.
+
+--Tais-toi, Després, tais-toi! fit vivement Champfort, en relevant la
+tête et regardant l'étudiant avec des yeux presque hagards.
+
+Cardon, Lafleur et le Caboulot s'étaient imposé mutuellement silence,
+du moment que Després--leur chef à tous--avait engagé la conversation.
+Rapprochant leurs chaises, ils attendirent vivement intrigués.
+
+Després, les désignant:
+
+--Voyons, Champfort, doutes-tu de nous? Sommes-nous, oui ou non, tes
+meilleurs amis?
+
+--Certes, oui.
+
+--Eh bien! qu'as-tu à craindre?
+
+--Rien; mais mon secret est un de ceux qu'on emporte dans la tombe.
+
+--Ta! ta! ta! ton secret n'en est pas un, car je le connais moi.
+
+--Alors, c'est toujours un secret, répondit noblement Champfort.
+
+Un éclair brilla dans l'oeil noir de Després. Il leva fièrement sa belle
+tête intelligente, serra la main du jeune homme et dit:
+
+--Merci, Champfort. Cette bonne parole est un coup d'éperon qui m'engage
+définitivement dans la voie que j'ai adoptée.
+
+Puis, se tournant vers Lafleur, Cardon et le Caboulot:
+
+--Mes amis, dit-il, vous allez me donner votre parole d'honneur que rien
+de ce que je vais vous apprendre ne transpirera au dehors.
+
+--Nous la donnons, firent les jeunes gens, en se levant tous à la fois.
+
+--Très bien, messieurs. Maintenant, Champfort, écoute, et, surtout, pas
+de dénégations inutiles. Depuis plusieurs années, tu aimes d'un amour
+sans espoir ta cousine, Laure Privat. Voilà ta maladie!
+
+A cette déclaration énergique, Paul Champfort se leva d'un bond. Une
+pâleur effrayante envahit sa figure, et, foudroyant Després de son
+regard, il murmura:
+
+--Malheureux, qu'as-tu dis là?
+
+--La vérité, mon ami, répondit avec calme le roi des étudiants.
+
+--Mais tu veux donc ma honte, mon déshonneur, pour jeter ainsi mon
+secret aux quatre vents de la curiosité publique!
+
+--Ce que je veux, c'est qu'il ne soit pas dit que Paul Champfort aura
+frappé inutilement à la porte d'un coeur.
+
+--Mais tu ne sais donc pas qu'elle ignore mon amour, et que je me
+laisserai mourir plutôt que de lui faire le moindre aveu.
+
+--Ceci importe peu... Le temps et les circonstances peuvent amener bien
+des changements dans les situations les plus embrouillées. Je me charge
+de forcer la main aux circonstances... et, quant au temps, on lui fera
+prendre le triple galop, si besoin est.
+
+--Oh! non, je ne veux pas qu'une pression quelconque, morale ou autre,
+soit exercée sur cette enfant-là. Mon amour est une indignité, une
+trahison; eh bien! périsse mon amour, dussé-je ne pas lui survivre!
+
+--Indignité! trahison!... Eh! depuis quand se montre-t-on indigne et se
+rend-on coupable de trahison, en aimant avec franchise et loyauté use
+jeune fille?
+
+--Depuis que le devoir et la reconnaissance existent. Ma tante Privat
+m'a recueilli, moi orphelin, alors que les derniers débris du modeste
+patrimoine de ma famille venaient de disparaître dans les frais de la
+maladie et d'enterrement de ma mère; elle m'a élevé comme un enfant;
+elle m'a fait instruire--me mettant ainsi dans les mains les moyens de
+vivre honorablement--et je pousserais l'ingratitude jusqu'à chercher à
+capter l'amour de sa fille unique, de sa fille à qui elle laissera une
+part considérable de sa fortune!...
+
+--Non, jamais! Ma tête est plus forte que mon coeur, et si celui-ci ne
+veut pas entendre raison, je le briserai.
+
+--Ah! si elle était pauvre comme moi!...
+
+--Pauvre, toi? allons donc! Est-ce qu'on est pauvre quand on possède une
+intelligence comme la tienne et quand on a un coeur comme celui qui bat
+dans ta poitrine? est-ce qu'on est pauvre quand on a ton instruction et
+une position sociale honorable comme celle qui t'attend?
+
+--Et, d'ailleurs, puisque Mlle Privat a beaucoup d'argent, n'est-il pas
+juste qu'elle fasse partager cette fortune à un pauvre homme honorable,
+plutôt que de s'associer à un capitaliste qui n'en a que faire, et
+donner ainsi le spectacle d'une richesse scandaleuse, au milieu de
+misères imméritées?
+
+--Ah! oui, elle est riche et tu es pauvre!... Le voilà bien l'esprit de
+ce siècle d'argent où tout se cote, où tout se réduit en piastres et
+contins, où l'on fait marchandise de tout: âme, esprit ou coeur!...
+Tu verras, Champfort, que dans cent ans d'ici, chaque pensée, chaque
+sentiment sera matérialisé, pesé dans la balance du spéculateur,
+prostitué sur le tapis vert de l'agiotage, qui rendra, son verdict dans
+ce genre-ci: «Cette idée pèse _tant_ et vaut _tant_ la livre, mais la
+marchandise étant en baisse depuis une demi-heure, je ne puis offrir que
+_tant!_
+
+--Nos petits-fils verront cela, Champfort: je t'en donne ma parole
+d'honneur.
+
+A cette boutade de Després, Cardon, Lafleur et le Caboulot partirent
+d'un indécent éclat de rire. Champfort lui-même, malgré toute la gravité
+la situation, n'y put retenir et fit bravement chorus avec ses amis....
+
+Mais le roi des étudiants ne fut pas désemparé.
+
+--C'est bien, messieurs, dit-il; riez, puisque mes pronostics vous
+semblent drôles. Vous êtes jeunes, et, conséquemment, vous avez le droit
+d'envisager l'avenir sous ses plus riants horizons. Pour moi, je suis
+vieux déjà, avec les vingt-cinq lourdes années qui sont accumulées sur
+ma tête et les épreuves par lesquelles j'ai dû passer. C'est pourquoi,
+cet avenir que vous entrevoyez si beau ne pouvant plus m'offrir rien
+qui m'attache, rien qui m'illusionne, je le regarde froidement, je le
+suppute, je le pèse, ni plus ni moins que s'il s'agissait d'un bout de
+saucisse ou d'un morceau jambon!
+
+Et, en prononçant ces mots--qui pourtant auraient dû redoubler la
+bruyante hilarité de ses confères--Després avait dans la voix des
+accents si sombrement dédaigneux; sa physionomie reflétait tant
+d'amertumes longtemps comprimées, mais encore chaudes et palpitantes,
+que personne n'ouvrit la bouche et que chacun se crut en présence d'une
+de ces victimes stoïques et calmes, dont l'âme est morte à toutes les
+joies de la vie.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Cousin et Cousine
+
+Il fallait, en effet, qu'une bien terrible tempête eût passé sur le
+coeur de ce fier jeune homme pour en refroidir ainsi les puissantes
+aspirations et en arrêter l'indomptable essor.
+
+Y avait-il réellement un drame dans la vie de Després, ou devait-on
+mettre sur le compte de l'organisation fortement nerveuse du roi des
+étudiants cette misanthropie dédaigneuse et ces boutades douloureusement
+excentriques dont il ne pouvait se défendre, à de certaines heures?
+
+On se perdait là-dessus en conjectures.
+
+Il y avait bien, dans l'histoire de Després, une lacune que personne ne
+pouvait combler. Mais, comme la moindre allusion adressée jusqu'alors au
+jeune homme sur ce sujet avait paru l'affecter péniblement, on s'était
+fait un devoir de ne jamais plua le questionner sur ce passé mystérieux.
+
+Pourtant, ce soir-là, Champfort ne put s'empêcher de lui dire:
+
+--En vérité, mon cher Després, on dirait, à t'entendre, que des malheurs
+inouïs ont plané sur ta jeunesse.
+
+--Peut-être! murmura Després... Mais, reprit-il avec vivacité, il ne
+s'agit pas de moi pour le quart d'heure.
+
+--Cependant...
+
+--Il s'agit d'empêcher que tu sois la victime d'une coquette, ou qu'une
+délicatesse outrée fasse laisser le champ libre à un indigne rival.
+
+--Qui te parle de rival?... En ai-je un, seulement?
+
+--Tu en as plusieurs, mais tu n'en redoutes qu'un.
+
+--Comment sais-tu cela?
+
+--Je sais tout ce qui concerne _cet homme_, répondit Després d'une voix
+sombre.
+
+--Ah! fit Champfort intrigué, et tu le hais?
+
+--Je le hais?
+
+Ces trois mots furent dits d'un ton si glacial et si profond, que les
+étudiants se regardèrent tout étonnés.
+
+Champfort réfléchissait. Un coin du rideau qui couvrait la jeunesse de
+Després venait d'être soulevé par le Roi des Étudiants lui-même, et une
+étrange idée se développait dans la tête de Champfort: c'est que son
+rival avait dû être pour beaucoup dans les malheurs de Després.
+
+--Et, reprit-il, tu connais assez l'individu pour affirmer qu'il est
+indigne de ma cousine?
+
+--Cet homme est un misérable, et Mlle Privat ne devrait pas même se
+laisser souiller par son regard de serpent.
+
+--Très bien. Mais qui sera assez généreux pour désillusionner la pauvre
+enfant? qui sera assez persuasif pour ouvrir les yeux de sa mère et lui
+faire repousser un prétendant qu'elle regarde déjà comme son gendre?
+
+--Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des années, suis pas à pas les
+mouvements tortueux de ce traître; moi qui connais tous ses agissements
+honteux; moi, enfin, qui me venge du lâche séducteur de la seule femme
+que j'aie aimée!
+
+--Enfin! s'écria Champfort, le voilà le secret de ta vie, n'est-il pas
+vrai?
+
+--Oui, Paul, c'est vrai. Celui qui a détruit à jamais mes illusions de
+jeune homme et mes espérances de bonheur, est le même misérable qui
+cherche aujourd'hui à te ravir la jeune fille que tu aimes.
+
+--Quelle coïncidence! Une sorte de fatalité place donc cet homme sur
+notre chemin?
+
+--Oui, c'est une fatalité... mais une fatalité que j'appelle providence,
+moi. Cette providence qui m'a rendu témoin de toutes les trahisons de
+ce larron d'honneur, qui m'a constamment entraîné sur ses pas, le jette
+encore aujourd'hui en travers de ma route... Malheur à lui! La mesure
+est pleine; le dossier est complet; je vais frapper un grand coup et
+arrêter dans son vol ce vautour pillard.
+
+--Que comptes-tu faire?
+
+--Oh! fort peu de chose d'ici à la signature du contrat.
+
+--Hélas! pauvre ami, c'est dans huit jours.
+
+--Je le sais. Mais quand ce devrait être demain, j'aurais encore le
+temps nécessaire à mes petits préparatifs.
+
+--Dieu veuille, mon cher Després, que tu réussisses à empêcher un
+mariage aussi malheureux! Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--En serais-je plus avancé, et Laure m'en aimera-t-elle davantage?
+
+--Qui te prouve qu'elle ne t'aime pas déjà assez?
+
+--Tout le prouve: sa manière d'agir avec moi, sa froideur hautaine, ses
+airs protecteurs, et jusqu'à cette réserve cérémonieuse qui a remplacé
+la douce intimité et les naïfs épanchements d'autrefois.
+
+--Hum! il faut quelquefois prendre les femmes à rebours, et leurs grands
+airs dédaigneux masquent souvent un dépit qu'elles dissimulent avec
+peine.
+
+--Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure; son coeur est trop haut
+placé pour recourir à ces petits moyens.
+
+--Qu'en sais-tu? Personne ne comprend les femmes, et les amoureux moins
+que tous les autres. Ecoute-moi, Champfort: la femme est un être pétri
+de contradictions, qu'il ne faut croire qu'à la dernière extrémité. J'en
+sais quelque chose.
+
+--Tu es sévère. Després, et tes malheurs passés te rendent injuste.
+
+--Je ne crois pas. Il est possible, après tout, que Mlle Privat soit une
+exception à la règle générale. C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il
+en soit, pour me former une opinion solide sur ton cas, fais-moi
+l'historique de tes relations avec ta cousine.
+
+--A quoi bon?
+
+--Il le faut.
+
+--Allons, je me résigne et ne vous cacherai rien.
+
+Les chaises se rapprochèrent, et Champfort commença:
+
+--J'ai connu ma cousine, il y a environ six ans. J'avais alors seize ans
+et elle entrait dans sa quatorzième année. Mon père était mort depuis
+longtemps, et ma mère venait à son tour de payer son tribut à la nature.
+Resté orphelin et sans ressources, j'envisageais l'avenir avec frayeur,
+lorsqu'un jour, un étranger entra dans mon petit logement et m'annonça
+qu'il venait de la part de ma tante Privat, la soeur de ma mère, et
+qu'il avait instruction de m'emmener à la Nouvelle-Orléans. Il me donna
+une lettre de ma bonne tante et l'argent nécessaire pour régler toutes
+mes petites affaires.
+
+«Rien ne me retenait plus à Québec. Aussi, mes préparatifs ne furent-ils
+pas longs, et quinze jours plus tard, j'étais à la Nouvelle-Orléans,
+ou plutôt, à quelques milles de là, dans une charmante habitation que
+possédait mon oncle sur sa plantation, près du lac Pontchartrain.
+
+«Je passai là les deux belles années de ma jeunesse, vivant comme un
+frère avec les deux charmants enfants de mon oncle: Edmond et Laure.
+
+Edmond avait à peu près mon âge, et Laure, deux années de moins.
+
+«Que de gaies promenades nous avons faites ensemble dans les champs de
+canne à sucre ou sur les bords du lac! que de douces causeries nous
+avons échangées sous la large véranda de l'habitation!
+
+«La guerre civile, qui se déchaînait alors avec fureur dans plusieurs
+États de l'Union, ne se traduisait encore en Louisiane que par des
+mouvements de troupes et une agitation formidable. Mais, tout en
+enflammant nos jeunes coeurs d'un noble amour pour la cause du Sud, elle
+ne troublait pas autrement notre paisible existence.
+
+«Sur ces entrefaites, mon oncle, qui était colonel, partit avec son
+régiment pour rejoindre l'armée. Ce fut notre premier chagrin. Mais,
+comme il nous déclara qu'il pourrait venir de temps en temps à
+l'habitation, nous nous consolâmes assez vite de ce contretemps.
+
+«Ainsi qu'il l'avait dit, mon oncle revint un mois après son départ. Il
+était accompagné d'un jeune homme du nom de Lapierre...
+
+--Hein! Lapierre? interrompit le Caboulot.
+
+--Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu?
+
+--Peut-être... Mais il y a tant de personnes qui s'appellent ainsi.
+Continue.
+
+--Je disais donc que le colonel était accompagné d'un jeune homme du nom
+de Lapierre, qui se disait de Québec et dont ma tante avait, en effet,
+connu la famille, lorsqu'elle-même y demeurait. Mon oncle s'était
+pris d'une véritable amitié pour ce Lapierre, et il en avait fait son
+compagnon inséparable.
+
+Comment cet étranger était-il parvenu à s'insinuer ainsi dans les bonnes
+grâces du colonel? quels services lui avait-il rendus?... je l'ignore
+encore.
+
+--Moi, je le sais! interrompit Després. Lapierre courait alors d'une
+armée à l'autre pour spéculer sur les navires. Un jour, il guida le
+régiment du colonel Privat dans une marche nocturne qui amena la capture
+d'un convoi ennemi.
+
+Telle est l'origine de sa faveur auprès de la famille Privat.
+
+--D'où tiens-tu ce renseignement? demanda Champfort, surpris.
+
+--De moi-même, mon cher. J'étais à cette époque dans le Kentucky, où,
+je servais comme volontaire dans l'armée qui faisait face au général
+Beauregard, dont faisait partie le régiment du colonel Privat.
+
+--Ah! fit Champfort, voilà qui explique bien des choses!
+
+--Continue, mon cher Paul, tu en apprendras encore.
+
+L'étudiant reprit:
+
+«Mon oncle et Lapierre passèrent une dizaine de jours à l'habitation,
+pendant lesquels ma tante et ma cousine se multiplièrent pour héberger
+dignement leur hôte. Laure, selon le désir de son père, s'était
+constituée le _cicérone_ du jeune étranger et ne le quittait guère. Ils
+faisaient ensemble, en compagnie du colonel et de ma tante, de longues
+promenades à travers la plantation ou sur les bords du lac; et, de
+retour à l'habitation, c'était au piano ou sous la véranda que se
+continuait le tête-à-tête.
+
+«Pendant tout le temps que dura le séjour de mon oncle, je pus à peine
+trouver l'occasion de parler à ma cousine. Elle semblait n'avoir d'yeux
+et d'oreilles que pour Lapierre, et paraissait même se croire obligée de
+ne plus causer qu'avec lui.
+
+Ce changement de conduite ne fit d'abord que m'étonner; mais bientôt, à
+cet étonnement bien naturel se joignit une sensation étrange, une sorte
+de souffrance, quelque chose comme une douleur sourde, mal définie,
+qu'il m'était impossible de surmonter.
+
+«La vue de ma cousine, constamment au bras de ce beau jeune homme qui
+lui souriait et lui parlait avec chaleur, me causait une impression
+tellement pénible, que je fuyais sa société et me tenais presque
+toujours à l'écart. J'errais seul de longues heures dans la campagne, et
+ce n'était, qu'avec un inexprimable serrement de coeur que je rentrais à
+l'habitation.
+
+«Hélas! je venais enfin de connaître le mal mystérieux qui me torturait:
+j'aimais ma cousine!
+
+«Cette découverte m'effraya et ne fit qu'augmenter ma sauvagerie. Je
+me considérai comme indigne des bontés de mon oncle et de ma tante, du
+moment que mon coeur me révéla son audace, et, je pris la résolution
+d'étouffer dans mon sein le coupable sentiment qui y germait.
+
+«Aussi, lorsque le colonel repartit pour l'armée, emmenant avec lui
+le jeune Lapierre, j'avais fait mon sacrifice et ce fut sans
+récriminations, sinon sans amertume, que je repris avec ma cousine le
+genre de vie accoutumé.
+
+«Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se mêla toujours à nos
+relations une certaine gêne et, une teinte de froideur, que ni elle ni
+moi nous ne pouvions contrôler et qui ne fit qu'augmenter dans la suite.
+
+«Telle était la situation, lorsqu'un événement aussi douloureux
+qu'inattendu vint nous plonger tous dans la désolation. Lapierre arriva
+un soir à l'habitation porteur de la triste nouvelle que le colonel
+était mort, quelques jours auparavant, d'une blessure reçue dans un
+combat d'avant-postes. Le jeune homme, qui paraissait accablé de
+chagrin, remit à ma tante une lettre de son mari mourant, dans laquelle
+le blessé faisait les plus grands éloges de la conduite de son ami
+Lapierre, qui l'avait recueilli sur le champ de bataille et soigné comme
+un fils.
+
+--L'infâme! le traître! s'écria Després. Veux-tu savoir, Champfort, ce
+qu'avait fait Lapierre avant de ramasser sur le champ de bataille le
+colonel Privat mourant?
+
+--Qu'avait-il fait?
+
+--Il avait, pour une forte somme d'argent, livré au général ennemi le
+secret des mouvements de Beauregard et fait tomber le colonel Privat
+dans une embuscade où son régiment fut écharpé et lui-même blessé
+mortellement.
+
+--Le misérable! mais cette lettre de mon oncle?
+
+--Oh! j'aurai beaucoup, à dire sur cette lettre quand le temps sera
+venu. Pour le moment, qu'il me suffise d'affirmer que le colonel était
+à cent lieues de croire que Lapierre fût un espion au service du plus
+offrant. Aussi, touché des soins que lui prodiguait l'hypocrite, le
+chargea-t-il d'annoncer sa mort à sa femme et lui écrivit-il la lettre
+dont tu parles.
+
+--Mais, c'est affreux, cela! firent les étudiants.
+
+--Oui, messieurs, c'est affreux--d'autant plus affreux que le colonel
+avait comblé ce misérable de faveurs et qu'il reposait en lui une
+confiance illimitée...
+
+--Confiance que ne lui a pas retirée, malheureusement, la famille
+Privat, fit observer Champfort.
+
+--Oui, mais cette sympathie qu'il a su capter fera place à la haine et
+au mépris, quand je l'aurai démasqué, répondit Després.
+
+--Le pourras-tu?... Il te fera passer pour un imposteur et te demandera
+des preuves... En as-tu?
+
+--J'en ai plus qu'il ne m'en faut pour le faire rentrer sous terre et
+mourir de confusion, s'il lui en reste un atome d'honneur. Laissez venir
+le grand jour de la rétribution, mes amis, et vous verrez comment se
+venge le Roi des Étudiants. Toi, Champfort, achève ton histoire.
+
+--Je n'ai plus qu'un mot à dire. Ma tante, frappée dans ses plus chères
+affections, se montra héroïque. Elle se dirigea immédiatement vers le
+théâtre de la guerre et, à force d'argent, se fit remettre le corps de
+son mari, qu'elle ramena en Louisiane, où les derniers honneurs lui
+furent rendus.
+
+«Puis, n'étant plus retenue aux États-Unis par aucun intérêt majeur,
+elle vendit ses immenses propriétés et nous ramena tous à Québec, en
+passant par la France.
+
+«Quant à Lapierre, il avait rejoint l'armée, après l'enterrement du
+colonel. Je ne l'ai revu qu'il y a environ trois mois, chez ma tante. Il
+arrivait des États-Unis. Depuis lors, il est le commensal assidu de la
+maison et fait la cour à ma cousine, qu'il doit épouser dans huit jours.
+
+«Vous en savez, aussi long que moi, maintenant, messieurs.»
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Secret pour secret
+
+Un silence de quelques minutes suivit.
+
+Després s'était levé et marchait avec agitation dans la pièce. Le récit
+de Champfort, auquel le nom de Lapierre se trouvait si étrangement mêlé,
+avait ravivé en lui une plaie à peine cicatrisée, et fait surgir dans
+son coeur d'amers souvenirs. Un pli menaçant, qui ridait de haut en bas
+son front soucieux, annonçait l'effort de sa pensée.
+
+Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le turbulent Caboulot
+semblait partager cette agitation. Sa figure mobile était devenue grave
+et il attachait sur Després des regards profonds. On eût dit qu'un vague
+souvenir, trop éloigné pour avoir de la consistance, trottait, dans la
+tête de l'enfant et qu'il cherchait à le fixer, à lui donner du relief.
+
+Després ne s'apercevait pas de cette attention dont il était l'objet et
+continuait sa promenade fiévreuse.
+
+Ce que voyant Lafleur, qui n'aimait pas les situations tendues, crut le
+temps propice pour risquer une proposition. Le digne étudiant n'était
+amateur de mélodrame qu'autant qu'on y mettait, de temps en temps, un
+petit entr'acte pour _prendre la goutte_.
+
+Il saisit donc une bouteille et la brandissant:
+
+--Ça! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement
+intéressantes; mais elles ne doivent pas nous empêcher de faire un doigt
+de cour à cette bonne bouteille qui s'ennuie.
+
+--En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon.
+
+--C'est tout simplement de l'ingratitude, ajouta le Caboulot, qui
+évidemment faisait effort pour paraître calme. La bouteille est une
+bonne et loyale fille qui n'a jamais trahi personne, elle. Donnons-lui
+une franche accolade.
+
+Les trois amis se versèrent chacun une rasade, et Lafleur s'écria:
+
+--Holà! Després, holà! Champfort, approchez. Faites-moi vite disparaître
+ces mines tragiques et venez trinquer, ou sinon je vous chante tout mon
+_Grand-père Noé_.
+
+Et il commença, en effet:
+
+ C'est notre grand-père Noé,
+ Patriarche digne............
+
+Mais les deux retardataires, en voyant cette menace du mélomane Lafleur
+recevoir un commencement d'exécution, s'étaient vite rendus, à l'appel.
+
+On but la rasade exigée. Puis Champfort dit à Després:
+
+--Eh bien! Després, es-tu toujours, d'opinion que je me suis trompé à
+l'endroit des sentiments de ma cousine?
+
+--Plus que jamais, répondit l'étudiant.
+
+--En vérité, tu m'étonnes!
+
+--Ce qu'il y a d'étonnant, mon cher, c'est que tu ne connaisses pas
+davantage les femmes.
+
+--Je crois pourtant connaître celle-là; ayant si longtemps vécu en
+rapports journaliers avec elle.
+
+--Tu la connais moins que toute autre... Mais laissons ce sujet pour ce
+soir. Je te convaincrai avant peu de la singulière, erreur dans laquelle
+un excès de délicatesse t'a fait tomber. Parlons plutôt de ce mécréant
+de Lapierre.
+
+--Je t'ai tout dit ce que je sais sur son compte.
+
+--Alors, ce sera moi qui compléterai la biographie de ce sale
+personnage. Le temps est arrivé, d'ailleurs, mes amis, où je dois
+satisfaire la légitime curiosité que vous avez souvent manifesté à
+l'endroit de certain épisode de ma jeunesse. J'aurais préféré ne
+jamais soulever le voile sombre qui, comme un linceul, recouvre cette
+malheureuse phase de ma vie. Mais le bonheur de notre ami Champfort
+étant en péril, je vais parler et rouvrir vaillamment cette vieille
+blessure.
+
+Champfort serra la main de Després.
+
+--Merci! dit-il: secret pour secret; il n'y aura plus désormais aucun
+obstacle pour empêcher nos coeurs de battre à l'unisson.
+
+Le Roi des Étudiants s'installa en face de ses amis, dont la curiosité,
+surtout chez le Caboulot, était piqué au vif, et prit la parole en ces
+termes:
+
+--Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais dans une petite
+paroisse de la rive droite du Richelieu, à peu près à mi-chemin entre
+Saint-Jean et le lac Champlain...
+
+--Justement! murmura le Caboulot.
+
+--Quoi? fit Després.
+
+--Rien.
+
+--N'interromps pas, bavard, grognai l'organe rouillé de Cardon.
+
+«J'avais alors dix-huit ans, poursuivit Després, et je commençais mes
+études médicales chez le vieux médecin de l'endroit. Je menais là une
+vie paisible et heureuse, partageant mon temps entre l'étude au bureau
+de mon patron et les plaisirs tranquilles de la pêche ou ceux plus
+fatiguant de la chasse. J'allais aussi tous les jours m'étendre
+nonchalamment sous les arbres rabougris d'un petit îlot d'alluvion,
+formé au milieu du fleuve et pouvant avoir deux cents pas de tour.
+
+«Rien de calme et de pittoresque comme le paysage qui se déroulait alors
+sous mes yeux!
+
+«Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse natale--que je désignerai
+sous le pseudonyme de Saint-Monat--déployait sa sombre nappe de verdure,
+émaillée de blanches maisonnettes et accidentée, ça et là, de rochers
+moussus, de gorges nombreuses et de caps hardis, dont le courant léchait
+les pieds verdâtres. En face, sur l'autre rive, quelques maisons isolées
+montraient leurs façades au milieu du feuillage, et une petite rivière
+descendait en grondant des hauteurs boisées de l'arrière-plan, pour
+venir marier ses eaux à celles du fleuve, à deux arpents environ en aval
+de l'îlot.
+
+«Tout cela respirait une telle fraîcheur, était revêtu de tons si
+harmonieusement diversifiés et plaisait tant à mon esprit rêveur, qu'il
+m'arrivait souvent de m'oublier en mélancolique contemplation et de ne
+regagner ma demeure que longtemps après le coucher du soleil.
+
+«Un soir de juin, je m'étais attardé ainsi, et le soleil allait
+disparaître derrière les sinuosités chevelues de l'horizon du nord,
+lorsque je songeai au retour.
+
+«Le firmament était strié de grandes bandes de nuage, dont les franges
+semblaient se traîner sur la forêt. Une assez forte brise ridait le
+fleuve de lames courtes et pressées, dont le clapotement incessant
+contre le rivage de l'îlot avait quelque chose de mélancolique qui
+berçait mes pensées. Une petite embarcation, avec une jeune, fille pour
+passagère et un tout jeune garçon pour pilote, longeait la rive gauche,
+à quelques arpents de moi.
+
+«Tout à coup, au moment où je me dirigeais vers mon canot, couché dans
+les ajoncs du rivage, un cri perçant se fit entendre dans la direction
+de l'embarcation, qui venait, de chavirer.
+
+«Je vis la pauvre jeune fille, affolée de terreur, qui se débattait dans
+le fleuve, pendant que la chaloupe renversée s'éloignait, avec le petit
+garçon cramponné à sa quille.
+
+«Lancer mon canot, pagayer vigoureusement vers le lieu de l'accident et
+saisir la jeune fille au moment où elle allait disparaître sous l'eau,
+tout cela ne fut l'affaire que d'une minute.
+
+«Mais il était temps! La petite avait déjà perdu connaissance, et, je
+dus employer tout mon savoir pour la faire revenir à elle. Quant au
+gamin, il tenait bon sur son épave, et j'eus tout le temps de le
+recueillir sain et sauf.
+
+«Ces jeunes gens étaient le frère et la soeur; Leur père, un des plus
+riches cultivateurs de sa paroisse, demeurait non loin de là, justement
+à l'embouchure de la petite rivière dont je parlais tantôt. De mon poste
+d'observation sur l'îlot, j'avais souvent remarqué sa grande et belle
+maison, à moitié perdue dans le feuillage et bâtie près de la berge de
+la rivière.
+
+«Grâce à ces renseignements que me donna l'enfant--car la jeune fille
+n'était guère en état de parler--je ramenai dans leur famille les deux
+naufragés.
+
+«Inutile de vous dire que je fus fêté, choyé, caressé, comme devait
+l'être le sauveur de deux enfants uniques. Le père et la mère me firent
+promettre de les venir voir tous les jours. Désormais, j'aurais mes
+entrées libres dans la maison et mon couvert mis à la table de la
+famille.
+
+«J'eus d'autant moins d'hésitation à prendre cet engagement, que les
+maîtres de la maison me parurent de charmantes gens, et leur fille
+Louise la plus délicieuse enfant que j'eusse rêvée. Elle avait seize
+ans, une taille bien prise, des cheveux blonds et des yeux noirs,
+admirable contraste qui lui seyait à ravir.
+
+«Ce soir-là, je revins chez moi heureux d'avoir fait une bonne action et
+le coeur rempli de la blonde image de Louise.
+
+«Le lendemain, je me jetai dans mon canot et retournai chez mes nouveaux
+amis, avec qui je passai une partie de la journée. Louise ne se
+ressentait plus des émotions de la veille, et une légère pâleur, qui la
+rendait dix fois plus belle, rappelait seule la terrible crise.
+
+«Je conversai longtemps avec elle dans une douce intimité. Sa voix avait
+un charme pénétrant et des accents, d'aimable naïveté qui m'allaient à
+l'âme. Je vis avec joie qu'elle possédait une instruction suffisante
+pour alimenter une bonne causerie, et qu'elle n'en savait pas assez pour
+être pédante.
+
+«Je la quittai à regret vers le soir, après lui avoir promis de revenir
+le lendemain et les jours suivants.
+
+«Pendant plus d'un mois, je vécus ainsi, traversant chaque jour le
+fleuve en canot et ne revenant sur la rive droite qu'à la nuit.
+
+«Quel heureux temps! quelles heures délicieuses! Louise et moi, nous
+n'étions plus seulement des amis inséparables: nous étions des amants.
+Je l'adorais; elle raffolait de moi. Je trouvais longue la nuit qui nous
+séparait; elle épiait avec anxiété, aux premières heures du matin, le
+retour de mon léger canot bondissant sur la lame ou glissant comme une
+flèche sur le fleuve endormi.
+
+«Oh! oui, le beau, le bon temps!
+
+--C'est à cette époque--c'est-à-dire vers la fin du mois de
+juillet--qu'arriva à Saint-Monat un jeune homme du nom de Lapierre. Il
+venait de Québec, où il étudiait le droit, et comptait passer un mois ou
+deux de villégiature chez un de ses oncles, le voisin et l'ami de mon
+père.
+
+«C'était un fort joli garçon, altéré de mouvement, passionné pour la
+chasse, amoureux des plaisirs champêtres. Je l'avais un peu connu
+autrefois, pendant mon séjour à Québec. Aussi, malgré sa mobilité
+d'esprit et son caractère à plusieurs faces, fûmes-nous bien vite liés
+d'amitié.
+
+«Je ne faisais pas une excursion qu'il n'en fut; je n'avais pas une
+relation, une connaissance dans les environs que je ne lui fisse
+partager. Bref, nous étions, au bout de quelques jours, la plus belle
+paire d'amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade.
+
+«Pour sceller à jamais une si étroite intelligence, la Providence mit un
+jour en grand danger la précieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une
+circonstance où nous traversions la rivière à la nage: en fidèle Oreste,
+je le sauvai au péril de ma vie.
+
+«Cette bonne action me valut l'éternelle reconnaissance du loyal jeune
+homme.
+
+«Vous allez voir comment il me la prouva.
+
+«Je vous ai dit que toutes nos distractions étaient communes et que
+cette communauté s'étendait aux relations que j'avais. Naturellement, la
+famille de Louise n'en était pas exclue, et je continuais, comme par le
+passé, à me rendre tous les jours auprès de ma jolie fiancée. Seulement,
+j'étais invariablement flanqué du citoyen Lapierre.
+
+«Le jeune homme paraissait surtout goûter extrêmement, la société des
+maîtres de la maison, auxquels il racontait toutes sortes d'histoires
+plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable rendait
+amusantes au possible et qui faisaient les délices des bons vieillards.
+Louise et moi, nous nous mêlions souvent à leur cercle et prenions
+de bon coeur part à l'hilarité générale. Lapierre, alors, redoublait
+d'amabilité, et ses racontars, s'adressant directement à la jeune fille,
+ne manquaient jamais de l'amuser beaucoup.
+
+«Et c'est ainsi qu'une douce familiarité s'établit, à ma grande
+satisfaction, entre mon ami et mon amante.
+
+«Loin de mettre obstacle au développement de cette sympathie naissante
+entre les deux jeunes gens, je cherchais, au contraire, à en resserrer
+tous les jours les liens dorés. Il me semblait que mon bonheur ne
+serait complet qu'à la condition d'y faire un peu participer mon dévoué
+compagnon, cet excellent Lapierre.
+
+«Un procédé si délicat ne manquait pas de toucher vivement le bon jeune
+homme, et il me disait souvent, en me serrant la main:
+
+--Gustave, tu es un coeur d'or, et je bénis le ciel qui m'a, fait faire
+ta connaissance. Non seulement tu me procures d'agréables distractions,
+mais tu pousses, en outre, la complaisance jusqu'à me laisser prendre
+une petite place dans le coeur de ta belle fiancée. Il est si bon de
+sentir rayonner autour de soi la douce amitié d'une femme, que je te
+sais gré de m'avoir procuré ce plaisir-là. Je retournerai à Québec
+meilleur que je n'en suis parti, et cette amélioration sera ton oeuvre.
+
+«L'hypocrite! le traître!... Oh! messieurs, tenez-vous le pour dit:
+c'était et c'est encore un rusé coquin que ce Lapierre. Tous les rôles
+lui sont bons; aucun moyen ne lui répugne. Quand un ennemi se trouve sur
+son chemin, il le bouscule; si c'est un ami, il prend une voie détournée
+et frappe dans le dos.
+
+--Et c'est à un bandit de cette force que j'ai affaire! murmura
+Champfort.
+
+--Ne crains rien: je suis là! répondit Després; je suis là, en travers
+de sa route, implacable et sombre comme le châtiment!
+
+--Moi aussi! s'écria le Caboulot, d'une voix étrange.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Trahison
+
+Lafleur et Cardon s'amusèrent beaucoup de cette exclamation un peu
+prétentieuse; mais Després, lui, eut un singulier tressaillement. Il
+regarda l'enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa sur son
+front, comme si une idée nuageuse cherchait à en jaillir.
+
+Apparemment que cette idée lui parut folle, car il hocha bientôt la tête
+et poursuivit:
+
+«Je vivais donc dans la plus grande sécurité et sans la moindre
+appréhension du côté de Lapierre. Quant à ma fidèle Louise, j'aurais cru
+commettre une profanation en la soupçonnant; et, d'ailleurs, elle se
+montrait toujours pour moi si prévenante, si gracieuse, si aimante, que
+c'eût été vraiment folie de lui prêter des idées de trahison.
+
+«C'est sous ces riantes circonstances que je dus, vers la fin d'août,
+faire une absence de trois ou quatre jours pour aller régler certaines
+affaires à Saint-Jean.
+
+«Je partis en canot, après avoir reçu de Louise les plus chaudes
+recommandations de ne pas être longtemps dans mon voyage, et du bon
+Lapierre les meilleurs souhaits.
+
+«La descente du Richelieu se fit en quelques heures, et, à la nuit
+tombante, j'arrivais à destination.
+
+«Mes affaires furent bâclées plus rapidement que je ne m'y attendais,
+et, dès le lendemain, je pus effectuer mon retour.
+
+«Je laissai Saint-Jean dans l'après-midi. Le temps était beau. Pas un
+souffle de vent ne ridait la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais
+donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais à Saint-Monat dans le
+courant de la soirée.
+
+«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à un mille environ de
+chez moi. Quoiqu'il n'y eût pas de lune et que le ciel fût assez sombre
+pour empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais cependant
+distinguer l'îlot qui se détachait du fleuve comme une tache noirâtre
+sur une plaque d'acier bruni.
+
+«Je suivais alors la rive gauche d'assez près, afin d'éviter le courant
+des eaux profondes. Je ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce
+côté-là, à quelques arpents devant moi, à cause des sinuosités de la
+berge.
+
+«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller une lumière dans un
+endroit bien connu, au fond d'une petite baie où se déchargeait le bras
+de rivière déjà décrit.
+
+«--C'est là! me dis-je, tandis qu'une émotion bizarre tenait mon aviron
+immobile. Et, pendant plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur
+ce point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité! Un sentiment
+d'angoisse indéfinissable me serrait la gorge, quelque chose comme un
+pressentiment mystérieux, comme l'appréhension d'un malheur!
+
+«L'image de Louise, de ma Louise adorée que je n'avais pas vue depuis
+deux jours, se présenta à mon esprit troublé, et cette évocation me
+causa une impression étrange. Je la revis, comme en cette soirée fatale
+et heureuse où je la sauvai de la mort, lutter contre les vagues qui
+s'ouvraient pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était celui
+de Lapierre qui l'arrachait au gouffre béant. Et Lapierre me saluait
+d'un geste moqueur, puis filait rapidement dans son canot, sur le fleuve
+tourmenté, en me jetant un éclat de rire sardonique!...
+
+«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar, et, plongeant
+énergiquement mon aviron dans l'eau, je fis voler mon canot dans la
+direction de la baie.
+
+«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi ma route?
+
+«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais poussé invinciblement
+vers la petite lumière; elle m'attirait comme un puissant aimant; elle
+m'aspirait comme le terrible maelstrom des côtes de Norvège.
+
+«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais à peine distinguer à
+vingt pas en avant de la pince de mon canot. Je filais toujours quand
+même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait à vue d'oeil.
+Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance en pays ennemi, je plongeais
+en silence mon aviron dans l'eau tranquille, ne la laissant même pas
+toucher le rebord de l'embarcation.
+
+--Tout à coup, une obscurité plus profonde se fit à quelques pas de moi,
+et mon canot s'engagea doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes
+en les frôlant, puis s'arrêta.
+
+--J'étais arrivé.
+
+--Et par un singulier hasard, je me trouvais justement dans une petite
+crique du bras de rivière, ombragée de massifs très épais, et à une
+vingtaine de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée, qui était celle
+de la chambre de Louise.
+
+«Je demeurai là immobile, fixant de mon regard ardent cette fenêtre
+bien-aimée, derrière laquelle devait se trouver ma douce fiancée.
+J'espérais entrevoir la charmante silhouette de la jeune fille; je lui
+dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais ma course.
+
+«Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en conclus que la pieuse
+Louise adressait à Dieu sa prière accoutumée, avant de se mettre au lit.
+
+«La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être, à cette minute
+précise où je suis à deux pas d'elle, un _pater_ et, un _ave_ pour que
+son bon ami Gustave lui revienne sain et sauf.
+
+Amère ironie de ma pensée!
+
+«Je n'avais pas finie cette réflexion émue, qu'un bruit étouffé de
+conversation à voix basse me parvint.
+
+«J'éprouvai comme une secousse galvanique et me rapprochai, en me
+glissant silencieusement à travers le feuillage, de l'endroit d'où
+semblaient partir les chuchotements.
+
+Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez près pour être sûr
+de ne pas perdre une syllabe de la conversation mystérieuse, j'écartai
+doucement le feuillage et je regardai.
+
+A cinq ou six pas de moi, près de la maison, il y avait un homme et une
+femme. L'obscurité m'empêchait de distinguer leurs traits, mais mon
+coeur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui.
+
+«L'homme était Lapierre; la femme, Louise, ma fiancée! Leur voix, qui se
+fit entendre au même moment, ne me laissa aucun doute à cet égard.
+
+«Ainsi, j'étais trahi!... trahi par la femme que j'aimais le plus au
+monde, qui m'avait juré une inviolable fidélité et que j'avais arrachée,
+deux mois auparavant, à une mort certaine!... trahi par l'homme qui me
+devait aussi la vie, par l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la
+veille même, des paroles d'amitié, par le confident qui avait reçu tous
+les secrets de mon coeur!
+
+«C'était trop à la fois, et le coup qui m'atteignait en pleine poitrine
+était porté trop soudainement!... Un flot de sang me monta aux yeux et
+je dus me cramponner désespérément à un arbre, pour ne pas tomber.
+
+«Puis la réaction se fit, immense, terrible; une froide rage serra mes
+tempes, et ce fut avec un calme effrayant que je me dis:
+
+«Avant de les frapper, je dois les entendre. Je ne suis plus un amant;
+je suis un juge! Écoutons.
+
+«Et, concentrant toutes les facultés de mon âme dans un seul sens:
+l'ouïe; j'entendis mot à mot le dialogue suivant:
+
+--En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre, vous êtes trop
+pusillanime ce soir. Les ombres de la nuit vous feraient-elles peur et
+n'auriez-vous de courage qu'à la clarté du soleil?
+
+--Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, répondait la jeune fille.
+
+--Peur de quoi?
+
+--Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le feuillage, du coassement
+des grenouilles au bord de la rivière, du cri des hibous, là-bas, dans
+ces gorges sombres...
+
+--Allons donc!
+
+--Il me semble que tous ces bruits et toutes ces voix de la nuit ne
+s'élèvent que pour me reprocher mon infidélité.
+
+--Vous êtes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles n'ont rien à
+voir dans nos affaires, croyez-moi.
+
+--Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague terreur que j'éprouve
+n'est pas de ceux que l'on surmonte par le raisonnement.
+
+--Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous aime, vous chasseriez
+bien vite toutes ces idées superstitieuses et vous ne craindriez rien au
+monde, quand je suis là pour vous défendre.
+
+--Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous, je trahis des serments
+solennels; lorsque je trompe à toute heure du jour un franc et loyal
+jeune homme qui a foi en moi; lorsque je récompense le dévouement de
+celui qui m'a sauvé la vie en jouant vis-à-vis de lui la comédie de
+l'amour, tandis que mon coeur appartient à un autre; vous me demandez si
+je vous aime!...
+
+Louise avait prononcée cette tirade d'une voix forte, quoique étouffée,
+et avec une énergie fébrile. Je n'en perdis pas un mot, pas une
+intonation. Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé, la
+tête appuyée au tronc d'un arbre, le visage baigné de larmes.
+
+Lapierre reprit:
+
+--Je vous crois, Louise, et la démarche que vous faite ce soir confirme
+vos dires; mais combien les actions prouvent mieux que les paroles!
+
+--Ce que vous me demandez est si grave, que je ne puis m'y résoudre.
+
+--Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire? Vous n'aimez pas
+l'homme que vos parents vous destinent; pour vous soustraire à la dure
+nécessité d'épouser cet homme-là, vous fuyez avec celui que votre coeur
+a choisi... Encore une fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si étrange?
+
+--Gustave Després m'a sauvé la vie!
+
+--La belle affaire! Tout autre, à sa place, en eût fait autant. Est-ce
+qu'on laisse périr sous ses yeux une personne qui se noie, sans lui
+porter secours?
+
+--Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'être jamais qu'à lui!
+
+--Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes d'engagements ne tirent
+pas à conséquence et se rompent tous les jours. Després a abusé de votre
+jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous faisant promettre une
+chose semblable. C'est tout simplement odieux.
+
+A cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai pâle de colère et
+prêt à bondir sur lui; mais la voix de Louise m'arrêta.
+
+--Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain, à la môme heure,
+soyez ici: je vous dirai à quoi je suis résolu.
+
+--Ne craignez-vous pas le retour de Després?
+
+--Oh! non, il m'a déclaré que son absence durerait au moins trois jours.
+
+--J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez, Louise, que le temps
+presse et que la découverte de notre liaison peut tout gâter.
+
+--Demain, j'aurai pris une décision.
+
+--A demain, donc! La frontière n'est pas loin et mon canot est rapide.
+
+--Je serai prête. A demain!
+
+Louise rentra, et j'entendis, à quelques pas de moi, le bruit des
+branches froissées par Lapierre, qui regagnait son canot.
+
+Je le laissai partir.
+
+Cinq minutes après, je filais silencieusement dans son sillage. Mon
+heureux rival fredonnait un gai refrain, pagayant mollement, comme un
+homme qui n'est pas pressé.
+
+Je l'abandonnai à la hauteur de l'îlot, pour obliquer à gauche et me
+diriger vers la demeure de mon père.
+
+Lui se perdit dans l'obscurité, en amont, et je l'entendis atterrir
+presque en même temps que moi.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Le drame de l'îlot
+
+Després, après s'être recueilli un instant, reprit ainsi sa narration:
+
+«La découverte de la honteuse trahison dont j'étais victime avait
+réveillé dans mon coeur une foule de passions assoupies jusqu'alors. De
+sombres idées de vengeance m'agitaient, et c'est sous l'empire d'une de
+ces colères blanches qui ne raisonnent pas que je pris un parti.
+
+«Je gravis au pas de course le coteau qui conduisait à la maison de mon
+père; et, après avoir rendu compte à ce dernier de ma mission, je lui
+dis qu'une affaire importante m'obligeait à repartir de suite, et le
+priai de ne pas révéler à personne mon retour nocturne à Saint-Monat.
+
+«Le bon vieillard parut quelque peu étonné de mes allures mystérieuses;
+mais je le rassurai en lui disant qu'il s'agissait tout simplement d'un
+pari à gagner, et je fis mes préparatifs de départ.
+
+«Ce ne fut pas long.
+
+«De l'argent, quelques hardes, des provisions pour deux jours et une
+paire de revolvers chargés composèrent mon bagage, et je quittai la
+maison paternelle comme deux heures du matin sonnaient au coucou du
+salon.
+
+«Une vingtaine de minutes plus tard, j'étais installé dans le fourré le
+plus épais de l'îlot, ayant eu soin de hâler mon canot à sec et de le
+dissimuler dans un fouillis de broussailles.
+
+«Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire pour y passer la
+journée, était d'abord d'empêcher que Lapierre n'eût vent de mon retour,
+ensuite d'être plus à portée d'observer ses allées et venues.
+
+«Rien d'extraordinaire ne se passa, jusqu'au soir.
+
+«Mon ex-ami alla bien, comme d'habitude, chez mon père et chez quelques,
+autres personnes du voisinage, mais son canot ne bougeait pas.
+
+«La nuit vint, sombre, silencieuse--une vrai nuit de contrebandier, de
+bandit. Je distinguais à peine les deux rives du fleuve; et si quelques
+maigres rayons d'étoiles n'eussent percé l'obscurité compacte, il
+m'aurait été bien difficile de constater le départ du coquin.
+
+«Heureusement, mes yeux s'y firent à la longue, et, vers dix heures
+environ, je pus y voir le canot de Lapierre se dessiner sur le fleuve
+comme une ombre légère et glisser rapidement vers l'îlot.
+
+«Arrivé à la pointe sud, au lieu de passer outre, comme je m'y
+attendais, le canot vint s'y ensabler, et l'homme qui le montait sauta à
+terre et alla déposer, non loin de là, derrière un rocher, quelque chose
+qui me parut être un paquet de hardes.
+
+«Avant, que je fusse revenu de mon étonnement, le canotier avait rejoint
+son embarcation et nageait ferme dans la direction de la rive gauche.
+
+«Je lui laissai prendre un peu d'avance, puis, à mon tour, je sautai
+dans mon canot et m'élançai silencieusement sur ses traces.
+
+«Après une dizaine de minutes de cette chasse nocturne, j'abordais dans
+ma petite crique de la veille et je me glissais sans bruit jusqu'à mon
+poste d'observation de la nuit précédente.
+
+«Lapierre était déjà rendu près de la maison. Je vis sa silhouette qui
+s'estompait faiblement sur le mur blanchi à la chaux.
+
+«Tout semblait sommeiller dans la maison. Aucune lumière ne brillait aux
+fenêtres. Le monotone trémolo des grenouilles dans les ajoncs du rivage
+interrompit seul le silence pesant de la nuit.
+
+«Tout à coup, j'entendis crier les gonds d'une porte qui s'ouvrait; puis
+des pas légers se firent entendre, et Louise, en costume de voyage parut
+auprès de Lapierre.
+
+--Enfin, vous voilà! fit le coquin.
+
+--Mon Dieu! répondit la jeune fille d'une voix navrée, à quelle affreuse
+démarche m'obligez-vous?
+
+--Allons, voilà vos terreurs puériles qui vous reprennent.
+
+--Mes bons parents, les abandonner! ce pauvre Gustave, le trahir!
+
+--Mais, ma chère, vous les reverrez, vos parents--car, une fois mariés,
+nous reviendrons; quant à cet imbécile de Gustave, vous me feriez
+plaisir en le laissant là où il est.
+
+--Il me semble que je fais un rêve terrible et que je ne pourrai jamais
+me résoudre à vous suivre.
+
+--En ce cas, éveillez-vous et prenez vite une décision, car je n'ai
+aucunement l'intention de passer ainsi toutes les nuits à courir sur le
+fleuve.
+
+--Si nous attendions encore quelques jours...
+
+--Pas une heure. C'est assez d'enfantillage comme cela. Suivez-moi cette
+nuit même, ou retournez à votre premier amoureux... Il n'est pas fier,
+ce bon enfant-là, et il se fera un honneur de recueillir les débris de
+ma succession.
+
+«Remarquez en passant, messieurs, comment le brutal Lapierre traitait
+cette jeune fille, qu'il prétendait, aimer et quelle abjecte soumission
+Louise avait pour lui. Il est certaines femmes qu'il faut tenir ainsi
+dans une crainte salutaire... La verge leur est douce et les coups de
+fouet leur semblent des caresses.
+
+«Pauvre et sotte humanité!
+
+«Mais je poursuis... Après quelques secondes, Louise répondit
+brusquement:
+
+--Vous le voulez, Joseph? Eh bien! que notre destinée s'accomplisse:
+emmenez-moi.
+
+«Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit la jeune fille
+dans ses bras et la transporte dans son canot. Puis il poussa au large
+et disparut sur le fleuve sombre.
+
+«Mais je l'avais prévenu. Aux dernières paroles de Louise, j'avais
+regagné à pas de loup mon embarcation, et je fuyais comme une flèche
+vers l'îlot, lorsque les fuyards se détachèrent de la rive.
+
+«En un clin d'oeil, j'avais atteint l'endroit où Lapierre, une heure
+auparavant, avait, mis pied à terre. J'étais sûr que le coquin s'y
+arrêterait encore, et je l'attendais, un revolver dans chaque main, et
+blotti derrière un rocher.
+
+«J'étais résolu à tout pour empêcher le rapt de se consommer; et, plutôt
+que de laisser impunies brûlé la politesse, en compagnie de son bon ami
+Lapierre...
+
+--La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de
+suite, misérable, car me voilà!
+
+«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je
+repoussai au large leur canot, qui partit à la dérive et disparut
+aussitôt dans l'obscurité.
+
+«Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun
+une exclamation:
+
+--Després! Gustave!
+
+--Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force--Gustave
+Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous
+sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després
+qui, a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous
+avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et
+vient vous, porter la sentence que vous méritez!
+
+--Et quelle est cette sentence. Votre Honneur?
+
+--La mort! répondis-je d'une voix stridente.
+
+--Pour tous deux?
+
+--Pour toi seul, coquin.
+
+--Et pour mademoiselle?
+
+--Le mépris!
+
+--Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main
+morte, monsieur le juge!
+
+--Je me venge! fut la réponse.
+
+«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces
+accents qui portent immédiatement la conviction.
+
+--La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de
+suite, misérable, car me voilà!
+
+«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je
+repoussai au, large leur canot, qui partit à la dérive et disparut
+aussitôt dans l'obscurité.
+
+Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun
+une exclamation:
+
+--Després! Gustave!
+
+--Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force--Gustave
+Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous
+sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després
+qui a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous
+avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et
+vient vous, porter la sentence que vous méritez!
+
+--Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? demanda impudemment
+Lapierre.
+
+--La mort! répondis-je d'une voix stridente.
+
+--Pour tous deux?
+
+--Pour toi seul, coquin.
+
+--Et pour mademoiselle?
+
+--Le mépris!
+
+--Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main
+morte, monsieur le juge!
+
+--Je me venge! fut la réponse.
+
+«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces
+accents qui portent immédiatement la conviction.
+
+«Pourtant, il feignit encore de badiner.
+
+--Qui sera l'exécuteur des hautes oeuvres? ricana-t-il.
+
+--Moi!
+
+«Et, exhibant aussitôt mes revolvers, j'ajoutai:
+
+--Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous nous placerons à chacune
+des extrémités de l'îlot, et nous tirerons à volonté nos six coups.
+
+«Lapierre recula.
+
+--Un duel? fit-il.
+
+«Oui, un duel, un duel loyal! car si je veux ta vie, ce n'est point par
+un assassinat que je prétends l'avoir.
+
+--Un duel sous les yeux d'une femme?
+
+--Cette femme en est la cause: il faut qu'elle voie son oeuvre.
+
+--C'est une lâcheté cruelle!
+
+--Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler de lâcheté, toi que je
+surprends en flagrant délit de trahison, en train de déshonorer à jamais
+une famille respectable. Mets de côté ces airs de chevalerie qui ne te
+vont pas, et prépare-toi plutôt à disputer ta misérable vie.
+
+--Et si je ne veux pas me battre, moi?
+
+--Si tu refuses de te battre, infâme larron d'honneur, aussi vrai que
+Dieu m'entend, je vais te tuer comme un chien.
+
+«Pour le coup, Lapierre vit que j'étais sérieux et qu'il fallait
+s'exécuter coûte que coûte. Il se mit à trembler tout de bon.
+
+--Au moins, dit-il, mettons Louise à couvert; tu n'as pas envie de
+l'assassiner, je suppose?
+
+--Pas le moins du monde. Il y a, de l'autre côté de l'îlot, un amas de
+roches derrière lequel elle se blottira. Si je te tue, comme je l'espère
+bien, je m'engage à la ramener chez elle dans mon canot, que j'ai caché
+à quelques pas d'ici; si tu es vainqueur, tu agiras à ta guise. Allons,
+fais vite, où je vais te frotter les côtes pour te donner du courage.
+
+«Ce coup d'éperon parut transformer Lapierre. Il bondit vers la jeune
+fille et, malgré ses supplications et ses gémissements, la transporta au
+lieu convenu.
+
+«Puis, revenant vers moi, il me cria d'une voix sauvage:
+
+--A nous deux, maintenant!... Ah! mon petit Després, tu veux du sang! Eh
+bien! je vais voir de quelle couleur est celui d'un amoureux déconfit.
+Où est mon revolver?
+
+--Je viens de le déposer sur le paquet de hardes que tu destinais à
+mademoiselle, vilaine caricature de Don Juan! répondis-je, en gagnant à
+la hâte l'extrémité nord de l'îlot.
+
+«Il était alors environ minuit.
+
+«Le temps était toujours sombre. La lune n'étant pas encore levée, c'est
+à peine si la clarté blafarde des étoiles permettait de voir à quelques
+pas devant soi.
+
+«C'était donc à peu près au hasard que nous allions tirer, à moins de
+marcher l'un sur l'autre, ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur
+notre feu réciproque.
+
+«Je me faisais ces réflexions, tout en cherchant un abri quelconque,
+lorsqu'une détonation retentit et qu'une balle siffla à mon oreille.
+
+«Je me retournai vivement et ripostai au hasard.
+
+«Je n'avais pas abaissé mon arme que, pan! une autre détonation suivit
+et qu'une seconde balle me passa dans les cheveux.
+
+«--Hum! me dis-je, il paraît que maître Lapierre attend mon feu pour
+mieux viser. Ce n'est pas si bête pour un coquin de son acabit.
+
+«Cette constatation faite, j'avançai de quelques pas et tirai à mon tour
+sur une ombre qui semblait se mouvoir.
+
+«Un coup de feu me répondit immédiatement, mais, cette fois-ci, à une
+trentaine de pieds de moi tout au plus. La balle fit éclater une branche
+à mes côtés.
+
+«--Tant mieux! murmurais-je, Lapierre marche sur moi, comme je marche
+sur lui. Ce sera plus tôt fini.
+
+«Et je lâchai mon troisième coup.
+
+«Mais, rendu prudent par les sifflements désagréables que mes oreilles
+n'avaient que trop perçus, je m'étais aussitôt jeté à plat-ventre.
+
+«Cette précaution me sauva la vie, car Lapierre m'envoya sa quatrième
+balle à quelques pouces seulement au-dessus de la tête.
+
+«En ce moment, je vis pendant deux secondes sa silhouette se dessiner
+près d'un arbuste. Mon revolver était en position: je tirai.
+
+«Un cri terrible se fit entendre et j'entendis le bruit d'un corps
+pesant s'affaissant dans le feuillage.
+
+«--Justice est faite! je suis vengé! m'écriai-je.
+
+«Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus à l'endroit où Louise
+attendait le résultat de la lutte. Elle était probablement évanouie au
+premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance, les mains
+cramponnées au rocher qui lui servait d'abri.
+
+«--Pauvre enfant! murmurai-je, si ce misérable que je viens de tuer ne
+s'était pas rencontré sur notre chemin, comme nous aurions été heureux!
+
+«Mais je n'avais ni le temps ni la volonté de m'attendrir. Je la
+transportai dans mon canot et la ramenai chez elle.
+
+«Au moment où je la déposais près de la maison de son père, elle reprit
+ses sens et me reconnut.
+
+«Après m'avoir regardé avec effroi pendant quelques secondes, elle
+détourna la tête et ses lèvres murmurèrent un mot sanglant:
+
+«--Assassin!
+
+«--Vous vous trompez, mademoiselle, répliquai-je gravement. Ce n'est
+pas moi, mais bien votre coquetterie qui a couché dans les bruyères de
+l'îlot l'homme qui y dort son dernier sommeil. Souvenez-vous-en, Louise,
+et... adieu!
+
+«Je m'éloignai rapidement, l'âme remplie d'une mortelle tristesse, et,
+toute la nuit, je remontai le Richelieu à grands coups d'aviron.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Kingston et Kentucky
+
+Després s'arrêta, un instant à cette phase de son récit.
+
+Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit soudain d'une
+expression de haine impossible à rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu
+sombre, comme si quelque horrible souvenir venait de passer devant ses
+yeux, et il reprit d'un ton farouche:
+
+«J'achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui me reste à dire.
+
+«Je remontai donc le Richelieu pendant le reste de la nuit, me dirigeant
+vers la frontière. A la pointe du jour, je me trouvais tout au plus à
+quatre ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est-à-dire de la
+liberté, du salut. Mais j'étais exténué, je n'en pouvais plus; mes
+mains, gonflées outre mesure par le maniement de l'aviron, refusaient
+absolument le service...
+
+«Je dus m'arrêter pour prendre quelque repos.
+
+«Je me trouvais alors en face d'un grand bois de sapins et de bouleaux.
+J'y cachai mon canot et, m'étendant tout auprès, je m'endormis d'un
+profond sommeil.
+
+«Quand je m'éveillai, le soleil était haut et je jugeai que j'avais dû
+dormir plusieurs heures.
+
+«Pour réparer autant que possible cette grave imprudence, je me hâtais
+de remettre mon embarcation à l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent
+des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par une dizaine d'hommes
+qui bondirent sur moi et m'arrêtèrent.
+
+«Parmi ces hommes était Lapierre; Lapierre que je croyais avoir tué et
+que je retrouvais plein de vie, ayant reçu tout au plus une blessure
+légère, à en juger par un de ses bras, qu'il portait en écharpe.
+
+«Je compris tout.
+
+«Le lâche, pris de terreur en se sentant atteint par ma balle, avait
+poussé un cri d'agonie et s'était laissé choir tout de son long,
+contrefaisant le mort. Puis, lorsqu'il avait bien constaté mon départ,
+il s'était empressé de mettre les autorités à mes trousses.
+
+«--Ah! ah! mon petit Després, me dit-il avec un ricanement d'hyène,
+il paraît que te voilà descendu du banc de la jugerie! C'est dommage,
+parole d'honneur, tu étais superbe la nuit dernière en prononçant ma
+sentence!... Mais, bah! ajouta-t-il, si tu perds le rôle de juge, tu
+porteras toute ta vie la casaque du forçat... Elle ira mieux à ta
+taille!
+
+«--Misérable chenapan! murmurai-je avec dégoût, en lui tournant le dos.
+
+«On me passa les menottes, comme à un malfaiteur vulgaire, et c'est
+ainsi que je fus conduit à Saint-Jean, où je fus interné dans la prison
+commune.
+
+«Mon procès ne tarda pas à s'instruire, et, naturellement, grâce aux
+menées de Lapierre, je fus trouvé coupable.
+
+«On me condamna...
+
+--A quoi? demandèrent les jeunes gens, voyant que Després se taisait.
+
+--Au pénitencier! répondit d'une voix sourde le Roi des Étudiants.
+
+--Au pénitencier! fit Champfort... et pour combien de temps?
+
+--Pour un an... Le jury m'avait fortement recommandé à la clémence de la
+cour.
+
+--Hélas! pauvre ami... mais la sentence ne fut pas...
+
+--J'ai fait mon temps! j'ai porté, comme me l'avait prédit Lapierre, la
+casaque du forçat; pendant douze longs mois, j'ai vécu cote à côte avec
+les meurtriers, les voleurs et les faussaires; travaillant sous le fouet
+des gardiens, mangeant à la gamelle du galérien!
+
+--Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli de douze ans et ont
+amassé bien du fiel dans mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de
+sombres pensées de vengeance m'ont agité à l'ombre de ces murs lugubres
+du pénitencier de Kingston!
+
+«Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau le grand air de la
+liberté.
+
+«Mais je n'étais déjà plus l'adolescent joyeux à qui l'avenir sourit.
+Mon âme avait bu à la source d'amertume et s'en était imprégnée. La
+blessure que l'on venait de faire à mon honneur et à mes sentiments les
+plus intimes me brûlait comme un fer rouge.
+
+«Je résolus de quitter le Canada et d'aller chercher dans le fracas de
+la guerre américaine, sinon l'oubli, du moins un adoucissement à mes
+tortures morales et une sorte de réhabilitation vis-à-vis de moi-même.
+
+«Une autre raison--et celle-là bien plus impérieuse--me poussa à cette
+détermination.
+
+«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille de Louise s'était
+éloignée de la paroisse, où les calomnies de Lapierre lui avaient fait
+une position intenable, et que le mécréant, après s'être ainsi vengé
+d'un échec matrimonial, avait gagné les États-Unis. Or, telle était ma
+haine contre ce scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à
+face et de me venger de ses infamies aurait été plus que suffisant pour
+me faire abandonner famille et patrie.
+
+«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et je m'engageai dans une
+armée de fédéraux qui opérait alors dans le Kentucky et faisait face au
+général Beauregard.
+
+«Chose inouïe, je venais de tomber juste sur l'homme que je cherchais,
+et je me trouvais précisément dans un des avant-postes où maître
+Lapierre exerçait ses nombreux talents. J'eus maintes fois l'occasion
+d'observer ses allées et venues d'un camp à l'autre. Mon ex-ami faisait
+là rondement ses petites affaires, à ce qu'il paraissait. Il était à la
+fois commissaire des vivres, espion et agent de recrutement, pour le
+compte de l'armée du Nord.
+
+«Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage opérait et quelle
+habileté il savait déployer dans ses multiples occupations.
+
+«Eh bien! le rôle qu'il a joué vis-à-vis du colonel Privat n'était
+que la centième répétition de comédies aussi odieuses, exécutées aux
+avant-postes des années, tantôt au détriment des confédérés, tantôt à
+celui des fédéraux, suivant le bon plaisir de ses intérêts pécuniaires,
+à lui.
+
+«Il est infiniment probable que si l'audacieux coquin avait su que son
+plus mortel ennemi se trouvait dans les mêmes parages que lui, observant
+tous ses agissements, épiant ses moindres démarches, il aurait décampé
+sans tambour ni trompette.
+
+«Mais j'étais si bien grimé, avec ma longue barbe que j'avais laissé
+croître, et, je prenais tellement de précautions pour ne pas être
+reconnu, que maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite
+sécurité.
+
+«J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites affaires,
+c'est-à-dire pour accumuler contre lui autant de preuves que
+possible--une somme suffisante pour le faire fusiller comme un espion
+ennemi; et je vous assure que je ne regardais pas beaucoup aux moyens à
+employer, lorsqu'il s'agissait d'augmenter ma liste.
+
+«Un soir entre autres que, par une nuit obscure, il revenait
+clandestinement du quartier-général ennemi, je m'embusquai sur son
+passage et, après l'avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses
+papiers, ni plus ni moins que si j'eusse été un voleur de grand chemin.
+
+«Ce bel exploit compléta mon dossier; car il se trouva que le misérable
+portait sur lui, cette nuit-là, une véritable cargaison de papiers
+compromettants: correspondances secrètes, instructions, etc., de quoi
+faire fusiller dix espions.
+
+«Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment et à frapper un
+coup décisif.
+
+«Ma qualité de secrétaire du général commandant l'armée me permettait de
+le voir à toute heure. J'allai le trouver cette nuit-là même. Le général
+n'était déjà plus à sa tente. Tout te camp était en mouvement. Nous
+marchions à l'ennemi.
+
+«La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse, épouvantable. Nous
+fûmes battus et obligés de retraiter précipitamment bien en arrière de
+nos lignes précédentes.
+
+«C'est dans cette affreuse retraite que je fus blessé d'un coup de feu,
+qui mit fin à ma carrière militaire.
+
+«On m'évacua vers le nord, et comme ma convalescence traînait en
+longueur et que, d'ailleurs, je ne pouvais espérer reprendre mon service
+de sitôt, j'obtins mon congé et je revins au pays.
+
+--Et Lapierre? demanda Champfort.
+
+--Je ne l'ai plus revu qu'ici, à Québec, lorsqu'il revint des
+États-Unis. C'est la Providence, comme je l'ai dit, qui le jette sur ma
+route. Cette fois-ci, il ne m'échappera pas.
+
+--C'est à moi qu'il appartient! rugit le Caboulot, dont la physionomie
+était transformée et qui lançait des éclairs par ses yeux bleus.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+On se reconnaît
+
+On conçoit l'étonnement des étudiants à cette exclamation véhémente de
+l'enfant.
+
+Chacun se demandait par quelle crise passait le camarade et quelle
+raison il pouvait avoir pour réclamer ainsi le droit de punir Lapierre;
+puis, rapprochant cette toquade de la singulière agitation qu'il avait
+manifestée pendant le récit de Després, on était bien empêché de trouver
+une réponse.
+
+Pourtant Lafleur, rarement à court, en exhuma une de sa cervelle
+empâtée:
+
+--Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme cent mille Polonais.
+
+--Tiens, c'est une idée! bégaya Cardon.
+
+--C'est ton mauvais whisky qui lui vaut ça, Cardon, pourvoyeur
+malhonnête que tu es!
+
+--Mon whisky, mauvais?... Tu peux bien le dire, à présent que tu en
+as plein ta vilaine trogne, riposta Cardon, blessé dans sa dignité de
+fournisseur.
+
+--Trogne toi-même!
+
+--Assez! mes amis, intervînt Després, n'allez-vous pas vous chicaner,
+maintenant?
+
+Puis, se tournant vers le Caboulot qui était assis près de la table, le
+front dans ses mains:
+
+--Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve à ces deux ivrognes que tu n'es
+pas saoul et que tu parles sensément.
+
+Pour toute réponse, le jeune homme se leva en face de Després et le
+toisant minutieusement:
+
+--Oui, c'est bien Gustave, murmura-t-il comme se parlant à lui-même.
+Seulement, tu es si changé depuis sept ans, que je ne t'aurais certes
+pas reconnu, sans cette, histoire...
+
+--Que veux-tu dire? demanda Després, qui, à son tour, regardait le petit
+étudiant dans les yeux et lui trouvait une bizarre ressemblance.
+
+--Je veux dire, répondit l'enfant d'une voix émue, que la destinée a
+d'étranges voies et qu'elle place aujourd'hui en face l'un de l'autre
+deux hommes qui étaient amis de vieille date, sans se connaître...
+
+--Mais nous nous connaissons depuis plus d'un mois!
+
+--Oui, de figure. Mais te serais-tu imaginé mon vieux Gustave, que sous
+le sobriquet de Caboulot donné par les camarades devait se lire le nom
+de Jacques Gaboury?
+
+--Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que j'ai sauvé là-bas, le frère
+de... Louise! exclama Després, en mettant ses deux mains sur les épaules
+de l'enfant et le dévorant du regard.
+
+--Oui, c'est bien moi; c'est bien le petit gamin qui allait se noyer
+dans le Richelieu, sans ton secours.
+
+--Qui aurait pu dire?... murmura le Roi des Étudiants. En effet, ta
+figure me revient maintenant, malgré que je n'aie pas eu l'occasion de
+te voir longtemps là-bas.
+
+--Seulement le temps des vacances... J'étais au collège, vois-tu.
+
+--Je me souviens, je me souviens... Comme tu es changé, mon pauvre
+Jacques! Ce sont bien les mêmes traits principaux, les mêmes yeux,
+surtout... Mais tout cela a pris des formes plus accusées... Et puis, tu
+as grandi, tu t'es développé--si bien que je ne t'aurais certainement,
+pas reconnu, mon cher enfant.
+
+--Ce n'est pas étonnant, Gustave; je n'avais guère qu'une dizaine
+d'années lorsque tu venais... chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup
+attention à un gamin de cet âge.
+
+--Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure ne t'a pas frappé?
+
+--Mon Dieu, non: tu n'es plus le même homme. Ta moustache a poussé, ton
+teint est plus brun, ta voix est changée aussi... de sorte qu'il faut le
+savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants, Gustave Després, le
+joyeux garçon qui s'appelait là-bas Gustave Lenoir.
+
+--Que veux-tu? la tempête ne mugit pas dans la cime du sapin le plus
+vigoureux sans y laisser de traces, sans en changer l'aspect. J'ai passé
+par bien des épreuves depuis le bon temps où nous nous sommes connus
+pour la première fois, et mon front en garde les empreintes indélébiles.
+
+--Pauvre Després! Permets-moi de te conserver ce nom, sous lequel j'ai
+renoué notre amitié d'autrefois.
+
+--Non-seulement je te le permets, mais encore je t'en prie, toi et les
+autres. C'est le nom de ma mère, et, ce nom... le pénitencier ne l'a pas
+sur ses registres d'écrou.
+
+Le Caboulot courba la tête et garda le silence.
+
+Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot.
+
+Le premier admirait les mystérieux décrets de la Providence, qui faisait
+converger sur la tête du coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices
+et se disposait à le frapper.
+
+Quant aux deux autres, gorgés de whisky et ahuris par tous les
+étonnements de cette nuit mémorable, ils se demandaient sérieusement
+s'ils assistaient pas à une représentation dramatique et attendaient
+tranquillement, la fin de la pièce pour se communiquer leurs
+impressions.
+
+Au bout de quelques secondes, Després regarda son petit ami et lui
+demanda d'une voix mal assurée:
+
+--Et... elle?
+
+--Tu veux savoir où elle est?
+
+--Oui.
+
+--A Québec.
+
+--Seule?
+
+--Avec mon père et moi.
+
+--Ta mère est donc...?
+
+--Morte, mon vieux, morte de chagrin.
+
+--Pauvre femme!
+
+Le Caboulot essuya une larme.
+
+--Oh! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle a terriblement expié
+son erreur; elle a bien souffert...
+
+--C'était justice! murmura Després.
+
+--Oh! ne la condamne pas, Gustave; ne sois pas inexorable pour ma pauvre
+soeur. Si toutes les larmes du coeur peuvent effacer une faute, la
+sienne mérite pardon et indulgence.
+
+Després ne répondit pas, mais un éclair traversa sa prunelle sombre et
+sa figure prit une dure expression d'inflexibilité.
+
+En ce moment, trois heures du matin sonnèrent à l'horloge de la pension.
+
+Champfort se leva.
+
+--Trois heures, dit-il: je rentre.
+
+--Je t'accompagne, répondit Després; nous aurons beaucoup à causer.
+
+--Attendez, dit à son tour le Caboulot; je retourne à la maison, moi
+aussi; nous ferons un bout de chemin ensemble.
+
+--Partons, firent les jeunes gens.
+
+--C'est ça! grommela Lafleur; allez-vous-en tous et laissez-nous, à
+Cardon et à moi, la besogne d'achever la bouteille qui reste.
+
+--Garde-là pour demain, dit Després.
+
+--Jamais! protesta majestueusement le diurne homme. Morguienne! ce
+serait du propre: Lafleur reculer devant une bouteille! Allons,
+estimable compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur Cardon, un
+petit... un dernier coup de coeur!
+
+ C'est notre grand-père Noé,
+ Patriarche digne,
+ Que l'bon Dieu nous a conservé
+ Pour planter la vigne..
+
+Cardon ne répondit pas; il ronflait comme un cachalot.
+
+Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre:
+
+ Il se fit faire un bateau
+ Pour se promener sur l'eau
+ Pendant le déluge......
+
+rien n'y fit: le célèbre Cardon ne bougea pas.
+
+Quant aux trois autres, ils étaient déjà dans la rue, où les échos de la
+voix éraillée de Lafleur leur arrivaient par bouffées intermittentes.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+La Folie-Privat et ses Habitants
+
+Le promeneur qui laisse Québec par la barrière du pont Dorchester et se
+dirige vers les luxuriantes campagnes de la côte de Beaupré, ne peut
+manquer, s'il a l'esprit bien fait, d'admirer le magnifique paysage qui
+se déroule aux environs de cette partie de la capitale.
+
+Ce ne sont, de chaque côté de la route poudreuse, que chalets et
+cottages, maisons de plaisance et villas minuscules, coquettement assis
+sur la croupe des collines ou accrochés aux flancs des vallons.
+
+Tout cela est largement pourvu d'arbres au feuillage abondant, et
+respire une fraîcheur qui repose l'âme... Ce petit coin de l'Eden,
+où tout est verdure et calme, semble avoir été jeté à dessein en cet
+endroit pour faire contraste à l'aride et brûlant promontoire de Québec,
+qui, droit en face, étage au soleil les toits étincelants de ses
+milliers de maisons.
+
+Cette patrie des heureux de la fortune s'appelle la _Canardière_.
+
+C'est là que les bourgeois aisés de la ville vont se reposer, pendant
+la belle saison, de la fatigue des affaires, et retremper, sous les
+ombrages de leurs parcs, leurs forces morales épuisées.
+
+Naturellement, dès son arrivée à Québec, la veuve du colonel Privat
+s'était empressée de s'acheter à grand renfort d'argent, une résidence
+d'été dans cet endroit de prédilection. Elle l'avait baptisée du nom de
+_Folie-Privat_...
+
+Mais quelle délicieuse Folie!...
+
+Perdue à demi sous bois, comme un bijou dans un écrin, la façade seule
+on était visible du chemin. On y arrivait par une large avenue sablée
+qui tranchait comme un ruban grisâtre sur une verte pelouse, plantée
+confusément de sapins, de peupliers, de lilas, et de quelques arbres à
+fruit. Tout autour, et à plusieurs arpents en arrière, s'étendait le
+parc--une vraie petite forêt, avec ses pittoresques accidents, ses
+rochers moussus, ses troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades
+jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les herbes. Ce mystérieux
+domaine était sillonné en sens de routes et de sentiers, tantôt au
+cordeau comme les allées classiques des jardins anglais, tantôt étroits
+et tortueux, selon que le caprice de la nature ou les goûts romantiques
+du Le Nôtre canadien l'avaient voulu... Et puis des charmilles des
+bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutées, des étangs
+qui semblaient dormir, des vallons ombreux, aux flancs desquels
+s'incrustaient les myosotis et les marguerites!...
+
+Une miniature de l'Eden!
+
+Quand, le front fatigué par le travail incessant de la pensée, ou le
+cerveau endolori par l'épuisante obsession de quelque idée fixe, de
+quelque souvenir amer, on éprouve le besoin d'un peu de répit, d'une
+minute d'oubli, c'est là qu'il faut l'aller chercher--là, en pleine
+nature, sous ces ombrages paisibles, près de ces cascatelles
+babillardes, au bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et parle au
+coeur!... La brise y court, fraîche et parfumée, dans vos cheveux; le
+feuillage y murmure à vos oreilles ses monotones mais toujours suaves
+et toujours mélancoliques plaintes; les oiseaux y réjouissent l'âme par
+leurs gaies chansons et leurs joyeux ébats!...
+
+Aussi, à peine les premières fleurs étalaient-elles au soleil de mai
+leurs pétales vierges; à peine les champs et les arbres revêtaient-ils
+cette teinte verdâtre qui repose le regard, que la famille
+Privat,--ennuyée des fades plaisirs de la ville--s'installait au cottage
+de la Canardière, pour ne plus le quitter qu'à l'approche de l'hiver.
+
+On y menait joyeuse vie.
+
+Le sable de la grande avenue criait souvent sous les roues de lourds
+carrosses, chargés de citadins et de citadines, attentifs à ne pas
+laisser s'attiédir leurs relations avec la riche famille et sensibles
+aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les allées bordées de
+verdure, les pelouses brillantes, les parterres tout constellés de
+fleurs ne manquaient jamais de jolies robes pour les effleurer, de
+petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises pour y commettre des
+larcins impunis.
+
+Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous de tout ce qu'il y
+avait à Québec d'élégant et de fashionable.
+
+Rien de surprenant à cela.
+
+Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orléans et riche
+à faire peur, dépensait fort largement, dans la vieille capitale
+canadienne, ses immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit à tout
+et allonge démesurément la queue de ses connaissances. Mais soyons juste
+dans le cas présent, le _vil métal_ n'était pas la seule raison de
+l'engouement général; Madame Privat, bien que mariée en Louisiane,
+était, originaire de Québec, où sa famille avait des relations fort
+étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un si grand nombre d'amis
+suivaient avec empressement son char doré.
+
+C'était une femme d'environ quarante ans, portant d'une façon
+très-évidente les vestiges d'une opulente beauté. Blonde, blanche,
+rondelette, elle pouvait encore tirer l'oeil à plus d'un célibataire;
+quand elle n'eût pas eu, pour exciter les convoitises matrimoniales,
+l'appât de ses superbes rentes. Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous
+le brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à sa peau fine et
+satinée cette teinte demi-dorée qui empourpre le firmament, à certains
+couchers du soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile physionomie, en
+la voilant imperceptiblement, comme le fait une gaze quasi-impalpable
+recouvrant une figurine de cire. Petite de taille, alerte, vive,
+toujours parlant, toujours riant, altérée de mouvement, de bruit, de
+plaisir... c'était bien la femme créée et mise au monde pour gaspiller
+royalement une fortune comme la sienne.
+
+Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond et Laure.
+
+Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis l'arrivée de la famille à
+Québec, il étudiait le droit à l'Université Laval. C'était un grand
+jeune homme à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux bleus, le
+portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait, du reste, le type au
+moral. C'était bien, avec cela, le plus joyeux garçon d'Amérique et le
+meilleur coeur qu'il fût possible de souhaiter. Sa mère en raffolait et
+tout le monde l'aimait.
+
+Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente au physique et au
+moral. Elle reproduisait dans toute sa splendeur le type créole de son
+père, dont les exagérations tropicales étaient mitigées par le sang des
+climats du nord, qu'elle tenait de sa mère.
+
+De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable, elle avait de ces
+mouvements félins et moelleux, qui sont d'une grâce irrésistible,
+quand ils sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant se relevaient
+d'eux-mêmes sur le front et les tempes, pour s'épanouir en un fouillis
+de coquettes volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le plus
+habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau de cheveux bouclés
+s'arrondissait doucement un front lisse comme une lame d'ivoire, au bas
+duquel s'estompaient en vigueur de grands sourcils noirs du dessin
+le plus habile. Les yeux étaient grands, largement fendus, d'un brun
+velouté, comme les longs cils qui les surmontaient, et susceptibles
+d'exprimer tour à tour les sentiments de l'âme les plus opposés:
+douceur, colère, molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche,
+aux lèvres rouges comme certains coraux, se dessinait gracieusement sur
+des dents courtes et d'une blancheur éclatante...
+
+Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines mobiles; couvrez
+le tout d'une peau d'un blanc mat, animée sur les joues par une
+imperceptible carnation... et dites avec nous que cette tête de jeune
+fille était tout simplement ravissante.
+
+En effet, Laure passait à Québec pour un prodige de beauté, et tout
+le monde était d'accord sur ce point. Tout au plus, les envieuses
+pouvaient-elles hasarder que cette beauté avait quelque chose de hautain
+qui paralysait l'admiration.
+
+C'était un peu vrai.
+
+Laure tenait de son père cette expression sévère de physionomie qui la
+faisait paraître dédaigneuse et--disons le mot--infatuée d'elle-même.
+Mais hâtons-nous d'ajouter que, si l'enveloppe était froide et le visage
+de marbre, le coeur n'avait que de nobles passions et demeurait ouvert à
+tous les grands sentiments.
+
+Une particularité de son caractère avait toujours étonné, non-seulement
+la mère de Laure, mais encore ses amies: c'était la brusque transition
+de la gaieté la plus expansive à une morne et inconcevable mélancolie
+qui durait des journées entières.
+
+Cette bizarrerie ne s'était fait remarquer que depuis le retour à Québec
+de la famille Privat, et avait toujours été s'accentuant, surtout dans
+les derniers temps. Personne n'y pouvait rien, et les apprêts même de
+son futur mariage avec un beau jeune homme du nom de Lapierre, n'avaient
+pas le privilège de changer son humeur.
+
+Qu'y avait-il?... quel ver rongeur mordait le coeur de cette jeune fille
+à qui Dieu avait fait la vie si belle, et dont l'avenir paraissait si
+riche de promesses riantes?
+
+On se perdait en conjectures. Il était à présumer que ce n'était pas
+l'approche de son mariage avec Lapierre qui la préoccupait à ce point,
+puisque rien ne l'y forçait et que, d'ailleurs, au dire de toutes les
+demoiselles de sa société, le jeune prétendant était fort bien de sa
+personne, extrêmement aimable et jouissait d'une enviable réputation
+d'honorabilité.
+
+Quoi donc, alors?
+
+Ceux-là seuls qui auraient pu sonder les replis de l'âme si fortement
+cuirassée de la belle créole eussent été en mesure de répondre.
+
+En attendant, faute de mieux, on mettait la chose sur le compte des
+nerfs, Ces femmes des pays inter-tropicaux les ont si impressionnables!
+Quoi qu'il en soit, nous nous bornons pour le moment à constater
+le fait, nous réservant de l'expliquer plus tard à la plus grande
+satisfaction du lecteur.
+
+Et, maintenant que nous connaissons à peu près tous nos principaux
+personnages, reprenons notre récit, car les événements vont bientôt se
+précipiter.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Première escarmouche
+
+Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons de raconter les
+diverses péripéties, et qui se trouvait être le 20 juin 186..., Paul
+Champfort cheminait seul sur la route de la Canardière, se dirigeant
+vers la Folie-Privat.
+
+Il était environ cinq heures de l'après-midi.
+
+Encore tout ému des confidences de son ami Després, et le coeur
+réchauffé par un rayon d'espoir, le jeune homme marchait d'un pas
+allègre, se demandant quel événement nécessitait sa présence au cottage,
+puisque sa tante avait pris la peine de l'envoyer quérir à Québec par un
+domestique.
+
+Il y avait donc du nouveau là-bas!
+
+Qui sait?... Le mariage projeté, et dont les apprêts occupaient la
+famille de sa tante depuis plusieurs semaines, était peut-être retardé
+ou même rompu par quelque circonstance fortuite, quelque caprice de la
+jeune fiancée!...
+
+Laure était si excentrique et son humeur sujette à tant de bizarres
+contradictions!
+
+Et puis, après tout, Lapierre, pour être un fort habile homme, n'en
+était pas moins, faillible comme le commun des mortels. Il pouvait bien,
+dans l'orgueil de son triomphe, avoir froissé d'une façon ou d'une autre
+l'ombrageuse susceptibilité de mademoiselle Privat et fait naufrage au
+moment d'atteindre le port!... D'ailleurs, qui empêchait que le remords,
+cet implacable juge de la conscience, ne l'eût enfin arrêté sur la
+pente de la trahison, au moment de conduire à l'autel la fille de sa
+victime!...
+
+Champfort se faisait à lui-même toutes ces réflexions et se laissait
+ainsi bercer par une rêverie pleine d'optimisme, lorsqu'il arriva chez
+sa tante.
+
+Madame Privat était occupée pour quelques minutes, dit au jeune homme:
+
+--Ah! te voilà, mon cher Paul... Ce n'est pas mal à toi d'être venu,
+bien que ce soit sur mon invitation expresse et qu'il m'ait fallu te
+dépêcher une estafette pour avoir l'honneur de ta visite... car tu nous
+négliges, Paul: voilà bien quatre grands jours que nous ne t'avons pas
+vu...
+
+--Je vous en prie, ma tante, répondit l'étudiant, n'allez pas croire au
+moins que ce soit par indifférence. Mes examens approchent et je n'ai
+vraiment pas une minute...
+
+--A perdre, n'est-ce pas?
+
+--Oh! ma tante, que dites-vous là? Vous savez bien que je ne suis nulle
+part plus heureux qu'ici, dans votre famille, et que les instants que
+j'y passe me semblent toujours trop courts.
+
+--Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre mes taquineries au sérieux:
+je suis en gaieté aujourd'hui et je lutine tout le monde.
+
+--Vous serez toujours jeune, ma tante...
+
+--De caractère, peut-être... mais de figure, oh! oh!... Allons, vilain
+flatteur, va t'amuser au salon avec ta cousine, en m'attendant. J'ai
+encore quelques ordres à donner, et je vous rejoindrai dans un instant.
+
+Paul obéit et se dirigea vers le salon.
+
+Le piano, touchée par une main exercée, résonnait par toutes ses cordes,
+tantôt exhalant sa colère avec d'éclatants accords, et tantôt gémissant
+en une douce mélodie où semblaient trembler des sanglots.
+
+Champfort s'arrêta à la porte, le coeur serré et en proie à une
+indicible émotion.
+
+«Toujours seule et triste! murmura-t-il. Pauvre Laure!»
+
+Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps ignorer sa présence à deux
+pas de sa cousine, il frappa doucement.
+
+Le piano se tut aussitôt, et Mlle Privat vint elle-même ouvrir.
+
+--Ah! c'est vous, mon cousin, fit la jeune fille un peu surprise.
+
+--En personne, ma cousine, et enchanté d'avoir le plaisir de vous voir.
+
+--Vous êtes bien aimable de condescendre jusqu'à venir visiter de
+pauvres campagnards comme nous.
+
+--Je ne mérite pas aujourd'hui ce compliment, ma chère Laure, car c'est
+à la demande expresse de ma tante que je me suis transporté au cottage.
+
+--En vérité? Alors, c'est maman qu'il faut remercier. Il ne fallait
+rien moins que sa puissante intercession pour obtenir une faveur si
+précieuse.
+
+--Comme vous dites, ma cousine. Je ne suis pas à moi en ce temps-ci:
+j'appartiens à mes auteurs de médecine.
+
+--Heureux mortels que ces, auteurs!
+
+--Pas tant que vous croyez, car ils ont en moi un amant assez volage.
+
+--C'est dans l'ordre, répondit un peu sèchement la jeune fille.
+
+Toute cette conversation s'était tenue sur un ton aigre-doux, moitié
+plaisant, moitié sarcastique, surtout du côté de Laure.
+
+Champfort était habitué à ces boutades et ne s'en étonnait plus.
+
+Il se dirigea vers le piano et, jetant les yeux sur un cahier de musique
+ouvert en face:
+
+--Du Schubert? fit-il... Est-ce cela que vous jouiez tout à l'heure, ma
+cousine?
+
+--Quoi, vous écoutiez, monsieur?
+
+--Non pas, j'arrivais et je n'ai pu commander à mes oreilles de ne pas
+entendre la ravissante musique qui jaillissait de vos doigts.
+
+--Ravissante musique! ricana Mlle Privat... Mon cher cousin, vous n'êtes
+pas difficile: j'improvisais, je laissais courir ma pensée sur les
+touches.
+
+--En ce cas, votre pensée, ma chère Laure, était bien triste.
+
+--Pourquoi pas?... Est-ce qu'il m'est défendu, à moi, d'être triste? Ne
+puis-je, par hasard, avoir du chagrin comme le commun des mortels?
+
+--Oh! vous avez certainement ce droit; mais, pour ma part, je
+souhaiterais de tout mon coeur vous le voir exercer moins souvent.
+
+--Que vous importe? riposta Laure, avec une nuance d'amertume. Est-ce
+que ces choses-là dérangent un homme comme vous, qui n'a d'attention que
+pour d'affreux livres de médecine?
+
+--Laure, répliqua Champfort un peu ému, me croyez-vous sans coeur,
+et votre antipathie pour moi va-t-elle jusqu'à me refuser d'avoir de
+l'affection pour vous et votre famille?...
+
+--Que parlez-vous d'antipathie? interrompit la jeune fille.
+
+--Jusqu'à arrêter sur mes lèvres l'expression du profond intérêt que je
+porte à tous les membres d'une famille qui m'est chère par le double
+lien du sang et de la reconnaissance? poursuivit Champfort, en
+s'animant.
+
+--Tout doux, mon cousin, je n'ai pas cette prétention, et mon
+_antipathie_, comme vous dites, ne va pas jusque là.
+
+--C'est fort heureux pour moi que vous sachiez mettre des bornes à cet
+inexplicable sentiment. Le poids m'en est déjà assez lourd comme ça, et
+je serais véritablement au désespoir de le voir s'augmenter, ne fût-ce
+que d'un atome.
+
+Laure se mordit légèrement les lèvres et ne répondit pas. Ses doigts se
+mirent à errer sur les touches d'ivoire, en gammes capricieuses, pendant
+que ses yeux rêveurs se fixaient vaguement sur ceux de Champfort.
+
+Tout à coup, elle demanda brusquement:
+
+--Êtes-vous fataliste, Paul?
+
+--Pourquoi cette question? fit le jeune homme surpris.
+
+--Peu importe... répondez toujours.
+
+--Précisez davantage.
+
+--Soit: croyez-vous qu'il y ait une destinée à laquelle on ne puisse se
+soustraire?
+
+--Non, je ne crois pas à cela: la vie humaine n'est pas une machine que
+Dieu monte avec un ressort à la naissance, et qui en suit l'invincible
+impulsion jusqu'à la mort.
+
+--Ah! vous pensez donc que l'on doit, en toute circonstance, se raidir
+contre un malheur qui nous semble inévitable.
+
+--Je suis d'avis qu'il y aurait lâcheté à agir autrement.
+
+--Même lorsque ce malheur est nécessaire ou nous paraît tel?
+
+--Même en ce cas... Mais, ma chère Laure, que parlez-vous de malheur et
+pourquoi ce mot vient-il sur des lèvres qui ne devraient que sourire?
+
+--Qui sait?...
+
+--Est-ce au moment où l'avenir ne vous promet que joie et félicité, où
+tout est rose à votre horizon, où vos souhaits les plus chers vont être
+réalisés... par votre mariage avec l'homme que vous aimez...
+
+--Allez toujours...
+
+--Est-ce à ce moment-là que vous devez avoir des idées sombres et parler
+de malheur?
+
+--Qui vous dit que je parle pour moi?
+
+--Qui me le dit?... Eh! mon Dieu, rien et tout.
+
+--Ce n'est pas répondre.
+
+--Il m'est difficile de répondre autrement, car mes suppositions ne sont
+fondées que sur un pressentiment, et ce pressentiment...
+
+--Voyons.
+
+--Je ne sais si je dois...
+
+--Oui, oui, parlez.
+
+--Sans réticences?
+
+--Sans réticences... comme à une amie.
+
+--Eh bien! _mon amie_, ce pressentiment qui m'assiège murmure à
+l'oreille de mon coeur une étrange chose.
+
+--Dites.
+
+--Vous le voulez?
+
+--Je le veux.
+
+--Voici: c'est que vous avez quelque motif mystérieux pour épouser
+l'homme qui vous fait la cour, et que...
+
+--Achevez.
+
+--Vous n'aimez pas cet homme.
+
+Laure devint très pâle, et, pour cacher son trouble, elle se mit à
+exécuter sur le piano le plus fantastique des galops.
+
+Quand ce fut fini, elle se retourna vers Champfort et se contenta de lui
+dire avec un singulier regard:
+
+--Mon cher Paul, il me vient une curieuse idée, à moi aussi.
+
+--Me feriez-vous le plaisir...?
+
+--Oh! volontiers: c'est que vous êtes jaloux de monsieur Lapierre.
+
+Ce fut au tour de Champfort de pâlir. Mais, comme il n'avait pas à sa
+disposition la ressource du piano pour se donner contenance, Laure put à
+son aise suivre, sur la figure de son cousin, l'impression qu'elle avait
+produite.
+
+Cependant, Paul balbutiait:
+
+--Quelle idée! grand Dieu, quelle idée!
+
+--Elle est drôle, n'est-ce pas?
+
+--Oh! pour le moins... être jaloux de cet homme!
+
+--Comme vous dites cela! fit la jeune fille avec un mélange de hauteur
+et de surprise. Est-ce que, par hasard, mon fiancé aurait le malheur de
+vous déplaire?
+
+Ma foi, répondit Champfort avec une insouciance presque dédaigneuse, je
+vous avouerai ingénument que je n'ai pas encore eu la pensée d'analyser
+le sentiment qu'il m'inspire.
+
+--Au moins peut-on supposer que ce n'est pas de la sympathie...
+
+--Je suis trop poli pour vous contredire.
+
+--Voilà un aveu... Mais que vous a-t-il donc fait, le pauvre jeune
+homme?... Il a l'air de vous aimer beaucoup, cependant.
+
+L'oeil de Champfort s'alluma et l'étudiant parut sur le point d'éclater;
+mais ce ne fut qu'un éclair, et Paul répondit négligemment:
+
+--Oh! rien... à moi personnellement, du moins.
+
+--C'est à quelqu'un des vôtres, alors, à nous, peut-être, qu'il a fait
+quelque chose?
+
+Champfort, au lieu de répliquer, se leva et fit un tour dans le salon.
+Cette conversation le mettait au supplice, et il ne savait trop comment
+s'y soustraire.
+
+--Vous ne répondez pas? insista la jeune fille.
+
+--Les événements répondront pour moi! murmura l'étudiant d'un? voix
+sombre.
+
+Laure, vivement intriguée, ouvrait la bouche pour demander une
+explication, lorsque des pas rapides se firent entendre dans la pièce
+voisine, et Mme Privat parut.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Une Évocation Inattendue
+
+--La paix! mes enfants, dit-elle joyeusement; je suis sûre que vous êtes
+encore aux prises.
+
+--Mais non, ma mère, répondit Laure: je discutais avec mon cousin un
+point de philosophie, et naturellement...
+
+--Naturellement vous n'étiez pas d'accord?
+
+--Comme toujours. C'est étonnant comme nous n'avons pas les mêmes
+notions et les mêmes idées sur toute espèce de choses.
+
+--Je suis le premier à le regretter, répliqua Champfort; mais il est
+certain qu'il suffit que je pense de telle façon, pour que ma charmante
+cousine ait une autre manière de penser.
+
+--C'est fâcheux, en effet, repartit Mlle Privat, mais que
+voulez-vous?... les opinions sont libres, et je profite de cette
+liberté.
+
+--Tu en profites peut-être trop, ma fille, dit avec bonté. Mme Privat.
+Ce pauvre Paul, tu prends plaisir à le contrarier; tu le maltraites
+véritablement.
+
+--Oh! ma tante...
+
+--On dirait, ma chère Laure, que tu n'aimes pas ton cousin ou que tu as
+contre lui des griefs sérieux.
+
+--Moi?... En vérité, ma mère, où prenez-vous cela? Je n'ai pas le
+moindre grief contre mon cousin, et je l'aime à en mourir.
+
+--Je ne demande pas tant que cela, répondit un peu ironiquement
+Champfort, et je vous prie instamment de vous conserver pour votre
+heureux fiancé, cet excellent monsieur Lapierre.
+
+Un éclair passa dans les yeux de Laure.
+
+--Oh! vos craintes n'ont pas leur raison d'être, je vous prie de le
+croire, répliqua-t-elle avec hauteur.
+
+--Tant mieux pour lui! articula froidement Paul.
+
+--Assez! assez! mes enfants, interrompit Mme Privat. Si vous continuez
+sur ce ton, vous allez vous chicaner, et ça ne sera pas joli,
+savez-vous, entre frère et soeur--car vous êtes frère et soeur,
+souvenez-vous-en. Je t'ai toujours considéré, Paul, comme mon enfant;
+j'en avais fait la promesse à ta pauvre mère.
+
+Champfort avait la tête basse et le sourcil froncé. Tout-à-coup, il
+parut prendre une résolution énergique.
+
+--Ma bonne tante, répondit-il avec une amertume à peine contenue, je
+sais toute l'affection que vous avez eue et que vous avez encore pour
+moi. Je n'oublie pas, non plus, et n'oublierai jamais que je vous dois
+tout et que, d'un orphelin malheureux et sans avenir, vous avez fait un
+fils et un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi, je serais au
+désespoir de vous causer le moindre ennui, le moindre chagrin, ce qui
+arrivera inévitablement si je continue à me rencontrer avec ma cousine.
+Souffrez donc...
+
+--Où veux-tu en venir, mon enfant?
+
+--Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une fermeté douloureuse
+et se levant, souffrez que je me retire pour quelque temps de votre
+famille... jusqu'à des jours meilleurs.
+
+Et il s'inclina devant sa tante, prêt à prendre congé.
+
+Laure, la froide et hautaine créole, eut alors un cri de l'âme.
+
+--Oh! Paul, Paul, vous êtes bien dur pour moi... plus dur que vous ne
+pensez!
+
+Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n'était plus habitué à
+l'entendre lui parler de cette voix émue, presque suppliante, et à voir
+sur la belle figure de Laure cette franche expression de chagrin. Sa
+colère se fondit comme par enchantement et une immense pitié envahissant
+soudain son bon coeur, il fléchit le genou devant Mlle Privat et,
+prenant une de ses mains:
+
+--Pardon, pardon, ma chère Laure... murmura-t-il. Je suis en effet
+cruel... mais l'espèce d'antipathie que vous me montrez, l'inexplicable
+froideur qui a remplacé, dans nos relations, la bonne et douce
+cordialité d'autrefois me font mal à l'âme et me rendent injuste malgré
+moi.
+
+--Relevez-vous mon cousin, répondit la jeune fille avec une douceur
+triste, et souvenez-vous qu'il ne faut jamais juger à la légère les
+sentiments d'une femme, quelque bizarre qu'ils paraissent.
+
+--Je m'en souviendrai, Laure, répondit Paul, que cette phrase ambiguë
+n'intriguait pas médiocrement.
+
+Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation étrange;
+mais comme les impressions ordinaires n'avaient pas le temps de prendre
+racine dans son caractère mobile et léger, elle ne s'y arrêta pas
+autrement et dit aux jeunes gens:
+
+--Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix; je suis contente.
+Signez-la d'un bon baiser et qu'il ne soit plus question de querelle
+entre vous.
+
+--Mais, ma mère... se récria Laure.
+
+--Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou plutôt ton frère Paul.
+
+Laure hésitait, rougissante... Ce que voyant, Champfort s'avança
+bravement, quoique un peu ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa
+cousine entre ses mains et baisa bruyamment ses deux joues devenues
+rouges comme des cerises mûres. Puis il regagna sa place, tout
+frissonnant.
+
+Depuis plus de deux ans, ses lèvres n'avaient pas effleuré la peau fine
+et veloutée de sa soeur d'adoption, et ce baiser inattendu faisait
+courir dans ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes,
+son amour, jusque là fortement comprimé par une volonté de fer, secoua
+ses entraves et envahit, son coeur avec la force d'expansion de la
+poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit comme une écolier
+surpris en flagrant délit de grimaces à son maître d'étude... Puis la
+réaction se fit, et il resta tout pâle.
+
+Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut pas ainsi de Laure. Un
+observateur attentif qui aurait su analyser les rapides nuances qui se
+succédaient sur son visage ému, et trouver la cause intime de la teinte
+rosée qui embellissait son front, n'eut pas été en peine d'expliquer ce
+trouble et de le rapporter à la contenance de Champfort.
+
+Mais il n'y avait là aucun observateur attentif, et Paul avait trop à
+faire de dominer sa propre émotion pour s'occuper de celle d'autrui.
+
+La jeune créole, eut donc tout le bénéfice de l'incident, et son
+impénétrabilité n'en souffrit pas.
+
+Mme Privat, après s'être commodément installée dans un fauteuil, tira
+les jeunes gens d'embarras en disant d'une voix enjouée:
+
+--Eh bien! mon cher Paul, maintenant que te voilà redevenu sage, te
+doutes-tu un peu pourquoi je t'ai fait venir?
+
+--Ma foi! ma tante, je vous avouerai que je n'en ai pas la moindre idée.
+
+--Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux chiens.
+
+--J'ai beau chercher, je ne trouve rien... à moins que ce ne soit pour
+me parler de... du mariage projeté.
+
+--Tu n'y es pas tout à fait... mais tu en approches,.. _tu brûles_,
+comme on dit dans je ne sais pas quel jeu.
+
+--S'agirait-il de... votre futur gendre?
+
+--C'est encore un peu ça, mais il y a autre chose.
+
+--Alors, je renonce à trouver. Aussi bien, j'ai trop de médecine en tête
+pour deviner des énigmes.
+
+--Paresseux qui se retranche toujours derrière sa médecine quand il
+s'agit de nous venir voir ou de nous prêter le concours de ses grandes
+lumières!... Tiens, je la prends en grippe, ta médecine.
+
+--Ne dites pas cela, ma tante: la médecine est tout pour
+moi--non-seulement le présent, mais encore, et surtout, l'avenir.
+
+--Bah! ne te martèle pas la tête avec ces idées-là: j'ai pourvu au passé
+et, si Dieu me laisse vivre, j'aurai aussi l'oeil sur l'avenir.
+
+--Oh! ma tante, vous êtes pour moi une véritable mère; mais je ne veux
+pas abuser de votre bonté, et je songe sérieusement...
+
+--Abuse, abuse, mon garçon: le fonds est inépuisable et il y en a pour
+tout le monde... Mais revenons à nos moutons.
+
+--Je t'ai fait appeler pour t'annoncer que je donne, lundi prochain, un
+grand bal--quelque chose de colossal, d'inouï, de féerique, si c'est
+possible. Or, comme j'ai besoin d'un bon organisateur et que je ne puis
+guère compter sur Edmond, tout entier à ses amusements, je m'adresse
+à toi. Tu vas mettre à contribution toutes les ressources de ton
+imagination, fouiller tous les coins et recoins de ton génie inventif,
+réveiller tous les souvenirs de fêtes endormis dans ta mémoire, enfin
+relire les _Mille et une Nuits_, s'il le faut, pour nous aider à
+surpasser les grands festivals donnés à l'occasion du mariage d'Aladin,
+l'heureux possesseur de la lampe merveilleuse.
+
+--Cela te va-t-il?
+
+--Je suis tout entier à vos ordres, ma chère tante; mais, outre que que
+je n'ai pas la fameuse lampe des contes arabes, je suis fort mauvais
+organisateur de fête et profondément ignorant en matière de bal.
+
+--Qu'à cela ne tienne! je serai la tête qui combine, et toi, le bras qui
+exécute.
+
+--A merveille. En ce cas, je me mets à votre service. Disposez de ma
+personne comme bon vous semblera.
+
+--Voilà qui est entendu: tu consens à nous aider.
+
+--De grand coeur, ma tante.
+
+--C'est qu'il va te falloir faire plusieurs démarches et de t'occuper
+d'une foule de petits détails.
+
+--Je serai trop heureux de me multiplier pour vous être utile.
+
+--D'ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne pas te laisser seul à
+faire toute la besogne et en mettre une partie sur les épaules de celui
+qui bénéficiera le plus de ce bal...
+
+--Quel est cet heureux mortel?
+
+--Hé! mon futur gendre, donc.
+
+Champfort ne put s'empêcher de faire une moue dédaigneuse; mais il la
+transforma si vite en sourire aimable, qu'il pensa bien n'avoir pas été
+remarqué.
+
+Pourtant Laure avait vu--si bien vu, qu'une rougeur fugitive envahit son
+front et qu'elle courba la tête, toute rêveuse.
+
+Champfort reprit:
+
+--Monsieur Lapierre?... En vérité, ma tante, vous ne pouviez m'associer
+à un homme plus entendu dans la matière: car il a tous les talents,
+mon futur cousin, et je serais fort surpris qu'il ne fût pas bon
+organisateur de fête, lui qui était si excellent organisateur
+d'expéditions nocturnes dans l'armée confédérée. Vous vous en souvenez,
+ma tante?
+
+--Mon Dieu, oui, répondit inconsidérément Mme Privat. C'est même dans
+une de ces expéditions, organisée par lui, que mon pauvre mari trouva la
+mort.
+
+--Oh! l'affreux souvenir! murmura Laure en se voilant la figure de ses
+deux mains.
+
+--D'autant plus affreux, que, par une fatalité inconcevable, ce fut le
+meilleur ami de mon oncle qui le conduisit à la boucherie, croyant le
+mener à, la victoire, répondit Paul, d'une voix où se devinait une
+implacable ironie.
+
+Mme Privat, dominée par cette évocation inattendue, porta son mouchoir à
+ses yeux et se tut. Quant à Laure, un trouble étrange l'envahit et elle
+se leva pour aller ouvrir une croisée, où elle s'accouda, baignant son
+front brûlant dans la fraîche brise qui s'élevait du jardin.
+
+Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son fauteuil, le regard
+menaçant, comme s'il venait de faire une déclaration de guerre.
+
+En ce moment, un vigoureux coup de sonnette carillonna dans
+l'antichambre.
+
+Les trois personnages du salon relevèrent ensemble la tête et fixèrent
+la porte, avec un point d'interrogation dans le regard.
+
+Dix secondes après, une servante entr'ouvrit le battant et annonça:
+
+--Monsieur Lapierre!
+
+--Qu'il entre! fit vivement Mme Privat, en se élevant.
+
+Lapierre entra.
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Petite Revue de la Situation
+
+Il nous faut ici, pour l'intelligence complète de ce qui va suivre,
+ouvrir une parenthèse et faire, à vol d'oiseau, une revue de la
+situation réciproque des personnages qui vont successivement se
+présenter sous nos yeux.
+
+A tout seigneur, tout honneur! Commençons par le fiancé de mademoiselle
+Privat.
+
+C'était, en vérité, un fort joli garçon que ce chenapan de Lapierre.
+
+Grand, bien découplé, souple et gracieux dans ses mouvements, il était
+l'heureux possesseur d'une tête caractéristique, où il y avait, mêlés
+assez confusément, du grec et du mauresque.
+
+En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe hardie de son visage
+rappelaient vaguement le type athénien, sa peau mate et légèrement
+bronzée n'en aurait pas moins fait honneur à la langoureuse physionomie
+d'un descendant des Maures de l'Andalousie.
+
+Quoi qu'il en soit, un détail presque insignifiant dérangeait,
+constatation faite, l'harmonie classique et le calme olympien de cette
+belle figure, et ce détail se trouvait dans le regard.
+
+Lapierre avait des yeux noirs fort grands et fort beaux; mais, chose
+extraordinaire, il ne pouvait les maintenir en repos et les fixer
+carrément sur une autre paire d'yeux. Son regard, sans cesse en
+mouvement et comme égaré, ne faisait qu'effleurer le regard fixé sur lui
+et se plaisait, de préférence, à voltiger sur les menus détails de la
+toilette de son interlocuteur.
+
+L'honnête garçon agissait-il ainsi par timidité?... on bien le misérable
+suborneur de jeunes filles craignait-il de laisser, lire, par ces
+fenêtres grandes ouvertes de son âme, les noires machinations qui s'y
+tramaient?...
+
+Peut-être!
+
+Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre nouvel Adonis un
+petit air faux et un certain cachet d'hypocrisie qui déparaient bien un
+peu les grâces séduisantes de ses autres traits... Mais, comme on ne
+rencontre guère d'homme parfait et que, d'ailleurs, le défaut dont il
+est question résidait plutôt dans l'expression du regard que dans le
+regard lui-même, Lapierre n'en passait pas moins pour un des plus beaux
+hommes de Québec, aux yeux des juges féminins. Et plus d'une de ces
+dames, qu'un secret dépit rendait accommodante, ne se gênait pas pour
+dire que la riche demoiselle Privat faisait, en somme, un excellent
+mariage, puisqu'elle payait avec du _vil métal_ aisément acquis tant de
+grâce et tant de perfection...
+
+Madame Privat--il faut bien le dire--paraissait être un peu de cette
+opinion; mais sa fille envisageait probablement la chose, à un point
+de vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de toute évidence
+qu'elle ne partageait pas l'engouement général à l'égard de son futur
+époux. Calme et presque insouciante, elle voyait arriver sans trouble
+comme sans impatience le jour solennel où elle associerait à jamais sa
+vie à celle du brillant jeune homme qui faisait tourner tant de têtes.
+Plus que cela, les gens sérieux de son entourage--ses vrais amis,
+ceux-là,--remarquaient avec étonnement qu'à rencontre de bien des jeunes
+filles en pareil cas, Laure devenait de plus en plus bizarre, se drapait
+de plus en plus dans sa sombre mélancolie, à mesure qu'approchait le
+jour fatal...
+
+A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans son coeur quelque
+secret terrible et, plutôt que de le dévoiler, marchait stoïquement à
+l'autel, comme d'autres marchent au sacrifice.
+
+Mais ses amis clairvoyants--en bien petit nombre, du reste--se gardaient
+bien de laisser paraître au dehors cette pénible impression et se
+contentaient de conjecturer _in petto_.
+
+Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat, pour se renseigner
+exactement sur ce qui se passait dans le coeur de sa jeune fille, eût
+d'abord un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague, que son
+instinct maternel, doublé d'une observation attentive, la mît sur la
+piste de la vérité...
+
+Malheureusement, l'excellente femme, comme nous l'avons dit, n'était
+rien moins qu'observatrice; et, d'ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui
+avait pas permis de s'arrêter longtemps sur les réflexions qu'avaient
+fait naître chez elle les récentes étrangetés du caractère de sa fille.
+
+Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté masquait un mauvais
+coeur et que les délices d'une vie opulente avaient étouffé, chez Mme
+Privat, les sentiments sacrés de la maternité.
+
+Ce serait là une étrange erreur.
+
+La riche veuve, au contraire, raffolait de ses deux enfants; elle eût,
+sans hésiter, sacrifié des sommes folles pour satisfaire le moindre de
+leur caprice... Mais la Providence, qui lui avait prodigué l'or, lui
+avait refusé cette sorte d'intuition maternelle qui fait rechercher pour
+ses enfants, en dehors des jouissances de la fortune, les jouissances
+plus intimes du coeur et celles plus relevées de l'âme.
+
+Pour certaines femmes du monde, qu'une piété bien entendue ou quelque
+saine idée de philanthropie n'éclaire pas, être heureux, c'est avoir
+assez d'argent pour se payer tous les fastueux caprices du _high life_,
+et assez de notoriété pour que les membres de cette aristocratie-là ne
+vous rient pas au nez, malgré vos écus.
+
+Mme Privat avait ces deux éléments de bonheur et s'en contentait. L'idée
+que ses enfants eussent besoin d'autre chose pour entrer, le front
+serein, dans la vie mondaine ne lui était jamais venue et--disons-le--ne
+pouvait lui venir.
+
+Mariée fort jeune à un homme puissamment riche, elle était passée sans
+transition du doucereux couvent des Ursulines de Québec à l'opulente
+villa de son mari, en Louisiane. Il n'y avait, par conséquent, pas
+une heure dans son existence entière où elle n'eût été entourée des
+jouissances que procure la fortune, et tant loin que son souvenir
+pouvait se porter en arrière, elle n'y voyait que plaisir et bonheur.
+
+Rien d'étonnant donc à ce qu'une, femme élevée dans de semblables
+conditions ne vît pas au-delà l'horizon des jouissances matérielles et
+ne comprît point ces voluptés sublimes qui prennent naissance dans le
+coeur.
+
+Mais, à part les considérations qui précèdent, une raison plus simple et
+moins métaphysique doit nous faire excuser Mme Privat de n'avoir point
+jusqu'alors compris sa fille et de la lancer si inconsidérément dans les
+serres redoutables du mariage: et cette raison bien simple, c'est que la
+chère femme n'était pour rien dans le choix de Laure.
+
+Expliquons-nous.
+
+Mme Privat avait bien, dès la première apparition en Louisiane de
+Lapierre, en compagnie du colonel, accueilli le jeune homme avec
+beaucoup de prévenances, comme on accueille un hôte aimable; elle
+avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales s'établir entre son
+compatriote québecquois et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que
+se conformer au désir tacite de son mari; elle avait bien aussi, après
+le retour de sa famille à Québec, ouvert à deux battants la porte de
+son salon à l'ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné le
+malheureux officier blessé et mourant, à l'homme généreux qui avait
+rendu les derniers devoirs au planteur louisianais...
+
+Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne lui était arrivée
+d'encourager autrement les assiduités de Lapierre, ni d'exercer une
+pression quelconque sur sa bien-aimée Laure.
+
+Elle s'était montré satisfaite et n'avait peut-être pas suffisamment
+caché son mécontentement: voilà tout.
+
+Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec, Lapierre avait
+formellement demandé à Mme Privat la main de Laure, la riche veuve
+s'était déclarée très honorée de la démarche, mais elle avait
+complètement subordonné sa réponse à celle de sa fille.
+
+Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à Laure la demande
+officielle de Lapierre et avoir reçu de la jeune créole une réponse
+favorable, que la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les goûts
+de sa fille en conformité avec les siens, proclama ouvertement ses
+préférences et pressa activement les préliminaires du mariage.
+
+Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en finir au plus tôt
+possible, aida puissamment la bonne dame dans les mille détails
+d'une aussi importante opération, surtout dans ce qui concernait la
+liquidation de la dot de Laure, tant et si bien qu'au moment où nous
+sommes rendus, un mois après la demande officielle, tout était terminé
+et qu'il ne restait guère plus que le contrat à signer.
+
+La chose devait se faire le mardi suivant, la veille même du mariage
+et le lendemain du grandissime bal que se proposait de donner, à son
+cottage de la Canardière, la mère de la future épouse.
+
+Voilà pour la situation réciproque des dames Privat et du citoyen
+Lapierre.
+
+Il nous reste maintenant à dire deux mots du jeune Edmond et de notre
+ami Champfort, relativement à la position qui leur était faite par les
+événements en voie de réalisation.
+
+Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin sa soeur Laure, qu'il
+aimait beaucoup, donner tête baissée dans le traquenard matrimonial
+tendu par l'irrésistible Lapierre.
+
+Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique, et pour une raison
+ou pour une autre, le jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir
+sa soeur à son affection.
+
+Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même l'étrange sentiment de
+répulsion qu'il éprouvait, que ce Lapierre avait toujours été pour
+les siens un oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs et les
+premières larmes dans sa famille dataient de l'apparition en Louisiane
+de cet étranger; et le jeune étudiant aimait trop sa soeur, pour ne pas
+s'être aperçu que le retour à Québec de ce même étranger était pour
+beaucoup dans la mystérieuse tristesse de la pauvre Laure.
+
+Il avait même--un certain jour qu'il surprit la jeune fille le visage
+baigné de larmes, dans une allée solitaire du parc--essayé de toucher ce
+sujet; mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté les bras autour
+du cou, et répondu, avec un redoublement de pleurs:
+
+--Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!... Oh! si tu
+savais!... Mais non... ni toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit
+savoir un si terrible secret... J'ai un grand devoir à remplir... Prie
+Dieu que la force ne m'abandonne pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais
+à qui que ce soit de ce que je viens de te dire--surtout à notre
+mère--et toi-même, ne me questionne jamais plus sur ce sujet.
+
+Edmond, douloureusement étonné, avait promis, en courbant la tête.
+
+Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur le coeur un gros levain
+d'amertume contre le fiancé de sa soeur, contre l'homme qui possédait
+des armes si puissantes pour vaincre la résistance des jeunes filles
+riches, et faire tomber leur dot dans son escarcelle.
+
+Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire qu'un mot, on sait quelles
+puissantes raisons il avait de ne pas aimer son futur cousin.
+
+Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves de bonheur, en lui
+enlevant, non-seulement le coeur de Laure, mais jusqu'à son amitié,
+jusqu'à cette sympathie irrésistible qui faisait autrefois d'eux un
+frère et une soeur.
+
+Tant qu'il n'avait fait que soupçonner son malheur, Champfort s'était
+contenté de gémir en secret sur le revirement imprévu du coeur de la
+jeune créole; son ombrageuse fierté aidant, il avait même affecté auprès
+de sa cousine une indifférence qui frisait le dédain...
+
+Mais, depuis un mois, les choses étaient bien changées, et la certitude
+que Laure était décidément perdue pour lui jetait le pauvre étudiant
+dans toutes les angoisses du désespoir.
+
+Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière, fuyant la vue de
+sa cousine et surtout le contact de son odieux rival.
+
+Després avait bien, pour un moment, fait refleurir dans le coeur de
+Champfort l'arbre vivace de l'espérance; mais la conversation qu'il
+venait d'avoir avec Laure avait ramené le pauvre amoureux à la froide
+réalité et lui faisait envisager l'avenir avec toute l'amertume des
+jours passés.
+
+Telle était la situation!
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Lapierre à L'oeuvre
+
+A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons laissé Lapierre sur le
+seuil du salon, faisant son entrée.
+
+L'ex-fournisseur de l'armée fédérale, en homme bien appris, présenta
+d'abord ses hommages à la maîtresse de la maison, puis s'inclina
+profondément devant Mlle Privat, à laquelle il débita un aimable
+compliment, et finalement il souhaita rondement le bonjour à Champfort,
+comme on le fait avec une ancienne connaissance.
+
+L'étudiant salua froidement, et Laure. répondit à peine; mais il en fut
+tout autrement de Mme Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre
+elle et sa fille et lui dit avec enjouement:
+
+--C'est aimable à vous d'être venu... Je vous attendais. Tenez, nous
+parlions justement de vous.
+
+--Vous êtes bien bonne, madame... Je ne suis donc pas de trop dans votre
+conversation, répondit Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur
+Champfort et sa cousine.
+
+--Oh! vous n'êtes jamais de trop dans ce que nous avons à dire, et en ce
+temps-ci moins que d'habitude, encore.
+
+--D'autant moins, ajouta nonchalamment Champfort, que nous évoquions, au
+moment de votre arrivée, un souvenir qui vous est familier.
+
+--Lequel donc, cher ami?
+
+--Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et des circonstances qui ont
+accompagné sa mort, répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur
+son interlocuteur un regard hautain.
+
+Celui-là hésita dix secondes--le temps de composer sa physionomie et de
+lui donner un air de profonde componction--puis il accoucha de la phrase
+suivante:
+
+--Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop familier, car il est
+toujours présent dans mon coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien
+des mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse, et pourtant, j'ai
+toujours sous les yeux la pâle et héroïque figure du colonel, au moment
+où il rendait le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de ces choses que
+l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta Lapierre, en rendant à Champfort son
+regard hautain.
+
+--Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons particulières pour se
+souvenir, grommela Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid
+de Lapierre.
+
+--Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur, en pâlissant.
+Auriez-vous, par hasard, quelque arrière-pensée relativement aux
+circonstances que je vous rappelle?
+
+Champfort eut une horrible démangeaison--celle de démasquer
+immédiatement le fourbe; mais une seconde de réflexion lui fit voir
+qu'il compromettait irrémédiablement sa cause en agissant avec trop de
+précipitation, et surtout en n'attendant pas, pour frapper un grand
+coup, le concours de son ami Després. D'ailleurs la figure irritée de
+sa tante le ramena vite au sentiment de la prudence.
+
+Faisant donc une prompte retraite et comprimant sa colère, il répondit
+en s'efforçant de sourire:
+
+--Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez comme un cheval de
+guerre qui entend le clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée
+malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement dire que l'amitié qui
+vous unissait à mon oncle le colonel était une raison insuffisante pour
+que sa mort reste éternellement gravée dans votre mémoire.
+
+La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de Lapierre reprit à peu
+près sa placidité ordinaire. Seule, Laure demeura le sourcil froncé et
+son regard se tourna lentement vers son cousin, comme pour lui reprocher
+sa reculade.
+
+Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et en comprit-il la
+signification?
+
+La chose est probable, car il répondit avec un peu d'amertume:
+
+--Mon cher Champfort--il l'appelait _son cher_!--et vous, mesdames,
+veuillez me pardonner un emportement bien légitime. Les sentiments
+qui m'unissaient au regretté colonel étaient d'une nature tellement
+affectueuse, tellement filiale, que je me révolte à l'idée seule qu'on
+en puisse suspecter la pureté. Il n'y a qu'un semblable sujet qui puisse
+me faire sortir des bornes de la politesse exquise que je vous dois.
+
+--De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat ne vous faites pas plus
+coupable que vous n'êtes. Mon neveu est un peu vif et il a pu mal
+choisir ses expressions; mais son intention n'était pas blessante, je
+m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle, le sentiment qui vous a
+fait parler est un de ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille
+et à moi... N'est-ce pas, Laure?
+
+Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et fixant ses grands
+yeux pleins d'éclairs sur ceux de son fiancé, elle répondit d'une voix
+étrange:
+
+--Oui... pourvu que ce sentiment soit désintéressé.
+
+La figure mate de Lapierre devint tout à fait d'une blancheur de cire.
+
+--En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il.
+
+--Oh! je ne dis pas cela: je réponds à ma mère d'une manière générale,
+répartit la jeune créole, qui se renfonça dans son fauteuil.
+
+La mère de Laure, peu satisfaite de l'explication de sa fille, vint à sa
+rescousse.
+
+--Ma chère enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui, dit-elle.
+Tout-à-l'heure, tu te querellais avec ton cousin, à propos de futilités,
+et voilà que maintenant tu réponds à ton fiancé comme une petite fille
+boudeuse.
+
+--Paul m'a pardonné, répondit Laure, et nous avons fait notre paix...
+n'est-ce pas, mon cousin?
+
+--Mais, certainement, ma chère cousine, et cette aimable petite querelle
+n'a fait que réchauffer mon affection pour vous.
+
+--Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant vers sa mère.
+
+--C'est parfait, répliqua la veuve, mais il te reste à en faire autant
+pour ton fiancé.
+
+L'oeil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une lutte de quelques
+secondes--puis elle articula froidement:
+
+--Je n'ai rien à me faire pardonner de monsieur Lapierre.
+
+Mme Privat resta stupéfaite.
+
+Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard franchement admirateur.
+Le digne étudiant jubilait littéralement, et il faut bien dire que la
+figure décomposée de son rival n'était pas faite pour diminuer sa joie.
+
+Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil, puis, après être passé
+successivement du pâle au vert et du vert au cramoisi, il se leva tout
+droit et, s'adressant a Mme Privat:
+
+--Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse, auriez-vous l'extrême
+complaisance de me laisser quelques instants seul avec mademoiselle,
+votre fille?... J'ai à l'entretenir de choses infiniment sérieuses, et
+il importe que cette conversation ait lieu sans retard.
+
+--Je n'ai pas la moindre objection, répondit la veuve, assez étonnée, et
+j'espère bien que mademoiselle Privat sera assez convenable pour n'en
+pas avoir, elle non plus.
+
+Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard sévère à l'adresse de
+sa fille, et attendit.
+
+--Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure avec calme.
+
+--Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant à quitter le
+salon: je n'attendais pas moins de votre obéissance... Et maintenant,
+ajouta-t-elle plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends de ton
+amitié pour moi que tu répares ta maladresse de tout-à-l'heure et que tu
+sois aimable.
+
+--Soyez tranquille, je serai très aimable, répondit sur le même ton la
+jeune fille, avec un pâle sourire.
+
+A peu près rassurée, la crédule mère rejoignit
+
+Champfort, qui s'était dirigé vers la porte du salon, sans attendre
+qu'on l'invitât à déguerpir. Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à
+Lapierre:
+
+--Vous savez que nous vous attendrons pour souper... Tâchez de terminer
+bien vite vos petites affaires, et de conclure, cette fois, un traité de
+paix durable.
+
+--C'est, en effet, un traité que nous allons faire, répondit
+audacieusement Lapierre, et j'ose espérer que les parties contractantes
+l'observeront scrupuleusement.
+
+--Tant mieux. A bientôt donc!... Viens, Paul.
+
+Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer la porte du salon,
+il contempla une dernière fois la pauvre Laure, dont le fier et triste
+regard était fixé sur lui.
+
+En une seconde, une immense colère fit bouillonner ses tempes...! marcha
+rapidement sur Lapierre, et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes,
+il lui dit d'une voix concentrée:
+
+--Prends garde à toi, misérable, et pense à l'îlot de Saint-Monat!
+
+Puis il rejoignit sa tante, qui s'éloignait sans avoir
+entendu............
+
+Trois-quarts d'heure après, Lapierre et Laure rejoignaient, dans la
+grande salle à manger du cottage, les autres membres de la famille, qui
+n'attendaient plus qu'eux pour se mettre à table.
+
+Lapierre était toujours pâle, comme d'habitude, mais sa figure rayonnait
+d'une façon singulière.
+
+Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux brillants disaient
+assez le rude combat qu'elle venait de soutenir.
+
+Elle fut, du reste, plus prévenante que d'ordinaire pour son fiancé, et
+n'adressa, pas une seule fois la parole à Champfort.
+
+Le souper fut assez animé--Lapierre faisant à peu près seul les frais de
+la conversation avec les dames, tandis que Champfort et le fils de Mme
+Privat, arrivée depuis une demi-heure, s'entretenaient à part.
+
+De l'incident du salon, il ne fut nullement question, et rien dans les
+paroles ni dans les regards de Lapierre ne vint indiquer à Champfort
+que l'ancien rival de Després eût compris la terrible allusion au drame
+nocturne de l'îlot qui venait de lui être jetée en plein visage.
+
+--Ou cet homme est véritablement très fort, ou il est tellement
+sûr d'arriver à ses fins qu'il ne craint pas les menaces, se dit
+l'étudiant... Nous verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude
+un peu plus qu'indépendante.
+
+Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus rien, se replongea dans
+ses réflexions pessimistes.
+
+Quant au triomphateur Lapierre, après avoir reçu de Mme Privat toutes
+les instructions nécessaires à l'organisation du grand bal projeté, il
+se retira d'assez bonne heure, promettant de revenir le lendemain.
+
+Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les lumières s'éteignirent
+successivement aux fenêtres du cottage.
+
+La nuit étendait, son voile protecteur sur les douleurs et passions
+diverses sommeillant sous le toit de la Folie-Privat.
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Pauvre Laure!
+
+Faisons maintenant un pas en arrière et disons ce qui s'était passé
+entre Mlle Privat et son ténébreux fiancé.
+
+Lorsque la porte du salon se fut refermé sur Champfort--une seconde
+après que l'étudiant exaspéré eut lancé à son rival l'apostrophe que
+l'on sait--Lapierre demeura quelque temps immobile, debout et la main
+crispée sur le dos d'un fauteuil, étourdi par ce coup inattendu.
+
+Ce nom de _Saint-Monat_, cette allusion à un épisode de sa vie où il
+savait n'avoir pas joué le beau rôle, lui remettait en mémoire trop
+d'événements terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant son
+magnifique sang-froid.
+
+Et, dans la bouche de ce jeune homme à l'oeil menaçant--le cousin,
+presque le frère de la femme dont il convoitait la dot--un avertissement
+comme celui-là prenait les proportions d'une véritable déclaration de
+guerre, ressemblait à une intervention tardive, mais inévitable, de la
+Providence en faveur de la malheureuse victime de sa cupidité.
+
+En une minute de réflexion, Lapierre remonta, anneau par anneau, la
+chaîne de ses méfaits... et il eut peur. La sombre figure d'une autre de
+ses victimes, d'un pauvre jeune homme aimé, dont il avait brisé la vie
+en lui enlevant le coeur de sa fiancée, lui apparut dans le nuage de sa
+menaçante rêverie...
+
+Mais celui-là n'était le timide défenseur qui procédait par allusions et
+avertissements... Il arrivait comme la foudre, sombre et terrible... Six
+années de souffrances avaient éteint dans son coeur jusqu'au dernier
+atome de pitié... Implacable justicier, il déchirait d'une main
+vengeresse le voile qui couvrait les turpitudes de l'ancien espion de
+l'armée fédérale et mettait à nu la gangrène de son âme...
+
+Oui, Lapierre eut peur, et ses lèvres blêmies murmurèrent
+involontairement le nom de Gustave Lenoir!
+
+Mais cette défaillance morale ne dura qu'une minute, et le misérable se
+raidit vigoureusement contre un sentiment qu'il qualifia de puéril. Il
+reprit donc bien vite son aplomb et s'approchant de Mlle Privat, qui
+semblait encore sous l'effet des singulières paroles de Champfort:
+
+--Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme moi.. je suppose,
+l'étrange menace que vient de me faire votre cousin?
+
+--Oui, monsieur, répondit froidement Laure, et j'ai même pu remarquer la
+profonde impression que cette menace a produite chez vous.
+
+--Ah! repartit ironiquement Lapierre, vous êtes en vérité trop
+perspicace, mademoiselle, et rien ne peut vous échapper...
+
+Laure ne répondit pas.
+
+--Mais, continua le jeune homme, laissez-moi vous dire que, cette
+fois-ci, votre flair si subtil vous a trompée.
+
+--Je ne le crois pas, monsieur.
+
+--Moi, j'en suis sûr--car, à n'en pas douter, vous avez cru que les
+insolentes paroles de ce Champfort m'ont fait peur.
+
+--J'ai, en effet, non pas cru, mais vu cela.
+
+--Mademoiselle, vous êtes dans la plus singulière des erreurs, et le
+sentiment que m'a fait éprouver l'impertinence de votre cousin est tout
+autre.
+
+--Vous ne me donnerez pas le change, monsieur.
+
+--Écoutez-moi, et vous ne tarderez pas à être convaincue. Depuis
+longtemps déjà je suis en butte aux mesquines agaceries de ce petit
+carabin qui vient de m'insulter, et je me suis demandé plus d'une fois
+quelle raison il avait de m'en vouloir... La ridicule menace de tout à
+l'heure, jointe à mes observations personnelles, a été pour moi un trait
+de lumière... Je tiens la clé de l'énigme.
+
+--En vérité?... Vous êtes plus avancé que moi, car j'ignore complètement
+pourquoi mon cousin semble avoir pour vous un si profond mépris.
+
+--Je vais vous en instruire, mademoiselle, et vous donner sans ambages
+la cause de ce grand mépris dont vous parlez avec une certaine
+complaisance.
+
+--Je serais heureuse de le savoir, je l'avoue...
+
+--Eh bien! soyez doublement heureuse, ma fiancée, car monsieur Champfort
+ne m'honore de son dédain que parce qu'il..., _vous aime!..._
+
+A cette déclaration formelle, qui venant confirmer des soupçons nés le
+jour même dans son esprit, la pauvre Laure se sentit pâlir affreusement.
+Sans le vouloir, elle porta une de ses mains à son coeur, tandis que
+l'autre comprimait son front qui semblait vouloir éclater.
+
+C'est que, chez elle aussi, la lumière venait de se faire. Elle revit,
+à la clarté de cette tardive révélation, les beaux jours d'autrefois,
+alors que son cousin et elle folâtraient gaiement sur les plages du lac
+Pontchartrain ou prolongeaient leur douce causerie sous la véranda de
+l'habitation louisianaise...
+
+Elle revit son père, qu'elle idolâtrait et dont le souvenir était encore
+si vivant dans son coeur; elle revit ce père malheureux, arrivant de
+l'armée en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux et la prier
+d'être particulièrement aimable pour son compagnon de voyage...
+
+Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague effroi qu'elle
+éprouvait en sa présence, les attentions dont il l'entourait, le
+contentement du colonel à la vue de leur amitié apparente... tout cela
+défila rapidement sous ses yeux.
+
+Enfin, la fantasmagorie de son rêve d'une minute lui montra, à son tour,
+le pauvre Champfort, devenu indifférent pour sa coquette cousine, fuyant
+sa société et rompant un à un tous les fils dorés de la douce intimité
+qui les unissait--provoquant chez la jeune créole, dont l'orgueil
+natif était piqué au vif, cette réaction de froideur d'amertume qui
+caractérisa par la suite leurs rapports journaliers...
+
+La malheureuse jeune fille revit tout cela en quelques instants, et une
+larme brûlante vint trembloter au bord de sa paupière.
+
+--Comme nous aurions pu être heureux! se dit-elle.
+
+Mais la vue de Lapierre, debout en face d'elle et suivant du regard les
+impressions produites par sa déclaration, la ramena bientôt à la froide
+réalité.
+
+Elle reprit toute son énergique attitude et, relevant fièrement la tête:
+
+--Vous pensez que mon cousin m'aime, dit-elle... Hé! quand cela serait?
+
+Lapierre hésita une seconde, puis il répondit avec force:
+
+--Ah! ah! quand cela serait!... Puisqu'il en est ainsi, mademoiselle, et
+puisque vous trouvez si étrange qu'un autre homme que moi, qui dois vous
+épouser ces jours-ci, vous fasse impunément la cour, eh bien! je vais
+laisser le champ libre; cet heureux rival... Mais je jure Dieu que le
+nom du votre père sera déshonoré.
+
+--Ah! ce secret, ce fatal secret!... murmura Laure éperdue.
+
+--Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde entier saura que le
+colonel Privat a forfait à l'honneur.
+
+--Hélas!.... pauvre père! gémit la jeune fille.
+
+--L'Amérique apprendra, poursuivit Lapierre, qu'il s'est trouvé dans
+son armée un officier assez dépourvu de patriotisme pour escompter le
+dévouement de ses soldats et réparer les brèches de sa fortune en volant
+les défenseurs de la patrie...
+
+--Vous mentez, misérable... Mon père n'a pu descendre si bas.
+
+--Et la lettre, la fameuse lettre?... se contenta de répondre froidement
+Lapierre.
+
+--Ah! ce n'est que trop vrai... Pauvre père! murmura Laure anéantie.
+
+--Cette lettre, acheva l'ex-fournisseur, dans laquelle votre père vous
+fait l'aveu de son déshonneur et vous supplie, au nom de votre
+amour pour lui, d'empêcher, par votre mariage avec moi, que le seul
+dépositaire du terrible secret ne révèle son crime?...
+
+--Oui, oh! oui, je m'en souviens, sanglota Laure, et cette prière, d'un
+mourant sera exaucée... Je serai votre femme; je me sacrifierai pour que
+les ossements de mon malheureux père ne tressaillent pas de honte dans
+leur tombeau.
+
+--Voilà qui est bien, et j'admire un dévouement filial poussé jusqu'au
+point de consentir à un aussi monstrueux mariage, reprit Lapierre avec
+ironie... Mais, mademoiselle, quand on se pose en héroïne, il ne faut
+pas faire les choses à demi; et, puisque vous êtes décidée à vous
+_sacrifier_--suivant votre expression--je désire que ce sacrifice soit
+complet.
+
+--Que voulez-vous dire?... que vous faut-il de plus? demanda Laure avec
+exaltation... N'est-ce pas assez d'enchaîner ma vie à la vôtre et de
+renoncer pour toujours à mes plus chères illusions, à ma part de bonheur
+en ce monde?... Ma fortune, cette misérable dot que vous convoitez, ne
+suffit-elle pas à vos appétits cupides?... Va-t-il me falloir supplier
+mon frère de renoncer aussi à la sienne en votre faveur, pour que votre
+traître bouche ne révèle pas des malversations dans lesquelles vous avez
+trempé, ne trouble pas le dernier sommeil du malheureux et confiant
+officier dont vous avez causé la mort?...
+
+--Voyons, dites, monsieur le chevalier d'industrie... ne, vous gênez
+pas! Vous possédez un secret qui vaut une mine d'or: exploitez-le avec
+le talent que vous avez déployé là-bas, entre les armées ennemies!
+
+Et la fière créole, brisée d'émotion, se couvrit le visage de ses mains
+crispées.
+
+Quant à Lapierre, cette sanglante flagellation lui causa un mouvement de
+rage.
+
+Il parut sur le point d'éclater.
+
+Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme de reptile.
+
+Redoutant par-dessus tout une scène où il n'avait rien à gagner, et
+craignant que le desespoir de Laure ne la porta à tout confier à sa
+mère, il avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa victime, et
+répliqua d'une voix doucereuse:
+
+--Tout doux! ma belle fiancée, la colère vous égare et vous fait dire
+des choses que votre coeur ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos
+insinuations et ma conscience est trop nette sous ce rapport, pour
+que je m'offense sérieusement de propos dictés par un dépit excessif.
+Laissez-moi vous dire seulement, mademoiselle, que votre père eût parlé
+tout autrement que vous ne le faites, et qu'il n'eût pas récompensé par
+des injures les services que j'ai pu lui rendre...
+
+--Vous vous faites payer trop cher ces prétendus services, pour avoir
+le droit de les rappeler, interrompit Laure avec amertume... Et encore,
+ajouta-t-elle. Dieu seul sait...
+
+Elle n'acheva pas.
+
+--Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction, que je poursuis
+auprès de la fille l'oeuvre commencée avec le père...
+
+--Vous ne croyez pas dire si vrai! murmura la jeune créole.
+
+--Dieu seul sait, reprit sans s'émouvoir l'ex-fournisseur, que mon
+mariage avec vous n'a toujours été, dans ma pensée, qu'un premier pas
+vers la grande oeuvre de réparation que j'ai promis solennellement
+d'accomplir au chevet du colonel Privat mourant. Cette dot que vous me
+reprochez; si injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille, à quoi
+elle est destinée?
+
+--Je le sais que trop.
+
+--Vous ne le savez pas du tout, au contraire.
+
+Eh bien! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle--environ deux
+cent mille piastres--passera presque toute entière à restituer les
+sommes subrepticement empruntées par votre père à la caisse de l'armée;
+cette misérable fortune devant laquelle vous m'accusez de ramper, je
+m'en dessaisirai aussitôt, après notre mariage pour la rendre à qui elle
+appartient, pour enlever de la croix d'honneur de mon malheureux ami, le
+colonel Privat, la tache d'ignominie qui la souille...
+
+--Voilà, mademoiselle, la mine que j'exploite; voilà l'industrie que je
+pratique!
+
+Et Lapierre, en prononçant ces mots, avait un accent si irrésistible
+de noble franchise, que la pauvre Laure abaissa lentement sa paupière
+brûlante, et qu'une soudaine réflexion traversa son cerveau endolori:
+
+--S'il disait vrai!
+
+Lapierre lut au vol cette pensée sur le front de la jeune fille.
+
+Il reprit gravement:
+
+--Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi! si vous en avez le coeur: je
+n'en continuerai pas moins à remplir la mission sacrée que je me suis
+imposée.
+
+--Ni les menaces de votre adorateur Champfort, ni vos insinuations
+malveillantes ne me feront fléchir, ne me détourneront de la route que
+je poursuis--route qui aboutit à la réhabilitation de mon pauvre ami, le
+colonel Privat.
+
+--Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille, que vos froideurs et vos
+dédains ne changent--en une heure de colère--ma mission de salut en
+mission de vengeance. Ce jour-là, je serai inflexible, et ni le
+pouvoir magique de votre beauté, ni vos supplications, ni vos larmes
+n'empêcheront le déshonneur de s'abattre sur votre maison.
+
+Laure était émue.
+
+Un violent combat se livrait en elle-même depuis quelques instants.
+
+Tout à coup, elle se leva et, tendant sa main à Lapierre:
+
+--Monsieur, dit-elle, si j'ai eu des torts vis-à-vis de vous,
+pardonnez-les-moi. Je veux vous croire, car il serait trop malheureux
+que mon obstination causât l'éternelle honte de ma famille.
+
+--Dites ce que vous exigez de moi: j'obéirai.
+
+Un éclair de triomphe passa dans les yeux de l'ex-fournisseur. Il saisit
+avec empressement la main de sa fiancée et, la portant respectueusement
+à ses lèvres, il dit en fléchissant le genou comme un preux chevalier
+qu'il n'était pas:
+
+--Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs n'a pas ici à
+commander, mais à implorer.
+
+--Implorez alors, répondit froidement Mlle Privat, mais faites vite, car
+cette scène m'épuise.
+
+--Eh bien! mademoiselle, répliqua Lapierre en se levant, je m'estimerais
+heureux si vous daigniez vous montrer en compagnie un peu plus
+bienveillante à mon égard.
+
+--Je ferai mon devoir de fiancée, monsieur. Après.
+
+--Après?... Ma foi, je ne vous cacherai pas que je tiens beaucoup à
+ce que votre cousin ne vienne plus jouer vis-à-vis de vous le rôle de
+protecteur, ou plutôt celui de vengeur--comme si vous étiez une victime
+et moi un bourreau.
+
+--C'est affaire entre vous et lui. Quant à moi, je n'ai jamais dit à
+mon cousin un seul mot de nature à, lui laisser supposer que je fusse
+forcée, d'une façon quelconque, de vous épouser.
+
+--Cependant, ce jeune homme vous aime...
+
+--Je n'en sais rien monsieur.
+
+--Comment!... il ne vous l'a jamais dit?
+
+--Jamais.
+
+--Du moins, sa manière d'agir vis-à-vis de vous a dû vous le prouver?
+
+--C'est tout le contraire. Mon cousin a toujours été très réservé--plus
+que cela, très froid avec moi.
+
+--Alors, comment expliquer sa conduite d'aujourd'hui?
+
+--Je n'ai aucune explication à donner.
+
+Lapierre réfléchit une demi-minute, puis se levant:
+
+--Très bien, mademoiselle, je vous remercie de votre condescendance. Ne
+pouvant vous prier de fermer la bouche à mon insulteur de tantôt, je me
+chargerai moi-même de cette besogne en temps et lieu.... Je tâcherai de
+lui faire rentrer son rôle de vengeur.
+
+Laure s'était levée à son tour, et se disposait à quitter le salon.
+Au moment de franchir la porte, elle entendit la dernière phrase de
+Lapierre.
+
+Elle s'arrêta et répondit d'une voix grave:
+
+--Monsieur Lapierre, si j'ai besoin d'être vengée, ce ne sera ni par mon
+cousin Champfort, ni par d'autres... Mon vengeur, ce sera Dieu!
+
+Et s'inclinant froidement, elle se dirigea vers la salle à manger, où se
+trouvaient réunis les hôtes de la maison.
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Louise
+
+Pendant que s'accomplissait les divers événements que nous venons de
+rapporter, une scène d'un tout autre genre se passait à Québec, dans une
+modeste mansarde de Saint-Roch.
+
+Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intérêts et de passions contraires
+aux prises, et les acteurs sont bien autres qu'un fiancé forçant
+impitoyablement la main à sa future...
+
+Nous y voyons, au contraire, une belle et douce jeune fille de vingt à
+vingt-deux ans, un peu pâle, un peu triste, travaillant avec ardeur à un
+ouvrage de broderie, près d'une fenêtre que protège contre l'aveuglante
+lumière du soleil un blanc rideau de mousseline...
+
+C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde de Saint-Roch,
+quelque part dans la rue Saint-Valier--comme l'indique le pittoresque
+amoncellement de rochers, couronnés de vieux remparts percés
+d'embrasures, qui ferme l'horizon du sud, en face de la fenêtre.
+
+Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la riche héritière.
+
+La pièce est petite, basse et mal éclairée; l'ameublement, qui semble
+avoir connu des jours meilleurs, porte les traces évidentes d'un long
+usage et de plusieurs pérégrinations...
+
+Mais, comme tout y est à sa place!... comme tout est propre, luisant,
+soigné!... qu'elle est donc blanche la couverture qui orne le petit
+lit virginal, dressé tout au fond de l'appartement, et combien semble
+moelleux le tapis d'un chelin qui cache tout entier le parquet!
+
+C'est que nous sommes ici dans la chambre particulière, dans le _sanctus
+sanctum_ de cette jolie jeune fille qui manie si prestement son
+aiguille, près de la fenêtre.
+
+Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de fauvette ou
+d'hirondelle plus chaud, plus douillet, plus charmant que cela?
+
+Au moment où pénètre notre regard profane dans ce coquet pigeonnier, il
+est environ quatre heures de l'après-midi.
+
+C'est le jour môme de notre excursion à la Canardière et le lendemain de
+la fameuse réunion d'étudiants.
+
+La maîtresse du petit logis, debout avec l'aube et fatiguée par un
+travail incessant et monotone, lève de temps en temps sa bête blonde,
+jette un regard distrait par la fenêtre, puis laisse tomber son menton
+dans sa main et rêve...
+
+L'aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les dessins de la toile;
+mais elle s'arrête de nouveau au bout de quelques minutes... la tête
+blonde se relève; le regard distrait traverse encore la mousseline
+transparente pour aller se perdre sur les sombres remparts...
+
+Et puis, l'infatigable aiguille se remet à l'oeuvre.
+
+Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait bien interrompre
+tout-à-fait son travail; mais, de toute évidence aussi, quelque raison
+puissante l'en empêche et l'aiguillonne.
+
+La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses de triomphe et de
+défaillance, jusqu'à ce qu'un bruit cadencé de pas sur le trottoir d'en
+face arrête enfin net la terrible aiguille.
+
+L'ouvrage est brusquement déposé sur un petit guéridon, et la jeune
+brodeuse, se haussant sur ses mignons pieds, regarde avec anxiété dans
+la rue.
+
+Apparemment qu'elle voit ce qu'elle désirait voir, car aussitôt,
+frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre, elle abandonne
+vivement la fenêtre et court à la porte de sa chambre.
+
+Un instant après, un bruit de clef jouant dans une serrure se fait
+entendre, puis l'escalier est ébranlé par des pieds agiles qui
+l'escaladent quatre à quatre, et, finalement, un jeune homme tout
+essoufflé arrive comme une bombe dans la chambre, pour être reçu entre
+les bras de notre jolie travailleuse.
+
+Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon d'effleurer l'esprit,
+que ce mortel privilégié n'était autre que notre vieille connaissance
+d'hier, le _petit Caboulot_, et la belle jeune fille de la mansarde, sa
+soeur _Louise_, l'ex-fiancée du Roi des Étudiants!
+
+Là, Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui avait annoncé qu'il
+possédait un grand secret la concernant, mais qu'il ne lui en ferait
+part qu'après son cours, à quatre heures, alors, que leur père serait
+absent.
+
+Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque temps, et voilà
+pourquoi nous avons vu Louise oublier sa broderie pour regarder par la
+fenêtre ou se demander quel pouvait bien être ce _grand secret_, de
+monsieur son frère.
+
+Maintenant, par quelle succession d'événements singuliers et quelles
+vicissitudes du sort avaient-ils passé, pour que nous les retrouvions
+dans un modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec, après
+les avoir laissés là-bas, sur le Richelieu, dans une situation plus
+qu'aisée?
+
+C'est ce que nous allons raconter en quelques mots.
+
+On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la déportation à Kingston
+de son rival Després, voulut se conduire en conquérant et obtenir des
+parents de Louise la main de leur fille.
+
+Ceux-ci refusèrent net.
+
+Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune homme comme un aimable
+compagnon et un gai convive; mais, outre que depuis il avait tenté
+d'enlever leur fille de force, deux autres raisons leur faisaient un
+devoir de résister à sa demande.
+
+C'était d'abord l'engagement pris avec le sauveur de leur fille.
+Després--engagement d'honneur dont ils ne se croyaient pas déliés par
+le malheur arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la conduite
+ignoble de Lapierre dans toute cette affaire de duel et de procès avait
+soulevé contre lui l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient
+pour pour gendre d'un homme ayant sur la conscience d'aussi lâches
+agissements.
+
+Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur détermination bien
+arrêtée.
+
+Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut inutile.
+
+Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit pas de recourir,
+pour se venger, à un moyen révoltant: il calomnia publiquement Louise et
+répandit sur son compte les bruits les plus compromettants.
+
+Puis, content de son oeuvre, il détala au plus vite et se réfugia aux
+États-Unis.
+
+Mais il laissait derrière lui la semence maudite qu'il avait jetée parmi
+les populations cancanières des petites paroisses environnantes, et
+cette semence germa avec une effrayante rapidité.
+
+La position ne tarda pas à devenir intolérable pour la famille
+Gaboury--on a vu ailleurs que c'était son nom--et elle dut vendre ses
+propriétés, puis s'en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu,
+où chacun de ses membres était né.
+
+Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa folle passion par la
+lâcheté de son ravisseur, avait la première, demandé ce déplacement.
+
+Ce fut à Québec que l'on décida de se rendre--autant pour mettre le plus
+de distance possible entre la nouvelle et l'ancienne résidence, que pour
+permettre au petit Georges de continuer plus facilement ses études.
+
+Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à peine de tarir la source
+de celles versées par cette famille éprouvée, qu'une nouvelle calamité
+s'abattit sur elle et que les pleurs reparurent.
+
+Madame Gaboury, minée par le chagrin et la maladie, succomba six mois
+après avoir quitté s'a place natale.
+
+Ce fut un grand deuil.
+
+Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais. La malheureuse jeune
+fille s'imagina, non sans une apparence de raison, qu'elle était pour
+beaucoup dans ce fatal événement, et cette funeste conviction s'enracina
+tellement dans son esprit, qu'elle y étendit un sombre voile de
+mélancolie, que la main bienfaisante du temps ne put jamais déchirer
+complètement.
+
+Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables de toute
+situation de ce genre, Georges entra à l'Université, et les revenus se
+trouvèrent insuffisants pour un tel surcroît de dépense...
+
+Le père Gaboury, encore alerte pour son âge, paya bravement de sa
+personne, en se faisant petit employé d'une maison de commerce.
+
+Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de réparer ses torts
+involontaires envers sa famille, elle se mit résolument à l'oeuvre et
+devint une ouvrière en broderie des plus courues.
+
+L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait courbée sur son
+travail.
+
+Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements, Georges put
+continuer, insoucieux, ses études médicales.
+
+On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices nécessaires, que
+l'enfant ne fit que soupçonner la vérité, sans jamais la découvrir toute
+entière.
+
+Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement d'apprendre l'art de
+guérir, aux prix des fatigues de son vieux père et des sueurs de sa
+pauvre soeur.
+
+Voilà où en étaient les choses au moment où nous renouons connaissance
+avec cette estimable famille.
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Le Frère et la Soeur
+
+Après maintes accolades et une prodigieuse quantité de baisers sonores,
+le Caboulot s'arrêta enfin pour reprendre haleine.
+
+Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea vers le guéridon pour
+y déposer un peu plus soigneusement un cahier de notes qu'il avait à la
+main.
+
+Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l'ouvrage de broderie oublié par
+sa soeur. Il s'en empara, et l'examinant avec une attention comique:
+
+--Ah! ça, ma grande soeur, s'écria-t-il, aurais tu, par hasard,
+l'intention de te marier?
+
+--Pourquoi cette question? fit Louise, en s'efforçant de sourire.
+
+--Parce que, tonnerre d'une pipe, voici un jupon qui sent le
+_matrimonium_ à plein nez.
+
+--Oh! le vilain garçon qui fouille dans les ouvrages de femmes!
+
+--C'est que, hum!... mademoiselle ma soeur, vous m'avez toujours soutenu
+que vous ne travailliez pas pour les autres, et qu'à moins de prévisions
+matrimoniales très... très prudentes...
+
+--Eh! bien?...
+
+--Cette robe de baptême ne vous est pas destinée.
+
+--Curieux, va! Es-tu bien sûr, au moins, que ce soit une robe de
+baptême?
+
+--Dame! ça m'en a tout l'air... Au reste, c'est peut-être une jaquette
+pour ta poupée, petite soeur.
+
+--Tu sais bien que je ne _catine_ plus.
+
+--Alors, c'est une robe de baptême, puisque ça ne peut être que ceci ou
+cela. Sors-moi un peu de ce dilemme-là.
+
+--Je n'ai pas fait ma rhétorique, et j'aime mieux rester entre les
+pattes de ton terrible dilemme, que d'en sortir pour me faire quereller.
+
+--Ah! ah! voilà enfin un aveu... Ainsi, il est établi, irréfutablement
+établi que Mlle Gaboury s'est fait couturière pour entretenir à
+l'Université son flandrin de frère...
+
+--Mais, pas du tout: j'ai des moments de loisir, des heures d'ennui...
+je les utilise, je m'amuse.
+
+--Oui, oui... _va-t-en voir s'ils viennent..._ Ce n'est pas à moi que
+l'on fait avaler de pareilles couleuvres.
+
+--Quand je te dis...
+
+--Ne dis rien, ne dis rien: tu t'enferrerais davantage. Je sais à quoi
+m'en tenir. Mon père et toi, vous suez le sang pour amarrer les deux
+bouts, et c'est moi qui en suis la cause: voilà l'affaire tirée au net.
+
+--Mais, mon cher enfant...
+
+--Louise, ma grande soeur, ce n'est pas bien, ça!... Je ne veux pas t'en
+dire plus long aujourd'hui... Et, tiens--comme je n'ai pas de rancune,
+moi--je vais te punir immédiatement en t'annonçant une nouvelle qui va
+probablement te causer une certaine émotion.
+
+--Ah! oui... ce grand secret que tu tiens en réserve depuis ce matin?...
+
+--Précisément. Te doutes-tu un peu de quoi il s'agit?
+
+--Mais, non... à moins que tu n'aies eu des nouvelles de... _lui_.
+
+Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement son frère.
+
+--J'en ai, ma soeur, répondit gravement le Caboulot.
+
+--Tu as des nouvelles de Gustave?... tu sais où il est? demanda vivement
+la jeune fille, qui devint pâle.
+
+--Mieux que cela: je l'ai vu.
+
+--Ici, à Québec?
+
+--A l'Université, où il est étudiant en médecine, comme moi.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+Et Louise, étourdie par cette nouvelle imprévue, se laissa tomber sur un
+siège.
+
+Depuis six ans que Gustave Lenoir--il portait son vrai nom à cette
+époque--était allé subir, au pénitencier de Kingston, la condamnation
+que lui avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle de lui
+n'était parvenue au Canada.
+
+On s'était répété vaguement que le malheureux jeune homme, après s'être
+sorti de prison, avait traversé la frontière et s'était lancé tête
+baissée dans le formidable tourbillon de la guerre américaine. Mais,
+à part ce maigre renseignement, on ignorait absolument ce qu'il était
+devenu. Et le père de Gustave lui-même, questionné à ce sujet, déclarait
+ne rien savoir sur le compte de son fils.
+
+De sorte que toutes les connaissances du jeune Lenoir avaient fini par
+le croire mort, tué sans doute--comme tant de ses compatriotes--dans une
+de ces épouvantables boucheries de la guerre de sécession.
+
+--Louise seule, ou à peu près, persistait à espérer... Son coeur, revenu
+tout entier aux chastes élans du premier amour, se refusait à accepter
+l'idée d'une séparation éternelle... Quelque chose lui disait qu'elle
+reverrait Gustave et que, régénérée par l'expiation, elle pourrait
+arracher de l'âme endolorie du jeune homme le dard que sa trahison y
+avait planté.
+
+Pourtant, jusqu'à ce jour, rien n'était venu donner raison à cette voix
+intérieure, et, si tenace que fût l'espérance, de la pauvre fille, elle
+subsistait malgré elle la froide influence de la désillusion.
+
+Et voilà que tout à coup, sans préparation, elle apprenait, que,
+non-seulement Gustave était vivant, mais encore qu'il était à Québec et
+que son frère l'avait vu!...
+
+On conçoit donc l'émotion indescriptible qui s'empara d'elle.
+
+Après une minute d'un silence anxieux, que le Caboulot respecta, Louise
+reprit, d'une voix tremblante:
+
+--Ainsi, tu l'as vu?
+
+--Comme je te vois.
+
+--Et tu lui as parlé?
+
+--Il y a deux mois que je lui parle tous les jours sans le connaître.
+
+--Il est donc bien changé?
+
+--Ah! pour ça, c'est plus que je ne puis dire: j'étais si jeune quand il
+venait chez nous, là-bas, que je n'ai guère fait attention à ses traits.
+Tout ce que je sais, c'est qu'il a beaucoup vieilli et que je ne
+l'aurais certes pas reconnu, sans l'histoire qu'il nous a contée.
+
+--Quelle histoire?
+
+Le Caboulot hésitait.
+
+--Dis, insista Louise.
+
+--Je veux tout savoir.
+
+--Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant fermée.
+
+La jeune fille s'approcha de son frère, puis lui prenant les mains:
+
+--Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te trompes: la blessure dont
+tu parles saigne toujours.
+
+Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur.
+
+--Quoi! fit-il, tu aimerais encore, cet homme?
+
+--Eh bien! oui, je l'aime! répondit Louise avec explosion.
+
+--Même après ce qu'il a fait?
+
+--Surtout après ce qu'il a fait, repartit avec force la jeune fille.
+S'il n'eût pas souffert à cause de moi, peut-être l'aurais-je oublié à
+jamais!...
+
+Le Caboulot paraissait ahuri.
+
+Il regardait sa soeur avec des yeux hagards.
+
+Tout à coup, un souvenir lui traversa la tête, et il lui fut impossible
+de se contenir plus longtemps.
+
+--Eh bien! ma soeur, s'écria-t-il, aime-le si tu veux, mais ce n'en est
+pas moins un fier misérable.
+
+--Un misérable?
+
+--Oui, oui, un misérable, un gredin, un gibier de potence, tout ce que
+tu voudras! glapit le Caboulot exaspéré.
+
+Et, comme Louise paraissait altérée, l'enfant reprit doucement:
+
+--Vois-tu, ma chère soeur, je lui aurais peut-être pardonné le mal qu'il
+t'a fait, s'il eût montré du repentir... mais, loin de là, le brigand
+cherche à faire d'autres victimes, et, pas plus tard que la nuit
+dernière. Gustave nous racontait...
+
+--Gustave? interrompit Louise avec stupeur.
+
+--Oui, Gustave.
+
+--Gustave Lenoir?
+
+--Eh! tonnerre d'une pipe, quel autre Gustave veux-tu que ce soit?...
+
+Et le Caboulot regarda sa soeur avec des yeux tout écarquillés.
+
+Louise respira.
+
+--Quel est donc celui que tu appelles misérable et qui cherche encore à
+faire des victimes? demanda-t-elle, la gorge serrée.
+
+--Eh! je te le dis depuis une heure, gronda le Caboulot: cette bête
+féroce, qui mord et déchire ceux qui lui font du bien, c'est Lapierre!
+
+--Lapierre! exclama la jeune fille, serait-il donc à Québec, lui aussi?
+
+--Il n'y est que trop, le brigand... Plût au ciel qu'il fût encore
+à canailler aux États-Unis, puisque ma pauvre soeur a la coupable
+faiblesse d'aimer un monstre semblable!
+
+--Mais ce n'est pas lui que j'aime! se récria vivement Louise.
+
+--Vrai?... Ah!... Mais qui donc aimes-tu, alors?... Dis vite, petite
+soeur..., Oh! si c'était!...
+
+--Oui, c'est lui... c'est Gustave! Tu aurais dû le comprendre de suite.
+
+Le Caboulot ne répondit pas. Il sauta au cou de sa soeur et la couvrit
+de baisers.
+
+Il avait la pensée tellement occupée de Lapierre, depuis le matin, qu'il
+avait cru que Louise voulait faire allusion à ce dernier, en parlant de
+blessure encore saignante.
+
+De là le quiproquo et l'indignation en pure perte de notre bouillant ami
+le Caboulot.
+
+Rassuré tout à fait, le petit étudiant devint calme et reprit:
+
+--Ah! Louise, tu m'as fait une fière peur, et la bile m'en a frémi dans
+sa vésicule!
+
+--Mon cher Georges, il n'y a rien à craindre de ce côté-là, répondit la
+jeune fille. Je méprise ce Lapierre depuis le jour où j'ai appris sa
+lâche conduite dans la terrible nuit du duel.
+
+--Il n'en fallait, pas plus, assurément... Mais combien tu le
+mépriserais davantage, su tu avais entendu Després... pardon, Gustave...
+
+--Pourquoi dis-tu Després?
+
+--C'est le nom que porte Gustave depuis... depuis qu'il a été. au
+pénitencier.
+
+--C'est juste, murmura Louise... Il ne veut plus porter un nom qui lui
+rappelle tant d'amers souvenirs.
+
+--En effet, ma soeur... Je disais donc que si tu avais entendu Gustave,
+la nuit dernière, nous raconter toutes les infamies de ce brigand de
+Lapierre, tant au Canada qu'aux États-Unis, ce ne serait plus du mépris
+que tu éprouverais pour lui, mais de l'indignation et du dégoût.
+
+--Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu? s'écria Louise... Voyons, mon cher
+Georges, raconte-moi tout cela minutieusement et n'oublie rien, surtout,
+de ce qui concerne ce pauvre Gustave... J'ai été bien coupable envers
+lui, et s'il était en mon pouvoir d'adoucir un peu l'amertume de ses
+souvenirs, je le ferais au prix des plus grands sacrifices.
+
+--Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai pas un mot, car, moi aussi,
+je veux t'aider à ramener l'espérance et le pardon dans le coeur de mon
+pauvre ami Gustave.
+
+Et le Caboulot fit à sa soeur le récit détaillé de tout ce qu'avaient
+révélé, la nuit précédente, Champfort et Després. Il n'omit pas
+l'engagement solennel pris par le Roi des Étudiants de démasquer
+Lapierre et de venger d'un seul coup toutes les dupes de ce chenapan.
+
+Puis, lorsqu'il eut terminé:
+
+--Ma, soeur, dit-il, nous avons notre coup d'épaule à donner dans cette
+oeuvre solennelle de justice rétributive... J'ai compté sur toi: me
+suis-je trompé?
+
+--Mon frère, répondit gravement Louise, Dieu défend la vengeance, mais
+il ordonne la charité. Or, c'est de la charité que d'empêcher une
+malheureuse jeune fille d'être sacrifiée à un monstre pareil.
+
+--Je ferai mon devoir: je vous aiderai!
+
+--Merci, ma soeur, répondit le Caboulot: à cette condition, Gustave
+pardonnera peut-être!
+
+--Que Dieu le veuille! soupira la jeune fille.
+
+Le Caboulot se leva.
+
+Sa figure rayonnait.
+
+--A l'oeuvre, maintenant! dit-il. Le citoyen Lapierre n'a qu'à bien se
+tenir.
+
+Le frère et la soeur se séparèrent.
+
+Six heures sonnaient à l'horloge de la cuisine et le père Gaboury
+rentrait.
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+Le Roi des Étudiants entre en campagne
+
+Gustave Després--nous voulons lui conserver ce nom sous lequel il était
+connu à l'Université--Gustave Després, disons-nous, occupait, rue
+Saint-Georges, un appartement confortable, composé de deux pièces.
+
+L'une de ces pièces, bien éclairée et presque spacieuse, donnait, sur la
+rue et cumulait les attributions de cabinet de travail, de salon et de
+laboratoire chimique.
+
+C'était une sorte de pandémonium où il y avait un peu de tout.
+
+Les crânes grimaçants y coudoyaient sans façon les fioles de
+médicaments; les tibias et les fémurs, épars et disparates, se
+prélassaient philosophiquement sur les meubles; un atlas d'anatomie,
+tout ouvert et peu soucieux de la crudité de ses planches, reposait
+cyniquement sur un volume de poésie d'Alfred de Musset... et la grande
+table, dressée au milieu de la pièce, ne se faisait pas scrupule de
+marier, dans le plus charmant des désordres, livre» de médecine et
+romans, scalpels et pipes, tabac et journaux, os humains et cornues de
+verre!...
+
+Ajoutez à tout cela une bibliothèque adossée à la muraille, dans un
+coin, un canapé, deux chaises, un joli hamac havanais suspendu aux
+solives du plafond, et un petit poêle de fonte, en forme de pyramide, à
+deux pas de la table... puis faites-vous un peu l'idée du chaos que ça
+devait être...
+
+Cependant, le Roi des Étudiants se plaisait au milieu de ce désordre
+artistique. Il aimait à embrasser d'un coup d'oeil, pèle-mêle et
+heurtées, toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble...
+Sa puissante imagination y puisait des éléments de rêverie et s'y
+repaissait, comme le fait le gourmet à la vue d'une table abondamment
+servie.
+
+La seconde pièce, plus petite et située en arrière, servait de chambre
+à coucher. Il est inutile pour nous d'y pénétrer et d'en faire la
+description.
+
+Passons donc.
+
+Comme on le voit, le logement de notre ami Després ne manquait pas d'un
+certain luxe; et, pour un carabin surtout, il pouvait presque passer
+pour somptueux.
+
+C'est que le Roi des Étudiants n'était plus ce jeune homme riche
+seulement d'illusions que nous avons connu à Saint-Monat. Un de ses
+oncles, célibataires, avait eu, deux années auparavant, le bon esprit de
+coucher Gustave sur son testament, et la non moins bonne idée de partir
+pour un monde meilleur.
+
+Or, ce respectable vieux garçon laissait après lui, outre les regrets de
+rigueur, une petite fortune assez rondelette, que Després empocha sans
+se faire prier le moins du monde.
+
+Et voilà comment il se faisait que le Roi des Étudiants pouvait loger
+sous des lambris décents, et tenir tête aux exigences de la haute
+dignité dont l'avait revêtu ses confrères.
+
+Le 22 juin de l'année 186..., juste au lendemain de la scène à laquelle
+nous venons d'assister entre le Caboulot et sa soeur, Gustave Després
+fumait sa pipe, nonchalamment étendu dans son hamac.
+
+Il était environ trois heures de l'après-midi.
+
+Le Roi des Étudiants venait de rentrer du cours, et, à moitié perdu dans
+un nuage de fumée, il paraissait réfléchir profondément.
+
+Quelques heures auparavant, il avait eu avec Champfort une longue
+conférence, qui s'était terminée par le dialogue suivant:
+
+--Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu'il aille ce soir à la Folie-Privat?
+
+--Edmond, qui l'a vu tout à l'heure, doit remettre à ma tante une
+lettre de Lapierre, dans laquelle il s'excuse de ne pouvoir se rendre
+aujourd'hui à la Canardière.
+
+--Ah! voilà qui ne laisse aucun doute. Dans ce cas, je vais commencer de
+suite mes petites combinaisons.
+
+Il n'est que temps, mon cher Després, car le pouvoir de ce coquin
+s'affermit de jour en jour.
+
+--Bah! laisse-moi faire: nous avons encore quatre grandes journées
+devant nous, et c'est plus qu'il m'en faut pour charger la mine qui fera
+tout sauter.
+
+--Que comptes-tu faire à ton entrée en campagne?
+
+--Mais pas grand'chose, mon cher. Je compte aller tout bonnement me
+promener à la Canardière. Ta tante possède un fort joli parc, et j'ai
+l'intention d'y aller herboriser.
+
+--Oui, je comprends... et, tout en herborisant, tu feras nos petites
+affaires.
+
+--Précisément, mon cher. Tu peux t'en rapporter à moi: une fois dans le
+coeur de la place, je mènerai rondement les choses. Ce n'est pas pour
+rien que je suis allé jusqu'aux États-Unis relancer le misérable qui m'a
+envoyé au pénitencier; ce n'est pas pour rien, non plus, que j'attends
+depuis de longues années le moment où je pourrai broyer cette canaille
+sous mon talon...
+
+--L'heure approche; elle va sonner... le Roi des Étudiants entre en
+campagne!
+
+--Vive le Roi des Étudiants! avait dit Champfort, en prenant congé.
+
+--A demain, avait répondu Després. Il y aura probablement du nouveau.
+
+Et Champfort était parti, laissant Després débrouiller seul les fils de
+sa trame.
+
+Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait dans son hamac, en
+suivant d'un regard distrait les capricieuses ondulations des petites
+colonnes de fumée qui s'échappait de ses lèvres, lorsque soudain, un
+coup de sonnette retentit.
+
+Gustave sauta à terre et murmura:
+
+«C'est lui; il est exact.»
+
+Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées; quand on frappa à la
+porte et que la figure sympathique d'Edmond Privat se montra dans
+l'encadrement.
+
+--Ah! mon cher, voilà qui s'appelle répondre gentiment à une invitation,
+s'écria Després en secouant la main du jeune homme.
+
+--Votre Majesté ne pourra donc pas, dire, comme Louis XIV, qu'elle a
+failli attendre, répondit Edmond en riant.
+
+--Oh! ma Majesté n'y regarde pas de si près, et n'est pas aussi
+exigeante que le Roi-Soleil. Elle s'accommode fort bien de
+l'empressement amical de ses fidèles sujets de l'Université-Laval.
+
+--En ce cas, sire, mettez mon amitié à contribution, repartit Edmond, en
+s'inclinant avec un respect comique.
+
+--Votre Majesté m'a dépêché une estafette, armée d'un billet, m'invitant
+à transporter ma rutilante personne ici. Je suis accouru. Que veut le
+Roi des Étudiants?
+
+--Ce qu'il veut?... Je vais te le dire, Prends un siège, _Cinna_, et
+assieds-toi.
+
+L'étudiant en droit s'installa dans un fauteuil.
+
+--Mon cher Edmond, reprit Després d'une voix grave, j'ai à te parler de
+choses infiniment sérieuses, et j'ai besoin, avant d'entamer un sujet
+d'une aussi grande importance, que tu me dises sincèrement si tu aimes
+un peu cette vieille _culotte de peau_, qui s'appelle Gustave Després.
+
+Edmond regarda son ami avec des yeux étonnés, puis se levant d'un bond
+et lui prenant les mains:
+
+--Si je t'aime! si je t'aime!... s'écria-t-il. Mais, en vérité, mon
+pauvre Gustave, en douterais-tu, par hasard?
+
+--Allons, je te crois. Merci... avec de braves coeurs comme toi, on peut
+tout entreprendre et il faut jouer cartes sur table.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Edmond, et pourquoi ces airs solennels?
+
+--Il y a, mon cher, que je veux empêcher un crime abominable de se
+consommer et un bandit d'entrer de force dans une famille respectable.
+
+--Mais... qu'ai-je à voir dans cette affaire et comment puis-je t'être
+utile?
+
+--Tu as tout à y voir et tu dois m'aider, car la famille dont je parle
+est la tienne et le bandit qui cherche à s'y introduire se nomme Joseph
+Lapierre.
+
+--Quoi! s'écria le jeune Privat, mon futur beau-frère?...
+
+--Lui-même, mon cher.
+
+--Et tu dis...
+
+--Que c'est une horrible canaille, indigne de dénouer les cordons des
+souliers de ta soeur.
+
+--Mais, d'où sais-tu cela?
+
+--Je possède tous les secrets de ce garnement et j'ai en ma possession
+assez de preuves pour le confondre de la façon la plus évidente...
+
+--En vérité?... Mais alors, ma pauvre soeur est donc victime de quelque
+horrible machination?
+
+--Mlle Privat est en effet si bien enchevêtrée dans le réseau de
+mensonges tissé autour d'elle par Lapierre, qu'elle ne peut s'échapper
+et qu'elle marche fatalement au sacrifice, croyant laver de la mémoire
+de son père une souillure imaginaire.
+
+--Ah! je comprends maintenant ses tristesses incompréhensibles et la
+demi confidence qu'elle m'a faite un jour.
+
+--Quelle confidence?
+
+Edmond raconta à Després la scène du parc que l'on sait. Puis, quand il
+eut fini:
+
+--Depuis ce jour, ajouta-t-il, j'ai compris qu'il y avait un secret
+terrible entre ma soeur et son fiancé... mais lequel!... C'est ce que je
+n'ai jamais pu deviner.
+
+--Ce secret, mon cher, je te l'expliquerai en temps et lieu. Pour
+aujourd'hui, contente-toi de prendre ma parole et de savoir que ce
+secret est une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta soeur à
+l'épouser et à lui apporter surtout une dot considérable.
+
+--Oh! l'infâme!... s'écria le frère de Laure, en serrant les poings...
+mais je ne souffrirai pas cela, moi, et dussé-je le tuer sur les marches
+de l'autel...
+
+--Mauvais moyen, mon cher. La violence ne fait jamais de bonne besogne.
+
+--Que faire alors? je ne peux pourtant pas laisser cette pauvre Laure
+donner tête baissée dans un pareil traquenard.
+
+--Que faire?... Me laisser agir et suivre mes instructions. Cet homme
+m'appartient, Edmond. Il y a six ans que je le guette et que je
+m'apprête à venger la perte de mon bonheur.
+
+--Que t'a-t-il donc fait? demanda naïvement le jeune étudiant.
+
+--Ce qu'il m'a fait? rugit Després... Il m'a volé ma fiancée, puis,
+après s'être battu en duel contre moi, m'a dénoncé aux autorités, qui,
+elles, m'ont envoyé au pénitencier de Kingston...
+
+--Voilà ce qu'il m'a fait!
+
+Il se fit un silence.
+
+Edmond Privat attendait, que le calme fut revenu sur la figure sombre de
+Després. Enfin, il tendit à son camarade sa main finement gantée:
+
+--Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court ma soeur m'épouvante...
+je m'en rapporte à toi pour l'éloigner de sa tête... Mais, de grâce, ne
+perdons pas de temps et suis-moi au cottage. Nous tâcherons d'ouvrir les
+yeux de cette malheureuse enfant.
+
+--Mon cher, j'allais te proposer cette petite promenade. J'ai besoin
+en effet de voir Mlle Privat, mais je dois lui parler à elle seule. La
+chose est-elle possible?
+
+--Hum! à la maison, ce n'est guère praticable.
+
+--Ne peux-tu la prier d'aller faire un tour dans le parc avec toi?
+
+--Oh! pour cela, oui: c'est très facile.
+
+--Une fois dans le parc, tu me feras l'honneur de me présenter à elle
+et tu t'éloigneras un peu, de manière à nous permettre de converser
+librement.
+
+Le reste me regarde.
+
+--Mais, ma mère te verra pénétrer dans le parc.
+
+--Pas du tout: j'entrerai sous le bois en faisant un détour, à distance
+du cottage.
+
+--En effet, tout est, pour le mieux: partons.
+
+--Une minute. Lapierre ne viendra pas chez vous aujourd'hui, n'est-ce
+pas?
+
+--Je suis certain que non. Il a une affaire importante à régler;
+m'a-t-il dit, et j'apporte une lettre de lui à ma mère.
+
+--Très bien. Maintenant un dernier mot.
+
+--Parle.
+
+--Donne-moi ta parole d'honneur de ne pas souffler mot à personne de la
+conversation que nous venons d'avoir.
+
+--Pas même à ma mère?
+
+--Pas même à ta mère.
+
+--Puisque tu le veux, je te la donne.
+
+--Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette et je te suis. As-tu ta
+voiture?
+
+--Oui, elle est à la porte.
+
+--C'est bien; nous serons rendus là-bas avant cinq heures.
+
+--Oh! oui, il n'est que quatre.
+
+Després, qui avait fini sa toilette, rejoignit son camarade, et une
+minute après tous deux roulaient à grand fracas vers la Canardière.
+
+Le Roi des Étudiants entrait en campagne.
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Le premier pas
+
+Depuis la conversation orageuse qu'elle avait eue avec son fiancé, Mlle
+Privat ne quittait guère sa chambre et ne se mêlait que très rarement
+aux autres membres de la famille.
+
+Frappée au coeur et courbée forcément sous une inexorable nécessité,
+elle voulait bien ne pas se plaindre, mais il lui était impossible de
+prendre part aux joies de ses compagnes plus heureuses qu'elle, et
+encore plus impossible de s'associer aux préparatifs que l'on faisait en
+vue de son mariage.
+
+C'était ainsi qu'elle vivait, isolée et mélancolique, tantôt retirée
+dans sa délicieuse chambrette, tantôt en tête-à-tête avec le grand piano
+du salon, pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements, tout
+était bruit, mouvement et branle-bas de fête.
+
+Dans le cours de la vie humaine, combien de fois le plaisir insoucieux
+ne s'ébat-il pas de la sorte tout à côté de la douleur ignorée!
+
+A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient au grand trot sur le
+chemin de la Canardière, la pauvre Laure, toujours triste et désespérée,
+se trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant son regard voilé
+sur la magnifique campagne qui avoisine Québec. A travers quelques
+éclaircies d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons d'un
+ruban grisâtre, la route qui conduit à Montmorency... De temps à autre,
+un magnifique équipage passait rapidement vis-à-vis ces percées de
+feuillages, pour disparaître en une seconde, se montrer de nouveau plus
+loin, puis s'évanouir encore.
+
+Laure regardait sans voir...
+
+Que lui importait le mouvement de ces foules en habits de fête, galopant
+joyeusement sur le chemin de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il
+pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait en face de sa
+jeune existence pouvait-elle lui offrir autre chose que des épines et
+des ornières!...
+
+Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants équipages, sans
+leur accorder plus qu'une attention distraite, lorsqu'un élégant
+phaéton, traîné par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta tout
+à coup vis-à-vis d'une éclaircie du parc et qu'un des deux jeunes gens
+qui en occupaient le siège sauta à terre, puis disparut entre les
+arbres.
+
+Laure devint toute pâle.
+
+Elle avait reconnu la voiture de son frère et se disait avec anxiété:
+
+--Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?... Pourvu que ce ne soit
+pas lui!...
+
+Puis se ravissant:
+
+--Mais non..., ce ne peut être déjà mon persécuteur... et, d'ailleurs, il
+ne se serait pas venu dans la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas,
+ne serait pas descendu à l'entrée du parc.
+
+Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole. Toutefois, sa curiosité
+n'était pas satisfaite, et elle se remit à faire de nouvelles
+suppositions.
+
+--Si c'était Paul! se dit-elle.
+
+Et sa main se porta involontairement à son coeur.
+
+Depuis la scène de l'avant-veille et, surtout, depuis l'imprudent aveu
+fait par Lapierre relativement aux sentiments de l'étudiant en médecine,
+Laure était bien revenue de ses préventions contre son cousin. Plus que
+cela, elle se reprochait amèrement de ne l'avoir pas compris et d'avoir
+ainsi laissé passer le bonheur à côté d'elle, sans lui tendre la main...
+Et, maintenant, cet amour désintéressé et malheureux, ce sentiment
+chevaleresque qu'elle s'était appliquée à refouler--faute de le
+connaître--dans le coeur du fier jeune homme, pouvait-elle y songer?...
+pouvait-elle le lui offrir encore?...
+
+Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions, ne put empêcher
+une larme brûlante de couler sur sa joue enfiévrée.
+
+Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle Supposition.
+
+--Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il souffre, lui aussi, et
+ne veut pas augmenter sa souffrance en venant dans cette maison où
+le malheur s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme que j'ai vu
+disparaître dans le parc...
+
+Elle n'acheva pas.
+
+Le roulement d'une voiture se fit entendre dans l'avenue, et Laure,
+s'avançant la tête hors de sa fenêtre, put voir son frère sauter
+lestement sur les marches du péristyle et remettre les guides à un
+domestique.
+
+Alors, la jeune créole appela:
+
+--Edmond!
+
+Celui-ci releva la tête.
+
+--Je veux te voir tout de suite, continua Laure. Peux-tu me donner deux
+minutes?
+
+--Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures, répondit l'étudiant, qui
+disparut sous la haute porte d'entrée.
+
+
+Un instant après, il était dans la chambre de sa soeur.
+
+La jeune créole embrassa, son frère, puis ouvrait la bouche pour
+lui poser une question facile à deviner, lorsqu'elle s'aperçut que
+l'étudiant, d'ordinaire pétulant et joyeux, était, ce jour-là, d'une
+gravité magistrale.
+
+Elle le regarda quelques secondes, puis changeant brusquement sa
+question:
+
+--Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond? demanda-t-elle; qu'a-t-il pu
+t'arriver de si fâcheux pour que tu sois devenu comme cela tout morose?
+
+--Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire, ma bonne Laure, répondit
+l'étudiant.
+
+--Alors, pourquoi cette figure de juge qui va prononcer une sentence de
+mort?
+
+--Ai-je vraiment cette figure-là?
+
+--Mais... à peu près.
+
+--Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque sentence grave à
+porter... ou à faire porter.
+
+--Une sentence?
+
+--Tu dis bien.
+
+--Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi, au moins?
+
+Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait plus, et elle ne
+put qu'ébaucher un amer rictus.
+
+Edmond ne répondit pas, mais il se leva et, s'approchant de sa soeur, il
+lui dit avec une tristesse qui n'était pas sans solennité:
+
+--Ma soeur, le temps des atermoiements et des subterfuges est passé...
+Il se trame ici des choses terribles et enveloppées d'un sombre
+mystère...
+
+Laure voulut se récrier.
+
+--Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si je n'ai pas le droit
+de te forcer à me faire part de ce fatal secret que tu prétends exister
+entre nous, l'ai du moins le devoir d'empêcher ma soeur unique de se
+sacrifier inutilement.
+
+--Edmond, je t'en prie, interrompit fébrilement la jeune créole, ne va
+pas plus loin et cesse de me parler de ces choses. Tu m'as promis, il y
+a quelque temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet.
+
+--Je l'avoue; mais les circonstances sont changées... Il s'agit du
+bonheur de toute ta vie, et je ne veux plus rester spectateur impassible
+d'un sacrifice aussi douloureux.
+
+--Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon fiancé!...
+
+Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer ce sublime mensonge
+d'une voix ferme.
+
+Edmond la contempla d'un air attendri.
+
+--Ce n'est pas à moi, pauvre chère soeur, dit-il, que tu feras croire
+pareille chose. Ton âme est trop noble pour n'avoir pas deviné la
+bassesse de caractère et l'hypocrisie de ce misérable suborneur... Tu ne
+peux l'aimer.
+
+--C'est là où tu te trompes, essaya de répliquer Laure.--Et, d'ailleurs,
+reprit-elle avec énergie, si je fais véritablement un sacrifice, c'est
+que je le juge tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait
+m'empêcher de l'accomplir. Le sort en est jeté... Tu m'as juré de ne
+jamais révéler ce secret à notre mère: tiens ta promesse, je tiendrai
+mes engagements.
+
+Le jeune Privat vit qu'il était temps de frapper un grand coup.
+
+--S'il existait de par le monde, dit-il, un homme qui fût capable de te
+prouver l'inutilité de ton sacrifice...?
+
+Laure hocha la tête et murmura:
+
+--C'est impossible.
+
+--Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait des documents
+irrécusables, en présence desquels le doute ne serait pas permis, et
+établissant que Lapierre est un misérable, digne tout au plus de figurer
+au bout d'une corde de potence...
+
+Laure ne répondait pas.
+
+Son front était devenu brûlant et les tempes lui bourdonnaient.
+
+--Eh bien? fit l'étudiant.
+
+--Un homme semblable n'existe pas, répondit la jeune fille, qu'une
+étrange espérance envahissait.
+
+--S'il existait? insista Edmond.
+
+--S'il existait! s'il existait! s'écria Laure avec exaltation, je dirais
+que Dieu a eu pitié de moi et qu'il a fait un miracle.
+
+--Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en tirant une lettre de sa
+poche, remercie Dieu, car il a fait un miracle; car cet homme existe et
+il t'envoie ceci.
+
+Laure s'empara fébrilement de la lettre que lui présentait son frère.
+
+--Une lettre! dit-elle... une lettre à moi!...Mais vais-je me permettre
+de la lire?
+
+--Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune homme qui sera ton
+sauveur. Ne refuse pas le secours que t'envoie la Providence.
+
+--N'est-ce pas ce jeune étranger qui t'accompagnait tout à l'heure,
+demanda Laure, tout en brisant le cachet d'une main tremblante.
+
+--Précisément. Il attend dans le parc que tu lui répondes.
+
+Laure ouvrit la lettre et lut tout bas.
+
+Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave Després:
+
+
+ Mademoiselle,
+
+ Un homme qui a parfaitement, connu, à l'armée américaine, votre
+ brave et malheureux père, vous demande respectueusement quelques
+ instants d'entretien, sous la sauvegarde de votre frère.
+
+ Cet homme est en état de vous donner tous les renseignements que
+ vous pourrez lui demander sur la personne et les actes de M. Joseph
+ Lapierre, votre fiancé. Il appuiera ses, dires des preuves les plus
+ irrécusables.
+
+ De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre cet envoyé de
+ la Providence, car il est probablement le seul homme qui puisse
+ éloigner de votre tête l'effroyable malheur qui vous menace.
+
+ Laissez-vous conduire par votre frère.
+
+La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir. Après avoir
+glissé la lettre du Roi des Étudiants dans son corsage, elle dit
+rapidement à son frère:
+
+--As-tu vu _Monsieur_, aujourd'hui?
+
+--Je l'ai vu ce matin.
+
+--A quelle heure doit-il venir?
+
+--Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre d'excuse pour ma mère.
+
+--Ah! tant mieux: nous ne serons pas épiés. Allons trouver l'homme qui
+m'a écrit; c'est Dieu qui nous l'envoie.
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+L'entrevue
+
+Comme il avait été convenu, Edmond Privat fit descendre Després à
+l'entrée du parc et continua son chemin, pour arriver, au grand trot de
+ses deux _mustangs_, par la grande avenue.
+
+Quant au Roi des Étudiants, habitué à tous les exercices du corps, il
+enjamba prestement la haie vive qui fermait le parc, et s'engagea dans
+un étroit sentier dont le mince ruban se déroulait, en serpentant,
+vers le nord. Suivant les indications du jeune Privat, Gustave devait
+déboucher, après une dizaine de minutes de marche, sûr un vaste
+rond-point au centre du parc, et attendre là que la jeune créole et son
+frère vinssent le rejoindre.
+
+Il cheminait donc tranquillement dans la sente à peine tracée, écartant
+de ses deux mains les rameaux entrelacés qui barraient le passage, et
+songeant à ce qu'il lui faudrait dire pour convaincre la malheureuse
+fiancée de Lapierre, lorsque soudain, à un coude du sentier, près d'un
+petit pont de bois jeté sur un ruisseau, un bruit de branches froissées
+se fit entendre, suivi de piétinements semblables à ceux produits par un
+animal qui s'enfuit précipitamment.
+
+Després s'arrêta.
+
+--Est-ce qu'il y aurait des animaux dans ce parc? se demanda-t-il.
+
+Et il écarta les branches pour faire quelques pas dans la direction d'où
+était venu le bruit suspect. Mais tout était rentré dans le silence,
+et aucune trace n'était visible sur le lit de feuilles sèches qui
+tapissaient le sol.
+
+--Allons! se dit-il, je n'ai pas de temps à perdre à la constatation
+d'une semblable bagatelle... C'est un animal quelconque, ou quelque
+gamin qui cherche des nids d'oiseaux... Laissons-les à leurs amusements.
+
+Et, pour réparer le temps perdu, Després allongea le pas, refoulant les
+blanches feuillues qui lui froissaient la poitrine, brisant avec fracas,
+les rameaux entrelacés, de telle façon qu'une douzaine de fauves
+auraient pu s'abattre autour de lui sans qu'il les entendit.
+
+Il arriva bientôt en vue de la clairière.
+
+C'était, comme nous l'avons dit, un vaste rond-point où venaient
+aboutir--semblables aux rayons d'une immense roue--toutes les allées
+principales du parc.
+
+Tout autour, des bancs à dossier, peints en la traditionnelle couleur
+verte, étaient disposés entre les arbres--les uns orgueilleusement assis
+sur la croupe de quelque petit mamelon, les autres à moitié ensevelis
+sous le feuillage luxuriant.
+
+Gustave se dirigea vers un de ces derniers et s'y installa.
+
+Puis il se prit à réfléchir profondément.
+
+La partie qu'il allait engager était extrêmement sérieuse. Non-seulement
+il allait avoir à lutter contre un homme d'une habileté supérieure et
+rompue à toutes les intrigues, mais encore il lui faudrait porter la
+conviction dans le coeur d'une jeune fille entièrement fascinée par ce
+démon, marchant stoïquement à ce qu'elle croyait être la réhabilitation
+de la mémoire de son père, avec le fatalisme des victimes antiques.
+
+Després n'attendit pas longtemps.
+
+En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'une jeune fille,
+vêtue de noir et pâle comme une madone d'albâtre, émergea à un coude de
+la grande allée conduisant au cottage, et s'avança lentement dans la
+direction du rond-point.
+
+Elle donnait le bras à un jeune homme, que Gustave reconnut sur-le-champ
+pour être Edmond Privat.
+
+Le Roi des Étudiants ne put se défendre d'une profonde émotion à la vue
+de cette femme malheureuse et forte, de cette belle créole dont le type
+opulent et la pâleur dorée avaient fait place à une blancheur de cire et
+à un affaissement précoce.
+
+--Comme elle est belle! se dit-il... et comme elle souffre!... Ah! non,
+une aussi admirable femme ne peut aimer cette brute de Lapierre!... Je
+la sauverai, dussé-je le faire malgré elle!
+
+Cependant, le couple approchait...
+
+Després, le chapeau à la main, s'avança au devant de Mlle Privat, et
+s'inclinant avec cette courtoisie française qui le distinguait:
+
+--Mademoiselle, dit-il, je rends grâce à Dieu et à votre bon ange de me
+procurer aujourd'hui le bonheur de vous rencontrer...
+
+--Ma soeur, interrompit Edmond, j'ai le plaisir de te présenter mon
+excellent ami, Gustave Després, notre roi... le Roi des Étudiants.
+
+Mlle Privat s'inclina sans répondre. Elle examinait, à la dérobée, la
+mâle et franche figure de celui qui s'annonçait comme devant être son
+sauveur.
+
+Després reprit:
+
+--Mademoiselle, pardonnez-moi si j'ai dû, sans être connu de madame
+votre mère, solliciter de vous une entrevue dans ce lieu écarté. Les
+motifs qui me font agir sont tellement en dehors des raisons ordinaires,
+et les circonstances de l'affaire où je suis engagé tellement
+impérieuses, que je n'avais réellement pas le choix des moyens.
+
+--Monsieur, répondit Laure avec dignité, vous avez mentionné dans votre
+lettre le nom de mon père, et ce nom seul était suffisant pour me
+déterminer à accepter votre proposition, si étrange qu'elle me paraisse.
+
+Després s'inclina à son tour; puis, après quelques secondes de
+réflexion, il reprit:
+
+--Mademoiselle, j'ai en effet à vous parler de votre père, mais j'ai
+surtout un immense devoir à remplir à l'égard d'une personne qui se sert
+du nom sans tache du colonel Privat pour arriver à ses vues criminelles.
+
+Laure était tout oreilles, mais elle feignit de ne pas comprendre et
+garda le silence.
+
+Ce que voyant, le Roi des Étudiants se décida à entrer de suite dans le
+vif de la question. Il poursuivit donc, en regardant Edmond:
+
+--Mademoiselle, les instants sont précieux, à vous comme à moi... Il
+se peut que cette entrevue que j'ai eu le bonheur d'obtenir soit la
+dernière... Souffrez donc que j'aborde immédiatement le sujet pour
+lequel je suis venu, et que je prie monsieur votre frère de nous laisser
+un moment seuls.
+
+Edmond, qui s'attendait à cette invitation salua et dit:
+
+--Je vous quitte, et, toi, ma pauvre soeur, je te supplie de te laisser
+convaincre et de ne pas être le forgeron de ta chaîne.
+
+--Laure fit une inclinaison de tête et s'assit, sans prononcer une
+parole.
+
+Després resta, debout en face d'elle.
+
+Une minute se passa dans un silence plein d'anxiété.
+
+Enfin, le Roi des Étudiants parut prendre une résolution soudaine:
+
+--Mademoiselle Privat, dit-il brusquement, aimiez-vous votre père?
+
+--Monsieur! fit Laure, dont les tempes, rougirent.
+
+--Je vous demande pardon, mademoiselle, repartit Després, mais je vous
+supplie à genoux de ne pas vous étonner, de mes questions et de me
+répondre sans arrière-pensée.
+
+Laure hésita une seconde, regarda profondément Després, puis répliqua
+avec explosion:
+
+--Mon pauvre père, je ne l'aimais pas, je l'idolâtrais.
+
+--Je le savais, mademoiselle, repartit simplement Després, et si je ne
+l'eusse pas su, j'aurais abandonné l'idée que je poursuis...
+
+--Maintenant, continua-t-il, voulez-vous avoir assez de confiance en moi
+pour me dire si, en cas de malheur financier arrivé à ce pauvre père que
+vous regrettez tant, vous seriez fille à sacrifier la fortune qui vous
+revient pour combler le déficit?...
+
+--Sans hésiter une seconde, répondit Laure avec fermeté.
+
+--Et même à sacrifier le bonheur de toute votre vie?... poursuivit
+Després.
+
+--Mon bonheur à moi ne peut être mis en comparaison avec la mémoire
+honorée de mon père, répondit Laure d'une voix émue.
+
+Després s'inclina.
+
+--Mademoiselle, dit-il, je savais votre âme grande et noble; mais,
+maintenant, je la sais bonne et chevaleresque... Ma tâche en sera plus
+facile...J'ai des choses infiniment délicates à traiter avec vous; j'ai
+des souvenirs bien amers à réveiller... j'ai même des plaies cuisantes
+à rouvrir. Mais votre courage et la confiance que vous semblez avoir
+en moi me soutiennent... Vous venez au-devant du salut: l'oeuvre de
+rédemption me sera plus légère.
+
+Laure était émue et ses grands yeux noirs demeuraient constamment fixés
+sur la sympathique figure du Roi des Étudiants.
+
+Després continua:
+
+--Vous ignorez probablement, mademoiselle, quel but je poursuis en
+venant ainsi m'immiscer dans les affaires qui, au premier abord,
+semblent ne pas me concerner le moins du monde.
+
+--Je vous avoue que je ne saurais deviner...
+
+--Deux raisons me font agir et me poussent irrésistiblement sur votre
+chemin... La première et la plus sacrée, c'est que des circonstances
+tout à fait exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientôt, m'ont
+mis sur la piste d'un grand crime; la seconde...
+
+--Quelle est-elle?
+
+--La seconde, acheva Després avec une sombre énergie, c'est que j'ai une
+oeuvre impérieuse de vengeance à accomplir.
+
+Laure regarda le Roi des Étudiants.
+
+Il était debout en face d'elle, l'oeil chargé d'éclairs et le bras
+étendu dans un geste de suprême menace.
+
+Elle comprit que ce fier Jeune homme, vieilli avant le temps, n'agissait
+pas pour assouvir une mesquine passion, et que de puissants motifs
+l'envoyaient à son secours.
+
+La confiance pénétra dans son coeur.
+
+Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons qui vous dirigent, je
+les respecte et ne désire pas vous forcer à les divulguer... Mais vous
+avez parlé d'un grand crime sur la piste duquel vous êtes tombé, et,
+comme je suppose que ma famille est pour quelque chose dans cette
+ténébreuse affaire, je vous prierai de me dire de quoi il s'agit.
+
+--Mademoiselle, répondit Després, vous serez satisfaite, car je ne suis
+pas venu pour autre chose.
+
+--Je vous écoute, monsieur.
+
+--Aucune oreille indiscrète n'entendra ce que j'ai à vous dire? demanda
+Després, en regardant tout autour de lui.
+
+--Il n'y a que mon frère dans le parc, répondit Laure, et vous voyez
+qu'il ne songe guère à vous écouter.
+
+En effet, Edmond paraissait se trouver trop à son aise, étendu sur la
+pelouse à une centaine de pieds de là et absorbé dans la lecture d'un
+roman, pour s'occuper de ce qui se passait entre sa soeur et Gustave.
+
+Després prit donc place à côté de Laure, et la regardant avec une
+sympathie presque paternelle;
+
+--Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez vous marier mardi
+prochain, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur, répondit la jeune fille en baissant les yeux.
+
+--Votre décision est bien prise?
+
+--Mais, monsieur!...
+
+--Il le faut, mademoiselle. Répondez-moi en toute confiance, je vous en
+supplie.
+
+--Eh bien! sans doute, ma décision est arrêtée.
+
+--Irrévocablement?
+
+--Pourquoi pas?... Est-ce que, par hasard, quelqu'un aurait le droit de
+me forcer la main?
+
+--Non, mademoiselle, personne n'a ce droit, répondit gravement Després;
+mais il n'en est pas moins vrai qu'un homme s'est trouvé qui a cru
+pouvoir le prendre, ce droit; il n'en est pas moins vrai que, vous qui
+êtes jeune, belle et riche, vous vous mariez contre votre gré.
+
+Laure pâlit, et regardant son interlocuteur en face:
+
+--Monsieur! dit-elle, vous abusez...
+
+--Laissez faire, mademoiselle... reprit tranquillement Després. Je
+n'avance rien que je ne sois en mesure de prouver. Tout-à-l'heure, vous
+me rendrez justice.
+
+Puis continuant:
+
+--Donc, vous vous mariez contre votre gré et vous n'aimez pas celui qui
+sera bientôt votre époux.
+
+--Je vous laisse dire, puisqu'il le faut.
+
+--Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au coeur un autre amour, une
+de ces passions suaves et douces qui sont l'histoire de toute une vie et
+ne s'éteignent jamais.
+
+Une rougeur brûlante envahit le front de la jeune fille, mais elle
+haussa bravement les épaules et feignit de rire.
+
+--Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle, vous savez beaucoup de
+choses, mais je doute fort que vous puissiez lire à découvert dans le
+coeur d'une femme--surtout d'une femme que vous voyez pour la première
+fois.
+
+--Mademoiselle, reprit Després d'une voix grave, je ne suis pas devin,
+mais j'ai beaucoup; souffert, et le chagrin, en forçant certaines
+facultés à se replier sur elles-mêmes, à se concentrer, double la
+puissance de ces facultés, donne une sorte de seconde vue.
+
+Laure jeta un sympathique regard sur le jeune homme et répliqua d'un
+accent ému:
+
+--C'est vrai, monsieur: ceux qui ont souffert voient mieux et plus
+loin que les heureux de ce monde... Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir
+pénétrer jusqu'au sanctuaire le plus intime de la pensée humaine, jusque
+dans le coeur d'une femme, il faut autre chose que l'expérience, autre
+chose que le raisonnement...
+
+--Que faut-il donc?
+
+--Mais, mon Dieu... tout au moins la connaissance intime du caractère,
+des goûts, des sympathies innées de cette femme.
+
+--En ce cas, mademoiselle, s'empressa de répliquer Després, je possède
+toutes les connaissances nécessaires pour affirmer solennellement que
+vous n'avez pas d'amour pour votre fiancé, et qu'au contraire...
+
+--Achevez.
+
+--Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis de longues années, souffre
+en silence à cause de vous.
+
+Laure essaya de rire.
+
+--Voilà une conclusion pour le moins étrange, dit-elle.
+
+--Elle est très logique, mademoiselle. Suivez bien mon raisonnement.
+
+Allez...
+
+--Vous avez un caractère chevaleresque, porté aux grands dévouements,
+épris des nobles actions et auquel répugne souverainement tout ce qui
+paraît louche ou déloyal.
+
+--Vous me flattez.
+
+--Non pas: je vous analyse. Eh bien! mademoiselle, ne voyez-vous pas
+que toutes les tendances sympathiques de votre caractère vous poussent
+inévitablement vers le loyal jeune homme qui vous aime, tandis que vos
+antipathies innées vous empêchent d'éprouver autre chose que le plus
+profond mépris pour votre fiancée?
+
+--Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit pas digne de mon amour?
+
+--Lapierre est un lâche et misérable assassin! s'écria Després d'une
+voix concentré.
+
+Laure, stupéfaite, regarda l'étudiant avec de grands yeux et ne répondit
+pas sur-le-champ.
+
+Dans le même moment, un bruit singulier se fit dans le feuillage, à
+quelque distance en arrière du banc où étaient assis les deux jeunes
+gens. Une oreille exercée aurait pu y reconnaître le froissement produit
+par une personne qui se faufile au milieu des branches... Mais Laure et
+Gustave étaient trop absorbés par leurs pensées pour faire attention à
+ce frôlement significatif.
+
+Après quelques secondes de silence, la jeune créole répliqua:
+
+--Monsieur Després, voilà des paroles bien sévères, et à moins, de
+preuves très positives...
+
+--Je vous demande pardon, mademoiselle, de m'être quelque peu laissé
+emporter en votre présence, répondit poliment le Roi des Étudiants...
+Cela ne m'arrivera plus. Quant à prouver ce que j'affirme, à savoir
+que Joseph Lapierre est un lâche assassin, je vais le faire sans plus
+tarder.
+
+Et Després, prenant l'ex-fournisseur au moment de son arrivée à
+Saint-Monat, se mit à le disséquer de main de maître. Tout y passa,
+depuis les complaisances du Roi des Étudiants pour son nouvel ami et le
+sauvetage des deux enfants Gaboury, jusqu'à la sombre affaire du duel et
+ses sinistres conséquences.
+
+Le narrateur, mis en verve par cette évocation douloureuse de ses
+malheurs passés, n'oublia pas l'ignoble conduite de Lapierre à l'égard
+de Louise, après la condamnation de son rival, et les basses calomnies
+qu'il répandit partout sur le compte de la malheureuse jeune fille.
+
+Son récit fut un véritable et foudroyant réquisitoire.
+
+Laure écoutait, émue et palpitante, ce dramatique exposé, et une
+irrésistible impression de terreur l'envahissait, lorsqu'elle reportait
+son esprit sur sa, propre situation vis-à-vis du machiavélique auteur de
+tous ces méfaits.
+
+Quand le Roi des Étudiants en fut arrivé, au point culminant de
+l'histoire de Lapierre, c'est-à-dire à ce qui concernait la mort du
+colonel Privat, il s'arrêta un moment, puis reprit ainsi:
+
+--Mademoiselle, je vous disais, au commencement de cet entretien, qu'une
+raison mystérieuse vous forçait à épouser l'homme dont je viens de vous
+faire la biographie.
+
+--En effet, monsieur, vous prétendiez cela, murmura Laure.
+
+--Eh bien! cette raison, je vais vous la donner... Vous ne consentez à
+épouser Joseph Lapierre que parce qu'il se dit dépositaire d'un secret,
+dont la divulgation déshonorerait la mémoire de votre père.
+
+--Qui vous a dit?... balbutia Laure, stupéfaite.
+
+--Est-ce que je me trompe?
+
+--Oh! mon Dieu!... Mais je suis perdue... nous sommes perdus, ruinés
+de réputation, puisque cette malheureuse... faiblesse de mon père est
+connue.
+
+--Au contraire, vous êtes sauvée, mademoiselle, car ce soupçon sur
+l'honneur du colonel Privat est une horrible calomnie, un mensonge
+ignoble qui ne pouvait éclore que dans le cerveau de l'homme qui
+convoite votre dot.
+
+--Quoi! mon père serait...?
+
+--L'honneur même. Jamais le colonel Privat n'a failli à son devoir. Bien
+plus, c'était sans contredit l'un des meilleurs officiers de l'armée du
+successeur de Beauregard, le général Bragg... et quiconque en douterait
+n'a qu'à s'adresser au général Kirby Smith, commandant alors la division
+dans laquelle servait votre père en qualité de colonel de cavalerie.
+
+--En effet, ces noms me sont connus, murmura Laure... Vous êtes bien
+renseigné.
+
+--Jusqu'à la bataille de Rogersville, j'ai servi dans l'armée de Buell,
+division Manson, qui guerroya pendant tout l'été de 1862 contre les
+généraux confédérés Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky et le
+Tennessee, se contenta de répondre le Roi des Étudiants.
+
+--Et vous avez connu mon père.
+
+--Que trop, mademoiselle, répondit Després en souriant. Le colonel
+Privat, avec son fameux escadron de cavalerie, nous a fait plus de mal
+à lui seul que toute une division d'infanterie. Il venait fourrager
+jusqu'à nos avant-postes et ne s'en retournait jamais sans nous avoir
+sabré une cinquantaine d'homme.
+
+--Mon brave père!
+
+--Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace était telle, qu'on ne
+l'appelait plus que le _Murât_ de l'armée du Sud.
+
+Laure garda un instant le silence.
+
+Son front rayonnait d'un singulier enthousiasme et son oeil humide
+s'allumait d'étranges lueurs.
+
+Tout à coup, elle demanda brusquement:
+
+--Quelle est la vérité sur la mort de mon père?
+
+--Je vais vous la dire, mademoiselle, répondit Gustave, qui s'attendait
+à cette question.
+
+--Le brigadier-général Manson, consterné de voir ses grand'gardes et
+ses avant-postes décimés par l'insaisissable cavalerie de Kirby Smith,
+promit une forte somme d'argent à quiconque en amènerait la destruction,
+ou, du moins, ferait tomber son chef--le colonel Privat--entre les mains
+des Unionistes.
+
+--Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet 1862.
+
+--Le 1er août, vers dix heures du soir, un de nos espions se présenta à
+la tente de Manson, s'engageant à faire tomber, le lendemain même,
+le colonel Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible.
+L'endroit choisi était ce fameux défilé des montagnes du Cumberland,
+appelé _Big Creek Gap_ ou _Cumberland Gap_.
+
+--C'est le seul chemin par où une troupe armée puisse pénétrer du
+Tennessee dans le Kentucky. Et encore, cet unique passage n'est-il
+qu'une gorge profonde, étroite, sinueuse, où les cavaliers ne peuvent
+souvent cheminer qu'un à un, en file indienne.
+
+--Les montagnes du Cumberland séparant les deux armées, il fallait donc
+absolument que les cavaliers susdits s'en gageassent dans ce défilé pour
+faire leurs expéditions chez nous.
+
+--L'espion s'entretint fort avant dans la nuit avec le général Manson,
+et, lorsqu'il sortit de la tente, la mort du colonel Privat était
+résolue.
+
+--Vous savez ce qui se passa.
+
+--Deux régiments d'élite furent échelonnés sur les contreforts, de
+chaque côté du _Cumberland Gap_; et lorsque le terrible escadron, trompé
+par notre habile espion et croyant marcher à la facile capture d'un
+convoi, s'engagea dans le défilé, les contreforts s'illuminèrent soudain
+et une multitude de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers.
+
+--Ce fut un affreux massacre. A peine une dizaine d'hommes en
+réchappèrent-ils.
+
+--Le colonel lui-même tomba, mortellement blessé, et fut transporté en
+lieu sûr par l'espion qui venait de le faire écharper.
+
+--C'est horrible et infâme! murmura la créole, les yeux étincelants.
+
+--Ce n'est pas tout, mademoiselle, continua Després. L'espion, en homme
+plein de ressources, voulut faire d'une pierre deux coups. Il soigna sa
+victime comme aurait pu le faire une soeur de charité; puis, quand le
+pauvre officier n'eut plus que le souffle, il lui persuada d'écrire à sa
+femme la lettre que vous savez, et il attendit tranquillement la fin.
+
+--Ce ne fut pas long.
+
+--Le colonel mourut le lendemain.
+
+--Alors, le garde-malade se transforma en voleur de cadavre. Il fouilla
+le mort et s'empara de tous les papiers qu'il y trouva.
+
+--La même chose fut faite pour la malle du colonel.
+
+--Après quoi, et muni d'une foule d'originaux, notre habile chevalier
+d'industrie s'installa tranquillement à une table et se mit en devoir
+d'essayer un autre petit talent qu'il possédait--le talent d'imiter
+l'écriture d'autrui...
+
+Ici, Laure, qui avait écouté tout ce récit avec une stupéfaction
+croissante, joignit les mains et s'écria:
+
+--Oh! mon Dieu, tant d'infamie est-il possible?
+
+--Mademoiselle, j'ai vu tout cela de mes yeux, répondit simplement
+Després.
+
+Puis il reprit:
+
+--Après plusieurs essais, l'espion, le voleur, le faussaire parut
+satisfait, et il écrivit à la fille du colonel--une riche héritière sur
+laquelle il avait des vues--une lettre touchante, signée: _Ton père
+mourant_, que vous devez connaître, mademoiselle.
+
+--Hélas! hélas! gémit la jeune fille... C'était donc lui!
+
+--Oui, mademoiselle, répondit Després en se levant. L'assassin du
+colonel Privat, le voleur de papiers, le faussaire que vous venez de
+voir à l'oeuvre se nommait...
+
+Il ne put achever. Edmond arrivait comme une bombe.
+
+--Alerte! cria-t-il; séparez-vous. Voici ma mère.
+
+Laure se leva vivement.
+
+--Des preuves de tout cela?... demanda-t-elle, en regardant Després.
+
+--Je vous les apporterai le soir du bal, avant la signature du contrat
+de mariage, répondit le Roi des Étudiants, qui s'était vivement rejeté
+en arrière et disparaissait dans le feuillage.
+
+Laure eut le temps de lui crier:
+
+--Je vous croirai, monsieur. En attendant merci, oh! merci!
+...................................
+
+
+Au même moment, un homme à la figure livide et contractée, cachée jusque
+là derrière un arbre, à peu de distance de l'endroit où s'était passée
+la scène précédente, remit dans sa poche un revolver qu'il tenait à la
+main, et disparut, en courant, sous l'épaisse feuillée du parc.
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+Le guet-apens
+
+Cet individu n'était autre que Lapierre.
+
+Depuis la scène de l'avant-veille, et, surtout, depuis l'étrange menace
+de Champfort, le cauteleux personnage ne vivait plus. De mystérieuses
+appréhensions lui étreignaient la poitrine, et il pressentait que
+quelque chose de vaguement terrible se tramait contre lui.
+
+Plus que cela, un sentiment nouveau germait sourdement dans le coeur
+de cet homme, jusque là inaccessible à toute autre voix que la voix
+métallique des aigles américains ou des souverains anglais...
+
+Le misérable aimait sa victime et il était jaloux!
+
+Cette constatation, faite seulement depuis deux jours, mettait Lapierre
+dans des colères blanches. Lui, dont le coeur triplement cuirassé avait
+toujours résisté à un penchant si puéril, se découvrir tout à coup
+amoureux comme tout le monde, se sentir pris dans ses propres filets!
+
+Il y avait de quoi faire bouillir la bile d'un coquin encore
+flegmatique.
+
+Quoi qu'il en soit, on ne résiste pas à l'envahissement de l'amour, et
+il faut bien le subir quand il s'installe à notre foyer.
+
+C'est ce que fit Lapierre.
+
+Il prit son rôle d'amoureux au sérieux, et, en homme prudent, il résolut
+de veiller sur son bien. Ce n'est pas que l'ancien espion se fit un
+instant illusion sur le sentiment qu'il inspirait à sa fiancée.
+
+Oh! non. Lapierre se savait haï, méprisé. Mais il se disait que c'était
+là une raison de plus pour être sur le qui-vive, et empêcher au moins la
+belle créole de donner son coeur à un autre.
+
+Et puis, d'ailleurs, n'y avait-il pas ce petit carabin de Paul Champfort
+dont il fallait brider les trop tendres inclinations et enrayer la
+progression amoureuse?...
+
+Lapierre revint donc à son ancien métier: il se fit l'espion de sa
+fiancée et de Champfort. Redoutant par-dessus tout une entrevue entre
+les deux jeunes gens, les révélations que pouvait faire l'étudiant sur
+les événements de Saint-Monat, le soupçonneux coquin eut recours au
+petit moyen que nous connaissons.
+
+Il écrivit à Mme Privat pour s'excuser de ne pouvoir, ce jour-là, se
+rendre à la Canardière et faire sa cour à Mlle Laure. Puis il vint,
+en tapinois, s'embusquer dans le parc, dans l'espoir de surprendre sa
+fiancée en flagrant délit de trahison.
+
+On a vu que le hasard n'avait que trop bien favorisé l'espion.
+
+Lapierre, en effet, n'était pas en embuscade depuis une demi-heure, à
+proximité, du chemin royal, qu'un roulement de voiture fit résonner
+le macadam et cessa, tout à coup, presque en face de l'endroit, où se
+tenait blotti l'ex-fournisseur.
+
+Un homme sauta sur la route, enjamba la haie vive et s'engagea
+résolument dans un sentier du parc.
+
+Lapierre ne vit qu'une seconde la figure du nouvel arrivant, mais
+c'en fut assez pour que le misérable restât cloué à sa place, pâle,
+tremblant, pétrifié, comme si la tête de Méduse lui fût apparue...
+
+--Lui! lui! s'écria-t-il... Gustave Lenoir?
+
+Et, n'en pouvant croire ses yeux, il prit sa course pour aller, par un
+long circuit, s'embusquer près d'un petit pont que devait traverser
+l'inconnu.
+
+Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre reconnut tout à son
+aise la mâle et sombre figure de son ancien antagoniste.
+
+Le jeune homme marchait d'un pas rapide, comme quelqu'un qui se hâte
+vers un but arrêté; et Lapierre ne put empêcher ses jambes de flageoler
+et sa face blême de se couvrir d'une sueur froide, en se faisant une
+réflexion terrible:
+
+--Il va _la_ rencontrer... il va lui parler... Je suis perdu!
+
+Et, en formulant cette pensée, le misérable tira machinalement de sa
+poche un revolver tout armé, et en dirigea le canon vers Després; mais
+celui-ci, ayant cru entendre un bruit insolite dans le feuillage,
+s'était arrêté et avait prêté l'oreille, en écartant les branches...
+
+C'est ce qui le sauva.
+
+Lapierre, revenu subitement au sentiment de la prudence, n'eut que le
+temps de se jeter à plat-ventre, et, là, immobile, il attendit...
+
+Després reprit bientôt sa route, sans plus s'occuper de l'incident qui
+l'avait fait arrêter.
+
+Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa poche et se prit à
+réfléchir profondément.
+
+La situation était grave, et la brusque intervention de Després--nous
+lui conserverons ce nom--dans des affaires déjà singulièrement
+compromises n'était pas de nature à rassurer le prétendant à la dot de
+Mlle Privat.
+
+Aussi ses premières méditations furent-elles sombres et découragées.
+Un moment même, le tenace chercheur de dollars eut l'idée de tout
+abandonner et de fuir des parages où se rencontraient des figures aussi
+peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants. Le souvenir du terrible
+drame de l'îlot passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin, et il
+eut peur--car il sentit planer sur sa tête l'inexorable vengeance que
+devait lui réserver l'amant de Louise.
+
+Pourtant, il était dur d'échouer au port, quand trois jours à peine
+séparaient ce pauvre Lapierre du but qu'il poursuivait depuis, de
+longues années.
+
+L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure ainsi assailli par
+de noires pensées... Puis il se leva et parut prendre une résolution
+énergique:
+
+--Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai pas ainsi le champ
+de bataille sans combattre... J'ai déjà, fait assez de sacrifices pour
+cette affaire: je ne lâcherai pas une si belle proie, quand je n'ai plus
+qu'à étendre la main pour la saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui
+m'assure que ce Gustave de malheur connaisse le premier mot de ce qui se
+passe ici?... qui me dit que sa démarche ait le moindre rapport avec
+mon mariage?... Rien, un simple soupçon. J'en aurai le coeur net et je
+saurai à qui en veut mon ancien ami...
+
+--Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à partir, si cet oiseau de
+pénitencier s'avisait de jaser un peu plus qu'il ne me convient, je lui
+ferai avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps.
+
+Et il frappa d'un air sinistre sur la poche où était son revolver.
+
+Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion s'engagea vivement dans
+le sentier parcouru par Després et se dirigea à pas de loup vers le
+rond-point.
+
+Gustave, comme on sait, s'y était installé sur un banc à moitié enseveli
+sous un dais de rameaux entrelacés.
+
+Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il pouvait tirer de
+cette disposition; et, revenant sur ses pas, il fit un long circuit vers
+le nord, avec l'intention de s'approcher silencieusement du banc et
+d'entendre la conversation qui ne manquerait pas de s'engager.
+
+Cinq minutes après, l'espion était à son poste, à dix pas tout au plus
+de son ancien rival et complètement abrité par les enchevêtrements du
+feuillage.
+
+Il était temps. Laure arrivait, escorté de son frère, et le sinistre
+fiancé de la belle créole put constater que ses dispositions les plus
+mauvaises allaient se réaliser.
+
+Il eut un moment de terreur et de rage. L'épouvante lui fit perdre la
+tête, et, une seconde fois, canon de son revolver se trouva dirigé vers
+la de Després.
+
+Pourtant, le misérable se contint encore....
+
+--Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera toujours temps... Et
+puis, je ne serais pas fâché de savoir au juste ce que pense et connaît
+de moi mon ancien rival.
+
+Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments d'usage s'étaient
+échangés entre le Roi des Étudiants et la jeune créole; Edmond avait
+présenté son ami sous le nom de Gustave Després, puis s'était retiré à
+l'écart, comme l'on sait.
+
+--Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il paraît que mon ami Lenoir
+a changé de nom... Voilà donc pourquoi j'avais perdu complètement sa
+trace...
+
+Et il se mit en position de ne pas perdre une seule des paroles de
+l'intéressant couple.
+
+Cependant, la conversation avait fait du chemin... Després en était à
+raconter, avec les couleurs les plus saisissantes, les événements de
+Saint-Monat: l'enlèvement de Louise, le duel nocturne sur l'îlot, la
+dénonciation, le procès, la condamnation, puis enfin l'échec de Lapierre
+et ses ignobles calomnies...
+
+L'espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine serrée...
+
+--Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu qu'il ne sache rien de
+_l'autre affaire_!
+
+Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son revolver.
+
+Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux agissements de Lapierre
+dans le Kentucky; lorsqu'il décrivit la monstrueuse hécatombe du
+_Cumberland Gap_; lorsqu'il déroula sous les yeux de Laure les faits
+et gestes de l'espion, dans cette nuit sinistre où le colonel Privat
+agonisait sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir de l'homme
+qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur n'y tint plus...
+
+Son bras se tendit dans la direction du narrateur, et, livide, hideux
+de terreur et de rage, Lapierre se dressa de toute sa hauteur et ajusta
+Gustave Després...
+
+Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant et le Roi des Étudiants se
+levait en toute hâte.
+
+Il était encore sauvé; mais, comme on l'a vu dans le dernier chapitre,
+son adversaire se mit résolument à sa poursuite, faisant un long détour
+vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que suivait lentement le
+jeune disciple d'Esculape.
+
+Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le pas régulier et souple de
+Gustave fit résonner la terre durcie du sentier. L'étudiant marchait
+la tête basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de rosé, s'il
+fallait en juger par le demi-sourire qui courbait sa moustache.
+
+Lapierre le voyait venir.
+
+--Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colère, tu triomphes un peu
+vite, mon bonhomme... L'espion, le traître, le faussaire--comme tu
+m'appelles--va t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunément en
+travers de ses projets.
+
+Et le misérable introduisit rapidement la main dans la poche de son
+habit...
+
+Mais il l'en retira aussitôt et fit un geste de désappointement et de
+rage...
+
+Le revolver n'y était plus!
+
+Dans, sa course précipitée, l'espion l'avait perdu, et il était trop
+tard pour essayer de le retrouver.
+
+Cependant, Després n'était plus qu'à quelques pas de l'endroit où se
+tenait Lapierre... Il allait passer...
+
+Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une rapidité de tigre,
+ramassa une grosse pierre et la lança de toutes ses forces à la tête du
+Roi des Étudiants...
+
+Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme une masse, sans même
+pousser une plainte.
+
+Alors, l'assassin prit ses jambes à son cou, sauta la haie vive et se
+trouva dans le chemin royal.
+
+Il était sept heures du soir, et les passants se faisaient rares.
+
+Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voilée cheminaient
+lentement sur la route de la Canardière, en face du parc de la
+Folie-Privat.
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Deux attentats dans une journée
+
+A la vue de cet homme, à la figure bouleversée, qui venait d'exécuter
+un si prodigieux saut par-dessus les arbustes de la haie, le couple
+s'arrêta, étonné.
+
+Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa course furibonde, puis il
+ralentit son allure et, finalement, prit le pas ordinaire à environ deux
+arpents du parc.
+
+--C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait la dame voilée.
+
+--Qui, lui? fit celle-ci un peu émue.
+
+--Lapierre!... Joseph Lapierre!
+
+--C'est impossible...
+
+--Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une figure comme la sienne
+ne s'oublie pas.
+
+--Mais, que faisait-il dans ce bois?
+
+--Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'était
+pas là pour prier le bon Dieu, et que nous ferions bien d'aller nous
+promener un peu de ce côté.
+
+--Quelle idée!
+
+--Partout où cet homme a passé, ça doit sentir le crime... Allons voir,
+ma soeur; je vais te frayer un passage.
+
+--Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit de pénétrer ainsi chez des
+étrangers, et si quelqu'un nous surprenait...
+
+--Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne que pourra! Lapierre
+vous a, ce soir, une physionomie qui ne me revient pas du tout, et le
+coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours.
+
+La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa conduire par son frère,
+et, après plusieurs essais infructueux, ils se trouvèrent enfin de
+l'autre côté de la haie.
+
+Un sentier, à peine visible, se présentait en face d'eux.
+
+Ils s'y engagèrent.
+
+Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas fait un arpent, qu'un
+spectacle terrible s'offrit à leurs regards et qu'ils poussèrent
+simultanément un cri d'effroi:
+
+--Un cadavre!
+
+Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, la figure horriblement
+tatouée de sang et le front ouvert par une large blessure.
+
+Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si péniblement qu'il n'en
+valait guère mieux.
+
+Ce moribond, comme on le sait, n'était autre que Gustave Després.
+
+Cependant, le jeune garçon s'était approché du cadavre supposé, tout en
+murmurant:
+
+--Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir guère besoin de
+soins médicaux, car je le crois parti pour un monde meilleur... Voyons
+toujours.
+
+Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux, pour examiner sa
+blessure.
+
+La jeune femme, elle, demeurait là, près du lieu de la catastrophe,
+immobile, clouée au sol, les yeux démesurément ouverts et incapable de
+prononcer une parole.
+
+Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait à étancher le sang sur
+le front de l'homme gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et
+se releva d'un bond, en poussant un cri terrible:
+
+--Gustave!... c'est Gustave!
+
+--Que dis-tu là? fit la jeune fille, en joignant les mains et
+s'avançant, pâle d'effroi.
+
+--Je dis que Gustave a été assassiné... il est mort.
+
+--Grand Dieu! serait-ce possible?
+
+--Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt.
+
+La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba sur l'homme assassiné
+et releva son voile pour mieux voir.
+
+Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement les yeux, il aurait
+contemplé un spectacle auquel il ne se serait, certes, pas attendu: il
+aurait vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords du Richelieu,
+penchée sur lui et pleurant à chaudes larmes.
+
+Mais le Roi des Étudiants dormait probablement son dernier sommeil, car
+il ne bougeait pas et sa respiration était imperceptible.
+
+Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait que Louise se trouvait
+là en compagnie de son frère; car on devine aisément que le jeune
+garçon, improvisé médecin, n'était autre que notre vieille connaissance,
+cet excellent Caboulot.
+
+Depuis les révélations qu'il avait faites à sa soeur, le petit étudiant
+avait dans la tête une idée fixe: rapprocher Louise de Després et les
+faire travailler de concert à la vengeance commune.
+
+Il se doutait bien qu'une première entrevue ne suffirait pas à effacer
+de la mémoire du Roi des Étudiants les événements de Saint-Monat et la
+trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant un coeur d'or,
+le Caboulot se disait que Gustave finirait par pardonner, en face du
+repentir et des larmes de sa soeur.
+
+Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait, non sans peine, décidé
+Louise à l'accompagner chez Després; là, il apprit que ce dernier venait
+de partir, avec un jeune homme, pour la Canardière.
+
+Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait que son caractère
+bouillant était l'ennemi acharné des atermoiements.
+
+--Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur: eh bien! allons-y.
+Nous aurons bien du malheur si nous ne le heurtons pas en chemin.
+
+--Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais je ne me déciderai à une
+semblable démarche.
+
+--Tu m'as promis de te laisser guider par moi; conséquemment, tu dois
+m'obéir. Pas de réplique: en avant, marche!
+
+Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie, pris le bras de sa
+soeur et l'avait conduite nous savons où.
+
+Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le revoir en cet état!
+
+--Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot, mort sans avoir atteint
+son but, sans s'être vengé et avoir vengé la société!
+
+--Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait Louise, comme un écho funèbre.
+
+--Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, quand tout à coup le
+Caboulot bondit sur ses pieds, galvanisé par une pensée soudaine.
+
+--Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici est l'assassin de
+Gustave: il faut que cet homme-là meure avant d'entrer dans Québec. Je
+l'attraperai bien.
+
+--Et il se disposa à prendre son élan.
+
+--Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par le bras... Me laisser
+seule ici?... abandonner ce pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?...
+
+Et elle posa la main sur le coeur du moribond.
+
+Le Caboulot trépignait.
+
+Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il... Point de pitié pour
+cet assassin d'enfer, pour cet ignoble espion, pour ce voleur de dot!
+
+--Attends, attends! dit tout à coup Louise, anxieuse et penchée sur la
+poitrine du cadavre.
+
+--Point d'attente!... C'est tout de suite... la main me démange!
+répondit sourdement le Caboulot, fou de colère et de douleur.
+
+Il allait bondir, quand Louise eut un soudain tressaillement.
+
+--Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort... son coeur bat,
+s'écria-t-elle.
+
+Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle et douce figure, où
+brillait un rayon d'espérance.
+
+--Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui se précipita sur le corps
+de Després et appliqua son oreille sur la poitrine du blessé.
+
+--En effet, dit-il au bout de quelques secondes, le coeur bat et ce
+pauvre Gustave est encore vivant... Tout espoir n'est pas perdu.
+
+Puis se relevant:
+
+--Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau... Nous le sauverons,
+Louise.
+
+Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques pas de là, sous le petit
+pont dont nous avons déjà parlé. Le Caboulot s'y transporta en deux
+enjambées et rapporta de l'eau dans son chapeau.
+
+Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury aurait eu honte de
+ne pas savoir bassiner une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie
+qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement avec le
+mouchoir de Louise, préalablement trempé dans le ruisseau.
+
+Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé, lui tenant le
+pouls, comme aurait pu faire un vrai médecin.
+
+Ce traitement si simple du futur docteur en médecine suffit cependant
+pour ranimer le Roi des Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale;
+la figure se colora imperceptiblement, et la respiration devint plus
+facile. Quelques mots inintelligibles s'échappèrent même des lèvres
+pâles du jeune homme.
+
+Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent entr'ouverts.
+
+--Allons, grommela le Caboulot, avec toute l'importance d'un vieux
+praticien, le cerveau a subi une plus forte commotion que je ne le
+pensais, et Gustave a besoin de soins attentifs. Je vais aller chercher
+une voiture et nous le transporterons à Québec, chez lui.
+
+--Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez nous qu'il faut
+l'emmener. Je serai sa garde-malade, et peut-être...
+
+--Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis qu'une grue de n'avoir
+pas songé à cela. Gustave sera tellement dorloté et médicamenté chez le
+père Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui... Mais, ajouta-t-il
+en remettant son chapeau sur sa tête, je suis ici à dire des fariboles,
+tandis que je devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi:
+je ne serai pas longtemps.
+
+Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit par-dessus la haie
+avec l'agilité d'un acrobate, prit sa course dans la direction de
+Québec, et disparut finalement à un coude du chemin.
+
+Louise resta donc seule, en face du moribond.
+
+La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc et la clarté rougeâtre
+qui estompait le couchant faisait ressortir davantage les teintes
+sombres de la forêt.
+
+Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière; seules, les
+grenouilles, croassant dans les flaques d'eau, faisaient entendre leur
+monotone trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la respiration
+comateuse du blessé.
+
+Louise eut peur...
+
+Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar.
+
+Il lui sembla que le corps de Després se redressait lentement et se
+remettait sur ses pieds, avec des mouvements d'automate; les yeux du
+malheureux se changeaient en charbons ardents; sa blessure se rouvrait
+et laissait couler un flot de sang lumineux; puis, enfin, une voix
+sépulcrale se faisait entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette
+horrible blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien en comparaison de
+celle que tu fis à mon coeur, il y a sept ans... Je me meurs depuis ce
+jour, Louise: adieu!...» Et le corps retombait lourdement en travers du
+sentier durci...
+
+A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit une sueur glacée
+inonder ses tempes, et elle ne put que se laisser choir sûr ses genoux,
+en voilant sa figure de ses mains tremblantes.
+
+Elle était dans cette position depuis une minute à peine, quand un
+frôlement imperceptible agita le feuillage tout près de là... Une figure
+blême se glissa derrière la jeune fille agenouillée; deux mains, tenant
+un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent en silence de chaque côté
+de sa tête; puis, soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche,
+et se trouva noué derrière la nuque de Louise...
+
+La malheureuse affolée de terreur, voulut crier; mais l'horrible figure
+lui apparut, grimaçante et moqueuse...
+
+Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait connaissance entre
+les bras de la sinistre apparition, pendant que ses lèvres décolorées
+murmuraient:
+
+--Encore _lui!_ ................................................
+
+Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une voiture se fit entendre
+et un homme apparut dans le sentier.
+
+C'était le Caboulot.
+
+Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait lui aider à
+transporter le Roi des Étudiants évanoui.
+
+La première parole du Caboulot fut à l'adresse de sa soeur.
+
+--Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu eu peur? demanda-t-il.
+
+Pas de réponse.
+
+--Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme, en élevant la voix.
+
+Même silence.
+
+L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant. Louise pouvait bien
+s'être éloignée de quelques pas, et pour une minute ou deux; mais, dans
+tous les cas, elle devait se trouver à portée d'entendre les appels
+réitérés de son frère.
+
+Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup d'autres, mais
+inutilement: Louise demeura introuvable. On eut beau chercher, fouiller
+le parc: rien!
+
+Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant. Il aurait sangloté,
+s'il eût été seul.
+
+Que faire?...
+
+Le petit étudiant le demandait à tous les échos de la Canardière et à
+tous les saints du calendrier.
+
+Placé dans la dure alternative d'abandonner sa soeur ou de risquer la
+vie de son ami Després, en le privant des soins immédiats que requérait
+son état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il se lamentait et
+s'arrachait les cheveux; mais ces démonstrations violentes n'avançaient
+pas les choses...
+
+Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là se trouvait être un
+homme de bon conseil.
+
+Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre position est embêtante,
+je l'avoue; mais ce n'est pas en vous donnant des taloches et en
+geignant que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y a ici un
+homme qui peut mourir, faute de soins: dépêchons-nous de le transporter
+en bon lieu. Puis, si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh
+bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas vrai?
+
+--Vous avez raison, murmura le Caboulot; si Gustave mourait sans
+médecine, je me le reprocherais toute ma vie. Transportons-le dans la
+voiture, et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt.
+
+Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants reposait dans le lit
+virginal de Louise.
+
+Un médecin était à son chevet.
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+Une distillerie clandestine
+
+A l'époque où se passaient les événements que nous sommes en train de
+raconter, il y avait, sur la route de Charlesbourg, une singulière
+habitation.
+
+C'était une vieille masure tombant en ruine, lézardée sur toutes ses
+faces et laissant croître une mousse verdâtre dans les interstices de
+ses pierres branlantes.
+
+Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir autrefois à
+quelque riche bourgeois, à en juger par ses vastes dimensions et les
+vestiges d'élégance qui restaient de son architecture délabrée.
+Mais, depuis de longues années, sans doute, son propriétaire l'avait
+abandonnée, car elle tombait de vétusté, sans qu'une main charitable
+songeât le moins du monde à entraver les ravages du temps. Les larges
+fenêtres cintrées de la façade étaient veuves de plus d'un carreau, et
+les deux petits soupiraux de la cave en manquaient absolument. Seule,
+une armature en fer, composée de gros barreaux entre-croisés, protégeait
+ces dernières ouvertures, percées au ras du sol.
+
+Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à faire de cette
+vieille masure un lieu de prédilection pour maître Satanas et ses
+diablotins, c'était sa situation exceptionnelle. Accroupie sur un
+monticule de rochers grisâtres, à l'entrée d'un bois et sur le bord
+d'une profonde ravine, l'habitation solitaire, semblait, en effet, ne
+pouvoir manquer d'attirer l'attention du diable, comme pied-à-terre à
+quelques arpents de Québec.
+
+La superstition populaire se disait que le sombre roi de l'abîme eût été
+là comme chez lui au milieu des chouettes et des hiboux, à quelques pas
+d'un quartier célèbre en vols et en assassinats, non loin de la haute
+chaîne des Laurentides, où se trouvait probablement l'enfer.
+
+Et les paysans, revenant du marché, qui passaient par là, une fois
+la nuit tombée, faisaient prendre le grand trot à leur monture et se
+signaient formidablement, en face de la maison suspecte.
+
+Même, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois, que leur mauvaise
+étoile forçait à cheminer, ainsi la nuit, affirmaient avoir vu
+d'étranges lumières danser derrière les carreaux crasseux de la masure
+abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges éveiller les échos
+d'alentour.
+
+Il était donc évident que cette maison maudite était hantée, et servait
+de refuge à des légions de diablotins en rupture de ban qui venaient y
+faire leur sabbat.
+
+Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre, qu'à regarder, au beau
+milieu des nuits les plus noires, l'épaisse fumée phosphorescente qui
+s'échappait de la haute cheminée.
+
+Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait pas une fumée comme
+celle-là, une fumée pointillée de tisons brûlants et sentant le soufre à
+plein nez.
+
+Donc, la vieille maison était hantée!
+
+Voyez-vous ça!... l'enfer ayant une succursale sur le bord d'une grande
+route, et aux portes d'une honnête ville, d'une respectable capitale!
+
+Ah! Québec pouvait bien contempler, tous les dix ou vingt ans, le
+spectacle d'un de ses quartiers les plus populeux flambant comme une
+manufacture d'allumettes!
+
+Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes les unes que les
+autres, en dépit des hurlements sinistres et des lumières dansant comme
+des feux-follets, nonobstant même la fumée noirâtre pointillée de
+tisons ardents, nous devons à la vérité historique de dire que les bons
+habitants de Charlesbourg se trompaient,... que la maison mystérieuse
+n'était pas hantée!
+
+Ou, si l'on tient à ce qu'elle le fût, ce n'était pas par des démons
+folâtres, mais bien par une vieille femme inoffensive, n'ayant pour
+toute compagnie qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un... fils
+aux trois-quarts idiot.
+
+Que faisait là ce quatuor disparate?
+
+Ah! dame! c'est précisément la question que se posaient inutilement,
+depuis longtemps, les gens timorés et à l'imagination plus
+superstitieuse que rusée.
+
+Ceux-là seuls--et ils étaient en petit nombre--qui auraient été à même
+de répondre, se gardaient bien de le faire. Une indiscrétion de leur
+part eût pu les priver de l'avantage inappréciable de partager un
+secret important, et faire ouvrir les yeux à des autorités justement
+inflexibles.
+
+Voici comment et pourquoi...
+
+La masure sinistre servait de quartier-général à un certain nombre
+de jeunes gens qui y avaient installé une distillerie clandestine de
+whisky, dans le but de frauder la douane et de boire à bon marché. La
+cave, haute et pavée, servait de laboratoire, et c'est là qu'était
+installé, sur un fourneau adossé à la cheminée, un alambic de gros
+fer-blanc et le reste du matériel indispensable.
+
+La vieille femme et son imbécile de fils étaient les seuls ouvriers
+de cette manufacture primitive. La mère distillait patates, grains et
+autres céréales, tandis que le fils entretenait le feu, coupait le bois
+et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans un angle de la cave.
+
+Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces deux quadrupèdes
+n'étaient pas attachés directement à la distillerie. Tout au plus
+pouvait-on les considérer comme des comparses. Le premier veillait au
+salut commun, et le dernier gardait, d'une patte énergique, la matière
+première--les céréales--contre les rats et autres vermines de la même
+catégorie.
+
+Le whisky de contrebande de cette distillerie au petit pied n'était
+certes pas de première qualité, mais on y ajoutait divers ingrédients
+savants qui en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si peu,
+grisait si bien et se fabriquait si vite, que les habitués n'avaient pas
+le droit de se montrer difficiles.
+
+Depuis deux ans déjà, dans cette maison isolée sur la route de
+Charlesbourg, à deux pas de Québec, les céréales se transformaient ainsi
+en whisky, à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y pénétrons.
+C'est dans la soirée même où Gustave Després était transporté mourant
+chez le père Gaboury.
+
+Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les lézardes de la muraille;
+les grenouilles coassent au sein du marécage voisin; le gros chat noir
+ronronne, accroché à la gouttière du toit, et le grand chien fauve,
+couché sur le perron de pierre de la masure, fait semblant de dormir.
+
+Entrons.
+
+Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a pour tous meubles qu'une
+immense table de bois brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses.
+Au fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque armoire
+s'adosse à la muraille, tandis que, tout près de là, se voit la porte
+entr'ouverte d'un cabinet noir.
+
+Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre d'une large cheminée,
+faisant mijoter à gros bouillons un pot-au-feu de lard salé.
+
+La maîtresse du logis est là, tout près, surveillant la cuisson du
+succulent souper qui se prépare.
+
+C'est une femme d'un âge incertain, mais à coup sûr, plus près du
+crépuscule de sa vie que de son aurore. Une sorte de résille emprisonne
+sa chevelure grise et permet à sa figure anguleuse, heurtée, de se
+détacher en vigueur... La bonne femme culotte tranquillement un
+brûle-gueule, pendant que, d'un genou distrait, elle bat la mesure de
+ses pensées.
+
+Cette estimable contrebandière répond au doux nom de la _mère
+Friponne_--une petite appellation d'amitié qui lui vient de ses
+pratiques.
+
+En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur la grande table, se voit
+le digne rejeton de la mère Friponne. C'est un grand garçon d'un blond
+fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux chairs flasques.
+Tout indique chez cet être dégradé l'abrutissement le plus complet.
+
+A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille et une petite
+tasse de fer-blanc. De temps à autre, le brave garçon se verse une
+rasade et l'avale histoire d'apaiser sa faim, en attendant le souper qui
+retarde.
+
+A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule de ses lèvres,
+arrête le mouvement cadencé de son genou, relève son nez pointu et
+apostrophe ainsi son aimable rejeton:
+
+--Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser de boire? Tu es rendu
+à ton sixième verre depuis une demi-heure.
+
+A laquelle apostrophe le vilain garnement répond d'une voix enrouée:
+
+--C'est pour empêcher le gosier de me racornir.
+
+--Ivrogne! bois de l'eau.
+
+--L'eau m'est contraire.
+
+--Voyez-vous ça!... monsieur qui a des délicatesses d'estomac!
+
+--Vous dites vrai, la mère; il n'y a que le whisky qui me désaltère.
+
+--Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons.
+
+--Hé! c'est pour ça que je bois tant--pour jeter de l'eau sur le feu.
+
+--Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines.
+
+--Ah! pour ça, non: le whisky coûte trop bon marché ici.
+
+--Bon marché... hum! il ne faut pas trop le dire... les _policemen_ ont
+le nez fin...
+
+--Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-là... et, pourvu que la grande
+chaudière ne crève pas...
+
+--Ce n'est pas ça qui est à craindre, car elle est en fer-blanc double.
+Il y a autre chose qui me chiffonne.
+
+--Quoi donc, la mère?
+
+--C'est que nos pratiques nous laissent. Voilà plus de deux jours que
+personne n'est venu, et, pourtant, ça fait le deuxième baril que nous
+faisons.
+
+--As pas peur, la mère... je les boirai, moi.
+
+--Ça nous rapportera un beau profit, vraiment.
+
+--C'est encore curieux, allez...
+
+--Tu es fou.
+
+--Fou, le Simon à la mère Friponne?... Ah! que non. Tenez, vous allez
+voir. Faisons un marché.
+
+--Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée.
+
+Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute entière à cette
+importante opération.
+
+Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à-pot, en entendant un bruit
+argentin auquel son oreille ne se trompait jamais.
+
+Ce bruit était produit par la chute de plusieurs pièces de monnaie que
+Simon faisait trébucher sur la table.
+
+La mère Friponne ne fit qu'un saut de la cheminée à son fils. Sans plus
+d'explications, elle saisit le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant
+le poing resté libre:
+
+--Brigand! rugit-elle, tu m'as volée.
+
+--Lâchez-moi! vous m'étouffez! râla Simon.
+
+--Non, je vas t'étrangler tout-à-fait.
+
+--Aïe! ouf!
+
+--Fainéant! bourreau! assassin! rends-moi mes pauvres épargnes.
+
+--Aïe! aïe!! aïe!!!
+
+--Mon argent! mon argent!! mon argent!!!
+
+La lutte prenait des proportions épiques, et les doigts crochus de la
+mère Friponne étaient sur le point d'envoyer le malheureux Simon _ad
+patres_, lorsqu'un spasme suprême le dégagea.
+
+Son premier soin fut de mettre la table entre sa terrible mère et
+lui; son second, de pousser coup sur coup trois ou quatre soupirs de
+cachalot.
+
+Après quoi, il cria:
+
+--C'est à moi, cet argent-là; c'est le beau monsieur de l'autre jour qui
+vient de me le donner.
+
+--Tu mens! grogna Friponne.
+
+--Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser: il est à un arpent d'ici,
+sur la butte qui m'attend, et moi qui l'avais oublié!
+
+Simon se précipita vers la porte, mais l'incorruptible Friponne le happa
+au passage.
+
+--De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle, d'une voix terrible.
+
+--De _l'Américain_.
+
+--Ah!
+
+--C'est la vérité, vrai; et, tenez, il est là qui m'attend... il va me
+battre, c'est sûr.
+
+--Pourquoi t'a-t-il donné cet argent?
+
+--Je l'ai rencontré il y a environ une demi-heure, dans le petit bois en
+arrière, comme je ramassais une brassée de branches sèches. Il avait une
+fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit comme ça:
+
+--Y a-t-il du monde chez vous?
+
+--J'sais pas, que j'ai répondu.
+
+--Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre ici.
+
+--Et il m'a mis dans la main ces belles pièces blanches que je viens de
+vous montrer. Voyez, êtes-vous contente, à présent?... direz-vous encore
+que je vous vole?
+
+Et Simon, radieux d'avoir établi son innocence, oublia de nouveau sa
+commission et se dressa majestueusement devant sa mère.
+
+Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps.
+
+--Imbécile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois donc pas que cet homme
+t'attend pour entrer ici et, qu'il doit être furieux.
+
+--Tiens, c'est pourtant vrai!
+
+--Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il peut venir sans
+crainte.
+
+-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors, pendant qu'elle
+grommelait entre ses dents:
+
+--Une si bonne paye! un Américain bourré d'or et qui m'a promis cent
+belles piastres, le faire attendre!
+
+Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi d'un homme bien mis, qui
+tenait dans ses bras une jeune fille exténuée...
+
+Cet homme était Lapierre; la jeune fille, Louise Gaboury.
+
+--Bonsoir, la mère, dit l'homme; vous pouvez vous vanter d'avoir pour
+fils un fier imbécile: il m'a laissé morfondre à la porte pendant près
+d'une heure, sans nécessité... Mais c'est égal; puisque me voilà, arrivé
+sans encombre, je lui pardonne. Avez-vous une chambre pour cette femme?
+
+--J'en ai plusieurs, répondit la mère Friponne, mais il y en a de plus
+mignonnes les unes que les autres.
+
+--Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée d'ici.
+
+--Alors, c'est la chambre du nord--un vrai nid d'hirondelle pour la
+tenue.
+
+--Cette chambre ferme-t-elle à clé?
+
+--Il y a un solide verrou en dehors: ça vaut mieux.
+
+--Très bien. Et les fenêtres?
+
+--Une seule, et encore, on peut l'assujettir en dehors avec des clous.
+
+--Je vous loue cette chambre, mais à une condition: vous y garderez
+cette jeune fille prisonnière jusqu'à nouvel ordre--pendant trois
+ou quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement et ne la
+laisserez manquer de rien; en outre, personne ne doit savoir qu'elle
+est ici, et il faut que vous veilliez attentivement à ce qu'elle ne
+s'échappe pas...
+
+--Ah! pour ça, j'en réponds, interrompit la mère Friponne.
+
+--Bien. A ces conditions-là, je vous donnerai cinquante piastres le jour
+où je viendrai rendre la liberté à cette jeune fille. En attendant,
+voici dix billets de cinq pour vous mettre à même de bien soigner ma
+protégée. Ça vous va-t-il?
+
+--Si ça me va!... c'est-à-dire que la charmante poulette sera tellement
+bien chez la mère Friponne, qu'elle n'en voudra plus partir et que vous
+serez obligé de l'emmener de force.
+
+Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse, engouffra dans
+sa poche les précieux billets de _l'Américain_ et se mit en devoir
+d'installer Louise dans sa fameuse chambre du nord.
+
+La chose se fit en peu de temps, car les prières et les larmes de la
+pauvre fille ne retardèrent pas d'une minute son emprisonnement. La mère
+Friponne avait les fibres du coeur furieusement coriaces, et elle en
+avait vu d'autres que ça sans s'émouvoir.
+
+Quand tout fut terminé et que les verrous furent scrupuleusement poussés
+en travers des ais de la porte, la fabricante de whisky en contrebande
+retourna à la cuisine, où l'attendait stoïquement Lapierre.
+
+--Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques difficultés, mais
+la mère, Friponne a encore la poigne solide, et tout c'est passé comme
+sur des roulettes.
+
+--C'est bien, répondit distraitement Lapierre.
+
+Et il ajouta d'une voix sourde:
+
+--Celle-là, du moins, ne viendra pas se jeter dans mes jambes, lors de
+la signature du contrat. Quant à l'autre...
+
+Il n'acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques secondes et demanda:
+
+--Votre cave est-elle sûre?
+
+--Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme, songeant à sa petite
+industrie.
+
+--Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je n'ai aucunement
+l'intention d'aller vous dénoncer aux agents du fisc. Faites le négoce
+qu'il vous plaira de faire; je n'ai rien à y voir. Vous savez ce que je
+vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne sa vie comme il peut, et il
+n'y a que les sots qui crèvent de faim. La contrebande n'est une faute
+que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale à moi.
+
+--Et la mienne aussi, ne put s'empêcher d'ajouter la vieille.
+
+--C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc en paix et ne craignez
+rien en moi, si vous me servez bien. Mais répondez à ma question:
+
+--Votre cave est-elle sûre?
+
+--Dame! je crois bien! répondit Friponne, en se gourmant... des murs de
+deux pieds d'épaisseur, la porte condamnée, les soupiraux défendus par
+des barreaux de fer gros comme mon poignet!...
+
+--Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait enfermé là n'en sortirait
+qu'avec votre permission?
+
+--Pour ça, oui.
+
+--En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore une petite centaine
+de piastres et à recevoir un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai
+probablement lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent, mais les deux
+gaillards qui l'emmèneront ici vous aideront à le calmer... D'ailleurs,
+vous ne le garderez pas longtemps.
+
+La mère Friponne était éblouie.
+
+--Ah! mon bon monsieur, s'écria-t-elle, quel fier homme vous faites et
+je vous remercie donc!... Deux cents piastres! mais c'est une petite
+fortune!
+
+--Il s'agit de la gagner loyalement, répliqua Lapierre, se disposant à
+partir.
+
+--N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient plutôt de l'enfer que de
+chez la mère Friponne.
+
+--C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain. Au revoir.
+
+Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers Québec, tout en
+grommelant:
+
+--Ah! mon petit Després, il paraît que je t'ai manqué; mais j'ai bien
+peur que, tout de même, tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves
+que tu lui as promises...
+
+Quant à, la vieille et à son fils Simon, ils se mirent tranquillement à
+table, comme d'honnêtes travailleurs qui ont fait une bonne journée.
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+Dans la gueule du loup
+
+Il était environ dix heures quand Lapierre quitta la maison de la mère
+friponne.
+
+La nuit était noire, et c'est à peine si quelques rares étoiles
+scintillaient au firmament.
+
+Le fiancé de Laure descendit vivement la route de Charlesbourg,
+s'engagea sur le pont Dorchester, prit la rue du même nom, grimpa à
+la Haute-Ville par le grand escalier, tourna à gauche dans la rue
+Saint-Georges, coudoya les remparts, passa sous les arcades de la
+massive porte Saint-Jean, longea l'esplanade et, finalement, s'arrêta
+devant une haute maison de la rue Saint-Louis.
+
+Il était arrivé.
+
+Lapierre sonna.
+
+Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une femme d'un certain âge,
+tenant une lampe à la main, se présenta dans l'entrebâillement.
+
+Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle s'empressa de
+s'effacer, tout en murmurant avec respect:
+
+--Ah! c'est vous, monsieur Lapierre...
+
+--Oui, c'est moi, répondit rapidement ce dernier; personne n'est venu,
+Madeleine?
+
+--Non, monsieur... c'est-à-dire oui... deux espèces d'individus, mal
+étriqués et sentant la boisson que ça soulevait le coeur.
+
+--Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l'ai déjà dit... A quelle
+heure ces hommes se sont-ils présentés?
+
+--Environ vers cinq heures, cette après-midi.
+
+--Bien. Et doivent-ils revenir?
+
+--Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours de la soirée.
+
+--C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet privé--vous savez...
+celui du fond. En attendant, donnez-moi vite à souper, car je meure de
+faim.
+
+Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs avaient, monté un escalier
+et s'étaient rendus dans un élégant salon du second étage, où Lapierre
+se laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant que la table fût
+dressée dans la salle à manger, située en arrière.
+
+Là, douillettement assis sur le crin élastique et reposant ses membres
+courbaturés par une course de plusieurs heures, le sinistre personnage
+se prît à réfléchir.
+
+La journée avait été fertile en émotions, et la succession rapide des
+événements qui s'y étaient déroulés n'avait pas permis à Lapierre de les
+peser mûrement. Il était donc bien aise de se trouver enfin seul avec
+ses pensées, afin d'y mettre un peu d'ordre et de tirer les conclusions
+qui devaient en découler.
+
+Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner tous les
+incidents de ce jour mémorable, à les analyser, à les disséquer, à en
+rechercher les causes, à en prévoir les conséquences.
+
+Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la voix de Madeleine,
+annonçant à plusieurs reprises que le souper était servi, n'avait pas
+même le privilège d'arriver jusqu'à l'entendement du maître.
+
+Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre des nuages. Il
+passa la main sur son front et murmura, en forme de conclusion:
+
+--En somme, la journée n'a pas été aussi mauvaise que j'aurais pu m'y
+attendre... Louise ne parlera pas, et, Lenoir _alias_ Després ne parlera
+plus. Cette idée de faire servir la masure de la mère Friponne à mes
+petits projets n'est pas trop mal trouvée, et je ne regrette pas mon
+voyage d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères qui vont
+venir tout à l'heure. On n'a jamais trop de connaissances... Allons, ne
+nous laissons pas aller au découragement et mangeons de bon appétit.
+
+Après s'être ainsi réconforté le moral, Lapierre se dirigea vers la
+salle à manger, disposé à en faire autant pour le physique.
+
+Les bandits de profession ont cela d'excellent, c'est qu'ils perdent
+rarement l'appétit et que les situations les plus terribles ne
+réagissent pas sur leur estomac.
+
+Lapierre prit donc tranquillement son souper, tout connue s'il n'eût
+pas, quelques heures auparavant assommé un homme et séquestré une fille.
+
+Le remords--cet hôte implacable qui vient s'asseoir dans les consciences
+bourrelées--ne se montra même pas à l'horizon, et l'âpre chercheur de
+dot se leva de table, n'ayant plus en tête que des idées riantes.
+
+Il repassa dans son salon et s'étendit nonchalamment sur une causeuse;
+mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un violent coup de
+sonnette retentit.
+
+--Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit Lapierre.
+
+Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située tout à fait au fond
+de la maison et qu'il appelait judicieusement son _cabinet privé_.
+
+Là, en effet, ne pénétraient que quelques rares privilégiés et ne se
+traitaient que des affaires plus ou moins véreuses; il y allait, plus
+de gens dignes de coucher à la prison, que de figurer au bal du
+lieutenant-gouverneur.
+
+C'est que Lapierre, avec ses instincts innés de crime et l'éducation
+pernicieuse qu'il avait puisée dans les camps américains, en qualité
+d'espion, éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double
+existence: l'une au grand jour, irréprochable, élégante, presque
+fastueuse, avec ses exigence multiples, tant au point de vue du logement
+et des relations, qu'à celui du domestique en livrée de rigueur; l'autre
+cachée, cauteleuse et enveloppée de ténébreuses précautions.
+
+Voilà pourquoi ce maître en fait d'intrigues avait chez lui deux lieux
+de réception: l'un public, donnant sur la rue, l'autre privé, prenant
+jour du côté de la cour.
+
+C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour recevoir ses nocturnes
+visiteurs.
+
+Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être introduits.
+
+Nous devons à la vérité de dire qu'ils ne payaient pas de mine, bien
+qu'ils ne se ressemblassent guère. L'un, grand, gros, fortement
+charpenté, avait cette physionomie placide et brutale que donne
+l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, pâle et presque imberbe,
+possédait une figure intelligente, mais où il y avait plus d'astuce et
+d'audace cynique que de toute autre chose.
+
+Le premier répondait au prénom de _Bill_; le second s'appelait le plus
+innocemment du monde _Passe-Partout_. Tous deux étaient bizarrement
+vêtus de hardes disparates, peu faites pour leur taille.
+
+Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine. Ils firent trois pas
+dans le cabinet, puis s'inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette
+position, ils attendirent poliment, le chapeau bas, que le maître du
+logis leur adressa la parole.
+
+--Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance ses visiteurs,
+voilà deux sujets qui ne me paraissent pas difficiles à discipliner...
+Du diable si je n'en fais pas quelque chose!
+
+Puis, tout haut:
+
+--Vous êtes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves.
+
+Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un même mouvement,
+s'écrasèrent sur le bord de leur chaise respective. Tout cela sans
+articuler une parole.
+
+--Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant, causons. Lorsque je vous
+ai rencontré, il y a quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter,
+vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la dureté des temps et de la
+stagnation des affaires dans votre ligne?...
+
+--C'est le cas, affirma le petit homme.
+
+--C'est le cas, appuya le gros.
+
+--Vous disiez que, du temps de Tom Leblond, les choses allaient mieux et
+que peu de nuits s'écoulaient sans qu'il vous eut déterré quelque bon
+coup à faire, quelque petite mine à exploiter...?
+
+--Hélas! rien de plus vrai, modula la voix flûtée du blanc-bec.
+
+--Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore de l'hercule.
+
+--Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut, c'était un chef
+habile, une espèce de chien de chasse, ayant assez de flair pour
+découvrir le gibier et le faire lever...?
+
+--Mais oui, c'est justement ça! firent en choeur les deux voyous.
+
+--Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous que je sois votre
+chef pendant quelques jours et que je vous fasse gagner, sans danger,
+dix fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant votre peau?
+
+--Vous feriez ça, vous? demanda vivement Passe-Partout, ébloui de la
+perspective.
+
+--Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement Lapierre. J'ai besoin
+de deux hommes, hardis, sans préjugés, incorruptibles, et je m'adresse à
+vous de préférence à bien d'autres. Acceptez-vous?
+
+--Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est plus cher.
+
+--Ni tuer, ni voler.
+
+--Ni aller à confesse? ricana Passe-Partout.
+
+--Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y aura peut-être un oiseau à
+mettre en cage et un autre à garder... voilà tout.
+
+--Pas davantage?
+
+--Pas davantage.
+
+--Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous allez gaspiller votre
+argent, maître, fit honnêtement remarquer Passe-Partout.
+
+--Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé... S'il y avait
+quelque magasin à piller ou un gênant à assommer, je ne dis pas!...
+
+--Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai pas dit que l'oiseau se
+laisserait mettre en cage sans se débattre... C'est un malin.
+
+--A la bonne heure! fit Bill, en détirant ses formidables biceps.
+
+--Ce sera ton lot, mon brave.
+
+--_All right!_ j'en suis.
+
+--Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne sera multiple; je te
+fais mon collaborateur, mon lieutenant.
+
+--Vous me comblez, fit le voyou avec humilité.
+
+--Eh bien! ça y est-il?
+
+--Voyons le prix.
+
+--Je ne lésinerai pas: quatre piastre par jour.
+
+--Mettons cinq: c'est un compte plus rond.
+
+--Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu?
+
+--C'est convenu.
+
+--Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous donner mes instructions.
+
+Ici, Lapierre développa minutieusement son plan de campagne, sans
+toutefois se compromettre par: des explications trop circonstanciées.
+Pendant près d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs et
+respectueux, le rôle qu'ils devaient jouer dans le grand drame qui se
+préparait. Pas un détail ne fut omis, pas une précaution négligée. La
+trame qui devait envelopper la malheureuse Laure et ses amis fut si bien
+ourdie, que le rusé Passe-Partout, dans un élan de sincère admiration,
+s'écria:
+
+--Maître, Tom Leblond n'était qu'un farceur à côté de vous!
+
+Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre cachée du coeur de
+l'ancien espion?... c'est ce que nous ne pouvons dire; mais son oeil
+brilla d'une étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers deux
+heures du matin, par les ordres suivants:
+
+--Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends immédiatement à ton
+poste d'observation, en arrière de chez la mère Friponne. Quant à toi,
+Passe-Partout, dégringole jusque sur le bord du cap et ne perd pas de
+vue la maison des Gaboury. Bonsoir, mes braves. A demain.
+
+Un quart-d'heure après, le fiancé de Mlle Privat dormait du sommeil du
+juste.
+
+La nuit s'écoula toute entière en songes rosés, et, lorsqu'il s'éveilla,
+l'heureux Lapierre put constater que le soleil était déjà haut.
+
+--Est-ce que, au moment de toucher le but, je m'amollirais dans les
+délices de Capoue? se dit-il... est-ce que je deviendrais paresseux?
+
+Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement du lit et
+s'habilla. Puis, cette opération terminée, il se rendit à la salle à
+manger, où les arômes du moka saturaient délicieusement l'atmosphère.
+
+Mais, à ce moment, un formidable carillon agita la sonnette
+correspondant à la porte de la rue, et Madeleine courut ouvrir.
+
+--Monsieur Lapierre? demanda une voix impérieuse.
+
+--Il n'y est pas, répondit l'organe doucereux de Madeleine...
+c'est-à-dire... enfin, je vais aller voir.
+
+Et la femme de charge remonta l'escalier. Mais le visiteur la suivit
+quatre à quatre et se trouva sur le palier, à l'entrée de la salle à
+manger, en même temps qu'elle.
+
+C'était le Caboulot!
+
+Apercevant Lapierre, il marcha droit à lui et articula froidement:
+
+--Ma soeur! misérable, qu'as-tu fait de ma soeur?
+
+--Votre soeur! balbutia Lapierre, interdit et cherchant à reconnaître le
+jeune homme qui l'apostrophait ainsi.
+
+--Oui, ma soeur, ma soeur Louise Gaboury que tu as voulu ruiner de
+réputation autrefois, et que tu as volée hier!... Qu'en as-tu fait?...
+où est-elle? Parle vite, scélérat.
+
+--Vous êtes fou, répondit l'ancien espion, se remettant et voyant à qui
+il avait, affaire... Je ne sais ce que vous voulez dire.
+
+--Ah! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur, espion, assassin et
+faussaire que tu es!--eh bien! je vais t'ouvrir l'intelligence. Dis-moi
+de suite où tu as traîné ma soeur, la nuit dernière, ou, sur mon salut,
+tu es mort.
+
+Et le jeune homme, tirant un revolver de sa poche, ajusta Lapierre.
+
+Celui-ci devint fort pâle. Néanmoins, une seconde après, il se remit.
+
+--Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il; je vais vous satisfaire.
+
+Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois cesser de menacer
+l'espion de son regard... Mais il vit aussitôt Lapierre éclater de rire
+et se sentit lui-même enlacer par deux bras nerveux, qui ïe réduisirent
+à l'impuissance.
+
+Ces deux bras intempestifs n'appartenaient à rien moins qu'au
+collaborateur Passe-Partout.
+
+Suivant les ordres de son nouveau maître, le mouchard improvisé s'était
+aposté derrière les remparts, en face de la maison où logeait, la
+famille Gaboury. Là, par la baie d'une embrasure, il avait vu sortir le
+Caboulot et s'était lancé aussitôt sur sa piste. Grand avait été son
+étonnement en voyant le jeune homme pénétrer chez le patron Lapierre;
+mais Passe-Partout, surmontant cette impression, s'était dit que
+peut-être il ne serait pas de trop dans l'explication qui ne pouvait
+manquer d'avoir lieu, et il était entré sur les talons du _filé_.
+
+On a vu que, sa bonne étoile aidant, le jeune policier _in partibus_
+était arrivé juste à point pour sauver la précieuse existence de son
+patron.
+
+En un clin d'oeil, l'imprudent Caboulot fut garrotté et mis hors d'état
+de nuire.
+
+Lapierre passa alors dans son cabinet privé et ouvrit une petite porte,
+masquée par le bureau sur lequel il écrivait. Cette porte, en tournant
+sur ses gonds, laissa voir une chambre noire, étroite, une sorte de
+_dépense_, qui ne recevait le jour que par un petit châssis de deux
+vitres, soigneusement grillé.
+
+C'est là que le malheureux enfant, ficelé comme une momie, fut jeté, en
+proie à la rage et au désespoir.
+
+Passe-Partout fut installé à la porte, pendant que Lapierre, triomphant,
+lui disait:
+
+--Mon cher collaborateur, ton entrée en campagne a été un coup de
+maître, et, pour te récompenser je te nomme gouverneur de cette prison.
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+Ou Bill et Passe-Partout se distinguent
+
+Enjambons maintenant par-dessus les trois jours qui nous séparent du
+fameux bal de Madame Privat. Aussi bien, les choses ont marché pendant
+que nous étions occupés ailleurs et l'organisation ne laisse plus rien à
+désirer. Tout est prêt pour la fête; les musiciens sont à leur poste, et
+le chef d'orchestre n'attend plus que le signal de la maîtresse du logis
+pour faire mugir ses cuivres et vibrer ses cordes.
+
+Dans le grand salon et les pièces adjacentes de la Folie-Privat, ce
+ne sont que toilettes éblouissantes, fastueuses pierreries, parfums
+enivrants, soyeux frous-frous. Tout Québec est là--du moins le Québec
+aristocratique, le Québec de la _fashion_, la quintessence de la société
+dorée. Brunes et blondes; sémillantes Canadiennes-françaises à la noire
+chevelure; plantureuses Anglaises aux tresses fauves; rentiers ventrus
+et journalistes diaphanes; politiciens bavards et financiers discrets,
+officiers de la garnison tout chamarrés de torsades d'or, et hommes de
+lettres en modestes habits noirs; maris, femmes et filles... tout y est
+rien ne manque!
+
+C'est que le gigantesque festival donné par la veuve du colonel Privat
+n'était pas chose commune à cette époque. La bonne ville de Québec,
+tressaillant jusque dans ses assises de granit, s'en était entretenue
+pendant huit jours et avait fait des préparatifs considérables pour
+y être dignement représentée--si bien que la date du 26 juin, cette
+année-là, fut sur le point d'éclipser sa soeur aînée du 24, le jour
+national des Canadiens-français, la Saint-Jean-Baptiste!
+
+Dès huit heures du soir, les équipages encombraient l'avenue de la
+Folie-Privat et le pérystile du cottage s'encombrait de falbalas et de
+volants. Vers dix heures, tous les invités étaient rendus et l'orchestre
+entamait les premières mesures du quadrille d'honneur.
+
+Il va sans dire que le héros de la soirée, Joseph Lapierre, figurait
+dans cette danse d'ouverture, à côté de Mlle Privat qu'il devait épouser
+le lendemain matin. Les deux jeunes gens avaient pour vis-à-vis, un haut
+dignitaire du gouvernement, donnant la main à Mlle Privat, tandis que
+les autres figurants étaient des officiers de la garnison.
+
+Pendant que ces messieurs et ces dames vont déployer, au son d'une
+musique tapageuse, les grâces de leurs personnes et la désinvolture de
+leurs mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas vers le parc.
+
+N'oublions pas que mous sommes à la fin du mois de juin et qu'à cette
+époque de l'année l'atmosphère d'une salle de bal laisse à désirer sous
+le rapport de la fraîcheur.
+
+En outre de cette considération, disons de suite qu'en cette nuit
+fameuse où la riche madame Privat donnait l'hospitalité à l'élite de
+Québec, la température était quasi-tropicale. Et puis, la nuit avait de
+si alléchantes invitations, les arômes champêtres étaient si pénétrants,
+les rameaux feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune déversait
+avec tant de libéralité les larges gerbes de sa lumière veloutée dans
+les allées aux bords frangés d'ombre, la brise courait si douée à
+travers la ramée sonore... que vraiment la tentation devenait trop
+forte, et que le parc recevait plus de promeneurs que le cottage de
+chorégraphes.
+
+Couples amoureux de la solitude à deux; adeptes de la _dive_ et du
+buffet, éprouvant le besoin de se rafraîchir les tempes et les idées;
+personnages de tapisserie qui vont au bal pour regarder faire les
+autres; hommes d'affaires que la déesse Terpsichore ne séduit pas et qui
+préfèrent causer dépression commerciale ou change sterling, pendant
+que le commun dos mortels s'amuse; _cavaliers_ et _blondes_ à qui le
+tête-à-tête sous les arbres feuillus ne peut jamais déplaire; fumeurs
+affamés, inhumainement chassés du voisinage des dames; _beaux_ en quêtes
+d'aventures; enfin, rêveurs pour qui le spectacle d'une mélancolique
+nuit d'été l'emporte sur la vue de pauvres danseurs suant à grosses
+gouttes:--tout cela se croisait, défilait, caquetait dans le jardin du
+cottage.
+
+Le coup d'oeil était charmant.
+
+Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout grâce aux reflets
+multicolores de plusieurs lanternes chinoises disposées avec goût de
+distance en distance, aux points de jonction des allées, robes blanches,
+manteaux rouges, chevelures dénouées--blondes ou brunes--rubans de
+toutes nuances, habits de toutes formes apparaissaient sous un aspect
+pittoresque au possible.
+
+C'était un tableau mouvant, où les couleurs, les ombres, les sujets
+changeaient à toute seconde, comme dans une représentation de
+fantasmagorie!
+
+Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le murmure frais et perlé
+des voix de femmes, ou le grondement plus sonore des organes masculins!
+
+Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la salle de
+danse--contenant et contenu.
+
+Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait nonchalamment ses
+pas dans les larges allées du parc de la Folie-Privat, il y avait
+probablement quelques personnes ayant, un autre but que celui de se
+distraire.
+
+Deux individus, entre autres, marchaient avec un peu trop de
+circonspection et se faufilaient avec infiniment trop de soins derrière
+les épais rameaux bordant les allées, pour ne pas éveiller de prudentes
+appréhensions.
+
+Ces deux compères--un grand et un petit--après une foule de détours
+et de contremarches, s'arrêtaient enfin derrière un banc presque
+entièrement dissimulé sous le feuillage d'un sapin de rond-point.
+
+On se rappelle que cet endroit avait été précisément choisi par Gustave
+Després pour sa première entrevue avec Mlle Privat.
+
+Une fois là, nos deux individus se tapirent de leur mieux dans le
+taillis et ne bougèrent plus.
+
+Il était alors près de onze heures, et, dans le grand salon du cottage,
+la danse faisait fureur. Seul à peu près, ce carrefour éloigné du parc
+manquait de promeneurs, tandis que les échos de tous les bosquets des
+alentours redisaient les frais éclats de rire ou le murmure plus doux
+des conversations enjouées.
+
+Un quart-d'heure se passa, pendant lequel le silence ne fut troublé que
+par le cric-crac des coléoptères se jouant au milieu des hautes herbes
+du gazon.
+
+Puis, tout à coup, une voix aigre et d'un timbre caractéristique surgit
+des profondeurs en arrière du banc.
+
+--Sapristi! disait la voix, je commence à m'embêter. Le particulier est
+capable de ne pas venir.
+
+--Il viendra, répondit un formidable organe de basse-taille: le patron
+l'a dit.
+
+--Il devrait être ici depuis une bonne demi-heure... Tu vas voir que ce
+chameau-là va nous brûler la politesse, répliqua la voix de fausset.
+
+--La consigne est d'attendre, se contenta de repartir stoïquement la
+contre-basse.
+
+Mais ce parti philosophique ne plut, paraît-il, que médiocrement au
+premier interlocuteur, car il émergea bientôt d'un bouquet de feuillage
+et s'avança de quelques pas dans la direction du rond-point. Ce
+mouvement compromit gravement l'incognito du personnage... En effet, un
+indiscret rayon de lune tombant d'aplomb des régions célestes, éclaira
+soudain la figure de maître Passe-Partout.
+
+Effrayé de ce sans-gêne compromettant, le collaborateur de Lapierre se
+replongea bien vite dans l'obscurité du feuillage, où il rejoignit son
+compagnon, qui n'était autre que Bill.
+
+Que faisaient là les deux bandits et dans quel but sinistre se
+dérobaient-ils ainsi aux rayons même de la lune?
+
+On le devine aisément. Ils avaient pour instructions d'empocher une
+nouvelle entrevue entre, le Roi des Étudiants et la fiancée de Lapierre.
+Ce dernier jouait là sa dernière carte, il le savait bien; mais que le
+coup réussit, et aucun obstacle sérieux ne subsistait plus entre Laure
+et lui, entre la fortune et l'âpre convoitise.
+
+Depuis deux jours, l'habile prétendant avait tout mis en oeuvre pour
+détruire, dans l'esprit de Mlle Privat, l'effet produit par les
+révélations de Després; et nous devons avouer que l'ex-fournisseur
+n'avait pas trop mal réussi, puisque la pauvre jeune fille, à bout
+d'arguments, n'avait pu trouver d'autre échappatoire que celui-ci: «Je
+ne demande qu'à être convaincue. Si M. Després ne m'apporte pas les
+preuves qu'il m'a promises, eh bien! je croirai comme vous qu'il n'a
+voulu que se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le cas contraire,
+n'espérez pas que je faiblirai devant d'audacieuses menaces.»
+
+L'enlèvement de Louise, la séquestration du Caboulot, et la maladie de
+Després--toutes choses ignorées complètement de Mlle Privat et de ses
+amis--servaient à merveilles les projets criminels de Lapierre, et
+pourvu que la nuit du bal se passât sans encombre, la situation était
+enlevée.
+
+Mais il y avait cent à parier que le tenace Roi des Étudiants
+n'abandonnerait pas de la sorte une partie presque gagnée. Sa blessure
+n'avait pas eu de suite fatales, et il était en état de venir au
+rendez-vous donné à Laure, puisque, le matin même, Passe-Partout l'avait
+vu se promener dans la chambre de la maison Gaboury.
+
+Seulement, allait-il se présenter ouvertement, par l'avenue du cottage,
+ou se faufiler dans le parc, comme lors de sa première visite?... c'est
+ce qu'il était, un peu difficile de prévoir, même pour un habile espion
+habitué à toutes les roueries.
+
+Voilà pourquoi; ne voulant rien laisser au capricieux hasard, Lapierre
+avait jugé prudent de prévoir les deux éventualités, en plaçant deux
+sentinelles à l'entrée de l'avenue et deux autres près du rond-point.
+
+De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Després eût une fière chance
+pour arriver jusqu'à Laure.
+
+Aussi donna-t-il tête baissée dans le traquenard, malgré le soin qu'il
+prit de pénétrer dans le parc par la grande allée du rond-point,
+éclairée ce soir-là comme en plein jour.
+
+Au moment où il longeait le banc derrière lequel se tenaient accroupis
+nos deux bandits de toute à l'heure, il fut terrassé et bâillonné, puis
+solidement garrotté, sans même avoir eu le temps de pousser un cri.
+
+Bill et Passe-Partout n'en étaient pas à leur coup d'essai dans ce genre
+d'opération, et il faut leur rendre cette justice qu'ils faisaient
+toujours leur besogne en conscience.
+
+Cette nuit-là, ils se surpassèrent même... si bien que l'illustre
+Passe-Partout grommela joyeusement:
+
+--Sapristi! si le patron n'est pas satisfait, il faut qu'il soit
+crânement difficile... car nous travaillons, parole d'honneur, comme de
+vrais _artisses_...
+
+--Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la voiture, et filons
+proprement vers la geôle de la mère Friponne.
+
+En un clin d'oeil, les deux chenapans eurent disparu dans les
+profondeurs du parc, traînant avec eux leur victime, réduite à la plus
+complète impuissance.
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+Trop tard
+
+Environ une demi-heure après l'audacieux enlèvement auquel nous venons
+d'assister, et pendant qu'une lourde voiture soigneusement fermée
+entraînait rapidement Després vers la distillerie de la mère Friponne,
+l'orchestre installé dans le grand salon du cottage entamait les
+premières mesures d'une valse.
+
+Les danseurs étaient à leur poste et le gracieux balancement du départ
+faisait déjà ondoyer tous les couples impatients, lorsque deux nouveaux
+figurants se jetèrent dans la chaîne mouvante, au moment où la danse
+s'ébranlait.
+
+Le tourbillon s'arrêta une seconde et chacun s'empressa de faire place
+au couple retardataire.
+
+Quand nous aurons dit que les arrivants n'étaient autres que Paul
+Champfort, le neveu, et Laure Privat, la fille de l'amphitryon, personne
+ne s'étonnera de la complaisance empressée des valseurs.
+
+Cependant, la valse n'avait pas été interrompue, et, glissant en cadence
+sur le parquet, chaque couple tournoyait, défilait, disparaissait, pour
+revenir et disparaître encore. Les falbalas des danseuses, subissant
+les lois de la force centrifuge, s'épanouissaient en rond, s'élevant à
+chaque mouvement giratoire, pour retomber quand ce mouvement diminuait
+ou cessait. Mais les cavaliers infatigables, enlevés par une formidable
+musique, enivrés par les parfums s'exhalant des toilettes féminines
+violemment secouées, ne laissaient guère de repos à ces pauvres
+falbalas... et le gigantesque serpent de valseurs continuait toujours à
+dérouler ses anneaux de couples enlacés.
+
+Paul Champfort subissait, plus que tout autre, l'enivrement général.
+
+Le contact de la femme aimée, de cette malheureuse Laure qu'il allait
+perdre à jamais dans quelques heures; l'entraînement irrésistible de
+la cadence: les notes éclatantes des cuivres, où se mariaient les sons
+moelleux des clarinettes et les trilles aigus des violons; ces effluves
+magnétiques qui s'échappent des prunelles animées des femmes; et
+par-dessus tout, l'haleine tiède et haletante de sa danseuse, lui
+arrivant au visage par bouffées aromatiques... tout cela lui monta au
+cerveau comme une fumée d'or et lui donna le vertige.
+
+Il arriva même un moment où, perdant tout contrôle sur lui-même et
+dominé par un irrésistible besoin d'épanchement, il se baissa vers
+l'oreille de Laure et lui souffla ardemment: «Oh! je t'aime! je t'aime!»
+
+La jeune fille leva vers son cousin un regard brûlant, sentit courir
+dans ses veines un frisson de fièvre, puis, faiblissante et pâle,
+murmura:
+
+--C'est assez. Je me sens tout étourdie... Retirons-nous.
+
+Champfort obéit.
+
+Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la soutenant de son bras
+droit, dans une pièce contiguë, où il la déposa sur un canapé.
+
+Puis, s'emparant d'une carafe d'eau frappée, il en humecta son mouchoir,
+et bassina les tempes de Laure.
+
+La jeune créole parut se remettre.
+
+--Vous sentez-vous mieux, Laure? demanda doucement Champfort.
+
+--Oui, mon cousin, merci... ce n'était d'ailleurs qu'un simple
+étourdissement. La valse me produit toujours cet effet-là.
+
+--Vous êtes toute pâle!
+
+--Ce n'est rien. Ne parlons pas de cela; les couleurs me reviendront
+avec le repos.
+
+--Voulez-vous que j'appelle ma tante?
+
+--N'en faites rien, et asseyez-vous plutôt là, près de moi.
+
+Et voyant le jeune homme se troubler un peu;
+
+--N'êtes-vous pas mon médecin? ajouta-t-elle en souriant faiblement.
+Vous tiendrez compagnie à votre malade.
+
+Champfort prit place sur le canapé; mais une secrète pensée se
+traduisit, malgré lui, dans son regard et il jeta un coup d'oeil sur la
+porte donnant sur le salon.
+
+Laure vit ou plutôt devina ce regard.
+
+--Je vous comprends, dit-elle; vous craignez que mon fiancé ne prenne
+ombrage de notre tête-à-tête?
+
+--Oh! fit Champfort.
+
+--Rassurez-vous. Monsieur Lapierre était sorti, vous le savez, lorsque
+nous avons valsé ensemble...
+
+--Je crois, en effet...
+
+--Eh bien! il n'est pas rentré, que je sache?
+
+--Non, mais il rentrera... et, à dire vrai...
+
+--Voyons.
+
+--Je n'aime pas à lui procurer l'occasion de m'humilier par ses airs
+vainqueurs.
+
+--Ce n'est pas à redouter... On ne peut chanter victoire quand il n'y a
+pas eu combat.
+
+Champfort baissa la tête et soupira intérieurement: «Elle n'a pas
+entendu mon aveu! se dit-il... C'est peut-être tant mieux... N'y pensons
+plus.»
+
+«Vous ne répondez pas? reprit la jeune créole, d'une voix un peu émue.
+
+--Mais, qu'ai-je à répondre... sinon que vous êtes la logique même?
+
+--Vous admettez donc?
+
+--Sans aucun doute.
+
+--En ce cas, causons, puisque rien ne nous en empêche.
+
+Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise, puis répondit
+froidement:
+
+--Causons. Aussi bien, est-ce probablement la dernière fois que nous en
+avons l'occasion.
+
+--Qui sait! murmura Laure.
+
+Il y eut alors un silence de quelques secondes,--silence pénible et
+plein d'anxiété. Les deux jeunes gens semblaient également mal à l'aise:
+Champfort pâle et soucieux, la jeune fille émue et agitée de pensées
+tumultueuses.
+
+A la fin, Laure parut recouvrer toute sa présence d'esprit et elle
+commença sur un ton indifférent:
+
+--Eh bien! Paul, comment va la fête?
+
+--Ma foi, elle me semble très brillante, répondit le jeune homme, ne
+sachant où voulait en venir sa cousine.
+
+--Tout Québec, y est, n'est-ce pas?
+
+--Mais oui, tout Québec de la haute, du moins.
+
+--Il ne manque guère, à ce qu'Edmond m'a dit que cinq ou six invités?
+
+--C'est plus que je ne puis dire, n'ayant pas vu la liste.
+
+--Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis se sont rendus?
+
+--Tous... moins un, répondit Champfort, dont le front s'assombrit.
+
+--Ah! quel est ce monsieur qui fait ainsi défaut?
+
+--C'est un de mes compagnons d'Université, un ami d'Edmond.
+
+--Gomment s'appelle-t-il? demanda Laure avec plus d'agitation qu'elle
+n'en voulait laisser paraître.
+
+--Il s'appelle Gustave Després, répondit Champfort, en baissant la voix
+et regardant de nouveau du côté du salon.
+
+--Qu'avez-vous donc à vous retourner ainsi? Est-ce que par hasard, le
+nom de ce monsieur Després ne pourrait se prononcer à haute voix et
+devant tout le monde?
+
+--Oui et non.
+
+--Encore une énigme?
+
+--Le mot en est facile. C'est que le nom de Gustave pourrait éveiller de
+vilains souvenirs dans l'esprit de certaine personne.
+
+--Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant _certaine personne_?
+
+--Je parle au singulier, ma cousine.
+
+--Ah...
+
+Laure hésita une seconde, puis reprenant:
+
+--Je parie que cette personne, je la connais...
+
+--Vous connaissez son nom, sa figure, son physique enfin, oui.
+
+--Mais pas son moral, n'est-ce pas?
+
+--Vous devinez si juste, que c'est plaisir de vous poser des énigmes, ma
+chère Laure.
+
+--Attendez, au moins, que je vous aie nommé la personne qui, dans votre
+esprit, n'aime pas à entendre prononcer le mot _Gustave_.
+
+--C'est juste. Dites.
+
+--Eh bien! celui que vous soupçonnez de frayeurs si puériles n'est autre
+que M. Lapierre.
+
+--Précisément, chère cousine. M. Joseph Lapierre est l'homme chez qui le
+nom de _Gustave_ éveillerait de terribles souvenirs et qui préférerait
+voir le diable en personne arriver ici ce soir ou demain matin, que
+d'apercevoir tout-à-coup Gustave Després, au seuil du grand salon.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Aussi sûr que je le suis d'avoir près de moi une malheureuse jeune
+fille glissant sur la pente de la perdition.
+
+Laure eut un véritable frisson. Elle crispa sa main sur le bras de son
+cousin et lui dit d'une voix altérée:
+
+--Paul, Paul, ce que vous affirmez là est grave, et vous me devez une
+explication.
+
+Champfort se taisait..
+
+--Il le faut, vous dis-je, insista la jeune créole, en le regardant
+fixement. Pourquoi suis-je en voie de me perdre et comment le nom de M.
+Gustave Després se trouve-t-il mêlé aux affaires de mon fiancé?
+
+--A quoi bon! murmura le jeune homme, sur la point de céder.
+
+--A quoi bon?... Vous me le demandez?... Mais, apparemment, à me sauver
+de l'abîme où je glisse, d'après vous.
+
+--Eh bien! vous l'aurez, cette explication, répondit Champfort
+résolument. Elle sera courte, mais claire. Vous voulez savoir pourquoi
+Gustave Després, s'il apparaissait tout-à-coup à la Folie-Privat,
+produirait sur votre fiancé l'effet de la tête de Méduse?... Je vais
+vous le dire. C'est que Després possède la preuve que Lapierre est un
+misérable, absolument indigne d'aspirer à votre main. Bien, plus, ma
+pauvre Laure, ce même Després pourrait établir qu'un ruisseau de sang
+sépare les deux personnes qui vont unir demain leur destinée, et que
+votre mariage serait l'alliance monstrueuse du loup et de la brebis.
+
+Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment convaincue de son
+cousin.
+
+--Mais il va venir, il doit venir, M. Després! s'écria-t-elle
+inconsidérément.
+
+--Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle.
+
+--Qui vous fait dire cela?
+
+--Voilà quatre jours que Gustave a quitté son logis, et, depuis, il n'a
+pas reparu.
+
+--Ciel! dites-vous vrai?
+
+--J'ai fouillé tout Québec pour le retrouver ou avoir seulement un
+renseignement sur son compte, mais sans le moindre résultat.
+
+--Oh! mon Dieu!... et ces preuves qu'il m'a promises, ces preuves
+établissant...
+
+--Quoi! interrompit Champfort, stupéfait, vous auriez vu Gustave
+Després?
+
+--Eh bien! oui, s'écria la jeune créole, s'apercevant trop tard de son
+indiscrétion involontaire, oui, je l'ai vu et nous avons longuement
+conversé ensemble. Je connais toutes les graves accusations qui pèsent
+sur mon fiancé; je sais qu'il a été espion dans l'armée américaine;
+je sais qu'il ne me recherche que pour ma dot; je sais enfin qu'il a
+probablement des fautes plus graves à se reprocher. Et cependant...
+
+--Achevez, de grâce.
+
+--Et cependant, si tout cela n'est pas prouvé, si M. Després n'arrive
+pas avant demain, ou plutôt ce matin, à six heures, rien au monde ne
+pourra empêcher ce Lapierre de devenir mon mari, une heure plus tard.
+
+--Comment cela, mon Dieu?
+
+--D'abord, parce qu'il a ma parole; en second lieu, parce que--faute de
+preuves du contraire--je dois obéir à la voix d'un mourant.
+
+--Mais c'est impossible, cela! Vous ne pouvez ainsi sacrifier votre
+existence entière à un doute, à un sentiment de piété enthousiaste. Vous
+vous devez à vous-même, vous devez à vos parents, à vos amis d'attendre
+au moins qu'une aussi malheureuse situation soit clairement définie, que
+des preuves vous arrivent...
+
+--Impossible! impossible! répondit Laure, avec une conviction
+douloureuse. Ah! c'est une terrible position que la mienne, et la
+fatalité est là qui me pousse à l'autel, me répétant sans cesse: «Femme,
+fais ton devoir!...» Je le ferai, cet inexorable devoir; j'ensevelirai
+sous mon blanc voile de mariée ma jeunesse mes illusions, mon coeur,
+tout!...
+
+Et la malheureuse jeune fille étouffa un long sanglot.
+
+Champfort perdit la tête. Il saisit brusquement les deux mains de sa
+cousine, et d'une voix où tremblait la passion si longtemps comprimée:
+
+--Non, non, s'écria-t-il, tu ne feras pas cela, ma bonne Laure; non, tu
+ne seras pas l'enjeu de la partie jouée par un misérable; non, tu n'iras
+pas broyer ton coeur sous le corsage de ta robe nuptiale!... car je ne
+veux pas, moi; car, aux ignobles calculs de Lapierre, j'opposerai
+mon amour sans tache pour toi, mon amour que six années d'amertumes
+contenues rendent sacré!
+
+Et le jeune étudiant, beau de douleur et de noble passion, se laissa
+glisser aux genoux de sa cousine.
+
+Laure eut dans les yeux un éclair de joie surhumaine; sa belle figure
+se colora d'une bouffée du sang venu du coeur... Mais elle tressaillit
+aussitôt après, et prenant dans ses mains la tête de Champfort
+agenouillé, elle y colla son visage baigné de larmes.
+
+--Trop tard! murmura-t-elle avec mélancolie, trop tard, mon pauvre
+Paul!... Nous ne nous sommes pas compris... Moi aussi, je t'aimais,
+et--ajouta-t-elle plus bas--je t'aime encore!
+
+--Tu m'aimes! s'écria Champfort d'une voix concentrée, tu m'aimes?...
+Oh! redis-le-moi, ce mot qui me rend fou.
+
+--Oui, je t'aime! articula nettement Laure, Mais, encore une fois, ni
+mon amour pour toi, ni aucune autre considération au monde n'empêcheront
+mon sacrifice de s'accomplir, si le courageux jeune homme qui s'est
+annoncé comme mon sauveur n'arrive pas à temps.
+
+--Oh! Gustave, où es-tu? murmura Champfort amèrement.
+
+En ce moment, l'horloge du grand salon sonna une heure du matin.
+
+--Déjà une heure! murmura la jeune fille, en se levant. Mon cousin, il
+faut nous séparer. Notre absence n'a été que trop longue et pourrait
+être remarquée.
+
+--Tu as raison, Laure, répondit l'étudiant: je vais te quitter, mais
+pour retrouver notre sauveur. Depuis que je sais être aimé de toi, je me
+sens capable de remuer des montagnes. Gustave Després sera présent à la
+signature du contrat, ou sinon...
+
+Il ajouta en lui-même: _Gare à Lapierre!_
+
+Laure tendit la main à son cousin, lui murmura un mot d'espoir et rentra
+dans le salon.
+
+Quant à l'heureux Champfort, il prit une autre porte et disparut dans
+les multiples pièces du cottage.
+
+A la même minute, par une étrange coïncidence, Lapierre opérait sa
+rentrée par la grande porte de l'avenue.
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+La Tête de Méduse
+
+D'où venait l'espion, et quel avait été le motif de sa brusque sortie,
+une heure auparavant?
+
+C'est ce que nous allons dire en peu de mots.
+
+Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet, agité; ses yeux
+s'étaient souvent dirigés, avec une impatience à peine contenue, vers
+l'horloge du grand salon; sa conversation, bien qu'enjouée et pleine de
+verve, s'était ressentie de l'état de son esprit, et sa bonne humeur
+n'avait été qu'une bonne humeur de commande; sa gaieté, qu'une gaieté
+factice, nerveuse, intermittente. Chaque fois que la porte d'entrée du
+grand salon s'était ouverte pour livrer passage à un invité en retard,
+à une figure nouvelle, il avait tressailli et pâli sous son masque de
+cire, comme s'il se fût attendu à quelque soudaine apparition, à voir
+une nouvelle statue du Commandeur.
+
+Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme dans l'âme et
+trop de foi dans son étoile pour s'arrêter longtemps à des craintes
+puériles, et ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes.
+
+Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de sérieuses raisons
+pour observer ainsi la porte d'entrée, et dévisager tous les nouveaux
+arrivants, car pas une figure étrangère n'échappa à sa rapide
+inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être entendu de lui; et,
+chose singulière, plus la soirée avançait, plus s'approchait, par
+conséquent, le moment si impatiemment attendu de son mariage, plus aussi
+l'inquiétude étreignait Lapierre à la gorge, plus l'effarement se lisait
+dans ses yeux.
+
+C'est que le coquin avait beau se répéter à lui-même que toutes ses
+précautions étaient bien prises, ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux
+trois-quarts convaincue--une vague crainte, une mystérieuse terreur n'en
+faisait pas moins frémir les fibres les plus secrets de son être...
+
+--Tout cela ne servira qu'à me perdre davantage, se disait-il, si ce
+Després de malheur n'est pas empoigné avant d'arriver ici.
+
+En effet, l'enlèvement du Roi des Étudiants! voilà ce qui préoccupait,
+par-dessus toutes choses, maître Lapierre; voilà ce qui le rendait
+nerveux et impressionnable; voilà ce qui lui mettait au coeur cette
+mystérieuse impression de terreur dont nous venons de parler.
+
+Vers minuit, l'honnête fiancé n'y tint plus et, prétextant, vis-à-vis de
+Laure un grand mal de tête, il demanda la permission d'aller prendre le
+frais dans le parc.--permission qui, on le conçoit sans peine, lui fut
+octroyée de grand coeur.
+
+Lapierre sortit donc.
+
+Au lieu de suivre les allées illuminées _a giorno_, il prit un sentier
+perdu et s'enfonça rapidement au plus épais du bois; puis, faisant un
+crochet, il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi du rond-point.
+
+Une fois arrivé à vingt pas de l'endroit où, dans l'avant-dernier
+chapitre, nous avons vu Bill et Passe-Partout en embuscade, Lapierre
+s'arrêta et prêta anxieusement l'oreille.
+
+Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde et lointaine des
+promeneurs conversant à demi-voix et les accords éclatants de
+l'orchestre répétés par les échos du parc.
+
+Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrêta de nouveau pour
+écouter.
+
+Même silence et mêmes bruits.
+
+Alors, il appela doucement:
+
+--Passe-Partout! Bill!
+
+Les deux mécréants ne répondirent pas--et pour cause. Ils trottaient en
+ce moment sur la route de Charlesbourg,--avec leur prisonnier Gustave
+Després.
+
+Lapierre eut un rayon d'espérance.
+
+--Serait-ce déjà fait? se dit-il. Allons voir au signe convenu.
+
+Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le rôdeur nocturne
+s'approcha du banc que l'on connaît. Une fois là, il tâta avec sa main
+et poussa une exclamation étouffée, en sentant, sous ses doigts une
+petite branche attachée grossièrement à une extrémité du dossier.
+
+--C'est fait! s'écria-t-il! Mon ami Després est allé rendre ses hommages
+à la mère Friponne. Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me font
+une bonne besogne et quelle heureuse idée j'ai eue de me les associer!
+
+Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction. Lapierre se disposa au
+retour. Il refit le chemin qu'il venait de parcourir, se faufilant avec
+les mêmes précautions au milieu du parc, fuyant les endroits éclairés et
+adoptant de préférence les sentes plongées dans l'obscurité.
+
+Une heure après son départ, il rentrait au cottage, dans le même
+moment--comme nous l'avons vu--où Paul Champfort en sortait par les
+appartements de derrière.
+
+Le fiancée de Mlle Privat n'étant plus reconnaissable. Sa figure
+rayonnait, et un sourire de triomphe mal comprimé courbait sa fine
+moustache.
+
+Laure s'aperçut de ce changement à vue et ne put s'empêcher de frémir.
+Elle préférait voir son prétendant soucieux et préoccupé, que de lire
+sur son front l'annonce d'un succès prochain. En effet, tout ce qui
+était joie chez cet homme ne présageait-il pas douleur et désillusion
+pour elle.
+
+Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance et reçut les
+compliments du jeune homme avec le calme dont elle ne s'était pas
+départie depuis que son sacrifice était fait. Et, d'ailleurs, les
+mutuels aveux qui venaient de s'échanger entre elle et son cousin
+n'avaient pas peu contribué à rendre la paix à son coeur. Elle se disait
+maintenant que tout serait, tenté pour la soustraire au gouffre qui
+l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus qu'à s'en rapporter
+courageusement à la Providence. A quoi lui servirait de se raidir contre
+une destinée inévitable, si Després n'arrivait pas? Que lui vaudraient
+des récriminations et des dédains, si Lapierre, en dépit de tout, allait
+être son mari?
+
+Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà pourquoi elle accueillit
+son fiancé avec moins de froideur que d'habitude, presque amicalement.
+
+--Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris en entrant que vous
+vous êtes trouvée fatiguée pendant une valse: me serait-il permis de
+vous demander si cette faiblesse est passée?
+
+--Oh! monsieur, ce n'était qu'un simple étourdissement, répondit Laure,
+une défaillance passagère qui n'a pas eu de suites.
+
+--Vous me voyez très heureux d'apprendre qu'il en a été ainsi, car vous
+aurez besoin de toutes vos forces pour la grande journée dont l'aurore
+va poindre bientôt.
+
+--Vous avez raison, monsieur, il me faudra être forte! murmura Laure,
+avec un singulier sourire. Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me
+ménager et de ne plus accepter d'invitation à danser.
+
+--Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination,
+mademoiselle--d'autant moins qu'elle me prouve votre désir de paraître à
+l'autel dans tout l'éclat de votre beauté, répondit galamment Lapierre.
+
+--Oh! monsieur, croyez que cette considération-là est pour fort peu
+de chose dans ma décision, et que cette beauté dont il vous plaît de
+parler, je ne m'en occupe guère.
+
+--Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu de cet essaim de
+charmantes jeunes filles qui émaillent, cette nuit, vos salons, vous
+êtes et restez encore la plus charmante.
+
+--En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir le madrigal, et je me
+demande ce qui a pu vous arriver de si heureux pour que vous vous soyez
+transformé de la sorte.
+
+Le jeune homme se mordit les lèvres.
+
+--Vous trouvez? fit-il narquoisement.
+
+--Mon Dieu, oui... répondit Laure négligemment. Il y a une heure à
+peine, vous sembliez soucieux, préoccupé...
+
+--La promenade m'a fait du bien, répliqua Lapierre, et, d'ailleurs, me
+ferez-vous un crime de perdre un peu la tête à l'approche du bonheur que
+je rêve depuis si longtemps?
+
+Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea son regard froid et
+calme dans l'oeil louche de son interlocuteur.
+
+--Il y a peut-être autre chose, dit-elle...
+
+--Autre chose?... quoi donc?
+
+--L'absence de certaine personne...
+
+--Je vous comprends, mademoiselle, répliqua gravement Lapierre; vous
+voulez parler de monsieur Després, n'est-ce pas?
+
+--Précisément, monsieur.
+
+--Je suis très aise que vous ayez amené la conversation sur ce terrain,
+car vous me fournissez l'occasion de vous dire franchement ma pensée
+là-dessus. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que vendredi dernier, sans
+savoir même que vous vous étiez rencontrée avec ce Després, je vous
+disais que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre, tramaient contre moi,
+obéissant à un mot d'ordre, parti je ne savais d'où; vous vous souvenez
+que je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore qui devait,
+paraît-il, venir jusqu'ici soutenir ses accusations ridicules en face de
+toute la noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas vrai?
+
+--C'est vrai... je me souviens parfaitement.
+
+--Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là, je vous déclare de nouveau
+que j'aurais été heureux de voir monsieur Després exécuter sa menace et
+remplir son engagement; j'aurais été charmé de pouvoir, d'un seul coup,
+fermer la bouche à ce vaillant chevalier redresseur de torts, digne
+émule de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il n'y a pas
+encore à désespérer, puisqu'il n'est que deux heures et que le contrat
+ne se signe qu'à six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu
+voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler les ailes à la
+lumière de la vérité.
+
+--Vous avez raison: attendons la justice de Dieu! répondit Laure avec
+gravité.
+
+En ce moment, madame Privat pénétrait dans le salon et se dirigeait vers
+le groupe formé par son futur gendre et sa fille.
+
+--Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens t'enlever ton fiancé
+pour quelques instants. Le notaire est occupé à dresser le contrat,
+et il a besoin de monsieur Lapierre pour certains renseignements. Tu
+permets, n'est-ce pas?
+
+--Faites, répondit Laure, avec insouciance.
+
+Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel.
+
+Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre
+et ramena sur elle les rideaux, pour échapper à l'obsession de la foule,
+qui n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages.
+
+Là, elle colla son front contre une vitre et regarda anxieusement
+l'avenue brillamment illuminée; puis sa pensée prit son essor et suivit
+son cousin, Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur qu'elle
+n'avait fait qu'entrevoir. A toute minute, par une illusion d'espoir,
+elle se figurait voir arriver les deux jeunes gens--l'un rayonnant comme
+le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance!
+
+Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit du ciel; mais
+quatre heures sonnèrent, puis cinq, puis six, sans réaliser le secret
+espoir de la malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru?
+
+Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie vibrait encore au-dessus
+des assistants silencieux, Champfort entra dans le grand salon.
+
+Il était extrêmement pâle et paraissait exténué de fatigue.
+
+Laure, assise près de sa mère et à quelque distance de la table où se
+tenait un grave notaire, jeta à son cousin un coup d'oeil interrogateur;
+mais celui-ci ne put que courber la tête dans un geste de suprême
+désespoir.
+
+--Allons! le sort en est jeté, se dit la jeune fille, consommons
+courageusement notre sacrifice.... Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma
+part de bonheur sur la terre!
+
+Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture du contrat de
+mariage, faite en ce moment par le notaire.
+
+Le plus profond silence régnait parmi les nombreux assistants,
+rassemblés dans le salon. Seuls, Paul Champfort et Edmond Privat,
+retirés à l'écart, causaient d'une façon extrêmement animée.
+
+Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup d'une violente émotion et
+semblaient discuter une question d'un haut intérêt, car sur leurs
+pâles figures se lisait le bouleversement le plus terrible. Champfort,
+surtout, avait l'air furieusement excité et dominé par une de ces
+froides colères que l'on ne maîtrise pas.
+
+Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous ses efforts pour calmer
+son cousin.
+
+Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat de mariage au milieu
+du silence général. Il promena alors, à travers ses lunettes, un regard
+interrogateur sur les intéressés; puis, constatant que personne n'avait
+d'objection à faire, il se leva et présenta au futur époux, Joseph
+Lapierre, son siège et sa plume.
+
+--Signez, monsieur, dit-il.
+
+Lapierre signa d'une main fiévreuse. Puis, se levant, il attendit, tout
+en présentant la plume au notaire.
+
+--A la future épouse, maintenant! reprit l'homme de loi. Passez la plume
+à votre fiancée, monsieur.
+
+Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant toujours la plume.
+
+Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément son regard
+vers la porte d'entrée, madame Privat intervint.
+
+--Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dît-elle avec une certaine
+impatience; ne vois-tu pas que tu fais attendre ces messieurs?
+
+--J'y vais, ma mère! répondit tranquillement la jeune créole.
+
+Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait inscrire son nom,
+plus froide que la table de marbre qui servait de bureau, elle s'avança
+silencieuse et résignée.
+
+Lapierre, fort pâle lui-même, s'empressa de lui présenter la fatale
+plume.
+
+La victime se mit en devoir de signer sa condamnation...
+
+Mais, à cet instant, suprême, il se passa quelque chose d'étrange.
+On vit Champfort s'échapper brusquement des mains d'Edmond Privat et
+marcher, un revolver à la main, sur Lapierre, tandis que la porte
+d'entrée du salon s'ouvrait avec fracas pour livrer passage à un homme
+pâle et le visage ruisselant de sueur...
+
+A cette terrible apparition, Lapierre poussa un cri étouffée et tomba
+sur un siège. Quant à Laure, elle laissa échapper la plume, joignit les
+mains et leva les yeux au ciel, dans une muette action de grâce.
+
+L'homme qui arrivait ainsi à la dernière heure, à la dernière minute,
+c'était le sauveur, c'était Gustave Després.
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+Deux vieilles connaissances
+
+Avant de mettre face à face les deux implacables rivaux de Saint-Monat,
+retournons un peu sur nos pas et expliquons comment il se faisait que le
+Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille, arrivait cependant
+juste à point pour sauver Laure des bras de Lapierre.
+
+On se rappelle que vers le soir du 22 juin--c'est-à-dire quatre fours
+auparavant--Després, ramassé sanglant et privé de sentiment dans le parc
+de la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury par le petit
+Caboulot, et là, confié aux soins d'un médecin; on se rappelle, en
+outre, que Louise avait disparu le même soir, sans que les recherches
+les plus minutieuses eussent donné seulement un indice relativement à
+cette étrange affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire pour
+n'avoir pas tout frais dans l'esprit le spectacle poignant du pauvre
+Caboulot enserré dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment
+où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre sous le regard des six
+prunelles d'acier de son revolver.
+
+Il va sans dire que tout cela s'était accompli à l'insu du Roi des
+Étudiants, cloué sur le lit de Louise par une fièvre cérébrale qui
+s'était déclarée pendant la nuit, et il est parfaitement inutile
+d'ajouter que la garde-malade chargée de veiller auprès du blessé avait
+reçu instruction de ne pas toucher un mot de ces événements, au cas où
+Gustave, revenu à l'intelligence, la questionnerait.
+
+Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions que Després
+n'apprit l'horrible vérité, c'est-à-dire la disparition du Caboulot et
+de Louise, que dans la matinée du lundi suivant, jour où le médecin le
+déclara hors de danger et lui raconta ce qui était arrivé.
+
+Le Roi des Étudiants n'eut pas de peine à deviner d'où partaient tous
+ces coups successifs. Il se souvint du célèbre axiome de droit criminel:
+«Cherche à qui le crime profite», et il eut bientôt fait de trouver à
+qui pouvait, profiter la disparition du Caboulot et de sa soeur; et,
+rattachant ces deux attentats à la tentative de meurtre faite sur lui,
+quelques jours auparavant, le jeune homme acquit la conviction que
+Lapierre, Lapierre seul, était l'auteur de toutes ces ténébreuses
+menées.
+
+Que faire?...
+
+Fallait-il terminer la campagne par un coup de foudre, en dénonçant
+Lapierre aux autorités de police et le faisant arrêter dans son propre
+domicile?
+
+Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta aussitôt. Sa
+loyauté native se prêtait mal à de semblables moyens, et il chercha
+autre chose.
+
+Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser l'ennemi s'endormir dans
+une trompeuse sécurité, pour tomber sur lui au moment où il croirait la
+victoire assurée?
+
+C'était de bonne guerre, et c'est à ce dernier moyen que s'arrêta
+l'étudiant. Il attendrait, pour se rendre à la Canardière, que la nuit
+fût venue, et il ne ferait que passer chez lui--le temps de prendre
+un certain portefeuille où était soigneusement enfermé le dossier de
+l'ex-fournisseur des armées américaines.
+
+Malheureusement, Després comptait sans maître Passe-Partout, qui,
+nonchalamment étendu sur le talus du rempart, le guettait par une
+embrasure. Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du Caboulot,
+s'était installé dès le matin en face de la maison Gaboury et ne l'avait
+pas un seul instant perdue de vue.
+
+Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse.
+Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage dans la chambre du malade,
+que quelque chose d'inaccoutumé se passait. Il redoubla d'attention,
+dilatant ses prunelles pour essayer de percer l'épais rideau de
+mousseline qui masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la bonne
+volonté du monde, l'excellent garçon ne put que constater le passage
+fréquent de deux ombres derrière le malencontreux rideau.
+
+Un autre se fût découragé.
+
+Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu.
+
+Enfin, vers six heures du soir. Argus--le dieu des espions--eut pitié de
+son disciple. La fenêtre s'ouvrit toute grande et Després se pencha hors
+de l'appui pour inspecter la rue.
+
+Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout vit ce qu'il voulait
+voir, c'est-à-dire un blessé tout vêtu et assez bien rétabli pour
+entreprendre une petite promenade à la Canardière.
+
+Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez le patron.
+
+Là, il ne dit qu'un mot:
+
+--Votre homme va venir.
+
+--C'est bien, partez, lui fut-il répondu; et, surtout, n'oubliez pas
+qu'il faut que les choses se fassent sans bruit. Pas de lutte, pas de
+cris. Mais un bon bâillon et des cordes solides. Allez.
+
+Bill, surgissant du _cabinet privé_, emboîta le pas derrière
+Passe-Partout, et les deux coquins prirent le chemin de la Polie-Privat.
+
+Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de maître, conduite par un
+élégant jeune homme et agrémentée d'un domestique en livrée, descendait
+rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle da la côte du Palais.
+
+C'était Lapierre qui se rendait au bal de sa future belle-mère, Mme
+Privat.
+
+La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans son cabinet noir, avait
+été confiée à Madeleine.
+
+Mais revenons à Gustave Després.
+
+Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort de ses deux enfants et
+lui avoir promis de les ramener sains et saufs au logis, le lendemain,
+le Roi des Étudiants se disposa au départ.
+
+Il attendit cependant que la nuit fût complètement venue; puis il
+s'enveloppa dans une ample redingote et se dirigea vers la rue
+Saint-Georges, où il demeurait.
+
+Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si inopinément, faillit
+lui sauter au cou.
+
+--Ah! monsieur Després, dit-elle, j'ai cru qu'il vous était arrivé
+malheur, et vos amis, donc!... Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu,
+de vous ni vent ni nouvelle!...
+
+--Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave... J'ai fait un voyage: voilà
+tout.
+
+--Tant mieux. Seigneur!...
+
+Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en laissa, pas le temps et
+monta chez lui. Sans perdre une minute, il ouvrit un des tiroirs de son
+secrétaire et y prit un vieux portefeuille de maroquin rouge, à fermoir
+de cuivre oxydé, qu'il dissimula soigneusement sous ses habits; puis il
+sortit de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue, à petit bruit.
+
+Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné, dans le parc
+de la Folie-Privat et s'avançait, absorbé dans ses pensées, vers le
+rond-point. Certes, il était loin de s'attendre à rencontrer, au beau
+milieu des domaines de Mme Privat et en pleine nuit, les deux oiseaux de
+pénitencier qui le guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent
+sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave fut-il extrêmement surpris,
+tellement surpris qu'il ne songea pas même à se défendre. L'eut-il
+voulu, du reste, que la chose eût été impossible. En effet, les
+agresseurs ne s'amusèrent pas à lui expliquer comment ils se trouvaient
+là et à s'excuser de la liberté grande. Bien au contraire, pendant que
+l'un lui appliquait sur la bouche un solide bâillon, l'autre, avec
+une dextérité inouïe, lui liait bras et jambes, le mettant dans
+l'impossibilité absolue de bouger.
+
+Cela fait, le plus grand des bandits--une espèce de géant, aux formes
+massives--sortit de sa ceinture un court poignard et en appliqua
+froidement la pointe sur la poitrine du prisonnier.
+
+--Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme! dit-il d'une voix
+sourde.
+
+--Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais gare à la dissipation!
+ajouta le plus petit sur un ton aigrelet.
+
+Després n'avait garde de crier: il étouffait sous son bâillon: de
+gesticuler: il était ficelé comme une momie de la pyramide de Khéops.
+
+Il se contenta donc de rager _in petto_ et de déplorer son imprévoyance.
+Mais c'étaient là des regrets superflus, et le Roi des Étudiants n'était
+pas homme à s'y abandonner longtemps. Comprenant parfaitement que le
+seul but de Lapierre, en le faisant enlever, était de l'empêcher de
+communiquer avec Laure avant son mariage. Després concentra toutes ses
+facultés à chercher un moyen de s'échapper avant le lendemain matin.
+
+--Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se dit-il, rien n'est
+perdu. Je trouverai bien, d'ici à quelques heures, un expédient pour me
+débarrasser de mes deux coquins.
+
+Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se laissa docilement
+conduire à la voiture formée qui attendait en, face d'une des extrémités
+du parc.
+
+Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd équipage s'ébranla, pour
+ne s'arrêter qu'après une course d'une demi-heure.
+
+On était arrivé.
+
+Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le chemin. Il fut suivi
+de Bill. Puis tous deux, avec une galanterie exquise, enlevèrent
+délicatement leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, à
+côté de la voiture.
+
+Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et se dirigea vers une
+vieille maison en ruines, accroupie sur un amoncellement de rochers
+fantastiques, et qui n'était autre que la distillerie de la mère
+Friponne.
+
+Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile de reconnaître qu'il
+était sur la route de Charlesbourg et à un demi-mille tout au plus de
+Québec, dont la masse sombre se détachait sur sa droite.
+
+--Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux pas de la Canardière
+et j'aurai bien du malheur si je ne réussis pas à m'échapper de cette
+vieille bicoque.
+
+Passe-Partout revint au bout de cinq minutes.
+
+Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons le tour et entrons par
+la porte de derrière.
+
+--La chambre de monsieur est prête? demanda Bill, d'un ton goguenard.
+
+--Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux Passe-Partout.
+
+--En avant, alors.
+
+Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs gravirent le
+monticule, frôlèrent les murailles de la masure, puis finalement
+s'arrêtèrent en face d'une porte basse donnant sur la forêt.
+
+--C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des porteurs.
+
+--Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant à heurter la porte de
+sa formidable épaule.
+
+--Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère Friponne va ouvrir dans
+la minute, s'empressa de répliquer Passe-Partout.
+
+Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à l'instant et une
+vieille femme apparut, une chandelle fumeuse à la main.
+
+--Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer le chemin.
+
+--On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu.
+
+La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté, traversa une petite
+salle sombre et humide, ouvrit une porte, fit quelques pas dans une
+autre pièce, non moins sombre, et non moins humide, puis s'arrêta et,
+se baissant, souleva une trappe, d'où s'échappèrent des parfums non
+équivoques de whisky.
+
+--Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en reniflant avec
+satisfaction.
+
+--Sapristi! oui, appuya Passe-Partout.
+
+--Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix de la mère Friponne, déjà
+rendue dans les profondeurs de la cave.
+
+Le singulier cortège descendit l'escalier par on était disparue la
+vieille, traversa une vaste salle, mal pavée et saturée d'odeurs
+alcooliques, passa sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin
+s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que la première et séparée
+d'icelle par un mur de refend, mais à moitié dépavée et ne recevant de
+jour que par un soupirail grillé.
+
+--C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère Friponne, en s'inclinant
+avec une politesse comique.
+
+--Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai vu de pire et j'ai
+souvent couché, moi qui vous parle, dans des lieux qui, loin d'être bien
+clos comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les quatre pans du
+ciel.
+
+--Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie qui passait à travers la
+toiture du firmament.
+
+--En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à plaindre, pas vrai? fit
+observer la maîtresse du logis.
+
+--Au contraire, répondit Passe-Partout, il va être ici comme un
+prince... un peu gêné, peut-être, dans ses mouvements; mais, bah! une
+nuit est bientôt passée.
+
+Et, sur cette réflexion philosophique, le petit homme repassa dans la
+première cave, où l'attiraient invinciblement les odorantes émanations
+du whisky.
+
+La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, sans avoir
+civilement souhaité une bonne nuit à leur pensionnaire.
+
+Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse barre de chêne
+assujettie en travers, de manière à rendre inutile toute tentative
+pour la rouvrir. Le pauvre Després, malgré toutes les ressources de sa
+fertile imagination, avait donc bien peu de chances de s'échapper.
+
+Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir sérieusement.
+
+Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse dans sa mémoire
+toutes les ruses employées par les prisonniers célèbres, depuis; les
+évasions du hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux Jack
+Sheppard, suivons un peu nos amis Bill et Passe-Partout. Nous finirons,
+peut-être, par rencontrer, au bout de notre course, des per sonnages
+avec qui nous avons déjà lié connaissance.
+
+Comme tous les membres de la petite pègre, les deux garnements que nous
+venons de voir à l'oeuvre adoraient les liqueurs spiritueuses et,
+en particulier, le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout à l'heure
+manifester hautement leur prédilection, lorsque, par la trappe
+soudainement ouverte, sont montés, en nuages épais, les arômes du joyeux
+liquide.
+
+Nous n'étonnerons donc personne en disant que Bill et Passe-Partout,
+une fois leur prisonnier en lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de
+remonter à l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne, un
+pied sur la marche inférieure de l'escalier, les invitait du regard et
+du geste à la suivre: regard et geste demeuraient impuissants contre les
+convoitises en éveil des deux acolytes.
+
+Voyant cette hésitation de mauvais augure et les regards fureteurs des
+retardataires, la bonne femme prit un parti héroïque: elle monta, deux
+marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait se trouva au
+niveau du plancher supérieur, sur le point de disparaître.
+
+Passe-Partout comprit cette tactique savante, et, lui aussi, il prit un
+parti héroïque.
+
+--Hé! la mère, dites donc! cria-t-il.
+
+--Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne.
+
+--Ça sent bien bon, ici...
+
+--Ensuite?
+
+--Eh bien! là où ça sent bon...
+
+--Achevez.
+
+--Moi, je reste.
+
+--Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd.
+
+--Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne, en redescendant les deux
+marches qu'elle venait de gravir.
+
+--C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument.
+
+--C'est comme ça! appuya Bill, non moins résolument.
+
+Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux flammes aiguës. Elle parut
+sur le point de se porter à quelque voie de fait regrettable; mais,
+heureusement, la fière attitude de l'ennemi lui en imposa et toucha son
+vieux coeur racorni.
+
+--Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci, pas de bêtises; montez
+à la cuisine et je vous en apporterai, de ce qui sent bon.
+
+--Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout, ébranlé.
+
+--C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui vous attend.
+
+--A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill.
+
+Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit Passe-Partout,
+qui lui-même suivait la mère Friponne, de telle façon que tous trois
+débouchèrent ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà introduit le
+lecteur.
+
+Mais là, les deux suivants de la mère Friponne s'arrêtèrent tout
+interloqués: la table était déjà occupée par trois buveurs.
+
+Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient d'abord maître;
+Simon, puis--ô surprise agréable!--nos joyeuses connaissances des
+premiers chapitres: Lafleur et Cardon.
+
+Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions là, sirotant
+tranquillement du whisky, pendant que leur roi, Gustave Després, est à
+vingt pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur?
+
+Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui les avait fait naître sans
+le sou, pendant qu'il les avait dotés d'une soif prodigieuse--d'où était
+résulté un conflit permanent entre le besoin de boire et l'impossibilité
+de satisfaire ce besoin. La lutte avait été chaude, terrible et avec des
+chances à peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin, Cardon,
+pour sa part, dut s'avouer vaincu: la soif l'emportait, hélas!... et pas
+le sou!
+
+Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore, Bacchus se fût
+trouvé sur le calendrier!...
+
+Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la nuit tombante arriva
+Lafleur. Le digne homme était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide
+qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette blancheur nerveuse
+qui résulte d'une grande émotion.
+
+Il s'assit sans mot dire en face de son camarade et le regarda avec une
+pitié protectrice.
+
+Puis, au bout de quelques instants de ce silence mystérieux:
+
+--Ami Cardon? dit-il.
+
+--Que veux-tu?
+
+--As-tu trouvé?
+
+--Non.
+
+--Rien?
+
+--Rien.
+
+--Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif légitime?
+
+--Hélas... pas d'argent et... pas de crédit!
+
+--C'est vrai.
+
+Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon.
+
+--Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché?
+
+--Si.
+
+--Et tu n'as rien trouvé?
+
+--Si.
+
+--Comment, tu as un moyen?
+
+--J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur, en sortant de sa réserve
+empruntée. Je puis m'écrier, comme le grand Archimède: _Eurêka!_ j'ai
+trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais, nous boirons à bon
+marché.
+
+--Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon, dominé par une
+singulière émotion.
+
+--C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur.. Tu sais ta chimie
+organique, n'est-ce pas?
+
+--Un peu.
+
+--Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation des matières
+amylacées?
+
+--Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide carbonique.
+
+--En alcool, as-tu dit?
+
+--Oui, en alcool.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du whisky en esprit?
+
+--C'est, ma foi, vrai.
+
+--Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les épiciers et les
+aubergistes nous en refusent inhumainement; et, pour punir ces tyrans
+dépourvus d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls, nous irons
+parader en face de leurs boutiques inhospitalières.
+
+Gardon n'en put entendre davantage et se jeta tout sanglotant dans les
+bras du digne Lafleur.
+
+De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine était décidée.
+
+Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver.
+
+Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs camarades, et le
+capital fut souscrit en une journée. Quant au site, au local et à
+quelques autres détails d'administration, ce fut plus difficile. Les
+deux fondateurs errèrent pendant huit grands jours, à Québec et dans
+les environs, sans trouver ce qui leur convenait. La sécurité de
+l'établissement exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la police,
+tandis que la commodité des consommateurs le voulait à proximité de la
+ville.
+
+Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère Friponne et se décida à
+lui faire des ouvertures.
+
+La mère Friponne tenait alors un maigre débit de tabac moisi et de pipes
+ébréchées, absolument insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta
+avec enthousiasme.
+
+Quinze jours plus tard, un alambic était installé dans sa cave et les
+premières bouteilles du nouveau whisky prenaient la route de Québec, où
+leur contenu faisait les délices des carabins.
+
+Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner et de répandre ses
+produits au sein de la joyeuse bohème des disciples d'Hypocrate ou de
+Cujas. A l'époque où nous en sommes rendus--c'est-à-dire deux ans après
+sa fondation--l'assiette de cet établissement reposait sur une base
+solide, et ses pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il
+atteindrait un âge patriarcal.
+
+Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur les raisons qui
+amenaient les deux étudiants chez la mère Friponne, reprenons notre
+récit.
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+Ou tout le monde se retrouve
+
+Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout s'étaient donc
+arrêtés net sur le seuil de la porte, en apercevant les trois buveurs
+installés autour de la table.
+
+Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête et attendaient...
+
+Ce que voyant la mère Friponne:
+
+--M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène du renfort: ce sont
+deux _gentlemen_ de mes amis qui s'en vont explorer le pays en arrière
+de Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite régalade, avant de
+partir.
+
+Les deux étudiants s'inclinèrent légèrement, politesse qui fut imitée,
+sur une plus grande échelle, par les explorateurs; puis Cardon prenant
+la parole:
+
+--Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il, et pourvu qu'ils ne
+boudent pas avec le whisky, nous leur promettons une nuit agréable.
+
+Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration, fit deux pas
+vers la table, et ployant de nouveau sa mince échine:
+
+--Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs, dit-il, et nous allons
+tâcher de vous prouver que le whisky, ça nous connaît.
+
+--Et ça nous aime!... grommela Bill, on venant prendre place à côté de
+son supérieur.
+
+--A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai que je n'ai aucune
+confiance dans les personnes qui ne boivent que de l'eau. L'esprit
+de grain ou de patate entretient la belle humeur, tandis que l'eau
+simple--_aqua simplex_--alourdit le sang et y mêle de la bile... voilà
+mon opinion!
+
+--J'allais vous dire la même chose, mais en termes bien moins savants,
+n'ayant pas terminé mes études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en
+prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une bouteille pleine.
+
+--En vérité, on ne peut être plus aimable, s'écria Cardon, feignant
+l'enthousiasme; donnez-moi la main, jeune homme: de ce moment, je vous
+adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions un pacte si touchant
+par un plein verre de whisky.
+
+--Ah! monsieur, quelle gracieuseté!... murmura le jeune coquin, feignant
+lui aussi l'émotion et se précipitant sur la main de Cardon.
+
+--C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier.
+
+--A la vie, à la mort! mon généreux ami, répliqua Passe-Partout, tout
+en essuyant de sa main gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se
+versant un énorme verre de whisky.
+
+Chacun fit de même, et cette première rasade fut bue au milieu du plus
+grand enthousiasme.
+
+Puis les pipes s'allumèrent, et Lafleur--qui n'avait pas encore ouvert
+la bouche, s'étant contenté d'observer avec attention les deux prétendus
+explorateurs--Lafleur, disons-nous, s'approcha de Bill et lui frappant
+sur l'épaule:
+
+--Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons rester comme ça à nous
+regarder, sans lier plus ample connaissance?
+
+--Hein?... gronda le géant, absorbé dans l'importante opération de faire
+fonctionner son brûle-gueule.
+
+--Je vous demande si nous n'allons pas nous associer, nous
+_emmatelotter_, comme viennent de le faire nos compagnons?
+
+--Comme vous voudrez, répondit tranquillement Bill, en jetant un coup
+d'oeil sur une nouvelle bouteille, apportée par Simon.
+
+--Alors, votre main, mon ami!
+
+--La voilà, jeune homme.
+
+--Vous vous appelez?
+
+--Bill.
+
+--Eh bien! maître Bill, je vous fais mon ami de bouteille, et je
+m'engage à vous faire passer gaiement les heures trop courtes pendant
+lesquelles nous serons ensemble.
+
+Le gros homme sourit largement.
+
+--Oh! pour ça, dit-il, vous n'avez qu'une chose a faire.
+
+--Laquelle?
+
+--Veiller à ce qu'on ne manque pas de whisky.
+
+--Quand il n'y en a plus, il y en a encore, répliqua flegmatiquement
+Lafleur.
+
+Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui n'avait pas encore
+desserré les dents pour autre chose que pour ingurgiter d'énormes
+rasades:
+
+--Simon! appela-t-il.
+
+Celui-ci accourut, en trébuchant.
+
+--Holà! illustre ivrogne, incomparable sommelier, pourvoyeur de Sa
+Majesté Satanas, ouvre tes oreilles.
+
+Simon se prit les oreilles à pleines mains et les tint écartées de sa
+tignasse fauve: mais il ne dit mot, jugeant sans doute que sa pantomime
+valait bien un acquiescement.
+
+Lafleur poursuivit:
+
+--Je te charge de veiller à ce que, sur la table, le whisky succède
+au whisky. En attendant, va nous en chercher une demi-douzaine de
+bouteilles. As-tu compris?
+
+Pour toute réponse, Simon essaya de battre un entrechat, perdit
+l'équilibre, mesura le plancher, se releva péniblement, puis disparut
+dans le cabinet noir du fond, après avoir reçu une taloche de sa tendre
+mère.
+
+Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles, qu'il pressait
+amoureusement sur son coeur.
+
+Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la table, Lafleur s'écria:
+
+--Mes amis, à présent, que nous nous connaissons pour des gaillards
+solides qui savent prendre la vie comme il faut et la mener joyeusement,
+je propose de faire rondement les choses. Et, d'abord, buvons à
+l'éternelle amitié que nous venons de contracter, le gros Bill et moi.
+
+--Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les colombes se dévorent
+entre elles, plutôt qu'un nuage n'obscurcisse une si belle amitié!
+
+--A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur, tout en cachant
+négligemment le sien, qui était aux trois quarts rempli d'eau.
+
+Cette recommandation était inutile pour les deux nouveaux arrivants,
+car ils avaient une soif de fiévreux et ne demandaient qu'à s'humecter
+largement le gosier.
+
+La santé des nouveaux amis fut donc bue avec entraînement; puis vint
+celle de Simon, celle de la mère Friponne, puis celle du grand chien
+fauve, puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus à qui boire.
+
+A cette phase de l'orgie, tout le monde était aux quatre-cinquièmes
+ivre. Bill avait la figure vermillonné et turgescente; Passe-Partout
+demeurait pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs lançaient des
+regards en vrilles tout tordus d'éclairs joyeux; Simon avait roulé sous
+la table et ronflait comme un cachalot; la mère Friponne, le nez sur ses
+genoux, cuvait son whisky en face de la cheminée.
+
+Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils semblaient plus ivres
+encore que les autres. Le premier avait, sans cérémonie, escaladé la
+table, et, là, dominant les pochards ahuris, il hurlait sa chanson
+favorite: le _Grand-père Noé_, à laquelle répondait, d'une voix de
+girouette rouillée, l'illustre Cardon.
+
+Le tintamarre diabolique dura jusqu'à plus de quatre heures du matin, où
+Passe-Partout se déclara tout-à-fait incapable de boire une seule goutte
+de plus et manifesta le désir de garder l'atome de lucidité qui lui
+restait.
+
+Bill se récria:
+
+--Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il d'un ton
+lamentable.
+
+--Il est temps de songer à nos affaires, répondit Passe-Partout.
+
+--Au diable les affaires!... reprenait le géant.
+
+--Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu au diable, lui aussi?
+
+--Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre...
+
+--Chut!
+
+Cette dernière recommandation fut accompagnée d'un si formidable coup de
+pied que Lafleur et Cardon qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur
+leurs escabeaux.
+
+Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent négligemment.
+
+Chose singulière, malgré l'énorme quantité de whisky qu'ils avaient bu,
+les deux jeunes gens semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et
+toute trace d'ivresse avait disparu.
+
+Pendant que Passe-Partout, avec une pointe d'inquiétude dans le regard,
+cherche à se rendre compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à nos
+lecteurs.
+
+On se rappelle qu'aussitôt la voiture arrivée, Passe-Partout sauta à
+terre et courut à la masure de la mère Friponne; on se souvient aussi
+qu'il revint vers Bill et lui annonça qu'il y avait du monde, et qu'il
+faudrait tourner la maison, pour entrer par derrière. Ce qui fut fait.
+
+Mais toutes ces allées et venues ne s'étaient pas exécutées sans
+éveiller l'attention des hôtes de la mère Friponne. Or, comme ces hôtes
+n'étaient rien moins que Lafleur et Cardon, c'est-à-dire des amis de
+Gustave Després et du Caboulot, disparus si étrangement depuis quelques
+jours, on conçoit que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre la
+puce à l'oreille.
+
+Ils profitèrent donc de l'absence de la vieille pour regarder par la
+fenêtre et assister au singulier transbordement que nous avons décrit.
+Malheureusement, la lune, comme si elle l'eût t'ait exprès, se cacha
+derrière un nuage au moment où le lugubre cortège passa près de la
+maison, et ils ne purent distinguer les traits de l'homme garrotté et
+bâillonné que l'on était en train de mettre à l'ombre.
+
+Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'éveil et fit naître dans
+leur esprit une étrange émotion, mêlée d'une espérance vague... Si
+c'était Gustave ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparaître!... Ce
+Lapierre de malheur en était bien capable, après tout!
+
+--Veillons au grain, ami Gardon, avait murmuré Lafleur à l'oreille de
+son camarade; quelque chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce
+soir pour rien.
+
+--Tu crois donc que ça pourrait être...? avait répliqué Cardon.
+
+--Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais, chut! voilà nos bandits
+qui remontent de la cave. Tâchons de les griser et de ne pas perdre la
+boule, nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça...
+
+L'arrivée de la mère Friponne, suivie des deux prétendus
+explorateurs--une petite qualité inventée par l'ingénieuse vieille--mit
+fin au colloque, et l'on s'apprêta à bien recevoir des _gentlemen_ aussi
+considérables.
+
+Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses furent accueillis
+les honorables explorateurs du pays situé en arrière de Charlesbourg;
+nous avons entendu les serments d'éternelles amitié échangés entre les
+quatre nouveaux amis et scellés de formidables libations--réelles pour
+Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux étudiants; il nous
+a même été donné de suivre les progrès de l'ivresse chez l'insatiable
+géant et--ô néant de la vertu humaine!--chez l'incorruptible lieutenant
+de Lapierre.
+
+Le programme tracé par Lafleur avait donc été exécuté sans encombre
+quant à ce qui concernait l'ivresse; mais par malheur, jusqu'à près
+de cinq heures du matin, toute tentative pour faire _jouer_ les deux
+apôtres avait échoué.
+
+De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent d'un nouveau stratagème;
+ils feignirent de dormir.
+
+C'est à ce moment même que Passe-Partout déclara en avoir assez et
+refusa de boire la dernière bouteille avec son vorace compagnon.
+
+La partie semblait donc fort compromise et les étudiants se disposaient
+à dresser de nouvelles batteries, lorsque le nom de Lapierre,
+imprudemment échappé à Bill, éclata comme une bombe à leurs oreilles.
+
+L'effet fut instantané.
+
+Plus de doute: l'homme garrotté que les deux chenapans avaient
+transporté dans les caves de la masure ne pouvait être autre que Després
+ou le Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait se célébrer le
+matin même!...
+
+Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement de leurs sièges; puis,
+avec la même insouciance, ils se dirigèrent chacun vers leur ami de
+fraîche date...
+
+Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa sur ses jambes et mit
+une main dans sa poche, d'où il tira rapidement un revolver. Mais le
+pauvre garçon n'eut pas le temps de s'en servir: Cardon bondit sur lui,
+empoigna l'arme et l'arracha des mains de Passe-Partout; puis, de
+la main gauche, il entoura le maigre cou du petit homme, qu'il alla
+proprement coller à la muraille.
+
+De son côté, Lafleur s'était disposé à attaquer Bill; mais voyant ce
+dernier dans l'impossibilité absolue de se lever, il se contenta de le
+fouiller et de lui ôter son poignard.
+
+--Des cordes cria Cardon. Va prendre celles qui lient Després.
+
+Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable fracas l'arrêta sur le
+seuil du cabinet noir, et un homme bondit comme un léopard en face do
+lui.
+
+--A moi, Lafleur! à moi Cardon! cria cet homme d'une voix terrible.
+
+--Gustave! Gustave! hurlèrent les étudiants.
+
+C'était, en effet, Gustave Després.
+
+Comment s'était-il échappé? par quel trou de souris avait-il passé?
+
+Nous allons le dire.
+
+La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons du dernier de ses
+geôliers, que Gustave sortit de son impassibilités et chercha à se
+débarrasser de ses liens.
+
+La chose n'était pas facile et, pendant une bonne heure, le prisonnier
+s'épuisa en effort, infructueux. Les cordes étaient solides et le
+_ficelage_ exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité de
+desserrer les tenaces noeuds coulants qui retenaient les poignets
+derrière le dos.
+
+Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue, se laissa retomber
+sur le soi, dans un état de prestation complète.
+
+Mais le corps se reposait, la tête continua du travailler.
+
+Au bout d'un quart d'heure de réflexion, le jeune homme tressaillit sur
+sa couche raboteuse. Une idée venait de lui traverser la tête: «Si je
+pouvais prendre mon couteau!»
+
+Hum! ce n'était pas une mince affaire! Le couteau en question
+se trouvait dans la poche de droite du pantalon... et comment
+l'atteindre?...
+
+N'importe! Després se mit aussitôt à l'oeuvre. Il se tourna, se
+retourna, se tordit, réussit à introduire le bout de ses doigts dans la
+bienheureuse poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le perdit,
+le rattrapa, et finalement poussa un cri de triomphe...
+
+Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait sur le sol!
+
+Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout fut l'affaire de cinq
+minutes.
+
+Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient par terre; il
+était libre... dans sa prison!
+
+Gomme on peut le supposer naturellement, le bâillon sous lequel
+étouffait le prisonnier subit le même sort que les liens, et le Roi des
+Étudiants put enfin détirer ses pauvres membres tout courbaturés.
+
+Cela fait. Després se mit en devoir d'inspecter sa prison. Un rayon de
+lune qui filtrait par le grillage d'un petit soupirail lui ayant paru
+insuffisant pour bien étudier les lieux, le jeune homme alluma une
+allumette, puis deux, puis six, puis d'autres encore.
+
+Après cette série d'illuminations fastueuses Gustave savait ce qu'il
+voulait savoir; il était fixé sur l'unique chance qu'il avait de se
+tirer d'affaire.
+
+On n'a pas oublié que la cave où avait été transporté notre ami se
+trouvait du côté du nord, séparée de la distillerie par un mur mitoyen
+et ayant au-dessus d'elle les appartements inoccupés de la masure, dont
+un servait de prison à la malheureuse soeur du Caboulot.
+
+Or, le plancher supérieur de cette cave était dans un état complet de
+délabrement. Les madriers qui la composaient étaient aux trois-quarts
+pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle des lois de la
+pesanteur.
+
+Gustave n'hésita pas. Il comprit que son fort couteau aurait bientôt
+fait justice de ce bois vermoulu et se mit à l'attaquer avec énergie et
+précaution, de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs.
+
+Au bout d'une demi-heure de travail, deux des madriers du premier
+plancher étaient coupés et leurs débris gisaient par terre, laissant
+béante une ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l'encoignure
+nord de la cave.
+
+Restait le deuxième plancher--celui qui formait le parquet de la pièce
+au-dessus. Després se reposa cinq minutes et recommença à jouer du
+couteau.
+
+Ce fut plus long, car le plancher supérieur se trouvait être en meilleur
+état que l'autre; mais enfin, après un travail opiniâtre de plus d'une
+heure, une coupure transversale en avait séparé les madriers et il ne
+restait plus qu'à les faire basculer sur la solive qui touchait à la
+muraille.
+
+Després avait un crochet à son bienheureux couteau; il l'introduisit
+dans la rainure, tira à lui et faillite pousser un cri de joie, en
+voyant le jour lui arriver à flots par l'ouverture que laissaient les
+madriers en tombant.
+
+Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue, lui était
+réservée.
+
+En passant sa tête par le trou pour se hisser à l'étage supérieur,
+Gustave aperçut une jeune fille assise sur un méchant grabat, dans le
+coin d'une chambre triste et nue. La malheureuse avait la tête dans ses
+mains et lui tournait le dos. Elle était, sans doute, sous le coup d'une
+immense préoccupation, car elle n'entendit pas le bruit que faisait
+Després en prenant pied dans son réduit.
+
+Le Roi des Étudiants fit un pas en avant; la jeune fille se retourna,
+effrayée, et deux cris étouffés partirent simultanément:
+
+--Gustave!
+
+--Louise!
+
+Puis un court silence suivit, pendant lequel les deux anciens amants des
+bords du Richelieu sentirent leur coeur envahi par un flot de souvenirs
+douloureux. Louise était trop émue pour parler, et Gustave, brusquement
+placé en face de cette jeune fille qu'il avait tant aimée, croyait
+entendre gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain, les dernières
+rumeurs de sa passion expirante.
+
+Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le premier ce silence plein
+d'angoisses.
+
+--Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons dans de tristes
+circonstances.
+
+--Hélas! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant sa bête blonde et
+son visage pâle, que vous est-il donc arrivé et comment se fait-il que
+je vous retrouve ici, après vous avoir laissé là-bas, tout sanglant et
+évanoui?
+
+C'est toute une histoire. J'ai été transporté chez vous par Georges et
+je n'en suis parti qu'hier soir, après que les soins assidus de votre
+excellent père et d'un habile médecin m'eussent remis sur pied.
+
+--Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous m'apparaissez comme dans
+les contes de fées, surgissant des entrailles de la terre.
+
+--Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en veut beaucoup et ne me l'a
+que trop prouvé, répondit Gustave, avec un, sourire amer.
+
+--Que voulez-vous dire? fit Louise, étonnée!
+
+--Je veux dire que tel que vous me voyez, je suis prisonnier de monsieur
+Lapierre.
+
+--Vraiment?... le misérable ne s'est pas contenté...?
+
+--De m'envoyer au pénitencier?... de m'assassiner dans un endroit
+écarté?... non, mademoiselle; il lui restait à me séquestrer: c'est ce
+qu'il vient de faire.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune fille; mais c'est donc un
+monstre que cet homme?
+
+--Comme vous dites, mademoiselle, répondit Després, en s'inclinant
+froidement.
+
+Puis, au bout de quelques secondes, il reprit:
+
+--Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous ici?
+
+--Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le parc de Mme. Privat,
+baignant dans votre sang.
+
+--Comment vous trouviez-vous là? demanda le jeune homme, avec une
+certaine anxiété.
+
+Louise hésita un instant, puis répondit d'une voix douce:
+
+J'étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant votre départ, nous
+allions à votre rencontre;
+
+--A ma rencontre!... Et pourquoi?
+
+Louise tomba à genoux, prit les mains de Després et murmura en
+sanglotant:
+
+--J'avais assez souffert... je voulais être pardonnée!
+
+Gustave pâlit... Le fantôme de la trahison de sa fiancée se dressa un
+moment devant ses yeux, escorté du spectre sévère de la vengeance...
+Mais il avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment fortes, la
+souffrance élève le sentiment et met au coeur la sainte compassion...
+
+Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil, les deux sinistres
+apparitions. Il releva Louise, la baisa au front et lui dit simplement:
+
+--Louise, de ce jour, le passé n'existe plus: Je te pardonne!
+
+La douce jeune fille sentant qu'elle méritait ce pardon, ne répondit
+qu'un mot:
+
+--Merci!
+
+Puis elle ajouta aussitôt:
+
+--Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le devoir t'appelle. Il y a
+là-bas une malheureuse enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi
+et vole à la Canardière.
+
+--Tu as raison, Louise, mais nous irons tous deux. Ton témoignage ne
+sera pas inutile.
+
+--Je suis prête à tout.
+
+En ce moment, une voix puissante se fit entendre au loin, dans la
+maison, chantant ce refrain connu:
+
+ C'est notre grand-père Noé,
+ Patriarche digne,
+ Que l'bon Dieu nous a conservé,
+ Pour planter la vigne.
+
+--Lafleur, ici! s'écria Gustave. Nous sommes sauvés. Vite à l'oeuvre!
+
+Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune homme la frappa si
+violemment de son pied, qu'elle vola en éclat;
+
+C'était ce fracas qu'avait entendu Lafleur.
+
+Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout étaient garrottés à leur
+tour, et Gustave Després, sur le point de partir, disait:
+
+--Mes amis, il est cinq heures et je n'ai pas un instant à perdre. Je
+vais donc prendre les devants. Quant à vous, abandonnez ces deux coquins
+à leur sort et conduisez cette jeune fille là où elle vous dira d'aller.
+
+C'est compris, n'est-ce pas?
+
+--Oui, oui! et elle n'aura pas à se plaindre de nous, répliquèrent les
+étudiants.
+
+--A tantôt, alors!
+
+--A tantôt! Vive le Roi des Étudiants!
+
+Gustave prit sa course et descendit la route de Charlesbourg; mais, au
+moment d'en tourner l'angle, il se heurta presque à un jeune homme qui
+la remontait.
+
+Il ne put retenir une exclamation:
+
+--Le Caboulot!
+
+--Gustave! répondit l'enfant, tout essoufflé.
+
+--D'où sors-tu?
+
+--De chez Lapierre.
+
+--Je m'en doutais. Tu t'es donc évadé?
+
+--Oui. Tout le monde est en campagne depuis hier soir. On m'a donné
+pour gardienne une femme à qui il restait un morceau de coeur: je l'ai
+attendrie, et je cours chez une certaine «mère Friponne» que j'ai
+entendu nommer de ma prison.
+
+Ma soeur doit y être.
+
+--Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hâte-toi et ramène-la... elle
+te dira où.
+
+--J'y vole... Et, toi?
+
+--Je suis pressé... Je te conterai cela plus tard. Au revoir!
+
+Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de course.
+
+Nous avons vu que, lorsqu'il arriva, il n'était que temps.
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+Le jugement de Dieu
+
+Nous avons vu, dans un chapitre précédent, quel coup de théâtre
+produisit l'arrivée du Roi des Étudiants dans le grand salon du cottage,
+alors envahi par l'élite de la société québecquoise.
+
+Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber sur un siège, pendant
+que sa figure de cire prenait les teintes livides de la terreur.
+
+Quand à Laure--nous l'avons dit--elle laissa échapper la plume qu'elle
+tenait, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans un élan
+spontané de gratitude.
+
+Tout le monde s'était retourné vers la porte et chacun regardait avec
+une profonde stupéfaction ce beau jeune homme pâle qui s'était arrêté
+sur le seuil du salon et dont la vue impressionnait si tort le couple
+qui allait bientôt s'unir.
+
+Ce fut une heureuse diversion pour Champfort, car elle empêcha son coup
+de tête d'être trop remarqué, et Edmond put le ramener à l'écart sans
+qu'il fit aucune résistance.
+
+Cependant, Gustave Després, après s'être orienté un instant et avoir
+promené son regard dans la vaste pièce, s'avança lentement vers la table
+et s'inclinant devant Madame Privat, qui n'était pas encore revenue de
+son ébahissement:
+
+--Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me pardonnerez d'avoir répondu
+si tard à votre gracieuse invitation d'assister à votre bal. Rien moins
+que la privation absolue de ma liberté n'aurait pu m'empêcher d'assister
+aux splendeurs de votre festival. Aussi, étais-je bel et bien
+prisonnier. Mais j'ai brisé mes liens, fait sauter mes verrous... et me
+voici!
+
+Et Després, en prononçant ces paroles sur un ton d'exquise galanterie,
+se retourna à demi du côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement
+railleur, que ce dernier ne put soutenir.
+
+La riche veuve ne savait trop que penser de cette tirade, qu'elle
+trouvait pour le moins excentrique, mais elle était de trop bonne
+société pour ne pas y répondre poliment.
+
+--Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous donnez là, à mes enfants
+et à moi, une trop grande preuve d'attachement pour que je ne vous prie
+pas de me dire votre nom.
+
+--Madame, répondit le jeune homme, je me nommais autrefois Gustave
+Lenoir; mais des circonstances d'une nature particulière m'ont forcé de
+prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je m'appelle Gustave Després.
+
+--C'est notre roi, ma mère, c'est le Roi des Étudiants! ajouta Edmond.
+
+--Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle en souriant. Votre
+Majesté nous fera l'honneur de signer sur le contrat de mariage de ma
+fille, dont la lecture venait de se terminer au moment de votre arrivée.
+
+--Madame, répliqua Després d'une voix toujours courtoise, mais ferme, je
+regrette infiniment de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de cet
+acte notarié, car je suis venu, au contraire, pour empêcher ce contrat
+de se signer.
+
+--Plaît-il, monsieur? fit madame Privat avec hauteur, car elle
+commençait à trouver la plaisanterie un peu forte.
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, madame.
+
+--Ainsi, vous avez réellement la prétention d'empêcher le mariage de ma
+fille?
+
+--J'ai la prétention d'empêcher Joseph Lapierre d'épouser mademoiselle
+Laure.
+
+
+--En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour un roi! dit-elle.
+
+--J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez, au contraire, bien
+lugubre dans quelques instants, répliqua solennellement Després.
+
+Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve et causa une certaine
+émotion dans l'assistance. Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement
+et les chuchotements cessèrent, comme si les paroles du jeune étranger
+eussent été le prologue de quelque drame mystérieux.
+
+Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de lui-même, par un
+puissant effort de volonté, il se tenait renversé sur son fauteuil, le
+regard insolent et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à quelque
+bonne farce d'écolier, et ne pas se préoccuper le moins du monde de ce
+qui pouvait en résulter...
+
+Madame Privat, après une minute de vague contrainte, reprit avec une
+sorte d'impatience:
+
+--Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous... Qu'y a-t-il?
+de quoi s'agit-il?
+
+--De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma chère dame, riposta
+une voix métallique et railleuse, qui n'était autre que l'organe de
+Lapierre.
+
+--Ah! fit la mère de Laure, vous sauriez?...
+
+--Oui, madame. Le monsieur tragique que vous avez sous les yeux n'est
+rien moins qu'un de mes anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me
+fait l'honneur de me haïr, et s'est juré de me faire tort auprès de
+vous.
+
+--Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais à une tragédie et
+voilà que vous me menacez d'une pièce bouffonne! C'est mal à vous, mon
+cher gendre: vous effeuillez mes illusions.
+
+--Ma bonne mère!... supplia Laure.
+
+--Ma tante! appuya Champfort, ces paroles...
+
+--Vous vous hâtez trop de juger, ma mère! dit à son tour Edmond.
+
+--Laissez faire, répliqua Després d'un ton calme. Madame Privat est
+parfaitement excusable de me persifler un peu pour plaire à celui qui
+devait être son gendre, car elle ne sait pas encore que l'insolent
+qui vient de me provoquer, lorsqu'il aurait dû implorer mon silence à
+genoux, est le meurtrier de son mari.
+
+A cette froide déclaration, tombant comme une bombe au milieu de
+l'assemblée silencieuse, il y eut un frisson général de stupeur. Madame
+Privat pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de son siège et
+montra le poing à Després, en criant d'une voix étranglée:
+
+--Infâme calomniateur!
+
+--Monsieur! disait en même temps la veuve, qu'affirmez-vous là?
+
+--J'affirme, madame, reprit Després avec force, que l'homme qui aspire à
+la main de mademoiselle Laure est l'assassin du colonel Privat.
+
+--L'assassin de mon mari?
+
+--Oui, madame... à moins que celui qui organise le meurtre soit moins
+coupable que l'instrument qui l'exécute.
+
+--Je ne comprends rien à tout cela, monsieur... Le colonel Privat a été
+tué à la tête de soir régiment, comme un brave officier qu'il était:
+voilà ce que je sais.
+
+--C'est vrai, madame; mais une chose que vous ignorez, c'est qu'il a été
+attiré dans un guet-apens par un lâche espion qui se disait son ami.
+
+--Attiré dans un guet-apens?... trahi par un ami?... Oh! monsieur, quel
+abîme de malheur et de honte vous nous ouvrez là!
+
+--Madame, répondit Després avec une tristesse grave, soyez persuadée que
+si le bonheur de votre chère fille n'était pas en jeu, je me refuserais
+à soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes je vous
+laisserais dans votre bienheureuse ignorance de ces événements
+ténébreux... Mais mon devoir est là qui me pousse, et, d'ailleurs, la
+Providence m'a chargé de punir un grand criminel; je ne faillirai pas à
+cette tâche.
+
+--Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte en costume de grand
+justicier du Moyen-Age et escorté du bourreau et de ses aides, fit
+entendre la voix narquoise de Lapierre.
+
+--Misérable! tonna Després, oses-tu bien parler de bourreau, toi qui
+as fait assassiner le père de ta fiancée; toi qui as essayé de me tuer
+lâchement, il n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui viens
+d'enlever à leur vieux père une jeune fille et un enfant?... Ah! le
+bourreau, il ne se dérange pas pour toi, car il sait fort bien que tu
+iras fatalement à lui avant qu'il soit longtemps.
+
+Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le monde se leva, et
+la curiosité fit que chacun se porta en avant. Lapierre, lui, sauta
+par-dessus la table qui le séparait de son audacieux adversaire, et
+alla se heurter entre les bras tendus de Champfort et du jeune Edmond,
+accourus pour protéger Després.
+
+Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix malappris.
+
+--Gueux! cria-t-il, forçat évadé! oseras-tu bien répéter ce que tu viens
+de dire?
+
+--Non seulement je répéterai mes accusations, répondit Després d'une
+voix très calme, mais j'ajouterai que, non content d'avoir fait
+assassiner le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale de son
+enfant dans le but de t'emparer de sa dot.
+
+--C'est vrai! s'écria Laure d'une voix stridente.
+
+--Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en s'adressant à la veuve, ne
+vous laissez pas circonvenir par un imposteur que le dépit aveugle. Cet
+homme me poursuit d'une haine implacable, je vous l'ai dit, et cela pour
+un tour d'écolier que je lui ai joué, il y a plusieurs années, en me
+faisant aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous donne ma parole
+d'honneur que tel est le véritable, l'unique mobile qui l'a poussé à
+venir ici ce soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens et de
+séquestration. J'espère que vous ne m'humilierez pas au point d'écouter
+un calomniateur aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le faire
+chasser immédiatement de ce salon par vos domestiques.
+
+Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti prendre, allait
+probablement donner dans ce sens, lorsque Champfort s'écria:
+
+--Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en sera pas ainsi et vous
+allez bel et bien subir votre procès en présence de cette honorable
+compagnie.
+
+Si vous êtes innocent, qu'avez-vous à craindre? On ne forgera pas,
+je suppose, des preuves contre vous, et ma tante ne se rendra qu'à
+l'évidence la plus indiscutable! D'un autre côté, les accusations d'un
+homme comme Gustave Després, dont Je m'honore d'être l'ami, sont fondées
+et prouvées, pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes aussi
+odieux impunis?... Ne doit-elle pas à la mémoire de son mari, à la
+société, de vous faire enfin expier la trop longue série de vos
+forfaits?
+
+--Vous auriez fait un excellent homme de loi, M. Champfort, car vous
+avocassez à merveille, se contenta de répondre Lapierre. Cependant,
+j'espère que madame Privat ne ploiera pas la tête sous vos foudres, plus
+bruyantes que persuasives, et qu'elle décidera de suite si c'est moi ou
+M. Després qui doit sortir d'ici.
+
+En ce moment même, Edmond était penché sur sa mère et lui parlait à
+l'oreille. Quant il eut fini, la veuve était fort pâle et ses yeux
+brillaient d'un feu singulier.
+
+Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et se levant:
+
+--Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme... Les affirmations de
+M. Després sont trop graves, pour qu'il les ait faites à la légère; en
+outre, elle se rapportent à des personnes et à des événements qui ont
+tenu une trop grande place dans ma vie, pour que je consente à les
+repousser sans examen. Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans
+cette enceinte de vouloir bien garder les portes, afin que personne ne
+cherche à se soustraire au châtiment qu'il aura mérité...
+
+L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette énergique petite harangue,
+qu'un murmure approbateur courut dans l'assemblée, et qu'une vingtaines
+de jeunes gens se précipitaient vers les issues du salon, où ils
+s'installaient résolument.
+
+--Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant, si l'honorable compagnie
+ne s'y oppose pas, nous allons nous constituer en cour de justice
+et écouter impartialement M. Després. De la sorte, tout se passera
+régulièrement et nous n'aurons pas à déplorer des scènes de violence
+comme celle à laquelle nous venons d'assister.
+
+«Très bien! très bien!» murmura-t-on de toutes parts.
+
+--Approchez, mesdames et messieurs.
+
+Tous les assistants se rassemblèrent autour do Mme Privat, à l'exception
+d'un petit groupe de; quatre personnes, dont une femme vêtue de noir,
+qui demeura à l'écart, et des jeunes gens installés aux portes.
+
+Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais sombre et résolu, il
+regagna lentement son siège; près de la table, où il demeura seul,
+semblable à un accusé sur la sellette.
+
+Le misérable se voyait perdu; mais il voulait lutter jusqu'au bout et ne
+pas succomber sans une petite vengeance qu'il méditait.
+
+Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère, et il ne faisait pas
+bon de l'acculer dans ses retranchements.
+
+La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire improvisé par
+la veuve du colonel, étant donc constitué, cette dernière se leva et
+s'adressant de nouveau à l'assemblée:
+
+--Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs avocats et gens de
+loi, infiniment plus aptes que moi à conduire l'affaire qui nous occupe;
+je les charge donc tout spécialement du soin de veiller à ce que les
+preuves fournies par M. Després soient de celles qui ne laissent aucun
+doute dans l'esprit; et, comme il faut un président pour diriger les
+débats qui pourraient surgir, je propose que M. le juge X..., qui
+nous honore de sa présence, se charge de cette besogne, qui lui est
+familière.
+
+--Adopté! adopté! firent tous les voix.
+
+Un vieillard à la physionomie avenante se leva et vint s'incliner devant
+l'amphitryon:
+
+--Madame, dit-il, j'accepte la délicate mission que vous me confiez;
+et, bien qu'elle soit extra-légale, je la remplirai comme si j'étais
+réellement sur le banc judiciaire, très heureux de vous être agréable.
+
+Un fauteuil fut apporté et le juge X... prit place à côté de madame
+Privat.
+
+Puis Gustave Després, toujours debout en face du tribunal improvisé,
+s'inclina et prit ainsi la parole, d'une voix forte:
+
+--Monsieur le juge, madame et vous tous qui m'entendez! Ce n'est pas,
+veuillez le croire, pour satisfaire une mesquine passion de vengeance,
+ni pour poser en chevalier redresseur de torts, que vous me voyez dans
+cette enceinte, interrompant les apprêts d'un solennel mariage
+et portant contre un homme réputé honorable la plus terrible des
+accusations.
+
+--Il y a longtemps qu'une saine philosophie, éclose sur les ruines
+de mon bonheur, me fait planer au-dessus de semblables petitesses et
+mépriser de pareils moyens.
+
+--Le sentiment qui me porte à agir comme je le fais est, au contraire,
+de ceux que l'on ne peut repousser sans faiblesse, renier sans honte.
+La Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel à travers
+le labyrinthe sans issue de ses forfaits, a voulu faire de moi son
+instrument de tardive rétribution, en me jetant sur toutes les pistes
+ténébreuses laissées par le grand coupable que nous avons à juger, et
+je, faillirais à mon devoir d'honnête homme, à ma tâche de vengeur
+providentiel, si j'hésitais à frapper, si mon coeur se prenait à
+faiblir.
+
+--Je parlerai donc sans colère et sans passion; mais aussi sans
+réticences et sans crainte.
+
+Après cet exode un peu solennel, Després se retourna à demi, jeta un
+coup d'oeil sur le groupe où se trouvait la dame vêtue de noir, et
+reprit aussitôt:
+
+--L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner le colonel Privat a
+commencé, il y a six ans, la trop longue série de ses crimes; et c'est
+sur moi et une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier lieu,
+ses aptitudes de traître. La nature l'avait doué d'une physionomie
+agréable, le diable lui avait prêté son habileté et sa puissance
+de fascination: le misérable en profita pour tromper mon amitié et
+m'enlever l'affection d'une jeune fille que j'aimais cl que j'avais
+sauvée de la mort. Puis, non content de ce beau triomphe, il se
+disposait à ravir cette enfant à l'affection de ses vieux parents,
+lorsque je le forçai à s'arrêter pour se battre avec moi.
+
+Les criminels sont rarement courageux, et il est inouï que le coeur ne
+leur fasse pas défaut au moment du danger.
+
+C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre.
+
+Nous n'avions pas échangé quelques balles, sur un îlot perdu et au
+milieu des ténèbres d'une nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon
+adversaire à la gorge et qu'il se laissa choir, feignant d'avoir été
+tué.
+
+Je l'abandonnai à son sort et ramenai la jeune fille chez elle.
+
+Le lendemain, le misérable m'avait dénoncé aux autorités et j'étais
+arrêté sur la route de la frontière. Un mois plus tard, je partais pour
+le pénitencier de Kingston!
+
+Un murmure d'indignation parcourut la salle.
+
+Ce n'est pas tout, reprit Després. En reconnaissant la lâcheté de son
+nouvel amant, la jeune fille le prit en horreur et refusa de le revoir.
+
+Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité?... En répandant sur le
+compte de cette malheureuse des calomnies tellement atroces, qu'elle et
+sa famille durent quitter la paroisse et que la vieille mère en mourut
+de chagrin!
+
+--Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre: dans la voie du crime!
+
+Un second murmure, plus accentué et plus général, gronda parmi les
+assistants, et plusieurs bouches féminines laissèrent échapper un mot
+sanglant:
+
+«Le lâche!»
+
+--Tout cela est faux et de pure invention! s'écria Lapierre avec force.
+Cet individu se moque de son auditoire, et je le mets au défi de prouver
+un seul de ses dires.
+
+--Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta de répondre l'accusateur.
+
+Une femme en deuil, conduite par un tout jeune homme, se détacha du
+groupe retiré à l'écart et s'avança jusqu'en face de madame Privat.
+Arrivée là, elle souleva son voile et exposa en pleine lumière sa pâle
+et belle figure.
+
+--Tout ce que monsieur vient de raconter est de la plus scrupuleuse
+vérité, dit-elle. Je m'appelle Louise Gaboury et je suis cette femme
+honteusement calomniée par Joseph Lapierre.
+
+--Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je corrobore son
+témoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait Louise. Demandez mon nom à
+monsieur Lapierre et, s'il est revenu de la stupéfaction que lui cause
+ma présence ici, lorsqu'il m'a laissé hier soir sous les verrous d'un
+cachot de sa maison, il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury.
+
+Lapierre proféra une menace incompréhensible et retomba sur son siège,
+le front baigné d'une sueur froide.
+
+--C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous pouvez vous retirer.
+
+Ils obéirent; mais, en passant devant Mlle Primat, Louise se sentit
+attirée par une douée traction et se retourna.
+
+--Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle, lui dit Laure. Ne
+sommes-nous pas presque deux soeurs?
+
+Louise regarda cette belle jeune fille qui avait été si près d'être
+malheureuse à tout jamais, et murmura:
+
+--Oh! c'eût été trop dommage!
+
+Puis elle prit place sur le siège qu'on lui offrait.
+
+Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l'attendaient les deux
+personnages qui restaient du groupe de tout à l'heure et qui n'étaient
+autres que nos buveurs de la nuit précédente: Lafleur et Cardon.
+
+Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire.
+
+Ayant fait assister le lecteur à la conversation qui eut lieu, quelques
+jours auparavant, entre Després et Laure--conversation qui roula
+exclusivement sur les criminelles menées de Lapierre aux États-Unis et
+sa participation à l'hécatombe du régiment du colonel Privat--nous ne
+voulons pas nous répéter, certain que personne n'a oublié cette terrible
+révélation.
+
+Nous nous contenterons de dire que le Roi des Étudiants fut implacable
+et que pas un fil de la sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans
+l'ombre. Il s'appliqua surtout à faire ressortir le machiavélisme odieux
+employé par l'ancien espion pour circonvenir Mlle Privat; il exposa à
+l'assistance émue tout ce qu'il y avait de grand dans le dévouement de
+cette fière jeune fille, sacrifiant son bonheur à la mémoire de son
+père, imposant silence à son instinctive répulsion et épousant un homme
+détesté, pour empêcher qu'un soupçon planât sur la tombe de ce vénéré
+père. Puis, résumant et condensant le dramatique exposé qu'il venait de
+faire, il termina par une foudroyante péroraison, dont les dernières
+phrases furent celles-ci:
+
+--Vous me demandez des preuves contre l'abominable scélérat qui est
+aujourd'hui courbé sous la main vengeresse de Dieu?... Ces preuves,
+mesdames et messieurs, je pourrais me dispenser de vous les donner, car
+la seule attitude du coupable, le remords qui se traduit sur sa figure
+par une pâleur morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements
+spasmodiques, et jusqu'à cette farouche résignation dans laquelle il
+s'est enfin renfermé, tout cela devrait être plus que suffisant pour
+apporter la conviction dans vos esprits... Mais je ne veux laisser
+subsister aucun doute relativement aux graves accusations que je viens
+de jeter à la face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti de
+l'aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait que l'habile
+chercheur de dots a fait disparaître, ces jours-ci, tous ceux qui
+pouvaient témoigner contre lui, je vous mettrai sous les yeux un
+argument plus irrésistible, une preuve plus accablante: le propre aveu
+du coupable, le témoignage de sa conscience, enfin le journal où sa
+main criminelle et imprudente a consignée, jour par jour, ses ténébreux
+projets...
+
+--C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre, une nuit qu'il
+revenait du camp confédéré, où il avait lâchement vendu ses frères de
+l'armée du nord.
+
+Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le grand portefeuille de
+maroquin que nous connaissons, le présenta solennellement à madame
+Privat.
+
+--Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne la force d'aller
+jusqu'au bout!
+
+--Misérable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!... Ah! tu ne
+jouiras pas longtemps de ta victoire!
+
+Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet éclata dans le salon, suivi
+aussitôt d'une seconde détonation.
+
+La panique s'empara des femmes.
+
+Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore de Després domina tous
+les bruits:
+
+--Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin du colonel Privat
+qui vient de se faire justice, après avoir commis sur moi une seconde
+tentative de meurtre.
+
+En effet, chacun put voir le misérable Lapierre étendu, sanglant et
+immobile, sur le parquet. Ce fut Cardon qui, du fond de la salle,
+prononça son oraison funèbre, rigoureusement condensée en cette seule
+phrase:
+
+--Tout est bien qui finit bien!
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+Trois mois plus tard, par une belle matinée de septembre, les cloches de
+la cathédrale de Québec, sonnaient à toutes volées et l'immense nef de
+la vieille église s'emplissait d'une foule d'élite.
+
+On célébrait, ce jour-là, deux mariages _fashionables_, et les curieux
+qui stationnaient sous les portiques échangeaient maintes observations
+sur les circonstances dramatiques qui avaient amené ces mariages.
+
+On se disait bas à l'oreille qu'une ces deux fiancées, la richissime
+fille de Mme Privat, avait été sur le point, quelque temps auparavant,
+d'épouser un audacieux bandit qui lui avait complètement tourné la
+tête... La noce était ordonnée et l'on se disposait à aller prononcer le
+_oui_ solennel en face du prêtre, quand apparut soudain un inconnu qui
+révéla sur le compte du futur époux des choses si épouvantables, que ce
+dernier en tomba mort de confusion...
+
+Et l'on ajoutait d'un air mystérieux que l'autre mariée avait aussi dans
+son passé certain épisode terrible que l'on ne connaissait pas bien,
+mais où, à coup sûr, il y avait eu mort d'homme... Bref, on caquetait
+méchamment, comme les badauds savent le faire, quand il s'en donnent la
+peine.
+
+Heureusement, l'arrivée du cortège nuptial changea, le cours de ces
+charitables conversations et mit fin aux bienveillantes remarques qui
+les émaillaient.
+
+Les lourds carrosses défilèrent un à un le long des grilles, qui bordent
+le terre-plein, en face de la cathédrale, déposant sur le trottoir
+de pierre blanche leur joyeuse cargaison de femmes éblouissantes et
+d'hommes en costumes de gala.
+
+Toute cette brillante compagnie s'engouffra sous les arceaux des portes
+grandes ouvertes et s'éparpilla, dans les bancs de chêne, alignés deux
+par deux sur le pavé de la vaste nef.
+
+Seuls, les mariés, escortés de leurs garçons et filles; d'honneur,
+s'avancèrent jusqu'à la balustrade du choeur et prirent place sur des
+fauteuils luxueux, installés à leur intention.
+
+Puis l'orgue fit entendre ses graves harmonies, le prêtre ses
+avertissements non moins graves... et, au sortir de l'église, Laure
+Privat était devenue madame Champfort, et Louise Gaboury la... _Reine
+des Étudiants_!
+
+Au moment où le cortège s'ébranlait pour retourner à la Canardière,
+Lafleur et Cardon, qui étaient de la fête et faisaient bonne contenance
+dans leurs habite à queue, échangèrent les réflexions philosophiques
+suivantes:
+
+--Ce que c'est que de nous, mon pauvre Lafleur et comme, dans ce monde
+borné, les petites causes peuvent amener de grands effets!
+
+--Comment, l'entends-tu, illustre Cardon?
+
+--Tu vas voir: suis bien mon raisonnement.
+
+--Je ne te quitte pas d'une semelle.
+
+--N'est-il pas vrai que si nous n'avions pas été ivrognes comme doivent
+l'être d'honnêtes étudiants, nous n'aurions pas fait la connaissance de
+la mère Friponne?
+
+--C'est indubitable. Ensuite?
+
+--N'est-il pas également vrai, que, sans cette connaissance de la mère
+Friponne, nous ne serions pas allés chez elle le soir où Després y fut
+jeté à fond de cave?
+
+--Je te concède cela. Poursuis.
+
+--N'est-il pas mêmement à présumer que, nous absents, Gustave n'aurait
+pu échapper et, par conséquent, arriver à temps pour empêcher Lapierre
+d'épouser Mlle Privat?
+
+--C'est plus que probable. Quelle est ta conclusion?
+
+--Ma conclusion, ami Lafleur, c'est _qu'à quelque chose whisky est bon_!
+
+Et le facétieux étudiant, qui s'était donné tout le mal du monde pour
+en arriver à cette atroce parodie d'un aphorisme célèbre, se prit à
+réfléchir profondément.
+
+Lafleur fit de même, tout en mâchonnant d'une voix distraite son
+_grand-père Noé_.
+
+La noce filait toujours, soulevant sur son passage l'aveuglante
+poussière des rues de Québec.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Roi des Étudiants, by Eugene Dick
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14059 ***
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+ <title>Le Roi des Étudiants</title>
+ <meta name="author" content="Eugene Dick">
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+
+
+
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14059 ***</div>
+
+<h3>V. E. DICK.</h3>
+
+<h1 class="sub">Le Roi des Étudiants</h1>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h3 class="sub">Silhouettes d'Étudiants</h3>
+
+<p>C'était dans une chambre de douze pieds carrés
+au plus, rue St-Georges, Québec.</p>
+
+<p>Ils étaient là quatre, buvant, fumant, chantant,
+riant... que c'était plaisir à voir. Le cliquetis des
+verres, le choc des bouteilles, les éclats de voix, les
+notes plus ou moins fausses de quelque chanson
+égrillarde, le bruit des pieds battant le parquet;
+tout cela se combinait adorablement pour former
+le plus délicieux tintamarre du monde.</p>
+
+<p>Comment en eût-il été autrement?</p>
+
+<p>Ce quatuor bruyant représentait la fine fleur de
+l'école de médecine: Després, le roi des étudiants
+tapageurs, l'organisateur par excellence de joyeuses
+équipées, le meilleur buveur de l'Université;
+Cardon, passé maître dans l'art d'obtenir de la
+boisson à crédit; Lafleur, qui faisait dix affreux
+calembours entre chaque rasade qu'il ingurgitait&mdash;et
+Dieu sait s'il en ingurgitait, des rasades!&mdash;enfin,
+le petit Caboulot, le <i>rat</i> de l'école, intelligent
+comme un diablotin, mais plus grouillant,
+plus étourdi, plus léger qu'un papillon.</p>
+
+<p>Rien d'étonnant donc à ce que quatre lurons de
+cette trempe, arrosés de whisky, fissent un charivari
+à broyer le tympan d'une escouade d'artilleurs!</p>
+
+<p>Tout à coup, le bruit cessa pendant une dizaine
+de secondes; la porte s'ouvrit, et un cinquième
+personnage entra.</p>
+
+<p>Alors, ce fut une tempête.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, Champfort!</p>
+
+<p>&mdash;Que tu arrives bien, Champfort!</p>
+
+<p>&mdash;Viens prendre un coup, Champfort!</p>
+
+<p>&mdash;Champfort, pas d'étude ce soir! Au diable la
+pathologie!</p>
+
+<p>&mdash;Mort à la matière médicale!</p>
+
+<p>&mdash;Aux gémonies les maladies des yeux!</p>
+
+<p>&mdash;Et celles des oreilles, donc!</p>
+
+<p>&mdash;Que la fièvre quarte étouffe Virchow, Kasper,
+Claude Bernard... et même monsieur Koshlakoff,
+de St-Pétersbourg!</p>
+
+<p>&mdash;Que Satanas torde le cou à feu Galien!</p>
+
+<p>&mdash;Et donne le coup de grâce à ce bon monsieur
+Hippocrate.</p>
+
+<p>&mdash;Lafleur!...</p>
+
+<p>&mdash;Cardon!...</p>
+
+<p>Le nouvel arrivant, tiraillé a droite, tiraillé à
+gauche, assassiné d'apostrophes aussi véhémentes,
+ne pouvait placer un mot et se contentait de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Là! là! mes amis, fit-il enfin, ne parlez pas;
+tous à la fois: qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que nous bambochons ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Ça se voit.</p>
+
+<p>&mdash;Et que nous voulons nous administrer une
+cuite à tout casser...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, le Caboulot, laisse parler le grand
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! faut-il pas avoir six pieds, par hasard,
+pour qu'on se permette de parler devant monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Silence! intervient Després. Je vais t'expliquer
+la chose, Champfort; assieds-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque Dieu créa le monde...</p>
+
+<p>&mdash;Passe au déluge! interrompit Lafleur.</p>
+
+<p>&mdash;Monte sur une chaise! glapit le Caboulot.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de discours! grogna Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire: ça ne sera pas long.
+Champfort s'était assis, attendant patiemment
+la fin de la bourrasque.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque Dieu créa le monde, reprit imperturbablement
+Després, il travailla, comme tu le sais,
+pendant six jours...</p>
+
+<p>&mdash;C'est connu, ça! fit la voix flûtée du Caboulot.</p>
+
+<p>&mdash;Pas assez! répliqua gravement l'orateur.</p>
+
+<p>Puis il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais le septième, il l'employa à se reposer,
+laissant ainsi à l'homme, qu'il venait de former à
+son image, un enseignement plein de sagesse. Or...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ergo!</i></p>
+
+<p>&mdash;Or, nous avons travaillé toute la semaine
+comme des nègres. N'est-il pas juste que nous
+prenions cette soirée, cette nuit même, s'il le faut,
+pour laisser un peu se détendre l'arc de nos centres
+nerveux?</p>
+
+<p>&mdash;Bien parlé!</p>
+
+<p>&mdash;Puissamment raisonné!</p>
+
+<p>&mdash;D'une logique irréfutable!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sans doute, mes très chers, répondit en
+riant Champfort. Et je songeais si peu à me mettre
+en désaccord avec cette sage règle, que je venais
+vous prier d'étudier sans moi, ce soir Je ne
+suis pas dans mon assiette et n'ai aucune disposition
+pour le travail.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!</p>
+
+<p>&mdash;Hourra pour toi, Champfort!</p>
+
+<p>&mdash;Vive le whisky, le tabac et les chansons!</p>
+
+<p>Et Després, de cette voix lente et mesurée qui lui
+était habituelle, se mit à chanter, tout en saisissant
+une bouteille de la main droite et un verre de
+la main gauche:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Étudiants, étudiants</p>
+<p class="i4">Chantons, rions sans cesse:</p>
+<p class="i4">Que l'étude et l'allégresse</p>
+<p class="i4">Se partagent nos instants.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>De son côté, le Caboulot hurlait:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Pourquoi boirions-nous de l'eau,</p>
+<p class="i4">Somm'nous des grenouilles?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cardon, lui, proclamait moins haut la chose,
+mais la mettait consciencieusement en pratique.</p>
+
+<p>Quant à Lafleur, il n'est pas nécessaire de chercher
+ce qu'il turlutait de sa voix enrouée; c'était
+toujours la même rengaine:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p>
+<p class="i4">Patriarche digne,</p>
+<p class="i4">Que l'bon Dieu nous a conservé</p>
+<p class="i4">Pour planter la vigne.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<p>Il ne fallait pas lui demander autre chose que
+cela: c'eût été peine perdue. Mais, en revanche,
+toutes les cinq minutes, l'éternel couplet lui revenait
+dans le gosier, avec le nom du respectable
+grand-père Noé, auteur de la première bamboche
+dont parle l'histoire.</p>
+
+<p>Laissons Lafleur redire, en quinze couplets, les
+mérites et les exploits du grand-père Noé, et esquissons
+à la hâte le portrait du nouvel arrivant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3 class="sub">Paul Champfort</h3>
+
+<p>Paul Champfort était un grand et beau garçon
+de vingt-deux ans.</p>
+
+<p>Sa figure franche et ouverte plaisait au premier
+abord. Cheveux châtains, longs et bouclés;
+front large, oeil brun, à la prunelle hardie, bouche
+aux lèvres sympathiques, qu'ombrageait une petite
+moustache de même nuance que les cheveux:
+tête charmante, en un mot.</p>
+
+<p>Il avait l'humeur joyeuse, la parole facile, colorée,
+doucement railleuse, mais toujours bienveillante.
+On l'aimait beaucoup, parmi les universitaires,
+tant à cause du cachet de sympathique distinction
+dont toute sa personne était empreinte,
+que par la bonté de son caractère et la solide intelligence
+qu'on lui savait.</p>
+
+<p>Il était de toutes les fêtes, de toutes les excursions,
+de tous les <i>caucus</i>. On se l'arrachait un
+peu, et c'était toujours une bonne fortune, pour
+des étudiants en goguette, que l'arrivée de ce bon
+Champfort.</p>
+
+<p>On conçoit donc la joie de nos quatre apôtres
+quand le jeune homme, se rendant aux arguments
+irrésistibles de son ami Després, s'assit autour de
+la table du festin bachique et fit mine d'en prendre
+sa bonne part.</p>
+
+<p>Une première rasade fut versée par Després.</p>
+
+<p>&mdash;Je bois à ton bonheur, Champfort, fit-il en
+élevant son verre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, à tes succès en médecine, dit Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, à l'heureuse issue de ton examen, final,
+continua Lafleur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Champfort, je bois à tes amours! cria
+le Caboulot, de cette voix perçante qui dominait
+tous les bruits.</p>
+
+<p>A cette dernière santé, un nuage passa sur le
+front de Champfort. Le sourire disparut de ses
+lèvres, et ce fut d'un ton presque solennel qu'il répondit,
+en se levant:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Caboulot, merci, mes bons amis. Je
+prends actes de vos bienveillants souhaits. Devant
+entrer bientôt dans la rude vie professionnelle,
+j'ai besoin que la chaude amitié dont vous m'avez
+toujours entouré ne me fasse pas défaut. Et si
+quelque amertume, quelque déboire m'attend au
+début, j'aurai du moins, pour atténuer ma mélancolie,
+le souvenir de vos bons procédés à mon
+égard.</p>
+
+<p>Champfort se rassit et chacun but silencieusement
+son verre, comme si les paroles émues du
+jeune homme eussent voilé quelque inexorable chagrin.
+Tant il est vrai que chez ces généreuses natures
+d'étudiants, la sympathie ne se fait jamais
+attendre et jaillit toujours spontanément, au
+moindre appel.</p>
+
+<p>Mais cette éclipse de gaieté dura peu.</p>
+
+<p>Quand on est en chemin d'herboriser dans les vignes
+du Seigneur, on ne s'attarde pas à constater
+si quelque épine rencontrée par hasard pique peu
+ou prou; on ne s'amuse pas à relever les humbles
+violettes ou les pâles marguerites que le pied a
+foulées en passant.</p>
+
+<p>C'est du moins, ce que pensait Lafleur, car il entonna
+aussitôt d'une voix de stentor:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p>
+<p class="i4">Patriarche digne,</p>
+<p class="i4">Que l'bon Dieu............</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Va au diable avec ton grand-père Noé! interrompit
+avec humeur Després, dont le front s'était
+assombri.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! je doute fort qu'il veuille m'y suivre;
+le digne homme est trop bien casé pour désirer un
+changement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vas-y seul.</p>
+
+<p>&mdash;Nenni, mes fils; je suis trop poli pour ne pas
+vous attendre.</p>
+
+<p>Després se dérida un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, tu as raison, Lafleur: vive la joie!</p>
+
+<p>&mdash;Et les pommes de terre, morguienne! Chaque
+chose en son temps. Quand nous serons bien gris,
+nous parlerons raison; nous ferons de la philosophie,
+de la psychologie, de la physiologie, de la
+phrénologie&mdash;tout ce que vous voudrez. En attendant!
+amusons-nous, et haut les verres!</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p>
+<p class="i4">Patriarche,............</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est cela, appuya Cardon. Il n'y a
+rien pour délier la langue et mettre de l'ordre
+dans les idées comme quelques bons verres de
+<i>Molson</i>. Je seconde la motion de Labrosse.</p>
+
+<p>&mdash;Adopté, <i>carried!</i> vociféra le petit Caboulot.</p>
+
+<p>La joie reparut triomphante autour de la table
+chargée de bouteilles, de verres, de pipes et de tabac.
+Pendant plus d'une heure, ce fut un déluge
+de rasades, de chansons, de bons mots à faire pâlir
+les orgies romaines. Lafleur chanta vingt fois
+son <i>grand-père Noé</i>; le Caboulot s'enroua
+pour quinze jours à gouailler chacun de ses amis;
+Cardon se grisa comme un Polonais, tout en encourageant
+les autres à boire sec, attendu que les
+<i>provisions</i> ne manquaient pas. Quant à Després,
+malgré qu'il eut avalé presque une bouteille
+à lui seul, il n'y paraissait guère. Seulement, il
+était devenu grave et rêveur, comme d'habitude;
+car c'était là le seul effet que les spiritueux semblassent
+produire sur cette organisation de fer.</p>
+
+<p>Mais, si grave et si rêveur qu'il fut, il le cédait
+pourtant sous ce rapport de beaucoup à Champfort.
+Jamais le jeune homme, d'ordinaire gai et
+assez solide buveur, ne s'était montré à ses amis
+enveloppé dans un semblable nuage de tristesse et
+de mélancolie.</p>
+
+<p>Tant qu'il avait été en pleine possession de son
+sang-froid, il s'était efforcé de se raidir contre le
+<i>spleen</i> qui l'envahissait. Aux saillies de Caboulot,
+aux jeux de mots barbares de Lafleur, aux
+épigrammes de Cardon, il avait ri... oui, mais
+d'un rire nerveux, forcé, qui faisait mal. Puis
+était venu cet état de demi-ivresse, où les idées se
+mettent franchement à galoper sur le chemin de
+la rêverie et où le coeur vient aux lèvres, prêt à
+s'ouvrir à tous les épanchements.</p>
+
+<p>C'est la phase la plus voluptueuse de l'état, alcoolique.
+Le cerveau jouit, alors d'une lucidité
+plus grande qu'à l'état normal, et les idées y dansent
+tout armées, prêtes à entrer en campagne au
+premier signal.</p>
+
+<p>Il était donc rendu à ce degré de l'échelle bachique,
+quand Després, qui l'observait entre deux
+bouffées de fumée, lui dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Champfort!</p>
+
+<p>&mdash;Hein? fit le jeune homme, comme surpris
+de cette appellation inattendue.</p>
+
+<p>Puis, se soulevant à demi sur le canapé où il
+était presque couché;</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, mon cher, que tu n'es pas comme d'habitude
+et que tu nous caches quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non..., mais non, je ne vous cache rien...
+Que voulez-vous que je vous cache, mes bons
+amis?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es triste comme une porte de prison, et
+c'est en vain que tu veux paraître gai; la gaieté
+ne te va plus, et cela depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle conclusion tirer de cela? On n'est pas
+toujours disposé à la joie. Chacun a ses heures de
+mélancolie, sans qu'il puisse s'en défendre et sans
+même qu'il en puisse expliquer la cause.</p>
+
+<p>&mdash;Champfort, ne joue pas au plus fin avec moi.
+Depuis plusieurs mois, je t'observe, et j'ai suivi pas
+à pas le travail lent, mais continu, mais implacable
+qui se fait chez toi. Le peu de gaieté, de bonne
+humeur et d'insouciance joyeuse qui te reste du
+Champfort d'autrefois n'est que du vernis, et, sous
+ce vernis, il y a, une grande douleur, une de ces
+douleurs incurables qui terrassent l'âme la plus
+fortement trempée.</p>
+
+<p>Le jeune étudiant baissa la tête et ne répondit
+pas. Mais sa main se porta instinctivement à
+son coeur, comme s'il eût craint d'y laisser voir la
+plaie qu'y devinait Després.</p>
+
+<p>Celui-ci se leva et, saisissant cette main indiscrète,
+il dit à Champfort d'une voix douce:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, ta main t'a trahi; tu souffres
+réellement et je vais te dire qu'elle est ta maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Després, tais-toi! fit vivement
+Champfort, en relevant la tête et regardant l'étudiant
+avec des yeux presque hagards.</p>
+
+<p>Cardon, Lafleur et le Caboulot s'étaient imposé
+mutuellement silence, du moment que Després&mdash;leur
+chef à tous&mdash;avait engagé la conversation.
+Rapprochant leurs chaises, ils attendirent vivement
+intrigués.</p>
+
+<p>Després, les désignant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Champfort, doutes-tu de nous?
+Sommes-nous, oui ou non, tes meilleurs amis?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'as-tu à craindre?</p>
+
+<p>&mdash;Rien; mais mon secret est un de ceux qu'on
+emporte dans la tombe.</p>
+
+<p>&mdash;Ta! ta! ta! ton secret n'en est pas un, car
+je le connais moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est toujours un secret, répondit noblement
+Champfort.</p>
+
+<p>Un éclair brilla dans l'oeil noir de Després. Il
+leva fièrement sa belle tête intelligente, serra la
+main du jeune homme et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Champfort. Cette bonne parole est un
+coup d'éperon qui m'engage définitivement dans
+la voie que j'ai adoptée.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Lafleur, Cardon et le Caboulot:</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, dit-il, vous allez me donner votre
+parole d'honneur que rien de ce que je vais vous
+apprendre ne transpirera au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la donnons, firent les jeunes gens, en se
+levant tous à la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, messieurs. Maintenant, Champfort,
+écoute, et, surtout, pas de dénégations inutiles.
+Depuis plusieurs années, tu aimes d'un
+amour sans espoir ta cousine, Laure Privat. Voilà
+ta maladie!</p>
+
+<p>A cette déclaration énergique, Paul Champfort
+se leva d'un bond. Une pâleur effrayante envahit
+sa figure, et, foudroyant Després de son regard, il
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux, qu'as-tu dis là?</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, mon ami, répondit avec calme le
+roi des étudiants.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu veux donc ma honte, mon déshonneur,
+pour jeter ainsi mon secret aux quatre vents de la
+curiosité publique!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux, c'est qu'il ne soit pas dit que
+Paul Champfort aura frappé inutilement à la porte
+d'un coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne sais donc pas qu'elle ignore mon
+amour, et que je me laisserai mourir plutôt que de
+lui faire le moindre aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci importe peu... Le temps et les circonstances
+peuvent amener bien des changements dans les
+situations les plus embrouillées. Je me charge de
+forcer la main aux circonstances... et, quant au
+temps, on lui fera prendre le triple galop, si besoin
+est.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, je ne veux pas qu'une pression quelconque,
+morale ou autre, soit exercée sur cette enfant-là.
+Mon amour est une indignité, une trahison;
+eh bien! périsse mon amour, dussé-je ne
+pas lui survivre!</p>
+
+<p>&mdash;Indignité! trahison!... Eh! depuis quand se
+montre-t-on indigne et se rend-on coupable de trahison,
+en aimant avec franchise et loyauté use jeune
+fille?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que le devoir et la reconnaissance existent.
+Ma tante Privat m'a recueilli, moi orphelin,
+alors que les derniers débris du modeste patrimoine
+de ma famille venaient de disparaître
+dans les frais de la maladie et d'enterrement de
+ma mère; elle m'a élevé comme un enfant; elle
+m'a fait instruire&mdash;me mettant ainsi dans les
+mains les moyens de vivre honorablement&mdash;et je
+pousserais l'ingratitude jusqu'à chercher à capter
+l'amour de sa fille unique, de sa fille à qui elle
+laissera une part considérable de sa fortune!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, jamais! Ma tête est plus forte que mon
+coeur, et si celui-ci ne veut pas entendre raison, je
+le briserai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si elle était pauvre comme moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre, toi? allons donc! Est-ce qu'on est
+pauvre quand on possède une intelligence comme
+la tienne et quand on a un coeur comme celui qui
+bat dans ta poitrine? est-ce qu'on est pauvre
+quand on a ton instruction et une position sociale
+honorable comme celle qui t'attend?</p>
+
+<p>&mdash;Et, d'ailleurs, puisque Mlle Privat a beaucoup
+d'argent, n'est-il pas juste qu'elle fasse partager
+cette fortune à un pauvre homme honorable,
+plutôt que de s'associer à un capitaliste qui
+n'en a que faire, et donner ainsi le spectacle d'une
+richesse scandaleuse, au milieu de misères imméritées?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, elle est riche et tu es pauvre!... Le
+voilà bien l'esprit de ce siècle d'argent où tout se
+cote, où tout se réduit en piastres et contins, où
+l'on fait marchandise de tout: âme, esprit ou
+coeur!... Tu verras, Champfort, que dans cent ans
+d'ici, chaque pensée, chaque sentiment sera matérialisé,
+pesé dans la balance du spéculateur, prostitué
+sur le tapis vert de l'agiotage, qui rendra,
+son verdict dans ce genre-ci: «Cette idée pèse
+<i>tant</i> et vaut <i>tant</i> la livre, mais la marchandise
+étant en baisse depuis une demi-heure, je
+ne puis offrir que <i>tant!</i></p>
+
+<p>&mdash;Nos petits-fils verront cela, Champfort: je
+t'en donne ma parole d'honneur.</p>
+
+<p>A cette boutade de Després, Cardon, Lafleur et
+le Caboulot partirent d'un indécent éclat de rire.
+Champfort lui-même, malgré toute la gravité
+la situation, n'y put retenir et fit bravement chorus
+avec ses amis....</p>
+
+<p>Mais le roi des étudiants ne fut pas désemparé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, messieurs, dit-il; riez, puisque mes
+pronostics vous semblent drôles. Vous êtes jeunes,
+et, conséquemment, vous avez le droit d'envisager
+l'avenir sous ses plus riants horizons. Pour
+moi, je suis vieux déjà, avec les vingt-cinq lourdes
+années qui sont accumulées sur ma tête et les
+épreuves par lesquelles j'ai dû passer. C'est pourquoi,
+cet avenir que vous entrevoyez si beau ne
+pouvant plus m'offrir rien qui m'attache, rien qui
+m'illusionne, je le regarde froidement, je le suppute,
+je le pèse, ni plus ni moins que s'il s'agissait
+d'un bout de saucisse ou d'un morceau jambon!</p>
+
+<p>Et, en prononçant ces mots&mdash;qui pourtant auraient
+dû redoubler la bruyante hilarité de ses
+confères&mdash;Després avait dans la voix des accents
+si sombrement dédaigneux; sa physionomie reflétait
+tant d'amertumes longtemps comprimées,
+mais encore chaudes et palpitantes, que personne
+n'ouvrit la bouche et que chacun se crut en présence
+d'une de ces victimes stoïques et calmes,
+dont l'âme est morte à toutes les joies de la vie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3 class="sub">Cousin et Cousine</h3>
+
+<p>Il fallait, en effet, qu'une bien terrible tempête
+eût passé sur le coeur de ce fier jeune homme pour
+en refroidir ainsi les puissantes aspirations et en
+arrêter l'indomptable essor.</p>
+
+<p>Y avait-il réellement un drame dans la vie de
+Després, ou devait-on mettre sur le compte de l'organisation
+fortement nerveuse du roi des étudiants
+cette misanthropie dédaigneuse et ces boutades
+douloureusement excentriques dont il ne pouvait
+se défendre, à de certaines heures?</p>
+
+<p>On se perdait là-dessus en conjectures.</p>
+
+<p>Il y avait bien, dans l'histoire de Després, une
+lacune que personne ne pouvait combler. Mais,
+comme la moindre allusion adressée jusqu'alors au
+jeune homme sur ce sujet avait paru l'affecter péniblement,
+on s'était fait un devoir de ne jamais
+plua le questionner sur ce passé mystérieux.</p>
+
+<p>Pourtant, ce soir-là, Champfort ne put s'empêcher
+de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, mon cher Després, on dirait, à t'entendre,
+que des malheurs inouïs ont plané sur ta
+jeunesse.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être! murmura Després... Mais, reprit-il
+avec vivacité, il ne s'agit pas de moi pour le quart
+d'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'empêcher que tu sois la victime d'une
+coquette, ou qu'une délicatesse outrée fasse
+laisser le champ libre à un indigne rival.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te parle de rival?... En ai-je un, seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Tu en as plusieurs, mais tu n'en redoutes
+qu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout ce qui concerne <i>cet homme</i>,
+répondit Després d'une voix sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Champfort intrigué, et tu le hais?</p>
+
+<p>&mdash;Je le hais?</p>
+
+<p>Ces trois mots furent dits d'un ton si glacial et
+si profond, que les étudiants se regardèrent tout
+étonnés.</p>
+
+<p>Champfort réfléchissait. Un coin du rideau qui
+couvrait la jeunesse de Després venait d'être soulevé
+par le Roi des Étudiants lui-même, et une
+étrange idée se développait dans la tête de Champfort:
+c'est que son rival avait dû être pour beaucoup
+dans les malheurs de Després.</p>
+
+<p>&mdash;Et, reprit-il, tu connais assez l'individu pour
+affirmer qu'il est indigne de ma cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est un misérable, et Mlle Privat ne
+devrait pas même se laisser souiller par son regard
+de serpent.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Mais qui sera assez généreux pour
+désillusionner la pauvre enfant? qui sera assez
+persuasif pour ouvrir les yeux de sa mère et lui
+faire repousser un prétendant qu'elle regarde déjà
+comme son gendre?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des
+années, suis pas à pas les mouvements tortueux de
+ce traître; moi qui connais tous ses agissements
+honteux; moi, enfin, qui me venge du lâche séducteur
+de la seule femme que j'aie aimée!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! s'écria Champfort, le voilà le secret
+de ta vie, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Paul, c'est vrai. Celui qui a détruit à
+jamais mes illusions de jeune homme et mes espérances
+de bonheur, est le même misérable qui cherche
+aujourd'hui à te ravir la jeune fille que tu
+aimes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle coïncidence! Une sorte de fatalité place
+donc cet homme sur notre chemin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est une fatalité... mais une fatalité que
+j'appelle providence, moi. Cette providence qui m'a
+rendu témoin de toutes les trahisons de ce larron
+d'honneur, qui m'a constamment entraîné sur ses
+pas, le jette encore aujourd'hui en travers de ma
+route... Malheur à lui! La mesure est pleine; le
+dossier est complet; je vais frapper un grand
+coup et arrêter dans son vol ce vautour pillard.</p>
+
+<p>&mdash;Que comptes-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fort peu de chose d'ici à la signature du
+contrat.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! pauvre ami, c'est dans huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais. Mais quand ce devrait être demain,
+j'aurais encore le temps nécessaire à mes petits
+préparatifs.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu veuille, mon cher Després, que tu réussisses
+à empêcher un mariage aussi malheureux!
+Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi?</p>
+
+<p>&mdash;En serais-je plus avancé, et Laure m'en aimera-t-elle
+davantage?</p>
+
+<p>&mdash;Qui te prouve qu'elle ne t'aime pas déjà assez?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le prouve: sa manière d'agir avec moi,
+sa froideur hautaine, ses airs protecteurs, et jusqu'à
+cette réserve cérémonieuse qui a remplacé la
+douce intimité et les naïfs épanchements d'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! il faut quelquefois prendre les femmes
+à rebours, et leurs grands airs dédaigneux masquent
+souvent un dépit qu'elles dissimulent avec
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure;
+son coeur est trop haut placé pour recourir à ces
+petits moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-tu? Personne ne comprend les femmes,
+et les amoureux moins que tous les autres.
+Ecoute-moi, Champfort: la femme est un être pétri
+de contradictions, qu'il ne faut croire qu'à la
+dernière extrémité. J'en sais quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es sévère. Després, et tes malheurs passés
+te rendent injuste.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas. Il est possible, après tout,
+que Mlle Privat soit une exception à la règle générale.
+C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il en
+soit, pour me former une opinion solide sur ton
+cas, fais-moi l'historique de tes relations avec ta
+cousine.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je me résigne et ne vous cacherai rien.</p>
+
+<p>Les chaises se rapprochèrent, et Champfort commença:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai connu ma cousine, il y a environ six ans.
+J'avais alors seize ans et elle entrait dans sa quatorzième
+année. Mon père était mort depuis longtemps, et ma
+mère venait à son tour de payer son
+tribut à la nature. Resté orphelin et sans ressources,
+j'envisageais l'avenir avec frayeur, lorsqu'un
+jour, un étranger entra dans mon petit logement
+et m'annonça qu'il venait de la part de
+ma tante Privat, la soeur de ma mère, et qu'il
+avait instruction de m'emmener à la Nouvelle-Orléans.
+Il me donna une lettre de ma bonne tante
+et l'argent nécessaire pour régler toutes mes
+petites affaires.</p>
+
+<p>«Rien ne me retenait plus à Québec. Aussi, mes
+préparatifs ne furent-ils pas longs, et quinze jours
+plus tard, j'étais à la Nouvelle-Orléans, ou plutôt,
+à quelques milles de là, dans une charmante habitation
+que possédait mon oncle sur sa plantation,
+près du lac Pontchartrain.</p>
+
+<p>«Je passai là les deux belles années de ma jeunesse,
+vivant comme un frère avec les deux charmants
+enfants de mon oncle: Edmond et Laure.</p>
+
+<p>Edmond avait à peu près mon âge, et Laure, deux
+années de moins.</p>
+
+<p>«Que de gaies promenades nous avons faites ensemble
+dans les champs de canne à sucre ou sur
+les bords du lac! que de douces causeries nous
+avons échangées sous la large véranda de l'habitation!</p>
+
+<p>«La guerre civile, qui se déchaînait alors avec
+fureur dans plusieurs États de l'Union, ne se traduisait
+encore en Louisiane que par des mouvements
+de troupes et une agitation formidable.
+Mais, tout en enflammant nos jeunes coeurs d'un
+noble amour pour la cause du Sud, elle ne troublait
+pas autrement notre paisible existence.</p>
+
+<p>«Sur ces entrefaites, mon oncle, qui était colonel,
+partit avec son régiment pour rejoindre l'armée.
+Ce fut notre premier chagrin. Mais, comme
+il nous déclara qu'il pourrait venir de temps en
+temps à l'habitation, nous nous consolâmes assez
+vite de ce contretemps.</p>
+
+<p>«Ainsi qu'il l'avait dit, mon oncle revint un
+mois après son départ. Il était accompagné d'un
+jeune homme du nom de Lapierre...</p>
+
+<p>&mdash;Hein! Lapierre? interrompit le Caboulot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... Mais il y a tant de personnes qui
+s'appellent ainsi. Continue.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais donc que le colonel était accompagné
+d'un jeune homme du nom de Lapierre, qui se
+disait de Québec et dont ma tante avait, en effet,
+connu la famille, lorsqu'elle-même y demeurait.
+Mon oncle s'était pris d'une véritable amitié pour
+ce Lapierre, et il en avait fait son compagnon inséparable.</p>
+
+<p>Comment cet étranger était-il parvenu à s'insinuer
+ainsi dans les bonnes grâces du colonel?
+quels services lui avait-il rendus?... je l'ignore encore.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je le sais! interrompit Després. Lapierre
+courait alors d'une armée à l'autre pour spéculer
+sur les navires. Un jour, il guida le régiment du
+colonel Privat dans une marche nocturne qui amena
+la capture d'un convoi ennemi.</p>
+
+<p>Telle est l'origine de sa faveur auprès de la famille
+Privat.</p>
+
+<p>&mdash;D'où tiens-tu ce renseignement? demanda
+Champfort, surpris.</p>
+
+<p>&mdash;De moi-même, mon cher. J'étais à cette époque
+dans le Kentucky, où, je servais comme volontaire
+dans l'armée qui faisait face au général
+Beauregard, dont faisait partie le régiment du colonel
+Privat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Champfort, voilà qui explique bien
+des choses!</p>
+
+<p>&mdash;Continue, mon cher Paul, tu en apprendras
+encore.</p>
+
+<p>L'étudiant reprit:</p>
+
+<p>«Mon oncle et Lapierre passèrent une dizaine
+de jours à l'habitation, pendant lesquels ma tante
+et ma cousine se multiplièrent pour héberger dignement
+leur hôte. Laure, selon le désir de son
+père, s'était constituée le <i>cicérone</i> du jeune
+étranger et ne le quittait guère. Ils faisaient ensemble,
+en compagnie du colonel et de ma tante,
+de longues promenades à travers la plantation ou
+sur les bords du lac; et, de retour à l'habitation,
+c'était au piano ou sous la véranda que se continuait
+le tête-à-tête.</p>
+
+<p>«Pendant tout le temps que dura le séjour de
+mon oncle, je pus à peine trouver l'occasion de
+parler à ma cousine. Elle semblait n'avoir
+d'yeux et d'oreilles que pour Lapierre, et paraissait
+même se croire obligée de ne plus causer qu'avec lui.</p>
+
+<p>Ce changement de conduite ne fit d'abord que
+m'étonner; mais bientôt, à cet étonnement bien
+naturel se joignit une sensation étrange, une sorte
+de souffrance, quelque chose comme une douleur
+sourde, mal définie, qu'il m'était impossible de
+surmonter.</p>
+
+<p>«La vue de ma cousine, constamment au bras
+de ce beau jeune homme qui lui souriait et lui parlait
+avec chaleur, me causait une impression tellement
+pénible, que je fuyais sa société et me tenais
+presque toujours à l'écart. J'errais seul de longues
+heures dans la campagne, et ce n'était, qu'avec
+un inexprimable serrement de coeur que je rentrais
+à l'habitation.</p>
+
+<p>«Hélas! je venais enfin de connaître le mal
+mystérieux qui me torturait: j'aimais ma cousine!</p>
+
+<p>«Cette découverte m'effraya et ne fit qu'augmenter
+ma sauvagerie. Je me considérai comme
+indigne des bontés de mon oncle et de ma tante,
+du moment que mon coeur me révéla son audace,
+et, je pris la résolution d'étouffer dans mon sein le
+coupable sentiment qui y germait.</p>
+
+<p>«Aussi, lorsque le colonel repartit pour l'armée,
+emmenant avec lui le jeune Lapierre, j'avais
+fait mon sacrifice et ce fut sans récriminations, sinon
+sans amertume, que je repris avec ma cousine
+le genre de vie accoutumé.</p>
+
+<p>«Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se
+mêla toujours à nos relations une certaine gêne
+et, une teinte de froideur, que ni elle ni moi nous
+ne pouvions contrôler et qui ne fit qu'augmenter
+dans la suite.</p>
+
+<p>«Telle était la situation, lorsqu'un événement
+aussi douloureux qu'inattendu vint nous plonger
+tous dans la désolation. Lapierre arriva un soir
+à l'habitation porteur de la triste nouvelle que le
+colonel était mort, quelques jours auparavant,
+d'une blessure reçue dans un combat d'avant-postes.
+Le jeune homme, qui paraissait accablé de
+chagrin, remit à ma tante une lettre de son mari
+mourant, dans laquelle le blessé faisait les plus
+grands éloges de la conduite de son ami Lapierre,
+qui l'avait recueilli sur le champ de bataille et
+soigné comme un fils.</p>
+
+<p>&mdash;L'infâme! le traître! s'écria Després. Veux-tu
+savoir, Champfort, ce qu'avait fait Lapierre
+avant de ramasser sur le champ de bataille le colonel
+Privat mourant?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avait-il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il avait, pour une forte somme d'argent, livré
+au général ennemi le secret des mouvements de
+Beauregard et fait tomber le colonel Privat dans
+une embuscade où son régiment fut écharpé et lui-même
+blessé mortellement.</p>
+
+<p>&mdash;Le misérable! mais cette lettre de mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'aurai beaucoup, à dire sur cette lettre
+quand le temps sera venu. Pour le moment, qu'il
+me suffise d'affirmer que le colonel était à cent
+lieues de croire que Lapierre fût un espion au service
+du plus offrant. Aussi, touché des soins que
+lui prodiguait l'hypocrite, le chargea-t-il d'annoncer
+sa mort à sa femme et lui écrivit-il la lettre
+dont tu parles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est affreux, cela! firent les étudiants.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, messieurs, c'est affreux&mdash;d'autant plus
+affreux que le colonel avait comblé ce misérable de
+faveurs et qu'il reposait en lui une confiance illimitée...</p>
+
+<p>&mdash;Confiance que ne lui a pas retirée, malheureusement,
+la famille Privat, fit observer Champfort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais cette sympathie qu'il a su capter
+fera place à la haine et au mépris, quand je l'aurai
+démasqué, répondit Després.</p>
+
+<p>&mdash;Le pourras-tu?... Il te fera passer pour un imposteur
+et te demandera des preuves... En as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai plus qu'il ne m'en faut pour le faire
+rentrer sous terre et mourir de confusion, s'il lui
+en reste un atome d'honneur. Laissez venir le
+grand jour de la rétribution, mes amis, et vous
+verrez comment se venge le Roi des Étudiants.
+Toi, Champfort, achève ton histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus qu'un mot à dire. Ma tante,
+frappée dans ses plus chères affections, se montra
+héroïque. Elle se dirigea immédiatement vers le
+théâtre de la guerre et, à force d'argent, se fit remettre
+le corps de son mari, qu'elle ramena en
+Louisiane, où les derniers honneurs lui furent rendus.</p>
+
+<p>«Puis, n'étant plus retenue aux États-Unis par
+aucun intérêt majeur, elle vendit ses immenses
+propriétés et nous ramena tous à Québec, en passant
+par la France.</p>
+
+<p>«Quant à Lapierre, il avait rejoint l'armée,
+après l'enterrement du colonel. Je ne l'ai revu
+qu'il y a environ trois mois, chez ma tante. Il
+arrivait des États-Unis. Depuis lors, il est le
+commensal assidu de la maison et fait la cour à
+ma cousine, qu'il doit épouser dans huit jours.</p>
+
+<p>«Vous en savez, aussi long que moi, maintenant,
+messieurs.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3 class="sub">Secret pour secret</h3>
+
+<p>Un silence de quelques minutes suivit.</p>
+
+<p>Després s'était levé et marchait avec agitation
+dans la pièce. Le récit de Champfort, auquel le
+nom de Lapierre se trouvait si étrangement mêlé,
+avait ravivé en lui une plaie à peine cicatrisée, et
+fait surgir dans son coeur d'amers souvenirs. Un
+pli menaçant, qui ridait de haut en bas son front
+soucieux, annonçait l'effort de sa pensée.</p>
+
+<p>Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le
+turbulent Caboulot semblait partager cette agitation.
+Sa figure mobile était devenue grave et il
+attachait sur Després des regards profonds. On
+eût dit qu'un vague souvenir, trop éloigné pour
+avoir de la consistance, trottait, dans la tête de
+l'enfant et qu'il cherchait à le fixer, à lui donner
+du relief.</p>
+
+<p>Després ne s'apercevait pas de cette attention
+dont il était l'objet et continuait sa promenade
+fiévreuse.</p>
+
+<p>Ce que voyant Lafleur, qui n'aimait pas les situations
+tendues, crut le temps propice pour risquer
+une proposition. Le digne étudiant n'était
+amateur de mélodrame qu'autant qu'on y mettait,
+de temps en temps, un petit entr'acte pour
+<i>prendre la goutte</i>.</p>
+
+<p>Il saisit donc une bouteille et la brandissant:</p>
+
+<p>&mdash;Ça! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement
+intéressantes; mais elles ne doivent
+pas nous empêcher de faire un doigt de cour
+à cette bonne bouteille qui s'ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simplement de l'ingratitude, ajouta
+le Caboulot, qui évidemment faisait effort pour
+paraître calme. La bouteille est une bonne et
+loyale fille qui n'a jamais trahi personne, elle.
+Donnons-lui une franche accolade.</p>
+
+<p>Les trois amis se versèrent chacun une rasade, et
+Lafleur s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Holà! Després, holà! Champfort, approchez.
+Faites-moi vite disparaître ces mines tragiques
+et venez trinquer, ou sinon je vous chante
+tout mon <i>Grand-père Noé</i>.</p>
+
+<p>Et il commença, en effet:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p>
+<p class="i4">Patriarche digne............</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais les deux retardataires, en voyant cette menace
+du mélomane Lafleur recevoir un commencement
+d'exécution, s'étaient vite rendus, à l'appel.</p>
+
+<p>On but la rasade exigée. Puis Champfort dit à
+Després:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Després, es-tu toujours, d'opinion
+que je me suis trompé à l'endroit des sentiments
+de ma cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais, répondit l'étudiant.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, tu m'étonnes!</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a d'étonnant, mon cher, c'est que
+tu ne connaisses pas davantage les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois pourtant connaître celle-là; ayant si
+longtemps vécu en rapports journaliers avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu la connais moins que toute autre... Mais
+laissons ce sujet pour ce soir. Je te convaincrai
+avant peu de la singulière, erreur dans laquelle un
+excès de délicatesse t'a fait tomber. Parlons plutôt
+de ce mécréant de Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai tout dit ce que je sais sur son compte.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ce sera moi qui compléterai la biographie
+de ce sale personnage. Le temps est arrivé,
+d'ailleurs, mes amis, où je dois satisfaire la légitime
+curiosité que vous avez souvent manifesté à
+l'endroit de certain épisode de ma jeunesse. J'aurais
+préféré ne jamais soulever le voile sombre qui,
+comme un linceul, recouvre cette malheureuse phase
+de ma vie. Mais le bonheur de notre ami
+Champfort étant en péril, je vais parler et rouvrir
+vaillamment cette vieille blessure.</p>
+
+<p>Champfort serra la main de Després.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! dit-il: secret pour secret; il n'y aura
+plus désormais aucun obstacle pour empêcher nos
+coeurs de battre à l'unisson.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants s'installa en face de ses
+amis, dont la curiosité, surtout chez le Caboulot,
+était piqué au vif, et prit la parole en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais
+dans une petite paroisse de la rive droite du Richelieu,
+à peu près à mi-chemin entre Saint-Jean
+et le lac Champlain...</p>
+
+<p>&mdash;Justement! murmura le Caboulot.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? fit Després.</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;N'interromps pas, bavard, grognai l'organe
+rouillé de Cardon.</p>
+
+<p>«J'avais alors dix-huit ans, poursuivit Després,
+et je commençais mes études médicales chez le
+vieux médecin de l'endroit. Je menais là une vie
+paisible et heureuse, partageant mon temps entre
+l'étude au bureau de mon patron et les plaisirs
+tranquilles de la pêche ou ceux plus fatiguant de
+la chasse. J'allais aussi tous les jours m'étendre
+nonchalamment sous les arbres rabougris d'un
+petit îlot d'alluvion, formé au milieu du fleuve et
+pouvant avoir deux cents pas de tour.</p>
+
+<p>«Rien de calme et de pittoresque comme le paysage
+qui se déroulait alors sous mes yeux!</p>
+
+<p>«Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse
+natale&mdash;que je désignerai sous le pseudonyme de
+Saint-Monat&mdash;déployait sa sombre nappe de
+verdure, émaillée de blanches maisonnettes et accidentée,
+ça et là, de rochers moussus, de gorges
+nombreuses et de caps hardis, dont le courant léchait
+les pieds verdâtres. En face, sur l'autre rive,
+quelques maisons isolées montraient leurs façades
+au milieu du feuillage, et une petite rivière
+descendait en grondant des hauteurs boisées de
+l'arrière-plan, pour venir marier ses eaux à celles
+du fleuve, à deux arpents environ en aval de l'îlot.</p>
+
+<p>«Tout cela respirait une telle fraîcheur, était
+revêtu de tons si harmonieusement diversifiés et
+plaisait tant à mon esprit rêveur, qu'il m'arrivait
+souvent de m'oublier en mélancolique contemplation
+et de ne regagner ma demeure que longtemps
+après le coucher du soleil.</p>
+
+<p>«Un soir de juin, je m'étais attardé ainsi, et le
+soleil allait disparaître derrière les sinuosités chevelues
+de l'horizon du nord, lorsque je songeai au
+retour.</p>
+
+<p>«Le firmament était strié de grandes bandes de
+nuage, dont les franges semblaient se traîner sur
+la forêt. Une assez forte brise ridait le fleuve de
+lames courtes et pressées, dont le clapotement incessant
+contre le rivage de l'îlot avait quelque
+chose de mélancolique qui berçait mes pensées.
+Une petite embarcation, avec une jeune, fille pour
+passagère et un tout jeune garçon pour pilote,
+longeait la rive gauche, à quelques arpents de moi.</p>
+
+<p>«Tout à coup, au moment où je me dirigeais
+vers mon canot, couché dans les ajoncs du rivage,
+un cri perçant se fit entendre dans la direction de
+l'embarcation, qui venait, de chavirer.</p>
+
+<p>«Je vis la pauvre jeune fille, affolée de terreur,
+qui se débattait dans le fleuve, pendant que la
+chaloupe renversée s'éloignait, avec le petit garçon
+cramponné à sa quille.</p>
+
+<p>«Lancer mon canot, pagayer vigoureusement
+vers le lieu de l'accident et saisir la jeune fille au
+moment où elle allait disparaître sous l'eau, tout
+cela ne fut l'affaire que d'une minute.</p>
+
+<p>«Mais il était temps! La petite avait déjà perdu
+connaissance, et, je dus employer tout mon savoir
+pour la faire revenir à elle. Quant au gamin,
+il tenait bon sur son épave, et j'eus tout le
+temps de le recueillir sain et sauf.</p>
+
+<p>«Ces jeunes gens étaient le frère et la soeur;
+Leur père, un des plus riches cultivateurs de sa
+paroisse, demeurait non loin de là, justement à
+l'embouchure de la petite rivière dont je parlais
+tantôt. De mon poste d'observation sur l'îlot,
+j'avais souvent remarqué sa grande et belle maison,
+à moitié perdue dans le feuillage et bâtie
+près de la berge de la rivière.</p>
+
+<p>«Grâce à ces renseignements que me donna l'enfant&mdash;car
+la jeune fille n'était guère en état de
+parler&mdash;je ramenai dans leur famille les deux
+naufragés.</p>
+
+<p>«Inutile de vous dire que je fus fêté, choyé, caressé,
+comme devait l'être le sauveur de deux enfants
+uniques. Le père et la mère me firent promettre
+de les venir voir tous les jours. Désormais,
+j'aurais mes entrées libres dans la maison et mon
+couvert mis à la table de la famille.</p>
+
+<p>«J'eus d'autant moins d'hésitation à prendre
+cet engagement, que les maîtres de la maison me
+parurent de charmantes gens, et leur fille Louise
+la plus délicieuse enfant que j'eusse rêvée. Elle
+avait seize ans, une taille bien prise, des cheveux
+blonds et des yeux noirs, admirable contraste qui
+lui seyait à ravir.</p>
+
+<p>«Ce soir-là, je revins chez moi heureux d'avoir
+fait une bonne action et le coeur rempli de la
+blonde image de Louise.</p>
+
+<p>«Le lendemain, je me jetai dans mon canot et
+retournai chez mes nouveaux amis, avec qui je
+passai une partie de la journée. Louise ne se ressentait
+plus des émotions de la veille, et une légère
+pâleur, qui la rendait dix fois plus belle, rappelait
+seule la terrible crise.</p>
+
+<p>«Je conversai longtemps avec elle dans une douce
+intimité. Sa voix avait un charme pénétrant
+et des accents, d'aimable naïveté qui m'allaient à
+l'âme. Je vis avec joie qu'elle possédait une instruction
+suffisante pour alimenter une bonne causerie,
+et qu'elle n'en savait pas assez pour être
+pédante.</p>
+
+<p>«Je la quittai à regret vers le soir, après lui
+avoir promis de revenir le lendemain et les jours
+suivants.</p>
+
+<p>«Pendant plus d'un mois, je vécus ainsi, traversant
+chaque jour le fleuve en canot et ne revenant
+sur la rive droite qu'à la nuit.</p>
+
+<p>«Quel heureux temps! quelles heures délicieuses!
+Louise et moi, nous n'étions plus seulement
+des amis inséparables: nous étions des amants.
+Je l'adorais; elle raffolait de moi. Je trouvais
+longue la nuit qui nous séparait; elle épiait avec
+anxiété, aux premières heures du matin, le retour
+de mon léger canot bondissant sur la lame ou glissant
+comme une flèche sur le fleuve endormi.</p>
+
+<p>«Oh! oui, le beau, le bon temps!</p>
+
+<p>&mdash;C'est à cette époque&mdash;c'est-à-dire vers la fin
+du mois de juillet&mdash;qu'arriva à Saint-Monat un
+jeune homme du nom de Lapierre. Il venait de
+Québec, où il étudiait le droit, et comptait passer
+un mois ou deux de villégiature chez un de ses oncles,
+le voisin et l'ami de mon père.</p>
+
+<p>«C'était un fort joli garçon, altéré de mouvement,
+passionné pour la chasse, amoureux des
+plaisirs champêtres. Je l'avais un peu connu autrefois,
+pendant mon séjour à Québec. Aussi, malgré
+sa mobilité d'esprit et son caractère à plusieurs
+faces, fûmes-nous bien vite liés d'amitié.</p>
+
+<p>«Je ne faisais pas une excursion qu'il n'en fut;
+je n'avais pas une relation, une connaissance dans
+les environs que je ne lui fisse partager. Bref, nous
+étions, au bout de quelques jours, la plus belle
+paire d'amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade.</p>
+
+<p>«Pour sceller à jamais une si étroite intelligence,
+la Providence mit un jour en grand danger la
+précieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une
+circonstance où nous traversions la rivière à la
+nage: en fidèle Oreste, je le sauvai au péril de ma
+vie.</p>
+
+<p>«Cette bonne action me valut l'éternelle reconnaissance
+du loyal jeune homme.</p>
+
+<p>«Vous allez voir comment il me la prouva.</p>
+
+<p>«Je vous ai dit que toutes nos distractions
+étaient communes et que cette communauté s'étendait
+aux relations que j'avais. Naturellement,
+la famille de Louise n'en était pas exclue, et je
+continuais, comme par le passé, à me rendre tous
+les jours auprès de ma jolie fiancée. Seulement,
+j'étais invariablement flanqué du citoyen Lapierre.</p>
+
+<p>«Le jeune homme paraissait surtout goûter extrêmement,
+la société des maîtres de la maison,
+auxquels il racontait toutes sortes d'histoires
+plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable
+rendait amusantes au possible et qui
+faisaient les délices des bons vieillards. Louise
+et moi, nous nous mêlions souvent à leur cercle et
+prenions de bon coeur part à l'hilarité générale.
+Lapierre, alors, redoublait d'amabilité, et ses racontars,
+s'adressant directement à la jeune fille,
+ne manquaient jamais de l'amuser beaucoup.</p>
+
+<p>«Et c'est ainsi qu'une douce familiarité s'établit,
+à ma grande satisfaction, entre mon ami et
+mon amante.</p>
+
+<p>«Loin de mettre obstacle au développement de
+cette sympathie naissante entre les deux jeunes
+gens, je cherchais, au contraire, à en resserrer
+tous les jours les liens dorés. Il me semblait que
+mon bonheur ne serait complet qu'à la condition
+d'y faire un peu participer mon dévoué compagnon,
+cet excellent Lapierre.</p>
+
+<p>«Un procédé si délicat ne manquait pas de toucher
+vivement le bon jeune homme, et il me disait
+souvent, en me serrant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Gustave, tu es un coeur d'or, et je bénis le ciel
+qui m'a, fait faire ta connaissance. Non seulement
+tu me procures d'agréables distractions, mais tu
+pousses, en outre, la complaisance jusqu'à me
+laisser prendre une petite place dans le coeur de ta
+belle fiancée. Il est si bon de sentir rayonner autour
+de soi la douce amitié d'une femme, que je te
+sais gré de m'avoir procuré ce plaisir-là. Je retournerai
+à Québec meilleur que je n'en suis parti,
+et cette amélioration sera ton oeuvre.</p>
+
+<p>«L'hypocrite! le traître!... Oh! messieurs, tenez-vous
+le pour dit: c'était et c'est encore un rusé
+coquin que ce Lapierre. Tous les rôles lui sont
+bons; aucun moyen ne lui répugne. Quand un ennemi
+se trouve sur son chemin, il le bouscule; si
+c'est un ami, il prend une voie détournée et frappe
+dans le dos.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est à un bandit de cette force que j'ai affaire!
+murmura Champfort.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien: je suis là! répondit Després;
+je suis là, en travers de sa route, implacable et
+sombre comme le châtiment!</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi! s'écria le Caboulot, d'une voix
+étrange.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3 class="sub">Trahison</h3>
+
+<p>Lafleur et Cardon s'amusèrent beaucoup de cette
+exclamation un peu prétentieuse; mais Després,
+lui, eut un singulier tressaillement. Il regarda
+l'enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa
+sur son front, comme si une idée nuageuse cherchait
+à en jaillir.</p>
+
+<p>Apparemment que cette idée lui parut folle, car
+il hocha bientôt la tête et poursuivit:</p>
+
+<p>«Je vivais donc dans la plus grande sécurité et
+sans la moindre appréhension du côté de Lapierre.
+Quant à ma fidèle Louise, j'aurais cru commettre
+une profanation en la soupçonnant; et, d'ailleurs,
+elle se montrait toujours pour moi si prévenante,
+si gracieuse, si aimante, que c'eût été vraiment
+folie de lui prêter des idées de trahison.</p>
+
+<p>«C'est sous ces riantes circonstances que je dus,
+vers la fin d'août, faire une absence de trois ou
+quatre jours pour aller régler certaines affaires à
+Saint-Jean.</p>
+
+<p>«Je partis en canot, après avoir reçu de Louise
+les plus chaudes recommandations de ne pas être
+longtemps dans mon voyage, et du bon Lapierre
+les meilleurs souhaits.</p>
+
+<p>«La descente du Richelieu se fit en quelques
+heures, et, à la nuit tombante, j'arrivais à destination.</p>
+
+<p>«Mes affaires furent bâclées plus rapidement que
+je ne m'y attendais, et, dès le lendemain, je pus
+effectuer mon retour.</p>
+
+<p>«Je laissai Saint-Jean dans l'après-midi. Le
+temps était beau. Pas un souffle de vent ne ridait
+la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais
+donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais à
+Saint-Monat dans le courant de la soirée.</p>
+
+<p>«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à
+un mille environ de chez moi. Quoiqu'il n'y eût
+pas de lune et que le ciel fût assez sombre pour
+empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais
+cependant distinguer l'îlot qui se détachait
+du fleuve comme une tache noirâtre sur une plaque
+d'acier bruni.</p>
+
+<p>«Je suivais alors la rive gauche d'assez près,
+afin d'éviter le courant des eaux profondes. Je
+ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce
+côté-là, à quelques arpents devant moi, à cause
+des sinuosités de la berge.</p>
+
+<p>«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller
+une lumière dans un endroit bien connu, au fond
+d'une petite baie où se déchargeait le bras de rivière
+déjà décrit.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est là! me dis-je, tandis qu'une émotion
+bizarre tenait mon aviron immobile. Et, pendant
+plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur ce
+point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité!
+Un sentiment d'angoisse indéfinissable
+me serrait la gorge, quelque chose comme un pressentiment
+mystérieux, comme l'appréhension d'un
+malheur!</p>
+
+<p>«L'image de Louise, de ma Louise adorée que
+je n'avais pas vue depuis deux jours, se présenta
+à mon esprit troublé, et cette évocation me causa
+une impression étrange. Je la revis, comme en
+cette soirée fatale et heureuse où je la sauvai de la
+mort, lutter contre les vagues qui s'ouvraient
+pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était
+celui de Lapierre qui l'arrachait au gouffre
+béant. Et Lapierre me saluait d'un geste moqueur,
+puis filait rapidement dans son canot, sur
+le fleuve tourmenté, en me jetant un éclat de rire
+sardonique!...</p>
+
+<p>«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar,
+et, plongeant énergiquement mon aviron
+dans l'eau, je fis voler mon canot dans la direction
+de la baie.</p>
+
+<p>«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi
+ma route?</p>
+
+<p>«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais
+poussé invinciblement vers la petite lumière; elle
+m'attirait comme un puissant aimant; elle m'aspirait
+comme le terrible maelstrom des côtes de
+Norvège.</p>
+
+<p>«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais
+à peine distinguer à vingt pas en avant de
+la pince de mon canot. Je filais toujours quand
+même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait
+à vue d'oeil. Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance
+en pays ennemi, je plongeais en silence
+mon aviron dans l'eau tranquille, ne la
+laissant même pas toucher le rebord de l'embarcation.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à coup, une obscurité plus profonde se
+fit à quelques pas de moi, et mon canot s'engagea
+doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes
+en les frôlant, puis s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Et par un singulier hasard, je me trouvais
+justement dans une petite crique du bras de rivière,
+ombragée de massifs très épais, et à une vingtaine
+de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée,
+qui était celle de la chambre de Louise.</p>
+
+<p>«Je demeurai là immobile, fixant de mon regard
+ardent cette fenêtre bien-aimée, derrière laquelle
+devait se trouver ma douce fiancée. J'espérais entrevoir
+la charmante silhouette de la jeune fille;
+je lui dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais
+ma course.</p>
+
+<p>«Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en
+conclus que la pieuse Louise adressait à Dieu sa
+prière accoutumée, avant de se mettre au lit.</p>
+
+<p>«La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être,
+à cette minute précise où je suis à deux pas
+d'elle, un <i>pater</i> et, un <i>ave</i> pour que son
+bon ami Gustave lui revienne sain et sauf.</p>
+
+<p>Amère ironie de ma pensée!</p>
+
+<p>«Je n'avais pas finie cette réflexion émue, qu'un
+bruit étouffé de conversation à voix basse me parvint.</p>
+
+<p>«J'éprouvai comme une secousse galvanique et
+me rapprochai, en me glissant silencieusement à
+travers le feuillage, de l'endroit d'où semblaient
+partir les chuchotements.</p>
+
+<p>Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez
+près pour être sûr de ne pas perdre une syllabe
+de la conversation mystérieuse, j'écartai doucement
+le feuillage et je regardai.</p>
+
+<p>A cinq ou six pas de moi, près de la maison, il
+y avait un homme et une femme. L'obscurité
+m'empêchait de distinguer leurs traits, mais mon
+coeur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui.</p>
+
+<p>«L'homme était Lapierre; la femme, Louise, ma
+fiancée! Leur voix, qui se fit entendre au même
+moment, ne me laissa aucun doute à cet égard.</p>
+
+<p>«Ainsi, j'étais trahi!... trahi par la femme que
+j'aimais le plus au monde, qui m'avait juré une
+inviolable fidélité et que j'avais arrachée, deux
+mois auparavant, à une mort certaine!... trahi
+par l'homme qui me devait aussi la vie, par
+l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la
+veille même, des paroles d'amitié, par le confident
+qui avait reçu tous les secrets de mon coeur!</p>
+
+<p>«C'était trop à la fois, et le coup qui m'atteignait
+en pleine poitrine était porté trop soudainement!...
+Un flot de sang me monta aux yeux et
+je dus me cramponner désespérément à un arbre,
+pour ne pas tomber.</p>
+
+<p>«Puis la réaction se fit, immense, terrible; une
+froide rage serra mes tempes, et ce fut avec un
+calme effrayant que je me dis:</p>
+
+<p>«Avant de les frapper, je dois les entendre. Je
+ne suis plus un amant; je suis un juge! Écoutons.</p>
+
+<p>«Et, concentrant toutes les facultés de mon âme
+dans un seul sens: l'ouïe; j'entendis mot à mot
+le dialogue suivant:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre,
+vous êtes trop pusillanime ce soir. Les ombres de
+la nuit vous feraient-elles peur et n'auriez-vous de
+courage qu'à la clarté du soleil?</p>
+
+<p>&mdash;Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, répondait
+la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Peur de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le
+feuillage, du coassement des grenouilles au bord
+de la rivière, du cri des hibous, là-bas, dans ces
+gorges sombres...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que tous ces bruits et toutes ces
+voix de la nuit ne s'élèvent que pour me reprocher
+mon infidélité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles
+n'ont rien à voir dans nos affaires, croyez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague
+terreur que j'éprouve n'est pas de ceux que l'on
+surmonte par le raisonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous
+aime, vous chasseriez bien vite toutes ces idées superstitieuses
+et vous ne craindriez rien au monde,
+quand je suis là pour vous défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous,
+je trahis des serments solennels; lorsque je trompe
+à toute heure du jour un franc et loyal jeune
+homme qui a foi en moi; lorsque je récompense le
+dévouement de celui qui m'a sauvé la vie en
+jouant vis-à-vis de lui la comédie de l'amour, tandis
+que mon coeur appartient à un autre; vous me
+demandez si je vous aime!...</p>
+
+<p>Louise avait prononcée cette tirade d'une voix
+forte, quoique étouffée, et avec une énergie fébrile.
+Je n'en perdis pas un mot, pas une intonation.
+Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé,
+la tête appuyée au tronc d'un arbre, le visage
+baigné de larmes.</p>
+
+<p>Lapierre reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, Louise, et la démarche que vous
+faite ce soir confirme vos dires; mais combien les
+actions prouvent mieux que les paroles!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me demandez est si grave, que
+je ne puis m'y résoudre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire?
+Vous n'aimez pas l'homme que vos parents
+vous destinent; pour vous soustraire à la
+dure nécessité d'épouser cet homme-là, vous fuyez
+avec celui que votre coeur a choisi... Encore une
+fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si étrange?</p>
+
+<p>&mdash;Gustave Després m'a sauvé la vie!</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire! Tout autre, à sa place, en
+eût fait autant. Est-ce qu'on laisse périr sous ses
+yeux une personne qui se noie, sans lui porter secours?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'être
+jamais qu'à lui!</p>
+
+<p>&mdash;Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes
+d'engagements ne tirent pas à conséquence et se
+rompent tous les jours. Després a abusé de votre
+jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous
+faisant promettre une chose semblable. C'est tout
+simplement odieux.</p>
+
+<p>A cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai
+pâle de colère et prêt à bondir sur lui;
+mais la voix de Louise m'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain,
+à la môme heure, soyez ici: je vous dirai à
+quoi je suis résolu.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez-vous pas le retour de Després?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, il m'a déclaré que son absence durerait
+au moins trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez,
+Louise, que le temps presse et que la découverte de
+notre liaison peut tout gâter.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, j'aurai pris une décision.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, donc! La frontière n'est pas loin
+et mon canot est rapide.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai prête. A demain!</p>
+
+<p>Louise rentra, et j'entendis, à quelques pas de
+moi, le bruit des branches froissées par Lapierre,
+qui regagnait son canot.</p>
+
+<p>Je le laissai partir.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, je filais silencieusement
+dans son sillage. Mon heureux rival fredonnait un
+gai refrain, pagayant mollement, comme un homme
+qui n'est pas pressé.</p>
+
+<p>Je l'abandonnai à la hauteur de l'îlot, pour
+obliquer à gauche et me diriger vers la demeure de
+mon père.</p>
+
+<p>Lui se perdit dans l'obscurité, en amont, et je
+l'entendis atterrir presque en même temps que
+moi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3 class="sub">Le drame de l'îlot</h3>
+
+<p>Després, après s'être recueilli un instant, reprit
+ainsi sa narration:</p>
+
+<p>«La découverte de la honteuse trahison dont
+j'étais victime avait réveillé dans mon coeur une
+foule de passions assoupies jusqu'alors. De sombres
+idées de vengeance m'agitaient, et c'est sous
+l'empire d'une de ces colères blanches qui ne raisonnent
+pas que je pris un parti.</p>
+
+<p>«Je gravis au pas de course le coteau qui conduisait
+à la maison de mon père; et, après avoir
+rendu compte à ce dernier de ma mission, je lui
+dis qu'une affaire importante m'obligeait à repartir
+de suite, et le priai de ne pas révéler à personne
+mon retour nocturne à Saint-Monat.</p>
+
+<p>«Le bon vieillard parut quelque peu étonné de
+mes allures mystérieuses; mais je le rassurai en lui
+disant qu'il s'agissait tout simplement d'un pari
+à gagner, et je fis mes préparatifs de départ.</p>
+
+<p>«Ce ne fut pas long.</p>
+
+<p>«De l'argent, quelques hardes, des provisions
+pour deux jours et une paire de revolvers chargés
+composèrent mon bagage, et je quittai la maison
+paternelle comme deux heures du matin sonnaient
+au coucou du salon.</p>
+
+<p>«Une vingtaine de minutes plus tard, j'étais installé
+dans le fourré le plus épais de l'îlot, ayant
+eu soin de hâler mon canot à sec et de le dissimuler
+dans un fouillis de broussailles.</p>
+
+<p>«Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire
+pour y passer la journée, était d'abord
+d'empêcher que Lapierre n'eût vent de mon retour,
+ensuite d'être plus à portée d'observer ses
+allées et venues.</p>
+
+<p>«Rien d'extraordinaire ne se passa, jusqu'au
+soir.</p>
+
+<p>«Mon ex-ami alla bien, comme d'habitude, chez
+mon père et chez quelques, autres personnes du
+voisinage, mais son canot ne bougeait pas.</p>
+
+<p>«La nuit vint, sombre, silencieuse&mdash;une vrai
+nuit de contrebandier, de bandit. Je distinguais
+à peine les deux rives du fleuve; et si quelques maigres
+rayons d'étoiles n'eussent percé l'obscurité
+compacte, il m'aurait été bien difficile de constater
+le départ du coquin.</p>
+
+<p>«Heureusement, mes yeux s'y firent à la longue,
+et, vers dix heures environ, je pus y voir le canot
+de Lapierre se dessiner sur le fleuve comme une ombre
+légère et glisser rapidement vers l'îlot.</p>
+
+<p>«Arrivé à la pointe sud, au lieu de passer outre,
+comme je m'y attendais, le canot vint s'y ensabler,
+et l'homme qui le montait sauta à terre et
+alla déposer, non loin de là, derrière un rocher,
+quelque chose qui me parut être un paquet de hardes.</p>
+
+<p>«Avant, que je fusse revenu de mon étonnement,
+le canotier avait rejoint son embarcation et nageait
+ferme dans la direction de la rive gauche.</p>
+
+<p>«Je lui laissai prendre un peu d'avance, puis, à
+mon tour, je sautai dans mon canot et m'élançai
+silencieusement sur ses traces.</p>
+
+<p>«Après une dizaine de minutes de cette chasse
+nocturne, j'abordais dans ma petite crique de la
+veille et je me glissais sans bruit jusqu'à mon poste
+d'observation de la nuit précédente.</p>
+
+<p>«Lapierre était déjà rendu près de la maison.
+Je vis sa silhouette qui s'estompait faiblement sur
+le mur blanchi à la chaux.</p>
+
+<p>«Tout semblait sommeiller dans la maison.
+Aucune lumière ne brillait aux fenêtres. Le monotone
+trémolo des grenouilles dans les ajoncs du
+rivage interrompit seul le silence pesant de la
+nuit.</p>
+
+<p>«Tout à coup, j'entendis crier les gonds d'une
+porte qui s'ouvrait; puis des pas légers se firent
+entendre, et Louise, en costume de voyage parut
+auprès de Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous voilà! fit le coquin.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! répondit la jeune fille d'une voix
+navrée, à quelle affreuse démarche m'obligez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voilà vos terreurs puériles qui vous
+reprennent.</p>
+
+<p>&mdash;Mes bons parents, les abandonner! ce pauvre
+Gustave, le trahir!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère, vous les reverrez, vos parents&mdash;car,
+une fois mariés, nous reviendrons;
+quant à cet imbécile de Gustave, vous me feriez
+plaisir en le laissant là où il est.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je fais un rêve terrible et
+que je ne pourrai jamais me résoudre à vous suivre.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, éveillez-vous et prenez vite une
+décision, car je n'ai aucunement l'intention de passer
+ainsi toutes les nuits à courir sur le fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous attendions encore quelques jours...</p>
+
+<p>&mdash;Pas une heure. C'est assez d'enfantillage
+comme cela. Suivez-moi cette nuit même, ou retournez
+à votre premier amoureux... Il n'est pas
+fier, ce bon enfant-là, et il se fera un honneur de
+recueillir les débris de ma succession.</p>
+
+<p>«Remarquez en passant, messieurs, comment le
+brutal Lapierre traitait cette jeune fille, qu'il prétendait,
+aimer et quelle abjecte soumission Louise
+avait pour lui. Il est certaines femmes qu'il faut
+tenir ainsi dans une crainte salutaire... La verge
+leur est douce et les coups de fouet leur semblent
+des caresses.</p>
+
+<p>«Pauvre et sotte humanité!</p>
+
+<p>«Mais je poursuis... Après quelques secondes,
+Louise répondit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez, Joseph? Eh bien! que notre
+destinée s'accomplisse: emmenez-moi.</p>
+
+<p>«Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il
+saisit la jeune fille dans ses bras et la transporte
+dans son canot. Puis il poussa au large et disparut
+sur le fleuve sombre.</p>
+
+<p>«Mais je l'avais prévenu. Aux dernières paroles
+de Louise, j'avais regagné à pas de loup mon
+embarcation, et je fuyais comme une flèche vers
+l'îlot, lorsque les fuyards se détachèrent de la rive.</p>
+
+<p>«En un clin d'oeil, j'avais atteint l'endroit où
+Lapierre, une heure auparavant, avait, mis pied
+à terre. J'étais sûr que le coquin s'y arrêterait
+encore, et je l'attendais, un revolver dans chaque
+main, et blotti derrière un rocher.</p>
+
+<p>«J'étais résolu à tout pour empêcher le rapt de
+se consommer; et, plutôt que de laisser impunies
+brûlé la politesse, en compagnie de son bon ami
+Lapierre...</p>
+
+<p>&mdash;La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix
+terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me
+voilà!</p>
+
+<p>«Et me redressant en face des fuyards, d'un
+coup de pied violent. Je repoussai au large leur canot,
+qui partit à la dérive et disparut aussitôt
+dans l'obscurité.</p>
+
+<p>«Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent
+que pousser chacun une exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Després! Gustave!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je
+avec force&mdash;Gustave Després, qui en échange du
+petit service qu'il vous a rendu de vous sauver la
+vie, vous avez constamment trompé tous deux;
+Gustave Després qui, a entendu vos entretiens nocturnes
+et connaît les projets que vous avez en tête;
+Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre
+juge et vient vous, porter la sentence que vous méritez!</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est cette sentence. Votre Honneur?</p>
+
+<p>&mdash;La mort! répondis-je d'une voix stridente.</p>
+
+<p>&mdash;Pour tous deux?</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi seul, coquin.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Le mépris!</p>
+
+<p>&mdash;Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé,
+vous n'y allez pas de main morte, monsieur le
+juge!</p>
+
+<p>&mdash;Je me venge! fut la réponse.</p>
+
+<p>«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit,
+car il y a de ces accents qui portent immédiatement
+la conviction.</p>
+
+<p>&mdash;La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix
+terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me
+voilà!</p>
+
+<p>«Et me redressant en face des fuyards, d'un
+coup de pied violent. Je repoussai au, large leur canot,
+qui partit à la dérive et disparut aussitôt
+dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent
+que pousser chacun une exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Després! Gustave!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je
+avec force&mdash;Gustave Després, qui en échange du
+petit service qu'il vous a rendu de vous sauver la
+vie, vous avez constamment trompé tous deux;
+Gustave Després qui a entendu vos entretiens nocturnes
+et connaît les projets que vous avez en tête;
+Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre
+juge et vient vous, porter la sentence que vous méritez!</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est cette sentence. Votre Honneur?
+demanda impudemment Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;La mort! répondis-je d'une voix stridente.</p>
+
+<p>&mdash;Pour tous deux?</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi seul, coquin.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Le mépris!</p>
+
+<p>&mdash;Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé,
+vous n'y allez pas de main morte, monsieur le
+juge!</p>
+
+<p>&mdash;Je me venge! fut la réponse.</p>
+
+<p>«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit,
+car il y a de ces accents qui portent immédiatement
+la conviction.</p>
+
+<p>«Pourtant, il feignit encore de badiner.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sera l'exécuteur des hautes oeuvres?
+ricana-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>«Et, exhibant aussitôt mes revolvers, j'ajoutai:</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous
+nous placerons à chacune des extrémités de l'îlot,
+et nous tirerons à volonté nos six coups.</p>
+
+<p>«Lapierre recula.</p>
+
+<p>&mdash;Un duel? fit-il.</p>
+
+<p>«Oui, un duel, un duel loyal! car si je veux ta
+vie, ce n'est point par un assassinat que je prétends
+l'avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Un duel sous les yeux d'une femme?</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme en est la cause: il faut qu'elle
+voie son oeuvre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lâcheté cruelle!</p>
+
+<p>&mdash;Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler
+de lâcheté, toi que je surprends en flagrant délit
+de trahison, en train de déshonorer à jamais une
+famille respectable. Mets de côté ces airs de chevalerie
+qui ne te vont pas, et prépare-toi plutôt à
+disputer ta misérable vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne veux pas me battre, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu refuses de te battre, infâme larron
+d'honneur, aussi vrai que Dieu m'entend, je vais te
+tuer comme un chien.</p>
+
+<p>«Pour le coup, Lapierre vit que j'étais sérieux
+et qu'il fallait s'exécuter coûte que coûte. Il se
+mit à trembler tout de bon.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, dit-il, mettons Louise à couvert;
+tu n'as pas envie de l'assassiner, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Il y a, de l'autre
+côté de l'îlot, un amas de roches derrière lequel
+elle se blottira. Si je te tue, comme je l'espère
+bien, je m'engage à la ramener chez elle dans mon
+canot, que j'ai caché à quelques pas d'ici; si tu es
+vainqueur, tu agiras à ta guise. Allons, fais vite,
+où je vais te frotter les côtes pour te donner du
+courage.</p>
+
+<p>«Ce coup d'éperon parut transformer Lapierre.
+Il bondit vers la jeune fille et, malgré ses supplications
+et ses gémissements, la transporta au lieu
+convenu.</p>
+
+<p>«Puis, revenant vers moi, il me cria d'une voix
+sauvage:</p>
+
+<p>&mdash;A nous deux, maintenant!... Ah! mon petit
+Després, tu veux du sang! Eh bien! je vais
+voir de quelle couleur est celui d'un amoureux déconfit.
+Où est mon revolver?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de le déposer sur le paquet de hardes
+que tu destinais à mademoiselle, vilaine caricature
+de Don Juan! répondis-je, en gagnant à la
+hâte l'extrémité nord de l'îlot.</p>
+
+<p>«Il était alors environ minuit.</p>
+
+<p>«Le temps était toujours sombre. La lune n'étant
+pas encore levée, c'est à peine si la clarté blafarde
+des étoiles permettait de voir à quelques pas
+devant soi.</p>
+
+<p>«C'était donc à peu près au hasard que nous
+allions tirer, à moins de marcher l'un sur l'autre,
+ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur notre
+feu réciproque.</p>
+
+<p>«Je me faisais ces réflexions, tout en cherchant
+un abri quelconque, lorsqu'une détonation retentit
+et qu'une balle siffla à mon oreille.</p>
+
+<p>«Je me retournai vivement et ripostai au hasard.</p>
+
+<p>«Je n'avais pas abaissé mon arme que, pan!
+une autre détonation suivit et qu'une seconde balle
+me passa dans les cheveux.</p>
+
+<p>«&mdash;Hum! me dis-je, il paraît que maître Lapierre
+attend mon feu pour mieux viser. Ce n'est
+pas si bête pour un coquin de son acabit.</p>
+
+<p>«Cette constatation faite, j'avançai de quelques
+pas et tirai à mon tour sur une ombre qui semblait
+se mouvoir.</p>
+
+<p>«Un coup de feu me répondit immédiatement,
+mais, cette fois-ci, à une trentaine de pieds de moi
+tout au plus. La balle fit éclater une branche à
+mes côtés.</p>
+
+<p>«&mdash;Tant mieux! murmurais-je, Lapierre marche
+sur moi, comme je marche sur lui. Ce sera
+plus tôt fini.</p>
+
+<p>«Et je lâchai mon troisième coup.</p>
+
+<p>«Mais, rendu prudent par les sifflements désagréables
+que mes oreilles n'avaient que trop perçus,
+je m'étais aussitôt jeté à plat-ventre.</p>
+
+<p>«Cette précaution me sauva la vie, car Lapierre
+m'envoya sa quatrième balle à quelques pouces
+seulement au-dessus de la tête.</p>
+
+<p>«En ce moment, je vis pendant deux secondes
+sa silhouette se dessiner près d'un arbuste. Mon
+revolver était en position: je tirai.</p>
+
+<p>«Un cri terrible se fit entendre et j'entendis le
+bruit d'un corps pesant s'affaissant dans le feuillage.</p>
+
+<p>«&mdash;Justice est faite! je suis vengé! m'écriai-je.</p>
+
+<p>«Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus
+à l'endroit où Louise attendait le résultat de
+la lutte. Elle était probablement évanouie au
+premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance,
+les mains cramponnées au rocher qui lui
+servait d'abri.</p>
+
+<p>«&mdash;Pauvre enfant! murmurai-je, si ce misérable
+que je viens de tuer ne s'était pas rencontré
+sur notre chemin, comme nous aurions été heureux!</p>
+
+<p>«Mais je n'avais ni le temps ni la volonté de
+m'attendrir. Je la transportai dans mon canot
+et la ramenai chez elle.</p>
+
+<p>«Au moment où je la déposais près de la maison
+de son père, elle reprit ses sens et me reconnut.</p>
+
+<p>«Après m'avoir regardé avec effroi pendant
+quelques secondes, elle détourna la tête et ses lèvres
+murmurèrent un mot sanglant:</p>
+
+<p>«&mdash;Assassin!</p>
+
+<p>«&mdash;Vous vous trompez, mademoiselle, répliquai-je
+gravement. Ce n'est pas moi, mais bien
+votre coquetterie qui a couché dans les bruyères
+de l'îlot l'homme qui y dort son dernier sommeil.
+Souvenez-vous-en, Louise, et... adieu!</p>
+
+<p>«Je m'éloignai rapidement, l'âme remplie d'une
+mortelle tristesse, et, toute la nuit, je remontai le
+Richelieu à grands coups d'aviron.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h3 class="sub">Kingston et Kentucky</h3>
+
+<p>Després s'arrêta, un instant à cette phase de son
+récit.</p>
+
+<p>Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit
+soudain d'une expression de haine impossible
+à rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu sombre,
+comme si quelque horrible souvenir venait de passer
+devant ses yeux, et il reprit d'un ton farouche:</p>
+
+<p>«J'achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui
+me reste à dire.</p>
+
+<p>«Je remontai donc le Richelieu pendant le reste
+de la nuit, me dirigeant vers la frontière. A la
+pointe du jour, je me trouvais tout au plus à quatre
+ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est-à-dire
+de la liberté, du salut. Mais j'étais exténué,
+je n'en pouvais plus; mes mains, gonflées outre
+mesure par le maniement de l'aviron, refusaient
+absolument le service...</p>
+
+<p>«Je dus m'arrêter pour prendre quelque repos.</p>
+
+<p>«Je me trouvais alors en face d'un grand bois
+de sapins et de bouleaux. J'y cachai mon canot
+et, m'étendant tout auprès, je m'endormis d'un
+profond sommeil.</p>
+
+<p>«Quand je m'éveillai, le soleil était haut et je
+jugeai que j'avais dû dormir plusieurs heures.</p>
+
+<p>«Pour réparer autant que possible cette grave
+imprudence, je me hâtais de remettre mon embarcation
+à l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent
+des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par
+une dizaine d'hommes qui bondirent sur moi et
+m'arrêtèrent.</p>
+
+<p>«Parmi ces hommes était Lapierre; Lapierre
+que je croyais avoir tué et que je retrouvais plein
+de vie, ayant reçu tout au plus une blessure légère,
+à en juger par un de ses bras, qu'il portait
+en écharpe.</p>
+
+<p>«Je compris tout.</p>
+
+<p>«Le lâche, pris de terreur en se sentant atteint
+par ma balle, avait poussé un cri d'agonie et s'était
+laissé choir tout de son long, contrefaisant le
+mort. Puis, lorsqu'il avait bien constaté mon départ,
+il s'était empressé de mettre les autorités à
+mes trousses.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! ah! mon petit Després, me dit-il avec
+un ricanement d'hyène, il paraît que te voilà descendu
+du banc de la jugerie! C'est dommage, parole
+d'honneur, tu étais superbe la nuit dernière
+en prononçant ma sentence!... Mais, bah! ajouta-t-il,
+si tu perds le rôle de juge, tu porteras toute
+ta vie la casaque du forçat... Elle ira mieux à
+ta taille!</p>
+
+<p>«&mdash;Misérable chenapan! murmurai-je avec dégoût,
+en lui tournant le dos.</p>
+
+<p>«On me passa les menottes, comme à un malfaiteur
+vulgaire, et c'est ainsi que je fus conduit à
+Saint-Jean, où je fus interné dans la prison commune.</p>
+
+<p>«Mon procès ne tarda pas à s'instruire, et, naturellement,
+grâce aux menées de Lapierre, je fus
+trouvé coupable.</p>
+
+<p>«On me condamna...</p>
+
+<p>&mdash;A quoi? demandèrent les jeunes gens, voyant
+que Després se taisait.</p>
+
+<p>&mdash;Au pénitencier! répondit d'une voix sourde le
+Roi des Étudiants.</p>
+
+<p>&mdash;Au pénitencier! fit Champfort... et pour combien
+de temps?</p>
+
+<p>&mdash;Pour un an... Le jury m'avait fortement recommandé
+à la clémence de la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! pauvre ami... mais la sentence ne fut
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait mon temps! j'ai porté, comme me
+l'avait prédit Lapierre, la casaque du forçat;
+pendant douze longs mois, j'ai vécu cote à côte
+avec les meurtriers, les voleurs et les faussaires;
+travaillant sous le fouet des gardiens, mangeant à
+la gamelle du galérien!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli
+de douze ans et ont amassé bien du fiel dans
+mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de
+sombres pensées de vengeance m'ont agité à l'ombre
+de ces murs lugubres du pénitencier de Kingston!</p>
+
+<p>«Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau
+le grand air de la liberté.</p>
+
+<p>«Mais je n'étais déjà plus l'adolescent joyeux à
+qui l'avenir sourit. Mon âme avait bu à la source
+d'amertume et s'en était imprégnée. La blessure
+que l'on venait de faire à mon honneur et à mes
+sentiments les plus intimes me brûlait comme un
+fer rouge.</p>
+
+<p>«Je résolus de quitter le Canada et d'aller chercher
+dans le fracas de la guerre américaine, sinon
+l'oubli, du moins un adoucissement à mes tortures
+morales et une sorte de réhabilitation vis-à-vis de
+moi-même.</p>
+
+<p>«Une autre raison&mdash;et celle-là bien plus impérieuse&mdash;me
+poussa à cette détermination.</p>
+
+<p>«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille
+de Louise s'était éloignée de la paroisse, où
+les calomnies de Lapierre lui avaient fait une position
+intenable, et que le mécréant, après s'être
+ainsi vengé d'un échec matrimonial, avait gagné
+les États-Unis. Or, telle était ma haine contre ce
+scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à
+face et de me venger de ses infamies aurait été plus
+que suffisant pour me faire abandonner famille et
+patrie.</p>
+
+<p>«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et
+je m'engageai dans une armée de fédéraux qui opérait
+alors dans le Kentucky et faisait face au général
+Beauregard.</p>
+
+<p>«Chose inouïe, je venais de tomber juste sur
+l'homme que je cherchais, et je me trouvais précisément
+dans un des avant-postes où maître Lapierre
+exerçait ses nombreux talents. J'eus maintes
+fois l'occasion d'observer ses allées et venues
+d'un camp à l'autre. Mon ex-ami faisait là rondement
+ses petites affaires, à ce qu'il paraissait. Il
+était à la fois commissaire des vivres, espion et
+agent de recrutement, pour le compte de l'armée
+du Nord.</p>
+
+<p>«Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage
+opérait et quelle habileté il savait déployer
+dans ses multiples occupations.</p>
+
+<p>«Eh bien! le rôle qu'il a joué vis-à-vis du colonel
+Privat n'était que la centième répétition de
+comédies aussi odieuses, exécutées aux avant-postes
+des années, tantôt au détriment des confédérés,
+tantôt à celui des fédéraux, suivant le bon
+plaisir de ses intérêts pécuniaires, à lui.</p>
+
+<p>«Il est infiniment probable que si l'audacieux
+coquin avait su que son plus mortel ennemi se
+trouvait dans les mêmes parages que lui, observant
+tous ses agissements, épiant ses moindres
+démarches, il aurait décampé sans tambour ni
+trompette.</p>
+
+<p>«Mais j'étais si bien grimé, avec ma longue barbe
+que j'avais laissé croître, et, je prenais tellement
+de précautions pour ne pas être reconnu, que
+maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite
+sécurité.</p>
+
+<p>«J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites
+affaires, c'est-à-dire pour accumuler contre lui
+autant de preuves que possible&mdash;une somme suffisante
+pour le faire fusiller comme un espion ennemi;
+et je vous assure que je ne regardais pas
+beaucoup aux moyens à employer, lorsqu'il s'agissait
+d'augmenter ma liste.</p>
+
+<p>«Un soir entre autres que, par une nuit obscure,
+il revenait clandestinement du quartier-général
+ennemi, je m'embusquai sur son passage et, après
+l'avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses
+papiers, ni plus ni moins que si j'eusse été un voleur
+de grand chemin.</p>
+
+<p>«Ce bel exploit compléta mon dossier; car il se
+trouva que le misérable portait sur lui, cette nuit-là,
+une véritable cargaison de papiers compromettants:
+correspondances secrètes, instructions,
+etc., de quoi faire fusiller dix espions.</p>
+
+<p>«Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment
+et à frapper un coup décisif.</p>
+
+<p>«Ma qualité de secrétaire du général commandant
+l'armée me permettait de le voir à toute heure.
+J'allai le trouver cette nuit-là même. Le général
+n'était déjà plus à sa tente. Tout te camp
+était en mouvement. Nous marchions à l'ennemi.</p>
+
+<p>«La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse,
+épouvantable. Nous fûmes battus et obligés
+de retraiter précipitamment bien en arrière de
+nos lignes précédentes.</p>
+
+<p>«C'est dans cette affreuse retraite que je fus
+blessé d'un coup de feu, qui mit fin à ma carrière
+militaire.</p>
+
+<p>«On m'évacua vers le nord, et comme ma convalescence
+traînait en longueur et que, d'ailleurs,
+je ne pouvais espérer reprendre mon service de sitôt,
+j'obtins mon congé et je revins au pays.</p>
+
+<p>&mdash;Et Lapierre? demanda Champfort.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai plus revu qu'ici, à Québec, lorsqu'il
+revint des États-Unis. C'est la Providence, comme
+je l'ai dit, qui le jette sur ma route. Cette
+fois-ci, il ne m'échappera pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à moi qu'il appartient! rugit le Caboulot,
+dont la physionomie était transformée et
+qui lançait des éclairs par ses yeux bleus.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h3 class="sub">On se reconnaît</h3>
+
+<p>On conçoit l'étonnement des étudiants à cette
+exclamation véhémente de l'enfant.</p>
+
+<p>Chacun se demandait par quelle crise passait le
+camarade et quelle raison il pouvait avoir pour
+réclamer ainsi le droit de punir Lapierre; puis,
+rapprochant cette toquade de la singulière agitation
+qu'il avait manifestée pendant le récit de
+Després, on était bien empêché de trouver une réponse.</p>
+
+<p>Pourtant Lafleur, rarement à court, en exhuma
+une de sa cervelle empâtée:</p>
+
+<p>&mdash;Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme
+cent mille Polonais.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est une idée! bégaya Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ton mauvais whisky qui lui vaut ça,
+Cardon, pourvoyeur malhonnête que tu es!</p>
+
+<p>&mdash;Mon whisky, mauvais?... Tu peux bien le dire,
+à présent que tu en as plein ta vilaine trogne,
+riposta Cardon, blessé dans sa dignité de fournisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Trogne toi-même!</p>
+
+<p>&mdash;Assez! mes amis, intervînt Després, n'allez-vous
+pas vous chicaner, maintenant?</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le Caboulot qui était assis
+près de la table, le front dans ses mains:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve à ces
+deux ivrognes que tu n'es pas saoul et que tu
+parles sensément.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, le jeune homme se leva en
+face de Després et le toisant minutieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien Gustave, murmura-t-il comme
+se parlant à lui-même. Seulement, tu es si changé
+depuis sept ans, que je ne t'aurais certes pas reconnu,
+sans cette, histoire...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire? demanda Després, qui, à
+son tour, regardait le petit étudiant dans les yeux
+et lui trouvait une bizarre ressemblance.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, répondit l'enfant d'une voix
+émue, que la destinée a d'étranges voies et qu'elle
+place aujourd'hui en face l'un de l'autre deux
+hommes qui étaient amis de vieille date, sans se
+connaître...</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous nous connaissons depuis plus d'un
+mois!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de figure. Mais te serais-tu imaginé
+mon vieux Gustave, que sous le sobriquet de Caboulot
+donné par les camarades devait se lire
+le nom de Jacques Gaboury?</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que
+j'ai sauvé là-bas, le frère de... Louise! exclama
+Després, en mettant ses deux mains sur les épaules
+de l'enfant et le dévorant du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien moi; c'est bien le petit gamin
+qui allait se noyer dans le Richelieu, sans ton secours.</p>
+
+<p>&mdash;Qui aurait pu dire?... murmura le Roi des
+Étudiants. En effet, ta figure me revient maintenant,
+malgré que je n'aie pas eu l'occasion de te
+voir longtemps là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement le temps des vacances... J'étais au
+collège, vois-tu.</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens, je me souviens... Comme tu
+es changé, mon pauvre Jacques! Ce sont bien les
+mêmes traits principaux, les mêmes yeux, surtout...
+Mais tout cela a pris des formes plus accusées...
+Et puis, tu as grandi, tu t'es développé&mdash;si
+bien que je ne t'aurais certainement, pas reconnu,
+mon cher enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas étonnant, Gustave; je n'avais
+guère qu'une dizaine d'années lorsque tu venais...
+chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup attention
+à un gamin de cet âge.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure
+ne t'a pas frappé?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, non: tu n'es plus le même homme.
+Ta moustache a poussé, ton teint est plus
+brun, ta voix est changée aussi... de sorte qu'il
+faut le savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants,
+Gustave Després, le joyeux garçon qui
+s'appelait là-bas Gustave Lenoir.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? la tempête ne mugit pas dans
+la cime du sapin le plus vigoureux sans y laisser
+de traces, sans en changer l'aspect. J'ai passé
+par bien des épreuves depuis le bon temps où nous
+nous sommes connus pour la première fois, et mon
+front en garde les empreintes indélébiles.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Després! Permets-moi de te conserver
+ce nom, sous lequel j'ai renoué notre amitié d'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Non-seulement je te le permets, mais encore je
+t'en prie, toi et les autres. C'est le nom de ma
+mère, et, ce nom... le pénitencier ne l'a pas sur ses
+registres d'écrou.</p>
+
+<p>Le Caboulot courba la tête et garda le silence.</p>
+
+<p>Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot.</p>
+
+<p>Le premier admirait les mystérieux décrets de la
+Providence, qui faisait converger sur la tête du
+coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices et
+se disposait à le frapper.</p>
+
+<p>Quant aux deux autres, gorgés de whisky et
+ahuris par tous les étonnements de cette nuit mémorable,
+ils se demandaient sérieusement s'ils
+assistaient pas à une représentation dramatique
+et attendaient tranquillement, la fin de la pièce
+pour se communiquer leurs impressions.</p>
+
+<p>Au bout de quelques secondes, Després regarda
+son petit ami et lui demanda d'une voix mal assurée:</p>
+
+<p>&mdash;Et... elle?</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux savoir où elle est?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;A Québec.</p>
+
+<p>&mdash;Seule?</p>
+
+<p>&mdash;Avec mon père et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère est donc...?</p>
+
+<p>&mdash;Morte, mon vieux, morte de chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme!</p>
+
+<p>Le Caboulot essuya une larme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle
+a terriblement expié son erreur; elle a bien souffert...</p>
+
+<p>&mdash;C'était justice! murmura Després.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne la condamne pas, Gustave; ne sois
+pas inexorable pour ma pauvre soeur. Si toutes
+les larmes du coeur peuvent effacer une faute, la
+sienne mérite pardon et indulgence.</p>
+
+<p>Després ne répondit pas, mais un éclair traversa
+sa prunelle sombre et sa figure prit une dure expression
+d'inflexibilité.</p>
+
+<p>En ce moment, trois heures du matin sonnèrent
+à l'horloge de la pension.</p>
+
+<p>Champfort se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures, dit-il: je rentre.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'accompagne, répondit Després; nous aurons
+beaucoup à causer.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, dit à son tour le Caboulot; je retourne
+à la maison, moi aussi; nous ferons un
+bout de chemin ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, firent les jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça! grommela Lafleur; allez-vous-en
+tous et laissez-nous, à Cardon et à moi, la besogne
+d'achever la bouteille qui reste.</p>
+
+<p>&mdash;Garde-là pour demain, dit Després.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! protesta majestueusement le diurne
+homme. Morguienne! ce serait du propre: Lafleur
+reculer devant une bouteille! Allons, estimable
+compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur
+Cardon, un petit... un dernier coup de coeur!</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p>
+<p class="i4">Patriarche digne,</p>
+<p class="i4">Que l'bon Dieu nous a conservé</p>
+<p class="i4">Pour planter la vigne..</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cardon ne répondit pas; il ronflait comme un
+cachalot.</p>
+
+<p>Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Il se fit faire un bateau</p>
+<p class="i4">Pour se promener sur l'eau</p>
+<p class="i4">Pendant le déluge......</p>
+ </div> </div>
+
+<p>rien n'y fit: le célèbre Cardon ne bougea pas.</p>
+
+<p>Quant aux trois autres, ils étaient déjà dans la
+rue, où les échos de la voix éraillée de Lafleur
+leur arrivaient par bouffées intermittentes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h3 class="sub">La Folie-Privat et ses Habitants</h3>
+
+<p>Le promeneur qui laisse Québec par la barrière
+du pont Dorchester et se dirige vers les luxuriantes
+campagnes de la côte de Beaupré, ne peut
+manquer, s'il a l'esprit bien fait, d'admirer le magnifique
+paysage qui se déroule aux environs de
+cette partie de la capitale.</p>
+
+<p>Ce ne sont, de chaque côté de la route poudreuse,
+que chalets et cottages, maisons de plaisance
+et villas minuscules, coquettement assis sur la
+croupe des collines ou accrochés aux flancs des
+vallons.</p>
+
+<p>Tout cela est largement pourvu d'arbres au
+feuillage abondant, et respire une fraîcheur qui repose
+l'âme... Ce petit coin de l'Eden, où tout est
+verdure et calme, semble avoir été jeté à dessein
+en cet endroit pour faire contraste à l'aride et
+brûlant promontoire de Québec, qui, droit en face,
+étage au soleil les toits étincelants de ses milliers
+de maisons.</p>
+
+<p>Cette patrie des heureux de la fortune s'appelle
+la <i>Canardière</i>.</p>
+
+<p>C'est là que les bourgeois aisés de la ville vont
+se reposer, pendant la belle saison, de la fatigue
+des affaires, et retremper, sous les ombrages de
+leurs parcs, leurs forces morales épuisées.</p>
+
+<p>Naturellement, dès son arrivée à Québec, la veuve
+du colonel Privat s'était empressée de s'acheter
+à grand renfort d'argent, une résidence d'été dans
+cet endroit de prédilection. Elle l'avait baptisée
+du nom de <i>Folie-Privat</i>...</p>
+
+<p>Mais quelle délicieuse Folie!...</p>
+
+<p>Perdue à demi sous bois, comme un bijou dans
+un écrin, la façade seule on était visible du chemin.
+On y arrivait par une large avenue sablée
+qui tranchait comme un ruban grisâtre sur une
+verte pelouse, plantée confusément de sapins, de
+peupliers, de lilas, et de quelques arbres à fruit.
+Tout autour, et à plusieurs arpents en arrière,
+s'étendait le parc&mdash;une vraie petite forêt, avec ses
+pittoresques accidents, ses rochers moussus, ses
+troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades
+jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les
+herbes. Ce mystérieux domaine était sillonné en
+sens de routes et de sentiers, tantôt au cordeau
+comme les allées classiques des jardins anglais,
+tantôt étroits et tortueux, selon que le caprice de
+la nature ou les goûts romantiques du Le Nôtre
+canadien l'avaient voulu... Et puis des charmilles
+des bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutées,
+des étangs qui semblaient dormir, des
+vallons ombreux, aux flancs desquels s'incrustaient
+les myosotis et les marguerites!...</p>
+
+<p>Une miniature de l'Eden!</p>
+
+<p>Quand, le front fatigué par le travail incessant
+de la pensée, ou le cerveau endolori par l'épuisante
+obsession de quelque idée fixe, de quelque souvenir
+amer, on éprouve le besoin d'un peu de répit,
+d'une minute d'oubli, c'est là qu'il faut l'aller
+chercher&mdash;là, en pleine nature, sous ces ombrages
+paisibles, près de ces cascatelles babillardes, au
+bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et
+parle au coeur!... La brise y court, fraîche et parfumée,
+dans vos cheveux; le feuillage y murmure à
+vos oreilles ses monotones mais toujours suaves et
+toujours mélancoliques plaintes; les oiseaux y réjouissent
+l'âme par leurs gaies chansons et leurs
+joyeux ébats!...</p>
+
+<p>Aussi, à peine les premières fleurs étalaient-elles
+au soleil de mai leurs pétales vierges; à peine les
+champs et les arbres revêtaient-ils cette teinte verdâtre
+qui repose le regard, que la famille Privat,&mdash;ennuyée
+des fades plaisirs de la ville&mdash;s'installait
+au cottage de la Canardière, pour ne plus le
+quitter qu'à l'approche de l'hiver.</p>
+
+<p>On y menait joyeuse vie.</p>
+
+<p>Le sable de la grande avenue criait souvent sous
+les roues de lourds carrosses, chargés de citadins
+et de citadines, attentifs à ne pas laisser s'attiédir
+leurs relations avec la riche famille et sensibles
+aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les
+allées bordées de verdure, les pelouses brillantes,
+les parterres tout constellés de fleurs ne manquaient
+jamais de jolies robes pour les effleurer,
+de petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises
+pour y commettre des larcins impunis.</p>
+
+<p>Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous
+de tout ce qu'il y avait à Québec d'élégant
+et de fashionable.</p>
+
+<p>Rien de surprenant à cela.</p>
+
+<p>Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orléans
+et riche à faire peur, dépensait fort
+largement, dans la vieille capitale canadienne, ses
+immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit
+à tout et allonge démesurément la queue de ses
+connaissances. Mais soyons juste dans le
+cas présent, le <i>vil métal</i> n'était pas la seule
+raison de l'engouement général; Madame Privat,
+bien que mariée en Louisiane, était, originaire de
+Québec, où sa famille avait des relations fort
+étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un
+si grand nombre d'amis suivaient avec empressement
+son char doré.</p>
+
+<p>C'était une femme d'environ quarante ans, portant
+d'une façon très-évidente les vestiges d'une
+opulente beauté. Blonde, blanche, rondelette, elle
+pouvait encore tirer l'oeil à plus d'un célibataire;
+quand elle n'eût pas eu, pour exciter les convoitises
+matrimoniales, l'appât de ses superbes rentes.
+Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous le
+brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à
+sa peau fine et satinée cette teinte demi-dorée qui
+empourpre le firmament, à certains couchers du
+soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile
+physionomie, en la voilant imperceptiblement,
+comme le fait une gaze quasi-impalpable recouvrant
+une figurine de cire. Petite de taille, alerte,
+vive, toujours parlant, toujours riant, altérée de
+mouvement, de bruit, de plaisir... c'était bien la
+femme créée et mise au monde pour gaspiller royalement
+une fortune comme la sienne.</p>
+
+<p>Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond
+et Laure.</p>
+
+<p>Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis
+l'arrivée de la famille à Québec, il étudiait le droit
+à l'Université Laval. C'était un grand jeune homme
+à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux
+bleus, le portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait,
+du reste, le type au moral. C'était bien,
+avec cela, le plus joyeux garçon d'Amérique et le
+meilleur coeur qu'il fût possible de souhaiter. Sa
+mère en raffolait et tout le monde l'aimait.</p>
+
+<p>Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente
+au physique et au moral. Elle reproduisait
+dans toute sa splendeur le type créole de son père,
+dont les exagérations tropicales étaient mitigées
+par le sang des climats du nord, qu'elle tenait
+de sa mère.</p>
+
+<p>De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable,
+elle avait de ces mouvements félins et moelleux,
+qui sont d'une grâce irrésistible, quand ils
+sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant
+se relevaient d'eux-mêmes sur le front et les tempes,
+pour s'épanouir en un fouillis de coquettes
+volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le
+plus habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau
+de cheveux bouclés s'arrondissait doucement
+un front lisse comme une lame d'ivoire, au
+bas duquel s'estompaient en vigueur de grands
+sourcils noirs du dessin le plus habile. Les yeux
+étaient grands, largement fendus, d'un brun velouté,
+comme les longs cils qui les surmontaient,
+et susceptibles d'exprimer tour à tour les sentiments
+de l'âme les plus opposés: douceur, colère,
+molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche,
+aux lèvres rouges comme certains coraux, se
+dessinait gracieusement sur des dents courtes et
+d'une blancheur éclatante...</p>
+
+<p>Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines
+mobiles; couvrez le tout d'une peau d'un
+blanc mat, animée sur les joues par une imperceptible
+carnation... et dites avec nous que cette tête
+de jeune fille était tout simplement ravissante.</p>
+
+<p>En effet, Laure passait à Québec pour un prodige
+de beauté, et tout le monde était d'accord
+sur ce point. Tout au plus, les envieuses pouvaient-elles
+hasarder que cette beauté avait quelque
+chose de hautain qui paralysait l'admiration.</p>
+
+<p>C'était un peu vrai.</p>
+
+<p>Laure tenait de son père cette expression sévère
+de physionomie qui la faisait paraître dédaigneuse
+et&mdash;disons le mot&mdash;infatuée d'elle-même. Mais
+hâtons-nous d'ajouter que, si l'enveloppe était
+froide et le visage de marbre, le coeur n'avait que
+de nobles passions et demeurait ouvert à tous les
+grands sentiments.</p>
+
+<p>Une particularité de son caractère avait toujours
+étonné, non-seulement la mère de Laure,
+mais encore ses amies: c'était la brusque transition
+de la gaieté la plus expansive à une morne et
+inconcevable mélancolie qui durait des journées
+entières.</p>
+
+<p>Cette bizarrerie ne s'était fait remarquer que depuis
+le retour à Québec de la famille Privat, et
+avait toujours été s'accentuant, surtout dans les
+derniers temps. Personne n'y pouvait rien, et les
+apprêts même de son futur mariage avec un beau
+jeune homme du nom de Lapierre, n'avaient pas le
+privilège de changer son humeur.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il?... quel ver rongeur mordait le
+coeur de cette jeune fille à qui Dieu avait fait la
+vie si belle, et dont l'avenir paraissait si riche de
+promesses riantes?</p>
+
+<p>On se perdait en conjectures. Il était à présumer
+que ce n'était pas l'approche de son mariage
+avec Lapierre qui la préoccupait à ce point, puisque
+rien ne l'y forçait et que, d'ailleurs, au dire
+de toutes les demoiselles de sa société, le jeune
+prétendant était fort bien de sa personne, extrêmement
+aimable et jouissait d'une enviable réputation d'honorabilité.</p>
+
+<p>Quoi donc, alors?</p>
+
+<p>Ceux-là seuls qui auraient pu sonder les replis
+de l'âme si fortement cuirassée de la belle créole
+eussent été en mesure de répondre.</p>
+
+<p>En attendant, faute de mieux, on mettait la
+chose sur le compte des nerfs, Ces femmes des
+pays inter-tropicaux les ont si impressionnables!
+Quoi qu'il en soit, nous nous bornons pour le
+moment à constater le fait, nous réservant de
+l'expliquer plus tard à la plus grande satisfaction
+du lecteur.</p>
+
+<p>Et, maintenant que nous connaissons à peu
+près tous nos principaux personnages, reprenons
+notre récit, car les événements vont bientôt se
+précipiter.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+<h3 class="sub">Première escarmouche</h3>
+
+<p>Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons
+de raconter les diverses péripéties, et qui se
+trouvait être le 20 juin 186..., Paul Champfort
+cheminait seul sur la route de la Canardière, se
+dirigeant vers la Folie-Privat.</p>
+
+<p>Il était environ cinq heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Encore tout ému des confidences de son ami
+Després, et le coeur réchauffé par un rayon d'espoir,
+le jeune homme marchait d'un pas allègre,
+se demandant quel événement nécessitait sa présence
+au cottage, puisque sa tante avait pris la
+peine de l'envoyer quérir à Québec par un domestique.</p>
+
+<p>Il y avait donc du nouveau là-bas!</p>
+
+<p>Qui sait?... Le mariage projeté, et dont les apprêts
+occupaient la famille de sa tante depuis
+plusieurs semaines, était peut-être retardé ou même
+rompu par quelque circonstance fortuite, quelque
+caprice de la jeune fiancée!...</p>
+
+<p>Laure était si excentrique et son humeur sujette
+à tant de bizarres contradictions!</p>
+
+<p>Et puis, après tout, Lapierre, pour être un fort
+habile homme, n'en était pas moins, faillible comme
+le commun des mortels. Il pouvait bien, dans
+l'orgueil de son triomphe, avoir froissé d'une façon
+ou d'une autre l'ombrageuse susceptibilité de
+mademoiselle Privat et fait naufrage au moment
+d'atteindre le port!... D'ailleurs, qui empêchait
+que le remords, cet implacable juge de la conscience,
+ne l'eût enfin arrêté sur la pente de la trahison,
+au moment de conduire à l'autel la fille de
+sa victime!...</p>
+
+<p>Champfort se faisait à lui-même toutes ces réflexions
+et se laissait ainsi bercer par une rêverie
+pleine d'optimisme, lorsqu'il arriva chez sa tante.</p>
+
+<p>Madame Privat était occupée pour quelques minutes,
+dit au jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! te voilà, mon cher Paul... Ce n'est pas
+mal à toi d'être venu, bien que ce soit sur mon invitation
+expresse et qu'il m'ait fallu te dépêcher
+une estafette pour avoir l'honneur de ta visite...
+car tu nous négliges, Paul: voilà bien quatre
+grands jours que nous ne t'avons pas vu...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, ma tante, répondit l'étudiant,
+n'allez pas croire au moins que ce soit par
+indifférence. Mes examens approchent et je n'ai
+vraiment pas une minute...</p>
+
+<p>&mdash;A perdre, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma tante, que dites-vous là? Vous savez
+bien que je ne suis nulle part plus heureux
+qu'ici, dans votre famille, et que les instants que
+j'y passe me semblent toujours trop courts.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre
+mes taquineries au sérieux: je suis en gaieté aujourd'hui
+et je lutine tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez toujours jeune, ma tante...</p>
+
+<p>&mdash;De caractère, peut-être... mais de figure, oh!
+oh!... Allons, vilain flatteur, va t'amuser au salon
+avec ta cousine, en m'attendant. J'ai encore
+quelques ordres à donner, et je vous rejoindrai
+dans un instant.</p>
+
+<p>Paul obéit et se dirigea vers le salon.</p>
+
+<p>Le piano, touchée par une main exercée, résonnait
+par toutes ses cordes, tantôt exhalant sa colère
+avec d'éclatants accords, et tantôt gémissant
+en une douce mélodie où semblaient trembler des
+sanglots.</p>
+
+<p>Champfort s'arrêta à la porte, le coeur serré et
+en proie à une indicible émotion.</p>
+
+<p>«Toujours seule et triste! murmura-t-il. Pauvre Laure!»</p>
+
+<p>Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps
+ignorer sa présence à deux pas de sa cousine, il
+frappa doucement.</p>
+
+<p>Le piano se tut aussitôt, et Mlle Privat vint
+elle-même ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, mon cousin, fit la jeune fille
+un peu surprise.</p>
+
+<p>&mdash;En personne, ma cousine, et enchanté d'avoir
+le plaisir de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien aimable de condescendre jusqu'à
+venir visiter de pauvres campagnards comme
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mérite pas aujourd'hui ce compliment,
+ma chère Laure, car c'est à la demande expresse
+de ma tante que je me suis transporté au cottage.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? Alors, c'est maman qu'il faut remercier.
+Il ne fallait rien moins que sa puissante
+intercession pour obtenir une faveur si précieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites, ma cousine. Je ne suis
+pas à moi en ce temps-ci: j'appartiens à mes auteurs
+de médecine.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux mortels que ces, auteurs!</p>
+
+<p>&mdash;Pas tant que vous croyez, car ils ont en moi
+un amant assez volage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dans l'ordre, répondit un peu sèchement
+la jeune fille.</p>
+
+<p>Toute cette conversation s'était tenue sur un ton
+aigre-doux, moitié plaisant, moitié sarcastique,
+surtout du côté de Laure.</p>
+
+<p>Champfort était habitué à ces boutades et ne
+s'en étonnait plus.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers le piano et, jetant les yeux sur
+un cahier de musique ouvert en face:</p>
+
+<p>&mdash;Du Schubert? fit-il... Est-ce cela que vous
+jouiez tout à l'heure, ma cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, vous écoutiez, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, j'arrivais et je n'ai pu commander à
+mes oreilles de ne pas entendre la ravissante musique
+qui jaillissait de vos doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Ravissante musique! ricana Mlle Privat...
+Mon cher cousin, vous n'êtes pas difficile: j'improvisais,
+je laissais courir ma pensée sur les touches.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, votre pensée, ma chère Laure, était
+bien triste.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?... Est-ce qu'il m'est défendu, à
+moi, d'être triste? Ne puis-je, par hasard, avoir
+du chagrin comme le commun des mortels?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous avez certainement ce droit; mais,
+pour ma part, je souhaiterais de tout mon coeur
+vous le voir exercer moins souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe? riposta Laure, avec une
+nuance d'amertume. Est-ce que ces choses-là dérangent
+un homme comme vous, qui n'a d'attention
+que pour d'affreux livres de médecine?</p>
+
+<p>&mdash;Laure, répliqua Champfort un peu ému, me
+croyez-vous sans coeur, et votre antipathie pour
+moi va-t-elle jusqu'à me refuser d'avoir de l'affection
+pour vous et votre famille?...</p>
+
+<p>&mdash;Que parlez-vous d'antipathie? interrompit la
+jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à arrêter sur mes lèvres l'expression du
+profond intérêt que je porte à tous les membres
+d'une famille qui m'est chère par le double lien du
+sang et de la reconnaissance? poursuivit Champfort,
+en s'animant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux, mon cousin, je n'ai pas cette prétention,
+et mon <i>antipathie</i>, comme vous dites,
+ne va pas jusque là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort heureux pour moi que vous sachiez
+mettre des bornes à cet inexplicable sentiment. Le
+poids m'en est déjà assez lourd comme ça, et je
+serais véritablement au désespoir de le voir s'augmenter,
+ne fût-ce que d'un atome.</p>
+
+<p>Laure se mordit légèrement les lèvres et ne répondit
+pas. Ses doigts se mirent à errer sur les
+touches d'ivoire, en gammes capricieuses, pendant
+que ses yeux rêveurs se fixaient vaguement sur
+ceux de Champfort.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle demanda brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fataliste, Paul?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette question? fit le jeune homme
+surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe... répondez toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Précisez davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Soit: croyez-vous qu'il y ait une destinée à
+laquelle on ne puisse se soustraire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne crois pas à cela: la vie humaine
+n'est pas une machine que Dieu monte avec un ressort
+à la naissance, et qui en suit l'invincible impulsion
+jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous pensez donc que l'on doit, en toute
+circonstance, se raidir contre un malheur qui nous
+semble inévitable.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d'avis qu'il y aurait lâcheté à agir autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Même lorsque ce malheur est nécessaire ou
+nous paraît tel?</p>
+
+<p>&mdash;Même en ce cas... Mais, ma chère Laure, que
+parlez-vous de malheur et pourquoi ce mot vient-il
+sur des lèvres qui ne devraient que sourire?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce au moment où l'avenir ne vous promet
+que joie et félicité, où tout est rose à votre horizon,
+où vos souhaits les plus chers vont être réalisés...
+par votre mariage avec l'homme que vous
+aimez...</p>
+
+<p>&mdash;Allez toujours...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce à ce moment-là que vous devez avoir
+des idées sombres et parler de malheur?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous dit que je parle pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Qui me le dit?... Eh! mon Dieu, rien et tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est difficile de répondre autrement, car
+mes suppositions ne sont fondées que sur un pressentiment,
+et ce pressentiment...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si je dois...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Sans réticences?</p>
+
+<p>&mdash;Sans réticences... comme à une amie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! <i>mon amie</i>, ce pressentiment qui
+m'assiège murmure à l'oreille de mon coeur une
+étrange chose.</p>
+
+<p>&mdash;Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux.</p>
+
+<p>&mdash;Voici: c'est que vous avez quelque motif mystérieux
+pour épouser l'homme qui vous fait la
+cour, et que...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez pas cet homme.</p>
+
+<p>Laure devint très pâle, et, pour cacher son trouble,
+elle se mit à exécuter sur le piano le plus fantastique
+des galops.</p>
+
+<p>Quand ce fut fini, elle se retourna vers Champfort
+et se contenta de lui dire avec un singulier regard:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Paul, il me vient une curieuse idée, à moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Me feriez-vous le plaisir...?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! volontiers: c'est que vous êtes jaloux
+de monsieur Lapierre.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Champfort de pâlir. Mais,
+comme il n'avait pas à sa disposition la ressource
+du piano pour se donner contenance, Laure put à
+son aise suivre, sur la figure de son cousin, l'impression
+qu'elle avait produite.</p>
+
+<p>Cependant, Paul balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée! grand Dieu, quelle idée!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est drôle, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour le moins... être jaloux de cet
+homme!</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites cela! fit la jeune fille avec
+un mélange de hauteur et de surprise. Est-ce que,
+par hasard, mon fiancé aurait le malheur de vous
+déplaire?</p>
+
+<p>Ma foi, répondit Champfort avec une insouciance
+presque dédaigneuse, je vous avouerai ingénument
+que je n'ai pas encore eu la pensée d'analyser
+le sentiment qu'il m'inspire.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins peut-on supposer que ce n'est pas
+de la sympathie...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trop poli pour vous contredire.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un aveu... Mais que vous a-t-il donc
+fait, le pauvre jeune homme?... Il a l'air de vous
+aimer beaucoup, cependant.</p>
+
+<p>L'oeil de Champfort s'alluma et l'étudiant parut
+sur le point d'éclater; mais ce ne fut qu'un
+éclair, et Paul répondit négligemment:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien... à moi personnellement, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à quelqu'un des vôtres, alors, à nous,
+peut-être, qu'il a fait quelque chose?</p>
+
+<p>Champfort, au lieu de répliquer, se leva et fit un
+tour dans le salon. Cette conversation le mettait
+au supplice, et il ne savait trop comment s'y soustraire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne répondez pas? insista la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Les événements répondront pour moi! murmura
+l'étudiant d'un? voix sombre.</p>
+
+<p>Laure, vivement intriguée, ouvrait la bouche
+pour demander une explication, lorsque des pas
+rapides se firent entendre dans la pièce voisine, et
+Mme Privat parut.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<h3 class="sub">Une Évocation Inattendue</h3>
+
+<p>&mdash;La paix! mes enfants, dit-elle joyeusement;
+je suis sûre que vous êtes encore aux prises.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ma mère, répondit Laure: je discutais
+avec mon cousin un point de philosophie, et
+naturellement...</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement vous n'étiez pas d'accord?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours. C'est étonnant comme nous
+n'avons pas les mêmes notions et les mêmes idées
+sur toute espèce de choses.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le premier à le regretter, répliqua
+Champfort; mais il est certain qu'il suffit que je
+pense de telle façon, pour que ma charmante cousine
+ait une autre manière de penser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux, en effet, repartit Mlle Privat,
+mais que voulez-vous?... les opinions sont libres,
+et je profite de cette liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en profites peut-être trop, ma fille, dit
+avec bonté. Mme Privat. Ce pauvre Paul, tu
+prends plaisir à le contrarier; tu le maltraites véritablement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma tante...</p>
+
+<p>&mdash;On dirait, ma chère Laure, que tu n'aimes pas
+ton cousin ou que tu as contre lui des griefs sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... En vérité, ma mère, où prenez-vous
+cela? Je n'ai pas le moindre grief contre mon cousin,
+et je l'aime à en mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas tant que cela, répondit un
+peu ironiquement Champfort, et je vous prie instamment
+de vous conserver pour votre heureux
+fiancé, cet excellent monsieur Lapierre.</p>
+
+<p>Un éclair passa dans les yeux de Laure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vos craintes n'ont pas leur raison d'être,
+je vous prie de le croire, répliqua-t-elle avec hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux pour lui! articula froidement
+Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! assez! mes enfants, interrompit Mme
+Privat. Si vous continuez sur ce ton, vous allez
+vous chicaner, et ça ne sera pas joli, savez-vous,
+entre frère et soeur&mdash;car vous êtes frère et soeur,
+souvenez-vous-en. Je t'ai toujours considéré,
+Paul, comme mon enfant; j'en avais fait la promesse
+à ta pauvre mère.</p>
+
+<p>Champfort avait la tête basse et le sourcil froncé.
+Tout-à-coup, il parut prendre une résolution
+énergique.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne tante, répondit-il avec une amertume
+à peine contenue, je sais toute l'affection que
+vous avez eue et que vous avez encore pour moi.
+Je n'oublie pas, non plus, et n'oublierai jamais
+que je vous dois tout et que, d'un orphelin malheureux
+et sans avenir, vous avez fait un fils et
+un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi,
+je serais au désespoir de vous causer le moindre
+ennui, le moindre chagrin, ce qui arrivera inévitablement
+si je continue à me rencontrer avec
+ma cousine. Souffrez donc...</p>
+
+<p>&mdash;Où veux-tu en venir, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une
+fermeté douloureuse et se levant, souffrez que je
+me retire pour quelque temps de votre famille...
+jusqu'à des jours meilleurs.</p>
+
+<p>Et il s'inclina devant sa tante, prêt à prendre
+congé.</p>
+
+<p>Laure, la froide et hautaine créole, eut alors un
+cri de l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Paul, Paul, vous êtes bien dur pour
+moi... plus dur que vous ne pensez!</p>
+
+<p>Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n'était
+plus habitué à l'entendre lui parler de cette
+voix émue, presque suppliante, et à voir sur la
+belle figure de Laure cette franche expression de
+chagrin. Sa colère se fondit comme par enchantement
+et une immense pitié envahissant soudain
+son bon coeur, il fléchit le genou devant Mlle Privat
+et, prenant une de ses mains:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, ma chère Laure... murmura-t-il.
+Je suis en effet cruel... mais l'espèce d'antipathie
+que vous me montrez, l'inexplicable froideur
+qui a remplacé, dans nos relations, la bonne
+et douce cordialité d'autrefois me font mal à l'âme
+et me rendent injuste malgré moi.</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous mon cousin, répondit la jeune
+fille avec une douceur triste, et souvenez-vous
+qu'il ne faut jamais juger à la légère les sentiments
+d'une femme, quelque bizarre qu'ils paraissent.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviendrai, Laure, répondit Paul,
+que cette phrase ambiguë n'intriguait pas médiocrement.</p>
+
+<p>Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation
+étrange; mais comme les impressions ordinaires
+n'avaient pas le temps de prendre
+racine dans son caractère mobile et léger, elle ne
+s'y arrêta pas autrement et dit aux jeunes gens:</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix;
+je suis contente. Signez-la d'un bon baiser et
+qu'il ne soit plus question de querelle entre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma mère... se récria Laure.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou
+plutôt ton frère Paul.</p>
+
+<p>Laure hésitait, rougissante... Ce que voyant,
+Champfort s'avança bravement, quoique un peu
+ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa cousine
+entre ses mains et baisa bruyamment ses deux
+joues devenues rouges comme des cerises mûres.
+Puis il regagna sa place, tout frissonnant.</p>
+
+<p>Depuis plus de deux ans, ses lèvres n'avaient pas
+effleuré la peau fine et veloutée de sa soeur d'adoption,
+et ce baiser inattendu faisait courir dans
+ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes,
+son amour, jusque là fortement comprimé
+par une volonté de fer, secoua ses entraves et envahit,
+son coeur avec la force d'expansion de la
+poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit
+comme une écolier surpris en flagrant délit de
+grimaces à son maître d'étude... Puis la réaction
+se fit, et il resta tout pâle.</p>
+
+<p>Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut
+pas ainsi de Laure. Un observateur attentif qui
+aurait su analyser les rapides nuances qui se succédaient
+sur son visage ému, et trouver la cause
+intime de la teinte rosée qui embellissait son
+front, n'eut pas été en peine d'expliquer ce trouble
+et de le rapporter à la contenance de Champfort.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait là aucun observateur attentif,
+et Paul avait trop à faire de dominer sa propre
+émotion pour s'occuper de celle d'autrui.</p>
+
+<p>La jeune créole, eut donc tout le bénéfice de l'incident,
+et son impénétrabilité n'en souffrit pas.</p>
+
+<p>Mme Privat, après s'être commodément installée
+dans un fauteuil, tira les jeunes gens d'embarras
+en disant d'une voix enjouée:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher Paul, maintenant que te
+voilà redevenu sage, te doutes-tu un peu pourquoi
+je t'ai fait venir?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! ma tante, je vous avouerai que je
+n'en ai pas la moindre idée.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux
+chiens.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beau chercher, je ne trouve rien... à
+moins que ce ne soit pour me parler de... du mariage
+projeté.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'y es pas tout à fait... mais tu en approches,..
+<i>tu brûles</i>, comme on dit dans je ne sais
+pas quel jeu.</p>
+
+<p>&mdash;S'agirait-il de... votre futur gendre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore un peu ça, mais il y a autre
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je renonce à trouver. Aussi bien, j'ai
+trop de médecine en tête pour deviner des énigmes.</p>
+
+<p>&mdash;Paresseux qui se retranche toujours derrière
+sa médecine quand il s'agit de nous venir voir ou
+de nous prêter le concours de ses grandes lumières!...
+Tiens, je la prends en grippe, ta médecine.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, ma tante: la médecine est
+tout pour moi&mdash;non-seulement le présent, mais
+encore, et surtout, l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ne te martèle pas la tête avec ces idées-là:
+j'ai pourvu au passé et, si Dieu me laisse vivre,
+j'aurai aussi l'oeil sur l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma tante, vous êtes pour moi une véritable mère;
+mais je ne veux pas abuser de votre
+bonté, et je songe sérieusement...</p>
+
+<p>&mdash;Abuse, abuse, mon garçon: le fonds est inépuisable
+et il y en a pour tout le monde... Mais revenons
+à nos moutons.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai fait appeler pour t'annoncer que je
+donne, lundi prochain, un grand bal&mdash;quelque
+chose de colossal, d'inouï, de féerique, si c'est possible.
+Or, comme j'ai besoin d'un bon organisateur
+et que je ne puis guère compter sur Edmond,
+tout entier à ses amusements, je m'adresse à toi.
+Tu vas mettre à contribution toutes les ressources
+de ton imagination, fouiller tous les coins et recoins
+de ton génie inventif, réveiller tous les souvenirs
+de fêtes endormis dans ta mémoire, enfin
+relire les <i>Mille et une Nuits</i>, s'il le faut, pour
+nous aider à surpasser les grands festivals donnés
+à l'occasion du mariage d'Aladin, l'heureux possesseur
+de la lampe merveilleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Cela te va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout entier à vos ordres, ma chère
+tante; mais, outre que que je n'ai pas la fameuse
+lampe des contes arabes, je suis fort mauvais organisateur
+de fête et profondément ignorant en
+matière de bal.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne! je serai la tête qui combine,
+et toi, le bras qui exécute.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille. En ce cas, je me mets à votre
+service. Disposez de ma personne comme bon vous
+semblera.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est entendu: tu consens à nous aider.</p>
+
+<p>&mdash;De grand coeur, ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il va te falloir faire plusieurs démarches
+et de t'occuper d'une foule de petits détails.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai trop heureux de me multiplier pour
+vous être utile.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne
+pas te laisser seul à faire toute la besogne et en
+mettre une partie sur les épaules de celui qui bénéficiera
+le plus de ce bal...</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet heureux mortel?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! mon futur gendre, donc.</p>
+
+<p>Champfort ne put s'empêcher de faire une moue
+dédaigneuse; mais il la transforma si vite en sourire
+aimable, qu'il pensa bien n'avoir pas été remarqué.</p>
+
+<p>Pourtant Laure avait vu&mdash;si bien vu, qu'une
+rougeur fugitive envahit son front et qu'elle courba
+la tête, toute rêveuse.</p>
+
+<p>Champfort reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lapierre?... En vérité, ma tante,
+vous ne pouviez m'associer à un homme plus entendu
+dans la matière: car il a tous les talents,
+mon futur cousin, et je serais fort surpris qu'il ne
+fût pas bon organisateur de fête, lui qui était si
+excellent organisateur d'expéditions nocturnes
+dans l'armée confédérée. Vous vous en souvenez,
+ma tante?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, répondit inconsidérément Mme
+Privat. C'est même dans une de ces expéditions,
+organisée par lui, que mon pauvre mari trouva la
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'affreux souvenir! murmura Laure en
+se voilant la figure de ses deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus affreux, que, par une fatalité inconcevable,
+ce fut le meilleur ami de mon oncle
+qui le conduisit à la boucherie, croyant le mener à,
+la victoire, répondit Paul, d'une voix où se devinait
+une implacable ironie.</p>
+
+<p>Mme Privat, dominée par cette évocation inattendue,
+porta son mouchoir à ses yeux et se tut.
+Quant à Laure, un trouble étrange l'envahit et
+elle se leva pour aller ouvrir une croisée, où elle
+s'accouda, baignant son front brûlant dans la
+fraîche brise qui s'élevait du jardin.</p>
+
+<p>Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son
+fauteuil, le regard menaçant, comme s'il venait de
+faire une déclaration de guerre.</p>
+
+<p>En ce moment, un vigoureux coup de sonnette
+carillonna dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Les trois personnages du salon relevèrent ensemble
+la tête et fixèrent la porte, avec un point
+d'interrogation dans le regard.</p>
+
+<p>Dix secondes après, une servante entr'ouvrit le
+battant et annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lapierre!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il entre! fit vivement Mme Privat, en se
+élevant.</p>
+
+<p>Lapierre entra.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<h3 class="sub">Petite Revue de la Situation</h3>
+
+<p>Il nous faut ici, pour l'intelligence complète de
+ce qui va suivre, ouvrir une parenthèse et faire, à
+vol d'oiseau, une revue de la situation réciproque
+des personnages qui vont successivement se présenter
+sous nos yeux.</p>
+
+<p>A tout seigneur, tout honneur! Commençons
+par le fiancé de mademoiselle Privat.</p>
+
+<p>C'était, en vérité, un fort joli garçon que ce chenapan
+de Lapierre.</p>
+
+<p>Grand, bien découplé, souple et gracieux dans ses
+mouvements, il était l'heureux possesseur d'une
+tête caractéristique, où il y avait, mêlés assez
+confusément, du grec et du mauresque.</p>
+
+<p>En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe
+hardie de son visage rappelaient vaguement le type
+athénien, sa peau mate et légèrement bronzée
+n'en aurait pas moins fait honneur à la langoureuse
+physionomie d'un descendant des Maures de
+l'Andalousie.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, un détail presque insignifiant
+dérangeait, constatation faite, l'harmonie
+classique et le calme olympien de cette belle figure,
+et ce détail se trouvait dans le regard.</p>
+
+<p>Lapierre avait des yeux noirs fort grands et
+fort beaux; mais, chose extraordinaire, il ne pouvait
+les maintenir en repos et les fixer carrément
+sur une autre paire d'yeux. Son regard, sans
+cesse en mouvement et comme égaré, ne faisait
+qu'effleurer le regard fixé sur lui et se plaisait, de
+préférence, à voltiger sur les menus détails de la
+toilette de son interlocuteur.</p>
+
+<p>L'honnête garçon agissait-il ainsi par timidité?...
+on bien le misérable suborneur de jeunes filles
+craignait-il de laisser, lire, par ces fenêtres
+grandes ouvertes de son âme, les noires machinations
+qui s'y tramaient?...</p>
+
+<p>Peut-être!</p>
+
+<p>Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre
+nouvel Adonis un petit air faux et un certain
+cachet d'hypocrisie qui déparaient bien un peu les
+grâces séduisantes de ses autres traits... Mais,
+comme on ne rencontre guère d'homme parfait et
+que, d'ailleurs, le défaut dont il est question résidait
+plutôt dans l'expression du regard que dans
+le regard lui-même, Lapierre n'en passait pas
+moins pour un des plus beaux hommes de Québec,
+aux yeux des juges féminins. Et plus d'une de ces
+dames, qu'un secret dépit rendait accommodante,
+ne se gênait pas pour dire que la riche demoiselle
+Privat faisait, en somme, un excellent mariage,
+puisqu'elle payait avec du <i>vil métal</i> aisément
+acquis tant de grâce et tant de perfection...</p>
+
+<p>Madame Privat&mdash;il faut bien le dire&mdash;paraissait
+être un peu de cette opinion; mais sa fille envisageait
+probablement la chose, à un point de
+vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de
+toute évidence qu'elle ne partageait pas l'engouement
+général à l'égard de son futur époux. Calme
+et presque insouciante, elle voyait arriver sans
+trouble comme sans impatience le jour solennel où
+elle associerait à jamais sa vie à celle du brillant
+jeune homme qui faisait tourner tant de têtes.
+Plus que cela, les gens sérieux de son entourage&mdash;ses
+vrais amis, ceux-là,&mdash;remarquaient avec
+étonnement qu'à rencontre de bien des jeunes filles
+en pareil cas, Laure devenait de plus en plus
+bizarre, se drapait de plus en plus dans sa sombre
+mélancolie, à mesure qu'approchait le jour fatal...</p>
+
+<p>A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans
+son coeur quelque secret terrible et, plutôt que de
+le dévoiler, marchait stoïquement à l'autel, comme
+d'autres marchent au sacrifice.</p>
+
+<p>Mais ses amis clairvoyants&mdash;en bien petit nombre,
+du reste&mdash;se gardaient bien de laisser paraître
+au dehors cette pénible impression et se contentaient
+de conjecturer <i>in petto</i>.</p>
+
+<p>Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat,
+pour se renseigner exactement sur ce qui se
+passait dans le coeur de sa jeune fille, eût d'abord
+un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague,
+que son instinct maternel, doublé d'une observation
+attentive, la mît sur la piste de la vérité...</p>
+
+<p>Malheureusement, l'excellente femme, comme
+nous l'avons dit, n'était rien moins qu'observatrice;
+et, d'ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui avait
+pas permis de s'arrêter longtemps sur les réflexions
+qu'avaient fait naître chez elle les récentes
+étrangetés du caractère de sa fille.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté
+masquait un mauvais coeur et que les délices
+d'une vie opulente avaient étouffé, chez Mme Privat,
+les sentiments sacrés de la maternité.</p>
+
+<p>Ce serait là une étrange erreur.</p>
+
+<p>La riche veuve, au contraire, raffolait de ses
+deux enfants; elle eût, sans hésiter, sacrifié des
+sommes folles pour satisfaire le moindre de leur
+caprice... Mais la Providence, qui lui avait prodigué
+l'or, lui avait refusé cette sorte d'intuition
+maternelle qui fait rechercher pour ses enfants, en
+dehors des jouissances de la fortune, les jouissances
+plus intimes du coeur et celles plus relevées de
+l'âme.</p>
+
+<p>Pour certaines femmes du monde, qu'une piété
+bien entendue ou quelque saine idée de philanthropie
+n'éclaire pas, être heureux, c'est avoir assez
+d'argent pour se payer tous les fastueux caprices
+du <i>high life</i>, et assez de notoriété pour que les
+membres de cette aristocratie-là ne vous rient pas
+au nez, malgré vos écus.</p>
+
+<p>Mme Privat avait ces deux éléments de bonheur
+et s'en contentait. L'idée que ses enfants eussent
+besoin d'autre chose pour entrer, le front serein,
+dans la vie mondaine ne lui était jamais venue
+et&mdash;disons-le&mdash;ne pouvait lui venir.</p>
+
+<p>Mariée fort jeune à un homme puissamment riche,
+elle était passée sans transition du doucereux
+couvent des Ursulines de Québec à l'opulente villa
+de son mari, en Louisiane. Il n'y avait, par conséquent,
+pas une heure dans son existence entière
+où elle n'eût été entourée des jouissances que procure
+la fortune, et tant loin que son souvenir pouvait
+se porter en arrière, elle n'y voyait que plaisir
+et bonheur.</p>
+
+<p>Rien d'étonnant donc à ce qu'une, femme élevée
+dans de semblables conditions ne vît pas au-delà
+l'horizon des jouissances matérielles et ne comprît
+point ces voluptés sublimes qui prennent naissance
+dans le coeur.</p>
+
+<p>Mais, à part les considérations qui précèdent,
+une raison plus simple et moins métaphysique
+doit nous faire excuser Mme Privat de n'avoir
+point jusqu'alors compris sa fille et de la lancer si
+inconsidérément dans les serres redoutables du mariage:
+et cette raison bien simple, c'est que la
+chère femme n'était pour rien dans le choix de
+Laure.</p>
+
+<p>Expliquons-nous.</p>
+
+<p>Mme Privat avait bien, dès la première apparition
+en Louisiane de Lapierre, en compagnie du
+colonel, accueilli le jeune homme avec beaucoup de
+prévenances, comme on accueille un hôte aimable;
+elle avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales
+s'établir entre son compatriote québecquois
+et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que se
+conformer au désir tacite de son mari; elle avait
+bien aussi, après le retour de sa famille à Québec,
+ouvert à deux battants la porte de son salon à
+l'ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné
+le malheureux officier blessé et mourant, à
+l'homme généreux qui avait rendu les derniers devoirs
+au planteur louisianais...</p>
+
+<p>Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne
+lui était arrivée d'encourager autrement les assiduités
+de Lapierre, ni d'exercer une pression quelconque
+sur sa bien-aimée Laure.</p>
+
+<p>Elle s'était montré satisfaite et n'avait peut-être
+pas suffisamment caché son mécontentement: voilà tout.</p>
+
+<p>Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec,
+Lapierre avait formellement demandé à Mme Privat
+la main de Laure, la riche veuve s'était déclarée
+très honorée de la démarche, mais elle avait
+complètement subordonné sa réponse à celle de sa
+fille.</p>
+
+<p>Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à
+Laure la demande officielle de Lapierre et avoir
+reçu de la jeune créole une réponse favorable, que
+la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les
+goûts de sa fille en conformité avec les siens, proclama
+ouvertement ses préférences et pressa activement
+les préliminaires du mariage.</p>
+
+<p>Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en
+finir au plus tôt possible, aida puissamment la
+bonne dame dans les mille détails d'une aussi importante
+opération, surtout dans ce qui concernait
+la liquidation de la dot de Laure, tant et si
+bien qu'au moment où nous sommes rendus, un
+mois après la demande officielle, tout était terminé
+et qu'il ne restait guère plus que le contrat à
+signer.</p>
+
+<p>La chose devait se faire le mardi suivant, la veille
+même du mariage et le lendemain du grandissime
+bal que se proposait de donner, à son cottage de
+la Canardière, la mère de la future épouse.</p>
+
+<p>Voilà pour la situation réciproque des dames
+Privat et du citoyen Lapierre.</p>
+
+<p>Il nous reste maintenant à dire deux mots du
+jeune Edmond et de notre ami Champfort, relativement
+à la position qui leur était faite par les
+événements en voie de réalisation.</p>
+
+<p>Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin
+sa soeur Laure, qu'il aimait beaucoup, donner tête
+baissée dans le traquenard matrimonial tendu par
+l'irrésistible Lapierre.</p>
+
+<p>Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique,
+et pour une raison ou pour une autre, le
+jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir sa
+soeur à son affection.</p>
+
+<p>Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même
+l'étrange sentiment de répulsion qu'il éprouvait,
+que ce Lapierre avait toujours été pour les siens un
+oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs
+et les premières larmes dans sa famille dataient
+de l'apparition en Louisiane de cet étranger;
+et le jeune étudiant aimait trop sa soeur,
+pour ne pas s'être aperçu que le retour à Québec
+de ce même étranger était pour beaucoup dans la
+mystérieuse tristesse de la pauvre Laure.</p>
+
+<p>Il avait même&mdash;un certain jour qu'il surprit la
+jeune fille le visage baigné de larmes, dans une allée
+solitaire du parc&mdash;essayé de toucher ce sujet;
+mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté
+les bras autour du cou, et répondu, avec un redoublement
+de pleurs:</p>
+
+<p>&mdash;Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!...
+Oh! si tu savais!... Mais non... ni
+toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit savoir
+un si terrible secret... J'ai un grand devoir à
+remplir... Prie Dieu que la force ne m'abandonne
+pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais à qui que
+ce soit de ce que je viens de te dire&mdash;surtout à notre
+mère&mdash;et toi-même, ne me questionne jamais
+plus sur ce sujet.</p>
+
+<p>Edmond, douloureusement étonné, avait promis,
+en courbant la tête.</p>
+
+<p>Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur
+le coeur un gros levain d'amertume contre le fiancé
+de sa soeur, contre l'homme qui possédait des
+armes si puissantes pour vaincre la résistance des
+jeunes filles riches, et faire tomber leur dot dans
+son escarcelle.</p>
+
+<p>Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire
+qu'un mot, on sait quelles puissantes raisons il
+avait de ne pas aimer son futur cousin.</p>
+
+<p>Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves
+de bonheur, en lui enlevant, non-seulement le coeur
+de Laure, mais jusqu'à son amitié, jusqu'à cette
+sympathie irrésistible qui faisait autrefois d'eux
+un frère et une soeur.</p>
+
+<p>Tant qu'il n'avait fait que soupçonner son malheur,
+Champfort s'était contenté de gémir en secret
+sur le revirement imprévu du coeur de la jeune
+créole; son ombrageuse fierté aidant, il avait même
+affecté auprès de sa cousine une indifférence qui
+frisait le dédain...</p>
+
+<p>Mais, depuis un mois, les choses étaient bien
+changées, et la certitude que Laure était décidément
+perdue pour lui jetait le pauvre étudiant
+dans toutes les angoisses du désespoir.</p>
+
+<p>Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière,
+fuyant la vue de sa cousine et surtout le
+contact de son odieux rival.</p>
+
+<p>Després avait bien, pour un moment, fait refleurir
+dans le coeur de Champfort l'arbre vivace de
+l'espérance; mais la conversation qu'il venait d'avoir
+avec Laure avait ramené le pauvre amoureux
+à la froide réalité et lui faisait envisager l'avenir
+avec toute l'amertume des jours passés.</p>
+
+<p>Telle était la situation!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<h3 class="sub">Lapierre à L'oeuvre</h3>
+
+<p>A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons
+laissé Lapierre sur le seuil du salon, faisant son
+entrée.</p>
+
+<p>L'ex-fournisseur de l'armée fédérale, en homme
+bien appris, présenta d'abord ses hommages à la
+maîtresse de la maison, puis s'inclina profondément
+devant Mlle Privat, à laquelle il débita un
+aimable compliment, et finalement il souhaita
+rondement le bonjour à Champfort, comme on le
+fait avec une ancienne connaissance.</p>
+
+<p>L'étudiant salua froidement, et Laure. répondit
+à peine; mais il en fut tout autrement de Mme
+Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre elle
+et sa fille et lui dit avec enjouement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est aimable à vous d'être venu... Je vous attendais.
+Tenez, nous parlions justement de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bonne, madame... Je ne suis
+donc pas de trop dans votre conversation, répondit
+Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur
+Champfort et sa cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous n'êtes jamais de trop dans ce que
+nous avons à dire, et en ce temps-ci moins que
+d'habitude, encore.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant moins, ajouta nonchalamment
+Champfort, que nous évoquions, au moment de
+votre arrivée, un souvenir qui vous est familier.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel donc, cher ami?</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et
+des circonstances qui ont accompagné sa mort,
+répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur
+son interlocuteur un regard hautain.</p>
+
+<p>Celui-là hésita dix secondes&mdash;le temps de composer
+sa physionomie et de lui donner un air de
+profonde componction&mdash;puis il accoucha de la
+phrase suivante:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop
+familier, car il est toujours présent dans mon
+coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien des
+mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse,
+et pourtant, j'ai toujours sous les yeux la pâle et
+héroïque figure du colonel, au moment où il rendait
+le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de
+ces choses que l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta
+Lapierre, en rendant à Champfort son regard hautain.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons
+particulières pour se souvenir, grommela
+Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid
+de Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur,
+en pâlissant. Auriez-vous, par hasard,
+quelque arrière-pensée relativement aux circonstances
+que je vous rappelle?</p>
+
+<p>Champfort eut une horrible démangeaison&mdash;celle
+de démasquer immédiatement le fourbe;
+mais une seconde de réflexion lui fit voir qu'il
+compromettait irrémédiablement sa cause en agissant
+avec trop de précipitation, et surtout en
+n'attendant pas, pour frapper un grand coup, le
+concours de son ami Després. D'ailleurs la figure
+irritée de sa tante le ramena vite au sentiment de
+la prudence.</p>
+
+<p>Faisant donc une prompte retraite et comprimant
+sa colère, il répondit en s'efforçant de sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez
+comme un cheval de guerre qui entend le
+clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée
+malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement
+dire que l'amitié qui vous unissait à mon oncle le
+colonel était une raison insuffisante pour que sa
+mort reste éternellement gravée dans votre mémoire.</p>
+
+<p>La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de
+Lapierre reprit à peu près sa placidité ordinaire.
+Seule, Laure demeura le sourcil froncé et son regard
+se tourna lentement vers son cousin, comme
+pour lui reprocher sa reculade.</p>
+
+<p>Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et
+en comprit-il la signification?</p>
+
+<p>La chose est probable, car il répondit avec un
+peu d'amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Champfort&mdash;il l'appelait <i>son
+cher</i>!&mdash;et vous, mesdames, veuillez me pardonner
+un emportement bien légitime. Les sentiments
+qui m'unissaient au regretté colonel étaient
+d'une nature tellement affectueuse, tellement filiale,
+que je me révolte à l'idée seule qu'on en
+puisse suspecter la pureté. Il n'y a qu'un semblable
+sujet qui puisse me faire sortir des bornes de
+la politesse exquise que je vous dois.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat
+ne vous faites pas plus coupable que vous n'êtes.
+Mon neveu est un peu vif et il a pu mal choisir ses
+expressions; mais son intention n'était pas blessante,
+je m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle,
+le sentiment qui vous a fait parler est un de
+ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille
+et à moi... N'est-ce pas, Laure?</p>
+
+<p>Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et
+fixant ses grands yeux pleins d'éclairs sur ceux de
+son fiancé, elle répondit d'une voix étrange:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... pourvu que ce sentiment soit désintéressé.</p>
+
+<p>La figure mate de Lapierre devint tout à fait
+d'une blancheur de cire.</p>
+
+<p>&mdash;En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne dis pas cela: je réponds à ma mère
+d'une manière générale, répartit la jeune créole,
+qui se renfonça dans son fauteuil.</p>
+
+<p>La mère de Laure, peu satisfaite de l'explication
+de sa fille, vint à sa rescousse.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui,
+dit-elle. Tout-à-l'heure, tu te querellais
+avec ton cousin, à propos de futilités, et voilà que
+maintenant tu réponds à ton fiancé comme une
+petite fille boudeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Paul m'a pardonné, répondit Laure, et nous
+avons fait notre paix... n'est-ce pas, mon cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, certainement, ma chère cousine, et cette
+aimable petite querelle n'a fait que réchauffer mon
+affection pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant
+vers sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfait, répliqua la veuve, mais il te
+reste à en faire autant pour ton fiancé.</p>
+
+<p>L'oeil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une
+lutte de quelques secondes&mdash;puis elle articula
+froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à me faire pardonner de monsieur
+Lapierre.</p>
+
+<p>Mme Privat resta stupéfaite.</p>
+
+<p>Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard
+franchement admirateur. Le digne étudiant jubilait
+littéralement, et il faut bien dire que la figure
+décomposée de son rival n'était pas faite pour diminuer
+sa joie.</p>
+
+<p>Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil,
+puis, après être passé successivement du pâle au
+vert et du vert au cramoisi, il se leva tout droit
+et, s'adressant a Mme Privat:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse,
+auriez-vous l'extrême complaisance de me laisser
+quelques instants seul avec mademoiselle, votre fille?...
+J'ai à l'entretenir de choses infiniment
+sérieuses, et il importe que cette conversation ait
+lieu sans retard.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas la moindre objection, répondit la
+veuve, assez étonnée, et j'espère bien que mademoiselle
+Privat sera assez convenable pour n'en
+pas avoir, elle non plus.</p>
+
+<p>Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard
+sévère à l'adresse de sa fille, et attendit.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure
+avec calme.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant
+à quitter le salon: je n'attendais pas
+moins de votre obéissance... Et maintenant, ajouta-t-elle
+plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends
+de ton amitié pour moi que tu répares ta
+maladresse de tout-à-l'heure et que tu sois aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, je serai très aimable, répondit
+sur le même ton la jeune fille, avec un pâle
+sourire.</p>
+
+<p>A peu près rassurée, la crédule mère rejoignit</p>
+
+<p>Champfort, qui s'était dirigé vers la porte du salon,
+sans attendre qu'on l'invitât à déguerpir.
+Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à Lapierre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que nous vous attendrons pour
+souper... Tâchez de terminer bien vite vos petites
+affaires, et de conclure, cette fois, un traité de
+paix durable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, en effet, un traité que nous allons faire,
+répondit audacieusement Lapierre, et j'ose espérer
+que les parties contractantes l'observeront scrupuleusement.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux. A bientôt donc!... Viens,
+Paul.</p>
+
+<p>Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer
+la porte du salon, il contempla une dernière
+fois la pauvre Laure, dont le fier et triste regard
+était fixé sur lui.</p>
+
+<p>En une seconde, une immense colère fit bouillonner
+ses tempes...! marcha rapidement sur Lapierre,
+et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes, il
+lui dit d'une voix concentrée:</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde à toi, misérable, et pense à l'îlot
+de Saint-Monat!</p>
+
+<p>Puis il rejoignit sa tante, qui s'éloignait sans
+avoir entendu............</p>
+
+<p>Trois-quarts d'heure après, Lapierre et Laure rejoignaient,
+dans la grande salle à manger du cottage,
+les autres membres de la famille, qui n'attendaient
+plus qu'eux pour se mettre à table.</p>
+
+<p>Lapierre était toujours pâle, comme d'habitude,
+mais sa figure rayonnait d'une façon singulière.</p>
+
+<p>Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux
+brillants disaient assez le rude combat qu'elle venait
+de soutenir.</p>
+
+<p>Elle fut, du reste, plus prévenante que d'ordinaire
+pour son fiancé, et n'adressa, pas une seule fois
+la parole à Champfort.</p>
+
+<p>Le souper fut assez animé&mdash;Lapierre faisant à
+peu près seul les frais de la conversation avec les
+dames, tandis que Champfort et le fils de Mme
+Privat, arrivée depuis une demi-heure, s'entretenaient
+à part.</p>
+
+<p>De l'incident du salon, il ne fut nullement question,
+et rien dans les paroles ni dans les regards
+de Lapierre ne vint indiquer à Champfort que
+l'ancien rival de Després eût compris la terrible allusion
+au drame nocturne de l'îlot qui venait de
+lui être jetée en plein visage.</p>
+
+<p>&mdash;Ou cet homme est véritablement très fort, ou
+il est tellement sûr d'arriver à ses fins qu'il ne
+craint pas les menaces, se dit l'étudiant... Nous
+verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude
+un peu plus qu'indépendante.</p>
+
+<p>Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus
+rien, se replongea dans ses réflexions pessimistes.</p>
+
+<p>Quant au triomphateur Lapierre, après avoir
+reçu de Mme Privat toutes les instructions nécessaires
+à l'organisation du grand bal projeté, il se
+retira d'assez bonne heure, promettant de revenir
+le lendemain.</p>
+
+<p>Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les
+lumières s'éteignirent successivement aux fenêtres
+du cottage.</p>
+
+<p>La nuit étendait, son voile protecteur sur les douleurs
+et passions diverses sommeillant sous le
+toit de la Folie-Privat.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XIV</h3>
+
+<h3 class="sub">Pauvre Laure!</h3>
+
+<p>Faisons maintenant un pas en arrière et disons
+ce qui s'était passé entre Mlle Privat et son ténébreux
+fiancé.</p>
+
+<p>Lorsque la porte du salon se fut refermé sur
+Champfort&mdash;une seconde après que l'étudiant exaspéré
+eut lancé à son rival l'apostrophe que l'on
+sait&mdash;Lapierre demeura quelque temps immobile,
+debout et la main crispée sur le dos d'un fauteuil,
+étourdi par ce coup inattendu.</p>
+
+<p>Ce nom de <i>Saint-Monat</i>, cette allusion à un
+épisode de sa vie où il savait n'avoir pas joué le
+beau rôle, lui remettait en mémoire trop d'événements
+terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant
+son magnifique sang-froid.</p>
+
+<p>Et, dans la bouche de ce jeune homme à l'oeil
+menaçant&mdash;le cousin, presque le frère de la femme
+dont il convoitait la dot&mdash;un avertissement
+comme celui-là prenait les proportions d'une véritable
+déclaration de guerre, ressemblait à une intervention
+tardive, mais inévitable, de la Providence
+en faveur de la malheureuse victime de sa
+cupidité.</p>
+
+<p>En une minute de réflexion, Lapierre remonta,
+anneau par anneau, la chaîne de ses méfaits... et il
+eut peur. La sombre figure d'une autre de ses victimes,
+d'un pauvre jeune homme aimé, dont il
+avait brisé la vie en lui enlevant le coeur de sa
+fiancée, lui apparut dans le nuage de sa menaçante
+rêverie...</p>
+
+<p>Mais celui-là n'était le timide défenseur qui
+procédait par allusions et avertissements... Il arrivait
+comme la foudre, sombre et terrible... Six
+années de souffrances avaient éteint dans son
+coeur jusqu'au dernier atome de pitié... Implacable
+justicier, il déchirait d'une main vengeresse le voile
+qui couvrait les turpitudes de l'ancien espion de
+l'armée fédérale et mettait à nu la gangrène de
+son âme...</p>
+
+<p>Oui, Lapierre eut peur, et ses lèvres blêmies murmurèrent
+involontairement le nom de Gustave Lenoir!</p>
+
+<p>Mais cette défaillance morale ne dura qu'une minute,
+et le misérable se raidit vigoureusement
+contre un sentiment qu'il qualifia de puéril. Il reprit
+donc bien vite son aplomb et s'approchant de
+Mlle Privat, qui semblait encore sous l'effet des
+singulières paroles de Champfort:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme
+moi.. je suppose, l'étrange menace que vient de me
+faire votre cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit froidement Laure, et
+j'ai même pu remarquer la profonde impression
+que cette menace a produite chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! repartit ironiquement Lapierre, vous
+êtes en vérité trop perspicace, mademoiselle, et
+rien ne peut vous échapper...</p>
+
+<p>Laure ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua le jeune homme, laissez-moi
+vous dire que, cette fois-ci, votre flair si subtil
+vous a trompée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'en suis sûr&mdash;car, à n'en pas douter,
+vous avez cru que les insolentes paroles de ce
+Champfort m'ont fait peur.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, en effet, non pas cru, mais vu cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, vous êtes dans la plus singulière
+des erreurs, et le sentiment que m'a fait éprouver
+l'impertinence de votre cousin est tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me donnerez pas le change, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, et vous ne tarderez pas à être
+convaincue. Depuis longtemps déjà je suis en
+butte aux mesquines agaceries de ce petit carabin
+qui vient de m'insulter, et je me suis demandé
+plus d'une fois quelle raison il avait de m'en vouloir...
+La ridicule menace de tout à l'heure, jointe à
+mes observations personnelles, a été pour moi un
+trait de lumière... Je tiens la clé de l'énigme.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité?... Vous êtes plus avancé que moi,
+car j'ignore complètement pourquoi mon cousin
+semble avoir pour vous un si profond mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous en instruire, mademoiselle, et
+vous donner sans ambages la cause de ce grand
+mépris dont vous parlez avec une certaine complaisance.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais heureuse de le savoir, je l'avoue...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soyez doublement heureuse, ma fiancée,
+car monsieur Champfort ne m'honore de son
+dédain que parce qu'il..., <i>vous aime!...</i></p>
+
+<p>A cette déclaration formelle, qui venant confirmer
+des soupçons nés le jour même dans son esprit,
+la pauvre Laure se sentit pâlir affreusement.
+Sans le vouloir, elle porta une de ses mains à son
+coeur, tandis que l'autre comprimait son front qui
+semblait vouloir éclater.</p>
+
+<p>C'est que, chez elle aussi, la lumière venait de se
+faire. Elle revit, à la clarté de cette tardive révélation,
+les beaux jours d'autrefois, alors que son
+cousin et elle folâtraient gaiement sur les plages
+du lac Pontchartrain ou prolongeaient leur douce
+causerie sous la véranda de l'habitation louisianaise...</p>
+
+<p>Elle revit son père, qu'elle idolâtrait et dont le
+souvenir était encore si vivant dans son coeur;
+elle revit ce père malheureux, arrivant de l'armée
+en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux
+et la prier d'être particulièrement aimable
+pour son compagnon de voyage...</p>
+
+<p>Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague
+effroi qu'elle éprouvait en sa présence, les attentions
+dont il l'entourait, le contentement du
+colonel à la vue de leur amitié apparente... tout
+cela défila rapidement sous ses yeux.</p>
+
+<p>Enfin, la fantasmagorie de son rêve d'une minute
+lui montra, à son tour, le pauvre Champfort,
+devenu indifférent pour sa coquette cousine,
+fuyant sa société et rompant un à un tous les fils
+dorés de la douce intimité qui les unissait&mdash;provoquant
+chez la jeune créole, dont l'orgueil natif
+était piqué au vif, cette réaction de froideur d'amertume
+qui caractérisa par la suite leurs rapports
+journaliers...</p>
+
+<p>La malheureuse jeune fille revit tout cela en
+quelques instants, et une larme brûlante vint
+trembloter au bord de sa paupière.</p>
+
+<p>&mdash;Comme nous aurions pu être heureux! se
+dit-elle.</p>
+
+<p>Mais la vue de Lapierre, debout en face d'elle et
+suivant du regard les impressions produites par sa
+déclaration, la ramena bientôt à la froide réalité.</p>
+
+<p>Elle reprit toute son énergique attitude et, relevant
+fièrement la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez que mon cousin m'aime, dit-elle...
+Hé! quand cela serait?</p>
+
+<p>Lapierre hésita une seconde, puis il répondit
+avec force:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! quand cela serait!... Puisqu'il en
+est ainsi, mademoiselle, et puisque vous trouvez si
+étrange qu'un autre homme que moi, qui dois
+vous épouser ces jours-ci, vous fasse impunément
+la cour, eh bien! je vais laisser le champ libre;
+cet heureux rival... Mais je jure Dieu que le nom du
+votre père sera déshonoré.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce secret, ce fatal secret!... murmura
+Laure éperdue.</p>
+
+<p>&mdash;Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde
+entier saura que le colonel Privat a forfait à
+l'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!.... pauvre père! gémit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;L'Amérique apprendra, poursuivit Lapierre,
+qu'il s'est trouvé dans son armée un officier assez
+dépourvu de patriotisme pour escompter le dévouement
+de ses soldats et réparer les brèches de sa
+fortune en volant les défenseurs de la patrie...</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, misérable... Mon père n'a pu
+descendre si bas.</p>
+
+<p>&mdash;Et la lettre, la fameuse lettre?... se contenta
+de répondre froidement Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce n'est que trop vrai... Pauvre père!
+murmura Laure anéantie.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre, acheva l'ex-fournisseur, dans laquelle
+votre père vous fait l'aveu de son déshonneur
+et vous supplie, au nom de votre amour pour
+lui, d'empêcher, par votre mariage avec moi, que
+le seul dépositaire du terrible secret ne révèle son
+crime?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oh! oui, je m'en souviens, sanglota Laure,
+et cette prière, d'un mourant sera exaucée... Je
+serai votre femme; je me sacrifierai pour que les
+ossements de mon malheureux père ne tressaillent
+pas de honte dans leur tombeau.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est bien, et j'admire un dévouement
+filial poussé jusqu'au point de consentir à un aussi
+monstrueux mariage, reprit Lapierre avec ironie...
+Mais, mademoiselle, quand on se pose en héroïne,
+il ne faut pas faire les choses à demi; et,
+puisque vous êtes décidée à vous <i>sacrifier</i>&mdash;suivant
+votre expression&mdash;je désire que ce sacrifice
+soit complet.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?... que vous faut-il de
+plus? demanda Laure avec exaltation... N'est-ce
+pas assez d'enchaîner ma vie à la vôtre et de renoncer
+pour toujours à mes plus chères illusions,
+à ma part de bonheur en ce monde?... Ma fortune,
+cette misérable dot que vous convoitez, ne suffit-elle
+pas à vos appétits cupides?... Va-t-il me falloir
+supplier mon frère de renoncer aussi à la sienne
+en votre faveur, pour que votre traître bouche
+ne révèle pas des malversations dans lesquelles
+vous avez trempé, ne trouble pas le dernier sommeil
+du malheureux et confiant officier dont vous
+avez causé la mort?...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dites, monsieur le chevalier d'industrie...
+ne, vous gênez pas! Vous possédez un secret
+qui vaut une mine d'or: exploitez-le avec le talent
+que vous avez déployé là-bas, entre les armées ennemies!</p>
+
+<p>Et la fière créole, brisée d'émotion, se couvrit le
+visage de ses mains crispées.</p>
+
+<p>Quant à Lapierre, cette sanglante flagellation
+lui causa un mouvement de rage.</p>
+
+<p>Il parut sur le point d'éclater.</p>
+
+<p>Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme
+de reptile.</p>
+
+<p>Redoutant par-dessus tout une scène où il n'avait
+rien à gagner, et craignant que le desespoir
+de Laure ne la porta à tout confier à sa mère, il
+avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa
+victime, et répliqua d'une voix doucereuse:</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux! ma belle fiancée, la colère vous
+égare et vous fait dire des choses que votre coeur
+ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos insinuations
+et ma conscience est trop nette sous ce
+rapport, pour que je m'offense sérieusement de
+propos dictés par un dépit excessif. Laissez-moi
+vous dire seulement, mademoiselle, que votre père
+eût parlé tout autrement que vous ne le faites, et
+qu'il n'eût pas récompensé par des injures les services
+que j'ai pu lui rendre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous faites payer trop cher ces prétendus
+services, pour avoir le droit de les rappeler,
+interrompit Laure avec amertume... Et encore,
+ajouta-t-elle. Dieu seul sait...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction,
+que je poursuis auprès de la fille l'oeuvre
+commencée avec le père...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez pas dire si vrai! murmura la
+jeune créole.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu seul sait, reprit sans s'émouvoir l'ex-fournisseur,
+que mon mariage avec vous n'a toujours
+été, dans ma pensée, qu'un premier pas vers
+la grande oeuvre de réparation que j'ai promis solennellement
+d'accomplir au chevet du colonel Privat
+mourant. Cette dot que vous me reprochez; si
+injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille, à
+quoi elle est destinée?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais que trop.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le savez pas du tout, au contraire.</p>
+
+<p>Eh bien! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle&mdash;environ
+deux cent mille piastres&mdash;passera
+presque toute entière à restituer les sommes
+subrepticement empruntées par votre père à
+la caisse de l'armée; cette misérable fortune devant
+laquelle vous m'accusez de ramper, je m'en
+dessaisirai aussitôt, après notre mariage pour la
+rendre à qui elle appartient, pour enlever de la
+croix d'honneur de mon malheureux ami, le colonel
+Privat, la tache d'ignominie qui la souille...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, mademoiselle, la mine que j'exploite;
+voilà l'industrie que je pratique!</p>
+
+<p>Et Lapierre, en prononçant ces mots, avait un
+accent si irrésistible de noble franchise, que la
+pauvre Laure abaissa lentement sa paupière brûlante,
+et qu'une soudaine réflexion traversa son
+cerveau endolori:</p>
+
+<p>&mdash;S'il disait vrai!</p>
+
+<p>Lapierre lut au vol cette pensée sur le front de
+la jeune fille.</p>
+
+<p>Il reprit gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi! si
+vous en avez le coeur: je n'en continuerai pas
+moins à remplir la mission sacrée que je me suis
+imposée.</p>
+
+<p>&mdash;Ni les menaces de votre adorateur Champfort,
+ni vos insinuations malveillantes ne me feront
+fléchir, ne me détourneront de la route que
+je poursuis&mdash;route qui aboutit à la réhabilitation
+de mon pauvre ami, le colonel Privat.</p>
+
+<p>&mdash;Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille,
+que vos froideurs et vos dédains ne changent&mdash;en
+une heure de colère&mdash;ma mission de salut en mission
+de vengeance. Ce jour-là, je serai inflexible,
+et ni le pouvoir magique de votre beauté, ni vos
+supplications, ni vos larmes n'empêcheront le déshonneur
+de s'abattre sur votre maison.</p>
+
+<p>Laure était émue.</p>
+
+<p>Un violent combat se livrait en elle-même depuis
+quelques instants.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle se leva et, tendant sa main à
+Lapierre:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, si j'ai eu des torts vis-à-vis
+de vous, pardonnez-les-moi. Je veux vous croire,
+car il serait trop malheureux que mon obstination
+causât l'éternelle honte de ma famille.</p>
+
+<p>&mdash;Dites ce que vous exigez de moi: j'obéirai.</p>
+
+<p>Un éclair de triomphe passa dans les yeux de
+l'ex-fournisseur. Il saisit avec empressement la
+main de sa fiancée et, la portant respectueusement
+à ses lèvres, il dit en fléchissant le genou comme
+un preux chevalier qu'il n'était pas:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs
+n'a pas ici à commander, mais à implorer.</p>
+
+<p>&mdash;Implorez alors, répondit froidement Mlle Privat,
+mais faites vite, car cette scène m'épuise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mademoiselle, répliqua Lapierre en
+se levant, je m'estimerais heureux si vous daigniez
+vous montrer en compagnie un peu plus bienveillante
+à mon égard.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai mon devoir de fiancée, monsieur.
+Après.</p>
+
+<p>&mdash;Après?... Ma foi, je ne vous cacherai pas que
+je tiens beaucoup à ce que votre cousin ne vienne
+plus jouer vis-à-vis de vous le rôle de protecteur,
+ou plutôt celui de vengeur&mdash;comme si vous étiez
+une victime et moi un bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est affaire entre vous et lui. Quant à moi,
+je n'ai jamais dit à mon cousin un seul mot de
+nature à, lui laisser supposer que je fusse forcée,
+d'une façon quelconque, de vous épouser.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, ce jeune homme vous aime...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... il ne vous l'a jamais dit?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, sa manière d'agir vis-à-vis de vous
+a dû vous le prouver?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout le contraire. Mon cousin a toujours
+été très réservé&mdash;plus que cela, très froid
+avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comment expliquer sa conduite d'aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucune explication à donner.</p>
+
+<p>Lapierre réfléchit une demi-minute, puis se levant:</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mademoiselle, je vous remercie de
+votre condescendance. Ne pouvant vous prier de
+fermer la bouche à mon insulteur de tantôt, je me
+chargerai moi-même de cette besogne en temps et
+lieu.... Je tâcherai de lui faire rentrer son rôle de
+vengeur.</p>
+
+<p>Laure s'était levée à son tour, et se disposait à
+quitter le salon. Au moment de franchir la porte,
+elle entendit la dernière phrase de Lapierre.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta et répondit d'une voix grave:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lapierre, si j'ai besoin d'être vengée,
+ce ne sera ni par mon cousin Champfort, ni par
+d'autres... Mon vengeur, ce sera Dieu!</p>
+
+<p>Et s'inclinant froidement, elle se dirigea vers la
+salle à manger, où se trouvaient réunis les hôtes
+de la maison.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XV</h3>
+
+<h3 class="sub">Louise</h3>
+
+<p>Pendant que s'accomplissait les divers événements
+que nous venons de rapporter, une scène
+d'un tout autre genre se passait à Québec, dans
+une modeste mansarde de Saint-Roch.</p>
+
+<p>Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intérêts et de passions
+contraires aux prises, et les acteurs sont
+bien autres qu'un fiancé forçant impitoyablement
+la main à sa future...</p>
+
+<p>Nous y voyons, au contraire, une belle et douce
+jeune fille de vingt à vingt-deux ans, un peu pâle,
+un peu triste, travaillant avec ardeur à un ouvrage
+de broderie, près d'une fenêtre que protège contre
+l'aveuglante lumière du soleil un blanc rideau
+de mousseline...</p>
+
+<p>C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde
+de Saint-Roch, quelque part dans la rue
+Saint-Valier&mdash;comme l'indique le pittoresque
+amoncellement de rochers, couronnés de vieux
+remparts percés d'embrasures, qui ferme l'horizon
+du sud, en face de la fenêtre.</p>
+
+<p>Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la
+riche héritière.</p>
+
+<p>La pièce est petite, basse et mal éclairée; l'ameublement,
+qui semble avoir connu des jours
+meilleurs, porte les traces évidentes d'un long
+usage et de plusieurs pérégrinations...</p>
+
+<p>Mais, comme tout y est à sa place!... comme
+tout est propre, luisant, soigné!... qu'elle est
+donc blanche la couverture qui orne le petit lit
+virginal, dressé tout au fond de l'appartement, et
+combien semble moelleux le tapis d'un chelin qui
+cache tout entier le parquet!</p>
+
+<p>C'est que nous sommes ici dans la chambre particulière,
+dans le <i>sanctus sanctum</i> de cette jolie
+jeune fille qui manie si prestement son aiguille,
+près de la fenêtre.</p>
+
+<p>Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de
+fauvette ou d'hirondelle plus chaud, plus douillet,
+plus charmant que cela?</p>
+
+<p>Au moment où pénètre notre regard profane
+dans ce coquet pigeonnier, il est environ quatre
+heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>C'est le jour môme de notre excursion à la Canardière
+et le lendemain de la fameuse réunion d'étudiants.</p>
+
+<p>La maîtresse du petit logis, debout avec l'aube
+et fatiguée par un travail incessant et monotone,
+lève de temps en temps sa bête blonde, jette un regard
+distrait par la fenêtre, puis laisse tomber
+son menton dans sa main et rêve...</p>
+
+<p>L'aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les
+dessins de la toile; mais elle s'arrête de nouveau
+au bout de quelques minutes... la tête blonde se relève;
+le regard distrait traverse encore la mousseline
+transparente pour aller se perdre sur les sombres
+remparts...</p>
+
+<p>Et puis, l'infatigable aiguille se remet à l'oeuvre.</p>
+
+<p>Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait
+bien interrompre tout-à-fait son travail; mais, de
+toute évidence aussi, quelque raison puissante l'en
+empêche et l'aiguillonne.</p>
+
+<p>La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses
+de triomphe et de défaillance, jusqu'à ce
+qu'un bruit cadencé de pas sur le trottoir d'en face
+arrête enfin net la terrible aiguille.</p>
+
+<p>L'ouvrage est brusquement déposé sur un petit
+guéridon, et la jeune brodeuse, se haussant sur ses
+mignons pieds, regarde avec anxiété dans la rue.</p>
+
+<p>Apparemment qu'elle voit ce qu'elle désirait
+voir, car aussitôt, frappant joyeusement ses mains
+l'une contre l'autre, elle abandonne vivement la
+fenêtre et court à la porte de sa chambre.</p>
+
+<p>Un instant après, un bruit de clef jouant dans
+une serrure se fait entendre, puis l'escalier est
+ébranlé par des pieds agiles qui l'escaladent quatre
+à quatre, et, finalement, un jeune homme tout essoufflé
+arrive comme une bombe dans la chambre,
+pour être reçu entre les bras de notre jolie travailleuse.</p>
+
+<p>Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon
+d'effleurer l'esprit, que ce mortel privilégié
+n'était autre que notre vieille connaissance d'hier,
+le <i>petit Caboulot</i>, et la belle jeune fille de la
+mansarde, sa soeur <i>Louise</i>, l'ex-fiancée du Roi
+des Étudiants!</p>
+
+<p>Là, Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui
+avait annoncé qu'il possédait un grand secret la
+concernant, mais qu'il ne lui en ferait part qu'après
+son cours, à quatre heures, alors, que leur
+père serait absent.</p>
+
+<p>Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque
+temps, et voilà pourquoi nous avons vu Louise
+oublier sa broderie pour regarder par la fenêtre
+ou se demander quel pouvait bien être ce <i>grand
+secret</i>, de monsieur son frère.</p>
+
+<p>Maintenant, par quelle succession d'événements
+singuliers et quelles vicissitudes du sort avaient-ils
+passé, pour que nous les retrouvions dans un
+modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec,
+après les avoir laissés là-bas, sur le Richelieu,
+dans une situation plus qu'aisée?</p>
+
+<p>C'est ce que nous allons raconter en quelques
+mots.</p>
+
+<p>On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la
+déportation à Kingston de son rival Després, voulut
+se conduire en conquérant et obtenir des parents
+de Louise la main de leur fille.</p>
+
+<p>Ceux-ci refusèrent net.</p>
+
+<p>Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune
+homme comme un aimable compagnon et un gai
+convive; mais, outre que depuis il avait tenté
+d'enlever leur fille de force, deux autres raisons
+leur faisaient un devoir de résister à sa demande.</p>
+
+<p>C'était d'abord l'engagement pris avec le sauveur
+de leur fille. Després&mdash;engagement d'honneur
+dont ils ne se croyaient pas déliés par le malheur
+arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la
+conduite ignoble de Lapierre dans toute cette affaire
+de duel et de procès avait soulevé contre lui
+l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient
+pour pour gendre d'un homme ayant sur la
+conscience d'aussi lâches agissements.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur
+détermination bien arrêtée.</p>
+
+<p>Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut
+inutile.</p>
+
+<p>Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit
+pas de recourir, pour se venger, à un moyen
+révoltant: il calomnia publiquement Louise et répandit
+sur son compte les bruits les plus compromettants.</p>
+
+<p>Puis, content de son oeuvre, il détala au plus vite
+et se réfugia aux États-Unis.</p>
+
+<p>Mais il laissait derrière lui la semence maudite
+qu'il avait jetée parmi les populations cancanières
+des petites paroisses environnantes, et cette semence
+germa avec une effrayante rapidité.</p>
+
+<p>La position ne tarda pas à devenir intolérable
+pour la famille Gaboury&mdash;on a vu ailleurs que
+c'était son nom&mdash;et elle dut vendre ses propriétés,
+puis s'en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu,
+où chacun de ses membres était né.</p>
+
+<p>Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa
+folle passion par la lâcheté de son ravisseur, avait
+la première, demandé ce déplacement.</p>
+
+<p>Ce fut à Québec que l'on décida de se rendre&mdash;autant
+pour mettre le plus de distance possible entre
+la nouvelle et l'ancienne résidence, que pour
+permettre au petit Georges de continuer plus facilement
+ses études.</p>
+
+<p>Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à
+peine de tarir la source de celles versées par cette
+famille éprouvée, qu'une nouvelle calamité s'abattit
+sur elle et que les pleurs reparurent.</p>
+
+<p>Madame Gaboury, minée par le chagrin et la
+maladie, succomba six mois après avoir quitté s'a
+place natale.</p>
+
+<p>Ce fut un grand deuil.</p>
+
+<p>Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais.
+La malheureuse jeune fille s'imagina, non sans une
+apparence de raison, qu'elle était pour beaucoup
+dans ce fatal événement, et cette funeste conviction
+s'enracina tellement dans son esprit, qu'elle y
+étendit un sombre voile de mélancolie, que la main
+bienfaisante du temps ne put jamais déchirer complètement.</p>
+
+<p>Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables
+de toute situation de ce genre, Georges entra
+à l'Université, et les revenus se trouvèrent insuffisants
+pour un tel surcroît de dépense...</p>
+
+<p>Le père Gaboury, encore alerte pour son âge,
+paya bravement de sa personne, en se faisant petit
+employé d'une maison de commerce.</p>
+
+<p>Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de
+réparer ses torts involontaires envers sa famille,
+elle se mit résolument à l'oeuvre et devint une ouvrière
+en broderie des plus courues.</p>
+
+<p>L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait
+courbée sur son travail.</p>
+
+<p>Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements,
+Georges put continuer, insoucieux, ses études
+médicales.</p>
+
+<p>On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices
+nécessaires, que l'enfant ne fit que soupçonner
+la vérité, sans jamais la découvrir toute
+entière.</p>
+
+<p>Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement
+d'apprendre l'art de guérir, aux prix des fatigues
+de son vieux père et des sueurs de sa pauvre soeur.</p>
+
+<p>Voilà où en étaient les choses au moment où
+nous renouons connaissance avec cette estimable
+famille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XVI</h3>
+
+<h3>Le Frère et la Soeur</h3>
+
+<p>Après maintes accolades et une prodigieuse
+quantité de baisers sonores, le Caboulot s'arrêta
+enfin pour reprendre haleine.</p>
+
+<p>Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea
+vers le guéridon pour y déposer un peu plus soigneusement
+un cahier de notes qu'il avait à la
+main.</p>
+
+<p>Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l'ouvrage
+de broderie oublié par sa soeur. Il s'en empara,
+et l'examinant avec une attention comique:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, ma grande soeur, s'écria-t-il, aurais
+tu, par hasard, l'intention de te marier?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette question? fit Louise, en s'efforçant
+de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, tonnerre d'une pipe, voici un jupon
+qui sent le <i>matrimonium</i> à plein nez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le vilain garçon qui fouille dans les ouvrages
+de femmes!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, hum!... mademoiselle ma soeur,
+vous m'avez toujours soutenu que vous ne travailliez
+pas pour les autres, et qu'à moins de prévisions
+matrimoniales très... très prudentes...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Cette robe de baptême ne vous est pas destinée.</p>
+
+<p>&mdash;Curieux, va! Es-tu bien sûr, au moins, que
+ce soit une robe de baptême?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ça m'en a tout l'air... Au reste, c'est
+peut-être une jaquette pour ta poupée, petite
+soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que je ne <i>catine</i> plus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est une robe de baptême, puisque ça
+ne peut être que ceci ou cela. Sors-moi un peu de
+ce dilemme-là.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas fait ma rhétorique, et j'aime mieux
+rester entre les pattes de ton terrible dilemme, que
+d'en sortir pour me faire quereller.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! voilà enfin un aveu... Ainsi, il est
+établi, irréfutablement établi que Mlle Gaboury
+s'est fait couturière pour entretenir à l'Université
+son flandrin de frère...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pas du tout: j'ai des moments de loisir,
+des heures d'ennui... je les utilise, je m'amuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... <i>va-t-en voir s'ils viennent...</i> Ce
+n'est pas à moi que l'on fait avaler de pareilles
+couleuvres.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te dis...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis rien, ne dis rien: tu t'enferrerais davantage.
+Je sais à quoi m'en tenir. Mon père et
+toi, vous suez le sang pour amarrer les deux bouts,
+et c'est moi qui en suis la cause: voilà l'affaire
+tirée au net.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Louise, ma grande soeur, ce n'est pas bien,
+ça!... Je ne veux pas t'en dire plus long aujourd'hui...
+Et, tiens&mdash;comme je n'ai pas de rancune,
+moi&mdash;je vais te punir immédiatement en t'annonçant
+une nouvelle qui va probablement te causer
+une certaine émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... ce grand secret que tu tiens en réserve
+depuis ce matin?...</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Te doutes-tu un peu de quoi il
+s'agit?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, non... à moins que tu n'aies eu des nouvelles de... <i>lui</i>.</p>
+
+<p>Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement
+son frère.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai, ma soeur, répondit gravement le Caboulot.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as des nouvelles de Gustave?... tu sais où
+il est? demanda vivement la jeune fille, qui devint
+pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que cela: je l'ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, à Québec?</p>
+
+<p>&mdash;A l'Université, où il est étudiant en médecine,
+comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>Et Louise, étourdie par cette nouvelle imprévue,
+se laissa tomber sur un siège.</p>
+
+<p>Depuis six ans que Gustave Lenoir&mdash;il portait
+son vrai nom à cette époque&mdash;était allé subir, au
+pénitencier de Kingston, la condamnation que lui
+avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle
+de lui n'était parvenue au Canada.</p>
+
+<p>On s'était répété vaguement que le malheureux
+jeune homme, après s'être sorti de prison, avait
+traversé la frontière et s'était lancé tête baissée
+dans le formidable tourbillon de la guerre américaine.
+Mais, à part ce maigre renseignement, on
+ignorait absolument ce qu'il était devenu. Et le
+père de Gustave lui-même, questionné à ce sujet,
+déclarait ne rien savoir sur le compte de son fils.</p>
+
+<p>De sorte que toutes les connaissances du jeune
+Lenoir avaient fini par le croire mort, tué sans
+doute&mdash;comme tant de ses compatriotes&mdash;dans
+une de ces épouvantables boucheries de la guerre
+de sécession.</p>
+
+<p>&mdash;Louise seule, ou à peu près, persistait à espérer...
+Son coeur, revenu tout entier aux chastes élans du
+premier amour, se refusait à accepter l'idée d'une
+séparation éternelle... Quelque chose lui disait
+qu'elle reverrait Gustave et que, régénérée par
+l'expiation, elle pourrait arracher de l'âme endolorie
+du jeune homme le dard que sa trahison y
+avait planté.</p>
+
+<p>Pourtant, jusqu'à ce jour, rien n'était venu donner
+raison à cette voix intérieure, et, si tenace que
+fût l'espérance, de la pauvre fille, elle subsistait
+malgré elle la froide influence de la désillusion.</p>
+
+<p>Et voilà que tout à coup, sans préparation, elle
+apprenait, que, non-seulement Gustave était vivant,
+mais encore qu'il était à Québec et que son
+frère l'avait vu!...</p>
+
+<p>On conçoit donc l'émotion indescriptible qui
+s'empara d'elle.</p>
+
+<p>Après une minute d'un silence anxieux, que le
+Caboulot respecta, Louise reprit, d'une voix
+tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu l'as vu?</p>
+
+<p>&mdash;Comme je te vois.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu lui as parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux mois que je lui parle tous les jours
+sans le connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc bien changé?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour ça, c'est plus que je ne puis dire:
+j'étais si jeune quand il venait chez nous, là-bas,
+que je n'ai guère fait attention à ses traits. Tout
+ce que je sais, c'est qu'il a beaucoup vieilli et que
+je ne l'aurais certes pas reconnu, sans l'histoire
+qu'il nous a contée.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle histoire?</p>
+
+<p>Le Caboulot hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;Dis, insista Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux tout savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant
+fermée.</p>
+
+<p>La jeune fille s'approcha de son frère, puis lui
+prenant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te
+trompes: la blessure dont tu parles saigne toujours.</p>
+
+<p>Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! fit-il, tu aimerais encore, cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, je l'aime! répondit Louise
+avec explosion.</p>
+
+<p>&mdash;Même après ce qu'il a fait?</p>
+
+<p>&mdash;Surtout après ce qu'il a fait, repartit avec
+force la jeune fille. S'il n'eût pas souffert à cause
+de moi, peut-être l'aurais-je oublié à jamais!...</p>
+
+<p>Le Caboulot paraissait ahuri.</p>
+
+<p>Il regardait sa soeur avec des yeux hagards.</p>
+
+<p>Tout à coup, un souvenir lui traversa la tête, et
+il lui fut impossible de se contenir plus longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma soeur, s'écria-t-il, aime-le si tu
+veux, mais ce n'en est pas moins un fier misérable.</p>
+
+<p>&mdash;Un misérable?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, un misérable, un gredin, un gibier
+de potence, tout ce que tu voudras! glapit le
+Caboulot exaspéré.</p>
+
+<p>Et, comme Louise paraissait altérée, l'enfant reprit
+doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, ma chère soeur, je lui aurais peut-être
+pardonné le mal qu'il t'a fait, s'il eût montré du
+repentir... mais, loin de là, le brigand cherche à
+faire d'autres victimes, et, pas plus tard que la
+nuit dernière. Gustave nous racontait...</p>
+
+<p>&mdash;Gustave? interrompit Louise avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Gustave.</p>
+
+<p>&mdash;Gustave Lenoir?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! tonnerre d'une pipe, quel autre Gustave
+veux-tu que ce soit?...</p>
+
+<p>Et le Caboulot regarda sa soeur avec des yeux
+tout écarquillés.</p>
+
+<p>Louise respira.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc celui que tu appelles misérable
+et qui cherche encore à faire des victimes? demanda-t-elle,
+la gorge serrée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je te le dis depuis une heure, gronda le
+Caboulot: cette bête féroce, qui mord et déchire
+ceux qui lui font du bien, c'est Lapierre!</p>
+
+<p>&mdash;Lapierre! exclama la jeune fille, serait-il
+donc à Québec, lui aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y est que trop, le brigand... Plût au ciel
+qu'il fût encore à canailler aux États-Unis, puisque
+ma pauvre soeur a la coupable faiblesse d'aimer
+un monstre semblable!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas lui que j'aime! se récria vivement
+Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?... Ah!... Mais qui donc aimes-tu,
+alors?... Dis vite, petite soeur..., Oh! si c'était!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est lui... c'est Gustave! Tu aurais dû
+le comprendre de suite.</p>
+
+<p>Le Caboulot ne répondit pas. Il sauta au cou
+de sa soeur et la couvrit de baisers.</p>
+
+<p>Il avait la pensée tellement occupée de Lapierre,
+depuis le matin, qu'il avait cru que Louise voulait
+faire allusion à ce dernier, en parlant de blessure
+encore saignante.</p>
+
+<p>De là le quiproquo et l'indignation en pure perte
+de notre bouillant ami le Caboulot.</p>
+
+<p>Rassuré tout à fait, le petit étudiant devint calme
+et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Louise, tu m'as fait une fière peur, et la
+bile m'en a frémi dans sa vésicule!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Georges, il n'y a rien à craindre de
+ce côté-là, répondit la jeune fille. Je méprise ce
+Lapierre depuis le jour où j'ai appris sa lâche conduite
+dans la terrible nuit du duel.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en fallait, pas plus, assurément... Mais
+combien tu le mépriserais davantage, su tu avais
+entendu Després... pardon, Gustave...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dis-tu Després?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le nom que porte Gustave depuis... depuis
+qu'il a été. au pénitencier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, murmura Louise... Il ne veut plus
+porter un nom qui lui rappelle tant d'amers souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ma soeur... Je disais donc que si tu
+avais entendu Gustave, la nuit dernière, nous raconter
+toutes les infamies de ce brigand de Lapierre,
+tant au Canada qu'aux États-Unis, ce ne
+serait plus du mépris que tu éprouverais pour lui,
+mais de l'indignation et du dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu? s'écria Louise...
+Voyons, mon cher Georges, raconte-moi tout
+cela minutieusement et n'oublie rien, surtout, de
+ce qui concerne ce pauvre Gustave... J'ai été bien
+coupable envers lui, et s'il était en mon pouvoir
+d'adoucir un peu l'amertume de ses souvenirs, je
+le ferais au prix des plus grands sacrifices.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai
+pas un mot, car, moi aussi, je veux t'aider à ramener
+l'espérance et le pardon dans le coeur de
+mon pauvre ami Gustave.</p>
+
+<p>Et le Caboulot fit à sa soeur le récit détaillé de
+tout ce qu'avaient révélé, la nuit précédente,
+Champfort et Després. Il n'omit pas l'engagement
+solennel pris par le Roi des Étudiants de démasquer
+Lapierre et de venger d'un seul coup toutes
+les dupes de ce chenapan.</p>
+
+<p>Puis, lorsqu'il eut terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Ma, soeur, dit-il, nous avons notre coup d'épaule
+à donner dans cette oeuvre solennelle de justice
+rétributive... J'ai compté sur toi: me suis-je
+trompé?</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, répondit gravement Louise, Dieu
+défend la vengeance, mais il ordonne la charité.
+Or, c'est de la charité que d'empêcher une malheureuse
+jeune fille d'être sacrifiée à un monstre pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai mon devoir: je vous aiderai!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma soeur, répondit le Caboulot: à
+cette condition, Gustave pardonnera peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu le veuille! soupira la jeune fille.</p>
+
+<p>Le Caboulot se leva.</p>
+
+<p>Sa figure rayonnait.</p>
+
+<p>&mdash;A l'oeuvre, maintenant! dit-il. Le citoyen
+Lapierre n'a qu'à bien se tenir.</p>
+
+<p>Le frère et la soeur se séparèrent.</p>
+
+<p>Six heures sonnaient à l'horloge de la cuisine et
+le père Gaboury rentrait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XVII</h3>
+
+<h3 class="sub">Le Roi des Étudiants entre en campagne</h3>
+
+<p>Gustave Després&mdash;nous voulons lui conserver ce
+nom sous lequel il était connu à l'Université&mdash;Gustave
+Després, disons-nous, occupait, rue Saint-Georges,
+un appartement confortable, composé de
+deux pièces.</p>
+
+<p>L'une de ces pièces, bien éclairée et presque spacieuse,
+donnait, sur la rue et cumulait les attributions
+de cabinet de travail, de salon et de laboratoire
+chimique.</p>
+
+<p>C'était une sorte de pandémonium où il y avait
+un peu de tout.</p>
+
+<p>Les crânes grimaçants y coudoyaient sans façon
+les fioles de médicaments; les tibias et les fémurs,
+épars et disparates, se prélassaient philosophiquement
+sur les meubles; un atlas d'anatomie,
+tout ouvert et peu soucieux de la crudité de ses
+planches, reposait cyniquement sur un volume de
+poésie d'Alfred de Musset... et la grande table,
+dressée au milieu de la pièce, ne se faisait pas
+scrupule de marier, dans le plus charmant des désordres,
+livre» de médecine et romans, scalpels et
+pipes, tabac et journaux, os humains et cornues
+de verre!...</p>
+
+<p>Ajoutez à tout cela une bibliothèque adossée à
+la muraille, dans un coin, un canapé, deux chaises,
+un joli hamac havanais suspendu aux solives
+du plafond, et un petit poêle de fonte, en forme de
+pyramide, à deux pas de la table... puis faites-vous
+un peu l'idée du chaos que ça devait être...</p>
+
+<p>Cependant, le Roi des Étudiants se plaisait au
+milieu de ce désordre artistique. Il aimait à embrasser
+d'un coup d'oeil, pèle-mêle et heurtées,
+toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble...
+Sa puissante imagination y puisait des éléments
+de rêverie et s'y repaissait, comme le fait le
+gourmet à la vue d'une table abondamment servie.</p>
+
+<p>La seconde pièce, plus petite et située en arrière,
+servait de chambre à coucher. Il est inutile
+pour nous d'y pénétrer et d'en faire la description.</p>
+
+<p>Passons donc.</p>
+
+<p>Comme on le voit, le logement de notre ami
+Després ne manquait pas d'un certain luxe; et,
+pour un carabin surtout, il pouvait presque passer
+pour somptueux.</p>
+
+<p>C'est que le Roi des Étudiants n'était plus ce
+jeune homme riche seulement d'illusions que nous
+avons connu à Saint-Monat. Un de ses oncles, célibataires,
+avait eu, deux années auparavant, le
+bon esprit de coucher Gustave sur son testament,
+et la non moins bonne idée de partir pour un monde
+meilleur.</p>
+
+<p>Or, ce respectable vieux garçon laissait après
+lui, outre les regrets de rigueur, une petite fortune
+assez rondelette, que Després empocha sans se faire
+prier le moins du monde.</p>
+
+<p>Et voilà comment il se faisait que le Roi des
+Étudiants pouvait loger sous des lambris décents,
+et tenir tête aux exigences de la haute dignité
+dont l'avait revêtu ses confrères.</p>
+
+<p>Le 22 juin de l'année 186..., juste au lendemain
+de la scène à laquelle nous venons d'assister entre
+le Caboulot et sa soeur, Gustave Després fumait sa
+pipe, nonchalamment étendu dans son hamac.</p>
+
+<p>Il était environ trois heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants venait de rentrer du cours,
+et, à moitié perdu dans un nuage de fumée, il paraissait
+réfléchir profondément.</p>
+
+<p>Quelques heures auparavant, il avait eu avec
+Champfort une longue conférence, qui s'était terminée
+par le dialogue suivant:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu'il aille ce soir
+à la Folie-Privat?</p>
+
+<p>&mdash;Edmond, qui l'a vu tout à l'heure, doit remettre
+à ma tante une lettre de Lapierre, dans laquelle
+il s'excuse de ne pouvoir se rendre aujourd'hui
+à la Canardière.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà qui ne laisse aucun doute. Dans
+ce cas, je vais commencer de suite mes petites combinaisons.</p>
+
+<p>Il n'est que temps, mon cher Després, car le pouvoir
+de ce coquin s'affermit de jour en jour.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! laisse-moi faire: nous avons encore
+quatre grandes journées devant nous, et c'est plus
+qu'il m'en faut pour charger la mine qui fera tout
+sauter.</p>
+
+<p>&mdash;Que comptes-tu faire à ton entrée en campagne?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas grand'chose, mon cher. Je compte
+aller tout bonnement me promener à la Canardière.
+Ta tante possède un fort joli parc, et j'ai l'intention
+d'y aller herboriser.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends... et, tout en herborisant,
+tu feras nos petites affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, mon cher. Tu peux t'en rapporter à moi:
+une fois dans le coeur de la place, je
+mènerai rondement les choses. Ce n'est pas pour
+rien que je suis allé jusqu'aux États-Unis relancer
+le misérable qui m'a envoyé au pénitencier; ce
+n'est pas pour rien, non plus, que j'attends
+depuis de longues années le moment où je pourrai
+broyer cette canaille sous mon talon...</p>
+
+<p>&mdash;L'heure approche; elle va sonner... le Roi des
+Étudiants entre en campagne!</p>
+
+<p>&mdash;Vive le Roi des Étudiants! avait dit Champfort,
+en prenant congé.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, avait répondu Després. Il y aura
+probablement du nouveau.</p>
+
+<p>Et Champfort était parti, laissant Després débrouiller
+seul les fils de sa trame.</p>
+
+<p>Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait
+dans son hamac, en suivant d'un regard distrait
+les capricieuses ondulations des petites colonnes
+de fumée qui s'échappait de ses lèvres, lorsque
+soudain, un coup de sonnette retentit.</p>
+
+<p>Gustave sauta à terre et murmura:</p>
+
+<p>«C'est lui; il est exact.»</p>
+
+<p>Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées;
+quand on frappa à la porte et que la figure sympathique
+d'Edmond Privat se montra dans l'encadrement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, voilà qui s'appelle répondre
+gentiment à une invitation, s'écria Després en secouant
+la main du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté ne pourra donc pas, dire, comme
+Louis XIV, qu'elle a failli attendre, répondit
+Edmond en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma Majesté n'y regarde pas de si près,
+et n'est pas aussi exigeante que le Roi-Soleil. Elle
+s'accommode fort bien de l'empressement amical
+de ses fidèles sujets de l'Université-Laval.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, sire, mettez mon amitié à contribution,
+repartit Edmond, en s'inclinant avec un
+respect comique.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté m'a dépêché une estafette, armée
+d'un billet, m'invitant à transporter ma rutilante
+personne ici. Je suis accouru. Que veut le
+Roi des Étudiants?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il veut?... Je vais te le dire, Prends
+un siège, <i>Cinna</i>, et assieds-toi.</p>
+
+<p>L'étudiant en droit s'installa dans un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Edmond, reprit Després d'une voix
+grave, j'ai à te parler de choses infiniment sérieuses,
+et j'ai besoin, avant d'entamer un sujet d'une
+aussi grande importance, que tu me dises sincèrement
+si tu aimes un peu cette vieille <i>culotte de
+peau</i>, qui s'appelle Gustave Després.</p>
+
+<p>Edmond regarda son ami avec des yeux étonnés,
+puis se levant d'un bond et lui prenant les
+mains:</p>
+
+<p>&mdash;Si je t'aime! si je t'aime!... s'écria-t-il. Mais,
+en vérité, mon pauvre Gustave, en douterais-tu,
+par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je te crois. Merci... avec de braves
+coeurs comme toi, on peut tout entreprendre et il
+faut jouer cartes sur table.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? demanda Edmond, et pourquoi
+ces airs solennels?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, mon cher, que je veux empêcher un crime
+abominable de se consommer et un bandit
+d'entrer de force dans une famille respectable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... qu'ai-je à voir dans cette affaire et
+comment puis-je t'être utile?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tout à y voir et tu dois m'aider, car la
+famille dont je parle est la tienne et le bandit qui
+cherche à s'y introduire se nomme Joseph Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écria le jeune Privat, mon futur
+beau-frère?...</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu dis...</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est une horrible canaille, indigne de dénouer
+les cordons des souliers de ta soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, d'où sais-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je possède tous les secrets de ce garnement et
+j'ai en ma possession assez de preuves pour le confondre
+de la façon la plus évidente...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité?... Mais alors, ma pauvre soeur est
+donc victime de quelque horrible machination?</p>
+
+<p>&mdash;Mlle Privat est en effet si bien enchevêtrée
+dans le réseau de mensonges tissé autour d'elle par
+Lapierre, qu'elle ne peut s'échapper et qu'elle
+marche fatalement au sacrifice, croyant laver de
+la mémoire de son père une souillure imaginaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends maintenant ses tristesses
+incompréhensibles et la demi confidence qu'elle m'a
+faite un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle confidence?</p>
+
+<p>Edmond raconta à Després la scène du parc que
+l'on sait. Puis, quand il eut fini:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis ce jour, ajouta-t-il, j'ai compris qu'il
+y avait un secret terrible entre ma soeur et son
+fiancé... mais lequel!... C'est ce que je n'ai jamais
+pu deviner.</p>
+
+<p>&mdash;Ce secret, mon cher, je te l'expliquerai en
+temps et lieu. Pour aujourd'hui, contente-toi de
+prendre ma parole et de savoir que ce secret est
+une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta
+soeur à l'épouser et à lui apporter surtout une dot
+considérable.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'infâme!... s'écria le frère de Laure, en
+serrant les poings... mais je ne souffrirai pas cela,
+moi, et dussé-je le tuer sur les marches de l'autel...</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais moyen, mon cher. La violence ne
+fait jamais de bonne besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire alors? je ne peux pourtant pas laisser
+cette pauvre Laure donner tête baissée dans un
+pareil traquenard.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire?... Me laisser agir et suivre mes instructions.
+Cet homme m'appartient, Edmond. Il
+y a six ans que je le guette et que je m'apprête à
+venger la perte de mon bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'a-t-il donc fait? demanda naïvement le
+jeune étudiant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il m'a fait? rugit Després... Il m'a volé
+ma fiancée, puis, après s'être battu en duel contre
+moi, m'a dénoncé aux autorités, qui, elles, m'ont
+envoyé au pénitencier de Kingston...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qu'il m'a fait!</p>
+
+<p>Il se fit un silence.</p>
+
+<p>Edmond Privat attendait, que le calme fut revenu
+sur la figure sombre de Després. Enfin, il tendit
+à son camarade sa main finement gantée:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court
+ma soeur m'épouvante... je m'en rapporte à toi
+pour l'éloigner de sa tête... Mais, de grâce, ne perdons
+pas de temps et suis-moi au cottage. Nous
+tâcherons d'ouvrir les yeux de cette malheureuse
+enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, j'allais te proposer cette petite promenade.
+J'ai besoin en effet de voir Mlle Privat,
+mais je dois lui parler à elle seule. La chose est-elle
+possible?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! à la maison, ce n'est guère praticable.</p>
+
+<p>&mdash;Ne peux-tu la prier d'aller faire un tour dans
+le parc avec toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, oui: c'est très facile.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois dans le parc, tu me feras l'honneur de
+me présenter à elle et tu t'éloigneras un peu, de
+manière à nous permettre de converser librement.</p>
+
+<p>Le reste me regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma mère te verra pénétrer dans le parc.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout: j'entrerai sous le bois en faisant
+un détour, à distance du cottage.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, tout est, pour le mieux: partons.</p>
+
+<p>&mdash;Une minute. Lapierre ne viendra pas chez
+vous aujourd'hui, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis certain que non. Il a une affaire importante
+à régler; m'a-t-il dit, et j'apporte une
+lettre de lui à ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Maintenant un dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Parle.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi ta parole d'honneur de ne pas
+souffler mot à personne de la conversation que
+nous venons d'avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même à ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Pas même à ta mère.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu le veux, je te la donne.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette
+et je te suis. As-tu ta voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle est à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; nous serons rendus là-bas avant
+cinq heures.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, il n'est que quatre.</p>
+
+<p>Després, qui avait fini sa toilette, rejoignit son
+camarade, et une minute après tous deux roulaient
+à grand fracas vers la Canardière.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants entrait en campagne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XVIII</h3>
+
+<h3 class="sub">Le premier pas</h3>
+
+<p>Depuis la conversation orageuse qu'elle avait
+eue avec son fiancé, Mlle Privat ne quittait guère
+sa chambre et ne se mêlait que très rarement aux
+autres membres de la famille.</p>
+
+<p>Frappée au coeur et courbée forcément sous une
+inexorable nécessité, elle voulait bien ne pas se
+plaindre, mais il lui était impossible de prendre
+part aux joies de ses compagnes plus heureuses
+qu'elle, et encore plus impossible de s'associer
+aux préparatifs que l'on faisait en vue de son mariage.</p>
+
+<p>C'était ainsi qu'elle vivait, isolée et mélancolique,
+tantôt retirée dans sa délicieuse chambrette,
+tantôt en tête-à-tête avec le grand piano du salon,
+pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements,
+tout était bruit, mouvement et branle-bas
+de fête.</p>
+
+<p>Dans le cours de la vie humaine, combien de fois
+le plaisir insoucieux ne s'ébat-il pas de la sorte
+tout à côté de la douleur ignorée!</p>
+
+<p>A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient
+au grand trot sur le chemin de la Canardière, la
+pauvre Laure, toujours triste et désespérée, se
+trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant
+son regard voilé sur la magnifique campagne qui
+avoisine Québec. A travers quelques éclaircies
+d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons
+d'un ruban grisâtre, la route qui conduit à
+Montmorency... De temps à autre, un magnifique
+équipage passait rapidement vis-à-vis ces percées
+de feuillages, pour disparaître en une seconde, se
+montrer de nouveau plus loin, puis s'évanouir encore.</p>
+
+<p>Laure regardait sans voir...</p>
+
+<p>Que lui importait le mouvement de ces foules en
+habits de fête, galopant joyeusement sur le chemin
+de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il
+pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait
+en face de sa jeune existence pouvait-elle lui
+offrir autre chose que des épines et des ornières!...</p>
+
+<p>Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants
+équipages, sans leur accorder plus qu'une attention
+distraite, lorsqu'un élégant phaéton, traîné
+par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta
+tout à coup vis-à-vis d'une éclaircie du parc
+et qu'un des deux jeunes gens qui en occupaient le
+siège sauta à terre, puis disparut entre les arbres.</p>
+
+<p>Laure devint toute pâle.</p>
+
+<p>Elle avait reconnu la voiture de son frère et se
+disait avec anxiété:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?...
+Pourvu que ce ne soit pas lui!...</p>
+
+<p>Puis se ravissant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.., ce ne peut être déjà mon persécuteur...
+et, d'ailleurs, il ne se serait pas venu dans
+la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas, ne serait
+pas descendu à l'entrée du parc.</p>
+
+<p>Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole.
+Toutefois, sa curiosité n'était pas satisfaite, et
+elle se remit à faire de nouvelles suppositions.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était Paul! se dit-elle.</p>
+
+<p>Et sa main se porta involontairement à son
+coeur.</p>
+
+<p>Depuis la scène de l'avant-veille et, surtout, depuis
+l'imprudent aveu fait par Lapierre relativement
+aux sentiments de l'étudiant en médecine,
+Laure était bien revenue de ses préventions contre
+son cousin. Plus que cela, elle se reprochait amèrement
+de ne l'avoir pas compris et d'avoir ainsi
+laissé passer le bonheur à côté d'elle, sans lui tendre
+la main... Et, maintenant, cet amour désintéressé
+et malheureux, ce sentiment chevaleresque
+qu'elle s'était appliquée à refouler&mdash;faute de le
+connaître&mdash;dans le coeur du fier jeune homme,
+pouvait-elle y songer?... pouvait-elle le lui offrir
+encore?...</p>
+
+<p>Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions,
+ne put empêcher une larme brûlante de
+couler sur sa joue enfiévrée.</p>
+
+<p>Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle
+Supposition.</p>
+
+<p>&mdash;Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il
+souffre, lui aussi, et ne veut pas augmenter sa
+souffrance en venant dans cette maison où le malheur
+s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme
+que j'ai vu disparaître dans le parc...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas.</p>
+
+<p>Le roulement d'une voiture se fit entendre dans
+l'avenue, et Laure, s'avançant la tête hors de sa
+fenêtre, put voir son frère sauter lestement sur les
+marches du péristyle et remettre les guides à un
+domestique.</p>
+
+<p>Alors, la jeune créole appela:</p>
+
+<p>&mdash;Edmond!</p>
+
+<p>Celui-ci releva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux te voir tout de suite, continua Laure.
+Peux-tu me donner deux minutes?</p>
+
+<p>&mdash;Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures,
+répondit l'étudiant, qui disparut sous la
+haute porte d'entrée.</p>
+
+
+<p>Un instant après, il était dans la chambre de sa
+soeur.</p>
+
+<p>La jeune créole embrassa, son frère, puis ouvrait
+la bouche pour lui poser une question facile à deviner,
+lorsqu'elle s'aperçut que l'étudiant, d'ordinaire
+pétulant et joyeux, était, ce jour-là, d'une
+gravité magistrale.</p>
+
+<p>Elle le regarda quelques secondes, puis changeant
+brusquement sa question:</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond?
+demanda-t-elle; qu'a-t-il pu t'arriver de si fâcheux
+pour que tu sois devenu comme cela tout morose?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire, ma
+bonne Laure, répondit l'étudiant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi cette figure de juge qui va
+prononcer une sentence de mort?</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je vraiment cette figure-là?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque
+sentence grave à porter... ou à faire porter.</p>
+
+<p>&mdash;Une sentence?</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis bien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi,
+au moins?</p>
+
+<p>Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait
+plus, et elle ne put qu'ébaucher un amer rictus.</p>
+
+<p>Edmond ne répondit pas, mais il se leva et,
+s'approchant de sa soeur, il lui dit avec une tristesse
+qui n'était pas sans solennité:</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur, le temps des atermoiements et des
+subterfuges est passé... Il se trame ici des choses
+terribles et enveloppées d'un sombre mystère...</p>
+
+<p>Laure voulut se récrier.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si
+je n'ai pas le droit de te forcer à me faire part de
+ce fatal secret que tu prétends exister entre nous,
+l'ai du moins le devoir d'empêcher ma soeur unique
+de se sacrifier inutilement.</p>
+
+<p>&mdash;Edmond, je t'en prie, interrompit fébrilement
+la jeune créole, ne va pas plus loin et cesse de me
+parler de ces choses. Tu m'as promis, il y a quelque
+temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue; mais les circonstances sont changées...
+Il s'agit du bonheur de toute ta vie, et je
+ne veux plus rester spectateur impassible d'un sacrifice
+aussi douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon
+fiancé!...</p>
+
+<p>Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer
+ce sublime mensonge d'une voix ferme.</p>
+
+<p>Edmond la contempla d'un air attendri.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi, pauvre chère soeur, dit-il,
+que tu feras croire pareille chose. Ton âme est
+trop noble pour n'avoir pas deviné la bassesse de
+caractère et l'hypocrisie de ce misérable suborneur...
+Tu ne peux l'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là où tu te trompes, essaya de répliquer
+Laure.&mdash;Et, d'ailleurs, reprit-elle avec énergie, si je
+fais véritablement un sacrifice, c'est que je le juge
+tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait
+m'empêcher de l'accomplir. Le sort en est jeté...
+Tu m'as juré de ne jamais révéler ce secret à
+notre mère: tiens ta promesse, je tiendrai mes engagements.</p>
+
+<p>Le jeune Privat vit qu'il était temps de frapper
+un grand coup.</p>
+
+<p>&mdash;S'il existait de par le monde, dit-il, un homme
+qui fût capable de te prouver l'inutilité de ton sacrifice...?</p>
+
+<p>Laure hocha la tête et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait
+des documents irrécusables, en présence desquels
+le doute ne serait pas permis, et établissant
+que Lapierre est un misérable, digne tout au plus
+de figurer au bout d'une corde de potence...</p>
+
+<p>Laure ne répondait pas.</p>
+
+<p>Son front était devenu brûlant et les tempes lui
+bourdonnaient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit l'étudiant.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme semblable n'existe pas, répondit la
+jeune fille, qu'une étrange espérance envahissait.</p>
+
+<p>&mdash;S'il existait? insista Edmond.</p>
+
+<p>&mdash;S'il existait! s'il existait! s'écria Laure
+avec exaltation, je dirais que Dieu a eu pitié de
+moi et qu'il a fait un miracle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en
+tirant une lettre de sa poche, remercie Dieu, car
+il a fait un miracle; car cet homme existe et il
+t'envoie ceci.</p>
+
+<p>Laure s'empara fébrilement de la lettre que lui
+présentait son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre! dit-elle... une lettre à moi!...Mais
+vais-je me permettre de la lire?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune
+homme qui sera ton sauveur. Ne refuse pas le
+secours que t'envoie la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas ce jeune étranger qui t'accompagnait
+tout à l'heure, demanda Laure, tout en brisant
+le cachet d'une main tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Il attend dans le parc que tu lui
+répondes.</p>
+
+<p>Laure ouvrit la lettre et lut tout bas.</p>
+
+<p>Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave
+Després:</p>
+
+
+<blockquote><p>
+Mademoiselle,</p>
+
+<p>Un homme qui a parfaitement, connu, à l'armée
+américaine, votre brave et malheureux père,
+vous demande respectueusement quelques instants
+d'entretien, sous la sauvegarde de votre frère.</p>
+
+<p>Cet homme est en état de vous donner tous les
+renseignements que vous pourrez lui demander sur
+la personne et les actes de M. Joseph Lapierre,
+votre fiancé. Il appuiera ses, dires des preuves les
+plus irrécusables.</p>
+
+<p>De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre
+cet envoyé de la Providence, car il est probablement
+le seul homme qui puisse éloigner de votre
+tête l'effroyable malheur qui vous menace.</p>
+
+<p>Laissez-vous conduire par votre frère.
+</p></blockquote>
+
+<p>La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir.
+Après avoir glissé la lettre du Roi des
+Étudiants dans son corsage, elle dit rapidement à
+son frère:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu <i>Monsieur</i>, aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure doit-il venir?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre
+d'excuse pour ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux: nous ne serons pas épiés.
+Allons trouver l'homme qui m'a écrit; c'est Dieu
+qui nous l'envoie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XIX</h3>
+
+<h3 class="sub">L'entrevue</h3>
+
+<p>Comme il avait été convenu, Edmond Privat fit
+descendre Després à l'entrée du parc et continua
+son chemin, pour arriver, au grand trot de ses
+deux <i>mustangs</i>, par la grande avenue.</p>
+
+<p>Quant au Roi des Étudiants, habitué à tous les
+exercices du corps, il enjamba prestement la haie
+vive qui fermait le parc, et s'engagea dans un
+étroit sentier dont le mince ruban se déroulait, en
+serpentant, vers le nord. Suivant les indications
+du jeune Privat, Gustave devait déboucher, après
+une dizaine de minutes de marche, sûr un vaste
+rond-point au centre du parc, et attendre là que
+la jeune créole et son frère vinssent le rejoindre.</p>
+
+<p>Il cheminait donc tranquillement dans la sente à
+peine tracée, écartant de ses deux mains les rameaux
+entrelacés qui barraient le passage, et songeant
+à ce qu'il lui faudrait dire pour convaincre
+la malheureuse fiancée de Lapierre, lorsque soudain,
+à un coude du sentier, près d'un petit pont
+de bois jeté sur un ruisseau, un bruit de branches
+froissées se fit entendre, suivi de piétinements semblables
+à ceux produits par un animal qui s'enfuit
+précipitamment.</p>
+
+<p>Després s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y aurait des animaux dans ce
+parc? se demanda-t-il.</p>
+
+<p>Et il écarta les branches pour faire quelques pas
+dans la direction d'où était venu le bruit suspect.
+Mais tout était rentré dans le silence, et aucune
+trace n'était visible sur le lit de feuilles sèches qui
+tapissaient le sol.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! se dit-il, je n'ai pas de temps à perdre
+à la constatation d'une semblable bagatelle...
+C'est un animal quelconque, ou quelque gamin qui
+cherche des nids d'oiseaux... Laissons-les à leurs
+amusements.</p>
+
+<p>Et, pour réparer le temps perdu, Després allongea
+le pas, refoulant les blanches feuillues qui lui
+froissaient la poitrine, brisant avec fracas, les rameaux
+entrelacés, de telle façon qu'une douzaine
+de fauves auraient pu s'abattre autour de lui sans
+qu'il les entendit.</p>
+
+<p>Il arriva bientôt en vue de la clairière.</p>
+
+<p>C'était, comme nous l'avons dit, un vaste rond-point
+où venaient aboutir&mdash;semblables aux rayons
+d'une immense roue&mdash;toutes les allées principales
+du parc.</p>
+
+<p>Tout autour, des bancs à dossier, peints en la
+traditionnelle couleur verte, étaient disposés entre
+les arbres&mdash;les uns orgueilleusement assis sur
+la croupe de quelque petit mamelon, les autres à
+moitié ensevelis sous le feuillage luxuriant.</p>
+
+<p>Gustave se dirigea vers un de ces derniers et s'y
+installa.</p>
+
+<p>Puis il se prit à réfléchir profondément.</p>
+
+<p>La partie qu'il allait engager était extrêmement
+sérieuse. Non-seulement il allait avoir à
+lutter contre un homme d'une habileté supérieure
+et rompue à toutes les intrigues, mais encore il lui
+faudrait porter la conviction dans le coeur d'une
+jeune fille entièrement fascinée par ce démon,
+marchant stoïquement à ce qu'elle croyait être la
+réhabilitation de la mémoire de son père, avec le
+fatalisme des victimes antiques.</p>
+
+<p>Després n'attendit pas longtemps.</p>
+
+<p>En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées,
+qu'une jeune fille, vêtue de noir et pâle comme
+une madone d'albâtre, émergea à un coude de la
+grande allée conduisant au cottage, et s'avança
+lentement dans la direction du rond-point.</p>
+
+<p>Elle donnait le bras à un jeune homme, que Gustave
+reconnut sur-le-champ pour être Edmond Privat.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants ne put se défendre d'une
+profonde émotion à la vue de cette femme malheureuse
+et forte, de cette belle créole dont le type
+opulent et la pâleur dorée avaient fait place à une
+blancheur de cire et à un affaissement précoce.</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle est belle! se dit-il... et comme elle
+souffre!... Ah! non, une aussi admirable femme
+ne peut aimer cette brute de Lapierre!... Je la
+sauverai, dussé-je le faire malgré elle!</p>
+
+<p>Cependant, le couple approchait...</p>
+
+<p>Després, le chapeau à la main, s'avança au devant
+de Mlle Privat, et s'inclinant avec cette courtoisie
+française qui le distinguait:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il, je rends grâce à Dieu et
+à votre bon ange de me procurer aujourd'hui le
+bonheur de vous rencontrer...</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur, interrompit Edmond, j'ai le plaisir
+de te présenter mon excellent ami, Gustave Després,
+notre roi... le Roi des Étudiants.</p>
+
+<p>Mlle Privat s'inclina sans répondre. Elle examinait,
+à la dérobée, la mâle et franche figure de
+celui qui s'annonçait comme devant être son sauveur.</p>
+
+<p>Després reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, pardonnez-moi si j'ai dû, sans
+être connu de madame votre mère, solliciter de
+vous une entrevue dans ce lieu écarté. Les motifs
+qui me font agir sont tellement en dehors des raisons
+ordinaires, et les circonstances de l'affaire
+où je suis engagé tellement impérieuses, que je
+n'avais réellement pas le choix des moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit Laure avec dignité, vous
+avez mentionné dans votre lettre le nom de mon
+père, et ce nom seul était suffisant pour me déterminer
+à accepter votre proposition, si étrange
+qu'elle me paraisse.</p>
+
+<p>Després s'inclina à son tour; puis, après quelques
+secondes de réflexion, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, j'ai en effet à vous parler de
+votre père, mais j'ai surtout un immense devoir à
+remplir à l'égard d'une personne qui se sert du
+nom sans tache du colonel Privat pour arriver à
+ses vues criminelles.</p>
+
+<p>Laure était tout oreilles, mais elle feignit de ne
+pas comprendre et garda le silence.</p>
+
+<p>Ce que voyant, le Roi des Étudiants se décida à
+entrer de suite dans le vif de la question. Il poursuivit
+donc, en regardant Edmond:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, les instants sont précieux, à
+vous comme à moi... Il se peut que cette entrevue
+que j'ai eu le bonheur d'obtenir soit la dernière...
+Souffrez donc que j'aborde immédiatement le sujet
+pour lequel je suis venu, et que je prie monsieur
+votre frère de nous laisser un moment seuls.</p>
+
+<p>Edmond, qui s'attendait à cette invitation salua
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous quitte, et, toi, ma pauvre soeur, je te
+supplie de te laisser convaincre et de ne pas être
+le forgeron de ta chaîne.</p>
+
+<p>&mdash;Laure fit une inclinaison de tête et s'assit, sans
+prononcer une parole.</p>
+
+<p>Després resta, debout en face d'elle.</p>
+
+<p>Une minute se passa dans un silence plein
+d'anxiété.</p>
+
+<p>Enfin, le Roi des Étudiants parut prendre une
+résolution soudaine:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Privat, dit-il brusquement, aimiez-vous
+votre père?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! fit Laure, dont les tempes, rougirent.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, mademoiselle, repartit
+Després, mais je vous supplie à genoux de
+ne pas vous étonner, de mes questions et de me répondre
+sans arrière-pensée.</p>
+
+<p>Laure hésita une seconde, regarda profondément
+Després, puis répliqua avec explosion:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre père, je ne l'aimais pas, je l'idolâtrais.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais, mademoiselle, repartit simplement
+Després, et si je ne l'eusse pas su, j'aurais
+abandonné l'idée que je poursuis...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua-t-il, voulez-vous avoir
+assez de confiance en moi pour me dire si, en cas
+de malheur financier arrivé à ce pauvre père que
+vous regrettez tant, vous seriez fille à sacrifier la
+fortune qui vous revient pour combler le déficit?...</p>
+
+<p>&mdash;Sans hésiter une seconde, répondit Laure
+avec fermeté.</p>
+
+<p>&mdash;Et même à sacrifier le bonheur de toute votre
+vie?... poursuivit Després.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bonheur à moi ne peut être mis en comparaison
+avec la mémoire honorée de mon père,
+répondit Laure d'une voix émue.</p>
+
+<p>Després s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il, je savais votre âme grande
+et noble; mais, maintenant, je la sais bonne et
+chevaleresque... Ma tâche en sera plus facile...J'ai
+des choses infiniment délicates à traiter avec vous;
+j'ai des souvenirs bien amers à réveiller... j'ai
+même des plaies cuisantes à rouvrir. Mais votre
+courage et la confiance que vous semblez avoir en
+moi me soutiennent... Vous venez au-devant du salut:
+l'oeuvre de rédemption me sera plus légère.</p>
+
+<p>Laure était émue et ses grands yeux noirs demeuraient
+constamment fixés sur la sympathique
+figure du Roi des Étudiants.</p>
+
+<p>Després continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ignorez probablement, mademoiselle,
+quel but je poursuis en venant ainsi m'immiscer
+dans les affaires qui, au premier abord, semblent
+ne pas me concerner le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avoue que je ne saurais deviner...</p>
+
+<p>&mdash;Deux raisons me font agir et me poussent irrésistiblement
+sur votre chemin... La première et la
+plus sacrée, c'est que des circonstances tout à fait
+exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientôt,
+m'ont mis sur la piste d'un grand crime; la
+seconde...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;La seconde, acheva Després avec une sombre
+énergie, c'est que j'ai une oeuvre impérieuse de vengeance
+à accomplir.</p>
+
+<p>Laure regarda le Roi des Étudiants.</p>
+
+<p>Il était debout en face d'elle, l'oeil chargé d'éclairs
+et le bras étendu dans un geste de suprême
+menace.</p>
+
+<p>Elle comprit que ce fier Jeune homme, vieilli
+avant le temps, n'agissait pas pour assouvir une
+mesquine passion, et que de puissants motifs l'envoyaient
+à son secours.</p>
+
+<p>La confiance pénétra dans son coeur.</p>
+
+<p>Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons
+qui vous dirigent, je les respecte et ne désire
+pas vous forcer à les divulguer... Mais vous avez
+parlé d'un grand crime sur la piste duquel vous
+êtes tombé, et, comme je suppose que ma famille
+est pour quelque chose dans cette ténébreuse affaire,
+je vous prierai de me dire de quoi il s'agit.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, répondit Després, vous serez
+satisfaite, car je ne suis pas venu pour autre
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune oreille indiscrète n'entendra ce que
+j'ai à vous dire? demanda Després, en regardant
+tout autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que mon frère dans le parc, répondit
+Laure, et vous voyez qu'il ne songe guère à vous
+écouter.</p>
+
+<p>En effet, Edmond paraissait se trouver trop à
+son aise, étendu sur la pelouse à une centaine de
+pieds de là et absorbé dans la lecture d'un roman,
+pour s'occuper de ce qui se passait entre sa soeur
+et Gustave.</p>
+
+<p>Després prit donc place à côté de Laure, et la regardant
+avec une sympathie presque paternelle;</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez
+vous marier mardi prochain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit la jeune fille en baissant
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Votre décision est bien prise?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur!...</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, mademoiselle. Répondez-moi en
+toute confiance, je vous en supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sans doute, ma décision est arrêtée.</p>
+
+<p>&mdash;Irrévocablement?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?... Est-ce que, par hasard, quelqu'un
+aurait le droit de me forcer la main?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, personne n'a ce droit, répondit
+gravement Després; mais il n'en est pas
+moins vrai qu'un homme s'est trouvé qui a cru
+pouvoir le prendre, ce droit; il n'en est pas moins
+vrai que, vous qui êtes jeune, belle et riche, vous
+vous mariez contre votre gré.</p>
+
+<p>Laure pâlit, et regardant son interlocuteur en
+face:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! dit-elle, vous abusez...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez faire, mademoiselle... reprit tranquillement
+Després. Je n'avance rien que je ne sois en
+mesure de prouver. Tout-à-l'heure, vous me rendrez
+justice.</p>
+
+<p>Puis continuant:</p>
+
+<p>&mdash;Donc, vous vous mariez contre votre gré et
+vous n'aimez pas celui qui sera bientôt votre
+époux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous laisse dire, puisqu'il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au
+coeur un autre amour, une de ces passions suaves
+et douces qui sont l'histoire de toute une vie et
+ne s'éteignent jamais.</p>
+
+<p>Une rougeur brûlante envahit le front de la jeune
+fille, mais elle haussa bravement les épaules et
+feignit de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle,
+vous savez beaucoup de choses, mais je doute fort
+que vous puissiez lire à découvert dans le coeur
+d'une femme&mdash;surtout d'une femme que vous
+voyez pour la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, reprit Després d'une voix grave,
+je ne suis pas devin, mais j'ai beaucoup; souffert,
+et le chagrin, en forçant certaines facultés à
+se replier sur elles-mêmes, à se concentrer, double
+la puissance de ces facultés, donne une sorte de seconde
+vue.</p>
+
+<p>Laure jeta un sympathique regard sur le jeune
+homme et répliqua d'un accent ému:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur: ceux qui ont souffert
+voient mieux et plus loin que les heureux de ce
+monde... Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir pénétrer
+jusqu'au sanctuaire le plus intime de la pensée humaine,
+jusque dans le coeur d'une femme, il faut
+autre chose que l'expérience, autre chose que le
+raisonnement...</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu... tout au moins la connaissance
+intime du caractère, des goûts, des sympathies
+innées de cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, mademoiselle, s'empressa de répliquer
+Després, je possède toutes les connaissances
+nécessaires pour affirmer solennellement que vous
+n'avez pas d'amour pour votre fiancé, et qu'au
+contraire...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis
+de longues années, souffre en silence à cause de
+vous.</p>
+
+<p>Laure essaya de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une conclusion pour le moins étrange,
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est très logique, mademoiselle. Suivez
+bien mon raisonnement.</p>
+
+<p>Allez...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un caractère chevaleresque, porté
+aux grands dévouements, épris des nobles actions
+et auquel répugne souverainement tout ce qui paraît
+louche ou déloyal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me flattez.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas: je vous analyse. Eh bien! mademoiselle,
+ne voyez-vous pas que toutes les tendances
+sympathiques de votre caractère vous poussent
+inévitablement vers le loyal jeune homme qui
+vous aime, tandis que vos antipathies innées vous
+empêchent d'éprouver autre chose que le plus profond
+mépris pour votre fiancée?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit
+pas digne de mon amour?</p>
+
+<p>&mdash;Lapierre est un lâche et misérable assassin!
+s'écria Després d'une voix concentré.</p>
+
+<p>Laure, stupéfaite, regarda l'étudiant avec de
+grands yeux et ne répondit pas sur-le-champ.</p>
+
+<p>Dans le même moment, un bruit singulier se fit
+dans le feuillage, à quelque distance en arrière du
+banc où étaient assis les deux jeunes gens. Une
+oreille exercée aurait pu y reconnaître le froissement
+produit par une personne qui se faufile au
+milieu des branches... Mais Laure et Gustave
+étaient trop absorbés par leurs pensées pour faire
+attention à ce frôlement significatif.</p>
+
+<p>Après quelques secondes de silence, la jeune créole
+répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Després, voilà des paroles bien sévères,
+et à moins, de preuves très positives...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, mademoiselle, de
+m'être quelque peu laissé emporter en votre présence,
+répondit poliment le Roi des Étudiants...
+Cela ne m'arrivera plus. Quant à prouver ce que
+j'affirme, à savoir que Joseph Lapierre est un lâche
+assassin, je vais le faire sans plus tarder.</p>
+
+<p>Et Després, prenant l'ex-fournisseur au moment
+de son arrivée à Saint-Monat, se mit à le disséquer
+de main de maître. Tout y passa, depuis les
+complaisances du Roi des Étudiants pour son
+nouvel ami et le sauvetage des deux enfants Gaboury,
+jusqu'à la sombre affaire du duel et ses sinistres
+conséquences.</p>
+
+<p>Le narrateur, mis en verve par cette évocation
+douloureuse de ses malheurs passés, n'oublia pas
+l'ignoble conduite de Lapierre à l'égard
+de Louise, après la condamnation de son rival, et
+les basses calomnies qu'il répandit partout sur le
+compte de la malheureuse jeune fille.</p>
+
+<p>Son récit fut un véritable et foudroyant réquisitoire.</p>
+
+<p>Laure écoutait, émue et palpitante, ce dramatique
+exposé, et une irrésistible impression de terreur
+l'envahissait, lorsqu'elle reportait son esprit
+sur sa, propre situation vis-à-vis du machiavélique
+auteur de tous ces méfaits.</p>
+
+<p>Quand le Roi des Étudiants en fut arrivé, au
+point culminant de l'histoire de Lapierre, c'est-à-dire
+à ce qui concernait la mort du colonel Privat,
+il s'arrêta un moment, puis reprit ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je vous disais, au commencement
+de cet entretien, qu'une raison mystérieuse
+vous forçait à épouser l'homme dont je viens de
+vous faire la biographie.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur, vous prétendiez cela, murmura
+Laure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cette raison, je vais vous la donner...
+Vous ne consentez à épouser Joseph Lapierre
+que parce qu'il se dit dépositaire d'un secret,
+dont la divulgation déshonorerait la mémoire de
+votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit?... balbutia Laure, stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je me trompe?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu!... Mais je suis perdue... nous
+sommes perdus, ruinés de réputation, puisque cette
+malheureuse... faiblesse de mon père est connue.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, vous êtes sauvée, mademoiselle,
+car ce soupçon sur l'honneur du colonel Privat est
+une horrible calomnie, un mensonge ignoble qui
+ne pouvait éclore que dans le cerveau de l'homme
+qui convoite votre dot.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon père serait...?</p>
+
+<p>&mdash;L'honneur même. Jamais le colonel Privat
+n'a failli à son devoir. Bien plus, c'était sans
+contredit l'un des meilleurs officiers de l'armée du
+successeur de Beauregard, le général Bragg... et
+quiconque en douterait n'a qu'à s'adresser au général
+Kirby Smith, commandant alors la division
+dans laquelle servait votre père en qualité de colonel
+de cavalerie.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ces noms me sont connus, murmura
+Laure... Vous êtes bien renseigné.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la bataille de Rogersville, j'ai servi
+dans l'armée de Buell, division Manson, qui guerroya
+pendant tout l'été de 1862 contre les généraux
+confédérés Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky
+et le Tennessee, se contenta de répondre le Roi
+des Étudiants.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez connu mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Que trop, mademoiselle, répondit Després en
+souriant. Le colonel Privat, avec son fameux escadron
+de cavalerie, nous a fait plus de mal à lui
+seul que toute une division d'infanterie. Il venait
+fourrager jusqu'à nos avant-postes et ne s'en retournait
+jamais sans nous avoir sabré une cinquantaine
+d'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave père!</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace
+était telle, qu'on ne l'appelait plus que le
+<i>Murât</i> de l'armée du Sud.</p>
+
+<p>Laure garda un instant le silence.</p>
+
+<p>Son front rayonnait d'un singulier enthousiasme
+et son oeil humide s'allumait d'étranges lueurs.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle demanda brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la vérité sur la mort de mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous la dire, mademoiselle, répondit
+Gustave, qui s'attendait à cette question.</p>
+
+<p>&mdash;Le brigadier-général Manson, consterné de
+voir ses grand'gardes et ses avant-postes décimés
+par l'insaisissable cavalerie de Kirby Smith, promit
+une forte somme d'argent à quiconque en amènerait
+la destruction, ou, du moins, ferait tomber
+son chef&mdash;le colonel Privat&mdash;entre les mains
+des Unionistes.</p>
+
+<p>&mdash;Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet
+1862.</p>
+
+<p>&mdash;Le 1er août, vers dix heures du soir, un de nos
+espions se présenta à la tente de Manson, s'engageant
+à faire tomber, le lendemain même, le colonel
+Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible.
+L'endroit choisi était ce fameux défilé
+des montagnes du Cumberland, appelé <i>Big Creek
+Gap</i> ou <i>Cumberland Gap</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le seul chemin par où une troupe armée
+puisse pénétrer du Tennessee dans le Kentucky. Et
+encore, cet unique passage n'est-il qu'une gorge
+profonde, étroite, sinueuse, où les cavaliers ne
+peuvent souvent cheminer qu'un à un, en file indienne.</p>
+
+<p>&mdash;Les montagnes du Cumberland séparant les
+deux armées, il fallait donc absolument que les cavaliers
+susdits s'en gageassent dans ce défilé pour
+faire leurs expéditions chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;L'espion s'entretint fort avant dans la nuit
+avec le général Manson, et, lorsqu'il sortit de la
+tente, la mort du colonel Privat était résolue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ce qui se passa.</p>
+
+<p>&mdash;Deux régiments d'élite furent échelonnés sur les
+contreforts, de chaque côté du <i>Cumberland
+Gap</i>; et lorsque le terrible escadron, trompé par
+notre habile espion et croyant marcher à la facile
+capture d'un convoi, s'engagea dans le défilé, les
+contreforts s'illuminèrent soudain et une multitude
+de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut un affreux massacre. A peine une dizaine
+d'hommes en réchappèrent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel lui-même tomba, mortellement blessé,
+et fut transporté en lieu sûr par l'espion qui
+venait de le faire écharper.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible et infâme! murmura la créole,
+les yeux étincelants.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, mademoiselle, continua
+Després. L'espion, en homme plein de ressources,
+voulut faire d'une pierre deux coups. Il soigna sa
+victime comme aurait pu le faire une soeur de charité;
+puis, quand le pauvre officier n'eut plus que
+le souffle, il lui persuada d'écrire à sa femme la
+lettre que vous savez, et il attendit tranquillement
+la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne fut pas long.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel mourut le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, le garde-malade se transforma en voleur
+de cadavre. Il fouilla le mort et s'empara de
+tous les papiers qu'il y trouva.</p>
+
+<p>&mdash;La même chose fut faite pour la malle du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Après quoi, et muni d'une foule d'originaux,
+notre habile chevalier d'industrie s'installa tranquillement
+à une table et se mit en devoir d'essayer
+un autre petit talent qu'il possédait&mdash;le talent
+d'imiter l'écriture d'autrui...</p>
+
+<p>Ici, Laure, qui avait écouté tout ce récit avec
+une stupéfaction croissante, joignit les mains et
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, tant d'infamie est-il possible?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, j'ai vu tout cela de mes yeux,
+répondit simplement Després.</p>
+
+<p>Puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Après plusieurs essais, l'espion, le voleur, le
+faussaire parut satisfait, et il écrivit à la fille du
+colonel&mdash;une riche héritière sur laquelle il avait
+des vues&mdash;une lettre touchante, signée: <i>Ton
+père mourant</i>, que vous devez connaître, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! hélas! gémit la jeune fille..., C'était
+donc lui!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle, répondit Després en se levant.
+L'assassin du colonel Privat, le voleur de
+papiers, le faussaire que vous venez de voir à
+l'oeuvre se nommait...</p>
+
+<p>Il ne put achever. Edmond arrivait comme une
+bombe.</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! cria-t-il; séparez-vous. Voici ma
+mère.</p>
+
+<p>Laure se leva vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Des preuves de tout cela?... demanda-t-elle, en
+regardant Després.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous les apporterai le soir du bal, avant la
+signature du contrat de mariage, répondit le
+Roi des Étudiants, qui s'était vivement rejeté en
+arrière et disparaissait dans le feuillage.</p>
+
+<p>Laure eut le temps de lui crier:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous croirai, monsieur. En attendant
+merci, oh! merci!
+...................................</p>
+
+
+<p>Au même moment, un homme à la figure livide
+et contractée, cachée jusque là derrière un arbre, à
+peu de distance de l'endroit où s'était passée la
+scène précédente, remit dans sa poche un revolver
+qu'il tenait à la main, et disparut, en courant,
+sous l'épaisse feuillée du parc.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XX</h3>
+
+<h3 class="sub">Le guet-apens</h3>
+
+<p>Cet individu n'était autre que Lapierre.</p>
+
+<p>Depuis la scène de l'avant-veille, et, surtout, depuis
+l'étrange menace de Champfort, le cauteleux
+personnage ne vivait plus. De mystérieuses appréhensions
+lui étreignaient la poitrine, et il pressentait
+que quelque chose de vaguement terrible se
+tramait contre lui.</p>
+
+<p>Plus que cela, un sentiment nouveau germait
+sourdement dans le coeur de cet homme, jusque là
+inaccessible à toute autre voix que la voix métallique
+des aigles américains ou des souverains anglais...</p>
+
+<p>Le misérable aimait sa victime et il était jaloux!</p>
+
+<p>Cette constatation, faite seulement depuis deux
+jours, mettait Lapierre dans des colères blanches.
+Lui, dont le coeur triplement cuirassé avait toujours
+résisté à un penchant si puéril, se découvrir
+tout à coup amoureux comme tout le monde, se
+sentir pris dans ses propres filets!</p>
+
+<p>Il y avait de quoi faire bouillir la bile d'un coquin
+encore flegmatique.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, on ne résiste pas à l'envahissement
+de l'amour, et il faut bien le subir quand
+il s'installe à notre foyer.</p>
+
+<p>C'est ce que fit Lapierre.</p>
+
+<p>Il prit son rôle d'amoureux au sérieux, et, en
+homme prudent, il résolut de veiller sur son bien.
+Ce n'est pas que l'ancien espion se fit un instant
+illusion sur le sentiment qu'il inspirait à sa fiancée.</p>
+
+<p>Oh! non. Lapierre se savait haï, méprisé. Mais
+il se disait que c'était là une raison de plus pour
+être sur le qui-vive, et empêcher au moins la belle
+créole de donner son coeur à un autre.</p>
+
+<p>Et puis, d'ailleurs, n'y avait-il pas ce petit carabin
+de Paul Champfort dont il fallait brider les
+trop tendres inclinations et enrayer la progression
+amoureuse?...</p>
+
+<p>Lapierre revint donc à son ancien métier: il se
+fit l'espion de sa fiancée et de Champfort. Redoutant
+par-dessus tout une entrevue entre les deux
+jeunes gens, les révélations que pouvait faire l'étudiant
+sur les événements de Saint-Monat, le
+soupçonneux coquin eut recours au petit moyen
+que nous connaissons.</p>
+
+<p>Il écrivit à Mme Privat pour s'excuser de ne
+pouvoir, ce jour-là, se rendre à la Canardière et
+faire sa cour à Mlle Laure. Puis il vint, en tapinois,
+s'embusquer dans le parc, dans l'espoir de
+surprendre sa fiancée en flagrant délit de trahison.</p>
+
+<p>On a vu que le hasard n'avait que trop bien favorisé
+l'espion.</p>
+
+<p>Lapierre, en effet, n'était pas en embuscade depuis
+une demi-heure, à proximité, du chemin royal,
+qu'un roulement de voiture fit résonner le macadam
+et cessa, tout à coup, presque en face de l'endroit,
+où se tenait blotti l'ex-fournisseur.</p>
+
+<p>Un homme sauta sur la route, enjamba la haie
+vive et s'engagea résolument dans un sentier du
+parc.</p>
+
+<p>Lapierre ne vit qu'une seconde la figure du nouvel
+arrivant, mais c'en fut assez pour que le misérable
+restât cloué à sa place, pâle, tremblant, pétrifié,
+comme si la tête de Méduse lui fût apparue...</p>
+
+<p>&mdash;Lui! lui! s'écria-t-il... Gustave Lenoir?</p>
+
+<p>Et, n'en pouvant croire ses yeux, il prit sa course
+pour aller, par un long circuit, s'embusquer
+près d'un petit pont que devait traverser l'inconnu.</p>
+
+<p>Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre
+reconnut tout à son aise la mâle et sombre
+figure de son ancien antagoniste.</p>
+
+<p>Le jeune homme marchait d'un pas rapide, comme
+quelqu'un qui se hâte vers un but arrêté; et
+Lapierre ne put empêcher ses jambes de flageoler
+et sa face blême de se couvrir d'une sueur froide,
+en se faisant une réflexion terrible:</p>
+
+<p>&mdash;Il va <i>la</i> rencontrer... il va lui parler..., Je
+suis perdu!</p>
+
+<p>Et, en formulant cette pensée, le misérable tira
+machinalement de sa poche un revolver tout armé,
+et en dirigea le canon vers Després; mais celui-ci,
+ayant cru entendre un bruit insolite dans le
+feuillage, s'était arrêté et avait prêté l'oreille, en
+écartant les branches...</p>
+
+<p>C'est ce qui le sauva.</p>
+
+<p>Lapierre, revenu subitement au sentiment de la
+prudence, n'eut que le temps de se jeter à plat-ventre,
+et, là, immobile, il attendit...</p>
+
+<p>Després reprit bientôt sa route, sans plus s'occuper
+de l'incident qui l'avait fait arrêter.</p>
+
+<p>Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa
+poche et se prit à réfléchir profondément.</p>
+
+<p>La situation était grave, et la brusque intervention
+de Després&mdash;nous lui conserverons ce nom&mdash;dans
+des affaires déjà singulièrement compromises
+n'était pas de nature à rassurer le prétendant à
+la dot de Mlle Privat.</p>
+
+<p>Aussi ses premières méditations furent-elles sombres
+et découragées. Un moment même, le tenace
+chercheur de dollars eut l'idée de tout abandonner
+et de fuir des parages où se rencontraient des figures
+aussi peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants.
+Le souvenir du terrible drame de l'îlot
+passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin,
+et il eut peur&mdash;car il sentit planer sur sa
+tête l'inexorable vengeance que devait lui réserver
+l'amant de Louise.</p>
+
+<p>Pourtant, il était dur d'échouer au port, quand
+trois jours à peine séparaient ce pauvre Lapierre
+du but qu'il poursuivait depuis, de longues années.</p>
+
+<p>L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure
+ainsi assailli par de noires pensées... Puis il se
+leva et parut prendre une résolution énergique:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai
+pas ainsi le champ de bataille sans combattre...
+J'ai déjà, fait assez de sacrifices pour cette
+affaire: je ne lâcherai pas une si belle proie,
+quand je n'ai plus qu'à étendre la main pour la
+saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui m'assure
+que ce Gustave de malheur connaisse le premier
+mot de ce qui se passe ici?... qui me dit que sa démarche
+ait le moindre rapport avec mon mariage?...
+Rien, un simple soupçon. J'en aurai le
+coeur net et je saurai à qui en veut mon ancien
+ami...</p>
+
+<p>&mdash;Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à
+partir, si cet oiseau de pénitencier s'avisait de jaser
+un peu plus qu'il ne me convient, je lui ferai
+avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps.</p>
+
+<p>Et il frappa d'un air sinistre sur la poche où
+était son revolver.</p>
+
+<p>Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion
+s'engagea vivement dans le sentier parcouru
+par Després et se dirigea à pas de loup vers le
+rond-point.</p>
+
+<p>Gustave, comme on sait, s'y était installé sur un
+banc à moitié enseveli sous un dais de rameaux
+entrelacés.</p>
+
+<p>Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il
+pouvait tirer de cette disposition; et, revenant
+sur ses pas, il fit un long circuit vers le nord, avec
+l'intention de s'approcher silencieusement du banc
+et d'entendre la conversation qui ne manquerait
+pas de s'engager.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, l'espion était à son poste,
+à dix pas tout au plus de son ancien rival et complètement
+abrité par les enchevêtrements du feuillage.</p>
+
+<p>Il était temps. Laure arrivait, escorté de son
+frère, et le sinistre fiancé de la belle créole put
+constater que ses dispositions les plus mauvaises
+allaient se réaliser.</p>
+
+<p>Il eut un moment de terreur et de rage. L'épouvante
+lui fit perdre la tête, et, une seconde fois,
+canon de son revolver se trouva dirigé vers la
+de Després.</p>
+
+<p>Pourtant, le misérable se contint encore....</p>
+
+<p>&mdash;Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera
+toujours temps... Et puis, je ne serais pas fâché de
+savoir au juste ce que pense et connaît de moi
+mon ancien rival.</p>
+
+<p>Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments
+d'usage s'étaient échangés entre le Roi des
+Étudiants et la jeune créole; Edmond avait présenté
+son ami sous le nom de Gustave Després,
+puis s'était retiré à l'écart, comme l'on sait.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il paraît
+que mon ami Lenoir a changé de nom... Voilà
+donc pourquoi j'avais perdu complètement sa
+trace...</p>
+
+<p>Et il se mit en position de ne pas perdre une
+seule des paroles de l'intéressant couple.</p>
+
+<p>Cependant, la conversation avait fait du chemin...
+Després en était à raconter, avec les couleurs
+les plus saisissantes, les événements de Saint-Monat:
+l'enlèvement de Louise, le duel nocturne
+sur l'îlot, la dénonciation, le procès, la condamnation,
+puis enfin l'échec de Lapierre et ses ignobles
+calomnies...</p>
+
+<p>L'espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine
+serrée...</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu
+qu'il ne sache rien de <i>l'autre affaire</i>!</p>
+
+<p>Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son
+revolver.</p>
+
+<p>Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux
+agissements de Lapierre dans le Kentucky; lorsqu'il
+décrivit la monstrueuse hécatombe du
+<i>Cumberland Gap</i>; lorsqu'il déroula sous les
+yeux de Laure les faits et gestes de l'espion, dans
+cette nuit sinistre où le colonel Privat agonisait
+sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir
+de l'homme qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur
+n'y tint plus...</p>
+
+<p>Son bras se tendit dans la direction du narrateur,
+et, livide, hideux de terreur et de rage, Lapierre
+se dressa de toute sa hauteur et ajusta Gustave
+Després...</p>
+
+<p>Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant
+et le Roi des Étudiants se levait en toute hâte.</p>
+
+<p>Il était encore sauvé; mais, comme on l'a vu
+dans le dernier chapitre, son adversaire se mit résolument
+à sa poursuite, faisant un long détour
+vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que
+suivait lentement le jeune disciple d'Esculape.</p>
+
+<p>Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le pas
+régulier et souple de Gustave fit résonner la terre
+durcie du sentier. L'étudiant marchait la tête
+basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de
+rosé, s'il fallait en juger par le demi-sourire qui
+courbait sa moustache.</p>
+
+<p>Lapierre le voyait venir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colère, tu
+triomphes un peu vite, mon bonhomme... L'espion,
+le traître, le faussaire&mdash;comme tu m'appelles&mdash;va
+t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunément
+en travers de ses projets.</p>
+
+<p>Et le misérable introduisit rapidement la main
+dans la poche de son habit...</p>
+
+<p>Mais il l'en retira aussitôt et fit un geste de désappointement
+et de rage...</p>
+
+<p>Le revolver n'y était plus!</p>
+
+<p>Dans, sa course précipitée, l'espion l'avait perdu,
+et il était trop tard pour essayer de le retrouver.</p>
+
+<p>Cependant, Després n'était plus qu'à quelques
+pas de l'endroit où se tenait Lapierre... Il allait
+passer...</p>
+
+<p>Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une
+rapidité de tigre, ramassa une grosse pierre et la
+lança de toutes ses forces à la tête du Roi des
+Étudiants...</p>
+
+<p>Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme
+une masse, sans même pousser une plainte.</p>
+
+<p>Alors, l'assassin prit ses jambes à son cou, sauta
+la haie vive et se trouva dans le chemin royal.</p>
+
+<p>Il était sept heures du soir, et les passants se
+faisaient rares.</p>
+
+<p>Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voilée
+cheminaient lentement sur la route de la Canardière,
+en face du parc de la Folie-Privat.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXI</h3>
+
+<h3 class="sub">Deux attentats dans une journée</h3>
+
+<p>A la vue de cet homme, à la figure bouleversée,
+qui venait d'exécuter un si prodigieux saut par-dessus
+les arbustes de la haie, le couple s'arrêta,
+étonné.</p>
+
+<p>Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa
+course furibonde, puis il ralentit son allure et, finalement,
+prit le pas ordinaire à environ deux arpents
+du parc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait
+la dame voilée.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, lui? fit celle-ci un peu émue.</p>
+
+<p>&mdash;Lapierre!... Joseph Lapierre!</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une
+figure comme la sienne ne s'oublie pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, que faisait-il dans ce bois?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire,
+c'est qu'il n'était pas là pour prier le bon Dieu, et
+que nous ferions bien d'aller nous promener un
+peu de ce côté.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée!</p>
+
+<p>&mdash;Partout où cet homme a passé, ça doit sentir
+le crime... Allons voir, ma soeur; je vais te frayer
+un passage.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit
+de pénétrer ainsi chez des étrangers, et si quelqu'un
+nous surprenait...</p>
+
+<p>&mdash;Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne
+que pourra! Lapierre vous a, ce soir, une
+physionomie qui ne me revient pas du tout, et le
+coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours.</p>
+
+<p>La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa
+conduire par son frère, et, après plusieurs essais
+infructueux, ils se trouvèrent enfin de l'autre côté
+de la haie.</p>
+
+<p>Un sentier, à peine visible, se présentait en face
+d'eux.</p>
+
+<p>Ils s'y engagèrent.</p>
+
+<p>Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas
+fait un arpent, qu'un spectacle terrible s'offrit à
+leurs regards et qu'ils poussèrent simultanément
+un cri d'effroi:</p>
+
+<p>&mdash;Un cadavre!</p>
+
+<p>Un homme gisait, en effet, en travers du chemin,
+la figure horriblement tatouée de sang et le front
+ouvert par une large blessure.</p>
+
+<p>Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si
+péniblement qu'il n'en valait guère mieux.</p>
+
+<p>Ce moribond, comme on le sait, n'était autre
+que Gustave Després.</p>
+
+<p>Cependant, le jeune garçon s'était approché du
+cadavre supposé, tout en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir
+guère besoin de soins médicaux, car je le
+crois parti pour un monde meilleur... Voyons toujours.</p>
+
+<p>Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux,
+pour examiner sa blessure.</p>
+
+<p>La jeune femme, elle, demeurait là, près du lieu
+de la catastrophe, immobile, clouée au sol, les
+yeux démesurément ouverts et incapable de prononcer
+une parole.</p>
+
+<p>Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait
+à étancher le sang sur le front de l'homme
+gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et
+se releva d'un bond, en poussant un cri terrible:</p>
+
+<p>&mdash;Gustave!... c'est Gustave!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu là? fit la jeune fille, en joignant
+les mains et s'avançant, pâle d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que Gustave a été assassiné... il est
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! serait-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt.</p>
+
+<p>La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba
+sur l'homme assassiné et releva son voile pour
+mieux voir.</p>
+
+<p>Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement
+les yeux, il aurait contemplé un spectacle auquel
+il ne se serait, certes, pas attendu: il aurait
+vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords
+du Richelieu, penchée sur lui et pleurant à chaudes
+larmes.</p>
+
+<p>Mais le Roi des Étudiants dormait probablement
+son dernier sommeil, car il ne bougeait pas et sa
+respiration était imperceptible.</p>
+
+<p>Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait
+que Louise se trouvait là en compagnie de
+son frère; car on devine aisément que le jeune garçon,
+improvisé médecin, n'était autre que notre
+vieille connaissance, cet excellent Caboulot.</p>
+
+<p>Depuis les révélations qu'il avait faites à sa
+soeur, le petit étudiant avait dans la tête une idée
+fixe: rapprocher Louise de Després et les faire travailler
+de concert à la vengeance commune.</p>
+
+<p>Il se doutait bien qu'une première entrevue ne
+suffirait pas à effacer de la mémoire du Roi des
+Étudiants les événements de Saint-Monat et la
+trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant
+un coeur d'or, le Caboulot se disait que Gustave
+finirait par pardonner, en face du repentir et
+des larmes de sa soeur.</p>
+
+<p>Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait,
+non sans peine, décidé Louise à l'accompagner
+chez Després; là, il apprit que ce dernier venait de
+partir, avec un jeune homme, pour la Canardière.</p>
+
+<p>Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait
+que son caractère bouillant était l'ennemi acharné
+des atermoiements.</p>
+
+<p>&mdash;Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur:
+eh bien! allons-y. Nous aurons bien du malheur
+si nous ne le heurtons pas en chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais
+je ne me déciderai à une semblable démarche.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as promis de te laisser guider par moi;
+conséquemment, tu dois m'obéir. Pas de réplique:
+en avant, marche!</p>
+
+<p>Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie,
+pris le bras de sa soeur et l'avait conduite
+nous savons où.</p>
+
+<p>Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le
+revoir en cet état!</p>
+
+<p>&mdash;Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot,
+mort sans avoir atteint son but, sans s'être
+vengé et avoir vengé la société!</p>
+
+<p>&mdash;Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait
+Louise, comme un écho funèbre.</p>
+
+<p>&mdash;Ces lamentations duraient depuis cinq minutes,
+quand tout à coup le Caboulot bondit sur ses
+pieds, galvanisé par une pensée soudaine.</p>
+
+<p>&mdash;Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici
+est l'assassin de Gustave: il faut que cet homme-là
+meure avant d'entrer dans Québec. Je l'attraperai bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et il se disposa à prendre son élan.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par
+le bras... Me laisser seule ici?... abandonner ce
+pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?...</p>
+
+<p>Et elle posa la main sur le coeur du moribond.</p>
+
+<p>Le Caboulot trépignait.</p>
+
+<p>Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il...
+Point de pitié pour cet assassin d'enfer, pour
+cet ignoble espion, pour ce voleur de dot!</p>
+
+<p>&mdash;Attends, attends! dit tout à coup Louise,
+anxieuse et penchée sur la poitrine du cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Point d'attente!... C'est tout de suite... la
+main me démange! répondit sourdement le Caboulot,
+fou de colère et de douleur.</p>
+
+<p>Il allait bondir, quand Louise eut un soudain
+tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort...
+son coeur bat, s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle
+et douce figure, où brillait un rayon d'espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui
+se précipita sur le corps de Després et appliqua
+son oreille sur la poitrine du blessé.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit-il au bout de quelques secondes,
+le coeur bat et ce pauvre Gustave est encore vivant...
+Tout espoir n'est pas perdu.</p>
+
+<p>Puis se relevant:</p>
+
+<p>&mdash;Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau...
+Nous le sauverons, Louise.</p>
+
+<p>Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques
+pas de là, sous le petit pont dont nous avons déjà parlé.
+Le Caboulot s'y transporta en deux enjambées
+et rapporta de l'eau dans son chapeau.</p>
+
+<p>Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury
+aurait eu honte de ne pas savoir bassiner
+une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie
+qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement
+avec le mouchoir de Louise, préalablement
+trempé dans le ruisseau.</p>
+
+<p>Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé,
+lui tenant le pouls, comme aurait pu faire un
+vrai médecin.</p>
+
+<p>Ce traitement si simple du futur docteur en médecine
+suffit cependant pour ranimer le Roi des
+Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale;
+la figure se colora imperceptiblement, et la respiration
+devint plus facile. Quelques mots inintelligibles
+s'échappèrent même des lèvres pâles du
+jeune homme.</p>
+
+<p>Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent
+entr'ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, grommela le Caboulot, avec toute
+l'importance d'un vieux praticien, le cerveau a
+subi une plus forte commotion que je ne le pensais,
+et Gustave a besoin de soins attentifs. Je
+vais aller chercher une voiture et nous le transporterons
+à Québec, chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez
+nous qu'il faut l'emmener. Je serai sa garde-malade,
+et peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis
+qu'une grue de n'avoir pas songé à cela. Gustave
+sera tellement dorloté et médicamenté chez le père
+Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui...
+Mais, ajouta-t-il en remettant son chapeau sur sa
+tête, je suis ici à dire des fariboles, tandis que je
+devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi:
+je ne serai pas longtemps.</p>
+
+<p>Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit
+par-dessus la haie avec l'agilité d'un acrobate,
+prit sa course dans la direction de Québec, et disparut
+finalement à un coude du chemin.</p>
+
+<p>Louise resta donc seule, en face du moribond.</p>
+
+<p>La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc
+et la clarté rougeâtre qui estompait le couchant
+faisait ressortir davantage les teintes sombres de
+la forêt.</p>
+
+<p>Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière;
+seules, les grenouilles, croassant dans les
+flaques d'eau, faisaient entendre leur monotone
+trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la
+respiration comateuse du blessé.</p>
+
+<p>Louise eut peur...</p>
+
+<p>Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar.</p>
+
+<p>Il lui sembla que le corps de Després se redressait
+lentement et se remettait sur ses pieds, avec des
+mouvements d'automate; les yeux du malheureux
+se changeaient en charbons ardents; sa blessure se
+rouvrait et laissait couler un flot de sang lumineux;
+puis, enfin, une voix sépulcrale se faisait
+entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette horrible
+blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien
+en comparaison de celle que tu fis à mon coeur, il
+y a sept ans... Je me meurs depuis ce jour, Louise:
+adieu!...» Et le corps retombait lourdement en
+travers du sentier durci...</p>
+
+<p>A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit
+une sueur glacée inonder ses tempes, et elle ne
+put que se laisser choir sûr ses genoux, en voilant
+sa figure de ses mains tremblantes.</p>
+
+<p>Elle était dans cette position depuis une minute
+à peine, quand un frôlement imperceptible agita le
+feuillage tout près de là... Une figure blême se glissa
+derrière la jeune fille agenouillée; deux mains,
+tenant un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent
+en silence de chaque côté de sa tête; puis,
+soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche,
+et se trouva noué derrière la nuque de Louise...</p>
+
+<p>La malheureuse affolée de terreur, voulut crier;
+mais l'horrible figure lui apparut, grimaçante et
+moqueuse...</p>
+
+<p>Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait
+connaissance entre les bras de la sinistre apparition,
+pendant que ses lèvres décolorées murmuraient:</p>
+
+<p>&mdash;Encore <i>lui!</i>
+................................................</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une
+voiture se fit entendre et un homme apparut
+dans le sentier.</p>
+
+<p>C'était le Caboulot.</p>
+
+<p>Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait
+lui aider à transporter le Roi des Étudiants évanoui.</p>
+
+<p>La première parole du Caboulot fut à l'adresse
+de sa soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu
+eu peur? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Pas de réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme,
+en élevant la voix.</p>
+
+<p>Même silence.</p>
+
+<p>L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant.
+Louise pouvait bien s'être éloignée de
+quelques pas, et pour une minute ou deux; mais,
+dans tous les cas, elle devait se trouver à portée
+d'entendre les appels réitérés de son frère.</p>
+
+<p>Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup
+d'autres, mais inutilement: Louise demeura introuvable.
+On eut beau chercher, fouiller le parc:
+rien!</p>
+
+<p>Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant.
+Il aurait sangloté, s'il eût été seul.</p>
+
+<p>Que faire?...</p>
+
+<p>Le petit étudiant le demandait à tous les échos
+de la Canardière et à tous les saints du calendrier.</p>
+
+<p>Placé dans la dure alternative d'abandonner sa
+soeur ou de risquer la vie de son ami Després, en
+le privant des soins immédiats que requérait son
+état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il
+se lamentait et s'arrachait les cheveux; mais ces
+démonstrations violentes n'avançaient pas les
+choses...</p>
+
+<p>Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là
+se trouvait être un homme de bon conseil.</p>
+
+<p>Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre
+position est embêtante, je l'avoue; mais ce n'est
+pas en vous donnant des taloches et en geignant
+que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y
+a ici un homme qui peut mourir, faute de soins:
+dépêchons-nous de le transporter en bon lieu. Puis,
+si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh
+bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas
+vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, murmura le Caboulot; si
+Gustave mourait sans médecine, je me le reprocherais
+toute ma vie. Transportons-le dans la voiture,
+et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt.</p>
+
+<p>Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants
+reposait dans le lit virginal de Louise.</p>
+
+<p>Un médecin était à son chevet.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXII</h3>
+
+<h3 class="sub">Une distillerie clandestine</h3>
+
+<p>A l'époque où se passaient les événements que
+nous sommes en train de raconter, il y avait, sur
+la route de Charlesbourg, une singulière habitation.</p>
+
+<p>C'était une vieille masure tombant en ruine, lézardée
+sur toutes ses faces et laissant croître une
+mousse verdâtre dans les interstices de ses pierres
+branlantes.</p>
+
+<p>Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir
+autrefois à quelque riche bourgeois, à en
+juger par ses vastes dimensions et les vestiges d'élégance
+qui restaient de son architecture délabrée.
+Mais, depuis de longues années, sans doute, son
+propriétaire l'avait abandonnée, car elle tombait
+de vétusté, sans qu'une main charitable songeât le
+moins du monde à entraver les ravages du temps.
+Les larges fenêtres cintrées de la façade étaient
+veuves de plus d'un carreau, et les deux petits soupiraux
+de la cave en manquaient absolument. Seule, une
+armature en fer, composée de gros barreaux
+entre-croisés, protégeait ces dernières ouvertures,
+percées au ras du sol.</p>
+
+<p>Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à
+faire de cette vieille masure un lieu de prédilection
+pour maître Satanas et ses diablotins, c'était sa
+situation exceptionnelle. Accroupie sur un monticule
+de rochers grisâtres, à l'entrée d'un bois et
+sur le bord d'une profonde ravine, l'habitation solitaire,
+semblait, en effet, ne pouvoir manquer
+d'attirer l'attention du diable, comme pied-à-terre
+à quelques arpents de Québec.</p>
+
+<p>La superstition populaire se disait que le sombre
+roi de l'abîme eût été là comme chez lui au milieu
+des chouettes et des hiboux, à quelques pas
+d'un quartier célèbre en vols et en assassinats, non
+loin de la haute chaîne des Laurentides, où se
+trouvait probablement l'enfer.</p>
+
+<p>Et les paysans, revenant du marché, qui passaient
+par là, une fois la nuit tombée, faisaient
+prendre le grand trot à leur monture et se signaient
+formidablement, en face de la maison suspecte.</p>
+
+<p>Même, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois,
+que leur mauvaise étoile forçait à cheminer, ainsi
+la nuit, affirmaient avoir vu d'étranges lumières
+danser derrière les carreaux crasseux de la masure
+abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges
+éveiller les échos d'alentour.</p>
+
+<p>Il était donc évident que cette maison maudite
+était hantée, et servait de refuge à des légions de
+diablotins en rupture de ban qui venaient y faire
+leur sabbat.</p>
+
+<p>Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre,
+qu'à regarder, au beau milieu des nuits les plus
+noires, l'épaisse fumée phosphorescente qui s'échappait
+de la haute cheminée.</p>
+
+<p>Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait
+pas une fumée comme celle-là, une fumée pointillée
+de tisons brûlants et sentant le soufre à plein
+nez.</p>
+
+<p>Donc, la vieille maison était hantée!</p>
+
+<p>Voyez-vous ça!... l'enfer ayant une succursale
+sur le bord d'une grande route, et aux portes d'une
+honnête ville, d'une respectable capitale!</p>
+
+<p>Ah! Québec pouvait bien contempler, tous les
+dix ou vingt ans, le spectacle d'un de ses quartiers
+les plus populeux flambant comme une manufacture
+d'allumettes!</p>
+
+<p>Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes
+les unes que les autres, en dépit des
+hurlements sinistres et des lumières dansant comme
+des feux-follets, nonobstant même la fumée
+noirâtre pointillée de tisons ardents, nous devons
+à la vérité historique de dire que les bons habitants
+de Charlesbourg se trompaient,... que la
+maison mystérieuse n'était pas hantée!</p>
+
+<p>Ou, si l'on tient à ce qu'elle le fût, ce n'était pas
+par des démons folâtres, mais bien par une vieille
+femme inoffensive, n'ayant pour toute compagnie
+qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un...
+fils aux trois-quarts idiot.</p>
+
+<p>Que faisait là ce quatuor disparate?</p>
+
+<p>Ah! dame! c'est précisément la question que se
+posaient inutilement, depuis longtemps, les gens
+timorés et à l'imagination plus superstitieuse que
+rusée.</p>
+
+<p>Ceux-là seuls&mdash;et ils étaient en petit nombre&mdash;qui
+auraient été à même de répondre, se gardaient
+bien de le faire. Une indiscrétion de leur part eût
+pu les priver de l'avantage inappréciable de partager
+un secret important, et faire ouvrir les yeux
+à des autorités justement inflexibles.</p>
+
+<p>Voici comment et pourquoi...</p>
+
+<p>La masure sinistre servait de quartier-général à
+un certain nombre de jeunes gens qui y avaient
+installé une distillerie clandestine de whisky,
+dans le but de frauder la douane et de boire à bon
+marché. La cave, haute et pavée, servait de laboratoire,
+et c'est là qu'était installé, sur un fourneau
+adossé à la cheminée, un alambic de gros fer-blanc
+et le reste du matériel indispensable.</p>
+
+<p>La vieille femme et son imbécile de fils étaient
+les seuls ouvriers de cette manufacture primitive.
+La mère distillait patates, grains et autres céréales,
+tandis que le fils entretenait le feu, coupait le
+bois et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans
+un angle de la cave.</p>
+
+<p>Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces
+deux quadrupèdes n'étaient pas attachés directement
+à la distillerie. Tout au plus pouvait-on les
+considérer comme des comparses. Le premier veillait
+au salut commun, et le dernier gardait, d'une
+patte énergique, la matière première&mdash;les céréales&mdash;contre
+les rats et autres vermines de la même
+catégorie.</p>
+
+<p>Le whisky de contrebande de cette distillerie au
+petit pied n'était certes pas de première qualité,
+mais on y ajoutait divers ingrédients savants qui
+en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si
+peu, grisait si bien et se fabriquait si vite, que les
+habitués n'avaient pas le droit de se montrer difficiles.</p>
+
+<p>Depuis deux ans déjà, dans cette maison isolée
+sur la route de Charlesbourg, à deux pas de Québec,
+les céréales se transformaient ainsi en whisky,
+à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y
+pénétrons. C'est dans la soirée même où Gustave
+Després était transporté mourant chez le père Gaboury.</p>
+
+<p>Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les
+lézardes de la muraille; les grenouilles coassent au
+sein du marécage voisin; le gros chat noir ronronne,
+accroché à la gouttière du toit, et le grand chien
+fauve, couché sur le perron de pierre de la masure,
+fait semblant de dormir.</p>
+
+<p>Entrons.</p>
+
+<p>Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a
+pour tous meubles qu'une immense table de bois
+brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses. Au
+fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque
+armoire s'adosse à la muraille, tandis que,
+tout près de là, se voit la porte entr'ouverte d'un
+cabinet noir.</p>
+
+<p>Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre
+d'une large cheminée, faisant mijoter à gros
+bouillons un pot-au-feu de lard salé.</p>
+
+<p>La maîtresse du logis est là, tout près, surveillant
+la cuisson du succulent souper qui se prépare.</p>
+
+<p>C'est une femme d'un âge incertain, mais à
+coup sûr, plus près du crépuscule de sa vie que de
+son aurore. Une sorte de résille emprisonne sa
+chevelure grise et permet à sa figure anguleuse,
+heurtée, de se détacher en vigueur... La bonne femme
+culotte tranquillement un brûle-gueule, pendant
+que, d'un genou distrait, elle bat la mesure
+de ses pensées.</p>
+
+<p>Cette estimable contrebandière répond au doux
+nom de la <i>mère Friponne</i>&mdash;une petite appellation
+d'amitié qui lui vient de ses pratiques.</p>
+
+<p>En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur
+la grande table, se voit le digne rejeton de la mère
+Friponne. C'est un grand garçon d'un blond
+fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux
+chairs flasques. Tout indique chez cet être dégradé
+l'abrutissement le plus complet.</p>
+
+<p>A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille
+et une petite tasse de fer-blanc. De temps à
+autre, le brave garçon se verse une rasade et l'avale
+histoire d'apaiser sa faim, en attendant le
+souper qui retarde.</p>
+
+<p>A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule
+de ses lèvres, arrête le mouvement cadencé
+de son genou, relève son nez pointu et apostrophe
+ainsi son aimable rejeton:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser
+de boire? Tu es rendu à ton sixième verre depuis
+une demi-heure.</p>
+
+<p>A laquelle apostrophe le vilain garnement répond
+d'une voix enrouée:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour empêcher le gosier de me racornir.</p>
+
+<p>&mdash;Ivrogne! bois de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;L'eau m'est contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ça!... monsieur qui a des délicatesses
+d'estomac!</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai, la mère; il n'y a que le whisky
+qui me désaltère.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! c'est pour ça que je bois tant&mdash;pour jeter
+de l'eau sur le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour ça, non: le whisky coûte trop bon
+marché ici.</p>
+
+<p>&mdash;Bon marché... hum! il ne faut pas trop le dire...
+les <i>policemen</i> ont le nez fin...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-là... et,
+pourvu que la grande chaudière ne crève pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ça qui est à craindre, car elle est
+en fer-blanc double. Il y a autre chose qui me
+chiffonne.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, la mère?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que nos pratiques nous laissent. Voilà
+plus de deux jours que personne n'est venu, et,
+pourtant, ça fait le deuxième baril que nous faisons.</p>
+
+<p>&mdash;As pas peur, la mère... je les boirai, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ça nous rapportera un beau profit, vraiment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore curieux, allez...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou.</p>
+
+<p>&mdash;Fou, le Simon à la mère Friponne?... Ah!
+que non. Tenez, vous allez voir. Faisons un
+marché.</p>
+
+<p>&mdash;Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée.</p>
+
+<p>Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute
+entière à cette importante opération.</p>
+
+<p>Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à-pot,
+en entendant un bruit argentin auquel son oreille
+ne se trompait jamais.</p>
+
+<p>Ce bruit était produit par la chute de plusieurs
+pièces de monnaie que Simon faisait trébucher sur
+la table.</p>
+
+<p>La mère Friponne ne fit qu'un saut de la cheminée
+à son fils. Sans plus d'explications, elle saisit
+le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant
+le poing resté libre:</p>
+
+<p>&mdash;Brigand! rugit-elle, tu m'as volée.</p>
+
+<p>&mdash;Lâchez-moi! vous m'étouffez! râla Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vas t'étrangler tout-à-fait.</p>
+
+<p>&mdash;Aïe! ouf!</p>
+
+<p>&mdash;Fainéant! bourreau! assassin! rends-moi
+mes pauvres épargnes.</p>
+
+<p>&mdash;Aïe! aïe!! aïe!!!</p>
+
+<p>&mdash;Mon argent! mon argent!! mon argent!!!</p>
+
+<p>La lutte prenait des proportions épiques, et les
+doigts crochus de la mère Friponne étaient sur le
+point d'envoyer le malheureux Simon <i>ad patres</i>,
+lorsqu'un spasme suprême le dégagea.</p>
+
+<p>Son premier soin fut de mettre la table entre sa
+terrible mère et lui; son second, de pousser coup
+sur coup trois ou quatre soupirs de cachalot.</p>
+
+<p>Après quoi, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est à moi, cet argent-là; c'est le beau monsieur
+de l'autre jour qui vient de me le donner.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens! grogna Friponne.</p>
+
+<p>&mdash;Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser:
+il est à un arpent d'ici, sur la butte qui m'attend,
+et moi qui l'avais oublié!</p>
+
+<p>Simon se précipita vers la porte, mais l'incorruptible
+Friponne le happa au passage.</p>
+
+<p>&mdash;De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle,
+d'une voix terrible.</p>
+
+<p>&mdash;De <i>l'Américain</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité, vrai; et, tenez, il est là qui
+m'attend... il va me battre, c'est sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi t'a-t-il donné cet argent?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai rencontré il y a environ une demi-heure,
+dans le petit bois en arrière, comme je ramassais
+une brassée de branches sèches. Il avait une
+fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit
+comme ça:</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il du monde chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'sais pas, que j'ai répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et il m'a mis dans la main ces belles pièces
+blanches que je viens de vous montrer. Voyez,
+êtes-vous contente, à présent?... direz-vous encore
+que je vous vole?</p>
+
+<p>Et Simon, radieux d'avoir établi son innocence,
+oublia de nouveau sa commission et se dressa majestueusement
+devant sa mère.</p>
+
+<p>Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois
+donc pas que cet homme t'attend pour entrer ici
+et, qu'il doit être furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est pourtant vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il
+peut venir sans crainte.</p>
+
+<p>-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors,
+pendant qu'elle grommelait entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Une si bonne paye! un Américain bourré d'or
+et qui m'a promis cent belles piastres, le faire attendre!</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi
+d'un homme bien mis, qui tenait dans ses bras une
+jeune fille exténuée...</p>
+
+<p>Cet homme était Lapierre; la jeune fille, Louise
+Gaboury.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, la mère, dit l'homme; vous pouvez
+vous vanter d'avoir pour fils un fier imbécile: il
+m'a laissé morfondre à la porte pendant près d'une
+heure, sans nécessité... Mais c'est égal; puisque
+me voilà, arrivé sans encombre, je lui pardonne.
+Avez-vous une chambre pour cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai plusieurs, répondit la mère Friponne,
+mais il y en a de plus mignonnes les unes que les
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée
+d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est la chambre du nord&mdash;un vrai nid
+d'hirondelle pour la tenue.</p>
+
+<p>&mdash;Cette chambre ferme-t-elle à clé?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un solide verrou en dehors: ça vaut
+mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Et les fenêtres?</p>
+
+<p>&mdash;Une seule, et encore, on peut l'assujettir en
+dehors avec des clous.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous loue cette chambre, mais à une condition:
+vous y garderez cette jeune fille prisonnière
+jusqu'à nouvel ordre&mdash;pendant trois ou
+quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement
+et ne la laisserez manquer de rien; en outre,
+personne ne doit savoir qu'elle est ici, et il
+faut que vous veilliez attentivement à ce qu'elle
+ne s'échappe pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour ça, j'en réponds, interrompit la
+mère Friponne.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. A ces conditions-là, je vous donnerai
+cinquante piastres le jour où je viendrai rendre la
+liberté à cette jeune fille. En attendant, voici dix
+billets de cinq pour vous mettre à même de bien
+soigner ma protégée. Ça vous va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Si ça me va!... c'est-à-dire que la charmante
+poulette sera tellement bien chez la mère Friponne,
+qu'elle n'en voudra plus partir et que vous serez
+obligé de l'emmener de force.</p>
+
+<p>Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse,
+engouffra dans sa poche les précieux billets
+de <i>l'Américain</i> et se mit en devoir d'installer
+Louise dans sa fameuse chambre du nord.</p>
+
+<p>La chose se fit en peu de temps, car les prières
+et les larmes de la pauvre fille ne retardèrent pas
+d'une minute son emprisonnement. La mère Friponne
+avait les fibres du coeur furieusement coriaces,
+et elle en avait vu d'autres que ça sans s'émouvoir.</p>
+
+<p>Quand tout fut terminé et que les verrous furent
+scrupuleusement poussés en travers des ais de
+la porte, la fabricante de whisky en contrebande
+retourna à la cuisine, où l'attendait stoïquement
+Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques
+difficultés, mais la mère, Friponne a encore la
+poigne solide, et tout c'est passé comme sur des
+roulettes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, répondit distraitement Lapierre.</p>
+
+<p>Et il ajouta d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Celle-là, du moins, ne viendra pas se jeter
+dans mes jambes, lors de la signature du contrat.
+Quant à l'autre...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques
+secondes et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Votre cave est-elle sûre?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme,
+songeant à sa petite industrie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je
+n'ai aucunement l'intention d'aller vous dénoncer
+aux agents du fisc. Faites le négoce qu'il vous
+plaira de faire; je n'ai rien à y voir. Vous savez
+ce que je vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne
+sa vie comme il peut, et il n'y a que les sots
+qui crèvent de faim. La contrebande n'est une
+faute que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale
+à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et la mienne aussi, ne put s'empêcher d'ajouter
+la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc
+en paix et ne craignez rien en moi, si vous me servez
+bien. Mais répondez à ma question:</p>
+
+<p>&mdash;Votre cave est-elle sûre?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je crois bien! répondit Friponne, en
+se gourmant... des murs de deux pieds d'épaisseur,
+la porte condamnée, les soupiraux défendus par
+des barreaux de fer gros comme mon poignet!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait
+enfermé là n'en sortirait qu'avec votre permission?</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, oui.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore
+une petite centaine de piastres et à recevoir
+un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai probablement
+lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent,
+mais les deux gaillards qui l'emmèneront
+ici vous aideront à le calmer... D'ailleurs, vous ne
+le garderez pas longtemps.</p>
+
+<p>La mère Friponne était éblouie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon bon monsieur, s'écria-t-elle, quel
+fier homme vous faites et je vous remercie donc!...
+Deux cents piastres! mais c'est une petite fortune!</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de la gagner loyalement, répliqua
+Lapierre, se disposant à partir.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient
+plutôt de l'enfer que de chez la mère Friponne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain.
+Au revoir.</p>
+
+<p>Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers
+Québec, tout en grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon petit Després, il paraît que je t'ai
+manqué; mais j'ai bien peur que, tout de même,
+tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves
+que tu lui as promises...</p>
+
+<p>Quant à, la vieille et à son fils Simon, ils se mirent
+tranquillement à table, comme d'honnêtes
+travailleurs qui ont fait une bonne journée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXIII</h3>
+
+<h3 class="sub">Dans la gueule du loup</h3>
+
+<p>Il était environ dix heures quand Lapierre quitta
+la maison de la mère friponne.</p>
+
+<p>La nuit était noire, et c'est à peine si quelques
+rares étoiles scintillaient au firmament.</p>
+
+<p>Le fiancé de Laure descendit vivement la route
+de Charlesbourg, s'engagea sur le pont Dorchester,
+prit la rue du même nom, grimpa à la Haute-Ville
+par le grand escalier, tourna à gauche dans
+la rue Saint-Georges, coudoya les remparts, passa
+sous les arcades de la massive porte Saint-Jean,
+longea l'esplanade et, finalement, s'arrêta devant
+une haute maison de la rue Saint-Louis.</p>
+
+<p>Il était arrivé.</p>
+
+<p>Lapierre sonna.</p>
+
+<p>Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une
+femme d'un certain âge, tenant une lampe à la
+main, se présenta dans l'entrebâillement.</p>
+
+<p>Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle
+s'empressa de s'effacer, tout en murmurant avec
+respect:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, monsieur Lapierre...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, répondit rapidement ce dernier;
+personne n'est venu, Madeleine?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur... c'est-à-dire oui... deux espèces
+d'individus, mal étriqués et sentant la boisson que
+ça soulevait le coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l'ai
+déjà dit... A quelle heure ces hommes se sont-ils
+présentés?</p>
+
+<p>&mdash;Environ vers cinq heures, cette après-midi.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Et doivent-ils revenir?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours
+de la soirée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet
+privé&mdash;vous savez... celui du fond. En attendant,
+donnez-moi vite à souper, car je meure de
+faim.</p>
+
+<p>Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs
+avaient, monté un escalier et s'étaient rendus dans
+un élégant salon du second étage, où Lapierre se
+laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant
+que la table fût dressée dans la salle à manger, située
+en arrière.</p>
+
+<p>Là, douillettement assis sur le crin élastique et
+reposant ses membres courbaturés par une course
+de plusieurs heures, le sinistre personnage se prît
+à réfléchir.</p>
+
+<p>La journée avait été fertile en émotions, et la
+succession rapide des événements qui s'y étaient
+déroulés n'avait pas permis à Lapierre de les peser
+mûrement. Il était donc bien aise de se trouver
+enfin seul avec ses pensées, afin d'y mettre un peu
+d'ordre et de tirer les conclusions qui devaient en
+découler.</p>
+
+<p>Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner
+tous les incidents de ce jour mémorable, à
+les analyser, à les disséquer, à en rechercher les
+causes, à en prévoir les conséquences.</p>
+
+<p>Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la
+voix de Madeleine, annonçant à plusieurs reprises
+que le souper était servi, n'avait pas même le privilège
+d'arriver jusqu'à l'entendement du maître.</p>
+
+<p>Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre
+des nuages. Il passa la main sur son front
+et murmura, en forme de conclusion:</p>
+
+<p>&mdash;En somme, la journée n'a pas été aussi mauvaise
+que j'aurais pu m'y attendre... Louise ne
+parlera pas, et, Lenoir <i>alias</i> Després ne parlera
+plus. Cette idée de faire servir la masure de la
+mère Friponne à mes petits projets n'est pas trop
+mal trouvée, et je ne regrette pas mon voyage
+d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères
+qui vont venir tout à l'heure. On n'a jamais
+trop de connaissances... Allons, ne nous laissons
+pas aller au découragement et mangeons
+de bon appétit.</p>
+
+<p>Après s'être ainsi réconforté le moral, Lapierre
+se dirigea vers la salle à manger, disposé à en faire
+autant pour le physique.</p>
+
+<p>Les bandits de profession ont cela d'excellent,
+c'est qu'ils perdent rarement l'appétit et que les
+situations les plus terribles ne réagissent pas sur
+leur estomac.</p>
+
+<p>Lapierre prit donc tranquillement son souper,
+tout connue s'il n'eût pas, quelques heures auparavant
+assommé un homme et séquestré une fille.</p>
+
+<p>Le remords&mdash;cet hôte implacable qui vient s'asseoir
+dans les consciences bourrelées&mdash;ne se montra
+même pas à l'horizon, et l'âpre chercheur de
+dot se leva de table, n'ayant plus en tête que des
+idées riantes.</p>
+
+<p>Il repassa dans son salon et s'étendit nonchalamment
+sur une causeuse; mais cinq minutes ne
+s'étaient pas écoulées qu'un violent coup de sonnette
+retentit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit
+Lapierre.</p>
+
+<p>Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située
+tout à fait au fond de la maison et qu'il appelait
+judicieusement son <i>cabinet privé</i>.</p>
+
+<p>Là, en effet, ne pénétraient que quelques rares
+privilégiés et ne se traitaient que des affaires plus
+ou moins véreuses; il y allait, plus de gens dignes
+de coucher à la prison, que de figurer au bal du
+lieutenant-gouverneur.</p>
+
+<p>C'est que Lapierre, avec ses instincts innés de
+crime et l'éducation pernicieuse qu'il avait puisée
+dans les camps américains, en qualité d'espion,
+éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double
+existence: l'une au grand jour, irréprochable,
+élégante, presque fastueuse, avec ses exigence
+multiples, tant au point de vue du logement et des
+relations, qu'à celui du domestique en livrée de rigueur;
+l'autre cachée, cauteleuse et enveloppée de
+ténébreuses précautions.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi ce maître en fait d'intrigues
+avait chez lui deux lieux de réception: l'un public,
+donnant sur la rue, l'autre privé, prenant
+jour du côté de la cour.</p>
+
+<p>C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour
+recevoir ses nocturnes visiteurs.</p>
+
+<p>Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être
+introduits.</p>
+
+<p>Nous devons à la vérité de dire qu'ils ne payaient
+pas de mine, bien qu'ils ne se ressemblassent guère.
+L'un, grand, gros, fortement charpenté, avait
+cette physionomie placide et brutale que donne
+l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, pâle et
+presque imberbe, possédait une figure intelligente,
+mais où il y avait plus d'astuce et d'audace cynique
+que de toute autre chose.</p>
+
+<p>Le premier répondait au prénom de <i>Bill</i>; le
+second s'appelait le plus innocemment du monde
+<i>Passe-Partout</i>. Tous deux étaient bizarrement
+vêtus de hardes disparates, peu faites pour
+leur taille.</p>
+
+<p>Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine.
+Ils firent trois pas dans le cabinet, puis
+s'inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette
+position, ils attendirent poliment, le chapeau bas,
+que le maître du logis leur adressa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance
+ses visiteurs, voilà deux sujets qui
+ne me paraissent pas difficiles à discipliner... Du
+diable si je n'en fais pas quelque chose!</p>
+
+<p>Puis, tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves.</p>
+
+<p>Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un
+même mouvement, s'écrasèrent sur le bord de leur
+chaise respective. Tout cela sans articuler une
+parole.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant,
+causons. Lorsque je vous ai rencontré, il y a
+quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter,
+vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la dureté
+des temps et de la stagnation des affaires dans
+votre ligne?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est le cas, affirma le petit homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le cas, appuya le gros.</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez que, du temps de Tom Leblond,
+les choses allaient mieux et que peu de nuits s'écoulaient
+sans qu'il vous eut déterré quelque bon
+coup à faire, quelque petite mine à exploiter...?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! rien de plus vrai, modula la voix
+flûtée du blanc-bec.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore
+de l'hercule.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut,
+c'était un chef habile, une espèce de chien de
+chasse, ayant assez de flair pour découvrir le gibier
+et le faire lever...?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, c'est justement ça! firent en choeur
+les deux voyous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous
+que je sois votre chef pendant quelques
+jours et que je vous fasse gagner, sans danger, dix
+fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant
+votre peau?</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez ça, vous? demanda vivement
+Passe-Partout, ébloui de la perspective.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement
+Lapierre. J'ai besoin de deux hommes, hardis,
+sans préjugés, incorruptibles, et je m'adresse à
+vous de préférence à bien d'autres. Acceptez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est
+plus cher.</p>
+
+<p>&mdash;Ni tuer, ni voler.</p>
+
+<p>&mdash;Ni aller à confesse? ricana Passe-Partout.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y
+aura peut-être un oiseau à mettre en cage et un
+autre à garder... voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage?</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous
+allez gaspiller votre argent, maître, fit honnêtement
+remarquer Passe-Partout.</p>
+
+<p>&mdash;Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé...
+S'il y avait quelque magasin à piller ou
+un gênant à assommer, je ne dis pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai
+pas dit que l'oiseau se laisserait mettre en cage
+sans se débattre... C'est un malin.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! fit Bill, en détirant ses formidables
+biceps.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera ton lot, mon brave.</p>
+
+<p>&mdash;<i>All right!</i> j'en suis.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne
+sera multiple; je te fais mon collaborateur,
+mon lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me comblez, fit le voyou avec humilité.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ça y est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons le prix.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lésinerai pas: quatre piastre par jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons cinq: c'est un compte plus rond.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous
+donner mes instructions.</p>
+
+<p>Ici, Lapierre développa minutieusement son plan
+de campagne, sans toutefois se compromettre par:
+des explications trop circonstanciées. Pendant
+près d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs
+et respectueux, le rôle qu'ils devaient jouer
+dans le grand drame qui se préparait. Pas un détail
+ne fut omis, pas une précaution négligée. La
+trame qui devait envelopper la malheureuse Laure
+et ses amis fut si bien ourdie, que le rusé Passe-Partout,
+dans un élan de sincère admiration, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, Tom Leblond n'était qu'un farceur à
+côté de vous!</p>
+
+<p>Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre
+cachée du coeur de l'ancien espion?... c'est ce que
+nous ne pouvons dire; mais son oeil brilla d'une
+étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers
+deux heures du matin, par les ordres suivants:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends
+immédiatement à ton poste d'observation, en arrière
+de chez la mère Friponne. Quant à toi, Passe-Partout,
+dégringole jusque sur le bord du cap
+et ne perd pas de vue la maison des Gaboury. Bonsoir,
+mes braves. A demain.</p>
+
+<p>Un quart-d'heure après, le fiancé de Mlle Privat
+dormait du sommeil du juste.</p>
+
+<p>La nuit s'écoula toute entière en songes rosés,
+et, lorsqu'il s'éveilla, l'heureux Lapierre put constater
+que le soleil était déjà haut.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que, au moment de toucher le but, je
+m'amollirais dans les délices de Capoue? se dit-il...
+est-ce que je deviendrais paresseux?</p>
+
+<p>Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement
+du lit et s'habilla. Puis, cette opération
+terminée, il se rendit à la salle à manger, où les
+arômes du moka saturaient délicieusement l'atmosphère.</p>
+
+<p>Mais, à ce moment, un formidable carillon agita
+la sonnette correspondant à la porte de la rue, et
+Madeleine courut ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lapierre? demanda une voix impérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y est pas, répondit l'organe doucereux de
+Madeleine... c'est-à-dire... enfin, je vais aller voir.</p>
+
+<p>Et la femme de charge remonta l'escalier. Mais
+le visiteur la suivit quatre à quatre et se trouva
+sur le palier, à l'entrée de la salle à manger, en
+même temps qu'elle.</p>
+
+<p>C'était le Caboulot!</p>
+
+<p>Apercevant Lapierre, il marcha droit à lui et articula
+froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur! misérable, qu'as-tu fait de ma
+soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Votre soeur! balbutia Lapierre, interdit et
+cherchant à reconnaître le jeune homme qui l'apostrophait
+ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma soeur, ma soeur Louise Gaboury que
+tu as voulu ruiner de réputation autrefois, et que
+tu as volée hier!... Qu'en as-tu fait?... où est-elle?
+Parle vite, scélérat.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou, répondit l'ancien espion, se remettant
+et voyant à qui il avait, affaire... Je ne
+sais ce que vous voulez dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur,
+espion, assassin et faussaire que tu es!&mdash;eh
+bien! je vais t'ouvrir l'intelligence. Dis-moi de
+suite où tu as traîné ma soeur, la nuit dernière,
+ou, sur mon salut, tu es mort.</p>
+
+<p>Et le jeune homme, tirant un revolver de sa
+poche, ajusta Lapierre.</p>
+
+<p>Celui-ci devint fort pâle. Néanmoins, une seconde
+après, il se remit.</p>
+
+<p>&mdash;Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il; je
+vais vous satisfaire.</p>
+
+<p>Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois
+cesser de menacer l'espion de son regard... Mais il
+vit aussitôt Lapierre éclater de rire et se sentit
+lui-même enlacer par deux bras nerveux, qui ïe réduisirent
+à l'impuissance.</p>
+
+<p>Ces deux bras intempestifs n'appartenaient à
+rien moins qu'au collaborateur Passe-Partout.</p>
+
+<p>Suivant les ordres de son nouveau maître, le mouchard
+improvisé s'était aposté derrière les remparts,
+en face de la maison où logeait, la famille
+Gaboury. Là, par la baie d'une embrasure, il
+avait vu sortir le Caboulot et s'était lancé aussitôt
+sur sa piste. Grand avait été son étonnement
+en voyant le jeune homme pénétrer chez le patron
+Lapierre; mais Passe-Partout, surmontant cette
+impression, s'était dit que peut-être il ne serait
+pas de trop dans l'explication qui ne pouvait
+manquer d'avoir lieu, et il était entré sur les talons
+du <i>filé</i>.</p>
+
+<p>On a vu que, sa bonne étoile aidant, le jeune policier
+<i>in partibus</i> était arrivé juste à point
+pour sauver la précieuse existence de son patron.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, l'imprudent Caboulot fut garrotté
+et mis hors d'état de nuire.</p>
+
+<p>Lapierre passa alors dans son cabinet privé et
+ouvrit une petite porte, masquée par le bureau sur
+lequel il écrivait. Cette porte, en tournant sur ses
+gonds, laissa voir une chambre noire, étroite, une
+sorte de <i>dépense</i>, qui ne recevait le jour que
+par un petit châssis de deux vitres, soigneusement
+grillé.</p>
+
+<p>C'est là que le malheureux enfant, ficelé comme
+une momie, fut jeté, en proie à la rage et au désespoir.</p>
+
+<p>Passe-Partout fut installé à la porte, pendant
+que Lapierre, triomphant, lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher collaborateur, ton entrée en campagne
+a été un coup de maître, et, pour te récompenser
+je te nomme gouverneur de cette prison.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXIV</h3>
+
+<h3 class="sub">Ou Bill et Passe-Partout se distinguent</h3>
+
+<p>Enjambons maintenant par-dessus les trois jours
+qui nous séparent du fameux bal de Madame Privat.
+Aussi bien, les choses ont marché pendant
+que nous étions occupés ailleurs et l'organisation
+ne laisse plus rien à désirer. Tout est prêt pour
+la fête; les musiciens sont à leur poste, et le chef
+d'orchestre n'attend plus que le signal de la maîtresse
+du logis pour faire mugir ses cuivres et vibrer
+ses cordes.</p>
+
+<p>Dans le grand salon et les pièces adjacentes de la
+Folie-Privat, ce ne sont que toilettes éblouissantes,
+fastueuses pierreries, parfums enivrants,
+soyeux frous-frous. Tout Québec est là&mdash;du
+moins le Québec aristocratique, le Québec de la
+<i>fashion</i>, la quintessence de la société dorée.
+Brunes et blondes; sémillantes Canadiennes-françaises
+à la noire chevelure; plantureuses Anglaises
+aux tresses fauves; rentiers ventrus et journalistes
+diaphanes; politiciens bavards et financiers
+discrets, officiers de la garnison tout chamarrés de
+torsades d'or, et hommes de lettres en modestes
+habits noirs; maris, femmes et filles... tout y est
+rien ne manque!</p>
+
+<p>C'est que le gigantesque festival donné par la
+veuve du colonel Privat n'était pas chose commune
+à cette époque. La bonne ville de Québec, tressaillant
+jusque dans ses assises de granit, s'en
+était entretenue pendant huit jours et avait fait
+des préparatifs considérables pour y être dignement
+représentée&mdash;si bien que la date du 26 juin,
+cette année-là, fut sur le point d'éclipser sa soeur
+aînée du 24, le jour national des Canadiens-français,
+la Saint-Jean-Baptiste!</p>
+
+<p>Dès huit heures du soir, les équipages encombraient
+l'avenue de la Folie-Privat et le pérystile
+du cottage s'encombrait de falbalas et de volants.
+Vers dix heures, tous les invités étaient rendus et
+l'orchestre entamait les premières mesures du quadrille
+d'honneur.</p>
+
+<p>Il va sans dire que le héros de la soirée, Joseph
+Lapierre, figurait dans cette danse d'ouverture, à
+côté de Mlle Privat qu'il devait épouser le lendemain
+matin. Les deux jeunes gens avaient pour
+vis-à-vis, un haut dignitaire du gouvernement,
+donnant la main à Mlle Privat, tandis que les autres
+figurants étaient des officiers de la garnison.</p>
+
+<p>Pendant que ces messieurs et ces dames vont déployer,
+au son d'une musique tapageuse, les grâces
+de leurs personnes et la désinvolture de leurs
+mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas
+vers le parc.</p>
+
+<p>N'oublions pas que mous sommes à la fin du
+mois de juin et qu'à cette époque de l'année l'atmosphère
+d'une salle de bal laisse à désirer sous
+le rapport de la fraîcheur.</p>
+
+<p>En outre de cette considération, disons de suite
+qu'en cette nuit fameuse où la riche madame Privat
+donnait l'hospitalité à l'élite de Québec, la
+température était quasi-tropicale. Et puis, la
+nuit avait de si alléchantes invitations, les arômes
+champêtres étaient si pénétrants, les rameaux
+feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune
+déversait avec tant de libéralité les larges gerbes
+de sa lumière veloutée dans les allées aux bords
+frangés d'ombre, la brise courait si douée à travers
+la ramée sonore... que vraiment la tentation
+devenait trop forte, et que le parc recevait plus
+de promeneurs que le cottage de chorégraphes.</p>
+
+<p>Couples amoureux de la solitude à deux; adeptes
+de la <i>dive</i> et du buffet, éprouvant le besoin
+de se rafraîchir les tempes et les idées; personnages
+de tapisserie qui vont au bal pour regarder
+faire les autres; hommes d'affaires que la déesse
+Terpsichore ne séduit pas et qui préfèrent causer
+dépression commerciale ou change sterling, pendant
+que le commun dos mortels s'amuse; <i>cavaliers</i>
+et <i>blondes</i> à qui le tête-à-tête sous les
+arbres feuillus ne peut jamais déplaire; fumeurs
+affamés, inhumainement chassés du voisinage des
+dames; <i>beaux</i> en quêtes d'aventures; enfin, rêveurs
+pour qui le spectacle d'une mélancolique
+nuit d'été l'emporte sur la vue de pauvres danseurs
+suant à grosses gouttes:&mdash;tout cela se
+croisait, défilait, caquetait dans le jardin du cottage.</p>
+
+<p>Le coup d'oeil était charmant.</p>
+
+<p>Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout
+grâce aux reflets multicolores de plusieurs lanternes
+chinoises disposées avec goût de distance en
+distance, aux points de jonction des allées, robes
+blanches, manteaux rouges, chevelures dénouées&mdash;blondes
+ou brunes&mdash;rubans de toutes nuances, habits
+de toutes formes apparaissaient sous un aspect
+pittoresque au possible.</p>
+
+<p>C'était un tableau mouvant, où les couleurs, les
+ombres, les sujets changeaient à toute seconde,
+comme dans une représentation de fantasmagorie!</p>
+
+<p>Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le
+murmure frais et perlé des voix de femmes, ou le
+grondement plus sonore des organes masculins!</p>
+
+<p>Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la
+salle de danse&mdash;contenant et contenu.</p>
+
+<p>Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait
+nonchalamment ses pas dans les larges allées du
+parc de la Folie-Privat, il y avait probablement
+quelques personnes ayant, un autre but que celui
+de se distraire.</p>
+
+<p>Deux individus, entre autres, marchaient avec
+un peu trop de circonspection et se faufilaient
+avec infiniment trop de soins derrière les épais rameaux
+bordant les allées, pour ne pas éveiller de
+prudentes appréhensions.</p>
+
+<p>Ces deux compères&mdash;un grand et un petit&mdash;après
+une foule de détours et de contremarches,
+s'arrêtaient enfin derrière un banc presque entièrement
+dissimulé sous le feuillage d'un sapin de
+rond-point.</p>
+
+<p>On se rappelle que cet endroit avait été précisément
+choisi par Gustave Després pour sa première
+entrevue avec Mlle Privat.</p>
+
+<p>Une fois là, nos deux individus se tapirent de
+leur mieux dans le taillis et ne bougèrent plus.</p>
+
+<p>Il était alors près de onze heures, et, dans le
+grand salon du cottage, la danse faisait fureur.
+Seul à peu près, ce carrefour éloigné du parc manquait
+de promeneurs, tandis que les échos de tous
+les bosquets des alentours redisaient les frais
+éclats de rire ou le murmure plus doux des conversations
+enjouées.</p>
+
+<p>Un quart-d'heure se passa, pendant lequel le silence
+ne fut troublé que par le cric-crac des coléoptères
+se jouant au milieu des hautes herbes du gazon.</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, une voix aigre et d'un timbre
+caractéristique surgit des profondeurs en arrière
+du banc.</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! disait la voix, je commence à
+m'embêter. Le particulier est capable de ne pas
+venir.</p>
+
+<p>&mdash;Il viendra, répondit un formidable organe de
+basse-taille: le patron l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Il devrait être ici depuis une bonne demi-heure...
+Tu vas voir que ce chameau-là va nous brûler
+la politesse, répliqua la voix de fausset.</p>
+
+<p>&mdash;La consigne est d'attendre, se contenta de
+repartir stoïquement la contre-basse.</p>
+
+<p>Mais ce parti philosophique ne plut, paraît-il,
+que médiocrement au premier interlocuteur, car il
+émergea bientôt d'un bouquet de feuillage et s'avança
+de quelques pas dans la direction du rond-point.
+Ce mouvement compromit gravement l'incognito
+du personnage... En effet, un indiscret
+rayon de lune tombant d'aplomb des régions célestes,
+éclaira soudain la figure de maître Passe-Partout.</p>
+
+<p>Effrayé de ce sans-gêne compromettant, le collaborateur
+de Lapierre se replongea bien vite dans
+l'obscurité du feuillage, où il rejoignit son compagnon,
+qui n'était autre que Bill.</p>
+
+<p>Que faisaient là les deux bandits et dans quel
+but sinistre se dérobaient-ils ainsi aux rayons même
+de la lune?</p>
+
+<p>On le devine aisément. Ils avaient pour instructions
+d'empocher une nouvelle entrevue entre, le
+Roi des Étudiants et la fiancée de Lapierre. Ce
+dernier jouait là sa dernière carte, il le savait
+bien; mais que le coup réussit, et aucun obstacle
+sérieux ne subsistait plus entre Laure et lui, entre
+la fortune et l'âpre convoitise.</p>
+
+<p>Depuis deux jours, l'habile prétendant avait
+tout mis en oeuvre pour détruire, dans l'esprit de
+Mlle Privat, l'effet produit par les révélations de
+Després; et nous devons avouer que l'ex-fournisseur
+n'avait pas trop mal réussi, puisque la pauvre
+jeune fille, à bout d'arguments, n'avait pu
+trouver d'autre échappatoire que celui-ci: «Je ne
+demande qu'à être convaincue. Si M. Després ne
+m'apporte pas les preuves qu'il m'a promises, eh
+bien! je croirai comme vous qu'il n'a voulu que
+se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le
+cas contraire, n'espérez pas que je faiblirai devant
+d'audacieuses menaces.»</p>
+
+<p>L'enlèvement de Louise, la séquestration du Caboulot,
+et la maladie de Després&mdash;toutes choses
+ignorées complètement de Mlle Privat et de ses
+amis&mdash;servaient à merveilles les projets criminels
+de Lapierre, et pourvu que la nuit du bal se passât
+sans encombre, la situation était enlevée.</p>
+
+<p>Mais il y avait cent à parier que le tenace Roi
+des Étudiants n'abandonnerait pas de la sorte une
+partie presque gagnée. Sa blessure n'avait pas eu
+de suite fatales, et il était en état de venir au rendez-vous
+donné à Laure, puisque, le matin même,
+Passe-Partout l'avait vu se promener dans la
+chambre de la maison Gaboury.</p>
+
+<p>Seulement, allait-il se présenter ouvertement, par
+l'avenue du cottage, ou se faufiler dans le parc,
+comme lors de sa première visite?... c'est ce qu'il
+était, un peu difficile de prévoir, même pour un habile
+espion habitué à toutes les roueries.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi; ne voulant rien laisser au capricieux
+hasard, Lapierre avait jugé prudent de
+prévoir les deux éventualités, en plaçant deux
+sentinelles à l'entrée de l'avenue et deux autres
+près du rond-point.</p>
+
+<p>De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Després
+eût une fière chance pour arriver jusqu'à Laure.</p>
+
+<p>Aussi donna-t-il tête baissée dans le traquenard,
+malgré le soin qu'il prit de pénétrer dans le parc
+par la grande allée du rond-point, éclairée ce soir-là
+comme en plein jour.</p>
+
+<p>Au moment où il longeait le banc derrière lequel
+se tenaient accroupis nos deux bandits de toute à
+l'heure, il fut terrassé et bâillonné, puis solidement
+garrotté, sans même avoir eu le temps de pousser
+un cri.</p>
+
+<p>Bill et Passe-Partout n'en étaient pas à leur
+coup d'essai dans ce genre d'opération, et il faut
+leur rendre cette justice qu'ils faisaient toujours
+leur besogne en conscience.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, ils se surpassèrent même... si bien
+que l'illustre Passe-Partout grommela joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! si le patron n'est pas satisfait, il
+faut qu'il soit crânement difficile... car nous travaillons,
+parole d'honneur, comme de vrais <i>artisses</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la
+voiture, et filons proprement vers la geôle de la
+mère Friponne.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, les deux chenapans eurent disparu
+dans les profondeurs du parc, traînant avec
+eux leur victime, réduite à la plus complète impuissance.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXV</h3>
+
+<h3 class="sub">Trop tard</h3>
+
+<p>Environ une demi-heure après l'audacieux enlèvement
+auquel nous venons d'assister, et pendant
+qu'une lourde voiture soigneusement fermée entraînait
+rapidement Després vers la distillerie de la
+mère Friponne, l'orchestre installé dans le grand
+salon du cottage entamait les premières mesures
+d'une valse.</p>
+
+<p>Les danseurs étaient à leur poste et le gracieux
+balancement du départ faisait déjà ondoyer tous
+les couples impatients, lorsque deux nouveaux figurants
+se jetèrent dans la chaîne mouvante, au
+moment où la danse s'ébranlait.</p>
+
+<p>Le tourbillon s'arrêta une seconde et chacun
+s'empressa de faire place au couple retardataire.</p>
+
+<p>Quand nous aurons dit que les arrivants n'étaient
+autres que Paul Champfort, le neveu, et
+Laure Privat, la fille de l'amphitryon, personne
+ne s'étonnera de la complaisance empressée des
+valseurs.</p>
+
+<p>Cependant, la valse n'avait pas été interrompue,
+et, glissant en cadence sur le parquet, chaque couple
+tournoyait, défilait, disparaissait, pour revenir
+et disparaître encore. Les falbalas des danseuses,
+subissant les lois de la force centrifuge, s'épanouissaient
+en rond, s'élevant à chaque mouvement
+giratoire, pour retomber quand ce mouvement
+diminuait ou cessait. Mais les cavaliers infatigables,
+enlevés par une formidable musique,
+enivrés par les parfums s'exhalant des toilettes féminines
+violemment secouées, ne laissaient guère
+de repos à ces pauvres falbalas... et le gigantesque
+serpent de valseurs continuait toujours à dérouler
+ses anneaux de couples enlacés.</p>
+
+<p>Paul Champfort subissait, plus que tout autre,
+l'enivrement général.</p>
+
+<p>Le contact de la femme aimée, de cette malheureuse
+Laure qu'il allait perdre à jamais dans quelques heures;
+l'entraînement irrésistible de la cadence:
+les notes éclatantes des cuivres, où se mariaient
+les sons moelleux des clarinettes et les trilles
+aigus des violons; ces effluves magnétiques
+qui s'échappent des prunelles animées des femmes;
+et par-dessus tout, l'haleine tiède et haletante de
+sa danseuse, lui arrivant au visage par bouffées
+aromatiques... tout cela lui monta au cerveau
+comme une fumée d'or et lui donna le vertige.</p>
+
+<p>Il arriva même un moment où, perdant tout contrôle
+sur lui-même et dominé par un irrésistible besoin
+d'épanchement, il se baissa vers l'oreille de
+Laure et lui souffla ardemment: «Oh! je t'aime! je t'aime!»</p>
+
+<p>La jeune fille leva vers son cousin un regard brûlant,
+sentit courir dans ses veines un frisson de
+fièvre, puis, faiblissante et pâle, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez. Je me sens tout étourdie... Retirons-nous.</p>
+
+<p>Champfort obéit.</p>
+
+<p>Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la
+soutenant de son bras droit, dans une pièce contiguë,
+où il la déposa sur un canapé.</p>
+
+<p>Puis, s'emparant d'une carafe d'eau frappée, il
+en humecta son mouchoir, et bassina les tempes de
+Laure.</p>
+
+<p>La jeune créole parut se remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez-vous mieux, Laure? demanda
+doucement Champfort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cousin, merci... ce n'était d'ailleurs
+qu'un simple étourdissement. La valse me produit
+toujours cet effet-là.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes toute pâle!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien. Ne parlons pas de cela; les
+couleurs me reviendront avec le repos.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que j'appelle ma tante?</p>
+
+<p>&mdash;N'en faites rien, et asseyez-vous plutôt là,
+près de moi.</p>
+
+<p>Et voyant le jeune homme se troubler un peu;</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas mon médecin? ajouta-t-elle en
+souriant faiblement. Vous tiendrez compagnie à
+votre malade.</p>
+
+<p>Champfort prit place sur le canapé; mais une secrète
+pensée se traduisit, malgré lui, dans son regard
+et il jeta un coup d'oeil sur la porte donnant
+sur le salon.</p>
+
+<p>Laure vit ou plutôt devina ce regard.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, dit-elle; vous craignez
+que mon fiancé ne prenne ombrage de notre tête-à-tête?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Champfort.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous. Monsieur Lapierre était sorti,
+vous le savez, lorsque nous avons valsé ensemble...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en effet...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il n'est pas rentré, que je sache?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il rentrera... et, à dire vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas à lui procurer l'occasion de
+m'humilier par ses airs vainqueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à redouter... On ne peut chanter
+victoire quand il n'y a pas eu combat.</p>
+
+<p>Champfort baissa la tête et soupira intérieurement:
+«Elle n'a pas entendu mon aveu! se dit-il...
+C'est peut-être tant mieux... N'y pensons
+plus.»</p>
+
+<p>«Vous ne répondez pas? reprit la jeune créole,
+d'une voix un peu émue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, qu'ai-je à répondre... sinon que vous
+êtes la logique même?</p>
+
+<p>&mdash;Vous admettez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, causons, puisque rien ne nous en
+empêche.</p>
+
+<p>Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise,
+puis répondit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Causons. Aussi bien, est-ce probablement la
+dernière fois que nous en avons l'occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! murmura Laure.</p>
+
+<p>Il y eut alors un silence de quelques secondes,&mdash;silence
+pénible et plein d'anxiété. Les deux jeunes
+gens semblaient également mal à l'aise: Champfort
+pâle et soucieux, la jeune fille émue et agitée
+de pensées tumultueuses.</p>
+
+<p>A la fin, Laure parut recouvrer toute sa présence
+d'esprit et elle commença sur un ton indifférent:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Paul, comment va la fête?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, elle me semble très brillante, répondit
+le jeune homme, ne sachant où voulait en venir
+sa cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Tout Québec, y est, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, tout Québec de la haute, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne manque guère, à ce qu'Edmond m'a dit
+que cinq ou six invités?</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus que je ne puis dire, n'ayant pas vu
+la liste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis
+se sont rendus?</p>
+
+<p>&mdash;Tous... moins un, répondit Champfort, dont
+le front s'assombrit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel est ce monsieur qui fait ainsi défaut?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un de mes compagnons d'Université, un
+ami d'Edmond.</p>
+
+<p>&mdash;Gomment s'appelle-t-il? demanda Laure avec
+plus d'agitation qu'elle n'en voulait laisser paraître.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle Gustave Després, répondit Champfort,
+en baissant la voix et regardant de nouveau
+du côté du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc à vous retourner ainsi?
+Est-ce que par hasard, le nom de ce monsieur Després
+ne pourrait se prononcer à haute voix et devant
+tout le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une énigme?</p>
+
+<p>&mdash;Le mot en est facile. C'est que le nom de
+Gustave pourrait éveiller de vilains souvenirs
+dans l'esprit de certaine personne.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant
+<i>certaine personne</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Je parle au singulier, ma cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah...</p>
+
+<p>Laure hésita une seconde, puis reprenant:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que cette personne, je la connais...</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez son nom, sa figure, son physique
+enfin, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas son moral, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous devinez si juste, que c'est plaisir de vous
+poser des énigmes, ma chère Laure.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, au moins, que je vous aie nommé la
+personne qui, dans votre esprit, n'aime pas à entendre
+prononcer le mot <i>Gustave</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! celui que vous soupçonnez de
+frayeurs si puériles n'est autre que M. Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, chère cousine. M. Joseph Lapierre
+est l'homme chez qui le nom de <i>Gustave</i>
+éveillerait de terribles souvenirs et qui préférerait
+voir le diable en personne arriver ici ce soir ou
+demain matin, que d'apercevoir tout-à-coup Gustave
+Després, au seuil du grand salon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi sûr que je le suis d'avoir près de moi
+une malheureuse jeune fille glissant sur la pente de
+la perdition.</p>
+
+<p>Laure eut un véritable frisson. Elle crispa sa
+main sur le bras de son cousin et lui dit d'une voix
+altérée:</p>
+
+<p>&mdash;Paul, Paul, ce que vous affirmez là est grave,
+et vous me devez une explication.</p>
+
+<p>Champfort se taisait..</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, vous dis-je, insista la jeune créole,
+en le regardant fixement. Pourquoi suis-je en
+voie de me perdre et comment le nom de M. Gustave
+Després se trouve-t-il mêlé aux affaires de
+mon fiancé?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon! murmura le jeune homme, sur
+la point de céder.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?... Vous me le demandez?... Mais,
+apparemment, à me sauver de l'abîme où je glisse,
+d'après vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous l'aurez, cette explication, répondit
+Champfort résolument. Elle sera courte,
+mais claire. Vous voulez savoir pourquoi Gustave
+Després, s'il apparaissait tout-à-coup à la Folie-Privat,
+produirait sur votre fiancé l'effet de la
+tête de Méduse?... Je vais vous le dire. C'est que
+Després possède la preuve que Lapierre est un misérable,
+absolument indigne d'aspirer à votre
+main. Bien, plus, ma pauvre Laure, ce même Després
+pourrait établir qu'un ruisseau de sang sépare
+les deux personnes qui vont unir demain leur
+destinée, et que votre mariage serait l'alliance
+monstrueuse du loup et de la brebis.</p>
+
+<p>Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment
+convaincue de son cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il va venir, il doit venir, M. Després!
+s'écria-t-elle inconsidérément.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous fait dire cela?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà quatre jours que Gustave a quitté son
+logis, et, depuis, il n'a pas reparu.</p>
+
+<p>&mdash;Ciel! dites-vous vrai?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fouillé tout Québec pour le retrouver ou
+avoir seulement un renseignement sur son compte,
+mais sans le moindre résultat.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu!... et ces preuves qu'il m'a
+promises, ces preuves établissant...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! interrompit Champfort, stupéfait,
+vous auriez vu Gustave Després?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, s'écria la jeune créole, s'apercevant
+trop tard de son indiscrétion involontaire,
+oui, je l'ai vu et nous avons longuement conversé
+ensemble. Je connais toutes les graves accusations
+qui pèsent sur mon fiancé; je sais qu'il a
+été espion dans l'armée américaine; je sais qu'il
+ne me recherche que pour ma dot; je sais enfin
+qu'il a probablement des fautes plus graves à se
+reprocher. Et cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, de grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, si tout cela n'est pas prouvé, si
+M. Després n'arrive pas avant demain, ou plutôt
+ce matin, à six heures, rien au monde ne pourra
+empêcher ce Lapierre de devenir mon mari, une
+heure plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, parce qu'il a ma parole; en second
+lieu, parce que&mdash;faute de preuves du contraire&mdash;je
+dois obéir à la voix d'un mourant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible, cela! Vous ne pouvez
+ainsi sacrifier votre existence entière à un doute,
+à un sentiment de piété enthousiaste. Vous vous
+devez à vous-même, vous devez à vos parents, à
+vos amis d'attendre au moins qu'une aussi malheureuse
+situation soit clairement définie, que des
+preuves vous arrivent...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! impossible! répondit Laure,
+avec une conviction douloureuse. Ah! c'est une
+terrible position que la mienne, et la fatalité est
+là qui me pousse à l'autel, me répétant sans cesse:
+«Femme, fais ton devoir!...» Je le ferai, cet
+inexorable devoir; j'ensevelirai sous mon blanc
+voile de mariée ma jeunesse mes illusions, mon
+coeur, tout!...</p>
+
+<p>Et la malheureuse jeune fille étouffa un long sanglot.</p>
+
+<p>Champfort perdit la tête. Il saisit brusquement
+les deux mains de sa cousine, et d'une voix où
+tremblait la passion si longtemps comprimée:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'écria-t-il, tu ne feras pas cela, ma
+bonne Laure; non, tu ne seras pas l'enjeu de la
+partie jouée par un misérable; non, tu n'iras pas
+broyer ton coeur sous le corsage de ta robe nuptiale!...
+car je ne veux pas, moi; car, aux ignobles
+calculs de Lapierre, j'opposerai mon amour
+sans tache pour toi, mon amour que six années
+d'amertumes contenues rendent sacré!</p>
+
+<p>Et le jeune étudiant, beau de douleur et de noble
+passion, se laissa glisser aux genoux de sa cousine.</p>
+
+<p>Laure eut dans les yeux un éclair de joie surhumaine;
+sa belle figure se colora d'une bouffée du
+sang venu du coeur... Mais elle tressaillit aussitôt
+après, et prenant dans ses mains la tête de Champfort
+agenouillé, elle y colla son visage baigné de
+larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard! murmura-t-elle avec mélancolie,
+trop tard, mon pauvre Paul!... Nous ne nous
+sommes pas compris... Moi aussi, je t'aimais,
+et&mdash;ajouta-t-elle plus bas&mdash;je t'aime encore!</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aimes! s'écria Champfort d'une voix
+concentrée, tu m'aimes?... Oh! redis-le-moi, ce
+mot qui me rend fou.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je t'aime! articula nettement Laure,
+Mais, encore une fois, ni mon amour pour toi, ni
+aucune autre considération au monde n'empêcheront
+mon sacrifice de s'accomplir, si le courageux
+jeune homme qui s'est annoncé comme mon sauveur
+n'arrive pas à temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Gustave, où es-tu? murmura Champfort
+amèrement.</p>
+
+<p>En ce moment, l'horloge du grand salon sonna
+une heure du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà une heure! murmura la jeune fille, en se
+levant. Mon cousin, il faut nous séparer. Notre
+absence n'a été que trop longue et pourrait être
+remarquée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Laure, répondit l'étudiant: je
+vais te quitter, mais pour retrouver notre sauveur.
+Depuis que je sais être aimé de toi, je me
+sens capable de remuer des montagnes. Gustave
+Després sera présent à la signature du contrat, ou
+sinon...</p>
+
+<p>Il ajouta en lui-même: <i>Gare à Lapierre!</i></p>
+
+<p>Laure tendit la main à son cousin, lui murmura
+un mot d'espoir et rentra dans le salon.</p>
+
+<p>Quant à l'heureux Champfort, il prit une autre
+porte et disparut dans les multiples pièces du cottage.</p>
+
+<p>A la même minute, par une étrange coïncidence,
+Lapierre opérait sa rentrée par la grande porte de
+l'avenue.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXVI</h3>
+
+<h3 class="sub">La Tête de Méduse</h3>
+
+<p>D'où venait l'espion, et quel avait été le motif
+de sa brusque sortie, une heure auparavant?</p>
+
+<p>C'est ce que nous allons dire en peu de mots.</p>
+
+<p>Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet,
+agité; ses yeux s'étaient souvent dirigés,
+avec une impatience à peine contenue, vers l'horloge
+du grand salon; sa conversation, bien qu'enjouée
+et pleine de verve, s'était ressentie de l'état
+de son esprit, et sa bonne humeur n'avait été
+qu'une bonne humeur de commande; sa gaieté,
+qu'une gaieté factice, nerveuse, intermittente.
+Chaque fois que la porte d'entrée du grand salon
+s'était ouverte pour livrer passage à un invité en
+retard, à une figure nouvelle, il avait tressailli et
+pâli sous son masque de cire, comme s'il se fût attendu
+à quelque soudaine apparition, à voir une
+nouvelle statue du Commandeur.</p>
+
+<p>Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme
+dans l'âme et trop de foi dans son étoile
+pour s'arrêter longtemps à des craintes puériles, et
+ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes.</p>
+
+<p>Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de
+sérieuses raisons pour observer ainsi la porte d'entrée,
+et dévisager tous les nouveaux arrivants, car
+pas une figure étrangère n'échappa à sa rapide
+inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être
+entendu de lui; et, chose singulière, plus la soirée
+avançait, plus s'approchait, par conséquent, le
+moment si impatiemment attendu de son mariage,
+plus aussi l'inquiétude étreignait Lapierre à la
+gorge, plus l'effarement se lisait dans ses yeux.</p>
+
+<p>C'est que le coquin avait beau se répéter à lui-même
+que toutes ses précautions étaient bien prises,
+ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux trois-quarts
+convaincue&mdash;une vague crainte, une mystérieuse
+terreur n'en faisait pas moins frémir les
+fibres les plus secrets de son être...</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela ne servira qu'à me perdre davantage,
+se disait-il, si ce Després de malheur n'est pas
+empoigné avant d'arriver ici.</p>
+
+<p>En effet, l'enlèvement du Roi des Étudiants!
+voilà ce qui préoccupait, par-dessus toutes choses,
+maître Lapierre; voilà ce qui le rendait nerveux et
+impressionnable; voilà ce qui lui mettait au coeur
+cette mystérieuse impression de terreur dont nous
+venons de parler.</p>
+
+<p>Vers minuit, l'honnête fiancé n'y tint plus et,
+prétextant, vis-à-vis de Laure un grand mal de tête,
+il demanda la permission d'aller prendre le
+frais dans le parc.&mdash;permission qui, on le conçoit
+sans peine, lui fut octroyée de grand coeur.</p>
+
+<p>Lapierre sortit donc.</p>
+
+<p>Au lieu de suivre les allées illuminées <i>a giorno</i>,
+il prit un sentier perdu et s'enfonça rapidement
+au plus épais du bois; puis, faisant un crochet,
+il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi
+du rond-point.</p>
+
+<p>Une fois arrivé à vingt pas de l'endroit où, dans
+l'avant-dernier chapitre, nous avons vu Bill et
+Passe-Partout en embuscade, Lapierre s'arrêta et
+prêta anxieusement l'oreille.</p>
+
+<p>Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde
+et lointaine des promeneurs conversant à demi-voix
+et les accords éclatants de l'orchestre répétés
+par les échos du parc.</p>
+
+<p>Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrêta
+de nouveau pour écouter.</p>
+
+<p>Même silence et mêmes bruits.</p>
+
+<p>Alors, il appela doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Passe-Partout! Bill!</p>
+
+<p>Les deux mécréants ne répondirent pas&mdash;et pour
+cause. Ils trottaient en ce moment sur la route de
+Charlesbourg,&mdash;avec leur prisonnier Gustave Després.</p>
+
+<p>Lapierre eut un rayon d'espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce déjà fait? se dit-il. Allons voir au
+signe convenu.</p>
+
+<p>Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le
+rôdeur nocturne s'approcha du banc que l'on connaît.
+Une fois là, il tâta avec sa main et poussa
+une exclamation étouffée, en sentant, sous ses
+doigts une petite branche attachée grossièrement
+à une extrémité du dossier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait! s'écria-t-il! Mon ami Després est
+allé rendre ses hommages à la mère Friponne.
+Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me
+font une bonne besogne et quelle heureuse idée j'ai
+eue de me les associer!</p>
+
+<p>Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction. Lapierre
+se disposa au retour. Il refit le chemin
+qu'il venait de parcourir, se faufilant avec les mêmes
+précautions au milieu du parc, fuyant les endroits
+éclairés et adoptant de préférence les sentes
+plongées dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Une heure après son départ, il rentrait au cottage,
+dans le même moment&mdash;comme nous l'avons
+vu&mdash;où Paul Champfort en sortait par les appartements
+de derrière.</p>
+
+<p>Le fiancée de Mlle Privat n'étant plus reconnaissable.
+Sa figure rayonnait, et un sourire de
+triomphe mal comprimé courbait sa fine moustache.</p>
+
+<p>Laure s'aperçut de ce changement à vue et ne
+put s'empêcher de frémir. Elle préférait voir son
+prétendant soucieux et préoccupé, que de lire sur
+son front l'annonce d'un succès prochain. En effet,
+tout ce qui était joie chez cet homme ne présageait-il
+pas douleur et désillusion pour elle.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance
+et reçut les compliments du jeune homme avec le
+calme dont elle ne s'était pas départie depuis que
+son sacrifice était fait. Et, d'ailleurs, les mutuels
+aveux qui venaient de s'échanger entre elle et son
+cousin n'avaient pas peu contribué à rendre la
+paix à son coeur. Elle se disait maintenant que
+tout serait, tenté pour la soustraire au gouffre qui
+l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus
+qu'à s'en rapporter courageusement à la Providence.
+A quoi lui servirait de se raidir contre une destinée
+inévitable, si Després n'arrivait pas? Que
+lui vaudraient des récriminations et des dédains,
+si Lapierre, en dépit de tout, allait être son mari?</p>
+
+<p>Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà
+pourquoi elle accueillit son fiancé avec moins de
+froideur que d'habitude, presque amicalement.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris
+en entrant que vous vous êtes trouvée fatiguée
+pendant une valse: me serait-il permis de vous
+demander si cette faiblesse est passée?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, ce n'était qu'un simple étourdissement,
+répondit Laure, une défaillance passagère
+qui n'a pas eu de suites.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me voyez très heureux d'apprendre qu'il
+en a été ainsi, car vous aurez besoin de toutes vos
+forces pour la grande journée dont l'aurore va
+poindre bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, il me faudra
+être forte! murmura Laure, avec un singulier sourire.
+Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me
+ménager et de ne plus accepter d'invitation à danser.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination,
+mademoiselle&mdash;d'autant moins qu'elle me
+prouve votre désir de paraître à l'autel dans
+tout l'éclat de votre beauté, répondit galamment
+Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, croyez que cette considération-là
+est pour fort peu de chose dans ma décision, et
+que cette beauté dont il vous plaît de parler, je
+ne m'en occupe guère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu
+de cet essaim de charmantes jeunes filles qui
+émaillent, cette nuit, vos salons, vous êtes et restez
+encore la plus charmante.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir
+le madrigal, et je me demande ce qui a pu vous arriver
+de si heureux pour que vous vous soyez
+transformé de la sorte.</p>
+
+<p>Le jeune homme se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez? fit-il narquoisement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui... répondit Laure négligemment.
+Il y a une heure à peine, vous sembliez soucieux,
+préoccupé...</p>
+
+<p>&mdash;La promenade m'a fait du bien, répliqua Lapierre,
+et, d'ailleurs, me ferez-vous un crime de
+perdre un peu la tête à l'approche du bonheur que
+je rêve depuis si longtemps?</p>
+
+<p>Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea
+son regard froid et calme dans l'oeil louche de
+son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a peut-être autre chose, dit-elle...</p>
+
+<p>&mdash;Autre chose?... quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;L'absence de certaine personne...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, mademoiselle, répliqua
+gravement Lapierre; vous voulez parler de monsieur
+Després, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très aise que vous ayez amené la conversation
+sur ce terrain, car vous me fournissez
+l'occasion de vous dire franchement ma pensée là-dessus.
+Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que
+vendredi dernier, sans savoir même que vous vous
+étiez rencontrée avec ce Després, je vous disais
+que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre,
+tramaient contre moi, obéissant à un mot d'ordre,
+parti je ne savais d'où; vous vous souvenez que
+je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore
+qui devait, paraît-il, venir jusqu'ici soutenir
+ses accusations ridicules en face de toute la
+noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas
+vrai?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... je me souviens parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là, je
+vous déclare de nouveau que j'aurais été heureux
+de voir monsieur Després exécuter sa menace et
+remplir son engagement; j'aurais été charmé de
+pouvoir, d'un seul coup, fermer la bouche à ce
+vaillant chevalier redresseur de torts, digne émule
+de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il
+n'y a pas encore à désespérer, puisqu'il n'est que
+deux heures et que le contrat ne se signe qu'à
+six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu
+voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler
+les ailes à la lumière de la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison: attendons la justice de
+Dieu! répondit Laure avec gravité.</p>
+
+<p>En ce moment, madame Privat pénétrait dans
+le salon et se dirigeait vers le groupe formé par
+son futur gendre et sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens
+t'enlever ton fiancé pour quelques instants. Le
+notaire est occupé à dresser le contrat, et il a besoin
+de monsieur Lapierre pour certains renseignements.
+Tu permets, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Faites, répondit Laure, avec insouciance.</p>
+
+<p>Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel.</p>
+
+<p>Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure
+d'une fenêtre et ramena sur elle les rideaux,
+pour échapper à l'obsession de la foule, qui
+n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages.</p>
+
+<p>Là, elle colla son front contre une vitre et regarda
+anxieusement l'avenue brillamment illuminée;
+puis sa pensée prit son essor et suivit son cousin,
+Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur
+qu'elle n'avait fait qu'entrevoir. A toute
+minute, par une illusion d'espoir, elle se figurait
+voir arriver les deux jeunes gens&mdash;l'un rayonnant
+comme le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance!</p>
+
+<p>Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit
+du ciel; mais quatre heures sonnèrent, puis
+cinq, puis six, sans réaliser le secret espoir de la
+malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru?</p>
+
+<p>Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie
+vibrait encore au-dessus des assistants silencieux,
+Champfort entra dans le grand salon.</p>
+
+<p>Il était extrêmement pâle et paraissait exténué
+de fatigue.</p>
+
+<p>Laure, assise près de sa mère et à quelque distance
+de la table où se tenait un grave notaire, jeta
+à son cousin un coup d'oeil interrogateur; mais
+celui-ci ne put que courber la tête dans un geste
+de suprême désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! le sort en est jeté, se dit la jeune fille,
+consommons courageusement notre sacrifice...,.
+Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma part de bonheur
+sur la terre!</p>
+
+<p>Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture
+du contrat de mariage, faite en ce moment
+par le notaire.</p>
+
+<p>Le plus profond silence régnait parmi les nombreux
+assistants, rassemblés dans le salon. Seuls,
+Paul Champfort et Edmond Privat, retirés à l'écart,
+causaient d'une façon extrêmement animée.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup
+d'une violente émotion et semblaient discuter une
+question d'un haut intérêt, car sur leurs pâles figures
+se lisait le bouleversement le plus terrible.
+Champfort, surtout, avait l'air furieusement excité
+et dominé par une de ces froides colères que l'on
+ne maîtrise pas.</p>
+
+<p>Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous
+ses efforts pour calmer son cousin.</p>
+
+<p>Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat
+de mariage au milieu du silence général. Il
+promena alors, à travers ses lunettes, un regard
+interrogateur sur les intéressés; puis, constatant
+que personne n'avait d'objection à faire, il se leva
+et présenta au futur époux, Joseph Lapierre,
+son siège et sa plume.</p>
+
+<p>&mdash;Signez, monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>Lapierre signa d'une main fiévreuse. Puis, se
+levant, il attendit, tout en présentant la plume au
+notaire.</p>
+
+<p>&mdash;A la future épouse, maintenant! reprit l'homme
+de loi. Passez la plume à votre fiancée, monsieur.</p>
+
+<p>Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant
+toujours la plume.</p>
+
+<p>Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément
+son regard vers la porte d'entrée, madame
+Privat intervint.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dît-elle
+avec une certaine impatience; ne vois-tu pas que
+tu fais attendre ces messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais, ma mère! répondit tranquillement
+la jeune créole.</p>
+
+<p>Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait
+inscrire son nom, plus froide que la table de
+marbre qui servait de bureau, elle s'avança silencieuse
+et résignée.</p>
+
+<p>Lapierre, fort pâle lui-même, s'empressa de lui
+présenter la fatale plume.</p>
+
+<p>La victime se mit en devoir de signer sa condamnation...</p>
+
+<p>Mais, à cet instant, suprême, il se passa quelque
+chose d'étrange. On vit Champfort s'échapper
+brusquement des mains d'Edmond Privat et marcher,
+un revolver à la main, sur Lapierre, tandis
+que la porte d'entrée du salon s'ouvrait avec fracas
+pour livrer passage à un homme pâle et le visage
+ruisselant de sueur...</p>
+
+<p>A cette terrible apparition, Lapierre poussa un
+cri étouffée et tomba sur un siège. Quant à Laure,
+elle laissa échapper la plume, joignit les mains et
+leva les yeux au ciel, dans une muette action de
+grâce.</p>
+
+<p>L'homme qui arrivait ainsi à la dernière heure,
+à la dernière minute, c'était le sauveur, c'était
+Gustave Després.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXVII</h3>
+
+<h3 class="sub">Deux vieilles connaissances</h3>
+
+<p>Avant de mettre face à face les deux implacables
+rivaux de Saint-Monat, retournons un peu sur
+nos pas et expliquons comment il se faisait que le
+Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille,
+arrivait cependant juste à point pour sauver Laure
+des bras de Lapierre.</p>
+
+<p>On se rappelle que vers le soir du 22 juin&mdash;c'est-à-dire
+quatre fours auparavant&mdash;Després, ramassé
+sanglant et privé de sentiment dans le parc de
+la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury
+par le petit Caboulot, et là, confié aux
+soins d'un médecin; on se rappelle, en outre, que
+Louise avait disparu le même soir, sans que
+les recherches les plus minutieuses eussent donné
+seulement un indice relativement à cette étrange
+affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire
+pour n'avoir pas tout frais dans l'esprit le
+spectacle poignant du pauvre Caboulot enserré
+dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment
+où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre
+sous le regard des six prunelles d'acier de son revolver.</p>
+
+<p>Il va sans dire que tout cela s'était accompli à
+l'insu du Roi des Étudiants, cloué sur le lit de
+Louise par une fièvre cérébrale qui s'était déclarée
+pendant la nuit, et il est parfaitement inutile
+d'ajouter que la garde-malade chargée de veiller
+auprès du blessé avait reçu instruction de ne pas
+toucher un mot de ces événements, au cas où Gustave,
+revenu à l'intelligence, la questionnerait.</p>
+
+<p>Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions
+que Després n'apprit l'horrible vérité, c'est-à-dire
+la disparition du Caboulot et de Louise,
+que dans la matinée du lundi suivant, jour où le
+médecin le déclara hors de danger et lui raconta ce
+qui était arrivé.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants n'eut pas de peine à deviner
+d'où partaient tous ces coups successifs. Il se
+souvint du célèbre axiome de droit criminel:
+«Cherche à qui le crime profite», et il eut bientôt
+fait de trouver à qui pouvait, profiter la disparition
+du Caboulot et de sa soeur; et, rattachant
+ces deux attentats à la tentative de meurtre faite
+sur lui, quelques jours auparavant, le jeune homme
+acquit la conviction que Lapierre, Lapierre
+seul, était l'auteur de toutes ces ténébreuses menées.</p>
+
+<p>Que faire?...</p>
+
+<p>Fallait-il terminer la campagne par un coup de
+foudre, en dénonçant Lapierre aux autorités de
+police et le faisant arrêter dans son propre domicile?</p>
+
+<p>Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta
+aussitôt. Sa loyauté native se prêtait mal à
+de semblables moyens, et il chercha autre chose.</p>
+
+<p>Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser
+l'ennemi s'endormir dans une trompeuse sécurité,
+pour tomber sur lui au moment où il croirait la
+victoire assurée?</p>
+
+<p>C'était de bonne guerre, et c'est à ce dernier
+moyen que s'arrêta l'étudiant. Il attendrait, pour
+se rendre à la Canardière, que la nuit fût venue, et
+il ne ferait que passer chez lui&mdash;le temps de prendre
+un certain portefeuille où était soigneusement
+enfermé le dossier de l'ex-fournisseur des armées
+américaines.</p>
+
+<p>Malheureusement, Després comptait sans maître
+Passe-Partout, qui, nonchalamment étendu sur le
+talus du rempart, le guettait par une embrasure.
+Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du
+Caboulot, s'était installé dès le matin en face de
+la maison Gaboury et ne l'avait pas un seul instant
+perdue de vue.</p>
+
+<p>Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse.
+Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage
+dans la chambre du malade, que
+quelque chose d'inaccoutumé se passait. Il redoubla
+d'attention, dilatant ses prunelles pour essayer
+de percer l'épais rideau de mousseline qui
+masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la
+bonne volonté du monde, l'excellent garçon ne
+put que constater le passage fréquent de deux ombres
+derrière le malencontreux rideau.</p>
+
+<p>Un autre se fût découragé.</p>
+
+<p>Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu.</p>
+
+<p>Enfin, vers six heures du soir. Argus&mdash;le dieu
+des espions&mdash;eut pitié de son disciple. La fenêtre
+s'ouvrit toute grande et Després se pencha hors de
+l'appui pour inspecter la rue.</p>
+
+<p>Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout
+vit ce qu'il voulait voir, c'est-à-dire un blessé
+tout vêtu et assez bien rétabli pour entreprendre
+une petite promenade à la Canardière.</p>
+
+<p>Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez
+le patron.</p>
+
+<p>Là, il ne dit qu'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Votre homme va venir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, partez, lui fut-il répondu; et, surtout,
+n'oubliez pas qu'il faut que les choses se fassent
+sans bruit. Pas de lutte, pas de cris. Mais
+un bon bâillon et des cordes solides. Allez.</p>
+
+<p>Bill, surgissant du <i>cabinet privé</i>, emboîta le
+pas derrière Passe-Partout, et les deux coquins
+prirent le chemin de la Polie-Privat.</p>
+
+<p>Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de
+maître, conduite par un élégant jeune homme et
+agrémentée d'un domestique en livrée, descendait
+rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle
+da la côte du Palais.</p>
+
+<p>C'était Lapierre qui se rendait au bal de sa future
+belle-mère, Mme Privat.</p>
+
+<p>La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans
+son cabinet noir, avait été confiée à Madeleine.</p>
+
+<p>Mais revenons à Gustave Després.</p>
+
+<p>Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort
+de ses deux enfants et lui avoir promis de les ramener
+sains et saufs au logis, le lendemain, le Roi
+des Étudiants se disposa au départ.</p>
+
+<p>Il attendit cependant que la nuit fût complètement
+venue; puis il s'enveloppa dans une ample
+redingote et se dirigea vers la rue Saint-Georges,
+où il demeurait.</p>
+
+<p>Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si
+inopinément, faillit lui sauter au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Després, dit-elle, j'ai cru qu'il
+vous était arrivé malheur, et vos amis, donc!...
+Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu, de vous
+ni vent ni nouvelle!...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave...
+J'ai fait un voyage: voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux. Seigneur!...</p>
+
+<p>Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en
+laissa, pas le temps et monta chez lui. Sans perdre
+une minute, il ouvrit un des tiroirs de son secrétaire
+et y prit un vieux portefeuille de maroquin
+rouge, à fermoir de cuivre oxydé, qu'il dissimula
+soigneusement sous ses habits; puis il sortit
+de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue,
+à petit bruit.</p>
+
+<p>Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné,
+dans le parc de la Folie-Privat et s'avançait,
+absorbé dans ses pensées, vers le rond-point.
+Certes, il était loin de s'attendre à rencontrer,
+au beau milieu des domaines de Mme Privat et en
+pleine nuit, les deux oiseaux de pénitencier qui le
+guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent
+sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave
+fut-il extrêmement surpris, tellement surpris
+qu'il ne songea pas même à se défendre. L'eut-il
+voulu, du reste, que la chose eût été impossible.
+En effet, les agresseurs ne s'amusèrent pas à lui
+expliquer comment ils se trouvaient là et à s'excuser
+de la liberté grande. Bien au contraire, pendant
+que l'un lui appliquait sur la bouche un solide
+bâillon, l'autre, avec une dextérité inouïe, lui
+liait bras et jambes, le mettant dans l'impossibilité
+absolue de bouger.</p>
+
+<p>Cela fait, le plus grand des bandits&mdash;une espèce
+de géant, aux formes massives&mdash;sortit de sa ceinture
+un court poignard et en appliqua froidement
+la pointe sur la poitrine du prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme!
+dit-il d'une voix sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais
+gare à la dissipation! ajouta le plus petit sur
+un ton aigrelet.</p>
+
+<p>Després n'avait garde de crier: il étouffait sous
+son bâillon: de gesticuler: il était ficelé comme
+une momie de la pyramide de Khéops.</p>
+
+<p>Il se contenta donc de rager <i>in petto</i> et de déplorer
+son imprévoyance. Mais c'étaient là des
+regrets superflus, et le Roi des Étudiants n'était
+pas homme à s'y abandonner longtemps. Comprenant
+parfaitement que le seul but de Lapierre, en
+le faisant enlever, était de l'empêcher de communiquer
+avec Laure avant son mariage. Després
+concentra toutes ses facultés à chercher un moyen
+de s'échapper avant le lendemain matin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se
+dit-il, rien n'est perdu. Je trouverai bien, d'ici à
+quelques heures, un expédient pour me débarrasser
+de mes deux coquins.</p>
+
+<p>Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se
+laissa docilement conduire à la voiture formée qui
+attendait en, face d'une des extrémités du parc.</p>
+
+<p>Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd
+équipage s'ébranla, pour ne s'arrêter qu'après une
+course d'une demi-heure.</p>
+
+<p>On était arrivé.</p>
+
+<p>Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le
+chemin. Il fut suivi de Bill. Puis tous deux, avec
+une galanterie exquise, enlevèrent délicatement
+leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes,
+à côté de la voiture.</p>
+
+<p>Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et
+se dirigea vers une vieille maison en ruines, accroupie
+sur un amoncellement de rochers fantastiques,
+et qui n'était autre que la distillerie de la
+mère Friponne.</p>
+
+<p>Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile
+de reconnaître qu'il était sur la route de Charlesbourg
+et à un demi-mille tout au plus de Québec,
+dont la masse sombre se détachait sur sa droite.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux
+pas de la Canardière et j'aurai bien du malheur
+si je ne réussis pas à m'échapper de cette vieille
+bicoque.</p>
+
+<p>Passe-Partout revint au bout de cinq minutes.</p>
+
+<p>Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons
+le tour et entrons par la porte de derrière.</p>
+
+<p>&mdash;La chambre de monsieur est prête? demanda
+Bill, d'un ton goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux
+Passe-Partout.</p>
+
+<p>&mdash;En avant, alors.</p>
+
+<p>Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs
+gravirent le monticule, frôlèrent les murailles
+de la masure, puis finalement s'arrêtèrent en
+face d'une porte basse donnant sur la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des
+porteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant
+à heurter la porte de sa formidable épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère
+Friponne va ouvrir dans la minute, s'empressa
+de répliquer Passe-Partout.</p>
+
+<p>Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à
+l'instant et une vieille femme apparut, une
+chandelle fumeuse à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer
+le chemin.</p>
+
+<p>&mdash;On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu.</p>
+
+<p>La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté,
+traversa une petite salle sombre et humide, ouvrit
+une porte, fit quelques pas dans une autre
+pièce, non moins sombre, et non moins humide,
+puis s'arrêta et, se baissant, souleva une trappe,
+d'où s'échappèrent des parfums non équivoques de
+whisky.</p>
+
+<p>&mdash;Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en
+reniflant avec satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! oui, appuya Passe-Partout.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix
+de la mère Friponne, déjà rendue dans les profondeurs
+de la cave.</p>
+
+<p>Le singulier cortège descendit l'escalier par on
+était disparue la vieille, traversa une vaste salle,
+mal pavée et saturée d'odeurs alcooliques, passa
+sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin
+s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que
+la première et séparée d'icelle par un mur de refend,
+mais à moitié dépavée et ne recevant de jour
+que par un soupirail grillé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère
+Friponne, en s'inclinant avec une politesse comique.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai
+vu de pire et j'ai souvent couché, moi qui vous
+parle, dans des lieux qui, loin d'être bien clos
+comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les
+quatre pans du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie
+qui passait à travers la toiture du firmament.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à
+plaindre, pas vrai? fit observer la maîtresse du
+logis.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, répondit Passe-Partout, il va
+être ici comme un prince... un peu gêné, peut-être,
+dans ses mouvements; mais, bah! une nuit est
+bientôt passée.</p>
+
+<p>Et, sur cette réflexion philosophique, le petit
+homme repassa dans la première cave, où l'attiraient
+invinciblement les odorantes émanations du
+whisky.</p>
+
+<p>La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois,
+sans avoir civilement souhaité une bonne nuit
+à leur pensionnaire.</p>
+
+<p>Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse
+barre de chêne assujettie en travers, de manière à
+rendre inutile toute tentative pour la rouvrir.
+Le pauvre Després, malgré toutes les ressources
+de sa fertile imagination, avait donc bien peu de
+chances de s'échapper.</p>
+
+<p>Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir
+sérieusement.</p>
+
+<p>Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse
+dans sa mémoire toutes les ruses employées
+par les prisonniers célèbres, depuis; les évasions du
+hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux
+Jack Sheppard, suivons un peu nos amis
+Bill et Passe-Partout. Nous finirons, peut-être,
+par rencontrer, au bout de notre course, des per
+sonnages avec qui nous avons déjà lié connaissance.</p>
+
+<p>Comme tous les membres de la petite pègre, les
+deux garnements que nous venons de voir à l'oeuvre
+adoraient les liqueurs spiritueuses et, en particulier,
+le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout
+à l'heure manifester hautement leur prédilection,
+lorsque, par la trappe soudainement ouverte, sont
+montés, en nuages épais, les arômes du joyeux liquide.</p>
+
+<p>Nous n'étonnerons donc personne en disant que
+Bill et Passe-Partout, une fois leur prisonnier en
+lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de remonter à
+l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne,
+un pied sur la marche inférieure de l'escalier,
+les invitait du regard et du geste à la suivre:
+regard et geste demeuraient impuissants contre les
+convoitises en éveil des deux acolytes.</p>
+
+<p>Voyant cette hésitation de mauvais augure et
+les regards fureteurs des retardataires, la bonne
+femme prit un parti héroïque: elle monta, deux
+marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait
+se trouva au niveau du plancher supérieur,
+sur le point de disparaître.</p>
+
+<p>Passe-Partout comprit cette tactique savante,
+et, lui aussi, il prit un parti héroïque.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! la mère, dites donc! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne.</p>
+
+<p>&mdash;Ça sent bien bon, ici...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! là où ça sent bon...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je reste.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne,
+en redescendant les deux marches qu'elle venait de
+gravir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme ça! appuya Bill, non moins
+résolument.</p>
+
+<p>Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux
+flammes aiguës. Elle parut sur le point de se porter
+à quelque voie de fait regrettable; mais, heureusement,
+la fière attitude de l'ennemi lui en imposa
+et toucha son vieux coeur racorni.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci,
+pas de bêtises; montez à la cuisine et je vous en
+apporterai, de ce qui sent bon.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout,
+ébranlé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui
+vous attend.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill.</p>
+
+<p>Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit
+Passe-Partout, qui lui-même suivait la mère Friponne,
+de telle façon que tous trois débouchèrent
+ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà
+introduit le lecteur.</p>
+
+<p>Mais là, les deux suivants de la mère Friponne
+s'arrêtèrent tout interloqués: la table était déjà
+occupée par trois buveurs.</p>
+
+<p>Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient
+d'abord maître; Simon, puis&mdash;ô surprise
+agréable!&mdash;nos joyeuses connaissances des premiers
+chapitres: Lafleur et Cardon.</p>
+
+<p>Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions
+là, sirotant tranquillement du whisky, pendant
+que leur roi, Gustave Després, est à vingt
+pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur?</p>
+
+<p>Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui
+les avait fait naître sans le sou, pendant qu'il les
+avait dotés d'une soif prodigieuse&mdash;d'où était résulté
+un conflit permanent entre le besoin de boire
+et l'impossibilité de satisfaire ce besoin. La lutte
+avait été chaude, terrible et avec des chances à
+peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin,
+Cardon, pour sa part, dut s'avouer vaincu:
+la soif l'emportait, hélas!... et pas le sou!</p>
+
+<p>Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore,
+Bacchus se fût trouvé sur le calendrier!...</p>
+
+<p>Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la
+nuit tombante arriva Lafleur. Le digne homme
+était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide
+qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette
+blancheur nerveuse qui résulte d'une grande
+émotion.</p>
+
+<p>Il s'assit sans mot dire en face de son camarade
+et le regarda avec une pitié protectrice.</p>
+
+<p>Puis, au bout de quelques instants de ce silence
+mystérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Ami Cardon? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;As-tu trouvé?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Rien?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif
+légitime?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas... pas d'argent et... pas de crédit!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché?</p>
+
+<p>&mdash;Si.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'as rien trouvé?</p>
+
+<p>&mdash;Si.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu as un moyen?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur,
+en sortant de sa réserve empruntée. Je puis m'écrier,
+comme le grand Archimède: <i>Eurêka!</i>
+j'ai trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais,
+nous boirons à bon marché.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon,
+dominé par une singulière émotion.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur..
+Tu sais ta chimie organique, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation
+des matières amylacées?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide
+carbonique.</p>
+
+<p>&mdash;En alcool, as-tu dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en alcool.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du
+whisky en esprit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, ma foi, vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les
+épiciers et les aubergistes nous en refusent inhumainement;
+et, pour punir ces tyrans dépourvus
+d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls,
+nous irons parader en face de leurs boutiques inhospitalières.</p>
+
+<p>Gardon n'en put entendre davantage et se jeta
+tout sanglotant dans les bras du digne Lafleur.</p>
+
+<p>De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine
+était décidée.</p>
+
+<p>Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver.</p>
+
+<p>Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs
+camarades, et le capital fut souscrit en une journée.
+Quant au site, au local et à quelques autres
+détails d'administration, ce fut plus difficile. Les
+deux fondateurs errèrent pendant huit grands
+jours, à Québec et dans les environs, sans trouver
+ce qui leur convenait. La sécurité de l'établissement
+exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la
+police, tandis que la commodité des consommateurs
+le voulait à proximité de la ville.</p>
+
+<p>Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère
+Friponne et se décida à lui faire des ouvertures.</p>
+
+<p>La mère Friponne tenait alors un maigre débit
+de tabac moisi et de pipes ébréchées, absolument
+insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta
+avec enthousiasme.</p>
+
+<p>Quinze jours plus tard, un alambic était installé
+dans sa cave et les premières bouteilles du nouveau
+whisky prenaient la route de Québec, où leur
+contenu faisait les délices des carabins.</p>
+
+<p>Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner
+et de répandre ses produits au sein de la joyeuse
+bohème des disciples d'Hypocrate ou de Cujas. A
+l'époque où nous en sommes rendus&mdash;c'est-à-dire
+deux ans après sa fondation&mdash;l'assiette de cet
+établissement reposait sur une base solide, et ses
+pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il
+atteindrait un âge patriarcal.</p>
+
+<p>Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur
+les raisons qui amenaient les deux étudiants chez
+la mère Friponne, reprenons notre récit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXVIII</h3>
+
+<h3 class="sub">Ou tout le monde se retrouve</h3>
+
+<p>Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout
+s'étaient donc arrêtés net sur le seuil de
+la porte, en apercevant les trois buveurs installés
+autour de la table.</p>
+
+<p>Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête
+et attendaient...</p>
+
+<p>Ce que voyant la mère Friponne:</p>
+
+<p>&mdash;M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène
+du renfort: ce sont deux <i>gentlemen</i> de mes
+amis qui s'en vont explorer le pays en arrière de
+Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite
+régalade, avant de partir.</p>
+
+<p>Les deux étudiants s'inclinèrent légèrement,
+politesse qui fut imitée, sur une plus grande échelle,
+par les explorateurs; puis Cardon prenant la
+parole:</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il,
+et pourvu qu'ils ne boudent pas avec le whisky,
+nous leur promettons une nuit agréable.</p>
+
+<p>Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration,
+fit deux pas vers la table, et ployant de
+nouveau sa mince échine:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs,
+dit-il, et nous allons tâcher de vous prouver que
+le whisky, ça nous connaît.</p>
+
+<p>&mdash;Et ça nous aime!... grommela Bill, on venant
+prendre place à côté de son supérieur.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai
+que je n'ai aucune confiance dans les personnes
+qui ne boivent que de l'eau. L'esprit de grain
+ou de patate entretient la belle humeur, tandis que
+l'eau simple&mdash;<i>aqua simplex</i>&mdash;alourdit le sang
+et y mêle de la bile... voilà mon opinion!</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous dire la même chose, mais en termes
+bien moins savants, n'ayant pas terminé mes
+études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en
+prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une
+bouteille pleine.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, on ne peut être plus aimable, s'écria
+Cardon, feignant l'enthousiasme; donnez-moi
+la main, jeune homme: de ce moment, je vous
+adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions
+un pacte si touchant par un plein verre
+de whisky.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, quelle gracieuseté!... murmura
+le jeune coquin, feignant lui aussi l'émotion et
+se précipitant sur la main de Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;A la vie, à la mort! mon généreux ami, répliqua
+Passe-Partout, tout en essuyant de sa main
+gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se
+versant un énorme verre de whisky.</p>
+
+<p>Chacun fit de même, et cette première rasade fut
+bue au milieu du plus grand enthousiasme.</p>
+
+<p>Puis les pipes s'allumèrent, et Lafleur&mdash;qui n'avait
+pas encore ouvert la bouche, s'étant contenté
+d'observer avec attention les deux prétendus explorateurs&mdash;Lafleur,
+disons-nous, s'approcha de
+Bill et lui frappant sur l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons
+rester comme ça à nous regarder, sans lier plus
+ample connaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... gronda le géant, absorbé dans l'importante
+opération de faire fonctionner son brûle-gueule.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande si nous n'allons pas nous
+associer, nous <i>emmatelotter</i>, comme viennent de
+le faire nos compagnons?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, répondit tranquillement
+Bill, en jetant un coup d'oeil sur une nouvelle
+bouteille, apportée par Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, votre main, mon ami!</p>
+
+<p>&mdash;La voilà, jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous appelez?</p>
+
+<p>&mdash;Bill.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maître Bill, je vous fais mon ami de
+bouteille, et je m'engage à vous faire passer gaiement
+les heures trop courtes pendant lesquelles
+nous serons ensemble.</p>
+
+<p>Le gros homme sourit largement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour ça, dit-il, vous n'avez qu'une chose
+a faire.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Veiller à ce qu'on ne manque pas de whisky.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il n'y en a plus, il y en a encore, répliqua
+flegmatiquement Lafleur.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui
+n'avait pas encore desserré les dents pour autre
+chose que pour ingurgiter d'énormes rasades:</p>
+
+<p>&mdash;Simon! appela-t-il.</p>
+
+<p>Celui-ci accourut, en trébuchant.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! illustre ivrogne, incomparable sommelier,
+pourvoyeur de Sa Majesté Satanas, ouvre tes
+oreilles.</p>
+
+<p>Simon se prit les oreilles à pleines mains et les
+tint écartées de sa tignasse fauve: mais il ne dit
+mot, jugeant sans doute que sa pantomime valait
+bien un acquiescement.</p>
+
+<p>Lafleur poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Je te charge de veiller à ce que, sur la table,
+le whisky succède au whisky. En attendant, va
+nous en chercher une demi-douzaine de bouteilles.
+As-tu compris?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Simon essaya de battre un
+entrechat, perdit l'équilibre, mesura le plancher,
+se releva péniblement, puis disparut dans le cabinet
+noir du fond, après avoir reçu une taloche de
+sa tendre mère.</p>
+
+<p>Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles,
+qu'il pressait amoureusement sur son coeur.</p>
+
+<p>Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la
+table, Lafleur s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, à présent, que nous nous connaissons
+pour des gaillards solides qui savent prendre
+la vie comme il faut et la mener joyeusement, je
+propose de faire rondement les choses. Et, d'abord,
+buvons à l'éternelle amitié que nous venons
+de contracter, le gros Bill et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les
+colombes se dévorent entre elles, plutôt qu'un
+nuage n'obscurcisse une si belle amitié!</p>
+
+<p>&mdash;A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur,
+tout en cachant négligemment le sien, qui était
+aux trois quarts rempli d'eau.</p>
+
+<p>Cette recommandation était inutile pour les deux
+nouveaux arrivants, car ils avaient une soif de
+fiévreux et ne demandaient qu'à s'humecter largement
+le gosier.</p>
+
+<p>La santé des nouveaux amis fut donc bue avec
+entraînement; puis vint celle de Simon, celle de la
+mère Friponne, puis celle du grand chien fauve,
+puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus à qui
+boire.</p>
+
+<p>A cette phase de l'orgie, tout le monde était aux
+quatre-cinquièmes ivre. Bill avait la figure vermillonné
+et turgescente; Passe-Partout demeurait
+pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs
+lançaient des regards en vrilles tout tordus d'éclairs
+joyeux; Simon avait roulé sous la table et
+ronflait comme un cachalot; la mère Friponne, le
+nez sur ses genoux, cuvait son whisky en face de
+la cheminée.</p>
+
+<p>Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils
+semblaient plus ivres encore que les autres. Le
+premier avait, sans cérémonie, escaladé la table,
+et, là, dominant les pochards ahuris, il hurlait sa
+chanson favorite: le <i>Grand-père Noé</i>, à laquelle
+répondait, d'une voix de girouette rouillée, l'illustre
+Cardon.</p>
+
+<p>Le tintamarre diabolique dura jusqu'à plus de
+quatre heures du matin, où Passe-Partout se déclara
+tout-à-fait incapable de boire une seule goutte
+de plus et manifesta le désir de garder l'atome
+de lucidité qui lui restait.</p>
+
+<p>Bill se récria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il
+d'un ton lamentable.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps de songer à nos affaires, répondit
+Passe-Partout.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable les affaires!... reprenait le géant.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu
+au diable, lui aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre...</p>
+
+<p>&mdash;Chut!</p>
+
+<p>Cette dernière recommandation fut accompagnée
+d'un si formidable coup de pied que Lafleur et Cardon
+qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur
+leurs escabeaux.</p>
+
+<p>Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent
+négligemment.</p>
+
+<p>Chose singulière, malgré l'énorme quantité de
+whisky qu'ils avaient bu, les deux jeunes gens
+semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et
+toute trace d'ivresse avait disparu.</p>
+
+<p>Pendant que Passe-Partout, avec une pointe
+d'inquiétude dans le regard, cherche à se rendre
+compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à
+nos lecteurs.</p>
+
+<p>On se rappelle qu'aussitôt la voiture arrivée,
+Passe-Partout sauta à terre et courut à la masure
+de la mère Friponne; on se souvient aussi qu'il
+revint vers Bill et lui annonça qu'il y avait du
+monde, et qu'il faudrait tourner la maison, pour
+entrer par derrière. Ce qui fut fait.</p>
+
+<p>Mais toutes ces allées et venues ne s'étaient pas
+exécutées sans éveiller l'attention des hôtes de la
+mère Friponne. Or, comme ces hôtes n'étaient
+rien moins que Lafleur et Cardon, c'est-à-dire des
+amis de Gustave Després et du Caboulot, disparus
+si étrangement depuis quelques jours, on conçoit
+que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre
+la puce à l'oreille.</p>
+
+<p>Ils profitèrent donc de l'absence de la vieille
+pour regarder par la fenêtre et assister au singulier
+transbordement que nous avons décrit. Malheureusement,
+la lune, comme si elle l'eût t'ait exprès,
+se cacha derrière un nuage au moment où le
+lugubre cortège passa près de la maison, et ils ne
+purent distinguer les traits de l'homme garrotté
+et bâillonné que l'on était en train de mettre à
+l'ombre.</p>
+
+<p>Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'éveil
+et fit naître dans leur esprit une étrange émotion,
+mêlée d'une espérance vague... Si c'était Gustave
+ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparaître!...
+Ce Lapierre de malheur en était bien capable,
+après tout!</p>
+
+<p>&mdash;Veillons au grain, ami Gardon, avait murmuré
+Lafleur à l'oreille de son camarade; quelque
+chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce
+soir pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc que ça pourrait être...? avait
+répliqué Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais,
+chut! voilà nos bandits qui remontent de la cave.
+Tâchons de les griser et de ne pas perdre la boule,
+nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça...</p>
+
+<p>L'arrivée de la mère Friponne, suivie des deux
+prétendus explorateurs&mdash;une petite qualité inventée
+par l'ingénieuse vieille&mdash;mit fin au colloque,
+et l'on s'apprêta à bien recevoir des <i>gentlemen</i>
+aussi considérables.</p>
+
+<p>Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses
+furent accueillis les honorables explorateurs
+du pays situé en arrière de Charlesbourg;
+nous avons entendu les serments d'éternelles amitié
+échangés entre les quatre nouveaux amis et
+scellés de formidables libations&mdash;réelles pour
+Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux
+étudiants; il nous a même été donné de suivre les
+progrès de l'ivresse chez l'insatiable géant et&mdash;ô
+néant de la vertu humaine!&mdash;chez l'incorruptible
+lieutenant de Lapierre.</p>
+
+<p>Le programme tracé par Lafleur avait donc été
+exécuté sans encombre quant à ce qui concernait
+l'ivresse; mais par malheur, jusqu'à près de cinq
+heures du matin, toute tentative pour faire
+<i>jouer</i> les deux apôtres avait échoué.</p>
+
+<p>De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent
+d'un nouveau stratagème; ils feignirent de dormir.</p>
+
+<p>C'est à ce moment même que Passe-Partout déclara
+en avoir assez et refusa de boire la dernière
+bouteille avec son vorace compagnon.</p>
+
+<p>La partie semblait donc fort compromise et les
+étudiants se disposaient à dresser de nouvelles
+batteries, lorsque le nom de Lapierre, imprudemment
+échappé à Bill, éclata comme une bombe à
+leurs oreilles.</p>
+
+<p>L'effet fut instantané.</p>
+
+<p>Plus de doute: l'homme garrotté que les deux
+chenapans avaient transporté dans les caves de la
+masure ne pouvait être autre que Després ou le
+Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait
+se célébrer le matin même!...</p>
+
+<p>Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement
+de leurs sièges; puis, avec la même insouciance,
+ils se dirigèrent chacun vers leur ami de
+fraîche date...</p>
+
+<p>Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa
+sur ses jambes et mit une main dans sa poche,
+d'où il tira rapidement un revolver. Mais le pauvre
+garçon n'eut pas le temps de s'en servir:
+Cardon bondit sur lui, empoigna l'arme et l'arracha
+des mains de Passe-Partout; puis, de la main
+gauche, il entoura le maigre cou du petit homme,
+qu'il alla proprement coller à la muraille.</p>
+
+<p>De son côté, Lafleur s'était disposé à attaquer
+Bill; mais voyant ce dernier dans l'impossibilité
+absolue de se lever, il se contenta de le fouiller et
+de lui ôter son poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Des cordes cria Cardon. Va prendre celles
+qui lient Després.</p>
+
+<p>Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable
+fracas l'arrêta sur le seuil du cabinet noir, et
+un homme bondit comme un léopard en face do
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;A moi, Lafleur! à moi Cardon! cria cet
+homme d'une voix terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Gustave! Gustave! hurlèrent les étudiants.</p>
+
+<p>C'était, en effet, Gustave Després.</p>
+
+<p>Comment s'était-il échappé? par quel trou de
+souris avait-il passé?</p>
+
+<p>Nous allons le dire.</p>
+
+<p>La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons
+du dernier de ses geôliers, que Gustave sortit
+de son impassibilités et chercha à se débarrasser
+de ses liens.</p>
+
+<p>La chose n'était pas facile et, pendant une bonne
+heure, le prisonnier s'épuisa en effort, infructueux.
+Les cordes étaient solides et le <i>ficelage</i>
+exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité
+de desserrer les tenaces noeuds coulants qui
+retenaient les poignets derrière le dos.</p>
+
+<p>Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue,
+se laissa retomber sur le soi, dans un état de
+prestation complète.</p>
+
+<p>Mais le corps se reposait, la tête continua du
+travailler.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure de réflexion, le jeune
+homme tressaillit sur sa couche raboteuse. Une
+idée venait de lui traverser la tête: «Si je pouvais
+prendre mon couteau!»</p>
+
+<p>Hum! ce n'était pas une mince affaire! Le
+couteau en question se trouvait dans la poche de
+droite du pantalon... et comment l'atteindre?...</p>
+
+<p>N'importe! Després se mit aussitôt à l'oeuvre.
+Il se tourna, se retourna, se tordit, réussit à introduire
+le bout de ses doigts dans la bienheureuse
+poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le
+perdit, le rattrapa, et finalement poussa un cri
+de triomphe...</p>
+
+<p>Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait
+sur le sol!</p>
+
+<p>Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout
+fut l'affaire de cinq minutes.</p>
+
+<p>Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient
+par terre; il était libre... dans sa prison!</p>
+
+<p>Gomme on peut le supposer naturellement, le
+bâillon sous lequel étouffait le prisonnier subit le
+même sort que les liens, et le Roi des Étudiants
+put enfin détirer ses pauvres membres tout courbaturés.</p>
+
+<p>Cela fait. Després se mit en devoir d'inspecter
+sa prison. Un rayon de lune qui filtrait par le
+grillage d'un petit soupirail lui ayant paru insuffisant
+pour bien étudier les lieux, le jeune homme
+alluma une allumette, puis deux, puis six, puis
+d'autres encore.</p>
+
+<p>Après cette série d'illuminations fastueuses
+Gustave savait ce qu'il voulait savoir; il était
+fixé sur l'unique chance qu'il avait de se tirer
+d'affaire.</p>
+
+<p>On n'a pas oublié que la cave où avait été
+transporté notre ami se trouvait du côté du nord,
+séparée de la distillerie par un mur mitoyen et
+ayant au-dessus d'elle les appartements inoccupés
+de la masure, dont un servait de prison à la malheureuse
+soeur du Caboulot.</p>
+
+<p>Or, le plancher supérieur de cette cave était
+dans un état complet de délabrement. Les madriers
+qui la composaient étaient aux trois-quarts
+pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle
+des lois de la pesanteur.</p>
+
+<p>Gustave n'hésita pas. Il comprit que son fort
+couteau aurait bientôt fait justice de ce bois vermoulu
+et se mit à l'attaquer avec énergie et précaution,
+de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure de travail, deux des
+madriers du premier plancher étaient coupés et
+leurs débris gisaient par terre, laissant béante une
+ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l'encoignure
+nord de la cave.</p>
+
+<p>Restait le deuxième plancher&mdash;celui qui formait
+le parquet de la pièce au-dessus. Després se reposa
+cinq minutes et recommença à jouer du couteau.</p>
+
+<p>Ce fut plus long, car le plancher supérieur se
+trouvait être en meilleur état que l'autre; mais
+enfin, après un travail opiniâtre de plus d'une
+heure, une coupure transversale en avait séparé
+les madriers et il ne restait plus qu'à les faire basculer
+sur la solive qui touchait à la muraille.</p>
+
+<p>Després avait un crochet à son bienheureux couteau;
+il l'introduisit dans la rainure, tira à lui et
+faillite pousser un cri de joie, en voyant le jour lui
+arriver à flots par l'ouverture que laissaient les
+madriers en tombant.</p>
+
+<p>Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue,
+lui était réservée.</p>
+
+<p>En passant sa tête par le trou pour se hisser à
+l'étage supérieur, Gustave aperçut une jeune fille
+assise sur un méchant grabat, dans le coin d'une
+chambre triste et nue. La malheureuse avait la
+tête dans ses mains et lui tournait le dos. Elle
+était, sans doute, sous le coup d'une immense
+préoccupation, car elle n'entendit pas le bruit que
+faisait Després en prenant pied dans son réduit.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants fit un pas en avant; la
+jeune fille se retourna, effrayée, et deux cris étouffés
+partirent simultanément:</p>
+
+<p>&mdash;Gustave!</p>
+
+<p>&mdash;Louise!</p>
+
+<p>Puis un court silence suivit, pendant lequel les
+deux anciens amants des bords du Richelieu sentirent
+leur coeur envahi par un flot de souvenirs
+douloureux. Louise était trop émue pour parler,
+et Gustave, brusquement placé en face de cette jeune
+fille qu'il avait tant aimée, croyait entendre
+gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain,
+les dernières rumeurs de sa passion expirante.</p>
+
+<p>Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le
+premier ce silence plein d'angoisses.</p>
+
+<p>&mdash;Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons
+dans de tristes circonstances.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant
+sa bête blonde et son visage pâle, que vous
+est-il donc arrivé et comment se fait-il que je vous
+retrouve ici, après vous avoir laissé là-bas, tout
+sanglant et évanoui?</p>
+
+<p>C'est toute une histoire. J'ai été transporté
+chez vous par Georges et je n'en suis parti qu'hier
+soir, après que les soins assidus de votre excellent
+père et d'un habile médecin m'eussent remis sur
+pied.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous
+m'apparaissez comme dans les contes de fées, surgissant
+des entrailles de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en
+veut beaucoup et ne me l'a que trop prouvé, répondit
+Gustave, avec un, sourire amer.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? fit Louise, étonnée!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que tel que vous me voyez, je
+suis prisonnier de monsieur Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?... le misérable ne s'est pas contenté...?</p>
+
+<p>&mdash;De m'envoyer au pénitencier?... de m'assassiner
+dans un endroit écarté?... non, mademoiselle;
+il lui restait à me séquestrer: c'est ce qu'il vient
+de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune
+fille; mais c'est donc un monstre que cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites, mademoiselle, répondit
+Després, en s'inclinant froidement.</p>
+
+<p>Puis, au bout de quelques secondes, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le
+parc de Mme. Privat, baignant dans votre sang.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouviez-vous là? demanda
+le jeune homme, avec une certaine anxiété.</p>
+
+<p>Louise hésita un instant, puis répondit d'une
+voix douce:</p>
+
+<p>J'étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant
+votre départ, nous allions à votre rencontre;</p>
+
+<p>&mdash;A ma rencontre!... Et pourquoi?</p>
+
+<p>Louise tomba à genoux, prit les mains de Després
+et murmura en sanglotant:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais assez souffert... je voulais être pardonnée!</p>
+
+<p>Gustave pâlit... Le fantôme de la trahison de sa
+fiancée se dressa un moment devant ses yeux, escorté
+du spectre sévère de la vengeance... Mais il
+avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment
+fortes, la souffrance élève le sentiment et met au
+coeur la sainte compassion...</p>
+
+<p>Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil,
+les deux sinistres apparitions. Il releva Louise,
+la baisa au front et lui dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Louise, de ce jour, le passé n'existe plus: Je
+te pardonne!</p>
+
+<p>La douce jeune fille sentant qu'elle méritait ce
+pardon, ne répondit qu'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Merci!</p>
+
+<p>Puis elle ajouta aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le
+devoir t'appelle. Il y a là-bas une malheureuse
+enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi
+et vole à la Canardière.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Louise, mais nous irons tous
+deux. Ton témoignage ne sera pas inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prête à tout.</p>
+
+<p>En ce moment, une voix puissante se fit entendre
+au loin, dans la maison, chantant ce refrain
+connu:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p>
+<p class="i4">Patriarche digne,</p>
+<p class="i4">Que l'bon Dieu nous a conservé,</p>
+<p class="i4">Pour planter la vigne.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Lafleur, ici! s'écria Gustave. Nous sommes
+sauvés. Vite à l'oeuvre!</p>
+
+<p>Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune
+homme la frappa si violemment de son pied, qu'elle
+vola en éclat;</p>
+
+<p>C'était ce fracas qu'avait entendu Lafleur.</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout
+étaient garrottés à leur tour, et Gustave Després,
+sur le point de partir, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, il est cinq heures et je n'ai pas un
+instant à perdre. Je vais donc prendre les devants.
+Quant à vous, abandonnez ces deux coquins
+à leur sort et conduisez cette jeune fille là
+où elle vous dira d'aller.</p>
+
+<p>C'est compris, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! et elle n'aura pas à se plaindre de
+nous, répliquèrent les étudiants.</p>
+
+<p>&mdash;A tantôt, alors!</p>
+
+<p>&mdash;A tantôt! Vive le Roi des Étudiants!</p>
+
+<p>Gustave prit sa course et descendit la route de
+Charlesbourg; mais, au moment d'en tourner
+l'angle, il se heurta presque à un jeune homme qui
+la remontait.</p>
+
+<p>Il ne put retenir une exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Le Caboulot!</p>
+
+<p>&mdash;Gustave! répondit l'enfant, tout essoufflé.</p>
+
+<p>&mdash;D'où sors-tu?</p>
+
+<p>&mdash;De chez Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais. Tu t'es donc évadé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Tout le monde est en campagne depuis
+hier soir. On m'a donné pour gardienne une femme
+à qui il restait un morceau de coeur: je l'ai
+attendrie, et je cours chez une certaine «mère Friponne»
+que j'ai entendu nommer de ma prison.</p>
+
+<p>Ma soeur doit y être.</p>
+
+<p>&mdash;Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hâte-toi
+et ramène-la... elle te dira où.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vole... Et, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pressé... Je te conterai cela plus tard.
+Au revoir!</p>
+
+<p>Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de
+course.</p>
+
+<p>Nous avons vu que, lorsqu'il arriva, il n'était
+que temps.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXIX</h3>
+
+<h3 class="sub">Le jugement de Dieu</h3>
+
+<p>Nous avons vu, dans un chapitre précédent,
+quel coup de théâtre produisit l'arrivée du Roi des
+Étudiants dans le grand salon du cottage, alors
+envahi par l'élite de la société québecquoise.</p>
+
+<p>Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber
+sur un siège, pendant que sa figure de cire
+prenait les teintes livides de la terreur.</p>
+
+<p>Quand à Laure&mdash;nous l'avons dit&mdash;elle laissa
+échapper la plume qu'elle tenait, joignit les mains
+et leva les yeux au ciel, dans un élan spontané de
+gratitude.</p>
+
+<p>Tout le monde s'était retourné vers la porte et
+chacun regardait avec une profonde stupéfaction
+ce beau jeune homme pâle qui s'était arrêté sur
+le seuil du salon et dont la vue impressionnait si
+tort le couple qui allait bientôt s'unir.</p>
+
+<p>Ce fut une heureuse diversion pour Champfort,
+car elle empêcha son coup de tête d'être trop remarqué,
+et Edmond put le ramener à l'écart sans
+qu'il fit aucune résistance.</p>
+
+<p>Cependant, Gustave Després, après s'être orienté
+un instant et avoir promené son regard dans la
+vaste pièce, s'avança lentement vers la table et
+s'inclinant devant Madame Privat, qui n'était pas
+encore revenue de son ébahissement:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me
+pardonnerez d'avoir répondu si tard à votre gracieuse
+invitation d'assister à votre bal. Rien
+moins que la privation absolue de ma liberté n'aurait
+pu m'empêcher d'assister aux splendeurs de
+votre festival. Aussi, étais-je bel et bien prisonnier.
+Mais j'ai brisé mes liens, fait sauter mes
+verrous... et me voici!</p>
+
+<p>Et Després, en prononçant ces paroles sur un
+ton d'exquise galanterie, se retourna à demi du
+côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement
+railleur, que ce dernier ne put soutenir.</p>
+
+<p>La riche veuve ne savait trop que penser de cette
+tirade, qu'elle trouvait pour le moins excentrique,
+mais elle était de trop bonne société pour ne pas
+y répondre poliment.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous
+donnez là, à mes enfants et à moi, une trop grande
+preuve d'attachement pour que je ne vous prie
+pas de me dire votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit le jeune homme, je me
+nommais autrefois Gustave Lenoir; mais des circonstances
+d'une nature particulière m'ont forcé
+de prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je
+m'appelle Gustave Després.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre roi, ma mère, c'est le Roi des Étudiants!
+ajouta Edmond.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle
+en souriant. Votre Majesté nous fera l'honneur
+de signer sur le contrat de mariage de ma fille,
+dont la lecture venait de se terminer au moment
+de votre arrivée.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répliqua Després d'une voix toujours
+courtoise, mais ferme, je regrette infiniment
+de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de
+cet acte notarié, car je suis venu, au contraire,
+pour empêcher ce contrat de se signer.</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il, monsieur? fit madame Privat avec
+hauteur, car elle commençait à trouver la plaisanterie
+un peu forte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire,
+madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous avez réellement la prétention d'empêcher
+le mariage de ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la prétention d'empêcher Joseph Lapierre
+d'épouser mademoiselle Laure.</p>
+
+
+<p>&mdash;En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour
+un roi! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez,
+au contraire, bien lugubre dans quelques instants,
+répliqua solennellement Després.</p>
+
+<p>Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve
+et causa une certaine émotion dans l'assistance.
+Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement et les
+chuchotements cessèrent, comme si les paroles du
+jeune étranger eussent été le prologue de quelque
+drame mystérieux.</p>
+
+<p>Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de
+lui-même, par un puissant effort de volonté, il se
+tenait renversé sur son fauteuil, le regard insolent
+et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à
+quelque bonne farce d'écolier, et ne pas se préoccuper
+le moins du monde de ce qui pouvait en résulter...</p>
+
+<p>Madame Privat, après une minute de vague contrainte,
+reprit avec une sorte d'impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous...
+Qu'y a-t-il? de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma
+chère dame, riposta une voix métallique et railleuse,
+qui n'était autre que l'organe de Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la mère de Laure, vous sauriez?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Le monsieur tragique que vous
+avez sous les yeux n'est rien moins qu'un de mes
+anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me fait
+l'honneur de me haïr, et s'est juré de me faire tort
+auprès de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais
+à une tragédie et voilà que vous me menacez
+d'une pièce bouffonne! C'est mal à vous, mon
+cher gendre: vous effeuillez mes illusions.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne mère!... supplia Laure.</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante! appuya Champfort, ces paroles...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous hâtez trop de juger, ma mère! dit
+à son tour Edmond.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez faire, répliqua Després d'un ton calme.
+Madame Privat est parfaitement excusable de
+me persifler un peu pour plaire à celui qui devait
+être son gendre, car elle ne sait pas encore
+que l'insolent qui vient de me provoquer, lorsqu'il
+aurait dû implorer mon silence à genoux, est le
+meurtrier de son mari.</p>
+
+<p>A cette froide déclaration, tombant comme une
+bombe au milieu de l'assemblée silencieuse, il y eut
+un frisson général de stupeur. Madame Privat
+pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de
+son siège et montra le poing à Després, en criant
+d'une voix étranglée:</p>
+
+<p>&mdash;Infâme calomniateur!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! disait en même temps la veuve,
+qu'affirmez-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;J'affirme, madame, reprit Després avec force,
+que l'homme qui aspire à la main de mademoiselle
+Laure est l'assassin du colonel Privat.</p>
+
+<p>&mdash;L'assassin de mon mari?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame... à moins que celui qui organise
+le meurtre soit moins coupable que l'instrument
+qui l'exécute.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends rien à tout cela, monsieur...
+Le colonel Privat a été tué à la tête de soir régiment,
+comme un brave officier qu'il était: voilà
+ce que je sais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame; mais une chose que vous
+ignorez, c'est qu'il a été attiré dans un guet-apens
+par un lâche espion qui se disait son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Attiré dans un guet-apens?... trahi par un
+ami?... Oh! monsieur, quel abîme de malheur et
+de honte vous nous ouvrez là!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit Després avec une tristesse
+grave, soyez persuadée que si le bonheur de votre
+chère fille n'était pas en jeu, je me refuserais à
+soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes
+je vous laisserais dans votre bienheureuse
+ignorance de ces événements ténébreux... Mais mon
+devoir est là qui me pousse, et, d'ailleurs, la Providence
+m'a chargé de punir un grand criminel;
+je ne faillirai pas à cette tâche.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte
+en costume de grand justicier du Moyen-Age
+et escorté du bourreau et de ses aides, fit entendre
+la voix narquoise de Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! tonna Després, oses-tu bien parler
+de bourreau, toi qui as fait assassiner le père de ta
+fiancée; toi qui as essayé de me tuer lâchement, il
+n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui
+viens d'enlever à leur vieux père une jeune fille et
+un enfant?... Ah! le bourreau, il ne se dérange
+pas pour toi, car il sait fort bien que tu iras fatalement
+à lui avant qu'il soit longtemps.</p>
+
+<p>Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le
+monde se leva, et la curiosité fit que chacun se
+porta en avant. Lapierre, lui, sauta par-dessus la
+table qui le séparait de son audacieux adversaire,
+et alla se heurter entre les bras tendus de Champfort
+et du jeune Edmond, accourus pour protéger
+Després.</p>
+
+<p>Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix
+malappris.</p>
+
+<p>&mdash;Gueux! cria-t-il, forçat évadé! oseras-tu
+bien répéter ce que tu viens de dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement je répéterai mes accusations,
+répondit Després d'une voix très calme, mais j'ajouterai
+que, non content d'avoir fait assassiner
+le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale
+de son enfant dans le but de t'emparer de sa
+dot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! s'écria Laure d'une voix stridente.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en
+s'adressant à la veuve, ne vous laissez pas circonvenir
+par un imposteur que le dépit aveugle. Cet
+homme me poursuit d'une haine implacable, je
+vous l'ai dit, et cela pour un tour d'écolier que je
+lui ai joué, il y a plusieurs années, en me faisant
+aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous
+donne ma parole d'honneur que tel est le véritable,
+l'unique mobile qui l'a poussé à venir ici ce
+soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens
+et de séquestration. J'espère que vous ne m'humilierez
+pas au point d'écouter un calomniateur
+aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le
+faire chasser immédiatement de ce salon par vos
+domestiques.</p>
+
+<p>Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti
+prendre, allait probablement donner dans ce sens,
+lorsque Champfort s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en
+sera pas ainsi et vous allez bel et bien subir votre
+procès en présence de cette honorable compagnie.</p>
+
+<p>Si vous êtes innocent, qu'avez-vous à craindre?
+On ne forgera pas, je suppose, des preuves contre
+vous, et ma tante ne se rendra qu'à l'évidence la
+plus indiscutable! D'un autre côté, les accusations
+d'un homme comme Gustave Després, dont
+Je m'honore d'être l'ami, sont fondées et prouvées,
+pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes
+aussi odieux impunis?... Ne doit-elle pas à la
+mémoire de son mari, à la société, de vous faire
+enfin expier la trop longue série de vos forfaits?</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez fait un excellent homme de loi,
+M. Champfort, car vous avocassez à merveille, se
+contenta de répondre Lapierre. Cependant, j'espère
+que madame Privat ne ploiera pas la tête sous
+vos foudres, plus bruyantes que persuasives, et
+qu'elle décidera de suite si c'est moi ou M. Després
+qui doit sortir d'ici.</p>
+
+<p>En ce moment même, Edmond était penché sur
+sa mère et lui parlait à l'oreille. Quant il eut fini,
+la veuve était fort pâle et ses yeux brillaient d'un
+feu singulier.</p>
+
+<p>Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et
+se levant:</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme...
+Les affirmations de M. Després sont trop graves,
+pour qu'il les ait faites à la légère; en outre, elle
+se rapportent à des personnes et à des événements
+qui ont tenu une trop grande place dans ma vie,
+pour que je consente à les repousser sans examen.
+Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans
+cette enceinte de vouloir bien garder les portes,
+afin que personne ne cherche à se soustraire au
+châtiment qu'il aura mérité...</p>
+
+<p>L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette
+énergique petite harangue, qu'un murmure approbateur
+courut dans l'assemblée, et qu'une vingtaines de
+jeunes gens se précipitaient vers les issues
+du salon, où ils s'installaient résolument.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant,
+si l'honorable compagnie ne s'y oppose pas, nous
+allons nous constituer en cour de justice et écouter
+impartialement M. Després. De la sorte, tout
+se passera régulièrement et nous n'aurons pas à
+déplorer des scènes de violence comme celle à laquelle
+nous venons d'assister.</p>
+
+<p>«Très bien! très bien!» murmura-t-on de toutes
+parts.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, mesdames et messieurs.</p>
+
+<p>Tous les assistants se rassemblèrent autour do
+Mme Privat, à l'exception d'un petit groupe de;
+quatre personnes, dont une femme vêtue de noir,
+qui demeura à l'écart, et des jeunes gens installés
+aux portes.</p>
+
+<p>Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais
+sombre et résolu, il regagna lentement son siège;
+près de la table, où il demeura seul, semblable à
+un accusé sur la sellette.</p>
+
+<p>Le misérable se voyait perdu; mais il voulait
+lutter jusqu'au bout et ne pas succomber sans une
+petite vengeance qu'il méditait.</p>
+
+<p>Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère,
+et il ne faisait pas bon de l'acculer dans ses
+retranchements.</p>
+
+<p>La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire
+improvisé par la veuve du colonel,
+étant donc constitué, cette dernière se leva et
+s'adressant de nouveau à l'assemblée:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs
+avocats et gens de loi, infiniment plus aptes que
+moi à conduire l'affaire qui nous occupe; je les
+charge donc tout spécialement du soin de veiller à
+ce que les preuves fournies par M. Després soient
+de celles qui ne laissent aucun doute dans l'esprit;
+et, comme il faut un président pour diriger les débats
+qui pourraient surgir, je propose que M. le
+juge X..., qui nous honore de sa présence, se charge
+de cette besogne, qui lui est familière.</p>
+
+<p>&mdash;Adopté! adopté! firent tous les voix.</p>
+
+<p>Un vieillard à la physionomie avenante se leva
+et vint s'incliner devant l'amphitryon:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, j'accepte la délicate mission
+que vous me confiez; et, bien qu'elle soit extra-légale,
+je la remplirai comme si j'étais réellement
+sur le banc judiciaire, très heureux de vous être
+agréable.</p>
+
+<p>Un fauteuil fut apporté et le juge X... prit place
+à côté de madame Privat.</p>
+
+<p>Puis Gustave Després, toujours debout en face
+du tribunal improvisé, s'inclina et prit ainsi la parole,
+d'une voix forte:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le juge, madame et vous tous qui
+m'entendez! Ce n'est pas, veuillez le croire, pour
+satisfaire une mesquine passion de vengeance, ni
+pour poser en chevalier redresseur de torts, que
+vous me voyez dans cette enceinte, interrompant
+les apprêts d'un solennel mariage et portant contre
+un homme réputé honorable la plus terrible des
+accusations.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps qu'une saine philosophie, éclose
+sur les ruines de mon bonheur, me fait planer
+au-dessus de semblables petitesses et mépriser de
+pareils moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Le sentiment qui me porte à agir comme je le
+fais est, au contraire, de ceux que l'on ne peut repousser
+sans faiblesse, renier sans honte. La
+Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel
+à travers le labyrinthe sans issue de ses forfaits,
+a voulu faire de moi son instrument de tardive
+rétribution, en me jetant sur toutes les pistes
+ténébreuses laissées par le grand coupable que
+nous avons à juger, et je, faillirais à mon devoir
+d'honnête homme, à ma tâche de vengeur providentiel,
+si j'hésitais à frapper, si mon coeur se prenait
+à faiblir.</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai donc sans colère et sans passion;
+mais aussi sans réticences et sans crainte.</p>
+
+<p>Après cet exode un peu solennel, Després se retourna
+à demi, jeta un coup d'oeil sur le groupe
+où se trouvait la dame vêtue de noir, et reprit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner
+le colonel Privat a commencé, il y a six ans, la
+trop longue série de ses crimes; et c'est sur moi et
+une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier
+lieu, ses aptitudes de traître. La nature l'avait
+doué d'une physionomie agréable, le diable lui
+avait prêté son habileté et sa puissance de fascination:
+le misérable en profita pour tromper mon
+amitié et m'enlever l'affection d'une jeune fille que
+j'aimais cl que j'avais sauvée de la mort. Puis,
+non content de ce beau triomphe, il se disposait à
+ravir cette enfant à l'affection de ses vieux parents,
+lorsque je le forçai à s'arrêter pour se battre
+avec moi.</p>
+
+<p>Les criminels sont rarement courageux, et il
+est inouï que le coeur ne leur fasse pas défaut au
+moment du danger.</p>
+
+<p>C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre.</p>
+
+<p>Nous n'avions pas échangé quelques balles,
+sur un îlot perdu et au milieu des ténèbres d'une
+nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon adversaire
+à la gorge et qu'il se laissa choir, feignant
+d'avoir été tué.</p>
+
+<p>Je l'abandonnai à son sort et ramenai la jeune
+fille chez elle.</p>
+
+<p>Le lendemain, le misérable m'avait dénoncé
+aux autorités et j'étais arrêté sur la route de la
+frontière. Un mois plus tard, je partais pour le
+pénitencier de Kingston!</p>
+
+<p>Un murmure d'indignation parcourut la salle.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout, reprit Després. En reconnaissant
+la lâcheté de son nouvel amant, la jeune
+fille le prit en horreur et refusa de le revoir.</p>
+
+<p>Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité?...
+En répandant sur le compte de cette malheureuse
+des calomnies tellement atroces, qu'elle et sa famille
+durent quitter la paroisse et que la vieille mère
+en mourut de chagrin!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre:
+dans la voie du crime!</p>
+
+<p>Un second murmure, plus accentué et plus général,
+gronda parmi les assistants, et plusieurs bouches
+féminines laissèrent échapper un mot sanglant:</p>
+
+<p>«Le lâche!»</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est faux et de pure invention! s'écria
+Lapierre avec force. Cet individu se moque
+de son auditoire, et je le mets au défi de prouver
+un seul de ses dires.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta
+de répondre l'accusateur.</p>
+
+<p>Une femme en deuil, conduite par un tout jeune
+homme, se détacha du groupe retiré à l'écart et
+s'avança jusqu'en face de madame Privat.
+Arrivée là, elle souleva son voile et exposa en
+pleine lumière sa pâle et belle figure.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que monsieur vient de raconter est de
+la plus scrupuleuse vérité, dit-elle. Je m'appelle
+Louise Gaboury et je suis cette femme honteusement
+calomniée par Joseph Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je
+corrobore son témoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait
+Louise. Demandez mon nom à monsieur Lapierre
+et, s'il est revenu de la stupéfaction
+que lui cause ma présence ici, lorsqu'il m'a laissé
+hier soir sous les verrous d'un cachot de sa maison,
+il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury.</p>
+
+<p>Lapierre proféra une menace incompréhensible et
+retomba sur son siège, le front baigné d'une sueur
+froide.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous
+pouvez vous retirer.</p>
+
+<p>Ils obéirent; mais, en passant devant Mlle Primat,
+Louise se sentit attirée par une douée traction
+et se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle,
+lui dit Laure. Ne sommes-nous pas presque
+deux soeurs?</p>
+
+<p>Louise regarda cette belle jeune fille qui avait
+été si près d'être malheureuse à tout jamais, et
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'eût été trop dommage!</p>
+
+<p>Puis elle prit place sur le siège qu'on lui offrait.</p>
+
+<p>Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l'attendaient
+les deux personnages qui restaient du
+groupe de tout à l'heure et qui n'étaient autres
+que nos buveurs de la nuit précédente: Lafleur et
+Cardon.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire.</p>
+
+<p>Ayant fait assister le lecteur à la conversation
+qui eut lieu, quelques jours auparavant, entre Després
+et Laure&mdash;conversation qui roula exclusivement
+sur les criminelles menées de Lapierre aux
+États-Unis et sa participation à l'hécatombe du régiment
+du colonel Privat&mdash;nous ne voulons pas
+nous répéter, certain que personne n'a oublié cette
+terrible révélation.</p>
+
+<p>Nous nous contenterons de dire que le Roi des
+Étudiants fut implacable et que pas un fil de la
+sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans
+l'ombre. Il s'appliqua surtout à faire ressortir le
+machiavélisme odieux employé par l'ancien espion
+pour circonvenir Mlle Privat; il exposa à l'assistance
+émue tout ce qu'il y avait de grand dans
+le dévouement de cette fière jeune fille, sacrifiant
+son bonheur à la mémoire de son père, imposant
+silence à son instinctive répulsion et épousant un
+homme détesté, pour empêcher qu'un soupçon planât
+sur la tombe de ce vénéré père. Puis, résumant
+et condensant le dramatique exposé qu'il venait
+de faire, il termina par une foudroyante péroraison,
+dont les dernières phrases furent celles-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez des preuves contre l'abominable
+scélérat qui est aujourd'hui courbé sous la
+main vengeresse de Dieu?... Ces preuves, mesdames
+et messieurs, je pourrais me dispenser de vous
+les donner, car la seule attitude du coupable, le remords
+qui se traduit sur sa figure par une pâleur
+morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements
+spasmodiques, et jusqu'à cette farouche résignation
+dans laquelle il s'est enfin renfermé,
+tout cela devrait être plus que suffisant pour apporter
+la conviction dans vos esprits... Mais je ne
+veux laisser subsister aucun doute relativement
+aux graves accusations que je viens de jeter à la
+face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti
+de l'aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait
+que l'habile chercheur de dots a fait disparaître,
+ces jours-ci, tous ceux qui pouvaient témoigner
+contre lui, je vous mettrai sous les yeux un
+argument plus irrésistible, une preuve plus accablante:
+le propre aveu du coupable, le témoignage
+de sa conscience, enfin le journal où sa main
+criminelle et imprudente a consignée, jour par
+jour, ses ténébreux projets...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre,
+une nuit qu'il revenait du camp confédéré,
+où il avait lâchement vendu ses frères de l'armée
+du nord.</p>
+
+<p>Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le
+grand portefeuille de maroquin que nous connaissons,
+le présenta solennellement à madame Privat.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne
+la force d'aller jusqu'au bout!</p>
+
+<p>&mdash;Misérable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!...
+Ah! tu ne jouiras pas longtemps de
+ta victoire!</p>
+
+<p>Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet éclata
+dans le salon, suivi aussitôt d'une seconde détonation.</p>
+
+<p>La panique s'empara des femmes.</p>
+
+<p>Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore
+de Després domina tous les bruits:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin
+du colonel Privat qui vient de se faire justice,
+après avoir commis sur moi une seconde tentative
+de meurtre.</p>
+
+<p>En effet, chacun put voir le misérable Lapierre
+étendu, sanglant et immobile, sur le parquet.
+Ce fut Cardon qui, du fond de la salle, prononça
+son oraison funèbre, rigoureusement condensée en
+cette seule phrase:</p>
+
+<p>&mdash;Tout est bien qui finit bien!</p>
+
+
+
+<p>ÉPILOGUE</p>
+
+<p>Trois mois plus tard, par une belle matinée de
+septembre, les cloches de la cathédrale de Québec,
+sonnaient à toutes volées et l'immense nef de la
+vieille église s'emplissait d'une foule d'élite.</p>
+
+<p>On célébrait, ce jour-là, deux mariages <i>fashionables</i>,
+et les curieux qui stationnaient sous les
+portiques échangeaient maintes observations sur
+les circonstances dramatiques qui avaient amené
+ces mariages.</p>
+
+<p>On se disait bas à l'oreille qu'une ces deux fiancées,
+la richissime fille de Mme Privat, avait été
+sur le point, quelque temps auparavant, d'épouser
+un audacieux bandit qui lui avait complètement
+tourné la tête... La noce était ordonnée et l'on se
+disposait à aller prononcer le <i>oui</i> solennel en
+face du prêtre, quand apparut soudain un inconnu
+qui révéla sur le compte du futur époux des
+choses si épouvantables, que ce dernier en tomba
+mort de confusion...</p>
+
+<p>Et l'on ajoutait d'un air mystérieux que l'autre
+mariée avait aussi dans son passé certain épisode
+terrible que l'on ne connaissait pas bien,
+mais où, à coup sûr, il y avait eu mort d'homme...
+Bref, on caquetait méchamment, comme les badauds
+savent le faire, quand il s'en donnent la
+peine.</p>
+
+<p>Heureusement, l'arrivée du cortège nuptial changea,
+le cours de ces charitables conversations et
+mit fin aux bienveillantes remarques qui les émaillaient.</p>
+
+<p>Les lourds carrosses défilèrent un à un le long
+des grilles, qui bordent le terre-plein, en face de la
+cathédrale, déposant sur le trottoir de pierre
+blanche leur joyeuse cargaison de femmes éblouissantes
+et d'hommes en costumes de gala.</p>
+
+<p>Toute cette brillante compagnie s'engouffra
+sous les arceaux des portes grandes ouvertes et
+s'éparpilla, dans les bancs de chêne, alignés deux
+par deux sur le pavé de la vaste nef.</p>
+
+<p>Seuls, les mariés, escortés de leurs garçons et
+filles; d'honneur, s'avancèrent jusqu'à la balustrade
+du choeur et prirent place sur des fauteuils
+luxueux, installés à leur intention.</p>
+
+<p>Puis l'orgue fit entendre ses graves harmonies,
+le prêtre ses avertissements non moins graves... et,
+au sortir de l'église, Laure Privat était devenue
+madame Champfort, et Louise Gaboury la... <i>Reine
+des Étudiants</i>!</p>
+
+<p>Au moment où le cortège s'ébranlait pour retourner
+à la Canardière, Lafleur et Cardon, qui
+étaient de la fête et faisaient bonne contenance
+dans leurs habite à queue, échangèrent les réflexions
+philosophiques suivantes:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que c'est que de nous, mon pauvre Lafleur et
+comme, dans ce monde borné, les petites causes
+peuvent amener de grands effets!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, l'entends-tu, illustre Cardon?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir: suis bien mon raisonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te quitte pas d'une semelle.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas vrai que si nous n'avions pas été
+ivrognes comme doivent l'être d'honnêtes étudiants,
+nous n'aurions pas fait la connaissance de
+la mère Friponne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est indubitable. Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas également vrai, que, sans cette
+connaissance de la mère Friponne, nous ne serions
+pas allés chez elle le soir où Després y fut jeté à
+fond de cave?</p>
+
+<p>&mdash;Je te concède cela. Poursuis.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas mêmement à présumer que, nous
+absents, Gustave n'aurait pu échapper et, par conséquent,
+arriver à temps pour empêcher Lapierre
+d'épouser Mlle Privat?</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus que probable. Quelle est ta conclusion?</p>
+
+<p>&mdash;Ma conclusion, ami Lafleur, c'est <i>qu'à quelque
+chose whisky est bon</i>!</p>
+
+<p>Et le facétieux étudiant, qui s'était donné tout
+le mal du monde pour en arriver à cette atroce parodie
+d'un aphorisme célèbre, se prit à réfléchir
+profondément.</p>
+
+<p>Lafleur fit de même, tout en mâchonnant d'une
+voix distraite son <i>grand-père Noé</i>.</p>
+
+<p>La noce filait toujours, soulevant sur son passage
+l'aveuglante poussière des rues de Québec.</p>
+<br><br>
+
+<h3>FIN</h3>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14059 ***</div>
+</body>
+</html>
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of Le Roi des Étudiants, by Eugene Dick
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le Roi des Étudiants
+
+Author: Eugene Dick
+
+Release Date: November 16, 2004 [EBook #14059]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DES ÉTUDIANTS ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque, from files made available by "La
+bibliothèque Nationale du Québec".
+
+
+
+
+
+
+V. E. DICK.
+
+Le Roi des Étudiants
+
+
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Silhouettes d'Étudiants
+
+C'était dans une chambre de douze pieds carrés au plus, rue St-Georges,
+Québec.
+
+Ils étaient là quatre, buvant, fumant, chantant, riant... que c'était
+plaisir à voir. Le cliquetis des verres, le choc des bouteilles, les
+éclats de voix, les notes plus ou moins fausses de quelque chanson
+égrillarde, le bruit des pieds battant le parquet; tout cela se
+combinait adorablement pour former le plus délicieux tintamarre du
+monde.
+
+Comment en eût-il été autrement?
+
+Ce quatuor bruyant représentait la fine fleur de l'école de médecine:
+Després, le roi des étudiants tapageurs, l'organisateur par excellence
+de joyeuses équipées, le meilleur buveur de l'Université; Cardon, passé
+maître dans l'art d'obtenir de la boisson à crédit; Lafleur, qui faisait
+dix affreux calembours entre chaque rasade qu'il ingurgitait--et Dieu
+sait s'il en ingurgitait, des rasades!--enfin, le petit Caboulot, le
+_rat_ de l'école, intelligent comme un diablotin, mais plus grouillant,
+plus étourdi, plus léger qu'un papillon.
+
+Rien d'étonnant donc à ce que quatre lurons de cette trempe, arrosés
+de whisky, fissent un charivari à broyer le tympan d'une escouade
+d'artilleurs!
+
+Tout à coup, le bruit cessa pendant une dizaine de secondes; la porte
+s'ouvrit, et un cinquième personnage entra.
+
+Alors, ce fut une tempête.
+
+--Bonsoir, Champfort!
+
+--Que tu arrives bien, Champfort!
+
+--Viens prendre un coup, Champfort!
+
+--Champfort, pas d'étude ce soir! Au diable la pathologie!
+
+--Mort à la matière médicale!
+
+--Aux gémonies les maladies des yeux!
+
+--Et celles des oreilles, donc!
+
+--Que la fièvre quarte étouffe Virchow, Kasper, Claude Bernard... et
+même monsieur Koshlakoff, de St-Pétersbourg!
+
+--Que Satanas torde le cou à feu Galien!
+
+--Et donne le coup de grâce à ce bon monsieur Hippocrate.
+
+--Lafleur!...
+
+--Cardon!...
+
+Le nouvel arrivant, tiraillé a droite, tiraillé à gauche, assassiné
+d'apostrophes aussi véhémentes, ne pouvait placer un mot et se
+contentait de sourire.
+
+--Là! là! mes amis, fit-il enfin, ne parlez pas; tous à la fois: qu'y
+a-t-il?
+
+--Il y a que nous bambochons ce soir.
+
+--Ça se voit.
+
+--Et que nous voulons nous administrer une cuite à tout casser...
+
+--Tais-toi, le Caboulot, laisse parler le grand monde.
+
+--Tiens! faut-il pas avoir six pieds, par hasard, pour qu'on se permette
+de parler devant monsieur!
+
+--Silence! intervient Després. Je vais t'expliquer la chose, Champfort;
+assieds-toi.
+
+--Lorsque Dieu créa le monde...
+
+--Passe au déluge! interrompit Lafleur.
+
+--Monte sur une chaise! glapit le Caboulot.
+
+--Pas de discours! grogna Cardon.
+
+--Laissez-moi faire: ça ne sera pas long. Champfort s'était assis,
+attendant patiemment la fin de la bourrasque.
+
+--Lorsque Dieu créa le monde, reprit imperturbablement Després, il
+travailla, comme tu le sais, pendant six jours...
+
+--C'est connu, ça! fit la voix flûtée du Caboulot.
+
+--Pas assez! répliqua gravement l'orateur.
+
+Puis il poursuivit:
+
+--Mais le septième, il l'employa à se reposer, laissant ainsi à l'homme,
+qu'il venait de former à son image, un enseignement plein de sagesse.
+Or...
+
+--_Ergo!_
+
+--Or, nous avons travaillé toute la semaine comme des nègres. N'est-il
+pas juste que nous prenions cette soirée, cette nuit même, s'il le faut,
+pour laisser un peu se détendre l'arc de nos centres nerveux?
+
+--Bien parlé!
+
+--Puissamment raisonné!
+
+--D'une logique irréfutable!
+
+--Mais, sans doute, mes très chers, répondit en riant Champfort. Et je
+songeais si peu à me mettre en désaccord avec cette sage règle, que je
+venais vous prier d'étudier sans moi, ce soir Je ne suis pas dans mon
+assiette et n'ai aucune disposition pour le travail.
+
+--Bravo!
+
+--Hourra pour toi, Champfort!
+
+--Vive le whisky, le tabac et les chansons!
+
+Et Després, de cette voix lente et mesurée qui lui était habituelle, se
+mit à chanter, tout en saisissant une bouteille de la main droite et un
+verre de la main gauche:
+
+ Étudiants, étudiants
+ Chantons, rions sans cesse:
+ Que l'étude et l'allégresse
+ Se partagent nos instants.
+
+De son côté, le Caboulot hurlait:
+
+ Pourquoi boirions-nous de l'eau,
+ Somm'nous des grenouilles?
+
+Cardon, lui, proclamait moins haut la chose, mais la mettait
+consciencieusement en pratique.
+
+Quant à Lafleur, il n'est pas nécessaire de chercher ce qu'il turlutait
+de sa voix enrouée; c'était toujours la même rengaine:
+
+ C'est notre grand-père Noé,
+ Patriarche digne,
+ Que l'bon Dieu nous a conservé
+ Pour planter la vigne.
+
+
+Il ne fallait pas lui demander autre chose que cela: c'eût été peine
+perdue. Mais, en revanche, toutes les cinq minutes, l'éternel couplet
+lui revenait dans le gosier, avec le nom du respectable grand-père Noé,
+auteur de la première bamboche dont parle l'histoire.
+
+Laissons Lafleur redire, en quinze couplets, les mérites et les exploits
+du grand-père Noé, et esquissons à la hâte le portrait du nouvel
+arrivant.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Paul Champfort
+
+Paul Champfort était un grand et beau garçon de vingt-deux ans.
+
+Sa figure franche et ouverte plaisait au premier abord. Cheveux
+châtains, longs et bouclés; front large, oeil brun, à la prunelle
+hardie, bouche aux lèvres sympathiques, qu'ombrageait une petite
+moustache de même nuance que les cheveux: tête charmante, en un mot.
+
+Il avait l'humeur joyeuse, la parole facile, colorée, doucement
+railleuse, mais toujours bienveillante. On l'aimait beaucoup, parmi les
+universitaires, tant à cause du cachet de sympathique distinction dont
+toute sa personne était empreinte, que par la bonté de son caractère et
+la solide intelligence qu'on lui savait.
+
+Il était de toutes les fêtes, de toutes les excursions, de tous les
+_caucus_. On se l'arrachait un peu, et c'était toujours une bonne
+fortune, pour des étudiants en goguette, que l'arrivée de ce bon
+Champfort.
+
+On conçoit donc la joie de nos quatre apôtres quand le jeune homme, se
+rendant aux arguments irrésistibles de son ami Després, s'assit autour
+de la table du festin bachique et fit mine d'en prendre sa bonne part.
+
+Une première rasade fut versée par Després.
+
+--Je bois à ton bonheur, Champfort, fit-il en élevant son verre.
+
+--Moi, à tes succès en médecine, dit Cardon.
+
+--Et moi, à l'heureuse issue de ton examen, final, continua Lafleur.
+
+--Moi, Champfort, je bois à tes amours! cria le Caboulot, de cette voix
+perçante qui dominait tous les bruits.
+
+A cette dernière santé, un nuage passa sur le front de Champfort. Le
+sourire disparut de ses lèvres, et ce fut d'un ton presque solennel
+qu'il répondit, en se levant:
+
+--Merci, Caboulot, merci, mes bons amis. Je prends actes de vos
+bienveillants souhaits. Devant entrer bientôt dans la rude vie
+professionnelle, j'ai besoin que la chaude amitié dont vous m'avez
+toujours entouré ne me fasse pas défaut. Et si quelque amertume,
+quelque déboire m'attend au début, j'aurai du moins, pour atténuer ma
+mélancolie, le souvenir de vos bons procédés à mon égard.
+
+Champfort se rassit et chacun but silencieusement son verre, comme
+si les paroles émues du jeune homme eussent voilé quelque inexorable
+chagrin. Tant il est vrai que chez ces généreuses natures d'étudiants,
+la sympathie ne se fait jamais attendre et jaillit toujours
+spontanément, au moindre appel.
+
+Mais cette éclipse de gaieté dura peu.
+
+Quand on est en chemin d'herboriser dans les vignes du Seigneur, on ne
+s'attarde pas à constater si quelque épine rencontrée par hasard pique
+peu ou prou; on ne s'amuse pas à relever les humbles violettes ou les
+pâles marguerites que le pied a foulées en passant.
+
+C'est du moins, ce que pensait Lafleur, car il entonna aussitôt d'une
+voix de stentor:
+
+ C'est notre grand-père Noé,
+ Patriarche digne,
+ Que l'bon Dieu............
+
+--Va au diable avec ton grand-père Noé! interrompit avec humeur Després,
+dont le front s'était assombri.
+
+--Hum! je doute fort qu'il veuille m'y suivre; le digne homme est trop
+bien casé pour désirer un changement.
+
+--Alors, vas-y seul.
+
+--Nenni, mes fils; je suis trop poli pour ne pas vous attendre.
+
+Després se dérida un peu.
+
+--Au fait, tu as raison, Lafleur: vive la joie!
+
+--Et les pommes de terre, morguienne! Chaque chose en son temps.
+Quand nous serons bien gris, nous parlerons raison; nous ferons de
+la philosophie, de la psychologie, de la physiologie, de la
+phrénologie--tout ce que vous voudrez. En attendant! amusons-nous, et
+haut les verres!
+
+ C'est notre grand-père Noé,
+ Patriarche,............
+
+--Oui, oui, c'est cela, appuya Cardon. Il n'y a rien pour délier la
+langue et mettre de l'ordre dans les idées comme quelques bons verres de
+_Molson_. Je seconde la motion de Labrosse.
+
+--Adopté, _carried!_ vociféra le petit Caboulot.
+
+La joie reparut triomphante autour de la table chargée de bouteilles, de
+verres, de pipes et de tabac. Pendant plus d'une heure, ce fut un déluge
+de rasades, de chansons, de bons mots à faire pâlir les orgies romaines.
+Lafleur chanta vingt fois son _grand-père Noé_; le Caboulot s'enroua
+pour quinze jours à gouailler chacun de ses amis; Cardon se grisa comme
+un Polonais, tout en encourageant les autres à boire sec, attendu que
+les _provisions_ ne manquaient pas. Quant à Després, malgré qu'il
+eut avalé presque une bouteille à lui seul, il n'y paraissait guère.
+Seulement, il était devenu grave et rêveur, comme d'habitude; car
+c'était là le seul effet que les spiritueux semblassent produire sur
+cette organisation de fer.
+
+Mais, si grave et si rêveur qu'il fut, il le cédait pourtant sous ce
+rapport de beaucoup à Champfort. Jamais le jeune homme, d'ordinaire gai
+et assez solide buveur, ne s'était montré à ses amis enveloppé dans un
+semblable nuage de tristesse et de mélancolie.
+
+Tant qu'il avait été en pleine possession de son sang-froid, il s'était
+efforcé de se raidir contre le _spleen_ qui l'envahissait. Aux saillies
+de Caboulot, aux jeux de mots barbares de Lafleur, aux épigrammes de
+Cardon, il avait ri... oui, mais d'un rire nerveux, forcé, qui faisait
+mal. Puis était venu cet état de demi-ivresse, où les idées se mettent
+franchement à galoper sur le chemin de la rêverie et où le coeur vient
+aux lèvres, prêt à s'ouvrir à tous les épanchements.
+
+C'est la phase la plus voluptueuse de l'état, alcoolique. Le cerveau
+jouit, alors d'une lucidité plus grande qu'à l'état normal, et les idées
+y dansent tout armées, prêtes à entrer en campagne au premier signal.
+
+Il était donc rendu à ce degré de l'échelle bachique, quand Després, qui
+l'observait entre deux bouffées de fumée, lui dit doucement:
+
+--Champfort!
+
+--Hein? fit le jeune homme, comme surpris de cette appellation
+inattendue.
+
+Puis, se soulevant à demi sur le canapé où il était presque couché;
+
+--Qu'y a-t-il, mon ami?
+
+--Il y a, mon cher, que tu n'es pas comme d'habitude et que tu nous
+caches quelque chose.
+
+--Mais non..., mais non, je ne vous cache rien... Que voulez-vous que je
+vous cache, mes bons amis?
+
+--Tu es triste comme une porte de prison, et c'est en vain que tu veux
+paraître gai; la gaieté ne te va plus, et cela depuis longtemps.
+
+--Quelle conclusion tirer de cela? On n'est pas toujours disposé à la
+joie. Chacun a ses heures de mélancolie, sans qu'il puisse s'en défendre
+et sans même qu'il en puisse expliquer la cause.
+
+--Champfort, ne joue pas au plus fin avec moi. Depuis plusieurs mois, je
+t'observe, et j'ai suivi pas à pas le travail lent, mais continu, mais
+implacable qui se fait chez toi. Le peu de gaieté, de bonne humeur et
+d'insouciance joyeuse qui te reste du Champfort d'autrefois n'est que
+du vernis, et, sous ce vernis, il y a, une grande douleur, une de ces
+douleurs incurables qui terrassent l'âme la plus fortement trempée.
+
+Le jeune étudiant baissa la tête et ne répondit pas. Mais sa main se
+porta instinctivement à son coeur, comme s'il eût craint d'y laisser
+voir la plaie qu'y devinait Després.
+
+Celui-ci se leva et, saisissant cette main indiscrète, il dit à
+Champfort d'une voix douce:
+
+--Mon pauvre ami, ta main t'a trahi; tu souffres réellement et je vais
+te dire qu'elle est ta maladie.
+
+--Tais-toi, Després, tais-toi! fit vivement Champfort, en relevant la
+tête et regardant l'étudiant avec des yeux presque hagards.
+
+Cardon, Lafleur et le Caboulot s'étaient imposé mutuellement silence,
+du moment que Després--leur chef à tous--avait engagé la conversation.
+Rapprochant leurs chaises, ils attendirent vivement intrigués.
+
+Després, les désignant:
+
+--Voyons, Champfort, doutes-tu de nous? Sommes-nous, oui ou non, tes
+meilleurs amis?
+
+--Certes, oui.
+
+--Eh bien! qu'as-tu à craindre?
+
+--Rien; mais mon secret est un de ceux qu'on emporte dans la tombe.
+
+--Ta! ta! ta! ton secret n'en est pas un, car je le connais moi.
+
+--Alors, c'est toujours un secret, répondit noblement Champfort.
+
+Un éclair brilla dans l'oeil noir de Després. Il leva fièrement sa belle
+tête intelligente, serra la main du jeune homme et dit:
+
+--Merci, Champfort. Cette bonne parole est un coup d'éperon qui m'engage
+définitivement dans la voie que j'ai adoptée.
+
+Puis, se tournant vers Lafleur, Cardon et le Caboulot:
+
+--Mes amis, dit-il, vous allez me donner votre parole d'honneur que rien
+de ce que je vais vous apprendre ne transpirera au dehors.
+
+--Nous la donnons, firent les jeunes gens, en se levant tous à la fois.
+
+--Très bien, messieurs. Maintenant, Champfort, écoute, et, surtout, pas
+de dénégations inutiles. Depuis plusieurs années, tu aimes d'un amour
+sans espoir ta cousine, Laure Privat. Voilà ta maladie!
+
+A cette déclaration énergique, Paul Champfort se leva d'un bond. Une
+pâleur effrayante envahit sa figure, et, foudroyant Després de son
+regard, il murmura:
+
+--Malheureux, qu'as-tu dis là?
+
+--La vérité, mon ami, répondit avec calme le roi des étudiants.
+
+--Mais tu veux donc ma honte, mon déshonneur, pour jeter ainsi mon
+secret aux quatre vents de la curiosité publique!
+
+--Ce que je veux, c'est qu'il ne soit pas dit que Paul Champfort aura
+frappé inutilement à la porte d'un coeur.
+
+--Mais tu ne sais donc pas qu'elle ignore mon amour, et que je me
+laisserai mourir plutôt que de lui faire le moindre aveu.
+
+--Ceci importe peu... Le temps et les circonstances peuvent amener bien
+des changements dans les situations les plus embrouillées. Je me charge
+de forcer la main aux circonstances... et, quant au temps, on lui fera
+prendre le triple galop, si besoin est.
+
+--Oh! non, je ne veux pas qu'une pression quelconque, morale ou autre,
+soit exercée sur cette enfant-là. Mon amour est une indignité, une
+trahison; eh bien! périsse mon amour, dussé-je ne pas lui survivre!
+
+--Indignité! trahison!... Eh! depuis quand se montre-t-on indigne et se
+rend-on coupable de trahison, en aimant avec franchise et loyauté use
+jeune fille?
+
+--Depuis que le devoir et la reconnaissance existent. Ma tante Privat
+m'a recueilli, moi orphelin, alors que les derniers débris du modeste
+patrimoine de ma famille venaient de disparaître dans les frais de la
+maladie et d'enterrement de ma mère; elle m'a élevé comme un enfant;
+elle m'a fait instruire--me mettant ainsi dans les mains les moyens de
+vivre honorablement--et je pousserais l'ingratitude jusqu'à chercher à
+capter l'amour de sa fille unique, de sa fille à qui elle laissera une
+part considérable de sa fortune!...
+
+--Non, jamais! Ma tête est plus forte que mon coeur, et si celui-ci ne
+veut pas entendre raison, je le briserai.
+
+--Ah! si elle était pauvre comme moi!...
+
+--Pauvre, toi? allons donc! Est-ce qu'on est pauvre quand on possède une
+intelligence comme la tienne et quand on a un coeur comme celui qui bat
+dans ta poitrine? est-ce qu'on est pauvre quand on a ton instruction et
+une position sociale honorable comme celle qui t'attend?
+
+--Et, d'ailleurs, puisque Mlle Privat a beaucoup d'argent, n'est-il pas
+juste qu'elle fasse partager cette fortune à un pauvre homme honorable,
+plutôt que de s'associer à un capitaliste qui n'en a que faire, et
+donner ainsi le spectacle d'une richesse scandaleuse, au milieu de
+misères imméritées?
+
+--Ah! oui, elle est riche et tu es pauvre!... Le voilà bien l'esprit de
+ce siècle d'argent où tout se cote, où tout se réduit en piastres et
+contins, où l'on fait marchandise de tout: âme, esprit ou coeur!...
+Tu verras, Champfort, que dans cent ans d'ici, chaque pensée, chaque
+sentiment sera matérialisé, pesé dans la balance du spéculateur,
+prostitué sur le tapis vert de l'agiotage, qui rendra, son verdict dans
+ce genre-ci: «Cette idée pèse _tant_ et vaut _tant_ la livre, mais la
+marchandise étant en baisse depuis une demi-heure, je ne puis offrir que
+_tant!_
+
+--Nos petits-fils verront cela, Champfort: je t'en donne ma parole
+d'honneur.
+
+A cette boutade de Després, Cardon, Lafleur et le Caboulot partirent
+d'un indécent éclat de rire. Champfort lui-même, malgré toute la gravité
+la situation, n'y put retenir et fit bravement chorus avec ses amis....
+
+Mais le roi des étudiants ne fut pas désemparé.
+
+--C'est bien, messieurs, dit-il; riez, puisque mes pronostics vous
+semblent drôles. Vous êtes jeunes, et, conséquemment, vous avez le droit
+d'envisager l'avenir sous ses plus riants horizons. Pour moi, je suis
+vieux déjà, avec les vingt-cinq lourdes années qui sont accumulées sur
+ma tête et les épreuves par lesquelles j'ai dû passer. C'est pourquoi,
+cet avenir que vous entrevoyez si beau ne pouvant plus m'offrir rien
+qui m'attache, rien qui m'illusionne, je le regarde froidement, je le
+suppute, je le pèse, ni plus ni moins que s'il s'agissait d'un bout de
+saucisse ou d'un morceau jambon!
+
+Et, en prononçant ces mots--qui pourtant auraient dû redoubler la
+bruyante hilarité de ses confères--Després avait dans la voix des
+accents si sombrement dédaigneux; sa physionomie reflétait tant
+d'amertumes longtemps comprimées, mais encore chaudes et palpitantes,
+que personne n'ouvrit la bouche et que chacun se crut en présence d'une
+de ces victimes stoïques et calmes, dont l'âme est morte à toutes les
+joies de la vie.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Cousin et Cousine
+
+Il fallait, en effet, qu'une bien terrible tempête eût passé sur le
+coeur de ce fier jeune homme pour en refroidir ainsi les puissantes
+aspirations et en arrêter l'indomptable essor.
+
+Y avait-il réellement un drame dans la vie de Després, ou devait-on
+mettre sur le compte de l'organisation fortement nerveuse du roi des
+étudiants cette misanthropie dédaigneuse et ces boutades douloureusement
+excentriques dont il ne pouvait se défendre, à de certaines heures?
+
+On se perdait là-dessus en conjectures.
+
+Il y avait bien, dans l'histoire de Després, une lacune que personne ne
+pouvait combler. Mais, comme la moindre allusion adressée jusqu'alors au
+jeune homme sur ce sujet avait paru l'affecter péniblement, on s'était
+fait un devoir de ne jamais plua le questionner sur ce passé mystérieux.
+
+Pourtant, ce soir-là, Champfort ne put s'empêcher de lui dire:
+
+--En vérité, mon cher Després, on dirait, à t'entendre, que des malheurs
+inouïs ont plané sur ta jeunesse.
+
+--Peut-être! murmura Després... Mais, reprit-il avec vivacité, il ne
+s'agit pas de moi pour le quart d'heure.
+
+--Cependant...
+
+--Il s'agit d'empêcher que tu sois la victime d'une coquette, ou qu'une
+délicatesse outrée fasse laisser le champ libre à un indigne rival.
+
+--Qui te parle de rival?... En ai-je un, seulement?
+
+--Tu en as plusieurs, mais tu n'en redoutes qu'un.
+
+--Comment sais-tu cela?
+
+--Je sais tout ce qui concerne _cet homme_, répondit Després d'une voix
+sombre.
+
+--Ah! fit Champfort intrigué, et tu le hais?
+
+--Je le hais?
+
+Ces trois mots furent dits d'un ton si glacial et si profond, que les
+étudiants se regardèrent tout étonnés.
+
+Champfort réfléchissait. Un coin du rideau qui couvrait la jeunesse de
+Després venait d'être soulevé par le Roi des Étudiants lui-même, et une
+étrange idée se développait dans la tête de Champfort: c'est que son
+rival avait dû être pour beaucoup dans les malheurs de Després.
+
+--Et, reprit-il, tu connais assez l'individu pour affirmer qu'il est
+indigne de ma cousine?
+
+--Cet homme est un misérable, et Mlle Privat ne devrait pas même se
+laisser souiller par son regard de serpent.
+
+--Très bien. Mais qui sera assez généreux pour désillusionner la pauvre
+enfant? qui sera assez persuasif pour ouvrir les yeux de sa mère et lui
+faire repousser un prétendant qu'elle regarde déjà comme son gendre?
+
+--Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des années, suis pas à pas les
+mouvements tortueux de ce traître; moi qui connais tous ses agissements
+honteux; moi, enfin, qui me venge du lâche séducteur de la seule femme
+que j'aie aimée!
+
+--Enfin! s'écria Champfort, le voilà le secret de ta vie, n'est-il pas
+vrai?
+
+--Oui, Paul, c'est vrai. Celui qui a détruit à jamais mes illusions de
+jeune homme et mes espérances de bonheur, est le même misérable qui
+cherche aujourd'hui à te ravir la jeune fille que tu aimes.
+
+--Quelle coïncidence! Une sorte de fatalité place donc cet homme sur
+notre chemin?
+
+--Oui, c'est une fatalité... mais une fatalité que j'appelle providence,
+moi. Cette providence qui m'a rendu témoin de toutes les trahisons de
+ce larron d'honneur, qui m'a constamment entraîné sur ses pas, le jette
+encore aujourd'hui en travers de ma route... Malheur à lui! La mesure
+est pleine; le dossier est complet; je vais frapper un grand coup et
+arrêter dans son vol ce vautour pillard.
+
+--Que comptes-tu faire?
+
+--Oh! fort peu de chose d'ici à la signature du contrat.
+
+--Hélas! pauvre ami, c'est dans huit jours.
+
+--Je le sais. Mais quand ce devrait être demain, j'aurais encore le
+temps nécessaire à mes petits préparatifs.
+
+--Dieu veuille, mon cher Després, que tu réussisses à empêcher un
+mariage aussi malheureux! Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--En serais-je plus avancé, et Laure m'en aimera-t-elle davantage?
+
+--Qui te prouve qu'elle ne t'aime pas déjà assez?
+
+--Tout le prouve: sa manière d'agir avec moi, sa froideur hautaine, ses
+airs protecteurs, et jusqu'à cette réserve cérémonieuse qui a remplacé
+la douce intimité et les naïfs épanchements d'autrefois.
+
+--Hum! il faut quelquefois prendre les femmes à rebours, et leurs grands
+airs dédaigneux masquent souvent un dépit qu'elles dissimulent avec
+peine.
+
+--Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure; son coeur est trop haut
+placé pour recourir à ces petits moyens.
+
+--Qu'en sais-tu? Personne ne comprend les femmes, et les amoureux moins
+que tous les autres. Ecoute-moi, Champfort: la femme est un être pétri
+de contradictions, qu'il ne faut croire qu'à la dernière extrémité. J'en
+sais quelque chose.
+
+--Tu es sévère. Després, et tes malheurs passés te rendent injuste.
+
+--Je ne crois pas. Il est possible, après tout, que Mlle Privat soit une
+exception à la règle générale. C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il
+en soit, pour me former une opinion solide sur ton cas, fais-moi
+l'historique de tes relations avec ta cousine.
+
+--A quoi bon?
+
+--Il le faut.
+
+--Allons, je me résigne et ne vous cacherai rien.
+
+Les chaises se rapprochèrent, et Champfort commença:
+
+--J'ai connu ma cousine, il y a environ six ans. J'avais alors seize ans
+et elle entrait dans sa quatorzième année. Mon père était mort depuis
+longtemps, et ma mère venait à son tour de payer son tribut à la nature.
+Resté orphelin et sans ressources, j'envisageais l'avenir avec frayeur,
+lorsqu'un jour, un étranger entra dans mon petit logement et m'annonça
+qu'il venait de la part de ma tante Privat, la soeur de ma mère, et
+qu'il avait instruction de m'emmener à la Nouvelle-Orléans. Il me donna
+une lettre de ma bonne tante et l'argent nécessaire pour régler toutes
+mes petites affaires.
+
+«Rien ne me retenait plus à Québec. Aussi, mes préparatifs ne furent-ils
+pas longs, et quinze jours plus tard, j'étais à la Nouvelle-Orléans,
+ou plutôt, à quelques milles de là, dans une charmante habitation que
+possédait mon oncle sur sa plantation, près du lac Pontchartrain.
+
+«Je passai là les deux belles années de ma jeunesse, vivant comme un
+frère avec les deux charmants enfants de mon oncle: Edmond et Laure.
+
+Edmond avait à peu près mon âge, et Laure, deux années de moins.
+
+«Que de gaies promenades nous avons faites ensemble dans les champs de
+canne à sucre ou sur les bords du lac! que de douces causeries nous
+avons échangées sous la large véranda de l'habitation!
+
+«La guerre civile, qui se déchaînait alors avec fureur dans plusieurs
+États de l'Union, ne se traduisait encore en Louisiane que par des
+mouvements de troupes et une agitation formidable. Mais, tout en
+enflammant nos jeunes coeurs d'un noble amour pour la cause du Sud, elle
+ne troublait pas autrement notre paisible existence.
+
+«Sur ces entrefaites, mon oncle, qui était colonel, partit avec son
+régiment pour rejoindre l'armée. Ce fut notre premier chagrin. Mais,
+comme il nous déclara qu'il pourrait venir de temps en temps à
+l'habitation, nous nous consolâmes assez vite de ce contretemps.
+
+«Ainsi qu'il l'avait dit, mon oncle revint un mois après son départ. Il
+était accompagné d'un jeune homme du nom de Lapierre...
+
+--Hein! Lapierre? interrompit le Caboulot.
+
+--Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu?
+
+--Peut-être... Mais il y a tant de personnes qui s'appellent ainsi.
+Continue.
+
+--Je disais donc que le colonel était accompagné d'un jeune homme du nom
+de Lapierre, qui se disait de Québec et dont ma tante avait, en effet,
+connu la famille, lorsqu'elle-même y demeurait. Mon oncle s'était
+pris d'une véritable amitié pour ce Lapierre, et il en avait fait son
+compagnon inséparable.
+
+Comment cet étranger était-il parvenu à s'insinuer ainsi dans les bonnes
+grâces du colonel? quels services lui avait-il rendus?... je l'ignore
+encore.
+
+--Moi, je le sais! interrompit Després. Lapierre courait alors d'une
+armée à l'autre pour spéculer sur les navires. Un jour, il guida le
+régiment du colonel Privat dans une marche nocturne qui amena la capture
+d'un convoi ennemi.
+
+Telle est l'origine de sa faveur auprès de la famille Privat.
+
+--D'où tiens-tu ce renseignement? demanda Champfort, surpris.
+
+--De moi-même, mon cher. J'étais à cette époque dans le Kentucky, où,
+je servais comme volontaire dans l'armée qui faisait face au général
+Beauregard, dont faisait partie le régiment du colonel Privat.
+
+--Ah! fit Champfort, voilà qui explique bien des choses!
+
+--Continue, mon cher Paul, tu en apprendras encore.
+
+L'étudiant reprit:
+
+«Mon oncle et Lapierre passèrent une dizaine de jours à l'habitation,
+pendant lesquels ma tante et ma cousine se multiplièrent pour héberger
+dignement leur hôte. Laure, selon le désir de son père, s'était
+constituée le _cicérone_ du jeune étranger et ne le quittait guère. Ils
+faisaient ensemble, en compagnie du colonel et de ma tante, de longues
+promenades à travers la plantation ou sur les bords du lac; et, de
+retour à l'habitation, c'était au piano ou sous la véranda que se
+continuait le tête-à-tête.
+
+«Pendant tout le temps que dura le séjour de mon oncle, je pus à peine
+trouver l'occasion de parler à ma cousine. Elle semblait n'avoir d'yeux
+et d'oreilles que pour Lapierre, et paraissait même se croire obligée de
+ne plus causer qu'avec lui.
+
+Ce changement de conduite ne fit d'abord que m'étonner; mais bientôt, à
+cet étonnement bien naturel se joignit une sensation étrange, une sorte
+de souffrance, quelque chose comme une douleur sourde, mal définie,
+qu'il m'était impossible de surmonter.
+
+«La vue de ma cousine, constamment au bras de ce beau jeune homme qui
+lui souriait et lui parlait avec chaleur, me causait une impression
+tellement pénible, que je fuyais sa société et me tenais presque
+toujours à l'écart. J'errais seul de longues heures dans la campagne, et
+ce n'était, qu'avec un inexprimable serrement de coeur que je rentrais à
+l'habitation.
+
+«Hélas! je venais enfin de connaître le mal mystérieux qui me torturait:
+j'aimais ma cousine!
+
+«Cette découverte m'effraya et ne fit qu'augmenter ma sauvagerie. Je
+me considérai comme indigne des bontés de mon oncle et de ma tante, du
+moment que mon coeur me révéla son audace, et, je pris la résolution
+d'étouffer dans mon sein le coupable sentiment qui y germait.
+
+«Aussi, lorsque le colonel repartit pour l'armée, emmenant avec lui
+le jeune Lapierre, j'avais fait mon sacrifice et ce fut sans
+récriminations, sinon sans amertume, que je repris avec ma cousine le
+genre de vie accoutumé.
+
+«Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se mêla toujours à nos
+relations une certaine gêne et, une teinte de froideur, que ni elle ni
+moi nous ne pouvions contrôler et qui ne fit qu'augmenter dans la suite.
+
+«Telle était la situation, lorsqu'un événement aussi douloureux
+qu'inattendu vint nous plonger tous dans la désolation. Lapierre arriva
+un soir à l'habitation porteur de la triste nouvelle que le colonel
+était mort, quelques jours auparavant, d'une blessure reçue dans un
+combat d'avant-postes. Le jeune homme, qui paraissait accablé de
+chagrin, remit à ma tante une lettre de son mari mourant, dans laquelle
+le blessé faisait les plus grands éloges de la conduite de son ami
+Lapierre, qui l'avait recueilli sur le champ de bataille et soigné comme
+un fils.
+
+--L'infâme! le traître! s'écria Després. Veux-tu savoir, Champfort, ce
+qu'avait fait Lapierre avant de ramasser sur le champ de bataille le
+colonel Privat mourant?
+
+--Qu'avait-il fait?
+
+--Il avait, pour une forte somme d'argent, livré au général ennemi le
+secret des mouvements de Beauregard et fait tomber le colonel Privat
+dans une embuscade où son régiment fut écharpé et lui-même blessé
+mortellement.
+
+--Le misérable! mais cette lettre de mon oncle?
+
+--Oh! j'aurai beaucoup, à dire sur cette lettre quand le temps sera
+venu. Pour le moment, qu'il me suffise d'affirmer que le colonel était
+à cent lieues de croire que Lapierre fût un espion au service du plus
+offrant. Aussi, touché des soins que lui prodiguait l'hypocrite, le
+chargea-t-il d'annoncer sa mort à sa femme et lui écrivit-il la lettre
+dont tu parles.
+
+--Mais, c'est affreux, cela! firent les étudiants.
+
+--Oui, messieurs, c'est affreux--d'autant plus affreux que le colonel
+avait comblé ce misérable de faveurs et qu'il reposait en lui une
+confiance illimitée...
+
+--Confiance que ne lui a pas retirée, malheureusement, la famille
+Privat, fit observer Champfort.
+
+--Oui, mais cette sympathie qu'il a su capter fera place à la haine et
+au mépris, quand je l'aurai démasqué, répondit Després.
+
+--Le pourras-tu?... Il te fera passer pour un imposteur et te demandera
+des preuves... En as-tu?
+
+--J'en ai plus qu'il ne m'en faut pour le faire rentrer sous terre et
+mourir de confusion, s'il lui en reste un atome d'honneur. Laissez venir
+le grand jour de la rétribution, mes amis, et vous verrez comment se
+venge le Roi des Étudiants. Toi, Champfort, achève ton histoire.
+
+--Je n'ai plus qu'un mot à dire. Ma tante, frappée dans ses plus chères
+affections, se montra héroïque. Elle se dirigea immédiatement vers le
+théâtre de la guerre et, à force d'argent, se fit remettre le corps de
+son mari, qu'elle ramena en Louisiane, où les derniers honneurs lui
+furent rendus.
+
+«Puis, n'étant plus retenue aux États-Unis par aucun intérêt majeur,
+elle vendit ses immenses propriétés et nous ramena tous à Québec, en
+passant par la France.
+
+«Quant à Lapierre, il avait rejoint l'armée, après l'enterrement du
+colonel. Je ne l'ai revu qu'il y a environ trois mois, chez ma tante. Il
+arrivait des États-Unis. Depuis lors, il est le commensal assidu de la
+maison et fait la cour à ma cousine, qu'il doit épouser dans huit jours.
+
+«Vous en savez, aussi long que moi, maintenant, messieurs.»
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Secret pour secret
+
+Un silence de quelques minutes suivit.
+
+Després s'était levé et marchait avec agitation dans la pièce. Le récit
+de Champfort, auquel le nom de Lapierre se trouvait si étrangement mêlé,
+avait ravivé en lui une plaie à peine cicatrisée, et fait surgir dans
+son coeur d'amers souvenirs. Un pli menaçant, qui ridait de haut en bas
+son front soucieux, annonçait l'effort de sa pensée.
+
+Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le turbulent Caboulot
+semblait partager cette agitation. Sa figure mobile était devenue grave
+et il attachait sur Després des regards profonds. On eût dit qu'un vague
+souvenir, trop éloigné pour avoir de la consistance, trottait, dans la
+tête de l'enfant et qu'il cherchait à le fixer, à lui donner du relief.
+
+Després ne s'apercevait pas de cette attention dont il était l'objet et
+continuait sa promenade fiévreuse.
+
+Ce que voyant Lafleur, qui n'aimait pas les situations tendues, crut le
+temps propice pour risquer une proposition. Le digne étudiant n'était
+amateur de mélodrame qu'autant qu'on y mettait, de temps en temps, un
+petit entr'acte pour _prendre la goutte_.
+
+Il saisit donc une bouteille et la brandissant:
+
+--Ça! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement
+intéressantes; mais elles ne doivent pas nous empêcher de faire un doigt
+de cour à cette bonne bouteille qui s'ennuie.
+
+--En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon.
+
+--C'est tout simplement de l'ingratitude, ajouta le Caboulot, qui
+évidemment faisait effort pour paraître calme. La bouteille est une
+bonne et loyale fille qui n'a jamais trahi personne, elle. Donnons-lui
+une franche accolade.
+
+Les trois amis se versèrent chacun une rasade, et Lafleur s'écria:
+
+--Holà! Després, holà! Champfort, approchez. Faites-moi vite disparaître
+ces mines tragiques et venez trinquer, ou sinon je vous chante tout mon
+_Grand-père Noé_.
+
+Et il commença, en effet:
+
+ C'est notre grand-père Noé,
+ Patriarche digne............
+
+Mais les deux retardataires, en voyant cette menace du mélomane Lafleur
+recevoir un commencement d'exécution, s'étaient vite rendus, à l'appel.
+
+On but la rasade exigée. Puis Champfort dit à Després:
+
+--Eh bien! Després, es-tu toujours, d'opinion que je me suis trompé à
+l'endroit des sentiments de ma cousine?
+
+--Plus que jamais, répondit l'étudiant.
+
+--En vérité, tu m'étonnes!
+
+--Ce qu'il y a d'étonnant, mon cher, c'est que tu ne connaisses pas
+davantage les femmes.
+
+--Je crois pourtant connaître celle-là; ayant si longtemps vécu en
+rapports journaliers avec elle.
+
+--Tu la connais moins que toute autre... Mais laissons ce sujet pour ce
+soir. Je te convaincrai avant peu de la singulière, erreur dans laquelle
+un excès de délicatesse t'a fait tomber. Parlons plutôt de ce mécréant
+de Lapierre.
+
+--Je t'ai tout dit ce que je sais sur son compte.
+
+--Alors, ce sera moi qui compléterai la biographie de ce sale
+personnage. Le temps est arrivé, d'ailleurs, mes amis, où je dois
+satisfaire la légitime curiosité que vous avez souvent manifesté à
+l'endroit de certain épisode de ma jeunesse. J'aurais préféré ne
+jamais soulever le voile sombre qui, comme un linceul, recouvre cette
+malheureuse phase de ma vie. Mais le bonheur de notre ami Champfort
+étant en péril, je vais parler et rouvrir vaillamment cette vieille
+blessure.
+
+Champfort serra la main de Després.
+
+--Merci! dit-il: secret pour secret; il n'y aura plus désormais aucun
+obstacle pour empêcher nos coeurs de battre à l'unisson.
+
+Le Roi des Étudiants s'installa en face de ses amis, dont la curiosité,
+surtout chez le Caboulot, était piqué au vif, et prit la parole en ces
+termes:
+
+--Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais dans une petite
+paroisse de la rive droite du Richelieu, à peu près à mi-chemin entre
+Saint-Jean et le lac Champlain...
+
+--Justement! murmura le Caboulot.
+
+--Quoi? fit Després.
+
+--Rien.
+
+--N'interromps pas, bavard, grognai l'organe rouillé de Cardon.
+
+«J'avais alors dix-huit ans, poursuivit Després, et je commençais mes
+études médicales chez le vieux médecin de l'endroit. Je menais là une
+vie paisible et heureuse, partageant mon temps entre l'étude au bureau
+de mon patron et les plaisirs tranquilles de la pêche ou ceux plus
+fatiguant de la chasse. J'allais aussi tous les jours m'étendre
+nonchalamment sous les arbres rabougris d'un petit îlot d'alluvion,
+formé au milieu du fleuve et pouvant avoir deux cents pas de tour.
+
+«Rien de calme et de pittoresque comme le paysage qui se déroulait alors
+sous mes yeux!
+
+«Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse natale--que je désignerai
+sous le pseudonyme de Saint-Monat--déployait sa sombre nappe de verdure,
+émaillée de blanches maisonnettes et accidentée, ça et là, de rochers
+moussus, de gorges nombreuses et de caps hardis, dont le courant léchait
+les pieds verdâtres. En face, sur l'autre rive, quelques maisons isolées
+montraient leurs façades au milieu du feuillage, et une petite rivière
+descendait en grondant des hauteurs boisées de l'arrière-plan, pour
+venir marier ses eaux à celles du fleuve, à deux arpents environ en aval
+de l'îlot.
+
+«Tout cela respirait une telle fraîcheur, était revêtu de tons si
+harmonieusement diversifiés et plaisait tant à mon esprit rêveur, qu'il
+m'arrivait souvent de m'oublier en mélancolique contemplation et de ne
+regagner ma demeure que longtemps après le coucher du soleil.
+
+«Un soir de juin, je m'étais attardé ainsi, et le soleil allait
+disparaître derrière les sinuosités chevelues de l'horizon du nord,
+lorsque je songeai au retour.
+
+«Le firmament était strié de grandes bandes de nuage, dont les franges
+semblaient se traîner sur la forêt. Une assez forte brise ridait le
+fleuve de lames courtes et pressées, dont le clapotement incessant
+contre le rivage de l'îlot avait quelque chose de mélancolique qui
+berçait mes pensées. Une petite embarcation, avec une jeune, fille pour
+passagère et un tout jeune garçon pour pilote, longeait la rive gauche,
+à quelques arpents de moi.
+
+«Tout à coup, au moment où je me dirigeais vers mon canot, couché dans
+les ajoncs du rivage, un cri perçant se fit entendre dans la direction
+de l'embarcation, qui venait, de chavirer.
+
+«Je vis la pauvre jeune fille, affolée de terreur, qui se débattait dans
+le fleuve, pendant que la chaloupe renversée s'éloignait, avec le petit
+garçon cramponné à sa quille.
+
+«Lancer mon canot, pagayer vigoureusement vers le lieu de l'accident et
+saisir la jeune fille au moment où elle allait disparaître sous l'eau,
+tout cela ne fut l'affaire que d'une minute.
+
+«Mais il était temps! La petite avait déjà perdu connaissance, et, je
+dus employer tout mon savoir pour la faire revenir à elle. Quant au
+gamin, il tenait bon sur son épave, et j'eus tout le temps de le
+recueillir sain et sauf.
+
+«Ces jeunes gens étaient le frère et la soeur; Leur père, un des plus
+riches cultivateurs de sa paroisse, demeurait non loin de là, justement
+à l'embouchure de la petite rivière dont je parlais tantôt. De mon poste
+d'observation sur l'îlot, j'avais souvent remarqué sa grande et belle
+maison, à moitié perdue dans le feuillage et bâtie près de la berge de
+la rivière.
+
+«Grâce à ces renseignements que me donna l'enfant--car la jeune fille
+n'était guère en état de parler--je ramenai dans leur famille les deux
+naufragés.
+
+«Inutile de vous dire que je fus fêté, choyé, caressé, comme devait
+l'être le sauveur de deux enfants uniques. Le père et la mère me firent
+promettre de les venir voir tous les jours. Désormais, j'aurais mes
+entrées libres dans la maison et mon couvert mis à la table de la
+famille.
+
+«J'eus d'autant moins d'hésitation à prendre cet engagement, que les
+maîtres de la maison me parurent de charmantes gens, et leur fille
+Louise la plus délicieuse enfant que j'eusse rêvée. Elle avait seize
+ans, une taille bien prise, des cheveux blonds et des yeux noirs,
+admirable contraste qui lui seyait à ravir.
+
+«Ce soir-là, je revins chez moi heureux d'avoir fait une bonne action et
+le coeur rempli de la blonde image de Louise.
+
+«Le lendemain, je me jetai dans mon canot et retournai chez mes nouveaux
+amis, avec qui je passai une partie de la journée. Louise ne se
+ressentait plus des émotions de la veille, et une légère pâleur, qui la
+rendait dix fois plus belle, rappelait seule la terrible crise.
+
+«Je conversai longtemps avec elle dans une douce intimité. Sa voix avait
+un charme pénétrant et des accents, d'aimable naïveté qui m'allaient à
+l'âme. Je vis avec joie qu'elle possédait une instruction suffisante
+pour alimenter une bonne causerie, et qu'elle n'en savait pas assez pour
+être pédante.
+
+«Je la quittai à regret vers le soir, après lui avoir promis de revenir
+le lendemain et les jours suivants.
+
+«Pendant plus d'un mois, je vécus ainsi, traversant chaque jour le
+fleuve en canot et ne revenant sur la rive droite qu'à la nuit.
+
+«Quel heureux temps! quelles heures délicieuses! Louise et moi, nous
+n'étions plus seulement des amis inséparables: nous étions des amants.
+Je l'adorais; elle raffolait de moi. Je trouvais longue la nuit qui nous
+séparait; elle épiait avec anxiété, aux premières heures du matin, le
+retour de mon léger canot bondissant sur la lame ou glissant comme une
+flèche sur le fleuve endormi.
+
+«Oh! oui, le beau, le bon temps!
+
+--C'est à cette époque--c'est-à-dire vers la fin du mois de
+juillet--qu'arriva à Saint-Monat un jeune homme du nom de Lapierre. Il
+venait de Québec, où il étudiait le droit, et comptait passer un mois ou
+deux de villégiature chez un de ses oncles, le voisin et l'ami de mon
+père.
+
+«C'était un fort joli garçon, altéré de mouvement, passionné pour la
+chasse, amoureux des plaisirs champêtres. Je l'avais un peu connu
+autrefois, pendant mon séjour à Québec. Aussi, malgré sa mobilité
+d'esprit et son caractère à plusieurs faces, fûmes-nous bien vite liés
+d'amitié.
+
+«Je ne faisais pas une excursion qu'il n'en fut; je n'avais pas une
+relation, une connaissance dans les environs que je ne lui fisse
+partager. Bref, nous étions, au bout de quelques jours, la plus belle
+paire d'amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade.
+
+«Pour sceller à jamais une si étroite intelligence, la Providence mit un
+jour en grand danger la précieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une
+circonstance où nous traversions la rivière à la nage: en fidèle Oreste,
+je le sauvai au péril de ma vie.
+
+«Cette bonne action me valut l'éternelle reconnaissance du loyal jeune
+homme.
+
+«Vous allez voir comment il me la prouva.
+
+«Je vous ai dit que toutes nos distractions étaient communes et que
+cette communauté s'étendait aux relations que j'avais. Naturellement, la
+famille de Louise n'en était pas exclue, et je continuais, comme par le
+passé, à me rendre tous les jours auprès de ma jolie fiancée. Seulement,
+j'étais invariablement flanqué du citoyen Lapierre.
+
+«Le jeune homme paraissait surtout goûter extrêmement, la société des
+maîtres de la maison, auxquels il racontait toutes sortes d'histoires
+plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable rendait
+amusantes au possible et qui faisaient les délices des bons vieillards.
+Louise et moi, nous nous mêlions souvent à leur cercle et prenions
+de bon coeur part à l'hilarité générale. Lapierre, alors, redoublait
+d'amabilité, et ses racontars, s'adressant directement à la jeune fille,
+ne manquaient jamais de l'amuser beaucoup.
+
+«Et c'est ainsi qu'une douce familiarité s'établit, à ma grande
+satisfaction, entre mon ami et mon amante.
+
+«Loin de mettre obstacle au développement de cette sympathie naissante
+entre les deux jeunes gens, je cherchais, au contraire, à en resserrer
+tous les jours les liens dorés. Il me semblait que mon bonheur ne
+serait complet qu'à la condition d'y faire un peu participer mon dévoué
+compagnon, cet excellent Lapierre.
+
+«Un procédé si délicat ne manquait pas de toucher vivement le bon jeune
+homme, et il me disait souvent, en me serrant la main:
+
+--Gustave, tu es un coeur d'or, et je bénis le ciel qui m'a, fait faire
+ta connaissance. Non seulement tu me procures d'agréables distractions,
+mais tu pousses, en outre, la complaisance jusqu'à me laisser prendre
+une petite place dans le coeur de ta belle fiancée. Il est si bon de
+sentir rayonner autour de soi la douce amitié d'une femme, que je te
+sais gré de m'avoir procuré ce plaisir-là. Je retournerai à Québec
+meilleur que je n'en suis parti, et cette amélioration sera ton oeuvre.
+
+«L'hypocrite! le traître!... Oh! messieurs, tenez-vous le pour dit:
+c'était et c'est encore un rusé coquin que ce Lapierre. Tous les rôles
+lui sont bons; aucun moyen ne lui répugne. Quand un ennemi se trouve sur
+son chemin, il le bouscule; si c'est un ami, il prend une voie détournée
+et frappe dans le dos.
+
+--Et c'est à un bandit de cette force que j'ai affaire! murmura
+Champfort.
+
+--Ne crains rien: je suis là! répondit Després; je suis là, en travers
+de sa route, implacable et sombre comme le châtiment!
+
+--Moi aussi! s'écria le Caboulot, d'une voix étrange.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Trahison
+
+Lafleur et Cardon s'amusèrent beaucoup de cette exclamation un peu
+prétentieuse; mais Després, lui, eut un singulier tressaillement. Il
+regarda l'enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa sur son
+front, comme si une idée nuageuse cherchait à en jaillir.
+
+Apparemment que cette idée lui parut folle, car il hocha bientôt la tête
+et poursuivit:
+
+«Je vivais donc dans la plus grande sécurité et sans la moindre
+appréhension du côté de Lapierre. Quant à ma fidèle Louise, j'aurais cru
+commettre une profanation en la soupçonnant; et, d'ailleurs, elle se
+montrait toujours pour moi si prévenante, si gracieuse, si aimante, que
+c'eût été vraiment folie de lui prêter des idées de trahison.
+
+«C'est sous ces riantes circonstances que je dus, vers la fin d'août,
+faire une absence de trois ou quatre jours pour aller régler certaines
+affaires à Saint-Jean.
+
+«Je partis en canot, après avoir reçu de Louise les plus chaudes
+recommandations de ne pas être longtemps dans mon voyage, et du bon
+Lapierre les meilleurs souhaits.
+
+«La descente du Richelieu se fit en quelques heures, et, à la nuit
+tombante, j'arrivais à destination.
+
+«Mes affaires furent bâclées plus rapidement que je ne m'y attendais,
+et, dès le lendemain, je pus effectuer mon retour.
+
+«Je laissai Saint-Jean dans l'après-midi. Le temps était beau. Pas un
+souffle de vent ne ridait la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais
+donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais à Saint-Monat dans le
+courant de la soirée.
+
+«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à un mille environ de
+chez moi. Quoiqu'il n'y eût pas de lune et que le ciel fût assez sombre
+pour empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais cependant
+distinguer l'îlot qui se détachait du fleuve comme une tache noirâtre
+sur une plaque d'acier bruni.
+
+«Je suivais alors la rive gauche d'assez près, afin d'éviter le courant
+des eaux profondes. Je ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce
+côté-là, à quelques arpents devant moi, à cause des sinuosités de la
+berge.
+
+«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller une lumière dans un
+endroit bien connu, au fond d'une petite baie où se déchargeait le bras
+de rivière déjà décrit.
+
+«--C'est là! me dis-je, tandis qu'une émotion bizarre tenait mon aviron
+immobile. Et, pendant plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur
+ce point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité! Un sentiment
+d'angoisse indéfinissable me serrait la gorge, quelque chose comme un
+pressentiment mystérieux, comme l'appréhension d'un malheur!
+
+«L'image de Louise, de ma Louise adorée que je n'avais pas vue depuis
+deux jours, se présenta à mon esprit troublé, et cette évocation me
+causa une impression étrange. Je la revis, comme en cette soirée fatale
+et heureuse où je la sauvai de la mort, lutter contre les vagues qui
+s'ouvraient pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était celui
+de Lapierre qui l'arrachait au gouffre béant. Et Lapierre me saluait
+d'un geste moqueur, puis filait rapidement dans son canot, sur le fleuve
+tourmenté, en me jetant un éclat de rire sardonique!...
+
+«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar, et, plongeant
+énergiquement mon aviron dans l'eau, je fis voler mon canot dans la
+direction de la baie.
+
+«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi ma route?
+
+«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais poussé invinciblement
+vers la petite lumière; elle m'attirait comme un puissant aimant; elle
+m'aspirait comme le terrible maelstrom des côtes de Norvège.
+
+«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais à peine distinguer à
+vingt pas en avant de la pince de mon canot. Je filais toujours quand
+même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait à vue d'oeil.
+Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance en pays ennemi, je plongeais
+en silence mon aviron dans l'eau tranquille, ne la laissant même pas
+toucher le rebord de l'embarcation.
+
+--Tout à coup, une obscurité plus profonde se fit à quelques pas de moi,
+et mon canot s'engagea doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes
+en les frôlant, puis s'arrêta.
+
+--J'étais arrivé.
+
+--Et par un singulier hasard, je me trouvais justement dans une petite
+crique du bras de rivière, ombragée de massifs très épais, et à une
+vingtaine de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée, qui était celle
+de la chambre de Louise.
+
+«Je demeurai là immobile, fixant de mon regard ardent cette fenêtre
+bien-aimée, derrière laquelle devait se trouver ma douce fiancée.
+J'espérais entrevoir la charmante silhouette de la jeune fille; je lui
+dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais ma course.
+
+«Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en conclus que la pieuse
+Louise adressait à Dieu sa prière accoutumée, avant de se mettre au lit.
+
+«La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être, à cette minute
+précise où je suis à deux pas d'elle, un _pater_ et, un _ave_ pour que
+son bon ami Gustave lui revienne sain et sauf.
+
+Amère ironie de ma pensée!
+
+«Je n'avais pas finie cette réflexion émue, qu'un bruit étouffé de
+conversation à voix basse me parvint.
+
+«J'éprouvai comme une secousse galvanique et me rapprochai, en me
+glissant silencieusement à travers le feuillage, de l'endroit d'où
+semblaient partir les chuchotements.
+
+Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez près pour être sûr
+de ne pas perdre une syllabe de la conversation mystérieuse, j'écartai
+doucement le feuillage et je regardai.
+
+A cinq ou six pas de moi, près de la maison, il y avait un homme et une
+femme. L'obscurité m'empêchait de distinguer leurs traits, mais mon
+coeur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui.
+
+«L'homme était Lapierre; la femme, Louise, ma fiancée! Leur voix, qui se
+fit entendre au même moment, ne me laissa aucun doute à cet égard.
+
+«Ainsi, j'étais trahi!... trahi par la femme que j'aimais le plus au
+monde, qui m'avait juré une inviolable fidélité et que j'avais arrachée,
+deux mois auparavant, à une mort certaine!... trahi par l'homme qui me
+devait aussi la vie, par l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la
+veille même, des paroles d'amitié, par le confident qui avait reçu tous
+les secrets de mon coeur!
+
+«C'était trop à la fois, et le coup qui m'atteignait en pleine poitrine
+était porté trop soudainement!... Un flot de sang me monta aux yeux et
+je dus me cramponner désespérément à un arbre, pour ne pas tomber.
+
+«Puis la réaction se fit, immense, terrible; une froide rage serra mes
+tempes, et ce fut avec un calme effrayant que je me dis:
+
+«Avant de les frapper, je dois les entendre. Je ne suis plus un amant;
+je suis un juge! Écoutons.
+
+«Et, concentrant toutes les facultés de mon âme dans un seul sens:
+l'ouïe; j'entendis mot à mot le dialogue suivant:
+
+--En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre, vous êtes trop
+pusillanime ce soir. Les ombres de la nuit vous feraient-elles peur et
+n'auriez-vous de courage qu'à la clarté du soleil?
+
+--Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, répondait la jeune fille.
+
+--Peur de quoi?
+
+--Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le feuillage, du coassement
+des grenouilles au bord de la rivière, du cri des hibous, là-bas, dans
+ces gorges sombres...
+
+--Allons donc!
+
+--Il me semble que tous ces bruits et toutes ces voix de la nuit ne
+s'élèvent que pour me reprocher mon infidélité.
+
+--Vous êtes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles n'ont rien à
+voir dans nos affaires, croyez-moi.
+
+--Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague terreur que j'éprouve
+n'est pas de ceux que l'on surmonte par le raisonnement.
+
+--Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous aime, vous chasseriez
+bien vite toutes ces idées superstitieuses et vous ne craindriez rien au
+monde, quand je suis là pour vous défendre.
+
+--Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous, je trahis des serments
+solennels; lorsque je trompe à toute heure du jour un franc et loyal
+jeune homme qui a foi en moi; lorsque je récompense le dévouement de
+celui qui m'a sauvé la vie en jouant vis-à-vis de lui la comédie de
+l'amour, tandis que mon coeur appartient à un autre; vous me demandez si
+je vous aime!...
+
+Louise avait prononcée cette tirade d'une voix forte, quoique étouffée,
+et avec une énergie fébrile. Je n'en perdis pas un mot, pas une
+intonation. Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé, la
+tête appuyée au tronc d'un arbre, le visage baigné de larmes.
+
+Lapierre reprit:
+
+--Je vous crois, Louise, et la démarche que vous faite ce soir confirme
+vos dires; mais combien les actions prouvent mieux que les paroles!
+
+--Ce que vous me demandez est si grave, que je ne puis m'y résoudre.
+
+--Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire? Vous n'aimez pas
+l'homme que vos parents vous destinent; pour vous soustraire à la dure
+nécessité d'épouser cet homme-là, vous fuyez avec celui que votre coeur
+a choisi... Encore une fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si étrange?
+
+--Gustave Després m'a sauvé la vie!
+
+--La belle affaire! Tout autre, à sa place, en eût fait autant. Est-ce
+qu'on laisse périr sous ses yeux une personne qui se noie, sans lui
+porter secours?
+
+--Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'être jamais qu'à lui!
+
+--Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes d'engagements ne tirent
+pas à conséquence et se rompent tous les jours. Després a abusé de votre
+jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous faisant promettre une
+chose semblable. C'est tout simplement odieux.
+
+A cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai pâle de colère et
+prêt à bondir sur lui; mais la voix de Louise m'arrêta.
+
+--Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain, à la môme heure,
+soyez ici: je vous dirai à quoi je suis résolu.
+
+--Ne craignez-vous pas le retour de Després?
+
+--Oh! non, il m'a déclaré que son absence durerait au moins trois jours.
+
+--J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez, Louise, que le temps
+presse et que la découverte de notre liaison peut tout gâter.
+
+--Demain, j'aurai pris une décision.
+
+--A demain, donc! La frontière n'est pas loin et mon canot est rapide.
+
+--Je serai prête. A demain!
+
+Louise rentra, et j'entendis, à quelques pas de moi, le bruit des
+branches froissées par Lapierre, qui regagnait son canot.
+
+Je le laissai partir.
+
+Cinq minutes après, je filais silencieusement dans son sillage. Mon
+heureux rival fredonnait un gai refrain, pagayant mollement, comme un
+homme qui n'est pas pressé.
+
+Je l'abandonnai à la hauteur de l'îlot, pour obliquer à gauche et me
+diriger vers la demeure de mon père.
+
+Lui se perdit dans l'obscurité, en amont, et je l'entendis atterrir
+presque en même temps que moi.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Le drame de l'îlot
+
+Després, après s'être recueilli un instant, reprit ainsi sa narration:
+
+«La découverte de la honteuse trahison dont j'étais victime avait
+réveillé dans mon coeur une foule de passions assoupies jusqu'alors. De
+sombres idées de vengeance m'agitaient, et c'est sous l'empire d'une de
+ces colères blanches qui ne raisonnent pas que je pris un parti.
+
+«Je gravis au pas de course le coteau qui conduisait à la maison de mon
+père; et, après avoir rendu compte à ce dernier de ma mission, je lui
+dis qu'une affaire importante m'obligeait à repartir de suite, et le
+priai de ne pas révéler à personne mon retour nocturne à Saint-Monat.
+
+«Le bon vieillard parut quelque peu étonné de mes allures mystérieuses;
+mais je le rassurai en lui disant qu'il s'agissait tout simplement d'un
+pari à gagner, et je fis mes préparatifs de départ.
+
+«Ce ne fut pas long.
+
+«De l'argent, quelques hardes, des provisions pour deux jours et une
+paire de revolvers chargés composèrent mon bagage, et je quittai la
+maison paternelle comme deux heures du matin sonnaient au coucou du
+salon.
+
+«Une vingtaine de minutes plus tard, j'étais installé dans le fourré le
+plus épais de l'îlot, ayant eu soin de hâler mon canot à sec et de le
+dissimuler dans un fouillis de broussailles.
+
+«Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire pour y passer la
+journée, était d'abord d'empêcher que Lapierre n'eût vent de mon retour,
+ensuite d'être plus à portée d'observer ses allées et venues.
+
+«Rien d'extraordinaire ne se passa, jusqu'au soir.
+
+«Mon ex-ami alla bien, comme d'habitude, chez mon père et chez quelques,
+autres personnes du voisinage, mais son canot ne bougeait pas.
+
+«La nuit vint, sombre, silencieuse--une vrai nuit de contrebandier, de
+bandit. Je distinguais à peine les deux rives du fleuve; et si quelques
+maigres rayons d'étoiles n'eussent percé l'obscurité compacte, il
+m'aurait été bien difficile de constater le départ du coquin.
+
+«Heureusement, mes yeux s'y firent à la longue, et, vers dix heures
+environ, je pus y voir le canot de Lapierre se dessiner sur le fleuve
+comme une ombre légère et glisser rapidement vers l'îlot.
+
+«Arrivé à la pointe sud, au lieu de passer outre, comme je m'y
+attendais, le canot vint s'y ensabler, et l'homme qui le montait sauta à
+terre et alla déposer, non loin de là, derrière un rocher, quelque chose
+qui me parut être un paquet de hardes.
+
+«Avant, que je fusse revenu de mon étonnement, le canotier avait rejoint
+son embarcation et nageait ferme dans la direction de la rive gauche.
+
+«Je lui laissai prendre un peu d'avance, puis, à mon tour, je sautai
+dans mon canot et m'élançai silencieusement sur ses traces.
+
+«Après une dizaine de minutes de cette chasse nocturne, j'abordais dans
+ma petite crique de la veille et je me glissais sans bruit jusqu'à mon
+poste d'observation de la nuit précédente.
+
+«Lapierre était déjà rendu près de la maison. Je vis sa silhouette qui
+s'estompait faiblement sur le mur blanchi à la chaux.
+
+«Tout semblait sommeiller dans la maison. Aucune lumière ne brillait aux
+fenêtres. Le monotone trémolo des grenouilles dans les ajoncs du rivage
+interrompit seul le silence pesant de la nuit.
+
+«Tout à coup, j'entendis crier les gonds d'une porte qui s'ouvrait; puis
+des pas légers se firent entendre, et Louise, en costume de voyage parut
+auprès de Lapierre.
+
+--Enfin, vous voilà! fit le coquin.
+
+--Mon Dieu! répondit la jeune fille d'une voix navrée, à quelle affreuse
+démarche m'obligez-vous?
+
+--Allons, voilà vos terreurs puériles qui vous reprennent.
+
+--Mes bons parents, les abandonner! ce pauvre Gustave, le trahir!
+
+--Mais, ma chère, vous les reverrez, vos parents--car, une fois mariés,
+nous reviendrons; quant à cet imbécile de Gustave, vous me feriez
+plaisir en le laissant là où il est.
+
+--Il me semble que je fais un rêve terrible et que je ne pourrai jamais
+me résoudre à vous suivre.
+
+--En ce cas, éveillez-vous et prenez vite une décision, car je n'ai
+aucunement l'intention de passer ainsi toutes les nuits à courir sur le
+fleuve.
+
+--Si nous attendions encore quelques jours...
+
+--Pas une heure. C'est assez d'enfantillage comme cela. Suivez-moi cette
+nuit même, ou retournez à votre premier amoureux... Il n'est pas fier,
+ce bon enfant-là, et il se fera un honneur de recueillir les débris de
+ma succession.
+
+«Remarquez en passant, messieurs, comment le brutal Lapierre traitait
+cette jeune fille, qu'il prétendait, aimer et quelle abjecte soumission
+Louise avait pour lui. Il est certaines femmes qu'il faut tenir ainsi
+dans une crainte salutaire... La verge leur est douce et les coups de
+fouet leur semblent des caresses.
+
+«Pauvre et sotte humanité!
+
+«Mais je poursuis... Après quelques secondes, Louise répondit
+brusquement:
+
+--Vous le voulez, Joseph? Eh bien! que notre destinée s'accomplisse:
+emmenez-moi.
+
+«Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit la jeune fille
+dans ses bras et la transporte dans son canot. Puis il poussa au large
+et disparut sur le fleuve sombre.
+
+«Mais je l'avais prévenu. Aux dernières paroles de Louise, j'avais
+regagné à pas de loup mon embarcation, et je fuyais comme une flèche
+vers l'îlot, lorsque les fuyards se détachèrent de la rive.
+
+«En un clin d'oeil, j'avais atteint l'endroit où Lapierre, une heure
+auparavant, avait, mis pied à terre. J'étais sûr que le coquin s'y
+arrêterait encore, et je l'attendais, un revolver dans chaque main, et
+blotti derrière un rocher.
+
+«J'étais résolu à tout pour empêcher le rapt de se consommer; et, plutôt
+que de laisser impunies brûlé la politesse, en compagnie de son bon ami
+Lapierre...
+
+--La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de
+suite, misérable, car me voilà!
+
+«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je
+repoussai au large leur canot, qui partit à la dérive et disparut
+aussitôt dans l'obscurité.
+
+«Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun
+une exclamation:
+
+--Després! Gustave!
+
+--Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force--Gustave
+Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous
+sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després
+qui, a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous
+avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et
+vient vous, porter la sentence que vous méritez!
+
+--Et quelle est cette sentence. Votre Honneur?
+
+--La mort! répondis-je d'une voix stridente.
+
+--Pour tous deux?
+
+--Pour toi seul, coquin.
+
+--Et pour mademoiselle?
+
+--Le mépris!
+
+--Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main
+morte, monsieur le juge!
+
+--Je me venge! fut la réponse.
+
+«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces
+accents qui portent immédiatement la conviction.
+
+--La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de
+suite, misérable, car me voilà!
+
+«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je
+repoussai au, large leur canot, qui partit à la dérive et disparut
+aussitôt dans l'obscurité.
+
+Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun
+une exclamation:
+
+--Després! Gustave!
+
+--Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force--Gustave
+Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous
+sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després
+qui a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous
+avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et
+vient vous, porter la sentence que vous méritez!
+
+--Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? demanda impudemment
+Lapierre.
+
+--La mort! répondis-je d'une voix stridente.
+
+--Pour tous deux?
+
+--Pour toi seul, coquin.
+
+--Et pour mademoiselle?
+
+--Le mépris!
+
+--Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main
+morte, monsieur le juge!
+
+--Je me venge! fut la réponse.
+
+«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces
+accents qui portent immédiatement la conviction.
+
+«Pourtant, il feignit encore de badiner.
+
+--Qui sera l'exécuteur des hautes oeuvres? ricana-t-il.
+
+--Moi!
+
+«Et, exhibant aussitôt mes revolvers, j'ajoutai:
+
+--Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous nous placerons à chacune
+des extrémités de l'îlot, et nous tirerons à volonté nos six coups.
+
+«Lapierre recula.
+
+--Un duel? fit-il.
+
+«Oui, un duel, un duel loyal! car si je veux ta vie, ce n'est point par
+un assassinat que je prétends l'avoir.
+
+--Un duel sous les yeux d'une femme?
+
+--Cette femme en est la cause: il faut qu'elle voie son oeuvre.
+
+--C'est une lâcheté cruelle!
+
+--Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler de lâcheté, toi que je
+surprends en flagrant délit de trahison, en train de déshonorer à jamais
+une famille respectable. Mets de côté ces airs de chevalerie qui ne te
+vont pas, et prépare-toi plutôt à disputer ta misérable vie.
+
+--Et si je ne veux pas me battre, moi?
+
+--Si tu refuses de te battre, infâme larron d'honneur, aussi vrai que
+Dieu m'entend, je vais te tuer comme un chien.
+
+«Pour le coup, Lapierre vit que j'étais sérieux et qu'il fallait
+s'exécuter coûte que coûte. Il se mit à trembler tout de bon.
+
+--Au moins, dit-il, mettons Louise à couvert; tu n'as pas envie de
+l'assassiner, je suppose?
+
+--Pas le moins du monde. Il y a, de l'autre côté de l'îlot, un amas de
+roches derrière lequel elle se blottira. Si je te tue, comme je l'espère
+bien, je m'engage à la ramener chez elle dans mon canot, que j'ai caché
+à quelques pas d'ici; si tu es vainqueur, tu agiras à ta guise. Allons,
+fais vite, où je vais te frotter les côtes pour te donner du courage.
+
+«Ce coup d'éperon parut transformer Lapierre. Il bondit vers la jeune
+fille et, malgré ses supplications et ses gémissements, la transporta au
+lieu convenu.
+
+«Puis, revenant vers moi, il me cria d'une voix sauvage:
+
+--A nous deux, maintenant!... Ah! mon petit Després, tu veux du sang! Eh
+bien! je vais voir de quelle couleur est celui d'un amoureux déconfit.
+Où est mon revolver?
+
+--Je viens de le déposer sur le paquet de hardes que tu destinais à
+mademoiselle, vilaine caricature de Don Juan! répondis-je, en gagnant à
+la hâte l'extrémité nord de l'îlot.
+
+«Il était alors environ minuit.
+
+«Le temps était toujours sombre. La lune n'étant pas encore levée, c'est
+à peine si la clarté blafarde des étoiles permettait de voir à quelques
+pas devant soi.
+
+«C'était donc à peu près au hasard que nous allions tirer, à moins de
+marcher l'un sur l'autre, ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur
+notre feu réciproque.
+
+«Je me faisais ces réflexions, tout en cherchant un abri quelconque,
+lorsqu'une détonation retentit et qu'une balle siffla à mon oreille.
+
+«Je me retournai vivement et ripostai au hasard.
+
+«Je n'avais pas abaissé mon arme que, pan! une autre détonation suivit
+et qu'une seconde balle me passa dans les cheveux.
+
+«--Hum! me dis-je, il paraît que maître Lapierre attend mon feu pour
+mieux viser. Ce n'est pas si bête pour un coquin de son acabit.
+
+«Cette constatation faite, j'avançai de quelques pas et tirai à mon tour
+sur une ombre qui semblait se mouvoir.
+
+«Un coup de feu me répondit immédiatement, mais, cette fois-ci, à une
+trentaine de pieds de moi tout au plus. La balle fit éclater une branche
+à mes côtés.
+
+«--Tant mieux! murmurais-je, Lapierre marche sur moi, comme je marche
+sur lui. Ce sera plus tôt fini.
+
+«Et je lâchai mon troisième coup.
+
+«Mais, rendu prudent par les sifflements désagréables que mes oreilles
+n'avaient que trop perçus, je m'étais aussitôt jeté à plat-ventre.
+
+«Cette précaution me sauva la vie, car Lapierre m'envoya sa quatrième
+balle à quelques pouces seulement au-dessus de la tête.
+
+«En ce moment, je vis pendant deux secondes sa silhouette se dessiner
+près d'un arbuste. Mon revolver était en position: je tirai.
+
+«Un cri terrible se fit entendre et j'entendis le bruit d'un corps
+pesant s'affaissant dans le feuillage.
+
+«--Justice est faite! je suis vengé! m'écriai-je.
+
+«Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus à l'endroit où Louise
+attendait le résultat de la lutte. Elle était probablement évanouie au
+premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance, les mains
+cramponnées au rocher qui lui servait d'abri.
+
+«--Pauvre enfant! murmurai-je, si ce misérable que je viens de tuer ne
+s'était pas rencontré sur notre chemin, comme nous aurions été heureux!
+
+«Mais je n'avais ni le temps ni la volonté de m'attendrir. Je la
+transportai dans mon canot et la ramenai chez elle.
+
+«Au moment où je la déposais près de la maison de son père, elle reprit
+ses sens et me reconnut.
+
+«Après m'avoir regardé avec effroi pendant quelques secondes, elle
+détourna la tête et ses lèvres murmurèrent un mot sanglant:
+
+«--Assassin!
+
+«--Vous vous trompez, mademoiselle, répliquai-je gravement. Ce n'est
+pas moi, mais bien votre coquetterie qui a couché dans les bruyères de
+l'îlot l'homme qui y dort son dernier sommeil. Souvenez-vous-en, Louise,
+et... adieu!
+
+«Je m'éloignai rapidement, l'âme remplie d'une mortelle tristesse, et,
+toute la nuit, je remontai le Richelieu à grands coups d'aviron.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Kingston et Kentucky
+
+Després s'arrêta, un instant à cette phase de son récit.
+
+Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit soudain d'une
+expression de haine impossible à rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu
+sombre, comme si quelque horrible souvenir venait de passer devant ses
+yeux, et il reprit d'un ton farouche:
+
+«J'achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui me reste à dire.
+
+«Je remontai donc le Richelieu pendant le reste de la nuit, me dirigeant
+vers la frontière. A la pointe du jour, je me trouvais tout au plus à
+quatre ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est-à-dire de la
+liberté, du salut. Mais j'étais exténué, je n'en pouvais plus; mes
+mains, gonflées outre mesure par le maniement de l'aviron, refusaient
+absolument le service...
+
+«Je dus m'arrêter pour prendre quelque repos.
+
+«Je me trouvais alors en face d'un grand bois de sapins et de bouleaux.
+J'y cachai mon canot et, m'étendant tout auprès, je m'endormis d'un
+profond sommeil.
+
+«Quand je m'éveillai, le soleil était haut et je jugeai que j'avais dû
+dormir plusieurs heures.
+
+«Pour réparer autant que possible cette grave imprudence, je me hâtais
+de remettre mon embarcation à l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent
+des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par une dizaine d'hommes
+qui bondirent sur moi et m'arrêtèrent.
+
+«Parmi ces hommes était Lapierre; Lapierre que je croyais avoir tué et
+que je retrouvais plein de vie, ayant reçu tout au plus une blessure
+légère, à en juger par un de ses bras, qu'il portait en écharpe.
+
+«Je compris tout.
+
+«Le lâche, pris de terreur en se sentant atteint par ma balle, avait
+poussé un cri d'agonie et s'était laissé choir tout de son long,
+contrefaisant le mort. Puis, lorsqu'il avait bien constaté mon départ,
+il s'était empressé de mettre les autorités à mes trousses.
+
+«--Ah! ah! mon petit Després, me dit-il avec un ricanement d'hyène,
+il paraît que te voilà descendu du banc de la jugerie! C'est dommage,
+parole d'honneur, tu étais superbe la nuit dernière en prononçant ma
+sentence!... Mais, bah! ajouta-t-il, si tu perds le rôle de juge, tu
+porteras toute ta vie la casaque du forçat... Elle ira mieux à ta
+taille!
+
+«--Misérable chenapan! murmurai-je avec dégoût, en lui tournant le dos.
+
+«On me passa les menottes, comme à un malfaiteur vulgaire, et c'est
+ainsi que je fus conduit à Saint-Jean, où je fus interné dans la prison
+commune.
+
+«Mon procès ne tarda pas à s'instruire, et, naturellement, grâce aux
+menées de Lapierre, je fus trouvé coupable.
+
+«On me condamna...
+
+--A quoi? demandèrent les jeunes gens, voyant que Després se taisait.
+
+--Au pénitencier! répondit d'une voix sourde le Roi des Étudiants.
+
+--Au pénitencier! fit Champfort... et pour combien de temps?
+
+--Pour un an... Le jury m'avait fortement recommandé à la clémence de la
+cour.
+
+--Hélas! pauvre ami... mais la sentence ne fut pas...
+
+--J'ai fait mon temps! j'ai porté, comme me l'avait prédit Lapierre, la
+casaque du forçat; pendant douze longs mois, j'ai vécu cote à côte avec
+les meurtriers, les voleurs et les faussaires; travaillant sous le fouet
+des gardiens, mangeant à la gamelle du galérien!
+
+--Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli de douze ans et ont
+amassé bien du fiel dans mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de
+sombres pensées de vengeance m'ont agité à l'ombre de ces murs lugubres
+du pénitencier de Kingston!
+
+«Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau le grand air de la
+liberté.
+
+«Mais je n'étais déjà plus l'adolescent joyeux à qui l'avenir sourit.
+Mon âme avait bu à la source d'amertume et s'en était imprégnée. La
+blessure que l'on venait de faire à mon honneur et à mes sentiments les
+plus intimes me brûlait comme un fer rouge.
+
+«Je résolus de quitter le Canada et d'aller chercher dans le fracas de
+la guerre américaine, sinon l'oubli, du moins un adoucissement à mes
+tortures morales et une sorte de réhabilitation vis-à-vis de moi-même.
+
+«Une autre raison--et celle-là bien plus impérieuse--me poussa à cette
+détermination.
+
+«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille de Louise s'était
+éloignée de la paroisse, où les calomnies de Lapierre lui avaient fait
+une position intenable, et que le mécréant, après s'être ainsi vengé
+d'un échec matrimonial, avait gagné les États-Unis. Or, telle était ma
+haine contre ce scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à
+face et de me venger de ses infamies aurait été plus que suffisant pour
+me faire abandonner famille et patrie.
+
+«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et je m'engageai dans une
+armée de fédéraux qui opérait alors dans le Kentucky et faisait face au
+général Beauregard.
+
+«Chose inouïe, je venais de tomber juste sur l'homme que je cherchais,
+et je me trouvais précisément dans un des avant-postes où maître
+Lapierre exerçait ses nombreux talents. J'eus maintes fois l'occasion
+d'observer ses allées et venues d'un camp à l'autre. Mon ex-ami faisait
+là rondement ses petites affaires, à ce qu'il paraissait. Il était à la
+fois commissaire des vivres, espion et agent de recrutement, pour le
+compte de l'armée du Nord.
+
+«Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage opérait et quelle
+habileté il savait déployer dans ses multiples occupations.
+
+«Eh bien! le rôle qu'il a joué vis-à-vis du colonel Privat n'était
+que la centième répétition de comédies aussi odieuses, exécutées aux
+avant-postes des années, tantôt au détriment des confédérés, tantôt à
+celui des fédéraux, suivant le bon plaisir de ses intérêts pécuniaires,
+à lui.
+
+«Il est infiniment probable que si l'audacieux coquin avait su que son
+plus mortel ennemi se trouvait dans les mêmes parages que lui, observant
+tous ses agissements, épiant ses moindres démarches, il aurait décampé
+sans tambour ni trompette.
+
+«Mais j'étais si bien grimé, avec ma longue barbe que j'avais laissé
+croître, et, je prenais tellement de précautions pour ne pas être
+reconnu, que maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite
+sécurité.
+
+«J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites affaires,
+c'est-à-dire pour accumuler contre lui autant de preuves que
+possible--une somme suffisante pour le faire fusiller comme un espion
+ennemi; et je vous assure que je ne regardais pas beaucoup aux moyens à
+employer, lorsqu'il s'agissait d'augmenter ma liste.
+
+«Un soir entre autres que, par une nuit obscure, il revenait
+clandestinement du quartier-général ennemi, je m'embusquai sur son
+passage et, après l'avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses
+papiers, ni plus ni moins que si j'eusse été un voleur de grand chemin.
+
+«Ce bel exploit compléta mon dossier; car il se trouva que le misérable
+portait sur lui, cette nuit-là, une véritable cargaison de papiers
+compromettants: correspondances secrètes, instructions, etc., de quoi
+faire fusiller dix espions.
+
+«Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment et à frapper un
+coup décisif.
+
+«Ma qualité de secrétaire du général commandant l'armée me permettait de
+le voir à toute heure. J'allai le trouver cette nuit-là même. Le général
+n'était déjà plus à sa tente. Tout te camp était en mouvement. Nous
+marchions à l'ennemi.
+
+«La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse, épouvantable. Nous
+fûmes battus et obligés de retraiter précipitamment bien en arrière de
+nos lignes précédentes.
+
+«C'est dans cette affreuse retraite que je fus blessé d'un coup de feu,
+qui mit fin à ma carrière militaire.
+
+«On m'évacua vers le nord, et comme ma convalescence traînait en
+longueur et que, d'ailleurs, je ne pouvais espérer reprendre mon service
+de sitôt, j'obtins mon congé et je revins au pays.
+
+--Et Lapierre? demanda Champfort.
+
+--Je ne l'ai plus revu qu'ici, à Québec, lorsqu'il revint des
+États-Unis. C'est la Providence, comme je l'ai dit, qui le jette sur ma
+route. Cette fois-ci, il ne m'échappera pas.
+
+--C'est à moi qu'il appartient! rugit le Caboulot, dont la physionomie
+était transformée et qui lançait des éclairs par ses yeux bleus.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+On se reconnaît
+
+On conçoit l'étonnement des étudiants à cette exclamation véhémente de
+l'enfant.
+
+Chacun se demandait par quelle crise passait le camarade et quelle
+raison il pouvait avoir pour réclamer ainsi le droit de punir Lapierre;
+puis, rapprochant cette toquade de la singulière agitation qu'il avait
+manifestée pendant le récit de Després, on était bien empêché de trouver
+une réponse.
+
+Pourtant Lafleur, rarement à court, en exhuma une de sa cervelle
+empâtée:
+
+--Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme cent mille Polonais.
+
+--Tiens, c'est une idée! bégaya Cardon.
+
+--C'est ton mauvais whisky qui lui vaut ça, Cardon, pourvoyeur
+malhonnête que tu es!
+
+--Mon whisky, mauvais?... Tu peux bien le dire, à présent que tu en
+as plein ta vilaine trogne, riposta Cardon, blessé dans sa dignité de
+fournisseur.
+
+--Trogne toi-même!
+
+--Assez! mes amis, intervînt Després, n'allez-vous pas vous chicaner,
+maintenant?
+
+Puis, se tournant vers le Caboulot qui était assis près de la table, le
+front dans ses mains:
+
+--Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve à ces deux ivrognes que tu n'es
+pas saoul et que tu parles sensément.
+
+Pour toute réponse, le jeune homme se leva en face de Després et le
+toisant minutieusement:
+
+--Oui, c'est bien Gustave, murmura-t-il comme se parlant à lui-même.
+Seulement, tu es si changé depuis sept ans, que je ne t'aurais certes
+pas reconnu, sans cette, histoire...
+
+--Que veux-tu dire? demanda Després, qui, à son tour, regardait le petit
+étudiant dans les yeux et lui trouvait une bizarre ressemblance.
+
+--Je veux dire, répondit l'enfant d'une voix émue, que la destinée a
+d'étranges voies et qu'elle place aujourd'hui en face l'un de l'autre
+deux hommes qui étaient amis de vieille date, sans se connaître...
+
+--Mais nous nous connaissons depuis plus d'un mois!
+
+--Oui, de figure. Mais te serais-tu imaginé mon vieux Gustave, que sous
+le sobriquet de Caboulot donné par les camarades devait se lire le nom
+de Jacques Gaboury?
+
+--Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que j'ai sauvé là-bas, le frère
+de... Louise! exclama Després, en mettant ses deux mains sur les épaules
+de l'enfant et le dévorant du regard.
+
+--Oui, c'est bien moi; c'est bien le petit gamin qui allait se noyer
+dans le Richelieu, sans ton secours.
+
+--Qui aurait pu dire?... murmura le Roi des Étudiants. En effet, ta
+figure me revient maintenant, malgré que je n'aie pas eu l'occasion de
+te voir longtemps là-bas.
+
+--Seulement le temps des vacances... J'étais au collège, vois-tu.
+
+--Je me souviens, je me souviens... Comme tu es changé, mon pauvre
+Jacques! Ce sont bien les mêmes traits principaux, les mêmes yeux,
+surtout... Mais tout cela a pris des formes plus accusées... Et puis, tu
+as grandi, tu t'es développé--si bien que je ne t'aurais certainement,
+pas reconnu, mon cher enfant.
+
+--Ce n'est pas étonnant, Gustave; je n'avais guère qu'une dizaine
+d'années lorsque tu venais... chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup
+attention à un gamin de cet âge.
+
+--Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure ne t'a pas frappé?
+
+--Mon Dieu, non: tu n'es plus le même homme. Ta moustache a poussé, ton
+teint est plus brun, ta voix est changée aussi... de sorte qu'il faut le
+savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants, Gustave Després, le
+joyeux garçon qui s'appelait là-bas Gustave Lenoir.
+
+--Que veux-tu? la tempête ne mugit pas dans la cime du sapin le plus
+vigoureux sans y laisser de traces, sans en changer l'aspect. J'ai passé
+par bien des épreuves depuis le bon temps où nous nous sommes connus
+pour la première fois, et mon front en garde les empreintes indélébiles.
+
+--Pauvre Després! Permets-moi de te conserver ce nom, sous lequel j'ai
+renoué notre amitié d'autrefois.
+
+--Non-seulement je te le permets, mais encore je t'en prie, toi et les
+autres. C'est le nom de ma mère, et, ce nom... le pénitencier ne l'a pas
+sur ses registres d'écrou.
+
+Le Caboulot courba la tête et garda le silence.
+
+Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot.
+
+Le premier admirait les mystérieux décrets de la Providence, qui faisait
+converger sur la tête du coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices
+et se disposait à le frapper.
+
+Quant aux deux autres, gorgés de whisky et ahuris par tous les
+étonnements de cette nuit mémorable, ils se demandaient sérieusement
+s'ils assistaient pas à une représentation dramatique et attendaient
+tranquillement, la fin de la pièce pour se communiquer leurs
+impressions.
+
+Au bout de quelques secondes, Després regarda son petit ami et lui
+demanda d'une voix mal assurée:
+
+--Et... elle?
+
+--Tu veux savoir où elle est?
+
+--Oui.
+
+--A Québec.
+
+--Seule?
+
+--Avec mon père et moi.
+
+--Ta mère est donc...?
+
+--Morte, mon vieux, morte de chagrin.
+
+--Pauvre femme!
+
+Le Caboulot essuya une larme.
+
+--Oh! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle a terriblement expié
+son erreur; elle a bien souffert...
+
+--C'était justice! murmura Després.
+
+--Oh! ne la condamne pas, Gustave; ne sois pas inexorable pour ma pauvre
+soeur. Si toutes les larmes du coeur peuvent effacer une faute, la
+sienne mérite pardon et indulgence.
+
+Després ne répondit pas, mais un éclair traversa sa prunelle sombre et
+sa figure prit une dure expression d'inflexibilité.
+
+En ce moment, trois heures du matin sonnèrent à l'horloge de la pension.
+
+Champfort se leva.
+
+--Trois heures, dit-il: je rentre.
+
+--Je t'accompagne, répondit Després; nous aurons beaucoup à causer.
+
+--Attendez, dit à son tour le Caboulot; je retourne à la maison, moi
+aussi; nous ferons un bout de chemin ensemble.
+
+--Partons, firent les jeunes gens.
+
+--C'est ça! grommela Lafleur; allez-vous-en tous et laissez-nous, à
+Cardon et à moi, la besogne d'achever la bouteille qui reste.
+
+--Garde-là pour demain, dit Després.
+
+--Jamais! protesta majestueusement le diurne homme. Morguienne! ce
+serait du propre: Lafleur reculer devant une bouteille! Allons,
+estimable compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur Cardon, un
+petit... un dernier coup de coeur!
+
+ C'est notre grand-père Noé,
+ Patriarche digne,
+ Que l'bon Dieu nous a conservé
+ Pour planter la vigne..
+
+Cardon ne répondit pas; il ronflait comme un cachalot.
+
+Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre:
+
+ Il se fit faire un bateau
+ Pour se promener sur l'eau
+ Pendant le déluge......
+
+rien n'y fit: le célèbre Cardon ne bougea pas.
+
+Quant aux trois autres, ils étaient déjà dans la rue, où les échos de la
+voix éraillée de Lafleur leur arrivaient par bouffées intermittentes.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+La Folie-Privat et ses Habitants
+
+Le promeneur qui laisse Québec par la barrière du pont Dorchester et se
+dirige vers les luxuriantes campagnes de la côte de Beaupré, ne peut
+manquer, s'il a l'esprit bien fait, d'admirer le magnifique paysage qui
+se déroule aux environs de cette partie de la capitale.
+
+Ce ne sont, de chaque côté de la route poudreuse, que chalets et
+cottages, maisons de plaisance et villas minuscules, coquettement assis
+sur la croupe des collines ou accrochés aux flancs des vallons.
+
+Tout cela est largement pourvu d'arbres au feuillage abondant, et
+respire une fraîcheur qui repose l'âme... Ce petit coin de l'Eden,
+où tout est verdure et calme, semble avoir été jeté à dessein en cet
+endroit pour faire contraste à l'aride et brûlant promontoire de Québec,
+qui, droit en face, étage au soleil les toits étincelants de ses
+milliers de maisons.
+
+Cette patrie des heureux de la fortune s'appelle la _Canardière_.
+
+C'est là que les bourgeois aisés de la ville vont se reposer, pendant
+la belle saison, de la fatigue des affaires, et retremper, sous les
+ombrages de leurs parcs, leurs forces morales épuisées.
+
+Naturellement, dès son arrivée à Québec, la veuve du colonel Privat
+s'était empressée de s'acheter à grand renfort d'argent, une résidence
+d'été dans cet endroit de prédilection. Elle l'avait baptisée du nom de
+_Folie-Privat_...
+
+Mais quelle délicieuse Folie!...
+
+Perdue à demi sous bois, comme un bijou dans un écrin, la façade seule
+on était visible du chemin. On y arrivait par une large avenue sablée
+qui tranchait comme un ruban grisâtre sur une verte pelouse, plantée
+confusément de sapins, de peupliers, de lilas, et de quelques arbres à
+fruit. Tout autour, et à plusieurs arpents en arrière, s'étendait le
+parc--une vraie petite forêt, avec ses pittoresques accidents, ses
+rochers moussus, ses troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades
+jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les herbes. Ce mystérieux
+domaine était sillonné en sens de routes et de sentiers, tantôt au
+cordeau comme les allées classiques des jardins anglais, tantôt étroits
+et tortueux, selon que le caprice de la nature ou les goûts romantiques
+du Le Nôtre canadien l'avaient voulu... Et puis des charmilles des
+bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutées, des étangs
+qui semblaient dormir, des vallons ombreux, aux flancs desquels
+s'incrustaient les myosotis et les marguerites!...
+
+Une miniature de l'Eden!
+
+Quand, le front fatigué par le travail incessant de la pensée, ou le
+cerveau endolori par l'épuisante obsession de quelque idée fixe, de
+quelque souvenir amer, on éprouve le besoin d'un peu de répit, d'une
+minute d'oubli, c'est là qu'il faut l'aller chercher--là, en pleine
+nature, sous ces ombrages paisibles, près de ces cascatelles
+babillardes, au bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et parle au
+coeur!... La brise y court, fraîche et parfumée, dans vos cheveux; le
+feuillage y murmure à vos oreilles ses monotones mais toujours suaves
+et toujours mélancoliques plaintes; les oiseaux y réjouissent l'âme par
+leurs gaies chansons et leurs joyeux ébats!...
+
+Aussi, à peine les premières fleurs étalaient-elles au soleil de mai
+leurs pétales vierges; à peine les champs et les arbres revêtaient-ils
+cette teinte verdâtre qui repose le regard, que la famille
+Privat,--ennuyée des fades plaisirs de la ville--s'installait au cottage
+de la Canardière, pour ne plus le quitter qu'à l'approche de l'hiver.
+
+On y menait joyeuse vie.
+
+Le sable de la grande avenue criait souvent sous les roues de lourds
+carrosses, chargés de citadins et de citadines, attentifs à ne pas
+laisser s'attiédir leurs relations avec la riche famille et sensibles
+aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les allées bordées de
+verdure, les pelouses brillantes, les parterres tout constellés de
+fleurs ne manquaient jamais de jolies robes pour les effleurer, de
+petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises pour y commettre des
+larcins impunis.
+
+Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous de tout ce qu'il y
+avait à Québec d'élégant et de fashionable.
+
+Rien de surprenant à cela.
+
+Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orléans et riche
+à faire peur, dépensait fort largement, dans la vieille capitale
+canadienne, ses immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit à tout
+et allonge démesurément la queue de ses connaissances. Mais soyons juste
+dans le cas présent, le _vil métal_ n'était pas la seule raison de
+l'engouement général; Madame Privat, bien que mariée en Louisiane,
+était, originaire de Québec, où sa famille avait des relations fort
+étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un si grand nombre d'amis
+suivaient avec empressement son char doré.
+
+C'était une femme d'environ quarante ans, portant d'une façon
+très-évidente les vestiges d'une opulente beauté. Blonde, blanche,
+rondelette, elle pouvait encore tirer l'oeil à plus d'un célibataire;
+quand elle n'eût pas eu, pour exciter les convoitises matrimoniales,
+l'appât de ses superbes rentes. Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous
+le brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à sa peau fine et
+satinée cette teinte demi-dorée qui empourpre le firmament, à certains
+couchers du soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile physionomie, en
+la voilant imperceptiblement, comme le fait une gaze quasi-impalpable
+recouvrant une figurine de cire. Petite de taille, alerte, vive,
+toujours parlant, toujours riant, altérée de mouvement, de bruit, de
+plaisir... c'était bien la femme créée et mise au monde pour gaspiller
+royalement une fortune comme la sienne.
+
+Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond et Laure.
+
+Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis l'arrivée de la famille à
+Québec, il étudiait le droit à l'Université Laval. C'était un grand
+jeune homme à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux bleus, le
+portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait, du reste, le type au
+moral. C'était bien, avec cela, le plus joyeux garçon d'Amérique et le
+meilleur coeur qu'il fût possible de souhaiter. Sa mère en raffolait et
+tout le monde l'aimait.
+
+Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente au physique et au
+moral. Elle reproduisait dans toute sa splendeur le type créole de son
+père, dont les exagérations tropicales étaient mitigées par le sang des
+climats du nord, qu'elle tenait de sa mère.
+
+De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable, elle avait de ces
+mouvements félins et moelleux, qui sont d'une grâce irrésistible,
+quand ils sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant se relevaient
+d'eux-mêmes sur le front et les tempes, pour s'épanouir en un fouillis
+de coquettes volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le plus
+habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau de cheveux bouclés
+s'arrondissait doucement un front lisse comme une lame d'ivoire, au bas
+duquel s'estompaient en vigueur de grands sourcils noirs du dessin
+le plus habile. Les yeux étaient grands, largement fendus, d'un brun
+velouté, comme les longs cils qui les surmontaient, et susceptibles
+d'exprimer tour à tour les sentiments de l'âme les plus opposés:
+douceur, colère, molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche,
+aux lèvres rouges comme certains coraux, se dessinait gracieusement sur
+des dents courtes et d'une blancheur éclatante...
+
+Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines mobiles; couvrez
+le tout d'une peau d'un blanc mat, animée sur les joues par une
+imperceptible carnation... et dites avec nous que cette tête de jeune
+fille était tout simplement ravissante.
+
+En effet, Laure passait à Québec pour un prodige de beauté, et tout
+le monde était d'accord sur ce point. Tout au plus, les envieuses
+pouvaient-elles hasarder que cette beauté avait quelque chose de hautain
+qui paralysait l'admiration.
+
+C'était un peu vrai.
+
+Laure tenait de son père cette expression sévère de physionomie qui la
+faisait paraître dédaigneuse et--disons le mot--infatuée d'elle-même.
+Mais hâtons-nous d'ajouter que, si l'enveloppe était froide et le visage
+de marbre, le coeur n'avait que de nobles passions et demeurait ouvert à
+tous les grands sentiments.
+
+Une particularité de son caractère avait toujours étonné, non-seulement
+la mère de Laure, mais encore ses amies: c'était la brusque transition
+de la gaieté la plus expansive à une morne et inconcevable mélancolie
+qui durait des journées entières.
+
+Cette bizarrerie ne s'était fait remarquer que depuis le retour à Québec
+de la famille Privat, et avait toujours été s'accentuant, surtout dans
+les derniers temps. Personne n'y pouvait rien, et les apprêts même de
+son futur mariage avec un beau jeune homme du nom de Lapierre, n'avaient
+pas le privilège de changer son humeur.
+
+Qu'y avait-il?... quel ver rongeur mordait le coeur de cette jeune fille
+à qui Dieu avait fait la vie si belle, et dont l'avenir paraissait si
+riche de promesses riantes?
+
+On se perdait en conjectures. Il était à présumer que ce n'était pas
+l'approche de son mariage avec Lapierre qui la préoccupait à ce point,
+puisque rien ne l'y forçait et que, d'ailleurs, au dire de toutes les
+demoiselles de sa société, le jeune prétendant était fort bien de sa
+personne, extrêmement aimable et jouissait d'une enviable réputation
+d'honorabilité.
+
+Quoi donc, alors?
+
+Ceux-là seuls qui auraient pu sonder les replis de l'âme si fortement
+cuirassée de la belle créole eussent été en mesure de répondre.
+
+En attendant, faute de mieux, on mettait la chose sur le compte des
+nerfs, Ces femmes des pays inter-tropicaux les ont si impressionnables!
+Quoi qu'il en soit, nous nous bornons pour le moment à constater
+le fait, nous réservant de l'expliquer plus tard à la plus grande
+satisfaction du lecteur.
+
+Et, maintenant que nous connaissons à peu près tous nos principaux
+personnages, reprenons notre récit, car les événements vont bientôt se
+précipiter.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Première escarmouche
+
+Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons de raconter les
+diverses péripéties, et qui se trouvait être le 20 juin 186..., Paul
+Champfort cheminait seul sur la route de la Canardière, se dirigeant
+vers la Folie-Privat.
+
+Il était environ cinq heures de l'après-midi.
+
+Encore tout ému des confidences de son ami Després, et le coeur
+réchauffé par un rayon d'espoir, le jeune homme marchait d'un pas
+allègre, se demandant quel événement nécessitait sa présence au cottage,
+puisque sa tante avait pris la peine de l'envoyer quérir à Québec par un
+domestique.
+
+Il y avait donc du nouveau là-bas!
+
+Qui sait?... Le mariage projeté, et dont les apprêts occupaient la
+famille de sa tante depuis plusieurs semaines, était peut-être retardé
+ou même rompu par quelque circonstance fortuite, quelque caprice de la
+jeune fiancée!...
+
+Laure était si excentrique et son humeur sujette à tant de bizarres
+contradictions!
+
+Et puis, après tout, Lapierre, pour être un fort habile homme, n'en
+était pas moins, faillible comme le commun des mortels. Il pouvait bien,
+dans l'orgueil de son triomphe, avoir froissé d'une façon ou d'une autre
+l'ombrageuse susceptibilité de mademoiselle Privat et fait naufrage au
+moment d'atteindre le port!... D'ailleurs, qui empêchait que le remords,
+cet implacable juge de la conscience, ne l'eût enfin arrêté sur la
+pente de la trahison, au moment de conduire à l'autel la fille de sa
+victime!...
+
+Champfort se faisait à lui-même toutes ces réflexions et se laissait
+ainsi bercer par une rêverie pleine d'optimisme, lorsqu'il arriva chez
+sa tante.
+
+Madame Privat était occupée pour quelques minutes, dit au jeune homme:
+
+--Ah! te voilà, mon cher Paul... Ce n'est pas mal à toi d'être venu,
+bien que ce soit sur mon invitation expresse et qu'il m'ait fallu te
+dépêcher une estafette pour avoir l'honneur de ta visite... car tu nous
+négliges, Paul: voilà bien quatre grands jours que nous ne t'avons pas
+vu...
+
+--Je vous en prie, ma tante, répondit l'étudiant, n'allez pas croire au
+moins que ce soit par indifférence. Mes examens approchent et je n'ai
+vraiment pas une minute...
+
+--A perdre, n'est-ce pas?
+
+--Oh! ma tante, que dites-vous là? Vous savez bien que je ne suis nulle
+part plus heureux qu'ici, dans votre famille, et que les instants que
+j'y passe me semblent toujours trop courts.
+
+--Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre mes taquineries au sérieux:
+je suis en gaieté aujourd'hui et je lutine tout le monde.
+
+--Vous serez toujours jeune, ma tante...
+
+--De caractère, peut-être... mais de figure, oh! oh!... Allons, vilain
+flatteur, va t'amuser au salon avec ta cousine, en m'attendant. J'ai
+encore quelques ordres à donner, et je vous rejoindrai dans un instant.
+
+Paul obéit et se dirigea vers le salon.
+
+Le piano, touchée par une main exercée, résonnait par toutes ses cordes,
+tantôt exhalant sa colère avec d'éclatants accords, et tantôt gémissant
+en une douce mélodie où semblaient trembler des sanglots.
+
+Champfort s'arrêta à la porte, le coeur serré et en proie à une
+indicible émotion.
+
+«Toujours seule et triste! murmura-t-il. Pauvre Laure!»
+
+Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps ignorer sa présence à deux
+pas de sa cousine, il frappa doucement.
+
+Le piano se tut aussitôt, et Mlle Privat vint elle-même ouvrir.
+
+--Ah! c'est vous, mon cousin, fit la jeune fille un peu surprise.
+
+--En personne, ma cousine, et enchanté d'avoir le plaisir de vous voir.
+
+--Vous êtes bien aimable de condescendre jusqu'à venir visiter de
+pauvres campagnards comme nous.
+
+--Je ne mérite pas aujourd'hui ce compliment, ma chère Laure, car c'est
+à la demande expresse de ma tante que je me suis transporté au cottage.
+
+--En vérité? Alors, c'est maman qu'il faut remercier. Il ne fallait
+rien moins que sa puissante intercession pour obtenir une faveur si
+précieuse.
+
+--Comme vous dites, ma cousine. Je ne suis pas à moi en ce temps-ci:
+j'appartiens à mes auteurs de médecine.
+
+--Heureux mortels que ces, auteurs!
+
+--Pas tant que vous croyez, car ils ont en moi un amant assez volage.
+
+--C'est dans l'ordre, répondit un peu sèchement la jeune fille.
+
+Toute cette conversation s'était tenue sur un ton aigre-doux, moitié
+plaisant, moitié sarcastique, surtout du côté de Laure.
+
+Champfort était habitué à ces boutades et ne s'en étonnait plus.
+
+Il se dirigea vers le piano et, jetant les yeux sur un cahier de musique
+ouvert en face:
+
+--Du Schubert? fit-il... Est-ce cela que vous jouiez tout à l'heure, ma
+cousine?
+
+--Quoi, vous écoutiez, monsieur?
+
+--Non pas, j'arrivais et je n'ai pu commander à mes oreilles de ne pas
+entendre la ravissante musique qui jaillissait de vos doigts.
+
+--Ravissante musique! ricana Mlle Privat... Mon cher cousin, vous n'êtes
+pas difficile: j'improvisais, je laissais courir ma pensée sur les
+touches.
+
+--En ce cas, votre pensée, ma chère Laure, était bien triste.
+
+--Pourquoi pas?... Est-ce qu'il m'est défendu, à moi, d'être triste? Ne
+puis-je, par hasard, avoir du chagrin comme le commun des mortels?
+
+--Oh! vous avez certainement ce droit; mais, pour ma part, je
+souhaiterais de tout mon coeur vous le voir exercer moins souvent.
+
+--Que vous importe? riposta Laure, avec une nuance d'amertume. Est-ce
+que ces choses-là dérangent un homme comme vous, qui n'a d'attention que
+pour d'affreux livres de médecine?
+
+--Laure, répliqua Champfort un peu ému, me croyez-vous sans coeur,
+et votre antipathie pour moi va-t-elle jusqu'à me refuser d'avoir de
+l'affection pour vous et votre famille?...
+
+--Que parlez-vous d'antipathie? interrompit la jeune fille.
+
+--Jusqu'à arrêter sur mes lèvres l'expression du profond intérêt que je
+porte à tous les membres d'une famille qui m'est chère par le double
+lien du sang et de la reconnaissance? poursuivit Champfort, en
+s'animant.
+
+--Tout doux, mon cousin, je n'ai pas cette prétention, et mon
+_antipathie_, comme vous dites, ne va pas jusque là.
+
+--C'est fort heureux pour moi que vous sachiez mettre des bornes à cet
+inexplicable sentiment. Le poids m'en est déjà assez lourd comme ça, et
+je serais véritablement au désespoir de le voir s'augmenter, ne fût-ce
+que d'un atome.
+
+Laure se mordit légèrement les lèvres et ne répondit pas. Ses doigts se
+mirent à errer sur les touches d'ivoire, en gammes capricieuses, pendant
+que ses yeux rêveurs se fixaient vaguement sur ceux de Champfort.
+
+Tout à coup, elle demanda brusquement:
+
+--Êtes-vous fataliste, Paul?
+
+--Pourquoi cette question? fit le jeune homme surpris.
+
+--Peu importe... répondez toujours.
+
+--Précisez davantage.
+
+--Soit: croyez-vous qu'il y ait une destinée à laquelle on ne puisse se
+soustraire?
+
+--Non, je ne crois pas à cela: la vie humaine n'est pas une machine que
+Dieu monte avec un ressort à la naissance, et qui en suit l'invincible
+impulsion jusqu'à la mort.
+
+--Ah! vous pensez donc que l'on doit, en toute circonstance, se raidir
+contre un malheur qui nous semble inévitable.
+
+--Je suis d'avis qu'il y aurait lâcheté à agir autrement.
+
+--Même lorsque ce malheur est nécessaire ou nous paraît tel?
+
+--Même en ce cas... Mais, ma chère Laure, que parlez-vous de malheur et
+pourquoi ce mot vient-il sur des lèvres qui ne devraient que sourire?
+
+--Qui sait?...
+
+--Est-ce au moment où l'avenir ne vous promet que joie et félicité, où
+tout est rose à votre horizon, où vos souhaits les plus chers vont être
+réalisés... par votre mariage avec l'homme que vous aimez...
+
+--Allez toujours...
+
+--Est-ce à ce moment-là que vous devez avoir des idées sombres et parler
+de malheur?
+
+--Qui vous dit que je parle pour moi?
+
+--Qui me le dit?... Eh! mon Dieu, rien et tout.
+
+--Ce n'est pas répondre.
+
+--Il m'est difficile de répondre autrement, car mes suppositions ne sont
+fondées que sur un pressentiment, et ce pressentiment...
+
+--Voyons.
+
+--Je ne sais si je dois...
+
+--Oui, oui, parlez.
+
+--Sans réticences?
+
+--Sans réticences... comme à une amie.
+
+--Eh bien! _mon amie_, ce pressentiment qui m'assiège murmure à
+l'oreille de mon coeur une étrange chose.
+
+--Dites.
+
+--Vous le voulez?
+
+--Je le veux.
+
+--Voici: c'est que vous avez quelque motif mystérieux pour épouser
+l'homme qui vous fait la cour, et que...
+
+--Achevez.
+
+--Vous n'aimez pas cet homme.
+
+Laure devint très pâle, et, pour cacher son trouble, elle se mit à
+exécuter sur le piano le plus fantastique des galops.
+
+Quand ce fut fini, elle se retourna vers Champfort et se contenta de lui
+dire avec un singulier regard:
+
+--Mon cher Paul, il me vient une curieuse idée, à moi aussi.
+
+--Me feriez-vous le plaisir...?
+
+--Oh! volontiers: c'est que vous êtes jaloux de monsieur Lapierre.
+
+Ce fut au tour de Champfort de pâlir. Mais, comme il n'avait pas à sa
+disposition la ressource du piano pour se donner contenance, Laure put à
+son aise suivre, sur la figure de son cousin, l'impression qu'elle avait
+produite.
+
+Cependant, Paul balbutiait:
+
+--Quelle idée! grand Dieu, quelle idée!
+
+--Elle est drôle, n'est-ce pas?
+
+--Oh! pour le moins... être jaloux de cet homme!
+
+--Comme vous dites cela! fit la jeune fille avec un mélange de hauteur
+et de surprise. Est-ce que, par hasard, mon fiancé aurait le malheur de
+vous déplaire?
+
+Ma foi, répondit Champfort avec une insouciance presque dédaigneuse, je
+vous avouerai ingénument que je n'ai pas encore eu la pensée d'analyser
+le sentiment qu'il m'inspire.
+
+--Au moins peut-on supposer que ce n'est pas de la sympathie...
+
+--Je suis trop poli pour vous contredire.
+
+--Voilà un aveu... Mais que vous a-t-il donc fait, le pauvre jeune
+homme?... Il a l'air de vous aimer beaucoup, cependant.
+
+L'oeil de Champfort s'alluma et l'étudiant parut sur le point d'éclater;
+mais ce ne fut qu'un éclair, et Paul répondit négligemment:
+
+--Oh! rien... à moi personnellement, du moins.
+
+--C'est à quelqu'un des vôtres, alors, à nous, peut-être, qu'il a fait
+quelque chose?
+
+Champfort, au lieu de répliquer, se leva et fit un tour dans le salon.
+Cette conversation le mettait au supplice, et il ne savait trop comment
+s'y soustraire.
+
+--Vous ne répondez pas? insista la jeune fille.
+
+--Les événements répondront pour moi! murmura l'étudiant d'un? voix
+sombre.
+
+Laure, vivement intriguée, ouvrait la bouche pour demander une
+explication, lorsque des pas rapides se firent entendre dans la pièce
+voisine, et Mme Privat parut.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Une Évocation Inattendue
+
+--La paix! mes enfants, dit-elle joyeusement; je suis sûre que vous êtes
+encore aux prises.
+
+--Mais non, ma mère, répondit Laure: je discutais avec mon cousin un
+point de philosophie, et naturellement...
+
+--Naturellement vous n'étiez pas d'accord?
+
+--Comme toujours. C'est étonnant comme nous n'avons pas les mêmes
+notions et les mêmes idées sur toute espèce de choses.
+
+--Je suis le premier à le regretter, répliqua Champfort; mais il est
+certain qu'il suffit que je pense de telle façon, pour que ma charmante
+cousine ait une autre manière de penser.
+
+--C'est fâcheux, en effet, repartit Mlle Privat, mais que
+voulez-vous?... les opinions sont libres, et je profite de cette
+liberté.
+
+--Tu en profites peut-être trop, ma fille, dit avec bonté. Mme Privat.
+Ce pauvre Paul, tu prends plaisir à le contrarier; tu le maltraites
+véritablement.
+
+--Oh! ma tante...
+
+--On dirait, ma chère Laure, que tu n'aimes pas ton cousin ou que tu as
+contre lui des griefs sérieux.
+
+--Moi?... En vérité, ma mère, où prenez-vous cela? Je n'ai pas le
+moindre grief contre mon cousin, et je l'aime à en mourir.
+
+--Je ne demande pas tant que cela, répondit un peu ironiquement
+Champfort, et je vous prie instamment de vous conserver pour votre
+heureux fiancé, cet excellent monsieur Lapierre.
+
+Un éclair passa dans les yeux de Laure.
+
+--Oh! vos craintes n'ont pas leur raison d'être, je vous prie de le
+croire, répliqua-t-elle avec hauteur.
+
+--Tant mieux pour lui! articula froidement Paul.
+
+--Assez! assez! mes enfants, interrompit Mme Privat. Si vous continuez
+sur ce ton, vous allez vous chicaner, et ça ne sera pas joli,
+savez-vous, entre frère et soeur--car vous êtes frère et soeur,
+souvenez-vous-en. Je t'ai toujours considéré, Paul, comme mon enfant;
+j'en avais fait la promesse à ta pauvre mère.
+
+Champfort avait la tête basse et le sourcil froncé. Tout-à-coup, il
+parut prendre une résolution énergique.
+
+--Ma bonne tante, répondit-il avec une amertume à peine contenue, je
+sais toute l'affection que vous avez eue et que vous avez encore pour
+moi. Je n'oublie pas, non plus, et n'oublierai jamais que je vous dois
+tout et que, d'un orphelin malheureux et sans avenir, vous avez fait un
+fils et un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi, je serais au
+désespoir de vous causer le moindre ennui, le moindre chagrin, ce qui
+arrivera inévitablement si je continue à me rencontrer avec ma cousine.
+Souffrez donc...
+
+--Où veux-tu en venir, mon enfant?
+
+--Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une fermeté douloureuse
+et se levant, souffrez que je me retire pour quelque temps de votre
+famille... jusqu'à des jours meilleurs.
+
+Et il s'inclina devant sa tante, prêt à prendre congé.
+
+Laure, la froide et hautaine créole, eut alors un cri de l'âme.
+
+--Oh! Paul, Paul, vous êtes bien dur pour moi... plus dur que vous ne
+pensez!
+
+Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n'était plus habitué à
+l'entendre lui parler de cette voix émue, presque suppliante, et à voir
+sur la belle figure de Laure cette franche expression de chagrin. Sa
+colère se fondit comme par enchantement et une immense pitié envahissant
+soudain son bon coeur, il fléchit le genou devant Mlle Privat et,
+prenant une de ses mains:
+
+--Pardon, pardon, ma chère Laure... murmura-t-il. Je suis en effet
+cruel... mais l'espèce d'antipathie que vous me montrez, l'inexplicable
+froideur qui a remplacé, dans nos relations, la bonne et douce
+cordialité d'autrefois me font mal à l'âme et me rendent injuste malgré
+moi.
+
+--Relevez-vous mon cousin, répondit la jeune fille avec une douceur
+triste, et souvenez-vous qu'il ne faut jamais juger à la légère les
+sentiments d'une femme, quelque bizarre qu'ils paraissent.
+
+--Je m'en souviendrai, Laure, répondit Paul, que cette phrase ambiguë
+n'intriguait pas médiocrement.
+
+Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation étrange;
+mais comme les impressions ordinaires n'avaient pas le temps de prendre
+racine dans son caractère mobile et léger, elle ne s'y arrêta pas
+autrement et dit aux jeunes gens:
+
+--Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix; je suis contente.
+Signez-la d'un bon baiser et qu'il ne soit plus question de querelle
+entre vous.
+
+--Mais, ma mère... se récria Laure.
+
+--Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou plutôt ton frère Paul.
+
+Laure hésitait, rougissante... Ce que voyant, Champfort s'avança
+bravement, quoique un peu ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa
+cousine entre ses mains et baisa bruyamment ses deux joues devenues
+rouges comme des cerises mûres. Puis il regagna sa place, tout
+frissonnant.
+
+Depuis plus de deux ans, ses lèvres n'avaient pas effleuré la peau fine
+et veloutée de sa soeur d'adoption, et ce baiser inattendu faisait
+courir dans ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes,
+son amour, jusque là fortement comprimé par une volonté de fer, secoua
+ses entraves et envahit, son coeur avec la force d'expansion de la
+poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit comme une écolier
+surpris en flagrant délit de grimaces à son maître d'étude... Puis la
+réaction se fit, et il resta tout pâle.
+
+Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut pas ainsi de Laure. Un
+observateur attentif qui aurait su analyser les rapides nuances qui se
+succédaient sur son visage ému, et trouver la cause intime de la teinte
+rosée qui embellissait son front, n'eut pas été en peine d'expliquer ce
+trouble et de le rapporter à la contenance de Champfort.
+
+Mais il n'y avait là aucun observateur attentif, et Paul avait trop à
+faire de dominer sa propre émotion pour s'occuper de celle d'autrui.
+
+La jeune créole, eut donc tout le bénéfice de l'incident, et son
+impénétrabilité n'en souffrit pas.
+
+Mme Privat, après s'être commodément installée dans un fauteuil, tira
+les jeunes gens d'embarras en disant d'une voix enjouée:
+
+--Eh bien! mon cher Paul, maintenant que te voilà redevenu sage, te
+doutes-tu un peu pourquoi je t'ai fait venir?
+
+--Ma foi! ma tante, je vous avouerai que je n'en ai pas la moindre idée.
+
+--Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux chiens.
+
+--J'ai beau chercher, je ne trouve rien... à moins que ce ne soit pour
+me parler de... du mariage projeté.
+
+--Tu n'y es pas tout à fait... mais tu en approches,.. _tu brûles_,
+comme on dit dans je ne sais pas quel jeu.
+
+--S'agirait-il de... votre futur gendre?
+
+--C'est encore un peu ça, mais il y a autre chose.
+
+--Alors, je renonce à trouver. Aussi bien, j'ai trop de médecine en tête
+pour deviner des énigmes.
+
+--Paresseux qui se retranche toujours derrière sa médecine quand il
+s'agit de nous venir voir ou de nous prêter le concours de ses grandes
+lumières!... Tiens, je la prends en grippe, ta médecine.
+
+--Ne dites pas cela, ma tante: la médecine est tout pour
+moi--non-seulement le présent, mais encore, et surtout, l'avenir.
+
+--Bah! ne te martèle pas la tête avec ces idées-là: j'ai pourvu au passé
+et, si Dieu me laisse vivre, j'aurai aussi l'oeil sur l'avenir.
+
+--Oh! ma tante, vous êtes pour moi une véritable mère; mais je ne veux
+pas abuser de votre bonté, et je songe sérieusement...
+
+--Abuse, abuse, mon garçon: le fonds est inépuisable et il y en a pour
+tout le monde... Mais revenons à nos moutons.
+
+--Je t'ai fait appeler pour t'annoncer que je donne, lundi prochain, un
+grand bal--quelque chose de colossal, d'inouï, de féerique, si c'est
+possible. Or, comme j'ai besoin d'un bon organisateur et que je ne puis
+guère compter sur Edmond, tout entier à ses amusements, je m'adresse
+à toi. Tu vas mettre à contribution toutes les ressources de ton
+imagination, fouiller tous les coins et recoins de ton génie inventif,
+réveiller tous les souvenirs de fêtes endormis dans ta mémoire, enfin
+relire les _Mille et une Nuits_, s'il le faut, pour nous aider à
+surpasser les grands festivals donnés à l'occasion du mariage d'Aladin,
+l'heureux possesseur de la lampe merveilleuse.
+
+--Cela te va-t-il?
+
+--Je suis tout entier à vos ordres, ma chère tante; mais, outre que que
+je n'ai pas la fameuse lampe des contes arabes, je suis fort mauvais
+organisateur de fête et profondément ignorant en matière de bal.
+
+--Qu'à cela ne tienne! je serai la tête qui combine, et toi, le bras qui
+exécute.
+
+--A merveille. En ce cas, je me mets à votre service. Disposez de ma
+personne comme bon vous semblera.
+
+--Voilà qui est entendu: tu consens à nous aider.
+
+--De grand coeur, ma tante.
+
+--C'est qu'il va te falloir faire plusieurs démarches et de t'occuper
+d'une foule de petits détails.
+
+--Je serai trop heureux de me multiplier pour vous être utile.
+
+--D'ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne pas te laisser seul à
+faire toute la besogne et en mettre une partie sur les épaules de celui
+qui bénéficiera le plus de ce bal...
+
+--Quel est cet heureux mortel?
+
+--Hé! mon futur gendre, donc.
+
+Champfort ne put s'empêcher de faire une moue dédaigneuse; mais il la
+transforma si vite en sourire aimable, qu'il pensa bien n'avoir pas été
+remarqué.
+
+Pourtant Laure avait vu--si bien vu, qu'une rougeur fugitive envahit son
+front et qu'elle courba la tête, toute rêveuse.
+
+Champfort reprit:
+
+--Monsieur Lapierre?... En vérité, ma tante, vous ne pouviez m'associer
+à un homme plus entendu dans la matière: car il a tous les talents,
+mon futur cousin, et je serais fort surpris qu'il ne fût pas bon
+organisateur de fête, lui qui était si excellent organisateur
+d'expéditions nocturnes dans l'armée confédérée. Vous vous en souvenez,
+ma tante?
+
+--Mon Dieu, oui, répondit inconsidérément Mme Privat. C'est même dans
+une de ces expéditions, organisée par lui, que mon pauvre mari trouva la
+mort.
+
+--Oh! l'affreux souvenir! murmura Laure en se voilant la figure de ses
+deux mains.
+
+--D'autant plus affreux, que, par une fatalité inconcevable, ce fut le
+meilleur ami de mon oncle qui le conduisit à la boucherie, croyant le
+mener à, la victoire, répondit Paul, d'une voix où se devinait une
+implacable ironie.
+
+Mme Privat, dominée par cette évocation inattendue, porta son mouchoir à
+ses yeux et se tut. Quant à Laure, un trouble étrange l'envahit et elle
+se leva pour aller ouvrir une croisée, où elle s'accouda, baignant son
+front brûlant dans la fraîche brise qui s'élevait du jardin.
+
+Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son fauteuil, le regard
+menaçant, comme s'il venait de faire une déclaration de guerre.
+
+En ce moment, un vigoureux coup de sonnette carillonna dans
+l'antichambre.
+
+Les trois personnages du salon relevèrent ensemble la tête et fixèrent
+la porte, avec un point d'interrogation dans le regard.
+
+Dix secondes après, une servante entr'ouvrit le battant et annonça:
+
+--Monsieur Lapierre!
+
+--Qu'il entre! fit vivement Mme Privat, en se élevant.
+
+Lapierre entra.
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Petite Revue de la Situation
+
+Il nous faut ici, pour l'intelligence complète de ce qui va suivre,
+ouvrir une parenthèse et faire, à vol d'oiseau, une revue de la
+situation réciproque des personnages qui vont successivement se
+présenter sous nos yeux.
+
+A tout seigneur, tout honneur! Commençons par le fiancé de mademoiselle
+Privat.
+
+C'était, en vérité, un fort joli garçon que ce chenapan de Lapierre.
+
+Grand, bien découplé, souple et gracieux dans ses mouvements, il était
+l'heureux possesseur d'une tête caractéristique, où il y avait, mêlés
+assez confusément, du grec et du mauresque.
+
+En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe hardie de son visage
+rappelaient vaguement le type athénien, sa peau mate et légèrement
+bronzée n'en aurait pas moins fait honneur à la langoureuse physionomie
+d'un descendant des Maures de l'Andalousie.
+
+Quoi qu'il en soit, un détail presque insignifiant dérangeait,
+constatation faite, l'harmonie classique et le calme olympien de cette
+belle figure, et ce détail se trouvait dans le regard.
+
+Lapierre avait des yeux noirs fort grands et fort beaux; mais, chose
+extraordinaire, il ne pouvait les maintenir en repos et les fixer
+carrément sur une autre paire d'yeux. Son regard, sans cesse en
+mouvement et comme égaré, ne faisait qu'effleurer le regard fixé sur lui
+et se plaisait, de préférence, à voltiger sur les menus détails de la
+toilette de son interlocuteur.
+
+L'honnête garçon agissait-il ainsi par timidité?... on bien le misérable
+suborneur de jeunes filles craignait-il de laisser, lire, par ces
+fenêtres grandes ouvertes de son âme, les noires machinations qui s'y
+tramaient?...
+
+Peut-être!
+
+Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre nouvel Adonis un
+petit air faux et un certain cachet d'hypocrisie qui déparaient bien un
+peu les grâces séduisantes de ses autres traits... Mais, comme on ne
+rencontre guère d'homme parfait et que, d'ailleurs, le défaut dont il
+est question résidait plutôt dans l'expression du regard que dans le
+regard lui-même, Lapierre n'en passait pas moins pour un des plus beaux
+hommes de Québec, aux yeux des juges féminins. Et plus d'une de ces
+dames, qu'un secret dépit rendait accommodante, ne se gênait pas pour
+dire que la riche demoiselle Privat faisait, en somme, un excellent
+mariage, puisqu'elle payait avec du _vil métal_ aisément acquis tant de
+grâce et tant de perfection...
+
+Madame Privat--il faut bien le dire--paraissait être un peu de cette
+opinion; mais sa fille envisageait probablement la chose, à un point
+de vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de toute évidence
+qu'elle ne partageait pas l'engouement général à l'égard de son futur
+époux. Calme et presque insouciante, elle voyait arriver sans trouble
+comme sans impatience le jour solennel où elle associerait à jamais sa
+vie à celle du brillant jeune homme qui faisait tourner tant de têtes.
+Plus que cela, les gens sérieux de son entourage--ses vrais amis,
+ceux-là,--remarquaient avec étonnement qu'à rencontre de bien des jeunes
+filles en pareil cas, Laure devenait de plus en plus bizarre, se drapait
+de plus en plus dans sa sombre mélancolie, à mesure qu'approchait le
+jour fatal...
+
+A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans son coeur quelque
+secret terrible et, plutôt que de le dévoiler, marchait stoïquement à
+l'autel, comme d'autres marchent au sacrifice.
+
+Mais ses amis clairvoyants--en bien petit nombre, du reste--se gardaient
+bien de laisser paraître au dehors cette pénible impression et se
+contentaient de conjecturer _in petto_.
+
+Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat, pour se renseigner
+exactement sur ce qui se passait dans le coeur de sa jeune fille, eût
+d'abord un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague, que son
+instinct maternel, doublé d'une observation attentive, la mît sur la
+piste de la vérité...
+
+Malheureusement, l'excellente femme, comme nous l'avons dit, n'était
+rien moins qu'observatrice; et, d'ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui
+avait pas permis de s'arrêter longtemps sur les réflexions qu'avaient
+fait naître chez elle les récentes étrangetés du caractère de sa fille.
+
+Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté masquait un mauvais
+coeur et que les délices d'une vie opulente avaient étouffé, chez Mme
+Privat, les sentiments sacrés de la maternité.
+
+Ce serait là une étrange erreur.
+
+La riche veuve, au contraire, raffolait de ses deux enfants; elle eût,
+sans hésiter, sacrifié des sommes folles pour satisfaire le moindre de
+leur caprice... Mais la Providence, qui lui avait prodigué l'or, lui
+avait refusé cette sorte d'intuition maternelle qui fait rechercher pour
+ses enfants, en dehors des jouissances de la fortune, les jouissances
+plus intimes du coeur et celles plus relevées de l'âme.
+
+Pour certaines femmes du monde, qu'une piété bien entendue ou quelque
+saine idée de philanthropie n'éclaire pas, être heureux, c'est avoir
+assez d'argent pour se payer tous les fastueux caprices du _high life_,
+et assez de notoriété pour que les membres de cette aristocratie-là ne
+vous rient pas au nez, malgré vos écus.
+
+Mme Privat avait ces deux éléments de bonheur et s'en contentait. L'idée
+que ses enfants eussent besoin d'autre chose pour entrer, le front
+serein, dans la vie mondaine ne lui était jamais venue et--disons-le--ne
+pouvait lui venir.
+
+Mariée fort jeune à un homme puissamment riche, elle était passée sans
+transition du doucereux couvent des Ursulines de Québec à l'opulente
+villa de son mari, en Louisiane. Il n'y avait, par conséquent, pas
+une heure dans son existence entière où elle n'eût été entourée des
+jouissances que procure la fortune, et tant loin que son souvenir
+pouvait se porter en arrière, elle n'y voyait que plaisir et bonheur.
+
+Rien d'étonnant donc à ce qu'une, femme élevée dans de semblables
+conditions ne vît pas au-delà l'horizon des jouissances matérielles et
+ne comprît point ces voluptés sublimes qui prennent naissance dans le
+coeur.
+
+Mais, à part les considérations qui précèdent, une raison plus simple et
+moins métaphysique doit nous faire excuser Mme Privat de n'avoir point
+jusqu'alors compris sa fille et de la lancer si inconsidérément dans les
+serres redoutables du mariage: et cette raison bien simple, c'est que la
+chère femme n'était pour rien dans le choix de Laure.
+
+Expliquons-nous.
+
+Mme Privat avait bien, dès la première apparition en Louisiane de
+Lapierre, en compagnie du colonel, accueilli le jeune homme avec
+beaucoup de prévenances, comme on accueille un hôte aimable; elle
+avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales s'établir entre son
+compatriote québecquois et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que
+se conformer au désir tacite de son mari; elle avait bien aussi, après
+le retour de sa famille à Québec, ouvert à deux battants la porte de
+son salon à l'ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné le
+malheureux officier blessé et mourant, à l'homme généreux qui avait
+rendu les derniers devoirs au planteur louisianais...
+
+Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne lui était arrivée
+d'encourager autrement les assiduités de Lapierre, ni d'exercer une
+pression quelconque sur sa bien-aimée Laure.
+
+Elle s'était montré satisfaite et n'avait peut-être pas suffisamment
+caché son mécontentement: voilà tout.
+
+Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec, Lapierre avait
+formellement demandé à Mme Privat la main de Laure, la riche veuve
+s'était déclarée très honorée de la démarche, mais elle avait
+complètement subordonné sa réponse à celle de sa fille.
+
+Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à Laure la demande
+officielle de Lapierre et avoir reçu de la jeune créole une réponse
+favorable, que la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les goûts
+de sa fille en conformité avec les siens, proclama ouvertement ses
+préférences et pressa activement les préliminaires du mariage.
+
+Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en finir au plus tôt
+possible, aida puissamment la bonne dame dans les mille détails
+d'une aussi importante opération, surtout dans ce qui concernait la
+liquidation de la dot de Laure, tant et si bien qu'au moment où nous
+sommes rendus, un mois après la demande officielle, tout était terminé
+et qu'il ne restait guère plus que le contrat à signer.
+
+La chose devait se faire le mardi suivant, la veille même du mariage
+et le lendemain du grandissime bal que se proposait de donner, à son
+cottage de la Canardière, la mère de la future épouse.
+
+Voilà pour la situation réciproque des dames Privat et du citoyen
+Lapierre.
+
+Il nous reste maintenant à dire deux mots du jeune Edmond et de notre
+ami Champfort, relativement à la position qui leur était faite par les
+événements en voie de réalisation.
+
+Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin sa soeur Laure, qu'il
+aimait beaucoup, donner tête baissée dans le traquenard matrimonial
+tendu par l'irrésistible Lapierre.
+
+Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique, et pour une raison
+ou pour une autre, le jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir
+sa soeur à son affection.
+
+Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même l'étrange sentiment de
+répulsion qu'il éprouvait, que ce Lapierre avait toujours été pour
+les siens un oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs et les
+premières larmes dans sa famille dataient de l'apparition en Louisiane
+de cet étranger; et le jeune étudiant aimait trop sa soeur, pour ne pas
+s'être aperçu que le retour à Québec de ce même étranger était pour
+beaucoup dans la mystérieuse tristesse de la pauvre Laure.
+
+Il avait même--un certain jour qu'il surprit la jeune fille le visage
+baigné de larmes, dans une allée solitaire du parc--essayé de toucher ce
+sujet; mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté les bras autour
+du cou, et répondu, avec un redoublement de pleurs:
+
+--Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!... Oh! si tu
+savais!... Mais non... ni toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit
+savoir un si terrible secret... J'ai un grand devoir à remplir... Prie
+Dieu que la force ne m'abandonne pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais
+à qui que ce soit de ce que je viens de te dire--surtout à notre
+mère--et toi-même, ne me questionne jamais plus sur ce sujet.
+
+Edmond, douloureusement étonné, avait promis, en courbant la tête.
+
+Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur le coeur un gros levain
+d'amertume contre le fiancé de sa soeur, contre l'homme qui possédait
+des armes si puissantes pour vaincre la résistance des jeunes filles
+riches, et faire tomber leur dot dans son escarcelle.
+
+Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire qu'un mot, on sait quelles
+puissantes raisons il avait de ne pas aimer son futur cousin.
+
+Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves de bonheur, en lui
+enlevant, non-seulement le coeur de Laure, mais jusqu'à son amitié,
+jusqu'à cette sympathie irrésistible qui faisait autrefois d'eux un
+frère et une soeur.
+
+Tant qu'il n'avait fait que soupçonner son malheur, Champfort s'était
+contenté de gémir en secret sur le revirement imprévu du coeur de la
+jeune créole; son ombrageuse fierté aidant, il avait même affecté auprès
+de sa cousine une indifférence qui frisait le dédain...
+
+Mais, depuis un mois, les choses étaient bien changées, et la certitude
+que Laure était décidément perdue pour lui jetait le pauvre étudiant
+dans toutes les angoisses du désespoir.
+
+Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière, fuyant la vue de
+sa cousine et surtout le contact de son odieux rival.
+
+Després avait bien, pour un moment, fait refleurir dans le coeur de
+Champfort l'arbre vivace de l'espérance; mais la conversation qu'il
+venait d'avoir avec Laure avait ramené le pauvre amoureux à la froide
+réalité et lui faisait envisager l'avenir avec toute l'amertume des
+jours passés.
+
+Telle était la situation!
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Lapierre à L'oeuvre
+
+A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons laissé Lapierre sur le
+seuil du salon, faisant son entrée.
+
+L'ex-fournisseur de l'armée fédérale, en homme bien appris, présenta
+d'abord ses hommages à la maîtresse de la maison, puis s'inclina
+profondément devant Mlle Privat, à laquelle il débita un aimable
+compliment, et finalement il souhaita rondement le bonjour à Champfort,
+comme on le fait avec une ancienne connaissance.
+
+L'étudiant salua froidement, et Laure. répondit à peine; mais il en fut
+tout autrement de Mme Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre
+elle et sa fille et lui dit avec enjouement:
+
+--C'est aimable à vous d'être venu... Je vous attendais. Tenez, nous
+parlions justement de vous.
+
+--Vous êtes bien bonne, madame... Je ne suis donc pas de trop dans votre
+conversation, répondit Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur
+Champfort et sa cousine.
+
+--Oh! vous n'êtes jamais de trop dans ce que nous avons à dire, et en ce
+temps-ci moins que d'habitude, encore.
+
+--D'autant moins, ajouta nonchalamment Champfort, que nous évoquions, au
+moment de votre arrivée, un souvenir qui vous est familier.
+
+--Lequel donc, cher ami?
+
+--Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et des circonstances qui ont
+accompagné sa mort, répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur
+son interlocuteur un regard hautain.
+
+Celui-là hésita dix secondes--le temps de composer sa physionomie et de
+lui donner un air de profonde componction--puis il accoucha de la phrase
+suivante:
+
+--Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop familier, car il est
+toujours présent dans mon coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien
+des mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse, et pourtant, j'ai
+toujours sous les yeux la pâle et héroïque figure du colonel, au moment
+où il rendait le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de ces choses que
+l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta Lapierre, en rendant à Champfort son
+regard hautain.
+
+--Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons particulières pour se
+souvenir, grommela Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid
+de Lapierre.
+
+--Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur, en pâlissant.
+Auriez-vous, par hasard, quelque arrière-pensée relativement aux
+circonstances que je vous rappelle?
+
+Champfort eut une horrible démangeaison--celle de démasquer
+immédiatement le fourbe; mais une seconde de réflexion lui fit voir
+qu'il compromettait irrémédiablement sa cause en agissant avec trop de
+précipitation, et surtout en n'attendant pas, pour frapper un grand
+coup, le concours de son ami Després. D'ailleurs la figure irritée de
+sa tante le ramena vite au sentiment de la prudence.
+
+Faisant donc une prompte retraite et comprimant sa colère, il répondit
+en s'efforçant de sourire:
+
+--Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez comme un cheval de
+guerre qui entend le clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée
+malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement dire que l'amitié qui
+vous unissait à mon oncle le colonel était une raison insuffisante pour
+que sa mort reste éternellement gravée dans votre mémoire.
+
+La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de Lapierre reprit à peu
+près sa placidité ordinaire. Seule, Laure demeura le sourcil froncé et
+son regard se tourna lentement vers son cousin, comme pour lui reprocher
+sa reculade.
+
+Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et en comprit-il la
+signification?
+
+La chose est probable, car il répondit avec un peu d'amertume:
+
+--Mon cher Champfort--il l'appelait _son cher_!--et vous, mesdames,
+veuillez me pardonner un emportement bien légitime. Les sentiments
+qui m'unissaient au regretté colonel étaient d'une nature tellement
+affectueuse, tellement filiale, que je me révolte à l'idée seule qu'on
+en puisse suspecter la pureté. Il n'y a qu'un semblable sujet qui puisse
+me faire sortir des bornes de la politesse exquise que je vous dois.
+
+--De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat ne vous faites pas plus
+coupable que vous n'êtes. Mon neveu est un peu vif et il a pu mal
+choisir ses expressions; mais son intention n'était pas blessante, je
+m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle, le sentiment qui vous a
+fait parler est un de ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille
+et à moi... N'est-ce pas, Laure?
+
+Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et fixant ses grands
+yeux pleins d'éclairs sur ceux de son fiancé, elle répondit d'une voix
+étrange:
+
+--Oui... pourvu que ce sentiment soit désintéressé.
+
+La figure mate de Lapierre devint tout à fait d'une blancheur de cire.
+
+--En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il.
+
+--Oh! je ne dis pas cela: je réponds à ma mère d'une manière générale,
+répartit la jeune créole, qui se renfonça dans son fauteuil.
+
+La mère de Laure, peu satisfaite de l'explication de sa fille, vint à sa
+rescousse.
+
+--Ma chère enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui, dit-elle.
+Tout-à-l'heure, tu te querellais avec ton cousin, à propos de futilités,
+et voilà que maintenant tu réponds à ton fiancé comme une petite fille
+boudeuse.
+
+--Paul m'a pardonné, répondit Laure, et nous avons fait notre paix...
+n'est-ce pas, mon cousin?
+
+--Mais, certainement, ma chère cousine, et cette aimable petite querelle
+n'a fait que réchauffer mon affection pour vous.
+
+--Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant vers sa mère.
+
+--C'est parfait, répliqua la veuve, mais il te reste à en faire autant
+pour ton fiancé.
+
+L'oeil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une lutte de quelques
+secondes--puis elle articula froidement:
+
+--Je n'ai rien à me faire pardonner de monsieur Lapierre.
+
+Mme Privat resta stupéfaite.
+
+Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard franchement admirateur.
+Le digne étudiant jubilait littéralement, et il faut bien dire que la
+figure décomposée de son rival n'était pas faite pour diminuer sa joie.
+
+Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil, puis, après être passé
+successivement du pâle au vert et du vert au cramoisi, il se leva tout
+droit et, s'adressant a Mme Privat:
+
+--Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse, auriez-vous l'extrême
+complaisance de me laisser quelques instants seul avec mademoiselle,
+votre fille?... J'ai à l'entretenir de choses infiniment sérieuses, et
+il importe que cette conversation ait lieu sans retard.
+
+--Je n'ai pas la moindre objection, répondit la veuve, assez étonnée, et
+j'espère bien que mademoiselle Privat sera assez convenable pour n'en
+pas avoir, elle non plus.
+
+Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard sévère à l'adresse de
+sa fille, et attendit.
+
+--Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure avec calme.
+
+--Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant à quitter le
+salon: je n'attendais pas moins de votre obéissance... Et maintenant,
+ajouta-t-elle plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends de ton
+amitié pour moi que tu répares ta maladresse de tout-à-l'heure et que tu
+sois aimable.
+
+--Soyez tranquille, je serai très aimable, répondit sur le même ton la
+jeune fille, avec un pâle sourire.
+
+A peu près rassurée, la crédule mère rejoignit
+
+Champfort, qui s'était dirigé vers la porte du salon, sans attendre
+qu'on l'invitât à déguerpir. Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à
+Lapierre:
+
+--Vous savez que nous vous attendrons pour souper... Tâchez de terminer
+bien vite vos petites affaires, et de conclure, cette fois, un traité de
+paix durable.
+
+--C'est, en effet, un traité que nous allons faire, répondit
+audacieusement Lapierre, et j'ose espérer que les parties contractantes
+l'observeront scrupuleusement.
+
+--Tant mieux. A bientôt donc!... Viens, Paul.
+
+Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer la porte du salon,
+il contempla une dernière fois la pauvre Laure, dont le fier et triste
+regard était fixé sur lui.
+
+En une seconde, une immense colère fit bouillonner ses tempes...! marcha
+rapidement sur Lapierre, et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes,
+il lui dit d'une voix concentrée:
+
+--Prends garde à toi, misérable, et pense à l'îlot de Saint-Monat!
+
+Puis il rejoignit sa tante, qui s'éloignait sans avoir
+entendu............
+
+Trois-quarts d'heure après, Lapierre et Laure rejoignaient, dans la
+grande salle à manger du cottage, les autres membres de la famille, qui
+n'attendaient plus qu'eux pour se mettre à table.
+
+Lapierre était toujours pâle, comme d'habitude, mais sa figure rayonnait
+d'une façon singulière.
+
+Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux brillants disaient
+assez le rude combat qu'elle venait de soutenir.
+
+Elle fut, du reste, plus prévenante que d'ordinaire pour son fiancé, et
+n'adressa, pas une seule fois la parole à Champfort.
+
+Le souper fut assez animé--Lapierre faisant à peu près seul les frais de
+la conversation avec les dames, tandis que Champfort et le fils de Mme
+Privat, arrivée depuis une demi-heure, s'entretenaient à part.
+
+De l'incident du salon, il ne fut nullement question, et rien dans les
+paroles ni dans les regards de Lapierre ne vint indiquer à Champfort
+que l'ancien rival de Després eût compris la terrible allusion au drame
+nocturne de l'îlot qui venait de lui être jetée en plein visage.
+
+--Ou cet homme est véritablement très fort, ou il est tellement
+sûr d'arriver à ses fins qu'il ne craint pas les menaces, se dit
+l'étudiant... Nous verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude
+un peu plus qu'indépendante.
+
+Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus rien, se replongea dans
+ses réflexions pessimistes.
+
+Quant au triomphateur Lapierre, après avoir reçu de Mme Privat toutes
+les instructions nécessaires à l'organisation du grand bal projeté, il
+se retira d'assez bonne heure, promettant de revenir le lendemain.
+
+Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les lumières s'éteignirent
+successivement aux fenêtres du cottage.
+
+La nuit étendait, son voile protecteur sur les douleurs et passions
+diverses sommeillant sous le toit de la Folie-Privat.
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Pauvre Laure!
+
+Faisons maintenant un pas en arrière et disons ce qui s'était passé
+entre Mlle Privat et son ténébreux fiancé.
+
+Lorsque la porte du salon se fut refermé sur Champfort--une seconde
+après que l'étudiant exaspéré eut lancé à son rival l'apostrophe que
+l'on sait--Lapierre demeura quelque temps immobile, debout et la main
+crispée sur le dos d'un fauteuil, étourdi par ce coup inattendu.
+
+Ce nom de _Saint-Monat_, cette allusion à un épisode de sa vie où il
+savait n'avoir pas joué le beau rôle, lui remettait en mémoire trop
+d'événements terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant son
+magnifique sang-froid.
+
+Et, dans la bouche de ce jeune homme à l'oeil menaçant--le cousin,
+presque le frère de la femme dont il convoitait la dot--un avertissement
+comme celui-là prenait les proportions d'une véritable déclaration de
+guerre, ressemblait à une intervention tardive, mais inévitable, de la
+Providence en faveur de la malheureuse victime de sa cupidité.
+
+En une minute de réflexion, Lapierre remonta, anneau par anneau, la
+chaîne de ses méfaits... et il eut peur. La sombre figure d'une autre de
+ses victimes, d'un pauvre jeune homme aimé, dont il avait brisé la vie
+en lui enlevant le coeur de sa fiancée, lui apparut dans le nuage de sa
+menaçante rêverie...
+
+Mais celui-là n'était le timide défenseur qui procédait par allusions et
+avertissements... Il arrivait comme la foudre, sombre et terrible... Six
+années de souffrances avaient éteint dans son coeur jusqu'au dernier
+atome de pitié... Implacable justicier, il déchirait d'une main
+vengeresse le voile qui couvrait les turpitudes de l'ancien espion de
+l'armée fédérale et mettait à nu la gangrène de son âme...
+
+Oui, Lapierre eut peur, et ses lèvres blêmies murmurèrent
+involontairement le nom de Gustave Lenoir!
+
+Mais cette défaillance morale ne dura qu'une minute, et le misérable se
+raidit vigoureusement contre un sentiment qu'il qualifia de puéril. Il
+reprit donc bien vite son aplomb et s'approchant de Mlle Privat, qui
+semblait encore sous l'effet des singulières paroles de Champfort:
+
+--Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme moi.. je suppose,
+l'étrange menace que vient de me faire votre cousin?
+
+--Oui, monsieur, répondit froidement Laure, et j'ai même pu remarquer la
+profonde impression que cette menace a produite chez vous.
+
+--Ah! repartit ironiquement Lapierre, vous êtes en vérité trop
+perspicace, mademoiselle, et rien ne peut vous échapper...
+
+Laure ne répondit pas.
+
+--Mais, continua le jeune homme, laissez-moi vous dire que, cette
+fois-ci, votre flair si subtil vous a trompée.
+
+--Je ne le crois pas, monsieur.
+
+--Moi, j'en suis sûr--car, à n'en pas douter, vous avez cru que les
+insolentes paroles de ce Champfort m'ont fait peur.
+
+--J'ai, en effet, non pas cru, mais vu cela.
+
+--Mademoiselle, vous êtes dans la plus singulière des erreurs, et le
+sentiment que m'a fait éprouver l'impertinence de votre cousin est tout
+autre.
+
+--Vous ne me donnerez pas le change, monsieur.
+
+--Écoutez-moi, et vous ne tarderez pas à être convaincue. Depuis
+longtemps déjà je suis en butte aux mesquines agaceries de ce petit
+carabin qui vient de m'insulter, et je me suis demandé plus d'une fois
+quelle raison il avait de m'en vouloir... La ridicule menace de tout à
+l'heure, jointe à mes observations personnelles, a été pour moi un trait
+de lumière... Je tiens la clé de l'énigme.
+
+--En vérité?... Vous êtes plus avancé que moi, car j'ignore complètement
+pourquoi mon cousin semble avoir pour vous un si profond mépris.
+
+--Je vais vous en instruire, mademoiselle, et vous donner sans ambages
+la cause de ce grand mépris dont vous parlez avec une certaine
+complaisance.
+
+--Je serais heureuse de le savoir, je l'avoue...
+
+--Eh bien! soyez doublement heureuse, ma fiancée, car monsieur Champfort
+ne m'honore de son dédain que parce qu'il..., _vous aime!..._
+
+A cette déclaration formelle, qui venant confirmer des soupçons nés le
+jour même dans son esprit, la pauvre Laure se sentit pâlir affreusement.
+Sans le vouloir, elle porta une de ses mains à son coeur, tandis que
+l'autre comprimait son front qui semblait vouloir éclater.
+
+C'est que, chez elle aussi, la lumière venait de se faire. Elle revit,
+à la clarté de cette tardive révélation, les beaux jours d'autrefois,
+alors que son cousin et elle folâtraient gaiement sur les plages du lac
+Pontchartrain ou prolongeaient leur douce causerie sous la véranda de
+l'habitation louisianaise...
+
+Elle revit son père, qu'elle idolâtrait et dont le souvenir était encore
+si vivant dans son coeur; elle revit ce père malheureux, arrivant de
+l'armée en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux et la prier
+d'être particulièrement aimable pour son compagnon de voyage...
+
+Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague effroi qu'elle
+éprouvait en sa présence, les attentions dont il l'entourait, le
+contentement du colonel à la vue de leur amitié apparente... tout cela
+défila rapidement sous ses yeux.
+
+Enfin, la fantasmagorie de son rêve d'une minute lui montra, à son tour,
+le pauvre Champfort, devenu indifférent pour sa coquette cousine, fuyant
+sa société et rompant un à un tous les fils dorés de la douce intimité
+qui les unissait--provoquant chez la jeune créole, dont l'orgueil
+natif était piqué au vif, cette réaction de froideur d'amertume qui
+caractérisa par la suite leurs rapports journaliers...
+
+La malheureuse jeune fille revit tout cela en quelques instants, et une
+larme brûlante vint trembloter au bord de sa paupière.
+
+--Comme nous aurions pu être heureux! se dit-elle.
+
+Mais la vue de Lapierre, debout en face d'elle et suivant du regard les
+impressions produites par sa déclaration, la ramena bientôt à la froide
+réalité.
+
+Elle reprit toute son énergique attitude et, relevant fièrement la tête:
+
+--Vous pensez que mon cousin m'aime, dit-elle... Hé! quand cela serait?
+
+Lapierre hésita une seconde, puis il répondit avec force:
+
+--Ah! ah! quand cela serait!... Puisqu'il en est ainsi, mademoiselle, et
+puisque vous trouvez si étrange qu'un autre homme que moi, qui dois vous
+épouser ces jours-ci, vous fasse impunément la cour, eh bien! je vais
+laisser le champ libre; cet heureux rival... Mais je jure Dieu que le
+nom du votre père sera déshonoré.
+
+--Ah! ce secret, ce fatal secret!... murmura Laure éperdue.
+
+--Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde entier saura que le
+colonel Privat a forfait à l'honneur.
+
+--Hélas!.... pauvre père! gémit la jeune fille.
+
+--L'Amérique apprendra, poursuivit Lapierre, qu'il s'est trouvé dans
+son armée un officier assez dépourvu de patriotisme pour escompter le
+dévouement de ses soldats et réparer les brèches de sa fortune en volant
+les défenseurs de la patrie...
+
+--Vous mentez, misérable... Mon père n'a pu descendre si bas.
+
+--Et la lettre, la fameuse lettre?... se contenta de répondre froidement
+Lapierre.
+
+--Ah! ce n'est que trop vrai... Pauvre père! murmura Laure anéantie.
+
+--Cette lettre, acheva l'ex-fournisseur, dans laquelle votre père vous
+fait l'aveu de son déshonneur et vous supplie, au nom de votre
+amour pour lui, d'empêcher, par votre mariage avec moi, que le seul
+dépositaire du terrible secret ne révèle son crime?...
+
+--Oui, oh! oui, je m'en souviens, sanglota Laure, et cette prière, d'un
+mourant sera exaucée... Je serai votre femme; je me sacrifierai pour que
+les ossements de mon malheureux père ne tressaillent pas de honte dans
+leur tombeau.
+
+--Voilà qui est bien, et j'admire un dévouement filial poussé jusqu'au
+point de consentir à un aussi monstrueux mariage, reprit Lapierre avec
+ironie... Mais, mademoiselle, quand on se pose en héroïne, il ne faut
+pas faire les choses à demi; et, puisque vous êtes décidée à vous
+_sacrifier_--suivant votre expression--je désire que ce sacrifice soit
+complet.
+
+--Que voulez-vous dire?... que vous faut-il de plus? demanda Laure avec
+exaltation... N'est-ce pas assez d'enchaîner ma vie à la vôtre et de
+renoncer pour toujours à mes plus chères illusions, à ma part de bonheur
+en ce monde?... Ma fortune, cette misérable dot que vous convoitez, ne
+suffit-elle pas à vos appétits cupides?... Va-t-il me falloir supplier
+mon frère de renoncer aussi à la sienne en votre faveur, pour que votre
+traître bouche ne révèle pas des malversations dans lesquelles vous avez
+trempé, ne trouble pas le dernier sommeil du malheureux et confiant
+officier dont vous avez causé la mort?...
+
+--Voyons, dites, monsieur le chevalier d'industrie... ne, vous gênez
+pas! Vous possédez un secret qui vaut une mine d'or: exploitez-le avec
+le talent que vous avez déployé là-bas, entre les armées ennemies!
+
+Et la fière créole, brisée d'émotion, se couvrit le visage de ses mains
+crispées.
+
+Quant à Lapierre, cette sanglante flagellation lui causa un mouvement de
+rage.
+
+Il parut sur le point d'éclater.
+
+Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme de reptile.
+
+Redoutant par-dessus tout une scène où il n'avait rien à gagner, et
+craignant que le desespoir de Laure ne la porta à tout confier à sa
+mère, il avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa victime, et
+répliqua d'une voix doucereuse:
+
+--Tout doux! ma belle fiancée, la colère vous égare et vous fait dire
+des choses que votre coeur ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos
+insinuations et ma conscience est trop nette sous ce rapport, pour
+que je m'offense sérieusement de propos dictés par un dépit excessif.
+Laissez-moi vous dire seulement, mademoiselle, que votre père eût parlé
+tout autrement que vous ne le faites, et qu'il n'eût pas récompensé par
+des injures les services que j'ai pu lui rendre...
+
+--Vous vous faites payer trop cher ces prétendus services, pour avoir
+le droit de les rappeler, interrompit Laure avec amertume... Et encore,
+ajouta-t-elle. Dieu seul sait...
+
+Elle n'acheva pas.
+
+--Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction, que je poursuis
+auprès de la fille l'oeuvre commencée avec le père...
+
+--Vous ne croyez pas dire si vrai! murmura la jeune créole.
+
+--Dieu seul sait, reprit sans s'émouvoir l'ex-fournisseur, que mon
+mariage avec vous n'a toujours été, dans ma pensée, qu'un premier pas
+vers la grande oeuvre de réparation que j'ai promis solennellement
+d'accomplir au chevet du colonel Privat mourant. Cette dot que vous me
+reprochez; si injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille, à quoi
+elle est destinée?
+
+--Je le sais que trop.
+
+--Vous ne le savez pas du tout, au contraire.
+
+Eh bien! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle--environ deux
+cent mille piastres--passera presque toute entière à restituer les
+sommes subrepticement empruntées par votre père à la caisse de l'armée;
+cette misérable fortune devant laquelle vous m'accusez de ramper, je
+m'en dessaisirai aussitôt, après notre mariage pour la rendre à qui elle
+appartient, pour enlever de la croix d'honneur de mon malheureux ami, le
+colonel Privat, la tache d'ignominie qui la souille...
+
+--Voilà, mademoiselle, la mine que j'exploite; voilà l'industrie que je
+pratique!
+
+Et Lapierre, en prononçant ces mots, avait un accent si irrésistible
+de noble franchise, que la pauvre Laure abaissa lentement sa paupière
+brûlante, et qu'une soudaine réflexion traversa son cerveau endolori:
+
+--S'il disait vrai!
+
+Lapierre lut au vol cette pensée sur le front de la jeune fille.
+
+Il reprit gravement:
+
+--Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi! si vous en avez le coeur: je
+n'en continuerai pas moins à remplir la mission sacrée que je me suis
+imposée.
+
+--Ni les menaces de votre adorateur Champfort, ni vos insinuations
+malveillantes ne me feront fléchir, ne me détourneront de la route que
+je poursuis--route qui aboutit à la réhabilitation de mon pauvre ami, le
+colonel Privat.
+
+--Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille, que vos froideurs et vos
+dédains ne changent--en une heure de colère--ma mission de salut en
+mission de vengeance. Ce jour-là, je serai inflexible, et ni le
+pouvoir magique de votre beauté, ni vos supplications, ni vos larmes
+n'empêcheront le déshonneur de s'abattre sur votre maison.
+
+Laure était émue.
+
+Un violent combat se livrait en elle-même depuis quelques instants.
+
+Tout à coup, elle se leva et, tendant sa main à Lapierre:
+
+--Monsieur, dit-elle, si j'ai eu des torts vis-à-vis de vous,
+pardonnez-les-moi. Je veux vous croire, car il serait trop malheureux
+que mon obstination causât l'éternelle honte de ma famille.
+
+--Dites ce que vous exigez de moi: j'obéirai.
+
+Un éclair de triomphe passa dans les yeux de l'ex-fournisseur. Il saisit
+avec empressement la main de sa fiancée et, la portant respectueusement
+à ses lèvres, il dit en fléchissant le genou comme un preux chevalier
+qu'il n'était pas:
+
+--Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs n'a pas ici à
+commander, mais à implorer.
+
+--Implorez alors, répondit froidement Mlle Privat, mais faites vite, car
+cette scène m'épuise.
+
+--Eh bien! mademoiselle, répliqua Lapierre en se levant, je m'estimerais
+heureux si vous daigniez vous montrer en compagnie un peu plus
+bienveillante à mon égard.
+
+--Je ferai mon devoir de fiancée, monsieur. Après.
+
+--Après?... Ma foi, je ne vous cacherai pas que je tiens beaucoup à
+ce que votre cousin ne vienne plus jouer vis-à-vis de vous le rôle de
+protecteur, ou plutôt celui de vengeur--comme si vous étiez une victime
+et moi un bourreau.
+
+--C'est affaire entre vous et lui. Quant à moi, je n'ai jamais dit à
+mon cousin un seul mot de nature à, lui laisser supposer que je fusse
+forcée, d'une façon quelconque, de vous épouser.
+
+--Cependant, ce jeune homme vous aime...
+
+--Je n'en sais rien monsieur.
+
+--Comment!... il ne vous l'a jamais dit?
+
+--Jamais.
+
+--Du moins, sa manière d'agir vis-à-vis de vous a dû vous le prouver?
+
+--C'est tout le contraire. Mon cousin a toujours été très réservé--plus
+que cela, très froid avec moi.
+
+--Alors, comment expliquer sa conduite d'aujourd'hui?
+
+--Je n'ai aucune explication à donner.
+
+Lapierre réfléchit une demi-minute, puis se levant:
+
+--Très bien, mademoiselle, je vous remercie de votre condescendance. Ne
+pouvant vous prier de fermer la bouche à mon insulteur de tantôt, je me
+chargerai moi-même de cette besogne en temps et lieu.... Je tâcherai de
+lui faire rentrer son rôle de vengeur.
+
+Laure s'était levée à son tour, et se disposait à quitter le salon.
+Au moment de franchir la porte, elle entendit la dernière phrase de
+Lapierre.
+
+Elle s'arrêta et répondit d'une voix grave:
+
+--Monsieur Lapierre, si j'ai besoin d'être vengée, ce ne sera ni par mon
+cousin Champfort, ni par d'autres... Mon vengeur, ce sera Dieu!
+
+Et s'inclinant froidement, elle se dirigea vers la salle à manger, où se
+trouvaient réunis les hôtes de la maison.
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Louise
+
+Pendant que s'accomplissait les divers événements que nous venons de
+rapporter, une scène d'un tout autre genre se passait à Québec, dans une
+modeste mansarde de Saint-Roch.
+
+Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intérêts et de passions contraires
+aux prises, et les acteurs sont bien autres qu'un fiancé forçant
+impitoyablement la main à sa future...
+
+Nous y voyons, au contraire, une belle et douce jeune fille de vingt à
+vingt-deux ans, un peu pâle, un peu triste, travaillant avec ardeur à un
+ouvrage de broderie, près d'une fenêtre que protège contre l'aveuglante
+lumière du soleil un blanc rideau de mousseline...
+
+C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde de Saint-Roch,
+quelque part dans la rue Saint-Valier--comme l'indique le pittoresque
+amoncellement de rochers, couronnés de vieux remparts percés
+d'embrasures, qui ferme l'horizon du sud, en face de la fenêtre.
+
+Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la riche héritière.
+
+La pièce est petite, basse et mal éclairée; l'ameublement, qui semble
+avoir connu des jours meilleurs, porte les traces évidentes d'un long
+usage et de plusieurs pérégrinations...
+
+Mais, comme tout y est à sa place!... comme tout est propre, luisant,
+soigné!... qu'elle est donc blanche la couverture qui orne le petit
+lit virginal, dressé tout au fond de l'appartement, et combien semble
+moelleux le tapis d'un chelin qui cache tout entier le parquet!
+
+C'est que nous sommes ici dans la chambre particulière, dans le _sanctus
+sanctum_ de cette jolie jeune fille qui manie si prestement son
+aiguille, près de la fenêtre.
+
+Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de fauvette ou
+d'hirondelle plus chaud, plus douillet, plus charmant que cela?
+
+Au moment où pénètre notre regard profane dans ce coquet pigeonnier, il
+est environ quatre heures de l'après-midi.
+
+C'est le jour môme de notre excursion à la Canardière et le lendemain de
+la fameuse réunion d'étudiants.
+
+La maîtresse du petit logis, debout avec l'aube et fatiguée par un
+travail incessant et monotone, lève de temps en temps sa bête blonde,
+jette un regard distrait par la fenêtre, puis laisse tomber son menton
+dans sa main et rêve...
+
+L'aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les dessins de la toile;
+mais elle s'arrête de nouveau au bout de quelques minutes... la tête
+blonde se relève; le regard distrait traverse encore la mousseline
+transparente pour aller se perdre sur les sombres remparts...
+
+Et puis, l'infatigable aiguille se remet à l'oeuvre.
+
+Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait bien interrompre
+tout-à-fait son travail; mais, de toute évidence aussi, quelque raison
+puissante l'en empêche et l'aiguillonne.
+
+La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses de triomphe et de
+défaillance, jusqu'à ce qu'un bruit cadencé de pas sur le trottoir d'en
+face arrête enfin net la terrible aiguille.
+
+L'ouvrage est brusquement déposé sur un petit guéridon, et la jeune
+brodeuse, se haussant sur ses mignons pieds, regarde avec anxiété dans
+la rue.
+
+Apparemment qu'elle voit ce qu'elle désirait voir, car aussitôt,
+frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre, elle abandonne
+vivement la fenêtre et court à la porte de sa chambre.
+
+Un instant après, un bruit de clef jouant dans une serrure se fait
+entendre, puis l'escalier est ébranlé par des pieds agiles qui
+l'escaladent quatre à quatre, et, finalement, un jeune homme tout
+essoufflé arrive comme une bombe dans la chambre, pour être reçu entre
+les bras de notre jolie travailleuse.
+
+Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon d'effleurer l'esprit,
+que ce mortel privilégié n'était autre que notre vieille connaissance
+d'hier, le _petit Caboulot_, et la belle jeune fille de la mansarde, sa
+soeur _Louise_, l'ex-fiancée du Roi des Étudiants!
+
+Là, Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui avait annoncé qu'il
+possédait un grand secret la concernant, mais qu'il ne lui en ferait
+part qu'après son cours, à quatre heures, alors, que leur père serait
+absent.
+
+Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque temps, et voilà
+pourquoi nous avons vu Louise oublier sa broderie pour regarder par la
+fenêtre ou se demander quel pouvait bien être ce _grand secret_, de
+monsieur son frère.
+
+Maintenant, par quelle succession d'événements singuliers et quelles
+vicissitudes du sort avaient-ils passé, pour que nous les retrouvions
+dans un modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec, après
+les avoir laissés là-bas, sur le Richelieu, dans une situation plus
+qu'aisée?
+
+C'est ce que nous allons raconter en quelques mots.
+
+On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la déportation à Kingston
+de son rival Després, voulut se conduire en conquérant et obtenir des
+parents de Louise la main de leur fille.
+
+Ceux-ci refusèrent net.
+
+Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune homme comme un aimable
+compagnon et un gai convive; mais, outre que depuis il avait tenté
+d'enlever leur fille de force, deux autres raisons leur faisaient un
+devoir de résister à sa demande.
+
+C'était d'abord l'engagement pris avec le sauveur de leur fille.
+Després--engagement d'honneur dont ils ne se croyaient pas déliés par
+le malheur arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la conduite
+ignoble de Lapierre dans toute cette affaire de duel et de procès avait
+soulevé contre lui l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient
+pour pour gendre d'un homme ayant sur la conscience d'aussi lâches
+agissements.
+
+Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur détermination bien
+arrêtée.
+
+Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut inutile.
+
+Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit pas de recourir,
+pour se venger, à un moyen révoltant: il calomnia publiquement Louise et
+répandit sur son compte les bruits les plus compromettants.
+
+Puis, content de son oeuvre, il détala au plus vite et se réfugia aux
+États-Unis.
+
+Mais il laissait derrière lui la semence maudite qu'il avait jetée parmi
+les populations cancanières des petites paroisses environnantes, et
+cette semence germa avec une effrayante rapidité.
+
+La position ne tarda pas à devenir intolérable pour la famille
+Gaboury--on a vu ailleurs que c'était son nom--et elle dut vendre ses
+propriétés, puis s'en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu,
+où chacun de ses membres était né.
+
+Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa folle passion par la
+lâcheté de son ravisseur, avait la première, demandé ce déplacement.
+
+Ce fut à Québec que l'on décida de se rendre--autant pour mettre le plus
+de distance possible entre la nouvelle et l'ancienne résidence, que pour
+permettre au petit Georges de continuer plus facilement ses études.
+
+Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à peine de tarir la source
+de celles versées par cette famille éprouvée, qu'une nouvelle calamité
+s'abattit sur elle et que les pleurs reparurent.
+
+Madame Gaboury, minée par le chagrin et la maladie, succomba six mois
+après avoir quitté s'a place natale.
+
+Ce fut un grand deuil.
+
+Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais. La malheureuse jeune
+fille s'imagina, non sans une apparence de raison, qu'elle était pour
+beaucoup dans ce fatal événement, et cette funeste conviction s'enracina
+tellement dans son esprit, qu'elle y étendit un sombre voile de
+mélancolie, que la main bienfaisante du temps ne put jamais déchirer
+complètement.
+
+Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables de toute
+situation de ce genre, Georges entra à l'Université, et les revenus se
+trouvèrent insuffisants pour un tel surcroît de dépense...
+
+Le père Gaboury, encore alerte pour son âge, paya bravement de sa
+personne, en se faisant petit employé d'une maison de commerce.
+
+Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de réparer ses torts
+involontaires envers sa famille, elle se mit résolument à l'oeuvre et
+devint une ouvrière en broderie des plus courues.
+
+L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait courbée sur son
+travail.
+
+Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements, Georges put
+continuer, insoucieux, ses études médicales.
+
+On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices nécessaires, que
+l'enfant ne fit que soupçonner la vérité, sans jamais la découvrir toute
+entière.
+
+Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement d'apprendre l'art de
+guérir, aux prix des fatigues de son vieux père et des sueurs de sa
+pauvre soeur.
+
+Voilà où en étaient les choses au moment où nous renouons connaissance
+avec cette estimable famille.
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Le Frère et la Soeur
+
+Après maintes accolades et une prodigieuse quantité de baisers sonores,
+le Caboulot s'arrêta enfin pour reprendre haleine.
+
+Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea vers le guéridon pour
+y déposer un peu plus soigneusement un cahier de notes qu'il avait à la
+main.
+
+Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l'ouvrage de broderie oublié par
+sa soeur. Il s'en empara, et l'examinant avec une attention comique:
+
+--Ah! ça, ma grande soeur, s'écria-t-il, aurais tu, par hasard,
+l'intention de te marier?
+
+--Pourquoi cette question? fit Louise, en s'efforçant de sourire.
+
+--Parce que, tonnerre d'une pipe, voici un jupon qui sent le
+_matrimonium_ à plein nez.
+
+--Oh! le vilain garçon qui fouille dans les ouvrages de femmes!
+
+--C'est que, hum!... mademoiselle ma soeur, vous m'avez toujours soutenu
+que vous ne travailliez pas pour les autres, et qu'à moins de prévisions
+matrimoniales très... très prudentes...
+
+--Eh! bien?...
+
+--Cette robe de baptême ne vous est pas destinée.
+
+--Curieux, va! Es-tu bien sûr, au moins, que ce soit une robe de
+baptême?
+
+--Dame! ça m'en a tout l'air... Au reste, c'est peut-être une jaquette
+pour ta poupée, petite soeur.
+
+--Tu sais bien que je ne _catine_ plus.
+
+--Alors, c'est une robe de baptême, puisque ça ne peut être que ceci ou
+cela. Sors-moi un peu de ce dilemme-là.
+
+--Je n'ai pas fait ma rhétorique, et j'aime mieux rester entre les
+pattes de ton terrible dilemme, que d'en sortir pour me faire quereller.
+
+--Ah! ah! voilà enfin un aveu... Ainsi, il est établi, irréfutablement
+établi que Mlle Gaboury s'est fait couturière pour entretenir à
+l'Université son flandrin de frère...
+
+--Mais, pas du tout: j'ai des moments de loisir, des heures d'ennui...
+je les utilise, je m'amuse.
+
+--Oui, oui... _va-t-en voir s'ils viennent..._ Ce n'est pas à moi que
+l'on fait avaler de pareilles couleuvres.
+
+--Quand je te dis...
+
+--Ne dis rien, ne dis rien: tu t'enferrerais davantage. Je sais à quoi
+m'en tenir. Mon père et toi, vous suez le sang pour amarrer les deux
+bouts, et c'est moi qui en suis la cause: voilà l'affaire tirée au net.
+
+--Mais, mon cher enfant...
+
+--Louise, ma grande soeur, ce n'est pas bien, ça!... Je ne veux pas t'en
+dire plus long aujourd'hui... Et, tiens--comme je n'ai pas de rancune,
+moi--je vais te punir immédiatement en t'annonçant une nouvelle qui va
+probablement te causer une certaine émotion.
+
+--Ah! oui... ce grand secret que tu tiens en réserve depuis ce matin?...
+
+--Précisément. Te doutes-tu un peu de quoi il s'agit?
+
+--Mais, non... à moins que tu n'aies eu des nouvelles de... _lui_.
+
+Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement son frère.
+
+--J'en ai, ma soeur, répondit gravement le Caboulot.
+
+--Tu as des nouvelles de Gustave?... tu sais où il est? demanda vivement
+la jeune fille, qui devint pâle.
+
+--Mieux que cela: je l'ai vu.
+
+--Ici, à Québec?
+
+--A l'Université, où il est étudiant en médecine, comme moi.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+Et Louise, étourdie par cette nouvelle imprévue, se laissa tomber sur un
+siège.
+
+Depuis six ans que Gustave Lenoir--il portait son vrai nom à cette
+époque--était allé subir, au pénitencier de Kingston, la condamnation
+que lui avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle de lui
+n'était parvenue au Canada.
+
+On s'était répété vaguement que le malheureux jeune homme, après s'être
+sorti de prison, avait traversé la frontière et s'était lancé tête
+baissée dans le formidable tourbillon de la guerre américaine. Mais,
+à part ce maigre renseignement, on ignorait absolument ce qu'il était
+devenu. Et le père de Gustave lui-même, questionné à ce sujet, déclarait
+ne rien savoir sur le compte de son fils.
+
+De sorte que toutes les connaissances du jeune Lenoir avaient fini par
+le croire mort, tué sans doute--comme tant de ses compatriotes--dans une
+de ces épouvantables boucheries de la guerre de sécession.
+
+--Louise seule, ou à peu près, persistait à espérer... Son coeur, revenu
+tout entier aux chastes élans du premier amour, se refusait à accepter
+l'idée d'une séparation éternelle... Quelque chose lui disait qu'elle
+reverrait Gustave et que, régénérée par l'expiation, elle pourrait
+arracher de l'âme endolorie du jeune homme le dard que sa trahison y
+avait planté.
+
+Pourtant, jusqu'à ce jour, rien n'était venu donner raison à cette voix
+intérieure, et, si tenace que fût l'espérance, de la pauvre fille, elle
+subsistait malgré elle la froide influence de la désillusion.
+
+Et voilà que tout à coup, sans préparation, elle apprenait, que,
+non-seulement Gustave était vivant, mais encore qu'il était à Québec et
+que son frère l'avait vu!...
+
+On conçoit donc l'émotion indescriptible qui s'empara d'elle.
+
+Après une minute d'un silence anxieux, que le Caboulot respecta, Louise
+reprit, d'une voix tremblante:
+
+--Ainsi, tu l'as vu?
+
+--Comme je te vois.
+
+--Et tu lui as parlé?
+
+--Il y a deux mois que je lui parle tous les jours sans le connaître.
+
+--Il est donc bien changé?
+
+--Ah! pour ça, c'est plus que je ne puis dire: j'étais si jeune quand il
+venait chez nous, là-bas, que je n'ai guère fait attention à ses traits.
+Tout ce que je sais, c'est qu'il a beaucoup vieilli et que je ne
+l'aurais certes pas reconnu, sans l'histoire qu'il nous a contée.
+
+--Quelle histoire?
+
+Le Caboulot hésitait.
+
+--Dis, insista Louise.
+
+--Je veux tout savoir.
+
+--Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant fermée.
+
+La jeune fille s'approcha de son frère, puis lui prenant les mains:
+
+--Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te trompes: la blessure dont
+tu parles saigne toujours.
+
+Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur.
+
+--Quoi! fit-il, tu aimerais encore, cet homme?
+
+--Eh bien! oui, je l'aime! répondit Louise avec explosion.
+
+--Même après ce qu'il a fait?
+
+--Surtout après ce qu'il a fait, repartit avec force la jeune fille.
+S'il n'eût pas souffert à cause de moi, peut-être l'aurais-je oublié à
+jamais!...
+
+Le Caboulot paraissait ahuri.
+
+Il regardait sa soeur avec des yeux hagards.
+
+Tout à coup, un souvenir lui traversa la tête, et il lui fut impossible
+de se contenir plus longtemps.
+
+--Eh bien! ma soeur, s'écria-t-il, aime-le si tu veux, mais ce n'en est
+pas moins un fier misérable.
+
+--Un misérable?
+
+--Oui, oui, un misérable, un gredin, un gibier de potence, tout ce que
+tu voudras! glapit le Caboulot exaspéré.
+
+Et, comme Louise paraissait altérée, l'enfant reprit doucement:
+
+--Vois-tu, ma chère soeur, je lui aurais peut-être pardonné le mal qu'il
+t'a fait, s'il eût montré du repentir... mais, loin de là, le brigand
+cherche à faire d'autres victimes, et, pas plus tard que la nuit
+dernière. Gustave nous racontait...
+
+--Gustave? interrompit Louise avec stupeur.
+
+--Oui, Gustave.
+
+--Gustave Lenoir?
+
+--Eh! tonnerre d'une pipe, quel autre Gustave veux-tu que ce soit?...
+
+Et le Caboulot regarda sa soeur avec des yeux tout écarquillés.
+
+Louise respira.
+
+--Quel est donc celui que tu appelles misérable et qui cherche encore à
+faire des victimes? demanda-t-elle, la gorge serrée.
+
+--Eh! je te le dis depuis une heure, gronda le Caboulot: cette bête
+féroce, qui mord et déchire ceux qui lui font du bien, c'est Lapierre!
+
+--Lapierre! exclama la jeune fille, serait-il donc à Québec, lui aussi?
+
+--Il n'y est que trop, le brigand... Plût au ciel qu'il fût encore
+à canailler aux États-Unis, puisque ma pauvre soeur a la coupable
+faiblesse d'aimer un monstre semblable!
+
+--Mais ce n'est pas lui que j'aime! se récria vivement Louise.
+
+--Vrai?... Ah!... Mais qui donc aimes-tu, alors?... Dis vite, petite
+soeur..., Oh! si c'était!...
+
+--Oui, c'est lui... c'est Gustave! Tu aurais dû le comprendre de suite.
+
+Le Caboulot ne répondit pas. Il sauta au cou de sa soeur et la couvrit
+de baisers.
+
+Il avait la pensée tellement occupée de Lapierre, depuis le matin, qu'il
+avait cru que Louise voulait faire allusion à ce dernier, en parlant de
+blessure encore saignante.
+
+De là le quiproquo et l'indignation en pure perte de notre bouillant ami
+le Caboulot.
+
+Rassuré tout à fait, le petit étudiant devint calme et reprit:
+
+--Ah! Louise, tu m'as fait une fière peur, et la bile m'en a frémi dans
+sa vésicule!
+
+--Mon cher Georges, il n'y a rien à craindre de ce côté-là, répondit la
+jeune fille. Je méprise ce Lapierre depuis le jour où j'ai appris sa
+lâche conduite dans la terrible nuit du duel.
+
+--Il n'en fallait, pas plus, assurément... Mais combien tu le
+mépriserais davantage, su tu avais entendu Després... pardon, Gustave...
+
+--Pourquoi dis-tu Després?
+
+--C'est le nom que porte Gustave depuis... depuis qu'il a été. au
+pénitencier.
+
+--C'est juste, murmura Louise... Il ne veut plus porter un nom qui lui
+rappelle tant d'amers souvenirs.
+
+--En effet, ma soeur... Je disais donc que si tu avais entendu Gustave,
+la nuit dernière, nous raconter toutes les infamies de ce brigand de
+Lapierre, tant au Canada qu'aux États-Unis, ce ne serait plus du mépris
+que tu éprouverais pour lui, mais de l'indignation et du dégoût.
+
+--Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu? s'écria Louise... Voyons, mon cher
+Georges, raconte-moi tout cela minutieusement et n'oublie rien, surtout,
+de ce qui concerne ce pauvre Gustave... J'ai été bien coupable envers
+lui, et s'il était en mon pouvoir d'adoucir un peu l'amertume de ses
+souvenirs, je le ferais au prix des plus grands sacrifices.
+
+--Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai pas un mot, car, moi aussi,
+je veux t'aider à ramener l'espérance et le pardon dans le coeur de mon
+pauvre ami Gustave.
+
+Et le Caboulot fit à sa soeur le récit détaillé de tout ce qu'avaient
+révélé, la nuit précédente, Champfort et Després. Il n'omit pas
+l'engagement solennel pris par le Roi des Étudiants de démasquer
+Lapierre et de venger d'un seul coup toutes les dupes de ce chenapan.
+
+Puis, lorsqu'il eut terminé:
+
+--Ma, soeur, dit-il, nous avons notre coup d'épaule à donner dans cette
+oeuvre solennelle de justice rétributive... J'ai compté sur toi: me
+suis-je trompé?
+
+--Mon frère, répondit gravement Louise, Dieu défend la vengeance, mais
+il ordonne la charité. Or, c'est de la charité que d'empêcher une
+malheureuse jeune fille d'être sacrifiée à un monstre pareil.
+
+--Je ferai mon devoir: je vous aiderai!
+
+--Merci, ma soeur, répondit le Caboulot: à cette condition, Gustave
+pardonnera peut-être!
+
+--Que Dieu le veuille! soupira la jeune fille.
+
+Le Caboulot se leva.
+
+Sa figure rayonnait.
+
+--A l'oeuvre, maintenant! dit-il. Le citoyen Lapierre n'a qu'à bien se
+tenir.
+
+Le frère et la soeur se séparèrent.
+
+Six heures sonnaient à l'horloge de la cuisine et le père Gaboury
+rentrait.
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+Le Roi des Étudiants entre en campagne
+
+Gustave Després--nous voulons lui conserver ce nom sous lequel il était
+connu à l'Université--Gustave Després, disons-nous, occupait, rue
+Saint-Georges, un appartement confortable, composé de deux pièces.
+
+L'une de ces pièces, bien éclairée et presque spacieuse, donnait, sur la
+rue et cumulait les attributions de cabinet de travail, de salon et de
+laboratoire chimique.
+
+C'était une sorte de pandémonium où il y avait un peu de tout.
+
+Les crânes grimaçants y coudoyaient sans façon les fioles de
+médicaments; les tibias et les fémurs, épars et disparates, se
+prélassaient philosophiquement sur les meubles; un atlas d'anatomie,
+tout ouvert et peu soucieux de la crudité de ses planches, reposait
+cyniquement sur un volume de poésie d'Alfred de Musset... et la grande
+table, dressée au milieu de la pièce, ne se faisait pas scrupule de
+marier, dans le plus charmant des désordres, livre» de médecine et
+romans, scalpels et pipes, tabac et journaux, os humains et cornues de
+verre!...
+
+Ajoutez à tout cela une bibliothèque adossée à la muraille, dans un
+coin, un canapé, deux chaises, un joli hamac havanais suspendu aux
+solives du plafond, et un petit poêle de fonte, en forme de pyramide, à
+deux pas de la table... puis faites-vous un peu l'idée du chaos que ça
+devait être...
+
+Cependant, le Roi des Étudiants se plaisait au milieu de ce désordre
+artistique. Il aimait à embrasser d'un coup d'oeil, pèle-mêle et
+heurtées, toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble...
+Sa puissante imagination y puisait des éléments de rêverie et s'y
+repaissait, comme le fait le gourmet à la vue d'une table abondamment
+servie.
+
+La seconde pièce, plus petite et située en arrière, servait de chambre
+à coucher. Il est inutile pour nous d'y pénétrer et d'en faire la
+description.
+
+Passons donc.
+
+Comme on le voit, le logement de notre ami Després ne manquait pas d'un
+certain luxe; et, pour un carabin surtout, il pouvait presque passer
+pour somptueux.
+
+C'est que le Roi des Étudiants n'était plus ce jeune homme riche
+seulement d'illusions que nous avons connu à Saint-Monat. Un de ses
+oncles, célibataires, avait eu, deux années auparavant, le bon esprit de
+coucher Gustave sur son testament, et la non moins bonne idée de partir
+pour un monde meilleur.
+
+Or, ce respectable vieux garçon laissait après lui, outre les regrets de
+rigueur, une petite fortune assez rondelette, que Després empocha sans
+se faire prier le moins du monde.
+
+Et voilà comment il se faisait que le Roi des Étudiants pouvait loger
+sous des lambris décents, et tenir tête aux exigences de la haute
+dignité dont l'avait revêtu ses confrères.
+
+Le 22 juin de l'année 186..., juste au lendemain de la scène à laquelle
+nous venons d'assister entre le Caboulot et sa soeur, Gustave Després
+fumait sa pipe, nonchalamment étendu dans son hamac.
+
+Il était environ trois heures de l'après-midi.
+
+Le Roi des Étudiants venait de rentrer du cours, et, à moitié perdu dans
+un nuage de fumée, il paraissait réfléchir profondément.
+
+Quelques heures auparavant, il avait eu avec Champfort une longue
+conférence, qui s'était terminée par le dialogue suivant:
+
+--Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu'il aille ce soir à la Folie-Privat?
+
+--Edmond, qui l'a vu tout à l'heure, doit remettre à ma tante une
+lettre de Lapierre, dans laquelle il s'excuse de ne pouvoir se rendre
+aujourd'hui à la Canardière.
+
+--Ah! voilà qui ne laisse aucun doute. Dans ce cas, je vais commencer de
+suite mes petites combinaisons.
+
+Il n'est que temps, mon cher Després, car le pouvoir de ce coquin
+s'affermit de jour en jour.
+
+--Bah! laisse-moi faire: nous avons encore quatre grandes journées
+devant nous, et c'est plus qu'il m'en faut pour charger la mine qui fera
+tout sauter.
+
+--Que comptes-tu faire à ton entrée en campagne?
+
+--Mais pas grand'chose, mon cher. Je compte aller tout bonnement me
+promener à la Canardière. Ta tante possède un fort joli parc, et j'ai
+l'intention d'y aller herboriser.
+
+--Oui, je comprends... et, tout en herborisant, tu feras nos petites
+affaires.
+
+--Précisément, mon cher. Tu peux t'en rapporter à moi: une fois dans le
+coeur de la place, je mènerai rondement les choses. Ce n'est pas pour
+rien que je suis allé jusqu'aux États-Unis relancer le misérable qui m'a
+envoyé au pénitencier; ce n'est pas pour rien, non plus, que j'attends
+depuis de longues années le moment où je pourrai broyer cette canaille
+sous mon talon...
+
+--L'heure approche; elle va sonner... le Roi des Étudiants entre en
+campagne!
+
+--Vive le Roi des Étudiants! avait dit Champfort, en prenant congé.
+
+--A demain, avait répondu Després. Il y aura probablement du nouveau.
+
+Et Champfort était parti, laissant Després débrouiller seul les fils de
+sa trame.
+
+Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait dans son hamac, en
+suivant d'un regard distrait les capricieuses ondulations des petites
+colonnes de fumée qui s'échappait de ses lèvres, lorsque soudain, un
+coup de sonnette retentit.
+
+Gustave sauta à terre et murmura:
+
+«C'est lui; il est exact.»
+
+Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées; quand on frappa à la
+porte et que la figure sympathique d'Edmond Privat se montra dans
+l'encadrement.
+
+--Ah! mon cher, voilà qui s'appelle répondre gentiment à une invitation,
+s'écria Després en secouant la main du jeune homme.
+
+--Votre Majesté ne pourra donc pas, dire, comme Louis XIV, qu'elle a
+failli attendre, répondit Edmond en riant.
+
+--Oh! ma Majesté n'y regarde pas de si près, et n'est pas aussi
+exigeante que le Roi-Soleil. Elle s'accommode fort bien de
+l'empressement amical de ses fidèles sujets de l'Université-Laval.
+
+--En ce cas, sire, mettez mon amitié à contribution, repartit Edmond, en
+s'inclinant avec un respect comique.
+
+--Votre Majesté m'a dépêché une estafette, armée d'un billet, m'invitant
+à transporter ma rutilante personne ici. Je suis accouru. Que veut le
+Roi des Étudiants?
+
+--Ce qu'il veut?... Je vais te le dire, Prends un siège, _Cinna_, et
+assieds-toi.
+
+L'étudiant en droit s'installa dans un fauteuil.
+
+--Mon cher Edmond, reprit Després d'une voix grave, j'ai à te parler de
+choses infiniment sérieuses, et j'ai besoin, avant d'entamer un sujet
+d'une aussi grande importance, que tu me dises sincèrement si tu aimes
+un peu cette vieille _culotte de peau_, qui s'appelle Gustave Després.
+
+Edmond regarda son ami avec des yeux étonnés, puis se levant d'un bond
+et lui prenant les mains:
+
+--Si je t'aime! si je t'aime!... s'écria-t-il. Mais, en vérité, mon
+pauvre Gustave, en douterais-tu, par hasard?
+
+--Allons, je te crois. Merci... avec de braves coeurs comme toi, on peut
+tout entreprendre et il faut jouer cartes sur table.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Edmond, et pourquoi ces airs solennels?
+
+--Il y a, mon cher, que je veux empêcher un crime abominable de se
+consommer et un bandit d'entrer de force dans une famille respectable.
+
+--Mais... qu'ai-je à voir dans cette affaire et comment puis-je t'être
+utile?
+
+--Tu as tout à y voir et tu dois m'aider, car la famille dont je parle
+est la tienne et le bandit qui cherche à s'y introduire se nomme Joseph
+Lapierre.
+
+--Quoi! s'écria le jeune Privat, mon futur beau-frère?...
+
+--Lui-même, mon cher.
+
+--Et tu dis...
+
+--Que c'est une horrible canaille, indigne de dénouer les cordons des
+souliers de ta soeur.
+
+--Mais, d'où sais-tu cela?
+
+--Je possède tous les secrets de ce garnement et j'ai en ma possession
+assez de preuves pour le confondre de la façon la plus évidente...
+
+--En vérité?... Mais alors, ma pauvre soeur est donc victime de quelque
+horrible machination?
+
+--Mlle Privat est en effet si bien enchevêtrée dans le réseau de
+mensonges tissé autour d'elle par Lapierre, qu'elle ne peut s'échapper
+et qu'elle marche fatalement au sacrifice, croyant laver de la mémoire
+de son père une souillure imaginaire.
+
+--Ah! je comprends maintenant ses tristesses incompréhensibles et la
+demi confidence qu'elle m'a faite un jour.
+
+--Quelle confidence?
+
+Edmond raconta à Després la scène du parc que l'on sait. Puis, quand il
+eut fini:
+
+--Depuis ce jour, ajouta-t-il, j'ai compris qu'il y avait un secret
+terrible entre ma soeur et son fiancé... mais lequel!... C'est ce que je
+n'ai jamais pu deviner.
+
+--Ce secret, mon cher, je te l'expliquerai en temps et lieu. Pour
+aujourd'hui, contente-toi de prendre ma parole et de savoir que ce
+secret est une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta soeur à
+l'épouser et à lui apporter surtout une dot considérable.
+
+--Oh! l'infâme!... s'écria le frère de Laure, en serrant les poings...
+mais je ne souffrirai pas cela, moi, et dussé-je le tuer sur les marches
+de l'autel...
+
+--Mauvais moyen, mon cher. La violence ne fait jamais de bonne besogne.
+
+--Que faire alors? je ne peux pourtant pas laisser cette pauvre Laure
+donner tête baissée dans un pareil traquenard.
+
+--Que faire?... Me laisser agir et suivre mes instructions. Cet homme
+m'appartient, Edmond. Il y a six ans que je le guette et que je
+m'apprête à venger la perte de mon bonheur.
+
+--Que t'a-t-il donc fait? demanda naïvement le jeune étudiant.
+
+--Ce qu'il m'a fait? rugit Després... Il m'a volé ma fiancée, puis,
+après s'être battu en duel contre moi, m'a dénoncé aux autorités, qui,
+elles, m'ont envoyé au pénitencier de Kingston...
+
+--Voilà ce qu'il m'a fait!
+
+Il se fit un silence.
+
+Edmond Privat attendait, que le calme fut revenu sur la figure sombre de
+Després. Enfin, il tendit à son camarade sa main finement gantée:
+
+--Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court ma soeur m'épouvante...
+je m'en rapporte à toi pour l'éloigner de sa tête... Mais, de grâce, ne
+perdons pas de temps et suis-moi au cottage. Nous tâcherons d'ouvrir les
+yeux de cette malheureuse enfant.
+
+--Mon cher, j'allais te proposer cette petite promenade. J'ai besoin
+en effet de voir Mlle Privat, mais je dois lui parler à elle seule. La
+chose est-elle possible?
+
+--Hum! à la maison, ce n'est guère praticable.
+
+--Ne peux-tu la prier d'aller faire un tour dans le parc avec toi?
+
+--Oh! pour cela, oui: c'est très facile.
+
+--Une fois dans le parc, tu me feras l'honneur de me présenter à elle
+et tu t'éloigneras un peu, de manière à nous permettre de converser
+librement.
+
+Le reste me regarde.
+
+--Mais, ma mère te verra pénétrer dans le parc.
+
+--Pas du tout: j'entrerai sous le bois en faisant un détour, à distance
+du cottage.
+
+--En effet, tout est, pour le mieux: partons.
+
+--Une minute. Lapierre ne viendra pas chez vous aujourd'hui, n'est-ce
+pas?
+
+--Je suis certain que non. Il a une affaire importante à régler;
+m'a-t-il dit, et j'apporte une lettre de lui à ma mère.
+
+--Très bien. Maintenant un dernier mot.
+
+--Parle.
+
+--Donne-moi ta parole d'honneur de ne pas souffler mot à personne de la
+conversation que nous venons d'avoir.
+
+--Pas même à ma mère?
+
+--Pas même à ta mère.
+
+--Puisque tu le veux, je te la donne.
+
+--Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette et je te suis. As-tu ta
+voiture?
+
+--Oui, elle est à la porte.
+
+--C'est bien; nous serons rendus là-bas avant cinq heures.
+
+--Oh! oui, il n'est que quatre.
+
+Després, qui avait fini sa toilette, rejoignit son camarade, et une
+minute après tous deux roulaient à grand fracas vers la Canardière.
+
+Le Roi des Étudiants entrait en campagne.
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Le premier pas
+
+Depuis la conversation orageuse qu'elle avait eue avec son fiancé, Mlle
+Privat ne quittait guère sa chambre et ne se mêlait que très rarement
+aux autres membres de la famille.
+
+Frappée au coeur et courbée forcément sous une inexorable nécessité,
+elle voulait bien ne pas se plaindre, mais il lui était impossible de
+prendre part aux joies de ses compagnes plus heureuses qu'elle, et
+encore plus impossible de s'associer aux préparatifs que l'on faisait en
+vue de son mariage.
+
+C'était ainsi qu'elle vivait, isolée et mélancolique, tantôt retirée
+dans sa délicieuse chambrette, tantôt en tête-à-tête avec le grand piano
+du salon, pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements, tout
+était bruit, mouvement et branle-bas de fête.
+
+Dans le cours de la vie humaine, combien de fois le plaisir insoucieux
+ne s'ébat-il pas de la sorte tout à côté de la douleur ignorée!
+
+A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient au grand trot sur le
+chemin de la Canardière, la pauvre Laure, toujours triste et désespérée,
+se trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant son regard voilé
+sur la magnifique campagne qui avoisine Québec. A travers quelques
+éclaircies d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons d'un
+ruban grisâtre, la route qui conduit à Montmorency... De temps à autre,
+un magnifique équipage passait rapidement vis-à-vis ces percées de
+feuillages, pour disparaître en une seconde, se montrer de nouveau plus
+loin, puis s'évanouir encore.
+
+Laure regardait sans voir...
+
+Que lui importait le mouvement de ces foules en habits de fête, galopant
+joyeusement sur le chemin de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il
+pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait en face de sa
+jeune existence pouvait-elle lui offrir autre chose que des épines et
+des ornières!...
+
+Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants équipages, sans
+leur accorder plus qu'une attention distraite, lorsqu'un élégant
+phaéton, traîné par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta tout
+à coup vis-à-vis d'une éclaircie du parc et qu'un des deux jeunes gens
+qui en occupaient le siège sauta à terre, puis disparut entre les
+arbres.
+
+Laure devint toute pâle.
+
+Elle avait reconnu la voiture de son frère et se disait avec anxiété:
+
+--Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?... Pourvu que ce ne soit
+pas lui!...
+
+Puis se ravissant:
+
+--Mais non..., ce ne peut être déjà mon persécuteur... et, d'ailleurs, il
+ne se serait pas venu dans la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas,
+ne serait pas descendu à l'entrée du parc.
+
+Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole. Toutefois, sa curiosité
+n'était pas satisfaite, et elle se remit à faire de nouvelles
+suppositions.
+
+--Si c'était Paul! se dit-elle.
+
+Et sa main se porta involontairement à son coeur.
+
+Depuis la scène de l'avant-veille et, surtout, depuis l'imprudent aveu
+fait par Lapierre relativement aux sentiments de l'étudiant en médecine,
+Laure était bien revenue de ses préventions contre son cousin. Plus que
+cela, elle se reprochait amèrement de ne l'avoir pas compris et d'avoir
+ainsi laissé passer le bonheur à côté d'elle, sans lui tendre la main...
+Et, maintenant, cet amour désintéressé et malheureux, ce sentiment
+chevaleresque qu'elle s'était appliquée à refouler--faute de le
+connaître--dans le coeur du fier jeune homme, pouvait-elle y songer?...
+pouvait-elle le lui offrir encore?...
+
+Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions, ne put empêcher
+une larme brûlante de couler sur sa joue enfiévrée.
+
+Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle Supposition.
+
+--Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il souffre, lui aussi, et
+ne veut pas augmenter sa souffrance en venant dans cette maison où
+le malheur s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme que j'ai vu
+disparaître dans le parc...
+
+Elle n'acheva pas.
+
+Le roulement d'une voiture se fit entendre dans l'avenue, et Laure,
+s'avançant la tête hors de sa fenêtre, put voir son frère sauter
+lestement sur les marches du péristyle et remettre les guides à un
+domestique.
+
+Alors, la jeune créole appela:
+
+--Edmond!
+
+Celui-ci releva la tête.
+
+--Je veux te voir tout de suite, continua Laure. Peux-tu me donner deux
+minutes?
+
+--Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures, répondit l'étudiant, qui
+disparut sous la haute porte d'entrée.
+
+
+Un instant après, il était dans la chambre de sa soeur.
+
+La jeune créole embrassa, son frère, puis ouvrait la bouche pour
+lui poser une question facile à deviner, lorsqu'elle s'aperçut que
+l'étudiant, d'ordinaire pétulant et joyeux, était, ce jour-là, d'une
+gravité magistrale.
+
+Elle le regarda quelques secondes, puis changeant brusquement sa
+question:
+
+--Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond? demanda-t-elle; qu'a-t-il pu
+t'arriver de si fâcheux pour que tu sois devenu comme cela tout morose?
+
+--Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire, ma bonne Laure, répondit
+l'étudiant.
+
+--Alors, pourquoi cette figure de juge qui va prononcer une sentence de
+mort?
+
+--Ai-je vraiment cette figure-là?
+
+--Mais... à peu près.
+
+--Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque sentence grave à
+porter... ou à faire porter.
+
+--Une sentence?
+
+--Tu dis bien.
+
+--Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi, au moins?
+
+Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait plus, et elle ne
+put qu'ébaucher un amer rictus.
+
+Edmond ne répondit pas, mais il se leva et, s'approchant de sa soeur, il
+lui dit avec une tristesse qui n'était pas sans solennité:
+
+--Ma soeur, le temps des atermoiements et des subterfuges est passé...
+Il se trame ici des choses terribles et enveloppées d'un sombre
+mystère...
+
+Laure voulut se récrier.
+
+--Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si je n'ai pas le droit
+de te forcer à me faire part de ce fatal secret que tu prétends exister
+entre nous, l'ai du moins le devoir d'empêcher ma soeur unique de se
+sacrifier inutilement.
+
+--Edmond, je t'en prie, interrompit fébrilement la jeune créole, ne va
+pas plus loin et cesse de me parler de ces choses. Tu m'as promis, il y
+a quelque temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet.
+
+--Je l'avoue; mais les circonstances sont changées... Il s'agit du
+bonheur de toute ta vie, et je ne veux plus rester spectateur impassible
+d'un sacrifice aussi douloureux.
+
+--Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon fiancé!...
+
+Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer ce sublime mensonge
+d'une voix ferme.
+
+Edmond la contempla d'un air attendri.
+
+--Ce n'est pas à moi, pauvre chère soeur, dit-il, que tu feras croire
+pareille chose. Ton âme est trop noble pour n'avoir pas deviné la
+bassesse de caractère et l'hypocrisie de ce misérable suborneur... Tu ne
+peux l'aimer.
+
+--C'est là où tu te trompes, essaya de répliquer Laure.--Et, d'ailleurs,
+reprit-elle avec énergie, si je fais véritablement un sacrifice, c'est
+que je le juge tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait
+m'empêcher de l'accomplir. Le sort en est jeté... Tu m'as juré de ne
+jamais révéler ce secret à notre mère: tiens ta promesse, je tiendrai
+mes engagements.
+
+Le jeune Privat vit qu'il était temps de frapper un grand coup.
+
+--S'il existait de par le monde, dit-il, un homme qui fût capable de te
+prouver l'inutilité de ton sacrifice...?
+
+Laure hocha la tête et murmura:
+
+--C'est impossible.
+
+--Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait des documents
+irrécusables, en présence desquels le doute ne serait pas permis, et
+établissant que Lapierre est un misérable, digne tout au plus de figurer
+au bout d'une corde de potence...
+
+Laure ne répondait pas.
+
+Son front était devenu brûlant et les tempes lui bourdonnaient.
+
+--Eh bien? fit l'étudiant.
+
+--Un homme semblable n'existe pas, répondit la jeune fille, qu'une
+étrange espérance envahissait.
+
+--S'il existait? insista Edmond.
+
+--S'il existait! s'il existait! s'écria Laure avec exaltation, je dirais
+que Dieu a eu pitié de moi et qu'il a fait un miracle.
+
+--Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en tirant une lettre de sa
+poche, remercie Dieu, car il a fait un miracle; car cet homme existe et
+il t'envoie ceci.
+
+Laure s'empara fébrilement de la lettre que lui présentait son frère.
+
+--Une lettre! dit-elle... une lettre à moi!...Mais vais-je me permettre
+de la lire?
+
+--Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune homme qui sera ton
+sauveur. Ne refuse pas le secours que t'envoie la Providence.
+
+--N'est-ce pas ce jeune étranger qui t'accompagnait tout à l'heure,
+demanda Laure, tout en brisant le cachet d'une main tremblante.
+
+--Précisément. Il attend dans le parc que tu lui répondes.
+
+Laure ouvrit la lettre et lut tout bas.
+
+Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave Després:
+
+
+ Mademoiselle,
+
+ Un homme qui a parfaitement, connu, à l'armée américaine, votre
+ brave et malheureux père, vous demande respectueusement quelques
+ instants d'entretien, sous la sauvegarde de votre frère.
+
+ Cet homme est en état de vous donner tous les renseignements que
+ vous pourrez lui demander sur la personne et les actes de M. Joseph
+ Lapierre, votre fiancé. Il appuiera ses, dires des preuves les plus
+ irrécusables.
+
+ De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre cet envoyé de
+ la Providence, car il est probablement le seul homme qui puisse
+ éloigner de votre tête l'effroyable malheur qui vous menace.
+
+ Laissez-vous conduire par votre frère.
+
+La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir. Après avoir
+glissé la lettre du Roi des Étudiants dans son corsage, elle dit
+rapidement à son frère:
+
+--As-tu vu _Monsieur_, aujourd'hui?
+
+--Je l'ai vu ce matin.
+
+--A quelle heure doit-il venir?
+
+--Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre d'excuse pour ma mère.
+
+--Ah! tant mieux: nous ne serons pas épiés. Allons trouver l'homme qui
+m'a écrit; c'est Dieu qui nous l'envoie.
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+L'entrevue
+
+Comme il avait été convenu, Edmond Privat fit descendre Després à
+l'entrée du parc et continua son chemin, pour arriver, au grand trot de
+ses deux _mustangs_, par la grande avenue.
+
+Quant au Roi des Étudiants, habitué à tous les exercices du corps, il
+enjamba prestement la haie vive qui fermait le parc, et s'engagea dans
+un étroit sentier dont le mince ruban se déroulait, en serpentant,
+vers le nord. Suivant les indications du jeune Privat, Gustave devait
+déboucher, après une dizaine de minutes de marche, sûr un vaste
+rond-point au centre du parc, et attendre là que la jeune créole et son
+frère vinssent le rejoindre.
+
+Il cheminait donc tranquillement dans la sente à peine tracée, écartant
+de ses deux mains les rameaux entrelacés qui barraient le passage, et
+songeant à ce qu'il lui faudrait dire pour convaincre la malheureuse
+fiancée de Lapierre, lorsque soudain, à un coude du sentier, près d'un
+petit pont de bois jeté sur un ruisseau, un bruit de branches froissées
+se fit entendre, suivi de piétinements semblables à ceux produits par un
+animal qui s'enfuit précipitamment.
+
+Després s'arrêta.
+
+--Est-ce qu'il y aurait des animaux dans ce parc? se demanda-t-il.
+
+Et il écarta les branches pour faire quelques pas dans la direction d'où
+était venu le bruit suspect. Mais tout était rentré dans le silence,
+et aucune trace n'était visible sur le lit de feuilles sèches qui
+tapissaient le sol.
+
+--Allons! se dit-il, je n'ai pas de temps à perdre à la constatation
+d'une semblable bagatelle... C'est un animal quelconque, ou quelque
+gamin qui cherche des nids d'oiseaux... Laissons-les à leurs amusements.
+
+Et, pour réparer le temps perdu, Després allongea le pas, refoulant les
+blanches feuillues qui lui froissaient la poitrine, brisant avec fracas,
+les rameaux entrelacés, de telle façon qu'une douzaine de fauves
+auraient pu s'abattre autour de lui sans qu'il les entendit.
+
+Il arriva bientôt en vue de la clairière.
+
+C'était, comme nous l'avons dit, un vaste rond-point où venaient
+aboutir--semblables aux rayons d'une immense roue--toutes les allées
+principales du parc.
+
+Tout autour, des bancs à dossier, peints en la traditionnelle couleur
+verte, étaient disposés entre les arbres--les uns orgueilleusement assis
+sur la croupe de quelque petit mamelon, les autres à moitié ensevelis
+sous le feuillage luxuriant.
+
+Gustave se dirigea vers un de ces derniers et s'y installa.
+
+Puis il se prit à réfléchir profondément.
+
+La partie qu'il allait engager était extrêmement sérieuse. Non-seulement
+il allait avoir à lutter contre un homme d'une habileté supérieure et
+rompue à toutes les intrigues, mais encore il lui faudrait porter la
+conviction dans le coeur d'une jeune fille entièrement fascinée par ce
+démon, marchant stoïquement à ce qu'elle croyait être la réhabilitation
+de la mémoire de son père, avec le fatalisme des victimes antiques.
+
+Després n'attendit pas longtemps.
+
+En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'une jeune fille,
+vêtue de noir et pâle comme une madone d'albâtre, émergea à un coude de
+la grande allée conduisant au cottage, et s'avança lentement dans la
+direction du rond-point.
+
+Elle donnait le bras à un jeune homme, que Gustave reconnut sur-le-champ
+pour être Edmond Privat.
+
+Le Roi des Étudiants ne put se défendre d'une profonde émotion à la vue
+de cette femme malheureuse et forte, de cette belle créole dont le type
+opulent et la pâleur dorée avaient fait place à une blancheur de cire et
+à un affaissement précoce.
+
+--Comme elle est belle! se dit-il... et comme elle souffre!... Ah! non,
+une aussi admirable femme ne peut aimer cette brute de Lapierre!... Je
+la sauverai, dussé-je le faire malgré elle!
+
+Cependant, le couple approchait...
+
+Després, le chapeau à la main, s'avança au devant de Mlle Privat, et
+s'inclinant avec cette courtoisie française qui le distinguait:
+
+--Mademoiselle, dit-il, je rends grâce à Dieu et à votre bon ange de me
+procurer aujourd'hui le bonheur de vous rencontrer...
+
+--Ma soeur, interrompit Edmond, j'ai le plaisir de te présenter mon
+excellent ami, Gustave Després, notre roi... le Roi des Étudiants.
+
+Mlle Privat s'inclina sans répondre. Elle examinait, à la dérobée, la
+mâle et franche figure de celui qui s'annonçait comme devant être son
+sauveur.
+
+Després reprit:
+
+--Mademoiselle, pardonnez-moi si j'ai dû, sans être connu de madame
+votre mère, solliciter de vous une entrevue dans ce lieu écarté. Les
+motifs qui me font agir sont tellement en dehors des raisons ordinaires,
+et les circonstances de l'affaire où je suis engagé tellement
+impérieuses, que je n'avais réellement pas le choix des moyens.
+
+--Monsieur, répondit Laure avec dignité, vous avez mentionné dans votre
+lettre le nom de mon père, et ce nom seul était suffisant pour me
+déterminer à accepter votre proposition, si étrange qu'elle me paraisse.
+
+Després s'inclina à son tour; puis, après quelques secondes de
+réflexion, il reprit:
+
+--Mademoiselle, j'ai en effet à vous parler de votre père, mais j'ai
+surtout un immense devoir à remplir à l'égard d'une personne qui se sert
+du nom sans tache du colonel Privat pour arriver à ses vues criminelles.
+
+Laure était tout oreilles, mais elle feignit de ne pas comprendre et
+garda le silence.
+
+Ce que voyant, le Roi des Étudiants se décida à entrer de suite dans le
+vif de la question. Il poursuivit donc, en regardant Edmond:
+
+--Mademoiselle, les instants sont précieux, à vous comme à moi... Il
+se peut que cette entrevue que j'ai eu le bonheur d'obtenir soit la
+dernière... Souffrez donc que j'aborde immédiatement le sujet pour
+lequel je suis venu, et que je prie monsieur votre frère de nous laisser
+un moment seuls.
+
+Edmond, qui s'attendait à cette invitation salua et dit:
+
+--Je vous quitte, et, toi, ma pauvre soeur, je te supplie de te laisser
+convaincre et de ne pas être le forgeron de ta chaîne.
+
+--Laure fit une inclinaison de tête et s'assit, sans prononcer une
+parole.
+
+Després resta, debout en face d'elle.
+
+Une minute se passa dans un silence plein d'anxiété.
+
+Enfin, le Roi des Étudiants parut prendre une résolution soudaine:
+
+--Mademoiselle Privat, dit-il brusquement, aimiez-vous votre père?
+
+--Monsieur! fit Laure, dont les tempes, rougirent.
+
+--Je vous demande pardon, mademoiselle, repartit Després, mais je vous
+supplie à genoux de ne pas vous étonner, de mes questions et de me
+répondre sans arrière-pensée.
+
+Laure hésita une seconde, regarda profondément Després, puis répliqua
+avec explosion:
+
+--Mon pauvre père, je ne l'aimais pas, je l'idolâtrais.
+
+--Je le savais, mademoiselle, repartit simplement Després, et si je ne
+l'eusse pas su, j'aurais abandonné l'idée que je poursuis...
+
+--Maintenant, continua-t-il, voulez-vous avoir assez de confiance en moi
+pour me dire si, en cas de malheur financier arrivé à ce pauvre père que
+vous regrettez tant, vous seriez fille à sacrifier la fortune qui vous
+revient pour combler le déficit?...
+
+--Sans hésiter une seconde, répondit Laure avec fermeté.
+
+--Et même à sacrifier le bonheur de toute votre vie?... poursuivit
+Després.
+
+--Mon bonheur à moi ne peut être mis en comparaison avec la mémoire
+honorée de mon père, répondit Laure d'une voix émue.
+
+Després s'inclina.
+
+--Mademoiselle, dit-il, je savais votre âme grande et noble; mais,
+maintenant, je la sais bonne et chevaleresque... Ma tâche en sera plus
+facile...J'ai des choses infiniment délicates à traiter avec vous; j'ai
+des souvenirs bien amers à réveiller... j'ai même des plaies cuisantes
+à rouvrir. Mais votre courage et la confiance que vous semblez avoir
+en moi me soutiennent... Vous venez au-devant du salut: l'oeuvre de
+rédemption me sera plus légère.
+
+Laure était émue et ses grands yeux noirs demeuraient constamment fixés
+sur la sympathique figure du Roi des Étudiants.
+
+Després continua:
+
+--Vous ignorez probablement, mademoiselle, quel but je poursuis en
+venant ainsi m'immiscer dans les affaires qui, au premier abord,
+semblent ne pas me concerner le moins du monde.
+
+--Je vous avoue que je ne saurais deviner...
+
+--Deux raisons me font agir et me poussent irrésistiblement sur votre
+chemin... La première et la plus sacrée, c'est que des circonstances
+tout à fait exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientôt, m'ont
+mis sur la piste d'un grand crime; la seconde...
+
+--Quelle est-elle?
+
+--La seconde, acheva Després avec une sombre énergie, c'est que j'ai une
+oeuvre impérieuse de vengeance à accomplir.
+
+Laure regarda le Roi des Étudiants.
+
+Il était debout en face d'elle, l'oeil chargé d'éclairs et le bras
+étendu dans un geste de suprême menace.
+
+Elle comprit que ce fier Jeune homme, vieilli avant le temps, n'agissait
+pas pour assouvir une mesquine passion, et que de puissants motifs
+l'envoyaient à son secours.
+
+La confiance pénétra dans son coeur.
+
+Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons qui vous dirigent, je
+les respecte et ne désire pas vous forcer à les divulguer... Mais vous
+avez parlé d'un grand crime sur la piste duquel vous êtes tombé, et,
+comme je suppose que ma famille est pour quelque chose dans cette
+ténébreuse affaire, je vous prierai de me dire de quoi il s'agit.
+
+--Mademoiselle, répondit Després, vous serez satisfaite, car je ne suis
+pas venu pour autre chose.
+
+--Je vous écoute, monsieur.
+
+--Aucune oreille indiscrète n'entendra ce que j'ai à vous dire? demanda
+Després, en regardant tout autour de lui.
+
+--Il n'y a que mon frère dans le parc, répondit Laure, et vous voyez
+qu'il ne songe guère à vous écouter.
+
+En effet, Edmond paraissait se trouver trop à son aise, étendu sur la
+pelouse à une centaine de pieds de là et absorbé dans la lecture d'un
+roman, pour s'occuper de ce qui se passait entre sa soeur et Gustave.
+
+Després prit donc place à côté de Laure, et la regardant avec une
+sympathie presque paternelle;
+
+--Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez vous marier mardi
+prochain, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur, répondit la jeune fille en baissant les yeux.
+
+--Votre décision est bien prise?
+
+--Mais, monsieur!...
+
+--Il le faut, mademoiselle. Répondez-moi en toute confiance, je vous en
+supplie.
+
+--Eh bien! sans doute, ma décision est arrêtée.
+
+--Irrévocablement?
+
+--Pourquoi pas?... Est-ce que, par hasard, quelqu'un aurait le droit de
+me forcer la main?
+
+--Non, mademoiselle, personne n'a ce droit, répondit gravement Després;
+mais il n'en est pas moins vrai qu'un homme s'est trouvé qui a cru
+pouvoir le prendre, ce droit; il n'en est pas moins vrai que, vous qui
+êtes jeune, belle et riche, vous vous mariez contre votre gré.
+
+Laure pâlit, et regardant son interlocuteur en face:
+
+--Monsieur! dit-elle, vous abusez...
+
+--Laissez faire, mademoiselle... reprit tranquillement Després. Je
+n'avance rien que je ne sois en mesure de prouver. Tout-à-l'heure, vous
+me rendrez justice.
+
+Puis continuant:
+
+--Donc, vous vous mariez contre votre gré et vous n'aimez pas celui qui
+sera bientôt votre époux.
+
+--Je vous laisse dire, puisqu'il le faut.
+
+--Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au coeur un autre amour, une
+de ces passions suaves et douces qui sont l'histoire de toute une vie et
+ne s'éteignent jamais.
+
+Une rougeur brûlante envahit le front de la jeune fille, mais elle
+haussa bravement les épaules et feignit de rire.
+
+--Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle, vous savez beaucoup de
+choses, mais je doute fort que vous puissiez lire à découvert dans le
+coeur d'une femme--surtout d'une femme que vous voyez pour la première
+fois.
+
+--Mademoiselle, reprit Després d'une voix grave, je ne suis pas devin,
+mais j'ai beaucoup; souffert, et le chagrin, en forçant certaines
+facultés à se replier sur elles-mêmes, à se concentrer, double la
+puissance de ces facultés, donne une sorte de seconde vue.
+
+Laure jeta un sympathique regard sur le jeune homme et répliqua d'un
+accent ému:
+
+--C'est vrai, monsieur: ceux qui ont souffert voient mieux et plus
+loin que les heureux de ce monde... Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir
+pénétrer jusqu'au sanctuaire le plus intime de la pensée humaine, jusque
+dans le coeur d'une femme, il faut autre chose que l'expérience, autre
+chose que le raisonnement...
+
+--Que faut-il donc?
+
+--Mais, mon Dieu... tout au moins la connaissance intime du caractère,
+des goûts, des sympathies innées de cette femme.
+
+--En ce cas, mademoiselle, s'empressa de répliquer Després, je possède
+toutes les connaissances nécessaires pour affirmer solennellement que
+vous n'avez pas d'amour pour votre fiancé, et qu'au contraire...
+
+--Achevez.
+
+--Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis de longues années, souffre
+en silence à cause de vous.
+
+Laure essaya de rire.
+
+--Voilà une conclusion pour le moins étrange, dit-elle.
+
+--Elle est très logique, mademoiselle. Suivez bien mon raisonnement.
+
+Allez...
+
+--Vous avez un caractère chevaleresque, porté aux grands dévouements,
+épris des nobles actions et auquel répugne souverainement tout ce qui
+paraît louche ou déloyal.
+
+--Vous me flattez.
+
+--Non pas: je vous analyse. Eh bien! mademoiselle, ne voyez-vous pas
+que toutes les tendances sympathiques de votre caractère vous poussent
+inévitablement vers le loyal jeune homme qui vous aime, tandis que vos
+antipathies innées vous empêchent d'éprouver autre chose que le plus
+profond mépris pour votre fiancée?
+
+--Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit pas digne de mon amour?
+
+--Lapierre est un lâche et misérable assassin! s'écria Després d'une
+voix concentré.
+
+Laure, stupéfaite, regarda l'étudiant avec de grands yeux et ne répondit
+pas sur-le-champ.
+
+Dans le même moment, un bruit singulier se fit dans le feuillage, à
+quelque distance en arrière du banc où étaient assis les deux jeunes
+gens. Une oreille exercée aurait pu y reconnaître le froissement produit
+par une personne qui se faufile au milieu des branches... Mais Laure et
+Gustave étaient trop absorbés par leurs pensées pour faire attention à
+ce frôlement significatif.
+
+Après quelques secondes de silence, la jeune créole répliqua:
+
+--Monsieur Després, voilà des paroles bien sévères, et à moins, de
+preuves très positives...
+
+--Je vous demande pardon, mademoiselle, de m'être quelque peu laissé
+emporter en votre présence, répondit poliment le Roi des Étudiants...
+Cela ne m'arrivera plus. Quant à prouver ce que j'affirme, à savoir
+que Joseph Lapierre est un lâche assassin, je vais le faire sans plus
+tarder.
+
+Et Després, prenant l'ex-fournisseur au moment de son arrivée à
+Saint-Monat, se mit à le disséquer de main de maître. Tout y passa,
+depuis les complaisances du Roi des Étudiants pour son nouvel ami et le
+sauvetage des deux enfants Gaboury, jusqu'à la sombre affaire du duel et
+ses sinistres conséquences.
+
+Le narrateur, mis en verve par cette évocation douloureuse de ses
+malheurs passés, n'oublia pas l'ignoble conduite de Lapierre à l'égard
+de Louise, après la condamnation de son rival, et les basses calomnies
+qu'il répandit partout sur le compte de la malheureuse jeune fille.
+
+Son récit fut un véritable et foudroyant réquisitoire.
+
+Laure écoutait, émue et palpitante, ce dramatique exposé, et une
+irrésistible impression de terreur l'envahissait, lorsqu'elle reportait
+son esprit sur sa, propre situation vis-à-vis du machiavélique auteur de
+tous ces méfaits.
+
+Quand le Roi des Étudiants en fut arrivé, au point culminant de
+l'histoire de Lapierre, c'est-à-dire à ce qui concernait la mort du
+colonel Privat, il s'arrêta un moment, puis reprit ainsi:
+
+--Mademoiselle, je vous disais, au commencement de cet entretien, qu'une
+raison mystérieuse vous forçait à épouser l'homme dont je viens de vous
+faire la biographie.
+
+--En effet, monsieur, vous prétendiez cela, murmura Laure.
+
+--Eh bien! cette raison, je vais vous la donner... Vous ne consentez à
+épouser Joseph Lapierre que parce qu'il se dit dépositaire d'un secret,
+dont la divulgation déshonorerait la mémoire de votre père.
+
+--Qui vous a dit?... balbutia Laure, stupéfaite.
+
+--Est-ce que je me trompe?
+
+--Oh! mon Dieu!... Mais je suis perdue... nous sommes perdus, ruinés
+de réputation, puisque cette malheureuse... faiblesse de mon père est
+connue.
+
+--Au contraire, vous êtes sauvée, mademoiselle, car ce soupçon sur
+l'honneur du colonel Privat est une horrible calomnie, un mensonge
+ignoble qui ne pouvait éclore que dans le cerveau de l'homme qui
+convoite votre dot.
+
+--Quoi! mon père serait...?
+
+--L'honneur même. Jamais le colonel Privat n'a failli à son devoir. Bien
+plus, c'était sans contredit l'un des meilleurs officiers de l'armée du
+successeur de Beauregard, le général Bragg... et quiconque en douterait
+n'a qu'à s'adresser au général Kirby Smith, commandant alors la division
+dans laquelle servait votre père en qualité de colonel de cavalerie.
+
+--En effet, ces noms me sont connus, murmura Laure... Vous êtes bien
+renseigné.
+
+--Jusqu'à la bataille de Rogersville, j'ai servi dans l'armée de Buell,
+division Manson, qui guerroya pendant tout l'été de 1862 contre les
+généraux confédérés Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky et le
+Tennessee, se contenta de répondre le Roi des Étudiants.
+
+--Et vous avez connu mon père.
+
+--Que trop, mademoiselle, répondit Després en souriant. Le colonel
+Privat, avec son fameux escadron de cavalerie, nous a fait plus de mal
+à lui seul que toute une division d'infanterie. Il venait fourrager
+jusqu'à nos avant-postes et ne s'en retournait jamais sans nous avoir
+sabré une cinquantaine d'homme.
+
+--Mon brave père!
+
+--Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace était telle, qu'on ne
+l'appelait plus que le _Murât_ de l'armée du Sud.
+
+Laure garda un instant le silence.
+
+Son front rayonnait d'un singulier enthousiasme et son oeil humide
+s'allumait d'étranges lueurs.
+
+Tout à coup, elle demanda brusquement:
+
+--Quelle est la vérité sur la mort de mon père?
+
+--Je vais vous la dire, mademoiselle, répondit Gustave, qui s'attendait
+à cette question.
+
+--Le brigadier-général Manson, consterné de voir ses grand'gardes et
+ses avant-postes décimés par l'insaisissable cavalerie de Kirby Smith,
+promit une forte somme d'argent à quiconque en amènerait la destruction,
+ou, du moins, ferait tomber son chef--le colonel Privat--entre les mains
+des Unionistes.
+
+--Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet 1862.
+
+--Le 1er août, vers dix heures du soir, un de nos espions se présenta à
+la tente de Manson, s'engageant à faire tomber, le lendemain même,
+le colonel Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible.
+L'endroit choisi était ce fameux défilé des montagnes du Cumberland,
+appelé _Big Creek Gap_ ou _Cumberland Gap_.
+
+--C'est le seul chemin par où une troupe armée puisse pénétrer du
+Tennessee dans le Kentucky. Et encore, cet unique passage n'est-il
+qu'une gorge profonde, étroite, sinueuse, où les cavaliers ne peuvent
+souvent cheminer qu'un à un, en file indienne.
+
+--Les montagnes du Cumberland séparant les deux armées, il fallait donc
+absolument que les cavaliers susdits s'en gageassent dans ce défilé pour
+faire leurs expéditions chez nous.
+
+--L'espion s'entretint fort avant dans la nuit avec le général Manson,
+et, lorsqu'il sortit de la tente, la mort du colonel Privat était
+résolue.
+
+--Vous savez ce qui se passa.
+
+--Deux régiments d'élite furent échelonnés sur les contreforts, de
+chaque côté du _Cumberland Gap_; et lorsque le terrible escadron, trompé
+par notre habile espion et croyant marcher à la facile capture d'un
+convoi, s'engagea dans le défilé, les contreforts s'illuminèrent soudain
+et une multitude de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers.
+
+--Ce fut un affreux massacre. A peine une dizaine d'hommes en
+réchappèrent-ils.
+
+--Le colonel lui-même tomba, mortellement blessé, et fut transporté en
+lieu sûr par l'espion qui venait de le faire écharper.
+
+--C'est horrible et infâme! murmura la créole, les yeux étincelants.
+
+--Ce n'est pas tout, mademoiselle, continua Després. L'espion, en homme
+plein de ressources, voulut faire d'une pierre deux coups. Il soigna sa
+victime comme aurait pu le faire une soeur de charité; puis, quand le
+pauvre officier n'eut plus que le souffle, il lui persuada d'écrire à sa
+femme la lettre que vous savez, et il attendit tranquillement la fin.
+
+--Ce ne fut pas long.
+
+--Le colonel mourut le lendemain.
+
+--Alors, le garde-malade se transforma en voleur de cadavre. Il fouilla
+le mort et s'empara de tous les papiers qu'il y trouva.
+
+--La même chose fut faite pour la malle du colonel.
+
+--Après quoi, et muni d'une foule d'originaux, notre habile chevalier
+d'industrie s'installa tranquillement à une table et se mit en devoir
+d'essayer un autre petit talent qu'il possédait--le talent d'imiter
+l'écriture d'autrui...
+
+Ici, Laure, qui avait écouté tout ce récit avec une stupéfaction
+croissante, joignit les mains et s'écria:
+
+--Oh! mon Dieu, tant d'infamie est-il possible?
+
+--Mademoiselle, j'ai vu tout cela de mes yeux, répondit simplement
+Després.
+
+Puis il reprit:
+
+--Après plusieurs essais, l'espion, le voleur, le faussaire parut
+satisfait, et il écrivit à la fille du colonel--une riche héritière sur
+laquelle il avait des vues--une lettre touchante, signée: _Ton père
+mourant_, que vous devez connaître, mademoiselle.
+
+--Hélas! hélas! gémit la jeune fille... C'était donc lui!
+
+--Oui, mademoiselle, répondit Després en se levant. L'assassin du
+colonel Privat, le voleur de papiers, le faussaire que vous venez de
+voir à l'oeuvre se nommait...
+
+Il ne put achever. Edmond arrivait comme une bombe.
+
+--Alerte! cria-t-il; séparez-vous. Voici ma mère.
+
+Laure se leva vivement.
+
+--Des preuves de tout cela?... demanda-t-elle, en regardant Després.
+
+--Je vous les apporterai le soir du bal, avant la signature du contrat
+de mariage, répondit le Roi des Étudiants, qui s'était vivement rejeté
+en arrière et disparaissait dans le feuillage.
+
+Laure eut le temps de lui crier:
+
+--Je vous croirai, monsieur. En attendant merci, oh! merci!
+...................................
+
+
+Au même moment, un homme à la figure livide et contractée, cachée jusque
+là derrière un arbre, à peu de distance de l'endroit où s'était passée
+la scène précédente, remit dans sa poche un revolver qu'il tenait à la
+main, et disparut, en courant, sous l'épaisse feuillée du parc.
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+Le guet-apens
+
+Cet individu n'était autre que Lapierre.
+
+Depuis la scène de l'avant-veille, et, surtout, depuis l'étrange menace
+de Champfort, le cauteleux personnage ne vivait plus. De mystérieuses
+appréhensions lui étreignaient la poitrine, et il pressentait que
+quelque chose de vaguement terrible se tramait contre lui.
+
+Plus que cela, un sentiment nouveau germait sourdement dans le coeur
+de cet homme, jusque là inaccessible à toute autre voix que la voix
+métallique des aigles américains ou des souverains anglais...
+
+Le misérable aimait sa victime et il était jaloux!
+
+Cette constatation, faite seulement depuis deux jours, mettait Lapierre
+dans des colères blanches. Lui, dont le coeur triplement cuirassé avait
+toujours résisté à un penchant si puéril, se découvrir tout à coup
+amoureux comme tout le monde, se sentir pris dans ses propres filets!
+
+Il y avait de quoi faire bouillir la bile d'un coquin encore
+flegmatique.
+
+Quoi qu'il en soit, on ne résiste pas à l'envahissement de l'amour, et
+il faut bien le subir quand il s'installe à notre foyer.
+
+C'est ce que fit Lapierre.
+
+Il prit son rôle d'amoureux au sérieux, et, en homme prudent, il résolut
+de veiller sur son bien. Ce n'est pas que l'ancien espion se fit un
+instant illusion sur le sentiment qu'il inspirait à sa fiancée.
+
+Oh! non. Lapierre se savait haï, méprisé. Mais il se disait que c'était
+là une raison de plus pour être sur le qui-vive, et empêcher au moins la
+belle créole de donner son coeur à un autre.
+
+Et puis, d'ailleurs, n'y avait-il pas ce petit carabin de Paul Champfort
+dont il fallait brider les trop tendres inclinations et enrayer la
+progression amoureuse?...
+
+Lapierre revint donc à son ancien métier: il se fit l'espion de sa
+fiancée et de Champfort. Redoutant par-dessus tout une entrevue entre
+les deux jeunes gens, les révélations que pouvait faire l'étudiant sur
+les événements de Saint-Monat, le soupçonneux coquin eut recours au
+petit moyen que nous connaissons.
+
+Il écrivit à Mme Privat pour s'excuser de ne pouvoir, ce jour-là, se
+rendre à la Canardière et faire sa cour à Mlle Laure. Puis il vint,
+en tapinois, s'embusquer dans le parc, dans l'espoir de surprendre sa
+fiancée en flagrant délit de trahison.
+
+On a vu que le hasard n'avait que trop bien favorisé l'espion.
+
+Lapierre, en effet, n'était pas en embuscade depuis une demi-heure, à
+proximité, du chemin royal, qu'un roulement de voiture fit résonner
+le macadam et cessa, tout à coup, presque en face de l'endroit, où se
+tenait blotti l'ex-fournisseur.
+
+Un homme sauta sur la route, enjamba la haie vive et s'engagea
+résolument dans un sentier du parc.
+
+Lapierre ne vit qu'une seconde la figure du nouvel arrivant, mais
+c'en fut assez pour que le misérable restât cloué à sa place, pâle,
+tremblant, pétrifié, comme si la tête de Méduse lui fût apparue...
+
+--Lui! lui! s'écria-t-il... Gustave Lenoir?
+
+Et, n'en pouvant croire ses yeux, il prit sa course pour aller, par un
+long circuit, s'embusquer près d'un petit pont que devait traverser
+l'inconnu.
+
+Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre reconnut tout à son
+aise la mâle et sombre figure de son ancien antagoniste.
+
+Le jeune homme marchait d'un pas rapide, comme quelqu'un qui se hâte
+vers un but arrêté; et Lapierre ne put empêcher ses jambes de flageoler
+et sa face blême de se couvrir d'une sueur froide, en se faisant une
+réflexion terrible:
+
+--Il va _la_ rencontrer... il va lui parler... Je suis perdu!
+
+Et, en formulant cette pensée, le misérable tira machinalement de sa
+poche un revolver tout armé, et en dirigea le canon vers Després; mais
+celui-ci, ayant cru entendre un bruit insolite dans le feuillage,
+s'était arrêté et avait prêté l'oreille, en écartant les branches...
+
+C'est ce qui le sauva.
+
+Lapierre, revenu subitement au sentiment de la prudence, n'eut que le
+temps de se jeter à plat-ventre, et, là, immobile, il attendit...
+
+Després reprit bientôt sa route, sans plus s'occuper de l'incident qui
+l'avait fait arrêter.
+
+Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa poche et se prit à
+réfléchir profondément.
+
+La situation était grave, et la brusque intervention de Després--nous
+lui conserverons ce nom--dans des affaires déjà singulièrement
+compromises n'était pas de nature à rassurer le prétendant à la dot de
+Mlle Privat.
+
+Aussi ses premières méditations furent-elles sombres et découragées.
+Un moment même, le tenace chercheur de dollars eut l'idée de tout
+abandonner et de fuir des parages où se rencontraient des figures aussi
+peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants. Le souvenir du terrible
+drame de l'îlot passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin, et il
+eut peur--car il sentit planer sur sa tête l'inexorable vengeance que
+devait lui réserver l'amant de Louise.
+
+Pourtant, il était dur d'échouer au port, quand trois jours à peine
+séparaient ce pauvre Lapierre du but qu'il poursuivait depuis, de
+longues années.
+
+L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure ainsi assailli par
+de noires pensées... Puis il se leva et parut prendre une résolution
+énergique:
+
+--Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai pas ainsi le champ
+de bataille sans combattre... J'ai déjà, fait assez de sacrifices pour
+cette affaire: je ne lâcherai pas une si belle proie, quand je n'ai plus
+qu'à étendre la main pour la saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui
+m'assure que ce Gustave de malheur connaisse le premier mot de ce qui se
+passe ici?... qui me dit que sa démarche ait le moindre rapport avec
+mon mariage?... Rien, un simple soupçon. J'en aurai le coeur net et je
+saurai à qui en veut mon ancien ami...
+
+--Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à partir, si cet oiseau de
+pénitencier s'avisait de jaser un peu plus qu'il ne me convient, je lui
+ferai avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps.
+
+Et il frappa d'un air sinistre sur la poche où était son revolver.
+
+Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion s'engagea vivement dans
+le sentier parcouru par Després et se dirigea à pas de loup vers le
+rond-point.
+
+Gustave, comme on sait, s'y était installé sur un banc à moitié enseveli
+sous un dais de rameaux entrelacés.
+
+Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il pouvait tirer de
+cette disposition; et, revenant sur ses pas, il fit un long circuit vers
+le nord, avec l'intention de s'approcher silencieusement du banc et
+d'entendre la conversation qui ne manquerait pas de s'engager.
+
+Cinq minutes après, l'espion était à son poste, à dix pas tout au plus
+de son ancien rival et complètement abrité par les enchevêtrements du
+feuillage.
+
+Il était temps. Laure arrivait, escorté de son frère, et le sinistre
+fiancé de la belle créole put constater que ses dispositions les plus
+mauvaises allaient se réaliser.
+
+Il eut un moment de terreur et de rage. L'épouvante lui fit perdre la
+tête, et, une seconde fois, canon de son revolver se trouva dirigé vers
+la de Després.
+
+Pourtant, le misérable se contint encore....
+
+--Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera toujours temps... Et
+puis, je ne serais pas fâché de savoir au juste ce que pense et connaît
+de moi mon ancien rival.
+
+Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments d'usage s'étaient
+échangés entre le Roi des Étudiants et la jeune créole; Edmond avait
+présenté son ami sous le nom de Gustave Després, puis s'était retiré à
+l'écart, comme l'on sait.
+
+--Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il paraît que mon ami Lenoir
+a changé de nom... Voilà donc pourquoi j'avais perdu complètement sa
+trace...
+
+Et il se mit en position de ne pas perdre une seule des paroles de
+l'intéressant couple.
+
+Cependant, la conversation avait fait du chemin... Després en était à
+raconter, avec les couleurs les plus saisissantes, les événements de
+Saint-Monat: l'enlèvement de Louise, le duel nocturne sur l'îlot, la
+dénonciation, le procès, la condamnation, puis enfin l'échec de Lapierre
+et ses ignobles calomnies...
+
+L'espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine serrée...
+
+--Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu qu'il ne sache rien de
+_l'autre affaire_!
+
+Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son revolver.
+
+Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux agissements de Lapierre
+dans le Kentucky; lorsqu'il décrivit la monstrueuse hécatombe du
+_Cumberland Gap_; lorsqu'il déroula sous les yeux de Laure les faits
+et gestes de l'espion, dans cette nuit sinistre où le colonel Privat
+agonisait sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir de l'homme
+qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur n'y tint plus...
+
+Son bras se tendit dans la direction du narrateur, et, livide, hideux
+de terreur et de rage, Lapierre se dressa de toute sa hauteur et ajusta
+Gustave Després...
+
+Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant et le Roi des Étudiants se
+levait en toute hâte.
+
+Il était encore sauvé; mais, comme on l'a vu dans le dernier chapitre,
+son adversaire se mit résolument à sa poursuite, faisant un long détour
+vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que suivait lentement le
+jeune disciple d'Esculape.
+
+Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le pas régulier et souple de
+Gustave fit résonner la terre durcie du sentier. L'étudiant marchait
+la tête basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de rosé, s'il
+fallait en juger par le demi-sourire qui courbait sa moustache.
+
+Lapierre le voyait venir.
+
+--Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colère, tu triomphes un peu
+vite, mon bonhomme... L'espion, le traître, le faussaire--comme tu
+m'appelles--va t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunément en
+travers de ses projets.
+
+Et le misérable introduisit rapidement la main dans la poche de son
+habit...
+
+Mais il l'en retira aussitôt et fit un geste de désappointement et de
+rage...
+
+Le revolver n'y était plus!
+
+Dans, sa course précipitée, l'espion l'avait perdu, et il était trop
+tard pour essayer de le retrouver.
+
+Cependant, Després n'était plus qu'à quelques pas de l'endroit où se
+tenait Lapierre... Il allait passer...
+
+Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une rapidité de tigre,
+ramassa une grosse pierre et la lança de toutes ses forces à la tête du
+Roi des Étudiants...
+
+Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme une masse, sans même
+pousser une plainte.
+
+Alors, l'assassin prit ses jambes à son cou, sauta la haie vive et se
+trouva dans le chemin royal.
+
+Il était sept heures du soir, et les passants se faisaient rares.
+
+Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voilée cheminaient
+lentement sur la route de la Canardière, en face du parc de la
+Folie-Privat.
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Deux attentats dans une journée
+
+A la vue de cet homme, à la figure bouleversée, qui venait d'exécuter
+un si prodigieux saut par-dessus les arbustes de la haie, le couple
+s'arrêta, étonné.
+
+Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa course furibonde, puis il
+ralentit son allure et, finalement, prit le pas ordinaire à environ deux
+arpents du parc.
+
+--C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait la dame voilée.
+
+--Qui, lui? fit celle-ci un peu émue.
+
+--Lapierre!... Joseph Lapierre!
+
+--C'est impossible...
+
+--Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une figure comme la sienne
+ne s'oublie pas.
+
+--Mais, que faisait-il dans ce bois?
+
+--Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'était
+pas là pour prier le bon Dieu, et que nous ferions bien d'aller nous
+promener un peu de ce côté.
+
+--Quelle idée!
+
+--Partout où cet homme a passé, ça doit sentir le crime... Allons voir,
+ma soeur; je vais te frayer un passage.
+
+--Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit de pénétrer ainsi chez des
+étrangers, et si quelqu'un nous surprenait...
+
+--Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne que pourra! Lapierre
+vous a, ce soir, une physionomie qui ne me revient pas du tout, et le
+coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours.
+
+La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa conduire par son frère,
+et, après plusieurs essais infructueux, ils se trouvèrent enfin de
+l'autre côté de la haie.
+
+Un sentier, à peine visible, se présentait en face d'eux.
+
+Ils s'y engagèrent.
+
+Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas fait un arpent, qu'un
+spectacle terrible s'offrit à leurs regards et qu'ils poussèrent
+simultanément un cri d'effroi:
+
+--Un cadavre!
+
+Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, la figure horriblement
+tatouée de sang et le front ouvert par une large blessure.
+
+Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si péniblement qu'il n'en
+valait guère mieux.
+
+Ce moribond, comme on le sait, n'était autre que Gustave Després.
+
+Cependant, le jeune garçon s'était approché du cadavre supposé, tout en
+murmurant:
+
+--Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir guère besoin de
+soins médicaux, car je le crois parti pour un monde meilleur... Voyons
+toujours.
+
+Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux, pour examiner sa
+blessure.
+
+La jeune femme, elle, demeurait là, près du lieu de la catastrophe,
+immobile, clouée au sol, les yeux démesurément ouverts et incapable de
+prononcer une parole.
+
+Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait à étancher le sang sur
+le front de l'homme gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et
+se releva d'un bond, en poussant un cri terrible:
+
+--Gustave!... c'est Gustave!
+
+--Que dis-tu là? fit la jeune fille, en joignant les mains et
+s'avançant, pâle d'effroi.
+
+--Je dis que Gustave a été assassiné... il est mort.
+
+--Grand Dieu! serait-ce possible?
+
+--Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt.
+
+La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba sur l'homme assassiné
+et releva son voile pour mieux voir.
+
+Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement les yeux, il aurait
+contemplé un spectacle auquel il ne se serait, certes, pas attendu: il
+aurait vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords du Richelieu,
+penchée sur lui et pleurant à chaudes larmes.
+
+Mais le Roi des Étudiants dormait probablement son dernier sommeil, car
+il ne bougeait pas et sa respiration était imperceptible.
+
+Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait que Louise se trouvait
+là en compagnie de son frère; car on devine aisément que le jeune
+garçon, improvisé médecin, n'était autre que notre vieille connaissance,
+cet excellent Caboulot.
+
+Depuis les révélations qu'il avait faites à sa soeur, le petit étudiant
+avait dans la tête une idée fixe: rapprocher Louise de Després et les
+faire travailler de concert à la vengeance commune.
+
+Il se doutait bien qu'une première entrevue ne suffirait pas à effacer
+de la mémoire du Roi des Étudiants les événements de Saint-Monat et la
+trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant un coeur d'or,
+le Caboulot se disait que Gustave finirait par pardonner, en face du
+repentir et des larmes de sa soeur.
+
+Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait, non sans peine, décidé
+Louise à l'accompagner chez Després; là, il apprit que ce dernier venait
+de partir, avec un jeune homme, pour la Canardière.
+
+Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait que son caractère
+bouillant était l'ennemi acharné des atermoiements.
+
+--Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur: eh bien! allons-y.
+Nous aurons bien du malheur si nous ne le heurtons pas en chemin.
+
+--Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais je ne me déciderai à une
+semblable démarche.
+
+--Tu m'as promis de te laisser guider par moi; conséquemment, tu dois
+m'obéir. Pas de réplique: en avant, marche!
+
+Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie, pris le bras de sa
+soeur et l'avait conduite nous savons où.
+
+Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le revoir en cet état!
+
+--Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot, mort sans avoir atteint
+son but, sans s'être vengé et avoir vengé la société!
+
+--Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait Louise, comme un écho funèbre.
+
+--Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, quand tout à coup le
+Caboulot bondit sur ses pieds, galvanisé par une pensée soudaine.
+
+--Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici est l'assassin de
+Gustave: il faut que cet homme-là meure avant d'entrer dans Québec. Je
+l'attraperai bien.
+
+--Et il se disposa à prendre son élan.
+
+--Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par le bras... Me laisser
+seule ici?... abandonner ce pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?...
+
+Et elle posa la main sur le coeur du moribond.
+
+Le Caboulot trépignait.
+
+Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il... Point de pitié pour
+cet assassin d'enfer, pour cet ignoble espion, pour ce voleur de dot!
+
+--Attends, attends! dit tout à coup Louise, anxieuse et penchée sur la
+poitrine du cadavre.
+
+--Point d'attente!... C'est tout de suite... la main me démange!
+répondit sourdement le Caboulot, fou de colère et de douleur.
+
+Il allait bondir, quand Louise eut un soudain tressaillement.
+
+--Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort... son coeur bat,
+s'écria-t-elle.
+
+Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle et douce figure, où
+brillait un rayon d'espérance.
+
+--Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui se précipita sur le corps
+de Després et appliqua son oreille sur la poitrine du blessé.
+
+--En effet, dit-il au bout de quelques secondes, le coeur bat et ce
+pauvre Gustave est encore vivant... Tout espoir n'est pas perdu.
+
+Puis se relevant:
+
+--Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau... Nous le sauverons,
+Louise.
+
+Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques pas de là, sous le petit
+pont dont nous avons déjà parlé. Le Caboulot s'y transporta en deux
+enjambées et rapporta de l'eau dans son chapeau.
+
+Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury aurait eu honte de
+ne pas savoir bassiner une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie
+qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement avec le
+mouchoir de Louise, préalablement trempé dans le ruisseau.
+
+Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé, lui tenant le
+pouls, comme aurait pu faire un vrai médecin.
+
+Ce traitement si simple du futur docteur en médecine suffit cependant
+pour ranimer le Roi des Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale;
+la figure se colora imperceptiblement, et la respiration devint plus
+facile. Quelques mots inintelligibles s'échappèrent même des lèvres
+pâles du jeune homme.
+
+Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent entr'ouverts.
+
+--Allons, grommela le Caboulot, avec toute l'importance d'un vieux
+praticien, le cerveau a subi une plus forte commotion que je ne le
+pensais, et Gustave a besoin de soins attentifs. Je vais aller chercher
+une voiture et nous le transporterons à Québec, chez lui.
+
+--Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez nous qu'il faut
+l'emmener. Je serai sa garde-malade, et peut-être...
+
+--Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis qu'une grue de n'avoir
+pas songé à cela. Gustave sera tellement dorloté et médicamenté chez le
+père Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui... Mais, ajouta-t-il
+en remettant son chapeau sur sa tête, je suis ici à dire des fariboles,
+tandis que je devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi:
+je ne serai pas longtemps.
+
+Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit par-dessus la haie
+avec l'agilité d'un acrobate, prit sa course dans la direction de
+Québec, et disparut finalement à un coude du chemin.
+
+Louise resta donc seule, en face du moribond.
+
+La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc et la clarté rougeâtre
+qui estompait le couchant faisait ressortir davantage les teintes
+sombres de la forêt.
+
+Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière; seules, les
+grenouilles, croassant dans les flaques d'eau, faisaient entendre leur
+monotone trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la respiration
+comateuse du blessé.
+
+Louise eut peur...
+
+Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar.
+
+Il lui sembla que le corps de Després se redressait lentement et se
+remettait sur ses pieds, avec des mouvements d'automate; les yeux du
+malheureux se changeaient en charbons ardents; sa blessure se rouvrait
+et laissait couler un flot de sang lumineux; puis, enfin, une voix
+sépulcrale se faisait entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette
+horrible blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien en comparaison de
+celle que tu fis à mon coeur, il y a sept ans... Je me meurs depuis ce
+jour, Louise: adieu!...» Et le corps retombait lourdement en travers du
+sentier durci...
+
+A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit une sueur glacée
+inonder ses tempes, et elle ne put que se laisser choir sûr ses genoux,
+en voilant sa figure de ses mains tremblantes.
+
+Elle était dans cette position depuis une minute à peine, quand un
+frôlement imperceptible agita le feuillage tout près de là... Une figure
+blême se glissa derrière la jeune fille agenouillée; deux mains, tenant
+un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent en silence de chaque côté
+de sa tête; puis, soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche,
+et se trouva noué derrière la nuque de Louise...
+
+La malheureuse affolée de terreur, voulut crier; mais l'horrible figure
+lui apparut, grimaçante et moqueuse...
+
+Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait connaissance entre
+les bras de la sinistre apparition, pendant que ses lèvres décolorées
+murmuraient:
+
+--Encore _lui!_ ................................................
+
+Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une voiture se fit entendre
+et un homme apparut dans le sentier.
+
+C'était le Caboulot.
+
+Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait lui aider à
+transporter le Roi des Étudiants évanoui.
+
+La première parole du Caboulot fut à l'adresse de sa soeur.
+
+--Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu eu peur? demanda-t-il.
+
+Pas de réponse.
+
+--Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme, en élevant la voix.
+
+Même silence.
+
+L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant. Louise pouvait bien
+s'être éloignée de quelques pas, et pour une minute ou deux; mais, dans
+tous les cas, elle devait se trouver à portée d'entendre les appels
+réitérés de son frère.
+
+Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup d'autres, mais
+inutilement: Louise demeura introuvable. On eut beau chercher, fouiller
+le parc: rien!
+
+Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant. Il aurait sangloté,
+s'il eût été seul.
+
+Que faire?...
+
+Le petit étudiant le demandait à tous les échos de la Canardière et à
+tous les saints du calendrier.
+
+Placé dans la dure alternative d'abandonner sa soeur ou de risquer la
+vie de son ami Després, en le privant des soins immédiats que requérait
+son état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il se lamentait et
+s'arrachait les cheveux; mais ces démonstrations violentes n'avançaient
+pas les choses...
+
+Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là se trouvait être un
+homme de bon conseil.
+
+Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre position est embêtante,
+je l'avoue; mais ce n'est pas en vous donnant des taloches et en
+geignant que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y a ici un
+homme qui peut mourir, faute de soins: dépêchons-nous de le transporter
+en bon lieu. Puis, si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh
+bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas vrai?
+
+--Vous avez raison, murmura le Caboulot; si Gustave mourait sans
+médecine, je me le reprocherais toute ma vie. Transportons-le dans la
+voiture, et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt.
+
+Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants reposait dans le lit
+virginal de Louise.
+
+Un médecin était à son chevet.
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+Une distillerie clandestine
+
+A l'époque où se passaient les événements que nous sommes en train de
+raconter, il y avait, sur la route de Charlesbourg, une singulière
+habitation.
+
+C'était une vieille masure tombant en ruine, lézardée sur toutes ses
+faces et laissant croître une mousse verdâtre dans les interstices de
+ses pierres branlantes.
+
+Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir autrefois à
+quelque riche bourgeois, à en juger par ses vastes dimensions et les
+vestiges d'élégance qui restaient de son architecture délabrée.
+Mais, depuis de longues années, sans doute, son propriétaire l'avait
+abandonnée, car elle tombait de vétusté, sans qu'une main charitable
+songeât le moins du monde à entraver les ravages du temps. Les larges
+fenêtres cintrées de la façade étaient veuves de plus d'un carreau, et
+les deux petits soupiraux de la cave en manquaient absolument. Seule,
+une armature en fer, composée de gros barreaux entre-croisés, protégeait
+ces dernières ouvertures, percées au ras du sol.
+
+Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à faire de cette
+vieille masure un lieu de prédilection pour maître Satanas et ses
+diablotins, c'était sa situation exceptionnelle. Accroupie sur un
+monticule de rochers grisâtres, à l'entrée d'un bois et sur le bord
+d'une profonde ravine, l'habitation solitaire, semblait, en effet, ne
+pouvoir manquer d'attirer l'attention du diable, comme pied-à-terre à
+quelques arpents de Québec.
+
+La superstition populaire se disait que le sombre roi de l'abîme eût été
+là comme chez lui au milieu des chouettes et des hiboux, à quelques pas
+d'un quartier célèbre en vols et en assassinats, non loin de la haute
+chaîne des Laurentides, où se trouvait probablement l'enfer.
+
+Et les paysans, revenant du marché, qui passaient par là, une fois
+la nuit tombée, faisaient prendre le grand trot à leur monture et se
+signaient formidablement, en face de la maison suspecte.
+
+Même, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois, que leur mauvaise
+étoile forçait à cheminer, ainsi la nuit, affirmaient avoir vu
+d'étranges lumières danser derrière les carreaux crasseux de la masure
+abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges éveiller les échos
+d'alentour.
+
+Il était donc évident que cette maison maudite était hantée, et servait
+de refuge à des légions de diablotins en rupture de ban qui venaient y
+faire leur sabbat.
+
+Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre, qu'à regarder, au beau
+milieu des nuits les plus noires, l'épaisse fumée phosphorescente qui
+s'échappait de la haute cheminée.
+
+Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait pas une fumée comme
+celle-là, une fumée pointillée de tisons brûlants et sentant le soufre à
+plein nez.
+
+Donc, la vieille maison était hantée!
+
+Voyez-vous ça!... l'enfer ayant une succursale sur le bord d'une grande
+route, et aux portes d'une honnête ville, d'une respectable capitale!
+
+Ah! Québec pouvait bien contempler, tous les dix ou vingt ans, le
+spectacle d'un de ses quartiers les plus populeux flambant comme une
+manufacture d'allumettes!
+
+Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes les unes que les
+autres, en dépit des hurlements sinistres et des lumières dansant comme
+des feux-follets, nonobstant même la fumée noirâtre pointillée de
+tisons ardents, nous devons à la vérité historique de dire que les bons
+habitants de Charlesbourg se trompaient,... que la maison mystérieuse
+n'était pas hantée!
+
+Ou, si l'on tient à ce qu'elle le fût, ce n'était pas par des démons
+folâtres, mais bien par une vieille femme inoffensive, n'ayant pour
+toute compagnie qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un... fils
+aux trois-quarts idiot.
+
+Que faisait là ce quatuor disparate?
+
+Ah! dame! c'est précisément la question que se posaient inutilement,
+depuis longtemps, les gens timorés et à l'imagination plus
+superstitieuse que rusée.
+
+Ceux-là seuls--et ils étaient en petit nombre--qui auraient été à même
+de répondre, se gardaient bien de le faire. Une indiscrétion de leur
+part eût pu les priver de l'avantage inappréciable de partager un
+secret important, et faire ouvrir les yeux à des autorités justement
+inflexibles.
+
+Voici comment et pourquoi...
+
+La masure sinistre servait de quartier-général à un certain nombre
+de jeunes gens qui y avaient installé une distillerie clandestine de
+whisky, dans le but de frauder la douane et de boire à bon marché. La
+cave, haute et pavée, servait de laboratoire, et c'est là qu'était
+installé, sur un fourneau adossé à la cheminée, un alambic de gros
+fer-blanc et le reste du matériel indispensable.
+
+La vieille femme et son imbécile de fils étaient les seuls ouvriers
+de cette manufacture primitive. La mère distillait patates, grains et
+autres céréales, tandis que le fils entretenait le feu, coupait le bois
+et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans un angle de la cave.
+
+Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces deux quadrupèdes
+n'étaient pas attachés directement à la distillerie. Tout au plus
+pouvait-on les considérer comme des comparses. Le premier veillait au
+salut commun, et le dernier gardait, d'une patte énergique, la matière
+première--les céréales--contre les rats et autres vermines de la même
+catégorie.
+
+Le whisky de contrebande de cette distillerie au petit pied n'était
+certes pas de première qualité, mais on y ajoutait divers ingrédients
+savants qui en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si peu,
+grisait si bien et se fabriquait si vite, que les habitués n'avaient pas
+le droit de se montrer difficiles.
+
+Depuis deux ans déjà, dans cette maison isolée sur la route de
+Charlesbourg, à deux pas de Québec, les céréales se transformaient ainsi
+en whisky, à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y pénétrons.
+C'est dans la soirée même où Gustave Després était transporté mourant
+chez le père Gaboury.
+
+Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les lézardes de la muraille;
+les grenouilles coassent au sein du marécage voisin; le gros chat noir
+ronronne, accroché à la gouttière du toit, et le grand chien fauve,
+couché sur le perron de pierre de la masure, fait semblant de dormir.
+
+Entrons.
+
+Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a pour tous meubles qu'une
+immense table de bois brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses.
+Au fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque armoire
+s'adosse à la muraille, tandis que, tout près de là, se voit la porte
+entr'ouverte d'un cabinet noir.
+
+Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre d'une large cheminée,
+faisant mijoter à gros bouillons un pot-au-feu de lard salé.
+
+La maîtresse du logis est là, tout près, surveillant la cuisson du
+succulent souper qui se prépare.
+
+C'est une femme d'un âge incertain, mais à coup sûr, plus près du
+crépuscule de sa vie que de son aurore. Une sorte de résille emprisonne
+sa chevelure grise et permet à sa figure anguleuse, heurtée, de se
+détacher en vigueur... La bonne femme culotte tranquillement un
+brûle-gueule, pendant que, d'un genou distrait, elle bat la mesure de
+ses pensées.
+
+Cette estimable contrebandière répond au doux nom de la _mère
+Friponne_--une petite appellation d'amitié qui lui vient de ses
+pratiques.
+
+En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur la grande table, se voit
+le digne rejeton de la mère Friponne. C'est un grand garçon d'un blond
+fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux chairs flasques.
+Tout indique chez cet être dégradé l'abrutissement le plus complet.
+
+A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille et une petite
+tasse de fer-blanc. De temps à autre, le brave garçon se verse une
+rasade et l'avale histoire d'apaiser sa faim, en attendant le souper qui
+retarde.
+
+A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule de ses lèvres,
+arrête le mouvement cadencé de son genou, relève son nez pointu et
+apostrophe ainsi son aimable rejeton:
+
+--Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser de boire? Tu es rendu
+à ton sixième verre depuis une demi-heure.
+
+A laquelle apostrophe le vilain garnement répond d'une voix enrouée:
+
+--C'est pour empêcher le gosier de me racornir.
+
+--Ivrogne! bois de l'eau.
+
+--L'eau m'est contraire.
+
+--Voyez-vous ça!... monsieur qui a des délicatesses d'estomac!
+
+--Vous dites vrai, la mère; il n'y a que le whisky qui me désaltère.
+
+--Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons.
+
+--Hé! c'est pour ça que je bois tant--pour jeter de l'eau sur le feu.
+
+--Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines.
+
+--Ah! pour ça, non: le whisky coûte trop bon marché ici.
+
+--Bon marché... hum! il ne faut pas trop le dire... les _policemen_ ont
+le nez fin...
+
+--Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-là... et, pourvu que la grande
+chaudière ne crève pas...
+
+--Ce n'est pas ça qui est à craindre, car elle est en fer-blanc double.
+Il y a autre chose qui me chiffonne.
+
+--Quoi donc, la mère?
+
+--C'est que nos pratiques nous laissent. Voilà plus de deux jours que
+personne n'est venu, et, pourtant, ça fait le deuxième baril que nous
+faisons.
+
+--As pas peur, la mère... je les boirai, moi.
+
+--Ça nous rapportera un beau profit, vraiment.
+
+--C'est encore curieux, allez...
+
+--Tu es fou.
+
+--Fou, le Simon à la mère Friponne?... Ah! que non. Tenez, vous allez
+voir. Faisons un marché.
+
+--Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée.
+
+Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute entière à cette
+importante opération.
+
+Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à-pot, en entendant un bruit
+argentin auquel son oreille ne se trompait jamais.
+
+Ce bruit était produit par la chute de plusieurs pièces de monnaie que
+Simon faisait trébucher sur la table.
+
+La mère Friponne ne fit qu'un saut de la cheminée à son fils. Sans plus
+d'explications, elle saisit le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant
+le poing resté libre:
+
+--Brigand! rugit-elle, tu m'as volée.
+
+--Lâchez-moi! vous m'étouffez! râla Simon.
+
+--Non, je vas t'étrangler tout-à-fait.
+
+--Aïe! ouf!
+
+--Fainéant! bourreau! assassin! rends-moi mes pauvres épargnes.
+
+--Aïe! aïe!! aïe!!!
+
+--Mon argent! mon argent!! mon argent!!!
+
+La lutte prenait des proportions épiques, et les doigts crochus de la
+mère Friponne étaient sur le point d'envoyer le malheureux Simon _ad
+patres_, lorsqu'un spasme suprême le dégagea.
+
+Son premier soin fut de mettre la table entre sa terrible mère et
+lui; son second, de pousser coup sur coup trois ou quatre soupirs de
+cachalot.
+
+Après quoi, il cria:
+
+--C'est à moi, cet argent-là; c'est le beau monsieur de l'autre jour qui
+vient de me le donner.
+
+--Tu mens! grogna Friponne.
+
+--Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser: il est à un arpent d'ici,
+sur la butte qui m'attend, et moi qui l'avais oublié!
+
+Simon se précipita vers la porte, mais l'incorruptible Friponne le happa
+au passage.
+
+--De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle, d'une voix terrible.
+
+--De _l'Américain_.
+
+--Ah!
+
+--C'est la vérité, vrai; et, tenez, il est là qui m'attend... il va me
+battre, c'est sûr.
+
+--Pourquoi t'a-t-il donné cet argent?
+
+--Je l'ai rencontré il y a environ une demi-heure, dans le petit bois en
+arrière, comme je ramassais une brassée de branches sèches. Il avait une
+fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit comme ça:
+
+--Y a-t-il du monde chez vous?
+
+--J'sais pas, que j'ai répondu.
+
+--Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre ici.
+
+--Et il m'a mis dans la main ces belles pièces blanches que je viens de
+vous montrer. Voyez, êtes-vous contente, à présent?... direz-vous encore
+que je vous vole?
+
+Et Simon, radieux d'avoir établi son innocence, oublia de nouveau sa
+commission et se dressa majestueusement devant sa mère.
+
+Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps.
+
+--Imbécile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois donc pas que cet homme
+t'attend pour entrer ici et, qu'il doit être furieux.
+
+--Tiens, c'est pourtant vrai!
+
+--Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il peut venir sans
+crainte.
+
+-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors, pendant qu'elle
+grommelait entre ses dents:
+
+--Une si bonne paye! un Américain bourré d'or et qui m'a promis cent
+belles piastres, le faire attendre!
+
+Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi d'un homme bien mis, qui
+tenait dans ses bras une jeune fille exténuée...
+
+Cet homme était Lapierre; la jeune fille, Louise Gaboury.
+
+--Bonsoir, la mère, dit l'homme; vous pouvez vous vanter d'avoir pour
+fils un fier imbécile: il m'a laissé morfondre à la porte pendant près
+d'une heure, sans nécessité... Mais c'est égal; puisque me voilà, arrivé
+sans encombre, je lui pardonne. Avez-vous une chambre pour cette femme?
+
+--J'en ai plusieurs, répondit la mère Friponne, mais il y en a de plus
+mignonnes les unes que les autres.
+
+--Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée d'ici.
+
+--Alors, c'est la chambre du nord--un vrai nid d'hirondelle pour la
+tenue.
+
+--Cette chambre ferme-t-elle à clé?
+
+--Il y a un solide verrou en dehors: ça vaut mieux.
+
+--Très bien. Et les fenêtres?
+
+--Une seule, et encore, on peut l'assujettir en dehors avec des clous.
+
+--Je vous loue cette chambre, mais à une condition: vous y garderez
+cette jeune fille prisonnière jusqu'à nouvel ordre--pendant trois
+ou quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement et ne la
+laisserez manquer de rien; en outre, personne ne doit savoir qu'elle
+est ici, et il faut que vous veilliez attentivement à ce qu'elle ne
+s'échappe pas...
+
+--Ah! pour ça, j'en réponds, interrompit la mère Friponne.
+
+--Bien. A ces conditions-là, je vous donnerai cinquante piastres le jour
+où je viendrai rendre la liberté à cette jeune fille. En attendant,
+voici dix billets de cinq pour vous mettre à même de bien soigner ma
+protégée. Ça vous va-t-il?
+
+--Si ça me va!... c'est-à-dire que la charmante poulette sera tellement
+bien chez la mère Friponne, qu'elle n'en voudra plus partir et que vous
+serez obligé de l'emmener de force.
+
+Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse, engouffra dans
+sa poche les précieux billets de _l'Américain_ et se mit en devoir
+d'installer Louise dans sa fameuse chambre du nord.
+
+La chose se fit en peu de temps, car les prières et les larmes de la
+pauvre fille ne retardèrent pas d'une minute son emprisonnement. La mère
+Friponne avait les fibres du coeur furieusement coriaces, et elle en
+avait vu d'autres que ça sans s'émouvoir.
+
+Quand tout fut terminé et que les verrous furent scrupuleusement poussés
+en travers des ais de la porte, la fabricante de whisky en contrebande
+retourna à la cuisine, où l'attendait stoïquement Lapierre.
+
+--Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques difficultés, mais
+la mère, Friponne a encore la poigne solide, et tout c'est passé comme
+sur des roulettes.
+
+--C'est bien, répondit distraitement Lapierre.
+
+Et il ajouta d'une voix sourde:
+
+--Celle-là, du moins, ne viendra pas se jeter dans mes jambes, lors de
+la signature du contrat. Quant à l'autre...
+
+Il n'acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques secondes et demanda:
+
+--Votre cave est-elle sûre?
+
+--Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme, songeant à sa petite
+industrie.
+
+--Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je n'ai aucunement
+l'intention d'aller vous dénoncer aux agents du fisc. Faites le négoce
+qu'il vous plaira de faire; je n'ai rien à y voir. Vous savez ce que je
+vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne sa vie comme il peut, et il
+n'y a que les sots qui crèvent de faim. La contrebande n'est une faute
+que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale à moi.
+
+--Et la mienne aussi, ne put s'empêcher d'ajouter la vieille.
+
+--C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc en paix et ne craignez
+rien en moi, si vous me servez bien. Mais répondez à ma question:
+
+--Votre cave est-elle sûre?
+
+--Dame! je crois bien! répondit Friponne, en se gourmant... des murs de
+deux pieds d'épaisseur, la porte condamnée, les soupiraux défendus par
+des barreaux de fer gros comme mon poignet!...
+
+--Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait enfermé là n'en sortirait
+qu'avec votre permission?
+
+--Pour ça, oui.
+
+--En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore une petite centaine
+de piastres et à recevoir un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai
+probablement lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent, mais les deux
+gaillards qui l'emmèneront ici vous aideront à le calmer... D'ailleurs,
+vous ne le garderez pas longtemps.
+
+La mère Friponne était éblouie.
+
+--Ah! mon bon monsieur, s'écria-t-elle, quel fier homme vous faites et
+je vous remercie donc!... Deux cents piastres! mais c'est une petite
+fortune!
+
+--Il s'agit de la gagner loyalement, répliqua Lapierre, se disposant à
+partir.
+
+--N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient plutôt de l'enfer que de
+chez la mère Friponne.
+
+--C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain. Au revoir.
+
+Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers Québec, tout en
+grommelant:
+
+--Ah! mon petit Després, il paraît que je t'ai manqué; mais j'ai bien
+peur que, tout de même, tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves
+que tu lui as promises...
+
+Quant à, la vieille et à son fils Simon, ils se mirent tranquillement à
+table, comme d'honnêtes travailleurs qui ont fait une bonne journée.
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+Dans la gueule du loup
+
+Il était environ dix heures quand Lapierre quitta la maison de la mère
+friponne.
+
+La nuit était noire, et c'est à peine si quelques rares étoiles
+scintillaient au firmament.
+
+Le fiancé de Laure descendit vivement la route de Charlesbourg,
+s'engagea sur le pont Dorchester, prit la rue du même nom, grimpa à
+la Haute-Ville par le grand escalier, tourna à gauche dans la rue
+Saint-Georges, coudoya les remparts, passa sous les arcades de la
+massive porte Saint-Jean, longea l'esplanade et, finalement, s'arrêta
+devant une haute maison de la rue Saint-Louis.
+
+Il était arrivé.
+
+Lapierre sonna.
+
+Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une femme d'un certain âge,
+tenant une lampe à la main, se présenta dans l'entrebâillement.
+
+Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle s'empressa de
+s'effacer, tout en murmurant avec respect:
+
+--Ah! c'est vous, monsieur Lapierre...
+
+--Oui, c'est moi, répondit rapidement ce dernier; personne n'est venu,
+Madeleine?
+
+--Non, monsieur... c'est-à-dire oui... deux espèces d'individus, mal
+étriqués et sentant la boisson que ça soulevait le coeur.
+
+--Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l'ai déjà dit... A quelle
+heure ces hommes se sont-ils présentés?
+
+--Environ vers cinq heures, cette après-midi.
+
+--Bien. Et doivent-ils revenir?
+
+--Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours de la soirée.
+
+--C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet privé--vous savez...
+celui du fond. En attendant, donnez-moi vite à souper, car je meure de
+faim.
+
+Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs avaient, monté un escalier
+et s'étaient rendus dans un élégant salon du second étage, où Lapierre
+se laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant que la table fût
+dressée dans la salle à manger, située en arrière.
+
+Là, douillettement assis sur le crin élastique et reposant ses membres
+courbaturés par une course de plusieurs heures, le sinistre personnage
+se prît à réfléchir.
+
+La journée avait été fertile en émotions, et la succession rapide des
+événements qui s'y étaient déroulés n'avait pas permis à Lapierre de les
+peser mûrement. Il était donc bien aise de se trouver enfin seul avec
+ses pensées, afin d'y mettre un peu d'ordre et de tirer les conclusions
+qui devaient en découler.
+
+Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner tous les
+incidents de ce jour mémorable, à les analyser, à les disséquer, à en
+rechercher les causes, à en prévoir les conséquences.
+
+Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la voix de Madeleine,
+annonçant à plusieurs reprises que le souper était servi, n'avait pas
+même le privilège d'arriver jusqu'à l'entendement du maître.
+
+Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre des nuages. Il
+passa la main sur son front et murmura, en forme de conclusion:
+
+--En somme, la journée n'a pas été aussi mauvaise que j'aurais pu m'y
+attendre... Louise ne parlera pas, et, Lenoir _alias_ Després ne parlera
+plus. Cette idée de faire servir la masure de la mère Friponne à mes
+petits projets n'est pas trop mal trouvée, et je ne regrette pas mon
+voyage d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères qui vont
+venir tout à l'heure. On n'a jamais trop de connaissances... Allons, ne
+nous laissons pas aller au découragement et mangeons de bon appétit.
+
+Après s'être ainsi réconforté le moral, Lapierre se dirigea vers la
+salle à manger, disposé à en faire autant pour le physique.
+
+Les bandits de profession ont cela d'excellent, c'est qu'ils perdent
+rarement l'appétit et que les situations les plus terribles ne
+réagissent pas sur leur estomac.
+
+Lapierre prit donc tranquillement son souper, tout connue s'il n'eût
+pas, quelques heures auparavant assommé un homme et séquestré une fille.
+
+Le remords--cet hôte implacable qui vient s'asseoir dans les consciences
+bourrelées--ne se montra même pas à l'horizon, et l'âpre chercheur de
+dot se leva de table, n'ayant plus en tête que des idées riantes.
+
+Il repassa dans son salon et s'étendit nonchalamment sur une causeuse;
+mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un violent coup de
+sonnette retentit.
+
+--Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit Lapierre.
+
+Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située tout à fait au fond
+de la maison et qu'il appelait judicieusement son _cabinet privé_.
+
+Là, en effet, ne pénétraient que quelques rares privilégiés et ne se
+traitaient que des affaires plus ou moins véreuses; il y allait, plus
+de gens dignes de coucher à la prison, que de figurer au bal du
+lieutenant-gouverneur.
+
+C'est que Lapierre, avec ses instincts innés de crime et l'éducation
+pernicieuse qu'il avait puisée dans les camps américains, en qualité
+d'espion, éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double
+existence: l'une au grand jour, irréprochable, élégante, presque
+fastueuse, avec ses exigence multiples, tant au point de vue du logement
+et des relations, qu'à celui du domestique en livrée de rigueur; l'autre
+cachée, cauteleuse et enveloppée de ténébreuses précautions.
+
+Voilà pourquoi ce maître en fait d'intrigues avait chez lui deux lieux
+de réception: l'un public, donnant sur la rue, l'autre privé, prenant
+jour du côté de la cour.
+
+C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour recevoir ses nocturnes
+visiteurs.
+
+Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être introduits.
+
+Nous devons à la vérité de dire qu'ils ne payaient pas de mine, bien
+qu'ils ne se ressemblassent guère. L'un, grand, gros, fortement
+charpenté, avait cette physionomie placide et brutale que donne
+l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, pâle et presque imberbe,
+possédait une figure intelligente, mais où il y avait plus d'astuce et
+d'audace cynique que de toute autre chose.
+
+Le premier répondait au prénom de _Bill_; le second s'appelait le plus
+innocemment du monde _Passe-Partout_. Tous deux étaient bizarrement
+vêtus de hardes disparates, peu faites pour leur taille.
+
+Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine. Ils firent trois pas
+dans le cabinet, puis s'inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette
+position, ils attendirent poliment, le chapeau bas, que le maître du
+logis leur adressa la parole.
+
+--Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance ses visiteurs,
+voilà deux sujets qui ne me paraissent pas difficiles à discipliner...
+Du diable si je n'en fais pas quelque chose!
+
+Puis, tout haut:
+
+--Vous êtes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves.
+
+Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un même mouvement,
+s'écrasèrent sur le bord de leur chaise respective. Tout cela sans
+articuler une parole.
+
+--Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant, causons. Lorsque je vous
+ai rencontré, il y a quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter,
+vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la dureté des temps et de la
+stagnation des affaires dans votre ligne?...
+
+--C'est le cas, affirma le petit homme.
+
+--C'est le cas, appuya le gros.
+
+--Vous disiez que, du temps de Tom Leblond, les choses allaient mieux et
+que peu de nuits s'écoulaient sans qu'il vous eut déterré quelque bon
+coup à faire, quelque petite mine à exploiter...?
+
+--Hélas! rien de plus vrai, modula la voix flûtée du blanc-bec.
+
+--Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore de l'hercule.
+
+--Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut, c'était un chef
+habile, une espèce de chien de chasse, ayant assez de flair pour
+découvrir le gibier et le faire lever...?
+
+--Mais oui, c'est justement ça! firent en choeur les deux voyous.
+
+--Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous que je sois votre
+chef pendant quelques jours et que je vous fasse gagner, sans danger,
+dix fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant votre peau?
+
+--Vous feriez ça, vous? demanda vivement Passe-Partout, ébloui de la
+perspective.
+
+--Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement Lapierre. J'ai besoin
+de deux hommes, hardis, sans préjugés, incorruptibles, et je m'adresse à
+vous de préférence à bien d'autres. Acceptez-vous?
+
+--Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est plus cher.
+
+--Ni tuer, ni voler.
+
+--Ni aller à confesse? ricana Passe-Partout.
+
+--Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y aura peut-être un oiseau à
+mettre en cage et un autre à garder... voilà tout.
+
+--Pas davantage?
+
+--Pas davantage.
+
+--Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous allez gaspiller votre
+argent, maître, fit honnêtement remarquer Passe-Partout.
+
+--Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé... S'il y avait
+quelque magasin à piller ou un gênant à assommer, je ne dis pas!...
+
+--Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai pas dit que l'oiseau se
+laisserait mettre en cage sans se débattre... C'est un malin.
+
+--A la bonne heure! fit Bill, en détirant ses formidables biceps.
+
+--Ce sera ton lot, mon brave.
+
+--_All right!_ j'en suis.
+
+--Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne sera multiple; je te
+fais mon collaborateur, mon lieutenant.
+
+--Vous me comblez, fit le voyou avec humilité.
+
+--Eh bien! ça y est-il?
+
+--Voyons le prix.
+
+--Je ne lésinerai pas: quatre piastre par jour.
+
+--Mettons cinq: c'est un compte plus rond.
+
+--Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu?
+
+--C'est convenu.
+
+--Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous donner mes instructions.
+
+Ici, Lapierre développa minutieusement son plan de campagne, sans
+toutefois se compromettre par: des explications trop circonstanciées.
+Pendant près d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs et
+respectueux, le rôle qu'ils devaient jouer dans le grand drame qui se
+préparait. Pas un détail ne fut omis, pas une précaution négligée. La
+trame qui devait envelopper la malheureuse Laure et ses amis fut si bien
+ourdie, que le rusé Passe-Partout, dans un élan de sincère admiration,
+s'écria:
+
+--Maître, Tom Leblond n'était qu'un farceur à côté de vous!
+
+Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre cachée du coeur de
+l'ancien espion?... c'est ce que nous ne pouvons dire; mais son oeil
+brilla d'une étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers deux
+heures du matin, par les ordres suivants:
+
+--Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends immédiatement à ton
+poste d'observation, en arrière de chez la mère Friponne. Quant à toi,
+Passe-Partout, dégringole jusque sur le bord du cap et ne perd pas de
+vue la maison des Gaboury. Bonsoir, mes braves. A demain.
+
+Un quart-d'heure après, le fiancé de Mlle Privat dormait du sommeil du
+juste.
+
+La nuit s'écoula toute entière en songes rosés, et, lorsqu'il s'éveilla,
+l'heureux Lapierre put constater que le soleil était déjà haut.
+
+--Est-ce que, au moment de toucher le but, je m'amollirais dans les
+délices de Capoue? se dit-il... est-ce que je deviendrais paresseux?
+
+Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement du lit et
+s'habilla. Puis, cette opération terminée, il se rendit à la salle à
+manger, où les arômes du moka saturaient délicieusement l'atmosphère.
+
+Mais, à ce moment, un formidable carillon agita la sonnette
+correspondant à la porte de la rue, et Madeleine courut ouvrir.
+
+--Monsieur Lapierre? demanda une voix impérieuse.
+
+--Il n'y est pas, répondit l'organe doucereux de Madeleine...
+c'est-à-dire... enfin, je vais aller voir.
+
+Et la femme de charge remonta l'escalier. Mais le visiteur la suivit
+quatre à quatre et se trouva sur le palier, à l'entrée de la salle à
+manger, en même temps qu'elle.
+
+C'était le Caboulot!
+
+Apercevant Lapierre, il marcha droit à lui et articula froidement:
+
+--Ma soeur! misérable, qu'as-tu fait de ma soeur?
+
+--Votre soeur! balbutia Lapierre, interdit et cherchant à reconnaître le
+jeune homme qui l'apostrophait ainsi.
+
+--Oui, ma soeur, ma soeur Louise Gaboury que tu as voulu ruiner de
+réputation autrefois, et que tu as volée hier!... Qu'en as-tu fait?...
+où est-elle? Parle vite, scélérat.
+
+--Vous êtes fou, répondit l'ancien espion, se remettant et voyant à qui
+il avait, affaire... Je ne sais ce que vous voulez dire.
+
+--Ah! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur, espion, assassin et
+faussaire que tu es!--eh bien! je vais t'ouvrir l'intelligence. Dis-moi
+de suite où tu as traîné ma soeur, la nuit dernière, ou, sur mon salut,
+tu es mort.
+
+Et le jeune homme, tirant un revolver de sa poche, ajusta Lapierre.
+
+Celui-ci devint fort pâle. Néanmoins, une seconde après, il se remit.
+
+--Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il; je vais vous satisfaire.
+
+Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois cesser de menacer
+l'espion de son regard... Mais il vit aussitôt Lapierre éclater de rire
+et se sentit lui-même enlacer par deux bras nerveux, qui ïe réduisirent
+à l'impuissance.
+
+Ces deux bras intempestifs n'appartenaient à rien moins qu'au
+collaborateur Passe-Partout.
+
+Suivant les ordres de son nouveau maître, le mouchard improvisé s'était
+aposté derrière les remparts, en face de la maison où logeait, la
+famille Gaboury. Là, par la baie d'une embrasure, il avait vu sortir le
+Caboulot et s'était lancé aussitôt sur sa piste. Grand avait été son
+étonnement en voyant le jeune homme pénétrer chez le patron Lapierre;
+mais Passe-Partout, surmontant cette impression, s'était dit que
+peut-être il ne serait pas de trop dans l'explication qui ne pouvait
+manquer d'avoir lieu, et il était entré sur les talons du _filé_.
+
+On a vu que, sa bonne étoile aidant, le jeune policier _in partibus_
+était arrivé juste à point pour sauver la précieuse existence de son
+patron.
+
+En un clin d'oeil, l'imprudent Caboulot fut garrotté et mis hors d'état
+de nuire.
+
+Lapierre passa alors dans son cabinet privé et ouvrit une petite porte,
+masquée par le bureau sur lequel il écrivait. Cette porte, en tournant
+sur ses gonds, laissa voir une chambre noire, étroite, une sorte de
+_dépense_, qui ne recevait le jour que par un petit châssis de deux
+vitres, soigneusement grillé.
+
+C'est là que le malheureux enfant, ficelé comme une momie, fut jeté, en
+proie à la rage et au désespoir.
+
+Passe-Partout fut installé à la porte, pendant que Lapierre, triomphant,
+lui disait:
+
+--Mon cher collaborateur, ton entrée en campagne a été un coup de
+maître, et, pour te récompenser je te nomme gouverneur de cette prison.
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+Ou Bill et Passe-Partout se distinguent
+
+Enjambons maintenant par-dessus les trois jours qui nous séparent du
+fameux bal de Madame Privat. Aussi bien, les choses ont marché pendant
+que nous étions occupés ailleurs et l'organisation ne laisse plus rien à
+désirer. Tout est prêt pour la fête; les musiciens sont à leur poste, et
+le chef d'orchestre n'attend plus que le signal de la maîtresse du logis
+pour faire mugir ses cuivres et vibrer ses cordes.
+
+Dans le grand salon et les pièces adjacentes de la Folie-Privat, ce
+ne sont que toilettes éblouissantes, fastueuses pierreries, parfums
+enivrants, soyeux frous-frous. Tout Québec est là--du moins le Québec
+aristocratique, le Québec de la _fashion_, la quintessence de la société
+dorée. Brunes et blondes; sémillantes Canadiennes-françaises à la noire
+chevelure; plantureuses Anglaises aux tresses fauves; rentiers ventrus
+et journalistes diaphanes; politiciens bavards et financiers discrets,
+officiers de la garnison tout chamarrés de torsades d'or, et hommes de
+lettres en modestes habits noirs; maris, femmes et filles... tout y est
+rien ne manque!
+
+C'est que le gigantesque festival donné par la veuve du colonel Privat
+n'était pas chose commune à cette époque. La bonne ville de Québec,
+tressaillant jusque dans ses assises de granit, s'en était entretenue
+pendant huit jours et avait fait des préparatifs considérables pour
+y être dignement représentée--si bien que la date du 26 juin, cette
+année-là, fut sur le point d'éclipser sa soeur aînée du 24, le jour
+national des Canadiens-français, la Saint-Jean-Baptiste!
+
+Dès huit heures du soir, les équipages encombraient l'avenue de la
+Folie-Privat et le pérystile du cottage s'encombrait de falbalas et de
+volants. Vers dix heures, tous les invités étaient rendus et l'orchestre
+entamait les premières mesures du quadrille d'honneur.
+
+Il va sans dire que le héros de la soirée, Joseph Lapierre, figurait
+dans cette danse d'ouverture, à côté de Mlle Privat qu'il devait épouser
+le lendemain matin. Les deux jeunes gens avaient pour vis-à-vis, un haut
+dignitaire du gouvernement, donnant la main à Mlle Privat, tandis que
+les autres figurants étaient des officiers de la garnison.
+
+Pendant que ces messieurs et ces dames vont déployer, au son d'une
+musique tapageuse, les grâces de leurs personnes et la désinvolture de
+leurs mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas vers le parc.
+
+N'oublions pas que mous sommes à la fin du mois de juin et qu'à cette
+époque de l'année l'atmosphère d'une salle de bal laisse à désirer sous
+le rapport de la fraîcheur.
+
+En outre de cette considération, disons de suite qu'en cette nuit
+fameuse où la riche madame Privat donnait l'hospitalité à l'élite de
+Québec, la température était quasi-tropicale. Et puis, la nuit avait de
+si alléchantes invitations, les arômes champêtres étaient si pénétrants,
+les rameaux feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune déversait
+avec tant de libéralité les larges gerbes de sa lumière veloutée dans
+les allées aux bords frangés d'ombre, la brise courait si douée à
+travers la ramée sonore... que vraiment la tentation devenait trop
+forte, et que le parc recevait plus de promeneurs que le cottage de
+chorégraphes.
+
+Couples amoureux de la solitude à deux; adeptes de la _dive_ et du
+buffet, éprouvant le besoin de se rafraîchir les tempes et les idées;
+personnages de tapisserie qui vont au bal pour regarder faire les
+autres; hommes d'affaires que la déesse Terpsichore ne séduit pas et qui
+préfèrent causer dépression commerciale ou change sterling, pendant
+que le commun dos mortels s'amuse; _cavaliers_ et _blondes_ à qui le
+tête-à-tête sous les arbres feuillus ne peut jamais déplaire; fumeurs
+affamés, inhumainement chassés du voisinage des dames; _beaux_ en quêtes
+d'aventures; enfin, rêveurs pour qui le spectacle d'une mélancolique
+nuit d'été l'emporte sur la vue de pauvres danseurs suant à grosses
+gouttes:--tout cela se croisait, défilait, caquetait dans le jardin du
+cottage.
+
+Le coup d'oeil était charmant.
+
+Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout grâce aux reflets
+multicolores de plusieurs lanternes chinoises disposées avec goût de
+distance en distance, aux points de jonction des allées, robes blanches,
+manteaux rouges, chevelures dénouées--blondes ou brunes--rubans de
+toutes nuances, habits de toutes formes apparaissaient sous un aspect
+pittoresque au possible.
+
+C'était un tableau mouvant, où les couleurs, les ombres, les sujets
+changeaient à toute seconde, comme dans une représentation de
+fantasmagorie!
+
+Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le murmure frais et perlé
+des voix de femmes, ou le grondement plus sonore des organes masculins!
+
+Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la salle de
+danse--contenant et contenu.
+
+Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait nonchalamment ses
+pas dans les larges allées du parc de la Folie-Privat, il y avait
+probablement quelques personnes ayant, un autre but que celui de se
+distraire.
+
+Deux individus, entre autres, marchaient avec un peu trop de
+circonspection et se faufilaient avec infiniment trop de soins derrière
+les épais rameaux bordant les allées, pour ne pas éveiller de prudentes
+appréhensions.
+
+Ces deux compères--un grand et un petit--après une foule de détours
+et de contremarches, s'arrêtaient enfin derrière un banc presque
+entièrement dissimulé sous le feuillage d'un sapin de rond-point.
+
+On se rappelle que cet endroit avait été précisément choisi par Gustave
+Després pour sa première entrevue avec Mlle Privat.
+
+Une fois là, nos deux individus se tapirent de leur mieux dans le
+taillis et ne bougèrent plus.
+
+Il était alors près de onze heures, et, dans le grand salon du cottage,
+la danse faisait fureur. Seul à peu près, ce carrefour éloigné du parc
+manquait de promeneurs, tandis que les échos de tous les bosquets des
+alentours redisaient les frais éclats de rire ou le murmure plus doux
+des conversations enjouées.
+
+Un quart-d'heure se passa, pendant lequel le silence ne fut troublé que
+par le cric-crac des coléoptères se jouant au milieu des hautes herbes
+du gazon.
+
+Puis, tout à coup, une voix aigre et d'un timbre caractéristique surgit
+des profondeurs en arrière du banc.
+
+--Sapristi! disait la voix, je commence à m'embêter. Le particulier est
+capable de ne pas venir.
+
+--Il viendra, répondit un formidable organe de basse-taille: le patron
+l'a dit.
+
+--Il devrait être ici depuis une bonne demi-heure... Tu vas voir que ce
+chameau-là va nous brûler la politesse, répliqua la voix de fausset.
+
+--La consigne est d'attendre, se contenta de repartir stoïquement la
+contre-basse.
+
+Mais ce parti philosophique ne plut, paraît-il, que médiocrement au
+premier interlocuteur, car il émergea bientôt d'un bouquet de feuillage
+et s'avança de quelques pas dans la direction du rond-point. Ce
+mouvement compromit gravement l'incognito du personnage... En effet, un
+indiscret rayon de lune tombant d'aplomb des régions célestes, éclaira
+soudain la figure de maître Passe-Partout.
+
+Effrayé de ce sans-gêne compromettant, le collaborateur de Lapierre se
+replongea bien vite dans l'obscurité du feuillage, où il rejoignit son
+compagnon, qui n'était autre que Bill.
+
+Que faisaient là les deux bandits et dans quel but sinistre se
+dérobaient-ils ainsi aux rayons même de la lune?
+
+On le devine aisément. Ils avaient pour instructions d'empocher une
+nouvelle entrevue entre, le Roi des Étudiants et la fiancée de Lapierre.
+Ce dernier jouait là sa dernière carte, il le savait bien; mais que le
+coup réussit, et aucun obstacle sérieux ne subsistait plus entre Laure
+et lui, entre la fortune et l'âpre convoitise.
+
+Depuis deux jours, l'habile prétendant avait tout mis en oeuvre pour
+détruire, dans l'esprit de Mlle Privat, l'effet produit par les
+révélations de Després; et nous devons avouer que l'ex-fournisseur
+n'avait pas trop mal réussi, puisque la pauvre jeune fille, à bout
+d'arguments, n'avait pu trouver d'autre échappatoire que celui-ci: «Je
+ne demande qu'à être convaincue. Si M. Després ne m'apporte pas les
+preuves qu'il m'a promises, eh bien! je croirai comme vous qu'il n'a
+voulu que se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le cas contraire,
+n'espérez pas que je faiblirai devant d'audacieuses menaces.»
+
+L'enlèvement de Louise, la séquestration du Caboulot, et la maladie de
+Després--toutes choses ignorées complètement de Mlle Privat et de ses
+amis--servaient à merveilles les projets criminels de Lapierre, et
+pourvu que la nuit du bal se passât sans encombre, la situation était
+enlevée.
+
+Mais il y avait cent à parier que le tenace Roi des Étudiants
+n'abandonnerait pas de la sorte une partie presque gagnée. Sa blessure
+n'avait pas eu de suite fatales, et il était en état de venir au
+rendez-vous donné à Laure, puisque, le matin même, Passe-Partout l'avait
+vu se promener dans la chambre de la maison Gaboury.
+
+Seulement, allait-il se présenter ouvertement, par l'avenue du cottage,
+ou se faufiler dans le parc, comme lors de sa première visite?... c'est
+ce qu'il était, un peu difficile de prévoir, même pour un habile espion
+habitué à toutes les roueries.
+
+Voilà pourquoi; ne voulant rien laisser au capricieux hasard, Lapierre
+avait jugé prudent de prévoir les deux éventualités, en plaçant deux
+sentinelles à l'entrée de l'avenue et deux autres près du rond-point.
+
+De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Després eût une fière chance
+pour arriver jusqu'à Laure.
+
+Aussi donna-t-il tête baissée dans le traquenard, malgré le soin qu'il
+prit de pénétrer dans le parc par la grande allée du rond-point,
+éclairée ce soir-là comme en plein jour.
+
+Au moment où il longeait le banc derrière lequel se tenaient accroupis
+nos deux bandits de toute à l'heure, il fut terrassé et bâillonné, puis
+solidement garrotté, sans même avoir eu le temps de pousser un cri.
+
+Bill et Passe-Partout n'en étaient pas à leur coup d'essai dans ce genre
+d'opération, et il faut leur rendre cette justice qu'ils faisaient
+toujours leur besogne en conscience.
+
+Cette nuit-là, ils se surpassèrent même... si bien que l'illustre
+Passe-Partout grommela joyeusement:
+
+--Sapristi! si le patron n'est pas satisfait, il faut qu'il soit
+crânement difficile... car nous travaillons, parole d'honneur, comme de
+vrais _artisses_...
+
+--Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la voiture, et filons
+proprement vers la geôle de la mère Friponne.
+
+En un clin d'oeil, les deux chenapans eurent disparu dans les
+profondeurs du parc, traînant avec eux leur victime, réduite à la plus
+complète impuissance.
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+Trop tard
+
+Environ une demi-heure après l'audacieux enlèvement auquel nous venons
+d'assister, et pendant qu'une lourde voiture soigneusement fermée
+entraînait rapidement Després vers la distillerie de la mère Friponne,
+l'orchestre installé dans le grand salon du cottage entamait les
+premières mesures d'une valse.
+
+Les danseurs étaient à leur poste et le gracieux balancement du départ
+faisait déjà ondoyer tous les couples impatients, lorsque deux nouveaux
+figurants se jetèrent dans la chaîne mouvante, au moment où la danse
+s'ébranlait.
+
+Le tourbillon s'arrêta une seconde et chacun s'empressa de faire place
+au couple retardataire.
+
+Quand nous aurons dit que les arrivants n'étaient autres que Paul
+Champfort, le neveu, et Laure Privat, la fille de l'amphitryon, personne
+ne s'étonnera de la complaisance empressée des valseurs.
+
+Cependant, la valse n'avait pas été interrompue, et, glissant en cadence
+sur le parquet, chaque couple tournoyait, défilait, disparaissait, pour
+revenir et disparaître encore. Les falbalas des danseuses, subissant
+les lois de la force centrifuge, s'épanouissaient en rond, s'élevant à
+chaque mouvement giratoire, pour retomber quand ce mouvement diminuait
+ou cessait. Mais les cavaliers infatigables, enlevés par une formidable
+musique, enivrés par les parfums s'exhalant des toilettes féminines
+violemment secouées, ne laissaient guère de repos à ces pauvres
+falbalas... et le gigantesque serpent de valseurs continuait toujours à
+dérouler ses anneaux de couples enlacés.
+
+Paul Champfort subissait, plus que tout autre, l'enivrement général.
+
+Le contact de la femme aimée, de cette malheureuse Laure qu'il allait
+perdre à jamais dans quelques heures; l'entraînement irrésistible de
+la cadence: les notes éclatantes des cuivres, où se mariaient les sons
+moelleux des clarinettes et les trilles aigus des violons; ces effluves
+magnétiques qui s'échappent des prunelles animées des femmes; et
+par-dessus tout, l'haleine tiède et haletante de sa danseuse, lui
+arrivant au visage par bouffées aromatiques... tout cela lui monta au
+cerveau comme une fumée d'or et lui donna le vertige.
+
+Il arriva même un moment où, perdant tout contrôle sur lui-même et
+dominé par un irrésistible besoin d'épanchement, il se baissa vers
+l'oreille de Laure et lui souffla ardemment: «Oh! je t'aime! je t'aime!»
+
+La jeune fille leva vers son cousin un regard brûlant, sentit courir
+dans ses veines un frisson de fièvre, puis, faiblissante et pâle,
+murmura:
+
+--C'est assez. Je me sens tout étourdie... Retirons-nous.
+
+Champfort obéit.
+
+Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la soutenant de son bras
+droit, dans une pièce contiguë, où il la déposa sur un canapé.
+
+Puis, s'emparant d'une carafe d'eau frappée, il en humecta son mouchoir,
+et bassina les tempes de Laure.
+
+La jeune créole parut se remettre.
+
+--Vous sentez-vous mieux, Laure? demanda doucement Champfort.
+
+--Oui, mon cousin, merci... ce n'était d'ailleurs qu'un simple
+étourdissement. La valse me produit toujours cet effet-là.
+
+--Vous êtes toute pâle!
+
+--Ce n'est rien. Ne parlons pas de cela; les couleurs me reviendront
+avec le repos.
+
+--Voulez-vous que j'appelle ma tante?
+
+--N'en faites rien, et asseyez-vous plutôt là, près de moi.
+
+Et voyant le jeune homme se troubler un peu;
+
+--N'êtes-vous pas mon médecin? ajouta-t-elle en souriant faiblement.
+Vous tiendrez compagnie à votre malade.
+
+Champfort prit place sur le canapé; mais une secrète pensée se
+traduisit, malgré lui, dans son regard et il jeta un coup d'oeil sur la
+porte donnant sur le salon.
+
+Laure vit ou plutôt devina ce regard.
+
+--Je vous comprends, dit-elle; vous craignez que mon fiancé ne prenne
+ombrage de notre tête-à-tête?
+
+--Oh! fit Champfort.
+
+--Rassurez-vous. Monsieur Lapierre était sorti, vous le savez, lorsque
+nous avons valsé ensemble...
+
+--Je crois, en effet...
+
+--Eh bien! il n'est pas rentré, que je sache?
+
+--Non, mais il rentrera... et, à dire vrai...
+
+--Voyons.
+
+--Je n'aime pas à lui procurer l'occasion de m'humilier par ses airs
+vainqueurs.
+
+--Ce n'est pas à redouter... On ne peut chanter victoire quand il n'y a
+pas eu combat.
+
+Champfort baissa la tête et soupira intérieurement: «Elle n'a pas
+entendu mon aveu! se dit-il... C'est peut-être tant mieux... N'y pensons
+plus.»
+
+«Vous ne répondez pas? reprit la jeune créole, d'une voix un peu émue.
+
+--Mais, qu'ai-je à répondre... sinon que vous êtes la logique même?
+
+--Vous admettez donc?
+
+--Sans aucun doute.
+
+--En ce cas, causons, puisque rien ne nous en empêche.
+
+Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise, puis répondit
+froidement:
+
+--Causons. Aussi bien, est-ce probablement la dernière fois que nous en
+avons l'occasion.
+
+--Qui sait! murmura Laure.
+
+Il y eut alors un silence de quelques secondes,--silence pénible et
+plein d'anxiété. Les deux jeunes gens semblaient également mal à l'aise:
+Champfort pâle et soucieux, la jeune fille émue et agitée de pensées
+tumultueuses.
+
+A la fin, Laure parut recouvrer toute sa présence d'esprit et elle
+commença sur un ton indifférent:
+
+--Eh bien! Paul, comment va la fête?
+
+--Ma foi, elle me semble très brillante, répondit le jeune homme, ne
+sachant où voulait en venir sa cousine.
+
+--Tout Québec, y est, n'est-ce pas?
+
+--Mais oui, tout Québec de la haute, du moins.
+
+--Il ne manque guère, à ce qu'Edmond m'a dit que cinq ou six invités?
+
+--C'est plus que je ne puis dire, n'ayant pas vu la liste.
+
+--Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis se sont rendus?
+
+--Tous... moins un, répondit Champfort, dont le front s'assombrit.
+
+--Ah! quel est ce monsieur qui fait ainsi défaut?
+
+--C'est un de mes compagnons d'Université, un ami d'Edmond.
+
+--Gomment s'appelle-t-il? demanda Laure avec plus d'agitation qu'elle
+n'en voulait laisser paraître.
+
+--Il s'appelle Gustave Després, répondit Champfort, en baissant la voix
+et regardant de nouveau du côté du salon.
+
+--Qu'avez-vous donc à vous retourner ainsi? Est-ce que par hasard, le
+nom de ce monsieur Després ne pourrait se prononcer à haute voix et
+devant tout le monde?
+
+--Oui et non.
+
+--Encore une énigme?
+
+--Le mot en est facile. C'est que le nom de Gustave pourrait éveiller de
+vilains souvenirs dans l'esprit de certaine personne.
+
+--Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant _certaine personne_?
+
+--Je parle au singulier, ma cousine.
+
+--Ah...
+
+Laure hésita une seconde, puis reprenant:
+
+--Je parie que cette personne, je la connais...
+
+--Vous connaissez son nom, sa figure, son physique enfin, oui.
+
+--Mais pas son moral, n'est-ce pas?
+
+--Vous devinez si juste, que c'est plaisir de vous poser des énigmes, ma
+chère Laure.
+
+--Attendez, au moins, que je vous aie nommé la personne qui, dans votre
+esprit, n'aime pas à entendre prononcer le mot _Gustave_.
+
+--C'est juste. Dites.
+
+--Eh bien! celui que vous soupçonnez de frayeurs si puériles n'est autre
+que M. Lapierre.
+
+--Précisément, chère cousine. M. Joseph Lapierre est l'homme chez qui le
+nom de _Gustave_ éveillerait de terribles souvenirs et qui préférerait
+voir le diable en personne arriver ici ce soir ou demain matin, que
+d'apercevoir tout-à-coup Gustave Després, au seuil du grand salon.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Aussi sûr que je le suis d'avoir près de moi une malheureuse jeune
+fille glissant sur la pente de la perdition.
+
+Laure eut un véritable frisson. Elle crispa sa main sur le bras de son
+cousin et lui dit d'une voix altérée:
+
+--Paul, Paul, ce que vous affirmez là est grave, et vous me devez une
+explication.
+
+Champfort se taisait..
+
+--Il le faut, vous dis-je, insista la jeune créole, en le regardant
+fixement. Pourquoi suis-je en voie de me perdre et comment le nom de M.
+Gustave Després se trouve-t-il mêlé aux affaires de mon fiancé?
+
+--A quoi bon! murmura le jeune homme, sur la point de céder.
+
+--A quoi bon?... Vous me le demandez?... Mais, apparemment, à me sauver
+de l'abîme où je glisse, d'après vous.
+
+--Eh bien! vous l'aurez, cette explication, répondit Champfort
+résolument. Elle sera courte, mais claire. Vous voulez savoir pourquoi
+Gustave Després, s'il apparaissait tout-à-coup à la Folie-Privat,
+produirait sur votre fiancé l'effet de la tête de Méduse?... Je vais
+vous le dire. C'est que Després possède la preuve que Lapierre est un
+misérable, absolument indigne d'aspirer à votre main. Bien, plus, ma
+pauvre Laure, ce même Després pourrait établir qu'un ruisseau de sang
+sépare les deux personnes qui vont unir demain leur destinée, et que
+votre mariage serait l'alliance monstrueuse du loup et de la brebis.
+
+Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment convaincue de son
+cousin.
+
+--Mais il va venir, il doit venir, M. Després! s'écria-t-elle
+inconsidérément.
+
+--Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle.
+
+--Qui vous fait dire cela?
+
+--Voilà quatre jours que Gustave a quitté son logis, et, depuis, il n'a
+pas reparu.
+
+--Ciel! dites-vous vrai?
+
+--J'ai fouillé tout Québec pour le retrouver ou avoir seulement un
+renseignement sur son compte, mais sans le moindre résultat.
+
+--Oh! mon Dieu!... et ces preuves qu'il m'a promises, ces preuves
+établissant...
+
+--Quoi! interrompit Champfort, stupéfait, vous auriez vu Gustave
+Després?
+
+--Eh bien! oui, s'écria la jeune créole, s'apercevant trop tard de son
+indiscrétion involontaire, oui, je l'ai vu et nous avons longuement
+conversé ensemble. Je connais toutes les graves accusations qui pèsent
+sur mon fiancé; je sais qu'il a été espion dans l'armée américaine;
+je sais qu'il ne me recherche que pour ma dot; je sais enfin qu'il a
+probablement des fautes plus graves à se reprocher. Et cependant...
+
+--Achevez, de grâce.
+
+--Et cependant, si tout cela n'est pas prouvé, si M. Després n'arrive
+pas avant demain, ou plutôt ce matin, à six heures, rien au monde ne
+pourra empêcher ce Lapierre de devenir mon mari, une heure plus tard.
+
+--Comment cela, mon Dieu?
+
+--D'abord, parce qu'il a ma parole; en second lieu, parce que--faute de
+preuves du contraire--je dois obéir à la voix d'un mourant.
+
+--Mais c'est impossible, cela! Vous ne pouvez ainsi sacrifier votre
+existence entière à un doute, à un sentiment de piété enthousiaste. Vous
+vous devez à vous-même, vous devez à vos parents, à vos amis d'attendre
+au moins qu'une aussi malheureuse situation soit clairement définie, que
+des preuves vous arrivent...
+
+--Impossible! impossible! répondit Laure, avec une conviction
+douloureuse. Ah! c'est une terrible position que la mienne, et la
+fatalité est là qui me pousse à l'autel, me répétant sans cesse: «Femme,
+fais ton devoir!...» Je le ferai, cet inexorable devoir; j'ensevelirai
+sous mon blanc voile de mariée ma jeunesse mes illusions, mon coeur,
+tout!...
+
+Et la malheureuse jeune fille étouffa un long sanglot.
+
+Champfort perdit la tête. Il saisit brusquement les deux mains de sa
+cousine, et d'une voix où tremblait la passion si longtemps comprimée:
+
+--Non, non, s'écria-t-il, tu ne feras pas cela, ma bonne Laure; non, tu
+ne seras pas l'enjeu de la partie jouée par un misérable; non, tu n'iras
+pas broyer ton coeur sous le corsage de ta robe nuptiale!... car je ne
+veux pas, moi; car, aux ignobles calculs de Lapierre, j'opposerai
+mon amour sans tache pour toi, mon amour que six années d'amertumes
+contenues rendent sacré!
+
+Et le jeune étudiant, beau de douleur et de noble passion, se laissa
+glisser aux genoux de sa cousine.
+
+Laure eut dans les yeux un éclair de joie surhumaine; sa belle figure
+se colora d'une bouffée du sang venu du coeur... Mais elle tressaillit
+aussitôt après, et prenant dans ses mains la tête de Champfort
+agenouillé, elle y colla son visage baigné de larmes.
+
+--Trop tard! murmura-t-elle avec mélancolie, trop tard, mon pauvre
+Paul!... Nous ne nous sommes pas compris... Moi aussi, je t'aimais,
+et--ajouta-t-elle plus bas--je t'aime encore!
+
+--Tu m'aimes! s'écria Champfort d'une voix concentrée, tu m'aimes?...
+Oh! redis-le-moi, ce mot qui me rend fou.
+
+--Oui, je t'aime! articula nettement Laure, Mais, encore une fois, ni
+mon amour pour toi, ni aucune autre considération au monde n'empêcheront
+mon sacrifice de s'accomplir, si le courageux jeune homme qui s'est
+annoncé comme mon sauveur n'arrive pas à temps.
+
+--Oh! Gustave, où es-tu? murmura Champfort amèrement.
+
+En ce moment, l'horloge du grand salon sonna une heure du matin.
+
+--Déjà une heure! murmura la jeune fille, en se levant. Mon cousin, il
+faut nous séparer. Notre absence n'a été que trop longue et pourrait
+être remarquée.
+
+--Tu as raison, Laure, répondit l'étudiant: je vais te quitter, mais
+pour retrouver notre sauveur. Depuis que je sais être aimé de toi, je me
+sens capable de remuer des montagnes. Gustave Després sera présent à la
+signature du contrat, ou sinon...
+
+Il ajouta en lui-même: _Gare à Lapierre!_
+
+Laure tendit la main à son cousin, lui murmura un mot d'espoir et rentra
+dans le salon.
+
+Quant à l'heureux Champfort, il prit une autre porte et disparut dans
+les multiples pièces du cottage.
+
+A la même minute, par une étrange coïncidence, Lapierre opérait sa
+rentrée par la grande porte de l'avenue.
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+La Tête de Méduse
+
+D'où venait l'espion, et quel avait été le motif de sa brusque sortie,
+une heure auparavant?
+
+C'est ce que nous allons dire en peu de mots.
+
+Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet, agité; ses yeux
+s'étaient souvent dirigés, avec une impatience à peine contenue, vers
+l'horloge du grand salon; sa conversation, bien qu'enjouée et pleine de
+verve, s'était ressentie de l'état de son esprit, et sa bonne humeur
+n'avait été qu'une bonne humeur de commande; sa gaieté, qu'une gaieté
+factice, nerveuse, intermittente. Chaque fois que la porte d'entrée du
+grand salon s'était ouverte pour livrer passage à un invité en retard,
+à une figure nouvelle, il avait tressailli et pâli sous son masque de
+cire, comme s'il se fût attendu à quelque soudaine apparition, à voir
+une nouvelle statue du Commandeur.
+
+Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme dans l'âme et
+trop de foi dans son étoile pour s'arrêter longtemps à des craintes
+puériles, et ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes.
+
+Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de sérieuses raisons
+pour observer ainsi la porte d'entrée, et dévisager tous les nouveaux
+arrivants, car pas une figure étrangère n'échappa à sa rapide
+inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être entendu de lui; et,
+chose singulière, plus la soirée avançait, plus s'approchait, par
+conséquent, le moment si impatiemment attendu de son mariage, plus aussi
+l'inquiétude étreignait Lapierre à la gorge, plus l'effarement se lisait
+dans ses yeux.
+
+C'est que le coquin avait beau se répéter à lui-même que toutes ses
+précautions étaient bien prises, ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux
+trois-quarts convaincue--une vague crainte, une mystérieuse terreur n'en
+faisait pas moins frémir les fibres les plus secrets de son être...
+
+--Tout cela ne servira qu'à me perdre davantage, se disait-il, si ce
+Després de malheur n'est pas empoigné avant d'arriver ici.
+
+En effet, l'enlèvement du Roi des Étudiants! voilà ce qui préoccupait,
+par-dessus toutes choses, maître Lapierre; voilà ce qui le rendait
+nerveux et impressionnable; voilà ce qui lui mettait au coeur cette
+mystérieuse impression de terreur dont nous venons de parler.
+
+Vers minuit, l'honnête fiancé n'y tint plus et, prétextant, vis-à-vis de
+Laure un grand mal de tête, il demanda la permission d'aller prendre le
+frais dans le parc.--permission qui, on le conçoit sans peine, lui fut
+octroyée de grand coeur.
+
+Lapierre sortit donc.
+
+Au lieu de suivre les allées illuminées _a giorno_, il prit un sentier
+perdu et s'enfonça rapidement au plus épais du bois; puis, faisant un
+crochet, il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi du rond-point.
+
+Une fois arrivé à vingt pas de l'endroit où, dans l'avant-dernier
+chapitre, nous avons vu Bill et Passe-Partout en embuscade, Lapierre
+s'arrêta et prêta anxieusement l'oreille.
+
+Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde et lointaine des
+promeneurs conversant à demi-voix et les accords éclatants de
+l'orchestre répétés par les échos du parc.
+
+Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrêta de nouveau pour
+écouter.
+
+Même silence et mêmes bruits.
+
+Alors, il appela doucement:
+
+--Passe-Partout! Bill!
+
+Les deux mécréants ne répondirent pas--et pour cause. Ils trottaient en
+ce moment sur la route de Charlesbourg,--avec leur prisonnier Gustave
+Després.
+
+Lapierre eut un rayon d'espérance.
+
+--Serait-ce déjà fait? se dit-il. Allons voir au signe convenu.
+
+Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le rôdeur nocturne
+s'approcha du banc que l'on connaît. Une fois là, il tâta avec sa main
+et poussa une exclamation étouffée, en sentant, sous ses doigts une
+petite branche attachée grossièrement à une extrémité du dossier.
+
+--C'est fait! s'écria-t-il! Mon ami Després est allé rendre ses hommages
+à la mère Friponne. Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me font
+une bonne besogne et quelle heureuse idée j'ai eue de me les associer!
+
+Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction. Lapierre se disposa au
+retour. Il refit le chemin qu'il venait de parcourir, se faufilant avec
+les mêmes précautions au milieu du parc, fuyant les endroits éclairés et
+adoptant de préférence les sentes plongées dans l'obscurité.
+
+Une heure après son départ, il rentrait au cottage, dans le même
+moment--comme nous l'avons vu--où Paul Champfort en sortait par les
+appartements de derrière.
+
+Le fiancée de Mlle Privat n'étant plus reconnaissable. Sa figure
+rayonnait, et un sourire de triomphe mal comprimé courbait sa fine
+moustache.
+
+Laure s'aperçut de ce changement à vue et ne put s'empêcher de frémir.
+Elle préférait voir son prétendant soucieux et préoccupé, que de lire
+sur son front l'annonce d'un succès prochain. En effet, tout ce qui
+était joie chez cet homme ne présageait-il pas douleur et désillusion
+pour elle.
+
+Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance et reçut les
+compliments du jeune homme avec le calme dont elle ne s'était pas
+départie depuis que son sacrifice était fait. Et, d'ailleurs, les
+mutuels aveux qui venaient de s'échanger entre elle et son cousin
+n'avaient pas peu contribué à rendre la paix à son coeur. Elle se disait
+maintenant que tout serait, tenté pour la soustraire au gouffre qui
+l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus qu'à s'en rapporter
+courageusement à la Providence. A quoi lui servirait de se raidir contre
+une destinée inévitable, si Després n'arrivait pas? Que lui vaudraient
+des récriminations et des dédains, si Lapierre, en dépit de tout, allait
+être son mari?
+
+Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà pourquoi elle accueillit
+son fiancé avec moins de froideur que d'habitude, presque amicalement.
+
+--Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris en entrant que vous
+vous êtes trouvée fatiguée pendant une valse: me serait-il permis de
+vous demander si cette faiblesse est passée?
+
+--Oh! monsieur, ce n'était qu'un simple étourdissement, répondit Laure,
+une défaillance passagère qui n'a pas eu de suites.
+
+--Vous me voyez très heureux d'apprendre qu'il en a été ainsi, car vous
+aurez besoin de toutes vos forces pour la grande journée dont l'aurore
+va poindre bientôt.
+
+--Vous avez raison, monsieur, il me faudra être forte! murmura Laure,
+avec un singulier sourire. Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me
+ménager et de ne plus accepter d'invitation à danser.
+
+--Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination,
+mademoiselle--d'autant moins qu'elle me prouve votre désir de paraître à
+l'autel dans tout l'éclat de votre beauté, répondit galamment Lapierre.
+
+--Oh! monsieur, croyez que cette considération-là est pour fort peu
+de chose dans ma décision, et que cette beauté dont il vous plaît de
+parler, je ne m'en occupe guère.
+
+--Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu de cet essaim de
+charmantes jeunes filles qui émaillent, cette nuit, vos salons, vous
+êtes et restez encore la plus charmante.
+
+--En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir le madrigal, et je me
+demande ce qui a pu vous arriver de si heureux pour que vous vous soyez
+transformé de la sorte.
+
+Le jeune homme se mordit les lèvres.
+
+--Vous trouvez? fit-il narquoisement.
+
+--Mon Dieu, oui... répondit Laure négligemment. Il y a une heure à
+peine, vous sembliez soucieux, préoccupé...
+
+--La promenade m'a fait du bien, répliqua Lapierre, et, d'ailleurs, me
+ferez-vous un crime de perdre un peu la tête à l'approche du bonheur que
+je rêve depuis si longtemps?
+
+Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea son regard froid et
+calme dans l'oeil louche de son interlocuteur.
+
+--Il y a peut-être autre chose, dit-elle...
+
+--Autre chose?... quoi donc?
+
+--L'absence de certaine personne...
+
+--Je vous comprends, mademoiselle, répliqua gravement Lapierre; vous
+voulez parler de monsieur Després, n'est-ce pas?
+
+--Précisément, monsieur.
+
+--Je suis très aise que vous ayez amené la conversation sur ce terrain,
+car vous me fournissez l'occasion de vous dire franchement ma pensée
+là-dessus. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que vendredi dernier, sans
+savoir même que vous vous étiez rencontrée avec ce Després, je vous
+disais que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre, tramaient contre moi,
+obéissant à un mot d'ordre, parti je ne savais d'où; vous vous souvenez
+que je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore qui devait,
+paraît-il, venir jusqu'ici soutenir ses accusations ridicules en face de
+toute la noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas vrai?
+
+--C'est vrai... je me souviens parfaitement.
+
+--Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là, je vous déclare de nouveau
+que j'aurais été heureux de voir monsieur Després exécuter sa menace et
+remplir son engagement; j'aurais été charmé de pouvoir, d'un seul coup,
+fermer la bouche à ce vaillant chevalier redresseur de torts, digne
+émule de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il n'y a pas
+encore à désespérer, puisqu'il n'est que deux heures et que le contrat
+ne se signe qu'à six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu
+voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler les ailes à la
+lumière de la vérité.
+
+--Vous avez raison: attendons la justice de Dieu! répondit Laure avec
+gravité.
+
+En ce moment, madame Privat pénétrait dans le salon et se dirigeait vers
+le groupe formé par son futur gendre et sa fille.
+
+--Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens t'enlever ton fiancé
+pour quelques instants. Le notaire est occupé à dresser le contrat,
+et il a besoin de monsieur Lapierre pour certains renseignements. Tu
+permets, n'est-ce pas?
+
+--Faites, répondit Laure, avec insouciance.
+
+Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel.
+
+Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre
+et ramena sur elle les rideaux, pour échapper à l'obsession de la foule,
+qui n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages.
+
+Là, elle colla son front contre une vitre et regarda anxieusement
+l'avenue brillamment illuminée; puis sa pensée prit son essor et suivit
+son cousin, Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur qu'elle
+n'avait fait qu'entrevoir. A toute minute, par une illusion d'espoir,
+elle se figurait voir arriver les deux jeunes gens--l'un rayonnant comme
+le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance!
+
+Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit du ciel; mais
+quatre heures sonnèrent, puis cinq, puis six, sans réaliser le secret
+espoir de la malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru?
+
+Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie vibrait encore au-dessus
+des assistants silencieux, Champfort entra dans le grand salon.
+
+Il était extrêmement pâle et paraissait exténué de fatigue.
+
+Laure, assise près de sa mère et à quelque distance de la table où se
+tenait un grave notaire, jeta à son cousin un coup d'oeil interrogateur;
+mais celui-ci ne put que courber la tête dans un geste de suprême
+désespoir.
+
+--Allons! le sort en est jeté, se dit la jeune fille, consommons
+courageusement notre sacrifice.... Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma
+part de bonheur sur la terre!
+
+Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture du contrat de
+mariage, faite en ce moment par le notaire.
+
+Le plus profond silence régnait parmi les nombreux assistants,
+rassemblés dans le salon. Seuls, Paul Champfort et Edmond Privat,
+retirés à l'écart, causaient d'une façon extrêmement animée.
+
+Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup d'une violente émotion et
+semblaient discuter une question d'un haut intérêt, car sur leurs
+pâles figures se lisait le bouleversement le plus terrible. Champfort,
+surtout, avait l'air furieusement excité et dominé par une de ces
+froides colères que l'on ne maîtrise pas.
+
+Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous ses efforts pour calmer
+son cousin.
+
+Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat de mariage au milieu
+du silence général. Il promena alors, à travers ses lunettes, un regard
+interrogateur sur les intéressés; puis, constatant que personne n'avait
+d'objection à faire, il se leva et présenta au futur époux, Joseph
+Lapierre, son siège et sa plume.
+
+--Signez, monsieur, dit-il.
+
+Lapierre signa d'une main fiévreuse. Puis, se levant, il attendit, tout
+en présentant la plume au notaire.
+
+--A la future épouse, maintenant! reprit l'homme de loi. Passez la plume
+à votre fiancée, monsieur.
+
+Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant toujours la plume.
+
+Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément son regard
+vers la porte d'entrée, madame Privat intervint.
+
+--Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dît-elle avec une certaine
+impatience; ne vois-tu pas que tu fais attendre ces messieurs?
+
+--J'y vais, ma mère! répondit tranquillement la jeune créole.
+
+Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait inscrire son nom,
+plus froide que la table de marbre qui servait de bureau, elle s'avança
+silencieuse et résignée.
+
+Lapierre, fort pâle lui-même, s'empressa de lui présenter la fatale
+plume.
+
+La victime se mit en devoir de signer sa condamnation...
+
+Mais, à cet instant, suprême, il se passa quelque chose d'étrange.
+On vit Champfort s'échapper brusquement des mains d'Edmond Privat et
+marcher, un revolver à la main, sur Lapierre, tandis que la porte
+d'entrée du salon s'ouvrait avec fracas pour livrer passage à un homme
+pâle et le visage ruisselant de sueur...
+
+A cette terrible apparition, Lapierre poussa un cri étouffée et tomba
+sur un siège. Quant à Laure, elle laissa échapper la plume, joignit les
+mains et leva les yeux au ciel, dans une muette action de grâce.
+
+L'homme qui arrivait ainsi à la dernière heure, à la dernière minute,
+c'était le sauveur, c'était Gustave Després.
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+Deux vieilles connaissances
+
+Avant de mettre face à face les deux implacables rivaux de Saint-Monat,
+retournons un peu sur nos pas et expliquons comment il se faisait que le
+Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille, arrivait cependant
+juste à point pour sauver Laure des bras de Lapierre.
+
+On se rappelle que vers le soir du 22 juin--c'est-à-dire quatre fours
+auparavant--Després, ramassé sanglant et privé de sentiment dans le parc
+de la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury par le petit
+Caboulot, et là, confié aux soins d'un médecin; on se rappelle, en
+outre, que Louise avait disparu le même soir, sans que les recherches
+les plus minutieuses eussent donné seulement un indice relativement à
+cette étrange affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire pour
+n'avoir pas tout frais dans l'esprit le spectacle poignant du pauvre
+Caboulot enserré dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment
+où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre sous le regard des six
+prunelles d'acier de son revolver.
+
+Il va sans dire que tout cela s'était accompli à l'insu du Roi des
+Étudiants, cloué sur le lit de Louise par une fièvre cérébrale qui
+s'était déclarée pendant la nuit, et il est parfaitement inutile
+d'ajouter que la garde-malade chargée de veiller auprès du blessé avait
+reçu instruction de ne pas toucher un mot de ces événements, au cas où
+Gustave, revenu à l'intelligence, la questionnerait.
+
+Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions que Després
+n'apprit l'horrible vérité, c'est-à-dire la disparition du Caboulot et
+de Louise, que dans la matinée du lundi suivant, jour où le médecin le
+déclara hors de danger et lui raconta ce qui était arrivé.
+
+Le Roi des Étudiants n'eut pas de peine à deviner d'où partaient tous
+ces coups successifs. Il se souvint du célèbre axiome de droit criminel:
+«Cherche à qui le crime profite», et il eut bientôt fait de trouver à
+qui pouvait, profiter la disparition du Caboulot et de sa soeur; et,
+rattachant ces deux attentats à la tentative de meurtre faite sur lui,
+quelques jours auparavant, le jeune homme acquit la conviction que
+Lapierre, Lapierre seul, était l'auteur de toutes ces ténébreuses
+menées.
+
+Que faire?...
+
+Fallait-il terminer la campagne par un coup de foudre, en dénonçant
+Lapierre aux autorités de police et le faisant arrêter dans son propre
+domicile?
+
+Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta aussitôt. Sa
+loyauté native se prêtait mal à de semblables moyens, et il chercha
+autre chose.
+
+Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser l'ennemi s'endormir dans
+une trompeuse sécurité, pour tomber sur lui au moment où il croirait la
+victoire assurée?
+
+C'était de bonne guerre, et c'est à ce dernier moyen que s'arrêta
+l'étudiant. Il attendrait, pour se rendre à la Canardière, que la nuit
+fût venue, et il ne ferait que passer chez lui--le temps de prendre
+un certain portefeuille où était soigneusement enfermé le dossier de
+l'ex-fournisseur des armées américaines.
+
+Malheureusement, Després comptait sans maître Passe-Partout, qui,
+nonchalamment étendu sur le talus du rempart, le guettait par une
+embrasure. Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du Caboulot,
+s'était installé dès le matin en face de la maison Gaboury et ne l'avait
+pas un seul instant perdue de vue.
+
+Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse.
+Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage dans la chambre du malade,
+que quelque chose d'inaccoutumé se passait. Il redoubla d'attention,
+dilatant ses prunelles pour essayer de percer l'épais rideau de
+mousseline qui masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la bonne
+volonté du monde, l'excellent garçon ne put que constater le passage
+fréquent de deux ombres derrière le malencontreux rideau.
+
+Un autre se fût découragé.
+
+Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu.
+
+Enfin, vers six heures du soir. Argus--le dieu des espions--eut pitié de
+son disciple. La fenêtre s'ouvrit toute grande et Després se pencha hors
+de l'appui pour inspecter la rue.
+
+Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout vit ce qu'il voulait
+voir, c'est-à-dire un blessé tout vêtu et assez bien rétabli pour
+entreprendre une petite promenade à la Canardière.
+
+Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez le patron.
+
+Là, il ne dit qu'un mot:
+
+--Votre homme va venir.
+
+--C'est bien, partez, lui fut-il répondu; et, surtout, n'oubliez pas
+qu'il faut que les choses se fassent sans bruit. Pas de lutte, pas de
+cris. Mais un bon bâillon et des cordes solides. Allez.
+
+Bill, surgissant du _cabinet privé_, emboîta le pas derrière
+Passe-Partout, et les deux coquins prirent le chemin de la Polie-Privat.
+
+Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de maître, conduite par un
+élégant jeune homme et agrémentée d'un domestique en livrée, descendait
+rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle da la côte du Palais.
+
+C'était Lapierre qui se rendait au bal de sa future belle-mère, Mme
+Privat.
+
+La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans son cabinet noir, avait
+été confiée à Madeleine.
+
+Mais revenons à Gustave Després.
+
+Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort de ses deux enfants et
+lui avoir promis de les ramener sains et saufs au logis, le lendemain,
+le Roi des Étudiants se disposa au départ.
+
+Il attendit cependant que la nuit fût complètement venue; puis il
+s'enveloppa dans une ample redingote et se dirigea vers la rue
+Saint-Georges, où il demeurait.
+
+Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si inopinément, faillit
+lui sauter au cou.
+
+--Ah! monsieur Després, dit-elle, j'ai cru qu'il vous était arrivé
+malheur, et vos amis, donc!... Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu,
+de vous ni vent ni nouvelle!...
+
+--Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave... J'ai fait un voyage: voilà
+tout.
+
+--Tant mieux. Seigneur!...
+
+Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en laissa, pas le temps et
+monta chez lui. Sans perdre une minute, il ouvrit un des tiroirs de son
+secrétaire et y prit un vieux portefeuille de maroquin rouge, à fermoir
+de cuivre oxydé, qu'il dissimula soigneusement sous ses habits; puis il
+sortit de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue, à petit bruit.
+
+Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné, dans le parc
+de la Folie-Privat et s'avançait, absorbé dans ses pensées, vers le
+rond-point. Certes, il était loin de s'attendre à rencontrer, au beau
+milieu des domaines de Mme Privat et en pleine nuit, les deux oiseaux de
+pénitencier qui le guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent
+sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave fut-il extrêmement surpris,
+tellement surpris qu'il ne songea pas même à se défendre. L'eut-il
+voulu, du reste, que la chose eût été impossible. En effet, les
+agresseurs ne s'amusèrent pas à lui expliquer comment ils se trouvaient
+là et à s'excuser de la liberté grande. Bien au contraire, pendant que
+l'un lui appliquait sur la bouche un solide bâillon, l'autre, avec
+une dextérité inouïe, lui liait bras et jambes, le mettant dans
+l'impossibilité absolue de bouger.
+
+Cela fait, le plus grand des bandits--une espèce de géant, aux formes
+massives--sortit de sa ceinture un court poignard et en appliqua
+froidement la pointe sur la poitrine du prisonnier.
+
+--Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme! dit-il d'une voix
+sourde.
+
+--Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais gare à la dissipation!
+ajouta le plus petit sur un ton aigrelet.
+
+Després n'avait garde de crier: il étouffait sous son bâillon: de
+gesticuler: il était ficelé comme une momie de la pyramide de Khéops.
+
+Il se contenta donc de rager _in petto_ et de déplorer son imprévoyance.
+Mais c'étaient là des regrets superflus, et le Roi des Étudiants n'était
+pas homme à s'y abandonner longtemps. Comprenant parfaitement que le
+seul but de Lapierre, en le faisant enlever, était de l'empêcher de
+communiquer avec Laure avant son mariage. Després concentra toutes ses
+facultés à chercher un moyen de s'échapper avant le lendemain matin.
+
+--Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se dit-il, rien n'est
+perdu. Je trouverai bien, d'ici à quelques heures, un expédient pour me
+débarrasser de mes deux coquins.
+
+Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se laissa docilement
+conduire à la voiture formée qui attendait en, face d'une des extrémités
+du parc.
+
+Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd équipage s'ébranla, pour
+ne s'arrêter qu'après une course d'une demi-heure.
+
+On était arrivé.
+
+Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le chemin. Il fut suivi
+de Bill. Puis tous deux, avec une galanterie exquise, enlevèrent
+délicatement leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, à
+côté de la voiture.
+
+Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et se dirigea vers une
+vieille maison en ruines, accroupie sur un amoncellement de rochers
+fantastiques, et qui n'était autre que la distillerie de la mère
+Friponne.
+
+Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile de reconnaître qu'il
+était sur la route de Charlesbourg et à un demi-mille tout au plus de
+Québec, dont la masse sombre se détachait sur sa droite.
+
+--Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux pas de la Canardière
+et j'aurai bien du malheur si je ne réussis pas à m'échapper de cette
+vieille bicoque.
+
+Passe-Partout revint au bout de cinq minutes.
+
+Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons le tour et entrons par
+la porte de derrière.
+
+--La chambre de monsieur est prête? demanda Bill, d'un ton goguenard.
+
+--Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux Passe-Partout.
+
+--En avant, alors.
+
+Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs gravirent le
+monticule, frôlèrent les murailles de la masure, puis finalement
+s'arrêtèrent en face d'une porte basse donnant sur la forêt.
+
+--C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des porteurs.
+
+--Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant à heurter la porte de
+sa formidable épaule.
+
+--Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère Friponne va ouvrir dans
+la minute, s'empressa de répliquer Passe-Partout.
+
+Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à l'instant et une
+vieille femme apparut, une chandelle fumeuse à la main.
+
+--Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer le chemin.
+
+--On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu.
+
+La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté, traversa une petite
+salle sombre et humide, ouvrit une porte, fit quelques pas dans une
+autre pièce, non moins sombre, et non moins humide, puis s'arrêta et,
+se baissant, souleva une trappe, d'où s'échappèrent des parfums non
+équivoques de whisky.
+
+--Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en reniflant avec
+satisfaction.
+
+--Sapristi! oui, appuya Passe-Partout.
+
+--Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix de la mère Friponne, déjà
+rendue dans les profondeurs de la cave.
+
+Le singulier cortège descendit l'escalier par on était disparue la
+vieille, traversa une vaste salle, mal pavée et saturée d'odeurs
+alcooliques, passa sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin
+s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que la première et séparée
+d'icelle par un mur de refend, mais à moitié dépavée et ne recevant de
+jour que par un soupirail grillé.
+
+--C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère Friponne, en s'inclinant
+avec une politesse comique.
+
+--Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai vu de pire et j'ai
+souvent couché, moi qui vous parle, dans des lieux qui, loin d'être bien
+clos comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les quatre pans du
+ciel.
+
+--Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie qui passait à travers la
+toiture du firmament.
+
+--En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à plaindre, pas vrai? fit
+observer la maîtresse du logis.
+
+--Au contraire, répondit Passe-Partout, il va être ici comme un
+prince... un peu gêné, peut-être, dans ses mouvements; mais, bah! une
+nuit est bientôt passée.
+
+Et, sur cette réflexion philosophique, le petit homme repassa dans la
+première cave, où l'attiraient invinciblement les odorantes émanations
+du whisky.
+
+La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, sans avoir
+civilement souhaité une bonne nuit à leur pensionnaire.
+
+Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse barre de chêne
+assujettie en travers, de manière à rendre inutile toute tentative
+pour la rouvrir. Le pauvre Després, malgré toutes les ressources de sa
+fertile imagination, avait donc bien peu de chances de s'échapper.
+
+Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir sérieusement.
+
+Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse dans sa mémoire
+toutes les ruses employées par les prisonniers célèbres, depuis; les
+évasions du hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux Jack
+Sheppard, suivons un peu nos amis Bill et Passe-Partout. Nous finirons,
+peut-être, par rencontrer, au bout de notre course, des per sonnages
+avec qui nous avons déjà lié connaissance.
+
+Comme tous les membres de la petite pègre, les deux garnements que nous
+venons de voir à l'oeuvre adoraient les liqueurs spiritueuses et,
+en particulier, le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout à l'heure
+manifester hautement leur prédilection, lorsque, par la trappe
+soudainement ouverte, sont montés, en nuages épais, les arômes du joyeux
+liquide.
+
+Nous n'étonnerons donc personne en disant que Bill et Passe-Partout,
+une fois leur prisonnier en lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de
+remonter à l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne, un
+pied sur la marche inférieure de l'escalier, les invitait du regard et
+du geste à la suivre: regard et geste demeuraient impuissants contre les
+convoitises en éveil des deux acolytes.
+
+Voyant cette hésitation de mauvais augure et les regards fureteurs des
+retardataires, la bonne femme prit un parti héroïque: elle monta, deux
+marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait se trouva au
+niveau du plancher supérieur, sur le point de disparaître.
+
+Passe-Partout comprit cette tactique savante, et, lui aussi, il prit un
+parti héroïque.
+
+--Hé! la mère, dites donc! cria-t-il.
+
+--Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne.
+
+--Ça sent bien bon, ici...
+
+--Ensuite?
+
+--Eh bien! là où ça sent bon...
+
+--Achevez.
+
+--Moi, je reste.
+
+--Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd.
+
+--Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne, en redescendant les deux
+marches qu'elle venait de gravir.
+
+--C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument.
+
+--C'est comme ça! appuya Bill, non moins résolument.
+
+Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux flammes aiguës. Elle parut
+sur le point de se porter à quelque voie de fait regrettable; mais,
+heureusement, la fière attitude de l'ennemi lui en imposa et toucha son
+vieux coeur racorni.
+
+--Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci, pas de bêtises; montez
+à la cuisine et je vous en apporterai, de ce qui sent bon.
+
+--Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout, ébranlé.
+
+--C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui vous attend.
+
+--A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill.
+
+Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit Passe-Partout,
+qui lui-même suivait la mère Friponne, de telle façon que tous trois
+débouchèrent ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà introduit le
+lecteur.
+
+Mais là, les deux suivants de la mère Friponne s'arrêtèrent tout
+interloqués: la table était déjà occupée par trois buveurs.
+
+Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient d'abord maître;
+Simon, puis--ô surprise agréable!--nos joyeuses connaissances des
+premiers chapitres: Lafleur et Cardon.
+
+Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions là, sirotant
+tranquillement du whisky, pendant que leur roi, Gustave Després, est à
+vingt pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur?
+
+Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui les avait fait naître sans
+le sou, pendant qu'il les avait dotés d'une soif prodigieuse--d'où était
+résulté un conflit permanent entre le besoin de boire et l'impossibilité
+de satisfaire ce besoin. La lutte avait été chaude, terrible et avec des
+chances à peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin, Cardon,
+pour sa part, dut s'avouer vaincu: la soif l'emportait, hélas!... et pas
+le sou!
+
+Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore, Bacchus se fût
+trouvé sur le calendrier!...
+
+Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la nuit tombante arriva
+Lafleur. Le digne homme était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide
+qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette blancheur nerveuse
+qui résulte d'une grande émotion.
+
+Il s'assit sans mot dire en face de son camarade et le regarda avec une
+pitié protectrice.
+
+Puis, au bout de quelques instants de ce silence mystérieux:
+
+--Ami Cardon? dit-il.
+
+--Que veux-tu?
+
+--As-tu trouvé?
+
+--Non.
+
+--Rien?
+
+--Rien.
+
+--Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif légitime?
+
+--Hélas... pas d'argent et... pas de crédit!
+
+--C'est vrai.
+
+Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon.
+
+--Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché?
+
+--Si.
+
+--Et tu n'as rien trouvé?
+
+--Si.
+
+--Comment, tu as un moyen?
+
+--J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur, en sortant de sa réserve
+empruntée. Je puis m'écrier, comme le grand Archimède: _Eurêka!_ j'ai
+trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais, nous boirons à bon
+marché.
+
+--Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon, dominé par une
+singulière émotion.
+
+--C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur.. Tu sais ta chimie
+organique, n'est-ce pas?
+
+--Un peu.
+
+--Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation des matières
+amylacées?
+
+--Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide carbonique.
+
+--En alcool, as-tu dit?
+
+--Oui, en alcool.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du whisky en esprit?
+
+--C'est, ma foi, vrai.
+
+--Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les épiciers et les
+aubergistes nous en refusent inhumainement; et, pour punir ces tyrans
+dépourvus d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls, nous irons
+parader en face de leurs boutiques inhospitalières.
+
+Gardon n'en put entendre davantage et se jeta tout sanglotant dans les
+bras du digne Lafleur.
+
+De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine était décidée.
+
+Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver.
+
+Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs camarades, et le
+capital fut souscrit en une journée. Quant au site, au local et à
+quelques autres détails d'administration, ce fut plus difficile. Les
+deux fondateurs errèrent pendant huit grands jours, à Québec et dans
+les environs, sans trouver ce qui leur convenait. La sécurité de
+l'établissement exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la police,
+tandis que la commodité des consommateurs le voulait à proximité de la
+ville.
+
+Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère Friponne et se décida à
+lui faire des ouvertures.
+
+La mère Friponne tenait alors un maigre débit de tabac moisi et de pipes
+ébréchées, absolument insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta
+avec enthousiasme.
+
+Quinze jours plus tard, un alambic était installé dans sa cave et les
+premières bouteilles du nouveau whisky prenaient la route de Québec, où
+leur contenu faisait les délices des carabins.
+
+Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner et de répandre ses
+produits au sein de la joyeuse bohème des disciples d'Hypocrate ou de
+Cujas. A l'époque où nous en sommes rendus--c'est-à-dire deux ans après
+sa fondation--l'assiette de cet établissement reposait sur une base
+solide, et ses pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il
+atteindrait un âge patriarcal.
+
+Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur les raisons qui
+amenaient les deux étudiants chez la mère Friponne, reprenons notre
+récit.
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+Ou tout le monde se retrouve
+
+Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout s'étaient donc
+arrêtés net sur le seuil de la porte, en apercevant les trois buveurs
+installés autour de la table.
+
+Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête et attendaient...
+
+Ce que voyant la mère Friponne:
+
+--M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène du renfort: ce sont
+deux _gentlemen_ de mes amis qui s'en vont explorer le pays en arrière
+de Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite régalade, avant de
+partir.
+
+Les deux étudiants s'inclinèrent légèrement, politesse qui fut imitée,
+sur une plus grande échelle, par les explorateurs; puis Cardon prenant
+la parole:
+
+--Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il, et pourvu qu'ils ne
+boudent pas avec le whisky, nous leur promettons une nuit agréable.
+
+Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration, fit deux pas
+vers la table, et ployant de nouveau sa mince échine:
+
+--Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs, dit-il, et nous allons
+tâcher de vous prouver que le whisky, ça nous connaît.
+
+--Et ça nous aime!... grommela Bill, on venant prendre place à côté de
+son supérieur.
+
+--A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai que je n'ai aucune
+confiance dans les personnes qui ne boivent que de l'eau. L'esprit
+de grain ou de patate entretient la belle humeur, tandis que l'eau
+simple--_aqua simplex_--alourdit le sang et y mêle de la bile... voilà
+mon opinion!
+
+--J'allais vous dire la même chose, mais en termes bien moins savants,
+n'ayant pas terminé mes études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en
+prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une bouteille pleine.
+
+--En vérité, on ne peut être plus aimable, s'écria Cardon, feignant
+l'enthousiasme; donnez-moi la main, jeune homme: de ce moment, je vous
+adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions un pacte si touchant
+par un plein verre de whisky.
+
+--Ah! monsieur, quelle gracieuseté!... murmura le jeune coquin, feignant
+lui aussi l'émotion et se précipitant sur la main de Cardon.
+
+--C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier.
+
+--A la vie, à la mort! mon généreux ami, répliqua Passe-Partout, tout
+en essuyant de sa main gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se
+versant un énorme verre de whisky.
+
+Chacun fit de même, et cette première rasade fut bue au milieu du plus
+grand enthousiasme.
+
+Puis les pipes s'allumèrent, et Lafleur--qui n'avait pas encore ouvert
+la bouche, s'étant contenté d'observer avec attention les deux prétendus
+explorateurs--Lafleur, disons-nous, s'approcha de Bill et lui frappant
+sur l'épaule:
+
+--Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons rester comme ça à nous
+regarder, sans lier plus ample connaissance?
+
+--Hein?... gronda le géant, absorbé dans l'importante opération de faire
+fonctionner son brûle-gueule.
+
+--Je vous demande si nous n'allons pas nous associer, nous
+_emmatelotter_, comme viennent de le faire nos compagnons?
+
+--Comme vous voudrez, répondit tranquillement Bill, en jetant un coup
+d'oeil sur une nouvelle bouteille, apportée par Simon.
+
+--Alors, votre main, mon ami!
+
+--La voilà, jeune homme.
+
+--Vous vous appelez?
+
+--Bill.
+
+--Eh bien! maître Bill, je vous fais mon ami de bouteille, et je
+m'engage à vous faire passer gaiement les heures trop courtes pendant
+lesquelles nous serons ensemble.
+
+Le gros homme sourit largement.
+
+--Oh! pour ça, dit-il, vous n'avez qu'une chose a faire.
+
+--Laquelle?
+
+--Veiller à ce qu'on ne manque pas de whisky.
+
+--Quand il n'y en a plus, il y en a encore, répliqua flegmatiquement
+Lafleur.
+
+Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui n'avait pas encore
+desserré les dents pour autre chose que pour ingurgiter d'énormes
+rasades:
+
+--Simon! appela-t-il.
+
+Celui-ci accourut, en trébuchant.
+
+--Holà! illustre ivrogne, incomparable sommelier, pourvoyeur de Sa
+Majesté Satanas, ouvre tes oreilles.
+
+Simon se prit les oreilles à pleines mains et les tint écartées de sa
+tignasse fauve: mais il ne dit mot, jugeant sans doute que sa pantomime
+valait bien un acquiescement.
+
+Lafleur poursuivit:
+
+--Je te charge de veiller à ce que, sur la table, le whisky succède
+au whisky. En attendant, va nous en chercher une demi-douzaine de
+bouteilles. As-tu compris?
+
+Pour toute réponse, Simon essaya de battre un entrechat, perdit
+l'équilibre, mesura le plancher, se releva péniblement, puis disparut
+dans le cabinet noir du fond, après avoir reçu une taloche de sa tendre
+mère.
+
+Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles, qu'il pressait
+amoureusement sur son coeur.
+
+Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la table, Lafleur s'écria:
+
+--Mes amis, à présent, que nous nous connaissons pour des gaillards
+solides qui savent prendre la vie comme il faut et la mener joyeusement,
+je propose de faire rondement les choses. Et, d'abord, buvons à
+l'éternelle amitié que nous venons de contracter, le gros Bill et moi.
+
+--Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les colombes se dévorent
+entre elles, plutôt qu'un nuage n'obscurcisse une si belle amitié!
+
+--A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur, tout en cachant
+négligemment le sien, qui était aux trois quarts rempli d'eau.
+
+Cette recommandation était inutile pour les deux nouveaux arrivants,
+car ils avaient une soif de fiévreux et ne demandaient qu'à s'humecter
+largement le gosier.
+
+La santé des nouveaux amis fut donc bue avec entraînement; puis vint
+celle de Simon, celle de la mère Friponne, puis celle du grand chien
+fauve, puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus à qui boire.
+
+A cette phase de l'orgie, tout le monde était aux quatre-cinquièmes
+ivre. Bill avait la figure vermillonné et turgescente; Passe-Partout
+demeurait pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs lançaient des
+regards en vrilles tout tordus d'éclairs joyeux; Simon avait roulé sous
+la table et ronflait comme un cachalot; la mère Friponne, le nez sur ses
+genoux, cuvait son whisky en face de la cheminée.
+
+Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils semblaient plus ivres
+encore que les autres. Le premier avait, sans cérémonie, escaladé la
+table, et, là, dominant les pochards ahuris, il hurlait sa chanson
+favorite: le _Grand-père Noé_, à laquelle répondait, d'une voix de
+girouette rouillée, l'illustre Cardon.
+
+Le tintamarre diabolique dura jusqu'à plus de quatre heures du matin, où
+Passe-Partout se déclara tout-à-fait incapable de boire une seule goutte
+de plus et manifesta le désir de garder l'atome de lucidité qui lui
+restait.
+
+Bill se récria:
+
+--Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il d'un ton
+lamentable.
+
+--Il est temps de songer à nos affaires, répondit Passe-Partout.
+
+--Au diable les affaires!... reprenait le géant.
+
+--Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu au diable, lui aussi?
+
+--Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre...
+
+--Chut!
+
+Cette dernière recommandation fut accompagnée d'un si formidable coup de
+pied que Lafleur et Cardon qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur
+leurs escabeaux.
+
+Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent négligemment.
+
+Chose singulière, malgré l'énorme quantité de whisky qu'ils avaient bu,
+les deux jeunes gens semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et
+toute trace d'ivresse avait disparu.
+
+Pendant que Passe-Partout, avec une pointe d'inquiétude dans le regard,
+cherche à se rendre compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à nos
+lecteurs.
+
+On se rappelle qu'aussitôt la voiture arrivée, Passe-Partout sauta à
+terre et courut à la masure de la mère Friponne; on se souvient aussi
+qu'il revint vers Bill et lui annonça qu'il y avait du monde, et qu'il
+faudrait tourner la maison, pour entrer par derrière. Ce qui fut fait.
+
+Mais toutes ces allées et venues ne s'étaient pas exécutées sans
+éveiller l'attention des hôtes de la mère Friponne. Or, comme ces hôtes
+n'étaient rien moins que Lafleur et Cardon, c'est-à-dire des amis de
+Gustave Després et du Caboulot, disparus si étrangement depuis quelques
+jours, on conçoit que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre la
+puce à l'oreille.
+
+Ils profitèrent donc de l'absence de la vieille pour regarder par la
+fenêtre et assister au singulier transbordement que nous avons décrit.
+Malheureusement, la lune, comme si elle l'eût t'ait exprès, se cacha
+derrière un nuage au moment où le lugubre cortège passa près de la
+maison, et ils ne purent distinguer les traits de l'homme garrotté et
+bâillonné que l'on était en train de mettre à l'ombre.
+
+Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'éveil et fit naître dans
+leur esprit une étrange émotion, mêlée d'une espérance vague... Si
+c'était Gustave ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparaître!... Ce
+Lapierre de malheur en était bien capable, après tout!
+
+--Veillons au grain, ami Gardon, avait murmuré Lafleur à l'oreille de
+son camarade; quelque chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce
+soir pour rien.
+
+--Tu crois donc que ça pourrait être...? avait répliqué Cardon.
+
+--Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais, chut! voilà nos bandits
+qui remontent de la cave. Tâchons de les griser et de ne pas perdre la
+boule, nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça...
+
+L'arrivée de la mère Friponne, suivie des deux prétendus
+explorateurs--une petite qualité inventée par l'ingénieuse vieille--mit
+fin au colloque, et l'on s'apprêta à bien recevoir des _gentlemen_ aussi
+considérables.
+
+Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses furent accueillis
+les honorables explorateurs du pays situé en arrière de Charlesbourg;
+nous avons entendu les serments d'éternelles amitié échangés entre les
+quatre nouveaux amis et scellés de formidables libations--réelles pour
+Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux étudiants; il nous
+a même été donné de suivre les progrès de l'ivresse chez l'insatiable
+géant et--ô néant de la vertu humaine!--chez l'incorruptible lieutenant
+de Lapierre.
+
+Le programme tracé par Lafleur avait donc été exécuté sans encombre
+quant à ce qui concernait l'ivresse; mais par malheur, jusqu'à près
+de cinq heures du matin, toute tentative pour faire _jouer_ les deux
+apôtres avait échoué.
+
+De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent d'un nouveau stratagème;
+ils feignirent de dormir.
+
+C'est à ce moment même que Passe-Partout déclara en avoir assez et
+refusa de boire la dernière bouteille avec son vorace compagnon.
+
+La partie semblait donc fort compromise et les étudiants se disposaient
+à dresser de nouvelles batteries, lorsque le nom de Lapierre,
+imprudemment échappé à Bill, éclata comme une bombe à leurs oreilles.
+
+L'effet fut instantané.
+
+Plus de doute: l'homme garrotté que les deux chenapans avaient
+transporté dans les caves de la masure ne pouvait être autre que Després
+ou le Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait se célébrer le
+matin même!...
+
+Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement de leurs sièges; puis,
+avec la même insouciance, ils se dirigèrent chacun vers leur ami de
+fraîche date...
+
+Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa sur ses jambes et mit
+une main dans sa poche, d'où il tira rapidement un revolver. Mais le
+pauvre garçon n'eut pas le temps de s'en servir: Cardon bondit sur lui,
+empoigna l'arme et l'arracha des mains de Passe-Partout; puis, de
+la main gauche, il entoura le maigre cou du petit homme, qu'il alla
+proprement coller à la muraille.
+
+De son côté, Lafleur s'était disposé à attaquer Bill; mais voyant ce
+dernier dans l'impossibilité absolue de se lever, il se contenta de le
+fouiller et de lui ôter son poignard.
+
+--Des cordes cria Cardon. Va prendre celles qui lient Després.
+
+Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable fracas l'arrêta sur le
+seuil du cabinet noir, et un homme bondit comme un léopard en face do
+lui.
+
+--A moi, Lafleur! à moi Cardon! cria cet homme d'une voix terrible.
+
+--Gustave! Gustave! hurlèrent les étudiants.
+
+C'était, en effet, Gustave Després.
+
+Comment s'était-il échappé? par quel trou de souris avait-il passé?
+
+Nous allons le dire.
+
+La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons du dernier de ses
+geôliers, que Gustave sortit de son impassibilités et chercha à se
+débarrasser de ses liens.
+
+La chose n'était pas facile et, pendant une bonne heure, le prisonnier
+s'épuisa en effort, infructueux. Les cordes étaient solides et le
+_ficelage_ exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité de
+desserrer les tenaces noeuds coulants qui retenaient les poignets
+derrière le dos.
+
+Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue, se laissa retomber
+sur le soi, dans un état de prestation complète.
+
+Mais le corps se reposait, la tête continua du travailler.
+
+Au bout d'un quart d'heure de réflexion, le jeune homme tressaillit sur
+sa couche raboteuse. Une idée venait de lui traverser la tête: «Si je
+pouvais prendre mon couteau!»
+
+Hum! ce n'était pas une mince affaire! Le couteau en question
+se trouvait dans la poche de droite du pantalon... et comment
+l'atteindre?...
+
+N'importe! Després se mit aussitôt à l'oeuvre. Il se tourna, se
+retourna, se tordit, réussit à introduire le bout de ses doigts dans la
+bienheureuse poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le perdit,
+le rattrapa, et finalement poussa un cri de triomphe...
+
+Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait sur le sol!
+
+Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout fut l'affaire de cinq
+minutes.
+
+Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient par terre; il
+était libre... dans sa prison!
+
+Gomme on peut le supposer naturellement, le bâillon sous lequel
+étouffait le prisonnier subit le même sort que les liens, et le Roi des
+Étudiants put enfin détirer ses pauvres membres tout courbaturés.
+
+Cela fait. Després se mit en devoir d'inspecter sa prison. Un rayon de
+lune qui filtrait par le grillage d'un petit soupirail lui ayant paru
+insuffisant pour bien étudier les lieux, le jeune homme alluma une
+allumette, puis deux, puis six, puis d'autres encore.
+
+Après cette série d'illuminations fastueuses Gustave savait ce qu'il
+voulait savoir; il était fixé sur l'unique chance qu'il avait de se
+tirer d'affaire.
+
+On n'a pas oublié que la cave où avait été transporté notre ami se
+trouvait du côté du nord, séparée de la distillerie par un mur mitoyen
+et ayant au-dessus d'elle les appartements inoccupés de la masure, dont
+un servait de prison à la malheureuse soeur du Caboulot.
+
+Or, le plancher supérieur de cette cave était dans un état complet de
+délabrement. Les madriers qui la composaient étaient aux trois-quarts
+pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle des lois de la
+pesanteur.
+
+Gustave n'hésita pas. Il comprit que son fort couteau aurait bientôt
+fait justice de ce bois vermoulu et se mit à l'attaquer avec énergie et
+précaution, de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs.
+
+Au bout d'une demi-heure de travail, deux des madriers du premier
+plancher étaient coupés et leurs débris gisaient par terre, laissant
+béante une ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l'encoignure
+nord de la cave.
+
+Restait le deuxième plancher--celui qui formait le parquet de la pièce
+au-dessus. Després se reposa cinq minutes et recommença à jouer du
+couteau.
+
+Ce fut plus long, car le plancher supérieur se trouvait être en meilleur
+état que l'autre; mais enfin, après un travail opiniâtre de plus d'une
+heure, une coupure transversale en avait séparé les madriers et il ne
+restait plus qu'à les faire basculer sur la solive qui touchait à la
+muraille.
+
+Després avait un crochet à son bienheureux couteau; il l'introduisit
+dans la rainure, tira à lui et faillite pousser un cri de joie, en
+voyant le jour lui arriver à flots par l'ouverture que laissaient les
+madriers en tombant.
+
+Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue, lui était
+réservée.
+
+En passant sa tête par le trou pour se hisser à l'étage supérieur,
+Gustave aperçut une jeune fille assise sur un méchant grabat, dans le
+coin d'une chambre triste et nue. La malheureuse avait la tête dans ses
+mains et lui tournait le dos. Elle était, sans doute, sous le coup d'une
+immense préoccupation, car elle n'entendit pas le bruit que faisait
+Després en prenant pied dans son réduit.
+
+Le Roi des Étudiants fit un pas en avant; la jeune fille se retourna,
+effrayée, et deux cris étouffés partirent simultanément:
+
+--Gustave!
+
+--Louise!
+
+Puis un court silence suivit, pendant lequel les deux anciens amants des
+bords du Richelieu sentirent leur coeur envahi par un flot de souvenirs
+douloureux. Louise était trop émue pour parler, et Gustave, brusquement
+placé en face de cette jeune fille qu'il avait tant aimée, croyait
+entendre gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain, les dernières
+rumeurs de sa passion expirante.
+
+Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le premier ce silence plein
+d'angoisses.
+
+--Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons dans de tristes
+circonstances.
+
+--Hélas! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant sa bête blonde et
+son visage pâle, que vous est-il donc arrivé et comment se fait-il que
+je vous retrouve ici, après vous avoir laissé là-bas, tout sanglant et
+évanoui?
+
+C'est toute une histoire. J'ai été transporté chez vous par Georges et
+je n'en suis parti qu'hier soir, après que les soins assidus de votre
+excellent père et d'un habile médecin m'eussent remis sur pied.
+
+--Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous m'apparaissez comme dans
+les contes de fées, surgissant des entrailles de la terre.
+
+--Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en veut beaucoup et ne me l'a
+que trop prouvé, répondit Gustave, avec un, sourire amer.
+
+--Que voulez-vous dire? fit Louise, étonnée!
+
+--Je veux dire que tel que vous me voyez, je suis prisonnier de monsieur
+Lapierre.
+
+--Vraiment?... le misérable ne s'est pas contenté...?
+
+--De m'envoyer au pénitencier?... de m'assassiner dans un endroit
+écarté?... non, mademoiselle; il lui restait à me séquestrer: c'est ce
+qu'il vient de faire.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune fille; mais c'est donc un
+monstre que cet homme?
+
+--Comme vous dites, mademoiselle, répondit Després, en s'inclinant
+froidement.
+
+Puis, au bout de quelques secondes, il reprit:
+
+--Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous ici?
+
+--Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le parc de Mme. Privat,
+baignant dans votre sang.
+
+--Comment vous trouviez-vous là? demanda le jeune homme, avec une
+certaine anxiété.
+
+Louise hésita un instant, puis répondit d'une voix douce:
+
+J'étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant votre départ, nous
+allions à votre rencontre;
+
+--A ma rencontre!... Et pourquoi?
+
+Louise tomba à genoux, prit les mains de Després et murmura en
+sanglotant:
+
+--J'avais assez souffert... je voulais être pardonnée!
+
+Gustave pâlit... Le fantôme de la trahison de sa fiancée se dressa un
+moment devant ses yeux, escorté du spectre sévère de la vengeance...
+Mais il avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment fortes, la
+souffrance élève le sentiment et met au coeur la sainte compassion...
+
+Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil, les deux sinistres
+apparitions. Il releva Louise, la baisa au front et lui dit simplement:
+
+--Louise, de ce jour, le passé n'existe plus: Je te pardonne!
+
+La douce jeune fille sentant qu'elle méritait ce pardon, ne répondit
+qu'un mot:
+
+--Merci!
+
+Puis elle ajouta aussitôt:
+
+--Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le devoir t'appelle. Il y a
+là-bas une malheureuse enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi
+et vole à la Canardière.
+
+--Tu as raison, Louise, mais nous irons tous deux. Ton témoignage ne
+sera pas inutile.
+
+--Je suis prête à tout.
+
+En ce moment, une voix puissante se fit entendre au loin, dans la
+maison, chantant ce refrain connu:
+
+ C'est notre grand-père Noé,
+ Patriarche digne,
+ Que l'bon Dieu nous a conservé,
+ Pour planter la vigne.
+
+--Lafleur, ici! s'écria Gustave. Nous sommes sauvés. Vite à l'oeuvre!
+
+Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune homme la frappa si
+violemment de son pied, qu'elle vola en éclat;
+
+C'était ce fracas qu'avait entendu Lafleur.
+
+Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout étaient garrottés à leur
+tour, et Gustave Després, sur le point de partir, disait:
+
+--Mes amis, il est cinq heures et je n'ai pas un instant à perdre. Je
+vais donc prendre les devants. Quant à vous, abandonnez ces deux coquins
+à leur sort et conduisez cette jeune fille là où elle vous dira d'aller.
+
+C'est compris, n'est-ce pas?
+
+--Oui, oui! et elle n'aura pas à se plaindre de nous, répliquèrent les
+étudiants.
+
+--A tantôt, alors!
+
+--A tantôt! Vive le Roi des Étudiants!
+
+Gustave prit sa course et descendit la route de Charlesbourg; mais, au
+moment d'en tourner l'angle, il se heurta presque à un jeune homme qui
+la remontait.
+
+Il ne put retenir une exclamation:
+
+--Le Caboulot!
+
+--Gustave! répondit l'enfant, tout essoufflé.
+
+--D'où sors-tu?
+
+--De chez Lapierre.
+
+--Je m'en doutais. Tu t'es donc évadé?
+
+--Oui. Tout le monde est en campagne depuis hier soir. On m'a donné
+pour gardienne une femme à qui il restait un morceau de coeur: je l'ai
+attendrie, et je cours chez une certaine «mère Friponne» que j'ai
+entendu nommer de ma prison.
+
+Ma soeur doit y être.
+
+--Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hâte-toi et ramène-la... elle
+te dira où.
+
+--J'y vole... Et, toi?
+
+--Je suis pressé... Je te conterai cela plus tard. Au revoir!
+
+Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de course.
+
+Nous avons vu que, lorsqu'il arriva, il n'était que temps.
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+Le jugement de Dieu
+
+Nous avons vu, dans un chapitre précédent, quel coup de théâtre
+produisit l'arrivée du Roi des Étudiants dans le grand salon du cottage,
+alors envahi par l'élite de la société québecquoise.
+
+Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber sur un siège, pendant
+que sa figure de cire prenait les teintes livides de la terreur.
+
+Quand à Laure--nous l'avons dit--elle laissa échapper la plume qu'elle
+tenait, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans un élan
+spontané de gratitude.
+
+Tout le monde s'était retourné vers la porte et chacun regardait avec
+une profonde stupéfaction ce beau jeune homme pâle qui s'était arrêté
+sur le seuil du salon et dont la vue impressionnait si tort le couple
+qui allait bientôt s'unir.
+
+Ce fut une heureuse diversion pour Champfort, car elle empêcha son coup
+de tête d'être trop remarqué, et Edmond put le ramener à l'écart sans
+qu'il fit aucune résistance.
+
+Cependant, Gustave Després, après s'être orienté un instant et avoir
+promené son regard dans la vaste pièce, s'avança lentement vers la table
+et s'inclinant devant Madame Privat, qui n'était pas encore revenue de
+son ébahissement:
+
+--Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me pardonnerez d'avoir répondu
+si tard à votre gracieuse invitation d'assister à votre bal. Rien moins
+que la privation absolue de ma liberté n'aurait pu m'empêcher d'assister
+aux splendeurs de votre festival. Aussi, étais-je bel et bien
+prisonnier. Mais j'ai brisé mes liens, fait sauter mes verrous... et me
+voici!
+
+Et Després, en prononçant ces paroles sur un ton d'exquise galanterie,
+se retourna à demi du côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement
+railleur, que ce dernier ne put soutenir.
+
+La riche veuve ne savait trop que penser de cette tirade, qu'elle
+trouvait pour le moins excentrique, mais elle était de trop bonne
+société pour ne pas y répondre poliment.
+
+--Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous donnez là, à mes enfants
+et à moi, une trop grande preuve d'attachement pour que je ne vous prie
+pas de me dire votre nom.
+
+--Madame, répondit le jeune homme, je me nommais autrefois Gustave
+Lenoir; mais des circonstances d'une nature particulière m'ont forcé de
+prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je m'appelle Gustave Després.
+
+--C'est notre roi, ma mère, c'est le Roi des Étudiants! ajouta Edmond.
+
+--Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle en souriant. Votre
+Majesté nous fera l'honneur de signer sur le contrat de mariage de ma
+fille, dont la lecture venait de se terminer au moment de votre arrivée.
+
+--Madame, répliqua Després d'une voix toujours courtoise, mais ferme, je
+regrette infiniment de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de cet
+acte notarié, car je suis venu, au contraire, pour empêcher ce contrat
+de se signer.
+
+--Plaît-il, monsieur? fit madame Privat avec hauteur, car elle
+commençait à trouver la plaisanterie un peu forte.
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, madame.
+
+--Ainsi, vous avez réellement la prétention d'empêcher le mariage de ma
+fille?
+
+--J'ai la prétention d'empêcher Joseph Lapierre d'épouser mademoiselle
+Laure.
+
+
+--En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour un roi! dit-elle.
+
+--J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez, au contraire, bien
+lugubre dans quelques instants, répliqua solennellement Després.
+
+Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve et causa une certaine
+émotion dans l'assistance. Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement
+et les chuchotements cessèrent, comme si les paroles du jeune étranger
+eussent été le prologue de quelque drame mystérieux.
+
+Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de lui-même, par un
+puissant effort de volonté, il se tenait renversé sur son fauteuil, le
+regard insolent et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à quelque
+bonne farce d'écolier, et ne pas se préoccuper le moins du monde de ce
+qui pouvait en résulter...
+
+Madame Privat, après une minute de vague contrainte, reprit avec une
+sorte d'impatience:
+
+--Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous... Qu'y a-t-il?
+de quoi s'agit-il?
+
+--De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma chère dame, riposta
+une voix métallique et railleuse, qui n'était autre que l'organe de
+Lapierre.
+
+--Ah! fit la mère de Laure, vous sauriez?...
+
+--Oui, madame. Le monsieur tragique que vous avez sous les yeux n'est
+rien moins qu'un de mes anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me
+fait l'honneur de me haïr, et s'est juré de me faire tort auprès de
+vous.
+
+--Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais à une tragédie et
+voilà que vous me menacez d'une pièce bouffonne! C'est mal à vous, mon
+cher gendre: vous effeuillez mes illusions.
+
+--Ma bonne mère!... supplia Laure.
+
+--Ma tante! appuya Champfort, ces paroles...
+
+--Vous vous hâtez trop de juger, ma mère! dit à son tour Edmond.
+
+--Laissez faire, répliqua Després d'un ton calme. Madame Privat est
+parfaitement excusable de me persifler un peu pour plaire à celui qui
+devait être son gendre, car elle ne sait pas encore que l'insolent
+qui vient de me provoquer, lorsqu'il aurait dû implorer mon silence à
+genoux, est le meurtrier de son mari.
+
+A cette froide déclaration, tombant comme une bombe au milieu de
+l'assemblée silencieuse, il y eut un frisson général de stupeur. Madame
+Privat pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de son siège et
+montra le poing à Després, en criant d'une voix étranglée:
+
+--Infâme calomniateur!
+
+--Monsieur! disait en même temps la veuve, qu'affirmez-vous là?
+
+--J'affirme, madame, reprit Després avec force, que l'homme qui aspire à
+la main de mademoiselle Laure est l'assassin du colonel Privat.
+
+--L'assassin de mon mari?
+
+--Oui, madame... à moins que celui qui organise le meurtre soit moins
+coupable que l'instrument qui l'exécute.
+
+--Je ne comprends rien à tout cela, monsieur... Le colonel Privat a été
+tué à la tête de soir régiment, comme un brave officier qu'il était:
+voilà ce que je sais.
+
+--C'est vrai, madame; mais une chose que vous ignorez, c'est qu'il a été
+attiré dans un guet-apens par un lâche espion qui se disait son ami.
+
+--Attiré dans un guet-apens?... trahi par un ami?... Oh! monsieur, quel
+abîme de malheur et de honte vous nous ouvrez là!
+
+--Madame, répondit Després avec une tristesse grave, soyez persuadée que
+si le bonheur de votre chère fille n'était pas en jeu, je me refuserais
+à soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes je vous
+laisserais dans votre bienheureuse ignorance de ces événements
+ténébreux... Mais mon devoir est là qui me pousse, et, d'ailleurs, la
+Providence m'a chargé de punir un grand criminel; je ne faillirai pas à
+cette tâche.
+
+--Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte en costume de grand
+justicier du Moyen-Age et escorté du bourreau et de ses aides, fit
+entendre la voix narquoise de Lapierre.
+
+--Misérable! tonna Després, oses-tu bien parler de bourreau, toi qui
+as fait assassiner le père de ta fiancée; toi qui as essayé de me tuer
+lâchement, il n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui viens
+d'enlever à leur vieux père une jeune fille et un enfant?... Ah! le
+bourreau, il ne se dérange pas pour toi, car il sait fort bien que tu
+iras fatalement à lui avant qu'il soit longtemps.
+
+Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le monde se leva, et
+la curiosité fit que chacun se porta en avant. Lapierre, lui, sauta
+par-dessus la table qui le séparait de son audacieux adversaire, et
+alla se heurter entre les bras tendus de Champfort et du jeune Edmond,
+accourus pour protéger Després.
+
+Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix malappris.
+
+--Gueux! cria-t-il, forçat évadé! oseras-tu bien répéter ce que tu viens
+de dire?
+
+--Non seulement je répéterai mes accusations, répondit Després d'une
+voix très calme, mais j'ajouterai que, non content d'avoir fait
+assassiner le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale de son
+enfant dans le but de t'emparer de sa dot.
+
+--C'est vrai! s'écria Laure d'une voix stridente.
+
+--Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en s'adressant à la veuve, ne
+vous laissez pas circonvenir par un imposteur que le dépit aveugle. Cet
+homme me poursuit d'une haine implacable, je vous l'ai dit, et cela pour
+un tour d'écolier que je lui ai joué, il y a plusieurs années, en me
+faisant aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous donne ma parole
+d'honneur que tel est le véritable, l'unique mobile qui l'a poussé à
+venir ici ce soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens et de
+séquestration. J'espère que vous ne m'humilierez pas au point d'écouter
+un calomniateur aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le faire
+chasser immédiatement de ce salon par vos domestiques.
+
+Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti prendre, allait
+probablement donner dans ce sens, lorsque Champfort s'écria:
+
+--Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en sera pas ainsi et vous
+allez bel et bien subir votre procès en présence de cette honorable
+compagnie.
+
+Si vous êtes innocent, qu'avez-vous à craindre? On ne forgera pas,
+je suppose, des preuves contre vous, et ma tante ne se rendra qu'à
+l'évidence la plus indiscutable! D'un autre côté, les accusations d'un
+homme comme Gustave Després, dont Je m'honore d'être l'ami, sont fondées
+et prouvées, pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes aussi
+odieux impunis?... Ne doit-elle pas à la mémoire de son mari, à la
+société, de vous faire enfin expier la trop longue série de vos
+forfaits?
+
+--Vous auriez fait un excellent homme de loi, M. Champfort, car vous
+avocassez à merveille, se contenta de répondre Lapierre. Cependant,
+j'espère que madame Privat ne ploiera pas la tête sous vos foudres, plus
+bruyantes que persuasives, et qu'elle décidera de suite si c'est moi ou
+M. Després qui doit sortir d'ici.
+
+En ce moment même, Edmond était penché sur sa mère et lui parlait à
+l'oreille. Quant il eut fini, la veuve était fort pâle et ses yeux
+brillaient d'un feu singulier.
+
+Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et se levant:
+
+--Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme... Les affirmations de
+M. Després sont trop graves, pour qu'il les ait faites à la légère; en
+outre, elle se rapportent à des personnes et à des événements qui ont
+tenu une trop grande place dans ma vie, pour que je consente à les
+repousser sans examen. Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans
+cette enceinte de vouloir bien garder les portes, afin que personne ne
+cherche à se soustraire au châtiment qu'il aura mérité...
+
+L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette énergique petite harangue,
+qu'un murmure approbateur courut dans l'assemblée, et qu'une vingtaines
+de jeunes gens se précipitaient vers les issues du salon, où ils
+s'installaient résolument.
+
+--Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant, si l'honorable compagnie
+ne s'y oppose pas, nous allons nous constituer en cour de justice
+et écouter impartialement M. Després. De la sorte, tout se passera
+régulièrement et nous n'aurons pas à déplorer des scènes de violence
+comme celle à laquelle nous venons d'assister.
+
+«Très bien! très bien!» murmura-t-on de toutes parts.
+
+--Approchez, mesdames et messieurs.
+
+Tous les assistants se rassemblèrent autour do Mme Privat, à l'exception
+d'un petit groupe de; quatre personnes, dont une femme vêtue de noir,
+qui demeura à l'écart, et des jeunes gens installés aux portes.
+
+Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais sombre et résolu, il
+regagna lentement son siège; près de la table, où il demeura seul,
+semblable à un accusé sur la sellette.
+
+Le misérable se voyait perdu; mais il voulait lutter jusqu'au bout et ne
+pas succomber sans une petite vengeance qu'il méditait.
+
+Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère, et il ne faisait pas
+bon de l'acculer dans ses retranchements.
+
+La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire improvisé par
+la veuve du colonel, étant donc constitué, cette dernière se leva et
+s'adressant de nouveau à l'assemblée:
+
+--Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs avocats et gens de
+loi, infiniment plus aptes que moi à conduire l'affaire qui nous occupe;
+je les charge donc tout spécialement du soin de veiller à ce que les
+preuves fournies par M. Després soient de celles qui ne laissent aucun
+doute dans l'esprit; et, comme il faut un président pour diriger les
+débats qui pourraient surgir, je propose que M. le juge X..., qui
+nous honore de sa présence, se charge de cette besogne, qui lui est
+familière.
+
+--Adopté! adopté! firent tous les voix.
+
+Un vieillard à la physionomie avenante se leva et vint s'incliner devant
+l'amphitryon:
+
+--Madame, dit-il, j'accepte la délicate mission que vous me confiez;
+et, bien qu'elle soit extra-légale, je la remplirai comme si j'étais
+réellement sur le banc judiciaire, très heureux de vous être agréable.
+
+Un fauteuil fut apporté et le juge X... prit place à côté de madame
+Privat.
+
+Puis Gustave Després, toujours debout en face du tribunal improvisé,
+s'inclina et prit ainsi la parole, d'une voix forte:
+
+--Monsieur le juge, madame et vous tous qui m'entendez! Ce n'est pas,
+veuillez le croire, pour satisfaire une mesquine passion de vengeance,
+ni pour poser en chevalier redresseur de torts, que vous me voyez dans
+cette enceinte, interrompant les apprêts d'un solennel mariage
+et portant contre un homme réputé honorable la plus terrible des
+accusations.
+
+--Il y a longtemps qu'une saine philosophie, éclose sur les ruines
+de mon bonheur, me fait planer au-dessus de semblables petitesses et
+mépriser de pareils moyens.
+
+--Le sentiment qui me porte à agir comme je le fais est, au contraire,
+de ceux que l'on ne peut repousser sans faiblesse, renier sans honte.
+La Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel à travers
+le labyrinthe sans issue de ses forfaits, a voulu faire de moi son
+instrument de tardive rétribution, en me jetant sur toutes les pistes
+ténébreuses laissées par le grand coupable que nous avons à juger, et
+je, faillirais à mon devoir d'honnête homme, à ma tâche de vengeur
+providentiel, si j'hésitais à frapper, si mon coeur se prenait à
+faiblir.
+
+--Je parlerai donc sans colère et sans passion; mais aussi sans
+réticences et sans crainte.
+
+Après cet exode un peu solennel, Després se retourna à demi, jeta un
+coup d'oeil sur le groupe où se trouvait la dame vêtue de noir, et
+reprit aussitôt:
+
+--L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner le colonel Privat a
+commencé, il y a six ans, la trop longue série de ses crimes; et c'est
+sur moi et une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier lieu,
+ses aptitudes de traître. La nature l'avait doué d'une physionomie
+agréable, le diable lui avait prêté son habileté et sa puissance
+de fascination: le misérable en profita pour tromper mon amitié et
+m'enlever l'affection d'une jeune fille que j'aimais cl que j'avais
+sauvée de la mort. Puis, non content de ce beau triomphe, il se
+disposait à ravir cette enfant à l'affection de ses vieux parents,
+lorsque je le forçai à s'arrêter pour se battre avec moi.
+
+Les criminels sont rarement courageux, et il est inouï que le coeur ne
+leur fasse pas défaut au moment du danger.
+
+C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre.
+
+Nous n'avions pas échangé quelques balles, sur un îlot perdu et au
+milieu des ténèbres d'une nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon
+adversaire à la gorge et qu'il se laissa choir, feignant d'avoir été
+tué.
+
+Je l'abandonnai à son sort et ramenai la jeune fille chez elle.
+
+Le lendemain, le misérable m'avait dénoncé aux autorités et j'étais
+arrêté sur la route de la frontière. Un mois plus tard, je partais pour
+le pénitencier de Kingston!
+
+Un murmure d'indignation parcourut la salle.
+
+Ce n'est pas tout, reprit Després. En reconnaissant la lâcheté de son
+nouvel amant, la jeune fille le prit en horreur et refusa de le revoir.
+
+Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité?... En répandant sur le
+compte de cette malheureuse des calomnies tellement atroces, qu'elle et
+sa famille durent quitter la paroisse et que la vieille mère en mourut
+de chagrin!
+
+--Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre: dans la voie du crime!
+
+Un second murmure, plus accentué et plus général, gronda parmi les
+assistants, et plusieurs bouches féminines laissèrent échapper un mot
+sanglant:
+
+«Le lâche!»
+
+--Tout cela est faux et de pure invention! s'écria Lapierre avec force.
+Cet individu se moque de son auditoire, et je le mets au défi de prouver
+un seul de ses dires.
+
+--Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta de répondre l'accusateur.
+
+Une femme en deuil, conduite par un tout jeune homme, se détacha du
+groupe retiré à l'écart et s'avança jusqu'en face de madame Privat.
+Arrivée là, elle souleva son voile et exposa en pleine lumière sa pâle
+et belle figure.
+
+--Tout ce que monsieur vient de raconter est de la plus scrupuleuse
+vérité, dit-elle. Je m'appelle Louise Gaboury et je suis cette femme
+honteusement calomniée par Joseph Lapierre.
+
+--Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je corrobore son
+témoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait Louise. Demandez mon nom à
+monsieur Lapierre et, s'il est revenu de la stupéfaction que lui cause
+ma présence ici, lorsqu'il m'a laissé hier soir sous les verrous d'un
+cachot de sa maison, il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury.
+
+Lapierre proféra une menace incompréhensible et retomba sur son siège,
+le front baigné d'une sueur froide.
+
+--C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous pouvez vous retirer.
+
+Ils obéirent; mais, en passant devant Mlle Primat, Louise se sentit
+attirée par une douée traction et se retourna.
+
+--Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle, lui dit Laure. Ne
+sommes-nous pas presque deux soeurs?
+
+Louise regarda cette belle jeune fille qui avait été si près d'être
+malheureuse à tout jamais, et murmura:
+
+--Oh! c'eût été trop dommage!
+
+Puis elle prit place sur le siège qu'on lui offrait.
+
+Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l'attendaient les deux
+personnages qui restaient du groupe de tout à l'heure et qui n'étaient
+autres que nos buveurs de la nuit précédente: Lafleur et Cardon.
+
+Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire.
+
+Ayant fait assister le lecteur à la conversation qui eut lieu, quelques
+jours auparavant, entre Després et Laure--conversation qui roula
+exclusivement sur les criminelles menées de Lapierre aux États-Unis et
+sa participation à l'hécatombe du régiment du colonel Privat--nous ne
+voulons pas nous répéter, certain que personne n'a oublié cette terrible
+révélation.
+
+Nous nous contenterons de dire que le Roi des Étudiants fut implacable
+et que pas un fil de la sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans
+l'ombre. Il s'appliqua surtout à faire ressortir le machiavélisme odieux
+employé par l'ancien espion pour circonvenir Mlle Privat; il exposa à
+l'assistance émue tout ce qu'il y avait de grand dans le dévouement de
+cette fière jeune fille, sacrifiant son bonheur à la mémoire de son
+père, imposant silence à son instinctive répulsion et épousant un homme
+détesté, pour empêcher qu'un soupçon planât sur la tombe de ce vénéré
+père. Puis, résumant et condensant le dramatique exposé qu'il venait de
+faire, il termina par une foudroyante péroraison, dont les dernières
+phrases furent celles-ci:
+
+--Vous me demandez des preuves contre l'abominable scélérat qui est
+aujourd'hui courbé sous la main vengeresse de Dieu?... Ces preuves,
+mesdames et messieurs, je pourrais me dispenser de vous les donner, car
+la seule attitude du coupable, le remords qui se traduit sur sa figure
+par une pâleur morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements
+spasmodiques, et jusqu'à cette farouche résignation dans laquelle il
+s'est enfin renfermé, tout cela devrait être plus que suffisant pour
+apporter la conviction dans vos esprits... Mais je ne veux laisser
+subsister aucun doute relativement aux graves accusations que je viens
+de jeter à la face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti de
+l'aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait que l'habile
+chercheur de dots a fait disparaître, ces jours-ci, tous ceux qui
+pouvaient témoigner contre lui, je vous mettrai sous les yeux un
+argument plus irrésistible, une preuve plus accablante: le propre aveu
+du coupable, le témoignage de sa conscience, enfin le journal où sa
+main criminelle et imprudente a consignée, jour par jour, ses ténébreux
+projets...
+
+--C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre, une nuit qu'il
+revenait du camp confédéré, où il avait lâchement vendu ses frères de
+l'armée du nord.
+
+Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le grand portefeuille de
+maroquin que nous connaissons, le présenta solennellement à madame
+Privat.
+
+--Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne la force d'aller
+jusqu'au bout!
+
+--Misérable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!... Ah! tu ne
+jouiras pas longtemps de ta victoire!
+
+Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet éclata dans le salon, suivi
+aussitôt d'une seconde détonation.
+
+La panique s'empara des femmes.
+
+Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore de Després domina tous
+les bruits:
+
+--Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin du colonel Privat
+qui vient de se faire justice, après avoir commis sur moi une seconde
+tentative de meurtre.
+
+En effet, chacun put voir le misérable Lapierre étendu, sanglant et
+immobile, sur le parquet. Ce fut Cardon qui, du fond de la salle,
+prononça son oraison funèbre, rigoureusement condensée en cette seule
+phrase:
+
+--Tout est bien qui finit bien!
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+Trois mois plus tard, par une belle matinée de septembre, les cloches de
+la cathédrale de Québec, sonnaient à toutes volées et l'immense nef de
+la vieille église s'emplissait d'une foule d'élite.
+
+On célébrait, ce jour-là, deux mariages _fashionables_, et les curieux
+qui stationnaient sous les portiques échangeaient maintes observations
+sur les circonstances dramatiques qui avaient amené ces mariages.
+
+On se disait bas à l'oreille qu'une ces deux fiancées, la richissime
+fille de Mme Privat, avait été sur le point, quelque temps auparavant,
+d'épouser un audacieux bandit qui lui avait complètement tourné la
+tête... La noce était ordonnée et l'on se disposait à aller prononcer le
+_oui_ solennel en face du prêtre, quand apparut soudain un inconnu qui
+révéla sur le compte du futur époux des choses si épouvantables, que ce
+dernier en tomba mort de confusion...
+
+Et l'on ajoutait d'un air mystérieux que l'autre mariée avait aussi dans
+son passé certain épisode terrible que l'on ne connaissait pas bien,
+mais où, à coup sûr, il y avait eu mort d'homme... Bref, on caquetait
+méchamment, comme les badauds savent le faire, quand il s'en donnent la
+peine.
+
+Heureusement, l'arrivée du cortège nuptial changea, le cours de ces
+charitables conversations et mit fin aux bienveillantes remarques qui
+les émaillaient.
+
+Les lourds carrosses défilèrent un à un le long des grilles, qui bordent
+le terre-plein, en face de la cathédrale, déposant sur le trottoir
+de pierre blanche leur joyeuse cargaison de femmes éblouissantes et
+d'hommes en costumes de gala.
+
+Toute cette brillante compagnie s'engouffra sous les arceaux des portes
+grandes ouvertes et s'éparpilla, dans les bancs de chêne, alignés deux
+par deux sur le pavé de la vaste nef.
+
+Seuls, les mariés, escortés de leurs garçons et filles; d'honneur,
+s'avancèrent jusqu'à la balustrade du choeur et prirent place sur des
+fauteuils luxueux, installés à leur intention.
+
+Puis l'orgue fit entendre ses graves harmonies, le prêtre ses
+avertissements non moins graves... et, au sortir de l'église, Laure
+Privat était devenue madame Champfort, et Louise Gaboury la... _Reine
+des Étudiants_!
+
+Au moment où le cortège s'ébranlait pour retourner à la Canardière,
+Lafleur et Cardon, qui étaient de la fête et faisaient bonne contenance
+dans leurs habite à queue, échangèrent les réflexions philosophiques
+suivantes:
+
+--Ce que c'est que de nous, mon pauvre Lafleur et comme, dans ce monde
+borné, les petites causes peuvent amener de grands effets!
+
+--Comment, l'entends-tu, illustre Cardon?
+
+--Tu vas voir: suis bien mon raisonnement.
+
+--Je ne te quitte pas d'une semelle.
+
+--N'est-il pas vrai que si nous n'avions pas été ivrognes comme doivent
+l'être d'honnêtes étudiants, nous n'aurions pas fait la connaissance de
+la mère Friponne?
+
+--C'est indubitable. Ensuite?
+
+--N'est-il pas également vrai, que, sans cette connaissance de la mère
+Friponne, nous ne serions pas allés chez elle le soir où Després y fut
+jeté à fond de cave?
+
+--Je te concède cela. Poursuis.
+
+--N'est-il pas mêmement à présumer que, nous absents, Gustave n'aurait
+pu échapper et, par conséquent, arriver à temps pour empêcher Lapierre
+d'épouser Mlle Privat?
+
+--C'est plus que probable. Quelle est ta conclusion?
+
+--Ma conclusion, ami Lafleur, c'est _qu'à quelque chose whisky est bon_!
+
+Et le facétieux étudiant, qui s'était donné tout le mal du monde pour
+en arriver à cette atroce parodie d'un aphorisme célèbre, se prit à
+réfléchir profondément.
+
+Lafleur fit de même, tout en mâchonnant d'une voix distraite son
+_grand-père Noé_.
+
+La noce filait toujours, soulevant sur son passage l'aveuglante
+poussière des rues de Québec.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Roi des Étudiants, by Eugene Dick
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DES ÉTUDIANTS ***
+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Le Roi des Étudiants, by Eugene Dick
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+Title: Le Roi des Étudiants
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+Author: Eugene Dick
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+Release Date: November 16, 2004 [EBook #14059]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DES ÉTUDIANTS ***
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+<h3>V. E. DICK.</h3>
+
+<h1 class="sub">Le Roi des Étudiants</h1>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h3 class="sub">Silhouettes d'Étudiants</h3>
+
+<p>C'était dans une chambre de douze pieds carrés
+au plus, rue St-Georges, Québec.</p>
+
+<p>Ils étaient là quatre, buvant, fumant, chantant,
+riant... que c'était plaisir à voir. Le cliquetis des
+verres, le choc des bouteilles, les éclats de voix, les
+notes plus ou moins fausses de quelque chanson
+égrillarde, le bruit des pieds battant le parquet;
+tout cela se combinait adorablement pour former
+le plus délicieux tintamarre du monde.</p>
+
+<p>Comment en eût-il été autrement?</p>
+
+<p>Ce quatuor bruyant représentait la fine fleur de
+l'école de médecine: Després, le roi des étudiants
+tapageurs, l'organisateur par excellence de joyeuses
+équipées, le meilleur buveur de l'Université;
+Cardon, passé maître dans l'art d'obtenir de la
+boisson à crédit; Lafleur, qui faisait dix affreux
+calembours entre chaque rasade qu'il ingurgitait&mdash;et
+Dieu sait s'il en ingurgitait, des rasades!&mdash;enfin,
+le petit Caboulot, le <i>rat</i> de l'école, intelligent
+comme un diablotin, mais plus grouillant,
+plus étourdi, plus léger qu'un papillon.</p>
+
+<p>Rien d'étonnant donc à ce que quatre lurons de
+cette trempe, arrosés de whisky, fissent un charivari
+à broyer le tympan d'une escouade d'artilleurs!</p>
+
+<p>Tout à coup, le bruit cessa pendant une dizaine
+de secondes; la porte s'ouvrit, et un cinquième
+personnage entra.</p>
+
+<p>Alors, ce fut une tempête.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, Champfort!</p>
+
+<p>&mdash;Que tu arrives bien, Champfort!</p>
+
+<p>&mdash;Viens prendre un coup, Champfort!</p>
+
+<p>&mdash;Champfort, pas d'étude ce soir! Au diable la
+pathologie!</p>
+
+<p>&mdash;Mort à la matière médicale!</p>
+
+<p>&mdash;Aux gémonies les maladies des yeux!</p>
+
+<p>&mdash;Et celles des oreilles, donc!</p>
+
+<p>&mdash;Que la fièvre quarte étouffe Virchow, Kasper,
+Claude Bernard... et même monsieur Koshlakoff,
+de St-Pétersbourg!</p>
+
+<p>&mdash;Que Satanas torde le cou à feu Galien!</p>
+
+<p>&mdash;Et donne le coup de grâce à ce bon monsieur
+Hippocrate.</p>
+
+<p>&mdash;Lafleur!...</p>
+
+<p>&mdash;Cardon!...</p>
+
+<p>Le nouvel arrivant, tiraillé a droite, tiraillé à
+gauche, assassiné d'apostrophes aussi véhémentes,
+ne pouvait placer un mot et se contentait de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Là! là! mes amis, fit-il enfin, ne parlez pas;
+tous à la fois: qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que nous bambochons ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Ça se voit.</p>
+
+<p>&mdash;Et que nous voulons nous administrer une
+cuite à tout casser...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, le Caboulot, laisse parler le grand
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! faut-il pas avoir six pieds, par hasard,
+pour qu'on se permette de parler devant monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Silence! intervient Després. Je vais t'expliquer
+la chose, Champfort; assieds-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque Dieu créa le monde...</p>
+
+<p>&mdash;Passe au déluge! interrompit Lafleur.</p>
+
+<p>&mdash;Monte sur une chaise! glapit le Caboulot.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de discours! grogna Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire: ça ne sera pas long.
+Champfort s'était assis, attendant patiemment
+la fin de la bourrasque.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque Dieu créa le monde, reprit imperturbablement
+Després, il travailla, comme tu le sais,
+pendant six jours...</p>
+
+<p>&mdash;C'est connu, ça! fit la voix flûtée du Caboulot.</p>
+
+<p>&mdash;Pas assez! répliqua gravement l'orateur.</p>
+
+<p>Puis il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais le septième, il l'employa à se reposer,
+laissant ainsi à l'homme, qu'il venait de former à
+son image, un enseignement plein de sagesse. Or...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ergo!</i></p>
+
+<p>&mdash;Or, nous avons travaillé toute la semaine
+comme des nègres. N'est-il pas juste que nous
+prenions cette soirée, cette nuit même, s'il le faut,
+pour laisser un peu se détendre l'arc de nos centres
+nerveux?</p>
+
+<p>&mdash;Bien parlé!</p>
+
+<p>&mdash;Puissamment raisonné!</p>
+
+<p>&mdash;D'une logique irréfutable!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sans doute, mes très chers, répondit en
+riant Champfort. Et je songeais si peu à me mettre
+en désaccord avec cette sage règle, que je venais
+vous prier d'étudier sans moi, ce soir Je ne
+suis pas dans mon assiette et n'ai aucune disposition
+pour le travail.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!</p>
+
+<p>&mdash;Hourra pour toi, Champfort!</p>
+
+<p>&mdash;Vive le whisky, le tabac et les chansons!</p>
+
+<p>Et Després, de cette voix lente et mesurée qui lui
+était habituelle, se mit à chanter, tout en saisissant
+une bouteille de la main droite et un verre de
+la main gauche:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Étudiants, étudiants</p>
+<p class="i4">Chantons, rions sans cesse:</p>
+<p class="i4">Que l'étude et l'allégresse</p>
+<p class="i4">Se partagent nos instants.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>De son côté, le Caboulot hurlait:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Pourquoi boirions-nous de l'eau,</p>
+<p class="i4">Somm'nous des grenouilles?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cardon, lui, proclamait moins haut la chose,
+mais la mettait consciencieusement en pratique.</p>
+
+<p>Quant à Lafleur, il n'est pas nécessaire de chercher
+ce qu'il turlutait de sa voix enrouée; c'était
+toujours la même rengaine:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p>
+<p class="i4">Patriarche digne,</p>
+<p class="i4">Que l'bon Dieu nous a conservé</p>
+<p class="i4">Pour planter la vigne.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<p>Il ne fallait pas lui demander autre chose que
+cela: c'eût été peine perdue. Mais, en revanche,
+toutes les cinq minutes, l'éternel couplet lui revenait
+dans le gosier, avec le nom du respectable
+grand-père Noé, auteur de la première bamboche
+dont parle l'histoire.</p>
+
+<p>Laissons Lafleur redire, en quinze couplets, les
+mérites et les exploits du grand-père Noé, et esquissons
+à la hâte le portrait du nouvel arrivant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3 class="sub">Paul Champfort</h3>
+
+<p>Paul Champfort était un grand et beau garçon
+de vingt-deux ans.</p>
+
+<p>Sa figure franche et ouverte plaisait au premier
+abord. Cheveux châtains, longs et bouclés;
+front large, oeil brun, à la prunelle hardie, bouche
+aux lèvres sympathiques, qu'ombrageait une petite
+moustache de même nuance que les cheveux:
+tête charmante, en un mot.</p>
+
+<p>Il avait l'humeur joyeuse, la parole facile, colorée,
+doucement railleuse, mais toujours bienveillante.
+On l'aimait beaucoup, parmi les universitaires,
+tant à cause du cachet de sympathique distinction
+dont toute sa personne était empreinte,
+que par la bonté de son caractère et la solide intelligence
+qu'on lui savait.</p>
+
+<p>Il était de toutes les fêtes, de toutes les excursions,
+de tous les <i>caucus</i>. On se l'arrachait un
+peu, et c'était toujours une bonne fortune, pour
+des étudiants en goguette, que l'arrivée de ce bon
+Champfort.</p>
+
+<p>On conçoit donc la joie de nos quatre apôtres
+quand le jeune homme, se rendant aux arguments
+irrésistibles de son ami Després, s'assit autour de
+la table du festin bachique et fit mine d'en prendre
+sa bonne part.</p>
+
+<p>Une première rasade fut versée par Després.</p>
+
+<p>&mdash;Je bois à ton bonheur, Champfort, fit-il en
+élevant son verre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, à tes succès en médecine, dit Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, à l'heureuse issue de ton examen, final,
+continua Lafleur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Champfort, je bois à tes amours! cria
+le Caboulot, de cette voix perçante qui dominait
+tous les bruits.</p>
+
+<p>A cette dernière santé, un nuage passa sur le
+front de Champfort. Le sourire disparut de ses
+lèvres, et ce fut d'un ton presque solennel qu'il répondit,
+en se levant:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Caboulot, merci, mes bons amis. Je
+prends actes de vos bienveillants souhaits. Devant
+entrer bientôt dans la rude vie professionnelle,
+j'ai besoin que la chaude amitié dont vous m'avez
+toujours entouré ne me fasse pas défaut. Et si
+quelque amertume, quelque déboire m'attend au
+début, j'aurai du moins, pour atténuer ma mélancolie,
+le souvenir de vos bons procédés à mon
+égard.</p>
+
+<p>Champfort se rassit et chacun but silencieusement
+son verre, comme si les paroles émues du
+jeune homme eussent voilé quelque inexorable chagrin.
+Tant il est vrai que chez ces généreuses natures
+d'étudiants, la sympathie ne se fait jamais
+attendre et jaillit toujours spontanément, au
+moindre appel.</p>
+
+<p>Mais cette éclipse de gaieté dura peu.</p>
+
+<p>Quand on est en chemin d'herboriser dans les vignes
+du Seigneur, on ne s'attarde pas à constater
+si quelque épine rencontrée par hasard pique peu
+ou prou; on ne s'amuse pas à relever les humbles
+violettes ou les pâles marguerites que le pied a
+foulées en passant.</p>
+
+<p>C'est du moins, ce que pensait Lafleur, car il entonna
+aussitôt d'une voix de stentor:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p>
+<p class="i4">Patriarche digne,</p>
+<p class="i4">Que l'bon Dieu............</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Va au diable avec ton grand-père Noé! interrompit
+avec humeur Després, dont le front s'était
+assombri.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! je doute fort qu'il veuille m'y suivre;
+le digne homme est trop bien casé pour désirer un
+changement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vas-y seul.</p>
+
+<p>&mdash;Nenni, mes fils; je suis trop poli pour ne pas
+vous attendre.</p>
+
+<p>Després se dérida un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, tu as raison, Lafleur: vive la joie!</p>
+
+<p>&mdash;Et les pommes de terre, morguienne! Chaque
+chose en son temps. Quand nous serons bien gris,
+nous parlerons raison; nous ferons de la philosophie,
+de la psychologie, de la physiologie, de la
+phrénologie&mdash;tout ce que vous voudrez. En attendant!
+amusons-nous, et haut les verres!</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p>
+<p class="i4">Patriarche,............</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est cela, appuya Cardon. Il n'y a
+rien pour délier la langue et mettre de l'ordre
+dans les idées comme quelques bons verres de
+<i>Molson</i>. Je seconde la motion de Labrosse.</p>
+
+<p>&mdash;Adopté, <i>carried!</i> vociféra le petit Caboulot.</p>
+
+<p>La joie reparut triomphante autour de la table
+chargée de bouteilles, de verres, de pipes et de tabac.
+Pendant plus d'une heure, ce fut un déluge
+de rasades, de chansons, de bons mots à faire pâlir
+les orgies romaines. Lafleur chanta vingt fois
+son <i>grand-père Noé</i>; le Caboulot s'enroua
+pour quinze jours à gouailler chacun de ses amis;
+Cardon se grisa comme un Polonais, tout en encourageant
+les autres à boire sec, attendu que les
+<i>provisions</i> ne manquaient pas. Quant à Després,
+malgré qu'il eut avalé presque une bouteille
+à lui seul, il n'y paraissait guère. Seulement, il
+était devenu grave et rêveur, comme d'habitude;
+car c'était là le seul effet que les spiritueux semblassent
+produire sur cette organisation de fer.</p>
+
+<p>Mais, si grave et si rêveur qu'il fut, il le cédait
+pourtant sous ce rapport de beaucoup à Champfort.
+Jamais le jeune homme, d'ordinaire gai et
+assez solide buveur, ne s'était montré à ses amis
+enveloppé dans un semblable nuage de tristesse et
+de mélancolie.</p>
+
+<p>Tant qu'il avait été en pleine possession de son
+sang-froid, il s'était efforcé de se raidir contre le
+<i>spleen</i> qui l'envahissait. Aux saillies de Caboulot,
+aux jeux de mots barbares de Lafleur, aux
+épigrammes de Cardon, il avait ri... oui, mais
+d'un rire nerveux, forcé, qui faisait mal. Puis
+était venu cet état de demi-ivresse, où les idées se
+mettent franchement à galoper sur le chemin de
+la rêverie et où le coeur vient aux lèvres, prêt à
+s'ouvrir à tous les épanchements.</p>
+
+<p>C'est la phase la plus voluptueuse de l'état, alcoolique.
+Le cerveau jouit, alors d'une lucidité
+plus grande qu'à l'état normal, et les idées y dansent
+tout armées, prêtes à entrer en campagne au
+premier signal.</p>
+
+<p>Il était donc rendu à ce degré de l'échelle bachique,
+quand Després, qui l'observait entre deux
+bouffées de fumée, lui dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Champfort!</p>
+
+<p>&mdash;Hein? fit le jeune homme, comme surpris
+de cette appellation inattendue.</p>
+
+<p>Puis, se soulevant à demi sur le canapé où il
+était presque couché;</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, mon cher, que tu n'es pas comme d'habitude
+et que tu nous caches quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non..., mais non, je ne vous cache rien...
+Que voulez-vous que je vous cache, mes bons
+amis?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es triste comme une porte de prison, et
+c'est en vain que tu veux paraître gai; la gaieté
+ne te va plus, et cela depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle conclusion tirer de cela? On n'est pas
+toujours disposé à la joie. Chacun a ses heures de
+mélancolie, sans qu'il puisse s'en défendre et sans
+même qu'il en puisse expliquer la cause.</p>
+
+<p>&mdash;Champfort, ne joue pas au plus fin avec moi.
+Depuis plusieurs mois, je t'observe, et j'ai suivi pas
+à pas le travail lent, mais continu, mais implacable
+qui se fait chez toi. Le peu de gaieté, de bonne
+humeur et d'insouciance joyeuse qui te reste du
+Champfort d'autrefois n'est que du vernis, et, sous
+ce vernis, il y a, une grande douleur, une de ces
+douleurs incurables qui terrassent l'âme la plus
+fortement trempée.</p>
+
+<p>Le jeune étudiant baissa la tête et ne répondit
+pas. Mais sa main se porta instinctivement à
+son coeur, comme s'il eût craint d'y laisser voir la
+plaie qu'y devinait Després.</p>
+
+<p>Celui-ci se leva et, saisissant cette main indiscrète,
+il dit à Champfort d'une voix douce:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, ta main t'a trahi; tu souffres
+réellement et je vais te dire qu'elle est ta maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Després, tais-toi! fit vivement
+Champfort, en relevant la tête et regardant l'étudiant
+avec des yeux presque hagards.</p>
+
+<p>Cardon, Lafleur et le Caboulot s'étaient imposé
+mutuellement silence, du moment que Després&mdash;leur
+chef à tous&mdash;avait engagé la conversation.
+Rapprochant leurs chaises, ils attendirent vivement
+intrigués.</p>
+
+<p>Després, les désignant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Champfort, doutes-tu de nous?
+Sommes-nous, oui ou non, tes meilleurs amis?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'as-tu à craindre?</p>
+
+<p>&mdash;Rien; mais mon secret est un de ceux qu'on
+emporte dans la tombe.</p>
+
+<p>&mdash;Ta! ta! ta! ton secret n'en est pas un, car
+je le connais moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est toujours un secret, répondit noblement
+Champfort.</p>
+
+<p>Un éclair brilla dans l'oeil noir de Després. Il
+leva fièrement sa belle tête intelligente, serra la
+main du jeune homme et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Champfort. Cette bonne parole est un
+coup d'éperon qui m'engage définitivement dans
+la voie que j'ai adoptée.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Lafleur, Cardon et le Caboulot:</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, dit-il, vous allez me donner votre
+parole d'honneur que rien de ce que je vais vous
+apprendre ne transpirera au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la donnons, firent les jeunes gens, en se
+levant tous à la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, messieurs. Maintenant, Champfort,
+écoute, et, surtout, pas de dénégations inutiles.
+Depuis plusieurs années, tu aimes d'un
+amour sans espoir ta cousine, Laure Privat. Voilà
+ta maladie!</p>
+
+<p>A cette déclaration énergique, Paul Champfort
+se leva d'un bond. Une pâleur effrayante envahit
+sa figure, et, foudroyant Després de son regard, il
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux, qu'as-tu dis là?</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, mon ami, répondit avec calme le
+roi des étudiants.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu veux donc ma honte, mon déshonneur,
+pour jeter ainsi mon secret aux quatre vents de la
+curiosité publique!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux, c'est qu'il ne soit pas dit que
+Paul Champfort aura frappé inutilement à la porte
+d'un coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne sais donc pas qu'elle ignore mon
+amour, et que je me laisserai mourir plutôt que de
+lui faire le moindre aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci importe peu... Le temps et les circonstances
+peuvent amener bien des changements dans les
+situations les plus embrouillées. Je me charge de
+forcer la main aux circonstances... et, quant au
+temps, on lui fera prendre le triple galop, si besoin
+est.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, je ne veux pas qu'une pression quelconque,
+morale ou autre, soit exercée sur cette enfant-là.
+Mon amour est une indignité, une trahison;
+eh bien! périsse mon amour, dussé-je ne
+pas lui survivre!</p>
+
+<p>&mdash;Indignité! trahison!... Eh! depuis quand se
+montre-t-on indigne et se rend-on coupable de trahison,
+en aimant avec franchise et loyauté use jeune
+fille?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que le devoir et la reconnaissance existent.
+Ma tante Privat m'a recueilli, moi orphelin,
+alors que les derniers débris du modeste patrimoine
+de ma famille venaient de disparaître
+dans les frais de la maladie et d'enterrement de
+ma mère; elle m'a élevé comme un enfant; elle
+m'a fait instruire&mdash;me mettant ainsi dans les
+mains les moyens de vivre honorablement&mdash;et je
+pousserais l'ingratitude jusqu'à chercher à capter
+l'amour de sa fille unique, de sa fille à qui elle
+laissera une part considérable de sa fortune!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, jamais! Ma tête est plus forte que mon
+coeur, et si celui-ci ne veut pas entendre raison, je
+le briserai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si elle était pauvre comme moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre, toi? allons donc! Est-ce qu'on est
+pauvre quand on possède une intelligence comme
+la tienne et quand on a un coeur comme celui qui
+bat dans ta poitrine? est-ce qu'on est pauvre
+quand on a ton instruction et une position sociale
+honorable comme celle qui t'attend?</p>
+
+<p>&mdash;Et, d'ailleurs, puisque Mlle Privat a beaucoup
+d'argent, n'est-il pas juste qu'elle fasse partager
+cette fortune à un pauvre homme honorable,
+plutôt que de s'associer à un capitaliste qui
+n'en a que faire, et donner ainsi le spectacle d'une
+richesse scandaleuse, au milieu de misères imméritées?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, elle est riche et tu es pauvre!... Le
+voilà bien l'esprit de ce siècle d'argent où tout se
+cote, où tout se réduit en piastres et contins, où
+l'on fait marchandise de tout: âme, esprit ou
+coeur!... Tu verras, Champfort, que dans cent ans
+d'ici, chaque pensée, chaque sentiment sera matérialisé,
+pesé dans la balance du spéculateur, prostitué
+sur le tapis vert de l'agiotage, qui rendra,
+son verdict dans ce genre-ci: «Cette idée pèse
+<i>tant</i> et vaut <i>tant</i> la livre, mais la marchandise
+étant en baisse depuis une demi-heure, je
+ne puis offrir que <i>tant!</i></p>
+
+<p>&mdash;Nos petits-fils verront cela, Champfort: je
+t'en donne ma parole d'honneur.</p>
+
+<p>A cette boutade de Després, Cardon, Lafleur et
+le Caboulot partirent d'un indécent éclat de rire.
+Champfort lui-même, malgré toute la gravité
+la situation, n'y put retenir et fit bravement chorus
+avec ses amis....</p>
+
+<p>Mais le roi des étudiants ne fut pas désemparé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, messieurs, dit-il; riez, puisque mes
+pronostics vous semblent drôles. Vous êtes jeunes,
+et, conséquemment, vous avez le droit d'envisager
+l'avenir sous ses plus riants horizons. Pour
+moi, je suis vieux déjà, avec les vingt-cinq lourdes
+années qui sont accumulées sur ma tête et les
+épreuves par lesquelles j'ai dû passer. C'est pourquoi,
+cet avenir que vous entrevoyez si beau ne
+pouvant plus m'offrir rien qui m'attache, rien qui
+m'illusionne, je le regarde froidement, je le suppute,
+je le pèse, ni plus ni moins que s'il s'agissait
+d'un bout de saucisse ou d'un morceau jambon!</p>
+
+<p>Et, en prononçant ces mots&mdash;qui pourtant auraient
+dû redoubler la bruyante hilarité de ses
+confères&mdash;Després avait dans la voix des accents
+si sombrement dédaigneux; sa physionomie reflétait
+tant d'amertumes longtemps comprimées,
+mais encore chaudes et palpitantes, que personne
+n'ouvrit la bouche et que chacun se crut en présence
+d'une de ces victimes stoïques et calmes,
+dont l'âme est morte à toutes les joies de la vie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3 class="sub">Cousin et Cousine</h3>
+
+<p>Il fallait, en effet, qu'une bien terrible tempête
+eût passé sur le coeur de ce fier jeune homme pour
+en refroidir ainsi les puissantes aspirations et en
+arrêter l'indomptable essor.</p>
+
+<p>Y avait-il réellement un drame dans la vie de
+Després, ou devait-on mettre sur le compte de l'organisation
+fortement nerveuse du roi des étudiants
+cette misanthropie dédaigneuse et ces boutades
+douloureusement excentriques dont il ne pouvait
+se défendre, à de certaines heures?</p>
+
+<p>On se perdait là-dessus en conjectures.</p>
+
+<p>Il y avait bien, dans l'histoire de Després, une
+lacune que personne ne pouvait combler. Mais,
+comme la moindre allusion adressée jusqu'alors au
+jeune homme sur ce sujet avait paru l'affecter péniblement,
+on s'était fait un devoir de ne jamais
+plua le questionner sur ce passé mystérieux.</p>
+
+<p>Pourtant, ce soir-là, Champfort ne put s'empêcher
+de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, mon cher Després, on dirait, à t'entendre,
+que des malheurs inouïs ont plané sur ta
+jeunesse.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être! murmura Després... Mais, reprit-il
+avec vivacité, il ne s'agit pas de moi pour le quart
+d'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'empêcher que tu sois la victime d'une
+coquette, ou qu'une délicatesse outrée fasse
+laisser le champ libre à un indigne rival.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te parle de rival?... En ai-je un, seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Tu en as plusieurs, mais tu n'en redoutes
+qu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout ce qui concerne <i>cet homme</i>,
+répondit Després d'une voix sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Champfort intrigué, et tu le hais?</p>
+
+<p>&mdash;Je le hais?</p>
+
+<p>Ces trois mots furent dits d'un ton si glacial et
+si profond, que les étudiants se regardèrent tout
+étonnés.</p>
+
+<p>Champfort réfléchissait. Un coin du rideau qui
+couvrait la jeunesse de Després venait d'être soulevé
+par le Roi des Étudiants lui-même, et une
+étrange idée se développait dans la tête de Champfort:
+c'est que son rival avait dû être pour beaucoup
+dans les malheurs de Després.</p>
+
+<p>&mdash;Et, reprit-il, tu connais assez l'individu pour
+affirmer qu'il est indigne de ma cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est un misérable, et Mlle Privat ne
+devrait pas même se laisser souiller par son regard
+de serpent.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Mais qui sera assez généreux pour
+désillusionner la pauvre enfant? qui sera assez
+persuasif pour ouvrir les yeux de sa mère et lui
+faire repousser un prétendant qu'elle regarde déjà
+comme son gendre?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des
+années, suis pas à pas les mouvements tortueux de
+ce traître; moi qui connais tous ses agissements
+honteux; moi, enfin, qui me venge du lâche séducteur
+de la seule femme que j'aie aimée!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! s'écria Champfort, le voilà le secret
+de ta vie, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Paul, c'est vrai. Celui qui a détruit à
+jamais mes illusions de jeune homme et mes espérances
+de bonheur, est le même misérable qui cherche
+aujourd'hui à te ravir la jeune fille que tu
+aimes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle coïncidence! Une sorte de fatalité place
+donc cet homme sur notre chemin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est une fatalité... mais une fatalité que
+j'appelle providence, moi. Cette providence qui m'a
+rendu témoin de toutes les trahisons de ce larron
+d'honneur, qui m'a constamment entraîné sur ses
+pas, le jette encore aujourd'hui en travers de ma
+route... Malheur à lui! La mesure est pleine; le
+dossier est complet; je vais frapper un grand
+coup et arrêter dans son vol ce vautour pillard.</p>
+
+<p>&mdash;Que comptes-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fort peu de chose d'ici à la signature du
+contrat.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! pauvre ami, c'est dans huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais. Mais quand ce devrait être demain,
+j'aurais encore le temps nécessaire à mes petits
+préparatifs.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu veuille, mon cher Després, que tu réussisses
+à empêcher un mariage aussi malheureux!
+Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi?</p>
+
+<p>&mdash;En serais-je plus avancé, et Laure m'en aimera-t-elle
+davantage?</p>
+
+<p>&mdash;Qui te prouve qu'elle ne t'aime pas déjà assez?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le prouve: sa manière d'agir avec moi,
+sa froideur hautaine, ses airs protecteurs, et jusqu'à
+cette réserve cérémonieuse qui a remplacé la
+douce intimité et les naïfs épanchements d'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! il faut quelquefois prendre les femmes
+à rebours, et leurs grands airs dédaigneux masquent
+souvent un dépit qu'elles dissimulent avec
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure;
+son coeur est trop haut placé pour recourir à ces
+petits moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-tu? Personne ne comprend les femmes,
+et les amoureux moins que tous les autres.
+Ecoute-moi, Champfort: la femme est un être pétri
+de contradictions, qu'il ne faut croire qu'à la
+dernière extrémité. J'en sais quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es sévère. Després, et tes malheurs passés
+te rendent injuste.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas. Il est possible, après tout,
+que Mlle Privat soit une exception à la règle générale.
+C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il en
+soit, pour me former une opinion solide sur ton
+cas, fais-moi l'historique de tes relations avec ta
+cousine.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je me résigne et ne vous cacherai rien.</p>
+
+<p>Les chaises se rapprochèrent, et Champfort commença:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai connu ma cousine, il y a environ six ans.
+J'avais alors seize ans et elle entrait dans sa quatorzième
+année. Mon père était mort depuis longtemps, et ma
+mère venait à son tour de payer son
+tribut à la nature. Resté orphelin et sans ressources,
+j'envisageais l'avenir avec frayeur, lorsqu'un
+jour, un étranger entra dans mon petit logement
+et m'annonça qu'il venait de la part de
+ma tante Privat, la soeur de ma mère, et qu'il
+avait instruction de m'emmener à la Nouvelle-Orléans.
+Il me donna une lettre de ma bonne tante
+et l'argent nécessaire pour régler toutes mes
+petites affaires.</p>
+
+<p>«Rien ne me retenait plus à Québec. Aussi, mes
+préparatifs ne furent-ils pas longs, et quinze jours
+plus tard, j'étais à la Nouvelle-Orléans, ou plutôt,
+à quelques milles de là, dans une charmante habitation
+que possédait mon oncle sur sa plantation,
+près du lac Pontchartrain.</p>
+
+<p>«Je passai là les deux belles années de ma jeunesse,
+vivant comme un frère avec les deux charmants
+enfants de mon oncle: Edmond et Laure.</p>
+
+<p>Edmond avait à peu près mon âge, et Laure, deux
+années de moins.</p>
+
+<p>«Que de gaies promenades nous avons faites ensemble
+dans les champs de canne à sucre ou sur
+les bords du lac! que de douces causeries nous
+avons échangées sous la large véranda de l'habitation!</p>
+
+<p>«La guerre civile, qui se déchaînait alors avec
+fureur dans plusieurs États de l'Union, ne se traduisait
+encore en Louisiane que par des mouvements
+de troupes et une agitation formidable.
+Mais, tout en enflammant nos jeunes coeurs d'un
+noble amour pour la cause du Sud, elle ne troublait
+pas autrement notre paisible existence.</p>
+
+<p>«Sur ces entrefaites, mon oncle, qui était colonel,
+partit avec son régiment pour rejoindre l'armée.
+Ce fut notre premier chagrin. Mais, comme
+il nous déclara qu'il pourrait venir de temps en
+temps à l'habitation, nous nous consolâmes assez
+vite de ce contretemps.</p>
+
+<p>«Ainsi qu'il l'avait dit, mon oncle revint un
+mois après son départ. Il était accompagné d'un
+jeune homme du nom de Lapierre...</p>
+
+<p>&mdash;Hein! Lapierre? interrompit le Caboulot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... Mais il y a tant de personnes qui
+s'appellent ainsi. Continue.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais donc que le colonel était accompagné
+d'un jeune homme du nom de Lapierre, qui se
+disait de Québec et dont ma tante avait, en effet,
+connu la famille, lorsqu'elle-même y demeurait.
+Mon oncle s'était pris d'une véritable amitié pour
+ce Lapierre, et il en avait fait son compagnon inséparable.</p>
+
+<p>Comment cet étranger était-il parvenu à s'insinuer
+ainsi dans les bonnes grâces du colonel?
+quels services lui avait-il rendus?... je l'ignore encore.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je le sais! interrompit Després. Lapierre
+courait alors d'une armée à l'autre pour spéculer
+sur les navires. Un jour, il guida le régiment du
+colonel Privat dans une marche nocturne qui amena
+la capture d'un convoi ennemi.</p>
+
+<p>Telle est l'origine de sa faveur auprès de la famille
+Privat.</p>
+
+<p>&mdash;D'où tiens-tu ce renseignement? demanda
+Champfort, surpris.</p>
+
+<p>&mdash;De moi-même, mon cher. J'étais à cette époque
+dans le Kentucky, où, je servais comme volontaire
+dans l'armée qui faisait face au général
+Beauregard, dont faisait partie le régiment du colonel
+Privat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Champfort, voilà qui explique bien
+des choses!</p>
+
+<p>&mdash;Continue, mon cher Paul, tu en apprendras
+encore.</p>
+
+<p>L'étudiant reprit:</p>
+
+<p>«Mon oncle et Lapierre passèrent une dizaine
+de jours à l'habitation, pendant lesquels ma tante
+et ma cousine se multiplièrent pour héberger dignement
+leur hôte. Laure, selon le désir de son
+père, s'était constituée le <i>cicérone</i> du jeune
+étranger et ne le quittait guère. Ils faisaient ensemble,
+en compagnie du colonel et de ma tante,
+de longues promenades à travers la plantation ou
+sur les bords du lac; et, de retour à l'habitation,
+c'était au piano ou sous la véranda que se continuait
+le tête-à-tête.</p>
+
+<p>«Pendant tout le temps que dura le séjour de
+mon oncle, je pus à peine trouver l'occasion de
+parler à ma cousine. Elle semblait n'avoir
+d'yeux et d'oreilles que pour Lapierre, et paraissait
+même se croire obligée de ne plus causer qu'avec lui.</p>
+
+<p>Ce changement de conduite ne fit d'abord que
+m'étonner; mais bientôt, à cet étonnement bien
+naturel se joignit une sensation étrange, une sorte
+de souffrance, quelque chose comme une douleur
+sourde, mal définie, qu'il m'était impossible de
+surmonter.</p>
+
+<p>«La vue de ma cousine, constamment au bras
+de ce beau jeune homme qui lui souriait et lui parlait
+avec chaleur, me causait une impression tellement
+pénible, que je fuyais sa société et me tenais
+presque toujours à l'écart. J'errais seul de longues
+heures dans la campagne, et ce n'était, qu'avec
+un inexprimable serrement de coeur que je rentrais
+à l'habitation.</p>
+
+<p>«Hélas! je venais enfin de connaître le mal
+mystérieux qui me torturait: j'aimais ma cousine!</p>
+
+<p>«Cette découverte m'effraya et ne fit qu'augmenter
+ma sauvagerie. Je me considérai comme
+indigne des bontés de mon oncle et de ma tante,
+du moment que mon coeur me révéla son audace,
+et, je pris la résolution d'étouffer dans mon sein le
+coupable sentiment qui y germait.</p>
+
+<p>«Aussi, lorsque le colonel repartit pour l'armée,
+emmenant avec lui le jeune Lapierre, j'avais
+fait mon sacrifice et ce fut sans récriminations, sinon
+sans amertume, que je repris avec ma cousine
+le genre de vie accoutumé.</p>
+
+<p>«Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se
+mêla toujours à nos relations une certaine gêne
+et, une teinte de froideur, que ni elle ni moi nous
+ne pouvions contrôler et qui ne fit qu'augmenter
+dans la suite.</p>
+
+<p>«Telle était la situation, lorsqu'un événement
+aussi douloureux qu'inattendu vint nous plonger
+tous dans la désolation. Lapierre arriva un soir
+à l'habitation porteur de la triste nouvelle que le
+colonel était mort, quelques jours auparavant,
+d'une blessure reçue dans un combat d'avant-postes.
+Le jeune homme, qui paraissait accablé de
+chagrin, remit à ma tante une lettre de son mari
+mourant, dans laquelle le blessé faisait les plus
+grands éloges de la conduite de son ami Lapierre,
+qui l'avait recueilli sur le champ de bataille et
+soigné comme un fils.</p>
+
+<p>&mdash;L'infâme! le traître! s'écria Després. Veux-tu
+savoir, Champfort, ce qu'avait fait Lapierre
+avant de ramasser sur le champ de bataille le colonel
+Privat mourant?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avait-il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il avait, pour une forte somme d'argent, livré
+au général ennemi le secret des mouvements de
+Beauregard et fait tomber le colonel Privat dans
+une embuscade où son régiment fut écharpé et lui-même
+blessé mortellement.</p>
+
+<p>&mdash;Le misérable! mais cette lettre de mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'aurai beaucoup, à dire sur cette lettre
+quand le temps sera venu. Pour le moment, qu'il
+me suffise d'affirmer que le colonel était à cent
+lieues de croire que Lapierre fût un espion au service
+du plus offrant. Aussi, touché des soins que
+lui prodiguait l'hypocrite, le chargea-t-il d'annoncer
+sa mort à sa femme et lui écrivit-il la lettre
+dont tu parles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est affreux, cela! firent les étudiants.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, messieurs, c'est affreux&mdash;d'autant plus
+affreux que le colonel avait comblé ce misérable de
+faveurs et qu'il reposait en lui une confiance illimitée...</p>
+
+<p>&mdash;Confiance que ne lui a pas retirée, malheureusement,
+la famille Privat, fit observer Champfort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais cette sympathie qu'il a su capter
+fera place à la haine et au mépris, quand je l'aurai
+démasqué, répondit Després.</p>
+
+<p>&mdash;Le pourras-tu?... Il te fera passer pour un imposteur
+et te demandera des preuves... En as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai plus qu'il ne m'en faut pour le faire
+rentrer sous terre et mourir de confusion, s'il lui
+en reste un atome d'honneur. Laissez venir le
+grand jour de la rétribution, mes amis, et vous
+verrez comment se venge le Roi des Étudiants.
+Toi, Champfort, achève ton histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus qu'un mot à dire. Ma tante,
+frappée dans ses plus chères affections, se montra
+héroïque. Elle se dirigea immédiatement vers le
+théâtre de la guerre et, à force d'argent, se fit remettre
+le corps de son mari, qu'elle ramena en
+Louisiane, où les derniers honneurs lui furent rendus.</p>
+
+<p>«Puis, n'étant plus retenue aux États-Unis par
+aucun intérêt majeur, elle vendit ses immenses
+propriétés et nous ramena tous à Québec, en passant
+par la France.</p>
+
+<p>«Quant à Lapierre, il avait rejoint l'armée,
+après l'enterrement du colonel. Je ne l'ai revu
+qu'il y a environ trois mois, chez ma tante. Il
+arrivait des États-Unis. Depuis lors, il est le
+commensal assidu de la maison et fait la cour à
+ma cousine, qu'il doit épouser dans huit jours.</p>
+
+<p>«Vous en savez, aussi long que moi, maintenant,
+messieurs.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3 class="sub">Secret pour secret</h3>
+
+<p>Un silence de quelques minutes suivit.</p>
+
+<p>Després s'était levé et marchait avec agitation
+dans la pièce. Le récit de Champfort, auquel le
+nom de Lapierre se trouvait si étrangement mêlé,
+avait ravivé en lui une plaie à peine cicatrisée, et
+fait surgir dans son coeur d'amers souvenirs. Un
+pli menaçant, qui ridait de haut en bas son front
+soucieux, annonçait l'effort de sa pensée.</p>
+
+<p>Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le
+turbulent Caboulot semblait partager cette agitation.
+Sa figure mobile était devenue grave et il
+attachait sur Després des regards profonds. On
+eût dit qu'un vague souvenir, trop éloigné pour
+avoir de la consistance, trottait, dans la tête de
+l'enfant et qu'il cherchait à le fixer, à lui donner
+du relief.</p>
+
+<p>Després ne s'apercevait pas de cette attention
+dont il était l'objet et continuait sa promenade
+fiévreuse.</p>
+
+<p>Ce que voyant Lafleur, qui n'aimait pas les situations
+tendues, crut le temps propice pour risquer
+une proposition. Le digne étudiant n'était
+amateur de mélodrame qu'autant qu'on y mettait,
+de temps en temps, un petit entr'acte pour
+<i>prendre la goutte</i>.</p>
+
+<p>Il saisit donc une bouteille et la brandissant:</p>
+
+<p>&mdash;Ça! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement
+intéressantes; mais elles ne doivent
+pas nous empêcher de faire un doigt de cour
+à cette bonne bouteille qui s'ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simplement de l'ingratitude, ajouta
+le Caboulot, qui évidemment faisait effort pour
+paraître calme. La bouteille est une bonne et
+loyale fille qui n'a jamais trahi personne, elle.
+Donnons-lui une franche accolade.</p>
+
+<p>Les trois amis se versèrent chacun une rasade, et
+Lafleur s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Holà! Després, holà! Champfort, approchez.
+Faites-moi vite disparaître ces mines tragiques
+et venez trinquer, ou sinon je vous chante
+tout mon <i>Grand-père Noé</i>.</p>
+
+<p>Et il commença, en effet:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p>
+<p class="i4">Patriarche digne............</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais les deux retardataires, en voyant cette menace
+du mélomane Lafleur recevoir un commencement
+d'exécution, s'étaient vite rendus, à l'appel.</p>
+
+<p>On but la rasade exigée. Puis Champfort dit à
+Després:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Després, es-tu toujours, d'opinion
+que je me suis trompé à l'endroit des sentiments
+de ma cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais, répondit l'étudiant.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, tu m'étonnes!</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a d'étonnant, mon cher, c'est que
+tu ne connaisses pas davantage les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois pourtant connaître celle-là; ayant si
+longtemps vécu en rapports journaliers avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu la connais moins que toute autre... Mais
+laissons ce sujet pour ce soir. Je te convaincrai
+avant peu de la singulière, erreur dans laquelle un
+excès de délicatesse t'a fait tomber. Parlons plutôt
+de ce mécréant de Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai tout dit ce que je sais sur son compte.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ce sera moi qui compléterai la biographie
+de ce sale personnage. Le temps est arrivé,
+d'ailleurs, mes amis, où je dois satisfaire la légitime
+curiosité que vous avez souvent manifesté à
+l'endroit de certain épisode de ma jeunesse. J'aurais
+préféré ne jamais soulever le voile sombre qui,
+comme un linceul, recouvre cette malheureuse phase
+de ma vie. Mais le bonheur de notre ami
+Champfort étant en péril, je vais parler et rouvrir
+vaillamment cette vieille blessure.</p>
+
+<p>Champfort serra la main de Després.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! dit-il: secret pour secret; il n'y aura
+plus désormais aucun obstacle pour empêcher nos
+coeurs de battre à l'unisson.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants s'installa en face de ses
+amis, dont la curiosité, surtout chez le Caboulot,
+était piqué au vif, et prit la parole en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais
+dans une petite paroisse de la rive droite du Richelieu,
+à peu près à mi-chemin entre Saint-Jean
+et le lac Champlain...</p>
+
+<p>&mdash;Justement! murmura le Caboulot.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? fit Després.</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;N'interromps pas, bavard, grognai l'organe
+rouillé de Cardon.</p>
+
+<p>«J'avais alors dix-huit ans, poursuivit Després,
+et je commençais mes études médicales chez le
+vieux médecin de l'endroit. Je menais là une vie
+paisible et heureuse, partageant mon temps entre
+l'étude au bureau de mon patron et les plaisirs
+tranquilles de la pêche ou ceux plus fatiguant de
+la chasse. J'allais aussi tous les jours m'étendre
+nonchalamment sous les arbres rabougris d'un
+petit îlot d'alluvion, formé au milieu du fleuve et
+pouvant avoir deux cents pas de tour.</p>
+
+<p>«Rien de calme et de pittoresque comme le paysage
+qui se déroulait alors sous mes yeux!</p>
+
+<p>«Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse
+natale&mdash;que je désignerai sous le pseudonyme de
+Saint-Monat&mdash;déployait sa sombre nappe de
+verdure, émaillée de blanches maisonnettes et accidentée,
+ça et là, de rochers moussus, de gorges
+nombreuses et de caps hardis, dont le courant léchait
+les pieds verdâtres. En face, sur l'autre rive,
+quelques maisons isolées montraient leurs façades
+au milieu du feuillage, et une petite rivière
+descendait en grondant des hauteurs boisées de
+l'arrière-plan, pour venir marier ses eaux à celles
+du fleuve, à deux arpents environ en aval de l'îlot.</p>
+
+<p>«Tout cela respirait une telle fraîcheur, était
+revêtu de tons si harmonieusement diversifiés et
+plaisait tant à mon esprit rêveur, qu'il m'arrivait
+souvent de m'oublier en mélancolique contemplation
+et de ne regagner ma demeure que longtemps
+après le coucher du soleil.</p>
+
+<p>«Un soir de juin, je m'étais attardé ainsi, et le
+soleil allait disparaître derrière les sinuosités chevelues
+de l'horizon du nord, lorsque je songeai au
+retour.</p>
+
+<p>«Le firmament était strié de grandes bandes de
+nuage, dont les franges semblaient se traîner sur
+la forêt. Une assez forte brise ridait le fleuve de
+lames courtes et pressées, dont le clapotement incessant
+contre le rivage de l'îlot avait quelque
+chose de mélancolique qui berçait mes pensées.
+Une petite embarcation, avec une jeune, fille pour
+passagère et un tout jeune garçon pour pilote,
+longeait la rive gauche, à quelques arpents de moi.</p>
+
+<p>«Tout à coup, au moment où je me dirigeais
+vers mon canot, couché dans les ajoncs du rivage,
+un cri perçant se fit entendre dans la direction de
+l'embarcation, qui venait, de chavirer.</p>
+
+<p>«Je vis la pauvre jeune fille, affolée de terreur,
+qui se débattait dans le fleuve, pendant que la
+chaloupe renversée s'éloignait, avec le petit garçon
+cramponné à sa quille.</p>
+
+<p>«Lancer mon canot, pagayer vigoureusement
+vers le lieu de l'accident et saisir la jeune fille au
+moment où elle allait disparaître sous l'eau, tout
+cela ne fut l'affaire que d'une minute.</p>
+
+<p>«Mais il était temps! La petite avait déjà perdu
+connaissance, et, je dus employer tout mon savoir
+pour la faire revenir à elle. Quant au gamin,
+il tenait bon sur son épave, et j'eus tout le
+temps de le recueillir sain et sauf.</p>
+
+<p>«Ces jeunes gens étaient le frère et la soeur;
+Leur père, un des plus riches cultivateurs de sa
+paroisse, demeurait non loin de là, justement à
+l'embouchure de la petite rivière dont je parlais
+tantôt. De mon poste d'observation sur l'îlot,
+j'avais souvent remarqué sa grande et belle maison,
+à moitié perdue dans le feuillage et bâtie
+près de la berge de la rivière.</p>
+
+<p>«Grâce à ces renseignements que me donna l'enfant&mdash;car
+la jeune fille n'était guère en état de
+parler&mdash;je ramenai dans leur famille les deux
+naufragés.</p>
+
+<p>«Inutile de vous dire que je fus fêté, choyé, caressé,
+comme devait l'être le sauveur de deux enfants
+uniques. Le père et la mère me firent promettre
+de les venir voir tous les jours. Désormais,
+j'aurais mes entrées libres dans la maison et mon
+couvert mis à la table de la famille.</p>
+
+<p>«J'eus d'autant moins d'hésitation à prendre
+cet engagement, que les maîtres de la maison me
+parurent de charmantes gens, et leur fille Louise
+la plus délicieuse enfant que j'eusse rêvée. Elle
+avait seize ans, une taille bien prise, des cheveux
+blonds et des yeux noirs, admirable contraste qui
+lui seyait à ravir.</p>
+
+<p>«Ce soir-là, je revins chez moi heureux d'avoir
+fait une bonne action et le coeur rempli de la
+blonde image de Louise.</p>
+
+<p>«Le lendemain, je me jetai dans mon canot et
+retournai chez mes nouveaux amis, avec qui je
+passai une partie de la journée. Louise ne se ressentait
+plus des émotions de la veille, et une légère
+pâleur, qui la rendait dix fois plus belle, rappelait
+seule la terrible crise.</p>
+
+<p>«Je conversai longtemps avec elle dans une douce
+intimité. Sa voix avait un charme pénétrant
+et des accents, d'aimable naïveté qui m'allaient à
+l'âme. Je vis avec joie qu'elle possédait une instruction
+suffisante pour alimenter une bonne causerie,
+et qu'elle n'en savait pas assez pour être
+pédante.</p>
+
+<p>«Je la quittai à regret vers le soir, après lui
+avoir promis de revenir le lendemain et les jours
+suivants.</p>
+
+<p>«Pendant plus d'un mois, je vécus ainsi, traversant
+chaque jour le fleuve en canot et ne revenant
+sur la rive droite qu'à la nuit.</p>
+
+<p>«Quel heureux temps! quelles heures délicieuses!
+Louise et moi, nous n'étions plus seulement
+des amis inséparables: nous étions des amants.
+Je l'adorais; elle raffolait de moi. Je trouvais
+longue la nuit qui nous séparait; elle épiait avec
+anxiété, aux premières heures du matin, le retour
+de mon léger canot bondissant sur la lame ou glissant
+comme une flèche sur le fleuve endormi.</p>
+
+<p>«Oh! oui, le beau, le bon temps!</p>
+
+<p>&mdash;C'est à cette époque&mdash;c'est-à-dire vers la fin
+du mois de juillet&mdash;qu'arriva à Saint-Monat un
+jeune homme du nom de Lapierre. Il venait de
+Québec, où il étudiait le droit, et comptait passer
+un mois ou deux de villégiature chez un de ses oncles,
+le voisin et l'ami de mon père.</p>
+
+<p>«C'était un fort joli garçon, altéré de mouvement,
+passionné pour la chasse, amoureux des
+plaisirs champêtres. Je l'avais un peu connu autrefois,
+pendant mon séjour à Québec. Aussi, malgré
+sa mobilité d'esprit et son caractère à plusieurs
+faces, fûmes-nous bien vite liés d'amitié.</p>
+
+<p>«Je ne faisais pas une excursion qu'il n'en fut;
+je n'avais pas une relation, une connaissance dans
+les environs que je ne lui fisse partager. Bref, nous
+étions, au bout de quelques jours, la plus belle
+paire d'amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade.</p>
+
+<p>«Pour sceller à jamais une si étroite intelligence,
+la Providence mit un jour en grand danger la
+précieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une
+circonstance où nous traversions la rivière à la
+nage: en fidèle Oreste, je le sauvai au péril de ma
+vie.</p>
+
+<p>«Cette bonne action me valut l'éternelle reconnaissance
+du loyal jeune homme.</p>
+
+<p>«Vous allez voir comment il me la prouva.</p>
+
+<p>«Je vous ai dit que toutes nos distractions
+étaient communes et que cette communauté s'étendait
+aux relations que j'avais. Naturellement,
+la famille de Louise n'en était pas exclue, et je
+continuais, comme par le passé, à me rendre tous
+les jours auprès de ma jolie fiancée. Seulement,
+j'étais invariablement flanqué du citoyen Lapierre.</p>
+
+<p>«Le jeune homme paraissait surtout goûter extrêmement,
+la société des maîtres de la maison,
+auxquels il racontait toutes sortes d'histoires
+plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable
+rendait amusantes au possible et qui
+faisaient les délices des bons vieillards. Louise
+et moi, nous nous mêlions souvent à leur cercle et
+prenions de bon coeur part à l'hilarité générale.
+Lapierre, alors, redoublait d'amabilité, et ses racontars,
+s'adressant directement à la jeune fille,
+ne manquaient jamais de l'amuser beaucoup.</p>
+
+<p>«Et c'est ainsi qu'une douce familiarité s'établit,
+à ma grande satisfaction, entre mon ami et
+mon amante.</p>
+
+<p>«Loin de mettre obstacle au développement de
+cette sympathie naissante entre les deux jeunes
+gens, je cherchais, au contraire, à en resserrer
+tous les jours les liens dorés. Il me semblait que
+mon bonheur ne serait complet qu'à la condition
+d'y faire un peu participer mon dévoué compagnon,
+cet excellent Lapierre.</p>
+
+<p>«Un procédé si délicat ne manquait pas de toucher
+vivement le bon jeune homme, et il me disait
+souvent, en me serrant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Gustave, tu es un coeur d'or, et je bénis le ciel
+qui m'a, fait faire ta connaissance. Non seulement
+tu me procures d'agréables distractions, mais tu
+pousses, en outre, la complaisance jusqu'à me
+laisser prendre une petite place dans le coeur de ta
+belle fiancée. Il est si bon de sentir rayonner autour
+de soi la douce amitié d'une femme, que je te
+sais gré de m'avoir procuré ce plaisir-là. Je retournerai
+à Québec meilleur que je n'en suis parti,
+et cette amélioration sera ton oeuvre.</p>
+
+<p>«L'hypocrite! le traître!... Oh! messieurs, tenez-vous
+le pour dit: c'était et c'est encore un rusé
+coquin que ce Lapierre. Tous les rôles lui sont
+bons; aucun moyen ne lui répugne. Quand un ennemi
+se trouve sur son chemin, il le bouscule; si
+c'est un ami, il prend une voie détournée et frappe
+dans le dos.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est à un bandit de cette force que j'ai affaire!
+murmura Champfort.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien: je suis là! répondit Després;
+je suis là, en travers de sa route, implacable et
+sombre comme le châtiment!</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi! s'écria le Caboulot, d'une voix
+étrange.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3 class="sub">Trahison</h3>
+
+<p>Lafleur et Cardon s'amusèrent beaucoup de cette
+exclamation un peu prétentieuse; mais Després,
+lui, eut un singulier tressaillement. Il regarda
+l'enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa
+sur son front, comme si une idée nuageuse cherchait
+à en jaillir.</p>
+
+<p>Apparemment que cette idée lui parut folle, car
+il hocha bientôt la tête et poursuivit:</p>
+
+<p>«Je vivais donc dans la plus grande sécurité et
+sans la moindre appréhension du côté de Lapierre.
+Quant à ma fidèle Louise, j'aurais cru commettre
+une profanation en la soupçonnant; et, d'ailleurs,
+elle se montrait toujours pour moi si prévenante,
+si gracieuse, si aimante, que c'eût été vraiment
+folie de lui prêter des idées de trahison.</p>
+
+<p>«C'est sous ces riantes circonstances que je dus,
+vers la fin d'août, faire une absence de trois ou
+quatre jours pour aller régler certaines affaires à
+Saint-Jean.</p>
+
+<p>«Je partis en canot, après avoir reçu de Louise
+les plus chaudes recommandations de ne pas être
+longtemps dans mon voyage, et du bon Lapierre
+les meilleurs souhaits.</p>
+
+<p>«La descente du Richelieu se fit en quelques
+heures, et, à la nuit tombante, j'arrivais à destination.</p>
+
+<p>«Mes affaires furent bâclées plus rapidement que
+je ne m'y attendais, et, dès le lendemain, je pus
+effectuer mon retour.</p>
+
+<p>«Je laissai Saint-Jean dans l'après-midi. Le
+temps était beau. Pas un souffle de vent ne ridait
+la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais
+donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais à
+Saint-Monat dans le courant de la soirée.</p>
+
+<p>«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à
+un mille environ de chez moi. Quoiqu'il n'y eût
+pas de lune et que le ciel fût assez sombre pour
+empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais
+cependant distinguer l'îlot qui se détachait
+du fleuve comme une tache noirâtre sur une plaque
+d'acier bruni.</p>
+
+<p>«Je suivais alors la rive gauche d'assez près,
+afin d'éviter le courant des eaux profondes. Je
+ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce
+côté-là, à quelques arpents devant moi, à cause
+des sinuosités de la berge.</p>
+
+<p>«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller
+une lumière dans un endroit bien connu, au fond
+d'une petite baie où se déchargeait le bras de rivière
+déjà décrit.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est là! me dis-je, tandis qu'une émotion
+bizarre tenait mon aviron immobile. Et, pendant
+plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur ce
+point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité!
+Un sentiment d'angoisse indéfinissable
+me serrait la gorge, quelque chose comme un pressentiment
+mystérieux, comme l'appréhension d'un
+malheur!</p>
+
+<p>«L'image de Louise, de ma Louise adorée que
+je n'avais pas vue depuis deux jours, se présenta
+à mon esprit troublé, et cette évocation me causa
+une impression étrange. Je la revis, comme en
+cette soirée fatale et heureuse où je la sauvai de la
+mort, lutter contre les vagues qui s'ouvraient
+pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était
+celui de Lapierre qui l'arrachait au gouffre
+béant. Et Lapierre me saluait d'un geste moqueur,
+puis filait rapidement dans son canot, sur
+le fleuve tourmenté, en me jetant un éclat de rire
+sardonique!...</p>
+
+<p>«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar,
+et, plongeant énergiquement mon aviron
+dans l'eau, je fis voler mon canot dans la direction
+de la baie.</p>
+
+<p>«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi
+ma route?</p>
+
+<p>«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais
+poussé invinciblement vers la petite lumière; elle
+m'attirait comme un puissant aimant; elle m'aspirait
+comme le terrible maelstrom des côtes de
+Norvège.</p>
+
+<p>«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais
+à peine distinguer à vingt pas en avant de
+la pince de mon canot. Je filais toujours quand
+même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait
+à vue d'oeil. Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance
+en pays ennemi, je plongeais en silence
+mon aviron dans l'eau tranquille, ne la
+laissant même pas toucher le rebord de l'embarcation.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à coup, une obscurité plus profonde se
+fit à quelques pas de moi, et mon canot s'engagea
+doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes
+en les frôlant, puis s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Et par un singulier hasard, je me trouvais
+justement dans une petite crique du bras de rivière,
+ombragée de massifs très épais, et à une vingtaine
+de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée,
+qui était celle de la chambre de Louise.</p>
+
+<p>«Je demeurai là immobile, fixant de mon regard
+ardent cette fenêtre bien-aimée, derrière laquelle
+devait se trouver ma douce fiancée. J'espérais entrevoir
+la charmante silhouette de la jeune fille;
+je lui dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais
+ma course.</p>
+
+<p>«Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en
+conclus que la pieuse Louise adressait à Dieu sa
+prière accoutumée, avant de se mettre au lit.</p>
+
+<p>«La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être,
+à cette minute précise où je suis à deux pas
+d'elle, un <i>pater</i> et, un <i>ave</i> pour que son
+bon ami Gustave lui revienne sain et sauf.</p>
+
+<p>Amère ironie de ma pensée!</p>
+
+<p>«Je n'avais pas finie cette réflexion émue, qu'un
+bruit étouffé de conversation à voix basse me parvint.</p>
+
+<p>«J'éprouvai comme une secousse galvanique et
+me rapprochai, en me glissant silencieusement à
+travers le feuillage, de l'endroit d'où semblaient
+partir les chuchotements.</p>
+
+<p>Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez
+près pour être sûr de ne pas perdre une syllabe
+de la conversation mystérieuse, j'écartai doucement
+le feuillage et je regardai.</p>
+
+<p>A cinq ou six pas de moi, près de la maison, il
+y avait un homme et une femme. L'obscurité
+m'empêchait de distinguer leurs traits, mais mon
+coeur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui.</p>
+
+<p>«L'homme était Lapierre; la femme, Louise, ma
+fiancée! Leur voix, qui se fit entendre au même
+moment, ne me laissa aucun doute à cet égard.</p>
+
+<p>«Ainsi, j'étais trahi!... trahi par la femme que
+j'aimais le plus au monde, qui m'avait juré une
+inviolable fidélité et que j'avais arrachée, deux
+mois auparavant, à une mort certaine!... trahi
+par l'homme qui me devait aussi la vie, par
+l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la
+veille même, des paroles d'amitié, par le confident
+qui avait reçu tous les secrets de mon coeur!</p>
+
+<p>«C'était trop à la fois, et le coup qui m'atteignait
+en pleine poitrine était porté trop soudainement!...
+Un flot de sang me monta aux yeux et
+je dus me cramponner désespérément à un arbre,
+pour ne pas tomber.</p>
+
+<p>«Puis la réaction se fit, immense, terrible; une
+froide rage serra mes tempes, et ce fut avec un
+calme effrayant que je me dis:</p>
+
+<p>«Avant de les frapper, je dois les entendre. Je
+ne suis plus un amant; je suis un juge! Écoutons.</p>
+
+<p>«Et, concentrant toutes les facultés de mon âme
+dans un seul sens: l'ouïe; j'entendis mot à mot
+le dialogue suivant:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre,
+vous êtes trop pusillanime ce soir. Les ombres de
+la nuit vous feraient-elles peur et n'auriez-vous de
+courage qu'à la clarté du soleil?</p>
+
+<p>&mdash;Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, répondait
+la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Peur de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le
+feuillage, du coassement des grenouilles au bord
+de la rivière, du cri des hibous, là-bas, dans ces
+gorges sombres...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que tous ces bruits et toutes ces
+voix de la nuit ne s'élèvent que pour me reprocher
+mon infidélité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles
+n'ont rien à voir dans nos affaires, croyez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague
+terreur que j'éprouve n'est pas de ceux que l'on
+surmonte par le raisonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous
+aime, vous chasseriez bien vite toutes ces idées superstitieuses
+et vous ne craindriez rien au monde,
+quand je suis là pour vous défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous,
+je trahis des serments solennels; lorsque je trompe
+à toute heure du jour un franc et loyal jeune
+homme qui a foi en moi; lorsque je récompense le
+dévouement de celui qui m'a sauvé la vie en
+jouant vis-à-vis de lui la comédie de l'amour, tandis
+que mon coeur appartient à un autre; vous me
+demandez si je vous aime!...</p>
+
+<p>Louise avait prononcée cette tirade d'une voix
+forte, quoique étouffée, et avec une énergie fébrile.
+Je n'en perdis pas un mot, pas une intonation.
+Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé,
+la tête appuyée au tronc d'un arbre, le visage
+baigné de larmes.</p>
+
+<p>Lapierre reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, Louise, et la démarche que vous
+faite ce soir confirme vos dires; mais combien les
+actions prouvent mieux que les paroles!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me demandez est si grave, que
+je ne puis m'y résoudre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire?
+Vous n'aimez pas l'homme que vos parents
+vous destinent; pour vous soustraire à la
+dure nécessité d'épouser cet homme-là, vous fuyez
+avec celui que votre coeur a choisi... Encore une
+fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si étrange?</p>
+
+<p>&mdash;Gustave Després m'a sauvé la vie!</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire! Tout autre, à sa place, en
+eût fait autant. Est-ce qu'on laisse périr sous ses
+yeux une personne qui se noie, sans lui porter secours?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'être
+jamais qu'à lui!</p>
+
+<p>&mdash;Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes
+d'engagements ne tirent pas à conséquence et se
+rompent tous les jours. Després a abusé de votre
+jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous
+faisant promettre une chose semblable. C'est tout
+simplement odieux.</p>
+
+<p>A cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai
+pâle de colère et prêt à bondir sur lui;
+mais la voix de Louise m'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain,
+à la môme heure, soyez ici: je vous dirai à
+quoi je suis résolu.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez-vous pas le retour de Després?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, il m'a déclaré que son absence durerait
+au moins trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez,
+Louise, que le temps presse et que la découverte de
+notre liaison peut tout gâter.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, j'aurai pris une décision.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, donc! La frontière n'est pas loin
+et mon canot est rapide.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai prête. A demain!</p>
+
+<p>Louise rentra, et j'entendis, à quelques pas de
+moi, le bruit des branches froissées par Lapierre,
+qui regagnait son canot.</p>
+
+<p>Je le laissai partir.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, je filais silencieusement
+dans son sillage. Mon heureux rival fredonnait un
+gai refrain, pagayant mollement, comme un homme
+qui n'est pas pressé.</p>
+
+<p>Je l'abandonnai à la hauteur de l'îlot, pour
+obliquer à gauche et me diriger vers la demeure de
+mon père.</p>
+
+<p>Lui se perdit dans l'obscurité, en amont, et je
+l'entendis atterrir presque en même temps que
+moi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3 class="sub">Le drame de l'îlot</h3>
+
+<p>Després, après s'être recueilli un instant, reprit
+ainsi sa narration:</p>
+
+<p>«La découverte de la honteuse trahison dont
+j'étais victime avait réveillé dans mon coeur une
+foule de passions assoupies jusqu'alors. De sombres
+idées de vengeance m'agitaient, et c'est sous
+l'empire d'une de ces colères blanches qui ne raisonnent
+pas que je pris un parti.</p>
+
+<p>«Je gravis au pas de course le coteau qui conduisait
+à la maison de mon père; et, après avoir
+rendu compte à ce dernier de ma mission, je lui
+dis qu'une affaire importante m'obligeait à repartir
+de suite, et le priai de ne pas révéler à personne
+mon retour nocturne à Saint-Monat.</p>
+
+<p>«Le bon vieillard parut quelque peu étonné de
+mes allures mystérieuses; mais je le rassurai en lui
+disant qu'il s'agissait tout simplement d'un pari
+à gagner, et je fis mes préparatifs de départ.</p>
+
+<p>«Ce ne fut pas long.</p>
+
+<p>«De l'argent, quelques hardes, des provisions
+pour deux jours et une paire de revolvers chargés
+composèrent mon bagage, et je quittai la maison
+paternelle comme deux heures du matin sonnaient
+au coucou du salon.</p>
+
+<p>«Une vingtaine de minutes plus tard, j'étais installé
+dans le fourré le plus épais de l'îlot, ayant
+eu soin de hâler mon canot à sec et de le dissimuler
+dans un fouillis de broussailles.</p>
+
+<p>«Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire
+pour y passer la journée, était d'abord
+d'empêcher que Lapierre n'eût vent de mon retour,
+ensuite d'être plus à portée d'observer ses
+allées et venues.</p>
+
+<p>«Rien d'extraordinaire ne se passa, jusqu'au
+soir.</p>
+
+<p>«Mon ex-ami alla bien, comme d'habitude, chez
+mon père et chez quelques, autres personnes du
+voisinage, mais son canot ne bougeait pas.</p>
+
+<p>«La nuit vint, sombre, silencieuse&mdash;une vrai
+nuit de contrebandier, de bandit. Je distinguais
+à peine les deux rives du fleuve; et si quelques maigres
+rayons d'étoiles n'eussent percé l'obscurité
+compacte, il m'aurait été bien difficile de constater
+le départ du coquin.</p>
+
+<p>«Heureusement, mes yeux s'y firent à la longue,
+et, vers dix heures environ, je pus y voir le canot
+de Lapierre se dessiner sur le fleuve comme une ombre
+légère et glisser rapidement vers l'îlot.</p>
+
+<p>«Arrivé à la pointe sud, au lieu de passer outre,
+comme je m'y attendais, le canot vint s'y ensabler,
+et l'homme qui le montait sauta à terre et
+alla déposer, non loin de là, derrière un rocher,
+quelque chose qui me parut être un paquet de hardes.</p>
+
+<p>«Avant, que je fusse revenu de mon étonnement,
+le canotier avait rejoint son embarcation et nageait
+ferme dans la direction de la rive gauche.</p>
+
+<p>«Je lui laissai prendre un peu d'avance, puis, à
+mon tour, je sautai dans mon canot et m'élançai
+silencieusement sur ses traces.</p>
+
+<p>«Après une dizaine de minutes de cette chasse
+nocturne, j'abordais dans ma petite crique de la
+veille et je me glissais sans bruit jusqu'à mon poste
+d'observation de la nuit précédente.</p>
+
+<p>«Lapierre était déjà rendu près de la maison.
+Je vis sa silhouette qui s'estompait faiblement sur
+le mur blanchi à la chaux.</p>
+
+<p>«Tout semblait sommeiller dans la maison.
+Aucune lumière ne brillait aux fenêtres. Le monotone
+trémolo des grenouilles dans les ajoncs du
+rivage interrompit seul le silence pesant de la
+nuit.</p>
+
+<p>«Tout à coup, j'entendis crier les gonds d'une
+porte qui s'ouvrait; puis des pas légers se firent
+entendre, et Louise, en costume de voyage parut
+auprès de Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous voilà! fit le coquin.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! répondit la jeune fille d'une voix
+navrée, à quelle affreuse démarche m'obligez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voilà vos terreurs puériles qui vous
+reprennent.</p>
+
+<p>&mdash;Mes bons parents, les abandonner! ce pauvre
+Gustave, le trahir!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère, vous les reverrez, vos parents&mdash;car,
+une fois mariés, nous reviendrons;
+quant à cet imbécile de Gustave, vous me feriez
+plaisir en le laissant là où il est.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je fais un rêve terrible et
+que je ne pourrai jamais me résoudre à vous suivre.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, éveillez-vous et prenez vite une
+décision, car je n'ai aucunement l'intention de passer
+ainsi toutes les nuits à courir sur le fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous attendions encore quelques jours...</p>
+
+<p>&mdash;Pas une heure. C'est assez d'enfantillage
+comme cela. Suivez-moi cette nuit même, ou retournez
+à votre premier amoureux... Il n'est pas
+fier, ce bon enfant-là, et il se fera un honneur de
+recueillir les débris de ma succession.</p>
+
+<p>«Remarquez en passant, messieurs, comment le
+brutal Lapierre traitait cette jeune fille, qu'il prétendait,
+aimer et quelle abjecte soumission Louise
+avait pour lui. Il est certaines femmes qu'il faut
+tenir ainsi dans une crainte salutaire... La verge
+leur est douce et les coups de fouet leur semblent
+des caresses.</p>
+
+<p>«Pauvre et sotte humanité!</p>
+
+<p>«Mais je poursuis... Après quelques secondes,
+Louise répondit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez, Joseph? Eh bien! que notre
+destinée s'accomplisse: emmenez-moi.</p>
+
+<p>«Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il
+saisit la jeune fille dans ses bras et la transporte
+dans son canot. Puis il poussa au large et disparut
+sur le fleuve sombre.</p>
+
+<p>«Mais je l'avais prévenu. Aux dernières paroles
+de Louise, j'avais regagné à pas de loup mon
+embarcation, et je fuyais comme une flèche vers
+l'îlot, lorsque les fuyards se détachèrent de la rive.</p>
+
+<p>«En un clin d'oeil, j'avais atteint l'endroit où
+Lapierre, une heure auparavant, avait, mis pied
+à terre. J'étais sûr que le coquin s'y arrêterait
+encore, et je l'attendais, un revolver dans chaque
+main, et blotti derrière un rocher.</p>
+
+<p>«J'étais résolu à tout pour empêcher le rapt de
+se consommer; et, plutôt que de laisser impunies
+brûlé la politesse, en compagnie de son bon ami
+Lapierre...</p>
+
+<p>&mdash;La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix
+terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me
+voilà!</p>
+
+<p>«Et me redressant en face des fuyards, d'un
+coup de pied violent. Je repoussai au large leur canot,
+qui partit à la dérive et disparut aussitôt
+dans l'obscurité.</p>
+
+<p>«Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent
+que pousser chacun une exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Després! Gustave!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je
+avec force&mdash;Gustave Després, qui en échange du
+petit service qu'il vous a rendu de vous sauver la
+vie, vous avez constamment trompé tous deux;
+Gustave Després qui, a entendu vos entretiens nocturnes
+et connaît les projets que vous avez en tête;
+Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre
+juge et vient vous, porter la sentence que vous méritez!</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est cette sentence. Votre Honneur?</p>
+
+<p>&mdash;La mort! répondis-je d'une voix stridente.</p>
+
+<p>&mdash;Pour tous deux?</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi seul, coquin.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Le mépris!</p>
+
+<p>&mdash;Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé,
+vous n'y allez pas de main morte, monsieur le
+juge!</p>
+
+<p>&mdash;Je me venge! fut la réponse.</p>
+
+<p>«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit,
+car il y a de ces accents qui portent immédiatement
+la conviction.</p>
+
+<p>&mdash;La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix
+terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me
+voilà!</p>
+
+<p>«Et me redressant en face des fuyards, d'un
+coup de pied violent. Je repoussai au, large leur canot,
+qui partit à la dérive et disparut aussitôt
+dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent
+que pousser chacun une exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Després! Gustave!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je
+avec force&mdash;Gustave Després, qui en échange du
+petit service qu'il vous a rendu de vous sauver la
+vie, vous avez constamment trompé tous deux;
+Gustave Després qui a entendu vos entretiens nocturnes
+et connaît les projets que vous avez en tête;
+Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre
+juge et vient vous, porter la sentence que vous méritez!</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est cette sentence. Votre Honneur?
+demanda impudemment Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;La mort! répondis-je d'une voix stridente.</p>
+
+<p>&mdash;Pour tous deux?</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi seul, coquin.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Le mépris!</p>
+
+<p>&mdash;Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé,
+vous n'y allez pas de main morte, monsieur le
+juge!</p>
+
+<p>&mdash;Je me venge! fut la réponse.</p>
+
+<p>«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit,
+car il y a de ces accents qui portent immédiatement
+la conviction.</p>
+
+<p>«Pourtant, il feignit encore de badiner.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sera l'exécuteur des hautes oeuvres?
+ricana-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>«Et, exhibant aussitôt mes revolvers, j'ajoutai:</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous
+nous placerons à chacune des extrémités de l'îlot,
+et nous tirerons à volonté nos six coups.</p>
+
+<p>«Lapierre recula.</p>
+
+<p>&mdash;Un duel? fit-il.</p>
+
+<p>«Oui, un duel, un duel loyal! car si je veux ta
+vie, ce n'est point par un assassinat que je prétends
+l'avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Un duel sous les yeux d'une femme?</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme en est la cause: il faut qu'elle
+voie son oeuvre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lâcheté cruelle!</p>
+
+<p>&mdash;Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler
+de lâcheté, toi que je surprends en flagrant délit
+de trahison, en train de déshonorer à jamais une
+famille respectable. Mets de côté ces airs de chevalerie
+qui ne te vont pas, et prépare-toi plutôt à
+disputer ta misérable vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne veux pas me battre, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu refuses de te battre, infâme larron
+d'honneur, aussi vrai que Dieu m'entend, je vais te
+tuer comme un chien.</p>
+
+<p>«Pour le coup, Lapierre vit que j'étais sérieux
+et qu'il fallait s'exécuter coûte que coûte. Il se
+mit à trembler tout de bon.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, dit-il, mettons Louise à couvert;
+tu n'as pas envie de l'assassiner, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Il y a, de l'autre
+côté de l'îlot, un amas de roches derrière lequel
+elle se blottira. Si je te tue, comme je l'espère
+bien, je m'engage à la ramener chez elle dans mon
+canot, que j'ai caché à quelques pas d'ici; si tu es
+vainqueur, tu agiras à ta guise. Allons, fais vite,
+où je vais te frotter les côtes pour te donner du
+courage.</p>
+
+<p>«Ce coup d'éperon parut transformer Lapierre.
+Il bondit vers la jeune fille et, malgré ses supplications
+et ses gémissements, la transporta au lieu
+convenu.</p>
+
+<p>«Puis, revenant vers moi, il me cria d'une voix
+sauvage:</p>
+
+<p>&mdash;A nous deux, maintenant!... Ah! mon petit
+Després, tu veux du sang! Eh bien! je vais
+voir de quelle couleur est celui d'un amoureux déconfit.
+Où est mon revolver?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de le déposer sur le paquet de hardes
+que tu destinais à mademoiselle, vilaine caricature
+de Don Juan! répondis-je, en gagnant à la
+hâte l'extrémité nord de l'îlot.</p>
+
+<p>«Il était alors environ minuit.</p>
+
+<p>«Le temps était toujours sombre. La lune n'étant
+pas encore levée, c'est à peine si la clarté blafarde
+des étoiles permettait de voir à quelques pas
+devant soi.</p>
+
+<p>«C'était donc à peu près au hasard que nous
+allions tirer, à moins de marcher l'un sur l'autre,
+ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur notre
+feu réciproque.</p>
+
+<p>«Je me faisais ces réflexions, tout en cherchant
+un abri quelconque, lorsqu'une détonation retentit
+et qu'une balle siffla à mon oreille.</p>
+
+<p>«Je me retournai vivement et ripostai au hasard.</p>
+
+<p>«Je n'avais pas abaissé mon arme que, pan!
+une autre détonation suivit et qu'une seconde balle
+me passa dans les cheveux.</p>
+
+<p>«&mdash;Hum! me dis-je, il paraît que maître Lapierre
+attend mon feu pour mieux viser. Ce n'est
+pas si bête pour un coquin de son acabit.</p>
+
+<p>«Cette constatation faite, j'avançai de quelques
+pas et tirai à mon tour sur une ombre qui semblait
+se mouvoir.</p>
+
+<p>«Un coup de feu me répondit immédiatement,
+mais, cette fois-ci, à une trentaine de pieds de moi
+tout au plus. La balle fit éclater une branche à
+mes côtés.</p>
+
+<p>«&mdash;Tant mieux! murmurais-je, Lapierre marche
+sur moi, comme je marche sur lui. Ce sera
+plus tôt fini.</p>
+
+<p>«Et je lâchai mon troisième coup.</p>
+
+<p>«Mais, rendu prudent par les sifflements désagréables
+que mes oreilles n'avaient que trop perçus,
+je m'étais aussitôt jeté à plat-ventre.</p>
+
+<p>«Cette précaution me sauva la vie, car Lapierre
+m'envoya sa quatrième balle à quelques pouces
+seulement au-dessus de la tête.</p>
+
+<p>«En ce moment, je vis pendant deux secondes
+sa silhouette se dessiner près d'un arbuste. Mon
+revolver était en position: je tirai.</p>
+
+<p>«Un cri terrible se fit entendre et j'entendis le
+bruit d'un corps pesant s'affaissant dans le feuillage.</p>
+
+<p>«&mdash;Justice est faite! je suis vengé! m'écriai-je.</p>
+
+<p>«Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus
+à l'endroit où Louise attendait le résultat de
+la lutte. Elle était probablement évanouie au
+premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance,
+les mains cramponnées au rocher qui lui
+servait d'abri.</p>
+
+<p>«&mdash;Pauvre enfant! murmurai-je, si ce misérable
+que je viens de tuer ne s'était pas rencontré
+sur notre chemin, comme nous aurions été heureux!</p>
+
+<p>«Mais je n'avais ni le temps ni la volonté de
+m'attendrir. Je la transportai dans mon canot
+et la ramenai chez elle.</p>
+
+<p>«Au moment où je la déposais près de la maison
+de son père, elle reprit ses sens et me reconnut.</p>
+
+<p>«Après m'avoir regardé avec effroi pendant
+quelques secondes, elle détourna la tête et ses lèvres
+murmurèrent un mot sanglant:</p>
+
+<p>«&mdash;Assassin!</p>
+
+<p>«&mdash;Vous vous trompez, mademoiselle, répliquai-je
+gravement. Ce n'est pas moi, mais bien
+votre coquetterie qui a couché dans les bruyères
+de l'îlot l'homme qui y dort son dernier sommeil.
+Souvenez-vous-en, Louise, et... adieu!</p>
+
+<p>«Je m'éloignai rapidement, l'âme remplie d'une
+mortelle tristesse, et, toute la nuit, je remontai le
+Richelieu à grands coups d'aviron.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h3 class="sub">Kingston et Kentucky</h3>
+
+<p>Després s'arrêta, un instant à cette phase de son
+récit.</p>
+
+<p>Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit
+soudain d'une expression de haine impossible
+à rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu sombre,
+comme si quelque horrible souvenir venait de passer
+devant ses yeux, et il reprit d'un ton farouche:</p>
+
+<p>«J'achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui
+me reste à dire.</p>
+
+<p>«Je remontai donc le Richelieu pendant le reste
+de la nuit, me dirigeant vers la frontière. A la
+pointe du jour, je me trouvais tout au plus à quatre
+ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est-à-dire
+de la liberté, du salut. Mais j'étais exténué,
+je n'en pouvais plus; mes mains, gonflées outre
+mesure par le maniement de l'aviron, refusaient
+absolument le service...</p>
+
+<p>«Je dus m'arrêter pour prendre quelque repos.</p>
+
+<p>«Je me trouvais alors en face d'un grand bois
+de sapins et de bouleaux. J'y cachai mon canot
+et, m'étendant tout auprès, je m'endormis d'un
+profond sommeil.</p>
+
+<p>«Quand je m'éveillai, le soleil était haut et je
+jugeai que j'avais dû dormir plusieurs heures.</p>
+
+<p>«Pour réparer autant que possible cette grave
+imprudence, je me hâtais de remettre mon embarcation
+à l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent
+des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par
+une dizaine d'hommes qui bondirent sur moi et
+m'arrêtèrent.</p>
+
+<p>«Parmi ces hommes était Lapierre; Lapierre
+que je croyais avoir tué et que je retrouvais plein
+de vie, ayant reçu tout au plus une blessure légère,
+à en juger par un de ses bras, qu'il portait
+en écharpe.</p>
+
+<p>«Je compris tout.</p>
+
+<p>«Le lâche, pris de terreur en se sentant atteint
+par ma balle, avait poussé un cri d'agonie et s'était
+laissé choir tout de son long, contrefaisant le
+mort. Puis, lorsqu'il avait bien constaté mon départ,
+il s'était empressé de mettre les autorités à
+mes trousses.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! ah! mon petit Després, me dit-il avec
+un ricanement d'hyène, il paraît que te voilà descendu
+du banc de la jugerie! C'est dommage, parole
+d'honneur, tu étais superbe la nuit dernière
+en prononçant ma sentence!... Mais, bah! ajouta-t-il,
+si tu perds le rôle de juge, tu porteras toute
+ta vie la casaque du forçat... Elle ira mieux à
+ta taille!</p>
+
+<p>«&mdash;Misérable chenapan! murmurai-je avec dégoût,
+en lui tournant le dos.</p>
+
+<p>«On me passa les menottes, comme à un malfaiteur
+vulgaire, et c'est ainsi que je fus conduit à
+Saint-Jean, où je fus interné dans la prison commune.</p>
+
+<p>«Mon procès ne tarda pas à s'instruire, et, naturellement,
+grâce aux menées de Lapierre, je fus
+trouvé coupable.</p>
+
+<p>«On me condamna...</p>
+
+<p>&mdash;A quoi? demandèrent les jeunes gens, voyant
+que Després se taisait.</p>
+
+<p>&mdash;Au pénitencier! répondit d'une voix sourde le
+Roi des Étudiants.</p>
+
+<p>&mdash;Au pénitencier! fit Champfort... et pour combien
+de temps?</p>
+
+<p>&mdash;Pour un an... Le jury m'avait fortement recommandé
+à la clémence de la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! pauvre ami... mais la sentence ne fut
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait mon temps! j'ai porté, comme me
+l'avait prédit Lapierre, la casaque du forçat;
+pendant douze longs mois, j'ai vécu cote à côte
+avec les meurtriers, les voleurs et les faussaires;
+travaillant sous le fouet des gardiens, mangeant à
+la gamelle du galérien!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli
+de douze ans et ont amassé bien du fiel dans
+mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de
+sombres pensées de vengeance m'ont agité à l'ombre
+de ces murs lugubres du pénitencier de Kingston!</p>
+
+<p>«Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau
+le grand air de la liberté.</p>
+
+<p>«Mais je n'étais déjà plus l'adolescent joyeux à
+qui l'avenir sourit. Mon âme avait bu à la source
+d'amertume et s'en était imprégnée. La blessure
+que l'on venait de faire à mon honneur et à mes
+sentiments les plus intimes me brûlait comme un
+fer rouge.</p>
+
+<p>«Je résolus de quitter le Canada et d'aller chercher
+dans le fracas de la guerre américaine, sinon
+l'oubli, du moins un adoucissement à mes tortures
+morales et une sorte de réhabilitation vis-à-vis de
+moi-même.</p>
+
+<p>«Une autre raison&mdash;et celle-là bien plus impérieuse&mdash;me
+poussa à cette détermination.</p>
+
+<p>«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille
+de Louise s'était éloignée de la paroisse, où
+les calomnies de Lapierre lui avaient fait une position
+intenable, et que le mécréant, après s'être
+ainsi vengé d'un échec matrimonial, avait gagné
+les États-Unis. Or, telle était ma haine contre ce
+scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à
+face et de me venger de ses infamies aurait été plus
+que suffisant pour me faire abandonner famille et
+patrie.</p>
+
+<p>«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et
+je m'engageai dans une armée de fédéraux qui opérait
+alors dans le Kentucky et faisait face au général
+Beauregard.</p>
+
+<p>«Chose inouïe, je venais de tomber juste sur
+l'homme que je cherchais, et je me trouvais précisément
+dans un des avant-postes où maître Lapierre
+exerçait ses nombreux talents. J'eus maintes
+fois l'occasion d'observer ses allées et venues
+d'un camp à l'autre. Mon ex-ami faisait là rondement
+ses petites affaires, à ce qu'il paraissait. Il
+était à la fois commissaire des vivres, espion et
+agent de recrutement, pour le compte de l'armée
+du Nord.</p>
+
+<p>«Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage
+opérait et quelle habileté il savait déployer
+dans ses multiples occupations.</p>
+
+<p>«Eh bien! le rôle qu'il a joué vis-à-vis du colonel
+Privat n'était que la centième répétition de
+comédies aussi odieuses, exécutées aux avant-postes
+des années, tantôt au détriment des confédérés,
+tantôt à celui des fédéraux, suivant le bon
+plaisir de ses intérêts pécuniaires, à lui.</p>
+
+<p>«Il est infiniment probable que si l'audacieux
+coquin avait su que son plus mortel ennemi se
+trouvait dans les mêmes parages que lui, observant
+tous ses agissements, épiant ses moindres
+démarches, il aurait décampé sans tambour ni
+trompette.</p>
+
+<p>«Mais j'étais si bien grimé, avec ma longue barbe
+que j'avais laissé croître, et, je prenais tellement
+de précautions pour ne pas être reconnu, que
+maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite
+sécurité.</p>
+
+<p>«J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites
+affaires, c'est-à-dire pour accumuler contre lui
+autant de preuves que possible&mdash;une somme suffisante
+pour le faire fusiller comme un espion ennemi;
+et je vous assure que je ne regardais pas
+beaucoup aux moyens à employer, lorsqu'il s'agissait
+d'augmenter ma liste.</p>
+
+<p>«Un soir entre autres que, par une nuit obscure,
+il revenait clandestinement du quartier-général
+ennemi, je m'embusquai sur son passage et, après
+l'avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses
+papiers, ni plus ni moins que si j'eusse été un voleur
+de grand chemin.</p>
+
+<p>«Ce bel exploit compléta mon dossier; car il se
+trouva que le misérable portait sur lui, cette nuit-là,
+une véritable cargaison de papiers compromettants:
+correspondances secrètes, instructions,
+etc., de quoi faire fusiller dix espions.</p>
+
+<p>«Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment
+et à frapper un coup décisif.</p>
+
+<p>«Ma qualité de secrétaire du général commandant
+l'armée me permettait de le voir à toute heure.
+J'allai le trouver cette nuit-là même. Le général
+n'était déjà plus à sa tente. Tout te camp
+était en mouvement. Nous marchions à l'ennemi.</p>
+
+<p>«La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse,
+épouvantable. Nous fûmes battus et obligés
+de retraiter précipitamment bien en arrière de
+nos lignes précédentes.</p>
+
+<p>«C'est dans cette affreuse retraite que je fus
+blessé d'un coup de feu, qui mit fin à ma carrière
+militaire.</p>
+
+<p>«On m'évacua vers le nord, et comme ma convalescence
+traînait en longueur et que, d'ailleurs,
+je ne pouvais espérer reprendre mon service de sitôt,
+j'obtins mon congé et je revins au pays.</p>
+
+<p>&mdash;Et Lapierre? demanda Champfort.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai plus revu qu'ici, à Québec, lorsqu'il
+revint des États-Unis. C'est la Providence, comme
+je l'ai dit, qui le jette sur ma route. Cette
+fois-ci, il ne m'échappera pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à moi qu'il appartient! rugit le Caboulot,
+dont la physionomie était transformée et
+qui lançait des éclairs par ses yeux bleus.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h3 class="sub">On se reconnaît</h3>
+
+<p>On conçoit l'étonnement des étudiants à cette
+exclamation véhémente de l'enfant.</p>
+
+<p>Chacun se demandait par quelle crise passait le
+camarade et quelle raison il pouvait avoir pour
+réclamer ainsi le droit de punir Lapierre; puis,
+rapprochant cette toquade de la singulière agitation
+qu'il avait manifestée pendant le récit de
+Després, on était bien empêché de trouver une réponse.</p>
+
+<p>Pourtant Lafleur, rarement à court, en exhuma
+une de sa cervelle empâtée:</p>
+
+<p>&mdash;Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme
+cent mille Polonais.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est une idée! bégaya Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ton mauvais whisky qui lui vaut ça,
+Cardon, pourvoyeur malhonnête que tu es!</p>
+
+<p>&mdash;Mon whisky, mauvais?... Tu peux bien le dire,
+à présent que tu en as plein ta vilaine trogne,
+riposta Cardon, blessé dans sa dignité de fournisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Trogne toi-même!</p>
+
+<p>&mdash;Assez! mes amis, intervînt Després, n'allez-vous
+pas vous chicaner, maintenant?</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le Caboulot qui était assis
+près de la table, le front dans ses mains:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve à ces
+deux ivrognes que tu n'es pas saoul et que tu
+parles sensément.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, le jeune homme se leva en
+face de Després et le toisant minutieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien Gustave, murmura-t-il comme
+se parlant à lui-même. Seulement, tu es si changé
+depuis sept ans, que je ne t'aurais certes pas reconnu,
+sans cette, histoire...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire? demanda Després, qui, à
+son tour, regardait le petit étudiant dans les yeux
+et lui trouvait une bizarre ressemblance.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, répondit l'enfant d'une voix
+émue, que la destinée a d'étranges voies et qu'elle
+place aujourd'hui en face l'un de l'autre deux
+hommes qui étaient amis de vieille date, sans se
+connaître...</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous nous connaissons depuis plus d'un
+mois!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de figure. Mais te serais-tu imaginé
+mon vieux Gustave, que sous le sobriquet de Caboulot
+donné par les camarades devait se lire
+le nom de Jacques Gaboury?</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que
+j'ai sauvé là-bas, le frère de... Louise! exclama
+Després, en mettant ses deux mains sur les épaules
+de l'enfant et le dévorant du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien moi; c'est bien le petit gamin
+qui allait se noyer dans le Richelieu, sans ton secours.</p>
+
+<p>&mdash;Qui aurait pu dire?... murmura le Roi des
+Étudiants. En effet, ta figure me revient maintenant,
+malgré que je n'aie pas eu l'occasion de te
+voir longtemps là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement le temps des vacances... J'étais au
+collège, vois-tu.</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens, je me souviens... Comme tu
+es changé, mon pauvre Jacques! Ce sont bien les
+mêmes traits principaux, les mêmes yeux, surtout...
+Mais tout cela a pris des formes plus accusées...
+Et puis, tu as grandi, tu t'es développé&mdash;si
+bien que je ne t'aurais certainement, pas reconnu,
+mon cher enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas étonnant, Gustave; je n'avais
+guère qu'une dizaine d'années lorsque tu venais...
+chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup attention
+à un gamin de cet âge.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure
+ne t'a pas frappé?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, non: tu n'es plus le même homme.
+Ta moustache a poussé, ton teint est plus
+brun, ta voix est changée aussi... de sorte qu'il
+faut le savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants,
+Gustave Després, le joyeux garçon qui
+s'appelait là-bas Gustave Lenoir.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? la tempête ne mugit pas dans
+la cime du sapin le plus vigoureux sans y laisser
+de traces, sans en changer l'aspect. J'ai passé
+par bien des épreuves depuis le bon temps où nous
+nous sommes connus pour la première fois, et mon
+front en garde les empreintes indélébiles.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Després! Permets-moi de te conserver
+ce nom, sous lequel j'ai renoué notre amitié d'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Non-seulement je te le permets, mais encore je
+t'en prie, toi et les autres. C'est le nom de ma
+mère, et, ce nom... le pénitencier ne l'a pas sur ses
+registres d'écrou.</p>
+
+<p>Le Caboulot courba la tête et garda le silence.</p>
+
+<p>Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot.</p>
+
+<p>Le premier admirait les mystérieux décrets de la
+Providence, qui faisait converger sur la tête du
+coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices et
+se disposait à le frapper.</p>
+
+<p>Quant aux deux autres, gorgés de whisky et
+ahuris par tous les étonnements de cette nuit mémorable,
+ils se demandaient sérieusement s'ils
+assistaient pas à une représentation dramatique
+et attendaient tranquillement, la fin de la pièce
+pour se communiquer leurs impressions.</p>
+
+<p>Au bout de quelques secondes, Després regarda
+son petit ami et lui demanda d'une voix mal assurée:</p>
+
+<p>&mdash;Et... elle?</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux savoir où elle est?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;A Québec.</p>
+
+<p>&mdash;Seule?</p>
+
+<p>&mdash;Avec mon père et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère est donc...?</p>
+
+<p>&mdash;Morte, mon vieux, morte de chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme!</p>
+
+<p>Le Caboulot essuya une larme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle
+a terriblement expié son erreur; elle a bien souffert...</p>
+
+<p>&mdash;C'était justice! murmura Després.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne la condamne pas, Gustave; ne sois
+pas inexorable pour ma pauvre soeur. Si toutes
+les larmes du coeur peuvent effacer une faute, la
+sienne mérite pardon et indulgence.</p>
+
+<p>Després ne répondit pas, mais un éclair traversa
+sa prunelle sombre et sa figure prit une dure expression
+d'inflexibilité.</p>
+
+<p>En ce moment, trois heures du matin sonnèrent
+à l'horloge de la pension.</p>
+
+<p>Champfort se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures, dit-il: je rentre.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'accompagne, répondit Després; nous aurons
+beaucoup à causer.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, dit à son tour le Caboulot; je retourne
+à la maison, moi aussi; nous ferons un
+bout de chemin ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, firent les jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça! grommela Lafleur; allez-vous-en
+tous et laissez-nous, à Cardon et à moi, la besogne
+d'achever la bouteille qui reste.</p>
+
+<p>&mdash;Garde-là pour demain, dit Després.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! protesta majestueusement le diurne
+homme. Morguienne! ce serait du propre: Lafleur
+reculer devant une bouteille! Allons, estimable
+compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur
+Cardon, un petit... un dernier coup de coeur!</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p>
+<p class="i4">Patriarche digne,</p>
+<p class="i4">Que l'bon Dieu nous a conservé</p>
+<p class="i4">Pour planter la vigne..</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cardon ne répondit pas; il ronflait comme un
+cachalot.</p>
+
+<p>Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Il se fit faire un bateau</p>
+<p class="i4">Pour se promener sur l'eau</p>
+<p class="i4">Pendant le déluge......</p>
+ </div> </div>
+
+<p>rien n'y fit: le célèbre Cardon ne bougea pas.</p>
+
+<p>Quant aux trois autres, ils étaient déjà dans la
+rue, où les échos de la voix éraillée de Lafleur
+leur arrivaient par bouffées intermittentes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h3 class="sub">La Folie-Privat et ses Habitants</h3>
+
+<p>Le promeneur qui laisse Québec par la barrière
+du pont Dorchester et se dirige vers les luxuriantes
+campagnes de la côte de Beaupré, ne peut
+manquer, s'il a l'esprit bien fait, d'admirer le magnifique
+paysage qui se déroule aux environs de
+cette partie de la capitale.</p>
+
+<p>Ce ne sont, de chaque côté de la route poudreuse,
+que chalets et cottages, maisons de plaisance
+et villas minuscules, coquettement assis sur la
+croupe des collines ou accrochés aux flancs des
+vallons.</p>
+
+<p>Tout cela est largement pourvu d'arbres au
+feuillage abondant, et respire une fraîcheur qui repose
+l'âme... Ce petit coin de l'Eden, où tout est
+verdure et calme, semble avoir été jeté à dessein
+en cet endroit pour faire contraste à l'aride et
+brûlant promontoire de Québec, qui, droit en face,
+étage au soleil les toits étincelants de ses milliers
+de maisons.</p>
+
+<p>Cette patrie des heureux de la fortune s'appelle
+la <i>Canardière</i>.</p>
+
+<p>C'est là que les bourgeois aisés de la ville vont
+se reposer, pendant la belle saison, de la fatigue
+des affaires, et retremper, sous les ombrages de
+leurs parcs, leurs forces morales épuisées.</p>
+
+<p>Naturellement, dès son arrivée à Québec, la veuve
+du colonel Privat s'était empressée de s'acheter
+à grand renfort d'argent, une résidence d'été dans
+cet endroit de prédilection. Elle l'avait baptisée
+du nom de <i>Folie-Privat</i>...</p>
+
+<p>Mais quelle délicieuse Folie!...</p>
+
+<p>Perdue à demi sous bois, comme un bijou dans
+un écrin, la façade seule on était visible du chemin.
+On y arrivait par une large avenue sablée
+qui tranchait comme un ruban grisâtre sur une
+verte pelouse, plantée confusément de sapins, de
+peupliers, de lilas, et de quelques arbres à fruit.
+Tout autour, et à plusieurs arpents en arrière,
+s'étendait le parc&mdash;une vraie petite forêt, avec ses
+pittoresques accidents, ses rochers moussus, ses
+troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades
+jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les
+herbes. Ce mystérieux domaine était sillonné en
+sens de routes et de sentiers, tantôt au cordeau
+comme les allées classiques des jardins anglais,
+tantôt étroits et tortueux, selon que le caprice de
+la nature ou les goûts romantiques du Le Nôtre
+canadien l'avaient voulu... Et puis des charmilles
+des bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutées,
+des étangs qui semblaient dormir, des
+vallons ombreux, aux flancs desquels s'incrustaient
+les myosotis et les marguerites!...</p>
+
+<p>Une miniature de l'Eden!</p>
+
+<p>Quand, le front fatigué par le travail incessant
+de la pensée, ou le cerveau endolori par l'épuisante
+obsession de quelque idée fixe, de quelque souvenir
+amer, on éprouve le besoin d'un peu de répit,
+d'une minute d'oubli, c'est là qu'il faut l'aller
+chercher&mdash;là, en pleine nature, sous ces ombrages
+paisibles, près de ces cascatelles babillardes, au
+bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et
+parle au coeur!... La brise y court, fraîche et parfumée,
+dans vos cheveux; le feuillage y murmure à
+vos oreilles ses monotones mais toujours suaves et
+toujours mélancoliques plaintes; les oiseaux y réjouissent
+l'âme par leurs gaies chansons et leurs
+joyeux ébats!...</p>
+
+<p>Aussi, à peine les premières fleurs étalaient-elles
+au soleil de mai leurs pétales vierges; à peine les
+champs et les arbres revêtaient-ils cette teinte verdâtre
+qui repose le regard, que la famille Privat,&mdash;ennuyée
+des fades plaisirs de la ville&mdash;s'installait
+au cottage de la Canardière, pour ne plus le
+quitter qu'à l'approche de l'hiver.</p>
+
+<p>On y menait joyeuse vie.</p>
+
+<p>Le sable de la grande avenue criait souvent sous
+les roues de lourds carrosses, chargés de citadins
+et de citadines, attentifs à ne pas laisser s'attiédir
+leurs relations avec la riche famille et sensibles
+aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les
+allées bordées de verdure, les pelouses brillantes,
+les parterres tout constellés de fleurs ne manquaient
+jamais de jolies robes pour les effleurer,
+de petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises
+pour y commettre des larcins impunis.</p>
+
+<p>Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous
+de tout ce qu'il y avait à Québec d'élégant
+et de fashionable.</p>
+
+<p>Rien de surprenant à cela.</p>
+
+<p>Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orléans
+et riche à faire peur, dépensait fort
+largement, dans la vieille capitale canadienne, ses
+immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit
+à tout et allonge démesurément la queue de ses
+connaissances. Mais soyons juste dans le
+cas présent, le <i>vil métal</i> n'était pas la seule
+raison de l'engouement général; Madame Privat,
+bien que mariée en Louisiane, était, originaire de
+Québec, où sa famille avait des relations fort
+étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un
+si grand nombre d'amis suivaient avec empressement
+son char doré.</p>
+
+<p>C'était une femme d'environ quarante ans, portant
+d'une façon très-évidente les vestiges d'une
+opulente beauté. Blonde, blanche, rondelette, elle
+pouvait encore tirer l'oeil à plus d'un célibataire;
+quand elle n'eût pas eu, pour exciter les convoitises
+matrimoniales, l'appât de ses superbes rentes.
+Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous le
+brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à
+sa peau fine et satinée cette teinte demi-dorée qui
+empourpre le firmament, à certains couchers du
+soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile
+physionomie, en la voilant imperceptiblement,
+comme le fait une gaze quasi-impalpable recouvrant
+une figurine de cire. Petite de taille, alerte,
+vive, toujours parlant, toujours riant, altérée de
+mouvement, de bruit, de plaisir... c'était bien la
+femme créée et mise au monde pour gaspiller royalement
+une fortune comme la sienne.</p>
+
+<p>Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond
+et Laure.</p>
+
+<p>Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis
+l'arrivée de la famille à Québec, il étudiait le droit
+à l'Université Laval. C'était un grand jeune homme
+à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux
+bleus, le portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait,
+du reste, le type au moral. C'était bien,
+avec cela, le plus joyeux garçon d'Amérique et le
+meilleur coeur qu'il fût possible de souhaiter. Sa
+mère en raffolait et tout le monde l'aimait.</p>
+
+<p>Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente
+au physique et au moral. Elle reproduisait
+dans toute sa splendeur le type créole de son père,
+dont les exagérations tropicales étaient mitigées
+par le sang des climats du nord, qu'elle tenait
+de sa mère.</p>
+
+<p>De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable,
+elle avait de ces mouvements félins et moelleux,
+qui sont d'une grâce irrésistible, quand ils
+sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant
+se relevaient d'eux-mêmes sur le front et les tempes,
+pour s'épanouir en un fouillis de coquettes
+volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le
+plus habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau
+de cheveux bouclés s'arrondissait doucement
+un front lisse comme une lame d'ivoire, au
+bas duquel s'estompaient en vigueur de grands
+sourcils noirs du dessin le plus habile. Les yeux
+étaient grands, largement fendus, d'un brun velouté,
+comme les longs cils qui les surmontaient,
+et susceptibles d'exprimer tour à tour les sentiments
+de l'âme les plus opposés: douceur, colère,
+molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche,
+aux lèvres rouges comme certains coraux, se
+dessinait gracieusement sur des dents courtes et
+d'une blancheur éclatante...</p>
+
+<p>Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines
+mobiles; couvrez le tout d'une peau d'un
+blanc mat, animée sur les joues par une imperceptible
+carnation... et dites avec nous que cette tête
+de jeune fille était tout simplement ravissante.</p>
+
+<p>En effet, Laure passait à Québec pour un prodige
+de beauté, et tout le monde était d'accord
+sur ce point. Tout au plus, les envieuses pouvaient-elles
+hasarder que cette beauté avait quelque
+chose de hautain qui paralysait l'admiration.</p>
+
+<p>C'était un peu vrai.</p>
+
+<p>Laure tenait de son père cette expression sévère
+de physionomie qui la faisait paraître dédaigneuse
+et&mdash;disons le mot&mdash;infatuée d'elle-même. Mais
+hâtons-nous d'ajouter que, si l'enveloppe était
+froide et le visage de marbre, le coeur n'avait que
+de nobles passions et demeurait ouvert à tous les
+grands sentiments.</p>
+
+<p>Une particularité de son caractère avait toujours
+étonné, non-seulement la mère de Laure,
+mais encore ses amies: c'était la brusque transition
+de la gaieté la plus expansive à une morne et
+inconcevable mélancolie qui durait des journées
+entières.</p>
+
+<p>Cette bizarrerie ne s'était fait remarquer que depuis
+le retour à Québec de la famille Privat, et
+avait toujours été s'accentuant, surtout dans les
+derniers temps. Personne n'y pouvait rien, et les
+apprêts même de son futur mariage avec un beau
+jeune homme du nom de Lapierre, n'avaient pas le
+privilège de changer son humeur.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il?... quel ver rongeur mordait le
+coeur de cette jeune fille à qui Dieu avait fait la
+vie si belle, et dont l'avenir paraissait si riche de
+promesses riantes?</p>
+
+<p>On se perdait en conjectures. Il était à présumer
+que ce n'était pas l'approche de son mariage
+avec Lapierre qui la préoccupait à ce point, puisque
+rien ne l'y forçait et que, d'ailleurs, au dire
+de toutes les demoiselles de sa société, le jeune
+prétendant était fort bien de sa personne, extrêmement
+aimable et jouissait d'une enviable réputation d'honorabilité.</p>
+
+<p>Quoi donc, alors?</p>
+
+<p>Ceux-là seuls qui auraient pu sonder les replis
+de l'âme si fortement cuirassée de la belle créole
+eussent été en mesure de répondre.</p>
+
+<p>En attendant, faute de mieux, on mettait la
+chose sur le compte des nerfs, Ces femmes des
+pays inter-tropicaux les ont si impressionnables!
+Quoi qu'il en soit, nous nous bornons pour le
+moment à constater le fait, nous réservant de
+l'expliquer plus tard à la plus grande satisfaction
+du lecteur.</p>
+
+<p>Et, maintenant que nous connaissons à peu
+près tous nos principaux personnages, reprenons
+notre récit, car les événements vont bientôt se
+précipiter.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+<h3 class="sub">Première escarmouche</h3>
+
+<p>Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons
+de raconter les diverses péripéties, et qui se
+trouvait être le 20 juin 186..., Paul Champfort
+cheminait seul sur la route de la Canardière, se
+dirigeant vers la Folie-Privat.</p>
+
+<p>Il était environ cinq heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Encore tout ému des confidences de son ami
+Després, et le coeur réchauffé par un rayon d'espoir,
+le jeune homme marchait d'un pas allègre,
+se demandant quel événement nécessitait sa présence
+au cottage, puisque sa tante avait pris la
+peine de l'envoyer quérir à Québec par un domestique.</p>
+
+<p>Il y avait donc du nouveau là-bas!</p>
+
+<p>Qui sait?... Le mariage projeté, et dont les apprêts
+occupaient la famille de sa tante depuis
+plusieurs semaines, était peut-être retardé ou même
+rompu par quelque circonstance fortuite, quelque
+caprice de la jeune fiancée!...</p>
+
+<p>Laure était si excentrique et son humeur sujette
+à tant de bizarres contradictions!</p>
+
+<p>Et puis, après tout, Lapierre, pour être un fort
+habile homme, n'en était pas moins, faillible comme
+le commun des mortels. Il pouvait bien, dans
+l'orgueil de son triomphe, avoir froissé d'une façon
+ou d'une autre l'ombrageuse susceptibilité de
+mademoiselle Privat et fait naufrage au moment
+d'atteindre le port!... D'ailleurs, qui empêchait
+que le remords, cet implacable juge de la conscience,
+ne l'eût enfin arrêté sur la pente de la trahison,
+au moment de conduire à l'autel la fille de
+sa victime!...</p>
+
+<p>Champfort se faisait à lui-même toutes ces réflexions
+et se laissait ainsi bercer par une rêverie
+pleine d'optimisme, lorsqu'il arriva chez sa tante.</p>
+
+<p>Madame Privat était occupée pour quelques minutes,
+dit au jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! te voilà, mon cher Paul... Ce n'est pas
+mal à toi d'être venu, bien que ce soit sur mon invitation
+expresse et qu'il m'ait fallu te dépêcher
+une estafette pour avoir l'honneur de ta visite...
+car tu nous négliges, Paul: voilà bien quatre
+grands jours que nous ne t'avons pas vu...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, ma tante, répondit l'étudiant,
+n'allez pas croire au moins que ce soit par
+indifférence. Mes examens approchent et je n'ai
+vraiment pas une minute...</p>
+
+<p>&mdash;A perdre, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma tante, que dites-vous là? Vous savez
+bien que je ne suis nulle part plus heureux
+qu'ici, dans votre famille, et que les instants que
+j'y passe me semblent toujours trop courts.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre
+mes taquineries au sérieux: je suis en gaieté aujourd'hui
+et je lutine tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez toujours jeune, ma tante...</p>
+
+<p>&mdash;De caractère, peut-être... mais de figure, oh!
+oh!... Allons, vilain flatteur, va t'amuser au salon
+avec ta cousine, en m'attendant. J'ai encore
+quelques ordres à donner, et je vous rejoindrai
+dans un instant.</p>
+
+<p>Paul obéit et se dirigea vers le salon.</p>
+
+<p>Le piano, touchée par une main exercée, résonnait
+par toutes ses cordes, tantôt exhalant sa colère
+avec d'éclatants accords, et tantôt gémissant
+en une douce mélodie où semblaient trembler des
+sanglots.</p>
+
+<p>Champfort s'arrêta à la porte, le coeur serré et
+en proie à une indicible émotion.</p>
+
+<p>«Toujours seule et triste! murmura-t-il. Pauvre Laure!»</p>
+
+<p>Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps
+ignorer sa présence à deux pas de sa cousine, il
+frappa doucement.</p>
+
+<p>Le piano se tut aussitôt, et Mlle Privat vint
+elle-même ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, mon cousin, fit la jeune fille
+un peu surprise.</p>
+
+<p>&mdash;En personne, ma cousine, et enchanté d'avoir
+le plaisir de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien aimable de condescendre jusqu'à
+venir visiter de pauvres campagnards comme
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mérite pas aujourd'hui ce compliment,
+ma chère Laure, car c'est à la demande expresse
+de ma tante que je me suis transporté au cottage.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? Alors, c'est maman qu'il faut remercier.
+Il ne fallait rien moins que sa puissante
+intercession pour obtenir une faveur si précieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites, ma cousine. Je ne suis
+pas à moi en ce temps-ci: j'appartiens à mes auteurs
+de médecine.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux mortels que ces, auteurs!</p>
+
+<p>&mdash;Pas tant que vous croyez, car ils ont en moi
+un amant assez volage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dans l'ordre, répondit un peu sèchement
+la jeune fille.</p>
+
+<p>Toute cette conversation s'était tenue sur un ton
+aigre-doux, moitié plaisant, moitié sarcastique,
+surtout du côté de Laure.</p>
+
+<p>Champfort était habitué à ces boutades et ne
+s'en étonnait plus.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers le piano et, jetant les yeux sur
+un cahier de musique ouvert en face:</p>
+
+<p>&mdash;Du Schubert? fit-il... Est-ce cela que vous
+jouiez tout à l'heure, ma cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, vous écoutiez, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, j'arrivais et je n'ai pu commander à
+mes oreilles de ne pas entendre la ravissante musique
+qui jaillissait de vos doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Ravissante musique! ricana Mlle Privat...
+Mon cher cousin, vous n'êtes pas difficile: j'improvisais,
+je laissais courir ma pensée sur les touches.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, votre pensée, ma chère Laure, était
+bien triste.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?... Est-ce qu'il m'est défendu, à
+moi, d'être triste? Ne puis-je, par hasard, avoir
+du chagrin comme le commun des mortels?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous avez certainement ce droit; mais,
+pour ma part, je souhaiterais de tout mon coeur
+vous le voir exercer moins souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe? riposta Laure, avec une
+nuance d'amertume. Est-ce que ces choses-là dérangent
+un homme comme vous, qui n'a d'attention
+que pour d'affreux livres de médecine?</p>
+
+<p>&mdash;Laure, répliqua Champfort un peu ému, me
+croyez-vous sans coeur, et votre antipathie pour
+moi va-t-elle jusqu'à me refuser d'avoir de l'affection
+pour vous et votre famille?...</p>
+
+<p>&mdash;Que parlez-vous d'antipathie? interrompit la
+jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à arrêter sur mes lèvres l'expression du
+profond intérêt que je porte à tous les membres
+d'une famille qui m'est chère par le double lien du
+sang et de la reconnaissance? poursuivit Champfort,
+en s'animant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux, mon cousin, je n'ai pas cette prétention,
+et mon <i>antipathie</i>, comme vous dites,
+ne va pas jusque là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort heureux pour moi que vous sachiez
+mettre des bornes à cet inexplicable sentiment. Le
+poids m'en est déjà assez lourd comme ça, et je
+serais véritablement au désespoir de le voir s'augmenter,
+ne fût-ce que d'un atome.</p>
+
+<p>Laure se mordit légèrement les lèvres et ne répondit
+pas. Ses doigts se mirent à errer sur les
+touches d'ivoire, en gammes capricieuses, pendant
+que ses yeux rêveurs se fixaient vaguement sur
+ceux de Champfort.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle demanda brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fataliste, Paul?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette question? fit le jeune homme
+surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe... répondez toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Précisez davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Soit: croyez-vous qu'il y ait une destinée à
+laquelle on ne puisse se soustraire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne crois pas à cela: la vie humaine
+n'est pas une machine que Dieu monte avec un ressort
+à la naissance, et qui en suit l'invincible impulsion
+jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous pensez donc que l'on doit, en toute
+circonstance, se raidir contre un malheur qui nous
+semble inévitable.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d'avis qu'il y aurait lâcheté à agir autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Même lorsque ce malheur est nécessaire ou
+nous paraît tel?</p>
+
+<p>&mdash;Même en ce cas... Mais, ma chère Laure, que
+parlez-vous de malheur et pourquoi ce mot vient-il
+sur des lèvres qui ne devraient que sourire?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce au moment où l'avenir ne vous promet
+que joie et félicité, où tout est rose à votre horizon,
+où vos souhaits les plus chers vont être réalisés...
+par votre mariage avec l'homme que vous
+aimez...</p>
+
+<p>&mdash;Allez toujours...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce à ce moment-là que vous devez avoir
+des idées sombres et parler de malheur?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous dit que je parle pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Qui me le dit?... Eh! mon Dieu, rien et tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est difficile de répondre autrement, car
+mes suppositions ne sont fondées que sur un pressentiment,
+et ce pressentiment...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si je dois...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Sans réticences?</p>
+
+<p>&mdash;Sans réticences... comme à une amie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! <i>mon amie</i>, ce pressentiment qui
+m'assiège murmure à l'oreille de mon coeur une
+étrange chose.</p>
+
+<p>&mdash;Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux.</p>
+
+<p>&mdash;Voici: c'est que vous avez quelque motif mystérieux
+pour épouser l'homme qui vous fait la
+cour, et que...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez pas cet homme.</p>
+
+<p>Laure devint très pâle, et, pour cacher son trouble,
+elle se mit à exécuter sur le piano le plus fantastique
+des galops.</p>
+
+<p>Quand ce fut fini, elle se retourna vers Champfort
+et se contenta de lui dire avec un singulier regard:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Paul, il me vient une curieuse idée, à moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Me feriez-vous le plaisir...?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! volontiers: c'est que vous êtes jaloux
+de monsieur Lapierre.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Champfort de pâlir. Mais,
+comme il n'avait pas à sa disposition la ressource
+du piano pour se donner contenance, Laure put à
+son aise suivre, sur la figure de son cousin, l'impression
+qu'elle avait produite.</p>
+
+<p>Cependant, Paul balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée! grand Dieu, quelle idée!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est drôle, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour le moins... être jaloux de cet
+homme!</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites cela! fit la jeune fille avec
+un mélange de hauteur et de surprise. Est-ce que,
+par hasard, mon fiancé aurait le malheur de vous
+déplaire?</p>
+
+<p>Ma foi, répondit Champfort avec une insouciance
+presque dédaigneuse, je vous avouerai ingénument
+que je n'ai pas encore eu la pensée d'analyser
+le sentiment qu'il m'inspire.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins peut-on supposer que ce n'est pas
+de la sympathie...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trop poli pour vous contredire.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un aveu... Mais que vous a-t-il donc
+fait, le pauvre jeune homme?... Il a l'air de vous
+aimer beaucoup, cependant.</p>
+
+<p>L'oeil de Champfort s'alluma et l'étudiant parut
+sur le point d'éclater; mais ce ne fut qu'un
+éclair, et Paul répondit négligemment:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien... à moi personnellement, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à quelqu'un des vôtres, alors, à nous,
+peut-être, qu'il a fait quelque chose?</p>
+
+<p>Champfort, au lieu de répliquer, se leva et fit un
+tour dans le salon. Cette conversation le mettait
+au supplice, et il ne savait trop comment s'y soustraire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne répondez pas? insista la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Les événements répondront pour moi! murmura
+l'étudiant d'un? voix sombre.</p>
+
+<p>Laure, vivement intriguée, ouvrait la bouche
+pour demander une explication, lorsque des pas
+rapides se firent entendre dans la pièce voisine, et
+Mme Privat parut.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<h3 class="sub">Une Évocation Inattendue</h3>
+
+<p>&mdash;La paix! mes enfants, dit-elle joyeusement;
+je suis sûre que vous êtes encore aux prises.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ma mère, répondit Laure: je discutais
+avec mon cousin un point de philosophie, et
+naturellement...</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement vous n'étiez pas d'accord?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours. C'est étonnant comme nous
+n'avons pas les mêmes notions et les mêmes idées
+sur toute espèce de choses.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le premier à le regretter, répliqua
+Champfort; mais il est certain qu'il suffit que je
+pense de telle façon, pour que ma charmante cousine
+ait une autre manière de penser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux, en effet, repartit Mlle Privat,
+mais que voulez-vous?... les opinions sont libres,
+et je profite de cette liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en profites peut-être trop, ma fille, dit
+avec bonté. Mme Privat. Ce pauvre Paul, tu
+prends plaisir à le contrarier; tu le maltraites véritablement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma tante...</p>
+
+<p>&mdash;On dirait, ma chère Laure, que tu n'aimes pas
+ton cousin ou que tu as contre lui des griefs sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... En vérité, ma mère, où prenez-vous
+cela? Je n'ai pas le moindre grief contre mon cousin,
+et je l'aime à en mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas tant que cela, répondit un
+peu ironiquement Champfort, et je vous prie instamment
+de vous conserver pour votre heureux
+fiancé, cet excellent monsieur Lapierre.</p>
+
+<p>Un éclair passa dans les yeux de Laure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vos craintes n'ont pas leur raison d'être,
+je vous prie de le croire, répliqua-t-elle avec hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux pour lui! articula froidement
+Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! assez! mes enfants, interrompit Mme
+Privat. Si vous continuez sur ce ton, vous allez
+vous chicaner, et ça ne sera pas joli, savez-vous,
+entre frère et soeur&mdash;car vous êtes frère et soeur,
+souvenez-vous-en. Je t'ai toujours considéré,
+Paul, comme mon enfant; j'en avais fait la promesse
+à ta pauvre mère.</p>
+
+<p>Champfort avait la tête basse et le sourcil froncé.
+Tout-à-coup, il parut prendre une résolution
+énergique.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne tante, répondit-il avec une amertume
+à peine contenue, je sais toute l'affection que
+vous avez eue et que vous avez encore pour moi.
+Je n'oublie pas, non plus, et n'oublierai jamais
+que je vous dois tout et que, d'un orphelin malheureux
+et sans avenir, vous avez fait un fils et
+un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi,
+je serais au désespoir de vous causer le moindre
+ennui, le moindre chagrin, ce qui arrivera inévitablement
+si je continue à me rencontrer avec
+ma cousine. Souffrez donc...</p>
+
+<p>&mdash;Où veux-tu en venir, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une
+fermeté douloureuse et se levant, souffrez que je
+me retire pour quelque temps de votre famille...
+jusqu'à des jours meilleurs.</p>
+
+<p>Et il s'inclina devant sa tante, prêt à prendre
+congé.</p>
+
+<p>Laure, la froide et hautaine créole, eut alors un
+cri de l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Paul, Paul, vous êtes bien dur pour
+moi... plus dur que vous ne pensez!</p>
+
+<p>Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n'était
+plus habitué à l'entendre lui parler de cette
+voix émue, presque suppliante, et à voir sur la
+belle figure de Laure cette franche expression de
+chagrin. Sa colère se fondit comme par enchantement
+et une immense pitié envahissant soudain
+son bon coeur, il fléchit le genou devant Mlle Privat
+et, prenant une de ses mains:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, ma chère Laure... murmura-t-il.
+Je suis en effet cruel... mais l'espèce d'antipathie
+que vous me montrez, l'inexplicable froideur
+qui a remplacé, dans nos relations, la bonne
+et douce cordialité d'autrefois me font mal à l'âme
+et me rendent injuste malgré moi.</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous mon cousin, répondit la jeune
+fille avec une douceur triste, et souvenez-vous
+qu'il ne faut jamais juger à la légère les sentiments
+d'une femme, quelque bizarre qu'ils paraissent.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviendrai, Laure, répondit Paul,
+que cette phrase ambiguë n'intriguait pas médiocrement.</p>
+
+<p>Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation
+étrange; mais comme les impressions ordinaires
+n'avaient pas le temps de prendre
+racine dans son caractère mobile et léger, elle ne
+s'y arrêta pas autrement et dit aux jeunes gens:</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix;
+je suis contente. Signez-la d'un bon baiser et
+qu'il ne soit plus question de querelle entre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma mère... se récria Laure.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou
+plutôt ton frère Paul.</p>
+
+<p>Laure hésitait, rougissante... Ce que voyant,
+Champfort s'avança bravement, quoique un peu
+ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa cousine
+entre ses mains et baisa bruyamment ses deux
+joues devenues rouges comme des cerises mûres.
+Puis il regagna sa place, tout frissonnant.</p>
+
+<p>Depuis plus de deux ans, ses lèvres n'avaient pas
+effleuré la peau fine et veloutée de sa soeur d'adoption,
+et ce baiser inattendu faisait courir dans
+ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes,
+son amour, jusque là fortement comprimé
+par une volonté de fer, secoua ses entraves et envahit,
+son coeur avec la force d'expansion de la
+poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit
+comme une écolier surpris en flagrant délit de
+grimaces à son maître d'étude... Puis la réaction
+se fit, et il resta tout pâle.</p>
+
+<p>Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut
+pas ainsi de Laure. Un observateur attentif qui
+aurait su analyser les rapides nuances qui se succédaient
+sur son visage ému, et trouver la cause
+intime de la teinte rosée qui embellissait son
+front, n'eut pas été en peine d'expliquer ce trouble
+et de le rapporter à la contenance de Champfort.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait là aucun observateur attentif,
+et Paul avait trop à faire de dominer sa propre
+émotion pour s'occuper de celle d'autrui.</p>
+
+<p>La jeune créole, eut donc tout le bénéfice de l'incident,
+et son impénétrabilité n'en souffrit pas.</p>
+
+<p>Mme Privat, après s'être commodément installée
+dans un fauteuil, tira les jeunes gens d'embarras
+en disant d'une voix enjouée:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher Paul, maintenant que te
+voilà redevenu sage, te doutes-tu un peu pourquoi
+je t'ai fait venir?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! ma tante, je vous avouerai que je
+n'en ai pas la moindre idée.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux
+chiens.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beau chercher, je ne trouve rien... à
+moins que ce ne soit pour me parler de... du mariage
+projeté.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'y es pas tout à fait... mais tu en approches,..
+<i>tu brûles</i>, comme on dit dans je ne sais
+pas quel jeu.</p>
+
+<p>&mdash;S'agirait-il de... votre futur gendre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore un peu ça, mais il y a autre
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je renonce à trouver. Aussi bien, j'ai
+trop de médecine en tête pour deviner des énigmes.</p>
+
+<p>&mdash;Paresseux qui se retranche toujours derrière
+sa médecine quand il s'agit de nous venir voir ou
+de nous prêter le concours de ses grandes lumières!...
+Tiens, je la prends en grippe, ta médecine.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, ma tante: la médecine est
+tout pour moi&mdash;non-seulement le présent, mais
+encore, et surtout, l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ne te martèle pas la tête avec ces idées-là:
+j'ai pourvu au passé et, si Dieu me laisse vivre,
+j'aurai aussi l'oeil sur l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma tante, vous êtes pour moi une véritable mère;
+mais je ne veux pas abuser de votre
+bonté, et je songe sérieusement...</p>
+
+<p>&mdash;Abuse, abuse, mon garçon: le fonds est inépuisable
+et il y en a pour tout le monde... Mais revenons
+à nos moutons.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai fait appeler pour t'annoncer que je
+donne, lundi prochain, un grand bal&mdash;quelque
+chose de colossal, d'inouï, de féerique, si c'est possible.
+Or, comme j'ai besoin d'un bon organisateur
+et que je ne puis guère compter sur Edmond,
+tout entier à ses amusements, je m'adresse à toi.
+Tu vas mettre à contribution toutes les ressources
+de ton imagination, fouiller tous les coins et recoins
+de ton génie inventif, réveiller tous les souvenirs
+de fêtes endormis dans ta mémoire, enfin
+relire les <i>Mille et une Nuits</i>, s'il le faut, pour
+nous aider à surpasser les grands festivals donnés
+à l'occasion du mariage d'Aladin, l'heureux possesseur
+de la lampe merveilleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Cela te va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout entier à vos ordres, ma chère
+tante; mais, outre que que je n'ai pas la fameuse
+lampe des contes arabes, je suis fort mauvais organisateur
+de fête et profondément ignorant en
+matière de bal.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne! je serai la tête qui combine,
+et toi, le bras qui exécute.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille. En ce cas, je me mets à votre
+service. Disposez de ma personne comme bon vous
+semblera.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est entendu: tu consens à nous aider.</p>
+
+<p>&mdash;De grand coeur, ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il va te falloir faire plusieurs démarches
+et de t'occuper d'une foule de petits détails.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai trop heureux de me multiplier pour
+vous être utile.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne
+pas te laisser seul à faire toute la besogne et en
+mettre une partie sur les épaules de celui qui bénéficiera
+le plus de ce bal...</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet heureux mortel?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! mon futur gendre, donc.</p>
+
+<p>Champfort ne put s'empêcher de faire une moue
+dédaigneuse; mais il la transforma si vite en sourire
+aimable, qu'il pensa bien n'avoir pas été remarqué.</p>
+
+<p>Pourtant Laure avait vu&mdash;si bien vu, qu'une
+rougeur fugitive envahit son front et qu'elle courba
+la tête, toute rêveuse.</p>
+
+<p>Champfort reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lapierre?... En vérité, ma tante,
+vous ne pouviez m'associer à un homme plus entendu
+dans la matière: car il a tous les talents,
+mon futur cousin, et je serais fort surpris qu'il ne
+fût pas bon organisateur de fête, lui qui était si
+excellent organisateur d'expéditions nocturnes
+dans l'armée confédérée. Vous vous en souvenez,
+ma tante?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, répondit inconsidérément Mme
+Privat. C'est même dans une de ces expéditions,
+organisée par lui, que mon pauvre mari trouva la
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'affreux souvenir! murmura Laure en
+se voilant la figure de ses deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus affreux, que, par une fatalité inconcevable,
+ce fut le meilleur ami de mon oncle
+qui le conduisit à la boucherie, croyant le mener à,
+la victoire, répondit Paul, d'une voix où se devinait
+une implacable ironie.</p>
+
+<p>Mme Privat, dominée par cette évocation inattendue,
+porta son mouchoir à ses yeux et se tut.
+Quant à Laure, un trouble étrange l'envahit et
+elle se leva pour aller ouvrir une croisée, où elle
+s'accouda, baignant son front brûlant dans la
+fraîche brise qui s'élevait du jardin.</p>
+
+<p>Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son
+fauteuil, le regard menaçant, comme s'il venait de
+faire une déclaration de guerre.</p>
+
+<p>En ce moment, un vigoureux coup de sonnette
+carillonna dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Les trois personnages du salon relevèrent ensemble
+la tête et fixèrent la porte, avec un point
+d'interrogation dans le regard.</p>
+
+<p>Dix secondes après, une servante entr'ouvrit le
+battant et annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lapierre!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il entre! fit vivement Mme Privat, en se
+élevant.</p>
+
+<p>Lapierre entra.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<h3 class="sub">Petite Revue de la Situation</h3>
+
+<p>Il nous faut ici, pour l'intelligence complète de
+ce qui va suivre, ouvrir une parenthèse et faire, à
+vol d'oiseau, une revue de la situation réciproque
+des personnages qui vont successivement se présenter
+sous nos yeux.</p>
+
+<p>A tout seigneur, tout honneur! Commençons
+par le fiancé de mademoiselle Privat.</p>
+
+<p>C'était, en vérité, un fort joli garçon que ce chenapan
+de Lapierre.</p>
+
+<p>Grand, bien découplé, souple et gracieux dans ses
+mouvements, il était l'heureux possesseur d'une
+tête caractéristique, où il y avait, mêlés assez
+confusément, du grec et du mauresque.</p>
+
+<p>En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe
+hardie de son visage rappelaient vaguement le type
+athénien, sa peau mate et légèrement bronzée
+n'en aurait pas moins fait honneur à la langoureuse
+physionomie d'un descendant des Maures de
+l'Andalousie.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, un détail presque insignifiant
+dérangeait, constatation faite, l'harmonie
+classique et le calme olympien de cette belle figure,
+et ce détail se trouvait dans le regard.</p>
+
+<p>Lapierre avait des yeux noirs fort grands et
+fort beaux; mais, chose extraordinaire, il ne pouvait
+les maintenir en repos et les fixer carrément
+sur une autre paire d'yeux. Son regard, sans
+cesse en mouvement et comme égaré, ne faisait
+qu'effleurer le regard fixé sur lui et se plaisait, de
+préférence, à voltiger sur les menus détails de la
+toilette de son interlocuteur.</p>
+
+<p>L'honnête garçon agissait-il ainsi par timidité?...
+on bien le misérable suborneur de jeunes filles
+craignait-il de laisser, lire, par ces fenêtres
+grandes ouvertes de son âme, les noires machinations
+qui s'y tramaient?...</p>
+
+<p>Peut-être!</p>
+
+<p>Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre
+nouvel Adonis un petit air faux et un certain
+cachet d'hypocrisie qui déparaient bien un peu les
+grâces séduisantes de ses autres traits... Mais,
+comme on ne rencontre guère d'homme parfait et
+que, d'ailleurs, le défaut dont il est question résidait
+plutôt dans l'expression du regard que dans
+le regard lui-même, Lapierre n'en passait pas
+moins pour un des plus beaux hommes de Québec,
+aux yeux des juges féminins. Et plus d'une de ces
+dames, qu'un secret dépit rendait accommodante,
+ne se gênait pas pour dire que la riche demoiselle
+Privat faisait, en somme, un excellent mariage,
+puisqu'elle payait avec du <i>vil métal</i> aisément
+acquis tant de grâce et tant de perfection...</p>
+
+<p>Madame Privat&mdash;il faut bien le dire&mdash;paraissait
+être un peu de cette opinion; mais sa fille envisageait
+probablement la chose, à un point de
+vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de
+toute évidence qu'elle ne partageait pas l'engouement
+général à l'égard de son futur époux. Calme
+et presque insouciante, elle voyait arriver sans
+trouble comme sans impatience le jour solennel où
+elle associerait à jamais sa vie à celle du brillant
+jeune homme qui faisait tourner tant de têtes.
+Plus que cela, les gens sérieux de son entourage&mdash;ses
+vrais amis, ceux-là,&mdash;remarquaient avec
+étonnement qu'à rencontre de bien des jeunes filles
+en pareil cas, Laure devenait de plus en plus
+bizarre, se drapait de plus en plus dans sa sombre
+mélancolie, à mesure qu'approchait le jour fatal...</p>
+
+<p>A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans
+son coeur quelque secret terrible et, plutôt que de
+le dévoiler, marchait stoïquement à l'autel, comme
+d'autres marchent au sacrifice.</p>
+
+<p>Mais ses amis clairvoyants&mdash;en bien petit nombre,
+du reste&mdash;se gardaient bien de laisser paraître
+au dehors cette pénible impression et se contentaient
+de conjecturer <i>in petto</i>.</p>
+
+<p>Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat,
+pour se renseigner exactement sur ce qui se
+passait dans le coeur de sa jeune fille, eût d'abord
+un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague,
+que son instinct maternel, doublé d'une observation
+attentive, la mît sur la piste de la vérité...</p>
+
+<p>Malheureusement, l'excellente femme, comme
+nous l'avons dit, n'était rien moins qu'observatrice;
+et, d'ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui avait
+pas permis de s'arrêter longtemps sur les réflexions
+qu'avaient fait naître chez elle les récentes
+étrangetés du caractère de sa fille.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté
+masquait un mauvais coeur et que les délices
+d'une vie opulente avaient étouffé, chez Mme Privat,
+les sentiments sacrés de la maternité.</p>
+
+<p>Ce serait là une étrange erreur.</p>
+
+<p>La riche veuve, au contraire, raffolait de ses
+deux enfants; elle eût, sans hésiter, sacrifié des
+sommes folles pour satisfaire le moindre de leur
+caprice... Mais la Providence, qui lui avait prodigué
+l'or, lui avait refusé cette sorte d'intuition
+maternelle qui fait rechercher pour ses enfants, en
+dehors des jouissances de la fortune, les jouissances
+plus intimes du coeur et celles plus relevées de
+l'âme.</p>
+
+<p>Pour certaines femmes du monde, qu'une piété
+bien entendue ou quelque saine idée de philanthropie
+n'éclaire pas, être heureux, c'est avoir assez
+d'argent pour se payer tous les fastueux caprices
+du <i>high life</i>, et assez de notoriété pour que les
+membres de cette aristocratie-là ne vous rient pas
+au nez, malgré vos écus.</p>
+
+<p>Mme Privat avait ces deux éléments de bonheur
+et s'en contentait. L'idée que ses enfants eussent
+besoin d'autre chose pour entrer, le front serein,
+dans la vie mondaine ne lui était jamais venue
+et&mdash;disons-le&mdash;ne pouvait lui venir.</p>
+
+<p>Mariée fort jeune à un homme puissamment riche,
+elle était passée sans transition du doucereux
+couvent des Ursulines de Québec à l'opulente villa
+de son mari, en Louisiane. Il n'y avait, par conséquent,
+pas une heure dans son existence entière
+où elle n'eût été entourée des jouissances que procure
+la fortune, et tant loin que son souvenir pouvait
+se porter en arrière, elle n'y voyait que plaisir
+et bonheur.</p>
+
+<p>Rien d'étonnant donc à ce qu'une, femme élevée
+dans de semblables conditions ne vît pas au-delà
+l'horizon des jouissances matérielles et ne comprît
+point ces voluptés sublimes qui prennent naissance
+dans le coeur.</p>
+
+<p>Mais, à part les considérations qui précèdent,
+une raison plus simple et moins métaphysique
+doit nous faire excuser Mme Privat de n'avoir
+point jusqu'alors compris sa fille et de la lancer si
+inconsidérément dans les serres redoutables du mariage:
+et cette raison bien simple, c'est que la
+chère femme n'était pour rien dans le choix de
+Laure.</p>
+
+<p>Expliquons-nous.</p>
+
+<p>Mme Privat avait bien, dès la première apparition
+en Louisiane de Lapierre, en compagnie du
+colonel, accueilli le jeune homme avec beaucoup de
+prévenances, comme on accueille un hôte aimable;
+elle avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales
+s'établir entre son compatriote québecquois
+et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que se
+conformer au désir tacite de son mari; elle avait
+bien aussi, après le retour de sa famille à Québec,
+ouvert à deux battants la porte de son salon à
+l'ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné
+le malheureux officier blessé et mourant, à
+l'homme généreux qui avait rendu les derniers devoirs
+au planteur louisianais...</p>
+
+<p>Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne
+lui était arrivée d'encourager autrement les assiduités
+de Lapierre, ni d'exercer une pression quelconque
+sur sa bien-aimée Laure.</p>
+
+<p>Elle s'était montré satisfaite et n'avait peut-être
+pas suffisamment caché son mécontentement: voilà tout.</p>
+
+<p>Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec,
+Lapierre avait formellement demandé à Mme Privat
+la main de Laure, la riche veuve s'était déclarée
+très honorée de la démarche, mais elle avait
+complètement subordonné sa réponse à celle de sa
+fille.</p>
+
+<p>Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à
+Laure la demande officielle de Lapierre et avoir
+reçu de la jeune créole une réponse favorable, que
+la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les
+goûts de sa fille en conformité avec les siens, proclama
+ouvertement ses préférences et pressa activement
+les préliminaires du mariage.</p>
+
+<p>Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en
+finir au plus tôt possible, aida puissamment la
+bonne dame dans les mille détails d'une aussi importante
+opération, surtout dans ce qui concernait
+la liquidation de la dot de Laure, tant et si
+bien qu'au moment où nous sommes rendus, un
+mois après la demande officielle, tout était terminé
+et qu'il ne restait guère plus que le contrat à
+signer.</p>
+
+<p>La chose devait se faire le mardi suivant, la veille
+même du mariage et le lendemain du grandissime
+bal que se proposait de donner, à son cottage de
+la Canardière, la mère de la future épouse.</p>
+
+<p>Voilà pour la situation réciproque des dames
+Privat et du citoyen Lapierre.</p>
+
+<p>Il nous reste maintenant à dire deux mots du
+jeune Edmond et de notre ami Champfort, relativement
+à la position qui leur était faite par les
+événements en voie de réalisation.</p>
+
+<p>Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin
+sa soeur Laure, qu'il aimait beaucoup, donner tête
+baissée dans le traquenard matrimonial tendu par
+l'irrésistible Lapierre.</p>
+
+<p>Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique,
+et pour une raison ou pour une autre, le
+jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir sa
+soeur à son affection.</p>
+
+<p>Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même
+l'étrange sentiment de répulsion qu'il éprouvait,
+que ce Lapierre avait toujours été pour les siens un
+oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs
+et les premières larmes dans sa famille dataient
+de l'apparition en Louisiane de cet étranger;
+et le jeune étudiant aimait trop sa soeur,
+pour ne pas s'être aperçu que le retour à Québec
+de ce même étranger était pour beaucoup dans la
+mystérieuse tristesse de la pauvre Laure.</p>
+
+<p>Il avait même&mdash;un certain jour qu'il surprit la
+jeune fille le visage baigné de larmes, dans une allée
+solitaire du parc&mdash;essayé de toucher ce sujet;
+mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté
+les bras autour du cou, et répondu, avec un redoublement
+de pleurs:</p>
+
+<p>&mdash;Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!...
+Oh! si tu savais!... Mais non... ni
+toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit savoir
+un si terrible secret... J'ai un grand devoir à
+remplir... Prie Dieu que la force ne m'abandonne
+pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais à qui que
+ce soit de ce que je viens de te dire&mdash;surtout à notre
+mère&mdash;et toi-même, ne me questionne jamais
+plus sur ce sujet.</p>
+
+<p>Edmond, douloureusement étonné, avait promis,
+en courbant la tête.</p>
+
+<p>Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur
+le coeur un gros levain d'amertume contre le fiancé
+de sa soeur, contre l'homme qui possédait des
+armes si puissantes pour vaincre la résistance des
+jeunes filles riches, et faire tomber leur dot dans
+son escarcelle.</p>
+
+<p>Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire
+qu'un mot, on sait quelles puissantes raisons il
+avait de ne pas aimer son futur cousin.</p>
+
+<p>Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves
+de bonheur, en lui enlevant, non-seulement le coeur
+de Laure, mais jusqu'à son amitié, jusqu'à cette
+sympathie irrésistible qui faisait autrefois d'eux
+un frère et une soeur.</p>
+
+<p>Tant qu'il n'avait fait que soupçonner son malheur,
+Champfort s'était contenté de gémir en secret
+sur le revirement imprévu du coeur de la jeune
+créole; son ombrageuse fierté aidant, il avait même
+affecté auprès de sa cousine une indifférence qui
+frisait le dédain...</p>
+
+<p>Mais, depuis un mois, les choses étaient bien
+changées, et la certitude que Laure était décidément
+perdue pour lui jetait le pauvre étudiant
+dans toutes les angoisses du désespoir.</p>
+
+<p>Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière,
+fuyant la vue de sa cousine et surtout le
+contact de son odieux rival.</p>
+
+<p>Després avait bien, pour un moment, fait refleurir
+dans le coeur de Champfort l'arbre vivace de
+l'espérance; mais la conversation qu'il venait d'avoir
+avec Laure avait ramené le pauvre amoureux
+à la froide réalité et lui faisait envisager l'avenir
+avec toute l'amertume des jours passés.</p>
+
+<p>Telle était la situation!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<h3 class="sub">Lapierre à L'oeuvre</h3>
+
+<p>A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons
+laissé Lapierre sur le seuil du salon, faisant son
+entrée.</p>
+
+<p>L'ex-fournisseur de l'armée fédérale, en homme
+bien appris, présenta d'abord ses hommages à la
+maîtresse de la maison, puis s'inclina profondément
+devant Mlle Privat, à laquelle il débita un
+aimable compliment, et finalement il souhaita
+rondement le bonjour à Champfort, comme on le
+fait avec une ancienne connaissance.</p>
+
+<p>L'étudiant salua froidement, et Laure. répondit
+à peine; mais il en fut tout autrement de Mme
+Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre elle
+et sa fille et lui dit avec enjouement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est aimable à vous d'être venu... Je vous attendais.
+Tenez, nous parlions justement de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bonne, madame... Je ne suis
+donc pas de trop dans votre conversation, répondit
+Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur
+Champfort et sa cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous n'êtes jamais de trop dans ce que
+nous avons à dire, et en ce temps-ci moins que
+d'habitude, encore.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant moins, ajouta nonchalamment
+Champfort, que nous évoquions, au moment de
+votre arrivée, un souvenir qui vous est familier.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel donc, cher ami?</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et
+des circonstances qui ont accompagné sa mort,
+répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur
+son interlocuteur un regard hautain.</p>
+
+<p>Celui-là hésita dix secondes&mdash;le temps de composer
+sa physionomie et de lui donner un air de
+profonde componction&mdash;puis il accoucha de la
+phrase suivante:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop
+familier, car il est toujours présent dans mon
+coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien des
+mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse,
+et pourtant, j'ai toujours sous les yeux la pâle et
+héroïque figure du colonel, au moment où il rendait
+le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de
+ces choses que l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta
+Lapierre, en rendant à Champfort son regard hautain.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons
+particulières pour se souvenir, grommela
+Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid
+de Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur,
+en pâlissant. Auriez-vous, par hasard,
+quelque arrière-pensée relativement aux circonstances
+que je vous rappelle?</p>
+
+<p>Champfort eut une horrible démangeaison&mdash;celle
+de démasquer immédiatement le fourbe;
+mais une seconde de réflexion lui fit voir qu'il
+compromettait irrémédiablement sa cause en agissant
+avec trop de précipitation, et surtout en
+n'attendant pas, pour frapper un grand coup, le
+concours de son ami Després. D'ailleurs la figure
+irritée de sa tante le ramena vite au sentiment de
+la prudence.</p>
+
+<p>Faisant donc une prompte retraite et comprimant
+sa colère, il répondit en s'efforçant de sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez
+comme un cheval de guerre qui entend le
+clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée
+malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement
+dire que l'amitié qui vous unissait à mon oncle le
+colonel était une raison insuffisante pour que sa
+mort reste éternellement gravée dans votre mémoire.</p>
+
+<p>La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de
+Lapierre reprit à peu près sa placidité ordinaire.
+Seule, Laure demeura le sourcil froncé et son regard
+se tourna lentement vers son cousin, comme
+pour lui reprocher sa reculade.</p>
+
+<p>Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et
+en comprit-il la signification?</p>
+
+<p>La chose est probable, car il répondit avec un
+peu d'amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Champfort&mdash;il l'appelait <i>son
+cher</i>!&mdash;et vous, mesdames, veuillez me pardonner
+un emportement bien légitime. Les sentiments
+qui m'unissaient au regretté colonel étaient
+d'une nature tellement affectueuse, tellement filiale,
+que je me révolte à l'idée seule qu'on en
+puisse suspecter la pureté. Il n'y a qu'un semblable
+sujet qui puisse me faire sortir des bornes de
+la politesse exquise que je vous dois.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat
+ne vous faites pas plus coupable que vous n'êtes.
+Mon neveu est un peu vif et il a pu mal choisir ses
+expressions; mais son intention n'était pas blessante,
+je m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle,
+le sentiment qui vous a fait parler est un de
+ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille
+et à moi... N'est-ce pas, Laure?</p>
+
+<p>Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et
+fixant ses grands yeux pleins d'éclairs sur ceux de
+son fiancé, elle répondit d'une voix étrange:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... pourvu que ce sentiment soit désintéressé.</p>
+
+<p>La figure mate de Lapierre devint tout à fait
+d'une blancheur de cire.</p>
+
+<p>&mdash;En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne dis pas cela: je réponds à ma mère
+d'une manière générale, répartit la jeune créole,
+qui se renfonça dans son fauteuil.</p>
+
+<p>La mère de Laure, peu satisfaite de l'explication
+de sa fille, vint à sa rescousse.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui,
+dit-elle. Tout-à-l'heure, tu te querellais
+avec ton cousin, à propos de futilités, et voilà que
+maintenant tu réponds à ton fiancé comme une
+petite fille boudeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Paul m'a pardonné, répondit Laure, et nous
+avons fait notre paix... n'est-ce pas, mon cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, certainement, ma chère cousine, et cette
+aimable petite querelle n'a fait que réchauffer mon
+affection pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant
+vers sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfait, répliqua la veuve, mais il te
+reste à en faire autant pour ton fiancé.</p>
+
+<p>L'oeil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une
+lutte de quelques secondes&mdash;puis elle articula
+froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à me faire pardonner de monsieur
+Lapierre.</p>
+
+<p>Mme Privat resta stupéfaite.</p>
+
+<p>Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard
+franchement admirateur. Le digne étudiant jubilait
+littéralement, et il faut bien dire que la figure
+décomposée de son rival n'était pas faite pour diminuer
+sa joie.</p>
+
+<p>Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil,
+puis, après être passé successivement du pâle au
+vert et du vert au cramoisi, il se leva tout droit
+et, s'adressant a Mme Privat:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse,
+auriez-vous l'extrême complaisance de me laisser
+quelques instants seul avec mademoiselle, votre fille?...
+J'ai à l'entretenir de choses infiniment
+sérieuses, et il importe que cette conversation ait
+lieu sans retard.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas la moindre objection, répondit la
+veuve, assez étonnée, et j'espère bien que mademoiselle
+Privat sera assez convenable pour n'en
+pas avoir, elle non plus.</p>
+
+<p>Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard
+sévère à l'adresse de sa fille, et attendit.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure
+avec calme.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant
+à quitter le salon: je n'attendais pas
+moins de votre obéissance... Et maintenant, ajouta-t-elle
+plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends
+de ton amitié pour moi que tu répares ta
+maladresse de tout-à-l'heure et que tu sois aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, je serai très aimable, répondit
+sur le même ton la jeune fille, avec un pâle
+sourire.</p>
+
+<p>A peu près rassurée, la crédule mère rejoignit</p>
+
+<p>Champfort, qui s'était dirigé vers la porte du salon,
+sans attendre qu'on l'invitât à déguerpir.
+Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à Lapierre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que nous vous attendrons pour
+souper... Tâchez de terminer bien vite vos petites
+affaires, et de conclure, cette fois, un traité de
+paix durable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, en effet, un traité que nous allons faire,
+répondit audacieusement Lapierre, et j'ose espérer
+que les parties contractantes l'observeront scrupuleusement.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux. A bientôt donc!... Viens,
+Paul.</p>
+
+<p>Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer
+la porte du salon, il contempla une dernière
+fois la pauvre Laure, dont le fier et triste regard
+était fixé sur lui.</p>
+
+<p>En une seconde, une immense colère fit bouillonner
+ses tempes...! marcha rapidement sur Lapierre,
+et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes, il
+lui dit d'une voix concentrée:</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde à toi, misérable, et pense à l'îlot
+de Saint-Monat!</p>
+
+<p>Puis il rejoignit sa tante, qui s'éloignait sans
+avoir entendu............</p>
+
+<p>Trois-quarts d'heure après, Lapierre et Laure rejoignaient,
+dans la grande salle à manger du cottage,
+les autres membres de la famille, qui n'attendaient
+plus qu'eux pour se mettre à table.</p>
+
+<p>Lapierre était toujours pâle, comme d'habitude,
+mais sa figure rayonnait d'une façon singulière.</p>
+
+<p>Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux
+brillants disaient assez le rude combat qu'elle venait
+de soutenir.</p>
+
+<p>Elle fut, du reste, plus prévenante que d'ordinaire
+pour son fiancé, et n'adressa, pas une seule fois
+la parole à Champfort.</p>
+
+<p>Le souper fut assez animé&mdash;Lapierre faisant à
+peu près seul les frais de la conversation avec les
+dames, tandis que Champfort et le fils de Mme
+Privat, arrivée depuis une demi-heure, s'entretenaient
+à part.</p>
+
+<p>De l'incident du salon, il ne fut nullement question,
+et rien dans les paroles ni dans les regards
+de Lapierre ne vint indiquer à Champfort que
+l'ancien rival de Després eût compris la terrible allusion
+au drame nocturne de l'îlot qui venait de
+lui être jetée en plein visage.</p>
+
+<p>&mdash;Ou cet homme est véritablement très fort, ou
+il est tellement sûr d'arriver à ses fins qu'il ne
+craint pas les menaces, se dit l'étudiant... Nous
+verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude
+un peu plus qu'indépendante.</p>
+
+<p>Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus
+rien, se replongea dans ses réflexions pessimistes.</p>
+
+<p>Quant au triomphateur Lapierre, après avoir
+reçu de Mme Privat toutes les instructions nécessaires
+à l'organisation du grand bal projeté, il se
+retira d'assez bonne heure, promettant de revenir
+le lendemain.</p>
+
+<p>Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les
+lumières s'éteignirent successivement aux fenêtres
+du cottage.</p>
+
+<p>La nuit étendait, son voile protecteur sur les douleurs
+et passions diverses sommeillant sous le
+toit de la Folie-Privat.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XIV</h3>
+
+<h3 class="sub">Pauvre Laure!</h3>
+
+<p>Faisons maintenant un pas en arrière et disons
+ce qui s'était passé entre Mlle Privat et son ténébreux
+fiancé.</p>
+
+<p>Lorsque la porte du salon se fut refermé sur
+Champfort&mdash;une seconde après que l'étudiant exaspéré
+eut lancé à son rival l'apostrophe que l'on
+sait&mdash;Lapierre demeura quelque temps immobile,
+debout et la main crispée sur le dos d'un fauteuil,
+étourdi par ce coup inattendu.</p>
+
+<p>Ce nom de <i>Saint-Monat</i>, cette allusion à un
+épisode de sa vie où il savait n'avoir pas joué le
+beau rôle, lui remettait en mémoire trop d'événements
+terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant
+son magnifique sang-froid.</p>
+
+<p>Et, dans la bouche de ce jeune homme à l'oeil
+menaçant&mdash;le cousin, presque le frère de la femme
+dont il convoitait la dot&mdash;un avertissement
+comme celui-là prenait les proportions d'une véritable
+déclaration de guerre, ressemblait à une intervention
+tardive, mais inévitable, de la Providence
+en faveur de la malheureuse victime de sa
+cupidité.</p>
+
+<p>En une minute de réflexion, Lapierre remonta,
+anneau par anneau, la chaîne de ses méfaits... et il
+eut peur. La sombre figure d'une autre de ses victimes,
+d'un pauvre jeune homme aimé, dont il
+avait brisé la vie en lui enlevant le coeur de sa
+fiancée, lui apparut dans le nuage de sa menaçante
+rêverie...</p>
+
+<p>Mais celui-là n'était le timide défenseur qui
+procédait par allusions et avertissements... Il arrivait
+comme la foudre, sombre et terrible... Six
+années de souffrances avaient éteint dans son
+coeur jusqu'au dernier atome de pitié... Implacable
+justicier, il déchirait d'une main vengeresse le voile
+qui couvrait les turpitudes de l'ancien espion de
+l'armée fédérale et mettait à nu la gangrène de
+son âme...</p>
+
+<p>Oui, Lapierre eut peur, et ses lèvres blêmies murmurèrent
+involontairement le nom de Gustave Lenoir!</p>
+
+<p>Mais cette défaillance morale ne dura qu'une minute,
+et le misérable se raidit vigoureusement
+contre un sentiment qu'il qualifia de puéril. Il reprit
+donc bien vite son aplomb et s'approchant de
+Mlle Privat, qui semblait encore sous l'effet des
+singulières paroles de Champfort:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme
+moi.. je suppose, l'étrange menace que vient de me
+faire votre cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit froidement Laure, et
+j'ai même pu remarquer la profonde impression
+que cette menace a produite chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! repartit ironiquement Lapierre, vous
+êtes en vérité trop perspicace, mademoiselle, et
+rien ne peut vous échapper...</p>
+
+<p>Laure ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua le jeune homme, laissez-moi
+vous dire que, cette fois-ci, votre flair si subtil
+vous a trompée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'en suis sûr&mdash;car, à n'en pas douter,
+vous avez cru que les insolentes paroles de ce
+Champfort m'ont fait peur.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, en effet, non pas cru, mais vu cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, vous êtes dans la plus singulière
+des erreurs, et le sentiment que m'a fait éprouver
+l'impertinence de votre cousin est tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me donnerez pas le change, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, et vous ne tarderez pas à être
+convaincue. Depuis longtemps déjà je suis en
+butte aux mesquines agaceries de ce petit carabin
+qui vient de m'insulter, et je me suis demandé
+plus d'une fois quelle raison il avait de m'en vouloir...
+La ridicule menace de tout à l'heure, jointe à
+mes observations personnelles, a été pour moi un
+trait de lumière... Je tiens la clé de l'énigme.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité?... Vous êtes plus avancé que moi,
+car j'ignore complètement pourquoi mon cousin
+semble avoir pour vous un si profond mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous en instruire, mademoiselle, et
+vous donner sans ambages la cause de ce grand
+mépris dont vous parlez avec une certaine complaisance.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais heureuse de le savoir, je l'avoue...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soyez doublement heureuse, ma fiancée,
+car monsieur Champfort ne m'honore de son
+dédain que parce qu'il..., <i>vous aime!...</i></p>
+
+<p>A cette déclaration formelle, qui venant confirmer
+des soupçons nés le jour même dans son esprit,
+la pauvre Laure se sentit pâlir affreusement.
+Sans le vouloir, elle porta une de ses mains à son
+coeur, tandis que l'autre comprimait son front qui
+semblait vouloir éclater.</p>
+
+<p>C'est que, chez elle aussi, la lumière venait de se
+faire. Elle revit, à la clarté de cette tardive révélation,
+les beaux jours d'autrefois, alors que son
+cousin et elle folâtraient gaiement sur les plages
+du lac Pontchartrain ou prolongeaient leur douce
+causerie sous la véranda de l'habitation louisianaise...</p>
+
+<p>Elle revit son père, qu'elle idolâtrait et dont le
+souvenir était encore si vivant dans son coeur;
+elle revit ce père malheureux, arrivant de l'armée
+en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux
+et la prier d'être particulièrement aimable
+pour son compagnon de voyage...</p>
+
+<p>Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague
+effroi qu'elle éprouvait en sa présence, les attentions
+dont il l'entourait, le contentement du
+colonel à la vue de leur amitié apparente... tout
+cela défila rapidement sous ses yeux.</p>
+
+<p>Enfin, la fantasmagorie de son rêve d'une minute
+lui montra, à son tour, le pauvre Champfort,
+devenu indifférent pour sa coquette cousine,
+fuyant sa société et rompant un à un tous les fils
+dorés de la douce intimité qui les unissait&mdash;provoquant
+chez la jeune créole, dont l'orgueil natif
+était piqué au vif, cette réaction de froideur d'amertume
+qui caractérisa par la suite leurs rapports
+journaliers...</p>
+
+<p>La malheureuse jeune fille revit tout cela en
+quelques instants, et une larme brûlante vint
+trembloter au bord de sa paupière.</p>
+
+<p>&mdash;Comme nous aurions pu être heureux! se
+dit-elle.</p>
+
+<p>Mais la vue de Lapierre, debout en face d'elle et
+suivant du regard les impressions produites par sa
+déclaration, la ramena bientôt à la froide réalité.</p>
+
+<p>Elle reprit toute son énergique attitude et, relevant
+fièrement la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez que mon cousin m'aime, dit-elle...
+Hé! quand cela serait?</p>
+
+<p>Lapierre hésita une seconde, puis il répondit
+avec force:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! quand cela serait!... Puisqu'il en
+est ainsi, mademoiselle, et puisque vous trouvez si
+étrange qu'un autre homme que moi, qui dois
+vous épouser ces jours-ci, vous fasse impunément
+la cour, eh bien! je vais laisser le champ libre;
+cet heureux rival... Mais je jure Dieu que le nom du
+votre père sera déshonoré.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce secret, ce fatal secret!... murmura
+Laure éperdue.</p>
+
+<p>&mdash;Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde
+entier saura que le colonel Privat a forfait à
+l'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!.... pauvre père! gémit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;L'Amérique apprendra, poursuivit Lapierre,
+qu'il s'est trouvé dans son armée un officier assez
+dépourvu de patriotisme pour escompter le dévouement
+de ses soldats et réparer les brèches de sa
+fortune en volant les défenseurs de la patrie...</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, misérable... Mon père n'a pu
+descendre si bas.</p>
+
+<p>&mdash;Et la lettre, la fameuse lettre?... se contenta
+de répondre froidement Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce n'est que trop vrai... Pauvre père!
+murmura Laure anéantie.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre, acheva l'ex-fournisseur, dans laquelle
+votre père vous fait l'aveu de son déshonneur
+et vous supplie, au nom de votre amour pour
+lui, d'empêcher, par votre mariage avec moi, que
+le seul dépositaire du terrible secret ne révèle son
+crime?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oh! oui, je m'en souviens, sanglota Laure,
+et cette prière, d'un mourant sera exaucée... Je
+serai votre femme; je me sacrifierai pour que les
+ossements de mon malheureux père ne tressaillent
+pas de honte dans leur tombeau.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est bien, et j'admire un dévouement
+filial poussé jusqu'au point de consentir à un aussi
+monstrueux mariage, reprit Lapierre avec ironie...
+Mais, mademoiselle, quand on se pose en héroïne,
+il ne faut pas faire les choses à demi; et,
+puisque vous êtes décidée à vous <i>sacrifier</i>&mdash;suivant
+votre expression&mdash;je désire que ce sacrifice
+soit complet.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?... que vous faut-il de
+plus? demanda Laure avec exaltation... N'est-ce
+pas assez d'enchaîner ma vie à la vôtre et de renoncer
+pour toujours à mes plus chères illusions,
+à ma part de bonheur en ce monde?... Ma fortune,
+cette misérable dot que vous convoitez, ne suffit-elle
+pas à vos appétits cupides?... Va-t-il me falloir
+supplier mon frère de renoncer aussi à la sienne
+en votre faveur, pour que votre traître bouche
+ne révèle pas des malversations dans lesquelles
+vous avez trempé, ne trouble pas le dernier sommeil
+du malheureux et confiant officier dont vous
+avez causé la mort?...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dites, monsieur le chevalier d'industrie...
+ne, vous gênez pas! Vous possédez un secret
+qui vaut une mine d'or: exploitez-le avec le talent
+que vous avez déployé là-bas, entre les armées ennemies!</p>
+
+<p>Et la fière créole, brisée d'émotion, se couvrit le
+visage de ses mains crispées.</p>
+
+<p>Quant à Lapierre, cette sanglante flagellation
+lui causa un mouvement de rage.</p>
+
+<p>Il parut sur le point d'éclater.</p>
+
+<p>Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme
+de reptile.</p>
+
+<p>Redoutant par-dessus tout une scène où il n'avait
+rien à gagner, et craignant que le desespoir
+de Laure ne la porta à tout confier à sa mère, il
+avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa
+victime, et répliqua d'une voix doucereuse:</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux! ma belle fiancée, la colère vous
+égare et vous fait dire des choses que votre coeur
+ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos insinuations
+et ma conscience est trop nette sous ce
+rapport, pour que je m'offense sérieusement de
+propos dictés par un dépit excessif. Laissez-moi
+vous dire seulement, mademoiselle, que votre père
+eût parlé tout autrement que vous ne le faites, et
+qu'il n'eût pas récompensé par des injures les services
+que j'ai pu lui rendre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous faites payer trop cher ces prétendus
+services, pour avoir le droit de les rappeler,
+interrompit Laure avec amertume... Et encore,
+ajouta-t-elle. Dieu seul sait...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction,
+que je poursuis auprès de la fille l'oeuvre
+commencée avec le père...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez pas dire si vrai! murmura la
+jeune créole.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu seul sait, reprit sans s'émouvoir l'ex-fournisseur,
+que mon mariage avec vous n'a toujours
+été, dans ma pensée, qu'un premier pas vers
+la grande oeuvre de réparation que j'ai promis solennellement
+d'accomplir au chevet du colonel Privat
+mourant. Cette dot que vous me reprochez; si
+injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille, à
+quoi elle est destinée?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais que trop.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le savez pas du tout, au contraire.</p>
+
+<p>Eh bien! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle&mdash;environ
+deux cent mille piastres&mdash;passera
+presque toute entière à restituer les sommes
+subrepticement empruntées par votre père à
+la caisse de l'armée; cette misérable fortune devant
+laquelle vous m'accusez de ramper, je m'en
+dessaisirai aussitôt, après notre mariage pour la
+rendre à qui elle appartient, pour enlever de la
+croix d'honneur de mon malheureux ami, le colonel
+Privat, la tache d'ignominie qui la souille...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, mademoiselle, la mine que j'exploite;
+voilà l'industrie que je pratique!</p>
+
+<p>Et Lapierre, en prononçant ces mots, avait un
+accent si irrésistible de noble franchise, que la
+pauvre Laure abaissa lentement sa paupière brûlante,
+et qu'une soudaine réflexion traversa son
+cerveau endolori:</p>
+
+<p>&mdash;S'il disait vrai!</p>
+
+<p>Lapierre lut au vol cette pensée sur le front de
+la jeune fille.</p>
+
+<p>Il reprit gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi! si
+vous en avez le coeur: je n'en continuerai pas
+moins à remplir la mission sacrée que je me suis
+imposée.</p>
+
+<p>&mdash;Ni les menaces de votre adorateur Champfort,
+ni vos insinuations malveillantes ne me feront
+fléchir, ne me détourneront de la route que
+je poursuis&mdash;route qui aboutit à la réhabilitation
+de mon pauvre ami, le colonel Privat.</p>
+
+<p>&mdash;Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille,
+que vos froideurs et vos dédains ne changent&mdash;en
+une heure de colère&mdash;ma mission de salut en mission
+de vengeance. Ce jour-là, je serai inflexible,
+et ni le pouvoir magique de votre beauté, ni vos
+supplications, ni vos larmes n'empêcheront le déshonneur
+de s'abattre sur votre maison.</p>
+
+<p>Laure était émue.</p>
+
+<p>Un violent combat se livrait en elle-même depuis
+quelques instants.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle se leva et, tendant sa main à
+Lapierre:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, si j'ai eu des torts vis-à-vis
+de vous, pardonnez-les-moi. Je veux vous croire,
+car il serait trop malheureux que mon obstination
+causât l'éternelle honte de ma famille.</p>
+
+<p>&mdash;Dites ce que vous exigez de moi: j'obéirai.</p>
+
+<p>Un éclair de triomphe passa dans les yeux de
+l'ex-fournisseur. Il saisit avec empressement la
+main de sa fiancée et, la portant respectueusement
+à ses lèvres, il dit en fléchissant le genou comme
+un preux chevalier qu'il n'était pas:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs
+n'a pas ici à commander, mais à implorer.</p>
+
+<p>&mdash;Implorez alors, répondit froidement Mlle Privat,
+mais faites vite, car cette scène m'épuise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mademoiselle, répliqua Lapierre en
+se levant, je m'estimerais heureux si vous daigniez
+vous montrer en compagnie un peu plus bienveillante
+à mon égard.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai mon devoir de fiancée, monsieur.
+Après.</p>
+
+<p>&mdash;Après?... Ma foi, je ne vous cacherai pas que
+je tiens beaucoup à ce que votre cousin ne vienne
+plus jouer vis-à-vis de vous le rôle de protecteur,
+ou plutôt celui de vengeur&mdash;comme si vous étiez
+une victime et moi un bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est affaire entre vous et lui. Quant à moi,
+je n'ai jamais dit à mon cousin un seul mot de
+nature à, lui laisser supposer que je fusse forcée,
+d'une façon quelconque, de vous épouser.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, ce jeune homme vous aime...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... il ne vous l'a jamais dit?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, sa manière d'agir vis-à-vis de vous
+a dû vous le prouver?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout le contraire. Mon cousin a toujours
+été très réservé&mdash;plus que cela, très froid
+avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comment expliquer sa conduite d'aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucune explication à donner.</p>
+
+<p>Lapierre réfléchit une demi-minute, puis se levant:</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mademoiselle, je vous remercie de
+votre condescendance. Ne pouvant vous prier de
+fermer la bouche à mon insulteur de tantôt, je me
+chargerai moi-même de cette besogne en temps et
+lieu.... Je tâcherai de lui faire rentrer son rôle de
+vengeur.</p>
+
+<p>Laure s'était levée à son tour, et se disposait à
+quitter le salon. Au moment de franchir la porte,
+elle entendit la dernière phrase de Lapierre.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta et répondit d'une voix grave:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lapierre, si j'ai besoin d'être vengée,
+ce ne sera ni par mon cousin Champfort, ni par
+d'autres... Mon vengeur, ce sera Dieu!</p>
+
+<p>Et s'inclinant froidement, elle se dirigea vers la
+salle à manger, où se trouvaient réunis les hôtes
+de la maison.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XV</h3>
+
+<h3 class="sub">Louise</h3>
+
+<p>Pendant que s'accomplissait les divers événements
+que nous venons de rapporter, une scène
+d'un tout autre genre se passait à Québec, dans
+une modeste mansarde de Saint-Roch.</p>
+
+<p>Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intérêts et de passions
+contraires aux prises, et les acteurs sont
+bien autres qu'un fiancé forçant impitoyablement
+la main à sa future...</p>
+
+<p>Nous y voyons, au contraire, une belle et douce
+jeune fille de vingt à vingt-deux ans, un peu pâle,
+un peu triste, travaillant avec ardeur à un ouvrage
+de broderie, près d'une fenêtre que protège contre
+l'aveuglante lumière du soleil un blanc rideau
+de mousseline...</p>
+
+<p>C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde
+de Saint-Roch, quelque part dans la rue
+Saint-Valier&mdash;comme l'indique le pittoresque
+amoncellement de rochers, couronnés de vieux
+remparts percés d'embrasures, qui ferme l'horizon
+du sud, en face de la fenêtre.</p>
+
+<p>Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la
+riche héritière.</p>
+
+<p>La pièce est petite, basse et mal éclairée; l'ameublement,
+qui semble avoir connu des jours
+meilleurs, porte les traces évidentes d'un long
+usage et de plusieurs pérégrinations...</p>
+
+<p>Mais, comme tout y est à sa place!... comme
+tout est propre, luisant, soigné!... qu'elle est
+donc blanche la couverture qui orne le petit lit
+virginal, dressé tout au fond de l'appartement, et
+combien semble moelleux le tapis d'un chelin qui
+cache tout entier le parquet!</p>
+
+<p>C'est que nous sommes ici dans la chambre particulière,
+dans le <i>sanctus sanctum</i> de cette jolie
+jeune fille qui manie si prestement son aiguille,
+près de la fenêtre.</p>
+
+<p>Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de
+fauvette ou d'hirondelle plus chaud, plus douillet,
+plus charmant que cela?</p>
+
+<p>Au moment où pénètre notre regard profane
+dans ce coquet pigeonnier, il est environ quatre
+heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>C'est le jour môme de notre excursion à la Canardière
+et le lendemain de la fameuse réunion d'étudiants.</p>
+
+<p>La maîtresse du petit logis, debout avec l'aube
+et fatiguée par un travail incessant et monotone,
+lève de temps en temps sa bête blonde, jette un regard
+distrait par la fenêtre, puis laisse tomber
+son menton dans sa main et rêve...</p>
+
+<p>L'aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les
+dessins de la toile; mais elle s'arrête de nouveau
+au bout de quelques minutes... la tête blonde se relève;
+le regard distrait traverse encore la mousseline
+transparente pour aller se perdre sur les sombres
+remparts...</p>
+
+<p>Et puis, l'infatigable aiguille se remet à l'oeuvre.</p>
+
+<p>Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait
+bien interrompre tout-à-fait son travail; mais, de
+toute évidence aussi, quelque raison puissante l'en
+empêche et l'aiguillonne.</p>
+
+<p>La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses
+de triomphe et de défaillance, jusqu'à ce
+qu'un bruit cadencé de pas sur le trottoir d'en face
+arrête enfin net la terrible aiguille.</p>
+
+<p>L'ouvrage est brusquement déposé sur un petit
+guéridon, et la jeune brodeuse, se haussant sur ses
+mignons pieds, regarde avec anxiété dans la rue.</p>
+
+<p>Apparemment qu'elle voit ce qu'elle désirait
+voir, car aussitôt, frappant joyeusement ses mains
+l'une contre l'autre, elle abandonne vivement la
+fenêtre et court à la porte de sa chambre.</p>
+
+<p>Un instant après, un bruit de clef jouant dans
+une serrure se fait entendre, puis l'escalier est
+ébranlé par des pieds agiles qui l'escaladent quatre
+à quatre, et, finalement, un jeune homme tout essoufflé
+arrive comme une bombe dans la chambre,
+pour être reçu entre les bras de notre jolie travailleuse.</p>
+
+<p>Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon
+d'effleurer l'esprit, que ce mortel privilégié
+n'était autre que notre vieille connaissance d'hier,
+le <i>petit Caboulot</i>, et la belle jeune fille de la
+mansarde, sa soeur <i>Louise</i>, l'ex-fiancée du Roi
+des Étudiants!</p>
+
+<p>Là, Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui
+avait annoncé qu'il possédait un grand secret la
+concernant, mais qu'il ne lui en ferait part qu'après
+son cours, à quatre heures, alors, que leur
+père serait absent.</p>
+
+<p>Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque
+temps, et voilà pourquoi nous avons vu Louise
+oublier sa broderie pour regarder par la fenêtre
+ou se demander quel pouvait bien être ce <i>grand
+secret</i>, de monsieur son frère.</p>
+
+<p>Maintenant, par quelle succession d'événements
+singuliers et quelles vicissitudes du sort avaient-ils
+passé, pour que nous les retrouvions dans un
+modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec,
+après les avoir laissés là-bas, sur le Richelieu,
+dans une situation plus qu'aisée?</p>
+
+<p>C'est ce que nous allons raconter en quelques
+mots.</p>
+
+<p>On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la
+déportation à Kingston de son rival Després, voulut
+se conduire en conquérant et obtenir des parents
+de Louise la main de leur fille.</p>
+
+<p>Ceux-ci refusèrent net.</p>
+
+<p>Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune
+homme comme un aimable compagnon et un gai
+convive; mais, outre que depuis il avait tenté
+d'enlever leur fille de force, deux autres raisons
+leur faisaient un devoir de résister à sa demande.</p>
+
+<p>C'était d'abord l'engagement pris avec le sauveur
+de leur fille. Després&mdash;engagement d'honneur
+dont ils ne se croyaient pas déliés par le malheur
+arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la
+conduite ignoble de Lapierre dans toute cette affaire
+de duel et de procès avait soulevé contre lui
+l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient
+pour pour gendre d'un homme ayant sur la
+conscience d'aussi lâches agissements.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur
+détermination bien arrêtée.</p>
+
+<p>Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut
+inutile.</p>
+
+<p>Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit
+pas de recourir, pour se venger, à un moyen
+révoltant: il calomnia publiquement Louise et répandit
+sur son compte les bruits les plus compromettants.</p>
+
+<p>Puis, content de son oeuvre, il détala au plus vite
+et se réfugia aux États-Unis.</p>
+
+<p>Mais il laissait derrière lui la semence maudite
+qu'il avait jetée parmi les populations cancanières
+des petites paroisses environnantes, et cette semence
+germa avec une effrayante rapidité.</p>
+
+<p>La position ne tarda pas à devenir intolérable
+pour la famille Gaboury&mdash;on a vu ailleurs que
+c'était son nom&mdash;et elle dut vendre ses propriétés,
+puis s'en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu,
+où chacun de ses membres était né.</p>
+
+<p>Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa
+folle passion par la lâcheté de son ravisseur, avait
+la première, demandé ce déplacement.</p>
+
+<p>Ce fut à Québec que l'on décida de se rendre&mdash;autant
+pour mettre le plus de distance possible entre
+la nouvelle et l'ancienne résidence, que pour
+permettre au petit Georges de continuer plus facilement
+ses études.</p>
+
+<p>Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à
+peine de tarir la source de celles versées par cette
+famille éprouvée, qu'une nouvelle calamité s'abattit
+sur elle et que les pleurs reparurent.</p>
+
+<p>Madame Gaboury, minée par le chagrin et la
+maladie, succomba six mois après avoir quitté s'a
+place natale.</p>
+
+<p>Ce fut un grand deuil.</p>
+
+<p>Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais.
+La malheureuse jeune fille s'imagina, non sans une
+apparence de raison, qu'elle était pour beaucoup
+dans ce fatal événement, et cette funeste conviction
+s'enracina tellement dans son esprit, qu'elle y
+étendit un sombre voile de mélancolie, que la main
+bienfaisante du temps ne put jamais déchirer complètement.</p>
+
+<p>Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables
+de toute situation de ce genre, Georges entra
+à l'Université, et les revenus se trouvèrent insuffisants
+pour un tel surcroît de dépense...</p>
+
+<p>Le père Gaboury, encore alerte pour son âge,
+paya bravement de sa personne, en se faisant petit
+employé d'une maison de commerce.</p>
+
+<p>Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de
+réparer ses torts involontaires envers sa famille,
+elle se mit résolument à l'oeuvre et devint une ouvrière
+en broderie des plus courues.</p>
+
+<p>L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait
+courbée sur son travail.</p>
+
+<p>Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements,
+Georges put continuer, insoucieux, ses études
+médicales.</p>
+
+<p>On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices
+nécessaires, que l'enfant ne fit que soupçonner
+la vérité, sans jamais la découvrir toute
+entière.</p>
+
+<p>Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement
+d'apprendre l'art de guérir, aux prix des fatigues
+de son vieux père et des sueurs de sa pauvre soeur.</p>
+
+<p>Voilà où en étaient les choses au moment où
+nous renouons connaissance avec cette estimable
+famille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XVI</h3>
+
+<h3>Le Frère et la Soeur</h3>
+
+<p>Après maintes accolades et une prodigieuse
+quantité de baisers sonores, le Caboulot s'arrêta
+enfin pour reprendre haleine.</p>
+
+<p>Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea
+vers le guéridon pour y déposer un peu plus soigneusement
+un cahier de notes qu'il avait à la
+main.</p>
+
+<p>Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l'ouvrage
+de broderie oublié par sa soeur. Il s'en empara,
+et l'examinant avec une attention comique:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, ma grande soeur, s'écria-t-il, aurais
+tu, par hasard, l'intention de te marier?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette question? fit Louise, en s'efforçant
+de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, tonnerre d'une pipe, voici un jupon
+qui sent le <i>matrimonium</i> à plein nez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le vilain garçon qui fouille dans les ouvrages
+de femmes!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, hum!... mademoiselle ma soeur,
+vous m'avez toujours soutenu que vous ne travailliez
+pas pour les autres, et qu'à moins de prévisions
+matrimoniales très... très prudentes...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Cette robe de baptême ne vous est pas destinée.</p>
+
+<p>&mdash;Curieux, va! Es-tu bien sûr, au moins, que
+ce soit une robe de baptême?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ça m'en a tout l'air... Au reste, c'est
+peut-être une jaquette pour ta poupée, petite
+soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que je ne <i>catine</i> plus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est une robe de baptême, puisque ça
+ne peut être que ceci ou cela. Sors-moi un peu de
+ce dilemme-là.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas fait ma rhétorique, et j'aime mieux
+rester entre les pattes de ton terrible dilemme, que
+d'en sortir pour me faire quereller.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! voilà enfin un aveu... Ainsi, il est
+établi, irréfutablement établi que Mlle Gaboury
+s'est fait couturière pour entretenir à l'Université
+son flandrin de frère...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pas du tout: j'ai des moments de loisir,
+des heures d'ennui... je les utilise, je m'amuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... <i>va-t-en voir s'ils viennent...</i> Ce
+n'est pas à moi que l'on fait avaler de pareilles
+couleuvres.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te dis...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis rien, ne dis rien: tu t'enferrerais davantage.
+Je sais à quoi m'en tenir. Mon père et
+toi, vous suez le sang pour amarrer les deux bouts,
+et c'est moi qui en suis la cause: voilà l'affaire
+tirée au net.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Louise, ma grande soeur, ce n'est pas bien,
+ça!... Je ne veux pas t'en dire plus long aujourd'hui...
+Et, tiens&mdash;comme je n'ai pas de rancune,
+moi&mdash;je vais te punir immédiatement en t'annonçant
+une nouvelle qui va probablement te causer
+une certaine émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... ce grand secret que tu tiens en réserve
+depuis ce matin?...</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Te doutes-tu un peu de quoi il
+s'agit?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, non... à moins que tu n'aies eu des nouvelles de... <i>lui</i>.</p>
+
+<p>Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement
+son frère.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai, ma soeur, répondit gravement le Caboulot.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as des nouvelles de Gustave?... tu sais où
+il est? demanda vivement la jeune fille, qui devint
+pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que cela: je l'ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, à Québec?</p>
+
+<p>&mdash;A l'Université, où il est étudiant en médecine,
+comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>Et Louise, étourdie par cette nouvelle imprévue,
+se laissa tomber sur un siège.</p>
+
+<p>Depuis six ans que Gustave Lenoir&mdash;il portait
+son vrai nom à cette époque&mdash;était allé subir, au
+pénitencier de Kingston, la condamnation que lui
+avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle
+de lui n'était parvenue au Canada.</p>
+
+<p>On s'était répété vaguement que le malheureux
+jeune homme, après s'être sorti de prison, avait
+traversé la frontière et s'était lancé tête baissée
+dans le formidable tourbillon de la guerre américaine.
+Mais, à part ce maigre renseignement, on
+ignorait absolument ce qu'il était devenu. Et le
+père de Gustave lui-même, questionné à ce sujet,
+déclarait ne rien savoir sur le compte de son fils.</p>
+
+<p>De sorte que toutes les connaissances du jeune
+Lenoir avaient fini par le croire mort, tué sans
+doute&mdash;comme tant de ses compatriotes&mdash;dans
+une de ces épouvantables boucheries de la guerre
+de sécession.</p>
+
+<p>&mdash;Louise seule, ou à peu près, persistait à espérer...
+Son coeur, revenu tout entier aux chastes élans du
+premier amour, se refusait à accepter l'idée d'une
+séparation éternelle... Quelque chose lui disait
+qu'elle reverrait Gustave et que, régénérée par
+l'expiation, elle pourrait arracher de l'âme endolorie
+du jeune homme le dard que sa trahison y
+avait planté.</p>
+
+<p>Pourtant, jusqu'à ce jour, rien n'était venu donner
+raison à cette voix intérieure, et, si tenace que
+fût l'espérance, de la pauvre fille, elle subsistait
+malgré elle la froide influence de la désillusion.</p>
+
+<p>Et voilà que tout à coup, sans préparation, elle
+apprenait, que, non-seulement Gustave était vivant,
+mais encore qu'il était à Québec et que son
+frère l'avait vu!...</p>
+
+<p>On conçoit donc l'émotion indescriptible qui
+s'empara d'elle.</p>
+
+<p>Après une minute d'un silence anxieux, que le
+Caboulot respecta, Louise reprit, d'une voix
+tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu l'as vu?</p>
+
+<p>&mdash;Comme je te vois.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu lui as parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux mois que je lui parle tous les jours
+sans le connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc bien changé?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour ça, c'est plus que je ne puis dire:
+j'étais si jeune quand il venait chez nous, là-bas,
+que je n'ai guère fait attention à ses traits. Tout
+ce que je sais, c'est qu'il a beaucoup vieilli et que
+je ne l'aurais certes pas reconnu, sans l'histoire
+qu'il nous a contée.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle histoire?</p>
+
+<p>Le Caboulot hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;Dis, insista Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux tout savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant
+fermée.</p>
+
+<p>La jeune fille s'approcha de son frère, puis lui
+prenant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te
+trompes: la blessure dont tu parles saigne toujours.</p>
+
+<p>Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! fit-il, tu aimerais encore, cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, je l'aime! répondit Louise
+avec explosion.</p>
+
+<p>&mdash;Même après ce qu'il a fait?</p>
+
+<p>&mdash;Surtout après ce qu'il a fait, repartit avec
+force la jeune fille. S'il n'eût pas souffert à cause
+de moi, peut-être l'aurais-je oublié à jamais!...</p>
+
+<p>Le Caboulot paraissait ahuri.</p>
+
+<p>Il regardait sa soeur avec des yeux hagards.</p>
+
+<p>Tout à coup, un souvenir lui traversa la tête, et
+il lui fut impossible de se contenir plus longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma soeur, s'écria-t-il, aime-le si tu
+veux, mais ce n'en est pas moins un fier misérable.</p>
+
+<p>&mdash;Un misérable?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, un misérable, un gredin, un gibier
+de potence, tout ce que tu voudras! glapit le
+Caboulot exaspéré.</p>
+
+<p>Et, comme Louise paraissait altérée, l'enfant reprit
+doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, ma chère soeur, je lui aurais peut-être
+pardonné le mal qu'il t'a fait, s'il eût montré du
+repentir... mais, loin de là, le brigand cherche à
+faire d'autres victimes, et, pas plus tard que la
+nuit dernière. Gustave nous racontait...</p>
+
+<p>&mdash;Gustave? interrompit Louise avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Gustave.</p>
+
+<p>&mdash;Gustave Lenoir?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! tonnerre d'une pipe, quel autre Gustave
+veux-tu que ce soit?...</p>
+
+<p>Et le Caboulot regarda sa soeur avec des yeux
+tout écarquillés.</p>
+
+<p>Louise respira.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc celui que tu appelles misérable
+et qui cherche encore à faire des victimes? demanda-t-elle,
+la gorge serrée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je te le dis depuis une heure, gronda le
+Caboulot: cette bête féroce, qui mord et déchire
+ceux qui lui font du bien, c'est Lapierre!</p>
+
+<p>&mdash;Lapierre! exclama la jeune fille, serait-il
+donc à Québec, lui aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y est que trop, le brigand... Plût au ciel
+qu'il fût encore à canailler aux États-Unis, puisque
+ma pauvre soeur a la coupable faiblesse d'aimer
+un monstre semblable!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas lui que j'aime! se récria vivement
+Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?... Ah!... Mais qui donc aimes-tu,
+alors?... Dis vite, petite soeur..., Oh! si c'était!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est lui... c'est Gustave! Tu aurais dû
+le comprendre de suite.</p>
+
+<p>Le Caboulot ne répondit pas. Il sauta au cou
+de sa soeur et la couvrit de baisers.</p>
+
+<p>Il avait la pensée tellement occupée de Lapierre,
+depuis le matin, qu'il avait cru que Louise voulait
+faire allusion à ce dernier, en parlant de blessure
+encore saignante.</p>
+
+<p>De là le quiproquo et l'indignation en pure perte
+de notre bouillant ami le Caboulot.</p>
+
+<p>Rassuré tout à fait, le petit étudiant devint calme
+et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Louise, tu m'as fait une fière peur, et la
+bile m'en a frémi dans sa vésicule!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Georges, il n'y a rien à craindre de
+ce côté-là, répondit la jeune fille. Je méprise ce
+Lapierre depuis le jour où j'ai appris sa lâche conduite
+dans la terrible nuit du duel.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en fallait, pas plus, assurément... Mais
+combien tu le mépriserais davantage, su tu avais
+entendu Després... pardon, Gustave...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dis-tu Després?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le nom que porte Gustave depuis... depuis
+qu'il a été. au pénitencier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, murmura Louise... Il ne veut plus
+porter un nom qui lui rappelle tant d'amers souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ma soeur... Je disais donc que si tu
+avais entendu Gustave, la nuit dernière, nous raconter
+toutes les infamies de ce brigand de Lapierre,
+tant au Canada qu'aux États-Unis, ce ne
+serait plus du mépris que tu éprouverais pour lui,
+mais de l'indignation et du dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu? s'écria Louise...
+Voyons, mon cher Georges, raconte-moi tout
+cela minutieusement et n'oublie rien, surtout, de
+ce qui concerne ce pauvre Gustave... J'ai été bien
+coupable envers lui, et s'il était en mon pouvoir
+d'adoucir un peu l'amertume de ses souvenirs, je
+le ferais au prix des plus grands sacrifices.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai
+pas un mot, car, moi aussi, je veux t'aider à ramener
+l'espérance et le pardon dans le coeur de
+mon pauvre ami Gustave.</p>
+
+<p>Et le Caboulot fit à sa soeur le récit détaillé de
+tout ce qu'avaient révélé, la nuit précédente,
+Champfort et Després. Il n'omit pas l'engagement
+solennel pris par le Roi des Étudiants de démasquer
+Lapierre et de venger d'un seul coup toutes
+les dupes de ce chenapan.</p>
+
+<p>Puis, lorsqu'il eut terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Ma, soeur, dit-il, nous avons notre coup d'épaule
+à donner dans cette oeuvre solennelle de justice
+rétributive... J'ai compté sur toi: me suis-je
+trompé?</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, répondit gravement Louise, Dieu
+défend la vengeance, mais il ordonne la charité.
+Or, c'est de la charité que d'empêcher une malheureuse
+jeune fille d'être sacrifiée à un monstre pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai mon devoir: je vous aiderai!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma soeur, répondit le Caboulot: à
+cette condition, Gustave pardonnera peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu le veuille! soupira la jeune fille.</p>
+
+<p>Le Caboulot se leva.</p>
+
+<p>Sa figure rayonnait.</p>
+
+<p>&mdash;A l'oeuvre, maintenant! dit-il. Le citoyen
+Lapierre n'a qu'à bien se tenir.</p>
+
+<p>Le frère et la soeur se séparèrent.</p>
+
+<p>Six heures sonnaient à l'horloge de la cuisine et
+le père Gaboury rentrait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XVII</h3>
+
+<h3 class="sub">Le Roi des Étudiants entre en campagne</h3>
+
+<p>Gustave Després&mdash;nous voulons lui conserver ce
+nom sous lequel il était connu à l'Université&mdash;Gustave
+Després, disons-nous, occupait, rue Saint-Georges,
+un appartement confortable, composé de
+deux pièces.</p>
+
+<p>L'une de ces pièces, bien éclairée et presque spacieuse,
+donnait, sur la rue et cumulait les attributions
+de cabinet de travail, de salon et de laboratoire
+chimique.</p>
+
+<p>C'était une sorte de pandémonium où il y avait
+un peu de tout.</p>
+
+<p>Les crânes grimaçants y coudoyaient sans façon
+les fioles de médicaments; les tibias et les fémurs,
+épars et disparates, se prélassaient philosophiquement
+sur les meubles; un atlas d'anatomie,
+tout ouvert et peu soucieux de la crudité de ses
+planches, reposait cyniquement sur un volume de
+poésie d'Alfred de Musset... et la grande table,
+dressée au milieu de la pièce, ne se faisait pas
+scrupule de marier, dans le plus charmant des désordres,
+livre» de médecine et romans, scalpels et
+pipes, tabac et journaux, os humains et cornues
+de verre!...</p>
+
+<p>Ajoutez à tout cela une bibliothèque adossée à
+la muraille, dans un coin, un canapé, deux chaises,
+un joli hamac havanais suspendu aux solives
+du plafond, et un petit poêle de fonte, en forme de
+pyramide, à deux pas de la table... puis faites-vous
+un peu l'idée du chaos que ça devait être...</p>
+
+<p>Cependant, le Roi des Étudiants se plaisait au
+milieu de ce désordre artistique. Il aimait à embrasser
+d'un coup d'oeil, pèle-mêle et heurtées,
+toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble...
+Sa puissante imagination y puisait des éléments
+de rêverie et s'y repaissait, comme le fait le
+gourmet à la vue d'une table abondamment servie.</p>
+
+<p>La seconde pièce, plus petite et située en arrière,
+servait de chambre à coucher. Il est inutile
+pour nous d'y pénétrer et d'en faire la description.</p>
+
+<p>Passons donc.</p>
+
+<p>Comme on le voit, le logement de notre ami
+Després ne manquait pas d'un certain luxe; et,
+pour un carabin surtout, il pouvait presque passer
+pour somptueux.</p>
+
+<p>C'est que le Roi des Étudiants n'était plus ce
+jeune homme riche seulement d'illusions que nous
+avons connu à Saint-Monat. Un de ses oncles, célibataires,
+avait eu, deux années auparavant, le
+bon esprit de coucher Gustave sur son testament,
+et la non moins bonne idée de partir pour un monde
+meilleur.</p>
+
+<p>Or, ce respectable vieux garçon laissait après
+lui, outre les regrets de rigueur, une petite fortune
+assez rondelette, que Després empocha sans se faire
+prier le moins du monde.</p>
+
+<p>Et voilà comment il se faisait que le Roi des
+Étudiants pouvait loger sous des lambris décents,
+et tenir tête aux exigences de la haute dignité
+dont l'avait revêtu ses confrères.</p>
+
+<p>Le 22 juin de l'année 186..., juste au lendemain
+de la scène à laquelle nous venons d'assister entre
+le Caboulot et sa soeur, Gustave Després fumait sa
+pipe, nonchalamment étendu dans son hamac.</p>
+
+<p>Il était environ trois heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants venait de rentrer du cours,
+et, à moitié perdu dans un nuage de fumée, il paraissait
+réfléchir profondément.</p>
+
+<p>Quelques heures auparavant, il avait eu avec
+Champfort une longue conférence, qui s'était terminée
+par le dialogue suivant:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu'il aille ce soir
+à la Folie-Privat?</p>
+
+<p>&mdash;Edmond, qui l'a vu tout à l'heure, doit remettre
+à ma tante une lettre de Lapierre, dans laquelle
+il s'excuse de ne pouvoir se rendre aujourd'hui
+à la Canardière.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà qui ne laisse aucun doute. Dans
+ce cas, je vais commencer de suite mes petites combinaisons.</p>
+
+<p>Il n'est que temps, mon cher Després, car le pouvoir
+de ce coquin s'affermit de jour en jour.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! laisse-moi faire: nous avons encore
+quatre grandes journées devant nous, et c'est plus
+qu'il m'en faut pour charger la mine qui fera tout
+sauter.</p>
+
+<p>&mdash;Que comptes-tu faire à ton entrée en campagne?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas grand'chose, mon cher. Je compte
+aller tout bonnement me promener à la Canardière.
+Ta tante possède un fort joli parc, et j'ai l'intention
+d'y aller herboriser.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends... et, tout en herborisant,
+tu feras nos petites affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, mon cher. Tu peux t'en rapporter à moi:
+une fois dans le coeur de la place, je
+mènerai rondement les choses. Ce n'est pas pour
+rien que je suis allé jusqu'aux États-Unis relancer
+le misérable qui m'a envoyé au pénitencier; ce
+n'est pas pour rien, non plus, que j'attends
+depuis de longues années le moment où je pourrai
+broyer cette canaille sous mon talon...</p>
+
+<p>&mdash;L'heure approche; elle va sonner... le Roi des
+Étudiants entre en campagne!</p>
+
+<p>&mdash;Vive le Roi des Étudiants! avait dit Champfort,
+en prenant congé.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, avait répondu Després. Il y aura
+probablement du nouveau.</p>
+
+<p>Et Champfort était parti, laissant Després débrouiller
+seul les fils de sa trame.</p>
+
+<p>Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait
+dans son hamac, en suivant d'un regard distrait
+les capricieuses ondulations des petites colonnes
+de fumée qui s'échappait de ses lèvres, lorsque
+soudain, un coup de sonnette retentit.</p>
+
+<p>Gustave sauta à terre et murmura:</p>
+
+<p>«C'est lui; il est exact.»</p>
+
+<p>Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées;
+quand on frappa à la porte et que la figure sympathique
+d'Edmond Privat se montra dans l'encadrement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, voilà qui s'appelle répondre
+gentiment à une invitation, s'écria Després en secouant
+la main du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté ne pourra donc pas, dire, comme
+Louis XIV, qu'elle a failli attendre, répondit
+Edmond en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma Majesté n'y regarde pas de si près,
+et n'est pas aussi exigeante que le Roi-Soleil. Elle
+s'accommode fort bien de l'empressement amical
+de ses fidèles sujets de l'Université-Laval.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, sire, mettez mon amitié à contribution,
+repartit Edmond, en s'inclinant avec un
+respect comique.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté m'a dépêché une estafette, armée
+d'un billet, m'invitant à transporter ma rutilante
+personne ici. Je suis accouru. Que veut le
+Roi des Étudiants?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il veut?... Je vais te le dire, Prends
+un siège, <i>Cinna</i>, et assieds-toi.</p>
+
+<p>L'étudiant en droit s'installa dans un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Edmond, reprit Després d'une voix
+grave, j'ai à te parler de choses infiniment sérieuses,
+et j'ai besoin, avant d'entamer un sujet d'une
+aussi grande importance, que tu me dises sincèrement
+si tu aimes un peu cette vieille <i>culotte de
+peau</i>, qui s'appelle Gustave Després.</p>
+
+<p>Edmond regarda son ami avec des yeux étonnés,
+puis se levant d'un bond et lui prenant les
+mains:</p>
+
+<p>&mdash;Si je t'aime! si je t'aime!... s'écria-t-il. Mais,
+en vérité, mon pauvre Gustave, en douterais-tu,
+par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je te crois. Merci... avec de braves
+coeurs comme toi, on peut tout entreprendre et il
+faut jouer cartes sur table.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? demanda Edmond, et pourquoi
+ces airs solennels?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, mon cher, que je veux empêcher un crime
+abominable de se consommer et un bandit
+d'entrer de force dans une famille respectable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... qu'ai-je à voir dans cette affaire et
+comment puis-je t'être utile?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tout à y voir et tu dois m'aider, car la
+famille dont je parle est la tienne et le bandit qui
+cherche à s'y introduire se nomme Joseph Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écria le jeune Privat, mon futur
+beau-frère?...</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu dis...</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est une horrible canaille, indigne de dénouer
+les cordons des souliers de ta soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, d'où sais-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je possède tous les secrets de ce garnement et
+j'ai en ma possession assez de preuves pour le confondre
+de la façon la plus évidente...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité?... Mais alors, ma pauvre soeur est
+donc victime de quelque horrible machination?</p>
+
+<p>&mdash;Mlle Privat est en effet si bien enchevêtrée
+dans le réseau de mensonges tissé autour d'elle par
+Lapierre, qu'elle ne peut s'échapper et qu'elle
+marche fatalement au sacrifice, croyant laver de
+la mémoire de son père une souillure imaginaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends maintenant ses tristesses
+incompréhensibles et la demi confidence qu'elle m'a
+faite un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle confidence?</p>
+
+<p>Edmond raconta à Després la scène du parc que
+l'on sait. Puis, quand il eut fini:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis ce jour, ajouta-t-il, j'ai compris qu'il
+y avait un secret terrible entre ma soeur et son
+fiancé... mais lequel!... C'est ce que je n'ai jamais
+pu deviner.</p>
+
+<p>&mdash;Ce secret, mon cher, je te l'expliquerai en
+temps et lieu. Pour aujourd'hui, contente-toi de
+prendre ma parole et de savoir que ce secret est
+une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta
+soeur à l'épouser et à lui apporter surtout une dot
+considérable.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'infâme!... s'écria le frère de Laure, en
+serrant les poings... mais je ne souffrirai pas cela,
+moi, et dussé-je le tuer sur les marches de l'autel...</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais moyen, mon cher. La violence ne
+fait jamais de bonne besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire alors? je ne peux pourtant pas laisser
+cette pauvre Laure donner tête baissée dans un
+pareil traquenard.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire?... Me laisser agir et suivre mes instructions.
+Cet homme m'appartient, Edmond. Il
+y a six ans que je le guette et que je m'apprête à
+venger la perte de mon bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'a-t-il donc fait? demanda naïvement le
+jeune étudiant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il m'a fait? rugit Després... Il m'a volé
+ma fiancée, puis, après s'être battu en duel contre
+moi, m'a dénoncé aux autorités, qui, elles, m'ont
+envoyé au pénitencier de Kingston...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qu'il m'a fait!</p>
+
+<p>Il se fit un silence.</p>
+
+<p>Edmond Privat attendait, que le calme fut revenu
+sur la figure sombre de Després. Enfin, il tendit
+à son camarade sa main finement gantée:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court
+ma soeur m'épouvante... je m'en rapporte à toi
+pour l'éloigner de sa tête... Mais, de grâce, ne perdons
+pas de temps et suis-moi au cottage. Nous
+tâcherons d'ouvrir les yeux de cette malheureuse
+enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, j'allais te proposer cette petite promenade.
+J'ai besoin en effet de voir Mlle Privat,
+mais je dois lui parler à elle seule. La chose est-elle
+possible?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! à la maison, ce n'est guère praticable.</p>
+
+<p>&mdash;Ne peux-tu la prier d'aller faire un tour dans
+le parc avec toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, oui: c'est très facile.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois dans le parc, tu me feras l'honneur de
+me présenter à elle et tu t'éloigneras un peu, de
+manière à nous permettre de converser librement.</p>
+
+<p>Le reste me regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma mère te verra pénétrer dans le parc.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout: j'entrerai sous le bois en faisant
+un détour, à distance du cottage.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, tout est, pour le mieux: partons.</p>
+
+<p>&mdash;Une minute. Lapierre ne viendra pas chez
+vous aujourd'hui, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis certain que non. Il a une affaire importante
+à régler; m'a-t-il dit, et j'apporte une
+lettre de lui à ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Maintenant un dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Parle.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi ta parole d'honneur de ne pas
+souffler mot à personne de la conversation que
+nous venons d'avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même à ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Pas même à ta mère.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu le veux, je te la donne.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette
+et je te suis. As-tu ta voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle est à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; nous serons rendus là-bas avant
+cinq heures.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, il n'est que quatre.</p>
+
+<p>Després, qui avait fini sa toilette, rejoignit son
+camarade, et une minute après tous deux roulaient
+à grand fracas vers la Canardière.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants entrait en campagne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XVIII</h3>
+
+<h3 class="sub">Le premier pas</h3>
+
+<p>Depuis la conversation orageuse qu'elle avait
+eue avec son fiancé, Mlle Privat ne quittait guère
+sa chambre et ne se mêlait que très rarement aux
+autres membres de la famille.</p>
+
+<p>Frappée au coeur et courbée forcément sous une
+inexorable nécessité, elle voulait bien ne pas se
+plaindre, mais il lui était impossible de prendre
+part aux joies de ses compagnes plus heureuses
+qu'elle, et encore plus impossible de s'associer
+aux préparatifs que l'on faisait en vue de son mariage.</p>
+
+<p>C'était ainsi qu'elle vivait, isolée et mélancolique,
+tantôt retirée dans sa délicieuse chambrette,
+tantôt en tête-à-tête avec le grand piano du salon,
+pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements,
+tout était bruit, mouvement et branle-bas
+de fête.</p>
+
+<p>Dans le cours de la vie humaine, combien de fois
+le plaisir insoucieux ne s'ébat-il pas de la sorte
+tout à côté de la douleur ignorée!</p>
+
+<p>A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient
+au grand trot sur le chemin de la Canardière, la
+pauvre Laure, toujours triste et désespérée, se
+trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant
+son regard voilé sur la magnifique campagne qui
+avoisine Québec. A travers quelques éclaircies
+d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons
+d'un ruban grisâtre, la route qui conduit à
+Montmorency... De temps à autre, un magnifique
+équipage passait rapidement vis-à-vis ces percées
+de feuillages, pour disparaître en une seconde, se
+montrer de nouveau plus loin, puis s'évanouir encore.</p>
+
+<p>Laure regardait sans voir...</p>
+
+<p>Que lui importait le mouvement de ces foules en
+habits de fête, galopant joyeusement sur le chemin
+de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il
+pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait
+en face de sa jeune existence pouvait-elle lui
+offrir autre chose que des épines et des ornières!...</p>
+
+<p>Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants
+équipages, sans leur accorder plus qu'une attention
+distraite, lorsqu'un élégant phaéton, traîné
+par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta
+tout à coup vis-à-vis d'une éclaircie du parc
+et qu'un des deux jeunes gens qui en occupaient le
+siège sauta à terre, puis disparut entre les arbres.</p>
+
+<p>Laure devint toute pâle.</p>
+
+<p>Elle avait reconnu la voiture de son frère et se
+disait avec anxiété:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?...
+Pourvu que ce ne soit pas lui!...</p>
+
+<p>Puis se ravissant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.., ce ne peut être déjà mon persécuteur...
+et, d'ailleurs, il ne se serait pas venu dans
+la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas, ne serait
+pas descendu à l'entrée du parc.</p>
+
+<p>Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole.
+Toutefois, sa curiosité n'était pas satisfaite, et
+elle se remit à faire de nouvelles suppositions.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était Paul! se dit-elle.</p>
+
+<p>Et sa main se porta involontairement à son
+coeur.</p>
+
+<p>Depuis la scène de l'avant-veille et, surtout, depuis
+l'imprudent aveu fait par Lapierre relativement
+aux sentiments de l'étudiant en médecine,
+Laure était bien revenue de ses préventions contre
+son cousin. Plus que cela, elle se reprochait amèrement
+de ne l'avoir pas compris et d'avoir ainsi
+laissé passer le bonheur à côté d'elle, sans lui tendre
+la main... Et, maintenant, cet amour désintéressé
+et malheureux, ce sentiment chevaleresque
+qu'elle s'était appliquée à refouler&mdash;faute de le
+connaître&mdash;dans le coeur du fier jeune homme,
+pouvait-elle y songer?... pouvait-elle le lui offrir
+encore?...</p>
+
+<p>Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions,
+ne put empêcher une larme brûlante de
+couler sur sa joue enfiévrée.</p>
+
+<p>Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle
+Supposition.</p>
+
+<p>&mdash;Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il
+souffre, lui aussi, et ne veut pas augmenter sa
+souffrance en venant dans cette maison où le malheur
+s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme
+que j'ai vu disparaître dans le parc...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas.</p>
+
+<p>Le roulement d'une voiture se fit entendre dans
+l'avenue, et Laure, s'avançant la tête hors de sa
+fenêtre, put voir son frère sauter lestement sur les
+marches du péristyle et remettre les guides à un
+domestique.</p>
+
+<p>Alors, la jeune créole appela:</p>
+
+<p>&mdash;Edmond!</p>
+
+<p>Celui-ci releva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux te voir tout de suite, continua Laure.
+Peux-tu me donner deux minutes?</p>
+
+<p>&mdash;Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures,
+répondit l'étudiant, qui disparut sous la
+haute porte d'entrée.</p>
+
+
+<p>Un instant après, il était dans la chambre de sa
+soeur.</p>
+
+<p>La jeune créole embrassa, son frère, puis ouvrait
+la bouche pour lui poser une question facile à deviner,
+lorsqu'elle s'aperçut que l'étudiant, d'ordinaire
+pétulant et joyeux, était, ce jour-là, d'une
+gravité magistrale.</p>
+
+<p>Elle le regarda quelques secondes, puis changeant
+brusquement sa question:</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond?
+demanda-t-elle; qu'a-t-il pu t'arriver de si fâcheux
+pour que tu sois devenu comme cela tout morose?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire, ma
+bonne Laure, répondit l'étudiant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi cette figure de juge qui va
+prononcer une sentence de mort?</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je vraiment cette figure-là?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque
+sentence grave à porter... ou à faire porter.</p>
+
+<p>&mdash;Une sentence?</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis bien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi,
+au moins?</p>
+
+<p>Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait
+plus, et elle ne put qu'ébaucher un amer rictus.</p>
+
+<p>Edmond ne répondit pas, mais il se leva et,
+s'approchant de sa soeur, il lui dit avec une tristesse
+qui n'était pas sans solennité:</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur, le temps des atermoiements et des
+subterfuges est passé... Il se trame ici des choses
+terribles et enveloppées d'un sombre mystère...</p>
+
+<p>Laure voulut se récrier.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si
+je n'ai pas le droit de te forcer à me faire part de
+ce fatal secret que tu prétends exister entre nous,
+l'ai du moins le devoir d'empêcher ma soeur unique
+de se sacrifier inutilement.</p>
+
+<p>&mdash;Edmond, je t'en prie, interrompit fébrilement
+la jeune créole, ne va pas plus loin et cesse de me
+parler de ces choses. Tu m'as promis, il y a quelque
+temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue; mais les circonstances sont changées...
+Il s'agit du bonheur de toute ta vie, et je
+ne veux plus rester spectateur impassible d'un sacrifice
+aussi douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon
+fiancé!...</p>
+
+<p>Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer
+ce sublime mensonge d'une voix ferme.</p>
+
+<p>Edmond la contempla d'un air attendri.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi, pauvre chère soeur, dit-il,
+que tu feras croire pareille chose. Ton âme est
+trop noble pour n'avoir pas deviné la bassesse de
+caractère et l'hypocrisie de ce misérable suborneur...
+Tu ne peux l'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là où tu te trompes, essaya de répliquer
+Laure.&mdash;Et, d'ailleurs, reprit-elle avec énergie, si je
+fais véritablement un sacrifice, c'est que je le juge
+tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait
+m'empêcher de l'accomplir. Le sort en est jeté...
+Tu m'as juré de ne jamais révéler ce secret à
+notre mère: tiens ta promesse, je tiendrai mes engagements.</p>
+
+<p>Le jeune Privat vit qu'il était temps de frapper
+un grand coup.</p>
+
+<p>&mdash;S'il existait de par le monde, dit-il, un homme
+qui fût capable de te prouver l'inutilité de ton sacrifice...?</p>
+
+<p>Laure hocha la tête et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait
+des documents irrécusables, en présence desquels
+le doute ne serait pas permis, et établissant
+que Lapierre est un misérable, digne tout au plus
+de figurer au bout d'une corde de potence...</p>
+
+<p>Laure ne répondait pas.</p>
+
+<p>Son front était devenu brûlant et les tempes lui
+bourdonnaient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit l'étudiant.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme semblable n'existe pas, répondit la
+jeune fille, qu'une étrange espérance envahissait.</p>
+
+<p>&mdash;S'il existait? insista Edmond.</p>
+
+<p>&mdash;S'il existait! s'il existait! s'écria Laure
+avec exaltation, je dirais que Dieu a eu pitié de
+moi et qu'il a fait un miracle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en
+tirant une lettre de sa poche, remercie Dieu, car
+il a fait un miracle; car cet homme existe et il
+t'envoie ceci.</p>
+
+<p>Laure s'empara fébrilement de la lettre que lui
+présentait son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre! dit-elle... une lettre à moi!...Mais
+vais-je me permettre de la lire?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune
+homme qui sera ton sauveur. Ne refuse pas le
+secours que t'envoie la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas ce jeune étranger qui t'accompagnait
+tout à l'heure, demanda Laure, tout en brisant
+le cachet d'une main tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Il attend dans le parc que tu lui
+répondes.</p>
+
+<p>Laure ouvrit la lettre et lut tout bas.</p>
+
+<p>Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave
+Després:</p>
+
+
+<blockquote><p>
+Mademoiselle,</p>
+
+<p>Un homme qui a parfaitement, connu, à l'armée
+américaine, votre brave et malheureux père,
+vous demande respectueusement quelques instants
+d'entretien, sous la sauvegarde de votre frère.</p>
+
+<p>Cet homme est en état de vous donner tous les
+renseignements que vous pourrez lui demander sur
+la personne et les actes de M. Joseph Lapierre,
+votre fiancé. Il appuiera ses, dires des preuves les
+plus irrécusables.</p>
+
+<p>De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre
+cet envoyé de la Providence, car il est probablement
+le seul homme qui puisse éloigner de votre
+tête l'effroyable malheur qui vous menace.</p>
+
+<p>Laissez-vous conduire par votre frère.
+</p></blockquote>
+
+<p>La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir.
+Après avoir glissé la lettre du Roi des
+Étudiants dans son corsage, elle dit rapidement à
+son frère:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu <i>Monsieur</i>, aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure doit-il venir?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre
+d'excuse pour ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux: nous ne serons pas épiés.
+Allons trouver l'homme qui m'a écrit; c'est Dieu
+qui nous l'envoie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XIX</h3>
+
+<h3 class="sub">L'entrevue</h3>
+
+<p>Comme il avait été convenu, Edmond Privat fit
+descendre Després à l'entrée du parc et continua
+son chemin, pour arriver, au grand trot de ses
+deux <i>mustangs</i>, par la grande avenue.</p>
+
+<p>Quant au Roi des Étudiants, habitué à tous les
+exercices du corps, il enjamba prestement la haie
+vive qui fermait le parc, et s'engagea dans un
+étroit sentier dont le mince ruban se déroulait, en
+serpentant, vers le nord. Suivant les indications
+du jeune Privat, Gustave devait déboucher, après
+une dizaine de minutes de marche, sûr un vaste
+rond-point au centre du parc, et attendre là que
+la jeune créole et son frère vinssent le rejoindre.</p>
+
+<p>Il cheminait donc tranquillement dans la sente à
+peine tracée, écartant de ses deux mains les rameaux
+entrelacés qui barraient le passage, et songeant
+à ce qu'il lui faudrait dire pour convaincre
+la malheureuse fiancée de Lapierre, lorsque soudain,
+à un coude du sentier, près d'un petit pont
+de bois jeté sur un ruisseau, un bruit de branches
+froissées se fit entendre, suivi de piétinements semblables
+à ceux produits par un animal qui s'enfuit
+précipitamment.</p>
+
+<p>Després s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y aurait des animaux dans ce
+parc? se demanda-t-il.</p>
+
+<p>Et il écarta les branches pour faire quelques pas
+dans la direction d'où était venu le bruit suspect.
+Mais tout était rentré dans le silence, et aucune
+trace n'était visible sur le lit de feuilles sèches qui
+tapissaient le sol.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! se dit-il, je n'ai pas de temps à perdre
+à la constatation d'une semblable bagatelle...
+C'est un animal quelconque, ou quelque gamin qui
+cherche des nids d'oiseaux... Laissons-les à leurs
+amusements.</p>
+
+<p>Et, pour réparer le temps perdu, Després allongea
+le pas, refoulant les blanches feuillues qui lui
+froissaient la poitrine, brisant avec fracas, les rameaux
+entrelacés, de telle façon qu'une douzaine
+de fauves auraient pu s'abattre autour de lui sans
+qu'il les entendit.</p>
+
+<p>Il arriva bientôt en vue de la clairière.</p>
+
+<p>C'était, comme nous l'avons dit, un vaste rond-point
+où venaient aboutir&mdash;semblables aux rayons
+d'une immense roue&mdash;toutes les allées principales
+du parc.</p>
+
+<p>Tout autour, des bancs à dossier, peints en la
+traditionnelle couleur verte, étaient disposés entre
+les arbres&mdash;les uns orgueilleusement assis sur
+la croupe de quelque petit mamelon, les autres à
+moitié ensevelis sous le feuillage luxuriant.</p>
+
+<p>Gustave se dirigea vers un de ces derniers et s'y
+installa.</p>
+
+<p>Puis il se prit à réfléchir profondément.</p>
+
+<p>La partie qu'il allait engager était extrêmement
+sérieuse. Non-seulement il allait avoir à
+lutter contre un homme d'une habileté supérieure
+et rompue à toutes les intrigues, mais encore il lui
+faudrait porter la conviction dans le coeur d'une
+jeune fille entièrement fascinée par ce démon,
+marchant stoïquement à ce qu'elle croyait être la
+réhabilitation de la mémoire de son père, avec le
+fatalisme des victimes antiques.</p>
+
+<p>Després n'attendit pas longtemps.</p>
+
+<p>En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées,
+qu'une jeune fille, vêtue de noir et pâle comme
+une madone d'albâtre, émergea à un coude de la
+grande allée conduisant au cottage, et s'avança
+lentement dans la direction du rond-point.</p>
+
+<p>Elle donnait le bras à un jeune homme, que Gustave
+reconnut sur-le-champ pour être Edmond Privat.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants ne put se défendre d'une
+profonde émotion à la vue de cette femme malheureuse
+et forte, de cette belle créole dont le type
+opulent et la pâleur dorée avaient fait place à une
+blancheur de cire et à un affaissement précoce.</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle est belle! se dit-il... et comme elle
+souffre!... Ah! non, une aussi admirable femme
+ne peut aimer cette brute de Lapierre!... Je la
+sauverai, dussé-je le faire malgré elle!</p>
+
+<p>Cependant, le couple approchait...</p>
+
+<p>Després, le chapeau à la main, s'avança au devant
+de Mlle Privat, et s'inclinant avec cette courtoisie
+française qui le distinguait:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il, je rends grâce à Dieu et
+à votre bon ange de me procurer aujourd'hui le
+bonheur de vous rencontrer...</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur, interrompit Edmond, j'ai le plaisir
+de te présenter mon excellent ami, Gustave Després,
+notre roi... le Roi des Étudiants.</p>
+
+<p>Mlle Privat s'inclina sans répondre. Elle examinait,
+à la dérobée, la mâle et franche figure de
+celui qui s'annonçait comme devant être son sauveur.</p>
+
+<p>Després reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, pardonnez-moi si j'ai dû, sans
+être connu de madame votre mère, solliciter de
+vous une entrevue dans ce lieu écarté. Les motifs
+qui me font agir sont tellement en dehors des raisons
+ordinaires, et les circonstances de l'affaire
+où je suis engagé tellement impérieuses, que je
+n'avais réellement pas le choix des moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit Laure avec dignité, vous
+avez mentionné dans votre lettre le nom de mon
+père, et ce nom seul était suffisant pour me déterminer
+à accepter votre proposition, si étrange
+qu'elle me paraisse.</p>
+
+<p>Després s'inclina à son tour; puis, après quelques
+secondes de réflexion, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, j'ai en effet à vous parler de
+votre père, mais j'ai surtout un immense devoir à
+remplir à l'égard d'une personne qui se sert du
+nom sans tache du colonel Privat pour arriver à
+ses vues criminelles.</p>
+
+<p>Laure était tout oreilles, mais elle feignit de ne
+pas comprendre et garda le silence.</p>
+
+<p>Ce que voyant, le Roi des Étudiants se décida à
+entrer de suite dans le vif de la question. Il poursuivit
+donc, en regardant Edmond:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, les instants sont précieux, à
+vous comme à moi... Il se peut que cette entrevue
+que j'ai eu le bonheur d'obtenir soit la dernière...
+Souffrez donc que j'aborde immédiatement le sujet
+pour lequel je suis venu, et que je prie monsieur
+votre frère de nous laisser un moment seuls.</p>
+
+<p>Edmond, qui s'attendait à cette invitation salua
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous quitte, et, toi, ma pauvre soeur, je te
+supplie de te laisser convaincre et de ne pas être
+le forgeron de ta chaîne.</p>
+
+<p>&mdash;Laure fit une inclinaison de tête et s'assit, sans
+prononcer une parole.</p>
+
+<p>Després resta, debout en face d'elle.</p>
+
+<p>Une minute se passa dans un silence plein
+d'anxiété.</p>
+
+<p>Enfin, le Roi des Étudiants parut prendre une
+résolution soudaine:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Privat, dit-il brusquement, aimiez-vous
+votre père?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! fit Laure, dont les tempes, rougirent.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, mademoiselle, repartit
+Després, mais je vous supplie à genoux de
+ne pas vous étonner, de mes questions et de me répondre
+sans arrière-pensée.</p>
+
+<p>Laure hésita une seconde, regarda profondément
+Després, puis répliqua avec explosion:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre père, je ne l'aimais pas, je l'idolâtrais.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais, mademoiselle, repartit simplement
+Després, et si je ne l'eusse pas su, j'aurais
+abandonné l'idée que je poursuis...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua-t-il, voulez-vous avoir
+assez de confiance en moi pour me dire si, en cas
+de malheur financier arrivé à ce pauvre père que
+vous regrettez tant, vous seriez fille à sacrifier la
+fortune qui vous revient pour combler le déficit?...</p>
+
+<p>&mdash;Sans hésiter une seconde, répondit Laure
+avec fermeté.</p>
+
+<p>&mdash;Et même à sacrifier le bonheur de toute votre
+vie?... poursuivit Després.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bonheur à moi ne peut être mis en comparaison
+avec la mémoire honorée de mon père,
+répondit Laure d'une voix émue.</p>
+
+<p>Després s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il, je savais votre âme grande
+et noble; mais, maintenant, je la sais bonne et
+chevaleresque... Ma tâche en sera plus facile...J'ai
+des choses infiniment délicates à traiter avec vous;
+j'ai des souvenirs bien amers à réveiller... j'ai
+même des plaies cuisantes à rouvrir. Mais votre
+courage et la confiance que vous semblez avoir en
+moi me soutiennent... Vous venez au-devant du salut:
+l'oeuvre de rédemption me sera plus légère.</p>
+
+<p>Laure était émue et ses grands yeux noirs demeuraient
+constamment fixés sur la sympathique
+figure du Roi des Étudiants.</p>
+
+<p>Després continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ignorez probablement, mademoiselle,
+quel but je poursuis en venant ainsi m'immiscer
+dans les affaires qui, au premier abord, semblent
+ne pas me concerner le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avoue que je ne saurais deviner...</p>
+
+<p>&mdash;Deux raisons me font agir et me poussent irrésistiblement
+sur votre chemin... La première et la
+plus sacrée, c'est que des circonstances tout à fait
+exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientôt,
+m'ont mis sur la piste d'un grand crime; la
+seconde...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;La seconde, acheva Després avec une sombre
+énergie, c'est que j'ai une oeuvre impérieuse de vengeance
+à accomplir.</p>
+
+<p>Laure regarda le Roi des Étudiants.</p>
+
+<p>Il était debout en face d'elle, l'oeil chargé d'éclairs
+et le bras étendu dans un geste de suprême
+menace.</p>
+
+<p>Elle comprit que ce fier Jeune homme, vieilli
+avant le temps, n'agissait pas pour assouvir une
+mesquine passion, et que de puissants motifs l'envoyaient
+à son secours.</p>
+
+<p>La confiance pénétra dans son coeur.</p>
+
+<p>Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons
+qui vous dirigent, je les respecte et ne désire
+pas vous forcer à les divulguer... Mais vous avez
+parlé d'un grand crime sur la piste duquel vous
+êtes tombé, et, comme je suppose que ma famille
+est pour quelque chose dans cette ténébreuse affaire,
+je vous prierai de me dire de quoi il s'agit.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, répondit Després, vous serez
+satisfaite, car je ne suis pas venu pour autre
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune oreille indiscrète n'entendra ce que
+j'ai à vous dire? demanda Després, en regardant
+tout autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que mon frère dans le parc, répondit
+Laure, et vous voyez qu'il ne songe guère à vous
+écouter.</p>
+
+<p>En effet, Edmond paraissait se trouver trop à
+son aise, étendu sur la pelouse à une centaine de
+pieds de là et absorbé dans la lecture d'un roman,
+pour s'occuper de ce qui se passait entre sa soeur
+et Gustave.</p>
+
+<p>Després prit donc place à côté de Laure, et la regardant
+avec une sympathie presque paternelle;</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez
+vous marier mardi prochain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit la jeune fille en baissant
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Votre décision est bien prise?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur!...</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, mademoiselle. Répondez-moi en
+toute confiance, je vous en supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sans doute, ma décision est arrêtée.</p>
+
+<p>&mdash;Irrévocablement?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?... Est-ce que, par hasard, quelqu'un
+aurait le droit de me forcer la main?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, personne n'a ce droit, répondit
+gravement Després; mais il n'en est pas
+moins vrai qu'un homme s'est trouvé qui a cru
+pouvoir le prendre, ce droit; il n'en est pas moins
+vrai que, vous qui êtes jeune, belle et riche, vous
+vous mariez contre votre gré.</p>
+
+<p>Laure pâlit, et regardant son interlocuteur en
+face:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! dit-elle, vous abusez...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez faire, mademoiselle... reprit tranquillement
+Després. Je n'avance rien que je ne sois en
+mesure de prouver. Tout-à-l'heure, vous me rendrez
+justice.</p>
+
+<p>Puis continuant:</p>
+
+<p>&mdash;Donc, vous vous mariez contre votre gré et
+vous n'aimez pas celui qui sera bientôt votre
+époux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous laisse dire, puisqu'il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au
+coeur un autre amour, une de ces passions suaves
+et douces qui sont l'histoire de toute une vie et
+ne s'éteignent jamais.</p>
+
+<p>Une rougeur brûlante envahit le front de la jeune
+fille, mais elle haussa bravement les épaules et
+feignit de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle,
+vous savez beaucoup de choses, mais je doute fort
+que vous puissiez lire à découvert dans le coeur
+d'une femme&mdash;surtout d'une femme que vous
+voyez pour la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, reprit Després d'une voix grave,
+je ne suis pas devin, mais j'ai beaucoup; souffert,
+et le chagrin, en forçant certaines facultés à
+se replier sur elles-mêmes, à se concentrer, double
+la puissance de ces facultés, donne une sorte de seconde
+vue.</p>
+
+<p>Laure jeta un sympathique regard sur le jeune
+homme et répliqua d'un accent ému:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur: ceux qui ont souffert
+voient mieux et plus loin que les heureux de ce
+monde... Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir pénétrer
+jusqu'au sanctuaire le plus intime de la pensée humaine,
+jusque dans le coeur d'une femme, il faut
+autre chose que l'expérience, autre chose que le
+raisonnement...</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu... tout au moins la connaissance
+intime du caractère, des goûts, des sympathies
+innées de cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, mademoiselle, s'empressa de répliquer
+Després, je possède toutes les connaissances
+nécessaires pour affirmer solennellement que vous
+n'avez pas d'amour pour votre fiancé, et qu'au
+contraire...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis
+de longues années, souffre en silence à cause de
+vous.</p>
+
+<p>Laure essaya de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une conclusion pour le moins étrange,
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est très logique, mademoiselle. Suivez
+bien mon raisonnement.</p>
+
+<p>Allez...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un caractère chevaleresque, porté
+aux grands dévouements, épris des nobles actions
+et auquel répugne souverainement tout ce qui paraît
+louche ou déloyal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me flattez.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas: je vous analyse. Eh bien! mademoiselle,
+ne voyez-vous pas que toutes les tendances
+sympathiques de votre caractère vous poussent
+inévitablement vers le loyal jeune homme qui
+vous aime, tandis que vos antipathies innées vous
+empêchent d'éprouver autre chose que le plus profond
+mépris pour votre fiancée?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit
+pas digne de mon amour?</p>
+
+<p>&mdash;Lapierre est un lâche et misérable assassin!
+s'écria Després d'une voix concentré.</p>
+
+<p>Laure, stupéfaite, regarda l'étudiant avec de
+grands yeux et ne répondit pas sur-le-champ.</p>
+
+<p>Dans le même moment, un bruit singulier se fit
+dans le feuillage, à quelque distance en arrière du
+banc où étaient assis les deux jeunes gens. Une
+oreille exercée aurait pu y reconnaître le froissement
+produit par une personne qui se faufile au
+milieu des branches... Mais Laure et Gustave
+étaient trop absorbés par leurs pensées pour faire
+attention à ce frôlement significatif.</p>
+
+<p>Après quelques secondes de silence, la jeune créole
+répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Després, voilà des paroles bien sévères,
+et à moins, de preuves très positives...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, mademoiselle, de
+m'être quelque peu laissé emporter en votre présence,
+répondit poliment le Roi des Étudiants...
+Cela ne m'arrivera plus. Quant à prouver ce que
+j'affirme, à savoir que Joseph Lapierre est un lâche
+assassin, je vais le faire sans plus tarder.</p>
+
+<p>Et Després, prenant l'ex-fournisseur au moment
+de son arrivée à Saint-Monat, se mit à le disséquer
+de main de maître. Tout y passa, depuis les
+complaisances du Roi des Étudiants pour son
+nouvel ami et le sauvetage des deux enfants Gaboury,
+jusqu'à la sombre affaire du duel et ses sinistres
+conséquences.</p>
+
+<p>Le narrateur, mis en verve par cette évocation
+douloureuse de ses malheurs passés, n'oublia pas
+l'ignoble conduite de Lapierre à l'égard
+de Louise, après la condamnation de son rival, et
+les basses calomnies qu'il répandit partout sur le
+compte de la malheureuse jeune fille.</p>
+
+<p>Son récit fut un véritable et foudroyant réquisitoire.</p>
+
+<p>Laure écoutait, émue et palpitante, ce dramatique
+exposé, et une irrésistible impression de terreur
+l'envahissait, lorsqu'elle reportait son esprit
+sur sa, propre situation vis-à-vis du machiavélique
+auteur de tous ces méfaits.</p>
+
+<p>Quand le Roi des Étudiants en fut arrivé, au
+point culminant de l'histoire de Lapierre, c'est-à-dire
+à ce qui concernait la mort du colonel Privat,
+il s'arrêta un moment, puis reprit ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je vous disais, au commencement
+de cet entretien, qu'une raison mystérieuse
+vous forçait à épouser l'homme dont je viens de
+vous faire la biographie.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur, vous prétendiez cela, murmura
+Laure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cette raison, je vais vous la donner...
+Vous ne consentez à épouser Joseph Lapierre
+que parce qu'il se dit dépositaire d'un secret,
+dont la divulgation déshonorerait la mémoire de
+votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit?... balbutia Laure, stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je me trompe?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu!... Mais je suis perdue... nous
+sommes perdus, ruinés de réputation, puisque cette
+malheureuse... faiblesse de mon père est connue.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, vous êtes sauvée, mademoiselle,
+car ce soupçon sur l'honneur du colonel Privat est
+une horrible calomnie, un mensonge ignoble qui
+ne pouvait éclore que dans le cerveau de l'homme
+qui convoite votre dot.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon père serait...?</p>
+
+<p>&mdash;L'honneur même. Jamais le colonel Privat
+n'a failli à son devoir. Bien plus, c'était sans
+contredit l'un des meilleurs officiers de l'armée du
+successeur de Beauregard, le général Bragg... et
+quiconque en douterait n'a qu'à s'adresser au général
+Kirby Smith, commandant alors la division
+dans laquelle servait votre père en qualité de colonel
+de cavalerie.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ces noms me sont connus, murmura
+Laure... Vous êtes bien renseigné.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la bataille de Rogersville, j'ai servi
+dans l'armée de Buell, division Manson, qui guerroya
+pendant tout l'été de 1862 contre les généraux
+confédérés Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky
+et le Tennessee, se contenta de répondre le Roi
+des Étudiants.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez connu mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Que trop, mademoiselle, répondit Després en
+souriant. Le colonel Privat, avec son fameux escadron
+de cavalerie, nous a fait plus de mal à lui
+seul que toute une division d'infanterie. Il venait
+fourrager jusqu'à nos avant-postes et ne s'en retournait
+jamais sans nous avoir sabré une cinquantaine
+d'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave père!</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace
+était telle, qu'on ne l'appelait plus que le
+<i>Murât</i> de l'armée du Sud.</p>
+
+<p>Laure garda un instant le silence.</p>
+
+<p>Son front rayonnait d'un singulier enthousiasme
+et son oeil humide s'allumait d'étranges lueurs.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle demanda brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la vérité sur la mort de mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous la dire, mademoiselle, répondit
+Gustave, qui s'attendait à cette question.</p>
+
+<p>&mdash;Le brigadier-général Manson, consterné de
+voir ses grand'gardes et ses avant-postes décimés
+par l'insaisissable cavalerie de Kirby Smith, promit
+une forte somme d'argent à quiconque en amènerait
+la destruction, ou, du moins, ferait tomber
+son chef&mdash;le colonel Privat&mdash;entre les mains
+des Unionistes.</p>
+
+<p>&mdash;Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet
+1862.</p>
+
+<p>&mdash;Le 1er août, vers dix heures du soir, un de nos
+espions se présenta à la tente de Manson, s'engageant
+à faire tomber, le lendemain même, le colonel
+Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible.
+L'endroit choisi était ce fameux défilé
+des montagnes du Cumberland, appelé <i>Big Creek
+Gap</i> ou <i>Cumberland Gap</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le seul chemin par où une troupe armée
+puisse pénétrer du Tennessee dans le Kentucky. Et
+encore, cet unique passage n'est-il qu'une gorge
+profonde, étroite, sinueuse, où les cavaliers ne
+peuvent souvent cheminer qu'un à un, en file indienne.</p>
+
+<p>&mdash;Les montagnes du Cumberland séparant les
+deux armées, il fallait donc absolument que les cavaliers
+susdits s'en gageassent dans ce défilé pour
+faire leurs expéditions chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;L'espion s'entretint fort avant dans la nuit
+avec le général Manson, et, lorsqu'il sortit de la
+tente, la mort du colonel Privat était résolue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ce qui se passa.</p>
+
+<p>&mdash;Deux régiments d'élite furent échelonnés sur les
+contreforts, de chaque côté du <i>Cumberland
+Gap</i>; et lorsque le terrible escadron, trompé par
+notre habile espion et croyant marcher à la facile
+capture d'un convoi, s'engagea dans le défilé, les
+contreforts s'illuminèrent soudain et une multitude
+de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut un affreux massacre. A peine une dizaine
+d'hommes en réchappèrent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel lui-même tomba, mortellement blessé,
+et fut transporté en lieu sûr par l'espion qui
+venait de le faire écharper.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible et infâme! murmura la créole,
+les yeux étincelants.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, mademoiselle, continua
+Després. L'espion, en homme plein de ressources,
+voulut faire d'une pierre deux coups. Il soigna sa
+victime comme aurait pu le faire une soeur de charité;
+puis, quand le pauvre officier n'eut plus que
+le souffle, il lui persuada d'écrire à sa femme la
+lettre que vous savez, et il attendit tranquillement
+la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne fut pas long.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel mourut le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, le garde-malade se transforma en voleur
+de cadavre. Il fouilla le mort et s'empara de
+tous les papiers qu'il y trouva.</p>
+
+<p>&mdash;La même chose fut faite pour la malle du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Après quoi, et muni d'une foule d'originaux,
+notre habile chevalier d'industrie s'installa tranquillement
+à une table et se mit en devoir d'essayer
+un autre petit talent qu'il possédait&mdash;le talent
+d'imiter l'écriture d'autrui...</p>
+
+<p>Ici, Laure, qui avait écouté tout ce récit avec
+une stupéfaction croissante, joignit les mains et
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, tant d'infamie est-il possible?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, j'ai vu tout cela de mes yeux,
+répondit simplement Després.</p>
+
+<p>Puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Après plusieurs essais, l'espion, le voleur, le
+faussaire parut satisfait, et il écrivit à la fille du
+colonel&mdash;une riche héritière sur laquelle il avait
+des vues&mdash;une lettre touchante, signée: <i>Ton
+père mourant</i>, que vous devez connaître, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! hélas! gémit la jeune fille..., C'était
+donc lui!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle, répondit Després en se levant.
+L'assassin du colonel Privat, le voleur de
+papiers, le faussaire que vous venez de voir à
+l'oeuvre se nommait...</p>
+
+<p>Il ne put achever. Edmond arrivait comme une
+bombe.</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! cria-t-il; séparez-vous. Voici ma
+mère.</p>
+
+<p>Laure se leva vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Des preuves de tout cela?... demanda-t-elle, en
+regardant Després.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous les apporterai le soir du bal, avant la
+signature du contrat de mariage, répondit le
+Roi des Étudiants, qui s'était vivement rejeté en
+arrière et disparaissait dans le feuillage.</p>
+
+<p>Laure eut le temps de lui crier:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous croirai, monsieur. En attendant
+merci, oh! merci!
+...................................</p>
+
+
+<p>Au même moment, un homme à la figure livide
+et contractée, cachée jusque là derrière un arbre, à
+peu de distance de l'endroit où s'était passée la
+scène précédente, remit dans sa poche un revolver
+qu'il tenait à la main, et disparut, en courant,
+sous l'épaisse feuillée du parc.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XX</h3>
+
+<h3 class="sub">Le guet-apens</h3>
+
+<p>Cet individu n'était autre que Lapierre.</p>
+
+<p>Depuis la scène de l'avant-veille, et, surtout, depuis
+l'étrange menace de Champfort, le cauteleux
+personnage ne vivait plus. De mystérieuses appréhensions
+lui étreignaient la poitrine, et il pressentait
+que quelque chose de vaguement terrible se
+tramait contre lui.</p>
+
+<p>Plus que cela, un sentiment nouveau germait
+sourdement dans le coeur de cet homme, jusque là
+inaccessible à toute autre voix que la voix métallique
+des aigles américains ou des souverains anglais...</p>
+
+<p>Le misérable aimait sa victime et il était jaloux!</p>
+
+<p>Cette constatation, faite seulement depuis deux
+jours, mettait Lapierre dans des colères blanches.
+Lui, dont le coeur triplement cuirassé avait toujours
+résisté à un penchant si puéril, se découvrir
+tout à coup amoureux comme tout le monde, se
+sentir pris dans ses propres filets!</p>
+
+<p>Il y avait de quoi faire bouillir la bile d'un coquin
+encore flegmatique.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, on ne résiste pas à l'envahissement
+de l'amour, et il faut bien le subir quand
+il s'installe à notre foyer.</p>
+
+<p>C'est ce que fit Lapierre.</p>
+
+<p>Il prit son rôle d'amoureux au sérieux, et, en
+homme prudent, il résolut de veiller sur son bien.
+Ce n'est pas que l'ancien espion se fit un instant
+illusion sur le sentiment qu'il inspirait à sa fiancée.</p>
+
+<p>Oh! non. Lapierre se savait haï, méprisé. Mais
+il se disait que c'était là une raison de plus pour
+être sur le qui-vive, et empêcher au moins la belle
+créole de donner son coeur à un autre.</p>
+
+<p>Et puis, d'ailleurs, n'y avait-il pas ce petit carabin
+de Paul Champfort dont il fallait brider les
+trop tendres inclinations et enrayer la progression
+amoureuse?...</p>
+
+<p>Lapierre revint donc à son ancien métier: il se
+fit l'espion de sa fiancée et de Champfort. Redoutant
+par-dessus tout une entrevue entre les deux
+jeunes gens, les révélations que pouvait faire l'étudiant
+sur les événements de Saint-Monat, le
+soupçonneux coquin eut recours au petit moyen
+que nous connaissons.</p>
+
+<p>Il écrivit à Mme Privat pour s'excuser de ne
+pouvoir, ce jour-là, se rendre à la Canardière et
+faire sa cour à Mlle Laure. Puis il vint, en tapinois,
+s'embusquer dans le parc, dans l'espoir de
+surprendre sa fiancée en flagrant délit de trahison.</p>
+
+<p>On a vu que le hasard n'avait que trop bien favorisé
+l'espion.</p>
+
+<p>Lapierre, en effet, n'était pas en embuscade depuis
+une demi-heure, à proximité, du chemin royal,
+qu'un roulement de voiture fit résonner le macadam
+et cessa, tout à coup, presque en face de l'endroit,
+où se tenait blotti l'ex-fournisseur.</p>
+
+<p>Un homme sauta sur la route, enjamba la haie
+vive et s'engagea résolument dans un sentier du
+parc.</p>
+
+<p>Lapierre ne vit qu'une seconde la figure du nouvel
+arrivant, mais c'en fut assez pour que le misérable
+restât cloué à sa place, pâle, tremblant, pétrifié,
+comme si la tête de Méduse lui fût apparue...</p>
+
+<p>&mdash;Lui! lui! s'écria-t-il... Gustave Lenoir?</p>
+
+<p>Et, n'en pouvant croire ses yeux, il prit sa course
+pour aller, par un long circuit, s'embusquer
+près d'un petit pont que devait traverser l'inconnu.</p>
+
+<p>Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre
+reconnut tout à son aise la mâle et sombre
+figure de son ancien antagoniste.</p>
+
+<p>Le jeune homme marchait d'un pas rapide, comme
+quelqu'un qui se hâte vers un but arrêté; et
+Lapierre ne put empêcher ses jambes de flageoler
+et sa face blême de se couvrir d'une sueur froide,
+en se faisant une réflexion terrible:</p>
+
+<p>&mdash;Il va <i>la</i> rencontrer... il va lui parler..., Je
+suis perdu!</p>
+
+<p>Et, en formulant cette pensée, le misérable tira
+machinalement de sa poche un revolver tout armé,
+et en dirigea le canon vers Després; mais celui-ci,
+ayant cru entendre un bruit insolite dans le
+feuillage, s'était arrêté et avait prêté l'oreille, en
+écartant les branches...</p>
+
+<p>C'est ce qui le sauva.</p>
+
+<p>Lapierre, revenu subitement au sentiment de la
+prudence, n'eut que le temps de se jeter à plat-ventre,
+et, là, immobile, il attendit...</p>
+
+<p>Després reprit bientôt sa route, sans plus s'occuper
+de l'incident qui l'avait fait arrêter.</p>
+
+<p>Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa
+poche et se prit à réfléchir profondément.</p>
+
+<p>La situation était grave, et la brusque intervention
+de Després&mdash;nous lui conserverons ce nom&mdash;dans
+des affaires déjà singulièrement compromises
+n'était pas de nature à rassurer le prétendant à
+la dot de Mlle Privat.</p>
+
+<p>Aussi ses premières méditations furent-elles sombres
+et découragées. Un moment même, le tenace
+chercheur de dollars eut l'idée de tout abandonner
+et de fuir des parages où se rencontraient des figures
+aussi peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants.
+Le souvenir du terrible drame de l'îlot
+passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin,
+et il eut peur&mdash;car il sentit planer sur sa
+tête l'inexorable vengeance que devait lui réserver
+l'amant de Louise.</p>
+
+<p>Pourtant, il était dur d'échouer au port, quand
+trois jours à peine séparaient ce pauvre Lapierre
+du but qu'il poursuivait depuis, de longues années.</p>
+
+<p>L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure
+ainsi assailli par de noires pensées... Puis il se
+leva et parut prendre une résolution énergique:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai
+pas ainsi le champ de bataille sans combattre...
+J'ai déjà, fait assez de sacrifices pour cette
+affaire: je ne lâcherai pas une si belle proie,
+quand je n'ai plus qu'à étendre la main pour la
+saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui m'assure
+que ce Gustave de malheur connaisse le premier
+mot de ce qui se passe ici?... qui me dit que sa démarche
+ait le moindre rapport avec mon mariage?...
+Rien, un simple soupçon. J'en aurai le
+coeur net et je saurai à qui en veut mon ancien
+ami...</p>
+
+<p>&mdash;Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à
+partir, si cet oiseau de pénitencier s'avisait de jaser
+un peu plus qu'il ne me convient, je lui ferai
+avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps.</p>
+
+<p>Et il frappa d'un air sinistre sur la poche où
+était son revolver.</p>
+
+<p>Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion
+s'engagea vivement dans le sentier parcouru
+par Després et se dirigea à pas de loup vers le
+rond-point.</p>
+
+<p>Gustave, comme on sait, s'y était installé sur un
+banc à moitié enseveli sous un dais de rameaux
+entrelacés.</p>
+
+<p>Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il
+pouvait tirer de cette disposition; et, revenant
+sur ses pas, il fit un long circuit vers le nord, avec
+l'intention de s'approcher silencieusement du banc
+et d'entendre la conversation qui ne manquerait
+pas de s'engager.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, l'espion était à son poste,
+à dix pas tout au plus de son ancien rival et complètement
+abrité par les enchevêtrements du feuillage.</p>
+
+<p>Il était temps. Laure arrivait, escorté de son
+frère, et le sinistre fiancé de la belle créole put
+constater que ses dispositions les plus mauvaises
+allaient se réaliser.</p>
+
+<p>Il eut un moment de terreur et de rage. L'épouvante
+lui fit perdre la tête, et, une seconde fois,
+canon de son revolver se trouva dirigé vers la
+de Després.</p>
+
+<p>Pourtant, le misérable se contint encore....</p>
+
+<p>&mdash;Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera
+toujours temps... Et puis, je ne serais pas fâché de
+savoir au juste ce que pense et connaît de moi
+mon ancien rival.</p>
+
+<p>Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments
+d'usage s'étaient échangés entre le Roi des
+Étudiants et la jeune créole; Edmond avait présenté
+son ami sous le nom de Gustave Després,
+puis s'était retiré à l'écart, comme l'on sait.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il paraît
+que mon ami Lenoir a changé de nom... Voilà
+donc pourquoi j'avais perdu complètement sa
+trace...</p>
+
+<p>Et il se mit en position de ne pas perdre une
+seule des paroles de l'intéressant couple.</p>
+
+<p>Cependant, la conversation avait fait du chemin...
+Després en était à raconter, avec les couleurs
+les plus saisissantes, les événements de Saint-Monat:
+l'enlèvement de Louise, le duel nocturne
+sur l'îlot, la dénonciation, le procès, la condamnation,
+puis enfin l'échec de Lapierre et ses ignobles
+calomnies...</p>
+
+<p>L'espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine
+serrée...</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu
+qu'il ne sache rien de <i>l'autre affaire</i>!</p>
+
+<p>Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son
+revolver.</p>
+
+<p>Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux
+agissements de Lapierre dans le Kentucky; lorsqu'il
+décrivit la monstrueuse hécatombe du
+<i>Cumberland Gap</i>; lorsqu'il déroula sous les
+yeux de Laure les faits et gestes de l'espion, dans
+cette nuit sinistre où le colonel Privat agonisait
+sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir
+de l'homme qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur
+n'y tint plus...</p>
+
+<p>Son bras se tendit dans la direction du narrateur,
+et, livide, hideux de terreur et de rage, Lapierre
+se dressa de toute sa hauteur et ajusta Gustave
+Després...</p>
+
+<p>Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant
+et le Roi des Étudiants se levait en toute hâte.</p>
+
+<p>Il était encore sauvé; mais, comme on l'a vu
+dans le dernier chapitre, son adversaire se mit résolument
+à sa poursuite, faisant un long détour
+vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que
+suivait lentement le jeune disciple d'Esculape.</p>
+
+<p>Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le pas
+régulier et souple de Gustave fit résonner la terre
+durcie du sentier. L'étudiant marchait la tête
+basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de
+rosé, s'il fallait en juger par le demi-sourire qui
+courbait sa moustache.</p>
+
+<p>Lapierre le voyait venir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colère, tu
+triomphes un peu vite, mon bonhomme... L'espion,
+le traître, le faussaire&mdash;comme tu m'appelles&mdash;va
+t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunément
+en travers de ses projets.</p>
+
+<p>Et le misérable introduisit rapidement la main
+dans la poche de son habit...</p>
+
+<p>Mais il l'en retira aussitôt et fit un geste de désappointement
+et de rage...</p>
+
+<p>Le revolver n'y était plus!</p>
+
+<p>Dans, sa course précipitée, l'espion l'avait perdu,
+et il était trop tard pour essayer de le retrouver.</p>
+
+<p>Cependant, Després n'était plus qu'à quelques
+pas de l'endroit où se tenait Lapierre... Il allait
+passer...</p>
+
+<p>Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une
+rapidité de tigre, ramassa une grosse pierre et la
+lança de toutes ses forces à la tête du Roi des
+Étudiants...</p>
+
+<p>Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme
+une masse, sans même pousser une plainte.</p>
+
+<p>Alors, l'assassin prit ses jambes à son cou, sauta
+la haie vive et se trouva dans le chemin royal.</p>
+
+<p>Il était sept heures du soir, et les passants se
+faisaient rares.</p>
+
+<p>Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voilée
+cheminaient lentement sur la route de la Canardière,
+en face du parc de la Folie-Privat.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXI</h3>
+
+<h3 class="sub">Deux attentats dans une journée</h3>
+
+<p>A la vue de cet homme, à la figure bouleversée,
+qui venait d'exécuter un si prodigieux saut par-dessus
+les arbustes de la haie, le couple s'arrêta,
+étonné.</p>
+
+<p>Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa
+course furibonde, puis il ralentit son allure et, finalement,
+prit le pas ordinaire à environ deux arpents
+du parc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait
+la dame voilée.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, lui? fit celle-ci un peu émue.</p>
+
+<p>&mdash;Lapierre!... Joseph Lapierre!</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une
+figure comme la sienne ne s'oublie pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, que faisait-il dans ce bois?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire,
+c'est qu'il n'était pas là pour prier le bon Dieu, et
+que nous ferions bien d'aller nous promener un
+peu de ce côté.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée!</p>
+
+<p>&mdash;Partout où cet homme a passé, ça doit sentir
+le crime... Allons voir, ma soeur; je vais te frayer
+un passage.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit
+de pénétrer ainsi chez des étrangers, et si quelqu'un
+nous surprenait...</p>
+
+<p>&mdash;Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne
+que pourra! Lapierre vous a, ce soir, une
+physionomie qui ne me revient pas du tout, et le
+coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours.</p>
+
+<p>La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa
+conduire par son frère, et, après plusieurs essais
+infructueux, ils se trouvèrent enfin de l'autre côté
+de la haie.</p>
+
+<p>Un sentier, à peine visible, se présentait en face
+d'eux.</p>
+
+<p>Ils s'y engagèrent.</p>
+
+<p>Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas
+fait un arpent, qu'un spectacle terrible s'offrit à
+leurs regards et qu'ils poussèrent simultanément
+un cri d'effroi:</p>
+
+<p>&mdash;Un cadavre!</p>
+
+<p>Un homme gisait, en effet, en travers du chemin,
+la figure horriblement tatouée de sang et le front
+ouvert par une large blessure.</p>
+
+<p>Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si
+péniblement qu'il n'en valait guère mieux.</p>
+
+<p>Ce moribond, comme on le sait, n'était autre
+que Gustave Després.</p>
+
+<p>Cependant, le jeune garçon s'était approché du
+cadavre supposé, tout en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir
+guère besoin de soins médicaux, car je le
+crois parti pour un monde meilleur... Voyons toujours.</p>
+
+<p>Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux,
+pour examiner sa blessure.</p>
+
+<p>La jeune femme, elle, demeurait là, près du lieu
+de la catastrophe, immobile, clouée au sol, les
+yeux démesurément ouverts et incapable de prononcer
+une parole.</p>
+
+<p>Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait
+à étancher le sang sur le front de l'homme
+gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et
+se releva d'un bond, en poussant un cri terrible:</p>
+
+<p>&mdash;Gustave!... c'est Gustave!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu là? fit la jeune fille, en joignant
+les mains et s'avançant, pâle d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que Gustave a été assassiné... il est
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! serait-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt.</p>
+
+<p>La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba
+sur l'homme assassiné et releva son voile pour
+mieux voir.</p>
+
+<p>Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement
+les yeux, il aurait contemplé un spectacle auquel
+il ne se serait, certes, pas attendu: il aurait
+vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords
+du Richelieu, penchée sur lui et pleurant à chaudes
+larmes.</p>
+
+<p>Mais le Roi des Étudiants dormait probablement
+son dernier sommeil, car il ne bougeait pas et sa
+respiration était imperceptible.</p>
+
+<p>Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait
+que Louise se trouvait là en compagnie de
+son frère; car on devine aisément que le jeune garçon,
+improvisé médecin, n'était autre que notre
+vieille connaissance, cet excellent Caboulot.</p>
+
+<p>Depuis les révélations qu'il avait faites à sa
+soeur, le petit étudiant avait dans la tête une idée
+fixe: rapprocher Louise de Després et les faire travailler
+de concert à la vengeance commune.</p>
+
+<p>Il se doutait bien qu'une première entrevue ne
+suffirait pas à effacer de la mémoire du Roi des
+Étudiants les événements de Saint-Monat et la
+trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant
+un coeur d'or, le Caboulot se disait que Gustave
+finirait par pardonner, en face du repentir et
+des larmes de sa soeur.</p>
+
+<p>Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait,
+non sans peine, décidé Louise à l'accompagner
+chez Després; là, il apprit que ce dernier venait de
+partir, avec un jeune homme, pour la Canardière.</p>
+
+<p>Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait
+que son caractère bouillant était l'ennemi acharné
+des atermoiements.</p>
+
+<p>&mdash;Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur:
+eh bien! allons-y. Nous aurons bien du malheur
+si nous ne le heurtons pas en chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais
+je ne me déciderai à une semblable démarche.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as promis de te laisser guider par moi;
+conséquemment, tu dois m'obéir. Pas de réplique:
+en avant, marche!</p>
+
+<p>Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie,
+pris le bras de sa soeur et l'avait conduite
+nous savons où.</p>
+
+<p>Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le
+revoir en cet état!</p>
+
+<p>&mdash;Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot,
+mort sans avoir atteint son but, sans s'être
+vengé et avoir vengé la société!</p>
+
+<p>&mdash;Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait
+Louise, comme un écho funèbre.</p>
+
+<p>&mdash;Ces lamentations duraient depuis cinq minutes,
+quand tout à coup le Caboulot bondit sur ses
+pieds, galvanisé par une pensée soudaine.</p>
+
+<p>&mdash;Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici
+est l'assassin de Gustave: il faut que cet homme-là
+meure avant d'entrer dans Québec. Je l'attraperai bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et il se disposa à prendre son élan.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par
+le bras... Me laisser seule ici?... abandonner ce
+pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?...</p>
+
+<p>Et elle posa la main sur le coeur du moribond.</p>
+
+<p>Le Caboulot trépignait.</p>
+
+<p>Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il...
+Point de pitié pour cet assassin d'enfer, pour
+cet ignoble espion, pour ce voleur de dot!</p>
+
+<p>&mdash;Attends, attends! dit tout à coup Louise,
+anxieuse et penchée sur la poitrine du cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Point d'attente!... C'est tout de suite... la
+main me démange! répondit sourdement le Caboulot,
+fou de colère et de douleur.</p>
+
+<p>Il allait bondir, quand Louise eut un soudain
+tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort...
+son coeur bat, s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle
+et douce figure, où brillait un rayon d'espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui
+se précipita sur le corps de Després et appliqua
+son oreille sur la poitrine du blessé.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit-il au bout de quelques secondes,
+le coeur bat et ce pauvre Gustave est encore vivant...
+Tout espoir n'est pas perdu.</p>
+
+<p>Puis se relevant:</p>
+
+<p>&mdash;Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau...
+Nous le sauverons, Louise.</p>
+
+<p>Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques
+pas de là, sous le petit pont dont nous avons déjà parlé.
+Le Caboulot s'y transporta en deux enjambées
+et rapporta de l'eau dans son chapeau.</p>
+
+<p>Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury
+aurait eu honte de ne pas savoir bassiner
+une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie
+qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement
+avec le mouchoir de Louise, préalablement
+trempé dans le ruisseau.</p>
+
+<p>Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé,
+lui tenant le pouls, comme aurait pu faire un
+vrai médecin.</p>
+
+<p>Ce traitement si simple du futur docteur en médecine
+suffit cependant pour ranimer le Roi des
+Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale;
+la figure se colora imperceptiblement, et la respiration
+devint plus facile. Quelques mots inintelligibles
+s'échappèrent même des lèvres pâles du
+jeune homme.</p>
+
+<p>Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent
+entr'ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, grommela le Caboulot, avec toute
+l'importance d'un vieux praticien, le cerveau a
+subi une plus forte commotion que je ne le pensais,
+et Gustave a besoin de soins attentifs. Je
+vais aller chercher une voiture et nous le transporterons
+à Québec, chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez
+nous qu'il faut l'emmener. Je serai sa garde-malade,
+et peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis
+qu'une grue de n'avoir pas songé à cela. Gustave
+sera tellement dorloté et médicamenté chez le père
+Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui...
+Mais, ajouta-t-il en remettant son chapeau sur sa
+tête, je suis ici à dire des fariboles, tandis que je
+devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi:
+je ne serai pas longtemps.</p>
+
+<p>Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit
+par-dessus la haie avec l'agilité d'un acrobate,
+prit sa course dans la direction de Québec, et disparut
+finalement à un coude du chemin.</p>
+
+<p>Louise resta donc seule, en face du moribond.</p>
+
+<p>La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc
+et la clarté rougeâtre qui estompait le couchant
+faisait ressortir davantage les teintes sombres de
+la forêt.</p>
+
+<p>Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière;
+seules, les grenouilles, croassant dans les
+flaques d'eau, faisaient entendre leur monotone
+trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la
+respiration comateuse du blessé.</p>
+
+<p>Louise eut peur...</p>
+
+<p>Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar.</p>
+
+<p>Il lui sembla que le corps de Després se redressait
+lentement et se remettait sur ses pieds, avec des
+mouvements d'automate; les yeux du malheureux
+se changeaient en charbons ardents; sa blessure se
+rouvrait et laissait couler un flot de sang lumineux;
+puis, enfin, une voix sépulcrale se faisait
+entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette horrible
+blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien
+en comparaison de celle que tu fis à mon coeur, il
+y a sept ans... Je me meurs depuis ce jour, Louise:
+adieu!...» Et le corps retombait lourdement en
+travers du sentier durci...</p>
+
+<p>A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit
+une sueur glacée inonder ses tempes, et elle ne
+put que se laisser choir sûr ses genoux, en voilant
+sa figure de ses mains tremblantes.</p>
+
+<p>Elle était dans cette position depuis une minute
+à peine, quand un frôlement imperceptible agita le
+feuillage tout près de là... Une figure blême se glissa
+derrière la jeune fille agenouillée; deux mains,
+tenant un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent
+en silence de chaque côté de sa tête; puis,
+soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche,
+et se trouva noué derrière la nuque de Louise...</p>
+
+<p>La malheureuse affolée de terreur, voulut crier;
+mais l'horrible figure lui apparut, grimaçante et
+moqueuse...</p>
+
+<p>Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait
+connaissance entre les bras de la sinistre apparition,
+pendant que ses lèvres décolorées murmuraient:</p>
+
+<p>&mdash;Encore <i>lui!</i>
+................................................</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une
+voiture se fit entendre et un homme apparut
+dans le sentier.</p>
+
+<p>C'était le Caboulot.</p>
+
+<p>Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait
+lui aider à transporter le Roi des Étudiants évanoui.</p>
+
+<p>La première parole du Caboulot fut à l'adresse
+de sa soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu
+eu peur? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Pas de réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme,
+en élevant la voix.</p>
+
+<p>Même silence.</p>
+
+<p>L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant.
+Louise pouvait bien s'être éloignée de
+quelques pas, et pour une minute ou deux; mais,
+dans tous les cas, elle devait se trouver à portée
+d'entendre les appels réitérés de son frère.</p>
+
+<p>Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup
+d'autres, mais inutilement: Louise demeura introuvable.
+On eut beau chercher, fouiller le parc:
+rien!</p>
+
+<p>Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant.
+Il aurait sangloté, s'il eût été seul.</p>
+
+<p>Que faire?...</p>
+
+<p>Le petit étudiant le demandait à tous les échos
+de la Canardière et à tous les saints du calendrier.</p>
+
+<p>Placé dans la dure alternative d'abandonner sa
+soeur ou de risquer la vie de son ami Després, en
+le privant des soins immédiats que requérait son
+état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il
+se lamentait et s'arrachait les cheveux; mais ces
+démonstrations violentes n'avançaient pas les
+choses...</p>
+
+<p>Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là
+se trouvait être un homme de bon conseil.</p>
+
+<p>Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre
+position est embêtante, je l'avoue; mais ce n'est
+pas en vous donnant des taloches et en geignant
+que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y
+a ici un homme qui peut mourir, faute de soins:
+dépêchons-nous de le transporter en bon lieu. Puis,
+si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh
+bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas
+vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, murmura le Caboulot; si
+Gustave mourait sans médecine, je me le reprocherais
+toute ma vie. Transportons-le dans la voiture,
+et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt.</p>
+
+<p>Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants
+reposait dans le lit virginal de Louise.</p>
+
+<p>Un médecin était à son chevet.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXII</h3>
+
+<h3 class="sub">Une distillerie clandestine</h3>
+
+<p>A l'époque où se passaient les événements que
+nous sommes en train de raconter, il y avait, sur
+la route de Charlesbourg, une singulière habitation.</p>
+
+<p>C'était une vieille masure tombant en ruine, lézardée
+sur toutes ses faces et laissant croître une
+mousse verdâtre dans les interstices de ses pierres
+branlantes.</p>
+
+<p>Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir
+autrefois à quelque riche bourgeois, à en
+juger par ses vastes dimensions et les vestiges d'élégance
+qui restaient de son architecture délabrée.
+Mais, depuis de longues années, sans doute, son
+propriétaire l'avait abandonnée, car elle tombait
+de vétusté, sans qu'une main charitable songeât le
+moins du monde à entraver les ravages du temps.
+Les larges fenêtres cintrées de la façade étaient
+veuves de plus d'un carreau, et les deux petits soupiraux
+de la cave en manquaient absolument. Seule, une
+armature en fer, composée de gros barreaux
+entre-croisés, protégeait ces dernières ouvertures,
+percées au ras du sol.</p>
+
+<p>Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à
+faire de cette vieille masure un lieu de prédilection
+pour maître Satanas et ses diablotins, c'était sa
+situation exceptionnelle. Accroupie sur un monticule
+de rochers grisâtres, à l'entrée d'un bois et
+sur le bord d'une profonde ravine, l'habitation solitaire,
+semblait, en effet, ne pouvoir manquer
+d'attirer l'attention du diable, comme pied-à-terre
+à quelques arpents de Québec.</p>
+
+<p>La superstition populaire se disait que le sombre
+roi de l'abîme eût été là comme chez lui au milieu
+des chouettes et des hiboux, à quelques pas
+d'un quartier célèbre en vols et en assassinats, non
+loin de la haute chaîne des Laurentides, où se
+trouvait probablement l'enfer.</p>
+
+<p>Et les paysans, revenant du marché, qui passaient
+par là, une fois la nuit tombée, faisaient
+prendre le grand trot à leur monture et se signaient
+formidablement, en face de la maison suspecte.</p>
+
+<p>Même, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois,
+que leur mauvaise étoile forçait à cheminer, ainsi
+la nuit, affirmaient avoir vu d'étranges lumières
+danser derrière les carreaux crasseux de la masure
+abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges
+éveiller les échos d'alentour.</p>
+
+<p>Il était donc évident que cette maison maudite
+était hantée, et servait de refuge à des légions de
+diablotins en rupture de ban qui venaient y faire
+leur sabbat.</p>
+
+<p>Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre,
+qu'à regarder, au beau milieu des nuits les plus
+noires, l'épaisse fumée phosphorescente qui s'échappait
+de la haute cheminée.</p>
+
+<p>Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait
+pas une fumée comme celle-là, une fumée pointillée
+de tisons brûlants et sentant le soufre à plein
+nez.</p>
+
+<p>Donc, la vieille maison était hantée!</p>
+
+<p>Voyez-vous ça!... l'enfer ayant une succursale
+sur le bord d'une grande route, et aux portes d'une
+honnête ville, d'une respectable capitale!</p>
+
+<p>Ah! Québec pouvait bien contempler, tous les
+dix ou vingt ans, le spectacle d'un de ses quartiers
+les plus populeux flambant comme une manufacture
+d'allumettes!</p>
+
+<p>Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes
+les unes que les autres, en dépit des
+hurlements sinistres et des lumières dansant comme
+des feux-follets, nonobstant même la fumée
+noirâtre pointillée de tisons ardents, nous devons
+à la vérité historique de dire que les bons habitants
+de Charlesbourg se trompaient,... que la
+maison mystérieuse n'était pas hantée!</p>
+
+<p>Ou, si l'on tient à ce qu'elle le fût, ce n'était pas
+par des démons folâtres, mais bien par une vieille
+femme inoffensive, n'ayant pour toute compagnie
+qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un...
+fils aux trois-quarts idiot.</p>
+
+<p>Que faisait là ce quatuor disparate?</p>
+
+<p>Ah! dame! c'est précisément la question que se
+posaient inutilement, depuis longtemps, les gens
+timorés et à l'imagination plus superstitieuse que
+rusée.</p>
+
+<p>Ceux-là seuls&mdash;et ils étaient en petit nombre&mdash;qui
+auraient été à même de répondre, se gardaient
+bien de le faire. Une indiscrétion de leur part eût
+pu les priver de l'avantage inappréciable de partager
+un secret important, et faire ouvrir les yeux
+à des autorités justement inflexibles.</p>
+
+<p>Voici comment et pourquoi...</p>
+
+<p>La masure sinistre servait de quartier-général à
+un certain nombre de jeunes gens qui y avaient
+installé une distillerie clandestine de whisky,
+dans le but de frauder la douane et de boire à bon
+marché. La cave, haute et pavée, servait de laboratoire,
+et c'est là qu'était installé, sur un fourneau
+adossé à la cheminée, un alambic de gros fer-blanc
+et le reste du matériel indispensable.</p>
+
+<p>La vieille femme et son imbécile de fils étaient
+les seuls ouvriers de cette manufacture primitive.
+La mère distillait patates, grains et autres céréales,
+tandis que le fils entretenait le feu, coupait le
+bois et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans
+un angle de la cave.</p>
+
+<p>Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces
+deux quadrupèdes n'étaient pas attachés directement
+à la distillerie. Tout au plus pouvait-on les
+considérer comme des comparses. Le premier veillait
+au salut commun, et le dernier gardait, d'une
+patte énergique, la matière première&mdash;les céréales&mdash;contre
+les rats et autres vermines de la même
+catégorie.</p>
+
+<p>Le whisky de contrebande de cette distillerie au
+petit pied n'était certes pas de première qualité,
+mais on y ajoutait divers ingrédients savants qui
+en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si
+peu, grisait si bien et se fabriquait si vite, que les
+habitués n'avaient pas le droit de se montrer difficiles.</p>
+
+<p>Depuis deux ans déjà, dans cette maison isolée
+sur la route de Charlesbourg, à deux pas de Québec,
+les céréales se transformaient ainsi en whisky,
+à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y
+pénétrons. C'est dans la soirée même où Gustave
+Després était transporté mourant chez le père Gaboury.</p>
+
+<p>Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les
+lézardes de la muraille; les grenouilles coassent au
+sein du marécage voisin; le gros chat noir ronronne,
+accroché à la gouttière du toit, et le grand chien
+fauve, couché sur le perron de pierre de la masure,
+fait semblant de dormir.</p>
+
+<p>Entrons.</p>
+
+<p>Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a
+pour tous meubles qu'une immense table de bois
+brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses. Au
+fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque
+armoire s'adosse à la muraille, tandis que,
+tout près de là, se voit la porte entr'ouverte d'un
+cabinet noir.</p>
+
+<p>Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre
+d'une large cheminée, faisant mijoter à gros
+bouillons un pot-au-feu de lard salé.</p>
+
+<p>La maîtresse du logis est là, tout près, surveillant
+la cuisson du succulent souper qui se prépare.</p>
+
+<p>C'est une femme d'un âge incertain, mais à
+coup sûr, plus près du crépuscule de sa vie que de
+son aurore. Une sorte de résille emprisonne sa
+chevelure grise et permet à sa figure anguleuse,
+heurtée, de se détacher en vigueur... La bonne femme
+culotte tranquillement un brûle-gueule, pendant
+que, d'un genou distrait, elle bat la mesure
+de ses pensées.</p>
+
+<p>Cette estimable contrebandière répond au doux
+nom de la <i>mère Friponne</i>&mdash;une petite appellation
+d'amitié qui lui vient de ses pratiques.</p>
+
+<p>En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur
+la grande table, se voit le digne rejeton de la mère
+Friponne. C'est un grand garçon d'un blond
+fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux
+chairs flasques. Tout indique chez cet être dégradé
+l'abrutissement le plus complet.</p>
+
+<p>A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille
+et une petite tasse de fer-blanc. De temps à
+autre, le brave garçon se verse une rasade et l'avale
+histoire d'apaiser sa faim, en attendant le
+souper qui retarde.</p>
+
+<p>A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule
+de ses lèvres, arrête le mouvement cadencé
+de son genou, relève son nez pointu et apostrophe
+ainsi son aimable rejeton:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser
+de boire? Tu es rendu à ton sixième verre depuis
+une demi-heure.</p>
+
+<p>A laquelle apostrophe le vilain garnement répond
+d'une voix enrouée:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour empêcher le gosier de me racornir.</p>
+
+<p>&mdash;Ivrogne! bois de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;L'eau m'est contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ça!... monsieur qui a des délicatesses
+d'estomac!</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai, la mère; il n'y a que le whisky
+qui me désaltère.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! c'est pour ça que je bois tant&mdash;pour jeter
+de l'eau sur le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour ça, non: le whisky coûte trop bon
+marché ici.</p>
+
+<p>&mdash;Bon marché... hum! il ne faut pas trop le dire...
+les <i>policemen</i> ont le nez fin...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-là... et,
+pourvu que la grande chaudière ne crève pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ça qui est à craindre, car elle est
+en fer-blanc double. Il y a autre chose qui me
+chiffonne.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, la mère?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que nos pratiques nous laissent. Voilà
+plus de deux jours que personne n'est venu, et,
+pourtant, ça fait le deuxième baril que nous faisons.</p>
+
+<p>&mdash;As pas peur, la mère... je les boirai, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ça nous rapportera un beau profit, vraiment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore curieux, allez...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou.</p>
+
+<p>&mdash;Fou, le Simon à la mère Friponne?... Ah!
+que non. Tenez, vous allez voir. Faisons un
+marché.</p>
+
+<p>&mdash;Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée.</p>
+
+<p>Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute
+entière à cette importante opération.</p>
+
+<p>Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à-pot,
+en entendant un bruit argentin auquel son oreille
+ne se trompait jamais.</p>
+
+<p>Ce bruit était produit par la chute de plusieurs
+pièces de monnaie que Simon faisait trébucher sur
+la table.</p>
+
+<p>La mère Friponne ne fit qu'un saut de la cheminée
+à son fils. Sans plus d'explications, elle saisit
+le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant
+le poing resté libre:</p>
+
+<p>&mdash;Brigand! rugit-elle, tu m'as volée.</p>
+
+<p>&mdash;Lâchez-moi! vous m'étouffez! râla Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vas t'étrangler tout-à-fait.</p>
+
+<p>&mdash;Aïe! ouf!</p>
+
+<p>&mdash;Fainéant! bourreau! assassin! rends-moi
+mes pauvres épargnes.</p>
+
+<p>&mdash;Aïe! aïe!! aïe!!!</p>
+
+<p>&mdash;Mon argent! mon argent!! mon argent!!!</p>
+
+<p>La lutte prenait des proportions épiques, et les
+doigts crochus de la mère Friponne étaient sur le
+point d'envoyer le malheureux Simon <i>ad patres</i>,
+lorsqu'un spasme suprême le dégagea.</p>
+
+<p>Son premier soin fut de mettre la table entre sa
+terrible mère et lui; son second, de pousser coup
+sur coup trois ou quatre soupirs de cachalot.</p>
+
+<p>Après quoi, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est à moi, cet argent-là; c'est le beau monsieur
+de l'autre jour qui vient de me le donner.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens! grogna Friponne.</p>
+
+<p>&mdash;Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser:
+il est à un arpent d'ici, sur la butte qui m'attend,
+et moi qui l'avais oublié!</p>
+
+<p>Simon se précipita vers la porte, mais l'incorruptible
+Friponne le happa au passage.</p>
+
+<p>&mdash;De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle,
+d'une voix terrible.</p>
+
+<p>&mdash;De <i>l'Américain</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité, vrai; et, tenez, il est là qui
+m'attend... il va me battre, c'est sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi t'a-t-il donné cet argent?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai rencontré il y a environ une demi-heure,
+dans le petit bois en arrière, comme je ramassais
+une brassée de branches sèches. Il avait une
+fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit
+comme ça:</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il du monde chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'sais pas, que j'ai répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et il m'a mis dans la main ces belles pièces
+blanches que je viens de vous montrer. Voyez,
+êtes-vous contente, à présent?... direz-vous encore
+que je vous vole?</p>
+
+<p>Et Simon, radieux d'avoir établi son innocence,
+oublia de nouveau sa commission et se dressa majestueusement
+devant sa mère.</p>
+
+<p>Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois
+donc pas que cet homme t'attend pour entrer ici
+et, qu'il doit être furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est pourtant vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il
+peut venir sans crainte.</p>
+
+<p>-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors,
+pendant qu'elle grommelait entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Une si bonne paye! un Américain bourré d'or
+et qui m'a promis cent belles piastres, le faire attendre!</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi
+d'un homme bien mis, qui tenait dans ses bras une
+jeune fille exténuée...</p>
+
+<p>Cet homme était Lapierre; la jeune fille, Louise
+Gaboury.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, la mère, dit l'homme; vous pouvez
+vous vanter d'avoir pour fils un fier imbécile: il
+m'a laissé morfondre à la porte pendant près d'une
+heure, sans nécessité... Mais c'est égal; puisque
+me voilà, arrivé sans encombre, je lui pardonne.
+Avez-vous une chambre pour cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai plusieurs, répondit la mère Friponne,
+mais il y en a de plus mignonnes les unes que les
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée
+d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est la chambre du nord&mdash;un vrai nid
+d'hirondelle pour la tenue.</p>
+
+<p>&mdash;Cette chambre ferme-t-elle à clé?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un solide verrou en dehors: ça vaut
+mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Et les fenêtres?</p>
+
+<p>&mdash;Une seule, et encore, on peut l'assujettir en
+dehors avec des clous.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous loue cette chambre, mais à une condition:
+vous y garderez cette jeune fille prisonnière
+jusqu'à nouvel ordre&mdash;pendant trois ou
+quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement
+et ne la laisserez manquer de rien; en outre,
+personne ne doit savoir qu'elle est ici, et il
+faut que vous veilliez attentivement à ce qu'elle
+ne s'échappe pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour ça, j'en réponds, interrompit la
+mère Friponne.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. A ces conditions-là, je vous donnerai
+cinquante piastres le jour où je viendrai rendre la
+liberté à cette jeune fille. En attendant, voici dix
+billets de cinq pour vous mettre à même de bien
+soigner ma protégée. Ça vous va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Si ça me va!... c'est-à-dire que la charmante
+poulette sera tellement bien chez la mère Friponne,
+qu'elle n'en voudra plus partir et que vous serez
+obligé de l'emmener de force.</p>
+
+<p>Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse,
+engouffra dans sa poche les précieux billets
+de <i>l'Américain</i> et se mit en devoir d'installer
+Louise dans sa fameuse chambre du nord.</p>
+
+<p>La chose se fit en peu de temps, car les prières
+et les larmes de la pauvre fille ne retardèrent pas
+d'une minute son emprisonnement. La mère Friponne
+avait les fibres du coeur furieusement coriaces,
+et elle en avait vu d'autres que ça sans s'émouvoir.</p>
+
+<p>Quand tout fut terminé et que les verrous furent
+scrupuleusement poussés en travers des ais de
+la porte, la fabricante de whisky en contrebande
+retourna à la cuisine, où l'attendait stoïquement
+Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques
+difficultés, mais la mère, Friponne a encore la
+poigne solide, et tout c'est passé comme sur des
+roulettes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, répondit distraitement Lapierre.</p>
+
+<p>Et il ajouta d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Celle-là, du moins, ne viendra pas se jeter
+dans mes jambes, lors de la signature du contrat.
+Quant à l'autre...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques
+secondes et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Votre cave est-elle sûre?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme,
+songeant à sa petite industrie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je
+n'ai aucunement l'intention d'aller vous dénoncer
+aux agents du fisc. Faites le négoce qu'il vous
+plaira de faire; je n'ai rien à y voir. Vous savez
+ce que je vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne
+sa vie comme il peut, et il n'y a que les sots
+qui crèvent de faim. La contrebande n'est une
+faute que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale
+à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et la mienne aussi, ne put s'empêcher d'ajouter
+la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc
+en paix et ne craignez rien en moi, si vous me servez
+bien. Mais répondez à ma question:</p>
+
+<p>&mdash;Votre cave est-elle sûre?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je crois bien! répondit Friponne, en
+se gourmant... des murs de deux pieds d'épaisseur,
+la porte condamnée, les soupiraux défendus par
+des barreaux de fer gros comme mon poignet!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait
+enfermé là n'en sortirait qu'avec votre permission?</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, oui.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore
+une petite centaine de piastres et à recevoir
+un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai probablement
+lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent,
+mais les deux gaillards qui l'emmèneront
+ici vous aideront à le calmer... D'ailleurs, vous ne
+le garderez pas longtemps.</p>
+
+<p>La mère Friponne était éblouie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon bon monsieur, s'écria-t-elle, quel
+fier homme vous faites et je vous remercie donc!...
+Deux cents piastres! mais c'est une petite fortune!</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de la gagner loyalement, répliqua
+Lapierre, se disposant à partir.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient
+plutôt de l'enfer que de chez la mère Friponne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain.
+Au revoir.</p>
+
+<p>Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers
+Québec, tout en grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon petit Després, il paraît que je t'ai
+manqué; mais j'ai bien peur que, tout de même,
+tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves
+que tu lui as promises...</p>
+
+<p>Quant à, la vieille et à son fils Simon, ils se mirent
+tranquillement à table, comme d'honnêtes
+travailleurs qui ont fait une bonne journée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXIII</h3>
+
+<h3 class="sub">Dans la gueule du loup</h3>
+
+<p>Il était environ dix heures quand Lapierre quitta
+la maison de la mère friponne.</p>
+
+<p>La nuit était noire, et c'est à peine si quelques
+rares étoiles scintillaient au firmament.</p>
+
+<p>Le fiancé de Laure descendit vivement la route
+de Charlesbourg, s'engagea sur le pont Dorchester,
+prit la rue du même nom, grimpa à la Haute-Ville
+par le grand escalier, tourna à gauche dans
+la rue Saint-Georges, coudoya les remparts, passa
+sous les arcades de la massive porte Saint-Jean,
+longea l'esplanade et, finalement, s'arrêta devant
+une haute maison de la rue Saint-Louis.</p>
+
+<p>Il était arrivé.</p>
+
+<p>Lapierre sonna.</p>
+
+<p>Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une
+femme d'un certain âge, tenant une lampe à la
+main, se présenta dans l'entrebâillement.</p>
+
+<p>Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle
+s'empressa de s'effacer, tout en murmurant avec
+respect:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, monsieur Lapierre...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, répondit rapidement ce dernier;
+personne n'est venu, Madeleine?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur... c'est-à-dire oui... deux espèces
+d'individus, mal étriqués et sentant la boisson que
+ça soulevait le coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l'ai
+déjà dit... A quelle heure ces hommes se sont-ils
+présentés?</p>
+
+<p>&mdash;Environ vers cinq heures, cette après-midi.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Et doivent-ils revenir?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours
+de la soirée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet
+privé&mdash;vous savez... celui du fond. En attendant,
+donnez-moi vite à souper, car je meure de
+faim.</p>
+
+<p>Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs
+avaient, monté un escalier et s'étaient rendus dans
+un élégant salon du second étage, où Lapierre se
+laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant
+que la table fût dressée dans la salle à manger, située
+en arrière.</p>
+
+<p>Là, douillettement assis sur le crin élastique et
+reposant ses membres courbaturés par une course
+de plusieurs heures, le sinistre personnage se prît
+à réfléchir.</p>
+
+<p>La journée avait été fertile en émotions, et la
+succession rapide des événements qui s'y étaient
+déroulés n'avait pas permis à Lapierre de les peser
+mûrement. Il était donc bien aise de se trouver
+enfin seul avec ses pensées, afin d'y mettre un peu
+d'ordre et de tirer les conclusions qui devaient en
+découler.</p>
+
+<p>Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner
+tous les incidents de ce jour mémorable, à
+les analyser, à les disséquer, à en rechercher les
+causes, à en prévoir les conséquences.</p>
+
+<p>Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la
+voix de Madeleine, annonçant à plusieurs reprises
+que le souper était servi, n'avait pas même le privilège
+d'arriver jusqu'à l'entendement du maître.</p>
+
+<p>Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre
+des nuages. Il passa la main sur son front
+et murmura, en forme de conclusion:</p>
+
+<p>&mdash;En somme, la journée n'a pas été aussi mauvaise
+que j'aurais pu m'y attendre... Louise ne
+parlera pas, et, Lenoir <i>alias</i> Després ne parlera
+plus. Cette idée de faire servir la masure de la
+mère Friponne à mes petits projets n'est pas trop
+mal trouvée, et je ne regrette pas mon voyage
+d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères
+qui vont venir tout à l'heure. On n'a jamais
+trop de connaissances... Allons, ne nous laissons
+pas aller au découragement et mangeons
+de bon appétit.</p>
+
+<p>Après s'être ainsi réconforté le moral, Lapierre
+se dirigea vers la salle à manger, disposé à en faire
+autant pour le physique.</p>
+
+<p>Les bandits de profession ont cela d'excellent,
+c'est qu'ils perdent rarement l'appétit et que les
+situations les plus terribles ne réagissent pas sur
+leur estomac.</p>
+
+<p>Lapierre prit donc tranquillement son souper,
+tout connue s'il n'eût pas, quelques heures auparavant
+assommé un homme et séquestré une fille.</p>
+
+<p>Le remords&mdash;cet hôte implacable qui vient s'asseoir
+dans les consciences bourrelées&mdash;ne se montra
+même pas à l'horizon, et l'âpre chercheur de
+dot se leva de table, n'ayant plus en tête que des
+idées riantes.</p>
+
+<p>Il repassa dans son salon et s'étendit nonchalamment
+sur une causeuse; mais cinq minutes ne
+s'étaient pas écoulées qu'un violent coup de sonnette
+retentit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit
+Lapierre.</p>
+
+<p>Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située
+tout à fait au fond de la maison et qu'il appelait
+judicieusement son <i>cabinet privé</i>.</p>
+
+<p>Là, en effet, ne pénétraient que quelques rares
+privilégiés et ne se traitaient que des affaires plus
+ou moins véreuses; il y allait, plus de gens dignes
+de coucher à la prison, que de figurer au bal du
+lieutenant-gouverneur.</p>
+
+<p>C'est que Lapierre, avec ses instincts innés de
+crime et l'éducation pernicieuse qu'il avait puisée
+dans les camps américains, en qualité d'espion,
+éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double
+existence: l'une au grand jour, irréprochable,
+élégante, presque fastueuse, avec ses exigence
+multiples, tant au point de vue du logement et des
+relations, qu'à celui du domestique en livrée de rigueur;
+l'autre cachée, cauteleuse et enveloppée de
+ténébreuses précautions.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi ce maître en fait d'intrigues
+avait chez lui deux lieux de réception: l'un public,
+donnant sur la rue, l'autre privé, prenant
+jour du côté de la cour.</p>
+
+<p>C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour
+recevoir ses nocturnes visiteurs.</p>
+
+<p>Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être
+introduits.</p>
+
+<p>Nous devons à la vérité de dire qu'ils ne payaient
+pas de mine, bien qu'ils ne se ressemblassent guère.
+L'un, grand, gros, fortement charpenté, avait
+cette physionomie placide et brutale que donne
+l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, pâle et
+presque imberbe, possédait une figure intelligente,
+mais où il y avait plus d'astuce et d'audace cynique
+que de toute autre chose.</p>
+
+<p>Le premier répondait au prénom de <i>Bill</i>; le
+second s'appelait le plus innocemment du monde
+<i>Passe-Partout</i>. Tous deux étaient bizarrement
+vêtus de hardes disparates, peu faites pour
+leur taille.</p>
+
+<p>Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine.
+Ils firent trois pas dans le cabinet, puis
+s'inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette
+position, ils attendirent poliment, le chapeau bas,
+que le maître du logis leur adressa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance
+ses visiteurs, voilà deux sujets qui
+ne me paraissent pas difficiles à discipliner... Du
+diable si je n'en fais pas quelque chose!</p>
+
+<p>Puis, tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves.</p>
+
+<p>Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un
+même mouvement, s'écrasèrent sur le bord de leur
+chaise respective. Tout cela sans articuler une
+parole.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant,
+causons. Lorsque je vous ai rencontré, il y a
+quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter,
+vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la dureté
+des temps et de la stagnation des affaires dans
+votre ligne?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est le cas, affirma le petit homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le cas, appuya le gros.</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez que, du temps de Tom Leblond,
+les choses allaient mieux et que peu de nuits s'écoulaient
+sans qu'il vous eut déterré quelque bon
+coup à faire, quelque petite mine à exploiter...?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! rien de plus vrai, modula la voix
+flûtée du blanc-bec.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore
+de l'hercule.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut,
+c'était un chef habile, une espèce de chien de
+chasse, ayant assez de flair pour découvrir le gibier
+et le faire lever...?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, c'est justement ça! firent en choeur
+les deux voyous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous
+que je sois votre chef pendant quelques
+jours et que je vous fasse gagner, sans danger, dix
+fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant
+votre peau?</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez ça, vous? demanda vivement
+Passe-Partout, ébloui de la perspective.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement
+Lapierre. J'ai besoin de deux hommes, hardis,
+sans préjugés, incorruptibles, et je m'adresse à
+vous de préférence à bien d'autres. Acceptez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est
+plus cher.</p>
+
+<p>&mdash;Ni tuer, ni voler.</p>
+
+<p>&mdash;Ni aller à confesse? ricana Passe-Partout.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y
+aura peut-être un oiseau à mettre en cage et un
+autre à garder... voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage?</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous
+allez gaspiller votre argent, maître, fit honnêtement
+remarquer Passe-Partout.</p>
+
+<p>&mdash;Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé...
+S'il y avait quelque magasin à piller ou
+un gênant à assommer, je ne dis pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai
+pas dit que l'oiseau se laisserait mettre en cage
+sans se débattre... C'est un malin.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! fit Bill, en détirant ses formidables
+biceps.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera ton lot, mon brave.</p>
+
+<p>&mdash;<i>All right!</i> j'en suis.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne
+sera multiple; je te fais mon collaborateur,
+mon lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me comblez, fit le voyou avec humilité.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ça y est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons le prix.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lésinerai pas: quatre piastre par jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons cinq: c'est un compte plus rond.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous
+donner mes instructions.</p>
+
+<p>Ici, Lapierre développa minutieusement son plan
+de campagne, sans toutefois se compromettre par:
+des explications trop circonstanciées. Pendant
+près d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs
+et respectueux, le rôle qu'ils devaient jouer
+dans le grand drame qui se préparait. Pas un détail
+ne fut omis, pas une précaution négligée. La
+trame qui devait envelopper la malheureuse Laure
+et ses amis fut si bien ourdie, que le rusé Passe-Partout,
+dans un élan de sincère admiration, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, Tom Leblond n'était qu'un farceur à
+côté de vous!</p>
+
+<p>Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre
+cachée du coeur de l'ancien espion?... c'est ce que
+nous ne pouvons dire; mais son oeil brilla d'une
+étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers
+deux heures du matin, par les ordres suivants:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends
+immédiatement à ton poste d'observation, en arrière
+de chez la mère Friponne. Quant à toi, Passe-Partout,
+dégringole jusque sur le bord du cap
+et ne perd pas de vue la maison des Gaboury. Bonsoir,
+mes braves. A demain.</p>
+
+<p>Un quart-d'heure après, le fiancé de Mlle Privat
+dormait du sommeil du juste.</p>
+
+<p>La nuit s'écoula toute entière en songes rosés,
+et, lorsqu'il s'éveilla, l'heureux Lapierre put constater
+que le soleil était déjà haut.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que, au moment de toucher le but, je
+m'amollirais dans les délices de Capoue? se dit-il...
+est-ce que je deviendrais paresseux?</p>
+
+<p>Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement
+du lit et s'habilla. Puis, cette opération
+terminée, il se rendit à la salle à manger, où les
+arômes du moka saturaient délicieusement l'atmosphère.</p>
+
+<p>Mais, à ce moment, un formidable carillon agita
+la sonnette correspondant à la porte de la rue, et
+Madeleine courut ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lapierre? demanda une voix impérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y est pas, répondit l'organe doucereux de
+Madeleine... c'est-à-dire... enfin, je vais aller voir.</p>
+
+<p>Et la femme de charge remonta l'escalier. Mais
+le visiteur la suivit quatre à quatre et se trouva
+sur le palier, à l'entrée de la salle à manger, en
+même temps qu'elle.</p>
+
+<p>C'était le Caboulot!</p>
+
+<p>Apercevant Lapierre, il marcha droit à lui et articula
+froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur! misérable, qu'as-tu fait de ma
+soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Votre soeur! balbutia Lapierre, interdit et
+cherchant à reconnaître le jeune homme qui l'apostrophait
+ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma soeur, ma soeur Louise Gaboury que
+tu as voulu ruiner de réputation autrefois, et que
+tu as volée hier!... Qu'en as-tu fait?... où est-elle?
+Parle vite, scélérat.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou, répondit l'ancien espion, se remettant
+et voyant à qui il avait, affaire... Je ne
+sais ce que vous voulez dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur,
+espion, assassin et faussaire que tu es!&mdash;eh
+bien! je vais t'ouvrir l'intelligence. Dis-moi de
+suite où tu as traîné ma soeur, la nuit dernière,
+ou, sur mon salut, tu es mort.</p>
+
+<p>Et le jeune homme, tirant un revolver de sa
+poche, ajusta Lapierre.</p>
+
+<p>Celui-ci devint fort pâle. Néanmoins, une seconde
+après, il se remit.</p>
+
+<p>&mdash;Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il; je
+vais vous satisfaire.</p>
+
+<p>Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois
+cesser de menacer l'espion de son regard... Mais il
+vit aussitôt Lapierre éclater de rire et se sentit
+lui-même enlacer par deux bras nerveux, qui ïe réduisirent
+à l'impuissance.</p>
+
+<p>Ces deux bras intempestifs n'appartenaient à
+rien moins qu'au collaborateur Passe-Partout.</p>
+
+<p>Suivant les ordres de son nouveau maître, le mouchard
+improvisé s'était aposté derrière les remparts,
+en face de la maison où logeait, la famille
+Gaboury. Là, par la baie d'une embrasure, il
+avait vu sortir le Caboulot et s'était lancé aussitôt
+sur sa piste. Grand avait été son étonnement
+en voyant le jeune homme pénétrer chez le patron
+Lapierre; mais Passe-Partout, surmontant cette
+impression, s'était dit que peut-être il ne serait
+pas de trop dans l'explication qui ne pouvait
+manquer d'avoir lieu, et il était entré sur les talons
+du <i>filé</i>.</p>
+
+<p>On a vu que, sa bonne étoile aidant, le jeune policier
+<i>in partibus</i> était arrivé juste à point
+pour sauver la précieuse existence de son patron.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, l'imprudent Caboulot fut garrotté
+et mis hors d'état de nuire.</p>
+
+<p>Lapierre passa alors dans son cabinet privé et
+ouvrit une petite porte, masquée par le bureau sur
+lequel il écrivait. Cette porte, en tournant sur ses
+gonds, laissa voir une chambre noire, étroite, une
+sorte de <i>dépense</i>, qui ne recevait le jour que
+par un petit châssis de deux vitres, soigneusement
+grillé.</p>
+
+<p>C'est là que le malheureux enfant, ficelé comme
+une momie, fut jeté, en proie à la rage et au désespoir.</p>
+
+<p>Passe-Partout fut installé à la porte, pendant
+que Lapierre, triomphant, lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher collaborateur, ton entrée en campagne
+a été un coup de maître, et, pour te récompenser
+je te nomme gouverneur de cette prison.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXIV</h3>
+
+<h3 class="sub">Ou Bill et Passe-Partout se distinguent</h3>
+
+<p>Enjambons maintenant par-dessus les trois jours
+qui nous séparent du fameux bal de Madame Privat.
+Aussi bien, les choses ont marché pendant
+que nous étions occupés ailleurs et l'organisation
+ne laisse plus rien à désirer. Tout est prêt pour
+la fête; les musiciens sont à leur poste, et le chef
+d'orchestre n'attend plus que le signal de la maîtresse
+du logis pour faire mugir ses cuivres et vibrer
+ses cordes.</p>
+
+<p>Dans le grand salon et les pièces adjacentes de la
+Folie-Privat, ce ne sont que toilettes éblouissantes,
+fastueuses pierreries, parfums enivrants,
+soyeux frous-frous. Tout Québec est là&mdash;du
+moins le Québec aristocratique, le Québec de la
+<i>fashion</i>, la quintessence de la société dorée.
+Brunes et blondes; sémillantes Canadiennes-françaises
+à la noire chevelure; plantureuses Anglaises
+aux tresses fauves; rentiers ventrus et journalistes
+diaphanes; politiciens bavards et financiers
+discrets, officiers de la garnison tout chamarrés de
+torsades d'or, et hommes de lettres en modestes
+habits noirs; maris, femmes et filles... tout y est
+rien ne manque!</p>
+
+<p>C'est que le gigantesque festival donné par la
+veuve du colonel Privat n'était pas chose commune
+à cette époque. La bonne ville de Québec, tressaillant
+jusque dans ses assises de granit, s'en
+était entretenue pendant huit jours et avait fait
+des préparatifs considérables pour y être dignement
+représentée&mdash;si bien que la date du 26 juin,
+cette année-là, fut sur le point d'éclipser sa soeur
+aînée du 24, le jour national des Canadiens-français,
+la Saint-Jean-Baptiste!</p>
+
+<p>Dès huit heures du soir, les équipages encombraient
+l'avenue de la Folie-Privat et le pérystile
+du cottage s'encombrait de falbalas et de volants.
+Vers dix heures, tous les invités étaient rendus et
+l'orchestre entamait les premières mesures du quadrille
+d'honneur.</p>
+
+<p>Il va sans dire que le héros de la soirée, Joseph
+Lapierre, figurait dans cette danse d'ouverture, à
+côté de Mlle Privat qu'il devait épouser le lendemain
+matin. Les deux jeunes gens avaient pour
+vis-à-vis, un haut dignitaire du gouvernement,
+donnant la main à Mlle Privat, tandis que les autres
+figurants étaient des officiers de la garnison.</p>
+
+<p>Pendant que ces messieurs et ces dames vont déployer,
+au son d'une musique tapageuse, les grâces
+de leurs personnes et la désinvolture de leurs
+mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas
+vers le parc.</p>
+
+<p>N'oublions pas que mous sommes à la fin du
+mois de juin et qu'à cette époque de l'année l'atmosphère
+d'une salle de bal laisse à désirer sous
+le rapport de la fraîcheur.</p>
+
+<p>En outre de cette considération, disons de suite
+qu'en cette nuit fameuse où la riche madame Privat
+donnait l'hospitalité à l'élite de Québec, la
+température était quasi-tropicale. Et puis, la
+nuit avait de si alléchantes invitations, les arômes
+champêtres étaient si pénétrants, les rameaux
+feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune
+déversait avec tant de libéralité les larges gerbes
+de sa lumière veloutée dans les allées aux bords
+frangés d'ombre, la brise courait si douée à travers
+la ramée sonore... que vraiment la tentation
+devenait trop forte, et que le parc recevait plus
+de promeneurs que le cottage de chorégraphes.</p>
+
+<p>Couples amoureux de la solitude à deux; adeptes
+de la <i>dive</i> et du buffet, éprouvant le besoin
+de se rafraîchir les tempes et les idées; personnages
+de tapisserie qui vont au bal pour regarder
+faire les autres; hommes d'affaires que la déesse
+Terpsichore ne séduit pas et qui préfèrent causer
+dépression commerciale ou change sterling, pendant
+que le commun dos mortels s'amuse; <i>cavaliers</i>
+et <i>blondes</i> à qui le tête-à-tête sous les
+arbres feuillus ne peut jamais déplaire; fumeurs
+affamés, inhumainement chassés du voisinage des
+dames; <i>beaux</i> en quêtes d'aventures; enfin, rêveurs
+pour qui le spectacle d'une mélancolique
+nuit d'été l'emporte sur la vue de pauvres danseurs
+suant à grosses gouttes:&mdash;tout cela se
+croisait, défilait, caquetait dans le jardin du cottage.</p>
+
+<p>Le coup d'oeil était charmant.</p>
+
+<p>Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout
+grâce aux reflets multicolores de plusieurs lanternes
+chinoises disposées avec goût de distance en
+distance, aux points de jonction des allées, robes
+blanches, manteaux rouges, chevelures dénouées&mdash;blondes
+ou brunes&mdash;rubans de toutes nuances, habits
+de toutes formes apparaissaient sous un aspect
+pittoresque au possible.</p>
+
+<p>C'était un tableau mouvant, où les couleurs, les
+ombres, les sujets changeaient à toute seconde,
+comme dans une représentation de fantasmagorie!</p>
+
+<p>Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le
+murmure frais et perlé des voix de femmes, ou le
+grondement plus sonore des organes masculins!</p>
+
+<p>Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la
+salle de danse&mdash;contenant et contenu.</p>
+
+<p>Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait
+nonchalamment ses pas dans les larges allées du
+parc de la Folie-Privat, il y avait probablement
+quelques personnes ayant, un autre but que celui
+de se distraire.</p>
+
+<p>Deux individus, entre autres, marchaient avec
+un peu trop de circonspection et se faufilaient
+avec infiniment trop de soins derrière les épais rameaux
+bordant les allées, pour ne pas éveiller de
+prudentes appréhensions.</p>
+
+<p>Ces deux compères&mdash;un grand et un petit&mdash;après
+une foule de détours et de contremarches,
+s'arrêtaient enfin derrière un banc presque entièrement
+dissimulé sous le feuillage d'un sapin de
+rond-point.</p>
+
+<p>On se rappelle que cet endroit avait été précisément
+choisi par Gustave Després pour sa première
+entrevue avec Mlle Privat.</p>
+
+<p>Une fois là, nos deux individus se tapirent de
+leur mieux dans le taillis et ne bougèrent plus.</p>
+
+<p>Il était alors près de onze heures, et, dans le
+grand salon du cottage, la danse faisait fureur.
+Seul à peu près, ce carrefour éloigné du parc manquait
+de promeneurs, tandis que les échos de tous
+les bosquets des alentours redisaient les frais
+éclats de rire ou le murmure plus doux des conversations
+enjouées.</p>
+
+<p>Un quart-d'heure se passa, pendant lequel le silence
+ne fut troublé que par le cric-crac des coléoptères
+se jouant au milieu des hautes herbes du gazon.</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, une voix aigre et d'un timbre
+caractéristique surgit des profondeurs en arrière
+du banc.</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! disait la voix, je commence à
+m'embêter. Le particulier est capable de ne pas
+venir.</p>
+
+<p>&mdash;Il viendra, répondit un formidable organe de
+basse-taille: le patron l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Il devrait être ici depuis une bonne demi-heure...
+Tu vas voir que ce chameau-là va nous brûler
+la politesse, répliqua la voix de fausset.</p>
+
+<p>&mdash;La consigne est d'attendre, se contenta de
+repartir stoïquement la contre-basse.</p>
+
+<p>Mais ce parti philosophique ne plut, paraît-il,
+que médiocrement au premier interlocuteur, car il
+émergea bientôt d'un bouquet de feuillage et s'avança
+de quelques pas dans la direction du rond-point.
+Ce mouvement compromit gravement l'incognito
+du personnage... En effet, un indiscret
+rayon de lune tombant d'aplomb des régions célestes,
+éclaira soudain la figure de maître Passe-Partout.</p>
+
+<p>Effrayé de ce sans-gêne compromettant, le collaborateur
+de Lapierre se replongea bien vite dans
+l'obscurité du feuillage, où il rejoignit son compagnon,
+qui n'était autre que Bill.</p>
+
+<p>Que faisaient là les deux bandits et dans quel
+but sinistre se dérobaient-ils ainsi aux rayons même
+de la lune?</p>
+
+<p>On le devine aisément. Ils avaient pour instructions
+d'empocher une nouvelle entrevue entre, le
+Roi des Étudiants et la fiancée de Lapierre. Ce
+dernier jouait là sa dernière carte, il le savait
+bien; mais que le coup réussit, et aucun obstacle
+sérieux ne subsistait plus entre Laure et lui, entre
+la fortune et l'âpre convoitise.</p>
+
+<p>Depuis deux jours, l'habile prétendant avait
+tout mis en oeuvre pour détruire, dans l'esprit de
+Mlle Privat, l'effet produit par les révélations de
+Després; et nous devons avouer que l'ex-fournisseur
+n'avait pas trop mal réussi, puisque la pauvre
+jeune fille, à bout d'arguments, n'avait pu
+trouver d'autre échappatoire que celui-ci: «Je ne
+demande qu'à être convaincue. Si M. Després ne
+m'apporte pas les preuves qu'il m'a promises, eh
+bien! je croirai comme vous qu'il n'a voulu que
+se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le
+cas contraire, n'espérez pas que je faiblirai devant
+d'audacieuses menaces.»</p>
+
+<p>L'enlèvement de Louise, la séquestration du Caboulot,
+et la maladie de Després&mdash;toutes choses
+ignorées complètement de Mlle Privat et de ses
+amis&mdash;servaient à merveilles les projets criminels
+de Lapierre, et pourvu que la nuit du bal se passât
+sans encombre, la situation était enlevée.</p>
+
+<p>Mais il y avait cent à parier que le tenace Roi
+des Étudiants n'abandonnerait pas de la sorte une
+partie presque gagnée. Sa blessure n'avait pas eu
+de suite fatales, et il était en état de venir au rendez-vous
+donné à Laure, puisque, le matin même,
+Passe-Partout l'avait vu se promener dans la
+chambre de la maison Gaboury.</p>
+
+<p>Seulement, allait-il se présenter ouvertement, par
+l'avenue du cottage, ou se faufiler dans le parc,
+comme lors de sa première visite?... c'est ce qu'il
+était, un peu difficile de prévoir, même pour un habile
+espion habitué à toutes les roueries.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi; ne voulant rien laisser au capricieux
+hasard, Lapierre avait jugé prudent de
+prévoir les deux éventualités, en plaçant deux
+sentinelles à l'entrée de l'avenue et deux autres
+près du rond-point.</p>
+
+<p>De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Després
+eût une fière chance pour arriver jusqu'à Laure.</p>
+
+<p>Aussi donna-t-il tête baissée dans le traquenard,
+malgré le soin qu'il prit de pénétrer dans le parc
+par la grande allée du rond-point, éclairée ce soir-là
+comme en plein jour.</p>
+
+<p>Au moment où il longeait le banc derrière lequel
+se tenaient accroupis nos deux bandits de toute à
+l'heure, il fut terrassé et bâillonné, puis solidement
+garrotté, sans même avoir eu le temps de pousser
+un cri.</p>
+
+<p>Bill et Passe-Partout n'en étaient pas à leur
+coup d'essai dans ce genre d'opération, et il faut
+leur rendre cette justice qu'ils faisaient toujours
+leur besogne en conscience.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, ils se surpassèrent même... si bien
+que l'illustre Passe-Partout grommela joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! si le patron n'est pas satisfait, il
+faut qu'il soit crânement difficile... car nous travaillons,
+parole d'honneur, comme de vrais <i>artisses</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la
+voiture, et filons proprement vers la geôle de la
+mère Friponne.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, les deux chenapans eurent disparu
+dans les profondeurs du parc, traînant avec
+eux leur victime, réduite à la plus complète impuissance.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXV</h3>
+
+<h3 class="sub">Trop tard</h3>
+
+<p>Environ une demi-heure après l'audacieux enlèvement
+auquel nous venons d'assister, et pendant
+qu'une lourde voiture soigneusement fermée entraînait
+rapidement Després vers la distillerie de la
+mère Friponne, l'orchestre installé dans le grand
+salon du cottage entamait les premières mesures
+d'une valse.</p>
+
+<p>Les danseurs étaient à leur poste et le gracieux
+balancement du départ faisait déjà ondoyer tous
+les couples impatients, lorsque deux nouveaux figurants
+se jetèrent dans la chaîne mouvante, au
+moment où la danse s'ébranlait.</p>
+
+<p>Le tourbillon s'arrêta une seconde et chacun
+s'empressa de faire place au couple retardataire.</p>
+
+<p>Quand nous aurons dit que les arrivants n'étaient
+autres que Paul Champfort, le neveu, et
+Laure Privat, la fille de l'amphitryon, personne
+ne s'étonnera de la complaisance empressée des
+valseurs.</p>
+
+<p>Cependant, la valse n'avait pas été interrompue,
+et, glissant en cadence sur le parquet, chaque couple
+tournoyait, défilait, disparaissait, pour revenir
+et disparaître encore. Les falbalas des danseuses,
+subissant les lois de la force centrifuge, s'épanouissaient
+en rond, s'élevant à chaque mouvement
+giratoire, pour retomber quand ce mouvement
+diminuait ou cessait. Mais les cavaliers infatigables,
+enlevés par une formidable musique,
+enivrés par les parfums s'exhalant des toilettes féminines
+violemment secouées, ne laissaient guère
+de repos à ces pauvres falbalas... et le gigantesque
+serpent de valseurs continuait toujours à dérouler
+ses anneaux de couples enlacés.</p>
+
+<p>Paul Champfort subissait, plus que tout autre,
+l'enivrement général.</p>
+
+<p>Le contact de la femme aimée, de cette malheureuse
+Laure qu'il allait perdre à jamais dans quelques heures;
+l'entraînement irrésistible de la cadence:
+les notes éclatantes des cuivres, où se mariaient
+les sons moelleux des clarinettes et les trilles
+aigus des violons; ces effluves magnétiques
+qui s'échappent des prunelles animées des femmes;
+et par-dessus tout, l'haleine tiède et haletante de
+sa danseuse, lui arrivant au visage par bouffées
+aromatiques... tout cela lui monta au cerveau
+comme une fumée d'or et lui donna le vertige.</p>
+
+<p>Il arriva même un moment où, perdant tout contrôle
+sur lui-même et dominé par un irrésistible besoin
+d'épanchement, il se baissa vers l'oreille de
+Laure et lui souffla ardemment: «Oh! je t'aime! je t'aime!»</p>
+
+<p>La jeune fille leva vers son cousin un regard brûlant,
+sentit courir dans ses veines un frisson de
+fièvre, puis, faiblissante et pâle, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez. Je me sens tout étourdie... Retirons-nous.</p>
+
+<p>Champfort obéit.</p>
+
+<p>Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la
+soutenant de son bras droit, dans une pièce contiguë,
+où il la déposa sur un canapé.</p>
+
+<p>Puis, s'emparant d'une carafe d'eau frappée, il
+en humecta son mouchoir, et bassina les tempes de
+Laure.</p>
+
+<p>La jeune créole parut se remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez-vous mieux, Laure? demanda
+doucement Champfort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cousin, merci... ce n'était d'ailleurs
+qu'un simple étourdissement. La valse me produit
+toujours cet effet-là.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes toute pâle!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien. Ne parlons pas de cela; les
+couleurs me reviendront avec le repos.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que j'appelle ma tante?</p>
+
+<p>&mdash;N'en faites rien, et asseyez-vous plutôt là,
+près de moi.</p>
+
+<p>Et voyant le jeune homme se troubler un peu;</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas mon médecin? ajouta-t-elle en
+souriant faiblement. Vous tiendrez compagnie à
+votre malade.</p>
+
+<p>Champfort prit place sur le canapé; mais une secrète
+pensée se traduisit, malgré lui, dans son regard
+et il jeta un coup d'oeil sur la porte donnant
+sur le salon.</p>
+
+<p>Laure vit ou plutôt devina ce regard.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, dit-elle; vous craignez
+que mon fiancé ne prenne ombrage de notre tête-à-tête?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Champfort.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous. Monsieur Lapierre était sorti,
+vous le savez, lorsque nous avons valsé ensemble...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en effet...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il n'est pas rentré, que je sache?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il rentrera... et, à dire vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas à lui procurer l'occasion de
+m'humilier par ses airs vainqueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à redouter... On ne peut chanter
+victoire quand il n'y a pas eu combat.</p>
+
+<p>Champfort baissa la tête et soupira intérieurement:
+«Elle n'a pas entendu mon aveu! se dit-il...
+C'est peut-être tant mieux... N'y pensons
+plus.»</p>
+
+<p>«Vous ne répondez pas? reprit la jeune créole,
+d'une voix un peu émue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, qu'ai-je à répondre... sinon que vous
+êtes la logique même?</p>
+
+<p>&mdash;Vous admettez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, causons, puisque rien ne nous en
+empêche.</p>
+
+<p>Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise,
+puis répondit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Causons. Aussi bien, est-ce probablement la
+dernière fois que nous en avons l'occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! murmura Laure.</p>
+
+<p>Il y eut alors un silence de quelques secondes,&mdash;silence
+pénible et plein d'anxiété. Les deux jeunes
+gens semblaient également mal à l'aise: Champfort
+pâle et soucieux, la jeune fille émue et agitée
+de pensées tumultueuses.</p>
+
+<p>A la fin, Laure parut recouvrer toute sa présence
+d'esprit et elle commença sur un ton indifférent:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Paul, comment va la fête?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, elle me semble très brillante, répondit
+le jeune homme, ne sachant où voulait en venir
+sa cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Tout Québec, y est, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, tout Québec de la haute, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne manque guère, à ce qu'Edmond m'a dit
+que cinq ou six invités?</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus que je ne puis dire, n'ayant pas vu
+la liste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis
+se sont rendus?</p>
+
+<p>&mdash;Tous... moins un, répondit Champfort, dont
+le front s'assombrit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel est ce monsieur qui fait ainsi défaut?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un de mes compagnons d'Université, un
+ami d'Edmond.</p>
+
+<p>&mdash;Gomment s'appelle-t-il? demanda Laure avec
+plus d'agitation qu'elle n'en voulait laisser paraître.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle Gustave Després, répondit Champfort,
+en baissant la voix et regardant de nouveau
+du côté du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc à vous retourner ainsi?
+Est-ce que par hasard, le nom de ce monsieur Després
+ne pourrait se prononcer à haute voix et devant
+tout le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une énigme?</p>
+
+<p>&mdash;Le mot en est facile. C'est que le nom de
+Gustave pourrait éveiller de vilains souvenirs
+dans l'esprit de certaine personne.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant
+<i>certaine personne</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Je parle au singulier, ma cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah...</p>
+
+<p>Laure hésita une seconde, puis reprenant:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que cette personne, je la connais...</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez son nom, sa figure, son physique
+enfin, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas son moral, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous devinez si juste, que c'est plaisir de vous
+poser des énigmes, ma chère Laure.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, au moins, que je vous aie nommé la
+personne qui, dans votre esprit, n'aime pas à entendre
+prononcer le mot <i>Gustave</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! celui que vous soupçonnez de
+frayeurs si puériles n'est autre que M. Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, chère cousine. M. Joseph Lapierre
+est l'homme chez qui le nom de <i>Gustave</i>
+éveillerait de terribles souvenirs et qui préférerait
+voir le diable en personne arriver ici ce soir ou
+demain matin, que d'apercevoir tout-à-coup Gustave
+Després, au seuil du grand salon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi sûr que je le suis d'avoir près de moi
+une malheureuse jeune fille glissant sur la pente de
+la perdition.</p>
+
+<p>Laure eut un véritable frisson. Elle crispa sa
+main sur le bras de son cousin et lui dit d'une voix
+altérée:</p>
+
+<p>&mdash;Paul, Paul, ce que vous affirmez là est grave,
+et vous me devez une explication.</p>
+
+<p>Champfort se taisait..</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, vous dis-je, insista la jeune créole,
+en le regardant fixement. Pourquoi suis-je en
+voie de me perdre et comment le nom de M. Gustave
+Després se trouve-t-il mêlé aux affaires de
+mon fiancé?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon! murmura le jeune homme, sur
+la point de céder.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?... Vous me le demandez?... Mais,
+apparemment, à me sauver de l'abîme où je glisse,
+d'après vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous l'aurez, cette explication, répondit
+Champfort résolument. Elle sera courte,
+mais claire. Vous voulez savoir pourquoi Gustave
+Després, s'il apparaissait tout-à-coup à la Folie-Privat,
+produirait sur votre fiancé l'effet de la
+tête de Méduse?... Je vais vous le dire. C'est que
+Després possède la preuve que Lapierre est un misérable,
+absolument indigne d'aspirer à votre
+main. Bien, plus, ma pauvre Laure, ce même Després
+pourrait établir qu'un ruisseau de sang sépare
+les deux personnes qui vont unir demain leur
+destinée, et que votre mariage serait l'alliance
+monstrueuse du loup et de la brebis.</p>
+
+<p>Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment
+convaincue de son cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il va venir, il doit venir, M. Després!
+s'écria-t-elle inconsidérément.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous fait dire cela?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà quatre jours que Gustave a quitté son
+logis, et, depuis, il n'a pas reparu.</p>
+
+<p>&mdash;Ciel! dites-vous vrai?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fouillé tout Québec pour le retrouver ou
+avoir seulement un renseignement sur son compte,
+mais sans le moindre résultat.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu!... et ces preuves qu'il m'a
+promises, ces preuves établissant...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! interrompit Champfort, stupéfait,
+vous auriez vu Gustave Després?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, s'écria la jeune créole, s'apercevant
+trop tard de son indiscrétion involontaire,
+oui, je l'ai vu et nous avons longuement conversé
+ensemble. Je connais toutes les graves accusations
+qui pèsent sur mon fiancé; je sais qu'il a
+été espion dans l'armée américaine; je sais qu'il
+ne me recherche que pour ma dot; je sais enfin
+qu'il a probablement des fautes plus graves à se
+reprocher. Et cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, de grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, si tout cela n'est pas prouvé, si
+M. Després n'arrive pas avant demain, ou plutôt
+ce matin, à six heures, rien au monde ne pourra
+empêcher ce Lapierre de devenir mon mari, une
+heure plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, parce qu'il a ma parole; en second
+lieu, parce que&mdash;faute de preuves du contraire&mdash;je
+dois obéir à la voix d'un mourant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible, cela! Vous ne pouvez
+ainsi sacrifier votre existence entière à un doute,
+à un sentiment de piété enthousiaste. Vous vous
+devez à vous-même, vous devez à vos parents, à
+vos amis d'attendre au moins qu'une aussi malheureuse
+situation soit clairement définie, que des
+preuves vous arrivent...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! impossible! répondit Laure,
+avec une conviction douloureuse. Ah! c'est une
+terrible position que la mienne, et la fatalité est
+là qui me pousse à l'autel, me répétant sans cesse:
+«Femme, fais ton devoir!...» Je le ferai, cet
+inexorable devoir; j'ensevelirai sous mon blanc
+voile de mariée ma jeunesse mes illusions, mon
+coeur, tout!...</p>
+
+<p>Et la malheureuse jeune fille étouffa un long sanglot.</p>
+
+<p>Champfort perdit la tête. Il saisit brusquement
+les deux mains de sa cousine, et d'une voix où
+tremblait la passion si longtemps comprimée:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'écria-t-il, tu ne feras pas cela, ma
+bonne Laure; non, tu ne seras pas l'enjeu de la
+partie jouée par un misérable; non, tu n'iras pas
+broyer ton coeur sous le corsage de ta robe nuptiale!...
+car je ne veux pas, moi; car, aux ignobles
+calculs de Lapierre, j'opposerai mon amour
+sans tache pour toi, mon amour que six années
+d'amertumes contenues rendent sacré!</p>
+
+<p>Et le jeune étudiant, beau de douleur et de noble
+passion, se laissa glisser aux genoux de sa cousine.</p>
+
+<p>Laure eut dans les yeux un éclair de joie surhumaine;
+sa belle figure se colora d'une bouffée du
+sang venu du coeur... Mais elle tressaillit aussitôt
+après, et prenant dans ses mains la tête de Champfort
+agenouillé, elle y colla son visage baigné de
+larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard! murmura-t-elle avec mélancolie,
+trop tard, mon pauvre Paul!... Nous ne nous
+sommes pas compris... Moi aussi, je t'aimais,
+et&mdash;ajouta-t-elle plus bas&mdash;je t'aime encore!</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aimes! s'écria Champfort d'une voix
+concentrée, tu m'aimes?... Oh! redis-le-moi, ce
+mot qui me rend fou.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je t'aime! articula nettement Laure,
+Mais, encore une fois, ni mon amour pour toi, ni
+aucune autre considération au monde n'empêcheront
+mon sacrifice de s'accomplir, si le courageux
+jeune homme qui s'est annoncé comme mon sauveur
+n'arrive pas à temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Gustave, où es-tu? murmura Champfort
+amèrement.</p>
+
+<p>En ce moment, l'horloge du grand salon sonna
+une heure du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà une heure! murmura la jeune fille, en se
+levant. Mon cousin, il faut nous séparer. Notre
+absence n'a été que trop longue et pourrait être
+remarquée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Laure, répondit l'étudiant: je
+vais te quitter, mais pour retrouver notre sauveur.
+Depuis que je sais être aimé de toi, je me
+sens capable de remuer des montagnes. Gustave
+Després sera présent à la signature du contrat, ou
+sinon...</p>
+
+<p>Il ajouta en lui-même: <i>Gare à Lapierre!</i></p>
+
+<p>Laure tendit la main à son cousin, lui murmura
+un mot d'espoir et rentra dans le salon.</p>
+
+<p>Quant à l'heureux Champfort, il prit une autre
+porte et disparut dans les multiples pièces du cottage.</p>
+
+<p>A la même minute, par une étrange coïncidence,
+Lapierre opérait sa rentrée par la grande porte de
+l'avenue.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXVI</h3>
+
+<h3 class="sub">La Tête de Méduse</h3>
+
+<p>D'où venait l'espion, et quel avait été le motif
+de sa brusque sortie, une heure auparavant?</p>
+
+<p>C'est ce que nous allons dire en peu de mots.</p>
+
+<p>Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet,
+agité; ses yeux s'étaient souvent dirigés,
+avec une impatience à peine contenue, vers l'horloge
+du grand salon; sa conversation, bien qu'enjouée
+et pleine de verve, s'était ressentie de l'état
+de son esprit, et sa bonne humeur n'avait été
+qu'une bonne humeur de commande; sa gaieté,
+qu'une gaieté factice, nerveuse, intermittente.
+Chaque fois que la porte d'entrée du grand salon
+s'était ouverte pour livrer passage à un invité en
+retard, à une figure nouvelle, il avait tressailli et
+pâli sous son masque de cire, comme s'il se fût attendu
+à quelque soudaine apparition, à voir une
+nouvelle statue du Commandeur.</p>
+
+<p>Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme
+dans l'âme et trop de foi dans son étoile
+pour s'arrêter longtemps à des craintes puériles, et
+ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes.</p>
+
+<p>Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de
+sérieuses raisons pour observer ainsi la porte d'entrée,
+et dévisager tous les nouveaux arrivants, car
+pas une figure étrangère n'échappa à sa rapide
+inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être
+entendu de lui; et, chose singulière, plus la soirée
+avançait, plus s'approchait, par conséquent, le
+moment si impatiemment attendu de son mariage,
+plus aussi l'inquiétude étreignait Lapierre à la
+gorge, plus l'effarement se lisait dans ses yeux.</p>
+
+<p>C'est que le coquin avait beau se répéter à lui-même
+que toutes ses précautions étaient bien prises,
+ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux trois-quarts
+convaincue&mdash;une vague crainte, une mystérieuse
+terreur n'en faisait pas moins frémir les
+fibres les plus secrets de son être...</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela ne servira qu'à me perdre davantage,
+se disait-il, si ce Després de malheur n'est pas
+empoigné avant d'arriver ici.</p>
+
+<p>En effet, l'enlèvement du Roi des Étudiants!
+voilà ce qui préoccupait, par-dessus toutes choses,
+maître Lapierre; voilà ce qui le rendait nerveux et
+impressionnable; voilà ce qui lui mettait au coeur
+cette mystérieuse impression de terreur dont nous
+venons de parler.</p>
+
+<p>Vers minuit, l'honnête fiancé n'y tint plus et,
+prétextant, vis-à-vis de Laure un grand mal de tête,
+il demanda la permission d'aller prendre le
+frais dans le parc.&mdash;permission qui, on le conçoit
+sans peine, lui fut octroyée de grand coeur.</p>
+
+<p>Lapierre sortit donc.</p>
+
+<p>Au lieu de suivre les allées illuminées <i>a giorno</i>,
+il prit un sentier perdu et s'enfonça rapidement
+au plus épais du bois; puis, faisant un crochet,
+il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi
+du rond-point.</p>
+
+<p>Une fois arrivé à vingt pas de l'endroit où, dans
+l'avant-dernier chapitre, nous avons vu Bill et
+Passe-Partout en embuscade, Lapierre s'arrêta et
+prêta anxieusement l'oreille.</p>
+
+<p>Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde
+et lointaine des promeneurs conversant à demi-voix
+et les accords éclatants de l'orchestre répétés
+par les échos du parc.</p>
+
+<p>Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrêta
+de nouveau pour écouter.</p>
+
+<p>Même silence et mêmes bruits.</p>
+
+<p>Alors, il appela doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Passe-Partout! Bill!</p>
+
+<p>Les deux mécréants ne répondirent pas&mdash;et pour
+cause. Ils trottaient en ce moment sur la route de
+Charlesbourg,&mdash;avec leur prisonnier Gustave Després.</p>
+
+<p>Lapierre eut un rayon d'espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce déjà fait? se dit-il. Allons voir au
+signe convenu.</p>
+
+<p>Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le
+rôdeur nocturne s'approcha du banc que l'on connaît.
+Une fois là, il tâta avec sa main et poussa
+une exclamation étouffée, en sentant, sous ses
+doigts une petite branche attachée grossièrement
+à une extrémité du dossier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait! s'écria-t-il! Mon ami Després est
+allé rendre ses hommages à la mère Friponne.
+Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me
+font une bonne besogne et quelle heureuse idée j'ai
+eue de me les associer!</p>
+
+<p>Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction. Lapierre
+se disposa au retour. Il refit le chemin
+qu'il venait de parcourir, se faufilant avec les mêmes
+précautions au milieu du parc, fuyant les endroits
+éclairés et adoptant de préférence les sentes
+plongées dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Une heure après son départ, il rentrait au cottage,
+dans le même moment&mdash;comme nous l'avons
+vu&mdash;où Paul Champfort en sortait par les appartements
+de derrière.</p>
+
+<p>Le fiancée de Mlle Privat n'étant plus reconnaissable.
+Sa figure rayonnait, et un sourire de
+triomphe mal comprimé courbait sa fine moustache.</p>
+
+<p>Laure s'aperçut de ce changement à vue et ne
+put s'empêcher de frémir. Elle préférait voir son
+prétendant soucieux et préoccupé, que de lire sur
+son front l'annonce d'un succès prochain. En effet,
+tout ce qui était joie chez cet homme ne présageait-il
+pas douleur et désillusion pour elle.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance
+et reçut les compliments du jeune homme avec le
+calme dont elle ne s'était pas départie depuis que
+son sacrifice était fait. Et, d'ailleurs, les mutuels
+aveux qui venaient de s'échanger entre elle et son
+cousin n'avaient pas peu contribué à rendre la
+paix à son coeur. Elle se disait maintenant que
+tout serait, tenté pour la soustraire au gouffre qui
+l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus
+qu'à s'en rapporter courageusement à la Providence.
+A quoi lui servirait de se raidir contre une destinée
+inévitable, si Després n'arrivait pas? Que
+lui vaudraient des récriminations et des dédains,
+si Lapierre, en dépit de tout, allait être son mari?</p>
+
+<p>Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà
+pourquoi elle accueillit son fiancé avec moins de
+froideur que d'habitude, presque amicalement.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris
+en entrant que vous vous êtes trouvée fatiguée
+pendant une valse: me serait-il permis de vous
+demander si cette faiblesse est passée?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, ce n'était qu'un simple étourdissement,
+répondit Laure, une défaillance passagère
+qui n'a pas eu de suites.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me voyez très heureux d'apprendre qu'il
+en a été ainsi, car vous aurez besoin de toutes vos
+forces pour la grande journée dont l'aurore va
+poindre bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, il me faudra
+être forte! murmura Laure, avec un singulier sourire.
+Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me
+ménager et de ne plus accepter d'invitation à danser.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination,
+mademoiselle&mdash;d'autant moins qu'elle me
+prouve votre désir de paraître à l'autel dans
+tout l'éclat de votre beauté, répondit galamment
+Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, croyez que cette considération-là
+est pour fort peu de chose dans ma décision, et
+que cette beauté dont il vous plaît de parler, je
+ne m'en occupe guère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu
+de cet essaim de charmantes jeunes filles qui
+émaillent, cette nuit, vos salons, vous êtes et restez
+encore la plus charmante.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir
+le madrigal, et je me demande ce qui a pu vous arriver
+de si heureux pour que vous vous soyez
+transformé de la sorte.</p>
+
+<p>Le jeune homme se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez? fit-il narquoisement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui... répondit Laure négligemment.
+Il y a une heure à peine, vous sembliez soucieux,
+préoccupé...</p>
+
+<p>&mdash;La promenade m'a fait du bien, répliqua Lapierre,
+et, d'ailleurs, me ferez-vous un crime de
+perdre un peu la tête à l'approche du bonheur que
+je rêve depuis si longtemps?</p>
+
+<p>Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea
+son regard froid et calme dans l'oeil louche de
+son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a peut-être autre chose, dit-elle...</p>
+
+<p>&mdash;Autre chose?... quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;L'absence de certaine personne...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, mademoiselle, répliqua
+gravement Lapierre; vous voulez parler de monsieur
+Després, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très aise que vous ayez amené la conversation
+sur ce terrain, car vous me fournissez
+l'occasion de vous dire franchement ma pensée là-dessus.
+Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que
+vendredi dernier, sans savoir même que vous vous
+étiez rencontrée avec ce Després, je vous disais
+que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre,
+tramaient contre moi, obéissant à un mot d'ordre,
+parti je ne savais d'où; vous vous souvenez que
+je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore
+qui devait, paraît-il, venir jusqu'ici soutenir
+ses accusations ridicules en face de toute la
+noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas
+vrai?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... je me souviens parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là, je
+vous déclare de nouveau que j'aurais été heureux
+de voir monsieur Després exécuter sa menace et
+remplir son engagement; j'aurais été charmé de
+pouvoir, d'un seul coup, fermer la bouche à ce
+vaillant chevalier redresseur de torts, digne émule
+de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il
+n'y a pas encore à désespérer, puisqu'il n'est que
+deux heures et que le contrat ne se signe qu'à
+six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu
+voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler
+les ailes à la lumière de la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison: attendons la justice de
+Dieu! répondit Laure avec gravité.</p>
+
+<p>En ce moment, madame Privat pénétrait dans
+le salon et se dirigeait vers le groupe formé par
+son futur gendre et sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens
+t'enlever ton fiancé pour quelques instants. Le
+notaire est occupé à dresser le contrat, et il a besoin
+de monsieur Lapierre pour certains renseignements.
+Tu permets, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Faites, répondit Laure, avec insouciance.</p>
+
+<p>Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel.</p>
+
+<p>Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure
+d'une fenêtre et ramena sur elle les rideaux,
+pour échapper à l'obsession de la foule, qui
+n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages.</p>
+
+<p>Là, elle colla son front contre une vitre et regarda
+anxieusement l'avenue brillamment illuminée;
+puis sa pensée prit son essor et suivit son cousin,
+Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur
+qu'elle n'avait fait qu'entrevoir. A toute
+minute, par une illusion d'espoir, elle se figurait
+voir arriver les deux jeunes gens&mdash;l'un rayonnant
+comme le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance!</p>
+
+<p>Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit
+du ciel; mais quatre heures sonnèrent, puis
+cinq, puis six, sans réaliser le secret espoir de la
+malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru?</p>
+
+<p>Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie
+vibrait encore au-dessus des assistants silencieux,
+Champfort entra dans le grand salon.</p>
+
+<p>Il était extrêmement pâle et paraissait exténué
+de fatigue.</p>
+
+<p>Laure, assise près de sa mère et à quelque distance
+de la table où se tenait un grave notaire, jeta
+à son cousin un coup d'oeil interrogateur; mais
+celui-ci ne put que courber la tête dans un geste
+de suprême désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! le sort en est jeté, se dit la jeune fille,
+consommons courageusement notre sacrifice...,.
+Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma part de bonheur
+sur la terre!</p>
+
+<p>Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture
+du contrat de mariage, faite en ce moment
+par le notaire.</p>
+
+<p>Le plus profond silence régnait parmi les nombreux
+assistants, rassemblés dans le salon. Seuls,
+Paul Champfort et Edmond Privat, retirés à l'écart,
+causaient d'une façon extrêmement animée.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup
+d'une violente émotion et semblaient discuter une
+question d'un haut intérêt, car sur leurs pâles figures
+se lisait le bouleversement le plus terrible.
+Champfort, surtout, avait l'air furieusement excité
+et dominé par une de ces froides colères que l'on
+ne maîtrise pas.</p>
+
+<p>Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous
+ses efforts pour calmer son cousin.</p>
+
+<p>Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat
+de mariage au milieu du silence général. Il
+promena alors, à travers ses lunettes, un regard
+interrogateur sur les intéressés; puis, constatant
+que personne n'avait d'objection à faire, il se leva
+et présenta au futur époux, Joseph Lapierre,
+son siège et sa plume.</p>
+
+<p>&mdash;Signez, monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>Lapierre signa d'une main fiévreuse. Puis, se
+levant, il attendit, tout en présentant la plume au
+notaire.</p>
+
+<p>&mdash;A la future épouse, maintenant! reprit l'homme
+de loi. Passez la plume à votre fiancée, monsieur.</p>
+
+<p>Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant
+toujours la plume.</p>
+
+<p>Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément
+son regard vers la porte d'entrée, madame
+Privat intervint.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dît-elle
+avec une certaine impatience; ne vois-tu pas que
+tu fais attendre ces messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais, ma mère! répondit tranquillement
+la jeune créole.</p>
+
+<p>Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait
+inscrire son nom, plus froide que la table de
+marbre qui servait de bureau, elle s'avança silencieuse
+et résignée.</p>
+
+<p>Lapierre, fort pâle lui-même, s'empressa de lui
+présenter la fatale plume.</p>
+
+<p>La victime se mit en devoir de signer sa condamnation...</p>
+
+<p>Mais, à cet instant, suprême, il se passa quelque
+chose d'étrange. On vit Champfort s'échapper
+brusquement des mains d'Edmond Privat et marcher,
+un revolver à la main, sur Lapierre, tandis
+que la porte d'entrée du salon s'ouvrait avec fracas
+pour livrer passage à un homme pâle et le visage
+ruisselant de sueur...</p>
+
+<p>A cette terrible apparition, Lapierre poussa un
+cri étouffée et tomba sur un siège. Quant à Laure,
+elle laissa échapper la plume, joignit les mains et
+leva les yeux au ciel, dans une muette action de
+grâce.</p>
+
+<p>L'homme qui arrivait ainsi à la dernière heure,
+à la dernière minute, c'était le sauveur, c'était
+Gustave Després.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXVII</h3>
+
+<h3 class="sub">Deux vieilles connaissances</h3>
+
+<p>Avant de mettre face à face les deux implacables
+rivaux de Saint-Monat, retournons un peu sur
+nos pas et expliquons comment il se faisait que le
+Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille,
+arrivait cependant juste à point pour sauver Laure
+des bras de Lapierre.</p>
+
+<p>On se rappelle que vers le soir du 22 juin&mdash;c'est-à-dire
+quatre fours auparavant&mdash;Després, ramassé
+sanglant et privé de sentiment dans le parc de
+la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury
+par le petit Caboulot, et là, confié aux
+soins d'un médecin; on se rappelle, en outre, que
+Louise avait disparu le même soir, sans que
+les recherches les plus minutieuses eussent donné
+seulement un indice relativement à cette étrange
+affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire
+pour n'avoir pas tout frais dans l'esprit le
+spectacle poignant du pauvre Caboulot enserré
+dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment
+où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre
+sous le regard des six prunelles d'acier de son revolver.</p>
+
+<p>Il va sans dire que tout cela s'était accompli à
+l'insu du Roi des Étudiants, cloué sur le lit de
+Louise par une fièvre cérébrale qui s'était déclarée
+pendant la nuit, et il est parfaitement inutile
+d'ajouter que la garde-malade chargée de veiller
+auprès du blessé avait reçu instruction de ne pas
+toucher un mot de ces événements, au cas où Gustave,
+revenu à l'intelligence, la questionnerait.</p>
+
+<p>Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions
+que Després n'apprit l'horrible vérité, c'est-à-dire
+la disparition du Caboulot et de Louise,
+que dans la matinée du lundi suivant, jour où le
+médecin le déclara hors de danger et lui raconta ce
+qui était arrivé.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants n'eut pas de peine à deviner
+d'où partaient tous ces coups successifs. Il se
+souvint du célèbre axiome de droit criminel:
+«Cherche à qui le crime profite», et il eut bientôt
+fait de trouver à qui pouvait, profiter la disparition
+du Caboulot et de sa soeur; et, rattachant
+ces deux attentats à la tentative de meurtre faite
+sur lui, quelques jours auparavant, le jeune homme
+acquit la conviction que Lapierre, Lapierre
+seul, était l'auteur de toutes ces ténébreuses menées.</p>
+
+<p>Que faire?...</p>
+
+<p>Fallait-il terminer la campagne par un coup de
+foudre, en dénonçant Lapierre aux autorités de
+police et le faisant arrêter dans son propre domicile?</p>
+
+<p>Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta
+aussitôt. Sa loyauté native se prêtait mal à
+de semblables moyens, et il chercha autre chose.</p>
+
+<p>Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser
+l'ennemi s'endormir dans une trompeuse sécurité,
+pour tomber sur lui au moment où il croirait la
+victoire assurée?</p>
+
+<p>C'était de bonne guerre, et c'est à ce dernier
+moyen que s'arrêta l'étudiant. Il attendrait, pour
+se rendre à la Canardière, que la nuit fût venue, et
+il ne ferait que passer chez lui&mdash;le temps de prendre
+un certain portefeuille où était soigneusement
+enfermé le dossier de l'ex-fournisseur des armées
+américaines.</p>
+
+<p>Malheureusement, Després comptait sans maître
+Passe-Partout, qui, nonchalamment étendu sur le
+talus du rempart, le guettait par une embrasure.
+Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du
+Caboulot, s'était installé dès le matin en face de
+la maison Gaboury et ne l'avait pas un seul instant
+perdue de vue.</p>
+
+<p>Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse.
+Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage
+dans la chambre du malade, que
+quelque chose d'inaccoutumé se passait. Il redoubla
+d'attention, dilatant ses prunelles pour essayer
+de percer l'épais rideau de mousseline qui
+masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la
+bonne volonté du monde, l'excellent garçon ne
+put que constater le passage fréquent de deux ombres
+derrière le malencontreux rideau.</p>
+
+<p>Un autre se fût découragé.</p>
+
+<p>Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu.</p>
+
+<p>Enfin, vers six heures du soir. Argus&mdash;le dieu
+des espions&mdash;eut pitié de son disciple. La fenêtre
+s'ouvrit toute grande et Després se pencha hors de
+l'appui pour inspecter la rue.</p>
+
+<p>Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout
+vit ce qu'il voulait voir, c'est-à-dire un blessé
+tout vêtu et assez bien rétabli pour entreprendre
+une petite promenade à la Canardière.</p>
+
+<p>Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez
+le patron.</p>
+
+<p>Là, il ne dit qu'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Votre homme va venir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, partez, lui fut-il répondu; et, surtout,
+n'oubliez pas qu'il faut que les choses se fassent
+sans bruit. Pas de lutte, pas de cris. Mais
+un bon bâillon et des cordes solides. Allez.</p>
+
+<p>Bill, surgissant du <i>cabinet privé</i>, emboîta le
+pas derrière Passe-Partout, et les deux coquins
+prirent le chemin de la Polie-Privat.</p>
+
+<p>Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de
+maître, conduite par un élégant jeune homme et
+agrémentée d'un domestique en livrée, descendait
+rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle
+da la côte du Palais.</p>
+
+<p>C'était Lapierre qui se rendait au bal de sa future
+belle-mère, Mme Privat.</p>
+
+<p>La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans
+son cabinet noir, avait été confiée à Madeleine.</p>
+
+<p>Mais revenons à Gustave Després.</p>
+
+<p>Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort
+de ses deux enfants et lui avoir promis de les ramener
+sains et saufs au logis, le lendemain, le Roi
+des Étudiants se disposa au départ.</p>
+
+<p>Il attendit cependant que la nuit fût complètement
+venue; puis il s'enveloppa dans une ample
+redingote et se dirigea vers la rue Saint-Georges,
+où il demeurait.</p>
+
+<p>Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si
+inopinément, faillit lui sauter au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Després, dit-elle, j'ai cru qu'il
+vous était arrivé malheur, et vos amis, donc!...
+Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu, de vous
+ni vent ni nouvelle!...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave...
+J'ai fait un voyage: voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux. Seigneur!...</p>
+
+<p>Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en
+laissa, pas le temps et monta chez lui. Sans perdre
+une minute, il ouvrit un des tiroirs de son secrétaire
+et y prit un vieux portefeuille de maroquin
+rouge, à fermoir de cuivre oxydé, qu'il dissimula
+soigneusement sous ses habits; puis il sortit
+de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue,
+à petit bruit.</p>
+
+<p>Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné,
+dans le parc de la Folie-Privat et s'avançait,
+absorbé dans ses pensées, vers le rond-point.
+Certes, il était loin de s'attendre à rencontrer,
+au beau milieu des domaines de Mme Privat et en
+pleine nuit, les deux oiseaux de pénitencier qui le
+guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent
+sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave
+fut-il extrêmement surpris, tellement surpris
+qu'il ne songea pas même à se défendre. L'eut-il
+voulu, du reste, que la chose eût été impossible.
+En effet, les agresseurs ne s'amusèrent pas à lui
+expliquer comment ils se trouvaient là et à s'excuser
+de la liberté grande. Bien au contraire, pendant
+que l'un lui appliquait sur la bouche un solide
+bâillon, l'autre, avec une dextérité inouïe, lui
+liait bras et jambes, le mettant dans l'impossibilité
+absolue de bouger.</p>
+
+<p>Cela fait, le plus grand des bandits&mdash;une espèce
+de géant, aux formes massives&mdash;sortit de sa ceinture
+un court poignard et en appliqua froidement
+la pointe sur la poitrine du prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme!
+dit-il d'une voix sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais
+gare à la dissipation! ajouta le plus petit sur
+un ton aigrelet.</p>
+
+<p>Després n'avait garde de crier: il étouffait sous
+son bâillon: de gesticuler: il était ficelé comme
+une momie de la pyramide de Khéops.</p>
+
+<p>Il se contenta donc de rager <i>in petto</i> et de déplorer
+son imprévoyance. Mais c'étaient là des
+regrets superflus, et le Roi des Étudiants n'était
+pas homme à s'y abandonner longtemps. Comprenant
+parfaitement que le seul but de Lapierre, en
+le faisant enlever, était de l'empêcher de communiquer
+avec Laure avant son mariage. Després
+concentra toutes ses facultés à chercher un moyen
+de s'échapper avant le lendemain matin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se
+dit-il, rien n'est perdu. Je trouverai bien, d'ici à
+quelques heures, un expédient pour me débarrasser
+de mes deux coquins.</p>
+
+<p>Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se
+laissa docilement conduire à la voiture formée qui
+attendait en, face d'une des extrémités du parc.</p>
+
+<p>Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd
+équipage s'ébranla, pour ne s'arrêter qu'après une
+course d'une demi-heure.</p>
+
+<p>On était arrivé.</p>
+
+<p>Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le
+chemin. Il fut suivi de Bill. Puis tous deux, avec
+une galanterie exquise, enlevèrent délicatement
+leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes,
+à côté de la voiture.</p>
+
+<p>Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et
+se dirigea vers une vieille maison en ruines, accroupie
+sur un amoncellement de rochers fantastiques,
+et qui n'était autre que la distillerie de la
+mère Friponne.</p>
+
+<p>Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile
+de reconnaître qu'il était sur la route de Charlesbourg
+et à un demi-mille tout au plus de Québec,
+dont la masse sombre se détachait sur sa droite.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux
+pas de la Canardière et j'aurai bien du malheur
+si je ne réussis pas à m'échapper de cette vieille
+bicoque.</p>
+
+<p>Passe-Partout revint au bout de cinq minutes.</p>
+
+<p>Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons
+le tour et entrons par la porte de derrière.</p>
+
+<p>&mdash;La chambre de monsieur est prête? demanda
+Bill, d'un ton goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux
+Passe-Partout.</p>
+
+<p>&mdash;En avant, alors.</p>
+
+<p>Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs
+gravirent le monticule, frôlèrent les murailles
+de la masure, puis finalement s'arrêtèrent en
+face d'une porte basse donnant sur la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des
+porteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant
+à heurter la porte de sa formidable épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère
+Friponne va ouvrir dans la minute, s'empressa
+de répliquer Passe-Partout.</p>
+
+<p>Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à
+l'instant et une vieille femme apparut, une
+chandelle fumeuse à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer
+le chemin.</p>
+
+<p>&mdash;On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu.</p>
+
+<p>La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté,
+traversa une petite salle sombre et humide, ouvrit
+une porte, fit quelques pas dans une autre
+pièce, non moins sombre, et non moins humide,
+puis s'arrêta et, se baissant, souleva une trappe,
+d'où s'échappèrent des parfums non équivoques de
+whisky.</p>
+
+<p>&mdash;Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en
+reniflant avec satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! oui, appuya Passe-Partout.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix
+de la mère Friponne, déjà rendue dans les profondeurs
+de la cave.</p>
+
+<p>Le singulier cortège descendit l'escalier par on
+était disparue la vieille, traversa une vaste salle,
+mal pavée et saturée d'odeurs alcooliques, passa
+sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin
+s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que
+la première et séparée d'icelle par un mur de refend,
+mais à moitié dépavée et ne recevant de jour
+que par un soupirail grillé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère
+Friponne, en s'inclinant avec une politesse comique.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai
+vu de pire et j'ai souvent couché, moi qui vous
+parle, dans des lieux qui, loin d'être bien clos
+comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les
+quatre pans du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie
+qui passait à travers la toiture du firmament.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à
+plaindre, pas vrai? fit observer la maîtresse du
+logis.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, répondit Passe-Partout, il va
+être ici comme un prince... un peu gêné, peut-être,
+dans ses mouvements; mais, bah! une nuit est
+bientôt passée.</p>
+
+<p>Et, sur cette réflexion philosophique, le petit
+homme repassa dans la première cave, où l'attiraient
+invinciblement les odorantes émanations du
+whisky.</p>
+
+<p>La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois,
+sans avoir civilement souhaité une bonne nuit
+à leur pensionnaire.</p>
+
+<p>Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse
+barre de chêne assujettie en travers, de manière à
+rendre inutile toute tentative pour la rouvrir.
+Le pauvre Després, malgré toutes les ressources
+de sa fertile imagination, avait donc bien peu de
+chances de s'échapper.</p>
+
+<p>Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir
+sérieusement.</p>
+
+<p>Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse
+dans sa mémoire toutes les ruses employées
+par les prisonniers célèbres, depuis; les évasions du
+hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux
+Jack Sheppard, suivons un peu nos amis
+Bill et Passe-Partout. Nous finirons, peut-être,
+par rencontrer, au bout de notre course, des per
+sonnages avec qui nous avons déjà lié connaissance.</p>
+
+<p>Comme tous les membres de la petite pègre, les
+deux garnements que nous venons de voir à l'oeuvre
+adoraient les liqueurs spiritueuses et, en particulier,
+le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout
+à l'heure manifester hautement leur prédilection,
+lorsque, par la trappe soudainement ouverte, sont
+montés, en nuages épais, les arômes du joyeux liquide.</p>
+
+<p>Nous n'étonnerons donc personne en disant que
+Bill et Passe-Partout, une fois leur prisonnier en
+lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de remonter à
+l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne,
+un pied sur la marche inférieure de l'escalier,
+les invitait du regard et du geste à la suivre:
+regard et geste demeuraient impuissants contre les
+convoitises en éveil des deux acolytes.</p>
+
+<p>Voyant cette hésitation de mauvais augure et
+les regards fureteurs des retardataires, la bonne
+femme prit un parti héroïque: elle monta, deux
+marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait
+se trouva au niveau du plancher supérieur,
+sur le point de disparaître.</p>
+
+<p>Passe-Partout comprit cette tactique savante,
+et, lui aussi, il prit un parti héroïque.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! la mère, dites donc! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne.</p>
+
+<p>&mdash;Ça sent bien bon, ici...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! là où ça sent bon...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je reste.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne,
+en redescendant les deux marches qu'elle venait de
+gravir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme ça! appuya Bill, non moins
+résolument.</p>
+
+<p>Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux
+flammes aiguës. Elle parut sur le point de se porter
+à quelque voie de fait regrettable; mais, heureusement,
+la fière attitude de l'ennemi lui en imposa
+et toucha son vieux coeur racorni.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci,
+pas de bêtises; montez à la cuisine et je vous en
+apporterai, de ce qui sent bon.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout,
+ébranlé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui
+vous attend.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill.</p>
+
+<p>Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit
+Passe-Partout, qui lui-même suivait la mère Friponne,
+de telle façon que tous trois débouchèrent
+ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà
+introduit le lecteur.</p>
+
+<p>Mais là, les deux suivants de la mère Friponne
+s'arrêtèrent tout interloqués: la table était déjà
+occupée par trois buveurs.</p>
+
+<p>Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient
+d'abord maître; Simon, puis&mdash;ô surprise
+agréable!&mdash;nos joyeuses connaissances des premiers
+chapitres: Lafleur et Cardon.</p>
+
+<p>Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions
+là, sirotant tranquillement du whisky, pendant
+que leur roi, Gustave Després, est à vingt
+pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur?</p>
+
+<p>Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui
+les avait fait naître sans le sou, pendant qu'il les
+avait dotés d'une soif prodigieuse&mdash;d'où était résulté
+un conflit permanent entre le besoin de boire
+et l'impossibilité de satisfaire ce besoin. La lutte
+avait été chaude, terrible et avec des chances à
+peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin,
+Cardon, pour sa part, dut s'avouer vaincu:
+la soif l'emportait, hélas!... et pas le sou!</p>
+
+<p>Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore,
+Bacchus se fût trouvé sur le calendrier!...</p>
+
+<p>Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la
+nuit tombante arriva Lafleur. Le digne homme
+était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide
+qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette
+blancheur nerveuse qui résulte d'une grande
+émotion.</p>
+
+<p>Il s'assit sans mot dire en face de son camarade
+et le regarda avec une pitié protectrice.</p>
+
+<p>Puis, au bout de quelques instants de ce silence
+mystérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Ami Cardon? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;As-tu trouvé?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Rien?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif
+légitime?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas... pas d'argent et... pas de crédit!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché?</p>
+
+<p>&mdash;Si.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'as rien trouvé?</p>
+
+<p>&mdash;Si.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu as un moyen?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur,
+en sortant de sa réserve empruntée. Je puis m'écrier,
+comme le grand Archimède: <i>Eurêka!</i>
+j'ai trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais,
+nous boirons à bon marché.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon,
+dominé par une singulière émotion.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur..
+Tu sais ta chimie organique, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation
+des matières amylacées?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide
+carbonique.</p>
+
+<p>&mdash;En alcool, as-tu dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en alcool.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du
+whisky en esprit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, ma foi, vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les
+épiciers et les aubergistes nous en refusent inhumainement;
+et, pour punir ces tyrans dépourvus
+d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls,
+nous irons parader en face de leurs boutiques inhospitalières.</p>
+
+<p>Gardon n'en put entendre davantage et se jeta
+tout sanglotant dans les bras du digne Lafleur.</p>
+
+<p>De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine
+était décidée.</p>
+
+<p>Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver.</p>
+
+<p>Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs
+camarades, et le capital fut souscrit en une journée.
+Quant au site, au local et à quelques autres
+détails d'administration, ce fut plus difficile. Les
+deux fondateurs errèrent pendant huit grands
+jours, à Québec et dans les environs, sans trouver
+ce qui leur convenait. La sécurité de l'établissement
+exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la
+police, tandis que la commodité des consommateurs
+le voulait à proximité de la ville.</p>
+
+<p>Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère
+Friponne et se décida à lui faire des ouvertures.</p>
+
+<p>La mère Friponne tenait alors un maigre débit
+de tabac moisi et de pipes ébréchées, absolument
+insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta
+avec enthousiasme.</p>
+
+<p>Quinze jours plus tard, un alambic était installé
+dans sa cave et les premières bouteilles du nouveau
+whisky prenaient la route de Québec, où leur
+contenu faisait les délices des carabins.</p>
+
+<p>Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner
+et de répandre ses produits au sein de la joyeuse
+bohème des disciples d'Hypocrate ou de Cujas. A
+l'époque où nous en sommes rendus&mdash;c'est-à-dire
+deux ans après sa fondation&mdash;l'assiette de cet
+établissement reposait sur une base solide, et ses
+pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il
+atteindrait un âge patriarcal.</p>
+
+<p>Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur
+les raisons qui amenaient les deux étudiants chez
+la mère Friponne, reprenons notre récit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXVIII</h3>
+
+<h3 class="sub">Ou tout le monde se retrouve</h3>
+
+<p>Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout
+s'étaient donc arrêtés net sur le seuil de
+la porte, en apercevant les trois buveurs installés
+autour de la table.</p>
+
+<p>Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête
+et attendaient...</p>
+
+<p>Ce que voyant la mère Friponne:</p>
+
+<p>&mdash;M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène
+du renfort: ce sont deux <i>gentlemen</i> de mes
+amis qui s'en vont explorer le pays en arrière de
+Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite
+régalade, avant de partir.</p>
+
+<p>Les deux étudiants s'inclinèrent légèrement,
+politesse qui fut imitée, sur une plus grande échelle,
+par les explorateurs; puis Cardon prenant la
+parole:</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il,
+et pourvu qu'ils ne boudent pas avec le whisky,
+nous leur promettons une nuit agréable.</p>
+
+<p>Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration,
+fit deux pas vers la table, et ployant de
+nouveau sa mince échine:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs,
+dit-il, et nous allons tâcher de vous prouver que
+le whisky, ça nous connaît.</p>
+
+<p>&mdash;Et ça nous aime!... grommela Bill, on venant
+prendre place à côté de son supérieur.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai
+que je n'ai aucune confiance dans les personnes
+qui ne boivent que de l'eau. L'esprit de grain
+ou de patate entretient la belle humeur, tandis que
+l'eau simple&mdash;<i>aqua simplex</i>&mdash;alourdit le sang
+et y mêle de la bile... voilà mon opinion!</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous dire la même chose, mais en termes
+bien moins savants, n'ayant pas terminé mes
+études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en
+prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une
+bouteille pleine.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, on ne peut être plus aimable, s'écria
+Cardon, feignant l'enthousiasme; donnez-moi
+la main, jeune homme: de ce moment, je vous
+adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions
+un pacte si touchant par un plein verre
+de whisky.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, quelle gracieuseté!... murmura
+le jeune coquin, feignant lui aussi l'émotion et
+se précipitant sur la main de Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;A la vie, à la mort! mon généreux ami, répliqua
+Passe-Partout, tout en essuyant de sa main
+gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se
+versant un énorme verre de whisky.</p>
+
+<p>Chacun fit de même, et cette première rasade fut
+bue au milieu du plus grand enthousiasme.</p>
+
+<p>Puis les pipes s'allumèrent, et Lafleur&mdash;qui n'avait
+pas encore ouvert la bouche, s'étant contenté
+d'observer avec attention les deux prétendus explorateurs&mdash;Lafleur,
+disons-nous, s'approcha de
+Bill et lui frappant sur l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons
+rester comme ça à nous regarder, sans lier plus
+ample connaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... gronda le géant, absorbé dans l'importante
+opération de faire fonctionner son brûle-gueule.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande si nous n'allons pas nous
+associer, nous <i>emmatelotter</i>, comme viennent de
+le faire nos compagnons?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, répondit tranquillement
+Bill, en jetant un coup d'oeil sur une nouvelle
+bouteille, apportée par Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, votre main, mon ami!</p>
+
+<p>&mdash;La voilà, jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous appelez?</p>
+
+<p>&mdash;Bill.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maître Bill, je vous fais mon ami de
+bouteille, et je m'engage à vous faire passer gaiement
+les heures trop courtes pendant lesquelles
+nous serons ensemble.</p>
+
+<p>Le gros homme sourit largement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour ça, dit-il, vous n'avez qu'une chose
+a faire.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Veiller à ce qu'on ne manque pas de whisky.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il n'y en a plus, il y en a encore, répliqua
+flegmatiquement Lafleur.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui
+n'avait pas encore desserré les dents pour autre
+chose que pour ingurgiter d'énormes rasades:</p>
+
+<p>&mdash;Simon! appela-t-il.</p>
+
+<p>Celui-ci accourut, en trébuchant.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! illustre ivrogne, incomparable sommelier,
+pourvoyeur de Sa Majesté Satanas, ouvre tes
+oreilles.</p>
+
+<p>Simon se prit les oreilles à pleines mains et les
+tint écartées de sa tignasse fauve: mais il ne dit
+mot, jugeant sans doute que sa pantomime valait
+bien un acquiescement.</p>
+
+<p>Lafleur poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Je te charge de veiller à ce que, sur la table,
+le whisky succède au whisky. En attendant, va
+nous en chercher une demi-douzaine de bouteilles.
+As-tu compris?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Simon essaya de battre un
+entrechat, perdit l'équilibre, mesura le plancher,
+se releva péniblement, puis disparut dans le cabinet
+noir du fond, après avoir reçu une taloche de
+sa tendre mère.</p>
+
+<p>Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles,
+qu'il pressait amoureusement sur son coeur.</p>
+
+<p>Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la
+table, Lafleur s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, à présent, que nous nous connaissons
+pour des gaillards solides qui savent prendre
+la vie comme il faut et la mener joyeusement, je
+propose de faire rondement les choses. Et, d'abord,
+buvons à l'éternelle amitié que nous venons
+de contracter, le gros Bill et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les
+colombes se dévorent entre elles, plutôt qu'un
+nuage n'obscurcisse une si belle amitié!</p>
+
+<p>&mdash;A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur,
+tout en cachant négligemment le sien, qui était
+aux trois quarts rempli d'eau.</p>
+
+<p>Cette recommandation était inutile pour les deux
+nouveaux arrivants, car ils avaient une soif de
+fiévreux et ne demandaient qu'à s'humecter largement
+le gosier.</p>
+
+<p>La santé des nouveaux amis fut donc bue avec
+entraînement; puis vint celle de Simon, celle de la
+mère Friponne, puis celle du grand chien fauve,
+puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus à qui
+boire.</p>
+
+<p>A cette phase de l'orgie, tout le monde était aux
+quatre-cinquièmes ivre. Bill avait la figure vermillonné
+et turgescente; Passe-Partout demeurait
+pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs
+lançaient des regards en vrilles tout tordus d'éclairs
+joyeux; Simon avait roulé sous la table et
+ronflait comme un cachalot; la mère Friponne, le
+nez sur ses genoux, cuvait son whisky en face de
+la cheminée.</p>
+
+<p>Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils
+semblaient plus ivres encore que les autres. Le
+premier avait, sans cérémonie, escaladé la table,
+et, là, dominant les pochards ahuris, il hurlait sa
+chanson favorite: le <i>Grand-père Noé</i>, à laquelle
+répondait, d'une voix de girouette rouillée, l'illustre
+Cardon.</p>
+
+<p>Le tintamarre diabolique dura jusqu'à plus de
+quatre heures du matin, où Passe-Partout se déclara
+tout-à-fait incapable de boire une seule goutte
+de plus et manifesta le désir de garder l'atome
+de lucidité qui lui restait.</p>
+
+<p>Bill se récria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il
+d'un ton lamentable.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps de songer à nos affaires, répondit
+Passe-Partout.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable les affaires!... reprenait le géant.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu
+au diable, lui aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre...</p>
+
+<p>&mdash;Chut!</p>
+
+<p>Cette dernière recommandation fut accompagnée
+d'un si formidable coup de pied que Lafleur et Cardon
+qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur
+leurs escabeaux.</p>
+
+<p>Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent
+négligemment.</p>
+
+<p>Chose singulière, malgré l'énorme quantité de
+whisky qu'ils avaient bu, les deux jeunes gens
+semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et
+toute trace d'ivresse avait disparu.</p>
+
+<p>Pendant que Passe-Partout, avec une pointe
+d'inquiétude dans le regard, cherche à se rendre
+compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à
+nos lecteurs.</p>
+
+<p>On se rappelle qu'aussitôt la voiture arrivée,
+Passe-Partout sauta à terre et courut à la masure
+de la mère Friponne; on se souvient aussi qu'il
+revint vers Bill et lui annonça qu'il y avait du
+monde, et qu'il faudrait tourner la maison, pour
+entrer par derrière. Ce qui fut fait.</p>
+
+<p>Mais toutes ces allées et venues ne s'étaient pas
+exécutées sans éveiller l'attention des hôtes de la
+mère Friponne. Or, comme ces hôtes n'étaient
+rien moins que Lafleur et Cardon, c'est-à-dire des
+amis de Gustave Després et du Caboulot, disparus
+si étrangement depuis quelques jours, on conçoit
+que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre
+la puce à l'oreille.</p>
+
+<p>Ils profitèrent donc de l'absence de la vieille
+pour regarder par la fenêtre et assister au singulier
+transbordement que nous avons décrit. Malheureusement,
+la lune, comme si elle l'eût t'ait exprès,
+se cacha derrière un nuage au moment où le
+lugubre cortège passa près de la maison, et ils ne
+purent distinguer les traits de l'homme garrotté
+et bâillonné que l'on était en train de mettre à
+l'ombre.</p>
+
+<p>Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'éveil
+et fit naître dans leur esprit une étrange émotion,
+mêlée d'une espérance vague... Si c'était Gustave
+ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparaître!...
+Ce Lapierre de malheur en était bien capable,
+après tout!</p>
+
+<p>&mdash;Veillons au grain, ami Gardon, avait murmuré
+Lafleur à l'oreille de son camarade; quelque
+chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce
+soir pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc que ça pourrait être...? avait
+répliqué Cardon.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais,
+chut! voilà nos bandits qui remontent de la cave.
+Tâchons de les griser et de ne pas perdre la boule,
+nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça...</p>
+
+<p>L'arrivée de la mère Friponne, suivie des deux
+prétendus explorateurs&mdash;une petite qualité inventée
+par l'ingénieuse vieille&mdash;mit fin au colloque,
+et l'on s'apprêta à bien recevoir des <i>gentlemen</i>
+aussi considérables.</p>
+
+<p>Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses
+furent accueillis les honorables explorateurs
+du pays situé en arrière de Charlesbourg;
+nous avons entendu les serments d'éternelles amitié
+échangés entre les quatre nouveaux amis et
+scellés de formidables libations&mdash;réelles pour
+Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux
+étudiants; il nous a même été donné de suivre les
+progrès de l'ivresse chez l'insatiable géant et&mdash;ô
+néant de la vertu humaine!&mdash;chez l'incorruptible
+lieutenant de Lapierre.</p>
+
+<p>Le programme tracé par Lafleur avait donc été
+exécuté sans encombre quant à ce qui concernait
+l'ivresse; mais par malheur, jusqu'à près de cinq
+heures du matin, toute tentative pour faire
+<i>jouer</i> les deux apôtres avait échoué.</p>
+
+<p>De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent
+d'un nouveau stratagème; ils feignirent de dormir.</p>
+
+<p>C'est à ce moment même que Passe-Partout déclara
+en avoir assez et refusa de boire la dernière
+bouteille avec son vorace compagnon.</p>
+
+<p>La partie semblait donc fort compromise et les
+étudiants se disposaient à dresser de nouvelles
+batteries, lorsque le nom de Lapierre, imprudemment
+échappé à Bill, éclata comme une bombe à
+leurs oreilles.</p>
+
+<p>L'effet fut instantané.</p>
+
+<p>Plus de doute: l'homme garrotté que les deux
+chenapans avaient transporté dans les caves de la
+masure ne pouvait être autre que Després ou le
+Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait
+se célébrer le matin même!...</p>
+
+<p>Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement
+de leurs sièges; puis, avec la même insouciance,
+ils se dirigèrent chacun vers leur ami de
+fraîche date...</p>
+
+<p>Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa
+sur ses jambes et mit une main dans sa poche,
+d'où il tira rapidement un revolver. Mais le pauvre
+garçon n'eut pas le temps de s'en servir:
+Cardon bondit sur lui, empoigna l'arme et l'arracha
+des mains de Passe-Partout; puis, de la main
+gauche, il entoura le maigre cou du petit homme,
+qu'il alla proprement coller à la muraille.</p>
+
+<p>De son côté, Lafleur s'était disposé à attaquer
+Bill; mais voyant ce dernier dans l'impossibilité
+absolue de se lever, il se contenta de le fouiller et
+de lui ôter son poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Des cordes cria Cardon. Va prendre celles
+qui lient Després.</p>
+
+<p>Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable
+fracas l'arrêta sur le seuil du cabinet noir, et
+un homme bondit comme un léopard en face do
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;A moi, Lafleur! à moi Cardon! cria cet
+homme d'une voix terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Gustave! Gustave! hurlèrent les étudiants.</p>
+
+<p>C'était, en effet, Gustave Després.</p>
+
+<p>Comment s'était-il échappé? par quel trou de
+souris avait-il passé?</p>
+
+<p>Nous allons le dire.</p>
+
+<p>La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons
+du dernier de ses geôliers, que Gustave sortit
+de son impassibilités et chercha à se débarrasser
+de ses liens.</p>
+
+<p>La chose n'était pas facile et, pendant une bonne
+heure, le prisonnier s'épuisa en effort, infructueux.
+Les cordes étaient solides et le <i>ficelage</i>
+exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité
+de desserrer les tenaces noeuds coulants qui
+retenaient les poignets derrière le dos.</p>
+
+<p>Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue,
+se laissa retomber sur le soi, dans un état de
+prestation complète.</p>
+
+<p>Mais le corps se reposait, la tête continua du
+travailler.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure de réflexion, le jeune
+homme tressaillit sur sa couche raboteuse. Une
+idée venait de lui traverser la tête: «Si je pouvais
+prendre mon couteau!»</p>
+
+<p>Hum! ce n'était pas une mince affaire! Le
+couteau en question se trouvait dans la poche de
+droite du pantalon... et comment l'atteindre?...</p>
+
+<p>N'importe! Després se mit aussitôt à l'oeuvre.
+Il se tourna, se retourna, se tordit, réussit à introduire
+le bout de ses doigts dans la bienheureuse
+poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le
+perdit, le rattrapa, et finalement poussa un cri
+de triomphe...</p>
+
+<p>Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait
+sur le sol!</p>
+
+<p>Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout
+fut l'affaire de cinq minutes.</p>
+
+<p>Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient
+par terre; il était libre... dans sa prison!</p>
+
+<p>Gomme on peut le supposer naturellement, le
+bâillon sous lequel étouffait le prisonnier subit le
+même sort que les liens, et le Roi des Étudiants
+put enfin détirer ses pauvres membres tout courbaturés.</p>
+
+<p>Cela fait. Després se mit en devoir d'inspecter
+sa prison. Un rayon de lune qui filtrait par le
+grillage d'un petit soupirail lui ayant paru insuffisant
+pour bien étudier les lieux, le jeune homme
+alluma une allumette, puis deux, puis six, puis
+d'autres encore.</p>
+
+<p>Après cette série d'illuminations fastueuses
+Gustave savait ce qu'il voulait savoir; il était
+fixé sur l'unique chance qu'il avait de se tirer
+d'affaire.</p>
+
+<p>On n'a pas oublié que la cave où avait été
+transporté notre ami se trouvait du côté du nord,
+séparée de la distillerie par un mur mitoyen et
+ayant au-dessus d'elle les appartements inoccupés
+de la masure, dont un servait de prison à la malheureuse
+soeur du Caboulot.</p>
+
+<p>Or, le plancher supérieur de cette cave était
+dans un état complet de délabrement. Les madriers
+qui la composaient étaient aux trois-quarts
+pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle
+des lois de la pesanteur.</p>
+
+<p>Gustave n'hésita pas. Il comprit que son fort
+couteau aurait bientôt fait justice de ce bois vermoulu
+et se mit à l'attaquer avec énergie et précaution,
+de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure de travail, deux des
+madriers du premier plancher étaient coupés et
+leurs débris gisaient par terre, laissant béante une
+ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l'encoignure
+nord de la cave.</p>
+
+<p>Restait le deuxième plancher&mdash;celui qui formait
+le parquet de la pièce au-dessus. Després se reposa
+cinq minutes et recommença à jouer du couteau.</p>
+
+<p>Ce fut plus long, car le plancher supérieur se
+trouvait être en meilleur état que l'autre; mais
+enfin, après un travail opiniâtre de plus d'une
+heure, une coupure transversale en avait séparé
+les madriers et il ne restait plus qu'à les faire basculer
+sur la solive qui touchait à la muraille.</p>
+
+<p>Després avait un crochet à son bienheureux couteau;
+il l'introduisit dans la rainure, tira à lui et
+faillite pousser un cri de joie, en voyant le jour lui
+arriver à flots par l'ouverture que laissaient les
+madriers en tombant.</p>
+
+<p>Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue,
+lui était réservée.</p>
+
+<p>En passant sa tête par le trou pour se hisser à
+l'étage supérieur, Gustave aperçut une jeune fille
+assise sur un méchant grabat, dans le coin d'une
+chambre triste et nue. La malheureuse avait la
+tête dans ses mains et lui tournait le dos. Elle
+était, sans doute, sous le coup d'une immense
+préoccupation, car elle n'entendit pas le bruit que
+faisait Després en prenant pied dans son réduit.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants fit un pas en avant; la
+jeune fille se retourna, effrayée, et deux cris étouffés
+partirent simultanément:</p>
+
+<p>&mdash;Gustave!</p>
+
+<p>&mdash;Louise!</p>
+
+<p>Puis un court silence suivit, pendant lequel les
+deux anciens amants des bords du Richelieu sentirent
+leur coeur envahi par un flot de souvenirs
+douloureux. Louise était trop émue pour parler,
+et Gustave, brusquement placé en face de cette jeune
+fille qu'il avait tant aimée, croyait entendre
+gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain,
+les dernières rumeurs de sa passion expirante.</p>
+
+<p>Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le
+premier ce silence plein d'angoisses.</p>
+
+<p>&mdash;Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons
+dans de tristes circonstances.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant
+sa bête blonde et son visage pâle, que vous
+est-il donc arrivé et comment se fait-il que je vous
+retrouve ici, après vous avoir laissé là-bas, tout
+sanglant et évanoui?</p>
+
+<p>C'est toute une histoire. J'ai été transporté
+chez vous par Georges et je n'en suis parti qu'hier
+soir, après que les soins assidus de votre excellent
+père et d'un habile médecin m'eussent remis sur
+pied.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous
+m'apparaissez comme dans les contes de fées, surgissant
+des entrailles de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en
+veut beaucoup et ne me l'a que trop prouvé, répondit
+Gustave, avec un, sourire amer.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? fit Louise, étonnée!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que tel que vous me voyez, je
+suis prisonnier de monsieur Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?... le misérable ne s'est pas contenté...?</p>
+
+<p>&mdash;De m'envoyer au pénitencier?... de m'assassiner
+dans un endroit écarté?... non, mademoiselle;
+il lui restait à me séquestrer: c'est ce qu'il vient
+de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune
+fille; mais c'est donc un monstre que cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites, mademoiselle, répondit
+Després, en s'inclinant froidement.</p>
+
+<p>Puis, au bout de quelques secondes, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le
+parc de Mme. Privat, baignant dans votre sang.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouviez-vous là? demanda
+le jeune homme, avec une certaine anxiété.</p>
+
+<p>Louise hésita un instant, puis répondit d'une
+voix douce:</p>
+
+<p>J'étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant
+votre départ, nous allions à votre rencontre;</p>
+
+<p>&mdash;A ma rencontre!... Et pourquoi?</p>
+
+<p>Louise tomba à genoux, prit les mains de Després
+et murmura en sanglotant:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais assez souffert... je voulais être pardonnée!</p>
+
+<p>Gustave pâlit... Le fantôme de la trahison de sa
+fiancée se dressa un moment devant ses yeux, escorté
+du spectre sévère de la vengeance... Mais il
+avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment
+fortes, la souffrance élève le sentiment et met au
+coeur la sainte compassion...</p>
+
+<p>Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil,
+les deux sinistres apparitions. Il releva Louise,
+la baisa au front et lui dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Louise, de ce jour, le passé n'existe plus: Je
+te pardonne!</p>
+
+<p>La douce jeune fille sentant qu'elle méritait ce
+pardon, ne répondit qu'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Merci!</p>
+
+<p>Puis elle ajouta aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le
+devoir t'appelle. Il y a là-bas une malheureuse
+enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi
+et vole à la Canardière.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Louise, mais nous irons tous
+deux. Ton témoignage ne sera pas inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prête à tout.</p>
+
+<p>En ce moment, une voix puissante se fit entendre
+au loin, dans la maison, chantant ce refrain
+connu:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">C'est notre grand-père Noé,</p>
+<p class="i4">Patriarche digne,</p>
+<p class="i4">Que l'bon Dieu nous a conservé,</p>
+<p class="i4">Pour planter la vigne.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Lafleur, ici! s'écria Gustave. Nous sommes
+sauvés. Vite à l'oeuvre!</p>
+
+<p>Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune
+homme la frappa si violemment de son pied, qu'elle
+vola en éclat;</p>
+
+<p>C'était ce fracas qu'avait entendu Lafleur.</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout
+étaient garrottés à leur tour, et Gustave Després,
+sur le point de partir, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, il est cinq heures et je n'ai pas un
+instant à perdre. Je vais donc prendre les devants.
+Quant à vous, abandonnez ces deux coquins
+à leur sort et conduisez cette jeune fille là
+où elle vous dira d'aller.</p>
+
+<p>C'est compris, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! et elle n'aura pas à se plaindre de
+nous, répliquèrent les étudiants.</p>
+
+<p>&mdash;A tantôt, alors!</p>
+
+<p>&mdash;A tantôt! Vive le Roi des Étudiants!</p>
+
+<p>Gustave prit sa course et descendit la route de
+Charlesbourg; mais, au moment d'en tourner
+l'angle, il se heurta presque à un jeune homme qui
+la remontait.</p>
+
+<p>Il ne put retenir une exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Le Caboulot!</p>
+
+<p>&mdash;Gustave! répondit l'enfant, tout essoufflé.</p>
+
+<p>&mdash;D'où sors-tu?</p>
+
+<p>&mdash;De chez Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais. Tu t'es donc évadé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Tout le monde est en campagne depuis
+hier soir. On m'a donné pour gardienne une femme
+à qui il restait un morceau de coeur: je l'ai
+attendrie, et je cours chez une certaine «mère Friponne»
+que j'ai entendu nommer de ma prison.</p>
+
+<p>Ma soeur doit y être.</p>
+
+<p>&mdash;Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hâte-toi
+et ramène-la... elle te dira où.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vole... Et, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pressé... Je te conterai cela plus tard.
+Au revoir!</p>
+
+<p>Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de
+course.</p>
+
+<p>Nous avons vu que, lorsqu'il arriva, il n'était
+que temps.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXIX</h3>
+
+<h3 class="sub">Le jugement de Dieu</h3>
+
+<p>Nous avons vu, dans un chapitre précédent,
+quel coup de théâtre produisit l'arrivée du Roi des
+Étudiants dans le grand salon du cottage, alors
+envahi par l'élite de la société québecquoise.</p>
+
+<p>Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber
+sur un siège, pendant que sa figure de cire
+prenait les teintes livides de la terreur.</p>
+
+<p>Quand à Laure&mdash;nous l'avons dit&mdash;elle laissa
+échapper la plume qu'elle tenait, joignit les mains
+et leva les yeux au ciel, dans un élan spontané de
+gratitude.</p>
+
+<p>Tout le monde s'était retourné vers la porte et
+chacun regardait avec une profonde stupéfaction
+ce beau jeune homme pâle qui s'était arrêté sur
+le seuil du salon et dont la vue impressionnait si
+tort le couple qui allait bientôt s'unir.</p>
+
+<p>Ce fut une heureuse diversion pour Champfort,
+car elle empêcha son coup de tête d'être trop remarqué,
+et Edmond put le ramener à l'écart sans
+qu'il fit aucune résistance.</p>
+
+<p>Cependant, Gustave Després, après s'être orienté
+un instant et avoir promené son regard dans la
+vaste pièce, s'avança lentement vers la table et
+s'inclinant devant Madame Privat, qui n'était pas
+encore revenue de son ébahissement:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me
+pardonnerez d'avoir répondu si tard à votre gracieuse
+invitation d'assister à votre bal. Rien
+moins que la privation absolue de ma liberté n'aurait
+pu m'empêcher d'assister aux splendeurs de
+votre festival. Aussi, étais-je bel et bien prisonnier.
+Mais j'ai brisé mes liens, fait sauter mes
+verrous... et me voici!</p>
+
+<p>Et Després, en prononçant ces paroles sur un
+ton d'exquise galanterie, se retourna à demi du
+côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement
+railleur, que ce dernier ne put soutenir.</p>
+
+<p>La riche veuve ne savait trop que penser de cette
+tirade, qu'elle trouvait pour le moins excentrique,
+mais elle était de trop bonne société pour ne pas
+y répondre poliment.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous
+donnez là, à mes enfants et à moi, une trop grande
+preuve d'attachement pour que je ne vous prie
+pas de me dire votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit le jeune homme, je me
+nommais autrefois Gustave Lenoir; mais des circonstances
+d'une nature particulière m'ont forcé
+de prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je
+m'appelle Gustave Després.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre roi, ma mère, c'est le Roi des Étudiants!
+ajouta Edmond.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle
+en souriant. Votre Majesté nous fera l'honneur
+de signer sur le contrat de mariage de ma fille,
+dont la lecture venait de se terminer au moment
+de votre arrivée.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répliqua Després d'une voix toujours
+courtoise, mais ferme, je regrette infiniment
+de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de
+cet acte notarié, car je suis venu, au contraire,
+pour empêcher ce contrat de se signer.</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il, monsieur? fit madame Privat avec
+hauteur, car elle commençait à trouver la plaisanterie
+un peu forte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire,
+madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous avez réellement la prétention d'empêcher
+le mariage de ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la prétention d'empêcher Joseph Lapierre
+d'épouser mademoiselle Laure.</p>
+
+
+<p>&mdash;En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour
+un roi! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez,
+au contraire, bien lugubre dans quelques instants,
+répliqua solennellement Després.</p>
+
+<p>Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve
+et causa une certaine émotion dans l'assistance.
+Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement et les
+chuchotements cessèrent, comme si les paroles du
+jeune étranger eussent été le prologue de quelque
+drame mystérieux.</p>
+
+<p>Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de
+lui-même, par un puissant effort de volonté, il se
+tenait renversé sur son fauteuil, le regard insolent
+et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à
+quelque bonne farce d'écolier, et ne pas se préoccuper
+le moins du monde de ce qui pouvait en résulter...</p>
+
+<p>Madame Privat, après une minute de vague contrainte,
+reprit avec une sorte d'impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous...
+Qu'y a-t-il? de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma
+chère dame, riposta une voix métallique et railleuse,
+qui n'était autre que l'organe de Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la mère de Laure, vous sauriez?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Le monsieur tragique que vous
+avez sous les yeux n'est rien moins qu'un de mes
+anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me fait
+l'honneur de me haïr, et s'est juré de me faire tort
+auprès de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais
+à une tragédie et voilà que vous me menacez
+d'une pièce bouffonne! C'est mal à vous, mon
+cher gendre: vous effeuillez mes illusions.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne mère!... supplia Laure.</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante! appuya Champfort, ces paroles...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous hâtez trop de juger, ma mère! dit
+à son tour Edmond.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez faire, répliqua Després d'un ton calme.
+Madame Privat est parfaitement excusable de
+me persifler un peu pour plaire à celui qui devait
+être son gendre, car elle ne sait pas encore
+que l'insolent qui vient de me provoquer, lorsqu'il
+aurait dû implorer mon silence à genoux, est le
+meurtrier de son mari.</p>
+
+<p>A cette froide déclaration, tombant comme une
+bombe au milieu de l'assemblée silencieuse, il y eut
+un frisson général de stupeur. Madame Privat
+pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de
+son siège et montra le poing à Després, en criant
+d'une voix étranglée:</p>
+
+<p>&mdash;Infâme calomniateur!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! disait en même temps la veuve,
+qu'affirmez-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;J'affirme, madame, reprit Després avec force,
+que l'homme qui aspire à la main de mademoiselle
+Laure est l'assassin du colonel Privat.</p>
+
+<p>&mdash;L'assassin de mon mari?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame... à moins que celui qui organise
+le meurtre soit moins coupable que l'instrument
+qui l'exécute.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends rien à tout cela, monsieur...
+Le colonel Privat a été tué à la tête de soir régiment,
+comme un brave officier qu'il était: voilà
+ce que je sais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame; mais une chose que vous
+ignorez, c'est qu'il a été attiré dans un guet-apens
+par un lâche espion qui se disait son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Attiré dans un guet-apens?... trahi par un
+ami?... Oh! monsieur, quel abîme de malheur et
+de honte vous nous ouvrez là!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit Després avec une tristesse
+grave, soyez persuadée que si le bonheur de votre
+chère fille n'était pas en jeu, je me refuserais à
+soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes
+je vous laisserais dans votre bienheureuse
+ignorance de ces événements ténébreux... Mais mon
+devoir est là qui me pousse, et, d'ailleurs, la Providence
+m'a chargé de punir un grand criminel;
+je ne faillirai pas à cette tâche.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte
+en costume de grand justicier du Moyen-Age
+et escorté du bourreau et de ses aides, fit entendre
+la voix narquoise de Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! tonna Després, oses-tu bien parler
+de bourreau, toi qui as fait assassiner le père de ta
+fiancée; toi qui as essayé de me tuer lâchement, il
+n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui
+viens d'enlever à leur vieux père une jeune fille et
+un enfant?... Ah! le bourreau, il ne se dérange
+pas pour toi, car il sait fort bien que tu iras fatalement
+à lui avant qu'il soit longtemps.</p>
+
+<p>Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le
+monde se leva, et la curiosité fit que chacun se
+porta en avant. Lapierre, lui, sauta par-dessus la
+table qui le séparait de son audacieux adversaire,
+et alla se heurter entre les bras tendus de Champfort
+et du jeune Edmond, accourus pour protéger
+Després.</p>
+
+<p>Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix
+malappris.</p>
+
+<p>&mdash;Gueux! cria-t-il, forçat évadé! oseras-tu
+bien répéter ce que tu viens de dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement je répéterai mes accusations,
+répondit Després d'une voix très calme, mais j'ajouterai
+que, non content d'avoir fait assassiner
+le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale
+de son enfant dans le but de t'emparer de sa
+dot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! s'écria Laure d'une voix stridente.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en
+s'adressant à la veuve, ne vous laissez pas circonvenir
+par un imposteur que le dépit aveugle. Cet
+homme me poursuit d'une haine implacable, je
+vous l'ai dit, et cela pour un tour d'écolier que je
+lui ai joué, il y a plusieurs années, en me faisant
+aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous
+donne ma parole d'honneur que tel est le véritable,
+l'unique mobile qui l'a poussé à venir ici ce
+soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens
+et de séquestration. J'espère que vous ne m'humilierez
+pas au point d'écouter un calomniateur
+aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le
+faire chasser immédiatement de ce salon par vos
+domestiques.</p>
+
+<p>Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti
+prendre, allait probablement donner dans ce sens,
+lorsque Champfort s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en
+sera pas ainsi et vous allez bel et bien subir votre
+procès en présence de cette honorable compagnie.</p>
+
+<p>Si vous êtes innocent, qu'avez-vous à craindre?
+On ne forgera pas, je suppose, des preuves contre
+vous, et ma tante ne se rendra qu'à l'évidence la
+plus indiscutable! D'un autre côté, les accusations
+d'un homme comme Gustave Després, dont
+Je m'honore d'être l'ami, sont fondées et prouvées,
+pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes
+aussi odieux impunis?... Ne doit-elle pas à la
+mémoire de son mari, à la société, de vous faire
+enfin expier la trop longue série de vos forfaits?</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez fait un excellent homme de loi,
+M. Champfort, car vous avocassez à merveille, se
+contenta de répondre Lapierre. Cependant, j'espère
+que madame Privat ne ploiera pas la tête sous
+vos foudres, plus bruyantes que persuasives, et
+qu'elle décidera de suite si c'est moi ou M. Després
+qui doit sortir d'ici.</p>
+
+<p>En ce moment même, Edmond était penché sur
+sa mère et lui parlait à l'oreille. Quant il eut fini,
+la veuve était fort pâle et ses yeux brillaient d'un
+feu singulier.</p>
+
+<p>Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et
+se levant:</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme...
+Les affirmations de M. Després sont trop graves,
+pour qu'il les ait faites à la légère; en outre, elle
+se rapportent à des personnes et à des événements
+qui ont tenu une trop grande place dans ma vie,
+pour que je consente à les repousser sans examen.
+Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans
+cette enceinte de vouloir bien garder les portes,
+afin que personne ne cherche à se soustraire au
+châtiment qu'il aura mérité...</p>
+
+<p>L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette
+énergique petite harangue, qu'un murmure approbateur
+courut dans l'assemblée, et qu'une vingtaines de
+jeunes gens se précipitaient vers les issues
+du salon, où ils s'installaient résolument.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant,
+si l'honorable compagnie ne s'y oppose pas, nous
+allons nous constituer en cour de justice et écouter
+impartialement M. Després. De la sorte, tout
+se passera régulièrement et nous n'aurons pas à
+déplorer des scènes de violence comme celle à laquelle
+nous venons d'assister.</p>
+
+<p>«Très bien! très bien!» murmura-t-on de toutes
+parts.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, mesdames et messieurs.</p>
+
+<p>Tous les assistants se rassemblèrent autour do
+Mme Privat, à l'exception d'un petit groupe de;
+quatre personnes, dont une femme vêtue de noir,
+qui demeura à l'écart, et des jeunes gens installés
+aux portes.</p>
+
+<p>Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais
+sombre et résolu, il regagna lentement son siège;
+près de la table, où il demeura seul, semblable à
+un accusé sur la sellette.</p>
+
+<p>Le misérable se voyait perdu; mais il voulait
+lutter jusqu'au bout et ne pas succomber sans une
+petite vengeance qu'il méditait.</p>
+
+<p>Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère,
+et il ne faisait pas bon de l'acculer dans ses
+retranchements.</p>
+
+<p>La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire
+improvisé par la veuve du colonel,
+étant donc constitué, cette dernière se leva et
+s'adressant de nouveau à l'assemblée:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs
+avocats et gens de loi, infiniment plus aptes que
+moi à conduire l'affaire qui nous occupe; je les
+charge donc tout spécialement du soin de veiller à
+ce que les preuves fournies par M. Després soient
+de celles qui ne laissent aucun doute dans l'esprit;
+et, comme il faut un président pour diriger les débats
+qui pourraient surgir, je propose que M. le
+juge X..., qui nous honore de sa présence, se charge
+de cette besogne, qui lui est familière.</p>
+
+<p>&mdash;Adopté! adopté! firent tous les voix.</p>
+
+<p>Un vieillard à la physionomie avenante se leva
+et vint s'incliner devant l'amphitryon:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, j'accepte la délicate mission
+que vous me confiez; et, bien qu'elle soit extra-légale,
+je la remplirai comme si j'étais réellement
+sur le banc judiciaire, très heureux de vous être
+agréable.</p>
+
+<p>Un fauteuil fut apporté et le juge X... prit place
+à côté de madame Privat.</p>
+
+<p>Puis Gustave Després, toujours debout en face
+du tribunal improvisé, s'inclina et prit ainsi la parole,
+d'une voix forte:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le juge, madame et vous tous qui
+m'entendez! Ce n'est pas, veuillez le croire, pour
+satisfaire une mesquine passion de vengeance, ni
+pour poser en chevalier redresseur de torts, que
+vous me voyez dans cette enceinte, interrompant
+les apprêts d'un solennel mariage et portant contre
+un homme réputé honorable la plus terrible des
+accusations.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps qu'une saine philosophie, éclose
+sur les ruines de mon bonheur, me fait planer
+au-dessus de semblables petitesses et mépriser de
+pareils moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Le sentiment qui me porte à agir comme je le
+fais est, au contraire, de ceux que l'on ne peut repousser
+sans faiblesse, renier sans honte. La
+Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel
+à travers le labyrinthe sans issue de ses forfaits,
+a voulu faire de moi son instrument de tardive
+rétribution, en me jetant sur toutes les pistes
+ténébreuses laissées par le grand coupable que
+nous avons à juger, et je, faillirais à mon devoir
+d'honnête homme, à ma tâche de vengeur providentiel,
+si j'hésitais à frapper, si mon coeur se prenait
+à faiblir.</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai donc sans colère et sans passion;
+mais aussi sans réticences et sans crainte.</p>
+
+<p>Après cet exode un peu solennel, Després se retourna
+à demi, jeta un coup d'oeil sur le groupe
+où se trouvait la dame vêtue de noir, et reprit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner
+le colonel Privat a commencé, il y a six ans, la
+trop longue série de ses crimes; et c'est sur moi et
+une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier
+lieu, ses aptitudes de traître. La nature l'avait
+doué d'une physionomie agréable, le diable lui
+avait prêté son habileté et sa puissance de fascination:
+le misérable en profita pour tromper mon
+amitié et m'enlever l'affection d'une jeune fille que
+j'aimais cl que j'avais sauvée de la mort. Puis,
+non content de ce beau triomphe, il se disposait à
+ravir cette enfant à l'affection de ses vieux parents,
+lorsque je le forçai à s'arrêter pour se battre
+avec moi.</p>
+
+<p>Les criminels sont rarement courageux, et il
+est inouï que le coeur ne leur fasse pas défaut au
+moment du danger.</p>
+
+<p>C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre.</p>
+
+<p>Nous n'avions pas échangé quelques balles,
+sur un îlot perdu et au milieu des ténèbres d'une
+nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon adversaire
+à la gorge et qu'il se laissa choir, feignant
+d'avoir été tué.</p>
+
+<p>Je l'abandonnai à son sort et ramenai la jeune
+fille chez elle.</p>
+
+<p>Le lendemain, le misérable m'avait dénoncé
+aux autorités et j'étais arrêté sur la route de la
+frontière. Un mois plus tard, je partais pour le
+pénitencier de Kingston!</p>
+
+<p>Un murmure d'indignation parcourut la salle.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout, reprit Després. En reconnaissant
+la lâcheté de son nouvel amant, la jeune
+fille le prit en horreur et refusa de le revoir.</p>
+
+<p>Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité?...
+En répandant sur le compte de cette malheureuse
+des calomnies tellement atroces, qu'elle et sa famille
+durent quitter la paroisse et que la vieille mère
+en mourut de chagrin!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre:
+dans la voie du crime!</p>
+
+<p>Un second murmure, plus accentué et plus général,
+gronda parmi les assistants, et plusieurs bouches
+féminines laissèrent échapper un mot sanglant:</p>
+
+<p>«Le lâche!»</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est faux et de pure invention! s'écria
+Lapierre avec force. Cet individu se moque
+de son auditoire, et je le mets au défi de prouver
+un seul de ses dires.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta
+de répondre l'accusateur.</p>
+
+<p>Une femme en deuil, conduite par un tout jeune
+homme, se détacha du groupe retiré à l'écart et
+s'avança jusqu'en face de madame Privat.
+Arrivée là, elle souleva son voile et exposa en
+pleine lumière sa pâle et belle figure.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que monsieur vient de raconter est de
+la plus scrupuleuse vérité, dit-elle. Je m'appelle
+Louise Gaboury et je suis cette femme honteusement
+calomniée par Joseph Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je
+corrobore son témoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait
+Louise. Demandez mon nom à monsieur Lapierre
+et, s'il est revenu de la stupéfaction
+que lui cause ma présence ici, lorsqu'il m'a laissé
+hier soir sous les verrous d'un cachot de sa maison,
+il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury.</p>
+
+<p>Lapierre proféra une menace incompréhensible et
+retomba sur son siège, le front baigné d'une sueur
+froide.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous
+pouvez vous retirer.</p>
+
+<p>Ils obéirent; mais, en passant devant Mlle Primat,
+Louise se sentit attirée par une douée traction
+et se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle,
+lui dit Laure. Ne sommes-nous pas presque
+deux soeurs?</p>
+
+<p>Louise regarda cette belle jeune fille qui avait
+été si près d'être malheureuse à tout jamais, et
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'eût été trop dommage!</p>
+
+<p>Puis elle prit place sur le siège qu'on lui offrait.</p>
+
+<p>Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l'attendaient
+les deux personnages qui restaient du
+groupe de tout à l'heure et qui n'étaient autres
+que nos buveurs de la nuit précédente: Lafleur et
+Cardon.</p>
+
+<p>Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire.</p>
+
+<p>Ayant fait assister le lecteur à la conversation
+qui eut lieu, quelques jours auparavant, entre Després
+et Laure&mdash;conversation qui roula exclusivement
+sur les criminelles menées de Lapierre aux
+États-Unis et sa participation à l'hécatombe du régiment
+du colonel Privat&mdash;nous ne voulons pas
+nous répéter, certain que personne n'a oublié cette
+terrible révélation.</p>
+
+<p>Nous nous contenterons de dire que le Roi des
+Étudiants fut implacable et que pas un fil de la
+sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans
+l'ombre. Il s'appliqua surtout à faire ressortir le
+machiavélisme odieux employé par l'ancien espion
+pour circonvenir Mlle Privat; il exposa à l'assistance
+émue tout ce qu'il y avait de grand dans
+le dévouement de cette fière jeune fille, sacrifiant
+son bonheur à la mémoire de son père, imposant
+silence à son instinctive répulsion et épousant un
+homme détesté, pour empêcher qu'un soupçon planât
+sur la tombe de ce vénéré père. Puis, résumant
+et condensant le dramatique exposé qu'il venait
+de faire, il termina par une foudroyante péroraison,
+dont les dernières phrases furent celles-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez des preuves contre l'abominable
+scélérat qui est aujourd'hui courbé sous la
+main vengeresse de Dieu?... Ces preuves, mesdames
+et messieurs, je pourrais me dispenser de vous
+les donner, car la seule attitude du coupable, le remords
+qui se traduit sur sa figure par une pâleur
+morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements
+spasmodiques, et jusqu'à cette farouche résignation
+dans laquelle il s'est enfin renfermé,
+tout cela devrait être plus que suffisant pour apporter
+la conviction dans vos esprits... Mais je ne
+veux laisser subsister aucun doute relativement
+aux graves accusations que je viens de jeter à la
+face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti
+de l'aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait
+que l'habile chercheur de dots a fait disparaître,
+ces jours-ci, tous ceux qui pouvaient témoigner
+contre lui, je vous mettrai sous les yeux un
+argument plus irrésistible, une preuve plus accablante:
+le propre aveu du coupable, le témoignage
+de sa conscience, enfin le journal où sa main
+criminelle et imprudente a consignée, jour par
+jour, ses ténébreux projets...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre,
+une nuit qu'il revenait du camp confédéré,
+où il avait lâchement vendu ses frères de l'armée
+du nord.</p>
+
+<p>Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le
+grand portefeuille de maroquin que nous connaissons,
+le présenta solennellement à madame Privat.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne
+la force d'aller jusqu'au bout!</p>
+
+<p>&mdash;Misérable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!...
+Ah! tu ne jouiras pas longtemps de
+ta victoire!</p>
+
+<p>Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet éclata
+dans le salon, suivi aussitôt d'une seconde détonation.</p>
+
+<p>La panique s'empara des femmes.</p>
+
+<p>Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore
+de Després domina tous les bruits:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin
+du colonel Privat qui vient de se faire justice,
+après avoir commis sur moi une seconde tentative
+de meurtre.</p>
+
+<p>En effet, chacun put voir le misérable Lapierre
+étendu, sanglant et immobile, sur le parquet.
+Ce fut Cardon qui, du fond de la salle, prononça
+son oraison funèbre, rigoureusement condensée en
+cette seule phrase:</p>
+
+<p>&mdash;Tout est bien qui finit bien!</p>
+
+
+
+<p>ÉPILOGUE</p>
+
+<p>Trois mois plus tard, par une belle matinée de
+septembre, les cloches de la cathédrale de Québec,
+sonnaient à toutes volées et l'immense nef de la
+vieille église s'emplissait d'une foule d'élite.</p>
+
+<p>On célébrait, ce jour-là, deux mariages <i>fashionables</i>,
+et les curieux qui stationnaient sous les
+portiques échangeaient maintes observations sur
+les circonstances dramatiques qui avaient amené
+ces mariages.</p>
+
+<p>On se disait bas à l'oreille qu'une ces deux fiancées,
+la richissime fille de Mme Privat, avait été
+sur le point, quelque temps auparavant, d'épouser
+un audacieux bandit qui lui avait complètement
+tourné la tête... La noce était ordonnée et l'on se
+disposait à aller prononcer le <i>oui</i> solennel en
+face du prêtre, quand apparut soudain un inconnu
+qui révéla sur le compte du futur époux des
+choses si épouvantables, que ce dernier en tomba
+mort de confusion...</p>
+
+<p>Et l'on ajoutait d'un air mystérieux que l'autre
+mariée avait aussi dans son passé certain épisode
+terrible que l'on ne connaissait pas bien,
+mais où, à coup sûr, il y avait eu mort d'homme...
+Bref, on caquetait méchamment, comme les badauds
+savent le faire, quand il s'en donnent la
+peine.</p>
+
+<p>Heureusement, l'arrivée du cortège nuptial changea,
+le cours de ces charitables conversations et
+mit fin aux bienveillantes remarques qui les émaillaient.</p>
+
+<p>Les lourds carrosses défilèrent un à un le long
+des grilles, qui bordent le terre-plein, en face de la
+cathédrale, déposant sur le trottoir de pierre
+blanche leur joyeuse cargaison de femmes éblouissantes
+et d'hommes en costumes de gala.</p>
+
+<p>Toute cette brillante compagnie s'engouffra
+sous les arceaux des portes grandes ouvertes et
+s'éparpilla, dans les bancs de chêne, alignés deux
+par deux sur le pavé de la vaste nef.</p>
+
+<p>Seuls, les mariés, escortés de leurs garçons et
+filles; d'honneur, s'avancèrent jusqu'à la balustrade
+du choeur et prirent place sur des fauteuils
+luxueux, installés à leur intention.</p>
+
+<p>Puis l'orgue fit entendre ses graves harmonies,
+le prêtre ses avertissements non moins graves... et,
+au sortir de l'église, Laure Privat était devenue
+madame Champfort, et Louise Gaboury la... <i>Reine
+des Étudiants</i>!</p>
+
+<p>Au moment où le cortège s'ébranlait pour retourner
+à la Canardière, Lafleur et Cardon, qui
+étaient de la fête et faisaient bonne contenance
+dans leurs habite à queue, échangèrent les réflexions
+philosophiques suivantes:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que c'est que de nous, mon pauvre Lafleur et
+comme, dans ce monde borné, les petites causes
+peuvent amener de grands effets!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, l'entends-tu, illustre Cardon?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir: suis bien mon raisonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te quitte pas d'une semelle.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas vrai que si nous n'avions pas été
+ivrognes comme doivent l'être d'honnêtes étudiants,
+nous n'aurions pas fait la connaissance de
+la mère Friponne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est indubitable. Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas également vrai, que, sans cette
+connaissance de la mère Friponne, nous ne serions
+pas allés chez elle le soir où Després y fut jeté à
+fond de cave?</p>
+
+<p>&mdash;Je te concède cela. Poursuis.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas mêmement à présumer que, nous
+absents, Gustave n'aurait pu échapper et, par conséquent,
+arriver à temps pour empêcher Lapierre
+d'épouser Mlle Privat?</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus que probable. Quelle est ta conclusion?</p>
+
+<p>&mdash;Ma conclusion, ami Lafleur, c'est <i>qu'à quelque
+chose whisky est bon</i>!</p>
+
+<p>Et le facétieux étudiant, qui s'était donné tout
+le mal du monde pour en arriver à cette atroce parodie
+d'un aphorisme célèbre, se prit à réfléchir
+profondément.</p>
+
+<p>Lafleur fit de même, tout en mâchonnant d'une
+voix distraite son <i>grand-père Noé</i>.</p>
+
+<p>La noce filait toujours, soulevant sur son passage
+l'aveuglante poussière des rues de Québec.</p>
+<br><br>
+
+<h3>FIN</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Roi des Étudiants, by Eugene Dick
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DES ÉTUDIANTS ***
+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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