diff options
Diffstat (limited to 'old/13949-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/13949-0.txt | 26156 |
1 files changed, 26156 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/13949-0.txt b/old/13949-0.txt new file mode 100644 index 0000000..43db75e --- /dev/null +++ b/old/13949-0.txt @@ -0,0 +1,26156 @@ +The Project Gutenberg eBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome III., by +Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome III. + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: November 4, 2004 [eBook #13949] +[Most recently updated: April 19, 2021] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. +Revised by Richard Tonsing. + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME +III. *** + + + + +Alexandre Dumas +LE VICOMTE DE BRAGELONNE +TOME III + + +(1848 — 1850) + + + + +Table des matières + + +Chapitre CXXXII — Psychologie royale +Chapitre CXXXIII — Ce que n’avaient prévu ni naïade ni dryade +Chapitre CXXXIV — Le nouveau général des jésuites +Chapitre CXXXV — L’orage +Chapitre CXXXVI — La pluie +Chapitre CXXXVII — Tobie +Chapitre CXXXVIII — Les quatre chances de Madame +Chapitre CXXXIX — La loterie +Chapitre CXL — Malaga +Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux +Chapitre CXLII — Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n’a +rien perdu de sa force +Chapitre CXLIII — Le rat et le fromage +Chapitre CXLIV — La campagne de Planchet +Chapitre CXLV — Ce que l’on voit de la maison de Planchet +Chapitre CXLVI — Comment Porthos, Trüchen et Planchet se +quittèrent amis, grâce à d’Artagnan +Chapitre CXLVII — La présentation de Porthos +Chapitre CXLVIII — Explications +Chapitre CXLIX — Madame et de Guiche +Chapitre CL — Montalais et Malicorne +Chapitre CLI — Comment de Wardes fut reçu à la cour +Chapitre CLII — Le combat +Chapitre CLIII — Le souper du roi +Chapitre CLIV — Après souper +Chapitre CLV — Comment d’Artagnan accomplit la mission dont le +roi l’avait chargé +Chapitre CLVI — L’affût +Chapitre CLVII — Le médecin +Chapitre CLVIII — Où d’Artagnan reconnaît qu’il s’était trompé, +et que c’était Manicamp qui avait raison +Chapitre CLIX — Comment il est bon d’avoir deux cordes à son arc +Chapitre CLX — M. Malicorne, archiviste du royaume de France +Chapitre CLXI — Le voyage +Chapitre CLXII — Trium-Féminat +Chapitre CLXIII — Première querelle +Chapitre CLXIV — Désespoir +Chapitre CLXV — La fuite +Chapitre CLXVI — Comment Louis avait, de son côté, passé le temps +de dix heures et demie à minuit +Chapitre CLXVII — Les ambassadeurs +Chapitre CLXVIII — Chaillot +Chapitre CLXIX — Chez Madame +Chapitre CLXX — Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière +Chapitre CLXXI — Où il est traité des jardiniers, des échelles et +des filles d’honneur +Chapitre CLXXII — Où il est traité de menuiserie et où il est +donné quelques détails sur la façon de percer les escaliers +Chapitre CLXXIII — La promenade aux flambeaux +Chapitre CLXXIV — L’apparition +Chapitre CLXXV — Le portrait +Chapitre CLXXVI — Hampton-Court +Chapitre CLXXVII — Le courrier de Madame +Chapitre CLXXVIII — Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne +Chapitre CLXXIX — Deux vieux amis +Chapitre CLXXX — Où l’on voit qu’un marché qui ne peut pas se +faire avec l’un peut se faire avec l’autre +Chapitre CLXXXI — La peau de l’ours +Chapitre CLXXXII — Chez la reine mère +Chapitre CLXXXIII — Deux amies +Chapitre CLXXXIV — Comment Jean de La Fontaine fit son premier +conte +Chapitre CLXXXV — La Fontaine négociateur +Chapitre CLXXXVI — La vaisselle et les diamants de Madame de +Bellière +Chapitre CLXXXVII — La quittance de M. de Mazarin +Chapitre CLXXXVIII — La minute de M. Colbert +Chapitre CLXXXIX — Où il semble à l’auteur qu’il est temps d’en +revenir au vicomte de Bragelonne +Chapitre CXC — Bragelonne continue ses interrogations +Chapitre CXCI — Deux jalousies +Chapitre CXCII — Visite domiciliaire +Chapitre CXCIII — La méthode de Porthos +Chapitre CXCIV — Le déménagement, la trappe et le portrait +Chapitre CXCV — Rivaux politiques +Chapitre CXCVI — Rivaux amoureux + + + + +Chapitre CXXXII — Psychologie royale + + +Le roi entra dans ses appartements d’un pas rapide. + +Peut-être Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il +laissait derrière lui comme la trace d’un deuil mystérieux. + +Cette gaieté, que chacun avait remarquée dans son attitude à son +arrivée, et dont chacun s’était réjoui, nul ne l’avait peut-être +approfondie dans son véritable sens; mais ce départ si orageux, ce +visage si bouleversé, chacun le comprit, ou du moins le crut comprendre +facilement. + +La légèreté de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un caractère +ombrageux, et surtout pour un caractère de roi; l’assimilation trop +familière, sans doute, de ce roi à un homme ordinaire; voilà les +raisons que l’assemblée donna du départ précipité et inattendu de Louis +XIV. + +Madame, plus clairvoyante d’ailleurs, n’y vit cependant point d’abord +autre chose. C’était assez pour elle d’avoir rendu quelque petite +torture d’amour-propre à celui qui, oubliant si promptement des +engagements contractés, semblait avoir pris à tâche de dédaigner sans +cause les plus nobles et les plus illustres conquêtes. + +Il n’était pas sans une certaine importance pour Madame, dans la +situation où se trouvaient les choses, de faire voir au roi la +différence qu’il y avait à aimer en haut lieu ou à courir l’amourette +comme un cadet de province. + +Avec ces grandes amours, sentant leur loyauté et leur toute-puissance, +ayant en quelque sorte leur étiquette et leur ostentation, un roi, non +seulement ne dérogeait point, mais encore trouvait repos, sécurité, +mystère et respect général. + +Dans l’abaissement des vulgaires amours, au contraire, il rencontrait, +même chez les plus humbles sujets, la glose et le sarcasme; il perdait +son caractère d’infaillible et d’inviolable. Descendu dans la région +des petites misères humaines, il en subissait les pauvres orages. + +En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au cœur, +ou plutôt même au visage, comme le dernier de ses sujets, c’était +porter un coup terrible à l’orgueil de ce sang généreux: on captivait +Louis plus encore par l’amour-propre que par l’amour. Madame avait +sagement calculé sa vengeance; aussi, comme on l’a vu, s’était-elle +vengée. + +Qu’on n’aille pas croire cependant que Madame eût les passions +terribles des héroïnes du Moyen Age et qu’elle vît les choses sous leur +aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse, spirituelle, +coquette, amoureuse, plutôt de fantaisie, d’imagination ou d’ambition +que de cœur; Madame, au contraire, inaugurait cette époque de plaisirs +faciles et passagers qui signala les cent vingt ans qui s’écoulèrent +entre la moitié du XVIIe siècle et les trois quarts du XVIIIe. + +Madame voyait donc, ou plutôt croyait voir les choses sous leur +véritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frère, avait +ri le premier de l’humble La Vallière, et que, selon ses habitudes, il +n’était pas probable qu’il adorât jamais la personne dont il avait pu +rire, ne fût-ce qu’un instant. + +D’ailleurs, l’amour-propre n’était-il pas là, ce démon souffleur qui +joue un si grand rôle dans cette comédie dramatique qu’on appelle la +vie d’une femme; l’amour-propre ne disait-il point tout haut, tout +bas, à demi-voix, sur tous les tons possibles, qu’elle ne pouvait +véritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche, être comparée à la +pauvre La Vallière, aussi jeune qu’elle, c’est vrai, mais bien moins +jolie, mais tout à fait pauvre? Et que cela n’étonne point de la part +de Madame; on le sait, les plus grands caractères sont ceux qui se +flattent le plus dans la comparaison qu’ils font d’eux aux autres, des +autres à eux. + +Peut-être demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque +si savamment combinée? Pourquoi tant de forces déployées, s’il ne +s’agissait de débusquer sérieusement le roi d’un cœur tout neuf dans +lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de donner +une pareille importance à La Vallière, si elle ne redoutait pas La +Vallière? + +Non, Madame ne redoutait pas La Vallière, au point de vue où un +historien qui sait les choses voit l’avenir, ou plutôt le passé; Madame +n’était point un prophète ou une sibylle; Madame ne pouvait pas plus +qu’un autre lire dans ce terrible et fatal livre de l’avenir qui garde +en ses plus secrètes pages les plus sérieux événements. + +Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui +avoir fait une cachotterie toute féminine; elle voulait lui prouver +clairement que s’il usait de ce genre d’armes offensives, elle, femme +d’esprit et de race, trouverait certainement dans l’arsenal de son +imagination des armes défensives à l’épreuve même des coups d’un roi. + +Et d’ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de guerre, +il n’y a plus de rois, ou tout au moins que les rois, combattant pour +leur propre compte comme des hommes ordinaires, peuvent voir leur +couronne tomber au premier choc; qu’enfin, s’il avait espéré être adoré +tout d’abord, de confiance, à son seul aspect, par toutes les femmes +de sa cour, c’était une prétention humaine, téméraire, insultante pour +certaines plus haut placées que les autres, et que la leçon, tombant à +propos sur cette tête royale, trop haute et trop fière, serait efficace. + +Voilà certainement quelles étaient les réflexions de Madame à l’égard +du roi. + +L’événement restait en dehors. + +Ainsi, l’on voit qu’elle avait agi sur l’esprit de ses filles d’honneur +et avait préparé dans tous ses détails la comédie qui venait de se +jouer. + +Le roi en fut tout étourdi. Depuis qu’il avait échappé à M. de Mazarin, +il se voyait pour la première fois traité en homme. + +Une pareille sévérité, de la part de ses sujets, lui eût fourni matière +à résistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte. + +Mais s’attaquer à des femmes, être attaqué par elles, avoir été joué +par de petites provinciales arrivées de Blois tout exprès pour cela, +c’était le comble du déshonneur pour un jeune roi plein de la vanité +que lui inspiraient à la fois et ses avantages personnels et son +pouvoir royal. + +Rien à faire, ni reproches, ni exil, ni même bouderies. + +Bouder, c’eût été avouer qu’on avait été touché, comme Hamlet, par une +arme démouchetée, l’arme du ridicule. + +Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes ont le +rire pour vengeance. + +Oh! si, au lieu d’en laisser toute la responsabilité à des femmes, +quelque courtisan se fût mêlé à cette intrigue, avec quelle joie Louis +XIV eût saisi cette occasion d’utiliser la Bastille! + +Mais là encore la colère royale s’arrêtait, repoussée par le +raisonnement. + +Avoir une armée, des prisons, une puissance presque divine, et mettre +cette toute-puissance au service d’une misérable rancune, c’était +indigne, non seulement d’un roi, mais même d’un homme. + +Il s’agissait donc purement et simplement de dévorer en silence cet +affront et d’afficher sur son visage la même mansuétude, la même +urbanité. + +Il s’agissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi pas? + +Ou Madame était l’instigatrice de l’événement, ou l’événement l’avait +trouvée passive. + +Si elle avait été l’instigatrice, c’était bien hardi à elle, mais enfin +n’était-ce pas son rôle naturel? + +Qui l’avait été chercher dans le plus doux moment de la lune conjugale +pour lui parler un langage amoureux? Qui avait osé calculer les chances +de l’adultère, bien plus de l’inceste? Qui, retranché derrière son +omnipotence royale, avait dit à cette jeune femme: «Ne craignez rien, +aimez le roi de France, il est au-dessus de tous, et un geste de son +bras armé du sceptre vous protégera contre tous, même contre vos +remords?» + +Donc, la jeune femme avait obéi à cette parole royale, avait cédé à +cette voix corruptrice, et maintenant qu’elle avait fait le sacrifice +moral de son honneur, elle se voyait payée de ce sacrifice par une +infidélité d’autant plus humiliante qu’elle avait pour cause une femme +bien inférieure à celle qui avait d’abord cru être aimée. + +Ainsi, Madame eût-elle été l’instigatrice de la vengeance, Madame eût +eu raison. + +Si, au contraire, elle était passive dans tout cet événement, quel +sujet avait le roi de lui en vouloir? + +Devait-elle, ou plutôt pouvait-elle arrêter l’essor de quelques langues +provinciales? devait-elle, par un excès de zèle mal entendu, réprimer, +au risque de l’envenimer, l’impertinence de ces trois petites filles? + +Tous ces raisonnements étaient autant de piqûres sensibles à l’orgueil +du roi; mais, quand il avait bien repassé tous ces griefs dans son +esprit, Louis XIV s’étonnait, réflexions faites, c’est-à-dire après +la plaie pansée, de sentir d’autres douleurs sourdes, insupportables, +inconnues. + +Et voilà ce qu’il n’osait s’avouer à lui-même, c’est que ces +lancinantes atteintes avaient leur siège au cœur. + +Et, en effet, il faut bien que l’historien l’avoue aux lecteurs, comme +le roi se l’avouait à lui-même: il s’était laissé chatouiller le cœur +par cette naïve déclaration de La Vallière; il avait cru à l’amour pur, +à de l’amour pour l’homme, à de l’amour dépouillé de tout intérêt; et +son âme, plus jeune et surtout plus naïve qu’il ne le supposait, avait +bondi au-devant de cette autre âme qui venait de se révéler à lui par +ses aspirations. + +La chose la moins ordinaire dans l’histoire si complexe de l’amour, +c’est la double inoculation de l’amour dans deux cœurs: pas plus de +simultanéité que d’égalité; l’un aime presque toujours avant l’autre, +comme l’un finit presque toujours d’aimer après l’autre. Aussi le +courant électrique s’établit-il en raison de l’intensité de la première +passion qui s’allume. Plus Mlle de La Vallière avait montré d’amour, +plus le roi en avait ressenti. + +Et voilà justement ce qui étonnait le roi. + +Car il lui était bien démontré qu’aucun courant sympathique n’avait pu +entraîner son cœur, puisque cet aveu n’était pas de l’amour, puisque +cet aveu n’était qu’une insulte faite à l’homme et au roi, puisque +enfin c’était, et le mot surtout brûlait comme un fer rouge, puisque +enfin c’était une mystification. + +Ainsi cette petite fille à laquelle, à la rigueur, on pouvait tout +refuser, beauté, naissance, esprit, ainsi cette petite fille, choisie +par Madame elle-même en raison de son humilité, avait non seulement +provoqué le roi, mais encore dédaigné le roi, c’est-à-dire un homme +qui, comme un sultan d’Asie, n’avait qu’à chercher des yeux, qu’à +étendre la main, qu’à laisser tomber le mouchoir. + +Et, depuis la veille, il avait été préoccupé de cette petite fille +au point de ne penser qu’à elle, de ne rêver que d’elle; depuis la +veille, son imagination s’était amusée à parer son image de tous les +charmes qu’elle n’avait point; il avait enfin, lui que tant d’affaires +réclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait, depuis la veille, +consacré toutes les minutes de sa vie, tous les battements de son cœur, +à cette unique rêverie. + +En vérité, c’était trop ou trop peu. + +Et l’indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et entre +autres que de Saint-Aignan était là, l’indignation du roi s’exhalait +dans les plus violentes imprécations. + +Il est vrai que Saint-Aignan était tapi dans un coin, et de ce coin +regardait passer la tempête. + +Son désappointement à lui paraissait misérable à côté de la colère +royale. + +Il comparait à son petit amour-propre l’immense orgueil de ce roi +offensé, et, connaissant le cœur des rois en général et celui des +puissants en particulier, il se demandait si bientôt ce poids de +fureur, suspendu jusque-là sur le vide, ne finirait point par tomber +sur lui, par cela même que d’autres étaient coupables et lui innocent. + +En effet, tout à coup le roi s’arrêta dans sa marche immodérée, et, +fixant sur de Saint-Aignan un regard courroucé. + +— Et toi, de Saint-Aignan? s’écria-t-il. + +De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait: + +— Eh bien! Sire? + +— Oui, tu as été aussi sot que moi, n’est-ce pas? + +— Sire, balbutia de Saint-Aignan. + +— Tu t’es laissé prendre à cette grossière plaisanterie. + +— Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commençait à secouer les +membres, que Votre Majesté ne se mette point en colère: les femmes, +elle le sait, sont des créatures imparfaites créées pour le mal; donc, +leur demander le bien c’est exiger d’elles la chose impossible. + +Le roi, qui avait un profond respect de lui-même, et qui commençait à +prendre sur ses passions cette puissance qu’il conserva sur elles toute +sa vie, le roi sentit qu’il se déconsidérait à montrer tant d’ardeur +pour un si mince objet. + +— Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne me mets +pas en colère; j’admire seulement que nous ayons été joués avec tant +d’adresse et d’audace par ces deux petites filles. J’admire surtout +que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la folie de nous en +rapporter à notre propre cœur. + +— Oh! le cœur, Sire, le cœur, c’est un organe qu’il faut absolument +réduire à ses fonctions physiques, mais qu’il faut destituer de toutes +fonctions morales. J’avoue, quant à moi, que, lorsque j’ai vu le cœur +de Votre Majesté si fort préoccupé de cette petite... + +— Préoccupé, moi? mon cœur préoccupé? Mon esprit, peut-être; mais quant +à mon cœur... il était... + +Louis s’aperçut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il en +allait découvrir un autre. + +— Au reste, ajouta-t-il, je n’ai rien à reprocher à cette enfant. Je +savais qu’elle en aimait un autre. + +— Le vicomte de Bragelonne, oui. J’en avais prévenu Votre Majesté. + +— Sans doute. Mais tu n’étais pas le premier. Le comte de La Fère +m’avait demandé la main de Mlle de La Vallière pour son fils. Eh bien! +à son retour d’Angleterre, je les marierai puisqu’ils s’aiment. + +— En vérité, je reconnais là toute la générosité du roi. + +— Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces sortes +de choses, dit Louis. + +— Oui, digérons l’affront, Sire, dit le courtisan résigné. + +— Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un soupir. + +— Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan. + +— Eh bien? + +— Eh bien! je vais faire quelque bonne épigramme sur le trio. +J’appellerai cela: _Naïade et Dryade_; cela fera plaisir à Madame. + +— Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers, +cela me distraira. Ah! n’importe, n’importe, Saint-Aignan, ajouta le +roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une force +surhumaine pour être dignement soutenu. + +Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus +angélique patience, un des valets de service vint gratter à la porte de +la chambre. + +De Saint-Aignan s’écarta par respect. + +— Entrez, fit le roi. + +Le valet entrebâilla la porte. + +— Que veut-on? demanda Louis. + +Le valet montra une lettre pliée en forme de triangle. + +— Pour Sa Majesté, dit-il. + +— De quelle part? + +— Je l’ignore; il a été remis par un des officiers de service. + +Le roi fit signe, le valet apporta le billet. + +Le roi s’approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature et +laissa échapper un cri. + +Saint-Aignan était assez respectueux pour ne pas regarder; mais, sans +regarder, il voyait et entendait. + +Il accourut. + +Le roi, d’un geste, congédia le valet. + +— Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant. + +— Votre Majesté se trouve-t-elle indisposée? demanda Saint-Aignan les +bras étendus. + +— Non, non, Saint-Aignan; lis! + +Et il lui passa le billet. + +Les yeux de Saint-Aignan se portèrent à la signature. + +— La Vallière! s’écria-t-il. Oh! Sire! + +— Lis! lis! + +Et Saint-Aignan lut: + +«Sire, pardonnez-moi mon importunité, pardonnez-moi surtout le défaut +de formalités qui accompagne cette lettre; un billet me semble plus +pressé et plus pressant qu’une dépêche; je me permets donc d’adresser +un billet à Votre Majesté. + +Je rentre chez moi brisée de douleur et de fatigue, Sire, et j’implore +de Votre Majesté la faveur d’une audience dans laquelle je pourrai dire +la vérité à mon roi. + +Signé: Louise de La Vallière.» + +— Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de Saint +Aignan tout étourdi de ce qu’il venait de lire. + +— Eh bien? répéta Saint-Aignan. + +— Que penses-tu de cela? + +— Je ne sais trop. + +— Mais enfin? + +— Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu peur. + +— Peur de quoi? demanda noblement Louis. + +— Dame! que voulez-vous, Sire! Votre Majesté a mille raisons d’en +vouloir à l’auteur ou aux auteurs d’une si méchante plaisanterie, et +la mémoire de Votre Majesté, ouverte dans le mauvais sens, est une +éternelle menace pour l’imprudente. + +— Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous. + +— Le roi doit voir mieux que moi. + +— Eh bien! je vois dans ces lignes: de la douleur, de la contrainte, et +maintenant surtout que je me rappelle certaines particularités de la +scène qui s’est passée ce soir chez Madame... Enfin... + +Le roi s’arrêta sur ce sens suspendu. + +— Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majesté va donner audience, voilà +ce qu’il y a de plus clair dans tout cela. + +— Je ferai mieux, Saint-Aignan. + +— Que ferez-vous, Sire? + +— Prends ton manteau. + +— Mais, Sire... + +— Tu sais où est la chambre des filles de Madame? + +— Certes. + +— Tu sais un moyen d’y pénétrer? + +— Oh! quant à cela, non. + +— Mais enfin tu dois connaître quelqu’un par là? + +— En vérité, Votre Majesté est la source de toute bonne idée. + +— Tu connais quelqu’un? + +— Oui. + +— Qui connais-tu? Voyons. + +— Je connais certain garçon qui est au mieux avec certaine fille. + +— D’honneur? + +— Oui, d’honneur, Sire. + +— Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant. + +— Non, malheureusement; avec Montalais. + +— Il s’appelle? + +— Malicorne. + +— Bon! Et tu peux compter sur lui? + +— Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et s’il en a +une, comme je lui ai rendu service... il m’en fera part. + +— C’est au mieux. Partons! + +— Je suis aux ordres de Votre Majesté. + +Le roi jeta son propre manteau sur les épaules de Saint-Aignan et lui +demanda le sien. Puis tous deux gagnèrent le vestibule. + + + + +Chapitre CXXXIII — Ce que n’avaient prévu ni naïade ni dryade + + +De Saint-Aignan s’arrêta au pied de l’escalier qui conduisait aux +entresols chez les filles d’honneur, au premier chez Madame. De là, par +un valet qui passait, il fit prévenir Malicorne, qui était encore chez +Monsieur. + +Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et flairant +dans l’ombre. + +Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule. + +Au contraire, de Saint-Aignan s’avança. + +Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son désir, Malicorne +recula tout net. + +— Oh! oh! dit-il, vous me demandez à être introduit dans les chambres +des filles d’honneur? + +— Oui. + +— Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans savoir +dans quel but vous la désirez. + +— Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m’est impossible de +donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez à moi comme +un ami qui vous a tiré d’embarras hier et qui vous prie de l’en tirer +aujourd’hui. + +— Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je +voulais, c’était ne point coucher à la belle étoile, et tout honnête +homme peut avouer un pareil désir; tandis que vous, vous n’avouez rien. + +— Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan, que, +s’il m’était permis de m’expliquer, je m’expliquerais. + +— Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette d’entrer +chez Mlle de Montalais. + +— Pourquoi? + +— Vous le savez mieux que personne, puisque vous m’avez pris sur un +mur, faisant la cour à Mlle de Montalais; or, ce serait complaisant à +moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de vous ouvrir la porte +de sa chambre. + +— Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la clef? + +— Pour qui donc alors? + +— Elle ne loge pas seule, ce me semble? + +— Non, sans doute. + +— Elle loge avec Mlle de La Vallière? + +— Oui, mais vous n’avez pas plus affaire réellement à Mlle de La +Vallière qu’à Mlle de Montalais, et il n’y a que deux hommes à qui je +donnerais cette clef: c’est à M. de Bragelonne, s’il me priait de la +lui donner; c’est au roi, s’il me l’ordonnait. + +— Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous l’ordonne, dit +le roi en s’avançant hors de l’obscurité et en entrouvrant son manteau. +Mlle de Montalais descendra près de vous, tandis que nous monterons +près de Mlle de La Vallière: c’est, en effet, à elle seule que nous +avons affaire. + +— Le roi! s’écria Malicorne en se courbant jusqu’aux genoux du roi. + +— Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi bon +gré de votre résistance que de votre capitulation. Relevez-vous, +monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons. + +— Sire, à vos ordres, dit Malicorne en montant l’escalier. + +— Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui sonnez mot +de ma visite. + +Malicorne s’inclina en signe d’obéissance et continua de monter. + +Mais le roi, par une vive réflexion, le suivit, et cela avec une +rapidité si grande, que, quoique Malicorne eût déjà la moitié des +escaliers d’avance, il arriva en même temps que lui à la chambre. + +Il vit alors, par la porte demeurée entrouverte derrière Malicorne, La +Vallière toute renversée dans un fauteuil, et à l’autre coin Montalais, +qui peignait ses cheveux, en robe de chambre, debout devant une grande +glace et tout en parlementant avec Malicorne. + +Le roi ouvrit brusquement la porte et entra. + +Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et, reconnaissant le +roi, elle s’esquiva. + +À cette vue, La Vallière, de son côté, se redressa comme une morte +galvanisée et retomba sur son fauteuil. + +Le roi s’avança lentement vers elle. + +— Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec froideur, me +voici prêt à vous entendre. Parlez. + +De Saint-Aignan, fidèle à son rôle de sourd, d’aveugle et de muet, de +Saint-Aignan s’était placé, lui, dans une encoignure de porte, sur un +escabeau que le hasard lui avait procuré tout exprès. + +Abrité sous la tapisserie qui servait de portière, adossé à la muraille +même, il écouta ainsi sans être vu, se résignant au rôle de bon chien +de garde qui attend et qui veille sans jamais gêner le maître. La +Vallière, frappée de terreur à l’aspect du roi irrité, se leva une +seconde fois, et, demeurant dans une posture humble et suppliante: + +— Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi. + +— Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda Louis +XIV. + +— Sire, j’ai commis une grande faute, plus qu’une grande faute, un +grand crime. + +— Vous? + +— Sire, j’ai offensé Votre Majesté. + +— Pas le moins du monde, répondit Louis XIV. + +— Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-à-vis de moi cette +terrible gravité qui décèle la colère bien légitime du roi. Je sens que +je vous ai offensé, Sire; mais j’ai besoin de vous expliquer comment je +ne vous ai point offensé de mon plein gré. + +— Et d’abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m’auriez-vous offensé? +Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune fille, +plaisanterie fort innocente? Vous vous êtes raillée d’un jeune homme +crédule: c’est bien naturel; toute autre femme à votre place eût fait +ce que vous avez fait. + +— Oh! Votre Majesté m’écrase avec ces paroles. + +— Et pourquoi donc? + +— Parce que, si la plaisanterie fût venue de moi, elle n’eût pas été +innocente. + +— Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce là tout ce que vous aviez +à me dire en me demandant une audience? + +Et le roi fit presque un pas en arrière. + +Alors La Vallière, avec une voix brève et entrecoupée, avec des yeux +desséchés par le feu des larmes, fit à son tour un pas vers le roi. + +— Votre Majesté a tout entendu? dit-elle. + +— Tout, quoi? + +— Tout ce qui a été dit par moi au chêne royal? + +— Je n’en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle. + +— Et Votre Majesté, lorsqu’elle m’eut entendue, a pu croire que j’avais +abusé de sa crédulité. + +— Oui, crédulité, c’est bien cela, vous avez dit le mot. + +— Et Votre Majesté n’a pas soupçonné qu’une pauvre fille comme moi peut +être forcée quelquefois de subir la volonté d’autrui? + +— Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonté +semblait s’exprimer si librement sous le chêne royal se laissât +influencer à ce point par la volonté d’autrui. + +— Oh! mais la menace, Sire! + +— La menace!... Qui vous menaçait? qui osait vous menacer? + +— Ceux qui ont le droit de le faire, Sire. + +— Je ne reconnais à personne le droit de menace dans mon royaume. + +— Pardonnez-moi, Sire, il y a près de Votre Majesté même des personnes +assez haut placées pour avoir ou pour se croire le droit de perdre une +jeune fille sans avenir, sans fortune, et n’ayant que sa réputation. + +— Et comment la perdre? + +— En lui faisant perdre cette réputation par une honteuse expulsion. + +— Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j’aime fort +les gens qui se disculpent sans incriminer les autres. + +— Sire! + +— Oui, et il m’est pénible, je l’avoue, de voir qu’une justification +facile, comme pourrait l’être la vôtre, se vienne compliquer devant moi +d’un tissu de reproches et d’imputations. + +— Auxquelles vous n’ajoutez pas foi alors? s’écria La Vallière. + +Le roi garda le silence. + +— Oh! dites-le donc! répéta La Vallière avec véhémence. + +— Je regrette de vous l’avouer, répéta le roi en s’inclinant avec +froideur. + +— La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant ses +mains l’une dans l’autre: + +— Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle. + +Le roi ne répondit rien. + +Les traits de La Vallière s’altérèrent à ce silence. + +— Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j’ai ourdi ce ridicule, +cet infâme complot de me jouer aussi imprudemment de Votre Majesté? + +— Eh! mon Dieu! ce n’est ni ridicule ni infâme, dit le roi; ce n’est +pas même un complot: c’est une raillerie plus ou moins plaisante, voilà +tout. + +— Oh! murmura la jeune fille désespérée, le roi ne me croit pas, le roi +ne veut pas me croire. + +— Mais non, je ne veux pas vous croire. + +— Mon Dieu! mon Dieu! + +— Écoutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit, m’écoute, me +guette; le roi veut peut-être s’amuser à mes dépens, amusons-nous aux +siens, et, comme le roi est un homme de cœur, prenons-le par le cœur. + +La Vallière cacha sa tête dans ses mains en étouffant un sanglot. Le +roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre victime de +tout ce qu’il avait souffert. + +— Supposons donc cette fable que je l’aime et que je l’aie distingué. +Le roi est si naïf et si orgueilleux à la fois, qu’il me croira, et +alors nous irons raconter cette naïveté du roi, et nous rirons. + +— Oh! s’écria La Vallière, penser cela, penser cela, c’est affreux! + +— Et, poursuivit le roi, ce n’est pas tout: si ce prince orgueilleux +vient à prendre au sérieux la plaisanterie, s’il a l’imprudence d’en +témoigner publiquement quelque chose comme de la joie, eh bien! devant +toute la cour, le roi sera humilié; or, ce sera, un jour, un récit +charmant à faire à mon amant, une part de dot à apporter à mon mari, +que cette aventure d’un roi joué par une malicieuse jeune fille. + +— Sire! s’écria La Vallière égarée, délirante, pas un mot de plus, je +vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez? + +— Oh! raillerie, murmura le roi, qui commençait cependant à s’émouvoir. + +La Vallière tomba à genoux, et cela si rudement, que ses genoux +résonnèrent sur le parquet. + +Puis, joignant les mains: + +— Sire, dit-elle, je préfère la honte à la trahison. + +— Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement pour +relever la jeune fille. + +— Sire, quand je vous aurai sacrifié mon honneur et ma raison, vous +croirez peut-être à ma loyauté. Le récit qui vous a été fait chez +Madame et par Madame est un mensonge; ce que j’ai dit sous le grand +chêne... + +— Eh bien? + +— Cela seulement, c’était la vérité. + +— Mademoiselle! s’écria le roi. + +— Sire, s’écria La Vallière entraînée par la violence de ses +sensations, Sire, dussé-je mourir de honte à cette place où sont +enracinés mes deux genoux, je vous le répéterai jusqu’à ce que la voix +me manque: j’ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous aime! + +— Vous? + +— Je vous aime, Sire, depuis le jour où je vous ai vu, depuis +qu’à Blois, où je languissais, votre regard royal est tombé sur +moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C’est un crime de +lèse-majesté, je le sais, qu’une pauvre fille comme moi aime son roi +et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, méprisez-moi pour cette +imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais que je vous ai +raillé, que je vous ai trahi. Je suis d’un sang fidèle à la royauté, +Sire; et j’aime... j’aime mon roi!... Oh! je me meurs! + +Et tout à coup, épuisée de force, de voix, d’haleine, elle tomba pliée +en deux, pareille à cette fleur dont parle Virgile et qu’a touchée la +faux du moissonneur. + +Le roi, à ces mots, à cette véhémente supplique, n’avait gardé ni +rancune, ni doute; son cœur tout entier s’était ouvert au souffle +ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux langage. + +Aussi, lorsqu’il entendit l’aveu passionné de cet amour, il faiblit, et +voila son visage dans ses deux mains. + +Mais, lorsqu’il sentit les mains de La Vallière cramponnées à ses +mains, lorsque la tiède pression de l’amoureuse jeune fille eut gagné +ses artères, il s’embrasa à son tour, et, saisissant La Vallière à +bras-le-corps, il la releva et la serra contre son cœur. + +Mais elle, mourante, laissant aller sa tête vacillante sur ses épaules, +ne vivait plus. + +Alors le roi, effrayé, appela de Saint-Aignan. + +De Saint-Aignan, qui avait poussé la discrétion jusqu’à rester immobile +dans son coin en feignant d’essuyer une larme, accourut à cet appel du +roi. + +Alors il aida Louis à faire asseoir la jeune fille sur un fauteuil, lui +frappa dans les mains, lui répandit de l’eau de la reine de Hongrie en +lui répétant: + +— Mademoiselle, allons, mademoiselle, c’est fini, le roi vous croit, le +roi vous pardonne. Eh! là, là! prenez garde, vous allez émouvoir trop +violemment le roi, mademoiselle; Sa Majesté est sensible, Sa Majesté a +un cœur. Ah! diable! mademoiselle, faites-y attention, le roi est fort +pâle. + +En effet, le roi pâlissait visiblement. + +Quant à La Vallière, elle ne bougeait pas. + +— Mademoiselle! mademoiselle! en vérité, continuait de Saint-Aignan, +revenez à vous, je vous en prie, je vous en supplie, il est temps; +songez à une chose, c’est que si le roi se trouvait mal, je serais +obligé d’appeler son médecin. Ah! quelle extrémité, mon Dieu! +Mademoiselle, chère mademoiselle, revenez à vous, faites un effort, +vite, vite! + +Il était difficile de déployer plus d’éloquence persuasive que ne le +faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus énergique et de plus +actif encore que cette éloquence réveilla La Vallière. + +Le roi s’était agenouillé devant elle, et lui imprimait dans la paume +de la main ces baisers brûlants qui sont aux mains ce que le baiser des +lèvres est au visage. Elle revint enfin à elle, rouvrit languissamment +les yeux, et, avec un mourant regard: + +— Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majesté m’a donc pardonné? + +Le roi ne répondit pas... il était encore trop ému. + +De Saint-Aignan crut devoir s’éloigner de nouveau... Il avait deviné la +flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majesté. + +La Vallière se leva. + +— Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je me +suis justifiée, je l’espère du moins, aux yeux de Votre Majesté, +accordez-moi de me retirer dans un couvent. J’y bénirai mon roi toute +ma vie, et j’y mourrai en aimant Dieu, qui m’a fait un jour de bonheur. + +— Non, non, répondit le roi, non, vous vivrez ici en bénissant Dieu, au +contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une existence de +félicité, Louis qui vous aime, Louis qui vous le jure! + +— Oh! Sire, Sire!... + +Et sur ce doute de La Vallière, les baisers du roi devinrent si +brûlants, que de Saint-Aignan crut qu’il était de son devoir de passer +de l’autre côté de la tapisserie. + +Mais ces baisers, qu’elle n’avait pas eu la force de repousser d’abord, +commencèrent à brûler la jeune fille. + +— Oh! Sire, s’écria-t-elle alors, ne me faites pas repentir d’avoir été +si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majesté me méprise encore. + +— Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de respect, je +n’aime et n’honore rien au monde plus que vous, et rien à ma cour ne +sera, j’en jure Dieu, aussi estimé que vous ne le serez désormais; je +vous demande donc pardon de mon emportement, mademoiselle, il venait +d’un excès d’amour; mais je puis vous prouver que j’aimerai encore +davantage, en vous respectant autant que vous pourrez le désirer. + +Puis, s’inclinant devant elle et lui prenant la main: + +— Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur d’agréer +le baiser que je dépose sur votre main? + +Et la lèvre du roi se posa respectueuse et légère sur la main +frissonnante de la jeune fille. + +— Désormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La Vallière +de son regard, désormais vous êtes sous ma protection. Ne parlez à +personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres celui qu’ils +ont pu vous faire. À l’avenir, vous serez tellement au-dessus de +ceux-là, que, loin de vous inspirer de la crainte, ils ne vous feront +plus même pitié. + +Et il salua religieusement comme au sortir d’un temple. + +Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s’approcha tout humble: + +— Comte, dit-il, j’espère que Mademoiselle voudra bien vous accorder un +peu de son amitié en retour de celle que je lui ai vouée à jamais. + +De Saint-Aignan fléchit le genou devant La Vallière. + +— Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un pareil +honneur! + +— Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu, +mademoiselle, ou plutôt au revoir: faites-moi la grâce de ne pas +m’oublier dans votre prière. + +— Oh! Sire, dit La Vallière, soyez tranquille: vous êtes avec Dieu dans +mon cœur. + +Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de +Saint-Aignan par les degrés. + +Madame n’avait pas prévu ce dénouement-là: ni naïade ni dryade n’en +avaient parlé. + + + + +Chapitre CXXXIV — Le nouveau général des jésuites + + +Tandis que La Vallière et le roi confondaient dans leur premier +aveu tous les chagrins du passé, tout le bonheur du présent, toutes +les espérances de l’avenir, Fouquet, rentré chez lui, c’est-à-dire +dans l’appartement qui lui avait été départi au château, Fouquet +s’entretenait avec Aramis, justement de tout ce que le roi négligeait +en ce moment. + +— Vous me direz, commença Fouquet, lorsqu’il eut installé son hôte dans +un fauteuil et pris place lui-même à ses côtés, vous me direz, monsieur +d’Herblay, où nous en sommes maintenant de l’affaire de Belle-Île, et +si vous en avez reçu quelques nouvelles. + +— Monsieur le surintendant, répondit Aramis, tout va de ce côté comme +nous le désirons; les dépenses ont été soldées, rien n’a transpiré de +nos desseins. + +— Mais les garnisons que le roi voulait y mettre? + +— J’ai reçu ce matin la nouvelle qu’elles y étaient arrivées depuis +quinze jours. + +— Et on les a traitées? + +— À merveille. + +— Mais l’ancienne garnison, qu’est-elle devenue? + +— Elle a repris terre à Sarzeau, et on l’a immédiatement dirigée sur +Quimper. + +— Et les nouveaux garnisaires? + +— Sont à nous à cette heure. + +— Vous êtes sûr de ce que vous dites, mon cher monsieur de Vannes? + +— Sûr, et vous allez voir, d’ailleurs, comment les choses se sont +passées. + +— Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-Île est +justement la plus mauvaise. + +— Je sais cela et j’agis en conséquence; pas d’espace, pas de +communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd’hui, c’est +grande pitié, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui n’appartenaient +qu’à lui, de voir combien les jeunes gens cherchent à se divertir, +et combien, en conséquence, ils inclinent vers celui qui paie les +divertissements. + +— Mais s’ils s’amusent à Belle-Île? + +— S’ils s’amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais s’ils +s’ennuient de par le roi et s’amusent de par M. Fouquet, ils aimeront +M. Fouquet. + +— Et vous avez prévenu mon intendant, afin qu’aussitôt leur arrivée... + +— Non pas: on les a laissés huit jours s’ennuyer tout à leur aise; +mais, au bout de huit jours, ils ont réclamé, disant que les derniers +officiers s’amusaient plus qu’eux. On leur a répondu alors que les +anciens officiers avaient su se faire un ami de M. Fouquet, et que M. +Fouquet, les connaissant pour des amis, leur avait dès lors voulu assez +de bien pour qu’ils ne s’ennuyassent point sur ses terres. Alors ils +ont réfléchi. Mais aussitôt l’intendant a ajouté que, sans préjuger les +ordres de M. Fouquet, il connaissait assez son maître pour savoir que +tout gentilhomme au service du roi l’intéressait, et qu’il ferait, bien +qu’il ne connût pas les nouveaux venus, autant pour eux qu’il avait +fait pour les autres. + +— À merveille! Et, là-dessus, les effets ont suivi les promesses, +j’espère? Je désire, vous le savez, qu’on ne promette jamais en mon nom +sans tenir. + +— Là-dessus, on a mis à la disposition des officiers nos deux corsaires +et vos chevaux; on leur a donné les clefs de la maison principale; en +sorte qu’ils y font des parties de chasse et des promenades avec ce +qu’ils trouvent de dames à Belle-Île, et ce qu’ils ont pu en recruter +ne craignant pas le mal de mer dans les environs. + +— Et il y en a bon nombre à Sarzeau et à Vannes, n’est-ce pas, Votre +Grandeur? + +— Oh! sur toute la côte, répondit tranquillement Aramis. + +— Maintenant, pour les soldats? + +— Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des +vivres excellents et une haute paie. + +— Très bien; en sorte?... + +— En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est déjà +meilleure que l’autre. + +— Bien. + +— Il en résulte que, si Dieu consent à ce que l’on nous renouvelle +ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au bout de trois +ans l’armée y aura passé, si bien qu’au lieu d’avoir un régiment pour +nous, nous aurons cinquante mille hommes. + +— Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous, monsieur +d’Herblay, n’était un ami précieux, impayable; mais dans tout cela, +ajouta — t-il en riant, nous oublions notre ami du Vallon: que +devient-il? Pendant ces trois jours que j’ai passés à Saint-Mandé, j’ai +tout oublié, je l’avoue. + +— Oh! je ne l’oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est à +Saint-Mandé, graissé sur toutes les articulations, choyé en nourriture, +soigné en vins; je lui ai fait donner la promenade du petit parc, +promenade que vous vous êtes réservée pour vous seul; il en use. Il +recommence à marcher; il exerce sa force en courbant de jeunes ormes ou +en faisant éclater de vieux chênes, comme faisait Milon de Crotone, et +comme il n’y a pas de lions dans le parc, il est probable que nous le +retrouverons entier. C’est un brave que notre Porthos. + +— Oui; mais, en attendant, il va s’ennuyer. + +— Oh! jamais. + +— Il va questionner? + +— Il ne voit personne. + +— Mais, enfin, il attend ou espère quelque chose? + +— Je lui ai donné un espoir que nous réaliserons quelque matin, et il +vit là-dessus. + +— Lequel? + +— Celui d’être présenté au roi. + +— Oh! oh! en quelle qualité? + +— D’ingénieur de Belle-Île, pardieu! + +— Est-ce possible? + +— C’est vrai. + +— Certainement; maintenant ne serait-il point nécessaire qu’il +retournât à Belle-Île? + +— Indispensable; je songe même à l’y envoyer le plus tôt possible. +Porthos a beaucoup de représentation; c’est un homme dont d’Artagnan, +Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos ne se livre jamais; +il est plein de dignité; devant les officiers, il fera l’effet d’un +paladin du temps des croisades. Il grisera l’état-major sans se griser, +et sera pour tout le monde un objet d’admiration et de sympathie; puis, +s’il arrivait que nous eussions un ordre à faire exécuter, Porthos est +une consigne vivante, et il faudra toujours en passer par où il voudra. + +— Donc, renvoyez-le. + +— Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement, car il +faut que je vous dise une chose. + +— Laquelle? + +— C’est que je me défie de d’Artagnan. Il n’est pas à Fontainebleau +comme vous l’avez pu remarquer, et d’Artagnan n’est jamais absent ou +oisif impunément. Aussi maintenant que mes affaires sont faites, je +vais tâcher de savoir quelles sont les affaires que fait d’Artagnan. + +— Vos affaires sont faites, dites-vous? + +— Oui. + +— Vous êtes bien heureux, en ce cas, et j’en voudrais pouvoir dire +autant. + +— J’espère que vous ne vous inquiétez plus? + +— Hum! + +— Le roi vous reçoit à merveille. + +— Oui. + +— Et Colbert vous laisse en repos? + +— À peu près. + +— En ce cas, dit Aramis avec cette suite d’idées qui faisait sa force, +en ce cas, nous pouvons donc songer à ce que je vous disais hier à +propos de la petite? + +— Quelle petite? + +— Vous avez déjà oublié? + +— Oui. + +— À propos de La Vallière? + +— Ah! c’est juste. + +— Vous répugne-t-il donc de gagner cette fille? + +— Sur un seul point. + +— Lequel? + +— C’est que le cœur est intéressé autre part, et que je ne ressens +absolument rien pour cette enfant. + +— Oh! oh! dit Aramis; occupé par le cœur, avez-vous dit? + +— Oui. + +— Diable! il faut prendre garde à cela. + +— Pourquoi? + +— Parce qu’il serait terrible d’être occupé par le cœur quand, ainsi +que vous, on a tant besoin de sa tête. + +— Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, à votre premier appel j’ai +tout quitté. Mais revenons à la petite. Quelle utilité voyez-vous à ce +que je m’occupe d’elle? + +— Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, à ce que +l’on croit du moins. + +— Et vous qui savez tout, vous savez autre chose? + +— Je sais que le roi a changé bien rapidement; qu’avant-hier le roi +était tout feu pour Madame; qu’il y a déjà quelques jours, Monsieur +s’est plaint de ce feu à la reine mère; qu’il y a eu des brouilles +conjugales, des gronderies maternelles. + +— Comment savez-vous tout cela? + +— Je le sais, enfin. + +— Eh bien? + +— Eh bien! à la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le roi n’a +plus adressé la parole, n’a plus fait attention à Son Altesse Royale. + +— Après? + +— Après, il s’est occupé de Mlle de La Vallière. Mlle de La Vallière +est fille d’honneur de Madame. Savez-vous ce qu’en amour on appelle un +chaperon? + +— Sans doute. + +— Eh bien! Mlle de La Vallière est le chaperon de Madame. Profitez +de cette position. Vous n’avez pas besoin de cela. Mais enfin, +l’amour-propre blessé rendra la conquête plus facile; la petite aura +le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce qu’un homme +intelligent fait avec un secret. + +— Mais comment arriver à elle? + +— Vous me demandez cela? fit Aramis. + +— Sans doute, je n’aurai pas le temps de m’occuper d’elle. + +— Elle est pauvre, elle est humble, vous lui créerez une position: soit +qu’elle subjugue le roi comme maîtresse, soit qu’elle ne se rapproche +de lui que comme confidente, vous aurez fait une nouvelle adepte. + +— C’est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous à l’égard de cette petite? + +— Quand vous avez désiré une femme, qu’avez-vous fait, monsieur le +surintendant? + +— Je lui ai écrit. J’ai fait mes protestations d’amour. J’y ai ajouté +mes offres de service, et j’ai signé Fouquet. + +— Et nulle n’a résisté? + +— Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu’elle a cédé comme +les autres. + +— Voulez-vous prendre la peine d’écrire? dit Aramis à Fouquet en lui +présentant une plume. + +Fouquet la prit. + +— Dictez, dit-il. J’ai tellement la tête occupée ailleurs, que je ne +saurais trouver deux lignes. + +— Soit, fit Aramis. Écrivez. + +Et il dicta: + +«Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point étonnée que je +vous aie trouvée belle. + +Mais vous ne pouvez, faute d’une position digne de vous, que végéter à +la Cour. + +L’amour d’un honnête homme, au cas où vous auriez quelque ambition, +pourrait servir d’auxiliaire à votre esprit et à vos charmes. + +Je mets mon amour à vos pieds; mais, comme un amour, si humble et si +discret qu’il soit, peut compromettre l’objet de son culte, il ne sied +pas qu’une personne de votre mérite risque d’être compromise sans +résultat sur son avenir. + +Si vous daignez répondre à mon amour, mon amour vous prouvera sa +reconnaissance en vous faisant à tout jamais libre et indépendante.» + +Après avoir écrit, Fouquet regarda Aramis. + +— Signez, dit celui-ci. + +— Est-ce bien nécessaire? + +— Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous oubliez +cela, mon cher surintendant. + +Fouquet signa. + +— Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis. + +— Mais par un valet excellent. + +— Dont vous êtes sûr? + +— C’est mon grison ordinaire. + +— Très bien. + +— Au reste, nous jouons, de ce côté-là, un jeu qui n’est pas lourd. + +— Comment cela? + +— Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite pour +le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l’argent qu’elle peut +désirer. + +— Le roi a donc de l’argent? demanda Aramis. + +— Dame! il faut croire, il n’en demande plus. + +— Oh! il en redemandera, soyez tranquille. + +— Il y a même plus, j’eusse cru qu’il me parlerait de cette fête de +Vaux. + +— Eh bien? + +— Il n’en a point parlé. + +— Il en parlera. + +— Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d’Herblay. + +— Pas lui. + +— Il est jeune; donc, il est bon. + +— Il est jeune; donc, il est faible ou passionné; et M. Colbert tient +dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions. + +— Vous voyez bien que vous le craignez. + +— Je ne le nie pas. + +— Alors, je suis perdu. + +— Comment cela? + +— Je n’étais fort auprès du roi que par l’argent. + +— Après? + +— Et je suis ruiné. + +— Non. + +— Comment, non? Savez-vous mes affaires mieux que moi? + +— Peut-être. + +— Et cependant s’il demande cette fête? + +— Vous la donnerez. + +— Mais l’argent? + +— En avez-vous jamais manqué? + +— Oh! si vous saviez à quel prix je me suis procuré le dernier. + +— Le prochain ne vous coûtera rien. + +— Qui donc me le donnera? + +— Moi. + +— Vous me donnerez six millions? + +— Oui. + +— Vous, six millions? + +— Dix, s’il le faut. + +— En vérité, mon cher d’Herblay, dit Fouquet, votre confiance +m’épouvante plus que la colère du roi. + +— Bah! + +— Qui donc êtes-vous? + +— Vous me connaissez, ce me semble. + +— Je me trompe; alors, que voulez-vous? + +— Je veux sur le trône de France un roi qui soit dévoué à M. Fouquet, +et je veux que M. Fouquet me soit dévoué. + +— Oh! s’écria Fouquet en lui serrant la main, quant à vous appartenir, +je vous appartiens bien; mais, croyez-le bien, mon cher d’Herblay, vous +vous faites illusion. + +— En quoi? + +— Jamais le roi ne me sera dévoué. + +— Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait dévoué, ce me semble. + +— Mais si, au contraire, vous venez de le dire. + +— Je n’ai pas dit le roi. J’ai dit un roi. + +— N’est-ce pas tout un? + +— Au contraire, c’est fort différent. + +— Je ne comprends pas. + +— Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme que +Louis XIV. + +— Un autre homme? + +— Oui, qui tienne tout de vous. + +— Impossible! + +— Même son trône. + +— Oh! vous êtes fou! Il n’y a pas d’autre homme que le roi Louis XIV +qui puisse s’asseoir sur le trône de France, je n’en vois pas, pas un +seul. + +— J’en vois un, moi. + +— À moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant Aramis avec +inquiétude... Mais Monsieur... + +— Ce n’est pas Monsieur. + +— Mais comment voulez-vous qu’un prince qui ne soit pas de la race, +comment voulez-vous qu’un prince qui n’aura aucun droit... + +— Mon roi à moi, ou plutôt votre roi à vous, sera tout ce qu’il faut +qu’il soit, soyez tranquille. + +— Prenez garde, prenez garde, monsieur d’Herblay, vous me donnez le +frisson, vous me donnez le vertige. + +Aramis sourit. + +— Vous avez le frisson et le vertige à peu de frais, répliqua-t-il. + +— Oh! encore une fois, vous m’épouvantez. + +Aramis sourit. + +— Vous riez? demanda Fouquet. + +— Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois maintenant +être seul à rire. + +— Mais expliquez-vous. + +— Au jour venu, je m’expliquerai, ne craignez rien. Vous n’êtes pas +plus saint Pierre que je ne suis Jésus, et je vous dirai pourtant: +«Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?» + +— Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas. + +— C’est qu’alors vous êtes aveugle: je ne vous traiterai donc plus en +saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: «Un jour viendra où +tes yeux s’ouvriront.» + +— Oh! dit Fouquet que je voudrais croire! + +— Vous ne croyez pas! vous à qui j’ai fait dix fois traverser l’abîme +où seul vous vous fussiez engouffré; vous ne croyez pas, vous qui de +procureur général êtes monté au rang d’intendant, du rang d’intendant +au rang de premier ministre, et qui du rang de premier ministre +passerez à celui de maire du palais. Mais, non, dit-il avec son éternel +sourire... Non, non, vous ne pouvez voir, et, par conséquent vous ne +pouvez croire cela. + +Et Aramis se leva pour se retirer. + +— Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m’avez jamais parlé ainsi, vous +ne vous êtes jamais montré si confiant, ou plutôt si téméraire. + +— Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre. + +— Vous l’avez donc? + +— Oui. + +— Depuis peu de temps alors? + +— Depuis hier. + +— Oh! monsieur d’Herblay, prenez garde, vous poussez la sécurité +jusqu’à l’audace. + +— Parce que l’on peut être audacieux quand on est puissant. + +— Vous êtes puissant? + +— Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore. + +Fouquet se leva troublé à son tour. + +— Voyons, dit-il, voyons: vous avez parlé de renverser des rois, de les +remplacer par d’autres rois. Dieu me pardonne! mais voilà, si je ne +suis fou, ce que vous avez dit tout à l’heure. + +— Vous n’êtes pas fou, et j’ai véritablement dit cela tout à l’heure. + +— Et pourquoi l’avez-vous dit? + +— Parce que l’on peut parler ainsi de trônes renversés et de rois +créés, quand on est soi-même au-dessus des rois et des trônes... de ce +monde. + +— Alors vous êtes tout-puissant? s’écria Fouquet. + +— Je vous l’ai dit et je vous le répète, répondit Aramis l’œil brillant +et la lèvre frémissante. + +Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tête dans ses +mains. + +Aramis le regarda un instant comme eût fait l’ange des destinées +humaines à l’égard d’un simple mortel. + +— Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre à La +Vallière. Demain, nous nous reverrons, n’est-ce pas? + +— Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tête comme un homme qui +revient à lui; mais où cela nous reverrons-nous? + +— À la promenade du roi, si vous voulez. + +— Fort bien. + +Et ils se séparèrent. + + + + +Chapitre CXXXV — L’orage + + +Le lendemain, le jour s’était levé sombre et blafard, et, comme chacun +savait la promenade arrêtée dans le programme royal, le regard de +chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel. + +Au haut des arbres stationnait une vapeur épaisse et ardente qui avait +à peine eu la force de s’élever à trente pieds de terre sous les rayons +d’un soleil qu’on n’apercevait qu’à travers le voile d’un lourd et +épais nuage. + +Ce matin-là, pas de rosée. Les gazons étaient restés secs, les fleurs +altérées. Les oiseaux chantaient avec plus de réserve qu’à l’ordinaire +dans le feuillage immobile comme s’il était mort. Les murmures +étranges, confus, pleins de vie, qui semblent naître et exister par le +soleil, cette respiration de la nature qui parle incessante au milieu +de tous les autres bruits, ne se faisait pas entendre: le silence +n’avait jamais été si grand. + +Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu’il se mit à la +fenêtre à son lever. + +Mais, comme tous les ordres étaient donnés pour la promenade, comme +tous les préparatifs étaient faits, comme, chose bien plus péremptoire, +Louis comptait sur cette promenade pour répondre aux promesses de son +imagination, et, nous pouvons même déjà le dire, aux besoins de son +cœur, le roi décida sans hésitation que l’état du ciel n’avait rien à +faire dans tout cela, que la promenade était décidée et que, quelque +temps qu’il fît, la promenade aurait lieu. + +Au reste, il y a dans certains règnes terrestres privilégiés du ciel +des heures où l’on croirait que la volonté du roi terrestre a son +influence sur la volonté divine. Auguste avait Virgile pour lui dire: +_Nocte placet tota redeunt spectacula mane_. Louis XIV avait Boileau, +qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer +presque aussi complaisant pour lui que Jupiter l’avait été pour Auguste. + +Louis entendit la messe comme à son ordinaire, mais il faut l’avouer, +quelque peu distrait de la présence du Créateur par le souvenir de la +créature. Il s’occupa durant l’office à calculer plus d’une fois le +nombre des minutes, puis des secondes qui le séparaient du bienheureux +moment où la promenade allait commencer, c’est-à-dire du moment où +Madame se mettrait en chemin avec ses filles d’honneur. + +Au reste, il va sans dire que tout le monde au château ignorait +l’entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Vallière et le roi. +Montalais peut-être, avec son bavardage habituel, l’eût répandue; mais +Montalais, dans cette circonstance, était corrigée par Malicorne, +lequel lui avait mis aux lèvres le cadenas de l’intérêt commun. + +Quant à Louis XIV, il était si heureux, qu’il avait pardonné, ou à peu +près, à Madame, sa petite méchanceté de la veille. En effet, il avait +plutôt à s’en louer qu’à s’en plaindre. Sans cette méchanceté, il ne +recevait pas la lettre de La Vallière; sans cette lettre, il n’y avait +pas d’audience, et sans cette audience il demeurait dans l’indécision. +Il entrait donc trop de félicité dans son cœur pour que la rancune pût +y tenir, en ce moment du moins. + +Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-sœur, Louis +se promit de lui montrer encore plus d’amitié et de gracieux accueil +que l’ordinaire. + +C’était à une condition cependant, à la condition qu’elle serait prête +de bonne heure. + +Voilà les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui, il +faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier celles +auxquelles il eût dû songer en sa qualité de roi très chrétien et de +fils aîné de l’Église. + +Cependant Dieu est si bon pour les jeunes cœurs, tout ce qui est +amour, même amour coupable, trouve si facilement grâce à ses regards +paternels, qu’au sortir de la messe, Louis, en levant ses yeux au ciel, +put voir à travers les déchirures d’un nuage un coin de ce tapis d’azur +que foule le pied du Seigneur. + +Il rentra au château, et, comme la promenade était indiquée pour midi +seulement et qu’il n’était que dix heures, il se mit à travailler +d’acharnement avec Colbert et Lyonne. + +Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table à la +fenêtre, attendu que cette fenêtre donnait sur le pavillon de Madame, +il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans, depuis sa +faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais, qui venait, de +son côté, d’un air affable et tout à fait heureux, faire sa cour au roi. + +Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers Colbert. + +Colbert souriait et paraissait lui-même plein d’aménité et de +jubilation. Ce bonheur lui était venu depuis qu’un de ses secrétaires +était entré et lui avait remis un portefeuille que, sans l’ouvrir, +Colbert avait introduit dans la vaste poche de son haut-de-chausses. + +Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond de +la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour celui de +Fouquet. + +Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers Lyonne +et Colbert: + +— Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le lirai à +tête reposée. + +Et il sortit. + +Au signe du roi, Fouquet s’était hâté de monter. Quant à Aramis, qui +accompagnait le surintendant, il s’était gravement replié au milieu du +groupe de courtisans vulgaires, et s’y était perdu sans même avoir été +remarqué par le roi. + +Le roi et Fouquet se rencontrèrent en haut de l’escalier. + +— Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui préparait +Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majesté me comble. Ce n’est +plus un jeune roi, c’est un jeune dieu qui règne sur la France, le dieu +du plaisir du bonheur et de l’amour. + +Le roi rougit. Pour être flatteur, le compliment n’en était pas moins +un peu direct. + +Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui séparait son cabinet +de travail de sa chambre à coucher. + +— Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en s’asseyant +sur le bord de la croisée, de façon à ne rien perdre de ce qui se +passerait dans les parterres sur lesquels donnait la seconde entrée du +pavillon de Madame. + +— Non, Sire... mais c’est pour quelque chose d’heureux, j’en suis +certain, d’après le gracieux sourire de Votre Majesté. + +— Ah! vous préjugez? + +— Non, Sire, je regarde et je vois. + +— Alors, vous vous trompez. + +— Moi, Sire? + +— Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une querelle. + +— À moi, Sire? + +— Oui, et des plus sérieuses. + +— En vérité, Votre Majesté m’effraie... et cependant j’attends, plein +de confiance dans sa justice et dans sa bonté. + +— Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous préparez une grande fête à +Vaux? + +Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d’une fièvre +oubliée et qui revient. + +— Et vous ne m’invitez pas? continua le roi. + +— Sire, répondit Fouquet, je ne songeais pas à cette fête, et c’est +hier au soir seulement qu’un de mes amis, Fouquet appuya sur le mot, a +bien voulu m’y faire songer. + +— Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m’avez parlé de rien, +monsieur Fouquet. + +— Sire, comment espérer que Votre Majesté descendrait à ce point des +hautes régions où elle vit jusqu’à honorer ma demeure de sa présence +royale? + +— Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m’avez point parlé de votre fête. + +— Je n’ai point parlé de cette fête, je le répète, au roi d’abord parce +que rien n’était décidé à l’égard de cette fête, ensuite parce que je +craignais un refus. + +— Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur Fouquet? +Prenez garde, je suis décidé à vous pousser à bout. + +— Sire, le profond désir que j’avais de voir le roi agréer mon +invitation. + +— Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que de +nous entendre. Vous avez le désir de m’inviter à votre fête, j’ai le +désir d’y aller; invitez-moi, et j’irai. + +— Quoi! Votre Majesté daignerait accepter? murmura le surintendant. + +— En vérité, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais plus +qu’accepter; je crois que je m’invite moi-même. + +— Votre Majesté me comble d’honneur et de joie! s’écria Fouquet; mais +je vais être forcé de répéter ce que M. de La Vieuville disait à votre +aïeul Henri IV: _Domine, non sum dignus._ + +— Ma réponse à ceci, monsieur Fouquet, c’est que, si vous donnez une +fête, invité ou non, j’irai à votre fête. + +— Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tête sous +cette faveur, qui, dans son esprit, était sa ruine. Mais comment Votre +Majesté a-t-elle été prévenue? + +— Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles de vous +et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il fier, monsieur +Fouquet, que le roi soit jaloux de vous? + +— Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le jour +où le roi sera jaloux de Vaux, j’aurai quelque chose de digne à offrir +à mon roi. + +— Eh bien! monsieur Fouquet, préparez votre fête, et ouvrez à deux +battants les portes de votre maison. + +— Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour. + +— D’aujourd’hui en un mois. + +— Sire, Votre Majesté n’a-t-elle rien autre chose à désirer? + +— Rien, monsieur le surintendant, sinon, d’ici là, de vous avoir près +de moi le plus qu’il vous sera possible. + +— Sire, j’ai l’honneur d’être de la promenade de Votre Majesté. + +— Très bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces dames qui +vont au rendez-vous. + +Le roi, à ces mots, avec toute l’ardeur, non seulement d’un jeune +homme, mais d’un jeune homme amoureux se retira de la fenêtre pour +prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de chambre. + +On entendait en dehors le piétinement des chevaux et le roulement des +roues sur le sable de la cour. + +Le roi descendit. Au moment où il apparut sur le perron, chacun +s’arrêta. Le roi marcha droit à la jeune reine. Quant à la reine mère, +toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle était +atteinte, elle n’avait pas voulu sortir. + +Marie-Thérèse monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de quel +côté il désirait que la promenade fût dirigée. + +Le roi, qui venait de voir La Vallière, toute pâle encore des +événements de la veille, monter dans une calèche avec trois de ses +compagnes, répondit à la reine qu’il n’avait point de préférence, et +qu’il serait bien partout où elle serait. + +La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers Apremont. + +Les piqueurs partirent en avant. + +Le roi monta à cheval. Il suivit pendant quelques minutes la voiture de +la reine et de Madame en se tenant à la portière. + +Le temps s’était à peu près éclairci; cependant une espèce de voile +poussiéreux, semblable à une gaze salie, s’étendait sur toute la +surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes micacés dans le +périple de ses rayons. + +La chaleur était étouffante. + +Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention à l’état du ciel, +nul ne parut s’en inquiéter, et la promenade, selon l’ordre qui en +avait été donné par la reine, fut dirigée vers Apremont. + +La troupe des courtisans était bruyante et joyeuse, on voyait que +chacun tendait à oublier et à faire oublier aux autres les aigres +discussions de la veille. + +Madame, surtout, était charmante. + +En effet, Madame voyait le roi à sa portière, et, comme elle ne +supposait pas qu’il fût là pour la reine, elle espérait que son prince +lui était revenu. + +Mais, au bout d’un quart de lieue à peu près fait sur la route, le roi, +après un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant filer le +carrosse de la reine, puis celui des premières dames d’honneur, puis +tous les autres successivement qui, le voyant s’arrêter, voulaient +s’arrêter à leur tour. + +Mais le roi leur faisait signe de la main qu’ils eussent à continuer +leur chemin. + +Lorsque passa le carrosse de La Vallière, le roi s’en approcha. + +Le roi salua les dames et se disposait à suivre le carrosse des filles +d’honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame, lorsque la +file des carrosses s’arrêta tout à coup. + +Sans doute la reine, inquiète de l’éloignement du roi, venait de donner +l’ordre d’accomplir cette évolution. + +On se rappelle que la direction de la promenade lui avait été accordée. + +Le roi lui fit demander quel était son désir en arrêtant les voitures. + +— De marcher à pied, répondit-elle. + +Sans doute espérait-elle que le roi, qui suivait à cheval le carrosse +des filles d’honneur, n’oserait à pied suivre les filles d’honneur +elles-mêmes. + +On était au milieu de la forêt. + +La promenade, en effet, s’annonçait belle, belle surtout pour des +rêveurs ou des amants. + +Trois belles allées, longues, ombreuses et accidentées, partaient du +petit carrefour où l’on venait de faire halte. + +Ces allées, vertes de mousse, dentelées de feuillage ayant chacune +un petit horizon d’un pied de ciel entrevu sous l’entrelacement des +arbres, voilà quel était l’aspect des localités. + +Au fond de ces allées passaient et repassaient, avec des signes +manifestes d’inquiétude, les chevreuils effarés, qui, après s’être +arrêtés un instant au milieu du chemin et avoir relevé la tête, +fuyaient comme des flèches, rentrant d’un seul bond dans l’épaisseur +des bois, où ils disparaissaient, tandis que, de temps en temps, un +lapin philosophe, debout sur son derrière, se grattait le museau avec +les pattes de devant et interrogeait l’air pour reconnaître si tous ces +gens qui s’approchaient et qui venaient troubler ainsi ses méditations, +ses repas et ses amours, n’étaient pas suivis par quelque chien à +jambes torses ou ne portaient point quelque fusil sous le bras. + +Toute la compagnie, au reste, était descendue de carrosse en voyant +descendre la reine. + +Marie-Thérèse prit le bras d’une de ses dames d’honneur, et, après +un oblique coup d’œil donné au roi, qui ne parut point s’apercevoir +qu’il fût le moins du monde l’objet de l’attention de la reine, elle +s’enfonça dans la forêt par le premier sentier qui s’ouvrit devant elle. + +Deux piqueurs marchaient devant Sa Majesté avec des cannes dont ils se +servaient pour relever les branches ou écarter les ronces qui pouvaient +embarrasser le chemin. + +En mettant pied à terre, Madame trouva à ses côtés M. de Guiche, qui +s’inclina devant elle et se mit à sa disposition. + +Monsieur, enchanté de son bain de la surveille, avait déclaré qu’il +optait pour la rivière, et, tout en donnant congé à de Guiche, il était +resté au château avec le chevalier de Lorraine et Manicamp. + +Il n’éprouvait plus ombre de jalousie. + +On l’avait donc cherché inutilement dans le cortège; mais comme +Monsieur était un prince fort personnel, qui concourait d’habitude fort +médiocrement au plaisir général, son absence avait été plutôt un sujet +de satisfaction que de regret. + +Chacun avait suivi l’exemple donné par la reine et par Madame, +s’accommodant à sa guise selon le hasard ou selon son goût. + +Le roi, nous l’avons dit, était demeuré près de La Vallière, et, +descendant de cheval au moment où l’on ouvrait la portière du carrosse, +il lui avait offert la main. + +Aussitôt Montalais et Tonnay-Charente s’étaient éloignées, la première +par calcul, la seconde par discrétion. + +Seulement, il y avait cette différence entre elles deux que l’une +s’éloignait dans le désir d’être agréable au roi et l’autre dans celui +de lui être désagréable. + +Pendant la dernière demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris ses +dispositions: tout ce voile, comme poussé par un vent de chaleur, +s’était massé à l’occident; puis repoussé par un courant contraire, +s’avançait lentement, lourdement. + +On sentait s’approcher l’orage; mais, comme le roi ne le voyait pas, +personne ne se croyait le droit de le voir. + +La promenade fut donc continuée; quelques esprits inquiets levaient de +temps en temps les yeux au ciel. + +D’autres, plus timides encore, se promenaient sans s’écarter des +voitures, où ils comptaient aller chercher un abri en cas d’orage. + +Mais la plus grande partie du cortège, en voyant le roi entrer +bravement dans le bois avec La Vallière, la plus grande partie du +cortège, disons-nous, suivit le roi. + +Ce que voyant, le roi prit la main de La Vallière et l’entraîna dans +une allée latérale, où cette fois personne n’osa le suivre. + + + + +Chapitre CXXXVI — La pluie + + +En ce moment, dans la direction même que venaient de prendre le roi et +La Vallière seulement, marchant sous bois au lieu de suivre l’allée, +deux hommes avançaient fort insoucieux de l’état du ciel. + +Ils tenaient leurs têtes inclinées comme des gens qui pensent à de +graves intérêts. + +Ils n’avaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La Vallière. + +Tout à coup quelque chose passa dans l’air comme une bouffée de flammes +suivies d’un grondement sourd et lointain. + +— Ah! dit l’un des deux en relevant la tête, voici l’orage. +Regagnons-nous les carrosses, mon cher d’Herblay? + +Aramis leva les yeux en l’air et interrogea le temps. + +— Oh! dit-il, rien ne presse encore. + +Puis, reprenant la conversation où il l’avait sans doute laissée: + +— Vous dites donc que la lettre que nous avons écrite hier au soir doit +être à cette heure parvenue à destination? + +— Je dis qu’elle l’est certainement. + +— Par qui l’avez-vous fait remettre? + +— Par mon grison, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire. + +— A-t-il rapporté la réponse? + +— Je ne l’ai pas revu; sans doute la petite était à son service près +de Madame ou s’habillait chez elle, elle l’aura fait attendre. L’heure +de partir est venue et nous sommes partis. Je ne puis, en conséquence, +savoir ce qui s’est passé là-bas. + +— Vous avez vu le roi avant le départ? + +— Oui. + +— Comment l’avez-vous trouvé? + +— Parfait ou infâme, selon qu’il aurait été vrai ou hypocrite. + +— Et la fête? + +— Aura lieu dans un mois. + +— Il s’y est invité? + +— Avec une insistance où j’ai reconnu Colbert. + +— C’est bien. + +— La nuit ne vous a point enlevé vos illusions? + +— Sur quoi? + +— Sur le concours que vous pouvez m’apporter en cette circonstance. + +— Non, j’ai passé la nuit à écrire, et tous les ordres sont donnés. + +— La fête coûtera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas. + +— J’en ferai six... Faites-en de votre côté deux ou trois à tout hasard. + +— Vous êtes un homme miraculeux, mon cher d’Herblay. + +Aramis sourit. + +— Mais, demanda Fouquet avec un reste d’inquiétude, puisque vous remuez +ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours, n’avez-vous pas +donné de votre poche les cinquante mille francs à Baisemeaux? + +— Parce que, il y a quelques jours, j’étais pauvre comme Job. + +— Et aujourd’hui? + +— Aujourd’hui, je suis plus riche que le roi. + +— Très bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que vous +êtes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous arracher +votre secret: n’en parlons plus. + +En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui éclata tout à +coup en un violent coup de tonnerre. + +— Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien. + +— Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses. + +— Nous n’aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie. + +En effet, comme si le ciel se fût ouvert, une ondée aux larges gouttes +fit tout à coup résonner le dôme de la forêt. + +— Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures avant +que le feuillage soit inondé. + +— Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte. + +— Oui, mais où y a-t-il une grotte? demanda Aramis. + +— Moi, dit Fouquet avec un sourire, j’en connais une à dix pas d’ici. + +Puis s’orientant: + +— Oui, dit-il, c’est bien cela. + +— Que vous êtes heureux d’avoir si bonne mémoire! dit Aramis en +souriant à son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant pas +reparaître, votre cocher ne croie que vous avons pris une route de +retour et ne suive les voitures de la Cour? + +— Oh! dit Fouquet, il n’y a pas de danger; quand je poste mon cocher et +ma voiture à un endroit quelconque, il n’y a qu’un ordre exprès du roi +qui puisse les faire déguerpir, et encore; d’ailleurs, il me semble que +nous ne sommes pas les seuls qui nous soyons si fort avancés. J’entends +des pas et un bruit de voix. + +Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne une +masse de feuillage qui lui masquait la route. + +Le regard d’Aramis plongea en même temps que le sien par l’ouverture. + +— Une femme! dit Aramis. + +— Un homme! dit Fouquet. + +— La Vallière! + +— Le roi! + +— Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connaîtrait votre +caverne? Cela ne m’étonnerait pas; il me paraît en commerce assez bien +réglé avec les nymphes de Fontainebleau. + +— N’importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours; s’il ne la connaît pas, +nous verrons ce qu’il devient; s’il la connaît, comme elle a deux +ouvertures, tandis qu’il entrera par l’une, nous sortirons par l’autre. + +— Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre. + +— Nous y sommes. + +Fouquet écarta quelques branches, et l’on put apercevoir une excavation +de roche que des bruyères, du lierre et une épaisse glandée cachaient +entièrement. + +Fouquet montra le chemin. + +Aramis le suivit. + +Au moment d’entrer dans la grotte, Aramis se retourna. + +— Oh! oh! dit-il, les voilà qui entrent dans le bois, les voilà qui se +dirigent de ce côté. + +— Eh bien! cédons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant Aramis +par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse ma grotte. + +— En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus épais, voilà +tout. + +Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l’air et non pas autour +de lui. + +Il tenait le bras de La Vallière sous le sien, il tenait sa main sur la +sienne. + +La Vallière commençait à glisser sur l’herbe humide. + +Louis regarda encore avec plus d’attention autour de lui, et, +apercevant un chêne énorme au feuillage touffu, il entraîna La Vallière +sous l’abri de ce chêne. + +La pauvre enfant regardait autour d’elle; elle semblait à la fois +craindre et désirer d’être suivie. + +Le roi la fit adosser au tronc de l’arbre, dont la vaste circonférence, +protégée par l’épaisseur du feuillage, était aussi sèche que si, en ce +moment même, la pluie n’eût point tombé par torrents. Lui-même se tint +devant elle nu-tête. + +Au bout d’un instant, quelques gouttes filtrèrent à travers les ramures +de l’arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n’y fit pas même +attention. + +— Oh! Sire! murmura La Vallière en poussant le chapeau du roi. + +Mais le roi s’inclina et refusa obstinément de se couvrir. + +— C’est le cas ou jamais d’offrir votre place, dit Fouquet à l’oreille +d’Aramis. + +— C’est le cas ou jamais d’écouter et de ne pas perdre une parole de ce +qu’ils vont se dire, répondit Aramis à l’oreille de Fouquet. + +En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir jusqu’à +eux. + +— Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutôt je devine +votre inquiétude; croyez que je regrette bien sincèrement de vous +avoir isolée du reste de la compagnie, et cela pour vous mener dans un +endroit où vous allez souffrir de la pluie. Vous êtes mouillée déjà, +vous avez froid peut-être? + +— Non, Sire. + +— Vous tremblez cependant? + +— Sire, c’est la crainte que l’on n’interprète à mal mon absence au +moment où tout le monde est réuni certainement. + +— Je vous proposerais bien de retourner aux voitures, mademoiselle; +mais, en vérité, regardez et écoutez et dites-moi s’il est possible de +tenter la moindre course en ce moment? + +En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par torrents. + +— D’ailleurs, continua le roi, il n’y a pas d’interprétation possible +en votre défaveur. N’êtes-vous pas avec le roi de France, c’est-à-dire +avec le premier gentilhomme du royaume? + +— Certainement, Sire, répondit La Vallière, et c’est un honneur bien +grand pour moi; aussi n’est-ce point pour moi que je crains les +interprétations. + +— Pour qui donc, alors? + +— Pour vous, Sire. + +— Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous comprends +pas. + +— Votre Majesté a-t-elle donc déjà oublié ce qui s’est passé hier au +soir chez Son Altesse Royale? + +— Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutôt permettez-moi de ne me +souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre lettre, et... + +— Sire, interrompit La Vallière, voilà l’eau qui tombe, et Votre +Majesté demeure tête nue. + +— Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle. + +— Oh! moi, dit La Vallière en souriant, moi, je suis une paysanne +habituée à courir par les prés de la Loire, et par les jardins de +Blois, quelque temps qu’il fasse. Et, quant à mes habits, ajouta-t-elle +en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre Majesté voit +qu’ils n’ont pas grand’chose à risquer. + +— En effet, mademoiselle, j’ai déjà remarqué plus d’une fois que vous +deviez à peu près tout à vous-même et rien à la toilette. Vous n’êtes +point coquette, et c’est pour moi une grande qualité. + +— Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites seulement: +Vous ne pouvez pas être coquette. + +— Pourquoi cela? + +— Mais, dit en souriant La Vallière, parce que je ne suis pas riche. + +— Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s’écria vivement +le roi. + +— Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis +atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi... + +— Vous est indifférent? + +— M’est étranger comme m’étant défendu. + +— Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous soyez +à ma Cour sur le pied où vous devriez y être. On ne m’a certainement +point assez parlé des services de votre famille. La fortune de votre +maison a été cruellement négligée par mon oncle. + +— Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d’Orléans a toujours +été parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau-père. Les services +étaient humbles, et l’on peut dire que nous avons été payés selon nos +œuvres. Tout le monde n’a pas le bonheur de trouver des occasions +de servir son roi avec éclat. Certes, je ne doute pas que, si les +occasions se fussent rencontrées, ma famille n’eût eu le cœur aussi +grand que son désir, mais nous n’avons pas eu ce bonheur. + +— Eh bien! mademoiselle, c’est aux rois à corriger le hasard, et je me +charge bien joyeusement de réparer, au plus vite à votre égard, les +torts de la fortune. + +— Non, Sire, s’écria vivement La Vallière, vous laisserez, s’il vous +plaît, les choses en l’état où elles sont. + +— Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux faire +pour vous? + +— On a fait tout ce que je désirais, Sire, lorsqu’on m’a accordé cet +honneur de faire partie de la maison de Madame. + +— Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les vôtres. + +— Sire, votre intention si généreuse m’éblouit et m’effraie, car, en +faisant pour ma maison ce que votre bonté vous pousse à faire, Votre +Majesté nous créera des envieux, et à elle des ennemis. Laissez-moi, +Sire, dans ma médiocrité; laissez à tous les sentiments que je puis +ressentir la joyeuse délicatesse du désintéressement. + +— Oh! voilà un langage bien admirable, dit le roi. + +— C’est vrai, murmura Aramis à l’oreille de Fouquet, et il n’y doit pas +être habitué. + +— Mais, répondit Fouquet, si elle fait une pareille réponse à mon +billet? + +— Bon! dit Aramis, ne préjugeons pas et attendons la fin. + +— Et puis, cher monsieur d’Herblay, ajouta le surintendant, peu payé +pour croire à tous les sentiments que venait d’exprimer La Vallière, +c’est un habile calcul souvent que de paraître désintéressé avec les +rois. + +— C’est justement ce que je pensais à la minute, dit Aramis. Écoutons. + +Le roi se rapprocha de La Vallière, et, comme l’eau filtrait de plus +en plus à travers le feuillage du chêne, il tint son chapeau suspendu +au-dessus de la tête de la jeune fille. + +La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui +l’abritait et secoua la tête en poussant un soupir. + +— Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pensée peut donc parvenir +jusqu’à votre cœur quand je lui fais un rempart du mien? + +— Sire, je vais vous le dire. J’avais déjà abordé cette question, si +difficile à discuter par une jeune fille de mon âge, mais Votre Majesté +m’a imposé silence. Sire, Votre Majesté ne s’appartient pas; Sire, +Votre Majesté est mariée; tout sentiment qui écarterait Votre Majesté +de la reine, en portant Votre Majesté à s’occuper de moi, serait pour +la reine la source d’un profond chagrin. + +Le roi essaya d’interrompre la jeune fille, mais elle continua avec un +geste suppliant: + +— La reine aime Votre Majesté avec une tendresse qui se comprend, la +reine suit des yeux Votre Majesté à chaque pas qui l’écarte d’elle. +Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel époux, elle demande au Ciel +avec des larmes de lui en conserver la possession, et elle est jalouse +du moindre mouvement de votre cœur. + +Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Vallière osa +l’arrêter. + +— Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si, voyant +une tendresse si vive et si noble, Votre Majesté donnait à la reine un +sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh! mon Dieu! je +sais bien qu’il est impossible, ou plutôt qu’il devrait être impossible +que la plus grande reine du monde fût jalouse d’une pauvre fille +comme moi. Mais elle est femme, cette reine, et, comme celui d’une +simple femme, son cœur peut s’ouvrir à des soupçons que les méchants +envenimeraient. Au nom du Ciel! Sire, ne vous occupez donc pas de moi, +je ne le mérite pas. + +— Oh! mademoiselle, s’écria le roi, vous ne songez donc point qu’en +parlant comme vous le faites-vous changez mon estime en admiration. + +— Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu’elles ne sont point; vous me +voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande que Dieu ne +m’a faite. Grâce pour moi, Sire! car, si je ne savais le roi le plus +généreux homme de son royaume, je croirais que le roi veut se railler +de moi. + +— Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j’en suis bien +certain, s’écria Louis. + +— Sire, je serais forcée de le croire si le roi continuait à me tenir +un pareil langage. + +— Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une tristesse +qui n’avait rien d’affecté, le plus malheureux prince de la chrétienté, +puisque je n’ai pas pouvoir de donner créance à mes paroles devant +la personne que j’aime le plus au monde et qui me brise le cœur en +refusant de croire à mon amour. + +— Oh! Sire, dit La Vallière, écartant doucement le roi, qui s’était de +plus en plus rapproché d’elle, voilà, je crois, l’orage qui se calme et +la pluie qui cesse. + +Mais, au moment même où la pauvre enfant, pour fuir son pauvre cœur, +trop d’accord sans doute avec celui du roi, prononçait ces paroles, +l’orage se chargeait de lui donner un démenti; un éclair bleuâtre +illumina la forêt d’un reflet fantastique, et un coup de tonnerre +pareil à une décharge d’artillerie éclata sur la tête des deux jeunes +gens, comme si la hauteur du chêne qui les abritait eût provoqué le +tonnerre. + +La jeune fille ne put retenir un cri d’effroi. + +Le roi d’une main la rapprocha de son cœur et étendit l’autre au-dessus +de sa tête comme pour la garantir de la foudre. + +Il y eut un moment de silence où ce groupe, charmant comme tout ce qui +est jeune et aimé, demeura immobile, tandis que Fouquet et Aramis le +contemplaient, non moins immobiles que La Vallière et le roi. + +— Oh! Sire! Sire! murmura La Vallière, entendez-vous? + +Et elle laissa tomber sa tête sur son épaule. + +— Oui, dit le roi, vous voyez bien que l’orage ne passe pas. + +— Sire, c’est un avertissement. + +Le roi sourit. + +— Sire, c’est la voix de Dieu qui menace. + +— Eh bien! dit le roi, j’accepte effectivement ce coup de tonnerre pour +un avertissement et même pour une menace, si d’ici à cinq minutes il se +renouvelle avec une pareille force et une égale violence; mais, s’il +n’en est rien, permettez-moi de penser que l’orage est l’orage et rien +autre chose. + +En même temps le roi leva la tête comme pour interroger le ciel. + +Mais, comme si le ciel eût été complice de Louis, pendant les cinq +minutes de silence qui suivirent l’explosion qui avait épouvanté les +deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et, lorsque +le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s’éloignant d’une manière +visible, et comme si, pendant ces cinq minutes, l’orage, mis en fuite, +eût parcouru dix lieues, fouetté par l’aile du vent. + +— Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore de +la colère céleste; et puisque vous avez voulu faire de la foudre un +pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas au moins un +pressentiment de malheur? + +La jeune fille releva la tête; pendant ce temps, l’eau avait percé la +voûte de feuillage et ruisselait sur le visage du roi. + +— Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte irrésistible, qui +émut le roi au dernier point. Et c’est pour moi, murmura-t-elle, que le +roi reste ainsi découvert et exposé à la pluie; mais que suis-je donc? + +— Vous êtes, vous le voyez, dit le roi, la divinité qui fait fuir +l’orage, la déesse qui ramène le beau temps. + +En effet, un rayon de soleil, filtrant à travers la forêt, faisait +tomber comme autant de diamants les goutta d’eau qui roulaient sur +les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices du +feuillage. + +— Sire, dit La Vallière presque vaincue, mais faisant un suprême +effort, Sire, une dernière fois, songez aux douleurs que Votre Majesté +va avoir à subir à cause de moi. En ce moment, mon Dieu! on vous +cherche, on vous appelle. La reine doit être inquiète, et Madame, oh! +Madame!... s’écria la jeune fille avec un sentiment qui ressemblait à +de l’effroi. + +Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lâcha La +Vallière, qu’il avait jusque-là tenue embrassée. + +Puis il s’avança du côté du chemin pour regarder, et revint presque +soucieux à La Vallière. + +— Madame, avez-vous dit? fit le roi. + +— Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Vallière avec un +accent profond. + +Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, osèrent un instant +interroger les yeux du roi. + +— Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-même, Madame, ce me +semble, n’a aucun sujet d’être jalouse de moi, Madame n’a aucun droit... + +— Hélas! murmura La Vallière. + +— Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec l’accent du reproche, +seriez vous de ceux qui pensent que la sœur a le droit d’être jalouse +du frère? + +— Sire, il ne m’appartient point de percer les secrets de Votre Majesté. + +— Oh! vous le croyez comme les autres, s’écria le roi. + +— Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, répondit fermement La +Vallière. + +— Mon Dieu! fit le roi avec inquiétude, vous en apercevriez-vous donc +à ses façons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque mauvais +procédé que vous puissiez attribuer à cette jalousie? + +— Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi! + +— Oh! c’est que, s’il en était ainsi... s’écria Louis avec une force +singulière. + +— Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient, on +vient, je crois. + +Et, oubliant toute étiquette, elle avait saisi le bras du roi. + +— Eh bien! mademoiselle, répliqua le roi, laissons venir. Qui donc +oserait trouver mauvais que j’eusse tenu compagnie à Mlle de La +Vallière? + +— Par pitié! Sire; oh! l’on trouvera étrange que vous soyez mouillé +ainsi, que vous vous soyez sacrifié pour moi. + +— Je n’ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et malheur à +celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la conduite de son roi! + +En effet, en ce moment on voyait apparaître dans l’allée quelques têtes +empressées et curieuses qui semblaient chercher, et qui, ayant aperçu +le roi et La Vallière, parurent avoir trouvé ce qu’elles cherchaient. + +C’étaient les envoyés de la reine et de Madame, qui mirent le chapeau à +la main en signe qu’ils avaient vu Sa Majesté. + +Mais Louis ne quitta point, quelle que fût la confusion de La Vallière, +son attitude respectueuse et tendre. + +Puis, quand tous les courtisans furent réunis dans l’allée, quand tout +le monde eut pu voir la marque de déférence qu’il avait donnée à la +jeune fille en restant debout et tête nue devant elle pendant l’orage, +il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe qui attendait, répondit +de la tête au salut que chacun lui faisait, et, son chapeau toujours à +la main, il la reconduisit jusqu’à son carrosse. + +Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de +l’orage qui s’enfuyait, les autres dames, que le respect avait +empêchées de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape et +sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau, garantissait, +autant qu’il était en son pouvoir, la plus humble d’entre elles. + +La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie +exagérée du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser la +reine du coude, en lui disant: + +— Regardez, mais regardez donc! + +La reine ferma les yeux comme si elle eût éprouvé un vertige. Elle +porta la main à son visage et remonta en carrosse. + +Madame monta après elle. + +Le roi se remit à cheval, sans s’attacher de préférence à aucune +portière; il revint à Fontainebleau, les rênes sur le cou de son +cheval, rêveur et tout absorbé. + +Quand la foule se fut éloignée, quand ils eurent entendu le bruit des +chevaux et des carrosses qui allait s’éteignant, quand ils furent sûrs +enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et Fouquet sortirent de +leur grotte. Puis, en silence, tous deux gagnèrent l’allée. + +Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l’étendue qui se +déroulait devant lui et derrière lui, mais encore dans l’épaisseur des +bois. + +— Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assuré que tout était +solitaire, il faut à tout prix ravoir votre lettre à La Vallière. + +— Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l’a pas rendue. + +— Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-vous? + +— Oui, le roi aime cette fille, n’est-ce pas? + +— Beaucoup, et, ce qu’il y a de pis, c’est que, de son côté, cette +fille aime le roi passionnément. + +— Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n’est-ce pas? + +— Sans aucun doute; vous n’avez pas de temps à perdre. Il faut que vous +voyiez La Vallière, et que, sans plus songer à devenir son amant, ce +qui est impossible, vous vous déclariez son plus cher ami et son plus +humble serviteur. + +— Ainsi ferai-je, répondit Fouquet, et ce sera sans répugnance; cette +enfant me semble pleine de cœur. + +— Ou d’adresse, dit Aramis; mais alors raison de plus. + +Puis il ajouta après un instant de silence: + +— Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion du roi. +Remontons en voiture, et ventre à terre jusqu’au château. + + + + +Chapitre CXXXVII — Tobie + + +Deux heures après que la voiture du surintendant était partie sur +l’ordre d’Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec la +rapidité des nuages qui couraient au ciel sous le dernier souffle de la +tempête, La Vallière était chez elle, en simple peignoir de mousseline, +et achevant sa collation sur une petite table de marbre. + +Tout à coup sa porte s’ouvrit, et un valet de chambre la prévint que M. +Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs. + +Elle fit répéter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait M. Fouquet +que de nom, et ne savait pas deviner ce qu’elle pouvait avoir de commun +avec un surintendant des finances. + +Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d’après la +conversation que nous avons rapportée, la chose était bien possible, +elle jeta un coup d’œil sur son miroir, allongea encore les longues +boucles de ses cheveux, et donna l’ordre qu’il fût introduit. + +La Vallière cependant ne pouvait s’empêcher d’éprouver un certain +trouble. La visite du surintendant n’était pas un événement vulgaire +dans la vie d’une femme de la Cour. Fouquet, si célèbre par sa +générosité, sa galanterie et sa délicatesse avec les femmes, avait reçu +plus d’invitations qu’il n’avait demandé d’audiences. + +Dans beaucoup de maisons, la présence du surintendant avait signifié +fortune. Dans bon nombre de cœurs, elle avait signifié amour. + +Fouquet entra respectueusement chez La Vallière, se présentant avec +cette grâce qui était le caractère distinctif des hommes éminents de ce +siècle, et qui aujourd’hui ne se comprend plus, même dans les portraits +de l’époque, où le peintre a essayé de les faire vivre. + +La Vallière répondit au salut cérémonieux de Fouquet par une révérence +de pensionnaire, et lui indiqua un siège. + +Mais Fouquet, s’inclinant: + +— Je ne m’assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m’ayez +pardonné. + +— Moi? demanda La Vallière. + +— Oui, vous. + +— Et pardonné quoi, mon Dieu? + +Fouquet fixa son plus perçant regard sur la jeune fille, et ne crut +voir sur son visage que le plus naïf étonnement. + +— Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de générosité que +d’esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le sollicitais. Mais il +ne me suffit pas du pardon des lèvres, je vous en préviens, il me faut +encore le pardon du cœur et de l’esprit. + +— Sur ma parole, monsieur, dit La Vallière, je vous jure que je ne vous +comprends pas. + +— C’est encore une délicatesse qui me charme, répondit Fouquet, et je +vois que ne voulez point que j’aie à rougir devant vous. + +— Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi rougiriez +vous? + +— Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon +procédé envers vous ne vous eût pas désobligée? + +La Vallière haussa les épaules. + +— Décidément, monsieur, dit-elle, vous parlez par énigmes, et je suis +trop ignorante, à ce qu’il paraît, pour vous comprendre. + +— Soit, dit Fouquet, je n’insisterai pas. Seulement, dites-moi, je vous +en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et entier. + +— Monsieur, dit La Vallière avec une sorte d’impatience, je ne puis +vous faire qu’une réponse, et j’espère qu’elle vous satisfera. Si je +savais quel tort vous avez envers moi, je vous le pardonnerais. À plus +forte raison, vous comprenez bien, ne connaissant pas ce tort... + +Fouquet pinça ses lèvres comme eût fait Aramis. + +— Alors, dit-il, je puis espérer que, nonobstant ce qui est arrivé, +nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez bien me faire +la grâce de croire à ma respectueuse amitié. + +La Vallière crut qu’elle commençait à comprendre. + +«Oh! se dit-elle en elle-même, je n’eusse pas cru M. Fouquet si avide +de rechercher les sources d’une faveur si nouvelle.» + +Puis tout haut: + +— Votre amitié, monsieur? dit-elle, vous m’offrez votre amitié? Mais, +en vérité, c’est pour moi tout l’honneur, et vous me comblez. + +— Je sais, mademoiselle, répondit Fouquet, que l’amitié du maître peut +paraître plus brillante et plus désirable que celle du serviteur; mais +je vous garantis que cette dernière sera tout aussi dévouée, tout aussi +fidèle, et absolument désintéressée. + +La Vallière s’inclina: il y avait, en effet, beaucoup de conviction et +de dévouement réel dans la voix du surintendant. + +Aussi lui tendit-elle la main. + +— Je vous crois, dit-elle. + +Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille. + +— Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficulté, n’est-ce pas, à +me rendre cette malheureuse lettre? + +— Quelle lettre? demanda La Vallière. + +Fouquet l’interrogea, il l’avait déjà fait, de toute la puissance de +son regard. + +Même naïveté de physionomie, même candeur de visage. + +— Allons, mademoiselle, dit-il, après cette dénégation, je suis forcé +d’avouer que votre système est le plus délicat du monde, et je ne +serais pas moi-même un honnête homme si je redoutais quelque chose +d’une femme aussi généreuse que vous. + +— En vérité, monsieur Fouquet, répondit La Vallière, c’est avec un +profond regret que je suis forcée de vous répéter que je ne comprends +absolument rien à vos paroles. + +— Mais, enfin, sur l’honneur, vous n’avez donc reçu aucune lettre de +moi, mademoiselle? + +— Sur l’honneur, aucune, répondit fermement La Vallière. + +— C’est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous +renouveler l’assurance de toute mon estime et de tout mon respect. + +Puis, s’inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui +l’attendait chez lui, et laissant La Vallière se demander si le +surintendant était devenu fou. + +— Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience, êtes +vous content de la favorite? + +— Enchanté, répondit Fouquet, c’est une femme pleine d’esprit et de +cœur. + +— Elle ne s’est point fâchée? + +— Loin de là; elle n’a pas même eu l’air de comprendre. + +— De comprendre quoi? + +— De comprendre que je lui eusse écrit. + +— Cependant, il a bien fallu qu’elle vous comprît pour vous rendre la +lettre, car je présume qu’elle vous l’a rendue. + +— Pas le moins du monde. + +— Au moins, vous êtes-vous assuré qu’elle l’avait brûlée? + +— Mon cher monsieur d’Herblay, il y a déjà une heure que je joue aux +propos interrompus, et je commence à avoir assez de ce jeu, si amusant +qu’il soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de ne pas +comprendre ce que je lui disais; elle a nié avoir reçu aucune lettre; +donc, ayant nié positivement la réception, elle n’a pu ni me la rendre, +ni la brûler. + +— Oh! oh! dit Aramis avec inquiétude, que me dites-vous là? + +— Je vous dis qu’elle m’a juré sur ses grands dieux n’avoir reçu aucune +lettre. + +— Oh! c’est trop fort! Et vous n’avez pas insisté? + +— J’ai insisté, au contraire, jusqu’à l’impertinence. + +— Et elle a toujours nié? + +— Toujours. + +— Elle ne s’est pas démentie un seul instant? + +— Pas un seul instant. + +— Mais alors, mon cher, vous lui avez laissé notre lettre entre les +mains? + +— Il l’a, pardieu! bien fallu. + +— Oh! C’est une grande faute. + +— Que diable eussiez-vous fait à ma place, vous? + +— Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquiétant; une +pareille lettre ne peut demeurer contre nous. + +— Oh! cette jeune fille est généreuse. + +— Si elle l’eût été réellement, elle vous eût rendu votre lettre. + +— Je vous dis qu’elle est généreuse; j’ai vu ses yeux, je m’y connais. + +— Alors, vous la croyez de bonne foi? + +— Oh! de tout mon cœur. + +— Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons. + +— Comment cela? + +— Je crois qu’effectivement, comme elle vous l’a dit, elle n’a point +reçu la lettre. + +— Comment! point reçu la lettre? + +— Non. + +— Supposeriez-vous!... + +— Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n’a pas +remis la lettre. + +Fouquet frappa sur un timbre. + +Un valet parut. + +— Faites venir Tobie, dit-il. + +Un instant après parut un homme à l’œil inquiet, à la bouche fine, aux +bras courts, au dos voûté. + +Aramis attacha sur lui son œil perçant. + +— Voulez-vous me permettre de l’interroger moi-même? demanda Aramis. + +— Faites, dit Fouquet. + +Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais il +s’arrêta. + +— Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d’importance à sa +réponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre d’écrire. + +Aramis se mit en effet à une table, le dos tourné au laquais dont il +examinait chaque geste et chaque regard dans une glace parallèle. + +— Viens ici, Tobie, dit Fouquet. + +Le laquais s’approcha d’un pas assez ferme. + +— Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet. + +— Mais je l’ai faite comme à l’ordinaire, monseigneur, répliqua l’homme. + +— Enfin, dis. + +— J’ai pénétré chez Mlle de La Vallière, qui était à la messe et j’ai +mis le billet sur sa toilette. N’est-ce point ce que vous m’aviez dit? + +— Si fait; et c’est tout? + +— Absolument tout, monseigneur. + +— Personne n’était là? + +— Personne. + +— T’es-tu caché comme je te l’avais dit, alors? + +— Oui. + +— Et elle est rentrée? + +— Dix minutes après. + +— Et personne n’a pu prendre la lettre? + +— Personne, car personne n’est entré. + +— De dehors, mais de l’intérieur? + +— De l’endroit où j’étais caché, je pouvais voir jusqu’au fond de la +chambre. + +— Écoute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette +lettre s’est trompée de destination, avoue-le-moi; car s’il faut qu’une +erreur ait été commise, tu la paieras de ta tête. + +Tobie tressaillit, mais se remit aussitôt. + +— Monseigneur, dit-il, j’ai déposé la lettre à l’endroit où j’ai dit, +et je ne demande qu’une demi-heure pour vous prouver que la lettre est +entre les mains de Mlle de La Vallière ou pour vous rapporter la lettre +elle-même. + +Aramis observait curieusement le laquais. + +Fouquet était facile dans sa confiance; vingt ans cet homme l’avait +bien servi. + +— Va, dit-il, c’est bien; mais apporte-moi la preuve que tu dis. + +Le laquais sortit. + +— Eh bien! qu’en pensez-vous? demanda Fouquet à Aramis. + +— Je pense qu’il faut, par un moyen quelconque, vous assurer de la +vérité. Je pense que la lettre est ou n’est pas parvenue à La Vallière; +que, dans le premier cas, il faut que La Vallière vous la rende ou vous +donne la satisfaction de la brûler devant vous; que, dans le second, +il faut ravoir la lettre, dût-il nous en coûter un million. Voyons, +n’est-ce pas votre avis? + +— Oui; mais cependant, mon cher évêque, je crois que vous vous exagérez +la situation. + +— Aveugle, aveugle que vous êtes! murmura Aramis. + +— La Vallière, que nous prenons pour une politique de première force, +est tout simplement une coquette qui espère que je lui ferai la cour +parce que je la lui ai déjà faite, et qui, maintenant qu’elle a reçu +confirmation de l’amour du roi, espère me tenir en lisière avec la +lettre. C’est naturel. + +Aramis secoua la tête. + +— Ce n’est point votre avis? dit Fouquet. + +— Elle n’est pas coquette. + +— Laissez-moi vous dire... + +— Oh! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis. + +— Mon ami! mon ami! + +— Il y a longtemps que j’ai fait mes études, voulez-vous dire. Oh! les +femmes ne changent pas. + +— Oui, mais les hommes changent, et vous êtes aujourd’hui plus +soupçonneux qu’autrefois. + +Puis, se mettant à rire: + +— Voyons, dit-il, si La Vallière veut m’aimer pour un tiers et le roi +pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable? + +Aramis se leva avec impatience. + +— La Vallière, dit-il, n’a jamais aimé et n’aimera jamais que le roi. + +— Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous? + +— Demandez-moi plutôt ce que j’eusse fait. + +— Eh bien! qu’eussiez-vous fait? + +— D’abord, je n’eusse point laissé sortir cet homme. + +— Tobie? + +— Oui, Tobie; c’est un traître! + +— Oh! + +— J’en suis sûr! je ne l’eusse point laissé sortir qu’il ne m’eût avoué +la vérité. + +— Il est encore temps. + +— Comment cela? + +— Rappelons-le, et interrogez-le à votre tour. + +— Soit! + +— Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l’ai depuis +vingt ans, et jamais il ne m’a fait la moindre confusion, et cependant, +ajouta Fouquet en riant, c’était facile. + +— Rappelez-le toujours. Ce matin, il m’a semblé voir ce visage-là en +grande conférence avec un des hommes de M. Colbert. + +— Où donc cela? + +— En face des écuries. + +— Bah! tous mes gens sont à couteaux tirés avec ceux de ce cuistre. + +— Je l’ai vu, vous dis-je! et sa figure, qui devait m’être inconnue +quand il est entré tout à l’heure, m’a frappé désagréablement. + +— Pourquoi n’avez-vous rien dit pendant qu’il était là? + +— Parce que c’est à la minute seulement que je vois clair dans mes +souvenirs. + +— Oh! oh! voilà que vous m’effrayez, dit Fouquet. + +Et il frappa sur le timbre. + +— Pourvu qu’il ne soit pas trop tard, dit Aramis. + +Fouquet frappa une seconde fois. + +Le valet de chambre ordinaire parut. + +— Tobie! dit Fouquet, faites venir Tobie. + +Le valet de chambre referma la porte. + +— Vous me laissez carte blanche, n’est-ce pas? + +— Entière. + +— Je puis employer tous les moyens pour savoir la vérité? + +— Tous. + +— Même l’intimidation? + +— Je vous fais procureur à ma place. + +On attendit dix minutes, mais inutilement. + +Fouquet, impatienté, frappa de nouveau sur le timbre. + +— Tobie! cria-t-il. + +— Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche. + +— Il ne peut être loin, je ne l’ai chargé d’aucun message. + +— Je vais voir, monseigneur. + +Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais +silencieusement dans le cabinet. + +On attendit dix minutes encore. + +Fouquet sonna de manière à réveiller toute une nécropole. + +Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire à une +mauvaise nouvelle. + +— Monseigneur se trompe, dit-il avant même que Fouquet l’interrogeât, +Monseigneur aura donné une commission à Tobie, car il a été aux écuries +prendre le meilleur coureur, et, monseigneur, il l’a sellé lui-même. + +— Eh bien? + +— Il est parti. + +— Parti?... s’écria Fouquet. Que l’on coure, qu’on le rattrape! + +— Là! là! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous; +maintenant, le mal est fait. + +— Le mal est fait? + +— Sans doute, j’en étais sûr. Maintenant, ne donnons pas l’éveil; +calculons le résultat du coup et parons-le, si nous pouvons. + +— Après tout, dit Fouquet, le mal n’est pas grand. + +— Vous trouvez cela? dit Aramis. + +— Sans doute. Il est bien permis à un homme d’écrire un billet d’amour +à une femme. + +— À un homme, oui; à un sujet, non; surtout quand cette femme est celle +que le roi aime. + +— Eh! mon ami, le roi n’aimait pas La Vallière il y a huit jours; il +ne l’aimait même pas hier, et la lettre est d’hier; je ne pouvais pas +deviner l’amour du roi, quand l’amour du roi n’existait pas encore. + +— Soit, répliqua Aramis; mais la lettre n’est malheureusement pas +datée. Voilà ce qui me tourmente surtout. Ah! si elle était datée +d’hier seulement, je n’aurais pas pour vous l’ombre d’une inquiétude. + +Fouquet haussa les épaules. + +— Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de mon +cerveau et de ma chair? + +— Vous avez raison, répliqua Aramis; ne donnons pas aux choses plus +d’importance qu’il ne convient; puis d’ailleurs... eh bien! si nous +sommes menacés, nous avons des moyens de défense. + +— Oh! menacés! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piqûre de fourmi +au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune et ma vie, +n’est ce pas? + +— Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqûre d’une fourmi peut tuer un +géant, si la fourmi est venimeuse. + +— Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle déjà +évanouie? + +— Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel. + +— Voyons, retrouver Tobie serait le plus pressé, ce me semble. N’est-ce +point votre avis? + +— Oh! quant à cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et, s’il +vous était précieux, faites-en votre deuil. + +— Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet. + +— Vous avez raison; laissez-moi faire, répondit Aramis. + + + + +Chapitre CXXXVIII — Les quatre chances de Madame + + +La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre +visite. + +Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beauté, du +haut de sa jeunesse, avec cette rapidité de déclin qui signale la +décadence des femmes qui ont beaucoup lutté, Anne d’Autriche voyait +se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter que comme un +souvenir vivant au milieu des jeunes beautés, des jeunes esprits et des +jeunes puissances de sa Cour. + +Les avis de son médecin, ceux de son miroir, la désolaient bien moins +que ces avertissements inexorables de la société des courtisans qui, +pareils aux rats du navire, abandonnent la cale où l’eau va pénétrer +grâce aux avaries de la vétusté. + +Anne d’Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui +donnait son fils aîné. + +Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu’avec affection, +venait d’abord passer chez sa mère une heure le matin et une heure le +soir; mais, depuis qu’il s’était chargé des affaires de l’État, la +visite du matin et celle du soir s’étaient réduites d’une demi-heure; +puis, peu à peu, la visite du matin avait été supprimée. + +On se voyait à la messe; la visite même du soir était remplacée par une +entrevue, soit chez le roi en assemblée, soit chez Madame, où la reine +venait assez complaisamment par égard pour ses deux fils. + +Il en résultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait +conquis, et qui faisait de sa maison la véritable réunion royale. + +Anne d’Autriche le sentit. + +Se voyant souffrante et condamnée par la souffrance à de fréquentes +retraites, elle fut désolée de prévoir que la plupart de ses journées, +de ses soirées, s’écouleraient solitaires, inutiles, désespérées. + +Elle se rappelait avec terreur l’isolement où jadis la laissait le +cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soirées, pendant +lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la beauté, +qui sont toujours accompagnées de l’espoir. + +Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et +d’attirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure sombre et +déjà triste où la veuve d’un roi de France, la mère d’un roi de France, +était réduite à consoler de son veuvage anticipé la femme toujours +larmoyante d’un roi de France. + +Anne réfléchit. + +Elle avait beaucoup intrigué dans sa vie. Dans le beau temps, alors que +sa jeune tête enfantait des projets toujours heureux, elle avait près +d’elle, pour stimuler son ambition et son amour, une amie plus ardente, +plus ambitieuse qu’elle-même, une amie qui l’avait aimée, chose rare à +la Cour, et que de mesquines considérations avaient éloignée d’elle. + +Mais depuis tant d’années, excepté Mme de Motteville, excepté la +Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualité de +compatriote et de femme, qui pouvait se flatter d’avoir donné un bon +avis à la reine? + +Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes têtes, pouvait lui rappeler le +passé, par lequel seulement elle vivait? + +Anne d’Autriche se souvint de Mme de Chevreuse, d’abord exilée plutôt +de sa volonté à elle-même que de celle du roi, puis morte en exil femme +d’un gentilhomme obscur. + +Elle se demanda ce que Mme de Chevreuse lui eût conseillé autrefois +en pareil cas dans leurs communs embarras d’intrigues, et, après une +sérieuse méditation, il lui sembla que cette femme rusée, pleine +d’expérience et de sagacité, lui répondait de sa voix ironique: + +— Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont besoin +d’or et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez-les-moi par +l’intérêt. + +Anne d’Autriche adopta ce plan. + +Sa bourse était bien garnie; elle disposait d’une somme considérable +amassée par Mazarin pour elle et mise en lieu sûr. + +Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des perles +d’une telle grosseur, qu’elles faisaient soupirer le roi chaque fois +qu’il les voyait, parce que les perles de sa couronne n’étaient que +grains de mil auprès de celles-là. + +Anne d’Autriche n’avait plus de beauté ni de charmes à sa disposition. +Elle se fit riche et proposa pour appât à ceux qui viendraient chez +elle, soit de bons écus d’or à gagner au jeu, soit de bonnes dotations +habilement faites les jours de bonne humeur, soit des aubaines de +rentes qu’elle arrachait au roi en sollicitant, ce qu’elle s’était +décidée à faire pour entretenir son crédit. + +Et d’abord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession lui +était la plus précieuse de toutes. + +Madame, malgré l’intrépide confiance de son esprit et de sa jeunesse, +donna tête baissée dans le panneau qui était ouvert devant elle. +Enrichie peu à peu par des dons, par des cessions, elle prit goût à ces +héritages anticipés. + +Anne d’Autriche usa du même moyen sur Monsieur et sur le roi lui-même. + +Elle institua chez elle des loteries. + +Le jour où nous sommes arrivés, il s’agissait d’un médianoche chez la +reine mère, et cette princesse mettait en loterie deux bracelets fort +beaux en brillants et d’un travail exquis. + +Les médaillons étaient des camées antiques de la plus grande valeur; +comme revenu, les diamants ne représentaient pas une somme bien +considérable, mais l’originalité, la rareté de travail étaient telles, +qu’on désirait à la Cour non seulement posséder, mais voir ces +bracelets aux bras de la reine, et que, les jours où elles les portait, +c’était une faveur que d’être admis à les admirer en lui baisant les +mains. + +Les courtisans avaient même à ce sujet adopté des variantes de +galanterie pour établir cet aphorisme, que les bracelets eussent été +sans prix s’ils n’avaient le malheur de se trouver en contact avec des +bras pareils à ceux de la reine. + +Ce compliment avait eu l’honneur d’être traduit dans toutes les langues +de l’Europe, plus de mille distiques latins et français circulaient sur +cette matière. + +Le jour où Anne d’Autriche se décida pour la loterie, c’était un moment +décisif: le roi n’était pas venu depuis deux jours chez sa mère. Madame +boudait après la grande scène des dryades et des naïades. + +Le roi ne boudait plus; mais une distraction toute-puissante l’enlevait +au-dessus des orages et des plaisirs de la Cour. + +Anne d’Autriche opéra sa diversion en annonçant la fameuse loterie chez +elle pour le soir suivant. + +Elle vit, à cet effet, la jeune reine, à qui, comme nous l’avons dit, +elle demanda une visite le matin. + +— Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le roi +m’a dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune et facile +à détourner; mais, tant que vous vous tiendrez près de moi, il n’osera +s’écarter de vous, à qui, d’ailleurs, il est attaché par une très vive +tendresse. Ce soir, il y a loterie chez moi: vous y viendrez? + +— On m’a dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche timide, +que Votre Majesté mettait en loterie ses beaux bracelets, qui sont +d’une telle rareté, que nous n’eussions pas dû les faire sortir du +garde-meuble de la couronne, ne fût-ce que parce qu’ils vous ont +appartenu. + +— Ma fille, dit alors Anne d’Autriche, qui entrevit toute la pensée de +la jeune reine et voulut la consoler de n’avoir pas reçu ce présent, il +fallait que j’attirasse chez moi à tout jamais Madame. + +— Madame? fit en rougissant la jeune reine. + +— Sans doute; n’aimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale pour +la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle, toujours +disposé à courtiser comme à l’être? Cette loterie est l’attrait dont je +me sers pour cela: me blâmez-vous? + +— Oh! non! fit Marie-Thérèse en frappant dans ses mains avec cet +enfantillage de la joie espagnole. + +— Et vous ne regrettez plus, ma chère, que je ne vous aie pas donné ces +bracelets, comme c’était d’abord mon intention? + +— Oh! non, oh! non, ma bonne mère!... + +— Eh bien! ma chère fille, faites-vous bien belle, et que notre +médianoche soit brillant: plus vous y serez gaie, plus vous y paraîtrez +charmante, et vous éclipserez toutes les femmes par votre éclat comme +par votre rang. + +Marie-Thérèse partit enthousiasmée. + +Une heure après, Anne d’Autriche recevait chez elle Madame, et, la +couvrant de caresses: + +— Bonnes nouvelles! disait-elle, le roi est charmé de ma loterie. + +— Moi, dit Madame, je n’en suis pas aussi charmée; voir de beaux +bracelets comme ceux-là aux bras d’une autre femme que vous, ma reine, +ou moi, voilà ce à quoi je ne puis m’habituer. + +— Là! là! dit Anne d’Autriche en cachant sous un sourire une violente +douleur qu’elle venait de sentir, ne vous révoltez pas, jeune femme... +et n’allez pas tout de suite prendre les choses au pis. + +— Ah! madame, le sort est aveugle... et vous avez, m’a-t-on dit, deux +cents billets? + +— Tout autant. Mais vous n’ignorez pas qu’il y en aura qu’un gagnant? + +— Sans doute. À qui tombera-t-il? Le pouvez-vous dire? fit Madame +désespérée. + +— Vous me rappelez que j’ai fait un rêve cette nuit... Ah! mes rêves +sont bons... je dors si peu. + +— Quel rêve?... Vous souffrez? + +— Non, dit la reine en étouffant, avec une constance admirable, la +torture d’un nouvel élancement dans le sein. J’ai donc rêvé que le roi +gagnait les bracelets. + +— Le roi? + +— Vous m’allez demander ce que le roi peut faire de bracelets, n’est-ce +pas? + +— C’est vrai. + +— Et vous ajouterez cependant qu’il serait fort heureux que le roi +gagnât, car, ayant ces bracelets, il serait forcé de les donner à +quelqu’un. + +— De vous les rendre, par exemple. + +— Auquel cas, je les donnerais immédiatement; car vous ne pensez pas, +dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie par gêne. +C’est pour les donner sans faire de jalousie; mais, si le hasard ne +voulais pas me tirer de peine, eh bien! je corrigerais le hasard... je +sais bien à qui j’offrirais les bracelets. + +Ces mots furent accompagnés d’un sourire si expressif, que Madame dut +le payer par un baiser de remerciement. + +— Mais, ajouta Anne d’Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que moi +que le roi ne me rendrait pas les bracelets s’il les gagnait? + +— Il les donnerait à la reine, alors. + +— Non; par la même raison qui fait qu’il ne me les rendrait pas; +attendu que, si j’eusse voulu les donner à la reine, je n’avais pas +besoin de lui pour cela. + +Madame jeta un regard de côté sur les bracelets, qui, dans leur écrin, +scintillaient sur une console voisine. + +— Qu’ils sont beaux! dit-elle en soupirant. Eh! mais, dit Madame, +voilà-t-il pas que nous oublions que le rêve de Votre Majesté n’est +qu’un rêve. + +— Il m’étonnerait fort, repartit Anne d’Autriche, que mon rêve fût +trompeur; cela m’est arrivé rarement. + +— Alors vous pouvez être prophète. + +— Je vous ai dit, ma fille, que je ne rêve presque jamais; mais c’est +une coïncidence si étrange que celle de ce rêve avec mes idées! il +entre si bien dans mes combinaisons! + +— Quelles combinaisons? + +— Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets. + +— Alors ce ne sera pas le roi. + +— Oh! dit Anne d’Autriche, il n’y a pas tellement loin du cœur de Sa +Majesté à votre cœur... à vous qui êtes sa sœur chérie... Il n’y a pas, +dis-je, tellement loin, qu’on puisse dire que le rêve est menteur. +Voyez pour vous les belles chances; comptez-les bien. + +— Je les compte. + +— D’abord, celle du rêve. Si le roi gagne, il est certain qu’il vous +donne les bracelets. + +— J’admets cela pour une. + +— Si vous les gagnez, vous les avez. + +— Naturellement; c’est encore admissible. + +— Enfin, si Monsieur les gagnait! + +— Oh! dit Madame en riant aux éclats, il les donnerait au chevalier de +Lorraine. + +Anne d’Autriche se mit à rire comme sa bru, c’est-à-dire de si bon +cœur, que sa douleur reparut et la fit blêmir au milieu de l’accès +d’hilarité. + +— Qu’avez-vous? dit Madame effrayée. + +— Rien, rien, le point de côté... J’ai trop ri... Nous en étions à la +quatrième chance. + +— Oh! celle-là, je ne la vois pas. + +— Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je +gagne, vous êtes sûre de moi. + +— Merci! Merci! s’écria Madame. + +— J’espère que vous voilà favorisée, et qu’à présent le rêve commence à +prendre les solides contours de la réalité. + +— En vérité, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et les +bracelets ainsi gagnés me seront cent fois plus précieux. + +— À ce soir donc! + +— À ce soir! + +Et les princesses se séparèrent. + +Anne d’Autriche, après avoir quitté sa bru, se dit en examinant les +bracelets: + +«Ils sont bien précieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me +serai concilié un cœur en même temps que j’aurai deviné un secret.» + +Puis, se tournant vers son alcôve déserte: + +— Est-ce ainsi que tu aurais joué, ma pauvre Chevreuse? dit-elle au +vide... Oui, n’est-ce pas? + +Et, comme un parfum d’autrefois, toute sa jeunesse toute sa folle +imagination, tout le bonheur lui revinrent avec l’écho de cette +invocation. + + + + +Chapitre CXXXIX — La loterie + + +Le soir, à huit heures, tout le monde était rassemblé chez la reine +mère. + +Anne d’Autriche, en grand habit de cérémonie, belle des restes de sa +beauté et de toutes les ressources que la coquetterie peut mettre en +des mains habiles, dissimulait, ou plutôt essayait de dissimuler à +cette foule de jeunes courtisans qui l’entouraient et qui l’admiraient +encore, grâce aux combinaisons que nous avons indiquées dans le +chapitre précédent, les ravages déjà visibles de cette souffrance à +laquelle elle devait succomber quelques années plus tard. + +Madame, presque aussi coquette qu’Anne d’Autriche, et la reine, simple +et naturelle, comme toujours, étaient assises à ses côtés et se +disputaient ses bonnes grâces. + +Les dames d’honneur, réunies en corps d’armée pour résister avec plus +de force, et, par conséquent, avec plus de succès aux malicieux propos +que les jeunes gens tenaient sur elles, se prêtaient, comme fait un +bataillon carré, le secours mutuel d’une bonne garde et d’une bonne +riposte. + +Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, protégeait toute la +ligne par le feu roulant qu’elle dirigeait sur l’ennemi. + +De Saint-Aignan, au désespoir de la rigueur, insolente à force d’être +obstinée, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui tourner le dos; +mais, vaincu par l’éclat irrésistible des deux grands yeux de la belle, +il revenait à chaque instant consacrer sa défaite par de nouvelles +soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay-Charente ne manquait pas de +riposter par de nouvelles impertinences. + +De Saint-Aignan ne savait à quel saint se vouer. + +La Vallière avait non pas une cour, mais des commencements de +courtisans. + +De Saint-Aignan, espérant par cette manœuvre attirer les yeux +d’Athénaïs de son côté, était venu saluer la jeune fille avec un +respect qui, à quelques esprits retardataires avait fait croire à la +volonté de balancer Athénaïs par Louise. + +Mais ceux-là, c’étaient ceux qui n’avaient ni vu ni entendu raconter la +scène de la pluie. Seulement, comme la majorité était déjà informée, et +bien informée, sa faveur déclarée avait attiré à elle les plus habiles +comme les plus sots de la Cour. + +Les premiers, parce qu’ils disaient, les uns, comme Montaigne: «Que +sais je?» + +Les autres, parce qu’ils disaient comme Rabelais: «Peut-être?» + +Le plus grand nombre avait suivi ceux-là, comme dans les chasses cinq +ou six limiers habiles suivent seuls la fumée de la bête, tandis que +tout le reste de la meute ne suit que la fumée des limiers. + +Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et de +leurs dames d’honneur, ainsi que celles des autres dames; et elles +daignaient oublier qu’elles étaient reines pour se souvenir qu’elles +étaient femmes. + +C’est-à-dire qu’elles déchiraient impitoyablement tout porte-jupe, +comme eût dit Molière. + +Les regards des deux princesses tombèrent simultanément sur La Vallière +qui, ainsi que nous l’avons dit était fort entourée en ce moment. +Madame fut sans pitié. + +— En vérité, dit-elle en se penchant vers la reine mère, si le sort +était juste, il favoriserait cette pauvre petite La Vallière. + +— Ce n’est pas possible, dit la reine mère en souriant. + +— Comment cela? + +— Il n’y a que deux cents billets, de sorte que tout le monde n’a pu +être porté sur la liste. + +— Elle n’y est pas alors? + +— Non. + +— Quel dommage! Elle eût pu les gagner et les vendre. + +— Les vendre? s’écria la reine. + +— Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle n’eût pas été obligée de +se marier sans trousseau, comme cela arrivera probablement. + +— Ah bah! vraiment? Pauvre petite! dit la reine mère, n’a-t-elle pas de +robes? + +Et elle prononça ces mots en femme qui n’a jamais pu savoir ce que +c’était que la médiocrité. + +— Dame, voyez: je crois, Dieu me pardonne, qu’elle a la même jupe +ce soir qu’elle avait ce matin à la promenade, et qu’elle aura pu +conserver, grâce au soin que le roi a pris de la mettre à l’abri de la +pluie. + +Au moment même où Madame prononçait ces paroles, le roi entrait. + +Les deux princesses ne se fussent peut-être point aperçues de cette +arrivée, tant elles étaient occupées à médire. Mais Madame vit tout à +coup La Vallière, qui était debout en face de la galerie, se troubler +et dire quelques mots aux courtisans qui l’entouraient; ceux-ci +s’écartèrent aussitôt. Ce mouvement ramena les yeux de Madame vers la +porte. En ce moment, le capitaine des gardes annonça le roi. + +À cette annonce, La Vallière, qui jusque-là avait tenu les yeux fixés +sur la galerie, les abaissa tout à coup. + +Le roi entra. + +Il était vêtu avec une magnificence pleine de goût, et causait avec +Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa droite, le +duc de Roquelaure sa gauche. + +Le roi s’avança d’abord vers les reines, qu’il salua avec un gracieux +respect. Il prit la main de sa mère, qu’il baisa, adressa quelques +compliments à Madame sur l’élégance de sa toilette, et commença à faire +le tour de l’assemblée. + +La Vallière fut saluée comme les autres, pas plus, pas moins que les +autres. + +Puis Sa Majesté revint à sa mère et à sa femme. + +Lorsque les courtisans virent que le roi n’avait adressé qu’une phrase +banale à cette jeune fille si recherchée le matin, ils tirèrent +sur-le-champ une conclusion de cette froideur. + +Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce +caprice était déjà évanoui. + +Cependant on eût dû remarquer une chose, c’est que, près de La +Vallière, au nombre des courtisans, se trouvait M. Fouquet, dont la +respectueuse politesse servit de maintien à la jeune fille, au milieu +des différentes émotions qui l’agitaient visiblement. + +M. Fouquet s’apprêtait, au reste, à causer plus intimement avec Mlle +de La Vallière, lorsque M. Colbert s’approcha, et, après avoir fait sa +révérence à Fouquet, dans toutes les règles de la politesse la plus +respectueuse, il parut décidé à s’établir près de La Vallière pour +lier conversation avec elle. Fouquet quitta aussitôt la place. Tout ce +manège était dévoré des yeux par Montalais et par Malicorne, qui se +renvoyaient l’un à l’autre leurs observations. + +De Guiche, placé dans une embrasure de fenêtre, ne voyait que Madame. +Mais, comme Madame, de son côté arrêtait fréquemment son regard sur +La Vallière, les yeux de de Guiche, guidés par les yeux de Madame, se +portaient de temps en temps aussi sur la jeune fille. + +La Vallière sentit instinctivement s’alourdir sur elle le poids de +tous ces regards, chargés, les uns d’intérêt, les autres d’envie. Elle +n’avait, pour compenser cette souffrance, ni un mot d’intérêt de la +part de ses compagnes, ni un regard d’amour du roi. + +Aussi ce que souffrait la pauvre enfant, nul ne pourrait l’exprimer. La +reine mère fit approcher le guéridon sur lequel étaient les billets de +loterie, au nombre de deux cents, et pria Mme de Motteville de lire la +liste des élus. + +Il va sans dire que cette liste était dressée selon les lois de +l’étiquette: le roi venait d’abord, puis la reine mère, puis la reine, +puis Monsieur, puis Madame, et ainsi de suite. + +Les cœurs palpitaient à cette lecture. Il y avait bien trois cents +invités chez la reine. Chacun se demandait si son nom devait rayonner +au nombre des noms privilégiés. + +Le roi écoutait avec autant d’attention que les autres. Le dernier nom +prononcé, il vit que La Vallière n’avait pas été portée sur la liste. + +Chacun, au reste, put remarquer cette omission. + +Le roi rougit comme lorsqu’une contrariété l’assaillait. + +La Vallière, douce et résignée, ne témoigna rien. + +Pendant toute la lecture, le roi ne l’avait point quittée du regard; la +jeune fille se dilatait sous cette heureuse influence qu’elle sentait +rayonner autour d’elle, trop joyeuse et trop pure qu’elle était pour +qu’une pensée autre que d’amour pénétrât dans son esprit ou dans son +cœur. + +Payant par la durée de son attention cette touchante abnégation, le roi +montrait à son amante qu’il en comprenait l’étendue et la délicatesse. + +La liste close, toutes les figures de femmes omises ou oubliées se +laissèrent aller au désappointement. + +Malicorne aussi fut oublié dans le nombre des hommes et sa grimace dit +clairement à Montalais, oubliée aussi: + +«Est-ce que nous ne nous arrangerons pas avec la fortune de manière +qu’elle ne nous oublie pas, elle?» + +«Oh! que si fait», répliqua le sourire intelligent de Mlle Aure. + +Les billets furent distribués à chacun selon son numéro. + +Le roi reçut le sien d’abord, puis la reine mère, puis Monsieur, puis +la reine et Madame, et ainsi de suite. + +Alors, Anne d’Autriche ouvrit un sac en peau d’Espagne, dans lequel +se trouvaient deux cents numéros gravés sur des boules de nacre, et +présenta le sac tout ouvert à la plus jeune de ses filles d’honneur +pour qu’elle y prit une boule. + +L’attente, au milieu de tous ces préparatifs pleins de lenteur, était +plus encore celle de l’avidité que celle de la curiosité. + +De Saint-Aignan se pencha à l’oreille de Mlle de Tonnay-Charente: + +— Puisque nous avons chacun un numéro, mademoiselle, lui dit-il, +unissons nos deux chances. À vous le bracelet, si je gagne; à moi, si +vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux? + +— Non pas, dit Athénaïs, à vous le bracelet, si vous le gagnez. Chacun +pour soi. + +— Vous êtes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai par un +quatrain: + +_Belle Iris, à mes vœux..._ _Vous êtes trop rebelle._ + +— Silence! dit Athénaïs, vous allez m’empêcher d’entendre le numéro +gagnant. + +— Numéro 1, dit la jeune fille qui avait tiré la boule de nacre du sac +de peau d’Espagne. + +— Le roi! s’écria la reine mère. + +— Le roi a gagné, répéta la reine joyeuse. + +— Oh! le roi! votre rêve! dit à l’oreille d’Anne d’Autriche Madame +toute joyeuse. + +Le roi ne fit éclater aucune satisfaction. + +Il remercia seulement la fortune de ce qu’elle faisait pour lui en +adressant un petit salut à la jeune fille qui avait été choisie comme +mandataire de la rapide déesse. + +Puis, recevant des mains d’Anne d’Autriche, au milieu des murmures de +convoitise de toute l’assemblée, l’écrin qui renfermait les bracelets: + +— Ils sont donc réellement beaux, ces bracelets? dit-il. + +— Regardez-les, dit Anne d’Autriche, et jugez-en vous-même. + +Le roi les regarda. + +— Oui, dit-il, et voilà, en effet, un admirable médaillon. Quel fini. + +— Quel fini! répéta Madame. + +La reine Marie-Thérèse vit facilement et du premier coup d’œil que le +roi ne lui offrirait pas les bracelets; mais, comme il ne paraissait +pas non plus songer le moins du monde à les offrir à Madame, elle se +tint pour satisfaite, ou à peu près. + +Le roi s’assit. + +Les plus familiers parmi les courtisans vinrent successivement admirer +de près la merveille, qui bientôt, avec la permission du roi, passa de +main en main. + +Aussitôt tous, connaisseurs ou non, s’exclamèrent de surprise et +accablèrent le roi de félicitations. + +Il y avait, en effet, de quoi admirer pour tout le monde; les brillants +pour ceux-ci, la gravure pour ceux-là. + +Les dames manifestaient visiblement leur impatience de voir un pareil +trésor accaparé par les cavaliers. + +— Messieurs, messieurs, dit le roi à qui rien n’échappait, on dirait, +en vérité, que vous portez des bracelets comme les Sabins: passez-les +donc un peu aux dames, qui me paraissent avoir à juste titre la +prétention de s’y connaître mieux que vous. + +Ces mots semblèrent à Madame le commencement d’une décision qu’elle +attendait. + +Elle puisait, d’ailleurs, cette bienheureuse croyance dans les yeux de +la reine mère. + +Le courtisan qui les tenait au moment où le roi jetait cette +observation au milieu de l’agitation générale se hâta de déposer les +bracelets entre les mains de la reine Marie-Thérèse, qui, sachant bien, +pauvre femme! qu’ils ne lui étaient pas destinés, les regarda à peine +et les passa presque aussitôt à Madame. + +Celle-ci et, plus particulièrement qu’elle encore, Monsieur donnèrent +aux bracelets un long regard de convoitise. + +Puis elle passa les joyaux aux dames ses voisines, en prononçant ce +seul mot, mais avec un accent qui valait une longue phrase: + +— Magnifiques! + +Les dames, qui avaient reçu les bracelets des mains de Madame, mirent +le temps qui leur convint à les examiner, puis elles les firent +circuler en les poussant à droite. + +Pendant ce temps, le roi s’entretenait tranquillement avec de Guiche et +Fouquet. + +Il laissait parler plutôt qu’il n’écoutait. + +Habituée à certains tours de phrases, son oreille comme celle de +tous les hommes qui exercent sur d’autres hommes une supériorité +incontestable, ne prenait des discours semés çà et là que +l’indispensable mot qui mérite une réponse. + +Quant à son attention, elle était autre part. + +Elle errait avec ses yeux. + +Mlle de Tonnay-Charente était la dernière des dames inscrites pour les +billets, et, comme si elle eût pris rang selon son inscription sur la +liste, elle n’avait après elle que Montalais et La Vallière. + +Lorsque les bracelets arrivèrent à ces deux dernières, on parut ne plus +s’en occuper. + +L’humilité des mains qui maniaient momentanément ces joyaux leur ôtait +toute leur importance. + +Ce qui n’empêcha point Montalais de tressaillir de joie, d’envie et +de cupidité à la vue de ces belles pierres, plus encore que de ce +magnifique travail. + +Il est évident que, mise en demeure entre la valeur pécuniaire et la +beauté artistique, Montalais eût sans hésitation préféré les diamants +aux camées. + +Aussi eut-elle grand-peine à les passer à sa compagne La Vallière. La +Vallière attacha sur les bijoux un regard presque indifférent. + +— Oh! que ces bracelets sont riches! que ces bracelets sont +magnifiques! s’écria Montalais; et tu ne t’extasies pas sur eux, +Louise? Mais, en vérité, tu n’es donc pas femme? + +— Si fait, répondit la jeune fille avec un accent d’adorable +mélancolie. Mais pourquoi désirer ce qui ne peut nous appartenir? + +Le roi, la tête penchée en avant, écoutait ce que la jeune fille allait +dire. + +À peine la vibration de cette voix eut-elle frappé son oreille, qu’il +se leva tout rayonnant, et, traversant tout le cercle pour aller de sa +place à La Vallière: + +— Mademoiselle, dit-il, vous vous trompez, vous êtes femme, et toute +femme a droit à des bijoux de femme. + +— Oh! Sire, dit La Vallière, Votre Majesté ne veut donc pas croire +absolument à ma modestie? + +— Je crois que vous avez toutes les vertus, mademoiselle, la franchise +comme les autres; je vous adjure donc de dire franchement ce que vous +pensez de ces bracelets. + +— Qu’ils sont beaux, Sire, et qu’ils ne peuvent être offerts qu’à une +reine. + +— Cela me ravit que votre opinion soit telle, mademoiselle; les +bracelets sont à vous, et le roi vous prie de les accepter. + +Et comme, avec un mouvement qui ressemblait à de l’effroi, La Vallière +tendait vivement l’écrin au roi, le roi repoussa doucement de sa main +la main tremblante de La Vallière. + +Un silence d’étonnement, plus funèbre qu’un silence de mort, régnait +dans l’assemblée. Et cependant, on n’avait pas, du côté des reines, +entendu ce qu’il avait dit, ni compris ce qu’il avait fait. + +Une charitable amie se chargea de répandre la nouvelle. Ce fut +Tonnay-Charente, à qui Madame avait fait signe de s’approcher. + +— Ah! mon Dieu! s’écria Tonnay-Charente, est-elle heureuse, cette La +Vallière! le roi vient de lui donner les bracelets. + +Madame se mordit les lèvres avec une telle force, que le sang apparut à +la surface de la peau. + +La jeune reine regarda alternativement La Vallière et Madame et se mit +à rire. + +Anne d’Autriche appuya son menton sur sa belle main blanche, et demeura +longtemps absorbée par un soupçon qui lui mordait l’esprit et par une +douleur atroce qui lui mordait le cœur. + +De Guiche, en voyant pâlir Madame, en devinant ce qui la faisait pâlir, +de Guiche quitta précipitamment l’assemblée et disparut. Malicorne put +alors se glisser jusqu’à Montalais, et, à la faveur du tumulte général +des conversations: + +— Aure, lui dit-il, tu as près de toi notre fortune et notre avenir. + +— Oui, répondit celle-ci. + +Et elle embrassa tendrement La Vallière, qu’intérieurement elle était +tentée d’étrangler. + + + + +Chapitre CXL — Malaga + + +Pendant tout ce long et violent débat des ambitions de cour contre les +amours de cœur, un de nos personnages, le moins à négliger peut-être, +était fort négligé, fort oublié, fort malheureux. + +En effet, d’Artagnan, d’Artagnan, car il faut le nommer par son nom +pour qu’on se rappelle qu’il a existé, d’Artagnan n’avait absolument +rien à faire dans ce monde brillant et léger. Après avoir suivi le +roi pendant deux jours à Fontainebleau, et avoir regardé toutes +les bergerades et tous les travestissements héroï-comiques de son +souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne suffisait point à +remplir sa vie. + +Accosté à chaque instant par des gens qui lui disaient: «Comment +trouvez-vous que m’aille cet habit, monsieur d’Artagnan?» il leur +répondait de sa voix placide et railleuse: «Mais je trouve que +vous êtes aussi bien habillé que le plus beau singe de la foire +Saint-Laurent.». + +C’était un compliment comme les faisait d’Artagnan quand il n’en +voulait pas faire d’autre: bon gré mal gré, il fallait donc s’en +contenter. + +Et, quand on lui demandait: «Monsieur d’Artagnan, comment vous +habillez-vous ce soir?» il répondait: «Je me déshabillerai.» + +Ce qui faisait rire même les dames. + +Mais, après deux jours passés ainsi, le mousquetaire voyant que rien +de sérieux ne s’agitait là-dessous, et que le roi avait complètement, +ou du moins paraissait avoir complètement oublié Paris, Saint-Mandé et +Belle-Île; que M. Colbert rêvait lampions et feux d’artifice; que les +dames en avaient pour un mois au moins d’œillades à rendre et à donner; +D’Artagnan demanda au roi un congé pour affaires de famille. + +Au moment où d’Artagnan lui faisait cette demande, le roi se couchait, +rompu d’avoir dansé. + +— Vous voulez me quitter, monsieur d’Artagnan? demanda-t-il d’un air +étonné. + +Louis XIV ne comprenait jamais que l’on se séparât de lui quand on +pouvait avoir l’insigne honneur de demeurer près de lui. + +— Sire, dit d’Artagnan, je vous quitte parce que je ne vous sers à +rien. Ah! si je pouvais vous tenir le balancier, tandis que vous +dansez, ce serait autre chose. + +— Mais, mon cher monsieur d’Artagnan, répondit gravement le roi, on +danse sans balancier. + +— Ah! tiens, dit le mousquetaire continuant son ironie insensible, +tiens, je ne savais pas, moi! + +— Vous ne m’avez donc pas vu danser? demanda le roi. + +— Oui; mais j’ai cru que cela irait toujours de plus fort en plus fort. +Je me suis trompé: raison de plus pour que je me retire. Sire, je le +répète, vous n’avez pas besoin de moi; d’ailleurs, si Votre Majesté en +avait besoin, elle saurait où me trouver. + +— C’est bien, dit le roi. + +Et il accorda le congé. + +Nous ne chercherons donc pas d’Artagnan à Fontainebleau, ce serait +chose inutile; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le +retrouverons rue des Lombards, au _Pilon d’Or_, chez notre vénérable +ami Planchet. + +Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fenêtre est +ouverte, c’est celle d’une chambre de l’entresol. + +Un parfum d’épicerie, mêlé au parfum moins exotique, mais plus +pénétrant, de la fange de la rue monte aux narines du mousquetaire. + +D’Artagnan, couché sur une immense chaise à dossier plat, les jambes, +non pas allongées, mais posées sur un escabeau, forme l’angle le plus +obtus qui se puisse voir. + +L’œil, si fin et si mobile d’habitude, est fixe, presque voilé, et a +pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que l’on aperçoit +derrière la déchirure des cheminées; il y a du bleu tout juste ce +qu’il en faudrait pour mettre une pièce à l’un des sacs de lentilles +ou de haricots qui forment le principal ameublement de la boutique du +rez-de-chaussée. + +Ainsi étendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale, +d’Artagnan n’est plus un homme de guerre, d’Artagnan n’est plus un +officier du palais, c’est un bourgeois croupissant entre le dîner et +le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves cerveaux +ossifiés qui n’ont plus de place pour une seule idée, tant la matière +guette avec férocité aux portes de l’intelligence, et surveille la +contrebande qui pourrait se faire en introduisant dans le crâne un +symptôme de pensée. + +Nous avons dit qu’il faisait nuit; les boutiques s’allumaient tandis +que les fenêtres des appartements supérieurs se fermaient; une +patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit régulier de son +pas. + +D’Artagnan continuait à ne rien entendre et à ne rien regarder que le +coin bleu de son ciel. + +À deux pas de lui, tout à fait dans l’ombre, couché sur un sac de +maïs, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son menton, +regardait d’Artagnan penser, rêver ou dormir les yeux ouverts. + +L’observation durait déjà depuis fort longtemps. + +Planchet commença par faire: + +— Hum! hum! + +D’Artagnan ne bougea point. + +Planchet vit alors qu’il fallait recourir à quelque moyen plus +efficace: après mûres réflexions, ce qu’il trouva de plus ingénieux +dans les circonstances présentes, fut de se laisser rouler de son sac +sur le parquet en murmurant contre lui-même le mot: + +— Imbécile! + +Mais, quel que fût le bruit produit par la chute de Planchet, +d’Artagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu bien +d’autres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce bruit-là. + +D’ailleurs, une énorme charrette, chargée de pierres, débouchant de la +rue Saint-Médéric, absorba dans le bruit de ses roues le bruit de la +chute de Planchet. + +Cependant Planchet crut, en signe d’approbation tacite, le voir +imperceptiblement sourire au mot imbécile. + +Ce qui, l’enhardissant lui fit dire: + +— Est-ce que vous dormez, monsieur d’Artagnan? + +— Non, Planchet, je ne dors _même_ pas, répondit le mousquetaire. + +— J’ai le désespoir, fit Planchet, d’avoir entendu le mot _même_. + +— Eh bien! quoi? est-ce que ce mot n’est pas français, monsieur +Planchet? + +— Si fait, monsieur d’Artagnan. + +— Eh bien? + +— Eh bien! ce mot m’afflige. + +— Développe-moi ton affliction, Planchet, dit d’Artagnan. + +— Si vous dites que vous ne dormez même pas, c’est comme si vous disiez +que vous n’avez même pas la consolation de dormir. Ou mieux, c’est +comme si vous disiez en d’autres termes: Planchet, je m’ennuie à crever. + +— Planchet, tu sais que je ne m’ennuie jamais. + +— Excepté aujourd’hui et avant-hier. + +— Bah! + +— Monsieur d’Artagnan, voilà huit jours que vous êtes revenu de +Fontainebleau; voilà huit jours que vous n’avez plus ni vos ordres à +donner, ni votre compagnie à faire manœuvrer. Le bruit des mousquets, +des tambours et de toute la royauté vous manque; d’ailleurs, moi qui ai +porté le mousquet, je conçois cela. + +— Planchet, répondit d’Artagnan, je t’assure que je ne m’ennuie pas le +moins du monde. + +— Que faites-vous, en ce cas, couché là comme un mort? + +— Mon ami Planchet, il y avait au siège de La Rochelle quand j’y +étais, quand tu y étais, quand nous y étions enfin, il y avait au +siège de La Rochelle un Arabe qu’on renommait pour sa façon de pointer +les couleuvrines. C’était un garçon d’esprit, quoiqu’il fût d’une +singulière couleur, couleur de tes olives. Eh bien! cet Arabe, quand +il avait mangé ou travaillé, se couchait comme je suis couché en +ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles magiques dans un +grand tube à bout d’ambre; et, si quelque chef, venant à passer, lui +reprochait de toujours dormir, il répondait tranquillement: «Mieux vaut +être assis que debout, couché qu’assis, mort que couché.» + +— C’était un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses sentences, dit +Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il coupait les têtes des +protestants avec beaucoup de satisfaction. + +— Précisément, et il les embaumait quand elles en valaient la peine. + +— Oui, et quand il travaillait à cet embaumement avec toutes ses herbes +et toutes ses grandes plantes, il avait l’air d’un vannier qui fait des +corbeilles. + +— Oui, Planchet, oui, c’est bien cela. + +— Oh! moi aussi, j’ai de la mémoire. + +— Je n’en doute pas; mais que dis-tu de son raisonnement? + +— Monsieur, je le trouve parfait d’une part, mais stupide de l’autre. + +— Devise, Planchet, devise. + +— Eh bien! monsieur, en effet, mieux vaut être assis que debout, c’est +constant surtout lorsqu’on est fatigué. Dans certaines circonstances — +et Planchet sourit d’un air coquin — mieux vaut être couché qu’assis. +Mais, quant à la dernière proposition: mieux vaut être mort que couché, +je déclare que je la trouve absurde; que ma préférence incontestable +est pour le lit, et que, si vous n’êtes point de mon avis, c’est que, +comme j’ai l’honneur de vous le dire, vous vous ennuyez à crever. + +— Planchet, tu connais M. La Fontaine? + +— Le pharmacien du coin de la rue Saint-Médéric? + +— Non, le fabuliste. + +— Ah! maître corbeau? + +— Justement; eh bien! je suis comme son lièvre. + +— Il a donc un lièvre aussi? + +— Il a toutes sortes d’animaux. + +— Eh bien! que fait-il, son lièvre? + +— Il songe. + +— Ah! ah! + +— Planchet, je suis comme le lièvre de M. La Fontaine, je songe. + +— Vous songez? fit Planchet inquiet. + +— Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser à la +méditation; tu conviendras de cela, je l’espère. + +— Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue. + +— Pardieu! voilà qui est récréatif, hein? + +— Il n’en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur le +derrière, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous songeriez +encore plus. + +— Ma foi! je ne sais pas, Planchet. + +— Encore, fit l’épicier, si vos songeries étaient du genre de celle qui +vous a conduit à la restauration du roi Charles II. + +Et Planchet fit entendre un petit rire qui n’était pas sans +signification. + +— Ah! Planchet, mon ami, dit d’Artagnan, vous devenez ambitieux. + +— Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque autre roi à restaurer, monsieur +d’Artagnan, quelque autre Monck à mettre en boîte? + +— Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trônes... moins +bien peut-être que je ne suis sur cette chaise; mais enfin ils y sont. + +Et d’Artagnan poussa un soupir. + +— Monsieur d’Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine. + +— Tu es bien bon, Planchet. + +— J’ai un soupçon, Dieu me pardonne. + +— Lequel? + +— Monsieur d’Artagnan, vous maigrissez. + +— Oh! fit d’Artagnan frappant sur son thorax, qui résonna comme une +cuirasse vide, c’est impossible, Planchet. + +— Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c’est que si vous +maigrissiez chez moi... + +— Eh bien! + +— Eh bien! je ferais un malheur. + +— Allons, bon! + +— Oui. + +— Que ferais-tu? Voyons. + +— Je trouverais celui qui cause votre chagrin. + +— Voilà que j’ai un chagrin, maintenant. + +— Oui, vous en avez un. + +— Non, Planchet, non. + +— Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous maigrissez. + +— Je maigris, tu es sûr? + +— À vue d’œil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma +rapière, et je m’en vais tout droit couper la gorge à M. d’Herblay. + +— Hein! fit d’Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-vous là, +Planchet? et que fait le nom de M. d’Herblay dans votre épicerie? + +— Bon! bon! fâchez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous voulez; +mais, morbleu! je sais ce que je sais. + +D’Artagnan s’était, pendant cette seconde sortie de Planchet, placé +de manière à ne pas perdre un seul de ses regards, c’est-à-dire qu’il +s’était assis, les deux mains appuyées sur ses deux genoux, le cou +tendu vers le digne épicier. + +— Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu proférer un +blasphème de cette force. M. d’Herblay, ton ancien chef, mon ami, un +homme d’Église, un mousquetaire devenu évêque, tu lèverais l’épée sur +lui, Planchet? + +— Je lèverais l’épée sur mon père quand je vous vois dans ces états-là. + +— M. d’Herblay, un gentilhomme! + +— Cela m’est bien égal, à moi, qu’il soit gentilhomme. Il vous fait +rêver noir, voilà ce que je sais. Et, de rêver noir, on maigrit. +Malaga! Je ne veux pas que M. d’Artagnan sorte de chez moi plus maigre +qu’il n’y est entré. + +— Comment me fait-il rêver noir? Voyons, explique, explique. + +— Voilà trois nuits que vous avez le cauchemar. + +— Moi? + +— Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous répétez: «Aramis! +sournois d’Aramis!» + +— Ah! j’ai dit cela? fit d’Artagnan inquiet. + +— Vous l’avez dit, foi de Planchet! + +— Et bien, après? Tu sais le proverbe, mon ami. «Tout songe est +mensonge.» + +— Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous êtes +sorti, vous n’avez pas manqué de me demander au retour: «As-tu vu M. +d’Herblay?» ou bien encore: «As-tu reçu pour moi des lettres de M. +d’Herblay?» + +— Mais il me semble qu’il est bien naturel que je m’intéresse à ce cher +ami? dit d’Artagnan. + +— D’accord, mais pas au point d’en diminuer. + +— Planchet, j’engraisserai, je t’en donne ma parole d’honneur. + +— Bien! monsieur, je l’accepte; car je sais que, lorsque vous donnez +votre parole d’honneur, c’est sacré... + +— Je ne rêverai plus d’Aramis. + +— Très bien! + +— Je ne te demanderai plus s’il y a des lettres de M. d’Herblay. + +— Parfaitement. + +— Mais tu m’expliqueras une chose. + +— Parlez, monsieur. + +— Je suis observateur... + +— Je le sais bien... + +— Et tout à l’heure tu as dit un juron singulier... + +— Oui. + +— Dont tu n’as pas l’habitude. + +— «Malaga!» vous voulez dire? + +— Justement. + +— C’est mon juron depuis que je suis épicier. + +— C’est juste, c’est un nom de raisin sec. + +— C’est mon juron de férocité; quand une fois j’ai dit «Malaga!» je ne +suis plus un homme. + +— Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-là. + +— C’est juste, monsieur, on me l’a donné. + +Et Planchet, en prononçant ces paroles, cligna de l’œil avec un petit +air de finesse qui appela toute l’attention de d’Artagnan. + +— Eh! eh! fit-il. + +Planchet répéta: + +— Eh! eh! + +— Tiens! tiens! monsieur Planchet. + +— Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi, je ne +passe pas ma vie à songer. + +— Tu as tort. + +— Je veux dire à m’ennuyer, monsieur; nous n’avons qu’un faible temps à +vivre, pourquoi ne pas en profiter? + +— Tu es philosophe épicurien, à ce qu’il paraît, Planchet? + +— Pourquoi pas? La main est bonne, on écrit et l’on pèse du sucre et +des épices; le pied est sûr, on danse ou l’on se promène; l’estomac a +des dents, on dévore et l’on digère; le cœur n’est pas trop racorni; eh +bien! monsieur... + +— Eh bien! quoi, Planchet? + +— Ah! voilà!... fit l’épicier en se frottant les mains. + +D’Artagnan croisa une jambe sur l’autre. + +— Planchet, mon ami, dit-il, vous m’abrutissez de surprise. + +— Pourquoi? + +— Parce que vous vous révélez à moi sous un jour absolument nouveau. + +Planchet, flatté au dernier point, continua de se frotter les mains à +s’enlever l’épiderme. + +— Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis qu’une bête, vous croyez que je +serai un imbécile? + +— Bien! Planchet, voilà un raisonnement. + +— Suivez bien mon idée, monsieur. Je me suis dit, continua Planchet, +sans plaisir, il n’est pas de bonheur sur la terre. + +— Oh! que c’est bien vrai, ce que tu dis là, Planchet! interrompit +d’Artagnan. + +— Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n’est pas chose si commune, +du moins, des consolations. + +— Et tu te consoles? + +— Justement. + +— Explique-moi ta manière de te consoler. + +— Je mets un bouclier pour aller combattre l’ennui. Je règle mon temps +de patience, et, à la veille juste du jour où je sens que je vais +m’ennuyer, je m’amuse. + +— Ce n’est pas plus difficile que cela? + +— Non. + +— Et tu as trouvé cela tout seul? + +— Tout seul. + +— C’est miraculeux. + +— Qu’en dites-vous? + +— Je dis que ta philosophie n’a pas sa pareille au monde. + +— Eh bien! alors, suivez mon exemple. + +— C’est tentant. + +— Faites comme moi. + +— Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les âmes n’ont pas la même +trempe, et peut-être que, s’il fallait que je m’amusasse comme toi, je +m’ennuierais horriblement... + +— Bah! essayez d’abord. + +— Que fais-tu? Voyons. + +— Avez-vous remarqué que je m’absente? + +— Oui. + +— D’une certaine façon? + +— Périodiquement. + +— C’est cela, ma foi! Vous l’avez remarqué? + +— Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu’on se voit à peu près +tous les jours, quand l’un s’absente, celui-là manque à l’autre? Est-ce +que je ne te manque pas, à toi, quand je suis en campagne? + +— Immensément! c’est-à-dire que je suis comme un corps sans âme. + +— Ceci convenu, continuons. + +— À quelle époque est-ce que je m’absente? + +— Le 15 et le 30 de chaque mois. + +— Et je reste dehors? + +— Tantôt deux, tantôt trois, tantôt quatre jours. + +— Qu’avez-vous cru que j’allais faire? + +— Les recettes. + +— Et, en revenant, vous m’avez trouvé le visage?... + +— Fort satisfait. + +— Vous voyez, vous le dites vous-même, toujours satisfait. Et vous avez +attribué cette satisfaction?... + +— À ce que ton commerce allait bien; à ce que les achats de riz, de +pruneaux, de cassonade, de poires tapées et de mélasse allaient à +merveille. Tu as toujours été fort pittoresque de caractère, Planchet; +aussi n’ai-je pas été surpris un instant de te voir opter pour +l’épicerie, qui est un des commerces les plus variés et les plus doux +au caractère, en ce qu’on y manie presque toutes choses naturelles et +parfumées. + +— C’est bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la vôtre! + +— Comment, j’erre? + +— Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours en +recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-vous pu +croire une pareille chose? Oh! oh! oh! + +Et Planchet se mit à rire de façon à inspirer à d’Artagnan les doutes +les plus injurieux sur sa propre intelligence. + +— J’avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas à ta hauteur. + +— Monsieur, c’est vrai. + +— Comment, c’est vrai? + +— Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais remarquez +bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit. + +— Ah! c’est bien heureux! + +— Non, vous êtes un homme de génie, vous; et, quand il s’agit de +guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les rois +sont bien peu de chose à côté de vous; mais, pour le repos de l’âme, +les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut se dire, ah! +monsieur, ne me parlez pas des hommes de génie, ils sont leurs propres +bourreaux. + +— Bon! Planchet, dit d’Artagnan pétillant de curiosité, voilà que tu +m’intéresses au plus haut point. + +— Vous vous ennuyez déjà moins que tout à l’heure, n’est-ce pas? + +— Je ne m’ennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je m’amuse +davantage. + +— Allons donc! bon commencement! Je vous guérirai. + +— Je ne demande pas mieux. + +— Voulez-vous que j’essaie? + +— À l’instant. + +— Soit! Avez-vous ici des chevaux? + +— Oui: dix, vingt, trente. + +— Il n’en est pas besoin de tant que cela; deux, voilà tout. + +— Ils sont à ta disposition, Planchet. + +— Bon! je vous emmène. + +— Quand cela? + +— Demain. + +— Où? + +— Ah! vous en demandez trop. + +— Cependant tu m’avoueras qu’il est important que je sache où je vais. + +— Aimez-vous la campagne? + +— Médiocrement, Planchet. + +— Alors vous aimez la ville? + +— C’est selon. + +— Eh bien! je vous mène dans un endroit moitié ville moitié campagne. + +— Bon! + +— Dans un endroit où vous vous amuserez, j’en suis sûr. + +— À merveille! + +— Et, miracle, dans un endroit d’où vous revenez pour vous y être +ennuyé. + +— Moi? + +— Mortellement! + +— C’est donc à Fontainebleau que tu vas? + +— À Fontainebleau, juste! + +— Tu vas à Fontainebleau, toi? + +— J’y vais. + +— Et que vas-tu faire à Fontainebleau, Bon Dieu? + +Planchet répondit à d’Artagnan par un clignement d’yeux plein de malice. + +— Tu as quelque terre par là, scélérat! + +— Oh! une misère, une bicoque. + +— Je t’y prends. + +— Mais c’est gentil, parole d’honneur! + +— Je vais à la campagne de Planchet! s’écria d’Artagnan. + +— Quand vous voudrez. + +— N’avons-nous pas dit demain? + +— Demain, soit; et puis, d’ailleurs, demain, c’est le 14, c’est-à-dire +la veille du jour où j’ai peur de m’ennuyer, ainsi donc, c’est convenu. + +— Convenu. + +— Vous me prêtez un de vos chevaux? + +— Le meilleur. + +— Non, je préfère le plus doux; je n’ai jamais été excellent cavalier, +vous le savez, et, dans l’épicerie, je me suis encore rouillé; et +puis... + +— Et puis quoi? + +— Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d’œil, et puis je ne veux +pas me fatiguer. + +— Et pourquoi? se hasarda à demander d’Artagnan. + +— Parce que je ne m’amuserais plus, répondit Planchet. + +Et là-dessus il se leva de dessus son sac de maïs en s’étirant et en +faisant craquer tous ses os, les uns après les autres avec une sorte +d’harmonie. + +— Planchet! Planchet! s’écria d’Artagnan, je déclare qu’il n’est point +sur la terre de sybarite qui puisse vous être comparé. Ah! Planchet, +on voit bien que nous n’avons pas encore mangé l’un près de l’autre un +tonneau de sel. + +— Et pourquoi cela, monsieur? + +— Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d’Artagnan, et que, +décidément, j’en reviens à croire définitivement ce que j’avais pensé +un instant le jour où, à Boulogne, tu as étranglé, ou peu s’en faut, +Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, c’est que tu es un homme de +ressource. + +Planchet se mit à rire d’un rire plein de fatuité, donna le bonsoir au +mousquetaire, et descendit dans son arrière-boutique, qui lui servait +de chambre à coucher. + +D’Artagnan reprit sa première position sur sa chaise, et son front, +déridé un instant, devint plus pensif que jamais. + +Il avait déjà oublié les folies et les rêves de Planchet. + +«Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses pensées, interrompues +par cet agréable colloque auquel nous venons de faire participer le +public; oui, tout est là: + +«1° savoir ce que Baisemeaux voulait à Aramis; + +«2° savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles; + +«3° savoir où est Porthos. + +«Sous ces trois points gît le mystère. + +«Or, continua d’Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien, ayons +recours à notre pauvre intelligence. On fait ce qu’on peut, mordioux! +ou malaga! comme dit Planchet.» + + + + +Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux + + +D’Artagnan, fidèle à son plan, alla dès le lendemain matin rendre +visite à M. de Baisemeaux. + +C’était jour de propreté à la Bastille: les canons étaient brossés, +fourbis, les escaliers grattés; les porte-clefs semblaient occupés du +soin de polir leurs clefs elles-mêmes. + +Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs cours, +sous prétexte qu’ils étaient assez propres. + +Le commandant Baisemeaux reçut d’Artagnan d’une façon plus que polie; +mais il fut avec lui d’une réserve tellement serrée, que toute la +finesse de d’Artagnan ne lui tira pas une syllabe. + +Plus il se retenait dans ses limites, plus la défiance de d’Artagnan +croissait. + +Ce dernier crut même remarquer que le commandant agissait en vertu +d’une recommandation récente. + +Baisemeaux n’avait pas été au Palais-Royal, avec d’Artagnan, l’homme +froid et impénétrable que celui-ci trouva dans le Baisemeaux de la +Bastille. + +Quand d’Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si pressantes +d’argent qui avaient amené Baisemeaux à la recherche d’Aramis et le +rendaient expansif malgré tout ce soir-là, Baisemeaux prétexta des +ordres à donner dans la prison même, et laissa d’Artagnan se morfondre +si longtemps à l’attendre, que notre mousquetaire, certain de ne point +obtenir un mot de plus, partit de la Bastille sans que Baisemeaux fût +revenu de son inspection. + +Mais il avait un soupçon, d’Artagnan, et, une fois le soupçon éveillé, +l’esprit de d’Artagnan ne dormait plus. + +Il était aux hommes ce que le chat est aux quadrupèdes, l’emblème de +l’inquiétude à la fois et de l’impatience. + +Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie qui +se balance à tout souffle d’air. Un chat qui guette est mort devant son +poste d’observation, et ni la faim ni la soif ne savent le tirer de sa +méditation. + +D’Artagnan, qui brûlait d’impatience, secoua tout à coup ce sentiment +comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose qu’on lui cachait +était précisément celle qu’il importait de savoir. + +En conséquence, il réfléchit que Baisemeaux ne manquerait pas de +faire prévenir Aramis, si Aramis lui avait donné une recommandation +quelconque. C’est ce qui arriva. + +Baisemeaux avait à peine eu le temps matériel de revenir du donjon, que +d’Artagnan s’était mis en embuscade près de la rue du Petit-Musc, de +façon à voir tous ceux qui sortiraient de la Bastille. + +Après une heure de station à la _Herse-d’Or_, sous l’auvent où l’on +prenait un peu d’ombre, d’Artagnan vit sortir un soldat de garde. + +Or, c’était le meilleur indice qu’il pût désirer. Tout gardien ou +porte-clefs a ses jours de sortie et même ses heures à la Bastille, +puisque tous sont astreints à n’avoir ni femme ni logement dans le +château; ils peuvent donc sortir sans exciter la curiosité. + +Mais un soldat caserné est renfermé pour vingt-quatre heures lorsqu’il +est de garde, on le sait bien, et d’Artagnan le savait mieux que +personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de service que pour +un ordre exprès et pressé. + +Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement, lentement, +comme un heureux mortel à qui, au lieu d’une faction devant un insipide +corps de garde, ou sur un bastion non moins ennuyeux, arrive la bonne +aubaine d’une liberté jointe à une promenade, ces deux plaisirs +comptant comme service. Il se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine, +humant l’air, le soleil, et regardant les femmes. + +D’Artagnan le suivit de loin. Il n’avait pas encore fixé ses idées +là-dessus. + +«Il faut tout d’abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce drôle. +Un homme vu est un homme jugé.» + +D’Artagnan doubla le pas, et, ce qui n’était pas bien difficile, +devança le soldat. + +Non seulement il vit sa figure, qui était assez intelligente et +résolue, mais encore il vit son nez, qui était un peu rouge. + +«Le drôle aime l’eau-de-vie», se dit-il. + +En même temps qu’il voyait le nez rouge, il voyait dans la ceinture du +soldat un papier blanc. + +«Bon! il a une lettre, ajouta d’Artagnan. Or, un soldat se trouve trop +joyeux d’être choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il ne vend +pas le message.» + +Comme d’Artagnan se rongeait les poings, le soldat avançait toujours +dans le faubourg Saint-Antoine. + +«Il va certainement à Saint-Mandé, se dit-il, et je ne saurai pas ce +qu’il y a dans la lettre...» + +C’était à en perdre la tête. + +«Si j’étais en uniforme, se dit d’Artagnan, je ferais prendre le drôle +et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me prêterait la main. +Mais du diable si je dis mon nom pour un fait de ce genre. Le faire +boire, il se défiera et puis il me grisera... Mordioux! je n’ai plus +d’esprit, et c’en est fait de moi. Attaquer ce malheureux, le faire +dégainer, le tuer pour sa lettre. Bon, s’il s’agissait d’une lettre de +reine à un lord, ou d’une lettre de cardinal à une reine. Mais, mon +Dieu, quelles piètres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet +avec M. Colbert! La vie d’un homme pour cela, oh! non, pas même dix +écus.» + +Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et moustaches, +il aperçut un petit groupe d’archers et un commissaire. + +Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se débattait du meilleur +cœur. + +Les archers lui avaient déchiré ses habits, et on le traînait. Il +demandait qu’on le conduisît avec égards, se prétendant gentilhomme et +soldat. + +Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria: + +— Soldat, à moi! + +Le soldat marcha du même pas vers celui qui l’interpellait, et la foule +le suivit. + +Une idée vint alors à d’Artagnan. + +C’était la première: on verra qu’elle n’était pas mauvaise. + +Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu’il venait d’être pris +dans une maison comme voleur, tandis qu’il n’était qu’un amant, le +soldat le plaignait et lui donnait des consolations et des conseils +avec cette gravité que le soldat français met au service de son +amour-propre et de l’esprit de corps. D’Artagnan se glissa derrière le +soldat pressé par la foule, et lui tira nettement et promptement le +papier de la ceinture. + +Comme, à ce moment, le gentilhomme déchiré tiraillait ce soldat, comme +le commissaire tiraillait le gentilhomme, d’Artagnan put opérer sa +capture sans le moindre inconvénient. + +Il se mit à dix pas derrière un pilier de maison, et lut sur l’adresse: + +«À M. du Vallon, chez M. Fouquet, à Saint-Mandé.» + +— Bon, dit-il. + +Et il décacheta sans déchirer, puis il tira le papier plié en quatre, +qui contenait seulement ces mots: + +«Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire à M. d’Herblay qu’il est +venu à la Bastille et qu’il a questionné. + +«Votre dévoué, + +«De Baisemeaux.» + +— Eh bien! à la bonne heure, s’écria d’Artagnan, voilà qui est +parfaitement limpide. Porthos en est. + +Sûr de ce qu’il voulait savoir: + +«Mordioux! pensa le mousquetaire, voilà un pauvre diable de soldat +à qui cet enragé sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma +supercherie... S’il rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au fait, +je n’ai pas besoin de cette lettre; quand l’œuf est avalé, à quoi bon +les coquilles?» + +D’Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu le +soldat et continuaient d’emmener leur prisonnier. + +Celui-ci restait environné de la foule et continuait ses doléances. + +D’Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans que +personne le vit, puis il s’éloigna rapidement. Le soldat reprenait sa +route vers Saint-Mandé, pensant beaucoup à ce gentilhomme qui avait +imploré sa protection. + +Tout à coup il pensa un peu à sa lettre, et, regardant sa ceinture, il +la vit dépouillée. Son cri d’effroi fit plaisir à d’Artagnan. + +Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse, et +enfin, derrière lui, à vingt pas, il aperçut la bienheureuse enveloppe. +Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie. + +L’enveloppe était bien un peu poudreuse, un peu froissée, mais enfin la +lettre était retrouvée. + +D’Artagnan vit que le cachet brisé occupait beaucoup le soldat. Le +brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier dans sa +ceinture. + +«Va, dit d’Artagnan, j’ai le temps désormais; précède-moi. Il paraît +qu’Aramis n’est pas à Paris, puisque Baisemeaux écrit à Porthos. Ce +cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer avec lui!» dit +le Gascon. + +Et, réglant son pas sur celui du soldat, il se promit d’arriver un +quart d’heure après lui chez M. Fouquet. + + + + +Chapitre CXLII — Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n’a rien +perdu de sa force + + +D’Artagnan avait, selon son habitude, calculé que chaque heure vaut +soixante minutes et chaque minute soixante secondes. + +Grâce à ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il +arriva devant la porte du surintendant au moment même où le soldat en +sortait la ceinture vide. + +D’Artagnan se présenta à la porte, qu’un concierge, brodé sur toutes +les coutures, lui tint entrouverte. + +D’Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n’y avait +pas moyen. Il se nomma. + +Malgré cette concession, qui devait lever toute difficulté, d’Artagnan +le pensait du moins, le concierge hésita; cependant, à ce titre répété +pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi, le concierge, sans +livrer tout à fait passage, cessa de le barrer complètement. + +D’Artagnan comprit qu’une formidable consigne avait été donnée. + +Il se décida donc à mentir, ce qui, d’ailleurs, ne lui coûtait point +par trop, quand il voyait par-delà le mensonge le salut de l’État, ou +même purement et simplement son intérêt personnel. + +Il ajouta donc, aux déclarations déjà faites par lui, que le soldat +qui venait d’apporter une lettre à M. du Vallon n’était autre que son +messager, et que cette lettre avait pour but d’annoncer son arrivée, à +lui. + +Dès lors, nul ne s’opposa plus à l’entrée de d’Artagnan, et d’Artagnan +entra. + +Un valet voulut l’accompagner, mais il répondit qu’il était inutile de +prendre cette peine à son endroit, attendu qu’il savait parfaitement où +se tenait M. du Vallon. + +Il n’y avait rien à répondre à un homme si complètement instruit. + +On laissa faire d’Artagnan. + +Perrons, salons, jardins, tout fut passé en revue par le mousquetaire. +Il marcha un quart d’heure dans cette maison plus que royale, qui +comptait autant de merveilles que de meubles, autant de serviteurs que +de colonnes et de portes. + +«Décidément, se dit-il, cette maison n’a d’autres limites que les +limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de s’en +retourner à Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?» + +Enfin, il arriva dans une partie reculée du château, ceinte d’un mur +de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de plantes +grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme des fruits. + +De distance en distance, sur le mur d’enceinte, s’élevaient des statues +dans des poses timides ou mystérieuses. C’étaient des vestales cachées +sous le péplum aux grands plis; des veilleurs agiles enfermés dans +leurs voiles de marbre et couvant le palais de leurs furtifs regards. + +Un Hermès, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes éployées, une +Nuit tout arrosée de pavots, dominaient les jardins et les bâtiments +qu’on entrevoyait derrière les arbres; toutes ces statues se +profilaient en blanc sur les hauts cyprès, qui dardaient leurs cimes +noires vers le ciel. + +Autour de ces cyprès s’étaient enroulés des rosiers séculaires, qui +attachaient leurs anneaux fleuris à chaque fourche des branches et +semaient sur les ramures inférieures et sur les statues des pluies de +fleurs embaumées. + +Ces enchantements parurent au mousquetaire l’effort suprême de l’esprit +humain. Il était dans une disposition d’esprit à poétiser. L’idée que +Porthos habitait un pareil Eden lui donna de Porthos une idée plus +haute, tant il est vrai que les esprits les plus élevés ne sont point +exempts de l’influence de l’entourage. + +D’Artagnan trouva la porte; à la porte, une espèce de ressort qu’il +découvrit et qu’il fit jouer. La porte s’ouvrit. + +D’Artagnan entra, referma la porte et pénétra dans un pavillon bâti +en rotonde, et dans lequel on n’entendait d’autre bruit que celui des +cascades et des chants d’oiseaux. + +À la porte du pavillon, il rencontra un laquais. + +— C’est ici, dit sans hésitation d’Artagnan, que demeure M. le baron du +Vallon, n’est-ce pas. + +— Oui, monsieur, répondit le laquais. + +— Prévenez-le que M. le chevalier d’Artagnan, capitaine aux +mousquetaires de Sa Majesté, l’attend. + +D’Artagnan fut introduit dans un salon. + +D’Artagnan ne demeura pas longtemps dans l’attente: un pas bien connu +ébranla le parquet de la salle voisine, une porte s’ouvrit ou plutôt +s’enfonça, et Porthos vint se jeter dans les bras de son ami avec une +sorte d’embarras qui ne lui allait pas mal. + +— Vous ici? s’écria-t-il. + +— Et vous? répliqua d’Artagnan. Ah! sournois! + +— Oui, dit Porthos en souriant d’un sourire embarrassé, oui, vous me +trouvez chez M. Fouquet, et cela vous étonne un peu, n’est-ce pas? + +— Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet? M. +Fouquet a bon nombre d’amis, surtout parmi les hommes d’esprit. + +Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui. + +— Puis, ajouta-t-il, vous m’avez vu à Belle-Île. + +— Raison de plus pour que je sois porté à croire que vous êtes des amis +de M. Fouquet. + +— Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain embarras. + +— Ah! mon ami, dit d’Artagnan, que vous êtes coupable envers moi! + +— Comment cela? s’écria Porthos. + +— Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui des +fortifications de Belle-Île, et vous ne m’en avertissez pas. + +Porthos rougit. + +— Il y a plus, continua d’Artagnan, vous me voyez là-bas; vous savez +que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi, jaloux de +connaître quel est l’homme de mérite qui accomplit une œuvre dont on +lui fait les plus magnifiques récits, vous ne devinez pas que le roi +m’a envoyé pour savoir quel était cet homme? + +— Comment! le roi vous avait envoyé pour savoir... + +— Pardieu! Mais ne parlons plus de cela. + +— Corne de bœuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en; ainsi, le roi +savait que l’on fortifiait Belle-Île? + +— Bon! est-ce que le roi ne sait pas tout? + +— Mais il ne savait pas qui le fortifiait? + +— Non; seulement, il se doutait, d’après ce qu’on lui avait dit des +travaux, que c’était un illustre homme de guerre. + +— Diable! dit Porthos, si j’avais su cela. + +— Vous ne vous seriez pas sauvé de Vannes, n’est-ce pas? + +— Non. Qu’avez-vous dit quand vous ne m’avez plus trouvé? + +— Mon cher, j’ai réfléchi. + +— Ah! oui, vous réfléchissez, vous... Et à quoi cela vous a-t-il mené +de réfléchir? + +— À deviner toute la vérité. + +— Ah! vous avez deviné? + +— Oui. + +— Qu’avez-vous deviné? Voyons, dit Porthos en s’accommodant dans un +fauteuil et prenant des airs de sphinx. + +— J’ai deviné, d’abord, que vous fortifiiez Belle-Île. + +— Ah! cela n’était pas bien difficile, vous m’avez vu à l’œuvre. + +— Attendez donc; mais j’ai deviné encore quelque chose, c’est que vous +fortifiiez Belle-Île par ordre de M. Fouquet. + +— C’est vrai. + +— Ce n’est pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne +m’arrête pas en route. + +— Ce cher d’Artagnan! + +— J’ai deviné que M. Fouquet voulait garder le secret le plus profond +sur ces fortifications. + +— C’était son intention, en effet, à ce que je crois, dit Porthos. + +— Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret? + +— Dame! pour que la chose ne fût pas sue, dit Porthos. + +— D’abord. Mais ce désir était soumis à l’idée d’une galanterie... + +— En effet, dit Porthos, j’ai entendu dire que M. Fouquet était fort +galant. + +— À l’idée d’une galanterie qu’il voulait faire au roi. + +— Oh! oh! + +— Cela vous étonne? + +— Oui. + +— Vous ne saviez pas cela? + +— Non. + +— Eh bien! je le sais, moi. + +— Vous êtes donc sorcier. + +— Pas le moins du monde. + +— Comment le savez-vous, alors? + +— Ah! voilà! par un moyen bien simple! j’ai entendu M. Fouquet le dire +lui-même au roi. + +— Lui dire quoi? + +— Qu’il avait fait fortifier Belle-Île à son intention, et qu’il lui +faisait cadeau de Belle-Île. + +— Ah! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi? + +— En toutes lettres. Il a même ajouté: «Belle-Île a été fortifiée +par un ingénieur de mes amis, homme de beaucoup de mérite, que je +demanderai la permission de présenter au roi.» — «Son nom?» a demandé +le roi. «Le baron du Vallon», a répondu M. Fouquet. «C’est bien, a +répondu le roi, vous me le présenterez.» + +— Le roi a répondu cela? + +— Foi de d’Artagnan! + +— Oh! oh! fit Porthos. Mais pourquoi ne m’a-t-on pas présenté, alors? + +— Ne vous a-t-on point parlé de cette présentation? + +— Si fait, mais je l’attends toujours. + +— Soyez tranquille, elle viendra. + +— Hum! hum! grogna Porthos. + +D’Artagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la +conversation: + +— Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me semble? +demanda-t-il. + +— J’ai toujours aimé l’isolement. Je suis mélancolique, répondit +Porthos avec un soupir. + +— Tiens! c’est étrange, fit d’Artagnan, je n’avais pas remarqué cela. + +— C’est depuis que je me livre à l’étude, dit Porthos d’un air soucieux. + +— Mais les travaux de l’esprit n’ont pas nui à la santé du corps, +j’espère? + +— Oh! nullement. + +— Les forces vont toujours bien? + +— Trop bien, mon ami, trop bien. + +— C’est que j’avais entendu dire que, dans les premiers jours de votre +arrivée... + +— Oui, je ne pouvais plus remuer, n’est-ce pas? + +— Comment, fit d’Artagnan avec un sourire, et à propos de quoi ne +pouviez-vous plus remuer? + +Porthos comprit qu’il avait dit une bêtise et voulut se reprendre. + +— Oui, je suis venu de Belle-Île ici sur de mauvais chevaux, dit-il, et +cela m’avait fatigué. + +— Cela ne m’étonne plus, que, moi qui venais derrière vous, j’en aie +trouvé sept ou huit de crevés sur la route. + +— Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos. + +— De sorte que vous étiez moulu? + +— La graisse m’a fondu, et cette fonte m’a rendu malade. + +— Ah! pauvre Porthos!... Et Aramis, comment a-t-il été pour vous dans +tout cela? + +— Très bien... Il m’a fait soigner par le propre médecin de M. Fouquet. +Mais figurez-vous qu’au bout de huit jours je ne respirais plus. + +— Comment cela? + +— La chambre était trop petite: j’absorbais trop d’air. + +— Vraiment? + +— À ce que l’on m’a dit, du moins... Et l’on m’a transporté dans un +autre logement. + +— Où vous respiriez, cette fois? + +— Plus librement, oui; mais pas d’exercice, rien à faire. Le médecin +prétendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire, je me +sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance à un grave accident. + +— À quel accident? + +— Imaginez-vous, cher ami, que je me révoltai contre les ordonnances +de cet imbécile de médecin et que je résolus de sortir, que cela lui +convint ou ne lui convînt pas. En conséquence, j’ordonnai au valet qui +me servait d’apporter mes habits. + +— Vous étiez donc tout nu, mon pauvre Porthos? + +— Non pas, j’avais une magnifique robe de chambre, au contraire. Le +laquais obéit; je me revêtis de mes habits, qui étaient devenus trop +larges; mais, chose étrange, mes pieds étaient devenus trop larges, eux. + +— Oui, j’entends bien. + +— Et mes bottes étaient devenues trop étroites. + +— Vos pieds étaient restés enflés. + +— Tiens! vous avez deviné. + +— Parbleu! Et c’est là l’accident dont vous me vouliez entretenir? + +— Ah bien! oui! Je ne fis pas la même réflexion que vous. Je me dis: +«Puisque mes pieds ont entré dix fois dans mes bottes, il n’y a aucune +raison pour qu’ils n’y entrent pas une onzième.» + +— Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire, vous +manquiez de logique. + +— Bref, j’étais donc placé en face d’une cloison; j’essayais de mettre +ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec le jarret, +faisant des efforts inouïs, quand, tout à coup, les deux oreilles +de mes bottes demeurèrent dans mes mains; mon pied partit comme une +catapulte. + +— Catapulte! Comme vous êtes fort sur les fortifications, cher Porthos! + +— Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la cloison, +qu’il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson, j’avais démoli le +temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de porcelaines, de vases de +fleurs, de tapisseries, de bâtons de rideaux, c’est inouï. + +— Vraiment! + +— Sans compter que de l’autre côté de la cloison était une étagère +chargée de porcelaines. + +— Que vous renversâtes? + +— Que je lançai à l’autre bout de l’autre chambre. + +Porthos se mit à rire. + +— En vérité, comme vous dites, c’est inouï! + +Et d’Artagnan se mit à rire comme Porthos. + +Porthos, aussitôt, se mit à rire plus fort que d’Artagnan. + +— Je cassai, dit Porthos d’une voix entrecoupée par cette hilarité +croissante, pour plus de trois mille francs de porcelaines, oh! oh! +oh!... + +— Bon! dit d’Artagnan. + +— J’écrasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh! oh!... + +— Excellent! + +— Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tête et qui fut +brisé en mille morceaux, oh! oh! oh!... + +— Sur la tête? dit d’Artagnan, qui se tenait les côtes. + +— En plein! + +— Mais vous eûtes la tête cassée? + +— Non, puisque je vous dis, au contraire, que c’est le lustre qui se +brisa comme verre qu’il était. + +— Ah! le lustre était de verre? + +— De verre de Venise; une curiosité, mon cher, un morceau qui n’avait +pas son pareil, une pièce qui pesait deux cents livres. + +— Et qui vous tomba sur la tête? + +— Sur... la... tête!... Figurez-vous un globe de cristal tout doré, +tout incrusté en bas, des parfums qui brûlaient en haut, des becs qui +jetaient de la flamme lorsqu’ils étaient allumés. + +— Bien entendu; mais ils ne l’étaient pas? + +— Heureusement, j’eusse été incendié. + +— Et vous n’avez été qu’aplati? + +— Non. + +— Comment, non. + +— Non, le lustre m’est tombé sur le crâne. Nous avons là, à ce qu’il +paraît, sur le sommet de la tête, une croûte excessivement solide. + +— Qui vous a dit cela, Porthos? + +— Le médecin. Une manière de dôme qui supporterait Notre-Dame de Paris. + +— Bah! + +— Oui, il paraît que nous avons le crâne ainsi fait. + +— Parlez pour vous, cher ami; c’est votre crâne à vous qui est fait +ainsi et non celui des autres. + +— C’est possible, dit Porthos avec fatuité; tant il y a que, lors de la +chute du lustre sur ce dôme que nous avons au sommet de la tête, ce fut +un bruit pareil à la détonation d’un canon; le cristal fut brisé et je +tombai tout inondé. + +— De sang, pauvre Porthos! + +— Non, de parfums qui sentaient comme des crèmes; c’était excellent, +mais cela sentait trop bon, je fus comme étourdi de cette bonne odeur; +vous avez éprouvé cela quelquefois, n’est-ce pas, d’Artagnan? + +— Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous fûtes +renversé du choc et abasourdi de l’odeur. + +— Mais ce qu’il y a de particulier, et le médecin m’a affirmé, sur son +honneur, qu’il n’avait jamais rien vu de pareil... + +— Vous eûtes au moins une bosse? interrompit d’Artagnan. + +— J’en eus cinq. + +— Pourquoi cinq? + +— Attendez: le lustre avait, à son extrémité inférieure, cinq ornements +dorés extrêmement aigus. + +— Aïe! + +— Ces cinq ornements pénétrèrent dans mes cheveux, que je porte fort +épais, comme vous voyez. + +— Heureusement. + +— Et s’imprimèrent dans ma peau. Mais, voyez la singularité, ces +choses-là n’arrivent qu’à moi! Au lieu de faire des creux, ils firent +des bosses. Le médecin n’a jamais pu m’expliquer cela d’une manière +satisfaisante. + +— Eh bien! je vais vous l’expliquer, moi. + +— Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce qui +était chez lui le signe de l’attention portée au plus haut degré. + +— Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau à de hautes études, +à des calculs importants, la tête a profité; de sorte que vous avez +maintenant une tête trop pleine de science. + +— Vous croyez? + +— J’en suis sûr. Il en résulte qu’au lieu de rien laisser pénétrer +d’étranger dans l’intérieur de la tête, votre boîte osseuse, qui est +déjà trop pleine, profite des ouvertures qui s’y font pour laisser +échapper ce trop-plein. + +— Ah! fit Porthos, à qui cette explication paraissait plus claire que +celle du médecin. + +— Les cinq protubérances causées par les cinq ornements du lustre +furent certainement des amas scientifiques, amenés extérieurement par +la force des choses. + +— En effet, dit Porthos, et la preuve, c’est que cela me faisait plus +de mal dehors que dedans. Je vous avouerai même que, quand je mettais +mon chapeau sur ma tête, en l’enfonçant du poing avec cette énergie +gracieuse que nous possédons, nous autres gentilshommes d’épée, +eh bien! si mon coup de poing n’était pas parfaitement mesuré, je +ressentais des douleurs extrêmes. + +— Porthos, je vous crois. + +— Aussi, mon bon ami, dit le géant, M. Fouquet se décida-t-il, voyant +le peu de solidité de la maison, à me donner un autre logis. On me mit +en conséquence ici. + +— C’est le parc réservé, n’est-ce pas? + +— Oui. + +— Celui des rendez-vous? celui qui est si célèbre dans les histoires +mystérieuses du surintendant? + +— Je ne sais pas: je n’y ai eu ni rendez-vous ni histoires +mystérieuses; mais on m’autorise à y exercer mes muscles, et je profite +de la permission en déracinant des arbres. + +— Pour quoi faire? + +— Pour m’entretenir la main, et puis pour y prendre des nids d’oiseaux: +je trouve cela plus commode que de monter dessus. + +— Vous êtes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos. + +— Oui, j’aime les petits œufs; je les aime infiniment plus que les +gros. Vous n’avez point idée comme c’est délicat, une omelette de +quatre ou cinq cents œufs de verdier, de pinson, de sansonnet, de merle +et de grive. + +— Mais cinq cents œufs, c’est monstrueux! + +— Cela tient dans un saladier, dit Porthos. + +D’Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s’il le voyait pour la +première fois. + +Quant à Porthos, il s’épanouit joyeusement sous le regard de son ami. + +Ils demeurèrent quelques instants ainsi, d’Artagnan regardant, Porthos +s’épanouissant. + +D’Artagnan cherchait évidemment à donner un nouveau tour à la +conversation. + +— Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il enfin, sans +doute lorsqu’il eut trouvé ce qu’il cherchait. + +— Pas toujours. + +— Je conçois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que ferez +vous? + +— Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma dernière +bosse ait disparu pour me présenter au roi, qui ne peut pas souffrir +les bosses, à ce qu’on m’a dit. + +— Aramis est donc toujours à Paris? + +— Non. + +— Et où est-il? + +— À Fontainebleau. + +— Seul? + +— Avec M. Fouquet. + +— Très bien. Mais savez-vous une chose? + +— Non. Dites-la-moi et je la saurai. + +— C’est que je crois qu’Aramis vous oublie. + +— Vous croyez? + +— Là-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait sauter les +vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu’il y a ballet tous les soirs, +là-bas? + +— Diable! diable! + +— Je vous déclare donc que votre cher Aramis vous oublie. + +— Cela se pourrait bien, et je l’ai pensé parfois. + +— À moins qu’il ne vous trahisse, le sournois! + +— Oh! + +— Vous le savez, c’est un fin renard, qu’Aramis. + +— Oui, mais me trahir... + +— Écoutez; d’abord, il vous séquestre. + +— Comment, il me séquestre! Je suis séquestré, moi? + +— Pardieu! + +— Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela? + +— Rien de plus facile. Sortez-vous? + +— Jamais. + +— Montez-vous à cheval? + +— Jamais. + +— Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu’à vous? + +— Jamais. + +— Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter à cheval, ne +jamais voir ses amis, cela s’appelle être séquestré. + +— Et pourquoi Aramis me séquestrerait-il? demanda Porthos. + +— Voyons, dit d’Artagnan, soyez franc, Porthos. + +— Comme l’or. + +— C’est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-Île, +n’est-ce pas? + +Porthos rougit. + +— Oui, dit-il, mais voilà tout ce qu’il a fait. + +— Justement, et mon avis est que ce n’est pas une très grande affaire. + +— C’est le mien aussi. + +— Bien; je suis enchanté que nous soyons du même avis. + +— Il n’est même jamais venu à Belle-Île, dit Porthos. + +— Vous voyez bien. + +— C’est moi qui allais à Vannes, comme vous avez pu le voir. + +— Dites comme je l’ai vu. Eh bien! voilà justement l’affaire, mon +cher Porthos, Aramis, qui n’a fait que les plans, voudrait passer +pour l’ingénieur; tandis que, vous qui avez bâti pierre à pierre la +muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous reléguer au +rang de constructeur. + +— De constructeur, c’est-à-dire de maçon? + +— De maçon, c’est cela. + +— De gâcheur de mortier? + +— Justement. + +— De manœuvre? + +— Vous y êtes. + +— Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans, à ce +qu’il paraît? + +— Ce n’est pas le tout: il vous en croit cinquante. + +— J’aurais bien voulu le voir à la besogne. + +— Oui. + +— Un gaillard qui a la goutte. + +— Oui. + +— La gravelle. + +— Oui. + +— À qui il manque trois dents. + +— Quatre. + +— Tandis que moi, regardez! + +Et Porthos, écartant ses grosses lèvres, exhiba deux rangées de dents +un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi dures et +aussi saines que l’ivoire. + +— Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d’Artagnan, combien le roi +tient aux dents. Les vôtres me décident; je vous présenterai au roi. + +— Vous? + +— Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour qu’Aramis? + +— Oh! non. + +— Croyez-vous que j’aie la moindre prétention sur les fortifications de +Belle-Île? + +— Oh! certes non. + +— C’est donc votre intérêt seul qui peut me faire agir. + +— Je n’en doute pas. + +— Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, c’est que, +lorsqu’il y a quelque chose de désagréable à lui dire, c’est moi qui +m’en charge. + +— Mais, cher ami, si vous me présentez... + +— Après? + +— Aramis se fâchera. + +— Contre moi? + +— Non, contre moi. + +— Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous présente, puisque +vous deviez être présenté, c’est la même chose. + +— On devait me faire faire des habits. + +— Les vôtres sont splendides. + +— Oh! ceux que j’avais commandés étaient bien plus beaux. + +— Prenez garde, le roi aime la simplicité. + +— Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir parti? + +— Êtes-vous donc prisonnier sur parole? + +— Non, pas tout à fait. Mais je lui avais promis de ne pas m’éloigner +sans le prévenir. + +— Attendez, nous allons revenir à cela. Avez-vous quelque chose à faire +ici? + +— Moi? Rien de bien important, du moins. + +— À moins cependant que vous ne soyez l’intermédiaire d’Aramis pour +quelque chose de grave. + +— Ma foi, non. + +— Ce que je vous en dis, vous comprenez, c’est par intérêt pour vous. +Je suppose, par exemple, que vous êtes chargé d’envoyer à Aramis des +messages, des lettres. + +— Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres. + +— Où cela? + +— À Fontainebleau. + +— Et avez-vous de ces lettres? + +— Mais... + +— Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres? + +— Je viens justement d’en recevoir une. + +— Intéressante? + +— Je le suppose. + +— Vous ne les lisez donc pas? + +— Je ne suis pas curieux. + +Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos n’avait pas +lue, mais que d’Artagnan avait lue, lui. + +— Savez-vous ce qu’il faut faire? dit d’Artagnan. + +— Parbleu! ce que je fais toujours, l’envoyer. + +— Non pas. + +— Comment cela, la garder? + +— Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre était +importante. + +— Très importante. + +— Eh bien! il faut la porter vous-même à Fontainebleau. + +— À Aramis. + +— Oui. + +— C’est juste. + +— Et puisque le roi y est... + +— Vous profiterez de cela?... + +— Je profiterai de cela pour vous présenter au roi. + +— Ah! corne de bœuf! d’Artagnan, il n’y a en vérité que vous pour +trouver des expédients. + +— Donc, au lieu d’envoyer à notre ami des messages plus ou moins +fidèles, c’est nous-mêmes qui lui portons la lettre. + +— Je n’y avais même pas songé, c’est bien simple cependant. + +— C’est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous partions +tout de suite. + +— En effet, dit Porthos, plus tôt nous partirons, moins la lettre +d’Aramis éprouvera de retard. + +— Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la logique +seconde l’imagination. + +— Vous trouvez? dit Porthos. + +— C’est le résultat des études solides, répondit d’Artagnan. Allons, +venez. + +— Mais, dit Porthos, ma promesse à M. Fouquet? + +— Laquelle? + +— De ne point quitter Saint-Mandé sans le prévenir? + +— Ah! mon cher Porthos, dit d’Artagnan, que vous êtes jeune! + +— Comment cela! + +— Vous arrivez à Fontainebleau, n’est-ce pas? + +— Oui. + +— Vous y trouverez M. Fouquet? + +— Oui. + +— Chez le roi probablement? + +— Chez le roi, répéta majestueusement Porthos. + +— Et vous l’abordez en lui disant: «Monsieur Fouquet, j’ai l’honneur de +vous prévenir que je viens de quitter Saint-Mandé.» + +— Et, dit Porthos avec la même majesté, me voyant à Fontainebleau chez +le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens. + +— Mon cher Porthos, j’ouvrais la bouche pour vous le dire; vous me +devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous êtes! l’âge +n’a pas mordu sur vous. + +— Pas trop. + +— Alors tout est dit. + +— Je crois que oui. + +— Vous n’avez plus de scrupules? + +— Je crois que non. + +— Alors je vous emmène. + +— Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux. + +— Vous avez des chevaux ici? + +— J’en ai cinq. + +— Que vous avez fait venir de Pierrefonds? + +— Que M. Fouquet m’a donnés. + +— Mon cher Porthos, nous n’avons pas besoin de cinq chevaux pour deux; +d’ailleurs, j’en ai déjà trois à Paris, cela ferait huit; ce serait +trop. + +— Ce ne serait pas trop si j’avais mes gens ici; mais, hélas! je ne les +ai pas. + +— Vous regrettez vos gens? + +— Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque. + +— Excellent cœur! dit d’Artagnan; mais, croyez-moi, laissez vos chevaux +ici comme vous avez laissé Mousqueton là-bas. + +— Pourquoi cela? + +— Parce que, plus tard... + +— Eh bien? + +— Eh bien! plus tard, peut-être sera-t-il bien que M. Fouquet ne vous +ait rien donné du tout. + +— Je ne comprends pas, dit Porthos. + +— Il est inutile que vous compreniez. + +— Cependant... + +— Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos. + +— C’est de la politique, je parie. + +— Et de la plus subtile. + +Porthos baissa la tête sur ce mot de politique; puis, après un moment +de rêverie, il ajouta: + +— Je vous avouerai, d’Artagnan, que je ne suis pas politique. + +— Je le sais, pardieu! bien. + +— Oh! nul ne sait cela; vous me l’avez dit vous-même, vous, le brave +des braves. + +— Que vous ai-je dit, Porthos? + +— Que l’on avait ses jours. Vous me l’avez dit et je l’ai éprouvé. Il +y a des jours où l’on éprouve moins de plaisir que dans d’autres à +recevoir des coups d’épée. + +— C’est ma pensée. + +— C’est la mienne aussi, quoique je ne croie guère aux coups qui tuent. + +— Diable! vous avez tué, cependant? + +— Oui, mais je n’ai jamais été tué. + +— La raison est bonne. + +— Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d’une épée ou de la +balle d’un fusil. + +— Alors, vous n’avez peur de rien?... Ah! de l’eau, peut-être? + +— Non, je nage comme une loutre. + +— De la fièvre quartaine? + +— Je ne l’ai jamais eue, et ne crois point l’avoir jamais; mais je vous +avouerai une chose... + +Et Porthos baissa la voix. + +— Laquelle? demanda d’Artagnan en se mettant au diapason de Porthos. + +— Je vous avouerai, répéta Porthos, que j’ai une horrible peur de la +politique. + +— Ah! bah! s’écria d’Artagnan. + +— Tout beau! dit Porthos d’une voix de stentor. J’ai vu Son Éminence +M. le cardinal de Richelieu et Son Éminence M. le cardinal de Mazarin; +l’un avait une politique rouge, l’autre une politique noire. Je n’ai +jamais été beaucoup plus content de l’une que de l’autre: la première a +fait couper le cou à M. de Marcillac, à M. de Thou, à M. de Cinq-Mars, +à M. de Chalais, à M. de Boutteville, à M. de Montmorency; la seconde a +fait écharper une foule de frondeurs, dont nous étions, mon cher. + +— Dont, au contraire, nous n’étions pas, dit d’Artagnan. + +— Oh! si fait; car si je dégainais pour le cardinal moi, je frappais +pour le roi. + +— Cher Porthos! + +— J’achève. Ma peur de la politique est donc telle, que, s’il y a de la +politique là-dessous, j’aime mieux retourner à Pierrefonds. + +— Vous auriez raison, si cela était; mais avec moi, cher Porthos, +jamais de politique, c’est net. Vous avez travaillé à fortifier +Belle-Île; le roi a voulu savoir le nom de l’habile ingénieur qui avait +fait les travaux; vous êtes timide comme tous les hommes d’un vrai +mérite; peut-être Aramis veut-il vous mettre sous le boisseau. Moi, je +vous prends; moi, je vous déclare; moi, je vous produis; le roi vous +récompense et voilà toute ma politique. + +— C’est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main à d’Artagnan. + +Mais d’Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu’une fois +emprisonnée entre les cinq doigts du baron, une main ordinaire n’en +sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas la main, mais le +poing à son ami. Porthos ne s’en aperçut même pas. Après quoi ils +sortirent tous deux de Saint-Mandé. + +Les gardiens chuchotèrent bien un peu et se dirent à l’oreille quelques +paroles que d’Artagnan comprit, mais qu’il se garda bien de faire +comprendre à Porthos. + +«Notre ami, dit-il, était bel et bien prisonnier d’Aramis. Voyons ce +qu’il va résulter de la mise en liberté de ce conspirateur.» + + + + +Chapitre CXLIII — Le rat et le fromage + + +D’Artagnan et Porthos revinrent à pied comme d’Artagnan était venu. + +Lorsque d’Artagnan, entrant le premier dans la boutique du _Pilon +d’Or_, eut annoncé à Planchet que M. du Vallon serait un des voyageurs +privilégiés; lorsque Porthos, en entrant dans la boutique, eu fait +cliqueter avec son plumet les chandelles de bois suspendues à l’auvent, +quelque chose comme un pressentiment douloureux troubla la joie que +Planchet se promettait pour le lendemain. + +Mais c’était un cœur d’or que notre épicier, relique précieuse du bon +temps, qui est toujours et a toujours été pour ceux qui vieillissent le +temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont jeunes la vieillesse de +leurs ancêtres. + +Planchet, malgré ce frémissement intérieur aussitôt réprimé que +ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre cordialité. + +Porthos, un peu roide d’abord, à cause de la distance sociale qui +existait à cette époque entre un baron et un épicier, Porthos finit +par s’humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir et de +prévenances. + +Il fut surtout sensible à la liberté qui lui fut donnée ou plutôt +offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits secs +et confits, dans les sacs d’amandes et de noisettes, dans les tiroirs +pleins de sucrerie. + +Aussi, malgré les invitations que lui fit Planchet de monter à +l’entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soirée +qu’il avait à passer chez Planchet, la boutique, où ses doigts +rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu. + +Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes de +la Touraine, devinrent pour Porthos l’objet d’une distraction qu’il +savoura pendant cinq heures sans interruption. + +Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux, dont +les débris jonchaient le plancher et criaient sous les semelles de +ceux qui allaient et venaient; Porthos égrenait dans ses lèvres, d’un +seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux violettes couleurs, +dont une demi-livre passait ainsi d’un seul coup de sa bouche dans son +estomac. + +Dans un coin du magasin, les garçons, tapis avec épouvante, s’entre +regardaient sans oser se parler. + +Ils ignoraient Porthos, ils ne l’avaient jamais vu. La race de ces +Titans qui avaient porté les dernières cuirasses d’Hugues Capet, de +Philippe-Auguste et de François Ier commençait à disparaître. Ils se +demandaient donc mentalement si ce n’était point là l’ogre des contes +de fées, qui allait faire disparaître dans son insatiable estomac +le magasin tout entier de Planchet, et cela sans opérer le moindre +déménagement des tonnes et des caisses. + +Croquant, mâchant, cassant, grignotant, suçant et avalant, Porthos +disait de temps en temps à l’épicier: + +— Vous avez là un joli commerce, ami Planchet. + +— Il n’en aura bientôt plus si cela continue, grommela le premier +garçon, qui avait parole de Planchet pour lui succéder. + +Et, dans son désespoir, il s’approcha de Porthos, qui tenait toute la +place du passage qui conduisait de l’arrière-boutique à la boutique. Il +espérait que Porthos se lèverait, et que ce mouvement le distrairait de +ses idées dévorantes. + +— Que désirez-vous, mon ami? demanda Porthos d’un air affable. + +— Je désirerais passer, monsieur, si cela ne vous gênait pas trop. + +— C’est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gêne pas du tout. + +Et en même temps il prit le garçon par la ceinture, l’enleva de terre, +et le posa doucement de l’autre côté. + +Le tout en souriant toujours avec le même air affable. + +Les jambes manquèrent au garçon épouvanté au moment où Porthos le +posait à terre, si bien qu’il tomba le derrière sur des lièges. + +Cependant, voyant la douceur de ce géant, il se hasarda de nouveau. + +— Ah! monsieur, dit-il, prenez garde. + +— À quoi, mon ami? demanda Porthos. + +— Vous allez vous mettre le feu dans le corps. + +— Comment cela, mon bon ami? fit Porthos. + +— Ce sont tous aliments qui échauffent, monsieur. + +— Lesquels? + +— Les raisins, les noisettes, les amandes. + +— Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins échauffent... + +— C’est incontestable, monsieur. + +— Le miel rafraîchit. + +Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans lequel +plongeait la spatule à l’aide de laquelle on le sert aux pratiques, +Porthos en avala une bonne demi-livre. + +— Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l’eau maintenant. + +— Dans un seau, monsieur? demanda naïvement le garçon. + +— Non, dans une carafe; une carafe suffira, répondit Porthos avec +bonhomie. + +Et, portant la carafe à sa bouche, comme un sonneur fait de sa trompe, +il vida la carafe d’un seul coup. + +Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent aux +fibres de la propriété et de l’amour-propre. + +Cependant, hôte digne de l’hospitalité antique, il feignait de causer +très attentivement avec d’Artagnan, et lui répétait sans cesse: + +— Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur! + +— À quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; j’ai +appétit. + +Le premier garçon joignit les mains. + +Les deux autres se coulèrent sous les comptoirs, craignant que Porthos +ne sentît la chair fraîche. + +— Nous prendrons seulement ici un léger goûter, dit d’Artagnan, et, une +fois à la campagne de Planchet, nous souperons. + +— Ah! c’est à votre campagne que nous allons Planchet? dit Porthos. +Tant mieux. + +— Vous me comblez, monsieur le baron. + +_Monsieur le baron_ fit grand effet sur les garçons, qui virent un +homme de la plus haute qualité dans un appétit de cette espèce. + +D’ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n’avaient entendu dire +qu’un ogre eût été appelé _monsieur le baron_. + +— Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment +Porthos. + +Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits anisés dans la vaste +poche de son pourpoint. + +— Ma boutique est sauvée, s’écria Planchet. + +— Oui, comme le fromage, dit le premier garçon. + +— Quel fromage? + +— Ce fromage de Hollande dans lequel était entré un rat et dont nous ne +trouvâmes plus que la croûte. + +Planchet regarda sa boutique, et, à la vue de ce qui avait échappé à la +dent de Porthos, il trouva la comparaison exagérée. + +Le premier garçon s’aperçut de ce qui se passait dans l’esprit de son +maître. + +— Gare au retour! lui dit-il. + +— Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant l’entresol, où +l’on venait d’annoncer que la collation était servie. + +«Hélas!» pensa l’épicier en adressant à d’Artagnan un regard plein de +prières, que celui-ci comprit à moitié. + +Après la collation, on se mit en route. + +Il était tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers six +heures, arrivèrent sur le pavé de Fontainebleau. + +La route s’était faite gaiement. Porthos prenait goût à la société de +Planchet, parce que celui-ci lui témoignait beaucoup de respect et +l’entretenait avec amour de ses prés, de ses bois et de ses garennes. + +Porthos avait les goûts et l’orgueil du propriétaire. + +D’Artagnan, lorsqu’il eut vu aux prises les deux compagnons, prit les +bas-côtés de la route, et, laissant la bride flotter sur le cou de sa +monture, il s’isola du monde entier comme de Porthos et de Planchet. + +La lune glissait doucement à travers le feuillage bleuâtre de la +forêt. Les senteurs de la plaine montaient, embaumées, aux narines des +chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie. + +Porthos et Planchet se mirent à parler foins. + +Planchet avoua à Porthos que, dans l’âge mûr de sa vie, il avait, en +effet, négligé l’agriculture pour le commerce, mais que son enfance +s’était écoulée en Picardie, dans les belles luzernes qui lui montaient +jusqu’aux genoux et sous les pommiers verts aux pommes rouges; aussi +s’était-il juré, aussitôt sa fortune faite, de retourner à la nature, +et de finir ses jours comme il les avait commencés, le plus près +possible de la terre, où tous les hommes s’en vont. + +— Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre +retraite est proche? + +— Comment cela? + +— Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune. + +— Mais oui, répondit Planchet, on boulotte. + +— Voyons, combien ambitionnez-vous et à quel chiffre comptez-vous vous +retirer? + +— Monsieur, dit Planchet sans répondre à la question, si intéressante +qu’elle fût, monsieur, une chose me fait beaucoup de peine. + +— Quelle chose? demanda Porthos en regardant derrière lui comme pour +chercher cette chose qui inquiétait Planchet et l’en délivrer. + +— Autrefois, dit l’épicier, vous m’appeliez Planchet tout court et vous +m’eussiez dit: «Combien ambitionnes-tu, Planchet, et à quel chiffre +comptes-tu te retirer?» + +— Certainement, certainement, autrefois j’eusse dit cela, répliqua +l’honnête Porthos avec un embarras plein de délicatesse; mais +autrefois... + +— Autrefois, j’étais le laquais de M. d’Artagnan, n’est-ce pas cela que +vous voulez dire? + +— Oui. + +— Eh bien! si je ne suis plus tout à fait son laquais, je suis encore +son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-là... + +— Eh bien! Planchet? + +— Depuis ce temps-là, j’ai eu l’honneur d’être son associé. + +— Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d’Artagnan s’est mis dans l’épicerie? + +— Non, non, dit d’Artagnan, que ces paroles tirèrent de sa rêverie et +qui mit son esprit à la conversation avec l’habileté et la rapidité qui +distinguaient chaque opération de son esprit et de son corps. Ce n’est +pas d’Artagnan qui s’est mis dans l’épicerie, c’est Planchet qui s’est +mis dans la politique. Voilà! + +— Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction à la fois, nous avons +fait ensemble une petite opération qui m’a rapporté, à moi, cent mille +livres, à M. d’Artagnan deux cent mille. + +— Oh! oh! fit Porthos avec admiration. + +— En sorte, monsieur le baron, continua l’épicier, que je vous prie +de nouveau de m’appeler Planchet comme par le passé et de me tutoyer +toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me procurera. + +— Je le veux, s’il en est ainsi, mon cher Planchet, répliqua Porthos. + +Et, comme il se trouvait près de Planchet, il leva la main pour lui +frapper sur l’épaule en signe de cordiale amitié. + +Mais un mouvement providentiel du cheval dérangea le geste du cavalier, +de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de Planchet. + +L’animal plia les reins. + +D’Artagnan se mit à rire et à penser tout haut. + +— Prends garde, Planchet; car, si Porthos t’aime trop, il te caressera, +et, s’il te caresse, il t’aplatira: Porthos est toujours très fort, +vois-tu. + +— Oh! dit Planchet, Mousqueton n’en est pas mort, et cependant M. le +baron l’aime bien. + +— Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanément cabrer +les trois chevaux, et je disais encore ce matin à d’Artagnan combien je +le regrettais: mais, dis-moi, Planchet? + +— Merci, monsieur le baron, merci. + +— Brave garçon, va! Combien as-tu d’arpents de parc, toi? + +— De parc? + +— Oui. Nous compterons les prés ensuite, puis les bois après. + +— Où cela, monsieur. + +— À ton château. + +— Mais, monsieur le baron, je n’ai ni château, ni parc, ni prés, ni +bois. + +— Qu’as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une +campagne, alors? + +— Je n’ai point dit une campagne, monsieur le baron, répliqua Planchet +un peu humilié, mais un simple pied à terre. + +— Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te réserves. + +— Non, monsieur le baron, je dis la bonne vérité: j’ai deux chambres +d’amis, voilà tout. + +— Mais alors, dans quoi se promènent-ils, tes amis? + +— D’abord, dans la forêt du roi, qui est fort belle. + +— Le fait est que la forêt est belle, dit Porthos, presque aussi belle +que ma forêt du Berri. + +Planchet ouvrit de grands yeux. + +— Vous avez une forêt dans le genre de la forêt de Fontainebleau, +monsieur le baron? balbutia-t-il. + +— Oui, j’en ai même deux; mais celle du Berri est ma favorite. + +— Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet. + +— Mais, d’abord, parce que je n’en connais pas la fin; et, ensuite, +parce qu’elle est pleine de braconniers. + +— Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre cette +forêt si agréable? + +— En ce qu’ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce qui, +en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la guerre. + +On en était à ce moment de la conversation, lorsque Planchet, levant le +nez, aperçut les premières maisons de Fontainebleau qui se dessinaient +en vigueur sur le ciel, tandis qu’au-dessus de la masse compacte et +informe s’élançaient les toits aigus du château, dont les ardoises +reluisaient à la lune comme les écailles d’un immense poisson. + +— Messieurs, dit Planchet, j’ai l’honneur de vous annoncer que nous +sommes arrivés à Fontainebleau. + + + + +Chapitre CXLIV — La campagne de Planchet + + +Les cavaliers levèrent la tête et virent que l’honnête Planchet disait +l’exacte vérité. + +Dix minutes après, ils étaient dans la rue de Lyon, de l’autre côté de +l’Auberge du _Beau-Paon_. + +Une grande haie de sureaux touffus, d’aubépines et de houblons formait +une clôture impénétrable et noire, derrière laquelle s’élevait une +maison blanche à large toit de tuiles. + +Deux fenêtres de cette maison donnaient sur la rue. + +Toutes deux étaient sombres. + +Entre les deux, une petite porte surmontée d’un auvent soutenu par des +pilastres y donnait entrée. + +On arrivait à cette porte par un seuil élevé. + +Planchet mit pied à terre comme s’il allait frapper à cette porte; +puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha environ +trente pas encore. + +Ses deux compagnons le suivirent. + +Alors il arriva devant une porte charretière à claire-voie située +trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule clôture de +cette porte, il poussa l’un des battants. + +Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une +petite cour entourée de fumier, dont la bonne odeur décelait une étable +toute voisine. + +— Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant à son tour pied à +terre, et je me croirais, en vérité dans mes vacheries de Pierrefonds. + +— Je n’ai qu’une vache, se hâta de dire modestement Planchet. + +— Et moi, j’en ai trente, dit Porthos, ou plutôt je ne sais pas le +nombre de mes vaches. + +Les deux cavaliers étaient entrés, Planchet referma la porte derrière +eux. + +Pendant ce temps, d’Artagnan, qui avait mis pied à terre avec sa +légèreté habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un Parisien +qui voit de la verdure, il arrachait un brin de chèvrefeuille d’une +main, une églantine de l’autre. + +Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des +perches et mangeait ou plutôt broutait cosses et fruits. + +Planchet s’occupa aussitôt de réveiller, dans ses appentis, une manière +de paysan, vieux et cassé, qui couchait sur des mousses couvertes d’une +souquenille. + +Ce paysan, reconnaissant Planchet, l’appela _notre maître_, à la grande +satisfaction de l’épicier. + +— Mettez les chevaux au râtelier, mon vieux, et bonne pitance, dit +Planchet. + +— Oh! oui-da! les belles bêtes, dit le paysan; oh! il faut qu’elles en +crèvent! + +— Doucement, doucement, l’ami, dit d’Artagnan; peste! comme nous y +allons: l’avoine et la botte de paille, rien de plus. + +— Et de l’eau blanche pour ma monture à moi, dit Porthos, car elle a +bien chaud, ce me semble. + +— Oh! ne craignez rien, messieurs, répondit Planchet, le père Célestin +est un vieux gendarme d’Ivry. Il connaît l’écurie; venez à la maison, +venez. + +Il attira les deux amis par une allée fort couverte qui traversait un +potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait à un petit +jardin derrière lequel s’élevait la maison, dont on avait déjà vu la +principale façade du côté de la rue. + +À mesure que l’on approchait, on pouvait distinguer, par deux fenêtres +ouvertes au rez-de-chaussée et qui donnaient accès à la chambre, +l’intérieur, le _pénétral_ de Planchet. + +Cette chambre, doucement éclairée par une lampe placée sur la +table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la +tranquillité, de l’aisance et du bonheur. + +Partout où tombait la paillette de lumière détachée du centre lumineux +sur une faïence ancienne, sur un meuble luisant de propreté, sur une +arme pendue à la tapisserie, la pure clarté trouvait un pur reflet, et +la goutte de feu venait dormir sur la chose agréable à l’œil. + +Cette lampe, qui éclairait la chambre, tandis que le feuillage des +jasmins et des aristoloches tombait de l’encadrement des fenêtres, +illuminait splendidement une nappe damassée blanche comme un quartier +de neige. + +Deux couverts étaient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait ses +rubis dans le cristal à facettes de la longue bouteille, et un grand +pot de faïence bleue, à couvercle d’argent, contenait un cidre écumeux. + +Près de la table, dans un fauteuil à large dossier, dormait une femme +de trente ans, au visage épanoui par la santé et la fraîcheur. + +Et, sur les genoux de cette fraîche créature, un gros chat doux, +pelotonnant son corps sur ses pattes pliées, faisait entendre le +ronflement caractéristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie, dans +les mœurs félines: «Je suis parfaitement heureux.» + +Les deux amis s’arrêtèrent devant cette fenêtre, tout ébahis de +surprise. + +Planchet, en voyant leur étonnement, fut ému d’une douce joie. + +— Ah! coquin de Planchet! dit d’Artagnan, je comprends tes absences. + +— Oh! oh! voilà du linge bien blanc, dit à son tour Porthos d’une voix +de tonnerre. + +Au bruit de cette voix, le chat s’enfuit, la ménagère se réveilla en +sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les deux +compagnons dans la chambre où était dressé le couvert. + +— Permettez-moi, dit-il, ma chère, de vous présenter M. le chevalier +d’Artagnan, mon protecteur. + +D’Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les mêmes +manières chevaleresques qu’il eût pris celle de Madame. + +— M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta Planchet. + +Porthos fit un salut dont Anne d’Autriche se fût déclarée satisfaite, +sous peine d’être bien exigeante. + +Alors, ce fut au tour de Planchet. + +Il embrassa bien franchement la dame, après toutefois avoir fait un +signe qui semblait demander la permission à d’Artagnan et à Porthos. + +Permission qui lui fut accordée, bien entendu. + +D’Artagnan fit un compliment à Planchet. + +— Voilà, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie. + +— Monsieur, répondit Planchet en riant, la vie est un capital que +l’homme doit placer le plus ingénieusement qu’il lui est possible... + +— Et tu en retires de gros intérêts, dit Porthos en riant comme un +tonnerre. + +Planchet revint à sa ménagère. + +— Ma chère amie, dit-il, vous voyez là les deux hommes qui ont conduit +une partie de mon existence. Je vous les ai nommés bien des fois tous +les deux. + +— Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des plus +prononcés. + +— Madame est Hollandaise? demanda d’Artagnan. + +Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d’Artagnan, qui remarquait +tout. + +— Je suis Anversoise, répondit la dame. + +— Et elle s’appelle dame Gechter, dit Planchet. + +— Vous n’appelez point ainsi madame, dit d’Artagnan. + +— Pourquoi cela? demanda Planchet. + +— Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous l’appelleriez. + +— Non, je l’appelle Trüchen. + +— Charmant nom, dit Porthos. + +— Trüchen, dit Planchet, m’est arrivée de Flandre avec sa vertu et +deux mille florins. Elle fuyait un mari fâcheux qui la battait. En ma +qualité de Picard, j’ai toujours aimé les Artésiennes. De l’Artois à +la Flandre, il n’y a qu’un pas. Elle vint pleurer chez son parrain, +mon prédécesseur de la rue des Lombards; elle plaça chez moi ses deux +milles florins que j’ai fait fructifier, et qui lui en rapportent dix +mille. + +— Bravo, Planchet! + +— Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande à une +servante et au père Célestin; elle me file toutes mes chemises, elle me +tricote tous mes bas d’hiver elle ne me voit que tous les quinze jours, +et elle veut bien se trouver heureuse. + +— Heureuse che suis effectivement... dit Trüchen avec abandon. + +Porthos frisa l’autre hémisphère de sa moustache. + +«Diable! diable! pensa d’Artagnan, est-ce que Porthos aurait des +intentions?...» + +En attendant, Trüchen, comprenant de quoi il était question, avait +excité sa cuisinière, ajouté deux couverts, et chargé la table de mets +exquis, qui font d’un souper un repas, et d’un repas un festin. + +Beurre frais, bœuf salé, anchois et thon, toute l’épicerie de Planchet. + +Poulets, légumes, salade, poisson d’étang, poisson de rivière, gibier +de forêt, toutes les ressources de la province. + +De plus, Planchet revenait du cellier, chargé de dix bouteilles dont le +verre disparaissait sous une épaisse couche de poudre grise. + +Cet aspect réjouit le cœur de Porthos. + +— J’ai faim, dit-il. + +Et il s’assit près de dame Trüchen avec un regard assassin. + +D’Artagnan s’assit de l’autre côté. + +Planchet, discrètement et joyeusement, se plaça en face. + +— Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Trüchen quitte +souvent la table; elle surveille vos chambres à coucher. + +En effet, la ménagère faisait de nombreux voyages, et l’on entendait +au premier étage gémir les bois de lit et crier des roulettes sur le +carreau. + +Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos +surtout. + +C’était merveille que de les voir. + +Les dix bouteilles étaient dix ombres lorsque Trüchen redescendit avec +du fromage. + +D’Artagnan avait conservé toute sa dignité. + +Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne. + +On chantait bataille, on parla chansons. + +D’Artagnan conseilla un nouveau voyage à la cave, et, comme Planchet +ne marchait pas avec toute la régularité du _sçavant fantassin_, le +capitaine des mousquetaires proposa de l’accompagner. + +Ils partirent donc en fredonnant des chansons à faire peur aux diables +les plus flamands. + +Trüchen demeura à table près de Porthos. + +Tandis que les deux gourmets choisissaient derrière les falourdes, on +entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le vide, +deux lèvres sur une joue. + +«Porthos se sera cru à La Rochelle», pensa d’Artagnan. + +Ils remontèrent chargés de bouteilles. + +Planchet n’y voyait plus, tant il chantait. + +D’Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche de +Trüchen était plus rouge que la droite. + +Or, Porthos souriait à la gauche de Trüchen, et frisait, de ses deux +mains, les deux côtés de ses moustaches à la fois. + +Trüchen souriait aussi au magnifique seigneur. + +Le vin pétillant d’Anjou fit des trois hommes trois diables d’abord, +trois soliveaux ensuite. + +D’Artagnan n’eut que la force de prendre un bougeoir pour éclairer à +Planchet son propre escalier. + +Planchet traîna Porthos, que poussait Trüchen, fort joviale aussi de +son côté. + +Ce fut d’Artagnan qui trouva les chambres et découvrit les lits. +Porthos se plongea dans le sien, déshabillé par son ami le mousquetaire. + +D’Artagnan se jeta sur le sien en disant: + +— Mordioux! j’avais cependant juré de ne plus toucher à ce vin jaune +qui sent la pierre à fusil. Fi! si les mousquetaires voyaient leur +capitaine dans un pareil état! + +Et, tirant les rideaux du lit: + +— Heureusement qu’ils ne me verront pas, ajouta-t-il. + +Planchet fut enlevé dans les bras de Trüchen, qui le déshabilla et +ferma rideaux et portes. + +— C’est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses jambes +qui passèrent à travers le bois du lit, ce qui produisit un écroulement +énorme auquel nul ne prit garde, tant on s’était diverti à la campagne +de Planchet. + +Tout le monde ronflait à deux heures de l’après minuit. + + + + +Chapitre CXLV — Ce que l’on voit de la maison de Planchet + + +Le lendemain trouva les trois héros dormant du meilleur cœur. + +Trüchen avait fermé les volets en femme qui craint, pour des yeux +alourdis, la première visite du soleil levant. + +Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le +baldaquin de Planchet, quand d’Artagnan, réveillé le premier, par un +rayon indiscret qui perçait les fenêtres, sauta à bas du lit, comme +pour arriver le premier à l’assaut. + +Il prit d’assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne. + +Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il étalait fièrement +dans l’obscurité son torse gigantesque, et son poing gonflé pendait +hors du lit sur le tapis de pieds. + +D’Artagnan réveilla Porthos, qui frotta ses yeux d’assez bonne grâce. + +Pendant ce temps, Planchet s’habillait et venait recevoir, aux portes +de leurs chambres, ses deux hôtes vacillants encore de la veille. + +Bien qu’il fût encore matin, toute la maison était déjà sur pied. +La cuisinière massacrait sans pitié dans la basse-cour, et le père +Célestin cueillait des cerises dans le jardin. + +Porthos, tout guilleret, tendit une main à Planchet, et d’Artagnan +demanda la permission d’embrasser Mme Trüchen. + +Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s’approcha de +Porthos, auquel la même faveur fut accordée. + +Porthos embrassa Mme Trüchen avec un gros soupir. + +Alors Planchet prit les deux amis par la main. + +— Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous sommes +entrés ici comme dans un four, et nous n’avons rien pu voir; mais au +jour, tout change d’aspect et vous serez contents. + +— Commençons par la vue, dit d’Artagnan, la vue me charme avant toutes +choses; j’ai toujours habité des maisons royales, et les princes ne +savent pas trop mal choisir leurs points de vue. + +— Moi, dit Porthos, j’ai toujours tenu à la vue. Dans mon château de +Pierrefonds, j’ai fait percer quatre allées qui aboutissent à une +perspective variée. + +— Vous allez voir ma perspective, dit Planchet. + +Et il conduisit les deux hôtes à une fenêtre. + +— Ah! oui, c’est la rue de Lyon, dit d’Artagnan. + +— Oui. J’ai deux fenêtres par ici, vue insignifiante; on aperçoit cette +auberge, toujours remuante et bruyante; c’est un voisinage désagréable. +J’avais quatre fenêtres par ici, je n’en ai conservé que deux. + +— Passons, dit d’Artagnan. + +Ils rentrèrent dans un corridor conduisant aux chambres, et Planchet +poussa les volets. + +— Tiens, tiens! dit Porthos, qu’est-ce que cela, là-bas? + +— La forêt, dit Planchet. C’est l’horizon, toujours une ligne épaisse, +qui est jaunâtre au printemps, verte l’été, rouge l’automne et blanche +l’hiver. + +— Très bien; mais c’est un rideau qui empêche de voir plus loin. + +— Oui, dit Planchet; mais, d’ici là, on voit... + +— Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... qu’est-ce que j’y +remarque?... Des croix, des pierres. + +— Ah çà! mais c’est le cimetière! s’écria d’Artagnan. + +— Justement, dit Planchet; je vous assure que c’est très curieux. Il +ne se passe pas de jour qu’on n’enterre ici quelqu’un. Fontainebleau +est assez fort. Tantôt ce sont des jeunes filles vêtues de blanc avec +des bannières, tantôt des échevins ou des bourgeois riches avec les +chantres et la fabrique de la paroisse, quelquefois des officiers de la +maison du roi. + +— Moi, je n’aime pas cela, dit Porthos. + +— C’est peu divertissant, dit d’Artagnan. + +— Je vous assure que cela donne des pensées saintes, répliqua Planchet. + +— Ah! je ne dis pas. + +— Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a +quelque part une maxime que j’ai retenue, celle-ci: «C’est une +salutaire pensée que la pensée de la mort.» + +— Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos. + +— Mais, objecta d’Artagnan, c’est aussi une pensée salutaire que celle +de la verdure, des fleurs, des rivières, des horizons bleus, des larges +plaines sans fin... + +— Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet, mais, +n’ayant que ce petit cimetière, fleuri aussi, moussu, ombreux et calme, +je m’en contente, et je pense aux gens de la ville qui demeurent rue +des Lombards, par exemple, et qui entendent rouler deux mille chariots +par jour, et piétiner dans la boue cent cinquante mille personnes. + +— Mais vivantes, dit Porthos, vivantes! + +— Voilà justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me repose, de +voir un peu des morts. + +— Ce diable de Planchet, fit d’Artagnan, il était né pour être poète +comme pour être épicier. + +— Monsieur, dit Planchet, j’étais une de ces bonnes pâtes d’homme que +Dieu a faites pour s’animer durant un certain temps et pour trouver +bonnes toutes choses qui accompagnent leur séjour sur terre. + +D’Artagnan s’assit alors près de la fenêtre, et, cette philosophie de +Planchet lui ayant paru solide, il y rêva. + +— Pardieu! s’écria Porthos, voilà que justement on nous donne la +comédie. Est-ce que je n’entends pas un peu chanter? + +— Mais oui, l’on chante, dit d’Artagnan. + +— Oh! c’est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet +dédaigneusement. Il n’y a là que le prêtre officiant, le bedeau et +l’enfant de chœur. Vous voyez, messieurs, que le défunt ou la défunte +n’était pas un prince. + +— Non, personne ne suit son convoi. + +— Si fait, dit Porthos, je vois un homme. + +— Oui, c’est vrai, un homme enveloppé d’un manteau, dit d’Artagnan. + +— Cela ne vaut pas la peine d’être vu, dit Planchet. + +— Cela m’intéresse, dit vivement d’Artagnan en s’accoudant sur la +fenêtre. + +— Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; c’est comme +moi: les premiers jours, j’étais triste de faire des signes de croix +toute la journée, et les chants m’allaient entrer comme des clous dans +le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et je n’ai jamais vu +d’aussi jolis oiseaux que ceux du cimetière. + +— Moi, fit Porthos, je ne m’amuse plus; j’aime mieux descendre. + +Planchet ne fit qu’un bond; il offrit sa main à Porthos pour le +conduire dans le jardin. + +— Quoi! vous restez là? dit Porthos à d’Artagnan en se retournant. + +— Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai. + +— Eh! eh! M. d’Artagnan n’a pas tort, dit Planchet; enterre-t-on déjà? + +— Pas encore. + +— Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient nouées autour de +la bière... Tiens! il entre une femme à l’autre extrémité du cimetière. + +— Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d’Artagnan; mais laisse-moi, +laisse-moi; je commence à entrer dans les méditations salutaires, ne me +trouble pas. + +Planchet parti, d’Artagnan dévora des yeux, derrière le volet +demi-clos, ce qui se passait en face. + +Les deux porteurs du cadavre avaient détaché les bretelles de leur +civière et laissèrent glisser leur fardeau dans la fosse. + +À quelques pas, l’homme au manteau, seul spectateur de la scène +lugubre, s’adossait à un grand cyprès, et dérobait entièrement sa +figure aux fossoyeurs et aux prêtres. Le corps du défunt fut enseveli +en cinq minutes. + +La fosse comblée, les prêtres s’en retournèrent. Le fossoyeur leur +adressa quelques mots et partit derrière eux. + +L’homme au manteau les salua au passage et mit une pièce de monnaie +dans la main du fossoyeur. + +— Mordioux! murmura d’Artagnan, mais c’est Aramis, cet homme-là! + +Aramis, en effet, demeura seul, de ce côté du moins; car, à peine +avait-il tourné la tête, que le pas d’une femme et le frôlement d’une +robe bruirent dans le chemin près de lui. + +Il se retourna aussitôt et ôta son chapeau avec un grand respect de +courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers et de +tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse. + +— Ah! par exemple, dit d’Artagnan, l’évêque de Vannes donnant des +rendez-vous! C’est toujours l’abbé Aramis, muguetant à Noisy-le-Sec. +Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetière, c’est un +rendez-vous sacré. + +Et il se mit à rire. + +La conversation dura une grosse demi-heure. + +D’Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui +tournait le dos; mais il voyait parfaitement, à la raideur des deux +interlocuteurs, à la symétrie de leurs gestes, à la façon compassée, +industrieuse, dont ils se lançaient les regards comme attaque ou comme +défense, il voyait qu’on ne parlait pas d’amour. + +À la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut-elle qui +s’inclina profondément devant Aramis. + +— Oh! oh! dit d’Artagnan, mais cela finit comme un rendez-vous +d’amour!... Le cavalier s’agenouille au commencement; la demoiselle +est domptée ensuite, et c’est-elle qui supplie... Quelle est cette +demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir. + +Mais ce fut impossible. Aramis s’en alla le premier; la dame s’enfonça +sous ses coiffes et partit ensuite. + +D’Artagnan n’y tint plus: il courut à la fenêtre de la rue de Lyon. + +Aramis venait d’entrer dans l’auberge. + +La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre +vraisemblablement un équipage de deux chevaux de main et d’un carrosse +qu’on voyait à la lisière du bois. + +Elle marchait lentement, tête baissée, absorbée dans une profonde +rêverie. + +— Mordioux! mordioux! il faut que je connaisse cette femme, dit encore +le mousquetaire. + +Et, sans plus délibérer, il se mit à la poursuivre. + +Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait à lever +son voile. + +— Elle n’est pas jeune, dit-il; c’est une femme du grand monde. Je +connais, ou le diable m’emporte! cette tournure-là. + +Comme il courait, le bruit de ses éperons et de ses bottes sur le sol +battu de la rue faisait un cliquetis étrange; un bonheur lui arriva sur +lequel il ne comptait pas. + +Ce bruit inquiéta la dame; elle crut être suivie ou poursuivie, ce qui +était vrai, et elle se retourna. + +D’Artagnan sauta comme s’il eût reçu dans les mollets une charge de +plomb à moineaux; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses pas: + +— Mme de Chevreuse! murmura-t-il. + +D’Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir. + +Il demanda au père Célestin de s’informer près du fossoyeur quel était +le mort qu’on avait enseveli le matin même. + +— Un pauvre mendiant franciscain, répliqua celui-ci, qui n’avait même +pas un chien pour l’aimer en ce monde et l’escorter à sa dernière +demeure. + +«S’il en était ainsi, pensa d’Artagnan, Aramis n’eût pas assisté à son +convoi. Ce n’est pas un chien, pour le dévouement, que M. l’évêque de +Vannes; pour le flair, je ne dis pas!» + + + + +Chapitre CXLVI — Comment Porthos, Trüchen et Planchet se quittèrent +amis, grâce à d’Artagnan + + +On fit grosse chère dans la maison de Planchet. + +Porthos brisa une échelle et deux cerisiers, dépouilla les +framboisiers, mais ne put arriver jusqu’aux fraises, à cause, +disait-il, de son ceinturon. + +Trüchen, qui s’était déjà apprivoisée avec le géant, lui répondit: + +— Ce n’est pas le ceinturon, c’est le fendre. + +Et Porthos, ravi de joie, embrassa Trüchen, qui lui cueillait plein sa +main de fraises et lui fit manger dans sa main. D’Artagnan, qui arriva +sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur sa paresse et plaignit tout +bas Planchet. + +Porthos déjeuna bien; quant il eut fini: + +— Je me plairais ici, dit-il en regardant Trüchen. + +Trüchen sourit. + +Planchet en fit autant, non sans un peu de gêne. + +Alors d’Artagnan dit à Porthos: + +— Il ne faut pas, mon ami, que les délices de Capoue vous fassent +oublier le but réel de notre voyage à Fontainebleau. + +— Ma présentation au roi? + +— Précisément, je veux aller faire un tour en ville pour préparer cela. +Ne sortez pas d’ici, je vous prie. + +— Oh! non, s’écria Porthos. + +Planchet regarda d’Artagnan avec crainte. + +— Est-ce que vous serez absent longtemps? dit-il. + +— Non, mon ami, et, dès ce soir, je te débarrasse de deux hôtes un peu +lourds pour toi. + +— Oh! monsieur d’Artagnan, pouvez-vous dire? + +— Non; vois-tu, ton cœur est excellent, mais ta maison est petite. Tel +n’a que deux arpents, qui peut loger un roi et le rendre très heureux; +mais tu n’es pas né grand seigneur, toi. + +— M. Porthos non plus, murmura Planchet. + +— Il l’est devenu, mon cher; il est suzerain de cent mille livres de +rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain de deux +poings et d’une échine qui n’ont jamais eu de rivaux dans ce beau +royaume de France. Porthos est un très grand seigneur à côté de toi, +mon fils, et... Je ne t’en dis pas davantage; je te sais intelligent. + +— Mais non, mais non, monsieur; expliquez-moi... + +— Regarde ton verger dépouillé, ton garde-manger vide, ton lit cassé, +ta cave à sec, regarde... Mme Trüchen... + +— Ah! mon Dieu! dit Planchet. + +— Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui renferment +trois cents vassales fort égrillardes, et c’est un bien bel homme que +Porthos! + +— Ah! mon Dieu! répéta Planchet. + +— Mme Trüchen est une excellente personne, continua d’Artagnan; +conserve-la pour toi, entends-tu. + +Et il lui frappa sur l’épaule. + +À ce moment, l’épicier aperçut Trüchen et Porthos éloignés sous une +tonnelle. + +Trüchen, avec une grâce toute flamande, faisait à Porthos des boucles +d’oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait amoureusement, +comme Samson devant Dalila. + +Planchet serra la main de d’Artagnan et courut vers la tonnelle. + +Rendons à Porthos cette justice qu’il ne se dérangea pas... Sans doute +il ne croyait pas mal faire. + +Trüchen non plus ne se dérangea pas, ce qui indisposa Planchet; mais +il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire bonne +contenance devant un désagrément. + +Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa d’aller voir les +chevaux. + +Porthos dit qu’il était fatigué. + +Planchet proposa au baron du Vallon de goûter d’un noyau qu’il faisait +lui même et qui n’avait pas son pareil. + +Le baron accepta. + +C’est ainsi que, toute la journée, Planchet sut occuper son ennemi. Il +sacrifia son buffet à son amour-propre. + +D’Artagnan revint deux heures après. + +— Tout est disposé, dit-il; j’ai vu Sa Majesté un moment au départ pour +la chasse: le roi nous attend ce soir. + +— Le roi m’attend! cria Porthos en se redressant. + +Et, il faut bien l’avouer, car c’est une onde mobile que le cœur de +l’homme, à partir de ce moment, Porthos ne regarda plus Mme Trüchen +avec cette grâce touchante qui avait amolli le cœur de l’Anversoise. + +Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il +raconta ou plutôt repassa toutes les splendeurs du dernier règne; les +batailles, les sièges, les cérémonies. Il dit le luxe des Anglais, les +aubaines conquises par les trois braves compagnons, dont d’Artagnan, le +plus humble au début, avait fini par devenir le chef. + +Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse évanouie; il +vanta comme il put la chasteté de ce grand seigneur et sa religion à +respecter l’amitié; il fut éloquent, il fut adroit. Il charma Porthos, +fit trembler Trüchen et fit rêver d’Artagnan. + +À six heures, le mousquetaire ordonna de préparer les chevaux et fit +habiller Porthos. + +Il remercia Planchet de sa bonne hospitalité, lui glissa quelques mots +vagues d’un emploi qu’on pourrait lui trouver à la Cour, ce qui grandit +immédiatement Planchet dans l’esprit de Trüchen, où le pauvre épicier, +si bon, si généreux, si dévoué avait baissé depuis l’apparition et le +parallèle de deux grands seigneurs. + +Car les femmes sont ainsi faites: elles ambitionnent ce qu’elles n’ont +pas; elles dédaignent ce qu’elles ambitionnaient, quand elles l’ont. + +Après avoir rendu ce service à son ami Planchet d’Artagnan dit à +Porthos tout bas: + +— Vous avez, mon ami, une bague assez jolie à votre doigt. + +— Trois cents pistoles, dit Porthos. + +— Mme Trüchen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui laissez +cette bague-là, répliqua d’Artagnan. + +Porthos hésita. + +— Vous trouvez qu’elle n’est pas assez belle? dit le mousquetaire. Je +vous comprends; un grand seigneur comme vous ne va pas loger chez un +ancien serviteur sans payer grassement l’hospitalité; mais, croyez-moi +Planchet a un si bon cœur, qu’il ne remarquera pas que vous avez cent +mille livres de rente. + +— J’ai bien envie, dit Porthos gonflé par ce discours, de donner à Mme +Trüchen ma petite métairie de Bracieux; c’est aussi une jolie bague au +doigt... douze arpents. + +— C’est trop, mon bon Porthos, trop pour le moment... Gardez cela pour +plus tard. + +Il lui ôta le diamant du doigt, et, s’approchant de Trüchen: + +— Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier d’accepter, +pour l’amour de lui, cette petite bague. M. du Vallon est un des hommes +les plus généreux et les plus discrets que je connaisse. Il voulait +vous offrir une métairie qu’il possède à Bracieux; je l’en ai dissuadé. + +— Oh! fit Trüchen dévorant le diamant du regard. + +— Monsieur le baron! s’écria Planchet attendri. + +— Mon bon ami! balbutia Porthos, charmé d’avoir été si bien traduit par +d’Artagnan. + +Toutes ces exclamations, se croisant, firent un dénouement pathétique à +la journée, qui pouvait se terminer d’une façon grotesque. + +Mais d’Artagnan était là, et partout, lorsque d’Artagnan avait +commandé, les choses n’avaient fini que selon son goût et son désir. + +On s’embrassa. Trüchen, rendue à elle-même par la magnificence du +baron, se sentit à sa place, et n’offrit qu’un front timide et +rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si bien +la veille. + +Planchet lui-même fut pénétré d’humilité. + +En veine de générosité, le baron Porthos aurait volontiers vidé ses +poches dans les mains de la cuisinière et de Célestin. + +Mais d’Artagnan l’arrêta. + +— À mon tour, dit-il. + +Et il donna une pistole à la femme et deux à l’homme. + +Ce furent des bénédictions à réjouir le cœur d’Harpagon et à le rendre +prodigue. + +D’Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu’au château et introduisit +Porthos dans son appartement de capitaine, où il pénétra sans avoir été +aperçu de ceux qu’il redoutait de rencontrer. + + + + +Chapitre CXLVII — La présentation de Porthos + + +Le soir même, à sept heures, le roi donnait audience à un ambassadeur +des Provinces-Unies dans le grand salon. + +L’audience dura un quart d’heure. + +Après quoi, il reçut les nouveaux présentés et quelques dames qui +passèrent les premières. + +Dans un coin du salon, derrière la colonne, Porthos et d’Artagnan +s’entretenaient en attendant leur tour. + +— Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire à son ami. + +— Non. + +— Eh bien! regardez-le. + +Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en habit de +cérémonie qui conduisait Aramis au roi. + +— Aramis! dit Porthos. + +— Présenté au roi par M. Fouquet. + +— Ah! fit Porthos. + +— Pour avoir fortifié Belle-Île, continua d’Artagnan. + +— Et moi? + +— Vous? Vous, comme j’avais l’honneur de vous le dire, vous êtes le bon +Porthos, la bonté du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de garder un peu +Saint-Mandé. + +— Ah! répéta Porthos. + +— Mais je suis là heureusement, dit d’Artagnan, et ce sera mon tour +tout à l’heure. + +En ce moment, Fouquet s’adressait au roi: + +— Sire, dit-il, j’ai une faveur à demander à Votre Majesté. M. +d’Herblay n’est pas ambitieux, mais il sait qu’il peut être utile. +Votre Majesté a besoin d’avoir un agent à Rome et de l’avoir puissant; +nous pouvons avoir un chapeau pour M. d’Herblay. + +Le roi fit un mouvement. + +— Je ne demande pas souvent à Votre Majesté, dit Fouquet. + +— C’est un cas, répondit le roi, qui traduisait toujours ainsi ses +hésitations. + +À ce mot, nul n’avait rien à répondre. + +Fouquet et Aramis se regardèrent. + +Le roi reprit: + +— M. d’Herblay peut aussi nous servir en France: un archevêque, par +exemple. + +— Sire, objecta Fouquet avec une grâce qui lui était particulière, +Votre Majesté comble M. d’Herblay: l’archevêché peut être dans les +bonnes grâces du roi le complément du chapeau; l’un n’exclut pas +l’autre. + +Le roi admira la présence d’esprit et sourit. + +— D’Artagnan n’eût pas mieux répondu, dit-il. + +Il n’eût pas plutôt prononcé ce nom, que d’Artagnan parut. + +— Votre Majesté m’appelle? dit-il. + +Aramis et Fouquet firent un pas pour s’éloigner. + +— Permettez, Sire, dit vivement d’Artagnan, qui démasqua Porthos, +permettez que je présente à Votre Majesté M. le baron du Vallon, l’un +des plus braves gentilshommes de France. + +Aramis, à l’aspect de Porthos, devint pâle; Fouquet crispa ses poings +sous ses manchettes. + +D’Artagnan leur sourit à tous deux, tandis que Porthos s’inclinait, +visiblement ému, devant la majesté royale. + +— Porthos ici! murmura Fouquet à l’oreille d’Aramis. + +— Chut! c’est une trahison, répliqua celui-ci. + +— Sire, dit d’Artagnan, voilà six ans que je devrais avoir présenté +M. du Vallon à Votre Majesté; mais certains hommes ressemblent aux +étoiles; ils ne vont pas sans le cortège de leurs amis. La pléiade ne +se désunit pas, voilà pourquoi j’ai choisi, pour vous présenter M. du +Vallon, le moment où vous verriez à côté de lui M. d’Herblay. + +Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d’Artagnan d’un air +superbe, comme pour accepter le défi que celui-ci semblait lui jeter. + +— Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi. + +— Excellents, Sire, et l’un répond de l’autre. Demandez à M. de Vannes +comment a été fortifiée Belle-Île? + +Fouquet s’éloigna d’un pas. + +— Belle-Île, dit froidement Aramis, a été fortifiée par Monsieur. + +Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois. + +Louis admirait et se défiait. + +— Oui, dit d’Artagnan; mais demandez à M. le baron qui l’a aidé dans +ses travaux? + +— Aramis, dit Porthos franchement. + +Et il désigna l’évêque. + +«Que diable signifie tout cela, pensa l’évêque, et quel dénouement aura +cette comédie?» + +— Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire l’évêque... +s’appelle Aramis? + +— Nom de guerre, dit d’Artagnan. + +— Nom d’amitié, dit Aramis. + +— Pas de modestie, s’écria d’Artagnan: sous ce prêtre, Sire, se cache +le plus brillant officier, le plus intrépide gentilhomme, le plus +savant théologien de votre royaume. + +Louis leva la tête. + +— Et un ingénieur! dit-il en admirant la physionomie, réellement +admirable alors, d’Aramis. + +— Ingénieur par occasion, Sire, dit celui-ci. + +— Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur d’Artagnan, +l’homme dont les conseils ont aidé plus de cent fois les desseins +des ministres de votre père... M. d’Herblay, en un mot, qui, avec M. +du Vallon, moi et M. le comte de La Fère, connu de Votre Majesté... +formait ce quadrille dont plusieurs ont parlé sous le feu roi et +pendant votre minorité. + +— Et qui a fortifié Belle-Île, répéta le roi avec un accent profond. + +Aramis s’avança. + +— Pour servir le fils, dit-il, comme j’ai servi le père. + +D’Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu’il proférait ces paroles. Il +y démêla tant de respect vrai, tant de chaleureux dévouement, tant de +conviction incontestable, que lui, lui, d’Artagnan, l’éternel douteur, +lui, l’infaillible, il y fut pris. + +— On n’a pas un tel accent lorsqu’on ment, dit-il. + +Louis fut pénétré. + +— En ce cas, dit-il à Fouquet, qui attendait avec anxiété le résultat +de cette épreuve, le chapeau est accordé. Monsieur d’Herblay, je vous +donne ma parole pour la première promotion. Remerciez M. Fouquet. + +Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils déchirèrent le cœur. Il +sortit précipitamment de la salle. + +— Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... J’aime à +récompenser les serviteurs de mon père. + +— Sire, dit Porthos... + +Et il ne put aller plus loin. + +— Sire, s’écria d’Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par la +majesté de votre personne, lui qui a soutenu fièrement le regard et le +feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu’il pense, et moi, plus habitué +à regarder le soleil... je vais vous dire sa pensée: il n’a besoin de +rien, il ne désire que le bonheur de contempler Votre Majesté pendant +un quart d’heure. + +— Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos avec un +gracieux sourire. + +Porthos devint cramoisi de joie et d’orgueil. + +Le roi le congédia, et d’Artagnan le poussa dans la salle après l’avoir +embrassé. + +— Mettez-vous près de moi à table, dit Porthos à son oreille. + +— Oui, mon ami. + +— Aramis me boude, n’est-ce pas? + +— Aramis ne vous a jamais tant aimé. Songez donc que je viens de lui +faire avoir le chapeau de cardinal. + +— C’est vrai, dit Porthos. À propos, le roi aime-t-il qu’on mange +beaucoup à sa table? + +— C’est le flatter, dit d’Artagnan, car il possède un royal appétit. + +— Vous m’enchantez, dit Porthos. + + + + +Chapitre CXLVIII — Explications + + +Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver +d’Artagnan et Porthos. + +Il arriva près de ce dernier derrière la colonne, et, lui serrant la +main: + +— Vous vous êtes échappé de ma prison? lui dit-il. + +— Ne le grondez pas, dit d’Artagnan; c’est moi, cher Aramis, qui lui ai +donné la clef des champs. + +— Ah! mon ami, répliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que vous +auriez attendu avec moins de patience? + +D’Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait déjà. + +— Vous autres, gens d’Église, dit-il à Aramis, vous êtes de grands +politiques. Nous autres gens d’épée, nous allons au but. Voici le fait. +J’étais allé visiter ce cher Baisemeaux. + +Aramis dressa l’oreille. + +— Tiens! dit Porthos, vous me faites souvenir que j’ai une lettre de +Baisemeaux pour vous, Aramis. + +Et Porthos tendit à l’évêque la lettre que nous connaissons. + +Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que d’Artagnan +parût un moment gêné par cette circonstance qu’il avait prévue tout +entière. + +Du reste, Aramis lui-même fit si bonne contenance que d’Artagnan +l’admira plus que jamais. + +La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d’un air parfaitement calme. + +— Vous disiez donc, cher capitaine? dit-il. + +— Je disais, continua le mousquetaire, que j’étais allé rendre visite à +Baisemeaux pour le service. + +— Pour le service? dit Aramis. + +— Oui, fit d’Artagnan. Et naturellement, nous parlâmes de vous et +de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me reçut froidement. Je +pris congé. Or, comme je revenais, un soldat m’aborda et me dit (il +me reconnaissait sans doute malgré mon habit de ville): «Capitaine, +voulez-vous m’obliger en me lisant le nom écrit sur cette enveloppe?» +Et je lus: _À M. du Vallon, à Saint-Mandé chez M. Fouquet._ «Pardieu! +me dis-je, Porthos n’est pas retourné, comme je le pensais, à +Pierrefonds ou à Belle-Île, Porthos est à Saint-Mandé chez M. Fouquet. +M. Fouquet n’est pas à Saint-Mandé. Porthos est donc seul, ou avec +Aramis, allons voir Porthos.» Et j’allai voir Porthos. + +— Très bien! dit Aramis rêveur. + +— Vous ne m’aviez pas conté cela, fit Porthos. + +— Je n’en ai pas eu le temps, mon ami. + +— Et vous emmenâtes Porthos à Fontainebleau? + +— Chez Planchet. + +— Planchet demeure à Fontainebleau? dit Aramis. + +— Oui, près du cimetière! s’écria Porthos étourdiment. + +— Comment, près du cimetière? fit Aramis soupçonneux. + +«Allons, bon! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre, puisqu’il +y a bagarre.» + +— Oui, du cimetière, dit Porthos. Planchet, certainement, est un +excellent garçon qui fait d’excellentes confitures, mais il a des +fenêtres qui donnent sur le cimetière. C’est attristant! Ainsi ce +matin... + +— Ce matin?... dit Aramis de plus en plus agité. + +D’Artagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit air +de marche. + +— Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chrétien. + +— Ah! ah! + +— C’est attristant! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison d’où l’on +voit continuellement des morts. Au contraire, d’Artagnan paraît aimer +beaucoup cela. + +— Ah! d’Artagnan a vu? + +— Il n’a pas vu, il a dévoré des yeux. + +Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire; mais +celui-ci était déjà en grande conversation avec de Saint-Aignan. + +Aramis continua d’interroger Porthos; puis, quand il eut exprimé tout +le jus de ce citron gigantesque, il en jeta l’écorce. + +Il retourna vers son ami d’Artagnan et, lui frappant sur l’épaule: + +— Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut éloigné, car le souper du +roi était annoncé. + +— Cher ami, répliqua d’Artagnan. + +— Nous ne soupons point avec le roi, nous autres. + +— Si fait; moi, je soupe. + +— Pouvez-vous causer dix minutes avec moi? + +— Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majesté se mette à table. + +— Où voulez-vous que nous causions? + +— Mais ici, sur ces bancs: le roi parti, l’on peut s’asseoir, et la +salle est vide. + +— Asseyons-nous donc. + +Ils s’assirent. Aramis prit une des mains de d’Artagnan; + +— Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engagé Porthos à se +défier un peu de moi? + +— Je l’avoue, mais non pas comme vous l’entendez. J’ai vu Porthos +s’ennuyer à la mort, et j’ai voulu, en le présentant au roi, faire pour +lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-même. + +— Quoi? + +— Votre éloge. + +— Vous l’avez fait noblement, merci! + +— Et je vous ai approché le chapeau qui se reculait. + +— Ah! je l’avoue, dit Aramis avec un singulier sourire; en vérité, vous +êtes un homme unique pour faire la fortune de vos amis. + +— Vous voyez donc que je n’ai agi que pour faire celle de Porthos. + +— Oh! je m’en chargeais de mon côté; mais vous avez le bras plus long +que nous. + +Ce fut au tour de d’Artagnan de sourire. + +— Voyons, dit Aramis, nous nous devons la vérité: m’aimez-vous +toujours, mon cher d’Artagnan? + +— Toujours comme autrefois, répliqua d’Artagnan sans trop se +compromettre par cette réponse. + +— Alors, merci, et franchise entière, dit Aramis; vous veniez à +Belle-Île pour le roi? + +— Pardieu. + +— Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d’offrir Belle-Île toute +fortifiée au roi? + +— Mais, mon ami, pour vous ôter le plaisir, il eût fallu d’abord que je +fusse instruit de votre intention. + +— Vous veniez à Belle-Île sans rien savoir? + +— De vous, oui! Comment diable voulez-vous que je me figure Aramis +devenu ingénieur au point de fortifier comme Polybe ou Archimède? + +— C’est pourtant vrai. Cependant vous m’avez deviné là-bas? + +— Oh! oui. + +— Et Porthos aussi? + +— Très cher, je n’ai pas deviné qu’Aramis fût ingénieur. Je n’ai pu +deviner que Porthos le fût devenu. Il y a un Latin qui a dit: «On +devient orateur, on naît poète.» Mais il n’a jamais dit: «On naît +Porthos, et l’on devient ingénieur.» + +— Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis. Je +poursuis. + +— Poursuivez. + +— Quand vous avez tenu notre secret, vous vous êtes hâté de le venir +dire au roi? + +— J’ai d’autant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir +plus fort. Lorsqu’un homme pesant deux cent cinquante-huit livres, +comme Porthos, court la poste, quand un prélat goutteux pardon, c’est +vous qui me l’avez dit, quand un prélat brûle le chemin, je suppose, +moi, que ces deux amis, qui n’ont pas voulu me prévenir, avaient des +choses de la dernière conséquence à me cacher, et, ma foi! je cours... +je cours aussi vite que ma maigreur et l’absence de goutte me le +permettent. + +— Cher ami, n’avez-vous pas réfléchi que vous pouviez me rendre, à moi +et à Porthos, un triste service? + +— Je l’ai bien pensé; mais vous m’aviez fait jouer, Porthos et vous, un +triste rôle à Belle-Île. + +— Pardonnez-moi, dit Aramis. + +— Excusez-moi, dit d’Artagnan. + +— En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant? + +— Ma foi, non. + +— Vous savez que j’ai dû faire prévenir tout de suite M. Fouquet, pour +qu’il vous prévînt près du roi? + +— C’est là l’obscur. + +— Mais non. M. Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez? + +— Oh! oui. + +— Il en a un surtout. + +— Dangereux? + +— Mortel! Eh bien! pour combattre l’influence de cet ennemi, M. +Fouquet a dû faire preuve, devant le roi, d’un grand dévouement et de +grands sacrifices. Il a fait une surprise à Sa Majesté en lui offrant +Belle-Île. Vous, arrivant le premier à Paris, la surprise était +détruite. Nous avions l’air de céder à la crainte. + +— Je comprends. + +— Voilà tout le mystère, dit Aramis, satisfait d’avoir convaincu le +mousquetaire. + +— Seulement, dit celui-ci, plus simple était de me tirer à quartier à +Belle-Île pour me dire: «Cher amis, nous fortifions Belle-Île-en-Mer +pour l’offrir au roi. Rendez-nous le service de nous dire pour qui +vous agissez. Êtes-vous l’ami de M. Colbert ou celui de M. Fouquet?» +Peut-être n’eussé-je rien répondu; mais vous eussiez ajouté: «Êtes-vous +mon ami?» J’aurais dit: «Oui.» + +Aramis pencha la tête. + +— De cette façon, continua d’Artagnan, vous me paralysiez, et je venais +dire au roi: «Sire, M. Fouquet fortifie Belle-Île, et très bien; mais +voici un mot que M. le gouverneur de Belle-Île m’a donné pour Votre +Majesté.» ou bien: «Voici une visite de M. Fouquet à l’endroit de ses +intentions.» Je ne jouais pas un sot rôle; vous aviez votre surprise, +et nous n’avions pas besoin de loucher en nous regardant. + +— Tandis, répliqua Aramis, qu’aujourd’hui vous avez agi tout à fait en +ami de M. Colbert. Vous êtes donc son ami? + +— Ma foi, non! s’écria le capitaine. M. Colbert est un cuistre, et je +le hais comme je haïssais Mazarin, mais sans le craindre. + +— Eh bien! moi, dit Aramis, j’aime M. Fouquet, et je suis à lui. +Vous connaissez ma position... Je n’ai pas de bien... M. Fouquet m’a +fait avoir des bénéfices, un évêché; M. Fouquet m’a obligé comme un +galant homme, et je me souviens assez du monde pour apprécier les bons +procédés. Donc, M. Fouquet m’a gagné le cœur, et je me suis mis à son +service. + +— Rien de mieux. Vous avez là un bon maître. + +Aramis se pinça les lèvres. + +— Le meilleur, je crois, de tous ceux qu’on pourrait avoir. + +Puis il fit une pause. + +D’Artagnan se garda bien de l’interrompre. + +— Vous savez sans doute de Porthos comment il s’est trouvé mêlé à tout +ceci? + +— Non, dit d’Artagnan; je suis curieux, c’est vrai, mais je ne +questionne jamais un ami quand il veut me cacher son véritable secret. + +— Je m’en vais vous le dire. + +— Ce n’est pas la peine si la confidence m’engage. + +— Oh! ne craignez rien; Porthos est l’homme que j’ai aimé le plus, +parce qu’il est simple et bon; Porthos est un esprit droit. Depuis que +je suis évêque, je recherche les natures simples, qui me font aimer la +vérité, haïr l’intrigue. + +D’Artagnan se caressa la moustache. + +— J’ai vu et recherché Porthos; il était oisif, sa présence me +rappelait mes beaux jours d’autrefois, sans m’engager à mal faire au +présent. J’ai appelé Porthos à Vannes. M. Fouquet, qui m’aime, ayant +su que Porthos m’aimait, lui a promis l’ordre à la première promotion; +voilà tout le secret. + +— Je n’en abuserai pas, dit d’Artagnan. + +— Je le sais bien, cher ami; nul n’a plus que vous de réel honneur. + +— Je m’en flatte, Aramis. + +— Maintenant... + +Et le prélat regarda son ami jusqu’au fond de l’âme. + +— Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un des +amis de M. Fouquet? Ne m’interrompez pas avant de savoir ce que cela +veut dire. + +— J’écoute. + +— Voulez-vous devenir maréchal de France, pair, duc, et posséder un +duché d’un million? + +— Mais, mon ami, répliqua d’Artagnan, pour obtenir tout cela, que +faut-il faire? + +— Être l’homme de M. Fouquet. + +— Moi, je suis l’homme du roi, cher ami. + +— Pas exclusivement, je suppose? + +— Oh! d’Artagnan n’est qu’un. + +— Vous avez, je le présume, une ambition, comme un grand cœur que vous +êtes. + +— Mais oui. + +— Eh bien? + +— Eh bien! je désire être maréchal de France; mais le roi me fera +maréchal, duc, pair; le roi me donnera tout cela. + +Aramis attacha sur d’Artagnan son limpide regard. + +— Est-ce que le roi n’est pas le maître? dit d’Artagnan. + +— Nul ne le conteste; mais Louis XIII était aussi le maître. + +— Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n’y avait pas un +M. d’Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire. + +— Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres d’achoppement. + +— Pas pour le roi? + +— Sans doute; mais... + +— Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense à soi et jamais à ce +petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant. + +— Et l’ingratitude? + +— Les faibles en ont peur! + +— Vous êtes bien sûr de vous. + +— Je crois que oui. + +— Mais le roi peut n’avoir plus besoin de vous. + +— Au contraire, je crois qu’il en aura plus besoin que jamais; +et, tenez, mon cher, s’il fallait arrêter un nouveau Condé, qui +l’arrêterait? Ceci... ceci seul en France. + +Et d’Artagnan frappa son épée. + +— Vous avez raison, dit Aramis en pâlissant. + +Et il se leva et serra la main de d’Artagnan. + +— Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des mousquetaires; +vous permettez... + +Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit: + +— Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale. + +Puis ils se séparèrent. + +«Je le disais bien, pensa d’Artagnan, qu’il y avait quelque chose.» + +«Il faut se hâter de mettre le feu aux poudres, dit Aramis; d’Artagnan +a éventé la mèche.» + + + + +Chapitre CXLIX — Madame et de Guiche + + +Nous avons vu que le comte de Guiche était sorti de la salle le jour +où Louis XIV avait offert avec tant de galanterie à La Vallière les +merveilleux bracelets gagnés à la loterie. + +Le comte se promena quelque temps hors du palais, l’esprit dévoré par +mille soupçons et mille inquiétudes. + +Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces, le +départ de Madame. + +Une grosse demi-heure s’écoula. Seul, à ce moment, le comte ne pouvait +avoir de bien divertissantes idées. + +Il tira ses tablettes de sa poche, et se décida, après mille +hésitations à écrire ces mots: + +«Madame, je vous supplie de m’accorder un moment d’entretien. Ne vous +alarmez pas de cette demande qui n’a rien d’étranger au profond respect +avec lequel je suis, etc., etc.» + +Il signait cette singulière supplique pliée en billet d’amour, quand il +vit sortir du château plusieurs femmes, puis des hommes, presque tout +le cercle de la reine, enfin. + +Il vit La Vallière elle-même, puis Montalais causant avec Malicorne. + +Il vit jusqu’au dernier des conviés qui tout à l’heure peuplaient le +cabinet de la reine mère. + +Madame n’était point passée; il fallait cependant qu’elle traversât +cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse, de Guiche +plongeait dans cette cour. + +Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des +flambeaux. Elle marchait vite, et, arrivée à sa porte, elle cria. + +— Pages, qu’on aille s’informer de M. le comte de Guiche. Il doit me +rendre compte d’une commission. S’il est libre, qu’on le prie de passer +chez moi. + +De Guiche demeura muet et caché dans son ombre; mais, sitôt que Madame +fut rentrée, il s’élança de la terrasse en bas les degrés; il prit +l’air le plus indifférent pour se faire rencontrer par les pages, qui +couraient déjà vers son logement. + +«Ah! Madame me fait chercher!» se dit-il tout ému. + +Et il serra son billet, désormais inutile. + +— Comte, dit un des pages en l’apercevant, nous sommes heureux de vous +rencontrer. + +— Qu’y a-t-il, messieurs? + +— Un ordre de Madame. + +— Un ordre de Madame? fit de Guiche d’un air surpris. + +— Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez, nous +a-t-elle dit, compte d’une commission. Êtes-vous libre? + +— Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale. + +— Veuillez donc nous suivre. + +Monté chez la princesse, de Guiche la trouva pâle et agitée. + +À la porte se tenait Montalais, un peu inquiète de ce qui se passait +dans l’esprit de sa maîtresse. + +De Guiche parut. + +— Ah! c’est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous +prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini. + +Montalais, encore plus intriguée, salua et sortit. + +Les deux interlocuteurs restèrent seuls. + +Le comte avait tout l’avantage: c’était Madame qui l’avait appelé à un +rendez-vous. Mais, cet avantage, comment était-il possible au comte +d’en user? C’était une personne si fantasque que Madame! c’était un +caractère si mobile que celui de Son Altesse Royale! + +Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation: + +— Eh bien! dit-elle, n’avez-vous rien à me dire? + +Il crut qu’elle avait deviné sa pensée; il crut; ceux qui aiment sont +ainsi faits; ils sont crédules et aveugles comme des poètes ou des +prophètes; il crut qu’elle savait le désir qu’il avait de la voir, et +le sujet de ce désir. + +— Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort étrange. + +— L’affaire des bracelets, s’écria-t-elle vivement, n’est-ce pas? + +— Oui, madame. + +— Vous croyez le roi amoureux? Dites. + +De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce regard +qui allait jusqu’au cœur. + +— Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de tourmenter +quelqu’un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas empressé comme +il est; il ne risquerait pas de compromettre de gaieté de cœur une +jeune fille jusqu’alors inattaquable. + +— Bon! cette effrontée? dit hautement la princesse. + +— Je puis affirmer à Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une +fermeté respectueuse, que Mlle de La Vallière est aimée d’un homme +qu’il convient de respecter, car c’est un galant homme. + +— Oh! Bragelonne, peut-être? + +— Mon ami. Oui, madame. + +— Eh bien! quand il serait votre ami, qu’importe au roi? + +— Le roi sait que Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière; et, +comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n’ira pas causer un +malheur irréparable. + +Madame se mit à rire avec des éclats qui firent sur de Guiche une +douloureuse impression. + +— Je vous répète, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de La +Vallière, et la preuve que je ne le crois pas, c’est que je voulais +vous demander de qui Sa Majesté peut chercher à piquer l’amour-propre +dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute la Cour, vous +m’aiderez à trouver d’autant plus assurément, que, dit-on partout, +Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi. + +Madame se mordit les lèvres, et, faute de bonnes raisons, elle détourna +la conversation. + +— Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards dans +lesquels l’âme semble passer tout entière, prouvez-moi que vous +cherchiez à m’interroger, moi qui vous ai appelé. + +De Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu’il avait écrit, et le +montra. + +— Sympathie, dit-elle. + +— Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui, sympathie; +mais, moi, je vous ai expliqué comment et pourquoi je vous cherchais; +vous, madame, vous êtes encore à me dire pourquoi vous me mandiez près +de vous. + +— C’est vrai. + +Et elle hésita. + +— Ces bracelets me feront perdre la tête, dit-elle tout à coup. + +— Vous vous attendiez à ce que le roi dût vous les offrir? répliqua de +Guiche. + +— Pourquoi pas? + +— Mais avant vous, madame, avant vous sa belle-sœur, le roi n’avait-il +pas la reine? + +— Avant La Vallière, s’écria la princesse, ulcérée, n’avait-il pas moi? +n’avait-il pas toute la Cour? + +— Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si l’on +vous entendait parler ainsi, que si l’on voyait vos yeux rouges, et, +Dieu me pardonne! cette larme qui monte à vos cils; oh! oui! tout le +monde dirait que Votre Altesse Royale est jalouse. + +— Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Vallière? + +Elle s’attendait à faire plier de Guiche avec ce geste hautain et ce +ton superbe. + +— Jalouse de La Vallière, oui, madame, répéta-t-il bravement. + +— Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de +m’insulter? + +— Je ne le crois pas, madame, répliqua le comte un peu agité, mais +résolu à dompter cette fougueuse colère. + +— Sortez! dit la princesse au comble de l’exaspération, tant le +sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient à fiel et à +rage. + +De Guiche recula d’un pas, fit sa révérence avec lenteur, se releva +blanc comme ses manchettes, et, d’une voix légèrement altérée: + +— Ce n’était pas la peine que je m’empressasse, dit-il, pour subir +cette injuste disgrâce. + +Et il tourna le dos sans précipitation. + +Il n’avait pas fait cinq pas, que Madame s’élança comme une tigresse +après lui, le saisit par la manche, et, le retournant: + +— Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de fureur, +est plus insultant que l’insulte. Voyons, insultez-moi, mais au moins +parlez! + +— Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son épée, +percez-moi le cœur, mais ne me faites pas mourir à petit feu. + +Au regard qu’il arrêta sur elle, regard empreint d’amour, de +résolution, de désespoir même, elle comprit qu’un homme, si calme en +apparence, se passerait l’épée dans la poitrine si elle ajoutait un mot. + +Elle lui arracha le fer d’entre les mains, et, serrant son bras avec un +délire qui pouvait passer pour de la tendresse: + +— Comte, dit-elle, ménagez-moi. Vous voyez que je souffre, et vous +n’avez aucune pitié. + +Les larmes, dernière crise de cet accès, étouffèrent sa voix. De +Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta jusqu’à +son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait. + +— Pourquoi, murmura-t-il à ses genoux, ne m’avouez-vous pas vos peines? +Aimez-vous quelqu’un? Dites-le-moi? J’en mourrai, mais après que je +vous aurai soulagée, consolée, servie même. + +— Oh! vous m’aimez ainsi! répliqua-t-elle vaincue. + +— Je vous aime à ce point, oui, madame. + +Et elle lui donna ses deux mains. + +— J’aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n’eût pu l’entendre. + +Lui l’entendit. + +— Le roi? dit-il. + +Elle secoua doucement la tête, et son sourire fut comme ces éclaircies +de nuages par lesquelles, après la tempête, on croit voir le paradis +s’ouvrir. + +— Mais, ajouta-t-elle, il y a d’autres passions dans un cœur bien né. +L’amour, c’est la poésie; mais la vie de ce cœur, c’est l’orgueil. +Comte, je suis née sur le trône, je suis fière et jalouse de mon rang. +Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des indignités? + +— Encore! fit le comte; voilà que vous maltraitez cette pauvre fille +qui sera la femme de mon ami. + +— Vous êtes assez simple pour croire cela, vous? + +— Si je ne le croyais pas, dit-il fort pâle, Bragelonne serait prévenu +demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Vallière eût oublié +les serments qu’elle a faits à Raoul. Mais non, ce serait une lâcheté +de trahir le secret d’une femme; ce serait un crime de troubler le +repos d’un ami. + +— Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage éclat de rire, que +l’ignorance est du bonheur? + +— Je le crois, répliqua-t-il. + +— Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement. + +— C’est facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous +aimait et que vous aimiez le roi. + +— Eh bien? fit-elle en respirant péniblement. + +— Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, fût venu me dire: «Oui, le roi +aime Madame; oui, le roi a touché le cœur de Madame», j’eusse peut-être +tué Raoul! + +— Il eût fallu, dit la princesse avec cette obstination des femmes qui +se sentent imprenables, que M. de Bragelonne eût eu des preuves pour +vous parler ainsi. + +— Toujours est-il, répondit de Guiche en soupirant, que, n’ayant pas +été averti, je n’ai rien approfondi, et qu’aujourd’hui mon ignorance +m’a sauvé la vie. + +— Vous pousseriez jusqu’à l’égoïsme et la froideur, dit Madame, que +vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d’aimer La Vallière? + +— Jusqu’au jour où La Vallière me sera révélée coupable, oui, madame. + +— Mais les bracelets? + +— Eh! madame, puisque vous vous attendiez à les recevoir du roi, +qu’eussé-je pu dire? + +L’argument était vigoureux; la princesse en fut écrasée. Elle ne se +releva plus dès ce moment. + +Mais, comme elle avait l’âme pleine de noblesse, comme elle avait +l’esprit ardent d’intelligence, elle comprit toute la délicatesse de de +Guiche. + +Elle lut clairement dans son cœur qu’il soupçonnait le roi d’aimer +La Vallière, et ne voulait pas user de cet expédient vulgaire, qui +consiste à ruiner un rival dans l’esprit d’une femme, en donnant à +celle-ci l’assurance, la certitude que ce rival courtise une autre +femme. + +Elle devina qu’il soupçonnait La Vallière, et que, pour lui laisser +le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre à jamais, il se +réservait une démarche directe ou quelques observations plus nettes. + +Elle lut en un mot tant de grandeur réelle, tant de générosité dans le +cœur de son amant, qu’elle sentit s’embraser le sien au contact d’une +flamme aussi pure. + +De Guiche, en restant, malgré la crainte de déplaire, un homme de +conséquence et de dévouement, grandissait à l’état de héros, et la +réduisait à l’état de femme jalouse et mesquine. + +Elle l’en aima si tendrement, qu’elle ne put s’empêcher de lui en +donner un témoignage. + +— Voilà bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la main. +Soupçons, inquiétudes, défiances, douleurs, je crois que nous avons +prononcé tous ces noms. + +— Hélas! oui, madame. + +— Effacez-les de votre cœur comme je les chasse du mien. Comte, que +cette La Vallière aime le roi ou ne l’aime pas, que le roi aime ou +n’aime pas La Vallière, faisons, à partir de ce moment, une distinction +dans nos deux rôles. Vous ouvrez de grands yeux; je gage que vous ne me +comprenez pas? + +— Vous êtes si vive, madame, que je tremble toujours de vous déplaire. + +— Voyez comme il tremble, le bel effrayé! dit-elle avec un enjouement +plein de charme. Oui, monsieur, j’ai deux rôles à jouer. Je suis la +sœur du roi, la belle-sœur de sa femme. À ce titre, ne faut-il pas que +je m’occupe des intrigues du ménage? Votre avis? + +— Le moins possible, madame. + +— D’accord, mais c’est une question de dignité; ensuite je suis la +femme de Monsieur. + +De Guiche soupira. + +— Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter à me parler toujours +avec le plus souverain respect. + +— Oh! s’écria-t-il en tombant à ses pieds, qu’il baisa comme ceux d’une +divinité. + +— Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j’ai encore un autre rôle. Je +l’oubliais. + +— Lequel? lequel? + +— Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J’aime. + +Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs lèvres se touchèrent. + +Un pas retentit derrière la tapisserie. Montalais heurta. + +— Qu’y a-t-il, mademoiselle? dit Madame. + +— On cherche M. de Guiche, répondit Montalais, qui eut tout le temps de +voir le désordre des acteurs de ces quatre rôles, car constamment de +Guiche avait héroïquement aussi joué le sien. + + + + +Chapitre CL — Montalais et Malicorne + + +Montalais avait raison. M. de Guiche, appelé partout, était fort +exposé, par la multiplication même des affaires, à ne répondre nulle +part. + +Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame, malgré +son orgueil blessé, malgré sa colère intérieure, ne put rien reprocher, +momentanément, du moins, à Montalais, qui venait de violer si +audacieusement la consigne quasi royale qui l’avait éloignée. + +De Guiche aussi perdit la tête, ou, plutôt, disons-le, de Guiche avait +perdu la tête avant l’arrivée de Montalais; car à peine eut-il entendu +la voix de la jeune fille, que, sans prendre congé de Madame, comme la +plus simple politesse l’exigeait même entre égaux, il s’enfuit le cœur +brûlant, la tête folle, laissant la princesse une main levée et lui +faisant un geste d’adieu. C’est que de Guiche pouvait dire, comme le +dit Chérubin cent ans plus tard, qu’il emportait aux lèvres du bonheur +pour une éternité. + +Montalais trouva donc les deux amants fort en désordre: il y avait +désordre chez celui qui s’enfuyait, désordre chez celle qui restait. + +Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard interrogateur +autour d’elle: + +— Je crois que, cette fois, j’en sais autant que la femme la plus +curieuse peut désirer en savoir. + +Madame fut tellement embarrassée de ce regard inquisiteur, que, comme +si elle eût entendu l’aparté de Montalais, elle ne dit pas un seul mot +à sa fille d’honneur, et, baissant les yeux, rentra dans sa chambre à +coucher. + +Ce que voyant, Montalais écouta. + +Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre. + +De ce moment elle comprit qu’elle avait sa nuit à elle, et, faisant +du côté de cette porte qui venait de se fermer un geste assez +irrespectueux, lequel voulait dire: «Bonne nuit, princesse!» elle +descendit retrouver Malicorne, fort occupé pour le moment à suivre de +l’œil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le comte de Guiche. + +Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque œuvre +d’importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et, +quand Malicorne en fut revenu à sa position naturelle, elle lui frappa +seulement sur l’épaule. + +— Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau? + +— M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne. + +— Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi. + +— Et que savez-vous? + +— C’est que Madame aime M. de Guiche. + +— L’un était la conséquence de l’autre. + +— Pas toujours, mon beau monsieur. + +— Cet axiome serait-il à mon adresse? + +— Les personnes présentes sont toujours exceptées. + +— Merci, fit Malicorne. Et de l’autre côté? continua-t-il en +interrogeant. + +— Le roi a voulu ce soir, après la loterie, voir Mlle de La Vallière. + +— Eh bien! il l’a vue? + +— Non pas. + +— Comment, non pas? + +— La porte était fermée. + +— De sorte que?... + +— De sorte que le roi s’en est retourné tout penaud comme un simple +voleur qui a oublié ses outils. + +— Bien. + +— Et du troisième côté? demanda Montalais. + +— Le courrier qui arrive à M. de Guiche est envoyé par M. de Bragelonne. + +— Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains. + +— Pourquoi, bon? + +— Parce que voilà de l’occupation. Si nous nous ennuyons maintenant, +nous aurons du malheur. + +— Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne point +faire confusion. + +— Rien de plus simple, répliqua Montalais. Trois intrigues un peu bien +chauffées, un peu bien menées, donnent, l’une dans l’autre, et au bas +chiffre, trois billets par jour. + +— Oh! s’écria Malicorne en haussant les épaules, vous n’y pensez pas, +ma chère, trois billets en un jour, c’est bon pour des sentiments +bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille au couvent, +échangeant le billet quotidiennement par le haut de l’échelle ou par +le trou fait au mur. En un billet tient toute la poésie de ces pauvres +petits cœurs-là. Mais chez nous... Oh! que vous connaissez peu le +Tendre royal, ma chère. + +— Voyons, concluez, dit Montalais impatientée. On peut venir. + +— Conclure! Je n’en suis qu’à la narration. J’ai encore trois points. + +— En vérité, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand! s’écria +Montalais. + +— Et vous, vous me ferez perdre la tête avec vos vivacités d’Italienne. +Je vous disais donc que nos amoureux s’écriront des volumes, mais où +voulez vous en venir? + +— À ceci, qu’aucune de nos dames ne peut garder les lettres qu’elle +recevra. + +— Sans aucun doute. + +— Que M. de Guiche n’osera pas garder les siennes non plus. + +— C’est probable. + +— Eh bien! je garderai tout cela, moi. + +— Voilà justement ce qui est impossible, dit Malicorne. + +— Et pourquoi cela? + +— Parce que vous n’êtes pas chez vous; que votre chambre est commune à +La Vallière et à vous; que l’on pratique assez volontiers des visites +et des fouilles dans une chambre de fille d’honneur; que je crains fort +la reine, jalouse comme une Espagnole, la reine mère, jalouse comme +deux Espagnoles, et, enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles. + +— Vous oubliez quelqu’un. + +— Qui? + +— Monsieur. + +— Je ne parlais que pour les femmes. Numérotons donc. Monsieur, N° 1. + +— N° 2, de Guiche. + +— N° 3, le vicomte de Bragelonne. + +— N° 4, et le roi. + +— Le roi? + +— Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais encore +plus puissant que tout le monde. Ah! ma chère! + +— Après? + +— Dans quel guêpier vous êtes-vous fourrée! + +— Pas encore assez avant, si vous voulez m’y suivre. + +— Certainement que je vous y suivrai. Cependant... + +— Cependant?... + +— Tandis qu’il en est temps encore, je crois qu’il serait prudent de +retourner en arrière. + +— Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous mettre +du premier coup à la tête de toutes ces intrigues-là. + +— Vous n’y suffirez pas. + +— Avec vous, j’en mènerais dix. C’est mon élément, voyez-vous. J’étais +faite pour vivre à la Cour, comme la salamandre est faite pour vivre +dans les flammes. + +— Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chère amie. +J’ai entendu dire à des savants fort savants, d’abord qu’il n’y a +pas de salamandres, et qu’y en eût-il, elles seraient parfaitement +grillées, elles seraient parfaitement rôties en sortant du feu. + +— Vos savants peuvent être fort savants en affaires de salamandres. Or, +vos savants ne vous diront point ceci, que je vous dis, moi: Aure de +Montalais est appelée à être, avant un mois, le premier diplomate de la +Cour de France! + +— Soit, mais à la condition que j’en serai le deuxième. + +— C’est dit: alliance offensive et défensive, bien entendu. + +— Seulement, défiez-vous des lettres. + +— Je vous les remettrai au fur et à mesure qu’on me les remettra. + +— Que dirons-nous au roi, de Madame? + +— Que Madame aime toujours le roi. + +— Que dirons-nous à Madame, du roi? + +— Qu’elle aurait le plus grand tort de ne pas le ménager. + +— Que dirons-nous à La Vallière, de Madame? + +— Tout ce que nous voudrons: La Vallière est à nous. + +— À nous? + +— Doublement. + +— Comment cela? + +— Par le vicomte de Bragelonne, d’abord. + +— Expliquez-vous. + +— Vous n’oubliez pas, je l’espère, que M. de Bragelonne a écrit +beaucoup de lettres à Mlle de La Vallière? + +— Je n’oublie rien. + +— Ces lettres, c’est moi qui les recevais, c’est moi qui les cachais. + +— Et, par conséquent, c’est vous qui les avez? + +— Toujours. + +— Où cela? ici? + +— Oh! que non pas. Je les ai à Blois, dans la petite chambre que vous +savez. + +— Petite chambre chérie, petite chambre amoureuse, antichambre du +palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites que +toutes ces lettres sont dans cette petite chambre? + +— Oui. + +— Ne les mettiez-vous pas dans un coffret? + +— Sans doute, dans le même coffret où je mettais les lettres que je +recevais de vous, et où je déposais les miennes quand vos affaires ou +vos plaisirs vous empêchaient de venir au rendez-vous. + +— Ah! fort bien, dit Malicorne. + +— Pourquoi cette satisfaction? + +— Parce que je vois la possibilité de ne pas courir à Blois après les +lettres. Je les ai ici. + +— Vous avez rapporté le coffret? + +— Il m’était cher, venant de vous. + +— Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui +auront un grand prix plus tard. + +— Je le sais parbleu bien! et voilà justement pourquoi je ris, et de +tout mon cœur même. + +— Maintenant, un dernier mot. + +— Pourquoi donc un dernier? + +— Avons-nous besoin d’auxiliaires? + +— D’aucun. + +— Valets, servantes? + +— Mauvais, détestable! Vous donnerez les lettres, vous les recevrez. +Oh! pas de fierté; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure, ne faisant +pas leurs affaires eux-mêmes, devront se résoudre à les voir faire par +d’autres. + +— Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche? + +— Rien; il ouvre sa fenêtre. + +— Disparaissons. + +Et tous deux disparurent; la conjuration était nouée. + +La fenêtre qui venait de s’ouvrir était, en effet, celle du comte de +Guiche. + +Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n’était pas +seulement pour tâcher de voir l’ombre de Madame à travers ses rideaux +qu’il se mettait à cette fenêtre, et sa préoccupation n’était pas toute +amoureuse. + +Il venait, comme nous l’avons dit, de recevoir un courrier; ce courrier +lui avait été envoyé par de Bragelonne. De Bragelonne avait écrit à de +Guiche. + +Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une +profonde impression. + +— Étrange! étrange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la +destinée entraîne-t-elle donc les gens à leur but? + +Et, quittant la fenêtre pour se rapprocher de la lumière, il relut une +troisième fois cette lettre, dont les lignes brûlaient à la fois son +esprit et ses yeux. + +«Calais. + +«Mon cher comte, + +J’ai trouvé à Calais M. de Wardes, qui a été blessé grièvement dans une +affaire avec M. de Buckingham. + +C’est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais haineux et +méchant. + +Il m’a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son cœur a beaucoup de +penchant; de Madame, qu’il trouve belle et aimable. + +Il a deviné votre amour pour la personne que vous savez. + +Il m’a aussi entretenu d’une personne que j’aime, et m’a témoigné le +plus vif intérêt en me plaignant fort, le tout avec des obscurités +qui m’ont effrayé d’abord, mais que j’ai fini par prendre pour les +résultats de ses habitudes de mystère. + +Voici le fait: + +Il aurait reçu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce n’est +que par M. de Lorraine. + +On s’entretient, disent ses nouvelles, d’un changement survenu dans +l’affection du roi. + +Vous savez qui cela regarde. + +Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d’une fille d’honneur +qui donne sujet à la médisance. + +Ces phrases vagues ne m’ont point permis de dormir. J’ai déploré +depuis hier que mon caractère droit et faible, malgré une certaine +obstination, m’ait laissé sans réplique à ces insinuations. + +En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n’ai point retardé son +départ avec des explications; et puis il me paraissait dur, je l’avoue, +de mettre à la question un homme dont les blessures sont à peine +fermées. + +Bref, il est parti à petites journées, parti pour assister, dit-il, +au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d’offrir sous peu de +temps. + +Il a ajouté à ces paroles certaines félicitations, puis certaines +condoléances. Je n’ai pas plus compris les unes que les autres. J’étais +étourdi par mes pensées et par une défiance envers cet homme, défiance, +vous le savez mieux que personne, que je n’ai jamais pu surmonter. + +Mais, lui parti, mon esprit s’est ouvert. + +Il est impossible qu’un caractère comme celui de de Wardes n’ait pas +infiltré quelque peu de sa méchanceté dans les rapports que nous avons +eus ensemble. + +Il est donc impossible que dans toutes les paroles mystérieuses que M. +de Wardes m’a dites, il n’y ait point un sens mystérieux dont je puisse +me faire l’application à moi ou à qui savez. + +Forcé que j’étais de partir promptement pour obéir au roi, je n’ai +point eu l’idée de courir après M. de Wardes pour obtenir l’explication +de ses réticences; mais je vous expédie un courrier et vous écris cette +lettre, qui vous exposera tous mes doutes. Vous, c’est moi: j’ai pensé, +vous agirez. + +M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu’il a voulu dire, si déjà +vous ne le savez. + +Au reste M. de Wardes a prétendu que M. de Buckingham avait quitté +Paris, comblé par Madame; c’est une affaire qui m’eût immédiatement +mis l’épée à la main sans la nécessité où je crois me trouver de faire +passer le service du roi avant toute querelle. + +Brûlez cette lettre, que vous remet Olivain. + +Qui dit Olivain, dit la sûreté même. + +Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de Mlle +de La Vallière, dont je baise respectueusement les mains. + +Vous, je vous embrasse. + +Vicomte de Bragelonne. + +P.-S.— Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prévoir, cher +ami, expédiez-moi un courrier avec ce seul mot: «Venez», et je serai à +Paris, trente-six heures après votre lettre reçue. + +De Guiche soupira, replia la lettre une troisième fois, et, au lieu de +la brûler, comme le lui avait recommandé Raoul, il la remit dans sa +poche. + +Il avait besoin de la lire et de la relire encore. + +— Quel trouble et quelle confiance à la fois, murmura le comte; toute +l’âme de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte de La Fère, +et il y parle de son respect pour Louise! Il m’avertit pour moi, il +me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un geste menaçant, +vous vous mêlez de mes affaires, monsieur de Wardes? Eh bien! je vais +m’occuper des vôtres. Quant à toi, mon pauvre Raoul, ton cœur me laisse +un dépôt; je veillerai sur lui, ne crains rien. + +Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez lui +sans retard, s’il était possible. + +Malicorne se rendit à l’invitation avec une vivacité qui était le +premier résultat de sa conversation avec Montalais. + +Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus +celui-ci, qui travaillait à l’ombre, devina son interrogateur. + +Il s’ensuivit que, après un quart d’heure de conversation, pendant +lequel de Guiche crut découvrir toute la vérité sur La Vallière et sur +le roi, il n’apprit absolument rien que ce qu’il avait vu de ses yeux; +tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra, que Raoul avait +de la défiance à distance et que de Guiche allait veiller sur le trésor +des Hespérides. + +Malicorne accepta d’être le dragon. + +De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s’occupa plus que de +soi. + +On annonça le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa première +apparition chez le roi. + +Après sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur. + +De Guiche se rendit chez Monsieur avant l’heure. + + + + +Chapitre CLI — Comment de Wardes fut reçu à la cour + + +Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que le +rafraîchissement de l’esprit conseille à tout caractère léger pour la +nouveauté qui arrive. + +De Wardes, qu’en effet on n’avait pas vu depuis un mois, était du +fruit nouveau. Le caresser, c’était d’abord une infidélité à faire aux +anciens, et une infidélité a toujours son charme; c’était, de plus, une +réparation à lui faire, à lui. Monsieur le traita donc on ne peut plus +favorablement. + +M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui +respectait cette seconde nature, en tout semblable à la sienne, plus le +courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes des caresses +plus douces encore que n’en avait eu Monsieur. + +De Guiche était là, comme nous l’avons dit, mais se tenait un peu +à l’écart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent +terminées. + +De Wardes, tout en parlant aux autres, et même à Monsieur, n’avait pas +perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu’il était là pour lui. + +Aussi alla-t-il à de Guiche aussitôt qu’il en eut fini avec les autres. + +Tous deux échangèrent les compliments les plus courtois; après quoi, de +Wardes revint à Monsieur et aux autres gentilshommes. + +Au milieu de toutes ces félicitations de bon retour on annonça Madame. + +Madame avait appris l’arrivée de de Wardes. Elle savait tous les +détails de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n’était pas +fâchée d’être là aux premières paroles qui devaient être prononcées par +celui qu’elle savait son ennemi. + +Elle avait deux ou trois dames d’honneur avec elle. + +De Wardes fit à Madame les plus gracieux saluts, et annonça tout +d’abord, pour commencer les hostilités, qu’il était prêt à donner des +nouvelles de M. de Buckingham à ses amis. + +C’était une réponse directe à la froideur avec laquelle Madame l’avait +accueilli. + +L’attaque était vive, Madame sentit le coup sans paraître l’avoir reçu. +Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche. + +Monsieur rougit, de Guiche pâlit. + +Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant combien +cet ennemi pouvait lui susciter de désagréments près des deux personnes +qui l’écoutaient, elle se pencha en souriant du côté du voyageur. + +Le voyageur parlait d’autre chose. + +Madame était brave, imprudente même: toute retraite la jetait en avant. +Après le premier serrement de cœur, elle revint au feu. + +— Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur de Wardes? +demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu la mauvaise +chance d’être blessé. + +Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pinça les lèvres. + +— Non, madame, dit-il, presque pas. + +— Cependant, par cette horrible chaleur... + +— L’air de la mer est frais, madame, et puis j’avais une consolation. + +— Oh! tant mieux!... Laquelle? + +— Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi. + +— Ah! il a été blessé plus grièvement que vous? J’ignorais cela, dit la +princesse avec une complète insensibilité. + +— Oh! madame, vous vous trompez, ou plutôt vous faites semblant de vous +tromper à mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait plus souffert +que moi; mais son cœur était atteint. + +De Guiche comprit où tendait la lutte; il hasarda un signe à Madame; ce +signe la suppliait d’abandonner la partie. + +Mais elle, sans répondre à de Guiche, sans faire semblant de le voir, +et toujours souriante: + +— Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc été touché +au cœur? Je ne croyais pas, moi, jusqu’à présent, qu’une blessure au +cœur se pût guérir. + +— Hélas! madame, répondit gracieusement de Wardes, les femmes croient +toutes cela, et c’est ce qui leur donne sur nous la supériorité de la +confiance. + +— Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient. M. de Wardes +veut dire que le duc de Buckingham avait été touché au cœur par autre +chose que par une épée. + +— Ah! bien! bien! s’écria Madame. Ah! c’est une plaisanterie de M. de +Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si M. de Buckingham +goûterait cette plaisanterie. En vérité, c’est bien dommage qu’il ne +soit point là, monsieur de Wardes. + +Un éclair passa dans les yeux du jeune homme. + +— Oh! dit-il les dents serrées, je le voudrais aussi, moi. + +De Guiche ne bougea pas. + +Madame semblait attendre qu’il vînt à son secours. + +Monsieur hésitait. + +Le chevalier de Lorraine s’avança et prit la parole. + +— Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham, être +touché au cœur n’est pas chose nouvelle, et que ce qu’il a dit s’est vu +déjà. + +— Au lieu d’un allié, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis +ligués, acharnés! + +Et elle changea la conversation. + +Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que +l’étiquette ordonne de respecter. + +Le reste de l’entretien fut donc modéré; les principaux acteurs avaient +fini leurs rôles. + +Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait l’interroger, +lui donna la main. + +Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s’établît +entre les deux époux pour les laisser tranquillement ensemble. + +Il s’achemina donc vers l’appartement de Monsieur pour le surprendre à +son retour, et détruire avec trois mots toutes les bonnes impressions +que Madame aurait pu semer dans son cœur. De Guiche fit un pas vers de +Wardes, que beaucoup de gens entouraient. + +Il lui indiquait ainsi le désir de causer avec lui. De Wardes lui fit, +des yeux et de la tête, signe qu’il le comprenait. + +Ce signe, pour les étrangers, n’avait rien que d’amical. + +Alors de Guiche put se retourner et attendre. + +Il n’attendit pas longtemps. De Wardes, débarrassé de ses +interlocuteurs, s’approcha de de Guiche, et tous deux, après un nouveau +salut, se mirent à marcher côte à côte. + +— Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte. + +— Excellent, comme vous voyez. + +— Et vous avez toujours l’esprit très gai? + +— Plus que jamais. + +— C’est un grand bonheur. + +— Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si +grotesque autour de nous! + +— Vous avez raison. + +— Ah! vous êtes donc de mon avis? + +— Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de là-bas? + +— Non, ma foi! j’en viens chercher ici. + +— Parlez. Vous avez cependant vu du monde à Boulogne, un de nos amis, +et il n’y a pas si longtemps de cela. + +— Du monde... de... de nos amis?... + +— Vous avez la mémoire courte. + +— Ah! c’est vrai: Bragelonne? + +— Justement. + +— Qui allait en mission près du roi Charles? + +— C’est cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-vous pas +dit?... + +— Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l’avoue, mais ce que je +ne lui ai pas dit, je le sais. + +De Wardes était la finesse même. Il sentait parfaitement, à l’attitude +de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignité, que la +conversation prenait une mauvaise tournure. Il résolut de se laisser +aller à la conversation et de se tenir sur ses gardes. + +— Qu’est-ce donc, s’il vous plaît, que cette chose que vous ne lui avez +pas dite? demanda de Guiche. + +— Eh bien! la chose concernant La Vallière. + +— La Vallière... Qu’est-ce que cela? et quelle est cette chose si +étrange que vous l’avez sue là-bas, vous, tandis que Bragelonne, qui +était ici, ne l’a pas sue, lui? + +— Est-ce sérieusement que vous me faites cette question? + +— On ne peut plus sérieusement. + +— Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le +commensal de la maison, vous, l’ami de Monsieur, vous, le favori de +notre belle princesse? + +De Guiche rougit de colère. + +— De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-il. + +— Mais je n’en connais qu’une, mon cher. Je parle de Madame. Est-ce que +vous avez une autre princesse au cœur? Voyons. + +De Guiche allait se lancer; mais il vit la feinte. + +Une querelle était imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes +voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que de Guiche ne +l’acceptait qu’au nom de La Vallière. C’était, à partir de ce moment, +un jeu de feintes, et qui devait durer jusqu’à ce que l’un d’eux fût +touché. + +De Guiche reprit donc tout son sang-froid. + +— Il n’est pas le moins du monde question de Madame dans tout ceci, +mon cher de Wardes, dit de Guiche, mais de ce que vous disiez là, à +l’instant même. + +— Et que disais-je? + +— Que vous aviez caché à Bragelonne certaines choses. + +— Que vous savez aussi bien que moi, répliqua de Wardes. + +— Non, d’honneur! + +— Allons donc! + +— Si vous me le dites, je le saurai; mais non autrement, je vous jure! + +— Comment! j’arrive de là-bas, de soixante lieues; vous n’avez pas +bougé d’ici; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la renommée m’a +rapporté là-bas, elle, et je vous entends me dire sérieusement que vous +ne savez pas? oh! comte, vous n’êtes pas charitable. + +— Ce sera comme il vous plaira, de Wardes; mais, je vous le répète, je +ne sais rien. + +— Vous faites le discret, c’est prudent. + +— Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus à moi qu’à Bragelonne? + +— Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que Madame ne +serait pas si maîtresse d’elle-même que vous. + +«Ah! double hypocrite, murmura de Guiche, te voilà revenu sur ton +terrain.» + +— Eh bien! alors, continua de Wardes, puisqu’il nous est si difficile +de nous entendre sur La Vallière et Bragelonne, causons de vos affaires +personnelles. + +— Mais, dit de Guiche, je n’ai point d’affaires personnelles, moi. Vous +n’avez rien dit de moi, je suppose, à Bragelonne, que vous ne puissiez +me redire, à moi? + +— Non. Mais, comprenez-vous, de Guiche? c’est qu’autant je suis +ignorant sur certaines choses, autant je suis ferré sur d’autres. +S’il s’agissait, par exemple, de vous parler des relations de M. de +Buckingham à Paris, comme j’ai fait le voyage avec le duc, je pourrais +vous dire les choses les plus intéressantes. Voulez-vous que je vous +les dise? + +De Guiche passa sa main sur son front moite de sueur. + +— Mais, non, dit-il, cent fois non, je n’ai point de curiosité pour ce +qui ne me regarde pas. M. de Buckingham n’est pour moi qu’une simple +connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je n’ai donc aucune +curiosité de savoir ce qui est arrivé à M. de Buckingham, tandis que +j’ai tout intérêt à savoir ce qui est arrivé à Raoul. + +— À Paris? + +— Oui, à Paris ou à Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis présent: si +quelque événement advient, je suis là pour y faire face; tandis que +Raoul est absent et n’a que moi pour le représenter; donc, les affaires +de Raoul avant les miennes. + +— Mais Raoul reviendra. + +— Oui, après sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut +courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine. + +— D’autant plus qu’il y restera quelque temps, à Londres, dit de Wardes +en ricanant. + +— Vous croyez? demanda naïvement de Guiche. + +— Parbleu! croyez-vous qu’on l’a envoyé à Londres pour qu’il ne fasse +qu’y aller et en revenir? Non pas; on l’a envoyé à Londres pour qu’il y +reste. + +— Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de de +Wardes, voici un soupçon bien fâcheux pour Bragelonne, et qui justifie +à merveille ce qu’il m’a écrit de Boulogne. + +De Wardes redevint froid; l’amour de la raillerie l’avait poussé en +avant, et il avait, par son imprudence, donné prise sur lui. + +— Eh bien! voyons, qu’a-t-il écrit? demanda-t-il. + +— Que vous lui aviez glissé quelques insinuations perfides contre La +Vallière et que vous aviez paru rire de sa grande confiance dans cette +jeune fille. + +— Oui, j’ai fait tout cela, dit de Wardes, et j’étais prêt, en le +faisant, à m’entendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit un +homme à un autre homme lorsque ce dernier le mécontente. Ainsi, par +exemple, si je vous cherchais une querelle, à vous, je vous dirais que +Madame, après avoir distingué M. de Buckingham, passe en ce moment pour +n’avoir renvoyé le beau duc qu’à votre profit. + +— Oh! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher de Wardes, dit +de Guiche en souriant malgré le frisson qui courait dans ses veines +comme une injection de feu. Peste! une telle faveur, c’est du miel. + +— D’accord; mais, si je voulais absolument une querelle avec vous, je +chercherais un démenti, et je vous parlerais de certain bosquet où +vous vous rencontrâtes avec cette illustre princesse, de certaines +génuflexions, de certains baisemains, et vous qui êtes un homme secret, +vous, vif et pointilleux... + +— Eh bien! non, je vous jure, dit de Guiche en l’interrompant avec +le sourire sur les lèvres, quoiqu’il fût porté à croire qu’il allait +mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas, que je ne vous +donnerais aucun démenti. Que voulez-vous, très cher comte, je suis +ainsi fait; pour les choses qui me regardent, je suis de glace. Ah! +c’est bien autre chose lorsqu’il s’agit d’un ami absent, d’un ami qui, +en partant, nous a confié ses intérêts; oh! pour cet ami, voyez-vous, +de Wardes, je suis tout de feu! + +— Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous avez beau dire, il +ne peut être question entre nous, à cette heure, ni de Bragelonne, ni +de cette jeune fille sans importance qu’on appelle La Vallière. + +En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le salon, +et, ayant déjà entendu les paroles qui venaient d’être prononcées, +étaient à même d’entendre celles qui allaient suivre. + +De Wardes s’en aperçut et continua tout haut: + +— Oh! si La Vallière était une coquette comme Madame, dont les +agaceries, très innocentes, je le veux bien, ont d’abord fait renvoyer +M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait exiler, vous, +car, enfin, vous vous y êtes laissé prendre à ses agaceries, n’est-ce +pas, monsieur? + +Les gentilshommes s’approchèrent, de Saint-Aignan en tête, Manicamp +après. + +— Eh! mon cher, que voulez-vous? dit de Guiche en riant, je suis +un fat, moi, tout le monde sait cela. J’ai pris au sérieux une +plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais j’ai vu mon erreur, j’ai +courbé ma vanité aux pieds de qui de droit, et j’ai obtenu mon rappel +en faisant amende honorable et en me promettant à moi-même de me guérir +de ce défaut, et, vous le voyez, j’en suis si bien guéri, que je ris +maintenant de ce qui, il y a quatre jours, me brisait le cœur. Mais, +lui, Raoul, il est aimé; il ne rit pas des bruits qui peuvent troubler +son bonheur, des bruits dont vous vous êtes fait l’interprète quand +vous saviez cependant, comte, comme moi, comme ces messieurs, comme +tout le monde, que ces bruits n’étaient qu’une calomnie. + +— Une calomnie! s’écria de Wardes, furieux de se voir poussé dans le +piège par le sang-froid de de Guiche. + +— Mais oui, une calomnie. Dame! voici sa lettre, dans laquelle il me +dit que vous avez mal parlé de Mlle de La Vallière, et où il me demande +si ce que vous avez dit de cette jeune fille est vrai. Voulez-vous que +je fasse juges ces messieurs, de Wardes? + +Et, avec le plus grand sang-froid, de Guiche lut tout haut le +paragraphe de la lettre qui concernait La Vallière. + +— Et, maintenant, continua de Guiche, il est bien constaté pour moi +que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et que vos +propos étaient malicieux. + +De Wardes regarda autour de lui pour savoir s’il aurait appui quelque +part; mais, à cette idée que de Wardes avait insulté, soit directement, +soit indirectement, celle qui était l’idole du jour, chacun secoua la +tête, et de Wardes ne vit que des hommes prêts à lui donner tort. + +— Messieurs, dit de Guiche devinant d’instinct le sentiment général, +notre discussion avec M. de Wardes porte sur un sujet si délicat, +qu’il est important que personne n’en entende plus que vous n’en avez +entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et laissez-nous achever +cette conversation entre nous, comme il convient à deux gentilshommes +dont l’un a donné à l’autre un démenti. + +— Messieurs! messieurs! s’écrièrent les assistants. + +— Trouvez-vous que j’avais tort de défendre Mlle de La Vallière? dit +de Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les paroles +blessantes que j’ai pu dire contre M. de Wardes. + +— Peste! dit de Saint-Aignan, non pas!... Mlle de La Vallière est un +ange. + +— La vertu, la pureté en personne, dit Manicamp. + +— Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de Guiche, je ne suis point le +seul qui prenne la défense de la pauvre enfant. Messieurs, une seconde +fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez qu’il est impossible +d’être plus calme que nous ne le sommes. + +Les courtisans ne demandaient pas mieux que de s’éloigner; les uns +allèrent à une porte, les autres à l’autre. + +Les deux jeunes gens restèrent seuls. + +— Bien joué, dit de Wardes au comte. + +— N’est-ce pas? répondit celui-ci. + +— Que voulez-vous? je me suis rouillé en province, mon cher, tandis que +vous, ce que vous avez gagné de puissance sur vous-même me confond, +comte; on acquiert toujours quelque chose dans la société des femmes; +acceptez donc tous mes compliments. + +— Je les accepte. + +— Et je les retournerai à Madame. + +— Oh! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, parlons-en aussi haut +qu’il vous plaira. + +— Ne m’en défiez pas. + +— Oh! je vous en défie! Vous êtes connu pour un méchant homme; si vous +faites cela, vous passerez pour un lâche, et Monsieur vous fera pendre +ce soir à l’espagnolette de sa fenêtre. Parlez, mon cher de Wardes, +parlez. + +— Je suis battu. + +— Oui, mais pas encore autant qu’il convient. + +— Je vois que vous ne seriez pas fâché de me battre à plate couture. + +— Non, mieux encore. + +— Diable! c’est que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez mal; +après celle que je viens de jouer, une partie ne peut me convenir. +J’ai perdu trop de sang à Boulogne: au moindre effort mes blessures se +rouvriraient, et, en vérité, vous auriez de moi trop bon marché. + +— C’est vrai, dit de Guiche, et cependant, vous avez, en arrivant, fait +montre de votre belle mine et de vos bons bras. + +— Oui, les bras vont encore, c’est vrai; mais les jambes sont faibles, +et puis je n’ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de duel; et vous, +j’en réponds, vous vous escrimez tous les jours pour mettre à bonne fin +votre petit guet-apens. + +— Sur l’honneur, monsieur, répondit de Guiche, voici une demi-année que +je n’ai fait d’exercice. + +— Non, voyez-vous, comte, toute réflexion faite, je ne me battrai pas, +pas avec vous, du moins. J’attendrai Bragelonne, puisque vous dites que +c’est Bragelonne qui m’en veut. + +— Oh! que non pas, vous n’attendrez pas Bragelonne, s’écria de Guiche +hors de lui; car, vous l’avez dit, Bragelonne peut tarder à revenir, +et, en attendant, votre méchant esprit fera son œuvre. + +— Cependant, j’aurai une excuse. Prenez garde! + +— Je vous donne huit jours pour achever de vous rétablir. + +— C’est déjà mieux. Dans huit jours, nous verrons. + +— Oui, oui, je comprends: en huit jours, on peut échapper à l’ennemi. +Non, non, pas un. + +— Vous êtes fou, monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de retraite. + +— Et vous, vous êtes un misérable. Si vous ne vous battez pas de bonne +grâce... + +— Eh bien? + +— Je vous dénonce au roi comme ayant refusé de vous battre après avoir +insulté La Vallière. + +— Ah! fit de Wardes, vous êtes dangereusement perfide, monsieur +l’honnête homme. + +— Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche toujours +loyalement. + +— Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner à blanc pour +égaliser nos chances. + +— Non pas, j’ai mieux que cela. + +— Dites. + +— Nous monterons à cheval tous deux et nous échangerons trois coups +de pistolet. Vous tirez de première force. Je vous ai vu abattre des +hirondelles, à balle et au galop. Ne dites pas non, je vous ai vu. + +— Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela, il est +possible que je vous tue. + +— En vérité, vous me rendriez service. + +— Je ferai de mon mieux. + +— Est-ce dit? + +— Votre main. + +— La voici... À une condition, pourtant. + +— Laquelle? + +— Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi? + +— Rien, je vous le jure. + +— Je vais chercher mon cheval. + +— Et moi le mien. + +— Où irons-nous? + +— Dans la plaine; je sais un endroit excellent. + +— Partons-nous ensemble? + +— Pourquoi pas? + +Et tous deux, s’acheminant vers les écuries, passèrent sous les +fenêtres de Madame, doucement éclairées; une ombre grandissait derrière +les rideaux de dentelle. + +— Voilà pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se doute +pas que nous allons à la mort pour elle. + + + + +Chapitre CLII — Le combat + + +De Wardes choisit son cheval, et de Guiche le sien. + +Puis chacun le sella lui-même avec une selle à fontes. + +De Wardes n’avait point de pistolets. De Guiche en avait deux paires. +Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le choix à de +Wardes. + +De Wardes choisit des pistolets dont il s’était vingt fois servi, les +mêmes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les hirondelles au vol. + +— Vous ne vous étonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes +précautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par conséquent, +qu’égaliser les chances. + +— L’observation était inutile, répondit de Guiche, et vous êtes dans +votre droit. + +— Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien m’aider à +monter à cheval, car j’y éprouve encore une certaine difficulté. + +— Alors, il fallait prendre le parti à pied. + +— Non, une fois en selle, je vaux mon homme. + +— C’est bien, n’en parlons plus. + +Et de Guiche aida de Wardes à monter à cheval. + +— Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur à nous +exterminer, nous n’avons pas pris garde à une chose. + +— À laquelle? + +— C’est qu’il fait nuit, et qu’il faudra nous tuer à tâtons. + +— Soit, ce sera toujours le même résultat. + +— Cependant, il faut prendre garde à une autre circonstance, qui est +que les honnêtes gens ne se vont point battre sans compagnons. + +— Oh! s’écria de Guiche, vous êtes aussi désireux que moi de bien faire +les choses. + +— Oui; mais je ne veux point que l’on puisse dire que vous m’avez +assassiné, pas plus que, dans le cas où je vous tuerais, je ne veux +être accusé d’un crime. + +— A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. de Buckingham? dit +de Guiche. Il s’est cependant accompli dans les mêmes conditions où le +nôtre va s’accomplir. + +— Bon! Il faisait encore jour et nous étions dans l’eau jusqu’aux +cuisses; d’ailleurs, bon nombre de spectateurs étaient rangés sur le +rivage et nous regardaient. + +De Guiche réfléchit un instant; mais cette pensée qui s’était déjà +présentée à son esprit s’y raffermit, que de Wardes voulait avoir des +témoins pour ramener la conversation sur Madame et donner un tour +nouveau au combat. + +Il ne répliqua donc rien, et, comme de Wardes l’interrogea une dernière +fois du regard, il lui répondit par un signe de tête qui voulait dire +que le mieux était de s’en tenir où l’on en était. + +Les deux adversaires se mirent, en conséquence, en chemin et sortirent +du château par cette porte que nous connaissons pour avoir vu tout près +d’elle Montalais et Malicorne. + +La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journée, avait amassé +tous les nuages qu’elle poussait silencieusement et lourdement de +l’ouest à l’est. Ce dôme, sans éclaircies et sans tonnerres apparents, +pesait de tout son poids sur la terre et commençait à se trouer sous +les efforts du vent, comme une immense toile détachée d’un lambris. + +Les gouttes d’eau tombaient tièdes et larges sur la terre, où elles +aggloméraient la poussière en globules roulants. + +En même temps, des haies qui aspiraient l’orage, des fleurs altérées, +des arbres échevelés, s’exhalaient mille odeurs aromatiques qui +ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les idées de jeunesse, de vie +éternelle, de bonheur et d’amour. + +— La terre sent bien bon, dit de Wardes; c’est une coquetterie de sa +part pour nous attirer à elle. + +— À propos, répliqua de Guiche, il m’est venu plusieurs idées et je +veux vous les soumettre. + +— Relatives? + +— Relatives à notre combat. + +— En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en occupions. + +— Sera-ce un combat ordinaire et réglé selon la coutume? + +— Voyons notre coutume? + +— Nous mettrons pied à terre dans une bonne plaine, nous attacherons +nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons sans armes, puis +nous nous éloignerons de cent cinquante pas chacun pour revenir l’un +sur l’autre. + +— Bon! c’est ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois +semaines, à la Saint-Denis. + +— Pardon, vous oubliez un détail. + +— Lequel? + +— Dans votre duel avec Follivent, vous marchâtes à pied l’un sur +l’autre, l’épée aux dents et le pistolet au poing. + +— C’est vrai. + +— Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous l’avouez +vous-même, nous remontons à cheval et nous nous choquons, le premier +qui veut tirer tire. + +— C’est ce qu’il y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit; il faut +compter plus de coups perdus qu’il n’y en aurait dans le jour. + +— Soit! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout +chargés, et un troisième de recharge. + +— À merveille! où notre combat aura-t-il lieu? + +— Avez-vous quelque préférence? + +— Non. + +— Vous voyez ce petit bois qui s’étend devant nous? + +— Le bois Rochin? Parfaitement. + +— Vous le connaissez? + +— À merveille. + +— Vous savez, alors, qu’il a une clairière à son centre? + +— Oui. + +— Gagnons cette clairière. + +— Soit! + +— C’est une espèce de champ clos naturel, avec toutes sortes de +chemins, de faux fuyants, de sentiers, de fossés, de tournants, +d’allées; nous serons là à merveille. + +— Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrivés, je crois? + +— Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarté qui +tombe des étoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette place; +les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses barrières. + +— Soit! Faites comme vous dites. + +— Terminons les conditions, alors. + +— Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre, vous le direz. + +— J’écoute. + +— Cheval tué oblige son maître à combattre à pied. + +— C’est incontestable, puisque nous n’avons pas de chevaux de rechange. + +— Mais n’oblige pas l’adversaire à descendre de son cheval. + +— L’adversaire sera libre d’agir comme bon lui semblera. + +— Les adversaires, s’étant joints une fois, peuvent ne se plus quitter, +et, par conséquent, tirer l’un sur l’autre à bout portant. + +— Accepté. + +— Trois charges sans plus, n’est-ce pas? + +— C’est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles pour +vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles; j’en ferai +autant, puis nous répandrons le reste de la poudre et nous jetterons le +reste des balles. + +— Et nous jurons sur le Christ, n’est-ce pas, ajouta de Wardes, que +nous n’avons plus sur nous ni poudre ni balles? + +— C’est convenu; moi, je le jure. + +De Guiche étendit la main vers le ciel. + +De Wardes l’imita. + +— Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire que je +ne suis dupe de rien. Vous êtes, ou vous serez l’amant de Madame. J’ai +pénétré le secret, vous avez peur que je ne l’ébruite; vous voulez +me tuer pour vous assurer le silence, c’est tout simple, et, à votre +place, j’en ferais autant. + +De Guiche baissa la tête. + +— Seulement, continua de Wardes triomphant, était-ce bien la peine, +dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise affaire de +Bragelonne? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le sanglier, on +l’enrage; en forçant le renard, on lui donne la férocité du jaguar. Il +en résulte que, mis aux abois par vous, je me défends jusqu’à la mort. + +— C’est votre droit. + +— Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal; ainsi, pour commencer, +vous devinez bien, n’est-ce pas, que je n’ai point fait la sottise +de cadenasser mon secret, ou plutôt votre secret dans mon cœur? Il +y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez, qui est entré en +participation de mon secret; ainsi, comprenez bien que, si vous me +tuez, ma mort n’aura pas servi à grand’chose; tandis qu’au contraire, +si je vous tue, dame! tout est possible, vous comprenez. + +De Guiche frissonna. + +— Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attaché à Madame deux +ennemis qui travailleront à qui mieux mieux à la ruiner. + +— Oh! monsieur, s’écria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi sur ma +mort; de ces deux ennemis, j’espère bien tuer l’un tout de suite, et +l’autre à la première occasion. + +De Wardes ne répondit que par un éclat de rire tellement diabolique, +qu’un homme superstitieux s’en fût effrayé. + +Mais de Guiche n’était point impressionnable à ce point. + +— Je crois, dit-il, que tout est réglé, monsieur de Wardes; ainsi, +prenez du champ, je vous prie, à moins que vous ne préfériez que ce +soit moi. + +— Non pas, dit de Wardes, enchanté de vous épargner une peine. + +Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairière dans toute +son étendue, et alla prendre son poste au point de la circonférence du +carrefour qui faisait face à celui où de Guiche s’était arrêté. + +De Guiche demeura immobile. + +À la distance de cent pas à peu près, les deux adversaires étaient +absolument invisibles l’un à l’autre, perdus qu’ils étaient dans +l’ombre épaisse des ormes et des châtaigniers. + +Une minute s’écoula au milieu du plus profond silence. + +Au bout de cette minute, chacun, au sein de l’ombre où il était caché, +entendit le double cliquetis du chien résonnant dans la batterie. + +De Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop, +persuadé qu’il trouverait une double garantie de sûreté dans +l’ondulation du mouvement et dans la vitesse de la course. + +Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu’à son avis +devait occuper son adversaire. + +À la moitié du chemin, il s’attendait à rencontrer de Wardes: il se +trompait. + +Il continua sa course, présumant que de Wardes l’attendait immobile. + +Mais au deux tiers de la clairière, il vit le carrefour s’illuminer +tout à coup, et une balle coupa en sifflant la plume qui s’arrondissait +sur son chapeau. + +Presque en même temps, et comme si le feu du premier coup eût servi à +éclairer l’autre, un second coup retentit, et une seconde balle vint +trouer la tête du cheval de de Guiche, un peu au-dessous de l’oreille. + +L’animal tomba. + +Ces deux coups, venant d’une direction tout opposée à celle dans +laquelle il s’attendait à trouver de Wardes, frappèrent de Guiche +de surprise; mais, comme c’était un homme d’un grand sang-froid, il +calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout de sa +botte ne se trouvât pris sous son cheval. + +Heureusement, dans son agonie, l’animal fit un mouvement, et de Guiche +put dégager sa jambe moins pressée. + +De Guiche se releva, se tâta; il n’était point blessé. + +Du moment où il avait senti le cheval faiblir, il avait placé ses deux +pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne fît partir un des +deux coups et même tous les deux, ce qui l’eût désarmé inutilement. + +Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et s’avança +vers l’endroit où, à la lueur de la flamme, il avait vu apparaître de +Wardes. De Guiche s’était, après le premier coup, rendu compte de la +manœuvre de son adversaire, qui était on ne peut plus simple. + +Au lieu de courir sur de Guiche ou de rester à sa place à l’attendre, +de Wardes avait, pendant une quinzaine de pas à peu près, suivi le +cercle d’ombre qui le dérobait à la vue de son adversaire, et, au +moment où celui-ci lui présentait le flanc dans sa course, il l’avait +tiré de sa place, ajustant à l’aise, et servi au lieu d’être gêné par +le galop du cheval. + +On a vu que, malgré l’obscurité, la première balle avait passé à un +pouce à peine de la tête de de Guiche. + +De Wardes était si sûr de son coup, qu’il avait cru voir tomber de +Guiche. Son étonnement fut grand lorsque, au contraire le cavalier +demeura en selle. + +Il se pressa pour tirer le second coup, fit un écart de main et tua le +cheval. + +C’était une heureuse maladresse, si de Guiche demeurait engagé sous +l’animal. Avant qu’il eût pu se dégager, de Wardes rechargeait son +troisième coup et tenait de Guiche à sa merci. + +Mais, tout au contraire, de Guiche était debout et avait trois coups à +tirer. + +De Guiche comprit la position... Il s’agissait de gagner de Wardes de +vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant qu’il eût fini de +recharger son pistolet. + +De Wardes le voyait arriver comme une tempête. La balle était juste +et résistait à la baguette. Mal charger était s’exposer à perdre un +dernier coup. Bien charger était perdre son temps, ou plutôt c’était +perdre la vie. + +Il fit faire un écart à son cheval. + +De Guiche pivota sur lui-même, et, au moment où le cheval retombait, le +coup partit, enlevant le chapeau de de Wardes. + +De Wardes comprit qu’il avait un instant à lui; il en profita pour +achever de charger son pistolet. + +De Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier +pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le second. + +Mais, au troisième pas qu’il fit, de Wardes le prit tout marchant et le +coup partit. + +Un rugissement de colère y répondit; le bras du comte se crispa et +s’abattit. Le pistolet tomba. + +De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main +gauche, et faire un nouveau pas en avant. + +Le moment était suprême. + +— Je suis perdu, murmura de Wardes, il n’est point blessé à mort. + +Mais au moment où de Guiche levait son pistolet sur de Wardes, la tête, +les épaules et les jarrets du comte fléchirent à la fois. Il poussa un +soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de de Wardes. + +— Allons donc! murmura celui-ci. + +Et, rassemblant les rênes, il piqua des deux. + +Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes au +château. + +Arrivé là, de Wardes demeura un quart d’heure à tenir conseil. + +Dans son impatience à quitter le champ de bataille, il avait négligé de +s’assurer que de Guiche fût mort. + +Une double hypothèse se présentait à l’esprit agité de de Wardes. + +Ou de Guiche était tué, ou de Guiche était seulement blessé. + +— Si de Guiche était tué, fallait-il laisser ainsi son corps aux loups? +C’était une cruauté inutile, puisque, si de Guiche était tué, il ne +parlerait certes pas. + +S’il n’était pas tué, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se faire +passer pour un sauvage incapable de générosité? + +Cette dernière considération l’emporta. + +De Wardes s’informa de Manicamp. + +Il apprit que Manicamp s’était informé de de Guiche et, ne sachant +point où le joindre, s’était allé coucher. + +De Wardes alla réveiller le dormeur et lui conta l’affaire, que +Manicamp écouta sans dire un mot, mais avec une expression d’énergie +croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable. + +Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp prononça un seul mot: + +— Allons! + +Tout en marchant, Manicamp se montait l’imagination, et, au fur et à +mesure que de Wardes lui racontait l’événement, il s’assombrissait +davantage. + +— Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyez mort? + +— Hélas! oui. + +— Et vous vous êtes battus comme cela sans témoins? + +— Il l’a voulu. + +— C’est singulier! + +— Comment, c’est singulier? + +— Oui, le caractère de M. de Guiche ressemble bien peu à cela. + +— Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose? + +— Hé! hé! + +— Vous en doutez? + +— Un peu... Mais j’en douterai bien plus encore, je vous en préviens, +si je vois le pauvre garçon mort. + +— Monsieur Manicamp! + +— Monsieur de Wardes! + +— Il me semble que vous m’insultez! + +— Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je n’ai jamais aimé +les gens qui viennent vous dire: «J’ai tué M. Untel dans un coin; c’est +un bien grand malheur, mais je l’ai tué loyalement.» Il fait nuit bien +noire pour cet adverbe-là monsieur de Wardes! + +— Silence, nous sommes arrivés. + +En effet, on commençait à apercevoir la petite clairière, et, dans +l’espace vide, la masse immobile du cheval mort. + +À droite du cheval, sur l’herbe noire, gisait, la face contre terre, le +pauvre comte baigné dans son sang. + +Il était demeuré à la même place et ne paraissait même pas avoir fait +un mouvement. + +Manicamp se jeta à genoux, souleva le comte, et le trouva froid et +trempé de sang. + +Il le laissa retomber. + +Puis, s’allongeant près de lui, il chercha jusqu’à ce qu’il eût trouvé +le pistolet de de Guiche. + +— Morbleu! dit-il alors en se relevant, pâle comme un spectre et le +pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est bien mort! + +— Mort? répéta de Wardes. + +— Oui, et son pistolet est chargé, ajouta Manicamp en interrogeant du +doigt le bassinet. + +— Mais ne vous ai-je pas dit que je l’avais pris dans la marche et que +j’avais tiré sur lui au moment où il visait sur moi? + +— Êtes-vous bien sûr de vous être battu contre lui, monsieur de Wardes? +Moi, je l’avoue, j’ai bien peur que vous ne l’ayez assassiné. Oh! ne +criez pas! vous avez tiré vos trois coups, et son pistolet est chargé! +Vous avez tué son cheval, et lui, lui, de Guiche, un des meilleurs +tireurs de France, n’a touché ni vous ni votre cheval! Tenez, monsieur +de Wardes, vous avez du malheur de m’avoir amené ici; tout ce sang +m’a monté à la tête; je suis un peu ivre, et je crois, sur l’honneur! +puisque l’occasion s’en présente, que je vais vous faire sauter la +cervelle. Monsieur de Wardes, recommandez votre âme à Dieu! + +— Monsieur de Manicamp, vous n’y songez point? + +— Si fait, au contraire, j’y songe trop. + +— Vous m’assassineriez? + +— Sans remords, pour le moment, du moins. + +— Êtes-vous gentilhomme? + +— On a été page; donc on a fait ses preuves. + +— Laissez-moi défendre ma vie, alors. + +— Bon! pour que vous me fassiez à moi, ce que vous avez fait au pauvre +de Guiche. + +Et Manicamp, soulevant son pistolet, l’arrêta, le bras tendu et le +sourcil froncé, à la hauteur de la poitrine de de Wardes. + +De Wardes n’essaya pas même de fuir, il était terrifié. + +Alors, dans cet effroyable silence d’un instant, qui parut un siècle à +de Wardes, un soupir se fit entendre. + +— Oh! s’écria de Wardes! il vit! il vit! À moi, monsieur de Guiche, on +veut m’assassiner! + +Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le comte se +soulever péniblement sur une main. + +Manicamp jeta le pistolet à dix pas, et courut à son ami en poussant un +cri de joie. + +De Wardes essuya son front inondé d’une sueur glacée. + +— Il était temps! murmura-t-il. + +— Qu’avez-vous? demanda Manicamp à de Guiche, et de quelle façon êtes +vous blessé? + +De Guiche montra sa main mutilée et sa poitrine sanglante. + +— Comte! s’écria de Wardes, on m’accuse de vous avoir assassiné; +parlez, je vous en conjure, dites que j’ai loyalement combattu! + +— C’est vrai, dit le blessé, M. de Wardes a combattu loyalement, et +quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi. + +— Eh! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi d’abord à transporter ce pauvre +garçon, et, après, je vous donnerai toutes les satisfactions qu’il vous +plaira, ou, si vous êtes par trop pressé, faisons mieux: pansons le +comte avec votre mouchoir et le mien, et, puisqu’il reste deux balles à +tirer, tirons-les. + +— Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure j’ai vu la mort de trop +près: c’est trop laid, la mort, et je préfère vos excuses. + +Manicamp se mit à rire, et de Guiche aussi, malgré ses souffrances. + +Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il déclara qu’il +se sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait brisé +l’annulaire et le petit doigt, mais avait été glisser sur une côte +sans pénétrer dans la poitrine. C’était donc plutôt la douleur que la +gravité de la blessure qui avait foudroyé de Guiche. + +Manicamp lui passa un bras sous une épaule, de Wardes un bras sous +l’autre, et ils l’amenèrent ainsi à Fontainebleau, chez le médecin qui +avait assisté à son lit de mort le franciscain prédécesseur d’Aramis. + + + + +Chapitre CLIII — Le souper du roi + + +Le roi s’était mis à table pendant ce temps, et la suite peu nombreuse +des invités du jour avait pris place à ses côtés après le geste +habituel qui prescrivait de s’asseoir. + +Dès cette époque, bien que l’étiquette ne fût pas encore réglée comme +elle le fut plus tard, la Cour de France avait entièrement rompu +avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilité qu’on +retrouvait encore chez Henri IV, et que l’esprit soupçonneux de Louis +XIII avait peu à peu effacées, pour les remplacer par des habitudes +fastueuses de grandeur, qu’il était désespéré de ne pouvoir atteindre. + +Le roi dînait donc à une petite table séparée qui dominait, comme le +bureau d’un président, les tables voisines; petite table, avons-nous +dit: hâtons-nous cependant d’ajouter que cette petite table était +encore la plus grande de toutes. + +En outre, c’était celle sur laquelle s’entassaient un plus prodigieux +nombre de mets variés, poissons, gibiers, viandes domestiques, fruits, +légumes et conserves. + +Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonné à tous les exercices +violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du sang, commune à +tous les Bourbons, qui cuit rapidement les digestions et renouvelle les +appétits. + +Louis XIV était un redoutable convive; il aimait à critiquer ses +cuisiniers; mais, lorsqu’il leur faisait honneur, cet honneur était +gigantesque. + +Le roi commençait par manger plusieurs potages, soit ensemble, dans +une espèce de macédoine, soit séparément; il entremêlait ou plutôt il +séparait chacun de ces potages d’un verre de vin vieux. + +Il mangeait vite et assez avidement. + +Porthos, qui dès l’abord avait par respect attendu un coup de coude de +d’Artagnan, voyant le roi s’escrimer de la sorte, se retourna vers le +mousquetaire, et dit à demi-voix: + +— Il me semble qu’on peut aller, dit-il, Sa Majesté encourage. Voyez +donc. + +— Le roi mange, dit d’Artagnan, mais il cause en même temps; +arrangez-vous de façon que si, par hasard, il vous adressait la parole, +il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait disgracieux. + +— Le bon moyen alors, dit Porthos, c’est de ne point souper. Cependant +j’ai faim, je l’avoue, et tout cela sent des odeurs appétissantes, et +qui sollicitent à la fois mon odorat et mon appétit. + +— N’allez pas vous aviser de ne point manger, dit d’Artagnan, vous +fâcheriez Sa Majesté. Le roi a pour habitude de dire que celui-là +travaille bien qui mange bien, et il n’aime pas qu’on fasse petite +bouche à sa table. + +— Alors, comment éviter d’avoir la bouche pleine si on mange? dit +Porthos. + +— Il s’agit simplement, répondit le capitaine des mousquetaires, +d’avaler lorsque le roi vous fera l’honneur de vous adresser la parole. + +— Très bien. + +Et, à partir de ce moment, Porthos se mit à manger avec un enthousiasme +poli. + +Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en +connaisseur, appréciait les dispositions de son convive. + +— Monsieur du Vallon! dit-il. + +Porthos en était à un salmis de lièvre, et en engloutissait un +demi-râble. + +Son nom, prononcé ainsi, le fit tressaillir, et, d’un vigoureux élan du +gosier, il absorba la bouchée entière. + +— Sire, dit Porthos d’une voix étouffée, mais suffisamment intelligible +néanmoins. + +— Que l’on passe à M. du Vallon ces filets d’agneau, dit le roi. +Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon? + +— Sire, j’aime tout, répliqua Porthos. + +Et d’Artagnan lui souffla: + +— Tout ce que m’envoie Votre Majesté. + +Porthos répéta: + +— Tout ce que m’envoie Votre Majesté. + +Le roi fit, avec la tête, un signe de satisfaction. + +— On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi, enchanté +d’avoir en tête à tête un mangeur de la force de Porthos. + +Porthos reçut le plat d’agneau et en fit glisser une partie sur son +assiette. + +— Eh bien? dit le roi. + +— Exquis! fit tranquillement Porthos. + +— A-t-on d’aussi fins moutons dans votre province, monsieur du Vallon? +continua le roi. + +— Sire, dit Porthos, je crois qu’en ma province, comme partout, ce +qu’il y a de meilleur est d’abord au roi; mais, ensuite, je ne mange +pas le mouton de la même façon que le mange Votre Majesté. + +— Ah! ah! Et comment le mangez-vous? + +— D’ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier. + +— Tout entier? + +— Oui, Sire. + +— Et de quelle façon? + +— Voici: mon cuisinier, le drôle est Allemand, Sire; mon cuisinier +bourre l’agneau en question de petites saucisses qu’il fait venir de +Strasbourg; d’andouillettes, qu’il fait venir de Troyes; de mauviettes, +qu’il fait venir de Pithiviers; par je ne sais quel moyen, il désosse +le mouton, comme il ferait d’une volaille, tout en lui laissant la +peau, qui fait autour de l’animal une croûte rissolée; lorsqu’on le +coupe par belles tranches, comme on ferait d’un énorme saucisson, il en +sort un jus tout rosé qui est à la fois agréable à l’œil et exquis au +palais. + +Et Porthos fit clapper sa langue. + +Le roi ouvrit de grands yeux charmés, et, tout en attaquant du faisan +en daube qu’on lui présentait: + +— Voilà, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-il. +Quoi! le mouton entier? + +— Entier, oui, Sire. + +— Passez donc ces faisans à M. du Vallon; je vois que c’est un amateur. + +L’ordre fut exécuté. + +Puis, revenant au mouton: + +— Et cela n’est pas trop gras? + +— Non, Sire; les graisses tombent en même temps que le jus et +surnagent; alors mon écuyer tranchant les enlève avec une cuiller +d’argent, que j’ai fait faire exprès. + +— Et vous demeurez? demanda le roi. + +— À Pierrefonds, Sire. + +— À Pierrefonds; où est cela, monsieur du Vallon? du côté de Belle-Île? + +— Oh! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais. + +— Je croyais que vous me parliez de ces moutons à cause des prés salés. + +— Non, Sire, j’ai des prés qui ne sont pas salés, c’est vrai, mais qui +n’en valent pas moins. + +Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui +continuait d’officier de son mieux. + +— Vous avez un bel appétit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous faites +un bon convive. + +— Ah! ma foi! Sire, si Votre Majesté venait jamais à Pierrefonds, nous +mangerions bien notre mouton à nous deux, car vous ne manquez pas +d’appétit non plus, vous. + +D’Artagnan poussa un bon coup de pied à Porthos sous la table. Porthos +rougit. + +— À l’âge heureux de Votre Majesté, dit Porthos pour se rattraper, +j’étais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me rassasier. Votre +Majesté a bel appétit, comme j’avais l’honneur de le lui dire, mais +elle choisit avec trop de délicatesse pour être appelée un grand +mangeur. + +Le roi parut charmé de la politesse de son antagoniste. + +— Tâterez-vous de ces crèmes? dit-il à Porthos? + +— Sire, Votre Majesté me traite trop bien pour que je ne lui dise pas +la vérité tout entière. + +— Dites, monsieur du Vallon, dites. + +— Eh bien! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les pâtes, +et encore il faut qu’elles soient bien compactes; toutes ces mousses +m’enflent l’estomac, et tiennent une place qui me paraît trop précieuse +pour la si mal occuper. + +— Ah! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voilà un véritable +modèle de gastronomie. Ainsi mangeaient nos pères, qui savaient si bien +manger, ajouta Sa Majesté, tandis que nous, nous picorons. + +Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille mêlée +de jambon. + +Porthos, de son côté, entama une terrine de perdreaux et de râles. + +L’échanson remplit joyeusement le verre de Sa Majesté. + +— Donnez de mon vin à M. du Vallon, dit le roi. + +C’était un des grands honneurs de la table royale, D’Artagnan pressa le +genou de son ami. + +— Si vous pouvez avaler seulement la moitié de cette hure de sanglier +que je vois là, dit-il à Porthos, je vous juge duc et pair dans un an. + +— Tout à l’heure, dit flegmatiquement Porthos, je m’y mettrai. + +Le tour de la hure ne tarda pas à venir en effet, car le roi prenait +plaisir à pousser ce beau convive, il ne fit point passer de mets à +Porthos, qu’il ne les eût dégustés lui-même: il goûta donc la hure. +Porthos se montra beau joueur, au lieu d’en manger la moitié, comme +avait dit d’Artagnan, il en mangea les trois quarts. + +— Il est impossible, dit le roi à demi-voix, qu’un gentilhomme qui +soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne soit pas +le plus honnête homme de mon royaume. + +— Entendez-vous? dit d’Artagnan à l’oreille de son ami. + +— Oui, je crois que j’ai un peu de faveur, dit Porthos en se balançant +sur sa chaise. + +— Oh! vous avez le vent en poupe. Oui! oui! oui! + +Le roi et Porthos continuèrent de manger ainsi à la grande satisfaction +des conviés, dont quelques-uns, par émulation, avaient essayé de les +suivre, mais avaient dû renoncer en chemin. + +Le roi rougissait, et la réaction du sang à son visage annonçait le +commencement de la plénitude. + +C’est alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaieté, comme tous +les buveurs, s’assombrissait et devenait taciturne. + +Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif. + +Le pied de d’Artagnan dut lui rappeler plus d’une fois cette +particularité. + +Le dessert parut. + +Le roi ne songeait plus à Porthos; il tournait ses yeux vers la porte +d’entrée, et on l’entendit demander parfois pourquoi M. de Saint-Aignan +tardait tant à venir. + +Enfin, au moment où Sa Majesté terminait un pot de confitures de prunes +avec un grand soupir, M. de Saint-Aignan parut. + +Les yeux du roi, qui s’étaient éteints peu à peu, brillèrent aussitôt. + +Le comte se dirigea vers la table du roi, et, à son approche, Louis XIV +se leva. + +Tout le monde se leva, Porthos même, qui achevait un nougat capable de +coller l’une à l’autre les deux mâchoires d’un crocodile. Le souper +était fini. + + + + +Chapitre CLIV — Après souper + + +Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre voisine. + +— Que vous avez tardé, comte! dit le roi. + +— J’apportais la réponse, Sire, répondit le comte. + +— C’est donc bien long pour elle de répondre à ce que je lui écrivais? + +— Sire, Votre Majesté avait daigné faire des vers; Mlle de La Vallière +a voulu payer le roi de la même monnaie, c’est-à-dire en or. + +— Des vers, de Saint-Aignan!... s’écria le roi ravi. Donne, donne. + +Et Louis rompit le cachet d’une petite lettre qui renfermait +effectivement des vers que l’histoire nous a conservés, et qui sont +meilleurs d’intention que de facture. + +Tels qu’ils étaient, cependant, ils enchantèrent le roi, qui témoigna +sa joie par des transports non équivoques; mais le silence général +avertit Louis, si chatouilleux sur les bienséances, que sa joie pouvait +donner matière à des interprétations. + +Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un pas qui +le ramena sur le seuil de la porte auprès de ses hôtes: + +— Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif plaisir, +et je vous reverrai avec un plaisir nouveau. + +Porthos s’inclina, comme eût fait le colosse de Rhodes, et sortit à +reculons. + +— Monsieur d’Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres dans +la galerie; je vous suis obligé de m’avoir fait connaître M. du Vallon. +Messieurs, je retourne demain à Paris, pour le départ des ambassadeurs +d’Espagne et de Hollande. À demain donc. + +La salle se vida aussitôt. + +Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les vers +de La Vallière. + +— Comment les trouves-tu? dit-il. + +— Sire... charmants! + +— Ils me charment, en effet, et s’ils étaient connus... + +— Oh! les poètes en seraient jaloux; mais ils ne les connaîtront pas. + +— Lui avez-vous donné les miens? + +— Oh! Sire, elle les a dévorés. + +— Ils étaient faibles, j’en ai peur. + +— Ce n’est pas ce que Mlle de La Vallière en a dit. + +— Vous croyez qu’elle les a trouvés de son goût? + +— J’en suis sûr, Sire... + +— Il me faudrait répondre, alors. + +— Oh! Sire... tout de suite... après souper... Votre Majesté se +fatiguera. + +— Je crois que vous avez raison: l’étude après le repas est nuisible. + +— Le travail du poète surtout; et puis, en ce moment, il y aurait +préoccupation chez Mlle de La Vallière. + +— Quelle préoccupation? + +— Ah! Sire, comme chez toutes ces dames. + +— Pourquoi? + +— À cause de l’accident de ce pauvre de Guiche. + +— Ah! mon Dieu! est-il arrivé un malheur à de Guiche? + +— Oui, Sire, il a toute une main emportée, il a un trou à la poitrine, +il se meurt. + +— Bon Dieu! et qui vous a dit cela? + +— Manicamp l’a rapporté tout à l’heure chez un médecin de +Fontainebleau, et le bruit s’en est répandu ici. + +— Rapporté? Pauvre de Guiche! et comment cela lui est-il arrivé? + +— Ah! voilà, Sire! comment cela lui est-il arrivé? + +— Vous me dites cela d’un air tout à fait singulier, de Saint-Aignan. +Donnez-moi des détails... Que dit-il? + +— Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres. + +— Quels autres? + +— Ceux qui l’ont rapporté, Sire. + +— Qui sont-ils, ceux-là? + +— Je ne sais, Sire; mais M. de Manicamp le sait, M. de Manicamp est de +ses amis. + +— Comme tout le monde, dit le roi. + +— Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire; tout le +monde n’est pas précisément des amis de M. de Guiche. + +— Comment le savez-vous? + +— Est-ce que le roi veut que je m’explique? + +— Sans doute, je le veux. + +— Eh bien! Sire, je crois avoir ouï parler d’une querelle entre deux +gentilshommes. + +— Quand? + +— Ce soir même, avant le souper de Votre Majesté. + +— Cela ne prouve guère. J’ai fait des ordonnances si sévères à l’égard +des duels, que nul, je suppose, n’osera y contrevenir. + +— Aussi Dieu me préserve d’accuser personne! s’écria de Saint-Aignan. +Votre Majesté m’a ordonné de parler, je parle. + +— Dites donc alors comment le comte de Guiche a été blessé. + +— Sire, on dit à l’affût. + +— Ce soir? + +— Ce soir. + +— Une main emportée! un trou à la poitrine! Qui était à l’affût avec M. +de Guiche? + +— Je ne sais, Sire... Mais M. de Manicamp sait ou doit savoir. + +— Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan. + +— Rien, Sire, rien. + +— Alors expliquez-moi l’accident; est-ce un mousquet qui a crevé? + +— Peut-être bien. Mais, en y réfléchissant, non, Sire, car on a trouvé +près de de Guiche son pistolet encore chargé. + +— Son pistolet? Mais, on ne va pas à l’affût avec un pistolet, ce me +semble. + +— Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a été tué, et que le +cadavre du cheval est encore dans la clairière. + +— Son cheval? De Guiche va à l’affût à cheval? De Saint-Aignan, je ne +comprends rien à ce que vous me dites. Où la chose s’est-elle passée? + +— Sire, au bois Rochin, dans le rond-point. + +— Bien. Appelez M. d’Artagnan. + +De Saint-Aignan obéit. Le mousquetaire entra. + +— Monsieur d’Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la petite +porte du degré particulier. + +— Oui, Sire. + +— Vous monterez à cheval. + +— Oui, Sire. + +— Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous l’endroit? + +— Sire, je m’y suis battu deux fois. + +— Comment! s’écria le roi, étourdi de la réponse. + +— Sire, sous les édits de M. le cardinal de Richelieu, repartit +d’Artagnan avec son flegme ordinaire. + +— C’est différent, monsieur. Vous irez donc là, et vous examinerez +soigneusement les localités. Un homme y a été blessé, et vous y +trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous pensez sur cet +événement. + +— Bien, Sire. + +— Il va sans dire que c’est votre opinion à vous, et non celle d’un +autre que je veux avoir. + +— Vous l’aurez dans une heure, Sire. + +— Je vous défends de communiquer avec qui que ce soit. + +— Excepté avec celui qui me donnera une lanterne, dit d’Artagnan. + +— Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette liberté, qu’il ne +tolérait que chez son capitaine des mousquetaires. + +D’Artagnan sortit par le petit degré. + +— Maintenant, qu’on appelle mon médecin, ajouta Louis. + +Dix minutes après, le médecin du roi arrivait essoufflé. + +— Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec M. de +Saint-Aignan où il vous conduira, et me rendrez compte de l’état du +malade que vous verrez dans la maison où je vous prie d’aller. + +Le médecin obéit sans observation, comme on commençait dès cette époque +à obéir à Louis XIV, et sortit précédant de Saint-Aignan. + +— Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le médecin ait +pu lui parler. + +De Saint-Aignan sortit à son tour. + + + + +Chapitre CLV — Comment d’Artagnan accomplit la mission dont le roi +l’avait chargé + + +Pendant que le roi prenait ces dernières dispositions pour arriver à +la vérité, d’Artagnan, sans perdre une seconde, courait à l’écurie, +décrochait la lanterne, sellait son cheval lui-même, et se dirigeait +vers l’endroit désigné par Sa Majesté. + +Il n’avait, suivant sa promesse, vu ni rencontré personne, et, comme +nous l’avons dit, il avait poussé le scrupule jusqu’à faire, sans +l’intervention des valets d’écurie et des palefreniers, ce qu’il avait +à faire. + +D’Artagnan était de ceux qui se piquent, dans les moments difficiles, +de doubler leur propre valeur. + +En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au premier +arbre qu’il rencontra, et pénétra à pied jusqu’à la clairière. + +Alors il commença de parcourir à pied, et sa lanterne à la main, toute +la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et, après une +demi-heure d’exploration il reprit silencieusement son cheval, et s’en +revint réfléchissant et au pas à Fontainebleau. + +Louis attendait dans son cabinet: il était seul et crayonnait sur un +papier des lignes qu’au premier coup d’œil d’Artagnan reconnut inégales +et fort raturées. + +Il en conclut que ce devaient être des vers. + +Il leva la tête et aperçut d’Artagnan. + +— Eh bien! monsieur, dit-il, m’apportez-vous des nouvelles? + +— Oui, Sire. + +— Qu’avez-vous vu? + +— Voici la probabilité, Sire, dit d’Artagnan. + +— C’était une certitude que je vous avais demandée. + +— Je m’en rapprocherai autant que je pourrai; le temps était commode +pour les investigations dans le genre de celles que je viens de faire: +il a plu ce soir et les chemins étaient détrempés... + +— Au fait, monsieur d’Artagnan. + +— Sire, Votre Majesté m’avait dit qu’il y avait un cheval mort au +carrefour du bois Rochin; j’ai donc commencé par étudier les chemins. + +«Je dis les chemins, attendu qu’on arrive au centre du carrefour par +quatre chemins. + +«Celui que j’avais suivi moi-même présentait seul des traces fraîches. +Deux chevaux l’avaient suivi côte à côte: leurs huit pieds étaient +marqués bien distinctement dans la glaise. + +«L’un des cavaliers était plus pressé que l’autre. Les pas de l’un sont +toujours en avant de l’autre d’une demi-longueur de cheval. + +— Alors vous êtes sûr qu’ils sont venus à deux? dit le roi. + +— Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes bêtes d’un pas égal, des +chevaux habitués à la manœuvre, car ils ont tourné en parfaite oblique +la barrière du rond-point. + +— Après, monsieur? + +— Là, les cavaliers sont restés un instant à régler sans doute les +conditions du combat; les chevaux s’impatientaient. L’un des cavaliers +parlait, l’autre écoutait et se contentait de répondre. Son cheval +grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa préoccupation à +écouter, il lui lâchait la bride. + +— Alors il y a eu combat? + +— Sans conteste. + +— Continuez; vous êtes un habile observateur. + +— L’un des deux cavaliers est resté en place, celui qui écoutait; +l’autre a traversé la clairière, et a d’abord été se mettre en face +de son adversaire. Alors celui qui était resté en place a franchi +le rond-point au galop jusqu’aux deux tiers de sa longueur, croyant +marcher sur son ennemi; mais celui-ci avait suivi la circonférence du +bois. + +— Vous ignorez les noms, n’est-ce pas? + +— Tout à fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la +circonférence du bois montait un cheval noir. + +— Comment savez-vous cela? + +— Quelques crins de sa queue sont restés aux ronces qui garnissent le +bord du fossé. + +— Continuez. + +— Quant à l’autre cheval, je n’ai pas eu de peine à en faire le +signalement, puisqu’il est resté mort sur-le-champ de bataille. + +— Et de quoi ce cheval est-il mort? + +— D’une balle qui lui a troué la tempe. + +— Cette balle était celle d’un pistolet ou d’un fusil? + +— D’un pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval m’a indiqué la +tactique de celui qui l’avait tué. Il avait suivi la circonférence du +bois pour avoir son adversaire en flanc. J’ai d’ailleurs, suivi ses pas +sur l’herbe. + +— Les pas du cheval noir? + +— Oui, Sire. + +— Allez, monsieur d’Artagnan. + +— Maintenant que Votre Majesté voit la position des deux adversaires, +il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour le cavalier qui +passe au galop. + +— Faites. + +— Le cheval du cavalier qui chargeait fut tué sur le coup. + +— Comment savez-vous cela? + +— Le cavalier n’a pas eu le temps de mettre pied à terre et est tombé +avec lui. J’ai vu la trace de sa jambe, qu’il avait tirée avec effort +de dessous le cheval. L’éperon, pressé par le poids de l’animal, avait +labouré la terre. + +— Bien. Et qu’a-t-il dit en se relevant? + +— Il a marché droit sur son adversaire. + +— Toujours placé sur la lisière du bois? + +— Oui, Sire. Puis, arrivé à une belle portée, il s’est arrêté +solidement, ses deux talons sont marqués l’un près de l’autre, il a +tiré et a manqué son adversaire. + +— Comment savez-vous cela, qu’il l’a manqué? + +— J’ai trouvé le chapeau troué d’une balle. + +— Ah! une preuve, s’écria le roi. + +— Insuffisante, Sire, répondit froidement d’Artagnan: c’est un chapeau +sans lettres, sans armes; une plume rouge comme à tous les chapeaux; le +galon même n’a rien de particulier. + +— Et l’homme au chapeau troué a-t-il tiré son second coup? + +— Oh! Sire, ses deux coups étaient déjà tirés. + +— Comment avez-vous su cela? + +— J’ai retrouvé les bourres du pistolet. + +— Et la balle qui n’a pas tué le cheval, qu’est-elle devenue? + +— Elle a coupé la plume du chapeau de celui sur qui elle était dirigée, +et a été briser un petit bouleau de l’autre côté de la clairière. + +— Alors, l’homme au cheval noir était désarmé, tandis que son +adversaire avait encore un coup à tirer. + +— Sire, pendant que le cavalier démonté se relevait, l’autre +rechargeait son arme. Seulement, il était fort troublé en la +rechargeant, la main lui tremblait. + +— Comment savez-vous cela? + +— La moitié de la charge est tombée à terre, et il a jeté la baguette, +ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet. + +— Monsieur d’Artagnan, ce que vous dites là est merveilleux! + +— Ce n’est que de l’observation, Sire, et le moindre batteur d’estrade +en ferait autant. + +— On voit la scène rien qu’à vous entendre. + +— Je l’ai, en effet, reconstruite dans mon esprit, à peu de changements +près. + +— Maintenant, revenons au cavalier démonté. Vous disiez qu’il avait +marché sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait son pistolet? + +— Oui; mais au moment où il visait lui-même, l’autre tira. + +— Oh! fit le roi, et le coup? + +— Le coup fut terrible, Sire; le cavalier démonté tomba sur la face +après avoir fait trois pas mal assurés. + +— Où avait-il été frappé? + +— À deux endroits: à la main droite d’abord, puis, du même coup, à la +poitrine. + +— Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein +d’admiration. + +— Oh! c’est bien simple: la crosse du pistolet était tout ensanglantée, +et l’on y voyait la trace de la balle avec les fragments d’une bague +brisée. Le blessé a donc eu, selon toute probabilité, l’annulaire et le +petit doigt emportés. + +— Voilà pour la main, j’en conviens; mais la poitrine? + +— Sire, il y avait deux flaques de sang à la distance de deux pieds et +demi l’une de l’autre. À l’une de ces flaques, l’herbe était arrachée +par la main crispée; à l’autre, l’herbe était affaissée seulement par +le poids du corps. + +— Pauvre de Guiche! s’écria le roi. + +— Ah! c’était M. de Guiche? dit tranquillement le mousquetaire. Je m’en +étais douté; mais je n’osais en parler à Votre Majesté. + +— Et comment vous en doutiez-vous? + +— J’avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval mort. + +— Et vous le croyez blessé grièvement? + +— Très grièvement, puisqu’il est tombé sur le coup et qu’il est resté +longtemps à la même place; cependant il a pu marcher, en s’en allant, +soutenu par deux amis. + +— Vous l’avez donc rencontré, revenant? + +— Non; mais j’ai relevé les pas des trois hommes: l’homme de +droite et l’homme de gauche marchaient librement, facilement; mais +celui du milieu avait le pas lourd. D’ailleurs, des traces de sang +accompagnaient ce pas. + +— Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat qu’aucun +détail ne vous en a échappé, dites-moi deux mots de l’adversaire de de +Guiche. + +— Oh! Sire, je ne le connais pas. + +— Vous qui voyez tout si bien, cependant. + +— Oui, Sire, dit d’Artagnan, je vois tout; mais je ne dis pas tout ce +que je vois, et, puisque le pauvre diable a échappé, que Votre Majesté +me permette de lui dire que ce n’est pas moi qui le dénoncerai. + +— C’est cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en duel. + +— Pas pour moi, Sire, dit froidement d’Artagnan. + +— Monsieur, s’écria le roi, savez-vous bien ce que vous dites? + +— Parfaitement, Sire; mais, à mes yeux, voyez-vous, un homme qui se bat +bien est un brave homme. Voilà mon opinion. Vous pouvez en avoir une +autre; c’est naturel, vous êtes le maître. + +— Monsieur d’Artagnan, j’ai ordonné cependant... + +D’Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux. + +— Vous m’avez ordonné d’aller chercher des renseignements sur un +combat, Sire; vous les avez. M’ordonnez-vous d’arrêter l’adversaire de +M. de Guiche, j’obéirai; mais ne m’ordonnez point de vous le dénoncer, +car, cette fois, je n’obéirai pas. + +— Eh bien! arrêtez-le. + +— Nommez-le moi, Sire. + +Louis frappa du pied. + +Puis, après un instant de réflexion: + +— Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il. + +— C’est mon avis, Sire; je suis heureux que ce soit en même temps celui +de Votre Majesté. + +— Encore un mot... Qui a porté secours à de Guiche? + +— Je l’ignore. + +— Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un témoin? + +— Il n’y avait pas de témoin. Il y a plus... M. de Guiche une fois +tombé, son adversaire s’est enfui sans même lui porter secours. + +— Le misérable! + +— Dame! Sire, c’est l’effet de vos ordonnances. On s’est bien battu, on +a échappé à une première mort, on veut échapper à une seconde. On se +souvient de M. de Boutteville... Peste! + +— Et, alors on devient lâche. + +— Non, l’on devient prudent. + +— Donc, il s’est enfui? + +— Oui, et aussi vite que son cheval a pu l’emporter même. + +— Et dans quelle direction? + +— Dans celle du château. + +— Après? + +— Après, j’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, deux hommes, à +pied, sont venus qui ont emmené M. de Guiche. + +— Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus après le combat? + +— Ah! une preuve manifeste; au moment du combat, la pluie venait de +cesser, le terrain n’avait pas eu le temps de l’absorber et était +devenu humide: les pas enfoncent; mais après le combat, mais pendant le +temps que M. de Guiche est resté évanoui, la terre s’est consolidée et +les pas s’imprégnaient moins profondément. + +— Monsieur d’Artagnan, dit-il, vous êtes, en vérité, le plus habile +homme de mon royaume. + +— C’est ce que pensait M. de Richelieu, c’est ce que disait M. de +Mazarin, Sire. + +— Maintenant, il nous reste à voir si votre sagacité est en défaut. + +— Oh! Sire, l’homme se trompe: _Errare humanum est_, dit +philosophiquement le mousquetaire. + +— Alors vous n’appartenez pas à l’humanité, monsieur d’Artagnan, car je +crois que vous ne vous trompez jamais. + +— Votre Majesté disait que nous allions voir. + +— Oui. + +— Comment cela, s’il lui plaît? + +— J’ai envoyé chercher M. de Manicamp, et M. de Manicamp va venir. + +— Et M. de Manicamp sait le secret? + +— De Guiche n’a pas de secrets pour M. de Manicamp. + +— Nul n’assistait au combat, je le répète, et, à moins que M. de +Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui l’ont ramené... + +— Chut! dit le roi, voici qu’il vient: demeurez là et prêtez l’oreille. + +— Très bien, Sire, dit le mousquetaire. + +À la même minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au seuil de +la porte. + + + + +Chapitre CLVI — L’affût + + +Le roi fit un signe au mousquetaire, l’autre à de Saint-Aignan. + +Le signe était impérieux et signifiait: «Sur votre vie, taisez-vous!» + +D’Artagnan se retira, comme un soldat, dans l’angle du cabinet. + +De Saint-Aignan, comme un favori, s’appuya sur le dossier du fauteuil +du roi. + +Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux lèvres, les mains +blanches et gracieuses, s’avança pour faire sa révérence au roi. + +Le roi rendit le salut avec la tête. + +— Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il. + +— Votre Majesté m’a fait l’honneur de me mander auprès d’elle, dit +Manicamp. + +— Oui, pour apprendre de vous tous les détails du malheureux accident +arrivé au comte de Guiche. + +— Oh! Sire, c’est douloureux. + +— Vous étiez là? + +— Pas précisément, Sire. + +— Mais vous arrivâtes sur le théâtre de l’accident quelques instants +après cet accident accompli? + +— C’est cela, oui, Sire, une demi-heure à peu près. + +— Et où cet accident a-t-il eu lieu? + +— Je crois, Sire, que l’endroit s’appelle le rond-point du bois Rochin. + +— Oui, rendez-vous de chasse. + +— C’est cela même, Sire. + +— Eh bien! contez-moi ce que vous savez de détails sur ce malheur, +monsieur de Manicamp. Contez. + +— C’est que Votre Majesté est peut-être instruite, et je craindrais de +la fatiguer par des répétitions. + +— Non, ne craignez pas. + +Manicamp regarda tout autour de lui; il ne vit que d’Artagnan adossé +aux boiseries, d’Artagnan calme, bienveillant, bonhomme, et de +Saint-Aignan avec lequel il était venu, et qui se tenait toujours +adossé au fauteuil du roi avec une figure également gracieuse. + +Il se décida donc à parler. + +— Votre Majesté n’ignore pas, dit-il, que les accidents sont communs à +la chasse? + +— À la chasse? + +— Oui, Sire, je veux dire à l’affût. + +— Ah! ah! dit le roi, c’est à l’affût que l’accident est arrivé? + +— Mais oui, Sire, hasarda Manicamp; est-ce que Votre Majesté l’ignorait? + +— Mais à peu près, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV répugna +à mentir; c’est donc à l’affût, dites-vous, que l’accident est arrivé? + +— Hélas! oui, malheureusement, Sire. + +Le roi fit une pause. + +— À l’affût de quel animal? demanda-t-il. + +— Du sanglier, Sire. + +— Et quelle idée a donc eue de Guiche de s’en aller comme cela, tout +seul, à l’affût du sanglier? C’est un exercice de campagnard, cela, +et bon, tout au plus, pour celui qui n’a pas, comme le maréchal de +Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en gentilhomme. + +Manicamp plia les épaules. + +— La jeunesse est téméraire, dit-il sentencieusement. + +— Enfin!... continuez, dit le roi. + +— Tant il y a, continua Manicamp, n’osant s’aventurer et posant un mot +après l’autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un marais, tant +il y a, Sire, que le pauvre de Guiche s’en alla tout seul à l’affût. + +— Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il pas +que le sanglier revient sur le coup? + +— Voilà justement ce qui est arrivé, Sire. + +— Il avait donc eu connaissance de la bête? + +— Oui, Sire. Des paysans l’avaient vue dans leurs pommes de terre. + +— Et quel animal était-ce? + +— Un ragot. + +— Il fallait donc me prévenir, monsieur, que de Guiche avait des idées +de suicide; car, enfin, je l’ai vu chasser, c’est un veneur très +expert. Quand il tire sur l’animal acculé et tenant aux chiens, il +prend toutes ses précautions, et cependant il tire avec une carabine, +et, cette fois, il s’en va affronter le sanglier avec de simples +pistolets! + +Manicamp tressaillit. + +— Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec un +homme et non avec un sanglier, que diable! + +— Sire, il y a des choses qui ne s’expliquent pas bien. + +— Vous avez raison, et l’événement qui nous occupe est une de ces +choses là. Continuez. + +Pendant ce récit, de Saint-Aignan, qui eût peut-être fait signe à +Manicamp de ne pas s’enferrer, était couché en joue par le regard +obstiné du roi. + +Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilité de communiquer. +Quant à d’Artagnan, la statue du Silence, à Athènes, était plus +bruyante et plus expressive que lui. + +Manicamp continua donc, lancé dans la voie qu’il avait prise, à +s’enfoncer dans le panneau. + +— Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s’est passée. De +Guiche attendait le sanglier. + +— À cheval ou à pied? demanda le roi. + +— À cheval. Il tira sur la bête, la manqua. + +— Le maladroit! + +— La bête fonça sur lui. + +— Et le cheval fut tué? + +— Ah! Votre Majesté sait cela? + +— On m’a dit qu’un cheval avait été trouvé mort au carrefour du bois +Rochin. J’ai présumé que c’était le cheval de de Guiche. + +— C’était lui, effectivement, Sire. + +— Voilà pour le cheval, c’est bien; mais pour de Guiche? + +— De Guiche une fois à terre, fut fouillé par le sanglier et blessé à +la main et à la poitrine. + +— C’est un horrible accident; mais, il faut le dire, c’est la faute +de de Guiche. Comment va-t-on à l’affût d’un pareil animal avec des +pistolets! Il avait donc oublié la fable d’Adonis? + +Manicamp se gratta l’oreille. + +— C’est vrai, dit-il, grande imprudence. + +— Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp? + +— Sire, ce qui est écrit est écrit. + +— Ah! vous êtes fataliste! + +Manicamp s’agitait, fort mal à son aise. + +— Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi. + +— À moi, Sire. + +— Oui! Comment! vous êtes l’ami de Guiche, vous savez qu’il est sujet à +de pareilles folies, et vous ne l’arrêtez pas? + +Manicamp ne savait à quoi s’en tenir; le ton du roi n’était plus +précisément celui d’un homme crédule. + +D’un autre côté, ce ton n’avait ni la sévérité du drame, ni +l’insistance de l’interrogatoire. + +Il y avait plus de raillerie que de menace. + +— Et vous dites donc, continua le roi, que c’est bien le cheval de +Guiche que l’on a retrouvé mort? + +— Oh! mon Dieu, oui, lui-même. + +— Cela vous a-t-il étonné? + +— Non, Sire. À la dernière chasse, M. de Saint-Maure, Votre Majesté se +le rappelle, a eu un cheval tué sous lui, et de la même façon. + +— Oui, mais éventré. + +— Sans doute, Sire. + +— Le cheval de Guiche eût été éventré comme celui de M. de Saint-Maure +que cela ne m’étonnerait point, pardieu! + +Manicamp ouvrit de grands yeux. + +— Mais ce qui m’étonne, continua le roi, c’est que le cheval de Guiche, +au lieu d’avoir le ventre ouvert, ait la tête cassée. + +Manicamp se troubla. + +— Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce n’est point +à la tempe que le cheval de Guiche a été frappé? Avouez, monsieur de +Manicamp, que voilà un coup singulier. + +— Sire, vous savez que le cheval est un animal très intelligent, il +aura essayé de se défendre. + +— Mais un cheval se défend avec les pieds de derrière, et non avec la +tête. + +— Alors, le cheval, effrayé, se sera abattu, dit Manicamp, et le +sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier... + +— Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier? + +— Eh bien! c’est tout simple: le sanglier est revenu du cheval au +cavalier, et, comme j’ai déjà eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, +a écrasé la main de de Guiche au moment où il allait tirer sur lui son +second coup de pistolet; puis, d’un coup de boutoir, il lui a troué la +poitrine. + +— Cela est on ne peut plus vraisemblable, en vérité, monsieur de +Manicamp; vous avez tort de vous défier de votre éloquence, et vous +contez à merveille. + +— Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus +embarrassés. + +— À partir d’aujourd’hui seulement, je défendrai à mes gentilshommes +d’aller à l’affût. Peste! autant vaudrait leur permettre le duel. + +Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer. + +— Le roi est satisfait? demanda-t-il. + +— Enchanté; mais ne vous retirez point encore, monsieur de Manicamp, +dit Louis, j’ai affaire de vous. + +«Allons, allons, pensa d’Artagnan, encore un qui n’est pas de notre +force.» + +Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: «Oh! les hommes de notre +force, où sont-ils maintenant?» + +En ce moment, un huissier souleva la portière et annonça le médecin du +roi. + +— Ah! s’écria Louis, voilà justement M. Valot qui vient de visiter M. +de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du blessé. + +Manicamp se sentit plus mal à l’aise que jamais. + +— De cette façon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la conscience +nette. + +Et il regarda d’Artagnan, qui ne sourcilla point. + + + + +Chapitre CLVII — Le médecin + + +M. Valot entra. + +La mise en scène était la même: le roi assis, de Saint-Aignan toujours +accoudé à son fauteuil, d’Artagnan toujours adossé à la muraille, +Manicamp toujours debout. + +— Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, m’avez-vous obéi? + +— Avec empressement, Sire. + +— Vous vous êtes rendu chez votre confrère de Fontainebleau? + +— Oui, Sire. + +— Et vous y avez trouvé M. de Guiche? + +— J’y ai trouvé M. de Guiche. + +— En quel état? Dites franchement. + +— En très piteux état, Sire. + +— Cependant, voyons, le sanglier ne l’a pas dévoré? + +— Dévoré qui? + +— Guiche. + +— Quel sanglier? + +— Le sanglier qui l’a blessé. + +— M. de Guiche a été blessé par un sanglier? + +— On le dit, du moins. + +— Quelque braconnier plutôt... + +— Comment, quelque braconnier?... + +— Quelque mari jaloux, quelque amant maltraité, lequel, pour se venger, +aura tiré sur lui. + +— Mais que dites-vous donc là, monsieur Valot? Les blessures de M. de +Guiche ne sont-elles pas produites par la défense d’un sanglier? + +— Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de +pistolet qui lui a écrasé l’annulaire et le petit doigt de la main +droite, après quoi, elle a été se loger dans les muscles intercostaux +de la poitrine. + +— Une balle! Vous êtes sûr que M. de Guiche a été blessé par une +balle?... s’écria le roi jouant l’homme surpris. + +— Ma foi, dit Valot, si sûr que la voilà, Sire. + +Et il présenta au roi une balle à moitié aplatie. + +Le roi la regarda sans y toucher. + +— Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garçon? demanda-t-il. + +— Pas précisément. La balle n’avait pas pénétré, elle s’était aplatie, +comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou sur le côté +droit du sternum. + +— Bon Dieu! fit le roi sérieusement, vous ne me disiez rien de tout +cela, monsieur de Manicamp? + +— Sire... + +— Qu’est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier, d’affût, de +chasse de nuit? Voyons, parlez. + +— Ah! Sire... + +— Il me paraît que vous avez raison, dit le roi en se tournant vers son +capitaine des mousquetaires, et qu’il y a eu combat. + +Le roi avait, plus que tout autre, cette faculté donnée aux grands de +compromettre et de diviser les inférieurs. + +Manicamp lança au mousquetaire un regard plein de reproches. + +D’Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le poids de +l’accusation. + +Il fit un pas. + +— Sire, dit-il, Votre Majesté m’a commandé d’aller explorer le +carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d’après mon estime, ce qui +s’y était passé. Je lui ai fait part de mes observations, mais sans +dénoncer personne. C’est Sa Majesté elle-même qui, la première, a nommé +M. le comte de Guiche. + +— Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait votre +devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire. Mais vous, +monsieur de Manicamp, vous n’avez pas fait le vôtre, car vous m’avez +menti. + +— Menti, Sire! Le mot est dur. + +— Trouvez-en un autre. + +— Sire, je n’en chercherai pas. J’ai déjà eu le malheur de déplaire à +Sa Majesté, et, ce que je trouve de mieux c’est d’accepter humblement +les reproches qu’elle jugera à propos de m’adresser. + +— Vous avez raison, monsieur, on me déplaît toujours en me cachant la +vérité. + +— Quelquefois, Sire, on ignore. + +— Ne mentez plus, ou je double la peine. + +Manicamp s’inclina en pâlissant. + +D’Artagnan fit encore un pas en avant, décidé à intervenir, si la +colère toujours grandissante du roi atteignait certaines limites. + +— Monsieur, continua le roi, vous voyez qu’il est inutile de nier la +chose plus longtemps. M. de Guiche s’est battu. + +— Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majesté eût été généreuse en ne +forçant pas un gentilhomme au mensonge. + +— Forcé! Qui vous forçait? + +— Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majesté a défendu les duels +sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens. + +— Bien, murmura d’Artagnan, voilà un joli garçon, mordioux! + +— Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait l’empêcher de +se battre. + +— Oh! Sire, Votre Majesté, qui est le gentilhomme le plus accompli de +France, sait bien que, nous autres, gens d’épée, nous n’avons jamais +regardé M. de Boutteville comme déshonoré pour être mort en Grève. +Ce qui déshonore, c’est d’éviter son ennemi, et non de rencontrer le +bourreau. + +— Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen de +tout réparer. + +— S’il est de ceux qui conviennent à un gentilhomme, je le saisirai +avec empressement, Sire. + +— Le nom de l’adversaire de M. de Guiche? + +— Oh! oh! murmura d’Artagnan, est-ce que nous allons continuer Louis +XIII?... + +— Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche. + +— Vous ne voulez pas le nommer, à ce qu’il paraît? dit le roi. + +— Sire, je ne le connais pas. + +— Bravo! dit d’Artagnan. + +— Monsieur de Manicamp, remettez votre épée au capitaine. + +Manicamp s’inclina gracieusement, détacha son épée en souriant et la +tendit au mousquetaire. + +Mais de Saint-Aignan s’avança vivement entre d’Artagnan et lui. + +— Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté. + +— Faites, dit le roi, enchanté peut-être au fond du cœur que quelqu’un +se plaçât entre lui et la colère à laquelle il s’était laissé emporter. + +— Manicamp, vous êtes un brave, et le roi appréciera votre conduite; +mais vouloir trop bien servir ses amis, c’est leur nuire. Manicamp, +vous savez le nom que Sa Majesté vous demande? + +— C’est vrai, je le sais. + +— Alors, vous le direz. + +— Si j’eusse dû le dire, ce serait déjà fait. + +— Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, intéressé à +cette prud’homie. + +— Vous, vous êtes libre; mais il me semble cependant... + +— Oh! trêve de magnanimité; je ne vous laisserai point aller à la +Bastille comme cela. Parlez, ou je parle. + +Manicamp était homme d’esprit, et comprit qu’il avait fait assez pour +donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne s’agissait plus +que d’y persévérer en reconquérant les bonnes grâces du roi. + +— Parlez, monsieur, dit-il à de Saint-Aignan. J’ai fait pour mon compte +tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait que ma +conscience ordonnât bien haut, ajouta-t-il en se retournant vers le +roi, puisqu’elle l’a emporté sur les commandements de Sa Majesté; mais +Sa Majesté me pardonnera, je l’espère, quand elle saura que j’avais à +garder l’honneur d’une dame. + +— D’une dame? demanda le roi inquiet. + +— Oui, Sire. + +— Une dame fut la cause de ce combat? + +Manicamp s’inclina. + +Le roi se leva et s’approcha de Manicamp. + +— Si la personne est considérable, dit-il, je ne me plaindrai pas que +vous ayez pris des ménagements, au contraire. + +— Sire, tout ce qui touche à la maison du roi, ou à la maison de son +frère, est considérable à mes yeux. + +— À la maison de mon frère? répéta Louis XIV avec une sorte +d’hésitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de mon +frère? + +— Ou de Madame. + +— Ah! de Madame? + +— Oui, Sire. + +— Ainsi, cette dame?... + +— Est une des filles d’honneur de la maison de Son Altesse Royale Mme +la duchesse d’Orléans. + +— Pour qui M. de Guiche s’est battu, dites-vous? + +— Oui, et, cette fois, je ne mens plus. + +Louis fit un mouvement plein de trouble. + +— Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de cette +scène, veuillez vous éloigner un instant, j’ai besoin de demeurer +seul avec M. de Manicamp. Je sais qu’il a des choses précieuses à me +dire pour sa justification, et qu’il n’ose le faire devant témoins... +Remettez votre épée, monsieur de Manicamp. + +Manicamp remit son épée au ceinturon. + +— Le drôle est, décidément, plein de présence d’esprit, murmura le +mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se retirant avec +lui. + +— Il s’en tirera, fit ce dernier à l’oreille de d’Artagnan. + +— Et avec honneur, comte. + +Manicamp adressa à de Saint-Aignan et au capitaine un regard de +remerciement qui passa inaperçu du roi. + +— Allons, allons, dit d’Artagnan en franchissant le seuil de la porte, +j’avais mauvaise opinion de la génération nouvelle. Eh bien! je me +trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon. + +Valot précédait le favori et le capitaine. + +Le roi et Manicamp restèrent seuls dans le cabinet. + + + + +Chapitre CLVIII — Où d’Artagnan reconnaît qu’il s’était trompé, et que +c’était Manicamp qui avait raison + + +Le roi s’assura par lui-même, en allant jusqu’à la porte, que personne +n’écoutait, et revint se placer précipitamment en face de son +interlocuteur. + +— Çà! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de Manicamp, +expliquez-vous. + +— Avec la plus grande franchise, Sire, répondit le jeune homme. + +— Et tout d’abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient tant au +cœur que l’honneur des dames. + +— Voilà justement pourquoi je ménageais votre délicatesse, Sire. + +— Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu’il s’agissait +d’une fille de ma belle-sœur, et que la personne en question, +l’adversaire de Guiche, l’homme enfin que vous ne voulez pas nommer... + +— Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire. + +— Oui. Vous dites donc que cet homme a offensé quelqu’un de chez Madame. + +— Mlle de La Vallière, oui, Sire. + +— Ah! fit le roi, comme s’il s’y fût attendu, et comme si cependant ce +coup lui avait percé le cœur; ah! c’est Mlle de La Vallière que l’on +outrageait? + +— Je ne dis point précisément qu’on l’outrageât, Sire. + +— Mais enfin... + +— Je dis qu’on parlait d’elle en termes peu convenables. + +— En termes peu convenables de Mlle de La Vallière! Et vous refusez de +me dire quel était l’insolent?... + +— Sire, je croyais que c’était chose convenue, et que Votre Majesté +avait renoncé à faire de moi un dénonciateur. + +— C’est juste, vous avez raison, reprit le roi en se modérant; +d’ailleurs, je saurai toujours assez tôt le nom de celui qu’il me +faudra punir. + +Manicamp vit bien que la question était retournée. + +Quant au roi, il s’aperçut qu’il venait de se laisser entraîner un peu +loin. + +Aussi se reprit-il: + +— Et je punirai, non point parce qu’il s’agit de Mlle de La Vallière, +bien que je l’estime particulièrement; mais parce que l’objet de la +querelle est une femme. Or je prétends qu’à ma cour on respecte les +femmes, et qu’on ne se querelle pas. + +Manicamp s’inclina. + +— Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que disait +on de Mlle de La Vallière? + +— Mais Votre Majesté ne devine-t-elle pas? + +— Moi? + +— Votre Majesté sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se +permettre les jeunes gens. + +— On disait sans doute qu’elle aimait quelqu’un, hasarda le roi. + +— C’est probable. + +— Mais Mlle de La Vallière a le droit d’aimer qui bon lui semble, dit +le roi. + +— C’est justement ce que soutenait de Guiche. + +— Et c’est pour cela qu’il s’est battu? + +— Oui, Sire, pour cette seule cause. + +Le roi rougit. + +— Et, dit-il, vous n’en savez pas davantage? + +— Sur quel chapitre, Sire? + +— Mais sur le chapitre fort intéressant que vous racontez à cette heure. + +— Et quelle chose le roi veut-il que je sache? + +— Eh bien! par exemple, le nom de l’homme que La Vallière aime et que +l’adversaire de de Guiche lui contestait le droit d’aimer? + +— Sire, je ne sais rien, je n’ai rien entendu, rien surpris; mais +je tiens de Guiche pour un grand cœur, et, s’il s’est momentanément +substitué au protecteur de La Vallière, c’est que ce protecteur était +trop haut placé pour prendre lui-même sa défense. + +Ces mots étaient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le roi, +mais, cette fois, de plaisir. + +Il frappa doucement sur l’épaule de Manicamp. + +— Allons, allons, vous êtes non seulement un spirituel garçon, monsieur +de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je trouve votre ami +de Guiche un paladin tout à fait de mon goût; vous le lui témoignerez, +n’est-ce pas? + +— Ainsi donc, Sire, Votre Majesté me pardonne? + +— Tout à fait. + +— Et je suis libre? + +Le roi sourit et tendit la main à Manicamp. + +Manicamp saisit cette main et la baisa. + +— Et puis, ajouta le roi, vous contez à merveille. + +— Moi, Sire? + +— Vous m’avez fait un récit excellent de cet accident arrivé à de +Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval +s’abattant, je vois l’animal allant du cheval au cavalier. Vous ne +racontez pas, monsieur, vous peignez. + +— Sire, je crois que Votre Majesté daigne se railler de moi, dit +Manicamp. + +— Au contraire, fit Louis XIV sérieusement, je ris si peu, monsieur de +Manicamp, que je veux que vous racontiez à tout le monde cette aventure. + +— L’aventure de l’affût? + +— Oui, telle que vous me l’avez contée, à moi, sans en changer un seul +mot, vous comprenez? + +— Parfaitement, Sire. + +— Et vous la raconterez? + +— Sans perdre une minute. + +— Eh bien! maintenant, rappelez vous-même M. d’Artagnan; j’espère que +vous n’en avez plus peur. + +— Oh! Sire, dès que je suis sûr des bontés de Votre Majesté pour moi, +je ne crains plus rien. + +— Appelez donc, dit le roi. + +Manicamp ouvrit la porte. + +— Messieurs, dit-il, le roi vous appelle. + +D’Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrèrent. + +— Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que +l’explication de M. de Manicamp m’a entièrement satisfait. + +D’Artagnan jeta à Valot d’un côté, et à Saint-Aignan de l’autre, un +regard qui signifiait: «Eh bien! que vous disais-je?» + +Le roi entraîna Manicamp du côté de la porte, puis tout bas: + +— Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu’il se guérisse +vite; je veux me hâter de le remercier au nom de toutes les dames, mais +surtout qu’il ne recommence jamais. + +— Dût-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s’il s’agit +de l’honneur de Votre Majesté. + +C’était direct. Mais, nous l’avons dit, le roi Louis XIV aimait +l’encens, et, pourvu qu’on lui en donnât, il n’était pas très exigeant +sur la qualité. + +— C’est bien, c’est bien, dit-il en congédiant Manicamp, je verrai de +Guiche moi-même et je lui ferai entendre raison. + +Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette scène: + +— Monsieur d’Artagnan? dit-il. + +— Sire. + +— Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si trouble, +vous qui d’ordinaire avez de si bons yeux? + +— J’ai la vue trouble, moi, Sire? + +— Sans doute. + +— Cela doit être certainement, puisque Votre Majesté le dit. Mais en +quoi trouble, s’il vous plaît? + +— Mais à propos de cet événement du bois Rochin. + +— Ah! ah! + +— Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de deux +hommes, vous avez relevé les détails d’un combat. Rien de tout cela n’a +existé; illusion pure! + +— Ah! ah! fit encore d’Artagnan. + +— C’est comme ces piétinements du cheval, c’est comme ces indices +de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose; +seulement, la lutte a été longue et terrible, à ce qu’il paraît. + +— Ah! ah! continua d’Artagnan. + +— Et quand je pense que j’ai un instant ajouté foi à une pareille +erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb. + +— En effet, Sire, il faut que j’aie eu la berlue, dit d’Artagnan avec +une belle humeur qui charma le roi. + +— Vous en convenez, alors? + +— Pardieu! Sire, si j’en conviens! + +— De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?... + +— Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure. + +— Et vous attribuez cette différence dans votre opinion? + +— Oh! à une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je revenais +du bois Rochin, où je n’avais pour m’éclairer qu’une méchante lanterne +d’écurie... + +— Tandis qu’à cette heure?... + +— À cette heure, j’ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de plus, +les deux yeux du roi, qui éclairent comme des soleils. + +Le roi se mit à rire, et de Saint-Aignan à éclater. + +— C’est comme M. Valot, dit d’Artagnan reprenant la parole aux lèvres +du roi, il s’est figuré que non seulement M. de Guiche avait été blessé +par une balle, mais encore qu’il avait retiré une balle de sa poitrine. + +— Ma foi! dit Valot, j’avoue... + +— N’est-ce pas que vous l’avez cru? reprit d’Artagnan. + +— C’est-à-dire, dit Valot, que non seulement je l’ai cru, mais qu’à +cette heure encore j’en jurerais. + +— Eh bien! mon cher docteur, vous avez rêvé cela. + +— J’avais rêvé? + +— La blessure de M. de Guiche, rêve! la balle, rêve!... Ainsi, +croyez-moi, n’en parlez plus. + +— Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d’Artagnan est bon. +Ne parlez plus de votre rêve à personne, monsieur Valot, et, foi de +gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir, messieurs. Oh! +la triste chose qu’un affût au sanglier! + +— La triste chose, répéta d’Artagnan à pleine voix, qu’un affût au +sanglier! + +Et il répéta encore ce mot par toutes les chambres où il passa. + +Et il sortit du château, emmenant Valot avec lui. + +— Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi à de Saint-Aignan, +comment se nomme l’adversaire de de Guiche? + +De Saint-Aignan regarda le roi. + +— Oh! n’hésite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois pardonner. + +— De Wardes, dit de Saint-Aignan. + +— Bien. + +Puis, rentrant chez lui vivement: + +— Pardonner n’est pas oublier, dit Louis XIV. + + + + +Chapitre CLIX — Comment il est bon d’avoir deux cordes à son arc + + +Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d’avoir si bien réussi, +quand, en arrivant au bas de l’escalier et passant devant une portière, +il se sentit tout à coup tirer par une manche. + +Il se retourna et reconnut Montalais qui l’attendait au passage, et +qui, mystérieusement, le corps penché en avant et la voix basse, lui +dit: + +— Monsieur, venez vite, je vous prie. + +— Et où cela, mademoiselle? demanda Manicamp. + +— D’abord, un véritable chevalier ne m’eût point fait cette question, +il m’eût suivie sans avoir besoin d’explication aucune. + +— Eh bien! mademoiselle, dit Manicamp, je suis prêt à me conduire en +vrai chevalier. + +— Non, il est trop tard, et vous n’en avez pas le mérite. Nous allons +chez Madame; venez. + +— Ah! ah! fit Manicamp. Allons chez Madame. + +Et il suivit Montalais, qui courait devant lui légère comme Galatée. + +«Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne +crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous essaierons +cependant, et, au besoin... ma fois! au besoin, nous trouverons autre +chose.» + +Montalais courait toujours. + +«Comme c’est fatigant, pensa Manicamp, d’avoir à la fois besoin de son +esprit et de ses jambes!» + +Enfin on arriva. + +Madame avait achevé sa toilette de nuit; elle était en déshabillé +élégant; mais on comprenait que cette toilette était faite avant +qu’elle eût à subir les émotions qui l’agitaient. + +Elle attendait avec une impatience visible. + +Aussi Montalais et Manicamp la trouvèrent-ils debout près de la porte. + +Au bruit de leurs pas, Madame était venue au-devant d’eux. + +— Ah! dit-elle, enfin! + +— Voici M. de Manicamp, répondit Montalais. + +Manicamp s’inclina respectueusement. + +Madame fit signe à Montalais de se retirer. La jeune fille obéit. + +Madame la suivit des yeux en silence, jusqu’à ce que la porte se fût +refermée derrière elle; puis, se retournant vers Manicamp: + +— Qu’y a-t-il donc et que m’apprend-on, monsieur de Manicamp? dit-elle; +il y a quelqu’un de blessé au château? + +— Oui, madame, malheureusement... M. de Guiche. + +— Oui, M. de Guiche, répéta la princesse. En effet, je l’avais entendu +dire, mais non affirmer. Ainsi, bien véritablement, c’est à M. de +Guiche qu’est arrivée cette infortune? + +— À lui-même, madame. + +— Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la princesse, que +les duels sont antipathiques au roi? + +— Certes, madame; mais un duel avec une bête fauve n’est pas +justiciable de Sa Majesté. + +— Oh! vous ne me ferez pas l’injure de croire que j’ajouterai foi +à cette fable absurde répandue je ne sais trop dans quel but, et +prétendant que M. de Guiche a été blessé par un sanglier. Non, +non, monsieur; la vérité est connue, et, dans ce moment, outre le +désagrément de sa blessure, M. de Guiche court le risque de sa liberté. + +— Hélas! madame, dit Manicamp, je le sais bien; mais qu’y faire? + +— Vous avez vu Sa Majesté? + +— Oui, madame. + +— Que lui avez-vous dit? + +— Je lui ai raconté comment M. de Guiche avait été à l’affût, comment +un sanglier était sorti du bois Rochin, comment M. de Guiche avait tiré +sur lui, et comment enfin l’animal furieux était revenu sur le tireur, +avait tué son cheval et l’avait lui-même grièvement blessé. + +— Et le roi a cru tout cela? + +— Parfaitement. + +— Oh! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez +beaucoup. + +Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps un +coup d’œil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait impassible et +sans mouvement à la place qu’il avait adoptée en entrant. Enfin, elle +s’arrêta. + +— Cependant, dit-elle, tout le monde s’accorde ici à donner une autre +cause à cette blessure. + +— Et quelle cause, madame? fit Manicamp, puis-je, sans indiscrétion, +adresser cette question à Votre Altesse? + +— Vous demandez cela, vous, l’ami intime de M. de Guiche? vous, son +confident? + +— Oh! madame, l’ami intime, oui; son confident, non. De Guiche est +un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont même, +certainement, mais qui ne les disent pas. De Guiche est discret, madame. + +— Eh bien! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui, c’est +donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la princesse +avec dépit; car, en vérité, le roi pourrait vous interroger une seconde +fois, et si, cette seconde fois, vous lui faisiez le même conte qu’à la +première, il pourrait bien ne pas s’en contenter. + +— Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans l’erreur à l’égard +du roi. Sa Majesté a été fort satisfaite de moi, je vous jure. + +— Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que cela +prouve une seule chose, c’est que Sa Majesté est très facile à +satisfaire. + +— Je crois que Votre Altesse a tort de s’arrêter à cette opinion. Sa +Majesté est connue pour ne se payer que de bonnes raisons. + +— Et croyez-vous qu’elle vous saura gré de votre officieux mensonge, +quand demain elle apprendra que M. de Guiche a eu pour M. de +Bragelonne, son ami, une querelle qui a dégénéré en rencontre? + +— Une querelle pour M. de Bragelonne? dit Manicamp de l’air le plus +naïf qu’il y ait au monde; que me fait donc l’honneur de me dire Votre +Altesse? + +— Qu’y a-t-il d’étonnant? M. de Guiche est susceptible, irritable, il +s’emporte facilement. + +— Je tiens, au contraire, madame, M. de Guiche pour très patient, et +n’être jamais susceptible et irritable qu’avec les plus justes motifs. + +— Mais n’est-ce pas un juste motif que l’amitié? dit la princesse. + +— Oh! certes, madame, et surtout pour un cœur comme le sien. + +— Eh bien! M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne nierez +pas ce fait? + +— Un très grand ami. + +— Eh bien! M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et comme +M. de Bragelonne était absent et ne pouvait se battre, il s’est battu +pour lui. + +Manicamp se mit à sourire, et fit deux ou trois mouvements de tête et +d’épaules qui signifiaient: «Dame! si vous le voulez absolument...» + +— Mais enfin, dit la princesse impatientée, parlez! + +— Moi? + +— Sans doute; il est évident que vous n’êtes pas de mon avis, et que +vous avez quelque chose à dire. + +— Je n’ai à dire, madame, qu’une seule chose. + +— Dites-la! + +— C’est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites +l’honneur de me raconter. + +— Comment! vous ne comprenez pas un mot à cette querelle de M. de +Guiche avec M. de Wardes? s’écria la princesse presque irritée. + +Manicamp se tut. + +— Querelle, continua-t-elle, née d’un propos plus ou moins malveillant +ou plus ou moins fondé sur la vertu de certaine dame? + +— Ah! de certaine dame? Ceci est autre chose, dit Manicamp. + +— Vous commencez à comprendre, n’est-ce pas? + +— Votre Altesse m’excusera, mais je n’ose... + +— Vous n’osez pas? dit Madame exaspérée. Eh bien! attendez, je vais +oser, moi. + +— Madame, madame! s’écria Manicamp, comme s’il était effrayé, faites +attention à ce que vous allez dire. + +— Ah! il paraît que, si j’étais un homme, vous vous battriez avec moi, +malgré les édits de Sa Majesté, comme M. de Guiche s’est battu avec M. +de Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La Vallière. + +— De Mlle de La Vallière! s’écria Manicamp en faisant un soubresaut +subit comme s’il était à cent lieues de s’attendre à entendre prononcer +ce nom. + +— Oh! qu’avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi? dit +Madame avec ironie; auriez-vous l’impertinence de douter, vous, de +cette vertu? + +— Mais il ne s’agit pas le moins du monde, en tout cela, de la vertu de +Mlle de La Vallière, madame. + +— Comment! lorsque deux hommes se sont brûlé la cervelle pour une +femme, vous dites qu’elle n’a rien à faire dans tout cela et qu’il +n’est point question d’elle? Ah! je ne vous croyais pas si bon +courtisan, monsieur de Manicamp. + +— Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voilà bien loin +de compte. Vous me faites l’honneur de me parler une langue, et moi, à +ce qu’il paraît, j’en parle une autre. + +— Plaît-il? + +— Pardon, j’ai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire que MM. +de Guiche et de Wardes s’étaient battus pour Mlle de La Vallière. + +— Mais oui. + +— Pour Mlle de La Vallière, n’est-ce pas? répéta Manicamp. + +— Eh! mon Dieu, je ne dis pas que M. de Guiche s’occupât en personne de +Mlle de La Vallière; mais qu’il s’en est occupé par procuration. + +— Par procuration! + +— Voyons, ne faites donc pas toujours l’homme effaré. Ne sait-on pas +ici que M. de Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière, et qu’en +partant pour la mission que le roi lui a confiée à Londres, il a chargé +son ami, M. de Guiche, de veiller sur cette intéressante personne? + +— Ah! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite. + +— De tout, je vous en préviens. + +Manicamp se mit à rire, action qui faillit exaspérer la princesse, +laquelle n’était pas, comme on le sait, d’une humeur bien endurante. + +— Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse, enterrons +toute cette affaire, qui ne sera jamais bien éclaircie. + +— Oh! quant à cela, il n’y a plus rien à faire, et les éclaircissements +sont complets. Le roi saura que de Guiche a pris parti pour cette +petite aventurière qui se donne des airs de grande dame; il saura que +M. de Bragelonne ayant nommé pour son gardien ordinaire du jardin des +Hespérides son ami M. de Guiche, celui-ci a donné le coup de dent +requis au marquis de Wardes, qui osait porter la main sur la pomme +d’or. Or, vous n’êtes pas sans savoir, monsieur de Manicamp, vous qui +savez si bien toutes choses, que le roi convoite de son côté le fameux +trésor, et que peut-être saura-t-il mauvais gré à M. de Guiche de s’en +constituer le défenseur. Êtes-vous assez renseigné maintenant, et vous +faut-il un autre avis? Parlez, demandez. + +— Non, madame, non, je ne veux rien savoir de plus. + +— Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur de +Manicamp, sachez que l’indignation de Sa Majesté sera suivie d’effets +terribles. Chez les princes d’un caractère comme l’est celui du roi, la +colère amoureuse est un ouragan. + +— Que vous apaisez, vous, madame. + +— Moi! s’écria la princesse avec un geste de violente ironie; moi! et à +quel titre? + +— Parce que vous n’aimez pas les injustices, madame. + +— Et ce serait une injustice, selon vous, que d’empêcher le roi de +faire ses affaires d’amour? + +— Vous intercéderez cependant en faveur de M. de Guiche. + +— Eh! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse d’un ton +plein de hauteur. + +— Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le +répète, vous défendrez M. de Guiche auprès du roi. + +— Moi? + +— Oui. + +— Et comment cela? + +— Parce que la cause de M. de Guiche, c’est la vôtre, madame, dit tout +bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de s’allumer. + +— Que voulez-vous dire? + +— Je dis, madame, que, dans le nom de La Vallière, à propos de cette +défense prise par M. de Guiche pour M. de Bragelonne absent, je +m’étonne que Votre Altesse n’ait pas deviné un prétexte. + +— Un prétexte? + +— Oui. + +— Mais un prétexte à quoi? répéta en balbutiant la princesse que +venaient d’instruire les regards de Manicamp. + +— Maintenant, madame, dit le jeune homme, j’en ai dit assez, je +présume, pour engager Votre Altesse à ne pas charger, devant le roi, ce +pauvre de Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimitiés fomentées +par un certain parti très opposé au vôtre. + +— Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui +n’aiment point Mlle de La Vallière, et même peut-être quelques-uns de +ceux qui l’aiment, en voudront au comte? + +— Oh! Madame, poussez-vous aussi loin l’obstination, et n’ouvrirez-vous +point l’oreille aux paroles d’un ami dévoué? Faut-il que je m’expose à +vous déplaire, faut-il que je vous nomme, malgré moi, la personne qui +fut la véritable cause de la querelle? + +— La personne! fit Madame en rougissant. + +— Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre de Guiche +irrité, furieux, exaspéré de tous ces bruits qui courent sur cette +personne? Faut-il, si vous vous obstinez à ne pas la reconnaître, et +si, moi, le respect continue de m’empêcher de la nommer, faut-il que +je vous rappelle les scènes de Monsieur avec milord de Buckingham, +les insinuations lancées à propos de cet exil du duc? Faut-il que je +vous retrace les soins du comte à plaire, à observer, à protéger cette +personne pour laquelle seule il vit, pour laquelle seule il respire? Eh +bien! je le ferai, et quand je vous aurai rappelé tout cela, peut-être +comprendrez-vous que le comte, à bout de patience, harcelé depuis +longtemps par de Wardes, au premier mot désobligeant que celui-ci aura +prononcé sur cette personne, aura pris feu et respiré la vengeance. + +La princesse cacha son visage dans ses mains. + +— Monsieur! monsieur! s’écria-t-elle, savez-vous bien ce que vous dites +là et à qui vous le dites? + +— Alors, madame, poursuivit Manicamp comme s’il n’eût point entendu les +exclamations de la princesse, rien ne vous étonnera plus, ni l’ardeur +du comte à chercher cette querelle, ni son adresse merveilleuse à +la transporter sur un terrain étranger à vos intérêts. Cela surtout +est prodigieux d’habileté et de sang-froid; et, si la personne +pour laquelle le comte de Guiche s’est battu et a versé son sang, +en réalité, doit quelque reconnaissance au pauvre blessé, ce n’est +vraiment pas pour le sang qu’il a perdu, pour la douleur qu’il a +soufferte, mais pour sa démarche à l’endroit d’un honneur qui lui est +plus précieux que le sien. + +— Oh! s’écria Madame comme si elle eût été seule; oh! ce serait +véritablement à cause de moi? + +Manicamp put respirer; il avait bravement gagné le temps du repos: il +respira. + +Madame, de son côté, demeura quelque temps plongée dans une rêverie +douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements précipités de son +sein, à la langueur de ses yeux, aux pressions fréquentes de sa main +sur son cœur. + +Mais, chez elle, la coquetterie n’était pas une passion inerte; +c’était, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui les +trouvait. + +— Alors, dit-elle, le comte aura obligé deux personnes à la fois, car +M. de Bragelonne aussi doit à M. de Guiche une grande reconnaissance; +d’autant plus grande, que, partout et toujours, Mlle de La Vallière +passera pour avoir été défendue par ce généreux champion. + +Manicamp comprit qu’il demeurait un reste de doute dans le cœur de la +princesse, et son esprit s’échauffa par la résistance. + +— Beau service, en vérité, dit-il, que celui qu’il a rendu à Mlle de +La Vallière! beau service que celui qu’il a rendu à M. de Bragelonne! +Le duel a fait un éclat qui déshonore à moitié cette jeune fille, un +éclat qui la brouille nécessairement avec le vicomte. Il en résulte +que le coup de pistolet de M. de Wardes a eu trois résultats au lieu +d’un: il tue à la fois l’honneur d’une femme, le bonheur d’un homme, +et peut-être, en même temps, a-t-il blessé à mort un des meilleurs +gentilshommes de France! Ah! madame! votre logique est bien froide: +elle condamne toujours, elle n’absout jamais. + +Les derniers mots de Manicamp battirent en brèche le dernier doute +demeuré non pas dans le cœur, mais dans l’esprit de Madame. Ce n’était +plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec ses +soupçonneux retours, c’était un cœur qui venait de sentir le froid +profond d’une blessure. + +— Blessé à mort! murmura-t-elle d’une voix haletante; oh! monsieur de +Manicamp, n’avez-vous pas dit blessé à mort? + +Manicamp ne répondit que par un profond soupir. + +— Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement blessé? +continua la princesse. + +— Eh! madame, il a une main brisée et une balle dans la poitrine. + +— Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec l’excitation de +la fièvre, c’est affreux, monsieur de Manicamp! Une main brisée, +dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu! Et c’est ce lâche, ce +misérable, c’est cet assassin de de Wardes qui a fait cela! Décidément, +le Ciel n’est pas juste. + +Manicamp paraissait en proie à une violente émotion. Il avait, en +effet, déployé beaucoup d’énergie dans la dernière partie de son +plaidoyer. + +Quant à Madame, elle n’en était plus à calculer les convenances; +lorsque chez elle la passion parlait, colère ou sympathie, rien n’en +arrêtait plus l’élan. + +Madame s’approcha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur un +siège, comme si la douleur était une assez puissante excuse à commettre +une infraction aux lois de l’étiquette. + +— Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc. + +Manicamp releva la tête. + +— M. de Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort? + +— Deux fois, madame, dit-il: d’abord, à cause de l’hémorragie qui s’est +déclarée, une artère ayant été offensée à la main; ensuite, à cause +de la blessure de la poitrine qui aurait, le médecin le craignait du +moins, offensé quelque organe essentiel. + +— Alors il peut mourir? + +— Mourir, oui, madame, et sans même avoir la consolation de savoir que +vous avez connu son dévouement. + +— Vous le lui direz. + +— Moi? + +— Oui; n’êtes-vous pas son ami? + +— Moi? oh! non, madame, je ne dirai à M. de Guiche, si le malheureux +est encore en état de m’entendre, je ne lui dirai que ce que j’ai vu, +c’est-à-dire votre cruauté pour lui. + +— Monsieur, oh! vous ne commettrez pas cette barbarie. + +— Oh! si fait, madame, je dirai cette vérité, car, enfin, la nature est +puissante chez un homme de son âge. Les médecins sont savants, et si, +par hasard, le pauvre comte survivait à sa blessure, je ne voudrais pas +qu’il restât exposé à mourir de la blessure du cœur après avoir échappé +à celle du corps. + +Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut +vouloir prendre congé. + +— Au moins, monsieur, dit Madame en l’arrêtant d’un air presque +suppliant, vous voudrez bien me dire en quel état se trouve le malade; +quel est le médecin qui le soigne? + +— Il est fort mal, madame, voilà pour son état. Quant à son médecin, +c’est le médecin de Sa Majesté elle-même, M. Valot. Celui-ci est, en +outre, assisté du confrère chez lequel M. de Guiche a été transporté. + +— Comment! il n’est pas au château? fit Madame. + +— Hélas! madame, le pauvre garçon était si mal, qu’il n’a pu être amené +jusqu’ici. + +— Donnez-moi l’adresse, monsieur, dit vivement la princesse: j’enverrai +quérir de ses nouvelles. + +— Rue du Feurre; une maison de briques avec des volets blancs. Le nom +du médecin est inscrit sur la porte. + +— Vous retournez près du blessé, monsieur de Manicamp? + +— Oui, madame. + +— Alors il convient que vous me rendiez un service. + +— Je suis aux ordres de Votre Altesse. + +— Faites ce que vous vouliez faire: retournez près de M. de Guiche, +éloignez tous les assistants; veuillez vous éloigner vous-même. + +— Madame... + +— Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voilà le fait; n’y +voyez pas autre chose que ce qui s’y trouve, ne demandez pas autre +chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes femmes, deux +peut-être, à cause de l’heure avancée; je ne voudrais pas qu’elles vous +vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas que vous les vissiez: +ce sont des scrupules que vous devez comprendre, vous surtout, monsieur +de Manicamp, qui devinez tout. + +— Oh! madame, parfaitement; je puis même faire mieux, je marcherai +devant vos messagères; ce sera à la fois un moyen de leur indiquer +sûrement la route et de les protéger si le hasard faisait qu’elles +eussent, contre toute probabilité, besoin de protection. + +— Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficulté +aucune, n’est-ce pas? + +— Certes, madame; car, passant le premier, j’aplanirais ces +difficultés, si le hasard faisait qu’elles existassent. + +— Eh bien! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas de +l’escalier. + +— J’y vais, madame. + +— Attendez. + +Manicamp s’arrêta. + +— Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez, sans +vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte. + +— Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que je m’y +trompasse? + +— On frappera trois fois doucement dans les mains. + +— Oui, madame. + +— Allez, allez. + +Manicamp se retourna, salua une dernière fois, et sortit la joie dans +le cœur. Il n’ignorait pas, en effet, que la présence de Madame était +le meilleur baume à appliquer sur les plaies du blessé. + +Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que le bruit d’une porte qu’on +ouvrait et qu’on refermait avec précaution parvint jusqu’à lui. Puis il +entendit les pas légers glissant le long de la rampe, puis les trois +coups frappés dans les mains, c’est-à-dire le signal convenu. + +Il sortit aussitôt, et, fidèle à sa parole, se dirigea, sans retourner +la tête, à travers les rues de Fontainebleau, vers la demeure du +médecin. + + + + +Chapitre CLX — M. Malicorne, archiviste du royaume de France + + +Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert d’un +demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de Manicamp. + +Au premier étage, derrière les rideaux de damas rouge, brillait la +douce lueur d’une lampe posée sur un dressoir. + +À l’autre extrémité de la même chambre, dans un lit à colonnes torses, +fermé de rideaux pareils à ceux qui éteignaient le feu de la lampe, +reposait de Guiche, la tête élevée sur un double oreiller, les yeux +noyés dans un brouillard épais; de longs cheveux noirs, bouclés, +éparpillés sur le lit, paraient de leur désordre les tempes sèches et +pâles du jeune homme. + +On sentait que la fièvre était la principale hôtesse de cette chambre. + +De Guiche rêvait. Son esprit suivait, à travers les ténèbres, un de ces +rêves du délire comme Dieu en envoie sur la route de la mort à ceux qui +vont tomber dans l’univers de l’éternité. + +Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet. + +Manicamp monta les degrés avec précipitation; seulement, au seuil, il +s’arrêta, poussa doucement la porte, passa la tête dans la chambre, et, +voyant que tout était tranquille, il s’approcha, sur la pointe du pied, +du grand fauteuil de cuir, échantillon mobilier du règne de Henri IV, +et, voyant que la garde-malade s’y était naturellement endormie, il la +réveilla et la pria de passer dans la pièce voisine. + +Puis, debout près du lit, il demeura un instant à se demander s’il +fallait réveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle. + +Mais, comme derrière la portière il commençait à entendre le +frémissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses +compagnes de route, comme il voyait déjà cette portière impatiente se +soulever, il s’effaça le long du lit et suivit la garde-malade dans la +chambre voisine. + +Alors, au moment même où il disparaissait, la draperie se souleva et +les deux femmes entrèrent dans la chambre qu’il venait de quitter. + +Celle qui était entrée la première fit à sa compagne un geste impérieux +qui la cloua sur un escabeau près de la porte. + +Puis elle s’avança résolument vers le lit, fit glisser les rideaux sur +la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derrière le chevet. + +Elle vit alors la figure pâlie du comte; elle vit sa main droite, +enveloppée d’un linge éblouissant de blancheur, se dessiner sur la +courtepointe à ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit de +douleur. + +Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait s’élargissant +sur ce linge. + +La poitrine blanche du jeune homme était découverte, comme si le frais +de la nuit eût dû aider sa respiration. Une petite bandelette attachait +l’appareil de la blessure, autour de laquelle s’élargissait un cercle +bleuâtre de sang extravasé. + +Un soupir profond s’exhala de la bouche de la jeune femme. Elle +s’appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son +masque ce douloureux spectacle. + +Un souffle rauque et strident passait comme le râle de la mort par les +dents serrées du comte. + +La dame masquée saisit la main gauche du blessé. + +Cette main brûlait comme un charbon ardent. + +Mais, au moment où se posa dessus la main glacée de la dame, l’action +de ce froid fut telle, que de Guiche ouvrit les yeux et tâcha de +rentrer dans la vie en animant son regard. + +La première chose qu’il aperçut, fut le fantôme dressé devant la +colonne de son lit. + +À cette vue, ses yeux se dilatèrent, mais sans que l’intelligence y +allumât sa pure étincelle. + +Alors la dame fit un signe à sa compagne, qui était demeurée près de +la porte; sans doute celle-ci avait sa leçon faite, car, d’une voix +clairement accentuée, et sans hésitation aucune, elle prononça ces mots: + +— Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir comment +vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous témoigner par ma +bouche tout le regret qu’elle éprouve de vous voir souffrir. + +Au mot _Madame_, de Guiche fit un mouvement; il n’avait point encore +remarqué la personne à laquelle appartenait cette voix. + +Il se retourna donc naturellement vers le point d’où venait cette voix. + +Mais, comme la main glacée ne l’avait point abandonné, il en revint à +regarder ce fantôme immobile. + +— Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il d’une voix affaiblie, +ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette chambre? + +— Oui, répondit le fantôme d’une voix presque inintelligible et en +baissant la tête. + +— Eh bien! fit le blessé avec effort, merci. Dites à Madame que je ne +regrette plus de mourir, puisqu’elle s’est souvenue de moi. + +À ce mot mourir, prononcé par un mourant, la dame masquée ne put +retenir ses larmes, qui coulèrent sous son masque et apparurent sur ses +joues à l’endroit où le masque cessait de les couvrir. + +De Guiche, s’il eût été plus maître de ses sens, les eût vues rouler en +perles brillantes et tomber sur son lit. + +La dame, oubliant qu’elle avait un masque, porta la main à ses yeux +pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours agaçant et +froid, elle arracha le masque avec colère et le jeta sur le parquet. + +À cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir d’un nuage, +de Guiche poussa un cri et tendit les bras. + +Mais toute parole expira sur ses lèvres, comme toute force dans ses +veines. + +Sa main droite, qui avait suivi l’impulsion de la volonté sans calculer +son degré de puissance, sa main droite retomba sur le lit, et, tout +aussitôt, ce linge si blanc fut rougi d’une tache plus large. + +Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se +fermaient comme s’il eût commencé d’entrer en lutte avec l’ange +indomptable de la mort. + +Puis, après quelques mouvements sans volonté, la tête se retrouva +immobile sur l’oreiller. + +Seulement, de pâle, elle était devenue livide. + +La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement à l’habitude, la peur +fut attractive. + +Elle se pencha vers le jeune homme, dévorant de son souffle ce visage +froid et décoloré, qu’elle toucha presque; puis elle déposa un rapide +baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secoué comme par une +décharge électrique, se réveilla une seconde fois, ouvrit de grands +yeux sans pensée, et retomba dans un évanouissement profond. + +— Allons, dit-elle à sa compagne, allons, nous ne pouvons demeurer plus +longtemps ici; j’y ferais quelque folie. + +— Madame! madame! Votre Altesse oublie son masque, dit la vigilante +compagne. + +— Ramassez-le, répondit sa maîtresse en se glissant éperdue par +l’escalier. + +Et, comme la porte de la rue était restée entrouverte, les deux +oiseaux légers passèrent par cette ouverture, et, d’une course légère, +regagnèrent le palais. + +L’une des deux dames monta jusqu’aux appartements de Madame, où elle +disparut. + +L’autre entra dans l’appartement des filles d’honneur, c’est-à-dire à +l’entresol. + +Arrivée à sa chambre, elle s’assit devant une table, et, sans se donner +le temps de respirer, elle se mit à écrire le billet suivant: + +«Ce soir, Madame a été voir M. de Guiche. Tout va à merveille de ce +côté. Allez du vôtre, et surtout brûlez ce papier.» + +Puis elle plia la lettre en lui donnant une forme longue, et, sortant +de chez elle avec précaution, elle traversa un corridor qui conduisait +au service des gentilshommes de Monsieur. + +Là, elle s’arrêta devant une porte, sous laquelle, ayant heurté deux +coups secs, elle glissa le papier et s’enfuit. + +Alors, revenant chez elle, elle fit disparaître toute trace de sa +sortie et de l’écriture du billet. + +Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le but +que nous venons de dire, elle aperçut sur la table le masque de Madame +qu’elle avait rapporté suivant l’ordre de sa maîtresse, mais qu’elle +avait oublié de lui remettre. + +— Oh! oh! dit-elle, n’oublions pas de faire demain ce que j’ai oublié +de faire aujourd’hui. + +Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son pouce +humide, elle regarda son pouce. + +Il était non seulement humide, mais rougi. + +Le masque était tombé sur une de ces taches de sang qui, nous l’avons +dit, maculaient le parquet, et, de l’extérieur noir, qui avait été mis +par le hasard en contact avec lui, le sang avait passé à l’intérieur et +tachait la batiste blanche. + +— Oh! oh! dit Montalais, car nos lecteurs l’ont sans doute déjà +reconnue à toutes les manœuvres que nous avons décrites, oh! oh! je ne +lui rendrai plus ce masque, il est trop précieux maintenant. + +Et, se levant, elle courut à un coffret de bois d’érable qui renfermait +plusieurs objets de toilette et de parfumerie. + +— Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil dépôt n’est pas de ceux que +l’on abandonne à l’aventure. + +Puis, après un moment de silence et avec un sourire qui n’appartenait +qu’à elle: + +— Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave chevalier, +tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres de La Vallière, +celles de Raoul, toute cette amoureuse collection enfin qui fera un +jour l’histoire de France et l’histoire de la royauté. Tu iras chez +M. Malicorne, continua la folle en riant, tandis qu’elle commençait à +se déshabiller; chez ce digne M. Malicorne, dit-elle en soufflant sa +bougie, qui croit n’être que maître des appartements de Monsieur, et +que je fais, moi, archiviste et historiographe de la maison de Bourbon +et des meilleures maisons du royaume. Qu’il se plaigne, maintenant, ce +bourru de Malicorne! + +Et elle tira ses rideaux et s’endormit. + + + + +Chapitre CLXI — Le voyage + + +Le lendemain, jour indiqué pour le départ, le roi, à onze heures +sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degré pour +aller prendre son carrosse, attelé de six chevaux piaffant au bas de +l’escalier. + +Toute la cour attendait dans le Fer-à-cheval en habits de voyage; et +c’était un brillant spectacle que cette quantité de chevaux sellés, de +carrosses attelés, d’hommes et de femmes entourés de leurs officiers, +de leurs valets et de leurs pages. + +Le roi monta dans son carrosse accompagné des deux reines. + +Madame en fit autant avec Monsieur. + +Les filles d’honneur imitèrent cet exemple et prirent place, deux par +deux, dans les carrosses qui leur étaient destinés. + +Le carrosse du roi prit la tête, puis vint celui de Madame, puis les +autres suivirent, selon l’étiquette. + +Le temps était chaud; un léger souffle d’air, qu’on avait pu croire +assez fort le matin pour rafraîchir l’atmosphère, fut bientôt embrasé +par le soleil caché sous les nuages, et ne s’infiltra plus, à travers +cette chaude vapeur qui s’élevait du sol, que comme un vent brûlant +qui soulevait une fine poussière et frappait au visage les voyageurs +pressés d’arriver. + +Madame fut la première qui se plaignit de la chaleur. + +Monsieur lui répondit en se renversant dans le carrosse comme un homme +qui va s’évanouir, et il s’inonda de sels et d’eaux de senteur, tout en +poussant de profonds soupirs. + +Alors Madame lui dit de son air le plus aimable: + +— En vérité, monsieur, je croyais que vous eussiez été assez galant, +par la chaleur qu’il fait, pour me laisser mon carrosse à moi toute +seule et faire la route à cheval. + +— À cheval! s’écria le prince avec un accent d’effroi qui fit voir +combien il était loin d’adhérer à cet étrange projet; à cheval! Mais +vous n’y pensez pas, madame, toute ma peau s’en irait par pièces au +contact de ce vent de feu. + +Madame se mit à rire. + +— Vous prendrez mon parasol, dit-elle. + +— Et la peine de le tenir? répondit Monsieur avec le plus grand +sang-froid. D’ailleurs, je n’ai pas de cheval. + +— Comment! pas de cheval? répliqua la princesse, qui, si elle ne +gagnait pas l’isolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de cheval? +Vous faites erreur, monsieur, car je vois là-bas votre bai favori. + +— Mon cheval bai? s’écria le prince en essayant d’exécuter vers la +portière un mouvement qui lui causa tant de gêne, qu’il ne l’accomplit +qu’à moitié, et qu’il se hâta de reprendre son immobilité. + +— Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par M. de Malicorne. + +— Pauvre bête! répliqua le prince, comme il va avoir chaud! + +Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil à un mourant qui expire. + +Madame, de son côté, s’étendit paresseusement dans l’autre coin de la +calèche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour songer +tout à son aise. + +Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait +cédé le fond aux deux reines, éprouvait cette vive contrariété des +amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif ardente, +désirent la vue de l’objet aimé, puis s’éloignent à demi contents sans +s’apercevoir qu’ils ont amassé une soif plus ardente encore. + +Le roi, marchant en tête comme nous avons dit, ne pouvait, de sa +place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d’honneur, qui +venaient les derniers. + +Il lui fallait, d’ailleurs, répondre aux éternelles interpellations de +la jeune reine, qui, tout heureuse de posséder _son cher mari_, comme +elle disait dans son oubli de l’étiquette royale, l’investissait de +tout son amour, le garrottait de tous ses soins, de peur qu’on ne vînt +le lui prendre ou qu’il ne lui prît l’envie de la quitter. + +Anne d’Autriche, que rien n’occupait alors que les élancements sourds +que, de temps en temps, elle éprouvait dans le sein, Anne d’Autriche +faisait joyeuse contenance, et, bien qu’elle devinât l’impatience du +roi, elle prolongeait malicieusement son supplice par des reprises +inattendues de conversation, au moment où le roi, retombé en lui-même, +commençait à y caresser ses secrètes amours. + +Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la part +d’Anne d’Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable au roi, +qui ne savait pas commander aux mouvements de son cœur. + +Il se plaignit d’abord de la chaleur; c’était un acheminement à +d’autres plaintes. + +Mais ce fut avec assez d’adresse pour que Marie-Thérèse ne devinât +point son but. + +Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle éventa +Louis de ses plumes d’autruche. + +Mais, la chaleur passée, le roi se plaignit de crampes et d’impatiences +dans les jambes, et comme, justement, le carrosse s’arrêtait pour +relayer: + +— Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi aussi, +j’ai les jambes inquiètes. Nous ferons quelques pas à pied, puis les +carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre place. + +Le roi fronça le sourcil; c’est une rude épreuve que fait subir à +son infidèle la femme jalouse qui, quoique en proie à la jalousie, +s’observe avec assez de puissance pour ne pas donner de prétexte à la +colère. + +Néanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit, donna +le bras à la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis que l’on +changeait de chevaux. + +Tout en marchant, il jetait un coup d’œil envieux sur les courtisans +qui avaient le bonheur de faire la route à cheval. + +La reine s’aperçut bientôt que la promenade à pied ne plaisait pas +plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc à remonter en +carrosse. + +Le roi la conduisit jusqu’au marchepied, mais ne remonta point avec +elle. Il fit trois pas en arrière et chercha, dans la file des +carrosses, à reconnaître celui qui l’intéressait si vivement. + +À la portière du sixième, apparaissait la blanche figure de La Vallière. + +Comme le roi, immobile à sa place, se perdait en rêveries sans voir que +tout était prêt et que l’on n’attendait plus que lui, il entendit, à +trois pas, une voix qui l’interpellait respectueusement. C’était M. de +Malicorne, en costume complet d’écuyer, tenant sous son bras gauche la +bride de deux chevaux. + +— Votre Majesté a demandé un cheval? dit-il. + +— Un cheval! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui +essayait de reconnaître ce gentilhomme, dont la figure ne lui était pas +encore familière. + +— Sire, répondit Malicorne, j’ai au moins un cheval au service de Votre +Majesté. + +Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu’avait remarqué +Madame. + +L’animal était superbe et royalement caparaçonné. + +— Mais ce n’est pas un de mes chevaux, monsieur? dit le roi. + +— Sire, c’est un cheval des écuries de Son Altesse Royale. Mais Son +Altesse Royale ne monte pas à cheval quand il fait si chaud. + +Le roi ne répondit rien, mais s’approcha vivement de ce cheval, qui +creusait la terre avec son pied. + +Malicorne fit un mouvement pour tenir l’étrier; Sa Majesté était déjà +en selle. + +Rendu à la gaieté par cette bonne chance, le roi courut tout souriant +au carrosse des reines qui l’attendaient, et malgré l’air effaré de +Marie-Thérèse: + +— Ah! ma foi! dit-il, j’ai trouvé ce cheval et j’en profite. +J’étouffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames. + +Puis, s’inclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture, il +disparut en une seconde. + +Anne d’Autriche se pencha pour le suivre des yeux; il n’allait pas bien +loin, car, parvenu au sixième carrosse, il fit plier les jarrets de son +cheval et ôta son chapeau. + +Il saluait La Vallière, qui, à sa vue, poussa un petit cri de surprise, +en même temps qu’elle rougissait de plaisir. + +Montalais, qui occupait l’autre coin du carrosse, rendit au roi un +profond salut. Puis, en femme d’esprit, elle feignit d’être très +occupée du paysage, et se retira dans le coin à gauche. + +La conversation du roi et de La Vallière commença comme toutes les +conversations d’amants, par d’éloquents regards et par quelques mots +d’abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu chaud dans +son carrosse, à tel point qu’un cheval lui avait paru un bienfait. + +— Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout à fait intelligent, +car il m’a deviné. Maintenant, il me reste un désir, c’est de savoir +quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement son roi, et l’a +sauvé du cruel ennui où il était. + +Montalais, pendant ce colloque qui, dès les premiers mots, l’avait +réveillée, Montalais s’était approchée et s’était arrangée de façon à +rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase. + +Il en résulta que, comme le roi regardait autant elle que La +Vallière en interrogeant, elle put croire que c’était elle que l’on +interrogeait, et, par conséquent, elle pouvait répondre. + +Elle répondit donc: + +— Sire, le cheval que monte Votre Majesté est un des chevaux de +Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son Altesse +Royale. + +— Et comment s’appelle ce gentilhomme, s’il vous plaît, mademoiselle? + +— M. de Malicorne, Sire. + +Le nom fit son effet ordinaire. + +— Malicorne? répéta le roi en souriant. + +— Oui, Sire, répliqua Aure. Tenez, c’est ce cavalier qui galope ici à +ma gauche. + +Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, d’un air béat, +galopait à la portière de gauche, sachant bien qu’on parlait de lui en +ce moment même, mais ne bougeant pas plus sur la selle qu’un sourd et +muet. + +— Oui, c’est ce cavalier, dit le roi; je me rappelle sa figure et je me +rappellerai son nom. + +Et le roi regarda tendrement La Vallière. + +Aure n’avait plus rien à faire; elle avait laissé tomber le nom de +Malicorne; le terrain était bon; il n’y avait maintenant qu’à laisser +le nom pousser et l’événement porter ses fruits. + +En conséquence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de faire à +M. de Malicorne autant de signes agréables qu’elle voudrait, puisque M. +de Malicorne avait eu le bonheur de plaire au roi. Comme on comprend +bien, Montalais ne s’en fit pas faute. Et Malicorne, avec sa fine +oreille et son œil sournois, empocha les mots: + +— Tout va bien. + +Le tout accompagné d’une pantomime qui renfermait un semblant de baiser. + +— Hélas! mademoiselle, dit enfin le roi, voilà que la liberté de la +campagne va cesser; votre service chez Madame sera plus rigoureux, et +nous ne vous verrons plus. + +— Votre Majesté aime trop Madame, répondit Louise, pour ne pas venir +chez elle souvent; et quand Votre Majesté traversera la chambre... + +— Ah! dit le roi d’une voix tendre et qui baissait par degrés, +s’apercevoir n’est point se voir, et cependant il semble que ce soit +assez pour vous. + +Louise ne répondit rien; un soupir gonflait son cœur, mais elle étouffa +ce soupir. + +— Vous avez sur vous-même une grande puissance, dit le roi. + +La Vallière sourit avec mélancolie. + +— Employez cette force à aimer, continua-t-il, et je bénirai Dieu de +vous l’avoir donnée. + +La Vallière garda le silence, mais leva sur le roi un œil chargé +d’amour. + +Alors, comme s’il eût été dévoré par ce brûlant regard, Louis passa la +main sur son front, et, pressant son cheval des genoux, lui fit faire +quelques pas en avant. + +Elle, renversée en arrière, l’œil demi-clos, couvait du regard ce beau +cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent: elle aimait ses bras +arrondis avec grâce; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les flancs +du cheval; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient de beaux +cheveux bouclés, se relevant parfois pour découvrir une oreille rose et +charmante. + +Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s’enivrait de son amour. +Après un instant, le roi revint près d’elle. + +— Oh! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce le +cœur! oh! mademoiselle, que vous devez être impitoyable lorsque vous +êtes résolue à quelque rupture; puis je vous crois changeante... Enfin, +enfin, je crains cet amour profond qui me vient de vous. + +— Oh! Sire, vous vous trompez, dit La Vallière, quand j’aimerai, ce +sera pour toute la vie. + +— Quand vous aimerez! s’écria le roi avec hauteur. Quoi! vous n’aimez +donc pas? + +Elle cacha son visage dans ses mains. + +— Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que j’ai raison de vous accuser; +voyez-vous que vous êtes changeante, capricieuse, coquette, peut-être; +voyez-vous! oh! mon Dieu! mon Dieu! + +— Oh! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non! + +— Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la même pour moi? + +— Oh! toujours, Sire. + +— Que vous n’aurez point de ces duretés qui brisent le cœur, point de +ces changements soudains qui me donneraient la mort? + +— Non! oh! non. + +— Eh bien, tenez, j’aime les promesses, j’aime à mettre sous la +garantie du serment, c’est-à-dire sous la sauvegarde de Dieu, tout +ce qui intéresse mon cœur et mon amour. Promettez-moi, ou plutôt +jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons commencer, +vie toute de sacrifices, de mystères, de douleurs, vie toute de +contretemps et de malentendus; jurez-moi que, si nous nous sommes +trompés, que, si nous nous sommes mal compris, que, si nous nous sommes +fait un tort, et c’est un crime en amour, jurez-moi, Louise!... + +Elle tressaillit jusqu’au fond de l’âme; c’était la première fois +qu’elle entendait son nom prononcé ainsi par son royal amant. + +Quant à Louis, ôtant son gant, il étendit la main jusque dans le +carrosse. + +— Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles, jamais, une +fois loin l’un de l’autre, jamais nous ne laisserons passer la nuit sur +une brouille sans qu’une visite, ou tout au moins un message de l’un de +nous aille porter à l’autre la consolation et le repos. + +La Vallière prit dans ses deux mains froides la main brûlante de son +amant, et la serra doucement, jusqu’à ce qu’un mouvement du cheval, +effrayé par la rotation et la proximité de la roue, l’arrachât à ce +bonheur. + +Elle avait juré. + +— Retournez, Sire, dit-elle, retournez près des reines; je sens un +orage là-bas, un orage qui menace mon cœur. + +Louis obéit, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour rejoindre +le carrosse des reines. + +En passant, il vit Monsieur qui dormait. + +Madame ne dormait pas, elle. + +Elle dit au roi, à son passage: + +— Quel bon cheval, Sire!... N’est-ce pas le cheval bai de Monsieur? + +Quant à la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots: + +— Êtes-vous mieux, mon cher Sire? + + + + +Chapitre CLXII — _Trium-Féminat_ + + +Le roi, une fois à Paris, se rendit au Conseil et travailla une partie +de la journée. La reine demeura chez elle avec la reine mère, et fondit +en larmes après avoir fait son adieu au roi. + +— Ah! ma mère, dit-elle, le roi ne m’aime plus. Que deviendrai-je, mon +Dieu? + +— Un mari aime toujours une femme telle que vous, répondit Anne +d’Autriche. + +— Le moment peut venir, ma mère, où il aimera une autre femme que moi. + +— Qu’appelez-vous aimer? + +— Oh! toujours penser à quelqu’un, toujours rechercher cette personne. + +— Est-ce que vous avez remarqué, dit Anne d’Autriche, que le roi fît de +ces sortes de choses? + +— Non, madame, dit la jeune reine en hésitant. + +— Vous voyez bien, Marie! + +— Et cependant, ma mère, avouez que le roi me délaisse? + +— Le roi, ma fille, appartient à tout son royaume. + +— Et voilà pourquoi il ne m’appartient plus, à moi; voilà pourquoi +je me verrai, comme se sont vues tant de reines, délaissée, oubliée, +tandis que l’amour, la gloire et les honneurs seront pour les autres. +Oh! ma mère, le roi est si beau! Combien lui diront qu’elles l’aiment, +combien devront l’aimer! + +— Il est rare que les femmes aiment un homme dans le roi. Mais cela +dût-il arriver, j’en doute, souhaitez plutôt, Marie, que ces femmes +aiment réellement votre mari. D’abord, l’amour dévoué de la maîtresse +est un élément de dissolution rapide pour l’amour de l’amant; et puis, +à force d’aimer, la maîtresse perd tout empire sur l’amant, dont elle +ne désire ni la puissance ni la richesse, mais l’amour. Souhaitez donc +que le roi n’aime guère, et que sa maîtresse aime beaucoup! + +— Oh! ma mère, quelle puissance que celle d’un amour profond! + +— Et vous dites que vous êtes abandonnée. + +— C’est vrai, c’est vrai, je déraisonne... Il est un supplice pourtant, +ma mère, auquel je ne saurais résister. + +— Lequel? + +— Celui d’un heureux choix, celui d’un ménage qu’il se ferait à côté du +nôtre; celui d’une famille qu’il trouverait chez une autre femme. Oh! +si je voyais jamais des enfants au roi... j’en mourrais! + +— Marie! Marie! répliqua la reine mère avec un sourire, et elle prit +la main de la jeune reine: rappelez-vous ce mot que je vais vous dire, +et qu’à jamais il vous serve de consolation: le roi ne peut avoir de +dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui. + +À ces paroles, qu’elle accompagna d’un expressif éclat de rire, la +reine mère quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un page +venait d’annoncer la venue dans le grand cabinet. + +Madame avait pris à peine le temps de se déshabiller. Elle arrivait +avec une de ces physionomies agitées qui décèlent un plan dont +l’exécution occupe et dont le résultat inquiète. + +— Je venais voir, dit-elle, si Vos Majestés avaient quelque fatigue de +notre petit voyage? + +— Aucune, dit la reine mère. + +— Un peu, répliqua Marie-Thérèse. + +— Moi, mesdames, j’ai surtout souffert de la contrariété. + +— Quelle contrariété? demanda Anne d’Autriche. + +— Cette fatigue que devait prendre le roi à courir ainsi à cheval. + +— Bon! cela fait du bien au roi. + +— Et je le lui ai conseillé moi-même, dit Marie-Thérèse en pâlissant. + +Madame ne répondit rien à cela, seulement, un de ces sourires qui +n’appartenaient qu’à elle se dessina sur ses lèvres, sans passer sur +le reste de sa physionomie; puis, changeant aussitôt la tournure de la +conversation: + +— Nous retrouvons Paris tout semblable au Paris que nous avons quitté: +toujours des intrigues, toujours des trames, toujours des coquetteries. + +— Intrigues!... Quelles intrigues? demanda la reine mère. + +— On parle beaucoup de M. Fouquet et de Mme Plessis-Bellière. + +— Qui s’inscrit ainsi au numéro dix mille? répliqua la reine mère. Mais +les trames, s’il vous plaît? + +— Nous avons, à ce qu’il paraît, des démêlés avec la Hollande. + +— Comment cela? + +— Monsieur me racontait cette histoire des médailles. + +— Ah! s’écria la jeune reine, ces médailles frappées en Hollande... +où l’on voit un nuage passer sur le soleil du roi. Vous avez tort +d’appeler cela de la trame, c’est de l’injure. + +— Si méprisable que le roi la méprisera, répondit la reine mère. Mais, +que disiez-vous des coquetteries? Est-ce que vous voudriez parler de +Mme d’Olonne? + +— Non pas, non pas; je chercherai plus près de nous. + +— _Casa de usted_ murmura la reine mère, sans remuer les lèvres, à +l’oreille de sa bru. + +Madame n’entendit rien et continua: + +— Vous savez l’affreuse nouvelle? + +— Oh! oui, cette blessure de M. de Guiche. + +— Et vous l’attribuez, comme tout le monde, à un accident de chasse? + +— Mais oui, firent les deux reines, cette fois intéressées. + +Madame se rapprocha. + +— Un duel, dit-elle tout bas. + +— Ah! fit sévèrement Anne d’Autriche, aux oreilles de qui sonnait mal +ce mot _duel_, proscrit en France depuis qu’elle y régnait. + +— Un déplorable duel, qui a failli coûter, à Monsieur, deux de ses +meilleurs amis; au roi, deux bons serviteurs. + +— Pourquoi ce duel? demanda la jeune reine animée d’un instinct secret. + +— Coquetteries, répéta triomphalement Madame. Ces messieurs ont +disserté sur la vertu d’une dame: l’un a trouvé que Pallas était peu de +chose à côté d’elle; l’autre a prétendu que cette dame imitait Vénus +agaçant Mars, et, ma foi! ces messieurs ont combattu comme Hector et +Achille. + +— Vénus agaçant Mars? se dit tout bas la jeune reine, sans oser +approfondir l’allégorie. + +— Qui est cette dame? demanda nettement Anne d’Autriche. Vous avez dit, +je crois, une dame d’honneur? + +— L’ai-je dit? fit Madame. + +— Oui. Je croyais même vous avoir entendue la nommer. + +— Savez-vous qu’une femme de cette espèce est funeste dans une maison +royale? + +— C’est Mlle de La Vallière? dit la reine mère. + +— Mon Dieu, oui, c’est cette petite laide. + +— Je la croyais fiancée à un gentilhomme qui n’est ni M. de Guiche ni +M. de Wardes, je suppose? + +— C’est possible, madame. + +La jeune reine prit une tapisserie, qu’elle défit avec une affectation +de tranquillité, démentie par le tremblement de ses doigts. + +— Que parliez-vous de Vénus et de Mars? poursuivit la reine mère; +est-ce qu’il y a un _Mars_? + +— Elle s’en vante. + +— Vous venez de dire qu’elle s’en vante? + +— Il a été la cause du combat. + +— Et M. de Guiche a soutenu la cause de Mars? + +— Oui, certes, en bon serviteur. + +— En bon serviteur! s’écria la jeune reine oubliant toute réserve pour +laisser échapper sa jalousie; serviteur de qui? + +— Mars, répliqua Madame, ne pouvant être défendu qu’aux dépens de cette +Vénus, M. de Guiche a soutenu l’innocence absolue de Mars, et affirmé +sans doute que Vénus s’en vantait. + +— Et M. de Wardes, dit tranquillement Anne d’Autriche, propageait le +bruit que Vénus avait raison. + +«Ah! de Wardes, pensa Madame, vous paierez cher cette blessure faite au +plus noble des hommes.» + +Et elle se mit à charger de Wardes avec tout l’acharnement possible, +payant ainsi la dette du blessé et la sienne avec la certitude qu’elle +faisait pour l’avenir la ruine de son ennemi. Elle en dit tant, que +Manicamp, s’il se fût trouvé là, eût regretté d’avoir si bien servi son +ami, puisqu’il en résultait la ruine de ce malheureux ennemi. + +— Dans tout cela, dit Anne d’Autriche, je ne vois qu’une peste, qui est +cette La Vallière. + +La jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue. + +Madame écouta. + +— Est-ce que tel n’est pas votre avis? lui dit Anne d’Autriche. Est-ce +que vous ne faites pas remonter à elle la cause de cette querelle et du +combat? + +Madame répondit par un geste qui n’était pas plus une affirmation +qu’une négation. + +— Je ne comprends pas trop alors ce que vous m’avez dit touchant le +danger de la coquetterie, reprit Anne d’Autriche. + +— Il est vrai, se hâta de dire Madame, que, si la jeune personne +n’avait pas été coquette, Mars ne se serait pas occupé d’elle. + +Ce mot de _Mars_ ramena une fugitive rougeur sur les joues de la jeune +reine; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commencé. + +— Je ne veux pas qu’à ma Cour on arme ainsi les hommes les uns contre +les autres, dit flegmatiquement Anne d’Autriche. Ces mœurs furent +peut-être utiles dans un temps où la noblesse, divisée, n’avait d’autre +point de ralliement que la galanterie. Alors les femmes, régnant +seules, avaient le privilège d’entretenir la valeur des gentilshommes +par des essais fréquents. Mais aujourd’hui, Dieu soit loué! il n’y a +qu’un seul maître en France. À ce maître est dû le concours de toute +force et de toute pensée. Je ne souffrirai pas qu’on enlève à mon fils +un de ses serviteurs. + +Elle se tourna vers la jeune reine. + +— Que faire à cette La Vallière? dit-elle. + +— La Vallière? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais pas ce +nom. + +Et cette réponse fut accompagnée d’un de ces sourires glacés qui vont +seulement aux bouches royales. + +Madame était elle-même une grande princesse, grande par l’esprit, la +naissance et l’orgueil; toutefois, le poids de cette réponse l’écrasa; +elle fut obligée d’attendre un moment pour se remettre. + +— C’est une de mes filles d’honneur, répliqua-t-elle avec un salut. + +— Alors, répliqua Marie-Thérèse du même ton, c’est votre affaire, ma +sœur... non la nôtre. + +— Pardon, reprit Anne d’Autriche, c’est mon affaire, à moi. Et je +comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant à Madame un regard +d’intelligence, je comprends pourquoi Madame m’a dit ce qu’elle vient +de me dire. + +— Vous, ce qui émane de vous, madame, dit la princesse anglaise, sort +de la bouche de la Sagesse. + +— En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Thérèse avec +douceur, on lui ferait une pension. + +— Sur ma cassette! s’écria vivement Madame. + +— Non, non, madame, interrompit Anne d’Autriche, pas d’éclat, s’il vous +plaît. Le roi n’aime pas qu’on fasse parler mal des dames. Que tout +ceci, s’il vous plaît, s’achève en famille. + +— Madame, vous aurez l’obligeance de faire mander ici cette fille. + +— Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment chez +vous. + +Les prières de la vieille reine étaient des ordres. Marie-Thérèse se +leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire appeler La +Vallière par un page. + + + + +Chapitre CLXIII — Première querelle + + +La Vallière entra chez la reine mère, sans se douter le moins du monde +qu’il se fût tramé contre elle un complot dangereux. + +Elle croyait qu’il s’agissait du service, et jamais la reine mère +n’avait été mauvaise pour elle en pareille circonstance. D’ailleurs, ne +ressortissant pas immédiatement à l’autorité d’Anne d’Autriche, elle ne +pouvait avoir avec elle que des rapports officieux, auxquels sa propre +complaisance et le rang de l’auguste princesse lui faisaient un devoir +de donner toute la bonne grâce possible. + +Elle s’avança donc vers la reine mère avec ce sourire placide et doux +qui faisait sa principale beauté. + +Comme elle ne s’approchait pas assez, Anne d’Autriche lui fit signe de +venir jusqu’à sa chaise. + +Alors Madame rentra, et, d’un air parfaitement tranquille, s’assit près +de sa belle-mère, en reprenant l’ouvrage commencé par Marie-Thérèse. + +La Vallière, au lieu de l’ordre qu’elle s’attendait à recevoir +sur-le-champ, s’aperçut de ces préambules, et interrogea curieusement, +sinon avec inquiétude, le visage des deux princesses. + +Anne réfléchissait. + +Madame conservait une affectation d’indifférence qui eût alarmé de +moins timides. + +— Mademoiselle, fit soudain la reine mère sans songer à modérer son +accent espagnol, ce qu’elle ne manquait jamais de faire à moins qu’elle +ne fût en colère, venez un peu, que nous causions de vous, puisque tout +le monde en cause. + +— De moi? s’écria La Vallière en pâlissant. + +— Feignez de l’ignorer, belle; savez-vous le duel de M. de Guiche et de +M. de Wardes? + +— Mon Dieu! madame, le bruit en est venu hier jusqu’à moi, répliqua La +Vallière en joignant les mains. + +— Et vous ne l’aviez pas senti d’avance, ce bruit? + +— Pourquoi l’eussé-je senti, madame? + +— Parce que deux hommes ne se battent jamais sans motif, et que vous +deviez connaître les motifs de l’animosité des deux adversaires. + +— Je l’ignorais absolument, madame. + +— C’est un système de défense un peu banal que la négation +persévérante, et, vous qui êtes un bel esprit, mademoiselle, vous devez +fuir les banalités. Autre chose. + +— Mon Dieu! madame, Votre Majesté m’épouvante avec cet air glacé. +Aurais-je eu le malheur d’encourir sa disgrâce? + +Madame se mit à rire. La Vallière la regarda d’un air stupéfait. + +Anne reprit: + +— Ma disgrâce!... Encourir ma disgrâce! Vous n’y pensez pas, +mademoiselle de La Vallière, il faut que je pense aux gens pour les +prendre en disgrâce. Je ne pense à vous que parce qu’on parle de vous +un peu trop, et je n’aime point qu’on parle des filles de ma Cour. + +— Votre Majesté me fait l’honneur de me le dire, répliqua La Vallière +effrayée; mais je ne comprends pas en quoi l’on peut s’occuper de moi. + +— Je m’en vais donc vous le dire. M. de Guiche aurait eu à vous +défendre. + +— Moi? + +— Vous-même. C’est d’un chevalier, et les belles aventurières aiment +que les chevaliers lèvent la lance pour elles. Moi, je hais les champs, +alors je hais surtout les aventures et... faites-en votre profit. + +La Vallière se plia aux pieds de la reine, qui lui tourna le dos. Elle +tendit les mains à Madame, qui lui rit au nez. + +Un sentiment d’orgueil la releva. + +— Mesdames, dit-elle, j’ai demandé quel est mon crime; Votre Majesté +doit me le dire, et je remarque que Votre Majesté me condamne avant de +m’avoir admise à me justifier. + +— Eh! s’écria Anne d’Autriche, voyez donc les belles phrases, madame, +voyez donc les beaux sentiments; c’est une infante que cette fille, +c’est une des aspirantes du grand Cyrus... c’est un puits de tendresse +et de formules héroïques. On voit bien, ma toute belle, que nous +entretenons notre esprit dans le commerce des têtes couronnées. + +La Vallière se sentit mordre au cœur; elle devint non plus pâle, mais +blanche comme un lis, et toute sa force l’abandonna. + +— Je voulais vous dire, interrompit dédaigneusement la reine, que, si +vous continuez à nourrir des sentiments pareils, vous nous humilierez, +nous femmes, à tel point que nous aurons honte de figurer près de vous. +Devenez simple, mademoiselle. À propos, que me disait-on? vous êtes +fiancée, je crois? + +La Vallière comprima son cœur, qu’une souffrance nouvelle venait de +déchirer. + +— Répondez donc quand on vous parle! + +— Oui, madame. + +— À un gentilhomme? + +— Oui, madame. + +— Qui s’appelle? + +— M. le vicomte de Bragelonne. + +— Savez-vous que c’est un sort bien heureux pour vous, mademoiselle, et +que, sans fortune, sans position... sans grands avantages personnels, +vous devriez bénir le Ciel qui vous fait un avenir comme celui-là. + +La Vallière ne répliqua rien. + +— Où est-il ce vicomte de Bragelonne? poursuivit la reine. + +— En Angleterre, dit Madame, où le bruit des succès de Mademoiselle ne +manquera pas de lui parvenir. + +— Ô ciel! murmura La Vallière éperdue. + +— Eh bien! mademoiselle, dit Anne d’Autriche, on fera revenir ce +garçon-là, et on vous expédiera quelque part avec lui. Si vous êtes +d’un avis différent, les filles ont des visées bizarres, fiez-vous à +moi, je vous remettrai dans le bon chemin: je l’ai fait pour des filles +qui ne vous valaient pas. + +La Vallière n’entendait plus. L’impitoyable reine ajouta: + +— Je vous enverrai seule quelque part où vous réfléchirez mûrement. La +réflexion calme les ardeurs du sang; elle dévore toutes les illusions +de la jeunesse. Je suppose que vous m’avez comprise? + +— Madame! Madame! + +— Pas un mot. + +— Madame, je suis innocente de tout ce que Votre Majesté peut supposer. +Madame, voyez mon désespoir. J’aime, je respecte tant Votre Majesté! + +— Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la reine avec +une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne fussiez pas innocente. +Vous figurez-vous, par hasard, que je me contenterais de m’en aller, si +vous aviez commis la faute? + +— Oh! mais, madame, vous me tuez? + +— Pas de comédie, s’il vous plaît, ou je me charge du dénouement. +Allez, rentrez chez vous, et que ma leçon vous profite. + +— Madame, dit La Vallière à la duchesse d’Orléans, dont elle saisit les +mains, priez pour moi, vous qui êtes si bonne! + +— Moi! répliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne?... Ah! +mademoiselle, vous n’en pensez pas un mot! + +Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille. + +Celle-ci, au lieu de fléchir, comme les deux princesses pouvaient +l’attendre de sa pâleur et de ses larmes, reprit tout à coup son calme +et sa dignité; elle fit une révérence profonde et sortit. + +— Eh bien! dit Anne d’Autriche à Madame, croyez-vous qu’elle +recommencera? + +— Je me défie des caractères doux et patients, répliqua Madame. Rien +n’est plus courageux qu’un cœur patient, rien n’est plus sûr de soi +qu’un esprit doux. + +— Je vous réponds qu’elle pensera plus d’une fois avant de regarder le +dieu Mars. + +— À moins qu’elle ne se serve de son bouclier, riposta Madame. + +Un fier regard de la reine mère répondit à cette objection, qui ne +manquait pas de finesse, et les deux dames, à peu près sûres de leur +victoire, allèrent retrouver Marie-Thérèse, qui les attendait en +déguisant son impatience. + +Il était alors six heures et demie du soir, et le roi venait de prendre +son goûter. Il ne perdit pas de temps; le repas fini, les affaires +terminées, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui ordonna de le +conduire à l’appartement de La Vallière. Le courtisan fit une grosse +exclamation. + +— Eh bien! quoi? répliqua le roi; c’est une habitude à prendre, et, +pour prendre une habitude, il faut qu’on commence par quelques fois. + +— Mais, Sire, l’appartement des filles, ici, c’est une lanterne: tout +le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me semble qu’un +prétexte... Celui-ci, par exemple... + +— Voyons. + +— Si Votre Majesté voulait attendre que Madame fût chez elle. + +— Plus de prétextes! plus d’attentes! Assez de ces contretemps, de +ces mystères; je ne vois pas en quoi le roi de France se déshonore à +entretenir une fille d’esprit. Honni soit qui mal y pense! + +— Sire, Sire, Votre Majesté me pardonnera un excès de zèle... + +— Parle. + +— Et la reine? + +— C’est vrai! c’est vrai! Je veux que la reine soit toujours respectée. +Eh bien! encore ce soir, j’irai chez Mlle de La Vallière, et puis, ce +jour passé, je prendrai tous les prétextes que tu voudras. Demain, nous +chercherons: ce soir, je n’ai pas le temps. + +De Saint-Aignan ne répliqua pas; il descendit le degré devant le roi +et traversa les cours avec une honte que n’effaçait point cet insigne +honneur de servir d’appui au roi. + +C’est que de Saint-Aignan voulait se conserver tout confit dans +l’esprit de Madame et des deux reines. C’est qu’il ne voulait pas non +plus déplaire à Mlle de La Vallière, et que pour faire tant de belles +choses, il était difficile de ne pas se heurter à quelques difficultés. + +Or, les fenêtres de la jeune reine, celles de la reine mère, celles de +Madame elle-même donnaient sur la cour des filles. Être vu conduisant +le roi, c’était rompre avec trois grandes princesses, avec trois femmes +d’un crédit inamovible, pour le faible appât d’un éphémère crédit de +maîtresse. + +Ce malheureux de Saint-Aignan, qui avait tant de courage pour protéger +La Vallière sous les quinconces ou dans le parc de Fontainebleau, ne +se sentait plus brave à la grande lumière: il trouvait mille défauts à +cette fille et brûlait d’en faire part au roi. + +Mais son supplice finit; les cours furent traversées. Pas un rideau ne +se souleva, pas une fenêtre ne s’ouvrit. Le roi marchait vite: d’abord +à cause de son impatience, puis à cause des longues jambes de de +Saint-Aignan, qui le précédait. + +À la porte, de Saint-Aignan voulut s’éclipser; le roi le retint. + +C’était une délicatesse dont le courtisan se fût bien passé. + +Il dut suivre Louis chez La Vallière. + +À l’arrivée du monarque, la jeune fille achevait d’essuyer ses +yeux; elle le fit si précipitamment, que le roi s’en aperçut. Il la +questionna comme un amant intéressé; il la pressa. + +— Je n’ai rien, dit-elle, Sire. + +— Mais, enfin, vous pleuriez. + +— Oh! non pas, Sire. + +— Regardez, de Saint-Aignan, est-ce que je me trompe? + +De Saint-Aignan dut répondre; mais il était bien embarrassé. + +— Enfin, vous avez les yeux rouges, mademoiselle, dit le roi. + +— La poussière du chemin, Sire. + +— Mais non, mais non, vous n’avez pas cet air de satisfaction qui vous +rend si belle et si attrayante. Vous ne me regardez pas. + +— Sire! + +— Que dis-je! vous évitez mes regards. + +Elle se détournait en effet. + +— Mais, au nom du Ciel, qu’y a-t-il? demanda Louis, dont le sang +bouillait. + +— Rien, encore une fois, Sire; et je suis prête à montrer à Votre +Majesté que mon esprit est aussi libre qu’elle le désire. + +— Votre esprit libre, quand je vous vois embarrassée de tout, même de +votre geste! Est-ce que l’on vous aurait blessée, fâchée? + +— Non, non, Sire. + +— Oh! c’est qu’il faudrait me le déclarer! dit le jeune prince avec des +yeux étincelants. + +— Mais personne, Sire, personne ne m’a offensée. + +— Alors, voyons, reprenez cette rêveuse gaieté ou cette joyeuse +mélancolie que j’aimais en vous ce matin; voyons... de grâce! + +— Oui, Sire, oui! + +Le roi frappa du pied. + +— Voilà qui est inexplicable, dit-il, un changement pareil! + +Et il regarda de Saint-Aignan, qui, lui aussi, s’apercevait bien de +cette morne langueur de La Vallière, comme aussi de l’impatience du roi. + +Louis eut beau prier, il eut beau s’ingénier à combattre cette +disposition fatale, la jeune fille était brisée; l’aspect même de la +mort ne l’eût pas réveillée de sa torpeur. + +Le roi vit dans cette négative facilité un mystère désobligeant; il se +mit à regarder autour de lui d’un air soupçonneux. + +Justement il y avait dans la chambre de La Vallière un portrait en +miniature d’Athos. + +Le roi vit ce portrait qui ressemblait beaucoup à Bragelonne; car il +avait été fait pendant la jeunesse du comte. + +Il attacha sur cette peinture des regards menaçants. + +La Vallière, dans l’état d’oppression où elle se trouvait et à cent +lieues, d’ailleurs, de penser à cette peinture, ne put deviner la +préoccupation du roi. + +Et cependant le roi s’était jeté dans un souvenir terrible qui, plus +d’une fois, avait préoccupé son esprit, mais qu’il avait toujours +écarté. + +Il se rappelait cette intimité des deux jeunes gens depuis leur +naissance. + +Il se rappelait les fiançailles qui en avaient été la suite. + +Il se rappelait qu’Athos était venu lui demander la main de La Vallière +pour Raoul. + +Il se figura qu’à son retour à Paris, La Vallière avait trouvé +certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient +contrebalancé l’influence que, lui, avait pu prendre sur elle. + +Presque aussitôt il se sentit piqué aux tempes par le taon farouche +qu’on appelle la jalousie. + +Il interrogea de nouveau avec amertume. + +La Vallière ne pouvait répondre: il lui fallait tout dire, il lui +fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame. + +C’était une lutte ouverte à soutenir avec deux grandes et puissantes +princesses. + +Il lui semblait d’abord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se +passait en elle au roi, le roi devait lire dans son cœur à travers son +silence. + +Que, s’il l’aimait réellement, il devait tout comprendre, tout deviner. + +Qu’était-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui devait +éclairer le cœur, et dispenser les vrais amants de la parole? + +Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher sa +tête dans ses mains. + +Ces soupirs, ces pleurs, qui avaient d’abord attendri, puis effrayé +Louis XIV, l’irritaient maintenant. + +Il ne pouvait supporter l’opposition, pas plus l’opposition des soupirs +et des larmes que toute autre opposition. + +Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agressives. + +C’était une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune fille. + +Elle puisa, dans ce qu’elle regardait comme une injustice de la part de +son amant, la force de résister non seulement aux autres, mais encore à +celle-là. + +Le roi commença à accuser directement. + +La Vallière ne tenta même pas de se défendre; elle supporta toutes +ces accusations sans répondre autrement qu’en secouant la tête, sans +prononcer d’autres paroles que ces deux mots qui s’échappent des cœurs +profondément affligés: + +— Mon Dieu! mon Dieu! + +Mais, au lieu de calmer l’irritation du roi, ce cri de douleur +l’augmentait: c’était un appel à une puissance supérieure à la sienne, +à un être qui pouvait défendre La Vallière contre lui. + +D’ailleurs, il se voyait secondé par de Saint-Aignan. De Saint-Aignan, +comme nous l’avons dit, voyait l’orage grossir; il ne connaissait pas +le degré d’amour que Louis XIV pouvait éprouver; il sentait venir tous +les coups des trois princesses, la ruine de la pauvre La Vallière, et +il n’était pas assez chevalier pour ne pas craindre d’être entraîné +dans cette ruine. + +De Saint-Aignan ne répondait donc aux interpellations du roi que par +des mots prononcés à demi-voix ou par des gestes saccadés, qui avaient +pour but d’envenimer les choses et d’amener une brouille dont le +résultat devait le délivrer du souci de traverser les cours en plein +jour, pour suivre son illustre compagnon chez La Vallière. + +Pendant ce temps, le roi s’exaltait de plus en plus. + +Il fit trois pas pour sortir et revint. + +La jeune fille n’avait pas levé la tête, quoique le bruit des pas eût +dû l’avertir que son amant s’éloignait. + +Il s’arrêta un instant devant elle, les bras croisés. + +— Une dernière fois, mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler? Voulez +vous donner une cause à ce changement, à cette versatilité, à ce +caprice? + +— Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu? murmura La Vallière. Vous +voyez bien, Sire, que je suis écrasée en ce moment! vous voyez bien que +je n’ai ni la volonté, ni la pensée, ni la parole! + +— Est-ce donc si difficile de dire la vérité? En moins de mots que vous +ne venez d’en proférer, vous l’eussiez dite! + +— Mais, la vérité, sur quoi? + +— Sur tout. + +La vérité monta, en effet, du cœur aux lèvres de La Vallière. Ses +bras firent un mouvement pour s’ouvrir, mais sa bouche resta muette, +ses bras retombèrent. La pauvre enfant n’avait pas encore été assez +malheureuse pour risquer une pareille révélation. + +— Je ne sais rien, balbutia-t-elle. + +— Oh! c’est plus que de la coquetterie, s’écria le roi; c’est plus que +du caprice: c’est de la trahison! + +Et, cette fois, sans que rien l’arrêtât, sans que les tiraillements de +son cœur pussent le faire retourner en arrière, il s’élança hors de la +chambre avec un geste désespéré. + +De Saint-Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir. + +Louis XIV ne s’arrêta que dans l’escalier, et, se cramponnant à la +rampe: + +— Vois-tu, dit-il, j’ai été indignement dupé. + +— Comment cela, Sire? demanda le favori. + +— De Guiche s’est battu pour le vicomte de Bragelonne. Et ce +Bragelonne!... + +— Eh bien? + +— Eh bien! elle l’aime toujours! Et, en vérité, de Saint-Aignan, je +mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un atome +de cet amour dans le cœur. + +Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement à lui. + +— Ah! je l’avais bien dit à Votre Majesté, murmura de Saint-Aignan en +continuant de suivre le roi et en guettant timidement à toutes les +fenêtres. + +Malheureusement, il n’en fut pas à la sortie comme il en avait été à +l’arrivée. + +Un rideau se souleva; derrière était Madame. + +Madame avait vu le roi sortir de l’appartement des filles d’honneur. + +Elle se leva lorsque le roi fut passé, et sortit précipitamment de +chez elle; elle monta, deux par deux, les marches de l’escalier qui +conduisait à cette chambre d’où venait de sortir le roi. + + + + +Chapitre CLXIV — Désespoir + + +Après le départ du roi, La Vallière s’était soulevée, les bras +étendus, comme pour le suivre, comme pour l’arrêter; puis, lorsque, +les portes refermées par lui, le bruit de ses pas s’était perdu dans +l’éloignement, elle n’avait plus eu que tout juste assez de force pour +aller tomber aux pieds de son crucifix. + +Elle demeura là, brisée, écrasée, engloutie dans sa douleur, sans se +rendre compte d’autre chose que de sa douleur même, douleur qu’elle ne +comprenait, d’ailleurs, que par l’instinct et la sensation. + +Au milieu de ce tumulte de ses pensées, La Vallière entendit rouvrir sa +porte; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que c’était le roi +qui revenait. + +Elle se trompait, c’était Madame. + +Que lui importait Madame! Elle retomba, la tête sur son prie-Dieu. +C’était Madame, émue, irritée, menaçante. Mais qu’était-ce que cela? + +— Mademoiselle, dit la princesse s’arrêtant devant La Vallière, c’est +fort beau, j’en conviens, de s’agenouiller, de prier, de jouer la +religion; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel, il convient +que vous fassiez un peu la volonté des princes de la terre. + +La Vallière souleva péniblement sa tête en signe de respect. + +— Tout à l’heure, continua Madame, il vous a été fait une +recommandation, ce me semble? + +L’œil à la fois fixe et égaré de La Vallière montra son ignorance et +son oubli. + +— La reine vous a recommandé, continua Madame, de vous ménager assez +pour que nul ne pût répandre de bruits sur votre compte. + +Le regard de La Vallière devint interrogateur. + +— Eh bien! continua Madame, il sort de chez vous quelqu’un dont la +présence est une accusation. + +La Vallière resta muette. + +— Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle de +la première princesse du sang, donne un mauvais exemple à la Cour; +vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous déclare donc, +mademoiselle, hors de la présence de tout témoin, car je ne veux pas +vous humilier, je vous déclare donc que vous êtes libre de partir de ce +moment, et que vous pouvez retourner chez Mme votre mère, à Blois. + +La Vallière ne pouvait tomber plus bas; La Vallière ne pouvait souffrir +plus qu’elle n’avait souffert. + +Sa contenance ne changea point; ses mains demeurèrent jointes sur ses +genoux comme celles de la divine Madeleine. + +— Vous m’avez entendue? dit Madame. + +Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Vallière +répondit pour elle. + +Et, comme la victime ne donnait pas d’autre signe d’existence, Madame +sortit. + +Alors, à son cœur suspendu, à son sang figé en quelque sorte dans +ses veines, La Vallière sentit peu à peu se succéder des pulsations +plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces pulsations, en +s’augmentant progressivement, se changèrent bientôt en une fièvre +vertigineuse, dans le délire de laquelle elle vit tourbillonner toutes +les figures de ses amis luttant contre ses ennemis. + +Elle entendait s’entrechoquer à la fois dans ses oreilles assourdies +des mots menaçants et des mots d’amour; elle ne se souvenait plus +d’être elle-même; elle était soulevée hors de sa première existence +comme par les ailes d’une puissante tempête, et, à l’horizon du chemin +dans lequel le vertige la poussait, elle voyait la pierre du tombeau +se soulevant et lui montrant l’intérieur formidable et sombre de +l’éternelle nuit. + +Mais cette douloureuse obsession de rêves finit par se calmer, pour +faire place à la résignation habituelle de son caractère. + +Un rayon d’espoir se glissa dans son cœur comme un rayon de jour dans +le cachot d’un pauvre prisonnier. + +Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi à +cheval à la portière de son carrosse, lui disant qu’il l’aimait, lui +demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais une soirée +ne passerait sur une brouille sans qu’une visite, une lettre, un signe +vint substituer le repos de la nuit au trouble du soir. C’était le roi +qui avait trouvé cela, qui avait fait jurer cela, qui lui-même avait +juré cela. Il était donc impossible que le roi manquât à la promesse +qu’il avait lui-même exigée, à moins que le roi ne fût un despote qui +commandât l’amour comme il commandait l’obéissance, à moins que le roi +ne fût un indifférent que le premier obstacle suffit pour arrêter en +chemin. + +Le roi, ce doux protecteur, qui, d’un mot, d’un seul mot, pouvait faire +cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc à ses persécuteurs. + +Oh! sa colère ne pouvait durer. Maintenant qu’il était seul, il devait +souffrir tout ce qu’elle souffrait elle-même. Mais lui, lui n’était pas +enchaîné comme elle; lui pouvait agir, se mouvoir, venir; elle, elle, +elle ne pouvait rien qu’attendre. + +Et elle attendait de toute son âme, la pauvre enfant; car il était +impossible que le roi ne vînt pas. + +Il était dix heures et demie à peine. + +Il allait ou venir, ou lui écrire, ou lui faire dire une bonne parole +par M. de Saint-Aignan. + +S’il venait, oh! comme elle allait s’élancer au-devant de lui! comme +elle allait repousser cette délicatesse qu’elle trouvait maintenant mal +entendue! comme elle allait lui dire: «Ce n’est pas moi qui ne vous +aime pas; ce sont elles qui ne veulent pas que je vous aime.» + +Et alors, il faut le dire, en y réfléchissant, et au fur et à mesure +qu’elle y réfléchissait, elle trouvait Louis moins coupable. En effet, +il ignorait tout. Qu’avait-il dû penser de son obstination à garder le +silence? Impatient, irritable, comme on connaissait le roi, il était +extraordinaire qu’il eût même conservé si longtemps son sang-froid. Oh! +sans doute elle n’eût pas agi ainsi, elle: elle eût tout compris, tout +deviné. Mais elle était une pauvre fille et non pas un grand roi. + +Oh! s’il venait! s’il venait!... comme elle lui pardonnerait tout ce +qu’il venait de lui faire souffrir! comme elle l’aimerait davantage +pour avoir souffert! + +Et sa tête tendue vers la porte, ses lèvres entrouvertes, attendaient, +Dieu lui pardonne cette idée profane! le baiser que les lèvres du roi +distillaient si suavement le matin quand il prononçait le mot amour. + +Si le roi ne venait pas, au moins écrirait-il; c’était la seconde +chance, chance moins douce, moins heureuse que l’autre, mais qui +prouverait tout autant d’amour, et seulement un amour plus craintif. +Oh! comme elle dévorerait cette lettre! comme elle se hâterait d’y +répondre! comme, une fois le messager parti, elle baiserait, relirait, +presserait sur son cœur le bienheureux papier qui devait lui apporter +le repos, la tranquillité, le bonheur! + +Enfin, le roi ne venait pas; si le roi n’écrivait pas, il était +au moins impossible qu’il n’envoyât pas de Saint-Aignan ou que de +Saint-Aignan ne vint pas de lui-même. À un tiers, comme elle dirait +tout! La majesté royale ne serait plus là pour glacer ses paroles sur +ses lèvres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer dans le cœur du +roi. + +Tout, chez La Vallière, cœur et regard, matière et esprit, se tourna +donc vers l’attente. + +Elle se dit qu’elle avait encore une heure d’espoir; que, jusqu’à +minuit, le roi pouvait venir, écrire ou envoyer; qu’à minuit seulement, +toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu. + +Tant qu’il y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant crut +être la cause de ce bruit; tant qu’il passa des gens dans la cour, elle +crut que ces gens étaient des messagers du roi venant chez elle. + +Onze heures sonnèrent; puis onze heures un quart; puis onze heures et +demie. + +Les minutes coulaient lentement dans cette anxiété, et pourtant elles +fuyaient encore trop vite. + +Les trois quarts sonnèrent. + +Minuit! minuit! la dernière, la suprême espérance vint à son tour. + +Avec le dernier tintement de l’horloge, la dernière lumière s’éteignit; +avec la dernière lumière, le dernier espoir. + +Ainsi, le roi lui-même l’avait trompée; le premier, il mentait au +serment qu’il avait fait le jour même; douze heures entre le serment et +le parjure! Ce n’était pas avoir gardé longtemps l’illusion. + +Donc, non seulement le roi n’aimait pas, mais encore il méprisait celle +que tout le monde accablait; il la méprisait au point de l’abandonner +à la honte d’une expulsion qui équivalait à une sentence ignominieuse; +et cependant, c’était lui, lui, le roi, qui était la cause première de +cette ignominie. + +Un sourire amer, le seul symptôme de colère qui, pendant cette longue +lutte, eût passé sur la figure angélique de la victime, un sourire amer +apparut sur ses lèvres. + +En effet, pour elle, que restait-il sur la terre après le roi? Rien. +Seulement, Dieu restait au ciel. + +Elle pensa à Dieu. + +— Mon Dieu! dit-elle, vous me dicterez vous-même ce que j’ai à faire. +C’est de vous que j’attends tout, de vous que je dois tout attendre. + +Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec amour. + +— Voilà, dit-elle, un maître qui n’oublie et n’abandonne jamais ceux +qui ne l’abandonnent et qui ne l’oublient pas; c’est à celui-là seul +qu’il faut se sacrifier. + +Alors, il eût été visible, si quelqu’un eût pu plonger son regard +dans cette chambre, il eût été visible, disons-nous, que la pauvre +désespérée prenait une résolution dernière, arrêtait un plan suprême +dans son esprit, montait enfin cette grande échelle de Jacob qui +conduit les âmes de la terre au ciel. + +Alors, et comme ses genoux n’avaient plus la force de la soutenir, elle +se laissa peu à peu aller sur les marches du prie-Dieu, la tête adossée +au bois de la croix, et, l’œil fixe, la respiration haletante, elle +guetta sur les vitres les premières heures du jour. + +Deux heures du matin la trouvèrent dans cet égarement ou, plutôt, dans +cette extase. Elle ne s’appartenait déjà plus. + +Aussi, lorsqu’elle vit la teinte violette du matin descendre sur les +toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ d’ivoire +qu’elle tenait embrassé, elle se leva avec une certaine force, baisa +les pieds du divin martyr, descendit l’escalier de sa chambre, et +s’enveloppa la tête d’une mante tout en descendant. + +Elle arriva au guichet juste au moment où la ronde de mousquetaires en +ouvrait la porte pour admettre le premier poste des Suisses. + +Alors, se glissant derrière les hommes de garde, elle gagna la rue +avant que le chef de la patrouille eût même songé à se demander quelle +était cette jeune femme qui s’échappait si matin du palais. + + + + +Chapitre CLXV — La fuite + + +La Vallière sortit derrière la patrouille. + +La patrouille se dirigea à droite par la rue Saint-Honoré, +machinalement La Vallière tourna à gauche. + +Sa résolution était prise, son dessein arrêté; elle voulait se rendre +aux Carmélites de Chaillot, dont la supérieure avait une réputation de +sévérité qui faisait frémir les mondaines de la Cour. + +La Vallière n’avait jamais vu Paris, elle n’était jamais sortie à pied, +elle n’eût pas trouvé son chemin, même dans une disposition d’esprit +plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue Saint-Honoré au +lieu de la descendre. + +Elle avait hâte de s’éloigner du Palais-Royal, et elle s’en éloignait. + +Elle avait ouï dire seulement que Chaillot regardait la Seine; elle se +dirigeait donc vers la Seine. + +Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre, appuya +vers l’église Saint-Germain-l’Auxerrois longeant l’emplacement où +Perrault bâtit depuis sa colonnade. + +Bientôt elle atteignit les quais. + +Sa marche était rapide et agitée. À peine sentait-elle cette faiblesse +qui, de temps en temps, lui rappelait, en la forçant de boiter +légèrement, cette entorse qu’elle s’était donnée dans sa jeunesse. + +À une autre heure de la journée, sa contenance eût appelé les soupçons +des gens les moins clairvoyants, attiré les regards des passants les +moins curieux. + +Mais, à deux heures et demie du matin, les rues de Paris sont désertes +ou à peu près, et il ne s’y trouve guère que les artisans laborieux qui +vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs dangereux qui regagnent +leur domicile après une nuit d’agitation et de débauches. + +Pour les premiers, le jour commence, pour les autres, le jour finit. + +La Vallière eut peur de tous ces visages sur lesquels son ignorance +des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer le type de la +probité de celui du cynisme. Pour elle, la misère était un épouvantail; +et tous ces gens qu’elle rencontrait semblaient être des misérables. + +Sa toilette, qui était celle de la veille, était recherchée, même dans +sa négligence, car c’était la même avec laquelle elle s’était rendue +chez la reine mère; en outre, sous sa mante relevée pour qu’elle pût +voir à se conduire, sa pâleur et ses beaux yeux parlaient un langage +inconnu à ces hommes du peuple, et, sans le savoir, la pauvre fugitive +sollicitait la brutalité des uns, la pitié des autres. + +La Vallière marcha ainsi d’une seule course, haletante, précipitée, +jusqu’à la hauteur de la place de Grève. + +De temps en temps, elle s’arrêtait, appuyait sa main sur son cœur, +s’adossait à une maison, reprenait haleine et continuait sa course plus +rapidement qu’auparavant. + +Arrivée à la place de Grève, La Vallière se trouva en face d’un groupe +de trois hommes débraillés, chancelants, avinés, qui sortaient d’un +bateau amarré sur le port. + +Ce bateau était chargé de vins, et l’on voyait qu’ils avaient fait +honneur à la marchandise. + +Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons différents, +quand, en arrivant à l’extrémité de la rampe donnant sur le quai, ils +se trouvèrent faire tout à coup obstacle à la marche de la jeune fille. + +La Vallière s’arrêta. + +Eux, de leur côté, à l’aspect de cette femme aux vêtements de Cour, +firent une halte, et, d’un commun accord, se prirent par les mains et +entourèrent La Vallière en lui chantant: + +_Vous qui vous ennuyez seulette, _ _Venez, venez rire avec nous._ + +La Vallière comprit alors que ces hommes s’adressaient à elle et +voulaient l’empêcher de passer; elle tenta plusieurs efforts pour fuir, +mais ils furent inutiles. + +Ses jambes faillirent, elle comprit qu’elle allait tomber, et poussa un +cri de terreur. + +Mais, au même instant, le cercle qui l’entourait s’ouvrit sous l’effort +d’une puissante pression. + +L’un des insulteurs fut culbuté à gauche, l’autre alla rouler à droite +jusqu’au bord de l’eau, le troisième vacilla sur ses jambes. + +Un officier de mousquetaires se trouva en face de la jeune fille le +sourcil froncé, la menace à la bouche, la main levée pour continuer la +menace. + +Les ivrognes s’esquivèrent à la vue de l’uniforme, et surtout devant la +preuve de force que venait de donner celui qui le portait. + +— Mordioux! s’écria l’officier, mais c’est Mlle de La Vallière! + +La Vallière, étourdie de ce qui venait de se passer, stupéfaite +d’entendre prononcer son nom, La Vallière leva les yeux et reconnut +d’Artagnan. + +— Oui, monsieur, dit-elle, c’est moi, c’est bien moi. + +Et, en même temps, elle se soutenait à son bras. + +— Vous me protégerez, n’est-ce pas, monsieur d’Artagnan? ajouta-t-elle +d’une voix suppliante. + +— Certainement que je vous protégerai; mais où allez-vous, mon Dieu, à +cette heure? + +— Je vais à Chaillot. + +— Vous allez à Chaillot par la Rapée? Mais, en vérité, mademoiselle, +vous lui tournez le dos. + +— Alors, monsieur, soyez assez bon pour me remettre dans mon chemin et +pour me conduire pendant quelques pas. + +— Oh! volontiers. + +— Mais comment se fait-il donc que je vous trouve là? Par quelle faveur +du Ciel étiez-vous à portée de venir à mon secours? Il me semble, en +vérité, que je rêve; il me semble que je deviens folle. + +— Je me trouvais là, mademoiselle, parce que j’ai une maison place de +Grève, à l’_Image-de-Notre-Dame_; que j’ai été toucher les loyers hier, +et que j’y ai passé la nuit. Aussi désirai-je être de bonne heure au +palais pour y inspecter mes postes. + +— Merci! dit La Vallière. + +«Voilà ce que je faisais, oui, se dit d’Artagnan, mais elle, que +faisait-elle, et pourquoi va-t-elle à Chaillot à une pareille heure?» + +Et il lui offrit son bras. + +La Vallière le prit et se mit à marcher avec précipitation. + +Cependant cette précipitation cachait une grande faiblesse. D’Artagnan +le sentit, il proposa à La Vallière de se reposer; elle refusa. + +— C’est que vous ignorez sans doute où est Chaillot? demanda d’Artagnan. + +— Oui, je l’ignore. + +— C’est très loin. + +— Peu importe! + +— Il y a une lieue au moins. + +— Je ferai cette lieue. + +D’Artagnan ne répliqua point; il connaissait, au simple accent, les +résolutions réelles. + +Il porta plutôt qu’il n’accompagna La Vallière. + +Enfin ils aperçurent les hauteurs. + +— Dans quelle maison vous rendez-vous, mademoiselle? demanda d’Artagnan. + +— Aux Carmélites, monsieur. + +— Aux Carmélites! répéta d’Artagnan étonné. + +— Oui; et, puisque Dieu vous a envoyé vers moi pour me soutenir dans ma +route, recevez et mes remerciements et mes adieux. + +— Aux Carmélites! vos adieux! Mais vous entrez donc en religion? +s’écria d’Artagnan. + +— Oui, monsieur. + +— Vous!!! + +Il y avait dans ce _vous_, que nous avons accompagné de trois points +d’exclamation pour le rendre aussi expressif que possible, il y avait +dans ce _vous_ tout un poème; il rappelait à La Vallière et ses +souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux souvenirs de Fontainebleau; +il lui disait: «_Vous_ qui pourriez être heureuse avec Raoul, _vous_ +qui pourriez être puissante avec Louis, vous allez entrer en religion, +_vous!_» + +— Oui, monsieur, dit-elle, moi. Je me rends la servante du Seigneur; je +renonce à tout ce monde. + +— Mais ne vous trompez-vous pas à votre vocation? ne vous trompez-vous +pas à la volonté de Dieu? + +— Non, puisque c’est Dieu qui a permis que je vous rencontrasse. Sans +vous, je succombais certainement à la fatigue, et, puisque Dieu vous +envoyait sur ma route, c’est qu’il voulait que je pusse en atteindre le +but. + +— Oh! fit d’Artagnan avec doute, cela me semble un peu bien subtil. + +— Quoi qu’il en soit, reprit la jeune fille, vous voilà instruit de ma +démarche et de ma résolution. Maintenant, j’ai une dernière grâce à +vous demander, tout en vous adressant les remerciements. + +— Dites, mademoiselle. + +— Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal. + +D’Artagnan fit un mouvement. + +— Le roi, continua La Vallière, ignore ce que je vais faire. + +— Le roi ignore?... s’écria d’Artagnan. Mais, mademoiselle, prenez +garde; vous ne calculez pas la portée de votre action. Nul ne doit rien +faire que le roi ignore, surtout les personnes de la Cour. + +— Je ne suis plus de la Cour, monsieur. + +D’Artagnan regarda la jeune fille avec un étonnement croissant. + +— Oh! ne vous inquiétez pas, monsieur, continua-t-elle, tout est +calculé, et, tout ne le fût-il pas, il serait trop tard maintenant pour +revenir sur ma résolution; l’action est accomplie. + +— Et bien! voyons, mademoiselle, que désirez-vous? + +— Monsieur, par la pitié que l’on doit au malheur, par la générosité de +votre âme, par votre foi de gentilhomme, je vous adjure de me faire un +serment. + +— Un serment? + +— Oui. + +— Lequel? + +— Jurez-moi, monsieur d’Artagnan, que vous ne direz pas au roi que vous +m’avez vue et que je suis aux Carmélites. + +D’Artagnan secoua la tête. + +— Je ne jurerai point cela, dit-il. + +— Et pourquoi? + +— Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce que je +me connais moi-même, parce que je connais tout le genre humain; non, je +ne jurerai point cela. + +— Alors, s’écria La Vallière avec une énergie dont on l’eût crue +incapable, au lieu des bénédictions dont je vous eusse comblé jusqu’à +la fin de mes jours, soyez maudit! car vous me rendez la plus misérable +de toutes les créatures! + +Nous avons dit que d’Artagnan connaissait tous les accents qui venaient +du cœur, il ne put résister à celui-là. + +Il vit la dégradation de ces traits; il vit le tremblement de ces +membres; il vit chanceler tout ce corps frêle et délicat ébranlé par +secousses; il comprit qu’une résistance la tuerait. + +— Qu’il soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez tranquille, +mademoiselle, je ne dirai rien au roi. + +— Oh! merci, merci! s’écria La Vallière; vous êtes le plus généreux des +hommes. + +Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de d’Artagnan +et les serra entre les siennes. + +Celui-ci se sentait attendri. + +— Mordioux! dit-il, en voilà une qui commence par où les autres +finissent: c’est touchant. + +Alors La Vallière, qui, au moment du paroxysme de sa douleur, était +tombée assise sur une pierre, se leva et marcha vers le couvent des +Carmélites, que l’on voyait se dresser dans la lumière naissante. +D’Artagnan la suivait de loin. + +La porte du parloir était entrouverte; elle s’y glissa comme une ombre +pâle, et, remerciant d’Artagnan d’un seul signe de la main, elle +disparut à ses yeux. + +Quand d’Artagnan se trouva tout à fait seul, il réfléchit profondément +à ce qui venait de se passer. + +— Voilà, par ma foi! dit-il, ce qu’on appelle une fausse position... +Conserver un secret pareil, c’est garder dans sa poche un charbon +ardent et espérer qu’il ne brûlera pas l’étoffe. Ne pas garder le +secret, quand on a juré qu’on le garderait, c’est d’un homme sans +honneur. Ordinairement, les bonnes idées me viennent en courant; mais, +cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je coure beaucoup +pour trouver la solution de cette affaire... Où courir?... Ma foi! +au bout du compte, du côté de Paris; c’est le bon côté... Seulement, +courons vite... Mais pour courir vite, mieux valent quatre jambes que +deux. Malheureusement, pour le moment, je n’ai que mes deux jambes... +Un cheval! comme j’ai entendu dire au théâtre de Londres; ma couronne +pour un cheval!... J’y songe, cela ne me coûtera point aussi cher +que cela... Il y a un poste de mousquetaires à la barrière de la +Conférence, et, pour un cheval qu’il me faut, j’en trouverai dix. + +En vertu de cette résolution, prise avec sa rapidité habituelle, +d’Artagnan descendit soudain les hauteurs, gagna le poste, y prit le +meilleur coursier qu’il y put trouver, et fut rendu au palais en dix +minutes. + +Cinq heures sonnaient à l’horloge du Palais-Royal. + +D’Artagnan s’informa du roi. + +Le roi s’était couché à son heure ordinaire, après avoir travaillé avec +M. Colbert, et dormait encore, selon toute probabilité. + +— Allons, dit-il, elle m’avait dit vrai, le roi ignore tout; s’il +savait seulement la moitié de ce qui s’est passé, le Palais-Royal +serait, à cette heure, sens dessus dessous. + +Encore ému de la querelle qu’il venait d’avoir avec La Vallière, il +errait dans son cabinet, fort désireux de trouver une occasion de faire +un éclat, après s’être retenu si longtemps. + +Colbert, en voyant le roi, jugea d’un coup d’œil la situation, et +comprit les intentions du monarque. Il louvoya. + +Quand le maître demanda compte de ce qu’il fallait dire le lendemain, +le sous-intendant commença par trouver étrange que Sa Majesté n’eût pas +été mise au courant par M. Fouquet. + +— M. Fouquet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande: il +reçoit directement toutes les correspondances. + +Le roi, accoutumé à entendre M. Colbert piller M. Fouquet, laissa +passer cette boutade sans répliquer; seulement il écouta. + +Colbert vit l’effet produit et se hâta de revenir sur ses pas en disant +que M. Fouquet n’était pas toutefois aussi coupable qu’il paraissait +l’être au premier abord, attendu qu’il avait dans ce moment de grandes +préoccupations. + +Le roi leva la tête. + +— Quelle préoccupations? dit-il. + +— Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M. Fouquet a ses défauts +avec ses grandes qualités. + +— Ah! des défauts, qui n’en a pas, monsieur Colbert?... + +— Votre Majesté en a bien, dit hardiment Colbert, qui savait lancer une +sourde flatterie dans un léger blâme, comme la flèche qui fend l’air +malgré son poids, grâce à de faibles plumes qui la soutiennent. + +Le roi sourit. + +— Quel défaut a donc M. Fouquet? dit-il. + +— Toujours le même, Sire; on le dit amoureux. + +— Amoureux, de qui? + + + + +Chapitre CLXVI — Comment Louis avait, de son côté, passé le temps de +dix heures et demie à minuit + + +Le roi, au sortir de la chambre des filles d’honneur, avait trouvé chez +lui Colbert qui l’attendait pour prendre ses ordres à l’occasion de la +cérémonie du lendemain. + +Il s’agissait, comme nous l’avons dit, d’une réception d’ambassadeurs +hollandais et espagnols. + +Louis XIV avait de graves sujets de mécontentement contre la Hollande; +les États avaient tergiversé déjà plusieurs fois dans leurs relations +avec la France, et, sans s’apercevoir ou sans s’inquiéter d’une +rupture, ils laissaient encore une fois l’alliance avec le roi Très +Chrétien, pour nouer toutes sortes d’intrigues avec l’Espagne. + +Louis XIV, à son avènement, c’est-à-dire à la mort de Mazarin, avait +trouvé cette question politique ébauchée. + +Elle était d’une solution difficile pour un jeune homme; mais comme, +alors, toute la nation était le roi, tout ce que résolvait la tête, le +corps se trouvait prêt à l’exécuter. + +Un peu de colère, la réaction d’un sang jeune et vivace au cerveau, +c’était assez pour changer une ancienne ligne politique et créer un +autre système. + +Le rôle des diplomates de l’époque se réduisait à arranger entre eux +les coups d’État dont leurs souverains pouvaient avoir besoin. + +Louis n’était pas dans une disposition d’esprit capable de lui dicter +une politique savante. + +— Je ne sais trop, Sire; je me mêle peu de galanterie, comme on dit. + +— Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez? + +— J’ai ouï prononcer... + +— Quoi? + +— Un nom. + +— Lequel? + +— Mais je ne m’en souviens plus. + +— Dites toujours. + +— Je crois que c’est celui d’une des filles de Madame. + +Le roi tressaillit. + +— Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert, +murmura-t-il. + +— Oh! Sire, je vous assure que non. + +— Mais, enfin, on les connaît, ces demoiselles de Madame; et, en vous +disant leurs noms, vous rencontreriez peut-être celui que vous cherchez. + +— Non, Sire. + +— Essayez. + +— Ce serait inutile, Sire. Quand il s’agit d’un nom de dame compromise, +ma mémoire est un coffre d’airain dont j’ai perdu la clef. + +Un nuage passa dans l’esprit et sur le front du roi puis, voulant +paraître maître de lui-même et secouant la tête: + +— Voyons cette affaire de Hollande, dit-il. + +— Et d’abord, Sire, à quelle heure Votre Majesté veut-elle recevoir les +ambassadeurs? + +— De bon matin. + +— Onze heures? + +— C’est trop tard... Neuf heures. + +— C’est bien tôt. + +— Pour des amis, cela n’a pas d’importance; on fait tout ce qu’on veut +avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux, s’ils se +blessent. Je ne serais pas fâché, je l’avoue, d’en finir avec tous ces +oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris. + +— Sire, il sera fait comme Votre Majesté voudra... À neuf heures +donc... Je donnerai des ordres en conséquence. Est-ce audience +solennelle? + +— Non. Je veux m’expliquer avec eux et ne pas envenimer les choses, +comme il arrive toujours en présence de beaucoup de gens; mais, en même +temps, je veux les tirer au clair, pour n’avoir pas à recommencer. + +— Votre Majesté désignera les personnes qui assisteront à cette +réception. + +— J’en ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que veulent-ils? + +— Alliés à l’Espagne, ils ne gagnent rien; alliés avec la France, ils +perdent beaucoup. + +— Comment cela? + +— Alliés avec l’Espagne, ils se voient bordés et protégés par les +possessions de leur allié; ils n’y peuvent mordre malgré leur envie. +D’Anvers à Rotterdam, il n’y a qu’un pas par l’Escaut et la Meuse. +S’ils veulent mordre au gâteau espagnol, vous, Sire, le gendre du roi +d’Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez vous à Bruxelles +avec de la cavalerie. Il s’agit donc de se brouiller assez avec vous et +de vous faire assez suspecter l’Espagne pour que vous ne vous mêliez +pas de ses affaires. + +— Il est bien plus simple alors, répondit le roi, de faire avec moi une +solide alliance à laquelle je gagnerais quelque chose, tandis qu’ils y +gagneraient tout? + +— Non pas; car, s’ils arrivaient, par hasard, à vous avoir pour +limitrophe, Votre Majesté n’est pas un voisin commode; jeune, ardent, +belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups à la Hollande, +surtout s’il s’approche d’elle. + +— Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c’est bien expliqué. +Mais la conclusion, s’il vous plaît? + +— Jamais la sagesse ne manque aux décisions de Votre Majesté. + +— Que me diront ces ambassadeurs? + +— Ils diront à Votre Majesté qu’ils désirent fortement son alliance, et +ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les trois puissances +doivent s’unir contre la prospérité de l’Angleterre, et ce sera un +mensonge; car l’alliée naturelle de Votre Majesté, aujourd’hui, c’est +l’Angleterre, qui a des vaisseaux quand vous n’en avez pas; c’est +l’Angleterre, qui peut balancer la puissance des Hollandais dans +l’Inde: c’est l’Angleterre, enfin, pays monarchique, où Votre Majesté a +des alliances de consanguinité. + +— Bien; mais que répondriez-vous? + +— Je répondrais, Sire, avec une modération sans égale, que la Hollande +n’est pas parfaitement disposée pour le roi de France, que les +symptômes de l’esprit public, chez les Hollandais, sont alarmants +pour Votre Majesté, que certaines médailles ont été frappées avec des +devises injurieuses. + +— Pour moi? s’écria le jeune roi exalté. + +— Oh! non pas, Sire, non; injurieuses n’est pas le mot, et je me suis +trompé. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les Bataves. + +— Oh! s’il en est ainsi, peu importe l’orgueil des Bataves, dit le roi +en soupirant. + +— Votre Majesté a mille fois raison. Cependant, ce n’est jamais un mal +politique, le roi le sait mieux que moi, d’être injuste pour obtenir +une concession. Votre Majesté, se plaignant avec susceptibilité des +Bataves, leur paraîtra bien plus considérable. + +— Qu’est-ce que ces médailles? demanda Louis; car si j’en parle, il +faut que je sache quoi dire. + +— Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise outrecuidante... +Voilà tout le sens, les mots ne font rien à la chose. + +— Bien, j’articulerai le mot médaille, et ils comprendront s’ils +veulent. + +— Oh! ils comprendront. Votre Majesté pourra aussi glisser quelques +mots de certains pamphlets qui courent. + +— Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les écrivent, bien plus +que ceux contre lesquels on les a écrits. Monsieur Colbert, je vous +remercie, vous pouvez vous retirer. + +— Sire! + +— Adieu! N’oubliez pas l’heure et soyez là. + +— Sire, j’attends la liste de Votre Majesté. + +— C’est vrai. + +Le roi se mit à rêver; il ne pensait pas du tout à cette liste. La +pendule sonnait onze heures et demie. + +On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l’orgueil et de +l’amour. + +La conversation politique avait éteint beaucoup d’irritation chez +Louis, et le visage pâle, altéré de La Vallière parlait à son +imagination un bien autre langage que les médailles hollandaises ou les +pamphlets bataves. + +Il demeura dix minutes à se demander s’il fallait ou s’il ne +fallait pas retourner chez La Vallière; mais, Colbert ayant insisté +respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de penser à l’amour +quand les affaires commandaient. + +Il dicta donc: + +— La reine mère... la reine... Madame... Mme de Motteville... Mlle +de Châtillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur... M. le +prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-Aignan... et +les officiers de service. + +— Les ministres? dit Colbert. + +— Cela va sans dire, et les secrétaires. + +— Sire, je vais tout préparer: les ordres seront à domicile demain. + +— Dites aujourd’hui, répliqua tristement Louis. + +Minuit sonnait. + +C’était l’heure où se mourait de chagrin, de souffrances, la pauvre La +Vallière. + +Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait depuis une +heure. + +Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il se +félicitait de son courage. Il s’applaudissait d’être ferme en amour +comme en politique. + + + + +Chapitre CLXVII — Les ambassadeurs + + +D’Artagnan, à peu de chose près, avait appris tout ce que nous venons +de raconter; car il avait, parmi ses amis, tous les gens utiles de la +maison, serviteurs officieux, fiers d’être salués par le capitaine des +mousquetaires, car le capitaine était une puissance; puis, en dehors de +l’ambition, fiers d’être comptés pour quelque chose par un homme aussi +brave que l’était d’Artagnan. + +D’Artagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu’il +n’avait pu voir ou savoir la veille, n’étant pas ubiquiste, de sorte +que, de ce qu’il avait su par lui-même chaque jour, et de ce qu’il +avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu’il dénouait au +besoin pour y prendre telle arme qu’il jugeait nécessaire. + +De cette façon, les deux yeux de d’Artagnan lui rendaient le même +office que les cent yeux d’Argus. + +Secrets politiques, secrets de ruelles, propos échappés aux courtisans +à l’issue de l’antichambre; ainsi, d’Artagnan savait tout et renfermait +tout dans le vaste et impénétrable tombeau de sa mémoire, à côté des +secrets royaux si chèrement achetés, gardés si fidèlement. + +Il sut donc l’entrevue avec Colbert; il sut donc le rendez-vous donné +aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc qu’il y serait question de +médailles; et, tout en reconstruisant la conversation sur ces quelques +mots venus jusqu’à lui, il regagna son poste dans les appartements pour +être là au moment où le roi se réveillerait. + +Le roi se réveilla de fort bonne heure; ce qui prouvait que, lui aussi, +de son côté, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il entrouvrit +doucement sa porte. + +D’Artagnan était à son poste. + +Sa Majesté était pâle et paraissait fatiguée; au reste, sa toilette +n’était point achevée. + +— Faites appeler M. de Saint-Aignan, dit-il. + +De Saint-Aignan s’attendait sans doute à être appelé; car lorsqu’on se +présenta chez lui, il était tout habillé. + +De Saint-Aignan sa hâta d’obéir et passa chez le roi. + +Un instant après, le roi et de Saint-Aignan passèrent; le roi marchait +le premier. + +D’Artagnan était à la fenêtre donnant sur les cours; il n’eut pas +besoin de se déranger pour suivre le roi des yeux. On eût dit qu’il +avait d’avance deviné où irait le roi. + +Le roi allait chez les filles d’honneur. + +Cela n’étonna point d’Artagnan. Il se doutait bien, quoique La Vallière +ne lui en eût rien dit, que Sa Majesté avait des torts à réparer. + +De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet, un +peu moins agité cependant; car il espérait qu’à sept heures du matin il +n’y avait encore que lui et le roi d’éveillés, parmi les augustes hôtes +du château. + +D’Artagnan était à sa fenêtre, insouciant et calme. On eût juré qu’il +ne voyait rien et qu’il ignorait complètement quels étaient ces deux +coureurs d’aventures, qui traversaient les cours enveloppés de leurs +manteaux. + +Et cependant d’Artagnan, tout en ayant l’air de ne les point regarder, +ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant cette vieille +marche des mousquetaires qu’il ne se rappelait que dans les grandes +occasions, devinait et calculait d’avance toute cette tempête de cris +et de colères qui allait s’élever au retour. + +En effet, le roi entrant chez La Vallière, et trouvant la chambre vide, +et le lit intact, le roi commença de s’effrayer et appela Montalais. + +Montalais accourut; mais son étonnement fut égal à celui du roi. + +Tout ce qu’elle put dire à Sa Majesté, c’est qu’il lui avait semblé +entendre pleurer La Vallière une partie de la nuit; mais, sachant que +Sa Majesté était revenue, elle n’avait osé s’informer. + +— Mais, demanda le roi, où croyez-vous qu’elle soit allée? + +— Sire, répondit Montalais, Louise est une personne fort sentimentale, +et souvent je l’ai vue se lever avant le jour et aller au jardin; +peut-être y sera-t-elle ce matin? + +La chose parut probable au roi, qui descendit aussitôt pour se mettre à +la recherche de la fugitive. + +D’Artagnan le vit paraître, pâle et causant vivement avec son compagnon. + +Il se dirigea vers les jardins. + +De Saint-Aignan le suivait tout essoufflé. + +D’Artagnan ne bougeait pas de sa fenêtre, sifflotant toujours, ne +paraissant rien voir et voyant tout. + +— Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la passion +de Sa Majesté est plus forte que je ne le croyais; il fait là, ce me +semble, des choses qu’il n’a pas faites pour Mlle de Mancini. + +Le roi reparut un quart d’heure après. Il avait cherché partout. Il +était hors d’haleine. + +Il va sans dire que le roi n’avait rien trouvé. + +De Saint-Aignan le suivait, s’éventant avec son chapeau, et demandant, +d’une voix altérée, des renseignements aux premiers serviteurs venus, à +tous ceux qu’il rencontrait. + +Manicamp se trouva sur sa route. Manicamp arrivait de Fontainebleau à +petites journées; où les autres avaient mis six heures, il en avait +mis, lui, vingt-quatre. + +— Avez-vous vu Mlle de La Vallière? lui demanda de Saint-Aignan. + +Ce à quoi Manicamp, toujours rêveur et distrait, répondit, croyant +qu’on lui parlait de Guiche: + +— Merci, le comte va un peu mieux. + +Et il continua sa route jusqu’à l’antichambre, où il trouva d’Artagnan, +à qui il demanda des explications sur cet air effaré qu’il avait cru +voir au roi. + +D’Artagnan lui répondit qu’il s’était trompé; que le roi, au contraire, +était d’une gaieté folle. + +Huit heures sonnèrent sur ces entrefaites. + +Le roi, d’ordinaire, prenait son déjeuner à ce moment. + +Il était arrêté, par le code de l’étiquette, que le roi aurait toujours +faim à huit heures. + +Il se fit servir sur une petite table, dans sa chambre à coucher, et +mangea vite. + +De Saint-Aignan, dont il ne voulait pas se séparer, lui tint la +serviette. Puis il expédia quelques audiences militaires. + +Pendant ces audiences, il envoya de Saint-Aignan aux découvertes. + +Puis, toujours occupé, toujours anxieux, toujours guettant le retour de +Saint-Aignan, qui avait mis son monde en campagne et qui s’y était mis +lui-même, le roi atteignit neuf heures. + +À neuf heures sonnantes, il passa dans son cabinet. + +Les ambassadeurs entraient eux-mêmes, au premier coup de ces neuf +heures. + +Au dernier coup, les reines et Madame parurent. + +Les ambassadeurs étaient trois pour la Hollande, deux pour l’Espagne. + +Le roi jeta sur eux un coup d’œil, et salua. + +En ce moment aussi, de Saint-Aignan entrait. + +C’était pour le roi une entrée bien autrement importante que celle +des ambassadeurs, en quelque nombre qu’ils fussent et de quelque pays +qu’ils vinssent. + +Aussi, avant toutes choses, le roi fit-il à de Saint-Aignan un signe +interrogatif, auquel celui-ci répondit par une négation décisive. + +Le roi faillit perdre tout courage; mais, comme les reines, les grands +et les ambassadeurs avaient les yeux fixés sur lui, il fit un violent +effort et invita les derniers à parler. + +Alors un des députés espagnols fit un long discours, dans lequel il +vantait les avantages de l’alliance espagnole. + +Le roi l’interrompit en lui disant: + +— Monsieur, j’espère que ce qui est bien pour la France doit être très +bien pour l’Espagne. + +Ce mot, et surtout la façon péremptoire dont il fut prononcé, fit pâlir +l’ambassadeur et rougir les deux reines, qui, Espagnoles l’une et +l’autre, se sentirent, par cette réponse, blessées dans leur orgueil de +parenté et de nationalité. + +L’ambassadeur hollandais prit la parole à son tour, et se plaignit des +préventions que le roi témoignait contre le gouvernement de son pays. + +Le roi l’interrompit: + +— Monsieur, dit-il, il est étrange que vous veniez vous plaindre, +lorsque c’est moi qui ai sujet de me plaindre; et cependant, vous le +voyez, je ne le fais pas. + +— Vous plaindre, Sire, demanda le Hollandais, et de quelle offense? + +Le roi sourit avec amertume. + +— Me blâmerez-vous, par hasard, monsieur, dit-il, d’avoir des +préventions contre un gouvernement qui autorise et protège les +insulteurs publics? + +— Sire!... + +— Je vous dis, reprit le roi en s’irritant de ses propres chagrins, +bien plus que de la question politique, je vous dis que la Hollande est +une terre d’asile pour quiconque me hait, et surtout pour quiconque +m’injurie. + +— Oh! Sire!... + +— Ah! des preuves, n’est-ce pas? Eh bien! on en aura facilement, des +preuves. D’où naissent ces pamphlets insolents qui me représentent +comme un monarque sans gloire et sans autorité? Vos presses en +gémissent. Si j’avais là mes secrétaires, je vous citerais les titres +des ouvrages avec les noms d’imprimeurs. + +— Sire, répondit l’ambassadeur, un pamphlet ne peut être l’œuvre d’une +nation. Est-il équitable qu’un grand roi, tel que l’est Votre Majesté, +rende un grand peuple responsable du crime de quelques forcenés qui +meurent de faim? + +— Soit, je vous accorde cela, monsieur. Mais, quand la monnaie +d’Amsterdam frappe des médailles à ma honte, est-ce aussi le crime de +quelques forcenés? + +— Des médailles? balbutia l’ambassadeur. + +— Des médailles, répéta le roi en regardant Colbert. + +— Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Majesté fût bien sûre... + +Le roi regardait toujours Colbert, mais Colbert avait l’air de ne pas +comprendre, et se taisait, malgré les provocations du roi. + +Alors d’Artagnan s’approcha, et, tirant de sa poche une pièce de +monnaie qu’il mit entre les mains du roi: + +— Voilà la médaille que Votre Majesté cherche, dit-il. + +Le roi la prit. + +Alors il put voir de cet œil qui, depuis qu’il était véritablement le +maître, n’avait fait que planer, alors il put voir, disons-nous, une +image insolente représentant la Hollande qui, comme Josué, arrêtait le +soleil, avec cette légende: _In conspectu meo, stetit sol._ + +— En ma présence, le soleil s’est arrêté, s’écria le roi furieux. Ah! +vous ne nierez plus, je l’espère. + +— Et le soleil, dit d’Artagnan, c’est celui-ci. + +Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, emblème +multiplié et resplendissant, qui étalait partout sa superbe devise: +_Nec pluribus impar_. + +La colère de Louis, alimentée par les élancements de sa douleur +particulière, n’avait pas besoin de cet aliment pour tout dévorer. On +voyait dans ses yeux l’ardeur d’une vive querelle toute prête à éclater. + +Un regard de Colbert enchaîna l’orage. + +L’ambassadeur hasarda des excuses. + +Il dit que la vanité des peuples ne tirait pas à conséquence; que la +Hollande était fière d’avoir, avec si peu de ressources, soutenu son +rang de grande nation, même contre de grands rois, et que, si un peu de +fumée avait enivré ses compatriotes, le roi était prié d’excuser cette +ivresse. + +Le roi sembla chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta +impassible. + +Puis d’Artagnan. + +D’Artagnan haussa les épaules. + +Ce mouvement fut une écluse levée par laquelle se déchaîna la colère du +roi, contenue depuis trop longtemps. + +Chacun ne sachant pas où cette colère emportait, tous gardaient un +morne silence. + +Le deuxième ambassadeur en profita pour commencer aussi ses excuses. + +Tandis qu’il parlait et que le roi, retombé peu à peu dans sa rêverie +personnelle, écoutait cette voix pleine de trouble comme un homme +distrait écoute le murmure d’une cascade, d’Artagnan, qui avait à sa +gauche de Saint-Aignan, s’approcha de lui, et, d’une voix parfaitement +calculée pour qu’elle allât frapper le roi: + +— Savez-vous la nouvelle, comte? dit-il. + +— Quelle nouvelle? fit de Saint-Aignan. + +— Mais la nouvelle de La Vallière. + +Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de côté vers les deux +causeurs. + +— Qu’est-il donc arrivé à La Vallière? demanda de Saint-Aignan d’un ton +qu’on peut facilement imaginer. + +— Eh! pauvre enfant! dit d’Artagnan, elle est entrée en religion. + +— En religion? s’écria de Saint-Aignan. + +— En religion? s’écria le roi au milieu du discours de l’ambassadeur. + +Puis, sous l’empire de l’étiquette, il se remit, mais écoutant toujours. + +— Quelle religion? demanda de Saint-Aignan. + +— Les Carmélites de Chaillot. + +— De qui diable savez-vous cela? + +— D’elle-même. + +— Vous l’avez vue? + +— C’est moi qui l’ai conduite aux Carmélites. + +Le roi ne perdait pas un mot; il bouillait au-dedans et commençait à +rugir. + +— Mais pourquoi cette fuite? demanda de Saint-Aignan. + +— Parce que la pauvre fille a été hier chassée de la Cour, dit +d’Artagnan. + +Il n’eut pas plutôt lâché ce mot, que le roi fit un geste d’autorité. + +— Assez, monsieur, dit-il à l’ambassadeur, assez! + +Puis, s’avançant vers le capitaine: + +— Qui dit cela, s’écria-t-il, que La Vallière est en religion? + +— M. d’Artagnan, dit le favori. + +— Et c’est vrai, ce que vous dites là? fit le roi se retournant vers le +mousquetaire. + +— Vrai comme la vérité. + +Le roi ferma les poings et pâlit. + +— Vous avez encore ajouté quelque chose, monsieur d’Artagnan, dit-il. + +— Je ne sais plus, Sire. + +— Vous avez ajouté que Mlle de La Vallière avait été chassée de la Cour. + +— Oui, Sire. + +— Et c’est encore vrai, cela? + +— Informez-vous, Sire. + +— Et par qui? + +— Oh! fit d’Artagnan en homme qui se récuse. + +Le roi bondit, laissant de côté ambassadeurs, ministres, courtisans et +politiques. + +La reine mère se leva: elle avait tout entendu, ou ce qu’elle n’avait +pas entendu, elle l’avait deviné. + +Madame, défaillante de colère et de peur, essaya de se lever aussi +comme la reine mère; mais elle retomba sur son fauteuil, que, par un +mouvement instinctif, elle fit rouler en arrière. + +— Messieurs, dit le roi, l’audience est finie; je ferai savoir ma +réponse, ou plutôt ma volonté, à l’Espagne et à la Hollande. + +Et, d’un geste impérieux, il congédia les ambassadeurs. + +— Prenez garde, mon fils, dit la reine mère avec indignation, prenez +garde; vous n’êtes guère maître de vous, ce me semble. + +— Ah! madame, rugit le jeune lion avec un geste effrayant, si je ne +suis pas maître de moi, je le serai, je vous en réponds, de ceux qui +m’outragent. Venez avec moi, monsieur d’Artagnan, venez. + +Et il quitta la salle au milieu de la stupéfaction et de la terreur de +tous. + +Le roi descendit l’escalier et s’apprêta à traverser la cour. + +— Sire, dit d’Artagnan, Votre Majesté se trompe de chemin. + +— Non, je vais aux écuries. + +— Inutile, Sire, j’ai des chevaux tout prêts pour Votre Majesté. + +Le roi ne répondit à son serviteur que par un regard; mais ce regard +promettait plus que l’ambition de trois d’Artagnan n’eût osé espérer. + + + + +Chapitre CLXVIII — Chaillot + + +Quoiqu’on ne les eût point appelés, Manicamp et Malicorne avaient suivi +le roi et d’Artagnan. + +C’étaient deux hommes fort intelligents; seulement, Malicorne arrivait +souvent trop tôt par ambition; Manicamp arrivait souvent trop tard par +paresse. + +Cette fois, ils arrivèrent juste. + +Cinq chevaux étaient préparés. + +Deux furent accaparés par le roi et d’Artagnan; deux par Manicamp et +Malicorne. Un page des écuries monta le cinquième. Toute la cavalcade +partit au galop. + +D’Artagnan avait bien réellement choisi les chevaux lui-même; de +véritables chevaux d’amants en peine; des chevaux qui ne couraient pas, +qui volaient. + +Dix minutes après le départ, la cavalcade, sous la forme d’un +tourbillon de poussière, arrivait à Chaillot. + +Le roi se jeta littéralement à bas de son cheval. Mais, si rapidement +qu’il accomplît cette manœuvre, il trouva d’Artagnan à la bride de sa +monture. + +Le roi fit au mousquetaire un signe de remerciement, et jeta la bride +au bras du page. + +Puis il s’élança dans le vestibule, et, poussant violemment la porte, +il entra dans le parloir. + +Manicamp, Malicorne et le page demeurèrent dehors; d’Artagnan suivit +son maître. + +En entrant dans le parloir, le premier objet qui frappa le roi fut +Louise, non pas à genoux, mais couchée au pied d’un grand crucifix de +pierre. + +La jeune fille était étendue sur la dalle humide, et à peine visible, +dans l’ombre de cette salle, qui ne recevait le jour que par une +étroite fenêtre grillée et toute voilée par des plantes grimpantes. + +Elle était seule, inanimée, froide comme la pierre sur laquelle +reposait son corps. + +En l’apercevant ainsi, le roi la crut morte, et poussa un cri terrible +qui fit accourir d’Artagnan. + +Le roi avait déjà passé un bras autour de son corps. D’Artagnan aida le +roi à soulever la pauvre femme, que l’engourdissement de la mort avait +déjà saisie. + +Le roi la prit entièrement dans ses bras, réchauffa de ses baisers ses +mains et ses tempes glacées. + +D’Artagnan se pendit à la cloche de la tour. + +Alors accoururent les sœurs carmélites. + +Les saintes filles poussèrent des cris de scandale à la vue de ces +hommes tenant une femme dans leurs bras. + +La supérieure accourut aussi. + +Mais, femme plus mondaine que les femmes de la Cour, malgré toute son +austérité, du premier coup d’œil, elle reconnut le roi au respect que +lui témoignaient les assistants, comme aussi à l’air de maître avec +lequel il bouleversait toute la communauté. + +À la vue du roi, elle s’était retirée chez elle; ce qui était un moyen +de ne pas compromettre sa dignité. + +Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de cordiaux, d’eaux +de la reine de Hongrie, de mélisse, etc., etc., ordonnant, en outre, +que les portes fussent fermées. + +Il était temps: la douleur du roi devenait bruyante et désespérée. + +Le roi paraissait décidé à envoyer chercher son médecin, lorsque La +Vallière revint à la vie. + +En rouvrant les yeux, la première chose qu’elle aperçut fut le roi, à +ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle poussa un +douloureux soupir. + +Louis la couvait d’un regard avide. + +Enfin, ses yeux errants se fixèrent sur le roi. Elle le reconnut, et +fit un effort pour s’arracher de ses bras. + +— Eh quoi! murmura-t-elle, le sacrifice n’est donc pas encore accompli? + +— Oh! non, non! s’écria le roi, et il ne s’accomplira pas, c’est moi +qui vous le jure. + +Elle se releva faible et toute brisée qu’elle était. + +— Il le faut cependant, dit-elle; il le faut, ne m’arrêtez plus. + +— Je vous laisserais vous sacrifier, moi? s’écria Louis. Jamais! jamais! + +— Bon! murmura d’Artagnan, il est temps de sortir. Du moment qu’ils +commencent à parler, épargnons-leur les oreilles. + +D’Artagnan sortit, les deux amants demeurèrent seuls. + +— Sire, continua La Vallière, pas un mot de plus, je vous en supplie. +Ne perdez pas le seul avenir que j’espère, c’est-à-dire mon salut; tout +le vôtre, c’est-à-dire votre gloire, pour un caprice. + +— Un caprice? s’écria le roi. + +— Oh! maintenant, dit La Vallière, maintenant, Sire, je vois clair dans +votre cœur. + +— Vous, Louise? + +— Oh! oui, moi! + +— Expliquez-vous. + +— Un entraînement incompréhensible, déraisonnable, peut vous paraître +momentanément une excuse suffisante; mais vous avez des devoirs qui +sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre fille. Oubliez-moi. + +— Moi, vous oublier? + +— C’est déjà fait. + +— Plutôt mourir! + +— Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti à tuer cette +nuit aussi cruellement que vous l’avez fait. + +— Que me dites-vous? Voyons, expliquez-vous. + +— Que m’avez-vous demandé hier au matin, dites, de vous aimer? Que +m’avez-vous promis en échange. De ne jamais passer minuit sans m’offrir +une réconciliation, quand vous auriez eu de la colère contre moi. + +— Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise! J’étais fou de jalousie. + +— Sire, la jalousie est une mauvaise pensée, qui venait comme l’ivraie +quand on l’a coupée. Vous serez encore jaloux, et vous achèverez de me +tuer. Ayez la pitié de me laisser mourir. + +— Encore un mot comme celui-là, mademoiselle, et vous me verrez expirer +à vos pieds. + +— Non, non, Sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyez-moi, et vous ne +vous perdrez pas pour une malheureuse que tout le monde méprise. + +— Oh! nommez-moi donc ceux-là que vous accusez, nommez-les-moi! + +— Je n’ai de plaintes à faire contre personne, Sire; je n’accuse que +moi. Adieu, Sire! Vous vous compromettez en me parlant ainsi. + +— Prenez garde, Louise; en me parlant ainsi, vous me réduisez au +désespoir; prenez garde! + +— Oh! Sire! Sire! laissez-moi avec Dieu, je vous en supplie! + +— Je vous arracherai à Dieu même! + +— Mais, auparavant, s’écria la pauvre enfant, arrachez-moi donc à ces +ennemis féroces qui en veulent à ma vie et à mon honneur. Si vous avez +assez de force pour aimer, ayez donc assez de pouvoir pour me défendre; +mais non, celle que vous dites aimer, on l’insulte, on la raille, on la +chasse. + +Et l’inoffensive enfant, forcée par sa douleur d’accuser, se tordait +les bras avec des sanglots. + +— On vous a chassée! s’écria le roi. Voilà la seconde fois que +j’entends ce mot. + +— Ignominieusement, Sire. Vous le voyez bien, je n’ai plus d’autre +protecteur que Dieu, d’autre consolation que la prière, d’autre asile +que le cloître. + +— Vous aurez mon palais, vous aurez ma Cour. Oh! ne craignez plus +rien, Louise; ceux-là ou plutôt celles-là qui vous ont chassée hier +trembleront demain devant vous; que dis-je, demain? ce matin j’ai déjà +grondé, menacé. Je puis laisser échapper la foudre que je retiens +encore. Louise! Louise! vous serez cruellement vengée. Des larmes de +sang paieront vos larmes. Nommez-moi seulement vos ennemis. + +— Jamais! jamais! + +— Comment voulez-vous que je frappe alors? + +— Sire, ceux qu’il faudrait frapper feraient reculer votre main. + +— Oh! vous ne me connaissez point! s’écria Louis exaspéré. Plutôt que +de reculer, je brûlerais mon royaume et je maudirais ma famille. Oui, +je frapperais jusqu’à ce bras, si ce bras était assez lâche pour ne pas +anéantir tout ce qui s’est fait l’ennemi de la plus douce des créatures. + +Et, en effet, en disant ces mots, Louis frappa violemment du poing sur +la cloison de chêne, qui rendit un lugubre murmure. + +La Vallière s’épouvanta. La colère de ce jeune homme tout-puissant +avait quelque chose d’imposant et de sinistre, parce que, comme celle +de la tempête, elle pouvait être mortelle. + +Elle, dont la douleur croyait n’avoir pas d’égale, fut vaincue par +cette douleur qui se faisait jour par la menace et par la violence. + +— Sire, dit-elle, une dernière fois, éloignez-vous, je vous en supplie; +déjà le calme de cette retraite m’a fortifiée: je me sens plus calme +sous la main de Dieu. Dieu est un protecteur devant qui tombent toutes +les petites méchancetés humaines. Sire, encore une fois, laissez-moi +avec Dieu. + +— Alors, s’écria Louis, dites franchement que vous ne m’avez jamais +aimé, dites que mon humilité, dites que mon repentir flattent votre +orgueil, mais que vous ne vous affligez pas de ma douleur. Dites que le +roi de France n’est plus pour vous un amant dont la tendresse pouvait +faire votre bonheur, mais un despote dont le caprice a brisé dans votre +cœur jusqu’à la dernière fibre de la sensibilité. Ne dites pas que +vous cherchez Dieu, dites que vous fuyez le roi. Non, Dieu n’est pas +complice des résolutions inflexibles. Dieu admet la pénitence et le +remords: il pardonne, il veut qu’on aime. + +Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui faisaient +couler la flamme jusqu’au plus profond de ses veines. + +— Mais vous n’avez donc pas entendu? dit-elle. + +— Quoi? + +— Vous n’avez donc pas entendu que je suis chassée, méprisée, +méprisable? + +— Je vous ferai la plus respectée, la plus adorée, la plus enviée à ma +cour. + +— Prouvez-moi que vous n’avez pas cessé de m’aimer. + +— Comment cela? + +— Fuyez-moi. + +— Je vous le prouverai en ne vous quittant plus. + +— Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, Sire? Croyez-vous que +je vous laisserai déclarer la guerre à toute votre famille? Croyez-vous +que je vous laisserai repousser pour moi mère, femme et sœur? + +— Ah! vous les avez donc nommées, enfin; ce sont donc elles qui ont +fait le mal? Par le Dieu tout-puissant! je les punirai! + +— Et moi, voilà pourquoi l’avenir m’effraie, voilà pourquoi je refuse +tout, voilà pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez. Assez de +larmes, mon Dieu! assez de douleurs, assez de plaintes comme cela. Oh! +jamais, je ne coûterai plaintes, douleurs, ni larmes à qui que ce soit. +J’ai trop gémi, j’ai trop pleuré, j’ai trop souffert! + +— Et mes larmes à moi, mes douleurs à moi, mes plaintes à moi, les +comptez-vous donc pour rien? + +— Ne me parlez pas ainsi, Sire, au nom du Ciel! Au nom du Ciel! ne me +parlez pas ainsi. J’ai besoin de tout mon courage pour accomplir le +sacrifice. + +— Louise, Louise, je t’en supplie! Commande, ordonne, venge-toi ou +pardonne, mais ne m’abandonne pas! + +— Hélas! il faut que nous nous séparions, Sire. + +— Mais tu ne m’aimes donc point? + +— Oh! Dieu le sait! + +— Mensonge! Mensonge! + +— Oh! si je ne vous aimais pas, Sire, mais je vous laisserais faire, je +me laisserais venger, j’accepterais, en échange de l’insulte que l’on +m’a faite, ce doux triomphe de l’orgueil que vous me proposez! Tandis +que, vous le voyez bien, je ne veux pas même de la douce compensation +de votre amour, de votre amour qui est ma vie, cependant, puisque j’ai +voulu mourir, croyant que vous ne m’aimiez plus. + +— Eh bien! oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais à cette +heure: vous êtes la plus sainte, la plus vénérable des femmes. Nulle +n’est digne, comme vous, non seulement de mon amour et de mon respect, +mais encore de l’amour et du respect de tous; aussi, nulle ne sera +aimée comme vous, Louise! nulle n’aura sur moi l’empire que vous +avez. Oui, je vous le jure, je briserais en ce moment le monde comme +du verre, si le monde me gênait. Vous m’ordonnez de me calmer, de +pardonner? Soit, je me calmerai. Vous voulez régner par la douceur et +par la clémence? Je serai clément et doux. Dictez-moi seulement ma +conduite, j’obéirai. + +— Ah! mon Dieu! que suis-je, moi, pauvre fille, pour dicter une syllabe +à un roi tel que vous? + +— Vous êtes ma vie et mon âme! N’est-ce pas l’âme qui régit le corps? + +— Oh! vous m’aimez donc, mon cher Sire? + +— À deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces que Dieu a +mises en moi. Je vous aime assez pour vous donner ma vie en souriant si +vous dites un mot! + +— Vous m’aimez? + +— Oh! oui. + +— Alors, je n’ai plus rien à désirer au monde... Votre main, Sire, et +disons-nous adieu! J’ai eu dans cette vie tout le bonheur qui m’était +échu. + +— Oh! non, ne dis pas que ta vie commence! Ton bonheur, ce n’est pas +hier, c’est aujourd’hui, c’est demain, c’est toujours! À toi l’avenir! +à toi tout ce qui est à moi! Plus de ces idées de séparation, plus de +ces désespoirs sombres: l’amour est notre Dieu, c’est le besoin de nos +âmes. Tu vivras pour moi, comme je vivrai pour toi. + +Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des transports +inexprimables de joie et de reconnaissance. + +— Oh! Sire! Sire! tout cela est un rêve. + +— Pourquoi un rêve? + +— Parce que je ne puis revenir à la Cour. Exilée, comment vous revoir? +Ne vaut-il pas mieux prendre le cloître pour y enterrer, dans le baume +de votre amour, les derniers élans de votre cœur et votre dernier aveu? + +— Exilée, vous? s’écria Louis XIV. Et qui donc exile quand je rappelle? + +— Oh! Sire, quelque chose qui règne au-dessus des rois: le monde et +l’opinion. Réfléchissez-y, vous ne pouvez aimer une femme chassée; +celle que votre mère a tachée d’un soupçon, celle que votre sœur a +flétrie d’un châtiment, celle-là est indigne de vous. + +— Indigne, celle qui m’appartient? + +— Oui, c’est justement cela, Sire; du moment qu’elle vous appartient, +votre maîtresse est indigne. + +— Ah! vous avez raison, Louise, et toutes les délicatesses sont en +vous. Eh bien! vous ne serez pas exilée. + +— Oh! vous n’avez pas entendu Madame, on le voit bien. + +— J’en appellerai à ma mère. + +— Oh! vous n’avez pas vu votre mère! + +— Elle aussi? Pauvre Louise! Tout le monde était donc contre vous? + +— Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait déjà sous l’orage lorsque vous +êtes venu, lorsque vous avez achevé de la briser. + +— Oh! pardon. + +— Donc, vous ne fléchirez ni l’une ni l’autre; croyez-moi, le mal +est sans remède, car je ne vous permettrai jamais ni la violence ni +l’autorité. + +— Eh bien! Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je veux +faire une chose: j’irai trouver Madame. + +— Vous? + +— Je lui ferai révoquer la sentence: je la forcerai. + +— Forcer? oh! non, non! + +— C’est vrai: je la fléchirai. + +Louise secoua la tête. + +— Je prierai, s’il le faut, dit Louis. Croirez-vous à mon amour après +cela? + +Louise releva la tête. + +— Oh! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez; laissez-moi bien plutôt +mourir. + +Louis réfléchit, ses traits prirent une teinte sombre. + +— J’aimerai autant que vous avez aimé, dit-il; je souffrirai autant +que vous avez souffert; ce sera mon expiation à vos yeux. Allons, +mademoiselle, laissons là ces mesquines considérations; soyons grands +comme notre douleur, soyons forts comme notre amour! + +Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une +ceinture de ses deux mains. + +— Mon seul bien! ma vie! suivez-moi, dit-il. + +Elle fit un dernier effort dans lequel elle concentra non plus toute sa +volonté, sa volonté était déjà vaincue, mais toutes ses forces. + +— Non! répliqua-t-elle faiblement, non, non! je mourrais de honte! + +— Non! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie... D’Artagnan +seul... + +— Il m’a donc trahie, lui aussi? + +— Comment cela? + +— Il avait juré... + +— J’avais juré de ne rien dire au roi, dit d’Artagnan passant sa tête +fine à travers la porte entrouverte, j’ai tenu ma parole. J’ai parlé +à M. de Saint Aignan: ce n’est point ma faute si le roi a entendu, +n’est-ce pas, Sire? + +— C’est vrai, pardonnez-lui, dit le roi. + +La Vallière sourit et tendit au mousquetaire sa main frêle et blanche. + +— Monsieur d’Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un +carrosse pour Mademoiselle. + +— Sire, répondit le capitaine, le carrosse attend. + +— Oh! j’ai là le modèle des serviteurs! s’écria le roi. + +— Tu as mis le temps à t’en apercevoir, murmura d’Artagnan, flatté, +toutefois, de la louange. + +La Vallière était vaincue: après quelques hésitations, elle se laissa +entraîner, défaillante, par son royal amant. + +Mais, à la porte du parloir, au moment de le quitter, elle s’arracha +des bras du roi et revint au crucifix de pierre qu’elle baisa en disant: + +— Mon Dieu! vous m’aviez attirée; mon Dieu! vous m’avez repoussée; mais +votre grâce est infinie. Seulement quand je reviendrai, oubliez que je +m’en suis éloignée; car, lorsque je reviendrai à vous, ce sera pour ne +plus vous quitter. + +Le roi laissa échapper un sanglot. + +D’Artagnan essuya une larme. + +Louis entraîna la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse et +mit d’Artagnan auprès d’elle. + +Et lui-même, montant à cheval, piqua vers le Palais-Royal, où, dès son +arrivée, il fit prévenir Madame qu’elle eût à lui accorder un moment +d’audience. + + + + +Chapitre CLXIX — Chez Madame + + +À la façon dont le roi avait quitté les ambassadeurs, les moins +clairvoyants avaient deviné une guerre. + +Les ambassadeurs eux-mêmes, peu instruits de la chronique intime, +avaient interprété contre eux ce mot célèbre: «Si je ne suis pas maître +de moi, je le serai de ceux qui m’outragent.» + +Heureusement pour les destinées de la France et de la Hollande, Colbert +les avait suivis pour leur donner quelques explications, mais les +reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se faisait dans +leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces, s’en étaient +allées avec beaucoup de crainte et de dépit. + +Madame, surtout, sentait que la colère royale tomberait sur elle, et, +comme elle était brave, haute à l’excès, au lieu de chercher appui chez +la reine mère, elle s’était retirée chez elle, sinon sans inquiétude, +du moins sans intention d’éviter le combat. De temps en temps, Anne +d’Autriche envoyait des messagers pour s’informer si le roi était +revenu. + +Le silence que gardait le château sur cette affaire et la disparition +de Louise étaient le présage d’une quantité de malheurs pour qui savait +l’humeur fière et irritable du roi. + +Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans son +appartement, appela Montalais près d’elle, et, de sa voix la moins +émue, fit causer cette fille sur l’événement. Au moment où l’éloquente +Montalais concluait avec toutes sortes de précautions oratoires et +recommandait à Madame la tolérance sous bénéfice de réciprocité, +M. Malicorne parut chez Madame pour demander une audience à cette +princesse. + +Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes +de l’émotion la plus vive. Il était impossible de s’y méprendre: +l’entrevue demandée par le roi devait être un des chapitres les plus +intéressants de cette histoire du cœur des rois et des hommes. + +Madame fut troublée par cette arrivée de son beau-frère; elle ne +l’attendait pas si tôt; elle ne s’attendait pas surtout, à une démarche +directe de Louis. + +Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont toujours +moins habiles et moins fortes quand il s’agit d’accepter une bataille +en face. + +Madame, avons-nous dit, n’était pas de ceux qui reculent, elle avait le +défaut ou la qualité contraire. + +Elle exagérait la vaillance; aussi, cette dépêche du roi apportée +par Malicorne, lui fit-elle l’effet de la trompette qui sonne les +hostilités. Elle releva fièrement le gant. + +Cinq minutes après, le roi montait l’escalier. + +Il était rouge d’avoir couru à cheval. Ses habits poudreux et en +désordre contrastaient avec la toilette si fraîche et si ajustée de +Madame, qui, elle, pâlissait sous son rouge. + +Louis ne fit pas de préambule; il s’assit, Montalais disparut. + +Madame s’assit en face du roi. + +— Ma sœur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Vallière s’est enfuie +de chez elle ce matin, et qu’elle a été porter sa douleur, son +désespoir dans un cloître? + +En prononçant ces mots, la voix du roi était singulièrement émue. + +— C’est Votre Majesté qui me l’apprend, répliqua Madame. + +— J’aurais cru que vous l’aviez appris ce matin, lors de la réception +des ambassadeurs, dit le roi. + +— À votre émotion, oui, Sire, j’ai deviné qu’il se passait quelque +chose d’extraordinaire, mais sans préciser. + +Le roi était franc et allait au but: + +— Ma sœur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoyé Mlle de La Vallière? + +— Parce que son service me déplaisait, répliqua sèchement Madame. + +Le roi devint pourpre, et ses yeux amassèrent un feu que tout le +courage de Madame eut peine à soutenir. + +Il se contint pourtant et ajouta: + +— Il faut une raison bien forte, ma sœur, à une femme bonne comme vous, +pour expulser et déshonorer non seulement une jeune fille, mais toute +la famille de cette fille. Vous savez que la ville a les yeux ouverts +sur la conduite des femmes de la Cour. Renvoyer une fille d’honneur, +c’est lui attribuer un crime, une faute tout au moins. Quel est donc le +crime, quelle est donc la faute de Mlle de La Vallière? + +— Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Vallière, +répliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications que +j’aurais le droit de ne donner à personne. + +— Pas même au roi? s’écria Louis en se couvrant par un geste de colère. + +— Vous m’avez appelée votre sœur, dit Madame, et je suis chez moi. + +— N’importe! fit le jeune monarque honteux d’avoir été emporté, vous +ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume qu’il a le +droit de ne pas s’expliquer devant moi. + +— Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre colère, il +me reste à m’incliner devant Votre Majesté et à me taire. + +— Non, n’équivoquons point. + +— La protection dont vous couvrez Mlle de La Vallière m’impose le +respect. + +— N’équivoquons point, vous dis-je; vous savez bien que, chef de la +noblesse de France, je dois compte à tous de l’honneur des familles. +Vous chassez Mlle de La Vallière ou toute autre... + +Mouvement d’épaules de Madame. + +— Ou toute autre, je le répète, continua le roi, et comme vous +déshonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une +explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence. + +— Combattre ma sentence? s’écria Madame avec hauteur. Quoi! quand j’ai +chassé de chez moi une de mes suivantes, vous m’ordonneriez de la +reprendre? + +Le roi se tut. + +— Ce ne serait plus de l’excès de pouvoir, Sire, ce serait de +l’inconvenance. + +— Madame! + +— Oh! je me révolterais, en qualité de femme, contre un abus hors de +toute dignité; je ne serais plus une princesse de votre sang, une fille +de roi; je serais la dernière des créatures, je serais plus humble que +la servante renvoyée. + +Le roi bondit de fureur. + +— Ce n’est pas un cœur, s’écria-t-il, qui bat dans votre poitrine; si +vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec la même rigueur. + +Quelquefois une balle égarée porte dans une bataille. Ce mot, que le +roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l’ébranla un moment: +elle pouvait, un jour ou l’autre, craindre des représailles. + +— Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous. + +— Je vous demande, madame, ce qu’a fait contre vous Mlle de La Vallière? + +— Elle est le plus artificieux entremetteur d’intrigues que je +connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d’elle en +termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul bruit de +son nom. + +— Elle? elle? dit le roi. + +— Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame, elle +cache un esprit plein de ruse et de noirceur. + +— Elle? + +— Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais: elle est +capable d’exciter à la guerre les meilleurs parents et les plus intimes +amis. Voyez déjà ce qu’elle sème de discorde entre nous. + +— Je vous proteste... dit le roi. + +— Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence, et, +par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indisposé Votre +Majesté contre moi. + +— Je jure, dit le roi, que jamais une parole amère n’est sortie de ses +lèvres; je jure que, même dans mes emportements, elle ne m’a laissé +menacer personne; je jure que vous n’avez pas d’amie plus dévouée, plus +respectueuse. + +— D’amie? dit Madame avec une expression de dédain suprême. + +— Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m’avez +compris, et que, dès ce moment, tout s’égalise. Mlle de La Vallière +sera ce que je voudrai qu’elle soit, et demain, si je l’entends ainsi, +elle sera prête à s’asseoir sur un trône. + +— Elle n’y sera pas née, du moins, et vous ne pourrez faire que pour +l’avenir, mais rien pour le passé. + +— Madame, j’ai été pour vous plein de complaisance et de civilité: ne +me faites pas souvenir que je suis le maître. + +— Sire, vous me l’avez déjà répété deux fois. J’ai eu l’honneur de vous +dire que je m’inclinais. + +— Alors, voulez-vous m’accorder que Mlle de La Vallière rentre chez +vous? + +— À quoi bon, Sire, puisque vous avez un trône à lui donner? Je suis +trop peu pour protéger une telle puissance. + +— Trêve de cet esprit méchant et dédaigneux. Accordez-moi sa grâce. + +— Jamais! + +— Vous me poussez à la guerre dans ma famille? + +— J’ai ma famille aussi, où je me réfugierai. + +— Est-ce une menace, et vous oublierez-vous à ce point? Croyez-vous +que, si vous poussiez jusque-là l’offense, vos parents vous +soutiendraient? + +— J’espère, Sire, que vous ne me forcerez à rien qui soit indigne de +mon rang. + +— J’espérais que vous vous souviendriez de notre amitié, que vous me +traiteriez en frère. + +— Ce n’est pas vous méconnaître pour mon frère, dit-elle, que de +refuser une injustice à Votre Majesté. + +— Une injustice? + +— Oh! Sire, si j’apprenais à tout le monde la conduite de La Vallière, +si les reines savaient... + +— Allons, allons, Henriette, laissez parler votre cœur, souvenez-vous +que vous m’avez aimé, souvenez-vous que le cœur des humains doit être +aussi miséricordieux que le cœur du souverain Maître. N’ayez point +d’inflexibilité pour les autres; pardonnez à La Vallière. + +— Je ne puis; elle m’a offensée. + +— Mais, moi, moi? + +— Sire, pour vous je ferai tout au monde, excepté cela. + +— Alors, vous me conseillez le désespoir... Vous me rejetez dans cette +dernière ressource des gens faibles; alors vous me conseillez la colère +et l’éclat? + +— Sire, je vous conseille la raison. + +— La raison?... Ma sœur, je n’ai plus de raison. + +— Sire, par grâce! + +— Ma sœur! par pitié, c’est la première fois que je supplie; ma sœur, +je n’ai plus d’espoir qu’en vous. + +— Oh! Sire, vous pleurez? + +— De rage, oui, d’humiliation. Avoir été obligé de m’abaisser aux +prières, moi! le roi! Toute ma vie, je détesterai ce moment. Ma sœur, +vous m’avez fait endurer en une seconde plus de maux que je n’en avais +prévu dans les plus dures extrémités de cette vie. + +Et le roi, se levant, donna un libre essor à ses larmes, qui, +effectivement, étaient des pleurs de colère et de honte. + +Madame fut, non pas touchée, car les femmes les meilleures n’ont pas de +pitié dans l’orgueil, mais elle eut peur que ces larmes n’entraînassent +avec elles tout ce qu’il y avait d’humain dans le cœur du roi. + +— Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous préférez mon humiliation +à la vôtre, bien que la mienne soit publique et que la vôtre n’ait que +moi pour témoin, parlez, j’obéirai au roi. + +— Non, non, Henriette! s’écria Louis transporté de reconnaissance, vous +aurez cédé au frère! + +— Je n’ai plus de frère, puisque j’obéis. + +— Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement? + +— Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez! + +Il ne répondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait de +baisers. + +— Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui +pardonnerez, vous reconnaîtrez la douceur, la droiture de son cœur? + +— Je la maintiendrai dans ma maison. + +— Non, vous lui rendrez votre amitié, ma chère sœur. + +— Je ne l’ai jamais aimée. + +— Eh bien! pour l’amour de moi, vous la traiterez bien, n’est-ce pas, +Henriette? + +— Soit! je la traiterai comme une fille à vous! + +Le roi se releva. Par ce mot échappé si funestement, Madame avait +détruit tout le mérite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus rien. + +Ulcéré, mortellement atteint, il répliqua: + +— Merci, madame, je me souviendrai éternellement du service que vous +m’avez rendu. + +Et saluant avec une affectation de cérémonie, il prit congé. + +En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du pied +avec colère. + +Mais il était trop tard: Malicorne et d’Artagnan, placés à la porte, +avaient vu ses yeux. + +«Le roi a pleuré», pensa Malicorne. + +D’Artagnan s’approcha respectueusement du roi. + +— Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degré pour +rentrer chez vous. + +— Pourquoi? + +— Parce que la poussière du chemin a laissé des traces sur votre +visage, dit d’Artagnan. Allez, Sire, allez! + +«Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cédé comme un enfant, gare à +ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi.» + + + + +Chapitre CLXX — Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière + + +Madame n’était pas méchante: elle n’était qu’emportée. Le roi n’était +pas imprudent: il n’était qu’amoureux. + +À peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui aboutissait +au rappel de La Vallière, que l’un et l’autre cherchèrent à gagner sur +le marché. + +Le roi voulut voir La Vallière à chaque instant du jour. + +Madame, qui sentait le dépit du roi depuis la scène des supplications, +ne voulait pas abandonner La Vallière sans combattre. + +Elle semait donc les difficultés sous les pas du roi. + +En effet, le roi, pour obtenir la présence de sa maîtresse, devait être +forcé de faire la cour à sa belle-sœur. + +De ce plan dérivait toute la politique de Madame. + +Comme elle avait choisi quelqu’un pour la seconder, et que ce quelqu’un +était Montalais, le roi se trouva cerné chaque fois qu’il venait chez +Madame. On l’entourait, et on ne le quittait pas. Madame déployait dans +ses entretiens une grâce et un esprit qui éclipsaient tout. + +Montalais lui succédait. Elle ne tarda pas à devenir insupportable au +roi. + +C’est ce qu’elle attendait. + +Alors elle lança Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au roi +qu’il y avait une jeune personne bien malheureuse à la Cour. + +Le roi demanda qui était cette personne. + +Malicorne répondit que c’était Mlle de Montalais. + +Alors le roi déclara que c’était bien fait qu’une personne fût +malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres. + +Malicorne s’expliqua, Mlle de Montalais avait donné ses ordres. + +Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitôt que Sa Majesté +paraissait, paraissait aussi; qu’elle était dans les corridors +jusqu’après le départ du roi; qu’elle le reconduisait de peur qu’il ne +parlât dans les antichambres à quelqu’une des filles. + +Un soir, elle alla plus loin. + +Le roi était assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main, sous +sa manchette, un billet qu’il voulait glisser dans les mains de La +Vallière. + +Madame devina cette intention et ce billet. Il était bien difficile +d’empêcher le roi d’aller où bon lui semblait. + +Cependant il fallait l’empêcher d’aller à La Vallière, de lui dire +bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derrière son +éventail ou dans son mouchoir. + +Le roi, qui observait aussi, se douta qu’on lui tendait un piège. + +Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation près de Mlle de +Châtillon, avec laquelle il badina. + +On faisait des bouts rimés; de Mlle de Châtillon, il alla vers +Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente. + +Alors, par cette manœuvre habile, il se trouva assis devant La +Vallière, qu’il masquait entièrement. + +Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin de +fleurs sur un canevas de tapisserie. + +Le roi montra le bout du billet blanc à La Vallière, et celle-ci +allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: «Mettez le +billet dedans.» + +Puis, comme le roi avait posé son mouchoir à lui sur son fauteuil, il +fut assez adroit pour le jeter par terre. + +De sorte que La Vallière glissa son mouchoir à elle sur le fauteuil. + +Le roi le prit sans rien faire paraître, il y mit le billet et replaça +le mouchoir sur le fauteuil. + +Restait à La Vallière le temps juste d’allonger la main pour prendre le +mouchoir avec son précieux dépôt. + +Mais Madame avait tout vu. + +Elle dit à Châtillon: + +— Châtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s’il vous plaît, sur le +tapis. + +Et la jeune fille ayant obéi précipitamment, le roi s’étant dérangé, La +Vallière s’étant troublée, on vit l’autre mouchoir sur le fauteuil. + +— Ah! pardon! Votre Majesté a deux mouchoirs, dit-elle. + +Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La +Vallière avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l’amante, mais +l’amante y perdait un quatrain qui avait coûté dix heures au roi, qui +valait peut-être à lui seul un long poème. + +D’où la colère du roi et le désespoir de La Vallière. + +Ce serait chose impossible à décrire. + +Mais alors il se passa un événement incroyable. + +Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prévenu on ne +sait comment, se trouvait dans l’antichambre. + +Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et, le +soir, on y mettait peu de cérémonie chez Madame; elles étaient mal +éclairées. + +Le roi aimait ce petit jour. Règle générale, l’amour, dont l’esprit et +le cœur flamboient constamment, n’aime pas la lumière autre part que +dans l’esprit et dans le cœur. + +Donc, l’antichambre était obscure; un seul page portait le flambeau +devant Sa Majesté. + +Le roi marchait d’un pas lent et dévorait sa colère. + +Malicorne passa très près du roi, le heurta presque, et lui demanda +pardon avec une humilité parfaite; mais le roi, de fort mauvaise +humeur, traita fort mal Malicorne, qui s’esquiva sans bruit. + +Louis se coucha, ayant eu, ce soir-là, quelque petite querelle avec la +reine, et le lendemain, au moment où il passait dans son cabinet, le +désir lui vint de baiser le mouchoir de La Vallière. + +Il appela son valet de chambre. + +— Apportez-moi, dit-il, l’habit que je portais hier; mais ayez bien +soin de ne toucher à rien de ce qu’il pourrait contenir. + +L’ordre fut exécuté, le roi fouilla lui-même dans la poche de son habit. + +Il n’y trouva qu’un seul mouchoir, le sien; celui de La Vallière avait +disparu. + +Comme il se perdait en conjectures et en soupçons, une lettre de La +Vallière lui fut apportée. Elle était conçue en ces termes. + +«Qu’il est aimable à vous, mon cher seigneur, de m’avoir envoyé ces +beaux vers! que votre amour est ingénieux et persévérant! Comment ne +seriez-vous pas aimé?» + +— Qu’est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a méprise. Cherchez +bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait être dans ma +poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y avez touché... + +Il se ravisa. Faire une affaire d’État de la perte de ce mouchoir, +c’était ouvrir toute une chronique, il ajouta: + +— J’avais dans ce mouchoir une note importante qui s’était glissée dans +les plis. + +— Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majesté n’avait qu’un +mouchoir, et le voici. + +— C’est vrai, répliqua le roi en grinçant des dents, c’est vrai. Ô +pauvreté, que je t’envie! Heureux celui qui prend lui-même et ôte de sa +poche les mouchoirs et les billets. + +Il relut la lettre de La Vallière en cherchant par quel hasard le +quatrain pouvait être arrivé à son adresse. Il y avait un post-scriptum +à cette lettre: + +«Je vous renvoie par votre messager cette réponse si peu digne de +l’envoi.» + +— À la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec joie. Qui +est là, dit-il, et qui m’apporte ce billet? + +— M. Malicorne, répliqua timidement le valet de chambre. + +— Qu’il entre. + +Malicorne entra. + +— Vous venez de chez Mlle de La Vallière? dit le roi avec un soupir. + +— Oui, Sire. + +— Et vous avez porté à Mlle de La Vallière quelque chose de ma part? + +— Moi, Sire? + +— Oui, vous. + +— Non pas, Sire, non pas. + +— Mlle de La Vallière le dit formellement. + +— Oh! Sire, Mlle de La Vallière se trompe. + +Le roi fronça le sourcil. + +— Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La Vallière +vous appelle-t-elle mon messager?... Qu’avez-vous porté à cette dame? +Parlez vite monsieur. + +— Sire, j’ai porté à Mlle de La Vallière un mouchoir, et voilà tout. + +— Un mouchoir... Quel mouchoir? + +— Sire, au moment où j’eus la douleur, hier, de me heurter contre la +personne de Votre Majesté, malheur que je déplorerai toute ma vie, +surtout après le mécontentement que vous me témoignâtes; à ce moment, +Sire, je demeurai immobile de désespoir, Votre Majesté était trop loin +pour entendre mes excuses, et je vis par terre quelque chose de blanc. + +— Ah! fit le roi. + +— Je me baissai, c’était un mouchoir. J’eus un instant l’idée qu’en +heurtant Votre Majesté, j’avais aidé à ce que ce mouchoir sortît de sa +poche; mais, en le palpant respectueusement, je sentis un chiffre que +je regardai, c’était le chiffre de Mlle de La Vallière; je présumai +qu’en arrivant cette demoiselle avait laissé tomber son mouchoir, je me +hâtai de le lui rendre à la sortie, et voilà tout ce que j’ai remis à +Mlle de La Vallière; je supplie Votre Majesté de le croire. + +Malicorne était si naïf, si désolé, si humble, que le roi prit un +excessif plaisir à l’entendre. + +Il lui sut gré de ce hasard comme du plus grand service rendu. + +— Voilà déjà deux heureuses rencontres que j’ai avec vous, monsieur, +dit-il: vous pouvez compter sur mon amitié. + +Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait volé le +mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l’eût pu faire un des +tire-laine de la bonne ville de Paris. + +Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit soupçonner +à La Vallière, et la Vallière la conta plus tard au roi, qui en rit +excessivement et proclama Malicorne un grand politique. + +Louis XIV avait raison, et l’on sait qu’il se connaissait en hommes. + + + + +Chapitre CLXXI — Où il est traité des jardiniers, des échelles et des +filles d’honneur + + +Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis que +la mauvaise humeur de Madame durait toujours. + +Au bout de huit jours, le roi en était venu à ne plus pouvoir regarder +La Vallière sans qu’un regard de soupçon croisât le sien. + +Lorsqu’une partie de promenade était proposée, pour éviter que la +scène de la pluie ou du chêne royal ne se renouvelât, Madame avait +des indispositions toutes prêtes: grâce à ces indispositions, elle ne +sortait pas, et ses filles d’honneur restaient à la maison. + +De visite nocturne, pas la moindre; il n’y avait pas moyen. + +C’est que, sous ce rapport, dès les premiers jours, le roi avait +éprouvé un douloureux échec. + +Comme à Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et avait +voulu se rendre chez La Vallière. Mais il n’avait trouvé que Mlle de +Tonnay-Charente, qui s’était mise à crier au feu et au voleur; de telle +sorte qu’une légion de femmes de chambres, de surveillantes et de +pages étaient accourus, et que de Saint-Aignan, resté seul pour sauver +l’honneur de son maître enfui, avait encouru, de la part de la reine +mère et de Madame, une mercuriale sévère. + +En outre, le lendemain, il avait reçu deux cartels de la famille de +Mortemart. + +Il avait fallu que le roi intervînt. + +Cette méprise était venue de ce que Madame avait subitement ordonné +un changement de logis à ses filles, et que La Vallière et Montalais +avaient été appelées à coucher dans le cabinet même de leur maîtresse. + +Rien n’était donc plus possible, pas même les lettres: écrire sous les +yeux d’un argus aussi féroce, d’une douceur aussi inégale que celle de +Madame, c’était s’exposer aux plus grands dangers. + +On peut juger dans quel état d’irritation continue et de colère +croissante toutes ces piqûres d’aiguille mettaient le lion. + +Le roi se décomposait le sang à chercher des moyens, et, comme il ne +s’ouvrait ni à Malicorne ni à d’Artagnan, les moyens ne se trouvaient +pas. + +Malicorne eut bien çà et là quelques éclairs héroïques pour encourager +le roi à une entière confidence. + +Mais, soit honte, soit défiance, le roi commençait d’abord à mordre, +puis bientôt abandonnait l’hameçon. + +Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et +regardait tristement les fenêtres de Madame, Malicorne heurta une +échelle sous une bordure de buis, et dit à Manicamp, qui marchait avec +lui derrière le roi, et qui n’avait rien heurté ni rien vu: + +— Est-ce que vous n’avez pas vu que je viens de heurter une échelle et +que j’ai manqué de tomber? + +— Non, dit Manicamp, distrait comme d’habitude; mais vous n’êtes pas +tombé, à ce qu’il paraît? + +— N’importe! il n’en est pas moins dangereux de laisser ainsi traîner +les échelles. + +— Oui, l’on peut se faire mal, surtout quand on est distrait. + +— Ce n’est pas cela: je veux dire qu’il est dangereux de laisser +traîner ainsi les échelles sous les fenêtres des filles d’honneur. + +Louis tressaillit imperceptiblement. + +— Comment cela? demanda Manicamp. + +— Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le bras. + +— Comment cela? dit plus haut Manicamp. + +Le roi prêta l’oreille. + +— Voilà, par exemple, dit Malicorne, une échelle qui a dix-neuf pieds, +juste la hauteur de la corniche des fenêtres. + +Manicamp, au lieu de répondre, rêvassait. + +— Demandez-moi donc de quelles fenêtres, lui souffla Malicorne. + +— Mais de quelles fenêtres entendez-vous donc parler? lui demanda tout +haut Manicamp. + +— De celles de Madame. + +— Eh! + +— Oh! je ne dis pas que l’on ose jamais monter chez Madame; mais dans +le cabinet de Madame, séparé par une simple cloison, couchent Mlles de +La Vallière et de Montalais, qui sont deux jolies personnes. + +— Par une simple cloison? dit Manicamp. + +— Tenez, voici la lumière assez éclatante des appartements de Madame: +voyez-vous ces deux fenêtres? + +— Oui. + +— Et cette fenêtre voisine des autres, éclairée d’une façon moins vive, +la voyez-vous? + +— À merveille. + +— C’est celle des filles d’honneur. Tenez, il fait chaud, voilà +justement Mlle de La Vallière qui ouvre sa fenêtre; ah! qu’un amoureux +hardi pourrait lui dire de choses, s’il soupçonnait là cette échelle de +dix-neuf pieds qui atteint juste à la corniche! + +— Mais elle n’est pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de +Montalais? + +— Mlle de Montalais ne compte pas; c’est une amie d’enfance, +entièrement dévouée, un véritable puits où l’on peut jeter tous les +secrets qu’on veut perdre. + +Pas un mot de l’entretien n’avait échappé au roi. + +Malicorne avait même remarqué que le roi avait ralenti le pas pour lui +donner le temps de finir. + +Aussi, arrivé à la porte, il congédia tout le monde, à l’exception de +Malicorne. + +Cela n’étonna personne, on savait le roi amoureux et on le soupçonnait +de faire des vers au clair de la lune. + +Bien qu’il n’y eût pas de lune ce soir-là, le roi néanmoins pouvait +avoir des vers à faire. + +Tout le monde partit. + +Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait respectueusement +que le roi lui adressât la parole. + +— Que parliez-vous tout à l’heure d’échelle, monsieur Malicorne? +demanda-t-il. + +— Moi, Sire, je parlais d’échelle? + +Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses paroles +envolées. + +— Oui, d’une échelle de dix-neuf pieds. + +— Ah! oui, Sire, c’est vrai, mais je parlais à M. de Manicamp, et je me +fusse tu si j’eusse su que Votre Majesté pût nous entendre. + +— Et pourquoi vous fussiez-vous tu? + +— Parce que je n’eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui l’a +oubliée... pauvre diable! + +— Ne craignez rien... Voyons, qu’est-ce que cette échelle? + +— Votre Majesté veut-elle la voir? + +— Oui. + +— Rien de plus facile, elle est là, Sire. + +— Dans le buis? + +— Justement. + +— Montrez-la-moi. + +Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi à l’échelle. + +— La voilà, Sire, dit-il. + +— Tirez-la donc un peu. + +Malicorne mit l’échelle dans l’allée. + +Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l’échelle. + +— Hum! fit-il... Vous dites qu’elle a dix-neuf pieds? + +— Oui, Sire. + +— Dix-neuf pieds, c’est beaucoup: je ne la crois pas si longue, moi. + +— On voit mal comme cela, Sire. Si l’échelle était debout contre un +arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu que la +comparaison aiderait beaucoup. + +— Oh! n’importe, monsieur Malicorne, j’ai peine à croire que l’échelle +ait dix-neuf pieds. + +— Je sais combien Votre Majesté a le coup d’œil sûr, et cependant je +gagerais. + +Le roi secoua la tête. + +— Il y a un moyen infaillible de vérification, dit Malicorne. + +— Lequel? + +— Chacun sait, Sire, que le rez-de-chaussée du palais a dix-huit pieds. + +— C’est vrai, on peut le savoir. + +— Eh bien! en appliquant l’échelle le long du mur, on jugerait. + +— C’est vrai. + +Malicorne enleva l’échelle comme une plume et la dressa contre la +muraille. + +Il choisit, ou plutôt le hasard choisit la fenêtre même du cabinet de +La Vallière pour faire son expérience. + +L’échelle arriva juste à l’arête de la corniche, c’est-à-dire presque à +l’appui de la fenêtre, de sorte qu’un homme placé sur l’avant-dernier +échelon, un homme de taille moyenne, comme était le roi, par exemple, +pouvait facilement communiquer avec les habitants ou plutôt les +habitantes de la chambre. + +À peine l’échelle fut-elle posée, que le roi, laissant là l’espèce +de comédie qu’il jouait, commença à gravir les échelons, tandis que +Malicorne tenait l’échelle. Mais à peine était-il à moitié de sa route +aérienne, qu’une patrouille de Suisses parut dans le jardin et s’avança +droit à l’échelle. + +Le roi descendit précipitamment et se cacha dans un massif. + +Malicorne comprit qu’il fallait se sacrifier. S’il se cachait de son +côté, on chercherait jusqu’à ce que l’on trouvât ou lui ou le roi, et +peut-être tous deux. + +Mieux valait qu’il fût trouvé tout seul. + +En conséquence, Malicorne se cacha si maladroitement qu’il fut arrêté +tout seul. Une fois arrêté, Malicorne fut conduit au poste; une fois au +poste, il se nomma; une fois nommé, il fut reconnu. + +Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite porte +de son appartement, fort humilié et surtout fort désappointé. + +D’autant plus que le bruit de l’arrestation avait attiré La Vallière +et Montalais à leur fenêtre, et que Madame elle-même avait paru à la +sienne entre deux bougies, demandant de quoi il s’agissait. + +Pendant ce temps, Malicorne se réclamait de d’Artagnan. D’Artagnan +accourut à l’appel de Malicorne. + +Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais en +vain d’Artagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux esprits +si fins et si inventifs donnèrent-ils un tour à l’aventure; il n’y eut +pour Malicorne d’autre ressource que de passer pour avoir voulu entrer +chez Mlle de Montalais, comme M. de Saint-Aignan avait passé pour avoir +voulu forcer la porte de Mlle de Tonnay-Charente. + +Madame était inflexible, pour cette double raison que, si en effet +M. Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la fenêtre +et à l’aide d’une échelle pour voir Montalais, c’était de la part de +Malicorne un essai punissable et qu’il fallait punir. + +Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu d’agir en son +propre nom, avait agi comme intermédiaire entre La Vallière et une +personne qu’elle ne voulait pas nommer, son crime était bien plus grand +encore, puisque la passion, qui excuse tout, n’était point là pour +l’excuser. + +Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la maison +de Monsieur, sans réfléchir, la pauvre aveugle, que Malicorne et +Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite à M. de Guiche et +par bien d’autres endroits tout aussi délicats. + +Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui +démontra que l’appui du roi valait toutes les disgrâces du monde et +qu’il était beau de souffrir pour le roi. + +Malicorne avait raison. Aussi, quoiqu’elle fût femme, et plutôt dix +fois qu’une, ramena-t-il Montalais à son avis. + +Puis, de son côté, hâtons-nous de le dire, le roi aida aux consolations. + +D’abord, il fit compter à Malicorne cinquante mille livres en +dédommagement de sa charge perdue. + +Ensuite, il le plaça dans sa propre maison, heureux de se venger ainsi +sur Madame de tout ce qu’elle avait fait endurer à lui et à La Vallière. + +Mais, n’ayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui +mesurer ses échelles, le pauvre amant était dénué. + +Plus d’espoir de se rapprocher jamais de La Vallière, tant qu’elle +resterait au Palais-Royal. + +Toutes les dignités et toutes les sommes du monde ne pouvaient remédier +à cela. + +Heureusement, Malicorne veillait. + +Il fit si bien qu’il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son côté, +Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne. + +— Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il à la jeune fille. + +— Mais, la nuit, je dors, répliqua-t-elle. + +— Comment, vous dormez? + +— Sans doute. + +— Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas qu’avec une +douleur comme celle que vous éprouvez une fille dorme. + +— Et quelle douleur est-ce donc que j’éprouve? + +— N’êtes-vous pas au désespoir de mon absence? + +— Mais non, puisque vous avez reçu cinquante mille livres et une charge +chez le roi. + +— N’importe, vous êtes très affligée de ne plus me voir comme vous me +voyiez auparavant; vous êtes au désespoir surtout de ce que j’ai perdu +la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons. + +— Oh! c’est très vrai. + +— Eh bien! cette affliction vous empêche de dormir, la nuit, et alors +vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment, et cela +dix fois par minute. + +— Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre bruit +chez elle. + +— Je le sais pardieu bien, qu’elle ne peut rien supporter; aussi vous +dis-je qu’elle s’empressera, voyant une douleur si profonde, de vous +mettre à la porte de chez elle. + +— Je comprends. + +— C’est heureux. + +— Mais qu’arrivera-t-il alors? + +— Il arrivera que La Vallière, se voyant séparée de vous, poussera la +nuit de tels gémissements et de telles lamentations, qu’elle fera du +désespoir pour deux. + +— Alors on la mettra dans une autre chambre. + +— Oui, mais laquelle? + +— Laquelle? Vous voilà embarrassé, monsieur des Inventions. + +— Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours mieux +que celle de Madame. + +— C’est vrai. + +— Eh bien! commencez-moi un peu vos jérémiades cette nuit. + +— Je n’y manquerai pas. + +— Et donnez-moi le mot à La Vallière. + +— Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas. + +— Eh bien! qu’elle pleure tout haut. + +Et ils se séparèrent. + + + + +Chapitre CLXXII — Où il est traité de menuiserie et où il est donné +quelques détails sur la façon de percer les escaliers + + +Le conseil donné à Montalais fut communiqué à La Vallière, qui reconnut +qu’il manquait de sagesse, et qui, après quelque résistance venant +plutôt de sa timidité que de sa froideur, résolut de le mettre à +exécution. + +Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits +lamentables la chambre à coucher de Madame, fut le chef-d’œuvre de +Malicorne. + +Comme rien n’est aussi vrai que l’invraisemblable, aussi naturel que +le romanesque, cette espèce de conte des _Mille et Une Nuits_ réussit +parfaitement auprès de Madame. + +Elle éloigna d’abord Montalais. + +Puis, trois jours, ou plutôt trois nuits après avoir éloigné Montalais, +elle éloigna La Vallière. + +On donna une chambre à cette dernière dans les petits appartements +mansardés situés au-dessus des appartements des gentilshommes. + +Un étage, c’est-à-dire un plancher, séparait les demoiselles des +officiers et des gentilshommes. + +Un escalier particulier, placé sous la surveillance de Mme de +Navailles, conduisait chez elles. + +Pour plus grande sûreté, Mme de Navailles, qui avait entendu parler des +tentatives antérieures de Sa Majesté, avait fait griller les fenêtres +des chambres et les ouvertures des cheminées. + +Il y avait donc toute sûreté pour l’honneur de Mlle de La Vallière, +dont la chambre ressemblait plus à une cage qu’à toute autre chose. + +Mlle de La Vallière, lorsqu’elle était chez elle, et elle y était +souvent, Madame n’utilisant guère ses services depuis qu’elle la savait +en sûreté sous le regard de Mme de Navailles, Mlle de La Vallière +n’avait donc d’autre distraction que de regarder à travers les grilles +de sa fenêtre. Or, un matin qu’elle regardait comme d’habitude, elle +aperçut Malicorne à une fenêtre parallèle à la sienne. + +Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les bâtiments, et +additionnait des formules algébriques sur du papier. Il ne ressemblait +pas mal ainsi à ces ingénieurs qui, du coin d’une tranchée, relèvent +les angles d’un bastion ou prennent la hauteur des murs d’une +forteresse. + +La Vallière reconnut Malicorne et le salua. + +Malicorne, à son tour, répondit par un grand salut et disparut de la +fenêtre. + +Elle s’étonna de cette espèce de froideur, peu habituelle au caractère +toujours égal de Malicorne; mais elle se souvint que le pauvre +garçon avait perdu son emploi pour elle, et qu’il ne devait pas être +dans d’excellentes dispositions à son égard, puisque, selon toute +probabilité, elle ne serait jamais en position de lui rendre ce qu’il +avait perdu. + +Elle savait pardonner les offenses, à plus forte raison compatir au +malheur. + +La Vallière eût demandé conseil à Montalais, si Montalais eût été là; +mais Montalais était absente. + +C’était l’heure où Montalais faisait sa correspondance. + +Tout à coup, La Vallière vit un objet lancé de la fenêtre où avait +apparu Malicorne traverser l’espace, passer à travers ses barreaux et +rouler sur son parquet. + +Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. C’était une de ces +bobines sur lesquelles on dévide la soie. + +Seulement, au lieu de soie, un petit papier s’enroulait sur la bobine. + +La Vallière le déroula et lut: + +«Mademoiselle, + +«Je suis inquiet de savoir deux choses: + +«La première, de savoir si le parquet de votre appartement est de bois +ou de briques. + +«La seconde, de savoir encore à quelle distance de la fenêtre est placé +votre lit. + +«Excusez mon importunité, et veuillez me faire réponse par la même voie +qui vous a apporté ma lettre, c’est-à-dire par la voie de la bobine. + +«Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l’ai jetée +dans la vôtre, ce qui vous serait plus difficile qu’à moi, ayez tout +simplement l’obligeance de la laisser tomber. + +«Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien +respectueux serviteur, + +«Malicorne. + +«Écrivez la réponse, s’il vous plaît, sur la lettre même.» + +— Ah! le pauvre garçon, s’écria La Vallière, il faut qu’il soit devenu +fou. + +Et elle dirigea du côté de son correspondant, que l’on entrevoyait dans +la pénombre de la chambre, un regard plein d’affectueuse compassion. + +Malicorne comprit, et secoua la tête comme pour lui répondre: + +«Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille.» + +Elle sourit d’un air de doute. + +«Non, non, reprit-il du geste, la tête est bonne.» + +Et il montra sa tête. + +Puis, agitant la main comme un homme qui écrit rapidement: + +«Allons, écrivez», mima-t-il avec une sorte de prière. + +La Vallière, fût-il fou, ne vit point d’inconvénient à faire ce que +Malicorne lui demandait; elle prit un crayon et écrivit: «Bois.» + +Puis elle compta dix pas de la fenêtre à son lit, et écrivit encore: +«Dix pas.» + +Ce qu’ayant fait, elle regarda du côté de Malicorne, lequel la salua et +lui fit signe qu’il descendait. + +La Vallière comprit que c’était pour recevoir la bobine. + +Elle s’approcha de la fenêtre, et, conformément aux instructions de +Malicorne, elle la laissa tomber. + +Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne s’élança, +l’atteignit, le ramassa, se mit à l’éplucher comme fait un singe d’une +noix, et courut d’abord vers la demeure de M. de Saint-Aignan. + +De Saint-Aignan avait choisi ou plutôt sollicité son logement le plus +près possible du roi, pareil à ces plantes qui recherchent les rayons +du soleil pour se développer plus fructueusement. + +Son logement se composait de deux pièces, dans le corps de logis même +occupé par Louis XIV. + +M. de Saint-Aignan était fier de cette proximité, qui lui donnait +l’accès facile chez Sa Majesté, et, de plus, la faveur de quelques +rencontres inattendues. + +Il s’occupait, au moment où nous parlons de lui, à faire tapisser +magnifiquement ces deux pièces, comptant sur l’honneur de quelques +visites du roi, car Sa Majesté, depuis la passion qu’elle avait pour La +Vallière, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et ne pouvait se +passer de lui ni la nuit ni le jour. + +Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de +difficultés, parce qu’il était bien vu du roi et que le crédit de l’un +est toujours une amorce pour l’autre. + +De Saint-Aignan demanda au visiteur s’il était riche de quelque +nouvelle. + +— D’une grande, répondit celui-ci. + +— Ah! ah! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori; laquelle? + +— Mlle de La Vallière a déménagé. + +— Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux. + +— Oui. + +— Elle logeait chez Madame. + +— Précisément. Mais Madame s’est ennuyée du voisinage et l’a installée +dans une chambre qui se trouve précisément au-dessus de votre futur +appartement. + +— Comment, _là-haut?_ s’écria de Saint-Aignan avec surprise et en +désignant du doigt l’étage supérieur. + +— Non, dit Malicorne, _là-bas_. + +Et il lui montra le corps de bâtiment situé en face. + +— Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon +appartement? + +— Parce que je suis certain que votre appartement doit tout +naturellement être sous la chambre de La Vallière. + +De Saint-Aignan, à ces mots, envoya à l’adresse du pauvre Malicorne un +de ces regards comme La Vallière lui en avait déjà envoyé un, un quart +d’heure auparavant. C’est-à-dire qu’il le crut fou. + +— Monsieur, lui dit Malicorne, je demande à répondre à votre pensée. + +— Comment! à ma pensée?... + +— Sans doute; vous n’avez pas compris, ce me semble, parfaitement ce +que je voulais dire. + +— Je l’avoue. + +— Eh bien! vous n’ignorez pas qu’au-dessous des filles d’honneur de +Madame sont logés les gentilshommes du roi et de Monsieur. + +— Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent. + +— Précisément. Eh bien! monsieur, admirez la singularité de la +rencontre: les deux chambres destinées à M. de Guiche sont juste +les deux chambres situées au-dessous de celles qu’occupent Mlle de +Montalais et Mlle de La Vallière. + +— Eh bien! après? + +— Eh bien! après... ces deux chambres sont libres, puisque M. de +Guiche, blessé, est malade à Fontainebleau. + +— Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas. + +— Ah! si j’avais le bonheur de m’appeler de Saint-Aignan, je devinerais +tout de suite, moi. + +— Et que feriez-vous? + +— Je troquerais immédiatement les chambres que j’occupe ici contre +celles que M. de Guiche n’occupe point là-bas. + +— Y pensez-vous? fit de Saint-Aignan avec dédain; abandonner le premier +poste d’honneur, le voisinage du roi, un privilège accordé seulement +aux princes de sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon cher monsieur de +Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous êtes fou. + +— Monsieur, répondit gravement le jeune homme, vous commettez deux +erreurs... Je m’appelle Malicorne tout court, et je ne suis pas fou. + +Puis, tirant un papier de sa poche: + +— Écoutez ceci, dit-il; après quoi, je vous montrerai cela. + +— J’écoute, dit de Saint-Aignan. + +— Vous savez que Madame veille sur La Vallière comme Argus veillait sur +la nymphe Io. + +— Je le sais. + +— Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler à la prisonnière, +et que ni vous ni moi n’avons réussi à lui procurer cette fortune. + +— Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre Malicorne. + +— Eh bien! que supposez-vous qu’il arriverait à celui dont +l’imagination rapprocherait les deux amants? + +— Oh! le roi ne bornerait pas à peu de chose sa reconnaissance. + +— Monsieur de Saint-Aignan!... + +— Après? + +— Ne seriez-vous pas curieux de tâter un peu de la reconnaissance +royale? + +— Certes, répondit de Saint-Aignan, une faveur de mon maître, quand +j’aurais fait mon devoir, ne saurait que m’être précieuse. + +— Alors, regardez ce papier, monsieur le comte. + +— Qu’est-ce que ce papier? un plan? + +— Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute +probabilité, vont devenir vos deux chambres. + +— Oh! non, quoi qu’il arrive. + +— Pourquoi cela? + +— Parce que mes deux chambres, à moi, sont convoitées par trop de +gentilshommes à qui je ne les abandonnerais certes pas: par M. de +Roquelaure, par M. de La Ferté, par M. Dangeau. + +— Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir à l’un de +ces messieurs le plan que je vous présentais et les avantages y annexés. + +— Mais que ne les gardez-vous pour vous? demanda de Saint-Aignan avec +défiance. + +— Parce que le roi ne me fera jamais l’honneur de venir ostensiblement +chez moi, tandis qu’il ira à merveille chez l’un de ces messieurs. + +— Quoi! le roi ira chez l’un de ces messieurs? + +— Pardieu! s’il ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez si le +roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La Vallière! + +— Beau rapprochement... avec tout un étage entre soi. + +Malicorne déplia le petit papier de la bobine. + +— Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le plancher +de la chambre de Mlle de La Vallière est un simple parquet de bois. + +— Eh bien? + +— Eh! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enfermé chez vous +sans savoir où on le mène, ouvrira votre plafond et, par conséquent, le +parquet de Mlle de La Vallière. + +— Ah! mon Dieu! s’écria de Saint-Aignan comme ébloui. + +— Plaît-il? fit Malicorne. + +— Je dis que voilà une idée bien audacieuse, monsieur. + +— Elle paraîtra bien mesquine au roi, je vous assure. + +— Les amoureux ne réfléchissent point au danger. + +— Quel danger craignez-vous, monsieur le comte? + +— Mais un percement pareil, c’est un bruit effroyable, tout le château +en retentira? + +— Oh! monsieur le comte, je suis sûr, moi, que l’ouvrier que je vous +désignerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un quadrilatère de +six pieds avec une scie garnie d’étoupe, et nul, même des plus voisins, +ne s’apercevra qu’il travaille. + +— Ah! mon cher monsieur Malicorne, vous m’étourdissez, vous me +bouleversez. + +— Je continue, répondit tranquillement Malicorne: dans la chambre dont +vous avez percé le plafond, vous entendez bien, n’est-ce pas? + +— Oui. + +— Vous dresserez un escalier qui permette, soit à Mlle de La Vallière +de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle de La Vallière. + +— Mais cet escalier, on le verra? + +— Non, car, de votre côté, il sera caché par une cloison sur laquelle +vous étendrez une tapisserie pareille à celle qui garnira le reste de +l’appartement; chez Mlle de La Vallière, il disparaîtra sous une trappe +qui sera le parquet même, et qui s’ouvrira sous le lit. + +— En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencèrent à étinceler. + +— Maintenant, monsieur le comte, je n’ai pas besoin de vous faire +avouer que le roi viendra souvent dans la chambre où sera établi un +pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulièrement, sera frappé +de mon idée, et je vais la lui développer. + +— Ah! cher monsieur Malicorne! s’écria de Saint-Aignan, vous oubliez +que c’est à moi que vous en avez parlé le premier, et que, par +conséquent, j’ai les droits de la priorité. + +— Voulez-vous donc la préférence? + +— Si je la veux! je crois bien! + +— Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c’est un cordon pour la +première promotion que je vous donne là, et peut-être même quelque bon +duché. + +— C’est, du moins, répondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une +occasion de montrer au roi qu’il n’a pas tort de m’appeler quelquefois +son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je vous devrai. + +— Vous ne l’oublierez pas un peu? demanda Malicorne en souriant. + +— Je m’en ferai gloire, monsieur. + +— Moi, monsieur, je ne suis pas l’ami du roi, je suis son serviteur. + +— Oui, et, si vous pensez qu’il y a un cordon bleu pour moi dans cet +escalier, je pense qu’il y aura bien pour vous un rouleau de lettres de +noblesse. + +Malicorne s’inclina. + +— Il ne s’agit plus, maintenant, que de déménager, dit de Saint-Aignan. + +— Je ne vois pas que le roi s’y oppose; demandez-lui-en la permission. + +— À l’instant même je cours chez lui. + +— Et moi, je vais me procurer l’ouvrier dont nous avons besoin. + +— Quand l’aurai-je? + +— Ce soir. + +— N’oubliez pas les précautions. + +— Je vous l’amène les yeux bandés. + +— Et moi, je vous envoie un de mes carrosses. + +— Sans armoiries. + +— Avec un de mes laquais sans livrée, c’est convenu. + +— Très bien, monsieur le comte. + +— Mais La Vallière. + +— Eh bien? + +— Que dira-t-elle en voyant l’opération? + +— Je vous assure que cela l’intéressera beaucoup. + +— Je le crois. + +— Je suis même sûr que, si le roi n’a pas l’audace de monter chez elle, +elle aura la curiosité de descendre. + +— Espérons, dit de Saint-Aignan. + +— Oui, espérons, répéta Malicorne. + +— Je m’en vais chez le roi, alors. + +— Et vous faites à merveille. + +— À quelle heure ce soir mon ouvrier? + +— À huit heures. + +— Et combien de temps estimez-vous qu’il lui faudra pour scier son +quadrilatère? + +— Mais deux heures, à peu près; seulement, ensuite, il lui faudra le +temps d’achever ce qu’on appelle les raccords. Une nuit et une partie +de la journée du lendemain: c’est deux jours qu’il faut compter avec +l’escalier. + +— Deux jours, c’est bien long. + +— Dame! quand on se mêle d’ouvrir une porte sur le paradis, faut-il, au +moins, que cette porte soit décente. + +— Vous avez raison; à tantôt, cher monsieur Malicorne. Mon déménagement +sera prêt pour après-demain au soir. + + + + +Chapitre CLXXIII — La promenade aux flambeaux + + +De Saint-Aignan, ravi de ce qu’il venait d’entendre, enchanté de ce +qu’il entrevoyait, prit sa course vers les deux chambres de de Guiche. + +Lui qui, un quart d’heure auparavant, n’eût pas donné ses deux chambres +pour un million, il était prêt à acheter, pour un million, si on le +lui eût demandé, les deux bienheureuses chambres qu’il convoitait +maintenant. + +Mais il n’y rencontra pas tant d’exigences. M. de Guiche ne savait +pas encore où il devait loger, et, d’ailleurs, était trop souffrant +toujours pour s’occuper de son logement. + +De Saint-Aignan eut donc les deux chambres de de Guiche. De son côté, +M. Dangeau eut les deux chambres de de Saint-Aignan, moyennant un +pot-de-vin de six mille livres à l’intendant du comte, et crut avoir +fait une affaire d’or. + +Les deux chambres de Dangeau devinrent le futur logement de de Guiche. + +Le tout, sans que nous puissions affirmer bien sûrement que, dans ce +déménagement général, ce sont ces deux chambres que de Guiche habitera. + +Quant à M. Dangeau, il était si transporté de joie, qu’il ne se donna +même pas la peine de supposer que de Saint-Aignan avait un intérêt +supérieur à déménager. + +Une heure après cette nouvelle résolution prise par de Saint-Aignan, de +Saint-Aignan était donc en possession des deux chambres. Dix minutes +après que de Saint-Aignan était en possession des deux chambres, +Malicorne entrait chez de Saint-Aignan escorté des tapissiers. + +Pendant ce temps le roi demandait de Saint-Aignan; on courait chez +de Saint-Aignan, et l’on trouvait Dangeau; Dangeau renvoyait chez de +Guiche, et l’on trouvait enfin de Saint-Aignan. + +Mais il y avait retard, de sorte que le roi avait déjà donné deux +ou trois mouvements d’impatience lorsque de Saint-Aignan entra tout +essoufflé chez son maître. + +— Tu m’abandonnes donc aussi, toi? lui dit Louis XIV, de ce ton +lamentable dont César avait dû, dix-huit cents ans auparavant, dire le +_Tu quoque._ + +— Sire, dit de Saint-Aignan, je n’abandonne pas le roi, tout au +contraire; seulement, je m’occupe de mon déménagement. + +— De quel déménagement? Je croyais ton déménagement terminé depuis +trois jours. + +— Oui, Sire. Mais je me trouve mal où je suis, et je passe dans le +corps de logis en face. + +— Quand je te disais que, toi aussi, tu m’abandonnais! s’écria le roi. +Oh! mais cela passe les bornes. Ainsi je n’avais qu’une femme dont mon +cœur se souciât, toute ma famille se ligue pour me l’arracher. J’avais +un ami à qui je confiais mes peines et qui m’aidait à en supporter +le poids, cet ami se lasse de mes plaintes et me quitte sans même me +demander congé. + +De Saint-Aignan se mit à rire. + +Le roi devina qu’il y avait quelque mystère dans ce manque de respect. + +— Qu’y a-t-il? s’écria le roi plein d’espoir. + +— Il y a, Sire, que cet ami, que le roi calomnie, va essayer de rendre +à son roi le bonheur qu’il a perdu. + +— Tu vas me faire voir La Vallière? fit Louis XIV. + +— Sire, je n’en réponds pas encore, mais... + +— Mais?... + +— Mais je l’espère. + +— Oh! comment? comment? Dis-moi cela, de Saint-Aignan. Je veux +connaître ton projet, je veux t’y aider de tout mon pouvoir. + +— Sire, répondit de Saint-Aignan, je ne sais pas encore bien moi-même +comment je vais m’y prendre pour arriver à ce but; mais j’ai tout lieu +de croire que, dès demain... + +— Demain, dis-tu? + +— Oui, Sire. + +— Oh! quel bonheur! Mais pourquoi déménages-tu? + +— Pour vous servir mieux. + +— Et en quoi, étant déménagé, me peux-tu mieux servir? + +— Savez-vous où sont situées les deux chambres que l’on destinait au +comte de Guiche. + +— Oui. + +— Alors, vous savez où je vais. + +— Sans doute; mais cela ne m’avance à rien. + +— Comment! vous ne comprenez pas, Sire, qu’au-dessus de ce logement +sont deux chambres? + +— Lesquelles? + +— L’une, celle de Mlle de Montalais, et l’autre... + +— L’autre, c’est celle de La Vallière, de Saint-Aignan? + +— Allons donc, Sire. + +— Oh! de Saint-Aignan, c’est vrai, oui, c’est vrai. De Saint-Aignan, +c’est une heureuse idée, une idée d’ami, de poète; en me rapprochant +d’elle, lorsque l’univers m’en sépare, tu vaux mieux pour moi que +Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille. + +— Sire, dit de Saint-Aignan avec un sourire, je doute que, si Votre +Majesté connaissait mes projets dans toute leur étendue, elle continuât +à me donner des qualifications si pompeuses. Ah! Sire, j’en connais de +plus triviales que certains puritains de la Cour ne manqueront pas de +m’appliquer quand ils sauront ce que je compte faire pour Votre Majesté. + +— De Saint-Aignan, je meurs d’impatience; de Saint-Aignan, je dessèche; +de Saint-Aignan, je n’attendrai jamais jusqu’à demain... Demain! mais, +demain, c’est une éternité. + +— Et cependant, Sire, s’il vous plaît, vous allez sortir tout à l’heure +et distraire cette impatience par une bonne promenade. + +— Avec toi, soit: nous causerons de tes projets, nous parlerons d’elle. + +— Non pas, Sire, je reste. + +— Avec qui sortirai-je, alors? + +— Avec les dames. + +— Ah! ma foi, non, de Saint-Aignan. + +— Sire, il le faut. + +— Non, non! mille fois non! Non, je ne m’exposerai plus à ce supplice +horrible d’être à deux pas d’elle, de la voir, d’effleurer sa robe +en passant et de ne rien lui dire. Non, je renonce à ce supplice que +tu crois un bonheur et qui n’est qu’une torture qui brûle mes yeux, +qui dévore mes mains, qui broie mon cœur; la voir en présence de tous +les étrangers et ne pas lui dire que je l’aime, quand tout mon être +lui révèle cet amour et me trahit devant tous. Non, je me suis juré à +moi-même que je ne le ferais plus, et je tiendrai mon serment. + +— Cependant, Sire, écoutez bien ceci. + +— Je n’écoute rien, de Saint-Aignan. + +— En ce cas, je continue. Il est urgent, Sire, comprenez-vous bien, +urgent, de toute urgence, que Madame et ses filles d’honneur soient +absentes deux heures de votre domicile. + +— Tu me confonds, de Saint-Aignan. + +— Il est dur pour moi de commander à mon roi; mais dans cette +circonstance, je commande, Sire: il me faut une chasse ou une promenade. + +— Mais cette promenade, cette chasse, ce serait un caprice, une +bizarrerie! En manifestant de pareilles impatiences, je découvre à +toute ma Cour un cœur qui ne s’appartient plus à lui-même. Ne dit-on +pas déjà trop que je rêve la conquête du monde, mais qu’auparavant je +devrais commencer par faire la conquête de moi-même? + +— Ceux qui disent cela, Sire, sont des impertinents et des factieux; +mais, quels qu’ils soient, si Votre Majesté préfère les écouter, je +n’ai plus rien à dire. Alors, le jour de demain se recule à des époques +indéterminées. + +— De Saint-Aignan, je sortirai ce soir... Ce soir, j’irai coucher à +Saint-Germain aux flambeaux; j’y déjeunerai demain et serai de retour à +Paris vers les trois heures. Est-ce cela? + +— Tout à fait. + +— Alors je partirai ce soir pour huit heures. + +— Votre Majesté a deviné la minute. + +— Et tu ne veux rien me dire? + +— C’est-à-dire que je ne puis rien vous dire. L’industrie est pour +quelque chose dans ce monde, Sire; cependant le hasard y joue un si +grand rôle, que j’ai l’habitude de lui laisser toujours la part la plus +étroite, certain qu’il s’arrangera de manière à prendre toujours la +plus large. + +— Allons, je m’abandonne à toi. + +— Et vous avez raison. + +Réconforté de la sorte, le roi s’en alla tout droit chez Madame, où il +annonça la promenade projetée. + +Madame crut à l’instant même voir, dans cette partie improvisée, un +complot du roi pour entretenir La Vallière, soit sur la route, à la +faveur de l’obscurité, soit autrement; mais elle se garda bien de rien +manifester à son beau-frère, et accepta l’invitation le sourire sur les +lèvres. + +Elle donna, tout haut, des ordres pour que ses filles d’honneur la +suivissent, se réservant de faire le soir ce qui lui paraîtrait le plus +propre à contrarier les amours de Sa Majesté. + +Puis, lorsqu’elle fut seule et que le pauvre amant qui avait donné cet +ordre pût croire que Mlle de La Vallière serait de la promenade, au +moment peut-être où il se repaissait en idée de ce triste bonheur des +amants persécutés, qui est de réaliser, par la seule vue, toutes les +joies de la possession interdite, en ce moment même, Madame au milieu +de ses filles d’honneur, disait: + +— J’aurai assez de deux demoiselles ce soir: Mlle de Tonnay-Charente et +Mlle de Montalais. + +La Vallière avait prévu le coup, et, par conséquent, s’y attendait; +mais la persécution l’avait rendue forte. Elle ne donna point à Madame +la joie de voir sur son visage l’impression du coup qu’elle recevait au +cœur. + +Au contraire, souriant avec cette ineffable douceur qui donnait un +caractère angélique à sa physionomie: + +— Ainsi, madame, me voilà libre ce soir? dit-elle. + +— Oui, sans doute. + +— J’en profiterai pour avancer cette tapisserie que Son Altesse a bien +voulu remarquer, et que, d’avance, j’ai eu l’honneur de lui offrir. + +Et, ayant fait une respectueuse révérence, elle se retira chez elle. + +Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente en firent autant. + +Le bruit de la promenade sortit avec elles de la chambre de Madame et +se répandit par tout le château. Dix minutes après, Malicorne savait la +résolution de Madame et faisait passer sous la porte de Montalais un +billet conçu en ces termes: + +«Il faut que L. V. passe la nuit avec Madame.» + +Montalais, selon les conventions faites, commença par brûler le papier, +puis se mit à réfléchir. + +Montalais était une fille de ressources, et elle eut bientôt arrêté son +plan. + +À l’heure où elle devait se rendre chez Madame, c’est-à-dire vers cinq +heures, elle traversa le préau tout courant, et, arrivée à dix pas d’un +groupe d’officiers, poussa un cri, tomba gracieusement sur un genou, se +releva et continua son chemin, mais en boitant. + +Les gentilshommes accoururent à elle pour la soutenir. Montalais +s’était donné une entorse. + +Elle n’en voulut pas moins, fidèle à son devoir, continuer son +ascension chez Madame. + +— Qu’y a-t-il, et pourquoi boitez-vous? lui demanda celle-ci; je vous +prenais pour La Vallière. + +Montalais raconta comment, en courant pour venir plus vite, elle +s’était tordu le pied. + +Madame parut la plaindre et voulut faire venir, à l’instant même, un +chirurgien. + +Mais elle, assurant que l’accident n’avait rien de grave: + +— Madame, dit-elle, je m’afflige seulement de manquer à mon service, et +j’eusse voulu prier Mlle de La Vallière de me remplacer près de Votre +Altesse... + +Madame fronça le sourcil. + +— Mais je n’en ai rien fait, continua Montalais. + +— Et pourquoi n’en avez-vous rien fait? demanda Madame. + +— Parce que la pauvre La Vallière paraissait si heureuse d’avoir sa +liberté pour un soir et pour une nuit, que je ne me suis pas senti le +courage de la mettre en service à ma place. + +— Comment, elle est joyeuse à ce point? demanda Madame frappée de ces +paroles. + +— C’est-à-dire qu’elle en est folle; elle chantait, elle toujours si +mélancolique. Au reste, Votre Altesse sait qu’elle déteste le monde, et +que son caractère contient un grain de sauvagerie. + +«Oh! oh! pensa Madame, cette grande gaieté ne me paraît pas naturelle, +à moi.» + +— Elle a déjà fait ses préparatifs, continua Montalais pour dîner chez +elle, en tête à tête avec un de ses livres chéris. Et puis, d’ailleurs, +Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien heureuses de +l’accompagner; aussi n’ai-je pas même fait ma proposition à Mlle de La +Vallière. + +Madame se tut. + +— Ai-je bien fait? continua Montalais avec un léger serrement de +cœur, en voyant si mal réussir cette ruse de guerre sur laquelle elle +avait si complètement compté, qu’elle n’avait pas cru nécessaire d’en +chercher une autre. Madame m’approuve? continua-t-elle. + +Madame pensait que, pendant la nuit, le roi pourrait bien quitter +Saint-Germain, et que, comme on ne comptait que quatre lieues et demie +de Paris à Saint-Germain il pourrait bien être en une heure à Paris. + +— Dites-moi, fit-elle, en vous sachant blessée, La Vallière vous a au +moins offert sa compagnie? + +— Oh! elle ne connaît pas encore mon accident; mais, le connût-elle, +je ne lui demanderai certes rien qui la dérange de ses projets. Je +crois qu’elle veut réaliser seule, ce soir, la partie de plaisir du feu +roi, quand il disait à M. de Saint-Mars: «Ennuyons-nous, monsieur de +Saint-Mars, ennuyons-nous bien.» + +Madame était convaincue que quelque mystère amoureux était caché sous +cette soif de solitude. Ce mystère devait être le retour nocturne de +Louis. Il n’y avait plus à en douter, La Vallière était prévenue de ce +retour, de là cette joie de rester au Palais-Royal. + +C’était tout un plan combiné d’avance. + +— Je ne serai pas leur dupe, dit Madame. + +Et elle prit un parti décisif. + +— Mademoiselle de Montalais, dit-elle, veuillez prévenir votre amie, +mademoiselle de La Vallière, que je suis au désespoir de troubler ses +projets de solitude; mais, au lieu de s’ennuyer seule chez elle, comme +elle le désirait, elle viendra s’ennuyer avec nous à Saint-Germain. + +— Ah! pauvre La Vallière, fit Montalais d’un air dolent, mais avec +l’allégresse dans le cœur. Oh! madame, est-ce qu’il n’y aurait pas +moyen que Votre Altesse... + +— Assez, dit Madame, je le veux! Je préfère la société de Mlle La Baume +Le Blanc à toutes les autres sociétés. Allez, envoyez-la-moi et soignez +votre jambe. + +Montalais ne se fit pas répéter l’ordre. Elle rentra, écrivit sa +réponse à Malicorne, et la glissa sous le tapis. «On ira», disait cette +réponse. Une Spartiate n’eût pas écrit plus laconiquement. + +«De cette façon, pensait Madame, pendant la route, je la surveille, +pendant la nuit, elle couche près de moi, et bien adroite est Sa +Majesté si elle échange un seul mot avec Mlle de La Vallière. + +La Vallière reçut l’ordre de partir avec la même douceur indifférente +qu’elle avait reçu l’ordre de rester. + +Seulement, intérieurement, sa joie fut vive, et elle regarda ce +changement de résolution de la princesse comme une consolation que lui +envoyait la Providence. + +Moins pénétrante que Madame, elle mettait tout sur le compte du hasard. + +Tandis que tout le monde, à l’exception des disgraciés, des malades et +des gens ayant des entorses, se dirigeait vers Saint-Germain, Malicorne +faisait entrer son ouvrier dans un carrosse de M. de Saint-Aignan et le +conduisait dans la chambre correspondant à la chambre de La Vallière. + +Cet homme se mit à l’œuvre, alléché par la splendide récompense qui lui +avait été promise. + +Comme on avait fait prendre chez les ingénieurs de la maison du roi +tous les outils les plus excellents, entre autres une de ces scies +aux morsures invincibles qui vont tailler dans l’eau les madriers de +chêne durs comme du fer, l’ouvrage avança rapidement, et un morceau +carré du plafond, choisi entre deux solives, tomba dans les bras de +Saint-Aignan, de Malicorne, de l’ouvrier et d’un valet de confiance, +personnage mis au monde pour tout voir, tout entendre et ne rien +répéter. + +Seulement, en vertu d’un nouveau plan indiqué par Malicorne, +l’ouverture fut pratiquée dans l’angle. + +Voici pourquoi. + +Comme il n’y avait pas de cabinet de toilette dans la chambre de La +Vallière, La Vallière avait demandé et obtenu, le matin même, un grand +paravent destiné à remplacer une cloison. + +Le paravent avait été accordé. + +Il suffisait parfaitement pour cacher l’ouverture, qui d’ailleurs, +serait dissimulée par tous les artifices de l’ébénisterie. + +Le trou pratiqué, l’ouvrier se glissa entre les solives et se trouva +dans la chambre de La Vallière. + +Arrivé là, il scia carrément le plancher, et, avec les feuilles mêmes +du parquet, il confectionna une trappe s’adaptant si parfaitement +à l’ouverture, que l’œil le plus exercé n’y pouvait voir que les +interstices obligés d’une soudure de parquet. + +Malicorne avait tout prévu. Une poignée et deux charnières, achetées +d’avance, furent posées à cette feuille de bois. + +Un de ces petits escaliers tournants, comme on commençait à en poser +dans les entresols, fut acheté tout fait par l’industrieux Malicorne, +et payé deux mille livres. + +Il était plus haut qu’il n’était besoin; mais le charpentier en +supprima des degrés, et il se trouva d’exacte mesure. + +Cet escalier, destiné à recevoir un si illustre poids, fut accroché au +mur par deux crampons seulement. + +Quant à sa base, elle fut arrêtée dans le parquet même du comte par +deux fiches vissées: le roi et tout son conseil eussent pu monter et +descendre cet escalier sans aucune crainte. + +Tout marteau frappait sur un coussinet d’étoupes, toute lime mordait, +le manche enveloppé de laine, la lame trempée d’huile. + +D’ailleurs, le travail le plus bruyant avait été fait pendant la nuit +et pendant la matinée, c’est-à-dire en l’absence de La Vallière et de +Madame. + +Quand, vers deux heures, la Cour rentra au Palais-Royal, et que La +Vallière remonta dans sa chambre, tout était en place, et pas la +moindre parcelle de sciure, pas le plus petit copeau ne venaient +attester la violation de domicile. + +Seulement, de Saint-Aignan, qui avait voulu aider de son mieux dans ce +travail, avait déchiré ses doigts et sa chemise, et dépensé beaucoup de +sueur au service de son roi. + +La paume de ses mains, surtout, était toute garnie d’ampoules. + +Ces ampoules venaient de ce qu’il avait tenu l’échelle à Malicorne. + +Il avait, en outre, apporté un à un les cinq morceaux de l’escalier, +formés chacun de deux marches. + +Enfin, nous pouvons le dire, le roi, s’il l’eût vu si ardent à l’œuvre, +le roi lui eût juré reconnaissance éternelle. + +Comme l’avait prévu Malicorne, l’homme des mesures exactes, l’ouvrier +eut terminé toutes ses opérations en vingt-quatre heures. + +Il reçut vingt-quatre louis et partit comblé de joie; c’était autant +qu’il gagnait d’ordinaire en six mois. + +Nul n’avait le plus petit soupçon de ce qui s’était passé sous +l’appartement de Mlle de La Vallière. + +Mais, le soir du second jour, au moment où La Vallière venait de +quitter le cercle de Madame et rentrait chez elle, un léger craquement +retentit au fond de la chambre. + +Étonnée, elle regarda d’où venait le bruit. Le bruit recommença. + +— Qui est là? demanda-t-elle avec un accent d’effroi. + +— Moi, répondit la voix si connue du roi. + +— Vous!... vous! s’écria la jeune fille qui se crut un instant sous +l’empire d’un songe. Mais où cela, vous?... vous, Sire? + +— Ici, répliqua le roi en dépliant une des feuilles du paravent, et en +apparaissant comme une ombre au fond de l’appartement. + +La Vallière poussa un cri et tomba toute frissonnante sur un fauteuil. + + + + +Chapitre CLXXIV — L’apparition + + +La Vallière se remit promptement de sa surprise; à force d’être +respectueux, le roi lui rendait par sa présence plus de confiance que +son apparition ne lui en avait ôté. + +Mais, comme il vit surtout que ce qui inquiétait La Vallière, c’était +la façon dont il avait pénétré chez elle, il lui expliqua le système +de l’escalier caché par le paravent, se défendant surtout d’être une +apparition surnaturelle. + +— Oh! Sire, lui dit La Vallière en secouant sa blonde tête avec un +charmant sourire, présent ou absent, vous n’apparaissez pas moins à mon +esprit dans un moment que dans l’autre. + +— Ce qui veut dire, Louise? + +— Oh! ce que vous savez bien, Sire: c’est qu’il n’est pas un instant où +la pauvre fille dont vous avez surpris le secret à Fontainebleau, et +que vous êtes venu reprendre au pied de la croix, ne pense à vous. + +— Louise, vous me comblez de joie et de bonheur. + +La Vallière sourit tristement et continua: + +— Mais, Sire, avez-vous réfléchi que votre ingénieuse invention ne +pouvait nous être d’aucune utilité? + +— Et pourquoi cela? Dites, j’attends. + +— Parce que cette chambre où je loge, Sire, n’est point à l’abri des +recherches, il s’en faut; Madame peut y venir par hasard; à chaque +instant du jour, mes compagnes y viennent; fermer ma porte en dedans, +c’est me dénoncer aussi clairement que si j’écrivais dessus: «N’entrez +pas, le roi est ici!» Et, tenez, Sire, en ce moment même, rien +n’empêche que la porte ne s’ouvre, et que Votre Majesté, surprise, ne +soit vue près de moi. + +— C’est alors, dit en riant le roi, que je serais véritablement pris +pour un fantôme, car nul ne peut dire par où je suis venu ici. Or, il +n’y a que les fantômes qui passent à travers les murs ou à travers les +plafonds. + +— Oh! Sire, quelle aventure! songez-y bien, Sire, quel scandale! Jamais +rien de pareil n’aurait été dit sur les filles d’honneur, pauvres +créatures que la méchanceté n’épargne guère, cependant. + +— Et vous concluez de tout cela, ma chère Louise?... Voyons, dites, +expliquez-vous! + +— Qu’il faut, hélas! pardonnez-moi, c’est un mot bien dur... + +Louis sourit. + +— Voyons, dit-il. + +— Qu’il faut que Votre Majesté supprime l’escalier, machinations et +surprises; car le mal d’être pris ici, songez-y, Sire, serait plus +grand que le bonheur de s’y voir. + +— Eh bien! chère Louise, répondit le roi avec amour, au lieu de +supprimer cet escalier par lequel je monte, il est un moyen plus simple +auquel vous n’avez point pensé. + +— Un moyen... encore?... + +— Oui, encore. Oh! vous ne m’aimez pas comme je vous aime, Louise, +puisque je suis plus inventif que vous. + +Elle le regarda. Louis lui tendit la main, qu’elle serra doucement. + +— Vous dites, continua le roi, que je serai surpris en venant où chacun +peut entrer à son aise? + +— Tenez, Sire, au moment même où vous en parlez, j’en tremble. + +— Soit, mais vous ne seriez pas surprise, vous, en descendant cet +escalier pour venir dans les chambres qui sont au-dessous. + +— Sire, Sire, que dites-vous là? s’écria La Vallière effrayée. + +— Vous me comprenez mal, Louise, puisque, à mon premier mot, vous +prenez cette grande colère; d’abord, savez-vous à qui appartiennent ces +chambres? + +— Mais à M. le comte de Guiche. + +— Non pas, à M. de Saint-Aignan. + +— Vrai! s’écria La Vallière. + +Et ce mot, échappé du cœur joyeux de la jeune fille, fit luire comme un +éclair de doux présage dans le cœur épanoui du roi. + +— Oui, à de Saint-Aignan, à notre ami, dit-il. + +— Mais, Sire, reprit La Vallière, je ne puis pas plus aller chez M. de +Saint Aignan que chez M. le comte de Guiche, hasarda l’ange redevenu +femme. + +— Pourquoi donc ne le pouvez-vous pas, Louise? + +— Impossible! impossible! + +— Il me semble, Louise, que, sous la sauvegarde du roi, l’on peut tout. + +— Sous la sauvegarde du roi? dit-elle avec un regard chargé d’amour. + +— Oh! vous croyez à ma parole, n’est-ce pas? + +— J’y crois lorsque vous n’y êtes pas, Sire; mais, lorsque vous y êtes, +lorsque vous me parlez, lorsque je vous vois, je ne crois plus à rien. + +— Que vous faut-il pour vous rassurer, mon Dieu? + +— C’est peu respectueux, je le sais, de douter ainsi du roi; mais vous +n’êtes pas le roi, pour moi. + +— Oh! Dieu merci, je l’espère bien; vous voyez comme je cherche. +Écoutez: la présence d’un tiers vous rassurera-t-elle? + +— La présence de M. de Saint-Aignan? oui. + +— En vérité, Louise, vous me percez le cœur avec de pareils soupçons. + +La Vallière ne répondit rien, elle regarda seulement Louis de ce clair +regard qui pénétrait jusqu’au fond des cœurs, et dit tout bas: + +— Hélas! hélas! ce n’est pas de vous que je me défie, ce n’est pas sur +vous que portent mes soupçons. + +— J’accepte donc, dit le roi en soupirant, et M. de Saint-Aignan, qui +a l’heureux privilège de vous rassurer, sera toujours présent à notre +entretien, je vous le promets. + +— Bien vrai, Sire? + +— Foi de gentilhomme! Et vous, de votre côté?... + +— Attendez, oh! ce n’est pas tout. + +— Encore quelque chose, Louise? + +— Oh! certainement; ne vous lassez pas si vite, car nous ne sommes pas +au bout, Sire. + +— Allons, achevez de me percer le cœur. + +— Vous comprenez bien, Sire, que ces entretiens doivent au moins avoir, +près de M. de Saint-Aignan lui-même, une sorte de motif raisonnable. + +— De motif raisonnable! reprit le roi d’un ton de doux reproche. + +— Sans doute. Réfléchissez, Sire. + +— Oh! vous avez toutes les délicatesses, et, croyez-le, mon seul désir +est de vous égaler sur ce point. Eh bien! Louise, il sera fait comme +vous désirez. Nos entretiens auront un objet raisonnable, et j’ai déjà +trouvé cet objet. + +— De sorte, Sire?... dit La Vallière en souriant. + +— Que, dès demain, si vous voulez... + +— Demain? + +— Vous voulez dire que c’est trop tard? s’écria le roi en serrant entre +ses deux mains la main brûlante de La Vallière. + +En ce moment, des pas se firent entendre dans le corridor. + +— Sire, Sire, s’écria La Vallière, quelqu’un s’approche, quelqu’un +vient, entendez-vous? Sire, Sire, fuyez, je vous en supplie! + +Le roi ne fit qu’un bond de sa chaise derrière le paravent. + +Il était temps; comme le roi tirait un des feuillets sur lui, le bouton +de la porte tourna, et Montalais parut sur le seuil. + +Il va sans dire qu’elle entra tout naturellement et sans faire aucune +cérémonie. + +Elle savait bien, la rusée, que frapper discrètement à cette porte +au lieu de la pousser, c’était montrer à La Vallière une défiance +désobligeante. + +Elle entra donc, et après un rapide coup d’œil qui lui montra deux +chaises fort près l’une de l’autre, elle employa tant de temps à +refermer la porte qui se rebellait on ne sait comment, que le roi eut +celui de lever la trappe et de redescendre chez de Saint-Aignan. + +Un bruit imperceptible pour toute oreille moins fine que la sienne +avertit Montalais de la disparition du prince; elle réussit alors à +fermer la porte rebelle, et s’approcha de La Vallière. + +— Causons, Louise, lui dit-elle, causons sérieusement, vous le voulez +bien. + +Louise, toute à son émotion, n’entendit pas sans une secrète terreur ce +sérieusement, sur lequel Montalais avait appuyé à dessein. + +— Mon Dieu! ma chère Aure, murmura-t-elle, qu’y a-t-il donc encore? + +— Il y a, chère amie, que Madame se doute de tout. + +— De tout quoi? + +— Avons-nous besoin de nous expliquer, et ne comprends-tu pas ce que +je veux dire? Voyons: tu as dû voir les fluctuations de Madame depuis +plusieurs jours; tu as dû voir comme elle t’a prise auprès d’elle, puis +congédiée, puis reprise. + +— C’est étrange, en effet; mais je suis habituée à ses bizarreries. + +— Attends encore. Tu as remarqué ensuite que Madame, après t’avoir +exclue de la promenade, hier, t’a fait donner ordre d’assister à cette +promenade. + +— Si je l’ai remarqué! sans doute. + +— Eh bien! il paraît que Madame a maintenant des renseignements +suffisants, car elle a été droit au but, n’ayant plus rien à opposer +en France à ce torrent qui brise tous les obstacles; tu sais ce que je +veux dire par le torrent? + +La Vallière cacha son visage entre ses mains. + +— Je veux dire, poursuivit Montalais impitoyablement, ce torrent qui +a enfoncé la porte des Carmélites de Chaillot, et renversé tous les +préjugés de cour, tant à Fontainebleau qu’à Paris. + +— Hélas! hélas! murmura La Vallière, toujours voilée par ses doigts, +entre lesquels roulaient ses larmes. + +— Oh! ne t’afflige pas ainsi, lorsque tu n’es qu’à la moitié de tes +peines. + +— Mon Dieu! s’écria la jeune fille avec anxiété, qu’y a-t-il donc +encore? + +— Eh bien! voici le fait. Madame, dénuée d’auxiliaires en France, +car elle a usé successivement les deux reines, Monsieur et toute la +Cour, Madame s’est souvenue d’une certaine personne qui a sur toi de +prétendus droits. + +La Vallière devint blanche comme une statue de cire. + +— Cette personne, continua Montalais, n’est point à Paris en ce moment. + +— Oh! mon Dieu! murmura Louise. + +— Cette personne, si je ne me trompe, est en Angleterre. + +— Oui, oui, soupira La Vallière à demi brisée. + +— N’est-ce pas à la Cour du roi Charles II que se trouve cette +personne? Dis. + +— Oui. + +— Eh bien! ce soir, une lettre est partie du cabinet de Madame pour +Saint-James, avec ordre pour le courrier de pousser d’une traite +jusqu’à Hampton-Court, qui est, à ce qu’il paraît, une maison royale +située à douze milles de Londres! + +— Oui, après? + +— Or, comme Madame écrit régulièrement à Londres tous les quinze jours, +et que le courrier ordinaire avait été expédié à Londres il y a trois +jours seulement, j’ai pensé qu’une circonstance grave pouvait seule lui +mettre la plume à la main. Madame est paresseuse pour écrire, comme tu +sais. + +— Oh! oui. + +— Cette lettre a donc été écrite, quelque chose me le dit, pour toi. + +— Pour moi? répéta la malheureuse jeune fille avec la docilité d’un +automate. + +— Et moi qui la vis, cette lettre, sur le bureau de Madame avant +qu’elle fût cachetée, j’ai cru y lire... + +— Tu as cru y lire?... + +— Peut-être me suis-je trompée. + +— Quoi?... Voyons. + +— Le nom de Bragelonne. + +La Vallière se leva, en proie à la plus douloureuse agitation. + +— Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, déjà se sont +enfuis tous les rêves riants de la jeunesse et de l’innocence. Je n’ai +plus rien à te cacher, à toi ni à personne. Ma vie est à découvert, +et s’ouvre comme un livre où tout le monde peut lire, depuis le roi +jusqu’au premier passant. Aure, ma chère Aure, que faire? Que devenir? + +Montalais se rapprocha. + +— Dame, consulte-toi, dit-elle. + +— Eh bien! je n’aime pas M. de Bragelonne; quand je dis que je ne +l’aime pas, comprends-moi: je l’aime comme la plus tendre sœur peut +aimer un bon frère; mais ce n’est point cela qu’il me demande, ce n’est +point cela que je lui ai promis. + +— Enfin, tu aimes le roi, dit Montalais, et c’est une assez bonne +excuse. + +— Oui, j’aime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et j’ai payé +assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien! parle, Montalais; +que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position où je me trouve? + +— Parle-moi plus clairement. + +— Que te dirai-je? + +— Ainsi, rien de plus particulier? + +— Non, fit Louise avec étonnement. + +— Bien! Alors, c’est un simple conseil que tu me demandes? + +— Oui. + +— Relativement à M. Raoul? + +— Pas autre chose. + +— C’est délicat, répliqua Montalais. + +— Non, rien n’est délicat là-dedans. Faut-il que je l’épouse pour lui +tenir la promesse faite? faut-il que je continue d’écouter le roi? + +— Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile? dit +Montalais en souriant. Tu me demandes si tu dois épouser Raoul, dont +je suis l’amie, et à qui je fais un mortel déplaisir en me prononçant +contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus écouter le roi, le roi, +dont je suis la sujette, et que j’offenserais en te conseillant d’une +certaine façon. Ah! Louise, Louise, tu fais bon marché d’une bien +difficile position. + +— Vous ne m’avez pas comprise, Aure, dit La Vallière blessée du ton +légèrement railleur qu’avait pris Montalais: si je parle d’épouser +M. de Bragelonne, c’est que je puis l’épouser sans lui faire aucun +déplaisir; mais, par la même raison, si j’écoute le roi, faut-il le +faire usurpateur d’un bien fort médiocre, c’est vrai, mais auquel +l’amour prête une certaine apparence de valeur? Ce que je te demande +donc, c’est de m’enseigner un moyen de me dégager honorablement, soit +d’un côté, soit de l’autre, ou plutôt je te demande de quel côté je +puis me dégager le plus honorablement. + +— Ma chère Louise, répondit Montalais après un silence, je ne suis pas +un des sept sages de la Grèce et je n’ai point de règles de conduite +parfaitement invariables; mais, en échange, j’ai quelque expérience, +et je puis te dire que jamais une femme ne demande un conseil du genre +de celui que tu me demandes sans être fortement embarrassée. Or, tu +as fait une promesse solennelle, tu as de l’honneur; si donc tu es +embarrassée, ayant pris un tel engagement, ce n’est pas le conseil +d’une étrangère, tout est étranger pour un cœur plein d’amour, ce +n’est pas, dis-je, mon conseil qui te tirera d’embarras. Je ne te le +donnerai donc point, d’autant plus qu’à ta place je serais encore plus +embarrassée après le conseil qu’auparavant. Tout ce que je puis faire, +c’est de te répéter ce que je t’ai déjà dit: veux-tu que je t’aide? + +— Oh! oui. + +— Eh bien! c’est tout... Dis-moi en quoi tu veux que je t’aide; dis-moi +pour qui et contre qui. De cette façon nous ne ferons point d’école. + +— Mais, d’abord, toi, dit La Vallière en pressant la main de sa +compagne, pour qui ou contre qui te déclares-tu? + +— Pour toi, si tu es véritablement mon amie... + +— N’es-tu pas la confidente de Madame? + +— Raison de plus pour t’être utile; si je ne savais rien de ce côté-là, +je ne pourrais pas t’aider, et tu ne tirerais, par conséquent, aucun +profit de ma connaissance. Les amitiés vivent de ces sortes de +bénéfices mutuels. + +— Il en résulte que tu resteras en même temps l’amie de Madame? + +— Évidemment. T’en plains-tu? + +— Non, dit La Vallière rêveuse, car cette franchise cynique lui +paraissait une offense faite à la femme et un tort fait à l’amie. + +— À la bonne heure, dit Montalais; car, en ce cas, tu serais bien sotte. + +— Donc, tu me serviras? + +— Avec dévouement, surtout si tu me sers de même. + +— On dirait que tu ne connais pas mon cœur, dit La Vallière en +regardant Montalais avec de grands yeux étonnés. + +— Dame! c’est que, depuis que nous sommes à la Cour, ma chère Louise, +nous sommes bien changées. + +— Comment, cela! + +— C’est bien simple: étais-tu la seconde reine de France, là-bas, à +Blois? + +La Vallière baissa la tête et se mit à pleurer. + +Montalais la regarda d’une façon indéfinissable et on l’entendit +murmurer ces mots: + +— Pauvre fille! + +Puis, se reprenant. + +— Pauvre roi! dit-elle. + +Elle baisa Louise au front et regagna son appartement, où l’attendait +Malicorne. + + + + +Chapitre CLXXV — Le portrait + + +Dans cette maladie qu’on appelle _l’amour_, les accès se suivent à des +intervalles toujours plus rapprochés dès que le mal débute. + +Plus tard, les accès s’éloignent les uns des autres, au fur et à mesure +que la guérison arrive. + +Cela posé, comme axiome en général et comme tête de chapitre en +particulier, continuons notre récit. + +Le lendemain, jour fixé par le roi pour le premier entretien chez de +Saint-Aignan, La Vallière, en ouvrant son paravent, trouva sur le +parquet un billet écrit de la main du roi. + +Ce billet avait passé de l’étage inférieur au supérieur par la fente du +parquet. Nulle main indiscrète, nul regard curieux ne pouvait monter où +montait ce simple papier. + +C’était une des idées de Malicorne. Voyant combien de Saint-Aignan +allait devenir utile au roi par son logement, il n’avait pas voulu que +le courtisan devînt encore indispensable comme messager, et il s’était, +de son autorité privée, réservé ce dernier poste. + +La Vallière lut avidement ce billet qui lui fixait deux heures de +l’après-midi pour le moment du rendez-vous, et qui lui indiquait le +moyen de lever la plaque parquetée. + +— Faites-vous belle, ajoutait le post-scriptum de la lettre. + +Ces derniers mots étonnèrent la jeune fille, mais en même temps ils la +rassurèrent. + +L’heure marchait lentement. Elle finit cependant par arriver. + +Aussi ponctuelle que la prêtresse Héro, Louise leva la trappe au +dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degrés le roi, +qui l’attendait respectueusement pour lui donner la main. + +Cette délicate déférence la toucha sensiblement. + +Au bas de l’escalier, les deux amants trouvèrent le comte qui, avec +un sourire et une révérence du meilleur goût, fit à La Vallière ses +remerciements sur l’honneur qu’il recevait d’elle. + +Puis, se tournant vers le roi: + +— Sire, dit-il, notre homme est arrivé. + +La Vallière, inquiète, regarda Louis. + +— Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai priée de me faire l’honneur +de descendre ici, c’est par intérêt. J’ai fait demander un excellent +peintre qui saisit parfaitement les ressemblances, et je désire que +vous l’autorisiez à vous peindre. D’ailleurs, si vous l’exigiez +absolument, le portrait resterait chez vous. + +La Vallière rougit. + +— Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons plus trois seulement: +nous voilà quatre. Eh! mon Dieu! du moment que nous ne serons pas +seuls, nous serons tant que vous voudrez. + +La Vallière serra doucement le bout des doigts de son royal amant. + +— Passons dans la chambre voisine, s’il plaît à Votre Majesté, dit de +Saint Aignan. + +Il ouvrit la porte et fit passer ses hôtes. + +Le roi marchait derrière La Vallière et dévorait des yeux son cou blanc +comme de la nacre, sur lequel s’enroulaient les anneaux serrés et +crépus des cheveux argentés de la jeune fille. + +La Vallière était vêtue d’une étoffe de soie épaisse de couleur gris +perle glacée de rose; une parure de jais faisait valoir la blancheur +de sa peau; ses mains fines et diaphanes froissaient un bouquet de +pensées, de roses du Bengale et de clématites au feuillage finement +découpé, au-dessus desquelles s’élevait, comme une coupe à verser +des parfums, une tulipe de Harlem aux tons gris et violets, pure et +merveilleuse espèce, qui avait coûté cinq ans de combinaisons au +jardinier et cinq mille livres au roi. + +Ce bouquet, Louis l’avait mis dans la main de La Vallière en la saluant. + +Dans cette chambre, dont de Saint-Aignan venait d’ouvrir la porte, se +tenait un jeune homme vêtu d’un habit de velours léger avec de beaux +yeux noirs et de grands cheveux bruns. + +C’était le peintre. + +Sa toile était toute prête, sa palette faite. + +Il s’inclina devant Mlle de La Vallière avec cette grave curiosité de +l’artiste qui étudie son modèle, salua le roi discrètement, comme s’il +ne le connaissait pas, et comme il eût, par conséquent, salué un autre +gentilhomme. + +Puis, conduisant Mlle de La Vallière jusqu’au siège préparé pour elle, +il l’invita à s’asseoir. + +La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains +occupées, les jambes étendues sur des coussins, et, pour que ses +regards n’eussent rien de vague ou rien d’affecté, le peintre la pria +de se choisir une occupation. + +Alors Louis XIV, en souriant, vint s’asseoir sur les coussins aux pieds +de sa maîtresse. + +De sorte qu’elle, penchée en arrière, adossée au fauteuil, ses fleurs +à la main, de sorte que lui, les yeux levés vers elle et la dévorant +du regard, ils formaient un groupe charmant que l’artiste contempla +plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son côté, de +Saint-Aignan le contemplait avec envie. + +Le peintre esquissa rapidement; puis, sous les premiers coups du +pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et poétique figure aux +yeux doux, aux joues roses encadrées dans des cheveux d’un pur argent. + +Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient beaucoup; +parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le peintre était +forcé d’interrompre son ouvrage pour ne pas représenter une Érycine au +lieu d’une La Vallière. + +C’est alors que de Saint-Aignan revenait à la rescousse; il récitait +des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes comme Patru les +racontait, comme Tallemant des Réaux les racontait si bien. + +Ou bien La Vallière était fatiguée, et l’on se reposait. + +Aussitôt un plateau de porcelaine de Chine, chargé des plus beaux +fruits que l’on avait pu trouver, aussitôt le vin de Xérès, distillant +ses topazes dans l’argent ciselé, servaient d’accessoires à ce tableau, +dont le peintre ne devait retracer que la plus éphémère figure. + +Louis s’enivrait d’amour; La Vallière, de bonheur; de Saint-Aignan, +d’ambition. + +Le peintre se composait des souvenirs pour sa vieillesse. + +Deux heures s’écoulèrent ainsi; puis, quatre heures ayant sonné, La +Vallière se leva, et fit un signe au roi. + +Louis se leva, s’approcha du tableau, et adressa quelques compliments +flatteurs à l’artiste. + +De Saint-Aignan vantait la ressemblance, déjà assurée, à ce qu’il +prétendait. + +La Vallière, à son tour, remercia le peintre en rougissant, et passa +dans la chambre voisine, où le roi la suivit, après avoir appelé de +Saint-Aignan. + +— À demain, n’est-ce pas? dit-il à La Vallière. + +— Mais, Sire, songez-vous que l’on viendra certainement chez moi, qu’on +ne m’y trouvera pas? + +— Eh bien? + +— Alors, que deviendrai-je? + +— Vous êtes bien craintive, Louise! + +— Mais, enfin, si Madame me faisait demander? + +— Oh! répliqua le roi, est-ce qu’un jour n’arrivera pas où vous me +direz vous-même de tout braver pour ne plus vous quitter? + +— Ce jour-là, Sire, je serais une insensée et vous ne devriez pas me +croire. + +— À demain, Louise. + +La Vallière poussa un soupir; puis, sans force contre la demande royale: + +— Puisque vous le voulez, Sire, à demain, répéta-t-elle. + +Et, à ces mots, elle monta légèrement les degrés et disparut aux yeux +de son amant. + +— Eh bien! Sire?... demanda de Saint-Aignan lorsqu’elle fut partie. + +— Eh bien! de Saint-Aignan, hier, je me croyais le plus heureux des +hommes. + +— Et Votre Majesté, aujourd’hui, dit en souriant le comte, s’en +croirait-elle par hasard le plus malheureux? + +— Non, mais cet amour est une soif inextinguible; en vain je bois, en +vain je dévore les gouttes d’eau que ton industrie me procure: plus je +bois, plus j’ai soif. + +— Sire, c’est un peu votre faute, et Votre Majesté s’est fait la +position telle qu’elle est. + +— Tu as raison. + +— Donc, en pareil cas, Sire, le moyen d’être heureux, c’est de se +croire satisfait et d’attendre. + +— Attendre! Tu connais donc ce mot-là, toi, attendre? + +— Là, Sire, là! ne vous désolez point. J’ai déjà cherché, je chercherai +encore. + +Le roi secoua la tête d’un air désespéré. + +— Et quoi! Sire, vous n’êtes plus content déjà? + +— Eh! si fait, mon cher de Saint-Aignan; mais trouve, mon Dieu! trouve. + +— Sire, je m’engage à chercher, voilà tout ce que je puis dire. + +Le roi voulut revoir encore le portrait, ne pouvant revoir l’original. +Il indiqua quelques changements au peintre, et sortit. + +Derrière lui, de Saint-Aignan congédia l’artiste. + +Chevalets, couleurs et peintre n’étaient pas disparus, que Malicorne +montra sa tête entre les deux portières. + +De Saint-Aignan le reçut à bras ouverts, et cependant avec une certaine +tristesse. Le nuage qui avait passé sur le soleil royal voilait, à son +tour, le satellite fidèle. + +Malicorne vit, du premier coup d’œil, ce crêpe étendu sur le visage de +de Saint-Aignan. + +— Oh! monsieur le comte, dit-il, comme vous voilà noir! + +— J’en ai bien le sujet, ma foi! mon cher monsieur Malicorne; croiriez +vous que le roi n’est pas content? + +— Pas content de son escalier? + +— Oh! non, au contraire, l’escalier a plu beaucoup. + +— C’est donc la décoration des chambres qui n’est pas selon son goût? + +— Oh! pour cela, il n’y a pas seulement songé. Non, ce qui a déplu au +roi... + +— Je vais vous le dire, monsieur le comte: c’est d’être venu, lui +quatrième, à un rendez-vous d’amour. Comment, monsieur le comte, vous +n’avez pas deviné cela, vous? + +— Mais comment l’eussé-je deviné, cher monsieur Malicorne, quand je +n’ai fait que suivre à la lettre les instructions du roi? + +— En vérité, Sa Majesté a voulu, à toute force, vous voir près d’elle? + +— Positivement. + +— Et Sa Majesté a voulu avoir, en outre, M. le peintre que j’ai +rencontré en bas? + +— Exigé, monsieur Malicorne, exigé! + +— Alors, je le comprends, pardieu! bien, que Sa Majesté ait été +mécontente. + +— Mécontente de ce que l’on a ponctuellement obéi à ses ordres? Je ne +vous comprends plus. + +Malicorne se gratta l’oreille. + +— À quelle heure, demanda-t-il, le roi avait-il dit qu’il se rendrait +chez vous? + +— À deux heures. + +— Et vous étiez chez vous à attendre le roi? + +— Dès une heure et demie. + +— Ah! vraiment! + +— Peste! il eût fait beau me voir inexact devant le roi. + +Malicorne, malgré le respect qu’il portait à de Saint-Aignan, ne put +s’empêcher de hausser les épaules. + +— Et ce peintre, fit-il, le roi l’avait-il demandé aussi pour deux +heures? + +— Non, mais moi, je le tenais ici dès midi. Mieux vaut, vous comprenez, +qu’un peintre attende deux heures, que le roi une minute. + +Malicorne se mit à rire silencieusement. + +— Voyons, cher monsieur Malicorne, dit Saint-Aignan, riez moins de moi +et parlez davantage. + +— Vous l’exigez? + +— Je vous en supplie. + +— Eh bien! monsieur le comte, si vous voulez que le roi soit un peu +plus content la première fois qu’il viendra... + +— Il vient demain. + +— Eh bien! si vous voulez que le roi soit un peu plus content demain... + +— Ventre-saint-gris! comme disait son aïeul, si je le veux! je le crois +bien! + +— Eh bien! demain, au moment où arrivera le roi, ayez affaire +dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre, pour une chose +indispensable. + +— Oh! oh! + +— Pendant vingt minutes. + +— Laisser le roi seul pendant vingt minutes? s’écria de Saint-Aignan +effrayé. + +— Allons, mettons que je n’ai rien dit, fit Malicorne, tirant vers la +porte. + +— Si fait, si fait, cher monsieur Malicorne; au contraire, achevez, je +commence à comprendre. Et le peintre, le peintre? + +— Oh! le peintre, lui, il faut qu’il soit en retard d’une demi-heure. + +— Une demi-heure, vous croyez? + +— Oui, je crois. + +— Mon cher monsieur, je ferai comme vous dites. + +— Et je crois que vous vous en trouverez bien; me permettez-vous de +venir m’informer un peu demain? + +— Certes. + +— J’ai bien l’honneur d’être votre serviteur respectueux, monsieur de +Saint Aignan. + +Et Malicorne sortit à reculons. + +«Décidément ce garçon-là a plus d’esprit que moi», se dit de +Saint-Aignan entraîné par sa conviction. + + + + +Chapitre CLXXVI — Hampton-Court + + +Cette révélation que nous venons de voir Montalais faire à La +Vallière, à la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ramène tout +naturellement au principal héros de cette histoire, pauvre chevalier +errant au souffle du caprice d’un roi. + +Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec lui ce +détroit plus orageux que l’Europe qui sépare Calais de Douvres; nous +traverserons cette verte et plantureuse campagne aux mille ruisseaux +qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes plus pittoresques les +unes que les autres, et nous arriverons enfin à Londres. + +De là, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous aurons +reconnu que Raoul a fait un premier séjour à White-Hall, un second à +Saint-James; quand nous saurons qu’il a été reçu par Monck et introduit +dans les meilleures sociétés de la Cour de Charles II, nous courrons +après lui jusqu’à l’une des maisons d’été de Charles II, près de la +ville de Kingston, à Hampton-Court, que baigne la Tamise. + +Le fleuve n’est pas encore, à cet endroit, l’orgueilleuse voie qui +charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses eaux +noires comme celles du Cocyte, en disant: «Moi aussi, je suis la mer.» + +Non, ce n’est encore qu’une douce et verte rivière aux margelles +moussues, aux larges miroirs reflétant les saules et les hêtres, +avec quelque barque de bois desséché qui dort çà et là au milieu des +roseaux, dans une anse d’aulnes et de myosotis. + +Les paysages s’étendent alentour calmes et riches; la maison de briques +perce de ses cheminées, aux fumées bleues, une épaisse cuirasse de houx +flaves et verts; l’enfant vêtu d’un sarrau rouge paraît et disparaît +dans les grandes herbes comme un coquelicot qui se courbe sous le +souffle du vent. + +Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l’ombre des +petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-pêcheur, aux +flancs d’émeraude et d’or, court comme une balle magique à la surface +de l’eau et frise étourdiment la ligne de son confrère, l’homme +pêcheur, qui guette, assis sur son batelet, la tanche et l’alose. + +Au-dessus de ce paradis, fait d’ombre noire et de douce lumière, +se lève le manoir d’Hampton-Court, bâti par Wolsey, séjour que +l’orgueilleux cardinal avait créé désirable même pour un roi, et qu’il +fut forcé, en courtisan timide, de donner à son maître Henri VIII, +lequel avait froncé le sourcil d’envie et de cupidité au seul aspect du +château neuf. + +Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fenêtres, aux +belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons, +ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines +intérieures pareilles à celles de l’Alhambra; Hampton-Court, c’est +le berceau des roses, du jasmin et des clématites. C’est la joie des +yeux et de l’odorat, c’est la bordure la plus charmante de ce tableau +d’amour que déroula Charles II, parmi les voluptueuses peintures du +Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans sa galerie le +portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses boiseries les trous des +balles puritaines lancées par les soldats de Cromwell, le 24 août 1648, +alors qu’ils avaient amené Charles Ier prisonnier à Hampton-Court. + +C’est là que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce roi +poète par le désir; ce malheureux d’autrefois qui se payait, par un +jour de volupté, chaque minute écoulée naguère dans l’angoisse et la +misère. + +Ce n’était pas le doux gazon d’Hampton-Court, si doux que l’on croit +fouler le velours; ce n’était pas le carré de fleurs touffues qui ceint +le pied de chaque arbre et fait un lit aux rosiers de vingt pieds qui +s’épanouissent en plein ciel comme des gerbes d’artifice; ce n’étaient +pas les grands tilleuls dont les rameaux tombent jusqu’à terre comme +des saules, et voilent tout amour ou toute rêverie sous leur ombre ou +plutôt sous leur chevelure; ce n’était pas tout cela que Charles II +aimait dans son beau palais d’Hampton-Court. + +Peut-être était-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux de +la mer Caspienne, cette eau immense, ridée par un vent frais, comme +les ondulations de la chevelure de Cléopâtre, ces eaux tapissées de +cressons, de nénuphars blancs aux bulbes vigoureuses qui s’entrouvrent +pour laisser voir comme l’œuf le germe d’or rutilant au fond de +l’enveloppe laiteuse, ces eaux mystérieuses et pleines de murmures, sur +lesquelles naviguent les cygnes noirs et les petits canards avides, +frêle couvée au duvet de soie, qui poursuivent la mouche verte sur les +glaïeuls et la grenouille dans ses repaires de mousse. + +C’étaient peut-être les houx énormes au feuillage bicolore, les ponts +riants jetés sur les canaux, les biches qui brament dans les allées +sans fin, et les bergeronnettes qui piétinent en voletant dans les +bordures de buis et de trèfle. + +Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les +espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts treillages +pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante; il y a dans le +parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui baignent leurs +pieds dans une poétique et luxuriante moisissure. + +Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c’étaient les ombres +charmantes qui couraient après midi sur ses terrasses, lorsque, comme +Louis XIV, il avait fait peindre leurs beautés dans son grand cabinet +par un des pinceaux intelligents de son époque, pinceaux qui savaient +attacher sur la toile un rayon échappé de tant de beaux yeux qui +lançaient l’amour. + +Le jour où nous arrivons à Hampton-Court, le ciel est presque doux +et clair comme en un jour de France, l’air est d’une tiédeur humide, +les géraniums, les pois de senteur énormes, les seringats et les +héliotropes, jetés par millions dans le parterre, exhalent leurs arômes +enivrants. + +Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dîné, rendu visite +à la duchesse de Castelmaine, la maîtresse en titre, et, après cette +preuve de fidélité, il peut à l’aise se permettre des infidélités +jusqu’au soir. + +Toute la Cour folâtre et aime. C’est le temps où les dames demandent +sérieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou tel pied plus +ou moins charmant, selon qu’il est chaussé d’un bas de soie rose ou +d’un bas de soie verte. + +C’est le temps où Charles II déclare qu’il n’y a pas de salut pour une +femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart les porte +de cette couleur. + +Tandis que le roi cherche à communiquer ses préférences, nous verrons, +dans l’allée des hêtres qui faisait face à la terrasse, une jeune dame +en habit de couleur sévère marchant auprès d’un autre habit de couleur +lilas et bleu sombre. + +Elles traversèrent le parterre de gazon, au milieu duquel s’élevait une +belle fontaine aux sirènes de bronze, et s’en allèrent en causant sur +la terrasse, le long de laquelle, de la clôture de briques, sortaient +dans le parc plusieurs cabinets variés de forme; mais, comme ces +cabinets étaient pour la plupart occupés, ces jeunes femmes passèrent: +l’une rougissait, l’autre rêvait. + +Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute la +Tamise, et, trouvant un frais abri, s’assirent côte à côte. + +— Où allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes à sa +compagne. + +— Ma chère Graffton, nous allons, tu le vois bien, où tu nous mènes. + +— Moi? + +— Sans doute, toi! à l’extrémité du palais, vers ce banc où le jeune +Français attend et soupire. + +Miss Mary Graffton s’arrêta court. + +— Non, non, dit-elle, je ne vais pas là. + +— Pourquoi? + +— Retournons, Stewart. + +— Avançons, au contraire, et expliquons-nous. + +— Sur quoi? + +— Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les promenades que +tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu’il fait. + +— Et tu en conclus qu’il m’aime ou que je l’aime? + +— Pourquoi pas? C’est un charmant gentilhomme. Personne ne m’entend, je +l’espère, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec un sourire qui +indiquait, au reste, que son inquiétude n’était pas grande. + +— Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec M. de +Buckingham. + +— À propos de M. de Buckingham, Mary... + +— Quoi? + +— Il me semble qu’il s’est déclaré ton chevalier depuis le retour de +France; comment va ton cœur de ce côté? + +Mary Graffton haussa les épaules. + +— Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en +riant; allons le retrouver bien vite. + +— Pour quoi faire? + +— J’ai à lui parler, moi. + +— Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais les +petits secrets du roi. + +— Tu crois cela? + +— Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis, pourquoi M. +de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu’y fait-il? + +— Ce que fait tout gentilhomme envoyé par son roi vers un autre roi. + +— Soit; mais, sérieusement, quoique la politique ne soit pas notre +fort, nous en savons assez pour comprendre que M. de Bragelonne n’a +point ici de mission sérieuse. + +— Écoute dit Stewart avec une gravité affectée, je veux bien pour toi +trahir un secret d’État. Veux-tu que je te récite la lettre de crédit +donnée par le roi Louis XIV à M. de Bragelonne, et adressée à Sa +Majesté le roi Charles II? + +— Oui, sans doute. + +— La voici: «Mon frère, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour, fils +de quelqu’un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en prie, et +faites-lui aimer l’Angleterre.» + +— Il y avait cela? + +— Tout net... ou l’équivalent. Je ne réponds pas de la forme, mais je +réponds du fond. + +— Eh bien! qu’en as-tu déduit, ou plutôt qu’en a déduit le roi? + +— Que Sa Majesté française avait ses raisons pour éloigner M. de +Bragelonne, et le marier... autre part qu’en France. + +— De sorte qu’en vertu de cette lettre?... + +— Le roi Charles II a reçu de Bragelonne comme tu sais, splendidement +et amicalement; il lui a donné la plus belle chambre de White-Hall, +et, comme tu es la plus précieuse personne de sa Cour, attendu que tu +as refusé son cœur... allons, ne rougis pas... il a voulu te donner du +goût pour le Français et lui faire ce beau présent. Voilà pourquoi, +toi, héritière de trois cent mille livres, toi, future duchesse, +toi, belle et bonne, il t’a mise de toutes les promenades dont M. de +Bragelonne faisait partie. Enfin, c’était un complot, une espèce de +conspiration. Vois si tu veux y mettre le feu, je t’en livre la mèche. + +Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui était familière, +et serrant le bras de sa compagne: + +— Remercie le roi, dit-elle. + +— Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde! répliqua +Stewart. + +Ces mots étaient à peine prononcés, que M. de Buckingham sortait de +l’un des pavillons de la terrasse et, s’approchant des deux femmes avec +un sourire: + +— Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas jaloux, et +la preuve, miss Mary, c’est que voici là-bas celui qui devrait être la +cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne, qui rêve tout seul. +Pauvre garçon! Permettez donc que je lui abandonne votre gracieuse +compagnie pendant quelques minutes, attendu que j’ai besoin de causer +pendant ces quelques minutes avec miss Lucy Stewart. + +Alors, s’inclinant du côté de Lucy: + +— Me ferez-vous, dit-il, l’honneur de prendre ma main pour aller saluer +le roi, qui nous attend? + +Et, à ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss Lucy +Stewart et l’emmena. + +Restée seule, Mary Graffton, la tête inclinée sur l’épaule avec cette +mollesse gracieuse particulière aux jeunes Anglaises, demeura un +instant immobile, les yeux fixés sur Raoul, mais comme indécise de ce +qu’elle devait faire. Enfin, après que ses joues, en pâlissant et en +rougissant tour à tour, eurent révélé le combat qui se passait dans +son cœur, elle parut prendre une résolution et s’avança d’un pas assez +ferme vers le banc où Raoul était assis, et rêvait comme on l’avait +bien dit. + +Le bruit des pas de miss Mary, si léger qu’il fût sur la pelouse verte, +réveilla Raoul; il détourna la tête, aperçut la jeune fille et marcha +au-devant de la compagne que son heureux destin lui amenait. + +— On m’envoie à vous, monsieur, dit Mary Graffton; m’acceptez-vous? + +— Et à qui dois-je être reconnaissant d’un pareil bonheur, +mademoiselle? demanda Raoul. + +— À M. de Buckingham, répliqua Mary en affectant la gaieté. + +— À M. de Buckingham, qui recherche si passionnément votre précieuse +compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire? + +— En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire à ce que nous +passions la meilleure ou plutôt la plus longue part de nos journées +ensemble. Hier, c’était le roi qui m’ordonnait de vous faire asseoir +près de moi, à table; aujourd’hui, c’est M. de Buckingham qui me prie +de venir m’asseoir près de vous, sur ce banc. + +— Et il s’est éloigné pour me laisser la place libre? demanda Raoul, +avec embarras. + +— Regardez là-bas, au détour de l’allée, il va disparaître avec miss +Stewart. A-t-on de ces complaisances-là en France, monsieur le vicomte? + +— Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en France, car +à peine si je suis Français. J’ai vécu dans plusieurs pays et presque +toujours en soldat; puis j’ai passé beaucoup de temps à la campagne; je +suis un sauvage. + +— Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n’est-ce pas? + +— Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir. + +— Comment, vous ne savez?... + +— Pardon, fit Raoul en secouant la tête et en rappelant à lui ses +pensées. Pardon, je n’entendais pas. + +— Oh! dit la jeune femme en soupirant à son tour, comme le duc de +Buckingham a eu tort de m’envoyer ici! + +— Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est +maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu tort de +vous envoyer ici. + +— C’est justement, répliqua la jeune femme avec sa voix sérieuse et +vibrante, c’est justement parce que je ne m’ennuie pas avec vous que M. +de Buckingham a eu tort de m’envoyer près de vous. + +Raoul rougit à son tour. + +— Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il près de +moi, et comment y venez-vous vous-même? M. de Buckingham vous aime, et +vous l’aimez... + +— Non, répondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne m’aime point, +puisqu’il aime Mme la duchesse d’Orléans; et, quant à moi, je n’ai +aucun amour pour le duc. + +Raoul regarda la jeune femme avec étonnement. + +— Êtes-vous l’ami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle. + +— M. le duc me fait l’honneur de m’appeler son ami, depuis que nous +nous sommes vus en France. + +— Vous êtes de simples connaissances, alors? + +— Non, car M. le duc de Buckingham est l’ami très intime d’un +gentilhomme que j’aime comme un frère. + +— De M. le comte de Guiche. + +— Oui, mademoiselle. + +— Lequel aime Mme la duchesse d’Orléans? + +— Oh! que dites-vous là? + +— Et qui en est aimé, continua tranquillement la jeune femme. + +Raoul baissa la tête; miss Mary Graffton continua en soupirant: + +— Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de Bragelonne, +car M. de Buckingham vous a donné une fâcheuse commission en m’offrant +à vous comme compagne de promenade. Votre cœur est ailleurs, et à peine +si vous me faites l’aumône de votre esprit. Avouez, avouez... Ce serait +mal à vous, vicomte, de ne pas avouer. + +— Madame, je l’avoue. + +Elle le regarda. + +Il était si simple et si beau, son œil avait tant de limpidité, de +douce franchise et de résolution, qu’il ne pouvait venir à l’idée d’une +femme, aussi distinguée que l’était miss Mary, que le jeune homme fût +un discourtois ou un niais. + +Elle vit seulement qu’il aimait une autre femme qu’elle dans toute la +sincérité de son cœur. + +— Oui, je comprends, dit-elle; vous êtes amoureux en France. + +Raoul s’inclina. + +— Le duc connaît-il cet amour? + +— Nul ne le sait, répondit Raoul. + +— Et pourquoi me le dites-vous, à moi? + +— Mademoiselle... + +— Allons, parlez. + +— Je ne puis. + +— C’est donc à moi d’aller au-devant de l’explication; vous ne +voulez rien me dire, à moi, parce que vous êtes convaincu maintenant +que je n’aime point le duc, parce que vous voyez que je vous eusse +aimé peut-être, parce que vous êtes un gentilhomme plein de cœur et +de délicatesse, et qu’au lieu de prendre, ne fût-ce que pour vous +distraire un moment, une main que l’on approchait de la vôtre, qu’au +lieu de sourire à ma bouche qui vous souriait, vous avez préféré, vous +qui êtes jeune, me dire, à moi qui suis belle: «J’aime en France!» Eh +bien! merci monsieur de Bragelonne, vous êtes un noble gentilhomme, et +je vous en aime davantage... d’amitié. À présent, ne parlons plus de +moi, parlons de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parlé d’elle; +dites-moi pourquoi vous êtes triste, pourquoi vous l’êtes davantage +encore depuis quelques jours? + +Raoul fut ému jusqu’au fond du cœur à l’accent doux et triste de cette +voix; il ne put trouver un mot de réponse; la jeune fille vint encore à +son secours. + +— Plaignez-moi, dit-elle. Ma mère était Française. Je puis donc dire +que je suis Française par le sang et l’âme. Mais sur cette ardeur +planent sans cesse le brouillard et la tristesse de l’Angleterre. +Parfois je rêve d’or et de magnifiques félicités; mais soudain la brume +arrive et s’étend sur mon rêve qu’elle éteint. Cette fois encore, il en +a été ainsi. Pardon, assez là-dessus; donnez-moi votre main et contez +vos chagrins à une amie. + +— Vous êtes Française, avez-vous dit, Française d’âme et de sang! + +— Oui, non seulement, je le répète, ma mère était Française; mais +encore, comme mon père, ami du roi Charles Ier, s’était exilé +en France, et pendant le procès du prince, et pendant la vie du +Protecteur, j’ai été élevée à Paris; à la restauration du roi Charles +II, mon père est revenu en Angleterre pour y mourir presque aussitôt, +pauvre père! Alors, le roi Charles m’a faite duchesse et a complété mon +douaire. + +— Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec un +profond intérêt. + +— J’ai une sœur, mon aînée de sept ou huit ans, mariée en France et +déjà veuve; elle s’appelle Mme de Bellière. + +Raoul fit un mouvement. + +— Vous la connaissez? + +— J’ai entendu prononcer son nom. + +— Elle aime aussi, et ses dernières lettres m’annoncent qu’elle est +heureuse, donc elle est aimée. Moi, je vous le disais, monsieur de +Bragelonne, j’ai la moitié de son âme, mais je n’ai point la moitié de +son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-vous en France? + +— Une jeune fille douce et blanche comme un lis. + +— Mais, si elle vous aime, pourquoi êtes-vous triste? + +— On m’a dit qu’elle ne m’aimait plus. + +— Vous ne le croyez pas, j’espère? + +— Celui qui m’écrit n’a point signé sa lettre. + +— Une dénonciation anonyme! Oh! c’est quelque trahison, dit miss +Graffton. + +— Tenez, dit Raoul en montrant à la jeune fille un billet qu’il avait +lu cent fois. + +Mary Graffton prit le billet et lut: + +«Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous divertir +là-bas avec les belles dames du roi Charles II; car, à la Cour du roi +Louis XIV, on vous assiège dans le château de vos amours. Restez donc à +jamais à Londres, pauvre vicomte, ou revenez vite à Paris.» + +— Pas de signature? dit Miss Mary. + +— Non. + +— Donc, n’y croyez pas. + +— Oui; mais voici une seconde lettre. + +— De qui? + +— De M. de Guiche. + +— Oh! c’est autre chose! Et cette lettre vous dit?... + +— Lisez. + +«Mon ami, je suis blessé, malade. Revenez, Raoul; revenez! + +De Guiche.» + +— Et qu’allez-vous faire? demanda la jeune fille avec un serrement de +cœur. + +— Mon intention, en recevant cette lettre, a été de prendre à l’instant +même congé du roi. + +— Et vous la reçûtes?... + +— Avant-hier. + +— Elle est datée de Fontainebleau. + +— C’est étrange, n’est-ce pas? la Cour est à Paris. Enfin, je fusse +parti. Mais, quand je parlai au roi de mon départ, il se mit à rire et +me dit: «Monsieur l’ambassadeur, d’où vient que vous partez? Est-ce que +votre maître vous rappelle?» Je rougis, je fus décontenancé car, en +effet, le roi m’a envoyé ici, et je n’ai point reçu d’ordre de retour. + +Mary fronça un sourcil pensif. + +— Et vous restez? demanda-t-elle. + +— Il le faut, mademoiselle. + +— Et celle que vous aimez?... + +— Eh bien?... + +— Vous écrit-elle? + +— Jamais. + +— Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas? + +— Au moins, elle ne m’a point écrit depuis mon départ. + +— Vous écrivait-elle, auparavant? + +— Quelquefois... Oh! j’espère qu’elle aura eu un empêchement. + +— Voici le duc: silence. + +En effet, Buckingham reparaissait au bout de l’allée seul et souriant; +il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs. + +— Vous êtes-vous entendus? dit-il. + +— Sur quoi? demanda Mary Graffton. + +— Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chère Mary, et rendre Raoul +moins malheureux? + +— Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul. + +— Voilà mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise +devant Monsieur? + +Et il souriait. + +— Si vous voulez dire, répondit la jeune fille avec fierté, que j’étais +disposée à aimer M. de Bragelonne, c’est inutile, car je le lui ai dit. + +Buckingham réfléchit, et sans se décontenancer, comme elle s’y +attendait: + +— C’est, dit-il, parce que je vous connais un délicat esprit et surtout +une âme loyale, que je vous laissais avec M. de Bragelonne, dont le +cœur malade peut se guérir entre les mains d’un médecin comme vous. + +— Mais, milord, avant de me parler du cœur de M. de Bragelonne, vous me +parliez du vôtre. Voulez-vous donc que je guérisse deux cœurs à la fois? + +— Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que j’ai +bientôt cessé une poursuite inutile, reconnaissant que ma blessure, à +moi, était incurable. + +Mary se recueillit un instant. + +— Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on l’aime. +Il n’a donc pas besoin d’un médecin tel que moi. + +— M. de Bragelonne, dit Buckingham, est à la veille de faire une grave +maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l’on soigne son cœur. + +— Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul. + +— Non, peu à peu je m’expliquerais; mais, si vous le désirez, je puis +dire à miss Mary ce que vous ne pouvez entendre. + +— Milord, vous me mettez à la torture: milord, vous savez quelque chose. + +— Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu’un cœur +malade puisse rencontrer sur son chemin. + +— Milord, je vous ai déjà dit que le vicomte de Bragelonne aimait +ailleurs, fit la jeune fille. + +— Il a tort. + +— Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j’ai tort? + +— Oui. + +— Mais qui aime-t-il donc? s’écria la jeune fille. + +— Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement Buckingham, avec +ce flegme qu’un Anglais seul puise dans sa tête et dans son cœur. + +Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles prononcées +par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la pâleur du +saisissement et le frissonnement de la terreur. + +— Duc, s’écria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles que, +sans tarder d’une seconde, j’en vais chercher l’explication à Paris. + +— Vous resterez ici, dit Buckingham. + +— Moi? + +— Oui, vous. + +— Et comment cela? + +— Parce que vous n’avez pas le droit de partir, et qu’on ne quitte pas +le service d’un roi pour celui d’une femme, fût-elle digne d’être aimée +comme l’est Mary Graffton. + +— Alors instruisez-moi. + +— Je le veux bien. Mais resterez-vous? + +— Oui, si vous me parlez franchement. + +Ils en étaient là, et sans doute Buckingham allait dire, non pas tout +ce qui était, mais tout ce qu’il savait, lorsqu’un valet de pied du roi +parut à l’extrémité de la terrasse et s’avança vers le cabinet où était +le roi avec miss Lucy Stewart. + +Cet homme précédait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis pied +à terre il y avait quelques instants à peine. + +— Le courrier de France! le courrier de Madame! s’écria Raoul +reconnaissant la livrée de la duchesse. + +L’homme et le courrier firent prévenir le roi tandis que le duc et miss +Graffton échangeaient un regard d’intelligence. + +— Voulez-vous donc que je pleure? + +— Non, mais je voudrais vous voir un peu plus mélancolique. + +— Merci Dieu! ma belle, je l’ai été assez longtemps: quatorze ans +d’exil, de pauvreté, de misère; il me semblait que c’était une dette +payée; et puis la mélancolie enlaidit. + +— Non pas, voyez plutôt le jeune Français. + +— Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles en +deviendront toutes folles les unes après les autres; d’ailleurs, lui, +il a raison d’être mélancolique. + +— Et pourquoi cela? + +— Ah bien! il faut que je vous livre les secrets d’État. + +— Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous étiez prêt à +faire tout ce que je voudrais. + +— Eh bien! il s’ennuie dans ce pays, là! Êtes-vous contente? + +— Il s’ennuie? + +— Oui, preuve qu’il est un niais. + +— Comment, un niais? + +— Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d’aimer miss Mary +Graffton, et il s’ennuie! + +— Bon! il paraît que, si vous n’étiez pas aimé de miss Lucy Stewart, +vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary Graffton? + +— Je ne dis pas cela: d’abord, vous savez bien que Mary Graffton ne +m’aime pas; or, on ne se console d’un amour perdu que par un amour +trouvé. Mais, encore une fois, ce n’est pas de moi qu’il est question, +c’est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle qu’il laisse +derrière lui est une Hélène, une Hélène avant Péris, bien entendu. + +— Mais il laisse donc quelqu’un, ce gentilhomme? + +— C’est-à-dire qu’on le laisse. + + + + +Chapitre CLXXVII — Le courrier de Madame + + +Charles II était en train de prouver ou d’essayer de prouver à miss +Stewart qu’il ne s’occupait que d’elle; en conséquence, il lui +promettait un amour pareil à celui que son aïeul Henri IV avait eu pour +Gabrielle. + +Malheureusement pour Charles II, il était tombé sur un mauvais jour, +sur un jour où miss Stewart s’était mis en tête de le rendre jaloux. + +Aussi, à cette promesse, au lieu de s’attendrir comme l’espérait +Charles II, se mit-elle à éclater de rire. + +— Oh! Sire, Sire, s’écria-t-elle tout en riant, si j’avais le malheur +de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-il facile de +voir que vous mentez. + +— Écoutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de Raphaël; +vous savez si j’y tiens; le monde me les envie, vous savez encore cela: +mon père les fit acheter par Van Dyck. Voulez-vous que je les fasse +porter aujourd’hui même chez vous? + +— Oh! non, répondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, Sire, je suis +trop à l’étroit pour loger de pareils hôtes. + +— Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons. + +— Soyez moins généreux, Sire, et aimez plus longtemps, voilà tout ce +que je vous demande. + +— Je vous aimerai toujours; n’est-ce pas assez? + +— Vous riez, Sire. + +— Pauvre garçon! Au fait, tant pis! + +— Comment, tant pis! + +— Oui, pourquoi s’en va-t-il? + +— Croyez-vous que ce soit de son gré qu’il s’en aille? + +— Il est donc forcé? + +— Par ordre, ma chère Stewart, il a quitté Paris par ordre. + +— Et par quel ordre? + +— Devinez. + +— Du roi? + +— Juste. + +— Ah! vous m’ouvrez les yeux. + +— N’en dites rien, au moins. + +— Vous savez bien que, pour la discrétion, je vaux un homme. Ainsi le +roi le renvoie? + +— Oui. + +— Et, pendant son absence, il lui prend sa maîtresse. + +— Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier le +roi, il se lamente! + +— Remercier le roi de ce qu’il lui enlève sa maîtresse? Ah çà! mais ce +n’est pas galant le moins du monde, pour les femmes en général et pour +les maîtresses en particulier, ce que vous dites là, Sire. + +— Mais comprenez donc, parbleu! Si celle que le roi lui enlève était +une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son avis, et je ne +le trouverais même pas assez désespéré; mais c’est une petite fille +maigre et boiteuse... Au diable soit de la fidélité! comme on dit en +France. Refuser celle qui est riche pour celle qui est pauvre, celle +qui l’aime pour celle qui le trompe, a-t-on jamais vu cela? + +— Croyez-vous que Mary ait sérieusement envie de plaire au vicomte, +Sire? + +— Oui, je le crois. + +— Eh bien! le vicomte s’habituera à l’Angleterre. Mary a bonne tête, +et, quand elle veut, elle veut bien. + +— Ma chère miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s’acclimate à +notre pays: il n’y a pas longtemps, avant-hier encore, il m’est venu +demander la permission de le quitter. + +— Et vous la lui avez refusée? + +— Je le crois bien! le roi mon frère a trop à cœur qu’il soit absent, +et, quant à moi, j’y mets de l’amour-propre: il ne sera pas dit que +j’aurai tendu à ce _youngman_ le plus noble et le plus doux appât de +l’Angleterre... + +— Vous êtes galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante moue. + +— Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-là est un appât +royal, et, puisque je m’y suis pris, un autre, j’espère, ne s’y prendra +point; je dis donc, enfin, que je n’aurai pas fait inutilement les doux +yeux à ce jeune homme; il restera chez nous, il se mariera chez nous, +ou, Dieu me damne!... + +— Et j’espère bien qu’une fois marié, au lieu d’en vouloir à Votre +Majesté, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde s’empresse à +lui plaire, jusqu’à M. de Buckingham qui, chose incroyable, s’efface +devant lui. + +— Et jusqu’à miss Stewart, qui l’appelle un charmant cavalier. + +— Écoutez, Sire, vous m’avez assez vanté miss Graffton, passez-moi à +mon tour un peu de Bragelonne. Mais, à propos, Sire, vous êtes depuis +quelque temps d’une bonté qui me surprend; vous songez aux absents, +vous pardonnez les offenses, vous êtes presque parfait. D’où vient?... + +Charles II se mit à rire. + +— C’est parce que vous vous laissez aimer, dit-il. + +— Oh! il doit y avoir une autre raison. + +— Dame! j’oblige mon frère Louis XIV. + +— Donnez-m’en une autre encore. + +— Eh bien! le vrai motif, c’est que Buckingham m’a recommandé ce jeune +homme, et m’a dit: «Sire, je commence par renoncer, en faveur du +vicomte de Bragelonne, à miss Graffton; faites comme moi.» + +— Oh! c’est un digne gentilhomme, en vérité, que le duc. + +— Allons, bien; échauffez-vous maintenant la tête pour Buckingham. Il +paraît que vous voulez me faire damner aujourd’hui. + +En ce moment, on gratta à la porte. + +— Qui se permet de nous déranger? s’écria Charles avec impatience. + +— En vérité, Sire, dit Stewart, voilà un _qui se permet_ de la plus +suprême fatuité, et, pour vous en punir... + +Elle alla elle-même ouvrir la porte. + +— Ah! c’est un messager de France, dit miss Stewart. + +— Un messager de France! s’écria Charles; de ma sœur peut-être? + +— Oui, Sire, dit l’huissier, et messager extraordinaire. + +— Entrez, entrez, dit Charles. + +Le courrier entra. + +— Vous avez une lettre de Mme la duchesse d’Orléans? demanda le roi. + +— Oui, Sire, répondit le courrier, et tellement pressée, que j’ai mis +vingt-six heures seulement pour l’apporter à Votre Majesté, et encore +ai-je perdu trois quarts d’heure à Calais. + +— On reconnaîtra ce zèle, dit le roi. + +Et il ouvrit la lettre. + +Puis, se prenant à rire aux éclats: + +— En vérité, s’écria-t-il, je n’y comprends plus rien. + +Et il relut la lettre une seconde fois. + +Miss Stewart affectait un maintien plein de réserve, et contenait son +ardente curiosité. + +— Francis, dit le roi à son valet, que l’on fasse rafraîchir et coucher +ce brave garçon, et que, demain, en se réveillant, il trouve à son +chevet un petit sac de cinquante louis. + +— Sire! + +— Va, mon ami, va! Ma sœur avait bien raison de te recommander la +diligence; c’est pressé. + +Et il se remit à rire plus fort que jamais. + +Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-même ne savaient +quelle contenance garder. + +— Ah! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je pense +que tu as crevé... combien de chevaux? + +— Deux. + +— Deux chevaux pour apporter cette nouvelle! C’est bien; va, mon ami, +va. + +Le courrier sortit avec le valet de chambre. + +Charles II alla à la fenêtre qu’il ouvrit, et, se penchant au-dehors: + +— Duc! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez! + +Le duc se hâta d’accourir; mais, arrivé au seuil de la porte, et +apercevant miss Stewart, il hésita à entrer. + +— Viens donc, et ferme la porte, duc. + +Le duc obéit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s’approcha en +souriant. + +— Eh bien! mon cher duc, où en es-tu avec ton Français? + +— Mais j’en suis, de son côté, au plus pur désespoir, Sire. + +— Et pourquoi? + +— Parce que cette adorable miss Graffton veut l’épouser, et qu’il ne +veut pas. + +— Mais ce Français n’est donc qu’un béotien! s’écria miss Stewart; +qu’il dise _oui_, ou qu’il dise _non_, et que cela finisse. + +— Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez savoir, +madame, que M. de Bragelonne aime ailleurs. + +— Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de plus +simple; qu’il dise non. + +— Oh! c’est que je lui ai prouvé qu’il avait tort de ne pas dire oui! + +— Tu lui as donc avoué que sa La Vallière le trompait? + +— Ma foi! oui, tout net. + +— Et qu’a-t-il fait? + +— Il a fait un bond comme pour franchir le détroit. + +— Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose: c’est ma foi! bien +heureux. + +— Mais, continua Buckingham, je l’ai arrêté: je l’ai mis aux prises +avec miss Mary, et j’espère bien que, maintenant, il ne partira point, +comme il en avait manifesté l’intention. + +— Il manifestait l’intention de partir? s’écria le roi. + +— Un instant, j’ai douté qu’aucune puissance humaine fût capable de +l’arrêter; mais les yeux de miss Mary sont braqués sur lui: il restera. + +— Eh bien! voilà ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en éclatant +de rire; ce malheureux est prédestiné. + +— Prédestiné à quoi? + +— À être trompé, ce qui n’est rien; mais à le voir, ce qui est beaucoup. + +— À distance, et avec l’aide de miss Graffton, le coup sera paré. + +— Eh bien! pas du tout; il n’y aura ni distance, ni aide de miss +Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure. + +Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux. + +— Mais, Sire, Votre Majesté sait bien que c’est impossible, dit le duc. + +— C’est-à-dire, mon cher Buckingham, qu’il est impossible, maintenant, +que le contraire arrive. + +— Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion. + +— Je le veux bien, Villiers. + +— Et que sa colère est terrible. + +— Je ne dis pas non, cher ami. + +— S’il voit son malheur de près, tant pis pour l’auteur de son malheur. + +— Soit; mais que veux-tu que j’y fasse? + +— Fût-ce le roi, s’écria Buckingham, je ne répondrais pas de lui! + +— Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles +tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez lui à +Blois. Il a M. d’Artagnan. Peste! voilà un gardien! Je m’accommoderais, +vois-tu de vingt colères comme celles de ton Bragelonne, si j’avais +quatre gardiens comme M. d’Artagnan. + +— Oh! mais que Votre Majesté, qui est si bonne, réfléchisse, dit +Buckingham. + +— Tiens, dit Charles II en présentant la lettre au duc, lis, et réponds +toi même. À ma place, que ferais-tu? + +Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en +tremblant d’émotion: + +«Pour vous, pour moi, pour l’honneur et le salut de tous, renvoyez +immédiatement en France M. de Bragelonne. + +«Votre sœur dévouée, + +«Henriette.» + +— Qu’en dis-tu, Villiers? + +— Ma foi! Sire, je n’en dis rien, répondit le duc stupéfait. + +— Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me conseillerais +de ne pas obéir à ma sœur quand elle me parle avec cette insistance? + +— Oh! non, non, Sire, et cependant... + +— Tu n’as pas lu le _post-scriptum, _Villiers; il est sous le pli, et +m’avait échappé d’abord à moi-même: lis. + +Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne. + +«Mille souvenirs à ceux qui m’aiment.» + +Le front pâlissant du duc s’abaissa vers la terre; la feuille trembla +dans ses doigts, comme si le papier se fût changé en un plomb épais. + +Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait muet: + +— Qu’il suive donc sa destinée, comme nous la nôtre, continua le roi; +chacun souffre sa passion en ce monde: j’ai eu la mienne, j’ai eu celle +des miens, j’ai porté double croix. Au diable les soucis, maintenant! +Va, Villiers, va me quérir ce gentilhomme. + +Le duc ouvrit la porte treillissée du cabinet, et, montrant au roi +Raoul et Mary qui marchaient à côté l’un de l’autre: + +— Oh! Sire, dit-il, quelle cruauté pour cette pauvre miss Graffton! + +— Allons, allons, appelle, dit Charles II en fronçant ses sourcils +noirs; tout le monde est donc sentimental ici? Bon: voilà miss Stewart +qui s’essuie les yeux, à présent. Maudit Français, va! + +Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton, il +l’amena devant le cabinet du roi. + +— Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous pas, +avant-hier, la permission de retourner à Paris? + +— Oui, Sire, répondit Raoul, que ce début étourdit tout d’abord. + +— Eh bien! mon cher vicomte, j’avais refusé, je crois? + +— Oui, Sire. + +— Et vous m’en avez voulu? + +— Non, Sire; car Votre Majesté refusait, certainement, pour +d’excellents motifs; Votre Majesté est trop sage et trop bonne pour ne +pas bien faire tout ce qu’elle fait. + +— Je vous alléguai, je crois, cette raison, que le roi de France ne +vous avait pas rappelé? + +— Oui, Sire, vous m’avez, en effet, répondu cela. + +— Eh bien! j’ai réfléchi, monsieur de Bragelonne; si le roi, en effet, +ne vous a pas fixé le retour, il m’a recommandé de vous rendre agréable +le séjour de l’Angleterre; or, puisque vous me demandiez à partir, +c’est que le séjour de l’Angleterre ne vous était pas agréable? + +— Je n’ai pas dit cela, Sire. + +— Non; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, qu’un autre +séjour vous serait plus agréable que celui-ci. + +En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle de +laquelle miss Graffton était appuyée pâle et défaite. + +Son autre bras était posé sur le bras de Buckingham. + +— Vous ne répondez pas, poursuivit Charles; le proverbe français est +positif: «Qui ne dit mot consent.» Eh bien! monsieur de Bragelonne, je +me vois en mesure de vous satisfaire; vous pouvez, quand vous voudrez, +partir pour la France, je vous y autorise. + +— Sire!... s’écria Raoul. + +— Oh! murmura Mary en étreignant le bras de Buckingham. + +— Vous pouvez être ce soir à Douvres, continua le roi; la marée monte à +deux heures du matin. + +Raoul, stupéfait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu entre +le remerciement et l’excuse. + +— Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous souhaite +toutes sortes de prospérités, dit le roi en se levant; vous me ferez le +plaisir de garder, en souvenir de moi, ce diamant, que je destinais à +une corbeille de noces. + +Miss Graffton semblait près de défaillir. + +Raoul reçut le diamant; en le recevant, il sentait ses genoux trembler. + +Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments à miss +Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu. + +Le roi profita de ce moment pour disparaître. + +Raoul trouva le duc occupé à relever le courage de miss Graffton. + +— Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie, murmurait +Buckingham. + +— Je lui dis de partir, répondit miss Graffton en se ranimant; je ne +suis pas de ces femmes qui ont plus d’orgueil que de cœur; si on l’aime +en France, qu’il retourne en France, et qu’il me bénisse, moi qui lui +aurai conseillé d’aller trouver son bonheur. Si, au contraire, on ne +l’aime plus, qu’il revienne, je l’aimerai encore, et son infortune ne +l’aura point amoindri à mes yeux. Il y a dans les armes de ma maison ce +que Dieu a gravé dans mon cœur: _Habenti parum, egenti cuncta. _«Aux +riches peu, aux pauvres tout.» + +— Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez là-bas l’équivalent +de ce que vous laissez ici. + +— Je crois ou du moins j’espère, dit Raoul d’un air sombre, que ce que +j’aime est digne de moi; mais, s’il est vrai que j’ai un indigne amour, +comme vous avez essayé de me le faire entendre, monsieur le duc, je +l’arracherai de mon cœur, dussé-je arracher mon cœur avec l’amour. + +Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression +d’indéfinissable pitié. + +Raoul sourit tristement. + +— Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne était destiné à +vous, laissez-moi vous l’offrir; si je me marie en France, vous me le +renverrez; si je ne me marie pas, gardez-le. + +Et, saluant, il s’éloigna. + +«Que veut-il dire?» pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait +respectueusement la main glacée de miss Mary. + +Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle. + +— Si c’était une bague de fiançailles, dit-elle, je ne l’accepterais +point. + +— Vous lui offrez cependant de revenir à vous. + +— Oh! duc, s’écria la jeune fille avec des sanglots, une femme comme +moi n’est jamais prise pour consolation par un homme comme lui. + +— Alors, vous pensez qu’il ne reviendra pas. + +— Jamais, dit miss Graffton d’une voix étranglée. + +— Eh bien! je vous dis, moi, qu’il trouvera là-bas son bonheur détruit, +sa fiancée perdue... son honneur même entamé... Que lui restera-t-il +donc qui vaille votre amour? oh! dites, Mary, vous qui vous connaissez +vous-même! + +Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et, +tandis que Raoul fuyait dans l’allée des tilleuls avec une rapidité +vertigineuse, elle chanta d’une voix mourante ces vers de _Roméo et +Juliette_: + +_Il faut partir et vivre, _ _Ou rester et mourir._ + +Lorsqu’elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss Graffton +rentra chez elle, plus pâle et plus silencieuse qu’une ombre. + +Buckingham profita du courrier qui était venu apporter la lettre au roi +pour écrire à Madame et au comte de Guiche. + +Le roi avait parlé juste. À deux heures du matin, la marée était haute, +et Raoul s’embarquait pour la France. + + + + +Chapitre CLXXVIII — Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne + + +Le roi surveillait ce portrait de La Vallière avec un soin qui venait +autant du désir de la voir ressemblante que du dessein de faire durer +ce portrait longtemps. + +Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre l’achèvement d’un +plan ou le résultat d’une teinte, et conseiller au peintre diverses +modifications auxquelles celui-ci consentait avec une félicité +respectueuse. + +Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un peu +tardé, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait voir, +et personne ne les voyait, ces silences pleins d’expression, qui +unissaient dans un soupir deux âmes fort disposées à se comprendre et +fort désireuses du calme et de la méditation. + +Alors les minutes s’écoulaient comme par magie. Le roi se rapprochait +de sa maîtresse et venait la brûler du feu de son regard, du contact de +son haleine. + +Un bruit se faisait-il entendre dans l’antichambre, le peintre +arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s’excusant, le roi se mettait +à parler, La Vallière à lui répondre précipitamment, et leurs yeux +disaient à Saint-Aignan que, pendant son absence, ils avaient vécu un +siècle. + +En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su donner +au roi l’appétit dans l’abondance et le désir dans la certitude de la +possession. + +Ce que La Vallière redoutait n’arriva pas. + +Nul ne devina que, dans la journée, elle sortait deux ou trois heures +de chez elle. Elle feignait une santé irrégulière. Ceux qui se +présentaient chez elle frappaient avant d’entrer. Malicorne, l’homme +des inventions ingénieuses, avait imaginé un mécanisme acoustique par +lequel La Vallière, dans l’appartement de Saint-Aignan, était prévenue +des visites que l’on venait faire dans la chambre qu’elle habitait +ordinairement. + +Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait +chez elle, déroutant par une apparition tardive peut-être, mais qui +combattait victorieusement néanmoins tous les soupçons des sceptiques +les plus acharnés. + +Malicorne avait demandé à Saint-Aignan des nouvelles du lendemain. +Saint-Aignan avait été forcé d’avouer que ce quart d’heure de liberté +donnait au roi une humeur des plus joyeuses. + +— Il faudra doubler la dose, répliqua Malicorne, mais insensiblement; +attendez qu’on le désire. + +On le désira si bien, qu’un soir, le quatrième jour, au moment où le +peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan fût rentré, Saint-Aignan +entra et vit sur le visage de La Vallière une ombre de contrariété +qu’elle n’avait pu dissimuler. Le roi fut moins secret, il témoigna son +dépit par un mouvement d’épaules très significatif. La Vallière rougit, +alors. + +«Bon! s’écria Saint-Aignan dans sa pensée, M. Malicorne sera enchanté +ce soir.» + +En effet, Malicorne fut enchanté le soir. + +— Il est bien évident, dit-il au comte, que Mlle de La Vallière +espérait que vous tarderiez au moins de dix minutes. + +— Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne. + +— Vous seriez un mauvais serviteur du roi, répliqua celui-ci, si vous +refusiez cette demi-heure de satisfaction à Sa Majesté. + +— Mais le peintre? objecta Saint-Aignan. + +— Je m’en charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre conseil +des visages et des circonstances; ce sont mes opérations de magie, à +moi, et, quand les sorciers prennent avec l’astrolabe la hauteur du +soleil, de la lune et de leurs constellations, moi, je me contente de +regarder si les yeux sont cerclés de noir, ou si la bouche décrit l’arc +convexe ou l’arc concave. + +— Observez donc! + +— N’ayez pas peur. + +Et le rusé Malicorne eut tout le loisir d’observer. + +Car, le soir même, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit une +si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La Vallière avec +des yeux si fort mourants, que Malicorne dit à Montalais, le soir: + +— À demain! + +Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des +Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la séance à deux jours. + +Saint-Aignan n’était pas chez lui, quand La Vallière, déjà familiarisée +avec l’étage inférieur, leva le parquet et descendit. + +Le roi, comme d’habitude, l’attendait sur l’escalier, et tenait un +bouquet à la main; en la voyant, il la prit dans ses bras. + +La Vallière, tout émue, regarda autour d’elle, et, ne voyant que le +roi, ne se plaignit pas. Ils s’assirent. + +Louis, couché près des coussins sur lesquels elle reposait, et la tête +inclinée sur les genoux de sa maîtresse, placé là comme dans un asile +d’où l’on ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme si le moment +fût venu où rien ne pouvait plus s’interposer entre ces deux âmes, +elle, de son côté, se mit à le dévorer du regard. + +Alors, de ses yeux si doux, si purs, se dégageait une flamme toujours +jaillissante dont les rayons allaient chercher le cœur de son royal +amant pour le réchauffer d’abord et le dévorer ensuite. + +Embrasé par le contact des genoux tremblants, frémissant de bonheur +lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le roi +s’engourdissait dans cette félicité, et s’attendait toujours à voir +entrer le peintre ou de Saint Aignan. + +Dans cette prévision douloureuse, il s’efforçait parfois de fuir la +séduction qui s’infiltrait dans ses veines, il appelait le sommeil du +cœur et des sens, il repoussait la réalité toute prête, pour courir +après l’ombre. + +Mais la porte ne s’ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le peintre; +mais les tapisseries ne frissonnèrent même point. Un silence de mystère +et de volupté engourdit jusqu’aux oiseaux dans leur cage dorée. + +Le roi, vaincu, retourna sa tête et colla sa bouche brûlante dans les +deux mains réunies de La Vallière; elle perdit la raison, et serra sur +les lèvres de son amant ses deux mains convulsives. + +Louis se roula chancelant à genoux, et, comme La Vallière n’avait pas +dérangé sa tête, le front du roi se trouva au niveau des lèvres de la +jeune femme, qui, dans son extase, effleura d’un furtif et mourant +baiser les cheveux parfumés qui lui caressaient les joues. + +Le roi la saisit dans ses bras, et, sans qu’elle résistât, ils +échangèrent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change l’amour en +un délire. + +Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentrèrent ce jour-là. + +Une sorte d’ivresse pesante et douce, qui rafraîchit les sens et laisse +circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines, ce sommeil +impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba, pareille à un +nuage, entre la vie passée et la vie à venir des deux amants. + +Au sein de ce sommeil plein de rêves, un bruit continu à l’étage +supérieur inquiéta d’abord La Vallière, mais sans la réveiller tout à +fait. + +Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait comprendre, +comme il rappelait la réalité à la jeune femme ivre de l’illusion, elle +se releva tout effarée, belle de son désordre, en disant: + +— Quelqu’un m’attend là-haut. Louis! Louis, n’entendez-vous pas? + +— Eh! n’êtes-vous pas celle que j’attends? dit le roi avec tendresse. +Que les autres désormais vous attendent. + +Mais elle, secouant doucement la tête: + +— Bonheur caché!... dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir caché... +Mon orgueil doit se taire comme mon cœur. + +Le bruit recommença. + +— J’entends la voix de Montalais, dit-elle. + +Et elle monta précipitamment l’escalier. + +Le roi montait avec elle, ne pouvant se décider à la quitter et +couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe. + +— Oui, oui, répéta La Vallière, la moitié du corps déjà passé à travers +la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle; il faut qu’il soit +arrivé quelque chose d’important. + +— Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite. + +— Oh! pas aujourd’hui. Adieu! adieu! + +Et elle s’abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis elle +s’échappa. + +Montalais attendait en effet, tout agitée, toute pâle. + +— Vite, vite, dit-elle, il monte. + +— Qui cela? qui est-ce qui monte? + +— Lui! Je l’avais bien prévu. + +— Mais qui donc, lui? tu me fais mourir! + +— Raoul, murmura Montalais. + +— Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degrés du grand +escalier. + +La Vallière poussa un cri terrible et se renversa en arrière. + +— Me voici, me voici, chère Louise, dit Raoul en accourant. Oh! je +savais bien, moi, que vous m’aimiez toujours. + +La Vallière fit un geste d’effroi, un autre geste de malédiction; elle +s’efforça de parler et ne put articuler qu’une seule parole: + +— Non, non! dit-elle. + +Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant: + +— Ne m’approchez pas! + +Montalais fit signe à Raoul, qui, pétrifié sur le seuil, ne chercha pas +même à faire un pas de plus dans la chambre. + +Puis jetant les yeux du côté du paravent: + +— Oh! dit-elle, l’imprudente! la trappe n’est pas même fermée! + +Et elle s’avança vers l’angle de la chambre pour refermer d’abord le +paravent, et puis, derrière le paravent, la trappe. + +Mais de cette trappe s’élança le roi, qui avait entendu le cri de La +Vallière et qui venait à son secours. + +Il s’agenouilla devant elle en accablant de questions Montalais qui +commençait à perdre la tête. + +Mais, au moment où le roi tombait à genoux, on entendit un cri de +douleur sur le carré et le bruit d’un pas dans le corridor. Le roi +voulut courir pour voir qui avait poussé ce cri, pour reconnaître qui +faisait ce bruit de pas. + +Montalais chercha à le retenir, mais ce fut vainement. + +Le roi, quittant La Vallière, alla vers la porte; mais Raoul était déjà +loin, de sorte que le roi ne vit qu’une espèce d’ombre tournant l’angle +du corridor. + + + + +Chapitre CLXXIX — Deux vieux amis + + +Tandis que chacun pensait à ses affaires à la Cour, un homme se rendait +mystérieusement derrière la place de Grève, dans une maison qui nous +est déjà connue pour l’avoir vue assiégée, un jour d’émeute, par +d’Artagnan. + +Cette maison avait sa principale entrée par la place Baudoyer. + +Assez grande, entourée de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean +par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des regards +curieux, elle était renfermée dans ce triple rempart de pierres, de +bruit et de verdure, comme une momie parfumée dans sa triple boîte. + +L’homme dont nous parlons marchait d’un pas assuré, bien qu’il ne fût +pas de la première jeunesse. À voir son manteau couleur de muraille +et sa longue épée, qui relevait ce manteau, nul n’eût pu reconnaître +le chercheur d’aventurer; et si l’on eût bien consulté ce croc de +moustaches relevé, cette peau fine et lisse qui apparaissait sous le +sombrero, comment ne pas croire que les aventures dussent être galantes? + +En effet, à peine le cavalier fut-il entré dans la maison que huit +heures sonnèrent à Saint-Gervais. + +Et, dix minutes après, une dame, suivie d’un laquais armé, vint frapper +à la même porte, qu’une vieille suivante lui ouvrit aussitôt. + +Cette dame leva son voile en entrant. Ce n’était plus une beauté, +mais c’était encore une femme; elle n’était plus jeune; mais elle +était encore alerte et d’une belle prestance. Elle dissimulait, sous +une toilette riche et de bon goût, un âge que Ninon de Lenclos seule +affronta en souriant. + +À peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous n’avons +fait qu’esquisser les traits, vint à elle en lui tendant la main. + +— Chère duchesse, dit-il. Bonjour. + +— Bonjour, mon cher Aramis, répliqua la duchesse. + +Il la conduisit à un salon élégamment meublé, dont les fenêtres hautes +s’empourpraient des derniers feux du jour tamisés par les cimes noires +de quelques sapins. + +Tous deux s’assirent côte à côte. + +Ils n’eurent ni l’un ni l’autre la pensée de demander de la lumière, et +s’ensevelirent ainsi dans l’ombre comme ils eussent voulu s’ensevelir +mutuellement dans l’oubli. + +— Chevalier, dit la duchesse, vous ne m’avez plus donné signe +d’existence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et j’avoue que +votre présence, le jour de la mort du franciscain, j’avoue que votre +initiation à certains secrets, m’ont donné le plus vif étonnement que +j’aie eu de ma vie. + +— Je puis vous expliquer ma présence, je puis vous expliquer mon +initiation, dit Aramis. + +— Mais, avant tout, répliqua vivement la duchesse, parlons un peu de +nous. Voilà longtemps que nous sommes de bons amis. + +— Oui, madame, et, s’il plaît à Dieu, nous le serons, sinon longtemps, +du moins toujours. + +— Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un témoignage. + +— Nous n’avons plus à présent, madame la duchesse, les mêmes intérêts +qu’autrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans cette pénombre, +car on n’y pouvait deviner que son sourire fût moins agréable et moins +frais qu’autrefois. + +— Aujourd’hui, chevalier, nous avons d’autres intérêts. Chaque âge +apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourd’hui, en +causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler, +causons; voulez-vous? + +— Duchesse, à vos ordres. Ah! pardon, comment avez-vous donc retrouvé +mon adresse? Et pourquoi? + +— Pourquoi? Je vous l’ai dit. La curiosité. Je voulais savoir ce que +vous êtes à ce franciscain, avec lequel j’avais affaire, et qui est +mort si étrangement. Vous savez qu’à notre entrevue à Fontainebleau, +dans ce cimetière, au pied de cette tombe, récemment fermée, nous fûmes +émus l’un et l’autre au point de ne nous rien confier l’un à l’autre. + +— Oui, madame. + +— Eh bien! je ne vous eus pas plutôt quitté, que je me repentis. J’ai +toujours été avide de m’instruire, vous savez que Mme de Longueville +est un peu comme moi, n’est-ce pas? + +— Je ne sais, dit Aramis discrètement. + +— Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous n’avions rien +dit dans ce cimetière, ni vous de ce que vous étiez à ce franciscain +dont vous avez surveillé l’inhumation, ni moi de ce que je lui étais. +Aussi, tout cela m’a paru indigne de deux bons amis comme nous, et +j’ai cherché l’occasion de me rapprocher de vous pour vous donner la +preuve que je vous suis acquise, et que Marie Michon, la pauvre morte, +a laissé sur terre une ombre pleine de mémoire. + +Aramis s’inclina sur la main de la duchesse et y déposa un galant +baiser. + +— Vous avez dû avoir quelque peine à me retrouver, dit-il. + +— Oui, fit-elle, contrariée d’être ramenée à ce que voulait savoir +Aramis; mais je vous savais ami de M. Fouquet, j’ai cherché près de M. +Fouquet. + +— Ami? oh! s’écria le chevalier, vous dites trop, madame. Un pauvre +prêtre favorisé par ce généreux protecteur, un cœur plein de +reconnaissance et de fidélité, voilà tout ce que je suis à M. Fouquet. + +— Il vous a fait évêque? + +— Oui, duchesse. + +— Mais, beau mousquetaire, c’est votre retraite. + +«Comme à toi l’intrigue politique», pensa Aramis. + +— Or, ajouta-t-il, vous vous enquîtes auprès de M. Fouquet? + +— Facilement. Vous aviez été à Fontainebleau avec lui, vous aviez fait +un petit voyage à votre diocèse, qui est Belle-Île-en-Mer, je crois? + +— Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon diocèse est Vannes. + +— C’est ce que je voulais dire. Je croyais seulement que +Belle-Île-en-Mer... + +— Est une maison à M. Fouquet, voilà tout. + +— Ah! c’est qu’on m’avait dit que Belle-Île-en-Mer était fortifiée or, +je vous sais homme de guerre, mon ami. + +— J’ai tout désappris depuis que je suis d’Église, dit Aramis piqué. + +— Il suffit... J’ai donc su que vous étiez revenu de Vannes, et j’ai +envoyé chez un ami, M. le comte de La Fère. + +— Ah! fit Aramis. + +— Celui-là est discret: il m’a fait répondre qu’il ignorait votre +adresse. + +«Toujours Athos, pensa l’évêque: ce qui est bon est toujours bon.» + +— Alors... vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la reine +mère a toujours contre moi quelque chose. + +— Mais oui, et je m’en étonne. + +— Oh! cela tient à toutes sortes de raisons. Mais passons... Je suis +forcée de me cacher; j’ai donc, par bonheur, rencontré M. d’Artagnan, +un de vos anciens amis, n’est-ce pas? + +— Un de mes amis présents, duchesse. + +Il m’a renseignée, lui; il m’a envoyée à M. de Baisemeaux, le +gouverneur de la Bastille. + +Aramis frissonna, et ses yeux dégagèrent dans l’ombre une flamme qu’il +ne put cacher à sa clairvoyante amie. + +— M. de Baisemeaux! dit-il; et pourquoi d’Artagnan vous envoya-t-il à +M. de Baisemeaux? + +— Ah! je ne sais. + +— Que veut dire ceci? dit l’évêque en résumant ses forces +intellectuelles pour soutenir dignement le combat. + +— M. de Baisemeaux était votre obligé, m’a dit d’Artagnan. + +— C’est vrai. + +— Et l’on sait toujours l’adresse d’un créancier comme celle d’un +débiteur. + +— C’est encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indiqué? + +— Saint-Mandé, où je vous ai fait tenir une lettre. + +— Que voici, et qui m’est précieuse, dit Aramis, puisque je lui dois le +plaisir de vous voir. + +La duchesse, satisfaite d’avoir ainsi effleuré sans malheur toutes les +difficultés de cette exposition délicate, respira. + +Aramis ne respira pas. + +— Nous en étions, dit-il, à votre visite à Baisemeaux? + +— Non, dit-elle en riant, plus loin. + +— Alors, c’est à votre rancune contre la reine mère? + +— Plus loin encore, reprit-elle, plus loin; nous en sommes aux +rapports... C’est simple, reprit la duchesse en prenant son parti. Vous +savez que je vis avec M. de Laicques? + +— Oui, madame. + +— Un quasi-époux? + +— On le dit. + +— À Bruxelles? + +— Oui. + +— Vous savez que mes enfants m’ont ruinée et dépouillée? + +— Ah! quelle misère, duchesse! + +— C’est affreux! il a fallu que je m’ingéniasse à vivre, et surtout à +ne point végéter. + +— Cela se conçoit. + +— J’avais des haines à exploiter, des amitiés à servir; je n’avais plus +de crédit, plus de protecteurs. + +— Vous qui avez protégé tant de gens, dit suavement Aramis. + +— C’est toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le roi +d’Espagne. + +— Ah! + +— Qui venait de nommer un général des jésuites, comme c’est l’usage. + +— Ah! c’est l’usage? + +— Vous l’ignoriez? + +— Pardon, j’étais distrait. + +— En effet, vous devez savoir cela, vous qui étiez en si bonne intimité +avec le franciscain. + +— Avec le général des jésuites, vous voulez dire? + +— Précisément... Donc je vis le roi d’Espagne. Il me voulait du bien et +ne pouvait m’en faire. Il me recommanda cependant, dans les Flandres, +moi et Laicques, et me fit donner une pension sur les fonds de l’ordre. + +— Des jésuites? + +— Oui. Le général, je veux dire le franciscain, me fut envoyé. + +— Très bien. + +— Et comme, pour régulariser la situation, d’après les statuts de +l’ordre, je devais être censée rendre des services... Vous savez que +c’est la règle? + +— Je l’ignorais. + +Mme de Chevreuse s’arrêta pour regarder Aramis; mais il faisait nuit +sombre. + +— Eh bien! c’est la règle, reprit-elle. Je devais donc paraître avoir +une utilité quelconque. Je proposai de voyager pour l’ordre, et l’on +me rangea parmi les affiliés voyageurs. Vous comprenez que c’était une +apparence et une formalité. + +— À merveille. + +— Ainsi touchai-je ma pension, qui était fort convenable. + +— Mon Dieu! duchesse, ce que vous me dites là est un coup de poignard +pour moi. Vous, obligée de recevoir une pension des jésuites! + +— Non, chevalier, de l’Espagne. + +— Ah! sauf le cas de conscience, duchesse, vous m’avouerez que c’est +bien la même chose. + +— Non, non, pas du tout. + +— Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien... + +— Il me reste Dampierre. Voilà tout. + +— C’est encore très beau. + +— Oui, mais Dampierre grevé, Dampierre hypothéqué, Dampierre un peu +ruiné comme la propriétaire. + +— Et la reine mère voit tout cela d’un œil sec? dit Aramis avec un +curieux regard qui ne rencontra que ténèbres. + +— Oui, elle a tout oublié. + +— Vous avez, ce me semble, duchesse, essayé de rentrer en grâce? + +— Oui; mais, par une singularité qui n’a pas de nom, voilà-t-il pas que +le petit roi hérite de l’antipathie que son cher père avait pour ma +personne. Ah! me direz-vous, je suis bien une de ces femmes que l’on +hait, je ne suis plus de celles que l’on aime. + +— Chère duchesse, arrivons vite, je vous prie, à ce qui vous amène, car +je crois que nous pouvons nous être utiles l’un à l’autre. + +— Je l’ai pensé. Je venais donc à Fontainebleau dans un double but. +D’abord, j’y étais mandée par ce franciscain que vous connaissez... +À propos, comment le connaissez-vous? car je vous ai raconté mon +histoire, et vous ne m’avez pas conté la vôtre. + +— Je le connus d’une façon bien naturelle, duchesse. J’ai étudié la +théologie avec lui à Parme; nous étions devenus amis, et tantôt les +affaires, tantôt les voyages, tantôt la guerre nous avaient séparés. + +— Vous saviez bien qu’il fût général des jésuites? + +— Je m’en doutais. + +— Mais, enfin, par quel hasard étrange veniez-vous, vous aussi, à cette +hôtellerie où se réunissaient les affiliés voyageurs? + +— Oh! dit Aramis d’une voix calme, c’est un pur hasard. Moi, j’allais à +Fontainebleau chez M. Fouquet pour avoir une audience du roi; moi, je +passais; moi, j’étais inconnu; je vis par le chemin ce pauvre moribond +et je le reconnus. Vous savez le reste, il expira dans mes bras. + +— Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si grande +puissance, que vous donnâtes en son nom des ordres souverains. + +— Il me chargea effectivement de quelques commissions. + +— Et pour moi? + +— Je vous l’ai dit. Une somme de douze mille livres à payer. Je +crois vous avoir donné la signature nécessaire pour toucher. Ne +touchâtes-vous pas? + +— Si fait, si fait. Oh! mon cher prélat, vous donnez ces ordres, +m’a-t-on dit, avec un tel mystère et une si auguste majesté, que l’on +vous crut généralement le successeur du cher défunt. + +Aramis rougit d’impatience. La duchesse continua: + +— Je m’en suis informée, dit-elle, près du roi d’Espagne, et il +éclaircit mes doutes sur ce point. Tout général des jésuites est, à sa +nomination, et doit être Espagnol d’après les statuts de l’ordre. Vous +n’êtes pas Espagnol et vous n’avez pas été nommé par le roi d’Espagne. + +Aramis ne répliqua rien que ces mots: + +— Vous voyez bien, duchesse, que vous étiez dans l’erreur, puisque le +roi d’Espagne vous a dit cela. + +— Oui, cher Aramis; mais il y a autre chose que j’ai pensé, moi. + +— Quoi donc? + +— Vous savez que je pense un peu à tout. + +— Oh! oui, duchesse. + +— Vous savez l’espagnol? + +— Tout Français qui a fait sa Fronde sait l’espagnol. + +— Vous avez vécu dans les Flandres? + +— Trois ans. + +— Vous avez passé à Madrid? + +— Quinze mois. + +— Vous êtes donc en mesure d’être naturalisé Espagnol quand vous le +voudrez. + +— Vous croyez? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la duchesse. + +— Sans doute... Deux ans de séjour et la connaissance de la langue sont +des règles indispensables. Vous avez trois ans et demi... quinze mois +de trop. + +— Où voulez-vous en venir, chère dame? + +— À ceci: je suis bien avec le roi d’Espagne. + +«Je n’y suis pas mal», pensa Aramis. + +— Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au roi, +la succession du franciscain? + +— Oh! duchesse! + +— Vous l’avez peut-être? dit-elle. + +— Non, sur ma parole! + +— Eh bien! je puis vous rendre ce service. + +— Pourquoi ne l’avez-vous pas rendu à M. de Laicques, duchesse? C’est +un homme plein de talent et que vous aimez. + +— Oui, certes; mais cela ne s’est pas trouvé. Enfin, répondez, Laicques +ou pas Laicques, voulez-vous? + +— Duchesse, non, merci! + +«Il est nommé», pensa-t-elle. + +— Si vous me refusez ainsi, reprit Mme de Chevreuse, ce n’est pas +m’enhardir à vous demander pour moi. + +— Oh! demandez, demandez. + +— Demander!... Je ne le puis, si vous n’avez pas le pouvoir de +m’accorder. + +— Si peu que je puisse, demandez toujours. + +— J’ai besoin d’une somme d’argent pour faire réparer Dampierre. + +— Ah! répliqua Aramis froidement, de l’argent?... Voyons, duchesse, +combien serait-ce? + +— Oh! une somme ronde. + +— Tant pis! Vous savez que je ne suis pas riche? + +— Vous, non; mais l’ordre. Si vous eussiez été général... + +— Vous savez que je ne suis pas général. + +— Alors, vous avez un ami qui, lui, doit être riche: M. Fouquet. + +— M. Fouquet? madame, il est plus qu’à moitié ruiné. + +— On le disait, et je ne voulais pas le croire. + +— Pourquoi, duchesse? + +— Parce que j’ai du cardinal Mazarin quelques lettres, c’est-à-dire +Laicques les a, qui établissent des comptes étranges. + +— Quels comptes? + +— C’est à propos de rentes vendues, d’emprunts faits, je ne me souviens +plus bien. Toujours est-il que le sous-intendant, d’après des lettres +signées Mazarin, aurait puisé une trentaine de millions dans les +coffres de l’État. Le cas est grave. + +Aramis enfonça ses ongles dans sa main. + +— Quoi! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous n’en avez pas +fait part à M. Fouquet? + +— Ah! répliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des réserves que +l’on garde. Le jour du besoin venu, on les tire de l’armoire. + +— Et le jour du besoin est venu? dit Aramis. + +— Oui, mon cher. + +— Et vous allez montrer ces lettres à M. Fouquet? + +— J’aime mieux vous en parler à vous. + +— Il faut que vous ayez bien besoin d’argent, pauvre amie, pour penser +à ces sortes de choses, vous qui teniez en si piètre estime la prose de +M. de Mazarin. + +— J’ai, en effet, besoin d’argent. + +— Et puis, continua Aramis d’un ton froid, vous avez dû vous faire +peine à vous-même en recourant à cette ressource. Elle est cruelle. + +— Oh! si j’eusse voulu faire le mal et non le bien dit Mme de +Chevreuse, au lieu de demander au général de l’ordre ou à M. Fouquet +les cinq cent mille livres dont j’ai besoin... + +— Cinq cent mille livres! + +— Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup? Il faut cela, au +moins, pour réparer Dampierre. + +— Oui, madame. + +— Je dis donc qu’au lieu de demander cette somme, j’eusse été trouver +mon ancienne amie, la reine mère; les lettres de son époux, le _signor_ +Mazarini, m’eussent servi d’introduction, et je lui eusse demandé cette +bagatelle en lui disant: «Madame, je veux avoir l’honneur de recevoir +Votre Majesté à Dampierre; permettez-moi de mettre Dampierre en état.» + +Aramis ne répliqua pas un mot. + +— Eh bien! dit-elle, à quoi songez-vous? + +— Je fais des additions, dit Aramis. + +— Et M. Fouquet fait des soustractions. Moi, j’essaie de multiplier. +Les beaux calculateurs que nous sommes! comme nous pourrions nous +entendre! + +— Voulez-vous me permettre de réfléchir? dit Aramis. + +— Non... Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous, c’est oui +ou non qu’il faut répondre, et cela tout de suite. + +«C’est un piège, pensa l’évêque; il est impossible qu’une pareille +femme soit écoutée d’Anne d’Autriche.» + +— Eh bien? fit la duchesse. + +— Eh bien! madame, je serais fort surpris si M. Fouquet pouvait +disposer de cinq cent mille livres à cette heure. + +— Il n’en faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se +restaurera comme il pourra. + +— Oh! vous n’êtes pas, je suppose, embarrassée à ce point? + +— Non, je ne suis jamais embarrassée. + +— Et la reine fera certainement pour vous, continua l’évêque, ce que le +surintendant ne peut faire. + +— Oh! mais oui... Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que je +parle moi-même à M. Fouquet de ces lettres? + +— Vous ferez, à cet égard, duchesse, tout ce qu’il vous plaira; mais +M. Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable; s’il l’est, je le sais +assez fier pour ne pas l’avouer; s’il ne l’est pas, il s’offensera fort +de cette menace. + +— Vous raisonnez toujours comme un ange. + +Et la duchesse se leva. + +— Ainsi, vous allez dénoncer M. Fouquet à la reine? dit Aramis. + +— Dénoncer?... Oh! le vilain mot. Je ne dénoncerai pas, mon cher ami; +vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces choses-là +s’exécutent; je prendrai parti contre M. Fouquet, voilà tout. + +— C’est juste. + +— Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme. + +— Sans doute. + +— Une fois bien remise avec la reine mère, je puis être dangereuse. + +— C’est votre droit, duchesse. + +— J’en userai, mon cher ami. + +— Vous n’ignorez pas que M. Fouquet est au mieux avec le roi d’Espagne, +duchesse? + +— Oh! je le suppose. + +— M. Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous dites, vous +en fera une autre. + +— Ah! que voulez-vous! + +— Ce sera son droit aussi, n’est-ce pas? + +— Certes. + +— Et, comme il est bien avec l’Espagne, il se fera une arme de cette +amitié. + +— Vous voulez dire qu’il sera bien avec le général de l’ordre des +jésuites, mon cher Aramis. + +— Cela peut arriver, duchesse. + +— Et qu’alors on me supprimera la pension que je touche par là. + +— J’en ai bien peur. + +— On se consolera. Eh! mon cher, après Richelieu, après la Fronde, +après l’exil, qu’y a-t-il à redouter pour Mme de Chevreuse? + +— La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres. + +— Hélas! je le sais bien. + +— De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne +l’ignorez pas, sur les amis de l’ennemi. + +— Ah! vous voulez dire qu’on tombera sur ce pauvre Laicques? + +— C’est presque inévitable, duchesse. + +— Oh! il ne touche que douze mille livres de pension. + +— Oui; mais le roi d’Espagne a du crédit; consulté par M. Fouquet, il +peut faire enfermer M. Laicques dans quelque forteresse. + +— Je n’ai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, grâce à une +réconciliation avec Anne d’Autriche, j’obtiendrai que la France demande +la liberté de Laicques. + +— C’est vrai. Alors, vous aurez autre chose à redouter. + +— Quoi donc? fit la duchesse en jouant la surprise et l’effroi. + +— Vous saurez et vous savez qu’une fois affilié à l’ordre, on n’en sort +pas sans difficultés. Les secrets qu’on a pu pénétrer sont malsains, +ils portent avec eux des germes de malheur pour quiconque les révèle. + +La duchesse réfléchit un moment. + +— Voilà qui est plus sérieux, dit-elle; j’y aviserai. + +Et, malgré l’obscurité profonde, Aramis sentit un regard brûlant comme +un fer rouge s’échapper des yeux de son amie pour venir plonger dans +son cœur. + +— Récapitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et glissa +sa main sous son pourpoint, où il avait un stylet caché. + +— C’est cela, récapitulons: les bons comptes font les bons amis. + +— La suppression de votre pension... + +— Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font soixante +mille livres; voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas? + +— Précisément, et je cherche le contrepoids que vous trouvez à cela? + +— Cinq cent mille livres que j’aurai chez la reine. + +— Ou que vous n’aurez pas. + +— Je sais le moyen de les avoir, dit étourdiment la duchesse. + +Ces mots firent dresser l’oreille au chevalier. À partir de cette faute +de l’adversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui profita +toujours, et qu’elle, par conséquent, perdit l’avantage. + +— J’admets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le double, +ayant cent mille francs de pension à toucher au lieu de soixante mille, +et cela pendant dix ans. + +— Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que pendant la +durée du ministère de M. Fouquet; or, cette durée, je l’évalue à deux +mois. + +— Ah! fit Aramis. + +— Je suis franche, comme vous voyez. + +— Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer +qu’après la disgrâce de M. Fouquet, l’ordre recommencerait à vous payer +votre pension. + +— Je sais le moyen de faire financer l’ordre, comme je sais le moyen de +faire contribuer la reine mère. + +— Alors, duchesse, nous sommes tous forcés de baisser pavillon devant +vous; à vous la victoire! à vous le triomphe! Soyez clémente, je vous +en prie. Sonnez, clairons! + +— Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde à +l’ironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses livres, +quand il s’agit de vous épargner, je veux dire à votre ami, pardon, à +votre protecteur, un désagrément comme celui que cause une guerre de +parti? + +— Duchesse, voici pourquoi: c’est qu’après les cinq cent mille livres, +M. de Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq cent mille +livres, n’est-ce pas? c’est qu’après la part de M. de Laicques et la +vôtre viendront la part de vos enfants, celle de vos pauvres, de tout +le monde, et que des lettres, si compromettantes qu’elles soient, ne +valent pas trois à quatre millions. Vrai Dieu! duchesse, les ferrets de +la reine de France valaient mieux que ces chiffons signés Mazarin, et +pourtant ils n’ont pas coûté le quart de ce que vous demandez pour vous. + +— Ah! c’est vrai, c’est vrai; mais le marchand prise sa marchandise ce +qu’il veut. C’est à l’acheteur d’acquérir ou de refuser. + +— Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je n’achèterai +pas vos lettres? + +— Dites. + +— Vos lettres de Mazarin sont fausses. + +— Allons donc! + +— Sans doute; car il serait pour le moins étrange que, brouillée avec +la reine par M. Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce dernier un +commerce intime; cela sentirait la passion, l’espionnage, la... ma foi! +je ne veux pas dire le mot. + +— Dites toujours. + +— La complaisance. + +— Tout cela est vrai; mais, ce qui ne l’est pas moins, c’est ce qu’il y +a dans la lettre. + +— Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir auprès +de la reine. + +— Oh! que si fait, je puis me servir de tout auprès de la reine. + +«Bon! pensa Aramis. Chante donc, pie-grièche! siffle donc, vipère!» + +Mais la duchesse en avait assez dit; elle fit deux pas vers la porte. + +Aramis lui gardait une disgrâce... l’imprécation que fait entendre le +vaincu derrière le char du triomphateur. + +Il sonna. + +Des lumières parurent dans le salon. + +Alors l’évêque se trouva dans un cercle de lumières qui +resplendissaient sur le visage défait de la duchesse. + +Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues pâlies et +desséchées, sur ces yeux dont l’étincelle s’échappait de deux paupières +nues, sur cette bouche dont les lèvres enfermaient avec soin des dents +noircies et rares. + +Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse, sa +tête lumineuse et fière, il sourit pour laisser entrevoir ses dents, +qui, à la lumière, avaient encore une sorte d’éclat. La coquette +vieillie comprit le galant railleur; elle était justement placée devant +une grande glace où toute sa décrépitude, si soigneusement dissimulée, +apparut manifeste par le contraste. + +Alors, sans même saluer Aramis, qui s’inclinait souple et charmant +comme le mousquetaire d’autrefois, elle partit d’un pas vacillant et +alourdi par la précipitation. + +Aramis glissa comme un zéphyr sur le parquet pour la conduire jusqu’à +la porte. + +Mme de Chevreuse fit un signe à son grand laquais, qui reprit le +mousqueton, et elle quitta cette maison où deux amis si tendres ne +s’étaient pas entendus pour s’être trop bien compris. + + + + +Chapitre CLXXX — Où l’on voit qu’un marché qui ne peut pas se faire +avec l’un peut se faire avec l’autre + + +Aramis avait deviné juste: à peine sortie de la maison de la place +Baudoyer, Mme la duchesse de Chevreuse se fit conduire chez elle. + +Elle craignait d’être suivie sans doute, et cherchait à innocenter +ainsi sa promenade; mais, à peine rentrée à l’hôtel, à peine sûre +que personne ne la suivrait pour l’inquiéter, elle fit ouvrir la +porte du jardin qui donnait sur une autre rue, et se rendit rue +Croix-des-Petits-Champs, où demeurait M. Colbert. + +Nous avons dit que le soir était venu: c’est la nuit qu’il faudrait +dire, et une nuit épaisse. Paris, redevenu calme, cachait dans son +ombre indulgente la noble duchesse conduisant son intrigue politique, +et la simple bourgeoise qui, attardée après un souper en ville, prenait +au bras d’un amant le plus long chemin pour regagner le logis conjugal. + +Mme de Chevreuse avait trop l’habitude de la politique nocturne pour +ignorer qu’un ministre ne se cèle jamais, fût-ce chez lui, aux jeunes +et belles dames qui craignent la poussière des bureaux, ou aux vieilles +dames très savantes qui craignent l’écho indiscret des ministères. + +Un valet reçut la duchesse sous le péristyle, et, disons-le, il la +reçut assez mal. Cet homme lui expliqua même, après avoir vu son +visage, que ce n’était pas à une pareille heure et à un pareil âge que +l’on venait troubler le dernier travail de M. Colbert. + +Mais Mme de Chevreuse, sans se fâcher, écrivit sur une feuille de +ses tablettes son nom, nom bruyant, qui avait tant de fois tinté +désagréablement aux oreilles de Louis XIII et du grand cardinal. + +Elle écrivit ce nom avec la grande écriture ignorante des hauts +seigneurs de cette époque, plia le papier d’une façon qui lui était +particulière, et le remit au valet sans ajouter un mot, mais d’une mine +si impérieuse, que le drôle, habitué à flairer son monde, sentit la +princesse, baissa la tête et courut chez M. Colbert. + +Il va sans dire que le ministre poussa un petit cri en ouvrant le +papier, et que, ce cri instruisant suffisamment le valet de l’intérêt +qu’il fallait prendre à la visite mystérieuse, le valet revint en +courant chercher la duchesse. + +Elle monta donc assez lourdement le premier étage de la belle maison +neuve, se remit au palier pour ne pas entrer essoufflée, et parut +devant M. Colbert, qui tenait lui-même les battants de sa porte. + +La duchesse s’arrêta au seuil pour bien regarder celui avec lequel elle +avait affaire. + +Au premier abord, la tête ronde, lourde, épaisse, les gros sourcils, la +moue disgracieuse de cette figure écrasée par une calotte pareille à +celle des prêtres, cet ensemble, disons-nous, promit à la duchesse peu +de difficultés dans les négociations, mais aussi peu d’intérêt dans le +débat des articles. + +Car il n’y avait pas d’apparence que cette grosse nature fût sensible +aux charmes d’une vengeance raffinée ou d’une ambition altérée. + +Mais, lorsque la duchesse vit de plus près les petits yeux noirs +perçants, le pli longitudinal de ce front bombé, sévère, la crispation +imperceptible de ces lèvres, sur lesquelles on observa très +vulgairement de la bonhomie, Mme de Chevreuse changea d’idée et put se +dire: «J’ai trouvé mon homme!» + +— Qui me procure l’honneur de votre visite, madame? demanda l’intendant +des finances. + +— Le besoin que j’ai de vous, monsieur, reprit la duchesse, et celui +que vous avez de moi. + +— Heureux, madame, d’avoir entendu la première partie de votre phrase; +mais, quant à la seconde... + +Mme de Chevreuse s’assit sur le fauteuil que Colbert lui avançait. + +— Monsieur Colbert, vous êtes intendant des finances? + +— Oui, madame. + +— Et vous aspirez à devenir surintendant?... + +— Madame! + +— Ne niez pas; cela ferait longueur dans notre conversation: c’est +inutile. + +— Cependant, madame, si plein de bonne volonté, de politesse même, que +je sois envers une dame de votre mérite, rien ne me fera confesser que +je cherche à supplanter mon supérieur. + +— Je ne vous ai point parlé de supplanter, monsieur Colbert. Est-ce +que, par hasard, j’aurais prononcé ce mot? Je ne crois pas. Le mot +remplacer est moins agressif et plus convenable grammaticalement, comme +disait M. de Voiture. Je prétends donc que vous aspirez à remplacer M. +Fouquet. + +— La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui résistent. M. le +surintendant joue, dans ce siècle, le rôle du colosse de Rhodes: les +vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le renversent pas. + +— Je me fusse servie précisément de cette comparaison. Oui, M. Fouquet +joue le rôle du colosse de Rhodes; mais je me souviens d’avoir ouï +raconter à M. Conrart... un académicien, je crois... que, le colosse de +Rhodes étant tombé, le marchand qui l’avait fait jeter bas... un simple +marchand, monsieur Colbert... fit charger quatre cents chameaux de ses +débris. Un marchand! c’est bien moins fort qu’un intendant des finances. + +— Madame, je puis vous assurer que je ne renverserai jamais M. Fouquet. + +— Eh bien! monsieur Colbert, puisque vous vous obstinez à faire de la +sensibilité avec moi, comme si vous ignoriez que je m’appelle Mme de +Chevreuse, et que je suis vieille, c’est-à-dire que vous avez affaire +à une femme qui a fait de la politique avec M. de Richelieu et qui n’a +plus de temps à perdre, comme, dis-je, vous commettez cette imprudence, +je m’en vais aller trouver des gens plus intelligents et plus pressés +de faire fortune. + +— En quoi, madame, en quoi? + +— Vous me donnez une pauvre idée des négociations d’aujourd’hui, +monsieur. Je vous jure bien que, si, de mon temps, une femme fût allée +trouver M. de Cinq-Mars, qui pourtant n’était pas un grand esprit, je +vous jure que, si elle lui eût dit sur le cardinal ce que je viens de +vous dire sur M. Fouquet, M. de Cinq-Mars, à l’heure qu’il est, eût +déjà mis les fers au feu. + +— Allons, madame, allons, un peu d’indulgence. + +— Ainsi, vous voulez bien consentir à remplacer M. Fouquet? + +— Si le roi congédie M. Fouquet, oui, certes. + +— Encore une parole de trop; il est bien évident que, si vous n’avez +pas encore fait chasser M. Fouquet, c’est que vous n’avez pas pu le +faire. Aussi, je ne serais qu’une sotte pécore, si, venant à vous, je +ne vous apportais pas ce qui vous manque. + +— Je suis désolé d’insister, madame, dit Colbert après un silence +qui avait permis à la duchesse de sonder toute la profondeur de +sa dissimulation; mais je dois vous prévenir que, depuis six ans, +dénonciations sur dénonciations se succèdent contre M. Fouquet, sans +que jamais l’assiette de M. le surintendant ait été déplacée. + +— Il y a temps pour tout, monsieur Colbert; ceux qui ont fait ces +dénonciations ne s’appelaient pas Mme de Chevreuse, et ils n’avaient +pas de preuves équivalentes à six lettres de M. de Mazarin, établissant +le délit dont il s’agit. + +— Le délit? + +— Le crime, s’il vous plaît mieux. + +— Un crime! Commis par M. Fouquet? + +— Rien que cela... Tiens, c’est étrange, monsieur Colbert; vous qui +avez la figure froide et peu significative, je vous vois tout illuminé. + +— Un crime? + +— Enchantée que cela vous fasse quelque effet. + +— Oh! c’est que le mot renferme tant de choses, madame! + +— Il renferme un brevet de surintendant des finances pour vous, et une +lettre d’exil ou de Bastille pour M. Fouquet. + +— Pardonnez-moi, madame la duchesse, il est presque impossible que M. +Fouquet soit exilé: emprisonné, disgracié, c’est déjà tant! + +— Oh! je sais ce que je dis, repartit froidement Mme de Chevreuse. +Je ne vis pas tellement éloignée de Paris, que je ne sache ce qui +s’y passe. Le roi n’aime pas M. Fouquet, et il perdra volontiers M. +Fouquet, si on lui en donne l’occasion. + +— Il faut que l’occasion soit bonne. + +— Assez bonne. Aussi, c’est une occasion que j’évalue à cinq cent mille +livres. + +— Comment cela? dit Colbert. + +— Je veux dire, monsieur, que, tenant cette occasion dans mes mains, je +ne la ferai passer dans les vôtres que moyennant un retour de cinq cent +mille livres. + +— Très bien, madame, je comprends. Mais, puisque vous venez de fixer un +prix à la vente, voyons la valeur vendue. + +— Oh! la moindre chose: six lettres, je vous l’ai dit, de M. de +Mazarin; des autographes qui ne seraient pas trop chers, assurément, +s’ils établissaient d’une façon irrécusable que M. Fouquet avait +détourné de grosses sommes pour se les approprier. + +— D’une façon irrécusable, dit Colbert les yeux brillants de joie. + +— Irrécusable! Voulez-vous lire les lettres? + +— De tout cœur! La copie, bien entendu? + +— Bien entendu, oui. + +Mme la duchesse tira de son sein une petite liasse aplatie par le +corset de velours: + +— Lisez, dit-elle. + +Colbert se jeta avidement sur ces papiers et les dévora. + +— À merveille! dit-il. + +— C’est assez net, n’est-ce pas? + +— Oui, madame, oui. M. de Mazarin aurait remis de l’argent à M. +Fouquet, lequel aurait gardé cet argent, mais quel argent? + +— Ah! voilà, quel argent? Si nous traitons ensemble, je joindrai à ses +lettres une septième, qui vous donnera les derniers renseignements. + +Colbert réfléchit. + +— Et les originaux des lettres? + +— Question inutile. C’est comme si je vous demandais: Monsieur Colbert, +les sacs d’argent que vous me donnerez seront-ils pleins ou vides? + +— Très bien, madame. + +— Est-ce conclu? + +— Non pas. + +— Comment? + +— Il y a une chose à laquelle nous n’avons réfléchi ni l’un ni l’autre. + +— Dites-la-moi. + +— M. Fouquet ne peut être perdu en cette occurrence que par un procès. + +— Oui. + +— Un scandale public. + +— Oui. Eh bien? + +— Eh bien! on ne peut lui faire ni le procès ni le scandale. + +— Parce que? + +— Parce qu’il est procureur général au Parlement, parce que tout, en +France, administration, armée, justice, commerce, se relie mutuellement +par une chaîne de bon vouloir qu’on appelle esprit de corps. Ainsi, +madame, jamais le Parlement ne souffrira que son chef soit traîné +devant un tribunal. Jamais, s’il y est traîné d’autorité royale, jamais +il ne sera condamné. + +— Ah! ma foi! monsieur Colbert, cela ne me regarde pas. + +— Je le sais, madame, mais cela me regarde, moi, et diminue la valeur +de votre apport. À quoi peut me servir une preuve de crime sans la +possibilité de condamnation? + +— Soupçonné seulement, M. Fouquet perdra sa charge de surintendant. + +— Voilà grand’chose! s’écria Colbert, dont les traits sombres +éclatèrent tout à coup, illuminés d’une expression de haine et de +vengeance. + +— Ah! ah! monsieur Colbert, dit la duchesse, excusez-moi, je ne vous +savais pas si fort impressionnable. Bien, très bien! Alors, puisqu’il +vous faut plus que je n’ai, ne parlons plus de rien. + +— Si fait, madame, parlons-en toujours. Seulement, vos valeurs ayant +baissé, abaissez vos prétentions. + +— Vous marchandez? + +— C’est une nécessité pour quiconque veut payer loyalement. + +— Combien m’offrez-vous? + +— Deux cent mille livres. + +La duchesse lui rit au nez; puis, tout à coup: + +— Attendez, dit-elle. + +— Vous consentez? + +— Pas encore, j’ai une autre combinaison. + +— Dites. + +— Vous me donnez trois cent mille livres. + +— Non pas! non pas! + +— Oh! c’est à prendre ou à laisser... Et puis, ce n’est pas tout. + +— Encore?... Vous devenez impossible, madame la duchesse. + +— Moins que vous ne le croyez, ce n’est plus de l’argent que je vous +demande. + +— Quoi donc, alors? + +— Un service. Vous savez que j’ai toujours aimé tendrement la reine. + +— Eh bien? + +— Eh bien! je veux avoir une entrevue avec Sa Majesté. + +— Avec la reine? + +— Oui, monsieur Colbert, avec la reine, qui n’est plus mon amie, c’est +vrai, et depuis longtemps, mais qui peut le devenir encore, si on en +fournit l’occasion. + +— Sa Majesté ne reçoit plus personne, madame. Elle souffre beaucoup. +Vous n’ignorez pas que les accès de son mal se réitèrent plus +fréquemment... + +— Voilà précisément pourquoi je désire avoir une entrevue avec Sa +Majesté. Figurez-vous que dans la Flandre, nous avons beaucoup de ces +sortes de maladies. + +— Des cancers? Maladie affreuse, incurable. + +— Ne croyez donc pas cela, monsieur Colbert. Le paysan flamand est un +peu l’homme de la nature; il n’a pas précisément une femme, il a une +femelle. + +— Eh bien! madame? + +— Eh bien! monsieur Colbert, tandis qu’il fume sa pipe, la femme +travaille: elle tire l’eau du puits, elle charge le mulet ou l’âne, +elle se charge elle-même. Se ménageant peu, elle se heurte çà et là, +souvent même elle est battue. Un cancer vient d’une contusion. + +— C’est vrai. + +— Les Flamandes ne meurent pas pour cela. Elles vont, quand elles +souffrent trop, à la recherche du remède. Et les béguines de Bruges +sont d’admirables médecins pour toutes les maladies. Elles ont des eaux +précieuses, des topiques, des spécifiques: elles donnent à la malade +un flacon et un cierge, bénéficient sur le clergé et servent Dieu par +l’exploitation de leurs deux marchandises. J’apporterai donc à la reine +l’eau du béguinage de Bruges. Sa Majesté guérira, et brûlera autant de +cierges qu’elle le jugera convenable. Vous voyez, monsieur Colbert, que +m’empêcher d’aller voir la reine, c’est presque un crime de régicide. + +— Madame la duchesse, vous êtes une femme de trop d’esprit, vous me +confondez; toutefois, je devine bien que cette grande charité envers la +reine couvre un petit intérêt personnel. + +— Est-ce que je me donne la peine de le cacher, monsieur Colbert? Vous +avez dit, je crois, un petit intérêt personnel? Apprenez donc que c’est +un grand intérêt, et je vous le prouverai en me résumant. Si vous me +faites entrer chez Sa Majesté, je me contente des trois cent mille +livres réclamées; sinon, je garde mes lettres, à moins que vous n’en +donniez, séance tenante, cinq cent mille livres. + +Et, se levant sur cette parole décisive, la vieille duchesse laissa M. +Colbert dans une désagréable perplexité. + +Marchander encore était devenu impossible; ne plus marchander, c’était +perdre infiniment trop. + +— Madame, dit-il, je vais avoir le plaisir de vous compter cent mille +écus. + +— Oh! fit la duchesse. + +— Mais comment aurai-je les lettres véritables? + +— De la façon la plus simple, mon cher monsieur Colbert... À qui vous +fiez vous? + +Le grave financier se mit à rire silencieusement, de sorte que ses +gros sourcils noirs montaient et descendaient comme deux ailes de +chauve-souris sur la ligne profonde de son front jaune. + +— À personne, dit-il. + +— Oh! vous ferez bien une exception en votre faveur, monsieur Colbert. + +— Comment cela, madame la duchesse? + +— Je veux dire que, si vous preniez la peine de venir avec moi à +l’endroit où sont les lettres, elles vous seraient remises à vous-même, +et vous pourriez les vérifier, les contrôler. + +— Il est vrai. + +— Vous vous seriez muni de cent mille écus, parce que je ne me fie, moi +non plus, à personne. + +M. l’intendant Colbert rougit jusqu’aux sourcils. Il était, comme tous +les hommes supérieurs dans l’art des chiffres, d’une probité insolente +et mathématique. + +— J’emporterai, dit-il, madame, la somme promise, en deux bons payables +à ma caisse. Cela vous satisfera-t-il? + +— Que ne sont-ils de deux millions, vos bons de caisse, monsieur +l’intendant!... Je vais donc avoir l’honneur de vous montrer le chemin. + +— Permettez que je fasse atteler mes chevaux. + +— J’ai un carrosse en bas, monsieur. + +Colbert toussa comme un homme irrésolu. Il se figura un moment que la +proposition de la duchesse était un piège; que peut-être on attendait à +la porte; que cette dame, dont le secret venait de se vendre cent mille +écus à Colbert, devait avoir proposé ce secret à M. Fouquet pour la +même somme. + +Comme il hésitait beaucoup, la duchesse le regarda dans les yeux. + +— Vous aimez mieux votre carrosse? dit-elle. + +— Je l’avoue. + +— Vous vous figurez que je vous conduis dans quelque traquenard? + +— Madame la duchesse, vous avez le caractère folâtre, et moi, revêtu +d’un caractère aussi grave, je puis être compromis par une plaisanterie. + +— Oui; enfin, vous avez peur? Eh bien! prenez votre carrosse, autant de +laquais que vous voudrez... Seulement, réfléchissez-y bien... ce que +nous faisons à nous deux, nous le savons seuls; ce qu’un tiers aura vu, +nous l’apprenons à tout l’univers. Après tout moi, je n’y tiens pas: +mon carrosse suivra le vôtre, et je me tiens pour satisfaite de monter +dans votre carrosse pour aller chez la reine. + +— Chez la reine? + +— Vous l’aviez déjà oublié? Quoi! une clause de cette importance pour +moi vous avait échappé? Que c’était peu pour vous, mon Dieu! Si j’avais +su, je vous eusse demandé le double. + +— J’ai réfléchi, madame la duchesse; je ne vous accompagnerai pas. + +— Vrai!... Pourquoi? + +— Parce que j’ai en vous une confiance sans bornes. + +— Vous me comblez!... Mais, pour que je touche les cent mille écus?... + +— Les voici. + +L’intendant griffonna quelques mots sur un papier qu’il remit à la +duchesse. + +— Vous êtes payée, dit-il. + +— Le trait est beau, monsieur Colbert, et je vais vous en récompenser. + +En disant ces mots, elle se mit à rire. + +Le rire de Mme de Chevreuse était un murmure sinistre; tout homme qui +sent la jeunesse, la foi, l’amour, la vie battre en son cœur, préfère +des pleurs à ce rire lamentable. + +La duchesse ouvrit le haut de son justaucorps et tira de son sein rougi +une petite liasse de papiers noués d’un ruban couleur feu. Les agrafes +avaient cédé sous la pression brutale de ses mains nerveuses. La peau, +éraillée par l’extraction et le frottement des papiers, apparaissait +sans pudeur aux yeux de l’intendant, fort intrigué de ces préliminaires +étranges. La duchesse riait toujours. + +— Voilà, dit-elle, les véritables lettres de M. de Mazarin. Vous les +avez, et, de plus, la duchesse de Chevreuse s’est déshabillée devant +vous, comme si vous eussiez été... Je ne veux pas vous dire des noms +qui vous donneraient de l’orgueil ou de la jalousie. Maintenant, +monsieur Colbert, fit-elle en agrafant et en nouant avec rapidité le +corps de sa robe, votre bonne fortune est finie; accompagnez-moi chez +la reine. + +— Non pas, madame: si vous alliez encourir de nouveau la disgrâce +de Sa Majesté, et que l’on sût au Palais-Royal que j’ai été votre +introducteur, la reine ne me le pardonnerait de sa vie. Non. J’ai des +gens dévoués au palais, ceux-là vous feront entrer sans me compromettre. + +— Comme il vous plaira, pourvu que j’entre. + +— Comment appelez-vous les dames religieuses de Bruges qui guérissent +les malades? + +— Les béguines. + +— Vous êtes une béguine. + +— Soit, mais il faudra bien que je cesse de l’être. + +— Cela vous regarde. + +— Pardon! pardon! je ne veux pas être exposée à ce qu’on me refuse +l’entrée. + +— Cela vous regarde encore, madame. Je vais commander au premier valet +de chambre du gentilhomme de service chez Sa Majesté de laisser entrer +une béguine apportant un remède efficace pour soulager les douleurs de +Sa Majesté. Vous portez ma lettre, vous vous chargez du remède et des +explications. J’avoue la béguine, je nie Mme de Chevreuse. + +— Qu’à cela ne tienne. + +— Voici la lettre d’introduction, madame. + + + + +Chapitre CLXXXI — La peau de l’ours + + +Colbert donna cette lettre à la duchesse, lui retira doucement le siège +derrière lequel elle s’abritait. + +Mme de Chevreuse salua très légèrement et sortit. + +Colbert, qui avait reconnu l’écriture de Mazarin et compté les lettres, +sonna son secrétaire et lui enjoignit d’aller chercher chez lui M. +Vanel, conseiller au Parlement. Le secrétaire répliqua que M. le +conseiller, fidèle à ses habitudes, venait d’entrer dans la maison pour +rendre compte à l’intendant des principaux détails du travail accompli +ce jour même dans la séance du Parlement. + +Colbert s’approcha des lampes, relut les lettres du défunt cardinal, +sourit plusieurs fois en reconnaissant toute la valeur des pièces que +venait de lui livrer Mme de Chevreuse, et, en étayant pour plusieurs +minutes sa grosse tête dans ses mains, il réfléchit profondément. + +Pendant ces quelques minutes, un homme gros et grand, à la figure +osseuse, aux yeux fixes, au nez crochu, avait fait son entrée dans +le cabinet de Colbert avec une assurance modeste, qui décelait un +caractère à la fois souple et décidé: souple envers le maître qui +pouvait jeter la proie, ferme envers les chiens qui eussent pu lui +disputer cette proie opime. + +M. Vanel avait sous le bras un dossier volumineux; il le posa sur le +bureau même, où les deux coudes de Colbert étayaient sa tête. + +— Bonjour, monsieur Vanel, dit celui-ci en se réveillant de sa +méditation. + +— Bonjour, monseigneur, dit naturellement Vanel. + +— C’est _monsieur_ qu’il faut dire, répliqua doucement Colbert. + +— On appelle _monseigneur_ les ministres, dit Vanel avec un sang-froid +imperturbable; vous êtes ministre! + +— Pas encore! + +— De fait, je vous appelle monseigneur; d’ailleurs, vous êtes mon +seigneur, à moi, cela me suffit; s’il vous déplaît que je vous appelle +ainsi devant le monde, laissez-moi vous appeler de ce nom dans le +particulier. + +Colbert leva la tête à la hauteur des lampes et lut ou chercha à lire +sur le visage de Vanel pour combien la sincérité entrait dans cette +protestation de dévouement. + +Mais le conseiller savait soutenir le poids d’un regard, ce regard +fût-il celui de Monseigneur. + +Colbert soupira. Il n’avait rien lu sur le visage de Vanel; Vanel +pouvait être honnête. Colbert songea que cet inférieur lui était +supérieur, en cela qu’il avait une femme infidèle. + +Au moment où il s’apitoyait sur le sort de cet homme Vanel tira +froidement de sa poche un billet parfumé, cacheté de cire d’Espagne, et +le tendit à Monseigneur. + +— Qu’est cela, Vanel? + +— Une lettre de ma femme, monseigneur. + +Colbert toussa. Il prit la lettre, l’ouvrit, la lut et l’enferma dans +sa poche, tandis que Vanel feuilletait impassiblement son volume de +procédure. + +— Vanel, dit tout à coup le protecteur à son protégé, vous êtes un +homme de travail, vous? + +— Oui, monseigneur. + +— Douze heures d’études ne vous effraient pas? + +— J’en fais quinze par jour. + +— Impossible! Un conseiller ne saurait travailler plus de trois heures +pour le Parlement. + +— Oh! je fais des états pour un ami que j’ai aux comptes, et, comme il +me reste du temps, j’étudie l’hébreu. + +— Vous êtes fort considéré au Parlement, Vanel? + +— Je crois que oui, monseigneur. + +— Il s’agirait de ne pas croupir sur le siège de conseiller. + +— Que faire pour cela? + +— Acheter une charge. + +— Laquelle? + +— Quelque chose de grand. Les petites ambitions sont les plus malaisées +à satisfaire. + +— Les petites bourses, monseigneur, sont les plus difficiles à remplir. + +— Et puis, quelle charge voyez-vous? fit Colbert. + +— Je n’en vois pas, c’est vrai. + +— Il y en a bien une, mais il faut être le roi pour l’acheter sans se +gêner; or, le roi ne se donnera pas, je crois, la fantaisie d’acheter +une charge de procureur général. + +En entendant ces mots, Vanel attacha sur Colbert son regard humble et +terne à la fois. + +Colbert se demanda s’il avait été deviné, ou seulement rencontré par la +pensée de cet homme. + +— Que me parlez-vous, monseigneur, dit Vanel, de la charge de procureur +général au Parlement? Je n’en sache pas d’autre que celle de M. Fouquet. + +— Précisément, mon cher conseiller. + +— Vous n’êtes pas dégoûté, monseigneur; mais, avant que la marchandise +soit achetée, ne faut-il pas qu’elle soit vendue? + +— Je crois, monsieur Vanel, que cette charge-là sera sous peu à +vendre... + +— À vendre!... la charge de procureur de M. Fouquet? + +— On le dit. + +— La charge qui le fait inviolable, à vendre? Oh! oh! + +Et Vanel se mit à rire. + +— En auriez-vous peur, de cette charge? dit gravement Colbert. + +— Peur! non pas... + +— Ni envie? + +— Monseigneur se moque de moi! répliqua Vanel; comment un conseiller du +Parlement n’aurait-il pas envie de devenir procureur général? + +— Alors, monsieur Vanel... puisque je vous dis que la charge se +présente à vendre. + +— Monseigneur le dit. + +— Le bruit en court. + +— Je répète que c’est impossible; jamais un homme ne jette le bouclier +derrière lequel il abrite son honneur, sa fortune et sa vie. + +— Parfois il est des fous qui se croient au-dessus de toutes les +mauvaises chances, monsieur Vanel. + +— Oui, monseigneur; mais ces fous-là ne font pas leurs folies au profit +des pauvres Vanels qu’il y a dans le monde. + +— Pourquoi pas? + +— Parce que ces Vanels sont pauvres. + +— Il est vrai que la charge de M. Fouquet peut coûter gros. Qu’y +mettriez vous, monsieur Vanel? + +— Tout ce que je possède, monseigneur. + +— Ce qui veut dire? + +— Trois à quatre cent mille livres. + +— Et la charge vaut? + +— Un million et demi, au plus bas. Je sais des gens qui en ont offert +un million sept cent mille livres sans décider M. Fouquet. Or, si par +hasard il arrivait que M. Fouquet voulût vendre, ce que je ne crois +pas, malgré ce qu’on m’en a dit... + +— Ah! l’on vous en a dit quelque chose! Qui cela? + +— M. de Gourville... M. Pélisson. Oh! en l’air. + +— Eh bien! si M. Fouquet voulait vendre?... + +— Je ne pourrais encore acheter, attendu que M. le surintendant ne +vendra que pour avoir de l’argent frais, et personne n’a un million et +demi à jeter sur une table. + +Colbert interrompit en cet endroit le conseiller par une pantomime +impérieuse. Il avait recommencé à réfléchir. + +Voyant l’attitude sérieuse du maître, voyant sa persévérance à mettre +la conversation sur ce sujet, M. Vanel attendait une solution sans oser +la provoquer. + +— Expliquez-moi bien, dit alors Colbert, les privilèges de la charge de +procureur général. + +— Le droit de mise en accusation contre tout sujet français qui n’est +pas prince du sang; la mise à néant de toute accusation dirigée contre +tout Français qui n’est pas roi ou prince. Un procureur général est le +bras droit du roi pour frapper un coupable, il est son bras aussi pour +éteindre le flambeau de la justice. Aussi M. Fouquet se soutiendra-t-il +contre le roi lui-même en ameutant les parlements; aussi le roi +ménagera-t-il M. Fouquet malgré tout pour faire enregistrer ses édits +sans conteste. Le procureur général peut être un instrument bien utile +ou bien dangereux. + +— Voulez-vous être procureur général, Vanel? dit tout à coup Colbert en +adoucissant son regard et sa voix. + +— Moi? s’écria celui-ci. Mais j’ai eu l’honneur de vous représenter +qu’il manque au moins onze cent mille livres à ma caisse. + +— Vous emprunterez cette somme à vos amis. + +— Je n’ai pas d’amis plus riches que moi. + +— Un honnête homme! + +— Si tout le monde pensait comme vous, monseigneur. + +— Je le pense, cela suffit, et, au besoin, je répondrai de vous. + +— Prenez garde au proverbe, monseigneur. + +— Lequel? + +— Qui répond paie. + +— Qu’à cela ne tienne. + +Vanel se leva, tout remué par cette offre si subitement, si inopinément +faite par un homme que les plus frivoles prenaient au sérieux. + +— Ne vous jouez pas de moi, monseigneur, dit-il. + +— Voyons, faisons vite, monsieur Vanel. Vous dites que M. Gourville +vous a parlé de la charge de M. Fouquet? + +— M. Pélisson aussi. + +— Officiellement, ou officieusement? + +— Voici leurs paroles: «Ces gens du Parlement sont ambitieux et riches; +ils devraient bien se cotiser pour faire deux ou trois millions à M. +Fouquet, leur protecteur, leur lumière.» + +— Et vous avez dit? + +— J’ai dit que, pour ma part, je donnerais dix mille livres s’il le +fallait. + +— Ah! vous aimez donc M. Fouquet? s’écria M. Colbert avec un regard +plein de haine. + +— Non; mais M. Fouquet est notre procureur général; il s’endette, il se +noie; nous devons sauver l’honneur du corps. + +— Voilà qui m’explique pourquoi M. Fouquet sera toujours sain et sauf +tant qu’il occupera sa charge, répliqua Colbert. + +— Là-dessus, poursuivit Vanel, M. Gourville a ajouté: «Faire l’aumône à +M. Fouquet, c’est toujours un procédé humiliant auquel il répondra par +un refus; que le Parlement se cotise pour acheter dignement la charge +de son procureur général, alors tout va bien, l’honneur du corps est +sauf, et l’orgueil de M. Fouquet sauvé.» + +— C’est une ouverture cela. + +— Je l’ai considéré ainsi, monseigneur. + +— Eh bien! monsieur Vanel, vous irez trouver immédiatement M. Gourville +ou M. Pélisson; connaissez-vous quelque autre ami de M. Fouquet? + +— Je connais beaucoup M. de La Fontaine. + +— La Fontaine le rimeur? + +— Précisément; il faisait des vers à ma femme, quand M. Fouquet était +de nos amis. + +— Adressez-vous donc à lui pour obtenir une entrevue de M. le +surintendant. + +— Volontiers; mais la somme? + +— Au jour et à l’heure fixés, monsieur Vanel, vous serez nanti de la +somme, ne vous inquiétez point. + +— Monseigneur, une telle munificence! Vous effacez le roi, vous +surpassez M. Fouquet. + +— Un moment... ne faisons pas abus des mots. Je ne vous donne pas +quatorze cent mille livres, monsieur Vanel: j’ai des enfants. + +— Eh! monsieur, vous me les prêtez; cela suffit. + +— Je vous les prête, oui. + +— Demandez tel intérêt, telle garantie qu’il vous plaira, monseigneur, +je suis prêt, et, vos désirs étant satisfaits, je répéterai encore que +vous surpassez les rois et M. Fouquet en munificence. Vos conditions? + +— Le remboursement en huit années. + +— Oh! très bien. + +— Hypothèque sur la charge elle-même. + +— Parfaitement; est-ce tout? + +— Attendez. Je me réserve le droit de vous racheter la charge à cent +cinquante mille livres de bénéfice si vous ne suiviez pas, dans la +gestion de cette charge, une ligne conforme aux intérêts du roi et à +mes desseins. + +— Ah! ah! dit Vanel un peu ému. + +— Cela renferme-t-il quelque chose qui vous puisse choquer, monsieur +Vanel? dit froidement Colbert. + +— Non, non, répliqua vivement Vanel. + +— Eh bien! nous signerons cet acte quand il vous plaira. Courez chez +les amis de M. Fouquet. + +— J’y vole... + +— Et obtenez du surintendant une entrevue. + +— Oui, monseigneur. + +— Soyez facile aux concessions. + +— Oui. + +— Et les arrangements une fois pris?... + +— Je me hâte de le faire signer. + +— Gardez-vous-en bien!... Ne parlez jamais de signature avec M. +Fouquet, ni de dédit, ni même de parole, entendez-vous? vous perdriez +tout! + +— Eh bien! alors, monseigneur, que faire? C’est trop difficile... + +— Tâchez seulement que M. Fouquet vous touche dans la main... Allez! + + + + +Chapitre CLXXXII — Chez la reine mère + + +La reine mère était dans sa chambre à coucher au Palais-Royal avec Mme +de Motteville et la _senora_ Molina. Le roi, attendu jusqu’au soir, +n’avait pas paru; la reine, tout impatiente, avait envoyé chercher +souvent de ses nouvelles. + +Le temps semblait être à l’orage. Les courtisans et les dames +s’évitaient dans les antichambres et les corridors pour ne point se +parler de sujets compromettants. + +Monsieur avait joint le roi dès le matin pour une partie de chasse. + +Madame demeurait chez elle, boudant tout le monde. + +Quant à la reine mère, après avoir fait ses prières en latin, elle +causait ménage avec ses deux amies en pur castillan. + +Mme de Motteville, qui comprenait admirablement cette langue, répondait +en français. + +Lorsque les trois dames eurent épuisé toutes les formules de la +dissimulation et de la politesse pour en arriver à dire que la conduite +du roi faisait mourir de chagrin la reine, la reine mère et toute +sa parenté, lorsqu’on eut, en termes choisis, fulminé toutes les +imprécations contre Mlle de La Vallière, la reine mère termina les +récriminations par ces mots pleins de sa pensée et de son caractère: + +— _Estos hijos!_ dit-elle à Molina. + +C’est-à-dire: «Ces enfants!» + +Mot profond dans la bouche d’une mère; mot terrible dans la bouche +d’une reine qui, comme Anne d’Autriche, celait de si singuliers secrets +dans son âme assombrie. + +— Oui, répliqua Molina, ces enfants! à qui toute mère se sacrifie. + +— À qui, répliqua la reine, une mère a tout sacrifié. + +Et elle n’acheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les yeux +vers le portrait en pied du pâle Louis XIII, que son époux laissait une +fois encore la lumière monter à ses yeux ternes, le courroux gonfler +ses narines de toile. Le portrait s’animait; il ne parlait pas, il +menaçait. Un profond silence succéda aux dernières paroles de la reine. +La Molina se mit à fourrager les rubans et les dentelles d’une vaste +corbeille. Mme de Motteville, surprise de cet éclair qui avait illuminé +simultanément d’intelligence le regard de la confidente et celui de la +maîtresse, Mme de Motteville, disons-nous, baissa les yeux en femme +discrète, et, ne cherchant plus à voir, écouta de toutes ses oreilles. +Elle ne surprit qu’un «hum!» significatif de la duègne espagnole, image +de la circonspection. Elle surprit aussi un soupir exhalé comme un +souffle du sein de la reine. + +Elle leva la tête aussitôt. + +— Vous souffrez? dit-elle. + +— Non, Motteville, non; pourquoi dis-tu cela? + +— Votre Majesté avait gémi. + +— Tu as raison, en effet; oui, je souffre un peu. + +— M. Valot est près d’ici, chez Madame, je crois. + +— Chez Madame, pourquoi? + +— Madame a ses nerfs. + +— Belle maladie! M. Valot a bien tort d’être chez Madame, quand un +autre médecin guérirait Madame... + +Mme de Motteville leva encore ses yeux surpris. + +— Un médecin autre que M. Valot? dit-elle; qui donc? + +— Le travail, Motteville, le travail... Ah! si quelqu’un est malade, +c’est ma pauvre fille. + +— C’est aussi Votre Majesté. + +— Moins ce soir. + +— Ne vous y fiez pas, madame! + +Et, comme pour justifier cette menace, de Mme de Motteville, une +douleur aiguë mordit la reine au cœur, la fit pâlir et la renversa sur +un fauteuil avec tous les symptômes d’une pâmoison soudaine. + +— Mes gouttes! murmura-t-elle. + +— Prout! prout! répliqua la Molina, qui, sans hâter sa marche, alla +tirer d’une armoire d’écaille dorée un grand flacon de cristal de roche +et l’apporta ouvert à la reine. + +Celle-ci respira frénétiquement, à plusieurs reprises, et murmura: + +— C’est par là que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa volonté +sainte! + +— On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en replaçant le +flacon dans l’armoire. + +— Votre Majesté va bien, maintenant? demanda Mme de Motteville. + +— Mieux. + +Et la reine posa son doigt sur ses lèvres pour commander la discrétion +à sa favorite. + +— C’est étrange! dit, après un silence, Mme de Motteville. + +— Qu’y a-t-il d’étrange? demanda la reine. + +— Votre Majesté se souvient-elle du jour où cette douleur apparut pour +la première fois? + +— Je me souviens que c’était un jour bien triste, Motteville. + +— Ce jour n’avait pas toujours été triste pour Votre Majesté. + +— Pourquoi? + +— Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majesté le roi +régnant, votre glorieux fils, était né à la même heure. + +La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et s’abîma +durant quelques secondes. + +Était-ce souvenir ou réflexion? était-ce encore la douleur? + +La Molina jeta sur Mme de Motteville un regard presque furieux, tant il +ressemblait à un reproche, et la digne femme, n’y ayant rien compris, +allait questionner pour l’acquit de sa conscience, lorsque soudain Anne +d’Autriche se levant: + +— Le 5 septembre! dit-elle; oui, ma douleur a paru le 5 septembre. +Grande joie un jour, grande douleur un autre jour. Grande douleur, +ajouta-t-elle tout bas, expiation d’une trop grande joie! + +Et, à partir de ce moment, Anne d’Autriche, qui semblait avoir épuisé +toute sa mémoire et toute sa raison, demeura impénétrable, l’œil morne, +la pensée vague, les mains pendantes. + +— Il faut nous mettre au lit, dit la Molina. + +— Tout à l’heure, Molina. + +— Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole. + +Mme de Motteville se leva; des larmes brillantes et grosses comme des +larmes d’enfant coulaient lentement sur les joues blanches de la reine. + +Molina, s’en apercevant, darda sur Anne d’Autriche son œil noir et +vigilant. + +— Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville. Allez. + +Ce mot _nous_ sonna désagréablement à l’oreille de la favorite +française. Il signifiait qu’un échange de secrets ou de souvenirs +allait se faire. Il signifiait qu’une personne était de trop dans +l’entretien à sa plus intéressante phase. + +— Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majesté? demanda la +Française. + +— Oui, répondit l’Espagnole. + +Et Mme de Motteville s’inclina. Tout à coup une vieille femme de +chambre, vêtue comme elle l’était à la Cour d’Espagne en 1620, +ouvrit les portières, et surprenant la reine dans ses larmes, Mme de +Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa diplomatie: + +— Le remède! le remède! cria-t-elle joyeusement à la reine en +s’approchant sans façon du groupe. + +— Quel remède, _Chica_? dit Anne d’Autriche. + +— Pour le mal de Votre Majesté, répondit celle-ci. + +— Qui l’apporte? demanda vivement Mme de Motteville; M. Valot? + +— Non, une dame de Flandre. + +— Une dame de Flandre? Une Espagnole? interrogea la reine. + +— Je ne sais. + +— Qui l’envoie? + +— M. Colbert. + +— Son nom? + +— Elle ne l’a pas dit. + +— Sa condition? + +— Elle le dira. + +— Son visage? + +— Elle est masquée. + +— Vois, Molina! s’écria la reine. + +— C’est inutile, répondit tout à coup une voix ferme et douce à la +fois, partie de l’autre côté des tapisseries, voix qui fit tressaillir +les autres dames et frissonner la reine. + +En même temps, une femme masquée paraissait entre les rideaux. + +Avant que la reine eût parlé: + +— Je suis une dame du béguinage de Bruges, dit la dame inconnue, et +j’apporte, en effet, le remède qui doit guérir Votre Majesté. + +Chacun se tut. La béguine ne fit point un pas. + +— Parlez, dit la reine. + +— Quand nous serons seules, ajouta la béguine. + +Anne d’Autriche adressa un regard à ses compagnes, celles-ci se +retirèrent. + +La béguine fit alors trois pas vers la reine et s’inclina +révérencieusement. + +La reine regardait avec défiance cette femme qui la regardait aussi +avec des yeux brillants par les trous de son masque. + +— La reine de France est donc bien malade, dit Anne d’Autriche, que +l’on sait, au béguinage de Bruges, qu’elle a besoin d’être guérie? + +— Ne menacez point, reine, dit la béguine avec douceur; je suis venue +à vous pleine de respect et de compassion, j’y suis venue de la part +d’une amie. + +— Prouvez-le donc! Soulagez au lieu d’irriter. + +— Facilement; et Votre Majesté va voir si l’on est son amie. + +— Voyons. + +— Quel malheur est-il arrivé à Votre Majesté depuis vingt-trois ans?... + +— Mais, de grands malheurs: n’ai-je pas perdu le roi? + +— Je ne parle pas de ces sortes de malheurs. Je veux vous demander +si, depuis... la naissance du roi... une indiscrétion d’amie a causé +quelque douleur à Votre Majesté. + +— Je ne vous comprends pas, répondit la reine en serrant les dents pour +cacher son émotion. + +— Je vais me faire comprendre. Votre Majesté se souvient que le roi est +né le 3 septembre 1638, à onze heures un quart? + +— Oui, bégaya la reine. + +— À midi et demi, continua la béguine, le dauphin, ondoyé déjà par Mgr +de Meaux sous les yeux du roi, sous vos yeux était reconnu héritier de +la couronne de France. Le roi se rendit à la chapelle du vieux château +de Saint-Germain pour entendre le _Te Deum_. + +— Tout cela est exact, murmura la reine. + +— L’accouchement de Votre Majesté s’était fait en présence de feu +Monsieur, des princes, des dames de la Cour. Le médecin du roi, +Bouvard, et le chirurgien Honoré se tenaient dans l’antichambre. Votre +Majesté s’endormit vers trois heures jusqu’à sept heures environ, +n’est-ce pas? + +— Sans doute; mais vous me récitez là ce que tout le monde sait comme +vous et moi. + +— J’arrive, madame, à ce que peu de personnes savent. Peu de personnes, +disais-je? hélas! je pourrais dire deux personnes, car il y en avait +cinq seulement autrefois, et, depuis quelques années, le secret s’est +assuré par la mort des principaux participants. Le roi notre seigneur +dort avec ses pères; la sage-femme Péronne l’a suivi de près, Laporte +est oublié déjà. + +La reine ouvrit la bouche pour répondre; elle trouva sous sa main +glacée, dont elle caressait son visage, les gouttes pressées d’une +sueur brûlante. + +— Il était huit heures, poursuivit la béguine; le roi soupait d’un +grand cœur; ce n’étaient autour de lui que joie, cris, rasades; le +peuple hurlait sous les balcons; les Suisses, les mousquetaires et les +gardes erraient par la ville, portés en triomphe par les étudiants +ivres. + +Ces bruits formidables de l’allégresse publique faisaient gémir +doucement dans les bras de Mme de Hausac, sa gouvernante, le dauphin, +le futur roi de France, dont les yeux, lorsqu’ils s’ouvriraient, +devaient apercevoir deux couronnes au fond de son berceau. Tout à coup +Votre Majesté poussa un cri perçant, et dame Péronne reparut à son +chevet. + +Les médecins dînaient dans une salle éloignée. Le palais, désert +à force d’être envahi, n’avait plus ni consignes ni gardes. La +sage-femme, après avoir examiné l’état de Votre Majesté, se récria, +surprise, et, vous prenant en ses bras, éplorée, folle de douleur, +envoya Laporte pour prévenir le roi que Sa Majesté la reine voulait le +voir dans sa chambre. Laporte, vous le savez, madame, était un homme de +sang-froid et d’esprit. Il n’approcha pas du roi en serviteur effrayé +qui sent son importance, et veut effrayer aussi; d’ailleurs, ce n’était +pas une nouvelle effrayante que celle qu’attendait le roi. Toujours +est-il que Laporte parut, le sourire sur les lèvres, près de la chaise +du roi et lui dit: + +— Sire, la reine est bien heureuse et le serait encore plus de voir +Votre Majesté. + +Ce jour-là, Louis XIII eût donné sa couronne à un pauvre pour un Dieu +gard! Gai, léger, vif, le roi sortit de table en disant, du ton que +Henri IV eût pu prendre: Messieurs, je vais voir ma femme. + +Il arriva chez vous, madame, au moment où dame Péronne lui tendait un +second prince, beau et fort comme le premier, en lui disant: «Sire, +Dieu ne veut pas que le royaume de France tombe en quenouille. + +Le roi, dans son premier mouvement, sauta sur cet enfant et cria: +«Merci, mon Dieu!» + +La béguine s’arrêta en cet endroit, remarquant combien souffrait la +reine. Anne d’Autriche, renversée dans son fauteuil, la tête penchée, +les yeux fixes, écoutait sans entendre et ses lèvres s’agitaient +convulsivement pour une prière à Dieu ou pour une imprécation contre +cette femme. + +— Ah! ne croyez pas que, s’il n’y a qu’un dauphin en France, s’écria +la béguine, ne croyez pas que, si la reine a laissé cet enfant végéter +loin du trône, ne croyez pas qu’elle fût une mauvaise mère. Oh! non... +Il est des gens qui savent combien de larmes elle a versées; il est des +gens qui ont pu compter les ardents baisers qu’elle donnait à la pauvre +créature en échange de cette vie de misère et d’ombre à laquelle la +raison d’État condamnait le frère jumeau de Louis XIV. + +— Mon Dieu! mon Dieu! murmura faiblement la reine. + +— On sait, continua vivement la béguine, que le roi, se voyant deux +fils, tous deux égaux en âge, en prétentions, trembla pour le salut de +la France, pour la tranquillité de son État. On sait que M. le cardinal +de Richelieu, mandé à cet effet par Louis XIII, réfléchit plus d’une +heure dans le cabinet de Sa Majesté, et prononça cette sentence: «Il y +a un roi né pour succéder à Sa Majesté. Dieu en a fait naître un autre +pour succéder à ce premier roi; mais, à présent, nous n’avons besoin +que du premier-né; cachons le second à la France comme Dieu l’avait +caché à ses parents eux-mêmes.» Un prince, c’est pour l’État la paix et +la sécurité; deux compétiteurs, c’est la guerre civile et l’anarchie. + +La reine se leva brusquement, pâle et les poings crispés. + +— Vous en savez trop, dit-elle d’une voix sourde, puisque vous touchez +aux secrets de l’État. Quant aux amis de qui vous tenez ce secret, ce +sont des lâches, de faux amis. Vous êtes leur complice dans le crime +qui s’accomplit aujourd’hui. Maintenant, à bas le masque, ou je vous +fais arrêter par mon capitaine des gardes. Oh! ce secret ne me fait +pas peur! Vous l’avez eu, vous me le rendrez! Il se glacera dans votre +sein; ni ce secret ni votre vie ne vous appartiennent plus à partir de +ce moment! + +Anne d’Autriche, joignant le geste à la menace, fit deux pas vers la +béguine. + +— Apprenez, dit celle-ci, à connaître la fidélité, l’honneur, la +discrétion de vos amis abandonnés. + +Elle enleva soudain son masque. + +— Mme de Chevreuse! s’écria la reine. + +— La seule confidente du secret, avec Votre Majesté. + +— Ah! murmura Anne d’Autriche, venez m’embrasser, duchesse. Hélas! +c’est tuer ses amis, que se jouer ainsi avec leurs chagrins mortels. + +Et la reine, appuyant sa tête sur l’épaule de la vieille duchesse, +laissa échapper de ses yeux une source de larmes amères. + +— Que vous êtes jeune encore! dit celle-ci d’une voix sourde. Vous +pleurez! + + + + +Chapitre CLXXXIII — Deux amies + + +La reine regarda fièrement Mme de Chevreuse. + +— Je crois, dit-elle, que vous avez prononcé le mot heureuse en parlant +de moi. Jusqu’à présent, duchesse, j’avais cru impossible qu’une +créature humaine pût se trouver moins heureuse que la reine de France. + +— Madame, vous avez été, en effet, une mère de douleurs. Mais, à côté +de ces misères illustres dont nous nous entretenions tout à l’heure, +nous, vieilles amies, séparées par la méchanceté des hommes; à côté, +dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les joies peu sensibles, +c’est vrai, mais fort enviées de ce monde. + +— Lesquelles? dit amèrement Anne d’Autriche. Comment pouvez-vous +prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout à l’heure reconnaissiez +qu’il faut des remèdes à mon corps et à mon esprit? + +Mme de Chevreuse se recueillit un moment. + +— Que les rois sont loin des autres hommes! murmura-t-elle. + +— Que voulez-vous dire? + +— Je veux dire qu’ils sont tellement éloignés du vulgaire, qu’ils +oublient pour les autres toutes les nécessités de la vie. Comme +l’habitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux +verdoyants rafraîchis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas que +l’habitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des terres +calcinées par le soleil. + +La reine rougit légèrement; elle venait de comprendre. + +— Savez-vous, dit-elle, que c’est mal de nous avoir délaissée? + +— Oh! madame, le roi a hérité, dit-on, la haine que me portait son +père. Le roi me congédierait s’il me savait au Palais-Royal. + +— Je ne dis pas que le roi soit bien disposé en votre faveur, duchesse, +répliqua la reine: mais, moi, je pourrais... secrètement. + +La duchesse laissa percer un sourire dédaigneux qui inquiéta son +interlocutrice. + +— Du reste, se hâta d’ajouter la reine, vous avez très bien fait de +venir ici. + +— Merci, madame! + +— Ne fût-ce que pour nous donner cette joie de démentir le bruit de +votre mort. + +— On avait dit effectivement que j’étais morte? + +— Partout. + +— Mes enfants n’avaient pas pris le deuil, cependant. + +— Ah! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent; nous voyons peu +MM. d’Albert et de Luynes, et bien des choses échappent dans les +préoccupations au milieu desquelles nous vivons constamment. + +— Votre Majesté n’eût pas dû croire au bruit de ma mort. + +— Pourquoi pas? Hélas! nous sommes mortels; ne voyez-vous pas que moi, +votre sœur cadette, comme nous disions autrefois, je penche déjà vers +la sépulture? + +— Votre Majesté, si elle avait cru que j’étais morte, devait s’étonner +alors de n’avoir pas reçu de mes nouvelles. + +— La mort surprend parfois bien vite, duchesse. + +— Oh! Votre Majesté! Les âmes chargées de secrets comme celui dont nous +parlions tout à l’heure ont toujours un besoin d’épanchement qu’il faut +satisfaire d’avance. Au nombre des relais préparés pour l’éternité, on +compte la mise en ordre de ses papiers. + +La reine tressaillit. + +— Votre Majesté, dit la duchesse, saura d’une façon certaine le jour de +ma mort. + +— Comment cela? + +— Parce que Votre Majesté recevra le lendemain, sous une quadruple +enveloppe, tout ce qui a échappé de nos petites correspondances si +mystérieuses d’autrefois. + +— Vous n’avez pas brûlé? s’écria Anne avec effroi. + +— Oh! chère Majesté, répliqua la duchesse, les traîtres seuls brûlent +une correspondance royale. + +— Les traîtres? + +— Oui, sans doute; ou plutôt ils font semblant de la brûler, la gardent +ou la vendent. + +— Mon Dieu! + +— Les fidèles, au contraire, enfouissent précieusement de pareils +trésors; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui disent: +«Madame, je vieillis, je me sens malade; il y a danger de mort pour +moi, danger de révélation pour le secret de Votre Majesté; prenez donc +ce papier dangereux et brûlez-le vous-même.» + +— Un papier dangereux! Lequel? + +— Quant à moi, je n’en ai qu’un, c’est vrai, mais il est bien dangereux. + +— Oh! duchesse, dites, dites! + +— C’est ce billet... daté du 2 août 1644, où vous me recommandiez +d’aller à Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il y a +cela de votre main, madame: «Cher malheureux enfant.» + +Il se fit un silence profond à ce moment: la reine sondait l’abîme, Mme +de Chevreuse tendait son piège. + +— Oui, malheureux, bien malheureux! murmura Anne d’Autriche; quelle +triste existence a-t-il menée, ce pauvre enfant, pour aboutir à une si +cruelle fin! + +— Il est mort? s’écria vivement la duchesse avec une curiosité dont la +reine saisit avidement l’accent sincère. + +— Mort de consomption, mort oublié, flétri, mort comme ces pauvres +fleurs données par un amant et que la maîtresse laisse expirer dans un +tiroir pour les cacher à tout le monde. + +— Mort! répéta la duchesse avec un air de découragement qui eût bien +réjoui la reine, s’il n’eût été tempéré par un mélange de doute. Mort à +Noisy-le-Sec? + +— Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur honnête, +qui n’a pas survécu longtemps. + +— Cela se conçoit: c’est si lourd à porter un deuil et un secret +pareils. + +La reine ne se donna pas la peine de relever l’ironie de cette +réflexion. Mme de Chevreuse continua. + +— Eh bien! madame, je m’informai, il y a quelques années, à +Noisy-le-Sec même, du sort de cet enfant si malheureux. On m’apprit +qu’il ne passait pas pour être mort, voilà pourquoi je ne m’étais pas +affligée tout d’abord avec Votre Majesté. Oh! certes, si je l’eusse +cru, jamais une allusion à ce déplorable événement ne fût venue +réveiller les bien légitimes douleurs de Votre Majesté. + +— Vous dites que l’enfant ne passait pas pour être mort à Noisy? + +— Non, madame. + +— Que disait-on de lui, alors? + +— On disait... On se trompait sans doute. + +— Dites toujours. + +— On disait qu’un soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse, ce +qui se remarqua malgré le masque et la mante qui la cachaient, une dame +de haute qualité, de très haute qualité sans doute, était venue dans +un carrosse à l’embranchement de la route, la même, vous savez, où +j’attendais des nouvelles du jeune prince, quand Votre Majesté daignait +m’y envoyer. + +— Eh bien? + +— Et que le gouverneur avait mené l’enfant à cette dame. + +— Après? + +— Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitté le pays. + +— Vous voyez bien! il y a du vrai là-dedans, puisque, effectivement, le +pauvre enfant mourut d’un de ces coups de foudre qui font que, jusqu’à +sept ans, au dire des médecins, la vie des enfants tient à un fil. + +— Oh! ce que dit Votre Majesté est la vérité; nul ne le sait mieux +que vous, madame; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez la +bizarrerie... + +«Qu’est-ce encore?» pensa la reine. + +— La personne qui m’avait rapporté ces détails, qui avait été +s’informer de la santé de l’enfant, cette personne... + +— Vous aviez confié un pareil soin à quelqu’un? Oh! duchesse! + +— Quelqu’un de muet comme Votre Majesté, comme moi-même; mettons que +c’est moi-même, madame. Ce quelqu’un, dis-je, passant quelque temps +après en Touraine... + +— En Touraine? + +— Reconnut le gouverneur et l’enfant, pardon! crut les reconnaître, +vivants tous deux, gais et heureux et florissants tous deux, l’un +dans sa verte vieillesse, l’autre dans sa jeunesse en fleur! Jugez, +d’après cela, ce que c’est que les bruits qui courent, ayez donc foi, +après cela, à quoi que ce soit de ce qui se passe en ce monde. Mais je +fatigue Votre Majesté. Oh! ce n’est pas mon intention, et je prendrai +congé d’elle après lui avoir renouvelé l’assurance de mon respectueux +dévouement. + +— Arrêtez, duchesse; causons un peu de vous. + +— De moi? Oh! madame, n’abaissez pas vos regards jusque-là. + +— Pourquoi donc? N’êtes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce que vous +m’en voulez, duchesse? + +— Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue auprès de Votre +Majesté, si j’avais sujet de lui en vouloir? + +— Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la mort +qui menace. + +— Madame, vous me comblez avec ces douces paroles. + +— Nulle ne m’a jamais aimée, servie comme vous, duchesse. + +— Votre Majesté s’en souvient? + +— Toujours... Duchesse, une preuve d’amitié. + +— Ah! madame, tout mon être appartient à Votre Majesté. + +— Cette preuve, voyons! + +— Laquelle? + +— Demandez-moi quelque chose. + +— Demander? + +— Oh! je sais que vous êtes l’âme la plus désintéressée, la plus +grande, la plus royale. + +— Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquiète. + +— Je ne vous louerai jamais autant que vous le méritez. + +— Avec l’âge, avec les malheurs, on change beaucoup, madame. + +— Dieu vous entende, duchesse! + +— Comment cela? + +— Oui, la duchesse d’autrefois, la belle, la fière, l’adorée Chevreuse +m’eût répondu ingratement: «Je ne veux rien de vous.» Bénis soient donc +les malheurs, s’ils sont venus, puisqu’ils vous auront changée, et que +peut-être vous me répondrez: «J’accepte.» + +La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle était sous le +charme et ne se cachait plus. + +— Parlez, chère, dit la reine, que voulez-vous? + +— Il faut donc s’expliquer?... + +— Sans hésitation. + +— Eh bien! Votre Majesté peut me faire une joie indicible, une joie +incomparable. + +— Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l’inquiétude. Mais, avant +toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis en puissance +de fils comme j’étais autrefois en puissance de mari. + +— Je vous ménagerai, chère reine. + +— Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux écho de la belle +jeunesse. + +— Soit. Eh bien! ma vénérée maîtresse, Anne chérie... + +— Sais-tu toujours l’espagnol? + +— Toujours. + +— Demande-moi en espagnol alors. + +— Voici: faites-moi l’honneur de venir passer quelques jours à +Dampierre. + +— C’est tout? s’écria la reine stupéfaite. + +— Oui. + +— Rien que cela? + +— Bon Dieu! auriez-vous l’idée que je ne vous demande pas là le plus +énorme bienfait? S’il en est ainsi, vous ne me connaissez plus. +Acceptez vous? + +— Oui, de grand cœur. + +— Oh! merci! + +— Et je serai heureuse, continua la reine avec défiance si ma présence +peut vous être utile à quelque chose. + +— Utile? s’écria la duchesse en riant. Oh! non, non, agréable, douce, +délicieuse, oui, mille fois oui. C’est donc promis? + +— C’est juré. + +La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit de +baisers. + +«C’est une bonne femme au fond, pensa la reine, et... généreuse +d’esprit.» + +— Votre Majesté, reprit la duchesse, consentirait-elle à me donner +quinze jours? + +— Oui, certes! Pourquoi? + +— Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrâce, nul ne voulait +me prêter les cent mille écus dont j’ai besoin pour réparer Dampierre. +Mais, lorsqu’on va savoir que c’est pour y recevoir Votre Majesté, tous +les fonds de Paris afflueront chez moi. + +— Ah! fit la reine en remuant doucement la tête avec intelligence, cent +mille écus! il faut cent mille écus pour réparer Dampierre? + +— Tout autant. + +— Et personne ne veut vous les prêter? + +— Personne. + +— Je les prêterai, moi, si vous voulez, duchesse. + +— Oh! je n’oserais. + +— Vous auriez tort. + +— Vrai? + +— Foi de reine!... Cent mille écus, ce n’est réellement pas beaucoup. + +— N’est-ce pas? + +— Non. Oh! je sais que vous n’avez jamais fait payer votre discrétion +ce qu’elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que je vous fasse +un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est un bien plus galant +homme. + +— Paie-t-il? + +— S’il ne paie pas, je paierai; mais ce serait la première fois qu’il +me refuserait. + +La reine écrivit, donna la cédule à la duchesse, et la congédia après +l’avoir gaiement embrassée. + + + + +Chapitre CLXXXIV — Comment Jean de La Fontaine fit son premier conte + + +Toutes ces intrigues sont épuisées; l’esprit humain, si multiple dans +ses exhibitions, a pu se développer à l’aise dans les trois cadres que +notre récit lui a fournis. + +Peut-être s’agira-t-il encore de politique et d’intrigues dans le +tableau que nous préparons, mais les ressorts en seront tellement +cachés, que l’on ne verra que les fleurs et les peintures, absolument +comme dans ces théâtres forains où paraît, sur la scène, un colosse qui +marche mû par les petites jambes et les bras grêles d’un enfant caché +dans sa carcasse. + +Nous retournons à Saint-Mandé, où le surintendant reçoit, selon son +habitude, sa société choisie d’épicuriens. + +Depuis quelque temps, le maître a été rudement éprouvé. Chacun se +ressent au logis de la détresse du ministre. Plus de grandes et folles +réunions. La finance a été un prétexte pour Fouquet, et jamais, comme +le dit spirituellement Gourville, prétexte n’a été plus fallacieux; de +finances, pas l’ombre. + +M. Vatel s’ingénie à soutenir la réputation de la maison. Cependant +les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent d’un retard +ruineux. Les expéditionnaires de vins d’Espagne envoient fréquemment +des mandats que nul ne paie. Les pêcheurs que le surintendant gage sur +les côtes de Normandie supputent que, s’ils étaient remboursés, la +rentrée de la somme leur permettrait de se retirer à terre. La marée, +qui, plus tard, doit faire mourir Vatel, la marée n’arrive pas du tout. + +Cependant, pour le jour de réception ordinaire, les amis de Fouquet se +présentent plus nombreux que de coutume. Gourville et l’abbé Fouquet +causent finances, c’est-à-dire que l’abbé emprunte quelques pistoles à +Gourville. Pélisson, assis les jambes croisées, termine la péroraison +d’un discours par lequel Fouquet doit rouvrir le Parlement. + +Et ce discours est un chef-d’œuvre, parce que Pélisson le fait pour son +ami, c’est-à-dire qu’il y met tout ce que, certainement, il n’irait pas +chercher pour lui-même. Bientôt, se disputant sur les rimes faciles, +arrivent du fond du jardin Loret et La Fontaine. + +Les peintres et les musiciens se dirigent à leur tour du côté de la +salle à manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera. + +Le surintendant ne fait jamais attendre. + +Il est sept heures et demie; l’appétit s’annonce assez galamment. + +Quand tous les convives sont réunis, Gourville va droit à Pélisson, le +tire de sa rêverie et l’amène au milieu d’un salon dont il a fermé les +portes. + +— Eh bien! dit-il, quoi de nouveau? + +Pélisson, levant sa tête intelligente et douce: + +— J’ai emprunté, dit-il, vingt-cinq mille livres à ma tante. Les voici +en bons de caisse. + +— Bien, répondit Gourville, il ne manque plus que cent +quatre-vingt-quinze mille livres pour le premier paiement. + +— Le paiement de quoi? demanda La Fontaine du ton qu’il mettait à dire: +«Avez-vous lu Baruch?» + +— Voilà encore mon distrait, dit Gourville. Quoi! c’est vous qui nous +avez appris que la petite terre de Corbeil allait être vendue par un +créancier de M. Fouquet; c’est vous qui avez proposé la cotisation +de tous les amis d’Épicure; c’est vous qui avez dit que vous feriez +vendre un coin de votre maison de Château-Thierry pour fournir votre +contingent, et vous venez dire aujourd’hui: «Le paiement de quoi?» + +Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La Fontaine. + +— Pardon, pardon, dit-il, c’est vrai, je n’avais pas oublié. Oh! non; +seulement... + +— Seulement, tu ne te souvenais plus, répliqua Loret. + +— Voilà la vérité. Le fait est qu’il a raison. Entre oublier et ne plus +se souvenir, il y a une grande différence. + +— Alors, ajouta Pélisson, vous apportez cette obole, prix du coin de +terre vendu? + +— Vendu? Non. + +— Vous n’avez pas vendu votre clos? demanda Gourville étonné, car il +connaissait le désintéressement du poète. + +— Ma femme n’a pas voulu, répondit ce dernier. + +Nouveaux rires. + +— Cependant, vous êtes allé à Château-Thierry pour cela? lui fut-il +répondu. + +— Certes, et à cheval. + +— Pauvre Jean! + +— Huit chevaux différents: j’étais roué. + +— Excellent ami!... Et là-bas vous vous êtes reposé? + +— Reposé? Ah bien! oui! Là-bas, j’ai eu bien de la besogne. + +— Comment cela? + +— Ma femme avait fait des coquetteries avec celui à qui je voulais +vendre la terre. Cet homme s’est dédit; je l’ai appelé en duel. + +— Très bien! dit le poète; et vous vous êtes battus? + +— Il paraît que non. + +— Vous n’en savez donc rien? + +— Non, ma femme et ses parents se sont mêlés de cela. J’ai eu un quart +d’heure durant l’épée à la main; mais je n’ai pas été blessé. + +— Et l’adversaire? + +— L’adversaire non plus; il n’était pas venu sur le terrain. + +— C’est admirable! s’écria-t-on de toutes parts; vous avez dû vous +courroucer? + +— Très fort; j’avais gagné un rhume; je suis rentré à la maison, et ma +femme m’a querellé. + +— Tout de bon? + +— Tout de bon. Elle m’a jeté un pain à la tête, un gros pain. + +— Et vous? + +— Moi? Je lui ai renversé toute la table sur le corps, et sur le corps +de ses convives; puis je suis remonté à cheval, et me voilà. + +Nul n’eût su tenir son sérieux à l’exposé de cette héroïde comique. +Quand l’ouragan des rires se fut un peu calmé: + +— Voilà tout ce que vous avez rapporté? dit-on à La Fontaine. + +— Oh! non pas, j’ai eu une excellente idée. + +— Dites. + +— Avez-vous remarqué qu’il se fait en France beaucoup de poésies +badines? + +— Mais oui, répliqua l’assemblée. + +— Et que, poursuivit La Fontaine, il ne s’en imprime que fort peu? + +— Les lois sont dures, c’est vrai. + +— Eh bien! marchandise rare est une marchandise chère, ai-je pensé. +C’est pourquoi je me suis mis à composer un petit poème extrêmement +licencieux. + +— Oh! oh! cher poète. + +— Extrêmement grivois. + +— Oh! oh! + +— Extrêmement cynique. + +— Diable! diable! + +— J’y ai mis, continua froidement le poète, tout ce que j’ai pu trouver +de mots galants. + +Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave poète mettait ainsi +l’enseigne à sa marchandise. + +— Et, poursuivit-il, je m’appliquai à dépasser tout ce que Boccace, +l’Arétin et autres maîtres ont fait dans ce genre. + +— Bon Dieu! s’écria Pélisson; mais il sera damné! + +— Vous croyez? demanda naïvement La Fontaine; je vous jure que je n’ai +pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M. Fouquet. + +Cette conclusion mirifique mit le comble à la satisfaction des +assistants. + +— Et j’ai vendu cet opuscule huit cent livres la première édition, +s’écria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres de piété +s’achètent moitié moins. + +— Il eût mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de piété. + +— C’est trop long et pas assez divertissant, répliqua tranquillement La +Fontaine; mes huit cents livres sont dans ce petit sac; je les offre. + +Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du trésorier des +épicuriens. + +Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres; les +autres s’épuisèrent de même. Il y eut, compte fait, quarante mille +livres dans l’escarcelle. + +Jamais plus généreux deniers ne résonnèrent dans les balances divines +où la charité pèse les bons cœurs et les bonnes intentions contre les +pièces fausses des dévots hypocrites. + +On faisait encore tinter les écus quand le surintendant entra ou plutôt +se glissa dans la salle. Il avait tout entendu. + +On vit cet homme, qui avait remué tant de milliards, ce riche qui +avait épuisé tous les plaisirs et tous les honneurs, ce cœur immense, +ce cerveau fécond qui avaient, comme deux creusets avides, dévoré la +substance matérielle et morale du premier royaume du monde, on vit +Fouquet dépasser le seuil avec les yeux pleins de larmes, tremper ses +doigts blancs et fins dans l’or et l’argent. + +— Pauvre aumône, dit-il d’une voix tendre et émue, tu disparaîtras dans +le plus petit des plis de ma bourse vide; mais tu as empli jusqu’au +bord ce que nul n’épuisera jamais: mon cœur! Merci, mes amis, merci! + +Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient là et +qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes qu’ils étaient, il +embrassa La Fontaine en lui disant: + +— Pauvre garçon qui s’est fait battre pour moi par sa femme, et damner +par son confesseur! + +— Bon! ce n’est rien, répondit le poète; que vos créanciers attendent +deux ans, j’aurai fait cent autres contes qui, à deux éditions chacun, +paieront la dette. + + + + +Chapitre CLXXXV — La Fontaine négociateur + + +Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante effusion... + +— Mon cher poète, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non +seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d’eux rapportera, +mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-d’œuvre. + +— Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas croire que +j’aie seulement apporté cette idée et ces quatre-vingts pistoles à M. +le surintendant. + +— Oh! mais, s’écria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est en +fonds aujourd’hui. + +— Bénie soit l’idée, si elle m’apporte un ou deux millions, dit +gaiement Fouquet. + +— Précisément, répliqua La Fontaine. + +— Vite, vite! cria l’assemblée. + +— Prenez garde, dit Pélisson à l’oreille de La Fontaine, vous avez eu +grand succès jusqu’à présent, n’allez pas lancer la flèche au-delà du +but. + +— Nenni, monsieur Pélisson, et, vous qui êtes un homme de goût, vous +m’approuverez tout le premier. + +— Il s’agit de millions? dit Gourville. + +— J’ai là quinze cent mille livres, monsieur Gourville. + +Et il frappa sa poitrine. + +— Au diable, le Gascon de Château-Thierry! cria Loret. + +— Ce n’est pas la poche qu’il fallait toucher, dit Fouquet, c’est la +cervelle. + +— Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous n’êtes pas +un procureur général, vous êtes un poète. + +— C’est vrai! s’écrièrent Loret, Conrart, et tout ce qu’il y avait là +de gens de lettres. + +— Vous êtes, dis-je, un poète et un peintre, un statuaire, un ami des +arts et des sciences; mais, avouez-le vous-même, vous n’êtes pas un +homme de robe. + +— Je l’avoue, répliqua en souriant M. Fouquet. + +— On vous mettrait de l’Académie que vous refuseriez, n’est-ce pas? + +— Je crois que oui, n’en déplaise aux académiciens. + +— Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l’Académie, vous +laissez-vous aller à faire partie du Parlement? + +— Oh! oh! dit Pélisson, nous parlons politique? + +— Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied pas à +M. Fouquet. + +— Ce n’est pas de la robe qu’il s’agit, riposta Pélisson, contrarié des +rires de l’assemblée. + +— Au contraire, c’est de la robe, dit Loret. + +— Ôtez la robe au procureur général, dit Conrart, nous avons M. +Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il n’est pas de +procureur général sans robe, nous déclarons, d’après M. de La Fontaine, +que certainement la robe est un épouvantail. + +— _Fugiunt risus leporesque_, dit Loret. + +— Les ris et les grâces, fit un savant. + +— Moi, poursuivit Pélisson gravement, ce n’est pas comme cela que je +traduis _lepores_. + +— Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine. + +— Je le traduis ainsi: «Les lièvres se sauvent en voyant M. Fouquet.» + +Éclats de rire, dont le surintendant prit sa part. + +— Pourquoi les lièvres? objecta Conrart piqué. + +— Parce que le lièvre sera celui qui ne se réjouira point de voir M. +Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire. + +— Oh! oh! murmurèrent les poètes. + +— _Quo non ascendam?_ dit Conrart, me paraît impossible avec une robe +de procureur. + +— Et à moi, sans cette robe, dit l’obstiné Pélisson. Qu’en pensez-vous, +Gourville? + +— Je pense que la robe est bonne, répliqua celui-ci; mais je pense +également qu’un million et demi vaudrait mieux que la robe. + +— Et je suis de l’avis de Gourville, s’écria Fouquet en coupant court à +la discussion par son opinion, qui devait nécessairement dominer toutes +les autres. + +— Un million et demi! grommela Pélisson; pardieu! je sais une fable +indienne... + +— Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi. + +— La tortue avait une carapace, dit Pélisson; elle se réfugiait +là-dedans quand ses ennemis la menaçaient. Un jour, quelqu’un lui dit: +«Vous avez bien chaud l’été dans cette maison-là, et vous êtes bien +empêchée de montrer vos grâces. Voilà la couleuvre qui vous donnera un +million et demi de votre écaille.» + +— Bon! fit le surintendant en riant. + +— Après? fit La Fontaine, intéressé par l’apologue bien plus que par la +moralité. + +— La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit; il +avait faim; il lui brisa les reins d’un coup de bec et la dévora. + +— Ô _muthos déloï?_... dit Conrart. + +— Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe. + +La Fontaine prit la moralité au sérieux. + +— Vous oubliez Eschyle, dit-il à son adversaire. + +— Qu’est-ce à dire? + +— Eschyle le Chauve. + +— Après? + +— Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand amateur +de tortues, prit d’en haut le crâne pour une pierre, et lança sur ce +crâne une tortue toute blottie dans sa carapace. + +— Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu pensif, +tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur briser +gratis l’écaille; trop heureuses les tortues dont une couleuvre paie +l’enveloppe un million et demi. Qu’on m’apporte une couleuvre généreuse +comme celle de votre fable, Pélisson, et je lui donne ma carapace. + +— _Rara avis in terris!_ s’écria Conrart. + +— Et semblable à un cygne noir, n’est-ce pas? ajouta La Fontaine. Eh +bien! oui, précisément, un oiseau tout noir et très rare; je l’ai +trouvé. + +— Vous avez trouvé un acquéreur pour ma charge de procureur? s’écria +Fouquet. + +— Oui, monsieur. + +— Mais M. le surintendant n’a jamais dit qu’il dût vendre, reprit +Pélisson. + +— Pardonnez-moi: vous-même, vous en avez parlé, dit Conrart. + +— J’en suis témoin, fit Gourville. + +— Il tient aux beaux discours qu’il me fait, dit en riant Fouquet. Cet +acquéreur, voyons, La Fontaine? + +— Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave homme. + +— Qui s’appelle? + +— Vanel. + +— Vanel! s’écria Fouquet, Vanel! le mari de... + +— Précisément, son mari; oui, monsieur. + +— Ce cher homme! dit Fouquet avec intérêt, il veut être procureur +général? + +— Il veut être tout ce que vous êtes, monsieur, dit Gourville, et faire +absolument ce que vous avez fait. + +— Oh! mais c’est bien réjouissant: contez-nous donc cela, La Fontaine. + +— C’est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantôt je le +rencontre: il flânait sur la place de la Bastille, précisément vers +l’instant où j’allais prendre le petit carrosse de Saint-Mandé. + +— Il devait guetter sa femme, bien sûr, interrompit Loret. + +— Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il n’est pas jaloux. + +— Il m’aborde donc, m’embrasse, me conduit au Cabaret de +l’_Image-Saint-Fiacre_, et m’entretient de ses chagrins. + +— Il a des chagrins? + +— Oui, sa femme lui donne de l’ambition. + +— Et il vous dit?... + +— Qu’on lui a parlé d’une charge au Parlement; que le nom de M. Fouquet +a été prononcé, que, depuis ce temps Mme Vanel rêve de s’appeler Mme la +procureuse générale, et qu’elle en meurt toutes les nuits qu’elle n’en +rêve pas. + +— Pauvre femme! dit Fouquet. + +— Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les +affaires: vous allez voir comment je menai celle-ci. + +— Voyons! + +— Savez-vous, dis-je à Vanel, que c’est cher, une charge comme celle de +M. Fouquet? + +— Combien à peu près? fit-il. + +— M. Fouquet en a refusé dix-sept cent mille livres. + +— Ma femme, répliqua Vanel, avait mis cela aux environs de quatorze +cent mille. + +— Comptant? lui fis-je. + +— Oui; elle a vendu un bien en Guienne, elle a réalisé. + +— C’est un joli lot à toucher d’un coup, dit sentencieusement l’abbé +Fouquet, qui n’avait pas encore parlé. + +— Cette pauvre dame Vanel! murmura Fouquet. + +Pélisson haussa les épaules. + +— Un démon! dit-il bas à l’oreille de Fouquet. + +— Précisément!... Il serait charmant d’employer l’argent de ce démon à +réparer le mal que s’est fait pour moi un ange. + +Pélisson regarda d’un air surpris Fouquet, dont les pensées se +fixaient, à partir de ce moment, sur un nouveau but. + +— Eh bien! demanda La Fontaine, ma négociation? + +— Admirable! cher poète. + +— Oui, dit Gourville; mais tel se vante d’avoir envie d’un cheval, qui +n’a pas seulement de quoi payer la bride. + +— Le Vanel se dédirait si on le prenait au mot, continua l’abbé Fouquet. + +— Je ne crois pas, dit La Fontaine. + +— Qu’en savez-vous? + +— C’est que vous ignorez le dénouement de mon histoire. + +— Ah! s’il y a un dénouement, dit Gourville, pourquoi flâner en route? + +— _Semper ad adventum, _n’est-ce pas cela? dit Fouquet du ton d’un +grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes. + +Les latinistes battirent des mains. + +— Mon dénouement, s’écria La Fontaine, c’est que Vanel, ce tenace +oiseau, sachant que je venais à Saint-Mandé, m’a supplié de l’emmener. + +— Oh! oh! + +— Et de le présenter, s’il était possible, à Monseigneur. + +— En sorte?... + +— En sorte qu’il est là, sur la pelouse du Bel-Air. + +— Comme un scarabée. + +— Vous dites cela, Gourville, à cause des antennes, mauvais plaisant! + +— Eh bien! monsieur Fouquet? + +— Eh bien! il ne convient pas que le mari de Mme Vanel s’enrhume hors +de chez moi; envoyez-le quérir, La Fontaine, puisque vous savez où il +est. + +— J’y cours moi-même. + +— Je vous y accompagne, dit l’abbé Fouquet; je porterai les sacs. + +— Pas de mauvaise plaisanterie, dit sévèrement Fouquet; que l’affaire +soit sérieuse, si affaire il y a. Tout d’abord, soyons hospitaliers. +Excusez-moi bien, La Fontaine, auprès de ce galant homme, et dites-lui +que je suis désespéré de l’avoir fait attendre, mais que j’ignorais +qu’il fût là. + +La Fontaine était déjà parti. Par bonheur, Gourville l’accompagnait; +car, tout entier à ses chiffres, le poète se trompait de route, et +courait vers Saint-Maur. + +Un quart d’heure après, M. Vanel fut introduit dans le cabinet du +surintendant, ce même cabinet dont nous avons donné la description et +les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le voyant +entrer appela Pélisson, et lui parla quelques minutes à l’oreille. + +— Retenez bien ceci, lui dit-il: que toute l’argenterie, que toute la +vaisselle, que tous les joyaux soient emballés dans le carrosse. Vous +prendrez les chevaux noirs; l’orfèvre vous accompagnera; vous reculerez +le souper jusqu’à l’arrivée de Mme de Bellière. + +— Encore faut-il que Mme de Bellière soit prévenue, dit Pélisson. + +— Inutile, je m’en charge. + +— Très bien. + +— Allez, mon ami. + +Pélisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les +vrais amis, dans la volonté qu’il subissait. Là est la force des âmes +d’élite. La défiance n’est faite que pour les natures inférieures. + +Vanel s’inclina donc devant le surintendant. Il allait commencer une +harangue. + +— Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me paraît que +vous voulez acquérir ma charge? + +— Monseigneur... + +— Combien pouvez-vous m’en donner? + +— C’est à vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais qu’on vous a +fait des offres. + +— Mme Vanel, m’a-t-on dit, l’estime quatorze cent mille livres. + +— C’est tout ce que nous avons. + +— Pouvez-vous donner la somme tout de suite? + +— Je ne l’ai pas sur moi, dit naïvement Vanel, effaré de cette +simplicité, de cette grandeur, lui qui s’attendait à des luttes, à des +finesses, à des marches d’échiquier. + +— Quand l’aurez-vous? + +— Quand il plaira à Monseigneur. + +Et il tremblait que Fouquet ne se jouât de lui. + +— Si ce n’était la peine de retourner à Paris, je vous dirais tout de +suite... + +— Oh! monseigneur... + +— Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la signature à +demain matin. + +— Soit, répliqua Vanel glacé, abasourdi. + +— Six heures, ajouta Fouquet. + +— Six heures, répéta Vanel. + +— Adieu, monsieur Vanel! Dites à Mme Vanel que je lui baise les mains. + +Et Fouquet se leva. + +Alors Vanel, à qui le sang montait aux yeux et qui commençait à perdre +le tête: + +— Monseigneur, monseigneur, dit-il sérieusement, est-ce que vous me +donnez parole? + +Fouquet tourna la tête. + +— Pardieu! dit-il; et vous? + +Vanel hésita, frissonna et finit par avancer timidement sa main. +Fouquet ouvrit et avança noblement la sienne. Cette main loyale +s’imprégna une seconde de la moiteur d’un main hypocrite; Vanel serra +les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre. + +Le surintendant dégagea doucement sa main. + +— Adieu! dit-il. + +Vanel courut à reculons vers la porte, se précipita par les vestibules +et s’enfuit. + +Pélisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet n’avait pas +encore quitté. + +Le surintendant remercia l’orfèvre d’avoir bien voulu lui garder comme +un dépôt ces richesses qu’il avait le droit de vendre. Il jeta les yeux +sur le total des comptes, qui s’élevait à treize cent mille livres. + +Puis, se plaçant à son bureau, il écrivit un bon de quatorze cent mille +livres, payables à vue à sa caisse, avant midi le lendemain. + +— Cent mille livres de bénéfice! s’écria l’orfèvre. Ah! monseigneur, +quelle générosité! + +— Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant l’épaule, il +est des politesses qui ne se paient jamais. Le bénéfice est à peu près +celui que vous eussiez fait; mais il reste l’intérêt de votre argent. + +En disant ces mots, il détachait de sa manchette un bouton de diamants +que ce même orfèvre avait bien souvent estimé trois mille pistoles. + +— Prenez ceci en mémoire de moi, dit-il à l’orfèvre, et adieu; vous +êtes un honnête homme. + +— Et vous, s’écria l’orfèvre, touché profondément, vous, monseigneur, +vous êtes un brave seigneur. + +Fouquet fit passer le digne orfèvre par une porte dérobée; puis il alla +recevoir Mme de Bellière, que tous les conviés entouraient déjà. + +La marquise était belle toujours; mais, ce jour-là, elle resplendissait. + +— Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est d’une +beauté incomparable ce soir? Savez-vous pourquoi? + +— Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelqu’un. + +— Non, mais parce qu’elle en est la meilleure. Cependant... + +— Cependant? dit la marquise en souriant. + +— Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des pierres +fausses. + +Elle rougit. + + + + +Chapitre CLXXXVI — La vaisselle et les diamants de Madame de Bellière + + +À peine Fouquet eut-il congédié Vanel, qu’il réfléchit un moment. + +— On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l’on a aimée. +Marguerite désire être procureuse, pourquoi ne lui pas faire ce +plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse ne saurait +rien me reprocher, pensons à la femme qui m’aime. Mme de Bellière doit +être là. + +Il indiqua du doigt la porte secrète. + +S’étant enfermé, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea +rapidement vers la communication établie entre la maison de Vincennes +et sa maison à lui. + +Il avait négligé d’avertir son amie avec la sonnette, bien assuré +qu’elle ne manquait jamais au rendez-vous. + +En effet, la marquise était arrivée. Elle attendait. Le bruit que fit +le surintendant l’avertit; elle accourut pour recevoir par-dessous la +porte le billet qu’il lui passa. + +_«Venez, marquise, on vous attend pour souper._» + +Heureuse et active, Mme de Bellière gagna son carrosse dans l’avenue de +Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron à Gourville, qui, +pour mieux plaire au maître, guettait son arrivée dans la cour. + +Elle n’avait pas vu entrer, fumants et blancs d’écume, les chevaux +noirs de Fouquet, qui ramenaient à Saint-Mandé Pélisson et l’orfèvre +lui-même à qui Mme de Bellière avait vendu sa vaisselle et ses joyaux. + +— Oh! oh! s’écrièrent tous les convives; on peut dire cela sans crainte +d’une femme qui a les plus beaux diamants de Paris. + +— Eh bien? dit tout bas Fouquet à Pélisson. + +— Eh bien! j’ai enfin compris, répliqua celui-ci, et vous avez bien +fait. + +— C’est heureux, fit en souriant le surintendant. + +— Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel. + +Le flot des convives se précipita moins lentement qu’il n’est d’usage +dans les fêtes ministérielles vers la salle à manger, où les attendait +un magnifique spectacle. + +Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des fleurs +et des lumières, brillait à éblouir la vaisselle d’or et d’argent +la plus riche qu’on pût voir; c’était un reste de ces vieilles +magnificences que les artistes florentins, amenés par les Médicis, +avaient sculptées, ciselées fondues pour les dressoirs de fleurs, quand +il y avait de l’or en France; ces merveilles cachées, enfouies pendant +les guerres civiles, avaient reparu timidement dans les intermittences +de cette guerre de bon goût qu’on appelait la Fronde; alors que +seigneurs, se battant contre seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient +pas. Toute cette vaisselle était marquée aux armes de Mme de Bellière. + +— Tiens, s’écria La Fontaine, un P. et un B. + +Mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était le couvert de la +marquise, à la place que lui avait assignée Fouquet; près de lui +s’élevait une pyramide de diamants, de saphirs, d’émeraudes, de camées +antiques; la sardoine gravée par les vieux Grecs de l’Asie Mineure +avec ses montures d’or de Mysie, les curieuses mosaïques de la vieille +Alexandrie montées en argent, les bracelets massifs de l’Égypte de +Cléopâtre jonchaient un vaste plat de Palissy, supporté sur un trépied +de bronze doré, sculpté par Benvenuto. + +La marquise pâlit en voyant ce qu’elle ne comptait jamais revoir. Un +profond silence, précurseur des émotions vives, occupait la salle +engourdie et inquiète. + +Fouquet ne fit pas même un signe pour chasser tous les valets chamarrés +qui couraient, abeilles pressées, autour des vastes buffets et des +tables d’office. + +— Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait à Mme +de Bellière, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gêne, envoya +tout cet or et tout cet argent chez l’orfèvre avec cette masse de +joyaux qui se dressent là devant elle. Cette belle action d’une amie +devait être comprise par des amis tels que vous. Heureux l’homme qui se +voit aimé ainsi! Buvons à la santé de Mme de Bellière. + +Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette, pâmée +sur son siège, la pauvre femme, qui venait de perdre ses sens, pareille +aux oiseaux de la Grèce qui traversaient le ciel au-dessus de l’arène à +Olympie. + +— Et puis, ajouta Pélisson, que toute vertu touchait, que toute beauté +charmait, buvons un peu aussi à celui qui inspira la belle action de +Madame; car un pareil homme doit être digne d’être aimé. + +Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva pâle et souriante, tendit +son verre avec une main défaillante dont les doigts tremblants +frottèrent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux mourants encore +allaient chercher tout l’amour qui brûlait dans ce généreux cœur. + +Commencé de cette héroïque façon, le souper devint promptement une +fête; nul ne s’occupa plus d’avoir de l’esprit, personne n’en manqua. + +La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit à Vatel de le +réconcilier avec les vins du Rhône et ceux d’Espagne. + +L’abbé Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit: + +— Prenez garde, monsieur l’abbé! si vous êtes aussi tendre, on vous +mangera. + +Les heures s’écoulèrent ainsi joyeuses et secouant des roses sur les +convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas la table +avant les dernières largesses du dessert. + +Il souriait à la plupart de ses amis, ivre comme on l’est quand on a +enivré le cœur avant la tête, et, pour la première fois, il venait de +regarder l’horloge. + +Soudain une voiture roula dans la cour, et on l’entendit, chose +étrange! au milieu du bruit et des chansons. + +Fouquet dressa l’oreille, puis il tourna les yeux vers l’antichambre. +Il lui sembla qu’un pas y retentissait, et que ce pas, au lieu de +fouler le sol, pesait sur son cœur. + +Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Bellière appuyait +sur le sien depuis deux heures. + +— M. d’Herblay, évêque de Vannes, cria l’huissier. + +Et la figure sombre et pensive d’Aramis apparut sur le seuil, entre les +débris de deux guirlandes dont une flamme de lampe venait de rompre les +fils. + + + + +Chapitre CLXXXVII — La quittance de M. de Mazarin + + +Fouquet eût poussé un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si +l’air glacé, le regard distrait d’Aramis ne lui eussent rendu toute sa +réserve. + +— Est-ce que vous nous aidez à prendre le dessert? demanda-t-il +cependant; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout ce +bruit que font nos folies? + +— Monseigneur, répliqua respectueusement Aramis, je commencerai par +m’excuser près de vous de troubler votre joyeuse réunion; puis je vous +demanderai, après le plaisir, un moment d’audience pour les affaires. + +Comme ce mot affaires avait fait dresser l’oreille à quelques +épicuriens, Fouquet se leva. + +— Les affaires toujours, dit-il, monsieur d’Herblay; trop heureux +sommes nous quand les affaires n’arrivent qu’à la fin du repas. + +Et, ce disant, il prit la main de Mme de Bellière, qui le considérait +avec une sorte d’inquiétude; il la conduisit dans le plus voisin salon, +après l’avoir confiée aux plus raisonnables de la compagnie. + +Quant à lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son cabinet. + +Aramis, une fois là, oublia le respect de l’étiquette. Il s’assit: + +— Devinez, dit-il, qui j’ai vu ce soir? + +— Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la sorte, +je suis sûr de m’entendre annoncer quelque chose de désagréable. + +— Cette fois encore, vous ne vous serez pas trompé, mon cher ami, +répliqua Aramis. + +— Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet. + +— Eh bien! j’ai vu Mme de Chevreuse. + +— La vieille duchesse? + +— Oui. + +— Ou son ombre? + +— Non pas. Une vieille louve. + +— Sans dents? + +— C’est possible, mais non pas sans griffes. + +— Eh bien! pourquoi m’en voudrait-elle? Je ne suis pas avare avec les +femmes qui ne sont pas prudes. C’est là une qualité que prise toujours +même la femme qui n’ose plus provoquer l’amour. + +— Mme de Chevreuse le sait bien, que vous n’êtes pas avare, puisqu’elle +veut vous arracher de l’argent. + +— Bon! sous quel prétexte? + +— Ah! les prétextes ne lui manquent jamais. Voici le sien. + +— J’écoute. + +— Il paraîtrait que la duchesse possède plusieurs lettres de M. de +Mazarin. + +— Cela ne m’étonne pas, le prélat était galant. + +— Oui; mais ces lettres n’auraient pas de rapport avec les amours du +prélat. Elles traitent, dit-on, d’affaires de finances. + +— C’est moins intéressant. + +— Vous ne soupçonnez pas un peu ce que je veux dire? + +— Pas du tout. + +— N’auriez-vous jamais entendu parler d’une accusation de détournement +de fonds? + +— Cent fois! mille fois! Depuis que je suis aux affaires, mon cher +d’Herblay, je n’ai jamais entendu parler que de cela. C’est comme vous, +évêque, lorsqu’on vous reproche votre impiété; vous, mousquetaire, +votre poltronnerie; ce qu’on reproche perpétuellement au ministre des +Finances, c’est de voler les finances. + +— Bien; mais précisons, car M. de Mazarin précise, à ce que dit la +duchesse. + +— Voyons ce qu’il précise. + +— Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous seriez +fort empêché, vous, de préciser l’emploi. + +— Treize millions! dit le surintendant en s’allongeant dans son +fauteuil pour mieux lever la tête vers le plafond. Treize millions... +Ah! dame! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux qu’on m’accuse +d’avoir volés. + +— Ne riez pas, mon cher monsieur, c’est grave. Il est certain que la +duchesse a les lettres, et que les lettres doivent être bonnes, attendu +qu’elle voulait les vendre cinq cent mille livres. + +— On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-là, répondit +Fouquet. Eh! mais je sais ce que vous voulez dire. + +Fouquet se mit à rire de bon cœur. + +— Tant mieux! fit Aramis peu rassuré. + +— L’histoire de ces treize millions me revient. Oui, c’est cela; je les +tiens. + +— Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu. + +— Imaginez-vous, mon cher, que le _signor_ Mazarin, Dieu ait son âme! +fit un jour ce bénéfice de treize millions sur une concession de terres +en litige dans la Valteline; il les biffa sur le registre des recettes, +me les fit envoyer, et se les fit donner par moi, pour frais de guerre. + +— Bien. Alors la destination est justifiée. + +— Non pas; le cardinal les fit placer sous mon nom, et m’envoya une +décharge. + +— Vous avez cette décharge? + +— Parbleu! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux +tiroirs de son vaste bureau d’ébène incrusté de nacre et d’or. + +— Ce que j’admire en vous, dit Aramis charmé, c’est votre mémoire +d’abord, puis votre sang-froid, et enfin l’ordre parfait qui règne dans +votre administration, à vous, le poète par excellence. + +— Oui, dit Fouquet, j’ai de l’ordre par esprit de paresse, pour +m’épargner de chercher. Ainsi, je sais que le reçu de Mazarin est +dans le troisième tiroir, lettre M.; j’ouvre ce tiroir et je mets +immédiatement la main sur le papier qu’il me faut. La nuit, sans +bougie, je le trouverais. + +Et il palpa d’une main sûre la liasse de papiers entassés dans le +tiroir ouvert. + +— Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si je le +voyais; il est fort, un peu rugueux, doré sur tranche; Mazarin avait +fait un pâté d’encre sur le chiffre de la date. Eh bien! fit-il, voilà +le papier qui sent qu’on s’occupe de lui et qu’il est nécessaire, il se +cache et se révolte. + +Et le surintendant regarda dans le tiroir. + +— C’est étrange, dit Fouquet. + +— Votre mémoire vous fait défaut, mon cher monsieur, cherchez dans une +autre liasse. + +Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois; puis il pâlit. + +— Ne vous obstinez pas à celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs. + +— Inutile, inutile, jamais je n’ai fait une erreur; nul que moi +n’arrange ces sortes de papiers; nul n’ouvre ce tiroir, auquel, vous +voyez, j’ai fait faire un secret dont personne que moi ne connaît le +chiffre. + +— Que concluez-vous alors? dit Aramis agité. + +— Que le reçu de Mazarin m’a été volé. Mme de Chevreuse avait raison, +chevalier; j’ai détourné les deniers publics; j’ai volé treize millions +dans les coffres de l’État; je suis un voleur, monsieur d’Herblay. + +— Monsieur! monsieur! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas! + +— Pourquoi ne pas m’exalter, chevalier? La cause en vaut la peine. +Un bon procès, un bon jugement, et votre ami M. le surintendant +peut suivre à Montfaucon son collègue Enguerrand de Marigny, son +prédécesseur Samblançay. + +— Oh! fit Aramis en souriant, pas si vite. + +— Comment, pas si vite! Que supposez-vous donc que Mme de Chevreuse +aura fait de ces lettres; car vous les avez refusées, n’est-ce pas? + +— Oh! oui, refusé net. Je suppose qu’elle les sera allée vendre à M. +Colbert. + +— Eh bien! voyez-vous? + +— J’ai dit que je supposais, je pourrais dire que j’en suis sûr; car je +l’ai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentrée chez elle, puis +elle est sortie par une porte de derrière et s’est rendue à la maison +de l’intendant, rue Croix-des-Petits-Champs. + +— Procès alors, scandale et déshonneur, le tout tombant comme tombe la +foudre, aveuglément, brutalement, impitoyablement. + +Aramis s’approcha de Fouquet, qui frémissait dans son fauteuil, auprès +des tiroirs ouverts; il lui posa la main sur l’épaule, et, d’un ton +affectueux: + +— N’oubliez jamais, dit-il, que la position de M. Fouquet ne se peut +comparer à celle de Samblançay ou de Marigny. + +— Et pourquoi, mon Dieu? + +— Parce que le procès de ces ministres s’est fait, parfait, et que +l’arrêt a été exécuté; tandis qu’à votre égard il ne peut en arriver de +même. + +— Encore un coup, pourquoi? Dans tous les temps, un concessionnaire est +un criminel. + +— Les criminels qui savent trouver un lieu d’asile ne sont jamais en +danger. + +— Me sauver? fuir? + +— Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de +procès sont évoqués par le Parlement, instruits par le procureur +général, et que vous êtes procureur général. Vous voyez bien qu’à moins +de vouloir vous condamner vous-même... + +— Oh! s’écria tout à coup Fouquet en frappant la table de son poing. + +— Eh bien! quoi? qu’y a-t-il? + +— Il y a que je ne suis plus procureur général. + +Aramis, à son tour, pâlit de manière à paraître livide; il serra ses +doigts, qui craquèrent les uns sur les autres, et, d’un œil hagard qui +foudroya Fouquet: + +— Vous n’êtes plus procureur général? dit-il en scandant chaque syllabe. + +— Non. + +— Depuis quand? + +— Depuis quatre ou cinq heures. + +— Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous n’êtes +pas en possession de votre bon sens, mon ami; remettez-vous. + +— Je vous dis, reprit Fouquet, que tantôt quelqu’un est venu, de la +part de mes amis, m’offrir quatorze cent mille livres de ma charge, et +que j’ai vendu ma charge. + +Aramis demeura interdit; sa figure intelligente et railleuse prit un +caractère de morne effroi qui fit plus d’effet sur le surintendant que +tous les cris et tous les discours du monde. + +— Vous aviez donc bien besoin d’argent? dit-il enfin. + +— Oui, pour acquitter une dette d’honneur. + +Et il raconta en peu de mots à Aramis la générosité de Mme de Bellière +et la façon dont il avait cru devoir payer cette générosité. + +— Voilà un beau trait, dit Aramis. Cela vous coûte? + +— Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge. + +— Que vous avez reçues comme cela tout de suite, sans réfléchir? Ô +imprudent ami! + +— Je ne les ai pas reçues, mais je les recevrai demain. + +— Ce n’est donc pas fait encore? + +— Il faut que ce soit fait puisque j’ai donné à l’orfèvre, pour midi, +un bon sur ma caisse, où l’argent de l’acquéreur entrera de six à sept +heures. + +— Dieu soit loué! s’écria Aramis en battant des mains, rien n’est +achevé, puisque vous n’avez pas été payé. + +— Mais l’orfèvre? + +— Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres à midi moins un +quart. + +— Un moment, un moment! c’est ce matin, à six heures, que je signe. + +— Oh! je vous réponds que vous ne signerez pas. + +— J’ai donné ma parole, chevalier. + +— Si vous l’avez donnée, vous la reprendrez, voilà tout. + +— Oh! que me dites-vous là? s’écria Fouquet avec un accent profondément +loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet! + +Aramis répondit au regard sévère du ministre par un regard courroucé. + +— Monsieur, dit-il, je crois avoir mérité d’être appelé un honnête +homme, n’est-ce pas? Sous la casaque du soldat, j’ai risqué cinq cents +fois ma vie; sous l’habit du prêtre, j’ai rendu de plus grands services +encore, à Dieu, à l’État ou à mes amis. Une parole vaut ce que vaut +l’homme qui la donne. Elle est, quand il la tient, de l’or pur; elle +est un fer tranchant quand il ne veut pas la tenir. Il se défend alors +avec cette parole comme avec une arme d’honneur, attendu que, lorsqu’il +ne tient pas cette parole, cet homme d’honneur, c’est qu’il est en +danger de mort, c’est qu’il court plus de risques que son adversaire +n’a de bénéfices à faire. Alors, monsieur, on en appelle à Dieu et à +son droit. + +Fouquet baissa la tête: + +— Je suis, dit-il, un pauvre Breton opiniâtre et vulgaire; mon esprit +admire et craint le vôtre. Je ne dis pas que je tiens ma parole par +vertu; je la tiens, si vous voulez, par routine; mais, enfin, les +hommes du commun sont assez simples pour admirer cette routine; c’est +ma seule vertu, laissez-m’en les honneurs. + +— Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous +défendait contre tous vos ennemis? + +— Je signerai. + +— Vous vous livrerez pieds et poings liés pour un faux-semblant +d’honneur qui dédaigneraient les plus scrupuleux casuistes? + +— Je signerai. + +Aramis poussa un profond soupir, regarda tout autour de lui avec +l’impatience d’un homme qui voudrait briser quelque chose. + +— Nous avons encore un moyen, dit-il, et j’espère que vous ne me +refuserez pas de l’employer, celui-là. + +— Assurément non, s’il est loyal... comme tout ce que vous proposez, +cher ami. + +— Je ne sache rien de plus loyal qu’une renonciation de votre +acquéreur. Est-ce votre ami? + +— Certes... Mais... + +— Mais... si vous me permettez de traiter l’affaire, je ne désespère +point. + +— Oh! je vous laisserai absolument maître. + +— Avec qui avez-vous traité? Quel homme est-ce? + +— Je ne sais pas si vous connaissez le Parlement? + +— En grande partie. C’est un président quelconque? + +— Non; un simple conseiller. + +— Ah! ah! + +— Qui s’appelle Vanel. + +Aramis devint pourpre. + +— Vanel! s’écria-t-il en se relevant; Vanel! le mari de Marguerite +Vanel? + +— Précisément. + +— De votre ancienne maîtresse? + +— Oui, mon cher; elle a désiré d’être Mme la procureuse générale. Je +lui devais bien cela, au pauvre Vanel, et j’y gagne puisque c’est +encore faire plaisir à sa femme. + +Aramis vint droit à Fouquet et lui prit la main. + +— Vous savez, dit-il avec sang-froid, le nom du nouvel amant de Mme +Vanel? + +— Ah! elle a un nouvel amant? Je l’ignorais; et, ma foi, non, je ne +sais pas comment il se nomme. + +— Il se nomme M. Jean-Baptiste Colbert; il est intendant des finances; +il demeure rue Croix-des-Petits-Champs, là où Mme de Chevreuse est +allée, ce soir avec les lettres de Mazarin qu’elle veut vendre. + +— Mon Dieu! murmura Fouquet en essuyant son front ruisselant de sueur, +mon Dieu! + +— Vous commencez à comprendre, n’est-ce pas? + +— Que je suis perdu, oui. + +— Trouvez-vous que cela vaille la peine de tenir un peu moins que +Régulus à sa parole? + +— Non, dit Fouquet. + +— Les gens entêtés, murmura Aramis, s’arrangent toujours de façon qu’on +les admire. + +Fouquet lui tendit la main. + +À ce moment, une riche horloge d’écaille, à figures d’or, placée sur +une console en face de la cheminée, sonna six heures du matin. + +Une porte cria dans le vestibule. + +— M. Vanel, vint dire Gourville à la porte du cabinet, demande si +Monseigneur peut le recevoir. + +Fouquet détourna ses yeux des yeux d’Aramis et répondit: + +— Faites entrer M. Vanel. + + + + +Chapitre CLXXXVIII — La minute de M. Colbert + + +Vanel, entrant à ce moment de la conversation n’était rien autre chose +pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase. + +Mais, pour Vanel qui arrivait, la présence d’Aramis dans le cabinet de +Fouquet devait avoir une bien autre signification. + +Aussi l’acheteur, à son premier pas dans la chambre, arrêta-t-il sur +cette physionomie, à la fois si fine et si ferme de l’évêque de Vannes, +un regard étonné qui devint bientôt scrutateur. + +Quant à Fouquet, véritable homme politique, c’est-à-dire maître de +lui-même, il avait déjà, par la force de sa volonté, fait disparaître +de son visage les traces de l’émotion causée par la révélation d’Aramis. + +Ce n’était donc plus un homme abattu par le malheur et réduit aux +expédients; il avait redressé la tête et allongé la main pour faire +entrer Vanel. + +Il était premier ministre, il était chez lui. + +Aramis connaissait le surintendant. Toute la délicatesse de son cœur, +toute la largeur de son esprit n’avaient rien qui pût l’étonner. Il se +borna donc, momentanément, quitte à reprendre plus tard une part active +dans la conversation, au rôle difficile de l’homme qui regarde et qui +écoute pour apprendre et pour comprendre. + +Vanel était visiblement ému. Il s’avança jusqu’au milieu du cabinet, +saluant tout et tous. + +— Je viens... dit-il. + +Fouquet fit un signe de tête. + +— Vous êtes exact, monsieur Vanel, dit-il. + +— En affaires, monseigneur, répondit Vanel, je crois que l’exactitude +est une vertu. + +— Oui, monsieur. + +— Pardon, interrompit Aramis, en désignant du doigt Vanel et +s’adressant à Fouquet; pardon, c’est Monsieur qui se présente pour +acheter une charge, n’est-ce pas? + +— C’est moi, répondit Vanel, étonné du ton de suprême hauteur avec +lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je appeler +celui qui me fait l’honneur?... + +— Appelez-moi monseigneur, répondit sèchement Aramis. + +Vanel s’inclina. + +— Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, trêve de cérémonies; venons +au fait. + +— Monseigneur le voit, dit Vanel, j’attends son bon plaisir. + +— C’est moi qui, au contraire, attendais, répondit Fouquet. + +— Qu’attendait monseigneur? + +— Je pensais que vous aviez peut-être quelque chose à me dire. + +«Oh! oh! murmura Vanel en lui-même, il a réfléchi, je suis perdu!» + +Mais, reprenant courage: + +— Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai dit +hier et que je suis prêt à vous répéter. + +— Voyons, franchement, monsieur Vanel, le marché n’est-il pas un peu +lourd pour vous, dites? + +— Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, c’est une somme +importante. + +— Si importante, dit Fouquet, que j’avais réfléchi... + +— Vous aviez réfléchi, monseigneur? s’écria vivement Vanel. + +— Oui, que vous n’êtes peut-être pas encore en mesure d’acheter. + +— Oh! monseigneur!... + +— Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous blâmerai pas d’un +manque de parole qui tiendra évidemment à votre impuissance. + +— Si fait, monseigneur, vous me blâmeriez, et vous auriez raison, dit +Vanel; car c’est d’un imprudent ou d’un fou de prendre des engagements +qu’il ne peut pas tenir, et j’ai toujours regardé une chose convenue +comme une chose faite. + +Fouquet rougit. Aramis fit un _hum!_ d’impatience. + +— Il ne faudrait pas cependant vous exagérer ces idées-là, monsieur, +dit le surintendant; car l’esprit de l’homme est variable et plein de +petits caprices fort excusables, fort respectables même parfois; et tel +a désiré hier, qui aujourd’hui se repent. + +Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues. + +— Monseigneur!... balbutia-t-il. + +Quant à Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant +de netteté dans le débat, il s’accouda au marbre d’une console, et +commença de jouer avec un petit couteau d’or à manche de malachite. + +Fouquet prit son temps; puis, après un moment de silence: + +— Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer la +situation. + +Vanel frémit. + +— Vous êtes un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous +comprendrez. + +Vanel chancela. + +— Je voulais vendre hier. + +— Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur avait +vendu. + +— Eh bien, soit! mais aujourd’hui, je vous demande comme une faveur de +me rendre la parole que vous aviez reçue de moi. + +— Cette parole, je l’ai reçue, dit Vanel, comme un inflexible écho. + +— Je le sais. Voilà pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel, entendez +vous? je vous supplie de me la rendre... + +Fouquet s’arrêta. Ce mot: _je vous supplie_, dont il ne voyait pas +l’effet immédiat, ce mot venait de lui déchirer la gorge au passage. + +Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des regards +qui semblaient vouloir pénétrer jusqu’au fond de son âme. + +Vanel s’inclina. + +— Monseigneur, dit-il, je suis bien ému de l’honneur que vous me faites +de me consulter sur un fait accompli; mais... + +— Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel. + +— Hélas! monseigneur, songez donc que j’ai apporté l’argent; je veux +dire la somme. + +Et il ouvrit un gros portefeuille. + +— Tenez, monseigneur, dit-il, voilà le contrat de la vente que je +viens de faire d’une terre de ma femme. Le bon est autorisé, revêtu +des signatures nécessaires, payable à vue; c’est de l’argent comptant; +l’affaire est faite en un mot. + +— Mon cher monsieur Vanel, il n’est point d’affaire en ce monde, si +importante qu’elle soit, qui ne se remette pour obliger... + +— Certes... murmura gauchement Vanel. + +— Pour obliger un homme dont on se fera ainsi l’ami, continua Fouquet. + +— Certes, monseigneur. + +— D’autant plus légitimement l’ami, monsieur Vanel, que le service +rendu aura été plus considérable. Eh bien! voyons, monsieur, que +décidez-vous? + +Vanel garda le silence. + +Pendant ce temps, Aramis avait résumé ses observations. + +Le visage étroit de Vanel, ses orbites enfoncées, ses sourcils ronds +comme des arcades, avaient décelé à l’évêque de Vannes un type d’avare +et d’ambitieux. Battre en brèche une passion par une autre, telle était +la méthode d’Aramis. Il vit Fouquet vaincu, démoralisé; il se jeta dans +la lutte avec des armes nouvelles. + +— Pardon, dit-il, monseigneur; vous oubliez de faire comprendre à +M. Vanel et que ses intérêts sont diamétralement opposés à cette +renonciation de la vente. + +Vanel regarda l’évêque avec étonnement; il ne s’attendait pas à trouver +là un auxiliaire. Fouquet aussi s’arrêta pour écouter l’évêque. + +— Ainsi, continua Aramis, M. Vanel a vendu pour acheter votre charge, +monseigneur, une terre de Mme sa femme; eh bien! c’est une affaire, +cela; on ne déplace pas comme il l’a fait quinze cent mille livres sans +de notables pertes, sans de graves embarras. + +— C’est vrai, dit Vanel, à qui Aramis, avec ses lumineux regards, +arrachait la vérité du fond du cœur. + +— Des embarras, poursuivit Aramis, se résolvent en dépenses, et, quand +on fait une dépense d’argent, les dépenses d’argent se cotent au N° 1, +parmi les charges. + +— Oui, oui, dit Fouquet, qui commençait à comprendre les intentions +d’Aramis. + +Vanel resta muet: il avait compris. + +Aramis remarqua cette froideur et cette abstention. + +«Bon! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu’à ce que tu +connaisses la somme; mais, ne crains rien, je vais t’envoyer une telle +volée d’écus, que tu capituleras.» + +— Il faut tout de suite offrir à M. Vanel cent mille écus, dit Fouquet +emporté par sa générosité. + +La somme était belle. Un prince se fût contenté d’un pareil pot-de-vin. +Cent mille écus, à cette époque, étaient la dot d’une fille de roi. + +Vanel ne bougea pas. + +«C’est un coquin, pensa l’évêque; il lui faut les cinq cent mille +livres toutes rondes.» Et il fit un signe à Fouquet. + +— Vous semblez avoir dépensé plus que cela, cher monsieur Vanel, dit +le surintendant. Oh! l’argent est hors de prix. Oui, vous aurez fait +un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien! où avais-je la tête? +C’est un bon de cinq cent mille livres que je vais vous signer. Encore +serai-je bien votre obligé de tout mon cœur. + +Vanel n’eut pas un éclat de joie ou de désir. Sa physionomie resta +impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea. + +Aramis envoya un regard désespéré à Fouquet. Puis, s’avançant vers +Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste familier +aux hommes d’une grande importance. + +— Monsieur Vanel, dit-il, ce n’est pas la gêne, ce n’est pas le +déplacement d’argent, ce n’est pas la vente de votre terre qui vous +occupent; c’est une plus haute idée. Je la comprends. Notez bien mes +paroles. + +— Oui, monseigneur. + +Et le malheureux commençait à trembler; le feu des yeux du prélat le +dévorait. + +— Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois cent +mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un million, +entendez-vous? + +Et il le secoua nerveusement. + +— Un million! répéta Vanel tout pâle. + +— Un million, c’est-à-dire, par le temps qui court, soixante-six mille +livres de revenu. + +— Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas. Répondez donc; +acceptez-vous? + +— Impossible... murmura Vanel. + +Aramis pinça ses lèvres, et quelque chose comme un nuage blanc passa +sur sa physionomie. + +On devinait la foudre derrière ce nuage. Il ne lâchait point Vanel. + +— Vous avez acheté la charge quinze cent mille livres, n’est-ce pas? Eh +bien! on vous donnera ces quinze cent mille livres; vous aurez gagné un +million et demi à venir visiter M. Fouquet et à lui toucher la main. +Honneur et profit tout à la fois, monsieur Vanel. + +— Je ne puis, répondit Vanel sourdement. + +— Bien! répondit Aramis, qui avait tellement serré le pourpoint qu’au +moment où il le lâcha Vanel fut renvoyé en arrière par la commotion; +bien! on voit assez clairement ce que vous êtes venu faire ici. + +— Oui, on le voit, dit Fouquet. + +— Mais... dit Vanel en essayant de se redresser devant la faiblesse de +ces deux hommes d’honneur. + +— Le coquin élève la voix, je pense! dit Aramis avec un ton d’empereur. + +— Coquin? répéta Vanel. + +— C’est misérable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au +sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur; vous +devez l’avoir là dans quelque poche, tout préparé, comme l’assassin +tient son pistolet ou son poignard caché sous son manteau. + +Vanel grommela. + +— Assez! cria Fouquet. Cet acte, voyons! + +Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche; il en retira son +portefeuille, et du portefeuille s’échappa un papier, tandis que Vanel +offrait l’autre à Fouquet. + +Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconnaître l’écriture. + +— Pardon, c’est la minute de l’acte, dit Vanel. + +— Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que n’eût +été un coup de fouet, et, ce que j’admire c’est que cette minute est de +la main de M. Colbert. Tenez, monseigneur, regardez. + +Il passa la minute à Fouquet, lequel reconnut la vérité du fait. +Surchargé de ratures, de mots ajoutés, les marges toutes noircies, cet +acte, vivant témoignage de la trame de Colbert, venait de tout révéler +à la victime. + +— Eh bien? murmura Fouquet. + +Vanel, atterré, semblait chercher un trou profond pour s’y engloutir. + +— Eh bien! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si votre +ennemi ne s’appelait Colbert; si vous n’aviez en face que ce lâche +voleur que voici, je vous dirais: Niez... une pareille preuve détruit +toute parole; mais ces gens-là croiraient que vous avez peur; ils vous +craindraient moins; tenez, monseigneur. + +Il lui présenta la plume. + +— Signez, dit-il. + +Fouquet serra la main d’Aramis; mais, au lieu de l’acte qu’on lui +présentait, il prit la minute. + +— Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, l’autre est +trop précieux pour que vous ne le gardiez point. + +— Oh! non pas, répliqua Fouquet, je signerai sur l’écriture même de M. +Colbert, et j’écris: «Approuvé l’écriture.» + +Il signa. + +— Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite. + +Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut s’enfuir. + +— Un moment! dit Aramis. Êtes-vous bien sûr qu’il y a le compte de +l’argent? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand c’est de +l’argent que M. Colbert donne aux femmes. Ah! c’est qu’il n’est pas +généreux comme M. Fouquet, ce digne M. Colbert. + +Et Aramis, épelant chaque mot, chaque lettre du bon à toucher, distilla +toute sa colère et tout son mépris goutte à goutte sur le misérable, +qui souffrit un demi-quart d’heure ce supplice; puis on le renvoya, non +pas même de la voix, mais d’un geste, comme on renvoie un manant, comme +on chasse un laquais. + +Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le prélat, les yeux fixés +l’un sur l’autre, gardèrent un instant le silence. + +— Eh bien! fit Aramis rompant le silence le premier, à quoi +comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirassé, armé, +enragé, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers gracieux à +l’adversaire? La bonne foi, monsieur Fouquet, c’est une arme dont les +scélérats usent souvent contre les gens de bien, et elle leur réussit. +Les gens de bien devraient donc user aussi de mauvaise foi contre les +coquins. Vous verriez comme ils seraient forts sans cesser d’être +honnêtes. + +— On appellerait leurs actes des actes de coquins, répliqua Fouquet. + +— Pas du tout; on appellerait cela de la coquetterie, de la probité. +Enfin, puisque vous avez terminé avec ce Vanel, puisque vous vous êtes +privé du bonheur de le terrasser en lui reniant votre parole, puisque +vous avez donné contre vous la seule arme qui puisse nous perdre... + +— Oh! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voilà comme le +précepteur philosophe dont nous parlait l’autre jour La Fontaine... Il +voit que l’enfant se noie et lui fait un discours en trois points. + +Aramis sourit. + +— Philosophe, oui; précepteur, oui; enfant qui se noie, oui; mais +enfant qu’on sauvera, vous allez le voir. Et d’abord, parlons affaires. + +Fouquet le regarda d’un air étonné. + +— Est-ce que vous ne m’avez pas naguère confié certain projet d’une +fête à Vaux? + +— Oh! dit Fouquet, c’était dans le bon temps! + +— Une fête à laquelle, je crois, le roi s’était invité de lui-même? + +— Non, mon cher prélat; une fête à laquelle M. Colbert avait conseillé +au roi de s’inviter. + +— Ah! oui, comme étant une fête trop coûteuse pour que vous ne vous y +ruinassiez point. + +— C’est cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout à l’heure, +j’avais cet orgueil de montrer à mes ennemis la fécondité de mes +ressources; je tenais à l’honneur de les frapper d’épouvante en créant +des millions là où ils n’avaient vu que des banqueroutes possibles. +Mais, aujourd’hui, je compte avec l’État, avec le roi, avec moi-même; +aujourd’hui, je vais devenir l’homme de la lésine; je saurai prouver au +monde que j’agis sur des deniers comme sur des sacs de pistoles, et, à +partir de demain, mes équipages vendus, mes maisons en gage, ma dépense +suspendue... + +— À partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous allez, +mon cher ami, vous occuper sans relâche de cette belle fête de Vaux, +qui doit être citée un jour parmi les héroïques magnificences de votre +beau temps. + +— Vous êtes fou, chevalier d’Herblay. + +— Moi? Vous ne le pensez pas. + +— Comment! Mais savez-vous ce que peut coûter une fête, la plus simple +du monde, à Vaux? Quatre à cinq millions. + +— Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher +surintendant. + +— Mais, puisque la fête est donnée au roi, répondit Fouquet, qui se +méprenait sur la pensée d’Aramis, elle ne peut être simple. + +— Justement, elle doit être de la plus grande magnificence. + +— Alors, je dépenserai dix à douze millions. + +— Vous en dépenserez vingt s’il le faut, dit Aramis sans émotion. + +— Où les prendrais-je? s’écria Fouquet. + +— Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas un +instant d’inquiétude. L’argent sera plus vite à votre disposition que +vous n’aurez arrêté le projet de votre fête. + +— Chevalier! chevalier! dit Fouquet saisi de vertige, où m’entraînez +vous? + +— De l’autre côté du gouffre où vous alliez tomber, répliqua l’évêque +de Vannes. Accrochez-vous à mon manteau; n’ayez pas peur. + +— Que ne m’aviez-vous dit cela plus tôt, Aramis! Un jour s’est présenté +où, avec un million, vous m’auriez sauvé. + +— Tandis que, aujourd’hui... Tandis que, aujourd’hui, j’en donnerais +vingt, dit le prélat. Eh bien! soit!... Mais la raison est simple, +mon ami: le jour dont vous parlez, je n’avais pas à ma disposition le +million nécessaire. Aujourd’hui j’aurai facilement les vingt millions +qu’il me faut. + +— Dieu vous entende et me sauve! + +Aramis se reprit à sourire étrangement comme d’habitude. + +— Dieu m’entend toujours, moi, dit-il; cela dépend peut-être de ce que +je le prie très haut. + +— Je m’abandonne à vous sans réserve, murmura Fouquet. + +— Oh! je ne l’entends pas ainsi. C’est moi qui suis à vous sans +réserve. Aussi, vous qui êtes l’esprit le plus fin, le plus délicat +et le plus ingénieux, vous ordonnerez toute la fête jusqu’au moindre +détail. Seulement... + +— Seulement? dit Fouquet en homme habitué à sentir le prix des +parenthèses. + +— Eh bien! vous laissant toute l’invention du détail, je me réserve la +surveillance de l’exécution. + +— Comment cela? + +— Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-là, un majordome, +un intendant supérieur, une sorte de factotum, qui participera du +capitaine des gardes et de l’économe; je ferai marcher les gens, et +j’aurai les clefs des portes; vous donnerez vos ordres, c’est vrai, +mais c’est à moi que vous les donnerez; ils passeront par ma bouche +pour arriver à leur destination, vous comprenez? + +— Non, je ne comprends pas. + +— Mais vous acceptez? + +— Pardieu! oui, mon ami. + +— C’est tout ce qu’il nous faut. Merci donc et faites votre liste +d’invitations. + +— Et qui inviterai-je? + +— Tout le monde! + + + + +Chapitre CLXXXIX — Où il semble à l’auteur qu’il est temps d’en revenir +au vicomte de Bragelonne + + +Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se dérouler parallèlement les +aventures de la génération nouvelle et celles de la génération passée. + +Aux uns le reflet de la gloire d’autrefois, l’expérience des choses +douloureuses de ce monde. À ceux-là aussi la paix qui envahit le cœur, +et permet au sang de s’endormir autour des cicatrices qui furent de +cruelles blessures. + +Aux autres les combats d’amour-propre et d’amour, les chagrins amers et +les joies ineffables: la vie au lieu de la mémoire. + +Si quelque variété a surgi aux yeux du lecteur dans les épisodes de +ce récit, la cause en est aux fécondes nuances qui jaillissent de +cette double palette, où deux tableaux vont se côtoyant, se mêlant et +harmoniant leur ton sévère et leur ton joyeux. + +Le repos des émotions de l’un s’y trouve au sein des émotions de +l’autre. Après avoir raisonné avec les vieillards, on aime à délirer +avec les jeunes gens. + +Aussi, quand les fils de cette histoire n’attacheraient pas puissamment +le chapitre que nous écrivons à celui que nous venons d’écrire, n’en +prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdaël n’en prenait pour +peindre un ciel d’automne après avoir achevé un printemps. + +Nous engageons le lecteur à en faire autant et à reprendre Raoul de +Bragelonne à l’endroit où notre dernière esquisse l’avait laissé. + +Ivre, épouvanté, désolé, ou plutôt sans raison, sans volonté, sans +parti pris, il s’enfuit après la scène dont il avait vu la fin chez La +Vallière. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette exclusion +étrange, cette douleur de Louise, cet effroi de Montalais, ce courroux +du roi, tout lui présageait un malheur. Mais lequel? + +Arrivé de Londres parce qu’on lui annonçait un danger, il trouvait du +premier coup l’apparence de ce danger. N’était-ce point assez pour un +amant? oui, certes; mais ce n’était point assez pour un noble cœur, +fier de s’exposer sur une droiture égale à la sienne. + +Cependant Raoul ne chercha pas les explications là où vont tout de +suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n’alla point +dire à sa maîtresse: «Louise, est-ce que vous ne m’aimez plus? Louise, +est-ce que vous en aimez un autre?» Homme plein de courage, plein +d’amitié comme il était plein d’amour, religieux observateur de sa +parole, et croyant à la parole d’autrui, Raoul se dit: «De Guiche m’a +écrit pour me prévenir; de Guiche sait quelque chose; je vais aller +demander à de Guiche ce qu’il sait, et lui dire ce que j’ai vu.» + +Le trajet n’était pas long. De Guiche, rapporté de Fontainebleau à +Paris depuis deux jours, commençait à se remettre de sa blessure et +faisait quelques pas dans sa chambre. + +Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie d’amitié. + +Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si pâle, si amaigri, +si triste. Deux mots et le geste que fit le blessé pour écarter le bras +de Raoul suffirent à ce dernier pour lui apprendre la vérité. + +— Ah! voilà! dit Raoul en s’asseyant à côté de son ami, on aime et l’on +meurt. + +— Non, non, l’on ne meurt pas, répliqua de Guiche en souriant, puisque +je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras. + +— Ah! je m’entends. + +— Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis malheureux, +Raoul. + +— Hélas! + +— Non. Je suis le plus heureux des hommes! Je souffre avec mon corps, +mais non avec mon cœur, avec mon âme. Si vous saviez!... Oh! je suis le +plus heureux des hommes! + +— Oh! tant mieux! répondit Raoul; tant mieux, pourvu que cela dure. + +— C’est fini; j’en ai pour jusqu’à la mort, Raoul. + +— Vous, je n’en doute pas; mais elle... + +— Écoutez, ami, je l’aime... parce que... Mais vous ne m’écoutez pas. + +— Pardon. + +— Vous êtes préoccupé? + +— Mais oui. Votre santé, d’abord... + +— Ce n’est pas cela. + +— Mon cher, vous auriez tort, je crois, de m’interroger, vous. + +Et il accentua ce _vous_ de manière à éclairer complètement son ami sur +la nature du mal et la difficulté du remède. + +— Vous me dites cela, Raoul, à cause de ce que je vous ai écrit. + +— Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez fini de +me conter vos plaisirs et vos peines? + +— Cher ami, à vous, bien à vous, tout de suite. + +— Merci! J’ai hâte... je brûle... je suis venu de Londres ici en moitié +moins de temps que les courriers d’État n’en mettent d’ordinaire. Eh +bien! que vouliez-vous? + +— Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir. + +— Eh bien! me voici. + +— C’est bien, alors. + +— Il y a encore autre chose, j’imagine? + +— Ma foi, non! + +— De Guiche! + +— D’honneur! + +— Vous ne m’avez pas arraché violemment à des espérances, vous ne +m’avez pas exposé à une disgrâce du roi par ce retour qui est une +infraction à ses ordres, vous ne m’avez pas, enfin, attaché la jalousie +au cœur, ce serpent, pour me dire: «C’est bien, dormez tranquille.» + +— Je ne vous dis pas: «Dormez tranquille», Raoul; mais, comprenez-moi +bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose. + +— Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous? + +— Comment? + +— Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas, +pourquoi m’avertissez-vous? + +— C’est vrai, j’ai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous, Raoul. +Ce n’est rien que d’écrire à un ami: «Venez!» Mais avoir cet ami en +face, le sentir frissonner, haleter sous l’attente d’une parole qu’on +n’ose lui dire... + +— Osez! J’ai du cœur, si vous n’en avez pas! s’écria Raoul au désespoir. + +— Voilà que vous êtes injuste et que vous oubliez avoir affaire à un +pauvre blessé... la moitié de votre cœur... Là! calmez-vous! Je vous +ai dit: «Venez.» Vous êtes venu; n’en demandez pas davantage à ce +malheureux de Guiche. + +— Vous m’avez dit de venir, espérant que je verrais, n’est-ce pas? + +— Mais... + +— Pas d’hésitation! J’ai vu. + +— Ah!... fit de Guiche. + +— Ou du moins, j’ai cru... + +— Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre ami +que me reste-t-il à faire? + +— J’ai vu La Vallière troublée... Montalais effarée... Le roi... + +— Le roi? + +— Oui... Vous détournez la tête... Le danger est là, le mal est là, +n’est-ce pas? c’est le roi? + +— Je ne dis rien. + +— Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par grâce, par +pitié, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! J’ai le cœur percé, +saignant; je meurs de désespoir!... + +— S’il en est ainsi, cher Raoul, répliqua de Guiche, vous me mettez +à l’aise, et je vais vous parler, sûr que je ne dirai que des choses +consolantes en comparaison du désespoir que je vous vois. + +— J’écoute! j’écoute!... + +— Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous +apprendriez de la bouche du premier venu. + +— Du premier venu! on en parle? s’écria Raoul. + +— Avant de dire: «On en parle», mon ami, sachez d’abord de quoi l’on +peut parler. Il ne s’agit, je vous jure, de rien qui ne soit au fond +très innocent; peut-être une promenade... + +— Ah! une promenade avec le roi? + +— Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi s’est promené déjà +bien souvent avec des dames, sans que pour cela... + +— Vous ne m’eussiez pas écrit, répéterai-je, si cette promenade était +bien naturelle. + +— Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi de +se mettre à l’abri que de rester debout tête nue devant La Vallière; +mais... + +— Mais?... + +— Le roi est si poli! + +— Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir! + +— Taisons-nous donc. + +— Non, continuez. Cette promenade a été suivie d’autres? + +— Non, c’est-à-dire, oui; il y a eu l’aventure du chêne. Est-ce cela? +Je n’en sais rien. + +Raoul se leva. De Guiche essaya de l’imiter malgré sa faiblesse. + +— Voyez-vous, dit-il, je n’ajouterai pas un mot; j’en ai trop dit ou +trop peu. D’autres vous renseigneront s’ils veulent ou s’ils peuvent: +mon office était de vous avertir, je l’ai fait. Surveillez à présent +vos affaires vous-même. + +— Questionner? Hélas! vous n’êtes pas mon ami, vous qui me parlez +ainsi, dit le jeune homme désolé. Le premier que je questionnerai sera +un méchant ou un sot; méchant, il me mentira pour me tourmenter; sot, +il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche! avant deux heures j’aurai +trouvé dix mensonges et dix duels. Sauvez-moi! le meilleur n’est-il pas +de savoir son mal? + +— Mais je ne sais rien, vous dis-je! J’étais blessé, fiévreux: j’avais +perdu l’esprit, je n’ai de cela qu’une teinture effacée. Mais, pardieu! +nous cherchons loin quand nous avons notre homme sous la main. Est-ce +que vous n’avez pas d’Artagnan pour ami? + +— Oh! c’est vrai, c’est vrai! + +— Allez donc à lui. Il fera la lumière, et ne cherchera pas à blesser +vos yeux. + +Un laquais entra. + +— Qu’y a-t-il? demanda de Guiche. + +— On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines. + +— Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis si +fier! + +— Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la +personne est une femme. + +— Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant. + +Et il quitta Raoul. + +Celui-ci demeura immobile, absorbé, écrasé, comme le mineur sur qui +une voûte vient de s’écrouler; il est blessé, son sang coule, sa +pensée s’interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa vie +avec sa raison. Quelques minutes suffirent à Raoul pour dissiper les +éblouissements de ces deux révélations. Il avait déjà ressaisi le fil +de ses idées quand, soudain, à travers la porte, il crut reconnaître la +voix de Montalais dans le cabinet des Porcelaines. + +— Elle! s’écria-t-il. Oui, c’est bien sa voix. Oh! voilà une femme +qui pourrait me dire la vérité; mais, la questionnerai-je ici? Elle +se cache même de moi; elle vient sans doute de la part de Madame... +Je la verrai chez elle. Elle m’expliquera son effroi, sa fuite, la +maladresse avec laquelle on m’a évincé; elle me dira tout cela... +quand M. d’Artagnan, qui sait tout, m’aura raffermi le cœur. Madame... +une coquette... Eh bien! oui, une coquette, mais qui aime à ses bons +moments, une coquette qui, comme la mort ou la vie, a son caprice, +mais qui fait dire à de Guiche qu’il est le plus heureux des hommes. +Celui-là, du moins, est sur des roses. Allons! + +Il s’enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de n’avoir +parlé que de lui-même à de Guiche, il arriva chez d’Artagnan. + + + + +Chapitre CXC — Bragelonne continue ses interrogations + + +Le capitaine était de service; il faisait sa huitaine, enseveli dans +le fauteuil de cuir, l’éperon fiché dans le parquet, l’épée entre les +jambes, et lisait force lettres en tortillant sa moustache. + +D’Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de son +ami. + +— Raoul, mon garçon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi t’a +rappelé? + +Ces mots sonnèrent mal à l’oreille du jeune homme, qui, s’asseyant, +répliqua: + +— Ma foi! je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je suis revenu. + +— Hum! fit d’Artagnan en repliant les lettres avec un regard plein +d’intention dirigé vers son interlocuteur. Que dis-tu là, garçon? Que +le roi ne t’a pas rappelé, et que te voilà revenu? Je ne comprends pas +bien cela. + +Raoul était déjà pâle, il roulait déjà son chapeau d’un air contraint. + +— Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation mortuaire! fit +le capitaine. Est-ce que c’est en Angleterre qu’on prend ces façons-là? +Mordioux! j’y ai été, moi, en Angleterre, et j’en suis revenu gai comme +un pinson. Parleras-tu? + +— J’ai trop à dire. + +— Ah! ah! Comment va ton père? + +— Cher ami, pardonnez-moi; j’allais vous le demander. + +D’Artagnan redoubla l’acuité de ce regard auquel nul secret ne +résistait. + +— Tu as du chagrin? dit-il. + +— Pardieu! vous le savez bien, monsieur d’Artagnan. + +— Moi? + +— Sans doute. Oh! ne faites pas l’étonné. + +— Je ne fais pas l’étonné, mon ami. + +— Cher capitaine, je sais fort bien qu’au jeu de la finesse comme au +jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-vous, je +suis un sot, et je suis un ciron. Je n’ai ni cerveau ni bras, ne me +méprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus misérable des +êtres vivants. + +— Oh! oh! pourquoi cela? demanda d’Artagnan en débouclant son ceinturon +et en adoucissant son sourire. + +— Parce que Mlle de La Vallière me trompe. + +D’Artagnan ne changea pas de physionomie. + +— Elle te trompe! elle te trompe! voilà de grands mots. Qui te les a +dits? + +— Tout le monde. + +— Ah! si tout le monde l’a dit, il faut qu’il y ait quelque chose de +vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fumée. Cela est ridicule, +mais cela est. + +— Ainsi, vous croyez? s’écria vivement Bragelonne. + +— Ah! si tu me prends à partie... + +— Sans doute. + +— Je ne me mêle pas de ces affaires-là, moi; tu le sais bien. + +— Comment, pour un ami? pour un fils? + +— Justement. Si tu étais un étranger, je te dirais... je ne te dirais +rien du tout... Comment va Porthos, le sais-tu? + +— Monsieur, s’écria Raoul, en serrant la main de d’Artagnan, au nom de +cette amitié que vous avez vouée à mon père! + +— Ah! diable! tu es bien malade... de curiosité. + +— Ce n’est pas de curiosité, c’est d’amour. + +— Bon! autre grand mot. Si tu étais réellement amoureux, mon cher +Raoul, ce serait différent. + +— Que voulez-vous dire? + +— Je te dis que, si tu étais pris d’un amour tellement sérieux, que je +pusse croire m’adresser toujours à ton cœur... Mais c’est impossible. + +— Je vous dis que j’aime éperdument Louise. + +D’Artagnan lut avec ses yeux au fond du cœur de Raoul. + +— Impossible, te dis-je... Tu es comme tous les jeunes gens; tu n’es +pas amoureux, tu es fou. + +— Eh bien! quand il n’y aurait que cela? + +— Jamais homme sage n’a fait dévier une cervelle d’un crâne qui tourne. +J’y ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu m’écouterais, que tu ne +m’entendrais pas; tu m’entendrais, que tu ne me comprendrais pas; tu me +comprendrais, que tu ne m’obéirais pas. + +— Oh! essayez, essayez! + +— Je dis plus: si j’étais assez malheureux pour savoir quelque chose et +assez bête pour t’en faire part... Tu es mon ami, dis-tu? + +— Oh! oui. + +— Eh bien! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais jamais +d’avoir détruit ton illusion, comme on dit en amour. + +— Monsieur d’Artagnan, vous savez tout; vous me laissez dans +l’embarras, dans le désespoir, dans la mort! c’est affreux! + +— Là! là! + +— Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon père et Dieu ne me +pardonneraient jamais de m’être cassé la tête d’un coup de pistolet, +eh bien! je vais aller me faire conter ce que vous me refusez par le +premier venu; je lui donnerai un démenti... + +— Et tu le tueras? la belle affaire! Tant mieux! Qu’est-ce que cela me +fait à moi? Tue, mon garçon, tue, si cela peut te faire plaisir. C’est +comme pour les gens qui ont mal aux dents; ils me disent: «Oh! que je +souffre! Je mordrais dans du fer.» Je leur dis: «Mordez, mes amis, +mordez! la dent y restera.» + +— Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d’un air sombre. + +— Oui, oh! oui, vous prenez de ces airs-là, vous autres, aujourd’hui. +Vous vous ferez tuer, n’est-ce pas? Ah! que c’est joli! et comme je te +regretterai, par exemple! Comme je dirai toute la journée: «C’était un +fier niais, que le petit Bragelonne! une double brute! J’avais passé +ma vie à lui faire tenir proprement une épée, et ce drôle est allé se +faire embrocher comme un oiseau. Allez, Raoul, allez vous faire tuer, +mon ami. Je ne sais pas qui vous a appris la logique; mais, Dieu me +damne! comme disent les Anglais, celui-là, monsieur a volé l’argent de +votre père. + +Raoul, silencieux, enfonça sa tête dans ses mains et murmura: + +— On n’a pas d’amis, non! + +— Ah bah! dit d’Artagnan. + +— On n’a que des railleurs ou des indifférents. + +— Sornettes! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis. Et +indifférent! Si je l’étais, il y a un quart d’heure déjà que je vous +aurais envoyé à tous les diables; car vous rendriez triste un homme fou +de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme, vous voulez que +j’aille vous dégoûter de votre amoureuse, et vous apprendre à exécrer +les femmes, qui sont l’honneur et la félicité de la vie humaine? + +— Monsieur, dites, dites, et je vous bénirai! + +— Eh! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourré dans la +cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre, de l’escalier +et du portrait, et cent mille autres contes à dormir debout? + +— Un menuisier! qu’est-ce que signifie ce menuisier? + +— Ma foi! je ne sais pas; on m’a dit qu’il y avait un menuisier qui +avait percé un parquet. + +— Chez La Vallière?... + +— Ah! je ne sais pas où. + +— Chez le roi? + +— Bon! Si c’était chez le roi, j’irais vous le dire, n’est-ce pas? + +— Chez qui, alors? + +— Voilà une heure que je me tue à vous répéter que je l’ignore. + +— Mais le peintre, alors? ce portrait?... + +— Il paraîtrait que le roi aurait fait faire le portrait d’une dame de +la Cour. + +— De La Vallière? + +— Eh! tu n’as que ce nom-là dans la bouche. Qui te parle de La Vallière? + +— Mais, alors, si ce n’est pas d’elle, pourquoi voulez-vous que cela me +touche? + +— Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je te +réponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la donne. +Fais-en ton profit. + +Raoul se frappa le front avec désespoir. + +— C’est à en mourir! dit-il. + +— Tu l’as déjà dit. + +— Oui, vous avez raison. + +Et il fit un pas pour s’éloigner. + +— Où vas-tu? dit d’Artagnan. + +— Je vais trouver quelqu’un qui me dira la vérité. + +— Qui cela? + +— Une femme. + +— Mlle de La Vallière elle-même, n’est-ce pas? dit d’Artagnan avec un +sourire. Ah! tu as là une fameuse idée; tu cherchais à être consolé, tu +vas l’être tout de suite. Elle ne te dira pas de mal d’elle-même, va. + +— Vous vous trompez, monsieur, répliqua Raoul; la femme à qui je +m’adresserai me dira beaucoup de mal. + +— Montalais, je parie? + +— Oui, Montalais. + +— Ah! son amie? Une femme qui, en cette qualité, exagérera fortement le +bien ou le mal. Ne parlez pas à Montalais, mon bon Raoul. + +— Ce n’est pas la raison qui vous pousse à m’éloigner de Montalais. + +— Eh bien! je l’avoue... Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec toi +comme le chat avec une pauvre souris? Tu me fais peine, vrai. Et si je +désire que tu ne parles pas à la Montalais, en ce moment, c’est que tu +vas livrer ton secret et qu’on en abusera. Attends, si tu peux. + +— Je ne peux pas. + +— Tant pis! Vois-tu, Raoul, si j’avais une idée... Mais je n’en ai pas. + +— Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et +laissez-moi sortir d’affaire tout seul. + +— Ah bien! oui! t’embourber, à la bonne heure! Place-toi ici, à cette +table, et prends la plume. + +— Pour quoi faire? + +— Pour écrire à la Montalais et lui demander un rendez-vous. + +— Ah! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le capitaine. + +Tout à coup la porte s’ouvrit, et un mousquetaire, s’approchant de +d’Artagnan: + +— Mon capitaine, dit-il, il y a là Mlle de Montalais qui voudrait vous +parler. + +— À moi? murmura d’Artagnan. Qu’elle entre, et je verrai bien si +c’était à moi qu’elle voulait parler. + +Le rusé capitaine avait flairé juste. + +Montalais, en entrant, vit Raoul, et s’écria: + +— Monsieur! Monsieur!... Pardon, monsieur d’Artagnan. + +— Je vous pardonne, mademoiselle, dit d’Artagnan; je sais qu’à mon âge +ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi. + +— Je cherchais M. de Bragelonne, répondit Montalais. + +— Comme cela se trouve! je vous cherchais aussi. + +— Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle? + +— De tout mon cœur. + +— Allez donc! + +Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet; puis, prenant la main de +Montalais: + +— Soyez bonne fille, dit-il tout bas; ménagez-le, et ménagez-la. + +— Ah! dit-elle sur le même ton, ce n’est pas moi qui lui parlerai. + +— Comment cela? + +— C’est Madame qui le fait chercher. + +— Ah! bon! s’écria d’Artagnan, c’est Madame! Avant une heure, le pauvre +garçon sera guéri. + +— Ou mort! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur d’Artagnan! + +Et elle courut rejoindre Raoul, qui l’attendait loin de la porte, bien +intrigué, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien de bon. + + + + +Chapitre CXCI — Deux jalousies + + +Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aimée; Raoul +ne se vit pas plutôt avec Montalais, qu’il lui baisa la main avec +ardeur. + +— Là, là, dit tristement la jeune fille. Vous placez là des baisers à +fonds perdus, cher monsieur Raoul; je vous garantis même qu’ils ne vous +rapporteront pas intérêt. + +— Comment?... quoi?... M’expliquerez-vous, ma chère Aure?... + +— C’est Madame qui vous expliquera tout cela. C’est chez elle que je +vous conduis. + +— Quoi!... + +— Silence! et pas de ces regards effarouchés. Les fenêtres, ici, ont +des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir de ne plus +me regarder; faites-moi le plaisir de me parler très haut de la pluie, +du beau temps et des agréments de l’Angleterre. + +— Enfin... + +— Ah!... je vous préviens que quelque part, je ne sais où, mais quelque +part, Madame doit avoir un œil ouvert et une oreille tendue. Je ne me +soucie pas, vous comprenez, d’être chassée ou embastillée. Parlons, +vous dis-je, ou plutôt ne parlons pas. + +Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine d’un homme de +cœur, c’est vrai, mais d’un homme de cœur qui va au supplice. + +Montalais, l’œil éveillé, la démarche leste, la tête à tout vent, le +précédait. + +Raoul fut introduit immédiatement dans le cabinet de Madame. + +«Allons, pensa-t-il, cette journée se passera sans que je sache rien. +De Guiche a eu trop pitié de moi; il s’est entendu avec Madame, et tous +deux, par un complot amical, éloignent la solution du problème. Que +n’ai-je là un bon ennemi!... ce serpent de de Wardes, par exemple; il +mordrait, c’est vrai; mais je n’hésiterais plus... Hésiter... douter... +mieux vaut mourir!» + +Raoul était devant Madame. + +Henriette, plus charmante que jamais, se tenait à demi renversée dans +un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours brodé; elle +jouait avec un petit chat aux soies touffues, qui lui mordillait les +doigts et se pendait aux guipures de son col. + +Madame songeait; elle songeait profondément; il lui fallut la voix de +Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette rêverie. + +— Votre Altesse m’a mandé? répéta Raoul. + +Madame secoua la tête comme si elle se réveillait. + +— Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle; oui, je vous ai mandé. +Vous voilà donc revenu d’Angleterre? + +— Au service de Votre Altesse Royale. + +— Merci! Laissez-nous, Montalais. + +Montalais sortit. + +— Vous avez bien quelques minutes à me donner, n’est-ce pas, monsieur +de Bragelonne? + +— Toute ma vie appartient à Votre Altesse Royale, repartit avec respect +Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes ces politesses +de Madame, et à qui ce sombre ne déplaisait pas, persuadé qu’il était +d’une certaine affinité des sentiments de Madame avec les siens. + +En effet, ce caractère étrange de la princesse, tous les gens +intelligents de la Cour en connaissaient la volonté capricieuse et le +fantasque despotisme. + +Madame avait été flattée outre mesure des hommages du roi; Madame avait +fait parler d’elle et inspiré à la reine cette jalousie mortelle qui +est le ver rongeur de toutes les félicités féminines; Madame, en un +mot, pour guérir un orgueil blessé, s’était fait un cœur amoureux. + +Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul, +éloigné par Louis XIV. Sa lettre à Charles II, Raoul ne la connaissait +pas; mais d’Artagnan l’avait bien devinée. + +Cet inexplicable mélange de l’amour et de la vanité, ces tendresses +inouïes, ces perfidies énormes, qui les expliquera? Personne, pas même +l’ange mauvais qui allume la coquetterie au cœur des femmes. + +— Monsieur de Bragelonne, dit la princesse après un silence, êtes-vous +revenu content? + +Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant pâle de ce qu’elle +cachait, de ce qu’elle retenait, de ce qu’elle brûlait de dire: + +— Content? dit-il; de quoi voulez-vous que je sois content ou +mécontent, Madame? + +— Mais de quoi peut être content ou mécontent un homme de votre âge et +de votre mine? + +«Comme elle va vite! pensa Raoul effrayé; que va-t-elle souffler en mon +cœur?» + +Puis, effrayé de ce qu’il allait apprendre et voulant reculer le moment +si désiré, mais si terrible, où il apprendrait tout: + +— Madame, répliqua-t-il, j’avais laissé un tendre ami en bonne santé, +je l’ai retrouvé malade. + +— Voulez-vous parler de M. de Guiche? demanda Madame Henriette avec une +imperturbable tranquillité; c’est, dit-on, un ami très cher à vous? + +— Oui, madame. + +— Eh bien! c’est vrai, il a été blessé; mais il va mieux. Oh! M. de +Guiche n’est pas à plaindre, dit-elle vite. + +Puis se reprenant: + +— Est-ce qu’il est à plaindre? dit-elle; est-ce qu’il s’est plaint? +est-ce qu’il a un chagrin quelconque que nous ne connaîtrions pas? + +— Je ne parle que de sa blessure, madame. + +— À la bonne heure; car, pour le reste, M. de Guiche semble être +fort heureux: on le voit d’une humeur joyeuse. Tenez, monsieur de +Bragelonne, je suis bien sûre que vous choisiriez encore d’être blessé +comme lui au corps!... Qu’est-ce qu’une blessure au corps? + +Raoul tressaillit. + +«Elle y revient, dit-il. Hélas!...» + +Il ne répliqua rien. + +— Plaît-il? fit-elle. + +— Je n’ai rien dit, madame. + +— Vous n’avez rien dit! Vous me désapprouvez donc? Vous êtes donc +satisfait? + +Raoul se rapprocha. + +— Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque chose, et +sa générosité naturelle la pousse à ménager ses paroles. Veuille Votre +Altesse ne plus rien ménager. Je suis fort et j’écoute. + +— Ah! répliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant? + +— Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre. + +Et Raoul trembla, malgré lui, en prononçant ces mots. + +— En effet, murmura la princesse. C’est cruel; mais puisque j’ai +commencé... + +— Oui, madame, puisque Votre Altesse a daigné commencer, qu’elle daigne +achever... + +Henriette se leva précipitamment et fit quelques pas dans sa chambre. + +— Que vous a dit M. de Guiche? dit-elle soudain. + +— Rien, madame. + +— Rien! il ne vous a rien dit? oh! que je le reconnais bien là! + +— Il voulait me ménager, sans doute. + +— Et voilà ce que les amis appellent l’amitié! Mais M. d’Artagnan, que +vous quittez, il vous a parlé, lui? + +— Pas plus que de Guiche, madame. + +Henriette fit un mouvement d’impatience. + +— Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit? + +— Je ne sais rien du tout, madame. + +— Ni la scène de l’orage? + +— Ni la scène de l’orage!... + +— Ni les tête-à-tête dans la forêt? + +— Ni les tête-à-tête dans la forêt!... + +— Ni la fuite à Chaillot? + +Raoul, qui penchait comme la fleur tranchée par la faucille, fit des +efforts surhumains pour sourire, et répondit avec une exquise douceur: + +— J’ai eu l’honneur de dire à Votre Altesse Royale que je ne sais +absolument rien. Je suis un pauvre oublié qui arrive d’Angleterre; +entre les gens d’ici et moi, il y avait tant de flots bruyants, que le +bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle n’a pu arriver à +mon oreille. + +Henriette fut touchée de cette pâleur, de cette mansuétude, de ce +courage. Le sentiment dominant de son cœur, à ce moment, c’était un +vif désir d’entendre chez le pauvre amant le souvenir de celle qui le +faisait ainsi souffrir. + +— Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis n’ont pas voulu +faire, je veux le faire pour vous, que j’estime et que j’aime. C’est +moi qui serai votre amie. Vous portez ici la tête comme un honnête +homme, et je ne veux pas que vous la courbiez sous le ridicule; dans +huit jours, on dirait sous du mépris. + +— Ah! fit Raoul livide, c’en est déjà là? + +— Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous devinez; +vous étiez le fiancé de Mlle de La Vallière, n’est-ce pas? + +— Oui, madame. + +— À ce titre, je vous dois un avertissement; comme, d’un jour à +l’autre, je chasserai Mlle de La Vallière de chez moi... + +— Chasser La Vallière! s’écria Bragelonne. + +— Sans doute. Croyez-vous que j’aurai toujours égard aux larmes et +aux jérémiades du roi? Non, non, ma maison ne sera pas plus longtemps +commode pour ces sortes d’usages; mais vous chancelez!... + +— Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort; j’ai cru +que j’allais mourir, voilà tout. Votre Altesse Royale me faisait +l’honneur de me dire que le roi avait pleuré, supplié. + +— Oui, mais en vain. + +Et elle raconta à Raoul la scène de Chaillot et le désespoir du roi au +retour; elle raconta son indulgence à elle-même, et le terrible mot +avec lequel la princesse outragée, la coquette humiliée, avait terrassé +la colère royale. + +Raoul baissa la tête. + +— Qu’en pensez-vous? dit-elle. + +— Le roi l’aime! répliqua-t-il. + +— Mais vous avez l’air de dire qu’elle ne l’aime pas. + +— Hélas! je pense encore au temps où elle m’a aimé, madame. + +Henriette eut un moment d’admiration pour cette incrédulité sublime; +puis, haussant les épaules: + +— Vous ne me croyez pas! dit-elle. Oh! comme vous l’aimez, _vous!_ et +vous doutez qu’elle aime le roi, _elle?_ + +— Jusqu’à la preuve. Pardon, j’ai sa parole, voyez-vous, et elle est +fille noble. + +— La preuve?... Eh bien! soit; venez! + + + + +Chapitre CXCII — Visite domiciliaire + + +La princesse, précédant Raoul, le conduisit à travers la cour vers +le corps de bâtiment qu’habitait La Vallière, et, montant l’escalier +qu’avait monté Raoul le matin même, elle s’arrêta à la porte de la +chambre où le jeune homme, à son tour, avait été si étrangement reçu +par Montalais. + +Le moment était bien choisi pour accomplir le projet conçu par Madame +Henriette: le château était vide; le roi, les courtisans et les dames +étaient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette, seule, sachant le +retour de Bragelonne et pensant au parti qu’elle avait à tirer de ce +retour, avait prétexté une indisposition, et était restée. + +Madame était donc sûre de trouver vides la chambre de La Vallière, et +l’appartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa poche, +et ouvrit la porte de sa demoiselle d’honneur. + +Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre qu’il reconnut, et +l’impression que lui fit la vue de cette chambre fut un des premiers +supplices qui l’attendaient. + +La princesse le regarda, et son œil exercé put voir ce qui se passait +dans le cœur du jeune homme. + +— Vous m’avez demandé des preuves, dit-elle; ne soyez donc pas surpris +si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez pas le courage +de les supporter, il en est temps encore, retirons-nous. + +— Merci, madame, dit Bragelonne; mais je suis venu pour être convaincu. +Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi. + +— Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derrière vous. + +Bragelonne obéit, et se retourna vers la princesse, qu’il interrogea du +regard. + +— Vous savez où vous êtes? demanda Madame Henriette. + +— Mais tout me porte à croire, madame, que je suis dans la chambre de +Mlle de La Vallière? + +— Vous y êtes. + +— Mais je ferai observer à Votre Altesse que cette chambre est une +chambre, et n’est pas une preuve. + +— Attendez. + +La princesse s’achemina vers le pied du lit, replia le paravent, et, se +baissant vers le parquet: + +— Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-même cette trappe. + +— Cette trappe? s’écria Raoul avec surprise, car les mots de d’Artagnan +commençaient à lui revenir en mémoire, et il se souvenait que +d’Artagnan avait vaguement prononcé ce mot. + +Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui indiquât une +ouverture ou un anneau qui aidât à soulever une portion quelconque du +plancher. + +— Ah! c’est vrai! dit en riant Madame Henriette j’oubliais le ressort +caché: la quatrième feuille du parquet; appuyer sur l’endroit où le +bois fait un nœud. Voilà l’instruction. Appuyez vous-même, vicomte, +appuyez, c’est ici. + +Raoul, pâle comme un mort, appuya le pouce sur l’endroit indiqué et, +en effet, à l’instant même, le ressort joua et la trappe se souleva +d’elle-même. + +— C’est très ingénieux, dit la princesse, et l’on voit que l’architecte +a prévu que ce serait une petite main qui aurait à utiliser ce ressort: +voyez comme cette trappe s’ouvre toute seule? + +— Un escalier! s’écria Raoul. + +— Oui, et très élégant même, dit Madame Henriette. Voyez, vicomte, +cet escalier a une rampe destinée à garantir des chutes les délicates +personnes qui se hasarderaient à le descendre, ce qui fait que je m’y +risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-moi. + +— Mais, avant de vous suivre, madame, où conduit cet escalier? + +— Ah! c’est vrai, j’oubliais de vous le dire. + +— J’écoute, madame, dit Raoul respirant à peine. + +— Vous savez peut-être que M. de Saint-Aignan demeurait autrefois +presque porte à porte avec le roi? + +— Oui, madame, je le sais; c’était ainsi avant mon départ et, plus +d’une fois, j’ai eu l’honneur de le visiter à son ancien logement. + +— Eh bien! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel appartement +que vous lui connaissiez contre les deux petites chambres auxquelles +mène cet escalier, et qui forment un logement deux fois plus petit et +dix fois plus éloigné de celui du roi, dont le voisinage, cependant, +n’est point dédaigné, en général, par messieurs de la Cour. + +— Fort bien, madame, reprit Raoul; mais continuez, je vous prie, car je +ne comprends point encore. + +— Eh bien! il s’est trouvé, par hasard, continua la princesse, que ce +logement de M. de Saint-Aignan est situé au-dessous de ceux de mes +filles, et particulièrement au-dessous de celui de La Vallière. + +— Mais dans quel but cette trappe et cet escalier? + +— Dame! je l’ignore. Voulez-vous que nous descendions chez M. de Saint +Aignan? Peut-être y trouverons-nous l’explication de l’énigme. + +Et Madame donna l’exemple en descendant elle-même. + +Raoul la suivit en soupirant. + +Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait +pénétrer d’un pas dans cet appartement mystérieux, qui renfermait +encore les soupirs de La Vallière, et les plus suaves parfums de son +corps. + +Bragelonne reconnut, en absorbant l’air par ses haletantes aspirations, +que la jeune fille avait dû passer par là. + +Puis, après ces émanations, preuves invisibles, mais certaines, vinrent +les fleurs qu’elle aimait, les livres qu’elle avait choisis. Raoul +eût-il conservé un seul doute, qu’il l’eût perdu à cette secrète +harmonie des goûts et des alliances de l’esprit avec l’usage des objets +qui accompagnent la vie. La Vallière était pour Bragelonne en vivante +présence dans les meubles, dans le choix des étoffes, dans les reflets +mêmes du parquet. + +Muet et écrasé, il n’avait plus rien à apprendre, et ne suivait plus +son impitoyable conductrice que comme le patient suit le bourreau. + +Madame, cruelle comme une femme délicate et nerveuse, ne lui faisait +grâce d’aucun détail. + +Mais, il faut le dire, malgré l’espèce d’apathie dans laquelle il était +tombé, aucun de ces détails, fût-il resté seul, n’eût échappé à Raoul. +Le bonheur de la femme qu’il aime, quand ce bonheur lui vient d’un +rival, est une torture pour un jaloux. Mais, pour un jaloux tel que +était Raoul, pour ce cœur qui, pour la première fois s’imprégnait de +fiel, le bonheur de Louise, c’était une mort ignominieuse, la mort du +corps et de l’âme. + +Il devina tout: les mains qui s’étaient serrées, les visages rapprochés +qui s’étaient mariés en face des miroirs, sorte de serment si doux pour +les amants qui se voient deux fois, afin de mieux graver le tableau +dans leur souvenir. + +Il devina le baiser invisible sous les épaisses portières retombant +délivrées de leurs embrasses. Il traduisit en fiévreuses douleurs +l’éloquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre. + +Ce luxe, cette recherche pleine d’enivrement, ce soin minutieux +d’épargner tout déplaisir à l’objet aimé, ou de lui causer une +gracieuse surprise; cette puissance de l’amour multipliée par la +puissance royale, frappa Raoul d’un coup mortel. Oh! s’il est +un adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c’est +l’infériorité de l’homme qu’on vous préfère: tandis qu’au contraire +s’il est un enfer dans l’enfer, une torture sans nom dans la langue, +c’est la toute-puissance d’un dieu mise à la disposition d’un rival, +avec la jeunesse, la beauté, la grâce. Dans ces moments-là, Dieu +lui-même semble avoir pris parti contre l’amant dédaigné. + +Une dernière douleur était réservée au pauvre Raoul: Madame Henriette +souleva un rideau de soie, et, derrière le rideau, il aperçut le +portrait de La Vallière. + +Non seulement le portrait de La Vallière, mais de La Vallière jeune, +belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce qu’à dix-huit +ans, la vie, c’est l’amour. + +— Louise! murmura Bragelonne, Louise! C’est donc vrai? Oh! tu ne m’as +jamais aimé, car jamais tu ne m’as regardé ainsi. + +Et il lui sembla que son cœur venait d’être tordu dans sa poitrine. + +Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur, +quoiqu’elle sût bien n’avoir rien à envier, et qu’elle était aimée de +Guiche comme La Vallière était aimée de Bragelonne. + +Raoul surprit ce regard de Madame Henriette. + +— Oh! pardon, pardon, dit-il; je devrais être plus maître de moi, +je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le +Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du coup +qui m’atteint en ce moment! Car vous êtes femme, et sans doute vous ne +pourriez pas supporter une pareille douleur. Pardonnez-moi, je ne suis +qu’un pauvre gentilhomme, tandis que vous êtes, vous, de la race de ces +heureux, de ces tout-puissants, de ces élus... + +— Monsieur de Bragelonne, répliqua Henriette, un cœur comme le vôtre +mérite les soins et les égards d’un cœur de reine. Je suis votre +amie, monsieur; aussi n’ai-je point voulu que toute votre vie soit +empoisonnée par la perfidie et souillée par le ridicule. C’est moi qui, +plus brave que tous les prétendus amis, j’excepte M. de Guiche, vous +ai fait revenir de Londres; c’est moi qui vous fournis les preuves +douloureuses, mais nécessaires, qui seront votre guérison, si vous êtes +un courageux amant et non pas un Amadis pleurard. Ne me remerciez pas: +plaignez-moi même, et ne servez pas moins bien le roi. + +Raoul sourit avec amertume. + +— Ah! c’est vrai, dit-il, j’oubliais ceci: le roi est mon maître. + +— Il y va de votre liberté! il y va de votre vie! + +Un regard clair et pénétrant de Raoul apprit à Madame Henriette qu’elle +se trompait, et que son dernier argument n’était pas de ceux qui +touchassent ce jeune homme. + +— Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne pesant +pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colère un prince disposé +à s’emporter hors des limites de la raison; vous jetteriez dans la +douleur vos amis et votre famille; inclinez-vous, soumettez-vous, +guérissez-vous. + +— Merci, madame, dit-il. J’apprécie le conseil que Votre Altesse me +donne, et je tâcherai de le suivre; mais, un dernier mot je vous prie. + +— Dites. + +— Est-ce une indiscrétion que de vous demander le secret de cet +escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez +découvert? + +— Oh! rien de plus simple; j’ai, pour cause de surveillance, le +double des clefs de mes filles; il m’a paru étrange que La Vallière +se renfermât si souvent; il m’a paru étrange que M. de Saint-Aignan +changeât de logis; il m’a paru étrange que le roi vînt voir si +quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que celui-ci fût dans +son amitié; enfin, il m’a paru étrange que tant de choses se fussent +faites depuis votre absence, que les habitudes de la Cour en étaient +changées. Je ne veux pas être jouée par le roi, je ne veux pas servir +de manteau à ses amours; car, après La Vallière qui pleure, il aura +Montalais qui rit, Tonnay-Charente qui chante; ce n’est pas un rôle +digne de moi. J’ai levé les scrupules de mon amitié, j’ai découvert le +secret... Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais j’avais +un devoir à remplir; c’est fini, vous voilà prévenu; l’orage va venir, +garantissez-vous. + +— Vous concluez quelque chose, cependant, madame, répondit Bragelonne +avec fermeté; car vous ne supposez pas que j’accepterai sans rien dire +la honte que je subis et la trahison qu’on me fait. + +— Vous prendrez à ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur +Raoul. Seulement, ne dites point la source d’où vous tenez la vérité; +voilà tout ce que je vous demande, voilà le seul prix que j’exige du +service que je vous ai rendu. + +— Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer. + +— J’ai, moi, gagné le serrurier que les amants avaient mis dans leurs +intérêts. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n’est-ce pas? + +— Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et ne +m’impose aucune réserve que celle de ne pas la compromettre? + +— Pas d’autre. + +— Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m’accorder une minute +de séjour ici. + +— Sans moi? + +— Oh! non, madame. Peu importe; ce que j’ai à faire, je puis le faire +devant vous. Je vous demande une minute pour écrire un mot à quelqu’un. + +— C’est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde! + +— Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m’a fait l’honneur de +me conduire ici. D’ailleurs, je signe la lettre que j’écris. + +— Faites, monsieur. + +Raoul avait déjà tiré ses tablettes et tracé rapidement ces mots sur +une feuille blanche: + +«Monsieur le comte, + +«Ne vous étonnez pas de trouver ici ce papier signé de moi, avant qu’un +de mes amis, que j’enverrai tantôt chez vous ait eu l’honneur de vous +expliquer l’objet de ma visite. + +«Vicomte Raoul de Bragelonne.» + +Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui +communiquait à la chambre des deux amants, et, bien assuré que ce +papier était tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir en +rentrant, il rejoignit la princesse, arrivée déjà au haut de l’escalier. + +Sur le palier, ils se séparèrent: Raoul affectant de remercier Son +Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de tout +son cœur le malheureux qu’elle venait de condamner à un aussi horrible +supplice. + +— Oh! dit-elle en le voyant s’éloigner pâle et l’œil injecté de sang; +oh! si j’avais su, j’aurais caché la vérité à ce pauvre jeune homme. + + + + +Chapitre CXCIII — La méthode de Porthos + + +La multiplicité des personnages que nous avons introduits dans cette +longue histoire fait que chacun est obligé de ne paraître qu’à son tour +et selon les exigences du récit. Il en résulte que nos lecteurs n’ont +pas eu l’occasion de se retrouver avec notre ami Porthos depuis son +retour de Fontainebleau. + +Les honneurs qu’il avait reçus du roi n’avaient point changé le +caractère placide et affectueux du respectable seigneur; seulement, il +redressait la tête plus que de coutume, et quelque chose de majestueux +se révélait dans son maintien, depuis qu’il avait reçu la faveur de +dîner à la table du roi. La salle à manger de Sa Majesté avait produit +un certain effet sur Porthos. Le seigneur de Bracieux et de Pierrefonds +aimait à se rappeler que, durant ce dîner mémorable, force serviteurs +et bon nombre d’officiers, se trouvant derrière les convives, donnaient +bon air au repas et meublaient la pièce. + +Porthos se promit de conférer à M. Mouston une dignité quelconque, +d’établir une hiérarchie dans le reste de ses gens, et de se créer +une maison militaire; ce qui n’était pas insolite parmi les grands +capitaines, attendu que, dans le précédent siècle, on remarquait ce +luxe chez MM. de Tréville, de Schomberg, de La Vieuville, sans parler +de MM. de Richelieu, de Condé, et de Bouillon-Turenne. + +Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet, baron, ingénieur, etc., +pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agréments attachés aux grands +biens et aux grands mérites? + +Un peu délaissé d’Aramis, lequel, nous le savons, s’occupait beaucoup +de M. Fouquet, un peu négligé, à cause du service, par d’Artagnan, +blasé sur Trüchen et sur Planchet, Porthos se surprit à rêver sans +trop savoir pourquoi; mais à quiconque lui eût dit: «Est-ce qu’il vous +manque quelque chose, Porthos?» il eût assurément répondu: «Oui.» + +Après un de ces dîners pendant lesquels Porthos essayait de se rappeler +tous les détails du dîner royal, demi-joyeux, grâce au bon vin, +demi-triste, grâce aux idées ambitieuses, Porthos se laissait aller à +un commencement de sieste, quand son valet de chambre vint l’avertir +que M. de Bragelonne voulait lui parler. + +Porthos passa dans la salle voisine, où il trouva son jeune ami dans +les dispositions que nous connaissons. + +Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravité, lui +offrit un siège. + +— Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j’ai un service à vous demander. + +— Cela tombe à merveille, mon jeune ami, répliqua Porthos. On m’a +envoyé huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c’est +d’argent que vous avez besoin... + +— Non, ce n’est pas d’argent; merci, mon excellent ami. + +— Tant pis! J’ai toujours entendu dire que c’est là le plus rare des +services, mais le plus aisé à rendre. Ce mot m’a frappé; j’aime à citer +les mots qui me frappent. + +— Vous avez un cœur aussi bon que votre esprit est sain. + +— Vous êtes trop bon. Vous dînerez bien, peut-être? + +— Oh! non, je n’ai pas faim. + +— Hein! Quel affreux pays que l’Angleterre? + +— Pas trop; mais... + +— Voyez-vous, si l’on n’y trouvait pas l’excellent poisson et la belle +viande qu’il y a, ce ne serait pas supportable. + +— Oui... je venais... + +— Je vous écoute. Permettez seulement que je me rafraîchisse. On mange +salé à Paris. Pouah! + +Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne. + +Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un large +coup, et, satisfait, il reprit: + +— Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me voici tout +à vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que désirez-vous? + +— Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami. + +— Mon opinion?... Voyons, développez un peu votre idée, répondit +Porthos en se grattant le front. + +— Je veux dire: Êtes-vous d’un bon naturel quand il y a démêlé entre +vos amis et des étrangers? + +— Oh! d’un naturel excellent, comme toujours. + +— Fort bien; mais que faites-vous alors? + +— Quand mes amis ont des querelles, j’ai un principe. + +— Lequel? + +— C’est que le temps perdu est irréparable, et que l’on n’arrange +jamais aussi bien une affaire que lorsque l’on a encore l’échauffement +de la dispute. + +— Ah! vraiment, voilà votre principe? + +— Absolument. Aussi, dès que la querelle est engagée, je mets les +parties en présence. + +— Oui-da? + +— Vous comprenez que, de cette façon, il est impossible qu’une affaire +ne s’arrange pas. + +— J’aurais cru, dit avec étonnement Raoul, que, prise ainsi, une +affaire devait, au contraire... + +— Pas le moins du monde. Songez que j’ai eu, dans ma vie, quelque chose +comme cent quatre-vingts à cent quatre-vingt-dix duels réglés, sans +compter les prises d’épées et les rencontres fortuites. + +— C’est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgré lui. + +— Oh! ce n’est rien; moi, je suis si doux!... D’Artagnan compte ses +duels par centaines. Il est vrai qu’il est dur et piquant, je le lui ai +souvent répété. + +— Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d’ordinaire les affaires que vos +amis vous confient? + +— Il n’y a pas d’exemple que je n’aie fini par en arranger une, dit +Porthos avec mansuétude et une confiance qui firent bondir Raoul. + +— Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables? + +— Oh! je vous en réponds; et, à ce propos, je vais vous expliquer mon +autre principe. Une fois que mon ami m’a remis sa querelle, voici comme +je procède: je vais trouver son adversaire sur-le-champ; je m’arme +d’une politesse et d’un sang-froid qui sont de rigueur en pareille +circonstance. + +— C’est à cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez d’arranger si +bien et si sûrement les affaires? + +— Je le crois. Je vais donc trouver l’adversaire et je lui dis: +«Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas à quel point +vous avez outragé mon ami.» + +Raoul fronça le sourcil. + +— Quelquefois, souvent même, poursuivit Porthos, mon ami n’a pas été +offensé du tout; il a même offensé le premier: vous jugez si mon +discours est adroit. + +Et Porthos éclata de rire. + +«Décidément, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre +formidable de cette hilarité, décidément j’ai du malheur. De Guiche me +bat froid, d’Artagnan me raille, Porthos est mou: nul ne veut arranger +cette affaire à ma façon. Et moi qui m’étais adressé à Porthos pour +trouver une épée au lieu d’un raisonnement!... Ah! quelle mauvaise +chance!» + +Porthos se remit, et continua: + +— J’ai donc, par un seul mot, mis l’adversaire dans son tort. + +— C’est selon, dit distraitement Raoul. + +— Non pas, c’est sûr. Je l’ai mis dans son tort; c’est à ce moment que +je déploie toute ma courtoisie, pour aboutir à l’heureuse issue de mon +projet. Je m’avance donc d’une mine affable, et, prenant la main de +l’adversaire... + +— Oh! fit Raoul impatient. + +— «Monsieur, lui dis-je, à présent que vous êtes convaincu de +l’offense, nous sommes assurés de la réparation. Entre mon ami et vous, +c’est désormais un échange de gracieux procédés. En conséquence, je +suis chargé de vous donner la longueur de l’épée de mon ami.» + +— Hein? fit Raoul. + +— Attendez donc!... «La longueur de l’épée de mon ami. J’ai un cheval +en bas; mon ami est à tel endroit, qui attend impatiemment votre +aimable présence; je vous emmène; nous prenons votre témoin en passant, +l’affaire est arrangée.» + +— Et, dit Raoul pâle de dépit, vous réconciliez les deux adversaires +sur le terrain? + +— Plaît-il? interrompit Porthos. Réconcilier? pour quoi faire? + +— Vous dites que l’affaire est arrangée... + +— Sans doute, puisque mon ami attend. + +— Eh bien! quoi! s’il attend... + +— Eh bien! s’il attend, c’est pour se délier les jambes. L’adversaire, +au contraire, est encore tout roide du cheval; on s’aligne, et mon ami +tue l’adversaire. C’est fini. + +— Ah! il le tue? s’écria Raoul. + +— Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des gens +qui se font tuer? J’ai cent et un amis, à la tête desquels sont M. +votre père, Aramis et d’Artagnan, tous gens fort vivants, je crois! + +— Oh! mon cher baron, s’exclama Raoul dans l’excès de sa joie. + +— Vous approuvez ma méthode, alors? fit le géant. + +— Je l’approuve si bien, que j’y aurai recours aujourd’hui, sans +retard, à l’instant même. Vous êtes l’homme que je cherchais. + +— Bon! me voici; vous voulez vous battre? + +— Absolument. + +— C’est bien naturel... Avec qui? + +— Avec M. de Saint-Aignan. + +— Je le connais... un charmant gascon, qui a été fort poli avec moi le +jour où j’eus l’honneur de dîner chez le roi. Certes, je lui rendrai sa +politesse, même quand ce ne serait pas mon habitude. Ah çà! il vous a +donc offensé? + +— Mortellement. + +— Diable! Je pourrai dire mortellement? + +— Plus encore, si vous voulez. + +— C’est bien commode. + +— Voilà une affaire tout arrangée, n’est-ce pas? dit Raoul en souriant. + +— Cela va de soi... Où l’attendez-vous? + +— Ah! pardon, c’est délicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du roi. + +— Je l’ai ouï dire. + +— Et si je le tue? + +— Vous le tuerez certainement. C’est à vous de vous précautionner; +mais, maintenant, ces choses-là ne souffrent pas de difficultés. Si +vous eussiez vécu de notre temps, à la bonne heure! + +— Cher ami vous ne m’avez pas compris. Je veux dire que, M. de +Saint-Aignan étant un ami du roi, l’affaire sera plus difficile à +engager, attendu que le roi peut savoir à l’avance... + +— Eh! non pas! Ma méthode, vous savez bien: «Monsieur, vous avez +offensé mon ami, et...» + +— Oui, je le sais. + +— Et puis: «Monsieur, le cheval est en bas.» Je l’emmène donc avant +qu’il ait parlé à personne. + +— Se laissera-t-il emmener comme cela? + +— Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est vrai que +les jeunes gens d’aujourd’hui... Mais bah! je l’enlèverai s’il le faut. + +Et Porthos, joignant le geste à la parole, enleva Raoul et sa chaise. + +— Très bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste à poser la +question à M. de Saint-Aignan. + +— Quelle question? + +— Celle de l’offense. + +— Eh bien! mais, c’est fait, ce me semble. + +— Non, mon cher monsieur du Vallon, l’habitude chez nous autres gens +d’aujourd’hui, comme vous dites, veut qu’on s’explique les causes de +l’offense. + +— Par votre nouvelle méthode, oui. Eh bien! alors, contez-moi votre +affaire... + +— C’est que... + +— Ah dame! voilà l’ennui! Autrefois, nous n’avions jamais besoin de +conter. On se battait parce qu’on se battait. Je ne connais pas de +meilleure raison, moi. + +— Vous êtes dans le vrai, mon ami. + +— J’écoute vos motifs. + +— J’en ai trop à raconter. Seulement, comme il faut préciser... + +— Oui, oui, diable! avec la nouvelle méthode. + +— Comme il faut, dis-je, préciser; comme, d’un autre côté l’affaire est +pleine de difficultés et commande un secret absolu... + +— Oh! oh! + +— Vous aurez l’obligeance de dire seulement à M. de Saint-Aignan, et il +le comprendra, qu’il m’a offensé: d’abord, en déménageant. + +— En déménageant?... Bien, fit Porthos, qui se mit à récapituler sur +ses doigts. Après? + +— Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau logement. + +— Je comprends, dit Porthos; une trappe. Peste! c’est grave! Je +crois bien que vous devez être furieux de cela! Et pourquoi ce drôle +ferait-il faire des trappes sans vous avoir consulté? Des trappes!... +mordioux!... Je n’en ai pas, moi, si ce n’est mon oubliette de Bracieux! + +— Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire +outragé, c’est le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien. + +— Eh! mais, encore un portrait?... Quoi! un déménagement, une trappe +et un portrait? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l’un de ces griefs +seulement, il y a de quoi faire s’entr’égorger toute la gentilhommerie +de France et d’Espagne, ce qui n’est pas peu dire. + +— Ainsi, cher, vous voilà suffisamment muni? + +— J’emmène un deuxième cheval. Choisissez votre lieu de rendez-vous, +et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-vous à fond, +cela donne une élasticité rare. + +— Merci! J’attendrai au bois de Vincennes, près des Minimes. + +— Voilà qui va bien... Où trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan? + +— Au Palais-Royal. + +Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut. + +— Mon habit de cérémonie, dit-il; mon cheval et un cheval de main. + +Le valet s’inclina et sortit. + +— Votre père sait-il cela? dit Porthos. + +— Non; je vais lui écrire. + +— Et d’Artagnan? + +— M. d’Artagnan non plus. Il est prudent, il m’aurait détourné. + +— D’Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos étonné, +dans sa modestie loyale qu’on eût songé à lui quand il y avait un +d’Artagnan au monde. + +— Cher monsieur du Vallon, répliqua Raoul, ne me questionnez plus, je +vous en conjure. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. C’est l’action +que j’attends; je l’attends rude et décisive, comme vous savez les +préparer. Voilà pourquoi je vous ai choisi. + +— Vous serez content de moi, répliqua Porthos. + +— Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer cette +rencontre. + +— On s’aperçoit toujours de ces choses-là, dit Porthos quand on trouve +un corps mort dans le bois. Ah! cher ami, je vous promets tout, hors de +dissimuler le corps mort. Il est là, on le voit, c’est inévitable. J’ai +pour principe de ne pas enterrer. Cela sent son assassin. Au risque de +risque, comme dit le Normand. + +— Brave et cher ami, à l’ouvrage! + +— Reposez-vous sur moi, dit le géant en finissant la bouteille, tandis +que son laquais étalait sur un meuble le somptueux habit et les +dentelles. + +Quant à Raoul, il sortit en se disant avec une joie. + +«Oh! roi perfide! roi traître! je ne puis t’atteindre! Je ne le veux +pas! Les rois sont des personnes sacrées; mais ton complice, ton +complaisant, qui te représente, ce lâche va payer ton crime! Je le +tuerai en ton nom, et, après, nous songerons à Louise!» + + + + +Chapitre CXCIV — Le déménagement, la trappe et le portrait + + +Porthos, chargé, à sa grande satisfaction, de cette mission qui le +rajeunissait, économisa une demi-heure sur le temps qu’il mettait +d’habitude à ses toilettes de cérémonie. + +En homme qui s’est frotté au grand monde, il avait commencé par envoyer +son laquais s’informer si M. de Saint-Aignan était chez lui. + +On lui avait fait réponse que M. le comte de Saint-Aignan avait eu +l’honneur d’accompagner le roi à Saint-Germain, ainsi que toute la +Cour, mais que M. le comte venait de rentrer à l’instant même. + +Sur cette réponse, Porthos se hâta et arriva au logis de de +Saint-Aignan, comme celui-ci venait de faire tirer ses bottes. + +La promenade avait été superbe. Le roi, de plus en plus amoureux et +de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour tout le +monde; il avait des bontés à nulle autre pareilles, comme disaient les +poètes du temps. + +M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, était poète, et pensait l’avoir +prouvé en assez de circonstances mémorables pour qu’on ne lui contestât +point ce titre. + +Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la +route, saupoudré de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi +d’abord, La Vallière ensuite. + +De son côté, le roi était en verve et avait fait un distique. + +Quant à La Vallière, comme les femmes qui aiment, elle avait fait deux +sonnets. + +Comme on le voit, la journée n’avait pas été mauvaise pour Apollon. + +Aussi, de retour à Paris, de Saint-Aignan, qui savait d’avance que ses +vers iraient courir les ruelles, se préoccupait-il, un peu plus qu’il +ne l’avait fait pendant la promenade, de la facture et de l’idée. + +En conséquence, pareil à un tendre père qui est sur le point de +produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public +trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son imagination. +Donc, pour en avoir le cœur net, M. de Saint-Aignan se récitait à +lui-même le madrigal suivant, qu’il avait dit de mémoire au roi, et +qu’il avait promis de lui donner écrit à son retour: + +_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours_ _Ce que votre pensée à +votre cœur confie;_ _Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie_ _À +plus aimer vos yeux qui m’ont joué ces tours?_ + +Ce madrigal, tout gracieux qu’il était, ne paraissait pas parfait à de +Saint-Aignan, du moment où il le passait de la tradition orale à la +poésie manuscrite. Plusieurs l’avaient trouvé charmant, l’auteur tout +le premier; mais à la seconde vue, ce n’était plus le même engouement. +Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une jambe croisée sur l’autre +et se grattant la tempe, répétait-il: + +_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours..._ + +— Oh! quand à celui-là, murmura de Saint-Aignan, celui-là est +irréprochable. J’ajouterais même qu’il a un petit air Ronsard ou +Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n’en est pas de même +du second. On a bien raison de dire que le vers le plus facile à faire +est le premier. + +Et il continua: + +_Ce que votre pensée à votre cœur confie..._ + +— Ah! voilà la pensée qui confie au cœur! Pourquoi le cœur ne +confierait-il pas aussi bien à la pensée? Ma foi, quant à moi, je n’y +vois pas d’obstacle. Où diable ai-je été associer ces deux hémistiches? +Par exemple, le troisième est bon: + +_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie..._ + +quoique la rime ne soit pas riche... _vie_ et _confie_... Ma foi! +l’abbé Boyer, qui est un grand poète, a fait rimer, comme moi, _vie_ +et _confie_ dans la tragédie d’_Oropaste, ou le Faux Tonaxare, +_sans compter que M. Corneille ne s’en gêne pas dans sa tragédie de +_Sophonisbe_. Va donc pour _vie_ et _confie._ Oui, mais le vers est +impertinent. Je me rappelle que le roi s’est mordu l’ongle, à ce +moment. En effet, il a l’air de dire à Mlle de La Vallière: «D’où vient +que je suis ensorcelé de vous?» Il eût mieux valu dire, je crois: + +_Que bénis soient les dieux qui condamnent ma vie._ + +_Condamnent!_ Ah bien! oui! voilà encore une politesse! Le roi condamné +à La Vallière... Non! + +Puis il répéta: + +_Mais bénis soient les dieux qui... destinent ma vie._ + +— Pas mal; quoique _destinent ma vie_ soit faible; mais ma foi! tout +ne peut pas être fort dans un quatrain. _À plus aimer vos yeux..._ +Plus aimer qui? quoi? obscurité... L’obscurité n’est rien; puisque La +Vallière et le roi m’ont compris, tout le monde me comprendra. Oui, +mais voilà le triste!... c’est le dernier hémistiche: _Qui m’ont joué +ces tours._ Le pluriel forcé pour la rime! et puis appeler la pudeur de +La Vallière un tour! Ce n’est pas heureux. Je vais passer par la langue +de tous les gratte-papier mes confrères. On appellera mes poésies +des vers de grand seigneur; et, si le roi entend dire que je suis un +mauvais poète, l’idée lui viendra de le croire. + +Et, tout en confiant ces paroles à son cœur, et son cœur à ses pensées, +le comte se déshabillait plus complètement. Il venait de quitter son +habit et sa veste pour passer sa robe de chambre, lorsqu’on lui annonça +la visite de M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds. + +— Eh! fit-il, qu’est-ce que cette grappe de noms? Je ne connais point +cela. + +— C’est, répondit le laquais, un gentilhomme qui a eu l’honneur de +dîner avec M. le comte, à la table du roi, pendant le séjour de Sa +Majesté à Fontainebleau. + +— Chez le roi, à Fontainebleau? s’écria de Saint-Aignan. Eh! vite, +vite, introduisez ce gentilhomme. + +Le laquais se hâta d’obéir. Porthos entra. + +M. de Saint-Aignan avait la mémoire des courtisans: à la première vue, +il reconnut donc le seigneur de province, à la réputation bizarre, et +que le roi avait si bien reçu à Fontainebleau, malgré quelques sourires +des officiers présents. Il s’avança donc vers Porthos avec tous les +signes d’une bienveillance que Porthos trouva toute naturelle, lui qui +arborait, en entrant chez un adversaire, l’étendard de la politesse la +plus raffinée. + +De Saint-Aignan fit avancer un siège par le laquais qui avait annoncé +Porthos. Ce dernier, qui ne voyait rien d’exagéré dans ces politesses, +s’assit et toussa. Les politesses d’usage s’échangèrent entre les deux +gentilshommes; puis, comme c’était le comte qui recevait la visite: + +— Monsieur le baron, dit-il, à quelle heureuse rencontre dois-je la +faveur de votre visite? + +— C’est justement ce que je vais avoir l’honneur de vous expliquer, +monsieur le comte, répliqua Porthos; mais, pardon... + +— Qu’y a-t-il, monsieur? demanda de Saint-Aignan. + +— Je m’aperçois que je casse votre chaise. + +— Nullement, monsieur, dit de Saint-Aignan, nullement. + +— Si fait, monsieur le comte, si fait, je la romps; et si bien même, +que, si je tarde, je vais choir, position tout à fait inconvenante dans +le rôle grave que je viens jouer auprès de vous. + +Porthos se leva. Il était temps, la chaise s’était déjà affaissée sur +elle-même de quelques pouces. De Saint-Aignan chercha des yeux un plus +solide récipient pour son hôte. + +— Les meubles modernes, dit Porthos tandis que le comte se livrait +à cette recherche, les meubles modernes sont devenus d’une légèreté +ridicule. Dans ma jeunesse, époque où je m’asseyais avec bien plus +d’énergie encore qu’aujourd’hui, je ne me rappelle point avoir jamais +rompu un siège, sinon dans les auberges avec mes bras. + +De Saint-Aignan sourit agréablement à la plaisanterie. + +— Mais, dit Porthos en s’installant sur un lit de repos qui gémit, mais +qui résista, ce n’est point de cela qu’il s’agit, malheureusement. + +— Comment, malheureusement? Est-ce que vous seriez porteur d’un message +de mauvais augure, monsieur le baron? + +— De mauvais augure pour un gentilhomme? oh! non, monsieur le comte, +répliqua noblement Porthos. Je viens seulement vous annoncer que vous +avez offensé bien cruellement un de mes amis. + +— Moi, monsieur! s’écria de Saint-Aignan; moi, j’ai offensé un de vos +amis? Et lequel, je vous prie? + +— M. Raoul de Bragelonne. + +— J’ai offensé M. de Bragelonne, moi? s’écria de Saint-Aignan. Ah! +mais, en vérité, monsieur, cela m’est impossible; car M. de Bragelonne, +que je connais peu, je dirai même que je ne connais point, est en +Angleterre: ne l’ayant point vu depuis fort longtemps, je ne saurais +l’avoir offensé. + +— M. de Bragelonne est à Paris, monsieur le comte, dit Porthos +impassible; et, quant à l’avoir offensé, je vous réponds que c’est +vrai, puisqu’il me l’a dit lui-même. Oui, monsieur le comte, vous +l’avez cruellement, mortellement offensé, je répète le mot. + +— Mais impossible, monsieur le baron, je vous jure, impossible. + +— D’ailleurs, ajouta Porthos, vous ne pouvez ignorer cette +circonstance, attendu que M. de Bragelonne m’a déclaré vous avoir +prévenu par un billet. + +— Je n’ai reçu aucun billet, monsieur, je vous en donne ma parole. + +— Voilà qui est extraordinaire! répondit Porthos; et ce que dit Raoul... + +— Je vais vous convaincre que je n’ai rien reçu dit de Saint-Aignan. + +Et il sonna. + +— Basque, dit-il, combien de lettres ou de billets sont venus ici en +mon absence. + +— Trois, monsieur le comte. + +— Qui sont?... + +— Le billet de M. de Fiesque, celui de Mme de La Ferté, et la lettre de +M. de Las Fuentès. + +— Voilà tout? + +— Tout, monsieur le comte. + +— Dis la vérité devant Monsieur, la vérité, entends-tu bien? Je réponds +de toi. + +— Monsieur, il y avait encore le billet de... + +— De... Dis vite, voyons. + +— De Mlle de La Val... + +— Cela suffit, interrompit discrètement Porthos. Fort bien, je vous +crois, monsieur le comte. + +De Saint-Aignan congédia le valet et alla lui-même fermer la porte; +mais, comme il revenait, regardant devant lui par hasard, il vit sortir +de la serrure de la chambre voisine ce fameux papier que Bragelonne y +avait glissé en partant. + +— Qu’est-ce que cela? dit-il. + +Porthos, adossé à cette chambre, se retourna. + +— Oh! oh! fit Porthos. + +— Un billet dans la serrure! s’écria de Saint-Aignan. + +— Ce pourrait bien être le nôtre, monsieur le comte, dit Porthos. Voyez. + +De Saint-Aignan prit le papier. + +— Un billet de M. de Bragelonne! s’écria-t-il. + +— Voyez-vous, j’avais raison. Oh! quand je dis une chose, moi... + +— Apporté ici par M. de Bragelonne lui-même, murmura le comte en +pâlissant. Mais c’est indigne! Comment donc a-t-il pénétré ici? + +De Saint-Aignan sonna encore. Basque reparut. + +— Qui est venu ici, pendant que j’étais à la promenade avec le roi? + +— Personne, monsieur. + +— C’est impossible! il faut qu’il soit venu quelqu’un! + +— Mais, monsieur, personne n’a pu entrer, puisque j’avais les clefs +dans ma poche. + +— Cependant, ce billet qui était dans la serrure. Quelqu’un l’y a mis; +il n’est pas venu seul. + +Basque ouvrit les bras en signe d’ignorance absolue. + +— C’est probablement M. de Bragelonne qui l’y aura mis? dit Porthos. + +— Alors, il serait entré ici? + +— Sans doute, monsieur. + +— Mais, enfin, puisque j’avais la clef dans ma poche, reprit Basque +avec persévérance. + +De Saint-Aignan froissa le billet après l’avoir lu. + +— Il y a quelque chose là-dessous, murmura-t-il absorbé. + +Porthos le laissa un instant à ses réflexions. + +Puis il revint à son message. + +— Vous plairait-il que nous en revinssions à notre affaire? +demanda-t-il en s’adressant à de Saint-Aignan quand le laquais eut +disparu. + +— Mais je crois la comprendre par ce billet si étrangement arrivé. M. +de Bragelonne m’annonce un ami... + +— Je suis son ami; c’est donc moi qu’il vous annonce. + +— Pour m’adresser une provocation? + +— Précisément. + +— Et il se plaint que je l’ai offensé? + +— Cruellement, mortellement! + +— De quelle façon, s’il vous plaît? Car sa démarche est trop +mystérieuse pour que je n’y cherche pas au moins un sens. + +— Monsieur, répondit Porthos, mon ami doit avoir raison, et, quant à sa +démarche, si elle est mystérieuse comme vous dites, n’en accusez que +vous. + +Porthos prononça ces dernières paroles avec une confiance qui, pour un +homme peu habitué à sa façon, devait révéler une infinité de sens. + +— Mystère, soit! Voyons le mystère, dit de Saint-Aignan. + +Mais Porthos s’inclina. + +— Vous trouverez bon que je n’y entre point, monsieur, dit-il, et pour +d’excellentes raisons. + +— Que je comprends à merveille. Oui, monsieur, effleurons alors. +Voyons, monsieur je vous écoute. + +— Il y a d’abord, monsieur, dit Porthos, que vous avez déménagé? + +— C’est vrai, j’ai déménagé, dit de Saint-Aignan. + +— Vous l’avouez? dit Porthos d’un air de satisfaction visible. + +— Si je l’avoue? Mais oui, je l’avoue. Pourquoi donc voulez-vous que je +ne l’avoue pas? + +— Vous avez avoué. Bien, nota Porthos en levant seulement un doigt en +l’air. + +— Ah çà! monsieur, comment mon déménagement peut-il avoir causé dommage +à M. de Bragelonne? Répondez, voyons. Car je ne comprends absolument +rien à ce que vous me dites. + +Porthos l’arrêta. + +— Monsieur, dit-il gravement, ce grief est le premier de ceux que M. +de Bragelonne articule contre vous. S’il l’articule, c’est qu’il s’est +senti blessé. + +De Saint-Aignan battit du pied le parquet avec impatience. + +— Cela ressemble à une mauvaise querelle, dit-il. + +— On ne saurait avoir une mauvaise querelle avec un aussi galant homme +que le vicomte de Bragelonne, repartit Porthos; mais, enfin, vous +n’avez rien à ajouter au sujet du déménagement, n’est-ce pas? + +— Non. Après? + +— Ah! après? Mais remarquez bien, monsieur, que voilà déjà un grief +abominable auquel vous ne répondez pas, ou plutôt auquel vous répondez +mal. Comment, monsieur, vous déménagez, cela offense M. de Bragelonne, +et vous ne vous excusez pas? Très bien! + +— Quoi! s’écria de Saint-Aignan, qui s’irritait du flegme de ce +personnage; quoi! j’ai besoin de consulter M. de Bragelonne sur le +sujet de déménager ou non? Allons donc, monsieur! + +— Obligatoire, monsieur, obligatoire. Toutefois, vous m’avouerez que +cela n’est rien en comparaison du second grief. + +Porthos prit un air sévère. + +— Et cette trappe, monsieur, dit-il, et cette trappe? + +De Saint-Aignan devint excessivement pâle. Il recula sa chaise si +brusquement, que Porthos, tout naïf qu’il était, s’aperçut que le coup +avait porté avant. + +— La trappe, murmura de Saint-Aignan. + +— Oui, monsieur, expliquez-la si vous pouvez, dit Porthos en secouant +la tête. + +De Saint-Aignan baissa le front. + +— Oh! je suis trahi, murmura-t-il; on sait tout! + +— On sait toujours tout, répliqua Porthos, qui ne savait rien. + +— Vous m’en voyez accablé, poursuivit de Saint-Aignan, accablé à ce +point que j’en perds la tête! + +— Conscience coupable, monsieur. Oh! votre affaire n’est pas bonne. + +— Monsieur! + +— Et quand le public sera instruit, et qu’il se fera juge... + +— Oh! monsieur, s’écria vivement le comte, un pareil secret doit être +ignoré, même du confesseur! + +— Nous aviserons, dit Porthos, et le secret n’ira pas loin, en effet. + +— Mais, monsieur, reprit de Saint-Aignan, M. de Bragelonne, en +pénétrant ce secret, se rend-il compte du danger qu’il court, et qu’il +fait courir? + +— M. de Bragelonne ne court aucun danger, monsieur, n’en craint aucun, +et vous l’expérimenterez bientôt, avec l’aide de Dieu. + +«Cet homme est un enragé, pensa de Saint-Aignan. Que me veut-il?» + +Puis il reprit tout haut: + +— Voyons, monsieur, assoupissons cette affaire. + +— Vous oubliez le portrait? dit Porthos avec une voix de tonnerre qui +glaça le sang du comte. + +Comme le portrait était celui de La Vallière, et qu’il n’y avait plus à +s’y méprendre, de Saint-Aignan sentit ses yeux se dessiller tout à fait. + +— Ah! s’écria-t-il, ah! monsieur, je me souviens que M. de Bragelonne +était son fiancé. + +Porthos prit un air imposant, la majesté de l’ignorance. + +— Il ne m’importe en rien, ni à vous non plus, dit-il, que mon ami soit +ou non le fiancé de qui vous dites. Je suis même surpris que vous ayez +prononcé cette parole indiscrète. Elle pourra faire tort à votre cause, +monsieur. + +— Monsieur, vous êtes l’esprit, la délicatesse et la loyauté en une +personne. Je vois tout ce dont il s’agit. + +— Tant mieux! dit Porthos. + +— Et, poursuivit de Saint-Aignan, vous me l’avez fait entendre de la +façon la plus ingénieuse et la plus exquise. Merci, monsieur, merci! + +Porthos se rengorgea. + +— Seulement, à présent que je sais tout, souffrez que je vous +explique... + +Porthos secoua la tête en homme qui ne veut pas entendre; mais de Saint +Aignan continua: + +— Je suis au désespoir, voyez-vous, de tout ce qui arrive; mais +qu’eussiez-vous fait à ma place? Voyons, entre nous, dites-moi ce que +vous eussiez fait? + +Porthos leva la tête. + +— Il ne s’agit point de ce que j’eusse fait, jeune homme; vous avez, +dit-il, connaissance des trois griefs, n’est-ce pas? + +— Pour le premier, pour le déménagement, monsieur, et ici, c’est à +l’homme d’esprit et d’honneur que je m’adresse, quand une auguste +volonté elle-même me conviait à déménager, devais-je, pouvais-je +désobéir? + +Porthos fit un mouvement que de Saint-Aignan ne lui donna pas le temps +d’achever. + +— Ah! ma franchise vous touche, dit-il, interprétant le mouvement à sa +manière. Vous sentez que j’ai raison. + +Porthos ne répliqua rien. + +— Je passe à cette malheureuse trappe, poursuivit de Saint-Aignan en +appuyant sa main sur le bras de Porthos; cette trappe, cause du mal, +moyen du mal; cette trappe construite pour ce que vous savez. Eh bien! +en bonne foi, supposez-vous que ce soit moi qui, de mon plein gré, +dans un endroit pareil, aie fait ouvrir une trappe destinée... Oh! +non, vous ne le croyez pas, et, ici encore, vous sentez, vous devinez, +vous comprenez, une volonté au-dessus de la mienne. Vous appréciez +l’entraînement, je ne parle pas de l’amour, cette folie irrésistible... +Mon Dieu!... heureusement, j’ai affaire à un homme plein de cœur, de +sensibilité; sans quoi, que de malheur et de scandale sur elle, pauvre +enfant!... et sur celui... que je ne veux pas nommer! + +Porthos, étourdi, abasourdi par l’éloquence et les gestes de +Saint-Aignan, faisait mille efforts pour recevoir cette averse de +paroles, auxquelles il ne comprenait pas le plus petit mot, droit et +immobile sur son siège; il y parvint. + +De Saint-Aignan, lancé dans sa péroraison, continua, en donnant une +action nouvelle à sa voix, une véhémence croissante à son geste: + +— Quant au portrait, car je comprends que le portrait est le grief +principal; quant au portrait, voyons, suis-je coupable? Qui a désiré +avoir son portrait? est-ce moi? Qui l’aime? est-ce moi? Qui la veut? +est-ce moi?... Qui l’a prise? est-ce moi? Non! mille fois non! je sais +que M. de Bragelonne doit être désespéré, je sais que ces malheurs-là +sont cruels. Tenez, moi aussi, je souffre. Mais pas de résistance +possible. Luttera-t-il? on en rirait. S’il s’obstine seulement, il se +perd. Vous me direz que le désespoir est une folie; mais vous êtes +raisonnable, vous, vous m’avez compris. Je vois à votre air grave +réfléchi, embarrassé même, que l’importance de la situation vous a +frappé. Retournez donc vers M. de Bragelonne; remerciez-le, comme je +l’en remercie moi-même, d’avoir choisi pour intermédiaire un homme de +votre mérite. Croyez que, de mon côté, je garderai une reconnaissance +éternelle à celui qui a pacifié si ingénieusement si intelligemment +notre discorde. Et, puisque le malheur a voulu que ce secret fût à +quatre au lieu d’être à trois, eh bien! ce secret, qui peut faire la +fortune du plus ambitieux, je me réjouis de le partager avec vous; je +m’en réjouis du fond de l’âme. À partir de ce moment, disposez donc de +moi, je me mets à votre merci. Que faut-il que je fasse pour vous? Que +dois-je demander, exiger même? Parlez, monsieur, parlez. + +Et, selon l’usage familièrement amical des courtisans de cette époque, +de Saint-Aignan vint enlacer Porthos et le serrer tendrement dans ses +bras. + +Porthos se laissa faire avec un flegme inouï. + +— Parlez, répéta de Saint-Aignan; que demandez-vous? + +— Monsieur, dit Porthos, j’ai en bas un cheval; faites-moi le plaisir +de le monter; il est excellent et ne vous jouera point de mauvais tours. + +— Monter à cheval! pour quoi faire? demanda de Saint-Aignan avec +curiosité. + +— Mais, pour venir avec moi où nous attend M. de Bragelonne. + +— Ah! il voudrait me parler, je le conçois; avoir des détails. Hélas! +c’est bien délicat! Mais, en ce moment, je ne puis, le roi m’attend. + +— Le roi attendra, dit Porthos. + +— Mais, où donc m’attend M. de Bragelonne? + +— Aux Minimes, à Vincennes. + +— Ah çà! mais, rions-nous? + +— Je ne crois pas; moi, du moins. + +Et Porthos donna à son visage la rigidité de ses lignes les plus +sévères. + +— Mais les Minimes, c’est un rendez-vous d’épée, cela? Eh bien! +qu’ai-je à faire aux Minimes, alors? + +Porthos tira lentement son épée. + +— Voici la mesure de l’épée de mon ami, dit-il. + +— Corbleu! Cet homme est fou! s’écria de Saint-Aignan. + +Le rouge monta aux oreilles de Porthos. + +— Monsieur, dit-il, si je n’avais pas l’honneur d’être chez vous, et de +servir les intérêts de M. de Bragelonne, je vous jetterais par votre +fenêtre! Ce sera partie remise, et vous ne perdrez rien pour attendre. +Venez-vous aux Minimes, monsieur? + +— Eh!... + +— Y venez-vous de bonne volonté? + +— Mais... + +— Je vous y porte si vous n’y venez pas! Prenez garde! + +— Basque! s’écria M. de Saint-Aignan. + +— Le roi appelle M. le comte, dit Basque. + +— C’est différent, dit Porthos; le service du roi avant tout. Nous +attendrons là jusqu’à ce soir, monsieur. + +Et, saluant de Saint-Aignan avec sa courtoisie ordinaire, Porthos +sortit, enchanté d’avoir arrangé encore une affaire. + +De Saint-Aignan le regarda sortir; puis, repassant à la hâte son habit +et sa veste, il courut en réparant le désordre de sa toilette, et +disant: + +— Aux Minimes!... aux Minimes!... Nous verrons comment le roi va +prendre ce cartel-là. Il est bien pour lui, pardieu! + + + + +Chapitre CXCV — Rivaux politiques + + +Le roi, après cette promenade si fertile pour Apollon, et dans laquelle +chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les poètes de +l’époque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui l’attendait. + +Derrière le roi venait M. Colbert, qui l’avait pris dans un corridor +comme s’il l’eût attendu à l’affût, et qui le suivait comme son ombre +jalouse et surveillante; M. Colbert, avec sa tête carrée, son gros +luxe d’habits débraillés, qui le faisaient ressembler quelque peu à un +seigneur flamand après la bière. + +M. Fouquet, à la vue de son ennemi, demeura calme, et s’attacha pendant +toute la scène qui allait suivre à observer cette conduite si difficile +de l’homme supérieur dont le cœur regorge de mépris, et qui ne veut +pas même témoigner son mépris, dans la crainte de faire encore trop +d’honneur à son adversaire. + +Colbert ne cachait pas une joie insultante. Pour lui, c’était de la +part de M. Fouquet une partie mal jouée et perdue sans ressource, +quoiqu’elle ne fût pas encore terminée. Colbert était de cette école +d’hommes politiques qui n’admirent que l’habileté, qui n’estiment que +le succès. + +De plus, Colbert, qui n’était pas seulement un homme envieux et jaloux, +mais qui avait à cœur tous les intérêts du roi, parce qu’il était doué +au fond de la suprême probité du chiffre, Colbert pouvait se donner à +lui-même le prétexte, si heureux lorsque l’on hait, qu’il agissait, en +haïssant et en perdant M. Fouquet, en vue du bien de l’État et de la +dignité royale. + +Aucun de ces détails n’échappa à Fouquet. À travers les gros sourcils +de son ennemi, et malgré le jeu incessant de ses paupières, il lisait, +par les yeux, jusqu’au fond du cœur de Colbert; il vit donc tout ce +qu’il y avait dans ce cœur: haine et triomphe. + +Seulement, comme, tout en pénétrant, il voulait rester impénétrable, +il rasséréna son visage, sourit de ce charmant sourire sympathique qui +n’appartenait qu’à lui, et, donnant l’élasticité la plus noble et la +plus souple à la fois à son salut: + +— Sire, dit-il, je vois, à l’air joyeux de Votre Majesté, qu’elle a +fait une bonne promenade. + +— Charmante, en effet, monsieur le surintendant, charmante! Vous avez +eu bien tort de ne pas venir avec nous, comme je vous y avais invité. + +— Sire, je travaillais, répondit le surintendant. + +Fouquet n’eut pas même besoin de détourner la tête; il ne regardait pas +du côté de M. Colbert. + +— Ah! la campagne, monsieur Fouquet! s’écria le roi. Mon Dieu, que je +voudrais pouvoir toujours vivre à la campagne, en plein air, sous les +arbres! + +— Oh! Votre Majesté n’est pas encore lasse du trône, j’espère? dit +Fouquet. + +— Non; mais les trônes de verdure sont bien doux. + +— En vérité, Sire, Votre Majesté comble tous mes vœux en parlant ainsi. +J’avais justement une requête à lui présenter. + +— De la part de qui, monsieur le surintendant? + +— De la part des nymphes de Vaux. + +— Ah! ah! fit Louis XIV. + +— Le roi m’a daigné faire une promesse, dit Fouquet. + +— Oui, je me rappelle. + +— La fête de Vaux, la fameuse fête, n’est-ce pas, Sire? dit Colbert +essayant de faire preuve de crédit en se mêlant à la conversation. + +Fouquet, avec un profond mépris, ne releva pas le mot. Ce fut pour lui +comme si Colbert n’avait ni pensé ni parlé. + +— Votre Majesté sait, dit-il, que je destine ma terre de Vaux à +recevoir le plus aimable des princes, le plus puissant des rois. + +— J’ai promis, monsieur, dit Louis XIV en souriant, et un roi n’a que +sa parole. + +— Et moi, Sire, je viens dire à Votre Majesté que je suis absolument à +ses ordres. + +— Me promettez-vous beaucoup de merveilles, monsieur le surintendant? + +Et Louis XIV regarda Colbert. + +— Des merveilles? Oh! non, Sire. Je ne m’engage point à cela; j’espère +pouvoir promettre un peu de plaisir, peut-être même un peu d’oubli au +roi. + +— Non pas, non pas, monsieur Fouquet, dit le roi. J’insiste sur le mot +merveille. Oh! vous êtes un magicien, nous connaissons votre pouvoir, +nous savons que vous trouvez de l’or, n’y en eût-il point au monde. +Aussi le peuple dit que vous en faites. + +Fouquet sentit que le coup partait d’un double carquois et que le roi +lui lançait à la fois une flèche de son arc, une flèche de l’arc de +Colbert. Il se mit à rire. + +— Oh! dit-il, le peuple sait parfaitement dans quelle mine je le +prends, cet or. Il le sait trop, peut-être; et du reste, ajouta-t-il +fièrement, je puis assurer Votre Majesté que l’or destiné à payer la +fête de Vaux ne fera couler ni sang ni larmes. Des sueurs, peut-être. +On les paiera. + +Louis resta interdit. Il voulut regarder Colbert, Colbert aussi voulut +répliquer; un coup d’œil d’aigle, un regard loyal, royal même, lancé +par Fouquet, arrêta la parole sur ses lèvres. + +Le roi, s’était remis pendant ce temps. Il se tourna vers Fouquet, et +lui dit: + +— Donc, vous formulez votre invitation? + +— Oui, Sire, s’il plaît à Votre Majesté. + +— Pour quel jour? + +— Pour le jour qu’il vous conviendra, Sire. + +— C’est parler en enchanteur qui improvise, monsieur Fouquet. Je n’en +dirais pas autant, moi. + +— Votre Majesté fera, quand elle le voudra, tout ce qu’un roi peut et +doit faire. Le roi de France a des serviteurs capables de tout pour son +service et pour ses plaisirs. + +Colbert essaya de regarder le surintendant pour voir si ce mot était +un retour à des sentiments moins hostiles. Fouquet n’avait pas même +regardé son ennemi. Colbert n’existait pas pour lui. + +— Eh bien! à huit jours, voulez-vous? dit le roi. + +— À huit jours, Sire. + +— Nous sommes à mardi; voulez-vous jusqu’au dimanche suivant? + +— Le délai que daigne accorder Sa Majesté secondera puissamment les +travaux que mes architectes vont entreprendre pour concourir au +divertissement du roi et de ses amis. + +— Et, en parlant de mes amis, repartit le roi, comment les traitez-vous? + +— Le roi est maître partout, Sire; le roi fait sa liste et donne ses +ordres. Tous ceux qu’il daigne inviter sont des hôtes très respectés +par moi. + +— Merci! reprit le roi, touché de la noble pensée exprimée avec un +noble accent. + +Fouquet prit alors congé de Louis XIV, après quelques mots donnés aux +détails de certaines affaires... + +Il sentit que Colbert demeurait avec le roi, qu’on allait s’entretenir +de lui, que ni l’un ni l’autre ne l’épargnerait. + +La satisfaction de donner un dernier coup, un terrible coup à son +ennemi, lui apparut comme une compensation à tout ce qu’on allait lui +faire souffrir... + +Il revint donc promptement, lorsque déjà il avait touché la porte, et, +s’adressant au roi: + +— Pardon! Sire, dit-il, pardon! + +— De quoi pardon, monsieur? fit le prince avec aménité. + +— D’une faute grave, que je commettais sans m’en apercevoir. + +— Une faute, vous? Ah! monsieur Fouquet, il faudra bien que je vous +pardonne. Contre quoi avez-vous péché, ou contre qui? + +— Contre toute convenance, Sire. J’oubliais de faire part à Votre +Majesté d’une circonstance assez importante. + +— Laquelle? + +Colbert frissonna; il crut à une dénonciation. Sa conduite avait été +démasquée. Un mot de Fouquet, une preuve articulée, et, devant la +loyauté juvénile de Louis XIV, s’effaçait toute la faveur de Colbert. +Celui-ci trembla donc qu’un coup si hardi ne vînt renverser tout son +échafaudage, et, de fait, le coup était si beau à jouer, qu’Aramis, le +beau joueur, ne l’eût pas manqué. + +— Sire, dit Fouquet d’un air dégagé, puisque vous avez eu la bonté de +me pardonner, je suis tout léger dans ma confession: ce matin, j’ai +vendu l’une de mes charges. + +— Une de vos charges! s’écria le roi; laquelle donc? + +Colbert devint livide. + +— Celle qui me donnait, Sire, une grande robe et un air sévère: la +charge de procureur général. + +Le roi poussa un cri involontaire, et regarda Colbert. + +Celui-ci, la sueur au front, se sentit près de défaillir. + +— À qui vendîtes-vous cette charge, monsieur Fouquet? demanda le roi. + +Colbert s’appuya au chambranle de la cheminée. + +— À un conseiller du Parlement, Sire, qui s’appelle M. Vanel. + +— Vanel? + +— Un ami de M. l’intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant tomber +ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une expression d’oubli +et d’ignorance que le peintre, l’acteur et le poète doivent renoncer à +reproduire avec le pinceau, le geste ou la plume. + +Puis, ayant fini, ayant écrasé Colbert sous le poids de cette +supériorité, le surintendant salua de nouveau le roi, et partit à +moitié vengé par la stupéfaction du prince et par l’humiliation du +favori. + +— Est-il possible? se dit le roi quand Fouquet eut disparu. Il a vendu +cette charge? + +— Oui, Sire, répliqua Colbert avec intention. + +— Il est fou! risqua le roi. + +Colbert, cette fois, ne répliqua pas; il avait entrevu la pensée du +maître. Cette pensée le vengeait aussi. À sa haine venait se joindre sa +jalousie; à son plan de ruine venait s’allier une menace de disgrâce. + +Désormais, Colbert le sentit, entre Louis XIV et lui, les idées +hostiles ne rencontraient plus d’obstacles, et la première faute +de Fouquet qui pourrait servir de prétexte devancerait de près le +châtiment. + +Fouquet avait laissé tomber son arme. Haine et Jalousie venaient de la +ramasser. + +Colbert fut invité par le roi à la fête de Vaux; il salua comme un +homme sûr de lui, il accepta comme un homme qui oblige. + +Le roi en était au nom de Saint-Aignan sur la liste d’ordres, quand +l’huissier annonça le comte de Saint-Aignan. + +Colbert se retira discrètement à l’arrivée du Mercure royal. + + + + +Chapitre CXCVI — Rivaux amoureux + + +De Saint-Aignan avait quitté Louis XIV il y avait deux heures à peine; +mais, dans cette première effervescence de son amour, quand Louis +XIV ne voyait pas La Vallière, il fallait qu’il parlât d’elle. Or, +la seule personne avec laquelle il pût en parler à son aise était de +Saint-Aignan; de Saint — Aignan lui était donc indispensable. + +— Ah! c’est vous, comte? s’écria-t-il en l’apercevant, doublement +joyeux qu’il était de le voir et de ne plus voir Colbert, dont la +figure renfrognée l’attristait toujours. Tant mieux! je suis content de +vous voir; vous serez du voyage, n’est-ce pas? + +— Du voyage, Sire? demanda de Saint-Aignan. Et de quel voyage? + +— De celui que nous ferons pour aller jouir de la fête que nous donne +M. le surintendant à Vaux. Ah! de Saint-Aignan, tu vas enfin voir une +fête près de laquelle nos divertissements de Fontainebleau seront des +jeux de robins. + +— À Vaux! le surintendant donne une fête à Votre Majesté, et à Vaux, +rien que cela? + +— Rien que cela! Je te trouve charmant de faire le dédaigneux. Sais-tu, +toi qui fais le dédaigneux, que, lorsqu’on saura que M. Fouquet me +reçoit à Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l’on s’égorgera pour +être invité à cette fête? Je te le répète donc, de Saint-Aignan, tu +seras du voyage. + +— Oui, si, d’ici là, je n’en ai pas fait un autre plus long et moins +agréable. + +— Lequel? + +— Celui de Styx, Sire. + +— Fi! dit Louis XIV en riant. + +— Non, sérieusement, Sire, répondit de Saint-Aignan. J’y suis convié, +et de façon, en vérité, à ne pas trop savoir de quelle manière m’y +prendre pour refuser. + +— Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve +poétique; mais tâche de ne pas tomber d’Apollon en Phébus. + +— Eh bien! donc, si Votre Majesté daigne m’écouter je ne mettrai pas +plus longtemps l’esprit de mon roi à la torture. + +— Parle. + +— Le roi connaît-il M. le baron du Vallon? + +— Oui, pardieu! un bon serviteur du roi mon père, et un beau convive, +ma foi! Car c’est de celui qui a dîné avec nous à Fontainebleau que tu +veux parler? + +— Précisément. Mais Votre Majesté a oublié d’ajouter à ses qualités: un +aimable tueur de gens. + +— Comment! il veut te tuer, M. du Vallon. + +— Ou me faire tuer, ce qui est tout un. + +— Oh! par exemple! + +— Ne riez pas, Sire, je ne dis rien qui soit au-dessous de la vérité. + +— Et tu dis qu’il veut te faire tuer? + +— C’est son idée pour le moment, à ce digne gentilhomme. + +— Sois tranquille, je te défendrai, s’il a tort. + +— Ah! il y a un _si._ + +— Sans doute. Voyons, réponds comme s’il s’agissait d’un autre, mon +pauvre de Saint-Aignan; a-t-il tort ou raison? + +— Votre Majesté va en juger. + +— Que lui as-tu fait? + +— Oh! à lui, rien; mais il paraît que j’ai fait à un de ses amis. + +— C’est tout comme; et, son ami, est-ce un des quatre fameux? + +— Non, c’est le fils d’un des quatre fameux, voilà tout. + +— Qu’as-tu fait à ce fils? Voyons. + +— Dame! j’ai aidé quelqu’un à lui prendre sa maîtresse. + +— Et tu avoues cela? + +— Il faut bien que je l’avoue, puisque c’est vrai. + +— En ce cas, tu as tort. + +— Ah! j’ai tort? + +— Oui, et, ma foi, s’il te tue... + +— Eh bien? + +— Eh bien! il aura raison. + +— Ah! voilà donc comme vous jugez, Sire? + +— Trouves-tu la méthode mauvaise? + +— Je la trouve expéditive. + +— Bonne justice et prompte, disait mon aïeul Henri IV. + +— Alors, que le roi signe vite la grâce de mon adversaire, qui m’attend +aux Minimes pour me tuer. + +— Son nom et un parchemin. + +— Sire, il y a un parchemin sur la table de Votre Majesté, et, quant à +son nom... + +— Quant à son nom? + +— C’est le vicomte de Bragelonne, Sire. + +— Le vicomte de Bragelonne? s’écria le roi en passant du rire à la plus +profonde stupeur. + +Puis, après un moment de silence, pendant lequel il essuya la sueur qui +coulait sur son front: + +— Bragelonne! murmura-t-il. + +— Pas davantage, Sire, dit de Saint-Aignan. + +— Bragelonne, le fiancé de?... + +— Oh! mon Dieu, oui! Bragelonne, le fiancé de... + +— Il était à Londres, cependant! + +— Oui; mais je puis vous répondre qu’il n’y est plus, Sire. + +— Et il est à Paris? + +— C’est-à-dire qu’il est aux Minimes, où il m’attend, comme j’ai eu +l’honneur de le dire au roi. + +— Sachant tout? + +— Et bien d’autres choses encore! Si le roi veut voir le billet qu’il +m’a fait tenir... + +Et de Saint-Aignan tira de sa poche le billet que nous connaissons. + +— Quand Votre Majesté aura lu le billet, dit-il, j’aurai l’honneur de +lui dire comment il m’est parvenu. + +Le roi lut avec agitation, et aussitôt. + +— Eh bien? demanda-t-il. + +— Eh bien! Votre Majesté connaît certaine serrure ciselée, fermant +certaine porte en bois d’ébène, qui sépare certaine chambre de certain +sanctuaire bleu et blanc? + +— Certainement, le boudoir de Louise. + +— Oui, Sire. Eh bien! c’est dans le trou de cette serrure que j’ai +trouvé ce billet. Qui l’y a mis? M. de Bragelonne ou le diable? Mais, +comme le billet sent l’ambre et non le soufre, je conclus que ce doit +être non pas le diable, mais bien M. de Bragelonne. + +Louis pencha la tête et parut absorbé tristement. Peut-être en ce +moment quelque chose comme un remords traversait-il son cœur. + +— Oh! dit-il, ce secret découvert! + +— Sire, je vais faire de mon mieux pour que ce secret meure dans la +poitrine qui le renferme, dit de Saint-Aignan d’un ton de bravoure tout +espagnol. + +Et il fit un mouvement pour gagner la porte; mais d’un geste le roi +l’arrêta. + +— Et où allez-vous? demanda-t-il. + +— Mais où l’on m’attend, Sire. + +— Quoi faire? + +— Me battre, probablement. + +— Vous battre? s’écria le roi. Un moment, s’il vous plaît, monsieur le +comte! + +De Saint-Aignan secoua la tête comme l’enfant qui se mutine quand on +veut l’empêcher de se jeter dans un puits ou de jouer avec un couteau. + +— Mais cependant, Sire... fit-il. + +— Et d’abord, dit le roi, je ne suis pas éclairé. + +— Oh! sur ce point, que Votre Majesté interroge, répondit de +Saint-Aignan, et je ferai la lumière. + +— Qui vous a dit que M. de Bragelonne a pénétré dans la chambre en +question? + +— Ce billet que j’ai trouvé dans la serrure, comme j’ai eu l’honneur de +le dire à Votre Majesté. + +— Qui te dit que c’est lui qui l’y a mis? + +— Quel autre que lui eût osé se charger d’une pareille commission? + +— Tu as raison. Comment a-t-il pénétré chez toi? + +— Ah! ceci est fort grave, attendu que toutes les portes étaient +fermées, et que mon laquais, Basque, avait les clefs dans ses poches. + +— Eh bien! on aura gagné ton laquais. + +— Impossible, Sire. + +— Pourquoi, impossible? + +— Parce que, si on l’eût gagné, on n’eût pas perdu le pauvre garçon, +dont on pouvait encore avoir besoin plus tard, en manifestant +clairement qu’on s’était servi de lui. + +— C’est juste. Maintenant, il ne resterait donc qu’une conjecture. + +— Voyons, Sire, si cette conjecture est la même que celle qui s’est +présentée à mon esprit? + +— C’est qu’il se serait introduit par l’escalier. + +— Hélas! Sire, cela me paraît plus que probable. + +— Il n’en faut pas moins que quelqu’un ait vendu le secret de la trappe. + +— Vendu ou donné. + +— Pourquoi cette distinction? + +— Parce que certaines personnes, Sire, étant au-dessus du prix d’une +trahison, donnent et ne vendent pas. + +— Que veux-tu dire? + +— Oh! Sire, Votre Majesté a l’esprit trop subtil pour ne pas +m’épargner, en devinant, l’embarras de nommer. + +— Tu as raison: Madame! + +— Ah! fit de Saint-Aignan. + +— Madame, qui s’est inquiétée du déménagement. + +— Madame, qui a les clefs des chambres de ses filles, et qui est assez +puissante pour découvrir ce que nul, excepté vous, Sire, ou elle, ne +découvrirait. + +— Et tu crois que ma sœur aura fait alliance avec Bragelonne? + +— Eh! eh! Sire... + +— À ce point de l’instruire de tous ces détails? + +— Peut-être mieux encore. + +— Mieux!... Achève. + +— Peut-être au point de l’accompagner. + +— Où cela? En bas, chez toi? + +— Croyez-vous la chose impossible, Sire? + +— Oh! + +— Écoutez. Le roi sait si Madame aime les parfums? + +— Oui, c’est une habitude qu’elle a prise de ma mère. + +— La verveine surtout? + +— C’est son odeur de prédilection. + +— Eh bien! mon appartement embaume la verveine. + +Le roi demeura pensif. + +— Mais, reprit-il, après un moment de silence pourquoi Madame prendrait +elle le parti de Bragelonne contre moi? + +En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan eût bien facilement +répondu par ceux-ci: «Jalousie de femme!» le roi sondait son ami +jusqu’au fond du cœur pour voir s’il avait pénétré le secret de sa +galanterie avec sa belle — sœur. Mais de Saint-Aignan n’était pas +un courtisan médiocre; il ne se risquait pas à la légère dans la +découverte des secrets de famille; il était trop ami des Muses pour ne +pas songer souvent à ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux versèrent +tant de larmes pour expier le crime d’avoir vu on ne sait quoi dans la +maison d’Auguste. Il passa donc adroitement à côté du secret de Madame. +Mais comme il avait fait preuve de sagacité en indiquant que Madame +était venue chez lui avec Bragelonne, il fallait payer l’usure de cet +amour-propre et répondre nettement à cette question: «Pourquoi Madame +est-elle contre moi avec Bragelonne?» + +— Pourquoi? répondit de Saint-Aignan. Mais Votre Majesté oublie donc +que M. le comte de Guiche est l’ami intime du vicomte de Bragelonne? + +— Je ne vois pas le rapport, répondit le roi. + +— Ah! pardon, Sire, fit de Saint-Aignan; mais je croyais M. le comte de +Guiche grand ami de Madame. + +— C’est juste, repartit le roi; il n’y a plus besoin de chercher, le +coup est venu de là. + +— Et, pour le parer, le roi n’est-il pas d’avis qu’il faut en porter un +autre? + +— Oui; mais pas du genre de ceux qu’on se porte au bois de Vincennes, +répondit le roi. + +— Votre Majesté oublie, dit de Saint-Aignan, que je suis gentilhomme, +et que l’on m’a provoqué. + +— Ce n’est pas toi que cela regarde. + +— Mais c’est moi qu’on attend aux Minimes, Sire, depuis plus d’une +heure; moi qui en suis cause, et déshonoré si je ne vais pas où l’on +m’attend. + +— Le premier honneur d’un gentilhomme, c’est l’obéissance à son roi. + +— Sire... + +— J’ordonne que tu demeures! + +— Sire... + +— Obéis. + +— Comme il plaira à Votre Majesté, Sire. + +— D’ailleurs, je veux éclaircir toute cette affaire; je veux savoir +comment on s’est joué de moi avec assez d’audace pour pénétrer dans +le sanctuaire de mes prédilections. Ceux qui ont fait cela, de +Saint-Aignan, ce n’est pas toi qui dois les punir, car ce n’est pas ton +honneur qu’ils ont attaqué, c’est le mien. + +— Je supplie Votre Majesté de ne pas accabler de sa colère M. de +Bragelonne, qui, dans cette affaire, a pu manquer de prudence, mais pas +de loyauté. + +— Assez! Je saurai faire la part du juste et de l’injuste, même au fort +de ma colère. Pas un mot de cela à Madame, surtout. + +— Mais que faire vis-à-vis de M. de Bragelonne, Sire? Il va me +chercher, et... + +— Je lui aurai parlé ou fait parler avant ce soir. + +— Encore une fois, Sire, je vous en supplie, de l’indulgence. + +— J’ai été indulgent assez longtemps, comte, dit Louis XIV en fronçant +le sourcil; il est temps que je montre à certaines personnes que je +suis le maître chez moi. + +Le roi prononçait à peine ces mots, qui annonçaient qu’au nouveau +ressentiment se mêlait le souvenir d’un ancien, que l’huissier apparut +sur le seuil du cabinet. + +— Qu’y a-t-il? demanda le roi, et pourquoi vient-on quand je n’ai point +appelé? + +— Sire, dit l’huissier, Votre Majesté m’a ordonné, une fois pour +toutes, de laisser passer M. le comte de La Fère toutes les fois qu’il +aurait à parler à Votre Majesté. + +— Après? + +— M. le comte de La Fère est là qui attend. + +Le roi et de Saint-Aignan échangèrent à ces mots un regard dans lequel +il y avait plus d’inquiétude que de surprise. Louis hésita un instant. +Mais, presque aussitôt, prenant sa résolution: + +— Va, dit-il à de Saint-Aignan, va trouver Louise, instruis-la de +ce qui se trame contre nous; ne lui laisse pas ignorer que Madame +recommence ses persécutions, et qu’elle a mis en campagne des gens qui +eussent mieux fait de rester neutres. + +— Sire... + +— Si Louise s’effraie, continua le roi, rassure-la; dis-lui que l’amour +du roi est un bouclier impénétrable. Si, ce dont j’aime à douter, elle +savait tout déjà ou si elle avait subi de son côté quelque attaque, +dis-lui bien, de Saint — Aignan, ajouta le roi tout frissonnant de +colère et de fièvre, dis-lui bien que, cette fois, au lieu de la +défendre, je la vengerai, et cela si sévèrement, que nul, désormais, +n’osera lever les yeux jusqu’à elle. + +— Est-ce tout, Sire? + +— C’est tout. Va vite, et demeure fidèle, toi qui vis au milieu de cet +enfer, sans avoir comme moi l’espoir du paradis. + +Saint-Aignan s’épuisa en protestations de dévouement; il prit et baisa +la main du roi et sortit radieux. + + +Fin du tome III + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME +III. *** + +***** This file should be named 13949-0.txt or 13949-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/9/4/13949/ + +Updated editions will replace the previous one—the old editions will be +renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright royalties. +Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this +license, apply to copying and distributing Project Gutenberg-tm +electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and +trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be +used if you charge for an eBook, except by following the terms of the +trademark license, including paying royalties for use of the Project +Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this +eBook, complying with the trademark license is very easy. You may use +this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative works, +reports, performances and research. Project Gutenberg eBooks may be +modified and printed and given away—you may do practically ANYTHING +in the United States with eBooks not protected by U.S. copyright +law. Redistribution is subject to the trademark license, especially +commercial redistribution. + +START: FULL LICENSE + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU +DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase “Project +Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg-tm License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree +to and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be used +on or associated in any way with an electronic work by people who agree +to be bound by the terms of this agreement. There are a few things that +you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works even without +complying with the full terms of this agreement. See paragraph 1.C +below. There are a lot of things you can do with Project Gutenberg-tm +electronic works if you follow the terms of this agreement and help +preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic works. +See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the +Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection +of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual +works in the collection are in the public domain in the United States. +If an individual work is unprotected by copyright law in the United +States and you are located in the United States, we do not claim a +right to prevent you from copying, distributing, performing, displaying +or creating derivative works based on the work as long as all +references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope that +you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting free +access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm works +in compliance with the terms of this agreement for keeping the Project +Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily comply with +the terms of this agreement by keeping this work in the same format +with its attached full Project Gutenberg-tm License when you share it +without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country other than the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other +immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear +prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any +work on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which +the phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, +performed, viewed, copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States +and most other parts of the world at no cost and with almost no +restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it +under the terms of the Project Gutenberg License included with this +eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the +United States, you will have to check the laws of the country where you +are located before using this eBook. + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from texts not protected by U.S. copyright law (does not contain a +notice indicating that it is posted with permission of the copyright +holder), the work can be copied and distributed to anyone in the United +States without paying any fees or charges. If you are redistributing +or providing access to a work with the phrase “Project Gutenberg” +associated with or appearing on the work, you must comply either with +the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or obtain permission +for the use of the work and the Project Gutenberg-tm trademark as set +forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute +this electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including +any word processing or hypertext form. However, if you provide +access to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a +format other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the +official version posted on the official Project Gutenberg-tm website +(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense +to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means +of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain +Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the +full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works +provided that: + +* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from +the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method you +already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed to +the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has agreed to +donate royalties under this paragraph to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation. Royalty payments must be paid within 60 days +following each date on which you prepare (or are legally required to +prepare) your periodic tax returns. Royalty payments should be clearly +marked as such and sent to the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation at the address specified in Section 4, “Information about +donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation.” + +* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies +you in writing (or by email) within 30 days of receipt that s/he does +not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm License. You +must require such a user to return or destroy all copies of the works +possessed in a physical medium and discontinue all use of and all +access to other copies of Project Gutenberg-tm works. + +* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of +any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the +electronic work is discovered and reported to you within 90 days of +receipt of the work. + +* You comply with all other terms of this agreement for free +distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of the +Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set forth in +Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +works not protected by U.S. copyright law in creating the Project +Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm +electronic works, and the medium on which they may be stored, +may contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, +inaccurate or corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged disk or +other medium, a computer virus, or computer codes that damage or cannot +be read by your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right +of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal fees. +YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT LIABILITY, +BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE PROVIDED IN +PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE TRADEMARK OWNER, +AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE LIABLE TO YOU FOR +ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR INCIDENTAL DAMAGES +EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED +TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates +the law of the state applicable to this agreement, the agreement shall +be interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted +by the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, +the trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which +you do or cause to occur: (a) distribution of this or any Project +Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or additions or +deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you +cause. + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm’s +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and +the Foundation information page at www.gutenberg.org + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state +of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue +Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is +64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. +federal laws and your state’s laws. + +The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, +Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to +date contact information can be found at the Foundation’s website and +official page at www.gutenberg.org/contact + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without widespread +public support and donations to carry out its mission of increasing +the number of public domain and licensed works that can be freely +distributed in machine-readable form accessible by the widest array of +equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to +$5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status +with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep +up with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To SEND +DONATIONS or determine the status of compliance for any particular +state visit www.gutenberg.org/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make any +statements concerning tax treatment of donations received from outside +the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways +including checks, online payments and credit card donations. To donate, +please visit: www.gutenberg.org/donate + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project +Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and distributed +Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer +support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright +in the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our website which has the main PG search facility: +www.gutenberg.org + +This website includes information about Project Gutenberg-tm, including +how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to +our email newsletter to hear about new eBooks. |
