summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/13949-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/13949-0.txt')
-rw-r--r--old/13949-0.txt26156
1 files changed, 26156 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/13949-0.txt b/old/13949-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..43db75e
--- /dev/null
+++ b/old/13949-0.txt
@@ -0,0 +1,26156 @@
+The Project Gutenberg eBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome III., by
+Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: November 4, 2004 [eBook #13949]
+[Most recently updated: April 19, 2021]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+Revised by Richard Tonsing.
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME
+III. ***
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+LE VICOMTE DE BRAGELONNE
+TOME III
+
+
+(1848 — 1850)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+Chapitre CXXXII — Psychologie royale
+Chapitre CXXXIII — Ce que n’avaient prévu ni naïade ni dryade
+Chapitre CXXXIV — Le nouveau général des jésuites
+Chapitre CXXXV — L’orage
+Chapitre CXXXVI — La pluie
+Chapitre CXXXVII — Tobie
+Chapitre CXXXVIII — Les quatre chances de Madame
+Chapitre CXXXIX — La loterie
+Chapitre CXL — Malaga
+Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux
+Chapitre CXLII — Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n’a
+rien perdu de sa force
+Chapitre CXLIII — Le rat et le fromage
+Chapitre CXLIV — La campagne de Planchet
+Chapitre CXLV — Ce que l’on voit de la maison de Planchet
+Chapitre CXLVI — Comment Porthos, Trüchen et Planchet se
+quittèrent amis, grâce à d’Artagnan
+Chapitre CXLVII — La présentation de Porthos
+Chapitre CXLVIII — Explications
+Chapitre CXLIX — Madame et de Guiche
+Chapitre CL — Montalais et Malicorne
+Chapitre CLI — Comment de Wardes fut reçu à la cour
+Chapitre CLII — Le combat
+Chapitre CLIII — Le souper du roi
+Chapitre CLIV — Après souper
+Chapitre CLV — Comment d’Artagnan accomplit la mission dont le
+roi l’avait chargé
+Chapitre CLVI — L’affût
+Chapitre CLVII — Le médecin
+Chapitre CLVIII — Où d’Artagnan reconnaît qu’il s’était trompé,
+et que c’était Manicamp qui avait raison
+Chapitre CLIX — Comment il est bon d’avoir deux cordes à son arc
+Chapitre CLX — M. Malicorne, archiviste du royaume de France
+Chapitre CLXI — Le voyage
+Chapitre CLXII — Trium-Féminat
+Chapitre CLXIII — Première querelle
+Chapitre CLXIV — Désespoir
+Chapitre CLXV — La fuite
+Chapitre CLXVI — Comment Louis avait, de son côté, passé le temps
+de dix heures et demie à minuit
+Chapitre CLXVII — Les ambassadeurs
+Chapitre CLXVIII — Chaillot
+Chapitre CLXIX — Chez Madame
+Chapitre CLXX — Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière
+Chapitre CLXXI — Où il est traité des jardiniers, des échelles et
+des filles d’honneur
+Chapitre CLXXII — Où il est traité de menuiserie et où il est
+donné quelques détails sur la façon de percer les escaliers
+Chapitre CLXXIII — La promenade aux flambeaux
+Chapitre CLXXIV — L’apparition
+Chapitre CLXXV — Le portrait
+Chapitre CLXXVI — Hampton-Court
+Chapitre CLXXVII — Le courrier de Madame
+Chapitre CLXXVIII — Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
+Chapitre CLXXIX — Deux vieux amis
+Chapitre CLXXX — Où l’on voit qu’un marché qui ne peut pas se
+faire avec l’un peut se faire avec l’autre
+Chapitre CLXXXI — La peau de l’ours
+Chapitre CLXXXII — Chez la reine mère
+Chapitre CLXXXIII — Deux amies
+Chapitre CLXXXIV — Comment Jean de La Fontaine fit son premier
+conte
+Chapitre CLXXXV — La Fontaine négociateur
+Chapitre CLXXXVI — La vaisselle et les diamants de Madame de
+Bellière
+Chapitre CLXXXVII — La quittance de M. de Mazarin
+Chapitre CLXXXVIII — La minute de M. Colbert
+Chapitre CLXXXIX — Où il semble à l’auteur qu’il est temps d’en
+revenir au vicomte de Bragelonne
+Chapitre CXC — Bragelonne continue ses interrogations
+Chapitre CXCI — Deux jalousies
+Chapitre CXCII — Visite domiciliaire
+Chapitre CXCIII — La méthode de Porthos
+Chapitre CXCIV — Le déménagement, la trappe et le portrait
+Chapitre CXCV — Rivaux politiques
+Chapitre CXCVI — Rivaux amoureux
+
+
+
+
+Chapitre CXXXII — Psychologie royale
+
+
+Le roi entra dans ses appartements d’un pas rapide.
+
+Peut-être Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il
+laissait derrière lui comme la trace d’un deuil mystérieux.
+
+Cette gaieté, que chacun avait remarquée dans son attitude à son
+arrivée, et dont chacun s’était réjoui, nul ne l’avait peut-être
+approfondie dans son véritable sens; mais ce départ si orageux, ce
+visage si bouleversé, chacun le comprit, ou du moins le crut comprendre
+facilement.
+
+La légèreté de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un caractère
+ombrageux, et surtout pour un caractère de roi; l’assimilation trop
+familière, sans doute, de ce roi à un homme ordinaire; voilà les
+raisons que l’assemblée donna du départ précipité et inattendu de Louis
+XIV.
+
+Madame, plus clairvoyante d’ailleurs, n’y vit cependant point d’abord
+autre chose. C’était assez pour elle d’avoir rendu quelque petite
+torture d’amour-propre à celui qui, oubliant si promptement des
+engagements contractés, semblait avoir pris à tâche de dédaigner sans
+cause les plus nobles et les plus illustres conquêtes.
+
+Il n’était pas sans une certaine importance pour Madame, dans la
+situation où se trouvaient les choses, de faire voir au roi la
+différence qu’il y avait à aimer en haut lieu ou à courir l’amourette
+comme un cadet de province.
+
+Avec ces grandes amours, sentant leur loyauté et leur toute-puissance,
+ayant en quelque sorte leur étiquette et leur ostentation, un roi, non
+seulement ne dérogeait point, mais encore trouvait repos, sécurité,
+mystère et respect général.
+
+Dans l’abaissement des vulgaires amours, au contraire, il rencontrait,
+même chez les plus humbles sujets, la glose et le sarcasme; il perdait
+son caractère d’infaillible et d’inviolable. Descendu dans la région
+des petites misères humaines, il en subissait les pauvres orages.
+
+En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au cœur,
+ou plutôt même au visage, comme le dernier de ses sujets, c’était
+porter un coup terrible à l’orgueil de ce sang généreux: on captivait
+Louis plus encore par l’amour-propre que par l’amour. Madame avait
+sagement calculé sa vengeance; aussi, comme on l’a vu, s’était-elle
+vengée.
+
+Qu’on n’aille pas croire cependant que Madame eût les passions
+terribles des héroïnes du Moyen Age et qu’elle vît les choses sous leur
+aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse, spirituelle,
+coquette, amoureuse, plutôt de fantaisie, d’imagination ou d’ambition
+que de cœur; Madame, au contraire, inaugurait cette époque de plaisirs
+faciles et passagers qui signala les cent vingt ans qui s’écoulèrent
+entre la moitié du XVIIe siècle et les trois quarts du XVIIIe.
+
+Madame voyait donc, ou plutôt croyait voir les choses sous leur
+véritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frère, avait
+ri le premier de l’humble La Vallière, et que, selon ses habitudes, il
+n’était pas probable qu’il adorât jamais la personne dont il avait pu
+rire, ne fût-ce qu’un instant.
+
+D’ailleurs, l’amour-propre n’était-il pas là, ce démon souffleur qui
+joue un si grand rôle dans cette comédie dramatique qu’on appelle la
+vie d’une femme; l’amour-propre ne disait-il point tout haut, tout
+bas, à demi-voix, sur tous les tons possibles, qu’elle ne pouvait
+véritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche, être comparée à la
+pauvre La Vallière, aussi jeune qu’elle, c’est vrai, mais bien moins
+jolie, mais tout à fait pauvre? Et que cela n’étonne point de la part
+de Madame; on le sait, les plus grands caractères sont ceux qui se
+flattent le plus dans la comparaison qu’ils font d’eux aux autres, des
+autres à eux.
+
+Peut-être demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque
+si savamment combinée? Pourquoi tant de forces déployées, s’il ne
+s’agissait de débusquer sérieusement le roi d’un cœur tout neuf dans
+lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de donner
+une pareille importance à La Vallière, si elle ne redoutait pas La
+Vallière?
+
+Non, Madame ne redoutait pas La Vallière, au point de vue où un
+historien qui sait les choses voit l’avenir, ou plutôt le passé; Madame
+n’était point un prophète ou une sibylle; Madame ne pouvait pas plus
+qu’un autre lire dans ce terrible et fatal livre de l’avenir qui garde
+en ses plus secrètes pages les plus sérieux événements.
+
+Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui
+avoir fait une cachotterie toute féminine; elle voulait lui prouver
+clairement que s’il usait de ce genre d’armes offensives, elle, femme
+d’esprit et de race, trouverait certainement dans l’arsenal de son
+imagination des armes défensives à l’épreuve même des coups d’un roi.
+
+Et d’ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de guerre,
+il n’y a plus de rois, ou tout au moins que les rois, combattant pour
+leur propre compte comme des hommes ordinaires, peuvent voir leur
+couronne tomber au premier choc; qu’enfin, s’il avait espéré être adoré
+tout d’abord, de confiance, à son seul aspect, par toutes les femmes
+de sa cour, c’était une prétention humaine, téméraire, insultante pour
+certaines plus haut placées que les autres, et que la leçon, tombant à
+propos sur cette tête royale, trop haute et trop fière, serait efficace.
+
+Voilà certainement quelles étaient les réflexions de Madame à l’égard
+du roi.
+
+L’événement restait en dehors.
+
+Ainsi, l’on voit qu’elle avait agi sur l’esprit de ses filles d’honneur
+et avait préparé dans tous ses détails la comédie qui venait de se
+jouer.
+
+Le roi en fut tout étourdi. Depuis qu’il avait échappé à M. de Mazarin,
+il se voyait pour la première fois traité en homme.
+
+Une pareille sévérité, de la part de ses sujets, lui eût fourni matière
+à résistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.
+
+Mais s’attaquer à des femmes, être attaqué par elles, avoir été joué
+par de petites provinciales arrivées de Blois tout exprès pour cela,
+c’était le comble du déshonneur pour un jeune roi plein de la vanité
+que lui inspiraient à la fois et ses avantages personnels et son
+pouvoir royal.
+
+Rien à faire, ni reproches, ni exil, ni même bouderies.
+
+Bouder, c’eût été avouer qu’on avait été touché, comme Hamlet, par une
+arme démouchetée, l’arme du ridicule.
+
+Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes ont le
+rire pour vengeance.
+
+Oh! si, au lieu d’en laisser toute la responsabilité à des femmes,
+quelque courtisan se fût mêlé à cette intrigue, avec quelle joie Louis
+XIV eût saisi cette occasion d’utiliser la Bastille!
+
+Mais là encore la colère royale s’arrêtait, repoussée par le
+raisonnement.
+
+Avoir une armée, des prisons, une puissance presque divine, et mettre
+cette toute-puissance au service d’une misérable rancune, c’était
+indigne, non seulement d’un roi, mais même d’un homme.
+
+Il s’agissait donc purement et simplement de dévorer en silence cet
+affront et d’afficher sur son visage la même mansuétude, la même
+urbanité.
+
+Il s’agissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi pas?
+
+Ou Madame était l’instigatrice de l’événement, ou l’événement l’avait
+trouvée passive.
+
+Si elle avait été l’instigatrice, c’était bien hardi à elle, mais enfin
+n’était-ce pas son rôle naturel?
+
+Qui l’avait été chercher dans le plus doux moment de la lune conjugale
+pour lui parler un langage amoureux? Qui avait osé calculer les chances
+de l’adultère, bien plus de l’inceste? Qui, retranché derrière son
+omnipotence royale, avait dit à cette jeune femme: «Ne craignez rien,
+aimez le roi de France, il est au-dessus de tous, et un geste de son
+bras armé du sceptre vous protégera contre tous, même contre vos
+remords?»
+
+Donc, la jeune femme avait obéi à cette parole royale, avait cédé à
+cette voix corruptrice, et maintenant qu’elle avait fait le sacrifice
+moral de son honneur, elle se voyait payée de ce sacrifice par une
+infidélité d’autant plus humiliante qu’elle avait pour cause une femme
+bien inférieure à celle qui avait d’abord cru être aimée.
+
+Ainsi, Madame eût-elle été l’instigatrice de la vengeance, Madame eût
+eu raison.
+
+Si, au contraire, elle était passive dans tout cet événement, quel
+sujet avait le roi de lui en vouloir?
+
+Devait-elle, ou plutôt pouvait-elle arrêter l’essor de quelques langues
+provinciales? devait-elle, par un excès de zèle mal entendu, réprimer,
+au risque de l’envenimer, l’impertinence de ces trois petites filles?
+
+Tous ces raisonnements étaient autant de piqûres sensibles à l’orgueil
+du roi; mais, quand il avait bien repassé tous ces griefs dans son
+esprit, Louis XIV s’étonnait, réflexions faites, c’est-à-dire après
+la plaie pansée, de sentir d’autres douleurs sourdes, insupportables,
+inconnues.
+
+Et voilà ce qu’il n’osait s’avouer à lui-même, c’est que ces
+lancinantes atteintes avaient leur siège au cœur.
+
+Et, en effet, il faut bien que l’historien l’avoue aux lecteurs, comme
+le roi se l’avouait à lui-même: il s’était laissé chatouiller le cœur
+par cette naïve déclaration de La Vallière; il avait cru à l’amour pur,
+à de l’amour pour l’homme, à de l’amour dépouillé de tout intérêt; et
+son âme, plus jeune et surtout plus naïve qu’il ne le supposait, avait
+bondi au-devant de cette autre âme qui venait de se révéler à lui par
+ses aspirations.
+
+La chose la moins ordinaire dans l’histoire si complexe de l’amour,
+c’est la double inoculation de l’amour dans deux cœurs: pas plus de
+simultanéité que d’égalité; l’un aime presque toujours avant l’autre,
+comme l’un finit presque toujours d’aimer après l’autre. Aussi le
+courant électrique s’établit-il en raison de l’intensité de la première
+passion qui s’allume. Plus Mlle de La Vallière avait montré d’amour,
+plus le roi en avait ressenti.
+
+Et voilà justement ce qui étonnait le roi.
+
+Car il lui était bien démontré qu’aucun courant sympathique n’avait pu
+entraîner son cœur, puisque cet aveu n’était pas de l’amour, puisque
+cet aveu n’était qu’une insulte faite à l’homme et au roi, puisque
+enfin c’était, et le mot surtout brûlait comme un fer rouge, puisque
+enfin c’était une mystification.
+
+Ainsi cette petite fille à laquelle, à la rigueur, on pouvait tout
+refuser, beauté, naissance, esprit, ainsi cette petite fille, choisie
+par Madame elle-même en raison de son humilité, avait non seulement
+provoqué le roi, mais encore dédaigné le roi, c’est-à-dire un homme
+qui, comme un sultan d’Asie, n’avait qu’à chercher des yeux, qu’à
+étendre la main, qu’à laisser tomber le mouchoir.
+
+Et, depuis la veille, il avait été préoccupé de cette petite fille
+au point de ne penser qu’à elle, de ne rêver que d’elle; depuis la
+veille, son imagination s’était amusée à parer son image de tous les
+charmes qu’elle n’avait point; il avait enfin, lui que tant d’affaires
+réclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait, depuis la veille,
+consacré toutes les minutes de sa vie, tous les battements de son cœur,
+à cette unique rêverie.
+
+En vérité, c’était trop ou trop peu.
+
+Et l’indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et entre
+autres que de Saint-Aignan était là, l’indignation du roi s’exhalait
+dans les plus violentes imprécations.
+
+Il est vrai que Saint-Aignan était tapi dans un coin, et de ce coin
+regardait passer la tempête.
+
+Son désappointement à lui paraissait misérable à côté de la colère
+royale.
+
+Il comparait à son petit amour-propre l’immense orgueil de ce roi
+offensé, et, connaissant le cœur des rois en général et celui des
+puissants en particulier, il se demandait si bientôt ce poids de
+fureur, suspendu jusque-là sur le vide, ne finirait point par tomber
+sur lui, par cela même que d’autres étaient coupables et lui innocent.
+
+En effet, tout à coup le roi s’arrêta dans sa marche immodérée, et,
+fixant sur de Saint-Aignan un regard courroucé.
+
+— Et toi, de Saint-Aignan? s’écria-t-il.
+
+De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait:
+
+— Eh bien! Sire?
+
+— Oui, tu as été aussi sot que moi, n’est-ce pas?
+
+— Sire, balbutia de Saint-Aignan.
+
+— Tu t’es laissé prendre à cette grossière plaisanterie.
+
+— Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commençait à secouer les
+membres, que Votre Majesté ne se mette point en colère: les femmes,
+elle le sait, sont des créatures imparfaites créées pour le mal; donc,
+leur demander le bien c’est exiger d’elles la chose impossible.
+
+Le roi, qui avait un profond respect de lui-même, et qui commençait à
+prendre sur ses passions cette puissance qu’il conserva sur elles toute
+sa vie, le roi sentit qu’il se déconsidérait à montrer tant d’ardeur
+pour un si mince objet.
+
+— Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne me mets
+pas en colère; j’admire seulement que nous ayons été joués avec tant
+d’adresse et d’audace par ces deux petites filles. J’admire surtout
+que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la folie de nous en
+rapporter à notre propre cœur.
+
+— Oh! le cœur, Sire, le cœur, c’est un organe qu’il faut absolument
+réduire à ses fonctions physiques, mais qu’il faut destituer de toutes
+fonctions morales. J’avoue, quant à moi, que, lorsque j’ai vu le cœur
+de Votre Majesté si fort préoccupé de cette petite...
+
+— Préoccupé, moi? mon cœur préoccupé? Mon esprit, peut-être; mais quant
+à mon cœur... il était...
+
+Louis s’aperçut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il en
+allait découvrir un autre.
+
+— Au reste, ajouta-t-il, je n’ai rien à reprocher à cette enfant. Je
+savais qu’elle en aimait un autre.
+
+— Le vicomte de Bragelonne, oui. J’en avais prévenu Votre Majesté.
+
+— Sans doute. Mais tu n’étais pas le premier. Le comte de La Fère
+m’avait demandé la main de Mlle de La Vallière pour son fils. Eh bien!
+à son retour d’Angleterre, je les marierai puisqu’ils s’aiment.
+
+— En vérité, je reconnais là toute la générosité du roi.
+
+— Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces sortes
+de choses, dit Louis.
+
+— Oui, digérons l’affront, Sire, dit le courtisan résigné.
+
+— Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un soupir.
+
+— Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! je vais faire quelque bonne épigramme sur le trio.
+J’appellerai cela: _Naïade et Dryade_; cela fera plaisir à Madame.
+
+— Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers,
+cela me distraira. Ah! n’importe, n’importe, Saint-Aignan, ajouta le
+roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une force
+surhumaine pour être dignement soutenu.
+
+Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus
+angélique patience, un des valets de service vint gratter à la porte de
+la chambre.
+
+De Saint-Aignan s’écarta par respect.
+
+— Entrez, fit le roi.
+
+Le valet entrebâilla la porte.
+
+— Que veut-on? demanda Louis.
+
+Le valet montra une lettre pliée en forme de triangle.
+
+— Pour Sa Majesté, dit-il.
+
+— De quelle part?
+
+— Je l’ignore; il a été remis par un des officiers de service.
+
+Le roi fit signe, le valet apporta le billet.
+
+Le roi s’approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature et
+laissa échapper un cri.
+
+Saint-Aignan était assez respectueux pour ne pas regarder; mais, sans
+regarder, il voyait et entendait.
+
+Il accourut.
+
+Le roi, d’un geste, congédia le valet.
+
+— Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant.
+
+— Votre Majesté se trouve-t-elle indisposée? demanda Saint-Aignan les
+bras étendus.
+
+— Non, non, Saint-Aignan; lis!
+
+Et il lui passa le billet.
+
+Les yeux de Saint-Aignan se portèrent à la signature.
+
+— La Vallière! s’écria-t-il. Oh! Sire!
+
+— Lis! lis!
+
+Et Saint-Aignan lut:
+
+«Sire, pardonnez-moi mon importunité, pardonnez-moi surtout le défaut
+de formalités qui accompagne cette lettre; un billet me semble plus
+pressé et plus pressant qu’une dépêche; je me permets donc d’adresser
+un billet à Votre Majesté.
+
+Je rentre chez moi brisée de douleur et de fatigue, Sire, et j’implore
+de Votre Majesté la faveur d’une audience dans laquelle je pourrai dire
+la vérité à mon roi.
+
+Signé: Louise de La Vallière.»
+
+— Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de Saint
+Aignan tout étourdi de ce qu’il venait de lire.
+
+— Eh bien? répéta Saint-Aignan.
+
+— Que penses-tu de cela?
+
+— Je ne sais trop.
+
+— Mais enfin?
+
+— Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu peur.
+
+— Peur de quoi? demanda noblement Louis.
+
+— Dame! que voulez-vous, Sire! Votre Majesté a mille raisons d’en
+vouloir à l’auteur ou aux auteurs d’une si méchante plaisanterie, et
+la mémoire de Votre Majesté, ouverte dans le mauvais sens, est une
+éternelle menace pour l’imprudente.
+
+— Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.
+
+— Le roi doit voir mieux que moi.
+
+— Eh bien! je vois dans ces lignes: de la douleur, de la contrainte, et
+maintenant surtout que je me rappelle certaines particularités de la
+scène qui s’est passée ce soir chez Madame... Enfin...
+
+Le roi s’arrêta sur ce sens suspendu.
+
+— Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majesté va donner audience, voilà
+ce qu’il y a de plus clair dans tout cela.
+
+— Je ferai mieux, Saint-Aignan.
+
+— Que ferez-vous, Sire?
+
+— Prends ton manteau.
+
+— Mais, Sire...
+
+— Tu sais où est la chambre des filles de Madame?
+
+— Certes.
+
+— Tu sais un moyen d’y pénétrer?
+
+— Oh! quant à cela, non.
+
+— Mais enfin tu dois connaître quelqu’un par là?
+
+— En vérité, Votre Majesté est la source de toute bonne idée.
+
+— Tu connais quelqu’un?
+
+— Oui.
+
+— Qui connais-tu? Voyons.
+
+— Je connais certain garçon qui est au mieux avec certaine fille.
+
+— D’honneur?
+
+— Oui, d’honneur, Sire.
+
+— Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant.
+
+— Non, malheureusement; avec Montalais.
+
+— Il s’appelle?
+
+— Malicorne.
+
+— Bon! Et tu peux compter sur lui?
+
+— Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et s’il en a
+une, comme je lui ai rendu service... il m’en fera part.
+
+— C’est au mieux. Partons!
+
+— Je suis aux ordres de Votre Majesté.
+
+Le roi jeta son propre manteau sur les épaules de Saint-Aignan et lui
+demanda le sien. Puis tous deux gagnèrent le vestibule.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXIII — Ce que n’avaient prévu ni naïade ni dryade
+
+
+De Saint-Aignan s’arrêta au pied de l’escalier qui conduisait aux
+entresols chez les filles d’honneur, au premier chez Madame. De là, par
+un valet qui passait, il fit prévenir Malicorne, qui était encore chez
+Monsieur.
+
+Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et flairant
+dans l’ombre.
+
+Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.
+
+Au contraire, de Saint-Aignan s’avança.
+
+Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son désir, Malicorne
+recula tout net.
+
+— Oh! oh! dit-il, vous me demandez à être introduit dans les chambres
+des filles d’honneur?
+
+— Oui.
+
+— Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans savoir
+dans quel but vous la désirez.
+
+— Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m’est impossible de
+donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez à moi comme
+un ami qui vous a tiré d’embarras hier et qui vous prie de l’en tirer
+aujourd’hui.
+
+— Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je
+voulais, c’était ne point coucher à la belle étoile, et tout honnête
+homme peut avouer un pareil désir; tandis que vous, vous n’avouez rien.
+
+— Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan, que,
+s’il m’était permis de m’expliquer, je m’expliquerais.
+
+— Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette d’entrer
+chez Mlle de Montalais.
+
+— Pourquoi?
+
+— Vous le savez mieux que personne, puisque vous m’avez pris sur un
+mur, faisant la cour à Mlle de Montalais; or, ce serait complaisant à
+moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de vous ouvrir la porte
+de sa chambre.
+
+— Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la clef?
+
+— Pour qui donc alors?
+
+— Elle ne loge pas seule, ce me semble?
+
+— Non, sans doute.
+
+— Elle loge avec Mlle de La Vallière?
+
+— Oui, mais vous n’avez pas plus affaire réellement à Mlle de La
+Vallière qu’à Mlle de Montalais, et il n’y a que deux hommes à qui je
+donnerais cette clef: c’est à M. de Bragelonne, s’il me priait de la
+lui donner; c’est au roi, s’il me l’ordonnait.
+
+— Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous l’ordonne, dit
+le roi en s’avançant hors de l’obscurité et en entrouvrant son manteau.
+Mlle de Montalais descendra près de vous, tandis que nous monterons
+près de Mlle de La Vallière: c’est, en effet, à elle seule que nous
+avons affaire.
+
+— Le roi! s’écria Malicorne en se courbant jusqu’aux genoux du roi.
+
+— Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi bon
+gré de votre résistance que de votre capitulation. Relevez-vous,
+monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons.
+
+— Sire, à vos ordres, dit Malicorne en montant l’escalier.
+
+— Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui sonnez mot
+de ma visite.
+
+Malicorne s’inclina en signe d’obéissance et continua de monter.
+
+Mais le roi, par une vive réflexion, le suivit, et cela avec une
+rapidité si grande, que, quoique Malicorne eût déjà la moitié des
+escaliers d’avance, il arriva en même temps que lui à la chambre.
+
+Il vit alors, par la porte demeurée entrouverte derrière Malicorne, La
+Vallière toute renversée dans un fauteuil, et à l’autre coin Montalais,
+qui peignait ses cheveux, en robe de chambre, debout devant une grande
+glace et tout en parlementant avec Malicorne.
+
+Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.
+
+Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et, reconnaissant le
+roi, elle s’esquiva.
+
+À cette vue, La Vallière, de son côté, se redressa comme une morte
+galvanisée et retomba sur son fauteuil.
+
+Le roi s’avança lentement vers elle.
+
+— Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec froideur, me
+voici prêt à vous entendre. Parlez.
+
+De Saint-Aignan, fidèle à son rôle de sourd, d’aveugle et de muet, de
+Saint-Aignan s’était placé, lui, dans une encoignure de porte, sur un
+escabeau que le hasard lui avait procuré tout exprès.
+
+Abrité sous la tapisserie qui servait de portière, adossé à la muraille
+même, il écouta ainsi sans être vu, se résignant au rôle de bon chien
+de garde qui attend et qui veille sans jamais gêner le maître. La
+Vallière, frappée de terreur à l’aspect du roi irrité, se leva une
+seconde fois, et, demeurant dans une posture humble et suppliante:
+
+— Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.
+
+— Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda Louis
+XIV.
+
+— Sire, j’ai commis une grande faute, plus qu’une grande faute, un
+grand crime.
+
+— Vous?
+
+— Sire, j’ai offensé Votre Majesté.
+
+— Pas le moins du monde, répondit Louis XIV.
+
+— Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-à-vis de moi cette
+terrible gravité qui décèle la colère bien légitime du roi. Je sens que
+je vous ai offensé, Sire; mais j’ai besoin de vous expliquer comment je
+ne vous ai point offensé de mon plein gré.
+
+— Et d’abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m’auriez-vous offensé?
+Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune fille,
+plaisanterie fort innocente? Vous vous êtes raillée d’un jeune homme
+crédule: c’est bien naturel; toute autre femme à votre place eût fait
+ce que vous avez fait.
+
+— Oh! Votre Majesté m’écrase avec ces paroles.
+
+— Et pourquoi donc?
+
+— Parce que, si la plaisanterie fût venue de moi, elle n’eût pas été
+innocente.
+
+— Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce là tout ce que vous aviez
+à me dire en me demandant une audience?
+
+Et le roi fit presque un pas en arrière.
+
+Alors La Vallière, avec une voix brève et entrecoupée, avec des yeux
+desséchés par le feu des larmes, fit à son tour un pas vers le roi.
+
+— Votre Majesté a tout entendu? dit-elle.
+
+— Tout, quoi?
+
+— Tout ce qui a été dit par moi au chêne royal?
+
+— Je n’en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.
+
+— Et Votre Majesté, lorsqu’elle m’eut entendue, a pu croire que j’avais
+abusé de sa crédulité.
+
+— Oui, crédulité, c’est bien cela, vous avez dit le mot.
+
+— Et Votre Majesté n’a pas soupçonné qu’une pauvre fille comme moi peut
+être forcée quelquefois de subir la volonté d’autrui?
+
+— Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonté
+semblait s’exprimer si librement sous le chêne royal se laissât
+influencer à ce point par la volonté d’autrui.
+
+— Oh! mais la menace, Sire!
+
+— La menace!... Qui vous menaçait? qui osait vous menacer?
+
+— Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.
+
+— Je ne reconnais à personne le droit de menace dans mon royaume.
+
+— Pardonnez-moi, Sire, il y a près de Votre Majesté même des personnes
+assez haut placées pour avoir ou pour se croire le droit de perdre une
+jeune fille sans avenir, sans fortune, et n’ayant que sa réputation.
+
+— Et comment la perdre?
+
+— En lui faisant perdre cette réputation par une honteuse expulsion.
+
+— Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j’aime fort
+les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.
+
+— Sire!
+
+— Oui, et il m’est pénible, je l’avoue, de voir qu’une justification
+facile, comme pourrait l’être la vôtre, se vienne compliquer devant moi
+d’un tissu de reproches et d’imputations.
+
+— Auxquelles vous n’ajoutez pas foi alors? s’écria La Vallière.
+
+Le roi garda le silence.
+
+— Oh! dites-le donc! répéta La Vallière avec véhémence.
+
+— Je regrette de vous l’avouer, répéta le roi en s’inclinant avec
+froideur.
+
+— La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant ses
+mains l’une dans l’autre:
+
+— Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle.
+
+Le roi ne répondit rien.
+
+Les traits de La Vallière s’altérèrent à ce silence.
+
+— Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j’ai ourdi ce ridicule,
+cet infâme complot de me jouer aussi imprudemment de Votre Majesté?
+
+— Eh! mon Dieu! ce n’est ni ridicule ni infâme, dit le roi; ce n’est
+pas même un complot: c’est une raillerie plus ou moins plaisante, voilà
+tout.
+
+— Oh! murmura la jeune fille désespérée, le roi ne me croit pas, le roi
+ne veut pas me croire.
+
+— Mais non, je ne veux pas vous croire.
+
+— Mon Dieu! mon Dieu!
+
+— Écoutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit, m’écoute, me
+guette; le roi veut peut-être s’amuser à mes dépens, amusons-nous aux
+siens, et, comme le roi est un homme de cœur, prenons-le par le cœur.
+
+La Vallière cacha sa tête dans ses mains en étouffant un sanglot. Le
+roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre victime de
+tout ce qu’il avait souffert.
+
+— Supposons donc cette fable que je l’aime et que je l’aie distingué.
+Le roi est si naïf et si orgueilleux à la fois, qu’il me croira, et
+alors nous irons raconter cette naïveté du roi, et nous rirons.
+
+— Oh! s’écria La Vallière, penser cela, penser cela, c’est affreux!
+
+— Et, poursuivit le roi, ce n’est pas tout: si ce prince orgueilleux
+vient à prendre au sérieux la plaisanterie, s’il a l’imprudence d’en
+témoigner publiquement quelque chose comme de la joie, eh bien! devant
+toute la cour, le roi sera humilié; or, ce sera, un jour, un récit
+charmant à faire à mon amant, une part de dot à apporter à mon mari,
+que cette aventure d’un roi joué par une malicieuse jeune fille.
+
+— Sire! s’écria La Vallière égarée, délirante, pas un mot de plus, je
+vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez?
+
+— Oh! raillerie, murmura le roi, qui commençait cependant à s’émouvoir.
+
+La Vallière tomba à genoux, et cela si rudement, que ses genoux
+résonnèrent sur le parquet.
+
+Puis, joignant les mains:
+
+— Sire, dit-elle, je préfère la honte à la trahison.
+
+— Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement pour
+relever la jeune fille.
+
+— Sire, quand je vous aurai sacrifié mon honneur et ma raison, vous
+croirez peut-être à ma loyauté. Le récit qui vous a été fait chez
+Madame et par Madame est un mensonge; ce que j’ai dit sous le grand
+chêne...
+
+— Eh bien?
+
+— Cela seulement, c’était la vérité.
+
+— Mademoiselle! s’écria le roi.
+
+— Sire, s’écria La Vallière entraînée par la violence de ses
+sensations, Sire, dussé-je mourir de honte à cette place où sont
+enracinés mes deux genoux, je vous le répéterai jusqu’à ce que la voix
+me manque: j’ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous aime!
+
+— Vous?
+
+— Je vous aime, Sire, depuis le jour où je vous ai vu, depuis
+qu’à Blois, où je languissais, votre regard royal est tombé sur
+moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C’est un crime de
+lèse-majesté, je le sais, qu’une pauvre fille comme moi aime son roi
+et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, méprisez-moi pour cette
+imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais que je vous ai
+raillé, que je vous ai trahi. Je suis d’un sang fidèle à la royauté,
+Sire; et j’aime... j’aime mon roi!... Oh! je me meurs!
+
+Et tout à coup, épuisée de force, de voix, d’haleine, elle tomba pliée
+en deux, pareille à cette fleur dont parle Virgile et qu’a touchée la
+faux du moissonneur.
+
+Le roi, à ces mots, à cette véhémente supplique, n’avait gardé ni
+rancune, ni doute; son cœur tout entier s’était ouvert au souffle
+ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux langage.
+
+Aussi, lorsqu’il entendit l’aveu passionné de cet amour, il faiblit, et
+voila son visage dans ses deux mains.
+
+Mais, lorsqu’il sentit les mains de La Vallière cramponnées à ses
+mains, lorsque la tiède pression de l’amoureuse jeune fille eut gagné
+ses artères, il s’embrasa à son tour, et, saisissant La Vallière à
+bras-le-corps, il la releva et la serra contre son cœur.
+
+Mais elle, mourante, laissant aller sa tête vacillante sur ses épaules,
+ne vivait plus.
+
+Alors le roi, effrayé, appela de Saint-Aignan.
+
+De Saint-Aignan, qui avait poussé la discrétion jusqu’à rester immobile
+dans son coin en feignant d’essuyer une larme, accourut à cet appel du
+roi.
+
+Alors il aida Louis à faire asseoir la jeune fille sur un fauteuil, lui
+frappa dans les mains, lui répandit de l’eau de la reine de Hongrie en
+lui répétant:
+
+— Mademoiselle, allons, mademoiselle, c’est fini, le roi vous croit, le
+roi vous pardonne. Eh! là, là! prenez garde, vous allez émouvoir trop
+violemment le roi, mademoiselle; Sa Majesté est sensible, Sa Majesté a
+un cœur. Ah! diable! mademoiselle, faites-y attention, le roi est fort
+pâle.
+
+En effet, le roi pâlissait visiblement.
+
+Quant à La Vallière, elle ne bougeait pas.
+
+— Mademoiselle! mademoiselle! en vérité, continuait de Saint-Aignan,
+revenez à vous, je vous en prie, je vous en supplie, il est temps;
+songez à une chose, c’est que si le roi se trouvait mal, je serais
+obligé d’appeler son médecin. Ah! quelle extrémité, mon Dieu!
+Mademoiselle, chère mademoiselle, revenez à vous, faites un effort,
+vite, vite!
+
+Il était difficile de déployer plus d’éloquence persuasive que ne le
+faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus énergique et de plus
+actif encore que cette éloquence réveilla La Vallière.
+
+Le roi s’était agenouillé devant elle, et lui imprimait dans la paume
+de la main ces baisers brûlants qui sont aux mains ce que le baiser des
+lèvres est au visage. Elle revint enfin à elle, rouvrit languissamment
+les yeux, et, avec un mourant regard:
+
+— Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majesté m’a donc pardonné?
+
+Le roi ne répondit pas... il était encore trop ému.
+
+De Saint-Aignan crut devoir s’éloigner de nouveau... Il avait deviné la
+flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majesté.
+
+La Vallière se leva.
+
+— Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je me
+suis justifiée, je l’espère du moins, aux yeux de Votre Majesté,
+accordez-moi de me retirer dans un couvent. J’y bénirai mon roi toute
+ma vie, et j’y mourrai en aimant Dieu, qui m’a fait un jour de bonheur.
+
+— Non, non, répondit le roi, non, vous vivrez ici en bénissant Dieu, au
+contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une existence de
+félicité, Louis qui vous aime, Louis qui vous le jure!
+
+— Oh! Sire, Sire!...
+
+Et sur ce doute de La Vallière, les baisers du roi devinrent si
+brûlants, que de Saint-Aignan crut qu’il était de son devoir de passer
+de l’autre côté de la tapisserie.
+
+Mais ces baisers, qu’elle n’avait pas eu la force de repousser d’abord,
+commencèrent à brûler la jeune fille.
+
+— Oh! Sire, s’écria-t-elle alors, ne me faites pas repentir d’avoir été
+si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majesté me méprise encore.
+
+— Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de respect, je
+n’aime et n’honore rien au monde plus que vous, et rien à ma cour ne
+sera, j’en jure Dieu, aussi estimé que vous ne le serez désormais; je
+vous demande donc pardon de mon emportement, mademoiselle, il venait
+d’un excès d’amour; mais je puis vous prouver que j’aimerai encore
+davantage, en vous respectant autant que vous pourrez le désirer.
+
+Puis, s’inclinant devant elle et lui prenant la main:
+
+— Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur d’agréer
+le baiser que je dépose sur votre main?
+
+Et la lèvre du roi se posa respectueuse et légère sur la main
+frissonnante de la jeune fille.
+
+— Désormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La Vallière
+de son regard, désormais vous êtes sous ma protection. Ne parlez à
+personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres celui qu’ils
+ont pu vous faire. À l’avenir, vous serez tellement au-dessus de
+ceux-là, que, loin de vous inspirer de la crainte, ils ne vous feront
+plus même pitié.
+
+Et il salua religieusement comme au sortir d’un temple.
+
+Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s’approcha tout humble:
+
+— Comte, dit-il, j’espère que Mademoiselle voudra bien vous accorder un
+peu de son amitié en retour de celle que je lui ai vouée à jamais.
+
+De Saint-Aignan fléchit le genou devant La Vallière.
+
+— Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un pareil
+honneur!
+
+— Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu,
+mademoiselle, ou plutôt au revoir: faites-moi la grâce de ne pas
+m’oublier dans votre prière.
+
+— Oh! Sire, dit La Vallière, soyez tranquille: vous êtes avec Dieu dans
+mon cœur.
+
+Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de
+Saint-Aignan par les degrés.
+
+Madame n’avait pas prévu ce dénouement-là: ni naïade ni dryade n’en
+avaient parlé.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXIV — Le nouveau général des jésuites
+
+
+Tandis que La Vallière et le roi confondaient dans leur premier
+aveu tous les chagrins du passé, tout le bonheur du présent, toutes
+les espérances de l’avenir, Fouquet, rentré chez lui, c’est-à-dire
+dans l’appartement qui lui avait été départi au château, Fouquet
+s’entretenait avec Aramis, justement de tout ce que le roi négligeait
+en ce moment.
+
+— Vous me direz, commença Fouquet, lorsqu’il eut installé son hôte dans
+un fauteuil et pris place lui-même à ses côtés, vous me direz, monsieur
+d’Herblay, où nous en sommes maintenant de l’affaire de Belle-Île, et
+si vous en avez reçu quelques nouvelles.
+
+— Monsieur le surintendant, répondit Aramis, tout va de ce côté comme
+nous le désirons; les dépenses ont été soldées, rien n’a transpiré de
+nos desseins.
+
+— Mais les garnisons que le roi voulait y mettre?
+
+— J’ai reçu ce matin la nouvelle qu’elles y étaient arrivées depuis
+quinze jours.
+
+— Et on les a traitées?
+
+— À merveille.
+
+— Mais l’ancienne garnison, qu’est-elle devenue?
+
+— Elle a repris terre à Sarzeau, et on l’a immédiatement dirigée sur
+Quimper.
+
+— Et les nouveaux garnisaires?
+
+— Sont à nous à cette heure.
+
+— Vous êtes sûr de ce que vous dites, mon cher monsieur de Vannes?
+
+— Sûr, et vous allez voir, d’ailleurs, comment les choses se sont
+passées.
+
+— Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-Île est
+justement la plus mauvaise.
+
+— Je sais cela et j’agis en conséquence; pas d’espace, pas de
+communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd’hui, c’est
+grande pitié, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui n’appartenaient
+qu’à lui, de voir combien les jeunes gens cherchent à se divertir,
+et combien, en conséquence, ils inclinent vers celui qui paie les
+divertissements.
+
+— Mais s’ils s’amusent à Belle-Île?
+
+— S’ils s’amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais s’ils
+s’ennuient de par le roi et s’amusent de par M. Fouquet, ils aimeront
+M. Fouquet.
+
+— Et vous avez prévenu mon intendant, afin qu’aussitôt leur arrivée...
+
+— Non pas: on les a laissés huit jours s’ennuyer tout à leur aise;
+mais, au bout de huit jours, ils ont réclamé, disant que les derniers
+officiers s’amusaient plus qu’eux. On leur a répondu alors que les
+anciens officiers avaient su se faire un ami de M. Fouquet, et que M.
+Fouquet, les connaissant pour des amis, leur avait dès lors voulu assez
+de bien pour qu’ils ne s’ennuyassent point sur ses terres. Alors ils
+ont réfléchi. Mais aussitôt l’intendant a ajouté que, sans préjuger les
+ordres de M. Fouquet, il connaissait assez son maître pour savoir que
+tout gentilhomme au service du roi l’intéressait, et qu’il ferait, bien
+qu’il ne connût pas les nouveaux venus, autant pour eux qu’il avait
+fait pour les autres.
+
+— À merveille! Et, là-dessus, les effets ont suivi les promesses,
+j’espère? Je désire, vous le savez, qu’on ne promette jamais en mon nom
+sans tenir.
+
+— Là-dessus, on a mis à la disposition des officiers nos deux corsaires
+et vos chevaux; on leur a donné les clefs de la maison principale; en
+sorte qu’ils y font des parties de chasse et des promenades avec ce
+qu’ils trouvent de dames à Belle-Île, et ce qu’ils ont pu en recruter
+ne craignant pas le mal de mer dans les environs.
+
+— Et il y en a bon nombre à Sarzeau et à Vannes, n’est-ce pas, Votre
+Grandeur?
+
+— Oh! sur toute la côte, répondit tranquillement Aramis.
+
+— Maintenant, pour les soldats?
+
+— Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des
+vivres excellents et une haute paie.
+
+— Très bien; en sorte?...
+
+— En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est déjà
+meilleure que l’autre.
+
+— Bien.
+
+— Il en résulte que, si Dieu consent à ce que l’on nous renouvelle
+ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au bout de trois
+ans l’armée y aura passé, si bien qu’au lieu d’avoir un régiment pour
+nous, nous aurons cinquante mille hommes.
+
+— Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous, monsieur
+d’Herblay, n’était un ami précieux, impayable; mais dans tout cela,
+ajouta — t-il en riant, nous oublions notre ami du Vallon: que
+devient-il? Pendant ces trois jours que j’ai passés à Saint-Mandé, j’ai
+tout oublié, je l’avoue.
+
+— Oh! je ne l’oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est à
+Saint-Mandé, graissé sur toutes les articulations, choyé en nourriture,
+soigné en vins; je lui ai fait donner la promenade du petit parc,
+promenade que vous vous êtes réservée pour vous seul; il en use. Il
+recommence à marcher; il exerce sa force en courbant de jeunes ormes ou
+en faisant éclater de vieux chênes, comme faisait Milon de Crotone, et
+comme il n’y a pas de lions dans le parc, il est probable que nous le
+retrouverons entier. C’est un brave que notre Porthos.
+
+— Oui; mais, en attendant, il va s’ennuyer.
+
+— Oh! jamais.
+
+— Il va questionner?
+
+— Il ne voit personne.
+
+— Mais, enfin, il attend ou espère quelque chose?
+
+— Je lui ai donné un espoir que nous réaliserons quelque matin, et il
+vit là-dessus.
+
+— Lequel?
+
+— Celui d’être présenté au roi.
+
+— Oh! oh! en quelle qualité?
+
+— D’ingénieur de Belle-Île, pardieu!
+
+— Est-ce possible?
+
+— C’est vrai.
+
+— Certainement; maintenant ne serait-il point nécessaire qu’il
+retournât à Belle-Île?
+
+— Indispensable; je songe même à l’y envoyer le plus tôt possible.
+Porthos a beaucoup de représentation; c’est un homme dont d’Artagnan,
+Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos ne se livre jamais;
+il est plein de dignité; devant les officiers, il fera l’effet d’un
+paladin du temps des croisades. Il grisera l’état-major sans se griser,
+et sera pour tout le monde un objet d’admiration et de sympathie; puis,
+s’il arrivait que nous eussions un ordre à faire exécuter, Porthos est
+une consigne vivante, et il faudra toujours en passer par où il voudra.
+
+— Donc, renvoyez-le.
+
+— Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement, car il
+faut que je vous dise une chose.
+
+— Laquelle?
+
+— C’est que je me défie de d’Artagnan. Il n’est pas à Fontainebleau
+comme vous l’avez pu remarquer, et d’Artagnan n’est jamais absent ou
+oisif impunément. Aussi maintenant que mes affaires sont faites, je
+vais tâcher de savoir quelles sont les affaires que fait d’Artagnan.
+
+— Vos affaires sont faites, dites-vous?
+
+— Oui.
+
+— Vous êtes bien heureux, en ce cas, et j’en voudrais pouvoir dire
+autant.
+
+— J’espère que vous ne vous inquiétez plus?
+
+— Hum!
+
+— Le roi vous reçoit à merveille.
+
+— Oui.
+
+— Et Colbert vous laisse en repos?
+
+— À peu près.
+
+— En ce cas, dit Aramis avec cette suite d’idées qui faisait sa force,
+en ce cas, nous pouvons donc songer à ce que je vous disais hier à
+propos de la petite?
+
+— Quelle petite?
+
+— Vous avez déjà oublié?
+
+— Oui.
+
+— À propos de La Vallière?
+
+— Ah! c’est juste.
+
+— Vous répugne-t-il donc de gagner cette fille?
+
+— Sur un seul point.
+
+— Lequel?
+
+— C’est que le cœur est intéressé autre part, et que je ne ressens
+absolument rien pour cette enfant.
+
+— Oh! oh! dit Aramis; occupé par le cœur, avez-vous dit?
+
+— Oui.
+
+— Diable! il faut prendre garde à cela.
+
+— Pourquoi?
+
+— Parce qu’il serait terrible d’être occupé par le cœur quand, ainsi
+que vous, on a tant besoin de sa tête.
+
+— Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, à votre premier appel j’ai
+tout quitté. Mais revenons à la petite. Quelle utilité voyez-vous à ce
+que je m’occupe d’elle?
+
+— Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, à ce que
+l’on croit du moins.
+
+— Et vous qui savez tout, vous savez autre chose?
+
+— Je sais que le roi a changé bien rapidement; qu’avant-hier le roi
+était tout feu pour Madame; qu’il y a déjà quelques jours, Monsieur
+s’est plaint de ce feu à la reine mère; qu’il y a eu des brouilles
+conjugales, des gronderies maternelles.
+
+— Comment savez-vous tout cela?
+
+— Je le sais, enfin.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! à la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le roi n’a
+plus adressé la parole, n’a plus fait attention à Son Altesse Royale.
+
+— Après?
+
+— Après, il s’est occupé de Mlle de La Vallière. Mlle de La Vallière
+est fille d’honneur de Madame. Savez-vous ce qu’en amour on appelle un
+chaperon?
+
+— Sans doute.
+
+— Eh bien! Mlle de La Vallière est le chaperon de Madame. Profitez
+de cette position. Vous n’avez pas besoin de cela. Mais enfin,
+l’amour-propre blessé rendra la conquête plus facile; la petite aura
+le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce qu’un homme
+intelligent fait avec un secret.
+
+— Mais comment arriver à elle?
+
+— Vous me demandez cela? fit Aramis.
+
+— Sans doute, je n’aurai pas le temps de m’occuper d’elle.
+
+— Elle est pauvre, elle est humble, vous lui créerez une position: soit
+qu’elle subjugue le roi comme maîtresse, soit qu’elle ne se rapproche
+de lui que comme confidente, vous aurez fait une nouvelle adepte.
+
+— C’est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous à l’égard de cette petite?
+
+— Quand vous avez désiré une femme, qu’avez-vous fait, monsieur le
+surintendant?
+
+— Je lui ai écrit. J’ai fait mes protestations d’amour. J’y ai ajouté
+mes offres de service, et j’ai signé Fouquet.
+
+— Et nulle n’a résisté?
+
+— Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu’elle a cédé comme
+les autres.
+
+— Voulez-vous prendre la peine d’écrire? dit Aramis à Fouquet en lui
+présentant une plume.
+
+Fouquet la prit.
+
+— Dictez, dit-il. J’ai tellement la tête occupée ailleurs, que je ne
+saurais trouver deux lignes.
+
+— Soit, fit Aramis. Écrivez.
+
+Et il dicta:
+
+«Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point étonnée que je
+vous aie trouvée belle.
+
+Mais vous ne pouvez, faute d’une position digne de vous, que végéter à
+la Cour.
+
+L’amour d’un honnête homme, au cas où vous auriez quelque ambition,
+pourrait servir d’auxiliaire à votre esprit et à vos charmes.
+
+Je mets mon amour à vos pieds; mais, comme un amour, si humble et si
+discret qu’il soit, peut compromettre l’objet de son culte, il ne sied
+pas qu’une personne de votre mérite risque d’être compromise sans
+résultat sur son avenir.
+
+Si vous daignez répondre à mon amour, mon amour vous prouvera sa
+reconnaissance en vous faisant à tout jamais libre et indépendante.»
+
+Après avoir écrit, Fouquet regarda Aramis.
+
+— Signez, dit celui-ci.
+
+— Est-ce bien nécessaire?
+
+— Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous oubliez
+cela, mon cher surintendant.
+
+Fouquet signa.
+
+— Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis.
+
+— Mais par un valet excellent.
+
+— Dont vous êtes sûr?
+
+— C’est mon grison ordinaire.
+
+— Très bien.
+
+— Au reste, nous jouons, de ce côté-là, un jeu qui n’est pas lourd.
+
+— Comment cela?
+
+— Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite pour
+le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l’argent qu’elle peut
+désirer.
+
+— Le roi a donc de l’argent? demanda Aramis.
+
+— Dame! il faut croire, il n’en demande plus.
+
+— Oh! il en redemandera, soyez tranquille.
+
+— Il y a même plus, j’eusse cru qu’il me parlerait de cette fête de
+Vaux.
+
+— Eh bien?
+
+— Il n’en a point parlé.
+
+— Il en parlera.
+
+— Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d’Herblay.
+
+— Pas lui.
+
+— Il est jeune; donc, il est bon.
+
+— Il est jeune; donc, il est faible ou passionné; et M. Colbert tient
+dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.
+
+— Vous voyez bien que vous le craignez.
+
+— Je ne le nie pas.
+
+— Alors, je suis perdu.
+
+— Comment cela?
+
+— Je n’étais fort auprès du roi que par l’argent.
+
+— Après?
+
+— Et je suis ruiné.
+
+— Non.
+
+— Comment, non? Savez-vous mes affaires mieux que moi?
+
+— Peut-être.
+
+— Et cependant s’il demande cette fête?
+
+— Vous la donnerez.
+
+— Mais l’argent?
+
+— En avez-vous jamais manqué?
+
+— Oh! si vous saviez à quel prix je me suis procuré le dernier.
+
+— Le prochain ne vous coûtera rien.
+
+— Qui donc me le donnera?
+
+— Moi.
+
+— Vous me donnerez six millions?
+
+— Oui.
+
+— Vous, six millions?
+
+— Dix, s’il le faut.
+
+— En vérité, mon cher d’Herblay, dit Fouquet, votre confiance
+m’épouvante plus que la colère du roi.
+
+— Bah!
+
+— Qui donc êtes-vous?
+
+— Vous me connaissez, ce me semble.
+
+— Je me trompe; alors, que voulez-vous?
+
+— Je veux sur le trône de France un roi qui soit dévoué à M. Fouquet,
+et je veux que M. Fouquet me soit dévoué.
+
+— Oh! s’écria Fouquet en lui serrant la main, quant à vous appartenir,
+je vous appartiens bien; mais, croyez-le bien, mon cher d’Herblay, vous
+vous faites illusion.
+
+— En quoi?
+
+— Jamais le roi ne me sera dévoué.
+
+— Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait dévoué, ce me semble.
+
+— Mais si, au contraire, vous venez de le dire.
+
+— Je n’ai pas dit le roi. J’ai dit un roi.
+
+— N’est-ce pas tout un?
+
+— Au contraire, c’est fort différent.
+
+— Je ne comprends pas.
+
+— Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme que
+Louis XIV.
+
+— Un autre homme?
+
+— Oui, qui tienne tout de vous.
+
+— Impossible!
+
+— Même son trône.
+
+— Oh! vous êtes fou! Il n’y a pas d’autre homme que le roi Louis XIV
+qui puisse s’asseoir sur le trône de France, je n’en vois pas, pas un
+seul.
+
+— J’en vois un, moi.
+
+— À moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant Aramis avec
+inquiétude... Mais Monsieur...
+
+— Ce n’est pas Monsieur.
+
+— Mais comment voulez-vous qu’un prince qui ne soit pas de la race,
+comment voulez-vous qu’un prince qui n’aura aucun droit...
+
+— Mon roi à moi, ou plutôt votre roi à vous, sera tout ce qu’il faut
+qu’il soit, soyez tranquille.
+
+— Prenez garde, prenez garde, monsieur d’Herblay, vous me donnez le
+frisson, vous me donnez le vertige.
+
+Aramis sourit.
+
+— Vous avez le frisson et le vertige à peu de frais, répliqua-t-il.
+
+— Oh! encore une fois, vous m’épouvantez.
+
+Aramis sourit.
+
+— Vous riez? demanda Fouquet.
+
+— Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois maintenant
+être seul à rire.
+
+— Mais expliquez-vous.
+
+— Au jour venu, je m’expliquerai, ne craignez rien. Vous n’êtes pas
+plus saint Pierre que je ne suis Jésus, et je vous dirai pourtant:
+«Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?»
+
+— Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas.
+
+— C’est qu’alors vous êtes aveugle: je ne vous traiterai donc plus en
+saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: «Un jour viendra où
+tes yeux s’ouvriront.»
+
+— Oh! dit Fouquet que je voudrais croire!
+
+— Vous ne croyez pas! vous à qui j’ai fait dix fois traverser l’abîme
+où seul vous vous fussiez engouffré; vous ne croyez pas, vous qui de
+procureur général êtes monté au rang d’intendant, du rang d’intendant
+au rang de premier ministre, et qui du rang de premier ministre
+passerez à celui de maire du palais. Mais, non, dit-il avec son éternel
+sourire... Non, non, vous ne pouvez voir, et, par conséquent vous ne
+pouvez croire cela.
+
+Et Aramis se leva pour se retirer.
+
+— Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m’avez jamais parlé ainsi, vous
+ne vous êtes jamais montré si confiant, ou plutôt si téméraire.
+
+— Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.
+
+— Vous l’avez donc?
+
+— Oui.
+
+— Depuis peu de temps alors?
+
+— Depuis hier.
+
+— Oh! monsieur d’Herblay, prenez garde, vous poussez la sécurité
+jusqu’à l’audace.
+
+— Parce que l’on peut être audacieux quand on est puissant.
+
+— Vous êtes puissant?
+
+— Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.
+
+Fouquet se leva troublé à son tour.
+
+— Voyons, dit-il, voyons: vous avez parlé de renverser des rois, de les
+remplacer par d’autres rois. Dieu me pardonne! mais voilà, si je ne
+suis fou, ce que vous avez dit tout à l’heure.
+
+— Vous n’êtes pas fou, et j’ai véritablement dit cela tout à l’heure.
+
+— Et pourquoi l’avez-vous dit?
+
+— Parce que l’on peut parler ainsi de trônes renversés et de rois
+créés, quand on est soi-même au-dessus des rois et des trônes... de ce
+monde.
+
+— Alors vous êtes tout-puissant? s’écria Fouquet.
+
+— Je vous l’ai dit et je vous le répète, répondit Aramis l’œil brillant
+et la lèvre frémissante.
+
+Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tête dans ses
+mains.
+
+Aramis le regarda un instant comme eût fait l’ange des destinées
+humaines à l’égard d’un simple mortel.
+
+— Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre à La
+Vallière. Demain, nous nous reverrons, n’est-ce pas?
+
+— Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tête comme un homme qui
+revient à lui; mais où cela nous reverrons-nous?
+
+— À la promenade du roi, si vous voulez.
+
+— Fort bien.
+
+Et ils se séparèrent.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXV — L’orage
+
+
+Le lendemain, le jour s’était levé sombre et blafard, et, comme chacun
+savait la promenade arrêtée dans le programme royal, le regard de
+chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.
+
+Au haut des arbres stationnait une vapeur épaisse et ardente qui avait
+à peine eu la force de s’élever à trente pieds de terre sous les rayons
+d’un soleil qu’on n’apercevait qu’à travers le voile d’un lourd et
+épais nuage.
+
+Ce matin-là, pas de rosée. Les gazons étaient restés secs, les fleurs
+altérées. Les oiseaux chantaient avec plus de réserve qu’à l’ordinaire
+dans le feuillage immobile comme s’il était mort. Les murmures
+étranges, confus, pleins de vie, qui semblent naître et exister par le
+soleil, cette respiration de la nature qui parle incessante au milieu
+de tous les autres bruits, ne se faisait pas entendre: le silence
+n’avait jamais été si grand.
+
+Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu’il se mit à la
+fenêtre à son lever.
+
+Mais, comme tous les ordres étaient donnés pour la promenade, comme
+tous les préparatifs étaient faits, comme, chose bien plus péremptoire,
+Louis comptait sur cette promenade pour répondre aux promesses de son
+imagination, et, nous pouvons même déjà le dire, aux besoins de son
+cœur, le roi décida sans hésitation que l’état du ciel n’avait rien à
+faire dans tout cela, que la promenade était décidée et que, quelque
+temps qu’il fît, la promenade aurait lieu.
+
+Au reste, il y a dans certains règnes terrestres privilégiés du ciel
+des heures où l’on croirait que la volonté du roi terrestre a son
+influence sur la volonté divine. Auguste avait Virgile pour lui dire:
+_Nocte placet tota redeunt spectacula mane_. Louis XIV avait Boileau,
+qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer
+presque aussi complaisant pour lui que Jupiter l’avait été pour Auguste.
+
+Louis entendit la messe comme à son ordinaire, mais il faut l’avouer,
+quelque peu distrait de la présence du Créateur par le souvenir de la
+créature. Il s’occupa durant l’office à calculer plus d’une fois le
+nombre des minutes, puis des secondes qui le séparaient du bienheureux
+moment où la promenade allait commencer, c’est-à-dire du moment où
+Madame se mettrait en chemin avec ses filles d’honneur.
+
+Au reste, il va sans dire que tout le monde au château ignorait
+l’entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Vallière et le roi.
+Montalais peut-être, avec son bavardage habituel, l’eût répandue; mais
+Montalais, dans cette circonstance, était corrigée par Malicorne,
+lequel lui avait mis aux lèvres le cadenas de l’intérêt commun.
+
+Quant à Louis XIV, il était si heureux, qu’il avait pardonné, ou à peu
+près, à Madame, sa petite méchanceté de la veille. En effet, il avait
+plutôt à s’en louer qu’à s’en plaindre. Sans cette méchanceté, il ne
+recevait pas la lettre de La Vallière; sans cette lettre, il n’y avait
+pas d’audience, et sans cette audience il demeurait dans l’indécision.
+Il entrait donc trop de félicité dans son cœur pour que la rancune pût
+y tenir, en ce moment du moins.
+
+Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-sœur, Louis
+se promit de lui montrer encore plus d’amitié et de gracieux accueil
+que l’ordinaire.
+
+C’était à une condition cependant, à la condition qu’elle serait prête
+de bonne heure.
+
+Voilà les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui, il
+faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier celles
+auxquelles il eût dû songer en sa qualité de roi très chrétien et de
+fils aîné de l’Église.
+
+Cependant Dieu est si bon pour les jeunes cœurs, tout ce qui est
+amour, même amour coupable, trouve si facilement grâce à ses regards
+paternels, qu’au sortir de la messe, Louis, en levant ses yeux au ciel,
+put voir à travers les déchirures d’un nuage un coin de ce tapis d’azur
+que foule le pied du Seigneur.
+
+Il rentra au château, et, comme la promenade était indiquée pour midi
+seulement et qu’il n’était que dix heures, il se mit à travailler
+d’acharnement avec Colbert et Lyonne.
+
+Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table à la
+fenêtre, attendu que cette fenêtre donnait sur le pavillon de Madame,
+il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans, depuis sa
+faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais, qui venait, de
+son côté, d’un air affable et tout à fait heureux, faire sa cour au roi.
+
+Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers Colbert.
+
+Colbert souriait et paraissait lui-même plein d’aménité et de
+jubilation. Ce bonheur lui était venu depuis qu’un de ses secrétaires
+était entré et lui avait remis un portefeuille que, sans l’ouvrir,
+Colbert avait introduit dans la vaste poche de son haut-de-chausses.
+
+Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond de
+la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour celui de
+Fouquet.
+
+Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers Lyonne
+et Colbert:
+
+— Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le lirai à
+tête reposée.
+
+Et il sortit.
+
+Au signe du roi, Fouquet s’était hâté de monter. Quant à Aramis, qui
+accompagnait le surintendant, il s’était gravement replié au milieu du
+groupe de courtisans vulgaires, et s’y était perdu sans même avoir été
+remarqué par le roi.
+
+Le roi et Fouquet se rencontrèrent en haut de l’escalier.
+
+— Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui préparait
+Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majesté me comble. Ce n’est
+plus un jeune roi, c’est un jeune dieu qui règne sur la France, le dieu
+du plaisir du bonheur et de l’amour.
+
+Le roi rougit. Pour être flatteur, le compliment n’en était pas moins
+un peu direct.
+
+Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui séparait son cabinet
+de travail de sa chambre à coucher.
+
+— Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en s’asseyant
+sur le bord de la croisée, de façon à ne rien perdre de ce qui se
+passerait dans les parterres sur lesquels donnait la seconde entrée du
+pavillon de Madame.
+
+— Non, Sire... mais c’est pour quelque chose d’heureux, j’en suis
+certain, d’après le gracieux sourire de Votre Majesté.
+
+— Ah! vous préjugez?
+
+— Non, Sire, je regarde et je vois.
+
+— Alors, vous vous trompez.
+
+— Moi, Sire?
+
+— Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une querelle.
+
+— À moi, Sire?
+
+— Oui, et des plus sérieuses.
+
+— En vérité, Votre Majesté m’effraie... et cependant j’attends, plein
+de confiance dans sa justice et dans sa bonté.
+
+— Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous préparez une grande fête à
+Vaux?
+
+Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d’une fièvre
+oubliée et qui revient.
+
+— Et vous ne m’invitez pas? continua le roi.
+
+— Sire, répondit Fouquet, je ne songeais pas à cette fête, et c’est
+hier au soir seulement qu’un de mes amis, Fouquet appuya sur le mot, a
+bien voulu m’y faire songer.
+
+— Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m’avez parlé de rien,
+monsieur Fouquet.
+
+— Sire, comment espérer que Votre Majesté descendrait à ce point des
+hautes régions où elle vit jusqu’à honorer ma demeure de sa présence
+royale?
+
+— Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m’avez point parlé de votre fête.
+
+— Je n’ai point parlé de cette fête, je le répète, au roi d’abord parce
+que rien n’était décidé à l’égard de cette fête, ensuite parce que je
+craignais un refus.
+
+— Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur Fouquet?
+Prenez garde, je suis décidé à vous pousser à bout.
+
+— Sire, le profond désir que j’avais de voir le roi agréer mon
+invitation.
+
+— Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que de
+nous entendre. Vous avez le désir de m’inviter à votre fête, j’ai le
+désir d’y aller; invitez-moi, et j’irai.
+
+— Quoi! Votre Majesté daignerait accepter? murmura le surintendant.
+
+— En vérité, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais plus
+qu’accepter; je crois que je m’invite moi-même.
+
+— Votre Majesté me comble d’honneur et de joie! s’écria Fouquet; mais
+je vais être forcé de répéter ce que M. de La Vieuville disait à votre
+aïeul Henri IV: _Domine, non sum dignus._
+
+— Ma réponse à ceci, monsieur Fouquet, c’est que, si vous donnez une
+fête, invité ou non, j’irai à votre fête.
+
+— Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tête sous
+cette faveur, qui, dans son esprit, était sa ruine. Mais comment Votre
+Majesté a-t-elle été prévenue?
+
+— Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles de vous
+et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il fier, monsieur
+Fouquet, que le roi soit jaloux de vous?
+
+— Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le jour
+où le roi sera jaloux de Vaux, j’aurai quelque chose de digne à offrir
+à mon roi.
+
+— Eh bien! monsieur Fouquet, préparez votre fête, et ouvrez à deux
+battants les portes de votre maison.
+
+— Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.
+
+— D’aujourd’hui en un mois.
+
+— Sire, Votre Majesté n’a-t-elle rien autre chose à désirer?
+
+— Rien, monsieur le surintendant, sinon, d’ici là, de vous avoir près
+de moi le plus qu’il vous sera possible.
+
+— Sire, j’ai l’honneur d’être de la promenade de Votre Majesté.
+
+— Très bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces dames qui
+vont au rendez-vous.
+
+Le roi, à ces mots, avec toute l’ardeur, non seulement d’un jeune
+homme, mais d’un jeune homme amoureux se retira de la fenêtre pour
+prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de chambre.
+
+On entendait en dehors le piétinement des chevaux et le roulement des
+roues sur le sable de la cour.
+
+Le roi descendit. Au moment où il apparut sur le perron, chacun
+s’arrêta. Le roi marcha droit à la jeune reine. Quant à la reine mère,
+toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle était
+atteinte, elle n’avait pas voulu sortir.
+
+Marie-Thérèse monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de quel
+côté il désirait que la promenade fût dirigée.
+
+Le roi, qui venait de voir La Vallière, toute pâle encore des
+événements de la veille, monter dans une calèche avec trois de ses
+compagnes, répondit à la reine qu’il n’avait point de préférence, et
+qu’il serait bien partout où elle serait.
+
+La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers Apremont.
+
+Les piqueurs partirent en avant.
+
+Le roi monta à cheval. Il suivit pendant quelques minutes la voiture de
+la reine et de Madame en se tenant à la portière.
+
+Le temps s’était à peu près éclairci; cependant une espèce de voile
+poussiéreux, semblable à une gaze salie, s’étendait sur toute la
+surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes micacés dans le
+périple de ses rayons.
+
+La chaleur était étouffante.
+
+Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention à l’état du ciel,
+nul ne parut s’en inquiéter, et la promenade, selon l’ordre qui en
+avait été donné par la reine, fut dirigée vers Apremont.
+
+La troupe des courtisans était bruyante et joyeuse, on voyait que
+chacun tendait à oublier et à faire oublier aux autres les aigres
+discussions de la veille.
+
+Madame, surtout, était charmante.
+
+En effet, Madame voyait le roi à sa portière, et, comme elle ne
+supposait pas qu’il fût là pour la reine, elle espérait que son prince
+lui était revenu.
+
+Mais, au bout d’un quart de lieue à peu près fait sur la route, le roi,
+après un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant filer le
+carrosse de la reine, puis celui des premières dames d’honneur, puis
+tous les autres successivement qui, le voyant s’arrêter, voulaient
+s’arrêter à leur tour.
+
+Mais le roi leur faisait signe de la main qu’ils eussent à continuer
+leur chemin.
+
+Lorsque passa le carrosse de La Vallière, le roi s’en approcha.
+
+Le roi salua les dames et se disposait à suivre le carrosse des filles
+d’honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame, lorsque la
+file des carrosses s’arrêta tout à coup.
+
+Sans doute la reine, inquiète de l’éloignement du roi, venait de donner
+l’ordre d’accomplir cette évolution.
+
+On se rappelle que la direction de la promenade lui avait été accordée.
+
+Le roi lui fit demander quel était son désir en arrêtant les voitures.
+
+— De marcher à pied, répondit-elle.
+
+Sans doute espérait-elle que le roi, qui suivait à cheval le carrosse
+des filles d’honneur, n’oserait à pied suivre les filles d’honneur
+elles-mêmes.
+
+On était au milieu de la forêt.
+
+La promenade, en effet, s’annonçait belle, belle surtout pour des
+rêveurs ou des amants.
+
+Trois belles allées, longues, ombreuses et accidentées, partaient du
+petit carrefour où l’on venait de faire halte.
+
+Ces allées, vertes de mousse, dentelées de feuillage ayant chacune
+un petit horizon d’un pied de ciel entrevu sous l’entrelacement des
+arbres, voilà quel était l’aspect des localités.
+
+Au fond de ces allées passaient et repassaient, avec des signes
+manifestes d’inquiétude, les chevreuils effarés, qui, après s’être
+arrêtés un instant au milieu du chemin et avoir relevé la tête,
+fuyaient comme des flèches, rentrant d’un seul bond dans l’épaisseur
+des bois, où ils disparaissaient, tandis que, de temps en temps, un
+lapin philosophe, debout sur son derrière, se grattait le museau avec
+les pattes de devant et interrogeait l’air pour reconnaître si tous ces
+gens qui s’approchaient et qui venaient troubler ainsi ses méditations,
+ses repas et ses amours, n’étaient pas suivis par quelque chien à
+jambes torses ou ne portaient point quelque fusil sous le bras.
+
+Toute la compagnie, au reste, était descendue de carrosse en voyant
+descendre la reine.
+
+Marie-Thérèse prit le bras d’une de ses dames d’honneur, et, après
+un oblique coup d’œil donné au roi, qui ne parut point s’apercevoir
+qu’il fût le moins du monde l’objet de l’attention de la reine, elle
+s’enfonça dans la forêt par le premier sentier qui s’ouvrit devant elle.
+
+Deux piqueurs marchaient devant Sa Majesté avec des cannes dont ils se
+servaient pour relever les branches ou écarter les ronces qui pouvaient
+embarrasser le chemin.
+
+En mettant pied à terre, Madame trouva à ses côtés M. de Guiche, qui
+s’inclina devant elle et se mit à sa disposition.
+
+Monsieur, enchanté de son bain de la surveille, avait déclaré qu’il
+optait pour la rivière, et, tout en donnant congé à de Guiche, il était
+resté au château avec le chevalier de Lorraine et Manicamp.
+
+Il n’éprouvait plus ombre de jalousie.
+
+On l’avait donc cherché inutilement dans le cortège; mais comme
+Monsieur était un prince fort personnel, qui concourait d’habitude fort
+médiocrement au plaisir général, son absence avait été plutôt un sujet
+de satisfaction que de regret.
+
+Chacun avait suivi l’exemple donné par la reine et par Madame,
+s’accommodant à sa guise selon le hasard ou selon son goût.
+
+Le roi, nous l’avons dit, était demeuré près de La Vallière, et,
+descendant de cheval au moment où l’on ouvrait la portière du carrosse,
+il lui avait offert la main.
+
+Aussitôt Montalais et Tonnay-Charente s’étaient éloignées, la première
+par calcul, la seconde par discrétion.
+
+Seulement, il y avait cette différence entre elles deux que l’une
+s’éloignait dans le désir d’être agréable au roi et l’autre dans celui
+de lui être désagréable.
+
+Pendant la dernière demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris ses
+dispositions: tout ce voile, comme poussé par un vent de chaleur,
+s’était massé à l’occident; puis repoussé par un courant contraire,
+s’avançait lentement, lourdement.
+
+On sentait s’approcher l’orage; mais, comme le roi ne le voyait pas,
+personne ne se croyait le droit de le voir.
+
+La promenade fut donc continuée; quelques esprits inquiets levaient de
+temps en temps les yeux au ciel.
+
+D’autres, plus timides encore, se promenaient sans s’écarter des
+voitures, où ils comptaient aller chercher un abri en cas d’orage.
+
+Mais la plus grande partie du cortège, en voyant le roi entrer
+bravement dans le bois avec La Vallière, la plus grande partie du
+cortège, disons-nous, suivit le roi.
+
+Ce que voyant, le roi prit la main de La Vallière et l’entraîna dans
+une allée latérale, où cette fois personne n’osa le suivre.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXVI — La pluie
+
+
+En ce moment, dans la direction même que venaient de prendre le roi et
+La Vallière seulement, marchant sous bois au lieu de suivre l’allée,
+deux hommes avançaient fort insoucieux de l’état du ciel.
+
+Ils tenaient leurs têtes inclinées comme des gens qui pensent à de
+graves intérêts.
+
+Ils n’avaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La Vallière.
+
+Tout à coup quelque chose passa dans l’air comme une bouffée de flammes
+suivies d’un grondement sourd et lointain.
+
+— Ah! dit l’un des deux en relevant la tête, voici l’orage.
+Regagnons-nous les carrosses, mon cher d’Herblay?
+
+Aramis leva les yeux en l’air et interrogea le temps.
+
+— Oh! dit-il, rien ne presse encore.
+
+Puis, reprenant la conversation où il l’avait sans doute laissée:
+
+— Vous dites donc que la lettre que nous avons écrite hier au soir doit
+être à cette heure parvenue à destination?
+
+— Je dis qu’elle l’est certainement.
+
+— Par qui l’avez-vous fait remettre?
+
+— Par mon grison, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire.
+
+— A-t-il rapporté la réponse?
+
+— Je ne l’ai pas revu; sans doute la petite était à son service près
+de Madame ou s’habillait chez elle, elle l’aura fait attendre. L’heure
+de partir est venue et nous sommes partis. Je ne puis, en conséquence,
+savoir ce qui s’est passé là-bas.
+
+— Vous avez vu le roi avant le départ?
+
+— Oui.
+
+— Comment l’avez-vous trouvé?
+
+— Parfait ou infâme, selon qu’il aurait été vrai ou hypocrite.
+
+— Et la fête?
+
+— Aura lieu dans un mois.
+
+— Il s’y est invité?
+
+— Avec une insistance où j’ai reconnu Colbert.
+
+— C’est bien.
+
+— La nuit ne vous a point enlevé vos illusions?
+
+— Sur quoi?
+
+— Sur le concours que vous pouvez m’apporter en cette circonstance.
+
+— Non, j’ai passé la nuit à écrire, et tous les ordres sont donnés.
+
+— La fête coûtera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas.
+
+— J’en ferai six... Faites-en de votre côté deux ou trois à tout hasard.
+
+— Vous êtes un homme miraculeux, mon cher d’Herblay.
+
+Aramis sourit.
+
+— Mais, demanda Fouquet avec un reste d’inquiétude, puisque vous remuez
+ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours, n’avez-vous pas
+donné de votre poche les cinquante mille francs à Baisemeaux?
+
+— Parce que, il y a quelques jours, j’étais pauvre comme Job.
+
+— Et aujourd’hui?
+
+— Aujourd’hui, je suis plus riche que le roi.
+
+— Très bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que vous
+êtes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous arracher
+votre secret: n’en parlons plus.
+
+En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui éclata tout à
+coup en un violent coup de tonnerre.
+
+— Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien.
+
+— Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses.
+
+— Nous n’aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie.
+
+En effet, comme si le ciel se fût ouvert, une ondée aux larges gouttes
+fit tout à coup résonner le dôme de la forêt.
+
+— Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures avant
+que le feuillage soit inondé.
+
+— Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte.
+
+— Oui, mais où y a-t-il une grotte? demanda Aramis.
+
+— Moi, dit Fouquet avec un sourire, j’en connais une à dix pas d’ici.
+
+Puis s’orientant:
+
+— Oui, dit-il, c’est bien cela.
+
+— Que vous êtes heureux d’avoir si bonne mémoire! dit Aramis en
+souriant à son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant pas
+reparaître, votre cocher ne croie que vous avons pris une route de
+retour et ne suive les voitures de la Cour?
+
+— Oh! dit Fouquet, il n’y a pas de danger; quand je poste mon cocher et
+ma voiture à un endroit quelconque, il n’y a qu’un ordre exprès du roi
+qui puisse les faire déguerpir, et encore; d’ailleurs, il me semble que
+nous ne sommes pas les seuls qui nous soyons si fort avancés. J’entends
+des pas et un bruit de voix.
+
+Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne une
+masse de feuillage qui lui masquait la route.
+
+Le regard d’Aramis plongea en même temps que le sien par l’ouverture.
+
+— Une femme! dit Aramis.
+
+— Un homme! dit Fouquet.
+
+— La Vallière!
+
+— Le roi!
+
+— Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connaîtrait votre
+caverne? Cela ne m’étonnerait pas; il me paraît en commerce assez bien
+réglé avec les nymphes de Fontainebleau.
+
+— N’importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours; s’il ne la connaît pas,
+nous verrons ce qu’il devient; s’il la connaît, comme elle a deux
+ouvertures, tandis qu’il entrera par l’une, nous sortirons par l’autre.
+
+— Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre.
+
+— Nous y sommes.
+
+Fouquet écarta quelques branches, et l’on put apercevoir une excavation
+de roche que des bruyères, du lierre et une épaisse glandée cachaient
+entièrement.
+
+Fouquet montra le chemin.
+
+Aramis le suivit.
+
+Au moment d’entrer dans la grotte, Aramis se retourna.
+
+— Oh! oh! dit-il, les voilà qui entrent dans le bois, les voilà qui se
+dirigent de ce côté.
+
+— Eh bien! cédons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant Aramis
+par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse ma grotte.
+
+— En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus épais, voilà
+tout.
+
+Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l’air et non pas autour
+de lui.
+
+Il tenait le bras de La Vallière sous le sien, il tenait sa main sur la
+sienne.
+
+La Vallière commençait à glisser sur l’herbe humide.
+
+Louis regarda encore avec plus d’attention autour de lui, et,
+apercevant un chêne énorme au feuillage touffu, il entraîna La Vallière
+sous l’abri de ce chêne.
+
+La pauvre enfant regardait autour d’elle; elle semblait à la fois
+craindre et désirer d’être suivie.
+
+Le roi la fit adosser au tronc de l’arbre, dont la vaste circonférence,
+protégée par l’épaisseur du feuillage, était aussi sèche que si, en ce
+moment même, la pluie n’eût point tombé par torrents. Lui-même se tint
+devant elle nu-tête.
+
+Au bout d’un instant, quelques gouttes filtrèrent à travers les ramures
+de l’arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n’y fit pas même
+attention.
+
+— Oh! Sire! murmura La Vallière en poussant le chapeau du roi.
+
+Mais le roi s’inclina et refusa obstinément de se couvrir.
+
+— C’est le cas ou jamais d’offrir votre place, dit Fouquet à l’oreille
+d’Aramis.
+
+— C’est le cas ou jamais d’écouter et de ne pas perdre une parole de ce
+qu’ils vont se dire, répondit Aramis à l’oreille de Fouquet.
+
+En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir jusqu’à
+eux.
+
+— Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutôt je devine
+votre inquiétude; croyez que je regrette bien sincèrement de vous
+avoir isolée du reste de la compagnie, et cela pour vous mener dans un
+endroit où vous allez souffrir de la pluie. Vous êtes mouillée déjà,
+vous avez froid peut-être?
+
+— Non, Sire.
+
+— Vous tremblez cependant?
+
+— Sire, c’est la crainte que l’on n’interprète à mal mon absence au
+moment où tout le monde est réuni certainement.
+
+— Je vous proposerais bien de retourner aux voitures, mademoiselle;
+mais, en vérité, regardez et écoutez et dites-moi s’il est possible de
+tenter la moindre course en ce moment?
+
+En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par torrents.
+
+— D’ailleurs, continua le roi, il n’y a pas d’interprétation possible
+en votre défaveur. N’êtes-vous pas avec le roi de France, c’est-à-dire
+avec le premier gentilhomme du royaume?
+
+— Certainement, Sire, répondit La Vallière, et c’est un honneur bien
+grand pour moi; aussi n’est-ce point pour moi que je crains les
+interprétations.
+
+— Pour qui donc, alors?
+
+— Pour vous, Sire.
+
+— Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous comprends
+pas.
+
+— Votre Majesté a-t-elle donc déjà oublié ce qui s’est passé hier au
+soir chez Son Altesse Royale?
+
+— Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutôt permettez-moi de ne me
+souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre lettre, et...
+
+— Sire, interrompit La Vallière, voilà l’eau qui tombe, et Votre
+Majesté demeure tête nue.
+
+— Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle.
+
+— Oh! moi, dit La Vallière en souriant, moi, je suis une paysanne
+habituée à courir par les prés de la Loire, et par les jardins de
+Blois, quelque temps qu’il fasse. Et, quant à mes habits, ajouta-t-elle
+en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre Majesté voit
+qu’ils n’ont pas grand’chose à risquer.
+
+— En effet, mademoiselle, j’ai déjà remarqué plus d’une fois que vous
+deviez à peu près tout à vous-même et rien à la toilette. Vous n’êtes
+point coquette, et c’est pour moi une grande qualité.
+
+— Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites seulement:
+Vous ne pouvez pas être coquette.
+
+— Pourquoi cela?
+
+— Mais, dit en souriant La Vallière, parce que je ne suis pas riche.
+
+— Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s’écria vivement
+le roi.
+
+— Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis
+atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi...
+
+— Vous est indifférent?
+
+— M’est étranger comme m’étant défendu.
+
+— Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous soyez
+à ma Cour sur le pied où vous devriez y être. On ne m’a certainement
+point assez parlé des services de votre famille. La fortune de votre
+maison a été cruellement négligée par mon oncle.
+
+— Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d’Orléans a toujours
+été parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau-père. Les services
+étaient humbles, et l’on peut dire que nous avons été payés selon nos
+œuvres. Tout le monde n’a pas le bonheur de trouver des occasions
+de servir son roi avec éclat. Certes, je ne doute pas que, si les
+occasions se fussent rencontrées, ma famille n’eût eu le cœur aussi
+grand que son désir, mais nous n’avons pas eu ce bonheur.
+
+— Eh bien! mademoiselle, c’est aux rois à corriger le hasard, et je me
+charge bien joyeusement de réparer, au plus vite à votre égard, les
+torts de la fortune.
+
+— Non, Sire, s’écria vivement La Vallière, vous laisserez, s’il vous
+plaît, les choses en l’état où elles sont.
+
+— Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux faire
+pour vous?
+
+— On a fait tout ce que je désirais, Sire, lorsqu’on m’a accordé cet
+honneur de faire partie de la maison de Madame.
+
+— Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les vôtres.
+
+— Sire, votre intention si généreuse m’éblouit et m’effraie, car, en
+faisant pour ma maison ce que votre bonté vous pousse à faire, Votre
+Majesté nous créera des envieux, et à elle des ennemis. Laissez-moi,
+Sire, dans ma médiocrité; laissez à tous les sentiments que je puis
+ressentir la joyeuse délicatesse du désintéressement.
+
+— Oh! voilà un langage bien admirable, dit le roi.
+
+— C’est vrai, murmura Aramis à l’oreille de Fouquet, et il n’y doit pas
+être habitué.
+
+— Mais, répondit Fouquet, si elle fait une pareille réponse à mon
+billet?
+
+— Bon! dit Aramis, ne préjugeons pas et attendons la fin.
+
+— Et puis, cher monsieur d’Herblay, ajouta le surintendant, peu payé
+pour croire à tous les sentiments que venait d’exprimer La Vallière,
+c’est un habile calcul souvent que de paraître désintéressé avec les
+rois.
+
+— C’est justement ce que je pensais à la minute, dit Aramis. Écoutons.
+
+Le roi se rapprocha de La Vallière, et, comme l’eau filtrait de plus
+en plus à travers le feuillage du chêne, il tint son chapeau suspendu
+au-dessus de la tête de la jeune fille.
+
+La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui
+l’abritait et secoua la tête en poussant un soupir.
+
+— Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pensée peut donc parvenir
+jusqu’à votre cœur quand je lui fais un rempart du mien?
+
+— Sire, je vais vous le dire. J’avais déjà abordé cette question, si
+difficile à discuter par une jeune fille de mon âge, mais Votre Majesté
+m’a imposé silence. Sire, Votre Majesté ne s’appartient pas; Sire,
+Votre Majesté est mariée; tout sentiment qui écarterait Votre Majesté
+de la reine, en portant Votre Majesté à s’occuper de moi, serait pour
+la reine la source d’un profond chagrin.
+
+Le roi essaya d’interrompre la jeune fille, mais elle continua avec un
+geste suppliant:
+
+— La reine aime Votre Majesté avec une tendresse qui se comprend, la
+reine suit des yeux Votre Majesté à chaque pas qui l’écarte d’elle.
+Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel époux, elle demande au Ciel
+avec des larmes de lui en conserver la possession, et elle est jalouse
+du moindre mouvement de votre cœur.
+
+Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Vallière osa
+l’arrêter.
+
+— Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si, voyant
+une tendresse si vive et si noble, Votre Majesté donnait à la reine un
+sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh! mon Dieu! je
+sais bien qu’il est impossible, ou plutôt qu’il devrait être impossible
+que la plus grande reine du monde fût jalouse d’une pauvre fille
+comme moi. Mais elle est femme, cette reine, et, comme celui d’une
+simple femme, son cœur peut s’ouvrir à des soupçons que les méchants
+envenimeraient. Au nom du Ciel! Sire, ne vous occupez donc pas de moi,
+je ne le mérite pas.
+
+— Oh! mademoiselle, s’écria le roi, vous ne songez donc point qu’en
+parlant comme vous le faites-vous changez mon estime en admiration.
+
+— Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu’elles ne sont point; vous me
+voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande que Dieu ne
+m’a faite. Grâce pour moi, Sire! car, si je ne savais le roi le plus
+généreux homme de son royaume, je croirais que le roi veut se railler
+de moi.
+
+— Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j’en suis bien
+certain, s’écria Louis.
+
+— Sire, je serais forcée de le croire si le roi continuait à me tenir
+un pareil langage.
+
+— Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une tristesse
+qui n’avait rien d’affecté, le plus malheureux prince de la chrétienté,
+puisque je n’ai pas pouvoir de donner créance à mes paroles devant
+la personne que j’aime le plus au monde et qui me brise le cœur en
+refusant de croire à mon amour.
+
+— Oh! Sire, dit La Vallière, écartant doucement le roi, qui s’était de
+plus en plus rapproché d’elle, voilà, je crois, l’orage qui se calme et
+la pluie qui cesse.
+
+Mais, au moment même où la pauvre enfant, pour fuir son pauvre cœur,
+trop d’accord sans doute avec celui du roi, prononçait ces paroles,
+l’orage se chargeait de lui donner un démenti; un éclair bleuâtre
+illumina la forêt d’un reflet fantastique, et un coup de tonnerre
+pareil à une décharge d’artillerie éclata sur la tête des deux jeunes
+gens, comme si la hauteur du chêne qui les abritait eût provoqué le
+tonnerre.
+
+La jeune fille ne put retenir un cri d’effroi.
+
+Le roi d’une main la rapprocha de son cœur et étendit l’autre au-dessus
+de sa tête comme pour la garantir de la foudre.
+
+Il y eut un moment de silence où ce groupe, charmant comme tout ce qui
+est jeune et aimé, demeura immobile, tandis que Fouquet et Aramis le
+contemplaient, non moins immobiles que La Vallière et le roi.
+
+— Oh! Sire! Sire! murmura La Vallière, entendez-vous?
+
+Et elle laissa tomber sa tête sur son épaule.
+
+— Oui, dit le roi, vous voyez bien que l’orage ne passe pas.
+
+— Sire, c’est un avertissement.
+
+Le roi sourit.
+
+— Sire, c’est la voix de Dieu qui menace.
+
+— Eh bien! dit le roi, j’accepte effectivement ce coup de tonnerre pour
+un avertissement et même pour une menace, si d’ici à cinq minutes il se
+renouvelle avec une pareille force et une égale violence; mais, s’il
+n’en est rien, permettez-moi de penser que l’orage est l’orage et rien
+autre chose.
+
+En même temps le roi leva la tête comme pour interroger le ciel.
+
+Mais, comme si le ciel eût été complice de Louis, pendant les cinq
+minutes de silence qui suivirent l’explosion qui avait épouvanté les
+deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et, lorsque
+le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s’éloignant d’une manière
+visible, et comme si, pendant ces cinq minutes, l’orage, mis en fuite,
+eût parcouru dix lieues, fouetté par l’aile du vent.
+
+— Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore de
+la colère céleste; et puisque vous avez voulu faire de la foudre un
+pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas au moins un
+pressentiment de malheur?
+
+La jeune fille releva la tête; pendant ce temps, l’eau avait percé la
+voûte de feuillage et ruisselait sur le visage du roi.
+
+— Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte irrésistible, qui
+émut le roi au dernier point. Et c’est pour moi, murmura-t-elle, que le
+roi reste ainsi découvert et exposé à la pluie; mais que suis-je donc?
+
+— Vous êtes, vous le voyez, dit le roi, la divinité qui fait fuir
+l’orage, la déesse qui ramène le beau temps.
+
+En effet, un rayon de soleil, filtrant à travers la forêt, faisait
+tomber comme autant de diamants les goutta d’eau qui roulaient sur
+les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices du
+feuillage.
+
+— Sire, dit La Vallière presque vaincue, mais faisant un suprême
+effort, Sire, une dernière fois, songez aux douleurs que Votre Majesté
+va avoir à subir à cause de moi. En ce moment, mon Dieu! on vous
+cherche, on vous appelle. La reine doit être inquiète, et Madame, oh!
+Madame!... s’écria la jeune fille avec un sentiment qui ressemblait à
+de l’effroi.
+
+Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lâcha La
+Vallière, qu’il avait jusque-là tenue embrassée.
+
+Puis il s’avança du côté du chemin pour regarder, et revint presque
+soucieux à La Vallière.
+
+— Madame, avez-vous dit? fit le roi.
+
+— Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Vallière avec un
+accent profond.
+
+Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, osèrent un instant
+interroger les yeux du roi.
+
+— Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-même, Madame, ce me
+semble, n’a aucun sujet d’être jalouse de moi, Madame n’a aucun droit...
+
+— Hélas! murmura La Vallière.
+
+— Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec l’accent du reproche,
+seriez vous de ceux qui pensent que la sœur a le droit d’être jalouse
+du frère?
+
+— Sire, il ne m’appartient point de percer les secrets de Votre Majesté.
+
+— Oh! vous le croyez comme les autres, s’écria le roi.
+
+— Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, répondit fermement La
+Vallière.
+
+— Mon Dieu! fit le roi avec inquiétude, vous en apercevriez-vous donc
+à ses façons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque mauvais
+procédé que vous puissiez attribuer à cette jalousie?
+
+— Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi!
+
+— Oh! c’est que, s’il en était ainsi... s’écria Louis avec une force
+singulière.
+
+— Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient, on
+vient, je crois.
+
+Et, oubliant toute étiquette, elle avait saisi le bras du roi.
+
+— Eh bien! mademoiselle, répliqua le roi, laissons venir. Qui donc
+oserait trouver mauvais que j’eusse tenu compagnie à Mlle de La
+Vallière?
+
+— Par pitié! Sire; oh! l’on trouvera étrange que vous soyez mouillé
+ainsi, que vous vous soyez sacrifié pour moi.
+
+— Je n’ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et malheur à
+celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la conduite de son roi!
+
+En effet, en ce moment on voyait apparaître dans l’allée quelques têtes
+empressées et curieuses qui semblaient chercher, et qui, ayant aperçu
+le roi et La Vallière, parurent avoir trouvé ce qu’elles cherchaient.
+
+C’étaient les envoyés de la reine et de Madame, qui mirent le chapeau à
+la main en signe qu’ils avaient vu Sa Majesté.
+
+Mais Louis ne quitta point, quelle que fût la confusion de La Vallière,
+son attitude respectueuse et tendre.
+
+Puis, quand tous les courtisans furent réunis dans l’allée, quand tout
+le monde eut pu voir la marque de déférence qu’il avait donnée à la
+jeune fille en restant debout et tête nue devant elle pendant l’orage,
+il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe qui attendait, répondit
+de la tête au salut que chacun lui faisait, et, son chapeau toujours à
+la main, il la reconduisit jusqu’à son carrosse.
+
+Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de
+l’orage qui s’enfuyait, les autres dames, que le respect avait
+empêchées de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape et
+sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau, garantissait,
+autant qu’il était en son pouvoir, la plus humble d’entre elles.
+
+La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie
+exagérée du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser la
+reine du coude, en lui disant:
+
+— Regardez, mais regardez donc!
+
+La reine ferma les yeux comme si elle eût éprouvé un vertige. Elle
+porta la main à son visage et remonta en carrosse.
+
+Madame monta après elle.
+
+Le roi se remit à cheval, sans s’attacher de préférence à aucune
+portière; il revint à Fontainebleau, les rênes sur le cou de son
+cheval, rêveur et tout absorbé.
+
+Quand la foule se fut éloignée, quand ils eurent entendu le bruit des
+chevaux et des carrosses qui allait s’éteignant, quand ils furent sûrs
+enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et Fouquet sortirent de
+leur grotte. Puis, en silence, tous deux gagnèrent l’allée.
+
+Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l’étendue qui se
+déroulait devant lui et derrière lui, mais encore dans l’épaisseur des
+bois.
+
+— Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assuré que tout était
+solitaire, il faut à tout prix ravoir votre lettre à La Vallière.
+
+— Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l’a pas rendue.
+
+— Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-vous?
+
+— Oui, le roi aime cette fille, n’est-ce pas?
+
+— Beaucoup, et, ce qu’il y a de pis, c’est que, de son côté, cette
+fille aime le roi passionnément.
+
+— Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n’est-ce pas?
+
+— Sans aucun doute; vous n’avez pas de temps à perdre. Il faut que vous
+voyiez La Vallière, et que, sans plus songer à devenir son amant, ce
+qui est impossible, vous vous déclariez son plus cher ami et son plus
+humble serviteur.
+
+— Ainsi ferai-je, répondit Fouquet, et ce sera sans répugnance; cette
+enfant me semble pleine de cœur.
+
+— Ou d’adresse, dit Aramis; mais alors raison de plus.
+
+Puis il ajouta après un instant de silence:
+
+— Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion du roi.
+Remontons en voiture, et ventre à terre jusqu’au château.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXVII — Tobie
+
+
+Deux heures après que la voiture du surintendant était partie sur
+l’ordre d’Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec la
+rapidité des nuages qui couraient au ciel sous le dernier souffle de la
+tempête, La Vallière était chez elle, en simple peignoir de mousseline,
+et achevant sa collation sur une petite table de marbre.
+
+Tout à coup sa porte s’ouvrit, et un valet de chambre la prévint que M.
+Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs.
+
+Elle fit répéter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait M. Fouquet
+que de nom, et ne savait pas deviner ce qu’elle pouvait avoir de commun
+avec un surintendant des finances.
+
+Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d’après la
+conversation que nous avons rapportée, la chose était bien possible,
+elle jeta un coup d’œil sur son miroir, allongea encore les longues
+boucles de ses cheveux, et donna l’ordre qu’il fût introduit.
+
+La Vallière cependant ne pouvait s’empêcher d’éprouver un certain
+trouble. La visite du surintendant n’était pas un événement vulgaire
+dans la vie d’une femme de la Cour. Fouquet, si célèbre par sa
+générosité, sa galanterie et sa délicatesse avec les femmes, avait reçu
+plus d’invitations qu’il n’avait demandé d’audiences.
+
+Dans beaucoup de maisons, la présence du surintendant avait signifié
+fortune. Dans bon nombre de cœurs, elle avait signifié amour.
+
+Fouquet entra respectueusement chez La Vallière, se présentant avec
+cette grâce qui était le caractère distinctif des hommes éminents de ce
+siècle, et qui aujourd’hui ne se comprend plus, même dans les portraits
+de l’époque, où le peintre a essayé de les faire vivre.
+
+La Vallière répondit au salut cérémonieux de Fouquet par une révérence
+de pensionnaire, et lui indiqua un siège.
+
+Mais Fouquet, s’inclinant:
+
+— Je ne m’assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m’ayez
+pardonné.
+
+— Moi? demanda La Vallière.
+
+— Oui, vous.
+
+— Et pardonné quoi, mon Dieu?
+
+Fouquet fixa son plus perçant regard sur la jeune fille, et ne crut
+voir sur son visage que le plus naïf étonnement.
+
+— Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de générosité que
+d’esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le sollicitais. Mais il
+ne me suffit pas du pardon des lèvres, je vous en préviens, il me faut
+encore le pardon du cœur et de l’esprit.
+
+— Sur ma parole, monsieur, dit La Vallière, je vous jure que je ne vous
+comprends pas.
+
+— C’est encore une délicatesse qui me charme, répondit Fouquet, et je
+vois que ne voulez point que j’aie à rougir devant vous.
+
+— Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi rougiriez
+vous?
+
+— Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon
+procédé envers vous ne vous eût pas désobligée?
+
+La Vallière haussa les épaules.
+
+— Décidément, monsieur, dit-elle, vous parlez par énigmes, et je suis
+trop ignorante, à ce qu’il paraît, pour vous comprendre.
+
+— Soit, dit Fouquet, je n’insisterai pas. Seulement, dites-moi, je vous
+en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et entier.
+
+— Monsieur, dit La Vallière avec une sorte d’impatience, je ne puis
+vous faire qu’une réponse, et j’espère qu’elle vous satisfera. Si je
+savais quel tort vous avez envers moi, je vous le pardonnerais. À plus
+forte raison, vous comprenez bien, ne connaissant pas ce tort...
+
+Fouquet pinça ses lèvres comme eût fait Aramis.
+
+— Alors, dit-il, je puis espérer que, nonobstant ce qui est arrivé,
+nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez bien me faire
+la grâce de croire à ma respectueuse amitié.
+
+La Vallière crut qu’elle commençait à comprendre.
+
+«Oh! se dit-elle en elle-même, je n’eusse pas cru M. Fouquet si avide
+de rechercher les sources d’une faveur si nouvelle.»
+
+Puis tout haut:
+
+— Votre amitié, monsieur? dit-elle, vous m’offrez votre amitié? Mais,
+en vérité, c’est pour moi tout l’honneur, et vous me comblez.
+
+— Je sais, mademoiselle, répondit Fouquet, que l’amitié du maître peut
+paraître plus brillante et plus désirable que celle du serviteur; mais
+je vous garantis que cette dernière sera tout aussi dévouée, tout aussi
+fidèle, et absolument désintéressée.
+
+La Vallière s’inclina: il y avait, en effet, beaucoup de conviction et
+de dévouement réel dans la voix du surintendant.
+
+Aussi lui tendit-elle la main.
+
+— Je vous crois, dit-elle.
+
+Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille.
+
+— Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficulté, n’est-ce pas, à
+me rendre cette malheureuse lettre?
+
+— Quelle lettre? demanda La Vallière.
+
+Fouquet l’interrogea, il l’avait déjà fait, de toute la puissance de
+son regard.
+
+Même naïveté de physionomie, même candeur de visage.
+
+— Allons, mademoiselle, dit-il, après cette dénégation, je suis forcé
+d’avouer que votre système est le plus délicat du monde, et je ne
+serais pas moi-même un honnête homme si je redoutais quelque chose
+d’une femme aussi généreuse que vous.
+
+— En vérité, monsieur Fouquet, répondit La Vallière, c’est avec un
+profond regret que je suis forcée de vous répéter que je ne comprends
+absolument rien à vos paroles.
+
+— Mais, enfin, sur l’honneur, vous n’avez donc reçu aucune lettre de
+moi, mademoiselle?
+
+— Sur l’honneur, aucune, répondit fermement La Vallière.
+
+— C’est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous
+renouveler l’assurance de toute mon estime et de tout mon respect.
+
+Puis, s’inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui
+l’attendait chez lui, et laissant La Vallière se demander si le
+surintendant était devenu fou.
+
+— Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience, êtes
+vous content de la favorite?
+
+— Enchanté, répondit Fouquet, c’est une femme pleine d’esprit et de
+cœur.
+
+— Elle ne s’est point fâchée?
+
+— Loin de là; elle n’a pas même eu l’air de comprendre.
+
+— De comprendre quoi?
+
+— De comprendre que je lui eusse écrit.
+
+— Cependant, il a bien fallu qu’elle vous comprît pour vous rendre la
+lettre, car je présume qu’elle vous l’a rendue.
+
+— Pas le moins du monde.
+
+— Au moins, vous êtes-vous assuré qu’elle l’avait brûlée?
+
+— Mon cher monsieur d’Herblay, il y a déjà une heure que je joue aux
+propos interrompus, et je commence à avoir assez de ce jeu, si amusant
+qu’il soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de ne pas
+comprendre ce que je lui disais; elle a nié avoir reçu aucune lettre;
+donc, ayant nié positivement la réception, elle n’a pu ni me la rendre,
+ni la brûler.
+
+— Oh! oh! dit Aramis avec inquiétude, que me dites-vous là?
+
+— Je vous dis qu’elle m’a juré sur ses grands dieux n’avoir reçu aucune
+lettre.
+
+— Oh! c’est trop fort! Et vous n’avez pas insisté?
+
+— J’ai insisté, au contraire, jusqu’à l’impertinence.
+
+— Et elle a toujours nié?
+
+— Toujours.
+
+— Elle ne s’est pas démentie un seul instant?
+
+— Pas un seul instant.
+
+— Mais alors, mon cher, vous lui avez laissé notre lettre entre les
+mains?
+
+— Il l’a, pardieu! bien fallu.
+
+— Oh! C’est une grande faute.
+
+— Que diable eussiez-vous fait à ma place, vous?
+
+— Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquiétant; une
+pareille lettre ne peut demeurer contre nous.
+
+— Oh! cette jeune fille est généreuse.
+
+— Si elle l’eût été réellement, elle vous eût rendu votre lettre.
+
+— Je vous dis qu’elle est généreuse; j’ai vu ses yeux, je m’y connais.
+
+— Alors, vous la croyez de bonne foi?
+
+— Oh! de tout mon cœur.
+
+— Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons.
+
+— Comment cela?
+
+— Je crois qu’effectivement, comme elle vous l’a dit, elle n’a point
+reçu la lettre.
+
+— Comment! point reçu la lettre?
+
+— Non.
+
+— Supposeriez-vous!...
+
+— Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n’a pas
+remis la lettre.
+
+Fouquet frappa sur un timbre.
+
+Un valet parut.
+
+— Faites venir Tobie, dit-il.
+
+Un instant après parut un homme à l’œil inquiet, à la bouche fine, aux
+bras courts, au dos voûté.
+
+Aramis attacha sur lui son œil perçant.
+
+— Voulez-vous me permettre de l’interroger moi-même? demanda Aramis.
+
+— Faites, dit Fouquet.
+
+Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais il
+s’arrêta.
+
+— Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d’importance à sa
+réponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre d’écrire.
+
+Aramis se mit en effet à une table, le dos tourné au laquais dont il
+examinait chaque geste et chaque regard dans une glace parallèle.
+
+— Viens ici, Tobie, dit Fouquet.
+
+Le laquais s’approcha d’un pas assez ferme.
+
+— Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet.
+
+— Mais je l’ai faite comme à l’ordinaire, monseigneur, répliqua l’homme.
+
+— Enfin, dis.
+
+— J’ai pénétré chez Mlle de La Vallière, qui était à la messe et j’ai
+mis le billet sur sa toilette. N’est-ce point ce que vous m’aviez dit?
+
+— Si fait; et c’est tout?
+
+— Absolument tout, monseigneur.
+
+— Personne n’était là?
+
+— Personne.
+
+— T’es-tu caché comme je te l’avais dit, alors?
+
+— Oui.
+
+— Et elle est rentrée?
+
+— Dix minutes après.
+
+— Et personne n’a pu prendre la lettre?
+
+— Personne, car personne n’est entré.
+
+— De dehors, mais de l’intérieur?
+
+— De l’endroit où j’étais caché, je pouvais voir jusqu’au fond de la
+chambre.
+
+— Écoute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette
+lettre s’est trompée de destination, avoue-le-moi; car s’il faut qu’une
+erreur ait été commise, tu la paieras de ta tête.
+
+Tobie tressaillit, mais se remit aussitôt.
+
+— Monseigneur, dit-il, j’ai déposé la lettre à l’endroit où j’ai dit,
+et je ne demande qu’une demi-heure pour vous prouver que la lettre est
+entre les mains de Mlle de La Vallière ou pour vous rapporter la lettre
+elle-même.
+
+Aramis observait curieusement le laquais.
+
+Fouquet était facile dans sa confiance; vingt ans cet homme l’avait
+bien servi.
+
+— Va, dit-il, c’est bien; mais apporte-moi la preuve que tu dis.
+
+Le laquais sortit.
+
+— Eh bien! qu’en pensez-vous? demanda Fouquet à Aramis.
+
+— Je pense qu’il faut, par un moyen quelconque, vous assurer de la
+vérité. Je pense que la lettre est ou n’est pas parvenue à La Vallière;
+que, dans le premier cas, il faut que La Vallière vous la rende ou vous
+donne la satisfaction de la brûler devant vous; que, dans le second,
+il faut ravoir la lettre, dût-il nous en coûter un million. Voyons,
+n’est-ce pas votre avis?
+
+— Oui; mais cependant, mon cher évêque, je crois que vous vous exagérez
+la situation.
+
+— Aveugle, aveugle que vous êtes! murmura Aramis.
+
+— La Vallière, que nous prenons pour une politique de première force,
+est tout simplement une coquette qui espère que je lui ferai la cour
+parce que je la lui ai déjà faite, et qui, maintenant qu’elle a reçu
+confirmation de l’amour du roi, espère me tenir en lisière avec la
+lettre. C’est naturel.
+
+Aramis secoua la tête.
+
+— Ce n’est point votre avis? dit Fouquet.
+
+— Elle n’est pas coquette.
+
+— Laissez-moi vous dire...
+
+— Oh! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis.
+
+— Mon ami! mon ami!
+
+— Il y a longtemps que j’ai fait mes études, voulez-vous dire. Oh! les
+femmes ne changent pas.
+
+— Oui, mais les hommes changent, et vous êtes aujourd’hui plus
+soupçonneux qu’autrefois.
+
+Puis, se mettant à rire:
+
+— Voyons, dit-il, si La Vallière veut m’aimer pour un tiers et le roi
+pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable?
+
+Aramis se leva avec impatience.
+
+— La Vallière, dit-il, n’a jamais aimé et n’aimera jamais que le roi.
+
+— Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous?
+
+— Demandez-moi plutôt ce que j’eusse fait.
+
+— Eh bien! qu’eussiez-vous fait?
+
+— D’abord, je n’eusse point laissé sortir cet homme.
+
+— Tobie?
+
+— Oui, Tobie; c’est un traître!
+
+— Oh!
+
+— J’en suis sûr! je ne l’eusse point laissé sortir qu’il ne m’eût avoué
+la vérité.
+
+— Il est encore temps.
+
+— Comment cela?
+
+— Rappelons-le, et interrogez-le à votre tour.
+
+— Soit!
+
+— Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l’ai depuis
+vingt ans, et jamais il ne m’a fait la moindre confusion, et cependant,
+ajouta Fouquet en riant, c’était facile.
+
+— Rappelez-le toujours. Ce matin, il m’a semblé voir ce visage-là en
+grande conférence avec un des hommes de M. Colbert.
+
+— Où donc cela?
+
+— En face des écuries.
+
+— Bah! tous mes gens sont à couteaux tirés avec ceux de ce cuistre.
+
+— Je l’ai vu, vous dis-je! et sa figure, qui devait m’être inconnue
+quand il est entré tout à l’heure, m’a frappé désagréablement.
+
+— Pourquoi n’avez-vous rien dit pendant qu’il était là?
+
+— Parce que c’est à la minute seulement que je vois clair dans mes
+souvenirs.
+
+— Oh! oh! voilà que vous m’effrayez, dit Fouquet.
+
+Et il frappa sur le timbre.
+
+— Pourvu qu’il ne soit pas trop tard, dit Aramis.
+
+Fouquet frappa une seconde fois.
+
+Le valet de chambre ordinaire parut.
+
+— Tobie! dit Fouquet, faites venir Tobie.
+
+Le valet de chambre referma la porte.
+
+— Vous me laissez carte blanche, n’est-ce pas?
+
+— Entière.
+
+— Je puis employer tous les moyens pour savoir la vérité?
+
+— Tous.
+
+— Même l’intimidation?
+
+— Je vous fais procureur à ma place.
+
+On attendit dix minutes, mais inutilement.
+
+Fouquet, impatienté, frappa de nouveau sur le timbre.
+
+— Tobie! cria-t-il.
+
+— Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche.
+
+— Il ne peut être loin, je ne l’ai chargé d’aucun message.
+
+— Je vais voir, monseigneur.
+
+Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais
+silencieusement dans le cabinet.
+
+On attendit dix minutes encore.
+
+Fouquet sonna de manière à réveiller toute une nécropole.
+
+Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire à une
+mauvaise nouvelle.
+
+— Monseigneur se trompe, dit-il avant même que Fouquet l’interrogeât,
+Monseigneur aura donné une commission à Tobie, car il a été aux écuries
+prendre le meilleur coureur, et, monseigneur, il l’a sellé lui-même.
+
+— Eh bien?
+
+— Il est parti.
+
+— Parti?... s’écria Fouquet. Que l’on coure, qu’on le rattrape!
+
+— Là! là! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous;
+maintenant, le mal est fait.
+
+— Le mal est fait?
+
+— Sans doute, j’en étais sûr. Maintenant, ne donnons pas l’éveil;
+calculons le résultat du coup et parons-le, si nous pouvons.
+
+— Après tout, dit Fouquet, le mal n’est pas grand.
+
+— Vous trouvez cela? dit Aramis.
+
+— Sans doute. Il est bien permis à un homme d’écrire un billet d’amour
+à une femme.
+
+— À un homme, oui; à un sujet, non; surtout quand cette femme est celle
+que le roi aime.
+
+— Eh! mon ami, le roi n’aimait pas La Vallière il y a huit jours; il
+ne l’aimait même pas hier, et la lettre est d’hier; je ne pouvais pas
+deviner l’amour du roi, quand l’amour du roi n’existait pas encore.
+
+— Soit, répliqua Aramis; mais la lettre n’est malheureusement pas
+datée. Voilà ce qui me tourmente surtout. Ah! si elle était datée
+d’hier seulement, je n’aurais pas pour vous l’ombre d’une inquiétude.
+
+Fouquet haussa les épaules.
+
+— Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de mon
+cerveau et de ma chair?
+
+— Vous avez raison, répliqua Aramis; ne donnons pas aux choses plus
+d’importance qu’il ne convient; puis d’ailleurs... eh bien! si nous
+sommes menacés, nous avons des moyens de défense.
+
+— Oh! menacés! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piqûre de fourmi
+au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune et ma vie,
+n’est ce pas?
+
+— Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqûre d’une fourmi peut tuer un
+géant, si la fourmi est venimeuse.
+
+— Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle déjà
+évanouie?
+
+— Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel.
+
+— Voyons, retrouver Tobie serait le plus pressé, ce me semble. N’est-ce
+point votre avis?
+
+— Oh! quant à cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et, s’il
+vous était précieux, faites-en votre deuil.
+
+— Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet.
+
+— Vous avez raison; laissez-moi faire, répondit Aramis.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXVIII — Les quatre chances de Madame
+
+
+La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre
+visite.
+
+Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beauté, du
+haut de sa jeunesse, avec cette rapidité de déclin qui signale la
+décadence des femmes qui ont beaucoup lutté, Anne d’Autriche voyait
+se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter que comme un
+souvenir vivant au milieu des jeunes beautés, des jeunes esprits et des
+jeunes puissances de sa Cour.
+
+Les avis de son médecin, ceux de son miroir, la désolaient bien moins
+que ces avertissements inexorables de la société des courtisans qui,
+pareils aux rats du navire, abandonnent la cale où l’eau va pénétrer
+grâce aux avaries de la vétusté.
+
+Anne d’Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui
+donnait son fils aîné.
+
+Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu’avec affection,
+venait d’abord passer chez sa mère une heure le matin et une heure le
+soir; mais, depuis qu’il s’était chargé des affaires de l’État, la
+visite du matin et celle du soir s’étaient réduites d’une demi-heure;
+puis, peu à peu, la visite du matin avait été supprimée.
+
+On se voyait à la messe; la visite même du soir était remplacée par une
+entrevue, soit chez le roi en assemblée, soit chez Madame, où la reine
+venait assez complaisamment par égard pour ses deux fils.
+
+Il en résultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait
+conquis, et qui faisait de sa maison la véritable réunion royale.
+
+Anne d’Autriche le sentit.
+
+Se voyant souffrante et condamnée par la souffrance à de fréquentes
+retraites, elle fut désolée de prévoir que la plupart de ses journées,
+de ses soirées, s’écouleraient solitaires, inutiles, désespérées.
+
+Elle se rappelait avec terreur l’isolement où jadis la laissait le
+cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soirées, pendant
+lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la beauté,
+qui sont toujours accompagnées de l’espoir.
+
+Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et
+d’attirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure sombre et
+déjà triste où la veuve d’un roi de France, la mère d’un roi de France,
+était réduite à consoler de son veuvage anticipé la femme toujours
+larmoyante d’un roi de France.
+
+Anne réfléchit.
+
+Elle avait beaucoup intrigué dans sa vie. Dans le beau temps, alors que
+sa jeune tête enfantait des projets toujours heureux, elle avait près
+d’elle, pour stimuler son ambition et son amour, une amie plus ardente,
+plus ambitieuse qu’elle-même, une amie qui l’avait aimée, chose rare à
+la Cour, et que de mesquines considérations avaient éloignée d’elle.
+
+Mais depuis tant d’années, excepté Mme de Motteville, excepté la
+Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualité de
+compatriote et de femme, qui pouvait se flatter d’avoir donné un bon
+avis à la reine?
+
+Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes têtes, pouvait lui rappeler le
+passé, par lequel seulement elle vivait?
+
+Anne d’Autriche se souvint de Mme de Chevreuse, d’abord exilée plutôt
+de sa volonté à elle-même que de celle du roi, puis morte en exil femme
+d’un gentilhomme obscur.
+
+Elle se demanda ce que Mme de Chevreuse lui eût conseillé autrefois
+en pareil cas dans leurs communs embarras d’intrigues, et, après une
+sérieuse méditation, il lui sembla que cette femme rusée, pleine
+d’expérience et de sagacité, lui répondait de sa voix ironique:
+
+— Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont besoin
+d’or et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez-les-moi par
+l’intérêt.
+
+Anne d’Autriche adopta ce plan.
+
+Sa bourse était bien garnie; elle disposait d’une somme considérable
+amassée par Mazarin pour elle et mise en lieu sûr.
+
+Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des perles
+d’une telle grosseur, qu’elles faisaient soupirer le roi chaque fois
+qu’il les voyait, parce que les perles de sa couronne n’étaient que
+grains de mil auprès de celles-là.
+
+Anne d’Autriche n’avait plus de beauté ni de charmes à sa disposition.
+Elle se fit riche et proposa pour appât à ceux qui viendraient chez
+elle, soit de bons écus d’or à gagner au jeu, soit de bonnes dotations
+habilement faites les jours de bonne humeur, soit des aubaines de
+rentes qu’elle arrachait au roi en sollicitant, ce qu’elle s’était
+décidée à faire pour entretenir son crédit.
+
+Et d’abord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession lui
+était la plus précieuse de toutes.
+
+Madame, malgré l’intrépide confiance de son esprit et de sa jeunesse,
+donna tête baissée dans le panneau qui était ouvert devant elle.
+Enrichie peu à peu par des dons, par des cessions, elle prit goût à ces
+héritages anticipés.
+
+Anne d’Autriche usa du même moyen sur Monsieur et sur le roi lui-même.
+
+Elle institua chez elle des loteries.
+
+Le jour où nous sommes arrivés, il s’agissait d’un médianoche chez la
+reine mère, et cette princesse mettait en loterie deux bracelets fort
+beaux en brillants et d’un travail exquis.
+
+Les médaillons étaient des camées antiques de la plus grande valeur;
+comme revenu, les diamants ne représentaient pas une somme bien
+considérable, mais l’originalité, la rareté de travail étaient telles,
+qu’on désirait à la Cour non seulement posséder, mais voir ces
+bracelets aux bras de la reine, et que, les jours où elles les portait,
+c’était une faveur que d’être admis à les admirer en lui baisant les
+mains.
+
+Les courtisans avaient même à ce sujet adopté des variantes de
+galanterie pour établir cet aphorisme, que les bracelets eussent été
+sans prix s’ils n’avaient le malheur de se trouver en contact avec des
+bras pareils à ceux de la reine.
+
+Ce compliment avait eu l’honneur d’être traduit dans toutes les langues
+de l’Europe, plus de mille distiques latins et français circulaient sur
+cette matière.
+
+Le jour où Anne d’Autriche se décida pour la loterie, c’était un moment
+décisif: le roi n’était pas venu depuis deux jours chez sa mère. Madame
+boudait après la grande scène des dryades et des naïades.
+
+Le roi ne boudait plus; mais une distraction toute-puissante l’enlevait
+au-dessus des orages et des plaisirs de la Cour.
+
+Anne d’Autriche opéra sa diversion en annonçant la fameuse loterie chez
+elle pour le soir suivant.
+
+Elle vit, à cet effet, la jeune reine, à qui, comme nous l’avons dit,
+elle demanda une visite le matin.
+
+— Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le roi
+m’a dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune et facile
+à détourner; mais, tant que vous vous tiendrez près de moi, il n’osera
+s’écarter de vous, à qui, d’ailleurs, il est attaché par une très vive
+tendresse. Ce soir, il y a loterie chez moi: vous y viendrez?
+
+— On m’a dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche timide,
+que Votre Majesté mettait en loterie ses beaux bracelets, qui sont
+d’une telle rareté, que nous n’eussions pas dû les faire sortir du
+garde-meuble de la couronne, ne fût-ce que parce qu’ils vous ont
+appartenu.
+
+— Ma fille, dit alors Anne d’Autriche, qui entrevit toute la pensée de
+la jeune reine et voulut la consoler de n’avoir pas reçu ce présent, il
+fallait que j’attirasse chez moi à tout jamais Madame.
+
+— Madame? fit en rougissant la jeune reine.
+
+— Sans doute; n’aimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale pour
+la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle, toujours
+disposé à courtiser comme à l’être? Cette loterie est l’attrait dont je
+me sers pour cela: me blâmez-vous?
+
+— Oh! non! fit Marie-Thérèse en frappant dans ses mains avec cet
+enfantillage de la joie espagnole.
+
+— Et vous ne regrettez plus, ma chère, que je ne vous aie pas donné ces
+bracelets, comme c’était d’abord mon intention?
+
+— Oh! non, oh! non, ma bonne mère!...
+
+— Eh bien! ma chère fille, faites-vous bien belle, et que notre
+médianoche soit brillant: plus vous y serez gaie, plus vous y paraîtrez
+charmante, et vous éclipserez toutes les femmes par votre éclat comme
+par votre rang.
+
+Marie-Thérèse partit enthousiasmée.
+
+Une heure après, Anne d’Autriche recevait chez elle Madame, et, la
+couvrant de caresses:
+
+— Bonnes nouvelles! disait-elle, le roi est charmé de ma loterie.
+
+— Moi, dit Madame, je n’en suis pas aussi charmée; voir de beaux
+bracelets comme ceux-là aux bras d’une autre femme que vous, ma reine,
+ou moi, voilà ce à quoi je ne puis m’habituer.
+
+— Là! là! dit Anne d’Autriche en cachant sous un sourire une violente
+douleur qu’elle venait de sentir, ne vous révoltez pas, jeune femme...
+et n’allez pas tout de suite prendre les choses au pis.
+
+— Ah! madame, le sort est aveugle... et vous avez, m’a-t-on dit, deux
+cents billets?
+
+— Tout autant. Mais vous n’ignorez pas qu’il y en aura qu’un gagnant?
+
+— Sans doute. À qui tombera-t-il? Le pouvez-vous dire? fit Madame
+désespérée.
+
+— Vous me rappelez que j’ai fait un rêve cette nuit... Ah! mes rêves
+sont bons... je dors si peu.
+
+— Quel rêve?... Vous souffrez?
+
+— Non, dit la reine en étouffant, avec une constance admirable, la
+torture d’un nouvel élancement dans le sein. J’ai donc rêvé que le roi
+gagnait les bracelets.
+
+— Le roi?
+
+— Vous m’allez demander ce que le roi peut faire de bracelets, n’est-ce
+pas?
+
+— C’est vrai.
+
+— Et vous ajouterez cependant qu’il serait fort heureux que le roi
+gagnât, car, ayant ces bracelets, il serait forcé de les donner à
+quelqu’un.
+
+— De vous les rendre, par exemple.
+
+— Auquel cas, je les donnerais immédiatement; car vous ne pensez pas,
+dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie par gêne.
+C’est pour les donner sans faire de jalousie; mais, si le hasard ne
+voulais pas me tirer de peine, eh bien! je corrigerais le hasard... je
+sais bien à qui j’offrirais les bracelets.
+
+Ces mots furent accompagnés d’un sourire si expressif, que Madame dut
+le payer par un baiser de remerciement.
+
+— Mais, ajouta Anne d’Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que moi
+que le roi ne me rendrait pas les bracelets s’il les gagnait?
+
+— Il les donnerait à la reine, alors.
+
+— Non; par la même raison qui fait qu’il ne me les rendrait pas;
+attendu que, si j’eusse voulu les donner à la reine, je n’avais pas
+besoin de lui pour cela.
+
+Madame jeta un regard de côté sur les bracelets, qui, dans leur écrin,
+scintillaient sur une console voisine.
+
+— Qu’ils sont beaux! dit-elle en soupirant. Eh! mais, dit Madame,
+voilà-t-il pas que nous oublions que le rêve de Votre Majesté n’est
+qu’un rêve.
+
+— Il m’étonnerait fort, repartit Anne d’Autriche, que mon rêve fût
+trompeur; cela m’est arrivé rarement.
+
+— Alors vous pouvez être prophète.
+
+— Je vous ai dit, ma fille, que je ne rêve presque jamais; mais c’est
+une coïncidence si étrange que celle de ce rêve avec mes idées! il
+entre si bien dans mes combinaisons!
+
+— Quelles combinaisons?
+
+— Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets.
+
+— Alors ce ne sera pas le roi.
+
+— Oh! dit Anne d’Autriche, il n’y a pas tellement loin du cœur de Sa
+Majesté à votre cœur... à vous qui êtes sa sœur chérie... Il n’y a pas,
+dis-je, tellement loin, qu’on puisse dire que le rêve est menteur.
+Voyez pour vous les belles chances; comptez-les bien.
+
+— Je les compte.
+
+— D’abord, celle du rêve. Si le roi gagne, il est certain qu’il vous
+donne les bracelets.
+
+— J’admets cela pour une.
+
+— Si vous les gagnez, vous les avez.
+
+— Naturellement; c’est encore admissible.
+
+— Enfin, si Monsieur les gagnait!
+
+— Oh! dit Madame en riant aux éclats, il les donnerait au chevalier de
+Lorraine.
+
+Anne d’Autriche se mit à rire comme sa bru, c’est-à-dire de si bon
+cœur, que sa douleur reparut et la fit blêmir au milieu de l’accès
+d’hilarité.
+
+— Qu’avez-vous? dit Madame effrayée.
+
+— Rien, rien, le point de côté... J’ai trop ri... Nous en étions à la
+quatrième chance.
+
+— Oh! celle-là, je ne la vois pas.
+
+— Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je
+gagne, vous êtes sûre de moi.
+
+— Merci! Merci! s’écria Madame.
+
+— J’espère que vous voilà favorisée, et qu’à présent le rêve commence à
+prendre les solides contours de la réalité.
+
+— En vérité, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et les
+bracelets ainsi gagnés me seront cent fois plus précieux.
+
+— À ce soir donc!
+
+— À ce soir!
+
+Et les princesses se séparèrent.
+
+Anne d’Autriche, après avoir quitté sa bru, se dit en examinant les
+bracelets:
+
+«Ils sont bien précieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me
+serai concilié un cœur en même temps que j’aurai deviné un secret.»
+
+Puis, se tournant vers son alcôve déserte:
+
+— Est-ce ainsi que tu aurais joué, ma pauvre Chevreuse? dit-elle au
+vide... Oui, n’est-ce pas?
+
+Et, comme un parfum d’autrefois, toute sa jeunesse toute sa folle
+imagination, tout le bonheur lui revinrent avec l’écho de cette
+invocation.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXIX — La loterie
+
+
+Le soir, à huit heures, tout le monde était rassemblé chez la reine
+mère.
+
+Anne d’Autriche, en grand habit de cérémonie, belle des restes de sa
+beauté et de toutes les ressources que la coquetterie peut mettre en
+des mains habiles, dissimulait, ou plutôt essayait de dissimuler à
+cette foule de jeunes courtisans qui l’entouraient et qui l’admiraient
+encore, grâce aux combinaisons que nous avons indiquées dans le
+chapitre précédent, les ravages déjà visibles de cette souffrance à
+laquelle elle devait succomber quelques années plus tard.
+
+Madame, presque aussi coquette qu’Anne d’Autriche, et la reine, simple
+et naturelle, comme toujours, étaient assises à ses côtés et se
+disputaient ses bonnes grâces.
+
+Les dames d’honneur, réunies en corps d’armée pour résister avec plus
+de force, et, par conséquent, avec plus de succès aux malicieux propos
+que les jeunes gens tenaient sur elles, se prêtaient, comme fait un
+bataillon carré, le secours mutuel d’une bonne garde et d’une bonne
+riposte.
+
+Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, protégeait toute la
+ligne par le feu roulant qu’elle dirigeait sur l’ennemi.
+
+De Saint-Aignan, au désespoir de la rigueur, insolente à force d’être
+obstinée, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui tourner le dos;
+mais, vaincu par l’éclat irrésistible des deux grands yeux de la belle,
+il revenait à chaque instant consacrer sa défaite par de nouvelles
+soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay-Charente ne manquait pas de
+riposter par de nouvelles impertinences.
+
+De Saint-Aignan ne savait à quel saint se vouer.
+
+La Vallière avait non pas une cour, mais des commencements de
+courtisans.
+
+De Saint-Aignan, espérant par cette manœuvre attirer les yeux
+d’Athénaïs de son côté, était venu saluer la jeune fille avec un
+respect qui, à quelques esprits retardataires avait fait croire à la
+volonté de balancer Athénaïs par Louise.
+
+Mais ceux-là, c’étaient ceux qui n’avaient ni vu ni entendu raconter la
+scène de la pluie. Seulement, comme la majorité était déjà informée, et
+bien informée, sa faveur déclarée avait attiré à elle les plus habiles
+comme les plus sots de la Cour.
+
+Les premiers, parce qu’ils disaient, les uns, comme Montaigne: «Que
+sais je?»
+
+Les autres, parce qu’ils disaient comme Rabelais: «Peut-être?»
+
+Le plus grand nombre avait suivi ceux-là, comme dans les chasses cinq
+ou six limiers habiles suivent seuls la fumée de la bête, tandis que
+tout le reste de la meute ne suit que la fumée des limiers.
+
+Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et de
+leurs dames d’honneur, ainsi que celles des autres dames; et elles
+daignaient oublier qu’elles étaient reines pour se souvenir qu’elles
+étaient femmes.
+
+C’est-à-dire qu’elles déchiraient impitoyablement tout porte-jupe,
+comme eût dit Molière.
+
+Les regards des deux princesses tombèrent simultanément sur La Vallière
+qui, ainsi que nous l’avons dit était fort entourée en ce moment.
+Madame fut sans pitié.
+
+— En vérité, dit-elle en se penchant vers la reine mère, si le sort
+était juste, il favoriserait cette pauvre petite La Vallière.
+
+— Ce n’est pas possible, dit la reine mère en souriant.
+
+— Comment cela?
+
+— Il n’y a que deux cents billets, de sorte que tout le monde n’a pu
+être porté sur la liste.
+
+— Elle n’y est pas alors?
+
+— Non.
+
+— Quel dommage! Elle eût pu les gagner et les vendre.
+
+— Les vendre? s’écria la reine.
+
+— Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle n’eût pas été obligée de
+se marier sans trousseau, comme cela arrivera probablement.
+
+— Ah bah! vraiment? Pauvre petite! dit la reine mère, n’a-t-elle pas de
+robes?
+
+Et elle prononça ces mots en femme qui n’a jamais pu savoir ce que
+c’était que la médiocrité.
+
+— Dame, voyez: je crois, Dieu me pardonne, qu’elle a la même jupe
+ce soir qu’elle avait ce matin à la promenade, et qu’elle aura pu
+conserver, grâce au soin que le roi a pris de la mettre à l’abri de la
+pluie.
+
+Au moment même où Madame prononçait ces paroles, le roi entrait.
+
+Les deux princesses ne se fussent peut-être point aperçues de cette
+arrivée, tant elles étaient occupées à médire. Mais Madame vit tout à
+coup La Vallière, qui était debout en face de la galerie, se troubler
+et dire quelques mots aux courtisans qui l’entouraient; ceux-ci
+s’écartèrent aussitôt. Ce mouvement ramena les yeux de Madame vers la
+porte. En ce moment, le capitaine des gardes annonça le roi.
+
+À cette annonce, La Vallière, qui jusque-là avait tenu les yeux fixés
+sur la galerie, les abaissa tout à coup.
+
+Le roi entra.
+
+Il était vêtu avec une magnificence pleine de goût, et causait avec
+Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa droite, le
+duc de Roquelaure sa gauche.
+
+Le roi s’avança d’abord vers les reines, qu’il salua avec un gracieux
+respect. Il prit la main de sa mère, qu’il baisa, adressa quelques
+compliments à Madame sur l’élégance de sa toilette, et commença à faire
+le tour de l’assemblée.
+
+La Vallière fut saluée comme les autres, pas plus, pas moins que les
+autres.
+
+Puis Sa Majesté revint à sa mère et à sa femme.
+
+Lorsque les courtisans virent que le roi n’avait adressé qu’une phrase
+banale à cette jeune fille si recherchée le matin, ils tirèrent
+sur-le-champ une conclusion de cette froideur.
+
+Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce
+caprice était déjà évanoui.
+
+Cependant on eût dû remarquer une chose, c’est que, près de La
+Vallière, au nombre des courtisans, se trouvait M. Fouquet, dont la
+respectueuse politesse servit de maintien à la jeune fille, au milieu
+des différentes émotions qui l’agitaient visiblement.
+
+M. Fouquet s’apprêtait, au reste, à causer plus intimement avec Mlle
+de La Vallière, lorsque M. Colbert s’approcha, et, après avoir fait sa
+révérence à Fouquet, dans toutes les règles de la politesse la plus
+respectueuse, il parut décidé à s’établir près de La Vallière pour
+lier conversation avec elle. Fouquet quitta aussitôt la place. Tout ce
+manège était dévoré des yeux par Montalais et par Malicorne, qui se
+renvoyaient l’un à l’autre leurs observations.
+
+De Guiche, placé dans une embrasure de fenêtre, ne voyait que Madame.
+Mais, comme Madame, de son côté arrêtait fréquemment son regard sur
+La Vallière, les yeux de de Guiche, guidés par les yeux de Madame, se
+portaient de temps en temps aussi sur la jeune fille.
+
+La Vallière sentit instinctivement s’alourdir sur elle le poids de
+tous ces regards, chargés, les uns d’intérêt, les autres d’envie. Elle
+n’avait, pour compenser cette souffrance, ni un mot d’intérêt de la
+part de ses compagnes, ni un regard d’amour du roi.
+
+Aussi ce que souffrait la pauvre enfant, nul ne pourrait l’exprimer. La
+reine mère fit approcher le guéridon sur lequel étaient les billets de
+loterie, au nombre de deux cents, et pria Mme de Motteville de lire la
+liste des élus.
+
+Il va sans dire que cette liste était dressée selon les lois de
+l’étiquette: le roi venait d’abord, puis la reine mère, puis la reine,
+puis Monsieur, puis Madame, et ainsi de suite.
+
+Les cœurs palpitaient à cette lecture. Il y avait bien trois cents
+invités chez la reine. Chacun se demandait si son nom devait rayonner
+au nombre des noms privilégiés.
+
+Le roi écoutait avec autant d’attention que les autres. Le dernier nom
+prononcé, il vit que La Vallière n’avait pas été portée sur la liste.
+
+Chacun, au reste, put remarquer cette omission.
+
+Le roi rougit comme lorsqu’une contrariété l’assaillait.
+
+La Vallière, douce et résignée, ne témoigna rien.
+
+Pendant toute la lecture, le roi ne l’avait point quittée du regard; la
+jeune fille se dilatait sous cette heureuse influence qu’elle sentait
+rayonner autour d’elle, trop joyeuse et trop pure qu’elle était pour
+qu’une pensée autre que d’amour pénétrât dans son esprit ou dans son
+cœur.
+
+Payant par la durée de son attention cette touchante abnégation, le roi
+montrait à son amante qu’il en comprenait l’étendue et la délicatesse.
+
+La liste close, toutes les figures de femmes omises ou oubliées se
+laissèrent aller au désappointement.
+
+Malicorne aussi fut oublié dans le nombre des hommes et sa grimace dit
+clairement à Montalais, oubliée aussi:
+
+«Est-ce que nous ne nous arrangerons pas avec la fortune de manière
+qu’elle ne nous oublie pas, elle?»
+
+«Oh! que si fait», répliqua le sourire intelligent de Mlle Aure.
+
+Les billets furent distribués à chacun selon son numéro.
+
+Le roi reçut le sien d’abord, puis la reine mère, puis Monsieur, puis
+la reine et Madame, et ainsi de suite.
+
+Alors, Anne d’Autriche ouvrit un sac en peau d’Espagne, dans lequel
+se trouvaient deux cents numéros gravés sur des boules de nacre, et
+présenta le sac tout ouvert à la plus jeune de ses filles d’honneur
+pour qu’elle y prit une boule.
+
+L’attente, au milieu de tous ces préparatifs pleins de lenteur, était
+plus encore celle de l’avidité que celle de la curiosité.
+
+De Saint-Aignan se pencha à l’oreille de Mlle de Tonnay-Charente:
+
+— Puisque nous avons chacun un numéro, mademoiselle, lui dit-il,
+unissons nos deux chances. À vous le bracelet, si je gagne; à moi, si
+vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux?
+
+— Non pas, dit Athénaïs, à vous le bracelet, si vous le gagnez. Chacun
+pour soi.
+
+— Vous êtes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai par un
+quatrain:
+
+_Belle Iris, à mes vœux..._ _Vous êtes trop rebelle._
+
+— Silence! dit Athénaïs, vous allez m’empêcher d’entendre le numéro
+gagnant.
+
+— Numéro 1, dit la jeune fille qui avait tiré la boule de nacre du sac
+de peau d’Espagne.
+
+— Le roi! s’écria la reine mère.
+
+— Le roi a gagné, répéta la reine joyeuse.
+
+— Oh! le roi! votre rêve! dit à l’oreille d’Anne d’Autriche Madame
+toute joyeuse.
+
+Le roi ne fit éclater aucune satisfaction.
+
+Il remercia seulement la fortune de ce qu’elle faisait pour lui en
+adressant un petit salut à la jeune fille qui avait été choisie comme
+mandataire de la rapide déesse.
+
+Puis, recevant des mains d’Anne d’Autriche, au milieu des murmures de
+convoitise de toute l’assemblée, l’écrin qui renfermait les bracelets:
+
+— Ils sont donc réellement beaux, ces bracelets? dit-il.
+
+— Regardez-les, dit Anne d’Autriche, et jugez-en vous-même.
+
+Le roi les regarda.
+
+— Oui, dit-il, et voilà, en effet, un admirable médaillon. Quel fini.
+
+— Quel fini! répéta Madame.
+
+La reine Marie-Thérèse vit facilement et du premier coup d’œil que le
+roi ne lui offrirait pas les bracelets; mais, comme il ne paraissait
+pas non plus songer le moins du monde à les offrir à Madame, elle se
+tint pour satisfaite, ou à peu près.
+
+Le roi s’assit.
+
+Les plus familiers parmi les courtisans vinrent successivement admirer
+de près la merveille, qui bientôt, avec la permission du roi, passa de
+main en main.
+
+Aussitôt tous, connaisseurs ou non, s’exclamèrent de surprise et
+accablèrent le roi de félicitations.
+
+Il y avait, en effet, de quoi admirer pour tout le monde; les brillants
+pour ceux-ci, la gravure pour ceux-là.
+
+Les dames manifestaient visiblement leur impatience de voir un pareil
+trésor accaparé par les cavaliers.
+
+— Messieurs, messieurs, dit le roi à qui rien n’échappait, on dirait,
+en vérité, que vous portez des bracelets comme les Sabins: passez-les
+donc un peu aux dames, qui me paraissent avoir à juste titre la
+prétention de s’y connaître mieux que vous.
+
+Ces mots semblèrent à Madame le commencement d’une décision qu’elle
+attendait.
+
+Elle puisait, d’ailleurs, cette bienheureuse croyance dans les yeux de
+la reine mère.
+
+Le courtisan qui les tenait au moment où le roi jetait cette
+observation au milieu de l’agitation générale se hâta de déposer les
+bracelets entre les mains de la reine Marie-Thérèse, qui, sachant bien,
+pauvre femme! qu’ils ne lui étaient pas destinés, les regarda à peine
+et les passa presque aussitôt à Madame.
+
+Celle-ci et, plus particulièrement qu’elle encore, Monsieur donnèrent
+aux bracelets un long regard de convoitise.
+
+Puis elle passa les joyaux aux dames ses voisines, en prononçant ce
+seul mot, mais avec un accent qui valait une longue phrase:
+
+— Magnifiques!
+
+Les dames, qui avaient reçu les bracelets des mains de Madame, mirent
+le temps qui leur convint à les examiner, puis elles les firent
+circuler en les poussant à droite.
+
+Pendant ce temps, le roi s’entretenait tranquillement avec de Guiche et
+Fouquet.
+
+Il laissait parler plutôt qu’il n’écoutait.
+
+Habituée à certains tours de phrases, son oreille comme celle de
+tous les hommes qui exercent sur d’autres hommes une supériorité
+incontestable, ne prenait des discours semés çà et là que
+l’indispensable mot qui mérite une réponse.
+
+Quant à son attention, elle était autre part.
+
+Elle errait avec ses yeux.
+
+Mlle de Tonnay-Charente était la dernière des dames inscrites pour les
+billets, et, comme si elle eût pris rang selon son inscription sur la
+liste, elle n’avait après elle que Montalais et La Vallière.
+
+Lorsque les bracelets arrivèrent à ces deux dernières, on parut ne plus
+s’en occuper.
+
+L’humilité des mains qui maniaient momentanément ces joyaux leur ôtait
+toute leur importance.
+
+Ce qui n’empêcha point Montalais de tressaillir de joie, d’envie et
+de cupidité à la vue de ces belles pierres, plus encore que de ce
+magnifique travail.
+
+Il est évident que, mise en demeure entre la valeur pécuniaire et la
+beauté artistique, Montalais eût sans hésitation préféré les diamants
+aux camées.
+
+Aussi eut-elle grand-peine à les passer à sa compagne La Vallière. La
+Vallière attacha sur les bijoux un regard presque indifférent.
+
+— Oh! que ces bracelets sont riches! que ces bracelets sont
+magnifiques! s’écria Montalais; et tu ne t’extasies pas sur eux,
+Louise? Mais, en vérité, tu n’es donc pas femme?
+
+— Si fait, répondit la jeune fille avec un accent d’adorable
+mélancolie. Mais pourquoi désirer ce qui ne peut nous appartenir?
+
+Le roi, la tête penchée en avant, écoutait ce que la jeune fille allait
+dire.
+
+À peine la vibration de cette voix eut-elle frappé son oreille, qu’il
+se leva tout rayonnant, et, traversant tout le cercle pour aller de sa
+place à La Vallière:
+
+— Mademoiselle, dit-il, vous vous trompez, vous êtes femme, et toute
+femme a droit à des bijoux de femme.
+
+— Oh! Sire, dit La Vallière, Votre Majesté ne veut donc pas croire
+absolument à ma modestie?
+
+— Je crois que vous avez toutes les vertus, mademoiselle, la franchise
+comme les autres; je vous adjure donc de dire franchement ce que vous
+pensez de ces bracelets.
+
+— Qu’ils sont beaux, Sire, et qu’ils ne peuvent être offerts qu’à une
+reine.
+
+— Cela me ravit que votre opinion soit telle, mademoiselle; les
+bracelets sont à vous, et le roi vous prie de les accepter.
+
+Et comme, avec un mouvement qui ressemblait à de l’effroi, La Vallière
+tendait vivement l’écrin au roi, le roi repoussa doucement de sa main
+la main tremblante de La Vallière.
+
+Un silence d’étonnement, plus funèbre qu’un silence de mort, régnait
+dans l’assemblée. Et cependant, on n’avait pas, du côté des reines,
+entendu ce qu’il avait dit, ni compris ce qu’il avait fait.
+
+Une charitable amie se chargea de répandre la nouvelle. Ce fut
+Tonnay-Charente, à qui Madame avait fait signe de s’approcher.
+
+— Ah! mon Dieu! s’écria Tonnay-Charente, est-elle heureuse, cette La
+Vallière! le roi vient de lui donner les bracelets.
+
+Madame se mordit les lèvres avec une telle force, que le sang apparut à
+la surface de la peau.
+
+La jeune reine regarda alternativement La Vallière et Madame et se mit
+à rire.
+
+Anne d’Autriche appuya son menton sur sa belle main blanche, et demeura
+longtemps absorbée par un soupçon qui lui mordait l’esprit et par une
+douleur atroce qui lui mordait le cœur.
+
+De Guiche, en voyant pâlir Madame, en devinant ce qui la faisait pâlir,
+de Guiche quitta précipitamment l’assemblée et disparut. Malicorne put
+alors se glisser jusqu’à Montalais, et, à la faveur du tumulte général
+des conversations:
+
+— Aure, lui dit-il, tu as près de toi notre fortune et notre avenir.
+
+— Oui, répondit celle-ci.
+
+Et elle embrassa tendrement La Vallière, qu’intérieurement elle était
+tentée d’étrangler.
+
+
+
+
+Chapitre CXL — Malaga
+
+
+Pendant tout ce long et violent débat des ambitions de cour contre les
+amours de cœur, un de nos personnages, le moins à négliger peut-être,
+était fort négligé, fort oublié, fort malheureux.
+
+En effet, d’Artagnan, d’Artagnan, car il faut le nommer par son nom
+pour qu’on se rappelle qu’il a existé, d’Artagnan n’avait absolument
+rien à faire dans ce monde brillant et léger. Après avoir suivi le
+roi pendant deux jours à Fontainebleau, et avoir regardé toutes
+les bergerades et tous les travestissements héroï-comiques de son
+souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne suffisait point à
+remplir sa vie.
+
+Accosté à chaque instant par des gens qui lui disaient: «Comment
+trouvez-vous que m’aille cet habit, monsieur d’Artagnan?» il leur
+répondait de sa voix placide et railleuse: «Mais je trouve que
+vous êtes aussi bien habillé que le plus beau singe de la foire
+Saint-Laurent.».
+
+C’était un compliment comme les faisait d’Artagnan quand il n’en
+voulait pas faire d’autre: bon gré mal gré, il fallait donc s’en
+contenter.
+
+Et, quand on lui demandait: «Monsieur d’Artagnan, comment vous
+habillez-vous ce soir?» il répondait: «Je me déshabillerai.»
+
+Ce qui faisait rire même les dames.
+
+Mais, après deux jours passés ainsi, le mousquetaire voyant que rien
+de sérieux ne s’agitait là-dessous, et que le roi avait complètement,
+ou du moins paraissait avoir complètement oublié Paris, Saint-Mandé et
+Belle-Île; que M. Colbert rêvait lampions et feux d’artifice; que les
+dames en avaient pour un mois au moins d’œillades à rendre et à donner;
+D’Artagnan demanda au roi un congé pour affaires de famille.
+
+Au moment où d’Artagnan lui faisait cette demande, le roi se couchait,
+rompu d’avoir dansé.
+
+— Vous voulez me quitter, monsieur d’Artagnan? demanda-t-il d’un air
+étonné.
+
+Louis XIV ne comprenait jamais que l’on se séparât de lui quand on
+pouvait avoir l’insigne honneur de demeurer près de lui.
+
+— Sire, dit d’Artagnan, je vous quitte parce que je ne vous sers à
+rien. Ah! si je pouvais vous tenir le balancier, tandis que vous
+dansez, ce serait autre chose.
+
+— Mais, mon cher monsieur d’Artagnan, répondit gravement le roi, on
+danse sans balancier.
+
+— Ah! tiens, dit le mousquetaire continuant son ironie insensible,
+tiens, je ne savais pas, moi!
+
+— Vous ne m’avez donc pas vu danser? demanda le roi.
+
+— Oui; mais j’ai cru que cela irait toujours de plus fort en plus fort.
+Je me suis trompé: raison de plus pour que je me retire. Sire, je le
+répète, vous n’avez pas besoin de moi; d’ailleurs, si Votre Majesté en
+avait besoin, elle saurait où me trouver.
+
+— C’est bien, dit le roi.
+
+Et il accorda le congé.
+
+Nous ne chercherons donc pas d’Artagnan à Fontainebleau, ce serait
+chose inutile; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le
+retrouverons rue des Lombards, au _Pilon d’Or_, chez notre vénérable
+ami Planchet.
+
+Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fenêtre est
+ouverte, c’est celle d’une chambre de l’entresol.
+
+Un parfum d’épicerie, mêlé au parfum moins exotique, mais plus
+pénétrant, de la fange de la rue monte aux narines du mousquetaire.
+
+D’Artagnan, couché sur une immense chaise à dossier plat, les jambes,
+non pas allongées, mais posées sur un escabeau, forme l’angle le plus
+obtus qui se puisse voir.
+
+L’œil, si fin et si mobile d’habitude, est fixe, presque voilé, et a
+pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que l’on aperçoit
+derrière la déchirure des cheminées; il y a du bleu tout juste ce
+qu’il en faudrait pour mettre une pièce à l’un des sacs de lentilles
+ou de haricots qui forment le principal ameublement de la boutique du
+rez-de-chaussée.
+
+Ainsi étendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale,
+d’Artagnan n’est plus un homme de guerre, d’Artagnan n’est plus un
+officier du palais, c’est un bourgeois croupissant entre le dîner et
+le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves cerveaux
+ossifiés qui n’ont plus de place pour une seule idée, tant la matière
+guette avec férocité aux portes de l’intelligence, et surveille la
+contrebande qui pourrait se faire en introduisant dans le crâne un
+symptôme de pensée.
+
+Nous avons dit qu’il faisait nuit; les boutiques s’allumaient tandis
+que les fenêtres des appartements supérieurs se fermaient; une
+patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit régulier de son
+pas.
+
+D’Artagnan continuait à ne rien entendre et à ne rien regarder que le
+coin bleu de son ciel.
+
+À deux pas de lui, tout à fait dans l’ombre, couché sur un sac de
+maïs, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son menton,
+regardait d’Artagnan penser, rêver ou dormir les yeux ouverts.
+
+L’observation durait déjà depuis fort longtemps.
+
+Planchet commença par faire:
+
+— Hum! hum!
+
+D’Artagnan ne bougea point.
+
+Planchet vit alors qu’il fallait recourir à quelque moyen plus
+efficace: après mûres réflexions, ce qu’il trouva de plus ingénieux
+dans les circonstances présentes, fut de se laisser rouler de son sac
+sur le parquet en murmurant contre lui-même le mot:
+
+— Imbécile!
+
+Mais, quel que fût le bruit produit par la chute de Planchet,
+d’Artagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu bien
+d’autres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce bruit-là.
+
+D’ailleurs, une énorme charrette, chargée de pierres, débouchant de la
+rue Saint-Médéric, absorba dans le bruit de ses roues le bruit de la
+chute de Planchet.
+
+Cependant Planchet crut, en signe d’approbation tacite, le voir
+imperceptiblement sourire au mot imbécile.
+
+Ce qui, l’enhardissant lui fit dire:
+
+— Est-ce que vous dormez, monsieur d’Artagnan?
+
+— Non, Planchet, je ne dors _même_ pas, répondit le mousquetaire.
+
+— J’ai le désespoir, fit Planchet, d’avoir entendu le mot _même_.
+
+— Eh bien! quoi? est-ce que ce mot n’est pas français, monsieur
+Planchet?
+
+— Si fait, monsieur d’Artagnan.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! ce mot m’afflige.
+
+— Développe-moi ton affliction, Planchet, dit d’Artagnan.
+
+— Si vous dites que vous ne dormez même pas, c’est comme si vous disiez
+que vous n’avez même pas la consolation de dormir. Ou mieux, c’est
+comme si vous disiez en d’autres termes: Planchet, je m’ennuie à crever.
+
+— Planchet, tu sais que je ne m’ennuie jamais.
+
+— Excepté aujourd’hui et avant-hier.
+
+— Bah!
+
+— Monsieur d’Artagnan, voilà huit jours que vous êtes revenu de
+Fontainebleau; voilà huit jours que vous n’avez plus ni vos ordres à
+donner, ni votre compagnie à faire manœuvrer. Le bruit des mousquets,
+des tambours et de toute la royauté vous manque; d’ailleurs, moi qui ai
+porté le mousquet, je conçois cela.
+
+— Planchet, répondit d’Artagnan, je t’assure que je ne m’ennuie pas le
+moins du monde.
+
+— Que faites-vous, en ce cas, couché là comme un mort?
+
+— Mon ami Planchet, il y avait au siège de La Rochelle quand j’y
+étais, quand tu y étais, quand nous y étions enfin, il y avait au
+siège de La Rochelle un Arabe qu’on renommait pour sa façon de pointer
+les couleuvrines. C’était un garçon d’esprit, quoiqu’il fût d’une
+singulière couleur, couleur de tes olives. Eh bien! cet Arabe, quand
+il avait mangé ou travaillé, se couchait comme je suis couché en
+ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles magiques dans un
+grand tube à bout d’ambre; et, si quelque chef, venant à passer, lui
+reprochait de toujours dormir, il répondait tranquillement: «Mieux vaut
+être assis que debout, couché qu’assis, mort que couché.»
+
+— C’était un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses sentences, dit
+Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il coupait les têtes des
+protestants avec beaucoup de satisfaction.
+
+— Précisément, et il les embaumait quand elles en valaient la peine.
+
+— Oui, et quand il travaillait à cet embaumement avec toutes ses herbes
+et toutes ses grandes plantes, il avait l’air d’un vannier qui fait des
+corbeilles.
+
+— Oui, Planchet, oui, c’est bien cela.
+
+— Oh! moi aussi, j’ai de la mémoire.
+
+— Je n’en doute pas; mais que dis-tu de son raisonnement?
+
+— Monsieur, je le trouve parfait d’une part, mais stupide de l’autre.
+
+— Devise, Planchet, devise.
+
+— Eh bien! monsieur, en effet, mieux vaut être assis que debout, c’est
+constant surtout lorsqu’on est fatigué. Dans certaines circonstances —
+et Planchet sourit d’un air coquin — mieux vaut être couché qu’assis.
+Mais, quant à la dernière proposition: mieux vaut être mort que couché,
+je déclare que je la trouve absurde; que ma préférence incontestable
+est pour le lit, et que, si vous n’êtes point de mon avis, c’est que,
+comme j’ai l’honneur de vous le dire, vous vous ennuyez à crever.
+
+— Planchet, tu connais M. La Fontaine?
+
+— Le pharmacien du coin de la rue Saint-Médéric?
+
+— Non, le fabuliste.
+
+— Ah! maître corbeau?
+
+— Justement; eh bien! je suis comme son lièvre.
+
+— Il a donc un lièvre aussi?
+
+— Il a toutes sortes d’animaux.
+
+— Eh bien! que fait-il, son lièvre?
+
+— Il songe.
+
+— Ah! ah!
+
+— Planchet, je suis comme le lièvre de M. La Fontaine, je songe.
+
+— Vous songez? fit Planchet inquiet.
+
+— Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser à la
+méditation; tu conviendras de cela, je l’espère.
+
+— Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.
+
+— Pardieu! voilà qui est récréatif, hein?
+
+— Il n’en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur le
+derrière, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous songeriez
+encore plus.
+
+— Ma foi! je ne sais pas, Planchet.
+
+— Encore, fit l’épicier, si vos songeries étaient du genre de celle qui
+vous a conduit à la restauration du roi Charles II.
+
+Et Planchet fit entendre un petit rire qui n’était pas sans
+signification.
+
+— Ah! Planchet, mon ami, dit d’Artagnan, vous devenez ambitieux.
+
+— Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque autre roi à restaurer, monsieur
+d’Artagnan, quelque autre Monck à mettre en boîte?
+
+— Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trônes... moins
+bien peut-être que je ne suis sur cette chaise; mais enfin ils y sont.
+
+Et d’Artagnan poussa un soupir.
+
+— Monsieur d’Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.
+
+— Tu es bien bon, Planchet.
+
+— J’ai un soupçon, Dieu me pardonne.
+
+— Lequel?
+
+— Monsieur d’Artagnan, vous maigrissez.
+
+— Oh! fit d’Artagnan frappant sur son thorax, qui résonna comme une
+cuirasse vide, c’est impossible, Planchet.
+
+— Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c’est que si vous
+maigrissiez chez moi...
+
+— Eh bien!
+
+— Eh bien! je ferais un malheur.
+
+— Allons, bon!
+
+— Oui.
+
+— Que ferais-tu? Voyons.
+
+— Je trouverais celui qui cause votre chagrin.
+
+— Voilà que j’ai un chagrin, maintenant.
+
+— Oui, vous en avez un.
+
+— Non, Planchet, non.
+
+— Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous maigrissez.
+
+— Je maigris, tu es sûr?
+
+— À vue d’œil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma
+rapière, et je m’en vais tout droit couper la gorge à M. d’Herblay.
+
+— Hein! fit d’Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-vous là,
+Planchet? et que fait le nom de M. d’Herblay dans votre épicerie?
+
+— Bon! bon! fâchez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous voulez;
+mais, morbleu! je sais ce que je sais.
+
+D’Artagnan s’était, pendant cette seconde sortie de Planchet, placé
+de manière à ne pas perdre un seul de ses regards, c’est-à-dire qu’il
+s’était assis, les deux mains appuyées sur ses deux genoux, le cou
+tendu vers le digne épicier.
+
+— Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu proférer un
+blasphème de cette force. M. d’Herblay, ton ancien chef, mon ami, un
+homme d’Église, un mousquetaire devenu évêque, tu lèverais l’épée sur
+lui, Planchet?
+
+— Je lèverais l’épée sur mon père quand je vous vois dans ces états-là.
+
+— M. d’Herblay, un gentilhomme!
+
+— Cela m’est bien égal, à moi, qu’il soit gentilhomme. Il vous fait
+rêver noir, voilà ce que je sais. Et, de rêver noir, on maigrit.
+Malaga! Je ne veux pas que M. d’Artagnan sorte de chez moi plus maigre
+qu’il n’y est entré.
+
+— Comment me fait-il rêver noir? Voyons, explique, explique.
+
+— Voilà trois nuits que vous avez le cauchemar.
+
+— Moi?
+
+— Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous répétez: «Aramis!
+sournois d’Aramis!»
+
+— Ah! j’ai dit cela? fit d’Artagnan inquiet.
+
+— Vous l’avez dit, foi de Planchet!
+
+— Et bien, après? Tu sais le proverbe, mon ami. «Tout songe est
+mensonge.»
+
+— Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous êtes
+sorti, vous n’avez pas manqué de me demander au retour: «As-tu vu M.
+d’Herblay?» ou bien encore: «As-tu reçu pour moi des lettres de M.
+d’Herblay?»
+
+— Mais il me semble qu’il est bien naturel que je m’intéresse à ce cher
+ami? dit d’Artagnan.
+
+— D’accord, mais pas au point d’en diminuer.
+
+— Planchet, j’engraisserai, je t’en donne ma parole d’honneur.
+
+— Bien! monsieur, je l’accepte; car je sais que, lorsque vous donnez
+votre parole d’honneur, c’est sacré...
+
+— Je ne rêverai plus d’Aramis.
+
+— Très bien!
+
+— Je ne te demanderai plus s’il y a des lettres de M. d’Herblay.
+
+— Parfaitement.
+
+— Mais tu m’expliqueras une chose.
+
+— Parlez, monsieur.
+
+— Je suis observateur...
+
+— Je le sais bien...
+
+— Et tout à l’heure tu as dit un juron singulier...
+
+— Oui.
+
+— Dont tu n’as pas l’habitude.
+
+— «Malaga!» vous voulez dire?
+
+— Justement.
+
+— C’est mon juron depuis que je suis épicier.
+
+— C’est juste, c’est un nom de raisin sec.
+
+— C’est mon juron de férocité; quand une fois j’ai dit «Malaga!» je ne
+suis plus un homme.
+
+— Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-là.
+
+— C’est juste, monsieur, on me l’a donné.
+
+Et Planchet, en prononçant ces paroles, cligna de l’œil avec un petit
+air de finesse qui appela toute l’attention de d’Artagnan.
+
+— Eh! eh! fit-il.
+
+Planchet répéta:
+
+— Eh! eh!
+
+— Tiens! tiens! monsieur Planchet.
+
+— Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi, je ne
+passe pas ma vie à songer.
+
+— Tu as tort.
+
+— Je veux dire à m’ennuyer, monsieur; nous n’avons qu’un faible temps à
+vivre, pourquoi ne pas en profiter?
+
+— Tu es philosophe épicurien, à ce qu’il paraît, Planchet?
+
+— Pourquoi pas? La main est bonne, on écrit et l’on pèse du sucre et
+des épices; le pied est sûr, on danse ou l’on se promène; l’estomac a
+des dents, on dévore et l’on digère; le cœur n’est pas trop racorni; eh
+bien! monsieur...
+
+— Eh bien! quoi, Planchet?
+
+— Ah! voilà!... fit l’épicier en se frottant les mains.
+
+D’Artagnan croisa une jambe sur l’autre.
+
+— Planchet, mon ami, dit-il, vous m’abrutissez de surprise.
+
+— Pourquoi?
+
+— Parce que vous vous révélez à moi sous un jour absolument nouveau.
+
+Planchet, flatté au dernier point, continua de se frotter les mains à
+s’enlever l’épiderme.
+
+— Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis qu’une bête, vous croyez que je
+serai un imbécile?
+
+— Bien! Planchet, voilà un raisonnement.
+
+— Suivez bien mon idée, monsieur. Je me suis dit, continua Planchet,
+sans plaisir, il n’est pas de bonheur sur la terre.
+
+— Oh! que c’est bien vrai, ce que tu dis là, Planchet! interrompit
+d’Artagnan.
+
+— Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n’est pas chose si commune,
+du moins, des consolations.
+
+— Et tu te consoles?
+
+— Justement.
+
+— Explique-moi ta manière de te consoler.
+
+— Je mets un bouclier pour aller combattre l’ennui. Je règle mon temps
+de patience, et, à la veille juste du jour où je sens que je vais
+m’ennuyer, je m’amuse.
+
+— Ce n’est pas plus difficile que cela?
+
+— Non.
+
+— Et tu as trouvé cela tout seul?
+
+— Tout seul.
+
+— C’est miraculeux.
+
+— Qu’en dites-vous?
+
+— Je dis que ta philosophie n’a pas sa pareille au monde.
+
+— Eh bien! alors, suivez mon exemple.
+
+— C’est tentant.
+
+— Faites comme moi.
+
+— Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les âmes n’ont pas la même
+trempe, et peut-être que, s’il fallait que je m’amusasse comme toi, je
+m’ennuierais horriblement...
+
+— Bah! essayez d’abord.
+
+— Que fais-tu? Voyons.
+
+— Avez-vous remarqué que je m’absente?
+
+— Oui.
+
+— D’une certaine façon?
+
+— Périodiquement.
+
+— C’est cela, ma foi! Vous l’avez remarqué?
+
+— Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu’on se voit à peu près
+tous les jours, quand l’un s’absente, celui-là manque à l’autre? Est-ce
+que je ne te manque pas, à toi, quand je suis en campagne?
+
+— Immensément! c’est-à-dire que je suis comme un corps sans âme.
+
+— Ceci convenu, continuons.
+
+— À quelle époque est-ce que je m’absente?
+
+— Le 15 et le 30 de chaque mois.
+
+— Et je reste dehors?
+
+— Tantôt deux, tantôt trois, tantôt quatre jours.
+
+— Qu’avez-vous cru que j’allais faire?
+
+— Les recettes.
+
+— Et, en revenant, vous m’avez trouvé le visage?...
+
+— Fort satisfait.
+
+— Vous voyez, vous le dites vous-même, toujours satisfait. Et vous avez
+attribué cette satisfaction?...
+
+— À ce que ton commerce allait bien; à ce que les achats de riz, de
+pruneaux, de cassonade, de poires tapées et de mélasse allaient à
+merveille. Tu as toujours été fort pittoresque de caractère, Planchet;
+aussi n’ai-je pas été surpris un instant de te voir opter pour
+l’épicerie, qui est un des commerces les plus variés et les plus doux
+au caractère, en ce qu’on y manie presque toutes choses naturelles et
+parfumées.
+
+— C’est bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la vôtre!
+
+— Comment, j’erre?
+
+— Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours en
+recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-vous pu
+croire une pareille chose? Oh! oh! oh!
+
+Et Planchet se mit à rire de façon à inspirer à d’Artagnan les doutes
+les plus injurieux sur sa propre intelligence.
+
+— J’avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas à ta hauteur.
+
+— Monsieur, c’est vrai.
+
+— Comment, c’est vrai?
+
+— Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais remarquez
+bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.
+
+— Ah! c’est bien heureux!
+
+— Non, vous êtes un homme de génie, vous; et, quand il s’agit de
+guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les rois
+sont bien peu de chose à côté de vous; mais, pour le repos de l’âme,
+les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut se dire, ah!
+monsieur, ne me parlez pas des hommes de génie, ils sont leurs propres
+bourreaux.
+
+— Bon! Planchet, dit d’Artagnan pétillant de curiosité, voilà que tu
+m’intéresses au plus haut point.
+
+— Vous vous ennuyez déjà moins que tout à l’heure, n’est-ce pas?
+
+— Je ne m’ennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je m’amuse
+davantage.
+
+— Allons donc! bon commencement! Je vous guérirai.
+
+— Je ne demande pas mieux.
+
+— Voulez-vous que j’essaie?
+
+— À l’instant.
+
+— Soit! Avez-vous ici des chevaux?
+
+— Oui: dix, vingt, trente.
+
+— Il n’en est pas besoin de tant que cela; deux, voilà tout.
+
+— Ils sont à ta disposition, Planchet.
+
+— Bon! je vous emmène.
+
+— Quand cela?
+
+— Demain.
+
+— Où?
+
+— Ah! vous en demandez trop.
+
+— Cependant tu m’avoueras qu’il est important que je sache où je vais.
+
+— Aimez-vous la campagne?
+
+— Médiocrement, Planchet.
+
+— Alors vous aimez la ville?
+
+— C’est selon.
+
+— Eh bien! je vous mène dans un endroit moitié ville moitié campagne.
+
+— Bon!
+
+— Dans un endroit où vous vous amuserez, j’en suis sûr.
+
+— À merveille!
+
+— Et, miracle, dans un endroit d’où vous revenez pour vous y être
+ennuyé.
+
+— Moi?
+
+— Mortellement!
+
+— C’est donc à Fontainebleau que tu vas?
+
+— À Fontainebleau, juste!
+
+— Tu vas à Fontainebleau, toi?
+
+— J’y vais.
+
+— Et que vas-tu faire à Fontainebleau, Bon Dieu?
+
+Planchet répondit à d’Artagnan par un clignement d’yeux plein de malice.
+
+— Tu as quelque terre par là, scélérat!
+
+— Oh! une misère, une bicoque.
+
+— Je t’y prends.
+
+— Mais c’est gentil, parole d’honneur!
+
+— Je vais à la campagne de Planchet! s’écria d’Artagnan.
+
+— Quand vous voudrez.
+
+— N’avons-nous pas dit demain?
+
+— Demain, soit; et puis, d’ailleurs, demain, c’est le 14, c’est-à-dire
+la veille du jour où j’ai peur de m’ennuyer, ainsi donc, c’est convenu.
+
+— Convenu.
+
+— Vous me prêtez un de vos chevaux?
+
+— Le meilleur.
+
+— Non, je préfère le plus doux; je n’ai jamais été excellent cavalier,
+vous le savez, et, dans l’épicerie, je me suis encore rouillé; et
+puis...
+
+— Et puis quoi?
+
+— Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d’œil, et puis je ne veux
+pas me fatiguer.
+
+— Et pourquoi? se hasarda à demander d’Artagnan.
+
+— Parce que je ne m’amuserais plus, répondit Planchet.
+
+Et là-dessus il se leva de dessus son sac de maïs en s’étirant et en
+faisant craquer tous ses os, les uns après les autres avec une sorte
+d’harmonie.
+
+— Planchet! Planchet! s’écria d’Artagnan, je déclare qu’il n’est point
+sur la terre de sybarite qui puisse vous être comparé. Ah! Planchet,
+on voit bien que nous n’avons pas encore mangé l’un près de l’autre un
+tonneau de sel.
+
+— Et pourquoi cela, monsieur?
+
+— Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d’Artagnan, et que,
+décidément, j’en reviens à croire définitivement ce que j’avais pensé
+un instant le jour où, à Boulogne, tu as étranglé, ou peu s’en faut,
+Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, c’est que tu es un homme de
+ressource.
+
+Planchet se mit à rire d’un rire plein de fatuité, donna le bonsoir au
+mousquetaire, et descendit dans son arrière-boutique, qui lui servait
+de chambre à coucher.
+
+D’Artagnan reprit sa première position sur sa chaise, et son front,
+déridé un instant, devint plus pensif que jamais.
+
+Il avait déjà oublié les folies et les rêves de Planchet.
+
+«Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses pensées, interrompues
+par cet agréable colloque auquel nous venons de faire participer le
+public; oui, tout est là:
+
+«1° savoir ce que Baisemeaux voulait à Aramis;
+
+«2° savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles;
+
+«3° savoir où est Porthos.
+
+«Sous ces trois points gît le mystère.
+
+«Or, continua d’Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien, ayons
+recours à notre pauvre intelligence. On fait ce qu’on peut, mordioux!
+ou malaga! comme dit Planchet.»
+
+
+
+
+Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux
+
+
+D’Artagnan, fidèle à son plan, alla dès le lendemain matin rendre
+visite à M. de Baisemeaux.
+
+C’était jour de propreté à la Bastille: les canons étaient brossés,
+fourbis, les escaliers grattés; les porte-clefs semblaient occupés du
+soin de polir leurs clefs elles-mêmes.
+
+Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs cours,
+sous prétexte qu’ils étaient assez propres.
+
+Le commandant Baisemeaux reçut d’Artagnan d’une façon plus que polie;
+mais il fut avec lui d’une réserve tellement serrée, que toute la
+finesse de d’Artagnan ne lui tira pas une syllabe.
+
+Plus il se retenait dans ses limites, plus la défiance de d’Artagnan
+croissait.
+
+Ce dernier crut même remarquer que le commandant agissait en vertu
+d’une recommandation récente.
+
+Baisemeaux n’avait pas été au Palais-Royal, avec d’Artagnan, l’homme
+froid et impénétrable que celui-ci trouva dans le Baisemeaux de la
+Bastille.
+
+Quand d’Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si pressantes
+d’argent qui avaient amené Baisemeaux à la recherche d’Aramis et le
+rendaient expansif malgré tout ce soir-là, Baisemeaux prétexta des
+ordres à donner dans la prison même, et laissa d’Artagnan se morfondre
+si longtemps à l’attendre, que notre mousquetaire, certain de ne point
+obtenir un mot de plus, partit de la Bastille sans que Baisemeaux fût
+revenu de son inspection.
+
+Mais il avait un soupçon, d’Artagnan, et, une fois le soupçon éveillé,
+l’esprit de d’Artagnan ne dormait plus.
+
+Il était aux hommes ce que le chat est aux quadrupèdes, l’emblème de
+l’inquiétude à la fois et de l’impatience.
+
+Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie qui
+se balance à tout souffle d’air. Un chat qui guette est mort devant son
+poste d’observation, et ni la faim ni la soif ne savent le tirer de sa
+méditation.
+
+D’Artagnan, qui brûlait d’impatience, secoua tout à coup ce sentiment
+comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose qu’on lui cachait
+était précisément celle qu’il importait de savoir.
+
+En conséquence, il réfléchit que Baisemeaux ne manquerait pas de
+faire prévenir Aramis, si Aramis lui avait donné une recommandation
+quelconque. C’est ce qui arriva.
+
+Baisemeaux avait à peine eu le temps matériel de revenir du donjon, que
+d’Artagnan s’était mis en embuscade près de la rue du Petit-Musc, de
+façon à voir tous ceux qui sortiraient de la Bastille.
+
+Après une heure de station à la _Herse-d’Or_, sous l’auvent où l’on
+prenait un peu d’ombre, d’Artagnan vit sortir un soldat de garde.
+
+Or, c’était le meilleur indice qu’il pût désirer. Tout gardien ou
+porte-clefs a ses jours de sortie et même ses heures à la Bastille,
+puisque tous sont astreints à n’avoir ni femme ni logement dans le
+château; ils peuvent donc sortir sans exciter la curiosité.
+
+Mais un soldat caserné est renfermé pour vingt-quatre heures lorsqu’il
+est de garde, on le sait bien, et d’Artagnan le savait mieux que
+personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de service que pour
+un ordre exprès et pressé.
+
+Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement, lentement,
+comme un heureux mortel à qui, au lieu d’une faction devant un insipide
+corps de garde, ou sur un bastion non moins ennuyeux, arrive la bonne
+aubaine d’une liberté jointe à une promenade, ces deux plaisirs
+comptant comme service. Il se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine,
+humant l’air, le soleil, et regardant les femmes.
+
+D’Artagnan le suivit de loin. Il n’avait pas encore fixé ses idées
+là-dessus.
+
+«Il faut tout d’abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce drôle.
+Un homme vu est un homme jugé.»
+
+D’Artagnan doubla le pas, et, ce qui n’était pas bien difficile,
+devança le soldat.
+
+Non seulement il vit sa figure, qui était assez intelligente et
+résolue, mais encore il vit son nez, qui était un peu rouge.
+
+«Le drôle aime l’eau-de-vie», se dit-il.
+
+En même temps qu’il voyait le nez rouge, il voyait dans la ceinture du
+soldat un papier blanc.
+
+«Bon! il a une lettre, ajouta d’Artagnan. Or, un soldat se trouve trop
+joyeux d’être choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il ne vend
+pas le message.»
+
+Comme d’Artagnan se rongeait les poings, le soldat avançait toujours
+dans le faubourg Saint-Antoine.
+
+«Il va certainement à Saint-Mandé, se dit-il, et je ne saurai pas ce
+qu’il y a dans la lettre...»
+
+C’était à en perdre la tête.
+
+«Si j’étais en uniforme, se dit d’Artagnan, je ferais prendre le drôle
+et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me prêterait la main.
+Mais du diable si je dis mon nom pour un fait de ce genre. Le faire
+boire, il se défiera et puis il me grisera... Mordioux! je n’ai plus
+d’esprit, et c’en est fait de moi. Attaquer ce malheureux, le faire
+dégainer, le tuer pour sa lettre. Bon, s’il s’agissait d’une lettre de
+reine à un lord, ou d’une lettre de cardinal à une reine. Mais, mon
+Dieu, quelles piètres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet
+avec M. Colbert! La vie d’un homme pour cela, oh! non, pas même dix
+écus.»
+
+Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et moustaches,
+il aperçut un petit groupe d’archers et un commissaire.
+
+Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se débattait du meilleur
+cœur.
+
+Les archers lui avaient déchiré ses habits, et on le traînait. Il
+demandait qu’on le conduisît avec égards, se prétendant gentilhomme et
+soldat.
+
+Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria:
+
+— Soldat, à moi!
+
+Le soldat marcha du même pas vers celui qui l’interpellait, et la foule
+le suivit.
+
+Une idée vint alors à d’Artagnan.
+
+C’était la première: on verra qu’elle n’était pas mauvaise.
+
+Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu’il venait d’être pris
+dans une maison comme voleur, tandis qu’il n’était qu’un amant, le
+soldat le plaignait et lui donnait des consolations et des conseils
+avec cette gravité que le soldat français met au service de son
+amour-propre et de l’esprit de corps. D’Artagnan se glissa derrière le
+soldat pressé par la foule, et lui tira nettement et promptement le
+papier de la ceinture.
+
+Comme, à ce moment, le gentilhomme déchiré tiraillait ce soldat, comme
+le commissaire tiraillait le gentilhomme, d’Artagnan put opérer sa
+capture sans le moindre inconvénient.
+
+Il se mit à dix pas derrière un pilier de maison, et lut sur l’adresse:
+
+«À M. du Vallon, chez M. Fouquet, à Saint-Mandé.»
+
+— Bon, dit-il.
+
+Et il décacheta sans déchirer, puis il tira le papier plié en quatre,
+qui contenait seulement ces mots:
+
+«Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire à M. d’Herblay qu’il est
+venu à la Bastille et qu’il a questionné.
+
+«Votre dévoué,
+
+«De Baisemeaux.»
+
+— Eh bien! à la bonne heure, s’écria d’Artagnan, voilà qui est
+parfaitement limpide. Porthos en est.
+
+Sûr de ce qu’il voulait savoir:
+
+«Mordioux! pensa le mousquetaire, voilà un pauvre diable de soldat
+à qui cet enragé sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma
+supercherie... S’il rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au fait,
+je n’ai pas besoin de cette lettre; quand l’œuf est avalé, à quoi bon
+les coquilles?»
+
+D’Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu le
+soldat et continuaient d’emmener leur prisonnier.
+
+Celui-ci restait environné de la foule et continuait ses doléances.
+
+D’Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans que
+personne le vit, puis il s’éloigna rapidement. Le soldat reprenait sa
+route vers Saint-Mandé, pensant beaucoup à ce gentilhomme qui avait
+imploré sa protection.
+
+Tout à coup il pensa un peu à sa lettre, et, regardant sa ceinture, il
+la vit dépouillée. Son cri d’effroi fit plaisir à d’Artagnan.
+
+Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse, et
+enfin, derrière lui, à vingt pas, il aperçut la bienheureuse enveloppe.
+Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.
+
+L’enveloppe était bien un peu poudreuse, un peu froissée, mais enfin la
+lettre était retrouvée.
+
+D’Artagnan vit que le cachet brisé occupait beaucoup le soldat. Le
+brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier dans sa
+ceinture.
+
+«Va, dit d’Artagnan, j’ai le temps désormais; précède-moi. Il paraît
+qu’Aramis n’est pas à Paris, puisque Baisemeaux écrit à Porthos. Ce
+cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer avec lui!» dit
+le Gascon.
+
+Et, réglant son pas sur celui du soldat, il se promit d’arriver un
+quart d’heure après lui chez M. Fouquet.
+
+
+
+
+Chapitre CXLII — Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n’a rien
+perdu de sa force
+
+
+D’Artagnan avait, selon son habitude, calculé que chaque heure vaut
+soixante minutes et chaque minute soixante secondes.
+
+Grâce à ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il
+arriva devant la porte du surintendant au moment même où le soldat en
+sortait la ceinture vide.
+
+D’Artagnan se présenta à la porte, qu’un concierge, brodé sur toutes
+les coutures, lui tint entrouverte.
+
+D’Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n’y avait
+pas moyen. Il se nomma.
+
+Malgré cette concession, qui devait lever toute difficulté, d’Artagnan
+le pensait du moins, le concierge hésita; cependant, à ce titre répété
+pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi, le concierge, sans
+livrer tout à fait passage, cessa de le barrer complètement.
+
+D’Artagnan comprit qu’une formidable consigne avait été donnée.
+
+Il se décida donc à mentir, ce qui, d’ailleurs, ne lui coûtait point
+par trop, quand il voyait par-delà le mensonge le salut de l’État, ou
+même purement et simplement son intérêt personnel.
+
+Il ajouta donc, aux déclarations déjà faites par lui, que le soldat
+qui venait d’apporter une lettre à M. du Vallon n’était autre que son
+messager, et que cette lettre avait pour but d’annoncer son arrivée, à
+lui.
+
+Dès lors, nul ne s’opposa plus à l’entrée de d’Artagnan, et d’Artagnan
+entra.
+
+Un valet voulut l’accompagner, mais il répondit qu’il était inutile de
+prendre cette peine à son endroit, attendu qu’il savait parfaitement où
+se tenait M. du Vallon.
+
+Il n’y avait rien à répondre à un homme si complètement instruit.
+
+On laissa faire d’Artagnan.
+
+Perrons, salons, jardins, tout fut passé en revue par le mousquetaire.
+Il marcha un quart d’heure dans cette maison plus que royale, qui
+comptait autant de merveilles que de meubles, autant de serviteurs que
+de colonnes et de portes.
+
+«Décidément, se dit-il, cette maison n’a d’autres limites que les
+limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de s’en
+retourner à Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?»
+
+Enfin, il arriva dans une partie reculée du château, ceinte d’un mur
+de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de plantes
+grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme des fruits.
+
+De distance en distance, sur le mur d’enceinte, s’élevaient des statues
+dans des poses timides ou mystérieuses. C’étaient des vestales cachées
+sous le péplum aux grands plis; des veilleurs agiles enfermés dans
+leurs voiles de marbre et couvant le palais de leurs furtifs regards.
+
+Un Hermès, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes éployées, une
+Nuit tout arrosée de pavots, dominaient les jardins et les bâtiments
+qu’on entrevoyait derrière les arbres; toutes ces statues se
+profilaient en blanc sur les hauts cyprès, qui dardaient leurs cimes
+noires vers le ciel.
+
+Autour de ces cyprès s’étaient enroulés des rosiers séculaires, qui
+attachaient leurs anneaux fleuris à chaque fourche des branches et
+semaient sur les ramures inférieures et sur les statues des pluies de
+fleurs embaumées.
+
+Ces enchantements parurent au mousquetaire l’effort suprême de l’esprit
+humain. Il était dans une disposition d’esprit à poétiser. L’idée que
+Porthos habitait un pareil Eden lui donna de Porthos une idée plus
+haute, tant il est vrai que les esprits les plus élevés ne sont point
+exempts de l’influence de l’entourage.
+
+D’Artagnan trouva la porte; à la porte, une espèce de ressort qu’il
+découvrit et qu’il fit jouer. La porte s’ouvrit.
+
+D’Artagnan entra, referma la porte et pénétra dans un pavillon bâti
+en rotonde, et dans lequel on n’entendait d’autre bruit que celui des
+cascades et des chants d’oiseaux.
+
+À la porte du pavillon, il rencontra un laquais.
+
+— C’est ici, dit sans hésitation d’Artagnan, que demeure M. le baron du
+Vallon, n’est-ce pas.
+
+— Oui, monsieur, répondit le laquais.
+
+— Prévenez-le que M. le chevalier d’Artagnan, capitaine aux
+mousquetaires de Sa Majesté, l’attend.
+
+D’Artagnan fut introduit dans un salon.
+
+D’Artagnan ne demeura pas longtemps dans l’attente: un pas bien connu
+ébranla le parquet de la salle voisine, une porte s’ouvrit ou plutôt
+s’enfonça, et Porthos vint se jeter dans les bras de son ami avec une
+sorte d’embarras qui ne lui allait pas mal.
+
+— Vous ici? s’écria-t-il.
+
+— Et vous? répliqua d’Artagnan. Ah! sournois!
+
+— Oui, dit Porthos en souriant d’un sourire embarrassé, oui, vous me
+trouvez chez M. Fouquet, et cela vous étonne un peu, n’est-ce pas?
+
+— Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet? M.
+Fouquet a bon nombre d’amis, surtout parmi les hommes d’esprit.
+
+Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui.
+
+— Puis, ajouta-t-il, vous m’avez vu à Belle-Île.
+
+— Raison de plus pour que je sois porté à croire que vous êtes des amis
+de M. Fouquet.
+
+— Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain embarras.
+
+— Ah! mon ami, dit d’Artagnan, que vous êtes coupable envers moi!
+
+— Comment cela? s’écria Porthos.
+
+— Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui des
+fortifications de Belle-Île, et vous ne m’en avertissez pas.
+
+Porthos rougit.
+
+— Il y a plus, continua d’Artagnan, vous me voyez là-bas; vous savez
+que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi, jaloux de
+connaître quel est l’homme de mérite qui accomplit une œuvre dont on
+lui fait les plus magnifiques récits, vous ne devinez pas que le roi
+m’a envoyé pour savoir quel était cet homme?
+
+— Comment! le roi vous avait envoyé pour savoir...
+
+— Pardieu! Mais ne parlons plus de cela.
+
+— Corne de bœuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en; ainsi, le roi
+savait que l’on fortifiait Belle-Île?
+
+— Bon! est-ce que le roi ne sait pas tout?
+
+— Mais il ne savait pas qui le fortifiait?
+
+— Non; seulement, il se doutait, d’après ce qu’on lui avait dit des
+travaux, que c’était un illustre homme de guerre.
+
+— Diable! dit Porthos, si j’avais su cela.
+
+— Vous ne vous seriez pas sauvé de Vannes, n’est-ce pas?
+
+— Non. Qu’avez-vous dit quand vous ne m’avez plus trouvé?
+
+— Mon cher, j’ai réfléchi.
+
+— Ah! oui, vous réfléchissez, vous... Et à quoi cela vous a-t-il mené
+de réfléchir?
+
+— À deviner toute la vérité.
+
+— Ah! vous avez deviné?
+
+— Oui.
+
+— Qu’avez-vous deviné? Voyons, dit Porthos en s’accommodant dans un
+fauteuil et prenant des airs de sphinx.
+
+— J’ai deviné, d’abord, que vous fortifiiez Belle-Île.
+
+— Ah! cela n’était pas bien difficile, vous m’avez vu à l’œuvre.
+
+— Attendez donc; mais j’ai deviné encore quelque chose, c’est que vous
+fortifiiez Belle-Île par ordre de M. Fouquet.
+
+— C’est vrai.
+
+— Ce n’est pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne
+m’arrête pas en route.
+
+— Ce cher d’Artagnan!
+
+— J’ai deviné que M. Fouquet voulait garder le secret le plus profond
+sur ces fortifications.
+
+— C’était son intention, en effet, à ce que je crois, dit Porthos.
+
+— Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret?
+
+— Dame! pour que la chose ne fût pas sue, dit Porthos.
+
+— D’abord. Mais ce désir était soumis à l’idée d’une galanterie...
+
+— En effet, dit Porthos, j’ai entendu dire que M. Fouquet était fort
+galant.
+
+— À l’idée d’une galanterie qu’il voulait faire au roi.
+
+— Oh! oh!
+
+— Cela vous étonne?
+
+— Oui.
+
+— Vous ne saviez pas cela?
+
+— Non.
+
+— Eh bien! je le sais, moi.
+
+— Vous êtes donc sorcier.
+
+— Pas le moins du monde.
+
+— Comment le savez-vous, alors?
+
+— Ah! voilà! par un moyen bien simple! j’ai entendu M. Fouquet le dire
+lui-même au roi.
+
+— Lui dire quoi?
+
+— Qu’il avait fait fortifier Belle-Île à son intention, et qu’il lui
+faisait cadeau de Belle-Île.
+
+— Ah! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi?
+
+— En toutes lettres. Il a même ajouté: «Belle-Île a été fortifiée
+par un ingénieur de mes amis, homme de beaucoup de mérite, que je
+demanderai la permission de présenter au roi.» — «Son nom?» a demandé
+le roi. «Le baron du Vallon», a répondu M. Fouquet. «C’est bien, a
+répondu le roi, vous me le présenterez.»
+
+— Le roi a répondu cela?
+
+— Foi de d’Artagnan!
+
+— Oh! oh! fit Porthos. Mais pourquoi ne m’a-t-on pas présenté, alors?
+
+— Ne vous a-t-on point parlé de cette présentation?
+
+— Si fait, mais je l’attends toujours.
+
+— Soyez tranquille, elle viendra.
+
+— Hum! hum! grogna Porthos.
+
+D’Artagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la
+conversation:
+
+— Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me semble?
+demanda-t-il.
+
+— J’ai toujours aimé l’isolement. Je suis mélancolique, répondit
+Porthos avec un soupir.
+
+— Tiens! c’est étrange, fit d’Artagnan, je n’avais pas remarqué cela.
+
+— C’est depuis que je me livre à l’étude, dit Porthos d’un air soucieux.
+
+— Mais les travaux de l’esprit n’ont pas nui à la santé du corps,
+j’espère?
+
+— Oh! nullement.
+
+— Les forces vont toujours bien?
+
+— Trop bien, mon ami, trop bien.
+
+— C’est que j’avais entendu dire que, dans les premiers jours de votre
+arrivée...
+
+— Oui, je ne pouvais plus remuer, n’est-ce pas?
+
+— Comment, fit d’Artagnan avec un sourire, et à propos de quoi ne
+pouviez-vous plus remuer?
+
+Porthos comprit qu’il avait dit une bêtise et voulut se reprendre.
+
+— Oui, je suis venu de Belle-Île ici sur de mauvais chevaux, dit-il, et
+cela m’avait fatigué.
+
+— Cela ne m’étonne plus, que, moi qui venais derrière vous, j’en aie
+trouvé sept ou huit de crevés sur la route.
+
+— Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos.
+
+— De sorte que vous étiez moulu?
+
+— La graisse m’a fondu, et cette fonte m’a rendu malade.
+
+— Ah! pauvre Porthos!... Et Aramis, comment a-t-il été pour vous dans
+tout cela?
+
+— Très bien... Il m’a fait soigner par le propre médecin de M. Fouquet.
+Mais figurez-vous qu’au bout de huit jours je ne respirais plus.
+
+— Comment cela?
+
+— La chambre était trop petite: j’absorbais trop d’air.
+
+— Vraiment?
+
+— À ce que l’on m’a dit, du moins... Et l’on m’a transporté dans un
+autre logement.
+
+— Où vous respiriez, cette fois?
+
+— Plus librement, oui; mais pas d’exercice, rien à faire. Le médecin
+prétendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire, je me
+sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance à un grave accident.
+
+— À quel accident?
+
+— Imaginez-vous, cher ami, que je me révoltai contre les ordonnances
+de cet imbécile de médecin et que je résolus de sortir, que cela lui
+convint ou ne lui convînt pas. En conséquence, j’ordonnai au valet qui
+me servait d’apporter mes habits.
+
+— Vous étiez donc tout nu, mon pauvre Porthos?
+
+— Non pas, j’avais une magnifique robe de chambre, au contraire. Le
+laquais obéit; je me revêtis de mes habits, qui étaient devenus trop
+larges; mais, chose étrange, mes pieds étaient devenus trop larges, eux.
+
+— Oui, j’entends bien.
+
+— Et mes bottes étaient devenues trop étroites.
+
+— Vos pieds étaient restés enflés.
+
+— Tiens! vous avez deviné.
+
+— Parbleu! Et c’est là l’accident dont vous me vouliez entretenir?
+
+— Ah bien! oui! Je ne fis pas la même réflexion que vous. Je me dis:
+«Puisque mes pieds ont entré dix fois dans mes bottes, il n’y a aucune
+raison pour qu’ils n’y entrent pas une onzième.»
+
+— Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire, vous
+manquiez de logique.
+
+— Bref, j’étais donc placé en face d’une cloison; j’essayais de mettre
+ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec le jarret,
+faisant des efforts inouïs, quand, tout à coup, les deux oreilles
+de mes bottes demeurèrent dans mes mains; mon pied partit comme une
+catapulte.
+
+— Catapulte! Comme vous êtes fort sur les fortifications, cher Porthos!
+
+— Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la cloison,
+qu’il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson, j’avais démoli le
+temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de porcelaines, de vases de
+fleurs, de tapisseries, de bâtons de rideaux, c’est inouï.
+
+— Vraiment!
+
+— Sans compter que de l’autre côté de la cloison était une étagère
+chargée de porcelaines.
+
+— Que vous renversâtes?
+
+— Que je lançai à l’autre bout de l’autre chambre.
+
+Porthos se mit à rire.
+
+— En vérité, comme vous dites, c’est inouï!
+
+Et d’Artagnan se mit à rire comme Porthos.
+
+Porthos, aussitôt, se mit à rire plus fort que d’Artagnan.
+
+— Je cassai, dit Porthos d’une voix entrecoupée par cette hilarité
+croissante, pour plus de trois mille francs de porcelaines, oh! oh!
+oh!...
+
+— Bon! dit d’Artagnan.
+
+— J’écrasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh! oh!...
+
+— Excellent!
+
+— Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tête et qui fut
+brisé en mille morceaux, oh! oh! oh!...
+
+— Sur la tête? dit d’Artagnan, qui se tenait les côtes.
+
+— En plein!
+
+— Mais vous eûtes la tête cassée?
+
+— Non, puisque je vous dis, au contraire, que c’est le lustre qui se
+brisa comme verre qu’il était.
+
+— Ah! le lustre était de verre?
+
+— De verre de Venise; une curiosité, mon cher, un morceau qui n’avait
+pas son pareil, une pièce qui pesait deux cents livres.
+
+— Et qui vous tomba sur la tête?
+
+— Sur... la... tête!... Figurez-vous un globe de cristal tout doré,
+tout incrusté en bas, des parfums qui brûlaient en haut, des becs qui
+jetaient de la flamme lorsqu’ils étaient allumés.
+
+— Bien entendu; mais ils ne l’étaient pas?
+
+— Heureusement, j’eusse été incendié.
+
+— Et vous n’avez été qu’aplati?
+
+— Non.
+
+— Comment, non.
+
+— Non, le lustre m’est tombé sur le crâne. Nous avons là, à ce qu’il
+paraît, sur le sommet de la tête, une croûte excessivement solide.
+
+— Qui vous a dit cela, Porthos?
+
+— Le médecin. Une manière de dôme qui supporterait Notre-Dame de Paris.
+
+— Bah!
+
+— Oui, il paraît que nous avons le crâne ainsi fait.
+
+— Parlez pour vous, cher ami; c’est votre crâne à vous qui est fait
+ainsi et non celui des autres.
+
+— C’est possible, dit Porthos avec fatuité; tant il y a que, lors de la
+chute du lustre sur ce dôme que nous avons au sommet de la tête, ce fut
+un bruit pareil à la détonation d’un canon; le cristal fut brisé et je
+tombai tout inondé.
+
+— De sang, pauvre Porthos!
+
+— Non, de parfums qui sentaient comme des crèmes; c’était excellent,
+mais cela sentait trop bon, je fus comme étourdi de cette bonne odeur;
+vous avez éprouvé cela quelquefois, n’est-ce pas, d’Artagnan?
+
+— Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous fûtes
+renversé du choc et abasourdi de l’odeur.
+
+— Mais ce qu’il y a de particulier, et le médecin m’a affirmé, sur son
+honneur, qu’il n’avait jamais rien vu de pareil...
+
+— Vous eûtes au moins une bosse? interrompit d’Artagnan.
+
+— J’en eus cinq.
+
+— Pourquoi cinq?
+
+— Attendez: le lustre avait, à son extrémité inférieure, cinq ornements
+dorés extrêmement aigus.
+
+— Aïe!
+
+— Ces cinq ornements pénétrèrent dans mes cheveux, que je porte fort
+épais, comme vous voyez.
+
+— Heureusement.
+
+— Et s’imprimèrent dans ma peau. Mais, voyez la singularité, ces
+choses-là n’arrivent qu’à moi! Au lieu de faire des creux, ils firent
+des bosses. Le médecin n’a jamais pu m’expliquer cela d’une manière
+satisfaisante.
+
+— Eh bien! je vais vous l’expliquer, moi.
+
+— Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce qui
+était chez lui le signe de l’attention portée au plus haut degré.
+
+— Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau à de hautes études,
+à des calculs importants, la tête a profité; de sorte que vous avez
+maintenant une tête trop pleine de science.
+
+— Vous croyez?
+
+— J’en suis sûr. Il en résulte qu’au lieu de rien laisser pénétrer
+d’étranger dans l’intérieur de la tête, votre boîte osseuse, qui est
+déjà trop pleine, profite des ouvertures qui s’y font pour laisser
+échapper ce trop-plein.
+
+— Ah! fit Porthos, à qui cette explication paraissait plus claire que
+celle du médecin.
+
+— Les cinq protubérances causées par les cinq ornements du lustre
+furent certainement des amas scientifiques, amenés extérieurement par
+la force des choses.
+
+— En effet, dit Porthos, et la preuve, c’est que cela me faisait plus
+de mal dehors que dedans. Je vous avouerai même que, quand je mettais
+mon chapeau sur ma tête, en l’enfonçant du poing avec cette énergie
+gracieuse que nous possédons, nous autres gentilshommes d’épée,
+eh bien! si mon coup de poing n’était pas parfaitement mesuré, je
+ressentais des douleurs extrêmes.
+
+— Porthos, je vous crois.
+
+— Aussi, mon bon ami, dit le géant, M. Fouquet se décida-t-il, voyant
+le peu de solidité de la maison, à me donner un autre logis. On me mit
+en conséquence ici.
+
+— C’est le parc réservé, n’est-ce pas?
+
+— Oui.
+
+— Celui des rendez-vous? celui qui est si célèbre dans les histoires
+mystérieuses du surintendant?
+
+— Je ne sais pas: je n’y ai eu ni rendez-vous ni histoires
+mystérieuses; mais on m’autorise à y exercer mes muscles, et je profite
+de la permission en déracinant des arbres.
+
+— Pour quoi faire?
+
+— Pour m’entretenir la main, et puis pour y prendre des nids d’oiseaux:
+je trouve cela plus commode que de monter dessus.
+
+— Vous êtes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.
+
+— Oui, j’aime les petits œufs; je les aime infiniment plus que les
+gros. Vous n’avez point idée comme c’est délicat, une omelette de
+quatre ou cinq cents œufs de verdier, de pinson, de sansonnet, de merle
+et de grive.
+
+— Mais cinq cents œufs, c’est monstrueux!
+
+— Cela tient dans un saladier, dit Porthos.
+
+D’Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s’il le voyait pour la
+première fois.
+
+Quant à Porthos, il s’épanouit joyeusement sous le regard de son ami.
+
+Ils demeurèrent quelques instants ainsi, d’Artagnan regardant, Porthos
+s’épanouissant.
+
+D’Artagnan cherchait évidemment à donner un nouveau tour à la
+conversation.
+
+— Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il enfin, sans
+doute lorsqu’il eut trouvé ce qu’il cherchait.
+
+— Pas toujours.
+
+— Je conçois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que ferez
+vous?
+
+— Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma dernière
+bosse ait disparu pour me présenter au roi, qui ne peut pas souffrir
+les bosses, à ce qu’on m’a dit.
+
+— Aramis est donc toujours à Paris?
+
+— Non.
+
+— Et où est-il?
+
+— À Fontainebleau.
+
+— Seul?
+
+— Avec M. Fouquet.
+
+— Très bien. Mais savez-vous une chose?
+
+— Non. Dites-la-moi et je la saurai.
+
+— C’est que je crois qu’Aramis vous oublie.
+
+— Vous croyez?
+
+— Là-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait sauter les
+vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu’il y a ballet tous les soirs,
+là-bas?
+
+— Diable! diable!
+
+— Je vous déclare donc que votre cher Aramis vous oublie.
+
+— Cela se pourrait bien, et je l’ai pensé parfois.
+
+— À moins qu’il ne vous trahisse, le sournois!
+
+— Oh!
+
+— Vous le savez, c’est un fin renard, qu’Aramis.
+
+— Oui, mais me trahir...
+
+— Écoutez; d’abord, il vous séquestre.
+
+— Comment, il me séquestre! Je suis séquestré, moi?
+
+— Pardieu!
+
+— Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?
+
+— Rien de plus facile. Sortez-vous?
+
+— Jamais.
+
+— Montez-vous à cheval?
+
+— Jamais.
+
+— Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu’à vous?
+
+— Jamais.
+
+— Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter à cheval, ne
+jamais voir ses amis, cela s’appelle être séquestré.
+
+— Et pourquoi Aramis me séquestrerait-il? demanda Porthos.
+
+— Voyons, dit d’Artagnan, soyez franc, Porthos.
+
+— Comme l’or.
+
+— C’est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-Île,
+n’est-ce pas?
+
+Porthos rougit.
+
+— Oui, dit-il, mais voilà tout ce qu’il a fait.
+
+— Justement, et mon avis est que ce n’est pas une très grande affaire.
+
+— C’est le mien aussi.
+
+— Bien; je suis enchanté que nous soyons du même avis.
+
+— Il n’est même jamais venu à Belle-Île, dit Porthos.
+
+— Vous voyez bien.
+
+— C’est moi qui allais à Vannes, comme vous avez pu le voir.
+
+— Dites comme je l’ai vu. Eh bien! voilà justement l’affaire, mon
+cher Porthos, Aramis, qui n’a fait que les plans, voudrait passer
+pour l’ingénieur; tandis que, vous qui avez bâti pierre à pierre la
+muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous reléguer au
+rang de constructeur.
+
+— De constructeur, c’est-à-dire de maçon?
+
+— De maçon, c’est cela.
+
+— De gâcheur de mortier?
+
+— Justement.
+
+— De manœuvre?
+
+— Vous y êtes.
+
+— Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans, à ce
+qu’il paraît?
+
+— Ce n’est pas le tout: il vous en croit cinquante.
+
+— J’aurais bien voulu le voir à la besogne.
+
+— Oui.
+
+— Un gaillard qui a la goutte.
+
+— Oui.
+
+— La gravelle.
+
+— Oui.
+
+— À qui il manque trois dents.
+
+— Quatre.
+
+— Tandis que moi, regardez!
+
+Et Porthos, écartant ses grosses lèvres, exhiba deux rangées de dents
+un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi dures et
+aussi saines que l’ivoire.
+
+— Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d’Artagnan, combien le roi
+tient aux dents. Les vôtres me décident; je vous présenterai au roi.
+
+— Vous?
+
+— Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour qu’Aramis?
+
+— Oh! non.
+
+— Croyez-vous que j’aie la moindre prétention sur les fortifications de
+Belle-Île?
+
+— Oh! certes non.
+
+— C’est donc votre intérêt seul qui peut me faire agir.
+
+— Je n’en doute pas.
+
+— Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, c’est que,
+lorsqu’il y a quelque chose de désagréable à lui dire, c’est moi qui
+m’en charge.
+
+— Mais, cher ami, si vous me présentez...
+
+— Après?
+
+— Aramis se fâchera.
+
+— Contre moi?
+
+— Non, contre moi.
+
+— Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous présente, puisque
+vous deviez être présenté, c’est la même chose.
+
+— On devait me faire faire des habits.
+
+— Les vôtres sont splendides.
+
+— Oh! ceux que j’avais commandés étaient bien plus beaux.
+
+— Prenez garde, le roi aime la simplicité.
+
+— Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir parti?
+
+— Êtes-vous donc prisonnier sur parole?
+
+— Non, pas tout à fait. Mais je lui avais promis de ne pas m’éloigner
+sans le prévenir.
+
+— Attendez, nous allons revenir à cela. Avez-vous quelque chose à faire
+ici?
+
+— Moi? Rien de bien important, du moins.
+
+— À moins cependant que vous ne soyez l’intermédiaire d’Aramis pour
+quelque chose de grave.
+
+— Ma foi, non.
+
+— Ce que je vous en dis, vous comprenez, c’est par intérêt pour vous.
+Je suppose, par exemple, que vous êtes chargé d’envoyer à Aramis des
+messages, des lettres.
+
+— Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.
+
+— Où cela?
+
+— À Fontainebleau.
+
+— Et avez-vous de ces lettres?
+
+— Mais...
+
+— Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?
+
+— Je viens justement d’en recevoir une.
+
+— Intéressante?
+
+— Je le suppose.
+
+— Vous ne les lisez donc pas?
+
+— Je ne suis pas curieux.
+
+Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos n’avait pas
+lue, mais que d’Artagnan avait lue, lui.
+
+— Savez-vous ce qu’il faut faire? dit d’Artagnan.
+
+— Parbleu! ce que je fais toujours, l’envoyer.
+
+— Non pas.
+
+— Comment cela, la garder?
+
+— Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre était
+importante.
+
+— Très importante.
+
+— Eh bien! il faut la porter vous-même à Fontainebleau.
+
+— À Aramis.
+
+— Oui.
+
+— C’est juste.
+
+— Et puisque le roi y est...
+
+— Vous profiterez de cela?...
+
+— Je profiterai de cela pour vous présenter au roi.
+
+— Ah! corne de bœuf! d’Artagnan, il n’y a en vérité que vous pour
+trouver des expédients.
+
+— Donc, au lieu d’envoyer à notre ami des messages plus ou moins
+fidèles, c’est nous-mêmes qui lui portons la lettre.
+
+— Je n’y avais même pas songé, c’est bien simple cependant.
+
+— C’est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous partions
+tout de suite.
+
+— En effet, dit Porthos, plus tôt nous partirons, moins la lettre
+d’Aramis éprouvera de retard.
+
+— Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la logique
+seconde l’imagination.
+
+— Vous trouvez? dit Porthos.
+
+— C’est le résultat des études solides, répondit d’Artagnan. Allons,
+venez.
+
+— Mais, dit Porthos, ma promesse à M. Fouquet?
+
+— Laquelle?
+
+— De ne point quitter Saint-Mandé sans le prévenir?
+
+— Ah! mon cher Porthos, dit d’Artagnan, que vous êtes jeune!
+
+— Comment cela!
+
+— Vous arrivez à Fontainebleau, n’est-ce pas?
+
+— Oui.
+
+— Vous y trouverez M. Fouquet?
+
+— Oui.
+
+— Chez le roi probablement?
+
+— Chez le roi, répéta majestueusement Porthos.
+
+— Et vous l’abordez en lui disant: «Monsieur Fouquet, j’ai l’honneur de
+vous prévenir que je viens de quitter Saint-Mandé.»
+
+— Et, dit Porthos avec la même majesté, me voyant à Fontainebleau chez
+le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens.
+
+— Mon cher Porthos, j’ouvrais la bouche pour vous le dire; vous me
+devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous êtes! l’âge
+n’a pas mordu sur vous.
+
+— Pas trop.
+
+— Alors tout est dit.
+
+— Je crois que oui.
+
+— Vous n’avez plus de scrupules?
+
+— Je crois que non.
+
+— Alors je vous emmène.
+
+— Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.
+
+— Vous avez des chevaux ici?
+
+— J’en ai cinq.
+
+— Que vous avez fait venir de Pierrefonds?
+
+— Que M. Fouquet m’a donnés.
+
+— Mon cher Porthos, nous n’avons pas besoin de cinq chevaux pour deux;
+d’ailleurs, j’en ai déjà trois à Paris, cela ferait huit; ce serait
+trop.
+
+— Ce ne serait pas trop si j’avais mes gens ici; mais, hélas! je ne les
+ai pas.
+
+— Vous regrettez vos gens?
+
+— Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.
+
+— Excellent cœur! dit d’Artagnan; mais, croyez-moi, laissez vos chevaux
+ici comme vous avez laissé Mousqueton là-bas.
+
+— Pourquoi cela?
+
+— Parce que, plus tard...
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! plus tard, peut-être sera-t-il bien que M. Fouquet ne vous
+ait rien donné du tout.
+
+— Je ne comprends pas, dit Porthos.
+
+— Il est inutile que vous compreniez.
+
+— Cependant...
+
+— Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.
+
+— C’est de la politique, je parie.
+
+— Et de la plus subtile.
+
+Porthos baissa la tête sur ce mot de politique; puis, après un moment
+de rêverie, il ajouta:
+
+— Je vous avouerai, d’Artagnan, que je ne suis pas politique.
+
+— Je le sais, pardieu! bien.
+
+— Oh! nul ne sait cela; vous me l’avez dit vous-même, vous, le brave
+des braves.
+
+— Que vous ai-je dit, Porthos?
+
+— Que l’on avait ses jours. Vous me l’avez dit et je l’ai éprouvé. Il
+y a des jours où l’on éprouve moins de plaisir que dans d’autres à
+recevoir des coups d’épée.
+
+— C’est ma pensée.
+
+— C’est la mienne aussi, quoique je ne croie guère aux coups qui tuent.
+
+— Diable! vous avez tué, cependant?
+
+— Oui, mais je n’ai jamais été tué.
+
+— La raison est bonne.
+
+— Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d’une épée ou de la
+balle d’un fusil.
+
+— Alors, vous n’avez peur de rien?... Ah! de l’eau, peut-être?
+
+— Non, je nage comme une loutre.
+
+— De la fièvre quartaine?
+
+— Je ne l’ai jamais eue, et ne crois point l’avoir jamais; mais je vous
+avouerai une chose...
+
+Et Porthos baissa la voix.
+
+— Laquelle? demanda d’Artagnan en se mettant au diapason de Porthos.
+
+— Je vous avouerai, répéta Porthos, que j’ai une horrible peur de la
+politique.
+
+— Ah! bah! s’écria d’Artagnan.
+
+— Tout beau! dit Porthos d’une voix de stentor. J’ai vu Son Éminence
+M. le cardinal de Richelieu et Son Éminence M. le cardinal de Mazarin;
+l’un avait une politique rouge, l’autre une politique noire. Je n’ai
+jamais été beaucoup plus content de l’une que de l’autre: la première a
+fait couper le cou à M. de Marcillac, à M. de Thou, à M. de Cinq-Mars,
+à M. de Chalais, à M. de Boutteville, à M. de Montmorency; la seconde a
+fait écharper une foule de frondeurs, dont nous étions, mon cher.
+
+— Dont, au contraire, nous n’étions pas, dit d’Artagnan.
+
+— Oh! si fait; car si je dégainais pour le cardinal moi, je frappais
+pour le roi.
+
+— Cher Porthos!
+
+— J’achève. Ma peur de la politique est donc telle, que, s’il y a de la
+politique là-dessous, j’aime mieux retourner à Pierrefonds.
+
+— Vous auriez raison, si cela était; mais avec moi, cher Porthos,
+jamais de politique, c’est net. Vous avez travaillé à fortifier
+Belle-Île; le roi a voulu savoir le nom de l’habile ingénieur qui avait
+fait les travaux; vous êtes timide comme tous les hommes d’un vrai
+mérite; peut-être Aramis veut-il vous mettre sous le boisseau. Moi, je
+vous prends; moi, je vous déclare; moi, je vous produis; le roi vous
+récompense et voilà toute ma politique.
+
+— C’est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main à d’Artagnan.
+
+Mais d’Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu’une fois
+emprisonnée entre les cinq doigts du baron, une main ordinaire n’en
+sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas la main, mais le
+poing à son ami. Porthos ne s’en aperçut même pas. Après quoi ils
+sortirent tous deux de Saint-Mandé.
+
+Les gardiens chuchotèrent bien un peu et se dirent à l’oreille quelques
+paroles que d’Artagnan comprit, mais qu’il se garda bien de faire
+comprendre à Porthos.
+
+«Notre ami, dit-il, était bel et bien prisonnier d’Aramis. Voyons ce
+qu’il va résulter de la mise en liberté de ce conspirateur.»
+
+
+
+
+Chapitre CXLIII — Le rat et le fromage
+
+
+D’Artagnan et Porthos revinrent à pied comme d’Artagnan était venu.
+
+Lorsque d’Artagnan, entrant le premier dans la boutique du _Pilon
+d’Or_, eut annoncé à Planchet que M. du Vallon serait un des voyageurs
+privilégiés; lorsque Porthos, en entrant dans la boutique, eu fait
+cliqueter avec son plumet les chandelles de bois suspendues à l’auvent,
+quelque chose comme un pressentiment douloureux troubla la joie que
+Planchet se promettait pour le lendemain.
+
+Mais c’était un cœur d’or que notre épicier, relique précieuse du bon
+temps, qui est toujours et a toujours été pour ceux qui vieillissent le
+temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont jeunes la vieillesse de
+leurs ancêtres.
+
+Planchet, malgré ce frémissement intérieur aussitôt réprimé que
+ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre cordialité.
+
+Porthos, un peu roide d’abord, à cause de la distance sociale qui
+existait à cette époque entre un baron et un épicier, Porthos finit
+par s’humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir et de
+prévenances.
+
+Il fut surtout sensible à la liberté qui lui fut donnée ou plutôt
+offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits secs
+et confits, dans les sacs d’amandes et de noisettes, dans les tiroirs
+pleins de sucrerie.
+
+Aussi, malgré les invitations que lui fit Planchet de monter à
+l’entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soirée
+qu’il avait à passer chez Planchet, la boutique, où ses doigts
+rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.
+
+Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes de
+la Touraine, devinrent pour Porthos l’objet d’une distraction qu’il
+savoura pendant cinq heures sans interruption.
+
+Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux, dont
+les débris jonchaient le plancher et criaient sous les semelles de
+ceux qui allaient et venaient; Porthos égrenait dans ses lèvres, d’un
+seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux violettes couleurs,
+dont une demi-livre passait ainsi d’un seul coup de sa bouche dans son
+estomac.
+
+Dans un coin du magasin, les garçons, tapis avec épouvante, s’entre
+regardaient sans oser se parler.
+
+Ils ignoraient Porthos, ils ne l’avaient jamais vu. La race de ces
+Titans qui avaient porté les dernières cuirasses d’Hugues Capet, de
+Philippe-Auguste et de François Ier commençait à disparaître. Ils se
+demandaient donc mentalement si ce n’était point là l’ogre des contes
+de fées, qui allait faire disparaître dans son insatiable estomac
+le magasin tout entier de Planchet, et cela sans opérer le moindre
+déménagement des tonnes et des caisses.
+
+Croquant, mâchant, cassant, grignotant, suçant et avalant, Porthos
+disait de temps en temps à l’épicier:
+
+— Vous avez là un joli commerce, ami Planchet.
+
+— Il n’en aura bientôt plus si cela continue, grommela le premier
+garçon, qui avait parole de Planchet pour lui succéder.
+
+Et, dans son désespoir, il s’approcha de Porthos, qui tenait toute la
+place du passage qui conduisait de l’arrière-boutique à la boutique. Il
+espérait que Porthos se lèverait, et que ce mouvement le distrairait de
+ses idées dévorantes.
+
+— Que désirez-vous, mon ami? demanda Porthos d’un air affable.
+
+— Je désirerais passer, monsieur, si cela ne vous gênait pas trop.
+
+— C’est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gêne pas du tout.
+
+Et en même temps il prit le garçon par la ceinture, l’enleva de terre,
+et le posa doucement de l’autre côté.
+
+Le tout en souriant toujours avec le même air affable.
+
+Les jambes manquèrent au garçon épouvanté au moment où Porthos le
+posait à terre, si bien qu’il tomba le derrière sur des lièges.
+
+Cependant, voyant la douceur de ce géant, il se hasarda de nouveau.
+
+— Ah! monsieur, dit-il, prenez garde.
+
+— À quoi, mon ami? demanda Porthos.
+
+— Vous allez vous mettre le feu dans le corps.
+
+— Comment cela, mon bon ami? fit Porthos.
+
+— Ce sont tous aliments qui échauffent, monsieur.
+
+— Lesquels?
+
+— Les raisins, les noisettes, les amandes.
+
+— Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins échauffent...
+
+— C’est incontestable, monsieur.
+
+— Le miel rafraîchit.
+
+Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans lequel
+plongeait la spatule à l’aide de laquelle on le sert aux pratiques,
+Porthos en avala une bonne demi-livre.
+
+— Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l’eau maintenant.
+
+— Dans un seau, monsieur? demanda naïvement le garçon.
+
+— Non, dans une carafe; une carafe suffira, répondit Porthos avec
+bonhomie.
+
+Et, portant la carafe à sa bouche, comme un sonneur fait de sa trompe,
+il vida la carafe d’un seul coup.
+
+Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent aux
+fibres de la propriété et de l’amour-propre.
+
+Cependant, hôte digne de l’hospitalité antique, il feignait de causer
+très attentivement avec d’Artagnan, et lui répétait sans cesse:
+
+— Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur!
+
+— À quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; j’ai
+appétit.
+
+Le premier garçon joignit les mains.
+
+Les deux autres se coulèrent sous les comptoirs, craignant que Porthos
+ne sentît la chair fraîche.
+
+— Nous prendrons seulement ici un léger goûter, dit d’Artagnan, et, une
+fois à la campagne de Planchet, nous souperons.
+
+— Ah! c’est à votre campagne que nous allons Planchet? dit Porthos.
+Tant mieux.
+
+— Vous me comblez, monsieur le baron.
+
+_Monsieur le baron_ fit grand effet sur les garçons, qui virent un
+homme de la plus haute qualité dans un appétit de cette espèce.
+
+D’ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n’avaient entendu dire
+qu’un ogre eût été appelé _monsieur le baron_.
+
+— Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment
+Porthos.
+
+Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits anisés dans la vaste
+poche de son pourpoint.
+
+— Ma boutique est sauvée, s’écria Planchet.
+
+— Oui, comme le fromage, dit le premier garçon.
+
+— Quel fromage?
+
+— Ce fromage de Hollande dans lequel était entré un rat et dont nous ne
+trouvâmes plus que la croûte.
+
+Planchet regarda sa boutique, et, à la vue de ce qui avait échappé à la
+dent de Porthos, il trouva la comparaison exagérée.
+
+Le premier garçon s’aperçut de ce qui se passait dans l’esprit de son
+maître.
+
+— Gare au retour! lui dit-il.
+
+— Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant l’entresol, où
+l’on venait d’annoncer que la collation était servie.
+
+«Hélas!» pensa l’épicier en adressant à d’Artagnan un regard plein de
+prières, que celui-ci comprit à moitié.
+
+Après la collation, on se mit en route.
+
+Il était tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers six
+heures, arrivèrent sur le pavé de Fontainebleau.
+
+La route s’était faite gaiement. Porthos prenait goût à la société de
+Planchet, parce que celui-ci lui témoignait beaucoup de respect et
+l’entretenait avec amour de ses prés, de ses bois et de ses garennes.
+
+Porthos avait les goûts et l’orgueil du propriétaire.
+
+D’Artagnan, lorsqu’il eut vu aux prises les deux compagnons, prit les
+bas-côtés de la route, et, laissant la bride flotter sur le cou de sa
+monture, il s’isola du monde entier comme de Porthos et de Planchet.
+
+La lune glissait doucement à travers le feuillage bleuâtre de la
+forêt. Les senteurs de la plaine montaient, embaumées, aux narines des
+chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.
+
+Porthos et Planchet se mirent à parler foins.
+
+Planchet avoua à Porthos que, dans l’âge mûr de sa vie, il avait, en
+effet, négligé l’agriculture pour le commerce, mais que son enfance
+s’était écoulée en Picardie, dans les belles luzernes qui lui montaient
+jusqu’aux genoux et sous les pommiers verts aux pommes rouges; aussi
+s’était-il juré, aussitôt sa fortune faite, de retourner à la nature,
+et de finir ses jours comme il les avait commencés, le plus près
+possible de la terre, où tous les hommes s’en vont.
+
+— Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre
+retraite est proche?
+
+— Comment cela?
+
+— Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.
+
+— Mais oui, répondit Planchet, on boulotte.
+
+— Voyons, combien ambitionnez-vous et à quel chiffre comptez-vous vous
+retirer?
+
+— Monsieur, dit Planchet sans répondre à la question, si intéressante
+qu’elle fût, monsieur, une chose me fait beaucoup de peine.
+
+— Quelle chose? demanda Porthos en regardant derrière lui comme pour
+chercher cette chose qui inquiétait Planchet et l’en délivrer.
+
+— Autrefois, dit l’épicier, vous m’appeliez Planchet tout court et vous
+m’eussiez dit: «Combien ambitionnes-tu, Planchet, et à quel chiffre
+comptes-tu te retirer?»
+
+— Certainement, certainement, autrefois j’eusse dit cela, répliqua
+l’honnête Porthos avec un embarras plein de délicatesse; mais
+autrefois...
+
+— Autrefois, j’étais le laquais de M. d’Artagnan, n’est-ce pas cela que
+vous voulez dire?
+
+— Oui.
+
+— Eh bien! si je ne suis plus tout à fait son laquais, je suis encore
+son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-là...
+
+— Eh bien! Planchet?
+
+— Depuis ce temps-là, j’ai eu l’honneur d’être son associé.
+
+— Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d’Artagnan s’est mis dans l’épicerie?
+
+— Non, non, dit d’Artagnan, que ces paroles tirèrent de sa rêverie et
+qui mit son esprit à la conversation avec l’habileté et la rapidité qui
+distinguaient chaque opération de son esprit et de son corps. Ce n’est
+pas d’Artagnan qui s’est mis dans l’épicerie, c’est Planchet qui s’est
+mis dans la politique. Voilà!
+
+— Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction à la fois, nous avons
+fait ensemble une petite opération qui m’a rapporté, à moi, cent mille
+livres, à M. d’Artagnan deux cent mille.
+
+— Oh! oh! fit Porthos avec admiration.
+
+— En sorte, monsieur le baron, continua l’épicier, que je vous prie
+de nouveau de m’appeler Planchet comme par le passé et de me tutoyer
+toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me procurera.
+
+— Je le veux, s’il en est ainsi, mon cher Planchet, répliqua Porthos.
+
+Et, comme il se trouvait près de Planchet, il leva la main pour lui
+frapper sur l’épaule en signe de cordiale amitié.
+
+Mais un mouvement providentiel du cheval dérangea le geste du cavalier,
+de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de Planchet.
+
+L’animal plia les reins.
+
+D’Artagnan se mit à rire et à penser tout haut.
+
+— Prends garde, Planchet; car, si Porthos t’aime trop, il te caressera,
+et, s’il te caresse, il t’aplatira: Porthos est toujours très fort,
+vois-tu.
+
+— Oh! dit Planchet, Mousqueton n’en est pas mort, et cependant M. le
+baron l’aime bien.
+
+— Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanément cabrer
+les trois chevaux, et je disais encore ce matin à d’Artagnan combien je
+le regrettais: mais, dis-moi, Planchet?
+
+— Merci, monsieur le baron, merci.
+
+— Brave garçon, va! Combien as-tu d’arpents de parc, toi?
+
+— De parc?
+
+— Oui. Nous compterons les prés ensuite, puis les bois après.
+
+— Où cela, monsieur.
+
+— À ton château.
+
+— Mais, monsieur le baron, je n’ai ni château, ni parc, ni prés, ni
+bois.
+
+— Qu’as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une
+campagne, alors?
+
+— Je n’ai point dit une campagne, monsieur le baron, répliqua Planchet
+un peu humilié, mais un simple pied à terre.
+
+— Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te réserves.
+
+— Non, monsieur le baron, je dis la bonne vérité: j’ai deux chambres
+d’amis, voilà tout.
+
+— Mais alors, dans quoi se promènent-ils, tes amis?
+
+— D’abord, dans la forêt du roi, qui est fort belle.
+
+— Le fait est que la forêt est belle, dit Porthos, presque aussi belle
+que ma forêt du Berri.
+
+Planchet ouvrit de grands yeux.
+
+— Vous avez une forêt dans le genre de la forêt de Fontainebleau,
+monsieur le baron? balbutia-t-il.
+
+— Oui, j’en ai même deux; mais celle du Berri est ma favorite.
+
+— Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.
+
+— Mais, d’abord, parce que je n’en connais pas la fin; et, ensuite,
+parce qu’elle est pleine de braconniers.
+
+— Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre cette
+forêt si agréable?
+
+— En ce qu’ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce qui,
+en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la guerre.
+
+On en était à ce moment de la conversation, lorsque Planchet, levant le
+nez, aperçut les premières maisons de Fontainebleau qui se dessinaient
+en vigueur sur le ciel, tandis qu’au-dessus de la masse compacte et
+informe s’élançaient les toits aigus du château, dont les ardoises
+reluisaient à la lune comme les écailles d’un immense poisson.
+
+— Messieurs, dit Planchet, j’ai l’honneur de vous annoncer que nous
+sommes arrivés à Fontainebleau.
+
+
+
+
+Chapitre CXLIV — La campagne de Planchet
+
+
+Les cavaliers levèrent la tête et virent que l’honnête Planchet disait
+l’exacte vérité.
+
+Dix minutes après, ils étaient dans la rue de Lyon, de l’autre côté de
+l’Auberge du _Beau-Paon_.
+
+Une grande haie de sureaux touffus, d’aubépines et de houblons formait
+une clôture impénétrable et noire, derrière laquelle s’élevait une
+maison blanche à large toit de tuiles.
+
+Deux fenêtres de cette maison donnaient sur la rue.
+
+Toutes deux étaient sombres.
+
+Entre les deux, une petite porte surmontée d’un auvent soutenu par des
+pilastres y donnait entrée.
+
+On arrivait à cette porte par un seuil élevé.
+
+Planchet mit pied à terre comme s’il allait frapper à cette porte;
+puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha environ
+trente pas encore.
+
+Ses deux compagnons le suivirent.
+
+Alors il arriva devant une porte charretière à claire-voie située
+trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule clôture de
+cette porte, il poussa l’un des battants.
+
+Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une
+petite cour entourée de fumier, dont la bonne odeur décelait une étable
+toute voisine.
+
+— Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant à son tour pied à
+terre, et je me croirais, en vérité dans mes vacheries de Pierrefonds.
+
+— Je n’ai qu’une vache, se hâta de dire modestement Planchet.
+
+— Et moi, j’en ai trente, dit Porthos, ou plutôt je ne sais pas le
+nombre de mes vaches.
+
+Les deux cavaliers étaient entrés, Planchet referma la porte derrière
+eux.
+
+Pendant ce temps, d’Artagnan, qui avait mis pied à terre avec sa
+légèreté habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un Parisien
+qui voit de la verdure, il arrachait un brin de chèvrefeuille d’une
+main, une églantine de l’autre.
+
+Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des
+perches et mangeait ou plutôt broutait cosses et fruits.
+
+Planchet s’occupa aussitôt de réveiller, dans ses appentis, une manière
+de paysan, vieux et cassé, qui couchait sur des mousses couvertes d’une
+souquenille.
+
+Ce paysan, reconnaissant Planchet, l’appela _notre maître_, à la grande
+satisfaction de l’épicier.
+
+— Mettez les chevaux au râtelier, mon vieux, et bonne pitance, dit
+Planchet.
+
+— Oh! oui-da! les belles bêtes, dit le paysan; oh! il faut qu’elles en
+crèvent!
+
+— Doucement, doucement, l’ami, dit d’Artagnan; peste! comme nous y
+allons: l’avoine et la botte de paille, rien de plus.
+
+— Et de l’eau blanche pour ma monture à moi, dit Porthos, car elle a
+bien chaud, ce me semble.
+
+— Oh! ne craignez rien, messieurs, répondit Planchet, le père Célestin
+est un vieux gendarme d’Ivry. Il connaît l’écurie; venez à la maison,
+venez.
+
+Il attira les deux amis par une allée fort couverte qui traversait un
+potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait à un petit
+jardin derrière lequel s’élevait la maison, dont on avait déjà vu la
+principale façade du côté de la rue.
+
+À mesure que l’on approchait, on pouvait distinguer, par deux fenêtres
+ouvertes au rez-de-chaussée et qui donnaient accès à la chambre,
+l’intérieur, le _pénétral_ de Planchet.
+
+Cette chambre, doucement éclairée par une lampe placée sur la
+table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la
+tranquillité, de l’aisance et du bonheur.
+
+Partout où tombait la paillette de lumière détachée du centre lumineux
+sur une faïence ancienne, sur un meuble luisant de propreté, sur une
+arme pendue à la tapisserie, la pure clarté trouvait un pur reflet, et
+la goutte de feu venait dormir sur la chose agréable à l’œil.
+
+Cette lampe, qui éclairait la chambre, tandis que le feuillage des
+jasmins et des aristoloches tombait de l’encadrement des fenêtres,
+illuminait splendidement une nappe damassée blanche comme un quartier
+de neige.
+
+Deux couverts étaient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait ses
+rubis dans le cristal à facettes de la longue bouteille, et un grand
+pot de faïence bleue, à couvercle d’argent, contenait un cidre écumeux.
+
+Près de la table, dans un fauteuil à large dossier, dormait une femme
+de trente ans, au visage épanoui par la santé et la fraîcheur.
+
+Et, sur les genoux de cette fraîche créature, un gros chat doux,
+pelotonnant son corps sur ses pattes pliées, faisait entendre le
+ronflement caractéristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie, dans
+les mœurs félines: «Je suis parfaitement heureux.»
+
+Les deux amis s’arrêtèrent devant cette fenêtre, tout ébahis de
+surprise.
+
+Planchet, en voyant leur étonnement, fut ému d’une douce joie.
+
+— Ah! coquin de Planchet! dit d’Artagnan, je comprends tes absences.
+
+— Oh! oh! voilà du linge bien blanc, dit à son tour Porthos d’une voix
+de tonnerre.
+
+Au bruit de cette voix, le chat s’enfuit, la ménagère se réveilla en
+sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les deux
+compagnons dans la chambre où était dressé le couvert.
+
+— Permettez-moi, dit-il, ma chère, de vous présenter M. le chevalier
+d’Artagnan, mon protecteur.
+
+D’Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les mêmes
+manières chevaleresques qu’il eût pris celle de Madame.
+
+— M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta Planchet.
+
+Porthos fit un salut dont Anne d’Autriche se fût déclarée satisfaite,
+sous peine d’être bien exigeante.
+
+Alors, ce fut au tour de Planchet.
+
+Il embrassa bien franchement la dame, après toutefois avoir fait un
+signe qui semblait demander la permission à d’Artagnan et à Porthos.
+
+Permission qui lui fut accordée, bien entendu.
+
+D’Artagnan fit un compliment à Planchet.
+
+— Voilà, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.
+
+— Monsieur, répondit Planchet en riant, la vie est un capital que
+l’homme doit placer le plus ingénieusement qu’il lui est possible...
+
+— Et tu en retires de gros intérêts, dit Porthos en riant comme un
+tonnerre.
+
+Planchet revint à sa ménagère.
+
+— Ma chère amie, dit-il, vous voyez là les deux hommes qui ont conduit
+une partie de mon existence. Je vous les ai nommés bien des fois tous
+les deux.
+
+— Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des plus
+prononcés.
+
+— Madame est Hollandaise? demanda d’Artagnan.
+
+Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d’Artagnan, qui remarquait
+tout.
+
+— Je suis Anversoise, répondit la dame.
+
+— Et elle s’appelle dame Gechter, dit Planchet.
+
+— Vous n’appelez point ainsi madame, dit d’Artagnan.
+
+— Pourquoi cela? demanda Planchet.
+
+— Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous l’appelleriez.
+
+— Non, je l’appelle Trüchen.
+
+— Charmant nom, dit Porthos.
+
+— Trüchen, dit Planchet, m’est arrivée de Flandre avec sa vertu et
+deux mille florins. Elle fuyait un mari fâcheux qui la battait. En ma
+qualité de Picard, j’ai toujours aimé les Artésiennes. De l’Artois à
+la Flandre, il n’y a qu’un pas. Elle vint pleurer chez son parrain,
+mon prédécesseur de la rue des Lombards; elle plaça chez moi ses deux
+milles florins que j’ai fait fructifier, et qui lui en rapportent dix
+mille.
+
+— Bravo, Planchet!
+
+— Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande à une
+servante et au père Célestin; elle me file toutes mes chemises, elle me
+tricote tous mes bas d’hiver elle ne me voit que tous les quinze jours,
+et elle veut bien se trouver heureuse.
+
+— Heureuse che suis effectivement... dit Trüchen avec abandon.
+
+Porthos frisa l’autre hémisphère de sa moustache.
+
+«Diable! diable! pensa d’Artagnan, est-ce que Porthos aurait des
+intentions?...»
+
+En attendant, Trüchen, comprenant de quoi il était question, avait
+excité sa cuisinière, ajouté deux couverts, et chargé la table de mets
+exquis, qui font d’un souper un repas, et d’un repas un festin.
+
+Beurre frais, bœuf salé, anchois et thon, toute l’épicerie de Planchet.
+
+Poulets, légumes, salade, poisson d’étang, poisson de rivière, gibier
+de forêt, toutes les ressources de la province.
+
+De plus, Planchet revenait du cellier, chargé de dix bouteilles dont le
+verre disparaissait sous une épaisse couche de poudre grise.
+
+Cet aspect réjouit le cœur de Porthos.
+
+— J’ai faim, dit-il.
+
+Et il s’assit près de dame Trüchen avec un regard assassin.
+
+D’Artagnan s’assit de l’autre côté.
+
+Planchet, discrètement et joyeusement, se plaça en face.
+
+— Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Trüchen quitte
+souvent la table; elle surveille vos chambres à coucher.
+
+En effet, la ménagère faisait de nombreux voyages, et l’on entendait
+au premier étage gémir les bois de lit et crier des roulettes sur le
+carreau.
+
+Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos
+surtout.
+
+C’était merveille que de les voir.
+
+Les dix bouteilles étaient dix ombres lorsque Trüchen redescendit avec
+du fromage.
+
+D’Artagnan avait conservé toute sa dignité.
+
+Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.
+
+On chantait bataille, on parla chansons.
+
+D’Artagnan conseilla un nouveau voyage à la cave, et, comme Planchet
+ne marchait pas avec toute la régularité du _sçavant fantassin_, le
+capitaine des mousquetaires proposa de l’accompagner.
+
+Ils partirent donc en fredonnant des chansons à faire peur aux diables
+les plus flamands.
+
+Trüchen demeura à table près de Porthos.
+
+Tandis que les deux gourmets choisissaient derrière les falourdes, on
+entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le vide,
+deux lèvres sur une joue.
+
+«Porthos se sera cru à La Rochelle», pensa d’Artagnan.
+
+Ils remontèrent chargés de bouteilles.
+
+Planchet n’y voyait plus, tant il chantait.
+
+D’Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche de
+Trüchen était plus rouge que la droite.
+
+Or, Porthos souriait à la gauche de Trüchen, et frisait, de ses deux
+mains, les deux côtés de ses moustaches à la fois.
+
+Trüchen souriait aussi au magnifique seigneur.
+
+Le vin pétillant d’Anjou fit des trois hommes trois diables d’abord,
+trois soliveaux ensuite.
+
+D’Artagnan n’eut que la force de prendre un bougeoir pour éclairer à
+Planchet son propre escalier.
+
+Planchet traîna Porthos, que poussait Trüchen, fort joviale aussi de
+son côté.
+
+Ce fut d’Artagnan qui trouva les chambres et découvrit les lits.
+Porthos se plongea dans le sien, déshabillé par son ami le mousquetaire.
+
+D’Artagnan se jeta sur le sien en disant:
+
+— Mordioux! j’avais cependant juré de ne plus toucher à ce vin jaune
+qui sent la pierre à fusil. Fi! si les mousquetaires voyaient leur
+capitaine dans un pareil état!
+
+Et, tirant les rideaux du lit:
+
+— Heureusement qu’ils ne me verront pas, ajouta-t-il.
+
+Planchet fut enlevé dans les bras de Trüchen, qui le déshabilla et
+ferma rideaux et portes.
+
+— C’est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses jambes
+qui passèrent à travers le bois du lit, ce qui produisit un écroulement
+énorme auquel nul ne prit garde, tant on s’était diverti à la campagne
+de Planchet.
+
+Tout le monde ronflait à deux heures de l’après minuit.
+
+
+
+
+Chapitre CXLV — Ce que l’on voit de la maison de Planchet
+
+
+Le lendemain trouva les trois héros dormant du meilleur cœur.
+
+Trüchen avait fermé les volets en femme qui craint, pour des yeux
+alourdis, la première visite du soleil levant.
+
+Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le
+baldaquin de Planchet, quand d’Artagnan, réveillé le premier, par un
+rayon indiscret qui perçait les fenêtres, sauta à bas du lit, comme
+pour arriver le premier à l’assaut.
+
+Il prit d’assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.
+
+Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il étalait fièrement
+dans l’obscurité son torse gigantesque, et son poing gonflé pendait
+hors du lit sur le tapis de pieds.
+
+D’Artagnan réveilla Porthos, qui frotta ses yeux d’assez bonne grâce.
+
+Pendant ce temps, Planchet s’habillait et venait recevoir, aux portes
+de leurs chambres, ses deux hôtes vacillants encore de la veille.
+
+Bien qu’il fût encore matin, toute la maison était déjà sur pied.
+La cuisinière massacrait sans pitié dans la basse-cour, et le père
+Célestin cueillait des cerises dans le jardin.
+
+Porthos, tout guilleret, tendit une main à Planchet, et d’Artagnan
+demanda la permission d’embrasser Mme Trüchen.
+
+Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s’approcha de
+Porthos, auquel la même faveur fut accordée.
+
+Porthos embrassa Mme Trüchen avec un gros soupir.
+
+Alors Planchet prit les deux amis par la main.
+
+— Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous sommes
+entrés ici comme dans un four, et nous n’avons rien pu voir; mais au
+jour, tout change d’aspect et vous serez contents.
+
+— Commençons par la vue, dit d’Artagnan, la vue me charme avant toutes
+choses; j’ai toujours habité des maisons royales, et les princes ne
+savent pas trop mal choisir leurs points de vue.
+
+— Moi, dit Porthos, j’ai toujours tenu à la vue. Dans mon château de
+Pierrefonds, j’ai fait percer quatre allées qui aboutissent à une
+perspective variée.
+
+— Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.
+
+Et il conduisit les deux hôtes à une fenêtre.
+
+— Ah! oui, c’est la rue de Lyon, dit d’Artagnan.
+
+— Oui. J’ai deux fenêtres par ici, vue insignifiante; on aperçoit cette
+auberge, toujours remuante et bruyante; c’est un voisinage désagréable.
+J’avais quatre fenêtres par ici, je n’en ai conservé que deux.
+
+— Passons, dit d’Artagnan.
+
+Ils rentrèrent dans un corridor conduisant aux chambres, et Planchet
+poussa les volets.
+
+— Tiens, tiens! dit Porthos, qu’est-ce que cela, là-bas?
+
+— La forêt, dit Planchet. C’est l’horizon, toujours une ligne épaisse,
+qui est jaunâtre au printemps, verte l’été, rouge l’automne et blanche
+l’hiver.
+
+— Très bien; mais c’est un rideau qui empêche de voir plus loin.
+
+— Oui, dit Planchet; mais, d’ici là, on voit...
+
+— Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... qu’est-ce que j’y
+remarque?... Des croix, des pierres.
+
+— Ah çà! mais c’est le cimetière! s’écria d’Artagnan.
+
+— Justement, dit Planchet; je vous assure que c’est très curieux. Il
+ne se passe pas de jour qu’on n’enterre ici quelqu’un. Fontainebleau
+est assez fort. Tantôt ce sont des jeunes filles vêtues de blanc avec
+des bannières, tantôt des échevins ou des bourgeois riches avec les
+chantres et la fabrique de la paroisse, quelquefois des officiers de la
+maison du roi.
+
+— Moi, je n’aime pas cela, dit Porthos.
+
+— C’est peu divertissant, dit d’Artagnan.
+
+— Je vous assure que cela donne des pensées saintes, répliqua Planchet.
+
+— Ah! je ne dis pas.
+
+— Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a
+quelque part une maxime que j’ai retenue, celle-ci: «C’est une
+salutaire pensée que la pensée de la mort.»
+
+— Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.
+
+— Mais, objecta d’Artagnan, c’est aussi une pensée salutaire que celle
+de la verdure, des fleurs, des rivières, des horizons bleus, des larges
+plaines sans fin...
+
+— Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet, mais,
+n’ayant que ce petit cimetière, fleuri aussi, moussu, ombreux et calme,
+je m’en contente, et je pense aux gens de la ville qui demeurent rue
+des Lombards, par exemple, et qui entendent rouler deux mille chariots
+par jour, et piétiner dans la boue cent cinquante mille personnes.
+
+— Mais vivantes, dit Porthos, vivantes!
+
+— Voilà justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me repose, de
+voir un peu des morts.
+
+— Ce diable de Planchet, fit d’Artagnan, il était né pour être poète
+comme pour être épicier.
+
+— Monsieur, dit Planchet, j’étais une de ces bonnes pâtes d’homme que
+Dieu a faites pour s’animer durant un certain temps et pour trouver
+bonnes toutes choses qui accompagnent leur séjour sur terre.
+
+D’Artagnan s’assit alors près de la fenêtre, et, cette philosophie de
+Planchet lui ayant paru solide, il y rêva.
+
+— Pardieu! s’écria Porthos, voilà que justement on nous donne la
+comédie. Est-ce que je n’entends pas un peu chanter?
+
+— Mais oui, l’on chante, dit d’Artagnan.
+
+— Oh! c’est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet
+dédaigneusement. Il n’y a là que le prêtre officiant, le bedeau et
+l’enfant de chœur. Vous voyez, messieurs, que le défunt ou la défunte
+n’était pas un prince.
+
+— Non, personne ne suit son convoi.
+
+— Si fait, dit Porthos, je vois un homme.
+
+— Oui, c’est vrai, un homme enveloppé d’un manteau, dit d’Artagnan.
+
+— Cela ne vaut pas la peine d’être vu, dit Planchet.
+
+— Cela m’intéresse, dit vivement d’Artagnan en s’accoudant sur la
+fenêtre.
+
+— Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; c’est comme
+moi: les premiers jours, j’étais triste de faire des signes de croix
+toute la journée, et les chants m’allaient entrer comme des clous dans
+le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et je n’ai jamais vu
+d’aussi jolis oiseaux que ceux du cimetière.
+
+— Moi, fit Porthos, je ne m’amuse plus; j’aime mieux descendre.
+
+Planchet ne fit qu’un bond; il offrit sa main à Porthos pour le
+conduire dans le jardin.
+
+— Quoi! vous restez là? dit Porthos à d’Artagnan en se retournant.
+
+— Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai.
+
+— Eh! eh! M. d’Artagnan n’a pas tort, dit Planchet; enterre-t-on déjà?
+
+— Pas encore.
+
+— Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient nouées autour de
+la bière... Tiens! il entre une femme à l’autre extrémité du cimetière.
+
+— Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d’Artagnan; mais laisse-moi,
+laisse-moi; je commence à entrer dans les méditations salutaires, ne me
+trouble pas.
+
+Planchet parti, d’Artagnan dévora des yeux, derrière le volet
+demi-clos, ce qui se passait en face.
+
+Les deux porteurs du cadavre avaient détaché les bretelles de leur
+civière et laissèrent glisser leur fardeau dans la fosse.
+
+À quelques pas, l’homme au manteau, seul spectateur de la scène
+lugubre, s’adossait à un grand cyprès, et dérobait entièrement sa
+figure aux fossoyeurs et aux prêtres. Le corps du défunt fut enseveli
+en cinq minutes.
+
+La fosse comblée, les prêtres s’en retournèrent. Le fossoyeur leur
+adressa quelques mots et partit derrière eux.
+
+L’homme au manteau les salua au passage et mit une pièce de monnaie
+dans la main du fossoyeur.
+
+— Mordioux! murmura d’Artagnan, mais c’est Aramis, cet homme-là!
+
+Aramis, en effet, demeura seul, de ce côté du moins; car, à peine
+avait-il tourné la tête, que le pas d’une femme et le frôlement d’une
+robe bruirent dans le chemin près de lui.
+
+Il se retourna aussitôt et ôta son chapeau avec un grand respect de
+courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers et de
+tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.
+
+— Ah! par exemple, dit d’Artagnan, l’évêque de Vannes donnant des
+rendez-vous! C’est toujours l’abbé Aramis, muguetant à Noisy-le-Sec.
+Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetière, c’est un
+rendez-vous sacré.
+
+Et il se mit à rire.
+
+La conversation dura une grosse demi-heure.
+
+D’Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui
+tournait le dos; mais il voyait parfaitement, à la raideur des deux
+interlocuteurs, à la symétrie de leurs gestes, à la façon compassée,
+industrieuse, dont ils se lançaient les regards comme attaque ou comme
+défense, il voyait qu’on ne parlait pas d’amour.
+
+À la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut-elle qui
+s’inclina profondément devant Aramis.
+
+— Oh! oh! dit d’Artagnan, mais cela finit comme un rendez-vous
+d’amour!... Le cavalier s’agenouille au commencement; la demoiselle
+est domptée ensuite, et c’est-elle qui supplie... Quelle est cette
+demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir.
+
+Mais ce fut impossible. Aramis s’en alla le premier; la dame s’enfonça
+sous ses coiffes et partit ensuite.
+
+D’Artagnan n’y tint plus: il courut à la fenêtre de la rue de Lyon.
+
+Aramis venait d’entrer dans l’auberge.
+
+La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre
+vraisemblablement un équipage de deux chevaux de main et d’un carrosse
+qu’on voyait à la lisière du bois.
+
+Elle marchait lentement, tête baissée, absorbée dans une profonde
+rêverie.
+
+— Mordioux! mordioux! il faut que je connaisse cette femme, dit encore
+le mousquetaire.
+
+Et, sans plus délibérer, il se mit à la poursuivre.
+
+Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait à lever
+son voile.
+
+— Elle n’est pas jeune, dit-il; c’est une femme du grand monde. Je
+connais, ou le diable m’emporte! cette tournure-là.
+
+Comme il courait, le bruit de ses éperons et de ses bottes sur le sol
+battu de la rue faisait un cliquetis étrange; un bonheur lui arriva sur
+lequel il ne comptait pas.
+
+Ce bruit inquiéta la dame; elle crut être suivie ou poursuivie, ce qui
+était vrai, et elle se retourna.
+
+D’Artagnan sauta comme s’il eût reçu dans les mollets une charge de
+plomb à moineaux; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses pas:
+
+— Mme de Chevreuse! murmura-t-il.
+
+D’Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.
+
+Il demanda au père Célestin de s’informer près du fossoyeur quel était
+le mort qu’on avait enseveli le matin même.
+
+— Un pauvre mendiant franciscain, répliqua celui-ci, qui n’avait même
+pas un chien pour l’aimer en ce monde et l’escorter à sa dernière
+demeure.
+
+«S’il en était ainsi, pensa d’Artagnan, Aramis n’eût pas assisté à son
+convoi. Ce n’est pas un chien, pour le dévouement, que M. l’évêque de
+Vannes; pour le flair, je ne dis pas!»
+
+
+
+
+Chapitre CXLVI — Comment Porthos, Trüchen et Planchet se quittèrent
+amis, grâce à d’Artagnan
+
+
+On fit grosse chère dans la maison de Planchet.
+
+Porthos brisa une échelle et deux cerisiers, dépouilla les
+framboisiers, mais ne put arriver jusqu’aux fraises, à cause,
+disait-il, de son ceinturon.
+
+Trüchen, qui s’était déjà apprivoisée avec le géant, lui répondit:
+
+— Ce n’est pas le ceinturon, c’est le fendre.
+
+Et Porthos, ravi de joie, embrassa Trüchen, qui lui cueillait plein sa
+main de fraises et lui fit manger dans sa main. D’Artagnan, qui arriva
+sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur sa paresse et plaignit tout
+bas Planchet.
+
+Porthos déjeuna bien; quant il eut fini:
+
+— Je me plairais ici, dit-il en regardant Trüchen.
+
+Trüchen sourit.
+
+Planchet en fit autant, non sans un peu de gêne.
+
+Alors d’Artagnan dit à Porthos:
+
+— Il ne faut pas, mon ami, que les délices de Capoue vous fassent
+oublier le but réel de notre voyage à Fontainebleau.
+
+— Ma présentation au roi?
+
+— Précisément, je veux aller faire un tour en ville pour préparer cela.
+Ne sortez pas d’ici, je vous prie.
+
+— Oh! non, s’écria Porthos.
+
+Planchet regarda d’Artagnan avec crainte.
+
+— Est-ce que vous serez absent longtemps? dit-il.
+
+— Non, mon ami, et, dès ce soir, je te débarrasse de deux hôtes un peu
+lourds pour toi.
+
+— Oh! monsieur d’Artagnan, pouvez-vous dire?
+
+— Non; vois-tu, ton cœur est excellent, mais ta maison est petite. Tel
+n’a que deux arpents, qui peut loger un roi et le rendre très heureux;
+mais tu n’es pas né grand seigneur, toi.
+
+— M. Porthos non plus, murmura Planchet.
+
+— Il l’est devenu, mon cher; il est suzerain de cent mille livres de
+rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain de deux
+poings et d’une échine qui n’ont jamais eu de rivaux dans ce beau
+royaume de France. Porthos est un très grand seigneur à côté de toi,
+mon fils, et... Je ne t’en dis pas davantage; je te sais intelligent.
+
+— Mais non, mais non, monsieur; expliquez-moi...
+
+— Regarde ton verger dépouillé, ton garde-manger vide, ton lit cassé,
+ta cave à sec, regarde... Mme Trüchen...
+
+— Ah! mon Dieu! dit Planchet.
+
+— Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui renferment
+trois cents vassales fort égrillardes, et c’est un bien bel homme que
+Porthos!
+
+— Ah! mon Dieu! répéta Planchet.
+
+— Mme Trüchen est une excellente personne, continua d’Artagnan;
+conserve-la pour toi, entends-tu.
+
+Et il lui frappa sur l’épaule.
+
+À ce moment, l’épicier aperçut Trüchen et Porthos éloignés sous une
+tonnelle.
+
+Trüchen, avec une grâce toute flamande, faisait à Porthos des boucles
+d’oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait amoureusement,
+comme Samson devant Dalila.
+
+Planchet serra la main de d’Artagnan et courut vers la tonnelle.
+
+Rendons à Porthos cette justice qu’il ne se dérangea pas... Sans doute
+il ne croyait pas mal faire.
+
+Trüchen non plus ne se dérangea pas, ce qui indisposa Planchet; mais
+il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire bonne
+contenance devant un désagrément.
+
+Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa d’aller voir les
+chevaux.
+
+Porthos dit qu’il était fatigué.
+
+Planchet proposa au baron du Vallon de goûter d’un noyau qu’il faisait
+lui même et qui n’avait pas son pareil.
+
+Le baron accepta.
+
+C’est ainsi que, toute la journée, Planchet sut occuper son ennemi. Il
+sacrifia son buffet à son amour-propre.
+
+D’Artagnan revint deux heures après.
+
+— Tout est disposé, dit-il; j’ai vu Sa Majesté un moment au départ pour
+la chasse: le roi nous attend ce soir.
+
+— Le roi m’attend! cria Porthos en se redressant.
+
+Et, il faut bien l’avouer, car c’est une onde mobile que le cœur de
+l’homme, à partir de ce moment, Porthos ne regarda plus Mme Trüchen
+avec cette grâce touchante qui avait amolli le cœur de l’Anversoise.
+
+Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il
+raconta ou plutôt repassa toutes les splendeurs du dernier règne; les
+batailles, les sièges, les cérémonies. Il dit le luxe des Anglais, les
+aubaines conquises par les trois braves compagnons, dont d’Artagnan, le
+plus humble au début, avait fini par devenir le chef.
+
+Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse évanouie; il
+vanta comme il put la chasteté de ce grand seigneur et sa religion à
+respecter l’amitié; il fut éloquent, il fut adroit. Il charma Porthos,
+fit trembler Trüchen et fit rêver d’Artagnan.
+
+À six heures, le mousquetaire ordonna de préparer les chevaux et fit
+habiller Porthos.
+
+Il remercia Planchet de sa bonne hospitalité, lui glissa quelques mots
+vagues d’un emploi qu’on pourrait lui trouver à la Cour, ce qui grandit
+immédiatement Planchet dans l’esprit de Trüchen, où le pauvre épicier,
+si bon, si généreux, si dévoué avait baissé depuis l’apparition et le
+parallèle de deux grands seigneurs.
+
+Car les femmes sont ainsi faites: elles ambitionnent ce qu’elles n’ont
+pas; elles dédaignent ce qu’elles ambitionnaient, quand elles l’ont.
+
+Après avoir rendu ce service à son ami Planchet d’Artagnan dit à
+Porthos tout bas:
+
+— Vous avez, mon ami, une bague assez jolie à votre doigt.
+
+— Trois cents pistoles, dit Porthos.
+
+— Mme Trüchen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui laissez
+cette bague-là, répliqua d’Artagnan.
+
+Porthos hésita.
+
+— Vous trouvez qu’elle n’est pas assez belle? dit le mousquetaire. Je
+vous comprends; un grand seigneur comme vous ne va pas loger chez un
+ancien serviteur sans payer grassement l’hospitalité; mais, croyez-moi
+Planchet a un si bon cœur, qu’il ne remarquera pas que vous avez cent
+mille livres de rente.
+
+— J’ai bien envie, dit Porthos gonflé par ce discours, de donner à Mme
+Trüchen ma petite métairie de Bracieux; c’est aussi une jolie bague au
+doigt... douze arpents.
+
+— C’est trop, mon bon Porthos, trop pour le moment... Gardez cela pour
+plus tard.
+
+Il lui ôta le diamant du doigt, et, s’approchant de Trüchen:
+
+— Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier d’accepter,
+pour l’amour de lui, cette petite bague. M. du Vallon est un des hommes
+les plus généreux et les plus discrets que je connaisse. Il voulait
+vous offrir une métairie qu’il possède à Bracieux; je l’en ai dissuadé.
+
+— Oh! fit Trüchen dévorant le diamant du regard.
+
+— Monsieur le baron! s’écria Planchet attendri.
+
+— Mon bon ami! balbutia Porthos, charmé d’avoir été si bien traduit par
+d’Artagnan.
+
+Toutes ces exclamations, se croisant, firent un dénouement pathétique à
+la journée, qui pouvait se terminer d’une façon grotesque.
+
+Mais d’Artagnan était là, et partout, lorsque d’Artagnan avait
+commandé, les choses n’avaient fini que selon son goût et son désir.
+
+On s’embrassa. Trüchen, rendue à elle-même par la magnificence du
+baron, se sentit à sa place, et n’offrit qu’un front timide et
+rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si bien
+la veille.
+
+Planchet lui-même fut pénétré d’humilité.
+
+En veine de générosité, le baron Porthos aurait volontiers vidé ses
+poches dans les mains de la cuisinière et de Célestin.
+
+Mais d’Artagnan l’arrêta.
+
+— À mon tour, dit-il.
+
+Et il donna une pistole à la femme et deux à l’homme.
+
+Ce furent des bénédictions à réjouir le cœur d’Harpagon et à le rendre
+prodigue.
+
+D’Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu’au château et introduisit
+Porthos dans son appartement de capitaine, où il pénétra sans avoir été
+aperçu de ceux qu’il redoutait de rencontrer.
+
+
+
+
+Chapitre CXLVII — La présentation de Porthos
+
+
+Le soir même, à sept heures, le roi donnait audience à un ambassadeur
+des Provinces-Unies dans le grand salon.
+
+L’audience dura un quart d’heure.
+
+Après quoi, il reçut les nouveaux présentés et quelques dames qui
+passèrent les premières.
+
+Dans un coin du salon, derrière la colonne, Porthos et d’Artagnan
+s’entretenaient en attendant leur tour.
+
+— Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire à son ami.
+
+— Non.
+
+— Eh bien! regardez-le.
+
+Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en habit de
+cérémonie qui conduisait Aramis au roi.
+
+— Aramis! dit Porthos.
+
+— Présenté au roi par M. Fouquet.
+
+— Ah! fit Porthos.
+
+— Pour avoir fortifié Belle-Île, continua d’Artagnan.
+
+— Et moi?
+
+— Vous? Vous, comme j’avais l’honneur de vous le dire, vous êtes le bon
+Porthos, la bonté du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de garder un peu
+Saint-Mandé.
+
+— Ah! répéta Porthos.
+
+— Mais je suis là heureusement, dit d’Artagnan, et ce sera mon tour
+tout à l’heure.
+
+En ce moment, Fouquet s’adressait au roi:
+
+— Sire, dit-il, j’ai une faveur à demander à Votre Majesté. M.
+d’Herblay n’est pas ambitieux, mais il sait qu’il peut être utile.
+Votre Majesté a besoin d’avoir un agent à Rome et de l’avoir puissant;
+nous pouvons avoir un chapeau pour M. d’Herblay.
+
+Le roi fit un mouvement.
+
+— Je ne demande pas souvent à Votre Majesté, dit Fouquet.
+
+— C’est un cas, répondit le roi, qui traduisait toujours ainsi ses
+hésitations.
+
+À ce mot, nul n’avait rien à répondre.
+
+Fouquet et Aramis se regardèrent.
+
+Le roi reprit:
+
+— M. d’Herblay peut aussi nous servir en France: un archevêque, par
+exemple.
+
+— Sire, objecta Fouquet avec une grâce qui lui était particulière,
+Votre Majesté comble M. d’Herblay: l’archevêché peut être dans les
+bonnes grâces du roi le complément du chapeau; l’un n’exclut pas
+l’autre.
+
+Le roi admira la présence d’esprit et sourit.
+
+— D’Artagnan n’eût pas mieux répondu, dit-il.
+
+Il n’eût pas plutôt prononcé ce nom, que d’Artagnan parut.
+
+— Votre Majesté m’appelle? dit-il.
+
+Aramis et Fouquet firent un pas pour s’éloigner.
+
+— Permettez, Sire, dit vivement d’Artagnan, qui démasqua Porthos,
+permettez que je présente à Votre Majesté M. le baron du Vallon, l’un
+des plus braves gentilshommes de France.
+
+Aramis, à l’aspect de Porthos, devint pâle; Fouquet crispa ses poings
+sous ses manchettes.
+
+D’Artagnan leur sourit à tous deux, tandis que Porthos s’inclinait,
+visiblement ému, devant la majesté royale.
+
+— Porthos ici! murmura Fouquet à l’oreille d’Aramis.
+
+— Chut! c’est une trahison, répliqua celui-ci.
+
+— Sire, dit d’Artagnan, voilà six ans que je devrais avoir présenté
+M. du Vallon à Votre Majesté; mais certains hommes ressemblent aux
+étoiles; ils ne vont pas sans le cortège de leurs amis. La pléiade ne
+se désunit pas, voilà pourquoi j’ai choisi, pour vous présenter M. du
+Vallon, le moment où vous verriez à côté de lui M. d’Herblay.
+
+Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d’Artagnan d’un air
+superbe, comme pour accepter le défi que celui-ci semblait lui jeter.
+
+— Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi.
+
+— Excellents, Sire, et l’un répond de l’autre. Demandez à M. de Vannes
+comment a été fortifiée Belle-Île?
+
+Fouquet s’éloigna d’un pas.
+
+— Belle-Île, dit froidement Aramis, a été fortifiée par Monsieur.
+
+Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois.
+
+Louis admirait et se défiait.
+
+— Oui, dit d’Artagnan; mais demandez à M. le baron qui l’a aidé dans
+ses travaux?
+
+— Aramis, dit Porthos franchement.
+
+Et il désigna l’évêque.
+
+«Que diable signifie tout cela, pensa l’évêque, et quel dénouement aura
+cette comédie?»
+
+— Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire l’évêque...
+s’appelle Aramis?
+
+— Nom de guerre, dit d’Artagnan.
+
+— Nom d’amitié, dit Aramis.
+
+— Pas de modestie, s’écria d’Artagnan: sous ce prêtre, Sire, se cache
+le plus brillant officier, le plus intrépide gentilhomme, le plus
+savant théologien de votre royaume.
+
+Louis leva la tête.
+
+— Et un ingénieur! dit-il en admirant la physionomie, réellement
+admirable alors, d’Aramis.
+
+— Ingénieur par occasion, Sire, dit celui-ci.
+
+— Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur d’Artagnan,
+l’homme dont les conseils ont aidé plus de cent fois les desseins
+des ministres de votre père... M. d’Herblay, en un mot, qui, avec M.
+du Vallon, moi et M. le comte de La Fère, connu de Votre Majesté...
+formait ce quadrille dont plusieurs ont parlé sous le feu roi et
+pendant votre minorité.
+
+— Et qui a fortifié Belle-Île, répéta le roi avec un accent profond.
+
+Aramis s’avança.
+
+— Pour servir le fils, dit-il, comme j’ai servi le père.
+
+D’Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu’il proférait ces paroles. Il
+y démêla tant de respect vrai, tant de chaleureux dévouement, tant de
+conviction incontestable, que lui, lui, d’Artagnan, l’éternel douteur,
+lui, l’infaillible, il y fut pris.
+
+— On n’a pas un tel accent lorsqu’on ment, dit-il.
+
+Louis fut pénétré.
+
+— En ce cas, dit-il à Fouquet, qui attendait avec anxiété le résultat
+de cette épreuve, le chapeau est accordé. Monsieur d’Herblay, je vous
+donne ma parole pour la première promotion. Remerciez M. Fouquet.
+
+Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils déchirèrent le cœur. Il
+sortit précipitamment de la salle.
+
+— Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... J’aime à
+récompenser les serviteurs de mon père.
+
+— Sire, dit Porthos...
+
+Et il ne put aller plus loin.
+
+— Sire, s’écria d’Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par la
+majesté de votre personne, lui qui a soutenu fièrement le regard et le
+feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu’il pense, et moi, plus habitué
+à regarder le soleil... je vais vous dire sa pensée: il n’a besoin de
+rien, il ne désire que le bonheur de contempler Votre Majesté pendant
+un quart d’heure.
+
+— Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos avec un
+gracieux sourire.
+
+Porthos devint cramoisi de joie et d’orgueil.
+
+Le roi le congédia, et d’Artagnan le poussa dans la salle après l’avoir
+embrassé.
+
+— Mettez-vous près de moi à table, dit Porthos à son oreille.
+
+— Oui, mon ami.
+
+— Aramis me boude, n’est-ce pas?
+
+— Aramis ne vous a jamais tant aimé. Songez donc que je viens de lui
+faire avoir le chapeau de cardinal.
+
+— C’est vrai, dit Porthos. À propos, le roi aime-t-il qu’on mange
+beaucoup à sa table?
+
+— C’est le flatter, dit d’Artagnan, car il possède un royal appétit.
+
+— Vous m’enchantez, dit Porthos.
+
+
+
+
+Chapitre CXLVIII — Explications
+
+
+Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver
+d’Artagnan et Porthos.
+
+Il arriva près de ce dernier derrière la colonne, et, lui serrant la
+main:
+
+— Vous vous êtes échappé de ma prison? lui dit-il.
+
+— Ne le grondez pas, dit d’Artagnan; c’est moi, cher Aramis, qui lui ai
+donné la clef des champs.
+
+— Ah! mon ami, répliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que vous
+auriez attendu avec moins de patience?
+
+D’Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait déjà.
+
+— Vous autres, gens d’Église, dit-il à Aramis, vous êtes de grands
+politiques. Nous autres gens d’épée, nous allons au but. Voici le fait.
+J’étais allé visiter ce cher Baisemeaux.
+
+Aramis dressa l’oreille.
+
+— Tiens! dit Porthos, vous me faites souvenir que j’ai une lettre de
+Baisemeaux pour vous, Aramis.
+
+Et Porthos tendit à l’évêque la lettre que nous connaissons.
+
+Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que d’Artagnan
+parût un moment gêné par cette circonstance qu’il avait prévue tout
+entière.
+
+Du reste, Aramis lui-même fit si bonne contenance que d’Artagnan
+l’admira plus que jamais.
+
+La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d’un air parfaitement calme.
+
+— Vous disiez donc, cher capitaine? dit-il.
+
+— Je disais, continua le mousquetaire, que j’étais allé rendre visite à
+Baisemeaux pour le service.
+
+— Pour le service? dit Aramis.
+
+— Oui, fit d’Artagnan. Et naturellement, nous parlâmes de vous et
+de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me reçut froidement. Je
+pris congé. Or, comme je revenais, un soldat m’aborda et me dit (il
+me reconnaissait sans doute malgré mon habit de ville): «Capitaine,
+voulez-vous m’obliger en me lisant le nom écrit sur cette enveloppe?»
+Et je lus: _À M. du Vallon, à Saint-Mandé chez M. Fouquet._ «Pardieu!
+me dis-je, Porthos n’est pas retourné, comme je le pensais, à
+Pierrefonds ou à Belle-Île, Porthos est à Saint-Mandé chez M. Fouquet.
+M. Fouquet n’est pas à Saint-Mandé. Porthos est donc seul, ou avec
+Aramis, allons voir Porthos.» Et j’allai voir Porthos.
+
+— Très bien! dit Aramis rêveur.
+
+— Vous ne m’aviez pas conté cela, fit Porthos.
+
+— Je n’en ai pas eu le temps, mon ami.
+
+— Et vous emmenâtes Porthos à Fontainebleau?
+
+— Chez Planchet.
+
+— Planchet demeure à Fontainebleau? dit Aramis.
+
+— Oui, près du cimetière! s’écria Porthos étourdiment.
+
+— Comment, près du cimetière? fit Aramis soupçonneux.
+
+«Allons, bon! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre, puisqu’il
+y a bagarre.»
+
+— Oui, du cimetière, dit Porthos. Planchet, certainement, est un
+excellent garçon qui fait d’excellentes confitures, mais il a des
+fenêtres qui donnent sur le cimetière. C’est attristant! Ainsi ce
+matin...
+
+— Ce matin?... dit Aramis de plus en plus agité.
+
+D’Artagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit air
+de marche.
+
+— Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chrétien.
+
+— Ah! ah!
+
+— C’est attristant! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison d’où l’on
+voit continuellement des morts. Au contraire, d’Artagnan paraît aimer
+beaucoup cela.
+
+— Ah! d’Artagnan a vu?
+
+— Il n’a pas vu, il a dévoré des yeux.
+
+Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire; mais
+celui-ci était déjà en grande conversation avec de Saint-Aignan.
+
+Aramis continua d’interroger Porthos; puis, quand il eut exprimé tout
+le jus de ce citron gigantesque, il en jeta l’écorce.
+
+Il retourna vers son ami d’Artagnan et, lui frappant sur l’épaule:
+
+— Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut éloigné, car le souper du
+roi était annoncé.
+
+— Cher ami, répliqua d’Artagnan.
+
+— Nous ne soupons point avec le roi, nous autres.
+
+— Si fait; moi, je soupe.
+
+— Pouvez-vous causer dix minutes avec moi?
+
+— Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majesté se mette à table.
+
+— Où voulez-vous que nous causions?
+
+— Mais ici, sur ces bancs: le roi parti, l’on peut s’asseoir, et la
+salle est vide.
+
+— Asseyons-nous donc.
+
+Ils s’assirent. Aramis prit une des mains de d’Artagnan;
+
+— Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engagé Porthos à se
+défier un peu de moi?
+
+— Je l’avoue, mais non pas comme vous l’entendez. J’ai vu Porthos
+s’ennuyer à la mort, et j’ai voulu, en le présentant au roi, faire pour
+lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-même.
+
+— Quoi?
+
+— Votre éloge.
+
+— Vous l’avez fait noblement, merci!
+
+— Et je vous ai approché le chapeau qui se reculait.
+
+— Ah! je l’avoue, dit Aramis avec un singulier sourire; en vérité, vous
+êtes un homme unique pour faire la fortune de vos amis.
+
+— Vous voyez donc que je n’ai agi que pour faire celle de Porthos.
+
+— Oh! je m’en chargeais de mon côté; mais vous avez le bras plus long
+que nous.
+
+Ce fut au tour de d’Artagnan de sourire.
+
+— Voyons, dit Aramis, nous nous devons la vérité: m’aimez-vous
+toujours, mon cher d’Artagnan?
+
+— Toujours comme autrefois, répliqua d’Artagnan sans trop se
+compromettre par cette réponse.
+
+— Alors, merci, et franchise entière, dit Aramis; vous veniez à
+Belle-Île pour le roi?
+
+— Pardieu.
+
+— Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d’offrir Belle-Île toute
+fortifiée au roi?
+
+— Mais, mon ami, pour vous ôter le plaisir, il eût fallu d’abord que je
+fusse instruit de votre intention.
+
+— Vous veniez à Belle-Île sans rien savoir?
+
+— De vous, oui! Comment diable voulez-vous que je me figure Aramis
+devenu ingénieur au point de fortifier comme Polybe ou Archimède?
+
+— C’est pourtant vrai. Cependant vous m’avez deviné là-bas?
+
+— Oh! oui.
+
+— Et Porthos aussi?
+
+— Très cher, je n’ai pas deviné qu’Aramis fût ingénieur. Je n’ai pu
+deviner que Porthos le fût devenu. Il y a un Latin qui a dit: «On
+devient orateur, on naît poète.» Mais il n’a jamais dit: «On naît
+Porthos, et l’on devient ingénieur.»
+
+— Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis. Je
+poursuis.
+
+— Poursuivez.
+
+— Quand vous avez tenu notre secret, vous vous êtes hâté de le venir
+dire au roi?
+
+— J’ai d’autant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir
+plus fort. Lorsqu’un homme pesant deux cent cinquante-huit livres,
+comme Porthos, court la poste, quand un prélat goutteux pardon, c’est
+vous qui me l’avez dit, quand un prélat brûle le chemin, je suppose,
+moi, que ces deux amis, qui n’ont pas voulu me prévenir, avaient des
+choses de la dernière conséquence à me cacher, et, ma foi! je cours...
+je cours aussi vite que ma maigreur et l’absence de goutte me le
+permettent.
+
+— Cher ami, n’avez-vous pas réfléchi que vous pouviez me rendre, à moi
+et à Porthos, un triste service?
+
+— Je l’ai bien pensé; mais vous m’aviez fait jouer, Porthos et vous, un
+triste rôle à Belle-Île.
+
+— Pardonnez-moi, dit Aramis.
+
+— Excusez-moi, dit d’Artagnan.
+
+— En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant?
+
+— Ma foi, non.
+
+— Vous savez que j’ai dû faire prévenir tout de suite M. Fouquet, pour
+qu’il vous prévînt près du roi?
+
+— C’est là l’obscur.
+
+— Mais non. M. Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez?
+
+— Oh! oui.
+
+— Il en a un surtout.
+
+— Dangereux?
+
+— Mortel! Eh bien! pour combattre l’influence de cet ennemi, M.
+Fouquet a dû faire preuve, devant le roi, d’un grand dévouement et de
+grands sacrifices. Il a fait une surprise à Sa Majesté en lui offrant
+Belle-Île. Vous, arrivant le premier à Paris, la surprise était
+détruite. Nous avions l’air de céder à la crainte.
+
+— Je comprends.
+
+— Voilà tout le mystère, dit Aramis, satisfait d’avoir convaincu le
+mousquetaire.
+
+— Seulement, dit celui-ci, plus simple était de me tirer à quartier à
+Belle-Île pour me dire: «Cher amis, nous fortifions Belle-Île-en-Mer
+pour l’offrir au roi. Rendez-nous le service de nous dire pour qui
+vous agissez. Êtes-vous l’ami de M. Colbert ou celui de M. Fouquet?»
+Peut-être n’eussé-je rien répondu; mais vous eussiez ajouté: «Êtes-vous
+mon ami?» J’aurais dit: «Oui.»
+
+Aramis pencha la tête.
+
+— De cette façon, continua d’Artagnan, vous me paralysiez, et je venais
+dire au roi: «Sire, M. Fouquet fortifie Belle-Île, et très bien; mais
+voici un mot que M. le gouverneur de Belle-Île m’a donné pour Votre
+Majesté.» ou bien: «Voici une visite de M. Fouquet à l’endroit de ses
+intentions.» Je ne jouais pas un sot rôle; vous aviez votre surprise,
+et nous n’avions pas besoin de loucher en nous regardant.
+
+— Tandis, répliqua Aramis, qu’aujourd’hui vous avez agi tout à fait en
+ami de M. Colbert. Vous êtes donc son ami?
+
+— Ma foi, non! s’écria le capitaine. M. Colbert est un cuistre, et je
+le hais comme je haïssais Mazarin, mais sans le craindre.
+
+— Eh bien! moi, dit Aramis, j’aime M. Fouquet, et je suis à lui.
+Vous connaissez ma position... Je n’ai pas de bien... M. Fouquet m’a
+fait avoir des bénéfices, un évêché; M. Fouquet m’a obligé comme un
+galant homme, et je me souviens assez du monde pour apprécier les bons
+procédés. Donc, M. Fouquet m’a gagné le cœur, et je me suis mis à son
+service.
+
+— Rien de mieux. Vous avez là un bon maître.
+
+Aramis se pinça les lèvres.
+
+— Le meilleur, je crois, de tous ceux qu’on pourrait avoir.
+
+Puis il fit une pause.
+
+D’Artagnan se garda bien de l’interrompre.
+
+— Vous savez sans doute de Porthos comment il s’est trouvé mêlé à tout
+ceci?
+
+— Non, dit d’Artagnan; je suis curieux, c’est vrai, mais je ne
+questionne jamais un ami quand il veut me cacher son véritable secret.
+
+— Je m’en vais vous le dire.
+
+— Ce n’est pas la peine si la confidence m’engage.
+
+— Oh! ne craignez rien; Porthos est l’homme que j’ai aimé le plus,
+parce qu’il est simple et bon; Porthos est un esprit droit. Depuis que
+je suis évêque, je recherche les natures simples, qui me font aimer la
+vérité, haïr l’intrigue.
+
+D’Artagnan se caressa la moustache.
+
+— J’ai vu et recherché Porthos; il était oisif, sa présence me
+rappelait mes beaux jours d’autrefois, sans m’engager à mal faire au
+présent. J’ai appelé Porthos à Vannes. M. Fouquet, qui m’aime, ayant
+su que Porthos m’aimait, lui a promis l’ordre à la première promotion;
+voilà tout le secret.
+
+— Je n’en abuserai pas, dit d’Artagnan.
+
+— Je le sais bien, cher ami; nul n’a plus que vous de réel honneur.
+
+— Je m’en flatte, Aramis.
+
+— Maintenant...
+
+Et le prélat regarda son ami jusqu’au fond de l’âme.
+
+— Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un des
+amis de M. Fouquet? Ne m’interrompez pas avant de savoir ce que cela
+veut dire.
+
+— J’écoute.
+
+— Voulez-vous devenir maréchal de France, pair, duc, et posséder un
+duché d’un million?
+
+— Mais, mon ami, répliqua d’Artagnan, pour obtenir tout cela, que
+faut-il faire?
+
+— Être l’homme de M. Fouquet.
+
+— Moi, je suis l’homme du roi, cher ami.
+
+— Pas exclusivement, je suppose?
+
+— Oh! d’Artagnan n’est qu’un.
+
+— Vous avez, je le présume, une ambition, comme un grand cœur que vous
+êtes.
+
+— Mais oui.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! je désire être maréchal de France; mais le roi me fera
+maréchal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.
+
+Aramis attacha sur d’Artagnan son limpide regard.
+
+— Est-ce que le roi n’est pas le maître? dit d’Artagnan.
+
+— Nul ne le conteste; mais Louis XIII était aussi le maître.
+
+— Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n’y avait pas un
+M. d’Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire.
+
+— Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres d’achoppement.
+
+— Pas pour le roi?
+
+— Sans doute; mais...
+
+— Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense à soi et jamais à ce
+petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant.
+
+— Et l’ingratitude?
+
+— Les faibles en ont peur!
+
+— Vous êtes bien sûr de vous.
+
+— Je crois que oui.
+
+— Mais le roi peut n’avoir plus besoin de vous.
+
+— Au contraire, je crois qu’il en aura plus besoin que jamais;
+et, tenez, mon cher, s’il fallait arrêter un nouveau Condé, qui
+l’arrêterait? Ceci... ceci seul en France.
+
+Et d’Artagnan frappa son épée.
+
+— Vous avez raison, dit Aramis en pâlissant.
+
+Et il se leva et serra la main de d’Artagnan.
+
+— Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des mousquetaires;
+vous permettez...
+
+Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit:
+
+— Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.
+
+Puis ils se séparèrent.
+
+«Je le disais bien, pensa d’Artagnan, qu’il y avait quelque chose.»
+
+«Il faut se hâter de mettre le feu aux poudres, dit Aramis; d’Artagnan
+a éventé la mèche.»
+
+
+
+
+Chapitre CXLIX — Madame et de Guiche
+
+
+Nous avons vu que le comte de Guiche était sorti de la salle le jour
+où Louis XIV avait offert avec tant de galanterie à La Vallière les
+merveilleux bracelets gagnés à la loterie.
+
+Le comte se promena quelque temps hors du palais, l’esprit dévoré par
+mille soupçons et mille inquiétudes.
+
+Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces, le
+départ de Madame.
+
+Une grosse demi-heure s’écoula. Seul, à ce moment, le comte ne pouvait
+avoir de bien divertissantes idées.
+
+Il tira ses tablettes de sa poche, et se décida, après mille
+hésitations à écrire ces mots:
+
+«Madame, je vous supplie de m’accorder un moment d’entretien. Ne vous
+alarmez pas de cette demande qui n’a rien d’étranger au profond respect
+avec lequel je suis, etc., etc.»
+
+Il signait cette singulière supplique pliée en billet d’amour, quand il
+vit sortir du château plusieurs femmes, puis des hommes, presque tout
+le cercle de la reine, enfin.
+
+Il vit La Vallière elle-même, puis Montalais causant avec Malicorne.
+
+Il vit jusqu’au dernier des conviés qui tout à l’heure peuplaient le
+cabinet de la reine mère.
+
+Madame n’était point passée; il fallait cependant qu’elle traversât
+cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse, de Guiche
+plongeait dans cette cour.
+
+Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des
+flambeaux. Elle marchait vite, et, arrivée à sa porte, elle cria.
+
+— Pages, qu’on aille s’informer de M. le comte de Guiche. Il doit me
+rendre compte d’une commission. S’il est libre, qu’on le prie de passer
+chez moi.
+
+De Guiche demeura muet et caché dans son ombre; mais, sitôt que Madame
+fut rentrée, il s’élança de la terrasse en bas les degrés; il prit
+l’air le plus indifférent pour se faire rencontrer par les pages, qui
+couraient déjà vers son logement.
+
+«Ah! Madame me fait chercher!» se dit-il tout ému.
+
+Et il serra son billet, désormais inutile.
+
+— Comte, dit un des pages en l’apercevant, nous sommes heureux de vous
+rencontrer.
+
+— Qu’y a-t-il, messieurs?
+
+— Un ordre de Madame.
+
+— Un ordre de Madame? fit de Guiche d’un air surpris.
+
+— Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez, nous
+a-t-elle dit, compte d’une commission. Êtes-vous libre?
+
+— Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.
+
+— Veuillez donc nous suivre.
+
+Monté chez la princesse, de Guiche la trouva pâle et agitée.
+
+À la porte se tenait Montalais, un peu inquiète de ce qui se passait
+dans l’esprit de sa maîtresse.
+
+De Guiche parut.
+
+— Ah! c’est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous
+prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.
+
+Montalais, encore plus intriguée, salua et sortit.
+
+Les deux interlocuteurs restèrent seuls.
+
+Le comte avait tout l’avantage: c’était Madame qui l’avait appelé à un
+rendez-vous. Mais, cet avantage, comment était-il possible au comte
+d’en user? C’était une personne si fantasque que Madame! c’était un
+caractère si mobile que celui de Son Altesse Royale!
+
+Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation:
+
+— Eh bien! dit-elle, n’avez-vous rien à me dire?
+
+Il crut qu’elle avait deviné sa pensée; il crut; ceux qui aiment sont
+ainsi faits; ils sont crédules et aveugles comme des poètes ou des
+prophètes; il crut qu’elle savait le désir qu’il avait de la voir, et
+le sujet de ce désir.
+
+— Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort étrange.
+
+— L’affaire des bracelets, s’écria-t-elle vivement, n’est-ce pas?
+
+— Oui, madame.
+
+— Vous croyez le roi amoureux? Dites.
+
+De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce regard
+qui allait jusqu’au cœur.
+
+— Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de tourmenter
+quelqu’un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas empressé comme
+il est; il ne risquerait pas de compromettre de gaieté de cœur une
+jeune fille jusqu’alors inattaquable.
+
+— Bon! cette effrontée? dit hautement la princesse.
+
+— Je puis affirmer à Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une
+fermeté respectueuse, que Mlle de La Vallière est aimée d’un homme
+qu’il convient de respecter, car c’est un galant homme.
+
+— Oh! Bragelonne, peut-être?
+
+— Mon ami. Oui, madame.
+
+— Eh bien! quand il serait votre ami, qu’importe au roi?
+
+— Le roi sait que Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière; et,
+comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n’ira pas causer un
+malheur irréparable.
+
+Madame se mit à rire avec des éclats qui firent sur de Guiche une
+douloureuse impression.
+
+— Je vous répète, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de La
+Vallière, et la preuve que je ne le crois pas, c’est que je voulais
+vous demander de qui Sa Majesté peut chercher à piquer l’amour-propre
+dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute la Cour, vous
+m’aiderez à trouver d’autant plus assurément, que, dit-on partout,
+Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.
+
+Madame se mordit les lèvres, et, faute de bonnes raisons, elle détourna
+la conversation.
+
+— Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards dans
+lesquels l’âme semble passer tout entière, prouvez-moi que vous
+cherchiez à m’interroger, moi qui vous ai appelé.
+
+De Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu’il avait écrit, et le
+montra.
+
+— Sympathie, dit-elle.
+
+— Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui, sympathie;
+mais, moi, je vous ai expliqué comment et pourquoi je vous cherchais;
+vous, madame, vous êtes encore à me dire pourquoi vous me mandiez près
+de vous.
+
+— C’est vrai.
+
+Et elle hésita.
+
+— Ces bracelets me feront perdre la tête, dit-elle tout à coup.
+
+— Vous vous attendiez à ce que le roi dût vous les offrir? répliqua de
+Guiche.
+
+— Pourquoi pas?
+
+— Mais avant vous, madame, avant vous sa belle-sœur, le roi n’avait-il
+pas la reine?
+
+— Avant La Vallière, s’écria la princesse, ulcérée, n’avait-il pas moi?
+n’avait-il pas toute la Cour?
+
+— Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si l’on
+vous entendait parler ainsi, que si l’on voyait vos yeux rouges, et,
+Dieu me pardonne! cette larme qui monte à vos cils; oh! oui! tout le
+monde dirait que Votre Altesse Royale est jalouse.
+
+— Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Vallière?
+
+Elle s’attendait à faire plier de Guiche avec ce geste hautain et ce
+ton superbe.
+
+— Jalouse de La Vallière, oui, madame, répéta-t-il bravement.
+
+— Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de
+m’insulter?
+
+— Je ne le crois pas, madame, répliqua le comte un peu agité, mais
+résolu à dompter cette fougueuse colère.
+
+— Sortez! dit la princesse au comble de l’exaspération, tant le
+sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient à fiel et à
+rage.
+
+De Guiche recula d’un pas, fit sa révérence avec lenteur, se releva
+blanc comme ses manchettes, et, d’une voix légèrement altérée:
+
+— Ce n’était pas la peine que je m’empressasse, dit-il, pour subir
+cette injuste disgrâce.
+
+Et il tourna le dos sans précipitation.
+
+Il n’avait pas fait cinq pas, que Madame s’élança comme une tigresse
+après lui, le saisit par la manche, et, le retournant:
+
+— Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de fureur,
+est plus insultant que l’insulte. Voyons, insultez-moi, mais au moins
+parlez!
+
+— Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son épée,
+percez-moi le cœur, mais ne me faites pas mourir à petit feu.
+
+Au regard qu’il arrêta sur elle, regard empreint d’amour, de
+résolution, de désespoir même, elle comprit qu’un homme, si calme en
+apparence, se passerait l’épée dans la poitrine si elle ajoutait un mot.
+
+Elle lui arracha le fer d’entre les mains, et, serrant son bras avec un
+délire qui pouvait passer pour de la tendresse:
+
+— Comte, dit-elle, ménagez-moi. Vous voyez que je souffre, et vous
+n’avez aucune pitié.
+
+Les larmes, dernière crise de cet accès, étouffèrent sa voix. De
+Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta jusqu’à
+son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait.
+
+— Pourquoi, murmura-t-il à ses genoux, ne m’avouez-vous pas vos peines?
+Aimez-vous quelqu’un? Dites-le-moi? J’en mourrai, mais après que je
+vous aurai soulagée, consolée, servie même.
+
+— Oh! vous m’aimez ainsi! répliqua-t-elle vaincue.
+
+— Je vous aime à ce point, oui, madame.
+
+Et elle lui donna ses deux mains.
+
+— J’aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n’eût pu l’entendre.
+
+Lui l’entendit.
+
+— Le roi? dit-il.
+
+Elle secoua doucement la tête, et son sourire fut comme ces éclaircies
+de nuages par lesquelles, après la tempête, on croit voir le paradis
+s’ouvrir.
+
+— Mais, ajouta-t-elle, il y a d’autres passions dans un cœur bien né.
+L’amour, c’est la poésie; mais la vie de ce cœur, c’est l’orgueil.
+Comte, je suis née sur le trône, je suis fière et jalouse de mon rang.
+Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des indignités?
+
+— Encore! fit le comte; voilà que vous maltraitez cette pauvre fille
+qui sera la femme de mon ami.
+
+— Vous êtes assez simple pour croire cela, vous?
+
+— Si je ne le croyais pas, dit-il fort pâle, Bragelonne serait prévenu
+demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Vallière eût oublié
+les serments qu’elle a faits à Raoul. Mais non, ce serait une lâcheté
+de trahir le secret d’une femme; ce serait un crime de troubler le
+repos d’un ami.
+
+— Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage éclat de rire, que
+l’ignorance est du bonheur?
+
+— Je le crois, répliqua-t-il.
+
+— Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement.
+
+— C’est facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous
+aimait et que vous aimiez le roi.
+
+— Eh bien? fit-elle en respirant péniblement.
+
+— Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, fût venu me dire: «Oui, le roi
+aime Madame; oui, le roi a touché le cœur de Madame», j’eusse peut-être
+tué Raoul!
+
+— Il eût fallu, dit la princesse avec cette obstination des femmes qui
+se sentent imprenables, que M. de Bragelonne eût eu des preuves pour
+vous parler ainsi.
+
+— Toujours est-il, répondit de Guiche en soupirant, que, n’ayant pas
+été averti, je n’ai rien approfondi, et qu’aujourd’hui mon ignorance
+m’a sauvé la vie.
+
+— Vous pousseriez jusqu’à l’égoïsme et la froideur, dit Madame, que
+vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d’aimer La Vallière?
+
+— Jusqu’au jour où La Vallière me sera révélée coupable, oui, madame.
+
+— Mais les bracelets?
+
+— Eh! madame, puisque vous vous attendiez à les recevoir du roi,
+qu’eussé-je pu dire?
+
+L’argument était vigoureux; la princesse en fut écrasée. Elle ne se
+releva plus dès ce moment.
+
+Mais, comme elle avait l’âme pleine de noblesse, comme elle avait
+l’esprit ardent d’intelligence, elle comprit toute la délicatesse de de
+Guiche.
+
+Elle lut clairement dans son cœur qu’il soupçonnait le roi d’aimer
+La Vallière, et ne voulait pas user de cet expédient vulgaire, qui
+consiste à ruiner un rival dans l’esprit d’une femme, en donnant à
+celle-ci l’assurance, la certitude que ce rival courtise une autre
+femme.
+
+Elle devina qu’il soupçonnait La Vallière, et que, pour lui laisser
+le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre à jamais, il se
+réservait une démarche directe ou quelques observations plus nettes.
+
+Elle lut en un mot tant de grandeur réelle, tant de générosité dans le
+cœur de son amant, qu’elle sentit s’embraser le sien au contact d’une
+flamme aussi pure.
+
+De Guiche, en restant, malgré la crainte de déplaire, un homme de
+conséquence et de dévouement, grandissait à l’état de héros, et la
+réduisait à l’état de femme jalouse et mesquine.
+
+Elle l’en aima si tendrement, qu’elle ne put s’empêcher de lui en
+donner un témoignage.
+
+— Voilà bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la main.
+Soupçons, inquiétudes, défiances, douleurs, je crois que nous avons
+prononcé tous ces noms.
+
+— Hélas! oui, madame.
+
+— Effacez-les de votre cœur comme je les chasse du mien. Comte, que
+cette La Vallière aime le roi ou ne l’aime pas, que le roi aime ou
+n’aime pas La Vallière, faisons, à partir de ce moment, une distinction
+dans nos deux rôles. Vous ouvrez de grands yeux; je gage que vous ne me
+comprenez pas?
+
+— Vous êtes si vive, madame, que je tremble toujours de vous déplaire.
+
+— Voyez comme il tremble, le bel effrayé! dit-elle avec un enjouement
+plein de charme. Oui, monsieur, j’ai deux rôles à jouer. Je suis la
+sœur du roi, la belle-sœur de sa femme. À ce titre, ne faut-il pas que
+je m’occupe des intrigues du ménage? Votre avis?
+
+— Le moins possible, madame.
+
+— D’accord, mais c’est une question de dignité; ensuite je suis la
+femme de Monsieur.
+
+De Guiche soupira.
+
+— Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter à me parler toujours
+avec le plus souverain respect.
+
+— Oh! s’écria-t-il en tombant à ses pieds, qu’il baisa comme ceux d’une
+divinité.
+
+— Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j’ai encore un autre rôle. Je
+l’oubliais.
+
+— Lequel? lequel?
+
+— Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J’aime.
+
+Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs lèvres se touchèrent.
+
+Un pas retentit derrière la tapisserie. Montalais heurta.
+
+— Qu’y a-t-il, mademoiselle? dit Madame.
+
+— On cherche M. de Guiche, répondit Montalais, qui eut tout le temps de
+voir le désordre des acteurs de ces quatre rôles, car constamment de
+Guiche avait héroïquement aussi joué le sien.
+
+
+
+
+Chapitre CL — Montalais et Malicorne
+
+
+Montalais avait raison. M. de Guiche, appelé partout, était fort
+exposé, par la multiplication même des affaires, à ne répondre nulle
+part.
+
+Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame, malgré
+son orgueil blessé, malgré sa colère intérieure, ne put rien reprocher,
+momentanément, du moins, à Montalais, qui venait de violer si
+audacieusement la consigne quasi royale qui l’avait éloignée.
+
+De Guiche aussi perdit la tête, ou, plutôt, disons-le, de Guiche avait
+perdu la tête avant l’arrivée de Montalais; car à peine eut-il entendu
+la voix de la jeune fille, que, sans prendre congé de Madame, comme la
+plus simple politesse l’exigeait même entre égaux, il s’enfuit le cœur
+brûlant, la tête folle, laissant la princesse une main levée et lui
+faisant un geste d’adieu. C’est que de Guiche pouvait dire, comme le
+dit Chérubin cent ans plus tard, qu’il emportait aux lèvres du bonheur
+pour une éternité.
+
+Montalais trouva donc les deux amants fort en désordre: il y avait
+désordre chez celui qui s’enfuyait, désordre chez celle qui restait.
+
+Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard interrogateur
+autour d’elle:
+
+— Je crois que, cette fois, j’en sais autant que la femme la plus
+curieuse peut désirer en savoir.
+
+Madame fut tellement embarrassée de ce regard inquisiteur, que, comme
+si elle eût entendu l’aparté de Montalais, elle ne dit pas un seul mot
+à sa fille d’honneur, et, baissant les yeux, rentra dans sa chambre à
+coucher.
+
+Ce que voyant, Montalais écouta.
+
+Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.
+
+De ce moment elle comprit qu’elle avait sa nuit à elle, et, faisant
+du côté de cette porte qui venait de se fermer un geste assez
+irrespectueux, lequel voulait dire: «Bonne nuit, princesse!» elle
+descendit retrouver Malicorne, fort occupé pour le moment à suivre de
+l’œil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le comte de Guiche.
+
+Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque œuvre
+d’importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et,
+quand Malicorne en fut revenu à sa position naturelle, elle lui frappa
+seulement sur l’épaule.
+
+— Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?
+
+— M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.
+
+— Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.
+
+— Et que savez-vous?
+
+— C’est que Madame aime M. de Guiche.
+
+— L’un était la conséquence de l’autre.
+
+— Pas toujours, mon beau monsieur.
+
+— Cet axiome serait-il à mon adresse?
+
+— Les personnes présentes sont toujours exceptées.
+
+— Merci, fit Malicorne. Et de l’autre côté? continua-t-il en
+interrogeant.
+
+— Le roi a voulu ce soir, après la loterie, voir Mlle de La Vallière.
+
+— Eh bien! il l’a vue?
+
+— Non pas.
+
+— Comment, non pas?
+
+— La porte était fermée.
+
+— De sorte que?...
+
+— De sorte que le roi s’en est retourné tout penaud comme un simple
+voleur qui a oublié ses outils.
+
+— Bien.
+
+— Et du troisième côté? demanda Montalais.
+
+— Le courrier qui arrive à M. de Guiche est envoyé par M. de Bragelonne.
+
+— Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.
+
+— Pourquoi, bon?
+
+— Parce que voilà de l’occupation. Si nous nous ennuyons maintenant,
+nous aurons du malheur.
+
+— Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne point
+faire confusion.
+
+— Rien de plus simple, répliqua Montalais. Trois intrigues un peu bien
+chauffées, un peu bien menées, donnent, l’une dans l’autre, et au bas
+chiffre, trois billets par jour.
+
+— Oh! s’écria Malicorne en haussant les épaules, vous n’y pensez pas,
+ma chère, trois billets en un jour, c’est bon pour des sentiments
+bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille au couvent,
+échangeant le billet quotidiennement par le haut de l’échelle ou par
+le trou fait au mur. En un billet tient toute la poésie de ces pauvres
+petits cœurs-là. Mais chez nous... Oh! que vous connaissez peu le
+Tendre royal, ma chère.
+
+— Voyons, concluez, dit Montalais impatientée. On peut venir.
+
+— Conclure! Je n’en suis qu’à la narration. J’ai encore trois points.
+
+— En vérité, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand! s’écria
+Montalais.
+
+— Et vous, vous me ferez perdre la tête avec vos vivacités d’Italienne.
+Je vous disais donc que nos amoureux s’écriront des volumes, mais où
+voulez vous en venir?
+
+— À ceci, qu’aucune de nos dames ne peut garder les lettres qu’elle
+recevra.
+
+— Sans aucun doute.
+
+— Que M. de Guiche n’osera pas garder les siennes non plus.
+
+— C’est probable.
+
+— Eh bien! je garderai tout cela, moi.
+
+— Voilà justement ce qui est impossible, dit Malicorne.
+
+— Et pourquoi cela?
+
+— Parce que vous n’êtes pas chez vous; que votre chambre est commune à
+La Vallière et à vous; que l’on pratique assez volontiers des visites
+et des fouilles dans une chambre de fille d’honneur; que je crains fort
+la reine, jalouse comme une Espagnole, la reine mère, jalouse comme
+deux Espagnoles, et, enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.
+
+— Vous oubliez quelqu’un.
+
+— Qui?
+
+— Monsieur.
+
+— Je ne parlais que pour les femmes. Numérotons donc. Monsieur, N° 1.
+
+— N° 2, de Guiche.
+
+— N° 3, le vicomte de Bragelonne.
+
+— N° 4, et le roi.
+
+— Le roi?
+
+— Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais encore
+plus puissant que tout le monde. Ah! ma chère!
+
+— Après?
+
+— Dans quel guêpier vous êtes-vous fourrée!
+
+— Pas encore assez avant, si vous voulez m’y suivre.
+
+— Certainement que je vous y suivrai. Cependant...
+
+— Cependant?...
+
+— Tandis qu’il en est temps encore, je crois qu’il serait prudent de
+retourner en arrière.
+
+— Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous mettre
+du premier coup à la tête de toutes ces intrigues-là.
+
+— Vous n’y suffirez pas.
+
+— Avec vous, j’en mènerais dix. C’est mon élément, voyez-vous. J’étais
+faite pour vivre à la Cour, comme la salamandre est faite pour vivre
+dans les flammes.
+
+— Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chère amie.
+J’ai entendu dire à des savants fort savants, d’abord qu’il n’y a
+pas de salamandres, et qu’y en eût-il, elles seraient parfaitement
+grillées, elles seraient parfaitement rôties en sortant du feu.
+
+— Vos savants peuvent être fort savants en affaires de salamandres. Or,
+vos savants ne vous diront point ceci, que je vous dis, moi: Aure de
+Montalais est appelée à être, avant un mois, le premier diplomate de la
+Cour de France!
+
+— Soit, mais à la condition que j’en serai le deuxième.
+
+— C’est dit: alliance offensive et défensive, bien entendu.
+
+— Seulement, défiez-vous des lettres.
+
+— Je vous les remettrai au fur et à mesure qu’on me les remettra.
+
+— Que dirons-nous au roi, de Madame?
+
+— Que Madame aime toujours le roi.
+
+— Que dirons-nous à Madame, du roi?
+
+— Qu’elle aurait le plus grand tort de ne pas le ménager.
+
+— Que dirons-nous à La Vallière, de Madame?
+
+— Tout ce que nous voudrons: La Vallière est à nous.
+
+— À nous?
+
+— Doublement.
+
+— Comment cela?
+
+— Par le vicomte de Bragelonne, d’abord.
+
+— Expliquez-vous.
+
+— Vous n’oubliez pas, je l’espère, que M. de Bragelonne a écrit
+beaucoup de lettres à Mlle de La Vallière?
+
+— Je n’oublie rien.
+
+— Ces lettres, c’est moi qui les recevais, c’est moi qui les cachais.
+
+— Et, par conséquent, c’est vous qui les avez?
+
+— Toujours.
+
+— Où cela? ici?
+
+— Oh! que non pas. Je les ai à Blois, dans la petite chambre que vous
+savez.
+
+— Petite chambre chérie, petite chambre amoureuse, antichambre du
+palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites que
+toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?
+
+— Oui.
+
+— Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?
+
+— Sans doute, dans le même coffret où je mettais les lettres que je
+recevais de vous, et où je déposais les miennes quand vos affaires ou
+vos plaisirs vous empêchaient de venir au rendez-vous.
+
+— Ah! fort bien, dit Malicorne.
+
+— Pourquoi cette satisfaction?
+
+— Parce que je vois la possibilité de ne pas courir à Blois après les
+lettres. Je les ai ici.
+
+— Vous avez rapporté le coffret?
+
+— Il m’était cher, venant de vous.
+
+— Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui
+auront un grand prix plus tard.
+
+— Je le sais parbleu bien! et voilà justement pourquoi je ris, et de
+tout mon cœur même.
+
+— Maintenant, un dernier mot.
+
+— Pourquoi donc un dernier?
+
+— Avons-nous besoin d’auxiliaires?
+
+— D’aucun.
+
+— Valets, servantes?
+
+— Mauvais, détestable! Vous donnerez les lettres, vous les recevrez.
+Oh! pas de fierté; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure, ne faisant
+pas leurs affaires eux-mêmes, devront se résoudre à les voir faire par
+d’autres.
+
+— Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?
+
+— Rien; il ouvre sa fenêtre.
+
+— Disparaissons.
+
+Et tous deux disparurent; la conjuration était nouée.
+
+La fenêtre qui venait de s’ouvrir était, en effet, celle du comte de
+Guiche.
+
+Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n’était pas
+seulement pour tâcher de voir l’ombre de Madame à travers ses rideaux
+qu’il se mettait à cette fenêtre, et sa préoccupation n’était pas toute
+amoureuse.
+
+Il venait, comme nous l’avons dit, de recevoir un courrier; ce courrier
+lui avait été envoyé par de Bragelonne. De Bragelonne avait écrit à de
+Guiche.
+
+Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une
+profonde impression.
+
+— Étrange! étrange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la
+destinée entraîne-t-elle donc les gens à leur but?
+
+Et, quittant la fenêtre pour se rapprocher de la lumière, il relut une
+troisième fois cette lettre, dont les lignes brûlaient à la fois son
+esprit et ses yeux.
+
+«Calais.
+
+«Mon cher comte,
+
+J’ai trouvé à Calais M. de Wardes, qui a été blessé grièvement dans une
+affaire avec M. de Buckingham.
+
+C’est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais haineux et
+méchant.
+
+Il m’a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son cœur a beaucoup de
+penchant; de Madame, qu’il trouve belle et aimable.
+
+Il a deviné votre amour pour la personne que vous savez.
+
+Il m’a aussi entretenu d’une personne que j’aime, et m’a témoigné le
+plus vif intérêt en me plaignant fort, le tout avec des obscurités
+qui m’ont effrayé d’abord, mais que j’ai fini par prendre pour les
+résultats de ses habitudes de mystère.
+
+Voici le fait:
+
+Il aurait reçu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce n’est
+que par M. de Lorraine.
+
+On s’entretient, disent ses nouvelles, d’un changement survenu dans
+l’affection du roi.
+
+Vous savez qui cela regarde.
+
+Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d’une fille d’honneur
+qui donne sujet à la médisance.
+
+Ces phrases vagues ne m’ont point permis de dormir. J’ai déploré
+depuis hier que mon caractère droit et faible, malgré une certaine
+obstination, m’ait laissé sans réplique à ces insinuations.
+
+En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n’ai point retardé son
+départ avec des explications; et puis il me paraissait dur, je l’avoue,
+de mettre à la question un homme dont les blessures sont à peine
+fermées.
+
+Bref, il est parti à petites journées, parti pour assister, dit-il,
+au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d’offrir sous peu de
+temps.
+
+Il a ajouté à ces paroles certaines félicitations, puis certaines
+condoléances. Je n’ai pas plus compris les unes que les autres. J’étais
+étourdi par mes pensées et par une défiance envers cet homme, défiance,
+vous le savez mieux que personne, que je n’ai jamais pu surmonter.
+
+Mais, lui parti, mon esprit s’est ouvert.
+
+Il est impossible qu’un caractère comme celui de de Wardes n’ait pas
+infiltré quelque peu de sa méchanceté dans les rapports que nous avons
+eus ensemble.
+
+Il est donc impossible que dans toutes les paroles mystérieuses que M.
+de Wardes m’a dites, il n’y ait point un sens mystérieux dont je puisse
+me faire l’application à moi ou à qui savez.
+
+Forcé que j’étais de partir promptement pour obéir au roi, je n’ai
+point eu l’idée de courir après M. de Wardes pour obtenir l’explication
+de ses réticences; mais je vous expédie un courrier et vous écris cette
+lettre, qui vous exposera tous mes doutes. Vous, c’est moi: j’ai pensé,
+vous agirez.
+
+M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu’il a voulu dire, si déjà
+vous ne le savez.
+
+Au reste M. de Wardes a prétendu que M. de Buckingham avait quitté
+Paris, comblé par Madame; c’est une affaire qui m’eût immédiatement
+mis l’épée à la main sans la nécessité où je crois me trouver de faire
+passer le service du roi avant toute querelle.
+
+Brûlez cette lettre, que vous remet Olivain.
+
+Qui dit Olivain, dit la sûreté même.
+
+Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de Mlle
+de La Vallière, dont je baise respectueusement les mains.
+
+Vous, je vous embrasse.
+
+Vicomte de Bragelonne.
+
+P.-S.— Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prévoir, cher
+ami, expédiez-moi un courrier avec ce seul mot: «Venez», et je serai à
+Paris, trente-six heures après votre lettre reçue.
+
+De Guiche soupira, replia la lettre une troisième fois, et, au lieu de
+la brûler, comme le lui avait recommandé Raoul, il la remit dans sa
+poche.
+
+Il avait besoin de la lire et de la relire encore.
+
+— Quel trouble et quelle confiance à la fois, murmura le comte; toute
+l’âme de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte de La Fère,
+et il y parle de son respect pour Louise! Il m’avertit pour moi, il
+me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un geste menaçant,
+vous vous mêlez de mes affaires, monsieur de Wardes? Eh bien! je vais
+m’occuper des vôtres. Quant à toi, mon pauvre Raoul, ton cœur me laisse
+un dépôt; je veillerai sur lui, ne crains rien.
+
+Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez lui
+sans retard, s’il était possible.
+
+Malicorne se rendit à l’invitation avec une vivacité qui était le
+premier résultat de sa conversation avec Montalais.
+
+Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus
+celui-ci, qui travaillait à l’ombre, devina son interrogateur.
+
+Il s’ensuivit que, après un quart d’heure de conversation, pendant
+lequel de Guiche crut découvrir toute la vérité sur La Vallière et sur
+le roi, il n’apprit absolument rien que ce qu’il avait vu de ses yeux;
+tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra, que Raoul avait
+de la défiance à distance et que de Guiche allait veiller sur le trésor
+des Hespérides.
+
+Malicorne accepta d’être le dragon.
+
+De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s’occupa plus que de
+soi.
+
+On annonça le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa première
+apparition chez le roi.
+
+Après sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.
+
+De Guiche se rendit chez Monsieur avant l’heure.
+
+
+
+
+Chapitre CLI — Comment de Wardes fut reçu à la cour
+
+
+Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que le
+rafraîchissement de l’esprit conseille à tout caractère léger pour la
+nouveauté qui arrive.
+
+De Wardes, qu’en effet on n’avait pas vu depuis un mois, était du
+fruit nouveau. Le caresser, c’était d’abord une infidélité à faire aux
+anciens, et une infidélité a toujours son charme; c’était, de plus, une
+réparation à lui faire, à lui. Monsieur le traita donc on ne peut plus
+favorablement.
+
+M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui
+respectait cette seconde nature, en tout semblable à la sienne, plus le
+courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes des caresses
+plus douces encore que n’en avait eu Monsieur.
+
+De Guiche était là, comme nous l’avons dit, mais se tenait un peu
+à l’écart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent
+terminées.
+
+De Wardes, tout en parlant aux autres, et même à Monsieur, n’avait pas
+perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu’il était là pour lui.
+
+Aussi alla-t-il à de Guiche aussitôt qu’il en eut fini avec les autres.
+
+Tous deux échangèrent les compliments les plus courtois; après quoi, de
+Wardes revint à Monsieur et aux autres gentilshommes.
+
+Au milieu de toutes ces félicitations de bon retour on annonça Madame.
+
+Madame avait appris l’arrivée de de Wardes. Elle savait tous les
+détails de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n’était pas
+fâchée d’être là aux premières paroles qui devaient être prononcées par
+celui qu’elle savait son ennemi.
+
+Elle avait deux ou trois dames d’honneur avec elle.
+
+De Wardes fit à Madame les plus gracieux saluts, et annonça tout
+d’abord, pour commencer les hostilités, qu’il était prêt à donner des
+nouvelles de M. de Buckingham à ses amis.
+
+C’était une réponse directe à la froideur avec laquelle Madame l’avait
+accueilli.
+
+L’attaque était vive, Madame sentit le coup sans paraître l’avoir reçu.
+Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche.
+
+Monsieur rougit, de Guiche pâlit.
+
+Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant combien
+cet ennemi pouvait lui susciter de désagréments près des deux personnes
+qui l’écoutaient, elle se pencha en souriant du côté du voyageur.
+
+Le voyageur parlait d’autre chose.
+
+Madame était brave, imprudente même: toute retraite la jetait en avant.
+Après le premier serrement de cœur, elle revint au feu.
+
+— Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur de Wardes?
+demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu la mauvaise
+chance d’être blessé.
+
+Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pinça les lèvres.
+
+— Non, madame, dit-il, presque pas.
+
+— Cependant, par cette horrible chaleur...
+
+— L’air de la mer est frais, madame, et puis j’avais une consolation.
+
+— Oh! tant mieux!... Laquelle?
+
+— Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.
+
+— Ah! il a été blessé plus grièvement que vous? J’ignorais cela, dit la
+princesse avec une complète insensibilité.
+
+— Oh! madame, vous vous trompez, ou plutôt vous faites semblant de vous
+tromper à mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait plus souffert
+que moi; mais son cœur était atteint.
+
+De Guiche comprit où tendait la lutte; il hasarda un signe à Madame; ce
+signe la suppliait d’abandonner la partie.
+
+Mais elle, sans répondre à de Guiche, sans faire semblant de le voir,
+et toujours souriante:
+
+— Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc été touché
+au cœur? Je ne croyais pas, moi, jusqu’à présent, qu’une blessure au
+cœur se pût guérir.
+
+— Hélas! madame, répondit gracieusement de Wardes, les femmes croient
+toutes cela, et c’est ce qui leur donne sur nous la supériorité de la
+confiance.
+
+— Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient. M. de Wardes
+veut dire que le duc de Buckingham avait été touché au cœur par autre
+chose que par une épée.
+
+— Ah! bien! bien! s’écria Madame. Ah! c’est une plaisanterie de M. de
+Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si M. de Buckingham
+goûterait cette plaisanterie. En vérité, c’est bien dommage qu’il ne
+soit point là, monsieur de Wardes.
+
+Un éclair passa dans les yeux du jeune homme.
+
+— Oh! dit-il les dents serrées, je le voudrais aussi, moi.
+
+De Guiche ne bougea pas.
+
+Madame semblait attendre qu’il vînt à son secours.
+
+Monsieur hésitait.
+
+Le chevalier de Lorraine s’avança et prit la parole.
+
+— Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham, être
+touché au cœur n’est pas chose nouvelle, et que ce qu’il a dit s’est vu
+déjà.
+
+— Au lieu d’un allié, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis
+ligués, acharnés!
+
+Et elle changea la conversation.
+
+Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que
+l’étiquette ordonne de respecter.
+
+Le reste de l’entretien fut donc modéré; les principaux acteurs avaient
+fini leurs rôles.
+
+Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait l’interroger,
+lui donna la main.
+
+Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s’établît
+entre les deux époux pour les laisser tranquillement ensemble.
+
+Il s’achemina donc vers l’appartement de Monsieur pour le surprendre à
+son retour, et détruire avec trois mots toutes les bonnes impressions
+que Madame aurait pu semer dans son cœur. De Guiche fit un pas vers de
+Wardes, que beaucoup de gens entouraient.
+
+Il lui indiquait ainsi le désir de causer avec lui. De Wardes lui fit,
+des yeux et de la tête, signe qu’il le comprenait.
+
+Ce signe, pour les étrangers, n’avait rien que d’amical.
+
+Alors de Guiche put se retourner et attendre.
+
+Il n’attendit pas longtemps. De Wardes, débarrassé de ses
+interlocuteurs, s’approcha de de Guiche, et tous deux, après un nouveau
+salut, se mirent à marcher côte à côte.
+
+— Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.
+
+— Excellent, comme vous voyez.
+
+— Et vous avez toujours l’esprit très gai?
+
+— Plus que jamais.
+
+— C’est un grand bonheur.
+
+— Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si
+grotesque autour de nous!
+
+— Vous avez raison.
+
+— Ah! vous êtes donc de mon avis?
+
+— Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de là-bas?
+
+— Non, ma foi! j’en viens chercher ici.
+
+— Parlez. Vous avez cependant vu du monde à Boulogne, un de nos amis,
+et il n’y a pas si longtemps de cela.
+
+— Du monde... de... de nos amis?...
+
+— Vous avez la mémoire courte.
+
+— Ah! c’est vrai: Bragelonne?
+
+— Justement.
+
+— Qui allait en mission près du roi Charles?
+
+— C’est cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-vous pas
+dit?...
+
+— Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l’avoue, mais ce que je
+ne lui ai pas dit, je le sais.
+
+De Wardes était la finesse même. Il sentait parfaitement, à l’attitude
+de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignité, que la
+conversation prenait une mauvaise tournure. Il résolut de se laisser
+aller à la conversation et de se tenir sur ses gardes.
+
+— Qu’est-ce donc, s’il vous plaît, que cette chose que vous ne lui avez
+pas dite? demanda de Guiche.
+
+— Eh bien! la chose concernant La Vallière.
+
+— La Vallière... Qu’est-ce que cela? et quelle est cette chose si
+étrange que vous l’avez sue là-bas, vous, tandis que Bragelonne, qui
+était ici, ne l’a pas sue, lui?
+
+— Est-ce sérieusement que vous me faites cette question?
+
+— On ne peut plus sérieusement.
+
+— Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le
+commensal de la maison, vous, l’ami de Monsieur, vous, le favori de
+notre belle princesse?
+
+De Guiche rougit de colère.
+
+— De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-il.
+
+— Mais je n’en connais qu’une, mon cher. Je parle de Madame. Est-ce que
+vous avez une autre princesse au cœur? Voyons.
+
+De Guiche allait se lancer; mais il vit la feinte.
+
+Une querelle était imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes
+voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que de Guiche ne
+l’acceptait qu’au nom de La Vallière. C’était, à partir de ce moment,
+un jeu de feintes, et qui devait durer jusqu’à ce que l’un d’eux fût
+touché.
+
+De Guiche reprit donc tout son sang-froid.
+
+— Il n’est pas le moins du monde question de Madame dans tout ceci,
+mon cher de Wardes, dit de Guiche, mais de ce que vous disiez là, à
+l’instant même.
+
+— Et que disais-je?
+
+— Que vous aviez caché à Bragelonne certaines choses.
+
+— Que vous savez aussi bien que moi, répliqua de Wardes.
+
+— Non, d’honneur!
+
+— Allons donc!
+
+— Si vous me le dites, je le saurai; mais non autrement, je vous jure!
+
+— Comment! j’arrive de là-bas, de soixante lieues; vous n’avez pas
+bougé d’ici; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la renommée m’a
+rapporté là-bas, elle, et je vous entends me dire sérieusement que vous
+ne savez pas? oh! comte, vous n’êtes pas charitable.
+
+— Ce sera comme il vous plaira, de Wardes; mais, je vous le répète, je
+ne sais rien.
+
+— Vous faites le discret, c’est prudent.
+
+— Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus à moi qu’à Bragelonne?
+
+— Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que Madame ne
+serait pas si maîtresse d’elle-même que vous.
+
+«Ah! double hypocrite, murmura de Guiche, te voilà revenu sur ton
+terrain.»
+
+— Eh bien! alors, continua de Wardes, puisqu’il nous est si difficile
+de nous entendre sur La Vallière et Bragelonne, causons de vos affaires
+personnelles.
+
+— Mais, dit de Guiche, je n’ai point d’affaires personnelles, moi. Vous
+n’avez rien dit de moi, je suppose, à Bragelonne, que vous ne puissiez
+me redire, à moi?
+
+— Non. Mais, comprenez-vous, de Guiche? c’est qu’autant je suis
+ignorant sur certaines choses, autant je suis ferré sur d’autres.
+S’il s’agissait, par exemple, de vous parler des relations de M. de
+Buckingham à Paris, comme j’ai fait le voyage avec le duc, je pourrais
+vous dire les choses les plus intéressantes. Voulez-vous que je vous
+les dise?
+
+De Guiche passa sa main sur son front moite de sueur.
+
+— Mais, non, dit-il, cent fois non, je n’ai point de curiosité pour ce
+qui ne me regarde pas. M. de Buckingham n’est pour moi qu’une simple
+connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je n’ai donc aucune
+curiosité de savoir ce qui est arrivé à M. de Buckingham, tandis que
+j’ai tout intérêt à savoir ce qui est arrivé à Raoul.
+
+— À Paris?
+
+— Oui, à Paris ou à Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis présent: si
+quelque événement advient, je suis là pour y faire face; tandis que
+Raoul est absent et n’a que moi pour le représenter; donc, les affaires
+de Raoul avant les miennes.
+
+— Mais Raoul reviendra.
+
+— Oui, après sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut
+courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.
+
+— D’autant plus qu’il y restera quelque temps, à Londres, dit de Wardes
+en ricanant.
+
+— Vous croyez? demanda naïvement de Guiche.
+
+— Parbleu! croyez-vous qu’on l’a envoyé à Londres pour qu’il ne fasse
+qu’y aller et en revenir? Non pas; on l’a envoyé à Londres pour qu’il y
+reste.
+
+— Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de de
+Wardes, voici un soupçon bien fâcheux pour Bragelonne, et qui justifie
+à merveille ce qu’il m’a écrit de Boulogne.
+
+De Wardes redevint froid; l’amour de la raillerie l’avait poussé en
+avant, et il avait, par son imprudence, donné prise sur lui.
+
+— Eh bien! voyons, qu’a-t-il écrit? demanda-t-il.
+
+— Que vous lui aviez glissé quelques insinuations perfides contre La
+Vallière et que vous aviez paru rire de sa grande confiance dans cette
+jeune fille.
+
+— Oui, j’ai fait tout cela, dit de Wardes, et j’étais prêt, en le
+faisant, à m’entendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit un
+homme à un autre homme lorsque ce dernier le mécontente. Ainsi, par
+exemple, si je vous cherchais une querelle, à vous, je vous dirais que
+Madame, après avoir distingué M. de Buckingham, passe en ce moment pour
+n’avoir renvoyé le beau duc qu’à votre profit.
+
+— Oh! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher de Wardes, dit
+de Guiche en souriant malgré le frisson qui courait dans ses veines
+comme une injection de feu. Peste! une telle faveur, c’est du miel.
+
+— D’accord; mais, si je voulais absolument une querelle avec vous, je
+chercherais un démenti, et je vous parlerais de certain bosquet où
+vous vous rencontrâtes avec cette illustre princesse, de certaines
+génuflexions, de certains baisemains, et vous qui êtes un homme secret,
+vous, vif et pointilleux...
+
+— Eh bien! non, je vous jure, dit de Guiche en l’interrompant avec
+le sourire sur les lèvres, quoiqu’il fût porté à croire qu’il allait
+mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas, que je ne vous
+donnerais aucun démenti. Que voulez-vous, très cher comte, je suis
+ainsi fait; pour les choses qui me regardent, je suis de glace. Ah!
+c’est bien autre chose lorsqu’il s’agit d’un ami absent, d’un ami qui,
+en partant, nous a confié ses intérêts; oh! pour cet ami, voyez-vous,
+de Wardes, je suis tout de feu!
+
+— Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous avez beau dire, il
+ne peut être question entre nous, à cette heure, ni de Bragelonne, ni
+de cette jeune fille sans importance qu’on appelle La Vallière.
+
+En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le salon,
+et, ayant déjà entendu les paroles qui venaient d’être prononcées,
+étaient à même d’entendre celles qui allaient suivre.
+
+De Wardes s’en aperçut et continua tout haut:
+
+— Oh! si La Vallière était une coquette comme Madame, dont les
+agaceries, très innocentes, je le veux bien, ont d’abord fait renvoyer
+M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait exiler, vous,
+car, enfin, vous vous y êtes laissé prendre à ses agaceries, n’est-ce
+pas, monsieur?
+
+Les gentilshommes s’approchèrent, de Saint-Aignan en tête, Manicamp
+après.
+
+— Eh! mon cher, que voulez-vous? dit de Guiche en riant, je suis
+un fat, moi, tout le monde sait cela. J’ai pris au sérieux une
+plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais j’ai vu mon erreur, j’ai
+courbé ma vanité aux pieds de qui de droit, et j’ai obtenu mon rappel
+en faisant amende honorable et en me promettant à moi-même de me guérir
+de ce défaut, et, vous le voyez, j’en suis si bien guéri, que je ris
+maintenant de ce qui, il y a quatre jours, me brisait le cœur. Mais,
+lui, Raoul, il est aimé; il ne rit pas des bruits qui peuvent troubler
+son bonheur, des bruits dont vous vous êtes fait l’interprète quand
+vous saviez cependant, comte, comme moi, comme ces messieurs, comme
+tout le monde, que ces bruits n’étaient qu’une calomnie.
+
+— Une calomnie! s’écria de Wardes, furieux de se voir poussé dans le
+piège par le sang-froid de de Guiche.
+
+— Mais oui, une calomnie. Dame! voici sa lettre, dans laquelle il me
+dit que vous avez mal parlé de Mlle de La Vallière, et où il me demande
+si ce que vous avez dit de cette jeune fille est vrai. Voulez-vous que
+je fasse juges ces messieurs, de Wardes?
+
+Et, avec le plus grand sang-froid, de Guiche lut tout haut le
+paragraphe de la lettre qui concernait La Vallière.
+
+— Et, maintenant, continua de Guiche, il est bien constaté pour moi
+que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et que vos
+propos étaient malicieux.
+
+De Wardes regarda autour de lui pour savoir s’il aurait appui quelque
+part; mais, à cette idée que de Wardes avait insulté, soit directement,
+soit indirectement, celle qui était l’idole du jour, chacun secoua la
+tête, et de Wardes ne vit que des hommes prêts à lui donner tort.
+
+— Messieurs, dit de Guiche devinant d’instinct le sentiment général,
+notre discussion avec M. de Wardes porte sur un sujet si délicat,
+qu’il est important que personne n’en entende plus que vous n’en avez
+entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et laissez-nous achever
+cette conversation entre nous, comme il convient à deux gentilshommes
+dont l’un a donné à l’autre un démenti.
+
+— Messieurs! messieurs! s’écrièrent les assistants.
+
+— Trouvez-vous que j’avais tort de défendre Mlle de La Vallière? dit
+de Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les paroles
+blessantes que j’ai pu dire contre M. de Wardes.
+
+— Peste! dit de Saint-Aignan, non pas!... Mlle de La Vallière est un
+ange.
+
+— La vertu, la pureté en personne, dit Manicamp.
+
+— Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de Guiche, je ne suis point le
+seul qui prenne la défense de la pauvre enfant. Messieurs, une seconde
+fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez qu’il est impossible
+d’être plus calme que nous ne le sommes.
+
+Les courtisans ne demandaient pas mieux que de s’éloigner; les uns
+allèrent à une porte, les autres à l’autre.
+
+Les deux jeunes gens restèrent seuls.
+
+— Bien joué, dit de Wardes au comte.
+
+— N’est-ce pas? répondit celui-ci.
+
+— Que voulez-vous? je me suis rouillé en province, mon cher, tandis que
+vous, ce que vous avez gagné de puissance sur vous-même me confond,
+comte; on acquiert toujours quelque chose dans la société des femmes;
+acceptez donc tous mes compliments.
+
+— Je les accepte.
+
+— Et je les retournerai à Madame.
+
+— Oh! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, parlons-en aussi haut
+qu’il vous plaira.
+
+— Ne m’en défiez pas.
+
+— Oh! je vous en défie! Vous êtes connu pour un méchant homme; si vous
+faites cela, vous passerez pour un lâche, et Monsieur vous fera pendre
+ce soir à l’espagnolette de sa fenêtre. Parlez, mon cher de Wardes,
+parlez.
+
+— Je suis battu.
+
+— Oui, mais pas encore autant qu’il convient.
+
+— Je vois que vous ne seriez pas fâché de me battre à plate couture.
+
+— Non, mieux encore.
+
+— Diable! c’est que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez mal;
+après celle que je viens de jouer, une partie ne peut me convenir.
+J’ai perdu trop de sang à Boulogne: au moindre effort mes blessures se
+rouvriraient, et, en vérité, vous auriez de moi trop bon marché.
+
+— C’est vrai, dit de Guiche, et cependant, vous avez, en arrivant, fait
+montre de votre belle mine et de vos bons bras.
+
+— Oui, les bras vont encore, c’est vrai; mais les jambes sont faibles,
+et puis je n’ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de duel; et vous,
+j’en réponds, vous vous escrimez tous les jours pour mettre à bonne fin
+votre petit guet-apens.
+
+— Sur l’honneur, monsieur, répondit de Guiche, voici une demi-année que
+je n’ai fait d’exercice.
+
+— Non, voyez-vous, comte, toute réflexion faite, je ne me battrai pas,
+pas avec vous, du moins. J’attendrai Bragelonne, puisque vous dites que
+c’est Bragelonne qui m’en veut.
+
+— Oh! que non pas, vous n’attendrez pas Bragelonne, s’écria de Guiche
+hors de lui; car, vous l’avez dit, Bragelonne peut tarder à revenir,
+et, en attendant, votre méchant esprit fera son œuvre.
+
+— Cependant, j’aurai une excuse. Prenez garde!
+
+— Je vous donne huit jours pour achever de vous rétablir.
+
+— C’est déjà mieux. Dans huit jours, nous verrons.
+
+— Oui, oui, je comprends: en huit jours, on peut échapper à l’ennemi.
+Non, non, pas un.
+
+— Vous êtes fou, monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de retraite.
+
+— Et vous, vous êtes un misérable. Si vous ne vous battez pas de bonne
+grâce...
+
+— Eh bien?
+
+— Je vous dénonce au roi comme ayant refusé de vous battre après avoir
+insulté La Vallière.
+
+— Ah! fit de Wardes, vous êtes dangereusement perfide, monsieur
+l’honnête homme.
+
+— Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche toujours
+loyalement.
+
+— Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner à blanc pour
+égaliser nos chances.
+
+— Non pas, j’ai mieux que cela.
+
+— Dites.
+
+— Nous monterons à cheval tous deux et nous échangerons trois coups
+de pistolet. Vous tirez de première force. Je vous ai vu abattre des
+hirondelles, à balle et au galop. Ne dites pas non, je vous ai vu.
+
+— Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela, il est
+possible que je vous tue.
+
+— En vérité, vous me rendriez service.
+
+— Je ferai de mon mieux.
+
+— Est-ce dit?
+
+— Votre main.
+
+— La voici... À une condition, pourtant.
+
+— Laquelle?
+
+— Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi?
+
+— Rien, je vous le jure.
+
+— Je vais chercher mon cheval.
+
+— Et moi le mien.
+
+— Où irons-nous?
+
+— Dans la plaine; je sais un endroit excellent.
+
+— Partons-nous ensemble?
+
+— Pourquoi pas?
+
+Et tous deux, s’acheminant vers les écuries, passèrent sous les
+fenêtres de Madame, doucement éclairées; une ombre grandissait derrière
+les rideaux de dentelle.
+
+— Voilà pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se doute
+pas que nous allons à la mort pour elle.
+
+
+
+
+Chapitre CLII — Le combat
+
+
+De Wardes choisit son cheval, et de Guiche le sien.
+
+Puis chacun le sella lui-même avec une selle à fontes.
+
+De Wardes n’avait point de pistolets. De Guiche en avait deux paires.
+Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le choix à de
+Wardes.
+
+De Wardes choisit des pistolets dont il s’était vingt fois servi, les
+mêmes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les hirondelles au vol.
+
+— Vous ne vous étonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes
+précautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par conséquent,
+qu’égaliser les chances.
+
+— L’observation était inutile, répondit de Guiche, et vous êtes dans
+votre droit.
+
+— Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien m’aider à
+monter à cheval, car j’y éprouve encore une certaine difficulté.
+
+— Alors, il fallait prendre le parti à pied.
+
+— Non, une fois en selle, je vaux mon homme.
+
+— C’est bien, n’en parlons plus.
+
+Et de Guiche aida de Wardes à monter à cheval.
+
+— Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur à nous
+exterminer, nous n’avons pas pris garde à une chose.
+
+— À laquelle?
+
+— C’est qu’il fait nuit, et qu’il faudra nous tuer à tâtons.
+
+— Soit, ce sera toujours le même résultat.
+
+— Cependant, il faut prendre garde à une autre circonstance, qui est
+que les honnêtes gens ne se vont point battre sans compagnons.
+
+— Oh! s’écria de Guiche, vous êtes aussi désireux que moi de bien faire
+les choses.
+
+— Oui; mais je ne veux point que l’on puisse dire que vous m’avez
+assassiné, pas plus que, dans le cas où je vous tuerais, je ne veux
+être accusé d’un crime.
+
+— A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. de Buckingham? dit
+de Guiche. Il s’est cependant accompli dans les mêmes conditions où le
+nôtre va s’accomplir.
+
+— Bon! Il faisait encore jour et nous étions dans l’eau jusqu’aux
+cuisses; d’ailleurs, bon nombre de spectateurs étaient rangés sur le
+rivage et nous regardaient.
+
+De Guiche réfléchit un instant; mais cette pensée qui s’était déjà
+présentée à son esprit s’y raffermit, que de Wardes voulait avoir des
+témoins pour ramener la conversation sur Madame et donner un tour
+nouveau au combat.
+
+Il ne répliqua donc rien, et, comme de Wardes l’interrogea une dernière
+fois du regard, il lui répondit par un signe de tête qui voulait dire
+que le mieux était de s’en tenir où l’on en était.
+
+Les deux adversaires se mirent, en conséquence, en chemin et sortirent
+du château par cette porte que nous connaissons pour avoir vu tout près
+d’elle Montalais et Malicorne.
+
+La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journée, avait amassé
+tous les nuages qu’elle poussait silencieusement et lourdement de
+l’ouest à l’est. Ce dôme, sans éclaircies et sans tonnerres apparents,
+pesait de tout son poids sur la terre et commençait à se trouer sous
+les efforts du vent, comme une immense toile détachée d’un lambris.
+
+Les gouttes d’eau tombaient tièdes et larges sur la terre, où elles
+aggloméraient la poussière en globules roulants.
+
+En même temps, des haies qui aspiraient l’orage, des fleurs altérées,
+des arbres échevelés, s’exhalaient mille odeurs aromatiques qui
+ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les idées de jeunesse, de vie
+éternelle, de bonheur et d’amour.
+
+— La terre sent bien bon, dit de Wardes; c’est une coquetterie de sa
+part pour nous attirer à elle.
+
+— À propos, répliqua de Guiche, il m’est venu plusieurs idées et je
+veux vous les soumettre.
+
+— Relatives?
+
+— Relatives à notre combat.
+
+— En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en occupions.
+
+— Sera-ce un combat ordinaire et réglé selon la coutume?
+
+— Voyons notre coutume?
+
+— Nous mettrons pied à terre dans une bonne plaine, nous attacherons
+nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons sans armes, puis
+nous nous éloignerons de cent cinquante pas chacun pour revenir l’un
+sur l’autre.
+
+— Bon! c’est ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois
+semaines, à la Saint-Denis.
+
+— Pardon, vous oubliez un détail.
+
+— Lequel?
+
+— Dans votre duel avec Follivent, vous marchâtes à pied l’un sur
+l’autre, l’épée aux dents et le pistolet au poing.
+
+— C’est vrai.
+
+— Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous l’avouez
+vous-même, nous remontons à cheval et nous nous choquons, le premier
+qui veut tirer tire.
+
+— C’est ce qu’il y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit; il faut
+compter plus de coups perdus qu’il n’y en aurait dans le jour.
+
+— Soit! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout
+chargés, et un troisième de recharge.
+
+— À merveille! où notre combat aura-t-il lieu?
+
+— Avez-vous quelque préférence?
+
+— Non.
+
+— Vous voyez ce petit bois qui s’étend devant nous?
+
+— Le bois Rochin? Parfaitement.
+
+— Vous le connaissez?
+
+— À merveille.
+
+— Vous savez, alors, qu’il a une clairière à son centre?
+
+— Oui.
+
+— Gagnons cette clairière.
+
+— Soit!
+
+— C’est une espèce de champ clos naturel, avec toutes sortes de
+chemins, de faux fuyants, de sentiers, de fossés, de tournants,
+d’allées; nous serons là à merveille.
+
+— Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrivés, je crois?
+
+— Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarté qui
+tombe des étoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette place;
+les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses barrières.
+
+— Soit! Faites comme vous dites.
+
+— Terminons les conditions, alors.
+
+— Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre, vous le direz.
+
+— J’écoute.
+
+— Cheval tué oblige son maître à combattre à pied.
+
+— C’est incontestable, puisque nous n’avons pas de chevaux de rechange.
+
+— Mais n’oblige pas l’adversaire à descendre de son cheval.
+
+— L’adversaire sera libre d’agir comme bon lui semblera.
+
+— Les adversaires, s’étant joints une fois, peuvent ne se plus quitter,
+et, par conséquent, tirer l’un sur l’autre à bout portant.
+
+— Accepté.
+
+— Trois charges sans plus, n’est-ce pas?
+
+— C’est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles pour
+vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles; j’en ferai
+autant, puis nous répandrons le reste de la poudre et nous jetterons le
+reste des balles.
+
+— Et nous jurons sur le Christ, n’est-ce pas, ajouta de Wardes, que
+nous n’avons plus sur nous ni poudre ni balles?
+
+— C’est convenu; moi, je le jure.
+
+De Guiche étendit la main vers le ciel.
+
+De Wardes l’imita.
+
+— Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire que je
+ne suis dupe de rien. Vous êtes, ou vous serez l’amant de Madame. J’ai
+pénétré le secret, vous avez peur que je ne l’ébruite; vous voulez
+me tuer pour vous assurer le silence, c’est tout simple, et, à votre
+place, j’en ferais autant.
+
+De Guiche baissa la tête.
+
+— Seulement, continua de Wardes triomphant, était-ce bien la peine,
+dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise affaire de
+Bragelonne? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le sanglier, on
+l’enrage; en forçant le renard, on lui donne la férocité du jaguar. Il
+en résulte que, mis aux abois par vous, je me défends jusqu’à la mort.
+
+— C’est votre droit.
+
+— Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal; ainsi, pour commencer,
+vous devinez bien, n’est-ce pas, que je n’ai point fait la sottise
+de cadenasser mon secret, ou plutôt votre secret dans mon cœur? Il
+y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez, qui est entré en
+participation de mon secret; ainsi, comprenez bien que, si vous me
+tuez, ma mort n’aura pas servi à grand’chose; tandis qu’au contraire,
+si je vous tue, dame! tout est possible, vous comprenez.
+
+De Guiche frissonna.
+
+— Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attaché à Madame deux
+ennemis qui travailleront à qui mieux mieux à la ruiner.
+
+— Oh! monsieur, s’écria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi sur ma
+mort; de ces deux ennemis, j’espère bien tuer l’un tout de suite, et
+l’autre à la première occasion.
+
+De Wardes ne répondit que par un éclat de rire tellement diabolique,
+qu’un homme superstitieux s’en fût effrayé.
+
+Mais de Guiche n’était point impressionnable à ce point.
+
+— Je crois, dit-il, que tout est réglé, monsieur de Wardes; ainsi,
+prenez du champ, je vous prie, à moins que vous ne préfériez que ce
+soit moi.
+
+— Non pas, dit de Wardes, enchanté de vous épargner une peine.
+
+Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairière dans toute
+son étendue, et alla prendre son poste au point de la circonférence du
+carrefour qui faisait face à celui où de Guiche s’était arrêté.
+
+De Guiche demeura immobile.
+
+À la distance de cent pas à peu près, les deux adversaires étaient
+absolument invisibles l’un à l’autre, perdus qu’ils étaient dans
+l’ombre épaisse des ormes et des châtaigniers.
+
+Une minute s’écoula au milieu du plus profond silence.
+
+Au bout de cette minute, chacun, au sein de l’ombre où il était caché,
+entendit le double cliquetis du chien résonnant dans la batterie.
+
+De Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop,
+persuadé qu’il trouverait une double garantie de sûreté dans
+l’ondulation du mouvement et dans la vitesse de la course.
+
+Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu’à son avis
+devait occuper son adversaire.
+
+À la moitié du chemin, il s’attendait à rencontrer de Wardes: il se
+trompait.
+
+Il continua sa course, présumant que de Wardes l’attendait immobile.
+
+Mais au deux tiers de la clairière, il vit le carrefour s’illuminer
+tout à coup, et une balle coupa en sifflant la plume qui s’arrondissait
+sur son chapeau.
+
+Presque en même temps, et comme si le feu du premier coup eût servi à
+éclairer l’autre, un second coup retentit, et une seconde balle vint
+trouer la tête du cheval de de Guiche, un peu au-dessous de l’oreille.
+
+L’animal tomba.
+
+Ces deux coups, venant d’une direction tout opposée à celle dans
+laquelle il s’attendait à trouver de Wardes, frappèrent de Guiche
+de surprise; mais, comme c’était un homme d’un grand sang-froid, il
+calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout de sa
+botte ne se trouvât pris sous son cheval.
+
+Heureusement, dans son agonie, l’animal fit un mouvement, et de Guiche
+put dégager sa jambe moins pressée.
+
+De Guiche se releva, se tâta; il n’était point blessé.
+
+Du moment où il avait senti le cheval faiblir, il avait placé ses deux
+pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne fît partir un des
+deux coups et même tous les deux, ce qui l’eût désarmé inutilement.
+
+Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et s’avança
+vers l’endroit où, à la lueur de la flamme, il avait vu apparaître de
+Wardes. De Guiche s’était, après le premier coup, rendu compte de la
+manœuvre de son adversaire, qui était on ne peut plus simple.
+
+Au lieu de courir sur de Guiche ou de rester à sa place à l’attendre,
+de Wardes avait, pendant une quinzaine de pas à peu près, suivi le
+cercle d’ombre qui le dérobait à la vue de son adversaire, et, au
+moment où celui-ci lui présentait le flanc dans sa course, il l’avait
+tiré de sa place, ajustant à l’aise, et servi au lieu d’être gêné par
+le galop du cheval.
+
+On a vu que, malgré l’obscurité, la première balle avait passé à un
+pouce à peine de la tête de de Guiche.
+
+De Wardes était si sûr de son coup, qu’il avait cru voir tomber de
+Guiche. Son étonnement fut grand lorsque, au contraire le cavalier
+demeura en selle.
+
+Il se pressa pour tirer le second coup, fit un écart de main et tua le
+cheval.
+
+C’était une heureuse maladresse, si de Guiche demeurait engagé sous
+l’animal. Avant qu’il eût pu se dégager, de Wardes rechargeait son
+troisième coup et tenait de Guiche à sa merci.
+
+Mais, tout au contraire, de Guiche était debout et avait trois coups à
+tirer.
+
+De Guiche comprit la position... Il s’agissait de gagner de Wardes de
+vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant qu’il eût fini de
+recharger son pistolet.
+
+De Wardes le voyait arriver comme une tempête. La balle était juste
+et résistait à la baguette. Mal charger était s’exposer à perdre un
+dernier coup. Bien charger était perdre son temps, ou plutôt c’était
+perdre la vie.
+
+Il fit faire un écart à son cheval.
+
+De Guiche pivota sur lui-même, et, au moment où le cheval retombait, le
+coup partit, enlevant le chapeau de de Wardes.
+
+De Wardes comprit qu’il avait un instant à lui; il en profita pour
+achever de charger son pistolet.
+
+De Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier
+pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le second.
+
+Mais, au troisième pas qu’il fit, de Wardes le prit tout marchant et le
+coup partit.
+
+Un rugissement de colère y répondit; le bras du comte se crispa et
+s’abattit. Le pistolet tomba.
+
+De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main
+gauche, et faire un nouveau pas en avant.
+
+Le moment était suprême.
+
+— Je suis perdu, murmura de Wardes, il n’est point blessé à mort.
+
+Mais au moment où de Guiche levait son pistolet sur de Wardes, la tête,
+les épaules et les jarrets du comte fléchirent à la fois. Il poussa un
+soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de de Wardes.
+
+— Allons donc! murmura celui-ci.
+
+Et, rassemblant les rênes, il piqua des deux.
+
+Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes au
+château.
+
+Arrivé là, de Wardes demeura un quart d’heure à tenir conseil.
+
+Dans son impatience à quitter le champ de bataille, il avait négligé de
+s’assurer que de Guiche fût mort.
+
+Une double hypothèse se présentait à l’esprit agité de de Wardes.
+
+Ou de Guiche était tué, ou de Guiche était seulement blessé.
+
+— Si de Guiche était tué, fallait-il laisser ainsi son corps aux loups?
+C’était une cruauté inutile, puisque, si de Guiche était tué, il ne
+parlerait certes pas.
+
+S’il n’était pas tué, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se faire
+passer pour un sauvage incapable de générosité?
+
+Cette dernière considération l’emporta.
+
+De Wardes s’informa de Manicamp.
+
+Il apprit que Manicamp s’était informé de de Guiche et, ne sachant
+point où le joindre, s’était allé coucher.
+
+De Wardes alla réveiller le dormeur et lui conta l’affaire, que
+Manicamp écouta sans dire un mot, mais avec une expression d’énergie
+croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.
+
+Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp prononça un seul mot:
+
+— Allons!
+
+Tout en marchant, Manicamp se montait l’imagination, et, au fur et à
+mesure que de Wardes lui racontait l’événement, il s’assombrissait
+davantage.
+
+— Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyez mort?
+
+— Hélas! oui.
+
+— Et vous vous êtes battus comme cela sans témoins?
+
+— Il l’a voulu.
+
+— C’est singulier!
+
+— Comment, c’est singulier?
+
+— Oui, le caractère de M. de Guiche ressemble bien peu à cela.
+
+— Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose?
+
+— Hé! hé!
+
+— Vous en doutez?
+
+— Un peu... Mais j’en douterai bien plus encore, je vous en préviens,
+si je vois le pauvre garçon mort.
+
+— Monsieur Manicamp!
+
+— Monsieur de Wardes!
+
+— Il me semble que vous m’insultez!
+
+— Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je n’ai jamais aimé
+les gens qui viennent vous dire: «J’ai tué M. Untel dans un coin; c’est
+un bien grand malheur, mais je l’ai tué loyalement.» Il fait nuit bien
+noire pour cet adverbe-là monsieur de Wardes!
+
+— Silence, nous sommes arrivés.
+
+En effet, on commençait à apercevoir la petite clairière, et, dans
+l’espace vide, la masse immobile du cheval mort.
+
+À droite du cheval, sur l’herbe noire, gisait, la face contre terre, le
+pauvre comte baigné dans son sang.
+
+Il était demeuré à la même place et ne paraissait même pas avoir fait
+un mouvement.
+
+Manicamp se jeta à genoux, souleva le comte, et le trouva froid et
+trempé de sang.
+
+Il le laissa retomber.
+
+Puis, s’allongeant près de lui, il chercha jusqu’à ce qu’il eût trouvé
+le pistolet de de Guiche.
+
+— Morbleu! dit-il alors en se relevant, pâle comme un spectre et le
+pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est bien mort!
+
+— Mort? répéta de Wardes.
+
+— Oui, et son pistolet est chargé, ajouta Manicamp en interrogeant du
+doigt le bassinet.
+
+— Mais ne vous ai-je pas dit que je l’avais pris dans la marche et que
+j’avais tiré sur lui au moment où il visait sur moi?
+
+— Êtes-vous bien sûr de vous être battu contre lui, monsieur de Wardes?
+Moi, je l’avoue, j’ai bien peur que vous ne l’ayez assassiné. Oh! ne
+criez pas! vous avez tiré vos trois coups, et son pistolet est chargé!
+Vous avez tué son cheval, et lui, lui, de Guiche, un des meilleurs
+tireurs de France, n’a touché ni vous ni votre cheval! Tenez, monsieur
+de Wardes, vous avez du malheur de m’avoir amené ici; tout ce sang
+m’a monté à la tête; je suis un peu ivre, et je crois, sur l’honneur!
+puisque l’occasion s’en présente, que je vais vous faire sauter la
+cervelle. Monsieur de Wardes, recommandez votre âme à Dieu!
+
+— Monsieur de Manicamp, vous n’y songez point?
+
+— Si fait, au contraire, j’y songe trop.
+
+— Vous m’assassineriez?
+
+— Sans remords, pour le moment, du moins.
+
+— Êtes-vous gentilhomme?
+
+— On a été page; donc on a fait ses preuves.
+
+— Laissez-moi défendre ma vie, alors.
+
+— Bon! pour que vous me fassiez à moi, ce que vous avez fait au pauvre
+de Guiche.
+
+Et Manicamp, soulevant son pistolet, l’arrêta, le bras tendu et le
+sourcil froncé, à la hauteur de la poitrine de de Wardes.
+
+De Wardes n’essaya pas même de fuir, il était terrifié.
+
+Alors, dans cet effroyable silence d’un instant, qui parut un siècle à
+de Wardes, un soupir se fit entendre.
+
+— Oh! s’écria de Wardes! il vit! il vit! À moi, monsieur de Guiche, on
+veut m’assassiner!
+
+Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le comte se
+soulever péniblement sur une main.
+
+Manicamp jeta le pistolet à dix pas, et courut à son ami en poussant un
+cri de joie.
+
+De Wardes essuya son front inondé d’une sueur glacée.
+
+— Il était temps! murmura-t-il.
+
+— Qu’avez-vous? demanda Manicamp à de Guiche, et de quelle façon êtes
+vous blessé?
+
+De Guiche montra sa main mutilée et sa poitrine sanglante.
+
+— Comte! s’écria de Wardes, on m’accuse de vous avoir assassiné;
+parlez, je vous en conjure, dites que j’ai loyalement combattu!
+
+— C’est vrai, dit le blessé, M. de Wardes a combattu loyalement, et
+quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.
+
+— Eh! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi d’abord à transporter ce pauvre
+garçon, et, après, je vous donnerai toutes les satisfactions qu’il vous
+plaira, ou, si vous êtes par trop pressé, faisons mieux: pansons le
+comte avec votre mouchoir et le mien, et, puisqu’il reste deux balles à
+tirer, tirons-les.
+
+— Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure j’ai vu la mort de trop
+près: c’est trop laid, la mort, et je préfère vos excuses.
+
+Manicamp se mit à rire, et de Guiche aussi, malgré ses souffrances.
+
+Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il déclara qu’il
+se sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait brisé
+l’annulaire et le petit doigt, mais avait été glisser sur une côte
+sans pénétrer dans la poitrine. C’était donc plutôt la douleur que la
+gravité de la blessure qui avait foudroyé de Guiche.
+
+Manicamp lui passa un bras sous une épaule, de Wardes un bras sous
+l’autre, et ils l’amenèrent ainsi à Fontainebleau, chez le médecin qui
+avait assisté à son lit de mort le franciscain prédécesseur d’Aramis.
+
+
+
+
+Chapitre CLIII — Le souper du roi
+
+
+Le roi s’était mis à table pendant ce temps, et la suite peu nombreuse
+des invités du jour avait pris place à ses côtés après le geste
+habituel qui prescrivait de s’asseoir.
+
+Dès cette époque, bien que l’étiquette ne fût pas encore réglée comme
+elle le fut plus tard, la Cour de France avait entièrement rompu
+avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilité qu’on
+retrouvait encore chez Henri IV, et que l’esprit soupçonneux de Louis
+XIII avait peu à peu effacées, pour les remplacer par des habitudes
+fastueuses de grandeur, qu’il était désespéré de ne pouvoir atteindre.
+
+Le roi dînait donc à une petite table séparée qui dominait, comme le
+bureau d’un président, les tables voisines; petite table, avons-nous
+dit: hâtons-nous cependant d’ajouter que cette petite table était
+encore la plus grande de toutes.
+
+En outre, c’était celle sur laquelle s’entassaient un plus prodigieux
+nombre de mets variés, poissons, gibiers, viandes domestiques, fruits,
+légumes et conserves.
+
+Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonné à tous les exercices
+violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du sang, commune à
+tous les Bourbons, qui cuit rapidement les digestions et renouvelle les
+appétits.
+
+Louis XIV était un redoutable convive; il aimait à critiquer ses
+cuisiniers; mais, lorsqu’il leur faisait honneur, cet honneur était
+gigantesque.
+
+Le roi commençait par manger plusieurs potages, soit ensemble, dans
+une espèce de macédoine, soit séparément; il entremêlait ou plutôt il
+séparait chacun de ces potages d’un verre de vin vieux.
+
+Il mangeait vite et assez avidement.
+
+Porthos, qui dès l’abord avait par respect attendu un coup de coude de
+d’Artagnan, voyant le roi s’escrimer de la sorte, se retourna vers le
+mousquetaire, et dit à demi-voix:
+
+— Il me semble qu’on peut aller, dit-il, Sa Majesté encourage. Voyez
+donc.
+
+— Le roi mange, dit d’Artagnan, mais il cause en même temps;
+arrangez-vous de façon que si, par hasard, il vous adressait la parole,
+il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait disgracieux.
+
+— Le bon moyen alors, dit Porthos, c’est de ne point souper. Cependant
+j’ai faim, je l’avoue, et tout cela sent des odeurs appétissantes, et
+qui sollicitent à la fois mon odorat et mon appétit.
+
+— N’allez pas vous aviser de ne point manger, dit d’Artagnan, vous
+fâcheriez Sa Majesté. Le roi a pour habitude de dire que celui-là
+travaille bien qui mange bien, et il n’aime pas qu’on fasse petite
+bouche à sa table.
+
+— Alors, comment éviter d’avoir la bouche pleine si on mange? dit
+Porthos.
+
+— Il s’agit simplement, répondit le capitaine des mousquetaires,
+d’avaler lorsque le roi vous fera l’honneur de vous adresser la parole.
+
+— Très bien.
+
+Et, à partir de ce moment, Porthos se mit à manger avec un enthousiasme
+poli.
+
+Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en
+connaisseur, appréciait les dispositions de son convive.
+
+— Monsieur du Vallon! dit-il.
+
+Porthos en était à un salmis de lièvre, et en engloutissait un
+demi-râble.
+
+Son nom, prononcé ainsi, le fit tressaillir, et, d’un vigoureux élan du
+gosier, il absorba la bouchée entière.
+
+— Sire, dit Porthos d’une voix étouffée, mais suffisamment intelligible
+néanmoins.
+
+— Que l’on passe à M. du Vallon ces filets d’agneau, dit le roi.
+Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon?
+
+— Sire, j’aime tout, répliqua Porthos.
+
+Et d’Artagnan lui souffla:
+
+— Tout ce que m’envoie Votre Majesté.
+
+Porthos répéta:
+
+— Tout ce que m’envoie Votre Majesté.
+
+Le roi fit, avec la tête, un signe de satisfaction.
+
+— On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi, enchanté
+d’avoir en tête à tête un mangeur de la force de Porthos.
+
+Porthos reçut le plat d’agneau et en fit glisser une partie sur son
+assiette.
+
+— Eh bien? dit le roi.
+
+— Exquis! fit tranquillement Porthos.
+
+— A-t-on d’aussi fins moutons dans votre province, monsieur du Vallon?
+continua le roi.
+
+— Sire, dit Porthos, je crois qu’en ma province, comme partout, ce
+qu’il y a de meilleur est d’abord au roi; mais, ensuite, je ne mange
+pas le mouton de la même façon que le mange Votre Majesté.
+
+— Ah! ah! Et comment le mangez-vous?
+
+— D’ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier.
+
+— Tout entier?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et de quelle façon?
+
+— Voici: mon cuisinier, le drôle est Allemand, Sire; mon cuisinier
+bourre l’agneau en question de petites saucisses qu’il fait venir de
+Strasbourg; d’andouillettes, qu’il fait venir de Troyes; de mauviettes,
+qu’il fait venir de Pithiviers; par je ne sais quel moyen, il désosse
+le mouton, comme il ferait d’une volaille, tout en lui laissant la
+peau, qui fait autour de l’animal une croûte rissolée; lorsqu’on le
+coupe par belles tranches, comme on ferait d’un énorme saucisson, il en
+sort un jus tout rosé qui est à la fois agréable à l’œil et exquis au
+palais.
+
+Et Porthos fit clapper sa langue.
+
+Le roi ouvrit de grands yeux charmés, et, tout en attaquant du faisan
+en daube qu’on lui présentait:
+
+— Voilà, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-il.
+Quoi! le mouton entier?
+
+— Entier, oui, Sire.
+
+— Passez donc ces faisans à M. du Vallon; je vois que c’est un amateur.
+
+L’ordre fut exécuté.
+
+Puis, revenant au mouton:
+
+— Et cela n’est pas trop gras?
+
+— Non, Sire; les graisses tombent en même temps que le jus et
+surnagent; alors mon écuyer tranchant les enlève avec une cuiller
+d’argent, que j’ai fait faire exprès.
+
+— Et vous demeurez? demanda le roi.
+
+— À Pierrefonds, Sire.
+
+— À Pierrefonds; où est cela, monsieur du Vallon? du côté de Belle-Île?
+
+— Oh! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais.
+
+— Je croyais que vous me parliez de ces moutons à cause des prés salés.
+
+— Non, Sire, j’ai des prés qui ne sont pas salés, c’est vrai, mais qui
+n’en valent pas moins.
+
+Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui
+continuait d’officier de son mieux.
+
+— Vous avez un bel appétit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous faites
+un bon convive.
+
+— Ah! ma foi! Sire, si Votre Majesté venait jamais à Pierrefonds, nous
+mangerions bien notre mouton à nous deux, car vous ne manquez pas
+d’appétit non plus, vous.
+
+D’Artagnan poussa un bon coup de pied à Porthos sous la table. Porthos
+rougit.
+
+— À l’âge heureux de Votre Majesté, dit Porthos pour se rattraper,
+j’étais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me rassasier. Votre
+Majesté a bel appétit, comme j’avais l’honneur de le lui dire, mais
+elle choisit avec trop de délicatesse pour être appelée un grand
+mangeur.
+
+Le roi parut charmé de la politesse de son antagoniste.
+
+— Tâterez-vous de ces crèmes? dit-il à Porthos?
+
+— Sire, Votre Majesté me traite trop bien pour que je ne lui dise pas
+la vérité tout entière.
+
+— Dites, monsieur du Vallon, dites.
+
+— Eh bien! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les pâtes,
+et encore il faut qu’elles soient bien compactes; toutes ces mousses
+m’enflent l’estomac, et tiennent une place qui me paraît trop précieuse
+pour la si mal occuper.
+
+— Ah! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voilà un véritable
+modèle de gastronomie. Ainsi mangeaient nos pères, qui savaient si bien
+manger, ajouta Sa Majesté, tandis que nous, nous picorons.
+
+Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille mêlée
+de jambon.
+
+Porthos, de son côté, entama une terrine de perdreaux et de râles.
+
+L’échanson remplit joyeusement le verre de Sa Majesté.
+
+— Donnez de mon vin à M. du Vallon, dit le roi.
+
+C’était un des grands honneurs de la table royale, D’Artagnan pressa le
+genou de son ami.
+
+— Si vous pouvez avaler seulement la moitié de cette hure de sanglier
+que je vois là, dit-il à Porthos, je vous juge duc et pair dans un an.
+
+— Tout à l’heure, dit flegmatiquement Porthos, je m’y mettrai.
+
+Le tour de la hure ne tarda pas à venir en effet, car le roi prenait
+plaisir à pousser ce beau convive, il ne fit point passer de mets à
+Porthos, qu’il ne les eût dégustés lui-même: il goûta donc la hure.
+Porthos se montra beau joueur, au lieu d’en manger la moitié, comme
+avait dit d’Artagnan, il en mangea les trois quarts.
+
+— Il est impossible, dit le roi à demi-voix, qu’un gentilhomme qui
+soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne soit pas
+le plus honnête homme de mon royaume.
+
+— Entendez-vous? dit d’Artagnan à l’oreille de son ami.
+
+— Oui, je crois que j’ai un peu de faveur, dit Porthos en se balançant
+sur sa chaise.
+
+— Oh! vous avez le vent en poupe. Oui! oui! oui!
+
+Le roi et Porthos continuèrent de manger ainsi à la grande satisfaction
+des conviés, dont quelques-uns, par émulation, avaient essayé de les
+suivre, mais avaient dû renoncer en chemin.
+
+Le roi rougissait, et la réaction du sang à son visage annonçait le
+commencement de la plénitude.
+
+C’est alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaieté, comme tous
+les buveurs, s’assombrissait et devenait taciturne.
+
+Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif.
+
+Le pied de d’Artagnan dut lui rappeler plus d’une fois cette
+particularité.
+
+Le dessert parut.
+
+Le roi ne songeait plus à Porthos; il tournait ses yeux vers la porte
+d’entrée, et on l’entendit demander parfois pourquoi M. de Saint-Aignan
+tardait tant à venir.
+
+Enfin, au moment où Sa Majesté terminait un pot de confitures de prunes
+avec un grand soupir, M. de Saint-Aignan parut.
+
+Les yeux du roi, qui s’étaient éteints peu à peu, brillèrent aussitôt.
+
+Le comte se dirigea vers la table du roi, et, à son approche, Louis XIV
+se leva.
+
+Tout le monde se leva, Porthos même, qui achevait un nougat capable de
+coller l’une à l’autre les deux mâchoires d’un crocodile. Le souper
+était fini.
+
+
+
+
+Chapitre CLIV — Après souper
+
+
+Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre voisine.
+
+— Que vous avez tardé, comte! dit le roi.
+
+— J’apportais la réponse, Sire, répondit le comte.
+
+— C’est donc bien long pour elle de répondre à ce que je lui écrivais?
+
+— Sire, Votre Majesté avait daigné faire des vers; Mlle de La Vallière
+a voulu payer le roi de la même monnaie, c’est-à-dire en or.
+
+— Des vers, de Saint-Aignan!... s’écria le roi ravi. Donne, donne.
+
+Et Louis rompit le cachet d’une petite lettre qui renfermait
+effectivement des vers que l’histoire nous a conservés, et qui sont
+meilleurs d’intention que de facture.
+
+Tels qu’ils étaient, cependant, ils enchantèrent le roi, qui témoigna
+sa joie par des transports non équivoques; mais le silence général
+avertit Louis, si chatouilleux sur les bienséances, que sa joie pouvait
+donner matière à des interprétations.
+
+Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un pas qui
+le ramena sur le seuil de la porte auprès de ses hôtes:
+
+— Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif plaisir,
+et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.
+
+Porthos s’inclina, comme eût fait le colosse de Rhodes, et sortit à
+reculons.
+
+— Monsieur d’Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres dans
+la galerie; je vous suis obligé de m’avoir fait connaître M. du Vallon.
+Messieurs, je retourne demain à Paris, pour le départ des ambassadeurs
+d’Espagne et de Hollande. À demain donc.
+
+La salle se vida aussitôt.
+
+Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les vers
+de La Vallière.
+
+— Comment les trouves-tu? dit-il.
+
+— Sire... charmants!
+
+— Ils me charment, en effet, et s’ils étaient connus...
+
+— Oh! les poètes en seraient jaloux; mais ils ne les connaîtront pas.
+
+— Lui avez-vous donné les miens?
+
+— Oh! Sire, elle les a dévorés.
+
+— Ils étaient faibles, j’en ai peur.
+
+— Ce n’est pas ce que Mlle de La Vallière en a dit.
+
+— Vous croyez qu’elle les a trouvés de son goût?
+
+— J’en suis sûr, Sire...
+
+— Il me faudrait répondre, alors.
+
+— Oh! Sire... tout de suite... après souper... Votre Majesté se
+fatiguera.
+
+— Je crois que vous avez raison: l’étude après le repas est nuisible.
+
+— Le travail du poète surtout; et puis, en ce moment, il y aurait
+préoccupation chez Mlle de La Vallière.
+
+— Quelle préoccupation?
+
+— Ah! Sire, comme chez toutes ces dames.
+
+— Pourquoi?
+
+— À cause de l’accident de ce pauvre de Guiche.
+
+— Ah! mon Dieu! est-il arrivé un malheur à de Guiche?
+
+— Oui, Sire, il a toute une main emportée, il a un trou à la poitrine,
+il se meurt.
+
+— Bon Dieu! et qui vous a dit cela?
+
+— Manicamp l’a rapporté tout à l’heure chez un médecin de
+Fontainebleau, et le bruit s’en est répandu ici.
+
+— Rapporté? Pauvre de Guiche! et comment cela lui est-il arrivé?
+
+— Ah! voilà, Sire! comment cela lui est-il arrivé?
+
+— Vous me dites cela d’un air tout à fait singulier, de Saint-Aignan.
+Donnez-moi des détails... Que dit-il?
+
+— Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres.
+
+— Quels autres?
+
+— Ceux qui l’ont rapporté, Sire.
+
+— Qui sont-ils, ceux-là?
+
+— Je ne sais, Sire; mais M. de Manicamp le sait, M. de Manicamp est de
+ses amis.
+
+— Comme tout le monde, dit le roi.
+
+— Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire; tout le
+monde n’est pas précisément des amis de M. de Guiche.
+
+— Comment le savez-vous?
+
+— Est-ce que le roi veut que je m’explique?
+
+— Sans doute, je le veux.
+
+— Eh bien! Sire, je crois avoir ouï parler d’une querelle entre deux
+gentilshommes.
+
+— Quand?
+
+— Ce soir même, avant le souper de Votre Majesté.
+
+— Cela ne prouve guère. J’ai fait des ordonnances si sévères à l’égard
+des duels, que nul, je suppose, n’osera y contrevenir.
+
+— Aussi Dieu me préserve d’accuser personne! s’écria de Saint-Aignan.
+Votre Majesté m’a ordonné de parler, je parle.
+
+— Dites donc alors comment le comte de Guiche a été blessé.
+
+— Sire, on dit à l’affût.
+
+— Ce soir?
+
+— Ce soir.
+
+— Une main emportée! un trou à la poitrine! Qui était à l’affût avec M.
+de Guiche?
+
+— Je ne sais, Sire... Mais M. de Manicamp sait ou doit savoir.
+
+— Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan.
+
+— Rien, Sire, rien.
+
+— Alors expliquez-moi l’accident; est-ce un mousquet qui a crevé?
+
+— Peut-être bien. Mais, en y réfléchissant, non, Sire, car on a trouvé
+près de de Guiche son pistolet encore chargé.
+
+— Son pistolet? Mais, on ne va pas à l’affût avec un pistolet, ce me
+semble.
+
+— Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a été tué, et que le
+cadavre du cheval est encore dans la clairière.
+
+— Son cheval? De Guiche va à l’affût à cheval? De Saint-Aignan, je ne
+comprends rien à ce que vous me dites. Où la chose s’est-elle passée?
+
+— Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.
+
+— Bien. Appelez M. d’Artagnan.
+
+De Saint-Aignan obéit. Le mousquetaire entra.
+
+— Monsieur d’Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la petite
+porte du degré particulier.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Vous monterez à cheval.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous l’endroit?
+
+— Sire, je m’y suis battu deux fois.
+
+— Comment! s’écria le roi, étourdi de la réponse.
+
+— Sire, sous les édits de M. le cardinal de Richelieu, repartit
+d’Artagnan avec son flegme ordinaire.
+
+— C’est différent, monsieur. Vous irez donc là, et vous examinerez
+soigneusement les localités. Un homme y a été blessé, et vous y
+trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous pensez sur cet
+événement.
+
+— Bien, Sire.
+
+— Il va sans dire que c’est votre opinion à vous, et non celle d’un
+autre que je veux avoir.
+
+— Vous l’aurez dans une heure, Sire.
+
+— Je vous défends de communiquer avec qui que ce soit.
+
+— Excepté avec celui qui me donnera une lanterne, dit d’Artagnan.
+
+— Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette liberté, qu’il ne
+tolérait que chez son capitaine des mousquetaires.
+
+D’Artagnan sortit par le petit degré.
+
+— Maintenant, qu’on appelle mon médecin, ajouta Louis.
+
+Dix minutes après, le médecin du roi arrivait essoufflé.
+
+— Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec M. de
+Saint-Aignan où il vous conduira, et me rendrez compte de l’état du
+malade que vous verrez dans la maison où je vous prie d’aller.
+
+Le médecin obéit sans observation, comme on commençait dès cette époque
+à obéir à Louis XIV, et sortit précédant de Saint-Aignan.
+
+— Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le médecin ait
+pu lui parler.
+
+De Saint-Aignan sortit à son tour.
+
+
+
+
+Chapitre CLV — Comment d’Artagnan accomplit la mission dont le roi
+l’avait chargé
+
+
+Pendant que le roi prenait ces dernières dispositions pour arriver à
+la vérité, d’Artagnan, sans perdre une seconde, courait à l’écurie,
+décrochait la lanterne, sellait son cheval lui-même, et se dirigeait
+vers l’endroit désigné par Sa Majesté.
+
+Il n’avait, suivant sa promesse, vu ni rencontré personne, et, comme
+nous l’avons dit, il avait poussé le scrupule jusqu’à faire, sans
+l’intervention des valets d’écurie et des palefreniers, ce qu’il avait
+à faire.
+
+D’Artagnan était de ceux qui se piquent, dans les moments difficiles,
+de doubler leur propre valeur.
+
+En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au premier
+arbre qu’il rencontra, et pénétra à pied jusqu’à la clairière.
+
+Alors il commença de parcourir à pied, et sa lanterne à la main, toute
+la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et, après une
+demi-heure d’exploration il reprit silencieusement son cheval, et s’en
+revint réfléchissant et au pas à Fontainebleau.
+
+Louis attendait dans son cabinet: il était seul et crayonnait sur un
+papier des lignes qu’au premier coup d’œil d’Artagnan reconnut inégales
+et fort raturées.
+
+Il en conclut que ce devaient être des vers.
+
+Il leva la tête et aperçut d’Artagnan.
+
+— Eh bien! monsieur, dit-il, m’apportez-vous des nouvelles?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Qu’avez-vous vu?
+
+— Voici la probabilité, Sire, dit d’Artagnan.
+
+— C’était une certitude que je vous avais demandée.
+
+— Je m’en rapprocherai autant que je pourrai; le temps était commode
+pour les investigations dans le genre de celles que je viens de faire:
+il a plu ce soir et les chemins étaient détrempés...
+
+— Au fait, monsieur d’Artagnan.
+
+— Sire, Votre Majesté m’avait dit qu’il y avait un cheval mort au
+carrefour du bois Rochin; j’ai donc commencé par étudier les chemins.
+
+«Je dis les chemins, attendu qu’on arrive au centre du carrefour par
+quatre chemins.
+
+«Celui que j’avais suivi moi-même présentait seul des traces fraîches.
+Deux chevaux l’avaient suivi côte à côte: leurs huit pieds étaient
+marqués bien distinctement dans la glaise.
+
+«L’un des cavaliers était plus pressé que l’autre. Les pas de l’un sont
+toujours en avant de l’autre d’une demi-longueur de cheval.
+
+— Alors vous êtes sûr qu’ils sont venus à deux? dit le roi.
+
+— Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes bêtes d’un pas égal, des
+chevaux habitués à la manœuvre, car ils ont tourné en parfaite oblique
+la barrière du rond-point.
+
+— Après, monsieur?
+
+— Là, les cavaliers sont restés un instant à régler sans doute les
+conditions du combat; les chevaux s’impatientaient. L’un des cavaliers
+parlait, l’autre écoutait et se contentait de répondre. Son cheval
+grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa préoccupation à
+écouter, il lui lâchait la bride.
+
+— Alors il y a eu combat?
+
+— Sans conteste.
+
+— Continuez; vous êtes un habile observateur.
+
+— L’un des deux cavaliers est resté en place, celui qui écoutait;
+l’autre a traversé la clairière, et a d’abord été se mettre en face
+de son adversaire. Alors celui qui était resté en place a franchi
+le rond-point au galop jusqu’aux deux tiers de sa longueur, croyant
+marcher sur son ennemi; mais celui-ci avait suivi la circonférence du
+bois.
+
+— Vous ignorez les noms, n’est-ce pas?
+
+— Tout à fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la
+circonférence du bois montait un cheval noir.
+
+— Comment savez-vous cela?
+
+— Quelques crins de sa queue sont restés aux ronces qui garnissent le
+bord du fossé.
+
+— Continuez.
+
+— Quant à l’autre cheval, je n’ai pas eu de peine à en faire le
+signalement, puisqu’il est resté mort sur-le-champ de bataille.
+
+— Et de quoi ce cheval est-il mort?
+
+— D’une balle qui lui a troué la tempe.
+
+— Cette balle était celle d’un pistolet ou d’un fusil?
+
+— D’un pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval m’a indiqué la
+tactique de celui qui l’avait tué. Il avait suivi la circonférence du
+bois pour avoir son adversaire en flanc. J’ai d’ailleurs, suivi ses pas
+sur l’herbe.
+
+— Les pas du cheval noir?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Allez, monsieur d’Artagnan.
+
+— Maintenant que Votre Majesté voit la position des deux adversaires,
+il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour le cavalier qui
+passe au galop.
+
+— Faites.
+
+— Le cheval du cavalier qui chargeait fut tué sur le coup.
+
+— Comment savez-vous cela?
+
+— Le cavalier n’a pas eu le temps de mettre pied à terre et est tombé
+avec lui. J’ai vu la trace de sa jambe, qu’il avait tirée avec effort
+de dessous le cheval. L’éperon, pressé par le poids de l’animal, avait
+labouré la terre.
+
+— Bien. Et qu’a-t-il dit en se relevant?
+
+— Il a marché droit sur son adversaire.
+
+— Toujours placé sur la lisière du bois?
+
+— Oui, Sire. Puis, arrivé à une belle portée, il s’est arrêté
+solidement, ses deux talons sont marqués l’un près de l’autre, il a
+tiré et a manqué son adversaire.
+
+— Comment savez-vous cela, qu’il l’a manqué?
+
+— J’ai trouvé le chapeau troué d’une balle.
+
+— Ah! une preuve, s’écria le roi.
+
+— Insuffisante, Sire, répondit froidement d’Artagnan: c’est un chapeau
+sans lettres, sans armes; une plume rouge comme à tous les chapeaux; le
+galon même n’a rien de particulier.
+
+— Et l’homme au chapeau troué a-t-il tiré son second coup?
+
+— Oh! Sire, ses deux coups étaient déjà tirés.
+
+— Comment avez-vous su cela?
+
+— J’ai retrouvé les bourres du pistolet.
+
+— Et la balle qui n’a pas tué le cheval, qu’est-elle devenue?
+
+— Elle a coupé la plume du chapeau de celui sur qui elle était dirigée,
+et a été briser un petit bouleau de l’autre côté de la clairière.
+
+— Alors, l’homme au cheval noir était désarmé, tandis que son
+adversaire avait encore un coup à tirer.
+
+— Sire, pendant que le cavalier démonté se relevait, l’autre
+rechargeait son arme. Seulement, il était fort troublé en la
+rechargeant, la main lui tremblait.
+
+— Comment savez-vous cela?
+
+— La moitié de la charge est tombée à terre, et il a jeté la baguette,
+ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet.
+
+— Monsieur d’Artagnan, ce que vous dites là est merveilleux!
+
+— Ce n’est que de l’observation, Sire, et le moindre batteur d’estrade
+en ferait autant.
+
+— On voit la scène rien qu’à vous entendre.
+
+— Je l’ai, en effet, reconstruite dans mon esprit, à peu de changements
+près.
+
+— Maintenant, revenons au cavalier démonté. Vous disiez qu’il avait
+marché sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait son pistolet?
+
+— Oui; mais au moment où il visait lui-même, l’autre tira.
+
+— Oh! fit le roi, et le coup?
+
+— Le coup fut terrible, Sire; le cavalier démonté tomba sur la face
+après avoir fait trois pas mal assurés.
+
+— Où avait-il été frappé?
+
+— À deux endroits: à la main droite d’abord, puis, du même coup, à la
+poitrine.
+
+— Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein
+d’admiration.
+
+— Oh! c’est bien simple: la crosse du pistolet était tout ensanglantée,
+et l’on y voyait la trace de la balle avec les fragments d’une bague
+brisée. Le blessé a donc eu, selon toute probabilité, l’annulaire et le
+petit doigt emportés.
+
+— Voilà pour la main, j’en conviens; mais la poitrine?
+
+— Sire, il y avait deux flaques de sang à la distance de deux pieds et
+demi l’une de l’autre. À l’une de ces flaques, l’herbe était arrachée
+par la main crispée; à l’autre, l’herbe était affaissée seulement par
+le poids du corps.
+
+— Pauvre de Guiche! s’écria le roi.
+
+— Ah! c’était M. de Guiche? dit tranquillement le mousquetaire. Je m’en
+étais douté; mais je n’osais en parler à Votre Majesté.
+
+— Et comment vous en doutiez-vous?
+
+— J’avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval mort.
+
+— Et vous le croyez blessé grièvement?
+
+— Très grièvement, puisqu’il est tombé sur le coup et qu’il est resté
+longtemps à la même place; cependant il a pu marcher, en s’en allant,
+soutenu par deux amis.
+
+— Vous l’avez donc rencontré, revenant?
+
+— Non; mais j’ai relevé les pas des trois hommes: l’homme de
+droite et l’homme de gauche marchaient librement, facilement; mais
+celui du milieu avait le pas lourd. D’ailleurs, des traces de sang
+accompagnaient ce pas.
+
+— Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat qu’aucun
+détail ne vous en a échappé, dites-moi deux mots de l’adversaire de de
+Guiche.
+
+— Oh! Sire, je ne le connais pas.
+
+— Vous qui voyez tout si bien, cependant.
+
+— Oui, Sire, dit d’Artagnan, je vois tout; mais je ne dis pas tout ce
+que je vois, et, puisque le pauvre diable a échappé, que Votre Majesté
+me permette de lui dire que ce n’est pas moi qui le dénoncerai.
+
+— C’est cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en duel.
+
+— Pas pour moi, Sire, dit froidement d’Artagnan.
+
+— Monsieur, s’écria le roi, savez-vous bien ce que vous dites?
+
+— Parfaitement, Sire; mais, à mes yeux, voyez-vous, un homme qui se bat
+bien est un brave homme. Voilà mon opinion. Vous pouvez en avoir une
+autre; c’est naturel, vous êtes le maître.
+
+— Monsieur d’Artagnan, j’ai ordonné cependant...
+
+D’Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.
+
+— Vous m’avez ordonné d’aller chercher des renseignements sur un
+combat, Sire; vous les avez. M’ordonnez-vous d’arrêter l’adversaire de
+M. de Guiche, j’obéirai; mais ne m’ordonnez point de vous le dénoncer,
+car, cette fois, je n’obéirai pas.
+
+— Eh bien! arrêtez-le.
+
+— Nommez-le moi, Sire.
+
+Louis frappa du pied.
+
+Puis, après un instant de réflexion:
+
+— Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.
+
+— C’est mon avis, Sire; je suis heureux que ce soit en même temps celui
+de Votre Majesté.
+
+— Encore un mot... Qui a porté secours à de Guiche?
+
+— Je l’ignore.
+
+— Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un témoin?
+
+— Il n’y avait pas de témoin. Il y a plus... M. de Guiche une fois
+tombé, son adversaire s’est enfui sans même lui porter secours.
+
+— Le misérable!
+
+— Dame! Sire, c’est l’effet de vos ordonnances. On s’est bien battu, on
+a échappé à une première mort, on veut échapper à une seconde. On se
+souvient de M. de Boutteville... Peste!
+
+— Et, alors on devient lâche.
+
+— Non, l’on devient prudent.
+
+— Donc, il s’est enfui?
+
+— Oui, et aussi vite que son cheval a pu l’emporter même.
+
+— Et dans quelle direction?
+
+— Dans celle du château.
+
+— Après?
+
+— Après, j’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, deux hommes, à
+pied, sont venus qui ont emmené M. de Guiche.
+
+— Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus après le combat?
+
+— Ah! une preuve manifeste; au moment du combat, la pluie venait de
+cesser, le terrain n’avait pas eu le temps de l’absorber et était
+devenu humide: les pas enfoncent; mais après le combat, mais pendant le
+temps que M. de Guiche est resté évanoui, la terre s’est consolidée et
+les pas s’imprégnaient moins profondément.
+
+— Monsieur d’Artagnan, dit-il, vous êtes, en vérité, le plus habile
+homme de mon royaume.
+
+— C’est ce que pensait M. de Richelieu, c’est ce que disait M. de
+Mazarin, Sire.
+
+— Maintenant, il nous reste à voir si votre sagacité est en défaut.
+
+— Oh! Sire, l’homme se trompe: _Errare humanum est_, dit
+philosophiquement le mousquetaire.
+
+— Alors vous n’appartenez pas à l’humanité, monsieur d’Artagnan, car je
+crois que vous ne vous trompez jamais.
+
+— Votre Majesté disait que nous allions voir.
+
+— Oui.
+
+— Comment cela, s’il lui plaît?
+
+— J’ai envoyé chercher M. de Manicamp, et M. de Manicamp va venir.
+
+— Et M. de Manicamp sait le secret?
+
+— De Guiche n’a pas de secrets pour M. de Manicamp.
+
+— Nul n’assistait au combat, je le répète, et, à moins que M. de
+Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui l’ont ramené...
+
+— Chut! dit le roi, voici qu’il vient: demeurez là et prêtez l’oreille.
+
+— Très bien, Sire, dit le mousquetaire.
+
+À la même minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au seuil de
+la porte.
+
+
+
+
+Chapitre CLVI — L’affût
+
+
+Le roi fit un signe au mousquetaire, l’autre à de Saint-Aignan.
+
+Le signe était impérieux et signifiait: «Sur votre vie, taisez-vous!»
+
+D’Artagnan se retira, comme un soldat, dans l’angle du cabinet.
+
+De Saint-Aignan, comme un favori, s’appuya sur le dossier du fauteuil
+du roi.
+
+Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux lèvres, les mains
+blanches et gracieuses, s’avança pour faire sa révérence au roi.
+
+Le roi rendit le salut avec la tête.
+
+— Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il.
+
+— Votre Majesté m’a fait l’honneur de me mander auprès d’elle, dit
+Manicamp.
+
+— Oui, pour apprendre de vous tous les détails du malheureux accident
+arrivé au comte de Guiche.
+
+— Oh! Sire, c’est douloureux.
+
+— Vous étiez là?
+
+— Pas précisément, Sire.
+
+— Mais vous arrivâtes sur le théâtre de l’accident quelques instants
+après cet accident accompli?
+
+— C’est cela, oui, Sire, une demi-heure à peu près.
+
+— Et où cet accident a-t-il eu lieu?
+
+— Je crois, Sire, que l’endroit s’appelle le rond-point du bois Rochin.
+
+— Oui, rendez-vous de chasse.
+
+— C’est cela même, Sire.
+
+— Eh bien! contez-moi ce que vous savez de détails sur ce malheur,
+monsieur de Manicamp. Contez.
+
+— C’est que Votre Majesté est peut-être instruite, et je craindrais de
+la fatiguer par des répétitions.
+
+— Non, ne craignez pas.
+
+Manicamp regarda tout autour de lui; il ne vit que d’Artagnan adossé
+aux boiseries, d’Artagnan calme, bienveillant, bonhomme, et de
+Saint-Aignan avec lequel il était venu, et qui se tenait toujours
+adossé au fauteuil du roi avec une figure également gracieuse.
+
+Il se décida donc à parler.
+
+— Votre Majesté n’ignore pas, dit-il, que les accidents sont communs à
+la chasse?
+
+— À la chasse?
+
+— Oui, Sire, je veux dire à l’affût.
+
+— Ah! ah! dit le roi, c’est à l’affût que l’accident est arrivé?
+
+— Mais oui, Sire, hasarda Manicamp; est-ce que Votre Majesté l’ignorait?
+
+— Mais à peu près, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV répugna
+à mentir; c’est donc à l’affût, dites-vous, que l’accident est arrivé?
+
+— Hélas! oui, malheureusement, Sire.
+
+Le roi fit une pause.
+
+— À l’affût de quel animal? demanda-t-il.
+
+— Du sanglier, Sire.
+
+— Et quelle idée a donc eue de Guiche de s’en aller comme cela, tout
+seul, à l’affût du sanglier? C’est un exercice de campagnard, cela,
+et bon, tout au plus, pour celui qui n’a pas, comme le maréchal de
+Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en gentilhomme.
+
+Manicamp plia les épaules.
+
+— La jeunesse est téméraire, dit-il sentencieusement.
+
+— Enfin!... continuez, dit le roi.
+
+— Tant il y a, continua Manicamp, n’osant s’aventurer et posant un mot
+après l’autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un marais, tant
+il y a, Sire, que le pauvre de Guiche s’en alla tout seul à l’affût.
+
+— Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il pas
+que le sanglier revient sur le coup?
+
+— Voilà justement ce qui est arrivé, Sire.
+
+— Il avait donc eu connaissance de la bête?
+
+— Oui, Sire. Des paysans l’avaient vue dans leurs pommes de terre.
+
+— Et quel animal était-ce?
+
+— Un ragot.
+
+— Il fallait donc me prévenir, monsieur, que de Guiche avait des idées
+de suicide; car, enfin, je l’ai vu chasser, c’est un veneur très
+expert. Quand il tire sur l’animal acculé et tenant aux chiens, il
+prend toutes ses précautions, et cependant il tire avec une carabine,
+et, cette fois, il s’en va affronter le sanglier avec de simples
+pistolets!
+
+Manicamp tressaillit.
+
+— Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec un
+homme et non avec un sanglier, que diable!
+
+— Sire, il y a des choses qui ne s’expliquent pas bien.
+
+— Vous avez raison, et l’événement qui nous occupe est une de ces
+choses là. Continuez.
+
+Pendant ce récit, de Saint-Aignan, qui eût peut-être fait signe à
+Manicamp de ne pas s’enferrer, était couché en joue par le regard
+obstiné du roi.
+
+Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilité de communiquer.
+Quant à d’Artagnan, la statue du Silence, à Athènes, était plus
+bruyante et plus expressive que lui.
+
+Manicamp continua donc, lancé dans la voie qu’il avait prise, à
+s’enfoncer dans le panneau.
+
+— Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s’est passée. De
+Guiche attendait le sanglier.
+
+— À cheval ou à pied? demanda le roi.
+
+— À cheval. Il tira sur la bête, la manqua.
+
+— Le maladroit!
+
+— La bête fonça sur lui.
+
+— Et le cheval fut tué?
+
+— Ah! Votre Majesté sait cela?
+
+— On m’a dit qu’un cheval avait été trouvé mort au carrefour du bois
+Rochin. J’ai présumé que c’était le cheval de de Guiche.
+
+— C’était lui, effectivement, Sire.
+
+— Voilà pour le cheval, c’est bien; mais pour de Guiche?
+
+— De Guiche une fois à terre, fut fouillé par le sanglier et blessé à
+la main et à la poitrine.
+
+— C’est un horrible accident; mais, il faut le dire, c’est la faute
+de de Guiche. Comment va-t-on à l’affût d’un pareil animal avec des
+pistolets! Il avait donc oublié la fable d’Adonis?
+
+Manicamp se gratta l’oreille.
+
+— C’est vrai, dit-il, grande imprudence.
+
+— Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp?
+
+— Sire, ce qui est écrit est écrit.
+
+— Ah! vous êtes fataliste!
+
+Manicamp s’agitait, fort mal à son aise.
+
+— Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.
+
+— À moi, Sire.
+
+— Oui! Comment! vous êtes l’ami de Guiche, vous savez qu’il est sujet à
+de pareilles folies, et vous ne l’arrêtez pas?
+
+Manicamp ne savait à quoi s’en tenir; le ton du roi n’était plus
+précisément celui d’un homme crédule.
+
+D’un autre côté, ce ton n’avait ni la sévérité du drame, ni
+l’insistance de l’interrogatoire.
+
+Il y avait plus de raillerie que de menace.
+
+— Et vous dites donc, continua le roi, que c’est bien le cheval de
+Guiche que l’on a retrouvé mort?
+
+— Oh! mon Dieu, oui, lui-même.
+
+— Cela vous a-t-il étonné?
+
+— Non, Sire. À la dernière chasse, M. de Saint-Maure, Votre Majesté se
+le rappelle, a eu un cheval tué sous lui, et de la même façon.
+
+— Oui, mais éventré.
+
+— Sans doute, Sire.
+
+— Le cheval de Guiche eût été éventré comme celui de M. de Saint-Maure
+que cela ne m’étonnerait point, pardieu!
+
+Manicamp ouvrit de grands yeux.
+
+— Mais ce qui m’étonne, continua le roi, c’est que le cheval de Guiche,
+au lieu d’avoir le ventre ouvert, ait la tête cassée.
+
+Manicamp se troubla.
+
+— Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce n’est point
+à la tempe que le cheval de Guiche a été frappé? Avouez, monsieur de
+Manicamp, que voilà un coup singulier.
+
+— Sire, vous savez que le cheval est un animal très intelligent, il
+aura essayé de se défendre.
+
+— Mais un cheval se défend avec les pieds de derrière, et non avec la
+tête.
+
+— Alors, le cheval, effrayé, se sera abattu, dit Manicamp, et le
+sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier...
+
+— Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier?
+
+— Eh bien! c’est tout simple: le sanglier est revenu du cheval au
+cavalier, et, comme j’ai déjà eu l’honneur de le dire à Votre Majesté,
+a écrasé la main de de Guiche au moment où il allait tirer sur lui son
+second coup de pistolet; puis, d’un coup de boutoir, il lui a troué la
+poitrine.
+
+— Cela est on ne peut plus vraisemblable, en vérité, monsieur de
+Manicamp; vous avez tort de vous défier de votre éloquence, et vous
+contez à merveille.
+
+— Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus
+embarrassés.
+
+— À partir d’aujourd’hui seulement, je défendrai à mes gentilshommes
+d’aller à l’affût. Peste! autant vaudrait leur permettre le duel.
+
+Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.
+
+— Le roi est satisfait? demanda-t-il.
+
+— Enchanté; mais ne vous retirez point encore, monsieur de Manicamp,
+dit Louis, j’ai affaire de vous.
+
+«Allons, allons, pensa d’Artagnan, encore un qui n’est pas de notre
+force.»
+
+Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: «Oh! les hommes de notre
+force, où sont-ils maintenant?»
+
+En ce moment, un huissier souleva la portière et annonça le médecin du
+roi.
+
+— Ah! s’écria Louis, voilà justement M. Valot qui vient de visiter M.
+de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du blessé.
+
+Manicamp se sentit plus mal à l’aise que jamais.
+
+— De cette façon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la conscience
+nette.
+
+Et il regarda d’Artagnan, qui ne sourcilla point.
+
+
+
+
+Chapitre CLVII — Le médecin
+
+
+M. Valot entra.
+
+La mise en scène était la même: le roi assis, de Saint-Aignan toujours
+accoudé à son fauteuil, d’Artagnan toujours adossé à la muraille,
+Manicamp toujours debout.
+
+— Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, m’avez-vous obéi?
+
+— Avec empressement, Sire.
+
+— Vous vous êtes rendu chez votre confrère de Fontainebleau?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et vous y avez trouvé M. de Guiche?
+
+— J’y ai trouvé M. de Guiche.
+
+— En quel état? Dites franchement.
+
+— En très piteux état, Sire.
+
+— Cependant, voyons, le sanglier ne l’a pas dévoré?
+
+— Dévoré qui?
+
+— Guiche.
+
+— Quel sanglier?
+
+— Le sanglier qui l’a blessé.
+
+— M. de Guiche a été blessé par un sanglier?
+
+— On le dit, du moins.
+
+— Quelque braconnier plutôt...
+
+— Comment, quelque braconnier?...
+
+— Quelque mari jaloux, quelque amant maltraité, lequel, pour se venger,
+aura tiré sur lui.
+
+— Mais que dites-vous donc là, monsieur Valot? Les blessures de M. de
+Guiche ne sont-elles pas produites par la défense d’un sanglier?
+
+— Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de
+pistolet qui lui a écrasé l’annulaire et le petit doigt de la main
+droite, après quoi, elle a été se loger dans les muscles intercostaux
+de la poitrine.
+
+— Une balle! Vous êtes sûr que M. de Guiche a été blessé par une
+balle?... s’écria le roi jouant l’homme surpris.
+
+— Ma foi, dit Valot, si sûr que la voilà, Sire.
+
+Et il présenta au roi une balle à moitié aplatie.
+
+Le roi la regarda sans y toucher.
+
+— Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garçon? demanda-t-il.
+
+— Pas précisément. La balle n’avait pas pénétré, elle s’était aplatie,
+comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou sur le côté
+droit du sternum.
+
+— Bon Dieu! fit le roi sérieusement, vous ne me disiez rien de tout
+cela, monsieur de Manicamp?
+
+— Sire...
+
+— Qu’est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier, d’affût, de
+chasse de nuit? Voyons, parlez.
+
+— Ah! Sire...
+
+— Il me paraît que vous avez raison, dit le roi en se tournant vers son
+capitaine des mousquetaires, et qu’il y a eu combat.
+
+Le roi avait, plus que tout autre, cette faculté donnée aux grands de
+compromettre et de diviser les inférieurs.
+
+Manicamp lança au mousquetaire un regard plein de reproches.
+
+D’Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le poids de
+l’accusation.
+
+Il fit un pas.
+
+— Sire, dit-il, Votre Majesté m’a commandé d’aller explorer le
+carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d’après mon estime, ce qui
+s’y était passé. Je lui ai fait part de mes observations, mais sans
+dénoncer personne. C’est Sa Majesté elle-même qui, la première, a nommé
+M. le comte de Guiche.
+
+— Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait votre
+devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire. Mais vous,
+monsieur de Manicamp, vous n’avez pas fait le vôtre, car vous m’avez
+menti.
+
+— Menti, Sire! Le mot est dur.
+
+— Trouvez-en un autre.
+
+— Sire, je n’en chercherai pas. J’ai déjà eu le malheur de déplaire à
+Sa Majesté, et, ce que je trouve de mieux c’est d’accepter humblement
+les reproches qu’elle jugera à propos de m’adresser.
+
+— Vous avez raison, monsieur, on me déplaît toujours en me cachant la
+vérité.
+
+— Quelquefois, Sire, on ignore.
+
+— Ne mentez plus, ou je double la peine.
+
+Manicamp s’inclina en pâlissant.
+
+D’Artagnan fit encore un pas en avant, décidé à intervenir, si la
+colère toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.
+
+— Monsieur, continua le roi, vous voyez qu’il est inutile de nier la
+chose plus longtemps. M. de Guiche s’est battu.
+
+— Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majesté eût été généreuse en ne
+forçant pas un gentilhomme au mensonge.
+
+— Forcé! Qui vous forçait?
+
+— Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majesté a défendu les duels
+sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.
+
+— Bien, murmura d’Artagnan, voilà un joli garçon, mordioux!
+
+— Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait l’empêcher de
+se battre.
+
+— Oh! Sire, Votre Majesté, qui est le gentilhomme le plus accompli de
+France, sait bien que, nous autres, gens d’épée, nous n’avons jamais
+regardé M. de Boutteville comme déshonoré pour être mort en Grève.
+Ce qui déshonore, c’est d’éviter son ennemi, et non de rencontrer le
+bourreau.
+
+— Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen de
+tout réparer.
+
+— S’il est de ceux qui conviennent à un gentilhomme, je le saisirai
+avec empressement, Sire.
+
+— Le nom de l’adversaire de M. de Guiche?
+
+— Oh! oh! murmura d’Artagnan, est-ce que nous allons continuer Louis
+XIII?...
+
+— Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche.
+
+— Vous ne voulez pas le nommer, à ce qu’il paraît? dit le roi.
+
+— Sire, je ne le connais pas.
+
+— Bravo! dit d’Artagnan.
+
+— Monsieur de Manicamp, remettez votre épée au capitaine.
+
+Manicamp s’inclina gracieusement, détacha son épée en souriant et la
+tendit au mousquetaire.
+
+Mais de Saint-Aignan s’avança vivement entre d’Artagnan et lui.
+
+— Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté.
+
+— Faites, dit le roi, enchanté peut-être au fond du cœur que quelqu’un
+se plaçât entre lui et la colère à laquelle il s’était laissé emporter.
+
+— Manicamp, vous êtes un brave, et le roi appréciera votre conduite;
+mais vouloir trop bien servir ses amis, c’est leur nuire. Manicamp,
+vous savez le nom que Sa Majesté vous demande?
+
+— C’est vrai, je le sais.
+
+— Alors, vous le direz.
+
+— Si j’eusse dû le dire, ce serait déjà fait.
+
+— Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, intéressé à
+cette prud’homie.
+
+— Vous, vous êtes libre; mais il me semble cependant...
+
+— Oh! trêve de magnanimité; je ne vous laisserai point aller à la
+Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.
+
+Manicamp était homme d’esprit, et comprit qu’il avait fait assez pour
+donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne s’agissait plus
+que d’y persévérer en reconquérant les bonnes grâces du roi.
+
+— Parlez, monsieur, dit-il à de Saint-Aignan. J’ai fait pour mon compte
+tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait que ma
+conscience ordonnât bien haut, ajouta-t-il en se retournant vers le
+roi, puisqu’elle l’a emporté sur les commandements de Sa Majesté; mais
+Sa Majesté me pardonnera, je l’espère, quand elle saura que j’avais à
+garder l’honneur d’une dame.
+
+— D’une dame? demanda le roi inquiet.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Une dame fut la cause de ce combat?
+
+Manicamp s’inclina.
+
+Le roi se leva et s’approcha de Manicamp.
+
+— Si la personne est considérable, dit-il, je ne me plaindrai pas que
+vous ayez pris des ménagements, au contraire.
+
+— Sire, tout ce qui touche à la maison du roi, ou à la maison de son
+frère, est considérable à mes yeux.
+
+— À la maison de mon frère? répéta Louis XIV avec une sorte
+d’hésitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de mon
+frère?
+
+— Ou de Madame.
+
+— Ah! de Madame?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Ainsi, cette dame?...
+
+— Est une des filles d’honneur de la maison de Son Altesse Royale Mme
+la duchesse d’Orléans.
+
+— Pour qui M. de Guiche s’est battu, dites-vous?
+
+— Oui, et, cette fois, je ne mens plus.
+
+Louis fit un mouvement plein de trouble.
+
+— Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de cette
+scène, veuillez vous éloigner un instant, j’ai besoin de demeurer
+seul avec M. de Manicamp. Je sais qu’il a des choses précieuses à me
+dire pour sa justification, et qu’il n’ose le faire devant témoins...
+Remettez votre épée, monsieur de Manicamp.
+
+Manicamp remit son épée au ceinturon.
+
+— Le drôle est, décidément, plein de présence d’esprit, murmura le
+mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se retirant avec
+lui.
+
+— Il s’en tirera, fit ce dernier à l’oreille de d’Artagnan.
+
+— Et avec honneur, comte.
+
+Manicamp adressa à de Saint-Aignan et au capitaine un regard de
+remerciement qui passa inaperçu du roi.
+
+— Allons, allons, dit d’Artagnan en franchissant le seuil de la porte,
+j’avais mauvaise opinion de la génération nouvelle. Eh bien! je me
+trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.
+
+Valot précédait le favori et le capitaine.
+
+Le roi et Manicamp restèrent seuls dans le cabinet.
+
+
+
+
+Chapitre CLVIII — Où d’Artagnan reconnaît qu’il s’était trompé, et que
+c’était Manicamp qui avait raison
+
+
+Le roi s’assura par lui-même, en allant jusqu’à la porte, que personne
+n’écoutait, et revint se placer précipitamment en face de son
+interlocuteur.
+
+— Çà! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de Manicamp,
+expliquez-vous.
+
+— Avec la plus grande franchise, Sire, répondit le jeune homme.
+
+— Et tout d’abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient tant au
+cœur que l’honneur des dames.
+
+— Voilà justement pourquoi je ménageais votre délicatesse, Sire.
+
+— Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu’il s’agissait
+d’une fille de ma belle-sœur, et que la personne en question,
+l’adversaire de Guiche, l’homme enfin que vous ne voulez pas nommer...
+
+— Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.
+
+— Oui. Vous dites donc que cet homme a offensé quelqu’un de chez Madame.
+
+— Mlle de La Vallière, oui, Sire.
+
+— Ah! fit le roi, comme s’il s’y fût attendu, et comme si cependant ce
+coup lui avait percé le cœur; ah! c’est Mlle de La Vallière que l’on
+outrageait?
+
+— Je ne dis point précisément qu’on l’outrageât, Sire.
+
+— Mais enfin...
+
+— Je dis qu’on parlait d’elle en termes peu convenables.
+
+— En termes peu convenables de Mlle de La Vallière! Et vous refusez de
+me dire quel était l’insolent?...
+
+— Sire, je croyais que c’était chose convenue, et que Votre Majesté
+avait renoncé à faire de moi un dénonciateur.
+
+— C’est juste, vous avez raison, reprit le roi en se modérant;
+d’ailleurs, je saurai toujours assez tôt le nom de celui qu’il me
+faudra punir.
+
+Manicamp vit bien que la question était retournée.
+
+Quant au roi, il s’aperçut qu’il venait de se laisser entraîner un peu
+loin.
+
+Aussi se reprit-il:
+
+— Et je punirai, non point parce qu’il s’agit de Mlle de La Vallière,
+bien que je l’estime particulièrement; mais parce que l’objet de la
+querelle est une femme. Or je prétends qu’à ma cour on respecte les
+femmes, et qu’on ne se querelle pas.
+
+Manicamp s’inclina.
+
+— Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que disait
+on de Mlle de La Vallière?
+
+— Mais Votre Majesté ne devine-t-elle pas?
+
+— Moi?
+
+— Votre Majesté sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se
+permettre les jeunes gens.
+
+— On disait sans doute qu’elle aimait quelqu’un, hasarda le roi.
+
+— C’est probable.
+
+— Mais Mlle de La Vallière a le droit d’aimer qui bon lui semble, dit
+le roi.
+
+— C’est justement ce que soutenait de Guiche.
+
+— Et c’est pour cela qu’il s’est battu?
+
+— Oui, Sire, pour cette seule cause.
+
+Le roi rougit.
+
+— Et, dit-il, vous n’en savez pas davantage?
+
+— Sur quel chapitre, Sire?
+
+— Mais sur le chapitre fort intéressant que vous racontez à cette heure.
+
+— Et quelle chose le roi veut-il que je sache?
+
+— Eh bien! par exemple, le nom de l’homme que La Vallière aime et que
+l’adversaire de de Guiche lui contestait le droit d’aimer?
+
+— Sire, je ne sais rien, je n’ai rien entendu, rien surpris; mais
+je tiens de Guiche pour un grand cœur, et, s’il s’est momentanément
+substitué au protecteur de La Vallière, c’est que ce protecteur était
+trop haut placé pour prendre lui-même sa défense.
+
+Ces mots étaient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le roi,
+mais, cette fois, de plaisir.
+
+Il frappa doucement sur l’épaule de Manicamp.
+
+— Allons, allons, vous êtes non seulement un spirituel garçon, monsieur
+de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je trouve votre ami
+de Guiche un paladin tout à fait de mon goût; vous le lui témoignerez,
+n’est-ce pas?
+
+— Ainsi donc, Sire, Votre Majesté me pardonne?
+
+— Tout à fait.
+
+— Et je suis libre?
+
+Le roi sourit et tendit la main à Manicamp.
+
+Manicamp saisit cette main et la baisa.
+
+— Et puis, ajouta le roi, vous contez à merveille.
+
+— Moi, Sire?
+
+— Vous m’avez fait un récit excellent de cet accident arrivé à de
+Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval
+s’abattant, je vois l’animal allant du cheval au cavalier. Vous ne
+racontez pas, monsieur, vous peignez.
+
+— Sire, je crois que Votre Majesté daigne se railler de moi, dit
+Manicamp.
+
+— Au contraire, fit Louis XIV sérieusement, je ris si peu, monsieur de
+Manicamp, que je veux que vous racontiez à tout le monde cette aventure.
+
+— L’aventure de l’affût?
+
+— Oui, telle que vous me l’avez contée, à moi, sans en changer un seul
+mot, vous comprenez?
+
+— Parfaitement, Sire.
+
+— Et vous la raconterez?
+
+— Sans perdre une minute.
+
+— Eh bien! maintenant, rappelez vous-même M. d’Artagnan; j’espère que
+vous n’en avez plus peur.
+
+— Oh! Sire, dès que je suis sûr des bontés de Votre Majesté pour moi,
+je ne crains plus rien.
+
+— Appelez donc, dit le roi.
+
+Manicamp ouvrit la porte.
+
+— Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.
+
+D’Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrèrent.
+
+— Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que
+l’explication de M. de Manicamp m’a entièrement satisfait.
+
+D’Artagnan jeta à Valot d’un côté, et à Saint-Aignan de l’autre, un
+regard qui signifiait: «Eh bien! que vous disais-je?»
+
+Le roi entraîna Manicamp du côté de la porte, puis tout bas:
+
+— Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu’il se guérisse
+vite; je veux me hâter de le remercier au nom de toutes les dames, mais
+surtout qu’il ne recommence jamais.
+
+— Dût-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s’il s’agit
+de l’honneur de Votre Majesté.
+
+C’était direct. Mais, nous l’avons dit, le roi Louis XIV aimait
+l’encens, et, pourvu qu’on lui en donnât, il n’était pas très exigeant
+sur la qualité.
+
+— C’est bien, c’est bien, dit-il en congédiant Manicamp, je verrai de
+Guiche moi-même et je lui ferai entendre raison.
+
+Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette scène:
+
+— Monsieur d’Artagnan? dit-il.
+
+— Sire.
+
+— Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si trouble,
+vous qui d’ordinaire avez de si bons yeux?
+
+— J’ai la vue trouble, moi, Sire?
+
+— Sans doute.
+
+— Cela doit être certainement, puisque Votre Majesté le dit. Mais en
+quoi trouble, s’il vous plaît?
+
+— Mais à propos de cet événement du bois Rochin.
+
+— Ah! ah!
+
+— Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de deux
+hommes, vous avez relevé les détails d’un combat. Rien de tout cela n’a
+existé; illusion pure!
+
+— Ah! ah! fit encore d’Artagnan.
+
+— C’est comme ces piétinements du cheval, c’est comme ces indices
+de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose;
+seulement, la lutte a été longue et terrible, à ce qu’il paraît.
+
+— Ah! ah! continua d’Artagnan.
+
+— Et quand je pense que j’ai un instant ajouté foi à une pareille
+erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.
+
+— En effet, Sire, il faut que j’aie eu la berlue, dit d’Artagnan avec
+une belle humeur qui charma le roi.
+
+— Vous en convenez, alors?
+
+— Pardieu! Sire, si j’en conviens!
+
+— De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?...
+
+— Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.
+
+— Et vous attribuez cette différence dans votre opinion?
+
+— Oh! à une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je revenais
+du bois Rochin, où je n’avais pour m’éclairer qu’une méchante lanterne
+d’écurie...
+
+— Tandis qu’à cette heure?...
+
+— À cette heure, j’ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de plus,
+les deux yeux du roi, qui éclairent comme des soleils.
+
+Le roi se mit à rire, et de Saint-Aignan à éclater.
+
+— C’est comme M. Valot, dit d’Artagnan reprenant la parole aux lèvres
+du roi, il s’est figuré que non seulement M. de Guiche avait été blessé
+par une balle, mais encore qu’il avait retiré une balle de sa poitrine.
+
+— Ma foi! dit Valot, j’avoue...
+
+— N’est-ce pas que vous l’avez cru? reprit d’Artagnan.
+
+— C’est-à-dire, dit Valot, que non seulement je l’ai cru, mais qu’à
+cette heure encore j’en jurerais.
+
+— Eh bien! mon cher docteur, vous avez rêvé cela.
+
+— J’avais rêvé?
+
+— La blessure de M. de Guiche, rêve! la balle, rêve!... Ainsi,
+croyez-moi, n’en parlez plus.
+
+— Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d’Artagnan est bon.
+Ne parlez plus de votre rêve à personne, monsieur Valot, et, foi de
+gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir, messieurs. Oh!
+la triste chose qu’un affût au sanglier!
+
+— La triste chose, répéta d’Artagnan à pleine voix, qu’un affût au
+sanglier!
+
+Et il répéta encore ce mot par toutes les chambres où il passa.
+
+Et il sortit du château, emmenant Valot avec lui.
+
+— Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi à de Saint-Aignan,
+comment se nomme l’adversaire de de Guiche?
+
+De Saint-Aignan regarda le roi.
+
+— Oh! n’hésite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois pardonner.
+
+— De Wardes, dit de Saint-Aignan.
+
+— Bien.
+
+Puis, rentrant chez lui vivement:
+
+— Pardonner n’est pas oublier, dit Louis XIV.
+
+
+
+
+Chapitre CLIX — Comment il est bon d’avoir deux cordes à son arc
+
+
+Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d’avoir si bien réussi,
+quand, en arrivant au bas de l’escalier et passant devant une portière,
+il se sentit tout à coup tirer par une manche.
+
+Il se retourna et reconnut Montalais qui l’attendait au passage, et
+qui, mystérieusement, le corps penché en avant et la voix basse, lui
+dit:
+
+— Monsieur, venez vite, je vous prie.
+
+— Et où cela, mademoiselle? demanda Manicamp.
+
+— D’abord, un véritable chevalier ne m’eût point fait cette question,
+il m’eût suivie sans avoir besoin d’explication aucune.
+
+— Eh bien! mademoiselle, dit Manicamp, je suis prêt à me conduire en
+vrai chevalier.
+
+— Non, il est trop tard, et vous n’en avez pas le mérite. Nous allons
+chez Madame; venez.
+
+— Ah! ah! fit Manicamp. Allons chez Madame.
+
+Et il suivit Montalais, qui courait devant lui légère comme Galatée.
+
+«Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne
+crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous essaierons
+cependant, et, au besoin... ma fois! au besoin, nous trouverons autre
+chose.»
+
+Montalais courait toujours.
+
+«Comme c’est fatigant, pensa Manicamp, d’avoir à la fois besoin de son
+esprit et de ses jambes!»
+
+Enfin on arriva.
+
+Madame avait achevé sa toilette de nuit; elle était en déshabillé
+élégant; mais on comprenait que cette toilette était faite avant
+qu’elle eût à subir les émotions qui l’agitaient.
+
+Elle attendait avec une impatience visible.
+
+Aussi Montalais et Manicamp la trouvèrent-ils debout près de la porte.
+
+Au bruit de leurs pas, Madame était venue au-devant d’eux.
+
+— Ah! dit-elle, enfin!
+
+— Voici M. de Manicamp, répondit Montalais.
+
+Manicamp s’inclina respectueusement.
+
+Madame fit signe à Montalais de se retirer. La jeune fille obéit.
+
+Madame la suivit des yeux en silence, jusqu’à ce que la porte se fût
+refermée derrière elle; puis, se retournant vers Manicamp:
+
+— Qu’y a-t-il donc et que m’apprend-on, monsieur de Manicamp? dit-elle;
+il y a quelqu’un de blessé au château?
+
+— Oui, madame, malheureusement... M. de Guiche.
+
+— Oui, M. de Guiche, répéta la princesse. En effet, je l’avais entendu
+dire, mais non affirmer. Ainsi, bien véritablement, c’est à M. de
+Guiche qu’est arrivée cette infortune?
+
+— À lui-même, madame.
+
+— Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la princesse, que
+les duels sont antipathiques au roi?
+
+— Certes, madame; mais un duel avec une bête fauve n’est pas
+justiciable de Sa Majesté.
+
+— Oh! vous ne me ferez pas l’injure de croire que j’ajouterai foi
+à cette fable absurde répandue je ne sais trop dans quel but, et
+prétendant que M. de Guiche a été blessé par un sanglier. Non,
+non, monsieur; la vérité est connue, et, dans ce moment, outre le
+désagrément de sa blessure, M. de Guiche court le risque de sa liberté.
+
+— Hélas! madame, dit Manicamp, je le sais bien; mais qu’y faire?
+
+— Vous avez vu Sa Majesté?
+
+— Oui, madame.
+
+— Que lui avez-vous dit?
+
+— Je lui ai raconté comment M. de Guiche avait été à l’affût, comment
+un sanglier était sorti du bois Rochin, comment M. de Guiche avait tiré
+sur lui, et comment enfin l’animal furieux était revenu sur le tireur,
+avait tué son cheval et l’avait lui-même grièvement blessé.
+
+— Et le roi a cru tout cela?
+
+— Parfaitement.
+
+— Oh! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez
+beaucoup.
+
+Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps un
+coup d’œil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait impassible et
+sans mouvement à la place qu’il avait adoptée en entrant. Enfin, elle
+s’arrêta.
+
+— Cependant, dit-elle, tout le monde s’accorde ici à donner une autre
+cause à cette blessure.
+
+— Et quelle cause, madame? fit Manicamp, puis-je, sans indiscrétion,
+adresser cette question à Votre Altesse?
+
+— Vous demandez cela, vous, l’ami intime de M. de Guiche? vous, son
+confident?
+
+— Oh! madame, l’ami intime, oui; son confident, non. De Guiche est
+un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont même,
+certainement, mais qui ne les disent pas. De Guiche est discret, madame.
+
+— Eh bien! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui, c’est
+donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la princesse
+avec dépit; car, en vérité, le roi pourrait vous interroger une seconde
+fois, et si, cette seconde fois, vous lui faisiez le même conte qu’à la
+première, il pourrait bien ne pas s’en contenter.
+
+— Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans l’erreur à l’égard
+du roi. Sa Majesté a été fort satisfaite de moi, je vous jure.
+
+— Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que cela
+prouve une seule chose, c’est que Sa Majesté est très facile à
+satisfaire.
+
+— Je crois que Votre Altesse a tort de s’arrêter à cette opinion. Sa
+Majesté est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.
+
+— Et croyez-vous qu’elle vous saura gré de votre officieux mensonge,
+quand demain elle apprendra que M. de Guiche a eu pour M. de
+Bragelonne, son ami, une querelle qui a dégénéré en rencontre?
+
+— Une querelle pour M. de Bragelonne? dit Manicamp de l’air le plus
+naïf qu’il y ait au monde; que me fait donc l’honneur de me dire Votre
+Altesse?
+
+— Qu’y a-t-il d’étonnant? M. de Guiche est susceptible, irritable, il
+s’emporte facilement.
+
+— Je tiens, au contraire, madame, M. de Guiche pour très patient, et
+n’être jamais susceptible et irritable qu’avec les plus justes motifs.
+
+— Mais n’est-ce pas un juste motif que l’amitié? dit la princesse.
+
+— Oh! certes, madame, et surtout pour un cœur comme le sien.
+
+— Eh bien! M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne nierez
+pas ce fait?
+
+— Un très grand ami.
+
+— Eh bien! M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et comme
+M. de Bragelonne était absent et ne pouvait se battre, il s’est battu
+pour lui.
+
+Manicamp se mit à sourire, et fit deux ou trois mouvements de tête et
+d’épaules qui signifiaient: «Dame! si vous le voulez absolument...»
+
+— Mais enfin, dit la princesse impatientée, parlez!
+
+— Moi?
+
+— Sans doute; il est évident que vous n’êtes pas de mon avis, et que
+vous avez quelque chose à dire.
+
+— Je n’ai à dire, madame, qu’une seule chose.
+
+— Dites-la!
+
+— C’est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites
+l’honneur de me raconter.
+
+— Comment! vous ne comprenez pas un mot à cette querelle de M. de
+Guiche avec M. de Wardes? s’écria la princesse presque irritée.
+
+Manicamp se tut.
+
+— Querelle, continua-t-elle, née d’un propos plus ou moins malveillant
+ou plus ou moins fondé sur la vertu de certaine dame?
+
+— Ah! de certaine dame? Ceci est autre chose, dit Manicamp.
+
+— Vous commencez à comprendre, n’est-ce pas?
+
+— Votre Altesse m’excusera, mais je n’ose...
+
+— Vous n’osez pas? dit Madame exaspérée. Eh bien! attendez, je vais
+oser, moi.
+
+— Madame, madame! s’écria Manicamp, comme s’il était effrayé, faites
+attention à ce que vous allez dire.
+
+— Ah! il paraît que, si j’étais un homme, vous vous battriez avec moi,
+malgré les édits de Sa Majesté, comme M. de Guiche s’est battu avec M.
+de Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La Vallière.
+
+— De Mlle de La Vallière! s’écria Manicamp en faisant un soubresaut
+subit comme s’il était à cent lieues de s’attendre à entendre prononcer
+ce nom.
+
+— Oh! qu’avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi? dit
+Madame avec ironie; auriez-vous l’impertinence de douter, vous, de
+cette vertu?
+
+— Mais il ne s’agit pas le moins du monde, en tout cela, de la vertu de
+Mlle de La Vallière, madame.
+
+— Comment! lorsque deux hommes se sont brûlé la cervelle pour une
+femme, vous dites qu’elle n’a rien à faire dans tout cela et qu’il
+n’est point question d’elle? Ah! je ne vous croyais pas si bon
+courtisan, monsieur de Manicamp.
+
+— Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voilà bien loin
+de compte. Vous me faites l’honneur de me parler une langue, et moi, à
+ce qu’il paraît, j’en parle une autre.
+
+— Plaît-il?
+
+— Pardon, j’ai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire que MM.
+de Guiche et de Wardes s’étaient battus pour Mlle de La Vallière.
+
+— Mais oui.
+
+— Pour Mlle de La Vallière, n’est-ce pas? répéta Manicamp.
+
+— Eh! mon Dieu, je ne dis pas que M. de Guiche s’occupât en personne de
+Mlle de La Vallière; mais qu’il s’en est occupé par procuration.
+
+— Par procuration!
+
+— Voyons, ne faites donc pas toujours l’homme effaré. Ne sait-on pas
+ici que M. de Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière, et qu’en
+partant pour la mission que le roi lui a confiée à Londres, il a chargé
+son ami, M. de Guiche, de veiller sur cette intéressante personne?
+
+— Ah! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite.
+
+— De tout, je vous en préviens.
+
+Manicamp se mit à rire, action qui faillit exaspérer la princesse,
+laquelle n’était pas, comme on le sait, d’une humeur bien endurante.
+
+— Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse, enterrons
+toute cette affaire, qui ne sera jamais bien éclaircie.
+
+— Oh! quant à cela, il n’y a plus rien à faire, et les éclaircissements
+sont complets. Le roi saura que de Guiche a pris parti pour cette
+petite aventurière qui se donne des airs de grande dame; il saura que
+M. de Bragelonne ayant nommé pour son gardien ordinaire du jardin des
+Hespérides son ami M. de Guiche, celui-ci a donné le coup de dent
+requis au marquis de Wardes, qui osait porter la main sur la pomme
+d’or. Or, vous n’êtes pas sans savoir, monsieur de Manicamp, vous qui
+savez si bien toutes choses, que le roi convoite de son côté le fameux
+trésor, et que peut-être saura-t-il mauvais gré à M. de Guiche de s’en
+constituer le défenseur. Êtes-vous assez renseigné maintenant, et vous
+faut-il un autre avis? Parlez, demandez.
+
+— Non, madame, non, je ne veux rien savoir de plus.
+
+— Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur de
+Manicamp, sachez que l’indignation de Sa Majesté sera suivie d’effets
+terribles. Chez les princes d’un caractère comme l’est celui du roi, la
+colère amoureuse est un ouragan.
+
+— Que vous apaisez, vous, madame.
+
+— Moi! s’écria la princesse avec un geste de violente ironie; moi! et à
+quel titre?
+
+— Parce que vous n’aimez pas les injustices, madame.
+
+— Et ce serait une injustice, selon vous, que d’empêcher le roi de
+faire ses affaires d’amour?
+
+— Vous intercéderez cependant en faveur de M. de Guiche.
+
+— Eh! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse d’un ton
+plein de hauteur.
+
+— Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le
+répète, vous défendrez M. de Guiche auprès du roi.
+
+— Moi?
+
+— Oui.
+
+— Et comment cela?
+
+— Parce que la cause de M. de Guiche, c’est la vôtre, madame, dit tout
+bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de s’allumer.
+
+— Que voulez-vous dire?
+
+— Je dis, madame, que, dans le nom de La Vallière, à propos de cette
+défense prise par M. de Guiche pour M. de Bragelonne absent, je
+m’étonne que Votre Altesse n’ait pas deviné un prétexte.
+
+— Un prétexte?
+
+— Oui.
+
+— Mais un prétexte à quoi? répéta en balbutiant la princesse que
+venaient d’instruire les regards de Manicamp.
+
+— Maintenant, madame, dit le jeune homme, j’en ai dit assez, je
+présume, pour engager Votre Altesse à ne pas charger, devant le roi, ce
+pauvre de Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimitiés fomentées
+par un certain parti très opposé au vôtre.
+
+— Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui
+n’aiment point Mlle de La Vallière, et même peut-être quelques-uns de
+ceux qui l’aiment, en voudront au comte?
+
+— Oh! Madame, poussez-vous aussi loin l’obstination, et n’ouvrirez-vous
+point l’oreille aux paroles d’un ami dévoué? Faut-il que je m’expose à
+vous déplaire, faut-il que je vous nomme, malgré moi, la personne qui
+fut la véritable cause de la querelle?
+
+— La personne! fit Madame en rougissant.
+
+— Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre de Guiche
+irrité, furieux, exaspéré de tous ces bruits qui courent sur cette
+personne? Faut-il, si vous vous obstinez à ne pas la reconnaître, et
+si, moi, le respect continue de m’empêcher de la nommer, faut-il que
+je vous rappelle les scènes de Monsieur avec milord de Buckingham,
+les insinuations lancées à propos de cet exil du duc? Faut-il que je
+vous retrace les soins du comte à plaire, à observer, à protéger cette
+personne pour laquelle seule il vit, pour laquelle seule il respire? Eh
+bien! je le ferai, et quand je vous aurai rappelé tout cela, peut-être
+comprendrez-vous que le comte, à bout de patience, harcelé depuis
+longtemps par de Wardes, au premier mot désobligeant que celui-ci aura
+prononcé sur cette personne, aura pris feu et respiré la vengeance.
+
+La princesse cacha son visage dans ses mains.
+
+— Monsieur! monsieur! s’écria-t-elle, savez-vous bien ce que vous dites
+là et à qui vous le dites?
+
+— Alors, madame, poursuivit Manicamp comme s’il n’eût point entendu les
+exclamations de la princesse, rien ne vous étonnera plus, ni l’ardeur
+du comte à chercher cette querelle, ni son adresse merveilleuse à
+la transporter sur un terrain étranger à vos intérêts. Cela surtout
+est prodigieux d’habileté et de sang-froid; et, si la personne
+pour laquelle le comte de Guiche s’est battu et a versé son sang,
+en réalité, doit quelque reconnaissance au pauvre blessé, ce n’est
+vraiment pas pour le sang qu’il a perdu, pour la douleur qu’il a
+soufferte, mais pour sa démarche à l’endroit d’un honneur qui lui est
+plus précieux que le sien.
+
+— Oh! s’écria Madame comme si elle eût été seule; oh! ce serait
+véritablement à cause de moi?
+
+Manicamp put respirer; il avait bravement gagné le temps du repos: il
+respira.
+
+Madame, de son côté, demeura quelque temps plongée dans une rêverie
+douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements précipités de son
+sein, à la langueur de ses yeux, aux pressions fréquentes de sa main
+sur son cœur.
+
+Mais, chez elle, la coquetterie n’était pas une passion inerte;
+c’était, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui les
+trouvait.
+
+— Alors, dit-elle, le comte aura obligé deux personnes à la fois, car
+M. de Bragelonne aussi doit à M. de Guiche une grande reconnaissance;
+d’autant plus grande, que, partout et toujours, Mlle de La Vallière
+passera pour avoir été défendue par ce généreux champion.
+
+Manicamp comprit qu’il demeurait un reste de doute dans le cœur de la
+princesse, et son esprit s’échauffa par la résistance.
+
+— Beau service, en vérité, dit-il, que celui qu’il a rendu à Mlle de
+La Vallière! beau service que celui qu’il a rendu à M. de Bragelonne!
+Le duel a fait un éclat qui déshonore à moitié cette jeune fille, un
+éclat qui la brouille nécessairement avec le vicomte. Il en résulte
+que le coup de pistolet de M. de Wardes a eu trois résultats au lieu
+d’un: il tue à la fois l’honneur d’une femme, le bonheur d’un homme,
+et peut-être, en même temps, a-t-il blessé à mort un des meilleurs
+gentilshommes de France! Ah! madame! votre logique est bien froide:
+elle condamne toujours, elle n’absout jamais.
+
+Les derniers mots de Manicamp battirent en brèche le dernier doute
+demeuré non pas dans le cœur, mais dans l’esprit de Madame. Ce n’était
+plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec ses
+soupçonneux retours, c’était un cœur qui venait de sentir le froid
+profond d’une blessure.
+
+— Blessé à mort! murmura-t-elle d’une voix haletante; oh! monsieur de
+Manicamp, n’avez-vous pas dit blessé à mort?
+
+Manicamp ne répondit que par un profond soupir.
+
+— Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement blessé?
+continua la princesse.
+
+— Eh! madame, il a une main brisée et une balle dans la poitrine.
+
+— Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec l’excitation de
+la fièvre, c’est affreux, monsieur de Manicamp! Une main brisée,
+dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu! Et c’est ce lâche, ce
+misérable, c’est cet assassin de de Wardes qui a fait cela! Décidément,
+le Ciel n’est pas juste.
+
+Manicamp paraissait en proie à une violente émotion. Il avait, en
+effet, déployé beaucoup d’énergie dans la dernière partie de son
+plaidoyer.
+
+Quant à Madame, elle n’en était plus à calculer les convenances;
+lorsque chez elle la passion parlait, colère ou sympathie, rien n’en
+arrêtait plus l’élan.
+
+Madame s’approcha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur un
+siège, comme si la douleur était une assez puissante excuse à commettre
+une infraction aux lois de l’étiquette.
+
+— Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc.
+
+Manicamp releva la tête.
+
+— M. de Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort?
+
+— Deux fois, madame, dit-il: d’abord, à cause de l’hémorragie qui s’est
+déclarée, une artère ayant été offensée à la main; ensuite, à cause
+de la blessure de la poitrine qui aurait, le médecin le craignait du
+moins, offensé quelque organe essentiel.
+
+— Alors il peut mourir?
+
+— Mourir, oui, madame, et sans même avoir la consolation de savoir que
+vous avez connu son dévouement.
+
+— Vous le lui direz.
+
+— Moi?
+
+— Oui; n’êtes-vous pas son ami?
+
+— Moi? oh! non, madame, je ne dirai à M. de Guiche, si le malheureux
+est encore en état de m’entendre, je ne lui dirai que ce que j’ai vu,
+c’est-à-dire votre cruauté pour lui.
+
+— Monsieur, oh! vous ne commettrez pas cette barbarie.
+
+— Oh! si fait, madame, je dirai cette vérité, car, enfin, la nature est
+puissante chez un homme de son âge. Les médecins sont savants, et si,
+par hasard, le pauvre comte survivait à sa blessure, je ne voudrais pas
+qu’il restât exposé à mourir de la blessure du cœur après avoir échappé
+à celle du corps.
+
+Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut
+vouloir prendre congé.
+
+— Au moins, monsieur, dit Madame en l’arrêtant d’un air presque
+suppliant, vous voudrez bien me dire en quel état se trouve le malade;
+quel est le médecin qui le soigne?
+
+— Il est fort mal, madame, voilà pour son état. Quant à son médecin,
+c’est le médecin de Sa Majesté elle-même, M. Valot. Celui-ci est, en
+outre, assisté du confrère chez lequel M. de Guiche a été transporté.
+
+— Comment! il n’est pas au château? fit Madame.
+
+— Hélas! madame, le pauvre garçon était si mal, qu’il n’a pu être amené
+jusqu’ici.
+
+— Donnez-moi l’adresse, monsieur, dit vivement la princesse: j’enverrai
+quérir de ses nouvelles.
+
+— Rue du Feurre; une maison de briques avec des volets blancs. Le nom
+du médecin est inscrit sur la porte.
+
+— Vous retournez près du blessé, monsieur de Manicamp?
+
+— Oui, madame.
+
+— Alors il convient que vous me rendiez un service.
+
+— Je suis aux ordres de Votre Altesse.
+
+— Faites ce que vous vouliez faire: retournez près de M. de Guiche,
+éloignez tous les assistants; veuillez vous éloigner vous-même.
+
+— Madame...
+
+— Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voilà le fait; n’y
+voyez pas autre chose que ce qui s’y trouve, ne demandez pas autre
+chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes femmes, deux
+peut-être, à cause de l’heure avancée; je ne voudrais pas qu’elles vous
+vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas que vous les vissiez:
+ce sont des scrupules que vous devez comprendre, vous surtout, monsieur
+de Manicamp, qui devinez tout.
+
+— Oh! madame, parfaitement; je puis même faire mieux, je marcherai
+devant vos messagères; ce sera à la fois un moyen de leur indiquer
+sûrement la route et de les protéger si le hasard faisait qu’elles
+eussent, contre toute probabilité, besoin de protection.
+
+— Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficulté
+aucune, n’est-ce pas?
+
+— Certes, madame; car, passant le premier, j’aplanirais ces
+difficultés, si le hasard faisait qu’elles existassent.
+
+— Eh bien! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas de
+l’escalier.
+
+— J’y vais, madame.
+
+— Attendez.
+
+Manicamp s’arrêta.
+
+— Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez, sans
+vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte.
+
+— Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que je m’y
+trompasse?
+
+— On frappera trois fois doucement dans les mains.
+
+— Oui, madame.
+
+— Allez, allez.
+
+Manicamp se retourna, salua une dernière fois, et sortit la joie dans
+le cœur. Il n’ignorait pas, en effet, que la présence de Madame était
+le meilleur baume à appliquer sur les plaies du blessé.
+
+Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que le bruit d’une porte qu’on
+ouvrait et qu’on refermait avec précaution parvint jusqu’à lui. Puis il
+entendit les pas légers glissant le long de la rampe, puis les trois
+coups frappés dans les mains, c’est-à-dire le signal convenu.
+
+Il sortit aussitôt, et, fidèle à sa parole, se dirigea, sans retourner
+la tête, à travers les rues de Fontainebleau, vers la demeure du
+médecin.
+
+
+
+
+Chapitre CLX — M. Malicorne, archiviste du royaume de France
+
+
+Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert d’un
+demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de Manicamp.
+
+Au premier étage, derrière les rideaux de damas rouge, brillait la
+douce lueur d’une lampe posée sur un dressoir.
+
+À l’autre extrémité de la même chambre, dans un lit à colonnes torses,
+fermé de rideaux pareils à ceux qui éteignaient le feu de la lampe,
+reposait de Guiche, la tête élevée sur un double oreiller, les yeux
+noyés dans un brouillard épais; de longs cheveux noirs, bouclés,
+éparpillés sur le lit, paraient de leur désordre les tempes sèches et
+pâles du jeune homme.
+
+On sentait que la fièvre était la principale hôtesse de cette chambre.
+
+De Guiche rêvait. Son esprit suivait, à travers les ténèbres, un de ces
+rêves du délire comme Dieu en envoie sur la route de la mort à ceux qui
+vont tomber dans l’univers de l’éternité.
+
+Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet.
+
+Manicamp monta les degrés avec précipitation; seulement, au seuil, il
+s’arrêta, poussa doucement la porte, passa la tête dans la chambre, et,
+voyant que tout était tranquille, il s’approcha, sur la pointe du pied,
+du grand fauteuil de cuir, échantillon mobilier du règne de Henri IV,
+et, voyant que la garde-malade s’y était naturellement endormie, il la
+réveilla et la pria de passer dans la pièce voisine.
+
+Puis, debout près du lit, il demeura un instant à se demander s’il
+fallait réveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.
+
+Mais, comme derrière la portière il commençait à entendre le
+frémissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses
+compagnes de route, comme il voyait déjà cette portière impatiente se
+soulever, il s’effaça le long du lit et suivit la garde-malade dans la
+chambre voisine.
+
+Alors, au moment même où il disparaissait, la draperie se souleva et
+les deux femmes entrèrent dans la chambre qu’il venait de quitter.
+
+Celle qui était entrée la première fit à sa compagne un geste impérieux
+qui la cloua sur un escabeau près de la porte.
+
+Puis elle s’avança résolument vers le lit, fit glisser les rideaux sur
+la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derrière le chevet.
+
+Elle vit alors la figure pâlie du comte; elle vit sa main droite,
+enveloppée d’un linge éblouissant de blancheur, se dessiner sur la
+courtepointe à ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit de
+douleur.
+
+Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait s’élargissant
+sur ce linge.
+
+La poitrine blanche du jeune homme était découverte, comme si le frais
+de la nuit eût dû aider sa respiration. Une petite bandelette attachait
+l’appareil de la blessure, autour de laquelle s’élargissait un cercle
+bleuâtre de sang extravasé.
+
+Un soupir profond s’exhala de la bouche de la jeune femme. Elle
+s’appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son
+masque ce douloureux spectacle.
+
+Un souffle rauque et strident passait comme le râle de la mort par les
+dents serrées du comte.
+
+La dame masquée saisit la main gauche du blessé.
+
+Cette main brûlait comme un charbon ardent.
+
+Mais, au moment où se posa dessus la main glacée de la dame, l’action
+de ce froid fut telle, que de Guiche ouvrit les yeux et tâcha de
+rentrer dans la vie en animant son regard.
+
+La première chose qu’il aperçut, fut le fantôme dressé devant la
+colonne de son lit.
+
+À cette vue, ses yeux se dilatèrent, mais sans que l’intelligence y
+allumât sa pure étincelle.
+
+Alors la dame fit un signe à sa compagne, qui était demeurée près de
+la porte; sans doute celle-ci avait sa leçon faite, car, d’une voix
+clairement accentuée, et sans hésitation aucune, elle prononça ces mots:
+
+— Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir comment
+vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous témoigner par ma
+bouche tout le regret qu’elle éprouve de vous voir souffrir.
+
+Au mot _Madame_, de Guiche fit un mouvement; il n’avait point encore
+remarqué la personne à laquelle appartenait cette voix.
+
+Il se retourna donc naturellement vers le point d’où venait cette voix.
+
+Mais, comme la main glacée ne l’avait point abandonné, il en revint à
+regarder ce fantôme immobile.
+
+— Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il d’une voix affaiblie,
+ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette chambre?
+
+— Oui, répondit le fantôme d’une voix presque inintelligible et en
+baissant la tête.
+
+— Eh bien! fit le blessé avec effort, merci. Dites à Madame que je ne
+regrette plus de mourir, puisqu’elle s’est souvenue de moi.
+
+À ce mot mourir, prononcé par un mourant, la dame masquée ne put
+retenir ses larmes, qui coulèrent sous son masque et apparurent sur ses
+joues à l’endroit où le masque cessait de les couvrir.
+
+De Guiche, s’il eût été plus maître de ses sens, les eût vues rouler en
+perles brillantes et tomber sur son lit.
+
+La dame, oubliant qu’elle avait un masque, porta la main à ses yeux
+pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours agaçant et
+froid, elle arracha le masque avec colère et le jeta sur le parquet.
+
+À cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir d’un nuage,
+de Guiche poussa un cri et tendit les bras.
+
+Mais toute parole expira sur ses lèvres, comme toute force dans ses
+veines.
+
+Sa main droite, qui avait suivi l’impulsion de la volonté sans calculer
+son degré de puissance, sa main droite retomba sur le lit, et, tout
+aussitôt, ce linge si blanc fut rougi d’une tache plus large.
+
+Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se
+fermaient comme s’il eût commencé d’entrer en lutte avec l’ange
+indomptable de la mort.
+
+Puis, après quelques mouvements sans volonté, la tête se retrouva
+immobile sur l’oreiller.
+
+Seulement, de pâle, elle était devenue livide.
+
+La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement à l’habitude, la peur
+fut attractive.
+
+Elle se pencha vers le jeune homme, dévorant de son souffle ce visage
+froid et décoloré, qu’elle toucha presque; puis elle déposa un rapide
+baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secoué comme par une
+décharge électrique, se réveilla une seconde fois, ouvrit de grands
+yeux sans pensée, et retomba dans un évanouissement profond.
+
+— Allons, dit-elle à sa compagne, allons, nous ne pouvons demeurer plus
+longtemps ici; j’y ferais quelque folie.
+
+— Madame! madame! Votre Altesse oublie son masque, dit la vigilante
+compagne.
+
+— Ramassez-le, répondit sa maîtresse en se glissant éperdue par
+l’escalier.
+
+Et, comme la porte de la rue était restée entrouverte, les deux
+oiseaux légers passèrent par cette ouverture, et, d’une course légère,
+regagnèrent le palais.
+
+L’une des deux dames monta jusqu’aux appartements de Madame, où elle
+disparut.
+
+L’autre entra dans l’appartement des filles d’honneur, c’est-à-dire à
+l’entresol.
+
+Arrivée à sa chambre, elle s’assit devant une table, et, sans se donner
+le temps de respirer, elle se mit à écrire le billet suivant:
+
+«Ce soir, Madame a été voir M. de Guiche. Tout va à merveille de ce
+côté. Allez du vôtre, et surtout brûlez ce papier.»
+
+Puis elle plia la lettre en lui donnant une forme longue, et, sortant
+de chez elle avec précaution, elle traversa un corridor qui conduisait
+au service des gentilshommes de Monsieur.
+
+Là, elle s’arrêta devant une porte, sous laquelle, ayant heurté deux
+coups secs, elle glissa le papier et s’enfuit.
+
+Alors, revenant chez elle, elle fit disparaître toute trace de sa
+sortie et de l’écriture du billet.
+
+Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le but
+que nous venons de dire, elle aperçut sur la table le masque de Madame
+qu’elle avait rapporté suivant l’ordre de sa maîtresse, mais qu’elle
+avait oublié de lui remettre.
+
+— Oh! oh! dit-elle, n’oublions pas de faire demain ce que j’ai oublié
+de faire aujourd’hui.
+
+Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son pouce
+humide, elle regarda son pouce.
+
+Il était non seulement humide, mais rougi.
+
+Le masque était tombé sur une de ces taches de sang qui, nous l’avons
+dit, maculaient le parquet, et, de l’extérieur noir, qui avait été mis
+par le hasard en contact avec lui, le sang avait passé à l’intérieur et
+tachait la batiste blanche.
+
+— Oh! oh! dit Montalais, car nos lecteurs l’ont sans doute déjà
+reconnue à toutes les manœuvres que nous avons décrites, oh! oh! je ne
+lui rendrai plus ce masque, il est trop précieux maintenant.
+
+Et, se levant, elle courut à un coffret de bois d’érable qui renfermait
+plusieurs objets de toilette et de parfumerie.
+
+— Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil dépôt n’est pas de ceux que
+l’on abandonne à l’aventure.
+
+Puis, après un moment de silence et avec un sourire qui n’appartenait
+qu’à elle:
+
+— Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave chevalier,
+tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres de La Vallière,
+celles de Raoul, toute cette amoureuse collection enfin qui fera un
+jour l’histoire de France et l’histoire de la royauté. Tu iras chez
+M. Malicorne, continua la folle en riant, tandis qu’elle commençait à
+se déshabiller; chez ce digne M. Malicorne, dit-elle en soufflant sa
+bougie, qui croit n’être que maître des appartements de Monsieur, et
+que je fais, moi, archiviste et historiographe de la maison de Bourbon
+et des meilleures maisons du royaume. Qu’il se plaigne, maintenant, ce
+bourru de Malicorne!
+
+Et elle tira ses rideaux et s’endormit.
+
+
+
+
+Chapitre CLXI — Le voyage
+
+
+Le lendemain, jour indiqué pour le départ, le roi, à onze heures
+sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degré pour
+aller prendre son carrosse, attelé de six chevaux piaffant au bas de
+l’escalier.
+
+Toute la cour attendait dans le Fer-à-cheval en habits de voyage; et
+c’était un brillant spectacle que cette quantité de chevaux sellés, de
+carrosses attelés, d’hommes et de femmes entourés de leurs officiers,
+de leurs valets et de leurs pages.
+
+Le roi monta dans son carrosse accompagné des deux reines.
+
+Madame en fit autant avec Monsieur.
+
+Les filles d’honneur imitèrent cet exemple et prirent place, deux par
+deux, dans les carrosses qui leur étaient destinés.
+
+Le carrosse du roi prit la tête, puis vint celui de Madame, puis les
+autres suivirent, selon l’étiquette.
+
+Le temps était chaud; un léger souffle d’air, qu’on avait pu croire
+assez fort le matin pour rafraîchir l’atmosphère, fut bientôt embrasé
+par le soleil caché sous les nuages, et ne s’infiltra plus, à travers
+cette chaude vapeur qui s’élevait du sol, que comme un vent brûlant
+qui soulevait une fine poussière et frappait au visage les voyageurs
+pressés d’arriver.
+
+Madame fut la première qui se plaignit de la chaleur.
+
+Monsieur lui répondit en se renversant dans le carrosse comme un homme
+qui va s’évanouir, et il s’inonda de sels et d’eaux de senteur, tout en
+poussant de profonds soupirs.
+
+Alors Madame lui dit de son air le plus aimable:
+
+— En vérité, monsieur, je croyais que vous eussiez été assez galant,
+par la chaleur qu’il fait, pour me laisser mon carrosse à moi toute
+seule et faire la route à cheval.
+
+— À cheval! s’écria le prince avec un accent d’effroi qui fit voir
+combien il était loin d’adhérer à cet étrange projet; à cheval! Mais
+vous n’y pensez pas, madame, toute ma peau s’en irait par pièces au
+contact de ce vent de feu.
+
+Madame se mit à rire.
+
+— Vous prendrez mon parasol, dit-elle.
+
+— Et la peine de le tenir? répondit Monsieur avec le plus grand
+sang-froid. D’ailleurs, je n’ai pas de cheval.
+
+— Comment! pas de cheval? répliqua la princesse, qui, si elle ne
+gagnait pas l’isolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de cheval?
+Vous faites erreur, monsieur, car je vois là-bas votre bai favori.
+
+— Mon cheval bai? s’écria le prince en essayant d’exécuter vers la
+portière un mouvement qui lui causa tant de gêne, qu’il ne l’accomplit
+qu’à moitié, et qu’il se hâta de reprendre son immobilité.
+
+— Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par M. de Malicorne.
+
+— Pauvre bête! répliqua le prince, comme il va avoir chaud!
+
+Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil à un mourant qui expire.
+
+Madame, de son côté, s’étendit paresseusement dans l’autre coin de la
+calèche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour songer
+tout à son aise.
+
+Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait
+cédé le fond aux deux reines, éprouvait cette vive contrariété des
+amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif ardente,
+désirent la vue de l’objet aimé, puis s’éloignent à demi contents sans
+s’apercevoir qu’ils ont amassé une soif plus ardente encore.
+
+Le roi, marchant en tête comme nous avons dit, ne pouvait, de sa
+place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d’honneur, qui
+venaient les derniers.
+
+Il lui fallait, d’ailleurs, répondre aux éternelles interpellations de
+la jeune reine, qui, tout heureuse de posséder _son cher mari_, comme
+elle disait dans son oubli de l’étiquette royale, l’investissait de
+tout son amour, le garrottait de tous ses soins, de peur qu’on ne vînt
+le lui prendre ou qu’il ne lui prît l’envie de la quitter.
+
+Anne d’Autriche, que rien n’occupait alors que les élancements sourds
+que, de temps en temps, elle éprouvait dans le sein, Anne d’Autriche
+faisait joyeuse contenance, et, bien qu’elle devinât l’impatience du
+roi, elle prolongeait malicieusement son supplice par des reprises
+inattendues de conversation, au moment où le roi, retombé en lui-même,
+commençait à y caresser ses secrètes amours.
+
+Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la part
+d’Anne d’Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable au roi,
+qui ne savait pas commander aux mouvements de son cœur.
+
+Il se plaignit d’abord de la chaleur; c’était un acheminement à
+d’autres plaintes.
+
+Mais ce fut avec assez d’adresse pour que Marie-Thérèse ne devinât
+point son but.
+
+Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle éventa
+Louis de ses plumes d’autruche.
+
+Mais, la chaleur passée, le roi se plaignit de crampes et d’impatiences
+dans les jambes, et comme, justement, le carrosse s’arrêtait pour
+relayer:
+
+— Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi aussi,
+j’ai les jambes inquiètes. Nous ferons quelques pas à pied, puis les
+carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre place.
+
+Le roi fronça le sourcil; c’est une rude épreuve que fait subir à
+son infidèle la femme jalouse qui, quoique en proie à la jalousie,
+s’observe avec assez de puissance pour ne pas donner de prétexte à la
+colère.
+
+Néanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit, donna
+le bras à la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis que l’on
+changeait de chevaux.
+
+Tout en marchant, il jetait un coup d’œil envieux sur les courtisans
+qui avaient le bonheur de faire la route à cheval.
+
+La reine s’aperçut bientôt que la promenade à pied ne plaisait pas
+plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc à remonter en
+carrosse.
+
+Le roi la conduisit jusqu’au marchepied, mais ne remonta point avec
+elle. Il fit trois pas en arrière et chercha, dans la file des
+carrosses, à reconnaître celui qui l’intéressait si vivement.
+
+À la portière du sixième, apparaissait la blanche figure de La Vallière.
+
+Comme le roi, immobile à sa place, se perdait en rêveries sans voir que
+tout était prêt et que l’on n’attendait plus que lui, il entendit, à
+trois pas, une voix qui l’interpellait respectueusement. C’était M. de
+Malicorne, en costume complet d’écuyer, tenant sous son bras gauche la
+bride de deux chevaux.
+
+— Votre Majesté a demandé un cheval? dit-il.
+
+— Un cheval! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui
+essayait de reconnaître ce gentilhomme, dont la figure ne lui était pas
+encore familière.
+
+— Sire, répondit Malicorne, j’ai au moins un cheval au service de Votre
+Majesté.
+
+Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu’avait remarqué
+Madame.
+
+L’animal était superbe et royalement caparaçonné.
+
+— Mais ce n’est pas un de mes chevaux, monsieur? dit le roi.
+
+— Sire, c’est un cheval des écuries de Son Altesse Royale. Mais Son
+Altesse Royale ne monte pas à cheval quand il fait si chaud.
+
+Le roi ne répondit rien, mais s’approcha vivement de ce cheval, qui
+creusait la terre avec son pied.
+
+Malicorne fit un mouvement pour tenir l’étrier; Sa Majesté était déjà
+en selle.
+
+Rendu à la gaieté par cette bonne chance, le roi courut tout souriant
+au carrosse des reines qui l’attendaient, et malgré l’air effaré de
+Marie-Thérèse:
+
+— Ah! ma foi! dit-il, j’ai trouvé ce cheval et j’en profite.
+J’étouffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames.
+
+Puis, s’inclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture, il
+disparut en une seconde.
+
+Anne d’Autriche se pencha pour le suivre des yeux; il n’allait pas bien
+loin, car, parvenu au sixième carrosse, il fit plier les jarrets de son
+cheval et ôta son chapeau.
+
+Il saluait La Vallière, qui, à sa vue, poussa un petit cri de surprise,
+en même temps qu’elle rougissait de plaisir.
+
+Montalais, qui occupait l’autre coin du carrosse, rendit au roi un
+profond salut. Puis, en femme d’esprit, elle feignit d’être très
+occupée du paysage, et se retira dans le coin à gauche.
+
+La conversation du roi et de La Vallière commença comme toutes les
+conversations d’amants, par d’éloquents regards et par quelques mots
+d’abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu chaud dans
+son carrosse, à tel point qu’un cheval lui avait paru un bienfait.
+
+— Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout à fait intelligent,
+car il m’a deviné. Maintenant, il me reste un désir, c’est de savoir
+quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement son roi, et l’a
+sauvé du cruel ennui où il était.
+
+Montalais, pendant ce colloque qui, dès les premiers mots, l’avait
+réveillée, Montalais s’était approchée et s’était arrangée de façon à
+rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase.
+
+Il en résulta que, comme le roi regardait autant elle que La
+Vallière en interrogeant, elle put croire que c’était elle que l’on
+interrogeait, et, par conséquent, elle pouvait répondre.
+
+Elle répondit donc:
+
+— Sire, le cheval que monte Votre Majesté est un des chevaux de
+Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son Altesse
+Royale.
+
+— Et comment s’appelle ce gentilhomme, s’il vous plaît, mademoiselle?
+
+— M. de Malicorne, Sire.
+
+Le nom fit son effet ordinaire.
+
+— Malicorne? répéta le roi en souriant.
+
+— Oui, Sire, répliqua Aure. Tenez, c’est ce cavalier qui galope ici à
+ma gauche.
+
+Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, d’un air béat,
+galopait à la portière de gauche, sachant bien qu’on parlait de lui en
+ce moment même, mais ne bougeant pas plus sur la selle qu’un sourd et
+muet.
+
+— Oui, c’est ce cavalier, dit le roi; je me rappelle sa figure et je me
+rappellerai son nom.
+
+Et le roi regarda tendrement La Vallière.
+
+Aure n’avait plus rien à faire; elle avait laissé tomber le nom de
+Malicorne; le terrain était bon; il n’y avait maintenant qu’à laisser
+le nom pousser et l’événement porter ses fruits.
+
+En conséquence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de faire à
+M. de Malicorne autant de signes agréables qu’elle voudrait, puisque M.
+de Malicorne avait eu le bonheur de plaire au roi. Comme on comprend
+bien, Montalais ne s’en fit pas faute. Et Malicorne, avec sa fine
+oreille et son œil sournois, empocha les mots:
+
+— Tout va bien.
+
+Le tout accompagné d’une pantomime qui renfermait un semblant de baiser.
+
+— Hélas! mademoiselle, dit enfin le roi, voilà que la liberté de la
+campagne va cesser; votre service chez Madame sera plus rigoureux, et
+nous ne vous verrons plus.
+
+— Votre Majesté aime trop Madame, répondit Louise, pour ne pas venir
+chez elle souvent; et quand Votre Majesté traversera la chambre...
+
+— Ah! dit le roi d’une voix tendre et qui baissait par degrés,
+s’apercevoir n’est point se voir, et cependant il semble que ce soit
+assez pour vous.
+
+Louise ne répondit rien; un soupir gonflait son cœur, mais elle étouffa
+ce soupir.
+
+— Vous avez sur vous-même une grande puissance, dit le roi.
+
+La Vallière sourit avec mélancolie.
+
+— Employez cette force à aimer, continua-t-il, et je bénirai Dieu de
+vous l’avoir donnée.
+
+La Vallière garda le silence, mais leva sur le roi un œil chargé
+d’amour.
+
+Alors, comme s’il eût été dévoré par ce brûlant regard, Louis passa la
+main sur son front, et, pressant son cheval des genoux, lui fit faire
+quelques pas en avant.
+
+Elle, renversée en arrière, l’œil demi-clos, couvait du regard ce beau
+cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent: elle aimait ses bras
+arrondis avec grâce; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les flancs
+du cheval; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient de beaux
+cheveux bouclés, se relevant parfois pour découvrir une oreille rose et
+charmante.
+
+Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s’enivrait de son amour.
+Après un instant, le roi revint près d’elle.
+
+— Oh! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce le
+cœur! oh! mademoiselle, que vous devez être impitoyable lorsque vous
+êtes résolue à quelque rupture; puis je vous crois changeante... Enfin,
+enfin, je crains cet amour profond qui me vient de vous.
+
+— Oh! Sire, vous vous trompez, dit La Vallière, quand j’aimerai, ce
+sera pour toute la vie.
+
+— Quand vous aimerez! s’écria le roi avec hauteur. Quoi! vous n’aimez
+donc pas?
+
+Elle cacha son visage dans ses mains.
+
+— Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que j’ai raison de vous accuser;
+voyez-vous que vous êtes changeante, capricieuse, coquette, peut-être;
+voyez-vous! oh! mon Dieu! mon Dieu!
+
+— Oh! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non!
+
+— Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la même pour moi?
+
+— Oh! toujours, Sire.
+
+— Que vous n’aurez point de ces duretés qui brisent le cœur, point de
+ces changements soudains qui me donneraient la mort?
+
+— Non! oh! non.
+
+— Eh bien, tenez, j’aime les promesses, j’aime à mettre sous la
+garantie du serment, c’est-à-dire sous la sauvegarde de Dieu, tout
+ce qui intéresse mon cœur et mon amour. Promettez-moi, ou plutôt
+jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons commencer,
+vie toute de sacrifices, de mystères, de douleurs, vie toute de
+contretemps et de malentendus; jurez-moi que, si nous nous sommes
+trompés, que, si nous nous sommes mal compris, que, si nous nous sommes
+fait un tort, et c’est un crime en amour, jurez-moi, Louise!...
+
+Elle tressaillit jusqu’au fond de l’âme; c’était la première fois
+qu’elle entendait son nom prononcé ainsi par son royal amant.
+
+Quant à Louis, ôtant son gant, il étendit la main jusque dans le
+carrosse.
+
+— Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles, jamais, une
+fois loin l’un de l’autre, jamais nous ne laisserons passer la nuit sur
+une brouille sans qu’une visite, ou tout au moins un message de l’un de
+nous aille porter à l’autre la consolation et le repos.
+
+La Vallière prit dans ses deux mains froides la main brûlante de son
+amant, et la serra doucement, jusqu’à ce qu’un mouvement du cheval,
+effrayé par la rotation et la proximité de la roue, l’arrachât à ce
+bonheur.
+
+Elle avait juré.
+
+— Retournez, Sire, dit-elle, retournez près des reines; je sens un
+orage là-bas, un orage qui menace mon cœur.
+
+Louis obéit, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour rejoindre
+le carrosse des reines.
+
+En passant, il vit Monsieur qui dormait.
+
+Madame ne dormait pas, elle.
+
+Elle dit au roi, à son passage:
+
+— Quel bon cheval, Sire!... N’est-ce pas le cheval bai de Monsieur?
+
+Quant à la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots:
+
+— Êtes-vous mieux, mon cher Sire?
+
+
+
+
+Chapitre CLXII — _Trium-Féminat_
+
+
+Le roi, une fois à Paris, se rendit au Conseil et travailla une partie
+de la journée. La reine demeura chez elle avec la reine mère, et fondit
+en larmes après avoir fait son adieu au roi.
+
+— Ah! ma mère, dit-elle, le roi ne m’aime plus. Que deviendrai-je, mon
+Dieu?
+
+— Un mari aime toujours une femme telle que vous, répondit Anne
+d’Autriche.
+
+— Le moment peut venir, ma mère, où il aimera une autre femme que moi.
+
+— Qu’appelez-vous aimer?
+
+— Oh! toujours penser à quelqu’un, toujours rechercher cette personne.
+
+— Est-ce que vous avez remarqué, dit Anne d’Autriche, que le roi fît de
+ces sortes de choses?
+
+— Non, madame, dit la jeune reine en hésitant.
+
+— Vous voyez bien, Marie!
+
+— Et cependant, ma mère, avouez que le roi me délaisse?
+
+— Le roi, ma fille, appartient à tout son royaume.
+
+— Et voilà pourquoi il ne m’appartient plus, à moi; voilà pourquoi
+je me verrai, comme se sont vues tant de reines, délaissée, oubliée,
+tandis que l’amour, la gloire et les honneurs seront pour les autres.
+Oh! ma mère, le roi est si beau! Combien lui diront qu’elles l’aiment,
+combien devront l’aimer!
+
+— Il est rare que les femmes aiment un homme dans le roi. Mais cela
+dût-il arriver, j’en doute, souhaitez plutôt, Marie, que ces femmes
+aiment réellement votre mari. D’abord, l’amour dévoué de la maîtresse
+est un élément de dissolution rapide pour l’amour de l’amant; et puis,
+à force d’aimer, la maîtresse perd tout empire sur l’amant, dont elle
+ne désire ni la puissance ni la richesse, mais l’amour. Souhaitez donc
+que le roi n’aime guère, et que sa maîtresse aime beaucoup!
+
+— Oh! ma mère, quelle puissance que celle d’un amour profond!
+
+— Et vous dites que vous êtes abandonnée.
+
+— C’est vrai, c’est vrai, je déraisonne... Il est un supplice pourtant,
+ma mère, auquel je ne saurais résister.
+
+— Lequel?
+
+— Celui d’un heureux choix, celui d’un ménage qu’il se ferait à côté du
+nôtre; celui d’une famille qu’il trouverait chez une autre femme. Oh!
+si je voyais jamais des enfants au roi... j’en mourrais!
+
+— Marie! Marie! répliqua la reine mère avec un sourire, et elle prit
+la main de la jeune reine: rappelez-vous ce mot que je vais vous dire,
+et qu’à jamais il vous serve de consolation: le roi ne peut avoir de
+dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui.
+
+À ces paroles, qu’elle accompagna d’un expressif éclat de rire, la
+reine mère quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un page
+venait d’annoncer la venue dans le grand cabinet.
+
+Madame avait pris à peine le temps de se déshabiller. Elle arrivait
+avec une de ces physionomies agitées qui décèlent un plan dont
+l’exécution occupe et dont le résultat inquiète.
+
+— Je venais voir, dit-elle, si Vos Majestés avaient quelque fatigue de
+notre petit voyage?
+
+— Aucune, dit la reine mère.
+
+— Un peu, répliqua Marie-Thérèse.
+
+— Moi, mesdames, j’ai surtout souffert de la contrariété.
+
+— Quelle contrariété? demanda Anne d’Autriche.
+
+— Cette fatigue que devait prendre le roi à courir ainsi à cheval.
+
+— Bon! cela fait du bien au roi.
+
+— Et je le lui ai conseillé moi-même, dit Marie-Thérèse en pâlissant.
+
+Madame ne répondit rien à cela, seulement, un de ces sourires qui
+n’appartenaient qu’à elle se dessina sur ses lèvres, sans passer sur
+le reste de sa physionomie; puis, changeant aussitôt la tournure de la
+conversation:
+
+— Nous retrouvons Paris tout semblable au Paris que nous avons quitté:
+toujours des intrigues, toujours des trames, toujours des coquetteries.
+
+— Intrigues!... Quelles intrigues? demanda la reine mère.
+
+— On parle beaucoup de M. Fouquet et de Mme Plessis-Bellière.
+
+— Qui s’inscrit ainsi au numéro dix mille? répliqua la reine mère. Mais
+les trames, s’il vous plaît?
+
+— Nous avons, à ce qu’il paraît, des démêlés avec la Hollande.
+
+— Comment cela?
+
+— Monsieur me racontait cette histoire des médailles.
+
+— Ah! s’écria la jeune reine, ces médailles frappées en Hollande...
+où l’on voit un nuage passer sur le soleil du roi. Vous avez tort
+d’appeler cela de la trame, c’est de l’injure.
+
+— Si méprisable que le roi la méprisera, répondit la reine mère. Mais,
+que disiez-vous des coquetteries? Est-ce que vous voudriez parler de
+Mme d’Olonne?
+
+— Non pas, non pas; je chercherai plus près de nous.
+
+— _Casa de usted_ murmura la reine mère, sans remuer les lèvres, à
+l’oreille de sa bru.
+
+Madame n’entendit rien et continua:
+
+— Vous savez l’affreuse nouvelle?
+
+— Oh! oui, cette blessure de M. de Guiche.
+
+— Et vous l’attribuez, comme tout le monde, à un accident de chasse?
+
+— Mais oui, firent les deux reines, cette fois intéressées.
+
+Madame se rapprocha.
+
+— Un duel, dit-elle tout bas.
+
+— Ah! fit sévèrement Anne d’Autriche, aux oreilles de qui sonnait mal
+ce mot _duel_, proscrit en France depuis qu’elle y régnait.
+
+— Un déplorable duel, qui a failli coûter, à Monsieur, deux de ses
+meilleurs amis; au roi, deux bons serviteurs.
+
+— Pourquoi ce duel? demanda la jeune reine animée d’un instinct secret.
+
+— Coquetteries, répéta triomphalement Madame. Ces messieurs ont
+disserté sur la vertu d’une dame: l’un a trouvé que Pallas était peu de
+chose à côté d’elle; l’autre a prétendu que cette dame imitait Vénus
+agaçant Mars, et, ma foi! ces messieurs ont combattu comme Hector et
+Achille.
+
+— Vénus agaçant Mars? se dit tout bas la jeune reine, sans oser
+approfondir l’allégorie.
+
+— Qui est cette dame? demanda nettement Anne d’Autriche. Vous avez dit,
+je crois, une dame d’honneur?
+
+— L’ai-je dit? fit Madame.
+
+— Oui. Je croyais même vous avoir entendue la nommer.
+
+— Savez-vous qu’une femme de cette espèce est funeste dans une maison
+royale?
+
+— C’est Mlle de La Vallière? dit la reine mère.
+
+— Mon Dieu, oui, c’est cette petite laide.
+
+— Je la croyais fiancée à un gentilhomme qui n’est ni M. de Guiche ni
+M. de Wardes, je suppose?
+
+— C’est possible, madame.
+
+La jeune reine prit une tapisserie, qu’elle défit avec une affectation
+de tranquillité, démentie par le tremblement de ses doigts.
+
+— Que parliez-vous de Vénus et de Mars? poursuivit la reine mère;
+est-ce qu’il y a un _Mars_?
+
+— Elle s’en vante.
+
+— Vous venez de dire qu’elle s’en vante?
+
+— Il a été la cause du combat.
+
+— Et M. de Guiche a soutenu la cause de Mars?
+
+— Oui, certes, en bon serviteur.
+
+— En bon serviteur! s’écria la jeune reine oubliant toute réserve pour
+laisser échapper sa jalousie; serviteur de qui?
+
+— Mars, répliqua Madame, ne pouvant être défendu qu’aux dépens de cette
+Vénus, M. de Guiche a soutenu l’innocence absolue de Mars, et affirmé
+sans doute que Vénus s’en vantait.
+
+— Et M. de Wardes, dit tranquillement Anne d’Autriche, propageait le
+bruit que Vénus avait raison.
+
+«Ah! de Wardes, pensa Madame, vous paierez cher cette blessure faite au
+plus noble des hommes.»
+
+Et elle se mit à charger de Wardes avec tout l’acharnement possible,
+payant ainsi la dette du blessé et la sienne avec la certitude qu’elle
+faisait pour l’avenir la ruine de son ennemi. Elle en dit tant, que
+Manicamp, s’il se fût trouvé là, eût regretté d’avoir si bien servi son
+ami, puisqu’il en résultait la ruine de ce malheureux ennemi.
+
+— Dans tout cela, dit Anne d’Autriche, je ne vois qu’une peste, qui est
+cette La Vallière.
+
+La jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue.
+
+Madame écouta.
+
+— Est-ce que tel n’est pas votre avis? lui dit Anne d’Autriche. Est-ce
+que vous ne faites pas remonter à elle la cause de cette querelle et du
+combat?
+
+Madame répondit par un geste qui n’était pas plus une affirmation
+qu’une négation.
+
+— Je ne comprends pas trop alors ce que vous m’avez dit touchant le
+danger de la coquetterie, reprit Anne d’Autriche.
+
+— Il est vrai, se hâta de dire Madame, que, si la jeune personne
+n’avait pas été coquette, Mars ne se serait pas occupé d’elle.
+
+Ce mot de _Mars_ ramena une fugitive rougeur sur les joues de la jeune
+reine; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commencé.
+
+— Je ne veux pas qu’à ma Cour on arme ainsi les hommes les uns contre
+les autres, dit flegmatiquement Anne d’Autriche. Ces mœurs furent
+peut-être utiles dans un temps où la noblesse, divisée, n’avait d’autre
+point de ralliement que la galanterie. Alors les femmes, régnant
+seules, avaient le privilège d’entretenir la valeur des gentilshommes
+par des essais fréquents. Mais aujourd’hui, Dieu soit loué! il n’y a
+qu’un seul maître en France. À ce maître est dû le concours de toute
+force et de toute pensée. Je ne souffrirai pas qu’on enlève à mon fils
+un de ses serviteurs.
+
+Elle se tourna vers la jeune reine.
+
+— Que faire à cette La Vallière? dit-elle.
+
+— La Vallière? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais pas ce
+nom.
+
+Et cette réponse fut accompagnée d’un de ces sourires glacés qui vont
+seulement aux bouches royales.
+
+Madame était elle-même une grande princesse, grande par l’esprit, la
+naissance et l’orgueil; toutefois, le poids de cette réponse l’écrasa;
+elle fut obligée d’attendre un moment pour se remettre.
+
+— C’est une de mes filles d’honneur, répliqua-t-elle avec un salut.
+
+— Alors, répliqua Marie-Thérèse du même ton, c’est votre affaire, ma
+sœur... non la nôtre.
+
+— Pardon, reprit Anne d’Autriche, c’est mon affaire, à moi. Et je
+comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant à Madame un regard
+d’intelligence, je comprends pourquoi Madame m’a dit ce qu’elle vient
+de me dire.
+
+— Vous, ce qui émane de vous, madame, dit la princesse anglaise, sort
+de la bouche de la Sagesse.
+
+— En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Thérèse avec
+douceur, on lui ferait une pension.
+
+— Sur ma cassette! s’écria vivement Madame.
+
+— Non, non, madame, interrompit Anne d’Autriche, pas d’éclat, s’il vous
+plaît. Le roi n’aime pas qu’on fasse parler mal des dames. Que tout
+ceci, s’il vous plaît, s’achève en famille.
+
+— Madame, vous aurez l’obligeance de faire mander ici cette fille.
+
+— Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment chez
+vous.
+
+Les prières de la vieille reine étaient des ordres. Marie-Thérèse se
+leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire appeler La
+Vallière par un page.
+
+
+
+
+Chapitre CLXIII — Première querelle
+
+
+La Vallière entra chez la reine mère, sans se douter le moins du monde
+qu’il se fût tramé contre elle un complot dangereux.
+
+Elle croyait qu’il s’agissait du service, et jamais la reine mère
+n’avait été mauvaise pour elle en pareille circonstance. D’ailleurs, ne
+ressortissant pas immédiatement à l’autorité d’Anne d’Autriche, elle ne
+pouvait avoir avec elle que des rapports officieux, auxquels sa propre
+complaisance et le rang de l’auguste princesse lui faisaient un devoir
+de donner toute la bonne grâce possible.
+
+Elle s’avança donc vers la reine mère avec ce sourire placide et doux
+qui faisait sa principale beauté.
+
+Comme elle ne s’approchait pas assez, Anne d’Autriche lui fit signe de
+venir jusqu’à sa chaise.
+
+Alors Madame rentra, et, d’un air parfaitement tranquille, s’assit près
+de sa belle-mère, en reprenant l’ouvrage commencé par Marie-Thérèse.
+
+La Vallière, au lieu de l’ordre qu’elle s’attendait à recevoir
+sur-le-champ, s’aperçut de ces préambules, et interrogea curieusement,
+sinon avec inquiétude, le visage des deux princesses.
+
+Anne réfléchissait.
+
+Madame conservait une affectation d’indifférence qui eût alarmé de
+moins timides.
+
+— Mademoiselle, fit soudain la reine mère sans songer à modérer son
+accent espagnol, ce qu’elle ne manquait jamais de faire à moins qu’elle
+ne fût en colère, venez un peu, que nous causions de vous, puisque tout
+le monde en cause.
+
+— De moi? s’écria La Vallière en pâlissant.
+
+— Feignez de l’ignorer, belle; savez-vous le duel de M. de Guiche et de
+M. de Wardes?
+
+— Mon Dieu! madame, le bruit en est venu hier jusqu’à moi, répliqua La
+Vallière en joignant les mains.
+
+— Et vous ne l’aviez pas senti d’avance, ce bruit?
+
+— Pourquoi l’eussé-je senti, madame?
+
+— Parce que deux hommes ne se battent jamais sans motif, et que vous
+deviez connaître les motifs de l’animosité des deux adversaires.
+
+— Je l’ignorais absolument, madame.
+
+— C’est un système de défense un peu banal que la négation
+persévérante, et, vous qui êtes un bel esprit, mademoiselle, vous devez
+fuir les banalités. Autre chose.
+
+— Mon Dieu! madame, Votre Majesté m’épouvante avec cet air glacé.
+Aurais-je eu le malheur d’encourir sa disgrâce?
+
+Madame se mit à rire. La Vallière la regarda d’un air stupéfait.
+
+Anne reprit:
+
+— Ma disgrâce!... Encourir ma disgrâce! Vous n’y pensez pas,
+mademoiselle de La Vallière, il faut que je pense aux gens pour les
+prendre en disgrâce. Je ne pense à vous que parce qu’on parle de vous
+un peu trop, et je n’aime point qu’on parle des filles de ma Cour.
+
+— Votre Majesté me fait l’honneur de me le dire, répliqua La Vallière
+effrayée; mais je ne comprends pas en quoi l’on peut s’occuper de moi.
+
+— Je m’en vais donc vous le dire. M. de Guiche aurait eu à vous
+défendre.
+
+— Moi?
+
+— Vous-même. C’est d’un chevalier, et les belles aventurières aiment
+que les chevaliers lèvent la lance pour elles. Moi, je hais les champs,
+alors je hais surtout les aventures et... faites-en votre profit.
+
+La Vallière se plia aux pieds de la reine, qui lui tourna le dos. Elle
+tendit les mains à Madame, qui lui rit au nez.
+
+Un sentiment d’orgueil la releva.
+
+— Mesdames, dit-elle, j’ai demandé quel est mon crime; Votre Majesté
+doit me le dire, et je remarque que Votre Majesté me condamne avant de
+m’avoir admise à me justifier.
+
+— Eh! s’écria Anne d’Autriche, voyez donc les belles phrases, madame,
+voyez donc les beaux sentiments; c’est une infante que cette fille,
+c’est une des aspirantes du grand Cyrus... c’est un puits de tendresse
+et de formules héroïques. On voit bien, ma toute belle, que nous
+entretenons notre esprit dans le commerce des têtes couronnées.
+
+La Vallière se sentit mordre au cœur; elle devint non plus pâle, mais
+blanche comme un lis, et toute sa force l’abandonna.
+
+— Je voulais vous dire, interrompit dédaigneusement la reine, que, si
+vous continuez à nourrir des sentiments pareils, vous nous humilierez,
+nous femmes, à tel point que nous aurons honte de figurer près de vous.
+Devenez simple, mademoiselle. À propos, que me disait-on? vous êtes
+fiancée, je crois?
+
+La Vallière comprima son cœur, qu’une souffrance nouvelle venait de
+déchirer.
+
+— Répondez donc quand on vous parle!
+
+— Oui, madame.
+
+— À un gentilhomme?
+
+— Oui, madame.
+
+— Qui s’appelle?
+
+— M. le vicomte de Bragelonne.
+
+— Savez-vous que c’est un sort bien heureux pour vous, mademoiselle, et
+que, sans fortune, sans position... sans grands avantages personnels,
+vous devriez bénir le Ciel qui vous fait un avenir comme celui-là.
+
+La Vallière ne répliqua rien.
+
+— Où est-il ce vicomte de Bragelonne? poursuivit la reine.
+
+— En Angleterre, dit Madame, où le bruit des succès de Mademoiselle ne
+manquera pas de lui parvenir.
+
+— Ô ciel! murmura La Vallière éperdue.
+
+— Eh bien! mademoiselle, dit Anne d’Autriche, on fera revenir ce
+garçon-là, et on vous expédiera quelque part avec lui. Si vous êtes
+d’un avis différent, les filles ont des visées bizarres, fiez-vous à
+moi, je vous remettrai dans le bon chemin: je l’ai fait pour des filles
+qui ne vous valaient pas.
+
+La Vallière n’entendait plus. L’impitoyable reine ajouta:
+
+— Je vous enverrai seule quelque part où vous réfléchirez mûrement. La
+réflexion calme les ardeurs du sang; elle dévore toutes les illusions
+de la jeunesse. Je suppose que vous m’avez comprise?
+
+— Madame! Madame!
+
+— Pas un mot.
+
+— Madame, je suis innocente de tout ce que Votre Majesté peut supposer.
+Madame, voyez mon désespoir. J’aime, je respecte tant Votre Majesté!
+
+— Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la reine avec
+une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne fussiez pas innocente.
+Vous figurez-vous, par hasard, que je me contenterais de m’en aller, si
+vous aviez commis la faute?
+
+— Oh! mais, madame, vous me tuez?
+
+— Pas de comédie, s’il vous plaît, ou je me charge du dénouement.
+Allez, rentrez chez vous, et que ma leçon vous profite.
+
+— Madame, dit La Vallière à la duchesse d’Orléans, dont elle saisit les
+mains, priez pour moi, vous qui êtes si bonne!
+
+— Moi! répliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne?... Ah!
+mademoiselle, vous n’en pensez pas un mot!
+
+Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille.
+
+Celle-ci, au lieu de fléchir, comme les deux princesses pouvaient
+l’attendre de sa pâleur et de ses larmes, reprit tout à coup son calme
+et sa dignité; elle fit une révérence profonde et sortit.
+
+— Eh bien! dit Anne d’Autriche à Madame, croyez-vous qu’elle
+recommencera?
+
+— Je me défie des caractères doux et patients, répliqua Madame. Rien
+n’est plus courageux qu’un cœur patient, rien n’est plus sûr de soi
+qu’un esprit doux.
+
+— Je vous réponds qu’elle pensera plus d’une fois avant de regarder le
+dieu Mars.
+
+— À moins qu’elle ne se serve de son bouclier, riposta Madame.
+
+Un fier regard de la reine mère répondit à cette objection, qui ne
+manquait pas de finesse, et les deux dames, à peu près sûres de leur
+victoire, allèrent retrouver Marie-Thérèse, qui les attendait en
+déguisant son impatience.
+
+Il était alors six heures et demie du soir, et le roi venait de prendre
+son goûter. Il ne perdit pas de temps; le repas fini, les affaires
+terminées, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui ordonna de le
+conduire à l’appartement de La Vallière. Le courtisan fit une grosse
+exclamation.
+
+— Eh bien! quoi? répliqua le roi; c’est une habitude à prendre, et,
+pour prendre une habitude, il faut qu’on commence par quelques fois.
+
+— Mais, Sire, l’appartement des filles, ici, c’est une lanterne: tout
+le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me semble qu’un
+prétexte... Celui-ci, par exemple...
+
+— Voyons.
+
+— Si Votre Majesté voulait attendre que Madame fût chez elle.
+
+— Plus de prétextes! plus d’attentes! Assez de ces contretemps, de
+ces mystères; je ne vois pas en quoi le roi de France se déshonore à
+entretenir une fille d’esprit. Honni soit qui mal y pense!
+
+— Sire, Sire, Votre Majesté me pardonnera un excès de zèle...
+
+— Parle.
+
+— Et la reine?
+
+— C’est vrai! c’est vrai! Je veux que la reine soit toujours respectée.
+Eh bien! encore ce soir, j’irai chez Mlle de La Vallière, et puis, ce
+jour passé, je prendrai tous les prétextes que tu voudras. Demain, nous
+chercherons: ce soir, je n’ai pas le temps.
+
+De Saint-Aignan ne répliqua pas; il descendit le degré devant le roi
+et traversa les cours avec une honte que n’effaçait point cet insigne
+honneur de servir d’appui au roi.
+
+C’est que de Saint-Aignan voulait se conserver tout confit dans
+l’esprit de Madame et des deux reines. C’est qu’il ne voulait pas non
+plus déplaire à Mlle de La Vallière, et que pour faire tant de belles
+choses, il était difficile de ne pas se heurter à quelques difficultés.
+
+Or, les fenêtres de la jeune reine, celles de la reine mère, celles de
+Madame elle-même donnaient sur la cour des filles. Être vu conduisant
+le roi, c’était rompre avec trois grandes princesses, avec trois femmes
+d’un crédit inamovible, pour le faible appât d’un éphémère crédit de
+maîtresse.
+
+Ce malheureux de Saint-Aignan, qui avait tant de courage pour protéger
+La Vallière sous les quinconces ou dans le parc de Fontainebleau, ne
+se sentait plus brave à la grande lumière: il trouvait mille défauts à
+cette fille et brûlait d’en faire part au roi.
+
+Mais son supplice finit; les cours furent traversées. Pas un rideau ne
+se souleva, pas une fenêtre ne s’ouvrit. Le roi marchait vite: d’abord
+à cause de son impatience, puis à cause des longues jambes de de
+Saint-Aignan, qui le précédait.
+
+À la porte, de Saint-Aignan voulut s’éclipser; le roi le retint.
+
+C’était une délicatesse dont le courtisan se fût bien passé.
+
+Il dut suivre Louis chez La Vallière.
+
+À l’arrivée du monarque, la jeune fille achevait d’essuyer ses
+yeux; elle le fit si précipitamment, que le roi s’en aperçut. Il la
+questionna comme un amant intéressé; il la pressa.
+
+— Je n’ai rien, dit-elle, Sire.
+
+— Mais, enfin, vous pleuriez.
+
+— Oh! non pas, Sire.
+
+— Regardez, de Saint-Aignan, est-ce que je me trompe?
+
+De Saint-Aignan dut répondre; mais il était bien embarrassé.
+
+— Enfin, vous avez les yeux rouges, mademoiselle, dit le roi.
+
+— La poussière du chemin, Sire.
+
+— Mais non, mais non, vous n’avez pas cet air de satisfaction qui vous
+rend si belle et si attrayante. Vous ne me regardez pas.
+
+— Sire!
+
+— Que dis-je! vous évitez mes regards.
+
+Elle se détournait en effet.
+
+— Mais, au nom du Ciel, qu’y a-t-il? demanda Louis, dont le sang
+bouillait.
+
+— Rien, encore une fois, Sire; et je suis prête à montrer à Votre
+Majesté que mon esprit est aussi libre qu’elle le désire.
+
+— Votre esprit libre, quand je vous vois embarrassée de tout, même de
+votre geste! Est-ce que l’on vous aurait blessée, fâchée?
+
+— Non, non, Sire.
+
+— Oh! c’est qu’il faudrait me le déclarer! dit le jeune prince avec des
+yeux étincelants.
+
+— Mais personne, Sire, personne ne m’a offensée.
+
+— Alors, voyons, reprenez cette rêveuse gaieté ou cette joyeuse
+mélancolie que j’aimais en vous ce matin; voyons... de grâce!
+
+— Oui, Sire, oui!
+
+Le roi frappa du pied.
+
+— Voilà qui est inexplicable, dit-il, un changement pareil!
+
+Et il regarda de Saint-Aignan, qui, lui aussi, s’apercevait bien de
+cette morne langueur de La Vallière, comme aussi de l’impatience du roi.
+
+Louis eut beau prier, il eut beau s’ingénier à combattre cette
+disposition fatale, la jeune fille était brisée; l’aspect même de la
+mort ne l’eût pas réveillée de sa torpeur.
+
+Le roi vit dans cette négative facilité un mystère désobligeant; il se
+mit à regarder autour de lui d’un air soupçonneux.
+
+Justement il y avait dans la chambre de La Vallière un portrait en
+miniature d’Athos.
+
+Le roi vit ce portrait qui ressemblait beaucoup à Bragelonne; car il
+avait été fait pendant la jeunesse du comte.
+
+Il attacha sur cette peinture des regards menaçants.
+
+La Vallière, dans l’état d’oppression où elle se trouvait et à cent
+lieues, d’ailleurs, de penser à cette peinture, ne put deviner la
+préoccupation du roi.
+
+Et cependant le roi s’était jeté dans un souvenir terrible qui, plus
+d’une fois, avait préoccupé son esprit, mais qu’il avait toujours
+écarté.
+
+Il se rappelait cette intimité des deux jeunes gens depuis leur
+naissance.
+
+Il se rappelait les fiançailles qui en avaient été la suite.
+
+Il se rappelait qu’Athos était venu lui demander la main de La Vallière
+pour Raoul.
+
+Il se figura qu’à son retour à Paris, La Vallière avait trouvé
+certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient
+contrebalancé l’influence que, lui, avait pu prendre sur elle.
+
+Presque aussitôt il se sentit piqué aux tempes par le taon farouche
+qu’on appelle la jalousie.
+
+Il interrogea de nouveau avec amertume.
+
+La Vallière ne pouvait répondre: il lui fallait tout dire, il lui
+fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame.
+
+C’était une lutte ouverte à soutenir avec deux grandes et puissantes
+princesses.
+
+Il lui semblait d’abord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se
+passait en elle au roi, le roi devait lire dans son cœur à travers son
+silence.
+
+Que, s’il l’aimait réellement, il devait tout comprendre, tout deviner.
+
+Qu’était-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui devait
+éclairer le cœur, et dispenser les vrais amants de la parole?
+
+Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher sa
+tête dans ses mains.
+
+Ces soupirs, ces pleurs, qui avaient d’abord attendri, puis effrayé
+Louis XIV, l’irritaient maintenant.
+
+Il ne pouvait supporter l’opposition, pas plus l’opposition des soupirs
+et des larmes que toute autre opposition.
+
+Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agressives.
+
+C’était une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune fille.
+
+Elle puisa, dans ce qu’elle regardait comme une injustice de la part de
+son amant, la force de résister non seulement aux autres, mais encore à
+celle-là.
+
+Le roi commença à accuser directement.
+
+La Vallière ne tenta même pas de se défendre; elle supporta toutes
+ces accusations sans répondre autrement qu’en secouant la tête, sans
+prononcer d’autres paroles que ces deux mots qui s’échappent des cœurs
+profondément affligés:
+
+— Mon Dieu! mon Dieu!
+
+Mais, au lieu de calmer l’irritation du roi, ce cri de douleur
+l’augmentait: c’était un appel à une puissance supérieure à la sienne,
+à un être qui pouvait défendre La Vallière contre lui.
+
+D’ailleurs, il se voyait secondé par de Saint-Aignan. De Saint-Aignan,
+comme nous l’avons dit, voyait l’orage grossir; il ne connaissait pas
+le degré d’amour que Louis XIV pouvait éprouver; il sentait venir tous
+les coups des trois princesses, la ruine de la pauvre La Vallière, et
+il n’était pas assez chevalier pour ne pas craindre d’être entraîné
+dans cette ruine.
+
+De Saint-Aignan ne répondait donc aux interpellations du roi que par
+des mots prononcés à demi-voix ou par des gestes saccadés, qui avaient
+pour but d’envenimer les choses et d’amener une brouille dont le
+résultat devait le délivrer du souci de traverser les cours en plein
+jour, pour suivre son illustre compagnon chez La Vallière.
+
+Pendant ce temps, le roi s’exaltait de plus en plus.
+
+Il fit trois pas pour sortir et revint.
+
+La jeune fille n’avait pas levé la tête, quoique le bruit des pas eût
+dû l’avertir que son amant s’éloignait.
+
+Il s’arrêta un instant devant elle, les bras croisés.
+
+— Une dernière fois, mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler? Voulez
+vous donner une cause à ce changement, à cette versatilité, à ce
+caprice?
+
+— Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu? murmura La Vallière. Vous
+voyez bien, Sire, que je suis écrasée en ce moment! vous voyez bien que
+je n’ai ni la volonté, ni la pensée, ni la parole!
+
+— Est-ce donc si difficile de dire la vérité? En moins de mots que vous
+ne venez d’en proférer, vous l’eussiez dite!
+
+— Mais, la vérité, sur quoi?
+
+— Sur tout.
+
+La vérité monta, en effet, du cœur aux lèvres de La Vallière. Ses
+bras firent un mouvement pour s’ouvrir, mais sa bouche resta muette,
+ses bras retombèrent. La pauvre enfant n’avait pas encore été assez
+malheureuse pour risquer une pareille révélation.
+
+— Je ne sais rien, balbutia-t-elle.
+
+— Oh! c’est plus que de la coquetterie, s’écria le roi; c’est plus que
+du caprice: c’est de la trahison!
+
+Et, cette fois, sans que rien l’arrêtât, sans que les tiraillements de
+son cœur pussent le faire retourner en arrière, il s’élança hors de la
+chambre avec un geste désespéré.
+
+De Saint-Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir.
+
+Louis XIV ne s’arrêta que dans l’escalier, et, se cramponnant à la
+rampe:
+
+— Vois-tu, dit-il, j’ai été indignement dupé.
+
+— Comment cela, Sire? demanda le favori.
+
+— De Guiche s’est battu pour le vicomte de Bragelonne. Et ce
+Bragelonne!...
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! elle l’aime toujours! Et, en vérité, de Saint-Aignan, je
+mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un atome
+de cet amour dans le cœur.
+
+Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement à lui.
+
+— Ah! je l’avais bien dit à Votre Majesté, murmura de Saint-Aignan en
+continuant de suivre le roi et en guettant timidement à toutes les
+fenêtres.
+
+Malheureusement, il n’en fut pas à la sortie comme il en avait été à
+l’arrivée.
+
+Un rideau se souleva; derrière était Madame.
+
+Madame avait vu le roi sortir de l’appartement des filles d’honneur.
+
+Elle se leva lorsque le roi fut passé, et sortit précipitamment de
+chez elle; elle monta, deux par deux, les marches de l’escalier qui
+conduisait à cette chambre d’où venait de sortir le roi.
+
+
+
+
+Chapitre CLXIV — Désespoir
+
+
+Après le départ du roi, La Vallière s’était soulevée, les bras
+étendus, comme pour le suivre, comme pour l’arrêter; puis, lorsque,
+les portes refermées par lui, le bruit de ses pas s’était perdu dans
+l’éloignement, elle n’avait plus eu que tout juste assez de force pour
+aller tomber aux pieds de son crucifix.
+
+Elle demeura là, brisée, écrasée, engloutie dans sa douleur, sans se
+rendre compte d’autre chose que de sa douleur même, douleur qu’elle ne
+comprenait, d’ailleurs, que par l’instinct et la sensation.
+
+Au milieu de ce tumulte de ses pensées, La Vallière entendit rouvrir sa
+porte; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que c’était le roi
+qui revenait.
+
+Elle se trompait, c’était Madame.
+
+Que lui importait Madame! Elle retomba, la tête sur son prie-Dieu.
+C’était Madame, émue, irritée, menaçante. Mais qu’était-ce que cela?
+
+— Mademoiselle, dit la princesse s’arrêtant devant La Vallière, c’est
+fort beau, j’en conviens, de s’agenouiller, de prier, de jouer la
+religion; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel, il convient
+que vous fassiez un peu la volonté des princes de la terre.
+
+La Vallière souleva péniblement sa tête en signe de respect.
+
+— Tout à l’heure, continua Madame, il vous a été fait une
+recommandation, ce me semble?
+
+L’œil à la fois fixe et égaré de La Vallière montra son ignorance et
+son oubli.
+
+— La reine vous a recommandé, continua Madame, de vous ménager assez
+pour que nul ne pût répandre de bruits sur votre compte.
+
+Le regard de La Vallière devint interrogateur.
+
+— Eh bien! continua Madame, il sort de chez vous quelqu’un dont la
+présence est une accusation.
+
+La Vallière resta muette.
+
+— Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle de
+la première princesse du sang, donne un mauvais exemple à la Cour;
+vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous déclare donc,
+mademoiselle, hors de la présence de tout témoin, car je ne veux pas
+vous humilier, je vous déclare donc que vous êtes libre de partir de ce
+moment, et que vous pouvez retourner chez Mme votre mère, à Blois.
+
+La Vallière ne pouvait tomber plus bas; La Vallière ne pouvait souffrir
+plus qu’elle n’avait souffert.
+
+Sa contenance ne changea point; ses mains demeurèrent jointes sur ses
+genoux comme celles de la divine Madeleine.
+
+— Vous m’avez entendue? dit Madame.
+
+Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Vallière
+répondit pour elle.
+
+Et, comme la victime ne donnait pas d’autre signe d’existence, Madame
+sortit.
+
+Alors, à son cœur suspendu, à son sang figé en quelque sorte dans
+ses veines, La Vallière sentit peu à peu se succéder des pulsations
+plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces pulsations, en
+s’augmentant progressivement, se changèrent bientôt en une fièvre
+vertigineuse, dans le délire de laquelle elle vit tourbillonner toutes
+les figures de ses amis luttant contre ses ennemis.
+
+Elle entendait s’entrechoquer à la fois dans ses oreilles assourdies
+des mots menaçants et des mots d’amour; elle ne se souvenait plus
+d’être elle-même; elle était soulevée hors de sa première existence
+comme par les ailes d’une puissante tempête, et, à l’horizon du chemin
+dans lequel le vertige la poussait, elle voyait la pierre du tombeau
+se soulevant et lui montrant l’intérieur formidable et sombre de
+l’éternelle nuit.
+
+Mais cette douloureuse obsession de rêves finit par se calmer, pour
+faire place à la résignation habituelle de son caractère.
+
+Un rayon d’espoir se glissa dans son cœur comme un rayon de jour dans
+le cachot d’un pauvre prisonnier.
+
+Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi à
+cheval à la portière de son carrosse, lui disant qu’il l’aimait, lui
+demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais une soirée
+ne passerait sur une brouille sans qu’une visite, une lettre, un signe
+vint substituer le repos de la nuit au trouble du soir. C’était le roi
+qui avait trouvé cela, qui avait fait jurer cela, qui lui-même avait
+juré cela. Il était donc impossible que le roi manquât à la promesse
+qu’il avait lui-même exigée, à moins que le roi ne fût un despote qui
+commandât l’amour comme il commandait l’obéissance, à moins que le roi
+ne fût un indifférent que le premier obstacle suffit pour arrêter en
+chemin.
+
+Le roi, ce doux protecteur, qui, d’un mot, d’un seul mot, pouvait faire
+cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc à ses persécuteurs.
+
+Oh! sa colère ne pouvait durer. Maintenant qu’il était seul, il devait
+souffrir tout ce qu’elle souffrait elle-même. Mais lui, lui n’était pas
+enchaîné comme elle; lui pouvait agir, se mouvoir, venir; elle, elle,
+elle ne pouvait rien qu’attendre.
+
+Et elle attendait de toute son âme, la pauvre enfant; car il était
+impossible que le roi ne vînt pas.
+
+Il était dix heures et demie à peine.
+
+Il allait ou venir, ou lui écrire, ou lui faire dire une bonne parole
+par M. de Saint-Aignan.
+
+S’il venait, oh! comme elle allait s’élancer au-devant de lui! comme
+elle allait repousser cette délicatesse qu’elle trouvait maintenant mal
+entendue! comme elle allait lui dire: «Ce n’est pas moi qui ne vous
+aime pas; ce sont elles qui ne veulent pas que je vous aime.»
+
+Et alors, il faut le dire, en y réfléchissant, et au fur et à mesure
+qu’elle y réfléchissait, elle trouvait Louis moins coupable. En effet,
+il ignorait tout. Qu’avait-il dû penser de son obstination à garder le
+silence? Impatient, irritable, comme on connaissait le roi, il était
+extraordinaire qu’il eût même conservé si longtemps son sang-froid. Oh!
+sans doute elle n’eût pas agi ainsi, elle: elle eût tout compris, tout
+deviné. Mais elle était une pauvre fille et non pas un grand roi.
+
+Oh! s’il venait! s’il venait!... comme elle lui pardonnerait tout ce
+qu’il venait de lui faire souffrir! comme elle l’aimerait davantage
+pour avoir souffert!
+
+Et sa tête tendue vers la porte, ses lèvres entrouvertes, attendaient,
+Dieu lui pardonne cette idée profane! le baiser que les lèvres du roi
+distillaient si suavement le matin quand il prononçait le mot amour.
+
+Si le roi ne venait pas, au moins écrirait-il; c’était la seconde
+chance, chance moins douce, moins heureuse que l’autre, mais qui
+prouverait tout autant d’amour, et seulement un amour plus craintif.
+Oh! comme elle dévorerait cette lettre! comme elle se hâterait d’y
+répondre! comme, une fois le messager parti, elle baiserait, relirait,
+presserait sur son cœur le bienheureux papier qui devait lui apporter
+le repos, la tranquillité, le bonheur!
+
+Enfin, le roi ne venait pas; si le roi n’écrivait pas, il était
+au moins impossible qu’il n’envoyât pas de Saint-Aignan ou que de
+Saint-Aignan ne vint pas de lui-même. À un tiers, comme elle dirait
+tout! La majesté royale ne serait plus là pour glacer ses paroles sur
+ses lèvres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer dans le cœur du
+roi.
+
+Tout, chez La Vallière, cœur et regard, matière et esprit, se tourna
+donc vers l’attente.
+
+Elle se dit qu’elle avait encore une heure d’espoir; que, jusqu’à
+minuit, le roi pouvait venir, écrire ou envoyer; qu’à minuit seulement,
+toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu.
+
+Tant qu’il y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant crut
+être la cause de ce bruit; tant qu’il passa des gens dans la cour, elle
+crut que ces gens étaient des messagers du roi venant chez elle.
+
+Onze heures sonnèrent; puis onze heures un quart; puis onze heures et
+demie.
+
+Les minutes coulaient lentement dans cette anxiété, et pourtant elles
+fuyaient encore trop vite.
+
+Les trois quarts sonnèrent.
+
+Minuit! minuit! la dernière, la suprême espérance vint à son tour.
+
+Avec le dernier tintement de l’horloge, la dernière lumière s’éteignit;
+avec la dernière lumière, le dernier espoir.
+
+Ainsi, le roi lui-même l’avait trompée; le premier, il mentait au
+serment qu’il avait fait le jour même; douze heures entre le serment et
+le parjure! Ce n’était pas avoir gardé longtemps l’illusion.
+
+Donc, non seulement le roi n’aimait pas, mais encore il méprisait celle
+que tout le monde accablait; il la méprisait au point de l’abandonner
+à la honte d’une expulsion qui équivalait à une sentence ignominieuse;
+et cependant, c’était lui, lui, le roi, qui était la cause première de
+cette ignominie.
+
+Un sourire amer, le seul symptôme de colère qui, pendant cette longue
+lutte, eût passé sur la figure angélique de la victime, un sourire amer
+apparut sur ses lèvres.
+
+En effet, pour elle, que restait-il sur la terre après le roi? Rien.
+Seulement, Dieu restait au ciel.
+
+Elle pensa à Dieu.
+
+— Mon Dieu! dit-elle, vous me dicterez vous-même ce que j’ai à faire.
+C’est de vous que j’attends tout, de vous que je dois tout attendre.
+
+Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec amour.
+
+— Voilà, dit-elle, un maître qui n’oublie et n’abandonne jamais ceux
+qui ne l’abandonnent et qui ne l’oublient pas; c’est à celui-là seul
+qu’il faut se sacrifier.
+
+Alors, il eût été visible, si quelqu’un eût pu plonger son regard
+dans cette chambre, il eût été visible, disons-nous, que la pauvre
+désespérée prenait une résolution dernière, arrêtait un plan suprême
+dans son esprit, montait enfin cette grande échelle de Jacob qui
+conduit les âmes de la terre au ciel.
+
+Alors, et comme ses genoux n’avaient plus la force de la soutenir, elle
+se laissa peu à peu aller sur les marches du prie-Dieu, la tête adossée
+au bois de la croix, et, l’œil fixe, la respiration haletante, elle
+guetta sur les vitres les premières heures du jour.
+
+Deux heures du matin la trouvèrent dans cet égarement ou, plutôt, dans
+cette extase. Elle ne s’appartenait déjà plus.
+
+Aussi, lorsqu’elle vit la teinte violette du matin descendre sur les
+toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ d’ivoire
+qu’elle tenait embrassé, elle se leva avec une certaine force, baisa
+les pieds du divin martyr, descendit l’escalier de sa chambre, et
+s’enveloppa la tête d’une mante tout en descendant.
+
+Elle arriva au guichet juste au moment où la ronde de mousquetaires en
+ouvrait la porte pour admettre le premier poste des Suisses.
+
+Alors, se glissant derrière les hommes de garde, elle gagna la rue
+avant que le chef de la patrouille eût même songé à se demander quelle
+était cette jeune femme qui s’échappait si matin du palais.
+
+
+
+
+Chapitre CLXV — La fuite
+
+
+La Vallière sortit derrière la patrouille.
+
+La patrouille se dirigea à droite par la rue Saint-Honoré,
+machinalement La Vallière tourna à gauche.
+
+Sa résolution était prise, son dessein arrêté; elle voulait se rendre
+aux Carmélites de Chaillot, dont la supérieure avait une réputation de
+sévérité qui faisait frémir les mondaines de la Cour.
+
+La Vallière n’avait jamais vu Paris, elle n’était jamais sortie à pied,
+elle n’eût pas trouvé son chemin, même dans une disposition d’esprit
+plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue Saint-Honoré au
+lieu de la descendre.
+
+Elle avait hâte de s’éloigner du Palais-Royal, et elle s’en éloignait.
+
+Elle avait ouï dire seulement que Chaillot regardait la Seine; elle se
+dirigeait donc vers la Seine.
+
+Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre, appuya
+vers l’église Saint-Germain-l’Auxerrois longeant l’emplacement où
+Perrault bâtit depuis sa colonnade.
+
+Bientôt elle atteignit les quais.
+
+Sa marche était rapide et agitée. À peine sentait-elle cette faiblesse
+qui, de temps en temps, lui rappelait, en la forçant de boiter
+légèrement, cette entorse qu’elle s’était donnée dans sa jeunesse.
+
+À une autre heure de la journée, sa contenance eût appelé les soupçons
+des gens les moins clairvoyants, attiré les regards des passants les
+moins curieux.
+
+Mais, à deux heures et demie du matin, les rues de Paris sont désertes
+ou à peu près, et il ne s’y trouve guère que les artisans laborieux qui
+vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs dangereux qui regagnent
+leur domicile après une nuit d’agitation et de débauches.
+
+Pour les premiers, le jour commence, pour les autres, le jour finit.
+
+La Vallière eut peur de tous ces visages sur lesquels son ignorance
+des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer le type de la
+probité de celui du cynisme. Pour elle, la misère était un épouvantail;
+et tous ces gens qu’elle rencontrait semblaient être des misérables.
+
+Sa toilette, qui était celle de la veille, était recherchée, même dans
+sa négligence, car c’était la même avec laquelle elle s’était rendue
+chez la reine mère; en outre, sous sa mante relevée pour qu’elle pût
+voir à se conduire, sa pâleur et ses beaux yeux parlaient un langage
+inconnu à ces hommes du peuple, et, sans le savoir, la pauvre fugitive
+sollicitait la brutalité des uns, la pitié des autres.
+
+La Vallière marcha ainsi d’une seule course, haletante, précipitée,
+jusqu’à la hauteur de la place de Grève.
+
+De temps en temps, elle s’arrêtait, appuyait sa main sur son cœur,
+s’adossait à une maison, reprenait haleine et continuait sa course plus
+rapidement qu’auparavant.
+
+Arrivée à la place de Grève, La Vallière se trouva en face d’un groupe
+de trois hommes débraillés, chancelants, avinés, qui sortaient d’un
+bateau amarré sur le port.
+
+Ce bateau était chargé de vins, et l’on voyait qu’ils avaient fait
+honneur à la marchandise.
+
+Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons différents,
+quand, en arrivant à l’extrémité de la rampe donnant sur le quai, ils
+se trouvèrent faire tout à coup obstacle à la marche de la jeune fille.
+
+La Vallière s’arrêta.
+
+Eux, de leur côté, à l’aspect de cette femme aux vêtements de Cour,
+firent une halte, et, d’un commun accord, se prirent par les mains et
+entourèrent La Vallière en lui chantant:
+
+_Vous qui vous ennuyez seulette, _ _Venez, venez rire avec nous._
+
+La Vallière comprit alors que ces hommes s’adressaient à elle et
+voulaient l’empêcher de passer; elle tenta plusieurs efforts pour fuir,
+mais ils furent inutiles.
+
+Ses jambes faillirent, elle comprit qu’elle allait tomber, et poussa un
+cri de terreur.
+
+Mais, au même instant, le cercle qui l’entourait s’ouvrit sous l’effort
+d’une puissante pression.
+
+L’un des insulteurs fut culbuté à gauche, l’autre alla rouler à droite
+jusqu’au bord de l’eau, le troisième vacilla sur ses jambes.
+
+Un officier de mousquetaires se trouva en face de la jeune fille le
+sourcil froncé, la menace à la bouche, la main levée pour continuer la
+menace.
+
+Les ivrognes s’esquivèrent à la vue de l’uniforme, et surtout devant la
+preuve de force que venait de donner celui qui le portait.
+
+— Mordioux! s’écria l’officier, mais c’est Mlle de La Vallière!
+
+La Vallière, étourdie de ce qui venait de se passer, stupéfaite
+d’entendre prononcer son nom, La Vallière leva les yeux et reconnut
+d’Artagnan.
+
+— Oui, monsieur, dit-elle, c’est moi, c’est bien moi.
+
+Et, en même temps, elle se soutenait à son bras.
+
+— Vous me protégerez, n’est-ce pas, monsieur d’Artagnan? ajouta-t-elle
+d’une voix suppliante.
+
+— Certainement que je vous protégerai; mais où allez-vous, mon Dieu, à
+cette heure?
+
+— Je vais à Chaillot.
+
+— Vous allez à Chaillot par la Rapée? Mais, en vérité, mademoiselle,
+vous lui tournez le dos.
+
+— Alors, monsieur, soyez assez bon pour me remettre dans mon chemin et
+pour me conduire pendant quelques pas.
+
+— Oh! volontiers.
+
+— Mais comment se fait-il donc que je vous trouve là? Par quelle faveur
+du Ciel étiez-vous à portée de venir à mon secours? Il me semble, en
+vérité, que je rêve; il me semble que je deviens folle.
+
+— Je me trouvais là, mademoiselle, parce que j’ai une maison place de
+Grève, à l’_Image-de-Notre-Dame_; que j’ai été toucher les loyers hier,
+et que j’y ai passé la nuit. Aussi désirai-je être de bonne heure au
+palais pour y inspecter mes postes.
+
+— Merci! dit La Vallière.
+
+«Voilà ce que je faisais, oui, se dit d’Artagnan, mais elle, que
+faisait-elle, et pourquoi va-t-elle à Chaillot à une pareille heure?»
+
+Et il lui offrit son bras.
+
+La Vallière le prit et se mit à marcher avec précipitation.
+
+Cependant cette précipitation cachait une grande faiblesse. D’Artagnan
+le sentit, il proposa à La Vallière de se reposer; elle refusa.
+
+— C’est que vous ignorez sans doute où est Chaillot? demanda d’Artagnan.
+
+— Oui, je l’ignore.
+
+— C’est très loin.
+
+— Peu importe!
+
+— Il y a une lieue au moins.
+
+— Je ferai cette lieue.
+
+D’Artagnan ne répliqua point; il connaissait, au simple accent, les
+résolutions réelles.
+
+Il porta plutôt qu’il n’accompagna La Vallière.
+
+Enfin ils aperçurent les hauteurs.
+
+— Dans quelle maison vous rendez-vous, mademoiselle? demanda d’Artagnan.
+
+— Aux Carmélites, monsieur.
+
+— Aux Carmélites! répéta d’Artagnan étonné.
+
+— Oui; et, puisque Dieu vous a envoyé vers moi pour me soutenir dans ma
+route, recevez et mes remerciements et mes adieux.
+
+— Aux Carmélites! vos adieux! Mais vous entrez donc en religion?
+s’écria d’Artagnan.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Vous!!!
+
+Il y avait dans ce _vous_, que nous avons accompagné de trois points
+d’exclamation pour le rendre aussi expressif que possible, il y avait
+dans ce _vous_ tout un poème; il rappelait à La Vallière et ses
+souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux souvenirs de Fontainebleau;
+il lui disait: «_Vous_ qui pourriez être heureuse avec Raoul, _vous_
+qui pourriez être puissante avec Louis, vous allez entrer en religion,
+_vous!_»
+
+— Oui, monsieur, dit-elle, moi. Je me rends la servante du Seigneur; je
+renonce à tout ce monde.
+
+— Mais ne vous trompez-vous pas à votre vocation? ne vous trompez-vous
+pas à la volonté de Dieu?
+
+— Non, puisque c’est Dieu qui a permis que je vous rencontrasse. Sans
+vous, je succombais certainement à la fatigue, et, puisque Dieu vous
+envoyait sur ma route, c’est qu’il voulait que je pusse en atteindre le
+but.
+
+— Oh! fit d’Artagnan avec doute, cela me semble un peu bien subtil.
+
+— Quoi qu’il en soit, reprit la jeune fille, vous voilà instruit de ma
+démarche et de ma résolution. Maintenant, j’ai une dernière grâce à
+vous demander, tout en vous adressant les remerciements.
+
+— Dites, mademoiselle.
+
+— Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal.
+
+D’Artagnan fit un mouvement.
+
+— Le roi, continua La Vallière, ignore ce que je vais faire.
+
+— Le roi ignore?... s’écria d’Artagnan. Mais, mademoiselle, prenez
+garde; vous ne calculez pas la portée de votre action. Nul ne doit rien
+faire que le roi ignore, surtout les personnes de la Cour.
+
+— Je ne suis plus de la Cour, monsieur.
+
+D’Artagnan regarda la jeune fille avec un étonnement croissant.
+
+— Oh! ne vous inquiétez pas, monsieur, continua-t-elle, tout est
+calculé, et, tout ne le fût-il pas, il serait trop tard maintenant pour
+revenir sur ma résolution; l’action est accomplie.
+
+— Et bien! voyons, mademoiselle, que désirez-vous?
+
+— Monsieur, par la pitié que l’on doit au malheur, par la générosité de
+votre âme, par votre foi de gentilhomme, je vous adjure de me faire un
+serment.
+
+— Un serment?
+
+— Oui.
+
+— Lequel?
+
+— Jurez-moi, monsieur d’Artagnan, que vous ne direz pas au roi que vous
+m’avez vue et que je suis aux Carmélites.
+
+D’Artagnan secoua la tête.
+
+— Je ne jurerai point cela, dit-il.
+
+— Et pourquoi?
+
+— Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce que je
+me connais moi-même, parce que je connais tout le genre humain; non, je
+ne jurerai point cela.
+
+— Alors, s’écria La Vallière avec une énergie dont on l’eût crue
+incapable, au lieu des bénédictions dont je vous eusse comblé jusqu’à
+la fin de mes jours, soyez maudit! car vous me rendez la plus misérable
+de toutes les créatures!
+
+Nous avons dit que d’Artagnan connaissait tous les accents qui venaient
+du cœur, il ne put résister à celui-là.
+
+Il vit la dégradation de ces traits; il vit le tremblement de ces
+membres; il vit chanceler tout ce corps frêle et délicat ébranlé par
+secousses; il comprit qu’une résistance la tuerait.
+
+— Qu’il soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez tranquille,
+mademoiselle, je ne dirai rien au roi.
+
+— Oh! merci, merci! s’écria La Vallière; vous êtes le plus généreux des
+hommes.
+
+Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de d’Artagnan
+et les serra entre les siennes.
+
+Celui-ci se sentait attendri.
+
+— Mordioux! dit-il, en voilà une qui commence par où les autres
+finissent: c’est touchant.
+
+Alors La Vallière, qui, au moment du paroxysme de sa douleur, était
+tombée assise sur une pierre, se leva et marcha vers le couvent des
+Carmélites, que l’on voyait se dresser dans la lumière naissante.
+D’Artagnan la suivait de loin.
+
+La porte du parloir était entrouverte; elle s’y glissa comme une ombre
+pâle, et, remerciant d’Artagnan d’un seul signe de la main, elle
+disparut à ses yeux.
+
+Quand d’Artagnan se trouva tout à fait seul, il réfléchit profondément
+à ce qui venait de se passer.
+
+— Voilà, par ma foi! dit-il, ce qu’on appelle une fausse position...
+Conserver un secret pareil, c’est garder dans sa poche un charbon
+ardent et espérer qu’il ne brûlera pas l’étoffe. Ne pas garder le
+secret, quand on a juré qu’on le garderait, c’est d’un homme sans
+honneur. Ordinairement, les bonnes idées me viennent en courant; mais,
+cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je coure beaucoup
+pour trouver la solution de cette affaire... Où courir?... Ma foi!
+au bout du compte, du côté de Paris; c’est le bon côté... Seulement,
+courons vite... Mais pour courir vite, mieux valent quatre jambes que
+deux. Malheureusement, pour le moment, je n’ai que mes deux jambes...
+Un cheval! comme j’ai entendu dire au théâtre de Londres; ma couronne
+pour un cheval!... J’y songe, cela ne me coûtera point aussi cher
+que cela... Il y a un poste de mousquetaires à la barrière de la
+Conférence, et, pour un cheval qu’il me faut, j’en trouverai dix.
+
+En vertu de cette résolution, prise avec sa rapidité habituelle,
+d’Artagnan descendit soudain les hauteurs, gagna le poste, y prit le
+meilleur coursier qu’il y put trouver, et fut rendu au palais en dix
+minutes.
+
+Cinq heures sonnaient à l’horloge du Palais-Royal.
+
+D’Artagnan s’informa du roi.
+
+Le roi s’était couché à son heure ordinaire, après avoir travaillé avec
+M. Colbert, et dormait encore, selon toute probabilité.
+
+— Allons, dit-il, elle m’avait dit vrai, le roi ignore tout; s’il
+savait seulement la moitié de ce qui s’est passé, le Palais-Royal
+serait, à cette heure, sens dessus dessous.
+
+Encore ému de la querelle qu’il venait d’avoir avec La Vallière, il
+errait dans son cabinet, fort désireux de trouver une occasion de faire
+un éclat, après s’être retenu si longtemps.
+
+Colbert, en voyant le roi, jugea d’un coup d’œil la situation, et
+comprit les intentions du monarque. Il louvoya.
+
+Quand le maître demanda compte de ce qu’il fallait dire le lendemain,
+le sous-intendant commença par trouver étrange que Sa Majesté n’eût pas
+été mise au courant par M. Fouquet.
+
+— M. Fouquet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande: il
+reçoit directement toutes les correspondances.
+
+Le roi, accoutumé à entendre M. Colbert piller M. Fouquet, laissa
+passer cette boutade sans répliquer; seulement il écouta.
+
+Colbert vit l’effet produit et se hâta de revenir sur ses pas en disant
+que M. Fouquet n’était pas toutefois aussi coupable qu’il paraissait
+l’être au premier abord, attendu qu’il avait dans ce moment de grandes
+préoccupations.
+
+Le roi leva la tête.
+
+— Quelle préoccupations? dit-il.
+
+— Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M. Fouquet a ses défauts
+avec ses grandes qualités.
+
+— Ah! des défauts, qui n’en a pas, monsieur Colbert?...
+
+— Votre Majesté en a bien, dit hardiment Colbert, qui savait lancer une
+sourde flatterie dans un léger blâme, comme la flèche qui fend l’air
+malgré son poids, grâce à de faibles plumes qui la soutiennent.
+
+Le roi sourit.
+
+— Quel défaut a donc M. Fouquet? dit-il.
+
+— Toujours le même, Sire; on le dit amoureux.
+
+— Amoureux, de qui?
+
+
+
+
+Chapitre CLXVI — Comment Louis avait, de son côté, passé le temps de
+dix heures et demie à minuit
+
+
+Le roi, au sortir de la chambre des filles d’honneur, avait trouvé chez
+lui Colbert qui l’attendait pour prendre ses ordres à l’occasion de la
+cérémonie du lendemain.
+
+Il s’agissait, comme nous l’avons dit, d’une réception d’ambassadeurs
+hollandais et espagnols.
+
+Louis XIV avait de graves sujets de mécontentement contre la Hollande;
+les États avaient tergiversé déjà plusieurs fois dans leurs relations
+avec la France, et, sans s’apercevoir ou sans s’inquiéter d’une
+rupture, ils laissaient encore une fois l’alliance avec le roi Très
+Chrétien, pour nouer toutes sortes d’intrigues avec l’Espagne.
+
+Louis XIV, à son avènement, c’est-à-dire à la mort de Mazarin, avait
+trouvé cette question politique ébauchée.
+
+Elle était d’une solution difficile pour un jeune homme; mais comme,
+alors, toute la nation était le roi, tout ce que résolvait la tête, le
+corps se trouvait prêt à l’exécuter.
+
+Un peu de colère, la réaction d’un sang jeune et vivace au cerveau,
+c’était assez pour changer une ancienne ligne politique et créer un
+autre système.
+
+Le rôle des diplomates de l’époque se réduisait à arranger entre eux
+les coups d’État dont leurs souverains pouvaient avoir besoin.
+
+Louis n’était pas dans une disposition d’esprit capable de lui dicter
+une politique savante.
+
+— Je ne sais trop, Sire; je me mêle peu de galanterie, comme on dit.
+
+— Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez?
+
+— J’ai ouï prononcer...
+
+— Quoi?
+
+— Un nom.
+
+— Lequel?
+
+— Mais je ne m’en souviens plus.
+
+— Dites toujours.
+
+— Je crois que c’est celui d’une des filles de Madame.
+
+Le roi tressaillit.
+
+— Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert,
+murmura-t-il.
+
+— Oh! Sire, je vous assure que non.
+
+— Mais, enfin, on les connaît, ces demoiselles de Madame; et, en vous
+disant leurs noms, vous rencontreriez peut-être celui que vous cherchez.
+
+— Non, Sire.
+
+— Essayez.
+
+— Ce serait inutile, Sire. Quand il s’agit d’un nom de dame compromise,
+ma mémoire est un coffre d’airain dont j’ai perdu la clef.
+
+Un nuage passa dans l’esprit et sur le front du roi puis, voulant
+paraître maître de lui-même et secouant la tête:
+
+— Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.
+
+— Et d’abord, Sire, à quelle heure Votre Majesté veut-elle recevoir les
+ambassadeurs?
+
+— De bon matin.
+
+— Onze heures?
+
+— C’est trop tard... Neuf heures.
+
+— C’est bien tôt.
+
+— Pour des amis, cela n’a pas d’importance; on fait tout ce qu’on veut
+avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux, s’ils se
+blessent. Je ne serais pas fâché, je l’avoue, d’en finir avec tous ces
+oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.
+
+— Sire, il sera fait comme Votre Majesté voudra... À neuf heures
+donc... Je donnerai des ordres en conséquence. Est-ce audience
+solennelle?
+
+— Non. Je veux m’expliquer avec eux et ne pas envenimer les choses,
+comme il arrive toujours en présence de beaucoup de gens; mais, en même
+temps, je veux les tirer au clair, pour n’avoir pas à recommencer.
+
+— Votre Majesté désignera les personnes qui assisteront à cette
+réception.
+
+— J’en ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que veulent-ils?
+
+— Alliés à l’Espagne, ils ne gagnent rien; alliés avec la France, ils
+perdent beaucoup.
+
+— Comment cela?
+
+— Alliés avec l’Espagne, ils se voient bordés et protégés par les
+possessions de leur allié; ils n’y peuvent mordre malgré leur envie.
+D’Anvers à Rotterdam, il n’y a qu’un pas par l’Escaut et la Meuse.
+S’ils veulent mordre au gâteau espagnol, vous, Sire, le gendre du roi
+d’Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez vous à Bruxelles
+avec de la cavalerie. Il s’agit donc de se brouiller assez avec vous et
+de vous faire assez suspecter l’Espagne pour que vous ne vous mêliez
+pas de ses affaires.
+
+— Il est bien plus simple alors, répondit le roi, de faire avec moi une
+solide alliance à laquelle je gagnerais quelque chose, tandis qu’ils y
+gagneraient tout?
+
+— Non pas; car, s’ils arrivaient, par hasard, à vous avoir pour
+limitrophe, Votre Majesté n’est pas un voisin commode; jeune, ardent,
+belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups à la Hollande,
+surtout s’il s’approche d’elle.
+
+— Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c’est bien expliqué.
+Mais la conclusion, s’il vous plaît?
+
+— Jamais la sagesse ne manque aux décisions de Votre Majesté.
+
+— Que me diront ces ambassadeurs?
+
+— Ils diront à Votre Majesté qu’ils désirent fortement son alliance, et
+ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les trois puissances
+doivent s’unir contre la prospérité de l’Angleterre, et ce sera un
+mensonge; car l’alliée naturelle de Votre Majesté, aujourd’hui, c’est
+l’Angleterre, qui a des vaisseaux quand vous n’en avez pas; c’est
+l’Angleterre, qui peut balancer la puissance des Hollandais dans
+l’Inde: c’est l’Angleterre, enfin, pays monarchique, où Votre Majesté a
+des alliances de consanguinité.
+
+— Bien; mais que répondriez-vous?
+
+— Je répondrais, Sire, avec une modération sans égale, que la Hollande
+n’est pas parfaitement disposée pour le roi de France, que les
+symptômes de l’esprit public, chez les Hollandais, sont alarmants
+pour Votre Majesté, que certaines médailles ont été frappées avec des
+devises injurieuses.
+
+— Pour moi? s’écria le jeune roi exalté.
+
+— Oh! non pas, Sire, non; injurieuses n’est pas le mot, et je me suis
+trompé. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les Bataves.
+
+— Oh! s’il en est ainsi, peu importe l’orgueil des Bataves, dit le roi
+en soupirant.
+
+— Votre Majesté a mille fois raison. Cependant, ce n’est jamais un mal
+politique, le roi le sait mieux que moi, d’être injuste pour obtenir
+une concession. Votre Majesté, se plaignant avec susceptibilité des
+Bataves, leur paraîtra bien plus considérable.
+
+— Qu’est-ce que ces médailles? demanda Louis; car si j’en parle, il
+faut que je sache quoi dire.
+
+— Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise outrecuidante...
+Voilà tout le sens, les mots ne font rien à la chose.
+
+— Bien, j’articulerai le mot médaille, et ils comprendront s’ils
+veulent.
+
+— Oh! ils comprendront. Votre Majesté pourra aussi glisser quelques
+mots de certains pamphlets qui courent.
+
+— Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les écrivent, bien plus
+que ceux contre lesquels on les a écrits. Monsieur Colbert, je vous
+remercie, vous pouvez vous retirer.
+
+— Sire!
+
+— Adieu! N’oubliez pas l’heure et soyez là.
+
+— Sire, j’attends la liste de Votre Majesté.
+
+— C’est vrai.
+
+Le roi se mit à rêver; il ne pensait pas du tout à cette liste. La
+pendule sonnait onze heures et demie.
+
+On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l’orgueil et de
+l’amour.
+
+La conversation politique avait éteint beaucoup d’irritation chez
+Louis, et le visage pâle, altéré de La Vallière parlait à son
+imagination un bien autre langage que les médailles hollandaises ou les
+pamphlets bataves.
+
+Il demeura dix minutes à se demander s’il fallait ou s’il ne
+fallait pas retourner chez La Vallière; mais, Colbert ayant insisté
+respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de penser à l’amour
+quand les affaires commandaient.
+
+Il dicta donc:
+
+— La reine mère... la reine... Madame... Mme de Motteville... Mlle
+de Châtillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur... M. le
+prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-Aignan... et
+les officiers de service.
+
+— Les ministres? dit Colbert.
+
+— Cela va sans dire, et les secrétaires.
+
+— Sire, je vais tout préparer: les ordres seront à domicile demain.
+
+— Dites aujourd’hui, répliqua tristement Louis.
+
+Minuit sonnait.
+
+C’était l’heure où se mourait de chagrin, de souffrances, la pauvre La
+Vallière.
+
+Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait depuis une
+heure.
+
+Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il se
+félicitait de son courage. Il s’applaudissait d’être ferme en amour
+comme en politique.
+
+
+
+
+Chapitre CLXVII — Les ambassadeurs
+
+
+D’Artagnan, à peu de chose près, avait appris tout ce que nous venons
+de raconter; car il avait, parmi ses amis, tous les gens utiles de la
+maison, serviteurs officieux, fiers d’être salués par le capitaine des
+mousquetaires, car le capitaine était une puissance; puis, en dehors de
+l’ambition, fiers d’être comptés pour quelque chose par un homme aussi
+brave que l’était d’Artagnan.
+
+D’Artagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu’il
+n’avait pu voir ou savoir la veille, n’étant pas ubiquiste, de sorte
+que, de ce qu’il avait su par lui-même chaque jour, et de ce qu’il
+avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu’il dénouait au
+besoin pour y prendre telle arme qu’il jugeait nécessaire.
+
+De cette façon, les deux yeux de d’Artagnan lui rendaient le même
+office que les cent yeux d’Argus.
+
+Secrets politiques, secrets de ruelles, propos échappés aux courtisans
+à l’issue de l’antichambre; ainsi, d’Artagnan savait tout et renfermait
+tout dans le vaste et impénétrable tombeau de sa mémoire, à côté des
+secrets royaux si chèrement achetés, gardés si fidèlement.
+
+Il sut donc l’entrevue avec Colbert; il sut donc le rendez-vous donné
+aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc qu’il y serait question de
+médailles; et, tout en reconstruisant la conversation sur ces quelques
+mots venus jusqu’à lui, il regagna son poste dans les appartements pour
+être là au moment où le roi se réveillerait.
+
+Le roi se réveilla de fort bonne heure; ce qui prouvait que, lui aussi,
+de son côté, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il entrouvrit
+doucement sa porte.
+
+D’Artagnan était à son poste.
+
+Sa Majesté était pâle et paraissait fatiguée; au reste, sa toilette
+n’était point achevée.
+
+— Faites appeler M. de Saint-Aignan, dit-il.
+
+De Saint-Aignan s’attendait sans doute à être appelé; car lorsqu’on se
+présenta chez lui, il était tout habillé.
+
+De Saint-Aignan sa hâta d’obéir et passa chez le roi.
+
+Un instant après, le roi et de Saint-Aignan passèrent; le roi marchait
+le premier.
+
+D’Artagnan était à la fenêtre donnant sur les cours; il n’eut pas
+besoin de se déranger pour suivre le roi des yeux. On eût dit qu’il
+avait d’avance deviné où irait le roi.
+
+Le roi allait chez les filles d’honneur.
+
+Cela n’étonna point d’Artagnan. Il se doutait bien, quoique La Vallière
+ne lui en eût rien dit, que Sa Majesté avait des torts à réparer.
+
+De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet, un
+peu moins agité cependant; car il espérait qu’à sept heures du matin il
+n’y avait encore que lui et le roi d’éveillés, parmi les augustes hôtes
+du château.
+
+D’Artagnan était à sa fenêtre, insouciant et calme. On eût juré qu’il
+ne voyait rien et qu’il ignorait complètement quels étaient ces deux
+coureurs d’aventures, qui traversaient les cours enveloppés de leurs
+manteaux.
+
+Et cependant d’Artagnan, tout en ayant l’air de ne les point regarder,
+ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant cette vieille
+marche des mousquetaires qu’il ne se rappelait que dans les grandes
+occasions, devinait et calculait d’avance toute cette tempête de cris
+et de colères qui allait s’élever au retour.
+
+En effet, le roi entrant chez La Vallière, et trouvant la chambre vide,
+et le lit intact, le roi commença de s’effrayer et appela Montalais.
+
+Montalais accourut; mais son étonnement fut égal à celui du roi.
+
+Tout ce qu’elle put dire à Sa Majesté, c’est qu’il lui avait semblé
+entendre pleurer La Vallière une partie de la nuit; mais, sachant que
+Sa Majesté était revenue, elle n’avait osé s’informer.
+
+— Mais, demanda le roi, où croyez-vous qu’elle soit allée?
+
+— Sire, répondit Montalais, Louise est une personne fort sentimentale,
+et souvent je l’ai vue se lever avant le jour et aller au jardin;
+peut-être y sera-t-elle ce matin?
+
+La chose parut probable au roi, qui descendit aussitôt pour se mettre à
+la recherche de la fugitive.
+
+D’Artagnan le vit paraître, pâle et causant vivement avec son compagnon.
+
+Il se dirigea vers les jardins.
+
+De Saint-Aignan le suivait tout essoufflé.
+
+D’Artagnan ne bougeait pas de sa fenêtre, sifflotant toujours, ne
+paraissant rien voir et voyant tout.
+
+— Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la passion
+de Sa Majesté est plus forte que je ne le croyais; il fait là, ce me
+semble, des choses qu’il n’a pas faites pour Mlle de Mancini.
+
+Le roi reparut un quart d’heure après. Il avait cherché partout. Il
+était hors d’haleine.
+
+Il va sans dire que le roi n’avait rien trouvé.
+
+De Saint-Aignan le suivait, s’éventant avec son chapeau, et demandant,
+d’une voix altérée, des renseignements aux premiers serviteurs venus, à
+tous ceux qu’il rencontrait.
+
+Manicamp se trouva sur sa route. Manicamp arrivait de Fontainebleau à
+petites journées; où les autres avaient mis six heures, il en avait
+mis, lui, vingt-quatre.
+
+— Avez-vous vu Mlle de La Vallière? lui demanda de Saint-Aignan.
+
+Ce à quoi Manicamp, toujours rêveur et distrait, répondit, croyant
+qu’on lui parlait de Guiche:
+
+— Merci, le comte va un peu mieux.
+
+Et il continua sa route jusqu’à l’antichambre, où il trouva d’Artagnan,
+à qui il demanda des explications sur cet air effaré qu’il avait cru
+voir au roi.
+
+D’Artagnan lui répondit qu’il s’était trompé; que le roi, au contraire,
+était d’une gaieté folle.
+
+Huit heures sonnèrent sur ces entrefaites.
+
+Le roi, d’ordinaire, prenait son déjeuner à ce moment.
+
+Il était arrêté, par le code de l’étiquette, que le roi aurait toujours
+faim à huit heures.
+
+Il se fit servir sur une petite table, dans sa chambre à coucher, et
+mangea vite.
+
+De Saint-Aignan, dont il ne voulait pas se séparer, lui tint la
+serviette. Puis il expédia quelques audiences militaires.
+
+Pendant ces audiences, il envoya de Saint-Aignan aux découvertes.
+
+Puis, toujours occupé, toujours anxieux, toujours guettant le retour de
+Saint-Aignan, qui avait mis son monde en campagne et qui s’y était mis
+lui-même, le roi atteignit neuf heures.
+
+À neuf heures sonnantes, il passa dans son cabinet.
+
+Les ambassadeurs entraient eux-mêmes, au premier coup de ces neuf
+heures.
+
+Au dernier coup, les reines et Madame parurent.
+
+Les ambassadeurs étaient trois pour la Hollande, deux pour l’Espagne.
+
+Le roi jeta sur eux un coup d’œil, et salua.
+
+En ce moment aussi, de Saint-Aignan entrait.
+
+C’était pour le roi une entrée bien autrement importante que celle
+des ambassadeurs, en quelque nombre qu’ils fussent et de quelque pays
+qu’ils vinssent.
+
+Aussi, avant toutes choses, le roi fit-il à de Saint-Aignan un signe
+interrogatif, auquel celui-ci répondit par une négation décisive.
+
+Le roi faillit perdre tout courage; mais, comme les reines, les grands
+et les ambassadeurs avaient les yeux fixés sur lui, il fit un violent
+effort et invita les derniers à parler.
+
+Alors un des députés espagnols fit un long discours, dans lequel il
+vantait les avantages de l’alliance espagnole.
+
+Le roi l’interrompit en lui disant:
+
+— Monsieur, j’espère que ce qui est bien pour la France doit être très
+bien pour l’Espagne.
+
+Ce mot, et surtout la façon péremptoire dont il fut prononcé, fit pâlir
+l’ambassadeur et rougir les deux reines, qui, Espagnoles l’une et
+l’autre, se sentirent, par cette réponse, blessées dans leur orgueil de
+parenté et de nationalité.
+
+L’ambassadeur hollandais prit la parole à son tour, et se plaignit des
+préventions que le roi témoignait contre le gouvernement de son pays.
+
+Le roi l’interrompit:
+
+— Monsieur, dit-il, il est étrange que vous veniez vous plaindre,
+lorsque c’est moi qui ai sujet de me plaindre; et cependant, vous le
+voyez, je ne le fais pas.
+
+— Vous plaindre, Sire, demanda le Hollandais, et de quelle offense?
+
+Le roi sourit avec amertume.
+
+— Me blâmerez-vous, par hasard, monsieur, dit-il, d’avoir des
+préventions contre un gouvernement qui autorise et protège les
+insulteurs publics?
+
+— Sire!...
+
+— Je vous dis, reprit le roi en s’irritant de ses propres chagrins,
+bien plus que de la question politique, je vous dis que la Hollande est
+une terre d’asile pour quiconque me hait, et surtout pour quiconque
+m’injurie.
+
+— Oh! Sire!...
+
+— Ah! des preuves, n’est-ce pas? Eh bien! on en aura facilement, des
+preuves. D’où naissent ces pamphlets insolents qui me représentent
+comme un monarque sans gloire et sans autorité? Vos presses en
+gémissent. Si j’avais là mes secrétaires, je vous citerais les titres
+des ouvrages avec les noms d’imprimeurs.
+
+— Sire, répondit l’ambassadeur, un pamphlet ne peut être l’œuvre d’une
+nation. Est-il équitable qu’un grand roi, tel que l’est Votre Majesté,
+rende un grand peuple responsable du crime de quelques forcenés qui
+meurent de faim?
+
+— Soit, je vous accorde cela, monsieur. Mais, quand la monnaie
+d’Amsterdam frappe des médailles à ma honte, est-ce aussi le crime de
+quelques forcenés?
+
+— Des médailles? balbutia l’ambassadeur.
+
+— Des médailles, répéta le roi en regardant Colbert.
+
+— Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Majesté fût bien sûre...
+
+Le roi regardait toujours Colbert, mais Colbert avait l’air de ne pas
+comprendre, et se taisait, malgré les provocations du roi.
+
+Alors d’Artagnan s’approcha, et, tirant de sa poche une pièce de
+monnaie qu’il mit entre les mains du roi:
+
+— Voilà la médaille que Votre Majesté cherche, dit-il.
+
+Le roi la prit.
+
+Alors il put voir de cet œil qui, depuis qu’il était véritablement le
+maître, n’avait fait que planer, alors il put voir, disons-nous, une
+image insolente représentant la Hollande qui, comme Josué, arrêtait le
+soleil, avec cette légende: _In conspectu meo, stetit sol._
+
+— En ma présence, le soleil s’est arrêté, s’écria le roi furieux. Ah!
+vous ne nierez plus, je l’espère.
+
+— Et le soleil, dit d’Artagnan, c’est celui-ci.
+
+Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, emblème
+multiplié et resplendissant, qui étalait partout sa superbe devise:
+_Nec pluribus impar_.
+
+La colère de Louis, alimentée par les élancements de sa douleur
+particulière, n’avait pas besoin de cet aliment pour tout dévorer. On
+voyait dans ses yeux l’ardeur d’une vive querelle toute prête à éclater.
+
+Un regard de Colbert enchaîna l’orage.
+
+L’ambassadeur hasarda des excuses.
+
+Il dit que la vanité des peuples ne tirait pas à conséquence; que la
+Hollande était fière d’avoir, avec si peu de ressources, soutenu son
+rang de grande nation, même contre de grands rois, et que, si un peu de
+fumée avait enivré ses compatriotes, le roi était prié d’excuser cette
+ivresse.
+
+Le roi sembla chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta
+impassible.
+
+Puis d’Artagnan.
+
+D’Artagnan haussa les épaules.
+
+Ce mouvement fut une écluse levée par laquelle se déchaîna la colère du
+roi, contenue depuis trop longtemps.
+
+Chacun ne sachant pas où cette colère emportait, tous gardaient un
+morne silence.
+
+Le deuxième ambassadeur en profita pour commencer aussi ses excuses.
+
+Tandis qu’il parlait et que le roi, retombé peu à peu dans sa rêverie
+personnelle, écoutait cette voix pleine de trouble comme un homme
+distrait écoute le murmure d’une cascade, d’Artagnan, qui avait à sa
+gauche de Saint-Aignan, s’approcha de lui, et, d’une voix parfaitement
+calculée pour qu’elle allât frapper le roi:
+
+— Savez-vous la nouvelle, comte? dit-il.
+
+— Quelle nouvelle? fit de Saint-Aignan.
+
+— Mais la nouvelle de La Vallière.
+
+Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de côté vers les deux
+causeurs.
+
+— Qu’est-il donc arrivé à La Vallière? demanda de Saint-Aignan d’un ton
+qu’on peut facilement imaginer.
+
+— Eh! pauvre enfant! dit d’Artagnan, elle est entrée en religion.
+
+— En religion? s’écria de Saint-Aignan.
+
+— En religion? s’écria le roi au milieu du discours de l’ambassadeur.
+
+Puis, sous l’empire de l’étiquette, il se remit, mais écoutant toujours.
+
+— Quelle religion? demanda de Saint-Aignan.
+
+— Les Carmélites de Chaillot.
+
+— De qui diable savez-vous cela?
+
+— D’elle-même.
+
+— Vous l’avez vue?
+
+— C’est moi qui l’ai conduite aux Carmélites.
+
+Le roi ne perdait pas un mot; il bouillait au-dedans et commençait à
+rugir.
+
+— Mais pourquoi cette fuite? demanda de Saint-Aignan.
+
+— Parce que la pauvre fille a été hier chassée de la Cour, dit
+d’Artagnan.
+
+Il n’eut pas plutôt lâché ce mot, que le roi fit un geste d’autorité.
+
+— Assez, monsieur, dit-il à l’ambassadeur, assez!
+
+Puis, s’avançant vers le capitaine:
+
+— Qui dit cela, s’écria-t-il, que La Vallière est en religion?
+
+— M. d’Artagnan, dit le favori.
+
+— Et c’est vrai, ce que vous dites là? fit le roi se retournant vers le
+mousquetaire.
+
+— Vrai comme la vérité.
+
+Le roi ferma les poings et pâlit.
+
+— Vous avez encore ajouté quelque chose, monsieur d’Artagnan, dit-il.
+
+— Je ne sais plus, Sire.
+
+— Vous avez ajouté que Mlle de La Vallière avait été chassée de la Cour.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et c’est encore vrai, cela?
+
+— Informez-vous, Sire.
+
+— Et par qui?
+
+— Oh! fit d’Artagnan en homme qui se récuse.
+
+Le roi bondit, laissant de côté ambassadeurs, ministres, courtisans et
+politiques.
+
+La reine mère se leva: elle avait tout entendu, ou ce qu’elle n’avait
+pas entendu, elle l’avait deviné.
+
+Madame, défaillante de colère et de peur, essaya de se lever aussi
+comme la reine mère; mais elle retomba sur son fauteuil, que, par un
+mouvement instinctif, elle fit rouler en arrière.
+
+— Messieurs, dit le roi, l’audience est finie; je ferai savoir ma
+réponse, ou plutôt ma volonté, à l’Espagne et à la Hollande.
+
+Et, d’un geste impérieux, il congédia les ambassadeurs.
+
+— Prenez garde, mon fils, dit la reine mère avec indignation, prenez
+garde; vous n’êtes guère maître de vous, ce me semble.
+
+— Ah! madame, rugit le jeune lion avec un geste effrayant, si je ne
+suis pas maître de moi, je le serai, je vous en réponds, de ceux qui
+m’outragent. Venez avec moi, monsieur d’Artagnan, venez.
+
+Et il quitta la salle au milieu de la stupéfaction et de la terreur de
+tous.
+
+Le roi descendit l’escalier et s’apprêta à traverser la cour.
+
+— Sire, dit d’Artagnan, Votre Majesté se trompe de chemin.
+
+— Non, je vais aux écuries.
+
+— Inutile, Sire, j’ai des chevaux tout prêts pour Votre Majesté.
+
+Le roi ne répondit à son serviteur que par un regard; mais ce regard
+promettait plus que l’ambition de trois d’Artagnan n’eût osé espérer.
+
+
+
+
+Chapitre CLXVIII — Chaillot
+
+
+Quoiqu’on ne les eût point appelés, Manicamp et Malicorne avaient suivi
+le roi et d’Artagnan.
+
+C’étaient deux hommes fort intelligents; seulement, Malicorne arrivait
+souvent trop tôt par ambition; Manicamp arrivait souvent trop tard par
+paresse.
+
+Cette fois, ils arrivèrent juste.
+
+Cinq chevaux étaient préparés.
+
+Deux furent accaparés par le roi et d’Artagnan; deux par Manicamp et
+Malicorne. Un page des écuries monta le cinquième. Toute la cavalcade
+partit au galop.
+
+D’Artagnan avait bien réellement choisi les chevaux lui-même; de
+véritables chevaux d’amants en peine; des chevaux qui ne couraient pas,
+qui volaient.
+
+Dix minutes après le départ, la cavalcade, sous la forme d’un
+tourbillon de poussière, arrivait à Chaillot.
+
+Le roi se jeta littéralement à bas de son cheval. Mais, si rapidement
+qu’il accomplît cette manœuvre, il trouva d’Artagnan à la bride de sa
+monture.
+
+Le roi fit au mousquetaire un signe de remerciement, et jeta la bride
+au bras du page.
+
+Puis il s’élança dans le vestibule, et, poussant violemment la porte,
+il entra dans le parloir.
+
+Manicamp, Malicorne et le page demeurèrent dehors; d’Artagnan suivit
+son maître.
+
+En entrant dans le parloir, le premier objet qui frappa le roi fut
+Louise, non pas à genoux, mais couchée au pied d’un grand crucifix de
+pierre.
+
+La jeune fille était étendue sur la dalle humide, et à peine visible,
+dans l’ombre de cette salle, qui ne recevait le jour que par une
+étroite fenêtre grillée et toute voilée par des plantes grimpantes.
+
+Elle était seule, inanimée, froide comme la pierre sur laquelle
+reposait son corps.
+
+En l’apercevant ainsi, le roi la crut morte, et poussa un cri terrible
+qui fit accourir d’Artagnan.
+
+Le roi avait déjà passé un bras autour de son corps. D’Artagnan aida le
+roi à soulever la pauvre femme, que l’engourdissement de la mort avait
+déjà saisie.
+
+Le roi la prit entièrement dans ses bras, réchauffa de ses baisers ses
+mains et ses tempes glacées.
+
+D’Artagnan se pendit à la cloche de la tour.
+
+Alors accoururent les sœurs carmélites.
+
+Les saintes filles poussèrent des cris de scandale à la vue de ces
+hommes tenant une femme dans leurs bras.
+
+La supérieure accourut aussi.
+
+Mais, femme plus mondaine que les femmes de la Cour, malgré toute son
+austérité, du premier coup d’œil, elle reconnut le roi au respect que
+lui témoignaient les assistants, comme aussi à l’air de maître avec
+lequel il bouleversait toute la communauté.
+
+À la vue du roi, elle s’était retirée chez elle; ce qui était un moyen
+de ne pas compromettre sa dignité.
+
+Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de cordiaux, d’eaux
+de la reine de Hongrie, de mélisse, etc., etc., ordonnant, en outre,
+que les portes fussent fermées.
+
+Il était temps: la douleur du roi devenait bruyante et désespérée.
+
+Le roi paraissait décidé à envoyer chercher son médecin, lorsque La
+Vallière revint à la vie.
+
+En rouvrant les yeux, la première chose qu’elle aperçut fut le roi, à
+ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle poussa un
+douloureux soupir.
+
+Louis la couvait d’un regard avide.
+
+Enfin, ses yeux errants se fixèrent sur le roi. Elle le reconnut, et
+fit un effort pour s’arracher de ses bras.
+
+— Eh quoi! murmura-t-elle, le sacrifice n’est donc pas encore accompli?
+
+— Oh! non, non! s’écria le roi, et il ne s’accomplira pas, c’est moi
+qui vous le jure.
+
+Elle se releva faible et toute brisée qu’elle était.
+
+— Il le faut cependant, dit-elle; il le faut, ne m’arrêtez plus.
+
+— Je vous laisserais vous sacrifier, moi? s’écria Louis. Jamais! jamais!
+
+— Bon! murmura d’Artagnan, il est temps de sortir. Du moment qu’ils
+commencent à parler, épargnons-leur les oreilles.
+
+D’Artagnan sortit, les deux amants demeurèrent seuls.
+
+— Sire, continua La Vallière, pas un mot de plus, je vous en supplie.
+Ne perdez pas le seul avenir que j’espère, c’est-à-dire mon salut; tout
+le vôtre, c’est-à-dire votre gloire, pour un caprice.
+
+— Un caprice? s’écria le roi.
+
+— Oh! maintenant, dit La Vallière, maintenant, Sire, je vois clair dans
+votre cœur.
+
+— Vous, Louise?
+
+— Oh! oui, moi!
+
+— Expliquez-vous.
+
+— Un entraînement incompréhensible, déraisonnable, peut vous paraître
+momentanément une excuse suffisante; mais vous avez des devoirs qui
+sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre fille. Oubliez-moi.
+
+— Moi, vous oublier?
+
+— C’est déjà fait.
+
+— Plutôt mourir!
+
+— Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti à tuer cette
+nuit aussi cruellement que vous l’avez fait.
+
+— Que me dites-vous? Voyons, expliquez-vous.
+
+— Que m’avez-vous demandé hier au matin, dites, de vous aimer? Que
+m’avez-vous promis en échange. De ne jamais passer minuit sans m’offrir
+une réconciliation, quand vous auriez eu de la colère contre moi.
+
+— Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise! J’étais fou de jalousie.
+
+— Sire, la jalousie est une mauvaise pensée, qui venait comme l’ivraie
+quand on l’a coupée. Vous serez encore jaloux, et vous achèverez de me
+tuer. Ayez la pitié de me laisser mourir.
+
+— Encore un mot comme celui-là, mademoiselle, et vous me verrez expirer
+à vos pieds.
+
+— Non, non, Sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyez-moi, et vous ne
+vous perdrez pas pour une malheureuse que tout le monde méprise.
+
+— Oh! nommez-moi donc ceux-là que vous accusez, nommez-les-moi!
+
+— Je n’ai de plaintes à faire contre personne, Sire; je n’accuse que
+moi. Adieu, Sire! Vous vous compromettez en me parlant ainsi.
+
+— Prenez garde, Louise; en me parlant ainsi, vous me réduisez au
+désespoir; prenez garde!
+
+— Oh! Sire! Sire! laissez-moi avec Dieu, je vous en supplie!
+
+— Je vous arracherai à Dieu même!
+
+— Mais, auparavant, s’écria la pauvre enfant, arrachez-moi donc à ces
+ennemis féroces qui en veulent à ma vie et à mon honneur. Si vous avez
+assez de force pour aimer, ayez donc assez de pouvoir pour me défendre;
+mais non, celle que vous dites aimer, on l’insulte, on la raille, on la
+chasse.
+
+Et l’inoffensive enfant, forcée par sa douleur d’accuser, se tordait
+les bras avec des sanglots.
+
+— On vous a chassée! s’écria le roi. Voilà la seconde fois que
+j’entends ce mot.
+
+— Ignominieusement, Sire. Vous le voyez bien, je n’ai plus d’autre
+protecteur que Dieu, d’autre consolation que la prière, d’autre asile
+que le cloître.
+
+— Vous aurez mon palais, vous aurez ma Cour. Oh! ne craignez plus
+rien, Louise; ceux-là ou plutôt celles-là qui vous ont chassée hier
+trembleront demain devant vous; que dis-je, demain? ce matin j’ai déjà
+grondé, menacé. Je puis laisser échapper la foudre que je retiens
+encore. Louise! Louise! vous serez cruellement vengée. Des larmes de
+sang paieront vos larmes. Nommez-moi seulement vos ennemis.
+
+— Jamais! jamais!
+
+— Comment voulez-vous que je frappe alors?
+
+— Sire, ceux qu’il faudrait frapper feraient reculer votre main.
+
+— Oh! vous ne me connaissez point! s’écria Louis exaspéré. Plutôt que
+de reculer, je brûlerais mon royaume et je maudirais ma famille. Oui,
+je frapperais jusqu’à ce bras, si ce bras était assez lâche pour ne pas
+anéantir tout ce qui s’est fait l’ennemi de la plus douce des créatures.
+
+Et, en effet, en disant ces mots, Louis frappa violemment du poing sur
+la cloison de chêne, qui rendit un lugubre murmure.
+
+La Vallière s’épouvanta. La colère de ce jeune homme tout-puissant
+avait quelque chose d’imposant et de sinistre, parce que, comme celle
+de la tempête, elle pouvait être mortelle.
+
+Elle, dont la douleur croyait n’avoir pas d’égale, fut vaincue par
+cette douleur qui se faisait jour par la menace et par la violence.
+
+— Sire, dit-elle, une dernière fois, éloignez-vous, je vous en supplie;
+déjà le calme de cette retraite m’a fortifiée: je me sens plus calme
+sous la main de Dieu. Dieu est un protecteur devant qui tombent toutes
+les petites méchancetés humaines. Sire, encore une fois, laissez-moi
+avec Dieu.
+
+— Alors, s’écria Louis, dites franchement que vous ne m’avez jamais
+aimé, dites que mon humilité, dites que mon repentir flattent votre
+orgueil, mais que vous ne vous affligez pas de ma douleur. Dites que le
+roi de France n’est plus pour vous un amant dont la tendresse pouvait
+faire votre bonheur, mais un despote dont le caprice a brisé dans votre
+cœur jusqu’à la dernière fibre de la sensibilité. Ne dites pas que
+vous cherchez Dieu, dites que vous fuyez le roi. Non, Dieu n’est pas
+complice des résolutions inflexibles. Dieu admet la pénitence et le
+remords: il pardonne, il veut qu’on aime.
+
+Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui faisaient
+couler la flamme jusqu’au plus profond de ses veines.
+
+— Mais vous n’avez donc pas entendu? dit-elle.
+
+— Quoi?
+
+— Vous n’avez donc pas entendu que je suis chassée, méprisée,
+méprisable?
+
+— Je vous ferai la plus respectée, la plus adorée, la plus enviée à ma
+cour.
+
+— Prouvez-moi que vous n’avez pas cessé de m’aimer.
+
+— Comment cela?
+
+— Fuyez-moi.
+
+— Je vous le prouverai en ne vous quittant plus.
+
+— Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, Sire? Croyez-vous que
+je vous laisserai déclarer la guerre à toute votre famille? Croyez-vous
+que je vous laisserai repousser pour moi mère, femme et sœur?
+
+— Ah! vous les avez donc nommées, enfin; ce sont donc elles qui ont
+fait le mal? Par le Dieu tout-puissant! je les punirai!
+
+— Et moi, voilà pourquoi l’avenir m’effraie, voilà pourquoi je refuse
+tout, voilà pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez. Assez de
+larmes, mon Dieu! assez de douleurs, assez de plaintes comme cela. Oh!
+jamais, je ne coûterai plaintes, douleurs, ni larmes à qui que ce soit.
+J’ai trop gémi, j’ai trop pleuré, j’ai trop souffert!
+
+— Et mes larmes à moi, mes douleurs à moi, mes plaintes à moi, les
+comptez-vous donc pour rien?
+
+— Ne me parlez pas ainsi, Sire, au nom du Ciel! Au nom du Ciel! ne me
+parlez pas ainsi. J’ai besoin de tout mon courage pour accomplir le
+sacrifice.
+
+— Louise, Louise, je t’en supplie! Commande, ordonne, venge-toi ou
+pardonne, mais ne m’abandonne pas!
+
+— Hélas! il faut que nous nous séparions, Sire.
+
+— Mais tu ne m’aimes donc point?
+
+— Oh! Dieu le sait!
+
+— Mensonge! Mensonge!
+
+— Oh! si je ne vous aimais pas, Sire, mais je vous laisserais faire, je
+me laisserais venger, j’accepterais, en échange de l’insulte que l’on
+m’a faite, ce doux triomphe de l’orgueil que vous me proposez! Tandis
+que, vous le voyez bien, je ne veux pas même de la douce compensation
+de votre amour, de votre amour qui est ma vie, cependant, puisque j’ai
+voulu mourir, croyant que vous ne m’aimiez plus.
+
+— Eh bien! oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais à cette
+heure: vous êtes la plus sainte, la plus vénérable des femmes. Nulle
+n’est digne, comme vous, non seulement de mon amour et de mon respect,
+mais encore de l’amour et du respect de tous; aussi, nulle ne sera
+aimée comme vous, Louise! nulle n’aura sur moi l’empire que vous
+avez. Oui, je vous le jure, je briserais en ce moment le monde comme
+du verre, si le monde me gênait. Vous m’ordonnez de me calmer, de
+pardonner? Soit, je me calmerai. Vous voulez régner par la douceur et
+par la clémence? Je serai clément et doux. Dictez-moi seulement ma
+conduite, j’obéirai.
+
+— Ah! mon Dieu! que suis-je, moi, pauvre fille, pour dicter une syllabe
+à un roi tel que vous?
+
+— Vous êtes ma vie et mon âme! N’est-ce pas l’âme qui régit le corps?
+
+— Oh! vous m’aimez donc, mon cher Sire?
+
+— À deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces que Dieu a
+mises en moi. Je vous aime assez pour vous donner ma vie en souriant si
+vous dites un mot!
+
+— Vous m’aimez?
+
+— Oh! oui.
+
+— Alors, je n’ai plus rien à désirer au monde... Votre main, Sire, et
+disons-nous adieu! J’ai eu dans cette vie tout le bonheur qui m’était
+échu.
+
+— Oh! non, ne dis pas que ta vie commence! Ton bonheur, ce n’est pas
+hier, c’est aujourd’hui, c’est demain, c’est toujours! À toi l’avenir!
+à toi tout ce qui est à moi! Plus de ces idées de séparation, plus de
+ces désespoirs sombres: l’amour est notre Dieu, c’est le besoin de nos
+âmes. Tu vivras pour moi, comme je vivrai pour toi.
+
+Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des transports
+inexprimables de joie et de reconnaissance.
+
+— Oh! Sire! Sire! tout cela est un rêve.
+
+— Pourquoi un rêve?
+
+— Parce que je ne puis revenir à la Cour. Exilée, comment vous revoir?
+Ne vaut-il pas mieux prendre le cloître pour y enterrer, dans le baume
+de votre amour, les derniers élans de votre cœur et votre dernier aveu?
+
+— Exilée, vous? s’écria Louis XIV. Et qui donc exile quand je rappelle?
+
+— Oh! Sire, quelque chose qui règne au-dessus des rois: le monde et
+l’opinion. Réfléchissez-y, vous ne pouvez aimer une femme chassée;
+celle que votre mère a tachée d’un soupçon, celle que votre sœur a
+flétrie d’un châtiment, celle-là est indigne de vous.
+
+— Indigne, celle qui m’appartient?
+
+— Oui, c’est justement cela, Sire; du moment qu’elle vous appartient,
+votre maîtresse est indigne.
+
+— Ah! vous avez raison, Louise, et toutes les délicatesses sont en
+vous. Eh bien! vous ne serez pas exilée.
+
+— Oh! vous n’avez pas entendu Madame, on le voit bien.
+
+— J’en appellerai à ma mère.
+
+— Oh! vous n’avez pas vu votre mère!
+
+— Elle aussi? Pauvre Louise! Tout le monde était donc contre vous?
+
+— Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait déjà sous l’orage lorsque vous
+êtes venu, lorsque vous avez achevé de la briser.
+
+— Oh! pardon.
+
+— Donc, vous ne fléchirez ni l’une ni l’autre; croyez-moi, le mal
+est sans remède, car je ne vous permettrai jamais ni la violence ni
+l’autorité.
+
+— Eh bien! Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je veux
+faire une chose: j’irai trouver Madame.
+
+— Vous?
+
+— Je lui ferai révoquer la sentence: je la forcerai.
+
+— Forcer? oh! non, non!
+
+— C’est vrai: je la fléchirai.
+
+Louise secoua la tête.
+
+— Je prierai, s’il le faut, dit Louis. Croirez-vous à mon amour après
+cela?
+
+Louise releva la tête.
+
+— Oh! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez; laissez-moi bien plutôt
+mourir.
+
+Louis réfléchit, ses traits prirent une teinte sombre.
+
+— J’aimerai autant que vous avez aimé, dit-il; je souffrirai autant
+que vous avez souffert; ce sera mon expiation à vos yeux. Allons,
+mademoiselle, laissons là ces mesquines considérations; soyons grands
+comme notre douleur, soyons forts comme notre amour!
+
+Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une
+ceinture de ses deux mains.
+
+— Mon seul bien! ma vie! suivez-moi, dit-il.
+
+Elle fit un dernier effort dans lequel elle concentra non plus toute sa
+volonté, sa volonté était déjà vaincue, mais toutes ses forces.
+
+— Non! répliqua-t-elle faiblement, non, non! je mourrais de honte!
+
+— Non! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie... D’Artagnan
+seul...
+
+— Il m’a donc trahie, lui aussi?
+
+— Comment cela?
+
+— Il avait juré...
+
+— J’avais juré de ne rien dire au roi, dit d’Artagnan passant sa tête
+fine à travers la porte entrouverte, j’ai tenu ma parole. J’ai parlé
+à M. de Saint Aignan: ce n’est point ma faute si le roi a entendu,
+n’est-ce pas, Sire?
+
+— C’est vrai, pardonnez-lui, dit le roi.
+
+La Vallière sourit et tendit au mousquetaire sa main frêle et blanche.
+
+— Monsieur d’Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un
+carrosse pour Mademoiselle.
+
+— Sire, répondit le capitaine, le carrosse attend.
+
+— Oh! j’ai là le modèle des serviteurs! s’écria le roi.
+
+— Tu as mis le temps à t’en apercevoir, murmura d’Artagnan, flatté,
+toutefois, de la louange.
+
+La Vallière était vaincue: après quelques hésitations, elle se laissa
+entraîner, défaillante, par son royal amant.
+
+Mais, à la porte du parloir, au moment de le quitter, elle s’arracha
+des bras du roi et revint au crucifix de pierre qu’elle baisa en disant:
+
+— Mon Dieu! vous m’aviez attirée; mon Dieu! vous m’avez repoussée; mais
+votre grâce est infinie. Seulement quand je reviendrai, oubliez que je
+m’en suis éloignée; car, lorsque je reviendrai à vous, ce sera pour ne
+plus vous quitter.
+
+Le roi laissa échapper un sanglot.
+
+D’Artagnan essuya une larme.
+
+Louis entraîna la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse et
+mit d’Artagnan auprès d’elle.
+
+Et lui-même, montant à cheval, piqua vers le Palais-Royal, où, dès son
+arrivée, il fit prévenir Madame qu’elle eût à lui accorder un moment
+d’audience.
+
+
+
+
+Chapitre CLXIX — Chez Madame
+
+
+À la façon dont le roi avait quitté les ambassadeurs, les moins
+clairvoyants avaient deviné une guerre.
+
+Les ambassadeurs eux-mêmes, peu instruits de la chronique intime,
+avaient interprété contre eux ce mot célèbre: «Si je ne suis pas maître
+de moi, je le serai de ceux qui m’outragent.»
+
+Heureusement pour les destinées de la France et de la Hollande, Colbert
+les avait suivis pour leur donner quelques explications, mais les
+reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se faisait dans
+leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces, s’en étaient
+allées avec beaucoup de crainte et de dépit.
+
+Madame, surtout, sentait que la colère royale tomberait sur elle, et,
+comme elle était brave, haute à l’excès, au lieu de chercher appui chez
+la reine mère, elle s’était retirée chez elle, sinon sans inquiétude,
+du moins sans intention d’éviter le combat. De temps en temps, Anne
+d’Autriche envoyait des messagers pour s’informer si le roi était
+revenu.
+
+Le silence que gardait le château sur cette affaire et la disparition
+de Louise étaient le présage d’une quantité de malheurs pour qui savait
+l’humeur fière et irritable du roi.
+
+Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans son
+appartement, appela Montalais près d’elle, et, de sa voix la moins
+émue, fit causer cette fille sur l’événement. Au moment où l’éloquente
+Montalais concluait avec toutes sortes de précautions oratoires et
+recommandait à Madame la tolérance sous bénéfice de réciprocité,
+M. Malicorne parut chez Madame pour demander une audience à cette
+princesse.
+
+Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes
+de l’émotion la plus vive. Il était impossible de s’y méprendre:
+l’entrevue demandée par le roi devait être un des chapitres les plus
+intéressants de cette histoire du cœur des rois et des hommes.
+
+Madame fut troublée par cette arrivée de son beau-frère; elle ne
+l’attendait pas si tôt; elle ne s’attendait pas surtout, à une démarche
+directe de Louis.
+
+Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont toujours
+moins habiles et moins fortes quand il s’agit d’accepter une bataille
+en face.
+
+Madame, avons-nous dit, n’était pas de ceux qui reculent, elle avait le
+défaut ou la qualité contraire.
+
+Elle exagérait la vaillance; aussi, cette dépêche du roi apportée
+par Malicorne, lui fit-elle l’effet de la trompette qui sonne les
+hostilités. Elle releva fièrement le gant.
+
+Cinq minutes après, le roi montait l’escalier.
+
+Il était rouge d’avoir couru à cheval. Ses habits poudreux et en
+désordre contrastaient avec la toilette si fraîche et si ajustée de
+Madame, qui, elle, pâlissait sous son rouge.
+
+Louis ne fit pas de préambule; il s’assit, Montalais disparut.
+
+Madame s’assit en face du roi.
+
+— Ma sœur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Vallière s’est enfuie
+de chez elle ce matin, et qu’elle a été porter sa douleur, son
+désespoir dans un cloître?
+
+En prononçant ces mots, la voix du roi était singulièrement émue.
+
+— C’est Votre Majesté qui me l’apprend, répliqua Madame.
+
+— J’aurais cru que vous l’aviez appris ce matin, lors de la réception
+des ambassadeurs, dit le roi.
+
+— À votre émotion, oui, Sire, j’ai deviné qu’il se passait quelque
+chose d’extraordinaire, mais sans préciser.
+
+Le roi était franc et allait au but:
+
+— Ma sœur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoyé Mlle de La Vallière?
+
+— Parce que son service me déplaisait, répliqua sèchement Madame.
+
+Le roi devint pourpre, et ses yeux amassèrent un feu que tout le
+courage de Madame eut peine à soutenir.
+
+Il se contint pourtant et ajouta:
+
+— Il faut une raison bien forte, ma sœur, à une femme bonne comme vous,
+pour expulser et déshonorer non seulement une jeune fille, mais toute
+la famille de cette fille. Vous savez que la ville a les yeux ouverts
+sur la conduite des femmes de la Cour. Renvoyer une fille d’honneur,
+c’est lui attribuer un crime, une faute tout au moins. Quel est donc le
+crime, quelle est donc la faute de Mlle de La Vallière?
+
+— Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Vallière,
+répliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications que
+j’aurais le droit de ne donner à personne.
+
+— Pas même au roi? s’écria Louis en se couvrant par un geste de colère.
+
+— Vous m’avez appelée votre sœur, dit Madame, et je suis chez moi.
+
+— N’importe! fit le jeune monarque honteux d’avoir été emporté, vous
+ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume qu’il a le
+droit de ne pas s’expliquer devant moi.
+
+— Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre colère, il
+me reste à m’incliner devant Votre Majesté et à me taire.
+
+— Non, n’équivoquons point.
+
+— La protection dont vous couvrez Mlle de La Vallière m’impose le
+respect.
+
+— N’équivoquons point, vous dis-je; vous savez bien que, chef de la
+noblesse de France, je dois compte à tous de l’honneur des familles.
+Vous chassez Mlle de La Vallière ou toute autre...
+
+Mouvement d’épaules de Madame.
+
+— Ou toute autre, je le répète, continua le roi, et comme vous
+déshonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une
+explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence.
+
+— Combattre ma sentence? s’écria Madame avec hauteur. Quoi! quand j’ai
+chassé de chez moi une de mes suivantes, vous m’ordonneriez de la
+reprendre?
+
+Le roi se tut.
+
+— Ce ne serait plus de l’excès de pouvoir, Sire, ce serait de
+l’inconvenance.
+
+— Madame!
+
+— Oh! je me révolterais, en qualité de femme, contre un abus hors de
+toute dignité; je ne serais plus une princesse de votre sang, une fille
+de roi; je serais la dernière des créatures, je serais plus humble que
+la servante renvoyée.
+
+Le roi bondit de fureur.
+
+— Ce n’est pas un cœur, s’écria-t-il, qui bat dans votre poitrine; si
+vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec la même rigueur.
+
+Quelquefois une balle égarée porte dans une bataille. Ce mot, que le
+roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l’ébranla un moment:
+elle pouvait, un jour ou l’autre, craindre des représailles.
+
+— Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.
+
+— Je vous demande, madame, ce qu’a fait contre vous Mlle de La Vallière?
+
+— Elle est le plus artificieux entremetteur d’intrigues que je
+connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d’elle en
+termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul bruit de
+son nom.
+
+— Elle? elle? dit le roi.
+
+— Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame, elle
+cache un esprit plein de ruse et de noirceur.
+
+— Elle?
+
+— Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais: elle est
+capable d’exciter à la guerre les meilleurs parents et les plus intimes
+amis. Voyez déjà ce qu’elle sème de discorde entre nous.
+
+— Je vous proteste... dit le roi.
+
+— Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence, et,
+par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indisposé Votre
+Majesté contre moi.
+
+— Je jure, dit le roi, que jamais une parole amère n’est sortie de ses
+lèvres; je jure que, même dans mes emportements, elle ne m’a laissé
+menacer personne; je jure que vous n’avez pas d’amie plus dévouée, plus
+respectueuse.
+
+— D’amie? dit Madame avec une expression de dédain suprême.
+
+— Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m’avez
+compris, et que, dès ce moment, tout s’égalise. Mlle de La Vallière
+sera ce que je voudrai qu’elle soit, et demain, si je l’entends ainsi,
+elle sera prête à s’asseoir sur un trône.
+
+— Elle n’y sera pas née, du moins, et vous ne pourrez faire que pour
+l’avenir, mais rien pour le passé.
+
+— Madame, j’ai été pour vous plein de complaisance et de civilité: ne
+me faites pas souvenir que je suis le maître.
+
+— Sire, vous me l’avez déjà répété deux fois. J’ai eu l’honneur de vous
+dire que je m’inclinais.
+
+— Alors, voulez-vous m’accorder que Mlle de La Vallière rentre chez
+vous?
+
+— À quoi bon, Sire, puisque vous avez un trône à lui donner? Je suis
+trop peu pour protéger une telle puissance.
+
+— Trêve de cet esprit méchant et dédaigneux. Accordez-moi sa grâce.
+
+— Jamais!
+
+— Vous me poussez à la guerre dans ma famille?
+
+— J’ai ma famille aussi, où je me réfugierai.
+
+— Est-ce une menace, et vous oublierez-vous à ce point? Croyez-vous
+que, si vous poussiez jusque-là l’offense, vos parents vous
+soutiendraient?
+
+— J’espère, Sire, que vous ne me forcerez à rien qui soit indigne de
+mon rang.
+
+— J’espérais que vous vous souviendriez de notre amitié, que vous me
+traiteriez en frère.
+
+— Ce n’est pas vous méconnaître pour mon frère, dit-elle, que de
+refuser une injustice à Votre Majesté.
+
+— Une injustice?
+
+— Oh! Sire, si j’apprenais à tout le monde la conduite de La Vallière,
+si les reines savaient...
+
+— Allons, allons, Henriette, laissez parler votre cœur, souvenez-vous
+que vous m’avez aimé, souvenez-vous que le cœur des humains doit être
+aussi miséricordieux que le cœur du souverain Maître. N’ayez point
+d’inflexibilité pour les autres; pardonnez à La Vallière.
+
+— Je ne puis; elle m’a offensée.
+
+— Mais, moi, moi?
+
+— Sire, pour vous je ferai tout au monde, excepté cela.
+
+— Alors, vous me conseillez le désespoir... Vous me rejetez dans cette
+dernière ressource des gens faibles; alors vous me conseillez la colère
+et l’éclat?
+
+— Sire, je vous conseille la raison.
+
+— La raison?... Ma sœur, je n’ai plus de raison.
+
+— Sire, par grâce!
+
+— Ma sœur! par pitié, c’est la première fois que je supplie; ma sœur,
+je n’ai plus d’espoir qu’en vous.
+
+— Oh! Sire, vous pleurez?
+
+— De rage, oui, d’humiliation. Avoir été obligé de m’abaisser aux
+prières, moi! le roi! Toute ma vie, je détesterai ce moment. Ma sœur,
+vous m’avez fait endurer en une seconde plus de maux que je n’en avais
+prévu dans les plus dures extrémités de cette vie.
+
+Et le roi, se levant, donna un libre essor à ses larmes, qui,
+effectivement, étaient des pleurs de colère et de honte.
+
+Madame fut, non pas touchée, car les femmes les meilleures n’ont pas de
+pitié dans l’orgueil, mais elle eut peur que ces larmes n’entraînassent
+avec elles tout ce qu’il y avait d’humain dans le cœur du roi.
+
+— Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous préférez mon humiliation
+à la vôtre, bien que la mienne soit publique et que la vôtre n’ait que
+moi pour témoin, parlez, j’obéirai au roi.
+
+— Non, non, Henriette! s’écria Louis transporté de reconnaissance, vous
+aurez cédé au frère!
+
+— Je n’ai plus de frère, puisque j’obéis.
+
+— Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?
+
+— Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez!
+
+Il ne répondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait de
+baisers.
+
+— Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui
+pardonnerez, vous reconnaîtrez la douceur, la droiture de son cœur?
+
+— Je la maintiendrai dans ma maison.
+
+— Non, vous lui rendrez votre amitié, ma chère sœur.
+
+— Je ne l’ai jamais aimée.
+
+— Eh bien! pour l’amour de moi, vous la traiterez bien, n’est-ce pas,
+Henriette?
+
+— Soit! je la traiterai comme une fille à vous!
+
+Le roi se releva. Par ce mot échappé si funestement, Madame avait
+détruit tout le mérite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus rien.
+
+Ulcéré, mortellement atteint, il répliqua:
+
+— Merci, madame, je me souviendrai éternellement du service que vous
+m’avez rendu.
+
+Et saluant avec une affectation de cérémonie, il prit congé.
+
+En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du pied
+avec colère.
+
+Mais il était trop tard: Malicorne et d’Artagnan, placés à la porte,
+avaient vu ses yeux.
+
+«Le roi a pleuré», pensa Malicorne.
+
+D’Artagnan s’approcha respectueusement du roi.
+
+— Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degré pour
+rentrer chez vous.
+
+— Pourquoi?
+
+— Parce que la poussière du chemin a laissé des traces sur votre
+visage, dit d’Artagnan. Allez, Sire, allez!
+
+«Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cédé comme un enfant, gare à
+ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi.»
+
+
+
+
+Chapitre CLXX — Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière
+
+
+Madame n’était pas méchante: elle n’était qu’emportée. Le roi n’était
+pas imprudent: il n’était qu’amoureux.
+
+À peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui aboutissait
+au rappel de La Vallière, que l’un et l’autre cherchèrent à gagner sur
+le marché.
+
+Le roi voulut voir La Vallière à chaque instant du jour.
+
+Madame, qui sentait le dépit du roi depuis la scène des supplications,
+ne voulait pas abandonner La Vallière sans combattre.
+
+Elle semait donc les difficultés sous les pas du roi.
+
+En effet, le roi, pour obtenir la présence de sa maîtresse, devait être
+forcé de faire la cour à sa belle-sœur.
+
+De ce plan dérivait toute la politique de Madame.
+
+Comme elle avait choisi quelqu’un pour la seconder, et que ce quelqu’un
+était Montalais, le roi se trouva cerné chaque fois qu’il venait chez
+Madame. On l’entourait, et on ne le quittait pas. Madame déployait dans
+ses entretiens une grâce et un esprit qui éclipsaient tout.
+
+Montalais lui succédait. Elle ne tarda pas à devenir insupportable au
+roi.
+
+C’est ce qu’elle attendait.
+
+Alors elle lança Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au roi
+qu’il y avait une jeune personne bien malheureuse à la Cour.
+
+Le roi demanda qui était cette personne.
+
+Malicorne répondit que c’était Mlle de Montalais.
+
+Alors le roi déclara que c’était bien fait qu’une personne fût
+malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.
+
+Malicorne s’expliqua, Mlle de Montalais avait donné ses ordres.
+
+Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitôt que Sa Majesté
+paraissait, paraissait aussi; qu’elle était dans les corridors
+jusqu’après le départ du roi; qu’elle le reconduisait de peur qu’il ne
+parlât dans les antichambres à quelqu’une des filles.
+
+Un soir, elle alla plus loin.
+
+Le roi était assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main, sous
+sa manchette, un billet qu’il voulait glisser dans les mains de La
+Vallière.
+
+Madame devina cette intention et ce billet. Il était bien difficile
+d’empêcher le roi d’aller où bon lui semblait.
+
+Cependant il fallait l’empêcher d’aller à La Vallière, de lui dire
+bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derrière son
+éventail ou dans son mouchoir.
+
+Le roi, qui observait aussi, se douta qu’on lui tendait un piège.
+
+Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation près de Mlle de
+Châtillon, avec laquelle il badina.
+
+On faisait des bouts rimés; de Mlle de Châtillon, il alla vers
+Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.
+
+Alors, par cette manœuvre habile, il se trouva assis devant La
+Vallière, qu’il masquait entièrement.
+
+Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin de
+fleurs sur un canevas de tapisserie.
+
+Le roi montra le bout du billet blanc à La Vallière, et celle-ci
+allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: «Mettez le
+billet dedans.»
+
+Puis, comme le roi avait posé son mouchoir à lui sur son fauteuil, il
+fut assez adroit pour le jeter par terre.
+
+De sorte que La Vallière glissa son mouchoir à elle sur le fauteuil.
+
+Le roi le prit sans rien faire paraître, il y mit le billet et replaça
+le mouchoir sur le fauteuil.
+
+Restait à La Vallière le temps juste d’allonger la main pour prendre le
+mouchoir avec son précieux dépôt.
+
+Mais Madame avait tout vu.
+
+Elle dit à Châtillon:
+
+— Châtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s’il vous plaît, sur le
+tapis.
+
+Et la jeune fille ayant obéi précipitamment, le roi s’étant dérangé, La
+Vallière s’étant troublée, on vit l’autre mouchoir sur le fauteuil.
+
+— Ah! pardon! Votre Majesté a deux mouchoirs, dit-elle.
+
+Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La
+Vallière avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l’amante, mais
+l’amante y perdait un quatrain qui avait coûté dix heures au roi, qui
+valait peut-être à lui seul un long poème.
+
+D’où la colère du roi et le désespoir de La Vallière.
+
+Ce serait chose impossible à décrire.
+
+Mais alors il se passa un événement incroyable.
+
+Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prévenu on ne
+sait comment, se trouvait dans l’antichambre.
+
+Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et, le
+soir, on y mettait peu de cérémonie chez Madame; elles étaient mal
+éclairées.
+
+Le roi aimait ce petit jour. Règle générale, l’amour, dont l’esprit et
+le cœur flamboient constamment, n’aime pas la lumière autre part que
+dans l’esprit et dans le cœur.
+
+Donc, l’antichambre était obscure; un seul page portait le flambeau
+devant Sa Majesté.
+
+Le roi marchait d’un pas lent et dévorait sa colère.
+
+Malicorne passa très près du roi, le heurta presque, et lui demanda
+pardon avec une humilité parfaite; mais le roi, de fort mauvaise
+humeur, traita fort mal Malicorne, qui s’esquiva sans bruit.
+
+Louis se coucha, ayant eu, ce soir-là, quelque petite querelle avec la
+reine, et le lendemain, au moment où il passait dans son cabinet, le
+désir lui vint de baiser le mouchoir de La Vallière.
+
+Il appela son valet de chambre.
+
+— Apportez-moi, dit-il, l’habit que je portais hier; mais ayez bien
+soin de ne toucher à rien de ce qu’il pourrait contenir.
+
+L’ordre fut exécuté, le roi fouilla lui-même dans la poche de son habit.
+
+Il n’y trouva qu’un seul mouchoir, le sien; celui de La Vallière avait
+disparu.
+
+Comme il se perdait en conjectures et en soupçons, une lettre de La
+Vallière lui fut apportée. Elle était conçue en ces termes.
+
+«Qu’il est aimable à vous, mon cher seigneur, de m’avoir envoyé ces
+beaux vers! que votre amour est ingénieux et persévérant! Comment ne
+seriez-vous pas aimé?»
+
+— Qu’est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a méprise. Cherchez
+bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait être dans ma
+poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y avez touché...
+
+Il se ravisa. Faire une affaire d’État de la perte de ce mouchoir,
+c’était ouvrir toute une chronique, il ajouta:
+
+— J’avais dans ce mouchoir une note importante qui s’était glissée dans
+les plis.
+
+— Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majesté n’avait qu’un
+mouchoir, et le voici.
+
+— C’est vrai, répliqua le roi en grinçant des dents, c’est vrai. Ô
+pauvreté, que je t’envie! Heureux celui qui prend lui-même et ôte de sa
+poche les mouchoirs et les billets.
+
+Il relut la lettre de La Vallière en cherchant par quel hasard le
+quatrain pouvait être arrivé à son adresse. Il y avait un post-scriptum
+à cette lettre:
+
+«Je vous renvoie par votre messager cette réponse si peu digne de
+l’envoi.»
+
+— À la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec joie. Qui
+est là, dit-il, et qui m’apporte ce billet?
+
+— M. Malicorne, répliqua timidement le valet de chambre.
+
+— Qu’il entre.
+
+Malicorne entra.
+
+— Vous venez de chez Mlle de La Vallière? dit le roi avec un soupir.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et vous avez porté à Mlle de La Vallière quelque chose de ma part?
+
+— Moi, Sire?
+
+— Oui, vous.
+
+— Non pas, Sire, non pas.
+
+— Mlle de La Vallière le dit formellement.
+
+— Oh! Sire, Mlle de La Vallière se trompe.
+
+Le roi fronça le sourcil.
+
+— Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La Vallière
+vous appelle-t-elle mon messager?... Qu’avez-vous porté à cette dame?
+Parlez vite monsieur.
+
+— Sire, j’ai porté à Mlle de La Vallière un mouchoir, et voilà tout.
+
+— Un mouchoir... Quel mouchoir?
+
+— Sire, au moment où j’eus la douleur, hier, de me heurter contre la
+personne de Votre Majesté, malheur que je déplorerai toute ma vie,
+surtout après le mécontentement que vous me témoignâtes; à ce moment,
+Sire, je demeurai immobile de désespoir, Votre Majesté était trop loin
+pour entendre mes excuses, et je vis par terre quelque chose de blanc.
+
+— Ah! fit le roi.
+
+— Je me baissai, c’était un mouchoir. J’eus un instant l’idée qu’en
+heurtant Votre Majesté, j’avais aidé à ce que ce mouchoir sortît de sa
+poche; mais, en le palpant respectueusement, je sentis un chiffre que
+je regardai, c’était le chiffre de Mlle de La Vallière; je présumai
+qu’en arrivant cette demoiselle avait laissé tomber son mouchoir, je me
+hâtai de le lui rendre à la sortie, et voilà tout ce que j’ai remis à
+Mlle de La Vallière; je supplie Votre Majesté de le croire.
+
+Malicorne était si naïf, si désolé, si humble, que le roi prit un
+excessif plaisir à l’entendre.
+
+Il lui sut gré de ce hasard comme du plus grand service rendu.
+
+— Voilà déjà deux heureuses rencontres que j’ai avec vous, monsieur,
+dit-il: vous pouvez compter sur mon amitié.
+
+Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait volé le
+mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l’eût pu faire un des
+tire-laine de la bonne ville de Paris.
+
+Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit soupçonner
+à La Vallière, et la Vallière la conta plus tard au roi, qui en rit
+excessivement et proclama Malicorne un grand politique.
+
+Louis XIV avait raison, et l’on sait qu’il se connaissait en hommes.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXI — Où il est traité des jardiniers, des échelles et des
+filles d’honneur
+
+
+Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis que
+la mauvaise humeur de Madame durait toujours.
+
+Au bout de huit jours, le roi en était venu à ne plus pouvoir regarder
+La Vallière sans qu’un regard de soupçon croisât le sien.
+
+Lorsqu’une partie de promenade était proposée, pour éviter que la
+scène de la pluie ou du chêne royal ne se renouvelât, Madame avait
+des indispositions toutes prêtes: grâce à ces indispositions, elle ne
+sortait pas, et ses filles d’honneur restaient à la maison.
+
+De visite nocturne, pas la moindre; il n’y avait pas moyen.
+
+C’est que, sous ce rapport, dès les premiers jours, le roi avait
+éprouvé un douloureux échec.
+
+Comme à Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et avait
+voulu se rendre chez La Vallière. Mais il n’avait trouvé que Mlle de
+Tonnay-Charente, qui s’était mise à crier au feu et au voleur; de telle
+sorte qu’une légion de femmes de chambres, de surveillantes et de
+pages étaient accourus, et que de Saint-Aignan, resté seul pour sauver
+l’honneur de son maître enfui, avait encouru, de la part de la reine
+mère et de Madame, une mercuriale sévère.
+
+En outre, le lendemain, il avait reçu deux cartels de la famille de
+Mortemart.
+
+Il avait fallu que le roi intervînt.
+
+Cette méprise était venue de ce que Madame avait subitement ordonné
+un changement de logis à ses filles, et que La Vallière et Montalais
+avaient été appelées à coucher dans le cabinet même de leur maîtresse.
+
+Rien n’était donc plus possible, pas même les lettres: écrire sous les
+yeux d’un argus aussi féroce, d’une douceur aussi inégale que celle de
+Madame, c’était s’exposer aux plus grands dangers.
+
+On peut juger dans quel état d’irritation continue et de colère
+croissante toutes ces piqûres d’aiguille mettaient le lion.
+
+Le roi se décomposait le sang à chercher des moyens, et, comme il ne
+s’ouvrait ni à Malicorne ni à d’Artagnan, les moyens ne se trouvaient
+pas.
+
+Malicorne eut bien çà et là quelques éclairs héroïques pour encourager
+le roi à une entière confidence.
+
+Mais, soit honte, soit défiance, le roi commençait d’abord à mordre,
+puis bientôt abandonnait l’hameçon.
+
+Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et
+regardait tristement les fenêtres de Madame, Malicorne heurta une
+échelle sous une bordure de buis, et dit à Manicamp, qui marchait avec
+lui derrière le roi, et qui n’avait rien heurté ni rien vu:
+
+— Est-ce que vous n’avez pas vu que je viens de heurter une échelle et
+que j’ai manqué de tomber?
+
+— Non, dit Manicamp, distrait comme d’habitude; mais vous n’êtes pas
+tombé, à ce qu’il paraît?
+
+— N’importe! il n’en est pas moins dangereux de laisser ainsi traîner
+les échelles.
+
+— Oui, l’on peut se faire mal, surtout quand on est distrait.
+
+— Ce n’est pas cela: je veux dire qu’il est dangereux de laisser
+traîner ainsi les échelles sous les fenêtres des filles d’honneur.
+
+Louis tressaillit imperceptiblement.
+
+— Comment cela? demanda Manicamp.
+
+— Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le bras.
+
+— Comment cela? dit plus haut Manicamp.
+
+Le roi prêta l’oreille.
+
+— Voilà, par exemple, dit Malicorne, une échelle qui a dix-neuf pieds,
+juste la hauteur de la corniche des fenêtres.
+
+Manicamp, au lieu de répondre, rêvassait.
+
+— Demandez-moi donc de quelles fenêtres, lui souffla Malicorne.
+
+— Mais de quelles fenêtres entendez-vous donc parler? lui demanda tout
+haut Manicamp.
+
+— De celles de Madame.
+
+— Eh!
+
+— Oh! je ne dis pas que l’on ose jamais monter chez Madame; mais dans
+le cabinet de Madame, séparé par une simple cloison, couchent Mlles de
+La Vallière et de Montalais, qui sont deux jolies personnes.
+
+— Par une simple cloison? dit Manicamp.
+
+— Tenez, voici la lumière assez éclatante des appartements de Madame:
+voyez-vous ces deux fenêtres?
+
+— Oui.
+
+— Et cette fenêtre voisine des autres, éclairée d’une façon moins vive,
+la voyez-vous?
+
+— À merveille.
+
+— C’est celle des filles d’honneur. Tenez, il fait chaud, voilà
+justement Mlle de La Vallière qui ouvre sa fenêtre; ah! qu’un amoureux
+hardi pourrait lui dire de choses, s’il soupçonnait là cette échelle de
+dix-neuf pieds qui atteint juste à la corniche!
+
+— Mais elle n’est pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de
+Montalais?
+
+— Mlle de Montalais ne compte pas; c’est une amie d’enfance,
+entièrement dévouée, un véritable puits où l’on peut jeter tous les
+secrets qu’on veut perdre.
+
+Pas un mot de l’entretien n’avait échappé au roi.
+
+Malicorne avait même remarqué que le roi avait ralenti le pas pour lui
+donner le temps de finir.
+
+Aussi, arrivé à la porte, il congédia tout le monde, à l’exception de
+Malicorne.
+
+Cela n’étonna personne, on savait le roi amoureux et on le soupçonnait
+de faire des vers au clair de la lune.
+
+Bien qu’il n’y eût pas de lune ce soir-là, le roi néanmoins pouvait
+avoir des vers à faire.
+
+Tout le monde partit.
+
+Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait respectueusement
+que le roi lui adressât la parole.
+
+— Que parliez-vous tout à l’heure d’échelle, monsieur Malicorne?
+demanda-t-il.
+
+— Moi, Sire, je parlais d’échelle?
+
+Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses paroles
+envolées.
+
+— Oui, d’une échelle de dix-neuf pieds.
+
+— Ah! oui, Sire, c’est vrai, mais je parlais à M. de Manicamp, et je me
+fusse tu si j’eusse su que Votre Majesté pût nous entendre.
+
+— Et pourquoi vous fussiez-vous tu?
+
+— Parce que je n’eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui l’a
+oubliée... pauvre diable!
+
+— Ne craignez rien... Voyons, qu’est-ce que cette échelle?
+
+— Votre Majesté veut-elle la voir?
+
+— Oui.
+
+— Rien de plus facile, elle est là, Sire.
+
+— Dans le buis?
+
+— Justement.
+
+— Montrez-la-moi.
+
+Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi à l’échelle.
+
+— La voilà, Sire, dit-il.
+
+— Tirez-la donc un peu.
+
+Malicorne mit l’échelle dans l’allée.
+
+Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l’échelle.
+
+— Hum! fit-il... Vous dites qu’elle a dix-neuf pieds?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Dix-neuf pieds, c’est beaucoup: je ne la crois pas si longue, moi.
+
+— On voit mal comme cela, Sire. Si l’échelle était debout contre un
+arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu que la
+comparaison aiderait beaucoup.
+
+— Oh! n’importe, monsieur Malicorne, j’ai peine à croire que l’échelle
+ait dix-neuf pieds.
+
+— Je sais combien Votre Majesté a le coup d’œil sûr, et cependant je
+gagerais.
+
+Le roi secoua la tête.
+
+— Il y a un moyen infaillible de vérification, dit Malicorne.
+
+— Lequel?
+
+— Chacun sait, Sire, que le rez-de-chaussée du palais a dix-huit pieds.
+
+— C’est vrai, on peut le savoir.
+
+— Eh bien! en appliquant l’échelle le long du mur, on jugerait.
+
+— C’est vrai.
+
+Malicorne enleva l’échelle comme une plume et la dressa contre la
+muraille.
+
+Il choisit, ou plutôt le hasard choisit la fenêtre même du cabinet de
+La Vallière pour faire son expérience.
+
+L’échelle arriva juste à l’arête de la corniche, c’est-à-dire presque à
+l’appui de la fenêtre, de sorte qu’un homme placé sur l’avant-dernier
+échelon, un homme de taille moyenne, comme était le roi, par exemple,
+pouvait facilement communiquer avec les habitants ou plutôt les
+habitantes de la chambre.
+
+À peine l’échelle fut-elle posée, que le roi, laissant là l’espèce
+de comédie qu’il jouait, commença à gravir les échelons, tandis que
+Malicorne tenait l’échelle. Mais à peine était-il à moitié de sa route
+aérienne, qu’une patrouille de Suisses parut dans le jardin et s’avança
+droit à l’échelle.
+
+Le roi descendit précipitamment et se cacha dans un massif.
+
+Malicorne comprit qu’il fallait se sacrifier. S’il se cachait de son
+côté, on chercherait jusqu’à ce que l’on trouvât ou lui ou le roi, et
+peut-être tous deux.
+
+Mieux valait qu’il fût trouvé tout seul.
+
+En conséquence, Malicorne se cacha si maladroitement qu’il fut arrêté
+tout seul. Une fois arrêté, Malicorne fut conduit au poste; une fois au
+poste, il se nomma; une fois nommé, il fut reconnu.
+
+Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite porte
+de son appartement, fort humilié et surtout fort désappointé.
+
+D’autant plus que le bruit de l’arrestation avait attiré La Vallière
+et Montalais à leur fenêtre, et que Madame elle-même avait paru à la
+sienne entre deux bougies, demandant de quoi il s’agissait.
+
+Pendant ce temps, Malicorne se réclamait de d’Artagnan. D’Artagnan
+accourut à l’appel de Malicorne.
+
+Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais en
+vain d’Artagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux esprits
+si fins et si inventifs donnèrent-ils un tour à l’aventure; il n’y eut
+pour Malicorne d’autre ressource que de passer pour avoir voulu entrer
+chez Mlle de Montalais, comme M. de Saint-Aignan avait passé pour avoir
+voulu forcer la porte de Mlle de Tonnay-Charente.
+
+Madame était inflexible, pour cette double raison que, si en effet
+M. Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la fenêtre
+et à l’aide d’une échelle pour voir Montalais, c’était de la part de
+Malicorne un essai punissable et qu’il fallait punir.
+
+Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu d’agir en son
+propre nom, avait agi comme intermédiaire entre La Vallière et une
+personne qu’elle ne voulait pas nommer, son crime était bien plus grand
+encore, puisque la passion, qui excuse tout, n’était point là pour
+l’excuser.
+
+Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la maison
+de Monsieur, sans réfléchir, la pauvre aveugle, que Malicorne et
+Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite à M. de Guiche et
+par bien d’autres endroits tout aussi délicats.
+
+Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui
+démontra que l’appui du roi valait toutes les disgrâces du monde et
+qu’il était beau de souffrir pour le roi.
+
+Malicorne avait raison. Aussi, quoiqu’elle fût femme, et plutôt dix
+fois qu’une, ramena-t-il Montalais à son avis.
+
+Puis, de son côté, hâtons-nous de le dire, le roi aida aux consolations.
+
+D’abord, il fit compter à Malicorne cinquante mille livres en
+dédommagement de sa charge perdue.
+
+Ensuite, il le plaça dans sa propre maison, heureux de se venger ainsi
+sur Madame de tout ce qu’elle avait fait endurer à lui et à La Vallière.
+
+Mais, n’ayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui
+mesurer ses échelles, le pauvre amant était dénué.
+
+Plus d’espoir de se rapprocher jamais de La Vallière, tant qu’elle
+resterait au Palais-Royal.
+
+Toutes les dignités et toutes les sommes du monde ne pouvaient remédier
+à cela.
+
+Heureusement, Malicorne veillait.
+
+Il fit si bien qu’il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son côté,
+Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne.
+
+— Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il à la jeune fille.
+
+— Mais, la nuit, je dors, répliqua-t-elle.
+
+— Comment, vous dormez?
+
+— Sans doute.
+
+— Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas qu’avec une
+douleur comme celle que vous éprouvez une fille dorme.
+
+— Et quelle douleur est-ce donc que j’éprouve?
+
+— N’êtes-vous pas au désespoir de mon absence?
+
+— Mais non, puisque vous avez reçu cinquante mille livres et une charge
+chez le roi.
+
+— N’importe, vous êtes très affligée de ne plus me voir comme vous me
+voyiez auparavant; vous êtes au désespoir surtout de ce que j’ai perdu
+la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons.
+
+— Oh! c’est très vrai.
+
+— Eh bien! cette affliction vous empêche de dormir, la nuit, et alors
+vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment, et cela
+dix fois par minute.
+
+— Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre bruit
+chez elle.
+
+— Je le sais pardieu bien, qu’elle ne peut rien supporter; aussi vous
+dis-je qu’elle s’empressera, voyant une douleur si profonde, de vous
+mettre à la porte de chez elle.
+
+— Je comprends.
+
+— C’est heureux.
+
+— Mais qu’arrivera-t-il alors?
+
+— Il arrivera que La Vallière, se voyant séparée de vous, poussera la
+nuit de tels gémissements et de telles lamentations, qu’elle fera du
+désespoir pour deux.
+
+— Alors on la mettra dans une autre chambre.
+
+— Oui, mais laquelle?
+
+— Laquelle? Vous voilà embarrassé, monsieur des Inventions.
+
+— Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours mieux
+que celle de Madame.
+
+— C’est vrai.
+
+— Eh bien! commencez-moi un peu vos jérémiades cette nuit.
+
+— Je n’y manquerai pas.
+
+— Et donnez-moi le mot à La Vallière.
+
+— Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas.
+
+— Eh bien! qu’elle pleure tout haut.
+
+Et ils se séparèrent.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXII — Où il est traité de menuiserie et où il est donné
+quelques détails sur la façon de percer les escaliers
+
+
+Le conseil donné à Montalais fut communiqué à La Vallière, qui reconnut
+qu’il manquait de sagesse, et qui, après quelque résistance venant
+plutôt de sa timidité que de sa froideur, résolut de le mettre à
+exécution.
+
+Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits
+lamentables la chambre à coucher de Madame, fut le chef-d’œuvre de
+Malicorne.
+
+Comme rien n’est aussi vrai que l’invraisemblable, aussi naturel que
+le romanesque, cette espèce de conte des _Mille et Une Nuits_ réussit
+parfaitement auprès de Madame.
+
+Elle éloigna d’abord Montalais.
+
+Puis, trois jours, ou plutôt trois nuits après avoir éloigné Montalais,
+elle éloigna La Vallière.
+
+On donna une chambre à cette dernière dans les petits appartements
+mansardés situés au-dessus des appartements des gentilshommes.
+
+Un étage, c’est-à-dire un plancher, séparait les demoiselles des
+officiers et des gentilshommes.
+
+Un escalier particulier, placé sous la surveillance de Mme de
+Navailles, conduisait chez elles.
+
+Pour plus grande sûreté, Mme de Navailles, qui avait entendu parler des
+tentatives antérieures de Sa Majesté, avait fait griller les fenêtres
+des chambres et les ouvertures des cheminées.
+
+Il y avait donc toute sûreté pour l’honneur de Mlle de La Vallière,
+dont la chambre ressemblait plus à une cage qu’à toute autre chose.
+
+Mlle de La Vallière, lorsqu’elle était chez elle, et elle y était
+souvent, Madame n’utilisant guère ses services depuis qu’elle la savait
+en sûreté sous le regard de Mme de Navailles, Mlle de La Vallière
+n’avait donc d’autre distraction que de regarder à travers les grilles
+de sa fenêtre. Or, un matin qu’elle regardait comme d’habitude, elle
+aperçut Malicorne à une fenêtre parallèle à la sienne.
+
+Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les bâtiments, et
+additionnait des formules algébriques sur du papier. Il ne ressemblait
+pas mal ainsi à ces ingénieurs qui, du coin d’une tranchée, relèvent
+les angles d’un bastion ou prennent la hauteur des murs d’une
+forteresse.
+
+La Vallière reconnut Malicorne et le salua.
+
+Malicorne, à son tour, répondit par un grand salut et disparut de la
+fenêtre.
+
+Elle s’étonna de cette espèce de froideur, peu habituelle au caractère
+toujours égal de Malicorne; mais elle se souvint que le pauvre
+garçon avait perdu son emploi pour elle, et qu’il ne devait pas être
+dans d’excellentes dispositions à son égard, puisque, selon toute
+probabilité, elle ne serait jamais en position de lui rendre ce qu’il
+avait perdu.
+
+Elle savait pardonner les offenses, à plus forte raison compatir au
+malheur.
+
+La Vallière eût demandé conseil à Montalais, si Montalais eût été là;
+mais Montalais était absente.
+
+C’était l’heure où Montalais faisait sa correspondance.
+
+Tout à coup, La Vallière vit un objet lancé de la fenêtre où avait
+apparu Malicorne traverser l’espace, passer à travers ses barreaux et
+rouler sur son parquet.
+
+Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. C’était une de ces
+bobines sur lesquelles on dévide la soie.
+
+Seulement, au lieu de soie, un petit papier s’enroulait sur la bobine.
+
+La Vallière le déroula et lut:
+
+«Mademoiselle,
+
+«Je suis inquiet de savoir deux choses:
+
+«La première, de savoir si le parquet de votre appartement est de bois
+ou de briques.
+
+«La seconde, de savoir encore à quelle distance de la fenêtre est placé
+votre lit.
+
+«Excusez mon importunité, et veuillez me faire réponse par la même voie
+qui vous a apporté ma lettre, c’est-à-dire par la voie de la bobine.
+
+«Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l’ai jetée
+dans la vôtre, ce qui vous serait plus difficile qu’à moi, ayez tout
+simplement l’obligeance de la laisser tomber.
+
+«Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien
+respectueux serviteur,
+
+«Malicorne.
+
+«Écrivez la réponse, s’il vous plaît, sur la lettre même.»
+
+— Ah! le pauvre garçon, s’écria La Vallière, il faut qu’il soit devenu
+fou.
+
+Et elle dirigea du côté de son correspondant, que l’on entrevoyait dans
+la pénombre de la chambre, un regard plein d’affectueuse compassion.
+
+Malicorne comprit, et secoua la tête comme pour lui répondre:
+
+«Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille.»
+
+Elle sourit d’un air de doute.
+
+«Non, non, reprit-il du geste, la tête est bonne.»
+
+Et il montra sa tête.
+
+Puis, agitant la main comme un homme qui écrit rapidement:
+
+«Allons, écrivez», mima-t-il avec une sorte de prière.
+
+La Vallière, fût-il fou, ne vit point d’inconvénient à faire ce que
+Malicorne lui demandait; elle prit un crayon et écrivit: «Bois.»
+
+Puis elle compta dix pas de la fenêtre à son lit, et écrivit encore:
+«Dix pas.»
+
+Ce qu’ayant fait, elle regarda du côté de Malicorne, lequel la salua et
+lui fit signe qu’il descendait.
+
+La Vallière comprit que c’était pour recevoir la bobine.
+
+Elle s’approcha de la fenêtre, et, conformément aux instructions de
+Malicorne, elle la laissa tomber.
+
+Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne s’élança,
+l’atteignit, le ramassa, se mit à l’éplucher comme fait un singe d’une
+noix, et courut d’abord vers la demeure de M. de Saint-Aignan.
+
+De Saint-Aignan avait choisi ou plutôt sollicité son logement le plus
+près possible du roi, pareil à ces plantes qui recherchent les rayons
+du soleil pour se développer plus fructueusement.
+
+Son logement se composait de deux pièces, dans le corps de logis même
+occupé par Louis XIV.
+
+M. de Saint-Aignan était fier de cette proximité, qui lui donnait
+l’accès facile chez Sa Majesté, et, de plus, la faveur de quelques
+rencontres inattendues.
+
+Il s’occupait, au moment où nous parlons de lui, à faire tapisser
+magnifiquement ces deux pièces, comptant sur l’honneur de quelques
+visites du roi, car Sa Majesté, depuis la passion qu’elle avait pour La
+Vallière, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et ne pouvait se
+passer de lui ni la nuit ni le jour.
+
+Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de
+difficultés, parce qu’il était bien vu du roi et que le crédit de l’un
+est toujours une amorce pour l’autre.
+
+De Saint-Aignan demanda au visiteur s’il était riche de quelque
+nouvelle.
+
+— D’une grande, répondit celui-ci.
+
+— Ah! ah! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori; laquelle?
+
+— Mlle de La Vallière a déménagé.
+
+— Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux.
+
+— Oui.
+
+— Elle logeait chez Madame.
+
+— Précisément. Mais Madame s’est ennuyée du voisinage et l’a installée
+dans une chambre qui se trouve précisément au-dessus de votre futur
+appartement.
+
+— Comment, _là-haut?_ s’écria de Saint-Aignan avec surprise et en
+désignant du doigt l’étage supérieur.
+
+— Non, dit Malicorne, _là-bas_.
+
+Et il lui montra le corps de bâtiment situé en face.
+
+— Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon
+appartement?
+
+— Parce que je suis certain que votre appartement doit tout
+naturellement être sous la chambre de La Vallière.
+
+De Saint-Aignan, à ces mots, envoya à l’adresse du pauvre Malicorne un
+de ces regards comme La Vallière lui en avait déjà envoyé un, un quart
+d’heure auparavant. C’est-à-dire qu’il le crut fou.
+
+— Monsieur, lui dit Malicorne, je demande à répondre à votre pensée.
+
+— Comment! à ma pensée?...
+
+— Sans doute; vous n’avez pas compris, ce me semble, parfaitement ce
+que je voulais dire.
+
+— Je l’avoue.
+
+— Eh bien! vous n’ignorez pas qu’au-dessous des filles d’honneur de
+Madame sont logés les gentilshommes du roi et de Monsieur.
+
+— Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent.
+
+— Précisément. Eh bien! monsieur, admirez la singularité de la
+rencontre: les deux chambres destinées à M. de Guiche sont juste
+les deux chambres situées au-dessous de celles qu’occupent Mlle de
+Montalais et Mlle de La Vallière.
+
+— Eh bien! après?
+
+— Eh bien! après... ces deux chambres sont libres, puisque M. de
+Guiche, blessé, est malade à Fontainebleau.
+
+— Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas.
+
+— Ah! si j’avais le bonheur de m’appeler de Saint-Aignan, je devinerais
+tout de suite, moi.
+
+— Et que feriez-vous?
+
+— Je troquerais immédiatement les chambres que j’occupe ici contre
+celles que M. de Guiche n’occupe point là-bas.
+
+— Y pensez-vous? fit de Saint-Aignan avec dédain; abandonner le premier
+poste d’honneur, le voisinage du roi, un privilège accordé seulement
+aux princes de sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon cher monsieur de
+Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous êtes fou.
+
+— Monsieur, répondit gravement le jeune homme, vous commettez deux
+erreurs... Je m’appelle Malicorne tout court, et je ne suis pas fou.
+
+Puis, tirant un papier de sa poche:
+
+— Écoutez ceci, dit-il; après quoi, je vous montrerai cela.
+
+— J’écoute, dit de Saint-Aignan.
+
+— Vous savez que Madame veille sur La Vallière comme Argus veillait sur
+la nymphe Io.
+
+— Je le sais.
+
+— Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler à la prisonnière,
+et que ni vous ni moi n’avons réussi à lui procurer cette fortune.
+
+— Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre Malicorne.
+
+— Eh bien! que supposez-vous qu’il arriverait à celui dont
+l’imagination rapprocherait les deux amants?
+
+— Oh! le roi ne bornerait pas à peu de chose sa reconnaissance.
+
+— Monsieur de Saint-Aignan!...
+
+— Après?
+
+— Ne seriez-vous pas curieux de tâter un peu de la reconnaissance
+royale?
+
+— Certes, répondit de Saint-Aignan, une faveur de mon maître, quand
+j’aurais fait mon devoir, ne saurait que m’être précieuse.
+
+— Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.
+
+— Qu’est-ce que ce papier? un plan?
+
+— Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute
+probabilité, vont devenir vos deux chambres.
+
+— Oh! non, quoi qu’il arrive.
+
+— Pourquoi cela?
+
+— Parce que mes deux chambres, à moi, sont convoitées par trop de
+gentilshommes à qui je ne les abandonnerais certes pas: par M. de
+Roquelaure, par M. de La Ferté, par M. Dangeau.
+
+— Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir à l’un de
+ces messieurs le plan que je vous présentais et les avantages y annexés.
+
+— Mais que ne les gardez-vous pour vous? demanda de Saint-Aignan avec
+défiance.
+
+— Parce que le roi ne me fera jamais l’honneur de venir ostensiblement
+chez moi, tandis qu’il ira à merveille chez l’un de ces messieurs.
+
+— Quoi! le roi ira chez l’un de ces messieurs?
+
+— Pardieu! s’il ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez si le
+roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La Vallière!
+
+— Beau rapprochement... avec tout un étage entre soi.
+
+Malicorne déplia le petit papier de la bobine.
+
+— Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le plancher
+de la chambre de Mlle de La Vallière est un simple parquet de bois.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enfermé chez vous
+sans savoir où on le mène, ouvrira votre plafond et, par conséquent, le
+parquet de Mlle de La Vallière.
+
+— Ah! mon Dieu! s’écria de Saint-Aignan comme ébloui.
+
+— Plaît-il? fit Malicorne.
+
+— Je dis que voilà une idée bien audacieuse, monsieur.
+
+— Elle paraîtra bien mesquine au roi, je vous assure.
+
+— Les amoureux ne réfléchissent point au danger.
+
+— Quel danger craignez-vous, monsieur le comte?
+
+— Mais un percement pareil, c’est un bruit effroyable, tout le château
+en retentira?
+
+— Oh! monsieur le comte, je suis sûr, moi, que l’ouvrier que je vous
+désignerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un quadrilatère de
+six pieds avec une scie garnie d’étoupe, et nul, même des plus voisins,
+ne s’apercevra qu’il travaille.
+
+— Ah! mon cher monsieur Malicorne, vous m’étourdissez, vous me
+bouleversez.
+
+— Je continue, répondit tranquillement Malicorne: dans la chambre dont
+vous avez percé le plafond, vous entendez bien, n’est-ce pas?
+
+— Oui.
+
+— Vous dresserez un escalier qui permette, soit à Mlle de La Vallière
+de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle de La Vallière.
+
+— Mais cet escalier, on le verra?
+
+— Non, car, de votre côté, il sera caché par une cloison sur laquelle
+vous étendrez une tapisserie pareille à celle qui garnira le reste de
+l’appartement; chez Mlle de La Vallière, il disparaîtra sous une trappe
+qui sera le parquet même, et qui s’ouvrira sous le lit.
+
+— En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencèrent à étinceler.
+
+— Maintenant, monsieur le comte, je n’ai pas besoin de vous faire
+avouer que le roi viendra souvent dans la chambre où sera établi un
+pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulièrement, sera frappé
+de mon idée, et je vais la lui développer.
+
+— Ah! cher monsieur Malicorne! s’écria de Saint-Aignan, vous oubliez
+que c’est à moi que vous en avez parlé le premier, et que, par
+conséquent, j’ai les droits de la priorité.
+
+— Voulez-vous donc la préférence?
+
+— Si je la veux! je crois bien!
+
+— Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c’est un cordon pour la
+première promotion que je vous donne là, et peut-être même quelque bon
+duché.
+
+— C’est, du moins, répondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une
+occasion de montrer au roi qu’il n’a pas tort de m’appeler quelquefois
+son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je vous devrai.
+
+— Vous ne l’oublierez pas un peu? demanda Malicorne en souriant.
+
+— Je m’en ferai gloire, monsieur.
+
+— Moi, monsieur, je ne suis pas l’ami du roi, je suis son serviteur.
+
+— Oui, et, si vous pensez qu’il y a un cordon bleu pour moi dans cet
+escalier, je pense qu’il y aura bien pour vous un rouleau de lettres de
+noblesse.
+
+Malicorne s’inclina.
+
+— Il ne s’agit plus, maintenant, que de déménager, dit de Saint-Aignan.
+
+— Je ne vois pas que le roi s’y oppose; demandez-lui-en la permission.
+
+— À l’instant même je cours chez lui.
+
+— Et moi, je vais me procurer l’ouvrier dont nous avons besoin.
+
+— Quand l’aurai-je?
+
+— Ce soir.
+
+— N’oubliez pas les précautions.
+
+— Je vous l’amène les yeux bandés.
+
+— Et moi, je vous envoie un de mes carrosses.
+
+— Sans armoiries.
+
+— Avec un de mes laquais sans livrée, c’est convenu.
+
+— Très bien, monsieur le comte.
+
+— Mais La Vallière.
+
+— Eh bien?
+
+— Que dira-t-elle en voyant l’opération?
+
+— Je vous assure que cela l’intéressera beaucoup.
+
+— Je le crois.
+
+— Je suis même sûr que, si le roi n’a pas l’audace de monter chez elle,
+elle aura la curiosité de descendre.
+
+— Espérons, dit de Saint-Aignan.
+
+— Oui, espérons, répéta Malicorne.
+
+— Je m’en vais chez le roi, alors.
+
+— Et vous faites à merveille.
+
+— À quelle heure ce soir mon ouvrier?
+
+— À huit heures.
+
+— Et combien de temps estimez-vous qu’il lui faudra pour scier son
+quadrilatère?
+
+— Mais deux heures, à peu près; seulement, ensuite, il lui faudra le
+temps d’achever ce qu’on appelle les raccords. Une nuit et une partie
+de la journée du lendemain: c’est deux jours qu’il faut compter avec
+l’escalier.
+
+— Deux jours, c’est bien long.
+
+— Dame! quand on se mêle d’ouvrir une porte sur le paradis, faut-il, au
+moins, que cette porte soit décente.
+
+— Vous avez raison; à tantôt, cher monsieur Malicorne. Mon déménagement
+sera prêt pour après-demain au soir.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXIII — La promenade aux flambeaux
+
+
+De Saint-Aignan, ravi de ce qu’il venait d’entendre, enchanté de ce
+qu’il entrevoyait, prit sa course vers les deux chambres de de Guiche.
+
+Lui qui, un quart d’heure auparavant, n’eût pas donné ses deux chambres
+pour un million, il était prêt à acheter, pour un million, si on le
+lui eût demandé, les deux bienheureuses chambres qu’il convoitait
+maintenant.
+
+Mais il n’y rencontra pas tant d’exigences. M. de Guiche ne savait
+pas encore où il devait loger, et, d’ailleurs, était trop souffrant
+toujours pour s’occuper de son logement.
+
+De Saint-Aignan eut donc les deux chambres de de Guiche. De son côté,
+M. Dangeau eut les deux chambres de de Saint-Aignan, moyennant un
+pot-de-vin de six mille livres à l’intendant du comte, et crut avoir
+fait une affaire d’or.
+
+Les deux chambres de Dangeau devinrent le futur logement de de Guiche.
+
+Le tout, sans que nous puissions affirmer bien sûrement que, dans ce
+déménagement général, ce sont ces deux chambres que de Guiche habitera.
+
+Quant à M. Dangeau, il était si transporté de joie, qu’il ne se donna
+même pas la peine de supposer que de Saint-Aignan avait un intérêt
+supérieur à déménager.
+
+Une heure après cette nouvelle résolution prise par de Saint-Aignan, de
+Saint-Aignan était donc en possession des deux chambres. Dix minutes
+après que de Saint-Aignan était en possession des deux chambres,
+Malicorne entrait chez de Saint-Aignan escorté des tapissiers.
+
+Pendant ce temps le roi demandait de Saint-Aignan; on courait chez
+de Saint-Aignan, et l’on trouvait Dangeau; Dangeau renvoyait chez de
+Guiche, et l’on trouvait enfin de Saint-Aignan.
+
+Mais il y avait retard, de sorte que le roi avait déjà donné deux
+ou trois mouvements d’impatience lorsque de Saint-Aignan entra tout
+essoufflé chez son maître.
+
+— Tu m’abandonnes donc aussi, toi? lui dit Louis XIV, de ce ton
+lamentable dont César avait dû, dix-huit cents ans auparavant, dire le
+_Tu quoque._
+
+— Sire, dit de Saint-Aignan, je n’abandonne pas le roi, tout au
+contraire; seulement, je m’occupe de mon déménagement.
+
+— De quel déménagement? Je croyais ton déménagement terminé depuis
+trois jours.
+
+— Oui, Sire. Mais je me trouve mal où je suis, et je passe dans le
+corps de logis en face.
+
+— Quand je te disais que, toi aussi, tu m’abandonnais! s’écria le roi.
+Oh! mais cela passe les bornes. Ainsi je n’avais qu’une femme dont mon
+cœur se souciât, toute ma famille se ligue pour me l’arracher. J’avais
+un ami à qui je confiais mes peines et qui m’aidait à en supporter
+le poids, cet ami se lasse de mes plaintes et me quitte sans même me
+demander congé.
+
+De Saint-Aignan se mit à rire.
+
+Le roi devina qu’il y avait quelque mystère dans ce manque de respect.
+
+— Qu’y a-t-il? s’écria le roi plein d’espoir.
+
+— Il y a, Sire, que cet ami, que le roi calomnie, va essayer de rendre
+à son roi le bonheur qu’il a perdu.
+
+— Tu vas me faire voir La Vallière? fit Louis XIV.
+
+— Sire, je n’en réponds pas encore, mais...
+
+— Mais?...
+
+— Mais je l’espère.
+
+— Oh! comment? comment? Dis-moi cela, de Saint-Aignan. Je veux
+connaître ton projet, je veux t’y aider de tout mon pouvoir.
+
+— Sire, répondit de Saint-Aignan, je ne sais pas encore bien moi-même
+comment je vais m’y prendre pour arriver à ce but; mais j’ai tout lieu
+de croire que, dès demain...
+
+— Demain, dis-tu?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Oh! quel bonheur! Mais pourquoi déménages-tu?
+
+— Pour vous servir mieux.
+
+— Et en quoi, étant déménagé, me peux-tu mieux servir?
+
+— Savez-vous où sont situées les deux chambres que l’on destinait au
+comte de Guiche.
+
+— Oui.
+
+— Alors, vous savez où je vais.
+
+— Sans doute; mais cela ne m’avance à rien.
+
+— Comment! vous ne comprenez pas, Sire, qu’au-dessus de ce logement
+sont deux chambres?
+
+— Lesquelles?
+
+— L’une, celle de Mlle de Montalais, et l’autre...
+
+— L’autre, c’est celle de La Vallière, de Saint-Aignan?
+
+— Allons donc, Sire.
+
+— Oh! de Saint-Aignan, c’est vrai, oui, c’est vrai. De Saint-Aignan,
+c’est une heureuse idée, une idée d’ami, de poète; en me rapprochant
+d’elle, lorsque l’univers m’en sépare, tu vaux mieux pour moi que
+Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille.
+
+— Sire, dit de Saint-Aignan avec un sourire, je doute que, si Votre
+Majesté connaissait mes projets dans toute leur étendue, elle continuât
+à me donner des qualifications si pompeuses. Ah! Sire, j’en connais de
+plus triviales que certains puritains de la Cour ne manqueront pas de
+m’appliquer quand ils sauront ce que je compte faire pour Votre Majesté.
+
+— De Saint-Aignan, je meurs d’impatience; de Saint-Aignan, je dessèche;
+de Saint-Aignan, je n’attendrai jamais jusqu’à demain... Demain! mais,
+demain, c’est une éternité.
+
+— Et cependant, Sire, s’il vous plaît, vous allez sortir tout à l’heure
+et distraire cette impatience par une bonne promenade.
+
+— Avec toi, soit: nous causerons de tes projets, nous parlerons d’elle.
+
+— Non pas, Sire, je reste.
+
+— Avec qui sortirai-je, alors?
+
+— Avec les dames.
+
+— Ah! ma foi, non, de Saint-Aignan.
+
+— Sire, il le faut.
+
+— Non, non! mille fois non! Non, je ne m’exposerai plus à ce supplice
+horrible d’être à deux pas d’elle, de la voir, d’effleurer sa robe
+en passant et de ne rien lui dire. Non, je renonce à ce supplice que
+tu crois un bonheur et qui n’est qu’une torture qui brûle mes yeux,
+qui dévore mes mains, qui broie mon cœur; la voir en présence de tous
+les étrangers et ne pas lui dire que je l’aime, quand tout mon être
+lui révèle cet amour et me trahit devant tous. Non, je me suis juré à
+moi-même que je ne le ferais plus, et je tiendrai mon serment.
+
+— Cependant, Sire, écoutez bien ceci.
+
+— Je n’écoute rien, de Saint-Aignan.
+
+— En ce cas, je continue. Il est urgent, Sire, comprenez-vous bien,
+urgent, de toute urgence, que Madame et ses filles d’honneur soient
+absentes deux heures de votre domicile.
+
+— Tu me confonds, de Saint-Aignan.
+
+— Il est dur pour moi de commander à mon roi; mais dans cette
+circonstance, je commande, Sire: il me faut une chasse ou une promenade.
+
+— Mais cette promenade, cette chasse, ce serait un caprice, une
+bizarrerie! En manifestant de pareilles impatiences, je découvre à
+toute ma Cour un cœur qui ne s’appartient plus à lui-même. Ne dit-on
+pas déjà trop que je rêve la conquête du monde, mais qu’auparavant je
+devrais commencer par faire la conquête de moi-même?
+
+— Ceux qui disent cela, Sire, sont des impertinents et des factieux;
+mais, quels qu’ils soient, si Votre Majesté préfère les écouter, je
+n’ai plus rien à dire. Alors, le jour de demain se recule à des époques
+indéterminées.
+
+— De Saint-Aignan, je sortirai ce soir... Ce soir, j’irai coucher à
+Saint-Germain aux flambeaux; j’y déjeunerai demain et serai de retour à
+Paris vers les trois heures. Est-ce cela?
+
+— Tout à fait.
+
+— Alors je partirai ce soir pour huit heures.
+
+— Votre Majesté a deviné la minute.
+
+— Et tu ne veux rien me dire?
+
+— C’est-à-dire que je ne puis rien vous dire. L’industrie est pour
+quelque chose dans ce monde, Sire; cependant le hasard y joue un si
+grand rôle, que j’ai l’habitude de lui laisser toujours la part la plus
+étroite, certain qu’il s’arrangera de manière à prendre toujours la
+plus large.
+
+— Allons, je m’abandonne à toi.
+
+— Et vous avez raison.
+
+Réconforté de la sorte, le roi s’en alla tout droit chez Madame, où il
+annonça la promenade projetée.
+
+Madame crut à l’instant même voir, dans cette partie improvisée, un
+complot du roi pour entretenir La Vallière, soit sur la route, à la
+faveur de l’obscurité, soit autrement; mais elle se garda bien de rien
+manifester à son beau-frère, et accepta l’invitation le sourire sur les
+lèvres.
+
+Elle donna, tout haut, des ordres pour que ses filles d’honneur la
+suivissent, se réservant de faire le soir ce qui lui paraîtrait le plus
+propre à contrarier les amours de Sa Majesté.
+
+Puis, lorsqu’elle fut seule et que le pauvre amant qui avait donné cet
+ordre pût croire que Mlle de La Vallière serait de la promenade, au
+moment peut-être où il se repaissait en idée de ce triste bonheur des
+amants persécutés, qui est de réaliser, par la seule vue, toutes les
+joies de la possession interdite, en ce moment même, Madame au milieu
+de ses filles d’honneur, disait:
+
+— J’aurai assez de deux demoiselles ce soir: Mlle de Tonnay-Charente et
+Mlle de Montalais.
+
+La Vallière avait prévu le coup, et, par conséquent, s’y attendait;
+mais la persécution l’avait rendue forte. Elle ne donna point à Madame
+la joie de voir sur son visage l’impression du coup qu’elle recevait au
+cœur.
+
+Au contraire, souriant avec cette ineffable douceur qui donnait un
+caractère angélique à sa physionomie:
+
+— Ainsi, madame, me voilà libre ce soir? dit-elle.
+
+— Oui, sans doute.
+
+— J’en profiterai pour avancer cette tapisserie que Son Altesse a bien
+voulu remarquer, et que, d’avance, j’ai eu l’honneur de lui offrir.
+
+Et, ayant fait une respectueuse révérence, elle se retira chez elle.
+
+Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente en firent autant.
+
+Le bruit de la promenade sortit avec elles de la chambre de Madame et
+se répandit par tout le château. Dix minutes après, Malicorne savait la
+résolution de Madame et faisait passer sous la porte de Montalais un
+billet conçu en ces termes:
+
+«Il faut que L. V. passe la nuit avec Madame.»
+
+Montalais, selon les conventions faites, commença par brûler le papier,
+puis se mit à réfléchir.
+
+Montalais était une fille de ressources, et elle eut bientôt arrêté son
+plan.
+
+À l’heure où elle devait se rendre chez Madame, c’est-à-dire vers cinq
+heures, elle traversa le préau tout courant, et, arrivée à dix pas d’un
+groupe d’officiers, poussa un cri, tomba gracieusement sur un genou, se
+releva et continua son chemin, mais en boitant.
+
+Les gentilshommes accoururent à elle pour la soutenir. Montalais
+s’était donné une entorse.
+
+Elle n’en voulut pas moins, fidèle à son devoir, continuer son
+ascension chez Madame.
+
+— Qu’y a-t-il, et pourquoi boitez-vous? lui demanda celle-ci; je vous
+prenais pour La Vallière.
+
+Montalais raconta comment, en courant pour venir plus vite, elle
+s’était tordu le pied.
+
+Madame parut la plaindre et voulut faire venir, à l’instant même, un
+chirurgien.
+
+Mais elle, assurant que l’accident n’avait rien de grave:
+
+— Madame, dit-elle, je m’afflige seulement de manquer à mon service, et
+j’eusse voulu prier Mlle de La Vallière de me remplacer près de Votre
+Altesse...
+
+Madame fronça le sourcil.
+
+— Mais je n’en ai rien fait, continua Montalais.
+
+— Et pourquoi n’en avez-vous rien fait? demanda Madame.
+
+— Parce que la pauvre La Vallière paraissait si heureuse d’avoir sa
+liberté pour un soir et pour une nuit, que je ne me suis pas senti le
+courage de la mettre en service à ma place.
+
+— Comment, elle est joyeuse à ce point? demanda Madame frappée de ces
+paroles.
+
+— C’est-à-dire qu’elle en est folle; elle chantait, elle toujours si
+mélancolique. Au reste, Votre Altesse sait qu’elle déteste le monde, et
+que son caractère contient un grain de sauvagerie.
+
+«Oh! oh! pensa Madame, cette grande gaieté ne me paraît pas naturelle,
+à moi.»
+
+— Elle a déjà fait ses préparatifs, continua Montalais pour dîner chez
+elle, en tête à tête avec un de ses livres chéris. Et puis, d’ailleurs,
+Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien heureuses de
+l’accompagner; aussi n’ai-je pas même fait ma proposition à Mlle de La
+Vallière.
+
+Madame se tut.
+
+— Ai-je bien fait? continua Montalais avec un léger serrement de
+cœur, en voyant si mal réussir cette ruse de guerre sur laquelle elle
+avait si complètement compté, qu’elle n’avait pas cru nécessaire d’en
+chercher une autre. Madame m’approuve? continua-t-elle.
+
+Madame pensait que, pendant la nuit, le roi pourrait bien quitter
+Saint-Germain, et que, comme on ne comptait que quatre lieues et demie
+de Paris à Saint-Germain il pourrait bien être en une heure à Paris.
+
+— Dites-moi, fit-elle, en vous sachant blessée, La Vallière vous a au
+moins offert sa compagnie?
+
+— Oh! elle ne connaît pas encore mon accident; mais, le connût-elle,
+je ne lui demanderai certes rien qui la dérange de ses projets. Je
+crois qu’elle veut réaliser seule, ce soir, la partie de plaisir du feu
+roi, quand il disait à M. de Saint-Mars: «Ennuyons-nous, monsieur de
+Saint-Mars, ennuyons-nous bien.»
+
+Madame était convaincue que quelque mystère amoureux était caché sous
+cette soif de solitude. Ce mystère devait être le retour nocturne de
+Louis. Il n’y avait plus à en douter, La Vallière était prévenue de ce
+retour, de là cette joie de rester au Palais-Royal.
+
+C’était tout un plan combiné d’avance.
+
+— Je ne serai pas leur dupe, dit Madame.
+
+Et elle prit un parti décisif.
+
+— Mademoiselle de Montalais, dit-elle, veuillez prévenir votre amie,
+mademoiselle de La Vallière, que je suis au désespoir de troubler ses
+projets de solitude; mais, au lieu de s’ennuyer seule chez elle, comme
+elle le désirait, elle viendra s’ennuyer avec nous à Saint-Germain.
+
+— Ah! pauvre La Vallière, fit Montalais d’un air dolent, mais avec
+l’allégresse dans le cœur. Oh! madame, est-ce qu’il n’y aurait pas
+moyen que Votre Altesse...
+
+— Assez, dit Madame, je le veux! Je préfère la société de Mlle La Baume
+Le Blanc à toutes les autres sociétés. Allez, envoyez-la-moi et soignez
+votre jambe.
+
+Montalais ne se fit pas répéter l’ordre. Elle rentra, écrivit sa
+réponse à Malicorne, et la glissa sous le tapis. «On ira», disait cette
+réponse. Une Spartiate n’eût pas écrit plus laconiquement.
+
+«De cette façon, pensait Madame, pendant la route, je la surveille,
+pendant la nuit, elle couche près de moi, et bien adroite est Sa
+Majesté si elle échange un seul mot avec Mlle de La Vallière.
+
+La Vallière reçut l’ordre de partir avec la même douceur indifférente
+qu’elle avait reçu l’ordre de rester.
+
+Seulement, intérieurement, sa joie fut vive, et elle regarda ce
+changement de résolution de la princesse comme une consolation que lui
+envoyait la Providence.
+
+Moins pénétrante que Madame, elle mettait tout sur le compte du hasard.
+
+Tandis que tout le monde, à l’exception des disgraciés, des malades et
+des gens ayant des entorses, se dirigeait vers Saint-Germain, Malicorne
+faisait entrer son ouvrier dans un carrosse de M. de Saint-Aignan et le
+conduisait dans la chambre correspondant à la chambre de La Vallière.
+
+Cet homme se mit à l’œuvre, alléché par la splendide récompense qui lui
+avait été promise.
+
+Comme on avait fait prendre chez les ingénieurs de la maison du roi
+tous les outils les plus excellents, entre autres une de ces scies
+aux morsures invincibles qui vont tailler dans l’eau les madriers de
+chêne durs comme du fer, l’ouvrage avança rapidement, et un morceau
+carré du plafond, choisi entre deux solives, tomba dans les bras de
+Saint-Aignan, de Malicorne, de l’ouvrier et d’un valet de confiance,
+personnage mis au monde pour tout voir, tout entendre et ne rien
+répéter.
+
+Seulement, en vertu d’un nouveau plan indiqué par Malicorne,
+l’ouverture fut pratiquée dans l’angle.
+
+Voici pourquoi.
+
+Comme il n’y avait pas de cabinet de toilette dans la chambre de La
+Vallière, La Vallière avait demandé et obtenu, le matin même, un grand
+paravent destiné à remplacer une cloison.
+
+Le paravent avait été accordé.
+
+Il suffisait parfaitement pour cacher l’ouverture, qui d’ailleurs,
+serait dissimulée par tous les artifices de l’ébénisterie.
+
+Le trou pratiqué, l’ouvrier se glissa entre les solives et se trouva
+dans la chambre de La Vallière.
+
+Arrivé là, il scia carrément le plancher, et, avec les feuilles mêmes
+du parquet, il confectionna une trappe s’adaptant si parfaitement
+à l’ouverture, que l’œil le plus exercé n’y pouvait voir que les
+interstices obligés d’une soudure de parquet.
+
+Malicorne avait tout prévu. Une poignée et deux charnières, achetées
+d’avance, furent posées à cette feuille de bois.
+
+Un de ces petits escaliers tournants, comme on commençait à en poser
+dans les entresols, fut acheté tout fait par l’industrieux Malicorne,
+et payé deux mille livres.
+
+Il était plus haut qu’il n’était besoin; mais le charpentier en
+supprima des degrés, et il se trouva d’exacte mesure.
+
+Cet escalier, destiné à recevoir un si illustre poids, fut accroché au
+mur par deux crampons seulement.
+
+Quant à sa base, elle fut arrêtée dans le parquet même du comte par
+deux fiches vissées: le roi et tout son conseil eussent pu monter et
+descendre cet escalier sans aucune crainte.
+
+Tout marteau frappait sur un coussinet d’étoupes, toute lime mordait,
+le manche enveloppé de laine, la lame trempée d’huile.
+
+D’ailleurs, le travail le plus bruyant avait été fait pendant la nuit
+et pendant la matinée, c’est-à-dire en l’absence de La Vallière et de
+Madame.
+
+Quand, vers deux heures, la Cour rentra au Palais-Royal, et que La
+Vallière remonta dans sa chambre, tout était en place, et pas la
+moindre parcelle de sciure, pas le plus petit copeau ne venaient
+attester la violation de domicile.
+
+Seulement, de Saint-Aignan, qui avait voulu aider de son mieux dans ce
+travail, avait déchiré ses doigts et sa chemise, et dépensé beaucoup de
+sueur au service de son roi.
+
+La paume de ses mains, surtout, était toute garnie d’ampoules.
+
+Ces ampoules venaient de ce qu’il avait tenu l’échelle à Malicorne.
+
+Il avait, en outre, apporté un à un les cinq morceaux de l’escalier,
+formés chacun de deux marches.
+
+Enfin, nous pouvons le dire, le roi, s’il l’eût vu si ardent à l’œuvre,
+le roi lui eût juré reconnaissance éternelle.
+
+Comme l’avait prévu Malicorne, l’homme des mesures exactes, l’ouvrier
+eut terminé toutes ses opérations en vingt-quatre heures.
+
+Il reçut vingt-quatre louis et partit comblé de joie; c’était autant
+qu’il gagnait d’ordinaire en six mois.
+
+Nul n’avait le plus petit soupçon de ce qui s’était passé sous
+l’appartement de Mlle de La Vallière.
+
+Mais, le soir du second jour, au moment où La Vallière venait de
+quitter le cercle de Madame et rentrait chez elle, un léger craquement
+retentit au fond de la chambre.
+
+Étonnée, elle regarda d’où venait le bruit. Le bruit recommença.
+
+— Qui est là? demanda-t-elle avec un accent d’effroi.
+
+— Moi, répondit la voix si connue du roi.
+
+— Vous!... vous! s’écria la jeune fille qui se crut un instant sous
+l’empire d’un songe. Mais où cela, vous?... vous, Sire?
+
+— Ici, répliqua le roi en dépliant une des feuilles du paravent, et en
+apparaissant comme une ombre au fond de l’appartement.
+
+La Vallière poussa un cri et tomba toute frissonnante sur un fauteuil.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXIV — L’apparition
+
+
+La Vallière se remit promptement de sa surprise; à force d’être
+respectueux, le roi lui rendait par sa présence plus de confiance que
+son apparition ne lui en avait ôté.
+
+Mais, comme il vit surtout que ce qui inquiétait La Vallière, c’était
+la façon dont il avait pénétré chez elle, il lui expliqua le système
+de l’escalier caché par le paravent, se défendant surtout d’être une
+apparition surnaturelle.
+
+— Oh! Sire, lui dit La Vallière en secouant sa blonde tête avec un
+charmant sourire, présent ou absent, vous n’apparaissez pas moins à mon
+esprit dans un moment que dans l’autre.
+
+— Ce qui veut dire, Louise?
+
+— Oh! ce que vous savez bien, Sire: c’est qu’il n’est pas un instant où
+la pauvre fille dont vous avez surpris le secret à Fontainebleau, et
+que vous êtes venu reprendre au pied de la croix, ne pense à vous.
+
+— Louise, vous me comblez de joie et de bonheur.
+
+La Vallière sourit tristement et continua:
+
+— Mais, Sire, avez-vous réfléchi que votre ingénieuse invention ne
+pouvait nous être d’aucune utilité?
+
+— Et pourquoi cela? Dites, j’attends.
+
+— Parce que cette chambre où je loge, Sire, n’est point à l’abri des
+recherches, il s’en faut; Madame peut y venir par hasard; à chaque
+instant du jour, mes compagnes y viennent; fermer ma porte en dedans,
+c’est me dénoncer aussi clairement que si j’écrivais dessus: «N’entrez
+pas, le roi est ici!» Et, tenez, Sire, en ce moment même, rien
+n’empêche que la porte ne s’ouvre, et que Votre Majesté, surprise, ne
+soit vue près de moi.
+
+— C’est alors, dit en riant le roi, que je serais véritablement pris
+pour un fantôme, car nul ne peut dire par où je suis venu ici. Or, il
+n’y a que les fantômes qui passent à travers les murs ou à travers les
+plafonds.
+
+— Oh! Sire, quelle aventure! songez-y bien, Sire, quel scandale! Jamais
+rien de pareil n’aurait été dit sur les filles d’honneur, pauvres
+créatures que la méchanceté n’épargne guère, cependant.
+
+— Et vous concluez de tout cela, ma chère Louise?... Voyons, dites,
+expliquez-vous!
+
+— Qu’il faut, hélas! pardonnez-moi, c’est un mot bien dur...
+
+Louis sourit.
+
+— Voyons, dit-il.
+
+— Qu’il faut que Votre Majesté supprime l’escalier, machinations et
+surprises; car le mal d’être pris ici, songez-y, Sire, serait plus
+grand que le bonheur de s’y voir.
+
+— Eh bien! chère Louise, répondit le roi avec amour, au lieu de
+supprimer cet escalier par lequel je monte, il est un moyen plus simple
+auquel vous n’avez point pensé.
+
+— Un moyen... encore?...
+
+— Oui, encore. Oh! vous ne m’aimez pas comme je vous aime, Louise,
+puisque je suis plus inventif que vous.
+
+Elle le regarda. Louis lui tendit la main, qu’elle serra doucement.
+
+— Vous dites, continua le roi, que je serai surpris en venant où chacun
+peut entrer à son aise?
+
+— Tenez, Sire, au moment même où vous en parlez, j’en tremble.
+
+— Soit, mais vous ne seriez pas surprise, vous, en descendant cet
+escalier pour venir dans les chambres qui sont au-dessous.
+
+— Sire, Sire, que dites-vous là? s’écria La Vallière effrayée.
+
+— Vous me comprenez mal, Louise, puisque, à mon premier mot, vous
+prenez cette grande colère; d’abord, savez-vous à qui appartiennent ces
+chambres?
+
+— Mais à M. le comte de Guiche.
+
+— Non pas, à M. de Saint-Aignan.
+
+— Vrai! s’écria La Vallière.
+
+Et ce mot, échappé du cœur joyeux de la jeune fille, fit luire comme un
+éclair de doux présage dans le cœur épanoui du roi.
+
+— Oui, à de Saint-Aignan, à notre ami, dit-il.
+
+— Mais, Sire, reprit La Vallière, je ne puis pas plus aller chez M. de
+Saint Aignan que chez M. le comte de Guiche, hasarda l’ange redevenu
+femme.
+
+— Pourquoi donc ne le pouvez-vous pas, Louise?
+
+— Impossible! impossible!
+
+— Il me semble, Louise, que, sous la sauvegarde du roi, l’on peut tout.
+
+— Sous la sauvegarde du roi? dit-elle avec un regard chargé d’amour.
+
+— Oh! vous croyez à ma parole, n’est-ce pas?
+
+— J’y crois lorsque vous n’y êtes pas, Sire; mais, lorsque vous y êtes,
+lorsque vous me parlez, lorsque je vous vois, je ne crois plus à rien.
+
+— Que vous faut-il pour vous rassurer, mon Dieu?
+
+— C’est peu respectueux, je le sais, de douter ainsi du roi; mais vous
+n’êtes pas le roi, pour moi.
+
+— Oh! Dieu merci, je l’espère bien; vous voyez comme je cherche.
+Écoutez: la présence d’un tiers vous rassurera-t-elle?
+
+— La présence de M. de Saint-Aignan? oui.
+
+— En vérité, Louise, vous me percez le cœur avec de pareils soupçons.
+
+La Vallière ne répondit rien, elle regarda seulement Louis de ce clair
+regard qui pénétrait jusqu’au fond des cœurs, et dit tout bas:
+
+— Hélas! hélas! ce n’est pas de vous que je me défie, ce n’est pas sur
+vous que portent mes soupçons.
+
+— J’accepte donc, dit le roi en soupirant, et M. de Saint-Aignan, qui
+a l’heureux privilège de vous rassurer, sera toujours présent à notre
+entretien, je vous le promets.
+
+— Bien vrai, Sire?
+
+— Foi de gentilhomme! Et vous, de votre côté?...
+
+— Attendez, oh! ce n’est pas tout.
+
+— Encore quelque chose, Louise?
+
+— Oh! certainement; ne vous lassez pas si vite, car nous ne sommes pas
+au bout, Sire.
+
+— Allons, achevez de me percer le cœur.
+
+— Vous comprenez bien, Sire, que ces entretiens doivent au moins avoir,
+près de M. de Saint-Aignan lui-même, une sorte de motif raisonnable.
+
+— De motif raisonnable! reprit le roi d’un ton de doux reproche.
+
+— Sans doute. Réfléchissez, Sire.
+
+— Oh! vous avez toutes les délicatesses, et, croyez-le, mon seul désir
+est de vous égaler sur ce point. Eh bien! Louise, il sera fait comme
+vous désirez. Nos entretiens auront un objet raisonnable, et j’ai déjà
+trouvé cet objet.
+
+— De sorte, Sire?... dit La Vallière en souriant.
+
+— Que, dès demain, si vous voulez...
+
+— Demain?
+
+— Vous voulez dire que c’est trop tard? s’écria le roi en serrant entre
+ses deux mains la main brûlante de La Vallière.
+
+En ce moment, des pas se firent entendre dans le corridor.
+
+— Sire, Sire, s’écria La Vallière, quelqu’un s’approche, quelqu’un
+vient, entendez-vous? Sire, Sire, fuyez, je vous en supplie!
+
+Le roi ne fit qu’un bond de sa chaise derrière le paravent.
+
+Il était temps; comme le roi tirait un des feuillets sur lui, le bouton
+de la porte tourna, et Montalais parut sur le seuil.
+
+Il va sans dire qu’elle entra tout naturellement et sans faire aucune
+cérémonie.
+
+Elle savait bien, la rusée, que frapper discrètement à cette porte
+au lieu de la pousser, c’était montrer à La Vallière une défiance
+désobligeante.
+
+Elle entra donc, et après un rapide coup d’œil qui lui montra deux
+chaises fort près l’une de l’autre, elle employa tant de temps à
+refermer la porte qui se rebellait on ne sait comment, que le roi eut
+celui de lever la trappe et de redescendre chez de Saint-Aignan.
+
+Un bruit imperceptible pour toute oreille moins fine que la sienne
+avertit Montalais de la disparition du prince; elle réussit alors à
+fermer la porte rebelle, et s’approcha de La Vallière.
+
+— Causons, Louise, lui dit-elle, causons sérieusement, vous le voulez
+bien.
+
+Louise, toute à son émotion, n’entendit pas sans une secrète terreur ce
+sérieusement, sur lequel Montalais avait appuyé à dessein.
+
+— Mon Dieu! ma chère Aure, murmura-t-elle, qu’y a-t-il donc encore?
+
+— Il y a, chère amie, que Madame se doute de tout.
+
+— De tout quoi?
+
+— Avons-nous besoin de nous expliquer, et ne comprends-tu pas ce que
+je veux dire? Voyons: tu as dû voir les fluctuations de Madame depuis
+plusieurs jours; tu as dû voir comme elle t’a prise auprès d’elle, puis
+congédiée, puis reprise.
+
+— C’est étrange, en effet; mais je suis habituée à ses bizarreries.
+
+— Attends encore. Tu as remarqué ensuite que Madame, après t’avoir
+exclue de la promenade, hier, t’a fait donner ordre d’assister à cette
+promenade.
+
+— Si je l’ai remarqué! sans doute.
+
+— Eh bien! il paraît que Madame a maintenant des renseignements
+suffisants, car elle a été droit au but, n’ayant plus rien à opposer
+en France à ce torrent qui brise tous les obstacles; tu sais ce que je
+veux dire par le torrent?
+
+La Vallière cacha son visage entre ses mains.
+
+— Je veux dire, poursuivit Montalais impitoyablement, ce torrent qui
+a enfoncé la porte des Carmélites de Chaillot, et renversé tous les
+préjugés de cour, tant à Fontainebleau qu’à Paris.
+
+— Hélas! hélas! murmura La Vallière, toujours voilée par ses doigts,
+entre lesquels roulaient ses larmes.
+
+— Oh! ne t’afflige pas ainsi, lorsque tu n’es qu’à la moitié de tes
+peines.
+
+— Mon Dieu! s’écria la jeune fille avec anxiété, qu’y a-t-il donc
+encore?
+
+— Eh bien! voici le fait. Madame, dénuée d’auxiliaires en France,
+car elle a usé successivement les deux reines, Monsieur et toute la
+Cour, Madame s’est souvenue d’une certaine personne qui a sur toi de
+prétendus droits.
+
+La Vallière devint blanche comme une statue de cire.
+
+— Cette personne, continua Montalais, n’est point à Paris en ce moment.
+
+— Oh! mon Dieu! murmura Louise.
+
+— Cette personne, si je ne me trompe, est en Angleterre.
+
+— Oui, oui, soupira La Vallière à demi brisée.
+
+— N’est-ce pas à la Cour du roi Charles II que se trouve cette
+personne? Dis.
+
+— Oui.
+
+— Eh bien! ce soir, une lettre est partie du cabinet de Madame pour
+Saint-James, avec ordre pour le courrier de pousser d’une traite
+jusqu’à Hampton-Court, qui est, à ce qu’il paraît, une maison royale
+située à douze milles de Londres!
+
+— Oui, après?
+
+— Or, comme Madame écrit régulièrement à Londres tous les quinze jours,
+et que le courrier ordinaire avait été expédié à Londres il y a trois
+jours seulement, j’ai pensé qu’une circonstance grave pouvait seule lui
+mettre la plume à la main. Madame est paresseuse pour écrire, comme tu
+sais.
+
+— Oh! oui.
+
+— Cette lettre a donc été écrite, quelque chose me le dit, pour toi.
+
+— Pour moi? répéta la malheureuse jeune fille avec la docilité d’un
+automate.
+
+— Et moi qui la vis, cette lettre, sur le bureau de Madame avant
+qu’elle fût cachetée, j’ai cru y lire...
+
+— Tu as cru y lire?...
+
+— Peut-être me suis-je trompée.
+
+— Quoi?... Voyons.
+
+— Le nom de Bragelonne.
+
+La Vallière se leva, en proie à la plus douloureuse agitation.
+
+— Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, déjà se sont
+enfuis tous les rêves riants de la jeunesse et de l’innocence. Je n’ai
+plus rien à te cacher, à toi ni à personne. Ma vie est à découvert,
+et s’ouvre comme un livre où tout le monde peut lire, depuis le roi
+jusqu’au premier passant. Aure, ma chère Aure, que faire? Que devenir?
+
+Montalais se rapprocha.
+
+— Dame, consulte-toi, dit-elle.
+
+— Eh bien! je n’aime pas M. de Bragelonne; quand je dis que je ne
+l’aime pas, comprends-moi: je l’aime comme la plus tendre sœur peut
+aimer un bon frère; mais ce n’est point cela qu’il me demande, ce n’est
+point cela que je lui ai promis.
+
+— Enfin, tu aimes le roi, dit Montalais, et c’est une assez bonne
+excuse.
+
+— Oui, j’aime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et j’ai payé
+assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien! parle, Montalais;
+que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position où je me trouve?
+
+— Parle-moi plus clairement.
+
+— Que te dirai-je?
+
+— Ainsi, rien de plus particulier?
+
+— Non, fit Louise avec étonnement.
+
+— Bien! Alors, c’est un simple conseil que tu me demandes?
+
+— Oui.
+
+— Relativement à M. Raoul?
+
+— Pas autre chose.
+
+— C’est délicat, répliqua Montalais.
+
+— Non, rien n’est délicat là-dedans. Faut-il que je l’épouse pour lui
+tenir la promesse faite? faut-il que je continue d’écouter le roi?
+
+— Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile? dit
+Montalais en souriant. Tu me demandes si tu dois épouser Raoul, dont
+je suis l’amie, et à qui je fais un mortel déplaisir en me prononçant
+contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus écouter le roi, le roi,
+dont je suis la sujette, et que j’offenserais en te conseillant d’une
+certaine façon. Ah! Louise, Louise, tu fais bon marché d’une bien
+difficile position.
+
+— Vous ne m’avez pas comprise, Aure, dit La Vallière blessée du ton
+légèrement railleur qu’avait pris Montalais: si je parle d’épouser
+M. de Bragelonne, c’est que je puis l’épouser sans lui faire aucun
+déplaisir; mais, par la même raison, si j’écoute le roi, faut-il le
+faire usurpateur d’un bien fort médiocre, c’est vrai, mais auquel
+l’amour prête une certaine apparence de valeur? Ce que je te demande
+donc, c’est de m’enseigner un moyen de me dégager honorablement, soit
+d’un côté, soit de l’autre, ou plutôt je te demande de quel côté je
+puis me dégager le plus honorablement.
+
+— Ma chère Louise, répondit Montalais après un silence, je ne suis pas
+un des sept sages de la Grèce et je n’ai point de règles de conduite
+parfaitement invariables; mais, en échange, j’ai quelque expérience,
+et je puis te dire que jamais une femme ne demande un conseil du genre
+de celui que tu me demandes sans être fortement embarrassée. Or, tu
+as fait une promesse solennelle, tu as de l’honneur; si donc tu es
+embarrassée, ayant pris un tel engagement, ce n’est pas le conseil
+d’une étrangère, tout est étranger pour un cœur plein d’amour, ce
+n’est pas, dis-je, mon conseil qui te tirera d’embarras. Je ne te le
+donnerai donc point, d’autant plus qu’à ta place je serais encore plus
+embarrassée après le conseil qu’auparavant. Tout ce que je puis faire,
+c’est de te répéter ce que je t’ai déjà dit: veux-tu que je t’aide?
+
+— Oh! oui.
+
+— Eh bien! c’est tout... Dis-moi en quoi tu veux que je t’aide; dis-moi
+pour qui et contre qui. De cette façon nous ne ferons point d’école.
+
+— Mais, d’abord, toi, dit La Vallière en pressant la main de sa
+compagne, pour qui ou contre qui te déclares-tu?
+
+— Pour toi, si tu es véritablement mon amie...
+
+— N’es-tu pas la confidente de Madame?
+
+— Raison de plus pour t’être utile; si je ne savais rien de ce côté-là,
+je ne pourrais pas t’aider, et tu ne tirerais, par conséquent, aucun
+profit de ma connaissance. Les amitiés vivent de ces sortes de
+bénéfices mutuels.
+
+— Il en résulte que tu resteras en même temps l’amie de Madame?
+
+— Évidemment. T’en plains-tu?
+
+— Non, dit La Vallière rêveuse, car cette franchise cynique lui
+paraissait une offense faite à la femme et un tort fait à l’amie.
+
+— À la bonne heure, dit Montalais; car, en ce cas, tu serais bien sotte.
+
+— Donc, tu me serviras?
+
+— Avec dévouement, surtout si tu me sers de même.
+
+— On dirait que tu ne connais pas mon cœur, dit La Vallière en
+regardant Montalais avec de grands yeux étonnés.
+
+— Dame! c’est que, depuis que nous sommes à la Cour, ma chère Louise,
+nous sommes bien changées.
+
+— Comment, cela!
+
+— C’est bien simple: étais-tu la seconde reine de France, là-bas, à
+Blois?
+
+La Vallière baissa la tête et se mit à pleurer.
+
+Montalais la regarda d’une façon indéfinissable et on l’entendit
+murmurer ces mots:
+
+— Pauvre fille!
+
+Puis, se reprenant.
+
+— Pauvre roi! dit-elle.
+
+Elle baisa Louise au front et regagna son appartement, où l’attendait
+Malicorne.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXV — Le portrait
+
+
+Dans cette maladie qu’on appelle _l’amour_, les accès se suivent à des
+intervalles toujours plus rapprochés dès que le mal débute.
+
+Plus tard, les accès s’éloignent les uns des autres, au fur et à mesure
+que la guérison arrive.
+
+Cela posé, comme axiome en général et comme tête de chapitre en
+particulier, continuons notre récit.
+
+Le lendemain, jour fixé par le roi pour le premier entretien chez de
+Saint-Aignan, La Vallière, en ouvrant son paravent, trouva sur le
+parquet un billet écrit de la main du roi.
+
+Ce billet avait passé de l’étage inférieur au supérieur par la fente du
+parquet. Nulle main indiscrète, nul regard curieux ne pouvait monter où
+montait ce simple papier.
+
+C’était une des idées de Malicorne. Voyant combien de Saint-Aignan
+allait devenir utile au roi par son logement, il n’avait pas voulu que
+le courtisan devînt encore indispensable comme messager, et il s’était,
+de son autorité privée, réservé ce dernier poste.
+
+La Vallière lut avidement ce billet qui lui fixait deux heures de
+l’après-midi pour le moment du rendez-vous, et qui lui indiquait le
+moyen de lever la plaque parquetée.
+
+— Faites-vous belle, ajoutait le post-scriptum de la lettre.
+
+Ces derniers mots étonnèrent la jeune fille, mais en même temps ils la
+rassurèrent.
+
+L’heure marchait lentement. Elle finit cependant par arriver.
+
+Aussi ponctuelle que la prêtresse Héro, Louise leva la trappe au
+dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degrés le roi,
+qui l’attendait respectueusement pour lui donner la main.
+
+Cette délicate déférence la toucha sensiblement.
+
+Au bas de l’escalier, les deux amants trouvèrent le comte qui, avec
+un sourire et une révérence du meilleur goût, fit à La Vallière ses
+remerciements sur l’honneur qu’il recevait d’elle.
+
+Puis, se tournant vers le roi:
+
+— Sire, dit-il, notre homme est arrivé.
+
+La Vallière, inquiète, regarda Louis.
+
+— Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai priée de me faire l’honneur
+de descendre ici, c’est par intérêt. J’ai fait demander un excellent
+peintre qui saisit parfaitement les ressemblances, et je désire que
+vous l’autorisiez à vous peindre. D’ailleurs, si vous l’exigiez
+absolument, le portrait resterait chez vous.
+
+La Vallière rougit.
+
+— Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons plus trois seulement:
+nous voilà quatre. Eh! mon Dieu! du moment que nous ne serons pas
+seuls, nous serons tant que vous voudrez.
+
+La Vallière serra doucement le bout des doigts de son royal amant.
+
+— Passons dans la chambre voisine, s’il plaît à Votre Majesté, dit de
+Saint Aignan.
+
+Il ouvrit la porte et fit passer ses hôtes.
+
+Le roi marchait derrière La Vallière et dévorait des yeux son cou blanc
+comme de la nacre, sur lequel s’enroulaient les anneaux serrés et
+crépus des cheveux argentés de la jeune fille.
+
+La Vallière était vêtue d’une étoffe de soie épaisse de couleur gris
+perle glacée de rose; une parure de jais faisait valoir la blancheur
+de sa peau; ses mains fines et diaphanes froissaient un bouquet de
+pensées, de roses du Bengale et de clématites au feuillage finement
+découpé, au-dessus desquelles s’élevait, comme une coupe à verser
+des parfums, une tulipe de Harlem aux tons gris et violets, pure et
+merveilleuse espèce, qui avait coûté cinq ans de combinaisons au
+jardinier et cinq mille livres au roi.
+
+Ce bouquet, Louis l’avait mis dans la main de La Vallière en la saluant.
+
+Dans cette chambre, dont de Saint-Aignan venait d’ouvrir la porte, se
+tenait un jeune homme vêtu d’un habit de velours léger avec de beaux
+yeux noirs et de grands cheveux bruns.
+
+C’était le peintre.
+
+Sa toile était toute prête, sa palette faite.
+
+Il s’inclina devant Mlle de La Vallière avec cette grave curiosité de
+l’artiste qui étudie son modèle, salua le roi discrètement, comme s’il
+ne le connaissait pas, et comme il eût, par conséquent, salué un autre
+gentilhomme.
+
+Puis, conduisant Mlle de La Vallière jusqu’au siège préparé pour elle,
+il l’invita à s’asseoir.
+
+La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains
+occupées, les jambes étendues sur des coussins, et, pour que ses
+regards n’eussent rien de vague ou rien d’affecté, le peintre la pria
+de se choisir une occupation.
+
+Alors Louis XIV, en souriant, vint s’asseoir sur les coussins aux pieds
+de sa maîtresse.
+
+De sorte qu’elle, penchée en arrière, adossée au fauteuil, ses fleurs
+à la main, de sorte que lui, les yeux levés vers elle et la dévorant
+du regard, ils formaient un groupe charmant que l’artiste contempla
+plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son côté, de
+Saint-Aignan le contemplait avec envie.
+
+Le peintre esquissa rapidement; puis, sous les premiers coups du
+pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et poétique figure aux
+yeux doux, aux joues roses encadrées dans des cheveux d’un pur argent.
+
+Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient beaucoup;
+parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le peintre était
+forcé d’interrompre son ouvrage pour ne pas représenter une Érycine au
+lieu d’une La Vallière.
+
+C’est alors que de Saint-Aignan revenait à la rescousse; il récitait
+des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes comme Patru les
+racontait, comme Tallemant des Réaux les racontait si bien.
+
+Ou bien La Vallière était fatiguée, et l’on se reposait.
+
+Aussitôt un plateau de porcelaine de Chine, chargé des plus beaux
+fruits que l’on avait pu trouver, aussitôt le vin de Xérès, distillant
+ses topazes dans l’argent ciselé, servaient d’accessoires à ce tableau,
+dont le peintre ne devait retracer que la plus éphémère figure.
+
+Louis s’enivrait d’amour; La Vallière, de bonheur; de Saint-Aignan,
+d’ambition.
+
+Le peintre se composait des souvenirs pour sa vieillesse.
+
+Deux heures s’écoulèrent ainsi; puis, quatre heures ayant sonné, La
+Vallière se leva, et fit un signe au roi.
+
+Louis se leva, s’approcha du tableau, et adressa quelques compliments
+flatteurs à l’artiste.
+
+De Saint-Aignan vantait la ressemblance, déjà assurée, à ce qu’il
+prétendait.
+
+La Vallière, à son tour, remercia le peintre en rougissant, et passa
+dans la chambre voisine, où le roi la suivit, après avoir appelé de
+Saint-Aignan.
+
+— À demain, n’est-ce pas? dit-il à La Vallière.
+
+— Mais, Sire, songez-vous que l’on viendra certainement chez moi, qu’on
+ne m’y trouvera pas?
+
+— Eh bien?
+
+— Alors, que deviendrai-je?
+
+— Vous êtes bien craintive, Louise!
+
+— Mais, enfin, si Madame me faisait demander?
+
+— Oh! répliqua le roi, est-ce qu’un jour n’arrivera pas où vous me
+direz vous-même de tout braver pour ne plus vous quitter?
+
+— Ce jour-là, Sire, je serais une insensée et vous ne devriez pas me
+croire.
+
+— À demain, Louise.
+
+La Vallière poussa un soupir; puis, sans force contre la demande royale:
+
+— Puisque vous le voulez, Sire, à demain, répéta-t-elle.
+
+Et, à ces mots, elle monta légèrement les degrés et disparut aux yeux
+de son amant.
+
+— Eh bien! Sire?... demanda de Saint-Aignan lorsqu’elle fut partie.
+
+— Eh bien! de Saint-Aignan, hier, je me croyais le plus heureux des
+hommes.
+
+— Et Votre Majesté, aujourd’hui, dit en souriant le comte, s’en
+croirait-elle par hasard le plus malheureux?
+
+— Non, mais cet amour est une soif inextinguible; en vain je bois, en
+vain je dévore les gouttes d’eau que ton industrie me procure: plus je
+bois, plus j’ai soif.
+
+— Sire, c’est un peu votre faute, et Votre Majesté s’est fait la
+position telle qu’elle est.
+
+— Tu as raison.
+
+— Donc, en pareil cas, Sire, le moyen d’être heureux, c’est de se
+croire satisfait et d’attendre.
+
+— Attendre! Tu connais donc ce mot-là, toi, attendre?
+
+— Là, Sire, là! ne vous désolez point. J’ai déjà cherché, je chercherai
+encore.
+
+Le roi secoua la tête d’un air désespéré.
+
+— Et quoi! Sire, vous n’êtes plus content déjà?
+
+— Eh! si fait, mon cher de Saint-Aignan; mais trouve, mon Dieu! trouve.
+
+— Sire, je m’engage à chercher, voilà tout ce que je puis dire.
+
+Le roi voulut revoir encore le portrait, ne pouvant revoir l’original.
+Il indiqua quelques changements au peintre, et sortit.
+
+Derrière lui, de Saint-Aignan congédia l’artiste.
+
+Chevalets, couleurs et peintre n’étaient pas disparus, que Malicorne
+montra sa tête entre les deux portières.
+
+De Saint-Aignan le reçut à bras ouverts, et cependant avec une certaine
+tristesse. Le nuage qui avait passé sur le soleil royal voilait, à son
+tour, le satellite fidèle.
+
+Malicorne vit, du premier coup d’œil, ce crêpe étendu sur le visage de
+de Saint-Aignan.
+
+— Oh! monsieur le comte, dit-il, comme vous voilà noir!
+
+— J’en ai bien le sujet, ma foi! mon cher monsieur Malicorne; croiriez
+vous que le roi n’est pas content?
+
+— Pas content de son escalier?
+
+— Oh! non, au contraire, l’escalier a plu beaucoup.
+
+— C’est donc la décoration des chambres qui n’est pas selon son goût?
+
+— Oh! pour cela, il n’y a pas seulement songé. Non, ce qui a déplu au
+roi...
+
+— Je vais vous le dire, monsieur le comte: c’est d’être venu, lui
+quatrième, à un rendez-vous d’amour. Comment, monsieur le comte, vous
+n’avez pas deviné cela, vous?
+
+— Mais comment l’eussé-je deviné, cher monsieur Malicorne, quand je
+n’ai fait que suivre à la lettre les instructions du roi?
+
+— En vérité, Sa Majesté a voulu, à toute force, vous voir près d’elle?
+
+— Positivement.
+
+— Et Sa Majesté a voulu avoir, en outre, M. le peintre que j’ai
+rencontré en bas?
+
+— Exigé, monsieur Malicorne, exigé!
+
+— Alors, je le comprends, pardieu! bien, que Sa Majesté ait été
+mécontente.
+
+— Mécontente de ce que l’on a ponctuellement obéi à ses ordres? Je ne
+vous comprends plus.
+
+Malicorne se gratta l’oreille.
+
+— À quelle heure, demanda-t-il, le roi avait-il dit qu’il se rendrait
+chez vous?
+
+— À deux heures.
+
+— Et vous étiez chez vous à attendre le roi?
+
+— Dès une heure et demie.
+
+— Ah! vraiment!
+
+— Peste! il eût fait beau me voir inexact devant le roi.
+
+Malicorne, malgré le respect qu’il portait à de Saint-Aignan, ne put
+s’empêcher de hausser les épaules.
+
+— Et ce peintre, fit-il, le roi l’avait-il demandé aussi pour deux
+heures?
+
+— Non, mais moi, je le tenais ici dès midi. Mieux vaut, vous comprenez,
+qu’un peintre attende deux heures, que le roi une minute.
+
+Malicorne se mit à rire silencieusement.
+
+— Voyons, cher monsieur Malicorne, dit Saint-Aignan, riez moins de moi
+et parlez davantage.
+
+— Vous l’exigez?
+
+— Je vous en supplie.
+
+— Eh bien! monsieur le comte, si vous voulez que le roi soit un peu
+plus content la première fois qu’il viendra...
+
+— Il vient demain.
+
+— Eh bien! si vous voulez que le roi soit un peu plus content demain...
+
+— Ventre-saint-gris! comme disait son aïeul, si je le veux! je le crois
+bien!
+
+— Eh bien! demain, au moment où arrivera le roi, ayez affaire
+dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre, pour une chose
+indispensable.
+
+— Oh! oh!
+
+— Pendant vingt minutes.
+
+— Laisser le roi seul pendant vingt minutes? s’écria de Saint-Aignan
+effrayé.
+
+— Allons, mettons que je n’ai rien dit, fit Malicorne, tirant vers la
+porte.
+
+— Si fait, si fait, cher monsieur Malicorne; au contraire, achevez, je
+commence à comprendre. Et le peintre, le peintre?
+
+— Oh! le peintre, lui, il faut qu’il soit en retard d’une demi-heure.
+
+— Une demi-heure, vous croyez?
+
+— Oui, je crois.
+
+— Mon cher monsieur, je ferai comme vous dites.
+
+— Et je crois que vous vous en trouverez bien; me permettez-vous de
+venir m’informer un peu demain?
+
+— Certes.
+
+— J’ai bien l’honneur d’être votre serviteur respectueux, monsieur de
+Saint Aignan.
+
+Et Malicorne sortit à reculons.
+
+«Décidément ce garçon-là a plus d’esprit que moi», se dit de
+Saint-Aignan entraîné par sa conviction.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXVI — Hampton-Court
+
+
+Cette révélation que nous venons de voir Montalais faire à La
+Vallière, à la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ramène tout
+naturellement au principal héros de cette histoire, pauvre chevalier
+errant au souffle du caprice d’un roi.
+
+Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec lui ce
+détroit plus orageux que l’Europe qui sépare Calais de Douvres; nous
+traverserons cette verte et plantureuse campagne aux mille ruisseaux
+qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes plus pittoresques les
+unes que les autres, et nous arriverons enfin à Londres.
+
+De là, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous aurons
+reconnu que Raoul a fait un premier séjour à White-Hall, un second à
+Saint-James; quand nous saurons qu’il a été reçu par Monck et introduit
+dans les meilleures sociétés de la Cour de Charles II, nous courrons
+après lui jusqu’à l’une des maisons d’été de Charles II, près de la
+ville de Kingston, à Hampton-Court, que baigne la Tamise.
+
+Le fleuve n’est pas encore, à cet endroit, l’orgueilleuse voie qui
+charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses eaux
+noires comme celles du Cocyte, en disant: «Moi aussi, je suis la mer.»
+
+Non, ce n’est encore qu’une douce et verte rivière aux margelles
+moussues, aux larges miroirs reflétant les saules et les hêtres,
+avec quelque barque de bois desséché qui dort çà et là au milieu des
+roseaux, dans une anse d’aulnes et de myosotis.
+
+Les paysages s’étendent alentour calmes et riches; la maison de briques
+perce de ses cheminées, aux fumées bleues, une épaisse cuirasse de houx
+flaves et verts; l’enfant vêtu d’un sarrau rouge paraît et disparaît
+dans les grandes herbes comme un coquelicot qui se courbe sous le
+souffle du vent.
+
+Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l’ombre des
+petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-pêcheur, aux
+flancs d’émeraude et d’or, court comme une balle magique à la surface
+de l’eau et frise étourdiment la ligne de son confrère, l’homme
+pêcheur, qui guette, assis sur son batelet, la tanche et l’alose.
+
+Au-dessus de ce paradis, fait d’ombre noire et de douce lumière,
+se lève le manoir d’Hampton-Court, bâti par Wolsey, séjour que
+l’orgueilleux cardinal avait créé désirable même pour un roi, et qu’il
+fut forcé, en courtisan timide, de donner à son maître Henri VIII,
+lequel avait froncé le sourcil d’envie et de cupidité au seul aspect du
+château neuf.
+
+Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fenêtres, aux
+belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons,
+ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines
+intérieures pareilles à celles de l’Alhambra; Hampton-Court, c’est
+le berceau des roses, du jasmin et des clématites. C’est la joie des
+yeux et de l’odorat, c’est la bordure la plus charmante de ce tableau
+d’amour que déroula Charles II, parmi les voluptueuses peintures du
+Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans sa galerie le
+portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses boiseries les trous des
+balles puritaines lancées par les soldats de Cromwell, le 24 août 1648,
+alors qu’ils avaient amené Charles Ier prisonnier à Hampton-Court.
+
+C’est là que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce roi
+poète par le désir; ce malheureux d’autrefois qui se payait, par un
+jour de volupté, chaque minute écoulée naguère dans l’angoisse et la
+misère.
+
+Ce n’était pas le doux gazon d’Hampton-Court, si doux que l’on croit
+fouler le velours; ce n’était pas le carré de fleurs touffues qui ceint
+le pied de chaque arbre et fait un lit aux rosiers de vingt pieds qui
+s’épanouissent en plein ciel comme des gerbes d’artifice; ce n’étaient
+pas les grands tilleuls dont les rameaux tombent jusqu’à terre comme
+des saules, et voilent tout amour ou toute rêverie sous leur ombre ou
+plutôt sous leur chevelure; ce n’était pas tout cela que Charles II
+aimait dans son beau palais d’Hampton-Court.
+
+Peut-être était-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux de
+la mer Caspienne, cette eau immense, ridée par un vent frais, comme
+les ondulations de la chevelure de Cléopâtre, ces eaux tapissées de
+cressons, de nénuphars blancs aux bulbes vigoureuses qui s’entrouvrent
+pour laisser voir comme l’œuf le germe d’or rutilant au fond de
+l’enveloppe laiteuse, ces eaux mystérieuses et pleines de murmures, sur
+lesquelles naviguent les cygnes noirs et les petits canards avides,
+frêle couvée au duvet de soie, qui poursuivent la mouche verte sur les
+glaïeuls et la grenouille dans ses repaires de mousse.
+
+C’étaient peut-être les houx énormes au feuillage bicolore, les ponts
+riants jetés sur les canaux, les biches qui brament dans les allées
+sans fin, et les bergeronnettes qui piétinent en voletant dans les
+bordures de buis et de trèfle.
+
+Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les
+espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts treillages
+pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante; il y a dans le
+parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui baignent leurs
+pieds dans une poétique et luxuriante moisissure.
+
+Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c’étaient les ombres
+charmantes qui couraient après midi sur ses terrasses, lorsque, comme
+Louis XIV, il avait fait peindre leurs beautés dans son grand cabinet
+par un des pinceaux intelligents de son époque, pinceaux qui savaient
+attacher sur la toile un rayon échappé de tant de beaux yeux qui
+lançaient l’amour.
+
+Le jour où nous arrivons à Hampton-Court, le ciel est presque doux
+et clair comme en un jour de France, l’air est d’une tiédeur humide,
+les géraniums, les pois de senteur énormes, les seringats et les
+héliotropes, jetés par millions dans le parterre, exhalent leurs arômes
+enivrants.
+
+Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dîné, rendu visite
+à la duchesse de Castelmaine, la maîtresse en titre, et, après cette
+preuve de fidélité, il peut à l’aise se permettre des infidélités
+jusqu’au soir.
+
+Toute la Cour folâtre et aime. C’est le temps où les dames demandent
+sérieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou tel pied plus
+ou moins charmant, selon qu’il est chaussé d’un bas de soie rose ou
+d’un bas de soie verte.
+
+C’est le temps où Charles II déclare qu’il n’y a pas de salut pour une
+femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart les porte
+de cette couleur.
+
+Tandis que le roi cherche à communiquer ses préférences, nous verrons,
+dans l’allée des hêtres qui faisait face à la terrasse, une jeune dame
+en habit de couleur sévère marchant auprès d’un autre habit de couleur
+lilas et bleu sombre.
+
+Elles traversèrent le parterre de gazon, au milieu duquel s’élevait une
+belle fontaine aux sirènes de bronze, et s’en allèrent en causant sur
+la terrasse, le long de laquelle, de la clôture de briques, sortaient
+dans le parc plusieurs cabinets variés de forme; mais, comme ces
+cabinets étaient pour la plupart occupés, ces jeunes femmes passèrent:
+l’une rougissait, l’autre rêvait.
+
+Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute la
+Tamise, et, trouvant un frais abri, s’assirent côte à côte.
+
+— Où allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes à sa
+compagne.
+
+— Ma chère Graffton, nous allons, tu le vois bien, où tu nous mènes.
+
+— Moi?
+
+— Sans doute, toi! à l’extrémité du palais, vers ce banc où le jeune
+Français attend et soupire.
+
+Miss Mary Graffton s’arrêta court.
+
+— Non, non, dit-elle, je ne vais pas là.
+
+— Pourquoi?
+
+— Retournons, Stewart.
+
+— Avançons, au contraire, et expliquons-nous.
+
+— Sur quoi?
+
+— Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les promenades que
+tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu’il fait.
+
+— Et tu en conclus qu’il m’aime ou que je l’aime?
+
+— Pourquoi pas? C’est un charmant gentilhomme. Personne ne m’entend, je
+l’espère, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec un sourire qui
+indiquait, au reste, que son inquiétude n’était pas grande.
+
+— Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec M. de
+Buckingham.
+
+— À propos de M. de Buckingham, Mary...
+
+— Quoi?
+
+— Il me semble qu’il s’est déclaré ton chevalier depuis le retour de
+France; comment va ton cœur de ce côté?
+
+Mary Graffton haussa les épaules.
+
+— Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en
+riant; allons le retrouver bien vite.
+
+— Pour quoi faire?
+
+— J’ai à lui parler, moi.
+
+— Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais les
+petits secrets du roi.
+
+— Tu crois cela?
+
+— Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis, pourquoi M.
+de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu’y fait-il?
+
+— Ce que fait tout gentilhomme envoyé par son roi vers un autre roi.
+
+— Soit; mais, sérieusement, quoique la politique ne soit pas notre
+fort, nous en savons assez pour comprendre que M. de Bragelonne n’a
+point ici de mission sérieuse.
+
+— Écoute dit Stewart avec une gravité affectée, je veux bien pour toi
+trahir un secret d’État. Veux-tu que je te récite la lettre de crédit
+donnée par le roi Louis XIV à M. de Bragelonne, et adressée à Sa
+Majesté le roi Charles II?
+
+— Oui, sans doute.
+
+— La voici: «Mon frère, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour, fils
+de quelqu’un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en prie, et
+faites-lui aimer l’Angleterre.»
+
+— Il y avait cela?
+
+— Tout net... ou l’équivalent. Je ne réponds pas de la forme, mais je
+réponds du fond.
+
+— Eh bien! qu’en as-tu déduit, ou plutôt qu’en a déduit le roi?
+
+— Que Sa Majesté française avait ses raisons pour éloigner M. de
+Bragelonne, et le marier... autre part qu’en France.
+
+— De sorte qu’en vertu de cette lettre?...
+
+— Le roi Charles II a reçu de Bragelonne comme tu sais, splendidement
+et amicalement; il lui a donné la plus belle chambre de White-Hall,
+et, comme tu es la plus précieuse personne de sa Cour, attendu que tu
+as refusé son cœur... allons, ne rougis pas... il a voulu te donner du
+goût pour le Français et lui faire ce beau présent. Voilà pourquoi,
+toi, héritière de trois cent mille livres, toi, future duchesse,
+toi, belle et bonne, il t’a mise de toutes les promenades dont M. de
+Bragelonne faisait partie. Enfin, c’était un complot, une espèce de
+conspiration. Vois si tu veux y mettre le feu, je t’en livre la mèche.
+
+Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui était familière,
+et serrant le bras de sa compagne:
+
+— Remercie le roi, dit-elle.
+
+— Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde! répliqua
+Stewart.
+
+Ces mots étaient à peine prononcés, que M. de Buckingham sortait de
+l’un des pavillons de la terrasse et, s’approchant des deux femmes avec
+un sourire:
+
+— Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas jaloux, et
+la preuve, miss Mary, c’est que voici là-bas celui qui devrait être la
+cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne, qui rêve tout seul.
+Pauvre garçon! Permettez donc que je lui abandonne votre gracieuse
+compagnie pendant quelques minutes, attendu que j’ai besoin de causer
+pendant ces quelques minutes avec miss Lucy Stewart.
+
+Alors, s’inclinant du côté de Lucy:
+
+— Me ferez-vous, dit-il, l’honneur de prendre ma main pour aller saluer
+le roi, qui nous attend?
+
+Et, à ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss Lucy
+Stewart et l’emmena.
+
+Restée seule, Mary Graffton, la tête inclinée sur l’épaule avec cette
+mollesse gracieuse particulière aux jeunes Anglaises, demeura un
+instant immobile, les yeux fixés sur Raoul, mais comme indécise de ce
+qu’elle devait faire. Enfin, après que ses joues, en pâlissant et en
+rougissant tour à tour, eurent révélé le combat qui se passait dans
+son cœur, elle parut prendre une résolution et s’avança d’un pas assez
+ferme vers le banc où Raoul était assis, et rêvait comme on l’avait
+bien dit.
+
+Le bruit des pas de miss Mary, si léger qu’il fût sur la pelouse verte,
+réveilla Raoul; il détourna la tête, aperçut la jeune fille et marcha
+au-devant de la compagne que son heureux destin lui amenait.
+
+— On m’envoie à vous, monsieur, dit Mary Graffton; m’acceptez-vous?
+
+— Et à qui dois-je être reconnaissant d’un pareil bonheur,
+mademoiselle? demanda Raoul.
+
+— À M. de Buckingham, répliqua Mary en affectant la gaieté.
+
+— À M. de Buckingham, qui recherche si passionnément votre précieuse
+compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire?
+
+— En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire à ce que nous
+passions la meilleure ou plutôt la plus longue part de nos journées
+ensemble. Hier, c’était le roi qui m’ordonnait de vous faire asseoir
+près de moi, à table; aujourd’hui, c’est M. de Buckingham qui me prie
+de venir m’asseoir près de vous, sur ce banc.
+
+— Et il s’est éloigné pour me laisser la place libre? demanda Raoul,
+avec embarras.
+
+— Regardez là-bas, au détour de l’allée, il va disparaître avec miss
+Stewart. A-t-on de ces complaisances-là en France, monsieur le vicomte?
+
+— Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en France, car
+à peine si je suis Français. J’ai vécu dans plusieurs pays et presque
+toujours en soldat; puis j’ai passé beaucoup de temps à la campagne; je
+suis un sauvage.
+
+— Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n’est-ce pas?
+
+— Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.
+
+— Comment, vous ne savez?...
+
+— Pardon, fit Raoul en secouant la tête et en rappelant à lui ses
+pensées. Pardon, je n’entendais pas.
+
+— Oh! dit la jeune femme en soupirant à son tour, comme le duc de
+Buckingham a eu tort de m’envoyer ici!
+
+— Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est
+maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu tort de
+vous envoyer ici.
+
+— C’est justement, répliqua la jeune femme avec sa voix sérieuse et
+vibrante, c’est justement parce que je ne m’ennuie pas avec vous que M.
+de Buckingham a eu tort de m’envoyer près de vous.
+
+Raoul rougit à son tour.
+
+— Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il près de
+moi, et comment y venez-vous vous-même? M. de Buckingham vous aime, et
+vous l’aimez...
+
+— Non, répondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne m’aime point,
+puisqu’il aime Mme la duchesse d’Orléans; et, quant à moi, je n’ai
+aucun amour pour le duc.
+
+Raoul regarda la jeune femme avec étonnement.
+
+— Êtes-vous l’ami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle.
+
+— M. le duc me fait l’honneur de m’appeler son ami, depuis que nous
+nous sommes vus en France.
+
+— Vous êtes de simples connaissances, alors?
+
+— Non, car M. le duc de Buckingham est l’ami très intime d’un
+gentilhomme que j’aime comme un frère.
+
+— De M. le comte de Guiche.
+
+— Oui, mademoiselle.
+
+— Lequel aime Mme la duchesse d’Orléans?
+
+— Oh! que dites-vous là?
+
+— Et qui en est aimé, continua tranquillement la jeune femme.
+
+Raoul baissa la tête; miss Mary Graffton continua en soupirant:
+
+— Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de Bragelonne,
+car M. de Buckingham vous a donné une fâcheuse commission en m’offrant
+à vous comme compagne de promenade. Votre cœur est ailleurs, et à peine
+si vous me faites l’aumône de votre esprit. Avouez, avouez... Ce serait
+mal à vous, vicomte, de ne pas avouer.
+
+— Madame, je l’avoue.
+
+Elle le regarda.
+
+Il était si simple et si beau, son œil avait tant de limpidité, de
+douce franchise et de résolution, qu’il ne pouvait venir à l’idée d’une
+femme, aussi distinguée que l’était miss Mary, que le jeune homme fût
+un discourtois ou un niais.
+
+Elle vit seulement qu’il aimait une autre femme qu’elle dans toute la
+sincérité de son cœur.
+
+— Oui, je comprends, dit-elle; vous êtes amoureux en France.
+
+Raoul s’inclina.
+
+— Le duc connaît-il cet amour?
+
+— Nul ne le sait, répondit Raoul.
+
+— Et pourquoi me le dites-vous, à moi?
+
+— Mademoiselle...
+
+— Allons, parlez.
+
+— Je ne puis.
+
+— C’est donc à moi d’aller au-devant de l’explication; vous ne
+voulez rien me dire, à moi, parce que vous êtes convaincu maintenant
+que je n’aime point le duc, parce que vous voyez que je vous eusse
+aimé peut-être, parce que vous êtes un gentilhomme plein de cœur et
+de délicatesse, et qu’au lieu de prendre, ne fût-ce que pour vous
+distraire un moment, une main que l’on approchait de la vôtre, qu’au
+lieu de sourire à ma bouche qui vous souriait, vous avez préféré, vous
+qui êtes jeune, me dire, à moi qui suis belle: «J’aime en France!» Eh
+bien! merci monsieur de Bragelonne, vous êtes un noble gentilhomme, et
+je vous en aime davantage... d’amitié. À présent, ne parlons plus de
+moi, parlons de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parlé d’elle;
+dites-moi pourquoi vous êtes triste, pourquoi vous l’êtes davantage
+encore depuis quelques jours?
+
+Raoul fut ému jusqu’au fond du cœur à l’accent doux et triste de cette
+voix; il ne put trouver un mot de réponse; la jeune fille vint encore à
+son secours.
+
+— Plaignez-moi, dit-elle. Ma mère était Française. Je puis donc dire
+que je suis Française par le sang et l’âme. Mais sur cette ardeur
+planent sans cesse le brouillard et la tristesse de l’Angleterre.
+Parfois je rêve d’or et de magnifiques félicités; mais soudain la brume
+arrive et s’étend sur mon rêve qu’elle éteint. Cette fois encore, il en
+a été ainsi. Pardon, assez là-dessus; donnez-moi votre main et contez
+vos chagrins à une amie.
+
+— Vous êtes Française, avez-vous dit, Française d’âme et de sang!
+
+— Oui, non seulement, je le répète, ma mère était Française; mais
+encore, comme mon père, ami du roi Charles Ier, s’était exilé
+en France, et pendant le procès du prince, et pendant la vie du
+Protecteur, j’ai été élevée à Paris; à la restauration du roi Charles
+II, mon père est revenu en Angleterre pour y mourir presque aussitôt,
+pauvre père! Alors, le roi Charles m’a faite duchesse et a complété mon
+douaire.
+
+— Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec un
+profond intérêt.
+
+— J’ai une sœur, mon aînée de sept ou huit ans, mariée en France et
+déjà veuve; elle s’appelle Mme de Bellière.
+
+Raoul fit un mouvement.
+
+— Vous la connaissez?
+
+— J’ai entendu prononcer son nom.
+
+— Elle aime aussi, et ses dernières lettres m’annoncent qu’elle est
+heureuse, donc elle est aimée. Moi, je vous le disais, monsieur de
+Bragelonne, j’ai la moitié de son âme, mais je n’ai point la moitié de
+son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-vous en France?
+
+— Une jeune fille douce et blanche comme un lis.
+
+— Mais, si elle vous aime, pourquoi êtes-vous triste?
+
+— On m’a dit qu’elle ne m’aimait plus.
+
+— Vous ne le croyez pas, j’espère?
+
+— Celui qui m’écrit n’a point signé sa lettre.
+
+— Une dénonciation anonyme! Oh! c’est quelque trahison, dit miss
+Graffton.
+
+— Tenez, dit Raoul en montrant à la jeune fille un billet qu’il avait
+lu cent fois.
+
+Mary Graffton prit le billet et lut:
+
+«Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous divertir
+là-bas avec les belles dames du roi Charles II; car, à la Cour du roi
+Louis XIV, on vous assiège dans le château de vos amours. Restez donc à
+jamais à Londres, pauvre vicomte, ou revenez vite à Paris.»
+
+— Pas de signature? dit Miss Mary.
+
+— Non.
+
+— Donc, n’y croyez pas.
+
+— Oui; mais voici une seconde lettre.
+
+— De qui?
+
+— De M. de Guiche.
+
+— Oh! c’est autre chose! Et cette lettre vous dit?...
+
+— Lisez.
+
+«Mon ami, je suis blessé, malade. Revenez, Raoul; revenez!
+
+De Guiche.»
+
+— Et qu’allez-vous faire? demanda la jeune fille avec un serrement de
+cœur.
+
+— Mon intention, en recevant cette lettre, a été de prendre à l’instant
+même congé du roi.
+
+— Et vous la reçûtes?...
+
+— Avant-hier.
+
+— Elle est datée de Fontainebleau.
+
+— C’est étrange, n’est-ce pas? la Cour est à Paris. Enfin, je fusse
+parti. Mais, quand je parlai au roi de mon départ, il se mit à rire et
+me dit: «Monsieur l’ambassadeur, d’où vient que vous partez? Est-ce que
+votre maître vous rappelle?» Je rougis, je fus décontenancé car, en
+effet, le roi m’a envoyé ici, et je n’ai point reçu d’ordre de retour.
+
+Mary fronça un sourcil pensif.
+
+— Et vous restez? demanda-t-elle.
+
+— Il le faut, mademoiselle.
+
+— Et celle que vous aimez?...
+
+— Eh bien?...
+
+— Vous écrit-elle?
+
+— Jamais.
+
+— Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas?
+
+— Au moins, elle ne m’a point écrit depuis mon départ.
+
+— Vous écrivait-elle, auparavant?
+
+— Quelquefois... Oh! j’espère qu’elle aura eu un empêchement.
+
+— Voici le duc: silence.
+
+En effet, Buckingham reparaissait au bout de l’allée seul et souriant;
+il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.
+
+— Vous êtes-vous entendus? dit-il.
+
+— Sur quoi? demanda Mary Graffton.
+
+— Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chère Mary, et rendre Raoul
+moins malheureux?
+
+— Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.
+
+— Voilà mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise
+devant Monsieur?
+
+Et il souriait.
+
+— Si vous voulez dire, répondit la jeune fille avec fierté, que j’étais
+disposée à aimer M. de Bragelonne, c’est inutile, car je le lui ai dit.
+
+Buckingham réfléchit, et sans se décontenancer, comme elle s’y
+attendait:
+
+— C’est, dit-il, parce que je vous connais un délicat esprit et surtout
+une âme loyale, que je vous laissais avec M. de Bragelonne, dont le
+cœur malade peut se guérir entre les mains d’un médecin comme vous.
+
+— Mais, milord, avant de me parler du cœur de M. de Bragelonne, vous me
+parliez du vôtre. Voulez-vous donc que je guérisse deux cœurs à la fois?
+
+— Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que j’ai
+bientôt cessé une poursuite inutile, reconnaissant que ma blessure, à
+moi, était incurable.
+
+Mary se recueillit un instant.
+
+— Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on l’aime.
+Il n’a donc pas besoin d’un médecin tel que moi.
+
+— M. de Bragelonne, dit Buckingham, est à la veille de faire une grave
+maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l’on soigne son cœur.
+
+— Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul.
+
+— Non, peu à peu je m’expliquerais; mais, si vous le désirez, je puis
+dire à miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.
+
+— Milord, vous me mettez à la torture: milord, vous savez quelque chose.
+
+— Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu’un cœur
+malade puisse rencontrer sur son chemin.
+
+— Milord, je vous ai déjà dit que le vicomte de Bragelonne aimait
+ailleurs, fit la jeune fille.
+
+— Il a tort.
+
+— Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j’ai tort?
+
+— Oui.
+
+— Mais qui aime-t-il donc? s’écria la jeune fille.
+
+— Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement Buckingham, avec
+ce flegme qu’un Anglais seul puise dans sa tête et dans son cœur.
+
+Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles prononcées
+par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la pâleur du
+saisissement et le frissonnement de la terreur.
+
+— Duc, s’écria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles que,
+sans tarder d’une seconde, j’en vais chercher l’explication à Paris.
+
+— Vous resterez ici, dit Buckingham.
+
+— Moi?
+
+— Oui, vous.
+
+— Et comment cela?
+
+— Parce que vous n’avez pas le droit de partir, et qu’on ne quitte pas
+le service d’un roi pour celui d’une femme, fût-elle digne d’être aimée
+comme l’est Mary Graffton.
+
+— Alors instruisez-moi.
+
+— Je le veux bien. Mais resterez-vous?
+
+— Oui, si vous me parlez franchement.
+
+Ils en étaient là, et sans doute Buckingham allait dire, non pas tout
+ce qui était, mais tout ce qu’il savait, lorsqu’un valet de pied du roi
+parut à l’extrémité de la terrasse et s’avança vers le cabinet où était
+le roi avec miss Lucy Stewart.
+
+Cet homme précédait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis pied
+à terre il y avait quelques instants à peine.
+
+— Le courrier de France! le courrier de Madame! s’écria Raoul
+reconnaissant la livrée de la duchesse.
+
+L’homme et le courrier firent prévenir le roi tandis que le duc et miss
+Graffton échangeaient un regard d’intelligence.
+
+— Voulez-vous donc que je pleure?
+
+— Non, mais je voudrais vous voir un peu plus mélancolique.
+
+— Merci Dieu! ma belle, je l’ai été assez longtemps: quatorze ans
+d’exil, de pauvreté, de misère; il me semblait que c’était une dette
+payée; et puis la mélancolie enlaidit.
+
+— Non pas, voyez plutôt le jeune Français.
+
+— Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles en
+deviendront toutes folles les unes après les autres; d’ailleurs, lui,
+il a raison d’être mélancolique.
+
+— Et pourquoi cela?
+
+— Ah bien! il faut que je vous livre les secrets d’État.
+
+— Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous étiez prêt à
+faire tout ce que je voudrais.
+
+— Eh bien! il s’ennuie dans ce pays, là! Êtes-vous contente?
+
+— Il s’ennuie?
+
+— Oui, preuve qu’il est un niais.
+
+— Comment, un niais?
+
+— Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d’aimer miss Mary
+Graffton, et il s’ennuie!
+
+— Bon! il paraît que, si vous n’étiez pas aimé de miss Lucy Stewart,
+vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary Graffton?
+
+— Je ne dis pas cela: d’abord, vous savez bien que Mary Graffton ne
+m’aime pas; or, on ne se console d’un amour perdu que par un amour
+trouvé. Mais, encore une fois, ce n’est pas de moi qu’il est question,
+c’est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle qu’il laisse
+derrière lui est une Hélène, une Hélène avant Péris, bien entendu.
+
+— Mais il laisse donc quelqu’un, ce gentilhomme?
+
+— C’est-à-dire qu’on le laisse.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXVII — Le courrier de Madame
+
+
+Charles II était en train de prouver ou d’essayer de prouver à miss
+Stewart qu’il ne s’occupait que d’elle; en conséquence, il lui
+promettait un amour pareil à celui que son aïeul Henri IV avait eu pour
+Gabrielle.
+
+Malheureusement pour Charles II, il était tombé sur un mauvais jour,
+sur un jour où miss Stewart s’était mis en tête de le rendre jaloux.
+
+Aussi, à cette promesse, au lieu de s’attendrir comme l’espérait
+Charles II, se mit-elle à éclater de rire.
+
+— Oh! Sire, Sire, s’écria-t-elle tout en riant, si j’avais le malheur
+de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-il facile de
+voir que vous mentez.
+
+— Écoutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de Raphaël;
+vous savez si j’y tiens; le monde me les envie, vous savez encore cela:
+mon père les fit acheter par Van Dyck. Voulez-vous que je les fasse
+porter aujourd’hui même chez vous?
+
+— Oh! non, répondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, Sire, je suis
+trop à l’étroit pour loger de pareils hôtes.
+
+— Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.
+
+— Soyez moins généreux, Sire, et aimez plus longtemps, voilà tout ce
+que je vous demande.
+
+— Je vous aimerai toujours; n’est-ce pas assez?
+
+— Vous riez, Sire.
+
+— Pauvre garçon! Au fait, tant pis!
+
+— Comment, tant pis!
+
+— Oui, pourquoi s’en va-t-il?
+
+— Croyez-vous que ce soit de son gré qu’il s’en aille?
+
+— Il est donc forcé?
+
+— Par ordre, ma chère Stewart, il a quitté Paris par ordre.
+
+— Et par quel ordre?
+
+— Devinez.
+
+— Du roi?
+
+— Juste.
+
+— Ah! vous m’ouvrez les yeux.
+
+— N’en dites rien, au moins.
+
+— Vous savez bien que, pour la discrétion, je vaux un homme. Ainsi le
+roi le renvoie?
+
+— Oui.
+
+— Et, pendant son absence, il lui prend sa maîtresse.
+
+— Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier le
+roi, il se lamente!
+
+— Remercier le roi de ce qu’il lui enlève sa maîtresse? Ah çà! mais ce
+n’est pas galant le moins du monde, pour les femmes en général et pour
+les maîtresses en particulier, ce que vous dites là, Sire.
+
+— Mais comprenez donc, parbleu! Si celle que le roi lui enlève était
+une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son avis, et je ne
+le trouverais même pas assez désespéré; mais c’est une petite fille
+maigre et boiteuse... Au diable soit de la fidélité! comme on dit en
+France. Refuser celle qui est riche pour celle qui est pauvre, celle
+qui l’aime pour celle qui le trompe, a-t-on jamais vu cela?
+
+— Croyez-vous que Mary ait sérieusement envie de plaire au vicomte,
+Sire?
+
+— Oui, je le crois.
+
+— Eh bien! le vicomte s’habituera à l’Angleterre. Mary a bonne tête,
+et, quand elle veut, elle veut bien.
+
+— Ma chère miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s’acclimate à
+notre pays: il n’y a pas longtemps, avant-hier encore, il m’est venu
+demander la permission de le quitter.
+
+— Et vous la lui avez refusée?
+
+— Je le crois bien! le roi mon frère a trop à cœur qu’il soit absent,
+et, quant à moi, j’y mets de l’amour-propre: il ne sera pas dit que
+j’aurai tendu à ce _youngman_ le plus noble et le plus doux appât de
+l’Angleterre...
+
+— Vous êtes galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante moue.
+
+— Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-là est un appât
+royal, et, puisque je m’y suis pris, un autre, j’espère, ne s’y prendra
+point; je dis donc, enfin, que je n’aurai pas fait inutilement les doux
+yeux à ce jeune homme; il restera chez nous, il se mariera chez nous,
+ou, Dieu me damne!...
+
+— Et j’espère bien qu’une fois marié, au lieu d’en vouloir à Votre
+Majesté, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde s’empresse à
+lui plaire, jusqu’à M. de Buckingham qui, chose incroyable, s’efface
+devant lui.
+
+— Et jusqu’à miss Stewart, qui l’appelle un charmant cavalier.
+
+— Écoutez, Sire, vous m’avez assez vanté miss Graffton, passez-moi à
+mon tour un peu de Bragelonne. Mais, à propos, Sire, vous êtes depuis
+quelque temps d’une bonté qui me surprend; vous songez aux absents,
+vous pardonnez les offenses, vous êtes presque parfait. D’où vient?...
+
+Charles II se mit à rire.
+
+— C’est parce que vous vous laissez aimer, dit-il.
+
+— Oh! il doit y avoir une autre raison.
+
+— Dame! j’oblige mon frère Louis XIV.
+
+— Donnez-m’en une autre encore.
+
+— Eh bien! le vrai motif, c’est que Buckingham m’a recommandé ce jeune
+homme, et m’a dit: «Sire, je commence par renoncer, en faveur du
+vicomte de Bragelonne, à miss Graffton; faites comme moi.»
+
+— Oh! c’est un digne gentilhomme, en vérité, que le duc.
+
+— Allons, bien; échauffez-vous maintenant la tête pour Buckingham. Il
+paraît que vous voulez me faire damner aujourd’hui.
+
+En ce moment, on gratta à la porte.
+
+— Qui se permet de nous déranger? s’écria Charles avec impatience.
+
+— En vérité, Sire, dit Stewart, voilà un _qui se permet_ de la plus
+suprême fatuité, et, pour vous en punir...
+
+Elle alla elle-même ouvrir la porte.
+
+— Ah! c’est un messager de France, dit miss Stewart.
+
+— Un messager de France! s’écria Charles; de ma sœur peut-être?
+
+— Oui, Sire, dit l’huissier, et messager extraordinaire.
+
+— Entrez, entrez, dit Charles.
+
+Le courrier entra.
+
+— Vous avez une lettre de Mme la duchesse d’Orléans? demanda le roi.
+
+— Oui, Sire, répondit le courrier, et tellement pressée, que j’ai mis
+vingt-six heures seulement pour l’apporter à Votre Majesté, et encore
+ai-je perdu trois quarts d’heure à Calais.
+
+— On reconnaîtra ce zèle, dit le roi.
+
+Et il ouvrit la lettre.
+
+Puis, se prenant à rire aux éclats:
+
+— En vérité, s’écria-t-il, je n’y comprends plus rien.
+
+Et il relut la lettre une seconde fois.
+
+Miss Stewart affectait un maintien plein de réserve, et contenait son
+ardente curiosité.
+
+— Francis, dit le roi à son valet, que l’on fasse rafraîchir et coucher
+ce brave garçon, et que, demain, en se réveillant, il trouve à son
+chevet un petit sac de cinquante louis.
+
+— Sire!
+
+— Va, mon ami, va! Ma sœur avait bien raison de te recommander la
+diligence; c’est pressé.
+
+Et il se remit à rire plus fort que jamais.
+
+Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-même ne savaient
+quelle contenance garder.
+
+— Ah! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je pense
+que tu as crevé... combien de chevaux?
+
+— Deux.
+
+— Deux chevaux pour apporter cette nouvelle! C’est bien; va, mon ami,
+va.
+
+Le courrier sortit avec le valet de chambre.
+
+Charles II alla à la fenêtre qu’il ouvrit, et, se penchant au-dehors:
+
+— Duc! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez!
+
+Le duc se hâta d’accourir; mais, arrivé au seuil de la porte, et
+apercevant miss Stewart, il hésita à entrer.
+
+— Viens donc, et ferme la porte, duc.
+
+Le duc obéit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s’approcha en
+souriant.
+
+— Eh bien! mon cher duc, où en es-tu avec ton Français?
+
+— Mais j’en suis, de son côté, au plus pur désespoir, Sire.
+
+— Et pourquoi?
+
+— Parce que cette adorable miss Graffton veut l’épouser, et qu’il ne
+veut pas.
+
+— Mais ce Français n’est donc qu’un béotien! s’écria miss Stewart;
+qu’il dise _oui_, ou qu’il dise _non_, et que cela finisse.
+
+— Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez savoir,
+madame, que M. de Bragelonne aime ailleurs.
+
+— Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de plus
+simple; qu’il dise non.
+
+— Oh! c’est que je lui ai prouvé qu’il avait tort de ne pas dire oui!
+
+— Tu lui as donc avoué que sa La Vallière le trompait?
+
+— Ma foi! oui, tout net.
+
+— Et qu’a-t-il fait?
+
+— Il a fait un bond comme pour franchir le détroit.
+
+— Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose: c’est ma foi! bien
+heureux.
+
+— Mais, continua Buckingham, je l’ai arrêté: je l’ai mis aux prises
+avec miss Mary, et j’espère bien que, maintenant, il ne partira point,
+comme il en avait manifesté l’intention.
+
+— Il manifestait l’intention de partir? s’écria le roi.
+
+— Un instant, j’ai douté qu’aucune puissance humaine fût capable de
+l’arrêter; mais les yeux de miss Mary sont braqués sur lui: il restera.
+
+— Eh bien! voilà ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en éclatant
+de rire; ce malheureux est prédestiné.
+
+— Prédestiné à quoi?
+
+— À être trompé, ce qui n’est rien; mais à le voir, ce qui est beaucoup.
+
+— À distance, et avec l’aide de miss Graffton, le coup sera paré.
+
+— Eh bien! pas du tout; il n’y aura ni distance, ni aide de miss
+Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure.
+
+Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.
+
+— Mais, Sire, Votre Majesté sait bien que c’est impossible, dit le duc.
+
+— C’est-à-dire, mon cher Buckingham, qu’il est impossible, maintenant,
+que le contraire arrive.
+
+— Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion.
+
+— Je le veux bien, Villiers.
+
+— Et que sa colère est terrible.
+
+— Je ne dis pas non, cher ami.
+
+— S’il voit son malheur de près, tant pis pour l’auteur de son malheur.
+
+— Soit; mais que veux-tu que j’y fasse?
+
+— Fût-ce le roi, s’écria Buckingham, je ne répondrais pas de lui!
+
+— Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles
+tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez lui à
+Blois. Il a M. d’Artagnan. Peste! voilà un gardien! Je m’accommoderais,
+vois-tu de vingt colères comme celles de ton Bragelonne, si j’avais
+quatre gardiens comme M. d’Artagnan.
+
+— Oh! mais que Votre Majesté, qui est si bonne, réfléchisse, dit
+Buckingham.
+
+— Tiens, dit Charles II en présentant la lettre au duc, lis, et réponds
+toi même. À ma place, que ferais-tu?
+
+Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en
+tremblant d’émotion:
+
+«Pour vous, pour moi, pour l’honneur et le salut de tous, renvoyez
+immédiatement en France M. de Bragelonne.
+
+«Votre sœur dévouée,
+
+«Henriette.»
+
+— Qu’en dis-tu, Villiers?
+
+— Ma foi! Sire, je n’en dis rien, répondit le duc stupéfait.
+
+— Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me conseillerais
+de ne pas obéir à ma sœur quand elle me parle avec cette insistance?
+
+— Oh! non, non, Sire, et cependant...
+
+— Tu n’as pas lu le _post-scriptum, _Villiers; il est sous le pli, et
+m’avait échappé d’abord à moi-même: lis.
+
+Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne.
+
+«Mille souvenirs à ceux qui m’aiment.»
+
+Le front pâlissant du duc s’abaissa vers la terre; la feuille trembla
+dans ses doigts, comme si le papier se fût changé en un plomb épais.
+
+Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait muet:
+
+— Qu’il suive donc sa destinée, comme nous la nôtre, continua le roi;
+chacun souffre sa passion en ce monde: j’ai eu la mienne, j’ai eu celle
+des miens, j’ai porté double croix. Au diable les soucis, maintenant!
+Va, Villiers, va me quérir ce gentilhomme.
+
+Le duc ouvrit la porte treillissée du cabinet, et, montrant au roi
+Raoul et Mary qui marchaient à côté l’un de l’autre:
+
+— Oh! Sire, dit-il, quelle cruauté pour cette pauvre miss Graffton!
+
+— Allons, allons, appelle, dit Charles II en fronçant ses sourcils
+noirs; tout le monde est donc sentimental ici? Bon: voilà miss Stewart
+qui s’essuie les yeux, à présent. Maudit Français, va!
+
+Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton, il
+l’amena devant le cabinet du roi.
+
+— Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous pas,
+avant-hier, la permission de retourner à Paris?
+
+— Oui, Sire, répondit Raoul, que ce début étourdit tout d’abord.
+
+— Eh bien! mon cher vicomte, j’avais refusé, je crois?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et vous m’en avez voulu?
+
+— Non, Sire; car Votre Majesté refusait, certainement, pour
+d’excellents motifs; Votre Majesté est trop sage et trop bonne pour ne
+pas bien faire tout ce qu’elle fait.
+
+— Je vous alléguai, je crois, cette raison, que le roi de France ne
+vous avait pas rappelé?
+
+— Oui, Sire, vous m’avez, en effet, répondu cela.
+
+— Eh bien! j’ai réfléchi, monsieur de Bragelonne; si le roi, en effet,
+ne vous a pas fixé le retour, il m’a recommandé de vous rendre agréable
+le séjour de l’Angleterre; or, puisque vous me demandiez à partir,
+c’est que le séjour de l’Angleterre ne vous était pas agréable?
+
+— Je n’ai pas dit cela, Sire.
+
+— Non; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, qu’un autre
+séjour vous serait plus agréable que celui-ci.
+
+En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle de
+laquelle miss Graffton était appuyée pâle et défaite.
+
+Son autre bras était posé sur le bras de Buckingham.
+
+— Vous ne répondez pas, poursuivit Charles; le proverbe français est
+positif: «Qui ne dit mot consent.» Eh bien! monsieur de Bragelonne, je
+me vois en mesure de vous satisfaire; vous pouvez, quand vous voudrez,
+partir pour la France, je vous y autorise.
+
+— Sire!... s’écria Raoul.
+
+— Oh! murmura Mary en étreignant le bras de Buckingham.
+
+— Vous pouvez être ce soir à Douvres, continua le roi; la marée monte à
+deux heures du matin.
+
+Raoul, stupéfait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu entre
+le remerciement et l’excuse.
+
+— Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous souhaite
+toutes sortes de prospérités, dit le roi en se levant; vous me ferez le
+plaisir de garder, en souvenir de moi, ce diamant, que je destinais à
+une corbeille de noces.
+
+Miss Graffton semblait près de défaillir.
+
+Raoul reçut le diamant; en le recevant, il sentait ses genoux trembler.
+
+Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments à miss
+Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu.
+
+Le roi profita de ce moment pour disparaître.
+
+Raoul trouva le duc occupé à relever le courage de miss Graffton.
+
+— Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie, murmurait
+Buckingham.
+
+— Je lui dis de partir, répondit miss Graffton en se ranimant; je ne
+suis pas de ces femmes qui ont plus d’orgueil que de cœur; si on l’aime
+en France, qu’il retourne en France, et qu’il me bénisse, moi qui lui
+aurai conseillé d’aller trouver son bonheur. Si, au contraire, on ne
+l’aime plus, qu’il revienne, je l’aimerai encore, et son infortune ne
+l’aura point amoindri à mes yeux. Il y a dans les armes de ma maison ce
+que Dieu a gravé dans mon cœur: _Habenti parum, egenti cuncta. _«Aux
+riches peu, aux pauvres tout.»
+
+— Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez là-bas l’équivalent
+de ce que vous laissez ici.
+
+— Je crois ou du moins j’espère, dit Raoul d’un air sombre, que ce que
+j’aime est digne de moi; mais, s’il est vrai que j’ai un indigne amour,
+comme vous avez essayé de me le faire entendre, monsieur le duc, je
+l’arracherai de mon cœur, dussé-je arracher mon cœur avec l’amour.
+
+Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression
+d’indéfinissable pitié.
+
+Raoul sourit tristement.
+
+— Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne était destiné à
+vous, laissez-moi vous l’offrir; si je me marie en France, vous me le
+renverrez; si je ne me marie pas, gardez-le.
+
+Et, saluant, il s’éloigna.
+
+«Que veut-il dire?» pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait
+respectueusement la main glacée de miss Mary.
+
+Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle.
+
+— Si c’était une bague de fiançailles, dit-elle, je ne l’accepterais
+point.
+
+— Vous lui offrez cependant de revenir à vous.
+
+— Oh! duc, s’écria la jeune fille avec des sanglots, une femme comme
+moi n’est jamais prise pour consolation par un homme comme lui.
+
+— Alors, vous pensez qu’il ne reviendra pas.
+
+— Jamais, dit miss Graffton d’une voix étranglée.
+
+— Eh bien! je vous dis, moi, qu’il trouvera là-bas son bonheur détruit,
+sa fiancée perdue... son honneur même entamé... Que lui restera-t-il
+donc qui vaille votre amour? oh! dites, Mary, vous qui vous connaissez
+vous-même!
+
+Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et,
+tandis que Raoul fuyait dans l’allée des tilleuls avec une rapidité
+vertigineuse, elle chanta d’une voix mourante ces vers de _Roméo et
+Juliette_:
+
+_Il faut partir et vivre, _ _Ou rester et mourir._
+
+Lorsqu’elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss Graffton
+rentra chez elle, plus pâle et plus silencieuse qu’une ombre.
+
+Buckingham profita du courrier qui était venu apporter la lettre au roi
+pour écrire à Madame et au comte de Guiche.
+
+Le roi avait parlé juste. À deux heures du matin, la marée était haute,
+et Raoul s’embarquait pour la France.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXVIII — Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
+
+
+Le roi surveillait ce portrait de La Vallière avec un soin qui venait
+autant du désir de la voir ressemblante que du dessein de faire durer
+ce portrait longtemps.
+
+Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre l’achèvement d’un
+plan ou le résultat d’une teinte, et conseiller au peintre diverses
+modifications auxquelles celui-ci consentait avec une félicité
+respectueuse.
+
+Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un peu
+tardé, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait voir,
+et personne ne les voyait, ces silences pleins d’expression, qui
+unissaient dans un soupir deux âmes fort disposées à se comprendre et
+fort désireuses du calme et de la méditation.
+
+Alors les minutes s’écoulaient comme par magie. Le roi se rapprochait
+de sa maîtresse et venait la brûler du feu de son regard, du contact de
+son haleine.
+
+Un bruit se faisait-il entendre dans l’antichambre, le peintre
+arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s’excusant, le roi se mettait
+à parler, La Vallière à lui répondre précipitamment, et leurs yeux
+disaient à Saint-Aignan que, pendant son absence, ils avaient vécu un
+siècle.
+
+En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su donner
+au roi l’appétit dans l’abondance et le désir dans la certitude de la
+possession.
+
+Ce que La Vallière redoutait n’arriva pas.
+
+Nul ne devina que, dans la journée, elle sortait deux ou trois heures
+de chez elle. Elle feignait une santé irrégulière. Ceux qui se
+présentaient chez elle frappaient avant d’entrer. Malicorne, l’homme
+des inventions ingénieuses, avait imaginé un mécanisme acoustique par
+lequel La Vallière, dans l’appartement de Saint-Aignan, était prévenue
+des visites que l’on venait faire dans la chambre qu’elle habitait
+ordinairement.
+
+Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait
+chez elle, déroutant par une apparition tardive peut-être, mais qui
+combattait victorieusement néanmoins tous les soupçons des sceptiques
+les plus acharnés.
+
+Malicorne avait demandé à Saint-Aignan des nouvelles du lendemain.
+Saint-Aignan avait été forcé d’avouer que ce quart d’heure de liberté
+donnait au roi une humeur des plus joyeuses.
+
+— Il faudra doubler la dose, répliqua Malicorne, mais insensiblement;
+attendez qu’on le désire.
+
+On le désira si bien, qu’un soir, le quatrième jour, au moment où le
+peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan fût rentré, Saint-Aignan
+entra et vit sur le visage de La Vallière une ombre de contrariété
+qu’elle n’avait pu dissimuler. Le roi fut moins secret, il témoigna son
+dépit par un mouvement d’épaules très significatif. La Vallière rougit,
+alors.
+
+«Bon! s’écria Saint-Aignan dans sa pensée, M. Malicorne sera enchanté
+ce soir.»
+
+En effet, Malicorne fut enchanté le soir.
+
+— Il est bien évident, dit-il au comte, que Mlle de La Vallière
+espérait que vous tarderiez au moins de dix minutes.
+
+— Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.
+
+— Vous seriez un mauvais serviteur du roi, répliqua celui-ci, si vous
+refusiez cette demi-heure de satisfaction à Sa Majesté.
+
+— Mais le peintre? objecta Saint-Aignan.
+
+— Je m’en charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre conseil
+des visages et des circonstances; ce sont mes opérations de magie, à
+moi, et, quand les sorciers prennent avec l’astrolabe la hauteur du
+soleil, de la lune et de leurs constellations, moi, je me contente de
+regarder si les yeux sont cerclés de noir, ou si la bouche décrit l’arc
+convexe ou l’arc concave.
+
+— Observez donc!
+
+— N’ayez pas peur.
+
+Et le rusé Malicorne eut tout le loisir d’observer.
+
+Car, le soir même, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit une
+si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La Vallière avec
+des yeux si fort mourants, que Malicorne dit à Montalais, le soir:
+
+— À demain!
+
+Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des
+Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la séance à deux jours.
+
+Saint-Aignan n’était pas chez lui, quand La Vallière, déjà familiarisée
+avec l’étage inférieur, leva le parquet et descendit.
+
+Le roi, comme d’habitude, l’attendait sur l’escalier, et tenait un
+bouquet à la main; en la voyant, il la prit dans ses bras.
+
+La Vallière, tout émue, regarda autour d’elle, et, ne voyant que le
+roi, ne se plaignit pas. Ils s’assirent.
+
+Louis, couché près des coussins sur lesquels elle reposait, et la tête
+inclinée sur les genoux de sa maîtresse, placé là comme dans un asile
+d’où l’on ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme si le moment
+fût venu où rien ne pouvait plus s’interposer entre ces deux âmes,
+elle, de son côté, se mit à le dévorer du regard.
+
+Alors, de ses yeux si doux, si purs, se dégageait une flamme toujours
+jaillissante dont les rayons allaient chercher le cœur de son royal
+amant pour le réchauffer d’abord et le dévorer ensuite.
+
+Embrasé par le contact des genoux tremblants, frémissant de bonheur
+lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le roi
+s’engourdissait dans cette félicité, et s’attendait toujours à voir
+entrer le peintre ou de Saint Aignan.
+
+Dans cette prévision douloureuse, il s’efforçait parfois de fuir la
+séduction qui s’infiltrait dans ses veines, il appelait le sommeil du
+cœur et des sens, il repoussait la réalité toute prête, pour courir
+après l’ombre.
+
+Mais la porte ne s’ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le peintre;
+mais les tapisseries ne frissonnèrent même point. Un silence de mystère
+et de volupté engourdit jusqu’aux oiseaux dans leur cage dorée.
+
+Le roi, vaincu, retourna sa tête et colla sa bouche brûlante dans les
+deux mains réunies de La Vallière; elle perdit la raison, et serra sur
+les lèvres de son amant ses deux mains convulsives.
+
+Louis se roula chancelant à genoux, et, comme La Vallière n’avait pas
+dérangé sa tête, le front du roi se trouva au niveau des lèvres de la
+jeune femme, qui, dans son extase, effleura d’un furtif et mourant
+baiser les cheveux parfumés qui lui caressaient les joues.
+
+Le roi la saisit dans ses bras, et, sans qu’elle résistât, ils
+échangèrent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change l’amour en
+un délire.
+
+Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentrèrent ce jour-là.
+
+Une sorte d’ivresse pesante et douce, qui rafraîchit les sens et laisse
+circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines, ce sommeil
+impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba, pareille à un
+nuage, entre la vie passée et la vie à venir des deux amants.
+
+Au sein de ce sommeil plein de rêves, un bruit continu à l’étage
+supérieur inquiéta d’abord La Vallière, mais sans la réveiller tout à
+fait.
+
+Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait comprendre,
+comme il rappelait la réalité à la jeune femme ivre de l’illusion, elle
+se releva tout effarée, belle de son désordre, en disant:
+
+— Quelqu’un m’attend là-haut. Louis! Louis, n’entendez-vous pas?
+
+— Eh! n’êtes-vous pas celle que j’attends? dit le roi avec tendresse.
+Que les autres désormais vous attendent.
+
+Mais elle, secouant doucement la tête:
+
+— Bonheur caché!... dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir caché...
+Mon orgueil doit se taire comme mon cœur.
+
+Le bruit recommença.
+
+— J’entends la voix de Montalais, dit-elle.
+
+Et elle monta précipitamment l’escalier.
+
+Le roi montait avec elle, ne pouvant se décider à la quitter et
+couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.
+
+— Oui, oui, répéta La Vallière, la moitié du corps déjà passé à travers
+la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle; il faut qu’il soit
+arrivé quelque chose d’important.
+
+— Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite.
+
+— Oh! pas aujourd’hui. Adieu! adieu!
+
+Et elle s’abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis elle
+s’échappa.
+
+Montalais attendait en effet, tout agitée, toute pâle.
+
+— Vite, vite, dit-elle, il monte.
+
+— Qui cela? qui est-ce qui monte?
+
+— Lui! Je l’avais bien prévu.
+
+— Mais qui donc, lui? tu me fais mourir!
+
+— Raoul, murmura Montalais.
+
+— Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degrés du grand
+escalier.
+
+La Vallière poussa un cri terrible et se renversa en arrière.
+
+— Me voici, me voici, chère Louise, dit Raoul en accourant. Oh! je
+savais bien, moi, que vous m’aimiez toujours.
+
+La Vallière fit un geste d’effroi, un autre geste de malédiction; elle
+s’efforça de parler et ne put articuler qu’une seule parole:
+
+— Non, non! dit-elle.
+
+Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant:
+
+— Ne m’approchez pas!
+
+Montalais fit signe à Raoul, qui, pétrifié sur le seuil, ne chercha pas
+même à faire un pas de plus dans la chambre.
+
+Puis jetant les yeux du côté du paravent:
+
+— Oh! dit-elle, l’imprudente! la trappe n’est pas même fermée!
+
+Et elle s’avança vers l’angle de la chambre pour refermer d’abord le
+paravent, et puis, derrière le paravent, la trappe.
+
+Mais de cette trappe s’élança le roi, qui avait entendu le cri de La
+Vallière et qui venait à son secours.
+
+Il s’agenouilla devant elle en accablant de questions Montalais qui
+commençait à perdre la tête.
+
+Mais, au moment où le roi tombait à genoux, on entendit un cri de
+douleur sur le carré et le bruit d’un pas dans le corridor. Le roi
+voulut courir pour voir qui avait poussé ce cri, pour reconnaître qui
+faisait ce bruit de pas.
+
+Montalais chercha à le retenir, mais ce fut vainement.
+
+Le roi, quittant La Vallière, alla vers la porte; mais Raoul était déjà
+loin, de sorte que le roi ne vit qu’une espèce d’ombre tournant l’angle
+du corridor.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXIX — Deux vieux amis
+
+
+Tandis que chacun pensait à ses affaires à la Cour, un homme se rendait
+mystérieusement derrière la place de Grève, dans une maison qui nous
+est déjà connue pour l’avoir vue assiégée, un jour d’émeute, par
+d’Artagnan.
+
+Cette maison avait sa principale entrée par la place Baudoyer.
+
+Assez grande, entourée de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean
+par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des regards
+curieux, elle était renfermée dans ce triple rempart de pierres, de
+bruit et de verdure, comme une momie parfumée dans sa triple boîte.
+
+L’homme dont nous parlons marchait d’un pas assuré, bien qu’il ne fût
+pas de la première jeunesse. À voir son manteau couleur de muraille
+et sa longue épée, qui relevait ce manteau, nul n’eût pu reconnaître
+le chercheur d’aventurer; et si l’on eût bien consulté ce croc de
+moustaches relevé, cette peau fine et lisse qui apparaissait sous le
+sombrero, comment ne pas croire que les aventures dussent être galantes?
+
+En effet, à peine le cavalier fut-il entré dans la maison que huit
+heures sonnèrent à Saint-Gervais.
+
+Et, dix minutes après, une dame, suivie d’un laquais armé, vint frapper
+à la même porte, qu’une vieille suivante lui ouvrit aussitôt.
+
+Cette dame leva son voile en entrant. Ce n’était plus une beauté,
+mais c’était encore une femme; elle n’était plus jeune; mais elle
+était encore alerte et d’une belle prestance. Elle dissimulait, sous
+une toilette riche et de bon goût, un âge que Ninon de Lenclos seule
+affronta en souriant.
+
+À peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous n’avons
+fait qu’esquisser les traits, vint à elle en lui tendant la main.
+
+— Chère duchesse, dit-il. Bonjour.
+
+— Bonjour, mon cher Aramis, répliqua la duchesse.
+
+Il la conduisit à un salon élégamment meublé, dont les fenêtres hautes
+s’empourpraient des derniers feux du jour tamisés par les cimes noires
+de quelques sapins.
+
+Tous deux s’assirent côte à côte.
+
+Ils n’eurent ni l’un ni l’autre la pensée de demander de la lumière, et
+s’ensevelirent ainsi dans l’ombre comme ils eussent voulu s’ensevelir
+mutuellement dans l’oubli.
+
+— Chevalier, dit la duchesse, vous ne m’avez plus donné signe
+d’existence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et j’avoue que
+votre présence, le jour de la mort du franciscain, j’avoue que votre
+initiation à certains secrets, m’ont donné le plus vif étonnement que
+j’aie eu de ma vie.
+
+— Je puis vous expliquer ma présence, je puis vous expliquer mon
+initiation, dit Aramis.
+
+— Mais, avant tout, répliqua vivement la duchesse, parlons un peu de
+nous. Voilà longtemps que nous sommes de bons amis.
+
+— Oui, madame, et, s’il plaît à Dieu, nous le serons, sinon longtemps,
+du moins toujours.
+
+— Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un témoignage.
+
+— Nous n’avons plus à présent, madame la duchesse, les mêmes intérêts
+qu’autrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans cette pénombre,
+car on n’y pouvait deviner que son sourire fût moins agréable et moins
+frais qu’autrefois.
+
+— Aujourd’hui, chevalier, nous avons d’autres intérêts. Chaque âge
+apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourd’hui, en
+causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler,
+causons; voulez-vous?
+
+— Duchesse, à vos ordres. Ah! pardon, comment avez-vous donc retrouvé
+mon adresse? Et pourquoi?
+
+— Pourquoi? Je vous l’ai dit. La curiosité. Je voulais savoir ce que
+vous êtes à ce franciscain, avec lequel j’avais affaire, et qui est
+mort si étrangement. Vous savez qu’à notre entrevue à Fontainebleau,
+dans ce cimetière, au pied de cette tombe, récemment fermée, nous fûmes
+émus l’un et l’autre au point de ne nous rien confier l’un à l’autre.
+
+— Oui, madame.
+
+— Eh bien! je ne vous eus pas plutôt quitté, que je me repentis. J’ai
+toujours été avide de m’instruire, vous savez que Mme de Longueville
+est un peu comme moi, n’est-ce pas?
+
+— Je ne sais, dit Aramis discrètement.
+
+— Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous n’avions rien
+dit dans ce cimetière, ni vous de ce que vous étiez à ce franciscain
+dont vous avez surveillé l’inhumation, ni moi de ce que je lui étais.
+Aussi, tout cela m’a paru indigne de deux bons amis comme nous, et
+j’ai cherché l’occasion de me rapprocher de vous pour vous donner la
+preuve que je vous suis acquise, et que Marie Michon, la pauvre morte,
+a laissé sur terre une ombre pleine de mémoire.
+
+Aramis s’inclina sur la main de la duchesse et y déposa un galant
+baiser.
+
+— Vous avez dû avoir quelque peine à me retrouver, dit-il.
+
+— Oui, fit-elle, contrariée d’être ramenée à ce que voulait savoir
+Aramis; mais je vous savais ami de M. Fouquet, j’ai cherché près de M.
+Fouquet.
+
+— Ami? oh! s’écria le chevalier, vous dites trop, madame. Un pauvre
+prêtre favorisé par ce généreux protecteur, un cœur plein de
+reconnaissance et de fidélité, voilà tout ce que je suis à M. Fouquet.
+
+— Il vous a fait évêque?
+
+— Oui, duchesse.
+
+— Mais, beau mousquetaire, c’est votre retraite.
+
+«Comme à toi l’intrigue politique», pensa Aramis.
+
+— Or, ajouta-t-il, vous vous enquîtes auprès de M. Fouquet?
+
+— Facilement. Vous aviez été à Fontainebleau avec lui, vous aviez fait
+un petit voyage à votre diocèse, qui est Belle-Île-en-Mer, je crois?
+
+— Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon diocèse est Vannes.
+
+— C’est ce que je voulais dire. Je croyais seulement que
+Belle-Île-en-Mer...
+
+— Est une maison à M. Fouquet, voilà tout.
+
+— Ah! c’est qu’on m’avait dit que Belle-Île-en-Mer était fortifiée or,
+je vous sais homme de guerre, mon ami.
+
+— J’ai tout désappris depuis que je suis d’Église, dit Aramis piqué.
+
+— Il suffit... J’ai donc su que vous étiez revenu de Vannes, et j’ai
+envoyé chez un ami, M. le comte de La Fère.
+
+— Ah! fit Aramis.
+
+— Celui-là est discret: il m’a fait répondre qu’il ignorait votre
+adresse.
+
+«Toujours Athos, pensa l’évêque: ce qui est bon est toujours bon.»
+
+— Alors... vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la reine
+mère a toujours contre moi quelque chose.
+
+— Mais oui, et je m’en étonne.
+
+— Oh! cela tient à toutes sortes de raisons. Mais passons... Je suis
+forcée de me cacher; j’ai donc, par bonheur, rencontré M. d’Artagnan,
+un de vos anciens amis, n’est-ce pas?
+
+— Un de mes amis présents, duchesse.
+
+Il m’a renseignée, lui; il m’a envoyée à M. de Baisemeaux, le
+gouverneur de la Bastille.
+
+Aramis frissonna, et ses yeux dégagèrent dans l’ombre une flamme qu’il
+ne put cacher à sa clairvoyante amie.
+
+— M. de Baisemeaux! dit-il; et pourquoi d’Artagnan vous envoya-t-il à
+M. de Baisemeaux?
+
+— Ah! je ne sais.
+
+— Que veut dire ceci? dit l’évêque en résumant ses forces
+intellectuelles pour soutenir dignement le combat.
+
+— M. de Baisemeaux était votre obligé, m’a dit d’Artagnan.
+
+— C’est vrai.
+
+— Et l’on sait toujours l’adresse d’un créancier comme celle d’un
+débiteur.
+
+— C’est encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indiqué?
+
+— Saint-Mandé, où je vous ai fait tenir une lettre.
+
+— Que voici, et qui m’est précieuse, dit Aramis, puisque je lui dois le
+plaisir de vous voir.
+
+La duchesse, satisfaite d’avoir ainsi effleuré sans malheur toutes les
+difficultés de cette exposition délicate, respira.
+
+Aramis ne respira pas.
+
+— Nous en étions, dit-il, à votre visite à Baisemeaux?
+
+— Non, dit-elle en riant, plus loin.
+
+— Alors, c’est à votre rancune contre la reine mère?
+
+— Plus loin encore, reprit-elle, plus loin; nous en sommes aux
+rapports... C’est simple, reprit la duchesse en prenant son parti. Vous
+savez que je vis avec M. de Laicques?
+
+— Oui, madame.
+
+— Un quasi-époux?
+
+— On le dit.
+
+— À Bruxelles?
+
+— Oui.
+
+— Vous savez que mes enfants m’ont ruinée et dépouillée?
+
+— Ah! quelle misère, duchesse!
+
+— C’est affreux! il a fallu que je m’ingéniasse à vivre, et surtout à
+ne point végéter.
+
+— Cela se conçoit.
+
+— J’avais des haines à exploiter, des amitiés à servir; je n’avais plus
+de crédit, plus de protecteurs.
+
+— Vous qui avez protégé tant de gens, dit suavement Aramis.
+
+— C’est toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le roi
+d’Espagne.
+
+— Ah!
+
+— Qui venait de nommer un général des jésuites, comme c’est l’usage.
+
+— Ah! c’est l’usage?
+
+— Vous l’ignoriez?
+
+— Pardon, j’étais distrait.
+
+— En effet, vous devez savoir cela, vous qui étiez en si bonne intimité
+avec le franciscain.
+
+— Avec le général des jésuites, vous voulez dire?
+
+— Précisément... Donc je vis le roi d’Espagne. Il me voulait du bien et
+ne pouvait m’en faire. Il me recommanda cependant, dans les Flandres,
+moi et Laicques, et me fit donner une pension sur les fonds de l’ordre.
+
+— Des jésuites?
+
+— Oui. Le général, je veux dire le franciscain, me fut envoyé.
+
+— Très bien.
+
+— Et comme, pour régulariser la situation, d’après les statuts de
+l’ordre, je devais être censée rendre des services... Vous savez que
+c’est la règle?
+
+— Je l’ignorais.
+
+Mme de Chevreuse s’arrêta pour regarder Aramis; mais il faisait nuit
+sombre.
+
+— Eh bien! c’est la règle, reprit-elle. Je devais donc paraître avoir
+une utilité quelconque. Je proposai de voyager pour l’ordre, et l’on
+me rangea parmi les affiliés voyageurs. Vous comprenez que c’était une
+apparence et une formalité.
+
+— À merveille.
+
+— Ainsi touchai-je ma pension, qui était fort convenable.
+
+— Mon Dieu! duchesse, ce que vous me dites là est un coup de poignard
+pour moi. Vous, obligée de recevoir une pension des jésuites!
+
+— Non, chevalier, de l’Espagne.
+
+— Ah! sauf le cas de conscience, duchesse, vous m’avouerez que c’est
+bien la même chose.
+
+— Non, non, pas du tout.
+
+— Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien...
+
+— Il me reste Dampierre. Voilà tout.
+
+— C’est encore très beau.
+
+— Oui, mais Dampierre grevé, Dampierre hypothéqué, Dampierre un peu
+ruiné comme la propriétaire.
+
+— Et la reine mère voit tout cela d’un œil sec? dit Aramis avec un
+curieux regard qui ne rencontra que ténèbres.
+
+— Oui, elle a tout oublié.
+
+— Vous avez, ce me semble, duchesse, essayé de rentrer en grâce?
+
+— Oui; mais, par une singularité qui n’a pas de nom, voilà-t-il pas que
+le petit roi hérite de l’antipathie que son cher père avait pour ma
+personne. Ah! me direz-vous, je suis bien une de ces femmes que l’on
+hait, je ne suis plus de celles que l’on aime.
+
+— Chère duchesse, arrivons vite, je vous prie, à ce qui vous amène, car
+je crois que nous pouvons nous être utiles l’un à l’autre.
+
+— Je l’ai pensé. Je venais donc à Fontainebleau dans un double but.
+D’abord, j’y étais mandée par ce franciscain que vous connaissez...
+À propos, comment le connaissez-vous? car je vous ai raconté mon
+histoire, et vous ne m’avez pas conté la vôtre.
+
+— Je le connus d’une façon bien naturelle, duchesse. J’ai étudié la
+théologie avec lui à Parme; nous étions devenus amis, et tantôt les
+affaires, tantôt les voyages, tantôt la guerre nous avaient séparés.
+
+— Vous saviez bien qu’il fût général des jésuites?
+
+— Je m’en doutais.
+
+— Mais, enfin, par quel hasard étrange veniez-vous, vous aussi, à cette
+hôtellerie où se réunissaient les affiliés voyageurs?
+
+— Oh! dit Aramis d’une voix calme, c’est un pur hasard. Moi, j’allais à
+Fontainebleau chez M. Fouquet pour avoir une audience du roi; moi, je
+passais; moi, j’étais inconnu; je vis par le chemin ce pauvre moribond
+et je le reconnus. Vous savez le reste, il expira dans mes bras.
+
+— Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si grande
+puissance, que vous donnâtes en son nom des ordres souverains.
+
+— Il me chargea effectivement de quelques commissions.
+
+— Et pour moi?
+
+— Je vous l’ai dit. Une somme de douze mille livres à payer. Je
+crois vous avoir donné la signature nécessaire pour toucher. Ne
+touchâtes-vous pas?
+
+— Si fait, si fait. Oh! mon cher prélat, vous donnez ces ordres,
+m’a-t-on dit, avec un tel mystère et une si auguste majesté, que l’on
+vous crut généralement le successeur du cher défunt.
+
+Aramis rougit d’impatience. La duchesse continua:
+
+— Je m’en suis informée, dit-elle, près du roi d’Espagne, et il
+éclaircit mes doutes sur ce point. Tout général des jésuites est, à sa
+nomination, et doit être Espagnol d’après les statuts de l’ordre. Vous
+n’êtes pas Espagnol et vous n’avez pas été nommé par le roi d’Espagne.
+
+Aramis ne répliqua rien que ces mots:
+
+— Vous voyez bien, duchesse, que vous étiez dans l’erreur, puisque le
+roi d’Espagne vous a dit cela.
+
+— Oui, cher Aramis; mais il y a autre chose que j’ai pensé, moi.
+
+— Quoi donc?
+
+— Vous savez que je pense un peu à tout.
+
+— Oh! oui, duchesse.
+
+— Vous savez l’espagnol?
+
+— Tout Français qui a fait sa Fronde sait l’espagnol.
+
+— Vous avez vécu dans les Flandres?
+
+— Trois ans.
+
+— Vous avez passé à Madrid?
+
+— Quinze mois.
+
+— Vous êtes donc en mesure d’être naturalisé Espagnol quand vous le
+voudrez.
+
+— Vous croyez? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la duchesse.
+
+— Sans doute... Deux ans de séjour et la connaissance de la langue sont
+des règles indispensables. Vous avez trois ans et demi... quinze mois
+de trop.
+
+— Où voulez-vous en venir, chère dame?
+
+— À ceci: je suis bien avec le roi d’Espagne.
+
+«Je n’y suis pas mal», pensa Aramis.
+
+— Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au roi,
+la succession du franciscain?
+
+— Oh! duchesse!
+
+— Vous l’avez peut-être? dit-elle.
+
+— Non, sur ma parole!
+
+— Eh bien! je puis vous rendre ce service.
+
+— Pourquoi ne l’avez-vous pas rendu à M. de Laicques, duchesse? C’est
+un homme plein de talent et que vous aimez.
+
+— Oui, certes; mais cela ne s’est pas trouvé. Enfin, répondez, Laicques
+ou pas Laicques, voulez-vous?
+
+— Duchesse, non, merci!
+
+«Il est nommé», pensa-t-elle.
+
+— Si vous me refusez ainsi, reprit Mme de Chevreuse, ce n’est pas
+m’enhardir à vous demander pour moi.
+
+— Oh! demandez, demandez.
+
+— Demander!... Je ne le puis, si vous n’avez pas le pouvoir de
+m’accorder.
+
+— Si peu que je puisse, demandez toujours.
+
+— J’ai besoin d’une somme d’argent pour faire réparer Dampierre.
+
+— Ah! répliqua Aramis froidement, de l’argent?... Voyons, duchesse,
+combien serait-ce?
+
+— Oh! une somme ronde.
+
+— Tant pis! Vous savez que je ne suis pas riche?
+
+— Vous, non; mais l’ordre. Si vous eussiez été général...
+
+— Vous savez que je ne suis pas général.
+
+— Alors, vous avez un ami qui, lui, doit être riche: M. Fouquet.
+
+— M. Fouquet? madame, il est plus qu’à moitié ruiné.
+
+— On le disait, et je ne voulais pas le croire.
+
+— Pourquoi, duchesse?
+
+— Parce que j’ai du cardinal Mazarin quelques lettres, c’est-à-dire
+Laicques les a, qui établissent des comptes étranges.
+
+— Quels comptes?
+
+— C’est à propos de rentes vendues, d’emprunts faits, je ne me souviens
+plus bien. Toujours est-il que le sous-intendant, d’après des lettres
+signées Mazarin, aurait puisé une trentaine de millions dans les
+coffres de l’État. Le cas est grave.
+
+Aramis enfonça ses ongles dans sa main.
+
+— Quoi! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous n’en avez pas
+fait part à M. Fouquet?
+
+— Ah! répliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des réserves que
+l’on garde. Le jour du besoin venu, on les tire de l’armoire.
+
+— Et le jour du besoin est venu? dit Aramis.
+
+— Oui, mon cher.
+
+— Et vous allez montrer ces lettres à M. Fouquet?
+
+— J’aime mieux vous en parler à vous.
+
+— Il faut que vous ayez bien besoin d’argent, pauvre amie, pour penser
+à ces sortes de choses, vous qui teniez en si piètre estime la prose de
+M. de Mazarin.
+
+— J’ai, en effet, besoin d’argent.
+
+— Et puis, continua Aramis d’un ton froid, vous avez dû vous faire
+peine à vous-même en recourant à cette ressource. Elle est cruelle.
+
+— Oh! si j’eusse voulu faire le mal et non le bien dit Mme de
+Chevreuse, au lieu de demander au général de l’ordre ou à M. Fouquet
+les cinq cent mille livres dont j’ai besoin...
+
+— Cinq cent mille livres!
+
+— Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup? Il faut cela, au
+moins, pour réparer Dampierre.
+
+— Oui, madame.
+
+— Je dis donc qu’au lieu de demander cette somme, j’eusse été trouver
+mon ancienne amie, la reine mère; les lettres de son époux, le _signor_
+Mazarini, m’eussent servi d’introduction, et je lui eusse demandé cette
+bagatelle en lui disant: «Madame, je veux avoir l’honneur de recevoir
+Votre Majesté à Dampierre; permettez-moi de mettre Dampierre en état.»
+
+Aramis ne répliqua pas un mot.
+
+— Eh bien! dit-elle, à quoi songez-vous?
+
+— Je fais des additions, dit Aramis.
+
+— Et M. Fouquet fait des soustractions. Moi, j’essaie de multiplier.
+Les beaux calculateurs que nous sommes! comme nous pourrions nous
+entendre!
+
+— Voulez-vous me permettre de réfléchir? dit Aramis.
+
+— Non... Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous, c’est oui
+ou non qu’il faut répondre, et cela tout de suite.
+
+«C’est un piège, pensa l’évêque; il est impossible qu’une pareille
+femme soit écoutée d’Anne d’Autriche.»
+
+— Eh bien? fit la duchesse.
+
+— Eh bien! madame, je serais fort surpris si M. Fouquet pouvait
+disposer de cinq cent mille livres à cette heure.
+
+— Il n’en faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se
+restaurera comme il pourra.
+
+— Oh! vous n’êtes pas, je suppose, embarrassée à ce point?
+
+— Non, je ne suis jamais embarrassée.
+
+— Et la reine fera certainement pour vous, continua l’évêque, ce que le
+surintendant ne peut faire.
+
+— Oh! mais oui... Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que je
+parle moi-même à M. Fouquet de ces lettres?
+
+— Vous ferez, à cet égard, duchesse, tout ce qu’il vous plaira; mais
+M. Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable; s’il l’est, je le sais
+assez fier pour ne pas l’avouer; s’il ne l’est pas, il s’offensera fort
+de cette menace.
+
+— Vous raisonnez toujours comme un ange.
+
+Et la duchesse se leva.
+
+— Ainsi, vous allez dénoncer M. Fouquet à la reine? dit Aramis.
+
+— Dénoncer?... Oh! le vilain mot. Je ne dénoncerai pas, mon cher ami;
+vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces choses-là
+s’exécutent; je prendrai parti contre M. Fouquet, voilà tout.
+
+— C’est juste.
+
+— Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme.
+
+— Sans doute.
+
+— Une fois bien remise avec la reine mère, je puis être dangereuse.
+
+— C’est votre droit, duchesse.
+
+— J’en userai, mon cher ami.
+
+— Vous n’ignorez pas que M. Fouquet est au mieux avec le roi d’Espagne,
+duchesse?
+
+— Oh! je le suppose.
+
+— M. Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous dites, vous
+en fera une autre.
+
+— Ah! que voulez-vous!
+
+— Ce sera son droit aussi, n’est-ce pas?
+
+— Certes.
+
+— Et, comme il est bien avec l’Espagne, il se fera une arme de cette
+amitié.
+
+— Vous voulez dire qu’il sera bien avec le général de l’ordre des
+jésuites, mon cher Aramis.
+
+— Cela peut arriver, duchesse.
+
+— Et qu’alors on me supprimera la pension que je touche par là.
+
+— J’en ai bien peur.
+
+— On se consolera. Eh! mon cher, après Richelieu, après la Fronde,
+après l’exil, qu’y a-t-il à redouter pour Mme de Chevreuse?
+
+— La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres.
+
+— Hélas! je le sais bien.
+
+— De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne
+l’ignorez pas, sur les amis de l’ennemi.
+
+— Ah! vous voulez dire qu’on tombera sur ce pauvre Laicques?
+
+— C’est presque inévitable, duchesse.
+
+— Oh! il ne touche que douze mille livres de pension.
+
+— Oui; mais le roi d’Espagne a du crédit; consulté par M. Fouquet, il
+peut faire enfermer M. Laicques dans quelque forteresse.
+
+— Je n’ai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, grâce à une
+réconciliation avec Anne d’Autriche, j’obtiendrai que la France demande
+la liberté de Laicques.
+
+— C’est vrai. Alors, vous aurez autre chose à redouter.
+
+— Quoi donc? fit la duchesse en jouant la surprise et l’effroi.
+
+— Vous saurez et vous savez qu’une fois affilié à l’ordre, on n’en sort
+pas sans difficultés. Les secrets qu’on a pu pénétrer sont malsains,
+ils portent avec eux des germes de malheur pour quiconque les révèle.
+
+La duchesse réfléchit un moment.
+
+— Voilà qui est plus sérieux, dit-elle; j’y aviserai.
+
+Et, malgré l’obscurité profonde, Aramis sentit un regard brûlant comme
+un fer rouge s’échapper des yeux de son amie pour venir plonger dans
+son cœur.
+
+— Récapitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et glissa
+sa main sous son pourpoint, où il avait un stylet caché.
+
+— C’est cela, récapitulons: les bons comptes font les bons amis.
+
+— La suppression de votre pension...
+
+— Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font soixante
+mille livres; voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas?
+
+— Précisément, et je cherche le contrepoids que vous trouvez à cela?
+
+— Cinq cent mille livres que j’aurai chez la reine.
+
+— Ou que vous n’aurez pas.
+
+— Je sais le moyen de les avoir, dit étourdiment la duchesse.
+
+Ces mots firent dresser l’oreille au chevalier. À partir de cette faute
+de l’adversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui profita
+toujours, et qu’elle, par conséquent, perdit l’avantage.
+
+— J’admets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le double,
+ayant cent mille francs de pension à toucher au lieu de soixante mille,
+et cela pendant dix ans.
+
+— Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que pendant la
+durée du ministère de M. Fouquet; or, cette durée, je l’évalue à deux
+mois.
+
+— Ah! fit Aramis.
+
+— Je suis franche, comme vous voyez.
+
+— Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer
+qu’après la disgrâce de M. Fouquet, l’ordre recommencerait à vous payer
+votre pension.
+
+— Je sais le moyen de faire financer l’ordre, comme je sais le moyen de
+faire contribuer la reine mère.
+
+— Alors, duchesse, nous sommes tous forcés de baisser pavillon devant
+vous; à vous la victoire! à vous le triomphe! Soyez clémente, je vous
+en prie. Sonnez, clairons!
+
+— Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde à
+l’ironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses livres,
+quand il s’agit de vous épargner, je veux dire à votre ami, pardon, à
+votre protecteur, un désagrément comme celui que cause une guerre de
+parti?
+
+— Duchesse, voici pourquoi: c’est qu’après les cinq cent mille livres,
+M. de Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq cent mille
+livres, n’est-ce pas? c’est qu’après la part de M. de Laicques et la
+vôtre viendront la part de vos enfants, celle de vos pauvres, de tout
+le monde, et que des lettres, si compromettantes qu’elles soient, ne
+valent pas trois à quatre millions. Vrai Dieu! duchesse, les ferrets de
+la reine de France valaient mieux que ces chiffons signés Mazarin, et
+pourtant ils n’ont pas coûté le quart de ce que vous demandez pour vous.
+
+— Ah! c’est vrai, c’est vrai; mais le marchand prise sa marchandise ce
+qu’il veut. C’est à l’acheteur d’acquérir ou de refuser.
+
+— Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je n’achèterai
+pas vos lettres?
+
+— Dites.
+
+— Vos lettres de Mazarin sont fausses.
+
+— Allons donc!
+
+— Sans doute; car il serait pour le moins étrange que, brouillée avec
+la reine par M. Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce dernier un
+commerce intime; cela sentirait la passion, l’espionnage, la... ma foi!
+je ne veux pas dire le mot.
+
+— Dites toujours.
+
+— La complaisance.
+
+— Tout cela est vrai; mais, ce qui ne l’est pas moins, c’est ce qu’il y
+a dans la lettre.
+
+— Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir auprès
+de la reine.
+
+— Oh! que si fait, je puis me servir de tout auprès de la reine.
+
+«Bon! pensa Aramis. Chante donc, pie-grièche! siffle donc, vipère!»
+
+Mais la duchesse en avait assez dit; elle fit deux pas vers la porte.
+
+Aramis lui gardait une disgrâce... l’imprécation que fait entendre le
+vaincu derrière le char du triomphateur.
+
+Il sonna.
+
+Des lumières parurent dans le salon.
+
+Alors l’évêque se trouva dans un cercle de lumières qui
+resplendissaient sur le visage défait de la duchesse.
+
+Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues pâlies et
+desséchées, sur ces yeux dont l’étincelle s’échappait de deux paupières
+nues, sur cette bouche dont les lèvres enfermaient avec soin des dents
+noircies et rares.
+
+Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse, sa
+tête lumineuse et fière, il sourit pour laisser entrevoir ses dents,
+qui, à la lumière, avaient encore une sorte d’éclat. La coquette
+vieillie comprit le galant railleur; elle était justement placée devant
+une grande glace où toute sa décrépitude, si soigneusement dissimulée,
+apparut manifeste par le contraste.
+
+Alors, sans même saluer Aramis, qui s’inclinait souple et charmant
+comme le mousquetaire d’autrefois, elle partit d’un pas vacillant et
+alourdi par la précipitation.
+
+Aramis glissa comme un zéphyr sur le parquet pour la conduire jusqu’à
+la porte.
+
+Mme de Chevreuse fit un signe à son grand laquais, qui reprit le
+mousqueton, et elle quitta cette maison où deux amis si tendres ne
+s’étaient pas entendus pour s’être trop bien compris.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXX — Où l’on voit qu’un marché qui ne peut pas se faire
+avec l’un peut se faire avec l’autre
+
+
+Aramis avait deviné juste: à peine sortie de la maison de la place
+Baudoyer, Mme la duchesse de Chevreuse se fit conduire chez elle.
+
+Elle craignait d’être suivie sans doute, et cherchait à innocenter
+ainsi sa promenade; mais, à peine rentrée à l’hôtel, à peine sûre
+que personne ne la suivrait pour l’inquiéter, elle fit ouvrir la
+porte du jardin qui donnait sur une autre rue, et se rendit rue
+Croix-des-Petits-Champs, où demeurait M. Colbert.
+
+Nous avons dit que le soir était venu: c’est la nuit qu’il faudrait
+dire, et une nuit épaisse. Paris, redevenu calme, cachait dans son
+ombre indulgente la noble duchesse conduisant son intrigue politique,
+et la simple bourgeoise qui, attardée après un souper en ville, prenait
+au bras d’un amant le plus long chemin pour regagner le logis conjugal.
+
+Mme de Chevreuse avait trop l’habitude de la politique nocturne pour
+ignorer qu’un ministre ne se cèle jamais, fût-ce chez lui, aux jeunes
+et belles dames qui craignent la poussière des bureaux, ou aux vieilles
+dames très savantes qui craignent l’écho indiscret des ministères.
+
+Un valet reçut la duchesse sous le péristyle, et, disons-le, il la
+reçut assez mal. Cet homme lui expliqua même, après avoir vu son
+visage, que ce n’était pas à une pareille heure et à un pareil âge que
+l’on venait troubler le dernier travail de M. Colbert.
+
+Mais Mme de Chevreuse, sans se fâcher, écrivit sur une feuille de
+ses tablettes son nom, nom bruyant, qui avait tant de fois tinté
+désagréablement aux oreilles de Louis XIII et du grand cardinal.
+
+Elle écrivit ce nom avec la grande écriture ignorante des hauts
+seigneurs de cette époque, plia le papier d’une façon qui lui était
+particulière, et le remit au valet sans ajouter un mot, mais d’une mine
+si impérieuse, que le drôle, habitué à flairer son monde, sentit la
+princesse, baissa la tête et courut chez M. Colbert.
+
+Il va sans dire que le ministre poussa un petit cri en ouvrant le
+papier, et que, ce cri instruisant suffisamment le valet de l’intérêt
+qu’il fallait prendre à la visite mystérieuse, le valet revint en
+courant chercher la duchesse.
+
+Elle monta donc assez lourdement le premier étage de la belle maison
+neuve, se remit au palier pour ne pas entrer essoufflée, et parut
+devant M. Colbert, qui tenait lui-même les battants de sa porte.
+
+La duchesse s’arrêta au seuil pour bien regarder celui avec lequel elle
+avait affaire.
+
+Au premier abord, la tête ronde, lourde, épaisse, les gros sourcils, la
+moue disgracieuse de cette figure écrasée par une calotte pareille à
+celle des prêtres, cet ensemble, disons-nous, promit à la duchesse peu
+de difficultés dans les négociations, mais aussi peu d’intérêt dans le
+débat des articles.
+
+Car il n’y avait pas d’apparence que cette grosse nature fût sensible
+aux charmes d’une vengeance raffinée ou d’une ambition altérée.
+
+Mais, lorsque la duchesse vit de plus près les petits yeux noirs
+perçants, le pli longitudinal de ce front bombé, sévère, la crispation
+imperceptible de ces lèvres, sur lesquelles on observa très
+vulgairement de la bonhomie, Mme de Chevreuse changea d’idée et put se
+dire: «J’ai trouvé mon homme!»
+
+— Qui me procure l’honneur de votre visite, madame? demanda l’intendant
+des finances.
+
+— Le besoin que j’ai de vous, monsieur, reprit la duchesse, et celui
+que vous avez de moi.
+
+— Heureux, madame, d’avoir entendu la première partie de votre phrase;
+mais, quant à la seconde...
+
+Mme de Chevreuse s’assit sur le fauteuil que Colbert lui avançait.
+
+— Monsieur Colbert, vous êtes intendant des finances?
+
+— Oui, madame.
+
+— Et vous aspirez à devenir surintendant?...
+
+— Madame!
+
+— Ne niez pas; cela ferait longueur dans notre conversation: c’est
+inutile.
+
+— Cependant, madame, si plein de bonne volonté, de politesse même, que
+je sois envers une dame de votre mérite, rien ne me fera confesser que
+je cherche à supplanter mon supérieur.
+
+— Je ne vous ai point parlé de supplanter, monsieur Colbert. Est-ce
+que, par hasard, j’aurais prononcé ce mot? Je ne crois pas. Le mot
+remplacer est moins agressif et plus convenable grammaticalement, comme
+disait M. de Voiture. Je prétends donc que vous aspirez à remplacer M.
+Fouquet.
+
+— La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui résistent. M. le
+surintendant joue, dans ce siècle, le rôle du colosse de Rhodes: les
+vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le renversent pas.
+
+— Je me fusse servie précisément de cette comparaison. Oui, M. Fouquet
+joue le rôle du colosse de Rhodes; mais je me souviens d’avoir ouï
+raconter à M. Conrart... un académicien, je crois... que, le colosse de
+Rhodes étant tombé, le marchand qui l’avait fait jeter bas... un simple
+marchand, monsieur Colbert... fit charger quatre cents chameaux de ses
+débris. Un marchand! c’est bien moins fort qu’un intendant des finances.
+
+— Madame, je puis vous assurer que je ne renverserai jamais M. Fouquet.
+
+— Eh bien! monsieur Colbert, puisque vous vous obstinez à faire de la
+sensibilité avec moi, comme si vous ignoriez que je m’appelle Mme de
+Chevreuse, et que je suis vieille, c’est-à-dire que vous avez affaire
+à une femme qui a fait de la politique avec M. de Richelieu et qui n’a
+plus de temps à perdre, comme, dis-je, vous commettez cette imprudence,
+je m’en vais aller trouver des gens plus intelligents et plus pressés
+de faire fortune.
+
+— En quoi, madame, en quoi?
+
+— Vous me donnez une pauvre idée des négociations d’aujourd’hui,
+monsieur. Je vous jure bien que, si, de mon temps, une femme fût allée
+trouver M. de Cinq-Mars, qui pourtant n’était pas un grand esprit, je
+vous jure que, si elle lui eût dit sur le cardinal ce que je viens de
+vous dire sur M. Fouquet, M. de Cinq-Mars, à l’heure qu’il est, eût
+déjà mis les fers au feu.
+
+— Allons, madame, allons, un peu d’indulgence.
+
+— Ainsi, vous voulez bien consentir à remplacer M. Fouquet?
+
+— Si le roi congédie M. Fouquet, oui, certes.
+
+— Encore une parole de trop; il est bien évident que, si vous n’avez
+pas encore fait chasser M. Fouquet, c’est que vous n’avez pas pu le
+faire. Aussi, je ne serais qu’une sotte pécore, si, venant à vous, je
+ne vous apportais pas ce qui vous manque.
+
+— Je suis désolé d’insister, madame, dit Colbert après un silence
+qui avait permis à la duchesse de sonder toute la profondeur de
+sa dissimulation; mais je dois vous prévenir que, depuis six ans,
+dénonciations sur dénonciations se succèdent contre M. Fouquet, sans
+que jamais l’assiette de M. le surintendant ait été déplacée.
+
+— Il y a temps pour tout, monsieur Colbert; ceux qui ont fait ces
+dénonciations ne s’appelaient pas Mme de Chevreuse, et ils n’avaient
+pas de preuves équivalentes à six lettres de M. de Mazarin, établissant
+le délit dont il s’agit.
+
+— Le délit?
+
+— Le crime, s’il vous plaît mieux.
+
+— Un crime! Commis par M. Fouquet?
+
+— Rien que cela... Tiens, c’est étrange, monsieur Colbert; vous qui
+avez la figure froide et peu significative, je vous vois tout illuminé.
+
+— Un crime?
+
+— Enchantée que cela vous fasse quelque effet.
+
+— Oh! c’est que le mot renferme tant de choses, madame!
+
+— Il renferme un brevet de surintendant des finances pour vous, et une
+lettre d’exil ou de Bastille pour M. Fouquet.
+
+— Pardonnez-moi, madame la duchesse, il est presque impossible que M.
+Fouquet soit exilé: emprisonné, disgracié, c’est déjà tant!
+
+— Oh! je sais ce que je dis, repartit froidement Mme de Chevreuse.
+Je ne vis pas tellement éloignée de Paris, que je ne sache ce qui
+s’y passe. Le roi n’aime pas M. Fouquet, et il perdra volontiers M.
+Fouquet, si on lui en donne l’occasion.
+
+— Il faut que l’occasion soit bonne.
+
+— Assez bonne. Aussi, c’est une occasion que j’évalue à cinq cent mille
+livres.
+
+— Comment cela? dit Colbert.
+
+— Je veux dire, monsieur, que, tenant cette occasion dans mes mains, je
+ne la ferai passer dans les vôtres que moyennant un retour de cinq cent
+mille livres.
+
+— Très bien, madame, je comprends. Mais, puisque vous venez de fixer un
+prix à la vente, voyons la valeur vendue.
+
+— Oh! la moindre chose: six lettres, je vous l’ai dit, de M. de
+Mazarin; des autographes qui ne seraient pas trop chers, assurément,
+s’ils établissaient d’une façon irrécusable que M. Fouquet avait
+détourné de grosses sommes pour se les approprier.
+
+— D’une façon irrécusable, dit Colbert les yeux brillants de joie.
+
+— Irrécusable! Voulez-vous lire les lettres?
+
+— De tout cœur! La copie, bien entendu?
+
+— Bien entendu, oui.
+
+Mme la duchesse tira de son sein une petite liasse aplatie par le
+corset de velours:
+
+— Lisez, dit-elle.
+
+Colbert se jeta avidement sur ces papiers et les dévora.
+
+— À merveille! dit-il.
+
+— C’est assez net, n’est-ce pas?
+
+— Oui, madame, oui. M. de Mazarin aurait remis de l’argent à M.
+Fouquet, lequel aurait gardé cet argent, mais quel argent?
+
+— Ah! voilà, quel argent? Si nous traitons ensemble, je joindrai à ses
+lettres une septième, qui vous donnera les derniers renseignements.
+
+Colbert réfléchit.
+
+— Et les originaux des lettres?
+
+— Question inutile. C’est comme si je vous demandais: Monsieur Colbert,
+les sacs d’argent que vous me donnerez seront-ils pleins ou vides?
+
+— Très bien, madame.
+
+— Est-ce conclu?
+
+— Non pas.
+
+— Comment?
+
+— Il y a une chose à laquelle nous n’avons réfléchi ni l’un ni l’autre.
+
+— Dites-la-moi.
+
+— M. Fouquet ne peut être perdu en cette occurrence que par un procès.
+
+— Oui.
+
+— Un scandale public.
+
+— Oui. Eh bien?
+
+— Eh bien! on ne peut lui faire ni le procès ni le scandale.
+
+— Parce que?
+
+— Parce qu’il est procureur général au Parlement, parce que tout, en
+France, administration, armée, justice, commerce, se relie mutuellement
+par une chaîne de bon vouloir qu’on appelle esprit de corps. Ainsi,
+madame, jamais le Parlement ne souffrira que son chef soit traîné
+devant un tribunal. Jamais, s’il y est traîné d’autorité royale, jamais
+il ne sera condamné.
+
+— Ah! ma foi! monsieur Colbert, cela ne me regarde pas.
+
+— Je le sais, madame, mais cela me regarde, moi, et diminue la valeur
+de votre apport. À quoi peut me servir une preuve de crime sans la
+possibilité de condamnation?
+
+— Soupçonné seulement, M. Fouquet perdra sa charge de surintendant.
+
+— Voilà grand’chose! s’écria Colbert, dont les traits sombres
+éclatèrent tout à coup, illuminés d’une expression de haine et de
+vengeance.
+
+— Ah! ah! monsieur Colbert, dit la duchesse, excusez-moi, je ne vous
+savais pas si fort impressionnable. Bien, très bien! Alors, puisqu’il
+vous faut plus que je n’ai, ne parlons plus de rien.
+
+— Si fait, madame, parlons-en toujours. Seulement, vos valeurs ayant
+baissé, abaissez vos prétentions.
+
+— Vous marchandez?
+
+— C’est une nécessité pour quiconque veut payer loyalement.
+
+— Combien m’offrez-vous?
+
+— Deux cent mille livres.
+
+La duchesse lui rit au nez; puis, tout à coup:
+
+— Attendez, dit-elle.
+
+— Vous consentez?
+
+— Pas encore, j’ai une autre combinaison.
+
+— Dites.
+
+— Vous me donnez trois cent mille livres.
+
+— Non pas! non pas!
+
+— Oh! c’est à prendre ou à laisser... Et puis, ce n’est pas tout.
+
+— Encore?... Vous devenez impossible, madame la duchesse.
+
+— Moins que vous ne le croyez, ce n’est plus de l’argent que je vous
+demande.
+
+— Quoi donc, alors?
+
+— Un service. Vous savez que j’ai toujours aimé tendrement la reine.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! je veux avoir une entrevue avec Sa Majesté.
+
+— Avec la reine?
+
+— Oui, monsieur Colbert, avec la reine, qui n’est plus mon amie, c’est
+vrai, et depuis longtemps, mais qui peut le devenir encore, si on en
+fournit l’occasion.
+
+— Sa Majesté ne reçoit plus personne, madame. Elle souffre beaucoup.
+Vous n’ignorez pas que les accès de son mal se réitèrent plus
+fréquemment...
+
+— Voilà précisément pourquoi je désire avoir une entrevue avec Sa
+Majesté. Figurez-vous que dans la Flandre, nous avons beaucoup de ces
+sortes de maladies.
+
+— Des cancers? Maladie affreuse, incurable.
+
+— Ne croyez donc pas cela, monsieur Colbert. Le paysan flamand est un
+peu l’homme de la nature; il n’a pas précisément une femme, il a une
+femelle.
+
+— Eh bien! madame?
+
+— Eh bien! monsieur Colbert, tandis qu’il fume sa pipe, la femme
+travaille: elle tire l’eau du puits, elle charge le mulet ou l’âne,
+elle se charge elle-même. Se ménageant peu, elle se heurte çà et là,
+souvent même elle est battue. Un cancer vient d’une contusion.
+
+— C’est vrai.
+
+— Les Flamandes ne meurent pas pour cela. Elles vont, quand elles
+souffrent trop, à la recherche du remède. Et les béguines de Bruges
+sont d’admirables médecins pour toutes les maladies. Elles ont des eaux
+précieuses, des topiques, des spécifiques: elles donnent à la malade
+un flacon et un cierge, bénéficient sur le clergé et servent Dieu par
+l’exploitation de leurs deux marchandises. J’apporterai donc à la reine
+l’eau du béguinage de Bruges. Sa Majesté guérira, et brûlera autant de
+cierges qu’elle le jugera convenable. Vous voyez, monsieur Colbert, que
+m’empêcher d’aller voir la reine, c’est presque un crime de régicide.
+
+— Madame la duchesse, vous êtes une femme de trop d’esprit, vous me
+confondez; toutefois, je devine bien que cette grande charité envers la
+reine couvre un petit intérêt personnel.
+
+— Est-ce que je me donne la peine de le cacher, monsieur Colbert? Vous
+avez dit, je crois, un petit intérêt personnel? Apprenez donc que c’est
+un grand intérêt, et je vous le prouverai en me résumant. Si vous me
+faites entrer chez Sa Majesté, je me contente des trois cent mille
+livres réclamées; sinon, je garde mes lettres, à moins que vous n’en
+donniez, séance tenante, cinq cent mille livres.
+
+Et, se levant sur cette parole décisive, la vieille duchesse laissa M.
+Colbert dans une désagréable perplexité.
+
+Marchander encore était devenu impossible; ne plus marchander, c’était
+perdre infiniment trop.
+
+— Madame, dit-il, je vais avoir le plaisir de vous compter cent mille
+écus.
+
+— Oh! fit la duchesse.
+
+— Mais comment aurai-je les lettres véritables?
+
+— De la façon la plus simple, mon cher monsieur Colbert... À qui vous
+fiez vous?
+
+Le grave financier se mit à rire silencieusement, de sorte que ses
+gros sourcils noirs montaient et descendaient comme deux ailes de
+chauve-souris sur la ligne profonde de son front jaune.
+
+— À personne, dit-il.
+
+— Oh! vous ferez bien une exception en votre faveur, monsieur Colbert.
+
+— Comment cela, madame la duchesse?
+
+— Je veux dire que, si vous preniez la peine de venir avec moi à
+l’endroit où sont les lettres, elles vous seraient remises à vous-même,
+et vous pourriez les vérifier, les contrôler.
+
+— Il est vrai.
+
+— Vous vous seriez muni de cent mille écus, parce que je ne me fie, moi
+non plus, à personne.
+
+M. l’intendant Colbert rougit jusqu’aux sourcils. Il était, comme tous
+les hommes supérieurs dans l’art des chiffres, d’une probité insolente
+et mathématique.
+
+— J’emporterai, dit-il, madame, la somme promise, en deux bons payables
+à ma caisse. Cela vous satisfera-t-il?
+
+— Que ne sont-ils de deux millions, vos bons de caisse, monsieur
+l’intendant!... Je vais donc avoir l’honneur de vous montrer le chemin.
+
+— Permettez que je fasse atteler mes chevaux.
+
+— J’ai un carrosse en bas, monsieur.
+
+Colbert toussa comme un homme irrésolu. Il se figura un moment que la
+proposition de la duchesse était un piège; que peut-être on attendait à
+la porte; que cette dame, dont le secret venait de se vendre cent mille
+écus à Colbert, devait avoir proposé ce secret à M. Fouquet pour la
+même somme.
+
+Comme il hésitait beaucoup, la duchesse le regarda dans les yeux.
+
+— Vous aimez mieux votre carrosse? dit-elle.
+
+— Je l’avoue.
+
+— Vous vous figurez que je vous conduis dans quelque traquenard?
+
+— Madame la duchesse, vous avez le caractère folâtre, et moi, revêtu
+d’un caractère aussi grave, je puis être compromis par une plaisanterie.
+
+— Oui; enfin, vous avez peur? Eh bien! prenez votre carrosse, autant de
+laquais que vous voudrez... Seulement, réfléchissez-y bien... ce que
+nous faisons à nous deux, nous le savons seuls; ce qu’un tiers aura vu,
+nous l’apprenons à tout l’univers. Après tout moi, je n’y tiens pas:
+mon carrosse suivra le vôtre, et je me tiens pour satisfaite de monter
+dans votre carrosse pour aller chez la reine.
+
+— Chez la reine?
+
+— Vous l’aviez déjà oublié? Quoi! une clause de cette importance pour
+moi vous avait échappé? Que c’était peu pour vous, mon Dieu! Si j’avais
+su, je vous eusse demandé le double.
+
+— J’ai réfléchi, madame la duchesse; je ne vous accompagnerai pas.
+
+— Vrai!... Pourquoi?
+
+— Parce que j’ai en vous une confiance sans bornes.
+
+— Vous me comblez!... Mais, pour que je touche les cent mille écus?...
+
+— Les voici.
+
+L’intendant griffonna quelques mots sur un papier qu’il remit à la
+duchesse.
+
+— Vous êtes payée, dit-il.
+
+— Le trait est beau, monsieur Colbert, et je vais vous en récompenser.
+
+En disant ces mots, elle se mit à rire.
+
+Le rire de Mme de Chevreuse était un murmure sinistre; tout homme qui
+sent la jeunesse, la foi, l’amour, la vie battre en son cœur, préfère
+des pleurs à ce rire lamentable.
+
+La duchesse ouvrit le haut de son justaucorps et tira de son sein rougi
+une petite liasse de papiers noués d’un ruban couleur feu. Les agrafes
+avaient cédé sous la pression brutale de ses mains nerveuses. La peau,
+éraillée par l’extraction et le frottement des papiers, apparaissait
+sans pudeur aux yeux de l’intendant, fort intrigué de ces préliminaires
+étranges. La duchesse riait toujours.
+
+— Voilà, dit-elle, les véritables lettres de M. de Mazarin. Vous les
+avez, et, de plus, la duchesse de Chevreuse s’est déshabillée devant
+vous, comme si vous eussiez été... Je ne veux pas vous dire des noms
+qui vous donneraient de l’orgueil ou de la jalousie. Maintenant,
+monsieur Colbert, fit-elle en agrafant et en nouant avec rapidité le
+corps de sa robe, votre bonne fortune est finie; accompagnez-moi chez
+la reine.
+
+— Non pas, madame: si vous alliez encourir de nouveau la disgrâce
+de Sa Majesté, et que l’on sût au Palais-Royal que j’ai été votre
+introducteur, la reine ne me le pardonnerait de sa vie. Non. J’ai des
+gens dévoués au palais, ceux-là vous feront entrer sans me compromettre.
+
+— Comme il vous plaira, pourvu que j’entre.
+
+— Comment appelez-vous les dames religieuses de Bruges qui guérissent
+les malades?
+
+— Les béguines.
+
+— Vous êtes une béguine.
+
+— Soit, mais il faudra bien que je cesse de l’être.
+
+— Cela vous regarde.
+
+— Pardon! pardon! je ne veux pas être exposée à ce qu’on me refuse
+l’entrée.
+
+— Cela vous regarde encore, madame. Je vais commander au premier valet
+de chambre du gentilhomme de service chez Sa Majesté de laisser entrer
+une béguine apportant un remède efficace pour soulager les douleurs de
+Sa Majesté. Vous portez ma lettre, vous vous chargez du remède et des
+explications. J’avoue la béguine, je nie Mme de Chevreuse.
+
+— Qu’à cela ne tienne.
+
+— Voici la lettre d’introduction, madame.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXI — La peau de l’ours
+
+
+Colbert donna cette lettre à la duchesse, lui retira doucement le siège
+derrière lequel elle s’abritait.
+
+Mme de Chevreuse salua très légèrement et sortit.
+
+Colbert, qui avait reconnu l’écriture de Mazarin et compté les lettres,
+sonna son secrétaire et lui enjoignit d’aller chercher chez lui M.
+Vanel, conseiller au Parlement. Le secrétaire répliqua que M. le
+conseiller, fidèle à ses habitudes, venait d’entrer dans la maison pour
+rendre compte à l’intendant des principaux détails du travail accompli
+ce jour même dans la séance du Parlement.
+
+Colbert s’approcha des lampes, relut les lettres du défunt cardinal,
+sourit plusieurs fois en reconnaissant toute la valeur des pièces que
+venait de lui livrer Mme de Chevreuse, et, en étayant pour plusieurs
+minutes sa grosse tête dans ses mains, il réfléchit profondément.
+
+Pendant ces quelques minutes, un homme gros et grand, à la figure
+osseuse, aux yeux fixes, au nez crochu, avait fait son entrée dans
+le cabinet de Colbert avec une assurance modeste, qui décelait un
+caractère à la fois souple et décidé: souple envers le maître qui
+pouvait jeter la proie, ferme envers les chiens qui eussent pu lui
+disputer cette proie opime.
+
+M. Vanel avait sous le bras un dossier volumineux; il le posa sur le
+bureau même, où les deux coudes de Colbert étayaient sa tête.
+
+— Bonjour, monsieur Vanel, dit celui-ci en se réveillant de sa
+méditation.
+
+— Bonjour, monseigneur, dit naturellement Vanel.
+
+— C’est _monsieur_ qu’il faut dire, répliqua doucement Colbert.
+
+— On appelle _monseigneur_ les ministres, dit Vanel avec un sang-froid
+imperturbable; vous êtes ministre!
+
+— Pas encore!
+
+— De fait, je vous appelle monseigneur; d’ailleurs, vous êtes mon
+seigneur, à moi, cela me suffit; s’il vous déplaît que je vous appelle
+ainsi devant le monde, laissez-moi vous appeler de ce nom dans le
+particulier.
+
+Colbert leva la tête à la hauteur des lampes et lut ou chercha à lire
+sur le visage de Vanel pour combien la sincérité entrait dans cette
+protestation de dévouement.
+
+Mais le conseiller savait soutenir le poids d’un regard, ce regard
+fût-il celui de Monseigneur.
+
+Colbert soupira. Il n’avait rien lu sur le visage de Vanel; Vanel
+pouvait être honnête. Colbert songea que cet inférieur lui était
+supérieur, en cela qu’il avait une femme infidèle.
+
+Au moment où il s’apitoyait sur le sort de cet homme Vanel tira
+froidement de sa poche un billet parfumé, cacheté de cire d’Espagne, et
+le tendit à Monseigneur.
+
+— Qu’est cela, Vanel?
+
+— Une lettre de ma femme, monseigneur.
+
+Colbert toussa. Il prit la lettre, l’ouvrit, la lut et l’enferma dans
+sa poche, tandis que Vanel feuilletait impassiblement son volume de
+procédure.
+
+— Vanel, dit tout à coup le protecteur à son protégé, vous êtes un
+homme de travail, vous?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Douze heures d’études ne vous effraient pas?
+
+— J’en fais quinze par jour.
+
+— Impossible! Un conseiller ne saurait travailler plus de trois heures
+pour le Parlement.
+
+— Oh! je fais des états pour un ami que j’ai aux comptes, et, comme il
+me reste du temps, j’étudie l’hébreu.
+
+— Vous êtes fort considéré au Parlement, Vanel?
+
+— Je crois que oui, monseigneur.
+
+— Il s’agirait de ne pas croupir sur le siège de conseiller.
+
+— Que faire pour cela?
+
+— Acheter une charge.
+
+— Laquelle?
+
+— Quelque chose de grand. Les petites ambitions sont les plus malaisées
+à satisfaire.
+
+— Les petites bourses, monseigneur, sont les plus difficiles à remplir.
+
+— Et puis, quelle charge voyez-vous? fit Colbert.
+
+— Je n’en vois pas, c’est vrai.
+
+— Il y en a bien une, mais il faut être le roi pour l’acheter sans se
+gêner; or, le roi ne se donnera pas, je crois, la fantaisie d’acheter
+une charge de procureur général.
+
+En entendant ces mots, Vanel attacha sur Colbert son regard humble et
+terne à la fois.
+
+Colbert se demanda s’il avait été deviné, ou seulement rencontré par la
+pensée de cet homme.
+
+— Que me parlez-vous, monseigneur, dit Vanel, de la charge de procureur
+général au Parlement? Je n’en sache pas d’autre que celle de M. Fouquet.
+
+— Précisément, mon cher conseiller.
+
+— Vous n’êtes pas dégoûté, monseigneur; mais, avant que la marchandise
+soit achetée, ne faut-il pas qu’elle soit vendue?
+
+— Je crois, monsieur Vanel, que cette charge-là sera sous peu à
+vendre...
+
+— À vendre!... la charge de procureur de M. Fouquet?
+
+— On le dit.
+
+— La charge qui le fait inviolable, à vendre? Oh! oh!
+
+Et Vanel se mit à rire.
+
+— En auriez-vous peur, de cette charge? dit gravement Colbert.
+
+— Peur! non pas...
+
+— Ni envie?
+
+— Monseigneur se moque de moi! répliqua Vanel; comment un conseiller du
+Parlement n’aurait-il pas envie de devenir procureur général?
+
+— Alors, monsieur Vanel... puisque je vous dis que la charge se
+présente à vendre.
+
+— Monseigneur le dit.
+
+— Le bruit en court.
+
+— Je répète que c’est impossible; jamais un homme ne jette le bouclier
+derrière lequel il abrite son honneur, sa fortune et sa vie.
+
+— Parfois il est des fous qui se croient au-dessus de toutes les
+mauvaises chances, monsieur Vanel.
+
+— Oui, monseigneur; mais ces fous-là ne font pas leurs folies au profit
+des pauvres Vanels qu’il y a dans le monde.
+
+— Pourquoi pas?
+
+— Parce que ces Vanels sont pauvres.
+
+— Il est vrai que la charge de M. Fouquet peut coûter gros. Qu’y
+mettriez vous, monsieur Vanel?
+
+— Tout ce que je possède, monseigneur.
+
+— Ce qui veut dire?
+
+— Trois à quatre cent mille livres.
+
+— Et la charge vaut?
+
+— Un million et demi, au plus bas. Je sais des gens qui en ont offert
+un million sept cent mille livres sans décider M. Fouquet. Or, si par
+hasard il arrivait que M. Fouquet voulût vendre, ce que je ne crois
+pas, malgré ce qu’on m’en a dit...
+
+— Ah! l’on vous en a dit quelque chose! Qui cela?
+
+— M. de Gourville... M. Pélisson. Oh! en l’air.
+
+— Eh bien! si M. Fouquet voulait vendre?...
+
+— Je ne pourrais encore acheter, attendu que M. le surintendant ne
+vendra que pour avoir de l’argent frais, et personne n’a un million et
+demi à jeter sur une table.
+
+Colbert interrompit en cet endroit le conseiller par une pantomime
+impérieuse. Il avait recommencé à réfléchir.
+
+Voyant l’attitude sérieuse du maître, voyant sa persévérance à mettre
+la conversation sur ce sujet, M. Vanel attendait une solution sans oser
+la provoquer.
+
+— Expliquez-moi bien, dit alors Colbert, les privilèges de la charge de
+procureur général.
+
+— Le droit de mise en accusation contre tout sujet français qui n’est
+pas prince du sang; la mise à néant de toute accusation dirigée contre
+tout Français qui n’est pas roi ou prince. Un procureur général est le
+bras droit du roi pour frapper un coupable, il est son bras aussi pour
+éteindre le flambeau de la justice. Aussi M. Fouquet se soutiendra-t-il
+contre le roi lui-même en ameutant les parlements; aussi le roi
+ménagera-t-il M. Fouquet malgré tout pour faire enregistrer ses édits
+sans conteste. Le procureur général peut être un instrument bien utile
+ou bien dangereux.
+
+— Voulez-vous être procureur général, Vanel? dit tout à coup Colbert en
+adoucissant son regard et sa voix.
+
+— Moi? s’écria celui-ci. Mais j’ai eu l’honneur de vous représenter
+qu’il manque au moins onze cent mille livres à ma caisse.
+
+— Vous emprunterez cette somme à vos amis.
+
+— Je n’ai pas d’amis plus riches que moi.
+
+— Un honnête homme!
+
+— Si tout le monde pensait comme vous, monseigneur.
+
+— Je le pense, cela suffit, et, au besoin, je répondrai de vous.
+
+— Prenez garde au proverbe, monseigneur.
+
+— Lequel?
+
+— Qui répond paie.
+
+— Qu’à cela ne tienne.
+
+Vanel se leva, tout remué par cette offre si subitement, si inopinément
+faite par un homme que les plus frivoles prenaient au sérieux.
+
+— Ne vous jouez pas de moi, monseigneur, dit-il.
+
+— Voyons, faisons vite, monsieur Vanel. Vous dites que M. Gourville
+vous a parlé de la charge de M. Fouquet?
+
+— M. Pélisson aussi.
+
+— Officiellement, ou officieusement?
+
+— Voici leurs paroles: «Ces gens du Parlement sont ambitieux et riches;
+ils devraient bien se cotiser pour faire deux ou trois millions à M.
+Fouquet, leur protecteur, leur lumière.»
+
+— Et vous avez dit?
+
+— J’ai dit que, pour ma part, je donnerais dix mille livres s’il le
+fallait.
+
+— Ah! vous aimez donc M. Fouquet? s’écria M. Colbert avec un regard
+plein de haine.
+
+— Non; mais M. Fouquet est notre procureur général; il s’endette, il se
+noie; nous devons sauver l’honneur du corps.
+
+— Voilà qui m’explique pourquoi M. Fouquet sera toujours sain et sauf
+tant qu’il occupera sa charge, répliqua Colbert.
+
+— Là-dessus, poursuivit Vanel, M. Gourville a ajouté: «Faire l’aumône à
+M. Fouquet, c’est toujours un procédé humiliant auquel il répondra par
+un refus; que le Parlement se cotise pour acheter dignement la charge
+de son procureur général, alors tout va bien, l’honneur du corps est
+sauf, et l’orgueil de M. Fouquet sauvé.»
+
+— C’est une ouverture cela.
+
+— Je l’ai considéré ainsi, monseigneur.
+
+— Eh bien! monsieur Vanel, vous irez trouver immédiatement M. Gourville
+ou M. Pélisson; connaissez-vous quelque autre ami de M. Fouquet?
+
+— Je connais beaucoup M. de La Fontaine.
+
+— La Fontaine le rimeur?
+
+— Précisément; il faisait des vers à ma femme, quand M. Fouquet était
+de nos amis.
+
+— Adressez-vous donc à lui pour obtenir une entrevue de M. le
+surintendant.
+
+— Volontiers; mais la somme?
+
+— Au jour et à l’heure fixés, monsieur Vanel, vous serez nanti de la
+somme, ne vous inquiétez point.
+
+— Monseigneur, une telle munificence! Vous effacez le roi, vous
+surpassez M. Fouquet.
+
+— Un moment... ne faisons pas abus des mots. Je ne vous donne pas
+quatorze cent mille livres, monsieur Vanel: j’ai des enfants.
+
+— Eh! monsieur, vous me les prêtez; cela suffit.
+
+— Je vous les prête, oui.
+
+— Demandez tel intérêt, telle garantie qu’il vous plaira, monseigneur,
+je suis prêt, et, vos désirs étant satisfaits, je répéterai encore que
+vous surpassez les rois et M. Fouquet en munificence. Vos conditions?
+
+— Le remboursement en huit années.
+
+— Oh! très bien.
+
+— Hypothèque sur la charge elle-même.
+
+— Parfaitement; est-ce tout?
+
+— Attendez. Je me réserve le droit de vous racheter la charge à cent
+cinquante mille livres de bénéfice si vous ne suiviez pas, dans la
+gestion de cette charge, une ligne conforme aux intérêts du roi et à
+mes desseins.
+
+— Ah! ah! dit Vanel un peu ému.
+
+— Cela renferme-t-il quelque chose qui vous puisse choquer, monsieur
+Vanel? dit froidement Colbert.
+
+— Non, non, répliqua vivement Vanel.
+
+— Eh bien! nous signerons cet acte quand il vous plaira. Courez chez
+les amis de M. Fouquet.
+
+— J’y vole...
+
+— Et obtenez du surintendant une entrevue.
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Soyez facile aux concessions.
+
+— Oui.
+
+— Et les arrangements une fois pris?...
+
+— Je me hâte de le faire signer.
+
+— Gardez-vous-en bien!... Ne parlez jamais de signature avec M.
+Fouquet, ni de dédit, ni même de parole, entendez-vous? vous perdriez
+tout!
+
+— Eh bien! alors, monseigneur, que faire? C’est trop difficile...
+
+— Tâchez seulement que M. Fouquet vous touche dans la main... Allez!
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXII — Chez la reine mère
+
+
+La reine mère était dans sa chambre à coucher au Palais-Royal avec Mme
+de Motteville et la _senora_ Molina. Le roi, attendu jusqu’au soir,
+n’avait pas paru; la reine, tout impatiente, avait envoyé chercher
+souvent de ses nouvelles.
+
+Le temps semblait être à l’orage. Les courtisans et les dames
+s’évitaient dans les antichambres et les corridors pour ne point se
+parler de sujets compromettants.
+
+Monsieur avait joint le roi dès le matin pour une partie de chasse.
+
+Madame demeurait chez elle, boudant tout le monde.
+
+Quant à la reine mère, après avoir fait ses prières en latin, elle
+causait ménage avec ses deux amies en pur castillan.
+
+Mme de Motteville, qui comprenait admirablement cette langue, répondait
+en français.
+
+Lorsque les trois dames eurent épuisé toutes les formules de la
+dissimulation et de la politesse pour en arriver à dire que la conduite
+du roi faisait mourir de chagrin la reine, la reine mère et toute
+sa parenté, lorsqu’on eut, en termes choisis, fulminé toutes les
+imprécations contre Mlle de La Vallière, la reine mère termina les
+récriminations par ces mots pleins de sa pensée et de son caractère:
+
+— _Estos hijos!_ dit-elle à Molina.
+
+C’est-à-dire: «Ces enfants!»
+
+Mot profond dans la bouche d’une mère; mot terrible dans la bouche
+d’une reine qui, comme Anne d’Autriche, celait de si singuliers secrets
+dans son âme assombrie.
+
+— Oui, répliqua Molina, ces enfants! à qui toute mère se sacrifie.
+
+— À qui, répliqua la reine, une mère a tout sacrifié.
+
+Et elle n’acheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les yeux
+vers le portrait en pied du pâle Louis XIII, que son époux laissait une
+fois encore la lumière monter à ses yeux ternes, le courroux gonfler
+ses narines de toile. Le portrait s’animait; il ne parlait pas, il
+menaçait. Un profond silence succéda aux dernières paroles de la reine.
+La Molina se mit à fourrager les rubans et les dentelles d’une vaste
+corbeille. Mme de Motteville, surprise de cet éclair qui avait illuminé
+simultanément d’intelligence le regard de la confidente et celui de la
+maîtresse, Mme de Motteville, disons-nous, baissa les yeux en femme
+discrète, et, ne cherchant plus à voir, écouta de toutes ses oreilles.
+Elle ne surprit qu’un «hum!» significatif de la duègne espagnole, image
+de la circonspection. Elle surprit aussi un soupir exhalé comme un
+souffle du sein de la reine.
+
+Elle leva la tête aussitôt.
+
+— Vous souffrez? dit-elle.
+
+— Non, Motteville, non; pourquoi dis-tu cela?
+
+— Votre Majesté avait gémi.
+
+— Tu as raison, en effet; oui, je souffre un peu.
+
+— M. Valot est près d’ici, chez Madame, je crois.
+
+— Chez Madame, pourquoi?
+
+— Madame a ses nerfs.
+
+— Belle maladie! M. Valot a bien tort d’être chez Madame, quand un
+autre médecin guérirait Madame...
+
+Mme de Motteville leva encore ses yeux surpris.
+
+— Un médecin autre que M. Valot? dit-elle; qui donc?
+
+— Le travail, Motteville, le travail... Ah! si quelqu’un est malade,
+c’est ma pauvre fille.
+
+— C’est aussi Votre Majesté.
+
+— Moins ce soir.
+
+— Ne vous y fiez pas, madame!
+
+Et, comme pour justifier cette menace, de Mme de Motteville, une
+douleur aiguë mordit la reine au cœur, la fit pâlir et la renversa sur
+un fauteuil avec tous les symptômes d’une pâmoison soudaine.
+
+— Mes gouttes! murmura-t-elle.
+
+— Prout! prout! répliqua la Molina, qui, sans hâter sa marche, alla
+tirer d’une armoire d’écaille dorée un grand flacon de cristal de roche
+et l’apporta ouvert à la reine.
+
+Celle-ci respira frénétiquement, à plusieurs reprises, et murmura:
+
+— C’est par là que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa volonté
+sainte!
+
+— On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en replaçant le
+flacon dans l’armoire.
+
+— Votre Majesté va bien, maintenant? demanda Mme de Motteville.
+
+— Mieux.
+
+Et la reine posa son doigt sur ses lèvres pour commander la discrétion
+à sa favorite.
+
+— C’est étrange! dit, après un silence, Mme de Motteville.
+
+— Qu’y a-t-il d’étrange? demanda la reine.
+
+— Votre Majesté se souvient-elle du jour où cette douleur apparut pour
+la première fois?
+
+— Je me souviens que c’était un jour bien triste, Motteville.
+
+— Ce jour n’avait pas toujours été triste pour Votre Majesté.
+
+— Pourquoi?
+
+— Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majesté le roi
+régnant, votre glorieux fils, était né à la même heure.
+
+La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et s’abîma
+durant quelques secondes.
+
+Était-ce souvenir ou réflexion? était-ce encore la douleur?
+
+La Molina jeta sur Mme de Motteville un regard presque furieux, tant il
+ressemblait à un reproche, et la digne femme, n’y ayant rien compris,
+allait questionner pour l’acquit de sa conscience, lorsque soudain Anne
+d’Autriche se levant:
+
+— Le 5 septembre! dit-elle; oui, ma douleur a paru le 5 septembre.
+Grande joie un jour, grande douleur un autre jour. Grande douleur,
+ajouta-t-elle tout bas, expiation d’une trop grande joie!
+
+Et, à partir de ce moment, Anne d’Autriche, qui semblait avoir épuisé
+toute sa mémoire et toute sa raison, demeura impénétrable, l’œil morne,
+la pensée vague, les mains pendantes.
+
+— Il faut nous mettre au lit, dit la Molina.
+
+— Tout à l’heure, Molina.
+
+— Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole.
+
+Mme de Motteville se leva; des larmes brillantes et grosses comme des
+larmes d’enfant coulaient lentement sur les joues blanches de la reine.
+
+Molina, s’en apercevant, darda sur Anne d’Autriche son œil noir et
+vigilant.
+
+— Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville. Allez.
+
+Ce mot _nous_ sonna désagréablement à l’oreille de la favorite
+française. Il signifiait qu’un échange de secrets ou de souvenirs
+allait se faire. Il signifiait qu’une personne était de trop dans
+l’entretien à sa plus intéressante phase.
+
+— Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majesté? demanda la
+Française.
+
+— Oui, répondit l’Espagnole.
+
+Et Mme de Motteville s’inclina. Tout à coup une vieille femme de
+chambre, vêtue comme elle l’était à la Cour d’Espagne en 1620,
+ouvrit les portières, et surprenant la reine dans ses larmes, Mme de
+Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa diplomatie:
+
+— Le remède! le remède! cria-t-elle joyeusement à la reine en
+s’approchant sans façon du groupe.
+
+— Quel remède, _Chica_? dit Anne d’Autriche.
+
+— Pour le mal de Votre Majesté, répondit celle-ci.
+
+— Qui l’apporte? demanda vivement Mme de Motteville; M. Valot?
+
+— Non, une dame de Flandre.
+
+— Une dame de Flandre? Une Espagnole? interrogea la reine.
+
+— Je ne sais.
+
+— Qui l’envoie?
+
+— M. Colbert.
+
+— Son nom?
+
+— Elle ne l’a pas dit.
+
+— Sa condition?
+
+— Elle le dira.
+
+— Son visage?
+
+— Elle est masquée.
+
+— Vois, Molina! s’écria la reine.
+
+— C’est inutile, répondit tout à coup une voix ferme et douce à la
+fois, partie de l’autre côté des tapisseries, voix qui fit tressaillir
+les autres dames et frissonner la reine.
+
+En même temps, une femme masquée paraissait entre les rideaux.
+
+Avant que la reine eût parlé:
+
+— Je suis une dame du béguinage de Bruges, dit la dame inconnue, et
+j’apporte, en effet, le remède qui doit guérir Votre Majesté.
+
+Chacun se tut. La béguine ne fit point un pas.
+
+— Parlez, dit la reine.
+
+— Quand nous serons seules, ajouta la béguine.
+
+Anne d’Autriche adressa un regard à ses compagnes, celles-ci se
+retirèrent.
+
+La béguine fit alors trois pas vers la reine et s’inclina
+révérencieusement.
+
+La reine regardait avec défiance cette femme qui la regardait aussi
+avec des yeux brillants par les trous de son masque.
+
+— La reine de France est donc bien malade, dit Anne d’Autriche, que
+l’on sait, au béguinage de Bruges, qu’elle a besoin d’être guérie?
+
+— Ne menacez point, reine, dit la béguine avec douceur; je suis venue
+à vous pleine de respect et de compassion, j’y suis venue de la part
+d’une amie.
+
+— Prouvez-le donc! Soulagez au lieu d’irriter.
+
+— Facilement; et Votre Majesté va voir si l’on est son amie.
+
+— Voyons.
+
+— Quel malheur est-il arrivé à Votre Majesté depuis vingt-trois ans?...
+
+— Mais, de grands malheurs: n’ai-je pas perdu le roi?
+
+— Je ne parle pas de ces sortes de malheurs. Je veux vous demander
+si, depuis... la naissance du roi... une indiscrétion d’amie a causé
+quelque douleur à Votre Majesté.
+
+— Je ne vous comprends pas, répondit la reine en serrant les dents pour
+cacher son émotion.
+
+— Je vais me faire comprendre. Votre Majesté se souvient que le roi est
+né le 3 septembre 1638, à onze heures un quart?
+
+— Oui, bégaya la reine.
+
+— À midi et demi, continua la béguine, le dauphin, ondoyé déjà par Mgr
+de Meaux sous les yeux du roi, sous vos yeux était reconnu héritier de
+la couronne de France. Le roi se rendit à la chapelle du vieux château
+de Saint-Germain pour entendre le _Te Deum_.
+
+— Tout cela est exact, murmura la reine.
+
+— L’accouchement de Votre Majesté s’était fait en présence de feu
+Monsieur, des princes, des dames de la Cour. Le médecin du roi,
+Bouvard, et le chirurgien Honoré se tenaient dans l’antichambre. Votre
+Majesté s’endormit vers trois heures jusqu’à sept heures environ,
+n’est-ce pas?
+
+— Sans doute; mais vous me récitez là ce que tout le monde sait comme
+vous et moi.
+
+— J’arrive, madame, à ce que peu de personnes savent. Peu de personnes,
+disais-je? hélas! je pourrais dire deux personnes, car il y en avait
+cinq seulement autrefois, et, depuis quelques années, le secret s’est
+assuré par la mort des principaux participants. Le roi notre seigneur
+dort avec ses pères; la sage-femme Péronne l’a suivi de près, Laporte
+est oublié déjà.
+
+La reine ouvrit la bouche pour répondre; elle trouva sous sa main
+glacée, dont elle caressait son visage, les gouttes pressées d’une
+sueur brûlante.
+
+— Il était huit heures, poursuivit la béguine; le roi soupait d’un
+grand cœur; ce n’étaient autour de lui que joie, cris, rasades; le
+peuple hurlait sous les balcons; les Suisses, les mousquetaires et les
+gardes erraient par la ville, portés en triomphe par les étudiants
+ivres.
+
+Ces bruits formidables de l’allégresse publique faisaient gémir
+doucement dans les bras de Mme de Hausac, sa gouvernante, le dauphin,
+le futur roi de France, dont les yeux, lorsqu’ils s’ouvriraient,
+devaient apercevoir deux couronnes au fond de son berceau. Tout à coup
+Votre Majesté poussa un cri perçant, et dame Péronne reparut à son
+chevet.
+
+Les médecins dînaient dans une salle éloignée. Le palais, désert
+à force d’être envahi, n’avait plus ni consignes ni gardes. La
+sage-femme, après avoir examiné l’état de Votre Majesté, se récria,
+surprise, et, vous prenant en ses bras, éplorée, folle de douleur,
+envoya Laporte pour prévenir le roi que Sa Majesté la reine voulait le
+voir dans sa chambre. Laporte, vous le savez, madame, était un homme de
+sang-froid et d’esprit. Il n’approcha pas du roi en serviteur effrayé
+qui sent son importance, et veut effrayer aussi; d’ailleurs, ce n’était
+pas une nouvelle effrayante que celle qu’attendait le roi. Toujours
+est-il que Laporte parut, le sourire sur les lèvres, près de la chaise
+du roi et lui dit:
+
+— Sire, la reine est bien heureuse et le serait encore plus de voir
+Votre Majesté.
+
+Ce jour-là, Louis XIII eût donné sa couronne à un pauvre pour un Dieu
+gard! Gai, léger, vif, le roi sortit de table en disant, du ton que
+Henri IV eût pu prendre: Messieurs, je vais voir ma femme.
+
+Il arriva chez vous, madame, au moment où dame Péronne lui tendait un
+second prince, beau et fort comme le premier, en lui disant: «Sire,
+Dieu ne veut pas que le royaume de France tombe en quenouille.
+
+Le roi, dans son premier mouvement, sauta sur cet enfant et cria:
+«Merci, mon Dieu!»
+
+La béguine s’arrêta en cet endroit, remarquant combien souffrait la
+reine. Anne d’Autriche, renversée dans son fauteuil, la tête penchée,
+les yeux fixes, écoutait sans entendre et ses lèvres s’agitaient
+convulsivement pour une prière à Dieu ou pour une imprécation contre
+cette femme.
+
+— Ah! ne croyez pas que, s’il n’y a qu’un dauphin en France, s’écria
+la béguine, ne croyez pas que, si la reine a laissé cet enfant végéter
+loin du trône, ne croyez pas qu’elle fût une mauvaise mère. Oh! non...
+Il est des gens qui savent combien de larmes elle a versées; il est des
+gens qui ont pu compter les ardents baisers qu’elle donnait à la pauvre
+créature en échange de cette vie de misère et d’ombre à laquelle la
+raison d’État condamnait le frère jumeau de Louis XIV.
+
+— Mon Dieu! mon Dieu! murmura faiblement la reine.
+
+— On sait, continua vivement la béguine, que le roi, se voyant deux
+fils, tous deux égaux en âge, en prétentions, trembla pour le salut de
+la France, pour la tranquillité de son État. On sait que M. le cardinal
+de Richelieu, mandé à cet effet par Louis XIII, réfléchit plus d’une
+heure dans le cabinet de Sa Majesté, et prononça cette sentence: «Il y
+a un roi né pour succéder à Sa Majesté. Dieu en a fait naître un autre
+pour succéder à ce premier roi; mais, à présent, nous n’avons besoin
+que du premier-né; cachons le second à la France comme Dieu l’avait
+caché à ses parents eux-mêmes.» Un prince, c’est pour l’État la paix et
+la sécurité; deux compétiteurs, c’est la guerre civile et l’anarchie.
+
+La reine se leva brusquement, pâle et les poings crispés.
+
+— Vous en savez trop, dit-elle d’une voix sourde, puisque vous touchez
+aux secrets de l’État. Quant aux amis de qui vous tenez ce secret, ce
+sont des lâches, de faux amis. Vous êtes leur complice dans le crime
+qui s’accomplit aujourd’hui. Maintenant, à bas le masque, ou je vous
+fais arrêter par mon capitaine des gardes. Oh! ce secret ne me fait
+pas peur! Vous l’avez eu, vous me le rendrez! Il se glacera dans votre
+sein; ni ce secret ni votre vie ne vous appartiennent plus à partir de
+ce moment!
+
+Anne d’Autriche, joignant le geste à la menace, fit deux pas vers la
+béguine.
+
+— Apprenez, dit celle-ci, à connaître la fidélité, l’honneur, la
+discrétion de vos amis abandonnés.
+
+Elle enleva soudain son masque.
+
+— Mme de Chevreuse! s’écria la reine.
+
+— La seule confidente du secret, avec Votre Majesté.
+
+— Ah! murmura Anne d’Autriche, venez m’embrasser, duchesse. Hélas!
+c’est tuer ses amis, que se jouer ainsi avec leurs chagrins mortels.
+
+Et la reine, appuyant sa tête sur l’épaule de la vieille duchesse,
+laissa échapper de ses yeux une source de larmes amères.
+
+— Que vous êtes jeune encore! dit celle-ci d’une voix sourde. Vous
+pleurez!
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXIII — Deux amies
+
+
+La reine regarda fièrement Mme de Chevreuse.
+
+— Je crois, dit-elle, que vous avez prononcé le mot heureuse en parlant
+de moi. Jusqu’à présent, duchesse, j’avais cru impossible qu’une
+créature humaine pût se trouver moins heureuse que la reine de France.
+
+— Madame, vous avez été, en effet, une mère de douleurs. Mais, à côté
+de ces misères illustres dont nous nous entretenions tout à l’heure,
+nous, vieilles amies, séparées par la méchanceté des hommes; à côté,
+dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les joies peu sensibles,
+c’est vrai, mais fort enviées de ce monde.
+
+— Lesquelles? dit amèrement Anne d’Autriche. Comment pouvez-vous
+prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout à l’heure reconnaissiez
+qu’il faut des remèdes à mon corps et à mon esprit?
+
+Mme de Chevreuse se recueillit un moment.
+
+— Que les rois sont loin des autres hommes! murmura-t-elle.
+
+— Que voulez-vous dire?
+
+— Je veux dire qu’ils sont tellement éloignés du vulgaire, qu’ils
+oublient pour les autres toutes les nécessités de la vie. Comme
+l’habitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux
+verdoyants rafraîchis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas que
+l’habitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des terres
+calcinées par le soleil.
+
+La reine rougit légèrement; elle venait de comprendre.
+
+— Savez-vous, dit-elle, que c’est mal de nous avoir délaissée?
+
+— Oh! madame, le roi a hérité, dit-on, la haine que me portait son
+père. Le roi me congédierait s’il me savait au Palais-Royal.
+
+— Je ne dis pas que le roi soit bien disposé en votre faveur, duchesse,
+répliqua la reine: mais, moi, je pourrais... secrètement.
+
+La duchesse laissa percer un sourire dédaigneux qui inquiéta son
+interlocutrice.
+
+— Du reste, se hâta d’ajouter la reine, vous avez très bien fait de
+venir ici.
+
+— Merci, madame!
+
+— Ne fût-ce que pour nous donner cette joie de démentir le bruit de
+votre mort.
+
+— On avait dit effectivement que j’étais morte?
+
+— Partout.
+
+— Mes enfants n’avaient pas pris le deuil, cependant.
+
+— Ah! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent; nous voyons peu
+MM. d’Albert et de Luynes, et bien des choses échappent dans les
+préoccupations au milieu desquelles nous vivons constamment.
+
+— Votre Majesté n’eût pas dû croire au bruit de ma mort.
+
+— Pourquoi pas? Hélas! nous sommes mortels; ne voyez-vous pas que moi,
+votre sœur cadette, comme nous disions autrefois, je penche déjà vers
+la sépulture?
+
+— Votre Majesté, si elle avait cru que j’étais morte, devait s’étonner
+alors de n’avoir pas reçu de mes nouvelles.
+
+— La mort surprend parfois bien vite, duchesse.
+
+— Oh! Votre Majesté! Les âmes chargées de secrets comme celui dont nous
+parlions tout à l’heure ont toujours un besoin d’épanchement qu’il faut
+satisfaire d’avance. Au nombre des relais préparés pour l’éternité, on
+compte la mise en ordre de ses papiers.
+
+La reine tressaillit.
+
+— Votre Majesté, dit la duchesse, saura d’une façon certaine le jour de
+ma mort.
+
+— Comment cela?
+
+— Parce que Votre Majesté recevra le lendemain, sous une quadruple
+enveloppe, tout ce qui a échappé de nos petites correspondances si
+mystérieuses d’autrefois.
+
+— Vous n’avez pas brûlé? s’écria Anne avec effroi.
+
+— Oh! chère Majesté, répliqua la duchesse, les traîtres seuls brûlent
+une correspondance royale.
+
+— Les traîtres?
+
+— Oui, sans doute; ou plutôt ils font semblant de la brûler, la gardent
+ou la vendent.
+
+— Mon Dieu!
+
+— Les fidèles, au contraire, enfouissent précieusement de pareils
+trésors; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui disent:
+«Madame, je vieillis, je me sens malade; il y a danger de mort pour
+moi, danger de révélation pour le secret de Votre Majesté; prenez donc
+ce papier dangereux et brûlez-le vous-même.»
+
+— Un papier dangereux! Lequel?
+
+— Quant à moi, je n’en ai qu’un, c’est vrai, mais il est bien dangereux.
+
+— Oh! duchesse, dites, dites!
+
+— C’est ce billet... daté du 2 août 1644, où vous me recommandiez
+d’aller à Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il y a
+cela de votre main, madame: «Cher malheureux enfant.»
+
+Il se fit un silence profond à ce moment: la reine sondait l’abîme, Mme
+de Chevreuse tendait son piège.
+
+— Oui, malheureux, bien malheureux! murmura Anne d’Autriche; quelle
+triste existence a-t-il menée, ce pauvre enfant, pour aboutir à une si
+cruelle fin!
+
+— Il est mort? s’écria vivement la duchesse avec une curiosité dont la
+reine saisit avidement l’accent sincère.
+
+— Mort de consomption, mort oublié, flétri, mort comme ces pauvres
+fleurs données par un amant et que la maîtresse laisse expirer dans un
+tiroir pour les cacher à tout le monde.
+
+— Mort! répéta la duchesse avec un air de découragement qui eût bien
+réjoui la reine, s’il n’eût été tempéré par un mélange de doute. Mort à
+Noisy-le-Sec?
+
+— Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur honnête,
+qui n’a pas survécu longtemps.
+
+— Cela se conçoit: c’est si lourd à porter un deuil et un secret
+pareils.
+
+La reine ne se donna pas la peine de relever l’ironie de cette
+réflexion. Mme de Chevreuse continua.
+
+— Eh bien! madame, je m’informai, il y a quelques années, à
+Noisy-le-Sec même, du sort de cet enfant si malheureux. On m’apprit
+qu’il ne passait pas pour être mort, voilà pourquoi je ne m’étais pas
+affligée tout d’abord avec Votre Majesté. Oh! certes, si je l’eusse
+cru, jamais une allusion à ce déplorable événement ne fût venue
+réveiller les bien légitimes douleurs de Votre Majesté.
+
+— Vous dites que l’enfant ne passait pas pour être mort à Noisy?
+
+— Non, madame.
+
+— Que disait-on de lui, alors?
+
+— On disait... On se trompait sans doute.
+
+— Dites toujours.
+
+— On disait qu’un soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse, ce
+qui se remarqua malgré le masque et la mante qui la cachaient, une dame
+de haute qualité, de très haute qualité sans doute, était venue dans
+un carrosse à l’embranchement de la route, la même, vous savez, où
+j’attendais des nouvelles du jeune prince, quand Votre Majesté daignait
+m’y envoyer.
+
+— Eh bien?
+
+— Et que le gouverneur avait mené l’enfant à cette dame.
+
+— Après?
+
+— Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitté le pays.
+
+— Vous voyez bien! il y a du vrai là-dedans, puisque, effectivement, le
+pauvre enfant mourut d’un de ces coups de foudre qui font que, jusqu’à
+sept ans, au dire des médecins, la vie des enfants tient à un fil.
+
+— Oh! ce que dit Votre Majesté est la vérité; nul ne le sait mieux
+que vous, madame; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez la
+bizarrerie...
+
+«Qu’est-ce encore?» pensa la reine.
+
+— La personne qui m’avait rapporté ces détails, qui avait été
+s’informer de la santé de l’enfant, cette personne...
+
+— Vous aviez confié un pareil soin à quelqu’un? Oh! duchesse!
+
+— Quelqu’un de muet comme Votre Majesté, comme moi-même; mettons que
+c’est moi-même, madame. Ce quelqu’un, dis-je, passant quelque temps
+après en Touraine...
+
+— En Touraine?
+
+— Reconnut le gouverneur et l’enfant, pardon! crut les reconnaître,
+vivants tous deux, gais et heureux et florissants tous deux, l’un
+dans sa verte vieillesse, l’autre dans sa jeunesse en fleur! Jugez,
+d’après cela, ce que c’est que les bruits qui courent, ayez donc foi,
+après cela, à quoi que ce soit de ce qui se passe en ce monde. Mais je
+fatigue Votre Majesté. Oh! ce n’est pas mon intention, et je prendrai
+congé d’elle après lui avoir renouvelé l’assurance de mon respectueux
+dévouement.
+
+— Arrêtez, duchesse; causons un peu de vous.
+
+— De moi? Oh! madame, n’abaissez pas vos regards jusque-là.
+
+— Pourquoi donc? N’êtes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce que vous
+m’en voulez, duchesse?
+
+— Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue auprès de Votre
+Majesté, si j’avais sujet de lui en vouloir?
+
+— Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la mort
+qui menace.
+
+— Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.
+
+— Nulle ne m’a jamais aimée, servie comme vous, duchesse.
+
+— Votre Majesté s’en souvient?
+
+— Toujours... Duchesse, une preuve d’amitié.
+
+— Ah! madame, tout mon être appartient à Votre Majesté.
+
+— Cette preuve, voyons!
+
+— Laquelle?
+
+— Demandez-moi quelque chose.
+
+— Demander?
+
+— Oh! je sais que vous êtes l’âme la plus désintéressée, la plus
+grande, la plus royale.
+
+— Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquiète.
+
+— Je ne vous louerai jamais autant que vous le méritez.
+
+— Avec l’âge, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.
+
+— Dieu vous entende, duchesse!
+
+— Comment cela?
+
+— Oui, la duchesse d’autrefois, la belle, la fière, l’adorée Chevreuse
+m’eût répondu ingratement: «Je ne veux rien de vous.» Bénis soient donc
+les malheurs, s’ils sont venus, puisqu’ils vous auront changée, et que
+peut-être vous me répondrez: «J’accepte.»
+
+La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle était sous le
+charme et ne se cachait plus.
+
+— Parlez, chère, dit la reine, que voulez-vous?
+
+— Il faut donc s’expliquer?...
+
+— Sans hésitation.
+
+— Eh bien! Votre Majesté peut me faire une joie indicible, une joie
+incomparable.
+
+— Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l’inquiétude. Mais, avant
+toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis en puissance
+de fils comme j’étais autrefois en puissance de mari.
+
+— Je vous ménagerai, chère reine.
+
+— Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux écho de la belle
+jeunesse.
+
+— Soit. Eh bien! ma vénérée maîtresse, Anne chérie...
+
+— Sais-tu toujours l’espagnol?
+
+— Toujours.
+
+— Demande-moi en espagnol alors.
+
+— Voici: faites-moi l’honneur de venir passer quelques jours à
+Dampierre.
+
+— C’est tout? s’écria la reine stupéfaite.
+
+— Oui.
+
+— Rien que cela?
+
+— Bon Dieu! auriez-vous l’idée que je ne vous demande pas là le plus
+énorme bienfait? S’il en est ainsi, vous ne me connaissez plus.
+Acceptez vous?
+
+— Oui, de grand cœur.
+
+— Oh! merci!
+
+— Et je serai heureuse, continua la reine avec défiance si ma présence
+peut vous être utile à quelque chose.
+
+— Utile? s’écria la duchesse en riant. Oh! non, non, agréable, douce,
+délicieuse, oui, mille fois oui. C’est donc promis?
+
+— C’est juré.
+
+La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit de
+baisers.
+
+«C’est une bonne femme au fond, pensa la reine, et... généreuse
+d’esprit.»
+
+— Votre Majesté, reprit la duchesse, consentirait-elle à me donner
+quinze jours?
+
+— Oui, certes! Pourquoi?
+
+— Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrâce, nul ne voulait
+me prêter les cent mille écus dont j’ai besoin pour réparer Dampierre.
+Mais, lorsqu’on va savoir que c’est pour y recevoir Votre Majesté, tous
+les fonds de Paris afflueront chez moi.
+
+— Ah! fit la reine en remuant doucement la tête avec intelligence, cent
+mille écus! il faut cent mille écus pour réparer Dampierre?
+
+— Tout autant.
+
+— Et personne ne veut vous les prêter?
+
+— Personne.
+
+— Je les prêterai, moi, si vous voulez, duchesse.
+
+— Oh! je n’oserais.
+
+— Vous auriez tort.
+
+— Vrai?
+
+— Foi de reine!... Cent mille écus, ce n’est réellement pas beaucoup.
+
+— N’est-ce pas?
+
+— Non. Oh! je sais que vous n’avez jamais fait payer votre discrétion
+ce qu’elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que je vous fasse
+un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est un bien plus galant
+homme.
+
+— Paie-t-il?
+
+— S’il ne paie pas, je paierai; mais ce serait la première fois qu’il
+me refuserait.
+
+La reine écrivit, donna la cédule à la duchesse, et la congédia après
+l’avoir gaiement embrassée.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXIV — Comment Jean de La Fontaine fit son premier conte
+
+
+Toutes ces intrigues sont épuisées; l’esprit humain, si multiple dans
+ses exhibitions, a pu se développer à l’aise dans les trois cadres que
+notre récit lui a fournis.
+
+Peut-être s’agira-t-il encore de politique et d’intrigues dans le
+tableau que nous préparons, mais les ressorts en seront tellement
+cachés, que l’on ne verra que les fleurs et les peintures, absolument
+comme dans ces théâtres forains où paraît, sur la scène, un colosse qui
+marche mû par les petites jambes et les bras grêles d’un enfant caché
+dans sa carcasse.
+
+Nous retournons à Saint-Mandé, où le surintendant reçoit, selon son
+habitude, sa société choisie d’épicuriens.
+
+Depuis quelque temps, le maître a été rudement éprouvé. Chacun se
+ressent au logis de la détresse du ministre. Plus de grandes et folles
+réunions. La finance a été un prétexte pour Fouquet, et jamais, comme
+le dit spirituellement Gourville, prétexte n’a été plus fallacieux; de
+finances, pas l’ombre.
+
+M. Vatel s’ingénie à soutenir la réputation de la maison. Cependant
+les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent d’un retard
+ruineux. Les expéditionnaires de vins d’Espagne envoient fréquemment
+des mandats que nul ne paie. Les pêcheurs que le surintendant gage sur
+les côtes de Normandie supputent que, s’ils étaient remboursés, la
+rentrée de la somme leur permettrait de se retirer à terre. La marée,
+qui, plus tard, doit faire mourir Vatel, la marée n’arrive pas du tout.
+
+Cependant, pour le jour de réception ordinaire, les amis de Fouquet se
+présentent plus nombreux que de coutume. Gourville et l’abbé Fouquet
+causent finances, c’est-à-dire que l’abbé emprunte quelques pistoles à
+Gourville. Pélisson, assis les jambes croisées, termine la péroraison
+d’un discours par lequel Fouquet doit rouvrir le Parlement.
+
+Et ce discours est un chef-d’œuvre, parce que Pélisson le fait pour son
+ami, c’est-à-dire qu’il y met tout ce que, certainement, il n’irait pas
+chercher pour lui-même. Bientôt, se disputant sur les rimes faciles,
+arrivent du fond du jardin Loret et La Fontaine.
+
+Les peintres et les musiciens se dirigent à leur tour du côté de la
+salle à manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera.
+
+Le surintendant ne fait jamais attendre.
+
+Il est sept heures et demie; l’appétit s’annonce assez galamment.
+
+Quand tous les convives sont réunis, Gourville va droit à Pélisson, le
+tire de sa rêverie et l’amène au milieu d’un salon dont il a fermé les
+portes.
+
+— Eh bien! dit-il, quoi de nouveau?
+
+Pélisson, levant sa tête intelligente et douce:
+
+— J’ai emprunté, dit-il, vingt-cinq mille livres à ma tante. Les voici
+en bons de caisse.
+
+— Bien, répondit Gourville, il ne manque plus que cent
+quatre-vingt-quinze mille livres pour le premier paiement.
+
+— Le paiement de quoi? demanda La Fontaine du ton qu’il mettait à dire:
+«Avez-vous lu Baruch?»
+
+— Voilà encore mon distrait, dit Gourville. Quoi! c’est vous qui nous
+avez appris que la petite terre de Corbeil allait être vendue par un
+créancier de M. Fouquet; c’est vous qui avez proposé la cotisation
+de tous les amis d’Épicure; c’est vous qui avez dit que vous feriez
+vendre un coin de votre maison de Château-Thierry pour fournir votre
+contingent, et vous venez dire aujourd’hui: «Le paiement de quoi?»
+
+Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La Fontaine.
+
+— Pardon, pardon, dit-il, c’est vrai, je n’avais pas oublié. Oh! non;
+seulement...
+
+— Seulement, tu ne te souvenais plus, répliqua Loret.
+
+— Voilà la vérité. Le fait est qu’il a raison. Entre oublier et ne plus
+se souvenir, il y a une grande différence.
+
+— Alors, ajouta Pélisson, vous apportez cette obole, prix du coin de
+terre vendu?
+
+— Vendu? Non.
+
+— Vous n’avez pas vendu votre clos? demanda Gourville étonné, car il
+connaissait le désintéressement du poète.
+
+— Ma femme n’a pas voulu, répondit ce dernier.
+
+Nouveaux rires.
+
+— Cependant, vous êtes allé à Château-Thierry pour cela? lui fut-il
+répondu.
+
+— Certes, et à cheval.
+
+— Pauvre Jean!
+
+— Huit chevaux différents: j’étais roué.
+
+— Excellent ami!... Et là-bas vous vous êtes reposé?
+
+— Reposé? Ah bien! oui! Là-bas, j’ai eu bien de la besogne.
+
+— Comment cela?
+
+— Ma femme avait fait des coquetteries avec celui à qui je voulais
+vendre la terre. Cet homme s’est dédit; je l’ai appelé en duel.
+
+— Très bien! dit le poète; et vous vous êtes battus?
+
+— Il paraît que non.
+
+— Vous n’en savez donc rien?
+
+— Non, ma femme et ses parents se sont mêlés de cela. J’ai eu un quart
+d’heure durant l’épée à la main; mais je n’ai pas été blessé.
+
+— Et l’adversaire?
+
+— L’adversaire non plus; il n’était pas venu sur le terrain.
+
+— C’est admirable! s’écria-t-on de toutes parts; vous avez dû vous
+courroucer?
+
+— Très fort; j’avais gagné un rhume; je suis rentré à la maison, et ma
+femme m’a querellé.
+
+— Tout de bon?
+
+— Tout de bon. Elle m’a jeté un pain à la tête, un gros pain.
+
+— Et vous?
+
+— Moi? Je lui ai renversé toute la table sur le corps, et sur le corps
+de ses convives; puis je suis remonté à cheval, et me voilà.
+
+Nul n’eût su tenir son sérieux à l’exposé de cette héroïde comique.
+Quand l’ouragan des rires se fut un peu calmé:
+
+— Voilà tout ce que vous avez rapporté? dit-on à La Fontaine.
+
+— Oh! non pas, j’ai eu une excellente idée.
+
+— Dites.
+
+— Avez-vous remarqué qu’il se fait en France beaucoup de poésies
+badines?
+
+— Mais oui, répliqua l’assemblée.
+
+— Et que, poursuivit La Fontaine, il ne s’en imprime que fort peu?
+
+— Les lois sont dures, c’est vrai.
+
+— Eh bien! marchandise rare est une marchandise chère, ai-je pensé.
+C’est pourquoi je me suis mis à composer un petit poème extrêmement
+licencieux.
+
+— Oh! oh! cher poète.
+
+— Extrêmement grivois.
+
+— Oh! oh!
+
+— Extrêmement cynique.
+
+— Diable! diable!
+
+— J’y ai mis, continua froidement le poète, tout ce que j’ai pu trouver
+de mots galants.
+
+Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave poète mettait ainsi
+l’enseigne à sa marchandise.
+
+— Et, poursuivit-il, je m’appliquai à dépasser tout ce que Boccace,
+l’Arétin et autres maîtres ont fait dans ce genre.
+
+— Bon Dieu! s’écria Pélisson; mais il sera damné!
+
+— Vous croyez? demanda naïvement La Fontaine; je vous jure que je n’ai
+pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M. Fouquet.
+
+Cette conclusion mirifique mit le comble à la satisfaction des
+assistants.
+
+— Et j’ai vendu cet opuscule huit cent livres la première édition,
+s’écria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres de piété
+s’achètent moitié moins.
+
+— Il eût mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de piété.
+
+— C’est trop long et pas assez divertissant, répliqua tranquillement La
+Fontaine; mes huit cents livres sont dans ce petit sac; je les offre.
+
+Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du trésorier des
+épicuriens.
+
+Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres; les
+autres s’épuisèrent de même. Il y eut, compte fait, quarante mille
+livres dans l’escarcelle.
+
+Jamais plus généreux deniers ne résonnèrent dans les balances divines
+où la charité pèse les bons cœurs et les bonnes intentions contre les
+pièces fausses des dévots hypocrites.
+
+On faisait encore tinter les écus quand le surintendant entra ou plutôt
+se glissa dans la salle. Il avait tout entendu.
+
+On vit cet homme, qui avait remué tant de milliards, ce riche qui
+avait épuisé tous les plaisirs et tous les honneurs, ce cœur immense,
+ce cerveau fécond qui avaient, comme deux creusets avides, dévoré la
+substance matérielle et morale du premier royaume du monde, on vit
+Fouquet dépasser le seuil avec les yeux pleins de larmes, tremper ses
+doigts blancs et fins dans l’or et l’argent.
+
+— Pauvre aumône, dit-il d’une voix tendre et émue, tu disparaîtras dans
+le plus petit des plis de ma bourse vide; mais tu as empli jusqu’au
+bord ce que nul n’épuisera jamais: mon cœur! Merci, mes amis, merci!
+
+Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient là et
+qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes qu’ils étaient, il
+embrassa La Fontaine en lui disant:
+
+— Pauvre garçon qui s’est fait battre pour moi par sa femme, et damner
+par son confesseur!
+
+— Bon! ce n’est rien, répondit le poète; que vos créanciers attendent
+deux ans, j’aurai fait cent autres contes qui, à deux éditions chacun,
+paieront la dette.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXV — La Fontaine négociateur
+
+
+Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante effusion...
+
+— Mon cher poète, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non
+seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d’eux rapportera,
+mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-d’œuvre.
+
+— Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas croire que
+j’aie seulement apporté cette idée et ces quatre-vingts pistoles à M.
+le surintendant.
+
+— Oh! mais, s’écria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est en
+fonds aujourd’hui.
+
+— Bénie soit l’idée, si elle m’apporte un ou deux millions, dit
+gaiement Fouquet.
+
+— Précisément, répliqua La Fontaine.
+
+— Vite, vite! cria l’assemblée.
+
+— Prenez garde, dit Pélisson à l’oreille de La Fontaine, vous avez eu
+grand succès jusqu’à présent, n’allez pas lancer la flèche au-delà du
+but.
+
+— Nenni, monsieur Pélisson, et, vous qui êtes un homme de goût, vous
+m’approuverez tout le premier.
+
+— Il s’agit de millions? dit Gourville.
+
+— J’ai là quinze cent mille livres, monsieur Gourville.
+
+Et il frappa sa poitrine.
+
+— Au diable, le Gascon de Château-Thierry! cria Loret.
+
+— Ce n’est pas la poche qu’il fallait toucher, dit Fouquet, c’est la
+cervelle.
+
+— Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous n’êtes pas
+un procureur général, vous êtes un poète.
+
+— C’est vrai! s’écrièrent Loret, Conrart, et tout ce qu’il y avait là
+de gens de lettres.
+
+— Vous êtes, dis-je, un poète et un peintre, un statuaire, un ami des
+arts et des sciences; mais, avouez-le vous-même, vous n’êtes pas un
+homme de robe.
+
+— Je l’avoue, répliqua en souriant M. Fouquet.
+
+— On vous mettrait de l’Académie que vous refuseriez, n’est-ce pas?
+
+— Je crois que oui, n’en déplaise aux académiciens.
+
+— Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l’Académie, vous
+laissez-vous aller à faire partie du Parlement?
+
+— Oh! oh! dit Pélisson, nous parlons politique?
+
+— Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied pas à
+M. Fouquet.
+
+— Ce n’est pas de la robe qu’il s’agit, riposta Pélisson, contrarié des
+rires de l’assemblée.
+
+— Au contraire, c’est de la robe, dit Loret.
+
+— Ôtez la robe au procureur général, dit Conrart, nous avons M.
+Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il n’est pas de
+procureur général sans robe, nous déclarons, d’après M. de La Fontaine,
+que certainement la robe est un épouvantail.
+
+— _Fugiunt risus leporesque_, dit Loret.
+
+— Les ris et les grâces, fit un savant.
+
+— Moi, poursuivit Pélisson gravement, ce n’est pas comme cela que je
+traduis _lepores_.
+
+— Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine.
+
+— Je le traduis ainsi: «Les lièvres se sauvent en voyant M. Fouquet.»
+
+Éclats de rire, dont le surintendant prit sa part.
+
+— Pourquoi les lièvres? objecta Conrart piqué.
+
+— Parce que le lièvre sera celui qui ne se réjouira point de voir M.
+Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.
+
+— Oh! oh! murmurèrent les poètes.
+
+— _Quo non ascendam?_ dit Conrart, me paraît impossible avec une robe
+de procureur.
+
+— Et à moi, sans cette robe, dit l’obstiné Pélisson. Qu’en pensez-vous,
+Gourville?
+
+— Je pense que la robe est bonne, répliqua celui-ci; mais je pense
+également qu’un million et demi vaudrait mieux que la robe.
+
+— Et je suis de l’avis de Gourville, s’écria Fouquet en coupant court à
+la discussion par son opinion, qui devait nécessairement dominer toutes
+les autres.
+
+— Un million et demi! grommela Pélisson; pardieu! je sais une fable
+indienne...
+
+— Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi.
+
+— La tortue avait une carapace, dit Pélisson; elle se réfugiait
+là-dedans quand ses ennemis la menaçaient. Un jour, quelqu’un lui dit:
+«Vous avez bien chaud l’été dans cette maison-là, et vous êtes bien
+empêchée de montrer vos grâces. Voilà la couleuvre qui vous donnera un
+million et demi de votre écaille.»
+
+— Bon! fit le surintendant en riant.
+
+— Après? fit La Fontaine, intéressé par l’apologue bien plus que par la
+moralité.
+
+— La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit; il
+avait faim; il lui brisa les reins d’un coup de bec et la dévora.
+
+— Ô _muthos déloï?_... dit Conrart.
+
+— Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe.
+
+La Fontaine prit la moralité au sérieux.
+
+— Vous oubliez Eschyle, dit-il à son adversaire.
+
+— Qu’est-ce à dire?
+
+— Eschyle le Chauve.
+
+— Après?
+
+— Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand amateur
+de tortues, prit d’en haut le crâne pour une pierre, et lança sur ce
+crâne une tortue toute blottie dans sa carapace.
+
+— Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu pensif,
+tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur briser
+gratis l’écaille; trop heureuses les tortues dont une couleuvre paie
+l’enveloppe un million et demi. Qu’on m’apporte une couleuvre généreuse
+comme celle de votre fable, Pélisson, et je lui donne ma carapace.
+
+— _Rara avis in terris!_ s’écria Conrart.
+
+— Et semblable à un cygne noir, n’est-ce pas? ajouta La Fontaine. Eh
+bien! oui, précisément, un oiseau tout noir et très rare; je l’ai
+trouvé.
+
+— Vous avez trouvé un acquéreur pour ma charge de procureur? s’écria
+Fouquet.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Mais M. le surintendant n’a jamais dit qu’il dût vendre, reprit
+Pélisson.
+
+— Pardonnez-moi: vous-même, vous en avez parlé, dit Conrart.
+
+— J’en suis témoin, fit Gourville.
+
+— Il tient aux beaux discours qu’il me fait, dit en riant Fouquet. Cet
+acquéreur, voyons, La Fontaine?
+
+— Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave homme.
+
+— Qui s’appelle?
+
+— Vanel.
+
+— Vanel! s’écria Fouquet, Vanel! le mari de...
+
+— Précisément, son mari; oui, monsieur.
+
+— Ce cher homme! dit Fouquet avec intérêt, il veut être procureur
+général?
+
+— Il veut être tout ce que vous êtes, monsieur, dit Gourville, et faire
+absolument ce que vous avez fait.
+
+— Oh! mais c’est bien réjouissant: contez-nous donc cela, La Fontaine.
+
+— C’est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantôt je le
+rencontre: il flânait sur la place de la Bastille, précisément vers
+l’instant où j’allais prendre le petit carrosse de Saint-Mandé.
+
+— Il devait guetter sa femme, bien sûr, interrompit Loret.
+
+— Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il n’est pas jaloux.
+
+— Il m’aborde donc, m’embrasse, me conduit au Cabaret de
+l’_Image-Saint-Fiacre_, et m’entretient de ses chagrins.
+
+— Il a des chagrins?
+
+— Oui, sa femme lui donne de l’ambition.
+
+— Et il vous dit?...
+
+— Qu’on lui a parlé d’une charge au Parlement; que le nom de M. Fouquet
+a été prononcé, que, depuis ce temps Mme Vanel rêve de s’appeler Mme la
+procureuse générale, et qu’elle en meurt toutes les nuits qu’elle n’en
+rêve pas.
+
+— Pauvre femme! dit Fouquet.
+
+— Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les
+affaires: vous allez voir comment je menai celle-ci.
+
+— Voyons!
+
+— Savez-vous, dis-je à Vanel, que c’est cher, une charge comme celle de
+M. Fouquet?
+
+— Combien à peu près? fit-il.
+
+— M. Fouquet en a refusé dix-sept cent mille livres.
+
+— Ma femme, répliqua Vanel, avait mis cela aux environs de quatorze
+cent mille.
+
+— Comptant? lui fis-je.
+
+— Oui; elle a vendu un bien en Guienne, elle a réalisé.
+
+— C’est un joli lot à toucher d’un coup, dit sentencieusement l’abbé
+Fouquet, qui n’avait pas encore parlé.
+
+— Cette pauvre dame Vanel! murmura Fouquet.
+
+Pélisson haussa les épaules.
+
+— Un démon! dit-il bas à l’oreille de Fouquet.
+
+— Précisément!... Il serait charmant d’employer l’argent de ce démon à
+réparer le mal que s’est fait pour moi un ange.
+
+Pélisson regarda d’un air surpris Fouquet, dont les pensées se
+fixaient, à partir de ce moment, sur un nouveau but.
+
+— Eh bien! demanda La Fontaine, ma négociation?
+
+— Admirable! cher poète.
+
+— Oui, dit Gourville; mais tel se vante d’avoir envie d’un cheval, qui
+n’a pas seulement de quoi payer la bride.
+
+— Le Vanel se dédirait si on le prenait au mot, continua l’abbé Fouquet.
+
+— Je ne crois pas, dit La Fontaine.
+
+— Qu’en savez-vous?
+
+— C’est que vous ignorez le dénouement de mon histoire.
+
+— Ah! s’il y a un dénouement, dit Gourville, pourquoi flâner en route?
+
+— _Semper ad adventum, _n’est-ce pas cela? dit Fouquet du ton d’un
+grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes.
+
+Les latinistes battirent des mains.
+
+— Mon dénouement, s’écria La Fontaine, c’est que Vanel, ce tenace
+oiseau, sachant que je venais à Saint-Mandé, m’a supplié de l’emmener.
+
+— Oh! oh!
+
+— Et de le présenter, s’il était possible, à Monseigneur.
+
+— En sorte?...
+
+— En sorte qu’il est là, sur la pelouse du Bel-Air.
+
+— Comme un scarabée.
+
+— Vous dites cela, Gourville, à cause des antennes, mauvais plaisant!
+
+— Eh bien! monsieur Fouquet?
+
+— Eh bien! il ne convient pas que le mari de Mme Vanel s’enrhume hors
+de chez moi; envoyez-le quérir, La Fontaine, puisque vous savez où il
+est.
+
+— J’y cours moi-même.
+
+— Je vous y accompagne, dit l’abbé Fouquet; je porterai les sacs.
+
+— Pas de mauvaise plaisanterie, dit sévèrement Fouquet; que l’affaire
+soit sérieuse, si affaire il y a. Tout d’abord, soyons hospitaliers.
+Excusez-moi bien, La Fontaine, auprès de ce galant homme, et dites-lui
+que je suis désespéré de l’avoir fait attendre, mais que j’ignorais
+qu’il fût là.
+
+La Fontaine était déjà parti. Par bonheur, Gourville l’accompagnait;
+car, tout entier à ses chiffres, le poète se trompait de route, et
+courait vers Saint-Maur.
+
+Un quart d’heure après, M. Vanel fut introduit dans le cabinet du
+surintendant, ce même cabinet dont nous avons donné la description et
+les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le voyant
+entrer appela Pélisson, et lui parla quelques minutes à l’oreille.
+
+— Retenez bien ceci, lui dit-il: que toute l’argenterie, que toute la
+vaisselle, que tous les joyaux soient emballés dans le carrosse. Vous
+prendrez les chevaux noirs; l’orfèvre vous accompagnera; vous reculerez
+le souper jusqu’à l’arrivée de Mme de Bellière.
+
+— Encore faut-il que Mme de Bellière soit prévenue, dit Pélisson.
+
+— Inutile, je m’en charge.
+
+— Très bien.
+
+— Allez, mon ami.
+
+Pélisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les
+vrais amis, dans la volonté qu’il subissait. Là est la force des âmes
+d’élite. La défiance n’est faite que pour les natures inférieures.
+
+Vanel s’inclina donc devant le surintendant. Il allait commencer une
+harangue.
+
+— Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me paraît que
+vous voulez acquérir ma charge?
+
+— Monseigneur...
+
+— Combien pouvez-vous m’en donner?
+
+— C’est à vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais qu’on vous a
+fait des offres.
+
+— Mme Vanel, m’a-t-on dit, l’estime quatorze cent mille livres.
+
+— C’est tout ce que nous avons.
+
+— Pouvez-vous donner la somme tout de suite?
+
+— Je ne l’ai pas sur moi, dit naïvement Vanel, effaré de cette
+simplicité, de cette grandeur, lui qui s’attendait à des luttes, à des
+finesses, à des marches d’échiquier.
+
+— Quand l’aurez-vous?
+
+— Quand il plaira à Monseigneur.
+
+Et il tremblait que Fouquet ne se jouât de lui.
+
+— Si ce n’était la peine de retourner à Paris, je vous dirais tout de
+suite...
+
+— Oh! monseigneur...
+
+— Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la signature à
+demain matin.
+
+— Soit, répliqua Vanel glacé, abasourdi.
+
+— Six heures, ajouta Fouquet.
+
+— Six heures, répéta Vanel.
+
+— Adieu, monsieur Vanel! Dites à Mme Vanel que je lui baise les mains.
+
+Et Fouquet se leva.
+
+Alors Vanel, à qui le sang montait aux yeux et qui commençait à perdre
+le tête:
+
+— Monseigneur, monseigneur, dit-il sérieusement, est-ce que vous me
+donnez parole?
+
+Fouquet tourna la tête.
+
+— Pardieu! dit-il; et vous?
+
+Vanel hésita, frissonna et finit par avancer timidement sa main.
+Fouquet ouvrit et avança noblement la sienne. Cette main loyale
+s’imprégna une seconde de la moiteur d’un main hypocrite; Vanel serra
+les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre.
+
+Le surintendant dégagea doucement sa main.
+
+— Adieu! dit-il.
+
+Vanel courut à reculons vers la porte, se précipita par les vestibules
+et s’enfuit.
+
+Pélisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet n’avait pas
+encore quitté.
+
+Le surintendant remercia l’orfèvre d’avoir bien voulu lui garder comme
+un dépôt ces richesses qu’il avait le droit de vendre. Il jeta les yeux
+sur le total des comptes, qui s’élevait à treize cent mille livres.
+
+Puis, se plaçant à son bureau, il écrivit un bon de quatorze cent mille
+livres, payables à vue à sa caisse, avant midi le lendemain.
+
+— Cent mille livres de bénéfice! s’écria l’orfèvre. Ah! monseigneur,
+quelle générosité!
+
+— Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant l’épaule, il
+est des politesses qui ne se paient jamais. Le bénéfice est à peu près
+celui que vous eussiez fait; mais il reste l’intérêt de votre argent.
+
+En disant ces mots, il détachait de sa manchette un bouton de diamants
+que ce même orfèvre avait bien souvent estimé trois mille pistoles.
+
+— Prenez ceci en mémoire de moi, dit-il à l’orfèvre, et adieu; vous
+êtes un honnête homme.
+
+— Et vous, s’écria l’orfèvre, touché profondément, vous, monseigneur,
+vous êtes un brave seigneur.
+
+Fouquet fit passer le digne orfèvre par une porte dérobée; puis il alla
+recevoir Mme de Bellière, que tous les conviés entouraient déjà.
+
+La marquise était belle toujours; mais, ce jour-là, elle resplendissait.
+
+— Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est d’une
+beauté incomparable ce soir? Savez-vous pourquoi?
+
+— Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelqu’un.
+
+— Non, mais parce qu’elle en est la meilleure. Cependant...
+
+— Cependant? dit la marquise en souriant.
+
+— Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des pierres
+fausses.
+
+Elle rougit.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXVI — La vaisselle et les diamants de Madame de Bellière
+
+
+À peine Fouquet eut-il congédié Vanel, qu’il réfléchit un moment.
+
+— On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l’on a aimée.
+Marguerite désire être procureuse, pourquoi ne lui pas faire ce
+plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse ne saurait
+rien me reprocher, pensons à la femme qui m’aime. Mme de Bellière doit
+être là.
+
+Il indiqua du doigt la porte secrète.
+
+S’étant enfermé, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea
+rapidement vers la communication établie entre la maison de Vincennes
+et sa maison à lui.
+
+Il avait négligé d’avertir son amie avec la sonnette, bien assuré
+qu’elle ne manquait jamais au rendez-vous.
+
+En effet, la marquise était arrivée. Elle attendait. Le bruit que fit
+le surintendant l’avertit; elle accourut pour recevoir par-dessous la
+porte le billet qu’il lui passa.
+
+_«Venez, marquise, on vous attend pour souper._»
+
+Heureuse et active, Mme de Bellière gagna son carrosse dans l’avenue de
+Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron à Gourville, qui,
+pour mieux plaire au maître, guettait son arrivée dans la cour.
+
+Elle n’avait pas vu entrer, fumants et blancs d’écume, les chevaux
+noirs de Fouquet, qui ramenaient à Saint-Mandé Pélisson et l’orfèvre
+lui-même à qui Mme de Bellière avait vendu sa vaisselle et ses joyaux.
+
+— Oh! oh! s’écrièrent tous les convives; on peut dire cela sans crainte
+d’une femme qui a les plus beaux diamants de Paris.
+
+— Eh bien? dit tout bas Fouquet à Pélisson.
+
+— Eh bien! j’ai enfin compris, répliqua celui-ci, et vous avez bien
+fait.
+
+— C’est heureux, fit en souriant le surintendant.
+
+— Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.
+
+Le flot des convives se précipita moins lentement qu’il n’est d’usage
+dans les fêtes ministérielles vers la salle à manger, où les attendait
+un magnifique spectacle.
+
+Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des fleurs
+et des lumières, brillait à éblouir la vaisselle d’or et d’argent
+la plus riche qu’on pût voir; c’était un reste de ces vieilles
+magnificences que les artistes florentins, amenés par les Médicis,
+avaient sculptées, ciselées fondues pour les dressoirs de fleurs, quand
+il y avait de l’or en France; ces merveilles cachées, enfouies pendant
+les guerres civiles, avaient reparu timidement dans les intermittences
+de cette guerre de bon goût qu’on appelait la Fronde; alors que
+seigneurs, se battant contre seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient
+pas. Toute cette vaisselle était marquée aux armes de Mme de Bellière.
+
+— Tiens, s’écria La Fontaine, un P. et un B.
+
+Mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était le couvert de la
+marquise, à la place que lui avait assignée Fouquet; près de lui
+s’élevait une pyramide de diamants, de saphirs, d’émeraudes, de camées
+antiques; la sardoine gravée par les vieux Grecs de l’Asie Mineure
+avec ses montures d’or de Mysie, les curieuses mosaïques de la vieille
+Alexandrie montées en argent, les bracelets massifs de l’Égypte de
+Cléopâtre jonchaient un vaste plat de Palissy, supporté sur un trépied
+de bronze doré, sculpté par Benvenuto.
+
+La marquise pâlit en voyant ce qu’elle ne comptait jamais revoir. Un
+profond silence, précurseur des émotions vives, occupait la salle
+engourdie et inquiète.
+
+Fouquet ne fit pas même un signe pour chasser tous les valets chamarrés
+qui couraient, abeilles pressées, autour des vastes buffets et des
+tables d’office.
+
+— Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait à Mme
+de Bellière, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gêne, envoya
+tout cet or et tout cet argent chez l’orfèvre avec cette masse de
+joyaux qui se dressent là devant elle. Cette belle action d’une amie
+devait être comprise par des amis tels que vous. Heureux l’homme qui se
+voit aimé ainsi! Buvons à la santé de Mme de Bellière.
+
+Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette, pâmée
+sur son siège, la pauvre femme, qui venait de perdre ses sens, pareille
+aux oiseaux de la Grèce qui traversaient le ciel au-dessus de l’arène à
+Olympie.
+
+— Et puis, ajouta Pélisson, que toute vertu touchait, que toute beauté
+charmait, buvons un peu aussi à celui qui inspira la belle action de
+Madame; car un pareil homme doit être digne d’être aimé.
+
+Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva pâle et souriante, tendit
+son verre avec une main défaillante dont les doigts tremblants
+frottèrent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux mourants encore
+allaient chercher tout l’amour qui brûlait dans ce généreux cœur.
+
+Commencé de cette héroïque façon, le souper devint promptement une
+fête; nul ne s’occupa plus d’avoir de l’esprit, personne n’en manqua.
+
+La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit à Vatel de le
+réconcilier avec les vins du Rhône et ceux d’Espagne.
+
+L’abbé Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit:
+
+— Prenez garde, monsieur l’abbé! si vous êtes aussi tendre, on vous
+mangera.
+
+Les heures s’écoulèrent ainsi joyeuses et secouant des roses sur les
+convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas la table
+avant les dernières largesses du dessert.
+
+Il souriait à la plupart de ses amis, ivre comme on l’est quand on a
+enivré le cœur avant la tête, et, pour la première fois, il venait de
+regarder l’horloge.
+
+Soudain une voiture roula dans la cour, et on l’entendit, chose
+étrange! au milieu du bruit et des chansons.
+
+Fouquet dressa l’oreille, puis il tourna les yeux vers l’antichambre.
+Il lui sembla qu’un pas y retentissait, et que ce pas, au lieu de
+fouler le sol, pesait sur son cœur.
+
+Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Bellière appuyait
+sur le sien depuis deux heures.
+
+— M. d’Herblay, évêque de Vannes, cria l’huissier.
+
+Et la figure sombre et pensive d’Aramis apparut sur le seuil, entre les
+débris de deux guirlandes dont une flamme de lampe venait de rompre les
+fils.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXVII — La quittance de M. de Mazarin
+
+
+Fouquet eût poussé un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si
+l’air glacé, le regard distrait d’Aramis ne lui eussent rendu toute sa
+réserve.
+
+— Est-ce que vous nous aidez à prendre le dessert? demanda-t-il
+cependant; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout ce
+bruit que font nos folies?
+
+— Monseigneur, répliqua respectueusement Aramis, je commencerai par
+m’excuser près de vous de troubler votre joyeuse réunion; puis je vous
+demanderai, après le plaisir, un moment d’audience pour les affaires.
+
+Comme ce mot affaires avait fait dresser l’oreille à quelques
+épicuriens, Fouquet se leva.
+
+— Les affaires toujours, dit-il, monsieur d’Herblay; trop heureux
+sommes nous quand les affaires n’arrivent qu’à la fin du repas.
+
+Et, ce disant, il prit la main de Mme de Bellière, qui le considérait
+avec une sorte d’inquiétude; il la conduisit dans le plus voisin salon,
+après l’avoir confiée aux plus raisonnables de la compagnie.
+
+Quant à lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son cabinet.
+
+Aramis, une fois là, oublia le respect de l’étiquette. Il s’assit:
+
+— Devinez, dit-il, qui j’ai vu ce soir?
+
+— Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la sorte,
+je suis sûr de m’entendre annoncer quelque chose de désagréable.
+
+— Cette fois encore, vous ne vous serez pas trompé, mon cher ami,
+répliqua Aramis.
+
+— Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet.
+
+— Eh bien! j’ai vu Mme de Chevreuse.
+
+— La vieille duchesse?
+
+— Oui.
+
+— Ou son ombre?
+
+— Non pas. Une vieille louve.
+
+— Sans dents?
+
+— C’est possible, mais non pas sans griffes.
+
+— Eh bien! pourquoi m’en voudrait-elle? Je ne suis pas avare avec les
+femmes qui ne sont pas prudes. C’est là une qualité que prise toujours
+même la femme qui n’ose plus provoquer l’amour.
+
+— Mme de Chevreuse le sait bien, que vous n’êtes pas avare, puisqu’elle
+veut vous arracher de l’argent.
+
+— Bon! sous quel prétexte?
+
+— Ah! les prétextes ne lui manquent jamais. Voici le sien.
+
+— J’écoute.
+
+— Il paraîtrait que la duchesse possède plusieurs lettres de M. de
+Mazarin.
+
+— Cela ne m’étonne pas, le prélat était galant.
+
+— Oui; mais ces lettres n’auraient pas de rapport avec les amours du
+prélat. Elles traitent, dit-on, d’affaires de finances.
+
+— C’est moins intéressant.
+
+— Vous ne soupçonnez pas un peu ce que je veux dire?
+
+— Pas du tout.
+
+— N’auriez-vous jamais entendu parler d’une accusation de détournement
+de fonds?
+
+— Cent fois! mille fois! Depuis que je suis aux affaires, mon cher
+d’Herblay, je n’ai jamais entendu parler que de cela. C’est comme vous,
+évêque, lorsqu’on vous reproche votre impiété; vous, mousquetaire,
+votre poltronnerie; ce qu’on reproche perpétuellement au ministre des
+Finances, c’est de voler les finances.
+
+— Bien; mais précisons, car M. de Mazarin précise, à ce que dit la
+duchesse.
+
+— Voyons ce qu’il précise.
+
+— Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous seriez
+fort empêché, vous, de préciser l’emploi.
+
+— Treize millions! dit le surintendant en s’allongeant dans son
+fauteuil pour mieux lever la tête vers le plafond. Treize millions...
+Ah! dame! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux qu’on m’accuse
+d’avoir volés.
+
+— Ne riez pas, mon cher monsieur, c’est grave. Il est certain que la
+duchesse a les lettres, et que les lettres doivent être bonnes, attendu
+qu’elle voulait les vendre cinq cent mille livres.
+
+— On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-là, répondit
+Fouquet. Eh! mais je sais ce que vous voulez dire.
+
+Fouquet se mit à rire de bon cœur.
+
+— Tant mieux! fit Aramis peu rassuré.
+
+— L’histoire de ces treize millions me revient. Oui, c’est cela; je les
+tiens.
+
+— Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu.
+
+— Imaginez-vous, mon cher, que le _signor_ Mazarin, Dieu ait son âme!
+fit un jour ce bénéfice de treize millions sur une concession de terres
+en litige dans la Valteline; il les biffa sur le registre des recettes,
+me les fit envoyer, et se les fit donner par moi, pour frais de guerre.
+
+— Bien. Alors la destination est justifiée.
+
+— Non pas; le cardinal les fit placer sous mon nom, et m’envoya une
+décharge.
+
+— Vous avez cette décharge?
+
+— Parbleu! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux
+tiroirs de son vaste bureau d’ébène incrusté de nacre et d’or.
+
+— Ce que j’admire en vous, dit Aramis charmé, c’est votre mémoire
+d’abord, puis votre sang-froid, et enfin l’ordre parfait qui règne dans
+votre administration, à vous, le poète par excellence.
+
+— Oui, dit Fouquet, j’ai de l’ordre par esprit de paresse, pour
+m’épargner de chercher. Ainsi, je sais que le reçu de Mazarin est
+dans le troisième tiroir, lettre M.; j’ouvre ce tiroir et je mets
+immédiatement la main sur le papier qu’il me faut. La nuit, sans
+bougie, je le trouverais.
+
+Et il palpa d’une main sûre la liasse de papiers entassés dans le
+tiroir ouvert.
+
+— Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si je le
+voyais; il est fort, un peu rugueux, doré sur tranche; Mazarin avait
+fait un pâté d’encre sur le chiffre de la date. Eh bien! fit-il, voilà
+le papier qui sent qu’on s’occupe de lui et qu’il est nécessaire, il se
+cache et se révolte.
+
+Et le surintendant regarda dans le tiroir.
+
+— C’est étrange, dit Fouquet.
+
+— Votre mémoire vous fait défaut, mon cher monsieur, cherchez dans une
+autre liasse.
+
+Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois; puis il pâlit.
+
+— Ne vous obstinez pas à celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs.
+
+— Inutile, inutile, jamais je n’ai fait une erreur; nul que moi
+n’arrange ces sortes de papiers; nul n’ouvre ce tiroir, auquel, vous
+voyez, j’ai fait faire un secret dont personne que moi ne connaît le
+chiffre.
+
+— Que concluez-vous alors? dit Aramis agité.
+
+— Que le reçu de Mazarin m’a été volé. Mme de Chevreuse avait raison,
+chevalier; j’ai détourné les deniers publics; j’ai volé treize millions
+dans les coffres de l’État; je suis un voleur, monsieur d’Herblay.
+
+— Monsieur! monsieur! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas!
+
+— Pourquoi ne pas m’exalter, chevalier? La cause en vaut la peine.
+Un bon procès, un bon jugement, et votre ami M. le surintendant
+peut suivre à Montfaucon son collègue Enguerrand de Marigny, son
+prédécesseur Samblançay.
+
+— Oh! fit Aramis en souriant, pas si vite.
+
+— Comment, pas si vite! Que supposez-vous donc que Mme de Chevreuse
+aura fait de ces lettres; car vous les avez refusées, n’est-ce pas?
+
+— Oh! oui, refusé net. Je suppose qu’elle les sera allée vendre à M.
+Colbert.
+
+— Eh bien! voyez-vous?
+
+— J’ai dit que je supposais, je pourrais dire que j’en suis sûr; car je
+l’ai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentrée chez elle, puis
+elle est sortie par une porte de derrière et s’est rendue à la maison
+de l’intendant, rue Croix-des-Petits-Champs.
+
+— Procès alors, scandale et déshonneur, le tout tombant comme tombe la
+foudre, aveuglément, brutalement, impitoyablement.
+
+Aramis s’approcha de Fouquet, qui frémissait dans son fauteuil, auprès
+des tiroirs ouverts; il lui posa la main sur l’épaule, et, d’un ton
+affectueux:
+
+— N’oubliez jamais, dit-il, que la position de M. Fouquet ne se peut
+comparer à celle de Samblançay ou de Marigny.
+
+— Et pourquoi, mon Dieu?
+
+— Parce que le procès de ces ministres s’est fait, parfait, et que
+l’arrêt a été exécuté; tandis qu’à votre égard il ne peut en arriver de
+même.
+
+— Encore un coup, pourquoi? Dans tous les temps, un concessionnaire est
+un criminel.
+
+— Les criminels qui savent trouver un lieu d’asile ne sont jamais en
+danger.
+
+— Me sauver? fuir?
+
+— Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de
+procès sont évoqués par le Parlement, instruits par le procureur
+général, et que vous êtes procureur général. Vous voyez bien qu’à moins
+de vouloir vous condamner vous-même...
+
+— Oh! s’écria tout à coup Fouquet en frappant la table de son poing.
+
+— Eh bien! quoi? qu’y a-t-il?
+
+— Il y a que je ne suis plus procureur général.
+
+Aramis, à son tour, pâlit de manière à paraître livide; il serra ses
+doigts, qui craquèrent les uns sur les autres, et, d’un œil hagard qui
+foudroya Fouquet:
+
+— Vous n’êtes plus procureur général? dit-il en scandant chaque syllabe.
+
+— Non.
+
+— Depuis quand?
+
+— Depuis quatre ou cinq heures.
+
+— Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous n’êtes
+pas en possession de votre bon sens, mon ami; remettez-vous.
+
+— Je vous dis, reprit Fouquet, que tantôt quelqu’un est venu, de la
+part de mes amis, m’offrir quatorze cent mille livres de ma charge, et
+que j’ai vendu ma charge.
+
+Aramis demeura interdit; sa figure intelligente et railleuse prit un
+caractère de morne effroi qui fit plus d’effet sur le surintendant que
+tous les cris et tous les discours du monde.
+
+— Vous aviez donc bien besoin d’argent? dit-il enfin.
+
+— Oui, pour acquitter une dette d’honneur.
+
+Et il raconta en peu de mots à Aramis la générosité de Mme de Bellière
+et la façon dont il avait cru devoir payer cette générosité.
+
+— Voilà un beau trait, dit Aramis. Cela vous coûte?
+
+— Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge.
+
+— Que vous avez reçues comme cela tout de suite, sans réfléchir? Ô
+imprudent ami!
+
+— Je ne les ai pas reçues, mais je les recevrai demain.
+
+— Ce n’est donc pas fait encore?
+
+— Il faut que ce soit fait puisque j’ai donné à l’orfèvre, pour midi,
+un bon sur ma caisse, où l’argent de l’acquéreur entrera de six à sept
+heures.
+
+— Dieu soit loué! s’écria Aramis en battant des mains, rien n’est
+achevé, puisque vous n’avez pas été payé.
+
+— Mais l’orfèvre?
+
+— Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres à midi moins un
+quart.
+
+— Un moment, un moment! c’est ce matin, à six heures, que je signe.
+
+— Oh! je vous réponds que vous ne signerez pas.
+
+— J’ai donné ma parole, chevalier.
+
+— Si vous l’avez donnée, vous la reprendrez, voilà tout.
+
+— Oh! que me dites-vous là? s’écria Fouquet avec un accent profondément
+loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet!
+
+Aramis répondit au regard sévère du ministre par un regard courroucé.
+
+— Monsieur, dit-il, je crois avoir mérité d’être appelé un honnête
+homme, n’est-ce pas? Sous la casaque du soldat, j’ai risqué cinq cents
+fois ma vie; sous l’habit du prêtre, j’ai rendu de plus grands services
+encore, à Dieu, à l’État ou à mes amis. Une parole vaut ce que vaut
+l’homme qui la donne. Elle est, quand il la tient, de l’or pur; elle
+est un fer tranchant quand il ne veut pas la tenir. Il se défend alors
+avec cette parole comme avec une arme d’honneur, attendu que, lorsqu’il
+ne tient pas cette parole, cet homme d’honneur, c’est qu’il est en
+danger de mort, c’est qu’il court plus de risques que son adversaire
+n’a de bénéfices à faire. Alors, monsieur, on en appelle à Dieu et à
+son droit.
+
+Fouquet baissa la tête:
+
+— Je suis, dit-il, un pauvre Breton opiniâtre et vulgaire; mon esprit
+admire et craint le vôtre. Je ne dis pas que je tiens ma parole par
+vertu; je la tiens, si vous voulez, par routine; mais, enfin, les
+hommes du commun sont assez simples pour admirer cette routine; c’est
+ma seule vertu, laissez-m’en les honneurs.
+
+— Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous
+défendait contre tous vos ennemis?
+
+— Je signerai.
+
+— Vous vous livrerez pieds et poings liés pour un faux-semblant
+d’honneur qui dédaigneraient les plus scrupuleux casuistes?
+
+— Je signerai.
+
+Aramis poussa un profond soupir, regarda tout autour de lui avec
+l’impatience d’un homme qui voudrait briser quelque chose.
+
+— Nous avons encore un moyen, dit-il, et j’espère que vous ne me
+refuserez pas de l’employer, celui-là.
+
+— Assurément non, s’il est loyal... comme tout ce que vous proposez,
+cher ami.
+
+— Je ne sache rien de plus loyal qu’une renonciation de votre
+acquéreur. Est-ce votre ami?
+
+— Certes... Mais...
+
+— Mais... si vous me permettez de traiter l’affaire, je ne désespère
+point.
+
+— Oh! je vous laisserai absolument maître.
+
+— Avec qui avez-vous traité? Quel homme est-ce?
+
+— Je ne sais pas si vous connaissez le Parlement?
+
+— En grande partie. C’est un président quelconque?
+
+— Non; un simple conseiller.
+
+— Ah! ah!
+
+— Qui s’appelle Vanel.
+
+Aramis devint pourpre.
+
+— Vanel! s’écria-t-il en se relevant; Vanel! le mari de Marguerite
+Vanel?
+
+— Précisément.
+
+— De votre ancienne maîtresse?
+
+— Oui, mon cher; elle a désiré d’être Mme la procureuse générale. Je
+lui devais bien cela, au pauvre Vanel, et j’y gagne puisque c’est
+encore faire plaisir à sa femme.
+
+Aramis vint droit à Fouquet et lui prit la main.
+
+— Vous savez, dit-il avec sang-froid, le nom du nouvel amant de Mme
+Vanel?
+
+— Ah! elle a un nouvel amant? Je l’ignorais; et, ma foi, non, je ne
+sais pas comment il se nomme.
+
+— Il se nomme M. Jean-Baptiste Colbert; il est intendant des finances;
+il demeure rue Croix-des-Petits-Champs, là où Mme de Chevreuse est
+allée, ce soir avec les lettres de Mazarin qu’elle veut vendre.
+
+— Mon Dieu! murmura Fouquet en essuyant son front ruisselant de sueur,
+mon Dieu!
+
+— Vous commencez à comprendre, n’est-ce pas?
+
+— Que je suis perdu, oui.
+
+— Trouvez-vous que cela vaille la peine de tenir un peu moins que
+Régulus à sa parole?
+
+— Non, dit Fouquet.
+
+— Les gens entêtés, murmura Aramis, s’arrangent toujours de façon qu’on
+les admire.
+
+Fouquet lui tendit la main.
+
+À ce moment, une riche horloge d’écaille, à figures d’or, placée sur
+une console en face de la cheminée, sonna six heures du matin.
+
+Une porte cria dans le vestibule.
+
+— M. Vanel, vint dire Gourville à la porte du cabinet, demande si
+Monseigneur peut le recevoir.
+
+Fouquet détourna ses yeux des yeux d’Aramis et répondit:
+
+— Faites entrer M. Vanel.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXVIII — La minute de M. Colbert
+
+
+Vanel, entrant à ce moment de la conversation n’était rien autre chose
+pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase.
+
+Mais, pour Vanel qui arrivait, la présence d’Aramis dans le cabinet de
+Fouquet devait avoir une bien autre signification.
+
+Aussi l’acheteur, à son premier pas dans la chambre, arrêta-t-il sur
+cette physionomie, à la fois si fine et si ferme de l’évêque de Vannes,
+un regard étonné qui devint bientôt scrutateur.
+
+Quant à Fouquet, véritable homme politique, c’est-à-dire maître de
+lui-même, il avait déjà, par la force de sa volonté, fait disparaître
+de son visage les traces de l’émotion causée par la révélation d’Aramis.
+
+Ce n’était donc plus un homme abattu par le malheur et réduit aux
+expédients; il avait redressé la tête et allongé la main pour faire
+entrer Vanel.
+
+Il était premier ministre, il était chez lui.
+
+Aramis connaissait le surintendant. Toute la délicatesse de son cœur,
+toute la largeur de son esprit n’avaient rien qui pût l’étonner. Il se
+borna donc, momentanément, quitte à reprendre plus tard une part active
+dans la conversation, au rôle difficile de l’homme qui regarde et qui
+écoute pour apprendre et pour comprendre.
+
+Vanel était visiblement ému. Il s’avança jusqu’au milieu du cabinet,
+saluant tout et tous.
+
+— Je viens... dit-il.
+
+Fouquet fit un signe de tête.
+
+— Vous êtes exact, monsieur Vanel, dit-il.
+
+— En affaires, monseigneur, répondit Vanel, je crois que l’exactitude
+est une vertu.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Pardon, interrompit Aramis, en désignant du doigt Vanel et
+s’adressant à Fouquet; pardon, c’est Monsieur qui se présente pour
+acheter une charge, n’est-ce pas?
+
+— C’est moi, répondit Vanel, étonné du ton de suprême hauteur avec
+lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je appeler
+celui qui me fait l’honneur?...
+
+— Appelez-moi monseigneur, répondit sèchement Aramis.
+
+Vanel s’inclina.
+
+— Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, trêve de cérémonies; venons
+au fait.
+
+— Monseigneur le voit, dit Vanel, j’attends son bon plaisir.
+
+— C’est moi qui, au contraire, attendais, répondit Fouquet.
+
+— Qu’attendait monseigneur?
+
+— Je pensais que vous aviez peut-être quelque chose à me dire.
+
+«Oh! oh! murmura Vanel en lui-même, il a réfléchi, je suis perdu!»
+
+Mais, reprenant courage:
+
+— Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai dit
+hier et que je suis prêt à vous répéter.
+
+— Voyons, franchement, monsieur Vanel, le marché n’est-il pas un peu
+lourd pour vous, dites?
+
+— Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, c’est une somme
+importante.
+
+— Si importante, dit Fouquet, que j’avais réfléchi...
+
+— Vous aviez réfléchi, monseigneur? s’écria vivement Vanel.
+
+— Oui, que vous n’êtes peut-être pas encore en mesure d’acheter.
+
+— Oh! monseigneur!...
+
+— Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous blâmerai pas d’un
+manque de parole qui tiendra évidemment à votre impuissance.
+
+— Si fait, monseigneur, vous me blâmeriez, et vous auriez raison, dit
+Vanel; car c’est d’un imprudent ou d’un fou de prendre des engagements
+qu’il ne peut pas tenir, et j’ai toujours regardé une chose convenue
+comme une chose faite.
+
+Fouquet rougit. Aramis fit un _hum!_ d’impatience.
+
+— Il ne faudrait pas cependant vous exagérer ces idées-là, monsieur,
+dit le surintendant; car l’esprit de l’homme est variable et plein de
+petits caprices fort excusables, fort respectables même parfois; et tel
+a désiré hier, qui aujourd’hui se repent.
+
+Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues.
+
+— Monseigneur!... balbutia-t-il.
+
+Quant à Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant
+de netteté dans le débat, il s’accouda au marbre d’une console, et
+commença de jouer avec un petit couteau d’or à manche de malachite.
+
+Fouquet prit son temps; puis, après un moment de silence:
+
+— Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer la
+situation.
+
+Vanel frémit.
+
+— Vous êtes un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous
+comprendrez.
+
+Vanel chancela.
+
+— Je voulais vendre hier.
+
+— Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur avait
+vendu.
+
+— Eh bien, soit! mais aujourd’hui, je vous demande comme une faveur de
+me rendre la parole que vous aviez reçue de moi.
+
+— Cette parole, je l’ai reçue, dit Vanel, comme un inflexible écho.
+
+— Je le sais. Voilà pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel, entendez
+vous? je vous supplie de me la rendre...
+
+Fouquet s’arrêta. Ce mot: _je vous supplie_, dont il ne voyait pas
+l’effet immédiat, ce mot venait de lui déchirer la gorge au passage.
+
+Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des regards
+qui semblaient vouloir pénétrer jusqu’au fond de son âme.
+
+Vanel s’inclina.
+
+— Monseigneur, dit-il, je suis bien ému de l’honneur que vous me faites
+de me consulter sur un fait accompli; mais...
+
+— Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel.
+
+— Hélas! monseigneur, songez donc que j’ai apporté l’argent; je veux
+dire la somme.
+
+Et il ouvrit un gros portefeuille.
+
+— Tenez, monseigneur, dit-il, voilà le contrat de la vente que je
+viens de faire d’une terre de ma femme. Le bon est autorisé, revêtu
+des signatures nécessaires, payable à vue; c’est de l’argent comptant;
+l’affaire est faite en un mot.
+
+— Mon cher monsieur Vanel, il n’est point d’affaire en ce monde, si
+importante qu’elle soit, qui ne se remette pour obliger...
+
+— Certes... murmura gauchement Vanel.
+
+— Pour obliger un homme dont on se fera ainsi l’ami, continua Fouquet.
+
+— Certes, monseigneur.
+
+— D’autant plus légitimement l’ami, monsieur Vanel, que le service
+rendu aura été plus considérable. Eh bien! voyons, monsieur, que
+décidez-vous?
+
+Vanel garda le silence.
+
+Pendant ce temps, Aramis avait résumé ses observations.
+
+Le visage étroit de Vanel, ses orbites enfoncées, ses sourcils ronds
+comme des arcades, avaient décelé à l’évêque de Vannes un type d’avare
+et d’ambitieux. Battre en brèche une passion par une autre, telle était
+la méthode d’Aramis. Il vit Fouquet vaincu, démoralisé; il se jeta dans
+la lutte avec des armes nouvelles.
+
+— Pardon, dit-il, monseigneur; vous oubliez de faire comprendre à
+M. Vanel et que ses intérêts sont diamétralement opposés à cette
+renonciation de la vente.
+
+Vanel regarda l’évêque avec étonnement; il ne s’attendait pas à trouver
+là un auxiliaire. Fouquet aussi s’arrêta pour écouter l’évêque.
+
+— Ainsi, continua Aramis, M. Vanel a vendu pour acheter votre charge,
+monseigneur, une terre de Mme sa femme; eh bien! c’est une affaire,
+cela; on ne déplace pas comme il l’a fait quinze cent mille livres sans
+de notables pertes, sans de graves embarras.
+
+— C’est vrai, dit Vanel, à qui Aramis, avec ses lumineux regards,
+arrachait la vérité du fond du cœur.
+
+— Des embarras, poursuivit Aramis, se résolvent en dépenses, et, quand
+on fait une dépense d’argent, les dépenses d’argent se cotent au N° 1,
+parmi les charges.
+
+— Oui, oui, dit Fouquet, qui commençait à comprendre les intentions
+d’Aramis.
+
+Vanel resta muet: il avait compris.
+
+Aramis remarqua cette froideur et cette abstention.
+
+«Bon! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu’à ce que tu
+connaisses la somme; mais, ne crains rien, je vais t’envoyer une telle
+volée d’écus, que tu capituleras.»
+
+— Il faut tout de suite offrir à M. Vanel cent mille écus, dit Fouquet
+emporté par sa générosité.
+
+La somme était belle. Un prince se fût contenté d’un pareil pot-de-vin.
+Cent mille écus, à cette époque, étaient la dot d’une fille de roi.
+
+Vanel ne bougea pas.
+
+«C’est un coquin, pensa l’évêque; il lui faut les cinq cent mille
+livres toutes rondes.» Et il fit un signe à Fouquet.
+
+— Vous semblez avoir dépensé plus que cela, cher monsieur Vanel, dit
+le surintendant. Oh! l’argent est hors de prix. Oui, vous aurez fait
+un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien! où avais-je la tête?
+C’est un bon de cinq cent mille livres que je vais vous signer. Encore
+serai-je bien votre obligé de tout mon cœur.
+
+Vanel n’eut pas un éclat de joie ou de désir. Sa physionomie resta
+impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea.
+
+Aramis envoya un regard désespéré à Fouquet. Puis, s’avançant vers
+Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste familier
+aux hommes d’une grande importance.
+
+— Monsieur Vanel, dit-il, ce n’est pas la gêne, ce n’est pas le
+déplacement d’argent, ce n’est pas la vente de votre terre qui vous
+occupent; c’est une plus haute idée. Je la comprends. Notez bien mes
+paroles.
+
+— Oui, monseigneur.
+
+Et le malheureux commençait à trembler; le feu des yeux du prélat le
+dévorait.
+
+— Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois cent
+mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un million,
+entendez-vous?
+
+Et il le secoua nerveusement.
+
+— Un million! répéta Vanel tout pâle.
+
+— Un million, c’est-à-dire, par le temps qui court, soixante-six mille
+livres de revenu.
+
+— Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas. Répondez donc;
+acceptez-vous?
+
+— Impossible... murmura Vanel.
+
+Aramis pinça ses lèvres, et quelque chose comme un nuage blanc passa
+sur sa physionomie.
+
+On devinait la foudre derrière ce nuage. Il ne lâchait point Vanel.
+
+— Vous avez acheté la charge quinze cent mille livres, n’est-ce pas? Eh
+bien! on vous donnera ces quinze cent mille livres; vous aurez gagné un
+million et demi à venir visiter M. Fouquet et à lui toucher la main.
+Honneur et profit tout à la fois, monsieur Vanel.
+
+— Je ne puis, répondit Vanel sourdement.
+
+— Bien! répondit Aramis, qui avait tellement serré le pourpoint qu’au
+moment où il le lâcha Vanel fut renvoyé en arrière par la commotion;
+bien! on voit assez clairement ce que vous êtes venu faire ici.
+
+— Oui, on le voit, dit Fouquet.
+
+— Mais... dit Vanel en essayant de se redresser devant la faiblesse de
+ces deux hommes d’honneur.
+
+— Le coquin élève la voix, je pense! dit Aramis avec un ton d’empereur.
+
+— Coquin? répéta Vanel.
+
+— C’est misérable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au
+sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur; vous
+devez l’avoir là dans quelque poche, tout préparé, comme l’assassin
+tient son pistolet ou son poignard caché sous son manteau.
+
+Vanel grommela.
+
+— Assez! cria Fouquet. Cet acte, voyons!
+
+Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche; il en retira son
+portefeuille, et du portefeuille s’échappa un papier, tandis que Vanel
+offrait l’autre à Fouquet.
+
+Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconnaître l’écriture.
+
+— Pardon, c’est la minute de l’acte, dit Vanel.
+
+— Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que n’eût
+été un coup de fouet, et, ce que j’admire c’est que cette minute est de
+la main de M. Colbert. Tenez, monseigneur, regardez.
+
+Il passa la minute à Fouquet, lequel reconnut la vérité du fait.
+Surchargé de ratures, de mots ajoutés, les marges toutes noircies, cet
+acte, vivant témoignage de la trame de Colbert, venait de tout révéler
+à la victime.
+
+— Eh bien? murmura Fouquet.
+
+Vanel, atterré, semblait chercher un trou profond pour s’y engloutir.
+
+— Eh bien! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si votre
+ennemi ne s’appelait Colbert; si vous n’aviez en face que ce lâche
+voleur que voici, je vous dirais: Niez... une pareille preuve détruit
+toute parole; mais ces gens-là croiraient que vous avez peur; ils vous
+craindraient moins; tenez, monseigneur.
+
+Il lui présenta la plume.
+
+— Signez, dit-il.
+
+Fouquet serra la main d’Aramis; mais, au lieu de l’acte qu’on lui
+présentait, il prit la minute.
+
+— Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, l’autre est
+trop précieux pour que vous ne le gardiez point.
+
+— Oh! non pas, répliqua Fouquet, je signerai sur l’écriture même de M.
+Colbert, et j’écris: «Approuvé l’écriture.»
+
+Il signa.
+
+— Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite.
+
+Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut s’enfuir.
+
+— Un moment! dit Aramis. Êtes-vous bien sûr qu’il y a le compte de
+l’argent? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand c’est de
+l’argent que M. Colbert donne aux femmes. Ah! c’est qu’il n’est pas
+généreux comme M. Fouquet, ce digne M. Colbert.
+
+Et Aramis, épelant chaque mot, chaque lettre du bon à toucher, distilla
+toute sa colère et tout son mépris goutte à goutte sur le misérable,
+qui souffrit un demi-quart d’heure ce supplice; puis on le renvoya, non
+pas même de la voix, mais d’un geste, comme on renvoie un manant, comme
+on chasse un laquais.
+
+Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le prélat, les yeux fixés
+l’un sur l’autre, gardèrent un instant le silence.
+
+— Eh bien! fit Aramis rompant le silence le premier, à quoi
+comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirassé, armé,
+enragé, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers gracieux à
+l’adversaire? La bonne foi, monsieur Fouquet, c’est une arme dont les
+scélérats usent souvent contre les gens de bien, et elle leur réussit.
+Les gens de bien devraient donc user aussi de mauvaise foi contre les
+coquins. Vous verriez comme ils seraient forts sans cesser d’être
+honnêtes.
+
+— On appellerait leurs actes des actes de coquins, répliqua Fouquet.
+
+— Pas du tout; on appellerait cela de la coquetterie, de la probité.
+Enfin, puisque vous avez terminé avec ce Vanel, puisque vous vous êtes
+privé du bonheur de le terrasser en lui reniant votre parole, puisque
+vous avez donné contre vous la seule arme qui puisse nous perdre...
+
+— Oh! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voilà comme le
+précepteur philosophe dont nous parlait l’autre jour La Fontaine... Il
+voit que l’enfant se noie et lui fait un discours en trois points.
+
+Aramis sourit.
+
+— Philosophe, oui; précepteur, oui; enfant qui se noie, oui; mais
+enfant qu’on sauvera, vous allez le voir. Et d’abord, parlons affaires.
+
+Fouquet le regarda d’un air étonné.
+
+— Est-ce que vous ne m’avez pas naguère confié certain projet d’une
+fête à Vaux?
+
+— Oh! dit Fouquet, c’était dans le bon temps!
+
+— Une fête à laquelle, je crois, le roi s’était invité de lui-même?
+
+— Non, mon cher prélat; une fête à laquelle M. Colbert avait conseillé
+au roi de s’inviter.
+
+— Ah! oui, comme étant une fête trop coûteuse pour que vous ne vous y
+ruinassiez point.
+
+— C’est cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout à l’heure,
+j’avais cet orgueil de montrer à mes ennemis la fécondité de mes
+ressources; je tenais à l’honneur de les frapper d’épouvante en créant
+des millions là où ils n’avaient vu que des banqueroutes possibles.
+Mais, aujourd’hui, je compte avec l’État, avec le roi, avec moi-même;
+aujourd’hui, je vais devenir l’homme de la lésine; je saurai prouver au
+monde que j’agis sur des deniers comme sur des sacs de pistoles, et, à
+partir de demain, mes équipages vendus, mes maisons en gage, ma dépense
+suspendue...
+
+— À partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous allez,
+mon cher ami, vous occuper sans relâche de cette belle fête de Vaux,
+qui doit être citée un jour parmi les héroïques magnificences de votre
+beau temps.
+
+— Vous êtes fou, chevalier d’Herblay.
+
+— Moi? Vous ne le pensez pas.
+
+— Comment! Mais savez-vous ce que peut coûter une fête, la plus simple
+du monde, à Vaux? Quatre à cinq millions.
+
+— Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher
+surintendant.
+
+— Mais, puisque la fête est donnée au roi, répondit Fouquet, qui se
+méprenait sur la pensée d’Aramis, elle ne peut être simple.
+
+— Justement, elle doit être de la plus grande magnificence.
+
+— Alors, je dépenserai dix à douze millions.
+
+— Vous en dépenserez vingt s’il le faut, dit Aramis sans émotion.
+
+— Où les prendrais-je? s’écria Fouquet.
+
+— Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas un
+instant d’inquiétude. L’argent sera plus vite à votre disposition que
+vous n’aurez arrêté le projet de votre fête.
+
+— Chevalier! chevalier! dit Fouquet saisi de vertige, où m’entraînez
+vous?
+
+— De l’autre côté du gouffre où vous alliez tomber, répliqua l’évêque
+de Vannes. Accrochez-vous à mon manteau; n’ayez pas peur.
+
+— Que ne m’aviez-vous dit cela plus tôt, Aramis! Un jour s’est présenté
+où, avec un million, vous m’auriez sauvé.
+
+— Tandis que, aujourd’hui... Tandis que, aujourd’hui, j’en donnerais
+vingt, dit le prélat. Eh bien! soit!... Mais la raison est simple,
+mon ami: le jour dont vous parlez, je n’avais pas à ma disposition le
+million nécessaire. Aujourd’hui j’aurai facilement les vingt millions
+qu’il me faut.
+
+— Dieu vous entende et me sauve!
+
+Aramis se reprit à sourire étrangement comme d’habitude.
+
+— Dieu m’entend toujours, moi, dit-il; cela dépend peut-être de ce que
+je le prie très haut.
+
+— Je m’abandonne à vous sans réserve, murmura Fouquet.
+
+— Oh! je ne l’entends pas ainsi. C’est moi qui suis à vous sans
+réserve. Aussi, vous qui êtes l’esprit le plus fin, le plus délicat
+et le plus ingénieux, vous ordonnerez toute la fête jusqu’au moindre
+détail. Seulement...
+
+— Seulement? dit Fouquet en homme habitué à sentir le prix des
+parenthèses.
+
+— Eh bien! vous laissant toute l’invention du détail, je me réserve la
+surveillance de l’exécution.
+
+— Comment cela?
+
+— Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-là, un majordome,
+un intendant supérieur, une sorte de factotum, qui participera du
+capitaine des gardes et de l’économe; je ferai marcher les gens, et
+j’aurai les clefs des portes; vous donnerez vos ordres, c’est vrai,
+mais c’est à moi que vous les donnerez; ils passeront par ma bouche
+pour arriver à leur destination, vous comprenez?
+
+— Non, je ne comprends pas.
+
+— Mais vous acceptez?
+
+— Pardieu! oui, mon ami.
+
+— C’est tout ce qu’il nous faut. Merci donc et faites votre liste
+d’invitations.
+
+— Et qui inviterai-je?
+
+— Tout le monde!
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXIX — Où il semble à l’auteur qu’il est temps d’en revenir
+au vicomte de Bragelonne
+
+
+Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se dérouler parallèlement les
+aventures de la génération nouvelle et celles de la génération passée.
+
+Aux uns le reflet de la gloire d’autrefois, l’expérience des choses
+douloureuses de ce monde. À ceux-là aussi la paix qui envahit le cœur,
+et permet au sang de s’endormir autour des cicatrices qui furent de
+cruelles blessures.
+
+Aux autres les combats d’amour-propre et d’amour, les chagrins amers et
+les joies ineffables: la vie au lieu de la mémoire.
+
+Si quelque variété a surgi aux yeux du lecteur dans les épisodes de
+ce récit, la cause en est aux fécondes nuances qui jaillissent de
+cette double palette, où deux tableaux vont se côtoyant, se mêlant et
+harmoniant leur ton sévère et leur ton joyeux.
+
+Le repos des émotions de l’un s’y trouve au sein des émotions de
+l’autre. Après avoir raisonné avec les vieillards, on aime à délirer
+avec les jeunes gens.
+
+Aussi, quand les fils de cette histoire n’attacheraient pas puissamment
+le chapitre que nous écrivons à celui que nous venons d’écrire, n’en
+prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdaël n’en prenait pour
+peindre un ciel d’automne après avoir achevé un printemps.
+
+Nous engageons le lecteur à en faire autant et à reprendre Raoul de
+Bragelonne à l’endroit où notre dernière esquisse l’avait laissé.
+
+Ivre, épouvanté, désolé, ou plutôt sans raison, sans volonté, sans
+parti pris, il s’enfuit après la scène dont il avait vu la fin chez La
+Vallière. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette exclusion
+étrange, cette douleur de Louise, cet effroi de Montalais, ce courroux
+du roi, tout lui présageait un malheur. Mais lequel?
+
+Arrivé de Londres parce qu’on lui annonçait un danger, il trouvait du
+premier coup l’apparence de ce danger. N’était-ce point assez pour un
+amant? oui, certes; mais ce n’était point assez pour un noble cœur,
+fier de s’exposer sur une droiture égale à la sienne.
+
+Cependant Raoul ne chercha pas les explications là où vont tout de
+suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n’alla point
+dire à sa maîtresse: «Louise, est-ce que vous ne m’aimez plus? Louise,
+est-ce que vous en aimez un autre?» Homme plein de courage, plein
+d’amitié comme il était plein d’amour, religieux observateur de sa
+parole, et croyant à la parole d’autrui, Raoul se dit: «De Guiche m’a
+écrit pour me prévenir; de Guiche sait quelque chose; je vais aller
+demander à de Guiche ce qu’il sait, et lui dire ce que j’ai vu.»
+
+Le trajet n’était pas long. De Guiche, rapporté de Fontainebleau à
+Paris depuis deux jours, commençait à se remettre de sa blessure et
+faisait quelques pas dans sa chambre.
+
+Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie d’amitié.
+
+Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si pâle, si amaigri,
+si triste. Deux mots et le geste que fit le blessé pour écarter le bras
+de Raoul suffirent à ce dernier pour lui apprendre la vérité.
+
+— Ah! voilà! dit Raoul en s’asseyant à côté de son ami, on aime et l’on
+meurt.
+
+— Non, non, l’on ne meurt pas, répliqua de Guiche en souriant, puisque
+je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.
+
+— Ah! je m’entends.
+
+— Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis malheureux,
+Raoul.
+
+— Hélas!
+
+— Non. Je suis le plus heureux des hommes! Je souffre avec mon corps,
+mais non avec mon cœur, avec mon âme. Si vous saviez!... Oh! je suis le
+plus heureux des hommes!
+
+— Oh! tant mieux! répondit Raoul; tant mieux, pourvu que cela dure.
+
+— C’est fini; j’en ai pour jusqu’à la mort, Raoul.
+
+— Vous, je n’en doute pas; mais elle...
+
+— Écoutez, ami, je l’aime... parce que... Mais vous ne m’écoutez pas.
+
+— Pardon.
+
+— Vous êtes préoccupé?
+
+— Mais oui. Votre santé, d’abord...
+
+— Ce n’est pas cela.
+
+— Mon cher, vous auriez tort, je crois, de m’interroger, vous.
+
+Et il accentua ce _vous_ de manière à éclairer complètement son ami sur
+la nature du mal et la difficulté du remède.
+
+— Vous me dites cela, Raoul, à cause de ce que je vous ai écrit.
+
+— Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez fini de
+me conter vos plaisirs et vos peines?
+
+— Cher ami, à vous, bien à vous, tout de suite.
+
+— Merci! J’ai hâte... je brûle... je suis venu de Londres ici en moitié
+moins de temps que les courriers d’État n’en mettent d’ordinaire. Eh
+bien! que vouliez-vous?
+
+— Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.
+
+— Eh bien! me voici.
+
+— C’est bien, alors.
+
+— Il y a encore autre chose, j’imagine?
+
+— Ma foi, non!
+
+— De Guiche!
+
+— D’honneur!
+
+— Vous ne m’avez pas arraché violemment à des espérances, vous ne
+m’avez pas exposé à une disgrâce du roi par ce retour qui est une
+infraction à ses ordres, vous ne m’avez pas, enfin, attaché la jalousie
+au cœur, ce serpent, pour me dire: «C’est bien, dormez tranquille.»
+
+— Je ne vous dis pas: «Dormez tranquille», Raoul; mais, comprenez-moi
+bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.
+
+— Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous?
+
+— Comment?
+
+— Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas,
+pourquoi m’avertissez-vous?
+
+— C’est vrai, j’ai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous, Raoul.
+Ce n’est rien que d’écrire à un ami: «Venez!» Mais avoir cet ami en
+face, le sentir frissonner, haleter sous l’attente d’une parole qu’on
+n’ose lui dire...
+
+— Osez! J’ai du cœur, si vous n’en avez pas! s’écria Raoul au désespoir.
+
+— Voilà que vous êtes injuste et que vous oubliez avoir affaire à un
+pauvre blessé... la moitié de votre cœur... Là! calmez-vous! Je vous
+ai dit: «Venez.» Vous êtes venu; n’en demandez pas davantage à ce
+malheureux de Guiche.
+
+— Vous m’avez dit de venir, espérant que je verrais, n’est-ce pas?
+
+— Mais...
+
+— Pas d’hésitation! J’ai vu.
+
+— Ah!... fit de Guiche.
+
+— Ou du moins, j’ai cru...
+
+— Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre ami
+que me reste-t-il à faire?
+
+— J’ai vu La Vallière troublée... Montalais effarée... Le roi...
+
+— Le roi?
+
+— Oui... Vous détournez la tête... Le danger est là, le mal est là,
+n’est-ce pas? c’est le roi?
+
+— Je ne dis rien.
+
+— Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par grâce, par
+pitié, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! J’ai le cœur percé,
+saignant; je meurs de désespoir!...
+
+— S’il en est ainsi, cher Raoul, répliqua de Guiche, vous me mettez
+à l’aise, et je vais vous parler, sûr que je ne dirai que des choses
+consolantes en comparaison du désespoir que je vous vois.
+
+— J’écoute! j’écoute!...
+
+— Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous
+apprendriez de la bouche du premier venu.
+
+— Du premier venu! on en parle? s’écria Raoul.
+
+— Avant de dire: «On en parle», mon ami, sachez d’abord de quoi l’on
+peut parler. Il ne s’agit, je vous jure, de rien qui ne soit au fond
+très innocent; peut-être une promenade...
+
+— Ah! une promenade avec le roi?
+
+— Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi s’est promené déjà
+bien souvent avec des dames, sans que pour cela...
+
+— Vous ne m’eussiez pas écrit, répéterai-je, si cette promenade était
+bien naturelle.
+
+— Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi de
+se mettre à l’abri que de rester debout tête nue devant La Vallière;
+mais...
+
+— Mais?...
+
+— Le roi est si poli!
+
+— Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir!
+
+— Taisons-nous donc.
+
+— Non, continuez. Cette promenade a été suivie d’autres?
+
+— Non, c’est-à-dire, oui; il y a eu l’aventure du chêne. Est-ce cela?
+Je n’en sais rien.
+
+Raoul se leva. De Guiche essaya de l’imiter malgré sa faiblesse.
+
+— Voyez-vous, dit-il, je n’ajouterai pas un mot; j’en ai trop dit ou
+trop peu. D’autres vous renseigneront s’ils veulent ou s’ils peuvent:
+mon office était de vous avertir, je l’ai fait. Surveillez à présent
+vos affaires vous-même.
+
+— Questionner? Hélas! vous n’êtes pas mon ami, vous qui me parlez
+ainsi, dit le jeune homme désolé. Le premier que je questionnerai sera
+un méchant ou un sot; méchant, il me mentira pour me tourmenter; sot,
+il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche! avant deux heures j’aurai
+trouvé dix mensonges et dix duels. Sauvez-moi! le meilleur n’est-il pas
+de savoir son mal?
+
+— Mais je ne sais rien, vous dis-je! J’étais blessé, fiévreux: j’avais
+perdu l’esprit, je n’ai de cela qu’une teinture effacée. Mais, pardieu!
+nous cherchons loin quand nous avons notre homme sous la main. Est-ce
+que vous n’avez pas d’Artagnan pour ami?
+
+— Oh! c’est vrai, c’est vrai!
+
+— Allez donc à lui. Il fera la lumière, et ne cherchera pas à blesser
+vos yeux.
+
+Un laquais entra.
+
+— Qu’y a-t-il? demanda de Guiche.
+
+— On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines.
+
+— Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis si
+fier!
+
+— Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la
+personne est une femme.
+
+— Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant.
+
+Et il quitta Raoul.
+
+Celui-ci demeura immobile, absorbé, écrasé, comme le mineur sur qui
+une voûte vient de s’écrouler; il est blessé, son sang coule, sa
+pensée s’interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa vie
+avec sa raison. Quelques minutes suffirent à Raoul pour dissiper les
+éblouissements de ces deux révélations. Il avait déjà ressaisi le fil
+de ses idées quand, soudain, à travers la porte, il crut reconnaître la
+voix de Montalais dans le cabinet des Porcelaines.
+
+— Elle! s’écria-t-il. Oui, c’est bien sa voix. Oh! voilà une femme
+qui pourrait me dire la vérité; mais, la questionnerai-je ici? Elle
+se cache même de moi; elle vient sans doute de la part de Madame...
+Je la verrai chez elle. Elle m’expliquera son effroi, sa fuite, la
+maladresse avec laquelle on m’a évincé; elle me dira tout cela...
+quand M. d’Artagnan, qui sait tout, m’aura raffermi le cœur. Madame...
+une coquette... Eh bien! oui, une coquette, mais qui aime à ses bons
+moments, une coquette qui, comme la mort ou la vie, a son caprice,
+mais qui fait dire à de Guiche qu’il est le plus heureux des hommes.
+Celui-là, du moins, est sur des roses. Allons!
+
+Il s’enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de n’avoir
+parlé que de lui-même à de Guiche, il arriva chez d’Artagnan.
+
+
+
+
+Chapitre CXC — Bragelonne continue ses interrogations
+
+
+Le capitaine était de service; il faisait sa huitaine, enseveli dans
+le fauteuil de cuir, l’éperon fiché dans le parquet, l’épée entre les
+jambes, et lisait force lettres en tortillant sa moustache.
+
+D’Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de son
+ami.
+
+— Raoul, mon garçon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi t’a
+rappelé?
+
+Ces mots sonnèrent mal à l’oreille du jeune homme, qui, s’asseyant,
+répliqua:
+
+— Ma foi! je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je suis revenu.
+
+— Hum! fit d’Artagnan en repliant les lettres avec un regard plein
+d’intention dirigé vers son interlocuteur. Que dis-tu là, garçon? Que
+le roi ne t’a pas rappelé, et que te voilà revenu? Je ne comprends pas
+bien cela.
+
+Raoul était déjà pâle, il roulait déjà son chapeau d’un air contraint.
+
+— Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation mortuaire! fit
+le capitaine. Est-ce que c’est en Angleterre qu’on prend ces façons-là?
+Mordioux! j’y ai été, moi, en Angleterre, et j’en suis revenu gai comme
+un pinson. Parleras-tu?
+
+— J’ai trop à dire.
+
+— Ah! ah! Comment va ton père?
+
+— Cher ami, pardonnez-moi; j’allais vous le demander.
+
+D’Artagnan redoubla l’acuité de ce regard auquel nul secret ne
+résistait.
+
+— Tu as du chagrin? dit-il.
+
+— Pardieu! vous le savez bien, monsieur d’Artagnan.
+
+— Moi?
+
+— Sans doute. Oh! ne faites pas l’étonné.
+
+— Je ne fais pas l’étonné, mon ami.
+
+— Cher capitaine, je sais fort bien qu’au jeu de la finesse comme au
+jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-vous, je
+suis un sot, et je suis un ciron. Je n’ai ni cerveau ni bras, ne me
+méprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus misérable des
+êtres vivants.
+
+— Oh! oh! pourquoi cela? demanda d’Artagnan en débouclant son ceinturon
+et en adoucissant son sourire.
+
+— Parce que Mlle de La Vallière me trompe.
+
+D’Artagnan ne changea pas de physionomie.
+
+— Elle te trompe! elle te trompe! voilà de grands mots. Qui te les a
+dits?
+
+— Tout le monde.
+
+— Ah! si tout le monde l’a dit, il faut qu’il y ait quelque chose de
+vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fumée. Cela est ridicule,
+mais cela est.
+
+— Ainsi, vous croyez? s’écria vivement Bragelonne.
+
+— Ah! si tu me prends à partie...
+
+— Sans doute.
+
+— Je ne me mêle pas de ces affaires-là, moi; tu le sais bien.
+
+— Comment, pour un ami? pour un fils?
+
+— Justement. Si tu étais un étranger, je te dirais... je ne te dirais
+rien du tout... Comment va Porthos, le sais-tu?
+
+— Monsieur, s’écria Raoul, en serrant la main de d’Artagnan, au nom de
+cette amitié que vous avez vouée à mon père!
+
+— Ah! diable! tu es bien malade... de curiosité.
+
+— Ce n’est pas de curiosité, c’est d’amour.
+
+— Bon! autre grand mot. Si tu étais réellement amoureux, mon cher
+Raoul, ce serait différent.
+
+— Que voulez-vous dire?
+
+— Je te dis que, si tu étais pris d’un amour tellement sérieux, que je
+pusse croire m’adresser toujours à ton cœur... Mais c’est impossible.
+
+— Je vous dis que j’aime éperdument Louise.
+
+D’Artagnan lut avec ses yeux au fond du cœur de Raoul.
+
+— Impossible, te dis-je... Tu es comme tous les jeunes gens; tu n’es
+pas amoureux, tu es fou.
+
+— Eh bien! quand il n’y aurait que cela?
+
+— Jamais homme sage n’a fait dévier une cervelle d’un crâne qui tourne.
+J’y ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu m’écouterais, que tu ne
+m’entendrais pas; tu m’entendrais, que tu ne me comprendrais pas; tu me
+comprendrais, que tu ne m’obéirais pas.
+
+— Oh! essayez, essayez!
+
+— Je dis plus: si j’étais assez malheureux pour savoir quelque chose et
+assez bête pour t’en faire part... Tu es mon ami, dis-tu?
+
+— Oh! oui.
+
+— Eh bien! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais jamais
+d’avoir détruit ton illusion, comme on dit en amour.
+
+— Monsieur d’Artagnan, vous savez tout; vous me laissez dans
+l’embarras, dans le désespoir, dans la mort! c’est affreux!
+
+— Là! là!
+
+— Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon père et Dieu ne me
+pardonneraient jamais de m’être cassé la tête d’un coup de pistolet,
+eh bien! je vais aller me faire conter ce que vous me refusez par le
+premier venu; je lui donnerai un démenti...
+
+— Et tu le tueras? la belle affaire! Tant mieux! Qu’est-ce que cela me
+fait à moi? Tue, mon garçon, tue, si cela peut te faire plaisir. C’est
+comme pour les gens qui ont mal aux dents; ils me disent: «Oh! que je
+souffre! Je mordrais dans du fer.» Je leur dis: «Mordez, mes amis,
+mordez! la dent y restera.»
+
+— Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d’un air sombre.
+
+— Oui, oh! oui, vous prenez de ces airs-là, vous autres, aujourd’hui.
+Vous vous ferez tuer, n’est-ce pas? Ah! que c’est joli! et comme je te
+regretterai, par exemple! Comme je dirai toute la journée: «C’était un
+fier niais, que le petit Bragelonne! une double brute! J’avais passé
+ma vie à lui faire tenir proprement une épée, et ce drôle est allé se
+faire embrocher comme un oiseau. Allez, Raoul, allez vous faire tuer,
+mon ami. Je ne sais pas qui vous a appris la logique; mais, Dieu me
+damne! comme disent les Anglais, celui-là, monsieur a volé l’argent de
+votre père.
+
+Raoul, silencieux, enfonça sa tête dans ses mains et murmura:
+
+— On n’a pas d’amis, non!
+
+— Ah bah! dit d’Artagnan.
+
+— On n’a que des railleurs ou des indifférents.
+
+— Sornettes! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis. Et
+indifférent! Si je l’étais, il y a un quart d’heure déjà que je vous
+aurais envoyé à tous les diables; car vous rendriez triste un homme fou
+de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme, vous voulez que
+j’aille vous dégoûter de votre amoureuse, et vous apprendre à exécrer
+les femmes, qui sont l’honneur et la félicité de la vie humaine?
+
+— Monsieur, dites, dites, et je vous bénirai!
+
+— Eh! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourré dans la
+cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre, de l’escalier
+et du portrait, et cent mille autres contes à dormir debout?
+
+— Un menuisier! qu’est-ce que signifie ce menuisier?
+
+— Ma foi! je ne sais pas; on m’a dit qu’il y avait un menuisier qui
+avait percé un parquet.
+
+— Chez La Vallière?...
+
+— Ah! je ne sais pas où.
+
+— Chez le roi?
+
+— Bon! Si c’était chez le roi, j’irais vous le dire, n’est-ce pas?
+
+— Chez qui, alors?
+
+— Voilà une heure que je me tue à vous répéter que je l’ignore.
+
+— Mais le peintre, alors? ce portrait?...
+
+— Il paraîtrait que le roi aurait fait faire le portrait d’une dame de
+la Cour.
+
+— De La Vallière?
+
+— Eh! tu n’as que ce nom-là dans la bouche. Qui te parle de La Vallière?
+
+— Mais, alors, si ce n’est pas d’elle, pourquoi voulez-vous que cela me
+touche?
+
+— Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je te
+réponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la donne.
+Fais-en ton profit.
+
+Raoul se frappa le front avec désespoir.
+
+— C’est à en mourir! dit-il.
+
+— Tu l’as déjà dit.
+
+— Oui, vous avez raison.
+
+Et il fit un pas pour s’éloigner.
+
+— Où vas-tu? dit d’Artagnan.
+
+— Je vais trouver quelqu’un qui me dira la vérité.
+
+— Qui cela?
+
+— Une femme.
+
+— Mlle de La Vallière elle-même, n’est-ce pas? dit d’Artagnan avec un
+sourire. Ah! tu as là une fameuse idée; tu cherchais à être consolé, tu
+vas l’être tout de suite. Elle ne te dira pas de mal d’elle-même, va.
+
+— Vous vous trompez, monsieur, répliqua Raoul; la femme à qui je
+m’adresserai me dira beaucoup de mal.
+
+— Montalais, je parie?
+
+— Oui, Montalais.
+
+— Ah! son amie? Une femme qui, en cette qualité, exagérera fortement le
+bien ou le mal. Ne parlez pas à Montalais, mon bon Raoul.
+
+— Ce n’est pas la raison qui vous pousse à m’éloigner de Montalais.
+
+— Eh bien! je l’avoue... Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec toi
+comme le chat avec une pauvre souris? Tu me fais peine, vrai. Et si je
+désire que tu ne parles pas à la Montalais, en ce moment, c’est que tu
+vas livrer ton secret et qu’on en abusera. Attends, si tu peux.
+
+— Je ne peux pas.
+
+— Tant pis! Vois-tu, Raoul, si j’avais une idée... Mais je n’en ai pas.
+
+— Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et
+laissez-moi sortir d’affaire tout seul.
+
+— Ah bien! oui! t’embourber, à la bonne heure! Place-toi ici, à cette
+table, et prends la plume.
+
+— Pour quoi faire?
+
+— Pour écrire à la Montalais et lui demander un rendez-vous.
+
+— Ah! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le capitaine.
+
+Tout à coup la porte s’ouvrit, et un mousquetaire, s’approchant de
+d’Artagnan:
+
+— Mon capitaine, dit-il, il y a là Mlle de Montalais qui voudrait vous
+parler.
+
+— À moi? murmura d’Artagnan. Qu’elle entre, et je verrai bien si
+c’était à moi qu’elle voulait parler.
+
+Le rusé capitaine avait flairé juste.
+
+Montalais, en entrant, vit Raoul, et s’écria:
+
+— Monsieur! Monsieur!... Pardon, monsieur d’Artagnan.
+
+— Je vous pardonne, mademoiselle, dit d’Artagnan; je sais qu’à mon âge
+ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi.
+
+— Je cherchais M. de Bragelonne, répondit Montalais.
+
+— Comme cela se trouve! je vous cherchais aussi.
+
+— Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle?
+
+— De tout mon cœur.
+
+— Allez donc!
+
+Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet; puis, prenant la main de
+Montalais:
+
+— Soyez bonne fille, dit-il tout bas; ménagez-le, et ménagez-la.
+
+— Ah! dit-elle sur le même ton, ce n’est pas moi qui lui parlerai.
+
+— Comment cela?
+
+— C’est Madame qui le fait chercher.
+
+— Ah! bon! s’écria d’Artagnan, c’est Madame! Avant une heure, le pauvre
+garçon sera guéri.
+
+— Ou mort! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur d’Artagnan!
+
+Et elle courut rejoindre Raoul, qui l’attendait loin de la porte, bien
+intrigué, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien de bon.
+
+
+
+
+Chapitre CXCI — Deux jalousies
+
+
+Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aimée; Raoul
+ne se vit pas plutôt avec Montalais, qu’il lui baisa la main avec
+ardeur.
+
+— Là, là, dit tristement la jeune fille. Vous placez là des baisers à
+fonds perdus, cher monsieur Raoul; je vous garantis même qu’ils ne vous
+rapporteront pas intérêt.
+
+— Comment?... quoi?... M’expliquerez-vous, ma chère Aure?...
+
+— C’est Madame qui vous expliquera tout cela. C’est chez elle que je
+vous conduis.
+
+— Quoi!...
+
+— Silence! et pas de ces regards effarouchés. Les fenêtres, ici, ont
+des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir de ne plus
+me regarder; faites-moi le plaisir de me parler très haut de la pluie,
+du beau temps et des agréments de l’Angleterre.
+
+— Enfin...
+
+— Ah!... je vous préviens que quelque part, je ne sais où, mais quelque
+part, Madame doit avoir un œil ouvert et une oreille tendue. Je ne me
+soucie pas, vous comprenez, d’être chassée ou embastillée. Parlons,
+vous dis-je, ou plutôt ne parlons pas.
+
+Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine d’un homme de
+cœur, c’est vrai, mais d’un homme de cœur qui va au supplice.
+
+Montalais, l’œil éveillé, la démarche leste, la tête à tout vent, le
+précédait.
+
+Raoul fut introduit immédiatement dans le cabinet de Madame.
+
+«Allons, pensa-t-il, cette journée se passera sans que je sache rien.
+De Guiche a eu trop pitié de moi; il s’est entendu avec Madame, et tous
+deux, par un complot amical, éloignent la solution du problème. Que
+n’ai-je là un bon ennemi!... ce serpent de de Wardes, par exemple; il
+mordrait, c’est vrai; mais je n’hésiterais plus... Hésiter... douter...
+mieux vaut mourir!»
+
+Raoul était devant Madame.
+
+Henriette, plus charmante que jamais, se tenait à demi renversée dans
+un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours brodé; elle
+jouait avec un petit chat aux soies touffues, qui lui mordillait les
+doigts et se pendait aux guipures de son col.
+
+Madame songeait; elle songeait profondément; il lui fallut la voix de
+Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette rêverie.
+
+— Votre Altesse m’a mandé? répéta Raoul.
+
+Madame secoua la tête comme si elle se réveillait.
+
+— Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle; oui, je vous ai mandé.
+Vous voilà donc revenu d’Angleterre?
+
+— Au service de Votre Altesse Royale.
+
+— Merci! Laissez-nous, Montalais.
+
+Montalais sortit.
+
+— Vous avez bien quelques minutes à me donner, n’est-ce pas, monsieur
+de Bragelonne?
+
+— Toute ma vie appartient à Votre Altesse Royale, repartit avec respect
+Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes ces politesses
+de Madame, et à qui ce sombre ne déplaisait pas, persuadé qu’il était
+d’une certaine affinité des sentiments de Madame avec les siens.
+
+En effet, ce caractère étrange de la princesse, tous les gens
+intelligents de la Cour en connaissaient la volonté capricieuse et le
+fantasque despotisme.
+
+Madame avait été flattée outre mesure des hommages du roi; Madame avait
+fait parler d’elle et inspiré à la reine cette jalousie mortelle qui
+est le ver rongeur de toutes les félicités féminines; Madame, en un
+mot, pour guérir un orgueil blessé, s’était fait un cœur amoureux.
+
+Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul,
+éloigné par Louis XIV. Sa lettre à Charles II, Raoul ne la connaissait
+pas; mais d’Artagnan l’avait bien devinée.
+
+Cet inexplicable mélange de l’amour et de la vanité, ces tendresses
+inouïes, ces perfidies énormes, qui les expliquera? Personne, pas même
+l’ange mauvais qui allume la coquetterie au cœur des femmes.
+
+— Monsieur de Bragelonne, dit la princesse après un silence, êtes-vous
+revenu content?
+
+Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant pâle de ce qu’elle
+cachait, de ce qu’elle retenait, de ce qu’elle brûlait de dire:
+
+— Content? dit-il; de quoi voulez-vous que je sois content ou
+mécontent, Madame?
+
+— Mais de quoi peut être content ou mécontent un homme de votre âge et
+de votre mine?
+
+«Comme elle va vite! pensa Raoul effrayé; que va-t-elle souffler en mon
+cœur?»
+
+Puis, effrayé de ce qu’il allait apprendre et voulant reculer le moment
+si désiré, mais si terrible, où il apprendrait tout:
+
+— Madame, répliqua-t-il, j’avais laissé un tendre ami en bonne santé,
+je l’ai retrouvé malade.
+
+— Voulez-vous parler de M. de Guiche? demanda Madame Henriette avec une
+imperturbable tranquillité; c’est, dit-on, un ami très cher à vous?
+
+— Oui, madame.
+
+— Eh bien! c’est vrai, il a été blessé; mais il va mieux. Oh! M. de
+Guiche n’est pas à plaindre, dit-elle vite.
+
+Puis se reprenant:
+
+— Est-ce qu’il est à plaindre? dit-elle; est-ce qu’il s’est plaint?
+est-ce qu’il a un chagrin quelconque que nous ne connaîtrions pas?
+
+— Je ne parle que de sa blessure, madame.
+
+— À la bonne heure; car, pour le reste, M. de Guiche semble être
+fort heureux: on le voit d’une humeur joyeuse. Tenez, monsieur de
+Bragelonne, je suis bien sûre que vous choisiriez encore d’être blessé
+comme lui au corps!... Qu’est-ce qu’une blessure au corps?
+
+Raoul tressaillit.
+
+«Elle y revient, dit-il. Hélas!...»
+
+Il ne répliqua rien.
+
+— Plaît-il? fit-elle.
+
+— Je n’ai rien dit, madame.
+
+— Vous n’avez rien dit! Vous me désapprouvez donc? Vous êtes donc
+satisfait?
+
+Raoul se rapprocha.
+
+— Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque chose, et
+sa générosité naturelle la pousse à ménager ses paroles. Veuille Votre
+Altesse ne plus rien ménager. Je suis fort et j’écoute.
+
+— Ah! répliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant?
+
+— Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre.
+
+Et Raoul trembla, malgré lui, en prononçant ces mots.
+
+— En effet, murmura la princesse. C’est cruel; mais puisque j’ai
+commencé...
+
+— Oui, madame, puisque Votre Altesse a daigné commencer, qu’elle daigne
+achever...
+
+Henriette se leva précipitamment et fit quelques pas dans sa chambre.
+
+— Que vous a dit M. de Guiche? dit-elle soudain.
+
+— Rien, madame.
+
+— Rien! il ne vous a rien dit? oh! que je le reconnais bien là!
+
+— Il voulait me ménager, sans doute.
+
+— Et voilà ce que les amis appellent l’amitié! Mais M. d’Artagnan, que
+vous quittez, il vous a parlé, lui?
+
+— Pas plus que de Guiche, madame.
+
+Henriette fit un mouvement d’impatience.
+
+— Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit?
+
+— Je ne sais rien du tout, madame.
+
+— Ni la scène de l’orage?
+
+— Ni la scène de l’orage!...
+
+— Ni les tête-à-tête dans la forêt?
+
+— Ni les tête-à-tête dans la forêt!...
+
+— Ni la fuite à Chaillot?
+
+Raoul, qui penchait comme la fleur tranchée par la faucille, fit des
+efforts surhumains pour sourire, et répondit avec une exquise douceur:
+
+— J’ai eu l’honneur de dire à Votre Altesse Royale que je ne sais
+absolument rien. Je suis un pauvre oublié qui arrive d’Angleterre;
+entre les gens d’ici et moi, il y avait tant de flots bruyants, que le
+bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle n’a pu arriver à
+mon oreille.
+
+Henriette fut touchée de cette pâleur, de cette mansuétude, de ce
+courage. Le sentiment dominant de son cœur, à ce moment, c’était un
+vif désir d’entendre chez le pauvre amant le souvenir de celle qui le
+faisait ainsi souffrir.
+
+— Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis n’ont pas voulu
+faire, je veux le faire pour vous, que j’estime et que j’aime. C’est
+moi qui serai votre amie. Vous portez ici la tête comme un honnête
+homme, et je ne veux pas que vous la courbiez sous le ridicule; dans
+huit jours, on dirait sous du mépris.
+
+— Ah! fit Raoul livide, c’en est déjà là?
+
+— Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous devinez;
+vous étiez le fiancé de Mlle de La Vallière, n’est-ce pas?
+
+— Oui, madame.
+
+— À ce titre, je vous dois un avertissement; comme, d’un jour à
+l’autre, je chasserai Mlle de La Vallière de chez moi...
+
+— Chasser La Vallière! s’écria Bragelonne.
+
+— Sans doute. Croyez-vous que j’aurai toujours égard aux larmes et
+aux jérémiades du roi? Non, non, ma maison ne sera pas plus longtemps
+commode pour ces sortes d’usages; mais vous chancelez!...
+
+— Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort; j’ai cru
+que j’allais mourir, voilà tout. Votre Altesse Royale me faisait
+l’honneur de me dire que le roi avait pleuré, supplié.
+
+— Oui, mais en vain.
+
+Et elle raconta à Raoul la scène de Chaillot et le désespoir du roi au
+retour; elle raconta son indulgence à elle-même, et le terrible mot
+avec lequel la princesse outragée, la coquette humiliée, avait terrassé
+la colère royale.
+
+Raoul baissa la tête.
+
+— Qu’en pensez-vous? dit-elle.
+
+— Le roi l’aime! répliqua-t-il.
+
+— Mais vous avez l’air de dire qu’elle ne l’aime pas.
+
+— Hélas! je pense encore au temps où elle m’a aimé, madame.
+
+Henriette eut un moment d’admiration pour cette incrédulité sublime;
+puis, haussant les épaules:
+
+— Vous ne me croyez pas! dit-elle. Oh! comme vous l’aimez, _vous!_ et
+vous doutez qu’elle aime le roi, _elle?_
+
+— Jusqu’à la preuve. Pardon, j’ai sa parole, voyez-vous, et elle est
+fille noble.
+
+— La preuve?... Eh bien! soit; venez!
+
+
+
+
+Chapitre CXCII — Visite domiciliaire
+
+
+La princesse, précédant Raoul, le conduisit à travers la cour vers
+le corps de bâtiment qu’habitait La Vallière, et, montant l’escalier
+qu’avait monté Raoul le matin même, elle s’arrêta à la porte de la
+chambre où le jeune homme, à son tour, avait été si étrangement reçu
+par Montalais.
+
+Le moment était bien choisi pour accomplir le projet conçu par Madame
+Henriette: le château était vide; le roi, les courtisans et les dames
+étaient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette, seule, sachant le
+retour de Bragelonne et pensant au parti qu’elle avait à tirer de ce
+retour, avait prétexté une indisposition, et était restée.
+
+Madame était donc sûre de trouver vides la chambre de La Vallière, et
+l’appartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa poche,
+et ouvrit la porte de sa demoiselle d’honneur.
+
+Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre qu’il reconnut, et
+l’impression que lui fit la vue de cette chambre fut un des premiers
+supplices qui l’attendaient.
+
+La princesse le regarda, et son œil exercé put voir ce qui se passait
+dans le cœur du jeune homme.
+
+— Vous m’avez demandé des preuves, dit-elle; ne soyez donc pas surpris
+si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez pas le courage
+de les supporter, il en est temps encore, retirons-nous.
+
+— Merci, madame, dit Bragelonne; mais je suis venu pour être convaincu.
+Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi.
+
+— Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derrière vous.
+
+Bragelonne obéit, et se retourna vers la princesse, qu’il interrogea du
+regard.
+
+— Vous savez où vous êtes? demanda Madame Henriette.
+
+— Mais tout me porte à croire, madame, que je suis dans la chambre de
+Mlle de La Vallière?
+
+— Vous y êtes.
+
+— Mais je ferai observer à Votre Altesse que cette chambre est une
+chambre, et n’est pas une preuve.
+
+— Attendez.
+
+La princesse s’achemina vers le pied du lit, replia le paravent, et, se
+baissant vers le parquet:
+
+— Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-même cette trappe.
+
+— Cette trappe? s’écria Raoul avec surprise, car les mots de d’Artagnan
+commençaient à lui revenir en mémoire, et il se souvenait que
+d’Artagnan avait vaguement prononcé ce mot.
+
+Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui indiquât une
+ouverture ou un anneau qui aidât à soulever une portion quelconque du
+plancher.
+
+— Ah! c’est vrai! dit en riant Madame Henriette j’oubliais le ressort
+caché: la quatrième feuille du parquet; appuyer sur l’endroit où le
+bois fait un nœud. Voilà l’instruction. Appuyez vous-même, vicomte,
+appuyez, c’est ici.
+
+Raoul, pâle comme un mort, appuya le pouce sur l’endroit indiqué et,
+en effet, à l’instant même, le ressort joua et la trappe se souleva
+d’elle-même.
+
+— C’est très ingénieux, dit la princesse, et l’on voit que l’architecte
+a prévu que ce serait une petite main qui aurait à utiliser ce ressort:
+voyez comme cette trappe s’ouvre toute seule?
+
+— Un escalier! s’écria Raoul.
+
+— Oui, et très élégant même, dit Madame Henriette. Voyez, vicomte,
+cet escalier a une rampe destinée à garantir des chutes les délicates
+personnes qui se hasarderaient à le descendre, ce qui fait que je m’y
+risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-moi.
+
+— Mais, avant de vous suivre, madame, où conduit cet escalier?
+
+— Ah! c’est vrai, j’oubliais de vous le dire.
+
+— J’écoute, madame, dit Raoul respirant à peine.
+
+— Vous savez peut-être que M. de Saint-Aignan demeurait autrefois
+presque porte à porte avec le roi?
+
+— Oui, madame, je le sais; c’était ainsi avant mon départ et, plus
+d’une fois, j’ai eu l’honneur de le visiter à son ancien logement.
+
+— Eh bien! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel appartement
+que vous lui connaissiez contre les deux petites chambres auxquelles
+mène cet escalier, et qui forment un logement deux fois plus petit et
+dix fois plus éloigné de celui du roi, dont le voisinage, cependant,
+n’est point dédaigné, en général, par messieurs de la Cour.
+
+— Fort bien, madame, reprit Raoul; mais continuez, je vous prie, car je
+ne comprends point encore.
+
+— Eh bien! il s’est trouvé, par hasard, continua la princesse, que ce
+logement de M. de Saint-Aignan est situé au-dessous de ceux de mes
+filles, et particulièrement au-dessous de celui de La Vallière.
+
+— Mais dans quel but cette trappe et cet escalier?
+
+— Dame! je l’ignore. Voulez-vous que nous descendions chez M. de Saint
+Aignan? Peut-être y trouverons-nous l’explication de l’énigme.
+
+Et Madame donna l’exemple en descendant elle-même.
+
+Raoul la suivit en soupirant.
+
+Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait
+pénétrer d’un pas dans cet appartement mystérieux, qui renfermait
+encore les soupirs de La Vallière, et les plus suaves parfums de son
+corps.
+
+Bragelonne reconnut, en absorbant l’air par ses haletantes aspirations,
+que la jeune fille avait dû passer par là.
+
+Puis, après ces émanations, preuves invisibles, mais certaines, vinrent
+les fleurs qu’elle aimait, les livres qu’elle avait choisis. Raoul
+eût-il conservé un seul doute, qu’il l’eût perdu à cette secrète
+harmonie des goûts et des alliances de l’esprit avec l’usage des objets
+qui accompagnent la vie. La Vallière était pour Bragelonne en vivante
+présence dans les meubles, dans le choix des étoffes, dans les reflets
+mêmes du parquet.
+
+Muet et écrasé, il n’avait plus rien à apprendre, et ne suivait plus
+son impitoyable conductrice que comme le patient suit le bourreau.
+
+Madame, cruelle comme une femme délicate et nerveuse, ne lui faisait
+grâce d’aucun détail.
+
+Mais, il faut le dire, malgré l’espèce d’apathie dans laquelle il était
+tombé, aucun de ces détails, fût-il resté seul, n’eût échappé à Raoul.
+Le bonheur de la femme qu’il aime, quand ce bonheur lui vient d’un
+rival, est une torture pour un jaloux. Mais, pour un jaloux tel que
+était Raoul, pour ce cœur qui, pour la première fois s’imprégnait de
+fiel, le bonheur de Louise, c’était une mort ignominieuse, la mort du
+corps et de l’âme.
+
+Il devina tout: les mains qui s’étaient serrées, les visages rapprochés
+qui s’étaient mariés en face des miroirs, sorte de serment si doux pour
+les amants qui se voient deux fois, afin de mieux graver le tableau
+dans leur souvenir.
+
+Il devina le baiser invisible sous les épaisses portières retombant
+délivrées de leurs embrasses. Il traduisit en fiévreuses douleurs
+l’éloquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre.
+
+Ce luxe, cette recherche pleine d’enivrement, ce soin minutieux
+d’épargner tout déplaisir à l’objet aimé, ou de lui causer une
+gracieuse surprise; cette puissance de l’amour multipliée par la
+puissance royale, frappa Raoul d’un coup mortel. Oh! s’il est
+un adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c’est
+l’infériorité de l’homme qu’on vous préfère: tandis qu’au contraire
+s’il est un enfer dans l’enfer, une torture sans nom dans la langue,
+c’est la toute-puissance d’un dieu mise à la disposition d’un rival,
+avec la jeunesse, la beauté, la grâce. Dans ces moments-là, Dieu
+lui-même semble avoir pris parti contre l’amant dédaigné.
+
+Une dernière douleur était réservée au pauvre Raoul: Madame Henriette
+souleva un rideau de soie, et, derrière le rideau, il aperçut le
+portrait de La Vallière.
+
+Non seulement le portrait de La Vallière, mais de La Vallière jeune,
+belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce qu’à dix-huit
+ans, la vie, c’est l’amour.
+
+— Louise! murmura Bragelonne, Louise! C’est donc vrai? Oh! tu ne m’as
+jamais aimé, car jamais tu ne m’as regardé ainsi.
+
+Et il lui sembla que son cœur venait d’être tordu dans sa poitrine.
+
+Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur,
+quoiqu’elle sût bien n’avoir rien à envier, et qu’elle était aimée de
+Guiche comme La Vallière était aimée de Bragelonne.
+
+Raoul surprit ce regard de Madame Henriette.
+
+— Oh! pardon, pardon, dit-il; je devrais être plus maître de moi,
+je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le
+Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du coup
+qui m’atteint en ce moment! Car vous êtes femme, et sans doute vous ne
+pourriez pas supporter une pareille douleur. Pardonnez-moi, je ne suis
+qu’un pauvre gentilhomme, tandis que vous êtes, vous, de la race de ces
+heureux, de ces tout-puissants, de ces élus...
+
+— Monsieur de Bragelonne, répliqua Henriette, un cœur comme le vôtre
+mérite les soins et les égards d’un cœur de reine. Je suis votre
+amie, monsieur; aussi n’ai-je point voulu que toute votre vie soit
+empoisonnée par la perfidie et souillée par le ridicule. C’est moi qui,
+plus brave que tous les prétendus amis, j’excepte M. de Guiche, vous
+ai fait revenir de Londres; c’est moi qui vous fournis les preuves
+douloureuses, mais nécessaires, qui seront votre guérison, si vous êtes
+un courageux amant et non pas un Amadis pleurard. Ne me remerciez pas:
+plaignez-moi même, et ne servez pas moins bien le roi.
+
+Raoul sourit avec amertume.
+
+— Ah! c’est vrai, dit-il, j’oubliais ceci: le roi est mon maître.
+
+— Il y va de votre liberté! il y va de votre vie!
+
+Un regard clair et pénétrant de Raoul apprit à Madame Henriette qu’elle
+se trompait, et que son dernier argument n’était pas de ceux qui
+touchassent ce jeune homme.
+
+— Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne pesant
+pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colère un prince disposé
+à s’emporter hors des limites de la raison; vous jetteriez dans la
+douleur vos amis et votre famille; inclinez-vous, soumettez-vous,
+guérissez-vous.
+
+— Merci, madame, dit-il. J’apprécie le conseil que Votre Altesse me
+donne, et je tâcherai de le suivre; mais, un dernier mot je vous prie.
+
+— Dites.
+
+— Est-ce une indiscrétion que de vous demander le secret de cet
+escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez
+découvert?
+
+— Oh! rien de plus simple; j’ai, pour cause de surveillance, le
+double des clefs de mes filles; il m’a paru étrange que La Vallière
+se renfermât si souvent; il m’a paru étrange que M. de Saint-Aignan
+changeât de logis; il m’a paru étrange que le roi vînt voir si
+quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que celui-ci fût dans
+son amitié; enfin, il m’a paru étrange que tant de choses se fussent
+faites depuis votre absence, que les habitudes de la Cour en étaient
+changées. Je ne veux pas être jouée par le roi, je ne veux pas servir
+de manteau à ses amours; car, après La Vallière qui pleure, il aura
+Montalais qui rit, Tonnay-Charente qui chante; ce n’est pas un rôle
+digne de moi. J’ai levé les scrupules de mon amitié, j’ai découvert le
+secret... Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais j’avais
+un devoir à remplir; c’est fini, vous voilà prévenu; l’orage va venir,
+garantissez-vous.
+
+— Vous concluez quelque chose, cependant, madame, répondit Bragelonne
+avec fermeté; car vous ne supposez pas que j’accepterai sans rien dire
+la honte que je subis et la trahison qu’on me fait.
+
+— Vous prendrez à ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur
+Raoul. Seulement, ne dites point la source d’où vous tenez la vérité;
+voilà tout ce que je vous demande, voilà le seul prix que j’exige du
+service que je vous ai rendu.
+
+— Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.
+
+— J’ai, moi, gagné le serrurier que les amants avaient mis dans leurs
+intérêts. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n’est-ce pas?
+
+— Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et ne
+m’impose aucune réserve que celle de ne pas la compromettre?
+
+— Pas d’autre.
+
+— Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m’accorder une minute
+de séjour ici.
+
+— Sans moi?
+
+— Oh! non, madame. Peu importe; ce que j’ai à faire, je puis le faire
+devant vous. Je vous demande une minute pour écrire un mot à quelqu’un.
+
+— C’est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde!
+
+— Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m’a fait l’honneur de
+me conduire ici. D’ailleurs, je signe la lettre que j’écris.
+
+— Faites, monsieur.
+
+Raoul avait déjà tiré ses tablettes et tracé rapidement ces mots sur
+une feuille blanche:
+
+«Monsieur le comte,
+
+«Ne vous étonnez pas de trouver ici ce papier signé de moi, avant qu’un
+de mes amis, que j’enverrai tantôt chez vous ait eu l’honneur de vous
+expliquer l’objet de ma visite.
+
+«Vicomte Raoul de Bragelonne.»
+
+Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui
+communiquait à la chambre des deux amants, et, bien assuré que ce
+papier était tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir en
+rentrant, il rejoignit la princesse, arrivée déjà au haut de l’escalier.
+
+Sur le palier, ils se séparèrent: Raoul affectant de remercier Son
+Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de tout
+son cœur le malheureux qu’elle venait de condamner à un aussi horrible
+supplice.
+
+— Oh! dit-elle en le voyant s’éloigner pâle et l’œil injecté de sang;
+oh! si j’avais su, j’aurais caché la vérité à ce pauvre jeune homme.
+
+
+
+
+Chapitre CXCIII — La méthode de Porthos
+
+
+La multiplicité des personnages que nous avons introduits dans cette
+longue histoire fait que chacun est obligé de ne paraître qu’à son tour
+et selon les exigences du récit. Il en résulte que nos lecteurs n’ont
+pas eu l’occasion de se retrouver avec notre ami Porthos depuis son
+retour de Fontainebleau.
+
+Les honneurs qu’il avait reçus du roi n’avaient point changé le
+caractère placide et affectueux du respectable seigneur; seulement, il
+redressait la tête plus que de coutume, et quelque chose de majestueux
+se révélait dans son maintien, depuis qu’il avait reçu la faveur de
+dîner à la table du roi. La salle à manger de Sa Majesté avait produit
+un certain effet sur Porthos. Le seigneur de Bracieux et de Pierrefonds
+aimait à se rappeler que, durant ce dîner mémorable, force serviteurs
+et bon nombre d’officiers, se trouvant derrière les convives, donnaient
+bon air au repas et meublaient la pièce.
+
+Porthos se promit de conférer à M. Mouston une dignité quelconque,
+d’établir une hiérarchie dans le reste de ses gens, et de se créer
+une maison militaire; ce qui n’était pas insolite parmi les grands
+capitaines, attendu que, dans le précédent siècle, on remarquait ce
+luxe chez MM. de Tréville, de Schomberg, de La Vieuville, sans parler
+de MM. de Richelieu, de Condé, et de Bouillon-Turenne.
+
+Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet, baron, ingénieur, etc.,
+pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agréments attachés aux grands
+biens et aux grands mérites?
+
+Un peu délaissé d’Aramis, lequel, nous le savons, s’occupait beaucoup
+de M. Fouquet, un peu négligé, à cause du service, par d’Artagnan,
+blasé sur Trüchen et sur Planchet, Porthos se surprit à rêver sans
+trop savoir pourquoi; mais à quiconque lui eût dit: «Est-ce qu’il vous
+manque quelque chose, Porthos?» il eût assurément répondu: «Oui.»
+
+Après un de ces dîners pendant lesquels Porthos essayait de se rappeler
+tous les détails du dîner royal, demi-joyeux, grâce au bon vin,
+demi-triste, grâce aux idées ambitieuses, Porthos se laissait aller à
+un commencement de sieste, quand son valet de chambre vint l’avertir
+que M. de Bragelonne voulait lui parler.
+
+Porthos passa dans la salle voisine, où il trouva son jeune ami dans
+les dispositions que nous connaissons.
+
+Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravité, lui
+offrit un siège.
+
+— Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j’ai un service à vous demander.
+
+— Cela tombe à merveille, mon jeune ami, répliqua Porthos. On m’a
+envoyé huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c’est
+d’argent que vous avez besoin...
+
+— Non, ce n’est pas d’argent; merci, mon excellent ami.
+
+— Tant pis! J’ai toujours entendu dire que c’est là le plus rare des
+services, mais le plus aisé à rendre. Ce mot m’a frappé; j’aime à citer
+les mots qui me frappent.
+
+— Vous avez un cœur aussi bon que votre esprit est sain.
+
+— Vous êtes trop bon. Vous dînerez bien, peut-être?
+
+— Oh! non, je n’ai pas faim.
+
+— Hein! Quel affreux pays que l’Angleterre?
+
+— Pas trop; mais...
+
+— Voyez-vous, si l’on n’y trouvait pas l’excellent poisson et la belle
+viande qu’il y a, ce ne serait pas supportable.
+
+— Oui... je venais...
+
+— Je vous écoute. Permettez seulement que je me rafraîchisse. On mange
+salé à Paris. Pouah!
+
+Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.
+
+Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un large
+coup, et, satisfait, il reprit:
+
+— Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me voici tout
+à vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que désirez-vous?
+
+— Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.
+
+— Mon opinion?... Voyons, développez un peu votre idée, répondit
+Porthos en se grattant le front.
+
+— Je veux dire: Êtes-vous d’un bon naturel quand il y a démêlé entre
+vos amis et des étrangers?
+
+— Oh! d’un naturel excellent, comme toujours.
+
+— Fort bien; mais que faites-vous alors?
+
+— Quand mes amis ont des querelles, j’ai un principe.
+
+— Lequel?
+
+— C’est que le temps perdu est irréparable, et que l’on n’arrange
+jamais aussi bien une affaire que lorsque l’on a encore l’échauffement
+de la dispute.
+
+— Ah! vraiment, voilà votre principe?
+
+— Absolument. Aussi, dès que la querelle est engagée, je mets les
+parties en présence.
+
+— Oui-da?
+
+— Vous comprenez que, de cette façon, il est impossible qu’une affaire
+ne s’arrange pas.
+
+— J’aurais cru, dit avec étonnement Raoul, que, prise ainsi, une
+affaire devait, au contraire...
+
+— Pas le moins du monde. Songez que j’ai eu, dans ma vie, quelque chose
+comme cent quatre-vingts à cent quatre-vingt-dix duels réglés, sans
+compter les prises d’épées et les rencontres fortuites.
+
+— C’est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgré lui.
+
+— Oh! ce n’est rien; moi, je suis si doux!... D’Artagnan compte ses
+duels par centaines. Il est vrai qu’il est dur et piquant, je le lui ai
+souvent répété.
+
+— Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d’ordinaire les affaires que vos
+amis vous confient?
+
+— Il n’y a pas d’exemple que je n’aie fini par en arranger une, dit
+Porthos avec mansuétude et une confiance qui firent bondir Raoul.
+
+— Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables?
+
+— Oh! je vous en réponds; et, à ce propos, je vais vous expliquer mon
+autre principe. Une fois que mon ami m’a remis sa querelle, voici comme
+je procède: je vais trouver son adversaire sur-le-champ; je m’arme
+d’une politesse et d’un sang-froid qui sont de rigueur en pareille
+circonstance.
+
+— C’est à cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez d’arranger si
+bien et si sûrement les affaires?
+
+— Je le crois. Je vais donc trouver l’adversaire et je lui dis:
+«Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas à quel point
+vous avez outragé mon ami.»
+
+Raoul fronça le sourcil.
+
+— Quelquefois, souvent même, poursuivit Porthos, mon ami n’a pas été
+offensé du tout; il a même offensé le premier: vous jugez si mon
+discours est adroit.
+
+Et Porthos éclata de rire.
+
+«Décidément, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre
+formidable de cette hilarité, décidément j’ai du malheur. De Guiche me
+bat froid, d’Artagnan me raille, Porthos est mou: nul ne veut arranger
+cette affaire à ma façon. Et moi qui m’étais adressé à Porthos pour
+trouver une épée au lieu d’un raisonnement!... Ah! quelle mauvaise
+chance!»
+
+Porthos se remit, et continua:
+
+— J’ai donc, par un seul mot, mis l’adversaire dans son tort.
+
+— C’est selon, dit distraitement Raoul.
+
+— Non pas, c’est sûr. Je l’ai mis dans son tort; c’est à ce moment que
+je déploie toute ma courtoisie, pour aboutir à l’heureuse issue de mon
+projet. Je m’avance donc d’une mine affable, et, prenant la main de
+l’adversaire...
+
+— Oh! fit Raoul impatient.
+
+— «Monsieur, lui dis-je, à présent que vous êtes convaincu de
+l’offense, nous sommes assurés de la réparation. Entre mon ami et vous,
+c’est désormais un échange de gracieux procédés. En conséquence, je
+suis chargé de vous donner la longueur de l’épée de mon ami.»
+
+— Hein? fit Raoul.
+
+— Attendez donc!... «La longueur de l’épée de mon ami. J’ai un cheval
+en bas; mon ami est à tel endroit, qui attend impatiemment votre
+aimable présence; je vous emmène; nous prenons votre témoin en passant,
+l’affaire est arrangée.»
+
+— Et, dit Raoul pâle de dépit, vous réconciliez les deux adversaires
+sur le terrain?
+
+— Plaît-il? interrompit Porthos. Réconcilier? pour quoi faire?
+
+— Vous dites que l’affaire est arrangée...
+
+— Sans doute, puisque mon ami attend.
+
+— Eh bien! quoi! s’il attend...
+
+— Eh bien! s’il attend, c’est pour se délier les jambes. L’adversaire,
+au contraire, est encore tout roide du cheval; on s’aligne, et mon ami
+tue l’adversaire. C’est fini.
+
+— Ah! il le tue? s’écria Raoul.
+
+— Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des gens
+qui se font tuer? J’ai cent et un amis, à la tête desquels sont M.
+votre père, Aramis et d’Artagnan, tous gens fort vivants, je crois!
+
+— Oh! mon cher baron, s’exclama Raoul dans l’excès de sa joie.
+
+— Vous approuvez ma méthode, alors? fit le géant.
+
+— Je l’approuve si bien, que j’y aurai recours aujourd’hui, sans
+retard, à l’instant même. Vous êtes l’homme que je cherchais.
+
+— Bon! me voici; vous voulez vous battre?
+
+— Absolument.
+
+— C’est bien naturel... Avec qui?
+
+— Avec M. de Saint-Aignan.
+
+— Je le connais... un charmant gascon, qui a été fort poli avec moi le
+jour où j’eus l’honneur de dîner chez le roi. Certes, je lui rendrai sa
+politesse, même quand ce ne serait pas mon habitude. Ah çà! il vous a
+donc offensé?
+
+— Mortellement.
+
+— Diable! Je pourrai dire mortellement?
+
+— Plus encore, si vous voulez.
+
+— C’est bien commode.
+
+— Voilà une affaire tout arrangée, n’est-ce pas? dit Raoul en souriant.
+
+— Cela va de soi... Où l’attendez-vous?
+
+— Ah! pardon, c’est délicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du roi.
+
+— Je l’ai ouï dire.
+
+— Et si je le tue?
+
+— Vous le tuerez certainement. C’est à vous de vous précautionner;
+mais, maintenant, ces choses-là ne souffrent pas de difficultés. Si
+vous eussiez vécu de notre temps, à la bonne heure!
+
+— Cher ami vous ne m’avez pas compris. Je veux dire que, M. de
+Saint-Aignan étant un ami du roi, l’affaire sera plus difficile à
+engager, attendu que le roi peut savoir à l’avance...
+
+— Eh! non pas! Ma méthode, vous savez bien: «Monsieur, vous avez
+offensé mon ami, et...»
+
+— Oui, je le sais.
+
+— Et puis: «Monsieur, le cheval est en bas.» Je l’emmène donc avant
+qu’il ait parlé à personne.
+
+— Se laissera-t-il emmener comme cela?
+
+— Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est vrai que
+les jeunes gens d’aujourd’hui... Mais bah! je l’enlèverai s’il le faut.
+
+Et Porthos, joignant le geste à la parole, enleva Raoul et sa chaise.
+
+— Très bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste à poser la
+question à M. de Saint-Aignan.
+
+— Quelle question?
+
+— Celle de l’offense.
+
+— Eh bien! mais, c’est fait, ce me semble.
+
+— Non, mon cher monsieur du Vallon, l’habitude chez nous autres gens
+d’aujourd’hui, comme vous dites, veut qu’on s’explique les causes de
+l’offense.
+
+— Par votre nouvelle méthode, oui. Eh bien! alors, contez-moi votre
+affaire...
+
+— C’est que...
+
+— Ah dame! voilà l’ennui! Autrefois, nous n’avions jamais besoin de
+conter. On se battait parce qu’on se battait. Je ne connais pas de
+meilleure raison, moi.
+
+— Vous êtes dans le vrai, mon ami.
+
+— J’écoute vos motifs.
+
+— J’en ai trop à raconter. Seulement, comme il faut préciser...
+
+— Oui, oui, diable! avec la nouvelle méthode.
+
+— Comme il faut, dis-je, préciser; comme, d’un autre côté l’affaire est
+pleine de difficultés et commande un secret absolu...
+
+— Oh! oh!
+
+— Vous aurez l’obligeance de dire seulement à M. de Saint-Aignan, et il
+le comprendra, qu’il m’a offensé: d’abord, en déménageant.
+
+— En déménageant?... Bien, fit Porthos, qui se mit à récapituler sur
+ses doigts. Après?
+
+— Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau logement.
+
+— Je comprends, dit Porthos; une trappe. Peste! c’est grave! Je
+crois bien que vous devez être furieux de cela! Et pourquoi ce drôle
+ferait-il faire des trappes sans vous avoir consulté? Des trappes!...
+mordioux!... Je n’en ai pas, moi, si ce n’est mon oubliette de Bracieux!
+
+— Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire
+outragé, c’est le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien.
+
+— Eh! mais, encore un portrait?... Quoi! un déménagement, une trappe
+et un portrait? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l’un de ces griefs
+seulement, il y a de quoi faire s’entr’égorger toute la gentilhommerie
+de France et d’Espagne, ce qui n’est pas peu dire.
+
+— Ainsi, cher, vous voilà suffisamment muni?
+
+— J’emmène un deuxième cheval. Choisissez votre lieu de rendez-vous,
+et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-vous à fond,
+cela donne une élasticité rare.
+
+— Merci! J’attendrai au bois de Vincennes, près des Minimes.
+
+— Voilà qui va bien... Où trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan?
+
+— Au Palais-Royal.
+
+Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut.
+
+— Mon habit de cérémonie, dit-il; mon cheval et un cheval de main.
+
+Le valet s’inclina et sortit.
+
+— Votre père sait-il cela? dit Porthos.
+
+— Non; je vais lui écrire.
+
+— Et d’Artagnan?
+
+— M. d’Artagnan non plus. Il est prudent, il m’aurait détourné.
+
+— D’Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos étonné,
+dans sa modestie loyale qu’on eût songé à lui quand il y avait un
+d’Artagnan au monde.
+
+— Cher monsieur du Vallon, répliqua Raoul, ne me questionnez plus, je
+vous en conjure. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. C’est l’action
+que j’attends; je l’attends rude et décisive, comme vous savez les
+préparer. Voilà pourquoi je vous ai choisi.
+
+— Vous serez content de moi, répliqua Porthos.
+
+— Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer cette
+rencontre.
+
+— On s’aperçoit toujours de ces choses-là, dit Porthos quand on trouve
+un corps mort dans le bois. Ah! cher ami, je vous promets tout, hors de
+dissimuler le corps mort. Il est là, on le voit, c’est inévitable. J’ai
+pour principe de ne pas enterrer. Cela sent son assassin. Au risque de
+risque, comme dit le Normand.
+
+— Brave et cher ami, à l’ouvrage!
+
+— Reposez-vous sur moi, dit le géant en finissant la bouteille, tandis
+que son laquais étalait sur un meuble le somptueux habit et les
+dentelles.
+
+Quant à Raoul, il sortit en se disant avec une joie.
+
+«Oh! roi perfide! roi traître! je ne puis t’atteindre! Je ne le veux
+pas! Les rois sont des personnes sacrées; mais ton complice, ton
+complaisant, qui te représente, ce lâche va payer ton crime! Je le
+tuerai en ton nom, et, après, nous songerons à Louise!»
+
+
+
+
+Chapitre CXCIV — Le déménagement, la trappe et le portrait
+
+
+Porthos, chargé, à sa grande satisfaction, de cette mission qui le
+rajeunissait, économisa une demi-heure sur le temps qu’il mettait
+d’habitude à ses toilettes de cérémonie.
+
+En homme qui s’est frotté au grand monde, il avait commencé par envoyer
+son laquais s’informer si M. de Saint-Aignan était chez lui.
+
+On lui avait fait réponse que M. le comte de Saint-Aignan avait eu
+l’honneur d’accompagner le roi à Saint-Germain, ainsi que toute la
+Cour, mais que M. le comte venait de rentrer à l’instant même.
+
+Sur cette réponse, Porthos se hâta et arriva au logis de de
+Saint-Aignan, comme celui-ci venait de faire tirer ses bottes.
+
+La promenade avait été superbe. Le roi, de plus en plus amoureux et
+de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour tout le
+monde; il avait des bontés à nulle autre pareilles, comme disaient les
+poètes du temps.
+
+M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, était poète, et pensait l’avoir
+prouvé en assez de circonstances mémorables pour qu’on ne lui contestât
+point ce titre.
+
+Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la
+route, saupoudré de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi
+d’abord, La Vallière ensuite.
+
+De son côté, le roi était en verve et avait fait un distique.
+
+Quant à La Vallière, comme les femmes qui aiment, elle avait fait deux
+sonnets.
+
+Comme on le voit, la journée n’avait pas été mauvaise pour Apollon.
+
+Aussi, de retour à Paris, de Saint-Aignan, qui savait d’avance que ses
+vers iraient courir les ruelles, se préoccupait-il, un peu plus qu’il
+ne l’avait fait pendant la promenade, de la facture et de l’idée.
+
+En conséquence, pareil à un tendre père qui est sur le point de
+produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public
+trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son imagination.
+Donc, pour en avoir le cœur net, M. de Saint-Aignan se récitait à
+lui-même le madrigal suivant, qu’il avait dit de mémoire au roi, et
+qu’il avait promis de lui donner écrit à son retour:
+
+_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours_ _Ce que votre pensée à
+votre cœur confie;_ _Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie_ _À
+plus aimer vos yeux qui m’ont joué ces tours?_
+
+Ce madrigal, tout gracieux qu’il était, ne paraissait pas parfait à de
+Saint-Aignan, du moment où il le passait de la tradition orale à la
+poésie manuscrite. Plusieurs l’avaient trouvé charmant, l’auteur tout
+le premier; mais à la seconde vue, ce n’était plus le même engouement.
+Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une jambe croisée sur l’autre
+et se grattant la tempe, répétait-il:
+
+_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours..._
+
+— Oh! quand à celui-là, murmura de Saint-Aignan, celui-là est
+irréprochable. J’ajouterais même qu’il a un petit air Ronsard ou
+Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n’en est pas de même
+du second. On a bien raison de dire que le vers le plus facile à faire
+est le premier.
+
+Et il continua:
+
+_Ce que votre pensée à votre cœur confie..._
+
+— Ah! voilà la pensée qui confie au cœur! Pourquoi le cœur ne
+confierait-il pas aussi bien à la pensée? Ma foi, quant à moi, je n’y
+vois pas d’obstacle. Où diable ai-je été associer ces deux hémistiches?
+Par exemple, le troisième est bon:
+
+_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie..._
+
+quoique la rime ne soit pas riche... _vie_ et _confie_... Ma foi!
+l’abbé Boyer, qui est un grand poète, a fait rimer, comme moi, _vie_
+et _confie_ dans la tragédie d’_Oropaste, ou le Faux Tonaxare,
+_sans compter que M. Corneille ne s’en gêne pas dans sa tragédie de
+_Sophonisbe_. Va donc pour _vie_ et _confie._ Oui, mais le vers est
+impertinent. Je me rappelle que le roi s’est mordu l’ongle, à ce
+moment. En effet, il a l’air de dire à Mlle de La Vallière: «D’où vient
+que je suis ensorcelé de vous?» Il eût mieux valu dire, je crois:
+
+_Que bénis soient les dieux qui condamnent ma vie._
+
+_Condamnent!_ Ah bien! oui! voilà encore une politesse! Le roi condamné
+à La Vallière... Non!
+
+Puis il répéta:
+
+_Mais bénis soient les dieux qui... destinent ma vie._
+
+— Pas mal; quoique _destinent ma vie_ soit faible; mais ma foi! tout
+ne peut pas être fort dans un quatrain. _À plus aimer vos yeux..._
+Plus aimer qui? quoi? obscurité... L’obscurité n’est rien; puisque La
+Vallière et le roi m’ont compris, tout le monde me comprendra. Oui,
+mais voilà le triste!... c’est le dernier hémistiche: _Qui m’ont joué
+ces tours._ Le pluriel forcé pour la rime! et puis appeler la pudeur de
+La Vallière un tour! Ce n’est pas heureux. Je vais passer par la langue
+de tous les gratte-papier mes confrères. On appellera mes poésies
+des vers de grand seigneur; et, si le roi entend dire que je suis un
+mauvais poète, l’idée lui viendra de le croire.
+
+Et, tout en confiant ces paroles à son cœur, et son cœur à ses pensées,
+le comte se déshabillait plus complètement. Il venait de quitter son
+habit et sa veste pour passer sa robe de chambre, lorsqu’on lui annonça
+la visite de M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds.
+
+— Eh! fit-il, qu’est-ce que cette grappe de noms? Je ne connais point
+cela.
+
+— C’est, répondit le laquais, un gentilhomme qui a eu l’honneur de
+dîner avec M. le comte, à la table du roi, pendant le séjour de Sa
+Majesté à Fontainebleau.
+
+— Chez le roi, à Fontainebleau? s’écria de Saint-Aignan. Eh! vite,
+vite, introduisez ce gentilhomme.
+
+Le laquais se hâta d’obéir. Porthos entra.
+
+M. de Saint-Aignan avait la mémoire des courtisans: à la première vue,
+il reconnut donc le seigneur de province, à la réputation bizarre, et
+que le roi avait si bien reçu à Fontainebleau, malgré quelques sourires
+des officiers présents. Il s’avança donc vers Porthos avec tous les
+signes d’une bienveillance que Porthos trouva toute naturelle, lui qui
+arborait, en entrant chez un adversaire, l’étendard de la politesse la
+plus raffinée.
+
+De Saint-Aignan fit avancer un siège par le laquais qui avait annoncé
+Porthos. Ce dernier, qui ne voyait rien d’exagéré dans ces politesses,
+s’assit et toussa. Les politesses d’usage s’échangèrent entre les deux
+gentilshommes; puis, comme c’était le comte qui recevait la visite:
+
+— Monsieur le baron, dit-il, à quelle heureuse rencontre dois-je la
+faveur de votre visite?
+
+— C’est justement ce que je vais avoir l’honneur de vous expliquer,
+monsieur le comte, répliqua Porthos; mais, pardon...
+
+— Qu’y a-t-il, monsieur? demanda de Saint-Aignan.
+
+— Je m’aperçois que je casse votre chaise.
+
+— Nullement, monsieur, dit de Saint-Aignan, nullement.
+
+— Si fait, monsieur le comte, si fait, je la romps; et si bien même,
+que, si je tarde, je vais choir, position tout à fait inconvenante dans
+le rôle grave que je viens jouer auprès de vous.
+
+Porthos se leva. Il était temps, la chaise s’était déjà affaissée sur
+elle-même de quelques pouces. De Saint-Aignan chercha des yeux un plus
+solide récipient pour son hôte.
+
+— Les meubles modernes, dit Porthos tandis que le comte se livrait
+à cette recherche, les meubles modernes sont devenus d’une légèreté
+ridicule. Dans ma jeunesse, époque où je m’asseyais avec bien plus
+d’énergie encore qu’aujourd’hui, je ne me rappelle point avoir jamais
+rompu un siège, sinon dans les auberges avec mes bras.
+
+De Saint-Aignan sourit agréablement à la plaisanterie.
+
+— Mais, dit Porthos en s’installant sur un lit de repos qui gémit, mais
+qui résista, ce n’est point de cela qu’il s’agit, malheureusement.
+
+— Comment, malheureusement? Est-ce que vous seriez porteur d’un message
+de mauvais augure, monsieur le baron?
+
+— De mauvais augure pour un gentilhomme? oh! non, monsieur le comte,
+répliqua noblement Porthos. Je viens seulement vous annoncer que vous
+avez offensé bien cruellement un de mes amis.
+
+— Moi, monsieur! s’écria de Saint-Aignan; moi, j’ai offensé un de vos
+amis? Et lequel, je vous prie?
+
+— M. Raoul de Bragelonne.
+
+— J’ai offensé M. de Bragelonne, moi? s’écria de Saint-Aignan. Ah!
+mais, en vérité, monsieur, cela m’est impossible; car M. de Bragelonne,
+que je connais peu, je dirai même que je ne connais point, est en
+Angleterre: ne l’ayant point vu depuis fort longtemps, je ne saurais
+l’avoir offensé.
+
+— M. de Bragelonne est à Paris, monsieur le comte, dit Porthos
+impassible; et, quant à l’avoir offensé, je vous réponds que c’est
+vrai, puisqu’il me l’a dit lui-même. Oui, monsieur le comte, vous
+l’avez cruellement, mortellement offensé, je répète le mot.
+
+— Mais impossible, monsieur le baron, je vous jure, impossible.
+
+— D’ailleurs, ajouta Porthos, vous ne pouvez ignorer cette
+circonstance, attendu que M. de Bragelonne m’a déclaré vous avoir
+prévenu par un billet.
+
+— Je n’ai reçu aucun billet, monsieur, je vous en donne ma parole.
+
+— Voilà qui est extraordinaire! répondit Porthos; et ce que dit Raoul...
+
+— Je vais vous convaincre que je n’ai rien reçu dit de Saint-Aignan.
+
+Et il sonna.
+
+— Basque, dit-il, combien de lettres ou de billets sont venus ici en
+mon absence.
+
+— Trois, monsieur le comte.
+
+— Qui sont?...
+
+— Le billet de M. de Fiesque, celui de Mme de La Ferté, et la lettre de
+M. de Las Fuentès.
+
+— Voilà tout?
+
+— Tout, monsieur le comte.
+
+— Dis la vérité devant Monsieur, la vérité, entends-tu bien? Je réponds
+de toi.
+
+— Monsieur, il y avait encore le billet de...
+
+— De... Dis vite, voyons.
+
+— De Mlle de La Val...
+
+— Cela suffit, interrompit discrètement Porthos. Fort bien, je vous
+crois, monsieur le comte.
+
+De Saint-Aignan congédia le valet et alla lui-même fermer la porte;
+mais, comme il revenait, regardant devant lui par hasard, il vit sortir
+de la serrure de la chambre voisine ce fameux papier que Bragelonne y
+avait glissé en partant.
+
+— Qu’est-ce que cela? dit-il.
+
+Porthos, adossé à cette chambre, se retourna.
+
+— Oh! oh! fit Porthos.
+
+— Un billet dans la serrure! s’écria de Saint-Aignan.
+
+— Ce pourrait bien être le nôtre, monsieur le comte, dit Porthos. Voyez.
+
+De Saint-Aignan prit le papier.
+
+— Un billet de M. de Bragelonne! s’écria-t-il.
+
+— Voyez-vous, j’avais raison. Oh! quand je dis une chose, moi...
+
+— Apporté ici par M. de Bragelonne lui-même, murmura le comte en
+pâlissant. Mais c’est indigne! Comment donc a-t-il pénétré ici?
+
+De Saint-Aignan sonna encore. Basque reparut.
+
+— Qui est venu ici, pendant que j’étais à la promenade avec le roi?
+
+— Personne, monsieur.
+
+— C’est impossible! il faut qu’il soit venu quelqu’un!
+
+— Mais, monsieur, personne n’a pu entrer, puisque j’avais les clefs
+dans ma poche.
+
+— Cependant, ce billet qui était dans la serrure. Quelqu’un l’y a mis;
+il n’est pas venu seul.
+
+Basque ouvrit les bras en signe d’ignorance absolue.
+
+— C’est probablement M. de Bragelonne qui l’y aura mis? dit Porthos.
+
+— Alors, il serait entré ici?
+
+— Sans doute, monsieur.
+
+— Mais, enfin, puisque j’avais la clef dans ma poche, reprit Basque
+avec persévérance.
+
+De Saint-Aignan froissa le billet après l’avoir lu.
+
+— Il y a quelque chose là-dessous, murmura-t-il absorbé.
+
+Porthos le laissa un instant à ses réflexions.
+
+Puis il revint à son message.
+
+— Vous plairait-il que nous en revinssions à notre affaire?
+demanda-t-il en s’adressant à de Saint-Aignan quand le laquais eut
+disparu.
+
+— Mais je crois la comprendre par ce billet si étrangement arrivé. M.
+de Bragelonne m’annonce un ami...
+
+— Je suis son ami; c’est donc moi qu’il vous annonce.
+
+— Pour m’adresser une provocation?
+
+— Précisément.
+
+— Et il se plaint que je l’ai offensé?
+
+— Cruellement, mortellement!
+
+— De quelle façon, s’il vous plaît? Car sa démarche est trop
+mystérieuse pour que je n’y cherche pas au moins un sens.
+
+— Monsieur, répondit Porthos, mon ami doit avoir raison, et, quant à sa
+démarche, si elle est mystérieuse comme vous dites, n’en accusez que
+vous.
+
+Porthos prononça ces dernières paroles avec une confiance qui, pour un
+homme peu habitué à sa façon, devait révéler une infinité de sens.
+
+— Mystère, soit! Voyons le mystère, dit de Saint-Aignan.
+
+Mais Porthos s’inclina.
+
+— Vous trouverez bon que je n’y entre point, monsieur, dit-il, et pour
+d’excellentes raisons.
+
+— Que je comprends à merveille. Oui, monsieur, effleurons alors.
+Voyons, monsieur je vous écoute.
+
+— Il y a d’abord, monsieur, dit Porthos, que vous avez déménagé?
+
+— C’est vrai, j’ai déménagé, dit de Saint-Aignan.
+
+— Vous l’avouez? dit Porthos d’un air de satisfaction visible.
+
+— Si je l’avoue? Mais oui, je l’avoue. Pourquoi donc voulez-vous que je
+ne l’avoue pas?
+
+— Vous avez avoué. Bien, nota Porthos en levant seulement un doigt en
+l’air.
+
+— Ah çà! monsieur, comment mon déménagement peut-il avoir causé dommage
+à M. de Bragelonne? Répondez, voyons. Car je ne comprends absolument
+rien à ce que vous me dites.
+
+Porthos l’arrêta.
+
+— Monsieur, dit-il gravement, ce grief est le premier de ceux que M.
+de Bragelonne articule contre vous. S’il l’articule, c’est qu’il s’est
+senti blessé.
+
+De Saint-Aignan battit du pied le parquet avec impatience.
+
+— Cela ressemble à une mauvaise querelle, dit-il.
+
+— On ne saurait avoir une mauvaise querelle avec un aussi galant homme
+que le vicomte de Bragelonne, repartit Porthos; mais, enfin, vous
+n’avez rien à ajouter au sujet du déménagement, n’est-ce pas?
+
+— Non. Après?
+
+— Ah! après? Mais remarquez bien, monsieur, que voilà déjà un grief
+abominable auquel vous ne répondez pas, ou plutôt auquel vous répondez
+mal. Comment, monsieur, vous déménagez, cela offense M. de Bragelonne,
+et vous ne vous excusez pas? Très bien!
+
+— Quoi! s’écria de Saint-Aignan, qui s’irritait du flegme de ce
+personnage; quoi! j’ai besoin de consulter M. de Bragelonne sur le
+sujet de déménager ou non? Allons donc, monsieur!
+
+— Obligatoire, monsieur, obligatoire. Toutefois, vous m’avouerez que
+cela n’est rien en comparaison du second grief.
+
+Porthos prit un air sévère.
+
+— Et cette trappe, monsieur, dit-il, et cette trappe?
+
+De Saint-Aignan devint excessivement pâle. Il recula sa chaise si
+brusquement, que Porthos, tout naïf qu’il était, s’aperçut que le coup
+avait porté avant.
+
+— La trappe, murmura de Saint-Aignan.
+
+— Oui, monsieur, expliquez-la si vous pouvez, dit Porthos en secouant
+la tête.
+
+De Saint-Aignan baissa le front.
+
+— Oh! je suis trahi, murmura-t-il; on sait tout!
+
+— On sait toujours tout, répliqua Porthos, qui ne savait rien.
+
+— Vous m’en voyez accablé, poursuivit de Saint-Aignan, accablé à ce
+point que j’en perds la tête!
+
+— Conscience coupable, monsieur. Oh! votre affaire n’est pas bonne.
+
+— Monsieur!
+
+— Et quand le public sera instruit, et qu’il se fera juge...
+
+— Oh! monsieur, s’écria vivement le comte, un pareil secret doit être
+ignoré, même du confesseur!
+
+— Nous aviserons, dit Porthos, et le secret n’ira pas loin, en effet.
+
+— Mais, monsieur, reprit de Saint-Aignan, M. de Bragelonne, en
+pénétrant ce secret, se rend-il compte du danger qu’il court, et qu’il
+fait courir?
+
+— M. de Bragelonne ne court aucun danger, monsieur, n’en craint aucun,
+et vous l’expérimenterez bientôt, avec l’aide de Dieu.
+
+«Cet homme est un enragé, pensa de Saint-Aignan. Que me veut-il?»
+
+Puis il reprit tout haut:
+
+— Voyons, monsieur, assoupissons cette affaire.
+
+— Vous oubliez le portrait? dit Porthos avec une voix de tonnerre qui
+glaça le sang du comte.
+
+Comme le portrait était celui de La Vallière, et qu’il n’y avait plus à
+s’y méprendre, de Saint-Aignan sentit ses yeux se dessiller tout à fait.
+
+— Ah! s’écria-t-il, ah! monsieur, je me souviens que M. de Bragelonne
+était son fiancé.
+
+Porthos prit un air imposant, la majesté de l’ignorance.
+
+— Il ne m’importe en rien, ni à vous non plus, dit-il, que mon ami soit
+ou non le fiancé de qui vous dites. Je suis même surpris que vous ayez
+prononcé cette parole indiscrète. Elle pourra faire tort à votre cause,
+monsieur.
+
+— Monsieur, vous êtes l’esprit, la délicatesse et la loyauté en une
+personne. Je vois tout ce dont il s’agit.
+
+— Tant mieux! dit Porthos.
+
+— Et, poursuivit de Saint-Aignan, vous me l’avez fait entendre de la
+façon la plus ingénieuse et la plus exquise. Merci, monsieur, merci!
+
+Porthos se rengorgea.
+
+— Seulement, à présent que je sais tout, souffrez que je vous
+explique...
+
+Porthos secoua la tête en homme qui ne veut pas entendre; mais de Saint
+Aignan continua:
+
+— Je suis au désespoir, voyez-vous, de tout ce qui arrive; mais
+qu’eussiez-vous fait à ma place? Voyons, entre nous, dites-moi ce que
+vous eussiez fait?
+
+Porthos leva la tête.
+
+— Il ne s’agit point de ce que j’eusse fait, jeune homme; vous avez,
+dit-il, connaissance des trois griefs, n’est-ce pas?
+
+— Pour le premier, pour le déménagement, monsieur, et ici, c’est à
+l’homme d’esprit et d’honneur que je m’adresse, quand une auguste
+volonté elle-même me conviait à déménager, devais-je, pouvais-je
+désobéir?
+
+Porthos fit un mouvement que de Saint-Aignan ne lui donna pas le temps
+d’achever.
+
+— Ah! ma franchise vous touche, dit-il, interprétant le mouvement à sa
+manière. Vous sentez que j’ai raison.
+
+Porthos ne répliqua rien.
+
+— Je passe à cette malheureuse trappe, poursuivit de Saint-Aignan en
+appuyant sa main sur le bras de Porthos; cette trappe, cause du mal,
+moyen du mal; cette trappe construite pour ce que vous savez. Eh bien!
+en bonne foi, supposez-vous que ce soit moi qui, de mon plein gré,
+dans un endroit pareil, aie fait ouvrir une trappe destinée... Oh!
+non, vous ne le croyez pas, et, ici encore, vous sentez, vous devinez,
+vous comprenez, une volonté au-dessus de la mienne. Vous appréciez
+l’entraînement, je ne parle pas de l’amour, cette folie irrésistible...
+Mon Dieu!... heureusement, j’ai affaire à un homme plein de cœur, de
+sensibilité; sans quoi, que de malheur et de scandale sur elle, pauvre
+enfant!... et sur celui... que je ne veux pas nommer!
+
+Porthos, étourdi, abasourdi par l’éloquence et les gestes de
+Saint-Aignan, faisait mille efforts pour recevoir cette averse de
+paroles, auxquelles il ne comprenait pas le plus petit mot, droit et
+immobile sur son siège; il y parvint.
+
+De Saint-Aignan, lancé dans sa péroraison, continua, en donnant une
+action nouvelle à sa voix, une véhémence croissante à son geste:
+
+— Quant au portrait, car je comprends que le portrait est le grief
+principal; quant au portrait, voyons, suis-je coupable? Qui a désiré
+avoir son portrait? est-ce moi? Qui l’aime? est-ce moi? Qui la veut?
+est-ce moi?... Qui l’a prise? est-ce moi? Non! mille fois non! je sais
+que M. de Bragelonne doit être désespéré, je sais que ces malheurs-là
+sont cruels. Tenez, moi aussi, je souffre. Mais pas de résistance
+possible. Luttera-t-il? on en rirait. S’il s’obstine seulement, il se
+perd. Vous me direz que le désespoir est une folie; mais vous êtes
+raisonnable, vous, vous m’avez compris. Je vois à votre air grave
+réfléchi, embarrassé même, que l’importance de la situation vous a
+frappé. Retournez donc vers M. de Bragelonne; remerciez-le, comme je
+l’en remercie moi-même, d’avoir choisi pour intermédiaire un homme de
+votre mérite. Croyez que, de mon côté, je garderai une reconnaissance
+éternelle à celui qui a pacifié si ingénieusement si intelligemment
+notre discorde. Et, puisque le malheur a voulu que ce secret fût à
+quatre au lieu d’être à trois, eh bien! ce secret, qui peut faire la
+fortune du plus ambitieux, je me réjouis de le partager avec vous; je
+m’en réjouis du fond de l’âme. À partir de ce moment, disposez donc de
+moi, je me mets à votre merci. Que faut-il que je fasse pour vous? Que
+dois-je demander, exiger même? Parlez, monsieur, parlez.
+
+Et, selon l’usage familièrement amical des courtisans de cette époque,
+de Saint-Aignan vint enlacer Porthos et le serrer tendrement dans ses
+bras.
+
+Porthos se laissa faire avec un flegme inouï.
+
+— Parlez, répéta de Saint-Aignan; que demandez-vous?
+
+— Monsieur, dit Porthos, j’ai en bas un cheval; faites-moi le plaisir
+de le monter; il est excellent et ne vous jouera point de mauvais tours.
+
+— Monter à cheval! pour quoi faire? demanda de Saint-Aignan avec
+curiosité.
+
+— Mais, pour venir avec moi où nous attend M. de Bragelonne.
+
+— Ah! il voudrait me parler, je le conçois; avoir des détails. Hélas!
+c’est bien délicat! Mais, en ce moment, je ne puis, le roi m’attend.
+
+— Le roi attendra, dit Porthos.
+
+— Mais, où donc m’attend M. de Bragelonne?
+
+— Aux Minimes, à Vincennes.
+
+— Ah çà! mais, rions-nous?
+
+— Je ne crois pas; moi, du moins.
+
+Et Porthos donna à son visage la rigidité de ses lignes les plus
+sévères.
+
+— Mais les Minimes, c’est un rendez-vous d’épée, cela? Eh bien!
+qu’ai-je à faire aux Minimes, alors?
+
+Porthos tira lentement son épée.
+
+— Voici la mesure de l’épée de mon ami, dit-il.
+
+— Corbleu! Cet homme est fou! s’écria de Saint-Aignan.
+
+Le rouge monta aux oreilles de Porthos.
+
+— Monsieur, dit-il, si je n’avais pas l’honneur d’être chez vous, et de
+servir les intérêts de M. de Bragelonne, je vous jetterais par votre
+fenêtre! Ce sera partie remise, et vous ne perdrez rien pour attendre.
+Venez-vous aux Minimes, monsieur?
+
+— Eh!...
+
+— Y venez-vous de bonne volonté?
+
+— Mais...
+
+— Je vous y porte si vous n’y venez pas! Prenez garde!
+
+— Basque! s’écria M. de Saint-Aignan.
+
+— Le roi appelle M. le comte, dit Basque.
+
+— C’est différent, dit Porthos; le service du roi avant tout. Nous
+attendrons là jusqu’à ce soir, monsieur.
+
+Et, saluant de Saint-Aignan avec sa courtoisie ordinaire, Porthos
+sortit, enchanté d’avoir arrangé encore une affaire.
+
+De Saint-Aignan le regarda sortir; puis, repassant à la hâte son habit
+et sa veste, il courut en réparant le désordre de sa toilette, et
+disant:
+
+— Aux Minimes!... aux Minimes!... Nous verrons comment le roi va
+prendre ce cartel-là. Il est bien pour lui, pardieu!
+
+
+
+
+Chapitre CXCV — Rivaux politiques
+
+
+Le roi, après cette promenade si fertile pour Apollon, et dans laquelle
+chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les poètes de
+l’époque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui l’attendait.
+
+Derrière le roi venait M. Colbert, qui l’avait pris dans un corridor
+comme s’il l’eût attendu à l’affût, et qui le suivait comme son ombre
+jalouse et surveillante; M. Colbert, avec sa tête carrée, son gros
+luxe d’habits débraillés, qui le faisaient ressembler quelque peu à un
+seigneur flamand après la bière.
+
+M. Fouquet, à la vue de son ennemi, demeura calme, et s’attacha pendant
+toute la scène qui allait suivre à observer cette conduite si difficile
+de l’homme supérieur dont le cœur regorge de mépris, et qui ne veut
+pas même témoigner son mépris, dans la crainte de faire encore trop
+d’honneur à son adversaire.
+
+Colbert ne cachait pas une joie insultante. Pour lui, c’était de la
+part de M. Fouquet une partie mal jouée et perdue sans ressource,
+quoiqu’elle ne fût pas encore terminée. Colbert était de cette école
+d’hommes politiques qui n’admirent que l’habileté, qui n’estiment que
+le succès.
+
+De plus, Colbert, qui n’était pas seulement un homme envieux et jaloux,
+mais qui avait à cœur tous les intérêts du roi, parce qu’il était doué
+au fond de la suprême probité du chiffre, Colbert pouvait se donner à
+lui-même le prétexte, si heureux lorsque l’on hait, qu’il agissait, en
+haïssant et en perdant M. Fouquet, en vue du bien de l’État et de la
+dignité royale.
+
+Aucun de ces détails n’échappa à Fouquet. À travers les gros sourcils
+de son ennemi, et malgré le jeu incessant de ses paupières, il lisait,
+par les yeux, jusqu’au fond du cœur de Colbert; il vit donc tout ce
+qu’il y avait dans ce cœur: haine et triomphe.
+
+Seulement, comme, tout en pénétrant, il voulait rester impénétrable,
+il rasséréna son visage, sourit de ce charmant sourire sympathique qui
+n’appartenait qu’à lui, et, donnant l’élasticité la plus noble et la
+plus souple à la fois à son salut:
+
+— Sire, dit-il, je vois, à l’air joyeux de Votre Majesté, qu’elle a
+fait une bonne promenade.
+
+— Charmante, en effet, monsieur le surintendant, charmante! Vous avez
+eu bien tort de ne pas venir avec nous, comme je vous y avais invité.
+
+— Sire, je travaillais, répondit le surintendant.
+
+Fouquet n’eut pas même besoin de détourner la tête; il ne regardait pas
+du côté de M. Colbert.
+
+— Ah! la campagne, monsieur Fouquet! s’écria le roi. Mon Dieu, que je
+voudrais pouvoir toujours vivre à la campagne, en plein air, sous les
+arbres!
+
+— Oh! Votre Majesté n’est pas encore lasse du trône, j’espère? dit
+Fouquet.
+
+— Non; mais les trônes de verdure sont bien doux.
+
+— En vérité, Sire, Votre Majesté comble tous mes vœux en parlant ainsi.
+J’avais justement une requête à lui présenter.
+
+— De la part de qui, monsieur le surintendant?
+
+— De la part des nymphes de Vaux.
+
+— Ah! ah! fit Louis XIV.
+
+— Le roi m’a daigné faire une promesse, dit Fouquet.
+
+— Oui, je me rappelle.
+
+— La fête de Vaux, la fameuse fête, n’est-ce pas, Sire? dit Colbert
+essayant de faire preuve de crédit en se mêlant à la conversation.
+
+Fouquet, avec un profond mépris, ne releva pas le mot. Ce fut pour lui
+comme si Colbert n’avait ni pensé ni parlé.
+
+— Votre Majesté sait, dit-il, que je destine ma terre de Vaux à
+recevoir le plus aimable des princes, le plus puissant des rois.
+
+— J’ai promis, monsieur, dit Louis XIV en souriant, et un roi n’a que
+sa parole.
+
+— Et moi, Sire, je viens dire à Votre Majesté que je suis absolument à
+ses ordres.
+
+— Me promettez-vous beaucoup de merveilles, monsieur le surintendant?
+
+Et Louis XIV regarda Colbert.
+
+— Des merveilles? Oh! non, Sire. Je ne m’engage point à cela; j’espère
+pouvoir promettre un peu de plaisir, peut-être même un peu d’oubli au
+roi.
+
+— Non pas, non pas, monsieur Fouquet, dit le roi. J’insiste sur le mot
+merveille. Oh! vous êtes un magicien, nous connaissons votre pouvoir,
+nous savons que vous trouvez de l’or, n’y en eût-il point au monde.
+Aussi le peuple dit que vous en faites.
+
+Fouquet sentit que le coup partait d’un double carquois et que le roi
+lui lançait à la fois une flèche de son arc, une flèche de l’arc de
+Colbert. Il se mit à rire.
+
+— Oh! dit-il, le peuple sait parfaitement dans quelle mine je le
+prends, cet or. Il le sait trop, peut-être; et du reste, ajouta-t-il
+fièrement, je puis assurer Votre Majesté que l’or destiné à payer la
+fête de Vaux ne fera couler ni sang ni larmes. Des sueurs, peut-être.
+On les paiera.
+
+Louis resta interdit. Il voulut regarder Colbert, Colbert aussi voulut
+répliquer; un coup d’œil d’aigle, un regard loyal, royal même, lancé
+par Fouquet, arrêta la parole sur ses lèvres.
+
+Le roi, s’était remis pendant ce temps. Il se tourna vers Fouquet, et
+lui dit:
+
+— Donc, vous formulez votre invitation?
+
+— Oui, Sire, s’il plaît à Votre Majesté.
+
+— Pour quel jour?
+
+— Pour le jour qu’il vous conviendra, Sire.
+
+— C’est parler en enchanteur qui improvise, monsieur Fouquet. Je n’en
+dirais pas autant, moi.
+
+— Votre Majesté fera, quand elle le voudra, tout ce qu’un roi peut et
+doit faire. Le roi de France a des serviteurs capables de tout pour son
+service et pour ses plaisirs.
+
+Colbert essaya de regarder le surintendant pour voir si ce mot était
+un retour à des sentiments moins hostiles. Fouquet n’avait pas même
+regardé son ennemi. Colbert n’existait pas pour lui.
+
+— Eh bien! à huit jours, voulez-vous? dit le roi.
+
+— À huit jours, Sire.
+
+— Nous sommes à mardi; voulez-vous jusqu’au dimanche suivant?
+
+— Le délai que daigne accorder Sa Majesté secondera puissamment les
+travaux que mes architectes vont entreprendre pour concourir au
+divertissement du roi et de ses amis.
+
+— Et, en parlant de mes amis, repartit le roi, comment les traitez-vous?
+
+— Le roi est maître partout, Sire; le roi fait sa liste et donne ses
+ordres. Tous ceux qu’il daigne inviter sont des hôtes très respectés
+par moi.
+
+— Merci! reprit le roi, touché de la noble pensée exprimée avec un
+noble accent.
+
+Fouquet prit alors congé de Louis XIV, après quelques mots donnés aux
+détails de certaines affaires...
+
+Il sentit que Colbert demeurait avec le roi, qu’on allait s’entretenir
+de lui, que ni l’un ni l’autre ne l’épargnerait.
+
+La satisfaction de donner un dernier coup, un terrible coup à son
+ennemi, lui apparut comme une compensation à tout ce qu’on allait lui
+faire souffrir...
+
+Il revint donc promptement, lorsque déjà il avait touché la porte, et,
+s’adressant au roi:
+
+— Pardon! Sire, dit-il, pardon!
+
+— De quoi pardon, monsieur? fit le prince avec aménité.
+
+— D’une faute grave, que je commettais sans m’en apercevoir.
+
+— Une faute, vous? Ah! monsieur Fouquet, il faudra bien que je vous
+pardonne. Contre quoi avez-vous péché, ou contre qui?
+
+— Contre toute convenance, Sire. J’oubliais de faire part à Votre
+Majesté d’une circonstance assez importante.
+
+— Laquelle?
+
+Colbert frissonna; il crut à une dénonciation. Sa conduite avait été
+démasquée. Un mot de Fouquet, une preuve articulée, et, devant la
+loyauté juvénile de Louis XIV, s’effaçait toute la faveur de Colbert.
+Celui-ci trembla donc qu’un coup si hardi ne vînt renverser tout son
+échafaudage, et, de fait, le coup était si beau à jouer, qu’Aramis, le
+beau joueur, ne l’eût pas manqué.
+
+— Sire, dit Fouquet d’un air dégagé, puisque vous avez eu la bonté de
+me pardonner, je suis tout léger dans ma confession: ce matin, j’ai
+vendu l’une de mes charges.
+
+— Une de vos charges! s’écria le roi; laquelle donc?
+
+Colbert devint livide.
+
+— Celle qui me donnait, Sire, une grande robe et un air sévère: la
+charge de procureur général.
+
+Le roi poussa un cri involontaire, et regarda Colbert.
+
+Celui-ci, la sueur au front, se sentit près de défaillir.
+
+— À qui vendîtes-vous cette charge, monsieur Fouquet? demanda le roi.
+
+Colbert s’appuya au chambranle de la cheminée.
+
+— À un conseiller du Parlement, Sire, qui s’appelle M. Vanel.
+
+— Vanel?
+
+— Un ami de M. l’intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant tomber
+ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une expression d’oubli
+et d’ignorance que le peintre, l’acteur et le poète doivent renoncer à
+reproduire avec le pinceau, le geste ou la plume.
+
+Puis, ayant fini, ayant écrasé Colbert sous le poids de cette
+supériorité, le surintendant salua de nouveau le roi, et partit à
+moitié vengé par la stupéfaction du prince et par l’humiliation du
+favori.
+
+— Est-il possible? se dit le roi quand Fouquet eut disparu. Il a vendu
+cette charge?
+
+— Oui, Sire, répliqua Colbert avec intention.
+
+— Il est fou! risqua le roi.
+
+Colbert, cette fois, ne répliqua pas; il avait entrevu la pensée du
+maître. Cette pensée le vengeait aussi. À sa haine venait se joindre sa
+jalousie; à son plan de ruine venait s’allier une menace de disgrâce.
+
+Désormais, Colbert le sentit, entre Louis XIV et lui, les idées
+hostiles ne rencontraient plus d’obstacles, et la première faute
+de Fouquet qui pourrait servir de prétexte devancerait de près le
+châtiment.
+
+Fouquet avait laissé tomber son arme. Haine et Jalousie venaient de la
+ramasser.
+
+Colbert fut invité par le roi à la fête de Vaux; il salua comme un
+homme sûr de lui, il accepta comme un homme qui oblige.
+
+Le roi en était au nom de Saint-Aignan sur la liste d’ordres, quand
+l’huissier annonça le comte de Saint-Aignan.
+
+Colbert se retira discrètement à l’arrivée du Mercure royal.
+
+
+
+
+Chapitre CXCVI — Rivaux amoureux
+
+
+De Saint-Aignan avait quitté Louis XIV il y avait deux heures à peine;
+mais, dans cette première effervescence de son amour, quand Louis
+XIV ne voyait pas La Vallière, il fallait qu’il parlât d’elle. Or,
+la seule personne avec laquelle il pût en parler à son aise était de
+Saint-Aignan; de Saint — Aignan lui était donc indispensable.
+
+— Ah! c’est vous, comte? s’écria-t-il en l’apercevant, doublement
+joyeux qu’il était de le voir et de ne plus voir Colbert, dont la
+figure renfrognée l’attristait toujours. Tant mieux! je suis content de
+vous voir; vous serez du voyage, n’est-ce pas?
+
+— Du voyage, Sire? demanda de Saint-Aignan. Et de quel voyage?
+
+— De celui que nous ferons pour aller jouir de la fête que nous donne
+M. le surintendant à Vaux. Ah! de Saint-Aignan, tu vas enfin voir une
+fête près de laquelle nos divertissements de Fontainebleau seront des
+jeux de robins.
+
+— À Vaux! le surintendant donne une fête à Votre Majesté, et à Vaux,
+rien que cela?
+
+— Rien que cela! Je te trouve charmant de faire le dédaigneux. Sais-tu,
+toi qui fais le dédaigneux, que, lorsqu’on saura que M. Fouquet me
+reçoit à Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l’on s’égorgera pour
+être invité à cette fête? Je te le répète donc, de Saint-Aignan, tu
+seras du voyage.
+
+— Oui, si, d’ici là, je n’en ai pas fait un autre plus long et moins
+agréable.
+
+— Lequel?
+
+— Celui de Styx, Sire.
+
+— Fi! dit Louis XIV en riant.
+
+— Non, sérieusement, Sire, répondit de Saint-Aignan. J’y suis convié,
+et de façon, en vérité, à ne pas trop savoir de quelle manière m’y
+prendre pour refuser.
+
+— Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve
+poétique; mais tâche de ne pas tomber d’Apollon en Phébus.
+
+— Eh bien! donc, si Votre Majesté daigne m’écouter je ne mettrai pas
+plus longtemps l’esprit de mon roi à la torture.
+
+— Parle.
+
+— Le roi connaît-il M. le baron du Vallon?
+
+— Oui, pardieu! un bon serviteur du roi mon père, et un beau convive,
+ma foi! Car c’est de celui qui a dîné avec nous à Fontainebleau que tu
+veux parler?
+
+— Précisément. Mais Votre Majesté a oublié d’ajouter à ses qualités: un
+aimable tueur de gens.
+
+— Comment! il veut te tuer, M. du Vallon.
+
+— Ou me faire tuer, ce qui est tout un.
+
+— Oh! par exemple!
+
+— Ne riez pas, Sire, je ne dis rien qui soit au-dessous de la vérité.
+
+— Et tu dis qu’il veut te faire tuer?
+
+— C’est son idée pour le moment, à ce digne gentilhomme.
+
+— Sois tranquille, je te défendrai, s’il a tort.
+
+— Ah! il y a un _si._
+
+— Sans doute. Voyons, réponds comme s’il s’agissait d’un autre, mon
+pauvre de Saint-Aignan; a-t-il tort ou raison?
+
+— Votre Majesté va en juger.
+
+— Que lui as-tu fait?
+
+— Oh! à lui, rien; mais il paraît que j’ai fait à un de ses amis.
+
+— C’est tout comme; et, son ami, est-ce un des quatre fameux?
+
+— Non, c’est le fils d’un des quatre fameux, voilà tout.
+
+— Qu’as-tu fait à ce fils? Voyons.
+
+— Dame! j’ai aidé quelqu’un à lui prendre sa maîtresse.
+
+— Et tu avoues cela?
+
+— Il faut bien que je l’avoue, puisque c’est vrai.
+
+— En ce cas, tu as tort.
+
+— Ah! j’ai tort?
+
+— Oui, et, ma foi, s’il te tue...
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! il aura raison.
+
+— Ah! voilà donc comme vous jugez, Sire?
+
+— Trouves-tu la méthode mauvaise?
+
+— Je la trouve expéditive.
+
+— Bonne justice et prompte, disait mon aïeul Henri IV.
+
+— Alors, que le roi signe vite la grâce de mon adversaire, qui m’attend
+aux Minimes pour me tuer.
+
+— Son nom et un parchemin.
+
+— Sire, il y a un parchemin sur la table de Votre Majesté, et, quant à
+son nom...
+
+— Quant à son nom?
+
+— C’est le vicomte de Bragelonne, Sire.
+
+— Le vicomte de Bragelonne? s’écria le roi en passant du rire à la plus
+profonde stupeur.
+
+Puis, après un moment de silence, pendant lequel il essuya la sueur qui
+coulait sur son front:
+
+— Bragelonne! murmura-t-il.
+
+— Pas davantage, Sire, dit de Saint-Aignan.
+
+— Bragelonne, le fiancé de?...
+
+— Oh! mon Dieu, oui! Bragelonne, le fiancé de...
+
+— Il était à Londres, cependant!
+
+— Oui; mais je puis vous répondre qu’il n’y est plus, Sire.
+
+— Et il est à Paris?
+
+— C’est-à-dire qu’il est aux Minimes, où il m’attend, comme j’ai eu
+l’honneur de le dire au roi.
+
+— Sachant tout?
+
+— Et bien d’autres choses encore! Si le roi veut voir le billet qu’il
+m’a fait tenir...
+
+Et de Saint-Aignan tira de sa poche le billet que nous connaissons.
+
+— Quand Votre Majesté aura lu le billet, dit-il, j’aurai l’honneur de
+lui dire comment il m’est parvenu.
+
+Le roi lut avec agitation, et aussitôt.
+
+— Eh bien? demanda-t-il.
+
+— Eh bien! Votre Majesté connaît certaine serrure ciselée, fermant
+certaine porte en bois d’ébène, qui sépare certaine chambre de certain
+sanctuaire bleu et blanc?
+
+— Certainement, le boudoir de Louise.
+
+— Oui, Sire. Eh bien! c’est dans le trou de cette serrure que j’ai
+trouvé ce billet. Qui l’y a mis? M. de Bragelonne ou le diable? Mais,
+comme le billet sent l’ambre et non le soufre, je conclus que ce doit
+être non pas le diable, mais bien M. de Bragelonne.
+
+Louis pencha la tête et parut absorbé tristement. Peut-être en ce
+moment quelque chose comme un remords traversait-il son cœur.
+
+— Oh! dit-il, ce secret découvert!
+
+— Sire, je vais faire de mon mieux pour que ce secret meure dans la
+poitrine qui le renferme, dit de Saint-Aignan d’un ton de bravoure tout
+espagnol.
+
+Et il fit un mouvement pour gagner la porte; mais d’un geste le roi
+l’arrêta.
+
+— Et où allez-vous? demanda-t-il.
+
+— Mais où l’on m’attend, Sire.
+
+— Quoi faire?
+
+— Me battre, probablement.
+
+— Vous battre? s’écria le roi. Un moment, s’il vous plaît, monsieur le
+comte!
+
+De Saint-Aignan secoua la tête comme l’enfant qui se mutine quand on
+veut l’empêcher de se jeter dans un puits ou de jouer avec un couteau.
+
+— Mais cependant, Sire... fit-il.
+
+— Et d’abord, dit le roi, je ne suis pas éclairé.
+
+— Oh! sur ce point, que Votre Majesté interroge, répondit de
+Saint-Aignan, et je ferai la lumière.
+
+— Qui vous a dit que M. de Bragelonne a pénétré dans la chambre en
+question?
+
+— Ce billet que j’ai trouvé dans la serrure, comme j’ai eu l’honneur de
+le dire à Votre Majesté.
+
+— Qui te dit que c’est lui qui l’y a mis?
+
+— Quel autre que lui eût osé se charger d’une pareille commission?
+
+— Tu as raison. Comment a-t-il pénétré chez toi?
+
+— Ah! ceci est fort grave, attendu que toutes les portes étaient
+fermées, et que mon laquais, Basque, avait les clefs dans ses poches.
+
+— Eh bien! on aura gagné ton laquais.
+
+— Impossible, Sire.
+
+— Pourquoi, impossible?
+
+— Parce que, si on l’eût gagné, on n’eût pas perdu le pauvre garçon,
+dont on pouvait encore avoir besoin plus tard, en manifestant
+clairement qu’on s’était servi de lui.
+
+— C’est juste. Maintenant, il ne resterait donc qu’une conjecture.
+
+— Voyons, Sire, si cette conjecture est la même que celle qui s’est
+présentée à mon esprit?
+
+— C’est qu’il se serait introduit par l’escalier.
+
+— Hélas! Sire, cela me paraît plus que probable.
+
+— Il n’en faut pas moins que quelqu’un ait vendu le secret de la trappe.
+
+— Vendu ou donné.
+
+— Pourquoi cette distinction?
+
+— Parce que certaines personnes, Sire, étant au-dessus du prix d’une
+trahison, donnent et ne vendent pas.
+
+— Que veux-tu dire?
+
+— Oh! Sire, Votre Majesté a l’esprit trop subtil pour ne pas
+m’épargner, en devinant, l’embarras de nommer.
+
+— Tu as raison: Madame!
+
+— Ah! fit de Saint-Aignan.
+
+— Madame, qui s’est inquiétée du déménagement.
+
+— Madame, qui a les clefs des chambres de ses filles, et qui est assez
+puissante pour découvrir ce que nul, excepté vous, Sire, ou elle, ne
+découvrirait.
+
+— Et tu crois que ma sœur aura fait alliance avec Bragelonne?
+
+— Eh! eh! Sire...
+
+— À ce point de l’instruire de tous ces détails?
+
+— Peut-être mieux encore.
+
+— Mieux!... Achève.
+
+— Peut-être au point de l’accompagner.
+
+— Où cela? En bas, chez toi?
+
+— Croyez-vous la chose impossible, Sire?
+
+— Oh!
+
+— Écoutez. Le roi sait si Madame aime les parfums?
+
+— Oui, c’est une habitude qu’elle a prise de ma mère.
+
+— La verveine surtout?
+
+— C’est son odeur de prédilection.
+
+— Eh bien! mon appartement embaume la verveine.
+
+Le roi demeura pensif.
+
+— Mais, reprit-il, après un moment de silence pourquoi Madame prendrait
+elle le parti de Bragelonne contre moi?
+
+En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan eût bien facilement
+répondu par ceux-ci: «Jalousie de femme!» le roi sondait son ami
+jusqu’au fond du cœur pour voir s’il avait pénétré le secret de sa
+galanterie avec sa belle — sœur. Mais de Saint-Aignan n’était pas
+un courtisan médiocre; il ne se risquait pas à la légère dans la
+découverte des secrets de famille; il était trop ami des Muses pour ne
+pas songer souvent à ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux versèrent
+tant de larmes pour expier le crime d’avoir vu on ne sait quoi dans la
+maison d’Auguste. Il passa donc adroitement à côté du secret de Madame.
+Mais comme il avait fait preuve de sagacité en indiquant que Madame
+était venue chez lui avec Bragelonne, il fallait payer l’usure de cet
+amour-propre et répondre nettement à cette question: «Pourquoi Madame
+est-elle contre moi avec Bragelonne?»
+
+— Pourquoi? répondit de Saint-Aignan. Mais Votre Majesté oublie donc
+que M. le comte de Guiche est l’ami intime du vicomte de Bragelonne?
+
+— Je ne vois pas le rapport, répondit le roi.
+
+— Ah! pardon, Sire, fit de Saint-Aignan; mais je croyais M. le comte de
+Guiche grand ami de Madame.
+
+— C’est juste, repartit le roi; il n’y a plus besoin de chercher, le
+coup est venu de là.
+
+— Et, pour le parer, le roi n’est-il pas d’avis qu’il faut en porter un
+autre?
+
+— Oui; mais pas du genre de ceux qu’on se porte au bois de Vincennes,
+répondit le roi.
+
+— Votre Majesté oublie, dit de Saint-Aignan, que je suis gentilhomme,
+et que l’on m’a provoqué.
+
+— Ce n’est pas toi que cela regarde.
+
+— Mais c’est moi qu’on attend aux Minimes, Sire, depuis plus d’une
+heure; moi qui en suis cause, et déshonoré si je ne vais pas où l’on
+m’attend.
+
+— Le premier honneur d’un gentilhomme, c’est l’obéissance à son roi.
+
+— Sire...
+
+— J’ordonne que tu demeures!
+
+— Sire...
+
+— Obéis.
+
+— Comme il plaira à Votre Majesté, Sire.
+
+— D’ailleurs, je veux éclaircir toute cette affaire; je veux savoir
+comment on s’est joué de moi avec assez d’audace pour pénétrer dans
+le sanctuaire de mes prédilections. Ceux qui ont fait cela, de
+Saint-Aignan, ce n’est pas toi qui dois les punir, car ce n’est pas ton
+honneur qu’ils ont attaqué, c’est le mien.
+
+— Je supplie Votre Majesté de ne pas accabler de sa colère M. de
+Bragelonne, qui, dans cette affaire, a pu manquer de prudence, mais pas
+de loyauté.
+
+— Assez! Je saurai faire la part du juste et de l’injuste, même au fort
+de ma colère. Pas un mot de cela à Madame, surtout.
+
+— Mais que faire vis-à-vis de M. de Bragelonne, Sire? Il va me
+chercher, et...
+
+— Je lui aurai parlé ou fait parler avant ce soir.
+
+— Encore une fois, Sire, je vous en supplie, de l’indulgence.
+
+— J’ai été indulgent assez longtemps, comte, dit Louis XIV en fronçant
+le sourcil; il est temps que je montre à certaines personnes que je
+suis le maître chez moi.
+
+Le roi prononçait à peine ces mots, qui annonçaient qu’au nouveau
+ressentiment se mêlait le souvenir d’un ancien, que l’huissier apparut
+sur le seuil du cabinet.
+
+— Qu’y a-t-il? demanda le roi, et pourquoi vient-on quand je n’ai point
+appelé?
+
+— Sire, dit l’huissier, Votre Majesté m’a ordonné, une fois pour
+toutes, de laisser passer M. le comte de La Fère toutes les fois qu’il
+aurait à parler à Votre Majesté.
+
+— Après?
+
+— M. le comte de La Fère est là qui attend.
+
+Le roi et de Saint-Aignan échangèrent à ces mots un regard dans lequel
+il y avait plus d’inquiétude que de surprise. Louis hésita un instant.
+Mais, presque aussitôt, prenant sa résolution:
+
+— Va, dit-il à de Saint-Aignan, va trouver Louise, instruis-la de
+ce qui se trame contre nous; ne lui laisse pas ignorer que Madame
+recommence ses persécutions, et qu’elle a mis en campagne des gens qui
+eussent mieux fait de rester neutres.
+
+— Sire...
+
+— Si Louise s’effraie, continua le roi, rassure-la; dis-lui que l’amour
+du roi est un bouclier impénétrable. Si, ce dont j’aime à douter, elle
+savait tout déjà ou si elle avait subi de son côté quelque attaque,
+dis-lui bien, de Saint — Aignan, ajouta le roi tout frissonnant de
+colère et de fièvre, dis-lui bien que, cette fois, au lieu de la
+défendre, je la vengerai, et cela si sévèrement, que nul, désormais,
+n’osera lever les yeux jusqu’à elle.
+
+— Est-ce tout, Sire?
+
+— C’est tout. Va vite, et demeure fidèle, toi qui vis au milieu de cet
+enfer, sans avoir comme moi l’espoir du paradis.
+
+Saint-Aignan s’épuisa en protestations de dévouement; il prit et baisa
+la main du roi et sortit radieux.
+
+
+Fin du tome III
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME
+III. ***
+
+***** This file should be named 13949-0.txt or 13949-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/9/4/13949/
+
+Updated editions will replace the previous one—the old editions will be
+renamed.
+
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
+States without permission and without paying copyright royalties.
+Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this
+license, apply to copying and distributing Project Gutenberg-tm
+electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and
+trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be
+used if you charge for an eBook, except by following the terms of the
+trademark license, including paying royalties for use of the Project
+Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this
+eBook, complying with the trademark license is very easy. You may use
+this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative works,
+reports, performances and research. Project Gutenberg eBooks may be
+modified and printed and given away—you may do practically ANYTHING
+in the United States with eBooks not protected by U.S. copyright
+law. Redistribution is subject to the trademark license, especially
+commercial redistribution.
+
+START: FULL LICENSE
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU
+DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase “Project
+Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
+Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
+www.gutenberg.org/license.
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree
+to and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be used
+on or associated in any way with an electronic work by people who agree
+to be bound by the terms of this agreement. There are a few things that
+you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works even without
+complying with the full terms of this agreement. See paragraph 1.C
+below. There are a lot of things you can do with Project Gutenberg-tm
+electronic works if you follow the terms of this agreement and help
+preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic works.
+See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
+Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United States.
+If an individual work is unprotected by copyright law in the United
+States and you are located in the United States, we do not claim a
+right to prevent you from copying, distributing, performing, displaying
+or creating derivative works based on the work as long as all
+references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope that
+you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting free
+access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm works
+in compliance with the terms of this agreement for keeping the Project
+Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily comply with
+the terms of this agreement by keeping this work in the same format
+with its attached full Project Gutenberg-tm License when you share it
+without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country other than the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
+immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
+prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any
+work on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which
+the phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
+performed, viewed, copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States
+and most other parts of the world at no cost and with almost no
+restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
+under the terms of the Project Gutenberg License included with this
+eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
+United States, you will have to check the laws of the country where you
+are located before using this eBook.
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from texts not protected by U.S. copyright law (does not contain a
+notice indicating that it is posted with permission of the copyright
+holder), the work can be copied and distributed to anyone in the United
+States without paying any fees or charges. If you are redistributing
+or providing access to a work with the phrase “Project Gutenberg”
+associated with or appearing on the work, you must comply either with
+the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or obtain permission
+for the use of the work and the Project Gutenberg-tm trademark as set
+forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute
+this electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
+any word processing or hypertext form. However, if you provide
+access to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a
+format other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the
+official version posted on the official Project Gutenberg-tm website
+(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
+to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
+of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
+Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
+full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
+provided that:
+
+* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method you
+already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed to
+the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has agreed to
+donate royalties under this paragraph to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation. Royalty payments must be paid within 60 days
+following each date on which you prepare (or are legally required to
+prepare) your periodic tax returns. Royalty payments should be clearly
+marked as such and sent to the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation at the address specified in Section 4, “Information about
+donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation.”
+
+* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+you in writing (or by email) within 30 days of receipt that s/he does
+not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm License. You
+must require such a user to return or destroy all copies of the works
+possessed in a physical medium and discontinue all use of and all
+access to other copies of Project Gutenberg-tm works.
+
+* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
+any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
+receipt of the work.
+
+* You comply with all other terms of this agreement for free
+distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of the
+Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set forth in
+Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
+Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
+electronic works, and the medium on which they may be stored,
+may contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete,
+inaccurate or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
+other medium, a computer virus, or computer codes that damage or cannot
+be read by your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
+of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal fees.
+YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT LIABILITY,
+BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE PROVIDED IN
+PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE TRADEMARK OWNER,
+AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE LIABLE TO YOU FOR
+ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR INCIDENTAL DAMAGES
+EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED
+TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates
+the law of the state applicable to this agreement, the agreement shall
+be interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted
+by the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation,
+the trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which
+you do or cause to occur: (a) distribution of this or any Project
+Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or additions or
+deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you
+cause.
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm’s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and
+the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state
+of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue
+Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is
+64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S.
+federal laws and your state’s laws.
+
+The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
+date contact information can be found at the Foundation’s website and
+official page at www.gutenberg.org/contact
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of increasing
+the number of public domain and licensed works that can be freely
+distributed in machine-readable form accessible by the widest array of
+equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to
+$5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status
+with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep
+up with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
+statements concerning tax treatment of donations received from outside
+the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways
+including checks, online payments and credit card donations. To donate,
+please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and distributed
+Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer
+support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright
+in the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search facility:
+www.gutenberg.org
+
+This website includes information about Project Gutenberg-tm, including
+how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to
+our email newsletter to hear about new eBooks.