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+The Project Gutenberg eBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome III., by
+Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: November 4, 2004 [eBook #13949]
+[Most recently updated: April 19, 2021]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
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+Produced by: This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+Revised by Richard Tonsing.
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME
+III. ***
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+LE VICOMTE DE BRAGELONNE
+TOME III
+
+
+(1848 — 1850)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+Chapitre CXXXII — Psychologie royale
+Chapitre CXXXIII — Ce que n’avaient prévu ni naïade ni dryade
+Chapitre CXXXIV — Le nouveau général des jésuites
+Chapitre CXXXV — L’orage
+Chapitre CXXXVI — La pluie
+Chapitre CXXXVII — Tobie
+Chapitre CXXXVIII — Les quatre chances de Madame
+Chapitre CXXXIX — La loterie
+Chapitre CXL — Malaga
+Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux
+Chapitre CXLII — Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n’a
+rien perdu de sa force
+Chapitre CXLIII — Le rat et le fromage
+Chapitre CXLIV — La campagne de Planchet
+Chapitre CXLV — Ce que l’on voit de la maison de Planchet
+Chapitre CXLVI — Comment Porthos, Trüchen et Planchet se
+quittèrent amis, grâce à d’Artagnan
+Chapitre CXLVII — La présentation de Porthos
+Chapitre CXLVIII — Explications
+Chapitre CXLIX — Madame et de Guiche
+Chapitre CL — Montalais et Malicorne
+Chapitre CLI — Comment de Wardes fut reçu à la cour
+Chapitre CLII — Le combat
+Chapitre CLIII — Le souper du roi
+Chapitre CLIV — Après souper
+Chapitre CLV — Comment d’Artagnan accomplit la mission dont le
+roi l’avait chargé
+Chapitre CLVI — L’affût
+Chapitre CLVII — Le médecin
+Chapitre CLVIII — Où d’Artagnan reconnaît qu’il s’était trompé,
+et que c’était Manicamp qui avait raison
+Chapitre CLIX — Comment il est bon d’avoir deux cordes à son arc
+Chapitre CLX — M. Malicorne, archiviste du royaume de France
+Chapitre CLXI — Le voyage
+Chapitre CLXII — Trium-Féminat
+Chapitre CLXIII — Première querelle
+Chapitre CLXIV — Désespoir
+Chapitre CLXV — La fuite
+Chapitre CLXVI — Comment Louis avait, de son côté, passé le temps
+de dix heures et demie à minuit
+Chapitre CLXVII — Les ambassadeurs
+Chapitre CLXVIII — Chaillot
+Chapitre CLXIX — Chez Madame
+Chapitre CLXX — Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière
+Chapitre CLXXI — Où il est traité des jardiniers, des échelles et
+des filles d’honneur
+Chapitre CLXXII — Où il est traité de menuiserie et où il est
+donné quelques détails sur la façon de percer les escaliers
+Chapitre CLXXIII — La promenade aux flambeaux
+Chapitre CLXXIV — L’apparition
+Chapitre CLXXV — Le portrait
+Chapitre CLXXVI — Hampton-Court
+Chapitre CLXXVII — Le courrier de Madame
+Chapitre CLXXVIII — Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
+Chapitre CLXXIX — Deux vieux amis
+Chapitre CLXXX — Où l’on voit qu’un marché qui ne peut pas se
+faire avec l’un peut se faire avec l’autre
+Chapitre CLXXXI — La peau de l’ours
+Chapitre CLXXXII — Chez la reine mère
+Chapitre CLXXXIII — Deux amies
+Chapitre CLXXXIV — Comment Jean de La Fontaine fit son premier
+conte
+Chapitre CLXXXV — La Fontaine négociateur
+Chapitre CLXXXVI — La vaisselle et les diamants de Madame de
+Bellière
+Chapitre CLXXXVII — La quittance de M. de Mazarin
+Chapitre CLXXXVIII — La minute de M. Colbert
+Chapitre CLXXXIX — Où il semble à l’auteur qu’il est temps d’en
+revenir au vicomte de Bragelonne
+Chapitre CXC — Bragelonne continue ses interrogations
+Chapitre CXCI — Deux jalousies
+Chapitre CXCII — Visite domiciliaire
+Chapitre CXCIII — La méthode de Porthos
+Chapitre CXCIV — Le déménagement, la trappe et le portrait
+Chapitre CXCV — Rivaux politiques
+Chapitre CXCVI — Rivaux amoureux
+
+
+
+
+Chapitre CXXXII — Psychologie royale
+
+
+Le roi entra dans ses appartements d’un pas rapide.
+
+Peut-être Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il
+laissait derrière lui comme la trace d’un deuil mystérieux.
+
+Cette gaieté, que chacun avait remarquée dans son attitude à son
+arrivée, et dont chacun s’était réjoui, nul ne l’avait peut-être
+approfondie dans son véritable sens; mais ce départ si orageux, ce
+visage si bouleversé, chacun le comprit, ou du moins le crut comprendre
+facilement.
+
+La légèreté de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un caractère
+ombrageux, et surtout pour un caractère de roi; l’assimilation trop
+familière, sans doute, de ce roi à un homme ordinaire; voilà les
+raisons que l’assemblée donna du départ précipité et inattendu de Louis
+XIV.
+
+Madame, plus clairvoyante d’ailleurs, n’y vit cependant point d’abord
+autre chose. C’était assez pour elle d’avoir rendu quelque petite
+torture d’amour-propre à celui qui, oubliant si promptement des
+engagements contractés, semblait avoir pris à tâche de dédaigner sans
+cause les plus nobles et les plus illustres conquêtes.
+
+Il n’était pas sans une certaine importance pour Madame, dans la
+situation où se trouvaient les choses, de faire voir au roi la
+différence qu’il y avait à aimer en haut lieu ou à courir l’amourette
+comme un cadet de province.
+
+Avec ces grandes amours, sentant leur loyauté et leur toute-puissance,
+ayant en quelque sorte leur étiquette et leur ostentation, un roi, non
+seulement ne dérogeait point, mais encore trouvait repos, sécurité,
+mystère et respect général.
+
+Dans l’abaissement des vulgaires amours, au contraire, il rencontrait,
+même chez les plus humbles sujets, la glose et le sarcasme; il perdait
+son caractère d’infaillible et d’inviolable. Descendu dans la région
+des petites misères humaines, il en subissait les pauvres orages.
+
+En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au cœur,
+ou plutôt même au visage, comme le dernier de ses sujets, c’était
+porter un coup terrible à l’orgueil de ce sang généreux: on captivait
+Louis plus encore par l’amour-propre que par l’amour. Madame avait
+sagement calculé sa vengeance; aussi, comme on l’a vu, s’était-elle
+vengée.
+
+Qu’on n’aille pas croire cependant que Madame eût les passions
+terribles des héroïnes du Moyen Age et qu’elle vît les choses sous leur
+aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse, spirituelle,
+coquette, amoureuse, plutôt de fantaisie, d’imagination ou d’ambition
+que de cœur; Madame, au contraire, inaugurait cette époque de plaisirs
+faciles et passagers qui signala les cent vingt ans qui s’écoulèrent
+entre la moitié du XVIIe siècle et les trois quarts du XVIIIe.
+
+Madame voyait donc, ou plutôt croyait voir les choses sous leur
+véritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frère, avait
+ri le premier de l’humble La Vallière, et que, selon ses habitudes, il
+n’était pas probable qu’il adorât jamais la personne dont il avait pu
+rire, ne fût-ce qu’un instant.
+
+D’ailleurs, l’amour-propre n’était-il pas là, ce démon souffleur qui
+joue un si grand rôle dans cette comédie dramatique qu’on appelle la
+vie d’une femme; l’amour-propre ne disait-il point tout haut, tout
+bas, à demi-voix, sur tous les tons possibles, qu’elle ne pouvait
+véritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche, être comparée à la
+pauvre La Vallière, aussi jeune qu’elle, c’est vrai, mais bien moins
+jolie, mais tout à fait pauvre? Et que cela n’étonne point de la part
+de Madame; on le sait, les plus grands caractères sont ceux qui se
+flattent le plus dans la comparaison qu’ils font d’eux aux autres, des
+autres à eux.
+
+Peut-être demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque
+si savamment combinée? Pourquoi tant de forces déployées, s’il ne
+s’agissait de débusquer sérieusement le roi d’un cœur tout neuf dans
+lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de donner
+une pareille importance à La Vallière, si elle ne redoutait pas La
+Vallière?
+
+Non, Madame ne redoutait pas La Vallière, au point de vue où un
+historien qui sait les choses voit l’avenir, ou plutôt le passé; Madame
+n’était point un prophète ou une sibylle; Madame ne pouvait pas plus
+qu’un autre lire dans ce terrible et fatal livre de l’avenir qui garde
+en ses plus secrètes pages les plus sérieux événements.
+
+Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui
+avoir fait une cachotterie toute féminine; elle voulait lui prouver
+clairement que s’il usait de ce genre d’armes offensives, elle, femme
+d’esprit et de race, trouverait certainement dans l’arsenal de son
+imagination des armes défensives à l’épreuve même des coups d’un roi.
+
+Et d’ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de guerre,
+il n’y a plus de rois, ou tout au moins que les rois, combattant pour
+leur propre compte comme des hommes ordinaires, peuvent voir leur
+couronne tomber au premier choc; qu’enfin, s’il avait espéré être adoré
+tout d’abord, de confiance, à son seul aspect, par toutes les femmes
+de sa cour, c’était une prétention humaine, téméraire, insultante pour
+certaines plus haut placées que les autres, et que la leçon, tombant à
+propos sur cette tête royale, trop haute et trop fière, serait efficace.
+
+Voilà certainement quelles étaient les réflexions de Madame à l’égard
+du roi.
+
+L’événement restait en dehors.
+
+Ainsi, l’on voit qu’elle avait agi sur l’esprit de ses filles d’honneur
+et avait préparé dans tous ses détails la comédie qui venait de se
+jouer.
+
+Le roi en fut tout étourdi. Depuis qu’il avait échappé à M. de Mazarin,
+il se voyait pour la première fois traité en homme.
+
+Une pareille sévérité, de la part de ses sujets, lui eût fourni matière
+à résistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.
+
+Mais s’attaquer à des femmes, être attaqué par elles, avoir été joué
+par de petites provinciales arrivées de Blois tout exprès pour cela,
+c’était le comble du déshonneur pour un jeune roi plein de la vanité
+que lui inspiraient à la fois et ses avantages personnels et son
+pouvoir royal.
+
+Rien à faire, ni reproches, ni exil, ni même bouderies.
+
+Bouder, c’eût été avouer qu’on avait été touché, comme Hamlet, par une
+arme démouchetée, l’arme du ridicule.
+
+Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes ont le
+rire pour vengeance.
+
+Oh! si, au lieu d’en laisser toute la responsabilité à des femmes,
+quelque courtisan se fût mêlé à cette intrigue, avec quelle joie Louis
+XIV eût saisi cette occasion d’utiliser la Bastille!
+
+Mais là encore la colère royale s’arrêtait, repoussée par le
+raisonnement.
+
+Avoir une armée, des prisons, une puissance presque divine, et mettre
+cette toute-puissance au service d’une misérable rancune, c’était
+indigne, non seulement d’un roi, mais même d’un homme.
+
+Il s’agissait donc purement et simplement de dévorer en silence cet
+affront et d’afficher sur son visage la même mansuétude, la même
+urbanité.
+
+Il s’agissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi pas?
+
+Ou Madame était l’instigatrice de l’événement, ou l’événement l’avait
+trouvée passive.
+
+Si elle avait été l’instigatrice, c’était bien hardi à elle, mais enfin
+n’était-ce pas son rôle naturel?
+
+Qui l’avait été chercher dans le plus doux moment de la lune conjugale
+pour lui parler un langage amoureux? Qui avait osé calculer les chances
+de l’adultère, bien plus de l’inceste? Qui, retranché derrière son
+omnipotence royale, avait dit à cette jeune femme: «Ne craignez rien,
+aimez le roi de France, il est au-dessus de tous, et un geste de son
+bras armé du sceptre vous protégera contre tous, même contre vos
+remords?»
+
+Donc, la jeune femme avait obéi à cette parole royale, avait cédé à
+cette voix corruptrice, et maintenant qu’elle avait fait le sacrifice
+moral de son honneur, elle se voyait payée de ce sacrifice par une
+infidélité d’autant plus humiliante qu’elle avait pour cause une femme
+bien inférieure à celle qui avait d’abord cru être aimée.
+
+Ainsi, Madame eût-elle été l’instigatrice de la vengeance, Madame eût
+eu raison.
+
+Si, au contraire, elle était passive dans tout cet événement, quel
+sujet avait le roi de lui en vouloir?
+
+Devait-elle, ou plutôt pouvait-elle arrêter l’essor de quelques langues
+provinciales? devait-elle, par un excès de zèle mal entendu, réprimer,
+au risque de l’envenimer, l’impertinence de ces trois petites filles?
+
+Tous ces raisonnements étaient autant de piqûres sensibles à l’orgueil
+du roi; mais, quand il avait bien repassé tous ces griefs dans son
+esprit, Louis XIV s’étonnait, réflexions faites, c’est-à-dire après
+la plaie pansée, de sentir d’autres douleurs sourdes, insupportables,
+inconnues.
+
+Et voilà ce qu’il n’osait s’avouer à lui-même, c’est que ces
+lancinantes atteintes avaient leur siège au cœur.
+
+Et, en effet, il faut bien que l’historien l’avoue aux lecteurs, comme
+le roi se l’avouait à lui-même: il s’était laissé chatouiller le cœur
+par cette naïve déclaration de La Vallière; il avait cru à l’amour pur,
+à de l’amour pour l’homme, à de l’amour dépouillé de tout intérêt; et
+son âme, plus jeune et surtout plus naïve qu’il ne le supposait, avait
+bondi au-devant de cette autre âme qui venait de se révéler à lui par
+ses aspirations.
+
+La chose la moins ordinaire dans l’histoire si complexe de l’amour,
+c’est la double inoculation de l’amour dans deux cœurs: pas plus de
+simultanéité que d’égalité; l’un aime presque toujours avant l’autre,
+comme l’un finit presque toujours d’aimer après l’autre. Aussi le
+courant électrique s’établit-il en raison de l’intensité de la première
+passion qui s’allume. Plus Mlle de La Vallière avait montré d’amour,
+plus le roi en avait ressenti.
+
+Et voilà justement ce qui étonnait le roi.
+
+Car il lui était bien démontré qu’aucun courant sympathique n’avait pu
+entraîner son cœur, puisque cet aveu n’était pas de l’amour, puisque
+cet aveu n’était qu’une insulte faite à l’homme et au roi, puisque
+enfin c’était, et le mot surtout brûlait comme un fer rouge, puisque
+enfin c’était une mystification.
+
+Ainsi cette petite fille à laquelle, à la rigueur, on pouvait tout
+refuser, beauté, naissance, esprit, ainsi cette petite fille, choisie
+par Madame elle-même en raison de son humilité, avait non seulement
+provoqué le roi, mais encore dédaigné le roi, c’est-à-dire un homme
+qui, comme un sultan d’Asie, n’avait qu’à chercher des yeux, qu’à
+étendre la main, qu’à laisser tomber le mouchoir.
+
+Et, depuis la veille, il avait été préoccupé de cette petite fille
+au point de ne penser qu’à elle, de ne rêver que d’elle; depuis la
+veille, son imagination s’était amusée à parer son image de tous les
+charmes qu’elle n’avait point; il avait enfin, lui que tant d’affaires
+réclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait, depuis la veille,
+consacré toutes les minutes de sa vie, tous les battements de son cœur,
+à cette unique rêverie.
+
+En vérité, c’était trop ou trop peu.
+
+Et l’indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et entre
+autres que de Saint-Aignan était là, l’indignation du roi s’exhalait
+dans les plus violentes imprécations.
+
+Il est vrai que Saint-Aignan était tapi dans un coin, et de ce coin
+regardait passer la tempête.
+
+Son désappointement à lui paraissait misérable à côté de la colère
+royale.
+
+Il comparait à son petit amour-propre l’immense orgueil de ce roi
+offensé, et, connaissant le cœur des rois en général et celui des
+puissants en particulier, il se demandait si bientôt ce poids de
+fureur, suspendu jusque-là sur le vide, ne finirait point par tomber
+sur lui, par cela même que d’autres étaient coupables et lui innocent.
+
+En effet, tout à coup le roi s’arrêta dans sa marche immodérée, et,
+fixant sur de Saint-Aignan un regard courroucé.
+
+— Et toi, de Saint-Aignan? s’écria-t-il.
+
+De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait:
+
+— Eh bien! Sire?
+
+— Oui, tu as été aussi sot que moi, n’est-ce pas?
+
+— Sire, balbutia de Saint-Aignan.
+
+— Tu t’es laissé prendre à cette grossière plaisanterie.
+
+— Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commençait à secouer les
+membres, que Votre Majesté ne se mette point en colère: les femmes,
+elle le sait, sont des créatures imparfaites créées pour le mal; donc,
+leur demander le bien c’est exiger d’elles la chose impossible.
+
+Le roi, qui avait un profond respect de lui-même, et qui commençait à
+prendre sur ses passions cette puissance qu’il conserva sur elles toute
+sa vie, le roi sentit qu’il se déconsidérait à montrer tant d’ardeur
+pour un si mince objet.
+
+— Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne me mets
+pas en colère; j’admire seulement que nous ayons été joués avec tant
+d’adresse et d’audace par ces deux petites filles. J’admire surtout
+que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la folie de nous en
+rapporter à notre propre cœur.
+
+— Oh! le cœur, Sire, le cœur, c’est un organe qu’il faut absolument
+réduire à ses fonctions physiques, mais qu’il faut destituer de toutes
+fonctions morales. J’avoue, quant à moi, que, lorsque j’ai vu le cœur
+de Votre Majesté si fort préoccupé de cette petite...
+
+— Préoccupé, moi? mon cœur préoccupé? Mon esprit, peut-être; mais quant
+à mon cœur... il était...
+
+Louis s’aperçut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il en
+allait découvrir un autre.
+
+— Au reste, ajouta-t-il, je n’ai rien à reprocher à cette enfant. Je
+savais qu’elle en aimait un autre.
+
+— Le vicomte de Bragelonne, oui. J’en avais prévenu Votre Majesté.
+
+— Sans doute. Mais tu n’étais pas le premier. Le comte de La Fère
+m’avait demandé la main de Mlle de La Vallière pour son fils. Eh bien!
+à son retour d’Angleterre, je les marierai puisqu’ils s’aiment.
+
+— En vérité, je reconnais là toute la générosité du roi.
+
+— Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces sortes
+de choses, dit Louis.
+
+— Oui, digérons l’affront, Sire, dit le courtisan résigné.
+
+— Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un soupir.
+
+— Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! je vais faire quelque bonne épigramme sur le trio.
+J’appellerai cela: _Naïade et Dryade_; cela fera plaisir à Madame.
+
+— Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers,
+cela me distraira. Ah! n’importe, n’importe, Saint-Aignan, ajouta le
+roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une force
+surhumaine pour être dignement soutenu.
+
+Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus
+angélique patience, un des valets de service vint gratter à la porte de
+la chambre.
+
+De Saint-Aignan s’écarta par respect.
+
+— Entrez, fit le roi.
+
+Le valet entrebâilla la porte.
+
+— Que veut-on? demanda Louis.
+
+Le valet montra une lettre pliée en forme de triangle.
+
+— Pour Sa Majesté, dit-il.
+
+— De quelle part?
+
+— Je l’ignore; il a été remis par un des officiers de service.
+
+Le roi fit signe, le valet apporta le billet.
+
+Le roi s’approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature et
+laissa échapper un cri.
+
+Saint-Aignan était assez respectueux pour ne pas regarder; mais, sans
+regarder, il voyait et entendait.
+
+Il accourut.
+
+Le roi, d’un geste, congédia le valet.
+
+— Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant.
+
+— Votre Majesté se trouve-t-elle indisposée? demanda Saint-Aignan les
+bras étendus.
+
+— Non, non, Saint-Aignan; lis!
+
+Et il lui passa le billet.
+
+Les yeux de Saint-Aignan se portèrent à la signature.
+
+— La Vallière! s’écria-t-il. Oh! Sire!
+
+— Lis! lis!
+
+Et Saint-Aignan lut:
+
+«Sire, pardonnez-moi mon importunité, pardonnez-moi surtout le défaut
+de formalités qui accompagne cette lettre; un billet me semble plus
+pressé et plus pressant qu’une dépêche; je me permets donc d’adresser
+un billet à Votre Majesté.
+
+Je rentre chez moi brisée de douleur et de fatigue, Sire, et j’implore
+de Votre Majesté la faveur d’une audience dans laquelle je pourrai dire
+la vérité à mon roi.
+
+Signé: Louise de La Vallière.»
+
+— Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de Saint
+Aignan tout étourdi de ce qu’il venait de lire.
+
+— Eh bien? répéta Saint-Aignan.
+
+— Que penses-tu de cela?
+
+— Je ne sais trop.
+
+— Mais enfin?
+
+— Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu peur.
+
+— Peur de quoi? demanda noblement Louis.
+
+— Dame! que voulez-vous, Sire! Votre Majesté a mille raisons d’en
+vouloir à l’auteur ou aux auteurs d’une si méchante plaisanterie, et
+la mémoire de Votre Majesté, ouverte dans le mauvais sens, est une
+éternelle menace pour l’imprudente.
+
+— Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.
+
+— Le roi doit voir mieux que moi.
+
+— Eh bien! je vois dans ces lignes: de la douleur, de la contrainte, et
+maintenant surtout que je me rappelle certaines particularités de la
+scène qui s’est passée ce soir chez Madame... Enfin...
+
+Le roi s’arrêta sur ce sens suspendu.
+
+— Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majesté va donner audience, voilà
+ce qu’il y a de plus clair dans tout cela.
+
+— Je ferai mieux, Saint-Aignan.
+
+— Que ferez-vous, Sire?
+
+— Prends ton manteau.
+
+— Mais, Sire...
+
+— Tu sais où est la chambre des filles de Madame?
+
+— Certes.
+
+— Tu sais un moyen d’y pénétrer?
+
+— Oh! quant à cela, non.
+
+— Mais enfin tu dois connaître quelqu’un par là?
+
+— En vérité, Votre Majesté est la source de toute bonne idée.
+
+— Tu connais quelqu’un?
+
+— Oui.
+
+— Qui connais-tu? Voyons.
+
+— Je connais certain garçon qui est au mieux avec certaine fille.
+
+— D’honneur?
+
+— Oui, d’honneur, Sire.
+
+— Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant.
+
+— Non, malheureusement; avec Montalais.
+
+— Il s’appelle?
+
+— Malicorne.
+
+— Bon! Et tu peux compter sur lui?
+
+— Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et s’il en a
+une, comme je lui ai rendu service... il m’en fera part.
+
+— C’est au mieux. Partons!
+
+— Je suis aux ordres de Votre Majesté.
+
+Le roi jeta son propre manteau sur les épaules de Saint-Aignan et lui
+demanda le sien. Puis tous deux gagnèrent le vestibule.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXIII — Ce que n’avaient prévu ni naïade ni dryade
+
+
+De Saint-Aignan s’arrêta au pied de l’escalier qui conduisait aux
+entresols chez les filles d’honneur, au premier chez Madame. De là, par
+un valet qui passait, il fit prévenir Malicorne, qui était encore chez
+Monsieur.
+
+Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et flairant
+dans l’ombre.
+
+Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.
+
+Au contraire, de Saint-Aignan s’avança.
+
+Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son désir, Malicorne
+recula tout net.
+
+— Oh! oh! dit-il, vous me demandez à être introduit dans les chambres
+des filles d’honneur?
+
+— Oui.
+
+— Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans savoir
+dans quel but vous la désirez.
+
+— Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m’est impossible de
+donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez à moi comme
+un ami qui vous a tiré d’embarras hier et qui vous prie de l’en tirer
+aujourd’hui.
+
+— Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je
+voulais, c’était ne point coucher à la belle étoile, et tout honnête
+homme peut avouer un pareil désir; tandis que vous, vous n’avouez rien.
+
+— Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan, que,
+s’il m’était permis de m’expliquer, je m’expliquerais.
+
+— Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette d’entrer
+chez Mlle de Montalais.
+
+— Pourquoi?
+
+— Vous le savez mieux que personne, puisque vous m’avez pris sur un
+mur, faisant la cour à Mlle de Montalais; or, ce serait complaisant à
+moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de vous ouvrir la porte
+de sa chambre.
+
+— Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la clef?
+
+— Pour qui donc alors?
+
+— Elle ne loge pas seule, ce me semble?
+
+— Non, sans doute.
+
+— Elle loge avec Mlle de La Vallière?
+
+— Oui, mais vous n’avez pas plus affaire réellement à Mlle de La
+Vallière qu’à Mlle de Montalais, et il n’y a que deux hommes à qui je
+donnerais cette clef: c’est à M. de Bragelonne, s’il me priait de la
+lui donner; c’est au roi, s’il me l’ordonnait.
+
+— Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous l’ordonne, dit
+le roi en s’avançant hors de l’obscurité et en entrouvrant son manteau.
+Mlle de Montalais descendra près de vous, tandis que nous monterons
+près de Mlle de La Vallière: c’est, en effet, à elle seule que nous
+avons affaire.
+
+— Le roi! s’écria Malicorne en se courbant jusqu’aux genoux du roi.
+
+— Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi bon
+gré de votre résistance que de votre capitulation. Relevez-vous,
+monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons.
+
+— Sire, à vos ordres, dit Malicorne en montant l’escalier.
+
+— Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui sonnez mot
+de ma visite.
+
+Malicorne s’inclina en signe d’obéissance et continua de monter.
+
+Mais le roi, par une vive réflexion, le suivit, et cela avec une
+rapidité si grande, que, quoique Malicorne eût déjà la moitié des
+escaliers d’avance, il arriva en même temps que lui à la chambre.
+
+Il vit alors, par la porte demeurée entrouverte derrière Malicorne, La
+Vallière toute renversée dans un fauteuil, et à l’autre coin Montalais,
+qui peignait ses cheveux, en robe de chambre, debout devant une grande
+glace et tout en parlementant avec Malicorne.
+
+Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.
+
+Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et, reconnaissant le
+roi, elle s’esquiva.
+
+À cette vue, La Vallière, de son côté, se redressa comme une morte
+galvanisée et retomba sur son fauteuil.
+
+Le roi s’avança lentement vers elle.
+
+— Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec froideur, me
+voici prêt à vous entendre. Parlez.
+
+De Saint-Aignan, fidèle à son rôle de sourd, d’aveugle et de muet, de
+Saint-Aignan s’était placé, lui, dans une encoignure de porte, sur un
+escabeau que le hasard lui avait procuré tout exprès.
+
+Abrité sous la tapisserie qui servait de portière, adossé à la muraille
+même, il écouta ainsi sans être vu, se résignant au rôle de bon chien
+de garde qui attend et qui veille sans jamais gêner le maître. La
+Vallière, frappée de terreur à l’aspect du roi irrité, se leva une
+seconde fois, et, demeurant dans une posture humble et suppliante:
+
+— Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.
+
+— Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda Louis
+XIV.
+
+— Sire, j’ai commis une grande faute, plus qu’une grande faute, un
+grand crime.
+
+— Vous?
+
+— Sire, j’ai offensé Votre Majesté.
+
+— Pas le moins du monde, répondit Louis XIV.
+
+— Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-à-vis de moi cette
+terrible gravité qui décèle la colère bien légitime du roi. Je sens que
+je vous ai offensé, Sire; mais j’ai besoin de vous expliquer comment je
+ne vous ai point offensé de mon plein gré.
+
+— Et d’abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m’auriez-vous offensé?
+Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune fille,
+plaisanterie fort innocente? Vous vous êtes raillée d’un jeune homme
+crédule: c’est bien naturel; toute autre femme à votre place eût fait
+ce que vous avez fait.
+
+— Oh! Votre Majesté m’écrase avec ces paroles.
+
+— Et pourquoi donc?
+
+— Parce que, si la plaisanterie fût venue de moi, elle n’eût pas été
+innocente.
+
+— Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce là tout ce que vous aviez
+à me dire en me demandant une audience?
+
+Et le roi fit presque un pas en arrière.
+
+Alors La Vallière, avec une voix brève et entrecoupée, avec des yeux
+desséchés par le feu des larmes, fit à son tour un pas vers le roi.
+
+— Votre Majesté a tout entendu? dit-elle.
+
+— Tout, quoi?
+
+— Tout ce qui a été dit par moi au chêne royal?
+
+— Je n’en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.
+
+— Et Votre Majesté, lorsqu’elle m’eut entendue, a pu croire que j’avais
+abusé de sa crédulité.
+
+— Oui, crédulité, c’est bien cela, vous avez dit le mot.
+
+— Et Votre Majesté n’a pas soupçonné qu’une pauvre fille comme moi peut
+être forcée quelquefois de subir la volonté d’autrui?
+
+— Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonté
+semblait s’exprimer si librement sous le chêne royal se laissât
+influencer à ce point par la volonté d’autrui.
+
+— Oh! mais la menace, Sire!
+
+— La menace!... Qui vous menaçait? qui osait vous menacer?
+
+— Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.
+
+— Je ne reconnais à personne le droit de menace dans mon royaume.
+
+— Pardonnez-moi, Sire, il y a près de Votre Majesté même des personnes
+assez haut placées pour avoir ou pour se croire le droit de perdre une
+jeune fille sans avenir, sans fortune, et n’ayant que sa réputation.
+
+— Et comment la perdre?
+
+— En lui faisant perdre cette réputation par une honteuse expulsion.
+
+— Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j’aime fort
+les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.
+
+— Sire!
+
+— Oui, et il m’est pénible, je l’avoue, de voir qu’une justification
+facile, comme pourrait l’être la vôtre, se vienne compliquer devant moi
+d’un tissu de reproches et d’imputations.
+
+— Auxquelles vous n’ajoutez pas foi alors? s’écria La Vallière.
+
+Le roi garda le silence.
+
+— Oh! dites-le donc! répéta La Vallière avec véhémence.
+
+— Je regrette de vous l’avouer, répéta le roi en s’inclinant avec
+froideur.
+
+— La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant ses
+mains l’une dans l’autre:
+
+— Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle.
+
+Le roi ne répondit rien.
+
+Les traits de La Vallière s’altérèrent à ce silence.
+
+— Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j’ai ourdi ce ridicule,
+cet infâme complot de me jouer aussi imprudemment de Votre Majesté?
+
+— Eh! mon Dieu! ce n’est ni ridicule ni infâme, dit le roi; ce n’est
+pas même un complot: c’est une raillerie plus ou moins plaisante, voilà
+tout.
+
+— Oh! murmura la jeune fille désespérée, le roi ne me croit pas, le roi
+ne veut pas me croire.
+
+— Mais non, je ne veux pas vous croire.
+
+— Mon Dieu! mon Dieu!
+
+— Écoutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit, m’écoute, me
+guette; le roi veut peut-être s’amuser à mes dépens, amusons-nous aux
+siens, et, comme le roi est un homme de cœur, prenons-le par le cœur.
+
+La Vallière cacha sa tête dans ses mains en étouffant un sanglot. Le
+roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre victime de
+tout ce qu’il avait souffert.
+
+— Supposons donc cette fable que je l’aime et que je l’aie distingué.
+Le roi est si naïf et si orgueilleux à la fois, qu’il me croira, et
+alors nous irons raconter cette naïveté du roi, et nous rirons.
+
+— Oh! s’écria La Vallière, penser cela, penser cela, c’est affreux!
+
+— Et, poursuivit le roi, ce n’est pas tout: si ce prince orgueilleux
+vient à prendre au sérieux la plaisanterie, s’il a l’imprudence d’en
+témoigner publiquement quelque chose comme de la joie, eh bien! devant
+toute la cour, le roi sera humilié; or, ce sera, un jour, un récit
+charmant à faire à mon amant, une part de dot à apporter à mon mari,
+que cette aventure d’un roi joué par une malicieuse jeune fille.
+
+— Sire! s’écria La Vallière égarée, délirante, pas un mot de plus, je
+vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez?
+
+— Oh! raillerie, murmura le roi, qui commençait cependant à s’émouvoir.
+
+La Vallière tomba à genoux, et cela si rudement, que ses genoux
+résonnèrent sur le parquet.
+
+Puis, joignant les mains:
+
+— Sire, dit-elle, je préfère la honte à la trahison.
+
+— Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement pour
+relever la jeune fille.
+
+— Sire, quand je vous aurai sacrifié mon honneur et ma raison, vous
+croirez peut-être à ma loyauté. Le récit qui vous a été fait chez
+Madame et par Madame est un mensonge; ce que j’ai dit sous le grand
+chêne...
+
+— Eh bien?
+
+— Cela seulement, c’était la vérité.
+
+— Mademoiselle! s’écria le roi.
+
+— Sire, s’écria La Vallière entraînée par la violence de ses
+sensations, Sire, dussé-je mourir de honte à cette place où sont
+enracinés mes deux genoux, je vous le répéterai jusqu’à ce que la voix
+me manque: j’ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous aime!
+
+— Vous?
+
+— Je vous aime, Sire, depuis le jour où je vous ai vu, depuis
+qu’à Blois, où je languissais, votre regard royal est tombé sur
+moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C’est un crime de
+lèse-majesté, je le sais, qu’une pauvre fille comme moi aime son roi
+et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, méprisez-moi pour cette
+imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais que je vous ai
+raillé, que je vous ai trahi. Je suis d’un sang fidèle à la royauté,
+Sire; et j’aime... j’aime mon roi!... Oh! je me meurs!
+
+Et tout à coup, épuisée de force, de voix, d’haleine, elle tomba pliée
+en deux, pareille à cette fleur dont parle Virgile et qu’a touchée la
+faux du moissonneur.
+
+Le roi, à ces mots, à cette véhémente supplique, n’avait gardé ni
+rancune, ni doute; son cœur tout entier s’était ouvert au souffle
+ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux langage.
+
+Aussi, lorsqu’il entendit l’aveu passionné de cet amour, il faiblit, et
+voila son visage dans ses deux mains.
+
+Mais, lorsqu’il sentit les mains de La Vallière cramponnées à ses
+mains, lorsque la tiède pression de l’amoureuse jeune fille eut gagné
+ses artères, il s’embrasa à son tour, et, saisissant La Vallière à
+bras-le-corps, il la releva et la serra contre son cœur.
+
+Mais elle, mourante, laissant aller sa tête vacillante sur ses épaules,
+ne vivait plus.
+
+Alors le roi, effrayé, appela de Saint-Aignan.
+
+De Saint-Aignan, qui avait poussé la discrétion jusqu’à rester immobile
+dans son coin en feignant d’essuyer une larme, accourut à cet appel du
+roi.
+
+Alors il aida Louis à faire asseoir la jeune fille sur un fauteuil, lui
+frappa dans les mains, lui répandit de l’eau de la reine de Hongrie en
+lui répétant:
+
+— Mademoiselle, allons, mademoiselle, c’est fini, le roi vous croit, le
+roi vous pardonne. Eh! là, là! prenez garde, vous allez émouvoir trop
+violemment le roi, mademoiselle; Sa Majesté est sensible, Sa Majesté a
+un cœur. Ah! diable! mademoiselle, faites-y attention, le roi est fort
+pâle.
+
+En effet, le roi pâlissait visiblement.
+
+Quant à La Vallière, elle ne bougeait pas.
+
+— Mademoiselle! mademoiselle! en vérité, continuait de Saint-Aignan,
+revenez à vous, je vous en prie, je vous en supplie, il est temps;
+songez à une chose, c’est que si le roi se trouvait mal, je serais
+obligé d’appeler son médecin. Ah! quelle extrémité, mon Dieu!
+Mademoiselle, chère mademoiselle, revenez à vous, faites un effort,
+vite, vite!
+
+Il était difficile de déployer plus d’éloquence persuasive que ne le
+faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus énergique et de plus
+actif encore que cette éloquence réveilla La Vallière.
+
+Le roi s’était agenouillé devant elle, et lui imprimait dans la paume
+de la main ces baisers brûlants qui sont aux mains ce que le baiser des
+lèvres est au visage. Elle revint enfin à elle, rouvrit languissamment
+les yeux, et, avec un mourant regard:
+
+— Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majesté m’a donc pardonné?
+
+Le roi ne répondit pas... il était encore trop ému.
+
+De Saint-Aignan crut devoir s’éloigner de nouveau... Il avait deviné la
+flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majesté.
+
+La Vallière se leva.
+
+— Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je me
+suis justifiée, je l’espère du moins, aux yeux de Votre Majesté,
+accordez-moi de me retirer dans un couvent. J’y bénirai mon roi toute
+ma vie, et j’y mourrai en aimant Dieu, qui m’a fait un jour de bonheur.
+
+— Non, non, répondit le roi, non, vous vivrez ici en bénissant Dieu, au
+contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une existence de
+félicité, Louis qui vous aime, Louis qui vous le jure!
+
+— Oh! Sire, Sire!...
+
+Et sur ce doute de La Vallière, les baisers du roi devinrent si
+brûlants, que de Saint-Aignan crut qu’il était de son devoir de passer
+de l’autre côté de la tapisserie.
+
+Mais ces baisers, qu’elle n’avait pas eu la force de repousser d’abord,
+commencèrent à brûler la jeune fille.
+
+— Oh! Sire, s’écria-t-elle alors, ne me faites pas repentir d’avoir été
+si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majesté me méprise encore.
+
+— Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de respect, je
+n’aime et n’honore rien au monde plus que vous, et rien à ma cour ne
+sera, j’en jure Dieu, aussi estimé que vous ne le serez désormais; je
+vous demande donc pardon de mon emportement, mademoiselle, il venait
+d’un excès d’amour; mais je puis vous prouver que j’aimerai encore
+davantage, en vous respectant autant que vous pourrez le désirer.
+
+Puis, s’inclinant devant elle et lui prenant la main:
+
+— Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur d’agréer
+le baiser que je dépose sur votre main?
+
+Et la lèvre du roi se posa respectueuse et légère sur la main
+frissonnante de la jeune fille.
+
+— Désormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La Vallière
+de son regard, désormais vous êtes sous ma protection. Ne parlez à
+personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres celui qu’ils
+ont pu vous faire. À l’avenir, vous serez tellement au-dessus de
+ceux-là, que, loin de vous inspirer de la crainte, ils ne vous feront
+plus même pitié.
+
+Et il salua religieusement comme au sortir d’un temple.
+
+Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s’approcha tout humble:
+
+— Comte, dit-il, j’espère que Mademoiselle voudra bien vous accorder un
+peu de son amitié en retour de celle que je lui ai vouée à jamais.
+
+De Saint-Aignan fléchit le genou devant La Vallière.
+
+— Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un pareil
+honneur!
+
+— Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu,
+mademoiselle, ou plutôt au revoir: faites-moi la grâce de ne pas
+m’oublier dans votre prière.
+
+— Oh! Sire, dit La Vallière, soyez tranquille: vous êtes avec Dieu dans
+mon cœur.
+
+Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de
+Saint-Aignan par les degrés.
+
+Madame n’avait pas prévu ce dénouement-là: ni naïade ni dryade n’en
+avaient parlé.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXIV — Le nouveau général des jésuites
+
+
+Tandis que La Vallière et le roi confondaient dans leur premier
+aveu tous les chagrins du passé, tout le bonheur du présent, toutes
+les espérances de l’avenir, Fouquet, rentré chez lui, c’est-à-dire
+dans l’appartement qui lui avait été départi au château, Fouquet
+s’entretenait avec Aramis, justement de tout ce que le roi négligeait
+en ce moment.
+
+— Vous me direz, commença Fouquet, lorsqu’il eut installé son hôte dans
+un fauteuil et pris place lui-même à ses côtés, vous me direz, monsieur
+d’Herblay, où nous en sommes maintenant de l’affaire de Belle-Île, et
+si vous en avez reçu quelques nouvelles.
+
+— Monsieur le surintendant, répondit Aramis, tout va de ce côté comme
+nous le désirons; les dépenses ont été soldées, rien n’a transpiré de
+nos desseins.
+
+— Mais les garnisons que le roi voulait y mettre?
+
+— J’ai reçu ce matin la nouvelle qu’elles y étaient arrivées depuis
+quinze jours.
+
+— Et on les a traitées?
+
+— À merveille.
+
+— Mais l’ancienne garnison, qu’est-elle devenue?
+
+— Elle a repris terre à Sarzeau, et on l’a immédiatement dirigée sur
+Quimper.
+
+— Et les nouveaux garnisaires?
+
+— Sont à nous à cette heure.
+
+— Vous êtes sûr de ce que vous dites, mon cher monsieur de Vannes?
+
+— Sûr, et vous allez voir, d’ailleurs, comment les choses se sont
+passées.
+
+— Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-Île est
+justement la plus mauvaise.
+
+— Je sais cela et j’agis en conséquence; pas d’espace, pas de
+communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd’hui, c’est
+grande pitié, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui n’appartenaient
+qu’à lui, de voir combien les jeunes gens cherchent à se divertir,
+et combien, en conséquence, ils inclinent vers celui qui paie les
+divertissements.
+
+— Mais s’ils s’amusent à Belle-Île?
+
+— S’ils s’amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais s’ils
+s’ennuient de par le roi et s’amusent de par M. Fouquet, ils aimeront
+M. Fouquet.
+
+— Et vous avez prévenu mon intendant, afin qu’aussitôt leur arrivée...
+
+— Non pas: on les a laissés huit jours s’ennuyer tout à leur aise;
+mais, au bout de huit jours, ils ont réclamé, disant que les derniers
+officiers s’amusaient plus qu’eux. On leur a répondu alors que les
+anciens officiers avaient su se faire un ami de M. Fouquet, et que M.
+Fouquet, les connaissant pour des amis, leur avait dès lors voulu assez
+de bien pour qu’ils ne s’ennuyassent point sur ses terres. Alors ils
+ont réfléchi. Mais aussitôt l’intendant a ajouté que, sans préjuger les
+ordres de M. Fouquet, il connaissait assez son maître pour savoir que
+tout gentilhomme au service du roi l’intéressait, et qu’il ferait, bien
+qu’il ne connût pas les nouveaux venus, autant pour eux qu’il avait
+fait pour les autres.
+
+— À merveille! Et, là-dessus, les effets ont suivi les promesses,
+j’espère? Je désire, vous le savez, qu’on ne promette jamais en mon nom
+sans tenir.
+
+— Là-dessus, on a mis à la disposition des officiers nos deux corsaires
+et vos chevaux; on leur a donné les clefs de la maison principale; en
+sorte qu’ils y font des parties de chasse et des promenades avec ce
+qu’ils trouvent de dames à Belle-Île, et ce qu’ils ont pu en recruter
+ne craignant pas le mal de mer dans les environs.
+
+— Et il y en a bon nombre à Sarzeau et à Vannes, n’est-ce pas, Votre
+Grandeur?
+
+— Oh! sur toute la côte, répondit tranquillement Aramis.
+
+— Maintenant, pour les soldats?
+
+— Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des
+vivres excellents et une haute paie.
+
+— Très bien; en sorte?...
+
+— En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est déjà
+meilleure que l’autre.
+
+— Bien.
+
+— Il en résulte que, si Dieu consent à ce que l’on nous renouvelle
+ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au bout de trois
+ans l’armée y aura passé, si bien qu’au lieu d’avoir un régiment pour
+nous, nous aurons cinquante mille hommes.
+
+— Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous, monsieur
+d’Herblay, n’était un ami précieux, impayable; mais dans tout cela,
+ajouta — t-il en riant, nous oublions notre ami du Vallon: que
+devient-il? Pendant ces trois jours que j’ai passés à Saint-Mandé, j’ai
+tout oublié, je l’avoue.
+
+— Oh! je ne l’oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est à
+Saint-Mandé, graissé sur toutes les articulations, choyé en nourriture,
+soigné en vins; je lui ai fait donner la promenade du petit parc,
+promenade que vous vous êtes réservée pour vous seul; il en use. Il
+recommence à marcher; il exerce sa force en courbant de jeunes ormes ou
+en faisant éclater de vieux chênes, comme faisait Milon de Crotone, et
+comme il n’y a pas de lions dans le parc, il est probable que nous le
+retrouverons entier. C’est un brave que notre Porthos.
+
+— Oui; mais, en attendant, il va s’ennuyer.
+
+— Oh! jamais.
+
+— Il va questionner?
+
+— Il ne voit personne.
+
+— Mais, enfin, il attend ou espère quelque chose?
+
+— Je lui ai donné un espoir que nous réaliserons quelque matin, et il
+vit là-dessus.
+
+— Lequel?
+
+— Celui d’être présenté au roi.
+
+— Oh! oh! en quelle qualité?
+
+— D’ingénieur de Belle-Île, pardieu!
+
+— Est-ce possible?
+
+— C’est vrai.
+
+— Certainement; maintenant ne serait-il point nécessaire qu’il
+retournât à Belle-Île?
+
+— Indispensable; je songe même à l’y envoyer le plus tôt possible.
+Porthos a beaucoup de représentation; c’est un homme dont d’Artagnan,
+Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos ne se livre jamais;
+il est plein de dignité; devant les officiers, il fera l’effet d’un
+paladin du temps des croisades. Il grisera l’état-major sans se griser,
+et sera pour tout le monde un objet d’admiration et de sympathie; puis,
+s’il arrivait que nous eussions un ordre à faire exécuter, Porthos est
+une consigne vivante, et il faudra toujours en passer par où il voudra.
+
+— Donc, renvoyez-le.
+
+— Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement, car il
+faut que je vous dise une chose.
+
+— Laquelle?
+
+— C’est que je me défie de d’Artagnan. Il n’est pas à Fontainebleau
+comme vous l’avez pu remarquer, et d’Artagnan n’est jamais absent ou
+oisif impunément. Aussi maintenant que mes affaires sont faites, je
+vais tâcher de savoir quelles sont les affaires que fait d’Artagnan.
+
+— Vos affaires sont faites, dites-vous?
+
+— Oui.
+
+— Vous êtes bien heureux, en ce cas, et j’en voudrais pouvoir dire
+autant.
+
+— J’espère que vous ne vous inquiétez plus?
+
+— Hum!
+
+— Le roi vous reçoit à merveille.
+
+— Oui.
+
+— Et Colbert vous laisse en repos?
+
+— À peu près.
+
+— En ce cas, dit Aramis avec cette suite d’idées qui faisait sa force,
+en ce cas, nous pouvons donc songer à ce que je vous disais hier à
+propos de la petite?
+
+— Quelle petite?
+
+— Vous avez déjà oublié?
+
+— Oui.
+
+— À propos de La Vallière?
+
+— Ah! c’est juste.
+
+— Vous répugne-t-il donc de gagner cette fille?
+
+— Sur un seul point.
+
+— Lequel?
+
+— C’est que le cœur est intéressé autre part, et que je ne ressens
+absolument rien pour cette enfant.
+
+— Oh! oh! dit Aramis; occupé par le cœur, avez-vous dit?
+
+— Oui.
+
+— Diable! il faut prendre garde à cela.
+
+— Pourquoi?
+
+— Parce qu’il serait terrible d’être occupé par le cœur quand, ainsi
+que vous, on a tant besoin de sa tête.
+
+— Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, à votre premier appel j’ai
+tout quitté. Mais revenons à la petite. Quelle utilité voyez-vous à ce
+que je m’occupe d’elle?
+
+— Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, à ce que
+l’on croit du moins.
+
+— Et vous qui savez tout, vous savez autre chose?
+
+— Je sais que le roi a changé bien rapidement; qu’avant-hier le roi
+était tout feu pour Madame; qu’il y a déjà quelques jours, Monsieur
+s’est plaint de ce feu à la reine mère; qu’il y a eu des brouilles
+conjugales, des gronderies maternelles.
+
+— Comment savez-vous tout cela?
+
+— Je le sais, enfin.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! à la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le roi n’a
+plus adressé la parole, n’a plus fait attention à Son Altesse Royale.
+
+— Après?
+
+— Après, il s’est occupé de Mlle de La Vallière. Mlle de La Vallière
+est fille d’honneur de Madame. Savez-vous ce qu’en amour on appelle un
+chaperon?
+
+— Sans doute.
+
+— Eh bien! Mlle de La Vallière est le chaperon de Madame. Profitez
+de cette position. Vous n’avez pas besoin de cela. Mais enfin,
+l’amour-propre blessé rendra la conquête plus facile; la petite aura
+le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce qu’un homme
+intelligent fait avec un secret.
+
+— Mais comment arriver à elle?
+
+— Vous me demandez cela? fit Aramis.
+
+— Sans doute, je n’aurai pas le temps de m’occuper d’elle.
+
+— Elle est pauvre, elle est humble, vous lui créerez une position: soit
+qu’elle subjugue le roi comme maîtresse, soit qu’elle ne se rapproche
+de lui que comme confidente, vous aurez fait une nouvelle adepte.
+
+— C’est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous à l’égard de cette petite?
+
+— Quand vous avez désiré une femme, qu’avez-vous fait, monsieur le
+surintendant?
+
+— Je lui ai écrit. J’ai fait mes protestations d’amour. J’y ai ajouté
+mes offres de service, et j’ai signé Fouquet.
+
+— Et nulle n’a résisté?
+
+— Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu’elle a cédé comme
+les autres.
+
+— Voulez-vous prendre la peine d’écrire? dit Aramis à Fouquet en lui
+présentant une plume.
+
+Fouquet la prit.
+
+— Dictez, dit-il. J’ai tellement la tête occupée ailleurs, que je ne
+saurais trouver deux lignes.
+
+— Soit, fit Aramis. Écrivez.
+
+Et il dicta:
+
+«Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point étonnée que je
+vous aie trouvée belle.
+
+Mais vous ne pouvez, faute d’une position digne de vous, que végéter à
+la Cour.
+
+L’amour d’un honnête homme, au cas où vous auriez quelque ambition,
+pourrait servir d’auxiliaire à votre esprit et à vos charmes.
+
+Je mets mon amour à vos pieds; mais, comme un amour, si humble et si
+discret qu’il soit, peut compromettre l’objet de son culte, il ne sied
+pas qu’une personne de votre mérite risque d’être compromise sans
+résultat sur son avenir.
+
+Si vous daignez répondre à mon amour, mon amour vous prouvera sa
+reconnaissance en vous faisant à tout jamais libre et indépendante.»
+
+Après avoir écrit, Fouquet regarda Aramis.
+
+— Signez, dit celui-ci.
+
+— Est-ce bien nécessaire?
+
+— Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous oubliez
+cela, mon cher surintendant.
+
+Fouquet signa.
+
+— Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis.
+
+— Mais par un valet excellent.
+
+— Dont vous êtes sûr?
+
+— C’est mon grison ordinaire.
+
+— Très bien.
+
+— Au reste, nous jouons, de ce côté-là, un jeu qui n’est pas lourd.
+
+— Comment cela?
+
+— Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite pour
+le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l’argent qu’elle peut
+désirer.
+
+— Le roi a donc de l’argent? demanda Aramis.
+
+— Dame! il faut croire, il n’en demande plus.
+
+— Oh! il en redemandera, soyez tranquille.
+
+— Il y a même plus, j’eusse cru qu’il me parlerait de cette fête de
+Vaux.
+
+— Eh bien?
+
+— Il n’en a point parlé.
+
+— Il en parlera.
+
+— Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d’Herblay.
+
+— Pas lui.
+
+— Il est jeune; donc, il est bon.
+
+— Il est jeune; donc, il est faible ou passionné; et M. Colbert tient
+dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.
+
+— Vous voyez bien que vous le craignez.
+
+— Je ne le nie pas.
+
+— Alors, je suis perdu.
+
+— Comment cela?
+
+— Je n’étais fort auprès du roi que par l’argent.
+
+— Après?
+
+— Et je suis ruiné.
+
+— Non.
+
+— Comment, non? Savez-vous mes affaires mieux que moi?
+
+— Peut-être.
+
+— Et cependant s’il demande cette fête?
+
+— Vous la donnerez.
+
+— Mais l’argent?
+
+— En avez-vous jamais manqué?
+
+— Oh! si vous saviez à quel prix je me suis procuré le dernier.
+
+— Le prochain ne vous coûtera rien.
+
+— Qui donc me le donnera?
+
+— Moi.
+
+— Vous me donnerez six millions?
+
+— Oui.
+
+— Vous, six millions?
+
+— Dix, s’il le faut.
+
+— En vérité, mon cher d’Herblay, dit Fouquet, votre confiance
+m’épouvante plus que la colère du roi.
+
+— Bah!
+
+— Qui donc êtes-vous?
+
+— Vous me connaissez, ce me semble.
+
+— Je me trompe; alors, que voulez-vous?
+
+— Je veux sur le trône de France un roi qui soit dévoué à M. Fouquet,
+et je veux que M. Fouquet me soit dévoué.
+
+— Oh! s’écria Fouquet en lui serrant la main, quant à vous appartenir,
+je vous appartiens bien; mais, croyez-le bien, mon cher d’Herblay, vous
+vous faites illusion.
+
+— En quoi?
+
+— Jamais le roi ne me sera dévoué.
+
+— Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait dévoué, ce me semble.
+
+— Mais si, au contraire, vous venez de le dire.
+
+— Je n’ai pas dit le roi. J’ai dit un roi.
+
+— N’est-ce pas tout un?
+
+— Au contraire, c’est fort différent.
+
+— Je ne comprends pas.
+
+— Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme que
+Louis XIV.
+
+— Un autre homme?
+
+— Oui, qui tienne tout de vous.
+
+— Impossible!
+
+— Même son trône.
+
+— Oh! vous êtes fou! Il n’y a pas d’autre homme que le roi Louis XIV
+qui puisse s’asseoir sur le trône de France, je n’en vois pas, pas un
+seul.
+
+— J’en vois un, moi.
+
+— À moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant Aramis avec
+inquiétude... Mais Monsieur...
+
+— Ce n’est pas Monsieur.
+
+— Mais comment voulez-vous qu’un prince qui ne soit pas de la race,
+comment voulez-vous qu’un prince qui n’aura aucun droit...
+
+— Mon roi à moi, ou plutôt votre roi à vous, sera tout ce qu’il faut
+qu’il soit, soyez tranquille.
+
+— Prenez garde, prenez garde, monsieur d’Herblay, vous me donnez le
+frisson, vous me donnez le vertige.
+
+Aramis sourit.
+
+— Vous avez le frisson et le vertige à peu de frais, répliqua-t-il.
+
+— Oh! encore une fois, vous m’épouvantez.
+
+Aramis sourit.
+
+— Vous riez? demanda Fouquet.
+
+— Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois maintenant
+être seul à rire.
+
+— Mais expliquez-vous.
+
+— Au jour venu, je m’expliquerai, ne craignez rien. Vous n’êtes pas
+plus saint Pierre que je ne suis Jésus, et je vous dirai pourtant:
+«Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?»
+
+— Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas.
+
+— C’est qu’alors vous êtes aveugle: je ne vous traiterai donc plus en
+saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: «Un jour viendra où
+tes yeux s’ouvriront.»
+
+— Oh! dit Fouquet que je voudrais croire!
+
+— Vous ne croyez pas! vous à qui j’ai fait dix fois traverser l’abîme
+où seul vous vous fussiez engouffré; vous ne croyez pas, vous qui de
+procureur général êtes monté au rang d’intendant, du rang d’intendant
+au rang de premier ministre, et qui du rang de premier ministre
+passerez à celui de maire du palais. Mais, non, dit-il avec son éternel
+sourire... Non, non, vous ne pouvez voir, et, par conséquent vous ne
+pouvez croire cela.
+
+Et Aramis se leva pour se retirer.
+
+— Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m’avez jamais parlé ainsi, vous
+ne vous êtes jamais montré si confiant, ou plutôt si téméraire.
+
+— Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.
+
+— Vous l’avez donc?
+
+— Oui.
+
+— Depuis peu de temps alors?
+
+— Depuis hier.
+
+— Oh! monsieur d’Herblay, prenez garde, vous poussez la sécurité
+jusqu’à l’audace.
+
+— Parce que l’on peut être audacieux quand on est puissant.
+
+— Vous êtes puissant?
+
+— Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.
+
+Fouquet se leva troublé à son tour.
+
+— Voyons, dit-il, voyons: vous avez parlé de renverser des rois, de les
+remplacer par d’autres rois. Dieu me pardonne! mais voilà, si je ne
+suis fou, ce que vous avez dit tout à l’heure.
+
+— Vous n’êtes pas fou, et j’ai véritablement dit cela tout à l’heure.
+
+— Et pourquoi l’avez-vous dit?
+
+— Parce que l’on peut parler ainsi de trônes renversés et de rois
+créés, quand on est soi-même au-dessus des rois et des trônes... de ce
+monde.
+
+— Alors vous êtes tout-puissant? s’écria Fouquet.
+
+— Je vous l’ai dit et je vous le répète, répondit Aramis l’œil brillant
+et la lèvre frémissante.
+
+Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tête dans ses
+mains.
+
+Aramis le regarda un instant comme eût fait l’ange des destinées
+humaines à l’égard d’un simple mortel.
+
+— Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre à La
+Vallière. Demain, nous nous reverrons, n’est-ce pas?
+
+— Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tête comme un homme qui
+revient à lui; mais où cela nous reverrons-nous?
+
+— À la promenade du roi, si vous voulez.
+
+— Fort bien.
+
+Et ils se séparèrent.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXV — L’orage
+
+
+Le lendemain, le jour s’était levé sombre et blafard, et, comme chacun
+savait la promenade arrêtée dans le programme royal, le regard de
+chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.
+
+Au haut des arbres stationnait une vapeur épaisse et ardente qui avait
+à peine eu la force de s’élever à trente pieds de terre sous les rayons
+d’un soleil qu’on n’apercevait qu’à travers le voile d’un lourd et
+épais nuage.
+
+Ce matin-là, pas de rosée. Les gazons étaient restés secs, les fleurs
+altérées. Les oiseaux chantaient avec plus de réserve qu’à l’ordinaire
+dans le feuillage immobile comme s’il était mort. Les murmures
+étranges, confus, pleins de vie, qui semblent naître et exister par le
+soleil, cette respiration de la nature qui parle incessante au milieu
+de tous les autres bruits, ne se faisait pas entendre: le silence
+n’avait jamais été si grand.
+
+Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu’il se mit à la
+fenêtre à son lever.
+
+Mais, comme tous les ordres étaient donnés pour la promenade, comme
+tous les préparatifs étaient faits, comme, chose bien plus péremptoire,
+Louis comptait sur cette promenade pour répondre aux promesses de son
+imagination, et, nous pouvons même déjà le dire, aux besoins de son
+cœur, le roi décida sans hésitation que l’état du ciel n’avait rien à
+faire dans tout cela, que la promenade était décidée et que, quelque
+temps qu’il fît, la promenade aurait lieu.
+
+Au reste, il y a dans certains règnes terrestres privilégiés du ciel
+des heures où l’on croirait que la volonté du roi terrestre a son
+influence sur la volonté divine. Auguste avait Virgile pour lui dire:
+_Nocte placet tota redeunt spectacula mane_. Louis XIV avait Boileau,
+qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer
+presque aussi complaisant pour lui que Jupiter l’avait été pour Auguste.
+
+Louis entendit la messe comme à son ordinaire, mais il faut l’avouer,
+quelque peu distrait de la présence du Créateur par le souvenir de la
+créature. Il s’occupa durant l’office à calculer plus d’une fois le
+nombre des minutes, puis des secondes qui le séparaient du bienheureux
+moment où la promenade allait commencer, c’est-à-dire du moment où
+Madame se mettrait en chemin avec ses filles d’honneur.
+
+Au reste, il va sans dire que tout le monde au château ignorait
+l’entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Vallière et le roi.
+Montalais peut-être, avec son bavardage habituel, l’eût répandue; mais
+Montalais, dans cette circonstance, était corrigée par Malicorne,
+lequel lui avait mis aux lèvres le cadenas de l’intérêt commun.
+
+Quant à Louis XIV, il était si heureux, qu’il avait pardonné, ou à peu
+près, à Madame, sa petite méchanceté de la veille. En effet, il avait
+plutôt à s’en louer qu’à s’en plaindre. Sans cette méchanceté, il ne
+recevait pas la lettre de La Vallière; sans cette lettre, il n’y avait
+pas d’audience, et sans cette audience il demeurait dans l’indécision.
+Il entrait donc trop de félicité dans son cœur pour que la rancune pût
+y tenir, en ce moment du moins.
+
+Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-sœur, Louis
+se promit de lui montrer encore plus d’amitié et de gracieux accueil
+que l’ordinaire.
+
+C’était à une condition cependant, à la condition qu’elle serait prête
+de bonne heure.
+
+Voilà les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui, il
+faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier celles
+auxquelles il eût dû songer en sa qualité de roi très chrétien et de
+fils aîné de l’Église.
+
+Cependant Dieu est si bon pour les jeunes cœurs, tout ce qui est
+amour, même amour coupable, trouve si facilement grâce à ses regards
+paternels, qu’au sortir de la messe, Louis, en levant ses yeux au ciel,
+put voir à travers les déchirures d’un nuage un coin de ce tapis d’azur
+que foule le pied du Seigneur.
+
+Il rentra au château, et, comme la promenade était indiquée pour midi
+seulement et qu’il n’était que dix heures, il se mit à travailler
+d’acharnement avec Colbert et Lyonne.
+
+Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table à la
+fenêtre, attendu que cette fenêtre donnait sur le pavillon de Madame,
+il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans, depuis sa
+faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais, qui venait, de
+son côté, d’un air affable et tout à fait heureux, faire sa cour au roi.
+
+Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers Colbert.
+
+Colbert souriait et paraissait lui-même plein d’aménité et de
+jubilation. Ce bonheur lui était venu depuis qu’un de ses secrétaires
+était entré et lui avait remis un portefeuille que, sans l’ouvrir,
+Colbert avait introduit dans la vaste poche de son haut-de-chausses.
+
+Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond de
+la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour celui de
+Fouquet.
+
+Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers Lyonne
+et Colbert:
+
+— Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le lirai à
+tête reposée.
+
+Et il sortit.
+
+Au signe du roi, Fouquet s’était hâté de monter. Quant à Aramis, qui
+accompagnait le surintendant, il s’était gravement replié au milieu du
+groupe de courtisans vulgaires, et s’y était perdu sans même avoir été
+remarqué par le roi.
+
+Le roi et Fouquet se rencontrèrent en haut de l’escalier.
+
+— Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui préparait
+Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majesté me comble. Ce n’est
+plus un jeune roi, c’est un jeune dieu qui règne sur la France, le dieu
+du plaisir du bonheur et de l’amour.
+
+Le roi rougit. Pour être flatteur, le compliment n’en était pas moins
+un peu direct.
+
+Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui séparait son cabinet
+de travail de sa chambre à coucher.
+
+— Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en s’asseyant
+sur le bord de la croisée, de façon à ne rien perdre de ce qui se
+passerait dans les parterres sur lesquels donnait la seconde entrée du
+pavillon de Madame.
+
+— Non, Sire... mais c’est pour quelque chose d’heureux, j’en suis
+certain, d’après le gracieux sourire de Votre Majesté.
+
+— Ah! vous préjugez?
+
+— Non, Sire, je regarde et je vois.
+
+— Alors, vous vous trompez.
+
+— Moi, Sire?
+
+— Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une querelle.
+
+— À moi, Sire?
+
+— Oui, et des plus sérieuses.
+
+— En vérité, Votre Majesté m’effraie... et cependant j’attends, plein
+de confiance dans sa justice et dans sa bonté.
+
+— Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous préparez une grande fête à
+Vaux?
+
+Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d’une fièvre
+oubliée et qui revient.
+
+— Et vous ne m’invitez pas? continua le roi.
+
+— Sire, répondit Fouquet, je ne songeais pas à cette fête, et c’est
+hier au soir seulement qu’un de mes amis, Fouquet appuya sur le mot, a
+bien voulu m’y faire songer.
+
+— Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m’avez parlé de rien,
+monsieur Fouquet.
+
+— Sire, comment espérer que Votre Majesté descendrait à ce point des
+hautes régions où elle vit jusqu’à honorer ma demeure de sa présence
+royale?
+
+— Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m’avez point parlé de votre fête.
+
+— Je n’ai point parlé de cette fête, je le répète, au roi d’abord parce
+que rien n’était décidé à l’égard de cette fête, ensuite parce que je
+craignais un refus.
+
+— Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur Fouquet?
+Prenez garde, je suis décidé à vous pousser à bout.
+
+— Sire, le profond désir que j’avais de voir le roi agréer mon
+invitation.
+
+— Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que de
+nous entendre. Vous avez le désir de m’inviter à votre fête, j’ai le
+désir d’y aller; invitez-moi, et j’irai.
+
+— Quoi! Votre Majesté daignerait accepter? murmura le surintendant.
+
+— En vérité, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais plus
+qu’accepter; je crois que je m’invite moi-même.
+
+— Votre Majesté me comble d’honneur et de joie! s’écria Fouquet; mais
+je vais être forcé de répéter ce que M. de La Vieuville disait à votre
+aïeul Henri IV: _Domine, non sum dignus._
+
+— Ma réponse à ceci, monsieur Fouquet, c’est que, si vous donnez une
+fête, invité ou non, j’irai à votre fête.
+
+— Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tête sous
+cette faveur, qui, dans son esprit, était sa ruine. Mais comment Votre
+Majesté a-t-elle été prévenue?
+
+— Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles de vous
+et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il fier, monsieur
+Fouquet, que le roi soit jaloux de vous?
+
+— Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le jour
+où le roi sera jaloux de Vaux, j’aurai quelque chose de digne à offrir
+à mon roi.
+
+— Eh bien! monsieur Fouquet, préparez votre fête, et ouvrez à deux
+battants les portes de votre maison.
+
+— Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.
+
+— D’aujourd’hui en un mois.
+
+— Sire, Votre Majesté n’a-t-elle rien autre chose à désirer?
+
+— Rien, monsieur le surintendant, sinon, d’ici là, de vous avoir près
+de moi le plus qu’il vous sera possible.
+
+— Sire, j’ai l’honneur d’être de la promenade de Votre Majesté.
+
+— Très bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces dames qui
+vont au rendez-vous.
+
+Le roi, à ces mots, avec toute l’ardeur, non seulement d’un jeune
+homme, mais d’un jeune homme amoureux se retira de la fenêtre pour
+prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de chambre.
+
+On entendait en dehors le piétinement des chevaux et le roulement des
+roues sur le sable de la cour.
+
+Le roi descendit. Au moment où il apparut sur le perron, chacun
+s’arrêta. Le roi marcha droit à la jeune reine. Quant à la reine mère,
+toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle était
+atteinte, elle n’avait pas voulu sortir.
+
+Marie-Thérèse monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de quel
+côté il désirait que la promenade fût dirigée.
+
+Le roi, qui venait de voir La Vallière, toute pâle encore des
+événements de la veille, monter dans une calèche avec trois de ses
+compagnes, répondit à la reine qu’il n’avait point de préférence, et
+qu’il serait bien partout où elle serait.
+
+La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers Apremont.
+
+Les piqueurs partirent en avant.
+
+Le roi monta à cheval. Il suivit pendant quelques minutes la voiture de
+la reine et de Madame en se tenant à la portière.
+
+Le temps s’était à peu près éclairci; cependant une espèce de voile
+poussiéreux, semblable à une gaze salie, s’étendait sur toute la
+surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes micacés dans le
+périple de ses rayons.
+
+La chaleur était étouffante.
+
+Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention à l’état du ciel,
+nul ne parut s’en inquiéter, et la promenade, selon l’ordre qui en
+avait été donné par la reine, fut dirigée vers Apremont.
+
+La troupe des courtisans était bruyante et joyeuse, on voyait que
+chacun tendait à oublier et à faire oublier aux autres les aigres
+discussions de la veille.
+
+Madame, surtout, était charmante.
+
+En effet, Madame voyait le roi à sa portière, et, comme elle ne
+supposait pas qu’il fût là pour la reine, elle espérait que son prince
+lui était revenu.
+
+Mais, au bout d’un quart de lieue à peu près fait sur la route, le roi,
+après un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant filer le
+carrosse de la reine, puis celui des premières dames d’honneur, puis
+tous les autres successivement qui, le voyant s’arrêter, voulaient
+s’arrêter à leur tour.
+
+Mais le roi leur faisait signe de la main qu’ils eussent à continuer
+leur chemin.
+
+Lorsque passa le carrosse de La Vallière, le roi s’en approcha.
+
+Le roi salua les dames et se disposait à suivre le carrosse des filles
+d’honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame, lorsque la
+file des carrosses s’arrêta tout à coup.
+
+Sans doute la reine, inquiète de l’éloignement du roi, venait de donner
+l’ordre d’accomplir cette évolution.
+
+On se rappelle que la direction de la promenade lui avait été accordée.
+
+Le roi lui fit demander quel était son désir en arrêtant les voitures.
+
+— De marcher à pied, répondit-elle.
+
+Sans doute espérait-elle que le roi, qui suivait à cheval le carrosse
+des filles d’honneur, n’oserait à pied suivre les filles d’honneur
+elles-mêmes.
+
+On était au milieu de la forêt.
+
+La promenade, en effet, s’annonçait belle, belle surtout pour des
+rêveurs ou des amants.
+
+Trois belles allées, longues, ombreuses et accidentées, partaient du
+petit carrefour où l’on venait de faire halte.
+
+Ces allées, vertes de mousse, dentelées de feuillage ayant chacune
+un petit horizon d’un pied de ciel entrevu sous l’entrelacement des
+arbres, voilà quel était l’aspect des localités.
+
+Au fond de ces allées passaient et repassaient, avec des signes
+manifestes d’inquiétude, les chevreuils effarés, qui, après s’être
+arrêtés un instant au milieu du chemin et avoir relevé la tête,
+fuyaient comme des flèches, rentrant d’un seul bond dans l’épaisseur
+des bois, où ils disparaissaient, tandis que, de temps en temps, un
+lapin philosophe, debout sur son derrière, se grattait le museau avec
+les pattes de devant et interrogeait l’air pour reconnaître si tous ces
+gens qui s’approchaient et qui venaient troubler ainsi ses méditations,
+ses repas et ses amours, n’étaient pas suivis par quelque chien à
+jambes torses ou ne portaient point quelque fusil sous le bras.
+
+Toute la compagnie, au reste, était descendue de carrosse en voyant
+descendre la reine.
+
+Marie-Thérèse prit le bras d’une de ses dames d’honneur, et, après
+un oblique coup d’œil donné au roi, qui ne parut point s’apercevoir
+qu’il fût le moins du monde l’objet de l’attention de la reine, elle
+s’enfonça dans la forêt par le premier sentier qui s’ouvrit devant elle.
+
+Deux piqueurs marchaient devant Sa Majesté avec des cannes dont ils se
+servaient pour relever les branches ou écarter les ronces qui pouvaient
+embarrasser le chemin.
+
+En mettant pied à terre, Madame trouva à ses côtés M. de Guiche, qui
+s’inclina devant elle et se mit à sa disposition.
+
+Monsieur, enchanté de son bain de la surveille, avait déclaré qu’il
+optait pour la rivière, et, tout en donnant congé à de Guiche, il était
+resté au château avec le chevalier de Lorraine et Manicamp.
+
+Il n’éprouvait plus ombre de jalousie.
+
+On l’avait donc cherché inutilement dans le cortège; mais comme
+Monsieur était un prince fort personnel, qui concourait d’habitude fort
+médiocrement au plaisir général, son absence avait été plutôt un sujet
+de satisfaction que de regret.
+
+Chacun avait suivi l’exemple donné par la reine et par Madame,
+s’accommodant à sa guise selon le hasard ou selon son goût.
+
+Le roi, nous l’avons dit, était demeuré près de La Vallière, et,
+descendant de cheval au moment où l’on ouvrait la portière du carrosse,
+il lui avait offert la main.
+
+Aussitôt Montalais et Tonnay-Charente s’étaient éloignées, la première
+par calcul, la seconde par discrétion.
+
+Seulement, il y avait cette différence entre elles deux que l’une
+s’éloignait dans le désir d’être agréable au roi et l’autre dans celui
+de lui être désagréable.
+
+Pendant la dernière demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris ses
+dispositions: tout ce voile, comme poussé par un vent de chaleur,
+s’était massé à l’occident; puis repoussé par un courant contraire,
+s’avançait lentement, lourdement.
+
+On sentait s’approcher l’orage; mais, comme le roi ne le voyait pas,
+personne ne se croyait le droit de le voir.
+
+La promenade fut donc continuée; quelques esprits inquiets levaient de
+temps en temps les yeux au ciel.
+
+D’autres, plus timides encore, se promenaient sans s’écarter des
+voitures, où ils comptaient aller chercher un abri en cas d’orage.
+
+Mais la plus grande partie du cortège, en voyant le roi entrer
+bravement dans le bois avec La Vallière, la plus grande partie du
+cortège, disons-nous, suivit le roi.
+
+Ce que voyant, le roi prit la main de La Vallière et l’entraîna dans
+une allée latérale, où cette fois personne n’osa le suivre.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXVI — La pluie
+
+
+En ce moment, dans la direction même que venaient de prendre le roi et
+La Vallière seulement, marchant sous bois au lieu de suivre l’allée,
+deux hommes avançaient fort insoucieux de l’état du ciel.
+
+Ils tenaient leurs têtes inclinées comme des gens qui pensent à de
+graves intérêts.
+
+Ils n’avaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La Vallière.
+
+Tout à coup quelque chose passa dans l’air comme une bouffée de flammes
+suivies d’un grondement sourd et lointain.
+
+— Ah! dit l’un des deux en relevant la tête, voici l’orage.
+Regagnons-nous les carrosses, mon cher d’Herblay?
+
+Aramis leva les yeux en l’air et interrogea le temps.
+
+— Oh! dit-il, rien ne presse encore.
+
+Puis, reprenant la conversation où il l’avait sans doute laissée:
+
+— Vous dites donc que la lettre que nous avons écrite hier au soir doit
+être à cette heure parvenue à destination?
+
+— Je dis qu’elle l’est certainement.
+
+— Par qui l’avez-vous fait remettre?
+
+— Par mon grison, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire.
+
+— A-t-il rapporté la réponse?
+
+— Je ne l’ai pas revu; sans doute la petite était à son service près
+de Madame ou s’habillait chez elle, elle l’aura fait attendre. L’heure
+de partir est venue et nous sommes partis. Je ne puis, en conséquence,
+savoir ce qui s’est passé là-bas.
+
+— Vous avez vu le roi avant le départ?
+
+— Oui.
+
+— Comment l’avez-vous trouvé?
+
+— Parfait ou infâme, selon qu’il aurait été vrai ou hypocrite.
+
+— Et la fête?
+
+— Aura lieu dans un mois.
+
+— Il s’y est invité?
+
+— Avec une insistance où j’ai reconnu Colbert.
+
+— C’est bien.
+
+— La nuit ne vous a point enlevé vos illusions?
+
+— Sur quoi?
+
+— Sur le concours que vous pouvez m’apporter en cette circonstance.
+
+— Non, j’ai passé la nuit à écrire, et tous les ordres sont donnés.
+
+— La fête coûtera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas.
+
+— J’en ferai six... Faites-en de votre côté deux ou trois à tout hasard.
+
+— Vous êtes un homme miraculeux, mon cher d’Herblay.
+
+Aramis sourit.
+
+— Mais, demanda Fouquet avec un reste d’inquiétude, puisque vous remuez
+ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours, n’avez-vous pas
+donné de votre poche les cinquante mille francs à Baisemeaux?
+
+— Parce que, il y a quelques jours, j’étais pauvre comme Job.
+
+— Et aujourd’hui?
+
+— Aujourd’hui, je suis plus riche que le roi.
+
+— Très bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que vous
+êtes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous arracher
+votre secret: n’en parlons plus.
+
+En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui éclata tout à
+coup en un violent coup de tonnerre.
+
+— Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien.
+
+— Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses.
+
+— Nous n’aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie.
+
+En effet, comme si le ciel se fût ouvert, une ondée aux larges gouttes
+fit tout à coup résonner le dôme de la forêt.
+
+— Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures avant
+que le feuillage soit inondé.
+
+— Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte.
+
+— Oui, mais où y a-t-il une grotte? demanda Aramis.
+
+— Moi, dit Fouquet avec un sourire, j’en connais une à dix pas d’ici.
+
+Puis s’orientant:
+
+— Oui, dit-il, c’est bien cela.
+
+— Que vous êtes heureux d’avoir si bonne mémoire! dit Aramis en
+souriant à son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant pas
+reparaître, votre cocher ne croie que vous avons pris une route de
+retour et ne suive les voitures de la Cour?
+
+— Oh! dit Fouquet, il n’y a pas de danger; quand je poste mon cocher et
+ma voiture à un endroit quelconque, il n’y a qu’un ordre exprès du roi
+qui puisse les faire déguerpir, et encore; d’ailleurs, il me semble que
+nous ne sommes pas les seuls qui nous soyons si fort avancés. J’entends
+des pas et un bruit de voix.
+
+Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne une
+masse de feuillage qui lui masquait la route.
+
+Le regard d’Aramis plongea en même temps que le sien par l’ouverture.
+
+— Une femme! dit Aramis.
+
+— Un homme! dit Fouquet.
+
+— La Vallière!
+
+— Le roi!
+
+— Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connaîtrait votre
+caverne? Cela ne m’étonnerait pas; il me paraît en commerce assez bien
+réglé avec les nymphes de Fontainebleau.
+
+— N’importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours; s’il ne la connaît pas,
+nous verrons ce qu’il devient; s’il la connaît, comme elle a deux
+ouvertures, tandis qu’il entrera par l’une, nous sortirons par l’autre.
+
+— Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre.
+
+— Nous y sommes.
+
+Fouquet écarta quelques branches, et l’on put apercevoir une excavation
+de roche que des bruyères, du lierre et une épaisse glandée cachaient
+entièrement.
+
+Fouquet montra le chemin.
+
+Aramis le suivit.
+
+Au moment d’entrer dans la grotte, Aramis se retourna.
+
+— Oh! oh! dit-il, les voilà qui entrent dans le bois, les voilà qui se
+dirigent de ce côté.
+
+— Eh bien! cédons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant Aramis
+par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse ma grotte.
+
+— En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus épais, voilà
+tout.
+
+Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l’air et non pas autour
+de lui.
+
+Il tenait le bras de La Vallière sous le sien, il tenait sa main sur la
+sienne.
+
+La Vallière commençait à glisser sur l’herbe humide.
+
+Louis regarda encore avec plus d’attention autour de lui, et,
+apercevant un chêne énorme au feuillage touffu, il entraîna La Vallière
+sous l’abri de ce chêne.
+
+La pauvre enfant regardait autour d’elle; elle semblait à la fois
+craindre et désirer d’être suivie.
+
+Le roi la fit adosser au tronc de l’arbre, dont la vaste circonférence,
+protégée par l’épaisseur du feuillage, était aussi sèche que si, en ce
+moment même, la pluie n’eût point tombé par torrents. Lui-même se tint
+devant elle nu-tête.
+
+Au bout d’un instant, quelques gouttes filtrèrent à travers les ramures
+de l’arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n’y fit pas même
+attention.
+
+— Oh! Sire! murmura La Vallière en poussant le chapeau du roi.
+
+Mais le roi s’inclina et refusa obstinément de se couvrir.
+
+— C’est le cas ou jamais d’offrir votre place, dit Fouquet à l’oreille
+d’Aramis.
+
+— C’est le cas ou jamais d’écouter et de ne pas perdre une parole de ce
+qu’ils vont se dire, répondit Aramis à l’oreille de Fouquet.
+
+En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir jusqu’à
+eux.
+
+— Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutôt je devine
+votre inquiétude; croyez que je regrette bien sincèrement de vous
+avoir isolée du reste de la compagnie, et cela pour vous mener dans un
+endroit où vous allez souffrir de la pluie. Vous êtes mouillée déjà,
+vous avez froid peut-être?
+
+— Non, Sire.
+
+— Vous tremblez cependant?
+
+— Sire, c’est la crainte que l’on n’interprète à mal mon absence au
+moment où tout le monde est réuni certainement.
+
+— Je vous proposerais bien de retourner aux voitures, mademoiselle;
+mais, en vérité, regardez et écoutez et dites-moi s’il est possible de
+tenter la moindre course en ce moment?
+
+En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par torrents.
+
+— D’ailleurs, continua le roi, il n’y a pas d’interprétation possible
+en votre défaveur. N’êtes-vous pas avec le roi de France, c’est-à-dire
+avec le premier gentilhomme du royaume?
+
+— Certainement, Sire, répondit La Vallière, et c’est un honneur bien
+grand pour moi; aussi n’est-ce point pour moi que je crains les
+interprétations.
+
+— Pour qui donc, alors?
+
+— Pour vous, Sire.
+
+— Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous comprends
+pas.
+
+— Votre Majesté a-t-elle donc déjà oublié ce qui s’est passé hier au
+soir chez Son Altesse Royale?
+
+— Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutôt permettez-moi de ne me
+souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre lettre, et...
+
+— Sire, interrompit La Vallière, voilà l’eau qui tombe, et Votre
+Majesté demeure tête nue.
+
+— Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle.
+
+— Oh! moi, dit La Vallière en souriant, moi, je suis une paysanne
+habituée à courir par les prés de la Loire, et par les jardins de
+Blois, quelque temps qu’il fasse. Et, quant à mes habits, ajouta-t-elle
+en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre Majesté voit
+qu’ils n’ont pas grand’chose à risquer.
+
+— En effet, mademoiselle, j’ai déjà remarqué plus d’une fois que vous
+deviez à peu près tout à vous-même et rien à la toilette. Vous n’êtes
+point coquette, et c’est pour moi une grande qualité.
+
+— Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites seulement:
+Vous ne pouvez pas être coquette.
+
+— Pourquoi cela?
+
+— Mais, dit en souriant La Vallière, parce que je ne suis pas riche.
+
+— Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s’écria vivement
+le roi.
+
+— Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis
+atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi...
+
+— Vous est indifférent?
+
+— M’est étranger comme m’étant défendu.
+
+— Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous soyez
+à ma Cour sur le pied où vous devriez y être. On ne m’a certainement
+point assez parlé des services de votre famille. La fortune de votre
+maison a été cruellement négligée par mon oncle.
+
+— Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d’Orléans a toujours
+été parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau-père. Les services
+étaient humbles, et l’on peut dire que nous avons été payés selon nos
+œuvres. Tout le monde n’a pas le bonheur de trouver des occasions
+de servir son roi avec éclat. Certes, je ne doute pas que, si les
+occasions se fussent rencontrées, ma famille n’eût eu le cœur aussi
+grand que son désir, mais nous n’avons pas eu ce bonheur.
+
+— Eh bien! mademoiselle, c’est aux rois à corriger le hasard, et je me
+charge bien joyeusement de réparer, au plus vite à votre égard, les
+torts de la fortune.
+
+— Non, Sire, s’écria vivement La Vallière, vous laisserez, s’il vous
+plaît, les choses en l’état où elles sont.
+
+— Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux faire
+pour vous?
+
+— On a fait tout ce que je désirais, Sire, lorsqu’on m’a accordé cet
+honneur de faire partie de la maison de Madame.
+
+— Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les vôtres.
+
+— Sire, votre intention si généreuse m’éblouit et m’effraie, car, en
+faisant pour ma maison ce que votre bonté vous pousse à faire, Votre
+Majesté nous créera des envieux, et à elle des ennemis. Laissez-moi,
+Sire, dans ma médiocrité; laissez à tous les sentiments que je puis
+ressentir la joyeuse délicatesse du désintéressement.
+
+— Oh! voilà un langage bien admirable, dit le roi.
+
+— C’est vrai, murmura Aramis à l’oreille de Fouquet, et il n’y doit pas
+être habitué.
+
+— Mais, répondit Fouquet, si elle fait une pareille réponse à mon
+billet?
+
+— Bon! dit Aramis, ne préjugeons pas et attendons la fin.
+
+— Et puis, cher monsieur d’Herblay, ajouta le surintendant, peu payé
+pour croire à tous les sentiments que venait d’exprimer La Vallière,
+c’est un habile calcul souvent que de paraître désintéressé avec les
+rois.
+
+— C’est justement ce que je pensais à la minute, dit Aramis. Écoutons.
+
+Le roi se rapprocha de La Vallière, et, comme l’eau filtrait de plus
+en plus à travers le feuillage du chêne, il tint son chapeau suspendu
+au-dessus de la tête de la jeune fille.
+
+La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui
+l’abritait et secoua la tête en poussant un soupir.
+
+— Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pensée peut donc parvenir
+jusqu’à votre cœur quand je lui fais un rempart du mien?
+
+— Sire, je vais vous le dire. J’avais déjà abordé cette question, si
+difficile à discuter par une jeune fille de mon âge, mais Votre Majesté
+m’a imposé silence. Sire, Votre Majesté ne s’appartient pas; Sire,
+Votre Majesté est mariée; tout sentiment qui écarterait Votre Majesté
+de la reine, en portant Votre Majesté à s’occuper de moi, serait pour
+la reine la source d’un profond chagrin.
+
+Le roi essaya d’interrompre la jeune fille, mais elle continua avec un
+geste suppliant:
+
+— La reine aime Votre Majesté avec une tendresse qui se comprend, la
+reine suit des yeux Votre Majesté à chaque pas qui l’écarte d’elle.
+Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel époux, elle demande au Ciel
+avec des larmes de lui en conserver la possession, et elle est jalouse
+du moindre mouvement de votre cœur.
+
+Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Vallière osa
+l’arrêter.
+
+— Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si, voyant
+une tendresse si vive et si noble, Votre Majesté donnait à la reine un
+sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh! mon Dieu! je
+sais bien qu’il est impossible, ou plutôt qu’il devrait être impossible
+que la plus grande reine du monde fût jalouse d’une pauvre fille
+comme moi. Mais elle est femme, cette reine, et, comme celui d’une
+simple femme, son cœur peut s’ouvrir à des soupçons que les méchants
+envenimeraient. Au nom du Ciel! Sire, ne vous occupez donc pas de moi,
+je ne le mérite pas.
+
+— Oh! mademoiselle, s’écria le roi, vous ne songez donc point qu’en
+parlant comme vous le faites-vous changez mon estime en admiration.
+
+— Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu’elles ne sont point; vous me
+voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande que Dieu ne
+m’a faite. Grâce pour moi, Sire! car, si je ne savais le roi le plus
+généreux homme de son royaume, je croirais que le roi veut se railler
+de moi.
+
+— Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j’en suis bien
+certain, s’écria Louis.
+
+— Sire, je serais forcée de le croire si le roi continuait à me tenir
+un pareil langage.
+
+— Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une tristesse
+qui n’avait rien d’affecté, le plus malheureux prince de la chrétienté,
+puisque je n’ai pas pouvoir de donner créance à mes paroles devant
+la personne que j’aime le plus au monde et qui me brise le cœur en
+refusant de croire à mon amour.
+
+— Oh! Sire, dit La Vallière, écartant doucement le roi, qui s’était de
+plus en plus rapproché d’elle, voilà, je crois, l’orage qui se calme et
+la pluie qui cesse.
+
+Mais, au moment même où la pauvre enfant, pour fuir son pauvre cœur,
+trop d’accord sans doute avec celui du roi, prononçait ces paroles,
+l’orage se chargeait de lui donner un démenti; un éclair bleuâtre
+illumina la forêt d’un reflet fantastique, et un coup de tonnerre
+pareil à une décharge d’artillerie éclata sur la tête des deux jeunes
+gens, comme si la hauteur du chêne qui les abritait eût provoqué le
+tonnerre.
+
+La jeune fille ne put retenir un cri d’effroi.
+
+Le roi d’une main la rapprocha de son cœur et étendit l’autre au-dessus
+de sa tête comme pour la garantir de la foudre.
+
+Il y eut un moment de silence où ce groupe, charmant comme tout ce qui
+est jeune et aimé, demeura immobile, tandis que Fouquet et Aramis le
+contemplaient, non moins immobiles que La Vallière et le roi.
+
+— Oh! Sire! Sire! murmura La Vallière, entendez-vous?
+
+Et elle laissa tomber sa tête sur son épaule.
+
+— Oui, dit le roi, vous voyez bien que l’orage ne passe pas.
+
+— Sire, c’est un avertissement.
+
+Le roi sourit.
+
+— Sire, c’est la voix de Dieu qui menace.
+
+— Eh bien! dit le roi, j’accepte effectivement ce coup de tonnerre pour
+un avertissement et même pour une menace, si d’ici à cinq minutes il se
+renouvelle avec une pareille force et une égale violence; mais, s’il
+n’en est rien, permettez-moi de penser que l’orage est l’orage et rien
+autre chose.
+
+En même temps le roi leva la tête comme pour interroger le ciel.
+
+Mais, comme si le ciel eût été complice de Louis, pendant les cinq
+minutes de silence qui suivirent l’explosion qui avait épouvanté les
+deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et, lorsque
+le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s’éloignant d’une manière
+visible, et comme si, pendant ces cinq minutes, l’orage, mis en fuite,
+eût parcouru dix lieues, fouetté par l’aile du vent.
+
+— Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore de
+la colère céleste; et puisque vous avez voulu faire de la foudre un
+pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas au moins un
+pressentiment de malheur?
+
+La jeune fille releva la tête; pendant ce temps, l’eau avait percé la
+voûte de feuillage et ruisselait sur le visage du roi.
+
+— Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte irrésistible, qui
+émut le roi au dernier point. Et c’est pour moi, murmura-t-elle, que le
+roi reste ainsi découvert et exposé à la pluie; mais que suis-je donc?
+
+— Vous êtes, vous le voyez, dit le roi, la divinité qui fait fuir
+l’orage, la déesse qui ramène le beau temps.
+
+En effet, un rayon de soleil, filtrant à travers la forêt, faisait
+tomber comme autant de diamants les goutta d’eau qui roulaient sur
+les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices du
+feuillage.
+
+— Sire, dit La Vallière presque vaincue, mais faisant un suprême
+effort, Sire, une dernière fois, songez aux douleurs que Votre Majesté
+va avoir à subir à cause de moi. En ce moment, mon Dieu! on vous
+cherche, on vous appelle. La reine doit être inquiète, et Madame, oh!
+Madame!... s’écria la jeune fille avec un sentiment qui ressemblait à
+de l’effroi.
+
+Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lâcha La
+Vallière, qu’il avait jusque-là tenue embrassée.
+
+Puis il s’avança du côté du chemin pour regarder, et revint presque
+soucieux à La Vallière.
+
+— Madame, avez-vous dit? fit le roi.
+
+— Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Vallière avec un
+accent profond.
+
+Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, osèrent un instant
+interroger les yeux du roi.
+
+— Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-même, Madame, ce me
+semble, n’a aucun sujet d’être jalouse de moi, Madame n’a aucun droit...
+
+— Hélas! murmura La Vallière.
+
+— Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec l’accent du reproche,
+seriez vous de ceux qui pensent que la sœur a le droit d’être jalouse
+du frère?
+
+— Sire, il ne m’appartient point de percer les secrets de Votre Majesté.
+
+— Oh! vous le croyez comme les autres, s’écria le roi.
+
+— Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, répondit fermement La
+Vallière.
+
+— Mon Dieu! fit le roi avec inquiétude, vous en apercevriez-vous donc
+à ses façons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque mauvais
+procédé que vous puissiez attribuer à cette jalousie?
+
+— Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi!
+
+— Oh! c’est que, s’il en était ainsi... s’écria Louis avec une force
+singulière.
+
+— Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient, on
+vient, je crois.
+
+Et, oubliant toute étiquette, elle avait saisi le bras du roi.
+
+— Eh bien! mademoiselle, répliqua le roi, laissons venir. Qui donc
+oserait trouver mauvais que j’eusse tenu compagnie à Mlle de La
+Vallière?
+
+— Par pitié! Sire; oh! l’on trouvera étrange que vous soyez mouillé
+ainsi, que vous vous soyez sacrifié pour moi.
+
+— Je n’ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et malheur à
+celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la conduite de son roi!
+
+En effet, en ce moment on voyait apparaître dans l’allée quelques têtes
+empressées et curieuses qui semblaient chercher, et qui, ayant aperçu
+le roi et La Vallière, parurent avoir trouvé ce qu’elles cherchaient.
+
+C’étaient les envoyés de la reine et de Madame, qui mirent le chapeau à
+la main en signe qu’ils avaient vu Sa Majesté.
+
+Mais Louis ne quitta point, quelle que fût la confusion de La Vallière,
+son attitude respectueuse et tendre.
+
+Puis, quand tous les courtisans furent réunis dans l’allée, quand tout
+le monde eut pu voir la marque de déférence qu’il avait donnée à la
+jeune fille en restant debout et tête nue devant elle pendant l’orage,
+il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe qui attendait, répondit
+de la tête au salut que chacun lui faisait, et, son chapeau toujours à
+la main, il la reconduisit jusqu’à son carrosse.
+
+Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de
+l’orage qui s’enfuyait, les autres dames, que le respect avait
+empêchées de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape et
+sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau, garantissait,
+autant qu’il était en son pouvoir, la plus humble d’entre elles.
+
+La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie
+exagérée du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser la
+reine du coude, en lui disant:
+
+— Regardez, mais regardez donc!
+
+La reine ferma les yeux comme si elle eût éprouvé un vertige. Elle
+porta la main à son visage et remonta en carrosse.
+
+Madame monta après elle.
+
+Le roi se remit à cheval, sans s’attacher de préférence à aucune
+portière; il revint à Fontainebleau, les rênes sur le cou de son
+cheval, rêveur et tout absorbé.
+
+Quand la foule se fut éloignée, quand ils eurent entendu le bruit des
+chevaux et des carrosses qui allait s’éteignant, quand ils furent sûrs
+enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et Fouquet sortirent de
+leur grotte. Puis, en silence, tous deux gagnèrent l’allée.
+
+Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l’étendue qui se
+déroulait devant lui et derrière lui, mais encore dans l’épaisseur des
+bois.
+
+— Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assuré que tout était
+solitaire, il faut à tout prix ravoir votre lettre à La Vallière.
+
+— Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l’a pas rendue.
+
+— Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-vous?
+
+— Oui, le roi aime cette fille, n’est-ce pas?
+
+— Beaucoup, et, ce qu’il y a de pis, c’est que, de son côté, cette
+fille aime le roi passionnément.
+
+— Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n’est-ce pas?
+
+— Sans aucun doute; vous n’avez pas de temps à perdre. Il faut que vous
+voyiez La Vallière, et que, sans plus songer à devenir son amant, ce
+qui est impossible, vous vous déclariez son plus cher ami et son plus
+humble serviteur.
+
+— Ainsi ferai-je, répondit Fouquet, et ce sera sans répugnance; cette
+enfant me semble pleine de cœur.
+
+— Ou d’adresse, dit Aramis; mais alors raison de plus.
+
+Puis il ajouta après un instant de silence:
+
+— Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion du roi.
+Remontons en voiture, et ventre à terre jusqu’au château.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXVII — Tobie
+
+
+Deux heures après que la voiture du surintendant était partie sur
+l’ordre d’Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec la
+rapidité des nuages qui couraient au ciel sous le dernier souffle de la
+tempête, La Vallière était chez elle, en simple peignoir de mousseline,
+et achevant sa collation sur une petite table de marbre.
+
+Tout à coup sa porte s’ouvrit, et un valet de chambre la prévint que M.
+Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs.
+
+Elle fit répéter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait M. Fouquet
+que de nom, et ne savait pas deviner ce qu’elle pouvait avoir de commun
+avec un surintendant des finances.
+
+Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d’après la
+conversation que nous avons rapportée, la chose était bien possible,
+elle jeta un coup d’œil sur son miroir, allongea encore les longues
+boucles de ses cheveux, et donna l’ordre qu’il fût introduit.
+
+La Vallière cependant ne pouvait s’empêcher d’éprouver un certain
+trouble. La visite du surintendant n’était pas un événement vulgaire
+dans la vie d’une femme de la Cour. Fouquet, si célèbre par sa
+générosité, sa galanterie et sa délicatesse avec les femmes, avait reçu
+plus d’invitations qu’il n’avait demandé d’audiences.
+
+Dans beaucoup de maisons, la présence du surintendant avait signifié
+fortune. Dans bon nombre de cœurs, elle avait signifié amour.
+
+Fouquet entra respectueusement chez La Vallière, se présentant avec
+cette grâce qui était le caractère distinctif des hommes éminents de ce
+siècle, et qui aujourd’hui ne se comprend plus, même dans les portraits
+de l’époque, où le peintre a essayé de les faire vivre.
+
+La Vallière répondit au salut cérémonieux de Fouquet par une révérence
+de pensionnaire, et lui indiqua un siège.
+
+Mais Fouquet, s’inclinant:
+
+— Je ne m’assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m’ayez
+pardonné.
+
+— Moi? demanda La Vallière.
+
+— Oui, vous.
+
+— Et pardonné quoi, mon Dieu?
+
+Fouquet fixa son plus perçant regard sur la jeune fille, et ne crut
+voir sur son visage que le plus naïf étonnement.
+
+— Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de générosité que
+d’esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le sollicitais. Mais il
+ne me suffit pas du pardon des lèvres, je vous en préviens, il me faut
+encore le pardon du cœur et de l’esprit.
+
+— Sur ma parole, monsieur, dit La Vallière, je vous jure que je ne vous
+comprends pas.
+
+— C’est encore une délicatesse qui me charme, répondit Fouquet, et je
+vois que ne voulez point que j’aie à rougir devant vous.
+
+— Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi rougiriez
+vous?
+
+— Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon
+procédé envers vous ne vous eût pas désobligée?
+
+La Vallière haussa les épaules.
+
+— Décidément, monsieur, dit-elle, vous parlez par énigmes, et je suis
+trop ignorante, à ce qu’il paraît, pour vous comprendre.
+
+— Soit, dit Fouquet, je n’insisterai pas. Seulement, dites-moi, je vous
+en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et entier.
+
+— Monsieur, dit La Vallière avec une sorte d’impatience, je ne puis
+vous faire qu’une réponse, et j’espère qu’elle vous satisfera. Si je
+savais quel tort vous avez envers moi, je vous le pardonnerais. À plus
+forte raison, vous comprenez bien, ne connaissant pas ce tort...
+
+Fouquet pinça ses lèvres comme eût fait Aramis.
+
+— Alors, dit-il, je puis espérer que, nonobstant ce qui est arrivé,
+nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez bien me faire
+la grâce de croire à ma respectueuse amitié.
+
+La Vallière crut qu’elle commençait à comprendre.
+
+«Oh! se dit-elle en elle-même, je n’eusse pas cru M. Fouquet si avide
+de rechercher les sources d’une faveur si nouvelle.»
+
+Puis tout haut:
+
+— Votre amitié, monsieur? dit-elle, vous m’offrez votre amitié? Mais,
+en vérité, c’est pour moi tout l’honneur, et vous me comblez.
+
+— Je sais, mademoiselle, répondit Fouquet, que l’amitié du maître peut
+paraître plus brillante et plus désirable que celle du serviteur; mais
+je vous garantis que cette dernière sera tout aussi dévouée, tout aussi
+fidèle, et absolument désintéressée.
+
+La Vallière s’inclina: il y avait, en effet, beaucoup de conviction et
+de dévouement réel dans la voix du surintendant.
+
+Aussi lui tendit-elle la main.
+
+— Je vous crois, dit-elle.
+
+Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille.
+
+— Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficulté, n’est-ce pas, à
+me rendre cette malheureuse lettre?
+
+— Quelle lettre? demanda La Vallière.
+
+Fouquet l’interrogea, il l’avait déjà fait, de toute la puissance de
+son regard.
+
+Même naïveté de physionomie, même candeur de visage.
+
+— Allons, mademoiselle, dit-il, après cette dénégation, je suis forcé
+d’avouer que votre système est le plus délicat du monde, et je ne
+serais pas moi-même un honnête homme si je redoutais quelque chose
+d’une femme aussi généreuse que vous.
+
+— En vérité, monsieur Fouquet, répondit La Vallière, c’est avec un
+profond regret que je suis forcée de vous répéter que je ne comprends
+absolument rien à vos paroles.
+
+— Mais, enfin, sur l’honneur, vous n’avez donc reçu aucune lettre de
+moi, mademoiselle?
+
+— Sur l’honneur, aucune, répondit fermement La Vallière.
+
+— C’est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous
+renouveler l’assurance de toute mon estime et de tout mon respect.
+
+Puis, s’inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui
+l’attendait chez lui, et laissant La Vallière se demander si le
+surintendant était devenu fou.
+
+— Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience, êtes
+vous content de la favorite?
+
+— Enchanté, répondit Fouquet, c’est une femme pleine d’esprit et de
+cœur.
+
+— Elle ne s’est point fâchée?
+
+— Loin de là; elle n’a pas même eu l’air de comprendre.
+
+— De comprendre quoi?
+
+— De comprendre que je lui eusse écrit.
+
+— Cependant, il a bien fallu qu’elle vous comprît pour vous rendre la
+lettre, car je présume qu’elle vous l’a rendue.
+
+— Pas le moins du monde.
+
+— Au moins, vous êtes-vous assuré qu’elle l’avait brûlée?
+
+— Mon cher monsieur d’Herblay, il y a déjà une heure que je joue aux
+propos interrompus, et je commence à avoir assez de ce jeu, si amusant
+qu’il soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de ne pas
+comprendre ce que je lui disais; elle a nié avoir reçu aucune lettre;
+donc, ayant nié positivement la réception, elle n’a pu ni me la rendre,
+ni la brûler.
+
+— Oh! oh! dit Aramis avec inquiétude, que me dites-vous là?
+
+— Je vous dis qu’elle m’a juré sur ses grands dieux n’avoir reçu aucune
+lettre.
+
+— Oh! c’est trop fort! Et vous n’avez pas insisté?
+
+— J’ai insisté, au contraire, jusqu’à l’impertinence.
+
+— Et elle a toujours nié?
+
+— Toujours.
+
+— Elle ne s’est pas démentie un seul instant?
+
+— Pas un seul instant.
+
+— Mais alors, mon cher, vous lui avez laissé notre lettre entre les
+mains?
+
+— Il l’a, pardieu! bien fallu.
+
+— Oh! C’est une grande faute.
+
+— Que diable eussiez-vous fait à ma place, vous?
+
+— Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquiétant; une
+pareille lettre ne peut demeurer contre nous.
+
+— Oh! cette jeune fille est généreuse.
+
+— Si elle l’eût été réellement, elle vous eût rendu votre lettre.
+
+— Je vous dis qu’elle est généreuse; j’ai vu ses yeux, je m’y connais.
+
+— Alors, vous la croyez de bonne foi?
+
+— Oh! de tout mon cœur.
+
+— Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons.
+
+— Comment cela?
+
+— Je crois qu’effectivement, comme elle vous l’a dit, elle n’a point
+reçu la lettre.
+
+— Comment! point reçu la lettre?
+
+— Non.
+
+— Supposeriez-vous!...
+
+— Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n’a pas
+remis la lettre.
+
+Fouquet frappa sur un timbre.
+
+Un valet parut.
+
+— Faites venir Tobie, dit-il.
+
+Un instant après parut un homme à l’œil inquiet, à la bouche fine, aux
+bras courts, au dos voûté.
+
+Aramis attacha sur lui son œil perçant.
+
+— Voulez-vous me permettre de l’interroger moi-même? demanda Aramis.
+
+— Faites, dit Fouquet.
+
+Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais il
+s’arrêta.
+
+— Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d’importance à sa
+réponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre d’écrire.
+
+Aramis se mit en effet à une table, le dos tourné au laquais dont il
+examinait chaque geste et chaque regard dans une glace parallèle.
+
+— Viens ici, Tobie, dit Fouquet.
+
+Le laquais s’approcha d’un pas assez ferme.
+
+— Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet.
+
+— Mais je l’ai faite comme à l’ordinaire, monseigneur, répliqua l’homme.
+
+— Enfin, dis.
+
+— J’ai pénétré chez Mlle de La Vallière, qui était à la messe et j’ai
+mis le billet sur sa toilette. N’est-ce point ce que vous m’aviez dit?
+
+— Si fait; et c’est tout?
+
+— Absolument tout, monseigneur.
+
+— Personne n’était là?
+
+— Personne.
+
+— T’es-tu caché comme je te l’avais dit, alors?
+
+— Oui.
+
+— Et elle est rentrée?
+
+— Dix minutes après.
+
+— Et personne n’a pu prendre la lettre?
+
+— Personne, car personne n’est entré.
+
+— De dehors, mais de l’intérieur?
+
+— De l’endroit où j’étais caché, je pouvais voir jusqu’au fond de la
+chambre.
+
+— Écoute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette
+lettre s’est trompée de destination, avoue-le-moi; car s’il faut qu’une
+erreur ait été commise, tu la paieras de ta tête.
+
+Tobie tressaillit, mais se remit aussitôt.
+
+— Monseigneur, dit-il, j’ai déposé la lettre à l’endroit où j’ai dit,
+et je ne demande qu’une demi-heure pour vous prouver que la lettre est
+entre les mains de Mlle de La Vallière ou pour vous rapporter la lettre
+elle-même.
+
+Aramis observait curieusement le laquais.
+
+Fouquet était facile dans sa confiance; vingt ans cet homme l’avait
+bien servi.
+
+— Va, dit-il, c’est bien; mais apporte-moi la preuve que tu dis.
+
+Le laquais sortit.
+
+— Eh bien! qu’en pensez-vous? demanda Fouquet à Aramis.
+
+— Je pense qu’il faut, par un moyen quelconque, vous assurer de la
+vérité. Je pense que la lettre est ou n’est pas parvenue à La Vallière;
+que, dans le premier cas, il faut que La Vallière vous la rende ou vous
+donne la satisfaction de la brûler devant vous; que, dans le second,
+il faut ravoir la lettre, dût-il nous en coûter un million. Voyons,
+n’est-ce pas votre avis?
+
+— Oui; mais cependant, mon cher évêque, je crois que vous vous exagérez
+la situation.
+
+— Aveugle, aveugle que vous êtes! murmura Aramis.
+
+— La Vallière, que nous prenons pour une politique de première force,
+est tout simplement une coquette qui espère que je lui ferai la cour
+parce que je la lui ai déjà faite, et qui, maintenant qu’elle a reçu
+confirmation de l’amour du roi, espère me tenir en lisière avec la
+lettre. C’est naturel.
+
+Aramis secoua la tête.
+
+— Ce n’est point votre avis? dit Fouquet.
+
+— Elle n’est pas coquette.
+
+— Laissez-moi vous dire...
+
+— Oh! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis.
+
+— Mon ami! mon ami!
+
+— Il y a longtemps que j’ai fait mes études, voulez-vous dire. Oh! les
+femmes ne changent pas.
+
+— Oui, mais les hommes changent, et vous êtes aujourd’hui plus
+soupçonneux qu’autrefois.
+
+Puis, se mettant à rire:
+
+— Voyons, dit-il, si La Vallière veut m’aimer pour un tiers et le roi
+pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable?
+
+Aramis se leva avec impatience.
+
+— La Vallière, dit-il, n’a jamais aimé et n’aimera jamais que le roi.
+
+— Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous?
+
+— Demandez-moi plutôt ce que j’eusse fait.
+
+— Eh bien! qu’eussiez-vous fait?
+
+— D’abord, je n’eusse point laissé sortir cet homme.
+
+— Tobie?
+
+— Oui, Tobie; c’est un traître!
+
+— Oh!
+
+— J’en suis sûr! je ne l’eusse point laissé sortir qu’il ne m’eût avoué
+la vérité.
+
+— Il est encore temps.
+
+— Comment cela?
+
+— Rappelons-le, et interrogez-le à votre tour.
+
+— Soit!
+
+— Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l’ai depuis
+vingt ans, et jamais il ne m’a fait la moindre confusion, et cependant,
+ajouta Fouquet en riant, c’était facile.
+
+— Rappelez-le toujours. Ce matin, il m’a semblé voir ce visage-là en
+grande conférence avec un des hommes de M. Colbert.
+
+— Où donc cela?
+
+— En face des écuries.
+
+— Bah! tous mes gens sont à couteaux tirés avec ceux de ce cuistre.
+
+— Je l’ai vu, vous dis-je! et sa figure, qui devait m’être inconnue
+quand il est entré tout à l’heure, m’a frappé désagréablement.
+
+— Pourquoi n’avez-vous rien dit pendant qu’il était là?
+
+— Parce que c’est à la minute seulement que je vois clair dans mes
+souvenirs.
+
+— Oh! oh! voilà que vous m’effrayez, dit Fouquet.
+
+Et il frappa sur le timbre.
+
+— Pourvu qu’il ne soit pas trop tard, dit Aramis.
+
+Fouquet frappa une seconde fois.
+
+Le valet de chambre ordinaire parut.
+
+— Tobie! dit Fouquet, faites venir Tobie.
+
+Le valet de chambre referma la porte.
+
+— Vous me laissez carte blanche, n’est-ce pas?
+
+— Entière.
+
+— Je puis employer tous les moyens pour savoir la vérité?
+
+— Tous.
+
+— Même l’intimidation?
+
+— Je vous fais procureur à ma place.
+
+On attendit dix minutes, mais inutilement.
+
+Fouquet, impatienté, frappa de nouveau sur le timbre.
+
+— Tobie! cria-t-il.
+
+— Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche.
+
+— Il ne peut être loin, je ne l’ai chargé d’aucun message.
+
+— Je vais voir, monseigneur.
+
+Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais
+silencieusement dans le cabinet.
+
+On attendit dix minutes encore.
+
+Fouquet sonna de manière à réveiller toute une nécropole.
+
+Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire à une
+mauvaise nouvelle.
+
+— Monseigneur se trompe, dit-il avant même que Fouquet l’interrogeât,
+Monseigneur aura donné une commission à Tobie, car il a été aux écuries
+prendre le meilleur coureur, et, monseigneur, il l’a sellé lui-même.
+
+— Eh bien?
+
+— Il est parti.
+
+— Parti?... s’écria Fouquet. Que l’on coure, qu’on le rattrape!
+
+— Là! là! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous;
+maintenant, le mal est fait.
+
+— Le mal est fait?
+
+— Sans doute, j’en étais sûr. Maintenant, ne donnons pas l’éveil;
+calculons le résultat du coup et parons-le, si nous pouvons.
+
+— Après tout, dit Fouquet, le mal n’est pas grand.
+
+— Vous trouvez cela? dit Aramis.
+
+— Sans doute. Il est bien permis à un homme d’écrire un billet d’amour
+à une femme.
+
+— À un homme, oui; à un sujet, non; surtout quand cette femme est celle
+que le roi aime.
+
+— Eh! mon ami, le roi n’aimait pas La Vallière il y a huit jours; il
+ne l’aimait même pas hier, et la lettre est d’hier; je ne pouvais pas
+deviner l’amour du roi, quand l’amour du roi n’existait pas encore.
+
+— Soit, répliqua Aramis; mais la lettre n’est malheureusement pas
+datée. Voilà ce qui me tourmente surtout. Ah! si elle était datée
+d’hier seulement, je n’aurais pas pour vous l’ombre d’une inquiétude.
+
+Fouquet haussa les épaules.
+
+— Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de mon
+cerveau et de ma chair?
+
+— Vous avez raison, répliqua Aramis; ne donnons pas aux choses plus
+d’importance qu’il ne convient; puis d’ailleurs... eh bien! si nous
+sommes menacés, nous avons des moyens de défense.
+
+— Oh! menacés! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piqûre de fourmi
+au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune et ma vie,
+n’est ce pas?
+
+— Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqûre d’une fourmi peut tuer un
+géant, si la fourmi est venimeuse.
+
+— Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle déjà
+évanouie?
+
+— Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel.
+
+— Voyons, retrouver Tobie serait le plus pressé, ce me semble. N’est-ce
+point votre avis?
+
+— Oh! quant à cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et, s’il
+vous était précieux, faites-en votre deuil.
+
+— Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet.
+
+— Vous avez raison; laissez-moi faire, répondit Aramis.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXVIII — Les quatre chances de Madame
+
+
+La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre
+visite.
+
+Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beauté, du
+haut de sa jeunesse, avec cette rapidité de déclin qui signale la
+décadence des femmes qui ont beaucoup lutté, Anne d’Autriche voyait
+se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter que comme un
+souvenir vivant au milieu des jeunes beautés, des jeunes esprits et des
+jeunes puissances de sa Cour.
+
+Les avis de son médecin, ceux de son miroir, la désolaient bien moins
+que ces avertissements inexorables de la société des courtisans qui,
+pareils aux rats du navire, abandonnent la cale où l’eau va pénétrer
+grâce aux avaries de la vétusté.
+
+Anne d’Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui
+donnait son fils aîné.
+
+Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu’avec affection,
+venait d’abord passer chez sa mère une heure le matin et une heure le
+soir; mais, depuis qu’il s’était chargé des affaires de l’État, la
+visite du matin et celle du soir s’étaient réduites d’une demi-heure;
+puis, peu à peu, la visite du matin avait été supprimée.
+
+On se voyait à la messe; la visite même du soir était remplacée par une
+entrevue, soit chez le roi en assemblée, soit chez Madame, où la reine
+venait assez complaisamment par égard pour ses deux fils.
+
+Il en résultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait
+conquis, et qui faisait de sa maison la véritable réunion royale.
+
+Anne d’Autriche le sentit.
+
+Se voyant souffrante et condamnée par la souffrance à de fréquentes
+retraites, elle fut désolée de prévoir que la plupart de ses journées,
+de ses soirées, s’écouleraient solitaires, inutiles, désespérées.
+
+Elle se rappelait avec terreur l’isolement où jadis la laissait le
+cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soirées, pendant
+lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la beauté,
+qui sont toujours accompagnées de l’espoir.
+
+Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et
+d’attirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure sombre et
+déjà triste où la veuve d’un roi de France, la mère d’un roi de France,
+était réduite à consoler de son veuvage anticipé la femme toujours
+larmoyante d’un roi de France.
+
+Anne réfléchit.
+
+Elle avait beaucoup intrigué dans sa vie. Dans le beau temps, alors que
+sa jeune tête enfantait des projets toujours heureux, elle avait près
+d’elle, pour stimuler son ambition et son amour, une amie plus ardente,
+plus ambitieuse qu’elle-même, une amie qui l’avait aimée, chose rare à
+la Cour, et que de mesquines considérations avaient éloignée d’elle.
+
+Mais depuis tant d’années, excepté Mme de Motteville, excepté la
+Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualité de
+compatriote et de femme, qui pouvait se flatter d’avoir donné un bon
+avis à la reine?
+
+Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes têtes, pouvait lui rappeler le
+passé, par lequel seulement elle vivait?
+
+Anne d’Autriche se souvint de Mme de Chevreuse, d’abord exilée plutôt
+de sa volonté à elle-même que de celle du roi, puis morte en exil femme
+d’un gentilhomme obscur.
+
+Elle se demanda ce que Mme de Chevreuse lui eût conseillé autrefois
+en pareil cas dans leurs communs embarras d’intrigues, et, après une
+sérieuse méditation, il lui sembla que cette femme rusée, pleine
+d’expérience et de sagacité, lui répondait de sa voix ironique:
+
+— Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont besoin
+d’or et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez-les-moi par
+l’intérêt.
+
+Anne d’Autriche adopta ce plan.
+
+Sa bourse était bien garnie; elle disposait d’une somme considérable
+amassée par Mazarin pour elle et mise en lieu sûr.
+
+Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des perles
+d’une telle grosseur, qu’elles faisaient soupirer le roi chaque fois
+qu’il les voyait, parce que les perles de sa couronne n’étaient que
+grains de mil auprès de celles-là.
+
+Anne d’Autriche n’avait plus de beauté ni de charmes à sa disposition.
+Elle se fit riche et proposa pour appât à ceux qui viendraient chez
+elle, soit de bons écus d’or à gagner au jeu, soit de bonnes dotations
+habilement faites les jours de bonne humeur, soit des aubaines de
+rentes qu’elle arrachait au roi en sollicitant, ce qu’elle s’était
+décidée à faire pour entretenir son crédit.
+
+Et d’abord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession lui
+était la plus précieuse de toutes.
+
+Madame, malgré l’intrépide confiance de son esprit et de sa jeunesse,
+donna tête baissée dans le panneau qui était ouvert devant elle.
+Enrichie peu à peu par des dons, par des cessions, elle prit goût à ces
+héritages anticipés.
+
+Anne d’Autriche usa du même moyen sur Monsieur et sur le roi lui-même.
+
+Elle institua chez elle des loteries.
+
+Le jour où nous sommes arrivés, il s’agissait d’un médianoche chez la
+reine mère, et cette princesse mettait en loterie deux bracelets fort
+beaux en brillants et d’un travail exquis.
+
+Les médaillons étaient des camées antiques de la plus grande valeur;
+comme revenu, les diamants ne représentaient pas une somme bien
+considérable, mais l’originalité, la rareté de travail étaient telles,
+qu’on désirait à la Cour non seulement posséder, mais voir ces
+bracelets aux bras de la reine, et que, les jours où elles les portait,
+c’était une faveur que d’être admis à les admirer en lui baisant les
+mains.
+
+Les courtisans avaient même à ce sujet adopté des variantes de
+galanterie pour établir cet aphorisme, que les bracelets eussent été
+sans prix s’ils n’avaient le malheur de se trouver en contact avec des
+bras pareils à ceux de la reine.
+
+Ce compliment avait eu l’honneur d’être traduit dans toutes les langues
+de l’Europe, plus de mille distiques latins et français circulaient sur
+cette matière.
+
+Le jour où Anne d’Autriche se décida pour la loterie, c’était un moment
+décisif: le roi n’était pas venu depuis deux jours chez sa mère. Madame
+boudait après la grande scène des dryades et des naïades.
+
+Le roi ne boudait plus; mais une distraction toute-puissante l’enlevait
+au-dessus des orages et des plaisirs de la Cour.
+
+Anne d’Autriche opéra sa diversion en annonçant la fameuse loterie chez
+elle pour le soir suivant.
+
+Elle vit, à cet effet, la jeune reine, à qui, comme nous l’avons dit,
+elle demanda une visite le matin.
+
+— Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le roi
+m’a dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune et facile
+à détourner; mais, tant que vous vous tiendrez près de moi, il n’osera
+s’écarter de vous, à qui, d’ailleurs, il est attaché par une très vive
+tendresse. Ce soir, il y a loterie chez moi: vous y viendrez?
+
+— On m’a dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche timide,
+que Votre Majesté mettait en loterie ses beaux bracelets, qui sont
+d’une telle rareté, que nous n’eussions pas dû les faire sortir du
+garde-meuble de la couronne, ne fût-ce que parce qu’ils vous ont
+appartenu.
+
+— Ma fille, dit alors Anne d’Autriche, qui entrevit toute la pensée de
+la jeune reine et voulut la consoler de n’avoir pas reçu ce présent, il
+fallait que j’attirasse chez moi à tout jamais Madame.
+
+— Madame? fit en rougissant la jeune reine.
+
+— Sans doute; n’aimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale pour
+la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle, toujours
+disposé à courtiser comme à l’être? Cette loterie est l’attrait dont je
+me sers pour cela: me blâmez-vous?
+
+— Oh! non! fit Marie-Thérèse en frappant dans ses mains avec cet
+enfantillage de la joie espagnole.
+
+— Et vous ne regrettez plus, ma chère, que je ne vous aie pas donné ces
+bracelets, comme c’était d’abord mon intention?
+
+— Oh! non, oh! non, ma bonne mère!...
+
+— Eh bien! ma chère fille, faites-vous bien belle, et que notre
+médianoche soit brillant: plus vous y serez gaie, plus vous y paraîtrez
+charmante, et vous éclipserez toutes les femmes par votre éclat comme
+par votre rang.
+
+Marie-Thérèse partit enthousiasmée.
+
+Une heure après, Anne d’Autriche recevait chez elle Madame, et, la
+couvrant de caresses:
+
+— Bonnes nouvelles! disait-elle, le roi est charmé de ma loterie.
+
+— Moi, dit Madame, je n’en suis pas aussi charmée; voir de beaux
+bracelets comme ceux-là aux bras d’une autre femme que vous, ma reine,
+ou moi, voilà ce à quoi je ne puis m’habituer.
+
+— Là! là! dit Anne d’Autriche en cachant sous un sourire une violente
+douleur qu’elle venait de sentir, ne vous révoltez pas, jeune femme...
+et n’allez pas tout de suite prendre les choses au pis.
+
+— Ah! madame, le sort est aveugle... et vous avez, m’a-t-on dit, deux
+cents billets?
+
+— Tout autant. Mais vous n’ignorez pas qu’il y en aura qu’un gagnant?
+
+— Sans doute. À qui tombera-t-il? Le pouvez-vous dire? fit Madame
+désespérée.
+
+— Vous me rappelez que j’ai fait un rêve cette nuit... Ah! mes rêves
+sont bons... je dors si peu.
+
+— Quel rêve?... Vous souffrez?
+
+— Non, dit la reine en étouffant, avec une constance admirable, la
+torture d’un nouvel élancement dans le sein. J’ai donc rêvé que le roi
+gagnait les bracelets.
+
+— Le roi?
+
+— Vous m’allez demander ce que le roi peut faire de bracelets, n’est-ce
+pas?
+
+— C’est vrai.
+
+— Et vous ajouterez cependant qu’il serait fort heureux que le roi
+gagnât, car, ayant ces bracelets, il serait forcé de les donner à
+quelqu’un.
+
+— De vous les rendre, par exemple.
+
+— Auquel cas, je les donnerais immédiatement; car vous ne pensez pas,
+dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie par gêne.
+C’est pour les donner sans faire de jalousie; mais, si le hasard ne
+voulais pas me tirer de peine, eh bien! je corrigerais le hasard... je
+sais bien à qui j’offrirais les bracelets.
+
+Ces mots furent accompagnés d’un sourire si expressif, que Madame dut
+le payer par un baiser de remerciement.
+
+— Mais, ajouta Anne d’Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que moi
+que le roi ne me rendrait pas les bracelets s’il les gagnait?
+
+— Il les donnerait à la reine, alors.
+
+— Non; par la même raison qui fait qu’il ne me les rendrait pas;
+attendu que, si j’eusse voulu les donner à la reine, je n’avais pas
+besoin de lui pour cela.
+
+Madame jeta un regard de côté sur les bracelets, qui, dans leur écrin,
+scintillaient sur une console voisine.
+
+— Qu’ils sont beaux! dit-elle en soupirant. Eh! mais, dit Madame,
+voilà-t-il pas que nous oublions que le rêve de Votre Majesté n’est
+qu’un rêve.
+
+— Il m’étonnerait fort, repartit Anne d’Autriche, que mon rêve fût
+trompeur; cela m’est arrivé rarement.
+
+— Alors vous pouvez être prophète.
+
+— Je vous ai dit, ma fille, que je ne rêve presque jamais; mais c’est
+une coïncidence si étrange que celle de ce rêve avec mes idées! il
+entre si bien dans mes combinaisons!
+
+— Quelles combinaisons?
+
+— Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets.
+
+— Alors ce ne sera pas le roi.
+
+— Oh! dit Anne d’Autriche, il n’y a pas tellement loin du cœur de Sa
+Majesté à votre cœur... à vous qui êtes sa sœur chérie... Il n’y a pas,
+dis-je, tellement loin, qu’on puisse dire que le rêve est menteur.
+Voyez pour vous les belles chances; comptez-les bien.
+
+— Je les compte.
+
+— D’abord, celle du rêve. Si le roi gagne, il est certain qu’il vous
+donne les bracelets.
+
+— J’admets cela pour une.
+
+— Si vous les gagnez, vous les avez.
+
+— Naturellement; c’est encore admissible.
+
+— Enfin, si Monsieur les gagnait!
+
+— Oh! dit Madame en riant aux éclats, il les donnerait au chevalier de
+Lorraine.
+
+Anne d’Autriche se mit à rire comme sa bru, c’est-à-dire de si bon
+cœur, que sa douleur reparut et la fit blêmir au milieu de l’accès
+d’hilarité.
+
+— Qu’avez-vous? dit Madame effrayée.
+
+— Rien, rien, le point de côté... J’ai trop ri... Nous en étions à la
+quatrième chance.
+
+— Oh! celle-là, je ne la vois pas.
+
+— Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je
+gagne, vous êtes sûre de moi.
+
+— Merci! Merci! s’écria Madame.
+
+— J’espère que vous voilà favorisée, et qu’à présent le rêve commence à
+prendre les solides contours de la réalité.
+
+— En vérité, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et les
+bracelets ainsi gagnés me seront cent fois plus précieux.
+
+— À ce soir donc!
+
+— À ce soir!
+
+Et les princesses se séparèrent.
+
+Anne d’Autriche, après avoir quitté sa bru, se dit en examinant les
+bracelets:
+
+«Ils sont bien précieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me
+serai concilié un cœur en même temps que j’aurai deviné un secret.»
+
+Puis, se tournant vers son alcôve déserte:
+
+— Est-ce ainsi que tu aurais joué, ma pauvre Chevreuse? dit-elle au
+vide... Oui, n’est-ce pas?
+
+Et, comme un parfum d’autrefois, toute sa jeunesse toute sa folle
+imagination, tout le bonheur lui revinrent avec l’écho de cette
+invocation.
+
+
+
+
+Chapitre CXXXIX — La loterie
+
+
+Le soir, à huit heures, tout le monde était rassemblé chez la reine
+mère.
+
+Anne d’Autriche, en grand habit de cérémonie, belle des restes de sa
+beauté et de toutes les ressources que la coquetterie peut mettre en
+des mains habiles, dissimulait, ou plutôt essayait de dissimuler à
+cette foule de jeunes courtisans qui l’entouraient et qui l’admiraient
+encore, grâce aux combinaisons que nous avons indiquées dans le
+chapitre précédent, les ravages déjà visibles de cette souffrance à
+laquelle elle devait succomber quelques années plus tard.
+
+Madame, presque aussi coquette qu’Anne d’Autriche, et la reine, simple
+et naturelle, comme toujours, étaient assises à ses côtés et se
+disputaient ses bonnes grâces.
+
+Les dames d’honneur, réunies en corps d’armée pour résister avec plus
+de force, et, par conséquent, avec plus de succès aux malicieux propos
+que les jeunes gens tenaient sur elles, se prêtaient, comme fait un
+bataillon carré, le secours mutuel d’une bonne garde et d’une bonne
+riposte.
+
+Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, protégeait toute la
+ligne par le feu roulant qu’elle dirigeait sur l’ennemi.
+
+De Saint-Aignan, au désespoir de la rigueur, insolente à force d’être
+obstinée, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui tourner le dos;
+mais, vaincu par l’éclat irrésistible des deux grands yeux de la belle,
+il revenait à chaque instant consacrer sa défaite par de nouvelles
+soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay-Charente ne manquait pas de
+riposter par de nouvelles impertinences.
+
+De Saint-Aignan ne savait à quel saint se vouer.
+
+La Vallière avait non pas une cour, mais des commencements de
+courtisans.
+
+De Saint-Aignan, espérant par cette manœuvre attirer les yeux
+d’Athénaïs de son côté, était venu saluer la jeune fille avec un
+respect qui, à quelques esprits retardataires avait fait croire à la
+volonté de balancer Athénaïs par Louise.
+
+Mais ceux-là, c’étaient ceux qui n’avaient ni vu ni entendu raconter la
+scène de la pluie. Seulement, comme la majorité était déjà informée, et
+bien informée, sa faveur déclarée avait attiré à elle les plus habiles
+comme les plus sots de la Cour.
+
+Les premiers, parce qu’ils disaient, les uns, comme Montaigne: «Que
+sais je?»
+
+Les autres, parce qu’ils disaient comme Rabelais: «Peut-être?»
+
+Le plus grand nombre avait suivi ceux-là, comme dans les chasses cinq
+ou six limiers habiles suivent seuls la fumée de la bête, tandis que
+tout le reste de la meute ne suit que la fumée des limiers.
+
+Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et de
+leurs dames d’honneur, ainsi que celles des autres dames; et elles
+daignaient oublier qu’elles étaient reines pour se souvenir qu’elles
+étaient femmes.
+
+C’est-à-dire qu’elles déchiraient impitoyablement tout porte-jupe,
+comme eût dit Molière.
+
+Les regards des deux princesses tombèrent simultanément sur La Vallière
+qui, ainsi que nous l’avons dit était fort entourée en ce moment.
+Madame fut sans pitié.
+
+— En vérité, dit-elle en se penchant vers la reine mère, si le sort
+était juste, il favoriserait cette pauvre petite La Vallière.
+
+— Ce n’est pas possible, dit la reine mère en souriant.
+
+— Comment cela?
+
+— Il n’y a que deux cents billets, de sorte que tout le monde n’a pu
+être porté sur la liste.
+
+— Elle n’y est pas alors?
+
+— Non.
+
+— Quel dommage! Elle eût pu les gagner et les vendre.
+
+— Les vendre? s’écria la reine.
+
+— Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle n’eût pas été obligée de
+se marier sans trousseau, comme cela arrivera probablement.
+
+— Ah bah! vraiment? Pauvre petite! dit la reine mère, n’a-t-elle pas de
+robes?
+
+Et elle prononça ces mots en femme qui n’a jamais pu savoir ce que
+c’était que la médiocrité.
+
+— Dame, voyez: je crois, Dieu me pardonne, qu’elle a la même jupe
+ce soir qu’elle avait ce matin à la promenade, et qu’elle aura pu
+conserver, grâce au soin que le roi a pris de la mettre à l’abri de la
+pluie.
+
+Au moment même où Madame prononçait ces paroles, le roi entrait.
+
+Les deux princesses ne se fussent peut-être point aperçues de cette
+arrivée, tant elles étaient occupées à médire. Mais Madame vit tout à
+coup La Vallière, qui était debout en face de la galerie, se troubler
+et dire quelques mots aux courtisans qui l’entouraient; ceux-ci
+s’écartèrent aussitôt. Ce mouvement ramena les yeux de Madame vers la
+porte. En ce moment, le capitaine des gardes annonça le roi.
+
+À cette annonce, La Vallière, qui jusque-là avait tenu les yeux fixés
+sur la galerie, les abaissa tout à coup.
+
+Le roi entra.
+
+Il était vêtu avec une magnificence pleine de goût, et causait avec
+Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa droite, le
+duc de Roquelaure sa gauche.
+
+Le roi s’avança d’abord vers les reines, qu’il salua avec un gracieux
+respect. Il prit la main de sa mère, qu’il baisa, adressa quelques
+compliments à Madame sur l’élégance de sa toilette, et commença à faire
+le tour de l’assemblée.
+
+La Vallière fut saluée comme les autres, pas plus, pas moins que les
+autres.
+
+Puis Sa Majesté revint à sa mère et à sa femme.
+
+Lorsque les courtisans virent que le roi n’avait adressé qu’une phrase
+banale à cette jeune fille si recherchée le matin, ils tirèrent
+sur-le-champ une conclusion de cette froideur.
+
+Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce
+caprice était déjà évanoui.
+
+Cependant on eût dû remarquer une chose, c’est que, près de La
+Vallière, au nombre des courtisans, se trouvait M. Fouquet, dont la
+respectueuse politesse servit de maintien à la jeune fille, au milieu
+des différentes émotions qui l’agitaient visiblement.
+
+M. Fouquet s’apprêtait, au reste, à causer plus intimement avec Mlle
+de La Vallière, lorsque M. Colbert s’approcha, et, après avoir fait sa
+révérence à Fouquet, dans toutes les règles de la politesse la plus
+respectueuse, il parut décidé à s’établir près de La Vallière pour
+lier conversation avec elle. Fouquet quitta aussitôt la place. Tout ce
+manège était dévoré des yeux par Montalais et par Malicorne, qui se
+renvoyaient l’un à l’autre leurs observations.
+
+De Guiche, placé dans une embrasure de fenêtre, ne voyait que Madame.
+Mais, comme Madame, de son côté arrêtait fréquemment son regard sur
+La Vallière, les yeux de de Guiche, guidés par les yeux de Madame, se
+portaient de temps en temps aussi sur la jeune fille.
+
+La Vallière sentit instinctivement s’alourdir sur elle le poids de
+tous ces regards, chargés, les uns d’intérêt, les autres d’envie. Elle
+n’avait, pour compenser cette souffrance, ni un mot d’intérêt de la
+part de ses compagnes, ni un regard d’amour du roi.
+
+Aussi ce que souffrait la pauvre enfant, nul ne pourrait l’exprimer. La
+reine mère fit approcher le guéridon sur lequel étaient les billets de
+loterie, au nombre de deux cents, et pria Mme de Motteville de lire la
+liste des élus.
+
+Il va sans dire que cette liste était dressée selon les lois de
+l’étiquette: le roi venait d’abord, puis la reine mère, puis la reine,
+puis Monsieur, puis Madame, et ainsi de suite.
+
+Les cœurs palpitaient à cette lecture. Il y avait bien trois cents
+invités chez la reine. Chacun se demandait si son nom devait rayonner
+au nombre des noms privilégiés.
+
+Le roi écoutait avec autant d’attention que les autres. Le dernier nom
+prononcé, il vit que La Vallière n’avait pas été portée sur la liste.
+
+Chacun, au reste, put remarquer cette omission.
+
+Le roi rougit comme lorsqu’une contrariété l’assaillait.
+
+La Vallière, douce et résignée, ne témoigna rien.
+
+Pendant toute la lecture, le roi ne l’avait point quittée du regard; la
+jeune fille se dilatait sous cette heureuse influence qu’elle sentait
+rayonner autour d’elle, trop joyeuse et trop pure qu’elle était pour
+qu’une pensée autre que d’amour pénétrât dans son esprit ou dans son
+cœur.
+
+Payant par la durée de son attention cette touchante abnégation, le roi
+montrait à son amante qu’il en comprenait l’étendue et la délicatesse.
+
+La liste close, toutes les figures de femmes omises ou oubliées se
+laissèrent aller au désappointement.
+
+Malicorne aussi fut oublié dans le nombre des hommes et sa grimace dit
+clairement à Montalais, oubliée aussi:
+
+«Est-ce que nous ne nous arrangerons pas avec la fortune de manière
+qu’elle ne nous oublie pas, elle?»
+
+«Oh! que si fait», répliqua le sourire intelligent de Mlle Aure.
+
+Les billets furent distribués à chacun selon son numéro.
+
+Le roi reçut le sien d’abord, puis la reine mère, puis Monsieur, puis
+la reine et Madame, et ainsi de suite.
+
+Alors, Anne d’Autriche ouvrit un sac en peau d’Espagne, dans lequel
+se trouvaient deux cents numéros gravés sur des boules de nacre, et
+présenta le sac tout ouvert à la plus jeune de ses filles d’honneur
+pour qu’elle y prit une boule.
+
+L’attente, au milieu de tous ces préparatifs pleins de lenteur, était
+plus encore celle de l’avidité que celle de la curiosité.
+
+De Saint-Aignan se pencha à l’oreille de Mlle de Tonnay-Charente:
+
+— Puisque nous avons chacun un numéro, mademoiselle, lui dit-il,
+unissons nos deux chances. À vous le bracelet, si je gagne; à moi, si
+vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux?
+
+— Non pas, dit Athénaïs, à vous le bracelet, si vous le gagnez. Chacun
+pour soi.
+
+— Vous êtes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai par un
+quatrain:
+
+_Belle Iris, à mes vœux..._ _Vous êtes trop rebelle._
+
+— Silence! dit Athénaïs, vous allez m’empêcher d’entendre le numéro
+gagnant.
+
+— Numéro 1, dit la jeune fille qui avait tiré la boule de nacre du sac
+de peau d’Espagne.
+
+— Le roi! s’écria la reine mère.
+
+— Le roi a gagné, répéta la reine joyeuse.
+
+— Oh! le roi! votre rêve! dit à l’oreille d’Anne d’Autriche Madame
+toute joyeuse.
+
+Le roi ne fit éclater aucune satisfaction.
+
+Il remercia seulement la fortune de ce qu’elle faisait pour lui en
+adressant un petit salut à la jeune fille qui avait été choisie comme
+mandataire de la rapide déesse.
+
+Puis, recevant des mains d’Anne d’Autriche, au milieu des murmures de
+convoitise de toute l’assemblée, l’écrin qui renfermait les bracelets:
+
+— Ils sont donc réellement beaux, ces bracelets? dit-il.
+
+— Regardez-les, dit Anne d’Autriche, et jugez-en vous-même.
+
+Le roi les regarda.
+
+— Oui, dit-il, et voilà, en effet, un admirable médaillon. Quel fini.
+
+— Quel fini! répéta Madame.
+
+La reine Marie-Thérèse vit facilement et du premier coup d’œil que le
+roi ne lui offrirait pas les bracelets; mais, comme il ne paraissait
+pas non plus songer le moins du monde à les offrir à Madame, elle se
+tint pour satisfaite, ou à peu près.
+
+Le roi s’assit.
+
+Les plus familiers parmi les courtisans vinrent successivement admirer
+de près la merveille, qui bientôt, avec la permission du roi, passa de
+main en main.
+
+Aussitôt tous, connaisseurs ou non, s’exclamèrent de surprise et
+accablèrent le roi de félicitations.
+
+Il y avait, en effet, de quoi admirer pour tout le monde; les brillants
+pour ceux-ci, la gravure pour ceux-là.
+
+Les dames manifestaient visiblement leur impatience de voir un pareil
+trésor accaparé par les cavaliers.
+
+— Messieurs, messieurs, dit le roi à qui rien n’échappait, on dirait,
+en vérité, que vous portez des bracelets comme les Sabins: passez-les
+donc un peu aux dames, qui me paraissent avoir à juste titre la
+prétention de s’y connaître mieux que vous.
+
+Ces mots semblèrent à Madame le commencement d’une décision qu’elle
+attendait.
+
+Elle puisait, d’ailleurs, cette bienheureuse croyance dans les yeux de
+la reine mère.
+
+Le courtisan qui les tenait au moment où le roi jetait cette
+observation au milieu de l’agitation générale se hâta de déposer les
+bracelets entre les mains de la reine Marie-Thérèse, qui, sachant bien,
+pauvre femme! qu’ils ne lui étaient pas destinés, les regarda à peine
+et les passa presque aussitôt à Madame.
+
+Celle-ci et, plus particulièrement qu’elle encore, Monsieur donnèrent
+aux bracelets un long regard de convoitise.
+
+Puis elle passa les joyaux aux dames ses voisines, en prononçant ce
+seul mot, mais avec un accent qui valait une longue phrase:
+
+— Magnifiques!
+
+Les dames, qui avaient reçu les bracelets des mains de Madame, mirent
+le temps qui leur convint à les examiner, puis elles les firent
+circuler en les poussant à droite.
+
+Pendant ce temps, le roi s’entretenait tranquillement avec de Guiche et
+Fouquet.
+
+Il laissait parler plutôt qu’il n’écoutait.
+
+Habituée à certains tours de phrases, son oreille comme celle de
+tous les hommes qui exercent sur d’autres hommes une supériorité
+incontestable, ne prenait des discours semés çà et là que
+l’indispensable mot qui mérite une réponse.
+
+Quant à son attention, elle était autre part.
+
+Elle errait avec ses yeux.
+
+Mlle de Tonnay-Charente était la dernière des dames inscrites pour les
+billets, et, comme si elle eût pris rang selon son inscription sur la
+liste, elle n’avait après elle que Montalais et La Vallière.
+
+Lorsque les bracelets arrivèrent à ces deux dernières, on parut ne plus
+s’en occuper.
+
+L’humilité des mains qui maniaient momentanément ces joyaux leur ôtait
+toute leur importance.
+
+Ce qui n’empêcha point Montalais de tressaillir de joie, d’envie et
+de cupidité à la vue de ces belles pierres, plus encore que de ce
+magnifique travail.
+
+Il est évident que, mise en demeure entre la valeur pécuniaire et la
+beauté artistique, Montalais eût sans hésitation préféré les diamants
+aux camées.
+
+Aussi eut-elle grand-peine à les passer à sa compagne La Vallière. La
+Vallière attacha sur les bijoux un regard presque indifférent.
+
+— Oh! que ces bracelets sont riches! que ces bracelets sont
+magnifiques! s’écria Montalais; et tu ne t’extasies pas sur eux,
+Louise? Mais, en vérité, tu n’es donc pas femme?
+
+— Si fait, répondit la jeune fille avec un accent d’adorable
+mélancolie. Mais pourquoi désirer ce qui ne peut nous appartenir?
+
+Le roi, la tête penchée en avant, écoutait ce que la jeune fille allait
+dire.
+
+À peine la vibration de cette voix eut-elle frappé son oreille, qu’il
+se leva tout rayonnant, et, traversant tout le cercle pour aller de sa
+place à La Vallière:
+
+— Mademoiselle, dit-il, vous vous trompez, vous êtes femme, et toute
+femme a droit à des bijoux de femme.
+
+— Oh! Sire, dit La Vallière, Votre Majesté ne veut donc pas croire
+absolument à ma modestie?
+
+— Je crois que vous avez toutes les vertus, mademoiselle, la franchise
+comme les autres; je vous adjure donc de dire franchement ce que vous
+pensez de ces bracelets.
+
+— Qu’ils sont beaux, Sire, et qu’ils ne peuvent être offerts qu’à une
+reine.
+
+— Cela me ravit que votre opinion soit telle, mademoiselle; les
+bracelets sont à vous, et le roi vous prie de les accepter.
+
+Et comme, avec un mouvement qui ressemblait à de l’effroi, La Vallière
+tendait vivement l’écrin au roi, le roi repoussa doucement de sa main
+la main tremblante de La Vallière.
+
+Un silence d’étonnement, plus funèbre qu’un silence de mort, régnait
+dans l’assemblée. Et cependant, on n’avait pas, du côté des reines,
+entendu ce qu’il avait dit, ni compris ce qu’il avait fait.
+
+Une charitable amie se chargea de répandre la nouvelle. Ce fut
+Tonnay-Charente, à qui Madame avait fait signe de s’approcher.
+
+— Ah! mon Dieu! s’écria Tonnay-Charente, est-elle heureuse, cette La
+Vallière! le roi vient de lui donner les bracelets.
+
+Madame se mordit les lèvres avec une telle force, que le sang apparut à
+la surface de la peau.
+
+La jeune reine regarda alternativement La Vallière et Madame et se mit
+à rire.
+
+Anne d’Autriche appuya son menton sur sa belle main blanche, et demeura
+longtemps absorbée par un soupçon qui lui mordait l’esprit et par une
+douleur atroce qui lui mordait le cœur.
+
+De Guiche, en voyant pâlir Madame, en devinant ce qui la faisait pâlir,
+de Guiche quitta précipitamment l’assemblée et disparut. Malicorne put
+alors se glisser jusqu’à Montalais, et, à la faveur du tumulte général
+des conversations:
+
+— Aure, lui dit-il, tu as près de toi notre fortune et notre avenir.
+
+— Oui, répondit celle-ci.
+
+Et elle embrassa tendrement La Vallière, qu’intérieurement elle était
+tentée d’étrangler.
+
+
+
+
+Chapitre CXL — Malaga
+
+
+Pendant tout ce long et violent débat des ambitions de cour contre les
+amours de cœur, un de nos personnages, le moins à négliger peut-être,
+était fort négligé, fort oublié, fort malheureux.
+
+En effet, d’Artagnan, d’Artagnan, car il faut le nommer par son nom
+pour qu’on se rappelle qu’il a existé, d’Artagnan n’avait absolument
+rien à faire dans ce monde brillant et léger. Après avoir suivi le
+roi pendant deux jours à Fontainebleau, et avoir regardé toutes
+les bergerades et tous les travestissements héroï-comiques de son
+souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne suffisait point à
+remplir sa vie.
+
+Accosté à chaque instant par des gens qui lui disaient: «Comment
+trouvez-vous que m’aille cet habit, monsieur d’Artagnan?» il leur
+répondait de sa voix placide et railleuse: «Mais je trouve que
+vous êtes aussi bien habillé que le plus beau singe de la foire
+Saint-Laurent.».
+
+C’était un compliment comme les faisait d’Artagnan quand il n’en
+voulait pas faire d’autre: bon gré mal gré, il fallait donc s’en
+contenter.
+
+Et, quand on lui demandait: «Monsieur d’Artagnan, comment vous
+habillez-vous ce soir?» il répondait: «Je me déshabillerai.»
+
+Ce qui faisait rire même les dames.
+
+Mais, après deux jours passés ainsi, le mousquetaire voyant que rien
+de sérieux ne s’agitait là-dessous, et que le roi avait complètement,
+ou du moins paraissait avoir complètement oublié Paris, Saint-Mandé et
+Belle-Île; que M. Colbert rêvait lampions et feux d’artifice; que les
+dames en avaient pour un mois au moins d’œillades à rendre et à donner;
+D’Artagnan demanda au roi un congé pour affaires de famille.
+
+Au moment où d’Artagnan lui faisait cette demande, le roi se couchait,
+rompu d’avoir dansé.
+
+— Vous voulez me quitter, monsieur d’Artagnan? demanda-t-il d’un air
+étonné.
+
+Louis XIV ne comprenait jamais que l’on se séparât de lui quand on
+pouvait avoir l’insigne honneur de demeurer près de lui.
+
+— Sire, dit d’Artagnan, je vous quitte parce que je ne vous sers à
+rien. Ah! si je pouvais vous tenir le balancier, tandis que vous
+dansez, ce serait autre chose.
+
+— Mais, mon cher monsieur d’Artagnan, répondit gravement le roi, on
+danse sans balancier.
+
+— Ah! tiens, dit le mousquetaire continuant son ironie insensible,
+tiens, je ne savais pas, moi!
+
+— Vous ne m’avez donc pas vu danser? demanda le roi.
+
+— Oui; mais j’ai cru que cela irait toujours de plus fort en plus fort.
+Je me suis trompé: raison de plus pour que je me retire. Sire, je le
+répète, vous n’avez pas besoin de moi; d’ailleurs, si Votre Majesté en
+avait besoin, elle saurait où me trouver.
+
+— C’est bien, dit le roi.
+
+Et il accorda le congé.
+
+Nous ne chercherons donc pas d’Artagnan à Fontainebleau, ce serait
+chose inutile; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le
+retrouverons rue des Lombards, au _Pilon d’Or_, chez notre vénérable
+ami Planchet.
+
+Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fenêtre est
+ouverte, c’est celle d’une chambre de l’entresol.
+
+Un parfum d’épicerie, mêlé au parfum moins exotique, mais plus
+pénétrant, de la fange de la rue monte aux narines du mousquetaire.
+
+D’Artagnan, couché sur une immense chaise à dossier plat, les jambes,
+non pas allongées, mais posées sur un escabeau, forme l’angle le plus
+obtus qui se puisse voir.
+
+L’œil, si fin et si mobile d’habitude, est fixe, presque voilé, et a
+pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que l’on aperçoit
+derrière la déchirure des cheminées; il y a du bleu tout juste ce
+qu’il en faudrait pour mettre une pièce à l’un des sacs de lentilles
+ou de haricots qui forment le principal ameublement de la boutique du
+rez-de-chaussée.
+
+Ainsi étendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale,
+d’Artagnan n’est plus un homme de guerre, d’Artagnan n’est plus un
+officier du palais, c’est un bourgeois croupissant entre le dîner et
+le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves cerveaux
+ossifiés qui n’ont plus de place pour une seule idée, tant la matière
+guette avec férocité aux portes de l’intelligence, et surveille la
+contrebande qui pourrait se faire en introduisant dans le crâne un
+symptôme de pensée.
+
+Nous avons dit qu’il faisait nuit; les boutiques s’allumaient tandis
+que les fenêtres des appartements supérieurs se fermaient; une
+patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit régulier de son
+pas.
+
+D’Artagnan continuait à ne rien entendre et à ne rien regarder que le
+coin bleu de son ciel.
+
+À deux pas de lui, tout à fait dans l’ombre, couché sur un sac de
+maïs, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son menton,
+regardait d’Artagnan penser, rêver ou dormir les yeux ouverts.
+
+L’observation durait déjà depuis fort longtemps.
+
+Planchet commença par faire:
+
+— Hum! hum!
+
+D’Artagnan ne bougea point.
+
+Planchet vit alors qu’il fallait recourir à quelque moyen plus
+efficace: après mûres réflexions, ce qu’il trouva de plus ingénieux
+dans les circonstances présentes, fut de se laisser rouler de son sac
+sur le parquet en murmurant contre lui-même le mot:
+
+— Imbécile!
+
+Mais, quel que fût le bruit produit par la chute de Planchet,
+d’Artagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu bien
+d’autres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce bruit-là.
+
+D’ailleurs, une énorme charrette, chargée de pierres, débouchant de la
+rue Saint-Médéric, absorba dans le bruit de ses roues le bruit de la
+chute de Planchet.
+
+Cependant Planchet crut, en signe d’approbation tacite, le voir
+imperceptiblement sourire au mot imbécile.
+
+Ce qui, l’enhardissant lui fit dire:
+
+— Est-ce que vous dormez, monsieur d’Artagnan?
+
+— Non, Planchet, je ne dors _même_ pas, répondit le mousquetaire.
+
+— J’ai le désespoir, fit Planchet, d’avoir entendu le mot _même_.
+
+— Eh bien! quoi? est-ce que ce mot n’est pas français, monsieur
+Planchet?
+
+— Si fait, monsieur d’Artagnan.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! ce mot m’afflige.
+
+— Développe-moi ton affliction, Planchet, dit d’Artagnan.
+
+— Si vous dites que vous ne dormez même pas, c’est comme si vous disiez
+que vous n’avez même pas la consolation de dormir. Ou mieux, c’est
+comme si vous disiez en d’autres termes: Planchet, je m’ennuie à crever.
+
+— Planchet, tu sais que je ne m’ennuie jamais.
+
+— Excepté aujourd’hui et avant-hier.
+
+— Bah!
+
+— Monsieur d’Artagnan, voilà huit jours que vous êtes revenu de
+Fontainebleau; voilà huit jours que vous n’avez plus ni vos ordres à
+donner, ni votre compagnie à faire manœuvrer. Le bruit des mousquets,
+des tambours et de toute la royauté vous manque; d’ailleurs, moi qui ai
+porté le mousquet, je conçois cela.
+
+— Planchet, répondit d’Artagnan, je t’assure que je ne m’ennuie pas le
+moins du monde.
+
+— Que faites-vous, en ce cas, couché là comme un mort?
+
+— Mon ami Planchet, il y avait au siège de La Rochelle quand j’y
+étais, quand tu y étais, quand nous y étions enfin, il y avait au
+siège de La Rochelle un Arabe qu’on renommait pour sa façon de pointer
+les couleuvrines. C’était un garçon d’esprit, quoiqu’il fût d’une
+singulière couleur, couleur de tes olives. Eh bien! cet Arabe, quand
+il avait mangé ou travaillé, se couchait comme je suis couché en
+ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles magiques dans un
+grand tube à bout d’ambre; et, si quelque chef, venant à passer, lui
+reprochait de toujours dormir, il répondait tranquillement: «Mieux vaut
+être assis que debout, couché qu’assis, mort que couché.»
+
+— C’était un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses sentences, dit
+Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il coupait les têtes des
+protestants avec beaucoup de satisfaction.
+
+— Précisément, et il les embaumait quand elles en valaient la peine.
+
+— Oui, et quand il travaillait à cet embaumement avec toutes ses herbes
+et toutes ses grandes plantes, il avait l’air d’un vannier qui fait des
+corbeilles.
+
+— Oui, Planchet, oui, c’est bien cela.
+
+— Oh! moi aussi, j’ai de la mémoire.
+
+— Je n’en doute pas; mais que dis-tu de son raisonnement?
+
+— Monsieur, je le trouve parfait d’une part, mais stupide de l’autre.
+
+— Devise, Planchet, devise.
+
+— Eh bien! monsieur, en effet, mieux vaut être assis que debout, c’est
+constant surtout lorsqu’on est fatigué. Dans certaines circonstances —
+et Planchet sourit d’un air coquin — mieux vaut être couché qu’assis.
+Mais, quant à la dernière proposition: mieux vaut être mort que couché,
+je déclare que je la trouve absurde; que ma préférence incontestable
+est pour le lit, et que, si vous n’êtes point de mon avis, c’est que,
+comme j’ai l’honneur de vous le dire, vous vous ennuyez à crever.
+
+— Planchet, tu connais M. La Fontaine?
+
+— Le pharmacien du coin de la rue Saint-Médéric?
+
+— Non, le fabuliste.
+
+— Ah! maître corbeau?
+
+— Justement; eh bien! je suis comme son lièvre.
+
+— Il a donc un lièvre aussi?
+
+— Il a toutes sortes d’animaux.
+
+— Eh bien! que fait-il, son lièvre?
+
+— Il songe.
+
+— Ah! ah!
+
+— Planchet, je suis comme le lièvre de M. La Fontaine, je songe.
+
+— Vous songez? fit Planchet inquiet.
+
+— Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser à la
+méditation; tu conviendras de cela, je l’espère.
+
+— Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.
+
+— Pardieu! voilà qui est récréatif, hein?
+
+— Il n’en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur le
+derrière, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous songeriez
+encore plus.
+
+— Ma foi! je ne sais pas, Planchet.
+
+— Encore, fit l’épicier, si vos songeries étaient du genre de celle qui
+vous a conduit à la restauration du roi Charles II.
+
+Et Planchet fit entendre un petit rire qui n’était pas sans
+signification.
+
+— Ah! Planchet, mon ami, dit d’Artagnan, vous devenez ambitieux.
+
+— Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque autre roi à restaurer, monsieur
+d’Artagnan, quelque autre Monck à mettre en boîte?
+
+— Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trônes... moins
+bien peut-être que je ne suis sur cette chaise; mais enfin ils y sont.
+
+Et d’Artagnan poussa un soupir.
+
+— Monsieur d’Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.
+
+— Tu es bien bon, Planchet.
+
+— J’ai un soupçon, Dieu me pardonne.
+
+— Lequel?
+
+— Monsieur d’Artagnan, vous maigrissez.
+
+— Oh! fit d’Artagnan frappant sur son thorax, qui résonna comme une
+cuirasse vide, c’est impossible, Planchet.
+
+— Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c’est que si vous
+maigrissiez chez moi...
+
+— Eh bien!
+
+— Eh bien! je ferais un malheur.
+
+— Allons, bon!
+
+— Oui.
+
+— Que ferais-tu? Voyons.
+
+— Je trouverais celui qui cause votre chagrin.
+
+— Voilà que j’ai un chagrin, maintenant.
+
+— Oui, vous en avez un.
+
+— Non, Planchet, non.
+
+— Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous maigrissez.
+
+— Je maigris, tu es sûr?
+
+— À vue d’œil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma
+rapière, et je m’en vais tout droit couper la gorge à M. d’Herblay.
+
+— Hein! fit d’Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-vous là,
+Planchet? et que fait le nom de M. d’Herblay dans votre épicerie?
+
+— Bon! bon! fâchez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous voulez;
+mais, morbleu! je sais ce que je sais.
+
+D’Artagnan s’était, pendant cette seconde sortie de Planchet, placé
+de manière à ne pas perdre un seul de ses regards, c’est-à-dire qu’il
+s’était assis, les deux mains appuyées sur ses deux genoux, le cou
+tendu vers le digne épicier.
+
+— Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu proférer un
+blasphème de cette force. M. d’Herblay, ton ancien chef, mon ami, un
+homme d’Église, un mousquetaire devenu évêque, tu lèverais l’épée sur
+lui, Planchet?
+
+— Je lèverais l’épée sur mon père quand je vous vois dans ces états-là.
+
+— M. d’Herblay, un gentilhomme!
+
+— Cela m’est bien égal, à moi, qu’il soit gentilhomme. Il vous fait
+rêver noir, voilà ce que je sais. Et, de rêver noir, on maigrit.
+Malaga! Je ne veux pas que M. d’Artagnan sorte de chez moi plus maigre
+qu’il n’y est entré.
+
+— Comment me fait-il rêver noir? Voyons, explique, explique.
+
+— Voilà trois nuits que vous avez le cauchemar.
+
+— Moi?
+
+— Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous répétez: «Aramis!
+sournois d’Aramis!»
+
+— Ah! j’ai dit cela? fit d’Artagnan inquiet.
+
+— Vous l’avez dit, foi de Planchet!
+
+— Et bien, après? Tu sais le proverbe, mon ami. «Tout songe est
+mensonge.»
+
+— Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous êtes
+sorti, vous n’avez pas manqué de me demander au retour: «As-tu vu M.
+d’Herblay?» ou bien encore: «As-tu reçu pour moi des lettres de M.
+d’Herblay?»
+
+— Mais il me semble qu’il est bien naturel que je m’intéresse à ce cher
+ami? dit d’Artagnan.
+
+— D’accord, mais pas au point d’en diminuer.
+
+— Planchet, j’engraisserai, je t’en donne ma parole d’honneur.
+
+— Bien! monsieur, je l’accepte; car je sais que, lorsque vous donnez
+votre parole d’honneur, c’est sacré...
+
+— Je ne rêverai plus d’Aramis.
+
+— Très bien!
+
+— Je ne te demanderai plus s’il y a des lettres de M. d’Herblay.
+
+— Parfaitement.
+
+— Mais tu m’expliqueras une chose.
+
+— Parlez, monsieur.
+
+— Je suis observateur...
+
+— Je le sais bien...
+
+— Et tout à l’heure tu as dit un juron singulier...
+
+— Oui.
+
+— Dont tu n’as pas l’habitude.
+
+— «Malaga!» vous voulez dire?
+
+— Justement.
+
+— C’est mon juron depuis que je suis épicier.
+
+— C’est juste, c’est un nom de raisin sec.
+
+— C’est mon juron de férocité; quand une fois j’ai dit «Malaga!» je ne
+suis plus un homme.
+
+— Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-là.
+
+— C’est juste, monsieur, on me l’a donné.
+
+Et Planchet, en prononçant ces paroles, cligna de l’œil avec un petit
+air de finesse qui appela toute l’attention de d’Artagnan.
+
+— Eh! eh! fit-il.
+
+Planchet répéta:
+
+— Eh! eh!
+
+— Tiens! tiens! monsieur Planchet.
+
+— Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi, je ne
+passe pas ma vie à songer.
+
+— Tu as tort.
+
+— Je veux dire à m’ennuyer, monsieur; nous n’avons qu’un faible temps à
+vivre, pourquoi ne pas en profiter?
+
+— Tu es philosophe épicurien, à ce qu’il paraît, Planchet?
+
+— Pourquoi pas? La main est bonne, on écrit et l’on pèse du sucre et
+des épices; le pied est sûr, on danse ou l’on se promène; l’estomac a
+des dents, on dévore et l’on digère; le cœur n’est pas trop racorni; eh
+bien! monsieur...
+
+— Eh bien! quoi, Planchet?
+
+— Ah! voilà!... fit l’épicier en se frottant les mains.
+
+D’Artagnan croisa une jambe sur l’autre.
+
+— Planchet, mon ami, dit-il, vous m’abrutissez de surprise.
+
+— Pourquoi?
+
+— Parce que vous vous révélez à moi sous un jour absolument nouveau.
+
+Planchet, flatté au dernier point, continua de se frotter les mains à
+s’enlever l’épiderme.
+
+— Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis qu’une bête, vous croyez que je
+serai un imbécile?
+
+— Bien! Planchet, voilà un raisonnement.
+
+— Suivez bien mon idée, monsieur. Je me suis dit, continua Planchet,
+sans plaisir, il n’est pas de bonheur sur la terre.
+
+— Oh! que c’est bien vrai, ce que tu dis là, Planchet! interrompit
+d’Artagnan.
+
+— Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n’est pas chose si commune,
+du moins, des consolations.
+
+— Et tu te consoles?
+
+— Justement.
+
+— Explique-moi ta manière de te consoler.
+
+— Je mets un bouclier pour aller combattre l’ennui. Je règle mon temps
+de patience, et, à la veille juste du jour où je sens que je vais
+m’ennuyer, je m’amuse.
+
+— Ce n’est pas plus difficile que cela?
+
+— Non.
+
+— Et tu as trouvé cela tout seul?
+
+— Tout seul.
+
+— C’est miraculeux.
+
+— Qu’en dites-vous?
+
+— Je dis que ta philosophie n’a pas sa pareille au monde.
+
+— Eh bien! alors, suivez mon exemple.
+
+— C’est tentant.
+
+— Faites comme moi.
+
+— Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les âmes n’ont pas la même
+trempe, et peut-être que, s’il fallait que je m’amusasse comme toi, je
+m’ennuierais horriblement...
+
+— Bah! essayez d’abord.
+
+— Que fais-tu? Voyons.
+
+— Avez-vous remarqué que je m’absente?
+
+— Oui.
+
+— D’une certaine façon?
+
+— Périodiquement.
+
+— C’est cela, ma foi! Vous l’avez remarqué?
+
+— Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu’on se voit à peu près
+tous les jours, quand l’un s’absente, celui-là manque à l’autre? Est-ce
+que je ne te manque pas, à toi, quand je suis en campagne?
+
+— Immensément! c’est-à-dire que je suis comme un corps sans âme.
+
+— Ceci convenu, continuons.
+
+— À quelle époque est-ce que je m’absente?
+
+— Le 15 et le 30 de chaque mois.
+
+— Et je reste dehors?
+
+— Tantôt deux, tantôt trois, tantôt quatre jours.
+
+— Qu’avez-vous cru que j’allais faire?
+
+— Les recettes.
+
+— Et, en revenant, vous m’avez trouvé le visage?...
+
+— Fort satisfait.
+
+— Vous voyez, vous le dites vous-même, toujours satisfait. Et vous avez
+attribué cette satisfaction?...
+
+— À ce que ton commerce allait bien; à ce que les achats de riz, de
+pruneaux, de cassonade, de poires tapées et de mélasse allaient à
+merveille. Tu as toujours été fort pittoresque de caractère, Planchet;
+aussi n’ai-je pas été surpris un instant de te voir opter pour
+l’épicerie, qui est un des commerces les plus variés et les plus doux
+au caractère, en ce qu’on y manie presque toutes choses naturelles et
+parfumées.
+
+— C’est bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la vôtre!
+
+— Comment, j’erre?
+
+— Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours en
+recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-vous pu
+croire une pareille chose? Oh! oh! oh!
+
+Et Planchet se mit à rire de façon à inspirer à d’Artagnan les doutes
+les plus injurieux sur sa propre intelligence.
+
+— J’avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas à ta hauteur.
+
+— Monsieur, c’est vrai.
+
+— Comment, c’est vrai?
+
+— Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais remarquez
+bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.
+
+— Ah! c’est bien heureux!
+
+— Non, vous êtes un homme de génie, vous; et, quand il s’agit de
+guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les rois
+sont bien peu de chose à côté de vous; mais, pour le repos de l’âme,
+les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut se dire, ah!
+monsieur, ne me parlez pas des hommes de génie, ils sont leurs propres
+bourreaux.
+
+— Bon! Planchet, dit d’Artagnan pétillant de curiosité, voilà que tu
+m’intéresses au plus haut point.
+
+— Vous vous ennuyez déjà moins que tout à l’heure, n’est-ce pas?
+
+— Je ne m’ennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je m’amuse
+davantage.
+
+— Allons donc! bon commencement! Je vous guérirai.
+
+— Je ne demande pas mieux.
+
+— Voulez-vous que j’essaie?
+
+— À l’instant.
+
+— Soit! Avez-vous ici des chevaux?
+
+— Oui: dix, vingt, trente.
+
+— Il n’en est pas besoin de tant que cela; deux, voilà tout.
+
+— Ils sont à ta disposition, Planchet.
+
+— Bon! je vous emmène.
+
+— Quand cela?
+
+— Demain.
+
+— Où?
+
+— Ah! vous en demandez trop.
+
+— Cependant tu m’avoueras qu’il est important que je sache où je vais.
+
+— Aimez-vous la campagne?
+
+— Médiocrement, Planchet.
+
+— Alors vous aimez la ville?
+
+— C’est selon.
+
+— Eh bien! je vous mène dans un endroit moitié ville moitié campagne.
+
+— Bon!
+
+— Dans un endroit où vous vous amuserez, j’en suis sûr.
+
+— À merveille!
+
+— Et, miracle, dans un endroit d’où vous revenez pour vous y être
+ennuyé.
+
+— Moi?
+
+— Mortellement!
+
+— C’est donc à Fontainebleau que tu vas?
+
+— À Fontainebleau, juste!
+
+— Tu vas à Fontainebleau, toi?
+
+— J’y vais.
+
+— Et que vas-tu faire à Fontainebleau, Bon Dieu?
+
+Planchet répondit à d’Artagnan par un clignement d’yeux plein de malice.
+
+— Tu as quelque terre par là, scélérat!
+
+— Oh! une misère, une bicoque.
+
+— Je t’y prends.
+
+— Mais c’est gentil, parole d’honneur!
+
+— Je vais à la campagne de Planchet! s’écria d’Artagnan.
+
+— Quand vous voudrez.
+
+— N’avons-nous pas dit demain?
+
+— Demain, soit; et puis, d’ailleurs, demain, c’est le 14, c’est-à-dire
+la veille du jour où j’ai peur de m’ennuyer, ainsi donc, c’est convenu.
+
+— Convenu.
+
+— Vous me prêtez un de vos chevaux?
+
+— Le meilleur.
+
+— Non, je préfère le plus doux; je n’ai jamais été excellent cavalier,
+vous le savez, et, dans l’épicerie, je me suis encore rouillé; et
+puis...
+
+— Et puis quoi?
+
+— Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d’œil, et puis je ne veux
+pas me fatiguer.
+
+— Et pourquoi? se hasarda à demander d’Artagnan.
+
+— Parce que je ne m’amuserais plus, répondit Planchet.
+
+Et là-dessus il se leva de dessus son sac de maïs en s’étirant et en
+faisant craquer tous ses os, les uns après les autres avec une sorte
+d’harmonie.
+
+— Planchet! Planchet! s’écria d’Artagnan, je déclare qu’il n’est point
+sur la terre de sybarite qui puisse vous être comparé. Ah! Planchet,
+on voit bien que nous n’avons pas encore mangé l’un près de l’autre un
+tonneau de sel.
+
+— Et pourquoi cela, monsieur?
+
+— Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d’Artagnan, et que,
+décidément, j’en reviens à croire définitivement ce que j’avais pensé
+un instant le jour où, à Boulogne, tu as étranglé, ou peu s’en faut,
+Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, c’est que tu es un homme de
+ressource.
+
+Planchet se mit à rire d’un rire plein de fatuité, donna le bonsoir au
+mousquetaire, et descendit dans son arrière-boutique, qui lui servait
+de chambre à coucher.
+
+D’Artagnan reprit sa première position sur sa chaise, et son front,
+déridé un instant, devint plus pensif que jamais.
+
+Il avait déjà oublié les folies et les rêves de Planchet.
+
+«Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses pensées, interrompues
+par cet agréable colloque auquel nous venons de faire participer le
+public; oui, tout est là:
+
+«1° savoir ce que Baisemeaux voulait à Aramis;
+
+«2° savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles;
+
+«3° savoir où est Porthos.
+
+«Sous ces trois points gît le mystère.
+
+«Or, continua d’Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien, ayons
+recours à notre pauvre intelligence. On fait ce qu’on peut, mordioux!
+ou malaga! comme dit Planchet.»
+
+
+
+
+Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux
+
+
+D’Artagnan, fidèle à son plan, alla dès le lendemain matin rendre
+visite à M. de Baisemeaux.
+
+C’était jour de propreté à la Bastille: les canons étaient brossés,
+fourbis, les escaliers grattés; les porte-clefs semblaient occupés du
+soin de polir leurs clefs elles-mêmes.
+
+Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs cours,
+sous prétexte qu’ils étaient assez propres.
+
+Le commandant Baisemeaux reçut d’Artagnan d’une façon plus que polie;
+mais il fut avec lui d’une réserve tellement serrée, que toute la
+finesse de d’Artagnan ne lui tira pas une syllabe.
+
+Plus il se retenait dans ses limites, plus la défiance de d’Artagnan
+croissait.
+
+Ce dernier crut même remarquer que le commandant agissait en vertu
+d’une recommandation récente.
+
+Baisemeaux n’avait pas été au Palais-Royal, avec d’Artagnan, l’homme
+froid et impénétrable que celui-ci trouva dans le Baisemeaux de la
+Bastille.
+
+Quand d’Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si pressantes
+d’argent qui avaient amené Baisemeaux à la recherche d’Aramis et le
+rendaient expansif malgré tout ce soir-là, Baisemeaux prétexta des
+ordres à donner dans la prison même, et laissa d’Artagnan se morfondre
+si longtemps à l’attendre, que notre mousquetaire, certain de ne point
+obtenir un mot de plus, partit de la Bastille sans que Baisemeaux fût
+revenu de son inspection.
+
+Mais il avait un soupçon, d’Artagnan, et, une fois le soupçon éveillé,
+l’esprit de d’Artagnan ne dormait plus.
+
+Il était aux hommes ce que le chat est aux quadrupèdes, l’emblème de
+l’inquiétude à la fois et de l’impatience.
+
+Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie qui
+se balance à tout souffle d’air. Un chat qui guette est mort devant son
+poste d’observation, et ni la faim ni la soif ne savent le tirer de sa
+méditation.
+
+D’Artagnan, qui brûlait d’impatience, secoua tout à coup ce sentiment
+comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose qu’on lui cachait
+était précisément celle qu’il importait de savoir.
+
+En conséquence, il réfléchit que Baisemeaux ne manquerait pas de
+faire prévenir Aramis, si Aramis lui avait donné une recommandation
+quelconque. C’est ce qui arriva.
+
+Baisemeaux avait à peine eu le temps matériel de revenir du donjon, que
+d’Artagnan s’était mis en embuscade près de la rue du Petit-Musc, de
+façon à voir tous ceux qui sortiraient de la Bastille.
+
+Après une heure de station à la _Herse-d’Or_, sous l’auvent où l’on
+prenait un peu d’ombre, d’Artagnan vit sortir un soldat de garde.
+
+Or, c’était le meilleur indice qu’il pût désirer. Tout gardien ou
+porte-clefs a ses jours de sortie et même ses heures à la Bastille,
+puisque tous sont astreints à n’avoir ni femme ni logement dans le
+château; ils peuvent donc sortir sans exciter la curiosité.
+
+Mais un soldat caserné est renfermé pour vingt-quatre heures lorsqu’il
+est de garde, on le sait bien, et d’Artagnan le savait mieux que
+personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de service que pour
+un ordre exprès et pressé.
+
+Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement, lentement,
+comme un heureux mortel à qui, au lieu d’une faction devant un insipide
+corps de garde, ou sur un bastion non moins ennuyeux, arrive la bonne
+aubaine d’une liberté jointe à une promenade, ces deux plaisirs
+comptant comme service. Il se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine,
+humant l’air, le soleil, et regardant les femmes.
+
+D’Artagnan le suivit de loin. Il n’avait pas encore fixé ses idées
+là-dessus.
+
+«Il faut tout d’abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce drôle.
+Un homme vu est un homme jugé.»
+
+D’Artagnan doubla le pas, et, ce qui n’était pas bien difficile,
+devança le soldat.
+
+Non seulement il vit sa figure, qui était assez intelligente et
+résolue, mais encore il vit son nez, qui était un peu rouge.
+
+«Le drôle aime l’eau-de-vie», se dit-il.
+
+En même temps qu’il voyait le nez rouge, il voyait dans la ceinture du
+soldat un papier blanc.
+
+«Bon! il a une lettre, ajouta d’Artagnan. Or, un soldat se trouve trop
+joyeux d’être choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il ne vend
+pas le message.»
+
+Comme d’Artagnan se rongeait les poings, le soldat avançait toujours
+dans le faubourg Saint-Antoine.
+
+«Il va certainement à Saint-Mandé, se dit-il, et je ne saurai pas ce
+qu’il y a dans la lettre...»
+
+C’était à en perdre la tête.
+
+«Si j’étais en uniforme, se dit d’Artagnan, je ferais prendre le drôle
+et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me prêterait la main.
+Mais du diable si je dis mon nom pour un fait de ce genre. Le faire
+boire, il se défiera et puis il me grisera... Mordioux! je n’ai plus
+d’esprit, et c’en est fait de moi. Attaquer ce malheureux, le faire
+dégainer, le tuer pour sa lettre. Bon, s’il s’agissait d’une lettre de
+reine à un lord, ou d’une lettre de cardinal à une reine. Mais, mon
+Dieu, quelles piètres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet
+avec M. Colbert! La vie d’un homme pour cela, oh! non, pas même dix
+écus.»
+
+Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et moustaches,
+il aperçut un petit groupe d’archers et un commissaire.
+
+Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se débattait du meilleur
+cœur.
+
+Les archers lui avaient déchiré ses habits, et on le traînait. Il
+demandait qu’on le conduisît avec égards, se prétendant gentilhomme et
+soldat.
+
+Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria:
+
+— Soldat, à moi!
+
+Le soldat marcha du même pas vers celui qui l’interpellait, et la foule
+le suivit.
+
+Une idée vint alors à d’Artagnan.
+
+C’était la première: on verra qu’elle n’était pas mauvaise.
+
+Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu’il venait d’être pris
+dans une maison comme voleur, tandis qu’il n’était qu’un amant, le
+soldat le plaignait et lui donnait des consolations et des conseils
+avec cette gravité que le soldat français met au service de son
+amour-propre et de l’esprit de corps. D’Artagnan se glissa derrière le
+soldat pressé par la foule, et lui tira nettement et promptement le
+papier de la ceinture.
+
+Comme, à ce moment, le gentilhomme déchiré tiraillait ce soldat, comme
+le commissaire tiraillait le gentilhomme, d’Artagnan put opérer sa
+capture sans le moindre inconvénient.
+
+Il se mit à dix pas derrière un pilier de maison, et lut sur l’adresse:
+
+«À M. du Vallon, chez M. Fouquet, à Saint-Mandé.»
+
+— Bon, dit-il.
+
+Et il décacheta sans déchirer, puis il tira le papier plié en quatre,
+qui contenait seulement ces mots:
+
+«Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire à M. d’Herblay qu’il est
+venu à la Bastille et qu’il a questionné.
+
+«Votre dévoué,
+
+«De Baisemeaux.»
+
+— Eh bien! à la bonne heure, s’écria d’Artagnan, voilà qui est
+parfaitement limpide. Porthos en est.
+
+Sûr de ce qu’il voulait savoir:
+
+«Mordioux! pensa le mousquetaire, voilà un pauvre diable de soldat
+à qui cet enragé sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma
+supercherie... S’il rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au fait,
+je n’ai pas besoin de cette lettre; quand l’œuf est avalé, à quoi bon
+les coquilles?»
+
+D’Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu le
+soldat et continuaient d’emmener leur prisonnier.
+
+Celui-ci restait environné de la foule et continuait ses doléances.
+
+D’Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans que
+personne le vit, puis il s’éloigna rapidement. Le soldat reprenait sa
+route vers Saint-Mandé, pensant beaucoup à ce gentilhomme qui avait
+imploré sa protection.
+
+Tout à coup il pensa un peu à sa lettre, et, regardant sa ceinture, il
+la vit dépouillée. Son cri d’effroi fit plaisir à d’Artagnan.
+
+Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse, et
+enfin, derrière lui, à vingt pas, il aperçut la bienheureuse enveloppe.
+Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.
+
+L’enveloppe était bien un peu poudreuse, un peu froissée, mais enfin la
+lettre était retrouvée.
+
+D’Artagnan vit que le cachet brisé occupait beaucoup le soldat. Le
+brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier dans sa
+ceinture.
+
+«Va, dit d’Artagnan, j’ai le temps désormais; précède-moi. Il paraît
+qu’Aramis n’est pas à Paris, puisque Baisemeaux écrit à Porthos. Ce
+cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer avec lui!» dit
+le Gascon.
+
+Et, réglant son pas sur celui du soldat, il se promit d’arriver un
+quart d’heure après lui chez M. Fouquet.
+
+
+
+
+Chapitre CXLII — Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n’a rien
+perdu de sa force
+
+
+D’Artagnan avait, selon son habitude, calculé que chaque heure vaut
+soixante minutes et chaque minute soixante secondes.
+
+Grâce à ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il
+arriva devant la porte du surintendant au moment même où le soldat en
+sortait la ceinture vide.
+
+D’Artagnan se présenta à la porte, qu’un concierge, brodé sur toutes
+les coutures, lui tint entrouverte.
+
+D’Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n’y avait
+pas moyen. Il se nomma.
+
+Malgré cette concession, qui devait lever toute difficulté, d’Artagnan
+le pensait du moins, le concierge hésita; cependant, à ce titre répété
+pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi, le concierge, sans
+livrer tout à fait passage, cessa de le barrer complètement.
+
+D’Artagnan comprit qu’une formidable consigne avait été donnée.
+
+Il se décida donc à mentir, ce qui, d’ailleurs, ne lui coûtait point
+par trop, quand il voyait par-delà le mensonge le salut de l’État, ou
+même purement et simplement son intérêt personnel.
+
+Il ajouta donc, aux déclarations déjà faites par lui, que le soldat
+qui venait d’apporter une lettre à M. du Vallon n’était autre que son
+messager, et que cette lettre avait pour but d’annoncer son arrivée, à
+lui.
+
+Dès lors, nul ne s’opposa plus à l’entrée de d’Artagnan, et d’Artagnan
+entra.
+
+Un valet voulut l’accompagner, mais il répondit qu’il était inutile de
+prendre cette peine à son endroit, attendu qu’il savait parfaitement où
+se tenait M. du Vallon.
+
+Il n’y avait rien à répondre à un homme si complètement instruit.
+
+On laissa faire d’Artagnan.
+
+Perrons, salons, jardins, tout fut passé en revue par le mousquetaire.
+Il marcha un quart d’heure dans cette maison plus que royale, qui
+comptait autant de merveilles que de meubles, autant de serviteurs que
+de colonnes et de portes.
+
+«Décidément, se dit-il, cette maison n’a d’autres limites que les
+limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de s’en
+retourner à Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?»
+
+Enfin, il arriva dans une partie reculée du château, ceinte d’un mur
+de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de plantes
+grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme des fruits.
+
+De distance en distance, sur le mur d’enceinte, s’élevaient des statues
+dans des poses timides ou mystérieuses. C’étaient des vestales cachées
+sous le péplum aux grands plis; des veilleurs agiles enfermés dans
+leurs voiles de marbre et couvant le palais de leurs furtifs regards.
+
+Un Hermès, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes éployées, une
+Nuit tout arrosée de pavots, dominaient les jardins et les bâtiments
+qu’on entrevoyait derrière les arbres; toutes ces statues se
+profilaient en blanc sur les hauts cyprès, qui dardaient leurs cimes
+noires vers le ciel.
+
+Autour de ces cyprès s’étaient enroulés des rosiers séculaires, qui
+attachaient leurs anneaux fleuris à chaque fourche des branches et
+semaient sur les ramures inférieures et sur les statues des pluies de
+fleurs embaumées.
+
+Ces enchantements parurent au mousquetaire l’effort suprême de l’esprit
+humain. Il était dans une disposition d’esprit à poétiser. L’idée que
+Porthos habitait un pareil Eden lui donna de Porthos une idée plus
+haute, tant il est vrai que les esprits les plus élevés ne sont point
+exempts de l’influence de l’entourage.
+
+D’Artagnan trouva la porte; à la porte, une espèce de ressort qu’il
+découvrit et qu’il fit jouer. La porte s’ouvrit.
+
+D’Artagnan entra, referma la porte et pénétra dans un pavillon bâti
+en rotonde, et dans lequel on n’entendait d’autre bruit que celui des
+cascades et des chants d’oiseaux.
+
+À la porte du pavillon, il rencontra un laquais.
+
+— C’est ici, dit sans hésitation d’Artagnan, que demeure M. le baron du
+Vallon, n’est-ce pas.
+
+— Oui, monsieur, répondit le laquais.
+
+— Prévenez-le que M. le chevalier d’Artagnan, capitaine aux
+mousquetaires de Sa Majesté, l’attend.
+
+D’Artagnan fut introduit dans un salon.
+
+D’Artagnan ne demeura pas longtemps dans l’attente: un pas bien connu
+ébranla le parquet de la salle voisine, une porte s’ouvrit ou plutôt
+s’enfonça, et Porthos vint se jeter dans les bras de son ami avec une
+sorte d’embarras qui ne lui allait pas mal.
+
+— Vous ici? s’écria-t-il.
+
+— Et vous? répliqua d’Artagnan. Ah! sournois!
+
+— Oui, dit Porthos en souriant d’un sourire embarrassé, oui, vous me
+trouvez chez M. Fouquet, et cela vous étonne un peu, n’est-ce pas?
+
+— Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet? M.
+Fouquet a bon nombre d’amis, surtout parmi les hommes d’esprit.
+
+Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui.
+
+— Puis, ajouta-t-il, vous m’avez vu à Belle-Île.
+
+— Raison de plus pour que je sois porté à croire que vous êtes des amis
+de M. Fouquet.
+
+— Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain embarras.
+
+— Ah! mon ami, dit d’Artagnan, que vous êtes coupable envers moi!
+
+— Comment cela? s’écria Porthos.
+
+— Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui des
+fortifications de Belle-Île, et vous ne m’en avertissez pas.
+
+Porthos rougit.
+
+— Il y a plus, continua d’Artagnan, vous me voyez là-bas; vous savez
+que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi, jaloux de
+connaître quel est l’homme de mérite qui accomplit une œuvre dont on
+lui fait les plus magnifiques récits, vous ne devinez pas que le roi
+m’a envoyé pour savoir quel était cet homme?
+
+— Comment! le roi vous avait envoyé pour savoir...
+
+— Pardieu! Mais ne parlons plus de cela.
+
+— Corne de bœuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en; ainsi, le roi
+savait que l’on fortifiait Belle-Île?
+
+— Bon! est-ce que le roi ne sait pas tout?
+
+— Mais il ne savait pas qui le fortifiait?
+
+— Non; seulement, il se doutait, d’après ce qu’on lui avait dit des
+travaux, que c’était un illustre homme de guerre.
+
+— Diable! dit Porthos, si j’avais su cela.
+
+— Vous ne vous seriez pas sauvé de Vannes, n’est-ce pas?
+
+— Non. Qu’avez-vous dit quand vous ne m’avez plus trouvé?
+
+— Mon cher, j’ai réfléchi.
+
+— Ah! oui, vous réfléchissez, vous... Et à quoi cela vous a-t-il mené
+de réfléchir?
+
+— À deviner toute la vérité.
+
+— Ah! vous avez deviné?
+
+— Oui.
+
+— Qu’avez-vous deviné? Voyons, dit Porthos en s’accommodant dans un
+fauteuil et prenant des airs de sphinx.
+
+— J’ai deviné, d’abord, que vous fortifiiez Belle-Île.
+
+— Ah! cela n’était pas bien difficile, vous m’avez vu à l’œuvre.
+
+— Attendez donc; mais j’ai deviné encore quelque chose, c’est que vous
+fortifiiez Belle-Île par ordre de M. Fouquet.
+
+— C’est vrai.
+
+— Ce n’est pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne
+m’arrête pas en route.
+
+— Ce cher d’Artagnan!
+
+— J’ai deviné que M. Fouquet voulait garder le secret le plus profond
+sur ces fortifications.
+
+— C’était son intention, en effet, à ce que je crois, dit Porthos.
+
+— Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret?
+
+— Dame! pour que la chose ne fût pas sue, dit Porthos.
+
+— D’abord. Mais ce désir était soumis à l’idée d’une galanterie...
+
+— En effet, dit Porthos, j’ai entendu dire que M. Fouquet était fort
+galant.
+
+— À l’idée d’une galanterie qu’il voulait faire au roi.
+
+— Oh! oh!
+
+— Cela vous étonne?
+
+— Oui.
+
+— Vous ne saviez pas cela?
+
+— Non.
+
+— Eh bien! je le sais, moi.
+
+— Vous êtes donc sorcier.
+
+— Pas le moins du monde.
+
+— Comment le savez-vous, alors?
+
+— Ah! voilà! par un moyen bien simple! j’ai entendu M. Fouquet le dire
+lui-même au roi.
+
+— Lui dire quoi?
+
+— Qu’il avait fait fortifier Belle-Île à son intention, et qu’il lui
+faisait cadeau de Belle-Île.
+
+— Ah! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi?
+
+— En toutes lettres. Il a même ajouté: «Belle-Île a été fortifiée
+par un ingénieur de mes amis, homme de beaucoup de mérite, que je
+demanderai la permission de présenter au roi.» — «Son nom?» a demandé
+le roi. «Le baron du Vallon», a répondu M. Fouquet. «C’est bien, a
+répondu le roi, vous me le présenterez.»
+
+— Le roi a répondu cela?
+
+— Foi de d’Artagnan!
+
+— Oh! oh! fit Porthos. Mais pourquoi ne m’a-t-on pas présenté, alors?
+
+— Ne vous a-t-on point parlé de cette présentation?
+
+— Si fait, mais je l’attends toujours.
+
+— Soyez tranquille, elle viendra.
+
+— Hum! hum! grogna Porthos.
+
+D’Artagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la
+conversation:
+
+— Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me semble?
+demanda-t-il.
+
+— J’ai toujours aimé l’isolement. Je suis mélancolique, répondit
+Porthos avec un soupir.
+
+— Tiens! c’est étrange, fit d’Artagnan, je n’avais pas remarqué cela.
+
+— C’est depuis que je me livre à l’étude, dit Porthos d’un air soucieux.
+
+— Mais les travaux de l’esprit n’ont pas nui à la santé du corps,
+j’espère?
+
+— Oh! nullement.
+
+— Les forces vont toujours bien?
+
+— Trop bien, mon ami, trop bien.
+
+— C’est que j’avais entendu dire que, dans les premiers jours de votre
+arrivée...
+
+— Oui, je ne pouvais plus remuer, n’est-ce pas?
+
+— Comment, fit d’Artagnan avec un sourire, et à propos de quoi ne
+pouviez-vous plus remuer?
+
+Porthos comprit qu’il avait dit une bêtise et voulut se reprendre.
+
+— Oui, je suis venu de Belle-Île ici sur de mauvais chevaux, dit-il, et
+cela m’avait fatigué.
+
+— Cela ne m’étonne plus, que, moi qui venais derrière vous, j’en aie
+trouvé sept ou huit de crevés sur la route.
+
+— Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos.
+
+— De sorte que vous étiez moulu?
+
+— La graisse m’a fondu, et cette fonte m’a rendu malade.
+
+— Ah! pauvre Porthos!... Et Aramis, comment a-t-il été pour vous dans
+tout cela?
+
+— Très bien... Il m’a fait soigner par le propre médecin de M. Fouquet.
+Mais figurez-vous qu’au bout de huit jours je ne respirais plus.
+
+— Comment cela?
+
+— La chambre était trop petite: j’absorbais trop d’air.
+
+— Vraiment?
+
+— À ce que l’on m’a dit, du moins... Et l’on m’a transporté dans un
+autre logement.
+
+— Où vous respiriez, cette fois?
+
+— Plus librement, oui; mais pas d’exercice, rien à faire. Le médecin
+prétendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire, je me
+sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance à un grave accident.
+
+— À quel accident?
+
+— Imaginez-vous, cher ami, que je me révoltai contre les ordonnances
+de cet imbécile de médecin et que je résolus de sortir, que cela lui
+convint ou ne lui convînt pas. En conséquence, j’ordonnai au valet qui
+me servait d’apporter mes habits.
+
+— Vous étiez donc tout nu, mon pauvre Porthos?
+
+— Non pas, j’avais une magnifique robe de chambre, au contraire. Le
+laquais obéit; je me revêtis de mes habits, qui étaient devenus trop
+larges; mais, chose étrange, mes pieds étaient devenus trop larges, eux.
+
+— Oui, j’entends bien.
+
+— Et mes bottes étaient devenues trop étroites.
+
+— Vos pieds étaient restés enflés.
+
+— Tiens! vous avez deviné.
+
+— Parbleu! Et c’est là l’accident dont vous me vouliez entretenir?
+
+— Ah bien! oui! Je ne fis pas la même réflexion que vous. Je me dis:
+«Puisque mes pieds ont entré dix fois dans mes bottes, il n’y a aucune
+raison pour qu’ils n’y entrent pas une onzième.»
+
+— Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire, vous
+manquiez de logique.
+
+— Bref, j’étais donc placé en face d’une cloison; j’essayais de mettre
+ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec le jarret,
+faisant des efforts inouïs, quand, tout à coup, les deux oreilles
+de mes bottes demeurèrent dans mes mains; mon pied partit comme une
+catapulte.
+
+— Catapulte! Comme vous êtes fort sur les fortifications, cher Porthos!
+
+— Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la cloison,
+qu’il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson, j’avais démoli le
+temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de porcelaines, de vases de
+fleurs, de tapisseries, de bâtons de rideaux, c’est inouï.
+
+— Vraiment!
+
+— Sans compter que de l’autre côté de la cloison était une étagère
+chargée de porcelaines.
+
+— Que vous renversâtes?
+
+— Que je lançai à l’autre bout de l’autre chambre.
+
+Porthos se mit à rire.
+
+— En vérité, comme vous dites, c’est inouï!
+
+Et d’Artagnan se mit à rire comme Porthos.
+
+Porthos, aussitôt, se mit à rire plus fort que d’Artagnan.
+
+— Je cassai, dit Porthos d’une voix entrecoupée par cette hilarité
+croissante, pour plus de trois mille francs de porcelaines, oh! oh!
+oh!...
+
+— Bon! dit d’Artagnan.
+
+— J’écrasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh! oh!...
+
+— Excellent!
+
+— Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tête et qui fut
+brisé en mille morceaux, oh! oh! oh!...
+
+— Sur la tête? dit d’Artagnan, qui se tenait les côtes.
+
+— En plein!
+
+— Mais vous eûtes la tête cassée?
+
+— Non, puisque je vous dis, au contraire, que c’est le lustre qui se
+brisa comme verre qu’il était.
+
+— Ah! le lustre était de verre?
+
+— De verre de Venise; une curiosité, mon cher, un morceau qui n’avait
+pas son pareil, une pièce qui pesait deux cents livres.
+
+— Et qui vous tomba sur la tête?
+
+— Sur... la... tête!... Figurez-vous un globe de cristal tout doré,
+tout incrusté en bas, des parfums qui brûlaient en haut, des becs qui
+jetaient de la flamme lorsqu’ils étaient allumés.
+
+— Bien entendu; mais ils ne l’étaient pas?
+
+— Heureusement, j’eusse été incendié.
+
+— Et vous n’avez été qu’aplati?
+
+— Non.
+
+— Comment, non.
+
+— Non, le lustre m’est tombé sur le crâne. Nous avons là, à ce qu’il
+paraît, sur le sommet de la tête, une croûte excessivement solide.
+
+— Qui vous a dit cela, Porthos?
+
+— Le médecin. Une manière de dôme qui supporterait Notre-Dame de Paris.
+
+— Bah!
+
+— Oui, il paraît que nous avons le crâne ainsi fait.
+
+— Parlez pour vous, cher ami; c’est votre crâne à vous qui est fait
+ainsi et non celui des autres.
+
+— C’est possible, dit Porthos avec fatuité; tant il y a que, lors de la
+chute du lustre sur ce dôme que nous avons au sommet de la tête, ce fut
+un bruit pareil à la détonation d’un canon; le cristal fut brisé et je
+tombai tout inondé.
+
+— De sang, pauvre Porthos!
+
+— Non, de parfums qui sentaient comme des crèmes; c’était excellent,
+mais cela sentait trop bon, je fus comme étourdi de cette bonne odeur;
+vous avez éprouvé cela quelquefois, n’est-ce pas, d’Artagnan?
+
+— Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous fûtes
+renversé du choc et abasourdi de l’odeur.
+
+— Mais ce qu’il y a de particulier, et le médecin m’a affirmé, sur son
+honneur, qu’il n’avait jamais rien vu de pareil...
+
+— Vous eûtes au moins une bosse? interrompit d’Artagnan.
+
+— J’en eus cinq.
+
+— Pourquoi cinq?
+
+— Attendez: le lustre avait, à son extrémité inférieure, cinq ornements
+dorés extrêmement aigus.
+
+— Aïe!
+
+— Ces cinq ornements pénétrèrent dans mes cheveux, que je porte fort
+épais, comme vous voyez.
+
+— Heureusement.
+
+— Et s’imprimèrent dans ma peau. Mais, voyez la singularité, ces
+choses-là n’arrivent qu’à moi! Au lieu de faire des creux, ils firent
+des bosses. Le médecin n’a jamais pu m’expliquer cela d’une manière
+satisfaisante.
+
+— Eh bien! je vais vous l’expliquer, moi.
+
+— Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce qui
+était chez lui le signe de l’attention portée au plus haut degré.
+
+— Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau à de hautes études,
+à des calculs importants, la tête a profité; de sorte que vous avez
+maintenant une tête trop pleine de science.
+
+— Vous croyez?
+
+— J’en suis sûr. Il en résulte qu’au lieu de rien laisser pénétrer
+d’étranger dans l’intérieur de la tête, votre boîte osseuse, qui est
+déjà trop pleine, profite des ouvertures qui s’y font pour laisser
+échapper ce trop-plein.
+
+— Ah! fit Porthos, à qui cette explication paraissait plus claire que
+celle du médecin.
+
+— Les cinq protubérances causées par les cinq ornements du lustre
+furent certainement des amas scientifiques, amenés extérieurement par
+la force des choses.
+
+— En effet, dit Porthos, et la preuve, c’est que cela me faisait plus
+de mal dehors que dedans. Je vous avouerai même que, quand je mettais
+mon chapeau sur ma tête, en l’enfonçant du poing avec cette énergie
+gracieuse que nous possédons, nous autres gentilshommes d’épée,
+eh bien! si mon coup de poing n’était pas parfaitement mesuré, je
+ressentais des douleurs extrêmes.
+
+— Porthos, je vous crois.
+
+— Aussi, mon bon ami, dit le géant, M. Fouquet se décida-t-il, voyant
+le peu de solidité de la maison, à me donner un autre logis. On me mit
+en conséquence ici.
+
+— C’est le parc réservé, n’est-ce pas?
+
+— Oui.
+
+— Celui des rendez-vous? celui qui est si célèbre dans les histoires
+mystérieuses du surintendant?
+
+— Je ne sais pas: je n’y ai eu ni rendez-vous ni histoires
+mystérieuses; mais on m’autorise à y exercer mes muscles, et je profite
+de la permission en déracinant des arbres.
+
+— Pour quoi faire?
+
+— Pour m’entretenir la main, et puis pour y prendre des nids d’oiseaux:
+je trouve cela plus commode que de monter dessus.
+
+— Vous êtes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.
+
+— Oui, j’aime les petits œufs; je les aime infiniment plus que les
+gros. Vous n’avez point idée comme c’est délicat, une omelette de
+quatre ou cinq cents œufs de verdier, de pinson, de sansonnet, de merle
+et de grive.
+
+— Mais cinq cents œufs, c’est monstrueux!
+
+— Cela tient dans un saladier, dit Porthos.
+
+D’Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s’il le voyait pour la
+première fois.
+
+Quant à Porthos, il s’épanouit joyeusement sous le regard de son ami.
+
+Ils demeurèrent quelques instants ainsi, d’Artagnan regardant, Porthos
+s’épanouissant.
+
+D’Artagnan cherchait évidemment à donner un nouveau tour à la
+conversation.
+
+— Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il enfin, sans
+doute lorsqu’il eut trouvé ce qu’il cherchait.
+
+— Pas toujours.
+
+— Je conçois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que ferez
+vous?
+
+— Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma dernière
+bosse ait disparu pour me présenter au roi, qui ne peut pas souffrir
+les bosses, à ce qu’on m’a dit.
+
+— Aramis est donc toujours à Paris?
+
+— Non.
+
+— Et où est-il?
+
+— À Fontainebleau.
+
+— Seul?
+
+— Avec M. Fouquet.
+
+— Très bien. Mais savez-vous une chose?
+
+— Non. Dites-la-moi et je la saurai.
+
+— C’est que je crois qu’Aramis vous oublie.
+
+— Vous croyez?
+
+— Là-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait sauter les
+vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu’il y a ballet tous les soirs,
+là-bas?
+
+— Diable! diable!
+
+— Je vous déclare donc que votre cher Aramis vous oublie.
+
+— Cela se pourrait bien, et je l’ai pensé parfois.
+
+— À moins qu’il ne vous trahisse, le sournois!
+
+— Oh!
+
+— Vous le savez, c’est un fin renard, qu’Aramis.
+
+— Oui, mais me trahir...
+
+— Écoutez; d’abord, il vous séquestre.
+
+— Comment, il me séquestre! Je suis séquestré, moi?
+
+— Pardieu!
+
+— Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?
+
+— Rien de plus facile. Sortez-vous?
+
+— Jamais.
+
+— Montez-vous à cheval?
+
+— Jamais.
+
+— Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu’à vous?
+
+— Jamais.
+
+— Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter à cheval, ne
+jamais voir ses amis, cela s’appelle être séquestré.
+
+— Et pourquoi Aramis me séquestrerait-il? demanda Porthos.
+
+— Voyons, dit d’Artagnan, soyez franc, Porthos.
+
+— Comme l’or.
+
+— C’est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-Île,
+n’est-ce pas?
+
+Porthos rougit.
+
+— Oui, dit-il, mais voilà tout ce qu’il a fait.
+
+— Justement, et mon avis est que ce n’est pas une très grande affaire.
+
+— C’est le mien aussi.
+
+— Bien; je suis enchanté que nous soyons du même avis.
+
+— Il n’est même jamais venu à Belle-Île, dit Porthos.
+
+— Vous voyez bien.
+
+— C’est moi qui allais à Vannes, comme vous avez pu le voir.
+
+— Dites comme je l’ai vu. Eh bien! voilà justement l’affaire, mon
+cher Porthos, Aramis, qui n’a fait que les plans, voudrait passer
+pour l’ingénieur; tandis que, vous qui avez bâti pierre à pierre la
+muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous reléguer au
+rang de constructeur.
+
+— De constructeur, c’est-à-dire de maçon?
+
+— De maçon, c’est cela.
+
+— De gâcheur de mortier?
+
+— Justement.
+
+— De manœuvre?
+
+— Vous y êtes.
+
+— Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans, à ce
+qu’il paraît?
+
+— Ce n’est pas le tout: il vous en croit cinquante.
+
+— J’aurais bien voulu le voir à la besogne.
+
+— Oui.
+
+— Un gaillard qui a la goutte.
+
+— Oui.
+
+— La gravelle.
+
+— Oui.
+
+— À qui il manque trois dents.
+
+— Quatre.
+
+— Tandis que moi, regardez!
+
+Et Porthos, écartant ses grosses lèvres, exhiba deux rangées de dents
+un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi dures et
+aussi saines que l’ivoire.
+
+— Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d’Artagnan, combien le roi
+tient aux dents. Les vôtres me décident; je vous présenterai au roi.
+
+— Vous?
+
+— Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour qu’Aramis?
+
+— Oh! non.
+
+— Croyez-vous que j’aie la moindre prétention sur les fortifications de
+Belle-Île?
+
+— Oh! certes non.
+
+— C’est donc votre intérêt seul qui peut me faire agir.
+
+— Je n’en doute pas.
+
+— Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, c’est que,
+lorsqu’il y a quelque chose de désagréable à lui dire, c’est moi qui
+m’en charge.
+
+— Mais, cher ami, si vous me présentez...
+
+— Après?
+
+— Aramis se fâchera.
+
+— Contre moi?
+
+— Non, contre moi.
+
+— Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous présente, puisque
+vous deviez être présenté, c’est la même chose.
+
+— On devait me faire faire des habits.
+
+— Les vôtres sont splendides.
+
+— Oh! ceux que j’avais commandés étaient bien plus beaux.
+
+— Prenez garde, le roi aime la simplicité.
+
+— Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir parti?
+
+— Êtes-vous donc prisonnier sur parole?
+
+— Non, pas tout à fait. Mais je lui avais promis de ne pas m’éloigner
+sans le prévenir.
+
+— Attendez, nous allons revenir à cela. Avez-vous quelque chose à faire
+ici?
+
+— Moi? Rien de bien important, du moins.
+
+— À moins cependant que vous ne soyez l’intermédiaire d’Aramis pour
+quelque chose de grave.
+
+— Ma foi, non.
+
+— Ce que je vous en dis, vous comprenez, c’est par intérêt pour vous.
+Je suppose, par exemple, que vous êtes chargé d’envoyer à Aramis des
+messages, des lettres.
+
+— Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.
+
+— Où cela?
+
+— À Fontainebleau.
+
+— Et avez-vous de ces lettres?
+
+— Mais...
+
+— Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?
+
+— Je viens justement d’en recevoir une.
+
+— Intéressante?
+
+— Je le suppose.
+
+— Vous ne les lisez donc pas?
+
+— Je ne suis pas curieux.
+
+Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos n’avait pas
+lue, mais que d’Artagnan avait lue, lui.
+
+— Savez-vous ce qu’il faut faire? dit d’Artagnan.
+
+— Parbleu! ce que je fais toujours, l’envoyer.
+
+— Non pas.
+
+— Comment cela, la garder?
+
+— Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre était
+importante.
+
+— Très importante.
+
+— Eh bien! il faut la porter vous-même à Fontainebleau.
+
+— À Aramis.
+
+— Oui.
+
+— C’est juste.
+
+— Et puisque le roi y est...
+
+— Vous profiterez de cela?...
+
+— Je profiterai de cela pour vous présenter au roi.
+
+— Ah! corne de bœuf! d’Artagnan, il n’y a en vérité que vous pour
+trouver des expédients.
+
+— Donc, au lieu d’envoyer à notre ami des messages plus ou moins
+fidèles, c’est nous-mêmes qui lui portons la lettre.
+
+— Je n’y avais même pas songé, c’est bien simple cependant.
+
+— C’est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous partions
+tout de suite.
+
+— En effet, dit Porthos, plus tôt nous partirons, moins la lettre
+d’Aramis éprouvera de retard.
+
+— Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la logique
+seconde l’imagination.
+
+— Vous trouvez? dit Porthos.
+
+— C’est le résultat des études solides, répondit d’Artagnan. Allons,
+venez.
+
+— Mais, dit Porthos, ma promesse à M. Fouquet?
+
+— Laquelle?
+
+— De ne point quitter Saint-Mandé sans le prévenir?
+
+— Ah! mon cher Porthos, dit d’Artagnan, que vous êtes jeune!
+
+— Comment cela!
+
+— Vous arrivez à Fontainebleau, n’est-ce pas?
+
+— Oui.
+
+— Vous y trouverez M. Fouquet?
+
+— Oui.
+
+— Chez le roi probablement?
+
+— Chez le roi, répéta majestueusement Porthos.
+
+— Et vous l’abordez en lui disant: «Monsieur Fouquet, j’ai l’honneur de
+vous prévenir que je viens de quitter Saint-Mandé.»
+
+— Et, dit Porthos avec la même majesté, me voyant à Fontainebleau chez
+le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens.
+
+— Mon cher Porthos, j’ouvrais la bouche pour vous le dire; vous me
+devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous êtes! l’âge
+n’a pas mordu sur vous.
+
+— Pas trop.
+
+— Alors tout est dit.
+
+— Je crois que oui.
+
+— Vous n’avez plus de scrupules?
+
+— Je crois que non.
+
+— Alors je vous emmène.
+
+— Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.
+
+— Vous avez des chevaux ici?
+
+— J’en ai cinq.
+
+— Que vous avez fait venir de Pierrefonds?
+
+— Que M. Fouquet m’a donnés.
+
+— Mon cher Porthos, nous n’avons pas besoin de cinq chevaux pour deux;
+d’ailleurs, j’en ai déjà trois à Paris, cela ferait huit; ce serait
+trop.
+
+— Ce ne serait pas trop si j’avais mes gens ici; mais, hélas! je ne les
+ai pas.
+
+— Vous regrettez vos gens?
+
+— Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.
+
+— Excellent cœur! dit d’Artagnan; mais, croyez-moi, laissez vos chevaux
+ici comme vous avez laissé Mousqueton là-bas.
+
+— Pourquoi cela?
+
+— Parce que, plus tard...
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! plus tard, peut-être sera-t-il bien que M. Fouquet ne vous
+ait rien donné du tout.
+
+— Je ne comprends pas, dit Porthos.
+
+— Il est inutile que vous compreniez.
+
+— Cependant...
+
+— Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.
+
+— C’est de la politique, je parie.
+
+— Et de la plus subtile.
+
+Porthos baissa la tête sur ce mot de politique; puis, après un moment
+de rêverie, il ajouta:
+
+— Je vous avouerai, d’Artagnan, que je ne suis pas politique.
+
+— Je le sais, pardieu! bien.
+
+— Oh! nul ne sait cela; vous me l’avez dit vous-même, vous, le brave
+des braves.
+
+— Que vous ai-je dit, Porthos?
+
+— Que l’on avait ses jours. Vous me l’avez dit et je l’ai éprouvé. Il
+y a des jours où l’on éprouve moins de plaisir que dans d’autres à
+recevoir des coups d’épée.
+
+— C’est ma pensée.
+
+— C’est la mienne aussi, quoique je ne croie guère aux coups qui tuent.
+
+— Diable! vous avez tué, cependant?
+
+— Oui, mais je n’ai jamais été tué.
+
+— La raison est bonne.
+
+— Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d’une épée ou de la
+balle d’un fusil.
+
+— Alors, vous n’avez peur de rien?... Ah! de l’eau, peut-être?
+
+— Non, je nage comme une loutre.
+
+— De la fièvre quartaine?
+
+— Je ne l’ai jamais eue, et ne crois point l’avoir jamais; mais je vous
+avouerai une chose...
+
+Et Porthos baissa la voix.
+
+— Laquelle? demanda d’Artagnan en se mettant au diapason de Porthos.
+
+— Je vous avouerai, répéta Porthos, que j’ai une horrible peur de la
+politique.
+
+— Ah! bah! s’écria d’Artagnan.
+
+— Tout beau! dit Porthos d’une voix de stentor. J’ai vu Son Éminence
+M. le cardinal de Richelieu et Son Éminence M. le cardinal de Mazarin;
+l’un avait une politique rouge, l’autre une politique noire. Je n’ai
+jamais été beaucoup plus content de l’une que de l’autre: la première a
+fait couper le cou à M. de Marcillac, à M. de Thou, à M. de Cinq-Mars,
+à M. de Chalais, à M. de Boutteville, à M. de Montmorency; la seconde a
+fait écharper une foule de frondeurs, dont nous étions, mon cher.
+
+— Dont, au contraire, nous n’étions pas, dit d’Artagnan.
+
+— Oh! si fait; car si je dégainais pour le cardinal moi, je frappais
+pour le roi.
+
+— Cher Porthos!
+
+— J’achève. Ma peur de la politique est donc telle, que, s’il y a de la
+politique là-dessous, j’aime mieux retourner à Pierrefonds.
+
+— Vous auriez raison, si cela était; mais avec moi, cher Porthos,
+jamais de politique, c’est net. Vous avez travaillé à fortifier
+Belle-Île; le roi a voulu savoir le nom de l’habile ingénieur qui avait
+fait les travaux; vous êtes timide comme tous les hommes d’un vrai
+mérite; peut-être Aramis veut-il vous mettre sous le boisseau. Moi, je
+vous prends; moi, je vous déclare; moi, je vous produis; le roi vous
+récompense et voilà toute ma politique.
+
+— C’est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main à d’Artagnan.
+
+Mais d’Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu’une fois
+emprisonnée entre les cinq doigts du baron, une main ordinaire n’en
+sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas la main, mais le
+poing à son ami. Porthos ne s’en aperçut même pas. Après quoi ils
+sortirent tous deux de Saint-Mandé.
+
+Les gardiens chuchotèrent bien un peu et se dirent à l’oreille quelques
+paroles que d’Artagnan comprit, mais qu’il se garda bien de faire
+comprendre à Porthos.
+
+«Notre ami, dit-il, était bel et bien prisonnier d’Aramis. Voyons ce
+qu’il va résulter de la mise en liberté de ce conspirateur.»
+
+
+
+
+Chapitre CXLIII — Le rat et le fromage
+
+
+D’Artagnan et Porthos revinrent à pied comme d’Artagnan était venu.
+
+Lorsque d’Artagnan, entrant le premier dans la boutique du _Pilon
+d’Or_, eut annoncé à Planchet que M. du Vallon serait un des voyageurs
+privilégiés; lorsque Porthos, en entrant dans la boutique, eu fait
+cliqueter avec son plumet les chandelles de bois suspendues à l’auvent,
+quelque chose comme un pressentiment douloureux troubla la joie que
+Planchet se promettait pour le lendemain.
+
+Mais c’était un cœur d’or que notre épicier, relique précieuse du bon
+temps, qui est toujours et a toujours été pour ceux qui vieillissent le
+temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont jeunes la vieillesse de
+leurs ancêtres.
+
+Planchet, malgré ce frémissement intérieur aussitôt réprimé que
+ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre cordialité.
+
+Porthos, un peu roide d’abord, à cause de la distance sociale qui
+existait à cette époque entre un baron et un épicier, Porthos finit
+par s’humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir et de
+prévenances.
+
+Il fut surtout sensible à la liberté qui lui fut donnée ou plutôt
+offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits secs
+et confits, dans les sacs d’amandes et de noisettes, dans les tiroirs
+pleins de sucrerie.
+
+Aussi, malgré les invitations que lui fit Planchet de monter à
+l’entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soirée
+qu’il avait à passer chez Planchet, la boutique, où ses doigts
+rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.
+
+Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes de
+la Touraine, devinrent pour Porthos l’objet d’une distraction qu’il
+savoura pendant cinq heures sans interruption.
+
+Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux, dont
+les débris jonchaient le plancher et criaient sous les semelles de
+ceux qui allaient et venaient; Porthos égrenait dans ses lèvres, d’un
+seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux violettes couleurs,
+dont une demi-livre passait ainsi d’un seul coup de sa bouche dans son
+estomac.
+
+Dans un coin du magasin, les garçons, tapis avec épouvante, s’entre
+regardaient sans oser se parler.
+
+Ils ignoraient Porthos, ils ne l’avaient jamais vu. La race de ces
+Titans qui avaient porté les dernières cuirasses d’Hugues Capet, de
+Philippe-Auguste et de François Ier commençait à disparaître. Ils se
+demandaient donc mentalement si ce n’était point là l’ogre des contes
+de fées, qui allait faire disparaître dans son insatiable estomac
+le magasin tout entier de Planchet, et cela sans opérer le moindre
+déménagement des tonnes et des caisses.
+
+Croquant, mâchant, cassant, grignotant, suçant et avalant, Porthos
+disait de temps en temps à l’épicier:
+
+— Vous avez là un joli commerce, ami Planchet.
+
+— Il n’en aura bientôt plus si cela continue, grommela le premier
+garçon, qui avait parole de Planchet pour lui succéder.
+
+Et, dans son désespoir, il s’approcha de Porthos, qui tenait toute la
+place du passage qui conduisait de l’arrière-boutique à la boutique. Il
+espérait que Porthos se lèverait, et que ce mouvement le distrairait de
+ses idées dévorantes.
+
+— Que désirez-vous, mon ami? demanda Porthos d’un air affable.
+
+— Je désirerais passer, monsieur, si cela ne vous gênait pas trop.
+
+— C’est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gêne pas du tout.
+
+Et en même temps il prit le garçon par la ceinture, l’enleva de terre,
+et le posa doucement de l’autre côté.
+
+Le tout en souriant toujours avec le même air affable.
+
+Les jambes manquèrent au garçon épouvanté au moment où Porthos le
+posait à terre, si bien qu’il tomba le derrière sur des lièges.
+
+Cependant, voyant la douceur de ce géant, il se hasarda de nouveau.
+
+— Ah! monsieur, dit-il, prenez garde.
+
+— À quoi, mon ami? demanda Porthos.
+
+— Vous allez vous mettre le feu dans le corps.
+
+— Comment cela, mon bon ami? fit Porthos.
+
+— Ce sont tous aliments qui échauffent, monsieur.
+
+— Lesquels?
+
+— Les raisins, les noisettes, les amandes.
+
+— Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins échauffent...
+
+— C’est incontestable, monsieur.
+
+— Le miel rafraîchit.
+
+Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans lequel
+plongeait la spatule à l’aide de laquelle on le sert aux pratiques,
+Porthos en avala une bonne demi-livre.
+
+— Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l’eau maintenant.
+
+— Dans un seau, monsieur? demanda naïvement le garçon.
+
+— Non, dans une carafe; une carafe suffira, répondit Porthos avec
+bonhomie.
+
+Et, portant la carafe à sa bouche, comme un sonneur fait de sa trompe,
+il vida la carafe d’un seul coup.
+
+Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent aux
+fibres de la propriété et de l’amour-propre.
+
+Cependant, hôte digne de l’hospitalité antique, il feignait de causer
+très attentivement avec d’Artagnan, et lui répétait sans cesse:
+
+— Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur!
+
+— À quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; j’ai
+appétit.
+
+Le premier garçon joignit les mains.
+
+Les deux autres se coulèrent sous les comptoirs, craignant que Porthos
+ne sentît la chair fraîche.
+
+— Nous prendrons seulement ici un léger goûter, dit d’Artagnan, et, une
+fois à la campagne de Planchet, nous souperons.
+
+— Ah! c’est à votre campagne que nous allons Planchet? dit Porthos.
+Tant mieux.
+
+— Vous me comblez, monsieur le baron.
+
+_Monsieur le baron_ fit grand effet sur les garçons, qui virent un
+homme de la plus haute qualité dans un appétit de cette espèce.
+
+D’ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n’avaient entendu dire
+qu’un ogre eût été appelé _monsieur le baron_.
+
+— Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment
+Porthos.
+
+Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits anisés dans la vaste
+poche de son pourpoint.
+
+— Ma boutique est sauvée, s’écria Planchet.
+
+— Oui, comme le fromage, dit le premier garçon.
+
+— Quel fromage?
+
+— Ce fromage de Hollande dans lequel était entré un rat et dont nous ne
+trouvâmes plus que la croûte.
+
+Planchet regarda sa boutique, et, à la vue de ce qui avait échappé à la
+dent de Porthos, il trouva la comparaison exagérée.
+
+Le premier garçon s’aperçut de ce qui se passait dans l’esprit de son
+maître.
+
+— Gare au retour! lui dit-il.
+
+— Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant l’entresol, où
+l’on venait d’annoncer que la collation était servie.
+
+«Hélas!» pensa l’épicier en adressant à d’Artagnan un regard plein de
+prières, que celui-ci comprit à moitié.
+
+Après la collation, on se mit en route.
+
+Il était tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers six
+heures, arrivèrent sur le pavé de Fontainebleau.
+
+La route s’était faite gaiement. Porthos prenait goût à la société de
+Planchet, parce que celui-ci lui témoignait beaucoup de respect et
+l’entretenait avec amour de ses prés, de ses bois et de ses garennes.
+
+Porthos avait les goûts et l’orgueil du propriétaire.
+
+D’Artagnan, lorsqu’il eut vu aux prises les deux compagnons, prit les
+bas-côtés de la route, et, laissant la bride flotter sur le cou de sa
+monture, il s’isola du monde entier comme de Porthos et de Planchet.
+
+La lune glissait doucement à travers le feuillage bleuâtre de la
+forêt. Les senteurs de la plaine montaient, embaumées, aux narines des
+chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.
+
+Porthos et Planchet se mirent à parler foins.
+
+Planchet avoua à Porthos que, dans l’âge mûr de sa vie, il avait, en
+effet, négligé l’agriculture pour le commerce, mais que son enfance
+s’était écoulée en Picardie, dans les belles luzernes qui lui montaient
+jusqu’aux genoux et sous les pommiers verts aux pommes rouges; aussi
+s’était-il juré, aussitôt sa fortune faite, de retourner à la nature,
+et de finir ses jours comme il les avait commencés, le plus près
+possible de la terre, où tous les hommes s’en vont.
+
+— Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre
+retraite est proche?
+
+— Comment cela?
+
+— Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.
+
+— Mais oui, répondit Planchet, on boulotte.
+
+— Voyons, combien ambitionnez-vous et à quel chiffre comptez-vous vous
+retirer?
+
+— Monsieur, dit Planchet sans répondre à la question, si intéressante
+qu’elle fût, monsieur, une chose me fait beaucoup de peine.
+
+— Quelle chose? demanda Porthos en regardant derrière lui comme pour
+chercher cette chose qui inquiétait Planchet et l’en délivrer.
+
+— Autrefois, dit l’épicier, vous m’appeliez Planchet tout court et vous
+m’eussiez dit: «Combien ambitionnes-tu, Planchet, et à quel chiffre
+comptes-tu te retirer?»
+
+— Certainement, certainement, autrefois j’eusse dit cela, répliqua
+l’honnête Porthos avec un embarras plein de délicatesse; mais
+autrefois...
+
+— Autrefois, j’étais le laquais de M. d’Artagnan, n’est-ce pas cela que
+vous voulez dire?
+
+— Oui.
+
+— Eh bien! si je ne suis plus tout à fait son laquais, je suis encore
+son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-là...
+
+— Eh bien! Planchet?
+
+— Depuis ce temps-là, j’ai eu l’honneur d’être son associé.
+
+— Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d’Artagnan s’est mis dans l’épicerie?
+
+— Non, non, dit d’Artagnan, que ces paroles tirèrent de sa rêverie et
+qui mit son esprit à la conversation avec l’habileté et la rapidité qui
+distinguaient chaque opération de son esprit et de son corps. Ce n’est
+pas d’Artagnan qui s’est mis dans l’épicerie, c’est Planchet qui s’est
+mis dans la politique. Voilà!
+
+— Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction à la fois, nous avons
+fait ensemble une petite opération qui m’a rapporté, à moi, cent mille
+livres, à M. d’Artagnan deux cent mille.
+
+— Oh! oh! fit Porthos avec admiration.
+
+— En sorte, monsieur le baron, continua l’épicier, que je vous prie
+de nouveau de m’appeler Planchet comme par le passé et de me tutoyer
+toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me procurera.
+
+— Je le veux, s’il en est ainsi, mon cher Planchet, répliqua Porthos.
+
+Et, comme il se trouvait près de Planchet, il leva la main pour lui
+frapper sur l’épaule en signe de cordiale amitié.
+
+Mais un mouvement providentiel du cheval dérangea le geste du cavalier,
+de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de Planchet.
+
+L’animal plia les reins.
+
+D’Artagnan se mit à rire et à penser tout haut.
+
+— Prends garde, Planchet; car, si Porthos t’aime trop, il te caressera,
+et, s’il te caresse, il t’aplatira: Porthos est toujours très fort,
+vois-tu.
+
+— Oh! dit Planchet, Mousqueton n’en est pas mort, et cependant M. le
+baron l’aime bien.
+
+— Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanément cabrer
+les trois chevaux, et je disais encore ce matin à d’Artagnan combien je
+le regrettais: mais, dis-moi, Planchet?
+
+— Merci, monsieur le baron, merci.
+
+— Brave garçon, va! Combien as-tu d’arpents de parc, toi?
+
+— De parc?
+
+— Oui. Nous compterons les prés ensuite, puis les bois après.
+
+— Où cela, monsieur.
+
+— À ton château.
+
+— Mais, monsieur le baron, je n’ai ni château, ni parc, ni prés, ni
+bois.
+
+— Qu’as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une
+campagne, alors?
+
+— Je n’ai point dit une campagne, monsieur le baron, répliqua Planchet
+un peu humilié, mais un simple pied à terre.
+
+— Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te réserves.
+
+— Non, monsieur le baron, je dis la bonne vérité: j’ai deux chambres
+d’amis, voilà tout.
+
+— Mais alors, dans quoi se promènent-ils, tes amis?
+
+— D’abord, dans la forêt du roi, qui est fort belle.
+
+— Le fait est que la forêt est belle, dit Porthos, presque aussi belle
+que ma forêt du Berri.
+
+Planchet ouvrit de grands yeux.
+
+— Vous avez une forêt dans le genre de la forêt de Fontainebleau,
+monsieur le baron? balbutia-t-il.
+
+— Oui, j’en ai même deux; mais celle du Berri est ma favorite.
+
+— Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.
+
+— Mais, d’abord, parce que je n’en connais pas la fin; et, ensuite,
+parce qu’elle est pleine de braconniers.
+
+— Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre cette
+forêt si agréable?
+
+— En ce qu’ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce qui,
+en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la guerre.
+
+On en était à ce moment de la conversation, lorsque Planchet, levant le
+nez, aperçut les premières maisons de Fontainebleau qui se dessinaient
+en vigueur sur le ciel, tandis qu’au-dessus de la masse compacte et
+informe s’élançaient les toits aigus du château, dont les ardoises
+reluisaient à la lune comme les écailles d’un immense poisson.
+
+— Messieurs, dit Planchet, j’ai l’honneur de vous annoncer que nous
+sommes arrivés à Fontainebleau.
+
+
+
+
+Chapitre CXLIV — La campagne de Planchet
+
+
+Les cavaliers levèrent la tête et virent que l’honnête Planchet disait
+l’exacte vérité.
+
+Dix minutes après, ils étaient dans la rue de Lyon, de l’autre côté de
+l’Auberge du _Beau-Paon_.
+
+Une grande haie de sureaux touffus, d’aubépines et de houblons formait
+une clôture impénétrable et noire, derrière laquelle s’élevait une
+maison blanche à large toit de tuiles.
+
+Deux fenêtres de cette maison donnaient sur la rue.
+
+Toutes deux étaient sombres.
+
+Entre les deux, une petite porte surmontée d’un auvent soutenu par des
+pilastres y donnait entrée.
+
+On arrivait à cette porte par un seuil élevé.
+
+Planchet mit pied à terre comme s’il allait frapper à cette porte;
+puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha environ
+trente pas encore.
+
+Ses deux compagnons le suivirent.
+
+Alors il arriva devant une porte charretière à claire-voie située
+trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule clôture de
+cette porte, il poussa l’un des battants.
+
+Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une
+petite cour entourée de fumier, dont la bonne odeur décelait une étable
+toute voisine.
+
+— Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant à son tour pied à
+terre, et je me croirais, en vérité dans mes vacheries de Pierrefonds.
+
+— Je n’ai qu’une vache, se hâta de dire modestement Planchet.
+
+— Et moi, j’en ai trente, dit Porthos, ou plutôt je ne sais pas le
+nombre de mes vaches.
+
+Les deux cavaliers étaient entrés, Planchet referma la porte derrière
+eux.
+
+Pendant ce temps, d’Artagnan, qui avait mis pied à terre avec sa
+légèreté habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un Parisien
+qui voit de la verdure, il arrachait un brin de chèvrefeuille d’une
+main, une églantine de l’autre.
+
+Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des
+perches et mangeait ou plutôt broutait cosses et fruits.
+
+Planchet s’occupa aussitôt de réveiller, dans ses appentis, une manière
+de paysan, vieux et cassé, qui couchait sur des mousses couvertes d’une
+souquenille.
+
+Ce paysan, reconnaissant Planchet, l’appela _notre maître_, à la grande
+satisfaction de l’épicier.
+
+— Mettez les chevaux au râtelier, mon vieux, et bonne pitance, dit
+Planchet.
+
+— Oh! oui-da! les belles bêtes, dit le paysan; oh! il faut qu’elles en
+crèvent!
+
+— Doucement, doucement, l’ami, dit d’Artagnan; peste! comme nous y
+allons: l’avoine et la botte de paille, rien de plus.
+
+— Et de l’eau blanche pour ma monture à moi, dit Porthos, car elle a
+bien chaud, ce me semble.
+
+— Oh! ne craignez rien, messieurs, répondit Planchet, le père Célestin
+est un vieux gendarme d’Ivry. Il connaît l’écurie; venez à la maison,
+venez.
+
+Il attira les deux amis par une allée fort couverte qui traversait un
+potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait à un petit
+jardin derrière lequel s’élevait la maison, dont on avait déjà vu la
+principale façade du côté de la rue.
+
+À mesure que l’on approchait, on pouvait distinguer, par deux fenêtres
+ouvertes au rez-de-chaussée et qui donnaient accès à la chambre,
+l’intérieur, le _pénétral_ de Planchet.
+
+Cette chambre, doucement éclairée par une lampe placée sur la
+table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la
+tranquillité, de l’aisance et du bonheur.
+
+Partout où tombait la paillette de lumière détachée du centre lumineux
+sur une faïence ancienne, sur un meuble luisant de propreté, sur une
+arme pendue à la tapisserie, la pure clarté trouvait un pur reflet, et
+la goutte de feu venait dormir sur la chose agréable à l’œil.
+
+Cette lampe, qui éclairait la chambre, tandis que le feuillage des
+jasmins et des aristoloches tombait de l’encadrement des fenêtres,
+illuminait splendidement une nappe damassée blanche comme un quartier
+de neige.
+
+Deux couverts étaient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait ses
+rubis dans le cristal à facettes de la longue bouteille, et un grand
+pot de faïence bleue, à couvercle d’argent, contenait un cidre écumeux.
+
+Près de la table, dans un fauteuil à large dossier, dormait une femme
+de trente ans, au visage épanoui par la santé et la fraîcheur.
+
+Et, sur les genoux de cette fraîche créature, un gros chat doux,
+pelotonnant son corps sur ses pattes pliées, faisait entendre le
+ronflement caractéristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie, dans
+les mœurs félines: «Je suis parfaitement heureux.»
+
+Les deux amis s’arrêtèrent devant cette fenêtre, tout ébahis de
+surprise.
+
+Planchet, en voyant leur étonnement, fut ému d’une douce joie.
+
+— Ah! coquin de Planchet! dit d’Artagnan, je comprends tes absences.
+
+— Oh! oh! voilà du linge bien blanc, dit à son tour Porthos d’une voix
+de tonnerre.
+
+Au bruit de cette voix, le chat s’enfuit, la ménagère se réveilla en
+sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les deux
+compagnons dans la chambre où était dressé le couvert.
+
+— Permettez-moi, dit-il, ma chère, de vous présenter M. le chevalier
+d’Artagnan, mon protecteur.
+
+D’Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les mêmes
+manières chevaleresques qu’il eût pris celle de Madame.
+
+— M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta Planchet.
+
+Porthos fit un salut dont Anne d’Autriche se fût déclarée satisfaite,
+sous peine d’être bien exigeante.
+
+Alors, ce fut au tour de Planchet.
+
+Il embrassa bien franchement la dame, après toutefois avoir fait un
+signe qui semblait demander la permission à d’Artagnan et à Porthos.
+
+Permission qui lui fut accordée, bien entendu.
+
+D’Artagnan fit un compliment à Planchet.
+
+— Voilà, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.
+
+— Monsieur, répondit Planchet en riant, la vie est un capital que
+l’homme doit placer le plus ingénieusement qu’il lui est possible...
+
+— Et tu en retires de gros intérêts, dit Porthos en riant comme un
+tonnerre.
+
+Planchet revint à sa ménagère.
+
+— Ma chère amie, dit-il, vous voyez là les deux hommes qui ont conduit
+une partie de mon existence. Je vous les ai nommés bien des fois tous
+les deux.
+
+— Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des plus
+prononcés.
+
+— Madame est Hollandaise? demanda d’Artagnan.
+
+Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d’Artagnan, qui remarquait
+tout.
+
+— Je suis Anversoise, répondit la dame.
+
+— Et elle s’appelle dame Gechter, dit Planchet.
+
+— Vous n’appelez point ainsi madame, dit d’Artagnan.
+
+— Pourquoi cela? demanda Planchet.
+
+— Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous l’appelleriez.
+
+— Non, je l’appelle Trüchen.
+
+— Charmant nom, dit Porthos.
+
+— Trüchen, dit Planchet, m’est arrivée de Flandre avec sa vertu et
+deux mille florins. Elle fuyait un mari fâcheux qui la battait. En ma
+qualité de Picard, j’ai toujours aimé les Artésiennes. De l’Artois à
+la Flandre, il n’y a qu’un pas. Elle vint pleurer chez son parrain,
+mon prédécesseur de la rue des Lombards; elle plaça chez moi ses deux
+milles florins que j’ai fait fructifier, et qui lui en rapportent dix
+mille.
+
+— Bravo, Planchet!
+
+— Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande à une
+servante et au père Célestin; elle me file toutes mes chemises, elle me
+tricote tous mes bas d’hiver elle ne me voit que tous les quinze jours,
+et elle veut bien se trouver heureuse.
+
+— Heureuse che suis effectivement... dit Trüchen avec abandon.
+
+Porthos frisa l’autre hémisphère de sa moustache.
+
+«Diable! diable! pensa d’Artagnan, est-ce que Porthos aurait des
+intentions?...»
+
+En attendant, Trüchen, comprenant de quoi il était question, avait
+excité sa cuisinière, ajouté deux couverts, et chargé la table de mets
+exquis, qui font d’un souper un repas, et d’un repas un festin.
+
+Beurre frais, bœuf salé, anchois et thon, toute l’épicerie de Planchet.
+
+Poulets, légumes, salade, poisson d’étang, poisson de rivière, gibier
+de forêt, toutes les ressources de la province.
+
+De plus, Planchet revenait du cellier, chargé de dix bouteilles dont le
+verre disparaissait sous une épaisse couche de poudre grise.
+
+Cet aspect réjouit le cœur de Porthos.
+
+— J’ai faim, dit-il.
+
+Et il s’assit près de dame Trüchen avec un regard assassin.
+
+D’Artagnan s’assit de l’autre côté.
+
+Planchet, discrètement et joyeusement, se plaça en face.
+
+— Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Trüchen quitte
+souvent la table; elle surveille vos chambres à coucher.
+
+En effet, la ménagère faisait de nombreux voyages, et l’on entendait
+au premier étage gémir les bois de lit et crier des roulettes sur le
+carreau.
+
+Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos
+surtout.
+
+C’était merveille que de les voir.
+
+Les dix bouteilles étaient dix ombres lorsque Trüchen redescendit avec
+du fromage.
+
+D’Artagnan avait conservé toute sa dignité.
+
+Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.
+
+On chantait bataille, on parla chansons.
+
+D’Artagnan conseilla un nouveau voyage à la cave, et, comme Planchet
+ne marchait pas avec toute la régularité du _sçavant fantassin_, le
+capitaine des mousquetaires proposa de l’accompagner.
+
+Ils partirent donc en fredonnant des chansons à faire peur aux diables
+les plus flamands.
+
+Trüchen demeura à table près de Porthos.
+
+Tandis que les deux gourmets choisissaient derrière les falourdes, on
+entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le vide,
+deux lèvres sur une joue.
+
+«Porthos se sera cru à La Rochelle», pensa d’Artagnan.
+
+Ils remontèrent chargés de bouteilles.
+
+Planchet n’y voyait plus, tant il chantait.
+
+D’Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche de
+Trüchen était plus rouge que la droite.
+
+Or, Porthos souriait à la gauche de Trüchen, et frisait, de ses deux
+mains, les deux côtés de ses moustaches à la fois.
+
+Trüchen souriait aussi au magnifique seigneur.
+
+Le vin pétillant d’Anjou fit des trois hommes trois diables d’abord,
+trois soliveaux ensuite.
+
+D’Artagnan n’eut que la force de prendre un bougeoir pour éclairer à
+Planchet son propre escalier.
+
+Planchet traîna Porthos, que poussait Trüchen, fort joviale aussi de
+son côté.
+
+Ce fut d’Artagnan qui trouva les chambres et découvrit les lits.
+Porthos se plongea dans le sien, déshabillé par son ami le mousquetaire.
+
+D’Artagnan se jeta sur le sien en disant:
+
+— Mordioux! j’avais cependant juré de ne plus toucher à ce vin jaune
+qui sent la pierre à fusil. Fi! si les mousquetaires voyaient leur
+capitaine dans un pareil état!
+
+Et, tirant les rideaux du lit:
+
+— Heureusement qu’ils ne me verront pas, ajouta-t-il.
+
+Planchet fut enlevé dans les bras de Trüchen, qui le déshabilla et
+ferma rideaux et portes.
+
+— C’est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses jambes
+qui passèrent à travers le bois du lit, ce qui produisit un écroulement
+énorme auquel nul ne prit garde, tant on s’était diverti à la campagne
+de Planchet.
+
+Tout le monde ronflait à deux heures de l’après minuit.
+
+
+
+
+Chapitre CXLV — Ce que l’on voit de la maison de Planchet
+
+
+Le lendemain trouva les trois héros dormant du meilleur cœur.
+
+Trüchen avait fermé les volets en femme qui craint, pour des yeux
+alourdis, la première visite du soleil levant.
+
+Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le
+baldaquin de Planchet, quand d’Artagnan, réveillé le premier, par un
+rayon indiscret qui perçait les fenêtres, sauta à bas du lit, comme
+pour arriver le premier à l’assaut.
+
+Il prit d’assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.
+
+Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il étalait fièrement
+dans l’obscurité son torse gigantesque, et son poing gonflé pendait
+hors du lit sur le tapis de pieds.
+
+D’Artagnan réveilla Porthos, qui frotta ses yeux d’assez bonne grâce.
+
+Pendant ce temps, Planchet s’habillait et venait recevoir, aux portes
+de leurs chambres, ses deux hôtes vacillants encore de la veille.
+
+Bien qu’il fût encore matin, toute la maison était déjà sur pied.
+La cuisinière massacrait sans pitié dans la basse-cour, et le père
+Célestin cueillait des cerises dans le jardin.
+
+Porthos, tout guilleret, tendit une main à Planchet, et d’Artagnan
+demanda la permission d’embrasser Mme Trüchen.
+
+Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s’approcha de
+Porthos, auquel la même faveur fut accordée.
+
+Porthos embrassa Mme Trüchen avec un gros soupir.
+
+Alors Planchet prit les deux amis par la main.
+
+— Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous sommes
+entrés ici comme dans un four, et nous n’avons rien pu voir; mais au
+jour, tout change d’aspect et vous serez contents.
+
+— Commençons par la vue, dit d’Artagnan, la vue me charme avant toutes
+choses; j’ai toujours habité des maisons royales, et les princes ne
+savent pas trop mal choisir leurs points de vue.
+
+— Moi, dit Porthos, j’ai toujours tenu à la vue. Dans mon château de
+Pierrefonds, j’ai fait percer quatre allées qui aboutissent à une
+perspective variée.
+
+— Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.
+
+Et il conduisit les deux hôtes à une fenêtre.
+
+— Ah! oui, c’est la rue de Lyon, dit d’Artagnan.
+
+— Oui. J’ai deux fenêtres par ici, vue insignifiante; on aperçoit cette
+auberge, toujours remuante et bruyante; c’est un voisinage désagréable.
+J’avais quatre fenêtres par ici, je n’en ai conservé que deux.
+
+— Passons, dit d’Artagnan.
+
+Ils rentrèrent dans un corridor conduisant aux chambres, et Planchet
+poussa les volets.
+
+— Tiens, tiens! dit Porthos, qu’est-ce que cela, là-bas?
+
+— La forêt, dit Planchet. C’est l’horizon, toujours une ligne épaisse,
+qui est jaunâtre au printemps, verte l’été, rouge l’automne et blanche
+l’hiver.
+
+— Très bien; mais c’est un rideau qui empêche de voir plus loin.
+
+— Oui, dit Planchet; mais, d’ici là, on voit...
+
+— Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... qu’est-ce que j’y
+remarque?... Des croix, des pierres.
+
+— Ah çà! mais c’est le cimetière! s’écria d’Artagnan.
+
+— Justement, dit Planchet; je vous assure que c’est très curieux. Il
+ne se passe pas de jour qu’on n’enterre ici quelqu’un. Fontainebleau
+est assez fort. Tantôt ce sont des jeunes filles vêtues de blanc avec
+des bannières, tantôt des échevins ou des bourgeois riches avec les
+chantres et la fabrique de la paroisse, quelquefois des officiers de la
+maison du roi.
+
+— Moi, je n’aime pas cela, dit Porthos.
+
+— C’est peu divertissant, dit d’Artagnan.
+
+— Je vous assure que cela donne des pensées saintes, répliqua Planchet.
+
+— Ah! je ne dis pas.
+
+— Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a
+quelque part une maxime que j’ai retenue, celle-ci: «C’est une
+salutaire pensée que la pensée de la mort.»
+
+— Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.
+
+— Mais, objecta d’Artagnan, c’est aussi une pensée salutaire que celle
+de la verdure, des fleurs, des rivières, des horizons bleus, des larges
+plaines sans fin...
+
+— Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet, mais,
+n’ayant que ce petit cimetière, fleuri aussi, moussu, ombreux et calme,
+je m’en contente, et je pense aux gens de la ville qui demeurent rue
+des Lombards, par exemple, et qui entendent rouler deux mille chariots
+par jour, et piétiner dans la boue cent cinquante mille personnes.
+
+— Mais vivantes, dit Porthos, vivantes!
+
+— Voilà justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me repose, de
+voir un peu des morts.
+
+— Ce diable de Planchet, fit d’Artagnan, il était né pour être poète
+comme pour être épicier.
+
+— Monsieur, dit Planchet, j’étais une de ces bonnes pâtes d’homme que
+Dieu a faites pour s’animer durant un certain temps et pour trouver
+bonnes toutes choses qui accompagnent leur séjour sur terre.
+
+D’Artagnan s’assit alors près de la fenêtre, et, cette philosophie de
+Planchet lui ayant paru solide, il y rêva.
+
+— Pardieu! s’écria Porthos, voilà que justement on nous donne la
+comédie. Est-ce que je n’entends pas un peu chanter?
+
+— Mais oui, l’on chante, dit d’Artagnan.
+
+— Oh! c’est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet
+dédaigneusement. Il n’y a là que le prêtre officiant, le bedeau et
+l’enfant de chœur. Vous voyez, messieurs, que le défunt ou la défunte
+n’était pas un prince.
+
+— Non, personne ne suit son convoi.
+
+— Si fait, dit Porthos, je vois un homme.
+
+— Oui, c’est vrai, un homme enveloppé d’un manteau, dit d’Artagnan.
+
+— Cela ne vaut pas la peine d’être vu, dit Planchet.
+
+— Cela m’intéresse, dit vivement d’Artagnan en s’accoudant sur la
+fenêtre.
+
+— Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; c’est comme
+moi: les premiers jours, j’étais triste de faire des signes de croix
+toute la journée, et les chants m’allaient entrer comme des clous dans
+le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et je n’ai jamais vu
+d’aussi jolis oiseaux que ceux du cimetière.
+
+— Moi, fit Porthos, je ne m’amuse plus; j’aime mieux descendre.
+
+Planchet ne fit qu’un bond; il offrit sa main à Porthos pour le
+conduire dans le jardin.
+
+— Quoi! vous restez là? dit Porthos à d’Artagnan en se retournant.
+
+— Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai.
+
+— Eh! eh! M. d’Artagnan n’a pas tort, dit Planchet; enterre-t-on déjà?
+
+— Pas encore.
+
+— Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient nouées autour de
+la bière... Tiens! il entre une femme à l’autre extrémité du cimetière.
+
+— Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d’Artagnan; mais laisse-moi,
+laisse-moi; je commence à entrer dans les méditations salutaires, ne me
+trouble pas.
+
+Planchet parti, d’Artagnan dévora des yeux, derrière le volet
+demi-clos, ce qui se passait en face.
+
+Les deux porteurs du cadavre avaient détaché les bretelles de leur
+civière et laissèrent glisser leur fardeau dans la fosse.
+
+À quelques pas, l’homme au manteau, seul spectateur de la scène
+lugubre, s’adossait à un grand cyprès, et dérobait entièrement sa
+figure aux fossoyeurs et aux prêtres. Le corps du défunt fut enseveli
+en cinq minutes.
+
+La fosse comblée, les prêtres s’en retournèrent. Le fossoyeur leur
+adressa quelques mots et partit derrière eux.
+
+L’homme au manteau les salua au passage et mit une pièce de monnaie
+dans la main du fossoyeur.
+
+— Mordioux! murmura d’Artagnan, mais c’est Aramis, cet homme-là!
+
+Aramis, en effet, demeura seul, de ce côté du moins; car, à peine
+avait-il tourné la tête, que le pas d’une femme et le frôlement d’une
+robe bruirent dans le chemin près de lui.
+
+Il se retourna aussitôt et ôta son chapeau avec un grand respect de
+courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers et de
+tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.
+
+— Ah! par exemple, dit d’Artagnan, l’évêque de Vannes donnant des
+rendez-vous! C’est toujours l’abbé Aramis, muguetant à Noisy-le-Sec.
+Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetière, c’est un
+rendez-vous sacré.
+
+Et il se mit à rire.
+
+La conversation dura une grosse demi-heure.
+
+D’Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui
+tournait le dos; mais il voyait parfaitement, à la raideur des deux
+interlocuteurs, à la symétrie de leurs gestes, à la façon compassée,
+industrieuse, dont ils se lançaient les regards comme attaque ou comme
+défense, il voyait qu’on ne parlait pas d’amour.
+
+À la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut-elle qui
+s’inclina profondément devant Aramis.
+
+— Oh! oh! dit d’Artagnan, mais cela finit comme un rendez-vous
+d’amour!... Le cavalier s’agenouille au commencement; la demoiselle
+est domptée ensuite, et c’est-elle qui supplie... Quelle est cette
+demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir.
+
+Mais ce fut impossible. Aramis s’en alla le premier; la dame s’enfonça
+sous ses coiffes et partit ensuite.
+
+D’Artagnan n’y tint plus: il courut à la fenêtre de la rue de Lyon.
+
+Aramis venait d’entrer dans l’auberge.
+
+La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre
+vraisemblablement un équipage de deux chevaux de main et d’un carrosse
+qu’on voyait à la lisière du bois.
+
+Elle marchait lentement, tête baissée, absorbée dans une profonde
+rêverie.
+
+— Mordioux! mordioux! il faut que je connaisse cette femme, dit encore
+le mousquetaire.
+
+Et, sans plus délibérer, il se mit à la poursuivre.
+
+Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait à lever
+son voile.
+
+— Elle n’est pas jeune, dit-il; c’est une femme du grand monde. Je
+connais, ou le diable m’emporte! cette tournure-là.
+
+Comme il courait, le bruit de ses éperons et de ses bottes sur le sol
+battu de la rue faisait un cliquetis étrange; un bonheur lui arriva sur
+lequel il ne comptait pas.
+
+Ce bruit inquiéta la dame; elle crut être suivie ou poursuivie, ce qui
+était vrai, et elle se retourna.
+
+D’Artagnan sauta comme s’il eût reçu dans les mollets une charge de
+plomb à moineaux; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses pas:
+
+— Mme de Chevreuse! murmura-t-il.
+
+D’Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.
+
+Il demanda au père Célestin de s’informer près du fossoyeur quel était
+le mort qu’on avait enseveli le matin même.
+
+— Un pauvre mendiant franciscain, répliqua celui-ci, qui n’avait même
+pas un chien pour l’aimer en ce monde et l’escorter à sa dernière
+demeure.
+
+«S’il en était ainsi, pensa d’Artagnan, Aramis n’eût pas assisté à son
+convoi. Ce n’est pas un chien, pour le dévouement, que M. l’évêque de
+Vannes; pour le flair, je ne dis pas!»
+
+
+
+
+Chapitre CXLVI — Comment Porthos, Trüchen et Planchet se quittèrent
+amis, grâce à d’Artagnan
+
+
+On fit grosse chère dans la maison de Planchet.
+
+Porthos brisa une échelle et deux cerisiers, dépouilla les
+framboisiers, mais ne put arriver jusqu’aux fraises, à cause,
+disait-il, de son ceinturon.
+
+Trüchen, qui s’était déjà apprivoisée avec le géant, lui répondit:
+
+— Ce n’est pas le ceinturon, c’est le fendre.
+
+Et Porthos, ravi de joie, embrassa Trüchen, qui lui cueillait plein sa
+main de fraises et lui fit manger dans sa main. D’Artagnan, qui arriva
+sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur sa paresse et plaignit tout
+bas Planchet.
+
+Porthos déjeuna bien; quant il eut fini:
+
+— Je me plairais ici, dit-il en regardant Trüchen.
+
+Trüchen sourit.
+
+Planchet en fit autant, non sans un peu de gêne.
+
+Alors d’Artagnan dit à Porthos:
+
+— Il ne faut pas, mon ami, que les délices de Capoue vous fassent
+oublier le but réel de notre voyage à Fontainebleau.
+
+— Ma présentation au roi?
+
+— Précisément, je veux aller faire un tour en ville pour préparer cela.
+Ne sortez pas d’ici, je vous prie.
+
+— Oh! non, s’écria Porthos.
+
+Planchet regarda d’Artagnan avec crainte.
+
+— Est-ce que vous serez absent longtemps? dit-il.
+
+— Non, mon ami, et, dès ce soir, je te débarrasse de deux hôtes un peu
+lourds pour toi.
+
+— Oh! monsieur d’Artagnan, pouvez-vous dire?
+
+— Non; vois-tu, ton cœur est excellent, mais ta maison est petite. Tel
+n’a que deux arpents, qui peut loger un roi et le rendre très heureux;
+mais tu n’es pas né grand seigneur, toi.
+
+— M. Porthos non plus, murmura Planchet.
+
+— Il l’est devenu, mon cher; il est suzerain de cent mille livres de
+rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain de deux
+poings et d’une échine qui n’ont jamais eu de rivaux dans ce beau
+royaume de France. Porthos est un très grand seigneur à côté de toi,
+mon fils, et... Je ne t’en dis pas davantage; je te sais intelligent.
+
+— Mais non, mais non, monsieur; expliquez-moi...
+
+— Regarde ton verger dépouillé, ton garde-manger vide, ton lit cassé,
+ta cave à sec, regarde... Mme Trüchen...
+
+— Ah! mon Dieu! dit Planchet.
+
+— Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui renferment
+trois cents vassales fort égrillardes, et c’est un bien bel homme que
+Porthos!
+
+— Ah! mon Dieu! répéta Planchet.
+
+— Mme Trüchen est une excellente personne, continua d’Artagnan;
+conserve-la pour toi, entends-tu.
+
+Et il lui frappa sur l’épaule.
+
+À ce moment, l’épicier aperçut Trüchen et Porthos éloignés sous une
+tonnelle.
+
+Trüchen, avec une grâce toute flamande, faisait à Porthos des boucles
+d’oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait amoureusement,
+comme Samson devant Dalila.
+
+Planchet serra la main de d’Artagnan et courut vers la tonnelle.
+
+Rendons à Porthos cette justice qu’il ne se dérangea pas... Sans doute
+il ne croyait pas mal faire.
+
+Trüchen non plus ne se dérangea pas, ce qui indisposa Planchet; mais
+il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire bonne
+contenance devant un désagrément.
+
+Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa d’aller voir les
+chevaux.
+
+Porthos dit qu’il était fatigué.
+
+Planchet proposa au baron du Vallon de goûter d’un noyau qu’il faisait
+lui même et qui n’avait pas son pareil.
+
+Le baron accepta.
+
+C’est ainsi que, toute la journée, Planchet sut occuper son ennemi. Il
+sacrifia son buffet à son amour-propre.
+
+D’Artagnan revint deux heures après.
+
+— Tout est disposé, dit-il; j’ai vu Sa Majesté un moment au départ pour
+la chasse: le roi nous attend ce soir.
+
+— Le roi m’attend! cria Porthos en se redressant.
+
+Et, il faut bien l’avouer, car c’est une onde mobile que le cœur de
+l’homme, à partir de ce moment, Porthos ne regarda plus Mme Trüchen
+avec cette grâce touchante qui avait amolli le cœur de l’Anversoise.
+
+Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il
+raconta ou plutôt repassa toutes les splendeurs du dernier règne; les
+batailles, les sièges, les cérémonies. Il dit le luxe des Anglais, les
+aubaines conquises par les trois braves compagnons, dont d’Artagnan, le
+plus humble au début, avait fini par devenir le chef.
+
+Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse évanouie; il
+vanta comme il put la chasteté de ce grand seigneur et sa religion à
+respecter l’amitié; il fut éloquent, il fut adroit. Il charma Porthos,
+fit trembler Trüchen et fit rêver d’Artagnan.
+
+À six heures, le mousquetaire ordonna de préparer les chevaux et fit
+habiller Porthos.
+
+Il remercia Planchet de sa bonne hospitalité, lui glissa quelques mots
+vagues d’un emploi qu’on pourrait lui trouver à la Cour, ce qui grandit
+immédiatement Planchet dans l’esprit de Trüchen, où le pauvre épicier,
+si bon, si généreux, si dévoué avait baissé depuis l’apparition et le
+parallèle de deux grands seigneurs.
+
+Car les femmes sont ainsi faites: elles ambitionnent ce qu’elles n’ont
+pas; elles dédaignent ce qu’elles ambitionnaient, quand elles l’ont.
+
+Après avoir rendu ce service à son ami Planchet d’Artagnan dit à
+Porthos tout bas:
+
+— Vous avez, mon ami, une bague assez jolie à votre doigt.
+
+— Trois cents pistoles, dit Porthos.
+
+— Mme Trüchen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui laissez
+cette bague-là, répliqua d’Artagnan.
+
+Porthos hésita.
+
+— Vous trouvez qu’elle n’est pas assez belle? dit le mousquetaire. Je
+vous comprends; un grand seigneur comme vous ne va pas loger chez un
+ancien serviteur sans payer grassement l’hospitalité; mais, croyez-moi
+Planchet a un si bon cœur, qu’il ne remarquera pas que vous avez cent
+mille livres de rente.
+
+— J’ai bien envie, dit Porthos gonflé par ce discours, de donner à Mme
+Trüchen ma petite métairie de Bracieux; c’est aussi une jolie bague au
+doigt... douze arpents.
+
+— C’est trop, mon bon Porthos, trop pour le moment... Gardez cela pour
+plus tard.
+
+Il lui ôta le diamant du doigt, et, s’approchant de Trüchen:
+
+— Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier d’accepter,
+pour l’amour de lui, cette petite bague. M. du Vallon est un des hommes
+les plus généreux et les plus discrets que je connaisse. Il voulait
+vous offrir une métairie qu’il possède à Bracieux; je l’en ai dissuadé.
+
+— Oh! fit Trüchen dévorant le diamant du regard.
+
+— Monsieur le baron! s’écria Planchet attendri.
+
+— Mon bon ami! balbutia Porthos, charmé d’avoir été si bien traduit par
+d’Artagnan.
+
+Toutes ces exclamations, se croisant, firent un dénouement pathétique à
+la journée, qui pouvait se terminer d’une façon grotesque.
+
+Mais d’Artagnan était là, et partout, lorsque d’Artagnan avait
+commandé, les choses n’avaient fini que selon son goût et son désir.
+
+On s’embrassa. Trüchen, rendue à elle-même par la magnificence du
+baron, se sentit à sa place, et n’offrit qu’un front timide et
+rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si bien
+la veille.
+
+Planchet lui-même fut pénétré d’humilité.
+
+En veine de générosité, le baron Porthos aurait volontiers vidé ses
+poches dans les mains de la cuisinière et de Célestin.
+
+Mais d’Artagnan l’arrêta.
+
+— À mon tour, dit-il.
+
+Et il donna une pistole à la femme et deux à l’homme.
+
+Ce furent des bénédictions à réjouir le cœur d’Harpagon et à le rendre
+prodigue.
+
+D’Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu’au château et introduisit
+Porthos dans son appartement de capitaine, où il pénétra sans avoir été
+aperçu de ceux qu’il redoutait de rencontrer.
+
+
+
+
+Chapitre CXLVII — La présentation de Porthos
+
+
+Le soir même, à sept heures, le roi donnait audience à un ambassadeur
+des Provinces-Unies dans le grand salon.
+
+L’audience dura un quart d’heure.
+
+Après quoi, il reçut les nouveaux présentés et quelques dames qui
+passèrent les premières.
+
+Dans un coin du salon, derrière la colonne, Porthos et d’Artagnan
+s’entretenaient en attendant leur tour.
+
+— Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire à son ami.
+
+— Non.
+
+— Eh bien! regardez-le.
+
+Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en habit de
+cérémonie qui conduisait Aramis au roi.
+
+— Aramis! dit Porthos.
+
+— Présenté au roi par M. Fouquet.
+
+— Ah! fit Porthos.
+
+— Pour avoir fortifié Belle-Île, continua d’Artagnan.
+
+— Et moi?
+
+— Vous? Vous, comme j’avais l’honneur de vous le dire, vous êtes le bon
+Porthos, la bonté du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de garder un peu
+Saint-Mandé.
+
+— Ah! répéta Porthos.
+
+— Mais je suis là heureusement, dit d’Artagnan, et ce sera mon tour
+tout à l’heure.
+
+En ce moment, Fouquet s’adressait au roi:
+
+— Sire, dit-il, j’ai une faveur à demander à Votre Majesté. M.
+d’Herblay n’est pas ambitieux, mais il sait qu’il peut être utile.
+Votre Majesté a besoin d’avoir un agent à Rome et de l’avoir puissant;
+nous pouvons avoir un chapeau pour M. d’Herblay.
+
+Le roi fit un mouvement.
+
+— Je ne demande pas souvent à Votre Majesté, dit Fouquet.
+
+— C’est un cas, répondit le roi, qui traduisait toujours ainsi ses
+hésitations.
+
+À ce mot, nul n’avait rien à répondre.
+
+Fouquet et Aramis se regardèrent.
+
+Le roi reprit:
+
+— M. d’Herblay peut aussi nous servir en France: un archevêque, par
+exemple.
+
+— Sire, objecta Fouquet avec une grâce qui lui était particulière,
+Votre Majesté comble M. d’Herblay: l’archevêché peut être dans les
+bonnes grâces du roi le complément du chapeau; l’un n’exclut pas
+l’autre.
+
+Le roi admira la présence d’esprit et sourit.
+
+— D’Artagnan n’eût pas mieux répondu, dit-il.
+
+Il n’eût pas plutôt prononcé ce nom, que d’Artagnan parut.
+
+— Votre Majesté m’appelle? dit-il.
+
+Aramis et Fouquet firent un pas pour s’éloigner.
+
+— Permettez, Sire, dit vivement d’Artagnan, qui démasqua Porthos,
+permettez que je présente à Votre Majesté M. le baron du Vallon, l’un
+des plus braves gentilshommes de France.
+
+Aramis, à l’aspect de Porthos, devint pâle; Fouquet crispa ses poings
+sous ses manchettes.
+
+D’Artagnan leur sourit à tous deux, tandis que Porthos s’inclinait,
+visiblement ému, devant la majesté royale.
+
+— Porthos ici! murmura Fouquet à l’oreille d’Aramis.
+
+— Chut! c’est une trahison, répliqua celui-ci.
+
+— Sire, dit d’Artagnan, voilà six ans que je devrais avoir présenté
+M. du Vallon à Votre Majesté; mais certains hommes ressemblent aux
+étoiles; ils ne vont pas sans le cortège de leurs amis. La pléiade ne
+se désunit pas, voilà pourquoi j’ai choisi, pour vous présenter M. du
+Vallon, le moment où vous verriez à côté de lui M. d’Herblay.
+
+Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d’Artagnan d’un air
+superbe, comme pour accepter le défi que celui-ci semblait lui jeter.
+
+— Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi.
+
+— Excellents, Sire, et l’un répond de l’autre. Demandez à M. de Vannes
+comment a été fortifiée Belle-Île?
+
+Fouquet s’éloigna d’un pas.
+
+— Belle-Île, dit froidement Aramis, a été fortifiée par Monsieur.
+
+Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois.
+
+Louis admirait et se défiait.
+
+— Oui, dit d’Artagnan; mais demandez à M. le baron qui l’a aidé dans
+ses travaux?
+
+— Aramis, dit Porthos franchement.
+
+Et il désigna l’évêque.
+
+«Que diable signifie tout cela, pensa l’évêque, et quel dénouement aura
+cette comédie?»
+
+— Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire l’évêque...
+s’appelle Aramis?
+
+— Nom de guerre, dit d’Artagnan.
+
+— Nom d’amitié, dit Aramis.
+
+— Pas de modestie, s’écria d’Artagnan: sous ce prêtre, Sire, se cache
+le plus brillant officier, le plus intrépide gentilhomme, le plus
+savant théologien de votre royaume.
+
+Louis leva la tête.
+
+— Et un ingénieur! dit-il en admirant la physionomie, réellement
+admirable alors, d’Aramis.
+
+— Ingénieur par occasion, Sire, dit celui-ci.
+
+— Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur d’Artagnan,
+l’homme dont les conseils ont aidé plus de cent fois les desseins
+des ministres de votre père... M. d’Herblay, en un mot, qui, avec M.
+du Vallon, moi et M. le comte de La Fère, connu de Votre Majesté...
+formait ce quadrille dont plusieurs ont parlé sous le feu roi et
+pendant votre minorité.
+
+— Et qui a fortifié Belle-Île, répéta le roi avec un accent profond.
+
+Aramis s’avança.
+
+— Pour servir le fils, dit-il, comme j’ai servi le père.
+
+D’Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu’il proférait ces paroles. Il
+y démêla tant de respect vrai, tant de chaleureux dévouement, tant de
+conviction incontestable, que lui, lui, d’Artagnan, l’éternel douteur,
+lui, l’infaillible, il y fut pris.
+
+— On n’a pas un tel accent lorsqu’on ment, dit-il.
+
+Louis fut pénétré.
+
+— En ce cas, dit-il à Fouquet, qui attendait avec anxiété le résultat
+de cette épreuve, le chapeau est accordé. Monsieur d’Herblay, je vous
+donne ma parole pour la première promotion. Remerciez M. Fouquet.
+
+Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils déchirèrent le cœur. Il
+sortit précipitamment de la salle.
+
+— Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... J’aime à
+récompenser les serviteurs de mon père.
+
+— Sire, dit Porthos...
+
+Et il ne put aller plus loin.
+
+— Sire, s’écria d’Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par la
+majesté de votre personne, lui qui a soutenu fièrement le regard et le
+feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu’il pense, et moi, plus habitué
+à regarder le soleil... je vais vous dire sa pensée: il n’a besoin de
+rien, il ne désire que le bonheur de contempler Votre Majesté pendant
+un quart d’heure.
+
+— Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos avec un
+gracieux sourire.
+
+Porthos devint cramoisi de joie et d’orgueil.
+
+Le roi le congédia, et d’Artagnan le poussa dans la salle après l’avoir
+embrassé.
+
+— Mettez-vous près de moi à table, dit Porthos à son oreille.
+
+— Oui, mon ami.
+
+— Aramis me boude, n’est-ce pas?
+
+— Aramis ne vous a jamais tant aimé. Songez donc que je viens de lui
+faire avoir le chapeau de cardinal.
+
+— C’est vrai, dit Porthos. À propos, le roi aime-t-il qu’on mange
+beaucoup à sa table?
+
+— C’est le flatter, dit d’Artagnan, car il possède un royal appétit.
+
+— Vous m’enchantez, dit Porthos.
+
+
+
+
+Chapitre CXLVIII — Explications
+
+
+Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver
+d’Artagnan et Porthos.
+
+Il arriva près de ce dernier derrière la colonne, et, lui serrant la
+main:
+
+— Vous vous êtes échappé de ma prison? lui dit-il.
+
+— Ne le grondez pas, dit d’Artagnan; c’est moi, cher Aramis, qui lui ai
+donné la clef des champs.
+
+— Ah! mon ami, répliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que vous
+auriez attendu avec moins de patience?
+
+D’Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait déjà.
+
+— Vous autres, gens d’Église, dit-il à Aramis, vous êtes de grands
+politiques. Nous autres gens d’épée, nous allons au but. Voici le fait.
+J’étais allé visiter ce cher Baisemeaux.
+
+Aramis dressa l’oreille.
+
+— Tiens! dit Porthos, vous me faites souvenir que j’ai une lettre de
+Baisemeaux pour vous, Aramis.
+
+Et Porthos tendit à l’évêque la lettre que nous connaissons.
+
+Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que d’Artagnan
+parût un moment gêné par cette circonstance qu’il avait prévue tout
+entière.
+
+Du reste, Aramis lui-même fit si bonne contenance que d’Artagnan
+l’admira plus que jamais.
+
+La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d’un air parfaitement calme.
+
+— Vous disiez donc, cher capitaine? dit-il.
+
+— Je disais, continua le mousquetaire, que j’étais allé rendre visite à
+Baisemeaux pour le service.
+
+— Pour le service? dit Aramis.
+
+— Oui, fit d’Artagnan. Et naturellement, nous parlâmes de vous et
+de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me reçut froidement. Je
+pris congé. Or, comme je revenais, un soldat m’aborda et me dit (il
+me reconnaissait sans doute malgré mon habit de ville): «Capitaine,
+voulez-vous m’obliger en me lisant le nom écrit sur cette enveloppe?»
+Et je lus: _À M. du Vallon, à Saint-Mandé chez M. Fouquet._ «Pardieu!
+me dis-je, Porthos n’est pas retourné, comme je le pensais, à
+Pierrefonds ou à Belle-Île, Porthos est à Saint-Mandé chez M. Fouquet.
+M. Fouquet n’est pas à Saint-Mandé. Porthos est donc seul, ou avec
+Aramis, allons voir Porthos.» Et j’allai voir Porthos.
+
+— Très bien! dit Aramis rêveur.
+
+— Vous ne m’aviez pas conté cela, fit Porthos.
+
+— Je n’en ai pas eu le temps, mon ami.
+
+— Et vous emmenâtes Porthos à Fontainebleau?
+
+— Chez Planchet.
+
+— Planchet demeure à Fontainebleau? dit Aramis.
+
+— Oui, près du cimetière! s’écria Porthos étourdiment.
+
+— Comment, près du cimetière? fit Aramis soupçonneux.
+
+«Allons, bon! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre, puisqu’il
+y a bagarre.»
+
+— Oui, du cimetière, dit Porthos. Planchet, certainement, est un
+excellent garçon qui fait d’excellentes confitures, mais il a des
+fenêtres qui donnent sur le cimetière. C’est attristant! Ainsi ce
+matin...
+
+— Ce matin?... dit Aramis de plus en plus agité.
+
+D’Artagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit air
+de marche.
+
+— Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chrétien.
+
+— Ah! ah!
+
+— C’est attristant! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison d’où l’on
+voit continuellement des morts. Au contraire, d’Artagnan paraît aimer
+beaucoup cela.
+
+— Ah! d’Artagnan a vu?
+
+— Il n’a pas vu, il a dévoré des yeux.
+
+Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire; mais
+celui-ci était déjà en grande conversation avec de Saint-Aignan.
+
+Aramis continua d’interroger Porthos; puis, quand il eut exprimé tout
+le jus de ce citron gigantesque, il en jeta l’écorce.
+
+Il retourna vers son ami d’Artagnan et, lui frappant sur l’épaule:
+
+— Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut éloigné, car le souper du
+roi était annoncé.
+
+— Cher ami, répliqua d’Artagnan.
+
+— Nous ne soupons point avec le roi, nous autres.
+
+— Si fait; moi, je soupe.
+
+— Pouvez-vous causer dix minutes avec moi?
+
+— Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majesté se mette à table.
+
+— Où voulez-vous que nous causions?
+
+— Mais ici, sur ces bancs: le roi parti, l’on peut s’asseoir, et la
+salle est vide.
+
+— Asseyons-nous donc.
+
+Ils s’assirent. Aramis prit une des mains de d’Artagnan;
+
+— Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engagé Porthos à se
+défier un peu de moi?
+
+— Je l’avoue, mais non pas comme vous l’entendez. J’ai vu Porthos
+s’ennuyer à la mort, et j’ai voulu, en le présentant au roi, faire pour
+lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-même.
+
+— Quoi?
+
+— Votre éloge.
+
+— Vous l’avez fait noblement, merci!
+
+— Et je vous ai approché le chapeau qui se reculait.
+
+— Ah! je l’avoue, dit Aramis avec un singulier sourire; en vérité, vous
+êtes un homme unique pour faire la fortune de vos amis.
+
+— Vous voyez donc que je n’ai agi que pour faire celle de Porthos.
+
+— Oh! je m’en chargeais de mon côté; mais vous avez le bras plus long
+que nous.
+
+Ce fut au tour de d’Artagnan de sourire.
+
+— Voyons, dit Aramis, nous nous devons la vérité: m’aimez-vous
+toujours, mon cher d’Artagnan?
+
+— Toujours comme autrefois, répliqua d’Artagnan sans trop se
+compromettre par cette réponse.
+
+— Alors, merci, et franchise entière, dit Aramis; vous veniez à
+Belle-Île pour le roi?
+
+— Pardieu.
+
+— Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d’offrir Belle-Île toute
+fortifiée au roi?
+
+— Mais, mon ami, pour vous ôter le plaisir, il eût fallu d’abord que je
+fusse instruit de votre intention.
+
+— Vous veniez à Belle-Île sans rien savoir?
+
+— De vous, oui! Comment diable voulez-vous que je me figure Aramis
+devenu ingénieur au point de fortifier comme Polybe ou Archimède?
+
+— C’est pourtant vrai. Cependant vous m’avez deviné là-bas?
+
+— Oh! oui.
+
+— Et Porthos aussi?
+
+— Très cher, je n’ai pas deviné qu’Aramis fût ingénieur. Je n’ai pu
+deviner que Porthos le fût devenu. Il y a un Latin qui a dit: «On
+devient orateur, on naît poète.» Mais il n’a jamais dit: «On naît
+Porthos, et l’on devient ingénieur.»
+
+— Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis. Je
+poursuis.
+
+— Poursuivez.
+
+— Quand vous avez tenu notre secret, vous vous êtes hâté de le venir
+dire au roi?
+
+— J’ai d’autant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir
+plus fort. Lorsqu’un homme pesant deux cent cinquante-huit livres,
+comme Porthos, court la poste, quand un prélat goutteux pardon, c’est
+vous qui me l’avez dit, quand un prélat brûle le chemin, je suppose,
+moi, que ces deux amis, qui n’ont pas voulu me prévenir, avaient des
+choses de la dernière conséquence à me cacher, et, ma foi! je cours...
+je cours aussi vite que ma maigreur et l’absence de goutte me le
+permettent.
+
+— Cher ami, n’avez-vous pas réfléchi que vous pouviez me rendre, à moi
+et à Porthos, un triste service?
+
+— Je l’ai bien pensé; mais vous m’aviez fait jouer, Porthos et vous, un
+triste rôle à Belle-Île.
+
+— Pardonnez-moi, dit Aramis.
+
+— Excusez-moi, dit d’Artagnan.
+
+— En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant?
+
+— Ma foi, non.
+
+— Vous savez que j’ai dû faire prévenir tout de suite M. Fouquet, pour
+qu’il vous prévînt près du roi?
+
+— C’est là l’obscur.
+
+— Mais non. M. Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez?
+
+— Oh! oui.
+
+— Il en a un surtout.
+
+— Dangereux?
+
+— Mortel! Eh bien! pour combattre l’influence de cet ennemi, M.
+Fouquet a dû faire preuve, devant le roi, d’un grand dévouement et de
+grands sacrifices. Il a fait une surprise à Sa Majesté en lui offrant
+Belle-Île. Vous, arrivant le premier à Paris, la surprise était
+détruite. Nous avions l’air de céder à la crainte.
+
+— Je comprends.
+
+— Voilà tout le mystère, dit Aramis, satisfait d’avoir convaincu le
+mousquetaire.
+
+— Seulement, dit celui-ci, plus simple était de me tirer à quartier à
+Belle-Île pour me dire: «Cher amis, nous fortifions Belle-Île-en-Mer
+pour l’offrir au roi. Rendez-nous le service de nous dire pour qui
+vous agissez. Êtes-vous l’ami de M. Colbert ou celui de M. Fouquet?»
+Peut-être n’eussé-je rien répondu; mais vous eussiez ajouté: «Êtes-vous
+mon ami?» J’aurais dit: «Oui.»
+
+Aramis pencha la tête.
+
+— De cette façon, continua d’Artagnan, vous me paralysiez, et je venais
+dire au roi: «Sire, M. Fouquet fortifie Belle-Île, et très bien; mais
+voici un mot que M. le gouverneur de Belle-Île m’a donné pour Votre
+Majesté.» ou bien: «Voici une visite de M. Fouquet à l’endroit de ses
+intentions.» Je ne jouais pas un sot rôle; vous aviez votre surprise,
+et nous n’avions pas besoin de loucher en nous regardant.
+
+— Tandis, répliqua Aramis, qu’aujourd’hui vous avez agi tout à fait en
+ami de M. Colbert. Vous êtes donc son ami?
+
+— Ma foi, non! s’écria le capitaine. M. Colbert est un cuistre, et je
+le hais comme je haïssais Mazarin, mais sans le craindre.
+
+— Eh bien! moi, dit Aramis, j’aime M. Fouquet, et je suis à lui.
+Vous connaissez ma position... Je n’ai pas de bien... M. Fouquet m’a
+fait avoir des bénéfices, un évêché; M. Fouquet m’a obligé comme un
+galant homme, et je me souviens assez du monde pour apprécier les bons
+procédés. Donc, M. Fouquet m’a gagné le cœur, et je me suis mis à son
+service.
+
+— Rien de mieux. Vous avez là un bon maître.
+
+Aramis se pinça les lèvres.
+
+— Le meilleur, je crois, de tous ceux qu’on pourrait avoir.
+
+Puis il fit une pause.
+
+D’Artagnan se garda bien de l’interrompre.
+
+— Vous savez sans doute de Porthos comment il s’est trouvé mêlé à tout
+ceci?
+
+— Non, dit d’Artagnan; je suis curieux, c’est vrai, mais je ne
+questionne jamais un ami quand il veut me cacher son véritable secret.
+
+— Je m’en vais vous le dire.
+
+— Ce n’est pas la peine si la confidence m’engage.
+
+— Oh! ne craignez rien; Porthos est l’homme que j’ai aimé le plus,
+parce qu’il est simple et bon; Porthos est un esprit droit. Depuis que
+je suis évêque, je recherche les natures simples, qui me font aimer la
+vérité, haïr l’intrigue.
+
+D’Artagnan se caressa la moustache.
+
+— J’ai vu et recherché Porthos; il était oisif, sa présence me
+rappelait mes beaux jours d’autrefois, sans m’engager à mal faire au
+présent. J’ai appelé Porthos à Vannes. M. Fouquet, qui m’aime, ayant
+su que Porthos m’aimait, lui a promis l’ordre à la première promotion;
+voilà tout le secret.
+
+— Je n’en abuserai pas, dit d’Artagnan.
+
+— Je le sais bien, cher ami; nul n’a plus que vous de réel honneur.
+
+— Je m’en flatte, Aramis.
+
+— Maintenant...
+
+Et le prélat regarda son ami jusqu’au fond de l’âme.
+
+— Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un des
+amis de M. Fouquet? Ne m’interrompez pas avant de savoir ce que cela
+veut dire.
+
+— J’écoute.
+
+— Voulez-vous devenir maréchal de France, pair, duc, et posséder un
+duché d’un million?
+
+— Mais, mon ami, répliqua d’Artagnan, pour obtenir tout cela, que
+faut-il faire?
+
+— Être l’homme de M. Fouquet.
+
+— Moi, je suis l’homme du roi, cher ami.
+
+— Pas exclusivement, je suppose?
+
+— Oh! d’Artagnan n’est qu’un.
+
+— Vous avez, je le présume, une ambition, comme un grand cœur que vous
+êtes.
+
+— Mais oui.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! je désire être maréchal de France; mais le roi me fera
+maréchal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.
+
+Aramis attacha sur d’Artagnan son limpide regard.
+
+— Est-ce que le roi n’est pas le maître? dit d’Artagnan.
+
+— Nul ne le conteste; mais Louis XIII était aussi le maître.
+
+— Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n’y avait pas un
+M. d’Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire.
+
+— Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres d’achoppement.
+
+— Pas pour le roi?
+
+— Sans doute; mais...
+
+— Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense à soi et jamais à ce
+petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant.
+
+— Et l’ingratitude?
+
+— Les faibles en ont peur!
+
+— Vous êtes bien sûr de vous.
+
+— Je crois que oui.
+
+— Mais le roi peut n’avoir plus besoin de vous.
+
+— Au contraire, je crois qu’il en aura plus besoin que jamais;
+et, tenez, mon cher, s’il fallait arrêter un nouveau Condé, qui
+l’arrêterait? Ceci... ceci seul en France.
+
+Et d’Artagnan frappa son épée.
+
+— Vous avez raison, dit Aramis en pâlissant.
+
+Et il se leva et serra la main de d’Artagnan.
+
+— Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des mousquetaires;
+vous permettez...
+
+Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit:
+
+— Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.
+
+Puis ils se séparèrent.
+
+«Je le disais bien, pensa d’Artagnan, qu’il y avait quelque chose.»
+
+«Il faut se hâter de mettre le feu aux poudres, dit Aramis; d’Artagnan
+a éventé la mèche.»
+
+
+
+
+Chapitre CXLIX — Madame et de Guiche
+
+
+Nous avons vu que le comte de Guiche était sorti de la salle le jour
+où Louis XIV avait offert avec tant de galanterie à La Vallière les
+merveilleux bracelets gagnés à la loterie.
+
+Le comte se promena quelque temps hors du palais, l’esprit dévoré par
+mille soupçons et mille inquiétudes.
+
+Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces, le
+départ de Madame.
+
+Une grosse demi-heure s’écoula. Seul, à ce moment, le comte ne pouvait
+avoir de bien divertissantes idées.
+
+Il tira ses tablettes de sa poche, et se décida, après mille
+hésitations à écrire ces mots:
+
+«Madame, je vous supplie de m’accorder un moment d’entretien. Ne vous
+alarmez pas de cette demande qui n’a rien d’étranger au profond respect
+avec lequel je suis, etc., etc.»
+
+Il signait cette singulière supplique pliée en billet d’amour, quand il
+vit sortir du château plusieurs femmes, puis des hommes, presque tout
+le cercle de la reine, enfin.
+
+Il vit La Vallière elle-même, puis Montalais causant avec Malicorne.
+
+Il vit jusqu’au dernier des conviés qui tout à l’heure peuplaient le
+cabinet de la reine mère.
+
+Madame n’était point passée; il fallait cependant qu’elle traversât
+cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse, de Guiche
+plongeait dans cette cour.
+
+Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des
+flambeaux. Elle marchait vite, et, arrivée à sa porte, elle cria.
+
+— Pages, qu’on aille s’informer de M. le comte de Guiche. Il doit me
+rendre compte d’une commission. S’il est libre, qu’on le prie de passer
+chez moi.
+
+De Guiche demeura muet et caché dans son ombre; mais, sitôt que Madame
+fut rentrée, il s’élança de la terrasse en bas les degrés; il prit
+l’air le plus indifférent pour se faire rencontrer par les pages, qui
+couraient déjà vers son logement.
+
+«Ah! Madame me fait chercher!» se dit-il tout ému.
+
+Et il serra son billet, désormais inutile.
+
+— Comte, dit un des pages en l’apercevant, nous sommes heureux de vous
+rencontrer.
+
+— Qu’y a-t-il, messieurs?
+
+— Un ordre de Madame.
+
+— Un ordre de Madame? fit de Guiche d’un air surpris.
+
+— Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez, nous
+a-t-elle dit, compte d’une commission. Êtes-vous libre?
+
+— Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.
+
+— Veuillez donc nous suivre.
+
+Monté chez la princesse, de Guiche la trouva pâle et agitée.
+
+À la porte se tenait Montalais, un peu inquiète de ce qui se passait
+dans l’esprit de sa maîtresse.
+
+De Guiche parut.
+
+— Ah! c’est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous
+prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.
+
+Montalais, encore plus intriguée, salua et sortit.
+
+Les deux interlocuteurs restèrent seuls.
+
+Le comte avait tout l’avantage: c’était Madame qui l’avait appelé à un
+rendez-vous. Mais, cet avantage, comment était-il possible au comte
+d’en user? C’était une personne si fantasque que Madame! c’était un
+caractère si mobile que celui de Son Altesse Royale!
+
+Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation:
+
+— Eh bien! dit-elle, n’avez-vous rien à me dire?
+
+Il crut qu’elle avait deviné sa pensée; il crut; ceux qui aiment sont
+ainsi faits; ils sont crédules et aveugles comme des poètes ou des
+prophètes; il crut qu’elle savait le désir qu’il avait de la voir, et
+le sujet de ce désir.
+
+— Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort étrange.
+
+— L’affaire des bracelets, s’écria-t-elle vivement, n’est-ce pas?
+
+— Oui, madame.
+
+— Vous croyez le roi amoureux? Dites.
+
+De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce regard
+qui allait jusqu’au cœur.
+
+— Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de tourmenter
+quelqu’un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas empressé comme
+il est; il ne risquerait pas de compromettre de gaieté de cœur une
+jeune fille jusqu’alors inattaquable.
+
+— Bon! cette effrontée? dit hautement la princesse.
+
+— Je puis affirmer à Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une
+fermeté respectueuse, que Mlle de La Vallière est aimée d’un homme
+qu’il convient de respecter, car c’est un galant homme.
+
+— Oh! Bragelonne, peut-être?
+
+— Mon ami. Oui, madame.
+
+— Eh bien! quand il serait votre ami, qu’importe au roi?
+
+— Le roi sait que Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière; et,
+comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n’ira pas causer un
+malheur irréparable.
+
+Madame se mit à rire avec des éclats qui firent sur de Guiche une
+douloureuse impression.
+
+— Je vous répète, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de La
+Vallière, et la preuve que je ne le crois pas, c’est que je voulais
+vous demander de qui Sa Majesté peut chercher à piquer l’amour-propre
+dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute la Cour, vous
+m’aiderez à trouver d’autant plus assurément, que, dit-on partout,
+Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.
+
+Madame se mordit les lèvres, et, faute de bonnes raisons, elle détourna
+la conversation.
+
+— Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards dans
+lesquels l’âme semble passer tout entière, prouvez-moi que vous
+cherchiez à m’interroger, moi qui vous ai appelé.
+
+De Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu’il avait écrit, et le
+montra.
+
+— Sympathie, dit-elle.
+
+— Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui, sympathie;
+mais, moi, je vous ai expliqué comment et pourquoi je vous cherchais;
+vous, madame, vous êtes encore à me dire pourquoi vous me mandiez près
+de vous.
+
+— C’est vrai.
+
+Et elle hésita.
+
+— Ces bracelets me feront perdre la tête, dit-elle tout à coup.
+
+— Vous vous attendiez à ce que le roi dût vous les offrir? répliqua de
+Guiche.
+
+— Pourquoi pas?
+
+— Mais avant vous, madame, avant vous sa belle-sœur, le roi n’avait-il
+pas la reine?
+
+— Avant La Vallière, s’écria la princesse, ulcérée, n’avait-il pas moi?
+n’avait-il pas toute la Cour?
+
+— Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si l’on
+vous entendait parler ainsi, que si l’on voyait vos yeux rouges, et,
+Dieu me pardonne! cette larme qui monte à vos cils; oh! oui! tout le
+monde dirait que Votre Altesse Royale est jalouse.
+
+— Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Vallière?
+
+Elle s’attendait à faire plier de Guiche avec ce geste hautain et ce
+ton superbe.
+
+— Jalouse de La Vallière, oui, madame, répéta-t-il bravement.
+
+— Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de
+m’insulter?
+
+— Je ne le crois pas, madame, répliqua le comte un peu agité, mais
+résolu à dompter cette fougueuse colère.
+
+— Sortez! dit la princesse au comble de l’exaspération, tant le
+sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient à fiel et à
+rage.
+
+De Guiche recula d’un pas, fit sa révérence avec lenteur, se releva
+blanc comme ses manchettes, et, d’une voix légèrement altérée:
+
+— Ce n’était pas la peine que je m’empressasse, dit-il, pour subir
+cette injuste disgrâce.
+
+Et il tourna le dos sans précipitation.
+
+Il n’avait pas fait cinq pas, que Madame s’élança comme une tigresse
+après lui, le saisit par la manche, et, le retournant:
+
+— Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de fureur,
+est plus insultant que l’insulte. Voyons, insultez-moi, mais au moins
+parlez!
+
+— Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son épée,
+percez-moi le cœur, mais ne me faites pas mourir à petit feu.
+
+Au regard qu’il arrêta sur elle, regard empreint d’amour, de
+résolution, de désespoir même, elle comprit qu’un homme, si calme en
+apparence, se passerait l’épée dans la poitrine si elle ajoutait un mot.
+
+Elle lui arracha le fer d’entre les mains, et, serrant son bras avec un
+délire qui pouvait passer pour de la tendresse:
+
+— Comte, dit-elle, ménagez-moi. Vous voyez que je souffre, et vous
+n’avez aucune pitié.
+
+Les larmes, dernière crise de cet accès, étouffèrent sa voix. De
+Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta jusqu’à
+son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait.
+
+— Pourquoi, murmura-t-il à ses genoux, ne m’avouez-vous pas vos peines?
+Aimez-vous quelqu’un? Dites-le-moi? J’en mourrai, mais après que je
+vous aurai soulagée, consolée, servie même.
+
+— Oh! vous m’aimez ainsi! répliqua-t-elle vaincue.
+
+— Je vous aime à ce point, oui, madame.
+
+Et elle lui donna ses deux mains.
+
+— J’aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n’eût pu l’entendre.
+
+Lui l’entendit.
+
+— Le roi? dit-il.
+
+Elle secoua doucement la tête, et son sourire fut comme ces éclaircies
+de nuages par lesquelles, après la tempête, on croit voir le paradis
+s’ouvrir.
+
+— Mais, ajouta-t-elle, il y a d’autres passions dans un cœur bien né.
+L’amour, c’est la poésie; mais la vie de ce cœur, c’est l’orgueil.
+Comte, je suis née sur le trône, je suis fière et jalouse de mon rang.
+Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des indignités?
+
+— Encore! fit le comte; voilà que vous maltraitez cette pauvre fille
+qui sera la femme de mon ami.
+
+— Vous êtes assez simple pour croire cela, vous?
+
+— Si je ne le croyais pas, dit-il fort pâle, Bragelonne serait prévenu
+demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Vallière eût oublié
+les serments qu’elle a faits à Raoul. Mais non, ce serait une lâcheté
+de trahir le secret d’une femme; ce serait un crime de troubler le
+repos d’un ami.
+
+— Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage éclat de rire, que
+l’ignorance est du bonheur?
+
+— Je le crois, répliqua-t-il.
+
+— Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement.
+
+— C’est facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous
+aimait et que vous aimiez le roi.
+
+— Eh bien? fit-elle en respirant péniblement.
+
+— Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, fût venu me dire: «Oui, le roi
+aime Madame; oui, le roi a touché le cœur de Madame», j’eusse peut-être
+tué Raoul!
+
+— Il eût fallu, dit la princesse avec cette obstination des femmes qui
+se sentent imprenables, que M. de Bragelonne eût eu des preuves pour
+vous parler ainsi.
+
+— Toujours est-il, répondit de Guiche en soupirant, que, n’ayant pas
+été averti, je n’ai rien approfondi, et qu’aujourd’hui mon ignorance
+m’a sauvé la vie.
+
+— Vous pousseriez jusqu’à l’égoïsme et la froideur, dit Madame, que
+vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d’aimer La Vallière?
+
+— Jusqu’au jour où La Vallière me sera révélée coupable, oui, madame.
+
+— Mais les bracelets?
+
+— Eh! madame, puisque vous vous attendiez à les recevoir du roi,
+qu’eussé-je pu dire?
+
+L’argument était vigoureux; la princesse en fut écrasée. Elle ne se
+releva plus dès ce moment.
+
+Mais, comme elle avait l’âme pleine de noblesse, comme elle avait
+l’esprit ardent d’intelligence, elle comprit toute la délicatesse de de
+Guiche.
+
+Elle lut clairement dans son cœur qu’il soupçonnait le roi d’aimer
+La Vallière, et ne voulait pas user de cet expédient vulgaire, qui
+consiste à ruiner un rival dans l’esprit d’une femme, en donnant à
+celle-ci l’assurance, la certitude que ce rival courtise une autre
+femme.
+
+Elle devina qu’il soupçonnait La Vallière, et que, pour lui laisser
+le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre à jamais, il se
+réservait une démarche directe ou quelques observations plus nettes.
+
+Elle lut en un mot tant de grandeur réelle, tant de générosité dans le
+cœur de son amant, qu’elle sentit s’embraser le sien au contact d’une
+flamme aussi pure.
+
+De Guiche, en restant, malgré la crainte de déplaire, un homme de
+conséquence et de dévouement, grandissait à l’état de héros, et la
+réduisait à l’état de femme jalouse et mesquine.
+
+Elle l’en aima si tendrement, qu’elle ne put s’empêcher de lui en
+donner un témoignage.
+
+— Voilà bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la main.
+Soupçons, inquiétudes, défiances, douleurs, je crois que nous avons
+prononcé tous ces noms.
+
+— Hélas! oui, madame.
+
+— Effacez-les de votre cœur comme je les chasse du mien. Comte, que
+cette La Vallière aime le roi ou ne l’aime pas, que le roi aime ou
+n’aime pas La Vallière, faisons, à partir de ce moment, une distinction
+dans nos deux rôles. Vous ouvrez de grands yeux; je gage que vous ne me
+comprenez pas?
+
+— Vous êtes si vive, madame, que je tremble toujours de vous déplaire.
+
+— Voyez comme il tremble, le bel effrayé! dit-elle avec un enjouement
+plein de charme. Oui, monsieur, j’ai deux rôles à jouer. Je suis la
+sœur du roi, la belle-sœur de sa femme. À ce titre, ne faut-il pas que
+je m’occupe des intrigues du ménage? Votre avis?
+
+— Le moins possible, madame.
+
+— D’accord, mais c’est une question de dignité; ensuite je suis la
+femme de Monsieur.
+
+De Guiche soupira.
+
+— Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter à me parler toujours
+avec le plus souverain respect.
+
+— Oh! s’écria-t-il en tombant à ses pieds, qu’il baisa comme ceux d’une
+divinité.
+
+— Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j’ai encore un autre rôle. Je
+l’oubliais.
+
+— Lequel? lequel?
+
+— Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J’aime.
+
+Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs lèvres se touchèrent.
+
+Un pas retentit derrière la tapisserie. Montalais heurta.
+
+— Qu’y a-t-il, mademoiselle? dit Madame.
+
+— On cherche M. de Guiche, répondit Montalais, qui eut tout le temps de
+voir le désordre des acteurs de ces quatre rôles, car constamment de
+Guiche avait héroïquement aussi joué le sien.
+
+
+
+
+Chapitre CL — Montalais et Malicorne
+
+
+Montalais avait raison. M. de Guiche, appelé partout, était fort
+exposé, par la multiplication même des affaires, à ne répondre nulle
+part.
+
+Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame, malgré
+son orgueil blessé, malgré sa colère intérieure, ne put rien reprocher,
+momentanément, du moins, à Montalais, qui venait de violer si
+audacieusement la consigne quasi royale qui l’avait éloignée.
+
+De Guiche aussi perdit la tête, ou, plutôt, disons-le, de Guiche avait
+perdu la tête avant l’arrivée de Montalais; car à peine eut-il entendu
+la voix de la jeune fille, que, sans prendre congé de Madame, comme la
+plus simple politesse l’exigeait même entre égaux, il s’enfuit le cœur
+brûlant, la tête folle, laissant la princesse une main levée et lui
+faisant un geste d’adieu. C’est que de Guiche pouvait dire, comme le
+dit Chérubin cent ans plus tard, qu’il emportait aux lèvres du bonheur
+pour une éternité.
+
+Montalais trouva donc les deux amants fort en désordre: il y avait
+désordre chez celui qui s’enfuyait, désordre chez celle qui restait.
+
+Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard interrogateur
+autour d’elle:
+
+— Je crois que, cette fois, j’en sais autant que la femme la plus
+curieuse peut désirer en savoir.
+
+Madame fut tellement embarrassée de ce regard inquisiteur, que, comme
+si elle eût entendu l’aparté de Montalais, elle ne dit pas un seul mot
+à sa fille d’honneur, et, baissant les yeux, rentra dans sa chambre à
+coucher.
+
+Ce que voyant, Montalais écouta.
+
+Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.
+
+De ce moment elle comprit qu’elle avait sa nuit à elle, et, faisant
+du côté de cette porte qui venait de se fermer un geste assez
+irrespectueux, lequel voulait dire: «Bonne nuit, princesse!» elle
+descendit retrouver Malicorne, fort occupé pour le moment à suivre de
+l’œil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le comte de Guiche.
+
+Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque œuvre
+d’importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et,
+quand Malicorne en fut revenu à sa position naturelle, elle lui frappa
+seulement sur l’épaule.
+
+— Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?
+
+— M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.
+
+— Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.
+
+— Et que savez-vous?
+
+— C’est que Madame aime M. de Guiche.
+
+— L’un était la conséquence de l’autre.
+
+— Pas toujours, mon beau monsieur.
+
+— Cet axiome serait-il à mon adresse?
+
+— Les personnes présentes sont toujours exceptées.
+
+— Merci, fit Malicorne. Et de l’autre côté? continua-t-il en
+interrogeant.
+
+— Le roi a voulu ce soir, après la loterie, voir Mlle de La Vallière.
+
+— Eh bien! il l’a vue?
+
+— Non pas.
+
+— Comment, non pas?
+
+— La porte était fermée.
+
+— De sorte que?...
+
+— De sorte que le roi s’en est retourné tout penaud comme un simple
+voleur qui a oublié ses outils.
+
+— Bien.
+
+— Et du troisième côté? demanda Montalais.
+
+— Le courrier qui arrive à M. de Guiche est envoyé par M. de Bragelonne.
+
+— Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.
+
+— Pourquoi, bon?
+
+— Parce que voilà de l’occupation. Si nous nous ennuyons maintenant,
+nous aurons du malheur.
+
+— Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne point
+faire confusion.
+
+— Rien de plus simple, répliqua Montalais. Trois intrigues un peu bien
+chauffées, un peu bien menées, donnent, l’une dans l’autre, et au bas
+chiffre, trois billets par jour.
+
+— Oh! s’écria Malicorne en haussant les épaules, vous n’y pensez pas,
+ma chère, trois billets en un jour, c’est bon pour des sentiments
+bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille au couvent,
+échangeant le billet quotidiennement par le haut de l’échelle ou par
+le trou fait au mur. En un billet tient toute la poésie de ces pauvres
+petits cœurs-là. Mais chez nous... Oh! que vous connaissez peu le
+Tendre royal, ma chère.
+
+— Voyons, concluez, dit Montalais impatientée. On peut venir.
+
+— Conclure! Je n’en suis qu’à la narration. J’ai encore trois points.
+
+— En vérité, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand! s’écria
+Montalais.
+
+— Et vous, vous me ferez perdre la tête avec vos vivacités d’Italienne.
+Je vous disais donc que nos amoureux s’écriront des volumes, mais où
+voulez vous en venir?
+
+— À ceci, qu’aucune de nos dames ne peut garder les lettres qu’elle
+recevra.
+
+— Sans aucun doute.
+
+— Que M. de Guiche n’osera pas garder les siennes non plus.
+
+— C’est probable.
+
+— Eh bien! je garderai tout cela, moi.
+
+— Voilà justement ce qui est impossible, dit Malicorne.
+
+— Et pourquoi cela?
+
+— Parce que vous n’êtes pas chez vous; que votre chambre est commune à
+La Vallière et à vous; que l’on pratique assez volontiers des visites
+et des fouilles dans une chambre de fille d’honneur; que je crains fort
+la reine, jalouse comme une Espagnole, la reine mère, jalouse comme
+deux Espagnoles, et, enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.
+
+— Vous oubliez quelqu’un.
+
+— Qui?
+
+— Monsieur.
+
+— Je ne parlais que pour les femmes. Numérotons donc. Monsieur, N° 1.
+
+— N° 2, de Guiche.
+
+— N° 3, le vicomte de Bragelonne.
+
+— N° 4, et le roi.
+
+— Le roi?
+
+— Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais encore
+plus puissant que tout le monde. Ah! ma chère!
+
+— Après?
+
+— Dans quel guêpier vous êtes-vous fourrée!
+
+— Pas encore assez avant, si vous voulez m’y suivre.
+
+— Certainement que je vous y suivrai. Cependant...
+
+— Cependant?...
+
+— Tandis qu’il en est temps encore, je crois qu’il serait prudent de
+retourner en arrière.
+
+— Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous mettre
+du premier coup à la tête de toutes ces intrigues-là.
+
+— Vous n’y suffirez pas.
+
+— Avec vous, j’en mènerais dix. C’est mon élément, voyez-vous. J’étais
+faite pour vivre à la Cour, comme la salamandre est faite pour vivre
+dans les flammes.
+
+— Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chère amie.
+J’ai entendu dire à des savants fort savants, d’abord qu’il n’y a
+pas de salamandres, et qu’y en eût-il, elles seraient parfaitement
+grillées, elles seraient parfaitement rôties en sortant du feu.
+
+— Vos savants peuvent être fort savants en affaires de salamandres. Or,
+vos savants ne vous diront point ceci, que je vous dis, moi: Aure de
+Montalais est appelée à être, avant un mois, le premier diplomate de la
+Cour de France!
+
+— Soit, mais à la condition que j’en serai le deuxième.
+
+— C’est dit: alliance offensive et défensive, bien entendu.
+
+— Seulement, défiez-vous des lettres.
+
+— Je vous les remettrai au fur et à mesure qu’on me les remettra.
+
+— Que dirons-nous au roi, de Madame?
+
+— Que Madame aime toujours le roi.
+
+— Que dirons-nous à Madame, du roi?
+
+— Qu’elle aurait le plus grand tort de ne pas le ménager.
+
+— Que dirons-nous à La Vallière, de Madame?
+
+— Tout ce que nous voudrons: La Vallière est à nous.
+
+— À nous?
+
+— Doublement.
+
+— Comment cela?
+
+— Par le vicomte de Bragelonne, d’abord.
+
+— Expliquez-vous.
+
+— Vous n’oubliez pas, je l’espère, que M. de Bragelonne a écrit
+beaucoup de lettres à Mlle de La Vallière?
+
+— Je n’oublie rien.
+
+— Ces lettres, c’est moi qui les recevais, c’est moi qui les cachais.
+
+— Et, par conséquent, c’est vous qui les avez?
+
+— Toujours.
+
+— Où cela? ici?
+
+— Oh! que non pas. Je les ai à Blois, dans la petite chambre que vous
+savez.
+
+— Petite chambre chérie, petite chambre amoureuse, antichambre du
+palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites que
+toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?
+
+— Oui.
+
+— Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?
+
+— Sans doute, dans le même coffret où je mettais les lettres que je
+recevais de vous, et où je déposais les miennes quand vos affaires ou
+vos plaisirs vous empêchaient de venir au rendez-vous.
+
+— Ah! fort bien, dit Malicorne.
+
+— Pourquoi cette satisfaction?
+
+— Parce que je vois la possibilité de ne pas courir à Blois après les
+lettres. Je les ai ici.
+
+— Vous avez rapporté le coffret?
+
+— Il m’était cher, venant de vous.
+
+— Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui
+auront un grand prix plus tard.
+
+— Je le sais parbleu bien! et voilà justement pourquoi je ris, et de
+tout mon cœur même.
+
+— Maintenant, un dernier mot.
+
+— Pourquoi donc un dernier?
+
+— Avons-nous besoin d’auxiliaires?
+
+— D’aucun.
+
+— Valets, servantes?
+
+— Mauvais, détestable! Vous donnerez les lettres, vous les recevrez.
+Oh! pas de fierté; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure, ne faisant
+pas leurs affaires eux-mêmes, devront se résoudre à les voir faire par
+d’autres.
+
+— Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?
+
+— Rien; il ouvre sa fenêtre.
+
+— Disparaissons.
+
+Et tous deux disparurent; la conjuration était nouée.
+
+La fenêtre qui venait de s’ouvrir était, en effet, celle du comte de
+Guiche.
+
+Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n’était pas
+seulement pour tâcher de voir l’ombre de Madame à travers ses rideaux
+qu’il se mettait à cette fenêtre, et sa préoccupation n’était pas toute
+amoureuse.
+
+Il venait, comme nous l’avons dit, de recevoir un courrier; ce courrier
+lui avait été envoyé par de Bragelonne. De Bragelonne avait écrit à de
+Guiche.
+
+Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une
+profonde impression.
+
+— Étrange! étrange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la
+destinée entraîne-t-elle donc les gens à leur but?
+
+Et, quittant la fenêtre pour se rapprocher de la lumière, il relut une
+troisième fois cette lettre, dont les lignes brûlaient à la fois son
+esprit et ses yeux.
+
+«Calais.
+
+«Mon cher comte,
+
+J’ai trouvé à Calais M. de Wardes, qui a été blessé grièvement dans une
+affaire avec M. de Buckingham.
+
+C’est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais haineux et
+méchant.
+
+Il m’a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son cœur a beaucoup de
+penchant; de Madame, qu’il trouve belle et aimable.
+
+Il a deviné votre amour pour la personne que vous savez.
+
+Il m’a aussi entretenu d’une personne que j’aime, et m’a témoigné le
+plus vif intérêt en me plaignant fort, le tout avec des obscurités
+qui m’ont effrayé d’abord, mais que j’ai fini par prendre pour les
+résultats de ses habitudes de mystère.
+
+Voici le fait:
+
+Il aurait reçu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce n’est
+que par M. de Lorraine.
+
+On s’entretient, disent ses nouvelles, d’un changement survenu dans
+l’affection du roi.
+
+Vous savez qui cela regarde.
+
+Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d’une fille d’honneur
+qui donne sujet à la médisance.
+
+Ces phrases vagues ne m’ont point permis de dormir. J’ai déploré
+depuis hier que mon caractère droit et faible, malgré une certaine
+obstination, m’ait laissé sans réplique à ces insinuations.
+
+En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n’ai point retardé son
+départ avec des explications; et puis il me paraissait dur, je l’avoue,
+de mettre à la question un homme dont les blessures sont à peine
+fermées.
+
+Bref, il est parti à petites journées, parti pour assister, dit-il,
+au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d’offrir sous peu de
+temps.
+
+Il a ajouté à ces paroles certaines félicitations, puis certaines
+condoléances. Je n’ai pas plus compris les unes que les autres. J’étais
+étourdi par mes pensées et par une défiance envers cet homme, défiance,
+vous le savez mieux que personne, que je n’ai jamais pu surmonter.
+
+Mais, lui parti, mon esprit s’est ouvert.
+
+Il est impossible qu’un caractère comme celui de de Wardes n’ait pas
+infiltré quelque peu de sa méchanceté dans les rapports que nous avons
+eus ensemble.
+
+Il est donc impossible que dans toutes les paroles mystérieuses que M.
+de Wardes m’a dites, il n’y ait point un sens mystérieux dont je puisse
+me faire l’application à moi ou à qui savez.
+
+Forcé que j’étais de partir promptement pour obéir au roi, je n’ai
+point eu l’idée de courir après M. de Wardes pour obtenir l’explication
+de ses réticences; mais je vous expédie un courrier et vous écris cette
+lettre, qui vous exposera tous mes doutes. Vous, c’est moi: j’ai pensé,
+vous agirez.
+
+M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu’il a voulu dire, si déjà
+vous ne le savez.
+
+Au reste M. de Wardes a prétendu que M. de Buckingham avait quitté
+Paris, comblé par Madame; c’est une affaire qui m’eût immédiatement
+mis l’épée à la main sans la nécessité où je crois me trouver de faire
+passer le service du roi avant toute querelle.
+
+Brûlez cette lettre, que vous remet Olivain.
+
+Qui dit Olivain, dit la sûreté même.
+
+Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de Mlle
+de La Vallière, dont je baise respectueusement les mains.
+
+Vous, je vous embrasse.
+
+Vicomte de Bragelonne.
+
+P.-S.— Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prévoir, cher
+ami, expédiez-moi un courrier avec ce seul mot: «Venez», et je serai à
+Paris, trente-six heures après votre lettre reçue.
+
+De Guiche soupira, replia la lettre une troisième fois, et, au lieu de
+la brûler, comme le lui avait recommandé Raoul, il la remit dans sa
+poche.
+
+Il avait besoin de la lire et de la relire encore.
+
+— Quel trouble et quelle confiance à la fois, murmura le comte; toute
+l’âme de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte de La Fère,
+et il y parle de son respect pour Louise! Il m’avertit pour moi, il
+me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un geste menaçant,
+vous vous mêlez de mes affaires, monsieur de Wardes? Eh bien! je vais
+m’occuper des vôtres. Quant à toi, mon pauvre Raoul, ton cœur me laisse
+un dépôt; je veillerai sur lui, ne crains rien.
+
+Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez lui
+sans retard, s’il était possible.
+
+Malicorne se rendit à l’invitation avec une vivacité qui était le
+premier résultat de sa conversation avec Montalais.
+
+Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus
+celui-ci, qui travaillait à l’ombre, devina son interrogateur.
+
+Il s’ensuivit que, après un quart d’heure de conversation, pendant
+lequel de Guiche crut découvrir toute la vérité sur La Vallière et sur
+le roi, il n’apprit absolument rien que ce qu’il avait vu de ses yeux;
+tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra, que Raoul avait
+de la défiance à distance et que de Guiche allait veiller sur le trésor
+des Hespérides.
+
+Malicorne accepta d’être le dragon.
+
+De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s’occupa plus que de
+soi.
+
+On annonça le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa première
+apparition chez le roi.
+
+Après sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.
+
+De Guiche se rendit chez Monsieur avant l’heure.
+
+
+
+
+Chapitre CLI — Comment de Wardes fut reçu à la cour
+
+
+Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que le
+rafraîchissement de l’esprit conseille à tout caractère léger pour la
+nouveauté qui arrive.
+
+De Wardes, qu’en effet on n’avait pas vu depuis un mois, était du
+fruit nouveau. Le caresser, c’était d’abord une infidélité à faire aux
+anciens, et une infidélité a toujours son charme; c’était, de plus, une
+réparation à lui faire, à lui. Monsieur le traita donc on ne peut plus
+favorablement.
+
+M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui
+respectait cette seconde nature, en tout semblable à la sienne, plus le
+courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes des caresses
+plus douces encore que n’en avait eu Monsieur.
+
+De Guiche était là, comme nous l’avons dit, mais se tenait un peu
+à l’écart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent
+terminées.
+
+De Wardes, tout en parlant aux autres, et même à Monsieur, n’avait pas
+perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu’il était là pour lui.
+
+Aussi alla-t-il à de Guiche aussitôt qu’il en eut fini avec les autres.
+
+Tous deux échangèrent les compliments les plus courtois; après quoi, de
+Wardes revint à Monsieur et aux autres gentilshommes.
+
+Au milieu de toutes ces félicitations de bon retour on annonça Madame.
+
+Madame avait appris l’arrivée de de Wardes. Elle savait tous les
+détails de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n’était pas
+fâchée d’être là aux premières paroles qui devaient être prononcées par
+celui qu’elle savait son ennemi.
+
+Elle avait deux ou trois dames d’honneur avec elle.
+
+De Wardes fit à Madame les plus gracieux saluts, et annonça tout
+d’abord, pour commencer les hostilités, qu’il était prêt à donner des
+nouvelles de M. de Buckingham à ses amis.
+
+C’était une réponse directe à la froideur avec laquelle Madame l’avait
+accueilli.
+
+L’attaque était vive, Madame sentit le coup sans paraître l’avoir reçu.
+Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche.
+
+Monsieur rougit, de Guiche pâlit.
+
+Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant combien
+cet ennemi pouvait lui susciter de désagréments près des deux personnes
+qui l’écoutaient, elle se pencha en souriant du côté du voyageur.
+
+Le voyageur parlait d’autre chose.
+
+Madame était brave, imprudente même: toute retraite la jetait en avant.
+Après le premier serrement de cœur, elle revint au feu.
+
+— Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur de Wardes?
+demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu la mauvaise
+chance d’être blessé.
+
+Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pinça les lèvres.
+
+— Non, madame, dit-il, presque pas.
+
+— Cependant, par cette horrible chaleur...
+
+— L’air de la mer est frais, madame, et puis j’avais une consolation.
+
+— Oh! tant mieux!... Laquelle?
+
+— Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.
+
+— Ah! il a été blessé plus grièvement que vous? J’ignorais cela, dit la
+princesse avec une complète insensibilité.
+
+— Oh! madame, vous vous trompez, ou plutôt vous faites semblant de vous
+tromper à mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait plus souffert
+que moi; mais son cœur était atteint.
+
+De Guiche comprit où tendait la lutte; il hasarda un signe à Madame; ce
+signe la suppliait d’abandonner la partie.
+
+Mais elle, sans répondre à de Guiche, sans faire semblant de le voir,
+et toujours souriante:
+
+— Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc été touché
+au cœur? Je ne croyais pas, moi, jusqu’à présent, qu’une blessure au
+cœur se pût guérir.
+
+— Hélas! madame, répondit gracieusement de Wardes, les femmes croient
+toutes cela, et c’est ce qui leur donne sur nous la supériorité de la
+confiance.
+
+— Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient. M. de Wardes
+veut dire que le duc de Buckingham avait été touché au cœur par autre
+chose que par une épée.
+
+— Ah! bien! bien! s’écria Madame. Ah! c’est une plaisanterie de M. de
+Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si M. de Buckingham
+goûterait cette plaisanterie. En vérité, c’est bien dommage qu’il ne
+soit point là, monsieur de Wardes.
+
+Un éclair passa dans les yeux du jeune homme.
+
+— Oh! dit-il les dents serrées, je le voudrais aussi, moi.
+
+De Guiche ne bougea pas.
+
+Madame semblait attendre qu’il vînt à son secours.
+
+Monsieur hésitait.
+
+Le chevalier de Lorraine s’avança et prit la parole.
+
+— Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham, être
+touché au cœur n’est pas chose nouvelle, et que ce qu’il a dit s’est vu
+déjà.
+
+— Au lieu d’un allié, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis
+ligués, acharnés!
+
+Et elle changea la conversation.
+
+Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que
+l’étiquette ordonne de respecter.
+
+Le reste de l’entretien fut donc modéré; les principaux acteurs avaient
+fini leurs rôles.
+
+Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait l’interroger,
+lui donna la main.
+
+Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s’établît
+entre les deux époux pour les laisser tranquillement ensemble.
+
+Il s’achemina donc vers l’appartement de Monsieur pour le surprendre à
+son retour, et détruire avec trois mots toutes les bonnes impressions
+que Madame aurait pu semer dans son cœur. De Guiche fit un pas vers de
+Wardes, que beaucoup de gens entouraient.
+
+Il lui indiquait ainsi le désir de causer avec lui. De Wardes lui fit,
+des yeux et de la tête, signe qu’il le comprenait.
+
+Ce signe, pour les étrangers, n’avait rien que d’amical.
+
+Alors de Guiche put se retourner et attendre.
+
+Il n’attendit pas longtemps. De Wardes, débarrassé de ses
+interlocuteurs, s’approcha de de Guiche, et tous deux, après un nouveau
+salut, se mirent à marcher côte à côte.
+
+— Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.
+
+— Excellent, comme vous voyez.
+
+— Et vous avez toujours l’esprit très gai?
+
+— Plus que jamais.
+
+— C’est un grand bonheur.
+
+— Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si
+grotesque autour de nous!
+
+— Vous avez raison.
+
+— Ah! vous êtes donc de mon avis?
+
+— Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de là-bas?
+
+— Non, ma foi! j’en viens chercher ici.
+
+— Parlez. Vous avez cependant vu du monde à Boulogne, un de nos amis,
+et il n’y a pas si longtemps de cela.
+
+— Du monde... de... de nos amis?...
+
+— Vous avez la mémoire courte.
+
+— Ah! c’est vrai: Bragelonne?
+
+— Justement.
+
+— Qui allait en mission près du roi Charles?
+
+— C’est cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-vous pas
+dit?...
+
+— Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l’avoue, mais ce que je
+ne lui ai pas dit, je le sais.
+
+De Wardes était la finesse même. Il sentait parfaitement, à l’attitude
+de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignité, que la
+conversation prenait une mauvaise tournure. Il résolut de se laisser
+aller à la conversation et de se tenir sur ses gardes.
+
+— Qu’est-ce donc, s’il vous plaît, que cette chose que vous ne lui avez
+pas dite? demanda de Guiche.
+
+— Eh bien! la chose concernant La Vallière.
+
+— La Vallière... Qu’est-ce que cela? et quelle est cette chose si
+étrange que vous l’avez sue là-bas, vous, tandis que Bragelonne, qui
+était ici, ne l’a pas sue, lui?
+
+— Est-ce sérieusement que vous me faites cette question?
+
+— On ne peut plus sérieusement.
+
+— Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le
+commensal de la maison, vous, l’ami de Monsieur, vous, le favori de
+notre belle princesse?
+
+De Guiche rougit de colère.
+
+— De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-il.
+
+— Mais je n’en connais qu’une, mon cher. Je parle de Madame. Est-ce que
+vous avez une autre princesse au cœur? Voyons.
+
+De Guiche allait se lancer; mais il vit la feinte.
+
+Une querelle était imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes
+voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que de Guiche ne
+l’acceptait qu’au nom de La Vallière. C’était, à partir de ce moment,
+un jeu de feintes, et qui devait durer jusqu’à ce que l’un d’eux fût
+touché.
+
+De Guiche reprit donc tout son sang-froid.
+
+— Il n’est pas le moins du monde question de Madame dans tout ceci,
+mon cher de Wardes, dit de Guiche, mais de ce que vous disiez là, à
+l’instant même.
+
+— Et que disais-je?
+
+— Que vous aviez caché à Bragelonne certaines choses.
+
+— Que vous savez aussi bien que moi, répliqua de Wardes.
+
+— Non, d’honneur!
+
+— Allons donc!
+
+— Si vous me le dites, je le saurai; mais non autrement, je vous jure!
+
+— Comment! j’arrive de là-bas, de soixante lieues; vous n’avez pas
+bougé d’ici; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la renommée m’a
+rapporté là-bas, elle, et je vous entends me dire sérieusement que vous
+ne savez pas? oh! comte, vous n’êtes pas charitable.
+
+— Ce sera comme il vous plaira, de Wardes; mais, je vous le répète, je
+ne sais rien.
+
+— Vous faites le discret, c’est prudent.
+
+— Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus à moi qu’à Bragelonne?
+
+— Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que Madame ne
+serait pas si maîtresse d’elle-même que vous.
+
+«Ah! double hypocrite, murmura de Guiche, te voilà revenu sur ton
+terrain.»
+
+— Eh bien! alors, continua de Wardes, puisqu’il nous est si difficile
+de nous entendre sur La Vallière et Bragelonne, causons de vos affaires
+personnelles.
+
+— Mais, dit de Guiche, je n’ai point d’affaires personnelles, moi. Vous
+n’avez rien dit de moi, je suppose, à Bragelonne, que vous ne puissiez
+me redire, à moi?
+
+— Non. Mais, comprenez-vous, de Guiche? c’est qu’autant je suis
+ignorant sur certaines choses, autant je suis ferré sur d’autres.
+S’il s’agissait, par exemple, de vous parler des relations de M. de
+Buckingham à Paris, comme j’ai fait le voyage avec le duc, je pourrais
+vous dire les choses les plus intéressantes. Voulez-vous que je vous
+les dise?
+
+De Guiche passa sa main sur son front moite de sueur.
+
+— Mais, non, dit-il, cent fois non, je n’ai point de curiosité pour ce
+qui ne me regarde pas. M. de Buckingham n’est pour moi qu’une simple
+connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je n’ai donc aucune
+curiosité de savoir ce qui est arrivé à M. de Buckingham, tandis que
+j’ai tout intérêt à savoir ce qui est arrivé à Raoul.
+
+— À Paris?
+
+— Oui, à Paris ou à Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis présent: si
+quelque événement advient, je suis là pour y faire face; tandis que
+Raoul est absent et n’a que moi pour le représenter; donc, les affaires
+de Raoul avant les miennes.
+
+— Mais Raoul reviendra.
+
+— Oui, après sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut
+courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.
+
+— D’autant plus qu’il y restera quelque temps, à Londres, dit de Wardes
+en ricanant.
+
+— Vous croyez? demanda naïvement de Guiche.
+
+— Parbleu! croyez-vous qu’on l’a envoyé à Londres pour qu’il ne fasse
+qu’y aller et en revenir? Non pas; on l’a envoyé à Londres pour qu’il y
+reste.
+
+— Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de de
+Wardes, voici un soupçon bien fâcheux pour Bragelonne, et qui justifie
+à merveille ce qu’il m’a écrit de Boulogne.
+
+De Wardes redevint froid; l’amour de la raillerie l’avait poussé en
+avant, et il avait, par son imprudence, donné prise sur lui.
+
+— Eh bien! voyons, qu’a-t-il écrit? demanda-t-il.
+
+— Que vous lui aviez glissé quelques insinuations perfides contre La
+Vallière et que vous aviez paru rire de sa grande confiance dans cette
+jeune fille.
+
+— Oui, j’ai fait tout cela, dit de Wardes, et j’étais prêt, en le
+faisant, à m’entendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit un
+homme à un autre homme lorsque ce dernier le mécontente. Ainsi, par
+exemple, si je vous cherchais une querelle, à vous, je vous dirais que
+Madame, après avoir distingué M. de Buckingham, passe en ce moment pour
+n’avoir renvoyé le beau duc qu’à votre profit.
+
+— Oh! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher de Wardes, dit
+de Guiche en souriant malgré le frisson qui courait dans ses veines
+comme une injection de feu. Peste! une telle faveur, c’est du miel.
+
+— D’accord; mais, si je voulais absolument une querelle avec vous, je
+chercherais un démenti, et je vous parlerais de certain bosquet où
+vous vous rencontrâtes avec cette illustre princesse, de certaines
+génuflexions, de certains baisemains, et vous qui êtes un homme secret,
+vous, vif et pointilleux...
+
+— Eh bien! non, je vous jure, dit de Guiche en l’interrompant avec
+le sourire sur les lèvres, quoiqu’il fût porté à croire qu’il allait
+mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas, que je ne vous
+donnerais aucun démenti. Que voulez-vous, très cher comte, je suis
+ainsi fait; pour les choses qui me regardent, je suis de glace. Ah!
+c’est bien autre chose lorsqu’il s’agit d’un ami absent, d’un ami qui,
+en partant, nous a confié ses intérêts; oh! pour cet ami, voyez-vous,
+de Wardes, je suis tout de feu!
+
+— Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous avez beau dire, il
+ne peut être question entre nous, à cette heure, ni de Bragelonne, ni
+de cette jeune fille sans importance qu’on appelle La Vallière.
+
+En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le salon,
+et, ayant déjà entendu les paroles qui venaient d’être prononcées,
+étaient à même d’entendre celles qui allaient suivre.
+
+De Wardes s’en aperçut et continua tout haut:
+
+— Oh! si La Vallière était une coquette comme Madame, dont les
+agaceries, très innocentes, je le veux bien, ont d’abord fait renvoyer
+M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait exiler, vous,
+car, enfin, vous vous y êtes laissé prendre à ses agaceries, n’est-ce
+pas, monsieur?
+
+Les gentilshommes s’approchèrent, de Saint-Aignan en tête, Manicamp
+après.
+
+— Eh! mon cher, que voulez-vous? dit de Guiche en riant, je suis
+un fat, moi, tout le monde sait cela. J’ai pris au sérieux une
+plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais j’ai vu mon erreur, j’ai
+courbé ma vanité aux pieds de qui de droit, et j’ai obtenu mon rappel
+en faisant amende honorable et en me promettant à moi-même de me guérir
+de ce défaut, et, vous le voyez, j’en suis si bien guéri, que je ris
+maintenant de ce qui, il y a quatre jours, me brisait le cœur. Mais,
+lui, Raoul, il est aimé; il ne rit pas des bruits qui peuvent troubler
+son bonheur, des bruits dont vous vous êtes fait l’interprète quand
+vous saviez cependant, comte, comme moi, comme ces messieurs, comme
+tout le monde, que ces bruits n’étaient qu’une calomnie.
+
+— Une calomnie! s’écria de Wardes, furieux de se voir poussé dans le
+piège par le sang-froid de de Guiche.
+
+— Mais oui, une calomnie. Dame! voici sa lettre, dans laquelle il me
+dit que vous avez mal parlé de Mlle de La Vallière, et où il me demande
+si ce que vous avez dit de cette jeune fille est vrai. Voulez-vous que
+je fasse juges ces messieurs, de Wardes?
+
+Et, avec le plus grand sang-froid, de Guiche lut tout haut le
+paragraphe de la lettre qui concernait La Vallière.
+
+— Et, maintenant, continua de Guiche, il est bien constaté pour moi
+que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et que vos
+propos étaient malicieux.
+
+De Wardes regarda autour de lui pour savoir s’il aurait appui quelque
+part; mais, à cette idée que de Wardes avait insulté, soit directement,
+soit indirectement, celle qui était l’idole du jour, chacun secoua la
+tête, et de Wardes ne vit que des hommes prêts à lui donner tort.
+
+— Messieurs, dit de Guiche devinant d’instinct le sentiment général,
+notre discussion avec M. de Wardes porte sur un sujet si délicat,
+qu’il est important que personne n’en entende plus que vous n’en avez
+entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et laissez-nous achever
+cette conversation entre nous, comme il convient à deux gentilshommes
+dont l’un a donné à l’autre un démenti.
+
+— Messieurs! messieurs! s’écrièrent les assistants.
+
+— Trouvez-vous que j’avais tort de défendre Mlle de La Vallière? dit
+de Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les paroles
+blessantes que j’ai pu dire contre M. de Wardes.
+
+— Peste! dit de Saint-Aignan, non pas!... Mlle de La Vallière est un
+ange.
+
+— La vertu, la pureté en personne, dit Manicamp.
+
+— Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de Guiche, je ne suis point le
+seul qui prenne la défense de la pauvre enfant. Messieurs, une seconde
+fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez qu’il est impossible
+d’être plus calme que nous ne le sommes.
+
+Les courtisans ne demandaient pas mieux que de s’éloigner; les uns
+allèrent à une porte, les autres à l’autre.
+
+Les deux jeunes gens restèrent seuls.
+
+— Bien joué, dit de Wardes au comte.
+
+— N’est-ce pas? répondit celui-ci.
+
+— Que voulez-vous? je me suis rouillé en province, mon cher, tandis que
+vous, ce que vous avez gagné de puissance sur vous-même me confond,
+comte; on acquiert toujours quelque chose dans la société des femmes;
+acceptez donc tous mes compliments.
+
+— Je les accepte.
+
+— Et je les retournerai à Madame.
+
+— Oh! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, parlons-en aussi haut
+qu’il vous plaira.
+
+— Ne m’en défiez pas.
+
+— Oh! je vous en défie! Vous êtes connu pour un méchant homme; si vous
+faites cela, vous passerez pour un lâche, et Monsieur vous fera pendre
+ce soir à l’espagnolette de sa fenêtre. Parlez, mon cher de Wardes,
+parlez.
+
+— Je suis battu.
+
+— Oui, mais pas encore autant qu’il convient.
+
+— Je vois que vous ne seriez pas fâché de me battre à plate couture.
+
+— Non, mieux encore.
+
+— Diable! c’est que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez mal;
+après celle que je viens de jouer, une partie ne peut me convenir.
+J’ai perdu trop de sang à Boulogne: au moindre effort mes blessures se
+rouvriraient, et, en vérité, vous auriez de moi trop bon marché.
+
+— C’est vrai, dit de Guiche, et cependant, vous avez, en arrivant, fait
+montre de votre belle mine et de vos bons bras.
+
+— Oui, les bras vont encore, c’est vrai; mais les jambes sont faibles,
+et puis je n’ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de duel; et vous,
+j’en réponds, vous vous escrimez tous les jours pour mettre à bonne fin
+votre petit guet-apens.
+
+— Sur l’honneur, monsieur, répondit de Guiche, voici une demi-année que
+je n’ai fait d’exercice.
+
+— Non, voyez-vous, comte, toute réflexion faite, je ne me battrai pas,
+pas avec vous, du moins. J’attendrai Bragelonne, puisque vous dites que
+c’est Bragelonne qui m’en veut.
+
+— Oh! que non pas, vous n’attendrez pas Bragelonne, s’écria de Guiche
+hors de lui; car, vous l’avez dit, Bragelonne peut tarder à revenir,
+et, en attendant, votre méchant esprit fera son œuvre.
+
+— Cependant, j’aurai une excuse. Prenez garde!
+
+— Je vous donne huit jours pour achever de vous rétablir.
+
+— C’est déjà mieux. Dans huit jours, nous verrons.
+
+— Oui, oui, je comprends: en huit jours, on peut échapper à l’ennemi.
+Non, non, pas un.
+
+— Vous êtes fou, monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de retraite.
+
+— Et vous, vous êtes un misérable. Si vous ne vous battez pas de bonne
+grâce...
+
+— Eh bien?
+
+— Je vous dénonce au roi comme ayant refusé de vous battre après avoir
+insulté La Vallière.
+
+— Ah! fit de Wardes, vous êtes dangereusement perfide, monsieur
+l’honnête homme.
+
+— Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche toujours
+loyalement.
+
+— Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner à blanc pour
+égaliser nos chances.
+
+— Non pas, j’ai mieux que cela.
+
+— Dites.
+
+— Nous monterons à cheval tous deux et nous échangerons trois coups
+de pistolet. Vous tirez de première force. Je vous ai vu abattre des
+hirondelles, à balle et au galop. Ne dites pas non, je vous ai vu.
+
+— Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela, il est
+possible que je vous tue.
+
+— En vérité, vous me rendriez service.
+
+— Je ferai de mon mieux.
+
+— Est-ce dit?
+
+— Votre main.
+
+— La voici... À une condition, pourtant.
+
+— Laquelle?
+
+— Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi?
+
+— Rien, je vous le jure.
+
+— Je vais chercher mon cheval.
+
+— Et moi le mien.
+
+— Où irons-nous?
+
+— Dans la plaine; je sais un endroit excellent.
+
+— Partons-nous ensemble?
+
+— Pourquoi pas?
+
+Et tous deux, s’acheminant vers les écuries, passèrent sous les
+fenêtres de Madame, doucement éclairées; une ombre grandissait derrière
+les rideaux de dentelle.
+
+— Voilà pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se doute
+pas que nous allons à la mort pour elle.
+
+
+
+
+Chapitre CLII — Le combat
+
+
+De Wardes choisit son cheval, et de Guiche le sien.
+
+Puis chacun le sella lui-même avec une selle à fontes.
+
+De Wardes n’avait point de pistolets. De Guiche en avait deux paires.
+Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le choix à de
+Wardes.
+
+De Wardes choisit des pistolets dont il s’était vingt fois servi, les
+mêmes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les hirondelles au vol.
+
+— Vous ne vous étonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes
+précautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par conséquent,
+qu’égaliser les chances.
+
+— L’observation était inutile, répondit de Guiche, et vous êtes dans
+votre droit.
+
+— Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien m’aider à
+monter à cheval, car j’y éprouve encore une certaine difficulté.
+
+— Alors, il fallait prendre le parti à pied.
+
+— Non, une fois en selle, je vaux mon homme.
+
+— C’est bien, n’en parlons plus.
+
+Et de Guiche aida de Wardes à monter à cheval.
+
+— Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur à nous
+exterminer, nous n’avons pas pris garde à une chose.
+
+— À laquelle?
+
+— C’est qu’il fait nuit, et qu’il faudra nous tuer à tâtons.
+
+— Soit, ce sera toujours le même résultat.
+
+— Cependant, il faut prendre garde à une autre circonstance, qui est
+que les honnêtes gens ne se vont point battre sans compagnons.
+
+— Oh! s’écria de Guiche, vous êtes aussi désireux que moi de bien faire
+les choses.
+
+— Oui; mais je ne veux point que l’on puisse dire que vous m’avez
+assassiné, pas plus que, dans le cas où je vous tuerais, je ne veux
+être accusé d’un crime.
+
+— A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. de Buckingham? dit
+de Guiche. Il s’est cependant accompli dans les mêmes conditions où le
+nôtre va s’accomplir.
+
+— Bon! Il faisait encore jour et nous étions dans l’eau jusqu’aux
+cuisses; d’ailleurs, bon nombre de spectateurs étaient rangés sur le
+rivage et nous regardaient.
+
+De Guiche réfléchit un instant; mais cette pensée qui s’était déjà
+présentée à son esprit s’y raffermit, que de Wardes voulait avoir des
+témoins pour ramener la conversation sur Madame et donner un tour
+nouveau au combat.
+
+Il ne répliqua donc rien, et, comme de Wardes l’interrogea une dernière
+fois du regard, il lui répondit par un signe de tête qui voulait dire
+que le mieux était de s’en tenir où l’on en était.
+
+Les deux adversaires se mirent, en conséquence, en chemin et sortirent
+du château par cette porte que nous connaissons pour avoir vu tout près
+d’elle Montalais et Malicorne.
+
+La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journée, avait amassé
+tous les nuages qu’elle poussait silencieusement et lourdement de
+l’ouest à l’est. Ce dôme, sans éclaircies et sans tonnerres apparents,
+pesait de tout son poids sur la terre et commençait à se trouer sous
+les efforts du vent, comme une immense toile détachée d’un lambris.
+
+Les gouttes d’eau tombaient tièdes et larges sur la terre, où elles
+aggloméraient la poussière en globules roulants.
+
+En même temps, des haies qui aspiraient l’orage, des fleurs altérées,
+des arbres échevelés, s’exhalaient mille odeurs aromatiques qui
+ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les idées de jeunesse, de vie
+éternelle, de bonheur et d’amour.
+
+— La terre sent bien bon, dit de Wardes; c’est une coquetterie de sa
+part pour nous attirer à elle.
+
+— À propos, répliqua de Guiche, il m’est venu plusieurs idées et je
+veux vous les soumettre.
+
+— Relatives?
+
+— Relatives à notre combat.
+
+— En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en occupions.
+
+— Sera-ce un combat ordinaire et réglé selon la coutume?
+
+— Voyons notre coutume?
+
+— Nous mettrons pied à terre dans une bonne plaine, nous attacherons
+nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons sans armes, puis
+nous nous éloignerons de cent cinquante pas chacun pour revenir l’un
+sur l’autre.
+
+— Bon! c’est ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois
+semaines, à la Saint-Denis.
+
+— Pardon, vous oubliez un détail.
+
+— Lequel?
+
+— Dans votre duel avec Follivent, vous marchâtes à pied l’un sur
+l’autre, l’épée aux dents et le pistolet au poing.
+
+— C’est vrai.
+
+— Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous l’avouez
+vous-même, nous remontons à cheval et nous nous choquons, le premier
+qui veut tirer tire.
+
+— C’est ce qu’il y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit; il faut
+compter plus de coups perdus qu’il n’y en aurait dans le jour.
+
+— Soit! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout
+chargés, et un troisième de recharge.
+
+— À merveille! où notre combat aura-t-il lieu?
+
+— Avez-vous quelque préférence?
+
+— Non.
+
+— Vous voyez ce petit bois qui s’étend devant nous?
+
+— Le bois Rochin? Parfaitement.
+
+— Vous le connaissez?
+
+— À merveille.
+
+— Vous savez, alors, qu’il a une clairière à son centre?
+
+— Oui.
+
+— Gagnons cette clairière.
+
+— Soit!
+
+— C’est une espèce de champ clos naturel, avec toutes sortes de
+chemins, de faux fuyants, de sentiers, de fossés, de tournants,
+d’allées; nous serons là à merveille.
+
+— Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrivés, je crois?
+
+— Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarté qui
+tombe des étoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette place;
+les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses barrières.
+
+— Soit! Faites comme vous dites.
+
+— Terminons les conditions, alors.
+
+— Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre, vous le direz.
+
+— J’écoute.
+
+— Cheval tué oblige son maître à combattre à pied.
+
+— C’est incontestable, puisque nous n’avons pas de chevaux de rechange.
+
+— Mais n’oblige pas l’adversaire à descendre de son cheval.
+
+— L’adversaire sera libre d’agir comme bon lui semblera.
+
+— Les adversaires, s’étant joints une fois, peuvent ne se plus quitter,
+et, par conséquent, tirer l’un sur l’autre à bout portant.
+
+— Accepté.
+
+— Trois charges sans plus, n’est-ce pas?
+
+— C’est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles pour
+vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles; j’en ferai
+autant, puis nous répandrons le reste de la poudre et nous jetterons le
+reste des balles.
+
+— Et nous jurons sur le Christ, n’est-ce pas, ajouta de Wardes, que
+nous n’avons plus sur nous ni poudre ni balles?
+
+— C’est convenu; moi, je le jure.
+
+De Guiche étendit la main vers le ciel.
+
+De Wardes l’imita.
+
+— Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire que je
+ne suis dupe de rien. Vous êtes, ou vous serez l’amant de Madame. J’ai
+pénétré le secret, vous avez peur que je ne l’ébruite; vous voulez
+me tuer pour vous assurer le silence, c’est tout simple, et, à votre
+place, j’en ferais autant.
+
+De Guiche baissa la tête.
+
+— Seulement, continua de Wardes triomphant, était-ce bien la peine,
+dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise affaire de
+Bragelonne? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le sanglier, on
+l’enrage; en forçant le renard, on lui donne la férocité du jaguar. Il
+en résulte que, mis aux abois par vous, je me défends jusqu’à la mort.
+
+— C’est votre droit.
+
+— Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal; ainsi, pour commencer,
+vous devinez bien, n’est-ce pas, que je n’ai point fait la sottise
+de cadenasser mon secret, ou plutôt votre secret dans mon cœur? Il
+y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez, qui est entré en
+participation de mon secret; ainsi, comprenez bien que, si vous me
+tuez, ma mort n’aura pas servi à grand’chose; tandis qu’au contraire,
+si je vous tue, dame! tout est possible, vous comprenez.
+
+De Guiche frissonna.
+
+— Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attaché à Madame deux
+ennemis qui travailleront à qui mieux mieux à la ruiner.
+
+— Oh! monsieur, s’écria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi sur ma
+mort; de ces deux ennemis, j’espère bien tuer l’un tout de suite, et
+l’autre à la première occasion.
+
+De Wardes ne répondit que par un éclat de rire tellement diabolique,
+qu’un homme superstitieux s’en fût effrayé.
+
+Mais de Guiche n’était point impressionnable à ce point.
+
+— Je crois, dit-il, que tout est réglé, monsieur de Wardes; ainsi,
+prenez du champ, je vous prie, à moins que vous ne préfériez que ce
+soit moi.
+
+— Non pas, dit de Wardes, enchanté de vous épargner une peine.
+
+Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairière dans toute
+son étendue, et alla prendre son poste au point de la circonférence du
+carrefour qui faisait face à celui où de Guiche s’était arrêté.
+
+De Guiche demeura immobile.
+
+À la distance de cent pas à peu près, les deux adversaires étaient
+absolument invisibles l’un à l’autre, perdus qu’ils étaient dans
+l’ombre épaisse des ormes et des châtaigniers.
+
+Une minute s’écoula au milieu du plus profond silence.
+
+Au bout de cette minute, chacun, au sein de l’ombre où il était caché,
+entendit le double cliquetis du chien résonnant dans la batterie.
+
+De Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop,
+persuadé qu’il trouverait une double garantie de sûreté dans
+l’ondulation du mouvement et dans la vitesse de la course.
+
+Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu’à son avis
+devait occuper son adversaire.
+
+À la moitié du chemin, il s’attendait à rencontrer de Wardes: il se
+trompait.
+
+Il continua sa course, présumant que de Wardes l’attendait immobile.
+
+Mais au deux tiers de la clairière, il vit le carrefour s’illuminer
+tout à coup, et une balle coupa en sifflant la plume qui s’arrondissait
+sur son chapeau.
+
+Presque en même temps, et comme si le feu du premier coup eût servi à
+éclairer l’autre, un second coup retentit, et une seconde balle vint
+trouer la tête du cheval de de Guiche, un peu au-dessous de l’oreille.
+
+L’animal tomba.
+
+Ces deux coups, venant d’une direction tout opposée à celle dans
+laquelle il s’attendait à trouver de Wardes, frappèrent de Guiche
+de surprise; mais, comme c’était un homme d’un grand sang-froid, il
+calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout de sa
+botte ne se trouvât pris sous son cheval.
+
+Heureusement, dans son agonie, l’animal fit un mouvement, et de Guiche
+put dégager sa jambe moins pressée.
+
+De Guiche se releva, se tâta; il n’était point blessé.
+
+Du moment où il avait senti le cheval faiblir, il avait placé ses deux
+pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne fît partir un des
+deux coups et même tous les deux, ce qui l’eût désarmé inutilement.
+
+Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et s’avança
+vers l’endroit où, à la lueur de la flamme, il avait vu apparaître de
+Wardes. De Guiche s’était, après le premier coup, rendu compte de la
+manœuvre de son adversaire, qui était on ne peut plus simple.
+
+Au lieu de courir sur de Guiche ou de rester à sa place à l’attendre,
+de Wardes avait, pendant une quinzaine de pas à peu près, suivi le
+cercle d’ombre qui le dérobait à la vue de son adversaire, et, au
+moment où celui-ci lui présentait le flanc dans sa course, il l’avait
+tiré de sa place, ajustant à l’aise, et servi au lieu d’être gêné par
+le galop du cheval.
+
+On a vu que, malgré l’obscurité, la première balle avait passé à un
+pouce à peine de la tête de de Guiche.
+
+De Wardes était si sûr de son coup, qu’il avait cru voir tomber de
+Guiche. Son étonnement fut grand lorsque, au contraire le cavalier
+demeura en selle.
+
+Il se pressa pour tirer le second coup, fit un écart de main et tua le
+cheval.
+
+C’était une heureuse maladresse, si de Guiche demeurait engagé sous
+l’animal. Avant qu’il eût pu se dégager, de Wardes rechargeait son
+troisième coup et tenait de Guiche à sa merci.
+
+Mais, tout au contraire, de Guiche était debout et avait trois coups à
+tirer.
+
+De Guiche comprit la position... Il s’agissait de gagner de Wardes de
+vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant qu’il eût fini de
+recharger son pistolet.
+
+De Wardes le voyait arriver comme une tempête. La balle était juste
+et résistait à la baguette. Mal charger était s’exposer à perdre un
+dernier coup. Bien charger était perdre son temps, ou plutôt c’était
+perdre la vie.
+
+Il fit faire un écart à son cheval.
+
+De Guiche pivota sur lui-même, et, au moment où le cheval retombait, le
+coup partit, enlevant le chapeau de de Wardes.
+
+De Wardes comprit qu’il avait un instant à lui; il en profita pour
+achever de charger son pistolet.
+
+De Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier
+pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le second.
+
+Mais, au troisième pas qu’il fit, de Wardes le prit tout marchant et le
+coup partit.
+
+Un rugissement de colère y répondit; le bras du comte se crispa et
+s’abattit. Le pistolet tomba.
+
+De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main
+gauche, et faire un nouveau pas en avant.
+
+Le moment était suprême.
+
+— Je suis perdu, murmura de Wardes, il n’est point blessé à mort.
+
+Mais au moment où de Guiche levait son pistolet sur de Wardes, la tête,
+les épaules et les jarrets du comte fléchirent à la fois. Il poussa un
+soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de de Wardes.
+
+— Allons donc! murmura celui-ci.
+
+Et, rassemblant les rênes, il piqua des deux.
+
+Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes au
+château.
+
+Arrivé là, de Wardes demeura un quart d’heure à tenir conseil.
+
+Dans son impatience à quitter le champ de bataille, il avait négligé de
+s’assurer que de Guiche fût mort.
+
+Une double hypothèse se présentait à l’esprit agité de de Wardes.
+
+Ou de Guiche était tué, ou de Guiche était seulement blessé.
+
+— Si de Guiche était tué, fallait-il laisser ainsi son corps aux loups?
+C’était une cruauté inutile, puisque, si de Guiche était tué, il ne
+parlerait certes pas.
+
+S’il n’était pas tué, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se faire
+passer pour un sauvage incapable de générosité?
+
+Cette dernière considération l’emporta.
+
+De Wardes s’informa de Manicamp.
+
+Il apprit que Manicamp s’était informé de de Guiche et, ne sachant
+point où le joindre, s’était allé coucher.
+
+De Wardes alla réveiller le dormeur et lui conta l’affaire, que
+Manicamp écouta sans dire un mot, mais avec une expression d’énergie
+croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.
+
+Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp prononça un seul mot:
+
+— Allons!
+
+Tout en marchant, Manicamp se montait l’imagination, et, au fur et à
+mesure que de Wardes lui racontait l’événement, il s’assombrissait
+davantage.
+
+— Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyez mort?
+
+— Hélas! oui.
+
+— Et vous vous êtes battus comme cela sans témoins?
+
+— Il l’a voulu.
+
+— C’est singulier!
+
+— Comment, c’est singulier?
+
+— Oui, le caractère de M. de Guiche ressemble bien peu à cela.
+
+— Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose?
+
+— Hé! hé!
+
+— Vous en doutez?
+
+— Un peu... Mais j’en douterai bien plus encore, je vous en préviens,
+si je vois le pauvre garçon mort.
+
+— Monsieur Manicamp!
+
+— Monsieur de Wardes!
+
+— Il me semble que vous m’insultez!
+
+— Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je n’ai jamais aimé
+les gens qui viennent vous dire: «J’ai tué M. Untel dans un coin; c’est
+un bien grand malheur, mais je l’ai tué loyalement.» Il fait nuit bien
+noire pour cet adverbe-là monsieur de Wardes!
+
+— Silence, nous sommes arrivés.
+
+En effet, on commençait à apercevoir la petite clairière, et, dans
+l’espace vide, la masse immobile du cheval mort.
+
+À droite du cheval, sur l’herbe noire, gisait, la face contre terre, le
+pauvre comte baigné dans son sang.
+
+Il était demeuré à la même place et ne paraissait même pas avoir fait
+un mouvement.
+
+Manicamp se jeta à genoux, souleva le comte, et le trouva froid et
+trempé de sang.
+
+Il le laissa retomber.
+
+Puis, s’allongeant près de lui, il chercha jusqu’à ce qu’il eût trouvé
+le pistolet de de Guiche.
+
+— Morbleu! dit-il alors en se relevant, pâle comme un spectre et le
+pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est bien mort!
+
+— Mort? répéta de Wardes.
+
+— Oui, et son pistolet est chargé, ajouta Manicamp en interrogeant du
+doigt le bassinet.
+
+— Mais ne vous ai-je pas dit que je l’avais pris dans la marche et que
+j’avais tiré sur lui au moment où il visait sur moi?
+
+— Êtes-vous bien sûr de vous être battu contre lui, monsieur de Wardes?
+Moi, je l’avoue, j’ai bien peur que vous ne l’ayez assassiné. Oh! ne
+criez pas! vous avez tiré vos trois coups, et son pistolet est chargé!
+Vous avez tué son cheval, et lui, lui, de Guiche, un des meilleurs
+tireurs de France, n’a touché ni vous ni votre cheval! Tenez, monsieur
+de Wardes, vous avez du malheur de m’avoir amené ici; tout ce sang
+m’a monté à la tête; je suis un peu ivre, et je crois, sur l’honneur!
+puisque l’occasion s’en présente, que je vais vous faire sauter la
+cervelle. Monsieur de Wardes, recommandez votre âme à Dieu!
+
+— Monsieur de Manicamp, vous n’y songez point?
+
+— Si fait, au contraire, j’y songe trop.
+
+— Vous m’assassineriez?
+
+— Sans remords, pour le moment, du moins.
+
+— Êtes-vous gentilhomme?
+
+— On a été page; donc on a fait ses preuves.
+
+— Laissez-moi défendre ma vie, alors.
+
+— Bon! pour que vous me fassiez à moi, ce que vous avez fait au pauvre
+de Guiche.
+
+Et Manicamp, soulevant son pistolet, l’arrêta, le bras tendu et le
+sourcil froncé, à la hauteur de la poitrine de de Wardes.
+
+De Wardes n’essaya pas même de fuir, il était terrifié.
+
+Alors, dans cet effroyable silence d’un instant, qui parut un siècle à
+de Wardes, un soupir se fit entendre.
+
+— Oh! s’écria de Wardes! il vit! il vit! À moi, monsieur de Guiche, on
+veut m’assassiner!
+
+Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le comte se
+soulever péniblement sur une main.
+
+Manicamp jeta le pistolet à dix pas, et courut à son ami en poussant un
+cri de joie.
+
+De Wardes essuya son front inondé d’une sueur glacée.
+
+— Il était temps! murmura-t-il.
+
+— Qu’avez-vous? demanda Manicamp à de Guiche, et de quelle façon êtes
+vous blessé?
+
+De Guiche montra sa main mutilée et sa poitrine sanglante.
+
+— Comte! s’écria de Wardes, on m’accuse de vous avoir assassiné;
+parlez, je vous en conjure, dites que j’ai loyalement combattu!
+
+— C’est vrai, dit le blessé, M. de Wardes a combattu loyalement, et
+quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.
+
+— Eh! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi d’abord à transporter ce pauvre
+garçon, et, après, je vous donnerai toutes les satisfactions qu’il vous
+plaira, ou, si vous êtes par trop pressé, faisons mieux: pansons le
+comte avec votre mouchoir et le mien, et, puisqu’il reste deux balles à
+tirer, tirons-les.
+
+— Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure j’ai vu la mort de trop
+près: c’est trop laid, la mort, et je préfère vos excuses.
+
+Manicamp se mit à rire, et de Guiche aussi, malgré ses souffrances.
+
+Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il déclara qu’il
+se sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait brisé
+l’annulaire et le petit doigt, mais avait été glisser sur une côte
+sans pénétrer dans la poitrine. C’était donc plutôt la douleur que la
+gravité de la blessure qui avait foudroyé de Guiche.
+
+Manicamp lui passa un bras sous une épaule, de Wardes un bras sous
+l’autre, et ils l’amenèrent ainsi à Fontainebleau, chez le médecin qui
+avait assisté à son lit de mort le franciscain prédécesseur d’Aramis.
+
+
+
+
+Chapitre CLIII — Le souper du roi
+
+
+Le roi s’était mis à table pendant ce temps, et la suite peu nombreuse
+des invités du jour avait pris place à ses côtés après le geste
+habituel qui prescrivait de s’asseoir.
+
+Dès cette époque, bien que l’étiquette ne fût pas encore réglée comme
+elle le fut plus tard, la Cour de France avait entièrement rompu
+avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilité qu’on
+retrouvait encore chez Henri IV, et que l’esprit soupçonneux de Louis
+XIII avait peu à peu effacées, pour les remplacer par des habitudes
+fastueuses de grandeur, qu’il était désespéré de ne pouvoir atteindre.
+
+Le roi dînait donc à une petite table séparée qui dominait, comme le
+bureau d’un président, les tables voisines; petite table, avons-nous
+dit: hâtons-nous cependant d’ajouter que cette petite table était
+encore la plus grande de toutes.
+
+En outre, c’était celle sur laquelle s’entassaient un plus prodigieux
+nombre de mets variés, poissons, gibiers, viandes domestiques, fruits,
+légumes et conserves.
+
+Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonné à tous les exercices
+violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du sang, commune à
+tous les Bourbons, qui cuit rapidement les digestions et renouvelle les
+appétits.
+
+Louis XIV était un redoutable convive; il aimait à critiquer ses
+cuisiniers; mais, lorsqu’il leur faisait honneur, cet honneur était
+gigantesque.
+
+Le roi commençait par manger plusieurs potages, soit ensemble, dans
+une espèce de macédoine, soit séparément; il entremêlait ou plutôt il
+séparait chacun de ces potages d’un verre de vin vieux.
+
+Il mangeait vite et assez avidement.
+
+Porthos, qui dès l’abord avait par respect attendu un coup de coude de
+d’Artagnan, voyant le roi s’escrimer de la sorte, se retourna vers le
+mousquetaire, et dit à demi-voix:
+
+— Il me semble qu’on peut aller, dit-il, Sa Majesté encourage. Voyez
+donc.
+
+— Le roi mange, dit d’Artagnan, mais il cause en même temps;
+arrangez-vous de façon que si, par hasard, il vous adressait la parole,
+il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait disgracieux.
+
+— Le bon moyen alors, dit Porthos, c’est de ne point souper. Cependant
+j’ai faim, je l’avoue, et tout cela sent des odeurs appétissantes, et
+qui sollicitent à la fois mon odorat et mon appétit.
+
+— N’allez pas vous aviser de ne point manger, dit d’Artagnan, vous
+fâcheriez Sa Majesté. Le roi a pour habitude de dire que celui-là
+travaille bien qui mange bien, et il n’aime pas qu’on fasse petite
+bouche à sa table.
+
+— Alors, comment éviter d’avoir la bouche pleine si on mange? dit
+Porthos.
+
+— Il s’agit simplement, répondit le capitaine des mousquetaires,
+d’avaler lorsque le roi vous fera l’honneur de vous adresser la parole.
+
+— Très bien.
+
+Et, à partir de ce moment, Porthos se mit à manger avec un enthousiasme
+poli.
+
+Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en
+connaisseur, appréciait les dispositions de son convive.
+
+— Monsieur du Vallon! dit-il.
+
+Porthos en était à un salmis de lièvre, et en engloutissait un
+demi-râble.
+
+Son nom, prononcé ainsi, le fit tressaillir, et, d’un vigoureux élan du
+gosier, il absorba la bouchée entière.
+
+— Sire, dit Porthos d’une voix étouffée, mais suffisamment intelligible
+néanmoins.
+
+— Que l’on passe à M. du Vallon ces filets d’agneau, dit le roi.
+Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon?
+
+— Sire, j’aime tout, répliqua Porthos.
+
+Et d’Artagnan lui souffla:
+
+— Tout ce que m’envoie Votre Majesté.
+
+Porthos répéta:
+
+— Tout ce que m’envoie Votre Majesté.
+
+Le roi fit, avec la tête, un signe de satisfaction.
+
+— On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi, enchanté
+d’avoir en tête à tête un mangeur de la force de Porthos.
+
+Porthos reçut le plat d’agneau et en fit glisser une partie sur son
+assiette.
+
+— Eh bien? dit le roi.
+
+— Exquis! fit tranquillement Porthos.
+
+— A-t-on d’aussi fins moutons dans votre province, monsieur du Vallon?
+continua le roi.
+
+— Sire, dit Porthos, je crois qu’en ma province, comme partout, ce
+qu’il y a de meilleur est d’abord au roi; mais, ensuite, je ne mange
+pas le mouton de la même façon que le mange Votre Majesté.
+
+— Ah! ah! Et comment le mangez-vous?
+
+— D’ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier.
+
+— Tout entier?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et de quelle façon?
+
+— Voici: mon cuisinier, le drôle est Allemand, Sire; mon cuisinier
+bourre l’agneau en question de petites saucisses qu’il fait venir de
+Strasbourg; d’andouillettes, qu’il fait venir de Troyes; de mauviettes,
+qu’il fait venir de Pithiviers; par je ne sais quel moyen, il désosse
+le mouton, comme il ferait d’une volaille, tout en lui laissant la
+peau, qui fait autour de l’animal une croûte rissolée; lorsqu’on le
+coupe par belles tranches, comme on ferait d’un énorme saucisson, il en
+sort un jus tout rosé qui est à la fois agréable à l’œil et exquis au
+palais.
+
+Et Porthos fit clapper sa langue.
+
+Le roi ouvrit de grands yeux charmés, et, tout en attaquant du faisan
+en daube qu’on lui présentait:
+
+— Voilà, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-il.
+Quoi! le mouton entier?
+
+— Entier, oui, Sire.
+
+— Passez donc ces faisans à M. du Vallon; je vois que c’est un amateur.
+
+L’ordre fut exécuté.
+
+Puis, revenant au mouton:
+
+— Et cela n’est pas trop gras?
+
+— Non, Sire; les graisses tombent en même temps que le jus et
+surnagent; alors mon écuyer tranchant les enlève avec une cuiller
+d’argent, que j’ai fait faire exprès.
+
+— Et vous demeurez? demanda le roi.
+
+— À Pierrefonds, Sire.
+
+— À Pierrefonds; où est cela, monsieur du Vallon? du côté de Belle-Île?
+
+— Oh! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais.
+
+— Je croyais que vous me parliez de ces moutons à cause des prés salés.
+
+— Non, Sire, j’ai des prés qui ne sont pas salés, c’est vrai, mais qui
+n’en valent pas moins.
+
+Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui
+continuait d’officier de son mieux.
+
+— Vous avez un bel appétit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous faites
+un bon convive.
+
+— Ah! ma foi! Sire, si Votre Majesté venait jamais à Pierrefonds, nous
+mangerions bien notre mouton à nous deux, car vous ne manquez pas
+d’appétit non plus, vous.
+
+D’Artagnan poussa un bon coup de pied à Porthos sous la table. Porthos
+rougit.
+
+— À l’âge heureux de Votre Majesté, dit Porthos pour se rattraper,
+j’étais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me rassasier. Votre
+Majesté a bel appétit, comme j’avais l’honneur de le lui dire, mais
+elle choisit avec trop de délicatesse pour être appelée un grand
+mangeur.
+
+Le roi parut charmé de la politesse de son antagoniste.
+
+— Tâterez-vous de ces crèmes? dit-il à Porthos?
+
+— Sire, Votre Majesté me traite trop bien pour que je ne lui dise pas
+la vérité tout entière.
+
+— Dites, monsieur du Vallon, dites.
+
+— Eh bien! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les pâtes,
+et encore il faut qu’elles soient bien compactes; toutes ces mousses
+m’enflent l’estomac, et tiennent une place qui me paraît trop précieuse
+pour la si mal occuper.
+
+— Ah! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voilà un véritable
+modèle de gastronomie. Ainsi mangeaient nos pères, qui savaient si bien
+manger, ajouta Sa Majesté, tandis que nous, nous picorons.
+
+Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille mêlée
+de jambon.
+
+Porthos, de son côté, entama une terrine de perdreaux et de râles.
+
+L’échanson remplit joyeusement le verre de Sa Majesté.
+
+— Donnez de mon vin à M. du Vallon, dit le roi.
+
+C’était un des grands honneurs de la table royale, D’Artagnan pressa le
+genou de son ami.
+
+— Si vous pouvez avaler seulement la moitié de cette hure de sanglier
+que je vois là, dit-il à Porthos, je vous juge duc et pair dans un an.
+
+— Tout à l’heure, dit flegmatiquement Porthos, je m’y mettrai.
+
+Le tour de la hure ne tarda pas à venir en effet, car le roi prenait
+plaisir à pousser ce beau convive, il ne fit point passer de mets à
+Porthos, qu’il ne les eût dégustés lui-même: il goûta donc la hure.
+Porthos se montra beau joueur, au lieu d’en manger la moitié, comme
+avait dit d’Artagnan, il en mangea les trois quarts.
+
+— Il est impossible, dit le roi à demi-voix, qu’un gentilhomme qui
+soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne soit pas
+le plus honnête homme de mon royaume.
+
+— Entendez-vous? dit d’Artagnan à l’oreille de son ami.
+
+— Oui, je crois que j’ai un peu de faveur, dit Porthos en se balançant
+sur sa chaise.
+
+— Oh! vous avez le vent en poupe. Oui! oui! oui!
+
+Le roi et Porthos continuèrent de manger ainsi à la grande satisfaction
+des conviés, dont quelques-uns, par émulation, avaient essayé de les
+suivre, mais avaient dû renoncer en chemin.
+
+Le roi rougissait, et la réaction du sang à son visage annonçait le
+commencement de la plénitude.
+
+C’est alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaieté, comme tous
+les buveurs, s’assombrissait et devenait taciturne.
+
+Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif.
+
+Le pied de d’Artagnan dut lui rappeler plus d’une fois cette
+particularité.
+
+Le dessert parut.
+
+Le roi ne songeait plus à Porthos; il tournait ses yeux vers la porte
+d’entrée, et on l’entendit demander parfois pourquoi M. de Saint-Aignan
+tardait tant à venir.
+
+Enfin, au moment où Sa Majesté terminait un pot de confitures de prunes
+avec un grand soupir, M. de Saint-Aignan parut.
+
+Les yeux du roi, qui s’étaient éteints peu à peu, brillèrent aussitôt.
+
+Le comte se dirigea vers la table du roi, et, à son approche, Louis XIV
+se leva.
+
+Tout le monde se leva, Porthos même, qui achevait un nougat capable de
+coller l’une à l’autre les deux mâchoires d’un crocodile. Le souper
+était fini.
+
+
+
+
+Chapitre CLIV — Après souper
+
+
+Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre voisine.
+
+— Que vous avez tardé, comte! dit le roi.
+
+— J’apportais la réponse, Sire, répondit le comte.
+
+— C’est donc bien long pour elle de répondre à ce que je lui écrivais?
+
+— Sire, Votre Majesté avait daigné faire des vers; Mlle de La Vallière
+a voulu payer le roi de la même monnaie, c’est-à-dire en or.
+
+— Des vers, de Saint-Aignan!... s’écria le roi ravi. Donne, donne.
+
+Et Louis rompit le cachet d’une petite lettre qui renfermait
+effectivement des vers que l’histoire nous a conservés, et qui sont
+meilleurs d’intention que de facture.
+
+Tels qu’ils étaient, cependant, ils enchantèrent le roi, qui témoigna
+sa joie par des transports non équivoques; mais le silence général
+avertit Louis, si chatouilleux sur les bienséances, que sa joie pouvait
+donner matière à des interprétations.
+
+Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un pas qui
+le ramena sur le seuil de la porte auprès de ses hôtes:
+
+— Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif plaisir,
+et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.
+
+Porthos s’inclina, comme eût fait le colosse de Rhodes, et sortit à
+reculons.
+
+— Monsieur d’Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres dans
+la galerie; je vous suis obligé de m’avoir fait connaître M. du Vallon.
+Messieurs, je retourne demain à Paris, pour le départ des ambassadeurs
+d’Espagne et de Hollande. À demain donc.
+
+La salle se vida aussitôt.
+
+Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les vers
+de La Vallière.
+
+— Comment les trouves-tu? dit-il.
+
+— Sire... charmants!
+
+— Ils me charment, en effet, et s’ils étaient connus...
+
+— Oh! les poètes en seraient jaloux; mais ils ne les connaîtront pas.
+
+— Lui avez-vous donné les miens?
+
+— Oh! Sire, elle les a dévorés.
+
+— Ils étaient faibles, j’en ai peur.
+
+— Ce n’est pas ce que Mlle de La Vallière en a dit.
+
+— Vous croyez qu’elle les a trouvés de son goût?
+
+— J’en suis sûr, Sire...
+
+— Il me faudrait répondre, alors.
+
+— Oh! Sire... tout de suite... après souper... Votre Majesté se
+fatiguera.
+
+— Je crois que vous avez raison: l’étude après le repas est nuisible.
+
+— Le travail du poète surtout; et puis, en ce moment, il y aurait
+préoccupation chez Mlle de La Vallière.
+
+— Quelle préoccupation?
+
+— Ah! Sire, comme chez toutes ces dames.
+
+— Pourquoi?
+
+— À cause de l’accident de ce pauvre de Guiche.
+
+— Ah! mon Dieu! est-il arrivé un malheur à de Guiche?
+
+— Oui, Sire, il a toute une main emportée, il a un trou à la poitrine,
+il se meurt.
+
+— Bon Dieu! et qui vous a dit cela?
+
+— Manicamp l’a rapporté tout à l’heure chez un médecin de
+Fontainebleau, et le bruit s’en est répandu ici.
+
+— Rapporté? Pauvre de Guiche! et comment cela lui est-il arrivé?
+
+— Ah! voilà, Sire! comment cela lui est-il arrivé?
+
+— Vous me dites cela d’un air tout à fait singulier, de Saint-Aignan.
+Donnez-moi des détails... Que dit-il?
+
+— Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres.
+
+— Quels autres?
+
+— Ceux qui l’ont rapporté, Sire.
+
+— Qui sont-ils, ceux-là?
+
+— Je ne sais, Sire; mais M. de Manicamp le sait, M. de Manicamp est de
+ses amis.
+
+— Comme tout le monde, dit le roi.
+
+— Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire; tout le
+monde n’est pas précisément des amis de M. de Guiche.
+
+— Comment le savez-vous?
+
+— Est-ce que le roi veut que je m’explique?
+
+— Sans doute, je le veux.
+
+— Eh bien! Sire, je crois avoir ouï parler d’une querelle entre deux
+gentilshommes.
+
+— Quand?
+
+— Ce soir même, avant le souper de Votre Majesté.
+
+— Cela ne prouve guère. J’ai fait des ordonnances si sévères à l’égard
+des duels, que nul, je suppose, n’osera y contrevenir.
+
+— Aussi Dieu me préserve d’accuser personne! s’écria de Saint-Aignan.
+Votre Majesté m’a ordonné de parler, je parle.
+
+— Dites donc alors comment le comte de Guiche a été blessé.
+
+— Sire, on dit à l’affût.
+
+— Ce soir?
+
+— Ce soir.
+
+— Une main emportée! un trou à la poitrine! Qui était à l’affût avec M.
+de Guiche?
+
+— Je ne sais, Sire... Mais M. de Manicamp sait ou doit savoir.
+
+— Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan.
+
+— Rien, Sire, rien.
+
+— Alors expliquez-moi l’accident; est-ce un mousquet qui a crevé?
+
+— Peut-être bien. Mais, en y réfléchissant, non, Sire, car on a trouvé
+près de de Guiche son pistolet encore chargé.
+
+— Son pistolet? Mais, on ne va pas à l’affût avec un pistolet, ce me
+semble.
+
+— Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a été tué, et que le
+cadavre du cheval est encore dans la clairière.
+
+— Son cheval? De Guiche va à l’affût à cheval? De Saint-Aignan, je ne
+comprends rien à ce que vous me dites. Où la chose s’est-elle passée?
+
+— Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.
+
+— Bien. Appelez M. d’Artagnan.
+
+De Saint-Aignan obéit. Le mousquetaire entra.
+
+— Monsieur d’Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la petite
+porte du degré particulier.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Vous monterez à cheval.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous l’endroit?
+
+— Sire, je m’y suis battu deux fois.
+
+— Comment! s’écria le roi, étourdi de la réponse.
+
+— Sire, sous les édits de M. le cardinal de Richelieu, repartit
+d’Artagnan avec son flegme ordinaire.
+
+— C’est différent, monsieur. Vous irez donc là, et vous examinerez
+soigneusement les localités. Un homme y a été blessé, et vous y
+trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous pensez sur cet
+événement.
+
+— Bien, Sire.
+
+— Il va sans dire que c’est votre opinion à vous, et non celle d’un
+autre que je veux avoir.
+
+— Vous l’aurez dans une heure, Sire.
+
+— Je vous défends de communiquer avec qui que ce soit.
+
+— Excepté avec celui qui me donnera une lanterne, dit d’Artagnan.
+
+— Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette liberté, qu’il ne
+tolérait que chez son capitaine des mousquetaires.
+
+D’Artagnan sortit par le petit degré.
+
+— Maintenant, qu’on appelle mon médecin, ajouta Louis.
+
+Dix minutes après, le médecin du roi arrivait essoufflé.
+
+— Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec M. de
+Saint-Aignan où il vous conduira, et me rendrez compte de l’état du
+malade que vous verrez dans la maison où je vous prie d’aller.
+
+Le médecin obéit sans observation, comme on commençait dès cette époque
+à obéir à Louis XIV, et sortit précédant de Saint-Aignan.
+
+— Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le médecin ait
+pu lui parler.
+
+De Saint-Aignan sortit à son tour.
+
+
+
+
+Chapitre CLV — Comment d’Artagnan accomplit la mission dont le roi
+l’avait chargé
+
+
+Pendant que le roi prenait ces dernières dispositions pour arriver à
+la vérité, d’Artagnan, sans perdre une seconde, courait à l’écurie,
+décrochait la lanterne, sellait son cheval lui-même, et se dirigeait
+vers l’endroit désigné par Sa Majesté.
+
+Il n’avait, suivant sa promesse, vu ni rencontré personne, et, comme
+nous l’avons dit, il avait poussé le scrupule jusqu’à faire, sans
+l’intervention des valets d’écurie et des palefreniers, ce qu’il avait
+à faire.
+
+D’Artagnan était de ceux qui se piquent, dans les moments difficiles,
+de doubler leur propre valeur.
+
+En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au premier
+arbre qu’il rencontra, et pénétra à pied jusqu’à la clairière.
+
+Alors il commença de parcourir à pied, et sa lanterne à la main, toute
+la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et, après une
+demi-heure d’exploration il reprit silencieusement son cheval, et s’en
+revint réfléchissant et au pas à Fontainebleau.
+
+Louis attendait dans son cabinet: il était seul et crayonnait sur un
+papier des lignes qu’au premier coup d’œil d’Artagnan reconnut inégales
+et fort raturées.
+
+Il en conclut que ce devaient être des vers.
+
+Il leva la tête et aperçut d’Artagnan.
+
+— Eh bien! monsieur, dit-il, m’apportez-vous des nouvelles?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Qu’avez-vous vu?
+
+— Voici la probabilité, Sire, dit d’Artagnan.
+
+— C’était une certitude que je vous avais demandée.
+
+— Je m’en rapprocherai autant que je pourrai; le temps était commode
+pour les investigations dans le genre de celles que je viens de faire:
+il a plu ce soir et les chemins étaient détrempés...
+
+— Au fait, monsieur d’Artagnan.
+
+— Sire, Votre Majesté m’avait dit qu’il y avait un cheval mort au
+carrefour du bois Rochin; j’ai donc commencé par étudier les chemins.
+
+«Je dis les chemins, attendu qu’on arrive au centre du carrefour par
+quatre chemins.
+
+«Celui que j’avais suivi moi-même présentait seul des traces fraîches.
+Deux chevaux l’avaient suivi côte à côte: leurs huit pieds étaient
+marqués bien distinctement dans la glaise.
+
+«L’un des cavaliers était plus pressé que l’autre. Les pas de l’un sont
+toujours en avant de l’autre d’une demi-longueur de cheval.
+
+— Alors vous êtes sûr qu’ils sont venus à deux? dit le roi.
+
+— Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes bêtes d’un pas égal, des
+chevaux habitués à la manœuvre, car ils ont tourné en parfaite oblique
+la barrière du rond-point.
+
+— Après, monsieur?
+
+— Là, les cavaliers sont restés un instant à régler sans doute les
+conditions du combat; les chevaux s’impatientaient. L’un des cavaliers
+parlait, l’autre écoutait et se contentait de répondre. Son cheval
+grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa préoccupation à
+écouter, il lui lâchait la bride.
+
+— Alors il y a eu combat?
+
+— Sans conteste.
+
+— Continuez; vous êtes un habile observateur.
+
+— L’un des deux cavaliers est resté en place, celui qui écoutait;
+l’autre a traversé la clairière, et a d’abord été se mettre en face
+de son adversaire. Alors celui qui était resté en place a franchi
+le rond-point au galop jusqu’aux deux tiers de sa longueur, croyant
+marcher sur son ennemi; mais celui-ci avait suivi la circonférence du
+bois.
+
+— Vous ignorez les noms, n’est-ce pas?
+
+— Tout à fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la
+circonférence du bois montait un cheval noir.
+
+— Comment savez-vous cela?
+
+— Quelques crins de sa queue sont restés aux ronces qui garnissent le
+bord du fossé.
+
+— Continuez.
+
+— Quant à l’autre cheval, je n’ai pas eu de peine à en faire le
+signalement, puisqu’il est resté mort sur-le-champ de bataille.
+
+— Et de quoi ce cheval est-il mort?
+
+— D’une balle qui lui a troué la tempe.
+
+— Cette balle était celle d’un pistolet ou d’un fusil?
+
+— D’un pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval m’a indiqué la
+tactique de celui qui l’avait tué. Il avait suivi la circonférence du
+bois pour avoir son adversaire en flanc. J’ai d’ailleurs, suivi ses pas
+sur l’herbe.
+
+— Les pas du cheval noir?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Allez, monsieur d’Artagnan.
+
+— Maintenant que Votre Majesté voit la position des deux adversaires,
+il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour le cavalier qui
+passe au galop.
+
+— Faites.
+
+— Le cheval du cavalier qui chargeait fut tué sur le coup.
+
+— Comment savez-vous cela?
+
+— Le cavalier n’a pas eu le temps de mettre pied à terre et est tombé
+avec lui. J’ai vu la trace de sa jambe, qu’il avait tirée avec effort
+de dessous le cheval. L’éperon, pressé par le poids de l’animal, avait
+labouré la terre.
+
+— Bien. Et qu’a-t-il dit en se relevant?
+
+— Il a marché droit sur son adversaire.
+
+— Toujours placé sur la lisière du bois?
+
+— Oui, Sire. Puis, arrivé à une belle portée, il s’est arrêté
+solidement, ses deux talons sont marqués l’un près de l’autre, il a
+tiré et a manqué son adversaire.
+
+— Comment savez-vous cela, qu’il l’a manqué?
+
+— J’ai trouvé le chapeau troué d’une balle.
+
+— Ah! une preuve, s’écria le roi.
+
+— Insuffisante, Sire, répondit froidement d’Artagnan: c’est un chapeau
+sans lettres, sans armes; une plume rouge comme à tous les chapeaux; le
+galon même n’a rien de particulier.
+
+— Et l’homme au chapeau troué a-t-il tiré son second coup?
+
+— Oh! Sire, ses deux coups étaient déjà tirés.
+
+— Comment avez-vous su cela?
+
+— J’ai retrouvé les bourres du pistolet.
+
+— Et la balle qui n’a pas tué le cheval, qu’est-elle devenue?
+
+— Elle a coupé la plume du chapeau de celui sur qui elle était dirigée,
+et a été briser un petit bouleau de l’autre côté de la clairière.
+
+— Alors, l’homme au cheval noir était désarmé, tandis que son
+adversaire avait encore un coup à tirer.
+
+— Sire, pendant que le cavalier démonté se relevait, l’autre
+rechargeait son arme. Seulement, il était fort troublé en la
+rechargeant, la main lui tremblait.
+
+— Comment savez-vous cela?
+
+— La moitié de la charge est tombée à terre, et il a jeté la baguette,
+ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet.
+
+— Monsieur d’Artagnan, ce que vous dites là est merveilleux!
+
+— Ce n’est que de l’observation, Sire, et le moindre batteur d’estrade
+en ferait autant.
+
+— On voit la scène rien qu’à vous entendre.
+
+— Je l’ai, en effet, reconstruite dans mon esprit, à peu de changements
+près.
+
+— Maintenant, revenons au cavalier démonté. Vous disiez qu’il avait
+marché sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait son pistolet?
+
+— Oui; mais au moment où il visait lui-même, l’autre tira.
+
+— Oh! fit le roi, et le coup?
+
+— Le coup fut terrible, Sire; le cavalier démonté tomba sur la face
+après avoir fait trois pas mal assurés.
+
+— Où avait-il été frappé?
+
+— À deux endroits: à la main droite d’abord, puis, du même coup, à la
+poitrine.
+
+— Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein
+d’admiration.
+
+— Oh! c’est bien simple: la crosse du pistolet était tout ensanglantée,
+et l’on y voyait la trace de la balle avec les fragments d’une bague
+brisée. Le blessé a donc eu, selon toute probabilité, l’annulaire et le
+petit doigt emportés.
+
+— Voilà pour la main, j’en conviens; mais la poitrine?
+
+— Sire, il y avait deux flaques de sang à la distance de deux pieds et
+demi l’une de l’autre. À l’une de ces flaques, l’herbe était arrachée
+par la main crispée; à l’autre, l’herbe était affaissée seulement par
+le poids du corps.
+
+— Pauvre de Guiche! s’écria le roi.
+
+— Ah! c’était M. de Guiche? dit tranquillement le mousquetaire. Je m’en
+étais douté; mais je n’osais en parler à Votre Majesté.
+
+— Et comment vous en doutiez-vous?
+
+— J’avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval mort.
+
+— Et vous le croyez blessé grièvement?
+
+— Très grièvement, puisqu’il est tombé sur le coup et qu’il est resté
+longtemps à la même place; cependant il a pu marcher, en s’en allant,
+soutenu par deux amis.
+
+— Vous l’avez donc rencontré, revenant?
+
+— Non; mais j’ai relevé les pas des trois hommes: l’homme de
+droite et l’homme de gauche marchaient librement, facilement; mais
+celui du milieu avait le pas lourd. D’ailleurs, des traces de sang
+accompagnaient ce pas.
+
+— Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat qu’aucun
+détail ne vous en a échappé, dites-moi deux mots de l’adversaire de de
+Guiche.
+
+— Oh! Sire, je ne le connais pas.
+
+— Vous qui voyez tout si bien, cependant.
+
+— Oui, Sire, dit d’Artagnan, je vois tout; mais je ne dis pas tout ce
+que je vois, et, puisque le pauvre diable a échappé, que Votre Majesté
+me permette de lui dire que ce n’est pas moi qui le dénoncerai.
+
+— C’est cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en duel.
+
+— Pas pour moi, Sire, dit froidement d’Artagnan.
+
+— Monsieur, s’écria le roi, savez-vous bien ce que vous dites?
+
+— Parfaitement, Sire; mais, à mes yeux, voyez-vous, un homme qui se bat
+bien est un brave homme. Voilà mon opinion. Vous pouvez en avoir une
+autre; c’est naturel, vous êtes le maître.
+
+— Monsieur d’Artagnan, j’ai ordonné cependant...
+
+D’Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.
+
+— Vous m’avez ordonné d’aller chercher des renseignements sur un
+combat, Sire; vous les avez. M’ordonnez-vous d’arrêter l’adversaire de
+M. de Guiche, j’obéirai; mais ne m’ordonnez point de vous le dénoncer,
+car, cette fois, je n’obéirai pas.
+
+— Eh bien! arrêtez-le.
+
+— Nommez-le moi, Sire.
+
+Louis frappa du pied.
+
+Puis, après un instant de réflexion:
+
+— Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.
+
+— C’est mon avis, Sire; je suis heureux que ce soit en même temps celui
+de Votre Majesté.
+
+— Encore un mot... Qui a porté secours à de Guiche?
+
+— Je l’ignore.
+
+— Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un témoin?
+
+— Il n’y avait pas de témoin. Il y a plus... M. de Guiche une fois
+tombé, son adversaire s’est enfui sans même lui porter secours.
+
+— Le misérable!
+
+— Dame! Sire, c’est l’effet de vos ordonnances. On s’est bien battu, on
+a échappé à une première mort, on veut échapper à une seconde. On se
+souvient de M. de Boutteville... Peste!
+
+— Et, alors on devient lâche.
+
+— Non, l’on devient prudent.
+
+— Donc, il s’est enfui?
+
+— Oui, et aussi vite que son cheval a pu l’emporter même.
+
+— Et dans quelle direction?
+
+— Dans celle du château.
+
+— Après?
+
+— Après, j’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, deux hommes, à
+pied, sont venus qui ont emmené M. de Guiche.
+
+— Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus après le combat?
+
+— Ah! une preuve manifeste; au moment du combat, la pluie venait de
+cesser, le terrain n’avait pas eu le temps de l’absorber et était
+devenu humide: les pas enfoncent; mais après le combat, mais pendant le
+temps que M. de Guiche est resté évanoui, la terre s’est consolidée et
+les pas s’imprégnaient moins profondément.
+
+— Monsieur d’Artagnan, dit-il, vous êtes, en vérité, le plus habile
+homme de mon royaume.
+
+— C’est ce que pensait M. de Richelieu, c’est ce que disait M. de
+Mazarin, Sire.
+
+— Maintenant, il nous reste à voir si votre sagacité est en défaut.
+
+— Oh! Sire, l’homme se trompe: _Errare humanum est_, dit
+philosophiquement le mousquetaire.
+
+— Alors vous n’appartenez pas à l’humanité, monsieur d’Artagnan, car je
+crois que vous ne vous trompez jamais.
+
+— Votre Majesté disait que nous allions voir.
+
+— Oui.
+
+— Comment cela, s’il lui plaît?
+
+— J’ai envoyé chercher M. de Manicamp, et M. de Manicamp va venir.
+
+— Et M. de Manicamp sait le secret?
+
+— De Guiche n’a pas de secrets pour M. de Manicamp.
+
+— Nul n’assistait au combat, je le répète, et, à moins que M. de
+Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui l’ont ramené...
+
+— Chut! dit le roi, voici qu’il vient: demeurez là et prêtez l’oreille.
+
+— Très bien, Sire, dit le mousquetaire.
+
+À la même minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au seuil de
+la porte.
+
+
+
+
+Chapitre CLVI — L’affût
+
+
+Le roi fit un signe au mousquetaire, l’autre à de Saint-Aignan.
+
+Le signe était impérieux et signifiait: «Sur votre vie, taisez-vous!»
+
+D’Artagnan se retira, comme un soldat, dans l’angle du cabinet.
+
+De Saint-Aignan, comme un favori, s’appuya sur le dossier du fauteuil
+du roi.
+
+Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux lèvres, les mains
+blanches et gracieuses, s’avança pour faire sa révérence au roi.
+
+Le roi rendit le salut avec la tête.
+
+— Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il.
+
+— Votre Majesté m’a fait l’honneur de me mander auprès d’elle, dit
+Manicamp.
+
+— Oui, pour apprendre de vous tous les détails du malheureux accident
+arrivé au comte de Guiche.
+
+— Oh! Sire, c’est douloureux.
+
+— Vous étiez là?
+
+— Pas précisément, Sire.
+
+— Mais vous arrivâtes sur le théâtre de l’accident quelques instants
+après cet accident accompli?
+
+— C’est cela, oui, Sire, une demi-heure à peu près.
+
+— Et où cet accident a-t-il eu lieu?
+
+— Je crois, Sire, que l’endroit s’appelle le rond-point du bois Rochin.
+
+— Oui, rendez-vous de chasse.
+
+— C’est cela même, Sire.
+
+— Eh bien! contez-moi ce que vous savez de détails sur ce malheur,
+monsieur de Manicamp. Contez.
+
+— C’est que Votre Majesté est peut-être instruite, et je craindrais de
+la fatiguer par des répétitions.
+
+— Non, ne craignez pas.
+
+Manicamp regarda tout autour de lui; il ne vit que d’Artagnan adossé
+aux boiseries, d’Artagnan calme, bienveillant, bonhomme, et de
+Saint-Aignan avec lequel il était venu, et qui se tenait toujours
+adossé au fauteuil du roi avec une figure également gracieuse.
+
+Il se décida donc à parler.
+
+— Votre Majesté n’ignore pas, dit-il, que les accidents sont communs à
+la chasse?
+
+— À la chasse?
+
+— Oui, Sire, je veux dire à l’affût.
+
+— Ah! ah! dit le roi, c’est à l’affût que l’accident est arrivé?
+
+— Mais oui, Sire, hasarda Manicamp; est-ce que Votre Majesté l’ignorait?
+
+— Mais à peu près, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV répugna
+à mentir; c’est donc à l’affût, dites-vous, que l’accident est arrivé?
+
+— Hélas! oui, malheureusement, Sire.
+
+Le roi fit une pause.
+
+— À l’affût de quel animal? demanda-t-il.
+
+— Du sanglier, Sire.
+
+— Et quelle idée a donc eue de Guiche de s’en aller comme cela, tout
+seul, à l’affût du sanglier? C’est un exercice de campagnard, cela,
+et bon, tout au plus, pour celui qui n’a pas, comme le maréchal de
+Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en gentilhomme.
+
+Manicamp plia les épaules.
+
+— La jeunesse est téméraire, dit-il sentencieusement.
+
+— Enfin!... continuez, dit le roi.
+
+— Tant il y a, continua Manicamp, n’osant s’aventurer et posant un mot
+après l’autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un marais, tant
+il y a, Sire, que le pauvre de Guiche s’en alla tout seul à l’affût.
+
+— Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il pas
+que le sanglier revient sur le coup?
+
+— Voilà justement ce qui est arrivé, Sire.
+
+— Il avait donc eu connaissance de la bête?
+
+— Oui, Sire. Des paysans l’avaient vue dans leurs pommes de terre.
+
+— Et quel animal était-ce?
+
+— Un ragot.
+
+— Il fallait donc me prévenir, monsieur, que de Guiche avait des idées
+de suicide; car, enfin, je l’ai vu chasser, c’est un veneur très
+expert. Quand il tire sur l’animal acculé et tenant aux chiens, il
+prend toutes ses précautions, et cependant il tire avec une carabine,
+et, cette fois, il s’en va affronter le sanglier avec de simples
+pistolets!
+
+Manicamp tressaillit.
+
+— Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec un
+homme et non avec un sanglier, que diable!
+
+— Sire, il y a des choses qui ne s’expliquent pas bien.
+
+— Vous avez raison, et l’événement qui nous occupe est une de ces
+choses là. Continuez.
+
+Pendant ce récit, de Saint-Aignan, qui eût peut-être fait signe à
+Manicamp de ne pas s’enferrer, était couché en joue par le regard
+obstiné du roi.
+
+Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilité de communiquer.
+Quant à d’Artagnan, la statue du Silence, à Athènes, était plus
+bruyante et plus expressive que lui.
+
+Manicamp continua donc, lancé dans la voie qu’il avait prise, à
+s’enfoncer dans le panneau.
+
+— Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s’est passée. De
+Guiche attendait le sanglier.
+
+— À cheval ou à pied? demanda le roi.
+
+— À cheval. Il tira sur la bête, la manqua.
+
+— Le maladroit!
+
+— La bête fonça sur lui.
+
+— Et le cheval fut tué?
+
+— Ah! Votre Majesté sait cela?
+
+— On m’a dit qu’un cheval avait été trouvé mort au carrefour du bois
+Rochin. J’ai présumé que c’était le cheval de de Guiche.
+
+— C’était lui, effectivement, Sire.
+
+— Voilà pour le cheval, c’est bien; mais pour de Guiche?
+
+— De Guiche une fois à terre, fut fouillé par le sanglier et blessé à
+la main et à la poitrine.
+
+— C’est un horrible accident; mais, il faut le dire, c’est la faute
+de de Guiche. Comment va-t-on à l’affût d’un pareil animal avec des
+pistolets! Il avait donc oublié la fable d’Adonis?
+
+Manicamp se gratta l’oreille.
+
+— C’est vrai, dit-il, grande imprudence.
+
+— Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp?
+
+— Sire, ce qui est écrit est écrit.
+
+— Ah! vous êtes fataliste!
+
+Manicamp s’agitait, fort mal à son aise.
+
+— Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.
+
+— À moi, Sire.
+
+— Oui! Comment! vous êtes l’ami de Guiche, vous savez qu’il est sujet à
+de pareilles folies, et vous ne l’arrêtez pas?
+
+Manicamp ne savait à quoi s’en tenir; le ton du roi n’était plus
+précisément celui d’un homme crédule.
+
+D’un autre côté, ce ton n’avait ni la sévérité du drame, ni
+l’insistance de l’interrogatoire.
+
+Il y avait plus de raillerie que de menace.
+
+— Et vous dites donc, continua le roi, que c’est bien le cheval de
+Guiche que l’on a retrouvé mort?
+
+— Oh! mon Dieu, oui, lui-même.
+
+— Cela vous a-t-il étonné?
+
+— Non, Sire. À la dernière chasse, M. de Saint-Maure, Votre Majesté se
+le rappelle, a eu un cheval tué sous lui, et de la même façon.
+
+— Oui, mais éventré.
+
+— Sans doute, Sire.
+
+— Le cheval de Guiche eût été éventré comme celui de M. de Saint-Maure
+que cela ne m’étonnerait point, pardieu!
+
+Manicamp ouvrit de grands yeux.
+
+— Mais ce qui m’étonne, continua le roi, c’est que le cheval de Guiche,
+au lieu d’avoir le ventre ouvert, ait la tête cassée.
+
+Manicamp se troubla.
+
+— Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce n’est point
+à la tempe que le cheval de Guiche a été frappé? Avouez, monsieur de
+Manicamp, que voilà un coup singulier.
+
+— Sire, vous savez que le cheval est un animal très intelligent, il
+aura essayé de se défendre.
+
+— Mais un cheval se défend avec les pieds de derrière, et non avec la
+tête.
+
+— Alors, le cheval, effrayé, se sera abattu, dit Manicamp, et le
+sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier...
+
+— Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier?
+
+— Eh bien! c’est tout simple: le sanglier est revenu du cheval au
+cavalier, et, comme j’ai déjà eu l’honneur de le dire à Votre Majesté,
+a écrasé la main de de Guiche au moment où il allait tirer sur lui son
+second coup de pistolet; puis, d’un coup de boutoir, il lui a troué la
+poitrine.
+
+— Cela est on ne peut plus vraisemblable, en vérité, monsieur de
+Manicamp; vous avez tort de vous défier de votre éloquence, et vous
+contez à merveille.
+
+— Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus
+embarrassés.
+
+— À partir d’aujourd’hui seulement, je défendrai à mes gentilshommes
+d’aller à l’affût. Peste! autant vaudrait leur permettre le duel.
+
+Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.
+
+— Le roi est satisfait? demanda-t-il.
+
+— Enchanté; mais ne vous retirez point encore, monsieur de Manicamp,
+dit Louis, j’ai affaire de vous.
+
+«Allons, allons, pensa d’Artagnan, encore un qui n’est pas de notre
+force.»
+
+Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: «Oh! les hommes de notre
+force, où sont-ils maintenant?»
+
+En ce moment, un huissier souleva la portière et annonça le médecin du
+roi.
+
+— Ah! s’écria Louis, voilà justement M. Valot qui vient de visiter M.
+de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du blessé.
+
+Manicamp se sentit plus mal à l’aise que jamais.
+
+— De cette façon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la conscience
+nette.
+
+Et il regarda d’Artagnan, qui ne sourcilla point.
+
+
+
+
+Chapitre CLVII — Le médecin
+
+
+M. Valot entra.
+
+La mise en scène était la même: le roi assis, de Saint-Aignan toujours
+accoudé à son fauteuil, d’Artagnan toujours adossé à la muraille,
+Manicamp toujours debout.
+
+— Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, m’avez-vous obéi?
+
+— Avec empressement, Sire.
+
+— Vous vous êtes rendu chez votre confrère de Fontainebleau?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et vous y avez trouvé M. de Guiche?
+
+— J’y ai trouvé M. de Guiche.
+
+— En quel état? Dites franchement.
+
+— En très piteux état, Sire.
+
+— Cependant, voyons, le sanglier ne l’a pas dévoré?
+
+— Dévoré qui?
+
+— Guiche.
+
+— Quel sanglier?
+
+— Le sanglier qui l’a blessé.
+
+— M. de Guiche a été blessé par un sanglier?
+
+— On le dit, du moins.
+
+— Quelque braconnier plutôt...
+
+— Comment, quelque braconnier?...
+
+— Quelque mari jaloux, quelque amant maltraité, lequel, pour se venger,
+aura tiré sur lui.
+
+— Mais que dites-vous donc là, monsieur Valot? Les blessures de M. de
+Guiche ne sont-elles pas produites par la défense d’un sanglier?
+
+— Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de
+pistolet qui lui a écrasé l’annulaire et le petit doigt de la main
+droite, après quoi, elle a été se loger dans les muscles intercostaux
+de la poitrine.
+
+— Une balle! Vous êtes sûr que M. de Guiche a été blessé par une
+balle?... s’écria le roi jouant l’homme surpris.
+
+— Ma foi, dit Valot, si sûr que la voilà, Sire.
+
+Et il présenta au roi une balle à moitié aplatie.
+
+Le roi la regarda sans y toucher.
+
+— Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garçon? demanda-t-il.
+
+— Pas précisément. La balle n’avait pas pénétré, elle s’était aplatie,
+comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou sur le côté
+droit du sternum.
+
+— Bon Dieu! fit le roi sérieusement, vous ne me disiez rien de tout
+cela, monsieur de Manicamp?
+
+— Sire...
+
+— Qu’est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier, d’affût, de
+chasse de nuit? Voyons, parlez.
+
+— Ah! Sire...
+
+— Il me paraît que vous avez raison, dit le roi en se tournant vers son
+capitaine des mousquetaires, et qu’il y a eu combat.
+
+Le roi avait, plus que tout autre, cette faculté donnée aux grands de
+compromettre et de diviser les inférieurs.
+
+Manicamp lança au mousquetaire un regard plein de reproches.
+
+D’Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le poids de
+l’accusation.
+
+Il fit un pas.
+
+— Sire, dit-il, Votre Majesté m’a commandé d’aller explorer le
+carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d’après mon estime, ce qui
+s’y était passé. Je lui ai fait part de mes observations, mais sans
+dénoncer personne. C’est Sa Majesté elle-même qui, la première, a nommé
+M. le comte de Guiche.
+
+— Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait votre
+devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire. Mais vous,
+monsieur de Manicamp, vous n’avez pas fait le vôtre, car vous m’avez
+menti.
+
+— Menti, Sire! Le mot est dur.
+
+— Trouvez-en un autre.
+
+— Sire, je n’en chercherai pas. J’ai déjà eu le malheur de déplaire à
+Sa Majesté, et, ce que je trouve de mieux c’est d’accepter humblement
+les reproches qu’elle jugera à propos de m’adresser.
+
+— Vous avez raison, monsieur, on me déplaît toujours en me cachant la
+vérité.
+
+— Quelquefois, Sire, on ignore.
+
+— Ne mentez plus, ou je double la peine.
+
+Manicamp s’inclina en pâlissant.
+
+D’Artagnan fit encore un pas en avant, décidé à intervenir, si la
+colère toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.
+
+— Monsieur, continua le roi, vous voyez qu’il est inutile de nier la
+chose plus longtemps. M. de Guiche s’est battu.
+
+— Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majesté eût été généreuse en ne
+forçant pas un gentilhomme au mensonge.
+
+— Forcé! Qui vous forçait?
+
+— Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majesté a défendu les duels
+sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.
+
+— Bien, murmura d’Artagnan, voilà un joli garçon, mordioux!
+
+— Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait l’empêcher de
+se battre.
+
+— Oh! Sire, Votre Majesté, qui est le gentilhomme le plus accompli de
+France, sait bien que, nous autres, gens d’épée, nous n’avons jamais
+regardé M. de Boutteville comme déshonoré pour être mort en Grève.
+Ce qui déshonore, c’est d’éviter son ennemi, et non de rencontrer le
+bourreau.
+
+— Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen de
+tout réparer.
+
+— S’il est de ceux qui conviennent à un gentilhomme, je le saisirai
+avec empressement, Sire.
+
+— Le nom de l’adversaire de M. de Guiche?
+
+— Oh! oh! murmura d’Artagnan, est-ce que nous allons continuer Louis
+XIII?...
+
+— Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche.
+
+— Vous ne voulez pas le nommer, à ce qu’il paraît? dit le roi.
+
+— Sire, je ne le connais pas.
+
+— Bravo! dit d’Artagnan.
+
+— Monsieur de Manicamp, remettez votre épée au capitaine.
+
+Manicamp s’inclina gracieusement, détacha son épée en souriant et la
+tendit au mousquetaire.
+
+Mais de Saint-Aignan s’avança vivement entre d’Artagnan et lui.
+
+— Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté.
+
+— Faites, dit le roi, enchanté peut-être au fond du cœur que quelqu’un
+se plaçât entre lui et la colère à laquelle il s’était laissé emporter.
+
+— Manicamp, vous êtes un brave, et le roi appréciera votre conduite;
+mais vouloir trop bien servir ses amis, c’est leur nuire. Manicamp,
+vous savez le nom que Sa Majesté vous demande?
+
+— C’est vrai, je le sais.
+
+— Alors, vous le direz.
+
+— Si j’eusse dû le dire, ce serait déjà fait.
+
+— Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, intéressé à
+cette prud’homie.
+
+— Vous, vous êtes libre; mais il me semble cependant...
+
+— Oh! trêve de magnanimité; je ne vous laisserai point aller à la
+Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.
+
+Manicamp était homme d’esprit, et comprit qu’il avait fait assez pour
+donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne s’agissait plus
+que d’y persévérer en reconquérant les bonnes grâces du roi.
+
+— Parlez, monsieur, dit-il à de Saint-Aignan. J’ai fait pour mon compte
+tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait que ma
+conscience ordonnât bien haut, ajouta-t-il en se retournant vers le
+roi, puisqu’elle l’a emporté sur les commandements de Sa Majesté; mais
+Sa Majesté me pardonnera, je l’espère, quand elle saura que j’avais à
+garder l’honneur d’une dame.
+
+— D’une dame? demanda le roi inquiet.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Une dame fut la cause de ce combat?
+
+Manicamp s’inclina.
+
+Le roi se leva et s’approcha de Manicamp.
+
+— Si la personne est considérable, dit-il, je ne me plaindrai pas que
+vous ayez pris des ménagements, au contraire.
+
+— Sire, tout ce qui touche à la maison du roi, ou à la maison de son
+frère, est considérable à mes yeux.
+
+— À la maison de mon frère? répéta Louis XIV avec une sorte
+d’hésitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de mon
+frère?
+
+— Ou de Madame.
+
+— Ah! de Madame?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Ainsi, cette dame?...
+
+— Est une des filles d’honneur de la maison de Son Altesse Royale Mme
+la duchesse d’Orléans.
+
+— Pour qui M. de Guiche s’est battu, dites-vous?
+
+— Oui, et, cette fois, je ne mens plus.
+
+Louis fit un mouvement plein de trouble.
+
+— Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de cette
+scène, veuillez vous éloigner un instant, j’ai besoin de demeurer
+seul avec M. de Manicamp. Je sais qu’il a des choses précieuses à me
+dire pour sa justification, et qu’il n’ose le faire devant témoins...
+Remettez votre épée, monsieur de Manicamp.
+
+Manicamp remit son épée au ceinturon.
+
+— Le drôle est, décidément, plein de présence d’esprit, murmura le
+mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se retirant avec
+lui.
+
+— Il s’en tirera, fit ce dernier à l’oreille de d’Artagnan.
+
+— Et avec honneur, comte.
+
+Manicamp adressa à de Saint-Aignan et au capitaine un regard de
+remerciement qui passa inaperçu du roi.
+
+— Allons, allons, dit d’Artagnan en franchissant le seuil de la porte,
+j’avais mauvaise opinion de la génération nouvelle. Eh bien! je me
+trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.
+
+Valot précédait le favori et le capitaine.
+
+Le roi et Manicamp restèrent seuls dans le cabinet.
+
+
+
+
+Chapitre CLVIII — Où d’Artagnan reconnaît qu’il s’était trompé, et que
+c’était Manicamp qui avait raison
+
+
+Le roi s’assura par lui-même, en allant jusqu’à la porte, que personne
+n’écoutait, et revint se placer précipitamment en face de son
+interlocuteur.
+
+— Çà! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de Manicamp,
+expliquez-vous.
+
+— Avec la plus grande franchise, Sire, répondit le jeune homme.
+
+— Et tout d’abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient tant au
+cœur que l’honneur des dames.
+
+— Voilà justement pourquoi je ménageais votre délicatesse, Sire.
+
+— Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu’il s’agissait
+d’une fille de ma belle-sœur, et que la personne en question,
+l’adversaire de Guiche, l’homme enfin que vous ne voulez pas nommer...
+
+— Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.
+
+— Oui. Vous dites donc que cet homme a offensé quelqu’un de chez Madame.
+
+— Mlle de La Vallière, oui, Sire.
+
+— Ah! fit le roi, comme s’il s’y fût attendu, et comme si cependant ce
+coup lui avait percé le cœur; ah! c’est Mlle de La Vallière que l’on
+outrageait?
+
+— Je ne dis point précisément qu’on l’outrageât, Sire.
+
+— Mais enfin...
+
+— Je dis qu’on parlait d’elle en termes peu convenables.
+
+— En termes peu convenables de Mlle de La Vallière! Et vous refusez de
+me dire quel était l’insolent?...
+
+— Sire, je croyais que c’était chose convenue, et que Votre Majesté
+avait renoncé à faire de moi un dénonciateur.
+
+— C’est juste, vous avez raison, reprit le roi en se modérant;
+d’ailleurs, je saurai toujours assez tôt le nom de celui qu’il me
+faudra punir.
+
+Manicamp vit bien que la question était retournée.
+
+Quant au roi, il s’aperçut qu’il venait de se laisser entraîner un peu
+loin.
+
+Aussi se reprit-il:
+
+— Et je punirai, non point parce qu’il s’agit de Mlle de La Vallière,
+bien que je l’estime particulièrement; mais parce que l’objet de la
+querelle est une femme. Or je prétends qu’à ma cour on respecte les
+femmes, et qu’on ne se querelle pas.
+
+Manicamp s’inclina.
+
+— Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que disait
+on de Mlle de La Vallière?
+
+— Mais Votre Majesté ne devine-t-elle pas?
+
+— Moi?
+
+— Votre Majesté sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se
+permettre les jeunes gens.
+
+— On disait sans doute qu’elle aimait quelqu’un, hasarda le roi.
+
+— C’est probable.
+
+— Mais Mlle de La Vallière a le droit d’aimer qui bon lui semble, dit
+le roi.
+
+— C’est justement ce que soutenait de Guiche.
+
+— Et c’est pour cela qu’il s’est battu?
+
+— Oui, Sire, pour cette seule cause.
+
+Le roi rougit.
+
+— Et, dit-il, vous n’en savez pas davantage?
+
+— Sur quel chapitre, Sire?
+
+— Mais sur le chapitre fort intéressant que vous racontez à cette heure.
+
+— Et quelle chose le roi veut-il que je sache?
+
+— Eh bien! par exemple, le nom de l’homme que La Vallière aime et que
+l’adversaire de de Guiche lui contestait le droit d’aimer?
+
+— Sire, je ne sais rien, je n’ai rien entendu, rien surpris; mais
+je tiens de Guiche pour un grand cœur, et, s’il s’est momentanément
+substitué au protecteur de La Vallière, c’est que ce protecteur était
+trop haut placé pour prendre lui-même sa défense.
+
+Ces mots étaient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le roi,
+mais, cette fois, de plaisir.
+
+Il frappa doucement sur l’épaule de Manicamp.
+
+— Allons, allons, vous êtes non seulement un spirituel garçon, monsieur
+de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je trouve votre ami
+de Guiche un paladin tout à fait de mon goût; vous le lui témoignerez,
+n’est-ce pas?
+
+— Ainsi donc, Sire, Votre Majesté me pardonne?
+
+— Tout à fait.
+
+— Et je suis libre?
+
+Le roi sourit et tendit la main à Manicamp.
+
+Manicamp saisit cette main et la baisa.
+
+— Et puis, ajouta le roi, vous contez à merveille.
+
+— Moi, Sire?
+
+— Vous m’avez fait un récit excellent de cet accident arrivé à de
+Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval
+s’abattant, je vois l’animal allant du cheval au cavalier. Vous ne
+racontez pas, monsieur, vous peignez.
+
+— Sire, je crois que Votre Majesté daigne se railler de moi, dit
+Manicamp.
+
+— Au contraire, fit Louis XIV sérieusement, je ris si peu, monsieur de
+Manicamp, que je veux que vous racontiez à tout le monde cette aventure.
+
+— L’aventure de l’affût?
+
+— Oui, telle que vous me l’avez contée, à moi, sans en changer un seul
+mot, vous comprenez?
+
+— Parfaitement, Sire.
+
+— Et vous la raconterez?
+
+— Sans perdre une minute.
+
+— Eh bien! maintenant, rappelez vous-même M. d’Artagnan; j’espère que
+vous n’en avez plus peur.
+
+— Oh! Sire, dès que je suis sûr des bontés de Votre Majesté pour moi,
+je ne crains plus rien.
+
+— Appelez donc, dit le roi.
+
+Manicamp ouvrit la porte.
+
+— Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.
+
+D’Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrèrent.
+
+— Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que
+l’explication de M. de Manicamp m’a entièrement satisfait.
+
+D’Artagnan jeta à Valot d’un côté, et à Saint-Aignan de l’autre, un
+regard qui signifiait: «Eh bien! que vous disais-je?»
+
+Le roi entraîna Manicamp du côté de la porte, puis tout bas:
+
+— Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu’il se guérisse
+vite; je veux me hâter de le remercier au nom de toutes les dames, mais
+surtout qu’il ne recommence jamais.
+
+— Dût-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s’il s’agit
+de l’honneur de Votre Majesté.
+
+C’était direct. Mais, nous l’avons dit, le roi Louis XIV aimait
+l’encens, et, pourvu qu’on lui en donnât, il n’était pas très exigeant
+sur la qualité.
+
+— C’est bien, c’est bien, dit-il en congédiant Manicamp, je verrai de
+Guiche moi-même et je lui ferai entendre raison.
+
+Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette scène:
+
+— Monsieur d’Artagnan? dit-il.
+
+— Sire.
+
+— Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si trouble,
+vous qui d’ordinaire avez de si bons yeux?
+
+— J’ai la vue trouble, moi, Sire?
+
+— Sans doute.
+
+— Cela doit être certainement, puisque Votre Majesté le dit. Mais en
+quoi trouble, s’il vous plaît?
+
+— Mais à propos de cet événement du bois Rochin.
+
+— Ah! ah!
+
+— Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de deux
+hommes, vous avez relevé les détails d’un combat. Rien de tout cela n’a
+existé; illusion pure!
+
+— Ah! ah! fit encore d’Artagnan.
+
+— C’est comme ces piétinements du cheval, c’est comme ces indices
+de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose;
+seulement, la lutte a été longue et terrible, à ce qu’il paraît.
+
+— Ah! ah! continua d’Artagnan.
+
+— Et quand je pense que j’ai un instant ajouté foi à une pareille
+erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.
+
+— En effet, Sire, il faut que j’aie eu la berlue, dit d’Artagnan avec
+une belle humeur qui charma le roi.
+
+— Vous en convenez, alors?
+
+— Pardieu! Sire, si j’en conviens!
+
+— De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?...
+
+— Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.
+
+— Et vous attribuez cette différence dans votre opinion?
+
+— Oh! à une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je revenais
+du bois Rochin, où je n’avais pour m’éclairer qu’une méchante lanterne
+d’écurie...
+
+— Tandis qu’à cette heure?...
+
+— À cette heure, j’ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de plus,
+les deux yeux du roi, qui éclairent comme des soleils.
+
+Le roi se mit à rire, et de Saint-Aignan à éclater.
+
+— C’est comme M. Valot, dit d’Artagnan reprenant la parole aux lèvres
+du roi, il s’est figuré que non seulement M. de Guiche avait été blessé
+par une balle, mais encore qu’il avait retiré une balle de sa poitrine.
+
+— Ma foi! dit Valot, j’avoue...
+
+— N’est-ce pas que vous l’avez cru? reprit d’Artagnan.
+
+— C’est-à-dire, dit Valot, que non seulement je l’ai cru, mais qu’à
+cette heure encore j’en jurerais.
+
+— Eh bien! mon cher docteur, vous avez rêvé cela.
+
+— J’avais rêvé?
+
+— La blessure de M. de Guiche, rêve! la balle, rêve!... Ainsi,
+croyez-moi, n’en parlez plus.
+
+— Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d’Artagnan est bon.
+Ne parlez plus de votre rêve à personne, monsieur Valot, et, foi de
+gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir, messieurs. Oh!
+la triste chose qu’un affût au sanglier!
+
+— La triste chose, répéta d’Artagnan à pleine voix, qu’un affût au
+sanglier!
+
+Et il répéta encore ce mot par toutes les chambres où il passa.
+
+Et il sortit du château, emmenant Valot avec lui.
+
+— Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi à de Saint-Aignan,
+comment se nomme l’adversaire de de Guiche?
+
+De Saint-Aignan regarda le roi.
+
+— Oh! n’hésite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois pardonner.
+
+— De Wardes, dit de Saint-Aignan.
+
+— Bien.
+
+Puis, rentrant chez lui vivement:
+
+— Pardonner n’est pas oublier, dit Louis XIV.
+
+
+
+
+Chapitre CLIX — Comment il est bon d’avoir deux cordes à son arc
+
+
+Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d’avoir si bien réussi,
+quand, en arrivant au bas de l’escalier et passant devant une portière,
+il se sentit tout à coup tirer par une manche.
+
+Il se retourna et reconnut Montalais qui l’attendait au passage, et
+qui, mystérieusement, le corps penché en avant et la voix basse, lui
+dit:
+
+— Monsieur, venez vite, je vous prie.
+
+— Et où cela, mademoiselle? demanda Manicamp.
+
+— D’abord, un véritable chevalier ne m’eût point fait cette question,
+il m’eût suivie sans avoir besoin d’explication aucune.
+
+— Eh bien! mademoiselle, dit Manicamp, je suis prêt à me conduire en
+vrai chevalier.
+
+— Non, il est trop tard, et vous n’en avez pas le mérite. Nous allons
+chez Madame; venez.
+
+— Ah! ah! fit Manicamp. Allons chez Madame.
+
+Et il suivit Montalais, qui courait devant lui légère comme Galatée.
+
+«Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne
+crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous essaierons
+cependant, et, au besoin... ma fois! au besoin, nous trouverons autre
+chose.»
+
+Montalais courait toujours.
+
+«Comme c’est fatigant, pensa Manicamp, d’avoir à la fois besoin de son
+esprit et de ses jambes!»
+
+Enfin on arriva.
+
+Madame avait achevé sa toilette de nuit; elle était en déshabillé
+élégant; mais on comprenait que cette toilette était faite avant
+qu’elle eût à subir les émotions qui l’agitaient.
+
+Elle attendait avec une impatience visible.
+
+Aussi Montalais et Manicamp la trouvèrent-ils debout près de la porte.
+
+Au bruit de leurs pas, Madame était venue au-devant d’eux.
+
+— Ah! dit-elle, enfin!
+
+— Voici M. de Manicamp, répondit Montalais.
+
+Manicamp s’inclina respectueusement.
+
+Madame fit signe à Montalais de se retirer. La jeune fille obéit.
+
+Madame la suivit des yeux en silence, jusqu’à ce que la porte se fût
+refermée derrière elle; puis, se retournant vers Manicamp:
+
+— Qu’y a-t-il donc et que m’apprend-on, monsieur de Manicamp? dit-elle;
+il y a quelqu’un de blessé au château?
+
+— Oui, madame, malheureusement... M. de Guiche.
+
+— Oui, M. de Guiche, répéta la princesse. En effet, je l’avais entendu
+dire, mais non affirmer. Ainsi, bien véritablement, c’est à M. de
+Guiche qu’est arrivée cette infortune?
+
+— À lui-même, madame.
+
+— Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la princesse, que
+les duels sont antipathiques au roi?
+
+— Certes, madame; mais un duel avec une bête fauve n’est pas
+justiciable de Sa Majesté.
+
+— Oh! vous ne me ferez pas l’injure de croire que j’ajouterai foi
+à cette fable absurde répandue je ne sais trop dans quel but, et
+prétendant que M. de Guiche a été blessé par un sanglier. Non,
+non, monsieur; la vérité est connue, et, dans ce moment, outre le
+désagrément de sa blessure, M. de Guiche court le risque de sa liberté.
+
+— Hélas! madame, dit Manicamp, je le sais bien; mais qu’y faire?
+
+— Vous avez vu Sa Majesté?
+
+— Oui, madame.
+
+— Que lui avez-vous dit?
+
+— Je lui ai raconté comment M. de Guiche avait été à l’affût, comment
+un sanglier était sorti du bois Rochin, comment M. de Guiche avait tiré
+sur lui, et comment enfin l’animal furieux était revenu sur le tireur,
+avait tué son cheval et l’avait lui-même grièvement blessé.
+
+— Et le roi a cru tout cela?
+
+— Parfaitement.
+
+— Oh! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez
+beaucoup.
+
+Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps un
+coup d’œil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait impassible et
+sans mouvement à la place qu’il avait adoptée en entrant. Enfin, elle
+s’arrêta.
+
+— Cependant, dit-elle, tout le monde s’accorde ici à donner une autre
+cause à cette blessure.
+
+— Et quelle cause, madame? fit Manicamp, puis-je, sans indiscrétion,
+adresser cette question à Votre Altesse?
+
+— Vous demandez cela, vous, l’ami intime de M. de Guiche? vous, son
+confident?
+
+— Oh! madame, l’ami intime, oui; son confident, non. De Guiche est
+un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont même,
+certainement, mais qui ne les disent pas. De Guiche est discret, madame.
+
+— Eh bien! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui, c’est
+donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la princesse
+avec dépit; car, en vérité, le roi pourrait vous interroger une seconde
+fois, et si, cette seconde fois, vous lui faisiez le même conte qu’à la
+première, il pourrait bien ne pas s’en contenter.
+
+— Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans l’erreur à l’égard
+du roi. Sa Majesté a été fort satisfaite de moi, je vous jure.
+
+— Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que cela
+prouve une seule chose, c’est que Sa Majesté est très facile à
+satisfaire.
+
+— Je crois que Votre Altesse a tort de s’arrêter à cette opinion. Sa
+Majesté est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.
+
+— Et croyez-vous qu’elle vous saura gré de votre officieux mensonge,
+quand demain elle apprendra que M. de Guiche a eu pour M. de
+Bragelonne, son ami, une querelle qui a dégénéré en rencontre?
+
+— Une querelle pour M. de Bragelonne? dit Manicamp de l’air le plus
+naïf qu’il y ait au monde; que me fait donc l’honneur de me dire Votre
+Altesse?
+
+— Qu’y a-t-il d’étonnant? M. de Guiche est susceptible, irritable, il
+s’emporte facilement.
+
+— Je tiens, au contraire, madame, M. de Guiche pour très patient, et
+n’être jamais susceptible et irritable qu’avec les plus justes motifs.
+
+— Mais n’est-ce pas un juste motif que l’amitié? dit la princesse.
+
+— Oh! certes, madame, et surtout pour un cœur comme le sien.
+
+— Eh bien! M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne nierez
+pas ce fait?
+
+— Un très grand ami.
+
+— Eh bien! M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et comme
+M. de Bragelonne était absent et ne pouvait se battre, il s’est battu
+pour lui.
+
+Manicamp se mit à sourire, et fit deux ou trois mouvements de tête et
+d’épaules qui signifiaient: «Dame! si vous le voulez absolument...»
+
+— Mais enfin, dit la princesse impatientée, parlez!
+
+— Moi?
+
+— Sans doute; il est évident que vous n’êtes pas de mon avis, et que
+vous avez quelque chose à dire.
+
+— Je n’ai à dire, madame, qu’une seule chose.
+
+— Dites-la!
+
+— C’est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites
+l’honneur de me raconter.
+
+— Comment! vous ne comprenez pas un mot à cette querelle de M. de
+Guiche avec M. de Wardes? s’écria la princesse presque irritée.
+
+Manicamp se tut.
+
+— Querelle, continua-t-elle, née d’un propos plus ou moins malveillant
+ou plus ou moins fondé sur la vertu de certaine dame?
+
+— Ah! de certaine dame? Ceci est autre chose, dit Manicamp.
+
+— Vous commencez à comprendre, n’est-ce pas?
+
+— Votre Altesse m’excusera, mais je n’ose...
+
+— Vous n’osez pas? dit Madame exaspérée. Eh bien! attendez, je vais
+oser, moi.
+
+— Madame, madame! s’écria Manicamp, comme s’il était effrayé, faites
+attention à ce que vous allez dire.
+
+— Ah! il paraît que, si j’étais un homme, vous vous battriez avec moi,
+malgré les édits de Sa Majesté, comme M. de Guiche s’est battu avec M.
+de Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La Vallière.
+
+— De Mlle de La Vallière! s’écria Manicamp en faisant un soubresaut
+subit comme s’il était à cent lieues de s’attendre à entendre prononcer
+ce nom.
+
+— Oh! qu’avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi? dit
+Madame avec ironie; auriez-vous l’impertinence de douter, vous, de
+cette vertu?
+
+— Mais il ne s’agit pas le moins du monde, en tout cela, de la vertu de
+Mlle de La Vallière, madame.
+
+— Comment! lorsque deux hommes se sont brûlé la cervelle pour une
+femme, vous dites qu’elle n’a rien à faire dans tout cela et qu’il
+n’est point question d’elle? Ah! je ne vous croyais pas si bon
+courtisan, monsieur de Manicamp.
+
+— Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voilà bien loin
+de compte. Vous me faites l’honneur de me parler une langue, et moi, à
+ce qu’il paraît, j’en parle une autre.
+
+— Plaît-il?
+
+— Pardon, j’ai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire que MM.
+de Guiche et de Wardes s’étaient battus pour Mlle de La Vallière.
+
+— Mais oui.
+
+— Pour Mlle de La Vallière, n’est-ce pas? répéta Manicamp.
+
+— Eh! mon Dieu, je ne dis pas que M. de Guiche s’occupât en personne de
+Mlle de La Vallière; mais qu’il s’en est occupé par procuration.
+
+— Par procuration!
+
+— Voyons, ne faites donc pas toujours l’homme effaré. Ne sait-on pas
+ici que M. de Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière, et qu’en
+partant pour la mission que le roi lui a confiée à Londres, il a chargé
+son ami, M. de Guiche, de veiller sur cette intéressante personne?
+
+— Ah! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite.
+
+— De tout, je vous en préviens.
+
+Manicamp se mit à rire, action qui faillit exaspérer la princesse,
+laquelle n’était pas, comme on le sait, d’une humeur bien endurante.
+
+— Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse, enterrons
+toute cette affaire, qui ne sera jamais bien éclaircie.
+
+— Oh! quant à cela, il n’y a plus rien à faire, et les éclaircissements
+sont complets. Le roi saura que de Guiche a pris parti pour cette
+petite aventurière qui se donne des airs de grande dame; il saura que
+M. de Bragelonne ayant nommé pour son gardien ordinaire du jardin des
+Hespérides son ami M. de Guiche, celui-ci a donné le coup de dent
+requis au marquis de Wardes, qui osait porter la main sur la pomme
+d’or. Or, vous n’êtes pas sans savoir, monsieur de Manicamp, vous qui
+savez si bien toutes choses, que le roi convoite de son côté le fameux
+trésor, et que peut-être saura-t-il mauvais gré à M. de Guiche de s’en
+constituer le défenseur. Êtes-vous assez renseigné maintenant, et vous
+faut-il un autre avis? Parlez, demandez.
+
+— Non, madame, non, je ne veux rien savoir de plus.
+
+— Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur de
+Manicamp, sachez que l’indignation de Sa Majesté sera suivie d’effets
+terribles. Chez les princes d’un caractère comme l’est celui du roi, la
+colère amoureuse est un ouragan.
+
+— Que vous apaisez, vous, madame.
+
+— Moi! s’écria la princesse avec un geste de violente ironie; moi! et à
+quel titre?
+
+— Parce que vous n’aimez pas les injustices, madame.
+
+— Et ce serait une injustice, selon vous, que d’empêcher le roi de
+faire ses affaires d’amour?
+
+— Vous intercéderez cependant en faveur de M. de Guiche.
+
+— Eh! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse d’un ton
+plein de hauteur.
+
+— Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le
+répète, vous défendrez M. de Guiche auprès du roi.
+
+— Moi?
+
+— Oui.
+
+— Et comment cela?
+
+— Parce que la cause de M. de Guiche, c’est la vôtre, madame, dit tout
+bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de s’allumer.
+
+— Que voulez-vous dire?
+
+— Je dis, madame, que, dans le nom de La Vallière, à propos de cette
+défense prise par M. de Guiche pour M. de Bragelonne absent, je
+m’étonne que Votre Altesse n’ait pas deviné un prétexte.
+
+— Un prétexte?
+
+— Oui.
+
+— Mais un prétexte à quoi? répéta en balbutiant la princesse que
+venaient d’instruire les regards de Manicamp.
+
+— Maintenant, madame, dit le jeune homme, j’en ai dit assez, je
+présume, pour engager Votre Altesse à ne pas charger, devant le roi, ce
+pauvre de Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimitiés fomentées
+par un certain parti très opposé au vôtre.
+
+— Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui
+n’aiment point Mlle de La Vallière, et même peut-être quelques-uns de
+ceux qui l’aiment, en voudront au comte?
+
+— Oh! Madame, poussez-vous aussi loin l’obstination, et n’ouvrirez-vous
+point l’oreille aux paroles d’un ami dévoué? Faut-il que je m’expose à
+vous déplaire, faut-il que je vous nomme, malgré moi, la personne qui
+fut la véritable cause de la querelle?
+
+— La personne! fit Madame en rougissant.
+
+— Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre de Guiche
+irrité, furieux, exaspéré de tous ces bruits qui courent sur cette
+personne? Faut-il, si vous vous obstinez à ne pas la reconnaître, et
+si, moi, le respect continue de m’empêcher de la nommer, faut-il que
+je vous rappelle les scènes de Monsieur avec milord de Buckingham,
+les insinuations lancées à propos de cet exil du duc? Faut-il que je
+vous retrace les soins du comte à plaire, à observer, à protéger cette
+personne pour laquelle seule il vit, pour laquelle seule il respire? Eh
+bien! je le ferai, et quand je vous aurai rappelé tout cela, peut-être
+comprendrez-vous que le comte, à bout de patience, harcelé depuis
+longtemps par de Wardes, au premier mot désobligeant que celui-ci aura
+prononcé sur cette personne, aura pris feu et respiré la vengeance.
+
+La princesse cacha son visage dans ses mains.
+
+— Monsieur! monsieur! s’écria-t-elle, savez-vous bien ce que vous dites
+là et à qui vous le dites?
+
+— Alors, madame, poursuivit Manicamp comme s’il n’eût point entendu les
+exclamations de la princesse, rien ne vous étonnera plus, ni l’ardeur
+du comte à chercher cette querelle, ni son adresse merveilleuse à
+la transporter sur un terrain étranger à vos intérêts. Cela surtout
+est prodigieux d’habileté et de sang-froid; et, si la personne
+pour laquelle le comte de Guiche s’est battu et a versé son sang,
+en réalité, doit quelque reconnaissance au pauvre blessé, ce n’est
+vraiment pas pour le sang qu’il a perdu, pour la douleur qu’il a
+soufferte, mais pour sa démarche à l’endroit d’un honneur qui lui est
+plus précieux que le sien.
+
+— Oh! s’écria Madame comme si elle eût été seule; oh! ce serait
+véritablement à cause de moi?
+
+Manicamp put respirer; il avait bravement gagné le temps du repos: il
+respira.
+
+Madame, de son côté, demeura quelque temps plongée dans une rêverie
+douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements précipités de son
+sein, à la langueur de ses yeux, aux pressions fréquentes de sa main
+sur son cœur.
+
+Mais, chez elle, la coquetterie n’était pas une passion inerte;
+c’était, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui les
+trouvait.
+
+— Alors, dit-elle, le comte aura obligé deux personnes à la fois, car
+M. de Bragelonne aussi doit à M. de Guiche une grande reconnaissance;
+d’autant plus grande, que, partout et toujours, Mlle de La Vallière
+passera pour avoir été défendue par ce généreux champion.
+
+Manicamp comprit qu’il demeurait un reste de doute dans le cœur de la
+princesse, et son esprit s’échauffa par la résistance.
+
+— Beau service, en vérité, dit-il, que celui qu’il a rendu à Mlle de
+La Vallière! beau service que celui qu’il a rendu à M. de Bragelonne!
+Le duel a fait un éclat qui déshonore à moitié cette jeune fille, un
+éclat qui la brouille nécessairement avec le vicomte. Il en résulte
+que le coup de pistolet de M. de Wardes a eu trois résultats au lieu
+d’un: il tue à la fois l’honneur d’une femme, le bonheur d’un homme,
+et peut-être, en même temps, a-t-il blessé à mort un des meilleurs
+gentilshommes de France! Ah! madame! votre logique est bien froide:
+elle condamne toujours, elle n’absout jamais.
+
+Les derniers mots de Manicamp battirent en brèche le dernier doute
+demeuré non pas dans le cœur, mais dans l’esprit de Madame. Ce n’était
+plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec ses
+soupçonneux retours, c’était un cœur qui venait de sentir le froid
+profond d’une blessure.
+
+— Blessé à mort! murmura-t-elle d’une voix haletante; oh! monsieur de
+Manicamp, n’avez-vous pas dit blessé à mort?
+
+Manicamp ne répondit que par un profond soupir.
+
+— Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement blessé?
+continua la princesse.
+
+— Eh! madame, il a une main brisée et une balle dans la poitrine.
+
+— Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec l’excitation de
+la fièvre, c’est affreux, monsieur de Manicamp! Une main brisée,
+dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu! Et c’est ce lâche, ce
+misérable, c’est cet assassin de de Wardes qui a fait cela! Décidément,
+le Ciel n’est pas juste.
+
+Manicamp paraissait en proie à une violente émotion. Il avait, en
+effet, déployé beaucoup d’énergie dans la dernière partie de son
+plaidoyer.
+
+Quant à Madame, elle n’en était plus à calculer les convenances;
+lorsque chez elle la passion parlait, colère ou sympathie, rien n’en
+arrêtait plus l’élan.
+
+Madame s’approcha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur un
+siège, comme si la douleur était une assez puissante excuse à commettre
+une infraction aux lois de l’étiquette.
+
+— Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc.
+
+Manicamp releva la tête.
+
+— M. de Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort?
+
+— Deux fois, madame, dit-il: d’abord, à cause de l’hémorragie qui s’est
+déclarée, une artère ayant été offensée à la main; ensuite, à cause
+de la blessure de la poitrine qui aurait, le médecin le craignait du
+moins, offensé quelque organe essentiel.
+
+— Alors il peut mourir?
+
+— Mourir, oui, madame, et sans même avoir la consolation de savoir que
+vous avez connu son dévouement.
+
+— Vous le lui direz.
+
+— Moi?
+
+— Oui; n’êtes-vous pas son ami?
+
+— Moi? oh! non, madame, je ne dirai à M. de Guiche, si le malheureux
+est encore en état de m’entendre, je ne lui dirai que ce que j’ai vu,
+c’est-à-dire votre cruauté pour lui.
+
+— Monsieur, oh! vous ne commettrez pas cette barbarie.
+
+— Oh! si fait, madame, je dirai cette vérité, car, enfin, la nature est
+puissante chez un homme de son âge. Les médecins sont savants, et si,
+par hasard, le pauvre comte survivait à sa blessure, je ne voudrais pas
+qu’il restât exposé à mourir de la blessure du cœur après avoir échappé
+à celle du corps.
+
+Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut
+vouloir prendre congé.
+
+— Au moins, monsieur, dit Madame en l’arrêtant d’un air presque
+suppliant, vous voudrez bien me dire en quel état se trouve le malade;
+quel est le médecin qui le soigne?
+
+— Il est fort mal, madame, voilà pour son état. Quant à son médecin,
+c’est le médecin de Sa Majesté elle-même, M. Valot. Celui-ci est, en
+outre, assisté du confrère chez lequel M. de Guiche a été transporté.
+
+— Comment! il n’est pas au château? fit Madame.
+
+— Hélas! madame, le pauvre garçon était si mal, qu’il n’a pu être amené
+jusqu’ici.
+
+— Donnez-moi l’adresse, monsieur, dit vivement la princesse: j’enverrai
+quérir de ses nouvelles.
+
+— Rue du Feurre; une maison de briques avec des volets blancs. Le nom
+du médecin est inscrit sur la porte.
+
+— Vous retournez près du blessé, monsieur de Manicamp?
+
+— Oui, madame.
+
+— Alors il convient que vous me rendiez un service.
+
+— Je suis aux ordres de Votre Altesse.
+
+— Faites ce que vous vouliez faire: retournez près de M. de Guiche,
+éloignez tous les assistants; veuillez vous éloigner vous-même.
+
+— Madame...
+
+— Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voilà le fait; n’y
+voyez pas autre chose que ce qui s’y trouve, ne demandez pas autre
+chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes femmes, deux
+peut-être, à cause de l’heure avancée; je ne voudrais pas qu’elles vous
+vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas que vous les vissiez:
+ce sont des scrupules que vous devez comprendre, vous surtout, monsieur
+de Manicamp, qui devinez tout.
+
+— Oh! madame, parfaitement; je puis même faire mieux, je marcherai
+devant vos messagères; ce sera à la fois un moyen de leur indiquer
+sûrement la route et de les protéger si le hasard faisait qu’elles
+eussent, contre toute probabilité, besoin de protection.
+
+— Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficulté
+aucune, n’est-ce pas?
+
+— Certes, madame; car, passant le premier, j’aplanirais ces
+difficultés, si le hasard faisait qu’elles existassent.
+
+— Eh bien! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas de
+l’escalier.
+
+— J’y vais, madame.
+
+— Attendez.
+
+Manicamp s’arrêta.
+
+— Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez, sans
+vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte.
+
+— Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que je m’y
+trompasse?
+
+— On frappera trois fois doucement dans les mains.
+
+— Oui, madame.
+
+— Allez, allez.
+
+Manicamp se retourna, salua une dernière fois, et sortit la joie dans
+le cœur. Il n’ignorait pas, en effet, que la présence de Madame était
+le meilleur baume à appliquer sur les plaies du blessé.
+
+Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que le bruit d’une porte qu’on
+ouvrait et qu’on refermait avec précaution parvint jusqu’à lui. Puis il
+entendit les pas légers glissant le long de la rampe, puis les trois
+coups frappés dans les mains, c’est-à-dire le signal convenu.
+
+Il sortit aussitôt, et, fidèle à sa parole, se dirigea, sans retourner
+la tête, à travers les rues de Fontainebleau, vers la demeure du
+médecin.
+
+
+
+
+Chapitre CLX — M. Malicorne, archiviste du royaume de France
+
+
+Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert d’un
+demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de Manicamp.
+
+Au premier étage, derrière les rideaux de damas rouge, brillait la
+douce lueur d’une lampe posée sur un dressoir.
+
+À l’autre extrémité de la même chambre, dans un lit à colonnes torses,
+fermé de rideaux pareils à ceux qui éteignaient le feu de la lampe,
+reposait de Guiche, la tête élevée sur un double oreiller, les yeux
+noyés dans un brouillard épais; de longs cheveux noirs, bouclés,
+éparpillés sur le lit, paraient de leur désordre les tempes sèches et
+pâles du jeune homme.
+
+On sentait que la fièvre était la principale hôtesse de cette chambre.
+
+De Guiche rêvait. Son esprit suivait, à travers les ténèbres, un de ces
+rêves du délire comme Dieu en envoie sur la route de la mort à ceux qui
+vont tomber dans l’univers de l’éternité.
+
+Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet.
+
+Manicamp monta les degrés avec précipitation; seulement, au seuil, il
+s’arrêta, poussa doucement la porte, passa la tête dans la chambre, et,
+voyant que tout était tranquille, il s’approcha, sur la pointe du pied,
+du grand fauteuil de cuir, échantillon mobilier du règne de Henri IV,
+et, voyant que la garde-malade s’y était naturellement endormie, il la
+réveilla et la pria de passer dans la pièce voisine.
+
+Puis, debout près du lit, il demeura un instant à se demander s’il
+fallait réveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.
+
+Mais, comme derrière la portière il commençait à entendre le
+frémissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses
+compagnes de route, comme il voyait déjà cette portière impatiente se
+soulever, il s’effaça le long du lit et suivit la garde-malade dans la
+chambre voisine.
+
+Alors, au moment même où il disparaissait, la draperie se souleva et
+les deux femmes entrèrent dans la chambre qu’il venait de quitter.
+
+Celle qui était entrée la première fit à sa compagne un geste impérieux
+qui la cloua sur un escabeau près de la porte.
+
+Puis elle s’avança résolument vers le lit, fit glisser les rideaux sur
+la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derrière le chevet.
+
+Elle vit alors la figure pâlie du comte; elle vit sa main droite,
+enveloppée d’un linge éblouissant de blancheur, se dessiner sur la
+courtepointe à ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit de
+douleur.
+
+Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait s’élargissant
+sur ce linge.
+
+La poitrine blanche du jeune homme était découverte, comme si le frais
+de la nuit eût dû aider sa respiration. Une petite bandelette attachait
+l’appareil de la blessure, autour de laquelle s’élargissait un cercle
+bleuâtre de sang extravasé.
+
+Un soupir profond s’exhala de la bouche de la jeune femme. Elle
+s’appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son
+masque ce douloureux spectacle.
+
+Un souffle rauque et strident passait comme le râle de la mort par les
+dents serrées du comte.
+
+La dame masquée saisit la main gauche du blessé.
+
+Cette main brûlait comme un charbon ardent.
+
+Mais, au moment où se posa dessus la main glacée de la dame, l’action
+de ce froid fut telle, que de Guiche ouvrit les yeux et tâcha de
+rentrer dans la vie en animant son regard.
+
+La première chose qu’il aperçut, fut le fantôme dressé devant la
+colonne de son lit.
+
+À cette vue, ses yeux se dilatèrent, mais sans que l’intelligence y
+allumât sa pure étincelle.
+
+Alors la dame fit un signe à sa compagne, qui était demeurée près de
+la porte; sans doute celle-ci avait sa leçon faite, car, d’une voix
+clairement accentuée, et sans hésitation aucune, elle prononça ces mots:
+
+— Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir comment
+vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous témoigner par ma
+bouche tout le regret qu’elle éprouve de vous voir souffrir.
+
+Au mot _Madame_, de Guiche fit un mouvement; il n’avait point encore
+remarqué la personne à laquelle appartenait cette voix.
+
+Il se retourna donc naturellement vers le point d’où venait cette voix.
+
+Mais, comme la main glacée ne l’avait point abandonné, il en revint à
+regarder ce fantôme immobile.
+
+— Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il d’une voix affaiblie,
+ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette chambre?
+
+— Oui, répondit le fantôme d’une voix presque inintelligible et en
+baissant la tête.
+
+— Eh bien! fit le blessé avec effort, merci. Dites à Madame que je ne
+regrette plus de mourir, puisqu’elle s’est souvenue de moi.
+
+À ce mot mourir, prononcé par un mourant, la dame masquée ne put
+retenir ses larmes, qui coulèrent sous son masque et apparurent sur ses
+joues à l’endroit où le masque cessait de les couvrir.
+
+De Guiche, s’il eût été plus maître de ses sens, les eût vues rouler en
+perles brillantes et tomber sur son lit.
+
+La dame, oubliant qu’elle avait un masque, porta la main à ses yeux
+pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours agaçant et
+froid, elle arracha le masque avec colère et le jeta sur le parquet.
+
+À cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir d’un nuage,
+de Guiche poussa un cri et tendit les bras.
+
+Mais toute parole expira sur ses lèvres, comme toute force dans ses
+veines.
+
+Sa main droite, qui avait suivi l’impulsion de la volonté sans calculer
+son degré de puissance, sa main droite retomba sur le lit, et, tout
+aussitôt, ce linge si blanc fut rougi d’une tache plus large.
+
+Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se
+fermaient comme s’il eût commencé d’entrer en lutte avec l’ange
+indomptable de la mort.
+
+Puis, après quelques mouvements sans volonté, la tête se retrouva
+immobile sur l’oreiller.
+
+Seulement, de pâle, elle était devenue livide.
+
+La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement à l’habitude, la peur
+fut attractive.
+
+Elle se pencha vers le jeune homme, dévorant de son souffle ce visage
+froid et décoloré, qu’elle toucha presque; puis elle déposa un rapide
+baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secoué comme par une
+décharge électrique, se réveilla une seconde fois, ouvrit de grands
+yeux sans pensée, et retomba dans un évanouissement profond.
+
+— Allons, dit-elle à sa compagne, allons, nous ne pouvons demeurer plus
+longtemps ici; j’y ferais quelque folie.
+
+— Madame! madame! Votre Altesse oublie son masque, dit la vigilante
+compagne.
+
+— Ramassez-le, répondit sa maîtresse en se glissant éperdue par
+l’escalier.
+
+Et, comme la porte de la rue était restée entrouverte, les deux
+oiseaux légers passèrent par cette ouverture, et, d’une course légère,
+regagnèrent le palais.
+
+L’une des deux dames monta jusqu’aux appartements de Madame, où elle
+disparut.
+
+L’autre entra dans l’appartement des filles d’honneur, c’est-à-dire à
+l’entresol.
+
+Arrivée à sa chambre, elle s’assit devant une table, et, sans se donner
+le temps de respirer, elle se mit à écrire le billet suivant:
+
+«Ce soir, Madame a été voir M. de Guiche. Tout va à merveille de ce
+côté. Allez du vôtre, et surtout brûlez ce papier.»
+
+Puis elle plia la lettre en lui donnant une forme longue, et, sortant
+de chez elle avec précaution, elle traversa un corridor qui conduisait
+au service des gentilshommes de Monsieur.
+
+Là, elle s’arrêta devant une porte, sous laquelle, ayant heurté deux
+coups secs, elle glissa le papier et s’enfuit.
+
+Alors, revenant chez elle, elle fit disparaître toute trace de sa
+sortie et de l’écriture du billet.
+
+Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le but
+que nous venons de dire, elle aperçut sur la table le masque de Madame
+qu’elle avait rapporté suivant l’ordre de sa maîtresse, mais qu’elle
+avait oublié de lui remettre.
+
+— Oh! oh! dit-elle, n’oublions pas de faire demain ce que j’ai oublié
+de faire aujourd’hui.
+
+Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son pouce
+humide, elle regarda son pouce.
+
+Il était non seulement humide, mais rougi.
+
+Le masque était tombé sur une de ces taches de sang qui, nous l’avons
+dit, maculaient le parquet, et, de l’extérieur noir, qui avait été mis
+par le hasard en contact avec lui, le sang avait passé à l’intérieur et
+tachait la batiste blanche.
+
+— Oh! oh! dit Montalais, car nos lecteurs l’ont sans doute déjà
+reconnue à toutes les manœuvres que nous avons décrites, oh! oh! je ne
+lui rendrai plus ce masque, il est trop précieux maintenant.
+
+Et, se levant, elle courut à un coffret de bois d’érable qui renfermait
+plusieurs objets de toilette et de parfumerie.
+
+— Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil dépôt n’est pas de ceux que
+l’on abandonne à l’aventure.
+
+Puis, après un moment de silence et avec un sourire qui n’appartenait
+qu’à elle:
+
+— Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave chevalier,
+tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres de La Vallière,
+celles de Raoul, toute cette amoureuse collection enfin qui fera un
+jour l’histoire de France et l’histoire de la royauté. Tu iras chez
+M. Malicorne, continua la folle en riant, tandis qu’elle commençait à
+se déshabiller; chez ce digne M. Malicorne, dit-elle en soufflant sa
+bougie, qui croit n’être que maître des appartements de Monsieur, et
+que je fais, moi, archiviste et historiographe de la maison de Bourbon
+et des meilleures maisons du royaume. Qu’il se plaigne, maintenant, ce
+bourru de Malicorne!
+
+Et elle tira ses rideaux et s’endormit.
+
+
+
+
+Chapitre CLXI — Le voyage
+
+
+Le lendemain, jour indiqué pour le départ, le roi, à onze heures
+sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degré pour
+aller prendre son carrosse, attelé de six chevaux piaffant au bas de
+l’escalier.
+
+Toute la cour attendait dans le Fer-à-cheval en habits de voyage; et
+c’était un brillant spectacle que cette quantité de chevaux sellés, de
+carrosses attelés, d’hommes et de femmes entourés de leurs officiers,
+de leurs valets et de leurs pages.
+
+Le roi monta dans son carrosse accompagné des deux reines.
+
+Madame en fit autant avec Monsieur.
+
+Les filles d’honneur imitèrent cet exemple et prirent place, deux par
+deux, dans les carrosses qui leur étaient destinés.
+
+Le carrosse du roi prit la tête, puis vint celui de Madame, puis les
+autres suivirent, selon l’étiquette.
+
+Le temps était chaud; un léger souffle d’air, qu’on avait pu croire
+assez fort le matin pour rafraîchir l’atmosphère, fut bientôt embrasé
+par le soleil caché sous les nuages, et ne s’infiltra plus, à travers
+cette chaude vapeur qui s’élevait du sol, que comme un vent brûlant
+qui soulevait une fine poussière et frappait au visage les voyageurs
+pressés d’arriver.
+
+Madame fut la première qui se plaignit de la chaleur.
+
+Monsieur lui répondit en se renversant dans le carrosse comme un homme
+qui va s’évanouir, et il s’inonda de sels et d’eaux de senteur, tout en
+poussant de profonds soupirs.
+
+Alors Madame lui dit de son air le plus aimable:
+
+— En vérité, monsieur, je croyais que vous eussiez été assez galant,
+par la chaleur qu’il fait, pour me laisser mon carrosse à moi toute
+seule et faire la route à cheval.
+
+— À cheval! s’écria le prince avec un accent d’effroi qui fit voir
+combien il était loin d’adhérer à cet étrange projet; à cheval! Mais
+vous n’y pensez pas, madame, toute ma peau s’en irait par pièces au
+contact de ce vent de feu.
+
+Madame se mit à rire.
+
+— Vous prendrez mon parasol, dit-elle.
+
+— Et la peine de le tenir? répondit Monsieur avec le plus grand
+sang-froid. D’ailleurs, je n’ai pas de cheval.
+
+— Comment! pas de cheval? répliqua la princesse, qui, si elle ne
+gagnait pas l’isolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de cheval?
+Vous faites erreur, monsieur, car je vois là-bas votre bai favori.
+
+— Mon cheval bai? s’écria le prince en essayant d’exécuter vers la
+portière un mouvement qui lui causa tant de gêne, qu’il ne l’accomplit
+qu’à moitié, et qu’il se hâta de reprendre son immobilité.
+
+— Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par M. de Malicorne.
+
+— Pauvre bête! répliqua le prince, comme il va avoir chaud!
+
+Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil à un mourant qui expire.
+
+Madame, de son côté, s’étendit paresseusement dans l’autre coin de la
+calèche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour songer
+tout à son aise.
+
+Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait
+cédé le fond aux deux reines, éprouvait cette vive contrariété des
+amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif ardente,
+désirent la vue de l’objet aimé, puis s’éloignent à demi contents sans
+s’apercevoir qu’ils ont amassé une soif plus ardente encore.
+
+Le roi, marchant en tête comme nous avons dit, ne pouvait, de sa
+place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d’honneur, qui
+venaient les derniers.
+
+Il lui fallait, d’ailleurs, répondre aux éternelles interpellations de
+la jeune reine, qui, tout heureuse de posséder _son cher mari_, comme
+elle disait dans son oubli de l’étiquette royale, l’investissait de
+tout son amour, le garrottait de tous ses soins, de peur qu’on ne vînt
+le lui prendre ou qu’il ne lui prît l’envie de la quitter.
+
+Anne d’Autriche, que rien n’occupait alors que les élancements sourds
+que, de temps en temps, elle éprouvait dans le sein, Anne d’Autriche
+faisait joyeuse contenance, et, bien qu’elle devinât l’impatience du
+roi, elle prolongeait malicieusement son supplice par des reprises
+inattendues de conversation, au moment où le roi, retombé en lui-même,
+commençait à y caresser ses secrètes amours.
+
+Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la part
+d’Anne d’Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable au roi,
+qui ne savait pas commander aux mouvements de son cœur.
+
+Il se plaignit d’abord de la chaleur; c’était un acheminement à
+d’autres plaintes.
+
+Mais ce fut avec assez d’adresse pour que Marie-Thérèse ne devinât
+point son but.
+
+Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle éventa
+Louis de ses plumes d’autruche.
+
+Mais, la chaleur passée, le roi se plaignit de crampes et d’impatiences
+dans les jambes, et comme, justement, le carrosse s’arrêtait pour
+relayer:
+
+— Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi aussi,
+j’ai les jambes inquiètes. Nous ferons quelques pas à pied, puis les
+carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre place.
+
+Le roi fronça le sourcil; c’est une rude épreuve que fait subir à
+son infidèle la femme jalouse qui, quoique en proie à la jalousie,
+s’observe avec assez de puissance pour ne pas donner de prétexte à la
+colère.
+
+Néanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit, donna
+le bras à la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis que l’on
+changeait de chevaux.
+
+Tout en marchant, il jetait un coup d’œil envieux sur les courtisans
+qui avaient le bonheur de faire la route à cheval.
+
+La reine s’aperçut bientôt que la promenade à pied ne plaisait pas
+plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc à remonter en
+carrosse.
+
+Le roi la conduisit jusqu’au marchepied, mais ne remonta point avec
+elle. Il fit trois pas en arrière et chercha, dans la file des
+carrosses, à reconnaître celui qui l’intéressait si vivement.
+
+À la portière du sixième, apparaissait la blanche figure de La Vallière.
+
+Comme le roi, immobile à sa place, se perdait en rêveries sans voir que
+tout était prêt et que l’on n’attendait plus que lui, il entendit, à
+trois pas, une voix qui l’interpellait respectueusement. C’était M. de
+Malicorne, en costume complet d’écuyer, tenant sous son bras gauche la
+bride de deux chevaux.
+
+— Votre Majesté a demandé un cheval? dit-il.
+
+— Un cheval! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui
+essayait de reconnaître ce gentilhomme, dont la figure ne lui était pas
+encore familière.
+
+— Sire, répondit Malicorne, j’ai au moins un cheval au service de Votre
+Majesté.
+
+Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu’avait remarqué
+Madame.
+
+L’animal était superbe et royalement caparaçonné.
+
+— Mais ce n’est pas un de mes chevaux, monsieur? dit le roi.
+
+— Sire, c’est un cheval des écuries de Son Altesse Royale. Mais Son
+Altesse Royale ne monte pas à cheval quand il fait si chaud.
+
+Le roi ne répondit rien, mais s’approcha vivement de ce cheval, qui
+creusait la terre avec son pied.
+
+Malicorne fit un mouvement pour tenir l’étrier; Sa Majesté était déjà
+en selle.
+
+Rendu à la gaieté par cette bonne chance, le roi courut tout souriant
+au carrosse des reines qui l’attendaient, et malgré l’air effaré de
+Marie-Thérèse:
+
+— Ah! ma foi! dit-il, j’ai trouvé ce cheval et j’en profite.
+J’étouffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames.
+
+Puis, s’inclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture, il
+disparut en une seconde.
+
+Anne d’Autriche se pencha pour le suivre des yeux; il n’allait pas bien
+loin, car, parvenu au sixième carrosse, il fit plier les jarrets de son
+cheval et ôta son chapeau.
+
+Il saluait La Vallière, qui, à sa vue, poussa un petit cri de surprise,
+en même temps qu’elle rougissait de plaisir.
+
+Montalais, qui occupait l’autre coin du carrosse, rendit au roi un
+profond salut. Puis, en femme d’esprit, elle feignit d’être très
+occupée du paysage, et se retira dans le coin à gauche.
+
+La conversation du roi et de La Vallière commença comme toutes les
+conversations d’amants, par d’éloquents regards et par quelques mots
+d’abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu chaud dans
+son carrosse, à tel point qu’un cheval lui avait paru un bienfait.
+
+— Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout à fait intelligent,
+car il m’a deviné. Maintenant, il me reste un désir, c’est de savoir
+quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement son roi, et l’a
+sauvé du cruel ennui où il était.
+
+Montalais, pendant ce colloque qui, dès les premiers mots, l’avait
+réveillée, Montalais s’était approchée et s’était arrangée de façon à
+rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase.
+
+Il en résulta que, comme le roi regardait autant elle que La
+Vallière en interrogeant, elle put croire que c’était elle que l’on
+interrogeait, et, par conséquent, elle pouvait répondre.
+
+Elle répondit donc:
+
+— Sire, le cheval que monte Votre Majesté est un des chevaux de
+Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son Altesse
+Royale.
+
+— Et comment s’appelle ce gentilhomme, s’il vous plaît, mademoiselle?
+
+— M. de Malicorne, Sire.
+
+Le nom fit son effet ordinaire.
+
+— Malicorne? répéta le roi en souriant.
+
+— Oui, Sire, répliqua Aure. Tenez, c’est ce cavalier qui galope ici à
+ma gauche.
+
+Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, d’un air béat,
+galopait à la portière de gauche, sachant bien qu’on parlait de lui en
+ce moment même, mais ne bougeant pas plus sur la selle qu’un sourd et
+muet.
+
+— Oui, c’est ce cavalier, dit le roi; je me rappelle sa figure et je me
+rappellerai son nom.
+
+Et le roi regarda tendrement La Vallière.
+
+Aure n’avait plus rien à faire; elle avait laissé tomber le nom de
+Malicorne; le terrain était bon; il n’y avait maintenant qu’à laisser
+le nom pousser et l’événement porter ses fruits.
+
+En conséquence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de faire à
+M. de Malicorne autant de signes agréables qu’elle voudrait, puisque M.
+de Malicorne avait eu le bonheur de plaire au roi. Comme on comprend
+bien, Montalais ne s’en fit pas faute. Et Malicorne, avec sa fine
+oreille et son œil sournois, empocha les mots:
+
+— Tout va bien.
+
+Le tout accompagné d’une pantomime qui renfermait un semblant de baiser.
+
+— Hélas! mademoiselle, dit enfin le roi, voilà que la liberté de la
+campagne va cesser; votre service chez Madame sera plus rigoureux, et
+nous ne vous verrons plus.
+
+— Votre Majesté aime trop Madame, répondit Louise, pour ne pas venir
+chez elle souvent; et quand Votre Majesté traversera la chambre...
+
+— Ah! dit le roi d’une voix tendre et qui baissait par degrés,
+s’apercevoir n’est point se voir, et cependant il semble que ce soit
+assez pour vous.
+
+Louise ne répondit rien; un soupir gonflait son cœur, mais elle étouffa
+ce soupir.
+
+— Vous avez sur vous-même une grande puissance, dit le roi.
+
+La Vallière sourit avec mélancolie.
+
+— Employez cette force à aimer, continua-t-il, et je bénirai Dieu de
+vous l’avoir donnée.
+
+La Vallière garda le silence, mais leva sur le roi un œil chargé
+d’amour.
+
+Alors, comme s’il eût été dévoré par ce brûlant regard, Louis passa la
+main sur son front, et, pressant son cheval des genoux, lui fit faire
+quelques pas en avant.
+
+Elle, renversée en arrière, l’œil demi-clos, couvait du regard ce beau
+cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent: elle aimait ses bras
+arrondis avec grâce; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les flancs
+du cheval; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient de beaux
+cheveux bouclés, se relevant parfois pour découvrir une oreille rose et
+charmante.
+
+Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s’enivrait de son amour.
+Après un instant, le roi revint près d’elle.
+
+— Oh! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce le
+cœur! oh! mademoiselle, que vous devez être impitoyable lorsque vous
+êtes résolue à quelque rupture; puis je vous crois changeante... Enfin,
+enfin, je crains cet amour profond qui me vient de vous.
+
+— Oh! Sire, vous vous trompez, dit La Vallière, quand j’aimerai, ce
+sera pour toute la vie.
+
+— Quand vous aimerez! s’écria le roi avec hauteur. Quoi! vous n’aimez
+donc pas?
+
+Elle cacha son visage dans ses mains.
+
+— Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que j’ai raison de vous accuser;
+voyez-vous que vous êtes changeante, capricieuse, coquette, peut-être;
+voyez-vous! oh! mon Dieu! mon Dieu!
+
+— Oh! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non!
+
+— Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la même pour moi?
+
+— Oh! toujours, Sire.
+
+— Que vous n’aurez point de ces duretés qui brisent le cœur, point de
+ces changements soudains qui me donneraient la mort?
+
+— Non! oh! non.
+
+— Eh bien, tenez, j’aime les promesses, j’aime à mettre sous la
+garantie du serment, c’est-à-dire sous la sauvegarde de Dieu, tout
+ce qui intéresse mon cœur et mon amour. Promettez-moi, ou plutôt
+jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons commencer,
+vie toute de sacrifices, de mystères, de douleurs, vie toute de
+contretemps et de malentendus; jurez-moi que, si nous nous sommes
+trompés, que, si nous nous sommes mal compris, que, si nous nous sommes
+fait un tort, et c’est un crime en amour, jurez-moi, Louise!...
+
+Elle tressaillit jusqu’au fond de l’âme; c’était la première fois
+qu’elle entendait son nom prononcé ainsi par son royal amant.
+
+Quant à Louis, ôtant son gant, il étendit la main jusque dans le
+carrosse.
+
+— Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles, jamais, une
+fois loin l’un de l’autre, jamais nous ne laisserons passer la nuit sur
+une brouille sans qu’une visite, ou tout au moins un message de l’un de
+nous aille porter à l’autre la consolation et le repos.
+
+La Vallière prit dans ses deux mains froides la main brûlante de son
+amant, et la serra doucement, jusqu’à ce qu’un mouvement du cheval,
+effrayé par la rotation et la proximité de la roue, l’arrachât à ce
+bonheur.
+
+Elle avait juré.
+
+— Retournez, Sire, dit-elle, retournez près des reines; je sens un
+orage là-bas, un orage qui menace mon cœur.
+
+Louis obéit, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour rejoindre
+le carrosse des reines.
+
+En passant, il vit Monsieur qui dormait.
+
+Madame ne dormait pas, elle.
+
+Elle dit au roi, à son passage:
+
+— Quel bon cheval, Sire!... N’est-ce pas le cheval bai de Monsieur?
+
+Quant à la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots:
+
+— Êtes-vous mieux, mon cher Sire?
+
+
+
+
+Chapitre CLXII — _Trium-Féminat_
+
+
+Le roi, une fois à Paris, se rendit au Conseil et travailla une partie
+de la journée. La reine demeura chez elle avec la reine mère, et fondit
+en larmes après avoir fait son adieu au roi.
+
+— Ah! ma mère, dit-elle, le roi ne m’aime plus. Que deviendrai-je, mon
+Dieu?
+
+— Un mari aime toujours une femme telle que vous, répondit Anne
+d’Autriche.
+
+— Le moment peut venir, ma mère, où il aimera une autre femme que moi.
+
+— Qu’appelez-vous aimer?
+
+— Oh! toujours penser à quelqu’un, toujours rechercher cette personne.
+
+— Est-ce que vous avez remarqué, dit Anne d’Autriche, que le roi fît de
+ces sortes de choses?
+
+— Non, madame, dit la jeune reine en hésitant.
+
+— Vous voyez bien, Marie!
+
+— Et cependant, ma mère, avouez que le roi me délaisse?
+
+— Le roi, ma fille, appartient à tout son royaume.
+
+— Et voilà pourquoi il ne m’appartient plus, à moi; voilà pourquoi
+je me verrai, comme se sont vues tant de reines, délaissée, oubliée,
+tandis que l’amour, la gloire et les honneurs seront pour les autres.
+Oh! ma mère, le roi est si beau! Combien lui diront qu’elles l’aiment,
+combien devront l’aimer!
+
+— Il est rare que les femmes aiment un homme dans le roi. Mais cela
+dût-il arriver, j’en doute, souhaitez plutôt, Marie, que ces femmes
+aiment réellement votre mari. D’abord, l’amour dévoué de la maîtresse
+est un élément de dissolution rapide pour l’amour de l’amant; et puis,
+à force d’aimer, la maîtresse perd tout empire sur l’amant, dont elle
+ne désire ni la puissance ni la richesse, mais l’amour. Souhaitez donc
+que le roi n’aime guère, et que sa maîtresse aime beaucoup!
+
+— Oh! ma mère, quelle puissance que celle d’un amour profond!
+
+— Et vous dites que vous êtes abandonnée.
+
+— C’est vrai, c’est vrai, je déraisonne... Il est un supplice pourtant,
+ma mère, auquel je ne saurais résister.
+
+— Lequel?
+
+— Celui d’un heureux choix, celui d’un ménage qu’il se ferait à côté du
+nôtre; celui d’une famille qu’il trouverait chez une autre femme. Oh!
+si je voyais jamais des enfants au roi... j’en mourrais!
+
+— Marie! Marie! répliqua la reine mère avec un sourire, et elle prit
+la main de la jeune reine: rappelez-vous ce mot que je vais vous dire,
+et qu’à jamais il vous serve de consolation: le roi ne peut avoir de
+dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui.
+
+À ces paroles, qu’elle accompagna d’un expressif éclat de rire, la
+reine mère quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un page
+venait d’annoncer la venue dans le grand cabinet.
+
+Madame avait pris à peine le temps de se déshabiller. Elle arrivait
+avec une de ces physionomies agitées qui décèlent un plan dont
+l’exécution occupe et dont le résultat inquiète.
+
+— Je venais voir, dit-elle, si Vos Majestés avaient quelque fatigue de
+notre petit voyage?
+
+— Aucune, dit la reine mère.
+
+— Un peu, répliqua Marie-Thérèse.
+
+— Moi, mesdames, j’ai surtout souffert de la contrariété.
+
+— Quelle contrariété? demanda Anne d’Autriche.
+
+— Cette fatigue que devait prendre le roi à courir ainsi à cheval.
+
+— Bon! cela fait du bien au roi.
+
+— Et je le lui ai conseillé moi-même, dit Marie-Thérèse en pâlissant.
+
+Madame ne répondit rien à cela, seulement, un de ces sourires qui
+n’appartenaient qu’à elle se dessina sur ses lèvres, sans passer sur
+le reste de sa physionomie; puis, changeant aussitôt la tournure de la
+conversation:
+
+— Nous retrouvons Paris tout semblable au Paris que nous avons quitté:
+toujours des intrigues, toujours des trames, toujours des coquetteries.
+
+— Intrigues!... Quelles intrigues? demanda la reine mère.
+
+— On parle beaucoup de M. Fouquet et de Mme Plessis-Bellière.
+
+— Qui s’inscrit ainsi au numéro dix mille? répliqua la reine mère. Mais
+les trames, s’il vous plaît?
+
+— Nous avons, à ce qu’il paraît, des démêlés avec la Hollande.
+
+— Comment cela?
+
+— Monsieur me racontait cette histoire des médailles.
+
+— Ah! s’écria la jeune reine, ces médailles frappées en Hollande...
+où l’on voit un nuage passer sur le soleil du roi. Vous avez tort
+d’appeler cela de la trame, c’est de l’injure.
+
+— Si méprisable que le roi la méprisera, répondit la reine mère. Mais,
+que disiez-vous des coquetteries? Est-ce que vous voudriez parler de
+Mme d’Olonne?
+
+— Non pas, non pas; je chercherai plus près de nous.
+
+— _Casa de usted_ murmura la reine mère, sans remuer les lèvres, à
+l’oreille de sa bru.
+
+Madame n’entendit rien et continua:
+
+— Vous savez l’affreuse nouvelle?
+
+— Oh! oui, cette blessure de M. de Guiche.
+
+— Et vous l’attribuez, comme tout le monde, à un accident de chasse?
+
+— Mais oui, firent les deux reines, cette fois intéressées.
+
+Madame se rapprocha.
+
+— Un duel, dit-elle tout bas.
+
+— Ah! fit sévèrement Anne d’Autriche, aux oreilles de qui sonnait mal
+ce mot _duel_, proscrit en France depuis qu’elle y régnait.
+
+— Un déplorable duel, qui a failli coûter, à Monsieur, deux de ses
+meilleurs amis; au roi, deux bons serviteurs.
+
+— Pourquoi ce duel? demanda la jeune reine animée d’un instinct secret.
+
+— Coquetteries, répéta triomphalement Madame. Ces messieurs ont
+disserté sur la vertu d’une dame: l’un a trouvé que Pallas était peu de
+chose à côté d’elle; l’autre a prétendu que cette dame imitait Vénus
+agaçant Mars, et, ma foi! ces messieurs ont combattu comme Hector et
+Achille.
+
+— Vénus agaçant Mars? se dit tout bas la jeune reine, sans oser
+approfondir l’allégorie.
+
+— Qui est cette dame? demanda nettement Anne d’Autriche. Vous avez dit,
+je crois, une dame d’honneur?
+
+— L’ai-je dit? fit Madame.
+
+— Oui. Je croyais même vous avoir entendue la nommer.
+
+— Savez-vous qu’une femme de cette espèce est funeste dans une maison
+royale?
+
+— C’est Mlle de La Vallière? dit la reine mère.
+
+— Mon Dieu, oui, c’est cette petite laide.
+
+— Je la croyais fiancée à un gentilhomme qui n’est ni M. de Guiche ni
+M. de Wardes, je suppose?
+
+— C’est possible, madame.
+
+La jeune reine prit une tapisserie, qu’elle défit avec une affectation
+de tranquillité, démentie par le tremblement de ses doigts.
+
+— Que parliez-vous de Vénus et de Mars? poursuivit la reine mère;
+est-ce qu’il y a un _Mars_?
+
+— Elle s’en vante.
+
+— Vous venez de dire qu’elle s’en vante?
+
+— Il a été la cause du combat.
+
+— Et M. de Guiche a soutenu la cause de Mars?
+
+— Oui, certes, en bon serviteur.
+
+— En bon serviteur! s’écria la jeune reine oubliant toute réserve pour
+laisser échapper sa jalousie; serviteur de qui?
+
+— Mars, répliqua Madame, ne pouvant être défendu qu’aux dépens de cette
+Vénus, M. de Guiche a soutenu l’innocence absolue de Mars, et affirmé
+sans doute que Vénus s’en vantait.
+
+— Et M. de Wardes, dit tranquillement Anne d’Autriche, propageait le
+bruit que Vénus avait raison.
+
+«Ah! de Wardes, pensa Madame, vous paierez cher cette blessure faite au
+plus noble des hommes.»
+
+Et elle se mit à charger de Wardes avec tout l’acharnement possible,
+payant ainsi la dette du blessé et la sienne avec la certitude qu’elle
+faisait pour l’avenir la ruine de son ennemi. Elle en dit tant, que
+Manicamp, s’il se fût trouvé là, eût regretté d’avoir si bien servi son
+ami, puisqu’il en résultait la ruine de ce malheureux ennemi.
+
+— Dans tout cela, dit Anne d’Autriche, je ne vois qu’une peste, qui est
+cette La Vallière.
+
+La jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue.
+
+Madame écouta.
+
+— Est-ce que tel n’est pas votre avis? lui dit Anne d’Autriche. Est-ce
+que vous ne faites pas remonter à elle la cause de cette querelle et du
+combat?
+
+Madame répondit par un geste qui n’était pas plus une affirmation
+qu’une négation.
+
+— Je ne comprends pas trop alors ce que vous m’avez dit touchant le
+danger de la coquetterie, reprit Anne d’Autriche.
+
+— Il est vrai, se hâta de dire Madame, que, si la jeune personne
+n’avait pas été coquette, Mars ne se serait pas occupé d’elle.
+
+Ce mot de _Mars_ ramena une fugitive rougeur sur les joues de la jeune
+reine; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commencé.
+
+— Je ne veux pas qu’à ma Cour on arme ainsi les hommes les uns contre
+les autres, dit flegmatiquement Anne d’Autriche. Ces mœurs furent
+peut-être utiles dans un temps où la noblesse, divisée, n’avait d’autre
+point de ralliement que la galanterie. Alors les femmes, régnant
+seules, avaient le privilège d’entretenir la valeur des gentilshommes
+par des essais fréquents. Mais aujourd’hui, Dieu soit loué! il n’y a
+qu’un seul maître en France. À ce maître est dû le concours de toute
+force et de toute pensée. Je ne souffrirai pas qu’on enlève à mon fils
+un de ses serviteurs.
+
+Elle se tourna vers la jeune reine.
+
+— Que faire à cette La Vallière? dit-elle.
+
+— La Vallière? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais pas ce
+nom.
+
+Et cette réponse fut accompagnée d’un de ces sourires glacés qui vont
+seulement aux bouches royales.
+
+Madame était elle-même une grande princesse, grande par l’esprit, la
+naissance et l’orgueil; toutefois, le poids de cette réponse l’écrasa;
+elle fut obligée d’attendre un moment pour se remettre.
+
+— C’est une de mes filles d’honneur, répliqua-t-elle avec un salut.
+
+— Alors, répliqua Marie-Thérèse du même ton, c’est votre affaire, ma
+sœur... non la nôtre.
+
+— Pardon, reprit Anne d’Autriche, c’est mon affaire, à moi. Et je
+comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant à Madame un regard
+d’intelligence, je comprends pourquoi Madame m’a dit ce qu’elle vient
+de me dire.
+
+— Vous, ce qui émane de vous, madame, dit la princesse anglaise, sort
+de la bouche de la Sagesse.
+
+— En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Thérèse avec
+douceur, on lui ferait une pension.
+
+— Sur ma cassette! s’écria vivement Madame.
+
+— Non, non, madame, interrompit Anne d’Autriche, pas d’éclat, s’il vous
+plaît. Le roi n’aime pas qu’on fasse parler mal des dames. Que tout
+ceci, s’il vous plaît, s’achève en famille.
+
+— Madame, vous aurez l’obligeance de faire mander ici cette fille.
+
+— Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment chez
+vous.
+
+Les prières de la vieille reine étaient des ordres. Marie-Thérèse se
+leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire appeler La
+Vallière par un page.
+
+
+
+
+Chapitre CLXIII — Première querelle
+
+
+La Vallière entra chez la reine mère, sans se douter le moins du monde
+qu’il se fût tramé contre elle un complot dangereux.
+
+Elle croyait qu’il s’agissait du service, et jamais la reine mère
+n’avait été mauvaise pour elle en pareille circonstance. D’ailleurs, ne
+ressortissant pas immédiatement à l’autorité d’Anne d’Autriche, elle ne
+pouvait avoir avec elle que des rapports officieux, auxquels sa propre
+complaisance et le rang de l’auguste princesse lui faisaient un devoir
+de donner toute la bonne grâce possible.
+
+Elle s’avança donc vers la reine mère avec ce sourire placide et doux
+qui faisait sa principale beauté.
+
+Comme elle ne s’approchait pas assez, Anne d’Autriche lui fit signe de
+venir jusqu’à sa chaise.
+
+Alors Madame rentra, et, d’un air parfaitement tranquille, s’assit près
+de sa belle-mère, en reprenant l’ouvrage commencé par Marie-Thérèse.
+
+La Vallière, au lieu de l’ordre qu’elle s’attendait à recevoir
+sur-le-champ, s’aperçut de ces préambules, et interrogea curieusement,
+sinon avec inquiétude, le visage des deux princesses.
+
+Anne réfléchissait.
+
+Madame conservait une affectation d’indifférence qui eût alarmé de
+moins timides.
+
+— Mademoiselle, fit soudain la reine mère sans songer à modérer son
+accent espagnol, ce qu’elle ne manquait jamais de faire à moins qu’elle
+ne fût en colère, venez un peu, que nous causions de vous, puisque tout
+le monde en cause.
+
+— De moi? s’écria La Vallière en pâlissant.
+
+— Feignez de l’ignorer, belle; savez-vous le duel de M. de Guiche et de
+M. de Wardes?
+
+— Mon Dieu! madame, le bruit en est venu hier jusqu’à moi, répliqua La
+Vallière en joignant les mains.
+
+— Et vous ne l’aviez pas senti d’avance, ce bruit?
+
+— Pourquoi l’eussé-je senti, madame?
+
+— Parce que deux hommes ne se battent jamais sans motif, et que vous
+deviez connaître les motifs de l’animosité des deux adversaires.
+
+— Je l’ignorais absolument, madame.
+
+— C’est un système de défense un peu banal que la négation
+persévérante, et, vous qui êtes un bel esprit, mademoiselle, vous devez
+fuir les banalités. Autre chose.
+
+— Mon Dieu! madame, Votre Majesté m’épouvante avec cet air glacé.
+Aurais-je eu le malheur d’encourir sa disgrâce?
+
+Madame se mit à rire. La Vallière la regarda d’un air stupéfait.
+
+Anne reprit:
+
+— Ma disgrâce!... Encourir ma disgrâce! Vous n’y pensez pas,
+mademoiselle de La Vallière, il faut que je pense aux gens pour les
+prendre en disgrâce. Je ne pense à vous que parce qu’on parle de vous
+un peu trop, et je n’aime point qu’on parle des filles de ma Cour.
+
+— Votre Majesté me fait l’honneur de me le dire, répliqua La Vallière
+effrayée; mais je ne comprends pas en quoi l’on peut s’occuper de moi.
+
+— Je m’en vais donc vous le dire. M. de Guiche aurait eu à vous
+défendre.
+
+— Moi?
+
+— Vous-même. C’est d’un chevalier, et les belles aventurières aiment
+que les chevaliers lèvent la lance pour elles. Moi, je hais les champs,
+alors je hais surtout les aventures et... faites-en votre profit.
+
+La Vallière se plia aux pieds de la reine, qui lui tourna le dos. Elle
+tendit les mains à Madame, qui lui rit au nez.
+
+Un sentiment d’orgueil la releva.
+
+— Mesdames, dit-elle, j’ai demandé quel est mon crime; Votre Majesté
+doit me le dire, et je remarque que Votre Majesté me condamne avant de
+m’avoir admise à me justifier.
+
+— Eh! s’écria Anne d’Autriche, voyez donc les belles phrases, madame,
+voyez donc les beaux sentiments; c’est une infante que cette fille,
+c’est une des aspirantes du grand Cyrus... c’est un puits de tendresse
+et de formules héroïques. On voit bien, ma toute belle, que nous
+entretenons notre esprit dans le commerce des têtes couronnées.
+
+La Vallière se sentit mordre au cœur; elle devint non plus pâle, mais
+blanche comme un lis, et toute sa force l’abandonna.
+
+— Je voulais vous dire, interrompit dédaigneusement la reine, que, si
+vous continuez à nourrir des sentiments pareils, vous nous humilierez,
+nous femmes, à tel point que nous aurons honte de figurer près de vous.
+Devenez simple, mademoiselle. À propos, que me disait-on? vous êtes
+fiancée, je crois?
+
+La Vallière comprima son cœur, qu’une souffrance nouvelle venait de
+déchirer.
+
+— Répondez donc quand on vous parle!
+
+— Oui, madame.
+
+— À un gentilhomme?
+
+— Oui, madame.
+
+— Qui s’appelle?
+
+— M. le vicomte de Bragelonne.
+
+— Savez-vous que c’est un sort bien heureux pour vous, mademoiselle, et
+que, sans fortune, sans position... sans grands avantages personnels,
+vous devriez bénir le Ciel qui vous fait un avenir comme celui-là.
+
+La Vallière ne répliqua rien.
+
+— Où est-il ce vicomte de Bragelonne? poursuivit la reine.
+
+— En Angleterre, dit Madame, où le bruit des succès de Mademoiselle ne
+manquera pas de lui parvenir.
+
+— Ô ciel! murmura La Vallière éperdue.
+
+— Eh bien! mademoiselle, dit Anne d’Autriche, on fera revenir ce
+garçon-là, et on vous expédiera quelque part avec lui. Si vous êtes
+d’un avis différent, les filles ont des visées bizarres, fiez-vous à
+moi, je vous remettrai dans le bon chemin: je l’ai fait pour des filles
+qui ne vous valaient pas.
+
+La Vallière n’entendait plus. L’impitoyable reine ajouta:
+
+— Je vous enverrai seule quelque part où vous réfléchirez mûrement. La
+réflexion calme les ardeurs du sang; elle dévore toutes les illusions
+de la jeunesse. Je suppose que vous m’avez comprise?
+
+— Madame! Madame!
+
+— Pas un mot.
+
+— Madame, je suis innocente de tout ce que Votre Majesté peut supposer.
+Madame, voyez mon désespoir. J’aime, je respecte tant Votre Majesté!
+
+— Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la reine avec
+une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne fussiez pas innocente.
+Vous figurez-vous, par hasard, que je me contenterais de m’en aller, si
+vous aviez commis la faute?
+
+— Oh! mais, madame, vous me tuez?
+
+— Pas de comédie, s’il vous plaît, ou je me charge du dénouement.
+Allez, rentrez chez vous, et que ma leçon vous profite.
+
+— Madame, dit La Vallière à la duchesse d’Orléans, dont elle saisit les
+mains, priez pour moi, vous qui êtes si bonne!
+
+— Moi! répliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne?... Ah!
+mademoiselle, vous n’en pensez pas un mot!
+
+Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille.
+
+Celle-ci, au lieu de fléchir, comme les deux princesses pouvaient
+l’attendre de sa pâleur et de ses larmes, reprit tout à coup son calme
+et sa dignité; elle fit une révérence profonde et sortit.
+
+— Eh bien! dit Anne d’Autriche à Madame, croyez-vous qu’elle
+recommencera?
+
+— Je me défie des caractères doux et patients, répliqua Madame. Rien
+n’est plus courageux qu’un cœur patient, rien n’est plus sûr de soi
+qu’un esprit doux.
+
+— Je vous réponds qu’elle pensera plus d’une fois avant de regarder le
+dieu Mars.
+
+— À moins qu’elle ne se serve de son bouclier, riposta Madame.
+
+Un fier regard de la reine mère répondit à cette objection, qui ne
+manquait pas de finesse, et les deux dames, à peu près sûres de leur
+victoire, allèrent retrouver Marie-Thérèse, qui les attendait en
+déguisant son impatience.
+
+Il était alors six heures et demie du soir, et le roi venait de prendre
+son goûter. Il ne perdit pas de temps; le repas fini, les affaires
+terminées, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui ordonna de le
+conduire à l’appartement de La Vallière. Le courtisan fit une grosse
+exclamation.
+
+— Eh bien! quoi? répliqua le roi; c’est une habitude à prendre, et,
+pour prendre une habitude, il faut qu’on commence par quelques fois.
+
+— Mais, Sire, l’appartement des filles, ici, c’est une lanterne: tout
+le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me semble qu’un
+prétexte... Celui-ci, par exemple...
+
+— Voyons.
+
+— Si Votre Majesté voulait attendre que Madame fût chez elle.
+
+— Plus de prétextes! plus d’attentes! Assez de ces contretemps, de
+ces mystères; je ne vois pas en quoi le roi de France se déshonore à
+entretenir une fille d’esprit. Honni soit qui mal y pense!
+
+— Sire, Sire, Votre Majesté me pardonnera un excès de zèle...
+
+— Parle.
+
+— Et la reine?
+
+— C’est vrai! c’est vrai! Je veux que la reine soit toujours respectée.
+Eh bien! encore ce soir, j’irai chez Mlle de La Vallière, et puis, ce
+jour passé, je prendrai tous les prétextes que tu voudras. Demain, nous
+chercherons: ce soir, je n’ai pas le temps.
+
+De Saint-Aignan ne répliqua pas; il descendit le degré devant le roi
+et traversa les cours avec une honte que n’effaçait point cet insigne
+honneur de servir d’appui au roi.
+
+C’est que de Saint-Aignan voulait se conserver tout confit dans
+l’esprit de Madame et des deux reines. C’est qu’il ne voulait pas non
+plus déplaire à Mlle de La Vallière, et que pour faire tant de belles
+choses, il était difficile de ne pas se heurter à quelques difficultés.
+
+Or, les fenêtres de la jeune reine, celles de la reine mère, celles de
+Madame elle-même donnaient sur la cour des filles. Être vu conduisant
+le roi, c’était rompre avec trois grandes princesses, avec trois femmes
+d’un crédit inamovible, pour le faible appât d’un éphémère crédit de
+maîtresse.
+
+Ce malheureux de Saint-Aignan, qui avait tant de courage pour protéger
+La Vallière sous les quinconces ou dans le parc de Fontainebleau, ne
+se sentait plus brave à la grande lumière: il trouvait mille défauts à
+cette fille et brûlait d’en faire part au roi.
+
+Mais son supplice finit; les cours furent traversées. Pas un rideau ne
+se souleva, pas une fenêtre ne s’ouvrit. Le roi marchait vite: d’abord
+à cause de son impatience, puis à cause des longues jambes de de
+Saint-Aignan, qui le précédait.
+
+À la porte, de Saint-Aignan voulut s’éclipser; le roi le retint.
+
+C’était une délicatesse dont le courtisan se fût bien passé.
+
+Il dut suivre Louis chez La Vallière.
+
+À l’arrivée du monarque, la jeune fille achevait d’essuyer ses
+yeux; elle le fit si précipitamment, que le roi s’en aperçut. Il la
+questionna comme un amant intéressé; il la pressa.
+
+— Je n’ai rien, dit-elle, Sire.
+
+— Mais, enfin, vous pleuriez.
+
+— Oh! non pas, Sire.
+
+— Regardez, de Saint-Aignan, est-ce que je me trompe?
+
+De Saint-Aignan dut répondre; mais il était bien embarrassé.
+
+— Enfin, vous avez les yeux rouges, mademoiselle, dit le roi.
+
+— La poussière du chemin, Sire.
+
+— Mais non, mais non, vous n’avez pas cet air de satisfaction qui vous
+rend si belle et si attrayante. Vous ne me regardez pas.
+
+— Sire!
+
+— Que dis-je! vous évitez mes regards.
+
+Elle se détournait en effet.
+
+— Mais, au nom du Ciel, qu’y a-t-il? demanda Louis, dont le sang
+bouillait.
+
+— Rien, encore une fois, Sire; et je suis prête à montrer à Votre
+Majesté que mon esprit est aussi libre qu’elle le désire.
+
+— Votre esprit libre, quand je vous vois embarrassée de tout, même de
+votre geste! Est-ce que l’on vous aurait blessée, fâchée?
+
+— Non, non, Sire.
+
+— Oh! c’est qu’il faudrait me le déclarer! dit le jeune prince avec des
+yeux étincelants.
+
+— Mais personne, Sire, personne ne m’a offensée.
+
+— Alors, voyons, reprenez cette rêveuse gaieté ou cette joyeuse
+mélancolie que j’aimais en vous ce matin; voyons... de grâce!
+
+— Oui, Sire, oui!
+
+Le roi frappa du pied.
+
+— Voilà qui est inexplicable, dit-il, un changement pareil!
+
+Et il regarda de Saint-Aignan, qui, lui aussi, s’apercevait bien de
+cette morne langueur de La Vallière, comme aussi de l’impatience du roi.
+
+Louis eut beau prier, il eut beau s’ingénier à combattre cette
+disposition fatale, la jeune fille était brisée; l’aspect même de la
+mort ne l’eût pas réveillée de sa torpeur.
+
+Le roi vit dans cette négative facilité un mystère désobligeant; il se
+mit à regarder autour de lui d’un air soupçonneux.
+
+Justement il y avait dans la chambre de La Vallière un portrait en
+miniature d’Athos.
+
+Le roi vit ce portrait qui ressemblait beaucoup à Bragelonne; car il
+avait été fait pendant la jeunesse du comte.
+
+Il attacha sur cette peinture des regards menaçants.
+
+La Vallière, dans l’état d’oppression où elle se trouvait et à cent
+lieues, d’ailleurs, de penser à cette peinture, ne put deviner la
+préoccupation du roi.
+
+Et cependant le roi s’était jeté dans un souvenir terrible qui, plus
+d’une fois, avait préoccupé son esprit, mais qu’il avait toujours
+écarté.
+
+Il se rappelait cette intimité des deux jeunes gens depuis leur
+naissance.
+
+Il se rappelait les fiançailles qui en avaient été la suite.
+
+Il se rappelait qu’Athos était venu lui demander la main de La Vallière
+pour Raoul.
+
+Il se figura qu’à son retour à Paris, La Vallière avait trouvé
+certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient
+contrebalancé l’influence que, lui, avait pu prendre sur elle.
+
+Presque aussitôt il se sentit piqué aux tempes par le taon farouche
+qu’on appelle la jalousie.
+
+Il interrogea de nouveau avec amertume.
+
+La Vallière ne pouvait répondre: il lui fallait tout dire, il lui
+fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame.
+
+C’était une lutte ouverte à soutenir avec deux grandes et puissantes
+princesses.
+
+Il lui semblait d’abord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se
+passait en elle au roi, le roi devait lire dans son cœur à travers son
+silence.
+
+Que, s’il l’aimait réellement, il devait tout comprendre, tout deviner.
+
+Qu’était-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui devait
+éclairer le cœur, et dispenser les vrais amants de la parole?
+
+Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher sa
+tête dans ses mains.
+
+Ces soupirs, ces pleurs, qui avaient d’abord attendri, puis effrayé
+Louis XIV, l’irritaient maintenant.
+
+Il ne pouvait supporter l’opposition, pas plus l’opposition des soupirs
+et des larmes que toute autre opposition.
+
+Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agressives.
+
+C’était une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune fille.
+
+Elle puisa, dans ce qu’elle regardait comme une injustice de la part de
+son amant, la force de résister non seulement aux autres, mais encore à
+celle-là.
+
+Le roi commença à accuser directement.
+
+La Vallière ne tenta même pas de se défendre; elle supporta toutes
+ces accusations sans répondre autrement qu’en secouant la tête, sans
+prononcer d’autres paroles que ces deux mots qui s’échappent des cœurs
+profondément affligés:
+
+— Mon Dieu! mon Dieu!
+
+Mais, au lieu de calmer l’irritation du roi, ce cri de douleur
+l’augmentait: c’était un appel à une puissance supérieure à la sienne,
+à un être qui pouvait défendre La Vallière contre lui.
+
+D’ailleurs, il se voyait secondé par de Saint-Aignan. De Saint-Aignan,
+comme nous l’avons dit, voyait l’orage grossir; il ne connaissait pas
+le degré d’amour que Louis XIV pouvait éprouver; il sentait venir tous
+les coups des trois princesses, la ruine de la pauvre La Vallière, et
+il n’était pas assez chevalier pour ne pas craindre d’être entraîné
+dans cette ruine.
+
+De Saint-Aignan ne répondait donc aux interpellations du roi que par
+des mots prononcés à demi-voix ou par des gestes saccadés, qui avaient
+pour but d’envenimer les choses et d’amener une brouille dont le
+résultat devait le délivrer du souci de traverser les cours en plein
+jour, pour suivre son illustre compagnon chez La Vallière.
+
+Pendant ce temps, le roi s’exaltait de plus en plus.
+
+Il fit trois pas pour sortir et revint.
+
+La jeune fille n’avait pas levé la tête, quoique le bruit des pas eût
+dû l’avertir que son amant s’éloignait.
+
+Il s’arrêta un instant devant elle, les bras croisés.
+
+— Une dernière fois, mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler? Voulez
+vous donner une cause à ce changement, à cette versatilité, à ce
+caprice?
+
+— Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu? murmura La Vallière. Vous
+voyez bien, Sire, que je suis écrasée en ce moment! vous voyez bien que
+je n’ai ni la volonté, ni la pensée, ni la parole!
+
+— Est-ce donc si difficile de dire la vérité? En moins de mots que vous
+ne venez d’en proférer, vous l’eussiez dite!
+
+— Mais, la vérité, sur quoi?
+
+— Sur tout.
+
+La vérité monta, en effet, du cœur aux lèvres de La Vallière. Ses
+bras firent un mouvement pour s’ouvrir, mais sa bouche resta muette,
+ses bras retombèrent. La pauvre enfant n’avait pas encore été assez
+malheureuse pour risquer une pareille révélation.
+
+— Je ne sais rien, balbutia-t-elle.
+
+— Oh! c’est plus que de la coquetterie, s’écria le roi; c’est plus que
+du caprice: c’est de la trahison!
+
+Et, cette fois, sans que rien l’arrêtât, sans que les tiraillements de
+son cœur pussent le faire retourner en arrière, il s’élança hors de la
+chambre avec un geste désespéré.
+
+De Saint-Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir.
+
+Louis XIV ne s’arrêta que dans l’escalier, et, se cramponnant à la
+rampe:
+
+— Vois-tu, dit-il, j’ai été indignement dupé.
+
+— Comment cela, Sire? demanda le favori.
+
+— De Guiche s’est battu pour le vicomte de Bragelonne. Et ce
+Bragelonne!...
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! elle l’aime toujours! Et, en vérité, de Saint-Aignan, je
+mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un atome
+de cet amour dans le cœur.
+
+Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement à lui.
+
+— Ah! je l’avais bien dit à Votre Majesté, murmura de Saint-Aignan en
+continuant de suivre le roi et en guettant timidement à toutes les
+fenêtres.
+
+Malheureusement, il n’en fut pas à la sortie comme il en avait été à
+l’arrivée.
+
+Un rideau se souleva; derrière était Madame.
+
+Madame avait vu le roi sortir de l’appartement des filles d’honneur.
+
+Elle se leva lorsque le roi fut passé, et sortit précipitamment de
+chez elle; elle monta, deux par deux, les marches de l’escalier qui
+conduisait à cette chambre d’où venait de sortir le roi.
+
+
+
+
+Chapitre CLXIV — Désespoir
+
+
+Après le départ du roi, La Vallière s’était soulevée, les bras
+étendus, comme pour le suivre, comme pour l’arrêter; puis, lorsque,
+les portes refermées par lui, le bruit de ses pas s’était perdu dans
+l’éloignement, elle n’avait plus eu que tout juste assez de force pour
+aller tomber aux pieds de son crucifix.
+
+Elle demeura là, brisée, écrasée, engloutie dans sa douleur, sans se
+rendre compte d’autre chose que de sa douleur même, douleur qu’elle ne
+comprenait, d’ailleurs, que par l’instinct et la sensation.
+
+Au milieu de ce tumulte de ses pensées, La Vallière entendit rouvrir sa
+porte; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que c’était le roi
+qui revenait.
+
+Elle se trompait, c’était Madame.
+
+Que lui importait Madame! Elle retomba, la tête sur son prie-Dieu.
+C’était Madame, émue, irritée, menaçante. Mais qu’était-ce que cela?
+
+— Mademoiselle, dit la princesse s’arrêtant devant La Vallière, c’est
+fort beau, j’en conviens, de s’agenouiller, de prier, de jouer la
+religion; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel, il convient
+que vous fassiez un peu la volonté des princes de la terre.
+
+La Vallière souleva péniblement sa tête en signe de respect.
+
+— Tout à l’heure, continua Madame, il vous a été fait une
+recommandation, ce me semble?
+
+L’œil à la fois fixe et égaré de La Vallière montra son ignorance et
+son oubli.
+
+— La reine vous a recommandé, continua Madame, de vous ménager assez
+pour que nul ne pût répandre de bruits sur votre compte.
+
+Le regard de La Vallière devint interrogateur.
+
+— Eh bien! continua Madame, il sort de chez vous quelqu’un dont la
+présence est une accusation.
+
+La Vallière resta muette.
+
+— Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle de
+la première princesse du sang, donne un mauvais exemple à la Cour;
+vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous déclare donc,
+mademoiselle, hors de la présence de tout témoin, car je ne veux pas
+vous humilier, je vous déclare donc que vous êtes libre de partir de ce
+moment, et que vous pouvez retourner chez Mme votre mère, à Blois.
+
+La Vallière ne pouvait tomber plus bas; La Vallière ne pouvait souffrir
+plus qu’elle n’avait souffert.
+
+Sa contenance ne changea point; ses mains demeurèrent jointes sur ses
+genoux comme celles de la divine Madeleine.
+
+— Vous m’avez entendue? dit Madame.
+
+Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Vallière
+répondit pour elle.
+
+Et, comme la victime ne donnait pas d’autre signe d’existence, Madame
+sortit.
+
+Alors, à son cœur suspendu, à son sang figé en quelque sorte dans
+ses veines, La Vallière sentit peu à peu se succéder des pulsations
+plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces pulsations, en
+s’augmentant progressivement, se changèrent bientôt en une fièvre
+vertigineuse, dans le délire de laquelle elle vit tourbillonner toutes
+les figures de ses amis luttant contre ses ennemis.
+
+Elle entendait s’entrechoquer à la fois dans ses oreilles assourdies
+des mots menaçants et des mots d’amour; elle ne se souvenait plus
+d’être elle-même; elle était soulevée hors de sa première existence
+comme par les ailes d’une puissante tempête, et, à l’horizon du chemin
+dans lequel le vertige la poussait, elle voyait la pierre du tombeau
+se soulevant et lui montrant l’intérieur formidable et sombre de
+l’éternelle nuit.
+
+Mais cette douloureuse obsession de rêves finit par se calmer, pour
+faire place à la résignation habituelle de son caractère.
+
+Un rayon d’espoir se glissa dans son cœur comme un rayon de jour dans
+le cachot d’un pauvre prisonnier.
+
+Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi à
+cheval à la portière de son carrosse, lui disant qu’il l’aimait, lui
+demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais une soirée
+ne passerait sur une brouille sans qu’une visite, une lettre, un signe
+vint substituer le repos de la nuit au trouble du soir. C’était le roi
+qui avait trouvé cela, qui avait fait jurer cela, qui lui-même avait
+juré cela. Il était donc impossible que le roi manquât à la promesse
+qu’il avait lui-même exigée, à moins que le roi ne fût un despote qui
+commandât l’amour comme il commandait l’obéissance, à moins que le roi
+ne fût un indifférent que le premier obstacle suffit pour arrêter en
+chemin.
+
+Le roi, ce doux protecteur, qui, d’un mot, d’un seul mot, pouvait faire
+cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc à ses persécuteurs.
+
+Oh! sa colère ne pouvait durer. Maintenant qu’il était seul, il devait
+souffrir tout ce qu’elle souffrait elle-même. Mais lui, lui n’était pas
+enchaîné comme elle; lui pouvait agir, se mouvoir, venir; elle, elle,
+elle ne pouvait rien qu’attendre.
+
+Et elle attendait de toute son âme, la pauvre enfant; car il était
+impossible que le roi ne vînt pas.
+
+Il était dix heures et demie à peine.
+
+Il allait ou venir, ou lui écrire, ou lui faire dire une bonne parole
+par M. de Saint-Aignan.
+
+S’il venait, oh! comme elle allait s’élancer au-devant de lui! comme
+elle allait repousser cette délicatesse qu’elle trouvait maintenant mal
+entendue! comme elle allait lui dire: «Ce n’est pas moi qui ne vous
+aime pas; ce sont elles qui ne veulent pas que je vous aime.»
+
+Et alors, il faut le dire, en y réfléchissant, et au fur et à mesure
+qu’elle y réfléchissait, elle trouvait Louis moins coupable. En effet,
+il ignorait tout. Qu’avait-il dû penser de son obstination à garder le
+silence? Impatient, irritable, comme on connaissait le roi, il était
+extraordinaire qu’il eût même conservé si longtemps son sang-froid. Oh!
+sans doute elle n’eût pas agi ainsi, elle: elle eût tout compris, tout
+deviné. Mais elle était une pauvre fille et non pas un grand roi.
+
+Oh! s’il venait! s’il venait!... comme elle lui pardonnerait tout ce
+qu’il venait de lui faire souffrir! comme elle l’aimerait davantage
+pour avoir souffert!
+
+Et sa tête tendue vers la porte, ses lèvres entrouvertes, attendaient,
+Dieu lui pardonne cette idée profane! le baiser que les lèvres du roi
+distillaient si suavement le matin quand il prononçait le mot amour.
+
+Si le roi ne venait pas, au moins écrirait-il; c’était la seconde
+chance, chance moins douce, moins heureuse que l’autre, mais qui
+prouverait tout autant d’amour, et seulement un amour plus craintif.
+Oh! comme elle dévorerait cette lettre! comme elle se hâterait d’y
+répondre! comme, une fois le messager parti, elle baiserait, relirait,
+presserait sur son cœur le bienheureux papier qui devait lui apporter
+le repos, la tranquillité, le bonheur!
+
+Enfin, le roi ne venait pas; si le roi n’écrivait pas, il était
+au moins impossible qu’il n’envoyât pas de Saint-Aignan ou que de
+Saint-Aignan ne vint pas de lui-même. À un tiers, comme elle dirait
+tout! La majesté royale ne serait plus là pour glacer ses paroles sur
+ses lèvres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer dans le cœur du
+roi.
+
+Tout, chez La Vallière, cœur et regard, matière et esprit, se tourna
+donc vers l’attente.
+
+Elle se dit qu’elle avait encore une heure d’espoir; que, jusqu’à
+minuit, le roi pouvait venir, écrire ou envoyer; qu’à minuit seulement,
+toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu.
+
+Tant qu’il y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant crut
+être la cause de ce bruit; tant qu’il passa des gens dans la cour, elle
+crut que ces gens étaient des messagers du roi venant chez elle.
+
+Onze heures sonnèrent; puis onze heures un quart; puis onze heures et
+demie.
+
+Les minutes coulaient lentement dans cette anxiété, et pourtant elles
+fuyaient encore trop vite.
+
+Les trois quarts sonnèrent.
+
+Minuit! minuit! la dernière, la suprême espérance vint à son tour.
+
+Avec le dernier tintement de l’horloge, la dernière lumière s’éteignit;
+avec la dernière lumière, le dernier espoir.
+
+Ainsi, le roi lui-même l’avait trompée; le premier, il mentait au
+serment qu’il avait fait le jour même; douze heures entre le serment et
+le parjure! Ce n’était pas avoir gardé longtemps l’illusion.
+
+Donc, non seulement le roi n’aimait pas, mais encore il méprisait celle
+que tout le monde accablait; il la méprisait au point de l’abandonner
+à la honte d’une expulsion qui équivalait à une sentence ignominieuse;
+et cependant, c’était lui, lui, le roi, qui était la cause première de
+cette ignominie.
+
+Un sourire amer, le seul symptôme de colère qui, pendant cette longue
+lutte, eût passé sur la figure angélique de la victime, un sourire amer
+apparut sur ses lèvres.
+
+En effet, pour elle, que restait-il sur la terre après le roi? Rien.
+Seulement, Dieu restait au ciel.
+
+Elle pensa à Dieu.
+
+— Mon Dieu! dit-elle, vous me dicterez vous-même ce que j’ai à faire.
+C’est de vous que j’attends tout, de vous que je dois tout attendre.
+
+Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec amour.
+
+— Voilà, dit-elle, un maître qui n’oublie et n’abandonne jamais ceux
+qui ne l’abandonnent et qui ne l’oublient pas; c’est à celui-là seul
+qu’il faut se sacrifier.
+
+Alors, il eût été visible, si quelqu’un eût pu plonger son regard
+dans cette chambre, il eût été visible, disons-nous, que la pauvre
+désespérée prenait une résolution dernière, arrêtait un plan suprême
+dans son esprit, montait enfin cette grande échelle de Jacob qui
+conduit les âmes de la terre au ciel.
+
+Alors, et comme ses genoux n’avaient plus la force de la soutenir, elle
+se laissa peu à peu aller sur les marches du prie-Dieu, la tête adossée
+au bois de la croix, et, l’œil fixe, la respiration haletante, elle
+guetta sur les vitres les premières heures du jour.
+
+Deux heures du matin la trouvèrent dans cet égarement ou, plutôt, dans
+cette extase. Elle ne s’appartenait déjà plus.
+
+Aussi, lorsqu’elle vit la teinte violette du matin descendre sur les
+toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ d’ivoire
+qu’elle tenait embrassé, elle se leva avec une certaine force, baisa
+les pieds du divin martyr, descendit l’escalier de sa chambre, et
+s’enveloppa la tête d’une mante tout en descendant.
+
+Elle arriva au guichet juste au moment où la ronde de mousquetaires en
+ouvrait la porte pour admettre le premier poste des Suisses.
+
+Alors, se glissant derrière les hommes de garde, elle gagna la rue
+avant que le chef de la patrouille eût même songé à se demander quelle
+était cette jeune femme qui s’échappait si matin du palais.
+
+
+
+
+Chapitre CLXV — La fuite
+
+
+La Vallière sortit derrière la patrouille.
+
+La patrouille se dirigea à droite par la rue Saint-Honoré,
+machinalement La Vallière tourna à gauche.
+
+Sa résolution était prise, son dessein arrêté; elle voulait se rendre
+aux Carmélites de Chaillot, dont la supérieure avait une réputation de
+sévérité qui faisait frémir les mondaines de la Cour.
+
+La Vallière n’avait jamais vu Paris, elle n’était jamais sortie à pied,
+elle n’eût pas trouvé son chemin, même dans une disposition d’esprit
+plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue Saint-Honoré au
+lieu de la descendre.
+
+Elle avait hâte de s’éloigner du Palais-Royal, et elle s’en éloignait.
+
+Elle avait ouï dire seulement que Chaillot regardait la Seine; elle se
+dirigeait donc vers la Seine.
+
+Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre, appuya
+vers l’église Saint-Germain-l’Auxerrois longeant l’emplacement où
+Perrault bâtit depuis sa colonnade.
+
+Bientôt elle atteignit les quais.
+
+Sa marche était rapide et agitée. À peine sentait-elle cette faiblesse
+qui, de temps en temps, lui rappelait, en la forçant de boiter
+légèrement, cette entorse qu’elle s’était donnée dans sa jeunesse.
+
+À une autre heure de la journée, sa contenance eût appelé les soupçons
+des gens les moins clairvoyants, attiré les regards des passants les
+moins curieux.
+
+Mais, à deux heures et demie du matin, les rues de Paris sont désertes
+ou à peu près, et il ne s’y trouve guère que les artisans laborieux qui
+vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs dangereux qui regagnent
+leur domicile après une nuit d’agitation et de débauches.
+
+Pour les premiers, le jour commence, pour les autres, le jour finit.
+
+La Vallière eut peur de tous ces visages sur lesquels son ignorance
+des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer le type de la
+probité de celui du cynisme. Pour elle, la misère était un épouvantail;
+et tous ces gens qu’elle rencontrait semblaient être des misérables.
+
+Sa toilette, qui était celle de la veille, était recherchée, même dans
+sa négligence, car c’était la même avec laquelle elle s’était rendue
+chez la reine mère; en outre, sous sa mante relevée pour qu’elle pût
+voir à se conduire, sa pâleur et ses beaux yeux parlaient un langage
+inconnu à ces hommes du peuple, et, sans le savoir, la pauvre fugitive
+sollicitait la brutalité des uns, la pitié des autres.
+
+La Vallière marcha ainsi d’une seule course, haletante, précipitée,
+jusqu’à la hauteur de la place de Grève.
+
+De temps en temps, elle s’arrêtait, appuyait sa main sur son cœur,
+s’adossait à une maison, reprenait haleine et continuait sa course plus
+rapidement qu’auparavant.
+
+Arrivée à la place de Grève, La Vallière se trouva en face d’un groupe
+de trois hommes débraillés, chancelants, avinés, qui sortaient d’un
+bateau amarré sur le port.
+
+Ce bateau était chargé de vins, et l’on voyait qu’ils avaient fait
+honneur à la marchandise.
+
+Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons différents,
+quand, en arrivant à l’extrémité de la rampe donnant sur le quai, ils
+se trouvèrent faire tout à coup obstacle à la marche de la jeune fille.
+
+La Vallière s’arrêta.
+
+Eux, de leur côté, à l’aspect de cette femme aux vêtements de Cour,
+firent une halte, et, d’un commun accord, se prirent par les mains et
+entourèrent La Vallière en lui chantant:
+
+_Vous qui vous ennuyez seulette, _ _Venez, venez rire avec nous._
+
+La Vallière comprit alors que ces hommes s’adressaient à elle et
+voulaient l’empêcher de passer; elle tenta plusieurs efforts pour fuir,
+mais ils furent inutiles.
+
+Ses jambes faillirent, elle comprit qu’elle allait tomber, et poussa un
+cri de terreur.
+
+Mais, au même instant, le cercle qui l’entourait s’ouvrit sous l’effort
+d’une puissante pression.
+
+L’un des insulteurs fut culbuté à gauche, l’autre alla rouler à droite
+jusqu’au bord de l’eau, le troisième vacilla sur ses jambes.
+
+Un officier de mousquetaires se trouva en face de la jeune fille le
+sourcil froncé, la menace à la bouche, la main levée pour continuer la
+menace.
+
+Les ivrognes s’esquivèrent à la vue de l’uniforme, et surtout devant la
+preuve de force que venait de donner celui qui le portait.
+
+— Mordioux! s’écria l’officier, mais c’est Mlle de La Vallière!
+
+La Vallière, étourdie de ce qui venait de se passer, stupéfaite
+d’entendre prononcer son nom, La Vallière leva les yeux et reconnut
+d’Artagnan.
+
+— Oui, monsieur, dit-elle, c’est moi, c’est bien moi.
+
+Et, en même temps, elle se soutenait à son bras.
+
+— Vous me protégerez, n’est-ce pas, monsieur d’Artagnan? ajouta-t-elle
+d’une voix suppliante.
+
+— Certainement que je vous protégerai; mais où allez-vous, mon Dieu, à
+cette heure?
+
+— Je vais à Chaillot.
+
+— Vous allez à Chaillot par la Rapée? Mais, en vérité, mademoiselle,
+vous lui tournez le dos.
+
+— Alors, monsieur, soyez assez bon pour me remettre dans mon chemin et
+pour me conduire pendant quelques pas.
+
+— Oh! volontiers.
+
+— Mais comment se fait-il donc que je vous trouve là? Par quelle faveur
+du Ciel étiez-vous à portée de venir à mon secours? Il me semble, en
+vérité, que je rêve; il me semble que je deviens folle.
+
+— Je me trouvais là, mademoiselle, parce que j’ai une maison place de
+Grève, à l’_Image-de-Notre-Dame_; que j’ai été toucher les loyers hier,
+et que j’y ai passé la nuit. Aussi désirai-je être de bonne heure au
+palais pour y inspecter mes postes.
+
+— Merci! dit La Vallière.
+
+«Voilà ce que je faisais, oui, se dit d’Artagnan, mais elle, que
+faisait-elle, et pourquoi va-t-elle à Chaillot à une pareille heure?»
+
+Et il lui offrit son bras.
+
+La Vallière le prit et se mit à marcher avec précipitation.
+
+Cependant cette précipitation cachait une grande faiblesse. D’Artagnan
+le sentit, il proposa à La Vallière de se reposer; elle refusa.
+
+— C’est que vous ignorez sans doute où est Chaillot? demanda d’Artagnan.
+
+— Oui, je l’ignore.
+
+— C’est très loin.
+
+— Peu importe!
+
+— Il y a une lieue au moins.
+
+— Je ferai cette lieue.
+
+D’Artagnan ne répliqua point; il connaissait, au simple accent, les
+résolutions réelles.
+
+Il porta plutôt qu’il n’accompagna La Vallière.
+
+Enfin ils aperçurent les hauteurs.
+
+— Dans quelle maison vous rendez-vous, mademoiselle? demanda d’Artagnan.
+
+— Aux Carmélites, monsieur.
+
+— Aux Carmélites! répéta d’Artagnan étonné.
+
+— Oui; et, puisque Dieu vous a envoyé vers moi pour me soutenir dans ma
+route, recevez et mes remerciements et mes adieux.
+
+— Aux Carmélites! vos adieux! Mais vous entrez donc en religion?
+s’écria d’Artagnan.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Vous!!!
+
+Il y avait dans ce _vous_, que nous avons accompagné de trois points
+d’exclamation pour le rendre aussi expressif que possible, il y avait
+dans ce _vous_ tout un poème; il rappelait à La Vallière et ses
+souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux souvenirs de Fontainebleau;
+il lui disait: «_Vous_ qui pourriez être heureuse avec Raoul, _vous_
+qui pourriez être puissante avec Louis, vous allez entrer en religion,
+_vous!_»
+
+— Oui, monsieur, dit-elle, moi. Je me rends la servante du Seigneur; je
+renonce à tout ce monde.
+
+— Mais ne vous trompez-vous pas à votre vocation? ne vous trompez-vous
+pas à la volonté de Dieu?
+
+— Non, puisque c’est Dieu qui a permis que je vous rencontrasse. Sans
+vous, je succombais certainement à la fatigue, et, puisque Dieu vous
+envoyait sur ma route, c’est qu’il voulait que je pusse en atteindre le
+but.
+
+— Oh! fit d’Artagnan avec doute, cela me semble un peu bien subtil.
+
+— Quoi qu’il en soit, reprit la jeune fille, vous voilà instruit de ma
+démarche et de ma résolution. Maintenant, j’ai une dernière grâce à
+vous demander, tout en vous adressant les remerciements.
+
+— Dites, mademoiselle.
+
+— Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal.
+
+D’Artagnan fit un mouvement.
+
+— Le roi, continua La Vallière, ignore ce que je vais faire.
+
+— Le roi ignore?... s’écria d’Artagnan. Mais, mademoiselle, prenez
+garde; vous ne calculez pas la portée de votre action. Nul ne doit rien
+faire que le roi ignore, surtout les personnes de la Cour.
+
+— Je ne suis plus de la Cour, monsieur.
+
+D’Artagnan regarda la jeune fille avec un étonnement croissant.
+
+— Oh! ne vous inquiétez pas, monsieur, continua-t-elle, tout est
+calculé, et, tout ne le fût-il pas, il serait trop tard maintenant pour
+revenir sur ma résolution; l’action est accomplie.
+
+— Et bien! voyons, mademoiselle, que désirez-vous?
+
+— Monsieur, par la pitié que l’on doit au malheur, par la générosité de
+votre âme, par votre foi de gentilhomme, je vous adjure de me faire un
+serment.
+
+— Un serment?
+
+— Oui.
+
+— Lequel?
+
+— Jurez-moi, monsieur d’Artagnan, que vous ne direz pas au roi que vous
+m’avez vue et que je suis aux Carmélites.
+
+D’Artagnan secoua la tête.
+
+— Je ne jurerai point cela, dit-il.
+
+— Et pourquoi?
+
+— Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce que je
+me connais moi-même, parce que je connais tout le genre humain; non, je
+ne jurerai point cela.
+
+— Alors, s’écria La Vallière avec une énergie dont on l’eût crue
+incapable, au lieu des bénédictions dont je vous eusse comblé jusqu’à
+la fin de mes jours, soyez maudit! car vous me rendez la plus misérable
+de toutes les créatures!
+
+Nous avons dit que d’Artagnan connaissait tous les accents qui venaient
+du cœur, il ne put résister à celui-là.
+
+Il vit la dégradation de ces traits; il vit le tremblement de ces
+membres; il vit chanceler tout ce corps frêle et délicat ébranlé par
+secousses; il comprit qu’une résistance la tuerait.
+
+— Qu’il soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez tranquille,
+mademoiselle, je ne dirai rien au roi.
+
+— Oh! merci, merci! s’écria La Vallière; vous êtes le plus généreux des
+hommes.
+
+Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de d’Artagnan
+et les serra entre les siennes.
+
+Celui-ci se sentait attendri.
+
+— Mordioux! dit-il, en voilà une qui commence par où les autres
+finissent: c’est touchant.
+
+Alors La Vallière, qui, au moment du paroxysme de sa douleur, était
+tombée assise sur une pierre, se leva et marcha vers le couvent des
+Carmélites, que l’on voyait se dresser dans la lumière naissante.
+D’Artagnan la suivait de loin.
+
+La porte du parloir était entrouverte; elle s’y glissa comme une ombre
+pâle, et, remerciant d’Artagnan d’un seul signe de la main, elle
+disparut à ses yeux.
+
+Quand d’Artagnan se trouva tout à fait seul, il réfléchit profondément
+à ce qui venait de se passer.
+
+— Voilà, par ma foi! dit-il, ce qu’on appelle une fausse position...
+Conserver un secret pareil, c’est garder dans sa poche un charbon
+ardent et espérer qu’il ne brûlera pas l’étoffe. Ne pas garder le
+secret, quand on a juré qu’on le garderait, c’est d’un homme sans
+honneur. Ordinairement, les bonnes idées me viennent en courant; mais,
+cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je coure beaucoup
+pour trouver la solution de cette affaire... Où courir?... Ma foi!
+au bout du compte, du côté de Paris; c’est le bon côté... Seulement,
+courons vite... Mais pour courir vite, mieux valent quatre jambes que
+deux. Malheureusement, pour le moment, je n’ai que mes deux jambes...
+Un cheval! comme j’ai entendu dire au théâtre de Londres; ma couronne
+pour un cheval!... J’y songe, cela ne me coûtera point aussi cher
+que cela... Il y a un poste de mousquetaires à la barrière de la
+Conférence, et, pour un cheval qu’il me faut, j’en trouverai dix.
+
+En vertu de cette résolution, prise avec sa rapidité habituelle,
+d’Artagnan descendit soudain les hauteurs, gagna le poste, y prit le
+meilleur coursier qu’il y put trouver, et fut rendu au palais en dix
+minutes.
+
+Cinq heures sonnaient à l’horloge du Palais-Royal.
+
+D’Artagnan s’informa du roi.
+
+Le roi s’était couché à son heure ordinaire, après avoir travaillé avec
+M. Colbert, et dormait encore, selon toute probabilité.
+
+— Allons, dit-il, elle m’avait dit vrai, le roi ignore tout; s’il
+savait seulement la moitié de ce qui s’est passé, le Palais-Royal
+serait, à cette heure, sens dessus dessous.
+
+Encore ému de la querelle qu’il venait d’avoir avec La Vallière, il
+errait dans son cabinet, fort désireux de trouver une occasion de faire
+un éclat, après s’être retenu si longtemps.
+
+Colbert, en voyant le roi, jugea d’un coup d’œil la situation, et
+comprit les intentions du monarque. Il louvoya.
+
+Quand le maître demanda compte de ce qu’il fallait dire le lendemain,
+le sous-intendant commença par trouver étrange que Sa Majesté n’eût pas
+été mise au courant par M. Fouquet.
+
+— M. Fouquet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande: il
+reçoit directement toutes les correspondances.
+
+Le roi, accoutumé à entendre M. Colbert piller M. Fouquet, laissa
+passer cette boutade sans répliquer; seulement il écouta.
+
+Colbert vit l’effet produit et se hâta de revenir sur ses pas en disant
+que M. Fouquet n’était pas toutefois aussi coupable qu’il paraissait
+l’être au premier abord, attendu qu’il avait dans ce moment de grandes
+préoccupations.
+
+Le roi leva la tête.
+
+— Quelle préoccupations? dit-il.
+
+— Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M. Fouquet a ses défauts
+avec ses grandes qualités.
+
+— Ah! des défauts, qui n’en a pas, monsieur Colbert?...
+
+— Votre Majesté en a bien, dit hardiment Colbert, qui savait lancer une
+sourde flatterie dans un léger blâme, comme la flèche qui fend l’air
+malgré son poids, grâce à de faibles plumes qui la soutiennent.
+
+Le roi sourit.
+
+— Quel défaut a donc M. Fouquet? dit-il.
+
+— Toujours le même, Sire; on le dit amoureux.
+
+— Amoureux, de qui?
+
+
+
+
+Chapitre CLXVI — Comment Louis avait, de son côté, passé le temps de
+dix heures et demie à minuit
+
+
+Le roi, au sortir de la chambre des filles d’honneur, avait trouvé chez
+lui Colbert qui l’attendait pour prendre ses ordres à l’occasion de la
+cérémonie du lendemain.
+
+Il s’agissait, comme nous l’avons dit, d’une réception d’ambassadeurs
+hollandais et espagnols.
+
+Louis XIV avait de graves sujets de mécontentement contre la Hollande;
+les États avaient tergiversé déjà plusieurs fois dans leurs relations
+avec la France, et, sans s’apercevoir ou sans s’inquiéter d’une
+rupture, ils laissaient encore une fois l’alliance avec le roi Très
+Chrétien, pour nouer toutes sortes d’intrigues avec l’Espagne.
+
+Louis XIV, à son avènement, c’est-à-dire à la mort de Mazarin, avait
+trouvé cette question politique ébauchée.
+
+Elle était d’une solution difficile pour un jeune homme; mais comme,
+alors, toute la nation était le roi, tout ce que résolvait la tête, le
+corps se trouvait prêt à l’exécuter.
+
+Un peu de colère, la réaction d’un sang jeune et vivace au cerveau,
+c’était assez pour changer une ancienne ligne politique et créer un
+autre système.
+
+Le rôle des diplomates de l’époque se réduisait à arranger entre eux
+les coups d’État dont leurs souverains pouvaient avoir besoin.
+
+Louis n’était pas dans une disposition d’esprit capable de lui dicter
+une politique savante.
+
+— Je ne sais trop, Sire; je me mêle peu de galanterie, comme on dit.
+
+— Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez?
+
+— J’ai ouï prononcer...
+
+— Quoi?
+
+— Un nom.
+
+— Lequel?
+
+— Mais je ne m’en souviens plus.
+
+— Dites toujours.
+
+— Je crois que c’est celui d’une des filles de Madame.
+
+Le roi tressaillit.
+
+— Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert,
+murmura-t-il.
+
+— Oh! Sire, je vous assure que non.
+
+— Mais, enfin, on les connaît, ces demoiselles de Madame; et, en vous
+disant leurs noms, vous rencontreriez peut-être celui que vous cherchez.
+
+— Non, Sire.
+
+— Essayez.
+
+— Ce serait inutile, Sire. Quand il s’agit d’un nom de dame compromise,
+ma mémoire est un coffre d’airain dont j’ai perdu la clef.
+
+Un nuage passa dans l’esprit et sur le front du roi puis, voulant
+paraître maître de lui-même et secouant la tête:
+
+— Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.
+
+— Et d’abord, Sire, à quelle heure Votre Majesté veut-elle recevoir les
+ambassadeurs?
+
+— De bon matin.
+
+— Onze heures?
+
+— C’est trop tard... Neuf heures.
+
+— C’est bien tôt.
+
+— Pour des amis, cela n’a pas d’importance; on fait tout ce qu’on veut
+avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux, s’ils se
+blessent. Je ne serais pas fâché, je l’avoue, d’en finir avec tous ces
+oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.
+
+— Sire, il sera fait comme Votre Majesté voudra... À neuf heures
+donc... Je donnerai des ordres en conséquence. Est-ce audience
+solennelle?
+
+— Non. Je veux m’expliquer avec eux et ne pas envenimer les choses,
+comme il arrive toujours en présence de beaucoup de gens; mais, en même
+temps, je veux les tirer au clair, pour n’avoir pas à recommencer.
+
+— Votre Majesté désignera les personnes qui assisteront à cette
+réception.
+
+— J’en ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que veulent-ils?
+
+— Alliés à l’Espagne, ils ne gagnent rien; alliés avec la France, ils
+perdent beaucoup.
+
+— Comment cela?
+
+— Alliés avec l’Espagne, ils se voient bordés et protégés par les
+possessions de leur allié; ils n’y peuvent mordre malgré leur envie.
+D’Anvers à Rotterdam, il n’y a qu’un pas par l’Escaut et la Meuse.
+S’ils veulent mordre au gâteau espagnol, vous, Sire, le gendre du roi
+d’Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez vous à Bruxelles
+avec de la cavalerie. Il s’agit donc de se brouiller assez avec vous et
+de vous faire assez suspecter l’Espagne pour que vous ne vous mêliez
+pas de ses affaires.
+
+— Il est bien plus simple alors, répondit le roi, de faire avec moi une
+solide alliance à laquelle je gagnerais quelque chose, tandis qu’ils y
+gagneraient tout?
+
+— Non pas; car, s’ils arrivaient, par hasard, à vous avoir pour
+limitrophe, Votre Majesté n’est pas un voisin commode; jeune, ardent,
+belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups à la Hollande,
+surtout s’il s’approche d’elle.
+
+— Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c’est bien expliqué.
+Mais la conclusion, s’il vous plaît?
+
+— Jamais la sagesse ne manque aux décisions de Votre Majesté.
+
+— Que me diront ces ambassadeurs?
+
+— Ils diront à Votre Majesté qu’ils désirent fortement son alliance, et
+ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les trois puissances
+doivent s’unir contre la prospérité de l’Angleterre, et ce sera un
+mensonge; car l’alliée naturelle de Votre Majesté, aujourd’hui, c’est
+l’Angleterre, qui a des vaisseaux quand vous n’en avez pas; c’est
+l’Angleterre, qui peut balancer la puissance des Hollandais dans
+l’Inde: c’est l’Angleterre, enfin, pays monarchique, où Votre Majesté a
+des alliances de consanguinité.
+
+— Bien; mais que répondriez-vous?
+
+— Je répondrais, Sire, avec une modération sans égale, que la Hollande
+n’est pas parfaitement disposée pour le roi de France, que les
+symptômes de l’esprit public, chez les Hollandais, sont alarmants
+pour Votre Majesté, que certaines médailles ont été frappées avec des
+devises injurieuses.
+
+— Pour moi? s’écria le jeune roi exalté.
+
+— Oh! non pas, Sire, non; injurieuses n’est pas le mot, et je me suis
+trompé. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les Bataves.
+
+— Oh! s’il en est ainsi, peu importe l’orgueil des Bataves, dit le roi
+en soupirant.
+
+— Votre Majesté a mille fois raison. Cependant, ce n’est jamais un mal
+politique, le roi le sait mieux que moi, d’être injuste pour obtenir
+une concession. Votre Majesté, se plaignant avec susceptibilité des
+Bataves, leur paraîtra bien plus considérable.
+
+— Qu’est-ce que ces médailles? demanda Louis; car si j’en parle, il
+faut que je sache quoi dire.
+
+— Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise outrecuidante...
+Voilà tout le sens, les mots ne font rien à la chose.
+
+— Bien, j’articulerai le mot médaille, et ils comprendront s’ils
+veulent.
+
+— Oh! ils comprendront. Votre Majesté pourra aussi glisser quelques
+mots de certains pamphlets qui courent.
+
+— Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les écrivent, bien plus
+que ceux contre lesquels on les a écrits. Monsieur Colbert, je vous
+remercie, vous pouvez vous retirer.
+
+— Sire!
+
+— Adieu! N’oubliez pas l’heure et soyez là.
+
+— Sire, j’attends la liste de Votre Majesté.
+
+— C’est vrai.
+
+Le roi se mit à rêver; il ne pensait pas du tout à cette liste. La
+pendule sonnait onze heures et demie.
+
+On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l’orgueil et de
+l’amour.
+
+La conversation politique avait éteint beaucoup d’irritation chez
+Louis, et le visage pâle, altéré de La Vallière parlait à son
+imagination un bien autre langage que les médailles hollandaises ou les
+pamphlets bataves.
+
+Il demeura dix minutes à se demander s’il fallait ou s’il ne
+fallait pas retourner chez La Vallière; mais, Colbert ayant insisté
+respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de penser à l’amour
+quand les affaires commandaient.
+
+Il dicta donc:
+
+— La reine mère... la reine... Madame... Mme de Motteville... Mlle
+de Châtillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur... M. le
+prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-Aignan... et
+les officiers de service.
+
+— Les ministres? dit Colbert.
+
+— Cela va sans dire, et les secrétaires.
+
+— Sire, je vais tout préparer: les ordres seront à domicile demain.
+
+— Dites aujourd’hui, répliqua tristement Louis.
+
+Minuit sonnait.
+
+C’était l’heure où se mourait de chagrin, de souffrances, la pauvre La
+Vallière.
+
+Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait depuis une
+heure.
+
+Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il se
+félicitait de son courage. Il s’applaudissait d’être ferme en amour
+comme en politique.
+
+
+
+
+Chapitre CLXVII — Les ambassadeurs
+
+
+D’Artagnan, à peu de chose près, avait appris tout ce que nous venons
+de raconter; car il avait, parmi ses amis, tous les gens utiles de la
+maison, serviteurs officieux, fiers d’être salués par le capitaine des
+mousquetaires, car le capitaine était une puissance; puis, en dehors de
+l’ambition, fiers d’être comptés pour quelque chose par un homme aussi
+brave que l’était d’Artagnan.
+
+D’Artagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu’il
+n’avait pu voir ou savoir la veille, n’étant pas ubiquiste, de sorte
+que, de ce qu’il avait su par lui-même chaque jour, et de ce qu’il
+avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu’il dénouait au
+besoin pour y prendre telle arme qu’il jugeait nécessaire.
+
+De cette façon, les deux yeux de d’Artagnan lui rendaient le même
+office que les cent yeux d’Argus.
+
+Secrets politiques, secrets de ruelles, propos échappés aux courtisans
+à l’issue de l’antichambre; ainsi, d’Artagnan savait tout et renfermait
+tout dans le vaste et impénétrable tombeau de sa mémoire, à côté des
+secrets royaux si chèrement achetés, gardés si fidèlement.
+
+Il sut donc l’entrevue avec Colbert; il sut donc le rendez-vous donné
+aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc qu’il y serait question de
+médailles; et, tout en reconstruisant la conversation sur ces quelques
+mots venus jusqu’à lui, il regagna son poste dans les appartements pour
+être là au moment où le roi se réveillerait.
+
+Le roi se réveilla de fort bonne heure; ce qui prouvait que, lui aussi,
+de son côté, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il entrouvrit
+doucement sa porte.
+
+D’Artagnan était à son poste.
+
+Sa Majesté était pâle et paraissait fatiguée; au reste, sa toilette
+n’était point achevée.
+
+— Faites appeler M. de Saint-Aignan, dit-il.
+
+De Saint-Aignan s’attendait sans doute à être appelé; car lorsqu’on se
+présenta chez lui, il était tout habillé.
+
+De Saint-Aignan sa hâta d’obéir et passa chez le roi.
+
+Un instant après, le roi et de Saint-Aignan passèrent; le roi marchait
+le premier.
+
+D’Artagnan était à la fenêtre donnant sur les cours; il n’eut pas
+besoin de se déranger pour suivre le roi des yeux. On eût dit qu’il
+avait d’avance deviné où irait le roi.
+
+Le roi allait chez les filles d’honneur.
+
+Cela n’étonna point d’Artagnan. Il se doutait bien, quoique La Vallière
+ne lui en eût rien dit, que Sa Majesté avait des torts à réparer.
+
+De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet, un
+peu moins agité cependant; car il espérait qu’à sept heures du matin il
+n’y avait encore que lui et le roi d’éveillés, parmi les augustes hôtes
+du château.
+
+D’Artagnan était à sa fenêtre, insouciant et calme. On eût juré qu’il
+ne voyait rien et qu’il ignorait complètement quels étaient ces deux
+coureurs d’aventures, qui traversaient les cours enveloppés de leurs
+manteaux.
+
+Et cependant d’Artagnan, tout en ayant l’air de ne les point regarder,
+ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant cette vieille
+marche des mousquetaires qu’il ne se rappelait que dans les grandes
+occasions, devinait et calculait d’avance toute cette tempête de cris
+et de colères qui allait s’élever au retour.
+
+En effet, le roi entrant chez La Vallière, et trouvant la chambre vide,
+et le lit intact, le roi commença de s’effrayer et appela Montalais.
+
+Montalais accourut; mais son étonnement fut égal à celui du roi.
+
+Tout ce qu’elle put dire à Sa Majesté, c’est qu’il lui avait semblé
+entendre pleurer La Vallière une partie de la nuit; mais, sachant que
+Sa Majesté était revenue, elle n’avait osé s’informer.
+
+— Mais, demanda le roi, où croyez-vous qu’elle soit allée?
+
+— Sire, répondit Montalais, Louise est une personne fort sentimentale,
+et souvent je l’ai vue se lever avant le jour et aller au jardin;
+peut-être y sera-t-elle ce matin?
+
+La chose parut probable au roi, qui descendit aussitôt pour se mettre à
+la recherche de la fugitive.
+
+D’Artagnan le vit paraître, pâle et causant vivement avec son compagnon.
+
+Il se dirigea vers les jardins.
+
+De Saint-Aignan le suivait tout essoufflé.
+
+D’Artagnan ne bougeait pas de sa fenêtre, sifflotant toujours, ne
+paraissant rien voir et voyant tout.
+
+— Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la passion
+de Sa Majesté est plus forte que je ne le croyais; il fait là, ce me
+semble, des choses qu’il n’a pas faites pour Mlle de Mancini.
+
+Le roi reparut un quart d’heure après. Il avait cherché partout. Il
+était hors d’haleine.
+
+Il va sans dire que le roi n’avait rien trouvé.
+
+De Saint-Aignan le suivait, s’éventant avec son chapeau, et demandant,
+d’une voix altérée, des renseignements aux premiers serviteurs venus, à
+tous ceux qu’il rencontrait.
+
+Manicamp se trouva sur sa route. Manicamp arrivait de Fontainebleau à
+petites journées; où les autres avaient mis six heures, il en avait
+mis, lui, vingt-quatre.
+
+— Avez-vous vu Mlle de La Vallière? lui demanda de Saint-Aignan.
+
+Ce à quoi Manicamp, toujours rêveur et distrait, répondit, croyant
+qu’on lui parlait de Guiche:
+
+— Merci, le comte va un peu mieux.
+
+Et il continua sa route jusqu’à l’antichambre, où il trouva d’Artagnan,
+à qui il demanda des explications sur cet air effaré qu’il avait cru
+voir au roi.
+
+D’Artagnan lui répondit qu’il s’était trompé; que le roi, au contraire,
+était d’une gaieté folle.
+
+Huit heures sonnèrent sur ces entrefaites.
+
+Le roi, d’ordinaire, prenait son déjeuner à ce moment.
+
+Il était arrêté, par le code de l’étiquette, que le roi aurait toujours
+faim à huit heures.
+
+Il se fit servir sur une petite table, dans sa chambre à coucher, et
+mangea vite.
+
+De Saint-Aignan, dont il ne voulait pas se séparer, lui tint la
+serviette. Puis il expédia quelques audiences militaires.
+
+Pendant ces audiences, il envoya de Saint-Aignan aux découvertes.
+
+Puis, toujours occupé, toujours anxieux, toujours guettant le retour de
+Saint-Aignan, qui avait mis son monde en campagne et qui s’y était mis
+lui-même, le roi atteignit neuf heures.
+
+À neuf heures sonnantes, il passa dans son cabinet.
+
+Les ambassadeurs entraient eux-mêmes, au premier coup de ces neuf
+heures.
+
+Au dernier coup, les reines et Madame parurent.
+
+Les ambassadeurs étaient trois pour la Hollande, deux pour l’Espagne.
+
+Le roi jeta sur eux un coup d’œil, et salua.
+
+En ce moment aussi, de Saint-Aignan entrait.
+
+C’était pour le roi une entrée bien autrement importante que celle
+des ambassadeurs, en quelque nombre qu’ils fussent et de quelque pays
+qu’ils vinssent.
+
+Aussi, avant toutes choses, le roi fit-il à de Saint-Aignan un signe
+interrogatif, auquel celui-ci répondit par une négation décisive.
+
+Le roi faillit perdre tout courage; mais, comme les reines, les grands
+et les ambassadeurs avaient les yeux fixés sur lui, il fit un violent
+effort et invita les derniers à parler.
+
+Alors un des députés espagnols fit un long discours, dans lequel il
+vantait les avantages de l’alliance espagnole.
+
+Le roi l’interrompit en lui disant:
+
+— Monsieur, j’espère que ce qui est bien pour la France doit être très
+bien pour l’Espagne.
+
+Ce mot, et surtout la façon péremptoire dont il fut prononcé, fit pâlir
+l’ambassadeur et rougir les deux reines, qui, Espagnoles l’une et
+l’autre, se sentirent, par cette réponse, blessées dans leur orgueil de
+parenté et de nationalité.
+
+L’ambassadeur hollandais prit la parole à son tour, et se plaignit des
+préventions que le roi témoignait contre le gouvernement de son pays.
+
+Le roi l’interrompit:
+
+— Monsieur, dit-il, il est étrange que vous veniez vous plaindre,
+lorsque c’est moi qui ai sujet de me plaindre; et cependant, vous le
+voyez, je ne le fais pas.
+
+— Vous plaindre, Sire, demanda le Hollandais, et de quelle offense?
+
+Le roi sourit avec amertume.
+
+— Me blâmerez-vous, par hasard, monsieur, dit-il, d’avoir des
+préventions contre un gouvernement qui autorise et protège les
+insulteurs publics?
+
+— Sire!...
+
+— Je vous dis, reprit le roi en s’irritant de ses propres chagrins,
+bien plus que de la question politique, je vous dis que la Hollande est
+une terre d’asile pour quiconque me hait, et surtout pour quiconque
+m’injurie.
+
+— Oh! Sire!...
+
+— Ah! des preuves, n’est-ce pas? Eh bien! on en aura facilement, des
+preuves. D’où naissent ces pamphlets insolents qui me représentent
+comme un monarque sans gloire et sans autorité? Vos presses en
+gémissent. Si j’avais là mes secrétaires, je vous citerais les titres
+des ouvrages avec les noms d’imprimeurs.
+
+— Sire, répondit l’ambassadeur, un pamphlet ne peut être l’œuvre d’une
+nation. Est-il équitable qu’un grand roi, tel que l’est Votre Majesté,
+rende un grand peuple responsable du crime de quelques forcenés qui
+meurent de faim?
+
+— Soit, je vous accorde cela, monsieur. Mais, quand la monnaie
+d’Amsterdam frappe des médailles à ma honte, est-ce aussi le crime de
+quelques forcenés?
+
+— Des médailles? balbutia l’ambassadeur.
+
+— Des médailles, répéta le roi en regardant Colbert.
+
+— Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Majesté fût bien sûre...
+
+Le roi regardait toujours Colbert, mais Colbert avait l’air de ne pas
+comprendre, et se taisait, malgré les provocations du roi.
+
+Alors d’Artagnan s’approcha, et, tirant de sa poche une pièce de
+monnaie qu’il mit entre les mains du roi:
+
+— Voilà la médaille que Votre Majesté cherche, dit-il.
+
+Le roi la prit.
+
+Alors il put voir de cet œil qui, depuis qu’il était véritablement le
+maître, n’avait fait que planer, alors il put voir, disons-nous, une
+image insolente représentant la Hollande qui, comme Josué, arrêtait le
+soleil, avec cette légende: _In conspectu meo, stetit sol._
+
+— En ma présence, le soleil s’est arrêté, s’écria le roi furieux. Ah!
+vous ne nierez plus, je l’espère.
+
+— Et le soleil, dit d’Artagnan, c’est celui-ci.
+
+Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, emblème
+multiplié et resplendissant, qui étalait partout sa superbe devise:
+_Nec pluribus impar_.
+
+La colère de Louis, alimentée par les élancements de sa douleur
+particulière, n’avait pas besoin de cet aliment pour tout dévorer. On
+voyait dans ses yeux l’ardeur d’une vive querelle toute prête à éclater.
+
+Un regard de Colbert enchaîna l’orage.
+
+L’ambassadeur hasarda des excuses.
+
+Il dit que la vanité des peuples ne tirait pas à conséquence; que la
+Hollande était fière d’avoir, avec si peu de ressources, soutenu son
+rang de grande nation, même contre de grands rois, et que, si un peu de
+fumée avait enivré ses compatriotes, le roi était prié d’excuser cette
+ivresse.
+
+Le roi sembla chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta
+impassible.
+
+Puis d’Artagnan.
+
+D’Artagnan haussa les épaules.
+
+Ce mouvement fut une écluse levée par laquelle se déchaîna la colère du
+roi, contenue depuis trop longtemps.
+
+Chacun ne sachant pas où cette colère emportait, tous gardaient un
+morne silence.
+
+Le deuxième ambassadeur en profita pour commencer aussi ses excuses.
+
+Tandis qu’il parlait et que le roi, retombé peu à peu dans sa rêverie
+personnelle, écoutait cette voix pleine de trouble comme un homme
+distrait écoute le murmure d’une cascade, d’Artagnan, qui avait à sa
+gauche de Saint-Aignan, s’approcha de lui, et, d’une voix parfaitement
+calculée pour qu’elle allât frapper le roi:
+
+— Savez-vous la nouvelle, comte? dit-il.
+
+— Quelle nouvelle? fit de Saint-Aignan.
+
+— Mais la nouvelle de La Vallière.
+
+Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de côté vers les deux
+causeurs.
+
+— Qu’est-il donc arrivé à La Vallière? demanda de Saint-Aignan d’un ton
+qu’on peut facilement imaginer.
+
+— Eh! pauvre enfant! dit d’Artagnan, elle est entrée en religion.
+
+— En religion? s’écria de Saint-Aignan.
+
+— En religion? s’écria le roi au milieu du discours de l’ambassadeur.
+
+Puis, sous l’empire de l’étiquette, il se remit, mais écoutant toujours.
+
+— Quelle religion? demanda de Saint-Aignan.
+
+— Les Carmélites de Chaillot.
+
+— De qui diable savez-vous cela?
+
+— D’elle-même.
+
+— Vous l’avez vue?
+
+— C’est moi qui l’ai conduite aux Carmélites.
+
+Le roi ne perdait pas un mot; il bouillait au-dedans et commençait à
+rugir.
+
+— Mais pourquoi cette fuite? demanda de Saint-Aignan.
+
+— Parce que la pauvre fille a été hier chassée de la Cour, dit
+d’Artagnan.
+
+Il n’eut pas plutôt lâché ce mot, que le roi fit un geste d’autorité.
+
+— Assez, monsieur, dit-il à l’ambassadeur, assez!
+
+Puis, s’avançant vers le capitaine:
+
+— Qui dit cela, s’écria-t-il, que La Vallière est en religion?
+
+— M. d’Artagnan, dit le favori.
+
+— Et c’est vrai, ce que vous dites là? fit le roi se retournant vers le
+mousquetaire.
+
+— Vrai comme la vérité.
+
+Le roi ferma les poings et pâlit.
+
+— Vous avez encore ajouté quelque chose, monsieur d’Artagnan, dit-il.
+
+— Je ne sais plus, Sire.
+
+— Vous avez ajouté que Mlle de La Vallière avait été chassée de la Cour.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et c’est encore vrai, cela?
+
+— Informez-vous, Sire.
+
+— Et par qui?
+
+— Oh! fit d’Artagnan en homme qui se récuse.
+
+Le roi bondit, laissant de côté ambassadeurs, ministres, courtisans et
+politiques.
+
+La reine mère se leva: elle avait tout entendu, ou ce qu’elle n’avait
+pas entendu, elle l’avait deviné.
+
+Madame, défaillante de colère et de peur, essaya de se lever aussi
+comme la reine mère; mais elle retomba sur son fauteuil, que, par un
+mouvement instinctif, elle fit rouler en arrière.
+
+— Messieurs, dit le roi, l’audience est finie; je ferai savoir ma
+réponse, ou plutôt ma volonté, à l’Espagne et à la Hollande.
+
+Et, d’un geste impérieux, il congédia les ambassadeurs.
+
+— Prenez garde, mon fils, dit la reine mère avec indignation, prenez
+garde; vous n’êtes guère maître de vous, ce me semble.
+
+— Ah! madame, rugit le jeune lion avec un geste effrayant, si je ne
+suis pas maître de moi, je le serai, je vous en réponds, de ceux qui
+m’outragent. Venez avec moi, monsieur d’Artagnan, venez.
+
+Et il quitta la salle au milieu de la stupéfaction et de la terreur de
+tous.
+
+Le roi descendit l’escalier et s’apprêta à traverser la cour.
+
+— Sire, dit d’Artagnan, Votre Majesté se trompe de chemin.
+
+— Non, je vais aux écuries.
+
+— Inutile, Sire, j’ai des chevaux tout prêts pour Votre Majesté.
+
+Le roi ne répondit à son serviteur que par un regard; mais ce regard
+promettait plus que l’ambition de trois d’Artagnan n’eût osé espérer.
+
+
+
+
+Chapitre CLXVIII — Chaillot
+
+
+Quoiqu’on ne les eût point appelés, Manicamp et Malicorne avaient suivi
+le roi et d’Artagnan.
+
+C’étaient deux hommes fort intelligents; seulement, Malicorne arrivait
+souvent trop tôt par ambition; Manicamp arrivait souvent trop tard par
+paresse.
+
+Cette fois, ils arrivèrent juste.
+
+Cinq chevaux étaient préparés.
+
+Deux furent accaparés par le roi et d’Artagnan; deux par Manicamp et
+Malicorne. Un page des écuries monta le cinquième. Toute la cavalcade
+partit au galop.
+
+D’Artagnan avait bien réellement choisi les chevaux lui-même; de
+véritables chevaux d’amants en peine; des chevaux qui ne couraient pas,
+qui volaient.
+
+Dix minutes après le départ, la cavalcade, sous la forme d’un
+tourbillon de poussière, arrivait à Chaillot.
+
+Le roi se jeta littéralement à bas de son cheval. Mais, si rapidement
+qu’il accomplît cette manœuvre, il trouva d’Artagnan à la bride de sa
+monture.
+
+Le roi fit au mousquetaire un signe de remerciement, et jeta la bride
+au bras du page.
+
+Puis il s’élança dans le vestibule, et, poussant violemment la porte,
+il entra dans le parloir.
+
+Manicamp, Malicorne et le page demeurèrent dehors; d’Artagnan suivit
+son maître.
+
+En entrant dans le parloir, le premier objet qui frappa le roi fut
+Louise, non pas à genoux, mais couchée au pied d’un grand crucifix de
+pierre.
+
+La jeune fille était étendue sur la dalle humide, et à peine visible,
+dans l’ombre de cette salle, qui ne recevait le jour que par une
+étroite fenêtre grillée et toute voilée par des plantes grimpantes.
+
+Elle était seule, inanimée, froide comme la pierre sur laquelle
+reposait son corps.
+
+En l’apercevant ainsi, le roi la crut morte, et poussa un cri terrible
+qui fit accourir d’Artagnan.
+
+Le roi avait déjà passé un bras autour de son corps. D’Artagnan aida le
+roi à soulever la pauvre femme, que l’engourdissement de la mort avait
+déjà saisie.
+
+Le roi la prit entièrement dans ses bras, réchauffa de ses baisers ses
+mains et ses tempes glacées.
+
+D’Artagnan se pendit à la cloche de la tour.
+
+Alors accoururent les sœurs carmélites.
+
+Les saintes filles poussèrent des cris de scandale à la vue de ces
+hommes tenant une femme dans leurs bras.
+
+La supérieure accourut aussi.
+
+Mais, femme plus mondaine que les femmes de la Cour, malgré toute son
+austérité, du premier coup d’œil, elle reconnut le roi au respect que
+lui témoignaient les assistants, comme aussi à l’air de maître avec
+lequel il bouleversait toute la communauté.
+
+À la vue du roi, elle s’était retirée chez elle; ce qui était un moyen
+de ne pas compromettre sa dignité.
+
+Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de cordiaux, d’eaux
+de la reine de Hongrie, de mélisse, etc., etc., ordonnant, en outre,
+que les portes fussent fermées.
+
+Il était temps: la douleur du roi devenait bruyante et désespérée.
+
+Le roi paraissait décidé à envoyer chercher son médecin, lorsque La
+Vallière revint à la vie.
+
+En rouvrant les yeux, la première chose qu’elle aperçut fut le roi, à
+ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle poussa un
+douloureux soupir.
+
+Louis la couvait d’un regard avide.
+
+Enfin, ses yeux errants se fixèrent sur le roi. Elle le reconnut, et
+fit un effort pour s’arracher de ses bras.
+
+— Eh quoi! murmura-t-elle, le sacrifice n’est donc pas encore accompli?
+
+— Oh! non, non! s’écria le roi, et il ne s’accomplira pas, c’est moi
+qui vous le jure.
+
+Elle se releva faible et toute brisée qu’elle était.
+
+— Il le faut cependant, dit-elle; il le faut, ne m’arrêtez plus.
+
+— Je vous laisserais vous sacrifier, moi? s’écria Louis. Jamais! jamais!
+
+— Bon! murmura d’Artagnan, il est temps de sortir. Du moment qu’ils
+commencent à parler, épargnons-leur les oreilles.
+
+D’Artagnan sortit, les deux amants demeurèrent seuls.
+
+— Sire, continua La Vallière, pas un mot de plus, je vous en supplie.
+Ne perdez pas le seul avenir que j’espère, c’est-à-dire mon salut; tout
+le vôtre, c’est-à-dire votre gloire, pour un caprice.
+
+— Un caprice? s’écria le roi.
+
+— Oh! maintenant, dit La Vallière, maintenant, Sire, je vois clair dans
+votre cœur.
+
+— Vous, Louise?
+
+— Oh! oui, moi!
+
+— Expliquez-vous.
+
+— Un entraînement incompréhensible, déraisonnable, peut vous paraître
+momentanément une excuse suffisante; mais vous avez des devoirs qui
+sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre fille. Oubliez-moi.
+
+— Moi, vous oublier?
+
+— C’est déjà fait.
+
+— Plutôt mourir!
+
+— Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti à tuer cette
+nuit aussi cruellement que vous l’avez fait.
+
+— Que me dites-vous? Voyons, expliquez-vous.
+
+— Que m’avez-vous demandé hier au matin, dites, de vous aimer? Que
+m’avez-vous promis en échange. De ne jamais passer minuit sans m’offrir
+une réconciliation, quand vous auriez eu de la colère contre moi.
+
+— Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise! J’étais fou de jalousie.
+
+— Sire, la jalousie est une mauvaise pensée, qui venait comme l’ivraie
+quand on l’a coupée. Vous serez encore jaloux, et vous achèverez de me
+tuer. Ayez la pitié de me laisser mourir.
+
+— Encore un mot comme celui-là, mademoiselle, et vous me verrez expirer
+à vos pieds.
+
+— Non, non, Sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyez-moi, et vous ne
+vous perdrez pas pour une malheureuse que tout le monde méprise.
+
+— Oh! nommez-moi donc ceux-là que vous accusez, nommez-les-moi!
+
+— Je n’ai de plaintes à faire contre personne, Sire; je n’accuse que
+moi. Adieu, Sire! Vous vous compromettez en me parlant ainsi.
+
+— Prenez garde, Louise; en me parlant ainsi, vous me réduisez au
+désespoir; prenez garde!
+
+— Oh! Sire! Sire! laissez-moi avec Dieu, je vous en supplie!
+
+— Je vous arracherai à Dieu même!
+
+— Mais, auparavant, s’écria la pauvre enfant, arrachez-moi donc à ces
+ennemis féroces qui en veulent à ma vie et à mon honneur. Si vous avez
+assez de force pour aimer, ayez donc assez de pouvoir pour me défendre;
+mais non, celle que vous dites aimer, on l’insulte, on la raille, on la
+chasse.
+
+Et l’inoffensive enfant, forcée par sa douleur d’accuser, se tordait
+les bras avec des sanglots.
+
+— On vous a chassée! s’écria le roi. Voilà la seconde fois que
+j’entends ce mot.
+
+— Ignominieusement, Sire. Vous le voyez bien, je n’ai plus d’autre
+protecteur que Dieu, d’autre consolation que la prière, d’autre asile
+que le cloître.
+
+— Vous aurez mon palais, vous aurez ma Cour. Oh! ne craignez plus
+rien, Louise; ceux-là ou plutôt celles-là qui vous ont chassée hier
+trembleront demain devant vous; que dis-je, demain? ce matin j’ai déjà
+grondé, menacé. Je puis laisser échapper la foudre que je retiens
+encore. Louise! Louise! vous serez cruellement vengée. Des larmes de
+sang paieront vos larmes. Nommez-moi seulement vos ennemis.
+
+— Jamais! jamais!
+
+— Comment voulez-vous que je frappe alors?
+
+— Sire, ceux qu’il faudrait frapper feraient reculer votre main.
+
+— Oh! vous ne me connaissez point! s’écria Louis exaspéré. Plutôt que
+de reculer, je brûlerais mon royaume et je maudirais ma famille. Oui,
+je frapperais jusqu’à ce bras, si ce bras était assez lâche pour ne pas
+anéantir tout ce qui s’est fait l’ennemi de la plus douce des créatures.
+
+Et, en effet, en disant ces mots, Louis frappa violemment du poing sur
+la cloison de chêne, qui rendit un lugubre murmure.
+
+La Vallière s’épouvanta. La colère de ce jeune homme tout-puissant
+avait quelque chose d’imposant et de sinistre, parce que, comme celle
+de la tempête, elle pouvait être mortelle.
+
+Elle, dont la douleur croyait n’avoir pas d’égale, fut vaincue par
+cette douleur qui se faisait jour par la menace et par la violence.
+
+— Sire, dit-elle, une dernière fois, éloignez-vous, je vous en supplie;
+déjà le calme de cette retraite m’a fortifiée: je me sens plus calme
+sous la main de Dieu. Dieu est un protecteur devant qui tombent toutes
+les petites méchancetés humaines. Sire, encore une fois, laissez-moi
+avec Dieu.
+
+— Alors, s’écria Louis, dites franchement que vous ne m’avez jamais
+aimé, dites que mon humilité, dites que mon repentir flattent votre
+orgueil, mais que vous ne vous affligez pas de ma douleur. Dites que le
+roi de France n’est plus pour vous un amant dont la tendresse pouvait
+faire votre bonheur, mais un despote dont le caprice a brisé dans votre
+cœur jusqu’à la dernière fibre de la sensibilité. Ne dites pas que
+vous cherchez Dieu, dites que vous fuyez le roi. Non, Dieu n’est pas
+complice des résolutions inflexibles. Dieu admet la pénitence et le
+remords: il pardonne, il veut qu’on aime.
+
+Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui faisaient
+couler la flamme jusqu’au plus profond de ses veines.
+
+— Mais vous n’avez donc pas entendu? dit-elle.
+
+— Quoi?
+
+— Vous n’avez donc pas entendu que je suis chassée, méprisée,
+méprisable?
+
+— Je vous ferai la plus respectée, la plus adorée, la plus enviée à ma
+cour.
+
+— Prouvez-moi que vous n’avez pas cessé de m’aimer.
+
+— Comment cela?
+
+— Fuyez-moi.
+
+— Je vous le prouverai en ne vous quittant plus.
+
+— Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, Sire? Croyez-vous que
+je vous laisserai déclarer la guerre à toute votre famille? Croyez-vous
+que je vous laisserai repousser pour moi mère, femme et sœur?
+
+— Ah! vous les avez donc nommées, enfin; ce sont donc elles qui ont
+fait le mal? Par le Dieu tout-puissant! je les punirai!
+
+— Et moi, voilà pourquoi l’avenir m’effraie, voilà pourquoi je refuse
+tout, voilà pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez. Assez de
+larmes, mon Dieu! assez de douleurs, assez de plaintes comme cela. Oh!
+jamais, je ne coûterai plaintes, douleurs, ni larmes à qui que ce soit.
+J’ai trop gémi, j’ai trop pleuré, j’ai trop souffert!
+
+— Et mes larmes à moi, mes douleurs à moi, mes plaintes à moi, les
+comptez-vous donc pour rien?
+
+— Ne me parlez pas ainsi, Sire, au nom du Ciel! Au nom du Ciel! ne me
+parlez pas ainsi. J’ai besoin de tout mon courage pour accomplir le
+sacrifice.
+
+— Louise, Louise, je t’en supplie! Commande, ordonne, venge-toi ou
+pardonne, mais ne m’abandonne pas!
+
+— Hélas! il faut que nous nous séparions, Sire.
+
+— Mais tu ne m’aimes donc point?
+
+— Oh! Dieu le sait!
+
+— Mensonge! Mensonge!
+
+— Oh! si je ne vous aimais pas, Sire, mais je vous laisserais faire, je
+me laisserais venger, j’accepterais, en échange de l’insulte que l’on
+m’a faite, ce doux triomphe de l’orgueil que vous me proposez! Tandis
+que, vous le voyez bien, je ne veux pas même de la douce compensation
+de votre amour, de votre amour qui est ma vie, cependant, puisque j’ai
+voulu mourir, croyant que vous ne m’aimiez plus.
+
+— Eh bien! oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais à cette
+heure: vous êtes la plus sainte, la plus vénérable des femmes. Nulle
+n’est digne, comme vous, non seulement de mon amour et de mon respect,
+mais encore de l’amour et du respect de tous; aussi, nulle ne sera
+aimée comme vous, Louise! nulle n’aura sur moi l’empire que vous
+avez. Oui, je vous le jure, je briserais en ce moment le monde comme
+du verre, si le monde me gênait. Vous m’ordonnez de me calmer, de
+pardonner? Soit, je me calmerai. Vous voulez régner par la douceur et
+par la clémence? Je serai clément et doux. Dictez-moi seulement ma
+conduite, j’obéirai.
+
+— Ah! mon Dieu! que suis-je, moi, pauvre fille, pour dicter une syllabe
+à un roi tel que vous?
+
+— Vous êtes ma vie et mon âme! N’est-ce pas l’âme qui régit le corps?
+
+— Oh! vous m’aimez donc, mon cher Sire?
+
+— À deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces que Dieu a
+mises en moi. Je vous aime assez pour vous donner ma vie en souriant si
+vous dites un mot!
+
+— Vous m’aimez?
+
+— Oh! oui.
+
+— Alors, je n’ai plus rien à désirer au monde... Votre main, Sire, et
+disons-nous adieu! J’ai eu dans cette vie tout le bonheur qui m’était
+échu.
+
+— Oh! non, ne dis pas que ta vie commence! Ton bonheur, ce n’est pas
+hier, c’est aujourd’hui, c’est demain, c’est toujours! À toi l’avenir!
+à toi tout ce qui est à moi! Plus de ces idées de séparation, plus de
+ces désespoirs sombres: l’amour est notre Dieu, c’est le besoin de nos
+âmes. Tu vivras pour moi, comme je vivrai pour toi.
+
+Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des transports
+inexprimables de joie et de reconnaissance.
+
+— Oh! Sire! Sire! tout cela est un rêve.
+
+— Pourquoi un rêve?
+
+— Parce que je ne puis revenir à la Cour. Exilée, comment vous revoir?
+Ne vaut-il pas mieux prendre le cloître pour y enterrer, dans le baume
+de votre amour, les derniers élans de votre cœur et votre dernier aveu?
+
+— Exilée, vous? s’écria Louis XIV. Et qui donc exile quand je rappelle?
+
+— Oh! Sire, quelque chose qui règne au-dessus des rois: le monde et
+l’opinion. Réfléchissez-y, vous ne pouvez aimer une femme chassée;
+celle que votre mère a tachée d’un soupçon, celle que votre sœur a
+flétrie d’un châtiment, celle-là est indigne de vous.
+
+— Indigne, celle qui m’appartient?
+
+— Oui, c’est justement cela, Sire; du moment qu’elle vous appartient,
+votre maîtresse est indigne.
+
+— Ah! vous avez raison, Louise, et toutes les délicatesses sont en
+vous. Eh bien! vous ne serez pas exilée.
+
+— Oh! vous n’avez pas entendu Madame, on le voit bien.
+
+— J’en appellerai à ma mère.
+
+— Oh! vous n’avez pas vu votre mère!
+
+— Elle aussi? Pauvre Louise! Tout le monde était donc contre vous?
+
+— Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait déjà sous l’orage lorsque vous
+êtes venu, lorsque vous avez achevé de la briser.
+
+— Oh! pardon.
+
+— Donc, vous ne fléchirez ni l’une ni l’autre; croyez-moi, le mal
+est sans remède, car je ne vous permettrai jamais ni la violence ni
+l’autorité.
+
+— Eh bien! Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je veux
+faire une chose: j’irai trouver Madame.
+
+— Vous?
+
+— Je lui ferai révoquer la sentence: je la forcerai.
+
+— Forcer? oh! non, non!
+
+— C’est vrai: je la fléchirai.
+
+Louise secoua la tête.
+
+— Je prierai, s’il le faut, dit Louis. Croirez-vous à mon amour après
+cela?
+
+Louise releva la tête.
+
+— Oh! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez; laissez-moi bien plutôt
+mourir.
+
+Louis réfléchit, ses traits prirent une teinte sombre.
+
+— J’aimerai autant que vous avez aimé, dit-il; je souffrirai autant
+que vous avez souffert; ce sera mon expiation à vos yeux. Allons,
+mademoiselle, laissons là ces mesquines considérations; soyons grands
+comme notre douleur, soyons forts comme notre amour!
+
+Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une
+ceinture de ses deux mains.
+
+— Mon seul bien! ma vie! suivez-moi, dit-il.
+
+Elle fit un dernier effort dans lequel elle concentra non plus toute sa
+volonté, sa volonté était déjà vaincue, mais toutes ses forces.
+
+— Non! répliqua-t-elle faiblement, non, non! je mourrais de honte!
+
+— Non! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie... D’Artagnan
+seul...
+
+— Il m’a donc trahie, lui aussi?
+
+— Comment cela?
+
+— Il avait juré...
+
+— J’avais juré de ne rien dire au roi, dit d’Artagnan passant sa tête
+fine à travers la porte entrouverte, j’ai tenu ma parole. J’ai parlé
+à M. de Saint Aignan: ce n’est point ma faute si le roi a entendu,
+n’est-ce pas, Sire?
+
+— C’est vrai, pardonnez-lui, dit le roi.
+
+La Vallière sourit et tendit au mousquetaire sa main frêle et blanche.
+
+— Monsieur d’Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un
+carrosse pour Mademoiselle.
+
+— Sire, répondit le capitaine, le carrosse attend.
+
+— Oh! j’ai là le modèle des serviteurs! s’écria le roi.
+
+— Tu as mis le temps à t’en apercevoir, murmura d’Artagnan, flatté,
+toutefois, de la louange.
+
+La Vallière était vaincue: après quelques hésitations, elle se laissa
+entraîner, défaillante, par son royal amant.
+
+Mais, à la porte du parloir, au moment de le quitter, elle s’arracha
+des bras du roi et revint au crucifix de pierre qu’elle baisa en disant:
+
+— Mon Dieu! vous m’aviez attirée; mon Dieu! vous m’avez repoussée; mais
+votre grâce est infinie. Seulement quand je reviendrai, oubliez que je
+m’en suis éloignée; car, lorsque je reviendrai à vous, ce sera pour ne
+plus vous quitter.
+
+Le roi laissa échapper un sanglot.
+
+D’Artagnan essuya une larme.
+
+Louis entraîna la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse et
+mit d’Artagnan auprès d’elle.
+
+Et lui-même, montant à cheval, piqua vers le Palais-Royal, où, dès son
+arrivée, il fit prévenir Madame qu’elle eût à lui accorder un moment
+d’audience.
+
+
+
+
+Chapitre CLXIX — Chez Madame
+
+
+À la façon dont le roi avait quitté les ambassadeurs, les moins
+clairvoyants avaient deviné une guerre.
+
+Les ambassadeurs eux-mêmes, peu instruits de la chronique intime,
+avaient interprété contre eux ce mot célèbre: «Si je ne suis pas maître
+de moi, je le serai de ceux qui m’outragent.»
+
+Heureusement pour les destinées de la France et de la Hollande, Colbert
+les avait suivis pour leur donner quelques explications, mais les
+reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se faisait dans
+leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces, s’en étaient
+allées avec beaucoup de crainte et de dépit.
+
+Madame, surtout, sentait que la colère royale tomberait sur elle, et,
+comme elle était brave, haute à l’excès, au lieu de chercher appui chez
+la reine mère, elle s’était retirée chez elle, sinon sans inquiétude,
+du moins sans intention d’éviter le combat. De temps en temps, Anne
+d’Autriche envoyait des messagers pour s’informer si le roi était
+revenu.
+
+Le silence que gardait le château sur cette affaire et la disparition
+de Louise étaient le présage d’une quantité de malheurs pour qui savait
+l’humeur fière et irritable du roi.
+
+Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans son
+appartement, appela Montalais près d’elle, et, de sa voix la moins
+émue, fit causer cette fille sur l’événement. Au moment où l’éloquente
+Montalais concluait avec toutes sortes de précautions oratoires et
+recommandait à Madame la tolérance sous bénéfice de réciprocité,
+M. Malicorne parut chez Madame pour demander une audience à cette
+princesse.
+
+Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes
+de l’émotion la plus vive. Il était impossible de s’y méprendre:
+l’entrevue demandée par le roi devait être un des chapitres les plus
+intéressants de cette histoire du cœur des rois et des hommes.
+
+Madame fut troublée par cette arrivée de son beau-frère; elle ne
+l’attendait pas si tôt; elle ne s’attendait pas surtout, à une démarche
+directe de Louis.
+
+Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont toujours
+moins habiles et moins fortes quand il s’agit d’accepter une bataille
+en face.
+
+Madame, avons-nous dit, n’était pas de ceux qui reculent, elle avait le
+défaut ou la qualité contraire.
+
+Elle exagérait la vaillance; aussi, cette dépêche du roi apportée
+par Malicorne, lui fit-elle l’effet de la trompette qui sonne les
+hostilités. Elle releva fièrement le gant.
+
+Cinq minutes après, le roi montait l’escalier.
+
+Il était rouge d’avoir couru à cheval. Ses habits poudreux et en
+désordre contrastaient avec la toilette si fraîche et si ajustée de
+Madame, qui, elle, pâlissait sous son rouge.
+
+Louis ne fit pas de préambule; il s’assit, Montalais disparut.
+
+Madame s’assit en face du roi.
+
+— Ma sœur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Vallière s’est enfuie
+de chez elle ce matin, et qu’elle a été porter sa douleur, son
+désespoir dans un cloître?
+
+En prononçant ces mots, la voix du roi était singulièrement émue.
+
+— C’est Votre Majesté qui me l’apprend, répliqua Madame.
+
+— J’aurais cru que vous l’aviez appris ce matin, lors de la réception
+des ambassadeurs, dit le roi.
+
+— À votre émotion, oui, Sire, j’ai deviné qu’il se passait quelque
+chose d’extraordinaire, mais sans préciser.
+
+Le roi était franc et allait au but:
+
+— Ma sœur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoyé Mlle de La Vallière?
+
+— Parce que son service me déplaisait, répliqua sèchement Madame.
+
+Le roi devint pourpre, et ses yeux amassèrent un feu que tout le
+courage de Madame eut peine à soutenir.
+
+Il se contint pourtant et ajouta:
+
+— Il faut une raison bien forte, ma sœur, à une femme bonne comme vous,
+pour expulser et déshonorer non seulement une jeune fille, mais toute
+la famille de cette fille. Vous savez que la ville a les yeux ouverts
+sur la conduite des femmes de la Cour. Renvoyer une fille d’honneur,
+c’est lui attribuer un crime, une faute tout au moins. Quel est donc le
+crime, quelle est donc la faute de Mlle de La Vallière?
+
+— Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Vallière,
+répliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications que
+j’aurais le droit de ne donner à personne.
+
+— Pas même au roi? s’écria Louis en se couvrant par un geste de colère.
+
+— Vous m’avez appelée votre sœur, dit Madame, et je suis chez moi.
+
+— N’importe! fit le jeune monarque honteux d’avoir été emporté, vous
+ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume qu’il a le
+droit de ne pas s’expliquer devant moi.
+
+— Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre colère, il
+me reste à m’incliner devant Votre Majesté et à me taire.
+
+— Non, n’équivoquons point.
+
+— La protection dont vous couvrez Mlle de La Vallière m’impose le
+respect.
+
+— N’équivoquons point, vous dis-je; vous savez bien que, chef de la
+noblesse de France, je dois compte à tous de l’honneur des familles.
+Vous chassez Mlle de La Vallière ou toute autre...
+
+Mouvement d’épaules de Madame.
+
+— Ou toute autre, je le répète, continua le roi, et comme vous
+déshonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une
+explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence.
+
+— Combattre ma sentence? s’écria Madame avec hauteur. Quoi! quand j’ai
+chassé de chez moi une de mes suivantes, vous m’ordonneriez de la
+reprendre?
+
+Le roi se tut.
+
+— Ce ne serait plus de l’excès de pouvoir, Sire, ce serait de
+l’inconvenance.
+
+— Madame!
+
+— Oh! je me révolterais, en qualité de femme, contre un abus hors de
+toute dignité; je ne serais plus une princesse de votre sang, une fille
+de roi; je serais la dernière des créatures, je serais plus humble que
+la servante renvoyée.
+
+Le roi bondit de fureur.
+
+— Ce n’est pas un cœur, s’écria-t-il, qui bat dans votre poitrine; si
+vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec la même rigueur.
+
+Quelquefois une balle égarée porte dans une bataille. Ce mot, que le
+roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l’ébranla un moment:
+elle pouvait, un jour ou l’autre, craindre des représailles.
+
+— Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.
+
+— Je vous demande, madame, ce qu’a fait contre vous Mlle de La Vallière?
+
+— Elle est le plus artificieux entremetteur d’intrigues que je
+connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d’elle en
+termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul bruit de
+son nom.
+
+— Elle? elle? dit le roi.
+
+— Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame, elle
+cache un esprit plein de ruse et de noirceur.
+
+— Elle?
+
+— Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais: elle est
+capable d’exciter à la guerre les meilleurs parents et les plus intimes
+amis. Voyez déjà ce qu’elle sème de discorde entre nous.
+
+— Je vous proteste... dit le roi.
+
+— Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence, et,
+par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indisposé Votre
+Majesté contre moi.
+
+— Je jure, dit le roi, que jamais une parole amère n’est sortie de ses
+lèvres; je jure que, même dans mes emportements, elle ne m’a laissé
+menacer personne; je jure que vous n’avez pas d’amie plus dévouée, plus
+respectueuse.
+
+— D’amie? dit Madame avec une expression de dédain suprême.
+
+— Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m’avez
+compris, et que, dès ce moment, tout s’égalise. Mlle de La Vallière
+sera ce que je voudrai qu’elle soit, et demain, si je l’entends ainsi,
+elle sera prête à s’asseoir sur un trône.
+
+— Elle n’y sera pas née, du moins, et vous ne pourrez faire que pour
+l’avenir, mais rien pour le passé.
+
+— Madame, j’ai été pour vous plein de complaisance et de civilité: ne
+me faites pas souvenir que je suis le maître.
+
+— Sire, vous me l’avez déjà répété deux fois. J’ai eu l’honneur de vous
+dire que je m’inclinais.
+
+— Alors, voulez-vous m’accorder que Mlle de La Vallière rentre chez
+vous?
+
+— À quoi bon, Sire, puisque vous avez un trône à lui donner? Je suis
+trop peu pour protéger une telle puissance.
+
+— Trêve de cet esprit méchant et dédaigneux. Accordez-moi sa grâce.
+
+— Jamais!
+
+— Vous me poussez à la guerre dans ma famille?
+
+— J’ai ma famille aussi, où je me réfugierai.
+
+— Est-ce une menace, et vous oublierez-vous à ce point? Croyez-vous
+que, si vous poussiez jusque-là l’offense, vos parents vous
+soutiendraient?
+
+— J’espère, Sire, que vous ne me forcerez à rien qui soit indigne de
+mon rang.
+
+— J’espérais que vous vous souviendriez de notre amitié, que vous me
+traiteriez en frère.
+
+— Ce n’est pas vous méconnaître pour mon frère, dit-elle, que de
+refuser une injustice à Votre Majesté.
+
+— Une injustice?
+
+— Oh! Sire, si j’apprenais à tout le monde la conduite de La Vallière,
+si les reines savaient...
+
+— Allons, allons, Henriette, laissez parler votre cœur, souvenez-vous
+que vous m’avez aimé, souvenez-vous que le cœur des humains doit être
+aussi miséricordieux que le cœur du souverain Maître. N’ayez point
+d’inflexibilité pour les autres; pardonnez à La Vallière.
+
+— Je ne puis; elle m’a offensée.
+
+— Mais, moi, moi?
+
+— Sire, pour vous je ferai tout au monde, excepté cela.
+
+— Alors, vous me conseillez le désespoir... Vous me rejetez dans cette
+dernière ressource des gens faibles; alors vous me conseillez la colère
+et l’éclat?
+
+— Sire, je vous conseille la raison.
+
+— La raison?... Ma sœur, je n’ai plus de raison.
+
+— Sire, par grâce!
+
+— Ma sœur! par pitié, c’est la première fois que je supplie; ma sœur,
+je n’ai plus d’espoir qu’en vous.
+
+— Oh! Sire, vous pleurez?
+
+— De rage, oui, d’humiliation. Avoir été obligé de m’abaisser aux
+prières, moi! le roi! Toute ma vie, je détesterai ce moment. Ma sœur,
+vous m’avez fait endurer en une seconde plus de maux que je n’en avais
+prévu dans les plus dures extrémités de cette vie.
+
+Et le roi, se levant, donna un libre essor à ses larmes, qui,
+effectivement, étaient des pleurs de colère et de honte.
+
+Madame fut, non pas touchée, car les femmes les meilleures n’ont pas de
+pitié dans l’orgueil, mais elle eut peur que ces larmes n’entraînassent
+avec elles tout ce qu’il y avait d’humain dans le cœur du roi.
+
+— Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous préférez mon humiliation
+à la vôtre, bien que la mienne soit publique et que la vôtre n’ait que
+moi pour témoin, parlez, j’obéirai au roi.
+
+— Non, non, Henriette! s’écria Louis transporté de reconnaissance, vous
+aurez cédé au frère!
+
+— Je n’ai plus de frère, puisque j’obéis.
+
+— Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?
+
+— Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez!
+
+Il ne répondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait de
+baisers.
+
+— Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui
+pardonnerez, vous reconnaîtrez la douceur, la droiture de son cœur?
+
+— Je la maintiendrai dans ma maison.
+
+— Non, vous lui rendrez votre amitié, ma chère sœur.
+
+— Je ne l’ai jamais aimée.
+
+— Eh bien! pour l’amour de moi, vous la traiterez bien, n’est-ce pas,
+Henriette?
+
+— Soit! je la traiterai comme une fille à vous!
+
+Le roi se releva. Par ce mot échappé si funestement, Madame avait
+détruit tout le mérite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus rien.
+
+Ulcéré, mortellement atteint, il répliqua:
+
+— Merci, madame, je me souviendrai éternellement du service que vous
+m’avez rendu.
+
+Et saluant avec une affectation de cérémonie, il prit congé.
+
+En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du pied
+avec colère.
+
+Mais il était trop tard: Malicorne et d’Artagnan, placés à la porte,
+avaient vu ses yeux.
+
+«Le roi a pleuré», pensa Malicorne.
+
+D’Artagnan s’approcha respectueusement du roi.
+
+— Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degré pour
+rentrer chez vous.
+
+— Pourquoi?
+
+— Parce que la poussière du chemin a laissé des traces sur votre
+visage, dit d’Artagnan. Allez, Sire, allez!
+
+«Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cédé comme un enfant, gare à
+ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi.»
+
+
+
+
+Chapitre CLXX — Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière
+
+
+Madame n’était pas méchante: elle n’était qu’emportée. Le roi n’était
+pas imprudent: il n’était qu’amoureux.
+
+À peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui aboutissait
+au rappel de La Vallière, que l’un et l’autre cherchèrent à gagner sur
+le marché.
+
+Le roi voulut voir La Vallière à chaque instant du jour.
+
+Madame, qui sentait le dépit du roi depuis la scène des supplications,
+ne voulait pas abandonner La Vallière sans combattre.
+
+Elle semait donc les difficultés sous les pas du roi.
+
+En effet, le roi, pour obtenir la présence de sa maîtresse, devait être
+forcé de faire la cour à sa belle-sœur.
+
+De ce plan dérivait toute la politique de Madame.
+
+Comme elle avait choisi quelqu’un pour la seconder, et que ce quelqu’un
+était Montalais, le roi se trouva cerné chaque fois qu’il venait chez
+Madame. On l’entourait, et on ne le quittait pas. Madame déployait dans
+ses entretiens une grâce et un esprit qui éclipsaient tout.
+
+Montalais lui succédait. Elle ne tarda pas à devenir insupportable au
+roi.
+
+C’est ce qu’elle attendait.
+
+Alors elle lança Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au roi
+qu’il y avait une jeune personne bien malheureuse à la Cour.
+
+Le roi demanda qui était cette personne.
+
+Malicorne répondit que c’était Mlle de Montalais.
+
+Alors le roi déclara que c’était bien fait qu’une personne fût
+malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.
+
+Malicorne s’expliqua, Mlle de Montalais avait donné ses ordres.
+
+Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitôt que Sa Majesté
+paraissait, paraissait aussi; qu’elle était dans les corridors
+jusqu’après le départ du roi; qu’elle le reconduisait de peur qu’il ne
+parlât dans les antichambres à quelqu’une des filles.
+
+Un soir, elle alla plus loin.
+
+Le roi était assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main, sous
+sa manchette, un billet qu’il voulait glisser dans les mains de La
+Vallière.
+
+Madame devina cette intention et ce billet. Il était bien difficile
+d’empêcher le roi d’aller où bon lui semblait.
+
+Cependant il fallait l’empêcher d’aller à La Vallière, de lui dire
+bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derrière son
+éventail ou dans son mouchoir.
+
+Le roi, qui observait aussi, se douta qu’on lui tendait un piège.
+
+Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation près de Mlle de
+Châtillon, avec laquelle il badina.
+
+On faisait des bouts rimés; de Mlle de Châtillon, il alla vers
+Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.
+
+Alors, par cette manœuvre habile, il se trouva assis devant La
+Vallière, qu’il masquait entièrement.
+
+Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin de
+fleurs sur un canevas de tapisserie.
+
+Le roi montra le bout du billet blanc à La Vallière, et celle-ci
+allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: «Mettez le
+billet dedans.»
+
+Puis, comme le roi avait posé son mouchoir à lui sur son fauteuil, il
+fut assez adroit pour le jeter par terre.
+
+De sorte que La Vallière glissa son mouchoir à elle sur le fauteuil.
+
+Le roi le prit sans rien faire paraître, il y mit le billet et replaça
+le mouchoir sur le fauteuil.
+
+Restait à La Vallière le temps juste d’allonger la main pour prendre le
+mouchoir avec son précieux dépôt.
+
+Mais Madame avait tout vu.
+
+Elle dit à Châtillon:
+
+— Châtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s’il vous plaît, sur le
+tapis.
+
+Et la jeune fille ayant obéi précipitamment, le roi s’étant dérangé, La
+Vallière s’étant troublée, on vit l’autre mouchoir sur le fauteuil.
+
+— Ah! pardon! Votre Majesté a deux mouchoirs, dit-elle.
+
+Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La
+Vallière avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l’amante, mais
+l’amante y perdait un quatrain qui avait coûté dix heures au roi, qui
+valait peut-être à lui seul un long poème.
+
+D’où la colère du roi et le désespoir de La Vallière.
+
+Ce serait chose impossible à décrire.
+
+Mais alors il se passa un événement incroyable.
+
+Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prévenu on ne
+sait comment, se trouvait dans l’antichambre.
+
+Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et, le
+soir, on y mettait peu de cérémonie chez Madame; elles étaient mal
+éclairées.
+
+Le roi aimait ce petit jour. Règle générale, l’amour, dont l’esprit et
+le cœur flamboient constamment, n’aime pas la lumière autre part que
+dans l’esprit et dans le cœur.
+
+Donc, l’antichambre était obscure; un seul page portait le flambeau
+devant Sa Majesté.
+
+Le roi marchait d’un pas lent et dévorait sa colère.
+
+Malicorne passa très près du roi, le heurta presque, et lui demanda
+pardon avec une humilité parfaite; mais le roi, de fort mauvaise
+humeur, traita fort mal Malicorne, qui s’esquiva sans bruit.
+
+Louis se coucha, ayant eu, ce soir-là, quelque petite querelle avec la
+reine, et le lendemain, au moment où il passait dans son cabinet, le
+désir lui vint de baiser le mouchoir de La Vallière.
+
+Il appela son valet de chambre.
+
+— Apportez-moi, dit-il, l’habit que je portais hier; mais ayez bien
+soin de ne toucher à rien de ce qu’il pourrait contenir.
+
+L’ordre fut exécuté, le roi fouilla lui-même dans la poche de son habit.
+
+Il n’y trouva qu’un seul mouchoir, le sien; celui de La Vallière avait
+disparu.
+
+Comme il se perdait en conjectures et en soupçons, une lettre de La
+Vallière lui fut apportée. Elle était conçue en ces termes.
+
+«Qu’il est aimable à vous, mon cher seigneur, de m’avoir envoyé ces
+beaux vers! que votre amour est ingénieux et persévérant! Comment ne
+seriez-vous pas aimé?»
+
+— Qu’est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a méprise. Cherchez
+bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait être dans ma
+poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y avez touché...
+
+Il se ravisa. Faire une affaire d’État de la perte de ce mouchoir,
+c’était ouvrir toute une chronique, il ajouta:
+
+— J’avais dans ce mouchoir une note importante qui s’était glissée dans
+les plis.
+
+— Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majesté n’avait qu’un
+mouchoir, et le voici.
+
+— C’est vrai, répliqua le roi en grinçant des dents, c’est vrai. Ô
+pauvreté, que je t’envie! Heureux celui qui prend lui-même et ôte de sa
+poche les mouchoirs et les billets.
+
+Il relut la lettre de La Vallière en cherchant par quel hasard le
+quatrain pouvait être arrivé à son adresse. Il y avait un post-scriptum
+à cette lettre:
+
+«Je vous renvoie par votre messager cette réponse si peu digne de
+l’envoi.»
+
+— À la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec joie. Qui
+est là, dit-il, et qui m’apporte ce billet?
+
+— M. Malicorne, répliqua timidement le valet de chambre.
+
+— Qu’il entre.
+
+Malicorne entra.
+
+— Vous venez de chez Mlle de La Vallière? dit le roi avec un soupir.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et vous avez porté à Mlle de La Vallière quelque chose de ma part?
+
+— Moi, Sire?
+
+— Oui, vous.
+
+— Non pas, Sire, non pas.
+
+— Mlle de La Vallière le dit formellement.
+
+— Oh! Sire, Mlle de La Vallière se trompe.
+
+Le roi fronça le sourcil.
+
+— Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La Vallière
+vous appelle-t-elle mon messager?... Qu’avez-vous porté à cette dame?
+Parlez vite monsieur.
+
+— Sire, j’ai porté à Mlle de La Vallière un mouchoir, et voilà tout.
+
+— Un mouchoir... Quel mouchoir?
+
+— Sire, au moment où j’eus la douleur, hier, de me heurter contre la
+personne de Votre Majesté, malheur que je déplorerai toute ma vie,
+surtout après le mécontentement que vous me témoignâtes; à ce moment,
+Sire, je demeurai immobile de désespoir, Votre Majesté était trop loin
+pour entendre mes excuses, et je vis par terre quelque chose de blanc.
+
+— Ah! fit le roi.
+
+— Je me baissai, c’était un mouchoir. J’eus un instant l’idée qu’en
+heurtant Votre Majesté, j’avais aidé à ce que ce mouchoir sortît de sa
+poche; mais, en le palpant respectueusement, je sentis un chiffre que
+je regardai, c’était le chiffre de Mlle de La Vallière; je présumai
+qu’en arrivant cette demoiselle avait laissé tomber son mouchoir, je me
+hâtai de le lui rendre à la sortie, et voilà tout ce que j’ai remis à
+Mlle de La Vallière; je supplie Votre Majesté de le croire.
+
+Malicorne était si naïf, si désolé, si humble, que le roi prit un
+excessif plaisir à l’entendre.
+
+Il lui sut gré de ce hasard comme du plus grand service rendu.
+
+— Voilà déjà deux heureuses rencontres que j’ai avec vous, monsieur,
+dit-il: vous pouvez compter sur mon amitié.
+
+Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait volé le
+mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l’eût pu faire un des
+tire-laine de la bonne ville de Paris.
+
+Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit soupçonner
+à La Vallière, et la Vallière la conta plus tard au roi, qui en rit
+excessivement et proclama Malicorne un grand politique.
+
+Louis XIV avait raison, et l’on sait qu’il se connaissait en hommes.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXI — Où il est traité des jardiniers, des échelles et des
+filles d’honneur
+
+
+Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis que
+la mauvaise humeur de Madame durait toujours.
+
+Au bout de huit jours, le roi en était venu à ne plus pouvoir regarder
+La Vallière sans qu’un regard de soupçon croisât le sien.
+
+Lorsqu’une partie de promenade était proposée, pour éviter que la
+scène de la pluie ou du chêne royal ne se renouvelât, Madame avait
+des indispositions toutes prêtes: grâce à ces indispositions, elle ne
+sortait pas, et ses filles d’honneur restaient à la maison.
+
+De visite nocturne, pas la moindre; il n’y avait pas moyen.
+
+C’est que, sous ce rapport, dès les premiers jours, le roi avait
+éprouvé un douloureux échec.
+
+Comme à Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et avait
+voulu se rendre chez La Vallière. Mais il n’avait trouvé que Mlle de
+Tonnay-Charente, qui s’était mise à crier au feu et au voleur; de telle
+sorte qu’une légion de femmes de chambres, de surveillantes et de
+pages étaient accourus, et que de Saint-Aignan, resté seul pour sauver
+l’honneur de son maître enfui, avait encouru, de la part de la reine
+mère et de Madame, une mercuriale sévère.
+
+En outre, le lendemain, il avait reçu deux cartels de la famille de
+Mortemart.
+
+Il avait fallu que le roi intervînt.
+
+Cette méprise était venue de ce que Madame avait subitement ordonné
+un changement de logis à ses filles, et que La Vallière et Montalais
+avaient été appelées à coucher dans le cabinet même de leur maîtresse.
+
+Rien n’était donc plus possible, pas même les lettres: écrire sous les
+yeux d’un argus aussi féroce, d’une douceur aussi inégale que celle de
+Madame, c’était s’exposer aux plus grands dangers.
+
+On peut juger dans quel état d’irritation continue et de colère
+croissante toutes ces piqûres d’aiguille mettaient le lion.
+
+Le roi se décomposait le sang à chercher des moyens, et, comme il ne
+s’ouvrait ni à Malicorne ni à d’Artagnan, les moyens ne se trouvaient
+pas.
+
+Malicorne eut bien çà et là quelques éclairs héroïques pour encourager
+le roi à une entière confidence.
+
+Mais, soit honte, soit défiance, le roi commençait d’abord à mordre,
+puis bientôt abandonnait l’hameçon.
+
+Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et
+regardait tristement les fenêtres de Madame, Malicorne heurta une
+échelle sous une bordure de buis, et dit à Manicamp, qui marchait avec
+lui derrière le roi, et qui n’avait rien heurté ni rien vu:
+
+— Est-ce que vous n’avez pas vu que je viens de heurter une échelle et
+que j’ai manqué de tomber?
+
+— Non, dit Manicamp, distrait comme d’habitude; mais vous n’êtes pas
+tombé, à ce qu’il paraît?
+
+— N’importe! il n’en est pas moins dangereux de laisser ainsi traîner
+les échelles.
+
+— Oui, l’on peut se faire mal, surtout quand on est distrait.
+
+— Ce n’est pas cela: je veux dire qu’il est dangereux de laisser
+traîner ainsi les échelles sous les fenêtres des filles d’honneur.
+
+Louis tressaillit imperceptiblement.
+
+— Comment cela? demanda Manicamp.
+
+— Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le bras.
+
+— Comment cela? dit plus haut Manicamp.
+
+Le roi prêta l’oreille.
+
+— Voilà, par exemple, dit Malicorne, une échelle qui a dix-neuf pieds,
+juste la hauteur de la corniche des fenêtres.
+
+Manicamp, au lieu de répondre, rêvassait.
+
+— Demandez-moi donc de quelles fenêtres, lui souffla Malicorne.
+
+— Mais de quelles fenêtres entendez-vous donc parler? lui demanda tout
+haut Manicamp.
+
+— De celles de Madame.
+
+— Eh!
+
+— Oh! je ne dis pas que l’on ose jamais monter chez Madame; mais dans
+le cabinet de Madame, séparé par une simple cloison, couchent Mlles de
+La Vallière et de Montalais, qui sont deux jolies personnes.
+
+— Par une simple cloison? dit Manicamp.
+
+— Tenez, voici la lumière assez éclatante des appartements de Madame:
+voyez-vous ces deux fenêtres?
+
+— Oui.
+
+— Et cette fenêtre voisine des autres, éclairée d’une façon moins vive,
+la voyez-vous?
+
+— À merveille.
+
+— C’est celle des filles d’honneur. Tenez, il fait chaud, voilà
+justement Mlle de La Vallière qui ouvre sa fenêtre; ah! qu’un amoureux
+hardi pourrait lui dire de choses, s’il soupçonnait là cette échelle de
+dix-neuf pieds qui atteint juste à la corniche!
+
+— Mais elle n’est pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de
+Montalais?
+
+— Mlle de Montalais ne compte pas; c’est une amie d’enfance,
+entièrement dévouée, un véritable puits où l’on peut jeter tous les
+secrets qu’on veut perdre.
+
+Pas un mot de l’entretien n’avait échappé au roi.
+
+Malicorne avait même remarqué que le roi avait ralenti le pas pour lui
+donner le temps de finir.
+
+Aussi, arrivé à la porte, il congédia tout le monde, à l’exception de
+Malicorne.
+
+Cela n’étonna personne, on savait le roi amoureux et on le soupçonnait
+de faire des vers au clair de la lune.
+
+Bien qu’il n’y eût pas de lune ce soir-là, le roi néanmoins pouvait
+avoir des vers à faire.
+
+Tout le monde partit.
+
+Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait respectueusement
+que le roi lui adressât la parole.
+
+— Que parliez-vous tout à l’heure d’échelle, monsieur Malicorne?
+demanda-t-il.
+
+— Moi, Sire, je parlais d’échelle?
+
+Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses paroles
+envolées.
+
+— Oui, d’une échelle de dix-neuf pieds.
+
+— Ah! oui, Sire, c’est vrai, mais je parlais à M. de Manicamp, et je me
+fusse tu si j’eusse su que Votre Majesté pût nous entendre.
+
+— Et pourquoi vous fussiez-vous tu?
+
+— Parce que je n’eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui l’a
+oubliée... pauvre diable!
+
+— Ne craignez rien... Voyons, qu’est-ce que cette échelle?
+
+— Votre Majesté veut-elle la voir?
+
+— Oui.
+
+— Rien de plus facile, elle est là, Sire.
+
+— Dans le buis?
+
+— Justement.
+
+— Montrez-la-moi.
+
+Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi à l’échelle.
+
+— La voilà, Sire, dit-il.
+
+— Tirez-la donc un peu.
+
+Malicorne mit l’échelle dans l’allée.
+
+Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l’échelle.
+
+— Hum! fit-il... Vous dites qu’elle a dix-neuf pieds?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Dix-neuf pieds, c’est beaucoup: je ne la crois pas si longue, moi.
+
+— On voit mal comme cela, Sire. Si l’échelle était debout contre un
+arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu que la
+comparaison aiderait beaucoup.
+
+— Oh! n’importe, monsieur Malicorne, j’ai peine à croire que l’échelle
+ait dix-neuf pieds.
+
+— Je sais combien Votre Majesté a le coup d’œil sûr, et cependant je
+gagerais.
+
+Le roi secoua la tête.
+
+— Il y a un moyen infaillible de vérification, dit Malicorne.
+
+— Lequel?
+
+— Chacun sait, Sire, que le rez-de-chaussée du palais a dix-huit pieds.
+
+— C’est vrai, on peut le savoir.
+
+— Eh bien! en appliquant l’échelle le long du mur, on jugerait.
+
+— C’est vrai.
+
+Malicorne enleva l’échelle comme une plume et la dressa contre la
+muraille.
+
+Il choisit, ou plutôt le hasard choisit la fenêtre même du cabinet de
+La Vallière pour faire son expérience.
+
+L’échelle arriva juste à l’arête de la corniche, c’est-à-dire presque à
+l’appui de la fenêtre, de sorte qu’un homme placé sur l’avant-dernier
+échelon, un homme de taille moyenne, comme était le roi, par exemple,
+pouvait facilement communiquer avec les habitants ou plutôt les
+habitantes de la chambre.
+
+À peine l’échelle fut-elle posée, que le roi, laissant là l’espèce
+de comédie qu’il jouait, commença à gravir les échelons, tandis que
+Malicorne tenait l’échelle. Mais à peine était-il à moitié de sa route
+aérienne, qu’une patrouille de Suisses parut dans le jardin et s’avança
+droit à l’échelle.
+
+Le roi descendit précipitamment et se cacha dans un massif.
+
+Malicorne comprit qu’il fallait se sacrifier. S’il se cachait de son
+côté, on chercherait jusqu’à ce que l’on trouvât ou lui ou le roi, et
+peut-être tous deux.
+
+Mieux valait qu’il fût trouvé tout seul.
+
+En conséquence, Malicorne se cacha si maladroitement qu’il fut arrêté
+tout seul. Une fois arrêté, Malicorne fut conduit au poste; une fois au
+poste, il se nomma; une fois nommé, il fut reconnu.
+
+Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite porte
+de son appartement, fort humilié et surtout fort désappointé.
+
+D’autant plus que le bruit de l’arrestation avait attiré La Vallière
+et Montalais à leur fenêtre, et que Madame elle-même avait paru à la
+sienne entre deux bougies, demandant de quoi il s’agissait.
+
+Pendant ce temps, Malicorne se réclamait de d’Artagnan. D’Artagnan
+accourut à l’appel de Malicorne.
+
+Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais en
+vain d’Artagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux esprits
+si fins et si inventifs donnèrent-ils un tour à l’aventure; il n’y eut
+pour Malicorne d’autre ressource que de passer pour avoir voulu entrer
+chez Mlle de Montalais, comme M. de Saint-Aignan avait passé pour avoir
+voulu forcer la porte de Mlle de Tonnay-Charente.
+
+Madame était inflexible, pour cette double raison que, si en effet
+M. Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la fenêtre
+et à l’aide d’une échelle pour voir Montalais, c’était de la part de
+Malicorne un essai punissable et qu’il fallait punir.
+
+Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu d’agir en son
+propre nom, avait agi comme intermédiaire entre La Vallière et une
+personne qu’elle ne voulait pas nommer, son crime était bien plus grand
+encore, puisque la passion, qui excuse tout, n’était point là pour
+l’excuser.
+
+Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la maison
+de Monsieur, sans réfléchir, la pauvre aveugle, que Malicorne et
+Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite à M. de Guiche et
+par bien d’autres endroits tout aussi délicats.
+
+Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui
+démontra que l’appui du roi valait toutes les disgrâces du monde et
+qu’il était beau de souffrir pour le roi.
+
+Malicorne avait raison. Aussi, quoiqu’elle fût femme, et plutôt dix
+fois qu’une, ramena-t-il Montalais à son avis.
+
+Puis, de son côté, hâtons-nous de le dire, le roi aida aux consolations.
+
+D’abord, il fit compter à Malicorne cinquante mille livres en
+dédommagement de sa charge perdue.
+
+Ensuite, il le plaça dans sa propre maison, heureux de se venger ainsi
+sur Madame de tout ce qu’elle avait fait endurer à lui et à La Vallière.
+
+Mais, n’ayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui
+mesurer ses échelles, le pauvre amant était dénué.
+
+Plus d’espoir de se rapprocher jamais de La Vallière, tant qu’elle
+resterait au Palais-Royal.
+
+Toutes les dignités et toutes les sommes du monde ne pouvaient remédier
+à cela.
+
+Heureusement, Malicorne veillait.
+
+Il fit si bien qu’il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son côté,
+Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne.
+
+— Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il à la jeune fille.
+
+— Mais, la nuit, je dors, répliqua-t-elle.
+
+— Comment, vous dormez?
+
+— Sans doute.
+
+— Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas qu’avec une
+douleur comme celle que vous éprouvez une fille dorme.
+
+— Et quelle douleur est-ce donc que j’éprouve?
+
+— N’êtes-vous pas au désespoir de mon absence?
+
+— Mais non, puisque vous avez reçu cinquante mille livres et une charge
+chez le roi.
+
+— N’importe, vous êtes très affligée de ne plus me voir comme vous me
+voyiez auparavant; vous êtes au désespoir surtout de ce que j’ai perdu
+la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons.
+
+— Oh! c’est très vrai.
+
+— Eh bien! cette affliction vous empêche de dormir, la nuit, et alors
+vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment, et cela
+dix fois par minute.
+
+— Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre bruit
+chez elle.
+
+— Je le sais pardieu bien, qu’elle ne peut rien supporter; aussi vous
+dis-je qu’elle s’empressera, voyant une douleur si profonde, de vous
+mettre à la porte de chez elle.
+
+— Je comprends.
+
+— C’est heureux.
+
+— Mais qu’arrivera-t-il alors?
+
+— Il arrivera que La Vallière, se voyant séparée de vous, poussera la
+nuit de tels gémissements et de telles lamentations, qu’elle fera du
+désespoir pour deux.
+
+— Alors on la mettra dans une autre chambre.
+
+— Oui, mais laquelle?
+
+— Laquelle? Vous voilà embarrassé, monsieur des Inventions.
+
+— Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours mieux
+que celle de Madame.
+
+— C’est vrai.
+
+— Eh bien! commencez-moi un peu vos jérémiades cette nuit.
+
+— Je n’y manquerai pas.
+
+— Et donnez-moi le mot à La Vallière.
+
+— Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas.
+
+— Eh bien! qu’elle pleure tout haut.
+
+Et ils se séparèrent.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXII — Où il est traité de menuiserie et où il est donné
+quelques détails sur la façon de percer les escaliers
+
+
+Le conseil donné à Montalais fut communiqué à La Vallière, qui reconnut
+qu’il manquait de sagesse, et qui, après quelque résistance venant
+plutôt de sa timidité que de sa froideur, résolut de le mettre à
+exécution.
+
+Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits
+lamentables la chambre à coucher de Madame, fut le chef-d’œuvre de
+Malicorne.
+
+Comme rien n’est aussi vrai que l’invraisemblable, aussi naturel que
+le romanesque, cette espèce de conte des _Mille et Une Nuits_ réussit
+parfaitement auprès de Madame.
+
+Elle éloigna d’abord Montalais.
+
+Puis, trois jours, ou plutôt trois nuits après avoir éloigné Montalais,
+elle éloigna La Vallière.
+
+On donna une chambre à cette dernière dans les petits appartements
+mansardés situés au-dessus des appartements des gentilshommes.
+
+Un étage, c’est-à-dire un plancher, séparait les demoiselles des
+officiers et des gentilshommes.
+
+Un escalier particulier, placé sous la surveillance de Mme de
+Navailles, conduisait chez elles.
+
+Pour plus grande sûreté, Mme de Navailles, qui avait entendu parler des
+tentatives antérieures de Sa Majesté, avait fait griller les fenêtres
+des chambres et les ouvertures des cheminées.
+
+Il y avait donc toute sûreté pour l’honneur de Mlle de La Vallière,
+dont la chambre ressemblait plus à une cage qu’à toute autre chose.
+
+Mlle de La Vallière, lorsqu’elle était chez elle, et elle y était
+souvent, Madame n’utilisant guère ses services depuis qu’elle la savait
+en sûreté sous le regard de Mme de Navailles, Mlle de La Vallière
+n’avait donc d’autre distraction que de regarder à travers les grilles
+de sa fenêtre. Or, un matin qu’elle regardait comme d’habitude, elle
+aperçut Malicorne à une fenêtre parallèle à la sienne.
+
+Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les bâtiments, et
+additionnait des formules algébriques sur du papier. Il ne ressemblait
+pas mal ainsi à ces ingénieurs qui, du coin d’une tranchée, relèvent
+les angles d’un bastion ou prennent la hauteur des murs d’une
+forteresse.
+
+La Vallière reconnut Malicorne et le salua.
+
+Malicorne, à son tour, répondit par un grand salut et disparut de la
+fenêtre.
+
+Elle s’étonna de cette espèce de froideur, peu habituelle au caractère
+toujours égal de Malicorne; mais elle se souvint que le pauvre
+garçon avait perdu son emploi pour elle, et qu’il ne devait pas être
+dans d’excellentes dispositions à son égard, puisque, selon toute
+probabilité, elle ne serait jamais en position de lui rendre ce qu’il
+avait perdu.
+
+Elle savait pardonner les offenses, à plus forte raison compatir au
+malheur.
+
+La Vallière eût demandé conseil à Montalais, si Montalais eût été là;
+mais Montalais était absente.
+
+C’était l’heure où Montalais faisait sa correspondance.
+
+Tout à coup, La Vallière vit un objet lancé de la fenêtre où avait
+apparu Malicorne traverser l’espace, passer à travers ses barreaux et
+rouler sur son parquet.
+
+Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. C’était une de ces
+bobines sur lesquelles on dévide la soie.
+
+Seulement, au lieu de soie, un petit papier s’enroulait sur la bobine.
+
+La Vallière le déroula et lut:
+
+«Mademoiselle,
+
+«Je suis inquiet de savoir deux choses:
+
+«La première, de savoir si le parquet de votre appartement est de bois
+ou de briques.
+
+«La seconde, de savoir encore à quelle distance de la fenêtre est placé
+votre lit.
+
+«Excusez mon importunité, et veuillez me faire réponse par la même voie
+qui vous a apporté ma lettre, c’est-à-dire par la voie de la bobine.
+
+«Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l’ai jetée
+dans la vôtre, ce qui vous serait plus difficile qu’à moi, ayez tout
+simplement l’obligeance de la laisser tomber.
+
+«Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien
+respectueux serviteur,
+
+«Malicorne.
+
+«Écrivez la réponse, s’il vous plaît, sur la lettre même.»
+
+— Ah! le pauvre garçon, s’écria La Vallière, il faut qu’il soit devenu
+fou.
+
+Et elle dirigea du côté de son correspondant, que l’on entrevoyait dans
+la pénombre de la chambre, un regard plein d’affectueuse compassion.
+
+Malicorne comprit, et secoua la tête comme pour lui répondre:
+
+«Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille.»
+
+Elle sourit d’un air de doute.
+
+«Non, non, reprit-il du geste, la tête est bonne.»
+
+Et il montra sa tête.
+
+Puis, agitant la main comme un homme qui écrit rapidement:
+
+«Allons, écrivez», mima-t-il avec une sorte de prière.
+
+La Vallière, fût-il fou, ne vit point d’inconvénient à faire ce que
+Malicorne lui demandait; elle prit un crayon et écrivit: «Bois.»
+
+Puis elle compta dix pas de la fenêtre à son lit, et écrivit encore:
+«Dix pas.»
+
+Ce qu’ayant fait, elle regarda du côté de Malicorne, lequel la salua et
+lui fit signe qu’il descendait.
+
+La Vallière comprit que c’était pour recevoir la bobine.
+
+Elle s’approcha de la fenêtre, et, conformément aux instructions de
+Malicorne, elle la laissa tomber.
+
+Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne s’élança,
+l’atteignit, le ramassa, se mit à l’éplucher comme fait un singe d’une
+noix, et courut d’abord vers la demeure de M. de Saint-Aignan.
+
+De Saint-Aignan avait choisi ou plutôt sollicité son logement le plus
+près possible du roi, pareil à ces plantes qui recherchent les rayons
+du soleil pour se développer plus fructueusement.
+
+Son logement se composait de deux pièces, dans le corps de logis même
+occupé par Louis XIV.
+
+M. de Saint-Aignan était fier de cette proximité, qui lui donnait
+l’accès facile chez Sa Majesté, et, de plus, la faveur de quelques
+rencontres inattendues.
+
+Il s’occupait, au moment où nous parlons de lui, à faire tapisser
+magnifiquement ces deux pièces, comptant sur l’honneur de quelques
+visites du roi, car Sa Majesté, depuis la passion qu’elle avait pour La
+Vallière, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et ne pouvait se
+passer de lui ni la nuit ni le jour.
+
+Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de
+difficultés, parce qu’il était bien vu du roi et que le crédit de l’un
+est toujours une amorce pour l’autre.
+
+De Saint-Aignan demanda au visiteur s’il était riche de quelque
+nouvelle.
+
+— D’une grande, répondit celui-ci.
+
+— Ah! ah! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori; laquelle?
+
+— Mlle de La Vallière a déménagé.
+
+— Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux.
+
+— Oui.
+
+— Elle logeait chez Madame.
+
+— Précisément. Mais Madame s’est ennuyée du voisinage et l’a installée
+dans une chambre qui se trouve précisément au-dessus de votre futur
+appartement.
+
+— Comment, _là-haut?_ s’écria de Saint-Aignan avec surprise et en
+désignant du doigt l’étage supérieur.
+
+— Non, dit Malicorne, _là-bas_.
+
+Et il lui montra le corps de bâtiment situé en face.
+
+— Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon
+appartement?
+
+— Parce que je suis certain que votre appartement doit tout
+naturellement être sous la chambre de La Vallière.
+
+De Saint-Aignan, à ces mots, envoya à l’adresse du pauvre Malicorne un
+de ces regards comme La Vallière lui en avait déjà envoyé un, un quart
+d’heure auparavant. C’est-à-dire qu’il le crut fou.
+
+— Monsieur, lui dit Malicorne, je demande à répondre à votre pensée.
+
+— Comment! à ma pensée?...
+
+— Sans doute; vous n’avez pas compris, ce me semble, parfaitement ce
+que je voulais dire.
+
+— Je l’avoue.
+
+— Eh bien! vous n’ignorez pas qu’au-dessous des filles d’honneur de
+Madame sont logés les gentilshommes du roi et de Monsieur.
+
+— Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent.
+
+— Précisément. Eh bien! monsieur, admirez la singularité de la
+rencontre: les deux chambres destinées à M. de Guiche sont juste
+les deux chambres situées au-dessous de celles qu’occupent Mlle de
+Montalais et Mlle de La Vallière.
+
+— Eh bien! après?
+
+— Eh bien! après... ces deux chambres sont libres, puisque M. de
+Guiche, blessé, est malade à Fontainebleau.
+
+— Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas.
+
+— Ah! si j’avais le bonheur de m’appeler de Saint-Aignan, je devinerais
+tout de suite, moi.
+
+— Et que feriez-vous?
+
+— Je troquerais immédiatement les chambres que j’occupe ici contre
+celles que M. de Guiche n’occupe point là-bas.
+
+— Y pensez-vous? fit de Saint-Aignan avec dédain; abandonner le premier
+poste d’honneur, le voisinage du roi, un privilège accordé seulement
+aux princes de sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon cher monsieur de
+Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous êtes fou.
+
+— Monsieur, répondit gravement le jeune homme, vous commettez deux
+erreurs... Je m’appelle Malicorne tout court, et je ne suis pas fou.
+
+Puis, tirant un papier de sa poche:
+
+— Écoutez ceci, dit-il; après quoi, je vous montrerai cela.
+
+— J’écoute, dit de Saint-Aignan.
+
+— Vous savez que Madame veille sur La Vallière comme Argus veillait sur
+la nymphe Io.
+
+— Je le sais.
+
+— Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler à la prisonnière,
+et que ni vous ni moi n’avons réussi à lui procurer cette fortune.
+
+— Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre Malicorne.
+
+— Eh bien! que supposez-vous qu’il arriverait à celui dont
+l’imagination rapprocherait les deux amants?
+
+— Oh! le roi ne bornerait pas à peu de chose sa reconnaissance.
+
+— Monsieur de Saint-Aignan!...
+
+— Après?
+
+— Ne seriez-vous pas curieux de tâter un peu de la reconnaissance
+royale?
+
+— Certes, répondit de Saint-Aignan, une faveur de mon maître, quand
+j’aurais fait mon devoir, ne saurait que m’être précieuse.
+
+— Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.
+
+— Qu’est-ce que ce papier? un plan?
+
+— Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute
+probabilité, vont devenir vos deux chambres.
+
+— Oh! non, quoi qu’il arrive.
+
+— Pourquoi cela?
+
+— Parce que mes deux chambres, à moi, sont convoitées par trop de
+gentilshommes à qui je ne les abandonnerais certes pas: par M. de
+Roquelaure, par M. de La Ferté, par M. Dangeau.
+
+— Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir à l’un de
+ces messieurs le plan que je vous présentais et les avantages y annexés.
+
+— Mais que ne les gardez-vous pour vous? demanda de Saint-Aignan avec
+défiance.
+
+— Parce que le roi ne me fera jamais l’honneur de venir ostensiblement
+chez moi, tandis qu’il ira à merveille chez l’un de ces messieurs.
+
+— Quoi! le roi ira chez l’un de ces messieurs?
+
+— Pardieu! s’il ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez si le
+roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La Vallière!
+
+— Beau rapprochement... avec tout un étage entre soi.
+
+Malicorne déplia le petit papier de la bobine.
+
+— Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le plancher
+de la chambre de Mlle de La Vallière est un simple parquet de bois.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enfermé chez vous
+sans savoir où on le mène, ouvrira votre plafond et, par conséquent, le
+parquet de Mlle de La Vallière.
+
+— Ah! mon Dieu! s’écria de Saint-Aignan comme ébloui.
+
+— Plaît-il? fit Malicorne.
+
+— Je dis que voilà une idée bien audacieuse, monsieur.
+
+— Elle paraîtra bien mesquine au roi, je vous assure.
+
+— Les amoureux ne réfléchissent point au danger.
+
+— Quel danger craignez-vous, monsieur le comte?
+
+— Mais un percement pareil, c’est un bruit effroyable, tout le château
+en retentira?
+
+— Oh! monsieur le comte, je suis sûr, moi, que l’ouvrier que je vous
+désignerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un quadrilatère de
+six pieds avec une scie garnie d’étoupe, et nul, même des plus voisins,
+ne s’apercevra qu’il travaille.
+
+— Ah! mon cher monsieur Malicorne, vous m’étourdissez, vous me
+bouleversez.
+
+— Je continue, répondit tranquillement Malicorne: dans la chambre dont
+vous avez percé le plafond, vous entendez bien, n’est-ce pas?
+
+— Oui.
+
+— Vous dresserez un escalier qui permette, soit à Mlle de La Vallière
+de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle de La Vallière.
+
+— Mais cet escalier, on le verra?
+
+— Non, car, de votre côté, il sera caché par une cloison sur laquelle
+vous étendrez une tapisserie pareille à celle qui garnira le reste de
+l’appartement; chez Mlle de La Vallière, il disparaîtra sous une trappe
+qui sera le parquet même, et qui s’ouvrira sous le lit.
+
+— En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencèrent à étinceler.
+
+— Maintenant, monsieur le comte, je n’ai pas besoin de vous faire
+avouer que le roi viendra souvent dans la chambre où sera établi un
+pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulièrement, sera frappé
+de mon idée, et je vais la lui développer.
+
+— Ah! cher monsieur Malicorne! s’écria de Saint-Aignan, vous oubliez
+que c’est à moi que vous en avez parlé le premier, et que, par
+conséquent, j’ai les droits de la priorité.
+
+— Voulez-vous donc la préférence?
+
+— Si je la veux! je crois bien!
+
+— Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c’est un cordon pour la
+première promotion que je vous donne là, et peut-être même quelque bon
+duché.
+
+— C’est, du moins, répondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une
+occasion de montrer au roi qu’il n’a pas tort de m’appeler quelquefois
+son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je vous devrai.
+
+— Vous ne l’oublierez pas un peu? demanda Malicorne en souriant.
+
+— Je m’en ferai gloire, monsieur.
+
+— Moi, monsieur, je ne suis pas l’ami du roi, je suis son serviteur.
+
+— Oui, et, si vous pensez qu’il y a un cordon bleu pour moi dans cet
+escalier, je pense qu’il y aura bien pour vous un rouleau de lettres de
+noblesse.
+
+Malicorne s’inclina.
+
+— Il ne s’agit plus, maintenant, que de déménager, dit de Saint-Aignan.
+
+— Je ne vois pas que le roi s’y oppose; demandez-lui-en la permission.
+
+— À l’instant même je cours chez lui.
+
+— Et moi, je vais me procurer l’ouvrier dont nous avons besoin.
+
+— Quand l’aurai-je?
+
+— Ce soir.
+
+— N’oubliez pas les précautions.
+
+— Je vous l’amène les yeux bandés.
+
+— Et moi, je vous envoie un de mes carrosses.
+
+— Sans armoiries.
+
+— Avec un de mes laquais sans livrée, c’est convenu.
+
+— Très bien, monsieur le comte.
+
+— Mais La Vallière.
+
+— Eh bien?
+
+— Que dira-t-elle en voyant l’opération?
+
+— Je vous assure que cela l’intéressera beaucoup.
+
+— Je le crois.
+
+— Je suis même sûr que, si le roi n’a pas l’audace de monter chez elle,
+elle aura la curiosité de descendre.
+
+— Espérons, dit de Saint-Aignan.
+
+— Oui, espérons, répéta Malicorne.
+
+— Je m’en vais chez le roi, alors.
+
+— Et vous faites à merveille.
+
+— À quelle heure ce soir mon ouvrier?
+
+— À huit heures.
+
+— Et combien de temps estimez-vous qu’il lui faudra pour scier son
+quadrilatère?
+
+— Mais deux heures, à peu près; seulement, ensuite, il lui faudra le
+temps d’achever ce qu’on appelle les raccords. Une nuit et une partie
+de la journée du lendemain: c’est deux jours qu’il faut compter avec
+l’escalier.
+
+— Deux jours, c’est bien long.
+
+— Dame! quand on se mêle d’ouvrir une porte sur le paradis, faut-il, au
+moins, que cette porte soit décente.
+
+— Vous avez raison; à tantôt, cher monsieur Malicorne. Mon déménagement
+sera prêt pour après-demain au soir.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXIII — La promenade aux flambeaux
+
+
+De Saint-Aignan, ravi de ce qu’il venait d’entendre, enchanté de ce
+qu’il entrevoyait, prit sa course vers les deux chambres de de Guiche.
+
+Lui qui, un quart d’heure auparavant, n’eût pas donné ses deux chambres
+pour un million, il était prêt à acheter, pour un million, si on le
+lui eût demandé, les deux bienheureuses chambres qu’il convoitait
+maintenant.
+
+Mais il n’y rencontra pas tant d’exigences. M. de Guiche ne savait
+pas encore où il devait loger, et, d’ailleurs, était trop souffrant
+toujours pour s’occuper de son logement.
+
+De Saint-Aignan eut donc les deux chambres de de Guiche. De son côté,
+M. Dangeau eut les deux chambres de de Saint-Aignan, moyennant un
+pot-de-vin de six mille livres à l’intendant du comte, et crut avoir
+fait une affaire d’or.
+
+Les deux chambres de Dangeau devinrent le futur logement de de Guiche.
+
+Le tout, sans que nous puissions affirmer bien sûrement que, dans ce
+déménagement général, ce sont ces deux chambres que de Guiche habitera.
+
+Quant à M. Dangeau, il était si transporté de joie, qu’il ne se donna
+même pas la peine de supposer que de Saint-Aignan avait un intérêt
+supérieur à déménager.
+
+Une heure après cette nouvelle résolution prise par de Saint-Aignan, de
+Saint-Aignan était donc en possession des deux chambres. Dix minutes
+après que de Saint-Aignan était en possession des deux chambres,
+Malicorne entrait chez de Saint-Aignan escorté des tapissiers.
+
+Pendant ce temps le roi demandait de Saint-Aignan; on courait chez
+de Saint-Aignan, et l’on trouvait Dangeau; Dangeau renvoyait chez de
+Guiche, et l’on trouvait enfin de Saint-Aignan.
+
+Mais il y avait retard, de sorte que le roi avait déjà donné deux
+ou trois mouvements d’impatience lorsque de Saint-Aignan entra tout
+essoufflé chez son maître.
+
+— Tu m’abandonnes donc aussi, toi? lui dit Louis XIV, de ce ton
+lamentable dont César avait dû, dix-huit cents ans auparavant, dire le
+_Tu quoque._
+
+— Sire, dit de Saint-Aignan, je n’abandonne pas le roi, tout au
+contraire; seulement, je m’occupe de mon déménagement.
+
+— De quel déménagement? Je croyais ton déménagement terminé depuis
+trois jours.
+
+— Oui, Sire. Mais je me trouve mal où je suis, et je passe dans le
+corps de logis en face.
+
+— Quand je te disais que, toi aussi, tu m’abandonnais! s’écria le roi.
+Oh! mais cela passe les bornes. Ainsi je n’avais qu’une femme dont mon
+cœur se souciât, toute ma famille se ligue pour me l’arracher. J’avais
+un ami à qui je confiais mes peines et qui m’aidait à en supporter
+le poids, cet ami se lasse de mes plaintes et me quitte sans même me
+demander congé.
+
+De Saint-Aignan se mit à rire.
+
+Le roi devina qu’il y avait quelque mystère dans ce manque de respect.
+
+— Qu’y a-t-il? s’écria le roi plein d’espoir.
+
+— Il y a, Sire, que cet ami, que le roi calomnie, va essayer de rendre
+à son roi le bonheur qu’il a perdu.
+
+— Tu vas me faire voir La Vallière? fit Louis XIV.
+
+— Sire, je n’en réponds pas encore, mais...
+
+— Mais?...
+
+— Mais je l’espère.
+
+— Oh! comment? comment? Dis-moi cela, de Saint-Aignan. Je veux
+connaître ton projet, je veux t’y aider de tout mon pouvoir.
+
+— Sire, répondit de Saint-Aignan, je ne sais pas encore bien moi-même
+comment je vais m’y prendre pour arriver à ce but; mais j’ai tout lieu
+de croire que, dès demain...
+
+— Demain, dis-tu?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Oh! quel bonheur! Mais pourquoi déménages-tu?
+
+— Pour vous servir mieux.
+
+— Et en quoi, étant déménagé, me peux-tu mieux servir?
+
+— Savez-vous où sont situées les deux chambres que l’on destinait au
+comte de Guiche.
+
+— Oui.
+
+— Alors, vous savez où je vais.
+
+— Sans doute; mais cela ne m’avance à rien.
+
+— Comment! vous ne comprenez pas, Sire, qu’au-dessus de ce logement
+sont deux chambres?
+
+— Lesquelles?
+
+— L’une, celle de Mlle de Montalais, et l’autre...
+
+— L’autre, c’est celle de La Vallière, de Saint-Aignan?
+
+— Allons donc, Sire.
+
+— Oh! de Saint-Aignan, c’est vrai, oui, c’est vrai. De Saint-Aignan,
+c’est une heureuse idée, une idée d’ami, de poète; en me rapprochant
+d’elle, lorsque l’univers m’en sépare, tu vaux mieux pour moi que
+Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille.
+
+— Sire, dit de Saint-Aignan avec un sourire, je doute que, si Votre
+Majesté connaissait mes projets dans toute leur étendue, elle continuât
+à me donner des qualifications si pompeuses. Ah! Sire, j’en connais de
+plus triviales que certains puritains de la Cour ne manqueront pas de
+m’appliquer quand ils sauront ce que je compte faire pour Votre Majesté.
+
+— De Saint-Aignan, je meurs d’impatience; de Saint-Aignan, je dessèche;
+de Saint-Aignan, je n’attendrai jamais jusqu’à demain... Demain! mais,
+demain, c’est une éternité.
+
+— Et cependant, Sire, s’il vous plaît, vous allez sortir tout à l’heure
+et distraire cette impatience par une bonne promenade.
+
+— Avec toi, soit: nous causerons de tes projets, nous parlerons d’elle.
+
+— Non pas, Sire, je reste.
+
+— Avec qui sortirai-je, alors?
+
+— Avec les dames.
+
+— Ah! ma foi, non, de Saint-Aignan.
+
+— Sire, il le faut.
+
+— Non, non! mille fois non! Non, je ne m’exposerai plus à ce supplice
+horrible d’être à deux pas d’elle, de la voir, d’effleurer sa robe
+en passant et de ne rien lui dire. Non, je renonce à ce supplice que
+tu crois un bonheur et qui n’est qu’une torture qui brûle mes yeux,
+qui dévore mes mains, qui broie mon cœur; la voir en présence de tous
+les étrangers et ne pas lui dire que je l’aime, quand tout mon être
+lui révèle cet amour et me trahit devant tous. Non, je me suis juré à
+moi-même que je ne le ferais plus, et je tiendrai mon serment.
+
+— Cependant, Sire, écoutez bien ceci.
+
+— Je n’écoute rien, de Saint-Aignan.
+
+— En ce cas, je continue. Il est urgent, Sire, comprenez-vous bien,
+urgent, de toute urgence, que Madame et ses filles d’honneur soient
+absentes deux heures de votre domicile.
+
+— Tu me confonds, de Saint-Aignan.
+
+— Il est dur pour moi de commander à mon roi; mais dans cette
+circonstance, je commande, Sire: il me faut une chasse ou une promenade.
+
+— Mais cette promenade, cette chasse, ce serait un caprice, une
+bizarrerie! En manifestant de pareilles impatiences, je découvre à
+toute ma Cour un cœur qui ne s’appartient plus à lui-même. Ne dit-on
+pas déjà trop que je rêve la conquête du monde, mais qu’auparavant je
+devrais commencer par faire la conquête de moi-même?
+
+— Ceux qui disent cela, Sire, sont des impertinents et des factieux;
+mais, quels qu’ils soient, si Votre Majesté préfère les écouter, je
+n’ai plus rien à dire. Alors, le jour de demain se recule à des époques
+indéterminées.
+
+— De Saint-Aignan, je sortirai ce soir... Ce soir, j’irai coucher à
+Saint-Germain aux flambeaux; j’y déjeunerai demain et serai de retour à
+Paris vers les trois heures. Est-ce cela?
+
+— Tout à fait.
+
+— Alors je partirai ce soir pour huit heures.
+
+— Votre Majesté a deviné la minute.
+
+— Et tu ne veux rien me dire?
+
+— C’est-à-dire que je ne puis rien vous dire. L’industrie est pour
+quelque chose dans ce monde, Sire; cependant le hasard y joue un si
+grand rôle, que j’ai l’habitude de lui laisser toujours la part la plus
+étroite, certain qu’il s’arrangera de manière à prendre toujours la
+plus large.
+
+— Allons, je m’abandonne à toi.
+
+— Et vous avez raison.
+
+Réconforté de la sorte, le roi s’en alla tout droit chez Madame, où il
+annonça la promenade projetée.
+
+Madame crut à l’instant même voir, dans cette partie improvisée, un
+complot du roi pour entretenir La Vallière, soit sur la route, à la
+faveur de l’obscurité, soit autrement; mais elle se garda bien de rien
+manifester à son beau-frère, et accepta l’invitation le sourire sur les
+lèvres.
+
+Elle donna, tout haut, des ordres pour que ses filles d’honneur la
+suivissent, se réservant de faire le soir ce qui lui paraîtrait le plus
+propre à contrarier les amours de Sa Majesté.
+
+Puis, lorsqu’elle fut seule et que le pauvre amant qui avait donné cet
+ordre pût croire que Mlle de La Vallière serait de la promenade, au
+moment peut-être où il se repaissait en idée de ce triste bonheur des
+amants persécutés, qui est de réaliser, par la seule vue, toutes les
+joies de la possession interdite, en ce moment même, Madame au milieu
+de ses filles d’honneur, disait:
+
+— J’aurai assez de deux demoiselles ce soir: Mlle de Tonnay-Charente et
+Mlle de Montalais.
+
+La Vallière avait prévu le coup, et, par conséquent, s’y attendait;
+mais la persécution l’avait rendue forte. Elle ne donna point à Madame
+la joie de voir sur son visage l’impression du coup qu’elle recevait au
+cœur.
+
+Au contraire, souriant avec cette ineffable douceur qui donnait un
+caractère angélique à sa physionomie:
+
+— Ainsi, madame, me voilà libre ce soir? dit-elle.
+
+— Oui, sans doute.
+
+— J’en profiterai pour avancer cette tapisserie que Son Altesse a bien
+voulu remarquer, et que, d’avance, j’ai eu l’honneur de lui offrir.
+
+Et, ayant fait une respectueuse révérence, elle se retira chez elle.
+
+Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente en firent autant.
+
+Le bruit de la promenade sortit avec elles de la chambre de Madame et
+se répandit par tout le château. Dix minutes après, Malicorne savait la
+résolution de Madame et faisait passer sous la porte de Montalais un
+billet conçu en ces termes:
+
+«Il faut que L. V. passe la nuit avec Madame.»
+
+Montalais, selon les conventions faites, commença par brûler le papier,
+puis se mit à réfléchir.
+
+Montalais était une fille de ressources, et elle eut bientôt arrêté son
+plan.
+
+À l’heure où elle devait se rendre chez Madame, c’est-à-dire vers cinq
+heures, elle traversa le préau tout courant, et, arrivée à dix pas d’un
+groupe d’officiers, poussa un cri, tomba gracieusement sur un genou, se
+releva et continua son chemin, mais en boitant.
+
+Les gentilshommes accoururent à elle pour la soutenir. Montalais
+s’était donné une entorse.
+
+Elle n’en voulut pas moins, fidèle à son devoir, continuer son
+ascension chez Madame.
+
+— Qu’y a-t-il, et pourquoi boitez-vous? lui demanda celle-ci; je vous
+prenais pour La Vallière.
+
+Montalais raconta comment, en courant pour venir plus vite, elle
+s’était tordu le pied.
+
+Madame parut la plaindre et voulut faire venir, à l’instant même, un
+chirurgien.
+
+Mais elle, assurant que l’accident n’avait rien de grave:
+
+— Madame, dit-elle, je m’afflige seulement de manquer à mon service, et
+j’eusse voulu prier Mlle de La Vallière de me remplacer près de Votre
+Altesse...
+
+Madame fronça le sourcil.
+
+— Mais je n’en ai rien fait, continua Montalais.
+
+— Et pourquoi n’en avez-vous rien fait? demanda Madame.
+
+— Parce que la pauvre La Vallière paraissait si heureuse d’avoir sa
+liberté pour un soir et pour une nuit, que je ne me suis pas senti le
+courage de la mettre en service à ma place.
+
+— Comment, elle est joyeuse à ce point? demanda Madame frappée de ces
+paroles.
+
+— C’est-à-dire qu’elle en est folle; elle chantait, elle toujours si
+mélancolique. Au reste, Votre Altesse sait qu’elle déteste le monde, et
+que son caractère contient un grain de sauvagerie.
+
+«Oh! oh! pensa Madame, cette grande gaieté ne me paraît pas naturelle,
+à moi.»
+
+— Elle a déjà fait ses préparatifs, continua Montalais pour dîner chez
+elle, en tête à tête avec un de ses livres chéris. Et puis, d’ailleurs,
+Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien heureuses de
+l’accompagner; aussi n’ai-je pas même fait ma proposition à Mlle de La
+Vallière.
+
+Madame se tut.
+
+— Ai-je bien fait? continua Montalais avec un léger serrement de
+cœur, en voyant si mal réussir cette ruse de guerre sur laquelle elle
+avait si complètement compté, qu’elle n’avait pas cru nécessaire d’en
+chercher une autre. Madame m’approuve? continua-t-elle.
+
+Madame pensait que, pendant la nuit, le roi pourrait bien quitter
+Saint-Germain, et que, comme on ne comptait que quatre lieues et demie
+de Paris à Saint-Germain il pourrait bien être en une heure à Paris.
+
+— Dites-moi, fit-elle, en vous sachant blessée, La Vallière vous a au
+moins offert sa compagnie?
+
+— Oh! elle ne connaît pas encore mon accident; mais, le connût-elle,
+je ne lui demanderai certes rien qui la dérange de ses projets. Je
+crois qu’elle veut réaliser seule, ce soir, la partie de plaisir du feu
+roi, quand il disait à M. de Saint-Mars: «Ennuyons-nous, monsieur de
+Saint-Mars, ennuyons-nous bien.»
+
+Madame était convaincue que quelque mystère amoureux était caché sous
+cette soif de solitude. Ce mystère devait être le retour nocturne de
+Louis. Il n’y avait plus à en douter, La Vallière était prévenue de ce
+retour, de là cette joie de rester au Palais-Royal.
+
+C’était tout un plan combiné d’avance.
+
+— Je ne serai pas leur dupe, dit Madame.
+
+Et elle prit un parti décisif.
+
+— Mademoiselle de Montalais, dit-elle, veuillez prévenir votre amie,
+mademoiselle de La Vallière, que je suis au désespoir de troubler ses
+projets de solitude; mais, au lieu de s’ennuyer seule chez elle, comme
+elle le désirait, elle viendra s’ennuyer avec nous à Saint-Germain.
+
+— Ah! pauvre La Vallière, fit Montalais d’un air dolent, mais avec
+l’allégresse dans le cœur. Oh! madame, est-ce qu’il n’y aurait pas
+moyen que Votre Altesse...
+
+— Assez, dit Madame, je le veux! Je préfère la société de Mlle La Baume
+Le Blanc à toutes les autres sociétés. Allez, envoyez-la-moi et soignez
+votre jambe.
+
+Montalais ne se fit pas répéter l’ordre. Elle rentra, écrivit sa
+réponse à Malicorne, et la glissa sous le tapis. «On ira», disait cette
+réponse. Une Spartiate n’eût pas écrit plus laconiquement.
+
+«De cette façon, pensait Madame, pendant la route, je la surveille,
+pendant la nuit, elle couche près de moi, et bien adroite est Sa
+Majesté si elle échange un seul mot avec Mlle de La Vallière.
+
+La Vallière reçut l’ordre de partir avec la même douceur indifférente
+qu’elle avait reçu l’ordre de rester.
+
+Seulement, intérieurement, sa joie fut vive, et elle regarda ce
+changement de résolution de la princesse comme une consolation que lui
+envoyait la Providence.
+
+Moins pénétrante que Madame, elle mettait tout sur le compte du hasard.
+
+Tandis que tout le monde, à l’exception des disgraciés, des malades et
+des gens ayant des entorses, se dirigeait vers Saint-Germain, Malicorne
+faisait entrer son ouvrier dans un carrosse de M. de Saint-Aignan et le
+conduisait dans la chambre correspondant à la chambre de La Vallière.
+
+Cet homme se mit à l’œuvre, alléché par la splendide récompense qui lui
+avait été promise.
+
+Comme on avait fait prendre chez les ingénieurs de la maison du roi
+tous les outils les plus excellents, entre autres une de ces scies
+aux morsures invincibles qui vont tailler dans l’eau les madriers de
+chêne durs comme du fer, l’ouvrage avança rapidement, et un morceau
+carré du plafond, choisi entre deux solives, tomba dans les bras de
+Saint-Aignan, de Malicorne, de l’ouvrier et d’un valet de confiance,
+personnage mis au monde pour tout voir, tout entendre et ne rien
+répéter.
+
+Seulement, en vertu d’un nouveau plan indiqué par Malicorne,
+l’ouverture fut pratiquée dans l’angle.
+
+Voici pourquoi.
+
+Comme il n’y avait pas de cabinet de toilette dans la chambre de La
+Vallière, La Vallière avait demandé et obtenu, le matin même, un grand
+paravent destiné à remplacer une cloison.
+
+Le paravent avait été accordé.
+
+Il suffisait parfaitement pour cacher l’ouverture, qui d’ailleurs,
+serait dissimulée par tous les artifices de l’ébénisterie.
+
+Le trou pratiqué, l’ouvrier se glissa entre les solives et se trouva
+dans la chambre de La Vallière.
+
+Arrivé là, il scia carrément le plancher, et, avec les feuilles mêmes
+du parquet, il confectionna une trappe s’adaptant si parfaitement
+à l’ouverture, que l’œil le plus exercé n’y pouvait voir que les
+interstices obligés d’une soudure de parquet.
+
+Malicorne avait tout prévu. Une poignée et deux charnières, achetées
+d’avance, furent posées à cette feuille de bois.
+
+Un de ces petits escaliers tournants, comme on commençait à en poser
+dans les entresols, fut acheté tout fait par l’industrieux Malicorne,
+et payé deux mille livres.
+
+Il était plus haut qu’il n’était besoin; mais le charpentier en
+supprima des degrés, et il se trouva d’exacte mesure.
+
+Cet escalier, destiné à recevoir un si illustre poids, fut accroché au
+mur par deux crampons seulement.
+
+Quant à sa base, elle fut arrêtée dans le parquet même du comte par
+deux fiches vissées: le roi et tout son conseil eussent pu monter et
+descendre cet escalier sans aucune crainte.
+
+Tout marteau frappait sur un coussinet d’étoupes, toute lime mordait,
+le manche enveloppé de laine, la lame trempée d’huile.
+
+D’ailleurs, le travail le plus bruyant avait été fait pendant la nuit
+et pendant la matinée, c’est-à-dire en l’absence de La Vallière et de
+Madame.
+
+Quand, vers deux heures, la Cour rentra au Palais-Royal, et que La
+Vallière remonta dans sa chambre, tout était en place, et pas la
+moindre parcelle de sciure, pas le plus petit copeau ne venaient
+attester la violation de domicile.
+
+Seulement, de Saint-Aignan, qui avait voulu aider de son mieux dans ce
+travail, avait déchiré ses doigts et sa chemise, et dépensé beaucoup de
+sueur au service de son roi.
+
+La paume de ses mains, surtout, était toute garnie d’ampoules.
+
+Ces ampoules venaient de ce qu’il avait tenu l’échelle à Malicorne.
+
+Il avait, en outre, apporté un à un les cinq morceaux de l’escalier,
+formés chacun de deux marches.
+
+Enfin, nous pouvons le dire, le roi, s’il l’eût vu si ardent à l’œuvre,
+le roi lui eût juré reconnaissance éternelle.
+
+Comme l’avait prévu Malicorne, l’homme des mesures exactes, l’ouvrier
+eut terminé toutes ses opérations en vingt-quatre heures.
+
+Il reçut vingt-quatre louis et partit comblé de joie; c’était autant
+qu’il gagnait d’ordinaire en six mois.
+
+Nul n’avait le plus petit soupçon de ce qui s’était passé sous
+l’appartement de Mlle de La Vallière.
+
+Mais, le soir du second jour, au moment où La Vallière venait de
+quitter le cercle de Madame et rentrait chez elle, un léger craquement
+retentit au fond de la chambre.
+
+Étonnée, elle regarda d’où venait le bruit. Le bruit recommença.
+
+— Qui est là? demanda-t-elle avec un accent d’effroi.
+
+— Moi, répondit la voix si connue du roi.
+
+— Vous!... vous! s’écria la jeune fille qui se crut un instant sous
+l’empire d’un songe. Mais où cela, vous?... vous, Sire?
+
+— Ici, répliqua le roi en dépliant une des feuilles du paravent, et en
+apparaissant comme une ombre au fond de l’appartement.
+
+La Vallière poussa un cri et tomba toute frissonnante sur un fauteuil.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXIV — L’apparition
+
+
+La Vallière se remit promptement de sa surprise; à force d’être
+respectueux, le roi lui rendait par sa présence plus de confiance que
+son apparition ne lui en avait ôté.
+
+Mais, comme il vit surtout que ce qui inquiétait La Vallière, c’était
+la façon dont il avait pénétré chez elle, il lui expliqua le système
+de l’escalier caché par le paravent, se défendant surtout d’être une
+apparition surnaturelle.
+
+— Oh! Sire, lui dit La Vallière en secouant sa blonde tête avec un
+charmant sourire, présent ou absent, vous n’apparaissez pas moins à mon
+esprit dans un moment que dans l’autre.
+
+— Ce qui veut dire, Louise?
+
+— Oh! ce que vous savez bien, Sire: c’est qu’il n’est pas un instant où
+la pauvre fille dont vous avez surpris le secret à Fontainebleau, et
+que vous êtes venu reprendre au pied de la croix, ne pense à vous.
+
+— Louise, vous me comblez de joie et de bonheur.
+
+La Vallière sourit tristement et continua:
+
+— Mais, Sire, avez-vous réfléchi que votre ingénieuse invention ne
+pouvait nous être d’aucune utilité?
+
+— Et pourquoi cela? Dites, j’attends.
+
+— Parce que cette chambre où je loge, Sire, n’est point à l’abri des
+recherches, il s’en faut; Madame peut y venir par hasard; à chaque
+instant du jour, mes compagnes y viennent; fermer ma porte en dedans,
+c’est me dénoncer aussi clairement que si j’écrivais dessus: «N’entrez
+pas, le roi est ici!» Et, tenez, Sire, en ce moment même, rien
+n’empêche que la porte ne s’ouvre, et que Votre Majesté, surprise, ne
+soit vue près de moi.
+
+— C’est alors, dit en riant le roi, que je serais véritablement pris
+pour un fantôme, car nul ne peut dire par où je suis venu ici. Or, il
+n’y a que les fantômes qui passent à travers les murs ou à travers les
+plafonds.
+
+— Oh! Sire, quelle aventure! songez-y bien, Sire, quel scandale! Jamais
+rien de pareil n’aurait été dit sur les filles d’honneur, pauvres
+créatures que la méchanceté n’épargne guère, cependant.
+
+— Et vous concluez de tout cela, ma chère Louise?... Voyons, dites,
+expliquez-vous!
+
+— Qu’il faut, hélas! pardonnez-moi, c’est un mot bien dur...
+
+Louis sourit.
+
+— Voyons, dit-il.
+
+— Qu’il faut que Votre Majesté supprime l’escalier, machinations et
+surprises; car le mal d’être pris ici, songez-y, Sire, serait plus
+grand que le bonheur de s’y voir.
+
+— Eh bien! chère Louise, répondit le roi avec amour, au lieu de
+supprimer cet escalier par lequel je monte, il est un moyen plus simple
+auquel vous n’avez point pensé.
+
+— Un moyen... encore?...
+
+— Oui, encore. Oh! vous ne m’aimez pas comme je vous aime, Louise,
+puisque je suis plus inventif que vous.
+
+Elle le regarda. Louis lui tendit la main, qu’elle serra doucement.
+
+— Vous dites, continua le roi, que je serai surpris en venant où chacun
+peut entrer à son aise?
+
+— Tenez, Sire, au moment même où vous en parlez, j’en tremble.
+
+— Soit, mais vous ne seriez pas surprise, vous, en descendant cet
+escalier pour venir dans les chambres qui sont au-dessous.
+
+— Sire, Sire, que dites-vous là? s’écria La Vallière effrayée.
+
+— Vous me comprenez mal, Louise, puisque, à mon premier mot, vous
+prenez cette grande colère; d’abord, savez-vous à qui appartiennent ces
+chambres?
+
+— Mais à M. le comte de Guiche.
+
+— Non pas, à M. de Saint-Aignan.
+
+— Vrai! s’écria La Vallière.
+
+Et ce mot, échappé du cœur joyeux de la jeune fille, fit luire comme un
+éclair de doux présage dans le cœur épanoui du roi.
+
+— Oui, à de Saint-Aignan, à notre ami, dit-il.
+
+— Mais, Sire, reprit La Vallière, je ne puis pas plus aller chez M. de
+Saint Aignan que chez M. le comte de Guiche, hasarda l’ange redevenu
+femme.
+
+— Pourquoi donc ne le pouvez-vous pas, Louise?
+
+— Impossible! impossible!
+
+— Il me semble, Louise, que, sous la sauvegarde du roi, l’on peut tout.
+
+— Sous la sauvegarde du roi? dit-elle avec un regard chargé d’amour.
+
+— Oh! vous croyez à ma parole, n’est-ce pas?
+
+— J’y crois lorsque vous n’y êtes pas, Sire; mais, lorsque vous y êtes,
+lorsque vous me parlez, lorsque je vous vois, je ne crois plus à rien.
+
+— Que vous faut-il pour vous rassurer, mon Dieu?
+
+— C’est peu respectueux, je le sais, de douter ainsi du roi; mais vous
+n’êtes pas le roi, pour moi.
+
+— Oh! Dieu merci, je l’espère bien; vous voyez comme je cherche.
+Écoutez: la présence d’un tiers vous rassurera-t-elle?
+
+— La présence de M. de Saint-Aignan? oui.
+
+— En vérité, Louise, vous me percez le cœur avec de pareils soupçons.
+
+La Vallière ne répondit rien, elle regarda seulement Louis de ce clair
+regard qui pénétrait jusqu’au fond des cœurs, et dit tout bas:
+
+— Hélas! hélas! ce n’est pas de vous que je me défie, ce n’est pas sur
+vous que portent mes soupçons.
+
+— J’accepte donc, dit le roi en soupirant, et M. de Saint-Aignan, qui
+a l’heureux privilège de vous rassurer, sera toujours présent à notre
+entretien, je vous le promets.
+
+— Bien vrai, Sire?
+
+— Foi de gentilhomme! Et vous, de votre côté?...
+
+— Attendez, oh! ce n’est pas tout.
+
+— Encore quelque chose, Louise?
+
+— Oh! certainement; ne vous lassez pas si vite, car nous ne sommes pas
+au bout, Sire.
+
+— Allons, achevez de me percer le cœur.
+
+— Vous comprenez bien, Sire, que ces entretiens doivent au moins avoir,
+près de M. de Saint-Aignan lui-même, une sorte de motif raisonnable.
+
+— De motif raisonnable! reprit le roi d’un ton de doux reproche.
+
+— Sans doute. Réfléchissez, Sire.
+
+— Oh! vous avez toutes les délicatesses, et, croyez-le, mon seul désir
+est de vous égaler sur ce point. Eh bien! Louise, il sera fait comme
+vous désirez. Nos entretiens auront un objet raisonnable, et j’ai déjà
+trouvé cet objet.
+
+— De sorte, Sire?... dit La Vallière en souriant.
+
+— Que, dès demain, si vous voulez...
+
+— Demain?
+
+— Vous voulez dire que c’est trop tard? s’écria le roi en serrant entre
+ses deux mains la main brûlante de La Vallière.
+
+En ce moment, des pas se firent entendre dans le corridor.
+
+— Sire, Sire, s’écria La Vallière, quelqu’un s’approche, quelqu’un
+vient, entendez-vous? Sire, Sire, fuyez, je vous en supplie!
+
+Le roi ne fit qu’un bond de sa chaise derrière le paravent.
+
+Il était temps; comme le roi tirait un des feuillets sur lui, le bouton
+de la porte tourna, et Montalais parut sur le seuil.
+
+Il va sans dire qu’elle entra tout naturellement et sans faire aucune
+cérémonie.
+
+Elle savait bien, la rusée, que frapper discrètement à cette porte
+au lieu de la pousser, c’était montrer à La Vallière une défiance
+désobligeante.
+
+Elle entra donc, et après un rapide coup d’œil qui lui montra deux
+chaises fort près l’une de l’autre, elle employa tant de temps à
+refermer la porte qui se rebellait on ne sait comment, que le roi eut
+celui de lever la trappe et de redescendre chez de Saint-Aignan.
+
+Un bruit imperceptible pour toute oreille moins fine que la sienne
+avertit Montalais de la disparition du prince; elle réussit alors à
+fermer la porte rebelle, et s’approcha de La Vallière.
+
+— Causons, Louise, lui dit-elle, causons sérieusement, vous le voulez
+bien.
+
+Louise, toute à son émotion, n’entendit pas sans une secrète terreur ce
+sérieusement, sur lequel Montalais avait appuyé à dessein.
+
+— Mon Dieu! ma chère Aure, murmura-t-elle, qu’y a-t-il donc encore?
+
+— Il y a, chère amie, que Madame se doute de tout.
+
+— De tout quoi?
+
+— Avons-nous besoin de nous expliquer, et ne comprends-tu pas ce que
+je veux dire? Voyons: tu as dû voir les fluctuations de Madame depuis
+plusieurs jours; tu as dû voir comme elle t’a prise auprès d’elle, puis
+congédiée, puis reprise.
+
+— C’est étrange, en effet; mais je suis habituée à ses bizarreries.
+
+— Attends encore. Tu as remarqué ensuite que Madame, après t’avoir
+exclue de la promenade, hier, t’a fait donner ordre d’assister à cette
+promenade.
+
+— Si je l’ai remarqué! sans doute.
+
+— Eh bien! il paraît que Madame a maintenant des renseignements
+suffisants, car elle a été droit au but, n’ayant plus rien à opposer
+en France à ce torrent qui brise tous les obstacles; tu sais ce que je
+veux dire par le torrent?
+
+La Vallière cacha son visage entre ses mains.
+
+— Je veux dire, poursuivit Montalais impitoyablement, ce torrent qui
+a enfoncé la porte des Carmélites de Chaillot, et renversé tous les
+préjugés de cour, tant à Fontainebleau qu’à Paris.
+
+— Hélas! hélas! murmura La Vallière, toujours voilée par ses doigts,
+entre lesquels roulaient ses larmes.
+
+— Oh! ne t’afflige pas ainsi, lorsque tu n’es qu’à la moitié de tes
+peines.
+
+— Mon Dieu! s’écria la jeune fille avec anxiété, qu’y a-t-il donc
+encore?
+
+— Eh bien! voici le fait. Madame, dénuée d’auxiliaires en France,
+car elle a usé successivement les deux reines, Monsieur et toute la
+Cour, Madame s’est souvenue d’une certaine personne qui a sur toi de
+prétendus droits.
+
+La Vallière devint blanche comme une statue de cire.
+
+— Cette personne, continua Montalais, n’est point à Paris en ce moment.
+
+— Oh! mon Dieu! murmura Louise.
+
+— Cette personne, si je ne me trompe, est en Angleterre.
+
+— Oui, oui, soupira La Vallière à demi brisée.
+
+— N’est-ce pas à la Cour du roi Charles II que se trouve cette
+personne? Dis.
+
+— Oui.
+
+— Eh bien! ce soir, une lettre est partie du cabinet de Madame pour
+Saint-James, avec ordre pour le courrier de pousser d’une traite
+jusqu’à Hampton-Court, qui est, à ce qu’il paraît, une maison royale
+située à douze milles de Londres!
+
+— Oui, après?
+
+— Or, comme Madame écrit régulièrement à Londres tous les quinze jours,
+et que le courrier ordinaire avait été expédié à Londres il y a trois
+jours seulement, j’ai pensé qu’une circonstance grave pouvait seule lui
+mettre la plume à la main. Madame est paresseuse pour écrire, comme tu
+sais.
+
+— Oh! oui.
+
+— Cette lettre a donc été écrite, quelque chose me le dit, pour toi.
+
+— Pour moi? répéta la malheureuse jeune fille avec la docilité d’un
+automate.
+
+— Et moi qui la vis, cette lettre, sur le bureau de Madame avant
+qu’elle fût cachetée, j’ai cru y lire...
+
+— Tu as cru y lire?...
+
+— Peut-être me suis-je trompée.
+
+— Quoi?... Voyons.
+
+— Le nom de Bragelonne.
+
+La Vallière se leva, en proie à la plus douloureuse agitation.
+
+— Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, déjà se sont
+enfuis tous les rêves riants de la jeunesse et de l’innocence. Je n’ai
+plus rien à te cacher, à toi ni à personne. Ma vie est à découvert,
+et s’ouvre comme un livre où tout le monde peut lire, depuis le roi
+jusqu’au premier passant. Aure, ma chère Aure, que faire? Que devenir?
+
+Montalais se rapprocha.
+
+— Dame, consulte-toi, dit-elle.
+
+— Eh bien! je n’aime pas M. de Bragelonne; quand je dis que je ne
+l’aime pas, comprends-moi: je l’aime comme la plus tendre sœur peut
+aimer un bon frère; mais ce n’est point cela qu’il me demande, ce n’est
+point cela que je lui ai promis.
+
+— Enfin, tu aimes le roi, dit Montalais, et c’est une assez bonne
+excuse.
+
+— Oui, j’aime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et j’ai payé
+assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien! parle, Montalais;
+que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position où je me trouve?
+
+— Parle-moi plus clairement.
+
+— Que te dirai-je?
+
+— Ainsi, rien de plus particulier?
+
+— Non, fit Louise avec étonnement.
+
+— Bien! Alors, c’est un simple conseil que tu me demandes?
+
+— Oui.
+
+— Relativement à M. Raoul?
+
+— Pas autre chose.
+
+— C’est délicat, répliqua Montalais.
+
+— Non, rien n’est délicat là-dedans. Faut-il que je l’épouse pour lui
+tenir la promesse faite? faut-il que je continue d’écouter le roi?
+
+— Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile? dit
+Montalais en souriant. Tu me demandes si tu dois épouser Raoul, dont
+je suis l’amie, et à qui je fais un mortel déplaisir en me prononçant
+contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus écouter le roi, le roi,
+dont je suis la sujette, et que j’offenserais en te conseillant d’une
+certaine façon. Ah! Louise, Louise, tu fais bon marché d’une bien
+difficile position.
+
+— Vous ne m’avez pas comprise, Aure, dit La Vallière blessée du ton
+légèrement railleur qu’avait pris Montalais: si je parle d’épouser
+M. de Bragelonne, c’est que je puis l’épouser sans lui faire aucun
+déplaisir; mais, par la même raison, si j’écoute le roi, faut-il le
+faire usurpateur d’un bien fort médiocre, c’est vrai, mais auquel
+l’amour prête une certaine apparence de valeur? Ce que je te demande
+donc, c’est de m’enseigner un moyen de me dégager honorablement, soit
+d’un côté, soit de l’autre, ou plutôt je te demande de quel côté je
+puis me dégager le plus honorablement.
+
+— Ma chère Louise, répondit Montalais après un silence, je ne suis pas
+un des sept sages de la Grèce et je n’ai point de règles de conduite
+parfaitement invariables; mais, en échange, j’ai quelque expérience,
+et je puis te dire que jamais une femme ne demande un conseil du genre
+de celui que tu me demandes sans être fortement embarrassée. Or, tu
+as fait une promesse solennelle, tu as de l’honneur; si donc tu es
+embarrassée, ayant pris un tel engagement, ce n’est pas le conseil
+d’une étrangère, tout est étranger pour un cœur plein d’amour, ce
+n’est pas, dis-je, mon conseil qui te tirera d’embarras. Je ne te le
+donnerai donc point, d’autant plus qu’à ta place je serais encore plus
+embarrassée après le conseil qu’auparavant. Tout ce que je puis faire,
+c’est de te répéter ce que je t’ai déjà dit: veux-tu que je t’aide?
+
+— Oh! oui.
+
+— Eh bien! c’est tout... Dis-moi en quoi tu veux que je t’aide; dis-moi
+pour qui et contre qui. De cette façon nous ne ferons point d’école.
+
+— Mais, d’abord, toi, dit La Vallière en pressant la main de sa
+compagne, pour qui ou contre qui te déclares-tu?
+
+— Pour toi, si tu es véritablement mon amie...
+
+— N’es-tu pas la confidente de Madame?
+
+— Raison de plus pour t’être utile; si je ne savais rien de ce côté-là,
+je ne pourrais pas t’aider, et tu ne tirerais, par conséquent, aucun
+profit de ma connaissance. Les amitiés vivent de ces sortes de
+bénéfices mutuels.
+
+— Il en résulte que tu resteras en même temps l’amie de Madame?
+
+— Évidemment. T’en plains-tu?
+
+— Non, dit La Vallière rêveuse, car cette franchise cynique lui
+paraissait une offense faite à la femme et un tort fait à l’amie.
+
+— À la bonne heure, dit Montalais; car, en ce cas, tu serais bien sotte.
+
+— Donc, tu me serviras?
+
+— Avec dévouement, surtout si tu me sers de même.
+
+— On dirait que tu ne connais pas mon cœur, dit La Vallière en
+regardant Montalais avec de grands yeux étonnés.
+
+— Dame! c’est que, depuis que nous sommes à la Cour, ma chère Louise,
+nous sommes bien changées.
+
+— Comment, cela!
+
+— C’est bien simple: étais-tu la seconde reine de France, là-bas, à
+Blois?
+
+La Vallière baissa la tête et se mit à pleurer.
+
+Montalais la regarda d’une façon indéfinissable et on l’entendit
+murmurer ces mots:
+
+— Pauvre fille!
+
+Puis, se reprenant.
+
+— Pauvre roi! dit-elle.
+
+Elle baisa Louise au front et regagna son appartement, où l’attendait
+Malicorne.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXV — Le portrait
+
+
+Dans cette maladie qu’on appelle _l’amour_, les accès se suivent à des
+intervalles toujours plus rapprochés dès que le mal débute.
+
+Plus tard, les accès s’éloignent les uns des autres, au fur et à mesure
+que la guérison arrive.
+
+Cela posé, comme axiome en général et comme tête de chapitre en
+particulier, continuons notre récit.
+
+Le lendemain, jour fixé par le roi pour le premier entretien chez de
+Saint-Aignan, La Vallière, en ouvrant son paravent, trouva sur le
+parquet un billet écrit de la main du roi.
+
+Ce billet avait passé de l’étage inférieur au supérieur par la fente du
+parquet. Nulle main indiscrète, nul regard curieux ne pouvait monter où
+montait ce simple papier.
+
+C’était une des idées de Malicorne. Voyant combien de Saint-Aignan
+allait devenir utile au roi par son logement, il n’avait pas voulu que
+le courtisan devînt encore indispensable comme messager, et il s’était,
+de son autorité privée, réservé ce dernier poste.
+
+La Vallière lut avidement ce billet qui lui fixait deux heures de
+l’après-midi pour le moment du rendez-vous, et qui lui indiquait le
+moyen de lever la plaque parquetée.
+
+— Faites-vous belle, ajoutait le post-scriptum de la lettre.
+
+Ces derniers mots étonnèrent la jeune fille, mais en même temps ils la
+rassurèrent.
+
+L’heure marchait lentement. Elle finit cependant par arriver.
+
+Aussi ponctuelle que la prêtresse Héro, Louise leva la trappe au
+dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degrés le roi,
+qui l’attendait respectueusement pour lui donner la main.
+
+Cette délicate déférence la toucha sensiblement.
+
+Au bas de l’escalier, les deux amants trouvèrent le comte qui, avec
+un sourire et une révérence du meilleur goût, fit à La Vallière ses
+remerciements sur l’honneur qu’il recevait d’elle.
+
+Puis, se tournant vers le roi:
+
+— Sire, dit-il, notre homme est arrivé.
+
+La Vallière, inquiète, regarda Louis.
+
+— Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai priée de me faire l’honneur
+de descendre ici, c’est par intérêt. J’ai fait demander un excellent
+peintre qui saisit parfaitement les ressemblances, et je désire que
+vous l’autorisiez à vous peindre. D’ailleurs, si vous l’exigiez
+absolument, le portrait resterait chez vous.
+
+La Vallière rougit.
+
+— Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons plus trois seulement:
+nous voilà quatre. Eh! mon Dieu! du moment que nous ne serons pas
+seuls, nous serons tant que vous voudrez.
+
+La Vallière serra doucement le bout des doigts de son royal amant.
+
+— Passons dans la chambre voisine, s’il plaît à Votre Majesté, dit de
+Saint Aignan.
+
+Il ouvrit la porte et fit passer ses hôtes.
+
+Le roi marchait derrière La Vallière et dévorait des yeux son cou blanc
+comme de la nacre, sur lequel s’enroulaient les anneaux serrés et
+crépus des cheveux argentés de la jeune fille.
+
+La Vallière était vêtue d’une étoffe de soie épaisse de couleur gris
+perle glacée de rose; une parure de jais faisait valoir la blancheur
+de sa peau; ses mains fines et diaphanes froissaient un bouquet de
+pensées, de roses du Bengale et de clématites au feuillage finement
+découpé, au-dessus desquelles s’élevait, comme une coupe à verser
+des parfums, une tulipe de Harlem aux tons gris et violets, pure et
+merveilleuse espèce, qui avait coûté cinq ans de combinaisons au
+jardinier et cinq mille livres au roi.
+
+Ce bouquet, Louis l’avait mis dans la main de La Vallière en la saluant.
+
+Dans cette chambre, dont de Saint-Aignan venait d’ouvrir la porte, se
+tenait un jeune homme vêtu d’un habit de velours léger avec de beaux
+yeux noirs et de grands cheveux bruns.
+
+C’était le peintre.
+
+Sa toile était toute prête, sa palette faite.
+
+Il s’inclina devant Mlle de La Vallière avec cette grave curiosité de
+l’artiste qui étudie son modèle, salua le roi discrètement, comme s’il
+ne le connaissait pas, et comme il eût, par conséquent, salué un autre
+gentilhomme.
+
+Puis, conduisant Mlle de La Vallière jusqu’au siège préparé pour elle,
+il l’invita à s’asseoir.
+
+La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains
+occupées, les jambes étendues sur des coussins, et, pour que ses
+regards n’eussent rien de vague ou rien d’affecté, le peintre la pria
+de se choisir une occupation.
+
+Alors Louis XIV, en souriant, vint s’asseoir sur les coussins aux pieds
+de sa maîtresse.
+
+De sorte qu’elle, penchée en arrière, adossée au fauteuil, ses fleurs
+à la main, de sorte que lui, les yeux levés vers elle et la dévorant
+du regard, ils formaient un groupe charmant que l’artiste contempla
+plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son côté, de
+Saint-Aignan le contemplait avec envie.
+
+Le peintre esquissa rapidement; puis, sous les premiers coups du
+pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et poétique figure aux
+yeux doux, aux joues roses encadrées dans des cheveux d’un pur argent.
+
+Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient beaucoup;
+parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le peintre était
+forcé d’interrompre son ouvrage pour ne pas représenter une Érycine au
+lieu d’une La Vallière.
+
+C’est alors que de Saint-Aignan revenait à la rescousse; il récitait
+des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes comme Patru les
+racontait, comme Tallemant des Réaux les racontait si bien.
+
+Ou bien La Vallière était fatiguée, et l’on se reposait.
+
+Aussitôt un plateau de porcelaine de Chine, chargé des plus beaux
+fruits que l’on avait pu trouver, aussitôt le vin de Xérès, distillant
+ses topazes dans l’argent ciselé, servaient d’accessoires à ce tableau,
+dont le peintre ne devait retracer que la plus éphémère figure.
+
+Louis s’enivrait d’amour; La Vallière, de bonheur; de Saint-Aignan,
+d’ambition.
+
+Le peintre se composait des souvenirs pour sa vieillesse.
+
+Deux heures s’écoulèrent ainsi; puis, quatre heures ayant sonné, La
+Vallière se leva, et fit un signe au roi.
+
+Louis se leva, s’approcha du tableau, et adressa quelques compliments
+flatteurs à l’artiste.
+
+De Saint-Aignan vantait la ressemblance, déjà assurée, à ce qu’il
+prétendait.
+
+La Vallière, à son tour, remercia le peintre en rougissant, et passa
+dans la chambre voisine, où le roi la suivit, après avoir appelé de
+Saint-Aignan.
+
+— À demain, n’est-ce pas? dit-il à La Vallière.
+
+— Mais, Sire, songez-vous que l’on viendra certainement chez moi, qu’on
+ne m’y trouvera pas?
+
+— Eh bien?
+
+— Alors, que deviendrai-je?
+
+— Vous êtes bien craintive, Louise!
+
+— Mais, enfin, si Madame me faisait demander?
+
+— Oh! répliqua le roi, est-ce qu’un jour n’arrivera pas où vous me
+direz vous-même de tout braver pour ne plus vous quitter?
+
+— Ce jour-là, Sire, je serais une insensée et vous ne devriez pas me
+croire.
+
+— À demain, Louise.
+
+La Vallière poussa un soupir; puis, sans force contre la demande royale:
+
+— Puisque vous le voulez, Sire, à demain, répéta-t-elle.
+
+Et, à ces mots, elle monta légèrement les degrés et disparut aux yeux
+de son amant.
+
+— Eh bien! Sire?... demanda de Saint-Aignan lorsqu’elle fut partie.
+
+— Eh bien! de Saint-Aignan, hier, je me croyais le plus heureux des
+hommes.
+
+— Et Votre Majesté, aujourd’hui, dit en souriant le comte, s’en
+croirait-elle par hasard le plus malheureux?
+
+— Non, mais cet amour est une soif inextinguible; en vain je bois, en
+vain je dévore les gouttes d’eau que ton industrie me procure: plus je
+bois, plus j’ai soif.
+
+— Sire, c’est un peu votre faute, et Votre Majesté s’est fait la
+position telle qu’elle est.
+
+— Tu as raison.
+
+— Donc, en pareil cas, Sire, le moyen d’être heureux, c’est de se
+croire satisfait et d’attendre.
+
+— Attendre! Tu connais donc ce mot-là, toi, attendre?
+
+— Là, Sire, là! ne vous désolez point. J’ai déjà cherché, je chercherai
+encore.
+
+Le roi secoua la tête d’un air désespéré.
+
+— Et quoi! Sire, vous n’êtes plus content déjà?
+
+— Eh! si fait, mon cher de Saint-Aignan; mais trouve, mon Dieu! trouve.
+
+— Sire, je m’engage à chercher, voilà tout ce que je puis dire.
+
+Le roi voulut revoir encore le portrait, ne pouvant revoir l’original.
+Il indiqua quelques changements au peintre, et sortit.
+
+Derrière lui, de Saint-Aignan congédia l’artiste.
+
+Chevalets, couleurs et peintre n’étaient pas disparus, que Malicorne
+montra sa tête entre les deux portières.
+
+De Saint-Aignan le reçut à bras ouverts, et cependant avec une certaine
+tristesse. Le nuage qui avait passé sur le soleil royal voilait, à son
+tour, le satellite fidèle.
+
+Malicorne vit, du premier coup d’œil, ce crêpe étendu sur le visage de
+de Saint-Aignan.
+
+— Oh! monsieur le comte, dit-il, comme vous voilà noir!
+
+— J’en ai bien le sujet, ma foi! mon cher monsieur Malicorne; croiriez
+vous que le roi n’est pas content?
+
+— Pas content de son escalier?
+
+— Oh! non, au contraire, l’escalier a plu beaucoup.
+
+— C’est donc la décoration des chambres qui n’est pas selon son goût?
+
+— Oh! pour cela, il n’y a pas seulement songé. Non, ce qui a déplu au
+roi...
+
+— Je vais vous le dire, monsieur le comte: c’est d’être venu, lui
+quatrième, à un rendez-vous d’amour. Comment, monsieur le comte, vous
+n’avez pas deviné cela, vous?
+
+— Mais comment l’eussé-je deviné, cher monsieur Malicorne, quand je
+n’ai fait que suivre à la lettre les instructions du roi?
+
+— En vérité, Sa Majesté a voulu, à toute force, vous voir près d’elle?
+
+— Positivement.
+
+— Et Sa Majesté a voulu avoir, en outre, M. le peintre que j’ai
+rencontré en bas?
+
+— Exigé, monsieur Malicorne, exigé!
+
+— Alors, je le comprends, pardieu! bien, que Sa Majesté ait été
+mécontente.
+
+— Mécontente de ce que l’on a ponctuellement obéi à ses ordres? Je ne
+vous comprends plus.
+
+Malicorne se gratta l’oreille.
+
+— À quelle heure, demanda-t-il, le roi avait-il dit qu’il se rendrait
+chez vous?
+
+— À deux heures.
+
+— Et vous étiez chez vous à attendre le roi?
+
+— Dès une heure et demie.
+
+— Ah! vraiment!
+
+— Peste! il eût fait beau me voir inexact devant le roi.
+
+Malicorne, malgré le respect qu’il portait à de Saint-Aignan, ne put
+s’empêcher de hausser les épaules.
+
+— Et ce peintre, fit-il, le roi l’avait-il demandé aussi pour deux
+heures?
+
+— Non, mais moi, je le tenais ici dès midi. Mieux vaut, vous comprenez,
+qu’un peintre attende deux heures, que le roi une minute.
+
+Malicorne se mit à rire silencieusement.
+
+— Voyons, cher monsieur Malicorne, dit Saint-Aignan, riez moins de moi
+et parlez davantage.
+
+— Vous l’exigez?
+
+— Je vous en supplie.
+
+— Eh bien! monsieur le comte, si vous voulez que le roi soit un peu
+plus content la première fois qu’il viendra...
+
+— Il vient demain.
+
+— Eh bien! si vous voulez que le roi soit un peu plus content demain...
+
+— Ventre-saint-gris! comme disait son aïeul, si je le veux! je le crois
+bien!
+
+— Eh bien! demain, au moment où arrivera le roi, ayez affaire
+dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre, pour une chose
+indispensable.
+
+— Oh! oh!
+
+— Pendant vingt minutes.
+
+— Laisser le roi seul pendant vingt minutes? s’écria de Saint-Aignan
+effrayé.
+
+— Allons, mettons que je n’ai rien dit, fit Malicorne, tirant vers la
+porte.
+
+— Si fait, si fait, cher monsieur Malicorne; au contraire, achevez, je
+commence à comprendre. Et le peintre, le peintre?
+
+— Oh! le peintre, lui, il faut qu’il soit en retard d’une demi-heure.
+
+— Une demi-heure, vous croyez?
+
+— Oui, je crois.
+
+— Mon cher monsieur, je ferai comme vous dites.
+
+— Et je crois que vous vous en trouverez bien; me permettez-vous de
+venir m’informer un peu demain?
+
+— Certes.
+
+— J’ai bien l’honneur d’être votre serviteur respectueux, monsieur de
+Saint Aignan.
+
+Et Malicorne sortit à reculons.
+
+«Décidément ce garçon-là a plus d’esprit que moi», se dit de
+Saint-Aignan entraîné par sa conviction.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXVI — Hampton-Court
+
+
+Cette révélation que nous venons de voir Montalais faire à La
+Vallière, à la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ramène tout
+naturellement au principal héros de cette histoire, pauvre chevalier
+errant au souffle du caprice d’un roi.
+
+Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec lui ce
+détroit plus orageux que l’Europe qui sépare Calais de Douvres; nous
+traverserons cette verte et plantureuse campagne aux mille ruisseaux
+qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes plus pittoresques les
+unes que les autres, et nous arriverons enfin à Londres.
+
+De là, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous aurons
+reconnu que Raoul a fait un premier séjour à White-Hall, un second à
+Saint-James; quand nous saurons qu’il a été reçu par Monck et introduit
+dans les meilleures sociétés de la Cour de Charles II, nous courrons
+après lui jusqu’à l’une des maisons d’été de Charles II, près de la
+ville de Kingston, à Hampton-Court, que baigne la Tamise.
+
+Le fleuve n’est pas encore, à cet endroit, l’orgueilleuse voie qui
+charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses eaux
+noires comme celles du Cocyte, en disant: «Moi aussi, je suis la mer.»
+
+Non, ce n’est encore qu’une douce et verte rivière aux margelles
+moussues, aux larges miroirs reflétant les saules et les hêtres,
+avec quelque barque de bois desséché qui dort çà et là au milieu des
+roseaux, dans une anse d’aulnes et de myosotis.
+
+Les paysages s’étendent alentour calmes et riches; la maison de briques
+perce de ses cheminées, aux fumées bleues, une épaisse cuirasse de houx
+flaves et verts; l’enfant vêtu d’un sarrau rouge paraît et disparaît
+dans les grandes herbes comme un coquelicot qui se courbe sous le
+souffle du vent.
+
+Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l’ombre des
+petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-pêcheur, aux
+flancs d’émeraude et d’or, court comme une balle magique à la surface
+de l’eau et frise étourdiment la ligne de son confrère, l’homme
+pêcheur, qui guette, assis sur son batelet, la tanche et l’alose.
+
+Au-dessus de ce paradis, fait d’ombre noire et de douce lumière,
+se lève le manoir d’Hampton-Court, bâti par Wolsey, séjour que
+l’orgueilleux cardinal avait créé désirable même pour un roi, et qu’il
+fut forcé, en courtisan timide, de donner à son maître Henri VIII,
+lequel avait froncé le sourcil d’envie et de cupidité au seul aspect du
+château neuf.
+
+Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fenêtres, aux
+belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons,
+ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines
+intérieures pareilles à celles de l’Alhambra; Hampton-Court, c’est
+le berceau des roses, du jasmin et des clématites. C’est la joie des
+yeux et de l’odorat, c’est la bordure la plus charmante de ce tableau
+d’amour que déroula Charles II, parmi les voluptueuses peintures du
+Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans sa galerie le
+portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses boiseries les trous des
+balles puritaines lancées par les soldats de Cromwell, le 24 août 1648,
+alors qu’ils avaient amené Charles Ier prisonnier à Hampton-Court.
+
+C’est là que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce roi
+poète par le désir; ce malheureux d’autrefois qui se payait, par un
+jour de volupté, chaque minute écoulée naguère dans l’angoisse et la
+misère.
+
+Ce n’était pas le doux gazon d’Hampton-Court, si doux que l’on croit
+fouler le velours; ce n’était pas le carré de fleurs touffues qui ceint
+le pied de chaque arbre et fait un lit aux rosiers de vingt pieds qui
+s’épanouissent en plein ciel comme des gerbes d’artifice; ce n’étaient
+pas les grands tilleuls dont les rameaux tombent jusqu’à terre comme
+des saules, et voilent tout amour ou toute rêverie sous leur ombre ou
+plutôt sous leur chevelure; ce n’était pas tout cela que Charles II
+aimait dans son beau palais d’Hampton-Court.
+
+Peut-être était-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux de
+la mer Caspienne, cette eau immense, ridée par un vent frais, comme
+les ondulations de la chevelure de Cléopâtre, ces eaux tapissées de
+cressons, de nénuphars blancs aux bulbes vigoureuses qui s’entrouvrent
+pour laisser voir comme l’œuf le germe d’or rutilant au fond de
+l’enveloppe laiteuse, ces eaux mystérieuses et pleines de murmures, sur
+lesquelles naviguent les cygnes noirs et les petits canards avides,
+frêle couvée au duvet de soie, qui poursuivent la mouche verte sur les
+glaïeuls et la grenouille dans ses repaires de mousse.
+
+C’étaient peut-être les houx énormes au feuillage bicolore, les ponts
+riants jetés sur les canaux, les biches qui brament dans les allées
+sans fin, et les bergeronnettes qui piétinent en voletant dans les
+bordures de buis et de trèfle.
+
+Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les
+espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts treillages
+pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante; il y a dans le
+parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui baignent leurs
+pieds dans une poétique et luxuriante moisissure.
+
+Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c’étaient les ombres
+charmantes qui couraient après midi sur ses terrasses, lorsque, comme
+Louis XIV, il avait fait peindre leurs beautés dans son grand cabinet
+par un des pinceaux intelligents de son époque, pinceaux qui savaient
+attacher sur la toile un rayon échappé de tant de beaux yeux qui
+lançaient l’amour.
+
+Le jour où nous arrivons à Hampton-Court, le ciel est presque doux
+et clair comme en un jour de France, l’air est d’une tiédeur humide,
+les géraniums, les pois de senteur énormes, les seringats et les
+héliotropes, jetés par millions dans le parterre, exhalent leurs arômes
+enivrants.
+
+Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dîné, rendu visite
+à la duchesse de Castelmaine, la maîtresse en titre, et, après cette
+preuve de fidélité, il peut à l’aise se permettre des infidélités
+jusqu’au soir.
+
+Toute la Cour folâtre et aime. C’est le temps où les dames demandent
+sérieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou tel pied plus
+ou moins charmant, selon qu’il est chaussé d’un bas de soie rose ou
+d’un bas de soie verte.
+
+C’est le temps où Charles II déclare qu’il n’y a pas de salut pour une
+femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart les porte
+de cette couleur.
+
+Tandis que le roi cherche à communiquer ses préférences, nous verrons,
+dans l’allée des hêtres qui faisait face à la terrasse, une jeune dame
+en habit de couleur sévère marchant auprès d’un autre habit de couleur
+lilas et bleu sombre.
+
+Elles traversèrent le parterre de gazon, au milieu duquel s’élevait une
+belle fontaine aux sirènes de bronze, et s’en allèrent en causant sur
+la terrasse, le long de laquelle, de la clôture de briques, sortaient
+dans le parc plusieurs cabinets variés de forme; mais, comme ces
+cabinets étaient pour la plupart occupés, ces jeunes femmes passèrent:
+l’une rougissait, l’autre rêvait.
+
+Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute la
+Tamise, et, trouvant un frais abri, s’assirent côte à côte.
+
+— Où allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes à sa
+compagne.
+
+— Ma chère Graffton, nous allons, tu le vois bien, où tu nous mènes.
+
+— Moi?
+
+— Sans doute, toi! à l’extrémité du palais, vers ce banc où le jeune
+Français attend et soupire.
+
+Miss Mary Graffton s’arrêta court.
+
+— Non, non, dit-elle, je ne vais pas là.
+
+— Pourquoi?
+
+— Retournons, Stewart.
+
+— Avançons, au contraire, et expliquons-nous.
+
+— Sur quoi?
+
+— Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les promenades que
+tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu’il fait.
+
+— Et tu en conclus qu’il m’aime ou que je l’aime?
+
+— Pourquoi pas? C’est un charmant gentilhomme. Personne ne m’entend, je
+l’espère, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec un sourire qui
+indiquait, au reste, que son inquiétude n’était pas grande.
+
+— Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec M. de
+Buckingham.
+
+— À propos de M. de Buckingham, Mary...
+
+— Quoi?
+
+— Il me semble qu’il s’est déclaré ton chevalier depuis le retour de
+France; comment va ton cœur de ce côté?
+
+Mary Graffton haussa les épaules.
+
+— Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en
+riant; allons le retrouver bien vite.
+
+— Pour quoi faire?
+
+— J’ai à lui parler, moi.
+
+— Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais les
+petits secrets du roi.
+
+— Tu crois cela?
+
+— Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis, pourquoi M.
+de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu’y fait-il?
+
+— Ce que fait tout gentilhomme envoyé par son roi vers un autre roi.
+
+— Soit; mais, sérieusement, quoique la politique ne soit pas notre
+fort, nous en savons assez pour comprendre que M. de Bragelonne n’a
+point ici de mission sérieuse.
+
+— Écoute dit Stewart avec une gravité affectée, je veux bien pour toi
+trahir un secret d’État. Veux-tu que je te récite la lettre de crédit
+donnée par le roi Louis XIV à M. de Bragelonne, et adressée à Sa
+Majesté le roi Charles II?
+
+— Oui, sans doute.
+
+— La voici: «Mon frère, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour, fils
+de quelqu’un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en prie, et
+faites-lui aimer l’Angleterre.»
+
+— Il y avait cela?
+
+— Tout net... ou l’équivalent. Je ne réponds pas de la forme, mais je
+réponds du fond.
+
+— Eh bien! qu’en as-tu déduit, ou plutôt qu’en a déduit le roi?
+
+— Que Sa Majesté française avait ses raisons pour éloigner M. de
+Bragelonne, et le marier... autre part qu’en France.
+
+— De sorte qu’en vertu de cette lettre?...
+
+— Le roi Charles II a reçu de Bragelonne comme tu sais, splendidement
+et amicalement; il lui a donné la plus belle chambre de White-Hall,
+et, comme tu es la plus précieuse personne de sa Cour, attendu que tu
+as refusé son cœur... allons, ne rougis pas... il a voulu te donner du
+goût pour le Français et lui faire ce beau présent. Voilà pourquoi,
+toi, héritière de trois cent mille livres, toi, future duchesse,
+toi, belle et bonne, il t’a mise de toutes les promenades dont M. de
+Bragelonne faisait partie. Enfin, c’était un complot, une espèce de
+conspiration. Vois si tu veux y mettre le feu, je t’en livre la mèche.
+
+Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui était familière,
+et serrant le bras de sa compagne:
+
+— Remercie le roi, dit-elle.
+
+— Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde! répliqua
+Stewart.
+
+Ces mots étaient à peine prononcés, que M. de Buckingham sortait de
+l’un des pavillons de la terrasse et, s’approchant des deux femmes avec
+un sourire:
+
+— Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas jaloux, et
+la preuve, miss Mary, c’est que voici là-bas celui qui devrait être la
+cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne, qui rêve tout seul.
+Pauvre garçon! Permettez donc que je lui abandonne votre gracieuse
+compagnie pendant quelques minutes, attendu que j’ai besoin de causer
+pendant ces quelques minutes avec miss Lucy Stewart.
+
+Alors, s’inclinant du côté de Lucy:
+
+— Me ferez-vous, dit-il, l’honneur de prendre ma main pour aller saluer
+le roi, qui nous attend?
+
+Et, à ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss Lucy
+Stewart et l’emmena.
+
+Restée seule, Mary Graffton, la tête inclinée sur l’épaule avec cette
+mollesse gracieuse particulière aux jeunes Anglaises, demeura un
+instant immobile, les yeux fixés sur Raoul, mais comme indécise de ce
+qu’elle devait faire. Enfin, après que ses joues, en pâlissant et en
+rougissant tour à tour, eurent révélé le combat qui se passait dans
+son cœur, elle parut prendre une résolution et s’avança d’un pas assez
+ferme vers le banc où Raoul était assis, et rêvait comme on l’avait
+bien dit.
+
+Le bruit des pas de miss Mary, si léger qu’il fût sur la pelouse verte,
+réveilla Raoul; il détourna la tête, aperçut la jeune fille et marcha
+au-devant de la compagne que son heureux destin lui amenait.
+
+— On m’envoie à vous, monsieur, dit Mary Graffton; m’acceptez-vous?
+
+— Et à qui dois-je être reconnaissant d’un pareil bonheur,
+mademoiselle? demanda Raoul.
+
+— À M. de Buckingham, répliqua Mary en affectant la gaieté.
+
+— À M. de Buckingham, qui recherche si passionnément votre précieuse
+compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire?
+
+— En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire à ce que nous
+passions la meilleure ou plutôt la plus longue part de nos journées
+ensemble. Hier, c’était le roi qui m’ordonnait de vous faire asseoir
+près de moi, à table; aujourd’hui, c’est M. de Buckingham qui me prie
+de venir m’asseoir près de vous, sur ce banc.
+
+— Et il s’est éloigné pour me laisser la place libre? demanda Raoul,
+avec embarras.
+
+— Regardez là-bas, au détour de l’allée, il va disparaître avec miss
+Stewart. A-t-on de ces complaisances-là en France, monsieur le vicomte?
+
+— Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en France, car
+à peine si je suis Français. J’ai vécu dans plusieurs pays et presque
+toujours en soldat; puis j’ai passé beaucoup de temps à la campagne; je
+suis un sauvage.
+
+— Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n’est-ce pas?
+
+— Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.
+
+— Comment, vous ne savez?...
+
+— Pardon, fit Raoul en secouant la tête et en rappelant à lui ses
+pensées. Pardon, je n’entendais pas.
+
+— Oh! dit la jeune femme en soupirant à son tour, comme le duc de
+Buckingham a eu tort de m’envoyer ici!
+
+— Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est
+maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu tort de
+vous envoyer ici.
+
+— C’est justement, répliqua la jeune femme avec sa voix sérieuse et
+vibrante, c’est justement parce que je ne m’ennuie pas avec vous que M.
+de Buckingham a eu tort de m’envoyer près de vous.
+
+Raoul rougit à son tour.
+
+— Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il près de
+moi, et comment y venez-vous vous-même? M. de Buckingham vous aime, et
+vous l’aimez...
+
+— Non, répondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne m’aime point,
+puisqu’il aime Mme la duchesse d’Orléans; et, quant à moi, je n’ai
+aucun amour pour le duc.
+
+Raoul regarda la jeune femme avec étonnement.
+
+— Êtes-vous l’ami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle.
+
+— M. le duc me fait l’honneur de m’appeler son ami, depuis que nous
+nous sommes vus en France.
+
+— Vous êtes de simples connaissances, alors?
+
+— Non, car M. le duc de Buckingham est l’ami très intime d’un
+gentilhomme que j’aime comme un frère.
+
+— De M. le comte de Guiche.
+
+— Oui, mademoiselle.
+
+— Lequel aime Mme la duchesse d’Orléans?
+
+— Oh! que dites-vous là?
+
+— Et qui en est aimé, continua tranquillement la jeune femme.
+
+Raoul baissa la tête; miss Mary Graffton continua en soupirant:
+
+— Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de Bragelonne,
+car M. de Buckingham vous a donné une fâcheuse commission en m’offrant
+à vous comme compagne de promenade. Votre cœur est ailleurs, et à peine
+si vous me faites l’aumône de votre esprit. Avouez, avouez... Ce serait
+mal à vous, vicomte, de ne pas avouer.
+
+— Madame, je l’avoue.
+
+Elle le regarda.
+
+Il était si simple et si beau, son œil avait tant de limpidité, de
+douce franchise et de résolution, qu’il ne pouvait venir à l’idée d’une
+femme, aussi distinguée que l’était miss Mary, que le jeune homme fût
+un discourtois ou un niais.
+
+Elle vit seulement qu’il aimait une autre femme qu’elle dans toute la
+sincérité de son cœur.
+
+— Oui, je comprends, dit-elle; vous êtes amoureux en France.
+
+Raoul s’inclina.
+
+— Le duc connaît-il cet amour?
+
+— Nul ne le sait, répondit Raoul.
+
+— Et pourquoi me le dites-vous, à moi?
+
+— Mademoiselle...
+
+— Allons, parlez.
+
+— Je ne puis.
+
+— C’est donc à moi d’aller au-devant de l’explication; vous ne
+voulez rien me dire, à moi, parce que vous êtes convaincu maintenant
+que je n’aime point le duc, parce que vous voyez que je vous eusse
+aimé peut-être, parce que vous êtes un gentilhomme plein de cœur et
+de délicatesse, et qu’au lieu de prendre, ne fût-ce que pour vous
+distraire un moment, une main que l’on approchait de la vôtre, qu’au
+lieu de sourire à ma bouche qui vous souriait, vous avez préféré, vous
+qui êtes jeune, me dire, à moi qui suis belle: «J’aime en France!» Eh
+bien! merci monsieur de Bragelonne, vous êtes un noble gentilhomme, et
+je vous en aime davantage... d’amitié. À présent, ne parlons plus de
+moi, parlons de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parlé d’elle;
+dites-moi pourquoi vous êtes triste, pourquoi vous l’êtes davantage
+encore depuis quelques jours?
+
+Raoul fut ému jusqu’au fond du cœur à l’accent doux et triste de cette
+voix; il ne put trouver un mot de réponse; la jeune fille vint encore à
+son secours.
+
+— Plaignez-moi, dit-elle. Ma mère était Française. Je puis donc dire
+que je suis Française par le sang et l’âme. Mais sur cette ardeur
+planent sans cesse le brouillard et la tristesse de l’Angleterre.
+Parfois je rêve d’or et de magnifiques félicités; mais soudain la brume
+arrive et s’étend sur mon rêve qu’elle éteint. Cette fois encore, il en
+a été ainsi. Pardon, assez là-dessus; donnez-moi votre main et contez
+vos chagrins à une amie.
+
+— Vous êtes Française, avez-vous dit, Française d’âme et de sang!
+
+— Oui, non seulement, je le répète, ma mère était Française; mais
+encore, comme mon père, ami du roi Charles Ier, s’était exilé
+en France, et pendant le procès du prince, et pendant la vie du
+Protecteur, j’ai été élevée à Paris; à la restauration du roi Charles
+II, mon père est revenu en Angleterre pour y mourir presque aussitôt,
+pauvre père! Alors, le roi Charles m’a faite duchesse et a complété mon
+douaire.
+
+— Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec un
+profond intérêt.
+
+— J’ai une sœur, mon aînée de sept ou huit ans, mariée en France et
+déjà veuve; elle s’appelle Mme de Bellière.
+
+Raoul fit un mouvement.
+
+— Vous la connaissez?
+
+— J’ai entendu prononcer son nom.
+
+— Elle aime aussi, et ses dernières lettres m’annoncent qu’elle est
+heureuse, donc elle est aimée. Moi, je vous le disais, monsieur de
+Bragelonne, j’ai la moitié de son âme, mais je n’ai point la moitié de
+son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-vous en France?
+
+— Une jeune fille douce et blanche comme un lis.
+
+— Mais, si elle vous aime, pourquoi êtes-vous triste?
+
+— On m’a dit qu’elle ne m’aimait plus.
+
+— Vous ne le croyez pas, j’espère?
+
+— Celui qui m’écrit n’a point signé sa lettre.
+
+— Une dénonciation anonyme! Oh! c’est quelque trahison, dit miss
+Graffton.
+
+— Tenez, dit Raoul en montrant à la jeune fille un billet qu’il avait
+lu cent fois.
+
+Mary Graffton prit le billet et lut:
+
+«Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous divertir
+là-bas avec les belles dames du roi Charles II; car, à la Cour du roi
+Louis XIV, on vous assiège dans le château de vos amours. Restez donc à
+jamais à Londres, pauvre vicomte, ou revenez vite à Paris.»
+
+— Pas de signature? dit Miss Mary.
+
+— Non.
+
+— Donc, n’y croyez pas.
+
+— Oui; mais voici une seconde lettre.
+
+— De qui?
+
+— De M. de Guiche.
+
+— Oh! c’est autre chose! Et cette lettre vous dit?...
+
+— Lisez.
+
+«Mon ami, je suis blessé, malade. Revenez, Raoul; revenez!
+
+De Guiche.»
+
+— Et qu’allez-vous faire? demanda la jeune fille avec un serrement de
+cœur.
+
+— Mon intention, en recevant cette lettre, a été de prendre à l’instant
+même congé du roi.
+
+— Et vous la reçûtes?...
+
+— Avant-hier.
+
+— Elle est datée de Fontainebleau.
+
+— C’est étrange, n’est-ce pas? la Cour est à Paris. Enfin, je fusse
+parti. Mais, quand je parlai au roi de mon départ, il se mit à rire et
+me dit: «Monsieur l’ambassadeur, d’où vient que vous partez? Est-ce que
+votre maître vous rappelle?» Je rougis, je fus décontenancé car, en
+effet, le roi m’a envoyé ici, et je n’ai point reçu d’ordre de retour.
+
+Mary fronça un sourcil pensif.
+
+— Et vous restez? demanda-t-elle.
+
+— Il le faut, mademoiselle.
+
+— Et celle que vous aimez?...
+
+— Eh bien?...
+
+— Vous écrit-elle?
+
+— Jamais.
+
+— Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas?
+
+— Au moins, elle ne m’a point écrit depuis mon départ.
+
+— Vous écrivait-elle, auparavant?
+
+— Quelquefois... Oh! j’espère qu’elle aura eu un empêchement.
+
+— Voici le duc: silence.
+
+En effet, Buckingham reparaissait au bout de l’allée seul et souriant;
+il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.
+
+— Vous êtes-vous entendus? dit-il.
+
+— Sur quoi? demanda Mary Graffton.
+
+— Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chère Mary, et rendre Raoul
+moins malheureux?
+
+— Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.
+
+— Voilà mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise
+devant Monsieur?
+
+Et il souriait.
+
+— Si vous voulez dire, répondit la jeune fille avec fierté, que j’étais
+disposée à aimer M. de Bragelonne, c’est inutile, car je le lui ai dit.
+
+Buckingham réfléchit, et sans se décontenancer, comme elle s’y
+attendait:
+
+— C’est, dit-il, parce que je vous connais un délicat esprit et surtout
+une âme loyale, que je vous laissais avec M. de Bragelonne, dont le
+cœur malade peut se guérir entre les mains d’un médecin comme vous.
+
+— Mais, milord, avant de me parler du cœur de M. de Bragelonne, vous me
+parliez du vôtre. Voulez-vous donc que je guérisse deux cœurs à la fois?
+
+— Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que j’ai
+bientôt cessé une poursuite inutile, reconnaissant que ma blessure, à
+moi, était incurable.
+
+Mary se recueillit un instant.
+
+— Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on l’aime.
+Il n’a donc pas besoin d’un médecin tel que moi.
+
+— M. de Bragelonne, dit Buckingham, est à la veille de faire une grave
+maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l’on soigne son cœur.
+
+— Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul.
+
+— Non, peu à peu je m’expliquerais; mais, si vous le désirez, je puis
+dire à miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.
+
+— Milord, vous me mettez à la torture: milord, vous savez quelque chose.
+
+— Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu’un cœur
+malade puisse rencontrer sur son chemin.
+
+— Milord, je vous ai déjà dit que le vicomte de Bragelonne aimait
+ailleurs, fit la jeune fille.
+
+— Il a tort.
+
+— Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j’ai tort?
+
+— Oui.
+
+— Mais qui aime-t-il donc? s’écria la jeune fille.
+
+— Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement Buckingham, avec
+ce flegme qu’un Anglais seul puise dans sa tête et dans son cœur.
+
+Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles prononcées
+par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la pâleur du
+saisissement et le frissonnement de la terreur.
+
+— Duc, s’écria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles que,
+sans tarder d’une seconde, j’en vais chercher l’explication à Paris.
+
+— Vous resterez ici, dit Buckingham.
+
+— Moi?
+
+— Oui, vous.
+
+— Et comment cela?
+
+— Parce que vous n’avez pas le droit de partir, et qu’on ne quitte pas
+le service d’un roi pour celui d’une femme, fût-elle digne d’être aimée
+comme l’est Mary Graffton.
+
+— Alors instruisez-moi.
+
+— Je le veux bien. Mais resterez-vous?
+
+— Oui, si vous me parlez franchement.
+
+Ils en étaient là, et sans doute Buckingham allait dire, non pas tout
+ce qui était, mais tout ce qu’il savait, lorsqu’un valet de pied du roi
+parut à l’extrémité de la terrasse et s’avança vers le cabinet où était
+le roi avec miss Lucy Stewart.
+
+Cet homme précédait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis pied
+à terre il y avait quelques instants à peine.
+
+— Le courrier de France! le courrier de Madame! s’écria Raoul
+reconnaissant la livrée de la duchesse.
+
+L’homme et le courrier firent prévenir le roi tandis que le duc et miss
+Graffton échangeaient un regard d’intelligence.
+
+— Voulez-vous donc que je pleure?
+
+— Non, mais je voudrais vous voir un peu plus mélancolique.
+
+— Merci Dieu! ma belle, je l’ai été assez longtemps: quatorze ans
+d’exil, de pauvreté, de misère; il me semblait que c’était une dette
+payée; et puis la mélancolie enlaidit.
+
+— Non pas, voyez plutôt le jeune Français.
+
+— Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles en
+deviendront toutes folles les unes après les autres; d’ailleurs, lui,
+il a raison d’être mélancolique.
+
+— Et pourquoi cela?
+
+— Ah bien! il faut que je vous livre les secrets d’État.
+
+— Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous étiez prêt à
+faire tout ce que je voudrais.
+
+— Eh bien! il s’ennuie dans ce pays, là! Êtes-vous contente?
+
+— Il s’ennuie?
+
+— Oui, preuve qu’il est un niais.
+
+— Comment, un niais?
+
+— Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d’aimer miss Mary
+Graffton, et il s’ennuie!
+
+— Bon! il paraît que, si vous n’étiez pas aimé de miss Lucy Stewart,
+vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary Graffton?
+
+— Je ne dis pas cela: d’abord, vous savez bien que Mary Graffton ne
+m’aime pas; or, on ne se console d’un amour perdu que par un amour
+trouvé. Mais, encore une fois, ce n’est pas de moi qu’il est question,
+c’est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle qu’il laisse
+derrière lui est une Hélène, une Hélène avant Péris, bien entendu.
+
+— Mais il laisse donc quelqu’un, ce gentilhomme?
+
+— C’est-à-dire qu’on le laisse.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXVII — Le courrier de Madame
+
+
+Charles II était en train de prouver ou d’essayer de prouver à miss
+Stewart qu’il ne s’occupait que d’elle; en conséquence, il lui
+promettait un amour pareil à celui que son aïeul Henri IV avait eu pour
+Gabrielle.
+
+Malheureusement pour Charles II, il était tombé sur un mauvais jour,
+sur un jour où miss Stewart s’était mis en tête de le rendre jaloux.
+
+Aussi, à cette promesse, au lieu de s’attendrir comme l’espérait
+Charles II, se mit-elle à éclater de rire.
+
+— Oh! Sire, Sire, s’écria-t-elle tout en riant, si j’avais le malheur
+de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-il facile de
+voir que vous mentez.
+
+— Écoutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de Raphaël;
+vous savez si j’y tiens; le monde me les envie, vous savez encore cela:
+mon père les fit acheter par Van Dyck. Voulez-vous que je les fasse
+porter aujourd’hui même chez vous?
+
+— Oh! non, répondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, Sire, je suis
+trop à l’étroit pour loger de pareils hôtes.
+
+— Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.
+
+— Soyez moins généreux, Sire, et aimez plus longtemps, voilà tout ce
+que je vous demande.
+
+— Je vous aimerai toujours; n’est-ce pas assez?
+
+— Vous riez, Sire.
+
+— Pauvre garçon! Au fait, tant pis!
+
+— Comment, tant pis!
+
+— Oui, pourquoi s’en va-t-il?
+
+— Croyez-vous que ce soit de son gré qu’il s’en aille?
+
+— Il est donc forcé?
+
+— Par ordre, ma chère Stewart, il a quitté Paris par ordre.
+
+— Et par quel ordre?
+
+— Devinez.
+
+— Du roi?
+
+— Juste.
+
+— Ah! vous m’ouvrez les yeux.
+
+— N’en dites rien, au moins.
+
+— Vous savez bien que, pour la discrétion, je vaux un homme. Ainsi le
+roi le renvoie?
+
+— Oui.
+
+— Et, pendant son absence, il lui prend sa maîtresse.
+
+— Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier le
+roi, il se lamente!
+
+— Remercier le roi de ce qu’il lui enlève sa maîtresse? Ah çà! mais ce
+n’est pas galant le moins du monde, pour les femmes en général et pour
+les maîtresses en particulier, ce que vous dites là, Sire.
+
+— Mais comprenez donc, parbleu! Si celle que le roi lui enlève était
+une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son avis, et je ne
+le trouverais même pas assez désespéré; mais c’est une petite fille
+maigre et boiteuse... Au diable soit de la fidélité! comme on dit en
+France. Refuser celle qui est riche pour celle qui est pauvre, celle
+qui l’aime pour celle qui le trompe, a-t-on jamais vu cela?
+
+— Croyez-vous que Mary ait sérieusement envie de plaire au vicomte,
+Sire?
+
+— Oui, je le crois.
+
+— Eh bien! le vicomte s’habituera à l’Angleterre. Mary a bonne tête,
+et, quand elle veut, elle veut bien.
+
+— Ma chère miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s’acclimate à
+notre pays: il n’y a pas longtemps, avant-hier encore, il m’est venu
+demander la permission de le quitter.
+
+— Et vous la lui avez refusée?
+
+— Je le crois bien! le roi mon frère a trop à cœur qu’il soit absent,
+et, quant à moi, j’y mets de l’amour-propre: il ne sera pas dit que
+j’aurai tendu à ce _youngman_ le plus noble et le plus doux appât de
+l’Angleterre...
+
+— Vous êtes galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante moue.
+
+— Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-là est un appât
+royal, et, puisque je m’y suis pris, un autre, j’espère, ne s’y prendra
+point; je dis donc, enfin, que je n’aurai pas fait inutilement les doux
+yeux à ce jeune homme; il restera chez nous, il se mariera chez nous,
+ou, Dieu me damne!...
+
+— Et j’espère bien qu’une fois marié, au lieu d’en vouloir à Votre
+Majesté, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde s’empresse à
+lui plaire, jusqu’à M. de Buckingham qui, chose incroyable, s’efface
+devant lui.
+
+— Et jusqu’à miss Stewart, qui l’appelle un charmant cavalier.
+
+— Écoutez, Sire, vous m’avez assez vanté miss Graffton, passez-moi à
+mon tour un peu de Bragelonne. Mais, à propos, Sire, vous êtes depuis
+quelque temps d’une bonté qui me surprend; vous songez aux absents,
+vous pardonnez les offenses, vous êtes presque parfait. D’où vient?...
+
+Charles II se mit à rire.
+
+— C’est parce que vous vous laissez aimer, dit-il.
+
+— Oh! il doit y avoir une autre raison.
+
+— Dame! j’oblige mon frère Louis XIV.
+
+— Donnez-m’en une autre encore.
+
+— Eh bien! le vrai motif, c’est que Buckingham m’a recommandé ce jeune
+homme, et m’a dit: «Sire, je commence par renoncer, en faveur du
+vicomte de Bragelonne, à miss Graffton; faites comme moi.»
+
+— Oh! c’est un digne gentilhomme, en vérité, que le duc.
+
+— Allons, bien; échauffez-vous maintenant la tête pour Buckingham. Il
+paraît que vous voulez me faire damner aujourd’hui.
+
+En ce moment, on gratta à la porte.
+
+— Qui se permet de nous déranger? s’écria Charles avec impatience.
+
+— En vérité, Sire, dit Stewart, voilà un _qui se permet_ de la plus
+suprême fatuité, et, pour vous en punir...
+
+Elle alla elle-même ouvrir la porte.
+
+— Ah! c’est un messager de France, dit miss Stewart.
+
+— Un messager de France! s’écria Charles; de ma sœur peut-être?
+
+— Oui, Sire, dit l’huissier, et messager extraordinaire.
+
+— Entrez, entrez, dit Charles.
+
+Le courrier entra.
+
+— Vous avez une lettre de Mme la duchesse d’Orléans? demanda le roi.
+
+— Oui, Sire, répondit le courrier, et tellement pressée, que j’ai mis
+vingt-six heures seulement pour l’apporter à Votre Majesté, et encore
+ai-je perdu trois quarts d’heure à Calais.
+
+— On reconnaîtra ce zèle, dit le roi.
+
+Et il ouvrit la lettre.
+
+Puis, se prenant à rire aux éclats:
+
+— En vérité, s’écria-t-il, je n’y comprends plus rien.
+
+Et il relut la lettre une seconde fois.
+
+Miss Stewart affectait un maintien plein de réserve, et contenait son
+ardente curiosité.
+
+— Francis, dit le roi à son valet, que l’on fasse rafraîchir et coucher
+ce brave garçon, et que, demain, en se réveillant, il trouve à son
+chevet un petit sac de cinquante louis.
+
+— Sire!
+
+— Va, mon ami, va! Ma sœur avait bien raison de te recommander la
+diligence; c’est pressé.
+
+Et il se remit à rire plus fort que jamais.
+
+Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-même ne savaient
+quelle contenance garder.
+
+— Ah! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je pense
+que tu as crevé... combien de chevaux?
+
+— Deux.
+
+— Deux chevaux pour apporter cette nouvelle! C’est bien; va, mon ami,
+va.
+
+Le courrier sortit avec le valet de chambre.
+
+Charles II alla à la fenêtre qu’il ouvrit, et, se penchant au-dehors:
+
+— Duc! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez!
+
+Le duc se hâta d’accourir; mais, arrivé au seuil de la porte, et
+apercevant miss Stewart, il hésita à entrer.
+
+— Viens donc, et ferme la porte, duc.
+
+Le duc obéit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s’approcha en
+souriant.
+
+— Eh bien! mon cher duc, où en es-tu avec ton Français?
+
+— Mais j’en suis, de son côté, au plus pur désespoir, Sire.
+
+— Et pourquoi?
+
+— Parce que cette adorable miss Graffton veut l’épouser, et qu’il ne
+veut pas.
+
+— Mais ce Français n’est donc qu’un béotien! s’écria miss Stewart;
+qu’il dise _oui_, ou qu’il dise _non_, et que cela finisse.
+
+— Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez savoir,
+madame, que M. de Bragelonne aime ailleurs.
+
+— Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de plus
+simple; qu’il dise non.
+
+— Oh! c’est que je lui ai prouvé qu’il avait tort de ne pas dire oui!
+
+— Tu lui as donc avoué que sa La Vallière le trompait?
+
+— Ma foi! oui, tout net.
+
+— Et qu’a-t-il fait?
+
+— Il a fait un bond comme pour franchir le détroit.
+
+— Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose: c’est ma foi! bien
+heureux.
+
+— Mais, continua Buckingham, je l’ai arrêté: je l’ai mis aux prises
+avec miss Mary, et j’espère bien que, maintenant, il ne partira point,
+comme il en avait manifesté l’intention.
+
+— Il manifestait l’intention de partir? s’écria le roi.
+
+— Un instant, j’ai douté qu’aucune puissance humaine fût capable de
+l’arrêter; mais les yeux de miss Mary sont braqués sur lui: il restera.
+
+— Eh bien! voilà ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en éclatant
+de rire; ce malheureux est prédestiné.
+
+— Prédestiné à quoi?
+
+— À être trompé, ce qui n’est rien; mais à le voir, ce qui est beaucoup.
+
+— À distance, et avec l’aide de miss Graffton, le coup sera paré.
+
+— Eh bien! pas du tout; il n’y aura ni distance, ni aide de miss
+Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure.
+
+Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.
+
+— Mais, Sire, Votre Majesté sait bien que c’est impossible, dit le duc.
+
+— C’est-à-dire, mon cher Buckingham, qu’il est impossible, maintenant,
+que le contraire arrive.
+
+— Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion.
+
+— Je le veux bien, Villiers.
+
+— Et que sa colère est terrible.
+
+— Je ne dis pas non, cher ami.
+
+— S’il voit son malheur de près, tant pis pour l’auteur de son malheur.
+
+— Soit; mais que veux-tu que j’y fasse?
+
+— Fût-ce le roi, s’écria Buckingham, je ne répondrais pas de lui!
+
+— Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles
+tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez lui à
+Blois. Il a M. d’Artagnan. Peste! voilà un gardien! Je m’accommoderais,
+vois-tu de vingt colères comme celles de ton Bragelonne, si j’avais
+quatre gardiens comme M. d’Artagnan.
+
+— Oh! mais que Votre Majesté, qui est si bonne, réfléchisse, dit
+Buckingham.
+
+— Tiens, dit Charles II en présentant la lettre au duc, lis, et réponds
+toi même. À ma place, que ferais-tu?
+
+Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en
+tremblant d’émotion:
+
+«Pour vous, pour moi, pour l’honneur et le salut de tous, renvoyez
+immédiatement en France M. de Bragelonne.
+
+«Votre sœur dévouée,
+
+«Henriette.»
+
+— Qu’en dis-tu, Villiers?
+
+— Ma foi! Sire, je n’en dis rien, répondit le duc stupéfait.
+
+— Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me conseillerais
+de ne pas obéir à ma sœur quand elle me parle avec cette insistance?
+
+— Oh! non, non, Sire, et cependant...
+
+— Tu n’as pas lu le _post-scriptum, _Villiers; il est sous le pli, et
+m’avait échappé d’abord à moi-même: lis.
+
+Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne.
+
+«Mille souvenirs à ceux qui m’aiment.»
+
+Le front pâlissant du duc s’abaissa vers la terre; la feuille trembla
+dans ses doigts, comme si le papier se fût changé en un plomb épais.
+
+Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait muet:
+
+— Qu’il suive donc sa destinée, comme nous la nôtre, continua le roi;
+chacun souffre sa passion en ce monde: j’ai eu la mienne, j’ai eu celle
+des miens, j’ai porté double croix. Au diable les soucis, maintenant!
+Va, Villiers, va me quérir ce gentilhomme.
+
+Le duc ouvrit la porte treillissée du cabinet, et, montrant au roi
+Raoul et Mary qui marchaient à côté l’un de l’autre:
+
+— Oh! Sire, dit-il, quelle cruauté pour cette pauvre miss Graffton!
+
+— Allons, allons, appelle, dit Charles II en fronçant ses sourcils
+noirs; tout le monde est donc sentimental ici? Bon: voilà miss Stewart
+qui s’essuie les yeux, à présent. Maudit Français, va!
+
+Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton, il
+l’amena devant le cabinet du roi.
+
+— Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous pas,
+avant-hier, la permission de retourner à Paris?
+
+— Oui, Sire, répondit Raoul, que ce début étourdit tout d’abord.
+
+— Eh bien! mon cher vicomte, j’avais refusé, je crois?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et vous m’en avez voulu?
+
+— Non, Sire; car Votre Majesté refusait, certainement, pour
+d’excellents motifs; Votre Majesté est trop sage et trop bonne pour ne
+pas bien faire tout ce qu’elle fait.
+
+— Je vous alléguai, je crois, cette raison, que le roi de France ne
+vous avait pas rappelé?
+
+— Oui, Sire, vous m’avez, en effet, répondu cela.
+
+— Eh bien! j’ai réfléchi, monsieur de Bragelonne; si le roi, en effet,
+ne vous a pas fixé le retour, il m’a recommandé de vous rendre agréable
+le séjour de l’Angleterre; or, puisque vous me demandiez à partir,
+c’est que le séjour de l’Angleterre ne vous était pas agréable?
+
+— Je n’ai pas dit cela, Sire.
+
+— Non; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, qu’un autre
+séjour vous serait plus agréable que celui-ci.
+
+En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle de
+laquelle miss Graffton était appuyée pâle et défaite.
+
+Son autre bras était posé sur le bras de Buckingham.
+
+— Vous ne répondez pas, poursuivit Charles; le proverbe français est
+positif: «Qui ne dit mot consent.» Eh bien! monsieur de Bragelonne, je
+me vois en mesure de vous satisfaire; vous pouvez, quand vous voudrez,
+partir pour la France, je vous y autorise.
+
+— Sire!... s’écria Raoul.
+
+— Oh! murmura Mary en étreignant le bras de Buckingham.
+
+— Vous pouvez être ce soir à Douvres, continua le roi; la marée monte à
+deux heures du matin.
+
+Raoul, stupéfait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu entre
+le remerciement et l’excuse.
+
+— Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous souhaite
+toutes sortes de prospérités, dit le roi en se levant; vous me ferez le
+plaisir de garder, en souvenir de moi, ce diamant, que je destinais à
+une corbeille de noces.
+
+Miss Graffton semblait près de défaillir.
+
+Raoul reçut le diamant; en le recevant, il sentait ses genoux trembler.
+
+Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments à miss
+Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu.
+
+Le roi profita de ce moment pour disparaître.
+
+Raoul trouva le duc occupé à relever le courage de miss Graffton.
+
+— Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie, murmurait
+Buckingham.
+
+— Je lui dis de partir, répondit miss Graffton en se ranimant; je ne
+suis pas de ces femmes qui ont plus d’orgueil que de cœur; si on l’aime
+en France, qu’il retourne en France, et qu’il me bénisse, moi qui lui
+aurai conseillé d’aller trouver son bonheur. Si, au contraire, on ne
+l’aime plus, qu’il revienne, je l’aimerai encore, et son infortune ne
+l’aura point amoindri à mes yeux. Il y a dans les armes de ma maison ce
+que Dieu a gravé dans mon cœur: _Habenti parum, egenti cuncta. _«Aux
+riches peu, aux pauvres tout.»
+
+— Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez là-bas l’équivalent
+de ce que vous laissez ici.
+
+— Je crois ou du moins j’espère, dit Raoul d’un air sombre, que ce que
+j’aime est digne de moi; mais, s’il est vrai que j’ai un indigne amour,
+comme vous avez essayé de me le faire entendre, monsieur le duc, je
+l’arracherai de mon cœur, dussé-je arracher mon cœur avec l’amour.
+
+Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression
+d’indéfinissable pitié.
+
+Raoul sourit tristement.
+
+— Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne était destiné à
+vous, laissez-moi vous l’offrir; si je me marie en France, vous me le
+renverrez; si je ne me marie pas, gardez-le.
+
+Et, saluant, il s’éloigna.
+
+«Que veut-il dire?» pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait
+respectueusement la main glacée de miss Mary.
+
+Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle.
+
+— Si c’était une bague de fiançailles, dit-elle, je ne l’accepterais
+point.
+
+— Vous lui offrez cependant de revenir à vous.
+
+— Oh! duc, s’écria la jeune fille avec des sanglots, une femme comme
+moi n’est jamais prise pour consolation par un homme comme lui.
+
+— Alors, vous pensez qu’il ne reviendra pas.
+
+— Jamais, dit miss Graffton d’une voix étranglée.
+
+— Eh bien! je vous dis, moi, qu’il trouvera là-bas son bonheur détruit,
+sa fiancée perdue... son honneur même entamé... Que lui restera-t-il
+donc qui vaille votre amour? oh! dites, Mary, vous qui vous connaissez
+vous-même!
+
+Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et,
+tandis que Raoul fuyait dans l’allée des tilleuls avec une rapidité
+vertigineuse, elle chanta d’une voix mourante ces vers de _Roméo et
+Juliette_:
+
+_Il faut partir et vivre, _ _Ou rester et mourir._
+
+Lorsqu’elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss Graffton
+rentra chez elle, plus pâle et plus silencieuse qu’une ombre.
+
+Buckingham profita du courrier qui était venu apporter la lettre au roi
+pour écrire à Madame et au comte de Guiche.
+
+Le roi avait parlé juste. À deux heures du matin, la marée était haute,
+et Raoul s’embarquait pour la France.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXVIII — Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
+
+
+Le roi surveillait ce portrait de La Vallière avec un soin qui venait
+autant du désir de la voir ressemblante que du dessein de faire durer
+ce portrait longtemps.
+
+Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre l’achèvement d’un
+plan ou le résultat d’une teinte, et conseiller au peintre diverses
+modifications auxquelles celui-ci consentait avec une félicité
+respectueuse.
+
+Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un peu
+tardé, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait voir,
+et personne ne les voyait, ces silences pleins d’expression, qui
+unissaient dans un soupir deux âmes fort disposées à se comprendre et
+fort désireuses du calme et de la méditation.
+
+Alors les minutes s’écoulaient comme par magie. Le roi se rapprochait
+de sa maîtresse et venait la brûler du feu de son regard, du contact de
+son haleine.
+
+Un bruit se faisait-il entendre dans l’antichambre, le peintre
+arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s’excusant, le roi se mettait
+à parler, La Vallière à lui répondre précipitamment, et leurs yeux
+disaient à Saint-Aignan que, pendant son absence, ils avaient vécu un
+siècle.
+
+En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su donner
+au roi l’appétit dans l’abondance et le désir dans la certitude de la
+possession.
+
+Ce que La Vallière redoutait n’arriva pas.
+
+Nul ne devina que, dans la journée, elle sortait deux ou trois heures
+de chez elle. Elle feignait une santé irrégulière. Ceux qui se
+présentaient chez elle frappaient avant d’entrer. Malicorne, l’homme
+des inventions ingénieuses, avait imaginé un mécanisme acoustique par
+lequel La Vallière, dans l’appartement de Saint-Aignan, était prévenue
+des visites que l’on venait faire dans la chambre qu’elle habitait
+ordinairement.
+
+Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait
+chez elle, déroutant par une apparition tardive peut-être, mais qui
+combattait victorieusement néanmoins tous les soupçons des sceptiques
+les plus acharnés.
+
+Malicorne avait demandé à Saint-Aignan des nouvelles du lendemain.
+Saint-Aignan avait été forcé d’avouer que ce quart d’heure de liberté
+donnait au roi une humeur des plus joyeuses.
+
+— Il faudra doubler la dose, répliqua Malicorne, mais insensiblement;
+attendez qu’on le désire.
+
+On le désira si bien, qu’un soir, le quatrième jour, au moment où le
+peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan fût rentré, Saint-Aignan
+entra et vit sur le visage de La Vallière une ombre de contrariété
+qu’elle n’avait pu dissimuler. Le roi fut moins secret, il témoigna son
+dépit par un mouvement d’épaules très significatif. La Vallière rougit,
+alors.
+
+«Bon! s’écria Saint-Aignan dans sa pensée, M. Malicorne sera enchanté
+ce soir.»
+
+En effet, Malicorne fut enchanté le soir.
+
+— Il est bien évident, dit-il au comte, que Mlle de La Vallière
+espérait que vous tarderiez au moins de dix minutes.
+
+— Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.
+
+— Vous seriez un mauvais serviteur du roi, répliqua celui-ci, si vous
+refusiez cette demi-heure de satisfaction à Sa Majesté.
+
+— Mais le peintre? objecta Saint-Aignan.
+
+— Je m’en charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre conseil
+des visages et des circonstances; ce sont mes opérations de magie, à
+moi, et, quand les sorciers prennent avec l’astrolabe la hauteur du
+soleil, de la lune et de leurs constellations, moi, je me contente de
+regarder si les yeux sont cerclés de noir, ou si la bouche décrit l’arc
+convexe ou l’arc concave.
+
+— Observez donc!
+
+— N’ayez pas peur.
+
+Et le rusé Malicorne eut tout le loisir d’observer.
+
+Car, le soir même, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit une
+si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La Vallière avec
+des yeux si fort mourants, que Malicorne dit à Montalais, le soir:
+
+— À demain!
+
+Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des
+Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la séance à deux jours.
+
+Saint-Aignan n’était pas chez lui, quand La Vallière, déjà familiarisée
+avec l’étage inférieur, leva le parquet et descendit.
+
+Le roi, comme d’habitude, l’attendait sur l’escalier, et tenait un
+bouquet à la main; en la voyant, il la prit dans ses bras.
+
+La Vallière, tout émue, regarda autour d’elle, et, ne voyant que le
+roi, ne se plaignit pas. Ils s’assirent.
+
+Louis, couché près des coussins sur lesquels elle reposait, et la tête
+inclinée sur les genoux de sa maîtresse, placé là comme dans un asile
+d’où l’on ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme si le moment
+fût venu où rien ne pouvait plus s’interposer entre ces deux âmes,
+elle, de son côté, se mit à le dévorer du regard.
+
+Alors, de ses yeux si doux, si purs, se dégageait une flamme toujours
+jaillissante dont les rayons allaient chercher le cœur de son royal
+amant pour le réchauffer d’abord et le dévorer ensuite.
+
+Embrasé par le contact des genoux tremblants, frémissant de bonheur
+lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le roi
+s’engourdissait dans cette félicité, et s’attendait toujours à voir
+entrer le peintre ou de Saint Aignan.
+
+Dans cette prévision douloureuse, il s’efforçait parfois de fuir la
+séduction qui s’infiltrait dans ses veines, il appelait le sommeil du
+cœur et des sens, il repoussait la réalité toute prête, pour courir
+après l’ombre.
+
+Mais la porte ne s’ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le peintre;
+mais les tapisseries ne frissonnèrent même point. Un silence de mystère
+et de volupté engourdit jusqu’aux oiseaux dans leur cage dorée.
+
+Le roi, vaincu, retourna sa tête et colla sa bouche brûlante dans les
+deux mains réunies de La Vallière; elle perdit la raison, et serra sur
+les lèvres de son amant ses deux mains convulsives.
+
+Louis se roula chancelant à genoux, et, comme La Vallière n’avait pas
+dérangé sa tête, le front du roi se trouva au niveau des lèvres de la
+jeune femme, qui, dans son extase, effleura d’un furtif et mourant
+baiser les cheveux parfumés qui lui caressaient les joues.
+
+Le roi la saisit dans ses bras, et, sans qu’elle résistât, ils
+échangèrent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change l’amour en
+un délire.
+
+Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentrèrent ce jour-là.
+
+Une sorte d’ivresse pesante et douce, qui rafraîchit les sens et laisse
+circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines, ce sommeil
+impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba, pareille à un
+nuage, entre la vie passée et la vie à venir des deux amants.
+
+Au sein de ce sommeil plein de rêves, un bruit continu à l’étage
+supérieur inquiéta d’abord La Vallière, mais sans la réveiller tout à
+fait.
+
+Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait comprendre,
+comme il rappelait la réalité à la jeune femme ivre de l’illusion, elle
+se releva tout effarée, belle de son désordre, en disant:
+
+— Quelqu’un m’attend là-haut. Louis! Louis, n’entendez-vous pas?
+
+— Eh! n’êtes-vous pas celle que j’attends? dit le roi avec tendresse.
+Que les autres désormais vous attendent.
+
+Mais elle, secouant doucement la tête:
+
+— Bonheur caché!... dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir caché...
+Mon orgueil doit se taire comme mon cœur.
+
+Le bruit recommença.
+
+— J’entends la voix de Montalais, dit-elle.
+
+Et elle monta précipitamment l’escalier.
+
+Le roi montait avec elle, ne pouvant se décider à la quitter et
+couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.
+
+— Oui, oui, répéta La Vallière, la moitié du corps déjà passé à travers
+la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle; il faut qu’il soit
+arrivé quelque chose d’important.
+
+— Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite.
+
+— Oh! pas aujourd’hui. Adieu! adieu!
+
+Et elle s’abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis elle
+s’échappa.
+
+Montalais attendait en effet, tout agitée, toute pâle.
+
+— Vite, vite, dit-elle, il monte.
+
+— Qui cela? qui est-ce qui monte?
+
+— Lui! Je l’avais bien prévu.
+
+— Mais qui donc, lui? tu me fais mourir!
+
+— Raoul, murmura Montalais.
+
+— Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degrés du grand
+escalier.
+
+La Vallière poussa un cri terrible et se renversa en arrière.
+
+— Me voici, me voici, chère Louise, dit Raoul en accourant. Oh! je
+savais bien, moi, que vous m’aimiez toujours.
+
+La Vallière fit un geste d’effroi, un autre geste de malédiction; elle
+s’efforça de parler et ne put articuler qu’une seule parole:
+
+— Non, non! dit-elle.
+
+Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant:
+
+— Ne m’approchez pas!
+
+Montalais fit signe à Raoul, qui, pétrifié sur le seuil, ne chercha pas
+même à faire un pas de plus dans la chambre.
+
+Puis jetant les yeux du côté du paravent:
+
+— Oh! dit-elle, l’imprudente! la trappe n’est pas même fermée!
+
+Et elle s’avança vers l’angle de la chambre pour refermer d’abord le
+paravent, et puis, derrière le paravent, la trappe.
+
+Mais de cette trappe s’élança le roi, qui avait entendu le cri de La
+Vallière et qui venait à son secours.
+
+Il s’agenouilla devant elle en accablant de questions Montalais qui
+commençait à perdre la tête.
+
+Mais, au moment où le roi tombait à genoux, on entendit un cri de
+douleur sur le carré et le bruit d’un pas dans le corridor. Le roi
+voulut courir pour voir qui avait poussé ce cri, pour reconnaître qui
+faisait ce bruit de pas.
+
+Montalais chercha à le retenir, mais ce fut vainement.
+
+Le roi, quittant La Vallière, alla vers la porte; mais Raoul était déjà
+loin, de sorte que le roi ne vit qu’une espèce d’ombre tournant l’angle
+du corridor.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXIX — Deux vieux amis
+
+
+Tandis que chacun pensait à ses affaires à la Cour, un homme se rendait
+mystérieusement derrière la place de Grève, dans une maison qui nous
+est déjà connue pour l’avoir vue assiégée, un jour d’émeute, par
+d’Artagnan.
+
+Cette maison avait sa principale entrée par la place Baudoyer.
+
+Assez grande, entourée de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean
+par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des regards
+curieux, elle était renfermée dans ce triple rempart de pierres, de
+bruit et de verdure, comme une momie parfumée dans sa triple boîte.
+
+L’homme dont nous parlons marchait d’un pas assuré, bien qu’il ne fût
+pas de la première jeunesse. À voir son manteau couleur de muraille
+et sa longue épée, qui relevait ce manteau, nul n’eût pu reconnaître
+le chercheur d’aventurer; et si l’on eût bien consulté ce croc de
+moustaches relevé, cette peau fine et lisse qui apparaissait sous le
+sombrero, comment ne pas croire que les aventures dussent être galantes?
+
+En effet, à peine le cavalier fut-il entré dans la maison que huit
+heures sonnèrent à Saint-Gervais.
+
+Et, dix minutes après, une dame, suivie d’un laquais armé, vint frapper
+à la même porte, qu’une vieille suivante lui ouvrit aussitôt.
+
+Cette dame leva son voile en entrant. Ce n’était plus une beauté,
+mais c’était encore une femme; elle n’était plus jeune; mais elle
+était encore alerte et d’une belle prestance. Elle dissimulait, sous
+une toilette riche et de bon goût, un âge que Ninon de Lenclos seule
+affronta en souriant.
+
+À peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous n’avons
+fait qu’esquisser les traits, vint à elle en lui tendant la main.
+
+— Chère duchesse, dit-il. Bonjour.
+
+— Bonjour, mon cher Aramis, répliqua la duchesse.
+
+Il la conduisit à un salon élégamment meublé, dont les fenêtres hautes
+s’empourpraient des derniers feux du jour tamisés par les cimes noires
+de quelques sapins.
+
+Tous deux s’assirent côte à côte.
+
+Ils n’eurent ni l’un ni l’autre la pensée de demander de la lumière, et
+s’ensevelirent ainsi dans l’ombre comme ils eussent voulu s’ensevelir
+mutuellement dans l’oubli.
+
+— Chevalier, dit la duchesse, vous ne m’avez plus donné signe
+d’existence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et j’avoue que
+votre présence, le jour de la mort du franciscain, j’avoue que votre
+initiation à certains secrets, m’ont donné le plus vif étonnement que
+j’aie eu de ma vie.
+
+— Je puis vous expliquer ma présence, je puis vous expliquer mon
+initiation, dit Aramis.
+
+— Mais, avant tout, répliqua vivement la duchesse, parlons un peu de
+nous. Voilà longtemps que nous sommes de bons amis.
+
+— Oui, madame, et, s’il plaît à Dieu, nous le serons, sinon longtemps,
+du moins toujours.
+
+— Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un témoignage.
+
+— Nous n’avons plus à présent, madame la duchesse, les mêmes intérêts
+qu’autrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans cette pénombre,
+car on n’y pouvait deviner que son sourire fût moins agréable et moins
+frais qu’autrefois.
+
+— Aujourd’hui, chevalier, nous avons d’autres intérêts. Chaque âge
+apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourd’hui, en
+causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler,
+causons; voulez-vous?
+
+— Duchesse, à vos ordres. Ah! pardon, comment avez-vous donc retrouvé
+mon adresse? Et pourquoi?
+
+— Pourquoi? Je vous l’ai dit. La curiosité. Je voulais savoir ce que
+vous êtes à ce franciscain, avec lequel j’avais affaire, et qui est
+mort si étrangement. Vous savez qu’à notre entrevue à Fontainebleau,
+dans ce cimetière, au pied de cette tombe, récemment fermée, nous fûmes
+émus l’un et l’autre au point de ne nous rien confier l’un à l’autre.
+
+— Oui, madame.
+
+— Eh bien! je ne vous eus pas plutôt quitté, que je me repentis. J’ai
+toujours été avide de m’instruire, vous savez que Mme de Longueville
+est un peu comme moi, n’est-ce pas?
+
+— Je ne sais, dit Aramis discrètement.
+
+— Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous n’avions rien
+dit dans ce cimetière, ni vous de ce que vous étiez à ce franciscain
+dont vous avez surveillé l’inhumation, ni moi de ce que je lui étais.
+Aussi, tout cela m’a paru indigne de deux bons amis comme nous, et
+j’ai cherché l’occasion de me rapprocher de vous pour vous donner la
+preuve que je vous suis acquise, et que Marie Michon, la pauvre morte,
+a laissé sur terre une ombre pleine de mémoire.
+
+Aramis s’inclina sur la main de la duchesse et y déposa un galant
+baiser.
+
+— Vous avez dû avoir quelque peine à me retrouver, dit-il.
+
+— Oui, fit-elle, contrariée d’être ramenée à ce que voulait savoir
+Aramis; mais je vous savais ami de M. Fouquet, j’ai cherché près de M.
+Fouquet.
+
+— Ami? oh! s’écria le chevalier, vous dites trop, madame. Un pauvre
+prêtre favorisé par ce généreux protecteur, un cœur plein de
+reconnaissance et de fidélité, voilà tout ce que je suis à M. Fouquet.
+
+— Il vous a fait évêque?
+
+— Oui, duchesse.
+
+— Mais, beau mousquetaire, c’est votre retraite.
+
+«Comme à toi l’intrigue politique», pensa Aramis.
+
+— Or, ajouta-t-il, vous vous enquîtes auprès de M. Fouquet?
+
+— Facilement. Vous aviez été à Fontainebleau avec lui, vous aviez fait
+un petit voyage à votre diocèse, qui est Belle-Île-en-Mer, je crois?
+
+— Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon diocèse est Vannes.
+
+— C’est ce que je voulais dire. Je croyais seulement que
+Belle-Île-en-Mer...
+
+— Est une maison à M. Fouquet, voilà tout.
+
+— Ah! c’est qu’on m’avait dit que Belle-Île-en-Mer était fortifiée or,
+je vous sais homme de guerre, mon ami.
+
+— J’ai tout désappris depuis que je suis d’Église, dit Aramis piqué.
+
+— Il suffit... J’ai donc su que vous étiez revenu de Vannes, et j’ai
+envoyé chez un ami, M. le comte de La Fère.
+
+— Ah! fit Aramis.
+
+— Celui-là est discret: il m’a fait répondre qu’il ignorait votre
+adresse.
+
+«Toujours Athos, pensa l’évêque: ce qui est bon est toujours bon.»
+
+— Alors... vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la reine
+mère a toujours contre moi quelque chose.
+
+— Mais oui, et je m’en étonne.
+
+— Oh! cela tient à toutes sortes de raisons. Mais passons... Je suis
+forcée de me cacher; j’ai donc, par bonheur, rencontré M. d’Artagnan,
+un de vos anciens amis, n’est-ce pas?
+
+— Un de mes amis présents, duchesse.
+
+Il m’a renseignée, lui; il m’a envoyée à M. de Baisemeaux, le
+gouverneur de la Bastille.
+
+Aramis frissonna, et ses yeux dégagèrent dans l’ombre une flamme qu’il
+ne put cacher à sa clairvoyante amie.
+
+— M. de Baisemeaux! dit-il; et pourquoi d’Artagnan vous envoya-t-il à
+M. de Baisemeaux?
+
+— Ah! je ne sais.
+
+— Que veut dire ceci? dit l’évêque en résumant ses forces
+intellectuelles pour soutenir dignement le combat.
+
+— M. de Baisemeaux était votre obligé, m’a dit d’Artagnan.
+
+— C’est vrai.
+
+— Et l’on sait toujours l’adresse d’un créancier comme celle d’un
+débiteur.
+
+— C’est encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indiqué?
+
+— Saint-Mandé, où je vous ai fait tenir une lettre.
+
+— Que voici, et qui m’est précieuse, dit Aramis, puisque je lui dois le
+plaisir de vous voir.
+
+La duchesse, satisfaite d’avoir ainsi effleuré sans malheur toutes les
+difficultés de cette exposition délicate, respira.
+
+Aramis ne respira pas.
+
+— Nous en étions, dit-il, à votre visite à Baisemeaux?
+
+— Non, dit-elle en riant, plus loin.
+
+— Alors, c’est à votre rancune contre la reine mère?
+
+— Plus loin encore, reprit-elle, plus loin; nous en sommes aux
+rapports... C’est simple, reprit la duchesse en prenant son parti. Vous
+savez que je vis avec M. de Laicques?
+
+— Oui, madame.
+
+— Un quasi-époux?
+
+— On le dit.
+
+— À Bruxelles?
+
+— Oui.
+
+— Vous savez que mes enfants m’ont ruinée et dépouillée?
+
+— Ah! quelle misère, duchesse!
+
+— C’est affreux! il a fallu que je m’ingéniasse à vivre, et surtout à
+ne point végéter.
+
+— Cela se conçoit.
+
+— J’avais des haines à exploiter, des amitiés à servir; je n’avais plus
+de crédit, plus de protecteurs.
+
+— Vous qui avez protégé tant de gens, dit suavement Aramis.
+
+— C’est toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le roi
+d’Espagne.
+
+— Ah!
+
+— Qui venait de nommer un général des jésuites, comme c’est l’usage.
+
+— Ah! c’est l’usage?
+
+— Vous l’ignoriez?
+
+— Pardon, j’étais distrait.
+
+— En effet, vous devez savoir cela, vous qui étiez en si bonne intimité
+avec le franciscain.
+
+— Avec le général des jésuites, vous voulez dire?
+
+— Précisément... Donc je vis le roi d’Espagne. Il me voulait du bien et
+ne pouvait m’en faire. Il me recommanda cependant, dans les Flandres,
+moi et Laicques, et me fit donner une pension sur les fonds de l’ordre.
+
+— Des jésuites?
+
+— Oui. Le général, je veux dire le franciscain, me fut envoyé.
+
+— Très bien.
+
+— Et comme, pour régulariser la situation, d’après les statuts de
+l’ordre, je devais être censée rendre des services... Vous savez que
+c’est la règle?
+
+— Je l’ignorais.
+
+Mme de Chevreuse s’arrêta pour regarder Aramis; mais il faisait nuit
+sombre.
+
+— Eh bien! c’est la règle, reprit-elle. Je devais donc paraître avoir
+une utilité quelconque. Je proposai de voyager pour l’ordre, et l’on
+me rangea parmi les affiliés voyageurs. Vous comprenez que c’était une
+apparence et une formalité.
+
+— À merveille.
+
+— Ainsi touchai-je ma pension, qui était fort convenable.
+
+— Mon Dieu! duchesse, ce que vous me dites là est un coup de poignard
+pour moi. Vous, obligée de recevoir une pension des jésuites!
+
+— Non, chevalier, de l’Espagne.
+
+— Ah! sauf le cas de conscience, duchesse, vous m’avouerez que c’est
+bien la même chose.
+
+— Non, non, pas du tout.
+
+— Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien...
+
+— Il me reste Dampierre. Voilà tout.
+
+— C’est encore très beau.
+
+— Oui, mais Dampierre grevé, Dampierre hypothéqué, Dampierre un peu
+ruiné comme la propriétaire.
+
+— Et la reine mère voit tout cela d’un œil sec? dit Aramis avec un
+curieux regard qui ne rencontra que ténèbres.
+
+— Oui, elle a tout oublié.
+
+— Vous avez, ce me semble, duchesse, essayé de rentrer en grâce?
+
+— Oui; mais, par une singularité qui n’a pas de nom, voilà-t-il pas que
+le petit roi hérite de l’antipathie que son cher père avait pour ma
+personne. Ah! me direz-vous, je suis bien une de ces femmes que l’on
+hait, je ne suis plus de celles que l’on aime.
+
+— Chère duchesse, arrivons vite, je vous prie, à ce qui vous amène, car
+je crois que nous pouvons nous être utiles l’un à l’autre.
+
+— Je l’ai pensé. Je venais donc à Fontainebleau dans un double but.
+D’abord, j’y étais mandée par ce franciscain que vous connaissez...
+À propos, comment le connaissez-vous? car je vous ai raconté mon
+histoire, et vous ne m’avez pas conté la vôtre.
+
+— Je le connus d’une façon bien naturelle, duchesse. J’ai étudié la
+théologie avec lui à Parme; nous étions devenus amis, et tantôt les
+affaires, tantôt les voyages, tantôt la guerre nous avaient séparés.
+
+— Vous saviez bien qu’il fût général des jésuites?
+
+— Je m’en doutais.
+
+— Mais, enfin, par quel hasard étrange veniez-vous, vous aussi, à cette
+hôtellerie où se réunissaient les affiliés voyageurs?
+
+— Oh! dit Aramis d’une voix calme, c’est un pur hasard. Moi, j’allais à
+Fontainebleau chez M. Fouquet pour avoir une audience du roi; moi, je
+passais; moi, j’étais inconnu; je vis par le chemin ce pauvre moribond
+et je le reconnus. Vous savez le reste, il expira dans mes bras.
+
+— Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si grande
+puissance, que vous donnâtes en son nom des ordres souverains.
+
+— Il me chargea effectivement de quelques commissions.
+
+— Et pour moi?
+
+— Je vous l’ai dit. Une somme de douze mille livres à payer. Je
+crois vous avoir donné la signature nécessaire pour toucher. Ne
+touchâtes-vous pas?
+
+— Si fait, si fait. Oh! mon cher prélat, vous donnez ces ordres,
+m’a-t-on dit, avec un tel mystère et une si auguste majesté, que l’on
+vous crut généralement le successeur du cher défunt.
+
+Aramis rougit d’impatience. La duchesse continua:
+
+— Je m’en suis informée, dit-elle, près du roi d’Espagne, et il
+éclaircit mes doutes sur ce point. Tout général des jésuites est, à sa
+nomination, et doit être Espagnol d’après les statuts de l’ordre. Vous
+n’êtes pas Espagnol et vous n’avez pas été nommé par le roi d’Espagne.
+
+Aramis ne répliqua rien que ces mots:
+
+— Vous voyez bien, duchesse, que vous étiez dans l’erreur, puisque le
+roi d’Espagne vous a dit cela.
+
+— Oui, cher Aramis; mais il y a autre chose que j’ai pensé, moi.
+
+— Quoi donc?
+
+— Vous savez que je pense un peu à tout.
+
+— Oh! oui, duchesse.
+
+— Vous savez l’espagnol?
+
+— Tout Français qui a fait sa Fronde sait l’espagnol.
+
+— Vous avez vécu dans les Flandres?
+
+— Trois ans.
+
+— Vous avez passé à Madrid?
+
+— Quinze mois.
+
+— Vous êtes donc en mesure d’être naturalisé Espagnol quand vous le
+voudrez.
+
+— Vous croyez? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la duchesse.
+
+— Sans doute... Deux ans de séjour et la connaissance de la langue sont
+des règles indispensables. Vous avez trois ans et demi... quinze mois
+de trop.
+
+— Où voulez-vous en venir, chère dame?
+
+— À ceci: je suis bien avec le roi d’Espagne.
+
+«Je n’y suis pas mal», pensa Aramis.
+
+— Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au roi,
+la succession du franciscain?
+
+— Oh! duchesse!
+
+— Vous l’avez peut-être? dit-elle.
+
+— Non, sur ma parole!
+
+— Eh bien! je puis vous rendre ce service.
+
+— Pourquoi ne l’avez-vous pas rendu à M. de Laicques, duchesse? C’est
+un homme plein de talent et que vous aimez.
+
+— Oui, certes; mais cela ne s’est pas trouvé. Enfin, répondez, Laicques
+ou pas Laicques, voulez-vous?
+
+— Duchesse, non, merci!
+
+«Il est nommé», pensa-t-elle.
+
+— Si vous me refusez ainsi, reprit Mme de Chevreuse, ce n’est pas
+m’enhardir à vous demander pour moi.
+
+— Oh! demandez, demandez.
+
+— Demander!... Je ne le puis, si vous n’avez pas le pouvoir de
+m’accorder.
+
+— Si peu que je puisse, demandez toujours.
+
+— J’ai besoin d’une somme d’argent pour faire réparer Dampierre.
+
+— Ah! répliqua Aramis froidement, de l’argent?... Voyons, duchesse,
+combien serait-ce?
+
+— Oh! une somme ronde.
+
+— Tant pis! Vous savez que je ne suis pas riche?
+
+— Vous, non; mais l’ordre. Si vous eussiez été général...
+
+— Vous savez que je ne suis pas général.
+
+— Alors, vous avez un ami qui, lui, doit être riche: M. Fouquet.
+
+— M. Fouquet? madame, il est plus qu’à moitié ruiné.
+
+— On le disait, et je ne voulais pas le croire.
+
+— Pourquoi, duchesse?
+
+— Parce que j’ai du cardinal Mazarin quelques lettres, c’est-à-dire
+Laicques les a, qui établissent des comptes étranges.
+
+— Quels comptes?
+
+— C’est à propos de rentes vendues, d’emprunts faits, je ne me souviens
+plus bien. Toujours est-il que le sous-intendant, d’après des lettres
+signées Mazarin, aurait puisé une trentaine de millions dans les
+coffres de l’État. Le cas est grave.
+
+Aramis enfonça ses ongles dans sa main.
+
+— Quoi! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous n’en avez pas
+fait part à M. Fouquet?
+
+— Ah! répliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des réserves que
+l’on garde. Le jour du besoin venu, on les tire de l’armoire.
+
+— Et le jour du besoin est venu? dit Aramis.
+
+— Oui, mon cher.
+
+— Et vous allez montrer ces lettres à M. Fouquet?
+
+— J’aime mieux vous en parler à vous.
+
+— Il faut que vous ayez bien besoin d’argent, pauvre amie, pour penser
+à ces sortes de choses, vous qui teniez en si piètre estime la prose de
+M. de Mazarin.
+
+— J’ai, en effet, besoin d’argent.
+
+— Et puis, continua Aramis d’un ton froid, vous avez dû vous faire
+peine à vous-même en recourant à cette ressource. Elle est cruelle.
+
+— Oh! si j’eusse voulu faire le mal et non le bien dit Mme de
+Chevreuse, au lieu de demander au général de l’ordre ou à M. Fouquet
+les cinq cent mille livres dont j’ai besoin...
+
+— Cinq cent mille livres!
+
+— Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup? Il faut cela, au
+moins, pour réparer Dampierre.
+
+— Oui, madame.
+
+— Je dis donc qu’au lieu de demander cette somme, j’eusse été trouver
+mon ancienne amie, la reine mère; les lettres de son époux, le _signor_
+Mazarini, m’eussent servi d’introduction, et je lui eusse demandé cette
+bagatelle en lui disant: «Madame, je veux avoir l’honneur de recevoir
+Votre Majesté à Dampierre; permettez-moi de mettre Dampierre en état.»
+
+Aramis ne répliqua pas un mot.
+
+— Eh bien! dit-elle, à quoi songez-vous?
+
+— Je fais des additions, dit Aramis.
+
+— Et M. Fouquet fait des soustractions. Moi, j’essaie de multiplier.
+Les beaux calculateurs que nous sommes! comme nous pourrions nous
+entendre!
+
+— Voulez-vous me permettre de réfléchir? dit Aramis.
+
+— Non... Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous, c’est oui
+ou non qu’il faut répondre, et cela tout de suite.
+
+«C’est un piège, pensa l’évêque; il est impossible qu’une pareille
+femme soit écoutée d’Anne d’Autriche.»
+
+— Eh bien? fit la duchesse.
+
+— Eh bien! madame, je serais fort surpris si M. Fouquet pouvait
+disposer de cinq cent mille livres à cette heure.
+
+— Il n’en faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se
+restaurera comme il pourra.
+
+— Oh! vous n’êtes pas, je suppose, embarrassée à ce point?
+
+— Non, je ne suis jamais embarrassée.
+
+— Et la reine fera certainement pour vous, continua l’évêque, ce que le
+surintendant ne peut faire.
+
+— Oh! mais oui... Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que je
+parle moi-même à M. Fouquet de ces lettres?
+
+— Vous ferez, à cet égard, duchesse, tout ce qu’il vous plaira; mais
+M. Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable; s’il l’est, je le sais
+assez fier pour ne pas l’avouer; s’il ne l’est pas, il s’offensera fort
+de cette menace.
+
+— Vous raisonnez toujours comme un ange.
+
+Et la duchesse se leva.
+
+— Ainsi, vous allez dénoncer M. Fouquet à la reine? dit Aramis.
+
+— Dénoncer?... Oh! le vilain mot. Je ne dénoncerai pas, mon cher ami;
+vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces choses-là
+s’exécutent; je prendrai parti contre M. Fouquet, voilà tout.
+
+— C’est juste.
+
+— Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme.
+
+— Sans doute.
+
+— Une fois bien remise avec la reine mère, je puis être dangereuse.
+
+— C’est votre droit, duchesse.
+
+— J’en userai, mon cher ami.
+
+— Vous n’ignorez pas que M. Fouquet est au mieux avec le roi d’Espagne,
+duchesse?
+
+— Oh! je le suppose.
+
+— M. Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous dites, vous
+en fera une autre.
+
+— Ah! que voulez-vous!
+
+— Ce sera son droit aussi, n’est-ce pas?
+
+— Certes.
+
+— Et, comme il est bien avec l’Espagne, il se fera une arme de cette
+amitié.
+
+— Vous voulez dire qu’il sera bien avec le général de l’ordre des
+jésuites, mon cher Aramis.
+
+— Cela peut arriver, duchesse.
+
+— Et qu’alors on me supprimera la pension que je touche par là.
+
+— J’en ai bien peur.
+
+— On se consolera. Eh! mon cher, après Richelieu, après la Fronde,
+après l’exil, qu’y a-t-il à redouter pour Mme de Chevreuse?
+
+— La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres.
+
+— Hélas! je le sais bien.
+
+— De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne
+l’ignorez pas, sur les amis de l’ennemi.
+
+— Ah! vous voulez dire qu’on tombera sur ce pauvre Laicques?
+
+— C’est presque inévitable, duchesse.
+
+— Oh! il ne touche que douze mille livres de pension.
+
+— Oui; mais le roi d’Espagne a du crédit; consulté par M. Fouquet, il
+peut faire enfermer M. Laicques dans quelque forteresse.
+
+— Je n’ai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, grâce à une
+réconciliation avec Anne d’Autriche, j’obtiendrai que la France demande
+la liberté de Laicques.
+
+— C’est vrai. Alors, vous aurez autre chose à redouter.
+
+— Quoi donc? fit la duchesse en jouant la surprise et l’effroi.
+
+— Vous saurez et vous savez qu’une fois affilié à l’ordre, on n’en sort
+pas sans difficultés. Les secrets qu’on a pu pénétrer sont malsains,
+ils portent avec eux des germes de malheur pour quiconque les révèle.
+
+La duchesse réfléchit un moment.
+
+— Voilà qui est plus sérieux, dit-elle; j’y aviserai.
+
+Et, malgré l’obscurité profonde, Aramis sentit un regard brûlant comme
+un fer rouge s’échapper des yeux de son amie pour venir plonger dans
+son cœur.
+
+— Récapitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et glissa
+sa main sous son pourpoint, où il avait un stylet caché.
+
+— C’est cela, récapitulons: les bons comptes font les bons amis.
+
+— La suppression de votre pension...
+
+— Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font soixante
+mille livres; voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas?
+
+— Précisément, et je cherche le contrepoids que vous trouvez à cela?
+
+— Cinq cent mille livres que j’aurai chez la reine.
+
+— Ou que vous n’aurez pas.
+
+— Je sais le moyen de les avoir, dit étourdiment la duchesse.
+
+Ces mots firent dresser l’oreille au chevalier. À partir de cette faute
+de l’adversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui profita
+toujours, et qu’elle, par conséquent, perdit l’avantage.
+
+— J’admets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le double,
+ayant cent mille francs de pension à toucher au lieu de soixante mille,
+et cela pendant dix ans.
+
+— Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que pendant la
+durée du ministère de M. Fouquet; or, cette durée, je l’évalue à deux
+mois.
+
+— Ah! fit Aramis.
+
+— Je suis franche, comme vous voyez.
+
+— Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer
+qu’après la disgrâce de M. Fouquet, l’ordre recommencerait à vous payer
+votre pension.
+
+— Je sais le moyen de faire financer l’ordre, comme je sais le moyen de
+faire contribuer la reine mère.
+
+— Alors, duchesse, nous sommes tous forcés de baisser pavillon devant
+vous; à vous la victoire! à vous le triomphe! Soyez clémente, je vous
+en prie. Sonnez, clairons!
+
+— Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde à
+l’ironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses livres,
+quand il s’agit de vous épargner, je veux dire à votre ami, pardon, à
+votre protecteur, un désagrément comme celui que cause une guerre de
+parti?
+
+— Duchesse, voici pourquoi: c’est qu’après les cinq cent mille livres,
+M. de Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq cent mille
+livres, n’est-ce pas? c’est qu’après la part de M. de Laicques et la
+vôtre viendront la part de vos enfants, celle de vos pauvres, de tout
+le monde, et que des lettres, si compromettantes qu’elles soient, ne
+valent pas trois à quatre millions. Vrai Dieu! duchesse, les ferrets de
+la reine de France valaient mieux que ces chiffons signés Mazarin, et
+pourtant ils n’ont pas coûté le quart de ce que vous demandez pour vous.
+
+— Ah! c’est vrai, c’est vrai; mais le marchand prise sa marchandise ce
+qu’il veut. C’est à l’acheteur d’acquérir ou de refuser.
+
+— Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je n’achèterai
+pas vos lettres?
+
+— Dites.
+
+— Vos lettres de Mazarin sont fausses.
+
+— Allons donc!
+
+— Sans doute; car il serait pour le moins étrange que, brouillée avec
+la reine par M. Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce dernier un
+commerce intime; cela sentirait la passion, l’espionnage, la... ma foi!
+je ne veux pas dire le mot.
+
+— Dites toujours.
+
+— La complaisance.
+
+— Tout cela est vrai; mais, ce qui ne l’est pas moins, c’est ce qu’il y
+a dans la lettre.
+
+— Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir auprès
+de la reine.
+
+— Oh! que si fait, je puis me servir de tout auprès de la reine.
+
+«Bon! pensa Aramis. Chante donc, pie-grièche! siffle donc, vipère!»
+
+Mais la duchesse en avait assez dit; elle fit deux pas vers la porte.
+
+Aramis lui gardait une disgrâce... l’imprécation que fait entendre le
+vaincu derrière le char du triomphateur.
+
+Il sonna.
+
+Des lumières parurent dans le salon.
+
+Alors l’évêque se trouva dans un cercle de lumières qui
+resplendissaient sur le visage défait de la duchesse.
+
+Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues pâlies et
+desséchées, sur ces yeux dont l’étincelle s’échappait de deux paupières
+nues, sur cette bouche dont les lèvres enfermaient avec soin des dents
+noircies et rares.
+
+Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse, sa
+tête lumineuse et fière, il sourit pour laisser entrevoir ses dents,
+qui, à la lumière, avaient encore une sorte d’éclat. La coquette
+vieillie comprit le galant railleur; elle était justement placée devant
+une grande glace où toute sa décrépitude, si soigneusement dissimulée,
+apparut manifeste par le contraste.
+
+Alors, sans même saluer Aramis, qui s’inclinait souple et charmant
+comme le mousquetaire d’autrefois, elle partit d’un pas vacillant et
+alourdi par la précipitation.
+
+Aramis glissa comme un zéphyr sur le parquet pour la conduire jusqu’à
+la porte.
+
+Mme de Chevreuse fit un signe à son grand laquais, qui reprit le
+mousqueton, et elle quitta cette maison où deux amis si tendres ne
+s’étaient pas entendus pour s’être trop bien compris.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXX — Où l’on voit qu’un marché qui ne peut pas se faire
+avec l’un peut se faire avec l’autre
+
+
+Aramis avait deviné juste: à peine sortie de la maison de la place
+Baudoyer, Mme la duchesse de Chevreuse se fit conduire chez elle.
+
+Elle craignait d’être suivie sans doute, et cherchait à innocenter
+ainsi sa promenade; mais, à peine rentrée à l’hôtel, à peine sûre
+que personne ne la suivrait pour l’inquiéter, elle fit ouvrir la
+porte du jardin qui donnait sur une autre rue, et se rendit rue
+Croix-des-Petits-Champs, où demeurait M. Colbert.
+
+Nous avons dit que le soir était venu: c’est la nuit qu’il faudrait
+dire, et une nuit épaisse. Paris, redevenu calme, cachait dans son
+ombre indulgente la noble duchesse conduisant son intrigue politique,
+et la simple bourgeoise qui, attardée après un souper en ville, prenait
+au bras d’un amant le plus long chemin pour regagner le logis conjugal.
+
+Mme de Chevreuse avait trop l’habitude de la politique nocturne pour
+ignorer qu’un ministre ne se cèle jamais, fût-ce chez lui, aux jeunes
+et belles dames qui craignent la poussière des bureaux, ou aux vieilles
+dames très savantes qui craignent l’écho indiscret des ministères.
+
+Un valet reçut la duchesse sous le péristyle, et, disons-le, il la
+reçut assez mal. Cet homme lui expliqua même, après avoir vu son
+visage, que ce n’était pas à une pareille heure et à un pareil âge que
+l’on venait troubler le dernier travail de M. Colbert.
+
+Mais Mme de Chevreuse, sans se fâcher, écrivit sur une feuille de
+ses tablettes son nom, nom bruyant, qui avait tant de fois tinté
+désagréablement aux oreilles de Louis XIII et du grand cardinal.
+
+Elle écrivit ce nom avec la grande écriture ignorante des hauts
+seigneurs de cette époque, plia le papier d’une façon qui lui était
+particulière, et le remit au valet sans ajouter un mot, mais d’une mine
+si impérieuse, que le drôle, habitué à flairer son monde, sentit la
+princesse, baissa la tête et courut chez M. Colbert.
+
+Il va sans dire que le ministre poussa un petit cri en ouvrant le
+papier, et que, ce cri instruisant suffisamment le valet de l’intérêt
+qu’il fallait prendre à la visite mystérieuse, le valet revint en
+courant chercher la duchesse.
+
+Elle monta donc assez lourdement le premier étage de la belle maison
+neuve, se remit au palier pour ne pas entrer essoufflée, et parut
+devant M. Colbert, qui tenait lui-même les battants de sa porte.
+
+La duchesse s’arrêta au seuil pour bien regarder celui avec lequel elle
+avait affaire.
+
+Au premier abord, la tête ronde, lourde, épaisse, les gros sourcils, la
+moue disgracieuse de cette figure écrasée par une calotte pareille à
+celle des prêtres, cet ensemble, disons-nous, promit à la duchesse peu
+de difficultés dans les négociations, mais aussi peu d’intérêt dans le
+débat des articles.
+
+Car il n’y avait pas d’apparence que cette grosse nature fût sensible
+aux charmes d’une vengeance raffinée ou d’une ambition altérée.
+
+Mais, lorsque la duchesse vit de plus près les petits yeux noirs
+perçants, le pli longitudinal de ce front bombé, sévère, la crispation
+imperceptible de ces lèvres, sur lesquelles on observa très
+vulgairement de la bonhomie, Mme de Chevreuse changea d’idée et put se
+dire: «J’ai trouvé mon homme!»
+
+— Qui me procure l’honneur de votre visite, madame? demanda l’intendant
+des finances.
+
+— Le besoin que j’ai de vous, monsieur, reprit la duchesse, et celui
+que vous avez de moi.
+
+— Heureux, madame, d’avoir entendu la première partie de votre phrase;
+mais, quant à la seconde...
+
+Mme de Chevreuse s’assit sur le fauteuil que Colbert lui avançait.
+
+— Monsieur Colbert, vous êtes intendant des finances?
+
+— Oui, madame.
+
+— Et vous aspirez à devenir surintendant?...
+
+— Madame!
+
+— Ne niez pas; cela ferait longueur dans notre conversation: c’est
+inutile.
+
+— Cependant, madame, si plein de bonne volonté, de politesse même, que
+je sois envers une dame de votre mérite, rien ne me fera confesser que
+je cherche à supplanter mon supérieur.
+
+— Je ne vous ai point parlé de supplanter, monsieur Colbert. Est-ce
+que, par hasard, j’aurais prononcé ce mot? Je ne crois pas. Le mot
+remplacer est moins agressif et plus convenable grammaticalement, comme
+disait M. de Voiture. Je prétends donc que vous aspirez à remplacer M.
+Fouquet.
+
+— La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui résistent. M. le
+surintendant joue, dans ce siècle, le rôle du colosse de Rhodes: les
+vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le renversent pas.
+
+— Je me fusse servie précisément de cette comparaison. Oui, M. Fouquet
+joue le rôle du colosse de Rhodes; mais je me souviens d’avoir ouï
+raconter à M. Conrart... un académicien, je crois... que, le colosse de
+Rhodes étant tombé, le marchand qui l’avait fait jeter bas... un simple
+marchand, monsieur Colbert... fit charger quatre cents chameaux de ses
+débris. Un marchand! c’est bien moins fort qu’un intendant des finances.
+
+— Madame, je puis vous assurer que je ne renverserai jamais M. Fouquet.
+
+— Eh bien! monsieur Colbert, puisque vous vous obstinez à faire de la
+sensibilité avec moi, comme si vous ignoriez que je m’appelle Mme de
+Chevreuse, et que je suis vieille, c’est-à-dire que vous avez affaire
+à une femme qui a fait de la politique avec M. de Richelieu et qui n’a
+plus de temps à perdre, comme, dis-je, vous commettez cette imprudence,
+je m’en vais aller trouver des gens plus intelligents et plus pressés
+de faire fortune.
+
+— En quoi, madame, en quoi?
+
+— Vous me donnez une pauvre idée des négociations d’aujourd’hui,
+monsieur. Je vous jure bien que, si, de mon temps, une femme fût allée
+trouver M. de Cinq-Mars, qui pourtant n’était pas un grand esprit, je
+vous jure que, si elle lui eût dit sur le cardinal ce que je viens de
+vous dire sur M. Fouquet, M. de Cinq-Mars, à l’heure qu’il est, eût
+déjà mis les fers au feu.
+
+— Allons, madame, allons, un peu d’indulgence.
+
+— Ainsi, vous voulez bien consentir à remplacer M. Fouquet?
+
+— Si le roi congédie M. Fouquet, oui, certes.
+
+— Encore une parole de trop; il est bien évident que, si vous n’avez
+pas encore fait chasser M. Fouquet, c’est que vous n’avez pas pu le
+faire. Aussi, je ne serais qu’une sotte pécore, si, venant à vous, je
+ne vous apportais pas ce qui vous manque.
+
+— Je suis désolé d’insister, madame, dit Colbert après un silence
+qui avait permis à la duchesse de sonder toute la profondeur de
+sa dissimulation; mais je dois vous prévenir que, depuis six ans,
+dénonciations sur dénonciations se succèdent contre M. Fouquet, sans
+que jamais l’assiette de M. le surintendant ait été déplacée.
+
+— Il y a temps pour tout, monsieur Colbert; ceux qui ont fait ces
+dénonciations ne s’appelaient pas Mme de Chevreuse, et ils n’avaient
+pas de preuves équivalentes à six lettres de M. de Mazarin, établissant
+le délit dont il s’agit.
+
+— Le délit?
+
+— Le crime, s’il vous plaît mieux.
+
+— Un crime! Commis par M. Fouquet?
+
+— Rien que cela... Tiens, c’est étrange, monsieur Colbert; vous qui
+avez la figure froide et peu significative, je vous vois tout illuminé.
+
+— Un crime?
+
+— Enchantée que cela vous fasse quelque effet.
+
+— Oh! c’est que le mot renferme tant de choses, madame!
+
+— Il renferme un brevet de surintendant des finances pour vous, et une
+lettre d’exil ou de Bastille pour M. Fouquet.
+
+— Pardonnez-moi, madame la duchesse, il est presque impossible que M.
+Fouquet soit exilé: emprisonné, disgracié, c’est déjà tant!
+
+— Oh! je sais ce que je dis, repartit froidement Mme de Chevreuse.
+Je ne vis pas tellement éloignée de Paris, que je ne sache ce qui
+s’y passe. Le roi n’aime pas M. Fouquet, et il perdra volontiers M.
+Fouquet, si on lui en donne l’occasion.
+
+— Il faut que l’occasion soit bonne.
+
+— Assez bonne. Aussi, c’est une occasion que j’évalue à cinq cent mille
+livres.
+
+— Comment cela? dit Colbert.
+
+— Je veux dire, monsieur, que, tenant cette occasion dans mes mains, je
+ne la ferai passer dans les vôtres que moyennant un retour de cinq cent
+mille livres.
+
+— Très bien, madame, je comprends. Mais, puisque vous venez de fixer un
+prix à la vente, voyons la valeur vendue.
+
+— Oh! la moindre chose: six lettres, je vous l’ai dit, de M. de
+Mazarin; des autographes qui ne seraient pas trop chers, assurément,
+s’ils établissaient d’une façon irrécusable que M. Fouquet avait
+détourné de grosses sommes pour se les approprier.
+
+— D’une façon irrécusable, dit Colbert les yeux brillants de joie.
+
+— Irrécusable! Voulez-vous lire les lettres?
+
+— De tout cœur! La copie, bien entendu?
+
+— Bien entendu, oui.
+
+Mme la duchesse tira de son sein une petite liasse aplatie par le
+corset de velours:
+
+— Lisez, dit-elle.
+
+Colbert se jeta avidement sur ces papiers et les dévora.
+
+— À merveille! dit-il.
+
+— C’est assez net, n’est-ce pas?
+
+— Oui, madame, oui. M. de Mazarin aurait remis de l’argent à M.
+Fouquet, lequel aurait gardé cet argent, mais quel argent?
+
+— Ah! voilà, quel argent? Si nous traitons ensemble, je joindrai à ses
+lettres une septième, qui vous donnera les derniers renseignements.
+
+Colbert réfléchit.
+
+— Et les originaux des lettres?
+
+— Question inutile. C’est comme si je vous demandais: Monsieur Colbert,
+les sacs d’argent que vous me donnerez seront-ils pleins ou vides?
+
+— Très bien, madame.
+
+— Est-ce conclu?
+
+— Non pas.
+
+— Comment?
+
+— Il y a une chose à laquelle nous n’avons réfléchi ni l’un ni l’autre.
+
+— Dites-la-moi.
+
+— M. Fouquet ne peut être perdu en cette occurrence que par un procès.
+
+— Oui.
+
+— Un scandale public.
+
+— Oui. Eh bien?
+
+— Eh bien! on ne peut lui faire ni le procès ni le scandale.
+
+— Parce que?
+
+— Parce qu’il est procureur général au Parlement, parce que tout, en
+France, administration, armée, justice, commerce, se relie mutuellement
+par une chaîne de bon vouloir qu’on appelle esprit de corps. Ainsi,
+madame, jamais le Parlement ne souffrira que son chef soit traîné
+devant un tribunal. Jamais, s’il y est traîné d’autorité royale, jamais
+il ne sera condamné.
+
+— Ah! ma foi! monsieur Colbert, cela ne me regarde pas.
+
+— Je le sais, madame, mais cela me regarde, moi, et diminue la valeur
+de votre apport. À quoi peut me servir une preuve de crime sans la
+possibilité de condamnation?
+
+— Soupçonné seulement, M. Fouquet perdra sa charge de surintendant.
+
+— Voilà grand’chose! s’écria Colbert, dont les traits sombres
+éclatèrent tout à coup, illuminés d’une expression de haine et de
+vengeance.
+
+— Ah! ah! monsieur Colbert, dit la duchesse, excusez-moi, je ne vous
+savais pas si fort impressionnable. Bien, très bien! Alors, puisqu’il
+vous faut plus que je n’ai, ne parlons plus de rien.
+
+— Si fait, madame, parlons-en toujours. Seulement, vos valeurs ayant
+baissé, abaissez vos prétentions.
+
+— Vous marchandez?
+
+— C’est une nécessité pour quiconque veut payer loyalement.
+
+— Combien m’offrez-vous?
+
+— Deux cent mille livres.
+
+La duchesse lui rit au nez; puis, tout à coup:
+
+— Attendez, dit-elle.
+
+— Vous consentez?
+
+— Pas encore, j’ai une autre combinaison.
+
+— Dites.
+
+— Vous me donnez trois cent mille livres.
+
+— Non pas! non pas!
+
+— Oh! c’est à prendre ou à laisser... Et puis, ce n’est pas tout.
+
+— Encore?... Vous devenez impossible, madame la duchesse.
+
+— Moins que vous ne le croyez, ce n’est plus de l’argent que je vous
+demande.
+
+— Quoi donc, alors?
+
+— Un service. Vous savez que j’ai toujours aimé tendrement la reine.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! je veux avoir une entrevue avec Sa Majesté.
+
+— Avec la reine?
+
+— Oui, monsieur Colbert, avec la reine, qui n’est plus mon amie, c’est
+vrai, et depuis longtemps, mais qui peut le devenir encore, si on en
+fournit l’occasion.
+
+— Sa Majesté ne reçoit plus personne, madame. Elle souffre beaucoup.
+Vous n’ignorez pas que les accès de son mal se réitèrent plus
+fréquemment...
+
+— Voilà précisément pourquoi je désire avoir une entrevue avec Sa
+Majesté. Figurez-vous que dans la Flandre, nous avons beaucoup de ces
+sortes de maladies.
+
+— Des cancers? Maladie affreuse, incurable.
+
+— Ne croyez donc pas cela, monsieur Colbert. Le paysan flamand est un
+peu l’homme de la nature; il n’a pas précisément une femme, il a une
+femelle.
+
+— Eh bien! madame?
+
+— Eh bien! monsieur Colbert, tandis qu’il fume sa pipe, la femme
+travaille: elle tire l’eau du puits, elle charge le mulet ou l’âne,
+elle se charge elle-même. Se ménageant peu, elle se heurte çà et là,
+souvent même elle est battue. Un cancer vient d’une contusion.
+
+— C’est vrai.
+
+— Les Flamandes ne meurent pas pour cela. Elles vont, quand elles
+souffrent trop, à la recherche du remède. Et les béguines de Bruges
+sont d’admirables médecins pour toutes les maladies. Elles ont des eaux
+précieuses, des topiques, des spécifiques: elles donnent à la malade
+un flacon et un cierge, bénéficient sur le clergé et servent Dieu par
+l’exploitation de leurs deux marchandises. J’apporterai donc à la reine
+l’eau du béguinage de Bruges. Sa Majesté guérira, et brûlera autant de
+cierges qu’elle le jugera convenable. Vous voyez, monsieur Colbert, que
+m’empêcher d’aller voir la reine, c’est presque un crime de régicide.
+
+— Madame la duchesse, vous êtes une femme de trop d’esprit, vous me
+confondez; toutefois, je devine bien que cette grande charité envers la
+reine couvre un petit intérêt personnel.
+
+— Est-ce que je me donne la peine de le cacher, monsieur Colbert? Vous
+avez dit, je crois, un petit intérêt personnel? Apprenez donc que c’est
+un grand intérêt, et je vous le prouverai en me résumant. Si vous me
+faites entrer chez Sa Majesté, je me contente des trois cent mille
+livres réclamées; sinon, je garde mes lettres, à moins que vous n’en
+donniez, séance tenante, cinq cent mille livres.
+
+Et, se levant sur cette parole décisive, la vieille duchesse laissa M.
+Colbert dans une désagréable perplexité.
+
+Marchander encore était devenu impossible; ne plus marchander, c’était
+perdre infiniment trop.
+
+— Madame, dit-il, je vais avoir le plaisir de vous compter cent mille
+écus.
+
+— Oh! fit la duchesse.
+
+— Mais comment aurai-je les lettres véritables?
+
+— De la façon la plus simple, mon cher monsieur Colbert... À qui vous
+fiez vous?
+
+Le grave financier se mit à rire silencieusement, de sorte que ses
+gros sourcils noirs montaient et descendaient comme deux ailes de
+chauve-souris sur la ligne profonde de son front jaune.
+
+— À personne, dit-il.
+
+— Oh! vous ferez bien une exception en votre faveur, monsieur Colbert.
+
+— Comment cela, madame la duchesse?
+
+— Je veux dire que, si vous preniez la peine de venir avec moi à
+l’endroit où sont les lettres, elles vous seraient remises à vous-même,
+et vous pourriez les vérifier, les contrôler.
+
+— Il est vrai.
+
+— Vous vous seriez muni de cent mille écus, parce que je ne me fie, moi
+non plus, à personne.
+
+M. l’intendant Colbert rougit jusqu’aux sourcils. Il était, comme tous
+les hommes supérieurs dans l’art des chiffres, d’une probité insolente
+et mathématique.
+
+— J’emporterai, dit-il, madame, la somme promise, en deux bons payables
+à ma caisse. Cela vous satisfera-t-il?
+
+— Que ne sont-ils de deux millions, vos bons de caisse, monsieur
+l’intendant!... Je vais donc avoir l’honneur de vous montrer le chemin.
+
+— Permettez que je fasse atteler mes chevaux.
+
+— J’ai un carrosse en bas, monsieur.
+
+Colbert toussa comme un homme irrésolu. Il se figura un moment que la
+proposition de la duchesse était un piège; que peut-être on attendait à
+la porte; que cette dame, dont le secret venait de se vendre cent mille
+écus à Colbert, devait avoir proposé ce secret à M. Fouquet pour la
+même somme.
+
+Comme il hésitait beaucoup, la duchesse le regarda dans les yeux.
+
+— Vous aimez mieux votre carrosse? dit-elle.
+
+— Je l’avoue.
+
+— Vous vous figurez que je vous conduis dans quelque traquenard?
+
+— Madame la duchesse, vous avez le caractère folâtre, et moi, revêtu
+d’un caractère aussi grave, je puis être compromis par une plaisanterie.
+
+— Oui; enfin, vous avez peur? Eh bien! prenez votre carrosse, autant de
+laquais que vous voudrez... Seulement, réfléchissez-y bien... ce que
+nous faisons à nous deux, nous le savons seuls; ce qu’un tiers aura vu,
+nous l’apprenons à tout l’univers. Après tout moi, je n’y tiens pas:
+mon carrosse suivra le vôtre, et je me tiens pour satisfaite de monter
+dans votre carrosse pour aller chez la reine.
+
+— Chez la reine?
+
+— Vous l’aviez déjà oublié? Quoi! une clause de cette importance pour
+moi vous avait échappé? Que c’était peu pour vous, mon Dieu! Si j’avais
+su, je vous eusse demandé le double.
+
+— J’ai réfléchi, madame la duchesse; je ne vous accompagnerai pas.
+
+— Vrai!... Pourquoi?
+
+— Parce que j’ai en vous une confiance sans bornes.
+
+— Vous me comblez!... Mais, pour que je touche les cent mille écus?...
+
+— Les voici.
+
+L’intendant griffonna quelques mots sur un papier qu’il remit à la
+duchesse.
+
+— Vous êtes payée, dit-il.
+
+— Le trait est beau, monsieur Colbert, et je vais vous en récompenser.
+
+En disant ces mots, elle se mit à rire.
+
+Le rire de Mme de Chevreuse était un murmure sinistre; tout homme qui
+sent la jeunesse, la foi, l’amour, la vie battre en son cœur, préfère
+des pleurs à ce rire lamentable.
+
+La duchesse ouvrit le haut de son justaucorps et tira de son sein rougi
+une petite liasse de papiers noués d’un ruban couleur feu. Les agrafes
+avaient cédé sous la pression brutale de ses mains nerveuses. La peau,
+éraillée par l’extraction et le frottement des papiers, apparaissait
+sans pudeur aux yeux de l’intendant, fort intrigué de ces préliminaires
+étranges. La duchesse riait toujours.
+
+— Voilà, dit-elle, les véritables lettres de M. de Mazarin. Vous les
+avez, et, de plus, la duchesse de Chevreuse s’est déshabillée devant
+vous, comme si vous eussiez été... Je ne veux pas vous dire des noms
+qui vous donneraient de l’orgueil ou de la jalousie. Maintenant,
+monsieur Colbert, fit-elle en agrafant et en nouant avec rapidité le
+corps de sa robe, votre bonne fortune est finie; accompagnez-moi chez
+la reine.
+
+— Non pas, madame: si vous alliez encourir de nouveau la disgrâce
+de Sa Majesté, et que l’on sût au Palais-Royal que j’ai été votre
+introducteur, la reine ne me le pardonnerait de sa vie. Non. J’ai des
+gens dévoués au palais, ceux-là vous feront entrer sans me compromettre.
+
+— Comme il vous plaira, pourvu que j’entre.
+
+— Comment appelez-vous les dames religieuses de Bruges qui guérissent
+les malades?
+
+— Les béguines.
+
+— Vous êtes une béguine.
+
+— Soit, mais il faudra bien que je cesse de l’être.
+
+— Cela vous regarde.
+
+— Pardon! pardon! je ne veux pas être exposée à ce qu’on me refuse
+l’entrée.
+
+— Cela vous regarde encore, madame. Je vais commander au premier valet
+de chambre du gentilhomme de service chez Sa Majesté de laisser entrer
+une béguine apportant un remède efficace pour soulager les douleurs de
+Sa Majesté. Vous portez ma lettre, vous vous chargez du remède et des
+explications. J’avoue la béguine, je nie Mme de Chevreuse.
+
+— Qu’à cela ne tienne.
+
+— Voici la lettre d’introduction, madame.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXI — La peau de l’ours
+
+
+Colbert donna cette lettre à la duchesse, lui retira doucement le siège
+derrière lequel elle s’abritait.
+
+Mme de Chevreuse salua très légèrement et sortit.
+
+Colbert, qui avait reconnu l’écriture de Mazarin et compté les lettres,
+sonna son secrétaire et lui enjoignit d’aller chercher chez lui M.
+Vanel, conseiller au Parlement. Le secrétaire répliqua que M. le
+conseiller, fidèle à ses habitudes, venait d’entrer dans la maison pour
+rendre compte à l’intendant des principaux détails du travail accompli
+ce jour même dans la séance du Parlement.
+
+Colbert s’approcha des lampes, relut les lettres du défunt cardinal,
+sourit plusieurs fois en reconnaissant toute la valeur des pièces que
+venait de lui livrer Mme de Chevreuse, et, en étayant pour plusieurs
+minutes sa grosse tête dans ses mains, il réfléchit profondément.
+
+Pendant ces quelques minutes, un homme gros et grand, à la figure
+osseuse, aux yeux fixes, au nez crochu, avait fait son entrée dans
+le cabinet de Colbert avec une assurance modeste, qui décelait un
+caractère à la fois souple et décidé: souple envers le maître qui
+pouvait jeter la proie, ferme envers les chiens qui eussent pu lui
+disputer cette proie opime.
+
+M. Vanel avait sous le bras un dossier volumineux; il le posa sur le
+bureau même, où les deux coudes de Colbert étayaient sa tête.
+
+— Bonjour, monsieur Vanel, dit celui-ci en se réveillant de sa
+méditation.
+
+— Bonjour, monseigneur, dit naturellement Vanel.
+
+— C’est _monsieur_ qu’il faut dire, répliqua doucement Colbert.
+
+— On appelle _monseigneur_ les ministres, dit Vanel avec un sang-froid
+imperturbable; vous êtes ministre!
+
+— Pas encore!
+
+— De fait, je vous appelle monseigneur; d’ailleurs, vous êtes mon
+seigneur, à moi, cela me suffit; s’il vous déplaît que je vous appelle
+ainsi devant le monde, laissez-moi vous appeler de ce nom dans le
+particulier.
+
+Colbert leva la tête à la hauteur des lampes et lut ou chercha à lire
+sur le visage de Vanel pour combien la sincérité entrait dans cette
+protestation de dévouement.
+
+Mais le conseiller savait soutenir le poids d’un regard, ce regard
+fût-il celui de Monseigneur.
+
+Colbert soupira. Il n’avait rien lu sur le visage de Vanel; Vanel
+pouvait être honnête. Colbert songea que cet inférieur lui était
+supérieur, en cela qu’il avait une femme infidèle.
+
+Au moment où il s’apitoyait sur le sort de cet homme Vanel tira
+froidement de sa poche un billet parfumé, cacheté de cire d’Espagne, et
+le tendit à Monseigneur.
+
+— Qu’est cela, Vanel?
+
+— Une lettre de ma femme, monseigneur.
+
+Colbert toussa. Il prit la lettre, l’ouvrit, la lut et l’enferma dans
+sa poche, tandis que Vanel feuilletait impassiblement son volume de
+procédure.
+
+— Vanel, dit tout à coup le protecteur à son protégé, vous êtes un
+homme de travail, vous?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Douze heures d’études ne vous effraient pas?
+
+— J’en fais quinze par jour.
+
+— Impossible! Un conseiller ne saurait travailler plus de trois heures
+pour le Parlement.
+
+— Oh! je fais des états pour un ami que j’ai aux comptes, et, comme il
+me reste du temps, j’étudie l’hébreu.
+
+— Vous êtes fort considéré au Parlement, Vanel?
+
+— Je crois que oui, monseigneur.
+
+— Il s’agirait de ne pas croupir sur le siège de conseiller.
+
+— Que faire pour cela?
+
+— Acheter une charge.
+
+— Laquelle?
+
+— Quelque chose de grand. Les petites ambitions sont les plus malaisées
+à satisfaire.
+
+— Les petites bourses, monseigneur, sont les plus difficiles à remplir.
+
+— Et puis, quelle charge voyez-vous? fit Colbert.
+
+— Je n’en vois pas, c’est vrai.
+
+— Il y en a bien une, mais il faut être le roi pour l’acheter sans se
+gêner; or, le roi ne se donnera pas, je crois, la fantaisie d’acheter
+une charge de procureur général.
+
+En entendant ces mots, Vanel attacha sur Colbert son regard humble et
+terne à la fois.
+
+Colbert se demanda s’il avait été deviné, ou seulement rencontré par la
+pensée de cet homme.
+
+— Que me parlez-vous, monseigneur, dit Vanel, de la charge de procureur
+général au Parlement? Je n’en sache pas d’autre que celle de M. Fouquet.
+
+— Précisément, mon cher conseiller.
+
+— Vous n’êtes pas dégoûté, monseigneur; mais, avant que la marchandise
+soit achetée, ne faut-il pas qu’elle soit vendue?
+
+— Je crois, monsieur Vanel, que cette charge-là sera sous peu à
+vendre...
+
+— À vendre!... la charge de procureur de M. Fouquet?
+
+— On le dit.
+
+— La charge qui le fait inviolable, à vendre? Oh! oh!
+
+Et Vanel se mit à rire.
+
+— En auriez-vous peur, de cette charge? dit gravement Colbert.
+
+— Peur! non pas...
+
+— Ni envie?
+
+— Monseigneur se moque de moi! répliqua Vanel; comment un conseiller du
+Parlement n’aurait-il pas envie de devenir procureur général?
+
+— Alors, monsieur Vanel... puisque je vous dis que la charge se
+présente à vendre.
+
+— Monseigneur le dit.
+
+— Le bruit en court.
+
+— Je répète que c’est impossible; jamais un homme ne jette le bouclier
+derrière lequel il abrite son honneur, sa fortune et sa vie.
+
+— Parfois il est des fous qui se croient au-dessus de toutes les
+mauvaises chances, monsieur Vanel.
+
+— Oui, monseigneur; mais ces fous-là ne font pas leurs folies au profit
+des pauvres Vanels qu’il y a dans le monde.
+
+— Pourquoi pas?
+
+— Parce que ces Vanels sont pauvres.
+
+— Il est vrai que la charge de M. Fouquet peut coûter gros. Qu’y
+mettriez vous, monsieur Vanel?
+
+— Tout ce que je possède, monseigneur.
+
+— Ce qui veut dire?
+
+— Trois à quatre cent mille livres.
+
+— Et la charge vaut?
+
+— Un million et demi, au plus bas. Je sais des gens qui en ont offert
+un million sept cent mille livres sans décider M. Fouquet. Or, si par
+hasard il arrivait que M. Fouquet voulût vendre, ce que je ne crois
+pas, malgré ce qu’on m’en a dit...
+
+— Ah! l’on vous en a dit quelque chose! Qui cela?
+
+— M. de Gourville... M. Pélisson. Oh! en l’air.
+
+— Eh bien! si M. Fouquet voulait vendre?...
+
+— Je ne pourrais encore acheter, attendu que M. le surintendant ne
+vendra que pour avoir de l’argent frais, et personne n’a un million et
+demi à jeter sur une table.
+
+Colbert interrompit en cet endroit le conseiller par une pantomime
+impérieuse. Il avait recommencé à réfléchir.
+
+Voyant l’attitude sérieuse du maître, voyant sa persévérance à mettre
+la conversation sur ce sujet, M. Vanel attendait une solution sans oser
+la provoquer.
+
+— Expliquez-moi bien, dit alors Colbert, les privilèges de la charge de
+procureur général.
+
+— Le droit de mise en accusation contre tout sujet français qui n’est
+pas prince du sang; la mise à néant de toute accusation dirigée contre
+tout Français qui n’est pas roi ou prince. Un procureur général est le
+bras droit du roi pour frapper un coupable, il est son bras aussi pour
+éteindre le flambeau de la justice. Aussi M. Fouquet se soutiendra-t-il
+contre le roi lui-même en ameutant les parlements; aussi le roi
+ménagera-t-il M. Fouquet malgré tout pour faire enregistrer ses édits
+sans conteste. Le procureur général peut être un instrument bien utile
+ou bien dangereux.
+
+— Voulez-vous être procureur général, Vanel? dit tout à coup Colbert en
+adoucissant son regard et sa voix.
+
+— Moi? s’écria celui-ci. Mais j’ai eu l’honneur de vous représenter
+qu’il manque au moins onze cent mille livres à ma caisse.
+
+— Vous emprunterez cette somme à vos amis.
+
+— Je n’ai pas d’amis plus riches que moi.
+
+— Un honnête homme!
+
+— Si tout le monde pensait comme vous, monseigneur.
+
+— Je le pense, cela suffit, et, au besoin, je répondrai de vous.
+
+— Prenez garde au proverbe, monseigneur.
+
+— Lequel?
+
+— Qui répond paie.
+
+— Qu’à cela ne tienne.
+
+Vanel se leva, tout remué par cette offre si subitement, si inopinément
+faite par un homme que les plus frivoles prenaient au sérieux.
+
+— Ne vous jouez pas de moi, monseigneur, dit-il.
+
+— Voyons, faisons vite, monsieur Vanel. Vous dites que M. Gourville
+vous a parlé de la charge de M. Fouquet?
+
+— M. Pélisson aussi.
+
+— Officiellement, ou officieusement?
+
+— Voici leurs paroles: «Ces gens du Parlement sont ambitieux et riches;
+ils devraient bien se cotiser pour faire deux ou trois millions à M.
+Fouquet, leur protecteur, leur lumière.»
+
+— Et vous avez dit?
+
+— J’ai dit que, pour ma part, je donnerais dix mille livres s’il le
+fallait.
+
+— Ah! vous aimez donc M. Fouquet? s’écria M. Colbert avec un regard
+plein de haine.
+
+— Non; mais M. Fouquet est notre procureur général; il s’endette, il se
+noie; nous devons sauver l’honneur du corps.
+
+— Voilà qui m’explique pourquoi M. Fouquet sera toujours sain et sauf
+tant qu’il occupera sa charge, répliqua Colbert.
+
+— Là-dessus, poursuivit Vanel, M. Gourville a ajouté: «Faire l’aumône à
+M. Fouquet, c’est toujours un procédé humiliant auquel il répondra par
+un refus; que le Parlement se cotise pour acheter dignement la charge
+de son procureur général, alors tout va bien, l’honneur du corps est
+sauf, et l’orgueil de M. Fouquet sauvé.»
+
+— C’est une ouverture cela.
+
+— Je l’ai considéré ainsi, monseigneur.
+
+— Eh bien! monsieur Vanel, vous irez trouver immédiatement M. Gourville
+ou M. Pélisson; connaissez-vous quelque autre ami de M. Fouquet?
+
+— Je connais beaucoup M. de La Fontaine.
+
+— La Fontaine le rimeur?
+
+— Précisément; il faisait des vers à ma femme, quand M. Fouquet était
+de nos amis.
+
+— Adressez-vous donc à lui pour obtenir une entrevue de M. le
+surintendant.
+
+— Volontiers; mais la somme?
+
+— Au jour et à l’heure fixés, monsieur Vanel, vous serez nanti de la
+somme, ne vous inquiétez point.
+
+— Monseigneur, une telle munificence! Vous effacez le roi, vous
+surpassez M. Fouquet.
+
+— Un moment... ne faisons pas abus des mots. Je ne vous donne pas
+quatorze cent mille livres, monsieur Vanel: j’ai des enfants.
+
+— Eh! monsieur, vous me les prêtez; cela suffit.
+
+— Je vous les prête, oui.
+
+— Demandez tel intérêt, telle garantie qu’il vous plaira, monseigneur,
+je suis prêt, et, vos désirs étant satisfaits, je répéterai encore que
+vous surpassez les rois et M. Fouquet en munificence. Vos conditions?
+
+— Le remboursement en huit années.
+
+— Oh! très bien.
+
+— Hypothèque sur la charge elle-même.
+
+— Parfaitement; est-ce tout?
+
+— Attendez. Je me réserve le droit de vous racheter la charge à cent
+cinquante mille livres de bénéfice si vous ne suiviez pas, dans la
+gestion de cette charge, une ligne conforme aux intérêts du roi et à
+mes desseins.
+
+— Ah! ah! dit Vanel un peu ému.
+
+— Cela renferme-t-il quelque chose qui vous puisse choquer, monsieur
+Vanel? dit froidement Colbert.
+
+— Non, non, répliqua vivement Vanel.
+
+— Eh bien! nous signerons cet acte quand il vous plaira. Courez chez
+les amis de M. Fouquet.
+
+— J’y vole...
+
+— Et obtenez du surintendant une entrevue.
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Soyez facile aux concessions.
+
+— Oui.
+
+— Et les arrangements une fois pris?...
+
+— Je me hâte de le faire signer.
+
+— Gardez-vous-en bien!... Ne parlez jamais de signature avec M.
+Fouquet, ni de dédit, ni même de parole, entendez-vous? vous perdriez
+tout!
+
+— Eh bien! alors, monseigneur, que faire? C’est trop difficile...
+
+— Tâchez seulement que M. Fouquet vous touche dans la main... Allez!
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXII — Chez la reine mère
+
+
+La reine mère était dans sa chambre à coucher au Palais-Royal avec Mme
+de Motteville et la _senora_ Molina. Le roi, attendu jusqu’au soir,
+n’avait pas paru; la reine, tout impatiente, avait envoyé chercher
+souvent de ses nouvelles.
+
+Le temps semblait être à l’orage. Les courtisans et les dames
+s’évitaient dans les antichambres et les corridors pour ne point se
+parler de sujets compromettants.
+
+Monsieur avait joint le roi dès le matin pour une partie de chasse.
+
+Madame demeurait chez elle, boudant tout le monde.
+
+Quant à la reine mère, après avoir fait ses prières en latin, elle
+causait ménage avec ses deux amies en pur castillan.
+
+Mme de Motteville, qui comprenait admirablement cette langue, répondait
+en français.
+
+Lorsque les trois dames eurent épuisé toutes les formules de la
+dissimulation et de la politesse pour en arriver à dire que la conduite
+du roi faisait mourir de chagrin la reine, la reine mère et toute
+sa parenté, lorsqu’on eut, en termes choisis, fulminé toutes les
+imprécations contre Mlle de La Vallière, la reine mère termina les
+récriminations par ces mots pleins de sa pensée et de son caractère:
+
+— _Estos hijos!_ dit-elle à Molina.
+
+C’est-à-dire: «Ces enfants!»
+
+Mot profond dans la bouche d’une mère; mot terrible dans la bouche
+d’une reine qui, comme Anne d’Autriche, celait de si singuliers secrets
+dans son âme assombrie.
+
+— Oui, répliqua Molina, ces enfants! à qui toute mère se sacrifie.
+
+— À qui, répliqua la reine, une mère a tout sacrifié.
+
+Et elle n’acheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les yeux
+vers le portrait en pied du pâle Louis XIII, que son époux laissait une
+fois encore la lumière monter à ses yeux ternes, le courroux gonfler
+ses narines de toile. Le portrait s’animait; il ne parlait pas, il
+menaçait. Un profond silence succéda aux dernières paroles de la reine.
+La Molina se mit à fourrager les rubans et les dentelles d’une vaste
+corbeille. Mme de Motteville, surprise de cet éclair qui avait illuminé
+simultanément d’intelligence le regard de la confidente et celui de la
+maîtresse, Mme de Motteville, disons-nous, baissa les yeux en femme
+discrète, et, ne cherchant plus à voir, écouta de toutes ses oreilles.
+Elle ne surprit qu’un «hum!» significatif de la duègne espagnole, image
+de la circonspection. Elle surprit aussi un soupir exhalé comme un
+souffle du sein de la reine.
+
+Elle leva la tête aussitôt.
+
+— Vous souffrez? dit-elle.
+
+— Non, Motteville, non; pourquoi dis-tu cela?
+
+— Votre Majesté avait gémi.
+
+— Tu as raison, en effet; oui, je souffre un peu.
+
+— M. Valot est près d’ici, chez Madame, je crois.
+
+— Chez Madame, pourquoi?
+
+— Madame a ses nerfs.
+
+— Belle maladie! M. Valot a bien tort d’être chez Madame, quand un
+autre médecin guérirait Madame...
+
+Mme de Motteville leva encore ses yeux surpris.
+
+— Un médecin autre que M. Valot? dit-elle; qui donc?
+
+— Le travail, Motteville, le travail... Ah! si quelqu’un est malade,
+c’est ma pauvre fille.
+
+— C’est aussi Votre Majesté.
+
+— Moins ce soir.
+
+— Ne vous y fiez pas, madame!
+
+Et, comme pour justifier cette menace, de Mme de Motteville, une
+douleur aiguë mordit la reine au cœur, la fit pâlir et la renversa sur
+un fauteuil avec tous les symptômes d’une pâmoison soudaine.
+
+— Mes gouttes! murmura-t-elle.
+
+— Prout! prout! répliqua la Molina, qui, sans hâter sa marche, alla
+tirer d’une armoire d’écaille dorée un grand flacon de cristal de roche
+et l’apporta ouvert à la reine.
+
+Celle-ci respira frénétiquement, à plusieurs reprises, et murmura:
+
+— C’est par là que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa volonté
+sainte!
+
+— On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en replaçant le
+flacon dans l’armoire.
+
+— Votre Majesté va bien, maintenant? demanda Mme de Motteville.
+
+— Mieux.
+
+Et la reine posa son doigt sur ses lèvres pour commander la discrétion
+à sa favorite.
+
+— C’est étrange! dit, après un silence, Mme de Motteville.
+
+— Qu’y a-t-il d’étrange? demanda la reine.
+
+— Votre Majesté se souvient-elle du jour où cette douleur apparut pour
+la première fois?
+
+— Je me souviens que c’était un jour bien triste, Motteville.
+
+— Ce jour n’avait pas toujours été triste pour Votre Majesté.
+
+— Pourquoi?
+
+— Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majesté le roi
+régnant, votre glorieux fils, était né à la même heure.
+
+La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et s’abîma
+durant quelques secondes.
+
+Était-ce souvenir ou réflexion? était-ce encore la douleur?
+
+La Molina jeta sur Mme de Motteville un regard presque furieux, tant il
+ressemblait à un reproche, et la digne femme, n’y ayant rien compris,
+allait questionner pour l’acquit de sa conscience, lorsque soudain Anne
+d’Autriche se levant:
+
+— Le 5 septembre! dit-elle; oui, ma douleur a paru le 5 septembre.
+Grande joie un jour, grande douleur un autre jour. Grande douleur,
+ajouta-t-elle tout bas, expiation d’une trop grande joie!
+
+Et, à partir de ce moment, Anne d’Autriche, qui semblait avoir épuisé
+toute sa mémoire et toute sa raison, demeura impénétrable, l’œil morne,
+la pensée vague, les mains pendantes.
+
+— Il faut nous mettre au lit, dit la Molina.
+
+— Tout à l’heure, Molina.
+
+— Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole.
+
+Mme de Motteville se leva; des larmes brillantes et grosses comme des
+larmes d’enfant coulaient lentement sur les joues blanches de la reine.
+
+Molina, s’en apercevant, darda sur Anne d’Autriche son œil noir et
+vigilant.
+
+— Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville. Allez.
+
+Ce mot _nous_ sonna désagréablement à l’oreille de la favorite
+française. Il signifiait qu’un échange de secrets ou de souvenirs
+allait se faire. Il signifiait qu’une personne était de trop dans
+l’entretien à sa plus intéressante phase.
+
+— Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majesté? demanda la
+Française.
+
+— Oui, répondit l’Espagnole.
+
+Et Mme de Motteville s’inclina. Tout à coup une vieille femme de
+chambre, vêtue comme elle l’était à la Cour d’Espagne en 1620,
+ouvrit les portières, et surprenant la reine dans ses larmes, Mme de
+Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa diplomatie:
+
+— Le remède! le remède! cria-t-elle joyeusement à la reine en
+s’approchant sans façon du groupe.
+
+— Quel remède, _Chica_? dit Anne d’Autriche.
+
+— Pour le mal de Votre Majesté, répondit celle-ci.
+
+— Qui l’apporte? demanda vivement Mme de Motteville; M. Valot?
+
+— Non, une dame de Flandre.
+
+— Une dame de Flandre? Une Espagnole? interrogea la reine.
+
+— Je ne sais.
+
+— Qui l’envoie?
+
+— M. Colbert.
+
+— Son nom?
+
+— Elle ne l’a pas dit.
+
+— Sa condition?
+
+— Elle le dira.
+
+— Son visage?
+
+— Elle est masquée.
+
+— Vois, Molina! s’écria la reine.
+
+— C’est inutile, répondit tout à coup une voix ferme et douce à la
+fois, partie de l’autre côté des tapisseries, voix qui fit tressaillir
+les autres dames et frissonner la reine.
+
+En même temps, une femme masquée paraissait entre les rideaux.
+
+Avant que la reine eût parlé:
+
+— Je suis une dame du béguinage de Bruges, dit la dame inconnue, et
+j’apporte, en effet, le remède qui doit guérir Votre Majesté.
+
+Chacun se tut. La béguine ne fit point un pas.
+
+— Parlez, dit la reine.
+
+— Quand nous serons seules, ajouta la béguine.
+
+Anne d’Autriche adressa un regard à ses compagnes, celles-ci se
+retirèrent.
+
+La béguine fit alors trois pas vers la reine et s’inclina
+révérencieusement.
+
+La reine regardait avec défiance cette femme qui la regardait aussi
+avec des yeux brillants par les trous de son masque.
+
+— La reine de France est donc bien malade, dit Anne d’Autriche, que
+l’on sait, au béguinage de Bruges, qu’elle a besoin d’être guérie?
+
+— Ne menacez point, reine, dit la béguine avec douceur; je suis venue
+à vous pleine de respect et de compassion, j’y suis venue de la part
+d’une amie.
+
+— Prouvez-le donc! Soulagez au lieu d’irriter.
+
+— Facilement; et Votre Majesté va voir si l’on est son amie.
+
+— Voyons.
+
+— Quel malheur est-il arrivé à Votre Majesté depuis vingt-trois ans?...
+
+— Mais, de grands malheurs: n’ai-je pas perdu le roi?
+
+— Je ne parle pas de ces sortes de malheurs. Je veux vous demander
+si, depuis... la naissance du roi... une indiscrétion d’amie a causé
+quelque douleur à Votre Majesté.
+
+— Je ne vous comprends pas, répondit la reine en serrant les dents pour
+cacher son émotion.
+
+— Je vais me faire comprendre. Votre Majesté se souvient que le roi est
+né le 3 septembre 1638, à onze heures un quart?
+
+— Oui, bégaya la reine.
+
+— À midi et demi, continua la béguine, le dauphin, ondoyé déjà par Mgr
+de Meaux sous les yeux du roi, sous vos yeux était reconnu héritier de
+la couronne de France. Le roi se rendit à la chapelle du vieux château
+de Saint-Germain pour entendre le _Te Deum_.
+
+— Tout cela est exact, murmura la reine.
+
+— L’accouchement de Votre Majesté s’était fait en présence de feu
+Monsieur, des princes, des dames de la Cour. Le médecin du roi,
+Bouvard, et le chirurgien Honoré se tenaient dans l’antichambre. Votre
+Majesté s’endormit vers trois heures jusqu’à sept heures environ,
+n’est-ce pas?
+
+— Sans doute; mais vous me récitez là ce que tout le monde sait comme
+vous et moi.
+
+— J’arrive, madame, à ce que peu de personnes savent. Peu de personnes,
+disais-je? hélas! je pourrais dire deux personnes, car il y en avait
+cinq seulement autrefois, et, depuis quelques années, le secret s’est
+assuré par la mort des principaux participants. Le roi notre seigneur
+dort avec ses pères; la sage-femme Péronne l’a suivi de près, Laporte
+est oublié déjà.
+
+La reine ouvrit la bouche pour répondre; elle trouva sous sa main
+glacée, dont elle caressait son visage, les gouttes pressées d’une
+sueur brûlante.
+
+— Il était huit heures, poursuivit la béguine; le roi soupait d’un
+grand cœur; ce n’étaient autour de lui que joie, cris, rasades; le
+peuple hurlait sous les balcons; les Suisses, les mousquetaires et les
+gardes erraient par la ville, portés en triomphe par les étudiants
+ivres.
+
+Ces bruits formidables de l’allégresse publique faisaient gémir
+doucement dans les bras de Mme de Hausac, sa gouvernante, le dauphin,
+le futur roi de France, dont les yeux, lorsqu’ils s’ouvriraient,
+devaient apercevoir deux couronnes au fond de son berceau. Tout à coup
+Votre Majesté poussa un cri perçant, et dame Péronne reparut à son
+chevet.
+
+Les médecins dînaient dans une salle éloignée. Le palais, désert
+à force d’être envahi, n’avait plus ni consignes ni gardes. La
+sage-femme, après avoir examiné l’état de Votre Majesté, se récria,
+surprise, et, vous prenant en ses bras, éplorée, folle de douleur,
+envoya Laporte pour prévenir le roi que Sa Majesté la reine voulait le
+voir dans sa chambre. Laporte, vous le savez, madame, était un homme de
+sang-froid et d’esprit. Il n’approcha pas du roi en serviteur effrayé
+qui sent son importance, et veut effrayer aussi; d’ailleurs, ce n’était
+pas une nouvelle effrayante que celle qu’attendait le roi. Toujours
+est-il que Laporte parut, le sourire sur les lèvres, près de la chaise
+du roi et lui dit:
+
+— Sire, la reine est bien heureuse et le serait encore plus de voir
+Votre Majesté.
+
+Ce jour-là, Louis XIII eût donné sa couronne à un pauvre pour un Dieu
+gard! Gai, léger, vif, le roi sortit de table en disant, du ton que
+Henri IV eût pu prendre: Messieurs, je vais voir ma femme.
+
+Il arriva chez vous, madame, au moment où dame Péronne lui tendait un
+second prince, beau et fort comme le premier, en lui disant: «Sire,
+Dieu ne veut pas que le royaume de France tombe en quenouille.
+
+Le roi, dans son premier mouvement, sauta sur cet enfant et cria:
+«Merci, mon Dieu!»
+
+La béguine s’arrêta en cet endroit, remarquant combien souffrait la
+reine. Anne d’Autriche, renversée dans son fauteuil, la tête penchée,
+les yeux fixes, écoutait sans entendre et ses lèvres s’agitaient
+convulsivement pour une prière à Dieu ou pour une imprécation contre
+cette femme.
+
+— Ah! ne croyez pas que, s’il n’y a qu’un dauphin en France, s’écria
+la béguine, ne croyez pas que, si la reine a laissé cet enfant végéter
+loin du trône, ne croyez pas qu’elle fût une mauvaise mère. Oh! non...
+Il est des gens qui savent combien de larmes elle a versées; il est des
+gens qui ont pu compter les ardents baisers qu’elle donnait à la pauvre
+créature en échange de cette vie de misère et d’ombre à laquelle la
+raison d’État condamnait le frère jumeau de Louis XIV.
+
+— Mon Dieu! mon Dieu! murmura faiblement la reine.
+
+— On sait, continua vivement la béguine, que le roi, se voyant deux
+fils, tous deux égaux en âge, en prétentions, trembla pour le salut de
+la France, pour la tranquillité de son État. On sait que M. le cardinal
+de Richelieu, mandé à cet effet par Louis XIII, réfléchit plus d’une
+heure dans le cabinet de Sa Majesté, et prononça cette sentence: «Il y
+a un roi né pour succéder à Sa Majesté. Dieu en a fait naître un autre
+pour succéder à ce premier roi; mais, à présent, nous n’avons besoin
+que du premier-né; cachons le second à la France comme Dieu l’avait
+caché à ses parents eux-mêmes.» Un prince, c’est pour l’État la paix et
+la sécurité; deux compétiteurs, c’est la guerre civile et l’anarchie.
+
+La reine se leva brusquement, pâle et les poings crispés.
+
+— Vous en savez trop, dit-elle d’une voix sourde, puisque vous touchez
+aux secrets de l’État. Quant aux amis de qui vous tenez ce secret, ce
+sont des lâches, de faux amis. Vous êtes leur complice dans le crime
+qui s’accomplit aujourd’hui. Maintenant, à bas le masque, ou je vous
+fais arrêter par mon capitaine des gardes. Oh! ce secret ne me fait
+pas peur! Vous l’avez eu, vous me le rendrez! Il se glacera dans votre
+sein; ni ce secret ni votre vie ne vous appartiennent plus à partir de
+ce moment!
+
+Anne d’Autriche, joignant le geste à la menace, fit deux pas vers la
+béguine.
+
+— Apprenez, dit celle-ci, à connaître la fidélité, l’honneur, la
+discrétion de vos amis abandonnés.
+
+Elle enleva soudain son masque.
+
+— Mme de Chevreuse! s’écria la reine.
+
+— La seule confidente du secret, avec Votre Majesté.
+
+— Ah! murmura Anne d’Autriche, venez m’embrasser, duchesse. Hélas!
+c’est tuer ses amis, que se jouer ainsi avec leurs chagrins mortels.
+
+Et la reine, appuyant sa tête sur l’épaule de la vieille duchesse,
+laissa échapper de ses yeux une source de larmes amères.
+
+— Que vous êtes jeune encore! dit celle-ci d’une voix sourde. Vous
+pleurez!
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXIII — Deux amies
+
+
+La reine regarda fièrement Mme de Chevreuse.
+
+— Je crois, dit-elle, que vous avez prononcé le mot heureuse en parlant
+de moi. Jusqu’à présent, duchesse, j’avais cru impossible qu’une
+créature humaine pût se trouver moins heureuse que la reine de France.
+
+— Madame, vous avez été, en effet, une mère de douleurs. Mais, à côté
+de ces misères illustres dont nous nous entretenions tout à l’heure,
+nous, vieilles amies, séparées par la méchanceté des hommes; à côté,
+dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les joies peu sensibles,
+c’est vrai, mais fort enviées de ce monde.
+
+— Lesquelles? dit amèrement Anne d’Autriche. Comment pouvez-vous
+prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout à l’heure reconnaissiez
+qu’il faut des remèdes à mon corps et à mon esprit?
+
+Mme de Chevreuse se recueillit un moment.
+
+— Que les rois sont loin des autres hommes! murmura-t-elle.
+
+— Que voulez-vous dire?
+
+— Je veux dire qu’ils sont tellement éloignés du vulgaire, qu’ils
+oublient pour les autres toutes les nécessités de la vie. Comme
+l’habitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux
+verdoyants rafraîchis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas que
+l’habitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des terres
+calcinées par le soleil.
+
+La reine rougit légèrement; elle venait de comprendre.
+
+— Savez-vous, dit-elle, que c’est mal de nous avoir délaissée?
+
+— Oh! madame, le roi a hérité, dit-on, la haine que me portait son
+père. Le roi me congédierait s’il me savait au Palais-Royal.
+
+— Je ne dis pas que le roi soit bien disposé en votre faveur, duchesse,
+répliqua la reine: mais, moi, je pourrais... secrètement.
+
+La duchesse laissa percer un sourire dédaigneux qui inquiéta son
+interlocutrice.
+
+— Du reste, se hâta d’ajouter la reine, vous avez très bien fait de
+venir ici.
+
+— Merci, madame!
+
+— Ne fût-ce que pour nous donner cette joie de démentir le bruit de
+votre mort.
+
+— On avait dit effectivement que j’étais morte?
+
+— Partout.
+
+— Mes enfants n’avaient pas pris le deuil, cependant.
+
+— Ah! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent; nous voyons peu
+MM. d’Albert et de Luynes, et bien des choses échappent dans les
+préoccupations au milieu desquelles nous vivons constamment.
+
+— Votre Majesté n’eût pas dû croire au bruit de ma mort.
+
+— Pourquoi pas? Hélas! nous sommes mortels; ne voyez-vous pas que moi,
+votre sœur cadette, comme nous disions autrefois, je penche déjà vers
+la sépulture?
+
+— Votre Majesté, si elle avait cru que j’étais morte, devait s’étonner
+alors de n’avoir pas reçu de mes nouvelles.
+
+— La mort surprend parfois bien vite, duchesse.
+
+— Oh! Votre Majesté! Les âmes chargées de secrets comme celui dont nous
+parlions tout à l’heure ont toujours un besoin d’épanchement qu’il faut
+satisfaire d’avance. Au nombre des relais préparés pour l’éternité, on
+compte la mise en ordre de ses papiers.
+
+La reine tressaillit.
+
+— Votre Majesté, dit la duchesse, saura d’une façon certaine le jour de
+ma mort.
+
+— Comment cela?
+
+— Parce que Votre Majesté recevra le lendemain, sous une quadruple
+enveloppe, tout ce qui a échappé de nos petites correspondances si
+mystérieuses d’autrefois.
+
+— Vous n’avez pas brûlé? s’écria Anne avec effroi.
+
+— Oh! chère Majesté, répliqua la duchesse, les traîtres seuls brûlent
+une correspondance royale.
+
+— Les traîtres?
+
+— Oui, sans doute; ou plutôt ils font semblant de la brûler, la gardent
+ou la vendent.
+
+— Mon Dieu!
+
+— Les fidèles, au contraire, enfouissent précieusement de pareils
+trésors; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui disent:
+«Madame, je vieillis, je me sens malade; il y a danger de mort pour
+moi, danger de révélation pour le secret de Votre Majesté; prenez donc
+ce papier dangereux et brûlez-le vous-même.»
+
+— Un papier dangereux! Lequel?
+
+— Quant à moi, je n’en ai qu’un, c’est vrai, mais il est bien dangereux.
+
+— Oh! duchesse, dites, dites!
+
+— C’est ce billet... daté du 2 août 1644, où vous me recommandiez
+d’aller à Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il y a
+cela de votre main, madame: «Cher malheureux enfant.»
+
+Il se fit un silence profond à ce moment: la reine sondait l’abîme, Mme
+de Chevreuse tendait son piège.
+
+— Oui, malheureux, bien malheureux! murmura Anne d’Autriche; quelle
+triste existence a-t-il menée, ce pauvre enfant, pour aboutir à une si
+cruelle fin!
+
+— Il est mort? s’écria vivement la duchesse avec une curiosité dont la
+reine saisit avidement l’accent sincère.
+
+— Mort de consomption, mort oublié, flétri, mort comme ces pauvres
+fleurs données par un amant et que la maîtresse laisse expirer dans un
+tiroir pour les cacher à tout le monde.
+
+— Mort! répéta la duchesse avec un air de découragement qui eût bien
+réjoui la reine, s’il n’eût été tempéré par un mélange de doute. Mort à
+Noisy-le-Sec?
+
+— Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur honnête,
+qui n’a pas survécu longtemps.
+
+— Cela se conçoit: c’est si lourd à porter un deuil et un secret
+pareils.
+
+La reine ne se donna pas la peine de relever l’ironie de cette
+réflexion. Mme de Chevreuse continua.
+
+— Eh bien! madame, je m’informai, il y a quelques années, à
+Noisy-le-Sec même, du sort de cet enfant si malheureux. On m’apprit
+qu’il ne passait pas pour être mort, voilà pourquoi je ne m’étais pas
+affligée tout d’abord avec Votre Majesté. Oh! certes, si je l’eusse
+cru, jamais une allusion à ce déplorable événement ne fût venue
+réveiller les bien légitimes douleurs de Votre Majesté.
+
+— Vous dites que l’enfant ne passait pas pour être mort à Noisy?
+
+— Non, madame.
+
+— Que disait-on de lui, alors?
+
+— On disait... On se trompait sans doute.
+
+— Dites toujours.
+
+— On disait qu’un soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse, ce
+qui se remarqua malgré le masque et la mante qui la cachaient, une dame
+de haute qualité, de très haute qualité sans doute, était venue dans
+un carrosse à l’embranchement de la route, la même, vous savez, où
+j’attendais des nouvelles du jeune prince, quand Votre Majesté daignait
+m’y envoyer.
+
+— Eh bien?
+
+— Et que le gouverneur avait mené l’enfant à cette dame.
+
+— Après?
+
+— Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitté le pays.
+
+— Vous voyez bien! il y a du vrai là-dedans, puisque, effectivement, le
+pauvre enfant mourut d’un de ces coups de foudre qui font que, jusqu’à
+sept ans, au dire des médecins, la vie des enfants tient à un fil.
+
+— Oh! ce que dit Votre Majesté est la vérité; nul ne le sait mieux
+que vous, madame; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez la
+bizarrerie...
+
+«Qu’est-ce encore?» pensa la reine.
+
+— La personne qui m’avait rapporté ces détails, qui avait été
+s’informer de la santé de l’enfant, cette personne...
+
+— Vous aviez confié un pareil soin à quelqu’un? Oh! duchesse!
+
+— Quelqu’un de muet comme Votre Majesté, comme moi-même; mettons que
+c’est moi-même, madame. Ce quelqu’un, dis-je, passant quelque temps
+après en Touraine...
+
+— En Touraine?
+
+— Reconnut le gouverneur et l’enfant, pardon! crut les reconnaître,
+vivants tous deux, gais et heureux et florissants tous deux, l’un
+dans sa verte vieillesse, l’autre dans sa jeunesse en fleur! Jugez,
+d’après cela, ce que c’est que les bruits qui courent, ayez donc foi,
+après cela, à quoi que ce soit de ce qui se passe en ce monde. Mais je
+fatigue Votre Majesté. Oh! ce n’est pas mon intention, et je prendrai
+congé d’elle après lui avoir renouvelé l’assurance de mon respectueux
+dévouement.
+
+— Arrêtez, duchesse; causons un peu de vous.
+
+— De moi? Oh! madame, n’abaissez pas vos regards jusque-là.
+
+— Pourquoi donc? N’êtes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce que vous
+m’en voulez, duchesse?
+
+— Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue auprès de Votre
+Majesté, si j’avais sujet de lui en vouloir?
+
+— Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la mort
+qui menace.
+
+— Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.
+
+— Nulle ne m’a jamais aimée, servie comme vous, duchesse.
+
+— Votre Majesté s’en souvient?
+
+— Toujours... Duchesse, une preuve d’amitié.
+
+— Ah! madame, tout mon être appartient à Votre Majesté.
+
+— Cette preuve, voyons!
+
+— Laquelle?
+
+— Demandez-moi quelque chose.
+
+— Demander?
+
+— Oh! je sais que vous êtes l’âme la plus désintéressée, la plus
+grande, la plus royale.
+
+— Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquiète.
+
+— Je ne vous louerai jamais autant que vous le méritez.
+
+— Avec l’âge, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.
+
+— Dieu vous entende, duchesse!
+
+— Comment cela?
+
+— Oui, la duchesse d’autrefois, la belle, la fière, l’adorée Chevreuse
+m’eût répondu ingratement: «Je ne veux rien de vous.» Bénis soient donc
+les malheurs, s’ils sont venus, puisqu’ils vous auront changée, et que
+peut-être vous me répondrez: «J’accepte.»
+
+La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle était sous le
+charme et ne se cachait plus.
+
+— Parlez, chère, dit la reine, que voulez-vous?
+
+— Il faut donc s’expliquer?...
+
+— Sans hésitation.
+
+— Eh bien! Votre Majesté peut me faire une joie indicible, une joie
+incomparable.
+
+— Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l’inquiétude. Mais, avant
+toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis en puissance
+de fils comme j’étais autrefois en puissance de mari.
+
+— Je vous ménagerai, chère reine.
+
+— Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux écho de la belle
+jeunesse.
+
+— Soit. Eh bien! ma vénérée maîtresse, Anne chérie...
+
+— Sais-tu toujours l’espagnol?
+
+— Toujours.
+
+— Demande-moi en espagnol alors.
+
+— Voici: faites-moi l’honneur de venir passer quelques jours à
+Dampierre.
+
+— C’est tout? s’écria la reine stupéfaite.
+
+— Oui.
+
+— Rien que cela?
+
+— Bon Dieu! auriez-vous l’idée que je ne vous demande pas là le plus
+énorme bienfait? S’il en est ainsi, vous ne me connaissez plus.
+Acceptez vous?
+
+— Oui, de grand cœur.
+
+— Oh! merci!
+
+— Et je serai heureuse, continua la reine avec défiance si ma présence
+peut vous être utile à quelque chose.
+
+— Utile? s’écria la duchesse en riant. Oh! non, non, agréable, douce,
+délicieuse, oui, mille fois oui. C’est donc promis?
+
+— C’est juré.
+
+La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit de
+baisers.
+
+«C’est une bonne femme au fond, pensa la reine, et... généreuse
+d’esprit.»
+
+— Votre Majesté, reprit la duchesse, consentirait-elle à me donner
+quinze jours?
+
+— Oui, certes! Pourquoi?
+
+— Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrâce, nul ne voulait
+me prêter les cent mille écus dont j’ai besoin pour réparer Dampierre.
+Mais, lorsqu’on va savoir que c’est pour y recevoir Votre Majesté, tous
+les fonds de Paris afflueront chez moi.
+
+— Ah! fit la reine en remuant doucement la tête avec intelligence, cent
+mille écus! il faut cent mille écus pour réparer Dampierre?
+
+— Tout autant.
+
+— Et personne ne veut vous les prêter?
+
+— Personne.
+
+— Je les prêterai, moi, si vous voulez, duchesse.
+
+— Oh! je n’oserais.
+
+— Vous auriez tort.
+
+— Vrai?
+
+— Foi de reine!... Cent mille écus, ce n’est réellement pas beaucoup.
+
+— N’est-ce pas?
+
+— Non. Oh! je sais que vous n’avez jamais fait payer votre discrétion
+ce qu’elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que je vous fasse
+un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est un bien plus galant
+homme.
+
+— Paie-t-il?
+
+— S’il ne paie pas, je paierai; mais ce serait la première fois qu’il
+me refuserait.
+
+La reine écrivit, donna la cédule à la duchesse, et la congédia après
+l’avoir gaiement embrassée.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXIV — Comment Jean de La Fontaine fit son premier conte
+
+
+Toutes ces intrigues sont épuisées; l’esprit humain, si multiple dans
+ses exhibitions, a pu se développer à l’aise dans les trois cadres que
+notre récit lui a fournis.
+
+Peut-être s’agira-t-il encore de politique et d’intrigues dans le
+tableau que nous préparons, mais les ressorts en seront tellement
+cachés, que l’on ne verra que les fleurs et les peintures, absolument
+comme dans ces théâtres forains où paraît, sur la scène, un colosse qui
+marche mû par les petites jambes et les bras grêles d’un enfant caché
+dans sa carcasse.
+
+Nous retournons à Saint-Mandé, où le surintendant reçoit, selon son
+habitude, sa société choisie d’épicuriens.
+
+Depuis quelque temps, le maître a été rudement éprouvé. Chacun se
+ressent au logis de la détresse du ministre. Plus de grandes et folles
+réunions. La finance a été un prétexte pour Fouquet, et jamais, comme
+le dit spirituellement Gourville, prétexte n’a été plus fallacieux; de
+finances, pas l’ombre.
+
+M. Vatel s’ingénie à soutenir la réputation de la maison. Cependant
+les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent d’un retard
+ruineux. Les expéditionnaires de vins d’Espagne envoient fréquemment
+des mandats que nul ne paie. Les pêcheurs que le surintendant gage sur
+les côtes de Normandie supputent que, s’ils étaient remboursés, la
+rentrée de la somme leur permettrait de se retirer à terre. La marée,
+qui, plus tard, doit faire mourir Vatel, la marée n’arrive pas du tout.
+
+Cependant, pour le jour de réception ordinaire, les amis de Fouquet se
+présentent plus nombreux que de coutume. Gourville et l’abbé Fouquet
+causent finances, c’est-à-dire que l’abbé emprunte quelques pistoles à
+Gourville. Pélisson, assis les jambes croisées, termine la péroraison
+d’un discours par lequel Fouquet doit rouvrir le Parlement.
+
+Et ce discours est un chef-d’œuvre, parce que Pélisson le fait pour son
+ami, c’est-à-dire qu’il y met tout ce que, certainement, il n’irait pas
+chercher pour lui-même. Bientôt, se disputant sur les rimes faciles,
+arrivent du fond du jardin Loret et La Fontaine.
+
+Les peintres et les musiciens se dirigent à leur tour du côté de la
+salle à manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera.
+
+Le surintendant ne fait jamais attendre.
+
+Il est sept heures et demie; l’appétit s’annonce assez galamment.
+
+Quand tous les convives sont réunis, Gourville va droit à Pélisson, le
+tire de sa rêverie et l’amène au milieu d’un salon dont il a fermé les
+portes.
+
+— Eh bien! dit-il, quoi de nouveau?
+
+Pélisson, levant sa tête intelligente et douce:
+
+— J’ai emprunté, dit-il, vingt-cinq mille livres à ma tante. Les voici
+en bons de caisse.
+
+— Bien, répondit Gourville, il ne manque plus que cent
+quatre-vingt-quinze mille livres pour le premier paiement.
+
+— Le paiement de quoi? demanda La Fontaine du ton qu’il mettait à dire:
+«Avez-vous lu Baruch?»
+
+— Voilà encore mon distrait, dit Gourville. Quoi! c’est vous qui nous
+avez appris que la petite terre de Corbeil allait être vendue par un
+créancier de M. Fouquet; c’est vous qui avez proposé la cotisation
+de tous les amis d’Épicure; c’est vous qui avez dit que vous feriez
+vendre un coin de votre maison de Château-Thierry pour fournir votre
+contingent, et vous venez dire aujourd’hui: «Le paiement de quoi?»
+
+Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La Fontaine.
+
+— Pardon, pardon, dit-il, c’est vrai, je n’avais pas oublié. Oh! non;
+seulement...
+
+— Seulement, tu ne te souvenais plus, répliqua Loret.
+
+— Voilà la vérité. Le fait est qu’il a raison. Entre oublier et ne plus
+se souvenir, il y a une grande différence.
+
+— Alors, ajouta Pélisson, vous apportez cette obole, prix du coin de
+terre vendu?
+
+— Vendu? Non.
+
+— Vous n’avez pas vendu votre clos? demanda Gourville étonné, car il
+connaissait le désintéressement du poète.
+
+— Ma femme n’a pas voulu, répondit ce dernier.
+
+Nouveaux rires.
+
+— Cependant, vous êtes allé à Château-Thierry pour cela? lui fut-il
+répondu.
+
+— Certes, et à cheval.
+
+— Pauvre Jean!
+
+— Huit chevaux différents: j’étais roué.
+
+— Excellent ami!... Et là-bas vous vous êtes reposé?
+
+— Reposé? Ah bien! oui! Là-bas, j’ai eu bien de la besogne.
+
+— Comment cela?
+
+— Ma femme avait fait des coquetteries avec celui à qui je voulais
+vendre la terre. Cet homme s’est dédit; je l’ai appelé en duel.
+
+— Très bien! dit le poète; et vous vous êtes battus?
+
+— Il paraît que non.
+
+— Vous n’en savez donc rien?
+
+— Non, ma femme et ses parents se sont mêlés de cela. J’ai eu un quart
+d’heure durant l’épée à la main; mais je n’ai pas été blessé.
+
+— Et l’adversaire?
+
+— L’adversaire non plus; il n’était pas venu sur le terrain.
+
+— C’est admirable! s’écria-t-on de toutes parts; vous avez dû vous
+courroucer?
+
+— Très fort; j’avais gagné un rhume; je suis rentré à la maison, et ma
+femme m’a querellé.
+
+— Tout de bon?
+
+— Tout de bon. Elle m’a jeté un pain à la tête, un gros pain.
+
+— Et vous?
+
+— Moi? Je lui ai renversé toute la table sur le corps, et sur le corps
+de ses convives; puis je suis remonté à cheval, et me voilà.
+
+Nul n’eût su tenir son sérieux à l’exposé de cette héroïde comique.
+Quand l’ouragan des rires se fut un peu calmé:
+
+— Voilà tout ce que vous avez rapporté? dit-on à La Fontaine.
+
+— Oh! non pas, j’ai eu une excellente idée.
+
+— Dites.
+
+— Avez-vous remarqué qu’il se fait en France beaucoup de poésies
+badines?
+
+— Mais oui, répliqua l’assemblée.
+
+— Et que, poursuivit La Fontaine, il ne s’en imprime que fort peu?
+
+— Les lois sont dures, c’est vrai.
+
+— Eh bien! marchandise rare est une marchandise chère, ai-je pensé.
+C’est pourquoi je me suis mis à composer un petit poème extrêmement
+licencieux.
+
+— Oh! oh! cher poète.
+
+— Extrêmement grivois.
+
+— Oh! oh!
+
+— Extrêmement cynique.
+
+— Diable! diable!
+
+— J’y ai mis, continua froidement le poète, tout ce que j’ai pu trouver
+de mots galants.
+
+Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave poète mettait ainsi
+l’enseigne à sa marchandise.
+
+— Et, poursuivit-il, je m’appliquai à dépasser tout ce que Boccace,
+l’Arétin et autres maîtres ont fait dans ce genre.
+
+— Bon Dieu! s’écria Pélisson; mais il sera damné!
+
+— Vous croyez? demanda naïvement La Fontaine; je vous jure que je n’ai
+pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M. Fouquet.
+
+Cette conclusion mirifique mit le comble à la satisfaction des
+assistants.
+
+— Et j’ai vendu cet opuscule huit cent livres la première édition,
+s’écria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres de piété
+s’achètent moitié moins.
+
+— Il eût mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de piété.
+
+— C’est trop long et pas assez divertissant, répliqua tranquillement La
+Fontaine; mes huit cents livres sont dans ce petit sac; je les offre.
+
+Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du trésorier des
+épicuriens.
+
+Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres; les
+autres s’épuisèrent de même. Il y eut, compte fait, quarante mille
+livres dans l’escarcelle.
+
+Jamais plus généreux deniers ne résonnèrent dans les balances divines
+où la charité pèse les bons cœurs et les bonnes intentions contre les
+pièces fausses des dévots hypocrites.
+
+On faisait encore tinter les écus quand le surintendant entra ou plutôt
+se glissa dans la salle. Il avait tout entendu.
+
+On vit cet homme, qui avait remué tant de milliards, ce riche qui
+avait épuisé tous les plaisirs et tous les honneurs, ce cœur immense,
+ce cerveau fécond qui avaient, comme deux creusets avides, dévoré la
+substance matérielle et morale du premier royaume du monde, on vit
+Fouquet dépasser le seuil avec les yeux pleins de larmes, tremper ses
+doigts blancs et fins dans l’or et l’argent.
+
+— Pauvre aumône, dit-il d’une voix tendre et émue, tu disparaîtras dans
+le plus petit des plis de ma bourse vide; mais tu as empli jusqu’au
+bord ce que nul n’épuisera jamais: mon cœur! Merci, mes amis, merci!
+
+Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient là et
+qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes qu’ils étaient, il
+embrassa La Fontaine en lui disant:
+
+— Pauvre garçon qui s’est fait battre pour moi par sa femme, et damner
+par son confesseur!
+
+— Bon! ce n’est rien, répondit le poète; que vos créanciers attendent
+deux ans, j’aurai fait cent autres contes qui, à deux éditions chacun,
+paieront la dette.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXV — La Fontaine négociateur
+
+
+Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante effusion...
+
+— Mon cher poète, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non
+seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d’eux rapportera,
+mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-d’œuvre.
+
+— Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas croire que
+j’aie seulement apporté cette idée et ces quatre-vingts pistoles à M.
+le surintendant.
+
+— Oh! mais, s’écria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est en
+fonds aujourd’hui.
+
+— Bénie soit l’idée, si elle m’apporte un ou deux millions, dit
+gaiement Fouquet.
+
+— Précisément, répliqua La Fontaine.
+
+— Vite, vite! cria l’assemblée.
+
+— Prenez garde, dit Pélisson à l’oreille de La Fontaine, vous avez eu
+grand succès jusqu’à présent, n’allez pas lancer la flèche au-delà du
+but.
+
+— Nenni, monsieur Pélisson, et, vous qui êtes un homme de goût, vous
+m’approuverez tout le premier.
+
+— Il s’agit de millions? dit Gourville.
+
+— J’ai là quinze cent mille livres, monsieur Gourville.
+
+Et il frappa sa poitrine.
+
+— Au diable, le Gascon de Château-Thierry! cria Loret.
+
+— Ce n’est pas la poche qu’il fallait toucher, dit Fouquet, c’est la
+cervelle.
+
+— Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous n’êtes pas
+un procureur général, vous êtes un poète.
+
+— C’est vrai! s’écrièrent Loret, Conrart, et tout ce qu’il y avait là
+de gens de lettres.
+
+— Vous êtes, dis-je, un poète et un peintre, un statuaire, un ami des
+arts et des sciences; mais, avouez-le vous-même, vous n’êtes pas un
+homme de robe.
+
+— Je l’avoue, répliqua en souriant M. Fouquet.
+
+— On vous mettrait de l’Académie que vous refuseriez, n’est-ce pas?
+
+— Je crois que oui, n’en déplaise aux académiciens.
+
+— Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l’Académie, vous
+laissez-vous aller à faire partie du Parlement?
+
+— Oh! oh! dit Pélisson, nous parlons politique?
+
+— Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied pas à
+M. Fouquet.
+
+— Ce n’est pas de la robe qu’il s’agit, riposta Pélisson, contrarié des
+rires de l’assemblée.
+
+— Au contraire, c’est de la robe, dit Loret.
+
+— Ôtez la robe au procureur général, dit Conrart, nous avons M.
+Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il n’est pas de
+procureur général sans robe, nous déclarons, d’après M. de La Fontaine,
+que certainement la robe est un épouvantail.
+
+— _Fugiunt risus leporesque_, dit Loret.
+
+— Les ris et les grâces, fit un savant.
+
+— Moi, poursuivit Pélisson gravement, ce n’est pas comme cela que je
+traduis _lepores_.
+
+— Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine.
+
+— Je le traduis ainsi: «Les lièvres se sauvent en voyant M. Fouquet.»
+
+Éclats de rire, dont le surintendant prit sa part.
+
+— Pourquoi les lièvres? objecta Conrart piqué.
+
+— Parce que le lièvre sera celui qui ne se réjouira point de voir M.
+Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.
+
+— Oh! oh! murmurèrent les poètes.
+
+— _Quo non ascendam?_ dit Conrart, me paraît impossible avec une robe
+de procureur.
+
+— Et à moi, sans cette robe, dit l’obstiné Pélisson. Qu’en pensez-vous,
+Gourville?
+
+— Je pense que la robe est bonne, répliqua celui-ci; mais je pense
+également qu’un million et demi vaudrait mieux que la robe.
+
+— Et je suis de l’avis de Gourville, s’écria Fouquet en coupant court à
+la discussion par son opinion, qui devait nécessairement dominer toutes
+les autres.
+
+— Un million et demi! grommela Pélisson; pardieu! je sais une fable
+indienne...
+
+— Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi.
+
+— La tortue avait une carapace, dit Pélisson; elle se réfugiait
+là-dedans quand ses ennemis la menaçaient. Un jour, quelqu’un lui dit:
+«Vous avez bien chaud l’été dans cette maison-là, et vous êtes bien
+empêchée de montrer vos grâces. Voilà la couleuvre qui vous donnera un
+million et demi de votre écaille.»
+
+— Bon! fit le surintendant en riant.
+
+— Après? fit La Fontaine, intéressé par l’apologue bien plus que par la
+moralité.
+
+— La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit; il
+avait faim; il lui brisa les reins d’un coup de bec et la dévora.
+
+— Ô _muthos déloï?_... dit Conrart.
+
+— Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe.
+
+La Fontaine prit la moralité au sérieux.
+
+— Vous oubliez Eschyle, dit-il à son adversaire.
+
+— Qu’est-ce à dire?
+
+— Eschyle le Chauve.
+
+— Après?
+
+— Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand amateur
+de tortues, prit d’en haut le crâne pour une pierre, et lança sur ce
+crâne une tortue toute blottie dans sa carapace.
+
+— Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu pensif,
+tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur briser
+gratis l’écaille; trop heureuses les tortues dont une couleuvre paie
+l’enveloppe un million et demi. Qu’on m’apporte une couleuvre généreuse
+comme celle de votre fable, Pélisson, et je lui donne ma carapace.
+
+— _Rara avis in terris!_ s’écria Conrart.
+
+— Et semblable à un cygne noir, n’est-ce pas? ajouta La Fontaine. Eh
+bien! oui, précisément, un oiseau tout noir et très rare; je l’ai
+trouvé.
+
+— Vous avez trouvé un acquéreur pour ma charge de procureur? s’écria
+Fouquet.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Mais M. le surintendant n’a jamais dit qu’il dût vendre, reprit
+Pélisson.
+
+— Pardonnez-moi: vous-même, vous en avez parlé, dit Conrart.
+
+— J’en suis témoin, fit Gourville.
+
+— Il tient aux beaux discours qu’il me fait, dit en riant Fouquet. Cet
+acquéreur, voyons, La Fontaine?
+
+— Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave homme.
+
+— Qui s’appelle?
+
+— Vanel.
+
+— Vanel! s’écria Fouquet, Vanel! le mari de...
+
+— Précisément, son mari; oui, monsieur.
+
+— Ce cher homme! dit Fouquet avec intérêt, il veut être procureur
+général?
+
+— Il veut être tout ce que vous êtes, monsieur, dit Gourville, et faire
+absolument ce que vous avez fait.
+
+— Oh! mais c’est bien réjouissant: contez-nous donc cela, La Fontaine.
+
+— C’est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantôt je le
+rencontre: il flânait sur la place de la Bastille, précisément vers
+l’instant où j’allais prendre le petit carrosse de Saint-Mandé.
+
+— Il devait guetter sa femme, bien sûr, interrompit Loret.
+
+— Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il n’est pas jaloux.
+
+— Il m’aborde donc, m’embrasse, me conduit au Cabaret de
+l’_Image-Saint-Fiacre_, et m’entretient de ses chagrins.
+
+— Il a des chagrins?
+
+— Oui, sa femme lui donne de l’ambition.
+
+— Et il vous dit?...
+
+— Qu’on lui a parlé d’une charge au Parlement; que le nom de M. Fouquet
+a été prononcé, que, depuis ce temps Mme Vanel rêve de s’appeler Mme la
+procureuse générale, et qu’elle en meurt toutes les nuits qu’elle n’en
+rêve pas.
+
+— Pauvre femme! dit Fouquet.
+
+— Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les
+affaires: vous allez voir comment je menai celle-ci.
+
+— Voyons!
+
+— Savez-vous, dis-je à Vanel, que c’est cher, une charge comme celle de
+M. Fouquet?
+
+— Combien à peu près? fit-il.
+
+— M. Fouquet en a refusé dix-sept cent mille livres.
+
+— Ma femme, répliqua Vanel, avait mis cela aux environs de quatorze
+cent mille.
+
+— Comptant? lui fis-je.
+
+— Oui; elle a vendu un bien en Guienne, elle a réalisé.
+
+— C’est un joli lot à toucher d’un coup, dit sentencieusement l’abbé
+Fouquet, qui n’avait pas encore parlé.
+
+— Cette pauvre dame Vanel! murmura Fouquet.
+
+Pélisson haussa les épaules.
+
+— Un démon! dit-il bas à l’oreille de Fouquet.
+
+— Précisément!... Il serait charmant d’employer l’argent de ce démon à
+réparer le mal que s’est fait pour moi un ange.
+
+Pélisson regarda d’un air surpris Fouquet, dont les pensées se
+fixaient, à partir de ce moment, sur un nouveau but.
+
+— Eh bien! demanda La Fontaine, ma négociation?
+
+— Admirable! cher poète.
+
+— Oui, dit Gourville; mais tel se vante d’avoir envie d’un cheval, qui
+n’a pas seulement de quoi payer la bride.
+
+— Le Vanel se dédirait si on le prenait au mot, continua l’abbé Fouquet.
+
+— Je ne crois pas, dit La Fontaine.
+
+— Qu’en savez-vous?
+
+— C’est que vous ignorez le dénouement de mon histoire.
+
+— Ah! s’il y a un dénouement, dit Gourville, pourquoi flâner en route?
+
+— _Semper ad adventum, _n’est-ce pas cela? dit Fouquet du ton d’un
+grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes.
+
+Les latinistes battirent des mains.
+
+— Mon dénouement, s’écria La Fontaine, c’est que Vanel, ce tenace
+oiseau, sachant que je venais à Saint-Mandé, m’a supplié de l’emmener.
+
+— Oh! oh!
+
+— Et de le présenter, s’il était possible, à Monseigneur.
+
+— En sorte?...
+
+— En sorte qu’il est là, sur la pelouse du Bel-Air.
+
+— Comme un scarabée.
+
+— Vous dites cela, Gourville, à cause des antennes, mauvais plaisant!
+
+— Eh bien! monsieur Fouquet?
+
+— Eh bien! il ne convient pas que le mari de Mme Vanel s’enrhume hors
+de chez moi; envoyez-le quérir, La Fontaine, puisque vous savez où il
+est.
+
+— J’y cours moi-même.
+
+— Je vous y accompagne, dit l’abbé Fouquet; je porterai les sacs.
+
+— Pas de mauvaise plaisanterie, dit sévèrement Fouquet; que l’affaire
+soit sérieuse, si affaire il y a. Tout d’abord, soyons hospitaliers.
+Excusez-moi bien, La Fontaine, auprès de ce galant homme, et dites-lui
+que je suis désespéré de l’avoir fait attendre, mais que j’ignorais
+qu’il fût là.
+
+La Fontaine était déjà parti. Par bonheur, Gourville l’accompagnait;
+car, tout entier à ses chiffres, le poète se trompait de route, et
+courait vers Saint-Maur.
+
+Un quart d’heure après, M. Vanel fut introduit dans le cabinet du
+surintendant, ce même cabinet dont nous avons donné la description et
+les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le voyant
+entrer appela Pélisson, et lui parla quelques minutes à l’oreille.
+
+— Retenez bien ceci, lui dit-il: que toute l’argenterie, que toute la
+vaisselle, que tous les joyaux soient emballés dans le carrosse. Vous
+prendrez les chevaux noirs; l’orfèvre vous accompagnera; vous reculerez
+le souper jusqu’à l’arrivée de Mme de Bellière.
+
+— Encore faut-il que Mme de Bellière soit prévenue, dit Pélisson.
+
+— Inutile, je m’en charge.
+
+— Très bien.
+
+— Allez, mon ami.
+
+Pélisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les
+vrais amis, dans la volonté qu’il subissait. Là est la force des âmes
+d’élite. La défiance n’est faite que pour les natures inférieures.
+
+Vanel s’inclina donc devant le surintendant. Il allait commencer une
+harangue.
+
+— Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me paraît que
+vous voulez acquérir ma charge?
+
+— Monseigneur...
+
+— Combien pouvez-vous m’en donner?
+
+— C’est à vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais qu’on vous a
+fait des offres.
+
+— Mme Vanel, m’a-t-on dit, l’estime quatorze cent mille livres.
+
+— C’est tout ce que nous avons.
+
+— Pouvez-vous donner la somme tout de suite?
+
+— Je ne l’ai pas sur moi, dit naïvement Vanel, effaré de cette
+simplicité, de cette grandeur, lui qui s’attendait à des luttes, à des
+finesses, à des marches d’échiquier.
+
+— Quand l’aurez-vous?
+
+— Quand il plaira à Monseigneur.
+
+Et il tremblait que Fouquet ne se jouât de lui.
+
+— Si ce n’était la peine de retourner à Paris, je vous dirais tout de
+suite...
+
+— Oh! monseigneur...
+
+— Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la signature à
+demain matin.
+
+— Soit, répliqua Vanel glacé, abasourdi.
+
+— Six heures, ajouta Fouquet.
+
+— Six heures, répéta Vanel.
+
+— Adieu, monsieur Vanel! Dites à Mme Vanel que je lui baise les mains.
+
+Et Fouquet se leva.
+
+Alors Vanel, à qui le sang montait aux yeux et qui commençait à perdre
+le tête:
+
+— Monseigneur, monseigneur, dit-il sérieusement, est-ce que vous me
+donnez parole?
+
+Fouquet tourna la tête.
+
+— Pardieu! dit-il; et vous?
+
+Vanel hésita, frissonna et finit par avancer timidement sa main.
+Fouquet ouvrit et avança noblement la sienne. Cette main loyale
+s’imprégna une seconde de la moiteur d’un main hypocrite; Vanel serra
+les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre.
+
+Le surintendant dégagea doucement sa main.
+
+— Adieu! dit-il.
+
+Vanel courut à reculons vers la porte, se précipita par les vestibules
+et s’enfuit.
+
+Pélisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet n’avait pas
+encore quitté.
+
+Le surintendant remercia l’orfèvre d’avoir bien voulu lui garder comme
+un dépôt ces richesses qu’il avait le droit de vendre. Il jeta les yeux
+sur le total des comptes, qui s’élevait à treize cent mille livres.
+
+Puis, se plaçant à son bureau, il écrivit un bon de quatorze cent mille
+livres, payables à vue à sa caisse, avant midi le lendemain.
+
+— Cent mille livres de bénéfice! s’écria l’orfèvre. Ah! monseigneur,
+quelle générosité!
+
+— Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant l’épaule, il
+est des politesses qui ne se paient jamais. Le bénéfice est à peu près
+celui que vous eussiez fait; mais il reste l’intérêt de votre argent.
+
+En disant ces mots, il détachait de sa manchette un bouton de diamants
+que ce même orfèvre avait bien souvent estimé trois mille pistoles.
+
+— Prenez ceci en mémoire de moi, dit-il à l’orfèvre, et adieu; vous
+êtes un honnête homme.
+
+— Et vous, s’écria l’orfèvre, touché profondément, vous, monseigneur,
+vous êtes un brave seigneur.
+
+Fouquet fit passer le digne orfèvre par une porte dérobée; puis il alla
+recevoir Mme de Bellière, que tous les conviés entouraient déjà.
+
+La marquise était belle toujours; mais, ce jour-là, elle resplendissait.
+
+— Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est d’une
+beauté incomparable ce soir? Savez-vous pourquoi?
+
+— Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelqu’un.
+
+— Non, mais parce qu’elle en est la meilleure. Cependant...
+
+— Cependant? dit la marquise en souriant.
+
+— Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des pierres
+fausses.
+
+Elle rougit.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXVI — La vaisselle et les diamants de Madame de Bellière
+
+
+À peine Fouquet eut-il congédié Vanel, qu’il réfléchit un moment.
+
+— On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l’on a aimée.
+Marguerite désire être procureuse, pourquoi ne lui pas faire ce
+plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse ne saurait
+rien me reprocher, pensons à la femme qui m’aime. Mme de Bellière doit
+être là.
+
+Il indiqua du doigt la porte secrète.
+
+S’étant enfermé, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea
+rapidement vers la communication établie entre la maison de Vincennes
+et sa maison à lui.
+
+Il avait négligé d’avertir son amie avec la sonnette, bien assuré
+qu’elle ne manquait jamais au rendez-vous.
+
+En effet, la marquise était arrivée. Elle attendait. Le bruit que fit
+le surintendant l’avertit; elle accourut pour recevoir par-dessous la
+porte le billet qu’il lui passa.
+
+_«Venez, marquise, on vous attend pour souper._»
+
+Heureuse et active, Mme de Bellière gagna son carrosse dans l’avenue de
+Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron à Gourville, qui,
+pour mieux plaire au maître, guettait son arrivée dans la cour.
+
+Elle n’avait pas vu entrer, fumants et blancs d’écume, les chevaux
+noirs de Fouquet, qui ramenaient à Saint-Mandé Pélisson et l’orfèvre
+lui-même à qui Mme de Bellière avait vendu sa vaisselle et ses joyaux.
+
+— Oh! oh! s’écrièrent tous les convives; on peut dire cela sans crainte
+d’une femme qui a les plus beaux diamants de Paris.
+
+— Eh bien? dit tout bas Fouquet à Pélisson.
+
+— Eh bien! j’ai enfin compris, répliqua celui-ci, et vous avez bien
+fait.
+
+— C’est heureux, fit en souriant le surintendant.
+
+— Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.
+
+Le flot des convives se précipita moins lentement qu’il n’est d’usage
+dans les fêtes ministérielles vers la salle à manger, où les attendait
+un magnifique spectacle.
+
+Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des fleurs
+et des lumières, brillait à éblouir la vaisselle d’or et d’argent
+la plus riche qu’on pût voir; c’était un reste de ces vieilles
+magnificences que les artistes florentins, amenés par les Médicis,
+avaient sculptées, ciselées fondues pour les dressoirs de fleurs, quand
+il y avait de l’or en France; ces merveilles cachées, enfouies pendant
+les guerres civiles, avaient reparu timidement dans les intermittences
+de cette guerre de bon goût qu’on appelait la Fronde; alors que
+seigneurs, se battant contre seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient
+pas. Toute cette vaisselle était marquée aux armes de Mme de Bellière.
+
+— Tiens, s’écria La Fontaine, un P. et un B.
+
+Mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était le couvert de la
+marquise, à la place que lui avait assignée Fouquet; près de lui
+s’élevait une pyramide de diamants, de saphirs, d’émeraudes, de camées
+antiques; la sardoine gravée par les vieux Grecs de l’Asie Mineure
+avec ses montures d’or de Mysie, les curieuses mosaïques de la vieille
+Alexandrie montées en argent, les bracelets massifs de l’Égypte de
+Cléopâtre jonchaient un vaste plat de Palissy, supporté sur un trépied
+de bronze doré, sculpté par Benvenuto.
+
+La marquise pâlit en voyant ce qu’elle ne comptait jamais revoir. Un
+profond silence, précurseur des émotions vives, occupait la salle
+engourdie et inquiète.
+
+Fouquet ne fit pas même un signe pour chasser tous les valets chamarrés
+qui couraient, abeilles pressées, autour des vastes buffets et des
+tables d’office.
+
+— Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait à Mme
+de Bellière, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gêne, envoya
+tout cet or et tout cet argent chez l’orfèvre avec cette masse de
+joyaux qui se dressent là devant elle. Cette belle action d’une amie
+devait être comprise par des amis tels que vous. Heureux l’homme qui se
+voit aimé ainsi! Buvons à la santé de Mme de Bellière.
+
+Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette, pâmée
+sur son siège, la pauvre femme, qui venait de perdre ses sens, pareille
+aux oiseaux de la Grèce qui traversaient le ciel au-dessus de l’arène à
+Olympie.
+
+— Et puis, ajouta Pélisson, que toute vertu touchait, que toute beauté
+charmait, buvons un peu aussi à celui qui inspira la belle action de
+Madame; car un pareil homme doit être digne d’être aimé.
+
+Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva pâle et souriante, tendit
+son verre avec une main défaillante dont les doigts tremblants
+frottèrent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux mourants encore
+allaient chercher tout l’amour qui brûlait dans ce généreux cœur.
+
+Commencé de cette héroïque façon, le souper devint promptement une
+fête; nul ne s’occupa plus d’avoir de l’esprit, personne n’en manqua.
+
+La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit à Vatel de le
+réconcilier avec les vins du Rhône et ceux d’Espagne.
+
+L’abbé Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit:
+
+— Prenez garde, monsieur l’abbé! si vous êtes aussi tendre, on vous
+mangera.
+
+Les heures s’écoulèrent ainsi joyeuses et secouant des roses sur les
+convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas la table
+avant les dernières largesses du dessert.
+
+Il souriait à la plupart de ses amis, ivre comme on l’est quand on a
+enivré le cœur avant la tête, et, pour la première fois, il venait de
+regarder l’horloge.
+
+Soudain une voiture roula dans la cour, et on l’entendit, chose
+étrange! au milieu du bruit et des chansons.
+
+Fouquet dressa l’oreille, puis il tourna les yeux vers l’antichambre.
+Il lui sembla qu’un pas y retentissait, et que ce pas, au lieu de
+fouler le sol, pesait sur son cœur.
+
+Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Bellière appuyait
+sur le sien depuis deux heures.
+
+— M. d’Herblay, évêque de Vannes, cria l’huissier.
+
+Et la figure sombre et pensive d’Aramis apparut sur le seuil, entre les
+débris de deux guirlandes dont une flamme de lampe venait de rompre les
+fils.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXVII — La quittance de M. de Mazarin
+
+
+Fouquet eût poussé un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si
+l’air glacé, le regard distrait d’Aramis ne lui eussent rendu toute sa
+réserve.
+
+— Est-ce que vous nous aidez à prendre le dessert? demanda-t-il
+cependant; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout ce
+bruit que font nos folies?
+
+— Monseigneur, répliqua respectueusement Aramis, je commencerai par
+m’excuser près de vous de troubler votre joyeuse réunion; puis je vous
+demanderai, après le plaisir, un moment d’audience pour les affaires.
+
+Comme ce mot affaires avait fait dresser l’oreille à quelques
+épicuriens, Fouquet se leva.
+
+— Les affaires toujours, dit-il, monsieur d’Herblay; trop heureux
+sommes nous quand les affaires n’arrivent qu’à la fin du repas.
+
+Et, ce disant, il prit la main de Mme de Bellière, qui le considérait
+avec une sorte d’inquiétude; il la conduisit dans le plus voisin salon,
+après l’avoir confiée aux plus raisonnables de la compagnie.
+
+Quant à lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son cabinet.
+
+Aramis, une fois là, oublia le respect de l’étiquette. Il s’assit:
+
+— Devinez, dit-il, qui j’ai vu ce soir?
+
+— Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la sorte,
+je suis sûr de m’entendre annoncer quelque chose de désagréable.
+
+— Cette fois encore, vous ne vous serez pas trompé, mon cher ami,
+répliqua Aramis.
+
+— Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet.
+
+— Eh bien! j’ai vu Mme de Chevreuse.
+
+— La vieille duchesse?
+
+— Oui.
+
+— Ou son ombre?
+
+— Non pas. Une vieille louve.
+
+— Sans dents?
+
+— C’est possible, mais non pas sans griffes.
+
+— Eh bien! pourquoi m’en voudrait-elle? Je ne suis pas avare avec les
+femmes qui ne sont pas prudes. C’est là une qualité que prise toujours
+même la femme qui n’ose plus provoquer l’amour.
+
+— Mme de Chevreuse le sait bien, que vous n’êtes pas avare, puisqu’elle
+veut vous arracher de l’argent.
+
+— Bon! sous quel prétexte?
+
+— Ah! les prétextes ne lui manquent jamais. Voici le sien.
+
+— J’écoute.
+
+— Il paraîtrait que la duchesse possède plusieurs lettres de M. de
+Mazarin.
+
+— Cela ne m’étonne pas, le prélat était galant.
+
+— Oui; mais ces lettres n’auraient pas de rapport avec les amours du
+prélat. Elles traitent, dit-on, d’affaires de finances.
+
+— C’est moins intéressant.
+
+— Vous ne soupçonnez pas un peu ce que je veux dire?
+
+— Pas du tout.
+
+— N’auriez-vous jamais entendu parler d’une accusation de détournement
+de fonds?
+
+— Cent fois! mille fois! Depuis que je suis aux affaires, mon cher
+d’Herblay, je n’ai jamais entendu parler que de cela. C’est comme vous,
+évêque, lorsqu’on vous reproche votre impiété; vous, mousquetaire,
+votre poltronnerie; ce qu’on reproche perpétuellement au ministre des
+Finances, c’est de voler les finances.
+
+— Bien; mais précisons, car M. de Mazarin précise, à ce que dit la
+duchesse.
+
+— Voyons ce qu’il précise.
+
+— Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous seriez
+fort empêché, vous, de préciser l’emploi.
+
+— Treize millions! dit le surintendant en s’allongeant dans son
+fauteuil pour mieux lever la tête vers le plafond. Treize millions...
+Ah! dame! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux qu’on m’accuse
+d’avoir volés.
+
+— Ne riez pas, mon cher monsieur, c’est grave. Il est certain que la
+duchesse a les lettres, et que les lettres doivent être bonnes, attendu
+qu’elle voulait les vendre cinq cent mille livres.
+
+— On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-là, répondit
+Fouquet. Eh! mais je sais ce que vous voulez dire.
+
+Fouquet se mit à rire de bon cœur.
+
+— Tant mieux! fit Aramis peu rassuré.
+
+— L’histoire de ces treize millions me revient. Oui, c’est cela; je les
+tiens.
+
+— Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu.
+
+— Imaginez-vous, mon cher, que le _signor_ Mazarin, Dieu ait son âme!
+fit un jour ce bénéfice de treize millions sur une concession de terres
+en litige dans la Valteline; il les biffa sur le registre des recettes,
+me les fit envoyer, et se les fit donner par moi, pour frais de guerre.
+
+— Bien. Alors la destination est justifiée.
+
+— Non pas; le cardinal les fit placer sous mon nom, et m’envoya une
+décharge.
+
+— Vous avez cette décharge?
+
+— Parbleu! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux
+tiroirs de son vaste bureau d’ébène incrusté de nacre et d’or.
+
+— Ce que j’admire en vous, dit Aramis charmé, c’est votre mémoire
+d’abord, puis votre sang-froid, et enfin l’ordre parfait qui règne dans
+votre administration, à vous, le poète par excellence.
+
+— Oui, dit Fouquet, j’ai de l’ordre par esprit de paresse, pour
+m’épargner de chercher. Ainsi, je sais que le reçu de Mazarin est
+dans le troisième tiroir, lettre M.; j’ouvre ce tiroir et je mets
+immédiatement la main sur le papier qu’il me faut. La nuit, sans
+bougie, je le trouverais.
+
+Et il palpa d’une main sûre la liasse de papiers entassés dans le
+tiroir ouvert.
+
+— Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si je le
+voyais; il est fort, un peu rugueux, doré sur tranche; Mazarin avait
+fait un pâté d’encre sur le chiffre de la date. Eh bien! fit-il, voilà
+le papier qui sent qu’on s’occupe de lui et qu’il est nécessaire, il se
+cache et se révolte.
+
+Et le surintendant regarda dans le tiroir.
+
+— C’est étrange, dit Fouquet.
+
+— Votre mémoire vous fait défaut, mon cher monsieur, cherchez dans une
+autre liasse.
+
+Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois; puis il pâlit.
+
+— Ne vous obstinez pas à celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs.
+
+— Inutile, inutile, jamais je n’ai fait une erreur; nul que moi
+n’arrange ces sortes de papiers; nul n’ouvre ce tiroir, auquel, vous
+voyez, j’ai fait faire un secret dont personne que moi ne connaît le
+chiffre.
+
+— Que concluez-vous alors? dit Aramis agité.
+
+— Que le reçu de Mazarin m’a été volé. Mme de Chevreuse avait raison,
+chevalier; j’ai détourné les deniers publics; j’ai volé treize millions
+dans les coffres de l’État; je suis un voleur, monsieur d’Herblay.
+
+— Monsieur! monsieur! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas!
+
+— Pourquoi ne pas m’exalter, chevalier? La cause en vaut la peine.
+Un bon procès, un bon jugement, et votre ami M. le surintendant
+peut suivre à Montfaucon son collègue Enguerrand de Marigny, son
+prédécesseur Samblançay.
+
+— Oh! fit Aramis en souriant, pas si vite.
+
+— Comment, pas si vite! Que supposez-vous donc que Mme de Chevreuse
+aura fait de ces lettres; car vous les avez refusées, n’est-ce pas?
+
+— Oh! oui, refusé net. Je suppose qu’elle les sera allée vendre à M.
+Colbert.
+
+— Eh bien! voyez-vous?
+
+— J’ai dit que je supposais, je pourrais dire que j’en suis sûr; car je
+l’ai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentrée chez elle, puis
+elle est sortie par une porte de derrière et s’est rendue à la maison
+de l’intendant, rue Croix-des-Petits-Champs.
+
+— Procès alors, scandale et déshonneur, le tout tombant comme tombe la
+foudre, aveuglément, brutalement, impitoyablement.
+
+Aramis s’approcha de Fouquet, qui frémissait dans son fauteuil, auprès
+des tiroirs ouverts; il lui posa la main sur l’épaule, et, d’un ton
+affectueux:
+
+— N’oubliez jamais, dit-il, que la position de M. Fouquet ne se peut
+comparer à celle de Samblançay ou de Marigny.
+
+— Et pourquoi, mon Dieu?
+
+— Parce que le procès de ces ministres s’est fait, parfait, et que
+l’arrêt a été exécuté; tandis qu’à votre égard il ne peut en arriver de
+même.
+
+— Encore un coup, pourquoi? Dans tous les temps, un concessionnaire est
+un criminel.
+
+— Les criminels qui savent trouver un lieu d’asile ne sont jamais en
+danger.
+
+— Me sauver? fuir?
+
+— Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de
+procès sont évoqués par le Parlement, instruits par le procureur
+général, et que vous êtes procureur général. Vous voyez bien qu’à moins
+de vouloir vous condamner vous-même...
+
+— Oh! s’écria tout à coup Fouquet en frappant la table de son poing.
+
+— Eh bien! quoi? qu’y a-t-il?
+
+— Il y a que je ne suis plus procureur général.
+
+Aramis, à son tour, pâlit de manière à paraître livide; il serra ses
+doigts, qui craquèrent les uns sur les autres, et, d’un œil hagard qui
+foudroya Fouquet:
+
+— Vous n’êtes plus procureur général? dit-il en scandant chaque syllabe.
+
+— Non.
+
+— Depuis quand?
+
+— Depuis quatre ou cinq heures.
+
+— Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous n’êtes
+pas en possession de votre bon sens, mon ami; remettez-vous.
+
+— Je vous dis, reprit Fouquet, que tantôt quelqu’un est venu, de la
+part de mes amis, m’offrir quatorze cent mille livres de ma charge, et
+que j’ai vendu ma charge.
+
+Aramis demeura interdit; sa figure intelligente et railleuse prit un
+caractère de morne effroi qui fit plus d’effet sur le surintendant que
+tous les cris et tous les discours du monde.
+
+— Vous aviez donc bien besoin d’argent? dit-il enfin.
+
+— Oui, pour acquitter une dette d’honneur.
+
+Et il raconta en peu de mots à Aramis la générosité de Mme de Bellière
+et la façon dont il avait cru devoir payer cette générosité.
+
+— Voilà un beau trait, dit Aramis. Cela vous coûte?
+
+— Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge.
+
+— Que vous avez reçues comme cela tout de suite, sans réfléchir? Ô
+imprudent ami!
+
+— Je ne les ai pas reçues, mais je les recevrai demain.
+
+— Ce n’est donc pas fait encore?
+
+— Il faut que ce soit fait puisque j’ai donné à l’orfèvre, pour midi,
+un bon sur ma caisse, où l’argent de l’acquéreur entrera de six à sept
+heures.
+
+— Dieu soit loué! s’écria Aramis en battant des mains, rien n’est
+achevé, puisque vous n’avez pas été payé.
+
+— Mais l’orfèvre?
+
+— Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres à midi moins un
+quart.
+
+— Un moment, un moment! c’est ce matin, à six heures, que je signe.
+
+— Oh! je vous réponds que vous ne signerez pas.
+
+— J’ai donné ma parole, chevalier.
+
+— Si vous l’avez donnée, vous la reprendrez, voilà tout.
+
+— Oh! que me dites-vous là? s’écria Fouquet avec un accent profondément
+loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet!
+
+Aramis répondit au regard sévère du ministre par un regard courroucé.
+
+— Monsieur, dit-il, je crois avoir mérité d’être appelé un honnête
+homme, n’est-ce pas? Sous la casaque du soldat, j’ai risqué cinq cents
+fois ma vie; sous l’habit du prêtre, j’ai rendu de plus grands services
+encore, à Dieu, à l’État ou à mes amis. Une parole vaut ce que vaut
+l’homme qui la donne. Elle est, quand il la tient, de l’or pur; elle
+est un fer tranchant quand il ne veut pas la tenir. Il se défend alors
+avec cette parole comme avec une arme d’honneur, attendu que, lorsqu’il
+ne tient pas cette parole, cet homme d’honneur, c’est qu’il est en
+danger de mort, c’est qu’il court plus de risques que son adversaire
+n’a de bénéfices à faire. Alors, monsieur, on en appelle à Dieu et à
+son droit.
+
+Fouquet baissa la tête:
+
+— Je suis, dit-il, un pauvre Breton opiniâtre et vulgaire; mon esprit
+admire et craint le vôtre. Je ne dis pas que je tiens ma parole par
+vertu; je la tiens, si vous voulez, par routine; mais, enfin, les
+hommes du commun sont assez simples pour admirer cette routine; c’est
+ma seule vertu, laissez-m’en les honneurs.
+
+— Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous
+défendait contre tous vos ennemis?
+
+— Je signerai.
+
+— Vous vous livrerez pieds et poings liés pour un faux-semblant
+d’honneur qui dédaigneraient les plus scrupuleux casuistes?
+
+— Je signerai.
+
+Aramis poussa un profond soupir, regarda tout autour de lui avec
+l’impatience d’un homme qui voudrait briser quelque chose.
+
+— Nous avons encore un moyen, dit-il, et j’espère que vous ne me
+refuserez pas de l’employer, celui-là.
+
+— Assurément non, s’il est loyal... comme tout ce que vous proposez,
+cher ami.
+
+— Je ne sache rien de plus loyal qu’une renonciation de votre
+acquéreur. Est-ce votre ami?
+
+— Certes... Mais...
+
+— Mais... si vous me permettez de traiter l’affaire, je ne désespère
+point.
+
+— Oh! je vous laisserai absolument maître.
+
+— Avec qui avez-vous traité? Quel homme est-ce?
+
+— Je ne sais pas si vous connaissez le Parlement?
+
+— En grande partie. C’est un président quelconque?
+
+— Non; un simple conseiller.
+
+— Ah! ah!
+
+— Qui s’appelle Vanel.
+
+Aramis devint pourpre.
+
+— Vanel! s’écria-t-il en se relevant; Vanel! le mari de Marguerite
+Vanel?
+
+— Précisément.
+
+— De votre ancienne maîtresse?
+
+— Oui, mon cher; elle a désiré d’être Mme la procureuse générale. Je
+lui devais bien cela, au pauvre Vanel, et j’y gagne puisque c’est
+encore faire plaisir à sa femme.
+
+Aramis vint droit à Fouquet et lui prit la main.
+
+— Vous savez, dit-il avec sang-froid, le nom du nouvel amant de Mme
+Vanel?
+
+— Ah! elle a un nouvel amant? Je l’ignorais; et, ma foi, non, je ne
+sais pas comment il se nomme.
+
+— Il se nomme M. Jean-Baptiste Colbert; il est intendant des finances;
+il demeure rue Croix-des-Petits-Champs, là où Mme de Chevreuse est
+allée, ce soir avec les lettres de Mazarin qu’elle veut vendre.
+
+— Mon Dieu! murmura Fouquet en essuyant son front ruisselant de sueur,
+mon Dieu!
+
+— Vous commencez à comprendre, n’est-ce pas?
+
+— Que je suis perdu, oui.
+
+— Trouvez-vous que cela vaille la peine de tenir un peu moins que
+Régulus à sa parole?
+
+— Non, dit Fouquet.
+
+— Les gens entêtés, murmura Aramis, s’arrangent toujours de façon qu’on
+les admire.
+
+Fouquet lui tendit la main.
+
+À ce moment, une riche horloge d’écaille, à figures d’or, placée sur
+une console en face de la cheminée, sonna six heures du matin.
+
+Une porte cria dans le vestibule.
+
+— M. Vanel, vint dire Gourville à la porte du cabinet, demande si
+Monseigneur peut le recevoir.
+
+Fouquet détourna ses yeux des yeux d’Aramis et répondit:
+
+— Faites entrer M. Vanel.
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXVIII — La minute de M. Colbert
+
+
+Vanel, entrant à ce moment de la conversation n’était rien autre chose
+pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase.
+
+Mais, pour Vanel qui arrivait, la présence d’Aramis dans le cabinet de
+Fouquet devait avoir une bien autre signification.
+
+Aussi l’acheteur, à son premier pas dans la chambre, arrêta-t-il sur
+cette physionomie, à la fois si fine et si ferme de l’évêque de Vannes,
+un regard étonné qui devint bientôt scrutateur.
+
+Quant à Fouquet, véritable homme politique, c’est-à-dire maître de
+lui-même, il avait déjà, par la force de sa volonté, fait disparaître
+de son visage les traces de l’émotion causée par la révélation d’Aramis.
+
+Ce n’était donc plus un homme abattu par le malheur et réduit aux
+expédients; il avait redressé la tête et allongé la main pour faire
+entrer Vanel.
+
+Il était premier ministre, il était chez lui.
+
+Aramis connaissait le surintendant. Toute la délicatesse de son cœur,
+toute la largeur de son esprit n’avaient rien qui pût l’étonner. Il se
+borna donc, momentanément, quitte à reprendre plus tard une part active
+dans la conversation, au rôle difficile de l’homme qui regarde et qui
+écoute pour apprendre et pour comprendre.
+
+Vanel était visiblement ému. Il s’avança jusqu’au milieu du cabinet,
+saluant tout et tous.
+
+— Je viens... dit-il.
+
+Fouquet fit un signe de tête.
+
+— Vous êtes exact, monsieur Vanel, dit-il.
+
+— En affaires, monseigneur, répondit Vanel, je crois que l’exactitude
+est une vertu.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Pardon, interrompit Aramis, en désignant du doigt Vanel et
+s’adressant à Fouquet; pardon, c’est Monsieur qui se présente pour
+acheter une charge, n’est-ce pas?
+
+— C’est moi, répondit Vanel, étonné du ton de suprême hauteur avec
+lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je appeler
+celui qui me fait l’honneur?...
+
+— Appelez-moi monseigneur, répondit sèchement Aramis.
+
+Vanel s’inclina.
+
+— Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, trêve de cérémonies; venons
+au fait.
+
+— Monseigneur le voit, dit Vanel, j’attends son bon plaisir.
+
+— C’est moi qui, au contraire, attendais, répondit Fouquet.
+
+— Qu’attendait monseigneur?
+
+— Je pensais que vous aviez peut-être quelque chose à me dire.
+
+«Oh! oh! murmura Vanel en lui-même, il a réfléchi, je suis perdu!»
+
+Mais, reprenant courage:
+
+— Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai dit
+hier et que je suis prêt à vous répéter.
+
+— Voyons, franchement, monsieur Vanel, le marché n’est-il pas un peu
+lourd pour vous, dites?
+
+— Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, c’est une somme
+importante.
+
+— Si importante, dit Fouquet, que j’avais réfléchi...
+
+— Vous aviez réfléchi, monseigneur? s’écria vivement Vanel.
+
+— Oui, que vous n’êtes peut-être pas encore en mesure d’acheter.
+
+— Oh! monseigneur!...
+
+— Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous blâmerai pas d’un
+manque de parole qui tiendra évidemment à votre impuissance.
+
+— Si fait, monseigneur, vous me blâmeriez, et vous auriez raison, dit
+Vanel; car c’est d’un imprudent ou d’un fou de prendre des engagements
+qu’il ne peut pas tenir, et j’ai toujours regardé une chose convenue
+comme une chose faite.
+
+Fouquet rougit. Aramis fit un _hum!_ d’impatience.
+
+— Il ne faudrait pas cependant vous exagérer ces idées-là, monsieur,
+dit le surintendant; car l’esprit de l’homme est variable et plein de
+petits caprices fort excusables, fort respectables même parfois; et tel
+a désiré hier, qui aujourd’hui se repent.
+
+Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues.
+
+— Monseigneur!... balbutia-t-il.
+
+Quant à Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant
+de netteté dans le débat, il s’accouda au marbre d’une console, et
+commença de jouer avec un petit couteau d’or à manche de malachite.
+
+Fouquet prit son temps; puis, après un moment de silence:
+
+— Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer la
+situation.
+
+Vanel frémit.
+
+— Vous êtes un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous
+comprendrez.
+
+Vanel chancela.
+
+— Je voulais vendre hier.
+
+— Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur avait
+vendu.
+
+— Eh bien, soit! mais aujourd’hui, je vous demande comme une faveur de
+me rendre la parole que vous aviez reçue de moi.
+
+— Cette parole, je l’ai reçue, dit Vanel, comme un inflexible écho.
+
+— Je le sais. Voilà pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel, entendez
+vous? je vous supplie de me la rendre...
+
+Fouquet s’arrêta. Ce mot: _je vous supplie_, dont il ne voyait pas
+l’effet immédiat, ce mot venait de lui déchirer la gorge au passage.
+
+Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des regards
+qui semblaient vouloir pénétrer jusqu’au fond de son âme.
+
+Vanel s’inclina.
+
+— Monseigneur, dit-il, je suis bien ému de l’honneur que vous me faites
+de me consulter sur un fait accompli; mais...
+
+— Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel.
+
+— Hélas! monseigneur, songez donc que j’ai apporté l’argent; je veux
+dire la somme.
+
+Et il ouvrit un gros portefeuille.
+
+— Tenez, monseigneur, dit-il, voilà le contrat de la vente que je
+viens de faire d’une terre de ma femme. Le bon est autorisé, revêtu
+des signatures nécessaires, payable à vue; c’est de l’argent comptant;
+l’affaire est faite en un mot.
+
+— Mon cher monsieur Vanel, il n’est point d’affaire en ce monde, si
+importante qu’elle soit, qui ne se remette pour obliger...
+
+— Certes... murmura gauchement Vanel.
+
+— Pour obliger un homme dont on se fera ainsi l’ami, continua Fouquet.
+
+— Certes, monseigneur.
+
+— D’autant plus légitimement l’ami, monsieur Vanel, que le service
+rendu aura été plus considérable. Eh bien! voyons, monsieur, que
+décidez-vous?
+
+Vanel garda le silence.
+
+Pendant ce temps, Aramis avait résumé ses observations.
+
+Le visage étroit de Vanel, ses orbites enfoncées, ses sourcils ronds
+comme des arcades, avaient décelé à l’évêque de Vannes un type d’avare
+et d’ambitieux. Battre en brèche une passion par une autre, telle était
+la méthode d’Aramis. Il vit Fouquet vaincu, démoralisé; il se jeta dans
+la lutte avec des armes nouvelles.
+
+— Pardon, dit-il, monseigneur; vous oubliez de faire comprendre à
+M. Vanel et que ses intérêts sont diamétralement opposés à cette
+renonciation de la vente.
+
+Vanel regarda l’évêque avec étonnement; il ne s’attendait pas à trouver
+là un auxiliaire. Fouquet aussi s’arrêta pour écouter l’évêque.
+
+— Ainsi, continua Aramis, M. Vanel a vendu pour acheter votre charge,
+monseigneur, une terre de Mme sa femme; eh bien! c’est une affaire,
+cela; on ne déplace pas comme il l’a fait quinze cent mille livres sans
+de notables pertes, sans de graves embarras.
+
+— C’est vrai, dit Vanel, à qui Aramis, avec ses lumineux regards,
+arrachait la vérité du fond du cœur.
+
+— Des embarras, poursuivit Aramis, se résolvent en dépenses, et, quand
+on fait une dépense d’argent, les dépenses d’argent se cotent au N° 1,
+parmi les charges.
+
+— Oui, oui, dit Fouquet, qui commençait à comprendre les intentions
+d’Aramis.
+
+Vanel resta muet: il avait compris.
+
+Aramis remarqua cette froideur et cette abstention.
+
+«Bon! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu’à ce que tu
+connaisses la somme; mais, ne crains rien, je vais t’envoyer une telle
+volée d’écus, que tu capituleras.»
+
+— Il faut tout de suite offrir à M. Vanel cent mille écus, dit Fouquet
+emporté par sa générosité.
+
+La somme était belle. Un prince se fût contenté d’un pareil pot-de-vin.
+Cent mille écus, à cette époque, étaient la dot d’une fille de roi.
+
+Vanel ne bougea pas.
+
+«C’est un coquin, pensa l’évêque; il lui faut les cinq cent mille
+livres toutes rondes.» Et il fit un signe à Fouquet.
+
+— Vous semblez avoir dépensé plus que cela, cher monsieur Vanel, dit
+le surintendant. Oh! l’argent est hors de prix. Oui, vous aurez fait
+un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien! où avais-je la tête?
+C’est un bon de cinq cent mille livres que je vais vous signer. Encore
+serai-je bien votre obligé de tout mon cœur.
+
+Vanel n’eut pas un éclat de joie ou de désir. Sa physionomie resta
+impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea.
+
+Aramis envoya un regard désespéré à Fouquet. Puis, s’avançant vers
+Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste familier
+aux hommes d’une grande importance.
+
+— Monsieur Vanel, dit-il, ce n’est pas la gêne, ce n’est pas le
+déplacement d’argent, ce n’est pas la vente de votre terre qui vous
+occupent; c’est une plus haute idée. Je la comprends. Notez bien mes
+paroles.
+
+— Oui, monseigneur.
+
+Et le malheureux commençait à trembler; le feu des yeux du prélat le
+dévorait.
+
+— Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois cent
+mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un million,
+entendez-vous?
+
+Et il le secoua nerveusement.
+
+— Un million! répéta Vanel tout pâle.
+
+— Un million, c’est-à-dire, par le temps qui court, soixante-six mille
+livres de revenu.
+
+— Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas. Répondez donc;
+acceptez-vous?
+
+— Impossible... murmura Vanel.
+
+Aramis pinça ses lèvres, et quelque chose comme un nuage blanc passa
+sur sa physionomie.
+
+On devinait la foudre derrière ce nuage. Il ne lâchait point Vanel.
+
+— Vous avez acheté la charge quinze cent mille livres, n’est-ce pas? Eh
+bien! on vous donnera ces quinze cent mille livres; vous aurez gagné un
+million et demi à venir visiter M. Fouquet et à lui toucher la main.
+Honneur et profit tout à la fois, monsieur Vanel.
+
+— Je ne puis, répondit Vanel sourdement.
+
+— Bien! répondit Aramis, qui avait tellement serré le pourpoint qu’au
+moment où il le lâcha Vanel fut renvoyé en arrière par la commotion;
+bien! on voit assez clairement ce que vous êtes venu faire ici.
+
+— Oui, on le voit, dit Fouquet.
+
+— Mais... dit Vanel en essayant de se redresser devant la faiblesse de
+ces deux hommes d’honneur.
+
+— Le coquin élève la voix, je pense! dit Aramis avec un ton d’empereur.
+
+— Coquin? répéta Vanel.
+
+— C’est misérable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au
+sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur; vous
+devez l’avoir là dans quelque poche, tout préparé, comme l’assassin
+tient son pistolet ou son poignard caché sous son manteau.
+
+Vanel grommela.
+
+— Assez! cria Fouquet. Cet acte, voyons!
+
+Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche; il en retira son
+portefeuille, et du portefeuille s’échappa un papier, tandis que Vanel
+offrait l’autre à Fouquet.
+
+Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconnaître l’écriture.
+
+— Pardon, c’est la minute de l’acte, dit Vanel.
+
+— Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que n’eût
+été un coup de fouet, et, ce que j’admire c’est que cette minute est de
+la main de M. Colbert. Tenez, monseigneur, regardez.
+
+Il passa la minute à Fouquet, lequel reconnut la vérité du fait.
+Surchargé de ratures, de mots ajoutés, les marges toutes noircies, cet
+acte, vivant témoignage de la trame de Colbert, venait de tout révéler
+à la victime.
+
+— Eh bien? murmura Fouquet.
+
+Vanel, atterré, semblait chercher un trou profond pour s’y engloutir.
+
+— Eh bien! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si votre
+ennemi ne s’appelait Colbert; si vous n’aviez en face que ce lâche
+voleur que voici, je vous dirais: Niez... une pareille preuve détruit
+toute parole; mais ces gens-là croiraient que vous avez peur; ils vous
+craindraient moins; tenez, monseigneur.
+
+Il lui présenta la plume.
+
+— Signez, dit-il.
+
+Fouquet serra la main d’Aramis; mais, au lieu de l’acte qu’on lui
+présentait, il prit la minute.
+
+— Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, l’autre est
+trop précieux pour que vous ne le gardiez point.
+
+— Oh! non pas, répliqua Fouquet, je signerai sur l’écriture même de M.
+Colbert, et j’écris: «Approuvé l’écriture.»
+
+Il signa.
+
+— Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite.
+
+Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut s’enfuir.
+
+— Un moment! dit Aramis. Êtes-vous bien sûr qu’il y a le compte de
+l’argent? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand c’est de
+l’argent que M. Colbert donne aux femmes. Ah! c’est qu’il n’est pas
+généreux comme M. Fouquet, ce digne M. Colbert.
+
+Et Aramis, épelant chaque mot, chaque lettre du bon à toucher, distilla
+toute sa colère et tout son mépris goutte à goutte sur le misérable,
+qui souffrit un demi-quart d’heure ce supplice; puis on le renvoya, non
+pas même de la voix, mais d’un geste, comme on renvoie un manant, comme
+on chasse un laquais.
+
+Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le prélat, les yeux fixés
+l’un sur l’autre, gardèrent un instant le silence.
+
+— Eh bien! fit Aramis rompant le silence le premier, à quoi
+comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirassé, armé,
+enragé, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers gracieux à
+l’adversaire? La bonne foi, monsieur Fouquet, c’est une arme dont les
+scélérats usent souvent contre les gens de bien, et elle leur réussit.
+Les gens de bien devraient donc user aussi de mauvaise foi contre les
+coquins. Vous verriez comme ils seraient forts sans cesser d’être
+honnêtes.
+
+— On appellerait leurs actes des actes de coquins, répliqua Fouquet.
+
+— Pas du tout; on appellerait cela de la coquetterie, de la probité.
+Enfin, puisque vous avez terminé avec ce Vanel, puisque vous vous êtes
+privé du bonheur de le terrasser en lui reniant votre parole, puisque
+vous avez donné contre vous la seule arme qui puisse nous perdre...
+
+— Oh! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voilà comme le
+précepteur philosophe dont nous parlait l’autre jour La Fontaine... Il
+voit que l’enfant se noie et lui fait un discours en trois points.
+
+Aramis sourit.
+
+— Philosophe, oui; précepteur, oui; enfant qui se noie, oui; mais
+enfant qu’on sauvera, vous allez le voir. Et d’abord, parlons affaires.
+
+Fouquet le regarda d’un air étonné.
+
+— Est-ce que vous ne m’avez pas naguère confié certain projet d’une
+fête à Vaux?
+
+— Oh! dit Fouquet, c’était dans le bon temps!
+
+— Une fête à laquelle, je crois, le roi s’était invité de lui-même?
+
+— Non, mon cher prélat; une fête à laquelle M. Colbert avait conseillé
+au roi de s’inviter.
+
+— Ah! oui, comme étant une fête trop coûteuse pour que vous ne vous y
+ruinassiez point.
+
+— C’est cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout à l’heure,
+j’avais cet orgueil de montrer à mes ennemis la fécondité de mes
+ressources; je tenais à l’honneur de les frapper d’épouvante en créant
+des millions là où ils n’avaient vu que des banqueroutes possibles.
+Mais, aujourd’hui, je compte avec l’État, avec le roi, avec moi-même;
+aujourd’hui, je vais devenir l’homme de la lésine; je saurai prouver au
+monde que j’agis sur des deniers comme sur des sacs de pistoles, et, à
+partir de demain, mes équipages vendus, mes maisons en gage, ma dépense
+suspendue...
+
+— À partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous allez,
+mon cher ami, vous occuper sans relâche de cette belle fête de Vaux,
+qui doit être citée un jour parmi les héroïques magnificences de votre
+beau temps.
+
+— Vous êtes fou, chevalier d’Herblay.
+
+— Moi? Vous ne le pensez pas.
+
+— Comment! Mais savez-vous ce que peut coûter une fête, la plus simple
+du monde, à Vaux? Quatre à cinq millions.
+
+— Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher
+surintendant.
+
+— Mais, puisque la fête est donnée au roi, répondit Fouquet, qui se
+méprenait sur la pensée d’Aramis, elle ne peut être simple.
+
+— Justement, elle doit être de la plus grande magnificence.
+
+— Alors, je dépenserai dix à douze millions.
+
+— Vous en dépenserez vingt s’il le faut, dit Aramis sans émotion.
+
+— Où les prendrais-je? s’écria Fouquet.
+
+— Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas un
+instant d’inquiétude. L’argent sera plus vite à votre disposition que
+vous n’aurez arrêté le projet de votre fête.
+
+— Chevalier! chevalier! dit Fouquet saisi de vertige, où m’entraînez
+vous?
+
+— De l’autre côté du gouffre où vous alliez tomber, répliqua l’évêque
+de Vannes. Accrochez-vous à mon manteau; n’ayez pas peur.
+
+— Que ne m’aviez-vous dit cela plus tôt, Aramis! Un jour s’est présenté
+où, avec un million, vous m’auriez sauvé.
+
+— Tandis que, aujourd’hui... Tandis que, aujourd’hui, j’en donnerais
+vingt, dit le prélat. Eh bien! soit!... Mais la raison est simple,
+mon ami: le jour dont vous parlez, je n’avais pas à ma disposition le
+million nécessaire. Aujourd’hui j’aurai facilement les vingt millions
+qu’il me faut.
+
+— Dieu vous entende et me sauve!
+
+Aramis se reprit à sourire étrangement comme d’habitude.
+
+— Dieu m’entend toujours, moi, dit-il; cela dépend peut-être de ce que
+je le prie très haut.
+
+— Je m’abandonne à vous sans réserve, murmura Fouquet.
+
+— Oh! je ne l’entends pas ainsi. C’est moi qui suis à vous sans
+réserve. Aussi, vous qui êtes l’esprit le plus fin, le plus délicat
+et le plus ingénieux, vous ordonnerez toute la fête jusqu’au moindre
+détail. Seulement...
+
+— Seulement? dit Fouquet en homme habitué à sentir le prix des
+parenthèses.
+
+— Eh bien! vous laissant toute l’invention du détail, je me réserve la
+surveillance de l’exécution.
+
+— Comment cela?
+
+— Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-là, un majordome,
+un intendant supérieur, une sorte de factotum, qui participera du
+capitaine des gardes et de l’économe; je ferai marcher les gens, et
+j’aurai les clefs des portes; vous donnerez vos ordres, c’est vrai,
+mais c’est à moi que vous les donnerez; ils passeront par ma bouche
+pour arriver à leur destination, vous comprenez?
+
+— Non, je ne comprends pas.
+
+— Mais vous acceptez?
+
+— Pardieu! oui, mon ami.
+
+— C’est tout ce qu’il nous faut. Merci donc et faites votre liste
+d’invitations.
+
+— Et qui inviterai-je?
+
+— Tout le monde!
+
+
+
+
+Chapitre CLXXXIX — Où il semble à l’auteur qu’il est temps d’en revenir
+au vicomte de Bragelonne
+
+
+Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se dérouler parallèlement les
+aventures de la génération nouvelle et celles de la génération passée.
+
+Aux uns le reflet de la gloire d’autrefois, l’expérience des choses
+douloureuses de ce monde. À ceux-là aussi la paix qui envahit le cœur,
+et permet au sang de s’endormir autour des cicatrices qui furent de
+cruelles blessures.
+
+Aux autres les combats d’amour-propre et d’amour, les chagrins amers et
+les joies ineffables: la vie au lieu de la mémoire.
+
+Si quelque variété a surgi aux yeux du lecteur dans les épisodes de
+ce récit, la cause en est aux fécondes nuances qui jaillissent de
+cette double palette, où deux tableaux vont se côtoyant, se mêlant et
+harmoniant leur ton sévère et leur ton joyeux.
+
+Le repos des émotions de l’un s’y trouve au sein des émotions de
+l’autre. Après avoir raisonné avec les vieillards, on aime à délirer
+avec les jeunes gens.
+
+Aussi, quand les fils de cette histoire n’attacheraient pas puissamment
+le chapitre que nous écrivons à celui que nous venons d’écrire, n’en
+prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdaël n’en prenait pour
+peindre un ciel d’automne après avoir achevé un printemps.
+
+Nous engageons le lecteur à en faire autant et à reprendre Raoul de
+Bragelonne à l’endroit où notre dernière esquisse l’avait laissé.
+
+Ivre, épouvanté, désolé, ou plutôt sans raison, sans volonté, sans
+parti pris, il s’enfuit après la scène dont il avait vu la fin chez La
+Vallière. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette exclusion
+étrange, cette douleur de Louise, cet effroi de Montalais, ce courroux
+du roi, tout lui présageait un malheur. Mais lequel?
+
+Arrivé de Londres parce qu’on lui annonçait un danger, il trouvait du
+premier coup l’apparence de ce danger. N’était-ce point assez pour un
+amant? oui, certes; mais ce n’était point assez pour un noble cœur,
+fier de s’exposer sur une droiture égale à la sienne.
+
+Cependant Raoul ne chercha pas les explications là où vont tout de
+suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n’alla point
+dire à sa maîtresse: «Louise, est-ce que vous ne m’aimez plus? Louise,
+est-ce que vous en aimez un autre?» Homme plein de courage, plein
+d’amitié comme il était plein d’amour, religieux observateur de sa
+parole, et croyant à la parole d’autrui, Raoul se dit: «De Guiche m’a
+écrit pour me prévenir; de Guiche sait quelque chose; je vais aller
+demander à de Guiche ce qu’il sait, et lui dire ce que j’ai vu.»
+
+Le trajet n’était pas long. De Guiche, rapporté de Fontainebleau à
+Paris depuis deux jours, commençait à se remettre de sa blessure et
+faisait quelques pas dans sa chambre.
+
+Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie d’amitié.
+
+Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si pâle, si amaigri,
+si triste. Deux mots et le geste que fit le blessé pour écarter le bras
+de Raoul suffirent à ce dernier pour lui apprendre la vérité.
+
+— Ah! voilà! dit Raoul en s’asseyant à côté de son ami, on aime et l’on
+meurt.
+
+— Non, non, l’on ne meurt pas, répliqua de Guiche en souriant, puisque
+je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.
+
+— Ah! je m’entends.
+
+— Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis malheureux,
+Raoul.
+
+— Hélas!
+
+— Non. Je suis le plus heureux des hommes! Je souffre avec mon corps,
+mais non avec mon cœur, avec mon âme. Si vous saviez!... Oh! je suis le
+plus heureux des hommes!
+
+— Oh! tant mieux! répondit Raoul; tant mieux, pourvu que cela dure.
+
+— C’est fini; j’en ai pour jusqu’à la mort, Raoul.
+
+— Vous, je n’en doute pas; mais elle...
+
+— Écoutez, ami, je l’aime... parce que... Mais vous ne m’écoutez pas.
+
+— Pardon.
+
+— Vous êtes préoccupé?
+
+— Mais oui. Votre santé, d’abord...
+
+— Ce n’est pas cela.
+
+— Mon cher, vous auriez tort, je crois, de m’interroger, vous.
+
+Et il accentua ce _vous_ de manière à éclairer complètement son ami sur
+la nature du mal et la difficulté du remède.
+
+— Vous me dites cela, Raoul, à cause de ce que je vous ai écrit.
+
+— Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez fini de
+me conter vos plaisirs et vos peines?
+
+— Cher ami, à vous, bien à vous, tout de suite.
+
+— Merci! J’ai hâte... je brûle... je suis venu de Londres ici en moitié
+moins de temps que les courriers d’État n’en mettent d’ordinaire. Eh
+bien! que vouliez-vous?
+
+— Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.
+
+— Eh bien! me voici.
+
+— C’est bien, alors.
+
+— Il y a encore autre chose, j’imagine?
+
+— Ma foi, non!
+
+— De Guiche!
+
+— D’honneur!
+
+— Vous ne m’avez pas arraché violemment à des espérances, vous ne
+m’avez pas exposé à une disgrâce du roi par ce retour qui est une
+infraction à ses ordres, vous ne m’avez pas, enfin, attaché la jalousie
+au cœur, ce serpent, pour me dire: «C’est bien, dormez tranquille.»
+
+— Je ne vous dis pas: «Dormez tranquille», Raoul; mais, comprenez-moi
+bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.
+
+— Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous?
+
+— Comment?
+
+— Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas,
+pourquoi m’avertissez-vous?
+
+— C’est vrai, j’ai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous, Raoul.
+Ce n’est rien que d’écrire à un ami: «Venez!» Mais avoir cet ami en
+face, le sentir frissonner, haleter sous l’attente d’une parole qu’on
+n’ose lui dire...
+
+— Osez! J’ai du cœur, si vous n’en avez pas! s’écria Raoul au désespoir.
+
+— Voilà que vous êtes injuste et que vous oubliez avoir affaire à un
+pauvre blessé... la moitié de votre cœur... Là! calmez-vous! Je vous
+ai dit: «Venez.» Vous êtes venu; n’en demandez pas davantage à ce
+malheureux de Guiche.
+
+— Vous m’avez dit de venir, espérant que je verrais, n’est-ce pas?
+
+— Mais...
+
+— Pas d’hésitation! J’ai vu.
+
+— Ah!... fit de Guiche.
+
+— Ou du moins, j’ai cru...
+
+— Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre ami
+que me reste-t-il à faire?
+
+— J’ai vu La Vallière troublée... Montalais effarée... Le roi...
+
+— Le roi?
+
+— Oui... Vous détournez la tête... Le danger est là, le mal est là,
+n’est-ce pas? c’est le roi?
+
+— Je ne dis rien.
+
+— Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par grâce, par
+pitié, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! J’ai le cœur percé,
+saignant; je meurs de désespoir!...
+
+— S’il en est ainsi, cher Raoul, répliqua de Guiche, vous me mettez
+à l’aise, et je vais vous parler, sûr que je ne dirai que des choses
+consolantes en comparaison du désespoir que je vous vois.
+
+— J’écoute! j’écoute!...
+
+— Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous
+apprendriez de la bouche du premier venu.
+
+— Du premier venu! on en parle? s’écria Raoul.
+
+— Avant de dire: «On en parle», mon ami, sachez d’abord de quoi l’on
+peut parler. Il ne s’agit, je vous jure, de rien qui ne soit au fond
+très innocent; peut-être une promenade...
+
+— Ah! une promenade avec le roi?
+
+— Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi s’est promené déjà
+bien souvent avec des dames, sans que pour cela...
+
+— Vous ne m’eussiez pas écrit, répéterai-je, si cette promenade était
+bien naturelle.
+
+— Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi de
+se mettre à l’abri que de rester debout tête nue devant La Vallière;
+mais...
+
+— Mais?...
+
+— Le roi est si poli!
+
+— Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir!
+
+— Taisons-nous donc.
+
+— Non, continuez. Cette promenade a été suivie d’autres?
+
+— Non, c’est-à-dire, oui; il y a eu l’aventure du chêne. Est-ce cela?
+Je n’en sais rien.
+
+Raoul se leva. De Guiche essaya de l’imiter malgré sa faiblesse.
+
+— Voyez-vous, dit-il, je n’ajouterai pas un mot; j’en ai trop dit ou
+trop peu. D’autres vous renseigneront s’ils veulent ou s’ils peuvent:
+mon office était de vous avertir, je l’ai fait. Surveillez à présent
+vos affaires vous-même.
+
+— Questionner? Hélas! vous n’êtes pas mon ami, vous qui me parlez
+ainsi, dit le jeune homme désolé. Le premier que je questionnerai sera
+un méchant ou un sot; méchant, il me mentira pour me tourmenter; sot,
+il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche! avant deux heures j’aurai
+trouvé dix mensonges et dix duels. Sauvez-moi! le meilleur n’est-il pas
+de savoir son mal?
+
+— Mais je ne sais rien, vous dis-je! J’étais blessé, fiévreux: j’avais
+perdu l’esprit, je n’ai de cela qu’une teinture effacée. Mais, pardieu!
+nous cherchons loin quand nous avons notre homme sous la main. Est-ce
+que vous n’avez pas d’Artagnan pour ami?
+
+— Oh! c’est vrai, c’est vrai!
+
+— Allez donc à lui. Il fera la lumière, et ne cherchera pas à blesser
+vos yeux.
+
+Un laquais entra.
+
+— Qu’y a-t-il? demanda de Guiche.
+
+— On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines.
+
+— Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis si
+fier!
+
+— Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la
+personne est une femme.
+
+— Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant.
+
+Et il quitta Raoul.
+
+Celui-ci demeura immobile, absorbé, écrasé, comme le mineur sur qui
+une voûte vient de s’écrouler; il est blessé, son sang coule, sa
+pensée s’interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa vie
+avec sa raison. Quelques minutes suffirent à Raoul pour dissiper les
+éblouissements de ces deux révélations. Il avait déjà ressaisi le fil
+de ses idées quand, soudain, à travers la porte, il crut reconnaître la
+voix de Montalais dans le cabinet des Porcelaines.
+
+— Elle! s’écria-t-il. Oui, c’est bien sa voix. Oh! voilà une femme
+qui pourrait me dire la vérité; mais, la questionnerai-je ici? Elle
+se cache même de moi; elle vient sans doute de la part de Madame...
+Je la verrai chez elle. Elle m’expliquera son effroi, sa fuite, la
+maladresse avec laquelle on m’a évincé; elle me dira tout cela...
+quand M. d’Artagnan, qui sait tout, m’aura raffermi le cœur. Madame...
+une coquette... Eh bien! oui, une coquette, mais qui aime à ses bons
+moments, une coquette qui, comme la mort ou la vie, a son caprice,
+mais qui fait dire à de Guiche qu’il est le plus heureux des hommes.
+Celui-là, du moins, est sur des roses. Allons!
+
+Il s’enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de n’avoir
+parlé que de lui-même à de Guiche, il arriva chez d’Artagnan.
+
+
+
+
+Chapitre CXC — Bragelonne continue ses interrogations
+
+
+Le capitaine était de service; il faisait sa huitaine, enseveli dans
+le fauteuil de cuir, l’éperon fiché dans le parquet, l’épée entre les
+jambes, et lisait force lettres en tortillant sa moustache.
+
+D’Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de son
+ami.
+
+— Raoul, mon garçon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi t’a
+rappelé?
+
+Ces mots sonnèrent mal à l’oreille du jeune homme, qui, s’asseyant,
+répliqua:
+
+— Ma foi! je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je suis revenu.
+
+— Hum! fit d’Artagnan en repliant les lettres avec un regard plein
+d’intention dirigé vers son interlocuteur. Que dis-tu là, garçon? Que
+le roi ne t’a pas rappelé, et que te voilà revenu? Je ne comprends pas
+bien cela.
+
+Raoul était déjà pâle, il roulait déjà son chapeau d’un air contraint.
+
+— Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation mortuaire! fit
+le capitaine. Est-ce que c’est en Angleterre qu’on prend ces façons-là?
+Mordioux! j’y ai été, moi, en Angleterre, et j’en suis revenu gai comme
+un pinson. Parleras-tu?
+
+— J’ai trop à dire.
+
+— Ah! ah! Comment va ton père?
+
+— Cher ami, pardonnez-moi; j’allais vous le demander.
+
+D’Artagnan redoubla l’acuité de ce regard auquel nul secret ne
+résistait.
+
+— Tu as du chagrin? dit-il.
+
+— Pardieu! vous le savez bien, monsieur d’Artagnan.
+
+— Moi?
+
+— Sans doute. Oh! ne faites pas l’étonné.
+
+— Je ne fais pas l’étonné, mon ami.
+
+— Cher capitaine, je sais fort bien qu’au jeu de la finesse comme au
+jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-vous, je
+suis un sot, et je suis un ciron. Je n’ai ni cerveau ni bras, ne me
+méprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus misérable des
+êtres vivants.
+
+— Oh! oh! pourquoi cela? demanda d’Artagnan en débouclant son ceinturon
+et en adoucissant son sourire.
+
+— Parce que Mlle de La Vallière me trompe.
+
+D’Artagnan ne changea pas de physionomie.
+
+— Elle te trompe! elle te trompe! voilà de grands mots. Qui te les a
+dits?
+
+— Tout le monde.
+
+— Ah! si tout le monde l’a dit, il faut qu’il y ait quelque chose de
+vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fumée. Cela est ridicule,
+mais cela est.
+
+— Ainsi, vous croyez? s’écria vivement Bragelonne.
+
+— Ah! si tu me prends à partie...
+
+— Sans doute.
+
+— Je ne me mêle pas de ces affaires-là, moi; tu le sais bien.
+
+— Comment, pour un ami? pour un fils?
+
+— Justement. Si tu étais un étranger, je te dirais... je ne te dirais
+rien du tout... Comment va Porthos, le sais-tu?
+
+— Monsieur, s’écria Raoul, en serrant la main de d’Artagnan, au nom de
+cette amitié que vous avez vouée à mon père!
+
+— Ah! diable! tu es bien malade... de curiosité.
+
+— Ce n’est pas de curiosité, c’est d’amour.
+
+— Bon! autre grand mot. Si tu étais réellement amoureux, mon cher
+Raoul, ce serait différent.
+
+— Que voulez-vous dire?
+
+— Je te dis que, si tu étais pris d’un amour tellement sérieux, que je
+pusse croire m’adresser toujours à ton cœur... Mais c’est impossible.
+
+— Je vous dis que j’aime éperdument Louise.
+
+D’Artagnan lut avec ses yeux au fond du cœur de Raoul.
+
+— Impossible, te dis-je... Tu es comme tous les jeunes gens; tu n’es
+pas amoureux, tu es fou.
+
+— Eh bien! quand il n’y aurait que cela?
+
+— Jamais homme sage n’a fait dévier une cervelle d’un crâne qui tourne.
+J’y ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu m’écouterais, que tu ne
+m’entendrais pas; tu m’entendrais, que tu ne me comprendrais pas; tu me
+comprendrais, que tu ne m’obéirais pas.
+
+— Oh! essayez, essayez!
+
+— Je dis plus: si j’étais assez malheureux pour savoir quelque chose et
+assez bête pour t’en faire part... Tu es mon ami, dis-tu?
+
+— Oh! oui.
+
+— Eh bien! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais jamais
+d’avoir détruit ton illusion, comme on dit en amour.
+
+— Monsieur d’Artagnan, vous savez tout; vous me laissez dans
+l’embarras, dans le désespoir, dans la mort! c’est affreux!
+
+— Là! là!
+
+— Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon père et Dieu ne me
+pardonneraient jamais de m’être cassé la tête d’un coup de pistolet,
+eh bien! je vais aller me faire conter ce que vous me refusez par le
+premier venu; je lui donnerai un démenti...
+
+— Et tu le tueras? la belle affaire! Tant mieux! Qu’est-ce que cela me
+fait à moi? Tue, mon garçon, tue, si cela peut te faire plaisir. C’est
+comme pour les gens qui ont mal aux dents; ils me disent: «Oh! que je
+souffre! Je mordrais dans du fer.» Je leur dis: «Mordez, mes amis,
+mordez! la dent y restera.»
+
+— Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d’un air sombre.
+
+— Oui, oh! oui, vous prenez de ces airs-là, vous autres, aujourd’hui.
+Vous vous ferez tuer, n’est-ce pas? Ah! que c’est joli! et comme je te
+regretterai, par exemple! Comme je dirai toute la journée: «C’était un
+fier niais, que le petit Bragelonne! une double brute! J’avais passé
+ma vie à lui faire tenir proprement une épée, et ce drôle est allé se
+faire embrocher comme un oiseau. Allez, Raoul, allez vous faire tuer,
+mon ami. Je ne sais pas qui vous a appris la logique; mais, Dieu me
+damne! comme disent les Anglais, celui-là, monsieur a volé l’argent de
+votre père.
+
+Raoul, silencieux, enfonça sa tête dans ses mains et murmura:
+
+— On n’a pas d’amis, non!
+
+— Ah bah! dit d’Artagnan.
+
+— On n’a que des railleurs ou des indifférents.
+
+— Sornettes! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis. Et
+indifférent! Si je l’étais, il y a un quart d’heure déjà que je vous
+aurais envoyé à tous les diables; car vous rendriez triste un homme fou
+de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme, vous voulez que
+j’aille vous dégoûter de votre amoureuse, et vous apprendre à exécrer
+les femmes, qui sont l’honneur et la félicité de la vie humaine?
+
+— Monsieur, dites, dites, et je vous bénirai!
+
+— Eh! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourré dans la
+cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre, de l’escalier
+et du portrait, et cent mille autres contes à dormir debout?
+
+— Un menuisier! qu’est-ce que signifie ce menuisier?
+
+— Ma foi! je ne sais pas; on m’a dit qu’il y avait un menuisier qui
+avait percé un parquet.
+
+— Chez La Vallière?...
+
+— Ah! je ne sais pas où.
+
+— Chez le roi?
+
+— Bon! Si c’était chez le roi, j’irais vous le dire, n’est-ce pas?
+
+— Chez qui, alors?
+
+— Voilà une heure que je me tue à vous répéter que je l’ignore.
+
+— Mais le peintre, alors? ce portrait?...
+
+— Il paraîtrait que le roi aurait fait faire le portrait d’une dame de
+la Cour.
+
+— De La Vallière?
+
+— Eh! tu n’as que ce nom-là dans la bouche. Qui te parle de La Vallière?
+
+— Mais, alors, si ce n’est pas d’elle, pourquoi voulez-vous que cela me
+touche?
+
+— Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je te
+réponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la donne.
+Fais-en ton profit.
+
+Raoul se frappa le front avec désespoir.
+
+— C’est à en mourir! dit-il.
+
+— Tu l’as déjà dit.
+
+— Oui, vous avez raison.
+
+Et il fit un pas pour s’éloigner.
+
+— Où vas-tu? dit d’Artagnan.
+
+— Je vais trouver quelqu’un qui me dira la vérité.
+
+— Qui cela?
+
+— Une femme.
+
+— Mlle de La Vallière elle-même, n’est-ce pas? dit d’Artagnan avec un
+sourire. Ah! tu as là une fameuse idée; tu cherchais à être consolé, tu
+vas l’être tout de suite. Elle ne te dira pas de mal d’elle-même, va.
+
+— Vous vous trompez, monsieur, répliqua Raoul; la femme à qui je
+m’adresserai me dira beaucoup de mal.
+
+— Montalais, je parie?
+
+— Oui, Montalais.
+
+— Ah! son amie? Une femme qui, en cette qualité, exagérera fortement le
+bien ou le mal. Ne parlez pas à Montalais, mon bon Raoul.
+
+— Ce n’est pas la raison qui vous pousse à m’éloigner de Montalais.
+
+— Eh bien! je l’avoue... Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec toi
+comme le chat avec une pauvre souris? Tu me fais peine, vrai. Et si je
+désire que tu ne parles pas à la Montalais, en ce moment, c’est que tu
+vas livrer ton secret et qu’on en abusera. Attends, si tu peux.
+
+— Je ne peux pas.
+
+— Tant pis! Vois-tu, Raoul, si j’avais une idée... Mais je n’en ai pas.
+
+— Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et
+laissez-moi sortir d’affaire tout seul.
+
+— Ah bien! oui! t’embourber, à la bonne heure! Place-toi ici, à cette
+table, et prends la plume.
+
+— Pour quoi faire?
+
+— Pour écrire à la Montalais et lui demander un rendez-vous.
+
+— Ah! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le capitaine.
+
+Tout à coup la porte s’ouvrit, et un mousquetaire, s’approchant de
+d’Artagnan:
+
+— Mon capitaine, dit-il, il y a là Mlle de Montalais qui voudrait vous
+parler.
+
+— À moi? murmura d’Artagnan. Qu’elle entre, et je verrai bien si
+c’était à moi qu’elle voulait parler.
+
+Le rusé capitaine avait flairé juste.
+
+Montalais, en entrant, vit Raoul, et s’écria:
+
+— Monsieur! Monsieur!... Pardon, monsieur d’Artagnan.
+
+— Je vous pardonne, mademoiselle, dit d’Artagnan; je sais qu’à mon âge
+ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi.
+
+— Je cherchais M. de Bragelonne, répondit Montalais.
+
+— Comme cela se trouve! je vous cherchais aussi.
+
+— Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle?
+
+— De tout mon cœur.
+
+— Allez donc!
+
+Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet; puis, prenant la main de
+Montalais:
+
+— Soyez bonne fille, dit-il tout bas; ménagez-le, et ménagez-la.
+
+— Ah! dit-elle sur le même ton, ce n’est pas moi qui lui parlerai.
+
+— Comment cela?
+
+— C’est Madame qui le fait chercher.
+
+— Ah! bon! s’écria d’Artagnan, c’est Madame! Avant une heure, le pauvre
+garçon sera guéri.
+
+— Ou mort! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur d’Artagnan!
+
+Et elle courut rejoindre Raoul, qui l’attendait loin de la porte, bien
+intrigué, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien de bon.
+
+
+
+
+Chapitre CXCI — Deux jalousies
+
+
+Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aimée; Raoul
+ne se vit pas plutôt avec Montalais, qu’il lui baisa la main avec
+ardeur.
+
+— Là, là, dit tristement la jeune fille. Vous placez là des baisers à
+fonds perdus, cher monsieur Raoul; je vous garantis même qu’ils ne vous
+rapporteront pas intérêt.
+
+— Comment?... quoi?... M’expliquerez-vous, ma chère Aure?...
+
+— C’est Madame qui vous expliquera tout cela. C’est chez elle que je
+vous conduis.
+
+— Quoi!...
+
+— Silence! et pas de ces regards effarouchés. Les fenêtres, ici, ont
+des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir de ne plus
+me regarder; faites-moi le plaisir de me parler très haut de la pluie,
+du beau temps et des agréments de l’Angleterre.
+
+— Enfin...
+
+— Ah!... je vous préviens que quelque part, je ne sais où, mais quelque
+part, Madame doit avoir un œil ouvert et une oreille tendue. Je ne me
+soucie pas, vous comprenez, d’être chassée ou embastillée. Parlons,
+vous dis-je, ou plutôt ne parlons pas.
+
+Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine d’un homme de
+cœur, c’est vrai, mais d’un homme de cœur qui va au supplice.
+
+Montalais, l’œil éveillé, la démarche leste, la tête à tout vent, le
+précédait.
+
+Raoul fut introduit immédiatement dans le cabinet de Madame.
+
+«Allons, pensa-t-il, cette journée se passera sans que je sache rien.
+De Guiche a eu trop pitié de moi; il s’est entendu avec Madame, et tous
+deux, par un complot amical, éloignent la solution du problème. Que
+n’ai-je là un bon ennemi!... ce serpent de de Wardes, par exemple; il
+mordrait, c’est vrai; mais je n’hésiterais plus... Hésiter... douter...
+mieux vaut mourir!»
+
+Raoul était devant Madame.
+
+Henriette, plus charmante que jamais, se tenait à demi renversée dans
+un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours brodé; elle
+jouait avec un petit chat aux soies touffues, qui lui mordillait les
+doigts et se pendait aux guipures de son col.
+
+Madame songeait; elle songeait profondément; il lui fallut la voix de
+Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette rêverie.
+
+— Votre Altesse m’a mandé? répéta Raoul.
+
+Madame secoua la tête comme si elle se réveillait.
+
+— Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle; oui, je vous ai mandé.
+Vous voilà donc revenu d’Angleterre?
+
+— Au service de Votre Altesse Royale.
+
+— Merci! Laissez-nous, Montalais.
+
+Montalais sortit.
+
+— Vous avez bien quelques minutes à me donner, n’est-ce pas, monsieur
+de Bragelonne?
+
+— Toute ma vie appartient à Votre Altesse Royale, repartit avec respect
+Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes ces politesses
+de Madame, et à qui ce sombre ne déplaisait pas, persuadé qu’il était
+d’une certaine affinité des sentiments de Madame avec les siens.
+
+En effet, ce caractère étrange de la princesse, tous les gens
+intelligents de la Cour en connaissaient la volonté capricieuse et le
+fantasque despotisme.
+
+Madame avait été flattée outre mesure des hommages du roi; Madame avait
+fait parler d’elle et inspiré à la reine cette jalousie mortelle qui
+est le ver rongeur de toutes les félicités féminines; Madame, en un
+mot, pour guérir un orgueil blessé, s’était fait un cœur amoureux.
+
+Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul,
+éloigné par Louis XIV. Sa lettre à Charles II, Raoul ne la connaissait
+pas; mais d’Artagnan l’avait bien devinée.
+
+Cet inexplicable mélange de l’amour et de la vanité, ces tendresses
+inouïes, ces perfidies énormes, qui les expliquera? Personne, pas même
+l’ange mauvais qui allume la coquetterie au cœur des femmes.
+
+— Monsieur de Bragelonne, dit la princesse après un silence, êtes-vous
+revenu content?
+
+Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant pâle de ce qu’elle
+cachait, de ce qu’elle retenait, de ce qu’elle brûlait de dire:
+
+— Content? dit-il; de quoi voulez-vous que je sois content ou
+mécontent, Madame?
+
+— Mais de quoi peut être content ou mécontent un homme de votre âge et
+de votre mine?
+
+«Comme elle va vite! pensa Raoul effrayé; que va-t-elle souffler en mon
+cœur?»
+
+Puis, effrayé de ce qu’il allait apprendre et voulant reculer le moment
+si désiré, mais si terrible, où il apprendrait tout:
+
+— Madame, répliqua-t-il, j’avais laissé un tendre ami en bonne santé,
+je l’ai retrouvé malade.
+
+— Voulez-vous parler de M. de Guiche? demanda Madame Henriette avec une
+imperturbable tranquillité; c’est, dit-on, un ami très cher à vous?
+
+— Oui, madame.
+
+— Eh bien! c’est vrai, il a été blessé; mais il va mieux. Oh! M. de
+Guiche n’est pas à plaindre, dit-elle vite.
+
+Puis se reprenant:
+
+— Est-ce qu’il est à plaindre? dit-elle; est-ce qu’il s’est plaint?
+est-ce qu’il a un chagrin quelconque que nous ne connaîtrions pas?
+
+— Je ne parle que de sa blessure, madame.
+
+— À la bonne heure; car, pour le reste, M. de Guiche semble être
+fort heureux: on le voit d’une humeur joyeuse. Tenez, monsieur de
+Bragelonne, je suis bien sûre que vous choisiriez encore d’être blessé
+comme lui au corps!... Qu’est-ce qu’une blessure au corps?
+
+Raoul tressaillit.
+
+«Elle y revient, dit-il. Hélas!...»
+
+Il ne répliqua rien.
+
+— Plaît-il? fit-elle.
+
+— Je n’ai rien dit, madame.
+
+— Vous n’avez rien dit! Vous me désapprouvez donc? Vous êtes donc
+satisfait?
+
+Raoul se rapprocha.
+
+— Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque chose, et
+sa générosité naturelle la pousse à ménager ses paroles. Veuille Votre
+Altesse ne plus rien ménager. Je suis fort et j’écoute.
+
+— Ah! répliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant?
+
+— Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre.
+
+Et Raoul trembla, malgré lui, en prononçant ces mots.
+
+— En effet, murmura la princesse. C’est cruel; mais puisque j’ai
+commencé...
+
+— Oui, madame, puisque Votre Altesse a daigné commencer, qu’elle daigne
+achever...
+
+Henriette se leva précipitamment et fit quelques pas dans sa chambre.
+
+— Que vous a dit M. de Guiche? dit-elle soudain.
+
+— Rien, madame.
+
+— Rien! il ne vous a rien dit? oh! que je le reconnais bien là!
+
+— Il voulait me ménager, sans doute.
+
+— Et voilà ce que les amis appellent l’amitié! Mais M. d’Artagnan, que
+vous quittez, il vous a parlé, lui?
+
+— Pas plus que de Guiche, madame.
+
+Henriette fit un mouvement d’impatience.
+
+— Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit?
+
+— Je ne sais rien du tout, madame.
+
+— Ni la scène de l’orage?
+
+— Ni la scène de l’orage!...
+
+— Ni les tête-à-tête dans la forêt?
+
+— Ni les tête-à-tête dans la forêt!...
+
+— Ni la fuite à Chaillot?
+
+Raoul, qui penchait comme la fleur tranchée par la faucille, fit des
+efforts surhumains pour sourire, et répondit avec une exquise douceur:
+
+— J’ai eu l’honneur de dire à Votre Altesse Royale que je ne sais
+absolument rien. Je suis un pauvre oublié qui arrive d’Angleterre;
+entre les gens d’ici et moi, il y avait tant de flots bruyants, que le
+bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle n’a pu arriver à
+mon oreille.
+
+Henriette fut touchée de cette pâleur, de cette mansuétude, de ce
+courage. Le sentiment dominant de son cœur, à ce moment, c’était un
+vif désir d’entendre chez le pauvre amant le souvenir de celle qui le
+faisait ainsi souffrir.
+
+— Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis n’ont pas voulu
+faire, je veux le faire pour vous, que j’estime et que j’aime. C’est
+moi qui serai votre amie. Vous portez ici la tête comme un honnête
+homme, et je ne veux pas que vous la courbiez sous le ridicule; dans
+huit jours, on dirait sous du mépris.
+
+— Ah! fit Raoul livide, c’en est déjà là?
+
+— Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous devinez;
+vous étiez le fiancé de Mlle de La Vallière, n’est-ce pas?
+
+— Oui, madame.
+
+— À ce titre, je vous dois un avertissement; comme, d’un jour à
+l’autre, je chasserai Mlle de La Vallière de chez moi...
+
+— Chasser La Vallière! s’écria Bragelonne.
+
+— Sans doute. Croyez-vous que j’aurai toujours égard aux larmes et
+aux jérémiades du roi? Non, non, ma maison ne sera pas plus longtemps
+commode pour ces sortes d’usages; mais vous chancelez!...
+
+— Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort; j’ai cru
+que j’allais mourir, voilà tout. Votre Altesse Royale me faisait
+l’honneur de me dire que le roi avait pleuré, supplié.
+
+— Oui, mais en vain.
+
+Et elle raconta à Raoul la scène de Chaillot et le désespoir du roi au
+retour; elle raconta son indulgence à elle-même, et le terrible mot
+avec lequel la princesse outragée, la coquette humiliée, avait terrassé
+la colère royale.
+
+Raoul baissa la tête.
+
+— Qu’en pensez-vous? dit-elle.
+
+— Le roi l’aime! répliqua-t-il.
+
+— Mais vous avez l’air de dire qu’elle ne l’aime pas.
+
+— Hélas! je pense encore au temps où elle m’a aimé, madame.
+
+Henriette eut un moment d’admiration pour cette incrédulité sublime;
+puis, haussant les épaules:
+
+— Vous ne me croyez pas! dit-elle. Oh! comme vous l’aimez, _vous!_ et
+vous doutez qu’elle aime le roi, _elle?_
+
+— Jusqu’à la preuve. Pardon, j’ai sa parole, voyez-vous, et elle est
+fille noble.
+
+— La preuve?... Eh bien! soit; venez!
+
+
+
+
+Chapitre CXCII — Visite domiciliaire
+
+
+La princesse, précédant Raoul, le conduisit à travers la cour vers
+le corps de bâtiment qu’habitait La Vallière, et, montant l’escalier
+qu’avait monté Raoul le matin même, elle s’arrêta à la porte de la
+chambre où le jeune homme, à son tour, avait été si étrangement reçu
+par Montalais.
+
+Le moment était bien choisi pour accomplir le projet conçu par Madame
+Henriette: le château était vide; le roi, les courtisans et les dames
+étaient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette, seule, sachant le
+retour de Bragelonne et pensant au parti qu’elle avait à tirer de ce
+retour, avait prétexté une indisposition, et était restée.
+
+Madame était donc sûre de trouver vides la chambre de La Vallière, et
+l’appartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa poche,
+et ouvrit la porte de sa demoiselle d’honneur.
+
+Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre qu’il reconnut, et
+l’impression que lui fit la vue de cette chambre fut un des premiers
+supplices qui l’attendaient.
+
+La princesse le regarda, et son œil exercé put voir ce qui se passait
+dans le cœur du jeune homme.
+
+— Vous m’avez demandé des preuves, dit-elle; ne soyez donc pas surpris
+si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez pas le courage
+de les supporter, il en est temps encore, retirons-nous.
+
+— Merci, madame, dit Bragelonne; mais je suis venu pour être convaincu.
+Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi.
+
+— Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derrière vous.
+
+Bragelonne obéit, et se retourna vers la princesse, qu’il interrogea du
+regard.
+
+— Vous savez où vous êtes? demanda Madame Henriette.
+
+— Mais tout me porte à croire, madame, que je suis dans la chambre de
+Mlle de La Vallière?
+
+— Vous y êtes.
+
+— Mais je ferai observer à Votre Altesse que cette chambre est une
+chambre, et n’est pas une preuve.
+
+— Attendez.
+
+La princesse s’achemina vers le pied du lit, replia le paravent, et, se
+baissant vers le parquet:
+
+— Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-même cette trappe.
+
+— Cette trappe? s’écria Raoul avec surprise, car les mots de d’Artagnan
+commençaient à lui revenir en mémoire, et il se souvenait que
+d’Artagnan avait vaguement prononcé ce mot.
+
+Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui indiquât une
+ouverture ou un anneau qui aidât à soulever une portion quelconque du
+plancher.
+
+— Ah! c’est vrai! dit en riant Madame Henriette j’oubliais le ressort
+caché: la quatrième feuille du parquet; appuyer sur l’endroit où le
+bois fait un nœud. Voilà l’instruction. Appuyez vous-même, vicomte,
+appuyez, c’est ici.
+
+Raoul, pâle comme un mort, appuya le pouce sur l’endroit indiqué et,
+en effet, à l’instant même, le ressort joua et la trappe se souleva
+d’elle-même.
+
+— C’est très ingénieux, dit la princesse, et l’on voit que l’architecte
+a prévu que ce serait une petite main qui aurait à utiliser ce ressort:
+voyez comme cette trappe s’ouvre toute seule?
+
+— Un escalier! s’écria Raoul.
+
+— Oui, et très élégant même, dit Madame Henriette. Voyez, vicomte,
+cet escalier a une rampe destinée à garantir des chutes les délicates
+personnes qui se hasarderaient à le descendre, ce qui fait que je m’y
+risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-moi.
+
+— Mais, avant de vous suivre, madame, où conduit cet escalier?
+
+— Ah! c’est vrai, j’oubliais de vous le dire.
+
+— J’écoute, madame, dit Raoul respirant à peine.
+
+— Vous savez peut-être que M. de Saint-Aignan demeurait autrefois
+presque porte à porte avec le roi?
+
+— Oui, madame, je le sais; c’était ainsi avant mon départ et, plus
+d’une fois, j’ai eu l’honneur de le visiter à son ancien logement.
+
+— Eh bien! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel appartement
+que vous lui connaissiez contre les deux petites chambres auxquelles
+mène cet escalier, et qui forment un logement deux fois plus petit et
+dix fois plus éloigné de celui du roi, dont le voisinage, cependant,
+n’est point dédaigné, en général, par messieurs de la Cour.
+
+— Fort bien, madame, reprit Raoul; mais continuez, je vous prie, car je
+ne comprends point encore.
+
+— Eh bien! il s’est trouvé, par hasard, continua la princesse, que ce
+logement de M. de Saint-Aignan est situé au-dessous de ceux de mes
+filles, et particulièrement au-dessous de celui de La Vallière.
+
+— Mais dans quel but cette trappe et cet escalier?
+
+— Dame! je l’ignore. Voulez-vous que nous descendions chez M. de Saint
+Aignan? Peut-être y trouverons-nous l’explication de l’énigme.
+
+Et Madame donna l’exemple en descendant elle-même.
+
+Raoul la suivit en soupirant.
+
+Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait
+pénétrer d’un pas dans cet appartement mystérieux, qui renfermait
+encore les soupirs de La Vallière, et les plus suaves parfums de son
+corps.
+
+Bragelonne reconnut, en absorbant l’air par ses haletantes aspirations,
+que la jeune fille avait dû passer par là.
+
+Puis, après ces émanations, preuves invisibles, mais certaines, vinrent
+les fleurs qu’elle aimait, les livres qu’elle avait choisis. Raoul
+eût-il conservé un seul doute, qu’il l’eût perdu à cette secrète
+harmonie des goûts et des alliances de l’esprit avec l’usage des objets
+qui accompagnent la vie. La Vallière était pour Bragelonne en vivante
+présence dans les meubles, dans le choix des étoffes, dans les reflets
+mêmes du parquet.
+
+Muet et écrasé, il n’avait plus rien à apprendre, et ne suivait plus
+son impitoyable conductrice que comme le patient suit le bourreau.
+
+Madame, cruelle comme une femme délicate et nerveuse, ne lui faisait
+grâce d’aucun détail.
+
+Mais, il faut le dire, malgré l’espèce d’apathie dans laquelle il était
+tombé, aucun de ces détails, fût-il resté seul, n’eût échappé à Raoul.
+Le bonheur de la femme qu’il aime, quand ce bonheur lui vient d’un
+rival, est une torture pour un jaloux. Mais, pour un jaloux tel que
+était Raoul, pour ce cœur qui, pour la première fois s’imprégnait de
+fiel, le bonheur de Louise, c’était une mort ignominieuse, la mort du
+corps et de l’âme.
+
+Il devina tout: les mains qui s’étaient serrées, les visages rapprochés
+qui s’étaient mariés en face des miroirs, sorte de serment si doux pour
+les amants qui se voient deux fois, afin de mieux graver le tableau
+dans leur souvenir.
+
+Il devina le baiser invisible sous les épaisses portières retombant
+délivrées de leurs embrasses. Il traduisit en fiévreuses douleurs
+l’éloquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre.
+
+Ce luxe, cette recherche pleine d’enivrement, ce soin minutieux
+d’épargner tout déplaisir à l’objet aimé, ou de lui causer une
+gracieuse surprise; cette puissance de l’amour multipliée par la
+puissance royale, frappa Raoul d’un coup mortel. Oh! s’il est
+un adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c’est
+l’infériorité de l’homme qu’on vous préfère: tandis qu’au contraire
+s’il est un enfer dans l’enfer, une torture sans nom dans la langue,
+c’est la toute-puissance d’un dieu mise à la disposition d’un rival,
+avec la jeunesse, la beauté, la grâce. Dans ces moments-là, Dieu
+lui-même semble avoir pris parti contre l’amant dédaigné.
+
+Une dernière douleur était réservée au pauvre Raoul: Madame Henriette
+souleva un rideau de soie, et, derrière le rideau, il aperçut le
+portrait de La Vallière.
+
+Non seulement le portrait de La Vallière, mais de La Vallière jeune,
+belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce qu’à dix-huit
+ans, la vie, c’est l’amour.
+
+— Louise! murmura Bragelonne, Louise! C’est donc vrai? Oh! tu ne m’as
+jamais aimé, car jamais tu ne m’as regardé ainsi.
+
+Et il lui sembla que son cœur venait d’être tordu dans sa poitrine.
+
+Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur,
+quoiqu’elle sût bien n’avoir rien à envier, et qu’elle était aimée de
+Guiche comme La Vallière était aimée de Bragelonne.
+
+Raoul surprit ce regard de Madame Henriette.
+
+— Oh! pardon, pardon, dit-il; je devrais être plus maître de moi,
+je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le
+Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du coup
+qui m’atteint en ce moment! Car vous êtes femme, et sans doute vous ne
+pourriez pas supporter une pareille douleur. Pardonnez-moi, je ne suis
+qu’un pauvre gentilhomme, tandis que vous êtes, vous, de la race de ces
+heureux, de ces tout-puissants, de ces élus...
+
+— Monsieur de Bragelonne, répliqua Henriette, un cœur comme le vôtre
+mérite les soins et les égards d’un cœur de reine. Je suis votre
+amie, monsieur; aussi n’ai-je point voulu que toute votre vie soit
+empoisonnée par la perfidie et souillée par le ridicule. C’est moi qui,
+plus brave que tous les prétendus amis, j’excepte M. de Guiche, vous
+ai fait revenir de Londres; c’est moi qui vous fournis les preuves
+douloureuses, mais nécessaires, qui seront votre guérison, si vous êtes
+un courageux amant et non pas un Amadis pleurard. Ne me remerciez pas:
+plaignez-moi même, et ne servez pas moins bien le roi.
+
+Raoul sourit avec amertume.
+
+— Ah! c’est vrai, dit-il, j’oubliais ceci: le roi est mon maître.
+
+— Il y va de votre liberté! il y va de votre vie!
+
+Un regard clair et pénétrant de Raoul apprit à Madame Henriette qu’elle
+se trompait, et que son dernier argument n’était pas de ceux qui
+touchassent ce jeune homme.
+
+— Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne pesant
+pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colère un prince disposé
+à s’emporter hors des limites de la raison; vous jetteriez dans la
+douleur vos amis et votre famille; inclinez-vous, soumettez-vous,
+guérissez-vous.
+
+— Merci, madame, dit-il. J’apprécie le conseil que Votre Altesse me
+donne, et je tâcherai de le suivre; mais, un dernier mot je vous prie.
+
+— Dites.
+
+— Est-ce une indiscrétion que de vous demander le secret de cet
+escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez
+découvert?
+
+— Oh! rien de plus simple; j’ai, pour cause de surveillance, le
+double des clefs de mes filles; il m’a paru étrange que La Vallière
+se renfermât si souvent; il m’a paru étrange que M. de Saint-Aignan
+changeât de logis; il m’a paru étrange que le roi vînt voir si
+quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que celui-ci fût dans
+son amitié; enfin, il m’a paru étrange que tant de choses se fussent
+faites depuis votre absence, que les habitudes de la Cour en étaient
+changées. Je ne veux pas être jouée par le roi, je ne veux pas servir
+de manteau à ses amours; car, après La Vallière qui pleure, il aura
+Montalais qui rit, Tonnay-Charente qui chante; ce n’est pas un rôle
+digne de moi. J’ai levé les scrupules de mon amitié, j’ai découvert le
+secret... Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais j’avais
+un devoir à remplir; c’est fini, vous voilà prévenu; l’orage va venir,
+garantissez-vous.
+
+— Vous concluez quelque chose, cependant, madame, répondit Bragelonne
+avec fermeté; car vous ne supposez pas que j’accepterai sans rien dire
+la honte que je subis et la trahison qu’on me fait.
+
+— Vous prendrez à ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur
+Raoul. Seulement, ne dites point la source d’où vous tenez la vérité;
+voilà tout ce que je vous demande, voilà le seul prix que j’exige du
+service que je vous ai rendu.
+
+— Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.
+
+— J’ai, moi, gagné le serrurier que les amants avaient mis dans leurs
+intérêts. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n’est-ce pas?
+
+— Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et ne
+m’impose aucune réserve que celle de ne pas la compromettre?
+
+— Pas d’autre.
+
+— Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m’accorder une minute
+de séjour ici.
+
+— Sans moi?
+
+— Oh! non, madame. Peu importe; ce que j’ai à faire, je puis le faire
+devant vous. Je vous demande une minute pour écrire un mot à quelqu’un.
+
+— C’est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde!
+
+— Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m’a fait l’honneur de
+me conduire ici. D’ailleurs, je signe la lettre que j’écris.
+
+— Faites, monsieur.
+
+Raoul avait déjà tiré ses tablettes et tracé rapidement ces mots sur
+une feuille blanche:
+
+«Monsieur le comte,
+
+«Ne vous étonnez pas de trouver ici ce papier signé de moi, avant qu’un
+de mes amis, que j’enverrai tantôt chez vous ait eu l’honneur de vous
+expliquer l’objet de ma visite.
+
+«Vicomte Raoul de Bragelonne.»
+
+Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui
+communiquait à la chambre des deux amants, et, bien assuré que ce
+papier était tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir en
+rentrant, il rejoignit la princesse, arrivée déjà au haut de l’escalier.
+
+Sur le palier, ils se séparèrent: Raoul affectant de remercier Son
+Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de tout
+son cœur le malheureux qu’elle venait de condamner à un aussi horrible
+supplice.
+
+— Oh! dit-elle en le voyant s’éloigner pâle et l’œil injecté de sang;
+oh! si j’avais su, j’aurais caché la vérité à ce pauvre jeune homme.
+
+
+
+
+Chapitre CXCIII — La méthode de Porthos
+
+
+La multiplicité des personnages que nous avons introduits dans cette
+longue histoire fait que chacun est obligé de ne paraître qu’à son tour
+et selon les exigences du récit. Il en résulte que nos lecteurs n’ont
+pas eu l’occasion de se retrouver avec notre ami Porthos depuis son
+retour de Fontainebleau.
+
+Les honneurs qu’il avait reçus du roi n’avaient point changé le
+caractère placide et affectueux du respectable seigneur; seulement, il
+redressait la tête plus que de coutume, et quelque chose de majestueux
+se révélait dans son maintien, depuis qu’il avait reçu la faveur de
+dîner à la table du roi. La salle à manger de Sa Majesté avait produit
+un certain effet sur Porthos. Le seigneur de Bracieux et de Pierrefonds
+aimait à se rappeler que, durant ce dîner mémorable, force serviteurs
+et bon nombre d’officiers, se trouvant derrière les convives, donnaient
+bon air au repas et meublaient la pièce.
+
+Porthos se promit de conférer à M. Mouston une dignité quelconque,
+d’établir une hiérarchie dans le reste de ses gens, et de se créer
+une maison militaire; ce qui n’était pas insolite parmi les grands
+capitaines, attendu que, dans le précédent siècle, on remarquait ce
+luxe chez MM. de Tréville, de Schomberg, de La Vieuville, sans parler
+de MM. de Richelieu, de Condé, et de Bouillon-Turenne.
+
+Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet, baron, ingénieur, etc.,
+pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agréments attachés aux grands
+biens et aux grands mérites?
+
+Un peu délaissé d’Aramis, lequel, nous le savons, s’occupait beaucoup
+de M. Fouquet, un peu négligé, à cause du service, par d’Artagnan,
+blasé sur Trüchen et sur Planchet, Porthos se surprit à rêver sans
+trop savoir pourquoi; mais à quiconque lui eût dit: «Est-ce qu’il vous
+manque quelque chose, Porthos?» il eût assurément répondu: «Oui.»
+
+Après un de ces dîners pendant lesquels Porthos essayait de se rappeler
+tous les détails du dîner royal, demi-joyeux, grâce au bon vin,
+demi-triste, grâce aux idées ambitieuses, Porthos se laissait aller à
+un commencement de sieste, quand son valet de chambre vint l’avertir
+que M. de Bragelonne voulait lui parler.
+
+Porthos passa dans la salle voisine, où il trouva son jeune ami dans
+les dispositions que nous connaissons.
+
+Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravité, lui
+offrit un siège.
+
+— Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j’ai un service à vous demander.
+
+— Cela tombe à merveille, mon jeune ami, répliqua Porthos. On m’a
+envoyé huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c’est
+d’argent que vous avez besoin...
+
+— Non, ce n’est pas d’argent; merci, mon excellent ami.
+
+— Tant pis! J’ai toujours entendu dire que c’est là le plus rare des
+services, mais le plus aisé à rendre. Ce mot m’a frappé; j’aime à citer
+les mots qui me frappent.
+
+— Vous avez un cœur aussi bon que votre esprit est sain.
+
+— Vous êtes trop bon. Vous dînerez bien, peut-être?
+
+— Oh! non, je n’ai pas faim.
+
+— Hein! Quel affreux pays que l’Angleterre?
+
+— Pas trop; mais...
+
+— Voyez-vous, si l’on n’y trouvait pas l’excellent poisson et la belle
+viande qu’il y a, ce ne serait pas supportable.
+
+— Oui... je venais...
+
+— Je vous écoute. Permettez seulement que je me rafraîchisse. On mange
+salé à Paris. Pouah!
+
+Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.
+
+Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un large
+coup, et, satisfait, il reprit:
+
+— Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me voici tout
+à vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que désirez-vous?
+
+— Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.
+
+— Mon opinion?... Voyons, développez un peu votre idée, répondit
+Porthos en se grattant le front.
+
+— Je veux dire: Êtes-vous d’un bon naturel quand il y a démêlé entre
+vos amis et des étrangers?
+
+— Oh! d’un naturel excellent, comme toujours.
+
+— Fort bien; mais que faites-vous alors?
+
+— Quand mes amis ont des querelles, j’ai un principe.
+
+— Lequel?
+
+— C’est que le temps perdu est irréparable, et que l’on n’arrange
+jamais aussi bien une affaire que lorsque l’on a encore l’échauffement
+de la dispute.
+
+— Ah! vraiment, voilà votre principe?
+
+— Absolument. Aussi, dès que la querelle est engagée, je mets les
+parties en présence.
+
+— Oui-da?
+
+— Vous comprenez que, de cette façon, il est impossible qu’une affaire
+ne s’arrange pas.
+
+— J’aurais cru, dit avec étonnement Raoul, que, prise ainsi, une
+affaire devait, au contraire...
+
+— Pas le moins du monde. Songez que j’ai eu, dans ma vie, quelque chose
+comme cent quatre-vingts à cent quatre-vingt-dix duels réglés, sans
+compter les prises d’épées et les rencontres fortuites.
+
+— C’est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgré lui.
+
+— Oh! ce n’est rien; moi, je suis si doux!... D’Artagnan compte ses
+duels par centaines. Il est vrai qu’il est dur et piquant, je le lui ai
+souvent répété.
+
+— Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d’ordinaire les affaires que vos
+amis vous confient?
+
+— Il n’y a pas d’exemple que je n’aie fini par en arranger une, dit
+Porthos avec mansuétude et une confiance qui firent bondir Raoul.
+
+— Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables?
+
+— Oh! je vous en réponds; et, à ce propos, je vais vous expliquer mon
+autre principe. Une fois que mon ami m’a remis sa querelle, voici comme
+je procède: je vais trouver son adversaire sur-le-champ; je m’arme
+d’une politesse et d’un sang-froid qui sont de rigueur en pareille
+circonstance.
+
+— C’est à cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez d’arranger si
+bien et si sûrement les affaires?
+
+— Je le crois. Je vais donc trouver l’adversaire et je lui dis:
+«Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas à quel point
+vous avez outragé mon ami.»
+
+Raoul fronça le sourcil.
+
+— Quelquefois, souvent même, poursuivit Porthos, mon ami n’a pas été
+offensé du tout; il a même offensé le premier: vous jugez si mon
+discours est adroit.
+
+Et Porthos éclata de rire.
+
+«Décidément, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre
+formidable de cette hilarité, décidément j’ai du malheur. De Guiche me
+bat froid, d’Artagnan me raille, Porthos est mou: nul ne veut arranger
+cette affaire à ma façon. Et moi qui m’étais adressé à Porthos pour
+trouver une épée au lieu d’un raisonnement!... Ah! quelle mauvaise
+chance!»
+
+Porthos se remit, et continua:
+
+— J’ai donc, par un seul mot, mis l’adversaire dans son tort.
+
+— C’est selon, dit distraitement Raoul.
+
+— Non pas, c’est sûr. Je l’ai mis dans son tort; c’est à ce moment que
+je déploie toute ma courtoisie, pour aboutir à l’heureuse issue de mon
+projet. Je m’avance donc d’une mine affable, et, prenant la main de
+l’adversaire...
+
+— Oh! fit Raoul impatient.
+
+— «Monsieur, lui dis-je, à présent que vous êtes convaincu de
+l’offense, nous sommes assurés de la réparation. Entre mon ami et vous,
+c’est désormais un échange de gracieux procédés. En conséquence, je
+suis chargé de vous donner la longueur de l’épée de mon ami.»
+
+— Hein? fit Raoul.
+
+— Attendez donc!... «La longueur de l’épée de mon ami. J’ai un cheval
+en bas; mon ami est à tel endroit, qui attend impatiemment votre
+aimable présence; je vous emmène; nous prenons votre témoin en passant,
+l’affaire est arrangée.»
+
+— Et, dit Raoul pâle de dépit, vous réconciliez les deux adversaires
+sur le terrain?
+
+— Plaît-il? interrompit Porthos. Réconcilier? pour quoi faire?
+
+— Vous dites que l’affaire est arrangée...
+
+— Sans doute, puisque mon ami attend.
+
+— Eh bien! quoi! s’il attend...
+
+— Eh bien! s’il attend, c’est pour se délier les jambes. L’adversaire,
+au contraire, est encore tout roide du cheval; on s’aligne, et mon ami
+tue l’adversaire. C’est fini.
+
+— Ah! il le tue? s’écria Raoul.
+
+— Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des gens
+qui se font tuer? J’ai cent et un amis, à la tête desquels sont M.
+votre père, Aramis et d’Artagnan, tous gens fort vivants, je crois!
+
+— Oh! mon cher baron, s’exclama Raoul dans l’excès de sa joie.
+
+— Vous approuvez ma méthode, alors? fit le géant.
+
+— Je l’approuve si bien, que j’y aurai recours aujourd’hui, sans
+retard, à l’instant même. Vous êtes l’homme que je cherchais.
+
+— Bon! me voici; vous voulez vous battre?
+
+— Absolument.
+
+— C’est bien naturel... Avec qui?
+
+— Avec M. de Saint-Aignan.
+
+— Je le connais... un charmant gascon, qui a été fort poli avec moi le
+jour où j’eus l’honneur de dîner chez le roi. Certes, je lui rendrai sa
+politesse, même quand ce ne serait pas mon habitude. Ah çà! il vous a
+donc offensé?
+
+— Mortellement.
+
+— Diable! Je pourrai dire mortellement?
+
+— Plus encore, si vous voulez.
+
+— C’est bien commode.
+
+— Voilà une affaire tout arrangée, n’est-ce pas? dit Raoul en souriant.
+
+— Cela va de soi... Où l’attendez-vous?
+
+— Ah! pardon, c’est délicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du roi.
+
+— Je l’ai ouï dire.
+
+— Et si je le tue?
+
+— Vous le tuerez certainement. C’est à vous de vous précautionner;
+mais, maintenant, ces choses-là ne souffrent pas de difficultés. Si
+vous eussiez vécu de notre temps, à la bonne heure!
+
+— Cher ami vous ne m’avez pas compris. Je veux dire que, M. de
+Saint-Aignan étant un ami du roi, l’affaire sera plus difficile à
+engager, attendu que le roi peut savoir à l’avance...
+
+— Eh! non pas! Ma méthode, vous savez bien: «Monsieur, vous avez
+offensé mon ami, et...»
+
+— Oui, je le sais.
+
+— Et puis: «Monsieur, le cheval est en bas.» Je l’emmène donc avant
+qu’il ait parlé à personne.
+
+— Se laissera-t-il emmener comme cela?
+
+— Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est vrai que
+les jeunes gens d’aujourd’hui... Mais bah! je l’enlèverai s’il le faut.
+
+Et Porthos, joignant le geste à la parole, enleva Raoul et sa chaise.
+
+— Très bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste à poser la
+question à M. de Saint-Aignan.
+
+— Quelle question?
+
+— Celle de l’offense.
+
+— Eh bien! mais, c’est fait, ce me semble.
+
+— Non, mon cher monsieur du Vallon, l’habitude chez nous autres gens
+d’aujourd’hui, comme vous dites, veut qu’on s’explique les causes de
+l’offense.
+
+— Par votre nouvelle méthode, oui. Eh bien! alors, contez-moi votre
+affaire...
+
+— C’est que...
+
+— Ah dame! voilà l’ennui! Autrefois, nous n’avions jamais besoin de
+conter. On se battait parce qu’on se battait. Je ne connais pas de
+meilleure raison, moi.
+
+— Vous êtes dans le vrai, mon ami.
+
+— J’écoute vos motifs.
+
+— J’en ai trop à raconter. Seulement, comme il faut préciser...
+
+— Oui, oui, diable! avec la nouvelle méthode.
+
+— Comme il faut, dis-je, préciser; comme, d’un autre côté l’affaire est
+pleine de difficultés et commande un secret absolu...
+
+— Oh! oh!
+
+— Vous aurez l’obligeance de dire seulement à M. de Saint-Aignan, et il
+le comprendra, qu’il m’a offensé: d’abord, en déménageant.
+
+— En déménageant?... Bien, fit Porthos, qui se mit à récapituler sur
+ses doigts. Après?
+
+— Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau logement.
+
+— Je comprends, dit Porthos; une trappe. Peste! c’est grave! Je
+crois bien que vous devez être furieux de cela! Et pourquoi ce drôle
+ferait-il faire des trappes sans vous avoir consulté? Des trappes!...
+mordioux!... Je n’en ai pas, moi, si ce n’est mon oubliette de Bracieux!
+
+— Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire
+outragé, c’est le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien.
+
+— Eh! mais, encore un portrait?... Quoi! un déménagement, une trappe
+et un portrait? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l’un de ces griefs
+seulement, il y a de quoi faire s’entr’égorger toute la gentilhommerie
+de France et d’Espagne, ce qui n’est pas peu dire.
+
+— Ainsi, cher, vous voilà suffisamment muni?
+
+— J’emmène un deuxième cheval. Choisissez votre lieu de rendez-vous,
+et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-vous à fond,
+cela donne une élasticité rare.
+
+— Merci! J’attendrai au bois de Vincennes, près des Minimes.
+
+— Voilà qui va bien... Où trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan?
+
+— Au Palais-Royal.
+
+Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut.
+
+— Mon habit de cérémonie, dit-il; mon cheval et un cheval de main.
+
+Le valet s’inclina et sortit.
+
+— Votre père sait-il cela? dit Porthos.
+
+— Non; je vais lui écrire.
+
+— Et d’Artagnan?
+
+— M. d’Artagnan non plus. Il est prudent, il m’aurait détourné.
+
+— D’Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos étonné,
+dans sa modestie loyale qu’on eût songé à lui quand il y avait un
+d’Artagnan au monde.
+
+— Cher monsieur du Vallon, répliqua Raoul, ne me questionnez plus, je
+vous en conjure. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. C’est l’action
+que j’attends; je l’attends rude et décisive, comme vous savez les
+préparer. Voilà pourquoi je vous ai choisi.
+
+— Vous serez content de moi, répliqua Porthos.
+
+— Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer cette
+rencontre.
+
+— On s’aperçoit toujours de ces choses-là, dit Porthos quand on trouve
+un corps mort dans le bois. Ah! cher ami, je vous promets tout, hors de
+dissimuler le corps mort. Il est là, on le voit, c’est inévitable. J’ai
+pour principe de ne pas enterrer. Cela sent son assassin. Au risque de
+risque, comme dit le Normand.
+
+— Brave et cher ami, à l’ouvrage!
+
+— Reposez-vous sur moi, dit le géant en finissant la bouteille, tandis
+que son laquais étalait sur un meuble le somptueux habit et les
+dentelles.
+
+Quant à Raoul, il sortit en se disant avec une joie.
+
+«Oh! roi perfide! roi traître! je ne puis t’atteindre! Je ne le veux
+pas! Les rois sont des personnes sacrées; mais ton complice, ton
+complaisant, qui te représente, ce lâche va payer ton crime! Je le
+tuerai en ton nom, et, après, nous songerons à Louise!»
+
+
+
+
+Chapitre CXCIV — Le déménagement, la trappe et le portrait
+
+
+Porthos, chargé, à sa grande satisfaction, de cette mission qui le
+rajeunissait, économisa une demi-heure sur le temps qu’il mettait
+d’habitude à ses toilettes de cérémonie.
+
+En homme qui s’est frotté au grand monde, il avait commencé par envoyer
+son laquais s’informer si M. de Saint-Aignan était chez lui.
+
+On lui avait fait réponse que M. le comte de Saint-Aignan avait eu
+l’honneur d’accompagner le roi à Saint-Germain, ainsi que toute la
+Cour, mais que M. le comte venait de rentrer à l’instant même.
+
+Sur cette réponse, Porthos se hâta et arriva au logis de de
+Saint-Aignan, comme celui-ci venait de faire tirer ses bottes.
+
+La promenade avait été superbe. Le roi, de plus en plus amoureux et
+de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour tout le
+monde; il avait des bontés à nulle autre pareilles, comme disaient les
+poètes du temps.
+
+M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, était poète, et pensait l’avoir
+prouvé en assez de circonstances mémorables pour qu’on ne lui contestât
+point ce titre.
+
+Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la
+route, saupoudré de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi
+d’abord, La Vallière ensuite.
+
+De son côté, le roi était en verve et avait fait un distique.
+
+Quant à La Vallière, comme les femmes qui aiment, elle avait fait deux
+sonnets.
+
+Comme on le voit, la journée n’avait pas été mauvaise pour Apollon.
+
+Aussi, de retour à Paris, de Saint-Aignan, qui savait d’avance que ses
+vers iraient courir les ruelles, se préoccupait-il, un peu plus qu’il
+ne l’avait fait pendant la promenade, de la facture et de l’idée.
+
+En conséquence, pareil à un tendre père qui est sur le point de
+produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public
+trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son imagination.
+Donc, pour en avoir le cœur net, M. de Saint-Aignan se récitait à
+lui-même le madrigal suivant, qu’il avait dit de mémoire au roi, et
+qu’il avait promis de lui donner écrit à son retour:
+
+_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours_ _Ce que votre pensée à
+votre cœur confie;_ _Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie_ _À
+plus aimer vos yeux qui m’ont joué ces tours?_
+
+Ce madrigal, tout gracieux qu’il était, ne paraissait pas parfait à de
+Saint-Aignan, du moment où il le passait de la tradition orale à la
+poésie manuscrite. Plusieurs l’avaient trouvé charmant, l’auteur tout
+le premier; mais à la seconde vue, ce n’était plus le même engouement.
+Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une jambe croisée sur l’autre
+et se grattant la tempe, répétait-il:
+
+_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours..._
+
+— Oh! quand à celui-là, murmura de Saint-Aignan, celui-là est
+irréprochable. J’ajouterais même qu’il a un petit air Ronsard ou
+Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n’en est pas de même
+du second. On a bien raison de dire que le vers le plus facile à faire
+est le premier.
+
+Et il continua:
+
+_Ce que votre pensée à votre cœur confie..._
+
+— Ah! voilà la pensée qui confie au cœur! Pourquoi le cœur ne
+confierait-il pas aussi bien à la pensée? Ma foi, quant à moi, je n’y
+vois pas d’obstacle. Où diable ai-je été associer ces deux hémistiches?
+Par exemple, le troisième est bon:
+
+_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie..._
+
+quoique la rime ne soit pas riche... _vie_ et _confie_... Ma foi!
+l’abbé Boyer, qui est un grand poète, a fait rimer, comme moi, _vie_
+et _confie_ dans la tragédie d’_Oropaste, ou le Faux Tonaxare,
+_sans compter que M. Corneille ne s’en gêne pas dans sa tragédie de
+_Sophonisbe_. Va donc pour _vie_ et _confie._ Oui, mais le vers est
+impertinent. Je me rappelle que le roi s’est mordu l’ongle, à ce
+moment. En effet, il a l’air de dire à Mlle de La Vallière: «D’où vient
+que je suis ensorcelé de vous?» Il eût mieux valu dire, je crois:
+
+_Que bénis soient les dieux qui condamnent ma vie._
+
+_Condamnent!_ Ah bien! oui! voilà encore une politesse! Le roi condamné
+à La Vallière... Non!
+
+Puis il répéta:
+
+_Mais bénis soient les dieux qui... destinent ma vie._
+
+— Pas mal; quoique _destinent ma vie_ soit faible; mais ma foi! tout
+ne peut pas être fort dans un quatrain. _À plus aimer vos yeux..._
+Plus aimer qui? quoi? obscurité... L’obscurité n’est rien; puisque La
+Vallière et le roi m’ont compris, tout le monde me comprendra. Oui,
+mais voilà le triste!... c’est le dernier hémistiche: _Qui m’ont joué
+ces tours._ Le pluriel forcé pour la rime! et puis appeler la pudeur de
+La Vallière un tour! Ce n’est pas heureux. Je vais passer par la langue
+de tous les gratte-papier mes confrères. On appellera mes poésies
+des vers de grand seigneur; et, si le roi entend dire que je suis un
+mauvais poète, l’idée lui viendra de le croire.
+
+Et, tout en confiant ces paroles à son cœur, et son cœur à ses pensées,
+le comte se déshabillait plus complètement. Il venait de quitter son
+habit et sa veste pour passer sa robe de chambre, lorsqu’on lui annonça
+la visite de M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds.
+
+— Eh! fit-il, qu’est-ce que cette grappe de noms? Je ne connais point
+cela.
+
+— C’est, répondit le laquais, un gentilhomme qui a eu l’honneur de
+dîner avec M. le comte, à la table du roi, pendant le séjour de Sa
+Majesté à Fontainebleau.
+
+— Chez le roi, à Fontainebleau? s’écria de Saint-Aignan. Eh! vite,
+vite, introduisez ce gentilhomme.
+
+Le laquais se hâta d’obéir. Porthos entra.
+
+M. de Saint-Aignan avait la mémoire des courtisans: à la première vue,
+il reconnut donc le seigneur de province, à la réputation bizarre, et
+que le roi avait si bien reçu à Fontainebleau, malgré quelques sourires
+des officiers présents. Il s’avança donc vers Porthos avec tous les
+signes d’une bienveillance que Porthos trouva toute naturelle, lui qui
+arborait, en entrant chez un adversaire, l’étendard de la politesse la
+plus raffinée.
+
+De Saint-Aignan fit avancer un siège par le laquais qui avait annoncé
+Porthos. Ce dernier, qui ne voyait rien d’exagéré dans ces politesses,
+s’assit et toussa. Les politesses d’usage s’échangèrent entre les deux
+gentilshommes; puis, comme c’était le comte qui recevait la visite:
+
+— Monsieur le baron, dit-il, à quelle heureuse rencontre dois-je la
+faveur de votre visite?
+
+— C’est justement ce que je vais avoir l’honneur de vous expliquer,
+monsieur le comte, répliqua Porthos; mais, pardon...
+
+— Qu’y a-t-il, monsieur? demanda de Saint-Aignan.
+
+— Je m’aperçois que je casse votre chaise.
+
+— Nullement, monsieur, dit de Saint-Aignan, nullement.
+
+— Si fait, monsieur le comte, si fait, je la romps; et si bien même,
+que, si je tarde, je vais choir, position tout à fait inconvenante dans
+le rôle grave que je viens jouer auprès de vous.
+
+Porthos se leva. Il était temps, la chaise s’était déjà affaissée sur
+elle-même de quelques pouces. De Saint-Aignan chercha des yeux un plus
+solide récipient pour son hôte.
+
+— Les meubles modernes, dit Porthos tandis que le comte se livrait
+à cette recherche, les meubles modernes sont devenus d’une légèreté
+ridicule. Dans ma jeunesse, époque où je m’asseyais avec bien plus
+d’énergie encore qu’aujourd’hui, je ne me rappelle point avoir jamais
+rompu un siège, sinon dans les auberges avec mes bras.
+
+De Saint-Aignan sourit agréablement à la plaisanterie.
+
+— Mais, dit Porthos en s’installant sur un lit de repos qui gémit, mais
+qui résista, ce n’est point de cela qu’il s’agit, malheureusement.
+
+— Comment, malheureusement? Est-ce que vous seriez porteur d’un message
+de mauvais augure, monsieur le baron?
+
+— De mauvais augure pour un gentilhomme? oh! non, monsieur le comte,
+répliqua noblement Porthos. Je viens seulement vous annoncer que vous
+avez offensé bien cruellement un de mes amis.
+
+— Moi, monsieur! s’écria de Saint-Aignan; moi, j’ai offensé un de vos
+amis? Et lequel, je vous prie?
+
+— M. Raoul de Bragelonne.
+
+— J’ai offensé M. de Bragelonne, moi? s’écria de Saint-Aignan. Ah!
+mais, en vérité, monsieur, cela m’est impossible; car M. de Bragelonne,
+que je connais peu, je dirai même que je ne connais point, est en
+Angleterre: ne l’ayant point vu depuis fort longtemps, je ne saurais
+l’avoir offensé.
+
+— M. de Bragelonne est à Paris, monsieur le comte, dit Porthos
+impassible; et, quant à l’avoir offensé, je vous réponds que c’est
+vrai, puisqu’il me l’a dit lui-même. Oui, monsieur le comte, vous
+l’avez cruellement, mortellement offensé, je répète le mot.
+
+— Mais impossible, monsieur le baron, je vous jure, impossible.
+
+— D’ailleurs, ajouta Porthos, vous ne pouvez ignorer cette
+circonstance, attendu que M. de Bragelonne m’a déclaré vous avoir
+prévenu par un billet.
+
+— Je n’ai reçu aucun billet, monsieur, je vous en donne ma parole.
+
+— Voilà qui est extraordinaire! répondit Porthos; et ce que dit Raoul...
+
+— Je vais vous convaincre que je n’ai rien reçu dit de Saint-Aignan.
+
+Et il sonna.
+
+— Basque, dit-il, combien de lettres ou de billets sont venus ici en
+mon absence.
+
+— Trois, monsieur le comte.
+
+— Qui sont?...
+
+— Le billet de M. de Fiesque, celui de Mme de La Ferté, et la lettre de
+M. de Las Fuentès.
+
+— Voilà tout?
+
+— Tout, monsieur le comte.
+
+— Dis la vérité devant Monsieur, la vérité, entends-tu bien? Je réponds
+de toi.
+
+— Monsieur, il y avait encore le billet de...
+
+— De... Dis vite, voyons.
+
+— De Mlle de La Val...
+
+— Cela suffit, interrompit discrètement Porthos. Fort bien, je vous
+crois, monsieur le comte.
+
+De Saint-Aignan congédia le valet et alla lui-même fermer la porte;
+mais, comme il revenait, regardant devant lui par hasard, il vit sortir
+de la serrure de la chambre voisine ce fameux papier que Bragelonne y
+avait glissé en partant.
+
+— Qu’est-ce que cela? dit-il.
+
+Porthos, adossé à cette chambre, se retourna.
+
+— Oh! oh! fit Porthos.
+
+— Un billet dans la serrure! s’écria de Saint-Aignan.
+
+— Ce pourrait bien être le nôtre, monsieur le comte, dit Porthos. Voyez.
+
+De Saint-Aignan prit le papier.
+
+— Un billet de M. de Bragelonne! s’écria-t-il.
+
+— Voyez-vous, j’avais raison. Oh! quand je dis une chose, moi...
+
+— Apporté ici par M. de Bragelonne lui-même, murmura le comte en
+pâlissant. Mais c’est indigne! Comment donc a-t-il pénétré ici?
+
+De Saint-Aignan sonna encore. Basque reparut.
+
+— Qui est venu ici, pendant que j’étais à la promenade avec le roi?
+
+— Personne, monsieur.
+
+— C’est impossible! il faut qu’il soit venu quelqu’un!
+
+— Mais, monsieur, personne n’a pu entrer, puisque j’avais les clefs
+dans ma poche.
+
+— Cependant, ce billet qui était dans la serrure. Quelqu’un l’y a mis;
+il n’est pas venu seul.
+
+Basque ouvrit les bras en signe d’ignorance absolue.
+
+— C’est probablement M. de Bragelonne qui l’y aura mis? dit Porthos.
+
+— Alors, il serait entré ici?
+
+— Sans doute, monsieur.
+
+— Mais, enfin, puisque j’avais la clef dans ma poche, reprit Basque
+avec persévérance.
+
+De Saint-Aignan froissa le billet après l’avoir lu.
+
+— Il y a quelque chose là-dessous, murmura-t-il absorbé.
+
+Porthos le laissa un instant à ses réflexions.
+
+Puis il revint à son message.
+
+— Vous plairait-il que nous en revinssions à notre affaire?
+demanda-t-il en s’adressant à de Saint-Aignan quand le laquais eut
+disparu.
+
+— Mais je crois la comprendre par ce billet si étrangement arrivé. M.
+de Bragelonne m’annonce un ami...
+
+— Je suis son ami; c’est donc moi qu’il vous annonce.
+
+— Pour m’adresser une provocation?
+
+— Précisément.
+
+— Et il se plaint que je l’ai offensé?
+
+— Cruellement, mortellement!
+
+— De quelle façon, s’il vous plaît? Car sa démarche est trop
+mystérieuse pour que je n’y cherche pas au moins un sens.
+
+— Monsieur, répondit Porthos, mon ami doit avoir raison, et, quant à sa
+démarche, si elle est mystérieuse comme vous dites, n’en accusez que
+vous.
+
+Porthos prononça ces dernières paroles avec une confiance qui, pour un
+homme peu habitué à sa façon, devait révéler une infinité de sens.
+
+— Mystère, soit! Voyons le mystère, dit de Saint-Aignan.
+
+Mais Porthos s’inclina.
+
+— Vous trouverez bon que je n’y entre point, monsieur, dit-il, et pour
+d’excellentes raisons.
+
+— Que je comprends à merveille. Oui, monsieur, effleurons alors.
+Voyons, monsieur je vous écoute.
+
+— Il y a d’abord, monsieur, dit Porthos, que vous avez déménagé?
+
+— C’est vrai, j’ai déménagé, dit de Saint-Aignan.
+
+— Vous l’avouez? dit Porthos d’un air de satisfaction visible.
+
+— Si je l’avoue? Mais oui, je l’avoue. Pourquoi donc voulez-vous que je
+ne l’avoue pas?
+
+— Vous avez avoué. Bien, nota Porthos en levant seulement un doigt en
+l’air.
+
+— Ah çà! monsieur, comment mon déménagement peut-il avoir causé dommage
+à M. de Bragelonne? Répondez, voyons. Car je ne comprends absolument
+rien à ce que vous me dites.
+
+Porthos l’arrêta.
+
+— Monsieur, dit-il gravement, ce grief est le premier de ceux que M.
+de Bragelonne articule contre vous. S’il l’articule, c’est qu’il s’est
+senti blessé.
+
+De Saint-Aignan battit du pied le parquet avec impatience.
+
+— Cela ressemble à une mauvaise querelle, dit-il.
+
+— On ne saurait avoir une mauvaise querelle avec un aussi galant homme
+que le vicomte de Bragelonne, repartit Porthos; mais, enfin, vous
+n’avez rien à ajouter au sujet du déménagement, n’est-ce pas?
+
+— Non. Après?
+
+— Ah! après? Mais remarquez bien, monsieur, que voilà déjà un grief
+abominable auquel vous ne répondez pas, ou plutôt auquel vous répondez
+mal. Comment, monsieur, vous déménagez, cela offense M. de Bragelonne,
+et vous ne vous excusez pas? Très bien!
+
+— Quoi! s’écria de Saint-Aignan, qui s’irritait du flegme de ce
+personnage; quoi! j’ai besoin de consulter M. de Bragelonne sur le
+sujet de déménager ou non? Allons donc, monsieur!
+
+— Obligatoire, monsieur, obligatoire. Toutefois, vous m’avouerez que
+cela n’est rien en comparaison du second grief.
+
+Porthos prit un air sévère.
+
+— Et cette trappe, monsieur, dit-il, et cette trappe?
+
+De Saint-Aignan devint excessivement pâle. Il recula sa chaise si
+brusquement, que Porthos, tout naïf qu’il était, s’aperçut que le coup
+avait porté avant.
+
+— La trappe, murmura de Saint-Aignan.
+
+— Oui, monsieur, expliquez-la si vous pouvez, dit Porthos en secouant
+la tête.
+
+De Saint-Aignan baissa le front.
+
+— Oh! je suis trahi, murmura-t-il; on sait tout!
+
+— On sait toujours tout, répliqua Porthos, qui ne savait rien.
+
+— Vous m’en voyez accablé, poursuivit de Saint-Aignan, accablé à ce
+point que j’en perds la tête!
+
+— Conscience coupable, monsieur. Oh! votre affaire n’est pas bonne.
+
+— Monsieur!
+
+— Et quand le public sera instruit, et qu’il se fera juge...
+
+— Oh! monsieur, s’écria vivement le comte, un pareil secret doit être
+ignoré, même du confesseur!
+
+— Nous aviserons, dit Porthos, et le secret n’ira pas loin, en effet.
+
+— Mais, monsieur, reprit de Saint-Aignan, M. de Bragelonne, en
+pénétrant ce secret, se rend-il compte du danger qu’il court, et qu’il
+fait courir?
+
+— M. de Bragelonne ne court aucun danger, monsieur, n’en craint aucun,
+et vous l’expérimenterez bientôt, avec l’aide de Dieu.
+
+«Cet homme est un enragé, pensa de Saint-Aignan. Que me veut-il?»
+
+Puis il reprit tout haut:
+
+— Voyons, monsieur, assoupissons cette affaire.
+
+— Vous oubliez le portrait? dit Porthos avec une voix de tonnerre qui
+glaça le sang du comte.
+
+Comme le portrait était celui de La Vallière, et qu’il n’y avait plus à
+s’y méprendre, de Saint-Aignan sentit ses yeux se dessiller tout à fait.
+
+— Ah! s’écria-t-il, ah! monsieur, je me souviens que M. de Bragelonne
+était son fiancé.
+
+Porthos prit un air imposant, la majesté de l’ignorance.
+
+— Il ne m’importe en rien, ni à vous non plus, dit-il, que mon ami soit
+ou non le fiancé de qui vous dites. Je suis même surpris que vous ayez
+prononcé cette parole indiscrète. Elle pourra faire tort à votre cause,
+monsieur.
+
+— Monsieur, vous êtes l’esprit, la délicatesse et la loyauté en une
+personne. Je vois tout ce dont il s’agit.
+
+— Tant mieux! dit Porthos.
+
+— Et, poursuivit de Saint-Aignan, vous me l’avez fait entendre de la
+façon la plus ingénieuse et la plus exquise. Merci, monsieur, merci!
+
+Porthos se rengorgea.
+
+— Seulement, à présent que je sais tout, souffrez que je vous
+explique...
+
+Porthos secoua la tête en homme qui ne veut pas entendre; mais de Saint
+Aignan continua:
+
+— Je suis au désespoir, voyez-vous, de tout ce qui arrive; mais
+qu’eussiez-vous fait à ma place? Voyons, entre nous, dites-moi ce que
+vous eussiez fait?
+
+Porthos leva la tête.
+
+— Il ne s’agit point de ce que j’eusse fait, jeune homme; vous avez,
+dit-il, connaissance des trois griefs, n’est-ce pas?
+
+— Pour le premier, pour le déménagement, monsieur, et ici, c’est à
+l’homme d’esprit et d’honneur que je m’adresse, quand une auguste
+volonté elle-même me conviait à déménager, devais-je, pouvais-je
+désobéir?
+
+Porthos fit un mouvement que de Saint-Aignan ne lui donna pas le temps
+d’achever.
+
+— Ah! ma franchise vous touche, dit-il, interprétant le mouvement à sa
+manière. Vous sentez que j’ai raison.
+
+Porthos ne répliqua rien.
+
+— Je passe à cette malheureuse trappe, poursuivit de Saint-Aignan en
+appuyant sa main sur le bras de Porthos; cette trappe, cause du mal,
+moyen du mal; cette trappe construite pour ce que vous savez. Eh bien!
+en bonne foi, supposez-vous que ce soit moi qui, de mon plein gré,
+dans un endroit pareil, aie fait ouvrir une trappe destinée... Oh!
+non, vous ne le croyez pas, et, ici encore, vous sentez, vous devinez,
+vous comprenez, une volonté au-dessus de la mienne. Vous appréciez
+l’entraînement, je ne parle pas de l’amour, cette folie irrésistible...
+Mon Dieu!... heureusement, j’ai affaire à un homme plein de cœur, de
+sensibilité; sans quoi, que de malheur et de scandale sur elle, pauvre
+enfant!... et sur celui... que je ne veux pas nommer!
+
+Porthos, étourdi, abasourdi par l’éloquence et les gestes de
+Saint-Aignan, faisait mille efforts pour recevoir cette averse de
+paroles, auxquelles il ne comprenait pas le plus petit mot, droit et
+immobile sur son siège; il y parvint.
+
+De Saint-Aignan, lancé dans sa péroraison, continua, en donnant une
+action nouvelle à sa voix, une véhémence croissante à son geste:
+
+— Quant au portrait, car je comprends que le portrait est le grief
+principal; quant au portrait, voyons, suis-je coupable? Qui a désiré
+avoir son portrait? est-ce moi? Qui l’aime? est-ce moi? Qui la veut?
+est-ce moi?... Qui l’a prise? est-ce moi? Non! mille fois non! je sais
+que M. de Bragelonne doit être désespéré, je sais que ces malheurs-là
+sont cruels. Tenez, moi aussi, je souffre. Mais pas de résistance
+possible. Luttera-t-il? on en rirait. S’il s’obstine seulement, il se
+perd. Vous me direz que le désespoir est une folie; mais vous êtes
+raisonnable, vous, vous m’avez compris. Je vois à votre air grave
+réfléchi, embarrassé même, que l’importance de la situation vous a
+frappé. Retournez donc vers M. de Bragelonne; remerciez-le, comme je
+l’en remercie moi-même, d’avoir choisi pour intermédiaire un homme de
+votre mérite. Croyez que, de mon côté, je garderai une reconnaissance
+éternelle à celui qui a pacifié si ingénieusement si intelligemment
+notre discorde. Et, puisque le malheur a voulu que ce secret fût à
+quatre au lieu d’être à trois, eh bien! ce secret, qui peut faire la
+fortune du plus ambitieux, je me réjouis de le partager avec vous; je
+m’en réjouis du fond de l’âme. À partir de ce moment, disposez donc de
+moi, je me mets à votre merci. Que faut-il que je fasse pour vous? Que
+dois-je demander, exiger même? Parlez, monsieur, parlez.
+
+Et, selon l’usage familièrement amical des courtisans de cette époque,
+de Saint-Aignan vint enlacer Porthos et le serrer tendrement dans ses
+bras.
+
+Porthos se laissa faire avec un flegme inouï.
+
+— Parlez, répéta de Saint-Aignan; que demandez-vous?
+
+— Monsieur, dit Porthos, j’ai en bas un cheval; faites-moi le plaisir
+de le monter; il est excellent et ne vous jouera point de mauvais tours.
+
+— Monter à cheval! pour quoi faire? demanda de Saint-Aignan avec
+curiosité.
+
+— Mais, pour venir avec moi où nous attend M. de Bragelonne.
+
+— Ah! il voudrait me parler, je le conçois; avoir des détails. Hélas!
+c’est bien délicat! Mais, en ce moment, je ne puis, le roi m’attend.
+
+— Le roi attendra, dit Porthos.
+
+— Mais, où donc m’attend M. de Bragelonne?
+
+— Aux Minimes, à Vincennes.
+
+— Ah çà! mais, rions-nous?
+
+— Je ne crois pas; moi, du moins.
+
+Et Porthos donna à son visage la rigidité de ses lignes les plus
+sévères.
+
+— Mais les Minimes, c’est un rendez-vous d’épée, cela? Eh bien!
+qu’ai-je à faire aux Minimes, alors?
+
+Porthos tira lentement son épée.
+
+— Voici la mesure de l’épée de mon ami, dit-il.
+
+— Corbleu! Cet homme est fou! s’écria de Saint-Aignan.
+
+Le rouge monta aux oreilles de Porthos.
+
+— Monsieur, dit-il, si je n’avais pas l’honneur d’être chez vous, et de
+servir les intérêts de M. de Bragelonne, je vous jetterais par votre
+fenêtre! Ce sera partie remise, et vous ne perdrez rien pour attendre.
+Venez-vous aux Minimes, monsieur?
+
+— Eh!...
+
+— Y venez-vous de bonne volonté?
+
+— Mais...
+
+— Je vous y porte si vous n’y venez pas! Prenez garde!
+
+— Basque! s’écria M. de Saint-Aignan.
+
+— Le roi appelle M. le comte, dit Basque.
+
+— C’est différent, dit Porthos; le service du roi avant tout. Nous
+attendrons là jusqu’à ce soir, monsieur.
+
+Et, saluant de Saint-Aignan avec sa courtoisie ordinaire, Porthos
+sortit, enchanté d’avoir arrangé encore une affaire.
+
+De Saint-Aignan le regarda sortir; puis, repassant à la hâte son habit
+et sa veste, il courut en réparant le désordre de sa toilette, et
+disant:
+
+— Aux Minimes!... aux Minimes!... Nous verrons comment le roi va
+prendre ce cartel-là. Il est bien pour lui, pardieu!
+
+
+
+
+Chapitre CXCV — Rivaux politiques
+
+
+Le roi, après cette promenade si fertile pour Apollon, et dans laquelle
+chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les poètes de
+l’époque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui l’attendait.
+
+Derrière le roi venait M. Colbert, qui l’avait pris dans un corridor
+comme s’il l’eût attendu à l’affût, et qui le suivait comme son ombre
+jalouse et surveillante; M. Colbert, avec sa tête carrée, son gros
+luxe d’habits débraillés, qui le faisaient ressembler quelque peu à un
+seigneur flamand après la bière.
+
+M. Fouquet, à la vue de son ennemi, demeura calme, et s’attacha pendant
+toute la scène qui allait suivre à observer cette conduite si difficile
+de l’homme supérieur dont le cœur regorge de mépris, et qui ne veut
+pas même témoigner son mépris, dans la crainte de faire encore trop
+d’honneur à son adversaire.
+
+Colbert ne cachait pas une joie insultante. Pour lui, c’était de la
+part de M. Fouquet une partie mal jouée et perdue sans ressource,
+quoiqu’elle ne fût pas encore terminée. Colbert était de cette école
+d’hommes politiques qui n’admirent que l’habileté, qui n’estiment que
+le succès.
+
+De plus, Colbert, qui n’était pas seulement un homme envieux et jaloux,
+mais qui avait à cœur tous les intérêts du roi, parce qu’il était doué
+au fond de la suprême probité du chiffre, Colbert pouvait se donner à
+lui-même le prétexte, si heureux lorsque l’on hait, qu’il agissait, en
+haïssant et en perdant M. Fouquet, en vue du bien de l’État et de la
+dignité royale.
+
+Aucun de ces détails n’échappa à Fouquet. À travers les gros sourcils
+de son ennemi, et malgré le jeu incessant de ses paupières, il lisait,
+par les yeux, jusqu’au fond du cœur de Colbert; il vit donc tout ce
+qu’il y avait dans ce cœur: haine et triomphe.
+
+Seulement, comme, tout en pénétrant, il voulait rester impénétrable,
+il rasséréna son visage, sourit de ce charmant sourire sympathique qui
+n’appartenait qu’à lui, et, donnant l’élasticité la plus noble et la
+plus souple à la fois à son salut:
+
+— Sire, dit-il, je vois, à l’air joyeux de Votre Majesté, qu’elle a
+fait une bonne promenade.
+
+— Charmante, en effet, monsieur le surintendant, charmante! Vous avez
+eu bien tort de ne pas venir avec nous, comme je vous y avais invité.
+
+— Sire, je travaillais, répondit le surintendant.
+
+Fouquet n’eut pas même besoin de détourner la tête; il ne regardait pas
+du côté de M. Colbert.
+
+— Ah! la campagne, monsieur Fouquet! s’écria le roi. Mon Dieu, que je
+voudrais pouvoir toujours vivre à la campagne, en plein air, sous les
+arbres!
+
+— Oh! Votre Majesté n’est pas encore lasse du trône, j’espère? dit
+Fouquet.
+
+— Non; mais les trônes de verdure sont bien doux.
+
+— En vérité, Sire, Votre Majesté comble tous mes vœux en parlant ainsi.
+J’avais justement une requête à lui présenter.
+
+— De la part de qui, monsieur le surintendant?
+
+— De la part des nymphes de Vaux.
+
+— Ah! ah! fit Louis XIV.
+
+— Le roi m’a daigné faire une promesse, dit Fouquet.
+
+— Oui, je me rappelle.
+
+— La fête de Vaux, la fameuse fête, n’est-ce pas, Sire? dit Colbert
+essayant de faire preuve de crédit en se mêlant à la conversation.
+
+Fouquet, avec un profond mépris, ne releva pas le mot. Ce fut pour lui
+comme si Colbert n’avait ni pensé ni parlé.
+
+— Votre Majesté sait, dit-il, que je destine ma terre de Vaux à
+recevoir le plus aimable des princes, le plus puissant des rois.
+
+— J’ai promis, monsieur, dit Louis XIV en souriant, et un roi n’a que
+sa parole.
+
+— Et moi, Sire, je viens dire à Votre Majesté que je suis absolument à
+ses ordres.
+
+— Me promettez-vous beaucoup de merveilles, monsieur le surintendant?
+
+Et Louis XIV regarda Colbert.
+
+— Des merveilles? Oh! non, Sire. Je ne m’engage point à cela; j’espère
+pouvoir promettre un peu de plaisir, peut-être même un peu d’oubli au
+roi.
+
+— Non pas, non pas, monsieur Fouquet, dit le roi. J’insiste sur le mot
+merveille. Oh! vous êtes un magicien, nous connaissons votre pouvoir,
+nous savons que vous trouvez de l’or, n’y en eût-il point au monde.
+Aussi le peuple dit que vous en faites.
+
+Fouquet sentit que le coup partait d’un double carquois et que le roi
+lui lançait à la fois une flèche de son arc, une flèche de l’arc de
+Colbert. Il se mit à rire.
+
+— Oh! dit-il, le peuple sait parfaitement dans quelle mine je le
+prends, cet or. Il le sait trop, peut-être; et du reste, ajouta-t-il
+fièrement, je puis assurer Votre Majesté que l’or destiné à payer la
+fête de Vaux ne fera couler ni sang ni larmes. Des sueurs, peut-être.
+On les paiera.
+
+Louis resta interdit. Il voulut regarder Colbert, Colbert aussi voulut
+répliquer; un coup d’œil d’aigle, un regard loyal, royal même, lancé
+par Fouquet, arrêta la parole sur ses lèvres.
+
+Le roi, s’était remis pendant ce temps. Il se tourna vers Fouquet, et
+lui dit:
+
+— Donc, vous formulez votre invitation?
+
+— Oui, Sire, s’il plaît à Votre Majesté.
+
+— Pour quel jour?
+
+— Pour le jour qu’il vous conviendra, Sire.
+
+— C’est parler en enchanteur qui improvise, monsieur Fouquet. Je n’en
+dirais pas autant, moi.
+
+— Votre Majesté fera, quand elle le voudra, tout ce qu’un roi peut et
+doit faire. Le roi de France a des serviteurs capables de tout pour son
+service et pour ses plaisirs.
+
+Colbert essaya de regarder le surintendant pour voir si ce mot était
+un retour à des sentiments moins hostiles. Fouquet n’avait pas même
+regardé son ennemi. Colbert n’existait pas pour lui.
+
+— Eh bien! à huit jours, voulez-vous? dit le roi.
+
+— À huit jours, Sire.
+
+— Nous sommes à mardi; voulez-vous jusqu’au dimanche suivant?
+
+— Le délai que daigne accorder Sa Majesté secondera puissamment les
+travaux que mes architectes vont entreprendre pour concourir au
+divertissement du roi et de ses amis.
+
+— Et, en parlant de mes amis, repartit le roi, comment les traitez-vous?
+
+— Le roi est maître partout, Sire; le roi fait sa liste et donne ses
+ordres. Tous ceux qu’il daigne inviter sont des hôtes très respectés
+par moi.
+
+— Merci! reprit le roi, touché de la noble pensée exprimée avec un
+noble accent.
+
+Fouquet prit alors congé de Louis XIV, après quelques mots donnés aux
+détails de certaines affaires...
+
+Il sentit que Colbert demeurait avec le roi, qu’on allait s’entretenir
+de lui, que ni l’un ni l’autre ne l’épargnerait.
+
+La satisfaction de donner un dernier coup, un terrible coup à son
+ennemi, lui apparut comme une compensation à tout ce qu’on allait lui
+faire souffrir...
+
+Il revint donc promptement, lorsque déjà il avait touché la porte, et,
+s’adressant au roi:
+
+— Pardon! Sire, dit-il, pardon!
+
+— De quoi pardon, monsieur? fit le prince avec aménité.
+
+— D’une faute grave, que je commettais sans m’en apercevoir.
+
+— Une faute, vous? Ah! monsieur Fouquet, il faudra bien que je vous
+pardonne. Contre quoi avez-vous péché, ou contre qui?
+
+— Contre toute convenance, Sire. J’oubliais de faire part à Votre
+Majesté d’une circonstance assez importante.
+
+— Laquelle?
+
+Colbert frissonna; il crut à une dénonciation. Sa conduite avait été
+démasquée. Un mot de Fouquet, une preuve articulée, et, devant la
+loyauté juvénile de Louis XIV, s’effaçait toute la faveur de Colbert.
+Celui-ci trembla donc qu’un coup si hardi ne vînt renverser tout son
+échafaudage, et, de fait, le coup était si beau à jouer, qu’Aramis, le
+beau joueur, ne l’eût pas manqué.
+
+— Sire, dit Fouquet d’un air dégagé, puisque vous avez eu la bonté de
+me pardonner, je suis tout léger dans ma confession: ce matin, j’ai
+vendu l’une de mes charges.
+
+— Une de vos charges! s’écria le roi; laquelle donc?
+
+Colbert devint livide.
+
+— Celle qui me donnait, Sire, une grande robe et un air sévère: la
+charge de procureur général.
+
+Le roi poussa un cri involontaire, et regarda Colbert.
+
+Celui-ci, la sueur au front, se sentit près de défaillir.
+
+— À qui vendîtes-vous cette charge, monsieur Fouquet? demanda le roi.
+
+Colbert s’appuya au chambranle de la cheminée.
+
+— À un conseiller du Parlement, Sire, qui s’appelle M. Vanel.
+
+— Vanel?
+
+— Un ami de M. l’intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant tomber
+ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une expression d’oubli
+et d’ignorance que le peintre, l’acteur et le poète doivent renoncer à
+reproduire avec le pinceau, le geste ou la plume.
+
+Puis, ayant fini, ayant écrasé Colbert sous le poids de cette
+supériorité, le surintendant salua de nouveau le roi, et partit à
+moitié vengé par la stupéfaction du prince et par l’humiliation du
+favori.
+
+— Est-il possible? se dit le roi quand Fouquet eut disparu. Il a vendu
+cette charge?
+
+— Oui, Sire, répliqua Colbert avec intention.
+
+— Il est fou! risqua le roi.
+
+Colbert, cette fois, ne répliqua pas; il avait entrevu la pensée du
+maître. Cette pensée le vengeait aussi. À sa haine venait se joindre sa
+jalousie; à son plan de ruine venait s’allier une menace de disgrâce.
+
+Désormais, Colbert le sentit, entre Louis XIV et lui, les idées
+hostiles ne rencontraient plus d’obstacles, et la première faute
+de Fouquet qui pourrait servir de prétexte devancerait de près le
+châtiment.
+
+Fouquet avait laissé tomber son arme. Haine et Jalousie venaient de la
+ramasser.
+
+Colbert fut invité par le roi à la fête de Vaux; il salua comme un
+homme sûr de lui, il accepta comme un homme qui oblige.
+
+Le roi en était au nom de Saint-Aignan sur la liste d’ordres, quand
+l’huissier annonça le comte de Saint-Aignan.
+
+Colbert se retira discrètement à l’arrivée du Mercure royal.
+
+
+
+
+Chapitre CXCVI — Rivaux amoureux
+
+
+De Saint-Aignan avait quitté Louis XIV il y avait deux heures à peine;
+mais, dans cette première effervescence de son amour, quand Louis
+XIV ne voyait pas La Vallière, il fallait qu’il parlât d’elle. Or,
+la seule personne avec laquelle il pût en parler à son aise était de
+Saint-Aignan; de Saint — Aignan lui était donc indispensable.
+
+— Ah! c’est vous, comte? s’écria-t-il en l’apercevant, doublement
+joyeux qu’il était de le voir et de ne plus voir Colbert, dont la
+figure renfrognée l’attristait toujours. Tant mieux! je suis content de
+vous voir; vous serez du voyage, n’est-ce pas?
+
+— Du voyage, Sire? demanda de Saint-Aignan. Et de quel voyage?
+
+— De celui que nous ferons pour aller jouir de la fête que nous donne
+M. le surintendant à Vaux. Ah! de Saint-Aignan, tu vas enfin voir une
+fête près de laquelle nos divertissements de Fontainebleau seront des
+jeux de robins.
+
+— À Vaux! le surintendant donne une fête à Votre Majesté, et à Vaux,
+rien que cela?
+
+— Rien que cela! Je te trouve charmant de faire le dédaigneux. Sais-tu,
+toi qui fais le dédaigneux, que, lorsqu’on saura que M. Fouquet me
+reçoit à Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l’on s’égorgera pour
+être invité à cette fête? Je te le répète donc, de Saint-Aignan, tu
+seras du voyage.
+
+— Oui, si, d’ici là, je n’en ai pas fait un autre plus long et moins
+agréable.
+
+— Lequel?
+
+— Celui de Styx, Sire.
+
+— Fi! dit Louis XIV en riant.
+
+— Non, sérieusement, Sire, répondit de Saint-Aignan. J’y suis convié,
+et de façon, en vérité, à ne pas trop savoir de quelle manière m’y
+prendre pour refuser.
+
+— Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve
+poétique; mais tâche de ne pas tomber d’Apollon en Phébus.
+
+— Eh bien! donc, si Votre Majesté daigne m’écouter je ne mettrai pas
+plus longtemps l’esprit de mon roi à la torture.
+
+— Parle.
+
+— Le roi connaît-il M. le baron du Vallon?
+
+— Oui, pardieu! un bon serviteur du roi mon père, et un beau convive,
+ma foi! Car c’est de celui qui a dîné avec nous à Fontainebleau que tu
+veux parler?
+
+— Précisément. Mais Votre Majesté a oublié d’ajouter à ses qualités: un
+aimable tueur de gens.
+
+— Comment! il veut te tuer, M. du Vallon.
+
+— Ou me faire tuer, ce qui est tout un.
+
+— Oh! par exemple!
+
+— Ne riez pas, Sire, je ne dis rien qui soit au-dessous de la vérité.
+
+— Et tu dis qu’il veut te faire tuer?
+
+— C’est son idée pour le moment, à ce digne gentilhomme.
+
+— Sois tranquille, je te défendrai, s’il a tort.
+
+— Ah! il y a un _si._
+
+— Sans doute. Voyons, réponds comme s’il s’agissait d’un autre, mon
+pauvre de Saint-Aignan; a-t-il tort ou raison?
+
+— Votre Majesté va en juger.
+
+— Que lui as-tu fait?
+
+— Oh! à lui, rien; mais il paraît que j’ai fait à un de ses amis.
+
+— C’est tout comme; et, son ami, est-ce un des quatre fameux?
+
+— Non, c’est le fils d’un des quatre fameux, voilà tout.
+
+— Qu’as-tu fait à ce fils? Voyons.
+
+— Dame! j’ai aidé quelqu’un à lui prendre sa maîtresse.
+
+— Et tu avoues cela?
+
+— Il faut bien que je l’avoue, puisque c’est vrai.
+
+— En ce cas, tu as tort.
+
+— Ah! j’ai tort?
+
+— Oui, et, ma foi, s’il te tue...
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! il aura raison.
+
+— Ah! voilà donc comme vous jugez, Sire?
+
+— Trouves-tu la méthode mauvaise?
+
+— Je la trouve expéditive.
+
+— Bonne justice et prompte, disait mon aïeul Henri IV.
+
+— Alors, que le roi signe vite la grâce de mon adversaire, qui m’attend
+aux Minimes pour me tuer.
+
+— Son nom et un parchemin.
+
+— Sire, il y a un parchemin sur la table de Votre Majesté, et, quant à
+son nom...
+
+— Quant à son nom?
+
+— C’est le vicomte de Bragelonne, Sire.
+
+— Le vicomte de Bragelonne? s’écria le roi en passant du rire à la plus
+profonde stupeur.
+
+Puis, après un moment de silence, pendant lequel il essuya la sueur qui
+coulait sur son front:
+
+— Bragelonne! murmura-t-il.
+
+— Pas davantage, Sire, dit de Saint-Aignan.
+
+— Bragelonne, le fiancé de?...
+
+— Oh! mon Dieu, oui! Bragelonne, le fiancé de...
+
+— Il était à Londres, cependant!
+
+— Oui; mais je puis vous répondre qu’il n’y est plus, Sire.
+
+— Et il est à Paris?
+
+— C’est-à-dire qu’il est aux Minimes, où il m’attend, comme j’ai eu
+l’honneur de le dire au roi.
+
+— Sachant tout?
+
+— Et bien d’autres choses encore! Si le roi veut voir le billet qu’il
+m’a fait tenir...
+
+Et de Saint-Aignan tira de sa poche le billet que nous connaissons.
+
+— Quand Votre Majesté aura lu le billet, dit-il, j’aurai l’honneur de
+lui dire comment il m’est parvenu.
+
+Le roi lut avec agitation, et aussitôt.
+
+— Eh bien? demanda-t-il.
+
+— Eh bien! Votre Majesté connaît certaine serrure ciselée, fermant
+certaine porte en bois d’ébène, qui sépare certaine chambre de certain
+sanctuaire bleu et blanc?
+
+— Certainement, le boudoir de Louise.
+
+— Oui, Sire. Eh bien! c’est dans le trou de cette serrure que j’ai
+trouvé ce billet. Qui l’y a mis? M. de Bragelonne ou le diable? Mais,
+comme le billet sent l’ambre et non le soufre, je conclus que ce doit
+être non pas le diable, mais bien M. de Bragelonne.
+
+Louis pencha la tête et parut absorbé tristement. Peut-être en ce
+moment quelque chose comme un remords traversait-il son cœur.
+
+— Oh! dit-il, ce secret découvert!
+
+— Sire, je vais faire de mon mieux pour que ce secret meure dans la
+poitrine qui le renferme, dit de Saint-Aignan d’un ton de bravoure tout
+espagnol.
+
+Et il fit un mouvement pour gagner la porte; mais d’un geste le roi
+l’arrêta.
+
+— Et où allez-vous? demanda-t-il.
+
+— Mais où l’on m’attend, Sire.
+
+— Quoi faire?
+
+— Me battre, probablement.
+
+— Vous battre? s’écria le roi. Un moment, s’il vous plaît, monsieur le
+comte!
+
+De Saint-Aignan secoua la tête comme l’enfant qui se mutine quand on
+veut l’empêcher de se jeter dans un puits ou de jouer avec un couteau.
+
+— Mais cependant, Sire... fit-il.
+
+— Et d’abord, dit le roi, je ne suis pas éclairé.
+
+— Oh! sur ce point, que Votre Majesté interroge, répondit de
+Saint-Aignan, et je ferai la lumière.
+
+— Qui vous a dit que M. de Bragelonne a pénétré dans la chambre en
+question?
+
+— Ce billet que j’ai trouvé dans la serrure, comme j’ai eu l’honneur de
+le dire à Votre Majesté.
+
+— Qui te dit que c’est lui qui l’y a mis?
+
+— Quel autre que lui eût osé se charger d’une pareille commission?
+
+— Tu as raison. Comment a-t-il pénétré chez toi?
+
+— Ah! ceci est fort grave, attendu que toutes les portes étaient
+fermées, et que mon laquais, Basque, avait les clefs dans ses poches.
+
+— Eh bien! on aura gagné ton laquais.
+
+— Impossible, Sire.
+
+— Pourquoi, impossible?
+
+— Parce que, si on l’eût gagné, on n’eût pas perdu le pauvre garçon,
+dont on pouvait encore avoir besoin plus tard, en manifestant
+clairement qu’on s’était servi de lui.
+
+— C’est juste. Maintenant, il ne resterait donc qu’une conjecture.
+
+— Voyons, Sire, si cette conjecture est la même que celle qui s’est
+présentée à mon esprit?
+
+— C’est qu’il se serait introduit par l’escalier.
+
+— Hélas! Sire, cela me paraît plus que probable.
+
+— Il n’en faut pas moins que quelqu’un ait vendu le secret de la trappe.
+
+— Vendu ou donné.
+
+— Pourquoi cette distinction?
+
+— Parce que certaines personnes, Sire, étant au-dessus du prix d’une
+trahison, donnent et ne vendent pas.
+
+— Que veux-tu dire?
+
+— Oh! Sire, Votre Majesté a l’esprit trop subtil pour ne pas
+m’épargner, en devinant, l’embarras de nommer.
+
+— Tu as raison: Madame!
+
+— Ah! fit de Saint-Aignan.
+
+— Madame, qui s’est inquiétée du déménagement.
+
+— Madame, qui a les clefs des chambres de ses filles, et qui est assez
+puissante pour découvrir ce que nul, excepté vous, Sire, ou elle, ne
+découvrirait.
+
+— Et tu crois que ma sœur aura fait alliance avec Bragelonne?
+
+— Eh! eh! Sire...
+
+— À ce point de l’instruire de tous ces détails?
+
+— Peut-être mieux encore.
+
+— Mieux!... Achève.
+
+— Peut-être au point de l’accompagner.
+
+— Où cela? En bas, chez toi?
+
+— Croyez-vous la chose impossible, Sire?
+
+— Oh!
+
+— Écoutez. Le roi sait si Madame aime les parfums?
+
+— Oui, c’est une habitude qu’elle a prise de ma mère.
+
+— La verveine surtout?
+
+— C’est son odeur de prédilection.
+
+— Eh bien! mon appartement embaume la verveine.
+
+Le roi demeura pensif.
+
+— Mais, reprit-il, après un moment de silence pourquoi Madame prendrait
+elle le parti de Bragelonne contre moi?
+
+En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan eût bien facilement
+répondu par ceux-ci: «Jalousie de femme!» le roi sondait son ami
+jusqu’au fond du cœur pour voir s’il avait pénétré le secret de sa
+galanterie avec sa belle — sœur. Mais de Saint-Aignan n’était pas
+un courtisan médiocre; il ne se risquait pas à la légère dans la
+découverte des secrets de famille; il était trop ami des Muses pour ne
+pas songer souvent à ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux versèrent
+tant de larmes pour expier le crime d’avoir vu on ne sait quoi dans la
+maison d’Auguste. Il passa donc adroitement à côté du secret de Madame.
+Mais comme il avait fait preuve de sagacité en indiquant que Madame
+était venue chez lui avec Bragelonne, il fallait payer l’usure de cet
+amour-propre et répondre nettement à cette question: «Pourquoi Madame
+est-elle contre moi avec Bragelonne?»
+
+— Pourquoi? répondit de Saint-Aignan. Mais Votre Majesté oublie donc
+que M. le comte de Guiche est l’ami intime du vicomte de Bragelonne?
+
+— Je ne vois pas le rapport, répondit le roi.
+
+— Ah! pardon, Sire, fit de Saint-Aignan; mais je croyais M. le comte de
+Guiche grand ami de Madame.
+
+— C’est juste, repartit le roi; il n’y a plus besoin de chercher, le
+coup est venu de là.
+
+— Et, pour le parer, le roi n’est-il pas d’avis qu’il faut en porter un
+autre?
+
+— Oui; mais pas du genre de ceux qu’on se porte au bois de Vincennes,
+répondit le roi.
+
+— Votre Majesté oublie, dit de Saint-Aignan, que je suis gentilhomme,
+et que l’on m’a provoqué.
+
+— Ce n’est pas toi que cela regarde.
+
+— Mais c’est moi qu’on attend aux Minimes, Sire, depuis plus d’une
+heure; moi qui en suis cause, et déshonoré si je ne vais pas où l’on
+m’attend.
+
+— Le premier honneur d’un gentilhomme, c’est l’obéissance à son roi.
+
+— Sire...
+
+— J’ordonne que tu demeures!
+
+— Sire...
+
+— Obéis.
+
+— Comme il plaira à Votre Majesté, Sire.
+
+— D’ailleurs, je veux éclaircir toute cette affaire; je veux savoir
+comment on s’est joué de moi avec assez d’audace pour pénétrer dans
+le sanctuaire de mes prédilections. Ceux qui ont fait cela, de
+Saint-Aignan, ce n’est pas toi qui dois les punir, car ce n’est pas ton
+honneur qu’ils ont attaqué, c’est le mien.
+
+— Je supplie Votre Majesté de ne pas accabler de sa colère M. de
+Bragelonne, qui, dans cette affaire, a pu manquer de prudence, mais pas
+de loyauté.
+
+— Assez! Je saurai faire la part du juste et de l’injuste, même au fort
+de ma colère. Pas un mot de cela à Madame, surtout.
+
+— Mais que faire vis-à-vis de M. de Bragelonne, Sire? Il va me
+chercher, et...
+
+— Je lui aurai parlé ou fait parler avant ce soir.
+
+— Encore une fois, Sire, je vous en supplie, de l’indulgence.
+
+— J’ai été indulgent assez longtemps, comte, dit Louis XIV en fronçant
+le sourcil; il est temps que je montre à certaines personnes que je
+suis le maître chez moi.
+
+Le roi prononçait à peine ces mots, qui annonçaient qu’au nouveau
+ressentiment se mêlait le souvenir d’un ancien, que l’huissier apparut
+sur le seuil du cabinet.
+
+— Qu’y a-t-il? demanda le roi, et pourquoi vient-on quand je n’ai point
+appelé?
+
+— Sire, dit l’huissier, Votre Majesté m’a ordonné, une fois pour
+toutes, de laisser passer M. le comte de La Fère toutes les fois qu’il
+aurait à parler à Votre Majesté.
+
+— Après?
+
+— M. le comte de La Fère est là qui attend.
+
+Le roi et de Saint-Aignan échangèrent à ces mots un regard dans lequel
+il y avait plus d’inquiétude que de surprise. Louis hésita un instant.
+Mais, presque aussitôt, prenant sa résolution:
+
+— Va, dit-il à de Saint-Aignan, va trouver Louise, instruis-la de
+ce qui se trame contre nous; ne lui laisse pas ignorer que Madame
+recommence ses persécutions, et qu’elle a mis en campagne des gens qui
+eussent mieux fait de rester neutres.
+
+— Sire...
+
+— Si Louise s’effraie, continua le roi, rassure-la; dis-lui que l’amour
+du roi est un bouclier impénétrable. Si, ce dont j’aime à douter, elle
+savait tout déjà ou si elle avait subi de son côté quelque attaque,
+dis-lui bien, de Saint — Aignan, ajouta le roi tout frissonnant de
+colère et de fièvre, dis-lui bien que, cette fois, au lieu de la
+défendre, je la vengerai, et cela si sévèrement, que nul, désormais,
+n’osera lever les yeux jusqu’à elle.
+
+— Est-ce tout, Sire?
+
+— C’est tout. Va vite, et demeure fidèle, toi qui vis au milieu de cet
+enfer, sans avoir comme moi l’espoir du paradis.
+
+Saint-Aignan s’épuisa en protestations de dévouement; il prit et baisa
+la main du roi et sortit radieux.
+
+
+Fin du tome III
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME
+III. ***
+
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+States and you are located in the United States, we do not claim a
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+Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily comply with
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+with its attached full Project Gutenberg-tm License when you share it
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+to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
+of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
+Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
+full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
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+donate royalties under this paragraph to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation. Royalty payments must be paid within 60 days
+following each date on which you prepare (or are legally required to
+prepare) your periodic tax returns. Royalty payments should be clearly
+marked as such and sent to the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation at the address specified in Section 4, “Information about
+donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation.”
+
+* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+you in writing (or by email) within 30 days of receipt that s/he does
+not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm License. You
+must require such a user to return or destroy all copies of the works
+possessed in a physical medium and discontinue all use of and all
+access to other copies of Project Gutenberg-tm works.
+
+* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
+any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
+receipt of the work.
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+* You comply with all other terms of this agreement for free
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED
+TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+be interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted
+by the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation,
+the trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which
+you do or cause to occur: (a) distribution of this or any Project
+Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or additions or
+deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you
+cause.
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm’s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and
+the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state
+of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue
+Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is
+64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S.
+federal laws and your state’s laws.
+
+The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
+date contact information can be found at the Foundation’s website and
+official page at www.gutenberg.org/contact
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of increasing
+the number of public domain and licensed works that can be freely
+distributed in machine-readable form accessible by the widest array of
+equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to
+$5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status
+with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep
+up with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
+statements concerning tax treatment of donations received from outside
+the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways
+including checks, online payments and credit card donations. To donate,
+please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and distributed
+Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer
+support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright
+in the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search facility:
+www.gutenberg.org
+
+This website includes information about Project Gutenberg-tm, including
+how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to
+our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Alexandre Dumas</div>
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+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+Revised by Richard Tonsing.</div>
+<div lang="en" style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME III. ***</div>
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+<div class="chapter">
+<h1 class="nobreak"><span class='ph2'>Alexandre Dumas</span><br />
+LE VICOMTE DE BRAGELONNE<br />
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+</div>
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+<p class='ph4'>(1848 — 1850)</p>
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+<h2 class="nobreak" id="Table_des_matieres">Table des matières</h2>
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+
+<!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. -->
+
+<a href="#Table_des_matieres">Table des matières</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXXXII_Psychologie_royale">Chapitre CXXXII — Psychologie royale</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXXXIII_Ce_que_navaient_prevu_ni_naiade_ni_dryade">Chapitre CXXXIII — Ce que n’avaient prévu ni naïade ni dryade</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXXXIV_Le_nouveau_general_des_jesuites">Chapitre CXXXIV — Le nouveau général des jésuites</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXXXV_Lorage">Chapitre CXXXV — L’orage</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXXXVI_La_pluie">Chapitre CXXXVI — La pluie</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXXXVII_Tobie">Chapitre CXXXVII — Tobie</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXXXVIII_Les_quatre_chances_de_Madame">Chapitre CXXXVIII — Les quatre chances de Madame</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXXXIX_La_loterie">Chapitre CXXXIX — La loterie</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXL_Malaga">Chapitre CXL — Malaga</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXLI_La_lettre_de_M_de_Baisemeaux">Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXLII_Ou_le_lecteur_verra_avec_plaisir_que_Porthos_na_rien">Chapitre CXLII — Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n’a rien perdu de sa force</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXLIII_Le_rat_et_le_fromage">Chapitre CXLIII — Le rat et le fromage</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXLIV_La_campagne_de_Planchet">Chapitre CXLIV — La campagne de Planchet</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXLV_Ce_que_lon_voit_de_la_maison_de_Planchet">Chapitre CXLV — Ce que l’on voit de la maison de Planchet</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXLVI_Comment_Porthos_Truchen_et_Planchet_se_quitterent">Chapitre CXLVI — Comment Porthos, Trüchen et Planchet se quittèrent amis, grâce à d’Artagnan</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXLVII_La_presentation_de_Porthos">Chapitre CXLVII — La présentation de Porthos</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXLVIII_Explications">Chapitre CXLVIII — Explications</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXLIX_Madame_et_de_Guiche">Chapitre CXLIX — Madame et de Guiche</a><br />
+<a href="#Chapitre_CL_Montalais_et_Malicorne">Chapitre CL — Montalais et Malicorne</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLI_Comment_de_Wardes_fut_recu_a_la_cour">Chapitre CLI — Comment de Wardes fut reçu à la cour</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLII_Le_combat">Chapitre CLII — Le combat</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLIII_Le_souper_du_roi">Chapitre CLIII — Le souper du roi</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLIV_Apres_souper">Chapitre CLIV — Après souper</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLV_Comment_dArtagnan_accomplit_la_mission_dont_le_roi">Chapitre CLV — Comment d’Artagnan accomplit la mission dont le roi l’avait chargé</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLVI_Laffut">Chapitre CLVI — L’affût</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLVII_Le_medecin">Chapitre CLVII — Le médecin</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLVIII_Ou_dArtagnan_reconnait_quil_setait_trompe_et_que">Chapitre CLVIII — Où d’Artagnan reconnaît qu’il s’était trompé, et que c’était Manicamp qui avait raison</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLIX_Comment_il_est_bon_davoir_deux_cordes_a_son_arc">Chapitre CLIX — Comment il est bon d’avoir deux cordes à son arc</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLX_M_Malicorne_archiviste_du_royaume_de_France">Chapitre CLX — M. Malicorne, archiviste du royaume de France</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXI_Le_voyage">Chapitre CLXI — Le voyage</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXII_Trium-Feminat">Chapitre CLXII — <i>Trium-Féminat</i></a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXIII_Premiere_querelle">Chapitre CLXIII — Première querelle</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXIV_Desespoir">Chapitre CLXIV — Désespoir</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXV_La_fuite">Chapitre CLXV — La fuite</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXVI_Comment_Louis_avait_de_son_cote_passe_le_temps_de">Chapitre CLXVI — Comment Louis avait, de son côté, passé le temps de dix heures et demie à minuit</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXVII_Les_ambassadeurs">Chapitre CLXVII — Les ambassadeurs</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXVIII_Chaillot">Chapitre CLXVIII — Chaillot</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXIX_Chez_Madame">Chapitre CLXIX — Chez Madame</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXX_Le_mouchoir_de_Mademoiselle_de_La_Valliere">Chapitre CLXX — Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXI_Ou_il_est_traite_des_jardiniers_des_echelles_et_des">Chapitre CLXXI — Où il est traité des jardiniers, des échelles et des filles d’honneur</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXII_Ou_il_est_traite_de_menuiserie_et_ou_il_est_donne">Chapitre CLXXII — Où il est traité de menuiserie et où il est donné quelques détails sur la façon de percer les escaliers</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXIII_La_promenade_aux_flambeaux">Chapitre CLXXIII — La promenade aux flambeaux</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXIV_Lapparition">Chapitre CLXXIV — L’apparition</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXV_Le_portrait">Chapitre CLXXV — Le portrait</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXVI_Hampton-Court">Chapitre CLXXVI — Hampton-Court</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXVII_Le_courrier_de_Madame">Chapitre CLXXVII — Le courrier de Madame</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXVIII_Saint-Aignan_suit_le_conseil_de_Malicorne">Chapitre CLXXVIII — Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXIX_Deux_vieux_amis">Chapitre CLXXIX — Deux vieux amis</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXX_Ou_lon_voit_quun_marche_qui_ne_peut_pas_se_faire">Chapitre CLXXX — Où l’on voit qu’un marché qui ne peut pas se faire avec l’un peut se faire avec l’autre</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXXI_La_peau_de_lours">Chapitre CLXXXI — La peau de l’ours</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXXII_Chez_la_reine_mere">Chapitre CLXXXII — Chez la reine mère</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXXIII_Deux_amies">Chapitre CLXXXIII — Deux amies</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXXIV_Comment_Jean_de_La_Fontaine_fit_son_premier_conte">Chapitre CLXXXIV — Comment Jean de La Fontaine fit son premier conte</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXXV_La_Fontaine_negociateur">Chapitre CLXXXV — La Fontaine négociateur</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXXVI_La_vaisselle_et_les_diamants_de_Madame_de_Belliere">Chapitre CLXXXVI — La vaisselle et les diamants de Madame de Bellière</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXXVII_La_quittance_de_M_de_Mazarin">Chapitre CLXXXVII — La quittance de M. de Mazarin</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXXVIII_La_minute_de_M_Colbert">Chapitre CLXXXVIII — La minute de M. Colbert</a><br />
+<a href="#Chapitre_CLXXXIX_Ou_il_semble_a_lauteur_quil_est_temps_den_revenir">Chapitre CLXXXIX — Où il semble à l’auteur qu’il est temps d’en revenir au vicomte de Bragelonne</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXC_Bragelonne_continue_ses_interrogations">Chapitre CXC — Bragelonne continue ses interrogations</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXCI_Deux_jalousies">Chapitre CXCI — Deux jalousies</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXCII_Visite_domiciliaire">Chapitre CXCII — Visite domiciliaire</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXCIII_La_methode_de_Porthos">Chapitre CXCIII — La méthode de Porthos</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXCIV_Le_demenagement_la_trappe_et_le_portrait">Chapitre CXCIV — Le déménagement, la trappe et le portrait</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXCV_Rivaux_politiques">Chapitre CXCV — Rivaux politiques</a><br />
+<a href="#Chapitre_CXCVI_Rivaux_amoureux">Chapitre CXCVI — Rivaux amoureux</a><br />
+
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+
+</div>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXXXII_Psychologie_royale">Chapitre CXXXII — Psychologie royale</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le roi entra dans ses appartements d’un pas rapide.</p>
+
+<p>Peut-être Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il
+laissait derrière lui comme la trace d’un deuil mystérieux.</p>
+
+<p>Cette gaieté, que chacun avait remarquée dans son attitude à son
+arrivée, et dont chacun s’était réjoui, nul ne l’avait peut-être
+approfondie dans son véritable sens; mais ce départ si orageux, ce
+visage si bouleversé, chacun le comprit, ou du moins le crut comprendre
+facilement.</p>
+
+<p>La légèreté de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un caractère
+ombrageux, et surtout pour un caractère de roi; l’assimilation trop
+familière, sans doute, de ce roi à un homme ordinaire; voilà les
+raisons que l’assemblée donna du départ précipité et inattendu de Louis
+XIV.</p>
+
+<p>Madame, plus clairvoyante d’ailleurs, n’y vit cependant point d’abord
+autre chose. C’était assez pour elle d’avoir rendu quelque petite
+torture d’amour-propre à celui qui, oubliant si promptement des
+engagements contractés, semblait avoir pris à tâche de dédaigner sans
+cause les plus nobles et les plus illustres conquêtes.</p>
+
+<p>Il n’était pas sans une certaine importance pour Madame, dans la
+situation où se trouvaient les choses, de faire voir au roi la
+différence qu’il y avait à aimer en haut lieu ou à courir l’amourette
+comme un cadet de province.</p>
+
+<p>Avec ces grandes amours, sentant leur loyauté et leur toute-puissance,
+ayant en quelque sorte leur étiquette et leur ostentation, un roi, non
+seulement ne dérogeait point, mais encore trouvait repos, sécurité,
+mystère et respect général.</p>
+
+<p>Dans l’abaissement des vulgaires amours, au contraire, il rencontrait,
+même chez les plus humbles sujets, la glose et le sarcasme; il perdait
+son caractère d’infaillible et d’inviolable. Descendu dans la région
+des petites misères humaines, il en subissait les pauvres orages.</p>
+
+<p>En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au cœur,
+ou plutôt même au visage, comme le dernier de ses sujets, c’était
+porter un coup terrible à l’orgueil de ce sang généreux: on captivait
+Louis plus encore par l’amour-propre que par l’amour. Madame avait
+sagement calculé sa vengeance; aussi, comme on l’a vu, s’était-elle
+vengée.</p>
+
+<p>Qu’on n’aille pas croire cependant que Madame eût les passions
+terribles des héroïnes du Moyen Age et qu’elle vît les choses sous leur
+aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse, spirituelle,
+coquette, amoureuse, plutôt de fantaisie, d’imagination ou d’ambition
+que de cœur; Madame, au contraire, inaugurait cette époque de plaisirs
+faciles et passagers qui signala les cent vingt ans qui s’écoulèrent
+entre la moitié du XVIIe siècle et les trois quarts du XVIIIe.</p>
+
+<p>Madame voyait donc, ou plutôt croyait voir les choses sous leur
+véritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frère, avait
+ri le premier de l’humble La Vallière, et que, selon ses habitudes, il
+n’était pas probable qu’il adorât jamais la personne dont il avait pu
+rire, ne fût-ce qu’un instant.</p>
+
+<p>D’ailleurs, l’amour-propre n’était-il pas là, ce démon souffleur qui
+joue un si grand rôle dans cette comédie dramatique qu’on appelle la
+vie d’une femme; l’amour-propre ne disait-il point tout haut, tout
+bas, à demi-voix, sur tous les tons possibles, qu’elle ne pouvait
+véritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche, être comparée à la
+pauvre La Vallière, aussi jeune qu’elle, c’est vrai, mais bien moins
+jolie, mais tout à fait pauvre? Et que cela n’étonne point de la part
+de Madame; on le sait, les plus grands caractères sont ceux qui se
+flattent le plus dans la comparaison qu’ils font d’eux aux autres, des
+autres à eux.</p>
+
+<p>Peut-être demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque
+si savamment combinée? Pourquoi tant de forces déployées, s’il ne
+s’agissait de débusquer sérieusement le roi d’un cœur tout neuf dans
+lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de donner
+une pareille importance à La Vallière, si elle ne redoutait pas La
+Vallière?</p>
+
+<p>Non, Madame ne redoutait pas La Vallière, au point de vue où un
+historien qui sait les choses voit l’avenir, ou plutôt le passé; Madame
+n’était point un prophète ou une sibylle; Madame ne pouvait pas plus
+qu’un autre lire dans ce terrible et fatal livre de l’avenir qui garde
+en ses plus secrètes pages les plus sérieux événements.</p>
+
+<p>Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui
+avoir fait une cachotterie toute féminine; elle voulait lui prouver
+clairement que s’il usait de ce genre d’armes offensives, elle, femme
+d’esprit et de race, trouverait certainement dans l’arsenal de son
+imagination des armes défensives à l’épreuve même des coups d’un roi.</p>
+
+<p>Et d’ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de guerre,
+il n’y a plus de rois, ou tout au moins que les rois, combattant pour
+leur propre compte comme des hommes ordinaires, peuvent voir leur
+couronne tomber au premier choc; qu’enfin, s’il avait espéré être adoré
+tout d’abord, de confiance, à son seul aspect, par toutes les femmes
+de sa cour, c’était une prétention humaine, téméraire, insultante pour
+certaines plus haut placées que les autres, et que la leçon, tombant à
+propos sur cette tête royale, trop haute et trop fière, serait efficace.</p>
+
+<p>Voilà certainement quelles étaient les réflexions de Madame à l’égard
+du roi.</p>
+
+<p>L’événement restait en dehors.</p>
+
+<p>Ainsi, l’on voit qu’elle avait agi sur l’esprit de ses filles d’honneur
+et avait préparé dans tous ses détails la comédie qui venait de se
+jouer.</p>
+
+<p>Le roi en fut tout étourdi. Depuis qu’il avait échappé à M. de Mazarin,
+il se voyait pour la première fois traité en homme.</p>
+
+<p>Une pareille sévérité, de la part de ses sujets, lui eût fourni matière
+à résistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.</p>
+
+<p>Mais s’attaquer à des femmes, être attaqué par elles, avoir été joué
+par de petites provinciales arrivées de Blois tout exprès pour cela,
+c’était le comble du déshonneur pour un jeune roi plein de la vanité
+que lui inspiraient à la fois et ses avantages personnels et son
+pouvoir royal.</p>
+
+<p>Rien à faire, ni reproches, ni exil, ni même bouderies.</p>
+
+<p>Bouder, c’eût été avouer qu’on avait été touché, comme Hamlet, par une
+arme démouchetée, l’arme du ridicule.</p>
+
+<p>Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes ont le
+rire pour vengeance.</p>
+
+<p>Oh! si, au lieu d’en laisser toute la responsabilité à des femmes,
+quelque courtisan se fût mêlé à cette intrigue, avec quelle joie Louis
+XIV eût saisi cette occasion d’utiliser la Bastille!</p>
+
+<p>Mais là encore la colère royale s’arrêtait, repoussée par le
+raisonnement.</p>
+
+<p>Avoir une armée, des prisons, une puissance presque divine, et mettre
+cette toute-puissance au service d’une misérable rancune, c’était
+indigne, non seulement d’un roi, mais même d’un homme.</p>
+
+<p>Il s’agissait donc purement et simplement de dévorer en silence cet
+affront et d’afficher sur son visage la même mansuétude, la même
+urbanité.</p>
+
+<p>Il s’agissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi pas?</p>
+
+<p>Ou Madame était l’instigatrice de l’événement, ou l’événement l’avait
+trouvée passive.</p>
+
+<p>Si elle avait été l’instigatrice, c’était bien hardi à elle, mais enfin
+n’était-ce pas son rôle naturel?</p>
+
+<p>Qui l’avait été chercher dans le plus doux moment de la lune conjugale
+pour lui parler un langage amoureux? Qui avait osé calculer les chances
+de l’adultère, bien plus de l’inceste? Qui, retranché derrière son
+omnipotence royale, avait dit à cette jeune femme: «Ne craignez rien,
+aimez le roi de France, il est au-dessus de tous, et un geste de son
+bras armé du sceptre vous protégera contre tous, même contre vos
+remords?»</p>
+
+<p>Donc, la jeune femme avait obéi à cette parole royale, avait cédé à
+cette voix corruptrice, et maintenant qu’elle avait fait le sacrifice
+moral de son honneur, elle se voyait payée de ce sacrifice par une
+infidélité d’autant plus humiliante qu’elle avait pour cause une femme
+bien inférieure à celle qui avait d’abord cru être aimée.</p>
+
+<p>Ainsi, Madame eût-elle été l’instigatrice de la vengeance, Madame eût
+eu raison.</p>
+
+<p>Si, au contraire, elle était passive dans tout cet événement, quel
+sujet avait le roi de lui en vouloir?</p>
+
+<p>Devait-elle, ou plutôt pouvait-elle arrêter l’essor de quelques langues
+provinciales? devait-elle, par un excès de zèle mal entendu, réprimer,
+au risque de l’envenimer, l’impertinence de ces trois petites filles?</p>
+
+<p>Tous ces raisonnements étaient autant de piqûres sensibles à l’orgueil
+du roi; mais, quand il avait bien repassé tous ces griefs dans son
+esprit, Louis XIV s’étonnait, réflexions faites, c’est-à-dire après
+la plaie pansée, de sentir d’autres douleurs sourdes, insupportables,
+inconnues.</p>
+
+<p>Et voilà ce qu’il n’osait s’avouer à lui-même, c’est que ces
+lancinantes atteintes avaient leur siège au cœur.</p>
+
+<p>Et, en effet, il faut bien que l’historien l’avoue aux lecteurs, comme
+le roi se l’avouait à lui-même: il s’était laissé chatouiller le cœur
+par cette naïve déclaration de La Vallière; il avait cru à l’amour pur,
+à de l’amour pour l’homme, à de l’amour dépouillé de tout intérêt; et
+son âme, plus jeune et surtout plus naïve qu’il ne le supposait, avait
+bondi au-devant de cette autre âme qui venait de se révéler à lui par
+ses aspirations.</p>
+
+<p>La chose la moins ordinaire dans l’histoire si complexe de l’amour,
+c’est la double inoculation de l’amour dans deux cœurs: pas plus de
+simultanéité que d’égalité; l’un aime presque toujours avant l’autre,
+comme l’un finit presque toujours d’aimer après l’autre. Aussi le
+courant électrique s’établit-il en raison de l’intensité de la première
+passion qui s’allume. Plus Mlle de La Vallière avait montré d’amour,
+plus le roi en avait ressenti.</p>
+
+<p>Et voilà justement ce qui étonnait le roi.</p>
+
+<p>Car il lui était bien démontré qu’aucun courant sympathique n’avait pu
+entraîner son cœur, puisque cet aveu n’était pas de l’amour, puisque
+cet aveu n’était qu’une insulte faite à l’homme et au roi, puisque
+enfin c’était, et le mot surtout brûlait comme un fer rouge, puisque
+enfin c’était une mystification.</p>
+
+<p>Ainsi cette petite fille à laquelle, à la rigueur, on pouvait tout
+refuser, beauté, naissance, esprit, ainsi cette petite fille, choisie
+par Madame elle-même en raison de son humilité, avait non seulement
+provoqué le roi, mais encore dédaigné le roi, c’est-à-dire un homme
+qui, comme un sultan d’Asie, n’avait qu’à chercher des yeux, qu’à
+étendre la main, qu’à laisser tomber le mouchoir.</p>
+
+<p>Et, depuis la veille, il avait été préoccupé de cette petite fille
+au point de ne penser qu’à elle, de ne rêver que d’elle; depuis la
+veille, son imagination s’était amusée à parer son image de tous les
+charmes qu’elle n’avait point; il avait enfin, lui que tant d’affaires
+réclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait, depuis la veille,
+consacré toutes les minutes de sa vie, tous les battements de son cœur,
+à cette unique rêverie.</p>
+
+<p>En vérité, c’était trop ou trop peu.</p>
+
+<p>Et l’indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et entre
+autres que de Saint-Aignan était là, l’indignation du roi s’exhalait
+dans les plus violentes imprécations.</p>
+
+<p>Il est vrai que Saint-Aignan était tapi dans un coin, et de ce coin
+regardait passer la tempête.</p>
+
+<p>Son désappointement à lui paraissait misérable à côté de la colère
+royale.</p>
+
+<p>Il comparait à son petit amour-propre l’immense orgueil de ce roi
+offensé, et, connaissant le cœur des rois en général et celui des
+puissants en particulier, il se demandait si bientôt ce poids de
+fureur, suspendu jusque-là sur le vide, ne finirait point par tomber
+sur lui, par cela même que d’autres étaient coupables et lui innocent.</p>
+
+<p>En effet, tout à coup le roi s’arrêta dans sa marche immodérée, et,
+fixant sur de Saint-Aignan un regard courroucé.</p>
+
+<p>— Et toi, de Saint-Aignan? s’écria-t-il.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait:</p>
+
+<p>— Eh bien! Sire?</p>
+
+<p>— Oui, tu as été aussi sot que moi, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Sire, balbutia de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Tu t’es laissé prendre à cette grossière plaisanterie.</p>
+
+<p>— Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commençait à secouer les
+membres, que Votre Majesté ne se mette point en colère: les femmes,
+elle le sait, sont des créatures imparfaites créées pour le mal; donc,
+leur demander le bien c’est exiger d’elles la chose impossible.</p>
+
+<p>Le roi, qui avait un profond respect de lui-même, et qui commençait à
+prendre sur ses passions cette puissance qu’il conserva sur elles toute
+sa vie, le roi sentit qu’il se déconsidérait à montrer tant d’ardeur
+pour un si mince objet.</p>
+
+<p>— Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne me mets
+pas en colère; j’admire seulement que nous ayons été joués avec tant
+d’adresse et d’audace par ces deux petites filles. J’admire surtout
+que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la folie de nous en
+rapporter à notre propre cœur.</p>
+
+<p>— Oh! le cœur, Sire, le cœur, c’est un organe qu’il faut absolument
+réduire à ses fonctions physiques, mais qu’il faut destituer de toutes
+fonctions morales. J’avoue, quant à moi, que, lorsque j’ai vu le cœur
+de Votre Majesté si fort préoccupé de cette petite...</p>
+
+<p>— Préoccupé, moi? mon cœur préoccupé? Mon esprit, peut-être; mais quant
+à mon cœur... il était...</p>
+
+<p>Louis s’aperçut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il en
+allait découvrir un autre.</p>
+
+<p>— Au reste, ajouta-t-il, je n’ai rien à reprocher à cette enfant. Je
+savais qu’elle en aimait un autre.</p>
+
+<p>— Le vicomte de Bragelonne, oui. J’en avais prévenu Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Sans doute. Mais tu n’étais pas le premier. Le comte de La Fère
+m’avait demandé la main de Mlle de La Vallière pour son fils. Eh bien!
+à son retour d’Angleterre, je les marierai puisqu’ils s’aiment.</p>
+
+<p>— En vérité, je reconnais là toute la générosité du roi.</p>
+
+<p>— Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces sortes
+de choses, dit Louis.</p>
+
+<p>— Oui, digérons l’affront, Sire, dit le courtisan résigné.</p>
+
+<p>— Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un soupir.</p>
+
+<p>— Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Eh bien! je vais faire quelque bonne épigramme sur le trio.
+J’appellerai cela: <i>Naïade et Dryade</i>; cela fera plaisir à Madame.</p>
+
+<p>— Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers,
+cela me distraira. Ah! n’importe, n’importe, Saint-Aignan, ajouta le
+roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une force
+surhumaine pour être dignement soutenu.</p>
+
+<p>Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus
+angélique patience, un des valets de service vint gratter à la porte de
+la chambre.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan s’écarta par respect.</p>
+
+<p>— Entrez, fit le roi.</p>
+
+<p>Le valet entrebâilla la porte.</p>
+
+<p>— Que veut-on? demanda Louis.</p>
+
+<p>Le valet montra une lettre pliée en forme de triangle.</p>
+
+<p>— Pour Sa Majesté, dit-il.</p>
+
+<p>— De quelle part?</p>
+
+<p>— Je l’ignore; il a été remis par un des officiers de service.</p>
+
+<p>Le roi fit signe, le valet apporta le billet.</p>
+
+<p>Le roi s’approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature et
+laissa échapper un cri.</p>
+
+<p>Saint-Aignan était assez respectueux pour ne pas regarder; mais, sans
+regarder, il voyait et entendait.</p>
+
+<p>Il accourut.</p>
+
+<p>Le roi, d’un geste, congédia le valet.</p>
+
+<p>— Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant.</p>
+
+<p>— Votre Majesté se trouve-t-elle indisposée? demanda Saint-Aignan les
+bras étendus.</p>
+
+<p>— Non, non, Saint-Aignan; lis!</p>
+
+<p>Et il lui passa le billet.</p>
+
+<p>Les yeux de Saint-Aignan se portèrent à la signature.</p>
+
+<p>— La Vallière! s’écria-t-il. Oh! Sire!</p>
+
+<p>— Lis! lis!</p>
+
+<p>Et Saint-Aignan lut:</p>
+
+<p>«Sire, pardonnez-moi mon importunité, pardonnez-moi surtout le défaut
+de formalités qui accompagne cette lettre; un billet me semble plus
+pressé et plus pressant qu’une dépêche; je me permets donc d’adresser
+un billet à Votre Majesté.</p>
+
+<p>Je rentre chez moi brisée de douleur et de fatigue, Sire, et j’implore
+de Votre Majesté la faveur d’une audience dans laquelle je pourrai dire
+la vérité à mon roi.</p>
+
+<p>Signé: Louise de La Vallière.»</p>
+
+<p>— Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de Saint
+Aignan tout étourdi de ce qu’il venait de lire.</p>
+
+<p>— Eh bien? répéta Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Que penses-tu de cela?</p>
+
+<p>— Je ne sais trop.</p>
+
+<p>— Mais enfin?</p>
+
+<p>— Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu peur.</p>
+
+<p>— Peur de quoi? demanda noblement Louis.</p>
+
+<p>— Dame! que voulez-vous, Sire! Votre Majesté a mille raisons d’en
+vouloir à l’auteur ou aux auteurs d’une si méchante plaisanterie, et
+la mémoire de Votre Majesté, ouverte dans le mauvais sens, est une
+éternelle menace pour l’imprudente.</p>
+
+<p>— Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.</p>
+
+<p>— Le roi doit voir mieux que moi.</p>
+
+<p>— Eh bien! je vois dans ces lignes: de la douleur, de la contrainte, et
+maintenant surtout que je me rappelle certaines particularités de la
+scène qui s’est passée ce soir chez Madame... Enfin...</p>
+
+<p>Le roi s’arrêta sur ce sens suspendu.</p>
+
+<p>— Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majesté va donner audience, voilà
+ce qu’il y a de plus clair dans tout cela.</p>
+
+<p>— Je ferai mieux, Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Que ferez-vous, Sire?</p>
+
+<p>— Prends ton manteau.</p>
+
+<p>— Mais, Sire...</p>
+
+<p>— Tu sais où est la chambre des filles de Madame?</p>
+
+<p>— Certes.</p>
+
+<p>— Tu sais un moyen d’y pénétrer?</p>
+
+<p>— Oh! quant à cela, non.</p>
+
+<p>— Mais enfin tu dois connaître quelqu’un par là?</p>
+
+<p>— En vérité, Votre Majesté est la source de toute bonne idée.</p>
+
+<p>— Tu connais quelqu’un?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Qui connais-tu? Voyons.</p>
+
+<p>— Je connais certain garçon qui est au mieux avec certaine fille.</p>
+
+<p>— D’honneur?</p>
+
+<p>— Oui, d’honneur, Sire.</p>
+
+<p>— Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant.</p>
+
+<p>— Non, malheureusement; avec Montalais.</p>
+
+<p>— Il s’appelle?</p>
+
+<p>— Malicorne.</p>
+
+<p>— Bon! Et tu peux compter sur lui?</p>
+
+<p>— Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et s’il en a
+une, comme je lui ai rendu service... il m’en fera part.</p>
+
+<p>— C’est au mieux. Partons!</p>
+
+<p>— Je suis aux ordres de Votre Majesté.</p>
+
+<p>Le roi jeta son propre manteau sur les épaules de Saint-Aignan et lui
+demanda le sien. Puis tous deux gagnèrent le vestibule.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXXXIII_Ce_que_navaient_prevu_ni_naiade_ni_dryade">Chapitre CXXXIII — Ce que n’avaient prévu ni naïade ni dryade</h2>
+</div>
+
+
+<p>De Saint-Aignan s’arrêta au pied de l’escalier qui conduisait aux
+entresols chez les filles d’honneur, au premier chez Madame. De là, par
+un valet qui passait, il fit prévenir Malicorne, qui était encore chez
+Monsieur.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et flairant
+dans l’ombre.</p>
+
+<p>Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.</p>
+
+<p>Au contraire, de Saint-Aignan s’avança.</p>
+
+<p>Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son désir, Malicorne
+recula tout net.</p>
+
+<p>— Oh! oh! dit-il, vous me demandez à être introduit dans les chambres
+des filles d’honneur?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans savoir
+dans quel but vous la désirez.</p>
+
+<p>— Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m’est impossible de
+donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez à moi comme
+un ami qui vous a tiré d’embarras hier et qui vous prie de l’en tirer
+aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je
+voulais, c’était ne point coucher à la belle étoile, et tout honnête
+homme peut avouer un pareil désir; tandis que vous, vous n’avouez rien.</p>
+
+<p>— Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan, que,
+s’il m’était permis de m’expliquer, je m’expliquerais.</p>
+
+<p>— Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette d’entrer
+chez Mlle de Montalais.</p>
+
+<p>— Pourquoi?</p>
+
+<p>— Vous le savez mieux que personne, puisque vous m’avez pris sur un
+mur, faisant la cour à Mlle de Montalais; or, ce serait complaisant à
+moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de vous ouvrir la porte
+de sa chambre.</p>
+
+<p>— Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la clef?</p>
+
+<p>— Pour qui donc alors?</p>
+
+<p>— Elle ne loge pas seule, ce me semble?</p>
+
+<p>— Non, sans doute.</p>
+
+<p>— Elle loge avec Mlle de La Vallière?</p>
+
+<p>— Oui, mais vous n’avez pas plus affaire réellement à Mlle de La
+Vallière qu’à Mlle de Montalais, et il n’y a que deux hommes à qui je
+donnerais cette clef: c’est à M. de Bragelonne, s’il me priait de la
+lui donner; c’est au roi, s’il me l’ordonnait.</p>
+
+<p>— Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous l’ordonne, dit
+le roi en s’avançant hors de l’obscurité et en entrouvrant son manteau.
+Mlle de Montalais descendra près de vous, tandis que nous monterons
+près de Mlle de La Vallière: c’est, en effet, à elle seule que nous
+avons affaire.</p>
+
+<p>— Le roi! s’écria Malicorne en se courbant jusqu’aux genoux du roi.</p>
+
+<p>— Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi bon
+gré de votre résistance que de votre capitulation. Relevez-vous,
+monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons.</p>
+
+<p>— Sire, à vos ordres, dit Malicorne en montant l’escalier.</p>
+
+<p>— Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui sonnez mot
+de ma visite.</p>
+
+<p>Malicorne s’inclina en signe d’obéissance et continua de monter.</p>
+
+<p>Mais le roi, par une vive réflexion, le suivit, et cela avec une
+rapidité si grande, que, quoique Malicorne eût déjà la moitié des
+escaliers d’avance, il arriva en même temps que lui à la chambre.</p>
+
+<p>Il vit alors, par la porte demeurée entrouverte derrière Malicorne, La
+Vallière toute renversée dans un fauteuil, et à l’autre coin Montalais,
+qui peignait ses cheveux, en robe de chambre, debout devant une grande
+glace et tout en parlementant avec Malicorne.</p>
+
+<p>Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.</p>
+
+<p>Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et, reconnaissant le
+roi, elle s’esquiva.</p>
+
+<p>À cette vue, La Vallière, de son côté, se redressa comme une morte
+galvanisée et retomba sur son fauteuil.</p>
+
+<p>Le roi s’avança lentement vers elle.</p>
+
+<p>— Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec froideur, me
+voici prêt à vous entendre. Parlez.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan, fidèle à son rôle de sourd, d’aveugle et de muet, de
+Saint-Aignan s’était placé, lui, dans une encoignure de porte, sur un
+escabeau que le hasard lui avait procuré tout exprès.</p>
+
+<p>Abrité sous la tapisserie qui servait de portière, adossé à la muraille
+même, il écouta ainsi sans être vu, se résignant au rôle de bon chien
+de garde qui attend et qui veille sans jamais gêner le maître. La
+Vallière, frappée de terreur à l’aspect du roi irrité, se leva une
+seconde fois, et, demeurant dans une posture humble et suppliante:</p>
+
+<p>— Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.</p>
+
+<p>— Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda Louis
+XIV.</p>
+
+<p>— Sire, j’ai commis une grande faute, plus qu’une grande faute, un
+grand crime.</p>
+
+<p>— Vous?</p>
+
+<p>— Sire, j’ai offensé Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Pas le moins du monde, répondit Louis XIV.</p>
+
+<p>— Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-à-vis de moi cette
+terrible gravité qui décèle la colère bien légitime du roi. Je sens que
+je vous ai offensé, Sire; mais j’ai besoin de vous expliquer comment je
+ne vous ai point offensé de mon plein gré.</p>
+
+<p>— Et d’abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m’auriez-vous offensé?
+Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune fille,
+plaisanterie fort innocente? Vous vous êtes raillée d’un jeune homme
+crédule: c’est bien naturel; toute autre femme à votre place eût fait
+ce que vous avez fait.</p>
+
+<p>— Oh! Votre Majesté m’écrase avec ces paroles.</p>
+
+<p>— Et pourquoi donc?</p>
+
+<p>— Parce que, si la plaisanterie fût venue de moi, elle n’eût pas été
+innocente.</p>
+
+<p>— Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce là tout ce que vous aviez
+à me dire en me demandant une audience?</p>
+
+<p>Et le roi fit presque un pas en arrière.</p>
+
+<p>Alors La Vallière, avec une voix brève et entrecoupée, avec des yeux
+desséchés par le feu des larmes, fit à son tour un pas vers le roi.</p>
+
+<p>— Votre Majesté a tout entendu? dit-elle.</p>
+
+<p>— Tout, quoi?</p>
+
+<p>— Tout ce qui a été dit par moi au chêne royal?</p>
+
+<p>— Je n’en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.</p>
+
+<p>— Et Votre Majesté, lorsqu’elle m’eut entendue, a pu croire que j’avais
+abusé de sa crédulité.</p>
+
+<p>— Oui, crédulité, c’est bien cela, vous avez dit le mot.</p>
+
+<p>— Et Votre Majesté n’a pas soupçonné qu’une pauvre fille comme moi peut
+être forcée quelquefois de subir la volonté d’autrui?</p>
+
+<p>— Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonté
+semblait s’exprimer si librement sous le chêne royal se laissât
+influencer à ce point par la volonté d’autrui.</p>
+
+<p>— Oh! mais la menace, Sire!</p>
+
+<p>— La menace!... Qui vous menaçait? qui osait vous menacer?</p>
+
+<p>— Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.</p>
+
+<p>— Je ne reconnais à personne le droit de menace dans mon royaume.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, Sire, il y a près de Votre Majesté même des personnes
+assez haut placées pour avoir ou pour se croire le droit de perdre une
+jeune fille sans avenir, sans fortune, et n’ayant que sa réputation.</p>
+
+<p>— Et comment la perdre?</p>
+
+<p>— En lui faisant perdre cette réputation par une honteuse expulsion.</p>
+
+<p>— Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j’aime fort
+les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.</p>
+
+<p>— Sire!</p>
+
+<p>— Oui, et il m’est pénible, je l’avoue, de voir qu’une justification
+facile, comme pourrait l’être la vôtre, se vienne compliquer devant moi
+d’un tissu de reproches et d’imputations.</p>
+
+<p>— Auxquelles vous n’ajoutez pas foi alors? s’écria La Vallière.</p>
+
+<p>Le roi garda le silence.</p>
+
+<p>— Oh! dites-le donc! répéta La Vallière avec véhémence.</p>
+
+<p>— Je regrette de vous l’avouer, répéta le roi en s’inclinant avec
+froideur.</p>
+
+<p>— La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant ses
+mains l’une dans l’autre:</p>
+
+<p>— Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle.</p>
+
+<p>Le roi ne répondit rien.</p>
+
+<p>Les traits de La Vallière s’altérèrent à ce silence.</p>
+
+<p>— Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j’ai ourdi ce ridicule,
+cet infâme complot de me jouer aussi imprudemment de Votre Majesté?</p>
+
+<p>— Eh! mon Dieu! ce n’est ni ridicule ni infâme, dit le roi; ce n’est
+pas même un complot: c’est une raillerie plus ou moins plaisante, voilà
+tout.</p>
+
+<p>— Oh! murmura la jeune fille désespérée, le roi ne me croit pas, le roi
+ne veut pas me croire.</p>
+
+<p>— Mais non, je ne veux pas vous croire.</p>
+
+<p>— Mon Dieu! mon Dieu!</p>
+
+<p>— Écoutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit, m’écoute, me
+guette; le roi veut peut-être s’amuser à mes dépens, amusons-nous aux
+siens, et, comme le roi est un homme de cœur, prenons-le par le cœur.</p>
+
+<p>La Vallière cacha sa tête dans ses mains en étouffant un sanglot. Le
+roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre victime de
+tout ce qu’il avait souffert.</p>
+
+<p>— Supposons donc cette fable que je l’aime et que je l’aie distingué.
+Le roi est si naïf et si orgueilleux à la fois, qu’il me croira, et
+alors nous irons raconter cette naïveté du roi, et nous rirons.</p>
+
+<p>— Oh! s’écria La Vallière, penser cela, penser cela, c’est affreux!</p>
+
+<p>— Et, poursuivit le roi, ce n’est pas tout: si ce prince orgueilleux
+vient à prendre au sérieux la plaisanterie, s’il a l’imprudence d’en
+témoigner publiquement quelque chose comme de la joie, eh bien! devant
+toute la cour, le roi sera humilié; or, ce sera, un jour, un récit
+charmant à faire à mon amant, une part de dot à apporter à mon mari,
+que cette aventure d’un roi joué par une malicieuse jeune fille.</p>
+
+<p>— Sire! s’écria La Vallière égarée, délirante, pas un mot de plus, je
+vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez?</p>
+
+<p>— Oh! raillerie, murmura le roi, qui commençait cependant à s’émouvoir.</p>
+
+<p>La Vallière tomba à genoux, et cela si rudement, que ses genoux
+résonnèrent sur le parquet.</p>
+
+<p>Puis, joignant les mains:</p>
+
+<p>— Sire, dit-elle, je préfère la honte à la trahison.</p>
+
+<p>— Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement pour
+relever la jeune fille.</p>
+
+<p>— Sire, quand je vous aurai sacrifié mon honneur et ma raison, vous
+croirez peut-être à ma loyauté. Le récit qui vous a été fait chez
+Madame et par Madame est un mensonge; ce que j’ai dit sous le grand
+chêne...</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Cela seulement, c’était la vérité.</p>
+
+<p>— Mademoiselle! s’écria le roi.</p>
+
+<p>— Sire, s’écria La Vallière entraînée par la violence de ses
+sensations, Sire, dussé-je mourir de honte à cette place où sont
+enracinés mes deux genoux, je vous le répéterai jusqu’à ce que la voix
+me manque: j’ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous aime!</p>
+
+<p>— Vous?</p>
+
+<p>— Je vous aime, Sire, depuis le jour où je vous ai vu, depuis
+qu’à Blois, où je languissais, votre regard royal est tombé sur
+moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C’est un crime de
+lèse-majesté, je le sais, qu’une pauvre fille comme moi aime son roi
+et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, méprisez-moi pour cette
+imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais que je vous ai
+raillé, que je vous ai trahi. Je suis d’un sang fidèle à la royauté,
+Sire; et j’aime... j’aime mon roi!... Oh! je me meurs!</p>
+
+<p>Et tout à coup, épuisée de force, de voix, d’haleine, elle tomba pliée
+en deux, pareille à cette fleur dont parle Virgile et qu’a touchée la
+faux du moissonneur.</p>
+
+<p>Le roi, à ces mots, à cette véhémente supplique, n’avait gardé ni
+rancune, ni doute; son cœur tout entier s’était ouvert au souffle
+ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux langage.</p>
+
+<p>Aussi, lorsqu’il entendit l’aveu passionné de cet amour, il faiblit, et
+voila son visage dans ses deux mains.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu’il sentit les mains de La Vallière cramponnées à ses
+mains, lorsque la tiède pression de l’amoureuse jeune fille eut gagné
+ses artères, il s’embrasa à son tour, et, saisissant La Vallière à
+bras-le-corps, il la releva et la serra contre son cœur.</p>
+
+<p>Mais elle, mourante, laissant aller sa tête vacillante sur ses épaules,
+ne vivait plus.</p>
+
+<p>Alors le roi, effrayé, appela de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan, qui avait poussé la discrétion jusqu’à rester immobile
+dans son coin en feignant d’essuyer une larme, accourut à cet appel du
+roi.</p>
+
+<p>Alors il aida Louis à faire asseoir la jeune fille sur un fauteuil, lui
+frappa dans les mains, lui répandit de l’eau de la reine de Hongrie en
+lui répétant:</p>
+
+<p>— Mademoiselle, allons, mademoiselle, c’est fini, le roi vous croit, le
+roi vous pardonne. Eh! là, là! prenez garde, vous allez émouvoir trop
+violemment le roi, mademoiselle; Sa Majesté est sensible, Sa Majesté a
+un cœur. Ah! diable! mademoiselle, faites-y attention, le roi est fort
+pâle.</p>
+
+<p>En effet, le roi pâlissait visiblement.</p>
+
+<p>Quant à La Vallière, elle ne bougeait pas.</p>
+
+<p>— Mademoiselle! mademoiselle! en vérité, continuait de Saint-Aignan,
+revenez à vous, je vous en prie, je vous en supplie, il est temps;
+songez à une chose, c’est que si le roi se trouvait mal, je serais
+obligé d’appeler son médecin. Ah! quelle extrémité, mon Dieu!
+Mademoiselle, chère mademoiselle, revenez à vous, faites un effort,
+vite, vite!</p>
+
+<p>Il était difficile de déployer plus d’éloquence persuasive que ne le
+faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus énergique et de plus
+actif encore que cette éloquence réveilla La Vallière.</p>
+
+<p>Le roi s’était agenouillé devant elle, et lui imprimait dans la paume
+de la main ces baisers brûlants qui sont aux mains ce que le baiser des
+lèvres est au visage. Elle revint enfin à elle, rouvrit languissamment
+les yeux, et, avec un mourant regard:</p>
+
+<p>— Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majesté m’a donc pardonné?</p>
+
+<p>Le roi ne répondit pas... il était encore trop ému.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan crut devoir s’éloigner de nouveau... Il avait deviné la
+flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majesté.</p>
+
+<p>La Vallière se leva.</p>
+
+<p>— Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je me
+suis justifiée, je l’espère du moins, aux yeux de Votre Majesté,
+accordez-moi de me retirer dans un couvent. J’y bénirai mon roi toute
+ma vie, et j’y mourrai en aimant Dieu, qui m’a fait un jour de bonheur.</p>
+
+<p>— Non, non, répondit le roi, non, vous vivrez ici en bénissant Dieu, au
+contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une existence de
+félicité, Louis qui vous aime, Louis qui vous le jure!</p>
+
+<p>— Oh! Sire, Sire!...</p>
+
+<p>Et sur ce doute de La Vallière, les baisers du roi devinrent si
+brûlants, que de Saint-Aignan crut qu’il était de son devoir de passer
+de l’autre côté de la tapisserie.</p>
+
+<p>Mais ces baisers, qu’elle n’avait pas eu la force de repousser d’abord,
+commencèrent à brûler la jeune fille.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, s’écria-t-elle alors, ne me faites pas repentir d’avoir été
+si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majesté me méprise encore.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de respect, je
+n’aime et n’honore rien au monde plus que vous, et rien à ma cour ne
+sera, j’en jure Dieu, aussi estimé que vous ne le serez désormais; je
+vous demande donc pardon de mon emportement, mademoiselle, il venait
+d’un excès d’amour; mais je puis vous prouver que j’aimerai encore
+davantage, en vous respectant autant que vous pourrez le désirer.</p>
+
+<p>Puis, s’inclinant devant elle et lui prenant la main:</p>
+
+<p>— Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur d’agréer
+le baiser que je dépose sur votre main?</p>
+
+<p>Et la lèvre du roi se posa respectueuse et légère sur la main
+frissonnante de la jeune fille.</p>
+
+<p>— Désormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La Vallière
+de son regard, désormais vous êtes sous ma protection. Ne parlez à
+personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres celui qu’ils
+ont pu vous faire. À l’avenir, vous serez tellement au-dessus de
+ceux-là, que, loin de vous inspirer de la crainte, ils ne vous feront
+plus même pitié.</p>
+
+<p>Et il salua religieusement comme au sortir d’un temple.</p>
+
+<p>Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s’approcha tout humble:</p>
+
+<p>— Comte, dit-il, j’espère que Mademoiselle voudra bien vous accorder un
+peu de son amitié en retour de celle que je lui ai vouée à jamais.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan fléchit le genou devant La Vallière.</p>
+
+<p>— Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un pareil
+honneur!</p>
+
+<p>— Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu,
+mademoiselle, ou plutôt au revoir: faites-moi la grâce de ne pas
+m’oublier dans votre prière.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, dit La Vallière, soyez tranquille: vous êtes avec Dieu dans
+mon cœur.</p>
+
+<p>Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de
+Saint-Aignan par les degrés.</p>
+
+<p>Madame n’avait pas prévu ce dénouement-là: ni naïade ni dryade n’en
+avaient parlé.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXXXIV_Le_nouveau_general_des_jesuites">Chapitre CXXXIV — Le nouveau général des jésuites</h2>
+</div>
+
+
+<p>Tandis que La Vallière et le roi confondaient dans leur premier
+aveu tous les chagrins du passé, tout le bonheur du présent, toutes
+les espérances de l’avenir, Fouquet, rentré chez lui, c’est-à-dire
+dans l’appartement qui lui avait été départi au château, Fouquet
+s’entretenait avec Aramis, justement de tout ce que le roi négligeait
+en ce moment.</p>
+
+<p>— Vous me direz, commença Fouquet, lorsqu’il eut installé son hôte dans
+un fauteuil et pris place lui-même à ses côtés, vous me direz, monsieur
+d’Herblay, où nous en sommes maintenant de l’affaire de Belle-Île, et
+si vous en avez reçu quelques nouvelles.</p>
+
+<p>— Monsieur le surintendant, répondit Aramis, tout va de ce côté comme
+nous le désirons; les dépenses ont été soldées, rien n’a transpiré de
+nos desseins.</p>
+
+<p>— Mais les garnisons que le roi voulait y mettre?</p>
+
+<p>— J’ai reçu ce matin la nouvelle qu’elles y étaient arrivées depuis
+quinze jours.</p>
+
+<p>— Et on les a traitées?</p>
+
+<p>— À merveille.</p>
+
+<p>— Mais l’ancienne garnison, qu’est-elle devenue?</p>
+
+<p>— Elle a repris terre à Sarzeau, et on l’a immédiatement dirigée sur
+Quimper.</p>
+
+<p>— Et les nouveaux garnisaires?</p>
+
+<p>— Sont à nous à cette heure.</p>
+
+<p>— Vous êtes sûr de ce que vous dites, mon cher monsieur de Vannes?</p>
+
+<p>— Sûr, et vous allez voir, d’ailleurs, comment les choses se sont
+passées.</p>
+
+<p>— Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-Île est
+justement la plus mauvaise.</p>
+
+<p>— Je sais cela et j’agis en conséquence; pas d’espace, pas de
+communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd’hui, c’est
+grande pitié, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui n’appartenaient
+qu’à lui, de voir combien les jeunes gens cherchent à se divertir,
+et combien, en conséquence, ils inclinent vers celui qui paie les
+divertissements.</p>
+
+<p>— Mais s’ils s’amusent à Belle-Île?</p>
+
+<p>— S’ils s’amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais s’ils
+s’ennuient de par le roi et s’amusent de par M. Fouquet, ils aimeront
+M. Fouquet.</p>
+
+<p>— Et vous avez prévenu mon intendant, afin qu’aussitôt leur arrivée...</p>
+
+<p>— Non pas: on les a laissés huit jours s’ennuyer tout à leur aise;
+mais, au bout de huit jours, ils ont réclamé, disant que les derniers
+officiers s’amusaient plus qu’eux. On leur a répondu alors que les
+anciens officiers avaient su se faire un ami de M. Fouquet, et que M.
+Fouquet, les connaissant pour des amis, leur avait dès lors voulu assez
+de bien pour qu’ils ne s’ennuyassent point sur ses terres. Alors ils
+ont réfléchi. Mais aussitôt l’intendant a ajouté que, sans préjuger les
+ordres de M. Fouquet, il connaissait assez son maître pour savoir que
+tout gentilhomme au service du roi l’intéressait, et qu’il ferait, bien
+qu’il ne connût pas les nouveaux venus, autant pour eux qu’il avait
+fait pour les autres.</p>
+
+<p>— À merveille! Et, là-dessus, les effets ont suivi les promesses,
+j’espère? Je désire, vous le savez, qu’on ne promette jamais en mon nom
+sans tenir.</p>
+
+<p>— Là-dessus, on a mis à la disposition des officiers nos deux corsaires
+et vos chevaux; on leur a donné les clefs de la maison principale; en
+sorte qu’ils y font des parties de chasse et des promenades avec ce
+qu’ils trouvent de dames à Belle-Île, et ce qu’ils ont pu en recruter
+ne craignant pas le mal de mer dans les environs.</p>
+
+<p>— Et il y en a bon nombre à Sarzeau et à Vannes, n’est-ce pas, Votre
+Grandeur?</p>
+
+<p>— Oh! sur toute la côte, répondit tranquillement Aramis.</p>
+
+<p>— Maintenant, pour les soldats?</p>
+
+<p>— Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des
+vivres excellents et une haute paie.</p>
+
+<p>— Très bien; en sorte?...</p>
+
+<p>— En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est déjà
+meilleure que l’autre.</p>
+
+<p>— Bien.</p>
+
+<p>— Il en résulte que, si Dieu consent à ce que l’on nous renouvelle
+ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au bout de trois
+ans l’armée y aura passé, si bien qu’au lieu d’avoir un régiment pour
+nous, nous aurons cinquante mille hommes.</p>
+
+<p>— Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous, monsieur
+d’Herblay, n’était un ami précieux, impayable; mais dans tout cela,
+ajouta — t-il en riant, nous oublions notre ami du Vallon: que
+devient-il? Pendant ces trois jours que j’ai passés à Saint-Mandé, j’ai
+tout oublié, je l’avoue.</p>
+
+<p>— Oh! je ne l’oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est à
+Saint-Mandé, graissé sur toutes les articulations, choyé en nourriture,
+soigné en vins; je lui ai fait donner la promenade du petit parc,
+promenade que vous vous êtes réservée pour vous seul; il en use. Il
+recommence à marcher; il exerce sa force en courbant de jeunes ormes ou
+en faisant éclater de vieux chênes, comme faisait Milon de Crotone, et
+comme il n’y a pas de lions dans le parc, il est probable que nous le
+retrouverons entier. C’est un brave que notre Porthos.</p>
+
+<p>— Oui; mais, en attendant, il va s’ennuyer.</p>
+
+<p>— Oh! jamais.</p>
+
+<p>— Il va questionner?</p>
+
+<p>— Il ne voit personne.</p>
+
+<p>— Mais, enfin, il attend ou espère quelque chose?</p>
+
+<p>— Je lui ai donné un espoir que nous réaliserons quelque matin, et il
+vit là-dessus.</p>
+
+<p>— Lequel?</p>
+
+<p>— Celui d’être présenté au roi.</p>
+
+<p>— Oh! oh! en quelle qualité?</p>
+
+<p>— D’ingénieur de Belle-Île, pardieu!</p>
+
+<p>— Est-ce possible?</p>
+
+<p>— C’est vrai.</p>
+
+<p>— Certainement; maintenant ne serait-il point nécessaire qu’il
+retournât à Belle-Île?</p>
+
+<p>— Indispensable; je songe même à l’y envoyer le plus tôt possible.
+Porthos a beaucoup de représentation; c’est un homme dont d’Artagnan,
+Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos ne se livre jamais;
+il est plein de dignité; devant les officiers, il fera l’effet d’un
+paladin du temps des croisades. Il grisera l’état-major sans se griser,
+et sera pour tout le monde un objet d’admiration et de sympathie; puis,
+s’il arrivait que nous eussions un ordre à faire exécuter, Porthos est
+une consigne vivante, et il faudra toujours en passer par où il voudra.</p>
+
+<p>— Donc, renvoyez-le.</p>
+
+<p>— Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement, car il
+faut que je vous dise une chose.</p>
+
+<p>— Laquelle?</p>
+
+<p>— C’est que je me défie de d’Artagnan. Il n’est pas à Fontainebleau
+comme vous l’avez pu remarquer, et d’Artagnan n’est jamais absent ou
+oisif impunément. Aussi maintenant que mes affaires sont faites, je
+vais tâcher de savoir quelles sont les affaires que fait d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Vos affaires sont faites, dites-vous?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Vous êtes bien heureux, en ce cas, et j’en voudrais pouvoir dire
+autant.</p>
+
+<p>— J’espère que vous ne vous inquiétez plus?</p>
+
+<p>— Hum!</p>
+
+<p>— Le roi vous reçoit à merveille.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Et Colbert vous laisse en repos?</p>
+
+<p>— À peu près.</p>
+
+<p>— En ce cas, dit Aramis avec cette suite d’idées qui faisait sa force,
+en ce cas, nous pouvons donc songer à ce que je vous disais hier à
+propos de la petite?</p>
+
+<p>— Quelle petite?</p>
+
+<p>— Vous avez déjà oublié?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— À propos de La Vallière?</p>
+
+<p>— Ah! c’est juste.</p>
+
+<p>— Vous répugne-t-il donc de gagner cette fille?</p>
+
+<p>— Sur un seul point.</p>
+
+<p>— Lequel?</p>
+
+<p>— C’est que le cœur est intéressé autre part, et que je ne ressens
+absolument rien pour cette enfant.</p>
+
+<p>— Oh! oh! dit Aramis; occupé par le cœur, avez-vous dit?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Diable! il faut prendre garde à cela.</p>
+
+<p>— Pourquoi?</p>
+
+<p>— Parce qu’il serait terrible d’être occupé par le cœur quand, ainsi
+que vous, on a tant besoin de sa tête.</p>
+
+<p>— Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, à votre premier appel j’ai
+tout quitté. Mais revenons à la petite. Quelle utilité voyez-vous à ce
+que je m’occupe d’elle?</p>
+
+<p>— Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, à ce que
+l’on croit du moins.</p>
+
+<p>— Et vous qui savez tout, vous savez autre chose?</p>
+
+<p>— Je sais que le roi a changé bien rapidement; qu’avant-hier le roi
+était tout feu pour Madame; qu’il y a déjà quelques jours, Monsieur
+s’est plaint de ce feu à la reine mère; qu’il y a eu des brouilles
+conjugales, des gronderies maternelles.</p>
+
+<p>— Comment savez-vous tout cela?</p>
+
+<p>— Je le sais, enfin.</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Eh bien! à la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le roi n’a
+plus adressé la parole, n’a plus fait attention à Son Altesse Royale.</p>
+
+<p>— Après?</p>
+
+<p>— Après, il s’est occupé de Mlle de La Vallière. Mlle de La Vallière
+est fille d’honneur de Madame. Savez-vous ce qu’en amour on appelle un
+chaperon?</p>
+
+<p>— Sans doute.</p>
+
+<p>— Eh bien! Mlle de La Vallière est le chaperon de Madame. Profitez
+de cette position. Vous n’avez pas besoin de cela. Mais enfin,
+l’amour-propre blessé rendra la conquête plus facile; la petite aura
+le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce qu’un homme
+intelligent fait avec un secret.</p>
+
+<p>— Mais comment arriver à elle?</p>
+
+<p>— Vous me demandez cela? fit Aramis.</p>
+
+<p>— Sans doute, je n’aurai pas le temps de m’occuper d’elle.</p>
+
+<p>— Elle est pauvre, elle est humble, vous lui créerez une position: soit
+qu’elle subjugue le roi comme maîtresse, soit qu’elle ne se rapproche
+de lui que comme confidente, vous aurez fait une nouvelle adepte.</p>
+
+<p>— C’est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous à l’égard de cette petite?</p>
+
+<p>— Quand vous avez désiré une femme, qu’avez-vous fait, monsieur le
+surintendant?</p>
+
+<p>— Je lui ai écrit. J’ai fait mes protestations d’amour. J’y ai ajouté
+mes offres de service, et j’ai signé Fouquet.</p>
+
+<p>— Et nulle n’a résisté?</p>
+
+<p>— Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu’elle a cédé comme
+les autres.</p>
+
+<p>— Voulez-vous prendre la peine d’écrire? dit Aramis à Fouquet en lui
+présentant une plume.</p>
+
+<p>Fouquet la prit.</p>
+
+<p>— Dictez, dit-il. J’ai tellement la tête occupée ailleurs, que je ne
+saurais trouver deux lignes.</p>
+
+<p>— Soit, fit Aramis. Écrivez.</p>
+
+<p>Et il dicta:</p>
+
+<p>«Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point étonnée que je
+vous aie trouvée belle.</p>
+
+<p>Mais vous ne pouvez, faute d’une position digne de vous, que végéter à
+la Cour.</p>
+
+<p>L’amour d’un honnête homme, au cas où vous auriez quelque ambition,
+pourrait servir d’auxiliaire à votre esprit et à vos charmes.</p>
+
+<p>Je mets mon amour à vos pieds; mais, comme un amour, si humble et si
+discret qu’il soit, peut compromettre l’objet de son culte, il ne sied
+pas qu’une personne de votre mérite risque d’être compromise sans
+résultat sur son avenir.</p>
+
+<p>Si vous daignez répondre à mon amour, mon amour vous prouvera sa
+reconnaissance en vous faisant à tout jamais libre et indépendante.»</p>
+
+<p>Après avoir écrit, Fouquet regarda Aramis.</p>
+
+<p>— Signez, dit celui-ci.</p>
+
+<p>— Est-ce bien nécessaire?</p>
+
+<p>— Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous oubliez
+cela, mon cher surintendant.</p>
+
+<p>Fouquet signa.</p>
+
+<p>— Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis.</p>
+
+<p>— Mais par un valet excellent.</p>
+
+<p>— Dont vous êtes sûr?</p>
+
+<p>— C’est mon grison ordinaire.</p>
+
+<p>— Très bien.</p>
+
+<p>— Au reste, nous jouons, de ce côté-là, un jeu qui n’est pas lourd.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite pour
+le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l’argent qu’elle peut
+désirer.</p>
+
+<p>— Le roi a donc de l’argent? demanda Aramis.</p>
+
+<p>— Dame! il faut croire, il n’en demande plus.</p>
+
+<p>— Oh! il en redemandera, soyez tranquille.</p>
+
+<p>— Il y a même plus, j’eusse cru qu’il me parlerait de cette fête de
+Vaux.</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Il n’en a point parlé.</p>
+
+<p>— Il en parlera.</p>
+
+<p>— Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d’Herblay.</p>
+
+<p>— Pas lui.</p>
+
+<p>— Il est jeune; donc, il est bon.</p>
+
+<p>— Il est jeune; donc, il est faible ou passionné; et M. Colbert tient
+dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.</p>
+
+<p>— Vous voyez bien que vous le craignez.</p>
+
+<p>— Je ne le nie pas.</p>
+
+<p>— Alors, je suis perdu.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Je n’étais fort auprès du roi que par l’argent.</p>
+
+<p>— Après?</p>
+
+<p>— Et je suis ruiné.</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Comment, non? Savez-vous mes affaires mieux que moi?</p>
+
+<p>— Peut-être.</p>
+
+<p>— Et cependant s’il demande cette fête?</p>
+
+<p>— Vous la donnerez.</p>
+
+<p>— Mais l’argent?</p>
+
+<p>— En avez-vous jamais manqué?</p>
+
+<p>— Oh! si vous saviez à quel prix je me suis procuré le dernier.</p>
+
+<p>— Le prochain ne vous coûtera rien.</p>
+
+<p>— Qui donc me le donnera?</p>
+
+<p>— Moi.</p>
+
+<p>— Vous me donnerez six millions?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Vous, six millions?</p>
+
+<p>— Dix, s’il le faut.</p>
+
+<p>— En vérité, mon cher d’Herblay, dit Fouquet, votre confiance
+m’épouvante plus que la colère du roi.</p>
+
+<p>— Bah!</p>
+
+<p>— Qui donc êtes-vous?</p>
+
+<p>— Vous me connaissez, ce me semble.</p>
+
+<p>— Je me trompe; alors, que voulez-vous?</p>
+
+<p>— Je veux sur le trône de France un roi qui soit dévoué à M. Fouquet,
+et je veux que M. Fouquet me soit dévoué.</p>
+
+<p>— Oh! s’écria Fouquet en lui serrant la main, quant à vous appartenir,
+je vous appartiens bien; mais, croyez-le bien, mon cher d’Herblay, vous
+vous faites illusion.</p>
+
+<p>— En quoi?</p>
+
+<p>— Jamais le roi ne me sera dévoué.</p>
+
+<p>— Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait dévoué, ce me semble.</p>
+
+<p>— Mais si, au contraire, vous venez de le dire.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas dit le roi. J’ai dit un roi.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas tout un?</p>
+
+<p>— Au contraire, c’est fort différent.</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>— Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme que
+Louis XIV.</p>
+
+<p>— Un autre homme?</p>
+
+<p>— Oui, qui tienne tout de vous.</p>
+
+<p>— Impossible!</p>
+
+<p>— Même son trône.</p>
+
+<p>— Oh! vous êtes fou! Il n’y a pas d’autre homme que le roi Louis XIV
+qui puisse s’asseoir sur le trône de France, je n’en vois pas, pas un
+seul.</p>
+
+<p>— J’en vois un, moi.</p>
+
+<p>— À moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant Aramis avec
+inquiétude... Mais Monsieur...</p>
+
+<p>— Ce n’est pas Monsieur.</p>
+
+<p>— Mais comment voulez-vous qu’un prince qui ne soit pas de la race,
+comment voulez-vous qu’un prince qui n’aura aucun droit...</p>
+
+<p>— Mon roi à moi, ou plutôt votre roi à vous, sera tout ce qu’il faut
+qu’il soit, soyez tranquille.</p>
+
+<p>— Prenez garde, prenez garde, monsieur d’Herblay, vous me donnez le
+frisson, vous me donnez le vertige.</p>
+
+<p>Aramis sourit.</p>
+
+<p>— Vous avez le frisson et le vertige à peu de frais, répliqua-t-il.</p>
+
+<p>— Oh! encore une fois, vous m’épouvantez.</p>
+
+<p>Aramis sourit.</p>
+
+<p>— Vous riez? demanda Fouquet.</p>
+
+<p>— Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois maintenant
+être seul à rire.</p>
+
+<p>— Mais expliquez-vous.</p>
+
+<p>— Au jour venu, je m’expliquerai, ne craignez rien. Vous n’êtes pas
+plus saint Pierre que je ne suis Jésus, et je vous dirai pourtant:
+«Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?»</p>
+
+<p>— Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas.</p>
+
+<p>— C’est qu’alors vous êtes aveugle: je ne vous traiterai donc plus en
+saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: «Un jour viendra où
+tes yeux s’ouvriront.»</p>
+
+<p>— Oh! dit Fouquet que je voudrais croire!</p>
+
+<p>— Vous ne croyez pas! vous à qui j’ai fait dix fois traverser l’abîme
+où seul vous vous fussiez engouffré; vous ne croyez pas, vous qui de
+procureur général êtes monté au rang d’intendant, du rang d’intendant
+au rang de premier ministre, et qui du rang de premier ministre
+passerez à celui de maire du palais. Mais, non, dit-il avec son éternel
+sourire... Non, non, vous ne pouvez voir, et, par conséquent vous ne
+pouvez croire cela.</p>
+
+<p>Et Aramis se leva pour se retirer.</p>
+
+<p>— Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m’avez jamais parlé ainsi, vous
+ne vous êtes jamais montré si confiant, ou plutôt si téméraire.</p>
+
+<p>— Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.</p>
+
+<p>— Vous l’avez donc?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Depuis peu de temps alors?</p>
+
+<p>— Depuis hier.</p>
+
+<p>— Oh! monsieur d’Herblay, prenez garde, vous poussez la sécurité
+jusqu’à l’audace.</p>
+
+<p>— Parce que l’on peut être audacieux quand on est puissant.</p>
+
+<p>— Vous êtes puissant?</p>
+
+<p>— Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.</p>
+
+<p>Fouquet se leva troublé à son tour.</p>
+
+<p>— Voyons, dit-il, voyons: vous avez parlé de renverser des rois, de les
+remplacer par d’autres rois. Dieu me pardonne! mais voilà, si je ne
+suis fou, ce que vous avez dit tout à l’heure.</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas fou, et j’ai véritablement dit cela tout à l’heure.</p>
+
+<p>— Et pourquoi l’avez-vous dit?</p>
+
+<p>— Parce que l’on peut parler ainsi de trônes renversés et de rois
+créés, quand on est soi-même au-dessus des rois et des trônes... de ce
+monde.</p>
+
+<p>— Alors vous êtes tout-puissant? s’écria Fouquet.</p>
+
+<p>— Je vous l’ai dit et je vous le répète, répondit Aramis l’œil brillant
+et la lèvre frémissante.</p>
+
+<p>Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tête dans ses
+mains.</p>
+
+<p>Aramis le regarda un instant comme eût fait l’ange des destinées
+humaines à l’égard d’un simple mortel.</p>
+
+<p>— Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre à La
+Vallière. Demain, nous nous reverrons, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tête comme un homme qui
+revient à lui; mais où cela nous reverrons-nous?</p>
+
+<p>— À la promenade du roi, si vous voulez.</p>
+
+<p>— Fort bien.</p>
+
+<p>Et ils se séparèrent.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXXXV_Lorage">Chapitre CXXXV — L’orage</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le lendemain, le jour s’était levé sombre et blafard, et, comme chacun
+savait la promenade arrêtée dans le programme royal, le regard de
+chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.</p>
+
+<p>Au haut des arbres stationnait une vapeur épaisse et ardente qui avait
+à peine eu la force de s’élever à trente pieds de terre sous les rayons
+d’un soleil qu’on n’apercevait qu’à travers le voile d’un lourd et
+épais nuage.</p>
+
+<p>Ce matin-là, pas de rosée. Les gazons étaient restés secs, les fleurs
+altérées. Les oiseaux chantaient avec plus de réserve qu’à l’ordinaire
+dans le feuillage immobile comme s’il était mort. Les murmures
+étranges, confus, pleins de vie, qui semblent naître et exister par le
+soleil, cette respiration de la nature qui parle incessante au milieu
+de tous les autres bruits, ne se faisait pas entendre: le silence
+n’avait jamais été si grand.</p>
+
+<p>Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu’il se mit à la
+fenêtre à son lever.</p>
+
+<p>Mais, comme tous les ordres étaient donnés pour la promenade, comme
+tous les préparatifs étaient faits, comme, chose bien plus péremptoire,
+Louis comptait sur cette promenade pour répondre aux promesses de son
+imagination, et, nous pouvons même déjà le dire, aux besoins de son
+cœur, le roi décida sans hésitation que l’état du ciel n’avait rien à
+faire dans tout cela, que la promenade était décidée et que, quelque
+temps qu’il fît, la promenade aurait lieu.</p>
+
+<p>Au reste, il y a dans certains règnes terrestres privilégiés du ciel
+des heures où l’on croirait que la volonté du roi terrestre a son
+influence sur la volonté divine. Auguste avait Virgile pour lui dire:
+<i>Nocte placet tota redeunt spectacula mane</i>. Louis XIV avait Boileau,
+qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer
+presque aussi complaisant pour lui que Jupiter l’avait été pour Auguste.</p>
+
+<p>Louis entendit la messe comme à son ordinaire, mais il faut l’avouer,
+quelque peu distrait de la présence du Créateur par le souvenir de la
+créature. Il s’occupa durant l’office à calculer plus d’une fois le
+nombre des minutes, puis des secondes qui le séparaient du bienheureux
+moment où la promenade allait commencer, c’est-à-dire du moment où
+Madame se mettrait en chemin avec ses filles d’honneur.</p>
+
+<p>Au reste, il va sans dire que tout le monde au château ignorait
+l’entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Vallière et le roi.
+Montalais peut-être, avec son bavardage habituel, l’eût répandue; mais
+Montalais, dans cette circonstance, était corrigée par Malicorne,
+lequel lui avait mis aux lèvres le cadenas de l’intérêt commun.</p>
+
+<p>Quant à Louis XIV, il était si heureux, qu’il avait pardonné, ou à peu
+près, à Madame, sa petite méchanceté de la veille. En effet, il avait
+plutôt à s’en louer qu’à s’en plaindre. Sans cette méchanceté, il ne
+recevait pas la lettre de La Vallière; sans cette lettre, il n’y avait
+pas d’audience, et sans cette audience il demeurait dans l’indécision.
+Il entrait donc trop de félicité dans son cœur pour que la rancune pût
+y tenir, en ce moment du moins.</p>
+
+<p>Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-sœur, Louis
+se promit de lui montrer encore plus d’amitié et de gracieux accueil
+que l’ordinaire.</p>
+
+<p>C’était à une condition cependant, à la condition qu’elle serait prête
+de bonne heure.</p>
+
+<p>Voilà les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui, il
+faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier celles
+auxquelles il eût dû songer en sa qualité de roi très chrétien et de
+fils aîné de l’Église.</p>
+
+<p>Cependant Dieu est si bon pour les jeunes cœurs, tout ce qui est
+amour, même amour coupable, trouve si facilement grâce à ses regards
+paternels, qu’au sortir de la messe, Louis, en levant ses yeux au ciel,
+put voir à travers les déchirures d’un nuage un coin de ce tapis d’azur
+que foule le pied du Seigneur.</p>
+
+<p>Il rentra au château, et, comme la promenade était indiquée pour midi
+seulement et qu’il n’était que dix heures, il se mit à travailler
+d’acharnement avec Colbert et Lyonne.</p>
+
+<p>Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table à la
+fenêtre, attendu que cette fenêtre donnait sur le pavillon de Madame,
+il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans, depuis sa
+faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais, qui venait, de
+son côté, d’un air affable et tout à fait heureux, faire sa cour au roi.</p>
+
+<p>Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers Colbert.</p>
+
+<p>Colbert souriait et paraissait lui-même plein d’aménité et de
+jubilation. Ce bonheur lui était venu depuis qu’un de ses secrétaires
+était entré et lui avait remis un portefeuille que, sans l’ouvrir,
+Colbert avait introduit dans la vaste poche de son haut-de-chausses.</p>
+
+<p>Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond de
+la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour celui de
+Fouquet.</p>
+
+<p>Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers Lyonne
+et Colbert:</p>
+
+<p>— Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le lirai à
+tête reposée.</p>
+
+<p>Et il sortit.</p>
+
+<p>Au signe du roi, Fouquet s’était hâté de monter. Quant à Aramis, qui
+accompagnait le surintendant, il s’était gravement replié au milieu du
+groupe de courtisans vulgaires, et s’y était perdu sans même avoir été
+remarqué par le roi.</p>
+
+<p>Le roi et Fouquet se rencontrèrent en haut de l’escalier.</p>
+
+<p>— Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui préparait
+Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majesté me comble. Ce n’est
+plus un jeune roi, c’est un jeune dieu qui règne sur la France, le dieu
+du plaisir du bonheur et de l’amour.</p>
+
+<p>Le roi rougit. Pour être flatteur, le compliment n’en était pas moins
+un peu direct.</p>
+
+<p>Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui séparait son cabinet
+de travail de sa chambre à coucher.</p>
+
+<p>— Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en s’asseyant
+sur le bord de la croisée, de façon à ne rien perdre de ce qui se
+passerait dans les parterres sur lesquels donnait la seconde entrée du
+pavillon de Madame.</p>
+
+<p>— Non, Sire... mais c’est pour quelque chose d’heureux, j’en suis
+certain, d’après le gracieux sourire de Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Ah! vous préjugez?</p>
+
+<p>— Non, Sire, je regarde et je vois.</p>
+
+<p>— Alors, vous vous trompez.</p>
+
+<p>— Moi, Sire?</p>
+
+<p>— Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une querelle.</p>
+
+<p>— À moi, Sire?</p>
+
+<p>— Oui, et des plus sérieuses.</p>
+
+<p>— En vérité, Votre Majesté m’effraie... et cependant j’attends, plein
+de confiance dans sa justice et dans sa bonté.</p>
+
+<p>— Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous préparez une grande fête à
+Vaux?</p>
+
+<p>Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d’une fièvre
+oubliée et qui revient.</p>
+
+<p>— Et vous ne m’invitez pas? continua le roi.</p>
+
+<p>— Sire, répondit Fouquet, je ne songeais pas à cette fête, et c’est
+hier au soir seulement qu’un de mes amis, Fouquet appuya sur le mot, a
+bien voulu m’y faire songer.</p>
+
+<p>— Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m’avez parlé de rien,
+monsieur Fouquet.</p>
+
+<p>— Sire, comment espérer que Votre Majesté descendrait à ce point des
+hautes régions où elle vit jusqu’à honorer ma demeure de sa présence
+royale?</p>
+
+<p>— Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m’avez point parlé de votre fête.</p>
+
+<p>— Je n’ai point parlé de cette fête, je le répète, au roi d’abord parce
+que rien n’était décidé à l’égard de cette fête, ensuite parce que je
+craignais un refus.</p>
+
+<p>— Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur Fouquet?
+Prenez garde, je suis décidé à vous pousser à bout.</p>
+
+<p>— Sire, le profond désir que j’avais de voir le roi agréer mon
+invitation.</p>
+
+<p>— Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que de
+nous entendre. Vous avez le désir de m’inviter à votre fête, j’ai le
+désir d’y aller; invitez-moi, et j’irai.</p>
+
+<p>— Quoi! Votre Majesté daignerait accepter? murmura le surintendant.</p>
+
+<p>— En vérité, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais plus
+qu’accepter; je crois que je m’invite moi-même.</p>
+
+<p>— Votre Majesté me comble d’honneur et de joie! s’écria Fouquet; mais
+je vais être forcé de répéter ce que M. de La Vieuville disait à votre
+aïeul Henri IV: <i>Domine, non sum dignus.</i></p>
+
+<p>— Ma réponse à ceci, monsieur Fouquet, c’est que, si vous donnez une
+fête, invité ou non, j’irai à votre fête.</p>
+
+<p>— Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tête sous
+cette faveur, qui, dans son esprit, était sa ruine. Mais comment Votre
+Majesté a-t-elle été prévenue?</p>
+
+<p>— Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles de vous
+et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il fier, monsieur
+Fouquet, que le roi soit jaloux de vous?</p>
+
+<p>— Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le jour
+où le roi sera jaloux de Vaux, j’aurai quelque chose de digne à offrir
+à mon roi.</p>
+
+<p>— Eh bien! monsieur Fouquet, préparez votre fête, et ouvrez à deux
+battants les portes de votre maison.</p>
+
+<p>— Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.</p>
+
+<p>— D’aujourd’hui en un mois.</p>
+
+<p>— Sire, Votre Majesté n’a-t-elle rien autre chose à désirer?</p>
+
+<p>— Rien, monsieur le surintendant, sinon, d’ici là, de vous avoir près
+de moi le plus qu’il vous sera possible.</p>
+
+<p>— Sire, j’ai l’honneur d’être de la promenade de Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Très bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces dames qui
+vont au rendez-vous.</p>
+
+<p>Le roi, à ces mots, avec toute l’ardeur, non seulement d’un jeune
+homme, mais d’un jeune homme amoureux se retira de la fenêtre pour
+prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de chambre.</p>
+
+<p>On entendait en dehors le piétinement des chevaux et le roulement des
+roues sur le sable de la cour.</p>
+
+<p>Le roi descendit. Au moment où il apparut sur le perron, chacun
+s’arrêta. Le roi marcha droit à la jeune reine. Quant à la reine mère,
+toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle était
+atteinte, elle n’avait pas voulu sortir.</p>
+
+<p>Marie-Thérèse monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de quel
+côté il désirait que la promenade fût dirigée.</p>
+
+<p>Le roi, qui venait de voir La Vallière, toute pâle encore des
+événements de la veille, monter dans une calèche avec trois de ses
+compagnes, répondit à la reine qu’il n’avait point de préférence, et
+qu’il serait bien partout où elle serait.</p>
+
+<p>La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers Apremont.</p>
+
+<p>Les piqueurs partirent en avant.</p>
+
+<p>Le roi monta à cheval. Il suivit pendant quelques minutes la voiture de
+la reine et de Madame en se tenant à la portière.</p>
+
+<p>Le temps s’était à peu près éclairci; cependant une espèce de voile
+poussiéreux, semblable à une gaze salie, s’étendait sur toute la
+surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes micacés dans le
+périple de ses rayons.</p>
+
+<p>La chaleur était étouffante.</p>
+
+<p>Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention à l’état du ciel,
+nul ne parut s’en inquiéter, et la promenade, selon l’ordre qui en
+avait été donné par la reine, fut dirigée vers Apremont.</p>
+
+<p>La troupe des courtisans était bruyante et joyeuse, on voyait que
+chacun tendait à oublier et à faire oublier aux autres les aigres
+discussions de la veille.</p>
+
+<p>Madame, surtout, était charmante.</p>
+
+<p>En effet, Madame voyait le roi à sa portière, et, comme elle ne
+supposait pas qu’il fût là pour la reine, elle espérait que son prince
+lui était revenu.</p>
+
+<p>Mais, au bout d’un quart de lieue à peu près fait sur la route, le roi,
+après un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant filer le
+carrosse de la reine, puis celui des premières dames d’honneur, puis
+tous les autres successivement qui, le voyant s’arrêter, voulaient
+s’arrêter à leur tour.</p>
+
+<p>Mais le roi leur faisait signe de la main qu’ils eussent à continuer
+leur chemin.</p>
+
+<p>Lorsque passa le carrosse de La Vallière, le roi s’en approcha.</p>
+
+<p>Le roi salua les dames et se disposait à suivre le carrosse des filles
+d’honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame, lorsque la
+file des carrosses s’arrêta tout à coup.</p>
+
+<p>Sans doute la reine, inquiète de l’éloignement du roi, venait de donner
+l’ordre d’accomplir cette évolution.</p>
+
+<p>On se rappelle que la direction de la promenade lui avait été accordée.</p>
+
+<p>Le roi lui fit demander quel était son désir en arrêtant les voitures.</p>
+
+<p>— De marcher à pied, répondit-elle.</p>
+
+<p>Sans doute espérait-elle que le roi, qui suivait à cheval le carrosse
+des filles d’honneur, n’oserait à pied suivre les filles d’honneur
+elles-mêmes.</p>
+
+<p>On était au milieu de la forêt.</p>
+
+<p>La promenade, en effet, s’annonçait belle, belle surtout pour des
+rêveurs ou des amants.</p>
+
+<p>Trois belles allées, longues, ombreuses et accidentées, partaient du
+petit carrefour où l’on venait de faire halte.</p>
+
+<p>Ces allées, vertes de mousse, dentelées de feuillage ayant chacune
+un petit horizon d’un pied de ciel entrevu sous l’entrelacement des
+arbres, voilà quel était l’aspect des localités.</p>
+
+<p>Au fond de ces allées passaient et repassaient, avec des signes
+manifestes d’inquiétude, les chevreuils effarés, qui, après s’être
+arrêtés un instant au milieu du chemin et avoir relevé la tête,
+fuyaient comme des flèches, rentrant d’un seul bond dans l’épaisseur
+des bois, où ils disparaissaient, tandis que, de temps en temps, un
+lapin philosophe, debout sur son derrière, se grattait le museau avec
+les pattes de devant et interrogeait l’air pour reconnaître si tous ces
+gens qui s’approchaient et qui venaient troubler ainsi ses méditations,
+ses repas et ses amours, n’étaient pas suivis par quelque chien à
+jambes torses ou ne portaient point quelque fusil sous le bras.</p>
+
+<p>Toute la compagnie, au reste, était descendue de carrosse en voyant
+descendre la reine.</p>
+
+<p>Marie-Thérèse prit le bras d’une de ses dames d’honneur, et, après
+un oblique coup d’œil donné au roi, qui ne parut point s’apercevoir
+qu’il fût le moins du monde l’objet de l’attention de la reine, elle
+s’enfonça dans la forêt par le premier sentier qui s’ouvrit devant elle.</p>
+
+<p>Deux piqueurs marchaient devant Sa Majesté avec des cannes dont ils se
+servaient pour relever les branches ou écarter les ronces qui pouvaient
+embarrasser le chemin.</p>
+
+<p>En mettant pied à terre, Madame trouva à ses côtés M. de Guiche, qui
+s’inclina devant elle et se mit à sa disposition.</p>
+
+<p>Monsieur, enchanté de son bain de la surveille, avait déclaré qu’il
+optait pour la rivière, et, tout en donnant congé à de Guiche, il était
+resté au château avec le chevalier de Lorraine et Manicamp.</p>
+
+<p>Il n’éprouvait plus ombre de jalousie.</p>
+
+<p>On l’avait donc cherché inutilement dans le cortège; mais comme
+Monsieur était un prince fort personnel, qui concourait d’habitude fort
+médiocrement au plaisir général, son absence avait été plutôt un sujet
+de satisfaction que de regret.</p>
+
+<p>Chacun avait suivi l’exemple donné par la reine et par Madame,
+s’accommodant à sa guise selon le hasard ou selon son goût.</p>
+
+<p>Le roi, nous l’avons dit, était demeuré près de La Vallière, et,
+descendant de cheval au moment où l’on ouvrait la portière du carrosse,
+il lui avait offert la main.</p>
+
+<p>Aussitôt Montalais et Tonnay-Charente s’étaient éloignées, la première
+par calcul, la seconde par discrétion.</p>
+
+<p>Seulement, il y avait cette différence entre elles deux que l’une
+s’éloignait dans le désir d’être agréable au roi et l’autre dans celui
+de lui être désagréable.</p>
+
+<p>Pendant la dernière demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris ses
+dispositions: tout ce voile, comme poussé par un vent de chaleur,
+s’était massé à l’occident; puis repoussé par un courant contraire,
+s’avançait lentement, lourdement.</p>
+
+<p>On sentait s’approcher l’orage; mais, comme le roi ne le voyait pas,
+personne ne se croyait le droit de le voir.</p>
+
+<p>La promenade fut donc continuée; quelques esprits inquiets levaient de
+temps en temps les yeux au ciel.</p>
+
+<p>D’autres, plus timides encore, se promenaient sans s’écarter des
+voitures, où ils comptaient aller chercher un abri en cas d’orage.</p>
+
+<p>Mais la plus grande partie du cortège, en voyant le roi entrer
+bravement dans le bois avec La Vallière, la plus grande partie du
+cortège, disons-nous, suivit le roi.</p>
+
+<p>Ce que voyant, le roi prit la main de La Vallière et l’entraîna dans
+une allée latérale, où cette fois personne n’osa le suivre.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXXXVI_La_pluie">Chapitre CXXXVI — La pluie</h2>
+</div>
+
+
+<p>En ce moment, dans la direction même que venaient de prendre le roi et
+La Vallière seulement, marchant sous bois au lieu de suivre l’allée,
+deux hommes avançaient fort insoucieux de l’état du ciel.</p>
+
+<p>Ils tenaient leurs têtes inclinées comme des gens qui pensent à de
+graves intérêts.</p>
+
+<p>Ils n’avaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La Vallière.</p>
+
+<p>Tout à coup quelque chose passa dans l’air comme une bouffée de flammes
+suivies d’un grondement sourd et lointain.</p>
+
+<p>— Ah! dit l’un des deux en relevant la tête, voici l’orage.
+Regagnons-nous les carrosses, mon cher d’Herblay?</p>
+
+<p>Aramis leva les yeux en l’air et interrogea le temps.</p>
+
+<p>— Oh! dit-il, rien ne presse encore.</p>
+
+<p>Puis, reprenant la conversation où il l’avait sans doute laissée:</p>
+
+<p>— Vous dites donc que la lettre que nous avons écrite hier au soir doit
+être à cette heure parvenue à destination?</p>
+
+<p>— Je dis qu’elle l’est certainement.</p>
+
+<p>— Par qui l’avez-vous fait remettre?</p>
+
+<p>— Par mon grison, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire.</p>
+
+<p>— A-t-il rapporté la réponse?</p>
+
+<p>— Je ne l’ai pas revu; sans doute la petite était à son service près
+de Madame ou s’habillait chez elle, elle l’aura fait attendre. L’heure
+de partir est venue et nous sommes partis. Je ne puis, en conséquence,
+savoir ce qui s’est passé là-bas.</p>
+
+<p>— Vous avez vu le roi avant le départ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Comment l’avez-vous trouvé?</p>
+
+<p>— Parfait ou infâme, selon qu’il aurait été vrai ou hypocrite.</p>
+
+<p>— Et la fête?</p>
+
+<p>— Aura lieu dans un mois.</p>
+
+<p>— Il s’y est invité?</p>
+
+<p>— Avec une insistance où j’ai reconnu Colbert.</p>
+
+<p>— C’est bien.</p>
+
+<p>— La nuit ne vous a point enlevé vos illusions?</p>
+
+<p>— Sur quoi?</p>
+
+<p>— Sur le concours que vous pouvez m’apporter en cette circonstance.</p>
+
+<p>— Non, j’ai passé la nuit à écrire, et tous les ordres sont donnés.</p>
+
+<p>— La fête coûtera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas.</p>
+
+<p>— J’en ferai six... Faites-en de votre côté deux ou trois à tout hasard.</p>
+
+<p>— Vous êtes un homme miraculeux, mon cher d’Herblay.</p>
+
+<p>Aramis sourit.</p>
+
+<p>— Mais, demanda Fouquet avec un reste d’inquiétude, puisque vous remuez
+ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours, n’avez-vous pas
+donné de votre poche les cinquante mille francs à Baisemeaux?</p>
+
+<p>— Parce que, il y a quelques jours, j’étais pauvre comme Job.</p>
+
+<p>— Et aujourd’hui?</p>
+
+<p>— Aujourd’hui, je suis plus riche que le roi.</p>
+
+<p>— Très bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que vous
+êtes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous arracher
+votre secret: n’en parlons plus.</p>
+
+<p>En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui éclata tout à
+coup en un violent coup de tonnerre.</p>
+
+<p>— Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien.</p>
+
+<p>— Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses.</p>
+
+<p>— Nous n’aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie.</p>
+
+<p>En effet, comme si le ciel se fût ouvert, une ondée aux larges gouttes
+fit tout à coup résonner le dôme de la forêt.</p>
+
+<p>— Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures avant
+que le feuillage soit inondé.</p>
+
+<p>— Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte.</p>
+
+<p>— Oui, mais où y a-t-il une grotte? demanda Aramis.</p>
+
+<p>— Moi, dit Fouquet avec un sourire, j’en connais une à dix pas d’ici.</p>
+
+<p>Puis s’orientant:</p>
+
+<p>— Oui, dit-il, c’est bien cela.</p>
+
+<p>— Que vous êtes heureux d’avoir si bonne mémoire! dit Aramis en
+souriant à son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant pas
+reparaître, votre cocher ne croie que vous avons pris une route de
+retour et ne suive les voitures de la Cour?</p>
+
+<p>— Oh! dit Fouquet, il n’y a pas de danger; quand je poste mon cocher et
+ma voiture à un endroit quelconque, il n’y a qu’un ordre exprès du roi
+qui puisse les faire déguerpir, et encore; d’ailleurs, il me semble que
+nous ne sommes pas les seuls qui nous soyons si fort avancés. J’entends
+des pas et un bruit de voix.</p>
+
+<p>Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne une
+masse de feuillage qui lui masquait la route.</p>
+
+<p>Le regard d’Aramis plongea en même temps que le sien par l’ouverture.</p>
+
+<p>— Une femme! dit Aramis.</p>
+
+<p>— Un homme! dit Fouquet.</p>
+
+<p>— La Vallière!</p>
+
+<p>— Le roi!</p>
+
+<p>— Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connaîtrait votre
+caverne? Cela ne m’étonnerait pas; il me paraît en commerce assez bien
+réglé avec les nymphes de Fontainebleau.</p>
+
+<p>— N’importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours; s’il ne la connaît pas,
+nous verrons ce qu’il devient; s’il la connaît, comme elle a deux
+ouvertures, tandis qu’il entrera par l’une, nous sortirons par l’autre.</p>
+
+<p>— Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre.</p>
+
+<p>— Nous y sommes.</p>
+
+<p>Fouquet écarta quelques branches, et l’on put apercevoir une excavation
+de roche que des bruyères, du lierre et une épaisse glandée cachaient
+entièrement.</p>
+
+<p>Fouquet montra le chemin.</p>
+
+<p>Aramis le suivit.</p>
+
+<p>Au moment d’entrer dans la grotte, Aramis se retourna.</p>
+
+<p>— Oh! oh! dit-il, les voilà qui entrent dans le bois, les voilà qui se
+dirigent de ce côté.</p>
+
+<p>— Eh bien! cédons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant Aramis
+par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse ma grotte.</p>
+
+<p>— En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus épais, voilà
+tout.</p>
+
+<p>Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l’air et non pas autour
+de lui.</p>
+
+<p>Il tenait le bras de La Vallière sous le sien, il tenait sa main sur la
+sienne.</p>
+
+<p>La Vallière commençait à glisser sur l’herbe humide.</p>
+
+<p>Louis regarda encore avec plus d’attention autour de lui, et,
+apercevant un chêne énorme au feuillage touffu, il entraîna La Vallière
+sous l’abri de ce chêne.</p>
+
+<p>La pauvre enfant regardait autour d’elle; elle semblait à la fois
+craindre et désirer d’être suivie.</p>
+
+<p>Le roi la fit adosser au tronc de l’arbre, dont la vaste circonférence,
+protégée par l’épaisseur du feuillage, était aussi sèche que si, en ce
+moment même, la pluie n’eût point tombé par torrents. Lui-même se tint
+devant elle nu-tête.</p>
+
+<p>Au bout d’un instant, quelques gouttes filtrèrent à travers les ramures
+de l’arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n’y fit pas même
+attention.</p>
+
+<p>— Oh! Sire! murmura La Vallière en poussant le chapeau du roi.</p>
+
+<p>Mais le roi s’inclina et refusa obstinément de se couvrir.</p>
+
+<p>— C’est le cas ou jamais d’offrir votre place, dit Fouquet à l’oreille
+d’Aramis.</p>
+
+<p>— C’est le cas ou jamais d’écouter et de ne pas perdre une parole de ce
+qu’ils vont se dire, répondit Aramis à l’oreille de Fouquet.</p>
+
+<p>En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir jusqu’à
+eux.</p>
+
+<p>— Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutôt je devine
+votre inquiétude; croyez que je regrette bien sincèrement de vous
+avoir isolée du reste de la compagnie, et cela pour vous mener dans un
+endroit où vous allez souffrir de la pluie. Vous êtes mouillée déjà,
+vous avez froid peut-être?</p>
+
+<p>— Non, Sire.</p>
+
+<p>— Vous tremblez cependant?</p>
+
+<p>— Sire, c’est la crainte que l’on n’interprète à mal mon absence au
+moment où tout le monde est réuni certainement.</p>
+
+<p>— Je vous proposerais bien de retourner aux voitures, mademoiselle;
+mais, en vérité, regardez et écoutez et dites-moi s’il est possible de
+tenter la moindre course en ce moment?</p>
+
+<p>En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par torrents.</p>
+
+<p>— D’ailleurs, continua le roi, il n’y a pas d’interprétation possible
+en votre défaveur. N’êtes-vous pas avec le roi de France, c’est-à-dire
+avec le premier gentilhomme du royaume?</p>
+
+<p>— Certainement, Sire, répondit La Vallière, et c’est un honneur bien
+grand pour moi; aussi n’est-ce point pour moi que je crains les
+interprétations.</p>
+
+<p>— Pour qui donc, alors?</p>
+
+<p>— Pour vous, Sire.</p>
+
+<p>— Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous comprends
+pas.</p>
+
+<p>— Votre Majesté a-t-elle donc déjà oublié ce qui s’est passé hier au
+soir chez Son Altesse Royale?</p>
+
+<p>— Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutôt permettez-moi de ne me
+souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre lettre, et...</p>
+
+<p>— Sire, interrompit La Vallière, voilà l’eau qui tombe, et Votre
+Majesté demeure tête nue.</p>
+
+<p>— Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle.</p>
+
+<p>— Oh! moi, dit La Vallière en souriant, moi, je suis une paysanne
+habituée à courir par les prés de la Loire, et par les jardins de
+Blois, quelque temps qu’il fasse. Et, quant à mes habits, ajouta-t-elle
+en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre Majesté voit
+qu’ils n’ont pas grand’chose à risquer.</p>
+
+<p>— En effet, mademoiselle, j’ai déjà remarqué plus d’une fois que vous
+deviez à peu près tout à vous-même et rien à la toilette. Vous n’êtes
+point coquette, et c’est pour moi une grande qualité.</p>
+
+<p>— Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites seulement:
+Vous ne pouvez pas être coquette.</p>
+
+<p>— Pourquoi cela?</p>
+
+<p>— Mais, dit en souriant La Vallière, parce que je ne suis pas riche.</p>
+
+<p>— Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s’écria vivement
+le roi.</p>
+
+<p>— Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis
+atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi...</p>
+
+<p>— Vous est indifférent?</p>
+
+<p>— M’est étranger comme m’étant défendu.</p>
+
+<p>— Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous soyez
+à ma Cour sur le pied où vous devriez y être. On ne m’a certainement
+point assez parlé des services de votre famille. La fortune de votre
+maison a été cruellement négligée par mon oncle.</p>
+
+<p>— Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d’Orléans a toujours
+été parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau-père. Les services
+étaient humbles, et l’on peut dire que nous avons été payés selon nos
+œuvres. Tout le monde n’a pas le bonheur de trouver des occasions
+de servir son roi avec éclat. Certes, je ne doute pas que, si les
+occasions se fussent rencontrées, ma famille n’eût eu le cœur aussi
+grand que son désir, mais nous n’avons pas eu ce bonheur.</p>
+
+<p>— Eh bien! mademoiselle, c’est aux rois à corriger le hasard, et je me
+charge bien joyeusement de réparer, au plus vite à votre égard, les
+torts de la fortune.</p>
+
+<p>— Non, Sire, s’écria vivement La Vallière, vous laisserez, s’il vous
+plaît, les choses en l’état où elles sont.</p>
+
+<p>— Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux faire
+pour vous?</p>
+
+<p>— On a fait tout ce que je désirais, Sire, lorsqu’on m’a accordé cet
+honneur de faire partie de la maison de Madame.</p>
+
+<p>— Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les vôtres.</p>
+
+<p>— Sire, votre intention si généreuse m’éblouit et m’effraie, car, en
+faisant pour ma maison ce que votre bonté vous pousse à faire, Votre
+Majesté nous créera des envieux, et à elle des ennemis. Laissez-moi,
+Sire, dans ma médiocrité; laissez à tous les sentiments que je puis
+ressentir la joyeuse délicatesse du désintéressement.</p>
+
+<p>— Oh! voilà un langage bien admirable, dit le roi.</p>
+
+<p>— C’est vrai, murmura Aramis à l’oreille de Fouquet, et il n’y doit pas
+être habitué.</p>
+
+<p>— Mais, répondit Fouquet, si elle fait une pareille réponse à mon
+billet?</p>
+
+<p>— Bon! dit Aramis, ne préjugeons pas et attendons la fin.</p>
+
+<p>— Et puis, cher monsieur d’Herblay, ajouta le surintendant, peu payé
+pour croire à tous les sentiments que venait d’exprimer La Vallière,
+c’est un habile calcul souvent que de paraître désintéressé avec les
+rois.</p>
+
+<p>— C’est justement ce que je pensais à la minute, dit Aramis. Écoutons.</p>
+
+<p>Le roi se rapprocha de La Vallière, et, comme l’eau filtrait de plus
+en plus à travers le feuillage du chêne, il tint son chapeau suspendu
+au-dessus de la tête de la jeune fille.</p>
+
+<p>La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui
+l’abritait et secoua la tête en poussant un soupir.</p>
+
+<p>— Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pensée peut donc parvenir
+jusqu’à votre cœur quand je lui fais un rempart du mien?</p>
+
+<p>— Sire, je vais vous le dire. J’avais déjà abordé cette question, si
+difficile à discuter par une jeune fille de mon âge, mais Votre Majesté
+m’a imposé silence. Sire, Votre Majesté ne s’appartient pas; Sire,
+Votre Majesté est mariée; tout sentiment qui écarterait Votre Majesté
+de la reine, en portant Votre Majesté à s’occuper de moi, serait pour
+la reine la source d’un profond chagrin.</p>
+
+<p>Le roi essaya d’interrompre la jeune fille, mais elle continua avec un
+geste suppliant:</p>
+
+<p>— La reine aime Votre Majesté avec une tendresse qui se comprend, la
+reine suit des yeux Votre Majesté à chaque pas qui l’écarte d’elle.
+Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel époux, elle demande au Ciel
+avec des larmes de lui en conserver la possession, et elle est jalouse
+du moindre mouvement de votre cœur.</p>
+
+<p>Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Vallière osa
+l’arrêter.</p>
+
+<p>— Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si, voyant
+une tendresse si vive et si noble, Votre Majesté donnait à la reine un
+sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh! mon Dieu! je
+sais bien qu’il est impossible, ou plutôt qu’il devrait être impossible
+que la plus grande reine du monde fût jalouse d’une pauvre fille
+comme moi. Mais elle est femme, cette reine, et, comme celui d’une
+simple femme, son cœur peut s’ouvrir à des soupçons que les méchants
+envenimeraient. Au nom du Ciel! Sire, ne vous occupez donc pas de moi,
+je ne le mérite pas.</p>
+
+<p>— Oh! mademoiselle, s’écria le roi, vous ne songez donc point qu’en
+parlant comme vous le faites-vous changez mon estime en admiration.</p>
+
+<p>— Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu’elles ne sont point; vous me
+voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande que Dieu ne
+m’a faite. Grâce pour moi, Sire! car, si je ne savais le roi le plus
+généreux homme de son royaume, je croirais que le roi veut se railler
+de moi.</p>
+
+<p>— Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j’en suis bien
+certain, s’écria Louis.</p>
+
+<p>— Sire, je serais forcée de le croire si le roi continuait à me tenir
+un pareil langage.</p>
+
+<p>— Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une tristesse
+qui n’avait rien d’affecté, le plus malheureux prince de la chrétienté,
+puisque je n’ai pas pouvoir de donner créance à mes paroles devant
+la personne que j’aime le plus au monde et qui me brise le cœur en
+refusant de croire à mon amour.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, dit La Vallière, écartant doucement le roi, qui s’était de
+plus en plus rapproché d’elle, voilà, je crois, l’orage qui se calme et
+la pluie qui cesse.</p>
+
+<p>Mais, au moment même où la pauvre enfant, pour fuir son pauvre cœur,
+trop d’accord sans doute avec celui du roi, prononçait ces paroles,
+l’orage se chargeait de lui donner un démenti; un éclair bleuâtre
+illumina la forêt d’un reflet fantastique, et un coup de tonnerre
+pareil à une décharge d’artillerie éclata sur la tête des deux jeunes
+gens, comme si la hauteur du chêne qui les abritait eût provoqué le
+tonnerre.</p>
+
+<p>La jeune fille ne put retenir un cri d’effroi.</p>
+
+<p>Le roi d’une main la rapprocha de son cœur et étendit l’autre au-dessus
+de sa tête comme pour la garantir de la foudre.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence où ce groupe, charmant comme tout ce qui
+est jeune et aimé, demeura immobile, tandis que Fouquet et Aramis le
+contemplaient, non moins immobiles que La Vallière et le roi.</p>
+
+<p>— Oh! Sire! Sire! murmura La Vallière, entendez-vous?</p>
+
+<p>Et elle laissa tomber sa tête sur son épaule.</p>
+
+<p>— Oui, dit le roi, vous voyez bien que l’orage ne passe pas.</p>
+
+<p>— Sire, c’est un avertissement.</p>
+
+<p>Le roi sourit.</p>
+
+<p>— Sire, c’est la voix de Dieu qui menace.</p>
+
+<p>— Eh bien! dit le roi, j’accepte effectivement ce coup de tonnerre pour
+un avertissement et même pour une menace, si d’ici à cinq minutes il se
+renouvelle avec une pareille force et une égale violence; mais, s’il
+n’en est rien, permettez-moi de penser que l’orage est l’orage et rien
+autre chose.</p>
+
+<p>En même temps le roi leva la tête comme pour interroger le ciel.</p>
+
+<p>Mais, comme si le ciel eût été complice de Louis, pendant les cinq
+minutes de silence qui suivirent l’explosion qui avait épouvanté les
+deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et, lorsque
+le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s’éloignant d’une manière
+visible, et comme si, pendant ces cinq minutes, l’orage, mis en fuite,
+eût parcouru dix lieues, fouetté par l’aile du vent.</p>
+
+<p>— Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore de
+la colère céleste; et puisque vous avez voulu faire de la foudre un
+pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas au moins un
+pressentiment de malheur?</p>
+
+<p>La jeune fille releva la tête; pendant ce temps, l’eau avait percé la
+voûte de feuillage et ruisselait sur le visage du roi.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte irrésistible, qui
+émut le roi au dernier point. Et c’est pour moi, murmura-t-elle, que le
+roi reste ainsi découvert et exposé à la pluie; mais que suis-je donc?</p>
+
+<p>— Vous êtes, vous le voyez, dit le roi, la divinité qui fait fuir
+l’orage, la déesse qui ramène le beau temps.</p>
+
+<p>En effet, un rayon de soleil, filtrant à travers la forêt, faisait
+tomber comme autant de diamants les goutta d’eau qui roulaient sur
+les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices du
+feuillage.</p>
+
+<p>— Sire, dit La Vallière presque vaincue, mais faisant un suprême
+effort, Sire, une dernière fois, songez aux douleurs que Votre Majesté
+va avoir à subir à cause de moi. En ce moment, mon Dieu! on vous
+cherche, on vous appelle. La reine doit être inquiète, et Madame, oh!
+Madame!... s’écria la jeune fille avec un sentiment qui ressemblait à
+de l’effroi.</p>
+
+<p>Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lâcha La
+Vallière, qu’il avait jusque-là tenue embrassée.</p>
+
+<p>Puis il s’avança du côté du chemin pour regarder, et revint presque
+soucieux à La Vallière.</p>
+
+<p>— Madame, avez-vous dit? fit le roi.</p>
+
+<p>— Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Vallière avec un
+accent profond.</p>
+
+<p>Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, osèrent un instant
+interroger les yeux du roi.</p>
+
+<p>— Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-même, Madame, ce me
+semble, n’a aucun sujet d’être jalouse de moi, Madame n’a aucun droit...</p>
+
+<p>— Hélas! murmura La Vallière.</p>
+
+<p>— Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec l’accent du reproche,
+seriez vous de ceux qui pensent que la sœur a le droit d’être jalouse
+du frère?</p>
+
+<p>— Sire, il ne m’appartient point de percer les secrets de Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Oh! vous le croyez comme les autres, s’écria le roi.</p>
+
+<p>— Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, répondit fermement La
+Vallière.</p>
+
+<p>— Mon Dieu! fit le roi avec inquiétude, vous en apercevriez-vous donc
+à ses façons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque mauvais
+procédé que vous puissiez attribuer à cette jalousie?</p>
+
+<p>— Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi!</p>
+
+<p>— Oh! c’est que, s’il en était ainsi... s’écria Louis avec une force
+singulière.</p>
+
+<p>— Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient, on
+vient, je crois.</p>
+
+<p>Et, oubliant toute étiquette, elle avait saisi le bras du roi.</p>
+
+<p>— Eh bien! mademoiselle, répliqua le roi, laissons venir. Qui donc
+oserait trouver mauvais que j’eusse tenu compagnie à Mlle de La
+Vallière?</p>
+
+<p>— Par pitié! Sire; oh! l’on trouvera étrange que vous soyez mouillé
+ainsi, que vous vous soyez sacrifié pour moi.</p>
+
+<p>— Je n’ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et malheur à
+celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la conduite de son roi!</p>
+
+<p>En effet, en ce moment on voyait apparaître dans l’allée quelques têtes
+empressées et curieuses qui semblaient chercher, et qui, ayant aperçu
+le roi et La Vallière, parurent avoir trouvé ce qu’elles cherchaient.</p>
+
+<p>C’étaient les envoyés de la reine et de Madame, qui mirent le chapeau à
+la main en signe qu’ils avaient vu Sa Majesté.</p>
+
+<p>Mais Louis ne quitta point, quelle que fût la confusion de La Vallière,
+son attitude respectueuse et tendre.</p>
+
+<p>Puis, quand tous les courtisans furent réunis dans l’allée, quand tout
+le monde eut pu voir la marque de déférence qu’il avait donnée à la
+jeune fille en restant debout et tête nue devant elle pendant l’orage,
+il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe qui attendait, répondit
+de la tête au salut que chacun lui faisait, et, son chapeau toujours à
+la main, il la reconduisit jusqu’à son carrosse.</p>
+
+<p>Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de
+l’orage qui s’enfuyait, les autres dames, que le respect avait
+empêchées de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape et
+sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau, garantissait,
+autant qu’il était en son pouvoir, la plus humble d’entre elles.</p>
+
+<p>La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie
+exagérée du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser la
+reine du coude, en lui disant:</p>
+
+<p>— Regardez, mais regardez donc!</p>
+
+<p>La reine ferma les yeux comme si elle eût éprouvé un vertige. Elle
+porta la main à son visage et remonta en carrosse.</p>
+
+<p>Madame monta après elle.</p>
+
+<p>Le roi se remit à cheval, sans s’attacher de préférence à aucune
+portière; il revint à Fontainebleau, les rênes sur le cou de son
+cheval, rêveur et tout absorbé.</p>
+
+<p>Quand la foule se fut éloignée, quand ils eurent entendu le bruit des
+chevaux et des carrosses qui allait s’éteignant, quand ils furent sûrs
+enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et Fouquet sortirent de
+leur grotte. Puis, en silence, tous deux gagnèrent l’allée.</p>
+
+<p>Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l’étendue qui se
+déroulait devant lui et derrière lui, mais encore dans l’épaisseur des
+bois.</p>
+
+<p>— Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assuré que tout était
+solitaire, il faut à tout prix ravoir votre lettre à La Vallière.</p>
+
+<p>— Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l’a pas rendue.</p>
+
+<p>— Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-vous?</p>
+
+<p>— Oui, le roi aime cette fille, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Beaucoup, et, ce qu’il y a de pis, c’est que, de son côté, cette
+fille aime le roi passionnément.</p>
+
+<p>— Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Sans aucun doute; vous n’avez pas de temps à perdre. Il faut que vous
+voyiez La Vallière, et que, sans plus songer à devenir son amant, ce
+qui est impossible, vous vous déclariez son plus cher ami et son plus
+humble serviteur.</p>
+
+<p>— Ainsi ferai-je, répondit Fouquet, et ce sera sans répugnance; cette
+enfant me semble pleine de cœur.</p>
+
+<p>— Ou d’adresse, dit Aramis; mais alors raison de plus.</p>
+
+<p>Puis il ajouta après un instant de silence:</p>
+
+<p>— Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion du roi.
+Remontons en voiture, et ventre à terre jusqu’au château.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXXXVII_Tobie">Chapitre CXXXVII — Tobie</h2>
+</div>
+
+
+<p>Deux heures après que la voiture du surintendant était partie sur
+l’ordre d’Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec la
+rapidité des nuages qui couraient au ciel sous le dernier souffle de la
+tempête, La Vallière était chez elle, en simple peignoir de mousseline,
+et achevant sa collation sur une petite table de marbre.</p>
+
+<p>Tout à coup sa porte s’ouvrit, et un valet de chambre la prévint que M.
+Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs.</p>
+
+<p>Elle fit répéter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait M. Fouquet
+que de nom, et ne savait pas deviner ce qu’elle pouvait avoir de commun
+avec un surintendant des finances.</p>
+
+<p>Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d’après la
+conversation que nous avons rapportée, la chose était bien possible,
+elle jeta un coup d’œil sur son miroir, allongea encore les longues
+boucles de ses cheveux, et donna l’ordre qu’il fût introduit.</p>
+
+<p>La Vallière cependant ne pouvait s’empêcher d’éprouver un certain
+trouble. La visite du surintendant n’était pas un événement vulgaire
+dans la vie d’une femme de la Cour. Fouquet, si célèbre par sa
+générosité, sa galanterie et sa délicatesse avec les femmes, avait reçu
+plus d’invitations qu’il n’avait demandé d’audiences.</p>
+
+<p>Dans beaucoup de maisons, la présence du surintendant avait signifié
+fortune. Dans bon nombre de cœurs, elle avait signifié amour.</p>
+
+<p>Fouquet entra respectueusement chez La Vallière, se présentant avec
+cette grâce qui était le caractère distinctif des hommes éminents de ce
+siècle, et qui aujourd’hui ne se comprend plus, même dans les portraits
+de l’époque, où le peintre a essayé de les faire vivre.</p>
+
+<p>La Vallière répondit au salut cérémonieux de Fouquet par une révérence
+de pensionnaire, et lui indiqua un siège.</p>
+
+<p>Mais Fouquet, s’inclinant:</p>
+
+<p>— Je ne m’assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m’ayez
+pardonné.</p>
+
+<p>— Moi? demanda La Vallière.</p>
+
+<p>— Oui, vous.</p>
+
+<p>— Et pardonné quoi, mon Dieu?</p>
+
+<p>Fouquet fixa son plus perçant regard sur la jeune fille, et ne crut
+voir sur son visage que le plus naïf étonnement.</p>
+
+<p>— Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de générosité que
+d’esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le sollicitais. Mais il
+ne me suffit pas du pardon des lèvres, je vous en préviens, il me faut
+encore le pardon du cœur et de l’esprit.</p>
+
+<p>— Sur ma parole, monsieur, dit La Vallière, je vous jure que je ne vous
+comprends pas.</p>
+
+<p>— C’est encore une délicatesse qui me charme, répondit Fouquet, et je
+vois que ne voulez point que j’aie à rougir devant vous.</p>
+
+<p>— Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi rougiriez
+vous?</p>
+
+<p>— Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon
+procédé envers vous ne vous eût pas désobligée?</p>
+
+<p>La Vallière haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Décidément, monsieur, dit-elle, vous parlez par énigmes, et je suis
+trop ignorante, à ce qu’il paraît, pour vous comprendre.</p>
+
+<p>— Soit, dit Fouquet, je n’insisterai pas. Seulement, dites-moi, je vous
+en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et entier.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit La Vallière avec une sorte d’impatience, je ne puis
+vous faire qu’une réponse, et j’espère qu’elle vous satisfera. Si je
+savais quel tort vous avez envers moi, je vous le pardonnerais. À plus
+forte raison, vous comprenez bien, ne connaissant pas ce tort...</p>
+
+<p>Fouquet pinça ses lèvres comme eût fait Aramis.</p>
+
+<p>— Alors, dit-il, je puis espérer que, nonobstant ce qui est arrivé,
+nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez bien me faire
+la grâce de croire à ma respectueuse amitié.</p>
+
+<p>La Vallière crut qu’elle commençait à comprendre.</p>
+
+<p>«Oh! se dit-elle en elle-même, je n’eusse pas cru M. Fouquet si avide
+de rechercher les sources d’une faveur si nouvelle.»</p>
+
+<p>Puis tout haut:</p>
+
+<p>— Votre amitié, monsieur? dit-elle, vous m’offrez votre amitié? Mais,
+en vérité, c’est pour moi tout l’honneur, et vous me comblez.</p>
+
+<p>— Je sais, mademoiselle, répondit Fouquet, que l’amitié du maître peut
+paraître plus brillante et plus désirable que celle du serviteur; mais
+je vous garantis que cette dernière sera tout aussi dévouée, tout aussi
+fidèle, et absolument désintéressée.</p>
+
+<p>La Vallière s’inclina: il y avait, en effet, beaucoup de conviction et
+de dévouement réel dans la voix du surintendant.</p>
+
+<p>Aussi lui tendit-elle la main.</p>
+
+<p>— Je vous crois, dit-elle.</p>
+
+<p>Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille.</p>
+
+<p>— Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficulté, n’est-ce pas, à
+me rendre cette malheureuse lettre?</p>
+
+<p>— Quelle lettre? demanda La Vallière.</p>
+
+<p>Fouquet l’interrogea, il l’avait déjà fait, de toute la puissance de
+son regard.</p>
+
+<p>Même naïveté de physionomie, même candeur de visage.</p>
+
+<p>— Allons, mademoiselle, dit-il, après cette dénégation, je suis forcé
+d’avouer que votre système est le plus délicat du monde, et je ne
+serais pas moi-même un honnête homme si je redoutais quelque chose
+d’une femme aussi généreuse que vous.</p>
+
+<p>— En vérité, monsieur Fouquet, répondit La Vallière, c’est avec un
+profond regret que je suis forcée de vous répéter que je ne comprends
+absolument rien à vos paroles.</p>
+
+<p>— Mais, enfin, sur l’honneur, vous n’avez donc reçu aucune lettre de
+moi, mademoiselle?</p>
+
+<p>— Sur l’honneur, aucune, répondit fermement La Vallière.</p>
+
+<p>— C’est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous
+renouveler l’assurance de toute mon estime et de tout mon respect.</p>
+
+<p>Puis, s’inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui
+l’attendait chez lui, et laissant La Vallière se demander si le
+surintendant était devenu fou.</p>
+
+<p>— Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience, êtes
+vous content de la favorite?</p>
+
+<p>— Enchanté, répondit Fouquet, c’est une femme pleine d’esprit et de
+cœur.</p>
+
+<p>— Elle ne s’est point fâchée?</p>
+
+<p>— Loin de là; elle n’a pas même eu l’air de comprendre.</p>
+
+<p>— De comprendre quoi?</p>
+
+<p>— De comprendre que je lui eusse écrit.</p>
+
+<p>— Cependant, il a bien fallu qu’elle vous comprît pour vous rendre la
+lettre, car je présume qu’elle vous l’a rendue.</p>
+
+<p>— Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>— Au moins, vous êtes-vous assuré qu’elle l’avait brûlée?</p>
+
+<p>— Mon cher monsieur d’Herblay, il y a déjà une heure que je joue aux
+propos interrompus, et je commence à avoir assez de ce jeu, si amusant
+qu’il soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de ne pas
+comprendre ce que je lui disais; elle a nié avoir reçu aucune lettre;
+donc, ayant nié positivement la réception, elle n’a pu ni me la rendre,
+ni la brûler.</p>
+
+<p>— Oh! oh! dit Aramis avec inquiétude, que me dites-vous là?</p>
+
+<p>— Je vous dis qu’elle m’a juré sur ses grands dieux n’avoir reçu aucune
+lettre.</p>
+
+<p>— Oh! c’est trop fort! Et vous n’avez pas insisté?</p>
+
+<p>— J’ai insisté, au contraire, jusqu’à l’impertinence.</p>
+
+<p>— Et elle a toujours nié?</p>
+
+<p>— Toujours.</p>
+
+<p>— Elle ne s’est pas démentie un seul instant?</p>
+
+<p>— Pas un seul instant.</p>
+
+<p>— Mais alors, mon cher, vous lui avez laissé notre lettre entre les
+mains?</p>
+
+<p>— Il l’a, pardieu! bien fallu.</p>
+
+<p>— Oh! C’est une grande faute.</p>
+
+<p>— Que diable eussiez-vous fait à ma place, vous?</p>
+
+<p>— Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquiétant; une
+pareille lettre ne peut demeurer contre nous.</p>
+
+<p>— Oh! cette jeune fille est généreuse.</p>
+
+<p>— Si elle l’eût été réellement, elle vous eût rendu votre lettre.</p>
+
+<p>— Je vous dis qu’elle est généreuse; j’ai vu ses yeux, je m’y connais.</p>
+
+<p>— Alors, vous la croyez de bonne foi?</p>
+
+<p>— Oh! de tout mon cœur.</p>
+
+<p>— Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Je crois qu’effectivement, comme elle vous l’a dit, elle n’a point
+reçu la lettre.</p>
+
+<p>— Comment! point reçu la lettre?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Supposeriez-vous!...</p>
+
+<p>— Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n’a pas
+remis la lettre.</p>
+
+<p>Fouquet frappa sur un timbre.</p>
+
+<p>Un valet parut.</p>
+
+<p>— Faites venir Tobie, dit-il.</p>
+
+<p>Un instant après parut un homme à l’œil inquiet, à la bouche fine, aux
+bras courts, au dos voûté.</p>
+
+<p>Aramis attacha sur lui son œil perçant.</p>
+
+<p>— Voulez-vous me permettre de l’interroger moi-même? demanda Aramis.</p>
+
+<p>— Faites, dit Fouquet.</p>
+
+<p>Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais il
+s’arrêta.</p>
+
+<p>— Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d’importance à sa
+réponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre d’écrire.</p>
+
+<p>Aramis se mit en effet à une table, le dos tourné au laquais dont il
+examinait chaque geste et chaque regard dans une glace parallèle.</p>
+
+<p>— Viens ici, Tobie, dit Fouquet.</p>
+
+<p>Le laquais s’approcha d’un pas assez ferme.</p>
+
+<p>— Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet.</p>
+
+<p>— Mais je l’ai faite comme à l’ordinaire, monseigneur, répliqua l’homme.</p>
+
+<p>— Enfin, dis.</p>
+
+<p>— J’ai pénétré chez Mlle de La Vallière, qui était à la messe et j’ai
+mis le billet sur sa toilette. N’est-ce point ce que vous m’aviez dit?</p>
+
+<p>— Si fait; et c’est tout?</p>
+
+<p>— Absolument tout, monseigneur.</p>
+
+<p>— Personne n’était là?</p>
+
+<p>— Personne.</p>
+
+<p>— T’es-tu caché comme je te l’avais dit, alors?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Et elle est rentrée?</p>
+
+<p>— Dix minutes après.</p>
+
+<p>— Et personne n’a pu prendre la lettre?</p>
+
+<p>— Personne, car personne n’est entré.</p>
+
+<p>— De dehors, mais de l’intérieur?</p>
+
+<p>— De l’endroit où j’étais caché, je pouvais voir jusqu’au fond de la
+chambre.</p>
+
+<p>— Écoute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette
+lettre s’est trompée de destination, avoue-le-moi; car s’il faut qu’une
+erreur ait été commise, tu la paieras de ta tête.</p>
+
+<p>Tobie tressaillit, mais se remit aussitôt.</p>
+
+<p>— Monseigneur, dit-il, j’ai déposé la lettre à l’endroit où j’ai dit,
+et je ne demande qu’une demi-heure pour vous prouver que la lettre est
+entre les mains de Mlle de La Vallière ou pour vous rapporter la lettre
+elle-même.</p>
+
+<p>Aramis observait curieusement le laquais.</p>
+
+<p>Fouquet était facile dans sa confiance; vingt ans cet homme l’avait
+bien servi.</p>
+
+<p>— Va, dit-il, c’est bien; mais apporte-moi la preuve que tu dis.</p>
+
+<p>Le laquais sortit.</p>
+
+<p>— Eh bien! qu’en pensez-vous? demanda Fouquet à Aramis.</p>
+
+<p>— Je pense qu’il faut, par un moyen quelconque, vous assurer de la
+vérité. Je pense que la lettre est ou n’est pas parvenue à La Vallière;
+que, dans le premier cas, il faut que La Vallière vous la rende ou vous
+donne la satisfaction de la brûler devant vous; que, dans le second,
+il faut ravoir la lettre, dût-il nous en coûter un million. Voyons,
+n’est-ce pas votre avis?</p>
+
+<p>— Oui; mais cependant, mon cher évêque, je crois que vous vous exagérez
+la situation.</p>
+
+<p>— Aveugle, aveugle que vous êtes! murmura Aramis.</p>
+
+<p>— La Vallière, que nous prenons pour une politique de première force,
+est tout simplement une coquette qui espère que je lui ferai la cour
+parce que je la lui ai déjà faite, et qui, maintenant qu’elle a reçu
+confirmation de l’amour du roi, espère me tenir en lisière avec la
+lettre. C’est naturel.</p>
+
+<p>Aramis secoua la tête.</p>
+
+<p>— Ce n’est point votre avis? dit Fouquet.</p>
+
+<p>— Elle n’est pas coquette.</p>
+
+<p>— Laissez-moi vous dire...</p>
+
+<p>— Oh! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis.</p>
+
+<p>— Mon ami! mon ami!</p>
+
+<p>— Il y a longtemps que j’ai fait mes études, voulez-vous dire. Oh! les
+femmes ne changent pas.</p>
+
+<p>— Oui, mais les hommes changent, et vous êtes aujourd’hui plus
+soupçonneux qu’autrefois.</p>
+
+<p>Puis, se mettant à rire:</p>
+
+<p>— Voyons, dit-il, si La Vallière veut m’aimer pour un tiers et le roi
+pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable?</p>
+
+<p>Aramis se leva avec impatience.</p>
+
+<p>— La Vallière, dit-il, n’a jamais aimé et n’aimera jamais que le roi.</p>
+
+<p>— Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous?</p>
+
+<p>— Demandez-moi plutôt ce que j’eusse fait.</p>
+
+<p>— Eh bien! qu’eussiez-vous fait?</p>
+
+<p>— D’abord, je n’eusse point laissé sortir cet homme.</p>
+
+<p>— Tobie?</p>
+
+<p>— Oui, Tobie; c’est un traître!</p>
+
+<p>— Oh!</p>
+
+<p>— J’en suis sûr! je ne l’eusse point laissé sortir qu’il ne m’eût avoué
+la vérité.</p>
+
+<p>— Il est encore temps.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Rappelons-le, et interrogez-le à votre tour.</p>
+
+<p>— Soit!</p>
+
+<p>— Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l’ai depuis
+vingt ans, et jamais il ne m’a fait la moindre confusion, et cependant,
+ajouta Fouquet en riant, c’était facile.</p>
+
+<p>— Rappelez-le toujours. Ce matin, il m’a semblé voir ce visage-là en
+grande conférence avec un des hommes de M. Colbert.</p>
+
+<p>— Où donc cela?</p>
+
+<p>— En face des écuries.</p>
+
+<p>— Bah! tous mes gens sont à couteaux tirés avec ceux de ce cuistre.</p>
+
+<p>— Je l’ai vu, vous dis-je! et sa figure, qui devait m’être inconnue
+quand il est entré tout à l’heure, m’a frappé désagréablement.</p>
+
+<p>— Pourquoi n’avez-vous rien dit pendant qu’il était là?</p>
+
+<p>— Parce que c’est à la minute seulement que je vois clair dans mes
+souvenirs.</p>
+
+<p>— Oh! oh! voilà que vous m’effrayez, dit Fouquet.</p>
+
+<p>Et il frappa sur le timbre.</p>
+
+<p>— Pourvu qu’il ne soit pas trop tard, dit Aramis.</p>
+
+<p>Fouquet frappa une seconde fois.</p>
+
+<p>Le valet de chambre ordinaire parut.</p>
+
+<p>— Tobie! dit Fouquet, faites venir Tobie.</p>
+
+<p>Le valet de chambre referma la porte.</p>
+
+<p>— Vous me laissez carte blanche, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Entière.</p>
+
+<p>— Je puis employer tous les moyens pour savoir la vérité?</p>
+
+<p>— Tous.</p>
+
+<p>— Même l’intimidation?</p>
+
+<p>— Je vous fais procureur à ma place.</p>
+
+<p>On attendit dix minutes, mais inutilement.</p>
+
+<p>Fouquet, impatienté, frappa de nouveau sur le timbre.</p>
+
+<p>— Tobie! cria-t-il.</p>
+
+<p>— Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche.</p>
+
+<p>— Il ne peut être loin, je ne l’ai chargé d’aucun message.</p>
+
+<p>— Je vais voir, monseigneur.</p>
+
+<p>Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais
+silencieusement dans le cabinet.</p>
+
+<p>On attendit dix minutes encore.</p>
+
+<p>Fouquet sonna de manière à réveiller toute une nécropole.</p>
+
+<p>Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire à une
+mauvaise nouvelle.</p>
+
+<p>— Monseigneur se trompe, dit-il avant même que Fouquet l’interrogeât,
+Monseigneur aura donné une commission à Tobie, car il a été aux écuries
+prendre le meilleur coureur, et, monseigneur, il l’a sellé lui-même.</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Il est parti.</p>
+
+<p>— Parti?... s’écria Fouquet. Que l’on coure, qu’on le rattrape!</p>
+
+<p>— Là! là! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous;
+maintenant, le mal est fait.</p>
+
+<p>— Le mal est fait?</p>
+
+<p>— Sans doute, j’en étais sûr. Maintenant, ne donnons pas l’éveil;
+calculons le résultat du coup et parons-le, si nous pouvons.</p>
+
+<p>— Après tout, dit Fouquet, le mal n’est pas grand.</p>
+
+<p>— Vous trouvez cela? dit Aramis.</p>
+
+<p>— Sans doute. Il est bien permis à un homme d’écrire un billet d’amour
+à une femme.</p>
+
+<p>— À un homme, oui; à un sujet, non; surtout quand cette femme est celle
+que le roi aime.</p>
+
+<p>— Eh! mon ami, le roi n’aimait pas La Vallière il y a huit jours; il
+ne l’aimait même pas hier, et la lettre est d’hier; je ne pouvais pas
+deviner l’amour du roi, quand l’amour du roi n’existait pas encore.</p>
+
+<p>— Soit, répliqua Aramis; mais la lettre n’est malheureusement pas
+datée. Voilà ce qui me tourmente surtout. Ah! si elle était datée
+d’hier seulement, je n’aurais pas pour vous l’ombre d’une inquiétude.</p>
+
+<p>Fouquet haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de mon
+cerveau et de ma chair?</p>
+
+<p>— Vous avez raison, répliqua Aramis; ne donnons pas aux choses plus
+d’importance qu’il ne convient; puis d’ailleurs... eh bien! si nous
+sommes menacés, nous avons des moyens de défense.</p>
+
+<p>— Oh! menacés! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piqûre de fourmi
+au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune et ma vie,
+n’est ce pas?</p>
+
+<p>— Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqûre d’une fourmi peut tuer un
+géant, si la fourmi est venimeuse.</p>
+
+<p>— Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle déjà
+évanouie?</p>
+
+<p>— Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel.</p>
+
+<p>— Voyons, retrouver Tobie serait le plus pressé, ce me semble. N’est-ce
+point votre avis?</p>
+
+<p>— Oh! quant à cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et, s’il
+vous était précieux, faites-en votre deuil.</p>
+
+<p>— Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet.</p>
+
+<p>— Vous avez raison; laissez-moi faire, répondit Aramis.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXXXVIII_Les_quatre_chances_de_Madame">Chapitre CXXXVIII — Les quatre chances de Madame</h2>
+</div>
+
+
+<p>La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre
+visite.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beauté, du
+haut de sa jeunesse, avec cette rapidité de déclin qui signale la
+décadence des femmes qui ont beaucoup lutté, Anne d’Autriche voyait
+se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter que comme un
+souvenir vivant au milieu des jeunes beautés, des jeunes esprits et des
+jeunes puissances de sa Cour.</p>
+
+<p>Les avis de son médecin, ceux de son miroir, la désolaient bien moins
+que ces avertissements inexorables de la société des courtisans qui,
+pareils aux rats du navire, abandonnent la cale où l’eau va pénétrer
+grâce aux avaries de la vétusté.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui
+donnait son fils aîné.</p>
+
+<p>Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu’avec affection,
+venait d’abord passer chez sa mère une heure le matin et une heure le
+soir; mais, depuis qu’il s’était chargé des affaires de l’État, la
+visite du matin et celle du soir s’étaient réduites d’une demi-heure;
+puis, peu à peu, la visite du matin avait été supprimée.</p>
+
+<p>On se voyait à la messe; la visite même du soir était remplacée par une
+entrevue, soit chez le roi en assemblée, soit chez Madame, où la reine
+venait assez complaisamment par égard pour ses deux fils.</p>
+
+<p>Il en résultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait
+conquis, et qui faisait de sa maison la véritable réunion royale.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche le sentit.</p>
+
+<p>Se voyant souffrante et condamnée par la souffrance à de fréquentes
+retraites, elle fut désolée de prévoir que la plupart de ses journées,
+de ses soirées, s’écouleraient solitaires, inutiles, désespérées.</p>
+
+<p>Elle se rappelait avec terreur l’isolement où jadis la laissait le
+cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soirées, pendant
+lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la beauté,
+qui sont toujours accompagnées de l’espoir.</p>
+
+<p>Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et
+d’attirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure sombre et
+déjà triste où la veuve d’un roi de France, la mère d’un roi de France,
+était réduite à consoler de son veuvage anticipé la femme toujours
+larmoyante d’un roi de France.</p>
+
+<p>Anne réfléchit.</p>
+
+<p>Elle avait beaucoup intrigué dans sa vie. Dans le beau temps, alors que
+sa jeune tête enfantait des projets toujours heureux, elle avait près
+d’elle, pour stimuler son ambition et son amour, une amie plus ardente,
+plus ambitieuse qu’elle-même, une amie qui l’avait aimée, chose rare à
+la Cour, et que de mesquines considérations avaient éloignée d’elle.</p>
+
+<p>Mais depuis tant d’années, excepté Mme de Motteville, excepté la
+Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualité de
+compatriote et de femme, qui pouvait se flatter d’avoir donné un bon
+avis à la reine?</p>
+
+<p>Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes têtes, pouvait lui rappeler le
+passé, par lequel seulement elle vivait?</p>
+
+<p>Anne d’Autriche se souvint de Mme de Chevreuse, d’abord exilée plutôt
+de sa volonté à elle-même que de celle du roi, puis morte en exil femme
+d’un gentilhomme obscur.</p>
+
+<p>Elle se demanda ce que Mme de Chevreuse lui eût conseillé autrefois
+en pareil cas dans leurs communs embarras d’intrigues, et, après une
+sérieuse méditation, il lui sembla que cette femme rusée, pleine
+d’expérience et de sagacité, lui répondait de sa voix ironique:</p>
+
+<p>— Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont besoin
+d’or et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez-les-moi par
+l’intérêt.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche adopta ce plan.</p>
+
+<p>Sa bourse était bien garnie; elle disposait d’une somme considérable
+amassée par Mazarin pour elle et mise en lieu sûr.</p>
+
+<p>Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des perles
+d’une telle grosseur, qu’elles faisaient soupirer le roi chaque fois
+qu’il les voyait, parce que les perles de sa couronne n’étaient que
+grains de mil auprès de celles-là.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche n’avait plus de beauté ni de charmes à sa disposition.
+Elle se fit riche et proposa pour appât à ceux qui viendraient chez
+elle, soit de bons écus d’or à gagner au jeu, soit de bonnes dotations
+habilement faites les jours de bonne humeur, soit des aubaines de
+rentes qu’elle arrachait au roi en sollicitant, ce qu’elle s’était
+décidée à faire pour entretenir son crédit.</p>
+
+<p>Et d’abord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession lui
+était la plus précieuse de toutes.</p>
+
+<p>Madame, malgré l’intrépide confiance de son esprit et de sa jeunesse,
+donna tête baissée dans le panneau qui était ouvert devant elle.
+Enrichie peu à peu par des dons, par des cessions, elle prit goût à ces
+héritages anticipés.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche usa du même moyen sur Monsieur et sur le roi lui-même.</p>
+
+<p>Elle institua chez elle des loteries.</p>
+
+<p>Le jour où nous sommes arrivés, il s’agissait d’un médianoche chez la
+reine mère, et cette princesse mettait en loterie deux bracelets fort
+beaux en brillants et d’un travail exquis.</p>
+
+<p>Les médaillons étaient des camées antiques de la plus grande valeur;
+comme revenu, les diamants ne représentaient pas une somme bien
+considérable, mais l’originalité, la rareté de travail étaient telles,
+qu’on désirait à la Cour non seulement posséder, mais voir ces
+bracelets aux bras de la reine, et que, les jours où elles les portait,
+c’était une faveur que d’être admis à les admirer en lui baisant les
+mains.</p>
+
+<p>Les courtisans avaient même à ce sujet adopté des variantes de
+galanterie pour établir cet aphorisme, que les bracelets eussent été
+sans prix s’ils n’avaient le malheur de se trouver en contact avec des
+bras pareils à ceux de la reine.</p>
+
+<p>Ce compliment avait eu l’honneur d’être traduit dans toutes les langues
+de l’Europe, plus de mille distiques latins et français circulaient sur
+cette matière.</p>
+
+<p>Le jour où Anne d’Autriche se décida pour la loterie, c’était un moment
+décisif: le roi n’était pas venu depuis deux jours chez sa mère. Madame
+boudait après la grande scène des dryades et des naïades.</p>
+
+<p>Le roi ne boudait plus; mais une distraction toute-puissante l’enlevait
+au-dessus des orages et des plaisirs de la Cour.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche opéra sa diversion en annonçant la fameuse loterie chez
+elle pour le soir suivant.</p>
+
+<p>Elle vit, à cet effet, la jeune reine, à qui, comme nous l’avons dit,
+elle demanda une visite le matin.</p>
+
+<p>— Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le roi
+m’a dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune et facile
+à détourner; mais, tant que vous vous tiendrez près de moi, il n’osera
+s’écarter de vous, à qui, d’ailleurs, il est attaché par une très vive
+tendresse. Ce soir, il y a loterie chez moi: vous y viendrez?</p>
+
+<p>— On m’a dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche timide,
+que Votre Majesté mettait en loterie ses beaux bracelets, qui sont
+d’une telle rareté, que nous n’eussions pas dû les faire sortir du
+garde-meuble de la couronne, ne fût-ce que parce qu’ils vous ont
+appartenu.</p>
+
+<p>— Ma fille, dit alors Anne d’Autriche, qui entrevit toute la pensée de
+la jeune reine et voulut la consoler de n’avoir pas reçu ce présent, il
+fallait que j’attirasse chez moi à tout jamais Madame.</p>
+
+<p>— Madame? fit en rougissant la jeune reine.</p>
+
+<p>— Sans doute; n’aimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale pour
+la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle, toujours
+disposé à courtiser comme à l’être? Cette loterie est l’attrait dont je
+me sers pour cela: me blâmez-vous?</p>
+
+<p>— Oh! non! fit Marie-Thérèse en frappant dans ses mains avec cet
+enfantillage de la joie espagnole.</p>
+
+<p>— Et vous ne regrettez plus, ma chère, que je ne vous aie pas donné ces
+bracelets, comme c’était d’abord mon intention?</p>
+
+<p>— Oh! non, oh! non, ma bonne mère!...</p>
+
+<p>— Eh bien! ma chère fille, faites-vous bien belle, et que notre
+médianoche soit brillant: plus vous y serez gaie, plus vous y paraîtrez
+charmante, et vous éclipserez toutes les femmes par votre éclat comme
+par votre rang.</p>
+
+<p>Marie-Thérèse partit enthousiasmée.</p>
+
+<p>Une heure après, Anne d’Autriche recevait chez elle Madame, et, la
+couvrant de caresses:</p>
+
+<p>— Bonnes nouvelles! disait-elle, le roi est charmé de ma loterie.</p>
+
+<p>— Moi, dit Madame, je n’en suis pas aussi charmée; voir de beaux
+bracelets comme ceux-là aux bras d’une autre femme que vous, ma reine,
+ou moi, voilà ce à quoi je ne puis m’habituer.</p>
+
+<p>— Là! là! dit Anne d’Autriche en cachant sous un sourire une violente
+douleur qu’elle venait de sentir, ne vous révoltez pas, jeune femme...
+et n’allez pas tout de suite prendre les choses au pis.</p>
+
+<p>— Ah! madame, le sort est aveugle... et vous avez, m’a-t-on dit, deux
+cents billets?</p>
+
+<p>— Tout autant. Mais vous n’ignorez pas qu’il y en aura qu’un gagnant?</p>
+
+<p>— Sans doute. À qui tombera-t-il? Le pouvez-vous dire? fit Madame
+désespérée.</p>
+
+<p>— Vous me rappelez que j’ai fait un rêve cette nuit... Ah! mes rêves
+sont bons... je dors si peu.</p>
+
+<p>— Quel rêve?... Vous souffrez?</p>
+
+<p>— Non, dit la reine en étouffant, avec une constance admirable, la
+torture d’un nouvel élancement dans le sein. J’ai donc rêvé que le roi
+gagnait les bracelets.</p>
+
+<p>— Le roi?</p>
+
+<p>— Vous m’allez demander ce que le roi peut faire de bracelets, n’est-ce
+pas?</p>
+
+<p>— C’est vrai.</p>
+
+<p>— Et vous ajouterez cependant qu’il serait fort heureux que le roi
+gagnât, car, ayant ces bracelets, il serait forcé de les donner à
+quelqu’un.</p>
+
+<p>— De vous les rendre, par exemple.</p>
+
+<p>— Auquel cas, je les donnerais immédiatement; car vous ne pensez pas,
+dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie par gêne.
+C’est pour les donner sans faire de jalousie; mais, si le hasard ne
+voulais pas me tirer de peine, eh bien! je corrigerais le hasard... je
+sais bien à qui j’offrirais les bracelets.</p>
+
+<p>Ces mots furent accompagnés d’un sourire si expressif, que Madame dut
+le payer par un baiser de remerciement.</p>
+
+<p>— Mais, ajouta Anne d’Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que moi
+que le roi ne me rendrait pas les bracelets s’il les gagnait?</p>
+
+<p>— Il les donnerait à la reine, alors.</p>
+
+<p>— Non; par la même raison qui fait qu’il ne me les rendrait pas;
+attendu que, si j’eusse voulu les donner à la reine, je n’avais pas
+besoin de lui pour cela.</p>
+
+<p>Madame jeta un regard de côté sur les bracelets, qui, dans leur écrin,
+scintillaient sur une console voisine.</p>
+
+<p>— Qu’ils sont beaux! dit-elle en soupirant. Eh! mais, dit Madame,
+voilà-t-il pas que nous oublions que le rêve de Votre Majesté n’est
+qu’un rêve.</p>
+
+<p>— Il m’étonnerait fort, repartit Anne d’Autriche, que mon rêve fût
+trompeur; cela m’est arrivé rarement.</p>
+
+<p>— Alors vous pouvez être prophète.</p>
+
+<p>— Je vous ai dit, ma fille, que je ne rêve presque jamais; mais c’est
+une coïncidence si étrange que celle de ce rêve avec mes idées! il
+entre si bien dans mes combinaisons!</p>
+
+<p>— Quelles combinaisons?</p>
+
+<p>— Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets.</p>
+
+<p>— Alors ce ne sera pas le roi.</p>
+
+<p>— Oh! dit Anne d’Autriche, il n’y a pas tellement loin du cœur de Sa
+Majesté à votre cœur... à vous qui êtes sa sœur chérie... Il n’y a pas,
+dis-je, tellement loin, qu’on puisse dire que le rêve est menteur.
+Voyez pour vous les belles chances; comptez-les bien.</p>
+
+<p>— Je les compte.</p>
+
+<p>— D’abord, celle du rêve. Si le roi gagne, il est certain qu’il vous
+donne les bracelets.</p>
+
+<p>— J’admets cela pour une.</p>
+
+<p>— Si vous les gagnez, vous les avez.</p>
+
+<p>— Naturellement; c’est encore admissible.</p>
+
+<p>— Enfin, si Monsieur les gagnait!</p>
+
+<p>— Oh! dit Madame en riant aux éclats, il les donnerait au chevalier de
+Lorraine.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche se mit à rire comme sa bru, c’est-à-dire de si bon
+cœur, que sa douleur reparut et la fit blêmir au milieu de l’accès
+d’hilarité.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous? dit Madame effrayée.</p>
+
+<p>— Rien, rien, le point de côté... J’ai trop ri... Nous en étions à la
+quatrième chance.</p>
+
+<p>— Oh! celle-là, je ne la vois pas.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je
+gagne, vous êtes sûre de moi.</p>
+
+<p>— Merci! Merci! s’écria Madame.</p>
+
+<p>— J’espère que vous voilà favorisée, et qu’à présent le rêve commence à
+prendre les solides contours de la réalité.</p>
+
+<p>— En vérité, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et les
+bracelets ainsi gagnés me seront cent fois plus précieux.</p>
+
+<p>— À ce soir donc!</p>
+
+<p>— À ce soir!</p>
+
+<p>Et les princesses se séparèrent.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche, après avoir quitté sa bru, se dit en examinant les
+bracelets:</p>
+
+<p>«Ils sont bien précieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me
+serai concilié un cœur en même temps que j’aurai deviné un secret.»</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers son alcôve déserte:</p>
+
+<p>— Est-ce ainsi que tu aurais joué, ma pauvre Chevreuse? dit-elle au
+vide... Oui, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>Et, comme un parfum d’autrefois, toute sa jeunesse toute sa folle
+imagination, tout le bonheur lui revinrent avec l’écho de cette
+invocation.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXXXIX_La_loterie">Chapitre CXXXIX — La loterie</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le soir, à huit heures, tout le monde était rassemblé chez la reine
+mère.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche, en grand habit de cérémonie, belle des restes de sa
+beauté et de toutes les ressources que la coquetterie peut mettre en
+des mains habiles, dissimulait, ou plutôt essayait de dissimuler à
+cette foule de jeunes courtisans qui l’entouraient et qui l’admiraient
+encore, grâce aux combinaisons que nous avons indiquées dans le
+chapitre précédent, les ravages déjà visibles de cette souffrance à
+laquelle elle devait succomber quelques années plus tard.</p>
+
+<p>Madame, presque aussi coquette qu’Anne d’Autriche, et la reine, simple
+et naturelle, comme toujours, étaient assises à ses côtés et se
+disputaient ses bonnes grâces.</p>
+
+<p>Les dames d’honneur, réunies en corps d’armée pour résister avec plus
+de force, et, par conséquent, avec plus de succès aux malicieux propos
+que les jeunes gens tenaient sur elles, se prêtaient, comme fait un
+bataillon carré, le secours mutuel d’une bonne garde et d’une bonne
+riposte.</p>
+
+<p>Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, protégeait toute la
+ligne par le feu roulant qu’elle dirigeait sur l’ennemi.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan, au désespoir de la rigueur, insolente à force d’être
+obstinée, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui tourner le dos;
+mais, vaincu par l’éclat irrésistible des deux grands yeux de la belle,
+il revenait à chaque instant consacrer sa défaite par de nouvelles
+soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay-Charente ne manquait pas de
+riposter par de nouvelles impertinences.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan ne savait à quel saint se vouer.</p>
+
+<p>La Vallière avait non pas une cour, mais des commencements de
+courtisans.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan, espérant par cette manœuvre attirer les yeux
+d’Athénaïs de son côté, était venu saluer la jeune fille avec un
+respect qui, à quelques esprits retardataires avait fait croire à la
+volonté de balancer Athénaïs par Louise.</p>
+
+<p>Mais ceux-là, c’étaient ceux qui n’avaient ni vu ni entendu raconter la
+scène de la pluie. Seulement, comme la majorité était déjà informée, et
+bien informée, sa faveur déclarée avait attiré à elle les plus habiles
+comme les plus sots de la Cour.</p>
+
+<p>Les premiers, parce qu’ils disaient, les uns, comme Montaigne: «Que
+sais je?»</p>
+
+<p>Les autres, parce qu’ils disaient comme Rabelais: «Peut-être?»</p>
+
+<p>Le plus grand nombre avait suivi ceux-là, comme dans les chasses cinq
+ou six limiers habiles suivent seuls la fumée de la bête, tandis que
+tout le reste de la meute ne suit que la fumée des limiers.</p>
+
+<p>Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et de
+leurs dames d’honneur, ainsi que celles des autres dames; et elles
+daignaient oublier qu’elles étaient reines pour se souvenir qu’elles
+étaient femmes.</p>
+
+<p>C’est-à-dire qu’elles déchiraient impitoyablement tout porte-jupe,
+comme eût dit Molière.</p>
+
+<p>Les regards des deux princesses tombèrent simultanément sur La Vallière
+qui, ainsi que nous l’avons dit était fort entourée en ce moment.
+Madame fut sans pitié.</p>
+
+<p>— En vérité, dit-elle en se penchant vers la reine mère, si le sort
+était juste, il favoriserait cette pauvre petite La Vallière.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas possible, dit la reine mère en souriant.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Il n’y a que deux cents billets, de sorte que tout le monde n’a pu
+être porté sur la liste.</p>
+
+<p>— Elle n’y est pas alors?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Quel dommage! Elle eût pu les gagner et les vendre.</p>
+
+<p>— Les vendre? s’écria la reine.</p>
+
+<p>— Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle n’eût pas été obligée de
+se marier sans trousseau, comme cela arrivera probablement.</p>
+
+<p>— Ah bah! vraiment? Pauvre petite! dit la reine mère, n’a-t-elle pas de
+robes?</p>
+
+<p>Et elle prononça ces mots en femme qui n’a jamais pu savoir ce que
+c’était que la médiocrité.</p>
+
+<p>— Dame, voyez: je crois, Dieu me pardonne, qu’elle a la même jupe
+ce soir qu’elle avait ce matin à la promenade, et qu’elle aura pu
+conserver, grâce au soin que le roi a pris de la mettre à l’abri de la
+pluie.</p>
+
+<p>Au moment même où Madame prononçait ces paroles, le roi entrait.</p>
+
+<p>Les deux princesses ne se fussent peut-être point aperçues de cette
+arrivée, tant elles étaient occupées à médire. Mais Madame vit tout à
+coup La Vallière, qui était debout en face de la galerie, se troubler
+et dire quelques mots aux courtisans qui l’entouraient; ceux-ci
+s’écartèrent aussitôt. Ce mouvement ramena les yeux de Madame vers la
+porte. En ce moment, le capitaine des gardes annonça le roi.</p>
+
+<p>À cette annonce, La Vallière, qui jusque-là avait tenu les yeux fixés
+sur la galerie, les abaissa tout à coup.</p>
+
+<p>Le roi entra.</p>
+
+<p>Il était vêtu avec une magnificence pleine de goût, et causait avec
+Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa droite, le
+duc de Roquelaure sa gauche.</p>
+
+<p>Le roi s’avança d’abord vers les reines, qu’il salua avec un gracieux
+respect. Il prit la main de sa mère, qu’il baisa, adressa quelques
+compliments à Madame sur l’élégance de sa toilette, et commença à faire
+le tour de l’assemblée.</p>
+
+<p>La Vallière fut saluée comme les autres, pas plus, pas moins que les
+autres.</p>
+
+<p>Puis Sa Majesté revint à sa mère et à sa femme.</p>
+
+<p>Lorsque les courtisans virent que le roi n’avait adressé qu’une phrase
+banale à cette jeune fille si recherchée le matin, ils tirèrent
+sur-le-champ une conclusion de cette froideur.</p>
+
+<p>Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce
+caprice était déjà évanoui.</p>
+
+<p>Cependant on eût dû remarquer une chose, c’est que, près de La
+Vallière, au nombre des courtisans, se trouvait M. Fouquet, dont la
+respectueuse politesse servit de maintien à la jeune fille, au milieu
+des différentes émotions qui l’agitaient visiblement.</p>
+
+<p>M. Fouquet s’apprêtait, au reste, à causer plus intimement avec Mlle
+de La Vallière, lorsque M. Colbert s’approcha, et, après avoir fait sa
+révérence à Fouquet, dans toutes les règles de la politesse la plus
+respectueuse, il parut décidé à s’établir près de La Vallière pour
+lier conversation avec elle. Fouquet quitta aussitôt la place. Tout ce
+manège était dévoré des yeux par Montalais et par Malicorne, qui se
+renvoyaient l’un à l’autre leurs observations.</p>
+
+<p>De Guiche, placé dans une embrasure de fenêtre, ne voyait que Madame.
+Mais, comme Madame, de son côté arrêtait fréquemment son regard sur
+La Vallière, les yeux de de Guiche, guidés par les yeux de Madame, se
+portaient de temps en temps aussi sur la jeune fille.</p>
+
+<p>La Vallière sentit instinctivement s’alourdir sur elle le poids de
+tous ces regards, chargés, les uns d’intérêt, les autres d’envie. Elle
+n’avait, pour compenser cette souffrance, ni un mot d’intérêt de la
+part de ses compagnes, ni un regard d’amour du roi.</p>
+
+<p>Aussi ce que souffrait la pauvre enfant, nul ne pourrait l’exprimer. La
+reine mère fit approcher le guéridon sur lequel étaient les billets de
+loterie, au nombre de deux cents, et pria Mme de Motteville de lire la
+liste des élus.</p>
+
+<p>Il va sans dire que cette liste était dressée selon les lois de
+l’étiquette: le roi venait d’abord, puis la reine mère, puis la reine,
+puis Monsieur, puis Madame, et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Les cœurs palpitaient à cette lecture. Il y avait bien trois cents
+invités chez la reine. Chacun se demandait si son nom devait rayonner
+au nombre des noms privilégiés.</p>
+
+<p>Le roi écoutait avec autant d’attention que les autres. Le dernier nom
+prononcé, il vit que La Vallière n’avait pas été portée sur la liste.</p>
+
+<p>Chacun, au reste, put remarquer cette omission.</p>
+
+<p>Le roi rougit comme lorsqu’une contrariété l’assaillait.</p>
+
+<p>La Vallière, douce et résignée, ne témoigna rien.</p>
+
+<p>Pendant toute la lecture, le roi ne l’avait point quittée du regard; la
+jeune fille se dilatait sous cette heureuse influence qu’elle sentait
+rayonner autour d’elle, trop joyeuse et trop pure qu’elle était pour
+qu’une pensée autre que d’amour pénétrât dans son esprit ou dans son
+cœur.</p>
+
+<p>Payant par la durée de son attention cette touchante abnégation, le roi
+montrait à son amante qu’il en comprenait l’étendue et la délicatesse.</p>
+
+<p>La liste close, toutes les figures de femmes omises ou oubliées se
+laissèrent aller au désappointement.</p>
+
+<p>Malicorne aussi fut oublié dans le nombre des hommes et sa grimace dit
+clairement à Montalais, oubliée aussi:</p>
+
+<p>«Est-ce que nous ne nous arrangerons pas avec la fortune de manière
+qu’elle ne nous oublie pas, elle?»</p>
+
+<p>«Oh! que si fait», répliqua le sourire intelligent de Mlle Aure.</p>
+
+<p>Les billets furent distribués à chacun selon son numéro.</p>
+
+<p>Le roi reçut le sien d’abord, puis la reine mère, puis Monsieur, puis
+la reine et Madame, et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Alors, Anne d’Autriche ouvrit un sac en peau d’Espagne, dans lequel
+se trouvaient deux cents numéros gravés sur des boules de nacre, et
+présenta le sac tout ouvert à la plus jeune de ses filles d’honneur
+pour qu’elle y prit une boule.</p>
+
+<p>L’attente, au milieu de tous ces préparatifs pleins de lenteur, était
+plus encore celle de l’avidité que celle de la curiosité.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan se pencha à l’oreille de Mlle de Tonnay-Charente:</p>
+
+<p>— Puisque nous avons chacun un numéro, mademoiselle, lui dit-il,
+unissons nos deux chances. À vous le bracelet, si je gagne; à moi, si
+vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux?</p>
+
+<p>— Non pas, dit Athénaïs, à vous le bracelet, si vous le gagnez. Chacun
+pour soi.</p>
+
+<p>— Vous êtes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai par un
+quatrain:</p>
+
+<p><i>Belle Iris, à mes vœux...</i> <i>Vous êtes trop rebelle.</i></p>
+
+<p>— Silence! dit Athénaïs, vous allez m’empêcher d’entendre le numéro
+gagnant.</p>
+
+<p>— Numéro 1, dit la jeune fille qui avait tiré la boule de nacre du sac
+de peau d’Espagne.</p>
+
+<p>— Le roi! s’écria la reine mère.</p>
+
+<p>— Le roi a gagné, répéta la reine joyeuse.</p>
+
+<p>— Oh! le roi! votre rêve! dit à l’oreille d’Anne d’Autriche Madame
+toute joyeuse.</p>
+
+<p>Le roi ne fit éclater aucune satisfaction.</p>
+
+<p>Il remercia seulement la fortune de ce qu’elle faisait pour lui en
+adressant un petit salut à la jeune fille qui avait été choisie comme
+mandataire de la rapide déesse.</p>
+
+<p>Puis, recevant des mains d’Anne d’Autriche, au milieu des murmures de
+convoitise de toute l’assemblée, l’écrin qui renfermait les bracelets:</p>
+
+<p>— Ils sont donc réellement beaux, ces bracelets? dit-il.</p>
+
+<p>— Regardez-les, dit Anne d’Autriche, et jugez-en vous-même.</p>
+
+<p>Le roi les regarda.</p>
+
+<p>— Oui, dit-il, et voilà, en effet, un admirable médaillon. Quel fini.</p>
+
+<p>— Quel fini! répéta Madame.</p>
+
+<p>La reine Marie-Thérèse vit facilement et du premier coup d’œil que le
+roi ne lui offrirait pas les bracelets; mais, comme il ne paraissait
+pas non plus songer le moins du monde à les offrir à Madame, elle se
+tint pour satisfaite, ou à peu près.</p>
+
+<p>Le roi s’assit.</p>
+
+<p>Les plus familiers parmi les courtisans vinrent successivement admirer
+de près la merveille, qui bientôt, avec la permission du roi, passa de
+main en main.</p>
+
+<p>Aussitôt tous, connaisseurs ou non, s’exclamèrent de surprise et
+accablèrent le roi de félicitations.</p>
+
+<p>Il y avait, en effet, de quoi admirer pour tout le monde; les brillants
+pour ceux-ci, la gravure pour ceux-là.</p>
+
+<p>Les dames manifestaient visiblement leur impatience de voir un pareil
+trésor accaparé par les cavaliers.</p>
+
+<p>— Messieurs, messieurs, dit le roi à qui rien n’échappait, on dirait,
+en vérité, que vous portez des bracelets comme les Sabins: passez-les
+donc un peu aux dames, qui me paraissent avoir à juste titre la
+prétention de s’y connaître mieux que vous.</p>
+
+<p>Ces mots semblèrent à Madame le commencement d’une décision qu’elle
+attendait.</p>
+
+<p>Elle puisait, d’ailleurs, cette bienheureuse croyance dans les yeux de
+la reine mère.</p>
+
+<p>Le courtisan qui les tenait au moment où le roi jetait cette
+observation au milieu de l’agitation générale se hâta de déposer les
+bracelets entre les mains de la reine Marie-Thérèse, qui, sachant bien,
+pauvre femme! qu’ils ne lui étaient pas destinés, les regarda à peine
+et les passa presque aussitôt à Madame.</p>
+
+<p>Celle-ci et, plus particulièrement qu’elle encore, Monsieur donnèrent
+aux bracelets un long regard de convoitise.</p>
+
+<p>Puis elle passa les joyaux aux dames ses voisines, en prononçant ce
+seul mot, mais avec un accent qui valait une longue phrase:</p>
+
+<p>— Magnifiques!</p>
+
+<p>Les dames, qui avaient reçu les bracelets des mains de Madame, mirent
+le temps qui leur convint à les examiner, puis elles les firent
+circuler en les poussant à droite.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le roi s’entretenait tranquillement avec de Guiche et
+Fouquet.</p>
+
+<p>Il laissait parler plutôt qu’il n’écoutait.</p>
+
+<p>Habituée à certains tours de phrases, son oreille comme celle de
+tous les hommes qui exercent sur d’autres hommes une supériorité
+incontestable, ne prenait des discours semés çà et là que
+l’indispensable mot qui mérite une réponse.</p>
+
+<p>Quant à son attention, elle était autre part.</p>
+
+<p>Elle errait avec ses yeux.</p>
+
+<p>Mlle de Tonnay-Charente était la dernière des dames inscrites pour les
+billets, et, comme si elle eût pris rang selon son inscription sur la
+liste, elle n’avait après elle que Montalais et La Vallière.</p>
+
+<p>Lorsque les bracelets arrivèrent à ces deux dernières, on parut ne plus
+s’en occuper.</p>
+
+<p>L’humilité des mains qui maniaient momentanément ces joyaux leur ôtait
+toute leur importance.</p>
+
+<p>Ce qui n’empêcha point Montalais de tressaillir de joie, d’envie et
+de cupidité à la vue de ces belles pierres, plus encore que de ce
+magnifique travail.</p>
+
+<p>Il est évident que, mise en demeure entre la valeur pécuniaire et la
+beauté artistique, Montalais eût sans hésitation préféré les diamants
+aux camées.</p>
+
+<p>Aussi eut-elle grand-peine à les passer à sa compagne La Vallière. La
+Vallière attacha sur les bijoux un regard presque indifférent.</p>
+
+<p>— Oh! que ces bracelets sont riches! que ces bracelets sont
+magnifiques! s’écria Montalais; et tu ne t’extasies pas sur eux,
+Louise? Mais, en vérité, tu n’es donc pas femme?</p>
+
+<p>— Si fait, répondit la jeune fille avec un accent d’adorable
+mélancolie. Mais pourquoi désirer ce qui ne peut nous appartenir?</p>
+
+<p>Le roi, la tête penchée en avant, écoutait ce que la jeune fille allait
+dire.</p>
+
+<p>À peine la vibration de cette voix eut-elle frappé son oreille, qu’il
+se leva tout rayonnant, et, traversant tout le cercle pour aller de sa
+place à La Vallière:</p>
+
+<p>— Mademoiselle, dit-il, vous vous trompez, vous êtes femme, et toute
+femme a droit à des bijoux de femme.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, dit La Vallière, Votre Majesté ne veut donc pas croire
+absolument à ma modestie?</p>
+
+<p>— Je crois que vous avez toutes les vertus, mademoiselle, la franchise
+comme les autres; je vous adjure donc de dire franchement ce que vous
+pensez de ces bracelets.</p>
+
+<p>— Qu’ils sont beaux, Sire, et qu’ils ne peuvent être offerts qu’à une
+reine.</p>
+
+<p>— Cela me ravit que votre opinion soit telle, mademoiselle; les
+bracelets sont à vous, et le roi vous prie de les accepter.</p>
+
+<p>Et comme, avec un mouvement qui ressemblait à de l’effroi, La Vallière
+tendait vivement l’écrin au roi, le roi repoussa doucement de sa main
+la main tremblante de La Vallière.</p>
+
+<p>Un silence d’étonnement, plus funèbre qu’un silence de mort, régnait
+dans l’assemblée. Et cependant, on n’avait pas, du côté des reines,
+entendu ce qu’il avait dit, ni compris ce qu’il avait fait.</p>
+
+<p>Une charitable amie se chargea de répandre la nouvelle. Ce fut
+Tonnay-Charente, à qui Madame avait fait signe de s’approcher.</p>
+
+<p>— Ah! mon Dieu! s’écria Tonnay-Charente, est-elle heureuse, cette La
+Vallière! le roi vient de lui donner les bracelets.</p>
+
+<p>Madame se mordit les lèvres avec une telle force, que le sang apparut à
+la surface de la peau.</p>
+
+<p>La jeune reine regarda alternativement La Vallière et Madame et se mit
+à rire.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche appuya son menton sur sa belle main blanche, et demeura
+longtemps absorbée par un soupçon qui lui mordait l’esprit et par une
+douleur atroce qui lui mordait le cœur.</p>
+
+<p>De Guiche, en voyant pâlir Madame, en devinant ce qui la faisait pâlir,
+de Guiche quitta précipitamment l’assemblée et disparut. Malicorne put
+alors se glisser jusqu’à Montalais, et, à la faveur du tumulte général
+des conversations:</p>
+
+<p>— Aure, lui dit-il, tu as près de toi notre fortune et notre avenir.</p>
+
+<p>— Oui, répondit celle-ci.</p>
+
+<p>Et elle embrassa tendrement La Vallière, qu’intérieurement elle était
+tentée d’étrangler.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXL_Malaga">Chapitre CXL — Malaga</h2>
+</div>
+
+
+<p>Pendant tout ce long et violent débat des ambitions de cour contre les
+amours de cœur, un de nos personnages, le moins à négliger peut-être,
+était fort négligé, fort oublié, fort malheureux.</p>
+
+<p>En effet, d’Artagnan, d’Artagnan, car il faut le nommer par son nom
+pour qu’on se rappelle qu’il a existé, d’Artagnan n’avait absolument
+rien à faire dans ce monde brillant et léger. Après avoir suivi le
+roi pendant deux jours à Fontainebleau, et avoir regardé toutes
+les bergerades et tous les travestissements héroï-comiques de son
+souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne suffisait point à
+remplir sa vie.</p>
+
+<p>Accosté à chaque instant par des gens qui lui disaient: «Comment
+trouvez-vous que m’aille cet habit, monsieur d’Artagnan?» il leur
+répondait de sa voix placide et railleuse: «Mais je trouve que
+vous êtes aussi bien habillé que le plus beau singe de la foire
+Saint-Laurent.».</p>
+
+<p>C’était un compliment comme les faisait d’Artagnan quand il n’en
+voulait pas faire d’autre: bon gré mal gré, il fallait donc s’en
+contenter.</p>
+
+<p>Et, quand on lui demandait: «Monsieur d’Artagnan, comment vous
+habillez-vous ce soir?» il répondait: «Je me déshabillerai.»</p>
+
+<p>Ce qui faisait rire même les dames.</p>
+
+<p>Mais, après deux jours passés ainsi, le mousquetaire voyant que rien
+de sérieux ne s’agitait là-dessous, et que le roi avait complètement,
+ou du moins paraissait avoir complètement oublié Paris, Saint-Mandé et
+Belle-Île; que M. Colbert rêvait lampions et feux d’artifice; que les
+dames en avaient pour un mois au moins d’œillades à rendre et à donner;
+D’Artagnan demanda au roi un congé pour affaires de famille.</p>
+
+<p>Au moment où d’Artagnan lui faisait cette demande, le roi se couchait,
+rompu d’avoir dansé.</p>
+
+<p>— Vous voulez me quitter, monsieur d’Artagnan? demanda-t-il d’un air
+étonné.</p>
+
+<p>Louis XIV ne comprenait jamais que l’on se séparât de lui quand on
+pouvait avoir l’insigne honneur de demeurer près de lui.</p>
+
+<p>— Sire, dit d’Artagnan, je vous quitte parce que je ne vous sers à
+rien. Ah! si je pouvais vous tenir le balancier, tandis que vous
+dansez, ce serait autre chose.</p>
+
+<p>— Mais, mon cher monsieur d’Artagnan, répondit gravement le roi, on
+danse sans balancier.</p>
+
+<p>— Ah! tiens, dit le mousquetaire continuant son ironie insensible,
+tiens, je ne savais pas, moi!</p>
+
+<p>— Vous ne m’avez donc pas vu danser? demanda le roi.</p>
+
+<p>— Oui; mais j’ai cru que cela irait toujours de plus fort en plus fort.
+Je me suis trompé: raison de plus pour que je me retire. Sire, je le
+répète, vous n’avez pas besoin de moi; d’ailleurs, si Votre Majesté en
+avait besoin, elle saurait où me trouver.</p>
+
+<p>— C’est bien, dit le roi.</p>
+
+<p>Et il accorda le congé.</p>
+
+<p>Nous ne chercherons donc pas d’Artagnan à Fontainebleau, ce serait
+chose inutile; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le
+retrouverons rue des Lombards, au <i>Pilon d’Or</i>, chez notre vénérable
+ami Planchet.</p>
+
+<p>Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fenêtre est
+ouverte, c’est celle d’une chambre de l’entresol.</p>
+
+<p>Un parfum d’épicerie, mêlé au parfum moins exotique, mais plus
+pénétrant, de la fange de la rue monte aux narines du mousquetaire.</p>
+
+<p>D’Artagnan, couché sur une immense chaise à dossier plat, les jambes,
+non pas allongées, mais posées sur un escabeau, forme l’angle le plus
+obtus qui se puisse voir.</p>
+
+<p>L’œil, si fin et si mobile d’habitude, est fixe, presque voilé, et a
+pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que l’on aperçoit
+derrière la déchirure des cheminées; il y a du bleu tout juste ce
+qu’il en faudrait pour mettre une pièce à l’un des sacs de lentilles
+ou de haricots qui forment le principal ameublement de la boutique du
+rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>Ainsi étendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale,
+d’Artagnan n’est plus un homme de guerre, d’Artagnan n’est plus un
+officier du palais, c’est un bourgeois croupissant entre le dîner et
+le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves cerveaux
+ossifiés qui n’ont plus de place pour une seule idée, tant la matière
+guette avec férocité aux portes de l’intelligence, et surveille la
+contrebande qui pourrait se faire en introduisant dans le crâne un
+symptôme de pensée.</p>
+
+<p>Nous avons dit qu’il faisait nuit; les boutiques s’allumaient tandis
+que les fenêtres des appartements supérieurs se fermaient; une
+patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit régulier de son
+pas.</p>
+
+<p>D’Artagnan continuait à ne rien entendre et à ne rien regarder que le
+coin bleu de son ciel.</p>
+
+<p>À deux pas de lui, tout à fait dans l’ombre, couché sur un sac de
+maïs, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son menton,
+regardait d’Artagnan penser, rêver ou dormir les yeux ouverts.</p>
+
+<p>L’observation durait déjà depuis fort longtemps.</p>
+
+<p>Planchet commença par faire:</p>
+
+<p>— Hum! hum!</p>
+
+<p>D’Artagnan ne bougea point.</p>
+
+<p>Planchet vit alors qu’il fallait recourir à quelque moyen plus
+efficace: après mûres réflexions, ce qu’il trouva de plus ingénieux
+dans les circonstances présentes, fut de se laisser rouler de son sac
+sur le parquet en murmurant contre lui-même le mot:</p>
+
+<p>— Imbécile!</p>
+
+<p>Mais, quel que fût le bruit produit par la chute de Planchet,
+d’Artagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu bien
+d’autres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce bruit-là.</p>
+
+<p>D’ailleurs, une énorme charrette, chargée de pierres, débouchant de la
+rue Saint-Médéric, absorba dans le bruit de ses roues le bruit de la
+chute de Planchet.</p>
+
+<p>Cependant Planchet crut, en signe d’approbation tacite, le voir
+imperceptiblement sourire au mot imbécile.</p>
+
+<p>Ce qui, l’enhardissant lui fit dire:</p>
+
+<p>— Est-ce que vous dormez, monsieur d’Artagnan?</p>
+
+<p>— Non, Planchet, je ne dors <i>même</i> pas, répondit le mousquetaire.</p>
+
+<p>— J’ai le désespoir, fit Planchet, d’avoir entendu le mot <i>même</i>.</p>
+
+<p>— Eh bien! quoi? est-ce que ce mot n’est pas français, monsieur
+Planchet?</p>
+
+<p>— Si fait, monsieur d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Eh bien! ce mot m’afflige.</p>
+
+<p>— Développe-moi ton affliction, Planchet, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Si vous dites que vous ne dormez même pas, c’est comme si vous disiez
+que vous n’avez même pas la consolation de dormir. Ou mieux, c’est
+comme si vous disiez en d’autres termes: Planchet, je m’ennuie à crever.</p>
+
+<p>— Planchet, tu sais que je ne m’ennuie jamais.</p>
+
+<p>— Excepté aujourd’hui et avant-hier.</p>
+
+<p>— Bah!</p>
+
+<p>— Monsieur d’Artagnan, voilà huit jours que vous êtes revenu de
+Fontainebleau; voilà huit jours que vous n’avez plus ni vos ordres à
+donner, ni votre compagnie à faire manœuvrer. Le bruit des mousquets,
+des tambours et de toute la royauté vous manque; d’ailleurs, moi qui ai
+porté le mousquet, je conçois cela.</p>
+
+<p>— Planchet, répondit d’Artagnan, je t’assure que je ne m’ennuie pas le
+moins du monde.</p>
+
+<p>— Que faites-vous, en ce cas, couché là comme un mort?</p>
+
+<p>— Mon ami Planchet, il y avait au siège de La Rochelle quand j’y
+étais, quand tu y étais, quand nous y étions enfin, il y avait au
+siège de La Rochelle un Arabe qu’on renommait pour sa façon de pointer
+les couleuvrines. C’était un garçon d’esprit, quoiqu’il fût d’une
+singulière couleur, couleur de tes olives. Eh bien! cet Arabe, quand
+il avait mangé ou travaillé, se couchait comme je suis couché en
+ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles magiques dans un
+grand tube à bout d’ambre; et, si quelque chef, venant à passer, lui
+reprochait de toujours dormir, il répondait tranquillement: «Mieux vaut
+être assis que debout, couché qu’assis, mort que couché.»</p>
+
+<p>— C’était un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses sentences, dit
+Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il coupait les têtes des
+protestants avec beaucoup de satisfaction.</p>
+
+<p>— Précisément, et il les embaumait quand elles en valaient la peine.</p>
+
+<p>— Oui, et quand il travaillait à cet embaumement avec toutes ses herbes
+et toutes ses grandes plantes, il avait l’air d’un vannier qui fait des
+corbeilles.</p>
+
+<p>— Oui, Planchet, oui, c’est bien cela.</p>
+
+<p>— Oh! moi aussi, j’ai de la mémoire.</p>
+
+<p>— Je n’en doute pas; mais que dis-tu de son raisonnement?</p>
+
+<p>— Monsieur, je le trouve parfait d’une part, mais stupide de l’autre.</p>
+
+<p>— Devise, Planchet, devise.</p>
+
+<p>— Eh bien! monsieur, en effet, mieux vaut être assis que debout, c’est
+constant surtout lorsqu’on est fatigué. Dans certaines circonstances —
+et Planchet sourit d’un air coquin — mieux vaut être couché qu’assis.
+Mais, quant à la dernière proposition: mieux vaut être mort que couché,
+je déclare que je la trouve absurde; que ma préférence incontestable
+est pour le lit, et que, si vous n’êtes point de mon avis, c’est que,
+comme j’ai l’honneur de vous le dire, vous vous ennuyez à crever.</p>
+
+<p>— Planchet, tu connais M. La Fontaine?</p>
+
+<p>— Le pharmacien du coin de la rue Saint-Médéric?</p>
+
+<p>— Non, le fabuliste.</p>
+
+<p>— Ah! maître corbeau?</p>
+
+<p>— Justement; eh bien! je suis comme son lièvre.</p>
+
+<p>— Il a donc un lièvre aussi?</p>
+
+<p>— Il a toutes sortes d’animaux.</p>
+
+<p>— Eh bien! que fait-il, son lièvre?</p>
+
+<p>— Il songe.</p>
+
+<p>— Ah! ah!</p>
+
+<p>— Planchet, je suis comme le lièvre de M. La Fontaine, je songe.</p>
+
+<p>— Vous songez? fit Planchet inquiet.</p>
+
+<p>— Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser à la
+méditation; tu conviendras de cela, je l’espère.</p>
+
+<p>— Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.</p>
+
+<p>— Pardieu! voilà qui est récréatif, hein?</p>
+
+<p>— Il n’en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur le
+derrière, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous songeriez
+encore plus.</p>
+
+<p>— Ma foi! je ne sais pas, Planchet.</p>
+
+<p>— Encore, fit l’épicier, si vos songeries étaient du genre de celle qui
+vous a conduit à la restauration du roi Charles II.</p>
+
+<p>Et Planchet fit entendre un petit rire qui n’était pas sans
+signification.</p>
+
+<p>— Ah! Planchet, mon ami, dit d’Artagnan, vous devenez ambitieux.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque autre roi à restaurer, monsieur
+d’Artagnan, quelque autre Monck à mettre en boîte?</p>
+
+<p>— Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trônes... moins
+bien peut-être que je ne suis sur cette chaise; mais enfin ils y sont.</p>
+
+<p>Et d’Artagnan poussa un soupir.</p>
+
+<p>— Monsieur d’Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.</p>
+
+<p>— Tu es bien bon, Planchet.</p>
+
+<p>— J’ai un soupçon, Dieu me pardonne.</p>
+
+<p>— Lequel?</p>
+
+<p>— Monsieur d’Artagnan, vous maigrissez.</p>
+
+<p>— Oh! fit d’Artagnan frappant sur son thorax, qui résonna comme une
+cuirasse vide, c’est impossible, Planchet.</p>
+
+<p>— Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c’est que si vous
+maigrissiez chez moi...</p>
+
+<p>— Eh bien!</p>
+
+<p>— Eh bien! je ferais un malheur.</p>
+
+<p>— Allons, bon!</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Que ferais-tu? Voyons.</p>
+
+<p>— Je trouverais celui qui cause votre chagrin.</p>
+
+<p>— Voilà que j’ai un chagrin, maintenant.</p>
+
+<p>— Oui, vous en avez un.</p>
+
+<p>— Non, Planchet, non.</p>
+
+<p>— Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous maigrissez.</p>
+
+<p>— Je maigris, tu es sûr?</p>
+
+<p>— À vue d’œil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma
+rapière, et je m’en vais tout droit couper la gorge à M. d’Herblay.</p>
+
+<p>— Hein! fit d’Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-vous là,
+Planchet? et que fait le nom de M. d’Herblay dans votre épicerie?</p>
+
+<p>— Bon! bon! fâchez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous voulez;
+mais, morbleu! je sais ce que je sais.</p>
+
+<p>D’Artagnan s’était, pendant cette seconde sortie de Planchet, placé
+de manière à ne pas perdre un seul de ses regards, c’est-à-dire qu’il
+s’était assis, les deux mains appuyées sur ses deux genoux, le cou
+tendu vers le digne épicier.</p>
+
+<p>— Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu proférer un
+blasphème de cette force. M. d’Herblay, ton ancien chef, mon ami, un
+homme d’Église, un mousquetaire devenu évêque, tu lèverais l’épée sur
+lui, Planchet?</p>
+
+<p>— Je lèverais l’épée sur mon père quand je vous vois dans ces états-là.</p>
+
+<p>— M. d’Herblay, un gentilhomme!</p>
+
+<p>— Cela m’est bien égal, à moi, qu’il soit gentilhomme. Il vous fait
+rêver noir, voilà ce que je sais. Et, de rêver noir, on maigrit.
+Malaga! Je ne veux pas que M. d’Artagnan sorte de chez moi plus maigre
+qu’il n’y est entré.</p>
+
+<p>— Comment me fait-il rêver noir? Voyons, explique, explique.</p>
+
+<p>— Voilà trois nuits que vous avez le cauchemar.</p>
+
+<p>— Moi?</p>
+
+<p>— Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous répétez: «Aramis!
+sournois d’Aramis!»</p>
+
+<p>— Ah! j’ai dit cela? fit d’Artagnan inquiet.</p>
+
+<p>— Vous l’avez dit, foi de Planchet!</p>
+
+<p>— Et bien, après? Tu sais le proverbe, mon ami. «Tout songe est
+mensonge.»</p>
+
+<p>— Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous êtes
+sorti, vous n’avez pas manqué de me demander au retour: «As-tu vu M.
+d’Herblay?» ou bien encore: «As-tu reçu pour moi des lettres de M.
+d’Herblay?»</p>
+
+<p>— Mais il me semble qu’il est bien naturel que je m’intéresse à ce cher
+ami? dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— D’accord, mais pas au point d’en diminuer.</p>
+
+<p>— Planchet, j’engraisserai, je t’en donne ma parole d’honneur.</p>
+
+<p>— Bien! monsieur, je l’accepte; car je sais que, lorsque vous donnez
+votre parole d’honneur, c’est sacré...</p>
+
+<p>— Je ne rêverai plus d’Aramis.</p>
+
+<p>— Très bien!</p>
+
+<p>— Je ne te demanderai plus s’il y a des lettres de M. d’Herblay.</p>
+
+<p>— Parfaitement.</p>
+
+<p>— Mais tu m’expliqueras une chose.</p>
+
+<p>— Parlez, monsieur.</p>
+
+<p>— Je suis observateur...</p>
+
+<p>— Je le sais bien...</p>
+
+<p>— Et tout à l’heure tu as dit un juron singulier...</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Dont tu n’as pas l’habitude.</p>
+
+<p>— «Malaga!» vous voulez dire?</p>
+
+<p>— Justement.</p>
+
+<p>— C’est mon juron depuis que je suis épicier.</p>
+
+<p>— C’est juste, c’est un nom de raisin sec.</p>
+
+<p>— C’est mon juron de férocité; quand une fois j’ai dit «Malaga!» je ne
+suis plus un homme.</p>
+
+<p>— Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-là.</p>
+
+<p>— C’est juste, monsieur, on me l’a donné.</p>
+
+<p>Et Planchet, en prononçant ces paroles, cligna de l’œil avec un petit
+air de finesse qui appela toute l’attention de d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Eh! eh! fit-il.</p>
+
+<p>Planchet répéta:</p>
+
+<p>— Eh! eh!</p>
+
+<p>— Tiens! tiens! monsieur Planchet.</p>
+
+<p>— Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi, je ne
+passe pas ma vie à songer.</p>
+
+<p>— Tu as tort.</p>
+
+<p>— Je veux dire à m’ennuyer, monsieur; nous n’avons qu’un faible temps à
+vivre, pourquoi ne pas en profiter?</p>
+
+<p>— Tu es philosophe épicurien, à ce qu’il paraît, Planchet?</p>
+
+<p>— Pourquoi pas? La main est bonne, on écrit et l’on pèse du sucre et
+des épices; le pied est sûr, on danse ou l’on se promène; l’estomac a
+des dents, on dévore et l’on digère; le cœur n’est pas trop racorni; eh
+bien! monsieur...</p>
+
+<p>— Eh bien! quoi, Planchet?</p>
+
+<p>— Ah! voilà!... fit l’épicier en se frottant les mains.</p>
+
+<p>D’Artagnan croisa une jambe sur l’autre.</p>
+
+<p>— Planchet, mon ami, dit-il, vous m’abrutissez de surprise.</p>
+
+<p>— Pourquoi?</p>
+
+<p>— Parce que vous vous révélez à moi sous un jour absolument nouveau.</p>
+
+<p>Planchet, flatté au dernier point, continua de se frotter les mains à
+s’enlever l’épiderme.</p>
+
+<p>— Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis qu’une bête, vous croyez que je
+serai un imbécile?</p>
+
+<p>— Bien! Planchet, voilà un raisonnement.</p>
+
+<p>— Suivez bien mon idée, monsieur. Je me suis dit, continua Planchet,
+sans plaisir, il n’est pas de bonheur sur la terre.</p>
+
+<p>— Oh! que c’est bien vrai, ce que tu dis là, Planchet! interrompit
+d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n’est pas chose si commune,
+du moins, des consolations.</p>
+
+<p>— Et tu te consoles?</p>
+
+<p>— Justement.</p>
+
+<p>— Explique-moi ta manière de te consoler.</p>
+
+<p>— Je mets un bouclier pour aller combattre l’ennui. Je règle mon temps
+de patience, et, à la veille juste du jour où je sens que je vais
+m’ennuyer, je m’amuse.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas plus difficile que cela?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Et tu as trouvé cela tout seul?</p>
+
+<p>— Tout seul.</p>
+
+<p>— C’est miraculeux.</p>
+
+<p>— Qu’en dites-vous?</p>
+
+<p>— Je dis que ta philosophie n’a pas sa pareille au monde.</p>
+
+<p>— Eh bien! alors, suivez mon exemple.</p>
+
+<p>— C’est tentant.</p>
+
+<p>— Faites comme moi.</p>
+
+<p>— Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les âmes n’ont pas la même
+trempe, et peut-être que, s’il fallait que je m’amusasse comme toi, je
+m’ennuierais horriblement...</p>
+
+<p>— Bah! essayez d’abord.</p>
+
+<p>— Que fais-tu? Voyons.</p>
+
+<p>— Avez-vous remarqué que je m’absente?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— D’une certaine façon?</p>
+
+<p>— Périodiquement.</p>
+
+<p>— C’est cela, ma foi! Vous l’avez remarqué?</p>
+
+<p>— Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu’on se voit à peu près
+tous les jours, quand l’un s’absente, celui-là manque à l’autre? Est-ce
+que je ne te manque pas, à toi, quand je suis en campagne?</p>
+
+<p>— Immensément! c’est-à-dire que je suis comme un corps sans âme.</p>
+
+<p>— Ceci convenu, continuons.</p>
+
+<p>— À quelle époque est-ce que je m’absente?</p>
+
+<p>— Le 15 et le 30 de chaque mois.</p>
+
+<p>— Et je reste dehors?</p>
+
+<p>— Tantôt deux, tantôt trois, tantôt quatre jours.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous cru que j’allais faire?</p>
+
+<p>— Les recettes.</p>
+
+<p>— Et, en revenant, vous m’avez trouvé le visage?...</p>
+
+<p>— Fort satisfait.</p>
+
+<p>— Vous voyez, vous le dites vous-même, toujours satisfait. Et vous avez
+attribué cette satisfaction?...</p>
+
+<p>— À ce que ton commerce allait bien; à ce que les achats de riz, de
+pruneaux, de cassonade, de poires tapées et de mélasse allaient à
+merveille. Tu as toujours été fort pittoresque de caractère, Planchet;
+aussi n’ai-je pas été surpris un instant de te voir opter pour
+l’épicerie, qui est un des commerces les plus variés et les plus doux
+au caractère, en ce qu’on y manie presque toutes choses naturelles et
+parfumées.</p>
+
+<p>— C’est bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la vôtre!</p>
+
+<p>— Comment, j’erre?</p>
+
+<p>— Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours en
+recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-vous pu
+croire une pareille chose? Oh! oh! oh!</p>
+
+<p>Et Planchet se mit à rire de façon à inspirer à d’Artagnan les doutes
+les plus injurieux sur sa propre intelligence.</p>
+
+<p>— J’avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas à ta hauteur.</p>
+
+<p>— Monsieur, c’est vrai.</p>
+
+<p>— Comment, c’est vrai?</p>
+
+<p>— Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais remarquez
+bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.</p>
+
+<p>— Ah! c’est bien heureux!</p>
+
+<p>— Non, vous êtes un homme de génie, vous; et, quand il s’agit de
+guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les rois
+sont bien peu de chose à côté de vous; mais, pour le repos de l’âme,
+les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut se dire, ah!
+monsieur, ne me parlez pas des hommes de génie, ils sont leurs propres
+bourreaux.</p>
+
+<p>— Bon! Planchet, dit d’Artagnan pétillant de curiosité, voilà que tu
+m’intéresses au plus haut point.</p>
+
+<p>— Vous vous ennuyez déjà moins que tout à l’heure, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Je ne m’ennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je m’amuse
+davantage.</p>
+
+<p>— Allons donc! bon commencement! Je vous guérirai.</p>
+
+<p>— Je ne demande pas mieux.</p>
+
+<p>— Voulez-vous que j’essaie?</p>
+
+<p>— À l’instant.</p>
+
+<p>— Soit! Avez-vous ici des chevaux?</p>
+
+<p>— Oui: dix, vingt, trente.</p>
+
+<p>— Il n’en est pas besoin de tant que cela; deux, voilà tout.</p>
+
+<p>— Ils sont à ta disposition, Planchet.</p>
+
+<p>— Bon! je vous emmène.</p>
+
+<p>— Quand cela?</p>
+
+<p>— Demain.</p>
+
+<p>— Où?</p>
+
+<p>— Ah! vous en demandez trop.</p>
+
+<p>— Cependant tu m’avoueras qu’il est important que je sache où je vais.</p>
+
+<p>— Aimez-vous la campagne?</p>
+
+<p>— Médiocrement, Planchet.</p>
+
+<p>— Alors vous aimez la ville?</p>
+
+<p>— C’est selon.</p>
+
+<p>— Eh bien! je vous mène dans un endroit moitié ville moitié campagne.</p>
+
+<p>— Bon!</p>
+
+<p>— Dans un endroit où vous vous amuserez, j’en suis sûr.</p>
+
+<p>— À merveille!</p>
+
+<p>— Et, miracle, dans un endroit d’où vous revenez pour vous y être
+ennuyé.</p>
+
+<p>— Moi?</p>
+
+<p>— Mortellement!</p>
+
+<p>— C’est donc à Fontainebleau que tu vas?</p>
+
+<p>— À Fontainebleau, juste!</p>
+
+<p>— Tu vas à Fontainebleau, toi?</p>
+
+<p>— J’y vais.</p>
+
+<p>— Et que vas-tu faire à Fontainebleau, Bon Dieu?</p>
+
+<p>Planchet répondit à d’Artagnan par un clignement d’yeux plein de malice.</p>
+
+<p>— Tu as quelque terre par là, scélérat!</p>
+
+<p>— Oh! une misère, une bicoque.</p>
+
+<p>— Je t’y prends.</p>
+
+<p>— Mais c’est gentil, parole d’honneur!</p>
+
+<p>— Je vais à la campagne de Planchet! s’écria d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Quand vous voudrez.</p>
+
+<p>— N’avons-nous pas dit demain?</p>
+
+<p>— Demain, soit; et puis, d’ailleurs, demain, c’est le 14, c’est-à-dire
+la veille du jour où j’ai peur de m’ennuyer, ainsi donc, c’est convenu.</p>
+
+<p>— Convenu.</p>
+
+<p>— Vous me prêtez un de vos chevaux?</p>
+
+<p>— Le meilleur.</p>
+
+<p>— Non, je préfère le plus doux; je n’ai jamais été excellent cavalier,
+vous le savez, et, dans l’épicerie, je me suis encore rouillé; et
+puis...</p>
+
+<p>— Et puis quoi?</p>
+
+<p>— Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d’œil, et puis je ne veux
+pas me fatiguer.</p>
+
+<p>— Et pourquoi? se hasarda à demander d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Parce que je ne m’amuserais plus, répondit Planchet.</p>
+
+<p>Et là-dessus il se leva de dessus son sac de maïs en s’étirant et en
+faisant craquer tous ses os, les uns après les autres avec une sorte
+d’harmonie.</p>
+
+<p>— Planchet! Planchet! s’écria d’Artagnan, je déclare qu’il n’est point
+sur la terre de sybarite qui puisse vous être comparé. Ah! Planchet,
+on voit bien que nous n’avons pas encore mangé l’un près de l’autre un
+tonneau de sel.</p>
+
+<p>— Et pourquoi cela, monsieur?</p>
+
+<p>— Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d’Artagnan, et que,
+décidément, j’en reviens à croire définitivement ce que j’avais pensé
+un instant le jour où, à Boulogne, tu as étranglé, ou peu s’en faut,
+Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, c’est que tu es un homme de
+ressource.</p>
+
+<p>Planchet se mit à rire d’un rire plein de fatuité, donna le bonsoir au
+mousquetaire, et descendit dans son arrière-boutique, qui lui servait
+de chambre à coucher.</p>
+
+<p>D’Artagnan reprit sa première position sur sa chaise, et son front,
+déridé un instant, devint plus pensif que jamais.</p>
+
+<p>Il avait déjà oublié les folies et les rêves de Planchet.</p>
+
+<p>«Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses pensées, interrompues
+par cet agréable colloque auquel nous venons de faire participer le
+public; oui, tout est là:</p>
+
+<p>«1° savoir ce que Baisemeaux voulait à Aramis;</p>
+
+<p>«2° savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles;</p>
+
+<p>«3° savoir où est Porthos.</p>
+
+<p>«Sous ces trois points gît le mystère.</p>
+
+<p>«Or, continua d’Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien, ayons
+recours à notre pauvre intelligence. On fait ce qu’on peut, mordioux!
+ou malaga! comme dit Planchet.»</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXLI_La_lettre_de_M_de_Baisemeaux">Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux</h2>
+</div>
+
+
+<p>D’Artagnan, fidèle à son plan, alla dès le lendemain matin rendre
+visite à M. de Baisemeaux.</p>
+
+<p>C’était jour de propreté à la Bastille: les canons étaient brossés,
+fourbis, les escaliers grattés; les porte-clefs semblaient occupés du
+soin de polir leurs clefs elles-mêmes.</p>
+
+<p>Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs cours,
+sous prétexte qu’ils étaient assez propres.</p>
+
+<p>Le commandant Baisemeaux reçut d’Artagnan d’une façon plus que polie;
+mais il fut avec lui d’une réserve tellement serrée, que toute la
+finesse de d’Artagnan ne lui tira pas une syllabe.</p>
+
+<p>Plus il se retenait dans ses limites, plus la défiance de d’Artagnan
+croissait.</p>
+
+<p>Ce dernier crut même remarquer que le commandant agissait en vertu
+d’une recommandation récente.</p>
+
+<p>Baisemeaux n’avait pas été au Palais-Royal, avec d’Artagnan, l’homme
+froid et impénétrable que celui-ci trouva dans le Baisemeaux de la
+Bastille.</p>
+
+<p>Quand d’Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si pressantes
+d’argent qui avaient amené Baisemeaux à la recherche d’Aramis et le
+rendaient expansif malgré tout ce soir-là, Baisemeaux prétexta des
+ordres à donner dans la prison même, et laissa d’Artagnan se morfondre
+si longtemps à l’attendre, que notre mousquetaire, certain de ne point
+obtenir un mot de plus, partit de la Bastille sans que Baisemeaux fût
+revenu de son inspection.</p>
+
+<p>Mais il avait un soupçon, d’Artagnan, et, une fois le soupçon éveillé,
+l’esprit de d’Artagnan ne dormait plus.</p>
+
+<p>Il était aux hommes ce que le chat est aux quadrupèdes, l’emblème de
+l’inquiétude à la fois et de l’impatience.</p>
+
+<p>Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie qui
+se balance à tout souffle d’air. Un chat qui guette est mort devant son
+poste d’observation, et ni la faim ni la soif ne savent le tirer de sa
+méditation.</p>
+
+<p>D’Artagnan, qui brûlait d’impatience, secoua tout à coup ce sentiment
+comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose qu’on lui cachait
+était précisément celle qu’il importait de savoir.</p>
+
+<p>En conséquence, il réfléchit que Baisemeaux ne manquerait pas de
+faire prévenir Aramis, si Aramis lui avait donné une recommandation
+quelconque. C’est ce qui arriva.</p>
+
+<p>Baisemeaux avait à peine eu le temps matériel de revenir du donjon, que
+d’Artagnan s’était mis en embuscade près de la rue du Petit-Musc, de
+façon à voir tous ceux qui sortiraient de la Bastille.</p>
+
+<p>Après une heure de station à la <i>Herse-d’Or</i>, sous l’auvent où l’on
+prenait un peu d’ombre, d’Artagnan vit sortir un soldat de garde.</p>
+
+<p>Or, c’était le meilleur indice qu’il pût désirer. Tout gardien ou
+porte-clefs a ses jours de sortie et même ses heures à la Bastille,
+puisque tous sont astreints à n’avoir ni femme ni logement dans le
+château; ils peuvent donc sortir sans exciter la curiosité.</p>
+
+<p>Mais un soldat caserné est renfermé pour vingt-quatre heures lorsqu’il
+est de garde, on le sait bien, et d’Artagnan le savait mieux que
+personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de service que pour
+un ordre exprès et pressé.</p>
+
+<p>Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement, lentement,
+comme un heureux mortel à qui, au lieu d’une faction devant un insipide
+corps de garde, ou sur un bastion non moins ennuyeux, arrive la bonne
+aubaine d’une liberté jointe à une promenade, ces deux plaisirs
+comptant comme service. Il se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine,
+humant l’air, le soleil, et regardant les femmes.</p>
+
+<p>D’Artagnan le suivit de loin. Il n’avait pas encore fixé ses idées
+là-dessus.</p>
+
+<p>«Il faut tout d’abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce drôle.
+Un homme vu est un homme jugé.»</p>
+
+<p>D’Artagnan doubla le pas, et, ce qui n’était pas bien difficile,
+devança le soldat.</p>
+
+<p>Non seulement il vit sa figure, qui était assez intelligente et
+résolue, mais encore il vit son nez, qui était un peu rouge.</p>
+
+<p>«Le drôle aime l’eau-de-vie», se dit-il.</p>
+
+<p>En même temps qu’il voyait le nez rouge, il voyait dans la ceinture du
+soldat un papier blanc.</p>
+
+<p>«Bon! il a une lettre, ajouta d’Artagnan. Or, un soldat se trouve trop
+joyeux d’être choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il ne vend
+pas le message.»</p>
+
+<p>Comme d’Artagnan se rongeait les poings, le soldat avançait toujours
+dans le faubourg Saint-Antoine.</p>
+
+<p>«Il va certainement à Saint-Mandé, se dit-il, et je ne saurai pas ce
+qu’il y a dans la lettre...»</p>
+
+<p>C’était à en perdre la tête.</p>
+
+<p>«Si j’étais en uniforme, se dit d’Artagnan, je ferais prendre le drôle
+et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me prêterait la main.
+Mais du diable si je dis mon nom pour un fait de ce genre. Le faire
+boire, il se défiera et puis il me grisera... Mordioux! je n’ai plus
+d’esprit, et c’en est fait de moi. Attaquer ce malheureux, le faire
+dégainer, le tuer pour sa lettre. Bon, s’il s’agissait d’une lettre de
+reine à un lord, ou d’une lettre de cardinal à une reine. Mais, mon
+Dieu, quelles piètres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet
+avec M. Colbert! La vie d’un homme pour cela, oh! non, pas même dix
+écus.»</p>
+
+<p>Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et moustaches,
+il aperçut un petit groupe d’archers et un commissaire.</p>
+
+<p>Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se débattait du meilleur
+cœur.</p>
+
+<p>Les archers lui avaient déchiré ses habits, et on le traînait. Il
+demandait qu’on le conduisît avec égards, se prétendant gentilhomme et
+soldat.</p>
+
+<p>Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria:</p>
+
+<p>— Soldat, à moi!</p>
+
+<p>Le soldat marcha du même pas vers celui qui l’interpellait, et la foule
+le suivit.</p>
+
+<p>Une idée vint alors à d’Artagnan.</p>
+
+<p>C’était la première: on verra qu’elle n’était pas mauvaise.</p>
+
+<p>Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu’il venait d’être pris
+dans une maison comme voleur, tandis qu’il n’était qu’un amant, le
+soldat le plaignait et lui donnait des consolations et des conseils
+avec cette gravité que le soldat français met au service de son
+amour-propre et de l’esprit de corps. D’Artagnan se glissa derrière le
+soldat pressé par la foule, et lui tira nettement et promptement le
+papier de la ceinture.</p>
+
+<p>Comme, à ce moment, le gentilhomme déchiré tiraillait ce soldat, comme
+le commissaire tiraillait le gentilhomme, d’Artagnan put opérer sa
+capture sans le moindre inconvénient.</p>
+
+<p>Il se mit à dix pas derrière un pilier de maison, et lut sur l’adresse:</p>
+
+<p>«À M. du Vallon, chez M. Fouquet, à Saint-Mandé.»</p>
+
+<p>— Bon, dit-il.</p>
+
+<p>Et il décacheta sans déchirer, puis il tira le papier plié en quatre,
+qui contenait seulement ces mots:</p>
+
+<p>«Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire à M. d’Herblay qu’il est
+venu à la Bastille et qu’il a questionné.</p>
+
+<p>«Votre dévoué,</p>
+
+<p>«De Baisemeaux.»</p>
+
+<p>— Eh bien! à la bonne heure, s’écria d’Artagnan, voilà qui est
+parfaitement limpide. Porthos en est.</p>
+
+<p>Sûr de ce qu’il voulait savoir:</p>
+
+<p>«Mordioux! pensa le mousquetaire, voilà un pauvre diable de soldat
+à qui cet enragé sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma
+supercherie... S’il rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au fait,
+je n’ai pas besoin de cette lettre; quand l’œuf est avalé, à quoi bon
+les coquilles?»</p>
+
+<p>D’Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu le
+soldat et continuaient d’emmener leur prisonnier.</p>
+
+<p>Celui-ci restait environné de la foule et continuait ses doléances.</p>
+
+<p>D’Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans que
+personne le vit, puis il s’éloigna rapidement. Le soldat reprenait sa
+route vers Saint-Mandé, pensant beaucoup à ce gentilhomme qui avait
+imploré sa protection.</p>
+
+<p>Tout à coup il pensa un peu à sa lettre, et, regardant sa ceinture, il
+la vit dépouillée. Son cri d’effroi fit plaisir à d’Artagnan.</p>
+
+<p>Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse, et
+enfin, derrière lui, à vingt pas, il aperçut la bienheureuse enveloppe.
+Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.</p>
+
+<p>L’enveloppe était bien un peu poudreuse, un peu froissée, mais enfin la
+lettre était retrouvée.</p>
+
+<p>D’Artagnan vit que le cachet brisé occupait beaucoup le soldat. Le
+brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier dans sa
+ceinture.</p>
+
+<p>«Va, dit d’Artagnan, j’ai le temps désormais; précède-moi. Il paraît
+qu’Aramis n’est pas à Paris, puisque Baisemeaux écrit à Porthos. Ce
+cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer avec lui!» dit
+le Gascon.</p>
+
+<p>Et, réglant son pas sur celui du soldat, il se promit d’arriver un
+quart d’heure après lui chez M. Fouquet.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXLII_Ou_le_lecteur_verra_avec_plaisir_que_Porthos_na_rien">Chapitre CXLII — Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n’a rien
+perdu de sa force</h2>
+</div>
+
+
+<p>D’Artagnan avait, selon son habitude, calculé que chaque heure vaut
+soixante minutes et chaque minute soixante secondes.</p>
+
+<p>Grâce à ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il
+arriva devant la porte du surintendant au moment même où le soldat en
+sortait la ceinture vide.</p>
+
+<p>D’Artagnan se présenta à la porte, qu’un concierge, brodé sur toutes
+les coutures, lui tint entrouverte.</p>
+
+<p>D’Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n’y avait
+pas moyen. Il se nomma.</p>
+
+<p>Malgré cette concession, qui devait lever toute difficulté, d’Artagnan
+le pensait du moins, le concierge hésita; cependant, à ce titre répété
+pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi, le concierge, sans
+livrer tout à fait passage, cessa de le barrer complètement.</p>
+
+<p>D’Artagnan comprit qu’une formidable consigne avait été donnée.</p>
+
+<p>Il se décida donc à mentir, ce qui, d’ailleurs, ne lui coûtait point
+par trop, quand il voyait par-delà le mensonge le salut de l’État, ou
+même purement et simplement son intérêt personnel.</p>
+
+<p>Il ajouta donc, aux déclarations déjà faites par lui, que le soldat
+qui venait d’apporter une lettre à M. du Vallon n’était autre que son
+messager, et que cette lettre avait pour but d’annoncer son arrivée, à
+lui.</p>
+
+<p>Dès lors, nul ne s’opposa plus à l’entrée de d’Artagnan, et d’Artagnan
+entra.</p>
+
+<p>Un valet voulut l’accompagner, mais il répondit qu’il était inutile de
+prendre cette peine à son endroit, attendu qu’il savait parfaitement où
+se tenait M. du Vallon.</p>
+
+<p>Il n’y avait rien à répondre à un homme si complètement instruit.</p>
+
+<p>On laissa faire d’Artagnan.</p>
+
+<p>Perrons, salons, jardins, tout fut passé en revue par le mousquetaire.
+Il marcha un quart d’heure dans cette maison plus que royale, qui
+comptait autant de merveilles que de meubles, autant de serviteurs que
+de colonnes et de portes.</p>
+
+<p>«Décidément, se dit-il, cette maison n’a d’autres limites que les
+limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de s’en
+retourner à Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?»</p>
+
+<p>Enfin, il arriva dans une partie reculée du château, ceinte d’un mur
+de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de plantes
+grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme des fruits.</p>
+
+<p>De distance en distance, sur le mur d’enceinte, s’élevaient des statues
+dans des poses timides ou mystérieuses. C’étaient des vestales cachées
+sous le péplum aux grands plis; des veilleurs agiles enfermés dans
+leurs voiles de marbre et couvant le palais de leurs furtifs regards.</p>
+
+<p>Un Hermès, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes éployées, une
+Nuit tout arrosée de pavots, dominaient les jardins et les bâtiments
+qu’on entrevoyait derrière les arbres; toutes ces statues se
+profilaient en blanc sur les hauts cyprès, qui dardaient leurs cimes
+noires vers le ciel.</p>
+
+<p>Autour de ces cyprès s’étaient enroulés des rosiers séculaires, qui
+attachaient leurs anneaux fleuris à chaque fourche des branches et
+semaient sur les ramures inférieures et sur les statues des pluies de
+fleurs embaumées.</p>
+
+<p>Ces enchantements parurent au mousquetaire l’effort suprême de l’esprit
+humain. Il était dans une disposition d’esprit à poétiser. L’idée que
+Porthos habitait un pareil Eden lui donna de Porthos une idée plus
+haute, tant il est vrai que les esprits les plus élevés ne sont point
+exempts de l’influence de l’entourage.</p>
+
+<p>D’Artagnan trouva la porte; à la porte, une espèce de ressort qu’il
+découvrit et qu’il fit jouer. La porte s’ouvrit.</p>
+
+<p>D’Artagnan entra, referma la porte et pénétra dans un pavillon bâti
+en rotonde, et dans lequel on n’entendait d’autre bruit que celui des
+cascades et des chants d’oiseaux.</p>
+
+<p>À la porte du pavillon, il rencontra un laquais.</p>
+
+<p>— C’est ici, dit sans hésitation d’Artagnan, que demeure M. le baron du
+Vallon, n’est-ce pas.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, répondit le laquais.</p>
+
+<p>— Prévenez-le que M. le chevalier d’Artagnan, capitaine aux
+mousquetaires de Sa Majesté, l’attend.</p>
+
+<p>D’Artagnan fut introduit dans un salon.</p>
+
+<p>D’Artagnan ne demeura pas longtemps dans l’attente: un pas bien connu
+ébranla le parquet de la salle voisine, une porte s’ouvrit ou plutôt
+s’enfonça, et Porthos vint se jeter dans les bras de son ami avec une
+sorte d’embarras qui ne lui allait pas mal.</p>
+
+<p>— Vous ici? s’écria-t-il.</p>
+
+<p>— Et vous? répliqua d’Artagnan. Ah! sournois!</p>
+
+<p>— Oui, dit Porthos en souriant d’un sourire embarrassé, oui, vous me
+trouvez chez M. Fouquet, et cela vous étonne un peu, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet? M.
+Fouquet a bon nombre d’amis, surtout parmi les hommes d’esprit.</p>
+
+<p>Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui.</p>
+
+<p>— Puis, ajouta-t-il, vous m’avez vu à Belle-Île.</p>
+
+<p>— Raison de plus pour que je sois porté à croire que vous êtes des amis
+de M. Fouquet.</p>
+
+<p>— Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain embarras.</p>
+
+<p>— Ah! mon ami, dit d’Artagnan, que vous êtes coupable envers moi!</p>
+
+<p>— Comment cela? s’écria Porthos.</p>
+
+<p>— Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui des
+fortifications de Belle-Île, et vous ne m’en avertissez pas.</p>
+
+<p>Porthos rougit.</p>
+
+<p>— Il y a plus, continua d’Artagnan, vous me voyez là-bas; vous savez
+que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi, jaloux de
+connaître quel est l’homme de mérite qui accomplit une œuvre dont on
+lui fait les plus magnifiques récits, vous ne devinez pas que le roi
+m’a envoyé pour savoir quel était cet homme?</p>
+
+<p>— Comment! le roi vous avait envoyé pour savoir...</p>
+
+<p>— Pardieu! Mais ne parlons plus de cela.</p>
+
+<p>— Corne de bœuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en; ainsi, le roi
+savait que l’on fortifiait Belle-Île?</p>
+
+<p>— Bon! est-ce que le roi ne sait pas tout?</p>
+
+<p>— Mais il ne savait pas qui le fortifiait?</p>
+
+<p>— Non; seulement, il se doutait, d’après ce qu’on lui avait dit des
+travaux, que c’était un illustre homme de guerre.</p>
+
+<p>— Diable! dit Porthos, si j’avais su cela.</p>
+
+<p>— Vous ne vous seriez pas sauvé de Vannes, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Non. Qu’avez-vous dit quand vous ne m’avez plus trouvé?</p>
+
+<p>— Mon cher, j’ai réfléchi.</p>
+
+<p>— Ah! oui, vous réfléchissez, vous... Et à quoi cela vous a-t-il mené
+de réfléchir?</p>
+
+<p>— À deviner toute la vérité.</p>
+
+<p>— Ah! vous avez deviné?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous deviné? Voyons, dit Porthos en s’accommodant dans un
+fauteuil et prenant des airs de sphinx.</p>
+
+<p>— J’ai deviné, d’abord, que vous fortifiiez Belle-Île.</p>
+
+<p>— Ah! cela n’était pas bien difficile, vous m’avez vu à l’œuvre.</p>
+
+<p>— Attendez donc; mais j’ai deviné encore quelque chose, c’est que vous
+fortifiiez Belle-Île par ordre de M. Fouquet.</p>
+
+<p>— C’est vrai.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne
+m’arrête pas en route.</p>
+
+<p>— Ce cher d’Artagnan!</p>
+
+<p>— J’ai deviné que M. Fouquet voulait garder le secret le plus profond
+sur ces fortifications.</p>
+
+<p>— C’était son intention, en effet, à ce que je crois, dit Porthos.</p>
+
+<p>— Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret?</p>
+
+<p>— Dame! pour que la chose ne fût pas sue, dit Porthos.</p>
+
+<p>— D’abord. Mais ce désir était soumis à l’idée d’une galanterie...</p>
+
+<p>— En effet, dit Porthos, j’ai entendu dire que M. Fouquet était fort
+galant.</p>
+
+<p>— À l’idée d’une galanterie qu’il voulait faire au roi.</p>
+
+<p>— Oh! oh!</p>
+
+<p>— Cela vous étonne?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Vous ne saviez pas cela?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Eh bien! je le sais, moi.</p>
+
+<p>— Vous êtes donc sorcier.</p>
+
+<p>— Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>— Comment le savez-vous, alors?</p>
+
+<p>— Ah! voilà! par un moyen bien simple! j’ai entendu M. Fouquet le dire
+lui-même au roi.</p>
+
+<p>— Lui dire quoi?</p>
+
+<p>— Qu’il avait fait fortifier Belle-Île à son intention, et qu’il lui
+faisait cadeau de Belle-Île.</p>
+
+<p>— Ah! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi?</p>
+
+<p>— En toutes lettres. Il a même ajouté: «Belle-Île a été fortifiée
+par un ingénieur de mes amis, homme de beaucoup de mérite, que je
+demanderai la permission de présenter au roi.» — «Son nom?» a demandé
+le roi. «Le baron du Vallon», a répondu M. Fouquet. «C’est bien, a
+répondu le roi, vous me le présenterez.»</p>
+
+<p>— Le roi a répondu cela?</p>
+
+<p>— Foi de d’Artagnan!</p>
+
+<p>— Oh! oh! fit Porthos. Mais pourquoi ne m’a-t-on pas présenté, alors?</p>
+
+<p>— Ne vous a-t-on point parlé de cette présentation?</p>
+
+<p>— Si fait, mais je l’attends toujours.</p>
+
+<p>— Soyez tranquille, elle viendra.</p>
+
+<p>— Hum! hum! grogna Porthos.</p>
+
+<p>D’Artagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la
+conversation:</p>
+
+<p>— Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me semble?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>— J’ai toujours aimé l’isolement. Je suis mélancolique, répondit
+Porthos avec un soupir.</p>
+
+<p>— Tiens! c’est étrange, fit d’Artagnan, je n’avais pas remarqué cela.</p>
+
+<p>— C’est depuis que je me livre à l’étude, dit Porthos d’un air soucieux.</p>
+
+<p>— Mais les travaux de l’esprit n’ont pas nui à la santé du corps,
+j’espère?</p>
+
+<p>— Oh! nullement.</p>
+
+<p>— Les forces vont toujours bien?</p>
+
+<p>— Trop bien, mon ami, trop bien.</p>
+
+<p>— C’est que j’avais entendu dire que, dans les premiers jours de votre
+arrivée...</p>
+
+<p>— Oui, je ne pouvais plus remuer, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Comment, fit d’Artagnan avec un sourire, et à propos de quoi ne
+pouviez-vous plus remuer?</p>
+
+<p>Porthos comprit qu’il avait dit une bêtise et voulut se reprendre.</p>
+
+<p>— Oui, je suis venu de Belle-Île ici sur de mauvais chevaux, dit-il, et
+cela m’avait fatigué.</p>
+
+<p>— Cela ne m’étonne plus, que, moi qui venais derrière vous, j’en aie
+trouvé sept ou huit de crevés sur la route.</p>
+
+<p>— Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos.</p>
+
+<p>— De sorte que vous étiez moulu?</p>
+
+<p>— La graisse m’a fondu, et cette fonte m’a rendu malade.</p>
+
+<p>— Ah! pauvre Porthos!... Et Aramis, comment a-t-il été pour vous dans
+tout cela?</p>
+
+<p>— Très bien... Il m’a fait soigner par le propre médecin de M. Fouquet.
+Mais figurez-vous qu’au bout de huit jours je ne respirais plus.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— La chambre était trop petite: j’absorbais trop d’air.</p>
+
+<p>— Vraiment?</p>
+
+<p>— À ce que l’on m’a dit, du moins... Et l’on m’a transporté dans un
+autre logement.</p>
+
+<p>— Où vous respiriez, cette fois?</p>
+
+<p>— Plus librement, oui; mais pas d’exercice, rien à faire. Le médecin
+prétendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire, je me
+sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance à un grave accident.</p>
+
+<p>— À quel accident?</p>
+
+<p>— Imaginez-vous, cher ami, que je me révoltai contre les ordonnances
+de cet imbécile de médecin et que je résolus de sortir, que cela lui
+convint ou ne lui convînt pas. En conséquence, j’ordonnai au valet qui
+me servait d’apporter mes habits.</p>
+
+<p>— Vous étiez donc tout nu, mon pauvre Porthos?</p>
+
+<p>— Non pas, j’avais une magnifique robe de chambre, au contraire. Le
+laquais obéit; je me revêtis de mes habits, qui étaient devenus trop
+larges; mais, chose étrange, mes pieds étaient devenus trop larges, eux.</p>
+
+<p>— Oui, j’entends bien.</p>
+
+<p>— Et mes bottes étaient devenues trop étroites.</p>
+
+<p>— Vos pieds étaient restés enflés.</p>
+
+<p>— Tiens! vous avez deviné.</p>
+
+<p>— Parbleu! Et c’est là l’accident dont vous me vouliez entretenir?</p>
+
+<p>— Ah bien! oui! Je ne fis pas la même réflexion que vous. Je me dis:
+«Puisque mes pieds ont entré dix fois dans mes bottes, il n’y a aucune
+raison pour qu’ils n’y entrent pas une onzième.»</p>
+
+<p>— Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire, vous
+manquiez de logique.</p>
+
+<p>— Bref, j’étais donc placé en face d’une cloison; j’essayais de mettre
+ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec le jarret,
+faisant des efforts inouïs, quand, tout à coup, les deux oreilles
+de mes bottes demeurèrent dans mes mains; mon pied partit comme une
+catapulte.</p>
+
+<p>— Catapulte! Comme vous êtes fort sur les fortifications, cher Porthos!</p>
+
+<p>— Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la cloison,
+qu’il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson, j’avais démoli le
+temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de porcelaines, de vases de
+fleurs, de tapisseries, de bâtons de rideaux, c’est inouï.</p>
+
+<p>— Vraiment!</p>
+
+<p>— Sans compter que de l’autre côté de la cloison était une étagère
+chargée de porcelaines.</p>
+
+<p>— Que vous renversâtes?</p>
+
+<p>— Que je lançai à l’autre bout de l’autre chambre.</p>
+
+<p>Porthos se mit à rire.</p>
+
+<p>— En vérité, comme vous dites, c’est inouï!</p>
+
+<p>Et d’Artagnan se mit à rire comme Porthos.</p>
+
+<p>Porthos, aussitôt, se mit à rire plus fort que d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Je cassai, dit Porthos d’une voix entrecoupée par cette hilarité
+croissante, pour plus de trois mille francs de porcelaines, oh! oh!
+oh!...</p>
+
+<p>— Bon! dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— J’écrasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh! oh!...</p>
+
+<p>— Excellent!</p>
+
+<p>— Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tête et qui fut
+brisé en mille morceaux, oh! oh! oh!...</p>
+
+<p>— Sur la tête? dit d’Artagnan, qui se tenait les côtes.</p>
+
+<p>— En plein!</p>
+
+<p>— Mais vous eûtes la tête cassée?</p>
+
+<p>— Non, puisque je vous dis, au contraire, que c’est le lustre qui se
+brisa comme verre qu’il était.</p>
+
+<p>— Ah! le lustre était de verre?</p>
+
+<p>— De verre de Venise; une curiosité, mon cher, un morceau qui n’avait
+pas son pareil, une pièce qui pesait deux cents livres.</p>
+
+<p>— Et qui vous tomba sur la tête?</p>
+
+<p>— Sur... la... tête!... Figurez-vous un globe de cristal tout doré,
+tout incrusté en bas, des parfums qui brûlaient en haut, des becs qui
+jetaient de la flamme lorsqu’ils étaient allumés.</p>
+
+<p>— Bien entendu; mais ils ne l’étaient pas?</p>
+
+<p>— Heureusement, j’eusse été incendié.</p>
+
+<p>— Et vous n’avez été qu’aplati?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Comment, non.</p>
+
+<p>— Non, le lustre m’est tombé sur le crâne. Nous avons là, à ce qu’il
+paraît, sur le sommet de la tête, une croûte excessivement solide.</p>
+
+<p>— Qui vous a dit cela, Porthos?</p>
+
+<p>— Le médecin. Une manière de dôme qui supporterait Notre-Dame de Paris.</p>
+
+<p>— Bah!</p>
+
+<p>— Oui, il paraît que nous avons le crâne ainsi fait.</p>
+
+<p>— Parlez pour vous, cher ami; c’est votre crâne à vous qui est fait
+ainsi et non celui des autres.</p>
+
+<p>— C’est possible, dit Porthos avec fatuité; tant il y a que, lors de la
+chute du lustre sur ce dôme que nous avons au sommet de la tête, ce fut
+un bruit pareil à la détonation d’un canon; le cristal fut brisé et je
+tombai tout inondé.</p>
+
+<p>— De sang, pauvre Porthos!</p>
+
+<p>— Non, de parfums qui sentaient comme des crèmes; c’était excellent,
+mais cela sentait trop bon, je fus comme étourdi de cette bonne odeur;
+vous avez éprouvé cela quelquefois, n’est-ce pas, d’Artagnan?</p>
+
+<p>— Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous fûtes
+renversé du choc et abasourdi de l’odeur.</p>
+
+<p>— Mais ce qu’il y a de particulier, et le médecin m’a affirmé, sur son
+honneur, qu’il n’avait jamais rien vu de pareil...</p>
+
+<p>— Vous eûtes au moins une bosse? interrompit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— J’en eus cinq.</p>
+
+<p>— Pourquoi cinq?</p>
+
+<p>— Attendez: le lustre avait, à son extrémité inférieure, cinq ornements
+dorés extrêmement aigus.</p>
+
+<p>— Aïe!</p>
+
+<p>— Ces cinq ornements pénétrèrent dans mes cheveux, que je porte fort
+épais, comme vous voyez.</p>
+
+<p>— Heureusement.</p>
+
+<p>— Et s’imprimèrent dans ma peau. Mais, voyez la singularité, ces
+choses-là n’arrivent qu’à moi! Au lieu de faire des creux, ils firent
+des bosses. Le médecin n’a jamais pu m’expliquer cela d’une manière
+satisfaisante.</p>
+
+<p>— Eh bien! je vais vous l’expliquer, moi.</p>
+
+<p>— Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce qui
+était chez lui le signe de l’attention portée au plus haut degré.</p>
+
+<p>— Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau à de hautes études,
+à des calculs importants, la tête a profité; de sorte que vous avez
+maintenant une tête trop pleine de science.</p>
+
+<p>— Vous croyez?</p>
+
+<p>— J’en suis sûr. Il en résulte qu’au lieu de rien laisser pénétrer
+d’étranger dans l’intérieur de la tête, votre boîte osseuse, qui est
+déjà trop pleine, profite des ouvertures qui s’y font pour laisser
+échapper ce trop-plein.</p>
+
+<p>— Ah! fit Porthos, à qui cette explication paraissait plus claire que
+celle du médecin.</p>
+
+<p>— Les cinq protubérances causées par les cinq ornements du lustre
+furent certainement des amas scientifiques, amenés extérieurement par
+la force des choses.</p>
+
+<p>— En effet, dit Porthos, et la preuve, c’est que cela me faisait plus
+de mal dehors que dedans. Je vous avouerai même que, quand je mettais
+mon chapeau sur ma tête, en l’enfonçant du poing avec cette énergie
+gracieuse que nous possédons, nous autres gentilshommes d’épée,
+eh bien! si mon coup de poing n’était pas parfaitement mesuré, je
+ressentais des douleurs extrêmes.</p>
+
+<p>— Porthos, je vous crois.</p>
+
+<p>— Aussi, mon bon ami, dit le géant, M. Fouquet se décida-t-il, voyant
+le peu de solidité de la maison, à me donner un autre logis. On me mit
+en conséquence ici.</p>
+
+<p>— C’est le parc réservé, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Celui des rendez-vous? celui qui est si célèbre dans les histoires
+mystérieuses du surintendant?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas: je n’y ai eu ni rendez-vous ni histoires
+mystérieuses; mais on m’autorise à y exercer mes muscles, et je profite
+de la permission en déracinant des arbres.</p>
+
+<p>— Pour quoi faire?</p>
+
+<p>— Pour m’entretenir la main, et puis pour y prendre des nids d’oiseaux:
+je trouve cela plus commode que de monter dessus.</p>
+
+<p>— Vous êtes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.</p>
+
+<p>— Oui, j’aime les petits œufs; je les aime infiniment plus que les
+gros. Vous n’avez point idée comme c’est délicat, une omelette de
+quatre ou cinq cents œufs de verdier, de pinson, de sansonnet, de merle
+et de grive.</p>
+
+<p>— Mais cinq cents œufs, c’est monstrueux!</p>
+
+<p>— Cela tient dans un saladier, dit Porthos.</p>
+
+<p>D’Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s’il le voyait pour la
+première fois.</p>
+
+<p>Quant à Porthos, il s’épanouit joyeusement sous le regard de son ami.</p>
+
+<p>Ils demeurèrent quelques instants ainsi, d’Artagnan regardant, Porthos
+s’épanouissant.</p>
+
+<p>D’Artagnan cherchait évidemment à donner un nouveau tour à la
+conversation.</p>
+
+<p>— Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il enfin, sans
+doute lorsqu’il eut trouvé ce qu’il cherchait.</p>
+
+<p>— Pas toujours.</p>
+
+<p>— Je conçois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que ferez
+vous?</p>
+
+<p>— Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma dernière
+bosse ait disparu pour me présenter au roi, qui ne peut pas souffrir
+les bosses, à ce qu’on m’a dit.</p>
+
+<p>— Aramis est donc toujours à Paris?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Et où est-il?</p>
+
+<p>— À Fontainebleau.</p>
+
+<p>— Seul?</p>
+
+<p>— Avec M. Fouquet.</p>
+
+<p>— Très bien. Mais savez-vous une chose?</p>
+
+<p>— Non. Dites-la-moi et je la saurai.</p>
+
+<p>— C’est que je crois qu’Aramis vous oublie.</p>
+
+<p>— Vous croyez?</p>
+
+<p>— Là-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait sauter les
+vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu’il y a ballet tous les soirs,
+là-bas?</p>
+
+<p>— Diable! diable!</p>
+
+<p>— Je vous déclare donc que votre cher Aramis vous oublie.</p>
+
+<p>— Cela se pourrait bien, et je l’ai pensé parfois.</p>
+
+<p>— À moins qu’il ne vous trahisse, le sournois!</p>
+
+<p>— Oh!</p>
+
+<p>— Vous le savez, c’est un fin renard, qu’Aramis.</p>
+
+<p>— Oui, mais me trahir...</p>
+
+<p>— Écoutez; d’abord, il vous séquestre.</p>
+
+<p>— Comment, il me séquestre! Je suis séquestré, moi?</p>
+
+<p>— Pardieu!</p>
+
+<p>— Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?</p>
+
+<p>— Rien de plus facile. Sortez-vous?</p>
+
+<p>— Jamais.</p>
+
+<p>— Montez-vous à cheval?</p>
+
+<p>— Jamais.</p>
+
+<p>— Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu’à vous?</p>
+
+<p>— Jamais.</p>
+
+<p>— Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter à cheval, ne
+jamais voir ses amis, cela s’appelle être séquestré.</p>
+
+<p>— Et pourquoi Aramis me séquestrerait-il? demanda Porthos.</p>
+
+<p>— Voyons, dit d’Artagnan, soyez franc, Porthos.</p>
+
+<p>— Comme l’or.</p>
+
+<p>— C’est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-Île,
+n’est-ce pas?</p>
+
+<p>Porthos rougit.</p>
+
+<p>— Oui, dit-il, mais voilà tout ce qu’il a fait.</p>
+
+<p>— Justement, et mon avis est que ce n’est pas une très grande affaire.</p>
+
+<p>— C’est le mien aussi.</p>
+
+<p>— Bien; je suis enchanté que nous soyons du même avis.</p>
+
+<p>— Il n’est même jamais venu à Belle-Île, dit Porthos.</p>
+
+<p>— Vous voyez bien.</p>
+
+<p>— C’est moi qui allais à Vannes, comme vous avez pu le voir.</p>
+
+<p>— Dites comme je l’ai vu. Eh bien! voilà justement l’affaire, mon
+cher Porthos, Aramis, qui n’a fait que les plans, voudrait passer
+pour l’ingénieur; tandis que, vous qui avez bâti pierre à pierre la
+muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous reléguer au
+rang de constructeur.</p>
+
+<p>— De constructeur, c’est-à-dire de maçon?</p>
+
+<p>— De maçon, c’est cela.</p>
+
+<p>— De gâcheur de mortier?</p>
+
+<p>— Justement.</p>
+
+<p>— De manœuvre?</p>
+
+<p>— Vous y êtes.</p>
+
+<p>— Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans, à ce
+qu’il paraît?</p>
+
+<p>— Ce n’est pas le tout: il vous en croit cinquante.</p>
+
+<p>— J’aurais bien voulu le voir à la besogne.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Un gaillard qui a la goutte.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— La gravelle.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— À qui il manque trois dents.</p>
+
+<p>— Quatre.</p>
+
+<p>— Tandis que moi, regardez!</p>
+
+<p>Et Porthos, écartant ses grosses lèvres, exhiba deux rangées de dents
+un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi dures et
+aussi saines que l’ivoire.</p>
+
+<p>— Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d’Artagnan, combien le roi
+tient aux dents. Les vôtres me décident; je vous présenterai au roi.</p>
+
+<p>— Vous?</p>
+
+<p>— Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour qu’Aramis?</p>
+
+<p>— Oh! non.</p>
+
+<p>— Croyez-vous que j’aie la moindre prétention sur les fortifications de
+Belle-Île?</p>
+
+<p>— Oh! certes non.</p>
+
+<p>— C’est donc votre intérêt seul qui peut me faire agir.</p>
+
+<p>— Je n’en doute pas.</p>
+
+<p>— Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, c’est que,
+lorsqu’il y a quelque chose de désagréable à lui dire, c’est moi qui
+m’en charge.</p>
+
+<p>— Mais, cher ami, si vous me présentez...</p>
+
+<p>— Après?</p>
+
+<p>— Aramis se fâchera.</p>
+
+<p>— Contre moi?</p>
+
+<p>— Non, contre moi.</p>
+
+<p>— Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous présente, puisque
+vous deviez être présenté, c’est la même chose.</p>
+
+<p>— On devait me faire faire des habits.</p>
+
+<p>— Les vôtres sont splendides.</p>
+
+<p>— Oh! ceux que j’avais commandés étaient bien plus beaux.</p>
+
+<p>— Prenez garde, le roi aime la simplicité.</p>
+
+<p>— Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir parti?</p>
+
+<p>— Êtes-vous donc prisonnier sur parole?</p>
+
+<p>— Non, pas tout à fait. Mais je lui avais promis de ne pas m’éloigner
+sans le prévenir.</p>
+
+<p>— Attendez, nous allons revenir à cela. Avez-vous quelque chose à faire
+ici?</p>
+
+<p>— Moi? Rien de bien important, du moins.</p>
+
+<p>— À moins cependant que vous ne soyez l’intermédiaire d’Aramis pour
+quelque chose de grave.</p>
+
+<p>— Ma foi, non.</p>
+
+<p>— Ce que je vous en dis, vous comprenez, c’est par intérêt pour vous.
+Je suppose, par exemple, que vous êtes chargé d’envoyer à Aramis des
+messages, des lettres.</p>
+
+<p>— Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.</p>
+
+<p>— Où cela?</p>
+
+<p>— À Fontainebleau.</p>
+
+<p>— Et avez-vous de ces lettres?</p>
+
+<p>— Mais...</p>
+
+<p>— Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?</p>
+
+<p>— Je viens justement d’en recevoir une.</p>
+
+<p>— Intéressante?</p>
+
+<p>— Je le suppose.</p>
+
+<p>— Vous ne les lisez donc pas?</p>
+
+<p>— Je ne suis pas curieux.</p>
+
+<p>Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos n’avait pas
+lue, mais que d’Artagnan avait lue, lui.</p>
+
+<p>— Savez-vous ce qu’il faut faire? dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Parbleu! ce que je fais toujours, l’envoyer.</p>
+
+<p>— Non pas.</p>
+
+<p>— Comment cela, la garder?</p>
+
+<p>— Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre était
+importante.</p>
+
+<p>— Très importante.</p>
+
+<p>— Eh bien! il faut la porter vous-même à Fontainebleau.</p>
+
+<p>— À Aramis.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— C’est juste.</p>
+
+<p>— Et puisque le roi y est...</p>
+
+<p>— Vous profiterez de cela?...</p>
+
+<p>— Je profiterai de cela pour vous présenter au roi.</p>
+
+<p>— Ah! corne de bœuf! d’Artagnan, il n’y a en vérité que vous pour
+trouver des expédients.</p>
+
+<p>— Donc, au lieu d’envoyer à notre ami des messages plus ou moins
+fidèles, c’est nous-mêmes qui lui portons la lettre.</p>
+
+<p>— Je n’y avais même pas songé, c’est bien simple cependant.</p>
+
+<p>— C’est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous partions
+tout de suite.</p>
+
+<p>— En effet, dit Porthos, plus tôt nous partirons, moins la lettre
+d’Aramis éprouvera de retard.</p>
+
+<p>— Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la logique
+seconde l’imagination.</p>
+
+<p>— Vous trouvez? dit Porthos.</p>
+
+<p>— C’est le résultat des études solides, répondit d’Artagnan. Allons,
+venez.</p>
+
+<p>— Mais, dit Porthos, ma promesse à M. Fouquet?</p>
+
+<p>— Laquelle?</p>
+
+<p>— De ne point quitter Saint-Mandé sans le prévenir?</p>
+
+<p>— Ah! mon cher Porthos, dit d’Artagnan, que vous êtes jeune!</p>
+
+<p>— Comment cela!</p>
+
+<p>— Vous arrivez à Fontainebleau, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Vous y trouverez M. Fouquet?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Chez le roi probablement?</p>
+
+<p>— Chez le roi, répéta majestueusement Porthos.</p>
+
+<p>— Et vous l’abordez en lui disant: «Monsieur Fouquet, j’ai l’honneur de
+vous prévenir que je viens de quitter Saint-Mandé.»</p>
+
+<p>— Et, dit Porthos avec la même majesté, me voyant à Fontainebleau chez
+le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens.</p>
+
+<p>— Mon cher Porthos, j’ouvrais la bouche pour vous le dire; vous me
+devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous êtes! l’âge
+n’a pas mordu sur vous.</p>
+
+<p>— Pas trop.</p>
+
+<p>— Alors tout est dit.</p>
+
+<p>— Je crois que oui.</p>
+
+<p>— Vous n’avez plus de scrupules?</p>
+
+<p>— Je crois que non.</p>
+
+<p>— Alors je vous emmène.</p>
+
+<p>— Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.</p>
+
+<p>— Vous avez des chevaux ici?</p>
+
+<p>— J’en ai cinq.</p>
+
+<p>— Que vous avez fait venir de Pierrefonds?</p>
+
+<p>— Que M. Fouquet m’a donnés.</p>
+
+<p>— Mon cher Porthos, nous n’avons pas besoin de cinq chevaux pour deux;
+d’ailleurs, j’en ai déjà trois à Paris, cela ferait huit; ce serait
+trop.</p>
+
+<p>— Ce ne serait pas trop si j’avais mes gens ici; mais, hélas! je ne les
+ai pas.</p>
+
+<p>— Vous regrettez vos gens?</p>
+
+<p>— Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.</p>
+
+<p>— Excellent cœur! dit d’Artagnan; mais, croyez-moi, laissez vos chevaux
+ici comme vous avez laissé Mousqueton là-bas.</p>
+
+<p>— Pourquoi cela?</p>
+
+<p>— Parce que, plus tard...</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Eh bien! plus tard, peut-être sera-t-il bien que M. Fouquet ne vous
+ait rien donné du tout.</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas, dit Porthos.</p>
+
+<p>— Il est inutile que vous compreniez.</p>
+
+<p>— Cependant...</p>
+
+<p>— Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.</p>
+
+<p>— C’est de la politique, je parie.</p>
+
+<p>— Et de la plus subtile.</p>
+
+<p>Porthos baissa la tête sur ce mot de politique; puis, après un moment
+de rêverie, il ajouta:</p>
+
+<p>— Je vous avouerai, d’Artagnan, que je ne suis pas politique.</p>
+
+<p>— Je le sais, pardieu! bien.</p>
+
+<p>— Oh! nul ne sait cela; vous me l’avez dit vous-même, vous, le brave
+des braves.</p>
+
+<p>— Que vous ai-je dit, Porthos?</p>
+
+<p>— Que l’on avait ses jours. Vous me l’avez dit et je l’ai éprouvé. Il
+y a des jours où l’on éprouve moins de plaisir que dans d’autres à
+recevoir des coups d’épée.</p>
+
+<p>— C’est ma pensée.</p>
+
+<p>— C’est la mienne aussi, quoique je ne croie guère aux coups qui tuent.</p>
+
+<p>— Diable! vous avez tué, cependant?</p>
+
+<p>— Oui, mais je n’ai jamais été tué.</p>
+
+<p>— La raison est bonne.</p>
+
+<p>— Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d’une épée ou de la
+balle d’un fusil.</p>
+
+<p>— Alors, vous n’avez peur de rien?... Ah! de l’eau, peut-être?</p>
+
+<p>— Non, je nage comme une loutre.</p>
+
+<p>— De la fièvre quartaine?</p>
+
+<p>— Je ne l’ai jamais eue, et ne crois point l’avoir jamais; mais je vous
+avouerai une chose...</p>
+
+<p>Et Porthos baissa la voix.</p>
+
+<p>— Laquelle? demanda d’Artagnan en se mettant au diapason de Porthos.</p>
+
+<p>— Je vous avouerai, répéta Porthos, que j’ai une horrible peur de la
+politique.</p>
+
+<p>— Ah! bah! s’écria d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Tout beau! dit Porthos d’une voix de stentor. J’ai vu Son Éminence
+M. le cardinal de Richelieu et Son Éminence M. le cardinal de Mazarin;
+l’un avait une politique rouge, l’autre une politique noire. Je n’ai
+jamais été beaucoup plus content de l’une que de l’autre: la première a
+fait couper le cou à M. de Marcillac, à M. de Thou, à M. de Cinq-Mars,
+à M. de Chalais, à M. de Boutteville, à M. de Montmorency; la seconde a
+fait écharper une foule de frondeurs, dont nous étions, mon cher.</p>
+
+<p>— Dont, au contraire, nous n’étions pas, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Oh! si fait; car si je dégainais pour le cardinal moi, je frappais
+pour le roi.</p>
+
+<p>— Cher Porthos!</p>
+
+<p>— J’achève. Ma peur de la politique est donc telle, que, s’il y a de la
+politique là-dessous, j’aime mieux retourner à Pierrefonds.</p>
+
+<p>— Vous auriez raison, si cela était; mais avec moi, cher Porthos,
+jamais de politique, c’est net. Vous avez travaillé à fortifier
+Belle-Île; le roi a voulu savoir le nom de l’habile ingénieur qui avait
+fait les travaux; vous êtes timide comme tous les hommes d’un vrai
+mérite; peut-être Aramis veut-il vous mettre sous le boisseau. Moi, je
+vous prends; moi, je vous déclare; moi, je vous produis; le roi vous
+récompense et voilà toute ma politique.</p>
+
+<p>— C’est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main à d’Artagnan.</p>
+
+<p>Mais d’Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu’une fois
+emprisonnée entre les cinq doigts du baron, une main ordinaire n’en
+sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas la main, mais le
+poing à son ami. Porthos ne s’en aperçut même pas. Après quoi ils
+sortirent tous deux de Saint-Mandé.</p>
+
+<p>Les gardiens chuchotèrent bien un peu et se dirent à l’oreille quelques
+paroles que d’Artagnan comprit, mais qu’il se garda bien de faire
+comprendre à Porthos.</p>
+
+<p>«Notre ami, dit-il, était bel et bien prisonnier d’Aramis. Voyons ce
+qu’il va résulter de la mise en liberté de ce conspirateur.»</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXLIII_Le_rat_et_le_fromage">Chapitre CXLIII — Le rat et le fromage</h2>
+</div>
+
+
+<p>D’Artagnan et Porthos revinrent à pied comme d’Artagnan était venu.</p>
+
+<p>Lorsque d’Artagnan, entrant le premier dans la boutique du <i>Pilon
+d’Or</i>, eut annoncé à Planchet que M. du Vallon serait un des voyageurs
+privilégiés; lorsque Porthos, en entrant dans la boutique, eu fait
+cliqueter avec son plumet les chandelles de bois suspendues à l’auvent,
+quelque chose comme un pressentiment douloureux troubla la joie que
+Planchet se promettait pour le lendemain.</p>
+
+<p>Mais c’était un cœur d’or que notre épicier, relique précieuse du bon
+temps, qui est toujours et a toujours été pour ceux qui vieillissent le
+temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont jeunes la vieillesse de
+leurs ancêtres.</p>
+
+<p>Planchet, malgré ce frémissement intérieur aussitôt réprimé que
+ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre cordialité.</p>
+
+<p>Porthos, un peu roide d’abord, à cause de la distance sociale qui
+existait à cette époque entre un baron et un épicier, Porthos finit
+par s’humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir et de
+prévenances.</p>
+
+<p>Il fut surtout sensible à la liberté qui lui fut donnée ou plutôt
+offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits secs
+et confits, dans les sacs d’amandes et de noisettes, dans les tiroirs
+pleins de sucrerie.</p>
+
+<p>Aussi, malgré les invitations que lui fit Planchet de monter à
+l’entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soirée
+qu’il avait à passer chez Planchet, la boutique, où ses doigts
+rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.</p>
+
+<p>Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes de
+la Touraine, devinrent pour Porthos l’objet d’une distraction qu’il
+savoura pendant cinq heures sans interruption.</p>
+
+<p>Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux, dont
+les débris jonchaient le plancher et criaient sous les semelles de
+ceux qui allaient et venaient; Porthos égrenait dans ses lèvres, d’un
+seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux violettes couleurs,
+dont une demi-livre passait ainsi d’un seul coup de sa bouche dans son
+estomac.</p>
+
+<p>Dans un coin du magasin, les garçons, tapis avec épouvante, s’entre
+regardaient sans oser se parler.</p>
+
+<p>Ils ignoraient Porthos, ils ne l’avaient jamais vu. La race de ces
+Titans qui avaient porté les dernières cuirasses d’Hugues Capet, de
+Philippe-Auguste et de François Ier commençait à disparaître. Ils se
+demandaient donc mentalement si ce n’était point là l’ogre des contes
+de fées, qui allait faire disparaître dans son insatiable estomac
+le magasin tout entier de Planchet, et cela sans opérer le moindre
+déménagement des tonnes et des caisses.</p>
+
+<p>Croquant, mâchant, cassant, grignotant, suçant et avalant, Porthos
+disait de temps en temps à l’épicier:</p>
+
+<p>— Vous avez là un joli commerce, ami Planchet.</p>
+
+<p>— Il n’en aura bientôt plus si cela continue, grommela le premier
+garçon, qui avait parole de Planchet pour lui succéder.</p>
+
+<p>Et, dans son désespoir, il s’approcha de Porthos, qui tenait toute la
+place du passage qui conduisait de l’arrière-boutique à la boutique. Il
+espérait que Porthos se lèverait, et que ce mouvement le distrairait de
+ses idées dévorantes.</p>
+
+<p>— Que désirez-vous, mon ami? demanda Porthos d’un air affable.</p>
+
+<p>— Je désirerais passer, monsieur, si cela ne vous gênait pas trop.</p>
+
+<p>— C’est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gêne pas du tout.</p>
+
+<p>Et en même temps il prit le garçon par la ceinture, l’enleva de terre,
+et le posa doucement de l’autre côté.</p>
+
+<p>Le tout en souriant toujours avec le même air affable.</p>
+
+<p>Les jambes manquèrent au garçon épouvanté au moment où Porthos le
+posait à terre, si bien qu’il tomba le derrière sur des lièges.</p>
+
+<p>Cependant, voyant la douceur de ce géant, il se hasarda de nouveau.</p>
+
+<p>— Ah! monsieur, dit-il, prenez garde.</p>
+
+<p>— À quoi, mon ami? demanda Porthos.</p>
+
+<p>— Vous allez vous mettre le feu dans le corps.</p>
+
+<p>— Comment cela, mon bon ami? fit Porthos.</p>
+
+<p>— Ce sont tous aliments qui échauffent, monsieur.</p>
+
+<p>— Lesquels?</p>
+
+<p>— Les raisins, les noisettes, les amandes.</p>
+
+<p>— Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins échauffent...</p>
+
+<p>— C’est incontestable, monsieur.</p>
+
+<p>— Le miel rafraîchit.</p>
+
+<p>Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans lequel
+plongeait la spatule à l’aide de laquelle on le sert aux pratiques,
+Porthos en avala une bonne demi-livre.</p>
+
+<p>— Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l’eau maintenant.</p>
+
+<p>— Dans un seau, monsieur? demanda naïvement le garçon.</p>
+
+<p>— Non, dans une carafe; une carafe suffira, répondit Porthos avec
+bonhomie.</p>
+
+<p>Et, portant la carafe à sa bouche, comme un sonneur fait de sa trompe,
+il vida la carafe d’un seul coup.</p>
+
+<p>Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent aux
+fibres de la propriété et de l’amour-propre.</p>
+
+<p>Cependant, hôte digne de l’hospitalité antique, il feignait de causer
+très attentivement avec d’Artagnan, et lui répétait sans cesse:</p>
+
+<p>— Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur!</p>
+
+<p>— À quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; j’ai
+appétit.</p>
+
+<p>Le premier garçon joignit les mains.</p>
+
+<p>Les deux autres se coulèrent sous les comptoirs, craignant que Porthos
+ne sentît la chair fraîche.</p>
+
+<p>— Nous prendrons seulement ici un léger goûter, dit d’Artagnan, et, une
+fois à la campagne de Planchet, nous souperons.</p>
+
+<p>— Ah! c’est à votre campagne que nous allons Planchet? dit Porthos.
+Tant mieux.</p>
+
+<p>— Vous me comblez, monsieur le baron.</p>
+
+<p><i>Monsieur le baron</i> fit grand effet sur les garçons, qui virent un
+homme de la plus haute qualité dans un appétit de cette espèce.</p>
+
+<p>D’ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n’avaient entendu dire
+qu’un ogre eût été appelé <i>monsieur le baron</i>.</p>
+
+<p>— Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment
+Porthos.</p>
+
+<p>Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits anisés dans la vaste
+poche de son pourpoint.</p>
+
+<p>— Ma boutique est sauvée, s’écria Planchet.</p>
+
+<p>— Oui, comme le fromage, dit le premier garçon.</p>
+
+<p>— Quel fromage?</p>
+
+<p>— Ce fromage de Hollande dans lequel était entré un rat et dont nous ne
+trouvâmes plus que la croûte.</p>
+
+<p>Planchet regarda sa boutique, et, à la vue de ce qui avait échappé à la
+dent de Porthos, il trouva la comparaison exagérée.</p>
+
+<p>Le premier garçon s’aperçut de ce qui se passait dans l’esprit de son
+maître.</p>
+
+<p>— Gare au retour! lui dit-il.</p>
+
+<p>— Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant l’entresol, où
+l’on venait d’annoncer que la collation était servie.</p>
+
+<p>«Hélas!» pensa l’épicier en adressant à d’Artagnan un regard plein de
+prières, que celui-ci comprit à moitié.</p>
+
+<p>Après la collation, on se mit en route.</p>
+
+<p>Il était tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers six
+heures, arrivèrent sur le pavé de Fontainebleau.</p>
+
+<p>La route s’était faite gaiement. Porthos prenait goût à la société de
+Planchet, parce que celui-ci lui témoignait beaucoup de respect et
+l’entretenait avec amour de ses prés, de ses bois et de ses garennes.</p>
+
+<p>Porthos avait les goûts et l’orgueil du propriétaire.</p>
+
+<p>D’Artagnan, lorsqu’il eut vu aux prises les deux compagnons, prit les
+bas-côtés de la route, et, laissant la bride flotter sur le cou de sa
+monture, il s’isola du monde entier comme de Porthos et de Planchet.</p>
+
+<p>La lune glissait doucement à travers le feuillage bleuâtre de la
+forêt. Les senteurs de la plaine montaient, embaumées, aux narines des
+chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.</p>
+
+<p>Porthos et Planchet se mirent à parler foins.</p>
+
+<p>Planchet avoua à Porthos que, dans l’âge mûr de sa vie, il avait, en
+effet, négligé l’agriculture pour le commerce, mais que son enfance
+s’était écoulée en Picardie, dans les belles luzernes qui lui montaient
+jusqu’aux genoux et sous les pommiers verts aux pommes rouges; aussi
+s’était-il juré, aussitôt sa fortune faite, de retourner à la nature,
+et de finir ses jours comme il les avait commencés, le plus près
+possible de la terre, où tous les hommes s’en vont.</p>
+
+<p>— Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre
+retraite est proche?</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.</p>
+
+<p>— Mais oui, répondit Planchet, on boulotte.</p>
+
+<p>— Voyons, combien ambitionnez-vous et à quel chiffre comptez-vous vous
+retirer?</p>
+
+<p>— Monsieur, dit Planchet sans répondre à la question, si intéressante
+qu’elle fût, monsieur, une chose me fait beaucoup de peine.</p>
+
+<p>— Quelle chose? demanda Porthos en regardant derrière lui comme pour
+chercher cette chose qui inquiétait Planchet et l’en délivrer.</p>
+
+<p>— Autrefois, dit l’épicier, vous m’appeliez Planchet tout court et vous
+m’eussiez dit: «Combien ambitionnes-tu, Planchet, et à quel chiffre
+comptes-tu te retirer?»</p>
+
+<p>— Certainement, certainement, autrefois j’eusse dit cela, répliqua
+l’honnête Porthos avec un embarras plein de délicatesse; mais
+autrefois...</p>
+
+<p>— Autrefois, j’étais le laquais de M. d’Artagnan, n’est-ce pas cela que
+vous voulez dire?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Eh bien! si je ne suis plus tout à fait son laquais, je suis encore
+son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-là...</p>
+
+<p>— Eh bien! Planchet?</p>
+
+<p>— Depuis ce temps-là, j’ai eu l’honneur d’être son associé.</p>
+
+<p>— Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d’Artagnan s’est mis dans l’épicerie?</p>
+
+<p>— Non, non, dit d’Artagnan, que ces paroles tirèrent de sa rêverie et
+qui mit son esprit à la conversation avec l’habileté et la rapidité qui
+distinguaient chaque opération de son esprit et de son corps. Ce n’est
+pas d’Artagnan qui s’est mis dans l’épicerie, c’est Planchet qui s’est
+mis dans la politique. Voilà!</p>
+
+<p>— Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction à la fois, nous avons
+fait ensemble une petite opération qui m’a rapporté, à moi, cent mille
+livres, à M. d’Artagnan deux cent mille.</p>
+
+<p>— Oh! oh! fit Porthos avec admiration.</p>
+
+<p>— En sorte, monsieur le baron, continua l’épicier, que je vous prie
+de nouveau de m’appeler Planchet comme par le passé et de me tutoyer
+toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me procurera.</p>
+
+<p>— Je le veux, s’il en est ainsi, mon cher Planchet, répliqua Porthos.</p>
+
+<p>Et, comme il se trouvait près de Planchet, il leva la main pour lui
+frapper sur l’épaule en signe de cordiale amitié.</p>
+
+<p>Mais un mouvement providentiel du cheval dérangea le geste du cavalier,
+de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de Planchet.</p>
+
+<p>L’animal plia les reins.</p>
+
+<p>D’Artagnan se mit à rire et à penser tout haut.</p>
+
+<p>— Prends garde, Planchet; car, si Porthos t’aime trop, il te caressera,
+et, s’il te caresse, il t’aplatira: Porthos est toujours très fort,
+vois-tu.</p>
+
+<p>— Oh! dit Planchet, Mousqueton n’en est pas mort, et cependant M. le
+baron l’aime bien.</p>
+
+<p>— Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanément cabrer
+les trois chevaux, et je disais encore ce matin à d’Artagnan combien je
+le regrettais: mais, dis-moi, Planchet?</p>
+
+<p>— Merci, monsieur le baron, merci.</p>
+
+<p>— Brave garçon, va! Combien as-tu d’arpents de parc, toi?</p>
+
+<p>— De parc?</p>
+
+<p>— Oui. Nous compterons les prés ensuite, puis les bois après.</p>
+
+<p>— Où cela, monsieur.</p>
+
+<p>— À ton château.</p>
+
+<p>— Mais, monsieur le baron, je n’ai ni château, ni parc, ni prés, ni
+bois.</p>
+
+<p>— Qu’as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une
+campagne, alors?</p>
+
+<p>— Je n’ai point dit une campagne, monsieur le baron, répliqua Planchet
+un peu humilié, mais un simple pied à terre.</p>
+
+<p>— Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te réserves.</p>
+
+<p>— Non, monsieur le baron, je dis la bonne vérité: j’ai deux chambres
+d’amis, voilà tout.</p>
+
+<p>— Mais alors, dans quoi se promènent-ils, tes amis?</p>
+
+<p>— D’abord, dans la forêt du roi, qui est fort belle.</p>
+
+<p>— Le fait est que la forêt est belle, dit Porthos, presque aussi belle
+que ma forêt du Berri.</p>
+
+<p>Planchet ouvrit de grands yeux.</p>
+
+<p>— Vous avez une forêt dans le genre de la forêt de Fontainebleau,
+monsieur le baron? balbutia-t-il.</p>
+
+<p>— Oui, j’en ai même deux; mais celle du Berri est ma favorite.</p>
+
+<p>— Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.</p>
+
+<p>— Mais, d’abord, parce que je n’en connais pas la fin; et, ensuite,
+parce qu’elle est pleine de braconniers.</p>
+
+<p>— Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre cette
+forêt si agréable?</p>
+
+<p>— En ce qu’ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce qui,
+en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la guerre.</p>
+
+<p>On en était à ce moment de la conversation, lorsque Planchet, levant le
+nez, aperçut les premières maisons de Fontainebleau qui se dessinaient
+en vigueur sur le ciel, tandis qu’au-dessus de la masse compacte et
+informe s’élançaient les toits aigus du château, dont les ardoises
+reluisaient à la lune comme les écailles d’un immense poisson.</p>
+
+<p>— Messieurs, dit Planchet, j’ai l’honneur de vous annoncer que nous
+sommes arrivés à Fontainebleau.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXLIV_La_campagne_de_Planchet">Chapitre CXLIV — La campagne de Planchet</h2>
+</div>
+
+
+<p>Les cavaliers levèrent la tête et virent que l’honnête Planchet disait
+l’exacte vérité.</p>
+
+<p>Dix minutes après, ils étaient dans la rue de Lyon, de l’autre côté de
+l’Auberge du <i>Beau-Paon</i>.</p>
+
+<p>Une grande haie de sureaux touffus, d’aubépines et de houblons formait
+une clôture impénétrable et noire, derrière laquelle s’élevait une
+maison blanche à large toit de tuiles.</p>
+
+<p>Deux fenêtres de cette maison donnaient sur la rue.</p>
+
+<p>Toutes deux étaient sombres.</p>
+
+<p>Entre les deux, une petite porte surmontée d’un auvent soutenu par des
+pilastres y donnait entrée.</p>
+
+<p>On arrivait à cette porte par un seuil élevé.</p>
+
+<p>Planchet mit pied à terre comme s’il allait frapper à cette porte;
+puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha environ
+trente pas encore.</p>
+
+<p>Ses deux compagnons le suivirent.</p>
+
+<p>Alors il arriva devant une porte charretière à claire-voie située
+trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule clôture de
+cette porte, il poussa l’un des battants.</p>
+
+<p>Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une
+petite cour entourée de fumier, dont la bonne odeur décelait une étable
+toute voisine.</p>
+
+<p>— Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant à son tour pied à
+terre, et je me croirais, en vérité dans mes vacheries de Pierrefonds.</p>
+
+<p>— Je n’ai qu’une vache, se hâta de dire modestement Planchet.</p>
+
+<p>— Et moi, j’en ai trente, dit Porthos, ou plutôt je ne sais pas le
+nombre de mes vaches.</p>
+
+<p>Les deux cavaliers étaient entrés, Planchet referma la porte derrière
+eux.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, d’Artagnan, qui avait mis pied à terre avec sa
+légèreté habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un Parisien
+qui voit de la verdure, il arrachait un brin de chèvrefeuille d’une
+main, une églantine de l’autre.</p>
+
+<p>Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des
+perches et mangeait ou plutôt broutait cosses et fruits.</p>
+
+<p>Planchet s’occupa aussitôt de réveiller, dans ses appentis, une manière
+de paysan, vieux et cassé, qui couchait sur des mousses couvertes d’une
+souquenille.</p>
+
+<p>Ce paysan, reconnaissant Planchet, l’appela <i>notre maître</i>, à la grande
+satisfaction de l’épicier.</p>
+
+<p>— Mettez les chevaux au râtelier, mon vieux, et bonne pitance, dit
+Planchet.</p>
+
+<p>— Oh! oui-da! les belles bêtes, dit le paysan; oh! il faut qu’elles en
+crèvent!</p>
+
+<p>— Doucement, doucement, l’ami, dit d’Artagnan; peste! comme nous y
+allons: l’avoine et la botte de paille, rien de plus.</p>
+
+<p>— Et de l’eau blanche pour ma monture à moi, dit Porthos, car elle a
+bien chaud, ce me semble.</p>
+
+<p>— Oh! ne craignez rien, messieurs, répondit Planchet, le père Célestin
+est un vieux gendarme d’Ivry. Il connaît l’écurie; venez à la maison,
+venez.</p>
+
+<p>Il attira les deux amis par une allée fort couverte qui traversait un
+potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait à un petit
+jardin derrière lequel s’élevait la maison, dont on avait déjà vu la
+principale façade du côté de la rue.</p>
+
+<p>À mesure que l’on approchait, on pouvait distinguer, par deux fenêtres
+ouvertes au rez-de-chaussée et qui donnaient accès à la chambre,
+l’intérieur, le <i>pénétral</i> de Planchet.</p>
+
+<p>Cette chambre, doucement éclairée par une lampe placée sur la
+table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la
+tranquillité, de l’aisance et du bonheur.</p>
+
+<p>Partout où tombait la paillette de lumière détachée du centre lumineux
+sur une faïence ancienne, sur un meuble luisant de propreté, sur une
+arme pendue à la tapisserie, la pure clarté trouvait un pur reflet, et
+la goutte de feu venait dormir sur la chose agréable à l’œil.</p>
+
+<p>Cette lampe, qui éclairait la chambre, tandis que le feuillage des
+jasmins et des aristoloches tombait de l’encadrement des fenêtres,
+illuminait splendidement une nappe damassée blanche comme un quartier
+de neige.</p>
+
+<p>Deux couverts étaient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait ses
+rubis dans le cristal à facettes de la longue bouteille, et un grand
+pot de faïence bleue, à couvercle d’argent, contenait un cidre écumeux.</p>
+
+<p>Près de la table, dans un fauteuil à large dossier, dormait une femme
+de trente ans, au visage épanoui par la santé et la fraîcheur.</p>
+
+<p>Et, sur les genoux de cette fraîche créature, un gros chat doux,
+pelotonnant son corps sur ses pattes pliées, faisait entendre le
+ronflement caractéristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie, dans
+les mœurs félines: «Je suis parfaitement heureux.»</p>
+
+<p>Les deux amis s’arrêtèrent devant cette fenêtre, tout ébahis de
+surprise.</p>
+
+<p>Planchet, en voyant leur étonnement, fut ému d’une douce joie.</p>
+
+<p>— Ah! coquin de Planchet! dit d’Artagnan, je comprends tes absences.</p>
+
+<p>— Oh! oh! voilà du linge bien blanc, dit à son tour Porthos d’une voix
+de tonnerre.</p>
+
+<p>Au bruit de cette voix, le chat s’enfuit, la ménagère se réveilla en
+sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les deux
+compagnons dans la chambre où était dressé le couvert.</p>
+
+<p>— Permettez-moi, dit-il, ma chère, de vous présenter M. le chevalier
+d’Artagnan, mon protecteur.</p>
+
+<p>D’Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les mêmes
+manières chevaleresques qu’il eût pris celle de Madame.</p>
+
+<p>— M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta Planchet.</p>
+
+<p>Porthos fit un salut dont Anne d’Autriche se fût déclarée satisfaite,
+sous peine d’être bien exigeante.</p>
+
+<p>Alors, ce fut au tour de Planchet.</p>
+
+<p>Il embrassa bien franchement la dame, après toutefois avoir fait un
+signe qui semblait demander la permission à d’Artagnan et à Porthos.</p>
+
+<p>Permission qui lui fut accordée, bien entendu.</p>
+
+<p>D’Artagnan fit un compliment à Planchet.</p>
+
+<p>— Voilà, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.</p>
+
+<p>— Monsieur, répondit Planchet en riant, la vie est un capital que
+l’homme doit placer le plus ingénieusement qu’il lui est possible...</p>
+
+<p>— Et tu en retires de gros intérêts, dit Porthos en riant comme un
+tonnerre.</p>
+
+<p>Planchet revint à sa ménagère.</p>
+
+<p>— Ma chère amie, dit-il, vous voyez là les deux hommes qui ont conduit
+une partie de mon existence. Je vous les ai nommés bien des fois tous
+les deux.</p>
+
+<p>— Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des plus
+prononcés.</p>
+
+<p>— Madame est Hollandaise? demanda d’Artagnan.</p>
+
+<p>Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d’Artagnan, qui remarquait
+tout.</p>
+
+<p>— Je suis Anversoise, répondit la dame.</p>
+
+<p>— Et elle s’appelle dame Gechter, dit Planchet.</p>
+
+<p>— Vous n’appelez point ainsi madame, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Pourquoi cela? demanda Planchet.</p>
+
+<p>— Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous l’appelleriez.</p>
+
+<p>— Non, je l’appelle Trüchen.</p>
+
+<p>— Charmant nom, dit Porthos.</p>
+
+<p>— Trüchen, dit Planchet, m’est arrivée de Flandre avec sa vertu et
+deux mille florins. Elle fuyait un mari fâcheux qui la battait. En ma
+qualité de Picard, j’ai toujours aimé les Artésiennes. De l’Artois à
+la Flandre, il n’y a qu’un pas. Elle vint pleurer chez son parrain,
+mon prédécesseur de la rue des Lombards; elle plaça chez moi ses deux
+milles florins que j’ai fait fructifier, et qui lui en rapportent dix
+mille.</p>
+
+<p>— Bravo, Planchet!</p>
+
+<p>— Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande à une
+servante et au père Célestin; elle me file toutes mes chemises, elle me
+tricote tous mes bas d’hiver elle ne me voit que tous les quinze jours,
+et elle veut bien se trouver heureuse.</p>
+
+<p>— Heureuse che suis effectivement... dit Trüchen avec abandon.</p>
+
+<p>Porthos frisa l’autre hémisphère de sa moustache.</p>
+
+<p>«Diable! diable! pensa d’Artagnan, est-ce que Porthos aurait des
+intentions?...»</p>
+
+<p>En attendant, Trüchen, comprenant de quoi il était question, avait
+excité sa cuisinière, ajouté deux couverts, et chargé la table de mets
+exquis, qui font d’un souper un repas, et d’un repas un festin.</p>
+
+<p>Beurre frais, bœuf salé, anchois et thon, toute l’épicerie de Planchet.</p>
+
+<p>Poulets, légumes, salade, poisson d’étang, poisson de rivière, gibier
+de forêt, toutes les ressources de la province.</p>
+
+<p>De plus, Planchet revenait du cellier, chargé de dix bouteilles dont le
+verre disparaissait sous une épaisse couche de poudre grise.</p>
+
+<p>Cet aspect réjouit le cœur de Porthos.</p>
+
+<p>— J’ai faim, dit-il.</p>
+
+<p>Et il s’assit près de dame Trüchen avec un regard assassin.</p>
+
+<p>D’Artagnan s’assit de l’autre côté.</p>
+
+<p>Planchet, discrètement et joyeusement, se plaça en face.</p>
+
+<p>— Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Trüchen quitte
+souvent la table; elle surveille vos chambres à coucher.</p>
+
+<p>En effet, la ménagère faisait de nombreux voyages, et l’on entendait
+au premier étage gémir les bois de lit et crier des roulettes sur le
+carreau.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos
+surtout.</p>
+
+<p>C’était merveille que de les voir.</p>
+
+<p>Les dix bouteilles étaient dix ombres lorsque Trüchen redescendit avec
+du fromage.</p>
+
+<p>D’Artagnan avait conservé toute sa dignité.</p>
+
+<p>Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.</p>
+
+<p>On chantait bataille, on parla chansons.</p>
+
+<p>D’Artagnan conseilla un nouveau voyage à la cave, et, comme Planchet
+ne marchait pas avec toute la régularité du <i>sçavant fantassin</i>, le
+capitaine des mousquetaires proposa de l’accompagner.</p>
+
+<p>Ils partirent donc en fredonnant des chansons à faire peur aux diables
+les plus flamands.</p>
+
+<p>Trüchen demeura à table près de Porthos.</p>
+
+<p>Tandis que les deux gourmets choisissaient derrière les falourdes, on
+entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le vide,
+deux lèvres sur une joue.</p>
+
+<p>«Porthos se sera cru à La Rochelle», pensa d’Artagnan.</p>
+
+<p>Ils remontèrent chargés de bouteilles.</p>
+
+<p>Planchet n’y voyait plus, tant il chantait.</p>
+
+<p>D’Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche de
+Trüchen était plus rouge que la droite.</p>
+
+<p>Or, Porthos souriait à la gauche de Trüchen, et frisait, de ses deux
+mains, les deux côtés de ses moustaches à la fois.</p>
+
+<p>Trüchen souriait aussi au magnifique seigneur.</p>
+
+<p>Le vin pétillant d’Anjou fit des trois hommes trois diables d’abord,
+trois soliveaux ensuite.</p>
+
+<p>D’Artagnan n’eut que la force de prendre un bougeoir pour éclairer à
+Planchet son propre escalier.</p>
+
+<p>Planchet traîna Porthos, que poussait Trüchen, fort joviale aussi de
+son côté.</p>
+
+<p>Ce fut d’Artagnan qui trouva les chambres et découvrit les lits.
+Porthos se plongea dans le sien, déshabillé par son ami le mousquetaire.</p>
+
+<p>D’Artagnan se jeta sur le sien en disant:</p>
+
+<p>— Mordioux! j’avais cependant juré de ne plus toucher à ce vin jaune
+qui sent la pierre à fusil. Fi! si les mousquetaires voyaient leur
+capitaine dans un pareil état!</p>
+
+<p>Et, tirant les rideaux du lit:</p>
+
+<p>— Heureusement qu’ils ne me verront pas, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Planchet fut enlevé dans les bras de Trüchen, qui le déshabilla et
+ferma rideaux et portes.</p>
+
+<p>— C’est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses jambes
+qui passèrent à travers le bois du lit, ce qui produisit un écroulement
+énorme auquel nul ne prit garde, tant on s’était diverti à la campagne
+de Planchet.</p>
+
+<p>Tout le monde ronflait à deux heures de l’après minuit.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXLV_Ce_que_lon_voit_de_la_maison_de_Planchet">Chapitre CXLV — Ce que l’on voit de la maison de Planchet</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le lendemain trouva les trois héros dormant du meilleur cœur.</p>
+
+<p>Trüchen avait fermé les volets en femme qui craint, pour des yeux
+alourdis, la première visite du soleil levant.</p>
+
+<p>Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le
+baldaquin de Planchet, quand d’Artagnan, réveillé le premier, par un
+rayon indiscret qui perçait les fenêtres, sauta à bas du lit, comme
+pour arriver le premier à l’assaut.</p>
+
+<p>Il prit d’assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.</p>
+
+<p>Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il étalait fièrement
+dans l’obscurité son torse gigantesque, et son poing gonflé pendait
+hors du lit sur le tapis de pieds.</p>
+
+<p>D’Artagnan réveilla Porthos, qui frotta ses yeux d’assez bonne grâce.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Planchet s’habillait et venait recevoir, aux portes
+de leurs chambres, ses deux hôtes vacillants encore de la veille.</p>
+
+<p>Bien qu’il fût encore matin, toute la maison était déjà sur pied.
+La cuisinière massacrait sans pitié dans la basse-cour, et le père
+Célestin cueillait des cerises dans le jardin.</p>
+
+<p>Porthos, tout guilleret, tendit une main à Planchet, et d’Artagnan
+demanda la permission d’embrasser Mme Trüchen.</p>
+
+<p>Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s’approcha de
+Porthos, auquel la même faveur fut accordée.</p>
+
+<p>Porthos embrassa Mme Trüchen avec un gros soupir.</p>
+
+<p>Alors Planchet prit les deux amis par la main.</p>
+
+<p>— Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous sommes
+entrés ici comme dans un four, et nous n’avons rien pu voir; mais au
+jour, tout change d’aspect et vous serez contents.</p>
+
+<p>— Commençons par la vue, dit d’Artagnan, la vue me charme avant toutes
+choses; j’ai toujours habité des maisons royales, et les princes ne
+savent pas trop mal choisir leurs points de vue.</p>
+
+<p>— Moi, dit Porthos, j’ai toujours tenu à la vue. Dans mon château de
+Pierrefonds, j’ai fait percer quatre allées qui aboutissent à une
+perspective variée.</p>
+
+<p>— Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.</p>
+
+<p>Et il conduisit les deux hôtes à une fenêtre.</p>
+
+<p>— Ah! oui, c’est la rue de Lyon, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Oui. J’ai deux fenêtres par ici, vue insignifiante; on aperçoit cette
+auberge, toujours remuante et bruyante; c’est un voisinage désagréable.
+J’avais quatre fenêtres par ici, je n’en ai conservé que deux.</p>
+
+<p>— Passons, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>Ils rentrèrent dans un corridor conduisant aux chambres, et Planchet
+poussa les volets.</p>
+
+<p>— Tiens, tiens! dit Porthos, qu’est-ce que cela, là-bas?</p>
+
+<p>— La forêt, dit Planchet. C’est l’horizon, toujours une ligne épaisse,
+qui est jaunâtre au printemps, verte l’été, rouge l’automne et blanche
+l’hiver.</p>
+
+<p>— Très bien; mais c’est un rideau qui empêche de voir plus loin.</p>
+
+<p>— Oui, dit Planchet; mais, d’ici là, on voit...</p>
+
+<p>— Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... qu’est-ce que j’y
+remarque?... Des croix, des pierres.</p>
+
+<p>— Ah çà! mais c’est le cimetière! s’écria d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Justement, dit Planchet; je vous assure que c’est très curieux. Il
+ne se passe pas de jour qu’on n’enterre ici quelqu’un. Fontainebleau
+est assez fort. Tantôt ce sont des jeunes filles vêtues de blanc avec
+des bannières, tantôt des échevins ou des bourgeois riches avec les
+chantres et la fabrique de la paroisse, quelquefois des officiers de la
+maison du roi.</p>
+
+<p>— Moi, je n’aime pas cela, dit Porthos.</p>
+
+<p>— C’est peu divertissant, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Je vous assure que cela donne des pensées saintes, répliqua Planchet.</p>
+
+<p>— Ah! je ne dis pas.</p>
+
+<p>— Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a
+quelque part une maxime que j’ai retenue, celle-ci: «C’est une
+salutaire pensée que la pensée de la mort.»</p>
+
+<p>— Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.</p>
+
+<p>— Mais, objecta d’Artagnan, c’est aussi une pensée salutaire que celle
+de la verdure, des fleurs, des rivières, des horizons bleus, des larges
+plaines sans fin...</p>
+
+<p>— Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet, mais,
+n’ayant que ce petit cimetière, fleuri aussi, moussu, ombreux et calme,
+je m’en contente, et je pense aux gens de la ville qui demeurent rue
+des Lombards, par exemple, et qui entendent rouler deux mille chariots
+par jour, et piétiner dans la boue cent cinquante mille personnes.</p>
+
+<p>— Mais vivantes, dit Porthos, vivantes!</p>
+
+<p>— Voilà justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me repose, de
+voir un peu des morts.</p>
+
+<p>— Ce diable de Planchet, fit d’Artagnan, il était né pour être poète
+comme pour être épicier.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit Planchet, j’étais une de ces bonnes pâtes d’homme que
+Dieu a faites pour s’animer durant un certain temps et pour trouver
+bonnes toutes choses qui accompagnent leur séjour sur terre.</p>
+
+<p>D’Artagnan s’assit alors près de la fenêtre, et, cette philosophie de
+Planchet lui ayant paru solide, il y rêva.</p>
+
+<p>— Pardieu! s’écria Porthos, voilà que justement on nous donne la
+comédie. Est-ce que je n’entends pas un peu chanter?</p>
+
+<p>— Mais oui, l’on chante, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Oh! c’est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet
+dédaigneusement. Il n’y a là que le prêtre officiant, le bedeau et
+l’enfant de chœur. Vous voyez, messieurs, que le défunt ou la défunte
+n’était pas un prince.</p>
+
+<p>— Non, personne ne suit son convoi.</p>
+
+<p>— Si fait, dit Porthos, je vois un homme.</p>
+
+<p>— Oui, c’est vrai, un homme enveloppé d’un manteau, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Cela ne vaut pas la peine d’être vu, dit Planchet.</p>
+
+<p>— Cela m’intéresse, dit vivement d’Artagnan en s’accoudant sur la
+fenêtre.</p>
+
+<p>— Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; c’est comme
+moi: les premiers jours, j’étais triste de faire des signes de croix
+toute la journée, et les chants m’allaient entrer comme des clous dans
+le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et je n’ai jamais vu
+d’aussi jolis oiseaux que ceux du cimetière.</p>
+
+<p>— Moi, fit Porthos, je ne m’amuse plus; j’aime mieux descendre.</p>
+
+<p>Planchet ne fit qu’un bond; il offrit sa main à Porthos pour le
+conduire dans le jardin.</p>
+
+<p>— Quoi! vous restez là? dit Porthos à d’Artagnan en se retournant.</p>
+
+<p>— Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai.</p>
+
+<p>— Eh! eh! M. d’Artagnan n’a pas tort, dit Planchet; enterre-t-on déjà?</p>
+
+<p>— Pas encore.</p>
+
+<p>— Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient nouées autour de
+la bière... Tiens! il entre une femme à l’autre extrémité du cimetière.</p>
+
+<p>— Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d’Artagnan; mais laisse-moi,
+laisse-moi; je commence à entrer dans les méditations salutaires, ne me
+trouble pas.</p>
+
+<p>Planchet parti, d’Artagnan dévora des yeux, derrière le volet
+demi-clos, ce qui se passait en face.</p>
+
+<p>Les deux porteurs du cadavre avaient détaché les bretelles de leur
+civière et laissèrent glisser leur fardeau dans la fosse.</p>
+
+<p>À quelques pas, l’homme au manteau, seul spectateur de la scène
+lugubre, s’adossait à un grand cyprès, et dérobait entièrement sa
+figure aux fossoyeurs et aux prêtres. Le corps du défunt fut enseveli
+en cinq minutes.</p>
+
+<p>La fosse comblée, les prêtres s’en retournèrent. Le fossoyeur leur
+adressa quelques mots et partit derrière eux.</p>
+
+<p>L’homme au manteau les salua au passage et mit une pièce de monnaie
+dans la main du fossoyeur.</p>
+
+<p>— Mordioux! murmura d’Artagnan, mais c’est Aramis, cet homme-là!</p>
+
+<p>Aramis, en effet, demeura seul, de ce côté du moins; car, à peine
+avait-il tourné la tête, que le pas d’une femme et le frôlement d’une
+robe bruirent dans le chemin près de lui.</p>
+
+<p>Il se retourna aussitôt et ôta son chapeau avec un grand respect de
+courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers et de
+tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.</p>
+
+<p>— Ah! par exemple, dit d’Artagnan, l’évêque de Vannes donnant des
+rendez-vous! C’est toujours l’abbé Aramis, muguetant à Noisy-le-Sec.
+Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetière, c’est un
+rendez-vous sacré.</p>
+
+<p>Et il se mit à rire.</p>
+
+<p>La conversation dura une grosse demi-heure.</p>
+
+<p>D’Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui
+tournait le dos; mais il voyait parfaitement, à la raideur des deux
+interlocuteurs, à la symétrie de leurs gestes, à la façon compassée,
+industrieuse, dont ils se lançaient les regards comme attaque ou comme
+défense, il voyait qu’on ne parlait pas d’amour.</p>
+
+<p>À la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut-elle qui
+s’inclina profondément devant Aramis.</p>
+
+<p>— Oh! oh! dit d’Artagnan, mais cela finit comme un rendez-vous
+d’amour!... Le cavalier s’agenouille au commencement; la demoiselle
+est domptée ensuite, et c’est-elle qui supplie... Quelle est cette
+demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir.</p>
+
+<p>Mais ce fut impossible. Aramis s’en alla le premier; la dame s’enfonça
+sous ses coiffes et partit ensuite.</p>
+
+<p>D’Artagnan n’y tint plus: il courut à la fenêtre de la rue de Lyon.</p>
+
+<p>Aramis venait d’entrer dans l’auberge.</p>
+
+<p>La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre
+vraisemblablement un équipage de deux chevaux de main et d’un carrosse
+qu’on voyait à la lisière du bois.</p>
+
+<p>Elle marchait lentement, tête baissée, absorbée dans une profonde
+rêverie.</p>
+
+<p>— Mordioux! mordioux! il faut que je connaisse cette femme, dit encore
+le mousquetaire.</p>
+
+<p>Et, sans plus délibérer, il se mit à la poursuivre.</p>
+
+<p>Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait à lever
+son voile.</p>
+
+<p>— Elle n’est pas jeune, dit-il; c’est une femme du grand monde. Je
+connais, ou le diable m’emporte! cette tournure-là.</p>
+
+<p>Comme il courait, le bruit de ses éperons et de ses bottes sur le sol
+battu de la rue faisait un cliquetis étrange; un bonheur lui arriva sur
+lequel il ne comptait pas.</p>
+
+<p>Ce bruit inquiéta la dame; elle crut être suivie ou poursuivie, ce qui
+était vrai, et elle se retourna.</p>
+
+<p>D’Artagnan sauta comme s’il eût reçu dans les mollets une charge de
+plomb à moineaux; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses pas:</p>
+
+<p>— Mme de Chevreuse! murmura-t-il.</p>
+
+<p>D’Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.</p>
+
+<p>Il demanda au père Célestin de s’informer près du fossoyeur quel était
+le mort qu’on avait enseveli le matin même.</p>
+
+<p>— Un pauvre mendiant franciscain, répliqua celui-ci, qui n’avait même
+pas un chien pour l’aimer en ce monde et l’escorter à sa dernière
+demeure.</p>
+
+<p>«S’il en était ainsi, pensa d’Artagnan, Aramis n’eût pas assisté à son
+convoi. Ce n’est pas un chien, pour le dévouement, que M. l’évêque de
+Vannes; pour le flair, je ne dis pas!»</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXLVI_Comment_Porthos_Truchen_et_Planchet_se_quitterent">Chapitre CXLVI — Comment Porthos, Trüchen et Planchet se quittèrent
+amis, grâce à d’Artagnan</h2>
+</div>
+
+
+<p>On fit grosse chère dans la maison de Planchet.</p>
+
+<p>Porthos brisa une échelle et deux cerisiers, dépouilla les
+framboisiers, mais ne put arriver jusqu’aux fraises, à cause,
+disait-il, de son ceinturon.</p>
+
+<p>Trüchen, qui s’était déjà apprivoisée avec le géant, lui répondit:</p>
+
+<p>— Ce n’est pas le ceinturon, c’est le fendre.</p>
+
+<p>Et Porthos, ravi de joie, embrassa Trüchen, qui lui cueillait plein sa
+main de fraises et lui fit manger dans sa main. D’Artagnan, qui arriva
+sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur sa paresse et plaignit tout
+bas Planchet.</p>
+
+<p>Porthos déjeuna bien; quant il eut fini:</p>
+
+<p>— Je me plairais ici, dit-il en regardant Trüchen.</p>
+
+<p>Trüchen sourit.</p>
+
+<p>Planchet en fit autant, non sans un peu de gêne.</p>
+
+<p>Alors d’Artagnan dit à Porthos:</p>
+
+<p>— Il ne faut pas, mon ami, que les délices de Capoue vous fassent
+oublier le but réel de notre voyage à Fontainebleau.</p>
+
+<p>— Ma présentation au roi?</p>
+
+<p>— Précisément, je veux aller faire un tour en ville pour préparer cela.
+Ne sortez pas d’ici, je vous prie.</p>
+
+<p>— Oh! non, s’écria Porthos.</p>
+
+<p>Planchet regarda d’Artagnan avec crainte.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous serez absent longtemps? dit-il.</p>
+
+<p>— Non, mon ami, et, dès ce soir, je te débarrasse de deux hôtes un peu
+lourds pour toi.</p>
+
+<p>— Oh! monsieur d’Artagnan, pouvez-vous dire?</p>
+
+<p>— Non; vois-tu, ton cœur est excellent, mais ta maison est petite. Tel
+n’a que deux arpents, qui peut loger un roi et le rendre très heureux;
+mais tu n’es pas né grand seigneur, toi.</p>
+
+<p>— M. Porthos non plus, murmura Planchet.</p>
+
+<p>— Il l’est devenu, mon cher; il est suzerain de cent mille livres de
+rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain de deux
+poings et d’une échine qui n’ont jamais eu de rivaux dans ce beau
+royaume de France. Porthos est un très grand seigneur à côté de toi,
+mon fils, et... Je ne t’en dis pas davantage; je te sais intelligent.</p>
+
+<p>— Mais non, mais non, monsieur; expliquez-moi...</p>
+
+<p>— Regarde ton verger dépouillé, ton garde-manger vide, ton lit cassé,
+ta cave à sec, regarde... Mme Trüchen...</p>
+
+<p>— Ah! mon Dieu! dit Planchet.</p>
+
+<p>— Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui renferment
+trois cents vassales fort égrillardes, et c’est un bien bel homme que
+Porthos!</p>
+
+<p>— Ah! mon Dieu! répéta Planchet.</p>
+
+<p>— Mme Trüchen est une excellente personne, continua d’Artagnan;
+conserve-la pour toi, entends-tu.</p>
+
+<p>Et il lui frappa sur l’épaule.</p>
+
+<p>À ce moment, l’épicier aperçut Trüchen et Porthos éloignés sous une
+tonnelle.</p>
+
+<p>Trüchen, avec une grâce toute flamande, faisait à Porthos des boucles
+d’oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait amoureusement,
+comme Samson devant Dalila.</p>
+
+<p>Planchet serra la main de d’Artagnan et courut vers la tonnelle.</p>
+
+<p>Rendons à Porthos cette justice qu’il ne se dérangea pas... Sans doute
+il ne croyait pas mal faire.</p>
+
+<p>Trüchen non plus ne se dérangea pas, ce qui indisposa Planchet; mais
+il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire bonne
+contenance devant un désagrément.</p>
+
+<p>Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa d’aller voir les
+chevaux.</p>
+
+<p>Porthos dit qu’il était fatigué.</p>
+
+<p>Planchet proposa au baron du Vallon de goûter d’un noyau qu’il faisait
+lui même et qui n’avait pas son pareil.</p>
+
+<p>Le baron accepta.</p>
+
+<p>C’est ainsi que, toute la journée, Planchet sut occuper son ennemi. Il
+sacrifia son buffet à son amour-propre.</p>
+
+<p>D’Artagnan revint deux heures après.</p>
+
+<p>— Tout est disposé, dit-il; j’ai vu Sa Majesté un moment au départ pour
+la chasse: le roi nous attend ce soir.</p>
+
+<p>— Le roi m’attend! cria Porthos en se redressant.</p>
+
+<p>Et, il faut bien l’avouer, car c’est une onde mobile que le cœur de
+l’homme, à partir de ce moment, Porthos ne regarda plus Mme Trüchen
+avec cette grâce touchante qui avait amolli le cœur de l’Anversoise.</p>
+
+<p>Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il
+raconta ou plutôt repassa toutes les splendeurs du dernier règne; les
+batailles, les sièges, les cérémonies. Il dit le luxe des Anglais, les
+aubaines conquises par les trois braves compagnons, dont d’Artagnan, le
+plus humble au début, avait fini par devenir le chef.</p>
+
+<p>Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse évanouie; il
+vanta comme il put la chasteté de ce grand seigneur et sa religion à
+respecter l’amitié; il fut éloquent, il fut adroit. Il charma Porthos,
+fit trembler Trüchen et fit rêver d’Artagnan.</p>
+
+<p>À six heures, le mousquetaire ordonna de préparer les chevaux et fit
+habiller Porthos.</p>
+
+<p>Il remercia Planchet de sa bonne hospitalité, lui glissa quelques mots
+vagues d’un emploi qu’on pourrait lui trouver à la Cour, ce qui grandit
+immédiatement Planchet dans l’esprit de Trüchen, où le pauvre épicier,
+si bon, si généreux, si dévoué avait baissé depuis l’apparition et le
+parallèle de deux grands seigneurs.</p>
+
+<p>Car les femmes sont ainsi faites: elles ambitionnent ce qu’elles n’ont
+pas; elles dédaignent ce qu’elles ambitionnaient, quand elles l’ont.</p>
+
+<p>Après avoir rendu ce service à son ami Planchet d’Artagnan dit à
+Porthos tout bas:</p>
+
+<p>— Vous avez, mon ami, une bague assez jolie à votre doigt.</p>
+
+<p>— Trois cents pistoles, dit Porthos.</p>
+
+<p>— Mme Trüchen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui laissez
+cette bague-là, répliqua d’Artagnan.</p>
+
+<p>Porthos hésita.</p>
+
+<p>— Vous trouvez qu’elle n’est pas assez belle? dit le mousquetaire. Je
+vous comprends; un grand seigneur comme vous ne va pas loger chez un
+ancien serviteur sans payer grassement l’hospitalité; mais, croyez-moi
+Planchet a un si bon cœur, qu’il ne remarquera pas que vous avez cent
+mille livres de rente.</p>
+
+<p>— J’ai bien envie, dit Porthos gonflé par ce discours, de donner à Mme
+Trüchen ma petite métairie de Bracieux; c’est aussi une jolie bague au
+doigt... douze arpents.</p>
+
+<p>— C’est trop, mon bon Porthos, trop pour le moment... Gardez cela pour
+plus tard.</p>
+
+<p>Il lui ôta le diamant du doigt, et, s’approchant de Trüchen:</p>
+
+<p>— Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier d’accepter,
+pour l’amour de lui, cette petite bague. M. du Vallon est un des hommes
+les plus généreux et les plus discrets que je connaisse. Il voulait
+vous offrir une métairie qu’il possède à Bracieux; je l’en ai dissuadé.</p>
+
+<p>— Oh! fit Trüchen dévorant le diamant du regard.</p>
+
+<p>— Monsieur le baron! s’écria Planchet attendri.</p>
+
+<p>— Mon bon ami! balbutia Porthos, charmé d’avoir été si bien traduit par
+d’Artagnan.</p>
+
+<p>Toutes ces exclamations, se croisant, firent un dénouement pathétique à
+la journée, qui pouvait se terminer d’une façon grotesque.</p>
+
+<p>Mais d’Artagnan était là, et partout, lorsque d’Artagnan avait
+commandé, les choses n’avaient fini que selon son goût et son désir.</p>
+
+<p>On s’embrassa. Trüchen, rendue à elle-même par la magnificence du
+baron, se sentit à sa place, et n’offrit qu’un front timide et
+rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si bien
+la veille.</p>
+
+<p>Planchet lui-même fut pénétré d’humilité.</p>
+
+<p>En veine de générosité, le baron Porthos aurait volontiers vidé ses
+poches dans les mains de la cuisinière et de Célestin.</p>
+
+<p>Mais d’Artagnan l’arrêta.</p>
+
+<p>— À mon tour, dit-il.</p>
+
+<p>Et il donna une pistole à la femme et deux à l’homme.</p>
+
+<p>Ce furent des bénédictions à réjouir le cœur d’Harpagon et à le rendre
+prodigue.</p>
+
+<p>D’Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu’au château et introduisit
+Porthos dans son appartement de capitaine, où il pénétra sans avoir été
+aperçu de ceux qu’il redoutait de rencontrer.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXLVII_La_presentation_de_Porthos">Chapitre CXLVII — La présentation de Porthos</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le soir même, à sept heures, le roi donnait audience à un ambassadeur
+des Provinces-Unies dans le grand salon.</p>
+
+<p>L’audience dura un quart d’heure.</p>
+
+<p>Après quoi, il reçut les nouveaux présentés et quelques dames qui
+passèrent les premières.</p>
+
+<p>Dans un coin du salon, derrière la colonne, Porthos et d’Artagnan
+s’entretenaient en attendant leur tour.</p>
+
+<p>— Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire à son ami.</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Eh bien! regardez-le.</p>
+
+<p>Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en habit de
+cérémonie qui conduisait Aramis au roi.</p>
+
+<p>— Aramis! dit Porthos.</p>
+
+<p>— Présenté au roi par M. Fouquet.</p>
+
+<p>— Ah! fit Porthos.</p>
+
+<p>— Pour avoir fortifié Belle-Île, continua d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Et moi?</p>
+
+<p>— Vous? Vous, comme j’avais l’honneur de vous le dire, vous êtes le bon
+Porthos, la bonté du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de garder un peu
+Saint-Mandé.</p>
+
+<p>— Ah! répéta Porthos.</p>
+
+<p>— Mais je suis là heureusement, dit d’Artagnan, et ce sera mon tour
+tout à l’heure.</p>
+
+<p>En ce moment, Fouquet s’adressait au roi:</p>
+
+<p>— Sire, dit-il, j’ai une faveur à demander à Votre Majesté. M.
+d’Herblay n’est pas ambitieux, mais il sait qu’il peut être utile.
+Votre Majesté a besoin d’avoir un agent à Rome et de l’avoir puissant;
+nous pouvons avoir un chapeau pour M. d’Herblay.</p>
+
+<p>Le roi fit un mouvement.</p>
+
+<p>— Je ne demande pas souvent à Votre Majesté, dit Fouquet.</p>
+
+<p>— C’est un cas, répondit le roi, qui traduisait toujours ainsi ses
+hésitations.</p>
+
+<p>À ce mot, nul n’avait rien à répondre.</p>
+
+<p>Fouquet et Aramis se regardèrent.</p>
+
+<p>Le roi reprit:</p>
+
+<p>— M. d’Herblay peut aussi nous servir en France: un archevêque, par
+exemple.</p>
+
+<p>— Sire, objecta Fouquet avec une grâce qui lui était particulière,
+Votre Majesté comble M. d’Herblay: l’archevêché peut être dans les
+bonnes grâces du roi le complément du chapeau; l’un n’exclut pas
+l’autre.</p>
+
+<p>Le roi admira la présence d’esprit et sourit.</p>
+
+<p>— D’Artagnan n’eût pas mieux répondu, dit-il.</p>
+
+<p>Il n’eût pas plutôt prononcé ce nom, que d’Artagnan parut.</p>
+
+<p>— Votre Majesté m’appelle? dit-il.</p>
+
+<p>Aramis et Fouquet firent un pas pour s’éloigner.</p>
+
+<p>— Permettez, Sire, dit vivement d’Artagnan, qui démasqua Porthos,
+permettez que je présente à Votre Majesté M. le baron du Vallon, l’un
+des plus braves gentilshommes de France.</p>
+
+<p>Aramis, à l’aspect de Porthos, devint pâle; Fouquet crispa ses poings
+sous ses manchettes.</p>
+
+<p>D’Artagnan leur sourit à tous deux, tandis que Porthos s’inclinait,
+visiblement ému, devant la majesté royale.</p>
+
+<p>— Porthos ici! murmura Fouquet à l’oreille d’Aramis.</p>
+
+<p>— Chut! c’est une trahison, répliqua celui-ci.</p>
+
+<p>— Sire, dit d’Artagnan, voilà six ans que je devrais avoir présenté
+M. du Vallon à Votre Majesté; mais certains hommes ressemblent aux
+étoiles; ils ne vont pas sans le cortège de leurs amis. La pléiade ne
+se désunit pas, voilà pourquoi j’ai choisi, pour vous présenter M. du
+Vallon, le moment où vous verriez à côté de lui M. d’Herblay.</p>
+
+<p>Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d’Artagnan d’un air
+superbe, comme pour accepter le défi que celui-ci semblait lui jeter.</p>
+
+<p>— Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi.</p>
+
+<p>— Excellents, Sire, et l’un répond de l’autre. Demandez à M. de Vannes
+comment a été fortifiée Belle-Île?</p>
+
+<p>Fouquet s’éloigna d’un pas.</p>
+
+<p>— Belle-Île, dit froidement Aramis, a été fortifiée par Monsieur.</p>
+
+<p>Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois.</p>
+
+<p>Louis admirait et se défiait.</p>
+
+<p>— Oui, dit d’Artagnan; mais demandez à M. le baron qui l’a aidé dans
+ses travaux?</p>
+
+<p>— Aramis, dit Porthos franchement.</p>
+
+<p>Et il désigna l’évêque.</p>
+
+<p>«Que diable signifie tout cela, pensa l’évêque, et quel dénouement aura
+cette comédie?»</p>
+
+<p>— Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire l’évêque...
+s’appelle Aramis?</p>
+
+<p>— Nom de guerre, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Nom d’amitié, dit Aramis.</p>
+
+<p>— Pas de modestie, s’écria d’Artagnan: sous ce prêtre, Sire, se cache
+le plus brillant officier, le plus intrépide gentilhomme, le plus
+savant théologien de votre royaume.</p>
+
+<p>Louis leva la tête.</p>
+
+<p>— Et un ingénieur! dit-il en admirant la physionomie, réellement
+admirable alors, d’Aramis.</p>
+
+<p>— Ingénieur par occasion, Sire, dit celui-ci.</p>
+
+<p>— Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur d’Artagnan,
+l’homme dont les conseils ont aidé plus de cent fois les desseins
+des ministres de votre père... M. d’Herblay, en un mot, qui, avec M.
+du Vallon, moi et M. le comte de La Fère, connu de Votre Majesté...
+formait ce quadrille dont plusieurs ont parlé sous le feu roi et
+pendant votre minorité.</p>
+
+<p>— Et qui a fortifié Belle-Île, répéta le roi avec un accent profond.</p>
+
+<p>Aramis s’avança.</p>
+
+<p>— Pour servir le fils, dit-il, comme j’ai servi le père.</p>
+
+<p>D’Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu’il proférait ces paroles. Il
+y démêla tant de respect vrai, tant de chaleureux dévouement, tant de
+conviction incontestable, que lui, lui, d’Artagnan, l’éternel douteur,
+lui, l’infaillible, il y fut pris.</p>
+
+<p>— On n’a pas un tel accent lorsqu’on ment, dit-il.</p>
+
+<p>Louis fut pénétré.</p>
+
+<p>— En ce cas, dit-il à Fouquet, qui attendait avec anxiété le résultat
+de cette épreuve, le chapeau est accordé. Monsieur d’Herblay, je vous
+donne ma parole pour la première promotion. Remerciez M. Fouquet.</p>
+
+<p>Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils déchirèrent le cœur. Il
+sortit précipitamment de la salle.</p>
+
+<p>— Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... J’aime à
+récompenser les serviteurs de mon père.</p>
+
+<p>— Sire, dit Porthos...</p>
+
+<p>Et il ne put aller plus loin.</p>
+
+<p>— Sire, s’écria d’Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par la
+majesté de votre personne, lui qui a soutenu fièrement le regard et le
+feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu’il pense, et moi, plus habitué
+à regarder le soleil... je vais vous dire sa pensée: il n’a besoin de
+rien, il ne désire que le bonheur de contempler Votre Majesté pendant
+un quart d’heure.</p>
+
+<p>— Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos avec un
+gracieux sourire.</p>
+
+<p>Porthos devint cramoisi de joie et d’orgueil.</p>
+
+<p>Le roi le congédia, et d’Artagnan le poussa dans la salle après l’avoir
+embrassé.</p>
+
+<p>— Mettez-vous près de moi à table, dit Porthos à son oreille.</p>
+
+<p>— Oui, mon ami.</p>
+
+<p>— Aramis me boude, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Aramis ne vous a jamais tant aimé. Songez donc que je viens de lui
+faire avoir le chapeau de cardinal.</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit Porthos. À propos, le roi aime-t-il qu’on mange
+beaucoup à sa table?</p>
+
+<p>— C’est le flatter, dit d’Artagnan, car il possède un royal appétit.</p>
+
+<p>— Vous m’enchantez, dit Porthos.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXLVIII_Explications">Chapitre CXLVIII — Explications</h2>
+</div>
+
+
+<p>Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver
+d’Artagnan et Porthos.</p>
+
+<p>Il arriva près de ce dernier derrière la colonne, et, lui serrant la
+main:</p>
+
+<p>— Vous vous êtes échappé de ma prison? lui dit-il.</p>
+
+<p>— Ne le grondez pas, dit d’Artagnan; c’est moi, cher Aramis, qui lui ai
+donné la clef des champs.</p>
+
+<p>— Ah! mon ami, répliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que vous
+auriez attendu avec moins de patience?</p>
+
+<p>D’Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait déjà.</p>
+
+<p>— Vous autres, gens d’Église, dit-il à Aramis, vous êtes de grands
+politiques. Nous autres gens d’épée, nous allons au but. Voici le fait.
+J’étais allé visiter ce cher Baisemeaux.</p>
+
+<p>Aramis dressa l’oreille.</p>
+
+<p>— Tiens! dit Porthos, vous me faites souvenir que j’ai une lettre de
+Baisemeaux pour vous, Aramis.</p>
+
+<p>Et Porthos tendit à l’évêque la lettre que nous connaissons.</p>
+
+<p>Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que d’Artagnan
+parût un moment gêné par cette circonstance qu’il avait prévue tout
+entière.</p>
+
+<p>Du reste, Aramis lui-même fit si bonne contenance que d’Artagnan
+l’admira plus que jamais.</p>
+
+<p>La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d’un air parfaitement calme.</p>
+
+<p>— Vous disiez donc, cher capitaine? dit-il.</p>
+
+<p>— Je disais, continua le mousquetaire, que j’étais allé rendre visite à
+Baisemeaux pour le service.</p>
+
+<p>— Pour le service? dit Aramis.</p>
+
+<p>— Oui, fit d’Artagnan. Et naturellement, nous parlâmes de vous et
+de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me reçut froidement. Je
+pris congé. Or, comme je revenais, un soldat m’aborda et me dit (il
+me reconnaissait sans doute malgré mon habit de ville): «Capitaine,
+voulez-vous m’obliger en me lisant le nom écrit sur cette enveloppe?»
+Et je lus: <i>À M. du Vallon, à Saint-Mandé chez M. Fouquet.</i> «Pardieu!
+me dis-je, Porthos n’est pas retourné, comme je le pensais, à
+Pierrefonds ou à Belle-Île, Porthos est à Saint-Mandé chez M. Fouquet.
+M. Fouquet n’est pas à Saint-Mandé. Porthos est donc seul, ou avec
+Aramis, allons voir Porthos.» Et j’allai voir Porthos.</p>
+
+<p>— Très bien! dit Aramis rêveur.</p>
+
+<p>— Vous ne m’aviez pas conté cela, fit Porthos.</p>
+
+<p>— Je n’en ai pas eu le temps, mon ami.</p>
+
+<p>— Et vous emmenâtes Porthos à Fontainebleau?</p>
+
+<p>— Chez Planchet.</p>
+
+<p>— Planchet demeure à Fontainebleau? dit Aramis.</p>
+
+<p>— Oui, près du cimetière! s’écria Porthos étourdiment.</p>
+
+<p>— Comment, près du cimetière? fit Aramis soupçonneux.</p>
+
+<p>«Allons, bon! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre, puisqu’il
+y a bagarre.»</p>
+
+<p>— Oui, du cimetière, dit Porthos. Planchet, certainement, est un
+excellent garçon qui fait d’excellentes confitures, mais il a des
+fenêtres qui donnent sur le cimetière. C’est attristant! Ainsi ce
+matin...</p>
+
+<p>— Ce matin?... dit Aramis de plus en plus agité.</p>
+
+<p>D’Artagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit air
+de marche.</p>
+
+<p>— Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chrétien.</p>
+
+<p>— Ah! ah!</p>
+
+<p>— C’est attristant! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison d’où l’on
+voit continuellement des morts. Au contraire, d’Artagnan paraît aimer
+beaucoup cela.</p>
+
+<p>— Ah! d’Artagnan a vu?</p>
+
+<p>— Il n’a pas vu, il a dévoré des yeux.</p>
+
+<p>Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire; mais
+celui-ci était déjà en grande conversation avec de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>Aramis continua d’interroger Porthos; puis, quand il eut exprimé tout
+le jus de ce citron gigantesque, il en jeta l’écorce.</p>
+
+<p>Il retourna vers son ami d’Artagnan et, lui frappant sur l’épaule:</p>
+
+<p>— Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut éloigné, car le souper du
+roi était annoncé.</p>
+
+<p>— Cher ami, répliqua d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Nous ne soupons point avec le roi, nous autres.</p>
+
+<p>— Si fait; moi, je soupe.</p>
+
+<p>— Pouvez-vous causer dix minutes avec moi?</p>
+
+<p>— Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majesté se mette à table.</p>
+
+<p>— Où voulez-vous que nous causions?</p>
+
+<p>— Mais ici, sur ces bancs: le roi parti, l’on peut s’asseoir, et la
+salle est vide.</p>
+
+<p>— Asseyons-nous donc.</p>
+
+<p>Ils s’assirent. Aramis prit une des mains de d’Artagnan;</p>
+
+<p>— Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engagé Porthos à se
+défier un peu de moi?</p>
+
+<p>— Je l’avoue, mais non pas comme vous l’entendez. J’ai vu Porthos
+s’ennuyer à la mort, et j’ai voulu, en le présentant au roi, faire pour
+lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-même.</p>
+
+<p>— Quoi?</p>
+
+<p>— Votre éloge.</p>
+
+<p>— Vous l’avez fait noblement, merci!</p>
+
+<p>— Et je vous ai approché le chapeau qui se reculait.</p>
+
+<p>— Ah! je l’avoue, dit Aramis avec un singulier sourire; en vérité, vous
+êtes un homme unique pour faire la fortune de vos amis.</p>
+
+<p>— Vous voyez donc que je n’ai agi que pour faire celle de Porthos.</p>
+
+<p>— Oh! je m’en chargeais de mon côté; mais vous avez le bras plus long
+que nous.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de d’Artagnan de sourire.</p>
+
+<p>— Voyons, dit Aramis, nous nous devons la vérité: m’aimez-vous
+toujours, mon cher d’Artagnan?</p>
+
+<p>— Toujours comme autrefois, répliqua d’Artagnan sans trop se
+compromettre par cette réponse.</p>
+
+<p>— Alors, merci, et franchise entière, dit Aramis; vous veniez à
+Belle-Île pour le roi?</p>
+
+<p>— Pardieu.</p>
+
+<p>— Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d’offrir Belle-Île toute
+fortifiée au roi?</p>
+
+<p>— Mais, mon ami, pour vous ôter le plaisir, il eût fallu d’abord que je
+fusse instruit de votre intention.</p>
+
+<p>— Vous veniez à Belle-Île sans rien savoir?</p>
+
+<p>— De vous, oui! Comment diable voulez-vous que je me figure Aramis
+devenu ingénieur au point de fortifier comme Polybe ou Archimède?</p>
+
+<p>— C’est pourtant vrai. Cependant vous m’avez deviné là-bas?</p>
+
+<p>— Oh! oui.</p>
+
+<p>— Et Porthos aussi?</p>
+
+<p>— Très cher, je n’ai pas deviné qu’Aramis fût ingénieur. Je n’ai pu
+deviner que Porthos le fût devenu. Il y a un Latin qui a dit: «On
+devient orateur, on naît poète.» Mais il n’a jamais dit: «On naît
+Porthos, et l’on devient ingénieur.»</p>
+
+<p>— Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis. Je
+poursuis.</p>
+
+<p>— Poursuivez.</p>
+
+<p>— Quand vous avez tenu notre secret, vous vous êtes hâté de le venir
+dire au roi?</p>
+
+<p>— J’ai d’autant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir
+plus fort. Lorsqu’un homme pesant deux cent cinquante-huit livres,
+comme Porthos, court la poste, quand un prélat goutteux pardon, c’est
+vous qui me l’avez dit, quand un prélat brûle le chemin, je suppose,
+moi, que ces deux amis, qui n’ont pas voulu me prévenir, avaient des
+choses de la dernière conséquence à me cacher, et, ma foi! je cours...
+je cours aussi vite que ma maigreur et l’absence de goutte me le
+permettent.</p>
+
+<p>— Cher ami, n’avez-vous pas réfléchi que vous pouviez me rendre, à moi
+et à Porthos, un triste service?</p>
+
+<p>— Je l’ai bien pensé; mais vous m’aviez fait jouer, Porthos et vous, un
+triste rôle à Belle-Île.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, dit Aramis.</p>
+
+<p>— Excusez-moi, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant?</p>
+
+<p>— Ma foi, non.</p>
+
+<p>— Vous savez que j’ai dû faire prévenir tout de suite M. Fouquet, pour
+qu’il vous prévînt près du roi?</p>
+
+<p>— C’est là l’obscur.</p>
+
+<p>— Mais non. M. Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez?</p>
+
+<p>— Oh! oui.</p>
+
+<p>— Il en a un surtout.</p>
+
+<p>— Dangereux?</p>
+
+<p>— Mortel! Eh bien! pour combattre l’influence de cet ennemi, M.
+Fouquet a dû faire preuve, devant le roi, d’un grand dévouement et de
+grands sacrifices. Il a fait une surprise à Sa Majesté en lui offrant
+Belle-Île. Vous, arrivant le premier à Paris, la surprise était
+détruite. Nous avions l’air de céder à la crainte.</p>
+
+<p>— Je comprends.</p>
+
+<p>— Voilà tout le mystère, dit Aramis, satisfait d’avoir convaincu le
+mousquetaire.</p>
+
+<p>— Seulement, dit celui-ci, plus simple était de me tirer à quartier à
+Belle-Île pour me dire: «Cher amis, nous fortifions Belle-Île-en-Mer
+pour l’offrir au roi. Rendez-nous le service de nous dire pour qui
+vous agissez. Êtes-vous l’ami de M. Colbert ou celui de M. Fouquet?»
+Peut-être n’eussé-je rien répondu; mais vous eussiez ajouté: «Êtes-vous
+mon ami?» J’aurais dit: «Oui.»</p>
+
+<p>Aramis pencha la tête.</p>
+
+<p>— De cette façon, continua d’Artagnan, vous me paralysiez, et je venais
+dire au roi: «Sire, M. Fouquet fortifie Belle-Île, et très bien; mais
+voici un mot que M. le gouverneur de Belle-Île m’a donné pour Votre
+Majesté.» ou bien: «Voici une visite de M. Fouquet à l’endroit de ses
+intentions.» Je ne jouais pas un sot rôle; vous aviez votre surprise,
+et nous n’avions pas besoin de loucher en nous regardant.</p>
+
+<p>— Tandis, répliqua Aramis, qu’aujourd’hui vous avez agi tout à fait en
+ami de M. Colbert. Vous êtes donc son ami?</p>
+
+<p>— Ma foi, non! s’écria le capitaine. M. Colbert est un cuistre, et je
+le hais comme je haïssais Mazarin, mais sans le craindre.</p>
+
+<p>— Eh bien! moi, dit Aramis, j’aime M. Fouquet, et je suis à lui.
+Vous connaissez ma position... Je n’ai pas de bien... M. Fouquet m’a
+fait avoir des bénéfices, un évêché; M. Fouquet m’a obligé comme un
+galant homme, et je me souviens assez du monde pour apprécier les bons
+procédés. Donc, M. Fouquet m’a gagné le cœur, et je me suis mis à son
+service.</p>
+
+<p>— Rien de mieux. Vous avez là un bon maître.</p>
+
+<p>Aramis se pinça les lèvres.</p>
+
+<p>— Le meilleur, je crois, de tous ceux qu’on pourrait avoir.</p>
+
+<p>Puis il fit une pause.</p>
+
+<p>D’Artagnan se garda bien de l’interrompre.</p>
+
+<p>— Vous savez sans doute de Porthos comment il s’est trouvé mêlé à tout
+ceci?</p>
+
+<p>— Non, dit d’Artagnan; je suis curieux, c’est vrai, mais je ne
+questionne jamais un ami quand il veut me cacher son véritable secret.</p>
+
+<p>— Je m’en vais vous le dire.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas la peine si la confidence m’engage.</p>
+
+<p>— Oh! ne craignez rien; Porthos est l’homme que j’ai aimé le plus,
+parce qu’il est simple et bon; Porthos est un esprit droit. Depuis que
+je suis évêque, je recherche les natures simples, qui me font aimer la
+vérité, haïr l’intrigue.</p>
+
+<p>D’Artagnan se caressa la moustache.</p>
+
+<p>— J’ai vu et recherché Porthos; il était oisif, sa présence me
+rappelait mes beaux jours d’autrefois, sans m’engager à mal faire au
+présent. J’ai appelé Porthos à Vannes. M. Fouquet, qui m’aime, ayant
+su que Porthos m’aimait, lui a promis l’ordre à la première promotion;
+voilà tout le secret.</p>
+
+<p>— Je n’en abuserai pas, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Je le sais bien, cher ami; nul n’a plus que vous de réel honneur.</p>
+
+<p>— Je m’en flatte, Aramis.</p>
+
+<p>— Maintenant...</p>
+
+<p>Et le prélat regarda son ami jusqu’au fond de l’âme.</p>
+
+<p>— Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un des
+amis de M. Fouquet? Ne m’interrompez pas avant de savoir ce que cela
+veut dire.</p>
+
+<p>— J’écoute.</p>
+
+<p>— Voulez-vous devenir maréchal de France, pair, duc, et posséder un
+duché d’un million?</p>
+
+<p>— Mais, mon ami, répliqua d’Artagnan, pour obtenir tout cela, que
+faut-il faire?</p>
+
+<p>— Être l’homme de M. Fouquet.</p>
+
+<p>— Moi, je suis l’homme du roi, cher ami.</p>
+
+<p>— Pas exclusivement, je suppose?</p>
+
+<p>— Oh! d’Artagnan n’est qu’un.</p>
+
+<p>— Vous avez, je le présume, une ambition, comme un grand cœur que vous
+êtes.</p>
+
+<p>— Mais oui.</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Eh bien! je désire être maréchal de France; mais le roi me fera
+maréchal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.</p>
+
+<p>Aramis attacha sur d’Artagnan son limpide regard.</p>
+
+<p>— Est-ce que le roi n’est pas le maître? dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Nul ne le conteste; mais Louis XIII était aussi le maître.</p>
+
+<p>— Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n’y avait pas un
+M. d’Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire.</p>
+
+<p>— Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres d’achoppement.</p>
+
+<p>— Pas pour le roi?</p>
+
+<p>— Sans doute; mais...</p>
+
+<p>— Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense à soi et jamais à ce
+petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant.</p>
+
+<p>— Et l’ingratitude?</p>
+
+<p>— Les faibles en ont peur!</p>
+
+<p>— Vous êtes bien sûr de vous.</p>
+
+<p>— Je crois que oui.</p>
+
+<p>— Mais le roi peut n’avoir plus besoin de vous.</p>
+
+<p>— Au contraire, je crois qu’il en aura plus besoin que jamais;
+et, tenez, mon cher, s’il fallait arrêter un nouveau Condé, qui
+l’arrêterait? Ceci... ceci seul en France.</p>
+
+<p>Et d’Artagnan frappa son épée.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, dit Aramis en pâlissant.</p>
+
+<p>Et il se leva et serra la main de d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des mousquetaires;
+vous permettez...</p>
+
+<p>Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit:</p>
+
+<p>— Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.</p>
+
+<p>Puis ils se séparèrent.</p>
+
+<p>«Je le disais bien, pensa d’Artagnan, qu’il y avait quelque chose.»</p>
+
+<p>«Il faut se hâter de mettre le feu aux poudres, dit Aramis; d’Artagnan
+a éventé la mèche.»</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXLIX_Madame_et_de_Guiche">Chapitre CXLIX — Madame et de Guiche</h2>
+</div>
+
+
+<p>Nous avons vu que le comte de Guiche était sorti de la salle le jour
+où Louis XIV avait offert avec tant de galanterie à La Vallière les
+merveilleux bracelets gagnés à la loterie.</p>
+
+<p>Le comte se promena quelque temps hors du palais, l’esprit dévoré par
+mille soupçons et mille inquiétudes.</p>
+
+<p>Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces, le
+départ de Madame.</p>
+
+<p>Une grosse demi-heure s’écoula. Seul, à ce moment, le comte ne pouvait
+avoir de bien divertissantes idées.</p>
+
+<p>Il tira ses tablettes de sa poche, et se décida, après mille
+hésitations à écrire ces mots:</p>
+
+<p>«Madame, je vous supplie de m’accorder un moment d’entretien. Ne vous
+alarmez pas de cette demande qui n’a rien d’étranger au profond respect
+avec lequel je suis, etc., etc.»</p>
+
+<p>Il signait cette singulière supplique pliée en billet d’amour, quand il
+vit sortir du château plusieurs femmes, puis des hommes, presque tout
+le cercle de la reine, enfin.</p>
+
+<p>Il vit La Vallière elle-même, puis Montalais causant avec Malicorne.</p>
+
+<p>Il vit jusqu’au dernier des conviés qui tout à l’heure peuplaient le
+cabinet de la reine mère.</p>
+
+<p>Madame n’était point passée; il fallait cependant qu’elle traversât
+cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse, de Guiche
+plongeait dans cette cour.</p>
+
+<p>Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des
+flambeaux. Elle marchait vite, et, arrivée à sa porte, elle cria.</p>
+
+<p>— Pages, qu’on aille s’informer de M. le comte de Guiche. Il doit me
+rendre compte d’une commission. S’il est libre, qu’on le prie de passer
+chez moi.</p>
+
+<p>De Guiche demeura muet et caché dans son ombre; mais, sitôt que Madame
+fut rentrée, il s’élança de la terrasse en bas les degrés; il prit
+l’air le plus indifférent pour se faire rencontrer par les pages, qui
+couraient déjà vers son logement.</p>
+
+<p>«Ah! Madame me fait chercher!» se dit-il tout ému.</p>
+
+<p>Et il serra son billet, désormais inutile.</p>
+
+<p>— Comte, dit un des pages en l’apercevant, nous sommes heureux de vous
+rencontrer.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il, messieurs?</p>
+
+<p>— Un ordre de Madame.</p>
+
+<p>— Un ordre de Madame? fit de Guiche d’un air surpris.</p>
+
+<p>— Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez, nous
+a-t-elle dit, compte d’une commission. Êtes-vous libre?</p>
+
+<p>— Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.</p>
+
+<p>— Veuillez donc nous suivre.</p>
+
+<p>Monté chez la princesse, de Guiche la trouva pâle et agitée.</p>
+
+<p>À la porte se tenait Montalais, un peu inquiète de ce qui se passait
+dans l’esprit de sa maîtresse.</p>
+
+<p>De Guiche parut.</p>
+
+<p>— Ah! c’est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous
+prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.</p>
+
+<p>Montalais, encore plus intriguée, salua et sortit.</p>
+
+<p>Les deux interlocuteurs restèrent seuls.</p>
+
+<p>Le comte avait tout l’avantage: c’était Madame qui l’avait appelé à un
+rendez-vous. Mais, cet avantage, comment était-il possible au comte
+d’en user? C’était une personne si fantasque que Madame! c’était un
+caractère si mobile que celui de Son Altesse Royale!</p>
+
+<p>Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation:</p>
+
+<p>— Eh bien! dit-elle, n’avez-vous rien à me dire?</p>
+
+<p>Il crut qu’elle avait deviné sa pensée; il crut; ceux qui aiment sont
+ainsi faits; ils sont crédules et aveugles comme des poètes ou des
+prophètes; il crut qu’elle savait le désir qu’il avait de la voir, et
+le sujet de ce désir.</p>
+
+<p>— Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort étrange.</p>
+
+<p>— L’affaire des bracelets, s’écria-t-elle vivement, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Oui, madame.</p>
+
+<p>— Vous croyez le roi amoureux? Dites.</p>
+
+<p>De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce regard
+qui allait jusqu’au cœur.</p>
+
+<p>— Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de tourmenter
+quelqu’un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas empressé comme
+il est; il ne risquerait pas de compromettre de gaieté de cœur une
+jeune fille jusqu’alors inattaquable.</p>
+
+<p>— Bon! cette effrontée? dit hautement la princesse.</p>
+
+<p>— Je puis affirmer à Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une
+fermeté respectueuse, que Mlle de La Vallière est aimée d’un homme
+qu’il convient de respecter, car c’est un galant homme.</p>
+
+<p>— Oh! Bragelonne, peut-être?</p>
+
+<p>— Mon ami. Oui, madame.</p>
+
+<p>— Eh bien! quand il serait votre ami, qu’importe au roi?</p>
+
+<p>— Le roi sait que Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière; et,
+comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n’ira pas causer un
+malheur irréparable.</p>
+
+<p>Madame se mit à rire avec des éclats qui firent sur de Guiche une
+douloureuse impression.</p>
+
+<p>— Je vous répète, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de La
+Vallière, et la preuve que je ne le crois pas, c’est que je voulais
+vous demander de qui Sa Majesté peut chercher à piquer l’amour-propre
+dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute la Cour, vous
+m’aiderez à trouver d’autant plus assurément, que, dit-on partout,
+Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.</p>
+
+<p>Madame se mordit les lèvres, et, faute de bonnes raisons, elle détourna
+la conversation.</p>
+
+<p>— Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards dans
+lesquels l’âme semble passer tout entière, prouvez-moi que vous
+cherchiez à m’interroger, moi qui vous ai appelé.</p>
+
+<p>De Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu’il avait écrit, et le
+montra.</p>
+
+<p>— Sympathie, dit-elle.</p>
+
+<p>— Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui, sympathie;
+mais, moi, je vous ai expliqué comment et pourquoi je vous cherchais;
+vous, madame, vous êtes encore à me dire pourquoi vous me mandiez près
+de vous.</p>
+
+<p>— C’est vrai.</p>
+
+<p>Et elle hésita.</p>
+
+<p>— Ces bracelets me feront perdre la tête, dit-elle tout à coup.</p>
+
+<p>— Vous vous attendiez à ce que le roi dût vous les offrir? répliqua de
+Guiche.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas?</p>
+
+<p>— Mais avant vous, madame, avant vous sa belle-sœur, le roi n’avait-il
+pas la reine?</p>
+
+<p>— Avant La Vallière, s’écria la princesse, ulcérée, n’avait-il pas moi?
+n’avait-il pas toute la Cour?</p>
+
+<p>— Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si l’on
+vous entendait parler ainsi, que si l’on voyait vos yeux rouges, et,
+Dieu me pardonne! cette larme qui monte à vos cils; oh! oui! tout le
+monde dirait que Votre Altesse Royale est jalouse.</p>
+
+<p>— Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Vallière?</p>
+
+<p>Elle s’attendait à faire plier de Guiche avec ce geste hautain et ce
+ton superbe.</p>
+
+<p>— Jalouse de La Vallière, oui, madame, répéta-t-il bravement.</p>
+
+<p>— Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de
+m’insulter?</p>
+
+<p>— Je ne le crois pas, madame, répliqua le comte un peu agité, mais
+résolu à dompter cette fougueuse colère.</p>
+
+<p>— Sortez! dit la princesse au comble de l’exaspération, tant le
+sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient à fiel et à
+rage.</p>
+
+<p>De Guiche recula d’un pas, fit sa révérence avec lenteur, se releva
+blanc comme ses manchettes, et, d’une voix légèrement altérée:</p>
+
+<p>— Ce n’était pas la peine que je m’empressasse, dit-il, pour subir
+cette injuste disgrâce.</p>
+
+<p>Et il tourna le dos sans précipitation.</p>
+
+<p>Il n’avait pas fait cinq pas, que Madame s’élança comme une tigresse
+après lui, le saisit par la manche, et, le retournant:</p>
+
+<p>— Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de fureur,
+est plus insultant que l’insulte. Voyons, insultez-moi, mais au moins
+parlez!</p>
+
+<p>— Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son épée,
+percez-moi le cœur, mais ne me faites pas mourir à petit feu.</p>
+
+<p>Au regard qu’il arrêta sur elle, regard empreint d’amour, de
+résolution, de désespoir même, elle comprit qu’un homme, si calme en
+apparence, se passerait l’épée dans la poitrine si elle ajoutait un mot.</p>
+
+<p>Elle lui arracha le fer d’entre les mains, et, serrant son bras avec un
+délire qui pouvait passer pour de la tendresse:</p>
+
+<p>— Comte, dit-elle, ménagez-moi. Vous voyez que je souffre, et vous
+n’avez aucune pitié.</p>
+
+<p>Les larmes, dernière crise de cet accès, étouffèrent sa voix. De
+Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta jusqu’à
+son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait.</p>
+
+<p>— Pourquoi, murmura-t-il à ses genoux, ne m’avouez-vous pas vos peines?
+Aimez-vous quelqu’un? Dites-le-moi? J’en mourrai, mais après que je
+vous aurai soulagée, consolée, servie même.</p>
+
+<p>— Oh! vous m’aimez ainsi! répliqua-t-elle vaincue.</p>
+
+<p>— Je vous aime à ce point, oui, madame.</p>
+
+<p>Et elle lui donna ses deux mains.</p>
+
+<p>— J’aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n’eût pu l’entendre.</p>
+
+<p>Lui l’entendit.</p>
+
+<p>— Le roi? dit-il.</p>
+
+<p>Elle secoua doucement la tête, et son sourire fut comme ces éclaircies
+de nuages par lesquelles, après la tempête, on croit voir le paradis
+s’ouvrir.</p>
+
+<p>— Mais, ajouta-t-elle, il y a d’autres passions dans un cœur bien né.
+L’amour, c’est la poésie; mais la vie de ce cœur, c’est l’orgueil.
+Comte, je suis née sur le trône, je suis fière et jalouse de mon rang.
+Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des indignités?</p>
+
+<p>— Encore! fit le comte; voilà que vous maltraitez cette pauvre fille
+qui sera la femme de mon ami.</p>
+
+<p>— Vous êtes assez simple pour croire cela, vous?</p>
+
+<p>— Si je ne le croyais pas, dit-il fort pâle, Bragelonne serait prévenu
+demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Vallière eût oublié
+les serments qu’elle a faits à Raoul. Mais non, ce serait une lâcheté
+de trahir le secret d’une femme; ce serait un crime de troubler le
+repos d’un ami.</p>
+
+<p>— Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage éclat de rire, que
+l’ignorance est du bonheur?</p>
+
+<p>— Je le crois, répliqua-t-il.</p>
+
+<p>— Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement.</p>
+
+<p>— C’est facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous
+aimait et que vous aimiez le roi.</p>
+
+<p>— Eh bien? fit-elle en respirant péniblement.</p>
+
+<p>— Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, fût venu me dire: «Oui, le roi
+aime Madame; oui, le roi a touché le cœur de Madame», j’eusse peut-être
+tué Raoul!</p>
+
+<p>— Il eût fallu, dit la princesse avec cette obstination des femmes qui
+se sentent imprenables, que M. de Bragelonne eût eu des preuves pour
+vous parler ainsi.</p>
+
+<p>— Toujours est-il, répondit de Guiche en soupirant, que, n’ayant pas
+été averti, je n’ai rien approfondi, et qu’aujourd’hui mon ignorance
+m’a sauvé la vie.</p>
+
+<p>— Vous pousseriez jusqu’à l’égoïsme et la froideur, dit Madame, que
+vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d’aimer La Vallière?</p>
+
+<p>— Jusqu’au jour où La Vallière me sera révélée coupable, oui, madame.</p>
+
+<p>— Mais les bracelets?</p>
+
+<p>— Eh! madame, puisque vous vous attendiez à les recevoir du roi,
+qu’eussé-je pu dire?</p>
+
+<p>L’argument était vigoureux; la princesse en fut écrasée. Elle ne se
+releva plus dès ce moment.</p>
+
+<p>Mais, comme elle avait l’âme pleine de noblesse, comme elle avait
+l’esprit ardent d’intelligence, elle comprit toute la délicatesse de de
+Guiche.</p>
+
+<p>Elle lut clairement dans son cœur qu’il soupçonnait le roi d’aimer
+La Vallière, et ne voulait pas user de cet expédient vulgaire, qui
+consiste à ruiner un rival dans l’esprit d’une femme, en donnant à
+celle-ci l’assurance, la certitude que ce rival courtise une autre
+femme.</p>
+
+<p>Elle devina qu’il soupçonnait La Vallière, et que, pour lui laisser
+le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre à jamais, il se
+réservait une démarche directe ou quelques observations plus nettes.</p>
+
+<p>Elle lut en un mot tant de grandeur réelle, tant de générosité dans le
+cœur de son amant, qu’elle sentit s’embraser le sien au contact d’une
+flamme aussi pure.</p>
+
+<p>De Guiche, en restant, malgré la crainte de déplaire, un homme de
+conséquence et de dévouement, grandissait à l’état de héros, et la
+réduisait à l’état de femme jalouse et mesquine.</p>
+
+<p>Elle l’en aima si tendrement, qu’elle ne put s’empêcher de lui en
+donner un témoignage.</p>
+
+<p>— Voilà bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la main.
+Soupçons, inquiétudes, défiances, douleurs, je crois que nous avons
+prononcé tous ces noms.</p>
+
+<p>— Hélas! oui, madame.</p>
+
+<p>— Effacez-les de votre cœur comme je les chasse du mien. Comte, que
+cette La Vallière aime le roi ou ne l’aime pas, que le roi aime ou
+n’aime pas La Vallière, faisons, à partir de ce moment, une distinction
+dans nos deux rôles. Vous ouvrez de grands yeux; je gage que vous ne me
+comprenez pas?</p>
+
+<p>— Vous êtes si vive, madame, que je tremble toujours de vous déplaire.</p>
+
+<p>— Voyez comme il tremble, le bel effrayé! dit-elle avec un enjouement
+plein de charme. Oui, monsieur, j’ai deux rôles à jouer. Je suis la
+sœur du roi, la belle-sœur de sa femme. À ce titre, ne faut-il pas que
+je m’occupe des intrigues du ménage? Votre avis?</p>
+
+<p>— Le moins possible, madame.</p>
+
+<p>— D’accord, mais c’est une question de dignité; ensuite je suis la
+femme de Monsieur.</p>
+
+<p>De Guiche soupira.</p>
+
+<p>— Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter à me parler toujours
+avec le plus souverain respect.</p>
+
+<p>— Oh! s’écria-t-il en tombant à ses pieds, qu’il baisa comme ceux d’une
+divinité.</p>
+
+<p>— Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j’ai encore un autre rôle. Je
+l’oubliais.</p>
+
+<p>— Lequel? lequel?</p>
+
+<p>— Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J’aime.</p>
+
+<p>Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs lèvres se touchèrent.</p>
+
+<p>Un pas retentit derrière la tapisserie. Montalais heurta.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il, mademoiselle? dit Madame.</p>
+
+<p>— On cherche M. de Guiche, répondit Montalais, qui eut tout le temps de
+voir le désordre des acteurs de ces quatre rôles, car constamment de
+Guiche avait héroïquement aussi joué le sien.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CL_Montalais_et_Malicorne">Chapitre CL — Montalais et Malicorne</h2>
+</div>
+
+
+<p>Montalais avait raison. M. de Guiche, appelé partout, était fort
+exposé, par la multiplication même des affaires, à ne répondre nulle
+part.</p>
+
+<p>Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame, malgré
+son orgueil blessé, malgré sa colère intérieure, ne put rien reprocher,
+momentanément, du moins, à Montalais, qui venait de violer si
+audacieusement la consigne quasi royale qui l’avait éloignée.</p>
+
+<p>De Guiche aussi perdit la tête, ou, plutôt, disons-le, de Guiche avait
+perdu la tête avant l’arrivée de Montalais; car à peine eut-il entendu
+la voix de la jeune fille, que, sans prendre congé de Madame, comme la
+plus simple politesse l’exigeait même entre égaux, il s’enfuit le cœur
+brûlant, la tête folle, laissant la princesse une main levée et lui
+faisant un geste d’adieu. C’est que de Guiche pouvait dire, comme le
+dit Chérubin cent ans plus tard, qu’il emportait aux lèvres du bonheur
+pour une éternité.</p>
+
+<p>Montalais trouva donc les deux amants fort en désordre: il y avait
+désordre chez celui qui s’enfuyait, désordre chez celle qui restait.</p>
+
+<p>Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard interrogateur
+autour d’elle:</p>
+
+<p>— Je crois que, cette fois, j’en sais autant que la femme la plus
+curieuse peut désirer en savoir.</p>
+
+<p>Madame fut tellement embarrassée de ce regard inquisiteur, que, comme
+si elle eût entendu l’aparté de Montalais, elle ne dit pas un seul mot
+à sa fille d’honneur, et, baissant les yeux, rentra dans sa chambre à
+coucher.</p>
+
+<p>Ce que voyant, Montalais écouta.</p>
+
+<p>Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.</p>
+
+<p>De ce moment elle comprit qu’elle avait sa nuit à elle, et, faisant
+du côté de cette porte qui venait de se fermer un geste assez
+irrespectueux, lequel voulait dire: «Bonne nuit, princesse!» elle
+descendit retrouver Malicorne, fort occupé pour le moment à suivre de
+l’œil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le comte de Guiche.</p>
+
+<p>Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque œuvre
+d’importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et,
+quand Malicorne en fut revenu à sa position naturelle, elle lui frappa
+seulement sur l’épaule.</p>
+
+<p>— Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?</p>
+
+<p>— M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.</p>
+
+<p>— Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.</p>
+
+<p>— Et que savez-vous?</p>
+
+<p>— C’est que Madame aime M. de Guiche.</p>
+
+<p>— L’un était la conséquence de l’autre.</p>
+
+<p>— Pas toujours, mon beau monsieur.</p>
+
+<p>— Cet axiome serait-il à mon adresse?</p>
+
+<p>— Les personnes présentes sont toujours exceptées.</p>
+
+<p>— Merci, fit Malicorne. Et de l’autre côté? continua-t-il en
+interrogeant.</p>
+
+<p>— Le roi a voulu ce soir, après la loterie, voir Mlle de La Vallière.</p>
+
+<p>— Eh bien! il l’a vue?</p>
+
+<p>— Non pas.</p>
+
+<p>— Comment, non pas?</p>
+
+<p>— La porte était fermée.</p>
+
+<p>— De sorte que?...</p>
+
+<p>— De sorte que le roi s’en est retourné tout penaud comme un simple
+voleur qui a oublié ses outils.</p>
+
+<p>— Bien.</p>
+
+<p>— Et du troisième côté? demanda Montalais.</p>
+
+<p>— Le courrier qui arrive à M. de Guiche est envoyé par M. de Bragelonne.</p>
+
+<p>— Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.</p>
+
+<p>— Pourquoi, bon?</p>
+
+<p>— Parce que voilà de l’occupation. Si nous nous ennuyons maintenant,
+nous aurons du malheur.</p>
+
+<p>— Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne point
+faire confusion.</p>
+
+<p>— Rien de plus simple, répliqua Montalais. Trois intrigues un peu bien
+chauffées, un peu bien menées, donnent, l’une dans l’autre, et au bas
+chiffre, trois billets par jour.</p>
+
+<p>— Oh! s’écria Malicorne en haussant les épaules, vous n’y pensez pas,
+ma chère, trois billets en un jour, c’est bon pour des sentiments
+bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille au couvent,
+échangeant le billet quotidiennement par le haut de l’échelle ou par
+le trou fait au mur. En un billet tient toute la poésie de ces pauvres
+petits cœurs-là. Mais chez nous... Oh! que vous connaissez peu le
+Tendre royal, ma chère.</p>
+
+<p>— Voyons, concluez, dit Montalais impatientée. On peut venir.</p>
+
+<p>— Conclure! Je n’en suis qu’à la narration. J’ai encore trois points.</p>
+
+<p>— En vérité, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand! s’écria
+Montalais.</p>
+
+<p>— Et vous, vous me ferez perdre la tête avec vos vivacités d’Italienne.
+Je vous disais donc que nos amoureux s’écriront des volumes, mais où
+voulez vous en venir?</p>
+
+<p>— À ceci, qu’aucune de nos dames ne peut garder les lettres qu’elle
+recevra.</p>
+
+<p>— Sans aucun doute.</p>
+
+<p>— Que M. de Guiche n’osera pas garder les siennes non plus.</p>
+
+<p>— C’est probable.</p>
+
+<p>— Eh bien! je garderai tout cela, moi.</p>
+
+<p>— Voilà justement ce qui est impossible, dit Malicorne.</p>
+
+<p>— Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>— Parce que vous n’êtes pas chez vous; que votre chambre est commune à
+La Vallière et à vous; que l’on pratique assez volontiers des visites
+et des fouilles dans une chambre de fille d’honneur; que je crains fort
+la reine, jalouse comme une Espagnole, la reine mère, jalouse comme
+deux Espagnoles, et, enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.</p>
+
+<p>— Vous oubliez quelqu’un.</p>
+
+<p>— Qui?</p>
+
+<p>— Monsieur.</p>
+
+<p>— Je ne parlais que pour les femmes. Numérotons donc. Monsieur, N° 1.</p>
+
+<p>— N° 2, de Guiche.</p>
+
+<p>— N° 3, le vicomte de Bragelonne.</p>
+
+<p>— N° 4, et le roi.</p>
+
+<p>— Le roi?</p>
+
+<p>— Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais encore
+plus puissant que tout le monde. Ah! ma chère!</p>
+
+<p>— Après?</p>
+
+<p>— Dans quel guêpier vous êtes-vous fourrée!</p>
+
+<p>— Pas encore assez avant, si vous voulez m’y suivre.</p>
+
+<p>— Certainement que je vous y suivrai. Cependant...</p>
+
+<p>— Cependant?...</p>
+
+<p>— Tandis qu’il en est temps encore, je crois qu’il serait prudent de
+retourner en arrière.</p>
+
+<p>— Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous mettre
+du premier coup à la tête de toutes ces intrigues-là.</p>
+
+<p>— Vous n’y suffirez pas.</p>
+
+<p>— Avec vous, j’en mènerais dix. C’est mon élément, voyez-vous. J’étais
+faite pour vivre à la Cour, comme la salamandre est faite pour vivre
+dans les flammes.</p>
+
+<p>— Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chère amie.
+J’ai entendu dire à des savants fort savants, d’abord qu’il n’y a
+pas de salamandres, et qu’y en eût-il, elles seraient parfaitement
+grillées, elles seraient parfaitement rôties en sortant du feu.</p>
+
+<p>— Vos savants peuvent être fort savants en affaires de salamandres. Or,
+vos savants ne vous diront point ceci, que je vous dis, moi: Aure de
+Montalais est appelée à être, avant un mois, le premier diplomate de la
+Cour de France!</p>
+
+<p>— Soit, mais à la condition que j’en serai le deuxième.</p>
+
+<p>— C’est dit: alliance offensive et défensive, bien entendu.</p>
+
+<p>— Seulement, défiez-vous des lettres.</p>
+
+<p>— Je vous les remettrai au fur et à mesure qu’on me les remettra.</p>
+
+<p>— Que dirons-nous au roi, de Madame?</p>
+
+<p>— Que Madame aime toujours le roi.</p>
+
+<p>— Que dirons-nous à Madame, du roi?</p>
+
+<p>— Qu’elle aurait le plus grand tort de ne pas le ménager.</p>
+
+<p>— Que dirons-nous à La Vallière, de Madame?</p>
+
+<p>— Tout ce que nous voudrons: La Vallière est à nous.</p>
+
+<p>— À nous?</p>
+
+<p>— Doublement.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Par le vicomte de Bragelonne, d’abord.</p>
+
+<p>— Expliquez-vous.</p>
+
+<p>— Vous n’oubliez pas, je l’espère, que M. de Bragelonne a écrit
+beaucoup de lettres à Mlle de La Vallière?</p>
+
+<p>— Je n’oublie rien.</p>
+
+<p>— Ces lettres, c’est moi qui les recevais, c’est moi qui les cachais.</p>
+
+<p>— Et, par conséquent, c’est vous qui les avez?</p>
+
+<p>— Toujours.</p>
+
+<p>— Où cela? ici?</p>
+
+<p>— Oh! que non pas. Je les ai à Blois, dans la petite chambre que vous
+savez.</p>
+
+<p>— Petite chambre chérie, petite chambre amoureuse, antichambre du
+palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites que
+toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?</p>
+
+<p>— Sans doute, dans le même coffret où je mettais les lettres que je
+recevais de vous, et où je déposais les miennes quand vos affaires ou
+vos plaisirs vous empêchaient de venir au rendez-vous.</p>
+
+<p>— Ah! fort bien, dit Malicorne.</p>
+
+<p>— Pourquoi cette satisfaction?</p>
+
+<p>— Parce que je vois la possibilité de ne pas courir à Blois après les
+lettres. Je les ai ici.</p>
+
+<p>— Vous avez rapporté le coffret?</p>
+
+<p>— Il m’était cher, venant de vous.</p>
+
+<p>— Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui
+auront un grand prix plus tard.</p>
+
+<p>— Je le sais parbleu bien! et voilà justement pourquoi je ris, et de
+tout mon cœur même.</p>
+
+<p>— Maintenant, un dernier mot.</p>
+
+<p>— Pourquoi donc un dernier?</p>
+
+<p>— Avons-nous besoin d’auxiliaires?</p>
+
+<p>— D’aucun.</p>
+
+<p>— Valets, servantes?</p>
+
+<p>— Mauvais, détestable! Vous donnerez les lettres, vous les recevrez.
+Oh! pas de fierté; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure, ne faisant
+pas leurs affaires eux-mêmes, devront se résoudre à les voir faire par
+d’autres.</p>
+
+<p>— Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?</p>
+
+<p>— Rien; il ouvre sa fenêtre.</p>
+
+<p>— Disparaissons.</p>
+
+<p>Et tous deux disparurent; la conjuration était nouée.</p>
+
+<p>La fenêtre qui venait de s’ouvrir était, en effet, celle du comte de
+Guiche.</p>
+
+<p>Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n’était pas
+seulement pour tâcher de voir l’ombre de Madame à travers ses rideaux
+qu’il se mettait à cette fenêtre, et sa préoccupation n’était pas toute
+amoureuse.</p>
+
+<p>Il venait, comme nous l’avons dit, de recevoir un courrier; ce courrier
+lui avait été envoyé par de Bragelonne. De Bragelonne avait écrit à de
+Guiche.</p>
+
+<p>Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une
+profonde impression.</p>
+
+<p>— Étrange! étrange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la
+destinée entraîne-t-elle donc les gens à leur but?</p>
+
+<p>Et, quittant la fenêtre pour se rapprocher de la lumière, il relut une
+troisième fois cette lettre, dont les lignes brûlaient à la fois son
+esprit et ses yeux.</p>
+
+<p>«Calais.</p>
+
+<p>«Mon cher comte,</p>
+
+<p>J’ai trouvé à Calais M. de Wardes, qui a été blessé grièvement dans une
+affaire avec M. de Buckingham.</p>
+
+<p>C’est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais haineux et
+méchant.</p>
+
+<p>Il m’a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son cœur a beaucoup de
+penchant; de Madame, qu’il trouve belle et aimable.</p>
+
+<p>Il a deviné votre amour pour la personne que vous savez.</p>
+
+<p>Il m’a aussi entretenu d’une personne que j’aime, et m’a témoigné le
+plus vif intérêt en me plaignant fort, le tout avec des obscurités
+qui m’ont effrayé d’abord, mais que j’ai fini par prendre pour les
+résultats de ses habitudes de mystère.</p>
+
+<p>Voici le fait:</p>
+
+<p>Il aurait reçu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce n’est
+que par M. de Lorraine.</p>
+
+<p>On s’entretient, disent ses nouvelles, d’un changement survenu dans
+l’affection du roi.</p>
+
+<p>Vous savez qui cela regarde.</p>
+
+<p>Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d’une fille d’honneur
+qui donne sujet à la médisance.</p>
+
+<p>Ces phrases vagues ne m’ont point permis de dormir. J’ai déploré
+depuis hier que mon caractère droit et faible, malgré une certaine
+obstination, m’ait laissé sans réplique à ces insinuations.</p>
+
+<p>En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n’ai point retardé son
+départ avec des explications; et puis il me paraissait dur, je l’avoue,
+de mettre à la question un homme dont les blessures sont à peine
+fermées.</p>
+
+<p>Bref, il est parti à petites journées, parti pour assister, dit-il,
+au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d’offrir sous peu de
+temps.</p>
+
+<p>Il a ajouté à ces paroles certaines félicitations, puis certaines
+condoléances. Je n’ai pas plus compris les unes que les autres. J’étais
+étourdi par mes pensées et par une défiance envers cet homme, défiance,
+vous le savez mieux que personne, que je n’ai jamais pu surmonter.</p>
+
+<p>Mais, lui parti, mon esprit s’est ouvert.</p>
+
+<p>Il est impossible qu’un caractère comme celui de de Wardes n’ait pas
+infiltré quelque peu de sa méchanceté dans les rapports que nous avons
+eus ensemble.</p>
+
+<p>Il est donc impossible que dans toutes les paroles mystérieuses que M.
+de Wardes m’a dites, il n’y ait point un sens mystérieux dont je puisse
+me faire l’application à moi ou à qui savez.</p>
+
+<p>Forcé que j’étais de partir promptement pour obéir au roi, je n’ai
+point eu l’idée de courir après M. de Wardes pour obtenir l’explication
+de ses réticences; mais je vous expédie un courrier et vous écris cette
+lettre, qui vous exposera tous mes doutes. Vous, c’est moi: j’ai pensé,
+vous agirez.</p>
+
+<p>M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu’il a voulu dire, si déjà
+vous ne le savez.</p>
+
+<p>Au reste M. de Wardes a prétendu que M. de Buckingham avait quitté
+Paris, comblé par Madame; c’est une affaire qui m’eût immédiatement
+mis l’épée à la main sans la nécessité où je crois me trouver de faire
+passer le service du roi avant toute querelle.</p>
+
+<p>Brûlez cette lettre, que vous remet Olivain.</p>
+
+<p>Qui dit Olivain, dit la sûreté même.</p>
+
+<p>Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de Mlle
+de La Vallière, dont je baise respectueusement les mains.</p>
+
+<p>Vous, je vous embrasse.</p>
+
+<p>Vicomte de Bragelonne.</p>
+
+<p>P.-S.— Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prévoir, cher
+ami, expédiez-moi un courrier avec ce seul mot: «Venez», et je serai à
+Paris, trente-six heures après votre lettre reçue.</p>
+
+<p>De Guiche soupira, replia la lettre une troisième fois, et, au lieu de
+la brûler, comme le lui avait recommandé Raoul, il la remit dans sa
+poche.</p>
+
+<p>Il avait besoin de la lire et de la relire encore.</p>
+
+<p>— Quel trouble et quelle confiance à la fois, murmura le comte; toute
+l’âme de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte de La Fère,
+et il y parle de son respect pour Louise! Il m’avertit pour moi, il
+me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un geste menaçant,
+vous vous mêlez de mes affaires, monsieur de Wardes? Eh bien! je vais
+m’occuper des vôtres. Quant à toi, mon pauvre Raoul, ton cœur me laisse
+un dépôt; je veillerai sur lui, ne crains rien.</p>
+
+<p>Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez lui
+sans retard, s’il était possible.</p>
+
+<p>Malicorne se rendit à l’invitation avec une vivacité qui était le
+premier résultat de sa conversation avec Montalais.</p>
+
+<p>Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus
+celui-ci, qui travaillait à l’ombre, devina son interrogateur.</p>
+
+<p>Il s’ensuivit que, après un quart d’heure de conversation, pendant
+lequel de Guiche crut découvrir toute la vérité sur La Vallière et sur
+le roi, il n’apprit absolument rien que ce qu’il avait vu de ses yeux;
+tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra, que Raoul avait
+de la défiance à distance et que de Guiche allait veiller sur le trésor
+des Hespérides.</p>
+
+<p>Malicorne accepta d’être le dragon.</p>
+
+<p>De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s’occupa plus que de
+soi.</p>
+
+<p>On annonça le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa première
+apparition chez le roi.</p>
+
+<p>Après sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.</p>
+
+<p>De Guiche se rendit chez Monsieur avant l’heure.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLI_Comment_de_Wardes_fut_recu_a_la_cour">Chapitre CLI — Comment de Wardes fut reçu à la cour</h2>
+</div>
+
+
+<p>Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que le
+rafraîchissement de l’esprit conseille à tout caractère léger pour la
+nouveauté qui arrive.</p>
+
+<p>De Wardes, qu’en effet on n’avait pas vu depuis un mois, était du
+fruit nouveau. Le caresser, c’était d’abord une infidélité à faire aux
+anciens, et une infidélité a toujours son charme; c’était, de plus, une
+réparation à lui faire, à lui. Monsieur le traita donc on ne peut plus
+favorablement.</p>
+
+<p>M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui
+respectait cette seconde nature, en tout semblable à la sienne, plus le
+courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes des caresses
+plus douces encore que n’en avait eu Monsieur.</p>
+
+<p>De Guiche était là, comme nous l’avons dit, mais se tenait un peu
+à l’écart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent
+terminées.</p>
+
+<p>De Wardes, tout en parlant aux autres, et même à Monsieur, n’avait pas
+perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu’il était là pour lui.</p>
+
+<p>Aussi alla-t-il à de Guiche aussitôt qu’il en eut fini avec les autres.</p>
+
+<p>Tous deux échangèrent les compliments les plus courtois; après quoi, de
+Wardes revint à Monsieur et aux autres gentilshommes.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes ces félicitations de bon retour on annonça Madame.</p>
+
+<p>Madame avait appris l’arrivée de de Wardes. Elle savait tous les
+détails de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n’était pas
+fâchée d’être là aux premières paroles qui devaient être prononcées par
+celui qu’elle savait son ennemi.</p>
+
+<p>Elle avait deux ou trois dames d’honneur avec elle.</p>
+
+<p>De Wardes fit à Madame les plus gracieux saluts, et annonça tout
+d’abord, pour commencer les hostilités, qu’il était prêt à donner des
+nouvelles de M. de Buckingham à ses amis.</p>
+
+<p>C’était une réponse directe à la froideur avec laquelle Madame l’avait
+accueilli.</p>
+
+<p>L’attaque était vive, Madame sentit le coup sans paraître l’avoir reçu.
+Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche.</p>
+
+<p>Monsieur rougit, de Guiche pâlit.</p>
+
+<p>Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant combien
+cet ennemi pouvait lui susciter de désagréments près des deux personnes
+qui l’écoutaient, elle se pencha en souriant du côté du voyageur.</p>
+
+<p>Le voyageur parlait d’autre chose.</p>
+
+<p>Madame était brave, imprudente même: toute retraite la jetait en avant.
+Après le premier serrement de cœur, elle revint au feu.</p>
+
+<p>— Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur de Wardes?
+demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu la mauvaise
+chance d’être blessé.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pinça les lèvres.</p>
+
+<p>— Non, madame, dit-il, presque pas.</p>
+
+<p>— Cependant, par cette horrible chaleur...</p>
+
+<p>— L’air de la mer est frais, madame, et puis j’avais une consolation.</p>
+
+<p>— Oh! tant mieux!... Laquelle?</p>
+
+<p>— Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.</p>
+
+<p>— Ah! il a été blessé plus grièvement que vous? J’ignorais cela, dit la
+princesse avec une complète insensibilité.</p>
+
+<p>— Oh! madame, vous vous trompez, ou plutôt vous faites semblant de vous
+tromper à mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait plus souffert
+que moi; mais son cœur était atteint.</p>
+
+<p>De Guiche comprit où tendait la lutte; il hasarda un signe à Madame; ce
+signe la suppliait d’abandonner la partie.</p>
+
+<p>Mais elle, sans répondre à de Guiche, sans faire semblant de le voir,
+et toujours souriante:</p>
+
+<p>— Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc été touché
+au cœur? Je ne croyais pas, moi, jusqu’à présent, qu’une blessure au
+cœur se pût guérir.</p>
+
+<p>— Hélas! madame, répondit gracieusement de Wardes, les femmes croient
+toutes cela, et c’est ce qui leur donne sur nous la supériorité de la
+confiance.</p>
+
+<p>— Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient. M. de Wardes
+veut dire que le duc de Buckingham avait été touché au cœur par autre
+chose que par une épée.</p>
+
+<p>— Ah! bien! bien! s’écria Madame. Ah! c’est une plaisanterie de M. de
+Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si M. de Buckingham
+goûterait cette plaisanterie. En vérité, c’est bien dommage qu’il ne
+soit point là, monsieur de Wardes.</p>
+
+<p>Un éclair passa dans les yeux du jeune homme.</p>
+
+<p>— Oh! dit-il les dents serrées, je le voudrais aussi, moi.</p>
+
+<p>De Guiche ne bougea pas.</p>
+
+<p>Madame semblait attendre qu’il vînt à son secours.</p>
+
+<p>Monsieur hésitait.</p>
+
+<p>Le chevalier de Lorraine s’avança et prit la parole.</p>
+
+<p>— Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham, être
+touché au cœur n’est pas chose nouvelle, et que ce qu’il a dit s’est vu
+déjà.</p>
+
+<p>— Au lieu d’un allié, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis
+ligués, acharnés!</p>
+
+<p>Et elle changea la conversation.</p>
+
+<p>Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que
+l’étiquette ordonne de respecter.</p>
+
+<p>Le reste de l’entretien fut donc modéré; les principaux acteurs avaient
+fini leurs rôles.</p>
+
+<p>Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait l’interroger,
+lui donna la main.</p>
+
+<p>Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s’établît
+entre les deux époux pour les laisser tranquillement ensemble.</p>
+
+<p>Il s’achemina donc vers l’appartement de Monsieur pour le surprendre à
+son retour, et détruire avec trois mots toutes les bonnes impressions
+que Madame aurait pu semer dans son cœur. De Guiche fit un pas vers de
+Wardes, que beaucoup de gens entouraient.</p>
+
+<p>Il lui indiquait ainsi le désir de causer avec lui. De Wardes lui fit,
+des yeux et de la tête, signe qu’il le comprenait.</p>
+
+<p>Ce signe, pour les étrangers, n’avait rien que d’amical.</p>
+
+<p>Alors de Guiche put se retourner et attendre.</p>
+
+<p>Il n’attendit pas longtemps. De Wardes, débarrassé de ses
+interlocuteurs, s’approcha de de Guiche, et tous deux, après un nouveau
+salut, se mirent à marcher côte à côte.</p>
+
+<p>— Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.</p>
+
+<p>— Excellent, comme vous voyez.</p>
+
+<p>— Et vous avez toujours l’esprit très gai?</p>
+
+<p>— Plus que jamais.</p>
+
+<p>— C’est un grand bonheur.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si
+grotesque autour de nous!</p>
+
+<p>— Vous avez raison.</p>
+
+<p>— Ah! vous êtes donc de mon avis?</p>
+
+<p>— Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de là-bas?</p>
+
+<p>— Non, ma foi! j’en viens chercher ici.</p>
+
+<p>— Parlez. Vous avez cependant vu du monde à Boulogne, un de nos amis,
+et il n’y a pas si longtemps de cela.</p>
+
+<p>— Du monde... de... de nos amis?...</p>
+
+<p>— Vous avez la mémoire courte.</p>
+
+<p>— Ah! c’est vrai: Bragelonne?</p>
+
+<p>— Justement.</p>
+
+<p>— Qui allait en mission près du roi Charles?</p>
+
+<p>— C’est cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-vous pas
+dit?...</p>
+
+<p>— Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l’avoue, mais ce que je
+ne lui ai pas dit, je le sais.</p>
+
+<p>De Wardes était la finesse même. Il sentait parfaitement, à l’attitude
+de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignité, que la
+conversation prenait une mauvaise tournure. Il résolut de se laisser
+aller à la conversation et de se tenir sur ses gardes.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc, s’il vous plaît, que cette chose que vous ne lui avez
+pas dite? demanda de Guiche.</p>
+
+<p>— Eh bien! la chose concernant La Vallière.</p>
+
+<p>— La Vallière... Qu’est-ce que cela? et quelle est cette chose si
+étrange que vous l’avez sue là-bas, vous, tandis que Bragelonne, qui
+était ici, ne l’a pas sue, lui?</p>
+
+<p>— Est-ce sérieusement que vous me faites cette question?</p>
+
+<p>— On ne peut plus sérieusement.</p>
+
+<p>— Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le
+commensal de la maison, vous, l’ami de Monsieur, vous, le favori de
+notre belle princesse?</p>
+
+<p>De Guiche rougit de colère.</p>
+
+<p>— De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Mais je n’en connais qu’une, mon cher. Je parle de Madame. Est-ce que
+vous avez une autre princesse au cœur? Voyons.</p>
+
+<p>De Guiche allait se lancer; mais il vit la feinte.</p>
+
+<p>Une querelle était imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes
+voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que de Guiche ne
+l’acceptait qu’au nom de La Vallière. C’était, à partir de ce moment,
+un jeu de feintes, et qui devait durer jusqu’à ce que l’un d’eux fût
+touché.</p>
+
+<p>De Guiche reprit donc tout son sang-froid.</p>
+
+<p>— Il n’est pas le moins du monde question de Madame dans tout ceci,
+mon cher de Wardes, dit de Guiche, mais de ce que vous disiez là, à
+l’instant même.</p>
+
+<p>— Et que disais-je?</p>
+
+<p>— Que vous aviez caché à Bragelonne certaines choses.</p>
+
+<p>— Que vous savez aussi bien que moi, répliqua de Wardes.</p>
+
+<p>— Non, d’honneur!</p>
+
+<p>— Allons donc!</p>
+
+<p>— Si vous me le dites, je le saurai; mais non autrement, je vous jure!</p>
+
+<p>— Comment! j’arrive de là-bas, de soixante lieues; vous n’avez pas
+bougé d’ici; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la renommée m’a
+rapporté là-bas, elle, et je vous entends me dire sérieusement que vous
+ne savez pas? oh! comte, vous n’êtes pas charitable.</p>
+
+<p>— Ce sera comme il vous plaira, de Wardes; mais, je vous le répète, je
+ne sais rien.</p>
+
+<p>— Vous faites le discret, c’est prudent.</p>
+
+<p>— Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus à moi qu’à Bragelonne?</p>
+
+<p>— Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que Madame ne
+serait pas si maîtresse d’elle-même que vous.</p>
+
+<p>«Ah! double hypocrite, murmura de Guiche, te voilà revenu sur ton
+terrain.»</p>
+
+<p>— Eh bien! alors, continua de Wardes, puisqu’il nous est si difficile
+de nous entendre sur La Vallière et Bragelonne, causons de vos affaires
+personnelles.</p>
+
+<p>— Mais, dit de Guiche, je n’ai point d’affaires personnelles, moi. Vous
+n’avez rien dit de moi, je suppose, à Bragelonne, que vous ne puissiez
+me redire, à moi?</p>
+
+<p>— Non. Mais, comprenez-vous, de Guiche? c’est qu’autant je suis
+ignorant sur certaines choses, autant je suis ferré sur d’autres.
+S’il s’agissait, par exemple, de vous parler des relations de M. de
+Buckingham à Paris, comme j’ai fait le voyage avec le duc, je pourrais
+vous dire les choses les plus intéressantes. Voulez-vous que je vous
+les dise?</p>
+
+<p>De Guiche passa sa main sur son front moite de sueur.</p>
+
+<p>— Mais, non, dit-il, cent fois non, je n’ai point de curiosité pour ce
+qui ne me regarde pas. M. de Buckingham n’est pour moi qu’une simple
+connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je n’ai donc aucune
+curiosité de savoir ce qui est arrivé à M. de Buckingham, tandis que
+j’ai tout intérêt à savoir ce qui est arrivé à Raoul.</p>
+
+<p>— À Paris?</p>
+
+<p>— Oui, à Paris ou à Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis présent: si
+quelque événement advient, je suis là pour y faire face; tandis que
+Raoul est absent et n’a que moi pour le représenter; donc, les affaires
+de Raoul avant les miennes.</p>
+
+<p>— Mais Raoul reviendra.</p>
+
+<p>— Oui, après sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut
+courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.</p>
+
+<p>— D’autant plus qu’il y restera quelque temps, à Londres, dit de Wardes
+en ricanant.</p>
+
+<p>— Vous croyez? demanda naïvement de Guiche.</p>
+
+<p>— Parbleu! croyez-vous qu’on l’a envoyé à Londres pour qu’il ne fasse
+qu’y aller et en revenir? Non pas; on l’a envoyé à Londres pour qu’il y
+reste.</p>
+
+<p>— Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de de
+Wardes, voici un soupçon bien fâcheux pour Bragelonne, et qui justifie
+à merveille ce qu’il m’a écrit de Boulogne.</p>
+
+<p>De Wardes redevint froid; l’amour de la raillerie l’avait poussé en
+avant, et il avait, par son imprudence, donné prise sur lui.</p>
+
+<p>— Eh bien! voyons, qu’a-t-il écrit? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Que vous lui aviez glissé quelques insinuations perfides contre La
+Vallière et que vous aviez paru rire de sa grande confiance dans cette
+jeune fille.</p>
+
+<p>— Oui, j’ai fait tout cela, dit de Wardes, et j’étais prêt, en le
+faisant, à m’entendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit un
+homme à un autre homme lorsque ce dernier le mécontente. Ainsi, par
+exemple, si je vous cherchais une querelle, à vous, je vous dirais que
+Madame, après avoir distingué M. de Buckingham, passe en ce moment pour
+n’avoir renvoyé le beau duc qu’à votre profit.</p>
+
+<p>— Oh! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher de Wardes, dit
+de Guiche en souriant malgré le frisson qui courait dans ses veines
+comme une injection de feu. Peste! une telle faveur, c’est du miel.</p>
+
+<p>— D’accord; mais, si je voulais absolument une querelle avec vous, je
+chercherais un démenti, et je vous parlerais de certain bosquet où
+vous vous rencontrâtes avec cette illustre princesse, de certaines
+génuflexions, de certains baisemains, et vous qui êtes un homme secret,
+vous, vif et pointilleux...</p>
+
+<p>— Eh bien! non, je vous jure, dit de Guiche en l’interrompant avec
+le sourire sur les lèvres, quoiqu’il fût porté à croire qu’il allait
+mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas, que je ne vous
+donnerais aucun démenti. Que voulez-vous, très cher comte, je suis
+ainsi fait; pour les choses qui me regardent, je suis de glace. Ah!
+c’est bien autre chose lorsqu’il s’agit d’un ami absent, d’un ami qui,
+en partant, nous a confié ses intérêts; oh! pour cet ami, voyez-vous,
+de Wardes, je suis tout de feu!</p>
+
+<p>— Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous avez beau dire, il
+ne peut être question entre nous, à cette heure, ni de Bragelonne, ni
+de cette jeune fille sans importance qu’on appelle La Vallière.</p>
+
+<p>En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le salon,
+et, ayant déjà entendu les paroles qui venaient d’être prononcées,
+étaient à même d’entendre celles qui allaient suivre.</p>
+
+<p>De Wardes s’en aperçut et continua tout haut:</p>
+
+<p>— Oh! si La Vallière était une coquette comme Madame, dont les
+agaceries, très innocentes, je le veux bien, ont d’abord fait renvoyer
+M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait exiler, vous,
+car, enfin, vous vous y êtes laissé prendre à ses agaceries, n’est-ce
+pas, monsieur?</p>
+
+<p>Les gentilshommes s’approchèrent, de Saint-Aignan en tête, Manicamp
+après.</p>
+
+<p>— Eh! mon cher, que voulez-vous? dit de Guiche en riant, je suis
+un fat, moi, tout le monde sait cela. J’ai pris au sérieux une
+plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais j’ai vu mon erreur, j’ai
+courbé ma vanité aux pieds de qui de droit, et j’ai obtenu mon rappel
+en faisant amende honorable et en me promettant à moi-même de me guérir
+de ce défaut, et, vous le voyez, j’en suis si bien guéri, que je ris
+maintenant de ce qui, il y a quatre jours, me brisait le cœur. Mais,
+lui, Raoul, il est aimé; il ne rit pas des bruits qui peuvent troubler
+son bonheur, des bruits dont vous vous êtes fait l’interprète quand
+vous saviez cependant, comte, comme moi, comme ces messieurs, comme
+tout le monde, que ces bruits n’étaient qu’une calomnie.</p>
+
+<p>— Une calomnie! s’écria de Wardes, furieux de se voir poussé dans le
+piège par le sang-froid de de Guiche.</p>
+
+<p>— Mais oui, une calomnie. Dame! voici sa lettre, dans laquelle il me
+dit que vous avez mal parlé de Mlle de La Vallière, et où il me demande
+si ce que vous avez dit de cette jeune fille est vrai. Voulez-vous que
+je fasse juges ces messieurs, de Wardes?</p>
+
+<p>Et, avec le plus grand sang-froid, de Guiche lut tout haut le
+paragraphe de la lettre qui concernait La Vallière.</p>
+
+<p>— Et, maintenant, continua de Guiche, il est bien constaté pour moi
+que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et que vos
+propos étaient malicieux.</p>
+
+<p>De Wardes regarda autour de lui pour savoir s’il aurait appui quelque
+part; mais, à cette idée que de Wardes avait insulté, soit directement,
+soit indirectement, celle qui était l’idole du jour, chacun secoua la
+tête, et de Wardes ne vit que des hommes prêts à lui donner tort.</p>
+
+<p>— Messieurs, dit de Guiche devinant d’instinct le sentiment général,
+notre discussion avec M. de Wardes porte sur un sujet si délicat,
+qu’il est important que personne n’en entende plus que vous n’en avez
+entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et laissez-nous achever
+cette conversation entre nous, comme il convient à deux gentilshommes
+dont l’un a donné à l’autre un démenti.</p>
+
+<p>— Messieurs! messieurs! s’écrièrent les assistants.</p>
+
+<p>— Trouvez-vous que j’avais tort de défendre Mlle de La Vallière? dit
+de Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les paroles
+blessantes que j’ai pu dire contre M. de Wardes.</p>
+
+<p>— Peste! dit de Saint-Aignan, non pas!... Mlle de La Vallière est un
+ange.</p>
+
+<p>— La vertu, la pureté en personne, dit Manicamp.</p>
+
+<p>— Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de Guiche, je ne suis point le
+seul qui prenne la défense de la pauvre enfant. Messieurs, une seconde
+fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez qu’il est impossible
+d’être plus calme que nous ne le sommes.</p>
+
+<p>Les courtisans ne demandaient pas mieux que de s’éloigner; les uns
+allèrent à une porte, les autres à l’autre.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens restèrent seuls.</p>
+
+<p>— Bien joué, dit de Wardes au comte.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas? répondit celui-ci.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous? je me suis rouillé en province, mon cher, tandis que
+vous, ce que vous avez gagné de puissance sur vous-même me confond,
+comte; on acquiert toujours quelque chose dans la société des femmes;
+acceptez donc tous mes compliments.</p>
+
+<p>— Je les accepte.</p>
+
+<p>— Et je les retournerai à Madame.</p>
+
+<p>— Oh! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, parlons-en aussi haut
+qu’il vous plaira.</p>
+
+<p>— Ne m’en défiez pas.</p>
+
+<p>— Oh! je vous en défie! Vous êtes connu pour un méchant homme; si vous
+faites cela, vous passerez pour un lâche, et Monsieur vous fera pendre
+ce soir à l’espagnolette de sa fenêtre. Parlez, mon cher de Wardes,
+parlez.</p>
+
+<p>— Je suis battu.</p>
+
+<p>— Oui, mais pas encore autant qu’il convient.</p>
+
+<p>— Je vois que vous ne seriez pas fâché de me battre à plate couture.</p>
+
+<p>— Non, mieux encore.</p>
+
+<p>— Diable! c’est que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez mal;
+après celle que je viens de jouer, une partie ne peut me convenir.
+J’ai perdu trop de sang à Boulogne: au moindre effort mes blessures se
+rouvriraient, et, en vérité, vous auriez de moi trop bon marché.</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit de Guiche, et cependant, vous avez, en arrivant, fait
+montre de votre belle mine et de vos bons bras.</p>
+
+<p>— Oui, les bras vont encore, c’est vrai; mais les jambes sont faibles,
+et puis je n’ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de duel; et vous,
+j’en réponds, vous vous escrimez tous les jours pour mettre à bonne fin
+votre petit guet-apens.</p>
+
+<p>— Sur l’honneur, monsieur, répondit de Guiche, voici une demi-année que
+je n’ai fait d’exercice.</p>
+
+<p>— Non, voyez-vous, comte, toute réflexion faite, je ne me battrai pas,
+pas avec vous, du moins. J’attendrai Bragelonne, puisque vous dites que
+c’est Bragelonne qui m’en veut.</p>
+
+<p>— Oh! que non pas, vous n’attendrez pas Bragelonne, s’écria de Guiche
+hors de lui; car, vous l’avez dit, Bragelonne peut tarder à revenir,
+et, en attendant, votre méchant esprit fera son œuvre.</p>
+
+<p>— Cependant, j’aurai une excuse. Prenez garde!</p>
+
+<p>— Je vous donne huit jours pour achever de vous rétablir.</p>
+
+<p>— C’est déjà mieux. Dans huit jours, nous verrons.</p>
+
+<p>— Oui, oui, je comprends: en huit jours, on peut échapper à l’ennemi.
+Non, non, pas un.</p>
+
+<p>— Vous êtes fou, monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de retraite.</p>
+
+<p>— Et vous, vous êtes un misérable. Si vous ne vous battez pas de bonne
+grâce...</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Je vous dénonce au roi comme ayant refusé de vous battre après avoir
+insulté La Vallière.</p>
+
+<p>— Ah! fit de Wardes, vous êtes dangereusement perfide, monsieur
+l’honnête homme.</p>
+
+<p>— Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche toujours
+loyalement.</p>
+
+<p>— Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner à blanc pour
+égaliser nos chances.</p>
+
+<p>— Non pas, j’ai mieux que cela.</p>
+
+<p>— Dites.</p>
+
+<p>— Nous monterons à cheval tous deux et nous échangerons trois coups
+de pistolet. Vous tirez de première force. Je vous ai vu abattre des
+hirondelles, à balle et au galop. Ne dites pas non, je vous ai vu.</p>
+
+<p>— Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela, il est
+possible que je vous tue.</p>
+
+<p>— En vérité, vous me rendriez service.</p>
+
+<p>— Je ferai de mon mieux.</p>
+
+<p>— Est-ce dit?</p>
+
+<p>— Votre main.</p>
+
+<p>— La voici... À une condition, pourtant.</p>
+
+<p>— Laquelle?</p>
+
+<p>— Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi?</p>
+
+<p>— Rien, je vous le jure.</p>
+
+<p>— Je vais chercher mon cheval.</p>
+
+<p>— Et moi le mien.</p>
+
+<p>— Où irons-nous?</p>
+
+<p>— Dans la plaine; je sais un endroit excellent.</p>
+
+<p>— Partons-nous ensemble?</p>
+
+<p>— Pourquoi pas?</p>
+
+<p>Et tous deux, s’acheminant vers les écuries, passèrent sous les
+fenêtres de Madame, doucement éclairées; une ombre grandissait derrière
+les rideaux de dentelle.</p>
+
+<p>— Voilà pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se doute
+pas que nous allons à la mort pour elle.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLII_Le_combat">Chapitre CLII — Le combat</h2>
+</div>
+
+
+<p>De Wardes choisit son cheval, et de Guiche le sien.</p>
+
+<p>Puis chacun le sella lui-même avec une selle à fontes.</p>
+
+<p>De Wardes n’avait point de pistolets. De Guiche en avait deux paires.
+Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le choix à de
+Wardes.</p>
+
+<p>De Wardes choisit des pistolets dont il s’était vingt fois servi, les
+mêmes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les hirondelles au vol.</p>
+
+<p>— Vous ne vous étonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes
+précautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par conséquent,
+qu’égaliser les chances.</p>
+
+<p>— L’observation était inutile, répondit de Guiche, et vous êtes dans
+votre droit.</p>
+
+<p>— Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien m’aider à
+monter à cheval, car j’y éprouve encore une certaine difficulté.</p>
+
+<p>— Alors, il fallait prendre le parti à pied.</p>
+
+<p>— Non, une fois en selle, je vaux mon homme.</p>
+
+<p>— C’est bien, n’en parlons plus.</p>
+
+<p>Et de Guiche aida de Wardes à monter à cheval.</p>
+
+<p>— Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur à nous
+exterminer, nous n’avons pas pris garde à une chose.</p>
+
+<p>— À laquelle?</p>
+
+<p>— C’est qu’il fait nuit, et qu’il faudra nous tuer à tâtons.</p>
+
+<p>— Soit, ce sera toujours le même résultat.</p>
+
+<p>— Cependant, il faut prendre garde à une autre circonstance, qui est
+que les honnêtes gens ne se vont point battre sans compagnons.</p>
+
+<p>— Oh! s’écria de Guiche, vous êtes aussi désireux que moi de bien faire
+les choses.</p>
+
+<p>— Oui; mais je ne veux point que l’on puisse dire que vous m’avez
+assassiné, pas plus que, dans le cas où je vous tuerais, je ne veux
+être accusé d’un crime.</p>
+
+<p>— A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. de Buckingham? dit
+de Guiche. Il s’est cependant accompli dans les mêmes conditions où le
+nôtre va s’accomplir.</p>
+
+<p>— Bon! Il faisait encore jour et nous étions dans l’eau jusqu’aux
+cuisses; d’ailleurs, bon nombre de spectateurs étaient rangés sur le
+rivage et nous regardaient.</p>
+
+<p>De Guiche réfléchit un instant; mais cette pensée qui s’était déjà
+présentée à son esprit s’y raffermit, que de Wardes voulait avoir des
+témoins pour ramener la conversation sur Madame et donner un tour
+nouveau au combat.</p>
+
+<p>Il ne répliqua donc rien, et, comme de Wardes l’interrogea une dernière
+fois du regard, il lui répondit par un signe de tête qui voulait dire
+que le mieux était de s’en tenir où l’on en était.</p>
+
+<p>Les deux adversaires se mirent, en conséquence, en chemin et sortirent
+du château par cette porte que nous connaissons pour avoir vu tout près
+d’elle Montalais et Malicorne.</p>
+
+<p>La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journée, avait amassé
+tous les nuages qu’elle poussait silencieusement et lourdement de
+l’ouest à l’est. Ce dôme, sans éclaircies et sans tonnerres apparents,
+pesait de tout son poids sur la terre et commençait à se trouer sous
+les efforts du vent, comme une immense toile détachée d’un lambris.</p>
+
+<p>Les gouttes d’eau tombaient tièdes et larges sur la terre, où elles
+aggloméraient la poussière en globules roulants.</p>
+
+<p>En même temps, des haies qui aspiraient l’orage, des fleurs altérées,
+des arbres échevelés, s’exhalaient mille odeurs aromatiques qui
+ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les idées de jeunesse, de vie
+éternelle, de bonheur et d’amour.</p>
+
+<p>— La terre sent bien bon, dit de Wardes; c’est une coquetterie de sa
+part pour nous attirer à elle.</p>
+
+<p>— À propos, répliqua de Guiche, il m’est venu plusieurs idées et je
+veux vous les soumettre.</p>
+
+<p>— Relatives?</p>
+
+<p>— Relatives à notre combat.</p>
+
+<p>— En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en occupions.</p>
+
+<p>— Sera-ce un combat ordinaire et réglé selon la coutume?</p>
+
+<p>— Voyons notre coutume?</p>
+
+<p>— Nous mettrons pied à terre dans une bonne plaine, nous attacherons
+nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons sans armes, puis
+nous nous éloignerons de cent cinquante pas chacun pour revenir l’un
+sur l’autre.</p>
+
+<p>— Bon! c’est ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois
+semaines, à la Saint-Denis.</p>
+
+<p>— Pardon, vous oubliez un détail.</p>
+
+<p>— Lequel?</p>
+
+<p>— Dans votre duel avec Follivent, vous marchâtes à pied l’un sur
+l’autre, l’épée aux dents et le pistolet au poing.</p>
+
+<p>— C’est vrai.</p>
+
+<p>— Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous l’avouez
+vous-même, nous remontons à cheval et nous nous choquons, le premier
+qui veut tirer tire.</p>
+
+<p>— C’est ce qu’il y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit; il faut
+compter plus de coups perdus qu’il n’y en aurait dans le jour.</p>
+
+<p>— Soit! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout
+chargés, et un troisième de recharge.</p>
+
+<p>— À merveille! où notre combat aura-t-il lieu?</p>
+
+<p>— Avez-vous quelque préférence?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Vous voyez ce petit bois qui s’étend devant nous?</p>
+
+<p>— Le bois Rochin? Parfaitement.</p>
+
+<p>— Vous le connaissez?</p>
+
+<p>— À merveille.</p>
+
+<p>— Vous savez, alors, qu’il a une clairière à son centre?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Gagnons cette clairière.</p>
+
+<p>— Soit!</p>
+
+<p>— C’est une espèce de champ clos naturel, avec toutes sortes de
+chemins, de faux fuyants, de sentiers, de fossés, de tournants,
+d’allées; nous serons là à merveille.</p>
+
+<p>— Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrivés, je crois?</p>
+
+<p>— Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarté qui
+tombe des étoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette place;
+les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses barrières.</p>
+
+<p>— Soit! Faites comme vous dites.</p>
+
+<p>— Terminons les conditions, alors.</p>
+
+<p>— Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre, vous le direz.</p>
+
+<p>— J’écoute.</p>
+
+<p>— Cheval tué oblige son maître à combattre à pied.</p>
+
+<p>— C’est incontestable, puisque nous n’avons pas de chevaux de rechange.</p>
+
+<p>— Mais n’oblige pas l’adversaire à descendre de son cheval.</p>
+
+<p>— L’adversaire sera libre d’agir comme bon lui semblera.</p>
+
+<p>— Les adversaires, s’étant joints une fois, peuvent ne se plus quitter,
+et, par conséquent, tirer l’un sur l’autre à bout portant.</p>
+
+<p>— Accepté.</p>
+
+<p>— Trois charges sans plus, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— C’est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles pour
+vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles; j’en ferai
+autant, puis nous répandrons le reste de la poudre et nous jetterons le
+reste des balles.</p>
+
+<p>— Et nous jurons sur le Christ, n’est-ce pas, ajouta de Wardes, que
+nous n’avons plus sur nous ni poudre ni balles?</p>
+
+<p>— C’est convenu; moi, je le jure.</p>
+
+<p>De Guiche étendit la main vers le ciel.</p>
+
+<p>De Wardes l’imita.</p>
+
+<p>— Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire que je
+ne suis dupe de rien. Vous êtes, ou vous serez l’amant de Madame. J’ai
+pénétré le secret, vous avez peur que je ne l’ébruite; vous voulez
+me tuer pour vous assurer le silence, c’est tout simple, et, à votre
+place, j’en ferais autant.</p>
+
+<p>De Guiche baissa la tête.</p>
+
+<p>— Seulement, continua de Wardes triomphant, était-ce bien la peine,
+dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise affaire de
+Bragelonne? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le sanglier, on
+l’enrage; en forçant le renard, on lui donne la férocité du jaguar. Il
+en résulte que, mis aux abois par vous, je me défends jusqu’à la mort.</p>
+
+<p>— C’est votre droit.</p>
+
+<p>— Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal; ainsi, pour commencer,
+vous devinez bien, n’est-ce pas, que je n’ai point fait la sottise
+de cadenasser mon secret, ou plutôt votre secret dans mon cœur? Il
+y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez, qui est entré en
+participation de mon secret; ainsi, comprenez bien que, si vous me
+tuez, ma mort n’aura pas servi à grand’chose; tandis qu’au contraire,
+si je vous tue, dame! tout est possible, vous comprenez.</p>
+
+<p>De Guiche frissonna.</p>
+
+<p>— Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attaché à Madame deux
+ennemis qui travailleront à qui mieux mieux à la ruiner.</p>
+
+<p>— Oh! monsieur, s’écria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi sur ma
+mort; de ces deux ennemis, j’espère bien tuer l’un tout de suite, et
+l’autre à la première occasion.</p>
+
+<p>De Wardes ne répondit que par un éclat de rire tellement diabolique,
+qu’un homme superstitieux s’en fût effrayé.</p>
+
+<p>Mais de Guiche n’était point impressionnable à ce point.</p>
+
+<p>— Je crois, dit-il, que tout est réglé, monsieur de Wardes; ainsi,
+prenez du champ, je vous prie, à moins que vous ne préfériez que ce
+soit moi.</p>
+
+<p>— Non pas, dit de Wardes, enchanté de vous épargner une peine.</p>
+
+<p>Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairière dans toute
+son étendue, et alla prendre son poste au point de la circonférence du
+carrefour qui faisait face à celui où de Guiche s’était arrêté.</p>
+
+<p>De Guiche demeura immobile.</p>
+
+<p>À la distance de cent pas à peu près, les deux adversaires étaient
+absolument invisibles l’un à l’autre, perdus qu’ils étaient dans
+l’ombre épaisse des ormes et des châtaigniers.</p>
+
+<p>Une minute s’écoula au milieu du plus profond silence.</p>
+
+<p>Au bout de cette minute, chacun, au sein de l’ombre où il était caché,
+entendit le double cliquetis du chien résonnant dans la batterie.</p>
+
+<p>De Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop,
+persuadé qu’il trouverait une double garantie de sûreté dans
+l’ondulation du mouvement et dans la vitesse de la course.</p>
+
+<p>Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu’à son avis
+devait occuper son adversaire.</p>
+
+<p>À la moitié du chemin, il s’attendait à rencontrer de Wardes: il se
+trompait.</p>
+
+<p>Il continua sa course, présumant que de Wardes l’attendait immobile.</p>
+
+<p>Mais au deux tiers de la clairière, il vit le carrefour s’illuminer
+tout à coup, et une balle coupa en sifflant la plume qui s’arrondissait
+sur son chapeau.</p>
+
+<p>Presque en même temps, et comme si le feu du premier coup eût servi à
+éclairer l’autre, un second coup retentit, et une seconde balle vint
+trouer la tête du cheval de de Guiche, un peu au-dessous de l’oreille.</p>
+
+<p>L’animal tomba.</p>
+
+<p>Ces deux coups, venant d’une direction tout opposée à celle dans
+laquelle il s’attendait à trouver de Wardes, frappèrent de Guiche
+de surprise; mais, comme c’était un homme d’un grand sang-froid, il
+calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout de sa
+botte ne se trouvât pris sous son cheval.</p>
+
+<p>Heureusement, dans son agonie, l’animal fit un mouvement, et de Guiche
+put dégager sa jambe moins pressée.</p>
+
+<p>De Guiche se releva, se tâta; il n’était point blessé.</p>
+
+<p>Du moment où il avait senti le cheval faiblir, il avait placé ses deux
+pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne fît partir un des
+deux coups et même tous les deux, ce qui l’eût désarmé inutilement.</p>
+
+<p>Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et s’avança
+vers l’endroit où, à la lueur de la flamme, il avait vu apparaître de
+Wardes. De Guiche s’était, après le premier coup, rendu compte de la
+manœuvre de son adversaire, qui était on ne peut plus simple.</p>
+
+<p>Au lieu de courir sur de Guiche ou de rester à sa place à l’attendre,
+de Wardes avait, pendant une quinzaine de pas à peu près, suivi le
+cercle d’ombre qui le dérobait à la vue de son adversaire, et, au
+moment où celui-ci lui présentait le flanc dans sa course, il l’avait
+tiré de sa place, ajustant à l’aise, et servi au lieu d’être gêné par
+le galop du cheval.</p>
+
+<p>On a vu que, malgré l’obscurité, la première balle avait passé à un
+pouce à peine de la tête de de Guiche.</p>
+
+<p>De Wardes était si sûr de son coup, qu’il avait cru voir tomber de
+Guiche. Son étonnement fut grand lorsque, au contraire le cavalier
+demeura en selle.</p>
+
+<p>Il se pressa pour tirer le second coup, fit un écart de main et tua le
+cheval.</p>
+
+<p>C’était une heureuse maladresse, si de Guiche demeurait engagé sous
+l’animal. Avant qu’il eût pu se dégager, de Wardes rechargeait son
+troisième coup et tenait de Guiche à sa merci.</p>
+
+<p>Mais, tout au contraire, de Guiche était debout et avait trois coups à
+tirer.</p>
+
+<p>De Guiche comprit la position... Il s’agissait de gagner de Wardes de
+vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant qu’il eût fini de
+recharger son pistolet.</p>
+
+<p>De Wardes le voyait arriver comme une tempête. La balle était juste
+et résistait à la baguette. Mal charger était s’exposer à perdre un
+dernier coup. Bien charger était perdre son temps, ou plutôt c’était
+perdre la vie.</p>
+
+<p>Il fit faire un écart à son cheval.</p>
+
+<p>De Guiche pivota sur lui-même, et, au moment où le cheval retombait, le
+coup partit, enlevant le chapeau de de Wardes.</p>
+
+<p>De Wardes comprit qu’il avait un instant à lui; il en profita pour
+achever de charger son pistolet.</p>
+
+<p>De Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier
+pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le second.</p>
+
+<p>Mais, au troisième pas qu’il fit, de Wardes le prit tout marchant et le
+coup partit.</p>
+
+<p>Un rugissement de colère y répondit; le bras du comte se crispa et
+s’abattit. Le pistolet tomba.</p>
+
+<p>De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main
+gauche, et faire un nouveau pas en avant.</p>
+
+<p>Le moment était suprême.</p>
+
+<p>— Je suis perdu, murmura de Wardes, il n’est point blessé à mort.</p>
+
+<p>Mais au moment où de Guiche levait son pistolet sur de Wardes, la tête,
+les épaules et les jarrets du comte fléchirent à la fois. Il poussa un
+soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de de Wardes.</p>
+
+<p>— Allons donc! murmura celui-ci.</p>
+
+<p>Et, rassemblant les rênes, il piqua des deux.</p>
+
+<p>Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes au
+château.</p>
+
+<p>Arrivé là, de Wardes demeura un quart d’heure à tenir conseil.</p>
+
+<p>Dans son impatience à quitter le champ de bataille, il avait négligé de
+s’assurer que de Guiche fût mort.</p>
+
+<p>Une double hypothèse se présentait à l’esprit agité de de Wardes.</p>
+
+<p>Ou de Guiche était tué, ou de Guiche était seulement blessé.</p>
+
+<p>— Si de Guiche était tué, fallait-il laisser ainsi son corps aux loups?
+C’était une cruauté inutile, puisque, si de Guiche était tué, il ne
+parlerait certes pas.</p>
+
+<p>S’il n’était pas tué, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se faire
+passer pour un sauvage incapable de générosité?</p>
+
+<p>Cette dernière considération l’emporta.</p>
+
+<p>De Wardes s’informa de Manicamp.</p>
+
+<p>Il apprit que Manicamp s’était informé de de Guiche et, ne sachant
+point où le joindre, s’était allé coucher.</p>
+
+<p>De Wardes alla réveiller le dormeur et lui conta l’affaire, que
+Manicamp écouta sans dire un mot, mais avec une expression d’énergie
+croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.</p>
+
+<p>Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp prononça un seul mot:</p>
+
+<p>— Allons!</p>
+
+<p>Tout en marchant, Manicamp se montait l’imagination, et, au fur et à
+mesure que de Wardes lui racontait l’événement, il s’assombrissait
+davantage.</p>
+
+<p>— Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyez mort?</p>
+
+<p>— Hélas! oui.</p>
+
+<p>— Et vous vous êtes battus comme cela sans témoins?</p>
+
+<p>— Il l’a voulu.</p>
+
+<p>— C’est singulier!</p>
+
+<p>— Comment, c’est singulier?</p>
+
+<p>— Oui, le caractère de M. de Guiche ressemble bien peu à cela.</p>
+
+<p>— Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose?</p>
+
+<p>— Hé! hé!</p>
+
+<p>— Vous en doutez?</p>
+
+<p>— Un peu... Mais j’en douterai bien plus encore, je vous en préviens,
+si je vois le pauvre garçon mort.</p>
+
+<p>— Monsieur Manicamp!</p>
+
+<p>— Monsieur de Wardes!</p>
+
+<p>— Il me semble que vous m’insultez!</p>
+
+<p>— Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je n’ai jamais aimé
+les gens qui viennent vous dire: «J’ai tué M. Untel dans un coin; c’est
+un bien grand malheur, mais je l’ai tué loyalement.» Il fait nuit bien
+noire pour cet adverbe-là monsieur de Wardes!</p>
+
+<p>— Silence, nous sommes arrivés.</p>
+
+<p>En effet, on commençait à apercevoir la petite clairière, et, dans
+l’espace vide, la masse immobile du cheval mort.</p>
+
+<p>À droite du cheval, sur l’herbe noire, gisait, la face contre terre, le
+pauvre comte baigné dans son sang.</p>
+
+<p>Il était demeuré à la même place et ne paraissait même pas avoir fait
+un mouvement.</p>
+
+<p>Manicamp se jeta à genoux, souleva le comte, et le trouva froid et
+trempé de sang.</p>
+
+<p>Il le laissa retomber.</p>
+
+<p>Puis, s’allongeant près de lui, il chercha jusqu’à ce qu’il eût trouvé
+le pistolet de de Guiche.</p>
+
+<p>— Morbleu! dit-il alors en se relevant, pâle comme un spectre et le
+pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est bien mort!</p>
+
+<p>— Mort? répéta de Wardes.</p>
+
+<p>— Oui, et son pistolet est chargé, ajouta Manicamp en interrogeant du
+doigt le bassinet.</p>
+
+<p>— Mais ne vous ai-je pas dit que je l’avais pris dans la marche et que
+j’avais tiré sur lui au moment où il visait sur moi?</p>
+
+<p>— Êtes-vous bien sûr de vous être battu contre lui, monsieur de Wardes?
+Moi, je l’avoue, j’ai bien peur que vous ne l’ayez assassiné. Oh! ne
+criez pas! vous avez tiré vos trois coups, et son pistolet est chargé!
+Vous avez tué son cheval, et lui, lui, de Guiche, un des meilleurs
+tireurs de France, n’a touché ni vous ni votre cheval! Tenez, monsieur
+de Wardes, vous avez du malheur de m’avoir amené ici; tout ce sang
+m’a monté à la tête; je suis un peu ivre, et je crois, sur l’honneur!
+puisque l’occasion s’en présente, que je vais vous faire sauter la
+cervelle. Monsieur de Wardes, recommandez votre âme à Dieu!</p>
+
+<p>— Monsieur de Manicamp, vous n’y songez point?</p>
+
+<p>— Si fait, au contraire, j’y songe trop.</p>
+
+<p>— Vous m’assassineriez?</p>
+
+<p>— Sans remords, pour le moment, du moins.</p>
+
+<p>— Êtes-vous gentilhomme?</p>
+
+<p>— On a été page; donc on a fait ses preuves.</p>
+
+<p>— Laissez-moi défendre ma vie, alors.</p>
+
+<p>— Bon! pour que vous me fassiez à moi, ce que vous avez fait au pauvre
+de Guiche.</p>
+
+<p>Et Manicamp, soulevant son pistolet, l’arrêta, le bras tendu et le
+sourcil froncé, à la hauteur de la poitrine de de Wardes.</p>
+
+<p>De Wardes n’essaya pas même de fuir, il était terrifié.</p>
+
+<p>Alors, dans cet effroyable silence d’un instant, qui parut un siècle à
+de Wardes, un soupir se fit entendre.</p>
+
+<p>— Oh! s’écria de Wardes! il vit! il vit! À moi, monsieur de Guiche, on
+veut m’assassiner!</p>
+
+<p>Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le comte se
+soulever péniblement sur une main.</p>
+
+<p>Manicamp jeta le pistolet à dix pas, et courut à son ami en poussant un
+cri de joie.</p>
+
+<p>De Wardes essuya son front inondé d’une sueur glacée.</p>
+
+<p>— Il était temps! murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous? demanda Manicamp à de Guiche, et de quelle façon êtes
+vous blessé?</p>
+
+<p>De Guiche montra sa main mutilée et sa poitrine sanglante.</p>
+
+<p>— Comte! s’écria de Wardes, on m’accuse de vous avoir assassiné;
+parlez, je vous en conjure, dites que j’ai loyalement combattu!</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit le blessé, M. de Wardes a combattu loyalement, et
+quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.</p>
+
+<p>— Eh! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi d’abord à transporter ce pauvre
+garçon, et, après, je vous donnerai toutes les satisfactions qu’il vous
+plaira, ou, si vous êtes par trop pressé, faisons mieux: pansons le
+comte avec votre mouchoir et le mien, et, puisqu’il reste deux balles à
+tirer, tirons-les.</p>
+
+<p>— Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure j’ai vu la mort de trop
+près: c’est trop laid, la mort, et je préfère vos excuses.</p>
+
+<p>Manicamp se mit à rire, et de Guiche aussi, malgré ses souffrances.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il déclara qu’il
+se sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait brisé
+l’annulaire et le petit doigt, mais avait été glisser sur une côte
+sans pénétrer dans la poitrine. C’était donc plutôt la douleur que la
+gravité de la blessure qui avait foudroyé de Guiche.</p>
+
+<p>Manicamp lui passa un bras sous une épaule, de Wardes un bras sous
+l’autre, et ils l’amenèrent ainsi à Fontainebleau, chez le médecin qui
+avait assisté à son lit de mort le franciscain prédécesseur d’Aramis.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLIII_Le_souper_du_roi">Chapitre CLIII — Le souper du roi</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le roi s’était mis à table pendant ce temps, et la suite peu nombreuse
+des invités du jour avait pris place à ses côtés après le geste
+habituel qui prescrivait de s’asseoir.</p>
+
+<p>Dès cette époque, bien que l’étiquette ne fût pas encore réglée comme
+elle le fut plus tard, la Cour de France avait entièrement rompu
+avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilité qu’on
+retrouvait encore chez Henri IV, et que l’esprit soupçonneux de Louis
+XIII avait peu à peu effacées, pour les remplacer par des habitudes
+fastueuses de grandeur, qu’il était désespéré de ne pouvoir atteindre.</p>
+
+<p>Le roi dînait donc à une petite table séparée qui dominait, comme le
+bureau d’un président, les tables voisines; petite table, avons-nous
+dit: hâtons-nous cependant d’ajouter que cette petite table était
+encore la plus grande de toutes.</p>
+
+<p>En outre, c’était celle sur laquelle s’entassaient un plus prodigieux
+nombre de mets variés, poissons, gibiers, viandes domestiques, fruits,
+légumes et conserves.</p>
+
+<p>Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonné à tous les exercices
+violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du sang, commune à
+tous les Bourbons, qui cuit rapidement les digestions et renouvelle les
+appétits.</p>
+
+<p>Louis XIV était un redoutable convive; il aimait à critiquer ses
+cuisiniers; mais, lorsqu’il leur faisait honneur, cet honneur était
+gigantesque.</p>
+
+<p>Le roi commençait par manger plusieurs potages, soit ensemble, dans
+une espèce de macédoine, soit séparément; il entremêlait ou plutôt il
+séparait chacun de ces potages d’un verre de vin vieux.</p>
+
+<p>Il mangeait vite et assez avidement.</p>
+
+<p>Porthos, qui dès l’abord avait par respect attendu un coup de coude de
+d’Artagnan, voyant le roi s’escrimer de la sorte, se retourna vers le
+mousquetaire, et dit à demi-voix:</p>
+
+<p>— Il me semble qu’on peut aller, dit-il, Sa Majesté encourage. Voyez
+donc.</p>
+
+<p>— Le roi mange, dit d’Artagnan, mais il cause en même temps;
+arrangez-vous de façon que si, par hasard, il vous adressait la parole,
+il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait disgracieux.</p>
+
+<p>— Le bon moyen alors, dit Porthos, c’est de ne point souper. Cependant
+j’ai faim, je l’avoue, et tout cela sent des odeurs appétissantes, et
+qui sollicitent à la fois mon odorat et mon appétit.</p>
+
+<p>— N’allez pas vous aviser de ne point manger, dit d’Artagnan, vous
+fâcheriez Sa Majesté. Le roi a pour habitude de dire que celui-là
+travaille bien qui mange bien, et il n’aime pas qu’on fasse petite
+bouche à sa table.</p>
+
+<p>— Alors, comment éviter d’avoir la bouche pleine si on mange? dit
+Porthos.</p>
+
+<p>— Il s’agit simplement, répondit le capitaine des mousquetaires,
+d’avaler lorsque le roi vous fera l’honneur de vous adresser la parole.</p>
+
+<p>— Très bien.</p>
+
+<p>Et, à partir de ce moment, Porthos se mit à manger avec un enthousiasme
+poli.</p>
+
+<p>Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en
+connaisseur, appréciait les dispositions de son convive.</p>
+
+<p>— Monsieur du Vallon! dit-il.</p>
+
+<p>Porthos en était à un salmis de lièvre, et en engloutissait un
+demi-râble.</p>
+
+<p>Son nom, prononcé ainsi, le fit tressaillir, et, d’un vigoureux élan du
+gosier, il absorba la bouchée entière.</p>
+
+<p>— Sire, dit Porthos d’une voix étouffée, mais suffisamment intelligible
+néanmoins.</p>
+
+<p>— Que l’on passe à M. du Vallon ces filets d’agneau, dit le roi.
+Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon?</p>
+
+<p>— Sire, j’aime tout, répliqua Porthos.</p>
+
+<p>Et d’Artagnan lui souffla:</p>
+
+<p>— Tout ce que m’envoie Votre Majesté.</p>
+
+<p>Porthos répéta:</p>
+
+<p>— Tout ce que m’envoie Votre Majesté.</p>
+
+<p>Le roi fit, avec la tête, un signe de satisfaction.</p>
+
+<p>— On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi, enchanté
+d’avoir en tête à tête un mangeur de la force de Porthos.</p>
+
+<p>Porthos reçut le plat d’agneau et en fit glisser une partie sur son
+assiette.</p>
+
+<p>— Eh bien? dit le roi.</p>
+
+<p>— Exquis! fit tranquillement Porthos.</p>
+
+<p>— A-t-on d’aussi fins moutons dans votre province, monsieur du Vallon?
+continua le roi.</p>
+
+<p>— Sire, dit Porthos, je crois qu’en ma province, comme partout, ce
+qu’il y a de meilleur est d’abord au roi; mais, ensuite, je ne mange
+pas le mouton de la même façon que le mange Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Ah! ah! Et comment le mangez-vous?</p>
+
+<p>— D’ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier.</p>
+
+<p>— Tout entier?</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Et de quelle façon?</p>
+
+<p>— Voici: mon cuisinier, le drôle est Allemand, Sire; mon cuisinier
+bourre l’agneau en question de petites saucisses qu’il fait venir de
+Strasbourg; d’andouillettes, qu’il fait venir de Troyes; de mauviettes,
+qu’il fait venir de Pithiviers; par je ne sais quel moyen, il désosse
+le mouton, comme il ferait d’une volaille, tout en lui laissant la
+peau, qui fait autour de l’animal une croûte rissolée; lorsqu’on le
+coupe par belles tranches, comme on ferait d’un énorme saucisson, il en
+sort un jus tout rosé qui est à la fois agréable à l’œil et exquis au
+palais.</p>
+
+<p>Et Porthos fit clapper sa langue.</p>
+
+<p>Le roi ouvrit de grands yeux charmés, et, tout en attaquant du faisan
+en daube qu’on lui présentait:</p>
+
+<p>— Voilà, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-il.
+Quoi! le mouton entier?</p>
+
+<p>— Entier, oui, Sire.</p>
+
+<p>— Passez donc ces faisans à M. du Vallon; je vois que c’est un amateur.</p>
+
+<p>L’ordre fut exécuté.</p>
+
+<p>Puis, revenant au mouton:</p>
+
+<p>— Et cela n’est pas trop gras?</p>
+
+<p>— Non, Sire; les graisses tombent en même temps que le jus et
+surnagent; alors mon écuyer tranchant les enlève avec une cuiller
+d’argent, que j’ai fait faire exprès.</p>
+
+<p>— Et vous demeurez? demanda le roi.</p>
+
+<p>— À Pierrefonds, Sire.</p>
+
+<p>— À Pierrefonds; où est cela, monsieur du Vallon? du côté de Belle-Île?</p>
+
+<p>— Oh! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais.</p>
+
+<p>— Je croyais que vous me parliez de ces moutons à cause des prés salés.</p>
+
+<p>— Non, Sire, j’ai des prés qui ne sont pas salés, c’est vrai, mais qui
+n’en valent pas moins.</p>
+
+<p>Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui
+continuait d’officier de son mieux.</p>
+
+<p>— Vous avez un bel appétit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous faites
+un bon convive.</p>
+
+<p>— Ah! ma foi! Sire, si Votre Majesté venait jamais à Pierrefonds, nous
+mangerions bien notre mouton à nous deux, car vous ne manquez pas
+d’appétit non plus, vous.</p>
+
+<p>D’Artagnan poussa un bon coup de pied à Porthos sous la table. Porthos
+rougit.</p>
+
+<p>— À l’âge heureux de Votre Majesté, dit Porthos pour se rattraper,
+j’étais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me rassasier. Votre
+Majesté a bel appétit, comme j’avais l’honneur de le lui dire, mais
+elle choisit avec trop de délicatesse pour être appelée un grand
+mangeur.</p>
+
+<p>Le roi parut charmé de la politesse de son antagoniste.</p>
+
+<p>— Tâterez-vous de ces crèmes? dit-il à Porthos?</p>
+
+<p>— Sire, Votre Majesté me traite trop bien pour que je ne lui dise pas
+la vérité tout entière.</p>
+
+<p>— Dites, monsieur du Vallon, dites.</p>
+
+<p>— Eh bien! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les pâtes,
+et encore il faut qu’elles soient bien compactes; toutes ces mousses
+m’enflent l’estomac, et tiennent une place qui me paraît trop précieuse
+pour la si mal occuper.</p>
+
+<p>— Ah! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voilà un véritable
+modèle de gastronomie. Ainsi mangeaient nos pères, qui savaient si bien
+manger, ajouta Sa Majesté, tandis que nous, nous picorons.</p>
+
+<p>Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille mêlée
+de jambon.</p>
+
+<p>Porthos, de son côté, entama une terrine de perdreaux et de râles.</p>
+
+<p>L’échanson remplit joyeusement le verre de Sa Majesté.</p>
+
+<p>— Donnez de mon vin à M. du Vallon, dit le roi.</p>
+
+<p>C’était un des grands honneurs de la table royale, D’Artagnan pressa le
+genou de son ami.</p>
+
+<p>— Si vous pouvez avaler seulement la moitié de cette hure de sanglier
+que je vois là, dit-il à Porthos, je vous juge duc et pair dans un an.</p>
+
+<p>— Tout à l’heure, dit flegmatiquement Porthos, je m’y mettrai.</p>
+
+<p>Le tour de la hure ne tarda pas à venir en effet, car le roi prenait
+plaisir à pousser ce beau convive, il ne fit point passer de mets à
+Porthos, qu’il ne les eût dégustés lui-même: il goûta donc la hure.
+Porthos se montra beau joueur, au lieu d’en manger la moitié, comme
+avait dit d’Artagnan, il en mangea les trois quarts.</p>
+
+<p>— Il est impossible, dit le roi à demi-voix, qu’un gentilhomme qui
+soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne soit pas
+le plus honnête homme de mon royaume.</p>
+
+<p>— Entendez-vous? dit d’Artagnan à l’oreille de son ami.</p>
+
+<p>— Oui, je crois que j’ai un peu de faveur, dit Porthos en se balançant
+sur sa chaise.</p>
+
+<p>— Oh! vous avez le vent en poupe. Oui! oui! oui!</p>
+
+<p>Le roi et Porthos continuèrent de manger ainsi à la grande satisfaction
+des conviés, dont quelques-uns, par émulation, avaient essayé de les
+suivre, mais avaient dû renoncer en chemin.</p>
+
+<p>Le roi rougissait, et la réaction du sang à son visage annonçait le
+commencement de la plénitude.</p>
+
+<p>C’est alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaieté, comme tous
+les buveurs, s’assombrissait et devenait taciturne.</p>
+
+<p>Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif.</p>
+
+<p>Le pied de d’Artagnan dut lui rappeler plus d’une fois cette
+particularité.</p>
+
+<p>Le dessert parut.</p>
+
+<p>Le roi ne songeait plus à Porthos; il tournait ses yeux vers la porte
+d’entrée, et on l’entendit demander parfois pourquoi M. de Saint-Aignan
+tardait tant à venir.</p>
+
+<p>Enfin, au moment où Sa Majesté terminait un pot de confitures de prunes
+avec un grand soupir, M. de Saint-Aignan parut.</p>
+
+<p>Les yeux du roi, qui s’étaient éteints peu à peu, brillèrent aussitôt.</p>
+
+<p>Le comte se dirigea vers la table du roi, et, à son approche, Louis XIV
+se leva.</p>
+
+<p>Tout le monde se leva, Porthos même, qui achevait un nougat capable de
+coller l’une à l’autre les deux mâchoires d’un crocodile. Le souper
+était fini.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLIV_Apres_souper">Chapitre CLIV — Après souper</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre voisine.</p>
+
+<p>— Que vous avez tardé, comte! dit le roi.</p>
+
+<p>— J’apportais la réponse, Sire, répondit le comte.</p>
+
+<p>— C’est donc bien long pour elle de répondre à ce que je lui écrivais?</p>
+
+<p>— Sire, Votre Majesté avait daigné faire des vers; Mlle de La Vallière
+a voulu payer le roi de la même monnaie, c’est-à-dire en or.</p>
+
+<p>— Des vers, de Saint-Aignan!... s’écria le roi ravi. Donne, donne.</p>
+
+<p>Et Louis rompit le cachet d’une petite lettre qui renfermait
+effectivement des vers que l’histoire nous a conservés, et qui sont
+meilleurs d’intention que de facture.</p>
+
+<p>Tels qu’ils étaient, cependant, ils enchantèrent le roi, qui témoigna
+sa joie par des transports non équivoques; mais le silence général
+avertit Louis, si chatouilleux sur les bienséances, que sa joie pouvait
+donner matière à des interprétations.</p>
+
+<p>Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un pas qui
+le ramena sur le seuil de la porte auprès de ses hôtes:</p>
+
+<p>— Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif plaisir,
+et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.</p>
+
+<p>Porthos s’inclina, comme eût fait le colosse de Rhodes, et sortit à
+reculons.</p>
+
+<p>— Monsieur d’Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres dans
+la galerie; je vous suis obligé de m’avoir fait connaître M. du Vallon.
+Messieurs, je retourne demain à Paris, pour le départ des ambassadeurs
+d’Espagne et de Hollande. À demain donc.</p>
+
+<p>La salle se vida aussitôt.</p>
+
+<p>Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les vers
+de La Vallière.</p>
+
+<p>— Comment les trouves-tu? dit-il.</p>
+
+<p>— Sire... charmants!</p>
+
+<p>— Ils me charment, en effet, et s’ils étaient connus...</p>
+
+<p>— Oh! les poètes en seraient jaloux; mais ils ne les connaîtront pas.</p>
+
+<p>— Lui avez-vous donné les miens?</p>
+
+<p>— Oh! Sire, elle les a dévorés.</p>
+
+<p>— Ils étaient faibles, j’en ai peur.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas ce que Mlle de La Vallière en a dit.</p>
+
+<p>— Vous croyez qu’elle les a trouvés de son goût?</p>
+
+<p>— J’en suis sûr, Sire...</p>
+
+<p>— Il me faudrait répondre, alors.</p>
+
+<p>— Oh! Sire... tout de suite... après souper... Votre Majesté se
+fatiguera.</p>
+
+<p>— Je crois que vous avez raison: l’étude après le repas est nuisible.</p>
+
+<p>— Le travail du poète surtout; et puis, en ce moment, il y aurait
+préoccupation chez Mlle de La Vallière.</p>
+
+<p>— Quelle préoccupation?</p>
+
+<p>— Ah! Sire, comme chez toutes ces dames.</p>
+
+<p>— Pourquoi?</p>
+
+<p>— À cause de l’accident de ce pauvre de Guiche.</p>
+
+<p>— Ah! mon Dieu! est-il arrivé un malheur à de Guiche?</p>
+
+<p>— Oui, Sire, il a toute une main emportée, il a un trou à la poitrine,
+il se meurt.</p>
+
+<p>— Bon Dieu! et qui vous a dit cela?</p>
+
+<p>— Manicamp l’a rapporté tout à l’heure chez un médecin de
+Fontainebleau, et le bruit s’en est répandu ici.</p>
+
+<p>— Rapporté? Pauvre de Guiche! et comment cela lui est-il arrivé?</p>
+
+<p>— Ah! voilà, Sire! comment cela lui est-il arrivé?</p>
+
+<p>— Vous me dites cela d’un air tout à fait singulier, de Saint-Aignan.
+Donnez-moi des détails... Que dit-il?</p>
+
+<p>— Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres.</p>
+
+<p>— Quels autres?</p>
+
+<p>— Ceux qui l’ont rapporté, Sire.</p>
+
+<p>— Qui sont-ils, ceux-là?</p>
+
+<p>— Je ne sais, Sire; mais M. de Manicamp le sait, M. de Manicamp est de
+ses amis.</p>
+
+<p>— Comme tout le monde, dit le roi.</p>
+
+<p>— Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire; tout le
+monde n’est pas précisément des amis de M. de Guiche.</p>
+
+<p>— Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>— Est-ce que le roi veut que je m’explique?</p>
+
+<p>— Sans doute, je le veux.</p>
+
+<p>— Eh bien! Sire, je crois avoir ouï parler d’une querelle entre deux
+gentilshommes.</p>
+
+<p>— Quand?</p>
+
+<p>— Ce soir même, avant le souper de Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Cela ne prouve guère. J’ai fait des ordonnances si sévères à l’égard
+des duels, que nul, je suppose, n’osera y contrevenir.</p>
+
+<p>— Aussi Dieu me préserve d’accuser personne! s’écria de Saint-Aignan.
+Votre Majesté m’a ordonné de parler, je parle.</p>
+
+<p>— Dites donc alors comment le comte de Guiche a été blessé.</p>
+
+<p>— Sire, on dit à l’affût.</p>
+
+<p>— Ce soir?</p>
+
+<p>— Ce soir.</p>
+
+<p>— Une main emportée! un trou à la poitrine! Qui était à l’affût avec M.
+de Guiche?</p>
+
+<p>— Je ne sais, Sire... Mais M. de Manicamp sait ou doit savoir.</p>
+
+<p>— Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Rien, Sire, rien.</p>
+
+<p>— Alors expliquez-moi l’accident; est-ce un mousquet qui a crevé?</p>
+
+<p>— Peut-être bien. Mais, en y réfléchissant, non, Sire, car on a trouvé
+près de de Guiche son pistolet encore chargé.</p>
+
+<p>— Son pistolet? Mais, on ne va pas à l’affût avec un pistolet, ce me
+semble.</p>
+
+<p>— Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a été tué, et que le
+cadavre du cheval est encore dans la clairière.</p>
+
+<p>— Son cheval? De Guiche va à l’affût à cheval? De Saint-Aignan, je ne
+comprends rien à ce que vous me dites. Où la chose s’est-elle passée?</p>
+
+<p>— Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.</p>
+
+<p>— Bien. Appelez M. d’Artagnan.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan obéit. Le mousquetaire entra.</p>
+
+<p>— Monsieur d’Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la petite
+porte du degré particulier.</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Vous monterez à cheval.</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous l’endroit?</p>
+
+<p>— Sire, je m’y suis battu deux fois.</p>
+
+<p>— Comment! s’écria le roi, étourdi de la réponse.</p>
+
+<p>— Sire, sous les édits de M. le cardinal de Richelieu, repartit
+d’Artagnan avec son flegme ordinaire.</p>
+
+<p>— C’est différent, monsieur. Vous irez donc là, et vous examinerez
+soigneusement les localités. Un homme y a été blessé, et vous y
+trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous pensez sur cet
+événement.</p>
+
+<p>— Bien, Sire.</p>
+
+<p>— Il va sans dire que c’est votre opinion à vous, et non celle d’un
+autre que je veux avoir.</p>
+
+<p>— Vous l’aurez dans une heure, Sire.</p>
+
+<p>— Je vous défends de communiquer avec qui que ce soit.</p>
+
+<p>— Excepté avec celui qui me donnera une lanterne, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette liberté, qu’il ne
+tolérait que chez son capitaine des mousquetaires.</p>
+
+<p>D’Artagnan sortit par le petit degré.</p>
+
+<p>— Maintenant, qu’on appelle mon médecin, ajouta Louis.</p>
+
+<p>Dix minutes après, le médecin du roi arrivait essoufflé.</p>
+
+<p>— Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec M. de
+Saint-Aignan où il vous conduira, et me rendrez compte de l’état du
+malade que vous verrez dans la maison où je vous prie d’aller.</p>
+
+<p>Le médecin obéit sans observation, comme on commençait dès cette époque
+à obéir à Louis XIV, et sortit précédant de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le médecin ait
+pu lui parler.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan sortit à son tour.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLV_Comment_dArtagnan_accomplit_la_mission_dont_le_roi">Chapitre CLV — Comment d’Artagnan accomplit la mission dont le roi
+l’avait chargé</h2>
+</div>
+
+
+<p>Pendant que le roi prenait ces dernières dispositions pour arriver à
+la vérité, d’Artagnan, sans perdre une seconde, courait à l’écurie,
+décrochait la lanterne, sellait son cheval lui-même, et se dirigeait
+vers l’endroit désigné par Sa Majesté.</p>
+
+<p>Il n’avait, suivant sa promesse, vu ni rencontré personne, et, comme
+nous l’avons dit, il avait poussé le scrupule jusqu’à faire, sans
+l’intervention des valets d’écurie et des palefreniers, ce qu’il avait
+à faire.</p>
+
+<p>D’Artagnan était de ceux qui se piquent, dans les moments difficiles,
+de doubler leur propre valeur.</p>
+
+<p>En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au premier
+arbre qu’il rencontra, et pénétra à pied jusqu’à la clairière.</p>
+
+<p>Alors il commença de parcourir à pied, et sa lanterne à la main, toute
+la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et, après une
+demi-heure d’exploration il reprit silencieusement son cheval, et s’en
+revint réfléchissant et au pas à Fontainebleau.</p>
+
+<p>Louis attendait dans son cabinet: il était seul et crayonnait sur un
+papier des lignes qu’au premier coup d’œil d’Artagnan reconnut inégales
+et fort raturées.</p>
+
+<p>Il en conclut que ce devaient être des vers.</p>
+
+<p>Il leva la tête et aperçut d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Eh bien! monsieur, dit-il, m’apportez-vous des nouvelles?</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous vu?</p>
+
+<p>— Voici la probabilité, Sire, dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— C’était une certitude que je vous avais demandée.</p>
+
+<p>— Je m’en rapprocherai autant que je pourrai; le temps était commode
+pour les investigations dans le genre de celles que je viens de faire:
+il a plu ce soir et les chemins étaient détrempés...</p>
+
+<p>— Au fait, monsieur d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Sire, Votre Majesté m’avait dit qu’il y avait un cheval mort au
+carrefour du bois Rochin; j’ai donc commencé par étudier les chemins.</p>
+
+<p>«Je dis les chemins, attendu qu’on arrive au centre du carrefour par
+quatre chemins.</p>
+
+<p>«Celui que j’avais suivi moi-même présentait seul des traces fraîches.
+Deux chevaux l’avaient suivi côte à côte: leurs huit pieds étaient
+marqués bien distinctement dans la glaise.</p>
+
+<p>«L’un des cavaliers était plus pressé que l’autre. Les pas de l’un sont
+toujours en avant de l’autre d’une demi-longueur de cheval.</p>
+
+<p>— Alors vous êtes sûr qu’ils sont venus à deux? dit le roi.</p>
+
+<p>— Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes bêtes d’un pas égal, des
+chevaux habitués à la manœuvre, car ils ont tourné en parfaite oblique
+la barrière du rond-point.</p>
+
+<p>— Après, monsieur?</p>
+
+<p>— Là, les cavaliers sont restés un instant à régler sans doute les
+conditions du combat; les chevaux s’impatientaient. L’un des cavaliers
+parlait, l’autre écoutait et se contentait de répondre. Son cheval
+grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa préoccupation à
+écouter, il lui lâchait la bride.</p>
+
+<p>— Alors il y a eu combat?</p>
+
+<p>— Sans conteste.</p>
+
+<p>— Continuez; vous êtes un habile observateur.</p>
+
+<p>— L’un des deux cavaliers est resté en place, celui qui écoutait;
+l’autre a traversé la clairière, et a d’abord été se mettre en face
+de son adversaire. Alors celui qui était resté en place a franchi
+le rond-point au galop jusqu’aux deux tiers de sa longueur, croyant
+marcher sur son ennemi; mais celui-ci avait suivi la circonférence du
+bois.</p>
+
+<p>— Vous ignorez les noms, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Tout à fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la
+circonférence du bois montait un cheval noir.</p>
+
+<p>— Comment savez-vous cela?</p>
+
+<p>— Quelques crins de sa queue sont restés aux ronces qui garnissent le
+bord du fossé.</p>
+
+<p>— Continuez.</p>
+
+<p>— Quant à l’autre cheval, je n’ai pas eu de peine à en faire le
+signalement, puisqu’il est resté mort sur-le-champ de bataille.</p>
+
+<p>— Et de quoi ce cheval est-il mort?</p>
+
+<p>— D’une balle qui lui a troué la tempe.</p>
+
+<p>— Cette balle était celle d’un pistolet ou d’un fusil?</p>
+
+<p>— D’un pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval m’a indiqué la
+tactique de celui qui l’avait tué. Il avait suivi la circonférence du
+bois pour avoir son adversaire en flanc. J’ai d’ailleurs, suivi ses pas
+sur l’herbe.</p>
+
+<p>— Les pas du cheval noir?</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Allez, monsieur d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Maintenant que Votre Majesté voit la position des deux adversaires,
+il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour le cavalier qui
+passe au galop.</p>
+
+<p>— Faites.</p>
+
+<p>— Le cheval du cavalier qui chargeait fut tué sur le coup.</p>
+
+<p>— Comment savez-vous cela?</p>
+
+<p>— Le cavalier n’a pas eu le temps de mettre pied à terre et est tombé
+avec lui. J’ai vu la trace de sa jambe, qu’il avait tirée avec effort
+de dessous le cheval. L’éperon, pressé par le poids de l’animal, avait
+labouré la terre.</p>
+
+<p>— Bien. Et qu’a-t-il dit en se relevant?</p>
+
+<p>— Il a marché droit sur son adversaire.</p>
+
+<p>— Toujours placé sur la lisière du bois?</p>
+
+<p>— Oui, Sire. Puis, arrivé à une belle portée, il s’est arrêté
+solidement, ses deux talons sont marqués l’un près de l’autre, il a
+tiré et a manqué son adversaire.</p>
+
+<p>— Comment savez-vous cela, qu’il l’a manqué?</p>
+
+<p>— J’ai trouvé le chapeau troué d’une balle.</p>
+
+<p>— Ah! une preuve, s’écria le roi.</p>
+
+<p>— Insuffisante, Sire, répondit froidement d’Artagnan: c’est un chapeau
+sans lettres, sans armes; une plume rouge comme à tous les chapeaux; le
+galon même n’a rien de particulier.</p>
+
+<p>— Et l’homme au chapeau troué a-t-il tiré son second coup?</p>
+
+<p>— Oh! Sire, ses deux coups étaient déjà tirés.</p>
+
+<p>— Comment avez-vous su cela?</p>
+
+<p>— J’ai retrouvé les bourres du pistolet.</p>
+
+<p>— Et la balle qui n’a pas tué le cheval, qu’est-elle devenue?</p>
+
+<p>— Elle a coupé la plume du chapeau de celui sur qui elle était dirigée,
+et a été briser un petit bouleau de l’autre côté de la clairière.</p>
+
+<p>— Alors, l’homme au cheval noir était désarmé, tandis que son
+adversaire avait encore un coup à tirer.</p>
+
+<p>— Sire, pendant que le cavalier démonté se relevait, l’autre
+rechargeait son arme. Seulement, il était fort troublé en la
+rechargeant, la main lui tremblait.</p>
+
+<p>— Comment savez-vous cela?</p>
+
+<p>— La moitié de la charge est tombée à terre, et il a jeté la baguette,
+ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet.</p>
+
+<p>— Monsieur d’Artagnan, ce que vous dites là est merveilleux!</p>
+
+<p>— Ce n’est que de l’observation, Sire, et le moindre batteur d’estrade
+en ferait autant.</p>
+
+<p>— On voit la scène rien qu’à vous entendre.</p>
+
+<p>— Je l’ai, en effet, reconstruite dans mon esprit, à peu de changements
+près.</p>
+
+<p>— Maintenant, revenons au cavalier démonté. Vous disiez qu’il avait
+marché sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait son pistolet?</p>
+
+<p>— Oui; mais au moment où il visait lui-même, l’autre tira.</p>
+
+<p>— Oh! fit le roi, et le coup?</p>
+
+<p>— Le coup fut terrible, Sire; le cavalier démonté tomba sur la face
+après avoir fait trois pas mal assurés.</p>
+
+<p>— Où avait-il été frappé?</p>
+
+<p>— À deux endroits: à la main droite d’abord, puis, du même coup, à la
+poitrine.</p>
+
+<p>— Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein
+d’admiration.</p>
+
+<p>— Oh! c’est bien simple: la crosse du pistolet était tout ensanglantée,
+et l’on y voyait la trace de la balle avec les fragments d’une bague
+brisée. Le blessé a donc eu, selon toute probabilité, l’annulaire et le
+petit doigt emportés.</p>
+
+<p>— Voilà pour la main, j’en conviens; mais la poitrine?</p>
+
+<p>— Sire, il y avait deux flaques de sang à la distance de deux pieds et
+demi l’une de l’autre. À l’une de ces flaques, l’herbe était arrachée
+par la main crispée; à l’autre, l’herbe était affaissée seulement par
+le poids du corps.</p>
+
+<p>— Pauvre de Guiche! s’écria le roi.</p>
+
+<p>— Ah! c’était M. de Guiche? dit tranquillement le mousquetaire. Je m’en
+étais douté; mais je n’osais en parler à Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Et comment vous en doutiez-vous?</p>
+
+<p>— J’avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval mort.</p>
+
+<p>— Et vous le croyez blessé grièvement?</p>
+
+<p>— Très grièvement, puisqu’il est tombé sur le coup et qu’il est resté
+longtemps à la même place; cependant il a pu marcher, en s’en allant,
+soutenu par deux amis.</p>
+
+<p>— Vous l’avez donc rencontré, revenant?</p>
+
+<p>— Non; mais j’ai relevé les pas des trois hommes: l’homme de
+droite et l’homme de gauche marchaient librement, facilement; mais
+celui du milieu avait le pas lourd. D’ailleurs, des traces de sang
+accompagnaient ce pas.</p>
+
+<p>— Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat qu’aucun
+détail ne vous en a échappé, dites-moi deux mots de l’adversaire de de
+Guiche.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, je ne le connais pas.</p>
+
+<p>— Vous qui voyez tout si bien, cependant.</p>
+
+<p>— Oui, Sire, dit d’Artagnan, je vois tout; mais je ne dis pas tout ce
+que je vois, et, puisque le pauvre diable a échappé, que Votre Majesté
+me permette de lui dire que ce n’est pas moi qui le dénoncerai.</p>
+
+<p>— C’est cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en duel.</p>
+
+<p>— Pas pour moi, Sire, dit froidement d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Monsieur, s’écria le roi, savez-vous bien ce que vous dites?</p>
+
+<p>— Parfaitement, Sire; mais, à mes yeux, voyez-vous, un homme qui se bat
+bien est un brave homme. Voilà mon opinion. Vous pouvez en avoir une
+autre; c’est naturel, vous êtes le maître.</p>
+
+<p>— Monsieur d’Artagnan, j’ai ordonné cependant...</p>
+
+<p>D’Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.</p>
+
+<p>— Vous m’avez ordonné d’aller chercher des renseignements sur un
+combat, Sire; vous les avez. M’ordonnez-vous d’arrêter l’adversaire de
+M. de Guiche, j’obéirai; mais ne m’ordonnez point de vous le dénoncer,
+car, cette fois, je n’obéirai pas.</p>
+
+<p>— Eh bien! arrêtez-le.</p>
+
+<p>— Nommez-le moi, Sire.</p>
+
+<p>Louis frappa du pied.</p>
+
+<p>Puis, après un instant de réflexion:</p>
+
+<p>— Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.</p>
+
+<p>— C’est mon avis, Sire; je suis heureux que ce soit en même temps celui
+de Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Encore un mot... Qui a porté secours à de Guiche?</p>
+
+<p>— Je l’ignore.</p>
+
+<p>— Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un témoin?</p>
+
+<p>— Il n’y avait pas de témoin. Il y a plus... M. de Guiche une fois
+tombé, son adversaire s’est enfui sans même lui porter secours.</p>
+
+<p>— Le misérable!</p>
+
+<p>— Dame! Sire, c’est l’effet de vos ordonnances. On s’est bien battu, on
+a échappé à une première mort, on veut échapper à une seconde. On se
+souvient de M. de Boutteville... Peste!</p>
+
+<p>— Et, alors on devient lâche.</p>
+
+<p>— Non, l’on devient prudent.</p>
+
+<p>— Donc, il s’est enfui?</p>
+
+<p>— Oui, et aussi vite que son cheval a pu l’emporter même.</p>
+
+<p>— Et dans quelle direction?</p>
+
+<p>— Dans celle du château.</p>
+
+<p>— Après?</p>
+
+<p>— Après, j’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, deux hommes, à
+pied, sont venus qui ont emmené M. de Guiche.</p>
+
+<p>— Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus après le combat?</p>
+
+<p>— Ah! une preuve manifeste; au moment du combat, la pluie venait de
+cesser, le terrain n’avait pas eu le temps de l’absorber et était
+devenu humide: les pas enfoncent; mais après le combat, mais pendant le
+temps que M. de Guiche est resté évanoui, la terre s’est consolidée et
+les pas s’imprégnaient moins profondément.</p>
+
+<p>— Monsieur d’Artagnan, dit-il, vous êtes, en vérité, le plus habile
+homme de mon royaume.</p>
+
+<p>— C’est ce que pensait M. de Richelieu, c’est ce que disait M. de
+Mazarin, Sire.</p>
+
+<p>— Maintenant, il nous reste à voir si votre sagacité est en défaut.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, l’homme se trompe: <i>Errare humanum est</i>, dit
+philosophiquement le mousquetaire.</p>
+
+<p>— Alors vous n’appartenez pas à l’humanité, monsieur d’Artagnan, car je
+crois que vous ne vous trompez jamais.</p>
+
+<p>— Votre Majesté disait que nous allions voir.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Comment cela, s’il lui plaît?</p>
+
+<p>— J’ai envoyé chercher M. de Manicamp, et M. de Manicamp va venir.</p>
+
+<p>— Et M. de Manicamp sait le secret?</p>
+
+<p>— De Guiche n’a pas de secrets pour M. de Manicamp.</p>
+
+<p>— Nul n’assistait au combat, je le répète, et, à moins que M. de
+Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui l’ont ramené...</p>
+
+<p>— Chut! dit le roi, voici qu’il vient: demeurez là et prêtez l’oreille.</p>
+
+<p>— Très bien, Sire, dit le mousquetaire.</p>
+
+<p>À la même minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au seuil de
+la porte.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLVI_Laffut">Chapitre CLVI — L’affût</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le roi fit un signe au mousquetaire, l’autre à de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>Le signe était impérieux et signifiait: «Sur votre vie, taisez-vous!»</p>
+
+<p>D’Artagnan se retira, comme un soldat, dans l’angle du cabinet.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan, comme un favori, s’appuya sur le dossier du fauteuil
+du roi.</p>
+
+<p>Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux lèvres, les mains
+blanches et gracieuses, s’avança pour faire sa révérence au roi.</p>
+
+<p>Le roi rendit le salut avec la tête.</p>
+
+<p>— Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il.</p>
+
+<p>— Votre Majesté m’a fait l’honneur de me mander auprès d’elle, dit
+Manicamp.</p>
+
+<p>— Oui, pour apprendre de vous tous les détails du malheureux accident
+arrivé au comte de Guiche.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, c’est douloureux.</p>
+
+<p>— Vous étiez là?</p>
+
+<p>— Pas précisément, Sire.</p>
+
+<p>— Mais vous arrivâtes sur le théâtre de l’accident quelques instants
+après cet accident accompli?</p>
+
+<p>— C’est cela, oui, Sire, une demi-heure à peu près.</p>
+
+<p>— Et où cet accident a-t-il eu lieu?</p>
+
+<p>— Je crois, Sire, que l’endroit s’appelle le rond-point du bois Rochin.</p>
+
+<p>— Oui, rendez-vous de chasse.</p>
+
+<p>— C’est cela même, Sire.</p>
+
+<p>— Eh bien! contez-moi ce que vous savez de détails sur ce malheur,
+monsieur de Manicamp. Contez.</p>
+
+<p>— C’est que Votre Majesté est peut-être instruite, et je craindrais de
+la fatiguer par des répétitions.</p>
+
+<p>— Non, ne craignez pas.</p>
+
+<p>Manicamp regarda tout autour de lui; il ne vit que d’Artagnan adossé
+aux boiseries, d’Artagnan calme, bienveillant, bonhomme, et de
+Saint-Aignan avec lequel il était venu, et qui se tenait toujours
+adossé au fauteuil du roi avec une figure également gracieuse.</p>
+
+<p>Il se décida donc à parler.</p>
+
+<p>— Votre Majesté n’ignore pas, dit-il, que les accidents sont communs à
+la chasse?</p>
+
+<p>— À la chasse?</p>
+
+<p>— Oui, Sire, je veux dire à l’affût.</p>
+
+<p>— Ah! ah! dit le roi, c’est à l’affût que l’accident est arrivé?</p>
+
+<p>— Mais oui, Sire, hasarda Manicamp; est-ce que Votre Majesté l’ignorait?</p>
+
+<p>— Mais à peu près, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV répugna
+à mentir; c’est donc à l’affût, dites-vous, que l’accident est arrivé?</p>
+
+<p>— Hélas! oui, malheureusement, Sire.</p>
+
+<p>Le roi fit une pause.</p>
+
+<p>— À l’affût de quel animal? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Du sanglier, Sire.</p>
+
+<p>— Et quelle idée a donc eue de Guiche de s’en aller comme cela, tout
+seul, à l’affût du sanglier? C’est un exercice de campagnard, cela,
+et bon, tout au plus, pour celui qui n’a pas, comme le maréchal de
+Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en gentilhomme.</p>
+
+<p>Manicamp plia les épaules.</p>
+
+<p>— La jeunesse est téméraire, dit-il sentencieusement.</p>
+
+<p>— Enfin!... continuez, dit le roi.</p>
+
+<p>— Tant il y a, continua Manicamp, n’osant s’aventurer et posant un mot
+après l’autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un marais, tant
+il y a, Sire, que le pauvre de Guiche s’en alla tout seul à l’affût.</p>
+
+<p>— Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il pas
+que le sanglier revient sur le coup?</p>
+
+<p>— Voilà justement ce qui est arrivé, Sire.</p>
+
+<p>— Il avait donc eu connaissance de la bête?</p>
+
+<p>— Oui, Sire. Des paysans l’avaient vue dans leurs pommes de terre.</p>
+
+<p>— Et quel animal était-ce?</p>
+
+<p>— Un ragot.</p>
+
+<p>— Il fallait donc me prévenir, monsieur, que de Guiche avait des idées
+de suicide; car, enfin, je l’ai vu chasser, c’est un veneur très
+expert. Quand il tire sur l’animal acculé et tenant aux chiens, il
+prend toutes ses précautions, et cependant il tire avec une carabine,
+et, cette fois, il s’en va affronter le sanglier avec de simples
+pistolets!</p>
+
+<p>Manicamp tressaillit.</p>
+
+<p>— Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec un
+homme et non avec un sanglier, que diable!</p>
+
+<p>— Sire, il y a des choses qui ne s’expliquent pas bien.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, et l’événement qui nous occupe est une de ces
+choses là. Continuez.</p>
+
+<p>Pendant ce récit, de Saint-Aignan, qui eût peut-être fait signe à
+Manicamp de ne pas s’enferrer, était couché en joue par le regard
+obstiné du roi.</p>
+
+<p>Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilité de communiquer.
+Quant à d’Artagnan, la statue du Silence, à Athènes, était plus
+bruyante et plus expressive que lui.</p>
+
+<p>Manicamp continua donc, lancé dans la voie qu’il avait prise, à
+s’enfoncer dans le panneau.</p>
+
+<p>— Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s’est passée. De
+Guiche attendait le sanglier.</p>
+
+<p>— À cheval ou à pied? demanda le roi.</p>
+
+<p>— À cheval. Il tira sur la bête, la manqua.</p>
+
+<p>— Le maladroit!</p>
+
+<p>— La bête fonça sur lui.</p>
+
+<p>— Et le cheval fut tué?</p>
+
+<p>— Ah! Votre Majesté sait cela?</p>
+
+<p>— On m’a dit qu’un cheval avait été trouvé mort au carrefour du bois
+Rochin. J’ai présumé que c’était le cheval de de Guiche.</p>
+
+<p>— C’était lui, effectivement, Sire.</p>
+
+<p>— Voilà pour le cheval, c’est bien; mais pour de Guiche?</p>
+
+<p>— De Guiche une fois à terre, fut fouillé par le sanglier et blessé à
+la main et à la poitrine.</p>
+
+<p>— C’est un horrible accident; mais, il faut le dire, c’est la faute
+de de Guiche. Comment va-t-on à l’affût d’un pareil animal avec des
+pistolets! Il avait donc oublié la fable d’Adonis?</p>
+
+<p>Manicamp se gratta l’oreille.</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit-il, grande imprudence.</p>
+
+<p>— Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp?</p>
+
+<p>— Sire, ce qui est écrit est écrit.</p>
+
+<p>— Ah! vous êtes fataliste!</p>
+
+<p>Manicamp s’agitait, fort mal à son aise.</p>
+
+<p>— Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.</p>
+
+<p>— À moi, Sire.</p>
+
+<p>— Oui! Comment! vous êtes l’ami de Guiche, vous savez qu’il est sujet à
+de pareilles folies, et vous ne l’arrêtez pas?</p>
+
+<p>Manicamp ne savait à quoi s’en tenir; le ton du roi n’était plus
+précisément celui d’un homme crédule.</p>
+
+<p>D’un autre côté, ce ton n’avait ni la sévérité du drame, ni
+l’insistance de l’interrogatoire.</p>
+
+<p>Il y avait plus de raillerie que de menace.</p>
+
+<p>— Et vous dites donc, continua le roi, que c’est bien le cheval de
+Guiche que l’on a retrouvé mort?</p>
+
+<p>— Oh! mon Dieu, oui, lui-même.</p>
+
+<p>— Cela vous a-t-il étonné?</p>
+
+<p>— Non, Sire. À la dernière chasse, M. de Saint-Maure, Votre Majesté se
+le rappelle, a eu un cheval tué sous lui, et de la même façon.</p>
+
+<p>— Oui, mais éventré.</p>
+
+<p>— Sans doute, Sire.</p>
+
+<p>— Le cheval de Guiche eût été éventré comme celui de M. de Saint-Maure
+que cela ne m’étonnerait point, pardieu!</p>
+
+<p>Manicamp ouvrit de grands yeux.</p>
+
+<p>— Mais ce qui m’étonne, continua le roi, c’est que le cheval de Guiche,
+au lieu d’avoir le ventre ouvert, ait la tête cassée.</p>
+
+<p>Manicamp se troubla.</p>
+
+<p>— Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce n’est point
+à la tempe que le cheval de Guiche a été frappé? Avouez, monsieur de
+Manicamp, que voilà un coup singulier.</p>
+
+<p>— Sire, vous savez que le cheval est un animal très intelligent, il
+aura essayé de se défendre.</p>
+
+<p>— Mais un cheval se défend avec les pieds de derrière, et non avec la
+tête.</p>
+
+<p>— Alors, le cheval, effrayé, se sera abattu, dit Manicamp, et le
+sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier...</p>
+
+<p>— Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier?</p>
+
+<p>— Eh bien! c’est tout simple: le sanglier est revenu du cheval au
+cavalier, et, comme j’ai déjà eu l’honneur de le dire à Votre Majesté,
+a écrasé la main de de Guiche au moment où il allait tirer sur lui son
+second coup de pistolet; puis, d’un coup de boutoir, il lui a troué la
+poitrine.</p>
+
+<p>— Cela est on ne peut plus vraisemblable, en vérité, monsieur de
+Manicamp; vous avez tort de vous défier de votre éloquence, et vous
+contez à merveille.</p>
+
+<p>— Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus
+embarrassés.</p>
+
+<p>— À partir d’aujourd’hui seulement, je défendrai à mes gentilshommes
+d’aller à l’affût. Peste! autant vaudrait leur permettre le duel.</p>
+
+<p>Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.</p>
+
+<p>— Le roi est satisfait? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Enchanté; mais ne vous retirez point encore, monsieur de Manicamp,
+dit Louis, j’ai affaire de vous.</p>
+
+<p>«Allons, allons, pensa d’Artagnan, encore un qui n’est pas de notre
+force.»</p>
+
+<p>Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: «Oh! les hommes de notre
+force, où sont-ils maintenant?»</p>
+
+<p>En ce moment, un huissier souleva la portière et annonça le médecin du
+roi.</p>
+
+<p>— Ah! s’écria Louis, voilà justement M. Valot qui vient de visiter M.
+de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du blessé.</p>
+
+<p>Manicamp se sentit plus mal à l’aise que jamais.</p>
+
+<p>— De cette façon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la conscience
+nette.</p>
+
+<p>Et il regarda d’Artagnan, qui ne sourcilla point.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLVII_Le_medecin">Chapitre CLVII — Le médecin</h2>
+</div>
+
+
+<p>M. Valot entra.</p>
+
+<p>La mise en scène était la même: le roi assis, de Saint-Aignan toujours
+accoudé à son fauteuil, d’Artagnan toujours adossé à la muraille,
+Manicamp toujours debout.</p>
+
+<p>— Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, m’avez-vous obéi?</p>
+
+<p>— Avec empressement, Sire.</p>
+
+<p>— Vous vous êtes rendu chez votre confrère de Fontainebleau?</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Et vous y avez trouvé M. de Guiche?</p>
+
+<p>— J’y ai trouvé M. de Guiche.</p>
+
+<p>— En quel état? Dites franchement.</p>
+
+<p>— En très piteux état, Sire.</p>
+
+<p>— Cependant, voyons, le sanglier ne l’a pas dévoré?</p>
+
+<p>— Dévoré qui?</p>
+
+<p>— Guiche.</p>
+
+<p>— Quel sanglier?</p>
+
+<p>— Le sanglier qui l’a blessé.</p>
+
+<p>— M. de Guiche a été blessé par un sanglier?</p>
+
+<p>— On le dit, du moins.</p>
+
+<p>— Quelque braconnier plutôt...</p>
+
+<p>— Comment, quelque braconnier?...</p>
+
+<p>— Quelque mari jaloux, quelque amant maltraité, lequel, pour se venger,
+aura tiré sur lui.</p>
+
+<p>— Mais que dites-vous donc là, monsieur Valot? Les blessures de M. de
+Guiche ne sont-elles pas produites par la défense d’un sanglier?</p>
+
+<p>— Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de
+pistolet qui lui a écrasé l’annulaire et le petit doigt de la main
+droite, après quoi, elle a été se loger dans les muscles intercostaux
+de la poitrine.</p>
+
+<p>— Une balle! Vous êtes sûr que M. de Guiche a été blessé par une
+balle?... s’écria le roi jouant l’homme surpris.</p>
+
+<p>— Ma foi, dit Valot, si sûr que la voilà, Sire.</p>
+
+<p>Et il présenta au roi une balle à moitié aplatie.</p>
+
+<p>Le roi la regarda sans y toucher.</p>
+
+<p>— Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garçon? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Pas précisément. La balle n’avait pas pénétré, elle s’était aplatie,
+comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou sur le côté
+droit du sternum.</p>
+
+<p>— Bon Dieu! fit le roi sérieusement, vous ne me disiez rien de tout
+cela, monsieur de Manicamp?</p>
+
+<p>— Sire...</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier, d’affût, de
+chasse de nuit? Voyons, parlez.</p>
+
+<p>— Ah! Sire...</p>
+
+<p>— Il me paraît que vous avez raison, dit le roi en se tournant vers son
+capitaine des mousquetaires, et qu’il y a eu combat.</p>
+
+<p>Le roi avait, plus que tout autre, cette faculté donnée aux grands de
+compromettre et de diviser les inférieurs.</p>
+
+<p>Manicamp lança au mousquetaire un regard plein de reproches.</p>
+
+<p>D’Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le poids de
+l’accusation.</p>
+
+<p>Il fit un pas.</p>
+
+<p>— Sire, dit-il, Votre Majesté m’a commandé d’aller explorer le
+carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d’après mon estime, ce qui
+s’y était passé. Je lui ai fait part de mes observations, mais sans
+dénoncer personne. C’est Sa Majesté elle-même qui, la première, a nommé
+M. le comte de Guiche.</p>
+
+<p>— Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait votre
+devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire. Mais vous,
+monsieur de Manicamp, vous n’avez pas fait le vôtre, car vous m’avez
+menti.</p>
+
+<p>— Menti, Sire! Le mot est dur.</p>
+
+<p>— Trouvez-en un autre.</p>
+
+<p>— Sire, je n’en chercherai pas. J’ai déjà eu le malheur de déplaire à
+Sa Majesté, et, ce que je trouve de mieux c’est d’accepter humblement
+les reproches qu’elle jugera à propos de m’adresser.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, monsieur, on me déplaît toujours en me cachant la
+vérité.</p>
+
+<p>— Quelquefois, Sire, on ignore.</p>
+
+<p>— Ne mentez plus, ou je double la peine.</p>
+
+<p>Manicamp s’inclina en pâlissant.</p>
+
+<p>D’Artagnan fit encore un pas en avant, décidé à intervenir, si la
+colère toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.</p>
+
+<p>— Monsieur, continua le roi, vous voyez qu’il est inutile de nier la
+chose plus longtemps. M. de Guiche s’est battu.</p>
+
+<p>— Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majesté eût été généreuse en ne
+forçant pas un gentilhomme au mensonge.</p>
+
+<p>— Forcé! Qui vous forçait?</p>
+
+<p>— Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majesté a défendu les duels
+sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.</p>
+
+<p>— Bien, murmura d’Artagnan, voilà un joli garçon, mordioux!</p>
+
+<p>— Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait l’empêcher de
+se battre.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, Votre Majesté, qui est le gentilhomme le plus accompli de
+France, sait bien que, nous autres, gens d’épée, nous n’avons jamais
+regardé M. de Boutteville comme déshonoré pour être mort en Grève.
+Ce qui déshonore, c’est d’éviter son ennemi, et non de rencontrer le
+bourreau.</p>
+
+<p>— Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen de
+tout réparer.</p>
+
+<p>— S’il est de ceux qui conviennent à un gentilhomme, je le saisirai
+avec empressement, Sire.</p>
+
+<p>— Le nom de l’adversaire de M. de Guiche?</p>
+
+<p>— Oh! oh! murmura d’Artagnan, est-ce que nous allons continuer Louis
+XIII?...</p>
+
+<p>— Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche.</p>
+
+<p>— Vous ne voulez pas le nommer, à ce qu’il paraît? dit le roi.</p>
+
+<p>— Sire, je ne le connais pas.</p>
+
+<p>— Bravo! dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Monsieur de Manicamp, remettez votre épée au capitaine.</p>
+
+<p>Manicamp s’inclina gracieusement, détacha son épée en souriant et la
+tendit au mousquetaire.</p>
+
+<p>Mais de Saint-Aignan s’avança vivement entre d’Artagnan et lui.</p>
+
+<p>— Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Faites, dit le roi, enchanté peut-être au fond du cœur que quelqu’un
+se plaçât entre lui et la colère à laquelle il s’était laissé emporter.</p>
+
+<p>— Manicamp, vous êtes un brave, et le roi appréciera votre conduite;
+mais vouloir trop bien servir ses amis, c’est leur nuire. Manicamp,
+vous savez le nom que Sa Majesté vous demande?</p>
+
+<p>— C’est vrai, je le sais.</p>
+
+<p>— Alors, vous le direz.</p>
+
+<p>— Si j’eusse dû le dire, ce serait déjà fait.</p>
+
+<p>— Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, intéressé à
+cette prud’homie.</p>
+
+<p>— Vous, vous êtes libre; mais il me semble cependant...</p>
+
+<p>— Oh! trêve de magnanimité; je ne vous laisserai point aller à la
+Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.</p>
+
+<p>Manicamp était homme d’esprit, et comprit qu’il avait fait assez pour
+donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne s’agissait plus
+que d’y persévérer en reconquérant les bonnes grâces du roi.</p>
+
+<p>— Parlez, monsieur, dit-il à de Saint-Aignan. J’ai fait pour mon compte
+tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait que ma
+conscience ordonnât bien haut, ajouta-t-il en se retournant vers le
+roi, puisqu’elle l’a emporté sur les commandements de Sa Majesté; mais
+Sa Majesté me pardonnera, je l’espère, quand elle saura que j’avais à
+garder l’honneur d’une dame.</p>
+
+<p>— D’une dame? demanda le roi inquiet.</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Une dame fut la cause de ce combat?</p>
+
+<p>Manicamp s’inclina.</p>
+
+<p>Le roi se leva et s’approcha de Manicamp.</p>
+
+<p>— Si la personne est considérable, dit-il, je ne me plaindrai pas que
+vous ayez pris des ménagements, au contraire.</p>
+
+<p>— Sire, tout ce qui touche à la maison du roi, ou à la maison de son
+frère, est considérable à mes yeux.</p>
+
+<p>— À la maison de mon frère? répéta Louis XIV avec une sorte
+d’hésitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de mon
+frère?</p>
+
+<p>— Ou de Madame.</p>
+
+<p>— Ah! de Madame?</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Ainsi, cette dame?...</p>
+
+<p>— Est une des filles d’honneur de la maison de Son Altesse Royale Mme
+la duchesse d’Orléans.</p>
+
+<p>— Pour qui M. de Guiche s’est battu, dites-vous?</p>
+
+<p>— Oui, et, cette fois, je ne mens plus.</p>
+
+<p>Louis fit un mouvement plein de trouble.</p>
+
+<p>— Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de cette
+scène, veuillez vous éloigner un instant, j’ai besoin de demeurer
+seul avec M. de Manicamp. Je sais qu’il a des choses précieuses à me
+dire pour sa justification, et qu’il n’ose le faire devant témoins...
+Remettez votre épée, monsieur de Manicamp.</p>
+
+<p>Manicamp remit son épée au ceinturon.</p>
+
+<p>— Le drôle est, décidément, plein de présence d’esprit, murmura le
+mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se retirant avec
+lui.</p>
+
+<p>— Il s’en tirera, fit ce dernier à l’oreille de d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Et avec honneur, comte.</p>
+
+<p>Manicamp adressa à de Saint-Aignan et au capitaine un regard de
+remerciement qui passa inaperçu du roi.</p>
+
+<p>— Allons, allons, dit d’Artagnan en franchissant le seuil de la porte,
+j’avais mauvaise opinion de la génération nouvelle. Eh bien! je me
+trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.</p>
+
+<p>Valot précédait le favori et le capitaine.</p>
+
+<p>Le roi et Manicamp restèrent seuls dans le cabinet.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLVIII_Ou_dArtagnan_reconnait_quil_setait_trompe_et_que">Chapitre CLVIII — Où d’Artagnan reconnaît qu’il s’était trompé, et que
+c’était Manicamp qui avait raison</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le roi s’assura par lui-même, en allant jusqu’à la porte, que personne
+n’écoutait, et revint se placer précipitamment en face de son
+interlocuteur.</p>
+
+<p>— Çà! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de Manicamp,
+expliquez-vous.</p>
+
+<p>— Avec la plus grande franchise, Sire, répondit le jeune homme.</p>
+
+<p>— Et tout d’abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient tant au
+cœur que l’honneur des dames.</p>
+
+<p>— Voilà justement pourquoi je ménageais votre délicatesse, Sire.</p>
+
+<p>— Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu’il s’agissait
+d’une fille de ma belle-sœur, et que la personne en question,
+l’adversaire de Guiche, l’homme enfin que vous ne voulez pas nommer...</p>
+
+<p>— Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.</p>
+
+<p>— Oui. Vous dites donc que cet homme a offensé quelqu’un de chez Madame.</p>
+
+<p>— Mlle de La Vallière, oui, Sire.</p>
+
+<p>— Ah! fit le roi, comme s’il s’y fût attendu, et comme si cependant ce
+coup lui avait percé le cœur; ah! c’est Mlle de La Vallière que l’on
+outrageait?</p>
+
+<p>— Je ne dis point précisément qu’on l’outrageât, Sire.</p>
+
+<p>— Mais enfin...</p>
+
+<p>— Je dis qu’on parlait d’elle en termes peu convenables.</p>
+
+<p>— En termes peu convenables de Mlle de La Vallière! Et vous refusez de
+me dire quel était l’insolent?...</p>
+
+<p>— Sire, je croyais que c’était chose convenue, et que Votre Majesté
+avait renoncé à faire de moi un dénonciateur.</p>
+
+<p>— C’est juste, vous avez raison, reprit le roi en se modérant;
+d’ailleurs, je saurai toujours assez tôt le nom de celui qu’il me
+faudra punir.</p>
+
+<p>Manicamp vit bien que la question était retournée.</p>
+
+<p>Quant au roi, il s’aperçut qu’il venait de se laisser entraîner un peu
+loin.</p>
+
+<p>Aussi se reprit-il:</p>
+
+<p>— Et je punirai, non point parce qu’il s’agit de Mlle de La Vallière,
+bien que je l’estime particulièrement; mais parce que l’objet de la
+querelle est une femme. Or je prétends qu’à ma cour on respecte les
+femmes, et qu’on ne se querelle pas.</p>
+
+<p>Manicamp s’inclina.</p>
+
+<p>— Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que disait
+on de Mlle de La Vallière?</p>
+
+<p>— Mais Votre Majesté ne devine-t-elle pas?</p>
+
+<p>— Moi?</p>
+
+<p>— Votre Majesté sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se
+permettre les jeunes gens.</p>
+
+<p>— On disait sans doute qu’elle aimait quelqu’un, hasarda le roi.</p>
+
+<p>— C’est probable.</p>
+
+<p>— Mais Mlle de La Vallière a le droit d’aimer qui bon lui semble, dit
+le roi.</p>
+
+<p>— C’est justement ce que soutenait de Guiche.</p>
+
+<p>— Et c’est pour cela qu’il s’est battu?</p>
+
+<p>— Oui, Sire, pour cette seule cause.</p>
+
+<p>Le roi rougit.</p>
+
+<p>— Et, dit-il, vous n’en savez pas davantage?</p>
+
+<p>— Sur quel chapitre, Sire?</p>
+
+<p>— Mais sur le chapitre fort intéressant que vous racontez à cette heure.</p>
+
+<p>— Et quelle chose le roi veut-il que je sache?</p>
+
+<p>— Eh bien! par exemple, le nom de l’homme que La Vallière aime et que
+l’adversaire de de Guiche lui contestait le droit d’aimer?</p>
+
+<p>— Sire, je ne sais rien, je n’ai rien entendu, rien surpris; mais
+je tiens de Guiche pour un grand cœur, et, s’il s’est momentanément
+substitué au protecteur de La Vallière, c’est que ce protecteur était
+trop haut placé pour prendre lui-même sa défense.</p>
+
+<p>Ces mots étaient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le roi,
+mais, cette fois, de plaisir.</p>
+
+<p>Il frappa doucement sur l’épaule de Manicamp.</p>
+
+<p>— Allons, allons, vous êtes non seulement un spirituel garçon, monsieur
+de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je trouve votre ami
+de Guiche un paladin tout à fait de mon goût; vous le lui témoignerez,
+n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Ainsi donc, Sire, Votre Majesté me pardonne?</p>
+
+<p>— Tout à fait.</p>
+
+<p>— Et je suis libre?</p>
+
+<p>Le roi sourit et tendit la main à Manicamp.</p>
+
+<p>Manicamp saisit cette main et la baisa.</p>
+
+<p>— Et puis, ajouta le roi, vous contez à merveille.</p>
+
+<p>— Moi, Sire?</p>
+
+<p>— Vous m’avez fait un récit excellent de cet accident arrivé à de
+Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval
+s’abattant, je vois l’animal allant du cheval au cavalier. Vous ne
+racontez pas, monsieur, vous peignez.</p>
+
+<p>— Sire, je crois que Votre Majesté daigne se railler de moi, dit
+Manicamp.</p>
+
+<p>— Au contraire, fit Louis XIV sérieusement, je ris si peu, monsieur de
+Manicamp, que je veux que vous racontiez à tout le monde cette aventure.</p>
+
+<p>— L’aventure de l’affût?</p>
+
+<p>— Oui, telle que vous me l’avez contée, à moi, sans en changer un seul
+mot, vous comprenez?</p>
+
+<p>— Parfaitement, Sire.</p>
+
+<p>— Et vous la raconterez?</p>
+
+<p>— Sans perdre une minute.</p>
+
+<p>— Eh bien! maintenant, rappelez vous-même M. d’Artagnan; j’espère que
+vous n’en avez plus peur.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, dès que je suis sûr des bontés de Votre Majesté pour moi,
+je ne crains plus rien.</p>
+
+<p>— Appelez donc, dit le roi.</p>
+
+<p>Manicamp ouvrit la porte.</p>
+
+<p>— Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.</p>
+
+<p>D’Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrèrent.</p>
+
+<p>— Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que
+l’explication de M. de Manicamp m’a entièrement satisfait.</p>
+
+<p>D’Artagnan jeta à Valot d’un côté, et à Saint-Aignan de l’autre, un
+regard qui signifiait: «Eh bien! que vous disais-je?»</p>
+
+<p>Le roi entraîna Manicamp du côté de la porte, puis tout bas:</p>
+
+<p>— Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu’il se guérisse
+vite; je veux me hâter de le remercier au nom de toutes les dames, mais
+surtout qu’il ne recommence jamais.</p>
+
+<p>— Dût-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s’il s’agit
+de l’honneur de Votre Majesté.</p>
+
+<p>C’était direct. Mais, nous l’avons dit, le roi Louis XIV aimait
+l’encens, et, pourvu qu’on lui en donnât, il n’était pas très exigeant
+sur la qualité.</p>
+
+<p>— C’est bien, c’est bien, dit-il en congédiant Manicamp, je verrai de
+Guiche moi-même et je lui ferai entendre raison.</p>
+
+<p>Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette scène:</p>
+
+<p>— Monsieur d’Artagnan? dit-il.</p>
+
+<p>— Sire.</p>
+
+<p>— Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si trouble,
+vous qui d’ordinaire avez de si bons yeux?</p>
+
+<p>— J’ai la vue trouble, moi, Sire?</p>
+
+<p>— Sans doute.</p>
+
+<p>— Cela doit être certainement, puisque Votre Majesté le dit. Mais en
+quoi trouble, s’il vous plaît?</p>
+
+<p>— Mais à propos de cet événement du bois Rochin.</p>
+
+<p>— Ah! ah!</p>
+
+<p>— Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de deux
+hommes, vous avez relevé les détails d’un combat. Rien de tout cela n’a
+existé; illusion pure!</p>
+
+<p>— Ah! ah! fit encore d’Artagnan.</p>
+
+<p>— C’est comme ces piétinements du cheval, c’est comme ces indices
+de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose;
+seulement, la lutte a été longue et terrible, à ce qu’il paraît.</p>
+
+<p>— Ah! ah! continua d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Et quand je pense que j’ai un instant ajouté foi à une pareille
+erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.</p>
+
+<p>— En effet, Sire, il faut que j’aie eu la berlue, dit d’Artagnan avec
+une belle humeur qui charma le roi.</p>
+
+<p>— Vous en convenez, alors?</p>
+
+<p>— Pardieu! Sire, si j’en conviens!</p>
+
+<p>— De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?...</p>
+
+<p>— Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.</p>
+
+<p>— Et vous attribuez cette différence dans votre opinion?</p>
+
+<p>— Oh! à une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je revenais
+du bois Rochin, où je n’avais pour m’éclairer qu’une méchante lanterne
+d’écurie...</p>
+
+<p>— Tandis qu’à cette heure?...</p>
+
+<p>— À cette heure, j’ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de plus,
+les deux yeux du roi, qui éclairent comme des soleils.</p>
+
+<p>Le roi se mit à rire, et de Saint-Aignan à éclater.</p>
+
+<p>— C’est comme M. Valot, dit d’Artagnan reprenant la parole aux lèvres
+du roi, il s’est figuré que non seulement M. de Guiche avait été blessé
+par une balle, mais encore qu’il avait retiré une balle de sa poitrine.</p>
+
+<p>— Ma foi! dit Valot, j’avoue...</p>
+
+<p>— N’est-ce pas que vous l’avez cru? reprit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— C’est-à-dire, dit Valot, que non seulement je l’ai cru, mais qu’à
+cette heure encore j’en jurerais.</p>
+
+<p>— Eh bien! mon cher docteur, vous avez rêvé cela.</p>
+
+<p>— J’avais rêvé?</p>
+
+<p>— La blessure de M. de Guiche, rêve! la balle, rêve!... Ainsi,
+croyez-moi, n’en parlez plus.</p>
+
+<p>— Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d’Artagnan est bon.
+Ne parlez plus de votre rêve à personne, monsieur Valot, et, foi de
+gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir, messieurs. Oh!
+la triste chose qu’un affût au sanglier!</p>
+
+<p>— La triste chose, répéta d’Artagnan à pleine voix, qu’un affût au
+sanglier!</p>
+
+<p>Et il répéta encore ce mot par toutes les chambres où il passa.</p>
+
+<p>Et il sortit du château, emmenant Valot avec lui.</p>
+
+<p>— Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi à de Saint-Aignan,
+comment se nomme l’adversaire de de Guiche?</p>
+
+<p>De Saint-Aignan regarda le roi.</p>
+
+<p>— Oh! n’hésite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois pardonner.</p>
+
+<p>— De Wardes, dit de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Bien.</p>
+
+<p>Puis, rentrant chez lui vivement:</p>
+
+<p>— Pardonner n’est pas oublier, dit Louis XIV.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLIX_Comment_il_est_bon_davoir_deux_cordes_a_son_arc">Chapitre CLIX — Comment il est bon d’avoir deux cordes à son arc</h2>
+</div>
+
+
+<p>Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d’avoir si bien réussi,
+quand, en arrivant au bas de l’escalier et passant devant une portière,
+il se sentit tout à coup tirer par une manche.</p>
+
+<p>Il se retourna et reconnut Montalais qui l’attendait au passage, et
+qui, mystérieusement, le corps penché en avant et la voix basse, lui
+dit:</p>
+
+<p>— Monsieur, venez vite, je vous prie.</p>
+
+<p>— Et où cela, mademoiselle? demanda Manicamp.</p>
+
+<p>— D’abord, un véritable chevalier ne m’eût point fait cette question,
+il m’eût suivie sans avoir besoin d’explication aucune.</p>
+
+<p>— Eh bien! mademoiselle, dit Manicamp, je suis prêt à me conduire en
+vrai chevalier.</p>
+
+<p>— Non, il est trop tard, et vous n’en avez pas le mérite. Nous allons
+chez Madame; venez.</p>
+
+<p>— Ah! ah! fit Manicamp. Allons chez Madame.</p>
+
+<p>Et il suivit Montalais, qui courait devant lui légère comme Galatée.</p>
+
+<p>«Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne
+crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous essaierons
+cependant, et, au besoin... ma fois! au besoin, nous trouverons autre
+chose.»</p>
+
+<p>Montalais courait toujours.</p>
+
+<p>«Comme c’est fatigant, pensa Manicamp, d’avoir à la fois besoin de son
+esprit et de ses jambes!»</p>
+
+<p>Enfin on arriva.</p>
+
+<p>Madame avait achevé sa toilette de nuit; elle était en déshabillé
+élégant; mais on comprenait que cette toilette était faite avant
+qu’elle eût à subir les émotions qui l’agitaient.</p>
+
+<p>Elle attendait avec une impatience visible.</p>
+
+<p>Aussi Montalais et Manicamp la trouvèrent-ils debout près de la porte.</p>
+
+<p>Au bruit de leurs pas, Madame était venue au-devant d’eux.</p>
+
+<p>— Ah! dit-elle, enfin!</p>
+
+<p>— Voici M. de Manicamp, répondit Montalais.</p>
+
+<p>Manicamp s’inclina respectueusement.</p>
+
+<p>Madame fit signe à Montalais de se retirer. La jeune fille obéit.</p>
+
+<p>Madame la suivit des yeux en silence, jusqu’à ce que la porte se fût
+refermée derrière elle; puis, se retournant vers Manicamp:</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il donc et que m’apprend-on, monsieur de Manicamp? dit-elle;
+il y a quelqu’un de blessé au château?</p>
+
+<p>— Oui, madame, malheureusement... M. de Guiche.</p>
+
+<p>— Oui, M. de Guiche, répéta la princesse. En effet, je l’avais entendu
+dire, mais non affirmer. Ainsi, bien véritablement, c’est à M. de
+Guiche qu’est arrivée cette infortune?</p>
+
+<p>— À lui-même, madame.</p>
+
+<p>— Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la princesse, que
+les duels sont antipathiques au roi?</p>
+
+<p>— Certes, madame; mais un duel avec une bête fauve n’est pas
+justiciable de Sa Majesté.</p>
+
+<p>— Oh! vous ne me ferez pas l’injure de croire que j’ajouterai foi
+à cette fable absurde répandue je ne sais trop dans quel but, et
+prétendant que M. de Guiche a été blessé par un sanglier. Non,
+non, monsieur; la vérité est connue, et, dans ce moment, outre le
+désagrément de sa blessure, M. de Guiche court le risque de sa liberté.</p>
+
+<p>— Hélas! madame, dit Manicamp, je le sais bien; mais qu’y faire?</p>
+
+<p>— Vous avez vu Sa Majesté?</p>
+
+<p>— Oui, madame.</p>
+
+<p>— Que lui avez-vous dit?</p>
+
+<p>— Je lui ai raconté comment M. de Guiche avait été à l’affût, comment
+un sanglier était sorti du bois Rochin, comment M. de Guiche avait tiré
+sur lui, et comment enfin l’animal furieux était revenu sur le tireur,
+avait tué son cheval et l’avait lui-même grièvement blessé.</p>
+
+<p>— Et le roi a cru tout cela?</p>
+
+<p>— Parfaitement.</p>
+
+<p>— Oh! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez
+beaucoup.</p>
+
+<p>Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps un
+coup d’œil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait impassible et
+sans mouvement à la place qu’il avait adoptée en entrant. Enfin, elle
+s’arrêta.</p>
+
+<p>— Cependant, dit-elle, tout le monde s’accorde ici à donner une autre
+cause à cette blessure.</p>
+
+<p>— Et quelle cause, madame? fit Manicamp, puis-je, sans indiscrétion,
+adresser cette question à Votre Altesse?</p>
+
+<p>— Vous demandez cela, vous, l’ami intime de M. de Guiche? vous, son
+confident?</p>
+
+<p>— Oh! madame, l’ami intime, oui; son confident, non. De Guiche est
+un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont même,
+certainement, mais qui ne les disent pas. De Guiche est discret, madame.</p>
+
+<p>— Eh bien! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui, c’est
+donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la princesse
+avec dépit; car, en vérité, le roi pourrait vous interroger une seconde
+fois, et si, cette seconde fois, vous lui faisiez le même conte qu’à la
+première, il pourrait bien ne pas s’en contenter.</p>
+
+<p>— Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans l’erreur à l’égard
+du roi. Sa Majesté a été fort satisfaite de moi, je vous jure.</p>
+
+<p>— Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que cela
+prouve une seule chose, c’est que Sa Majesté est très facile à
+satisfaire.</p>
+
+<p>— Je crois que Votre Altesse a tort de s’arrêter à cette opinion. Sa
+Majesté est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.</p>
+
+<p>— Et croyez-vous qu’elle vous saura gré de votre officieux mensonge,
+quand demain elle apprendra que M. de Guiche a eu pour M. de
+Bragelonne, son ami, une querelle qui a dégénéré en rencontre?</p>
+
+<p>— Une querelle pour M. de Bragelonne? dit Manicamp de l’air le plus
+naïf qu’il y ait au monde; que me fait donc l’honneur de me dire Votre
+Altesse?</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il d’étonnant? M. de Guiche est susceptible, irritable, il
+s’emporte facilement.</p>
+
+<p>— Je tiens, au contraire, madame, M. de Guiche pour très patient, et
+n’être jamais susceptible et irritable qu’avec les plus justes motifs.</p>
+
+<p>— Mais n’est-ce pas un juste motif que l’amitié? dit la princesse.</p>
+
+<p>— Oh! certes, madame, et surtout pour un cœur comme le sien.</p>
+
+<p>— Eh bien! M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne nierez
+pas ce fait?</p>
+
+<p>— Un très grand ami.</p>
+
+<p>— Eh bien! M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et comme
+M. de Bragelonne était absent et ne pouvait se battre, il s’est battu
+pour lui.</p>
+
+<p>Manicamp se mit à sourire, et fit deux ou trois mouvements de tête et
+d’épaules qui signifiaient: «Dame! si vous le voulez absolument...»</p>
+
+<p>— Mais enfin, dit la princesse impatientée, parlez!</p>
+
+<p>— Moi?</p>
+
+<p>— Sans doute; il est évident que vous n’êtes pas de mon avis, et que
+vous avez quelque chose à dire.</p>
+
+<p>— Je n’ai à dire, madame, qu’une seule chose.</p>
+
+<p>— Dites-la!</p>
+
+<p>— C’est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites
+l’honneur de me raconter.</p>
+
+<p>— Comment! vous ne comprenez pas un mot à cette querelle de M. de
+Guiche avec M. de Wardes? s’écria la princesse presque irritée.</p>
+
+<p>Manicamp se tut.</p>
+
+<p>— Querelle, continua-t-elle, née d’un propos plus ou moins malveillant
+ou plus ou moins fondé sur la vertu de certaine dame?</p>
+
+<p>— Ah! de certaine dame? Ceci est autre chose, dit Manicamp.</p>
+
+<p>— Vous commencez à comprendre, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Votre Altesse m’excusera, mais je n’ose...</p>
+
+<p>— Vous n’osez pas? dit Madame exaspérée. Eh bien! attendez, je vais
+oser, moi.</p>
+
+<p>— Madame, madame! s’écria Manicamp, comme s’il était effrayé, faites
+attention à ce que vous allez dire.</p>
+
+<p>— Ah! il paraît que, si j’étais un homme, vous vous battriez avec moi,
+malgré les édits de Sa Majesté, comme M. de Guiche s’est battu avec M.
+de Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La Vallière.</p>
+
+<p>— De Mlle de La Vallière! s’écria Manicamp en faisant un soubresaut
+subit comme s’il était à cent lieues de s’attendre à entendre prononcer
+ce nom.</p>
+
+<p>— Oh! qu’avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi? dit
+Madame avec ironie; auriez-vous l’impertinence de douter, vous, de
+cette vertu?</p>
+
+<p>— Mais il ne s’agit pas le moins du monde, en tout cela, de la vertu de
+Mlle de La Vallière, madame.</p>
+
+<p>— Comment! lorsque deux hommes se sont brûlé la cervelle pour une
+femme, vous dites qu’elle n’a rien à faire dans tout cela et qu’il
+n’est point question d’elle? Ah! je ne vous croyais pas si bon
+courtisan, monsieur de Manicamp.</p>
+
+<p>— Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voilà bien loin
+de compte. Vous me faites l’honneur de me parler une langue, et moi, à
+ce qu’il paraît, j’en parle une autre.</p>
+
+<p>— Plaît-il?</p>
+
+<p>— Pardon, j’ai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire que MM.
+de Guiche et de Wardes s’étaient battus pour Mlle de La Vallière.</p>
+
+<p>— Mais oui.</p>
+
+<p>— Pour Mlle de La Vallière, n’est-ce pas? répéta Manicamp.</p>
+
+<p>— Eh! mon Dieu, je ne dis pas que M. de Guiche s’occupât en personne de
+Mlle de La Vallière; mais qu’il s’en est occupé par procuration.</p>
+
+<p>— Par procuration!</p>
+
+<p>— Voyons, ne faites donc pas toujours l’homme effaré. Ne sait-on pas
+ici que M. de Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière, et qu’en
+partant pour la mission que le roi lui a confiée à Londres, il a chargé
+son ami, M. de Guiche, de veiller sur cette intéressante personne?</p>
+
+<p>— Ah! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite.</p>
+
+<p>— De tout, je vous en préviens.</p>
+
+<p>Manicamp se mit à rire, action qui faillit exaspérer la princesse,
+laquelle n’était pas, comme on le sait, d’une humeur bien endurante.</p>
+
+<p>— Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse, enterrons
+toute cette affaire, qui ne sera jamais bien éclaircie.</p>
+
+<p>— Oh! quant à cela, il n’y a plus rien à faire, et les éclaircissements
+sont complets. Le roi saura que de Guiche a pris parti pour cette
+petite aventurière qui se donne des airs de grande dame; il saura que
+M. de Bragelonne ayant nommé pour son gardien ordinaire du jardin des
+Hespérides son ami M. de Guiche, celui-ci a donné le coup de dent
+requis au marquis de Wardes, qui osait porter la main sur la pomme
+d’or. Or, vous n’êtes pas sans savoir, monsieur de Manicamp, vous qui
+savez si bien toutes choses, que le roi convoite de son côté le fameux
+trésor, et que peut-être saura-t-il mauvais gré à M. de Guiche de s’en
+constituer le défenseur. Êtes-vous assez renseigné maintenant, et vous
+faut-il un autre avis? Parlez, demandez.</p>
+
+<p>— Non, madame, non, je ne veux rien savoir de plus.</p>
+
+<p>— Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur de
+Manicamp, sachez que l’indignation de Sa Majesté sera suivie d’effets
+terribles. Chez les princes d’un caractère comme l’est celui du roi, la
+colère amoureuse est un ouragan.</p>
+
+<p>— Que vous apaisez, vous, madame.</p>
+
+<p>— Moi! s’écria la princesse avec un geste de violente ironie; moi! et à
+quel titre?</p>
+
+<p>— Parce que vous n’aimez pas les injustices, madame.</p>
+
+<p>— Et ce serait une injustice, selon vous, que d’empêcher le roi de
+faire ses affaires d’amour?</p>
+
+<p>— Vous intercéderez cependant en faveur de M. de Guiche.</p>
+
+<p>— Eh! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse d’un ton
+plein de hauteur.</p>
+
+<p>— Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le
+répète, vous défendrez M. de Guiche auprès du roi.</p>
+
+<p>— Moi?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Et comment cela?</p>
+
+<p>— Parce que la cause de M. de Guiche, c’est la vôtre, madame, dit tout
+bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de s’allumer.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>— Je dis, madame, que, dans le nom de La Vallière, à propos de cette
+défense prise par M. de Guiche pour M. de Bragelonne absent, je
+m’étonne que Votre Altesse n’ait pas deviné un prétexte.</p>
+
+<p>— Un prétexte?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Mais un prétexte à quoi? répéta en balbutiant la princesse que
+venaient d’instruire les regards de Manicamp.</p>
+
+<p>— Maintenant, madame, dit le jeune homme, j’en ai dit assez, je
+présume, pour engager Votre Altesse à ne pas charger, devant le roi, ce
+pauvre de Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimitiés fomentées
+par un certain parti très opposé au vôtre.</p>
+
+<p>— Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui
+n’aiment point Mlle de La Vallière, et même peut-être quelques-uns de
+ceux qui l’aiment, en voudront au comte?</p>
+
+<p>— Oh! Madame, poussez-vous aussi loin l’obstination, et n’ouvrirez-vous
+point l’oreille aux paroles d’un ami dévoué? Faut-il que je m’expose à
+vous déplaire, faut-il que je vous nomme, malgré moi, la personne qui
+fut la véritable cause de la querelle?</p>
+
+<p>— La personne! fit Madame en rougissant.</p>
+
+<p>— Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre de Guiche
+irrité, furieux, exaspéré de tous ces bruits qui courent sur cette
+personne? Faut-il, si vous vous obstinez à ne pas la reconnaître, et
+si, moi, le respect continue de m’empêcher de la nommer, faut-il que
+je vous rappelle les scènes de Monsieur avec milord de Buckingham,
+les insinuations lancées à propos de cet exil du duc? Faut-il que je
+vous retrace les soins du comte à plaire, à observer, à protéger cette
+personne pour laquelle seule il vit, pour laquelle seule il respire? Eh
+bien! je le ferai, et quand je vous aurai rappelé tout cela, peut-être
+comprendrez-vous que le comte, à bout de patience, harcelé depuis
+longtemps par de Wardes, au premier mot désobligeant que celui-ci aura
+prononcé sur cette personne, aura pris feu et respiré la vengeance.</p>
+
+<p>La princesse cacha son visage dans ses mains.</p>
+
+<p>— Monsieur! monsieur! s’écria-t-elle, savez-vous bien ce que vous dites
+là et à qui vous le dites?</p>
+
+<p>— Alors, madame, poursuivit Manicamp comme s’il n’eût point entendu les
+exclamations de la princesse, rien ne vous étonnera plus, ni l’ardeur
+du comte à chercher cette querelle, ni son adresse merveilleuse à
+la transporter sur un terrain étranger à vos intérêts. Cela surtout
+est prodigieux d’habileté et de sang-froid; et, si la personne
+pour laquelle le comte de Guiche s’est battu et a versé son sang,
+en réalité, doit quelque reconnaissance au pauvre blessé, ce n’est
+vraiment pas pour le sang qu’il a perdu, pour la douleur qu’il a
+soufferte, mais pour sa démarche à l’endroit d’un honneur qui lui est
+plus précieux que le sien.</p>
+
+<p>— Oh! s’écria Madame comme si elle eût été seule; oh! ce serait
+véritablement à cause de moi?</p>
+
+<p>Manicamp put respirer; il avait bravement gagné le temps du repos: il
+respira.</p>
+
+<p>Madame, de son côté, demeura quelque temps plongée dans une rêverie
+douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements précipités de son
+sein, à la langueur de ses yeux, aux pressions fréquentes de sa main
+sur son cœur.</p>
+
+<p>Mais, chez elle, la coquetterie n’était pas une passion inerte;
+c’était, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui les
+trouvait.</p>
+
+<p>— Alors, dit-elle, le comte aura obligé deux personnes à la fois, car
+M. de Bragelonne aussi doit à M. de Guiche une grande reconnaissance;
+d’autant plus grande, que, partout et toujours, Mlle de La Vallière
+passera pour avoir été défendue par ce généreux champion.</p>
+
+<p>Manicamp comprit qu’il demeurait un reste de doute dans le cœur de la
+princesse, et son esprit s’échauffa par la résistance.</p>
+
+<p>— Beau service, en vérité, dit-il, que celui qu’il a rendu à Mlle de
+La Vallière! beau service que celui qu’il a rendu à M. de Bragelonne!
+Le duel a fait un éclat qui déshonore à moitié cette jeune fille, un
+éclat qui la brouille nécessairement avec le vicomte. Il en résulte
+que le coup de pistolet de M. de Wardes a eu trois résultats au lieu
+d’un: il tue à la fois l’honneur d’une femme, le bonheur d’un homme,
+et peut-être, en même temps, a-t-il blessé à mort un des meilleurs
+gentilshommes de France! Ah! madame! votre logique est bien froide:
+elle condamne toujours, elle n’absout jamais.</p>
+
+<p>Les derniers mots de Manicamp battirent en brèche le dernier doute
+demeuré non pas dans le cœur, mais dans l’esprit de Madame. Ce n’était
+plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec ses
+soupçonneux retours, c’était un cœur qui venait de sentir le froid
+profond d’une blessure.</p>
+
+<p>— Blessé à mort! murmura-t-elle d’une voix haletante; oh! monsieur de
+Manicamp, n’avez-vous pas dit blessé à mort?</p>
+
+<p>Manicamp ne répondit que par un profond soupir.</p>
+
+<p>— Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement blessé?
+continua la princesse.</p>
+
+<p>— Eh! madame, il a une main brisée et une balle dans la poitrine.</p>
+
+<p>— Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec l’excitation de
+la fièvre, c’est affreux, monsieur de Manicamp! Une main brisée,
+dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu! Et c’est ce lâche, ce
+misérable, c’est cet assassin de de Wardes qui a fait cela! Décidément,
+le Ciel n’est pas juste.</p>
+
+<p>Manicamp paraissait en proie à une violente émotion. Il avait, en
+effet, déployé beaucoup d’énergie dans la dernière partie de son
+plaidoyer.</p>
+
+<p>Quant à Madame, elle n’en était plus à calculer les convenances;
+lorsque chez elle la passion parlait, colère ou sympathie, rien n’en
+arrêtait plus l’élan.</p>
+
+<p>Madame s’approcha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur un
+siège, comme si la douleur était une assez puissante excuse à commettre
+une infraction aux lois de l’étiquette.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc.</p>
+
+<p>Manicamp releva la tête.</p>
+
+<p>— M. de Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort?</p>
+
+<p>— Deux fois, madame, dit-il: d’abord, à cause de l’hémorragie qui s’est
+déclarée, une artère ayant été offensée à la main; ensuite, à cause
+de la blessure de la poitrine qui aurait, le médecin le craignait du
+moins, offensé quelque organe essentiel.</p>
+
+<p>— Alors il peut mourir?</p>
+
+<p>— Mourir, oui, madame, et sans même avoir la consolation de savoir que
+vous avez connu son dévouement.</p>
+
+<p>— Vous le lui direz.</p>
+
+<p>— Moi?</p>
+
+<p>— Oui; n’êtes-vous pas son ami?</p>
+
+<p>— Moi? oh! non, madame, je ne dirai à M. de Guiche, si le malheureux
+est encore en état de m’entendre, je ne lui dirai que ce que j’ai vu,
+c’est-à-dire votre cruauté pour lui.</p>
+
+<p>— Monsieur, oh! vous ne commettrez pas cette barbarie.</p>
+
+<p>— Oh! si fait, madame, je dirai cette vérité, car, enfin, la nature est
+puissante chez un homme de son âge. Les médecins sont savants, et si,
+par hasard, le pauvre comte survivait à sa blessure, je ne voudrais pas
+qu’il restât exposé à mourir de la blessure du cœur après avoir échappé
+à celle du corps.</p>
+
+<p>Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut
+vouloir prendre congé.</p>
+
+<p>— Au moins, monsieur, dit Madame en l’arrêtant d’un air presque
+suppliant, vous voudrez bien me dire en quel état se trouve le malade;
+quel est le médecin qui le soigne?</p>
+
+<p>— Il est fort mal, madame, voilà pour son état. Quant à son médecin,
+c’est le médecin de Sa Majesté elle-même, M. Valot. Celui-ci est, en
+outre, assisté du confrère chez lequel M. de Guiche a été transporté.</p>
+
+<p>— Comment! il n’est pas au château? fit Madame.</p>
+
+<p>— Hélas! madame, le pauvre garçon était si mal, qu’il n’a pu être amené
+jusqu’ici.</p>
+
+<p>— Donnez-moi l’adresse, monsieur, dit vivement la princesse: j’enverrai
+quérir de ses nouvelles.</p>
+
+<p>— Rue du Feurre; une maison de briques avec des volets blancs. Le nom
+du médecin est inscrit sur la porte.</p>
+
+<p>— Vous retournez près du blessé, monsieur de Manicamp?</p>
+
+<p>— Oui, madame.</p>
+
+<p>— Alors il convient que vous me rendiez un service.</p>
+
+<p>— Je suis aux ordres de Votre Altesse.</p>
+
+<p>— Faites ce que vous vouliez faire: retournez près de M. de Guiche,
+éloignez tous les assistants; veuillez vous éloigner vous-même.</p>
+
+<p>— Madame...</p>
+
+<p>— Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voilà le fait; n’y
+voyez pas autre chose que ce qui s’y trouve, ne demandez pas autre
+chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes femmes, deux
+peut-être, à cause de l’heure avancée; je ne voudrais pas qu’elles vous
+vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas que vous les vissiez:
+ce sont des scrupules que vous devez comprendre, vous surtout, monsieur
+de Manicamp, qui devinez tout.</p>
+
+<p>— Oh! madame, parfaitement; je puis même faire mieux, je marcherai
+devant vos messagères; ce sera à la fois un moyen de leur indiquer
+sûrement la route et de les protéger si le hasard faisait qu’elles
+eussent, contre toute probabilité, besoin de protection.</p>
+
+<p>— Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficulté
+aucune, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Certes, madame; car, passant le premier, j’aplanirais ces
+difficultés, si le hasard faisait qu’elles existassent.</p>
+
+<p>— Eh bien! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas de
+l’escalier.</p>
+
+<p>— J’y vais, madame.</p>
+
+<p>— Attendez.</p>
+
+<p>Manicamp s’arrêta.</p>
+
+<p>— Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez, sans
+vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte.</p>
+
+<p>— Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que je m’y
+trompasse?</p>
+
+<p>— On frappera trois fois doucement dans les mains.</p>
+
+<p>— Oui, madame.</p>
+
+<p>— Allez, allez.</p>
+
+<p>Manicamp se retourna, salua une dernière fois, et sortit la joie dans
+le cœur. Il n’ignorait pas, en effet, que la présence de Madame était
+le meilleur baume à appliquer sur les plaies du blessé.</p>
+
+<p>Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que le bruit d’une porte qu’on
+ouvrait et qu’on refermait avec précaution parvint jusqu’à lui. Puis il
+entendit les pas légers glissant le long de la rampe, puis les trois
+coups frappés dans les mains, c’est-à-dire le signal convenu.</p>
+
+<p>Il sortit aussitôt, et, fidèle à sa parole, se dirigea, sans retourner
+la tête, à travers les rues de Fontainebleau, vers la demeure du
+médecin.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLX_M_Malicorne_archiviste_du_royaume_de_France">Chapitre CLX — M. Malicorne, archiviste du royaume de France</h2>
+</div>
+
+
+<p>Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert d’un
+demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de Manicamp.</p>
+
+<p>Au premier étage, derrière les rideaux de damas rouge, brillait la
+douce lueur d’une lampe posée sur un dressoir.</p>
+
+<p>À l’autre extrémité de la même chambre, dans un lit à colonnes torses,
+fermé de rideaux pareils à ceux qui éteignaient le feu de la lampe,
+reposait de Guiche, la tête élevée sur un double oreiller, les yeux
+noyés dans un brouillard épais; de longs cheveux noirs, bouclés,
+éparpillés sur le lit, paraient de leur désordre les tempes sèches et
+pâles du jeune homme.</p>
+
+<p>On sentait que la fièvre était la principale hôtesse de cette chambre.</p>
+
+<p>De Guiche rêvait. Son esprit suivait, à travers les ténèbres, un de ces
+rêves du délire comme Dieu en envoie sur la route de la mort à ceux qui
+vont tomber dans l’univers de l’éternité.</p>
+
+<p>Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet.</p>
+
+<p>Manicamp monta les degrés avec précipitation; seulement, au seuil, il
+s’arrêta, poussa doucement la porte, passa la tête dans la chambre, et,
+voyant que tout était tranquille, il s’approcha, sur la pointe du pied,
+du grand fauteuil de cuir, échantillon mobilier du règne de Henri IV,
+et, voyant que la garde-malade s’y était naturellement endormie, il la
+réveilla et la pria de passer dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>Puis, debout près du lit, il demeura un instant à se demander s’il
+fallait réveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Mais, comme derrière la portière il commençait à entendre le
+frémissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses
+compagnes de route, comme il voyait déjà cette portière impatiente se
+soulever, il s’effaça le long du lit et suivit la garde-malade dans la
+chambre voisine.</p>
+
+<p>Alors, au moment même où il disparaissait, la draperie se souleva et
+les deux femmes entrèrent dans la chambre qu’il venait de quitter.</p>
+
+<p>Celle qui était entrée la première fit à sa compagne un geste impérieux
+qui la cloua sur un escabeau près de la porte.</p>
+
+<p>Puis elle s’avança résolument vers le lit, fit glisser les rideaux sur
+la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derrière le chevet.</p>
+
+<p>Elle vit alors la figure pâlie du comte; elle vit sa main droite,
+enveloppée d’un linge éblouissant de blancheur, se dessiner sur la
+courtepointe à ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit de
+douleur.</p>
+
+<p>Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait s’élargissant
+sur ce linge.</p>
+
+<p>La poitrine blanche du jeune homme était découverte, comme si le frais
+de la nuit eût dû aider sa respiration. Une petite bandelette attachait
+l’appareil de la blessure, autour de laquelle s’élargissait un cercle
+bleuâtre de sang extravasé.</p>
+
+<p>Un soupir profond s’exhala de la bouche de la jeune femme. Elle
+s’appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son
+masque ce douloureux spectacle.</p>
+
+<p>Un souffle rauque et strident passait comme le râle de la mort par les
+dents serrées du comte.</p>
+
+<p>La dame masquée saisit la main gauche du blessé.</p>
+
+<p>Cette main brûlait comme un charbon ardent.</p>
+
+<p>Mais, au moment où se posa dessus la main glacée de la dame, l’action
+de ce froid fut telle, que de Guiche ouvrit les yeux et tâcha de
+rentrer dans la vie en animant son regard.</p>
+
+<p>La première chose qu’il aperçut, fut le fantôme dressé devant la
+colonne de son lit.</p>
+
+<p>À cette vue, ses yeux se dilatèrent, mais sans que l’intelligence y
+allumât sa pure étincelle.</p>
+
+<p>Alors la dame fit un signe à sa compagne, qui était demeurée près de
+la porte; sans doute celle-ci avait sa leçon faite, car, d’une voix
+clairement accentuée, et sans hésitation aucune, elle prononça ces mots:</p>
+
+<p>— Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir comment
+vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous témoigner par ma
+bouche tout le regret qu’elle éprouve de vous voir souffrir.</p>
+
+<p>Au mot <i>Madame</i>, de Guiche fit un mouvement; il n’avait point encore
+remarqué la personne à laquelle appartenait cette voix.</p>
+
+<p>Il se retourna donc naturellement vers le point d’où venait cette voix.</p>
+
+<p>Mais, comme la main glacée ne l’avait point abandonné, il en revint à
+regarder ce fantôme immobile.</p>
+
+<p>— Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il d’une voix affaiblie,
+ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette chambre?</p>
+
+<p>— Oui, répondit le fantôme d’une voix presque inintelligible et en
+baissant la tête.</p>
+
+<p>— Eh bien! fit le blessé avec effort, merci. Dites à Madame que je ne
+regrette plus de mourir, puisqu’elle s’est souvenue de moi.</p>
+
+<p>À ce mot mourir, prononcé par un mourant, la dame masquée ne put
+retenir ses larmes, qui coulèrent sous son masque et apparurent sur ses
+joues à l’endroit où le masque cessait de les couvrir.</p>
+
+<p>De Guiche, s’il eût été plus maître de ses sens, les eût vues rouler en
+perles brillantes et tomber sur son lit.</p>
+
+<p>La dame, oubliant qu’elle avait un masque, porta la main à ses yeux
+pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours agaçant et
+froid, elle arracha le masque avec colère et le jeta sur le parquet.</p>
+
+<p>À cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir d’un nuage,
+de Guiche poussa un cri et tendit les bras.</p>
+
+<p>Mais toute parole expira sur ses lèvres, comme toute force dans ses
+veines.</p>
+
+<p>Sa main droite, qui avait suivi l’impulsion de la volonté sans calculer
+son degré de puissance, sa main droite retomba sur le lit, et, tout
+aussitôt, ce linge si blanc fut rougi d’une tache plus large.</p>
+
+<p>Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se
+fermaient comme s’il eût commencé d’entrer en lutte avec l’ange
+indomptable de la mort.</p>
+
+<p>Puis, après quelques mouvements sans volonté, la tête se retrouva
+immobile sur l’oreiller.</p>
+
+<p>Seulement, de pâle, elle était devenue livide.</p>
+
+<p>La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement à l’habitude, la peur
+fut attractive.</p>
+
+<p>Elle se pencha vers le jeune homme, dévorant de son souffle ce visage
+froid et décoloré, qu’elle toucha presque; puis elle déposa un rapide
+baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secoué comme par une
+décharge électrique, se réveilla une seconde fois, ouvrit de grands
+yeux sans pensée, et retomba dans un évanouissement profond.</p>
+
+<p>— Allons, dit-elle à sa compagne, allons, nous ne pouvons demeurer plus
+longtemps ici; j’y ferais quelque folie.</p>
+
+<p>— Madame! madame! Votre Altesse oublie son masque, dit la vigilante
+compagne.</p>
+
+<p>— Ramassez-le, répondit sa maîtresse en se glissant éperdue par
+l’escalier.</p>
+
+<p>Et, comme la porte de la rue était restée entrouverte, les deux
+oiseaux légers passèrent par cette ouverture, et, d’une course légère,
+regagnèrent le palais.</p>
+
+<p>L’une des deux dames monta jusqu’aux appartements de Madame, où elle
+disparut.</p>
+
+<p>L’autre entra dans l’appartement des filles d’honneur, c’est-à-dire à
+l’entresol.</p>
+
+<p>Arrivée à sa chambre, elle s’assit devant une table, et, sans se donner
+le temps de respirer, elle se mit à écrire le billet suivant:</p>
+
+<p>«Ce soir, Madame a été voir M. de Guiche. Tout va à merveille de ce
+côté. Allez du vôtre, et surtout brûlez ce papier.»</p>
+
+<p>Puis elle plia la lettre en lui donnant une forme longue, et, sortant
+de chez elle avec précaution, elle traversa un corridor qui conduisait
+au service des gentilshommes de Monsieur.</p>
+
+<p>Là, elle s’arrêta devant une porte, sous laquelle, ayant heurté deux
+coups secs, elle glissa le papier et s’enfuit.</p>
+
+<p>Alors, revenant chez elle, elle fit disparaître toute trace de sa
+sortie et de l’écriture du billet.</p>
+
+<p>Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le but
+que nous venons de dire, elle aperçut sur la table le masque de Madame
+qu’elle avait rapporté suivant l’ordre de sa maîtresse, mais qu’elle
+avait oublié de lui remettre.</p>
+
+<p>— Oh! oh! dit-elle, n’oublions pas de faire demain ce que j’ai oublié
+de faire aujourd’hui.</p>
+
+<p>Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son pouce
+humide, elle regarda son pouce.</p>
+
+<p>Il était non seulement humide, mais rougi.</p>
+
+<p>Le masque était tombé sur une de ces taches de sang qui, nous l’avons
+dit, maculaient le parquet, et, de l’extérieur noir, qui avait été mis
+par le hasard en contact avec lui, le sang avait passé à l’intérieur et
+tachait la batiste blanche.</p>
+
+<p>— Oh! oh! dit Montalais, car nos lecteurs l’ont sans doute déjà
+reconnue à toutes les manœuvres que nous avons décrites, oh! oh! je ne
+lui rendrai plus ce masque, il est trop précieux maintenant.</p>
+
+<p>Et, se levant, elle courut à un coffret de bois d’érable qui renfermait
+plusieurs objets de toilette et de parfumerie.</p>
+
+<p>— Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil dépôt n’est pas de ceux que
+l’on abandonne à l’aventure.</p>
+
+<p>Puis, après un moment de silence et avec un sourire qui n’appartenait
+qu’à elle:</p>
+
+<p>— Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave chevalier,
+tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres de La Vallière,
+celles de Raoul, toute cette amoureuse collection enfin qui fera un
+jour l’histoire de France et l’histoire de la royauté. Tu iras chez
+M. Malicorne, continua la folle en riant, tandis qu’elle commençait à
+se déshabiller; chez ce digne M. Malicorne, dit-elle en soufflant sa
+bougie, qui croit n’être que maître des appartements de Monsieur, et
+que je fais, moi, archiviste et historiographe de la maison de Bourbon
+et des meilleures maisons du royaume. Qu’il se plaigne, maintenant, ce
+bourru de Malicorne!</p>
+
+<p>Et elle tira ses rideaux et s’endormit.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXI_Le_voyage">Chapitre CLXI — Le voyage</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le lendemain, jour indiqué pour le départ, le roi, à onze heures
+sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degré pour
+aller prendre son carrosse, attelé de six chevaux piaffant au bas de
+l’escalier.</p>
+
+<p>Toute la cour attendait dans le Fer-à-cheval en habits de voyage; et
+c’était un brillant spectacle que cette quantité de chevaux sellés, de
+carrosses attelés, d’hommes et de femmes entourés de leurs officiers,
+de leurs valets et de leurs pages.</p>
+
+<p>Le roi monta dans son carrosse accompagné des deux reines.</p>
+
+<p>Madame en fit autant avec Monsieur.</p>
+
+<p>Les filles d’honneur imitèrent cet exemple et prirent place, deux par
+deux, dans les carrosses qui leur étaient destinés.</p>
+
+<p>Le carrosse du roi prit la tête, puis vint celui de Madame, puis les
+autres suivirent, selon l’étiquette.</p>
+
+<p>Le temps était chaud; un léger souffle d’air, qu’on avait pu croire
+assez fort le matin pour rafraîchir l’atmosphère, fut bientôt embrasé
+par le soleil caché sous les nuages, et ne s’infiltra plus, à travers
+cette chaude vapeur qui s’élevait du sol, que comme un vent brûlant
+qui soulevait une fine poussière et frappait au visage les voyageurs
+pressés d’arriver.</p>
+
+<p>Madame fut la première qui se plaignit de la chaleur.</p>
+
+<p>Monsieur lui répondit en se renversant dans le carrosse comme un homme
+qui va s’évanouir, et il s’inonda de sels et d’eaux de senteur, tout en
+poussant de profonds soupirs.</p>
+
+<p>Alors Madame lui dit de son air le plus aimable:</p>
+
+<p>— En vérité, monsieur, je croyais que vous eussiez été assez galant,
+par la chaleur qu’il fait, pour me laisser mon carrosse à moi toute
+seule et faire la route à cheval.</p>
+
+<p>— À cheval! s’écria le prince avec un accent d’effroi qui fit voir
+combien il était loin d’adhérer à cet étrange projet; à cheval! Mais
+vous n’y pensez pas, madame, toute ma peau s’en irait par pièces au
+contact de ce vent de feu.</p>
+
+<p>Madame se mit à rire.</p>
+
+<p>— Vous prendrez mon parasol, dit-elle.</p>
+
+<p>— Et la peine de le tenir? répondit Monsieur avec le plus grand
+sang-froid. D’ailleurs, je n’ai pas de cheval.</p>
+
+<p>— Comment! pas de cheval? répliqua la princesse, qui, si elle ne
+gagnait pas l’isolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de cheval?
+Vous faites erreur, monsieur, car je vois là-bas votre bai favori.</p>
+
+<p>— Mon cheval bai? s’écria le prince en essayant d’exécuter vers la
+portière un mouvement qui lui causa tant de gêne, qu’il ne l’accomplit
+qu’à moitié, et qu’il se hâta de reprendre son immobilité.</p>
+
+<p>— Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par M. de Malicorne.</p>
+
+<p>— Pauvre bête! répliqua le prince, comme il va avoir chaud!</p>
+
+<p>Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil à un mourant qui expire.</p>
+
+<p>Madame, de son côté, s’étendit paresseusement dans l’autre coin de la
+calèche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour songer
+tout à son aise.</p>
+
+<p>Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait
+cédé le fond aux deux reines, éprouvait cette vive contrariété des
+amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif ardente,
+désirent la vue de l’objet aimé, puis s’éloignent à demi contents sans
+s’apercevoir qu’ils ont amassé une soif plus ardente encore.</p>
+
+<p>Le roi, marchant en tête comme nous avons dit, ne pouvait, de sa
+place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d’honneur, qui
+venaient les derniers.</p>
+
+<p>Il lui fallait, d’ailleurs, répondre aux éternelles interpellations de
+la jeune reine, qui, tout heureuse de posséder <i>son cher mari</i>, comme
+elle disait dans son oubli de l’étiquette royale, l’investissait de
+tout son amour, le garrottait de tous ses soins, de peur qu’on ne vînt
+le lui prendre ou qu’il ne lui prît l’envie de la quitter.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche, que rien n’occupait alors que les élancements sourds
+que, de temps en temps, elle éprouvait dans le sein, Anne d’Autriche
+faisait joyeuse contenance, et, bien qu’elle devinât l’impatience du
+roi, elle prolongeait malicieusement son supplice par des reprises
+inattendues de conversation, au moment où le roi, retombé en lui-même,
+commençait à y caresser ses secrètes amours.</p>
+
+<p>Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la part
+d’Anne d’Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable au roi,
+qui ne savait pas commander aux mouvements de son cœur.</p>
+
+<p>Il se plaignit d’abord de la chaleur; c’était un acheminement à
+d’autres plaintes.</p>
+
+<p>Mais ce fut avec assez d’adresse pour que Marie-Thérèse ne devinât
+point son but.</p>
+
+<p>Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle éventa
+Louis de ses plumes d’autruche.</p>
+
+<p>Mais, la chaleur passée, le roi se plaignit de crampes et d’impatiences
+dans les jambes, et comme, justement, le carrosse s’arrêtait pour
+relayer:</p>
+
+<p>— Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi aussi,
+j’ai les jambes inquiètes. Nous ferons quelques pas à pied, puis les
+carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre place.</p>
+
+<p>Le roi fronça le sourcil; c’est une rude épreuve que fait subir à
+son infidèle la femme jalouse qui, quoique en proie à la jalousie,
+s’observe avec assez de puissance pour ne pas donner de prétexte à la
+colère.</p>
+
+<p>Néanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit, donna
+le bras à la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis que l’on
+changeait de chevaux.</p>
+
+<p>Tout en marchant, il jetait un coup d’œil envieux sur les courtisans
+qui avaient le bonheur de faire la route à cheval.</p>
+
+<p>La reine s’aperçut bientôt que la promenade à pied ne plaisait pas
+plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc à remonter en
+carrosse.</p>
+
+<p>Le roi la conduisit jusqu’au marchepied, mais ne remonta point avec
+elle. Il fit trois pas en arrière et chercha, dans la file des
+carrosses, à reconnaître celui qui l’intéressait si vivement.</p>
+
+<p>À la portière du sixième, apparaissait la blanche figure de La Vallière.</p>
+
+<p>Comme le roi, immobile à sa place, se perdait en rêveries sans voir que
+tout était prêt et que l’on n’attendait plus que lui, il entendit, à
+trois pas, une voix qui l’interpellait respectueusement. C’était M. de
+Malicorne, en costume complet d’écuyer, tenant sous son bras gauche la
+bride de deux chevaux.</p>
+
+<p>— Votre Majesté a demandé un cheval? dit-il.</p>
+
+<p>— Un cheval! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui
+essayait de reconnaître ce gentilhomme, dont la figure ne lui était pas
+encore familière.</p>
+
+<p>— Sire, répondit Malicorne, j’ai au moins un cheval au service de Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu’avait remarqué
+Madame.</p>
+
+<p>L’animal était superbe et royalement caparaçonné.</p>
+
+<p>— Mais ce n’est pas un de mes chevaux, monsieur? dit le roi.</p>
+
+<p>— Sire, c’est un cheval des écuries de Son Altesse Royale. Mais Son
+Altesse Royale ne monte pas à cheval quand il fait si chaud.</p>
+
+<p>Le roi ne répondit rien, mais s’approcha vivement de ce cheval, qui
+creusait la terre avec son pied.</p>
+
+<p>Malicorne fit un mouvement pour tenir l’étrier; Sa Majesté était déjà
+en selle.</p>
+
+<p>Rendu à la gaieté par cette bonne chance, le roi courut tout souriant
+au carrosse des reines qui l’attendaient, et malgré l’air effaré de
+Marie-Thérèse:</p>
+
+<p>— Ah! ma foi! dit-il, j’ai trouvé ce cheval et j’en profite.
+J’étouffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames.</p>
+
+<p>Puis, s’inclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture, il
+disparut en une seconde.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche se pencha pour le suivre des yeux; il n’allait pas bien
+loin, car, parvenu au sixième carrosse, il fit plier les jarrets de son
+cheval et ôta son chapeau.</p>
+
+<p>Il saluait La Vallière, qui, à sa vue, poussa un petit cri de surprise,
+en même temps qu’elle rougissait de plaisir.</p>
+
+<p>Montalais, qui occupait l’autre coin du carrosse, rendit au roi un
+profond salut. Puis, en femme d’esprit, elle feignit d’être très
+occupée du paysage, et se retira dans le coin à gauche.</p>
+
+<p>La conversation du roi et de La Vallière commença comme toutes les
+conversations d’amants, par d’éloquents regards et par quelques mots
+d’abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu chaud dans
+son carrosse, à tel point qu’un cheval lui avait paru un bienfait.</p>
+
+<p>— Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout à fait intelligent,
+car il m’a deviné. Maintenant, il me reste un désir, c’est de savoir
+quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement son roi, et l’a
+sauvé du cruel ennui où il était.</p>
+
+<p>Montalais, pendant ce colloque qui, dès les premiers mots, l’avait
+réveillée, Montalais s’était approchée et s’était arrangée de façon à
+rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase.</p>
+
+<p>Il en résulta que, comme le roi regardait autant elle que La
+Vallière en interrogeant, elle put croire que c’était elle que l’on
+interrogeait, et, par conséquent, elle pouvait répondre.</p>
+
+<p>Elle répondit donc:</p>
+
+<p>— Sire, le cheval que monte Votre Majesté est un des chevaux de
+Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son Altesse
+Royale.</p>
+
+<p>— Et comment s’appelle ce gentilhomme, s’il vous plaît, mademoiselle?</p>
+
+<p>— M. de Malicorne, Sire.</p>
+
+<p>Le nom fit son effet ordinaire.</p>
+
+<p>— Malicorne? répéta le roi en souriant.</p>
+
+<p>— Oui, Sire, répliqua Aure. Tenez, c’est ce cavalier qui galope ici à
+ma gauche.</p>
+
+<p>Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, d’un air béat,
+galopait à la portière de gauche, sachant bien qu’on parlait de lui en
+ce moment même, mais ne bougeant pas plus sur la selle qu’un sourd et
+muet.</p>
+
+<p>— Oui, c’est ce cavalier, dit le roi; je me rappelle sa figure et je me
+rappellerai son nom.</p>
+
+<p>Et le roi regarda tendrement La Vallière.</p>
+
+<p>Aure n’avait plus rien à faire; elle avait laissé tomber le nom de
+Malicorne; le terrain était bon; il n’y avait maintenant qu’à laisser
+le nom pousser et l’événement porter ses fruits.</p>
+
+<p>En conséquence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de faire à
+M. de Malicorne autant de signes agréables qu’elle voudrait, puisque M.
+de Malicorne avait eu le bonheur de plaire au roi. Comme on comprend
+bien, Montalais ne s’en fit pas faute. Et Malicorne, avec sa fine
+oreille et son œil sournois, empocha les mots:</p>
+
+<p>— Tout va bien.</p>
+
+<p>Le tout accompagné d’une pantomime qui renfermait un semblant de baiser.</p>
+
+<p>— Hélas! mademoiselle, dit enfin le roi, voilà que la liberté de la
+campagne va cesser; votre service chez Madame sera plus rigoureux, et
+nous ne vous verrons plus.</p>
+
+<p>— Votre Majesté aime trop Madame, répondit Louise, pour ne pas venir
+chez elle souvent; et quand Votre Majesté traversera la chambre...</p>
+
+<p>— Ah! dit le roi d’une voix tendre et qui baissait par degrés,
+s’apercevoir n’est point se voir, et cependant il semble que ce soit
+assez pour vous.</p>
+
+<p>Louise ne répondit rien; un soupir gonflait son cœur, mais elle étouffa
+ce soupir.</p>
+
+<p>— Vous avez sur vous-même une grande puissance, dit le roi.</p>
+
+<p>La Vallière sourit avec mélancolie.</p>
+
+<p>— Employez cette force à aimer, continua-t-il, et je bénirai Dieu de
+vous l’avoir donnée.</p>
+
+<p>La Vallière garda le silence, mais leva sur le roi un œil chargé
+d’amour.</p>
+
+<p>Alors, comme s’il eût été dévoré par ce brûlant regard, Louis passa la
+main sur son front, et, pressant son cheval des genoux, lui fit faire
+quelques pas en avant.</p>
+
+<p>Elle, renversée en arrière, l’œil demi-clos, couvait du regard ce beau
+cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent: elle aimait ses bras
+arrondis avec grâce; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les flancs
+du cheval; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient de beaux
+cheveux bouclés, se relevant parfois pour découvrir une oreille rose et
+charmante.</p>
+
+<p>Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s’enivrait de son amour.
+Après un instant, le roi revint près d’elle.</p>
+
+<p>— Oh! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce le
+cœur! oh! mademoiselle, que vous devez être impitoyable lorsque vous
+êtes résolue à quelque rupture; puis je vous crois changeante... Enfin,
+enfin, je crains cet amour profond qui me vient de vous.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, vous vous trompez, dit La Vallière, quand j’aimerai, ce
+sera pour toute la vie.</p>
+
+<p>— Quand vous aimerez! s’écria le roi avec hauteur. Quoi! vous n’aimez
+donc pas?</p>
+
+<p>Elle cacha son visage dans ses mains.</p>
+
+<p>— Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que j’ai raison de vous accuser;
+voyez-vous que vous êtes changeante, capricieuse, coquette, peut-être;
+voyez-vous! oh! mon Dieu! mon Dieu!</p>
+
+<p>— Oh! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non!</p>
+
+<p>— Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la même pour moi?</p>
+
+<p>— Oh! toujours, Sire.</p>
+
+<p>— Que vous n’aurez point de ces duretés qui brisent le cœur, point de
+ces changements soudains qui me donneraient la mort?</p>
+
+<p>— Non! oh! non.</p>
+
+<p>— Eh bien, tenez, j’aime les promesses, j’aime à mettre sous la
+garantie du serment, c’est-à-dire sous la sauvegarde de Dieu, tout
+ce qui intéresse mon cœur et mon amour. Promettez-moi, ou plutôt
+jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons commencer,
+vie toute de sacrifices, de mystères, de douleurs, vie toute de
+contretemps et de malentendus; jurez-moi que, si nous nous sommes
+trompés, que, si nous nous sommes mal compris, que, si nous nous sommes
+fait un tort, et c’est un crime en amour, jurez-moi, Louise!...</p>
+
+<p>Elle tressaillit jusqu’au fond de l’âme; c’était la première fois
+qu’elle entendait son nom prononcé ainsi par son royal amant.</p>
+
+<p>Quant à Louis, ôtant son gant, il étendit la main jusque dans le
+carrosse.</p>
+
+<p>— Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles, jamais, une
+fois loin l’un de l’autre, jamais nous ne laisserons passer la nuit sur
+une brouille sans qu’une visite, ou tout au moins un message de l’un de
+nous aille porter à l’autre la consolation et le repos.</p>
+
+<p>La Vallière prit dans ses deux mains froides la main brûlante de son
+amant, et la serra doucement, jusqu’à ce qu’un mouvement du cheval,
+effrayé par la rotation et la proximité de la roue, l’arrachât à ce
+bonheur.</p>
+
+<p>Elle avait juré.</p>
+
+<p>— Retournez, Sire, dit-elle, retournez près des reines; je sens un
+orage là-bas, un orage qui menace mon cœur.</p>
+
+<p>Louis obéit, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour rejoindre
+le carrosse des reines.</p>
+
+<p>En passant, il vit Monsieur qui dormait.</p>
+
+<p>Madame ne dormait pas, elle.</p>
+
+<p>Elle dit au roi, à son passage:</p>
+
+<p>— Quel bon cheval, Sire!... N’est-ce pas le cheval bai de Monsieur?</p>
+
+<p>Quant à la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots:</p>
+
+<p>— Êtes-vous mieux, mon cher Sire?</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXII_Trium-Feminat">Chapitre CLXII — <i>Trium-Féminat</i></h2>
+</div>
+
+
+<p>Le roi, une fois à Paris, se rendit au Conseil et travailla une partie
+de la journée. La reine demeura chez elle avec la reine mère, et fondit
+en larmes après avoir fait son adieu au roi.</p>
+
+<p>— Ah! ma mère, dit-elle, le roi ne m’aime plus. Que deviendrai-je, mon
+Dieu?</p>
+
+<p>— Un mari aime toujours une femme telle que vous, répondit Anne
+d’Autriche.</p>
+
+<p>— Le moment peut venir, ma mère, où il aimera une autre femme que moi.</p>
+
+<p>— Qu’appelez-vous aimer?</p>
+
+<p>— Oh! toujours penser à quelqu’un, toujours rechercher cette personne.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous avez remarqué, dit Anne d’Autriche, que le roi fît de
+ces sortes de choses?</p>
+
+<p>— Non, madame, dit la jeune reine en hésitant.</p>
+
+<p>— Vous voyez bien, Marie!</p>
+
+<p>— Et cependant, ma mère, avouez que le roi me délaisse?</p>
+
+<p>— Le roi, ma fille, appartient à tout son royaume.</p>
+
+<p>— Et voilà pourquoi il ne m’appartient plus, à moi; voilà pourquoi
+je me verrai, comme se sont vues tant de reines, délaissée, oubliée,
+tandis que l’amour, la gloire et les honneurs seront pour les autres.
+Oh! ma mère, le roi est si beau! Combien lui diront qu’elles l’aiment,
+combien devront l’aimer!</p>
+
+<p>— Il est rare que les femmes aiment un homme dans le roi. Mais cela
+dût-il arriver, j’en doute, souhaitez plutôt, Marie, que ces femmes
+aiment réellement votre mari. D’abord, l’amour dévoué de la maîtresse
+est un élément de dissolution rapide pour l’amour de l’amant; et puis,
+à force d’aimer, la maîtresse perd tout empire sur l’amant, dont elle
+ne désire ni la puissance ni la richesse, mais l’amour. Souhaitez donc
+que le roi n’aime guère, et que sa maîtresse aime beaucoup!</p>
+
+<p>— Oh! ma mère, quelle puissance que celle d’un amour profond!</p>
+
+<p>— Et vous dites que vous êtes abandonnée.</p>
+
+<p>— C’est vrai, c’est vrai, je déraisonne... Il est un supplice pourtant,
+ma mère, auquel je ne saurais résister.</p>
+
+<p>— Lequel?</p>
+
+<p>— Celui d’un heureux choix, celui d’un ménage qu’il se ferait à côté du
+nôtre; celui d’une famille qu’il trouverait chez une autre femme. Oh!
+si je voyais jamais des enfants au roi... j’en mourrais!</p>
+
+<p>— Marie! Marie! répliqua la reine mère avec un sourire, et elle prit
+la main de la jeune reine: rappelez-vous ce mot que je vais vous dire,
+et qu’à jamais il vous serve de consolation: le roi ne peut avoir de
+dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui.</p>
+
+<p>À ces paroles, qu’elle accompagna d’un expressif éclat de rire, la
+reine mère quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un page
+venait d’annoncer la venue dans le grand cabinet.</p>
+
+<p>Madame avait pris à peine le temps de se déshabiller. Elle arrivait
+avec une de ces physionomies agitées qui décèlent un plan dont
+l’exécution occupe et dont le résultat inquiète.</p>
+
+<p>— Je venais voir, dit-elle, si Vos Majestés avaient quelque fatigue de
+notre petit voyage?</p>
+
+<p>— Aucune, dit la reine mère.</p>
+
+<p>— Un peu, répliqua Marie-Thérèse.</p>
+
+<p>— Moi, mesdames, j’ai surtout souffert de la contrariété.</p>
+
+<p>— Quelle contrariété? demanda Anne d’Autriche.</p>
+
+<p>— Cette fatigue que devait prendre le roi à courir ainsi à cheval.</p>
+
+<p>— Bon! cela fait du bien au roi.</p>
+
+<p>— Et je le lui ai conseillé moi-même, dit Marie-Thérèse en pâlissant.</p>
+
+<p>Madame ne répondit rien à cela, seulement, un de ces sourires qui
+n’appartenaient qu’à elle se dessina sur ses lèvres, sans passer sur
+le reste de sa physionomie; puis, changeant aussitôt la tournure de la
+conversation:</p>
+
+<p>— Nous retrouvons Paris tout semblable au Paris que nous avons quitté:
+toujours des intrigues, toujours des trames, toujours des coquetteries.</p>
+
+<p>— Intrigues!... Quelles intrigues? demanda la reine mère.</p>
+
+<p>— On parle beaucoup de M. Fouquet et de Mme Plessis-Bellière.</p>
+
+<p>— Qui s’inscrit ainsi au numéro dix mille? répliqua la reine mère. Mais
+les trames, s’il vous plaît?</p>
+
+<p>— Nous avons, à ce qu’il paraît, des démêlés avec la Hollande.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Monsieur me racontait cette histoire des médailles.</p>
+
+<p>— Ah! s’écria la jeune reine, ces médailles frappées en Hollande...
+où l’on voit un nuage passer sur le soleil du roi. Vous avez tort
+d’appeler cela de la trame, c’est de l’injure.</p>
+
+<p>— Si méprisable que le roi la méprisera, répondit la reine mère. Mais,
+que disiez-vous des coquetteries? Est-ce que vous voudriez parler de
+Mme d’Olonne?</p>
+
+<p>— Non pas, non pas; je chercherai plus près de nous.</p>
+
+<p>— <i>Casa de usted</i> murmura la reine mère, sans remuer les lèvres, à
+l’oreille de sa bru.</p>
+
+<p>Madame n’entendit rien et continua:</p>
+
+<p>— Vous savez l’affreuse nouvelle?</p>
+
+<p>— Oh! oui, cette blessure de M. de Guiche.</p>
+
+<p>— Et vous l’attribuez, comme tout le monde, à un accident de chasse?</p>
+
+<p>— Mais oui, firent les deux reines, cette fois intéressées.</p>
+
+<p>Madame se rapprocha.</p>
+
+<p>— Un duel, dit-elle tout bas.</p>
+
+<p>— Ah! fit sévèrement Anne d’Autriche, aux oreilles de qui sonnait mal
+ce mot <i>duel</i>, proscrit en France depuis qu’elle y régnait.</p>
+
+<p>— Un déplorable duel, qui a failli coûter, à Monsieur, deux de ses
+meilleurs amis; au roi, deux bons serviteurs.</p>
+
+<p>— Pourquoi ce duel? demanda la jeune reine animée d’un instinct secret.</p>
+
+<p>— Coquetteries, répéta triomphalement Madame. Ces messieurs ont
+disserté sur la vertu d’une dame: l’un a trouvé que Pallas était peu de
+chose à côté d’elle; l’autre a prétendu que cette dame imitait Vénus
+agaçant Mars, et, ma foi! ces messieurs ont combattu comme Hector et
+Achille.</p>
+
+<p>— Vénus agaçant Mars? se dit tout bas la jeune reine, sans oser
+approfondir l’allégorie.</p>
+
+<p>— Qui est cette dame? demanda nettement Anne d’Autriche. Vous avez dit,
+je crois, une dame d’honneur?</p>
+
+<p>— L’ai-je dit? fit Madame.</p>
+
+<p>— Oui. Je croyais même vous avoir entendue la nommer.</p>
+
+<p>— Savez-vous qu’une femme de cette espèce est funeste dans une maison
+royale?</p>
+
+<p>— C’est Mlle de La Vallière? dit la reine mère.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, oui, c’est cette petite laide.</p>
+
+<p>— Je la croyais fiancée à un gentilhomme qui n’est ni M. de Guiche ni
+M. de Wardes, je suppose?</p>
+
+<p>— C’est possible, madame.</p>
+
+<p>La jeune reine prit une tapisserie, qu’elle défit avec une affectation
+de tranquillité, démentie par le tremblement de ses doigts.</p>
+
+<p>— Que parliez-vous de Vénus et de Mars? poursuivit la reine mère;
+est-ce qu’il y a un <i>Mars</i>?</p>
+
+<p>— Elle s’en vante.</p>
+
+<p>— Vous venez de dire qu’elle s’en vante?</p>
+
+<p>— Il a été la cause du combat.</p>
+
+<p>— Et M. de Guiche a soutenu la cause de Mars?</p>
+
+<p>— Oui, certes, en bon serviteur.</p>
+
+<p>— En bon serviteur! s’écria la jeune reine oubliant toute réserve pour
+laisser échapper sa jalousie; serviteur de qui?</p>
+
+<p>— Mars, répliqua Madame, ne pouvant être défendu qu’aux dépens de cette
+Vénus, M. de Guiche a soutenu l’innocence absolue de Mars, et affirmé
+sans doute que Vénus s’en vantait.</p>
+
+<p>— Et M. de Wardes, dit tranquillement Anne d’Autriche, propageait le
+bruit que Vénus avait raison.</p>
+
+<p>«Ah! de Wardes, pensa Madame, vous paierez cher cette blessure faite au
+plus noble des hommes.»</p>
+
+<p>Et elle se mit à charger de Wardes avec tout l’acharnement possible,
+payant ainsi la dette du blessé et la sienne avec la certitude qu’elle
+faisait pour l’avenir la ruine de son ennemi. Elle en dit tant, que
+Manicamp, s’il se fût trouvé là, eût regretté d’avoir si bien servi son
+ami, puisqu’il en résultait la ruine de ce malheureux ennemi.</p>
+
+<p>— Dans tout cela, dit Anne d’Autriche, je ne vois qu’une peste, qui est
+cette La Vallière.</p>
+
+<p>La jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue.</p>
+
+<p>Madame écouta.</p>
+
+<p>— Est-ce que tel n’est pas votre avis? lui dit Anne d’Autriche. Est-ce
+que vous ne faites pas remonter à elle la cause de cette querelle et du
+combat?</p>
+
+<p>Madame répondit par un geste qui n’était pas plus une affirmation
+qu’une négation.</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas trop alors ce que vous m’avez dit touchant le
+danger de la coquetterie, reprit Anne d’Autriche.</p>
+
+<p>— Il est vrai, se hâta de dire Madame, que, si la jeune personne
+n’avait pas été coquette, Mars ne se serait pas occupé d’elle.</p>
+
+<p>Ce mot de <i>Mars</i> ramena une fugitive rougeur sur les joues de la jeune
+reine; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commencé.</p>
+
+<p>— Je ne veux pas qu’à ma Cour on arme ainsi les hommes les uns contre
+les autres, dit flegmatiquement Anne d’Autriche. Ces mœurs furent
+peut-être utiles dans un temps où la noblesse, divisée, n’avait d’autre
+point de ralliement que la galanterie. Alors les femmes, régnant
+seules, avaient le privilège d’entretenir la valeur des gentilshommes
+par des essais fréquents. Mais aujourd’hui, Dieu soit loué! il n’y a
+qu’un seul maître en France. À ce maître est dû le concours de toute
+force et de toute pensée. Je ne souffrirai pas qu’on enlève à mon fils
+un de ses serviteurs.</p>
+
+<p>Elle se tourna vers la jeune reine.</p>
+
+<p>— Que faire à cette La Vallière? dit-elle.</p>
+
+<p>— La Vallière? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais pas ce
+nom.</p>
+
+<p>Et cette réponse fut accompagnée d’un de ces sourires glacés qui vont
+seulement aux bouches royales.</p>
+
+<p>Madame était elle-même une grande princesse, grande par l’esprit, la
+naissance et l’orgueil; toutefois, le poids de cette réponse l’écrasa;
+elle fut obligée d’attendre un moment pour se remettre.</p>
+
+<p>— C’est une de mes filles d’honneur, répliqua-t-elle avec un salut.</p>
+
+<p>— Alors, répliqua Marie-Thérèse du même ton, c’est votre affaire, ma
+sœur... non la nôtre.</p>
+
+<p>— Pardon, reprit Anne d’Autriche, c’est mon affaire, à moi. Et je
+comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant à Madame un regard
+d’intelligence, je comprends pourquoi Madame m’a dit ce qu’elle vient
+de me dire.</p>
+
+<p>— Vous, ce qui émane de vous, madame, dit la princesse anglaise, sort
+de la bouche de la Sagesse.</p>
+
+<p>— En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Thérèse avec
+douceur, on lui ferait une pension.</p>
+
+<p>— Sur ma cassette! s’écria vivement Madame.</p>
+
+<p>— Non, non, madame, interrompit Anne d’Autriche, pas d’éclat, s’il vous
+plaît. Le roi n’aime pas qu’on fasse parler mal des dames. Que tout
+ceci, s’il vous plaît, s’achève en famille.</p>
+
+<p>— Madame, vous aurez l’obligeance de faire mander ici cette fille.</p>
+
+<p>— Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment chez
+vous.</p>
+
+<p>Les prières de la vieille reine étaient des ordres. Marie-Thérèse se
+leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire appeler La
+Vallière par un page.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXIII_Premiere_querelle">Chapitre CLXIII — Première querelle</h2>
+</div>
+
+
+<p>La Vallière entra chez la reine mère, sans se douter le moins du monde
+qu’il se fût tramé contre elle un complot dangereux.</p>
+
+<p>Elle croyait qu’il s’agissait du service, et jamais la reine mère
+n’avait été mauvaise pour elle en pareille circonstance. D’ailleurs, ne
+ressortissant pas immédiatement à l’autorité d’Anne d’Autriche, elle ne
+pouvait avoir avec elle que des rapports officieux, auxquels sa propre
+complaisance et le rang de l’auguste princesse lui faisaient un devoir
+de donner toute la bonne grâce possible.</p>
+
+<p>Elle s’avança donc vers la reine mère avec ce sourire placide et doux
+qui faisait sa principale beauté.</p>
+
+<p>Comme elle ne s’approchait pas assez, Anne d’Autriche lui fit signe de
+venir jusqu’à sa chaise.</p>
+
+<p>Alors Madame rentra, et, d’un air parfaitement tranquille, s’assit près
+de sa belle-mère, en reprenant l’ouvrage commencé par Marie-Thérèse.</p>
+
+<p>La Vallière, au lieu de l’ordre qu’elle s’attendait à recevoir
+sur-le-champ, s’aperçut de ces préambules, et interrogea curieusement,
+sinon avec inquiétude, le visage des deux princesses.</p>
+
+<p>Anne réfléchissait.</p>
+
+<p>Madame conservait une affectation d’indifférence qui eût alarmé de
+moins timides.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, fit soudain la reine mère sans songer à modérer son
+accent espagnol, ce qu’elle ne manquait jamais de faire à moins qu’elle
+ne fût en colère, venez un peu, que nous causions de vous, puisque tout
+le monde en cause.</p>
+
+<p>— De moi? s’écria La Vallière en pâlissant.</p>
+
+<p>— Feignez de l’ignorer, belle; savez-vous le duel de M. de Guiche et de
+M. de Wardes?</p>
+
+<p>— Mon Dieu! madame, le bruit en est venu hier jusqu’à moi, répliqua La
+Vallière en joignant les mains.</p>
+
+<p>— Et vous ne l’aviez pas senti d’avance, ce bruit?</p>
+
+<p>— Pourquoi l’eussé-je senti, madame?</p>
+
+<p>— Parce que deux hommes ne se battent jamais sans motif, et que vous
+deviez connaître les motifs de l’animosité des deux adversaires.</p>
+
+<p>— Je l’ignorais absolument, madame.</p>
+
+<p>— C’est un système de défense un peu banal que la négation
+persévérante, et, vous qui êtes un bel esprit, mademoiselle, vous devez
+fuir les banalités. Autre chose.</p>
+
+<p>— Mon Dieu! madame, Votre Majesté m’épouvante avec cet air glacé.
+Aurais-je eu le malheur d’encourir sa disgrâce?</p>
+
+<p>Madame se mit à rire. La Vallière la regarda d’un air stupéfait.</p>
+
+<p>Anne reprit:</p>
+
+<p>— Ma disgrâce!... Encourir ma disgrâce! Vous n’y pensez pas,
+mademoiselle de La Vallière, il faut que je pense aux gens pour les
+prendre en disgrâce. Je ne pense à vous que parce qu’on parle de vous
+un peu trop, et je n’aime point qu’on parle des filles de ma Cour.</p>
+
+<p>— Votre Majesté me fait l’honneur de me le dire, répliqua La Vallière
+effrayée; mais je ne comprends pas en quoi l’on peut s’occuper de moi.</p>
+
+<p>— Je m’en vais donc vous le dire. M. de Guiche aurait eu à vous
+défendre.</p>
+
+<p>— Moi?</p>
+
+<p>— Vous-même. C’est d’un chevalier, et les belles aventurières aiment
+que les chevaliers lèvent la lance pour elles. Moi, je hais les champs,
+alors je hais surtout les aventures et... faites-en votre profit.</p>
+
+<p>La Vallière se plia aux pieds de la reine, qui lui tourna le dos. Elle
+tendit les mains à Madame, qui lui rit au nez.</p>
+
+<p>Un sentiment d’orgueil la releva.</p>
+
+<p>— Mesdames, dit-elle, j’ai demandé quel est mon crime; Votre Majesté
+doit me le dire, et je remarque que Votre Majesté me condamne avant de
+m’avoir admise à me justifier.</p>
+
+<p>— Eh! s’écria Anne d’Autriche, voyez donc les belles phrases, madame,
+voyez donc les beaux sentiments; c’est une infante que cette fille,
+c’est une des aspirantes du grand Cyrus... c’est un puits de tendresse
+et de formules héroïques. On voit bien, ma toute belle, que nous
+entretenons notre esprit dans le commerce des têtes couronnées.</p>
+
+<p>La Vallière se sentit mordre au cœur; elle devint non plus pâle, mais
+blanche comme un lis, et toute sa force l’abandonna.</p>
+
+<p>— Je voulais vous dire, interrompit dédaigneusement la reine, que, si
+vous continuez à nourrir des sentiments pareils, vous nous humilierez,
+nous femmes, à tel point que nous aurons honte de figurer près de vous.
+Devenez simple, mademoiselle. À propos, que me disait-on? vous êtes
+fiancée, je crois?</p>
+
+<p>La Vallière comprima son cœur, qu’une souffrance nouvelle venait de
+déchirer.</p>
+
+<p>— Répondez donc quand on vous parle!</p>
+
+<p>— Oui, madame.</p>
+
+<p>— À un gentilhomme?</p>
+
+<p>— Oui, madame.</p>
+
+<p>— Qui s’appelle?</p>
+
+<p>— M. le vicomte de Bragelonne.</p>
+
+<p>— Savez-vous que c’est un sort bien heureux pour vous, mademoiselle, et
+que, sans fortune, sans position... sans grands avantages personnels,
+vous devriez bénir le Ciel qui vous fait un avenir comme celui-là.</p>
+
+<p>La Vallière ne répliqua rien.</p>
+
+<p>— Où est-il ce vicomte de Bragelonne? poursuivit la reine.</p>
+
+<p>— En Angleterre, dit Madame, où le bruit des succès de Mademoiselle ne
+manquera pas de lui parvenir.</p>
+
+<p>— Ô ciel! murmura La Vallière éperdue.</p>
+
+<p>— Eh bien! mademoiselle, dit Anne d’Autriche, on fera revenir ce
+garçon-là, et on vous expédiera quelque part avec lui. Si vous êtes
+d’un avis différent, les filles ont des visées bizarres, fiez-vous à
+moi, je vous remettrai dans le bon chemin: je l’ai fait pour des filles
+qui ne vous valaient pas.</p>
+
+<p>La Vallière n’entendait plus. L’impitoyable reine ajouta:</p>
+
+<p>— Je vous enverrai seule quelque part où vous réfléchirez mûrement. La
+réflexion calme les ardeurs du sang; elle dévore toutes les illusions
+de la jeunesse. Je suppose que vous m’avez comprise?</p>
+
+<p>— Madame! Madame!</p>
+
+<p>— Pas un mot.</p>
+
+<p>— Madame, je suis innocente de tout ce que Votre Majesté peut supposer.
+Madame, voyez mon désespoir. J’aime, je respecte tant Votre Majesté!</p>
+
+<p>— Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la reine avec
+une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne fussiez pas innocente.
+Vous figurez-vous, par hasard, que je me contenterais de m’en aller, si
+vous aviez commis la faute?</p>
+
+<p>— Oh! mais, madame, vous me tuez?</p>
+
+<p>— Pas de comédie, s’il vous plaît, ou je me charge du dénouement.
+Allez, rentrez chez vous, et que ma leçon vous profite.</p>
+
+<p>— Madame, dit La Vallière à la duchesse d’Orléans, dont elle saisit les
+mains, priez pour moi, vous qui êtes si bonne!</p>
+
+<p>— Moi! répliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne?... Ah!
+mademoiselle, vous n’en pensez pas un mot!</p>
+
+<p>Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille.</p>
+
+<p>Celle-ci, au lieu de fléchir, comme les deux princesses pouvaient
+l’attendre de sa pâleur et de ses larmes, reprit tout à coup son calme
+et sa dignité; elle fit une révérence profonde et sortit.</p>
+
+<p>— Eh bien! dit Anne d’Autriche à Madame, croyez-vous qu’elle
+recommencera?</p>
+
+<p>— Je me défie des caractères doux et patients, répliqua Madame. Rien
+n’est plus courageux qu’un cœur patient, rien n’est plus sûr de soi
+qu’un esprit doux.</p>
+
+<p>— Je vous réponds qu’elle pensera plus d’une fois avant de regarder le
+dieu Mars.</p>
+
+<p>— À moins qu’elle ne se serve de son bouclier, riposta Madame.</p>
+
+<p>Un fier regard de la reine mère répondit à cette objection, qui ne
+manquait pas de finesse, et les deux dames, à peu près sûres de leur
+victoire, allèrent retrouver Marie-Thérèse, qui les attendait en
+déguisant son impatience.</p>
+
+<p>Il était alors six heures et demie du soir, et le roi venait de prendre
+son goûter. Il ne perdit pas de temps; le repas fini, les affaires
+terminées, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui ordonna de le
+conduire à l’appartement de La Vallière. Le courtisan fit une grosse
+exclamation.</p>
+
+<p>— Eh bien! quoi? répliqua le roi; c’est une habitude à prendre, et,
+pour prendre une habitude, il faut qu’on commence par quelques fois.</p>
+
+<p>— Mais, Sire, l’appartement des filles, ici, c’est une lanterne: tout
+le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me semble qu’un
+prétexte... Celui-ci, par exemple...</p>
+
+<p>— Voyons.</p>
+
+<p>— Si Votre Majesté voulait attendre que Madame fût chez elle.</p>
+
+<p>— Plus de prétextes! plus d’attentes! Assez de ces contretemps, de
+ces mystères; je ne vois pas en quoi le roi de France se déshonore à
+entretenir une fille d’esprit. Honni soit qui mal y pense!</p>
+
+<p>— Sire, Sire, Votre Majesté me pardonnera un excès de zèle...</p>
+
+<p>— Parle.</p>
+
+<p>— Et la reine?</p>
+
+<p>— C’est vrai! c’est vrai! Je veux que la reine soit toujours respectée.
+Eh bien! encore ce soir, j’irai chez Mlle de La Vallière, et puis, ce
+jour passé, je prendrai tous les prétextes que tu voudras. Demain, nous
+chercherons: ce soir, je n’ai pas le temps.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan ne répliqua pas; il descendit le degré devant le roi
+et traversa les cours avec une honte que n’effaçait point cet insigne
+honneur de servir d’appui au roi.</p>
+
+<p>C’est que de Saint-Aignan voulait se conserver tout confit dans
+l’esprit de Madame et des deux reines. C’est qu’il ne voulait pas non
+plus déplaire à Mlle de La Vallière, et que pour faire tant de belles
+choses, il était difficile de ne pas se heurter à quelques difficultés.</p>
+
+<p>Or, les fenêtres de la jeune reine, celles de la reine mère, celles de
+Madame elle-même donnaient sur la cour des filles. Être vu conduisant
+le roi, c’était rompre avec trois grandes princesses, avec trois femmes
+d’un crédit inamovible, pour le faible appât d’un éphémère crédit de
+maîtresse.</p>
+
+<p>Ce malheureux de Saint-Aignan, qui avait tant de courage pour protéger
+La Vallière sous les quinconces ou dans le parc de Fontainebleau, ne
+se sentait plus brave à la grande lumière: il trouvait mille défauts à
+cette fille et brûlait d’en faire part au roi.</p>
+
+<p>Mais son supplice finit; les cours furent traversées. Pas un rideau ne
+se souleva, pas une fenêtre ne s’ouvrit. Le roi marchait vite: d’abord
+à cause de son impatience, puis à cause des longues jambes de de
+Saint-Aignan, qui le précédait.</p>
+
+<p>À la porte, de Saint-Aignan voulut s’éclipser; le roi le retint.</p>
+
+<p>C’était une délicatesse dont le courtisan se fût bien passé.</p>
+
+<p>Il dut suivre Louis chez La Vallière.</p>
+
+<p>À l’arrivée du monarque, la jeune fille achevait d’essuyer ses
+yeux; elle le fit si précipitamment, que le roi s’en aperçut. Il la
+questionna comme un amant intéressé; il la pressa.</p>
+
+<p>— Je n’ai rien, dit-elle, Sire.</p>
+
+<p>— Mais, enfin, vous pleuriez.</p>
+
+<p>— Oh! non pas, Sire.</p>
+
+<p>— Regardez, de Saint-Aignan, est-ce que je me trompe?</p>
+
+<p>De Saint-Aignan dut répondre; mais il était bien embarrassé.</p>
+
+<p>— Enfin, vous avez les yeux rouges, mademoiselle, dit le roi.</p>
+
+<p>— La poussière du chemin, Sire.</p>
+
+<p>— Mais non, mais non, vous n’avez pas cet air de satisfaction qui vous
+rend si belle et si attrayante. Vous ne me regardez pas.</p>
+
+<p>— Sire!</p>
+
+<p>— Que dis-je! vous évitez mes regards.</p>
+
+<p>Elle se détournait en effet.</p>
+
+<p>— Mais, au nom du Ciel, qu’y a-t-il? demanda Louis, dont le sang
+bouillait.</p>
+
+<p>— Rien, encore une fois, Sire; et je suis prête à montrer à Votre
+Majesté que mon esprit est aussi libre qu’elle le désire.</p>
+
+<p>— Votre esprit libre, quand je vous vois embarrassée de tout, même de
+votre geste! Est-ce que l’on vous aurait blessée, fâchée?</p>
+
+<p>— Non, non, Sire.</p>
+
+<p>— Oh! c’est qu’il faudrait me le déclarer! dit le jeune prince avec des
+yeux étincelants.</p>
+
+<p>— Mais personne, Sire, personne ne m’a offensée.</p>
+
+<p>— Alors, voyons, reprenez cette rêveuse gaieté ou cette joyeuse
+mélancolie que j’aimais en vous ce matin; voyons... de grâce!</p>
+
+<p>— Oui, Sire, oui!</p>
+
+<p>Le roi frappa du pied.</p>
+
+<p>— Voilà qui est inexplicable, dit-il, un changement pareil!</p>
+
+<p>Et il regarda de Saint-Aignan, qui, lui aussi, s’apercevait bien de
+cette morne langueur de La Vallière, comme aussi de l’impatience du roi.</p>
+
+<p>Louis eut beau prier, il eut beau s’ingénier à combattre cette
+disposition fatale, la jeune fille était brisée; l’aspect même de la
+mort ne l’eût pas réveillée de sa torpeur.</p>
+
+<p>Le roi vit dans cette négative facilité un mystère désobligeant; il se
+mit à regarder autour de lui d’un air soupçonneux.</p>
+
+<p>Justement il y avait dans la chambre de La Vallière un portrait en
+miniature d’Athos.</p>
+
+<p>Le roi vit ce portrait qui ressemblait beaucoup à Bragelonne; car il
+avait été fait pendant la jeunesse du comte.</p>
+
+<p>Il attacha sur cette peinture des regards menaçants.</p>
+
+<p>La Vallière, dans l’état d’oppression où elle se trouvait et à cent
+lieues, d’ailleurs, de penser à cette peinture, ne put deviner la
+préoccupation du roi.</p>
+
+<p>Et cependant le roi s’était jeté dans un souvenir terrible qui, plus
+d’une fois, avait préoccupé son esprit, mais qu’il avait toujours
+écarté.</p>
+
+<p>Il se rappelait cette intimité des deux jeunes gens depuis leur
+naissance.</p>
+
+<p>Il se rappelait les fiançailles qui en avaient été la suite.</p>
+
+<p>Il se rappelait qu’Athos était venu lui demander la main de La Vallière
+pour Raoul.</p>
+
+<p>Il se figura qu’à son retour à Paris, La Vallière avait trouvé
+certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient
+contrebalancé l’influence que, lui, avait pu prendre sur elle.</p>
+
+<p>Presque aussitôt il se sentit piqué aux tempes par le taon farouche
+qu’on appelle la jalousie.</p>
+
+<p>Il interrogea de nouveau avec amertume.</p>
+
+<p>La Vallière ne pouvait répondre: il lui fallait tout dire, il lui
+fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame.</p>
+
+<p>C’était une lutte ouverte à soutenir avec deux grandes et puissantes
+princesses.</p>
+
+<p>Il lui semblait d’abord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se
+passait en elle au roi, le roi devait lire dans son cœur à travers son
+silence.</p>
+
+<p>Que, s’il l’aimait réellement, il devait tout comprendre, tout deviner.</p>
+
+<p>Qu’était-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui devait
+éclairer le cœur, et dispenser les vrais amants de la parole?</p>
+
+<p>Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher sa
+tête dans ses mains.</p>
+
+<p>Ces soupirs, ces pleurs, qui avaient d’abord attendri, puis effrayé
+Louis XIV, l’irritaient maintenant.</p>
+
+<p>Il ne pouvait supporter l’opposition, pas plus l’opposition des soupirs
+et des larmes que toute autre opposition.</p>
+
+<p>Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agressives.</p>
+
+<p>C’était une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune fille.</p>
+
+<p>Elle puisa, dans ce qu’elle regardait comme une injustice de la part de
+son amant, la force de résister non seulement aux autres, mais encore à
+celle-là.</p>
+
+<p>Le roi commença à accuser directement.</p>
+
+<p>La Vallière ne tenta même pas de se défendre; elle supporta toutes
+ces accusations sans répondre autrement qu’en secouant la tête, sans
+prononcer d’autres paroles que ces deux mots qui s’échappent des cœurs
+profondément affligés:</p>
+
+<p>— Mon Dieu! mon Dieu!</p>
+
+<p>Mais, au lieu de calmer l’irritation du roi, ce cri de douleur
+l’augmentait: c’était un appel à une puissance supérieure à la sienne,
+à un être qui pouvait défendre La Vallière contre lui.</p>
+
+<p>D’ailleurs, il se voyait secondé par de Saint-Aignan. De Saint-Aignan,
+comme nous l’avons dit, voyait l’orage grossir; il ne connaissait pas
+le degré d’amour que Louis XIV pouvait éprouver; il sentait venir tous
+les coups des trois princesses, la ruine de la pauvre La Vallière, et
+il n’était pas assez chevalier pour ne pas craindre d’être entraîné
+dans cette ruine.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan ne répondait donc aux interpellations du roi que par
+des mots prononcés à demi-voix ou par des gestes saccadés, qui avaient
+pour but d’envenimer les choses et d’amener une brouille dont le
+résultat devait le délivrer du souci de traverser les cours en plein
+jour, pour suivre son illustre compagnon chez La Vallière.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le roi s’exaltait de plus en plus.</p>
+
+<p>Il fit trois pas pour sortir et revint.</p>
+
+<p>La jeune fille n’avait pas levé la tête, quoique le bruit des pas eût
+dû l’avertir que son amant s’éloignait.</p>
+
+<p>Il s’arrêta un instant devant elle, les bras croisés.</p>
+
+<p>— Une dernière fois, mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler? Voulez
+vous donner une cause à ce changement, à cette versatilité, à ce
+caprice?</p>
+
+<p>— Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu? murmura La Vallière. Vous
+voyez bien, Sire, que je suis écrasée en ce moment! vous voyez bien que
+je n’ai ni la volonté, ni la pensée, ni la parole!</p>
+
+<p>— Est-ce donc si difficile de dire la vérité? En moins de mots que vous
+ne venez d’en proférer, vous l’eussiez dite!</p>
+
+<p>— Mais, la vérité, sur quoi?</p>
+
+<p>— Sur tout.</p>
+
+<p>La vérité monta, en effet, du cœur aux lèvres de La Vallière. Ses
+bras firent un mouvement pour s’ouvrir, mais sa bouche resta muette,
+ses bras retombèrent. La pauvre enfant n’avait pas encore été assez
+malheureuse pour risquer une pareille révélation.</p>
+
+<p>— Je ne sais rien, balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>— Oh! c’est plus que de la coquetterie, s’écria le roi; c’est plus que
+du caprice: c’est de la trahison!</p>
+
+<p>Et, cette fois, sans que rien l’arrêtât, sans que les tiraillements de
+son cœur pussent le faire retourner en arrière, il s’élança hors de la
+chambre avec un geste désespéré.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir.</p>
+
+<p>Louis XIV ne s’arrêta que dans l’escalier, et, se cramponnant à la
+rampe:</p>
+
+<p>— Vois-tu, dit-il, j’ai été indignement dupé.</p>
+
+<p>— Comment cela, Sire? demanda le favori.</p>
+
+<p>— De Guiche s’est battu pour le vicomte de Bragelonne. Et ce
+Bragelonne!...</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Eh bien! elle l’aime toujours! Et, en vérité, de Saint-Aignan, je
+mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un atome
+de cet amour dans le cœur.</p>
+
+<p>Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement à lui.</p>
+
+<p>— Ah! je l’avais bien dit à Votre Majesté, murmura de Saint-Aignan en
+continuant de suivre le roi et en guettant timidement à toutes les
+fenêtres.</p>
+
+<p>Malheureusement, il n’en fut pas à la sortie comme il en avait été à
+l’arrivée.</p>
+
+<p>Un rideau se souleva; derrière était Madame.</p>
+
+<p>Madame avait vu le roi sortir de l’appartement des filles d’honneur.</p>
+
+<p>Elle se leva lorsque le roi fut passé, et sortit précipitamment de
+chez elle; elle monta, deux par deux, les marches de l’escalier qui
+conduisait à cette chambre d’où venait de sortir le roi.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXIV_Desespoir">Chapitre CLXIV — Désespoir</h2>
+</div>
+
+
+<p>Après le départ du roi, La Vallière s’était soulevée, les bras
+étendus, comme pour le suivre, comme pour l’arrêter; puis, lorsque,
+les portes refermées par lui, le bruit de ses pas s’était perdu dans
+l’éloignement, elle n’avait plus eu que tout juste assez de force pour
+aller tomber aux pieds de son crucifix.</p>
+
+<p>Elle demeura là, brisée, écrasée, engloutie dans sa douleur, sans se
+rendre compte d’autre chose que de sa douleur même, douleur qu’elle ne
+comprenait, d’ailleurs, que par l’instinct et la sensation.</p>
+
+<p>Au milieu de ce tumulte de ses pensées, La Vallière entendit rouvrir sa
+porte; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que c’était le roi
+qui revenait.</p>
+
+<p>Elle se trompait, c’était Madame.</p>
+
+<p>Que lui importait Madame! Elle retomba, la tête sur son prie-Dieu.
+C’était Madame, émue, irritée, menaçante. Mais qu’était-ce que cela?</p>
+
+<p>— Mademoiselle, dit la princesse s’arrêtant devant La Vallière, c’est
+fort beau, j’en conviens, de s’agenouiller, de prier, de jouer la
+religion; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel, il convient
+que vous fassiez un peu la volonté des princes de la terre.</p>
+
+<p>La Vallière souleva péniblement sa tête en signe de respect.</p>
+
+<p>— Tout à l’heure, continua Madame, il vous a été fait une
+recommandation, ce me semble?</p>
+
+<p>L’œil à la fois fixe et égaré de La Vallière montra son ignorance et
+son oubli.</p>
+
+<p>— La reine vous a recommandé, continua Madame, de vous ménager assez
+pour que nul ne pût répandre de bruits sur votre compte.</p>
+
+<p>Le regard de La Vallière devint interrogateur.</p>
+
+<p>— Eh bien! continua Madame, il sort de chez vous quelqu’un dont la
+présence est une accusation.</p>
+
+<p>La Vallière resta muette.</p>
+
+<p>— Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle de
+la première princesse du sang, donne un mauvais exemple à la Cour;
+vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous déclare donc,
+mademoiselle, hors de la présence de tout témoin, car je ne veux pas
+vous humilier, je vous déclare donc que vous êtes libre de partir de ce
+moment, et que vous pouvez retourner chez Mme votre mère, à Blois.</p>
+
+<p>La Vallière ne pouvait tomber plus bas; La Vallière ne pouvait souffrir
+plus qu’elle n’avait souffert.</p>
+
+<p>Sa contenance ne changea point; ses mains demeurèrent jointes sur ses
+genoux comme celles de la divine Madeleine.</p>
+
+<p>— Vous m’avez entendue? dit Madame.</p>
+
+<p>Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Vallière
+répondit pour elle.</p>
+
+<p>Et, comme la victime ne donnait pas d’autre signe d’existence, Madame
+sortit.</p>
+
+<p>Alors, à son cœur suspendu, à son sang figé en quelque sorte dans
+ses veines, La Vallière sentit peu à peu se succéder des pulsations
+plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces pulsations, en
+s’augmentant progressivement, se changèrent bientôt en une fièvre
+vertigineuse, dans le délire de laquelle elle vit tourbillonner toutes
+les figures de ses amis luttant contre ses ennemis.</p>
+
+<p>Elle entendait s’entrechoquer à la fois dans ses oreilles assourdies
+des mots menaçants et des mots d’amour; elle ne se souvenait plus
+d’être elle-même; elle était soulevée hors de sa première existence
+comme par les ailes d’une puissante tempête, et, à l’horizon du chemin
+dans lequel le vertige la poussait, elle voyait la pierre du tombeau
+se soulevant et lui montrant l’intérieur formidable et sombre de
+l’éternelle nuit.</p>
+
+<p>Mais cette douloureuse obsession de rêves finit par se calmer, pour
+faire place à la résignation habituelle de son caractère.</p>
+
+<p>Un rayon d’espoir se glissa dans son cœur comme un rayon de jour dans
+le cachot d’un pauvre prisonnier.</p>
+
+<p>Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi à
+cheval à la portière de son carrosse, lui disant qu’il l’aimait, lui
+demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais une soirée
+ne passerait sur une brouille sans qu’une visite, une lettre, un signe
+vint substituer le repos de la nuit au trouble du soir. C’était le roi
+qui avait trouvé cela, qui avait fait jurer cela, qui lui-même avait
+juré cela. Il était donc impossible que le roi manquât à la promesse
+qu’il avait lui-même exigée, à moins que le roi ne fût un despote qui
+commandât l’amour comme il commandait l’obéissance, à moins que le roi
+ne fût un indifférent que le premier obstacle suffit pour arrêter en
+chemin.</p>
+
+<p>Le roi, ce doux protecteur, qui, d’un mot, d’un seul mot, pouvait faire
+cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc à ses persécuteurs.</p>
+
+<p>Oh! sa colère ne pouvait durer. Maintenant qu’il était seul, il devait
+souffrir tout ce qu’elle souffrait elle-même. Mais lui, lui n’était pas
+enchaîné comme elle; lui pouvait agir, se mouvoir, venir; elle, elle,
+elle ne pouvait rien qu’attendre.</p>
+
+<p>Et elle attendait de toute son âme, la pauvre enfant; car il était
+impossible que le roi ne vînt pas.</p>
+
+<p>Il était dix heures et demie à peine.</p>
+
+<p>Il allait ou venir, ou lui écrire, ou lui faire dire une bonne parole
+par M. de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>S’il venait, oh! comme elle allait s’élancer au-devant de lui! comme
+elle allait repousser cette délicatesse qu’elle trouvait maintenant mal
+entendue! comme elle allait lui dire: «Ce n’est pas moi qui ne vous
+aime pas; ce sont elles qui ne veulent pas que je vous aime.»</p>
+
+<p>Et alors, il faut le dire, en y réfléchissant, et au fur et à mesure
+qu’elle y réfléchissait, elle trouvait Louis moins coupable. En effet,
+il ignorait tout. Qu’avait-il dû penser de son obstination à garder le
+silence? Impatient, irritable, comme on connaissait le roi, il était
+extraordinaire qu’il eût même conservé si longtemps son sang-froid. Oh!
+sans doute elle n’eût pas agi ainsi, elle: elle eût tout compris, tout
+deviné. Mais elle était une pauvre fille et non pas un grand roi.</p>
+
+<p>Oh! s’il venait! s’il venait!... comme elle lui pardonnerait tout ce
+qu’il venait de lui faire souffrir! comme elle l’aimerait davantage
+pour avoir souffert!</p>
+
+<p>Et sa tête tendue vers la porte, ses lèvres entrouvertes, attendaient,
+Dieu lui pardonne cette idée profane! le baiser que les lèvres du roi
+distillaient si suavement le matin quand il prononçait le mot amour.</p>
+
+<p>Si le roi ne venait pas, au moins écrirait-il; c’était la seconde
+chance, chance moins douce, moins heureuse que l’autre, mais qui
+prouverait tout autant d’amour, et seulement un amour plus craintif.
+Oh! comme elle dévorerait cette lettre! comme elle se hâterait d’y
+répondre! comme, une fois le messager parti, elle baiserait, relirait,
+presserait sur son cœur le bienheureux papier qui devait lui apporter
+le repos, la tranquillité, le bonheur!</p>
+
+<p>Enfin, le roi ne venait pas; si le roi n’écrivait pas, il était
+au moins impossible qu’il n’envoyât pas de Saint-Aignan ou que de
+Saint-Aignan ne vint pas de lui-même. À un tiers, comme elle dirait
+tout! La majesté royale ne serait plus là pour glacer ses paroles sur
+ses lèvres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer dans le cœur du
+roi.</p>
+
+<p>Tout, chez La Vallière, cœur et regard, matière et esprit, se tourna
+donc vers l’attente.</p>
+
+<p>Elle se dit qu’elle avait encore une heure d’espoir; que, jusqu’à
+minuit, le roi pouvait venir, écrire ou envoyer; qu’à minuit seulement,
+toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu.</p>
+
+<p>Tant qu’il y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant crut
+être la cause de ce bruit; tant qu’il passa des gens dans la cour, elle
+crut que ces gens étaient des messagers du roi venant chez elle.</p>
+
+<p>Onze heures sonnèrent; puis onze heures un quart; puis onze heures et
+demie.</p>
+
+<p>Les minutes coulaient lentement dans cette anxiété, et pourtant elles
+fuyaient encore trop vite.</p>
+
+<p>Les trois quarts sonnèrent.</p>
+
+<p>Minuit! minuit! la dernière, la suprême espérance vint à son tour.</p>
+
+<p>Avec le dernier tintement de l’horloge, la dernière lumière s’éteignit;
+avec la dernière lumière, le dernier espoir.</p>
+
+<p>Ainsi, le roi lui-même l’avait trompée; le premier, il mentait au
+serment qu’il avait fait le jour même; douze heures entre le serment et
+le parjure! Ce n’était pas avoir gardé longtemps l’illusion.</p>
+
+<p>Donc, non seulement le roi n’aimait pas, mais encore il méprisait celle
+que tout le monde accablait; il la méprisait au point de l’abandonner
+à la honte d’une expulsion qui équivalait à une sentence ignominieuse;
+et cependant, c’était lui, lui, le roi, qui était la cause première de
+cette ignominie.</p>
+
+<p>Un sourire amer, le seul symptôme de colère qui, pendant cette longue
+lutte, eût passé sur la figure angélique de la victime, un sourire amer
+apparut sur ses lèvres.</p>
+
+<p>En effet, pour elle, que restait-il sur la terre après le roi? Rien.
+Seulement, Dieu restait au ciel.</p>
+
+<p>Elle pensa à Dieu.</p>
+
+<p>— Mon Dieu! dit-elle, vous me dicterez vous-même ce que j’ai à faire.
+C’est de vous que j’attends tout, de vous que je dois tout attendre.</p>
+
+<p>Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec amour.</p>
+
+<p>— Voilà, dit-elle, un maître qui n’oublie et n’abandonne jamais ceux
+qui ne l’abandonnent et qui ne l’oublient pas; c’est à celui-là seul
+qu’il faut se sacrifier.</p>
+
+<p>Alors, il eût été visible, si quelqu’un eût pu plonger son regard
+dans cette chambre, il eût été visible, disons-nous, que la pauvre
+désespérée prenait une résolution dernière, arrêtait un plan suprême
+dans son esprit, montait enfin cette grande échelle de Jacob qui
+conduit les âmes de la terre au ciel.</p>
+
+<p>Alors, et comme ses genoux n’avaient plus la force de la soutenir, elle
+se laissa peu à peu aller sur les marches du prie-Dieu, la tête adossée
+au bois de la croix, et, l’œil fixe, la respiration haletante, elle
+guetta sur les vitres les premières heures du jour.</p>
+
+<p>Deux heures du matin la trouvèrent dans cet égarement ou, plutôt, dans
+cette extase. Elle ne s’appartenait déjà plus.</p>
+
+<p>Aussi, lorsqu’elle vit la teinte violette du matin descendre sur les
+toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ d’ivoire
+qu’elle tenait embrassé, elle se leva avec une certaine force, baisa
+les pieds du divin martyr, descendit l’escalier de sa chambre, et
+s’enveloppa la tête d’une mante tout en descendant.</p>
+
+<p>Elle arriva au guichet juste au moment où la ronde de mousquetaires en
+ouvrait la porte pour admettre le premier poste des Suisses.</p>
+
+<p>Alors, se glissant derrière les hommes de garde, elle gagna la rue
+avant que le chef de la patrouille eût même songé à se demander quelle
+était cette jeune femme qui s’échappait si matin du palais.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXV_La_fuite">Chapitre CLXV — La fuite</h2>
+</div>
+
+
+<p>La Vallière sortit derrière la patrouille.</p>
+
+<p>La patrouille se dirigea à droite par la rue Saint-Honoré,
+machinalement La Vallière tourna à gauche.</p>
+
+<p>Sa résolution était prise, son dessein arrêté; elle voulait se rendre
+aux Carmélites de Chaillot, dont la supérieure avait une réputation de
+sévérité qui faisait frémir les mondaines de la Cour.</p>
+
+<p>La Vallière n’avait jamais vu Paris, elle n’était jamais sortie à pied,
+elle n’eût pas trouvé son chemin, même dans une disposition d’esprit
+plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue Saint-Honoré au
+lieu de la descendre.</p>
+
+<p>Elle avait hâte de s’éloigner du Palais-Royal, et elle s’en éloignait.</p>
+
+<p>Elle avait ouï dire seulement que Chaillot regardait la Seine; elle se
+dirigeait donc vers la Seine.</p>
+
+<p>Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre, appuya
+vers l’église Saint-Germain-l’Auxerrois longeant l’emplacement où
+Perrault bâtit depuis sa colonnade.</p>
+
+<p>Bientôt elle atteignit les quais.</p>
+
+<p>Sa marche était rapide et agitée. À peine sentait-elle cette faiblesse
+qui, de temps en temps, lui rappelait, en la forçant de boiter
+légèrement, cette entorse qu’elle s’était donnée dans sa jeunesse.</p>
+
+<p>À une autre heure de la journée, sa contenance eût appelé les soupçons
+des gens les moins clairvoyants, attiré les regards des passants les
+moins curieux.</p>
+
+<p>Mais, à deux heures et demie du matin, les rues de Paris sont désertes
+ou à peu près, et il ne s’y trouve guère que les artisans laborieux qui
+vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs dangereux qui regagnent
+leur domicile après une nuit d’agitation et de débauches.</p>
+
+<p>Pour les premiers, le jour commence, pour les autres, le jour finit.</p>
+
+<p>La Vallière eut peur de tous ces visages sur lesquels son ignorance
+des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer le type de la
+probité de celui du cynisme. Pour elle, la misère était un épouvantail;
+et tous ces gens qu’elle rencontrait semblaient être des misérables.</p>
+
+<p>Sa toilette, qui était celle de la veille, était recherchée, même dans
+sa négligence, car c’était la même avec laquelle elle s’était rendue
+chez la reine mère; en outre, sous sa mante relevée pour qu’elle pût
+voir à se conduire, sa pâleur et ses beaux yeux parlaient un langage
+inconnu à ces hommes du peuple, et, sans le savoir, la pauvre fugitive
+sollicitait la brutalité des uns, la pitié des autres.</p>
+
+<p>La Vallière marcha ainsi d’une seule course, haletante, précipitée,
+jusqu’à la hauteur de la place de Grève.</p>
+
+<p>De temps en temps, elle s’arrêtait, appuyait sa main sur son cœur,
+s’adossait à une maison, reprenait haleine et continuait sa course plus
+rapidement qu’auparavant.</p>
+
+<p>Arrivée à la place de Grève, La Vallière se trouva en face d’un groupe
+de trois hommes débraillés, chancelants, avinés, qui sortaient d’un
+bateau amarré sur le port.</p>
+
+<p>Ce bateau était chargé de vins, et l’on voyait qu’ils avaient fait
+honneur à la marchandise.</p>
+
+<p>Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons différents,
+quand, en arrivant à l’extrémité de la rampe donnant sur le quai, ils
+se trouvèrent faire tout à coup obstacle à la marche de la jeune fille.</p>
+
+<p>La Vallière s’arrêta.</p>
+
+<p>Eux, de leur côté, à l’aspect de cette femme aux vêtements de Cour,
+firent une halte, et, d’un commun accord, se prirent par les mains et
+entourèrent La Vallière en lui chantant:</p>
+
+<p><i>Vous qui vous ennuyez seulette</i>, <i>Venez, venez rire avec nous.</i></p>
+
+<p>La Vallière comprit alors que ces hommes s’adressaient à elle et
+voulaient l’empêcher de passer; elle tenta plusieurs efforts pour fuir,
+mais ils furent inutiles.</p>
+
+<p>Ses jambes faillirent, elle comprit qu’elle allait tomber, et poussa un
+cri de terreur.</p>
+
+<p>Mais, au même instant, le cercle qui l’entourait s’ouvrit sous l’effort
+d’une puissante pression.</p>
+
+<p>L’un des insulteurs fut culbuté à gauche, l’autre alla rouler à droite
+jusqu’au bord de l’eau, le troisième vacilla sur ses jambes.</p>
+
+<p>Un officier de mousquetaires se trouva en face de la jeune fille le
+sourcil froncé, la menace à la bouche, la main levée pour continuer la
+menace.</p>
+
+<p>Les ivrognes s’esquivèrent à la vue de l’uniforme, et surtout devant la
+preuve de force que venait de donner celui qui le portait.</p>
+
+<p>— Mordioux! s’écria l’officier, mais c’est Mlle de La Vallière!</p>
+
+<p>La Vallière, étourdie de ce qui venait de se passer, stupéfaite
+d’entendre prononcer son nom, La Vallière leva les yeux et reconnut
+d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, dit-elle, c’est moi, c’est bien moi.</p>
+
+<p>Et, en même temps, elle se soutenait à son bras.</p>
+
+<p>— Vous me protégerez, n’est-ce pas, monsieur d’Artagnan? ajouta-t-elle
+d’une voix suppliante.</p>
+
+<p>— Certainement que je vous protégerai; mais où allez-vous, mon Dieu, à
+cette heure?</p>
+
+<p>— Je vais à Chaillot.</p>
+
+<p>— Vous allez à Chaillot par la Rapée? Mais, en vérité, mademoiselle,
+vous lui tournez le dos.</p>
+
+<p>— Alors, monsieur, soyez assez bon pour me remettre dans mon chemin et
+pour me conduire pendant quelques pas.</p>
+
+<p>— Oh! volontiers.</p>
+
+<p>— Mais comment se fait-il donc que je vous trouve là? Par quelle faveur
+du Ciel étiez-vous à portée de venir à mon secours? Il me semble, en
+vérité, que je rêve; il me semble que je deviens folle.</p>
+
+<p>— Je me trouvais là, mademoiselle, parce que j’ai une maison place de
+Grève, à l’<i>Image-de-Notre-Dame</i>; que j’ai été toucher les loyers hier,
+et que j’y ai passé la nuit. Aussi désirai-je être de bonne heure au
+palais pour y inspecter mes postes.</p>
+
+<p>— Merci! dit La Vallière.</p>
+
+<p>«Voilà ce que je faisais, oui, se dit d’Artagnan, mais elle, que
+faisait-elle, et pourquoi va-t-elle à Chaillot à une pareille heure?»</p>
+
+<p>Et il lui offrit son bras.</p>
+
+<p>La Vallière le prit et se mit à marcher avec précipitation.</p>
+
+<p>Cependant cette précipitation cachait une grande faiblesse. D’Artagnan
+le sentit, il proposa à La Vallière de se reposer; elle refusa.</p>
+
+<p>— C’est que vous ignorez sans doute où est Chaillot? demanda d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Oui, je l’ignore.</p>
+
+<p>— C’est très loin.</p>
+
+<p>— Peu importe!</p>
+
+<p>— Il y a une lieue au moins.</p>
+
+<p>— Je ferai cette lieue.</p>
+
+<p>D’Artagnan ne répliqua point; il connaissait, au simple accent, les
+résolutions réelles.</p>
+
+<p>Il porta plutôt qu’il n’accompagna La Vallière.</p>
+
+<p>Enfin ils aperçurent les hauteurs.</p>
+
+<p>— Dans quelle maison vous rendez-vous, mademoiselle? demanda d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Aux Carmélites, monsieur.</p>
+
+<p>— Aux Carmélites! répéta d’Artagnan étonné.</p>
+
+<p>— Oui; et, puisque Dieu vous a envoyé vers moi pour me soutenir dans ma
+route, recevez et mes remerciements et mes adieux.</p>
+
+<p>— Aux Carmélites! vos adieux! Mais vous entrez donc en religion?
+s’écria d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur.</p>
+
+<p>— Vous!!!</p>
+
+<p>Il y avait dans ce <i>vous</i>, que nous avons accompagné de trois points
+d’exclamation pour le rendre aussi expressif que possible, il y avait
+dans ce <i>vous</i> tout un poème; il rappelait à La Vallière et ses
+souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux souvenirs de Fontainebleau;
+il lui disait: «<i>Vous</i> qui pourriez être heureuse avec Raoul, <i>vous</i>
+qui pourriez être puissante avec Louis, vous allez entrer en religion,
+<i>vous!</i>»</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, dit-elle, moi. Je me rends la servante du Seigneur; je
+renonce à tout ce monde.</p>
+
+<p>— Mais ne vous trompez-vous pas à votre vocation? ne vous trompez-vous
+pas à la volonté de Dieu?</p>
+
+<p>— Non, puisque c’est Dieu qui a permis que je vous rencontrasse. Sans
+vous, je succombais certainement à la fatigue, et, puisque Dieu vous
+envoyait sur ma route, c’est qu’il voulait que je pusse en atteindre le
+but.</p>
+
+<p>— Oh! fit d’Artagnan avec doute, cela me semble un peu bien subtil.</p>
+
+<p>— Quoi qu’il en soit, reprit la jeune fille, vous voilà instruit de ma
+démarche et de ma résolution. Maintenant, j’ai une dernière grâce à
+vous demander, tout en vous adressant les remerciements.</p>
+
+<p>— Dites, mademoiselle.</p>
+
+<p>— Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal.</p>
+
+<p>D’Artagnan fit un mouvement.</p>
+
+<p>— Le roi, continua La Vallière, ignore ce que je vais faire.</p>
+
+<p>— Le roi ignore?... s’écria d’Artagnan. Mais, mademoiselle, prenez
+garde; vous ne calculez pas la portée de votre action. Nul ne doit rien
+faire que le roi ignore, surtout les personnes de la Cour.</p>
+
+<p>— Je ne suis plus de la Cour, monsieur.</p>
+
+<p>D’Artagnan regarda la jeune fille avec un étonnement croissant.</p>
+
+<p>— Oh! ne vous inquiétez pas, monsieur, continua-t-elle, tout est
+calculé, et, tout ne le fût-il pas, il serait trop tard maintenant pour
+revenir sur ma résolution; l’action est accomplie.</p>
+
+<p>— Et bien! voyons, mademoiselle, que désirez-vous?</p>
+
+<p>— Monsieur, par la pitié que l’on doit au malheur, par la générosité de
+votre âme, par votre foi de gentilhomme, je vous adjure de me faire un
+serment.</p>
+
+<p>— Un serment?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Lequel?</p>
+
+<p>— Jurez-moi, monsieur d’Artagnan, que vous ne direz pas au roi que vous
+m’avez vue et que je suis aux Carmélites.</p>
+
+<p>D’Artagnan secoua la tête.</p>
+
+<p>— Je ne jurerai point cela, dit-il.</p>
+
+<p>— Et pourquoi?</p>
+
+<p>— Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce que je
+me connais moi-même, parce que je connais tout le genre humain; non, je
+ne jurerai point cela.</p>
+
+<p>— Alors, s’écria La Vallière avec une énergie dont on l’eût crue
+incapable, au lieu des bénédictions dont je vous eusse comblé jusqu’à
+la fin de mes jours, soyez maudit! car vous me rendez la plus misérable
+de toutes les créatures!</p>
+
+<p>Nous avons dit que d’Artagnan connaissait tous les accents qui venaient
+du cœur, il ne put résister à celui-là.</p>
+
+<p>Il vit la dégradation de ces traits; il vit le tremblement de ces
+membres; il vit chanceler tout ce corps frêle et délicat ébranlé par
+secousses; il comprit qu’une résistance la tuerait.</p>
+
+<p>— Qu’il soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez tranquille,
+mademoiselle, je ne dirai rien au roi.</p>
+
+<p>— Oh! merci, merci! s’écria La Vallière; vous êtes le plus généreux des
+hommes.</p>
+
+<p>Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de d’Artagnan
+et les serra entre les siennes.</p>
+
+<p>Celui-ci se sentait attendri.</p>
+
+<p>— Mordioux! dit-il, en voilà une qui commence par où les autres
+finissent: c’est touchant.</p>
+
+<p>Alors La Vallière, qui, au moment du paroxysme de sa douleur, était
+tombée assise sur une pierre, se leva et marcha vers le couvent des
+Carmélites, que l’on voyait se dresser dans la lumière naissante.
+D’Artagnan la suivait de loin.</p>
+
+<p>La porte du parloir était entrouverte; elle s’y glissa comme une ombre
+pâle, et, remerciant d’Artagnan d’un seul signe de la main, elle
+disparut à ses yeux.</p>
+
+<p>Quand d’Artagnan se trouva tout à fait seul, il réfléchit profondément
+à ce qui venait de se passer.</p>
+
+<p>— Voilà, par ma foi! dit-il, ce qu’on appelle une fausse position...
+Conserver un secret pareil, c’est garder dans sa poche un charbon
+ardent et espérer qu’il ne brûlera pas l’étoffe. Ne pas garder le
+secret, quand on a juré qu’on le garderait, c’est d’un homme sans
+honneur. Ordinairement, les bonnes idées me viennent en courant; mais,
+cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je coure beaucoup
+pour trouver la solution de cette affaire... Où courir?... Ma foi!
+au bout du compte, du côté de Paris; c’est le bon côté... Seulement,
+courons vite... Mais pour courir vite, mieux valent quatre jambes que
+deux. Malheureusement, pour le moment, je n’ai que mes deux jambes...
+Un cheval! comme j’ai entendu dire au théâtre de Londres; ma couronne
+pour un cheval!... J’y songe, cela ne me coûtera point aussi cher
+que cela... Il y a un poste de mousquetaires à la barrière de la
+Conférence, et, pour un cheval qu’il me faut, j’en trouverai dix.</p>
+
+<p>En vertu de cette résolution, prise avec sa rapidité habituelle,
+d’Artagnan descendit soudain les hauteurs, gagna le poste, y prit le
+meilleur coursier qu’il y put trouver, et fut rendu au palais en dix
+minutes.</p>
+
+<p>Cinq heures sonnaient à l’horloge du Palais-Royal.</p>
+
+<p>D’Artagnan s’informa du roi.</p>
+
+<p>Le roi s’était couché à son heure ordinaire, après avoir travaillé avec
+M. Colbert, et dormait encore, selon toute probabilité.</p>
+
+<p>— Allons, dit-il, elle m’avait dit vrai, le roi ignore tout; s’il
+savait seulement la moitié de ce qui s’est passé, le Palais-Royal
+serait, à cette heure, sens dessus dessous.</p>
+
+<p>Encore ému de la querelle qu’il venait d’avoir avec La Vallière, il
+errait dans son cabinet, fort désireux de trouver une occasion de faire
+un éclat, après s’être retenu si longtemps.</p>
+
+<p>Colbert, en voyant le roi, jugea d’un coup d’œil la situation, et
+comprit les intentions du monarque. Il louvoya.</p>
+
+<p>Quand le maître demanda compte de ce qu’il fallait dire le lendemain,
+le sous-intendant commença par trouver étrange que Sa Majesté n’eût pas
+été mise au courant par M. Fouquet.</p>
+
+<p>— M. Fouquet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande: il
+reçoit directement toutes les correspondances.</p>
+
+<p>Le roi, accoutumé à entendre M. Colbert piller M. Fouquet, laissa
+passer cette boutade sans répliquer; seulement il écouta.</p>
+
+<p>Colbert vit l’effet produit et se hâta de revenir sur ses pas en disant
+que M. Fouquet n’était pas toutefois aussi coupable qu’il paraissait
+l’être au premier abord, attendu qu’il avait dans ce moment de grandes
+préoccupations.</p>
+
+<p>Le roi leva la tête.</p>
+
+<p>— Quelle préoccupations? dit-il.</p>
+
+<p>— Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M. Fouquet a ses défauts
+avec ses grandes qualités.</p>
+
+<p>— Ah! des défauts, qui n’en a pas, monsieur Colbert?...</p>
+
+<p>— Votre Majesté en a bien, dit hardiment Colbert, qui savait lancer une
+sourde flatterie dans un léger blâme, comme la flèche qui fend l’air
+malgré son poids, grâce à de faibles plumes qui la soutiennent.</p>
+
+<p>Le roi sourit.</p>
+
+<p>— Quel défaut a donc M. Fouquet? dit-il.</p>
+
+<p>— Toujours le même, Sire; on le dit amoureux.</p>
+
+<p>— Amoureux, de qui?</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXVI_Comment_Louis_avait_de_son_cote_passe_le_temps_de">Chapitre CLXVI — Comment Louis avait, de son côté, passé le temps de
+dix heures et demie à minuit</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le roi, au sortir de la chambre des filles d’honneur, avait trouvé chez
+lui Colbert qui l’attendait pour prendre ses ordres à l’occasion de la
+cérémonie du lendemain.</p>
+
+<p>Il s’agissait, comme nous l’avons dit, d’une réception d’ambassadeurs
+hollandais et espagnols.</p>
+
+<p>Louis XIV avait de graves sujets de mécontentement contre la Hollande;
+les États avaient tergiversé déjà plusieurs fois dans leurs relations
+avec la France, et, sans s’apercevoir ou sans s’inquiéter d’une
+rupture, ils laissaient encore une fois l’alliance avec le roi Très
+Chrétien, pour nouer toutes sortes d’intrigues avec l’Espagne.</p>
+
+<p>Louis XIV, à son avènement, c’est-à-dire à la mort de Mazarin, avait
+trouvé cette question politique ébauchée.</p>
+
+<p>Elle était d’une solution difficile pour un jeune homme; mais comme,
+alors, toute la nation était le roi, tout ce que résolvait la tête, le
+corps se trouvait prêt à l’exécuter.</p>
+
+<p>Un peu de colère, la réaction d’un sang jeune et vivace au cerveau,
+c’était assez pour changer une ancienne ligne politique et créer un
+autre système.</p>
+
+<p>Le rôle des diplomates de l’époque se réduisait à arranger entre eux
+les coups d’État dont leurs souverains pouvaient avoir besoin.</p>
+
+<p>Louis n’était pas dans une disposition d’esprit capable de lui dicter
+une politique savante.</p>
+
+<p>— Je ne sais trop, Sire; je me mêle peu de galanterie, comme on dit.</p>
+
+<p>— Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez?</p>
+
+<p>— J’ai ouï prononcer...</p>
+
+<p>— Quoi?</p>
+
+<p>— Un nom.</p>
+
+<p>— Lequel?</p>
+
+<p>— Mais je ne m’en souviens plus.</p>
+
+<p>— Dites toujours.</p>
+
+<p>— Je crois que c’est celui d’une des filles de Madame.</p>
+
+<p>Le roi tressaillit.</p>
+
+<p>— Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert,
+murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, je vous assure que non.</p>
+
+<p>— Mais, enfin, on les connaît, ces demoiselles de Madame; et, en vous
+disant leurs noms, vous rencontreriez peut-être celui que vous cherchez.</p>
+
+<p>— Non, Sire.</p>
+
+<p>— Essayez.</p>
+
+<p>— Ce serait inutile, Sire. Quand il s’agit d’un nom de dame compromise,
+ma mémoire est un coffre d’airain dont j’ai perdu la clef.</p>
+
+<p>Un nuage passa dans l’esprit et sur le front du roi puis, voulant
+paraître maître de lui-même et secouant la tête:</p>
+
+<p>— Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.</p>
+
+<p>— Et d’abord, Sire, à quelle heure Votre Majesté veut-elle recevoir les
+ambassadeurs?</p>
+
+<p>— De bon matin.</p>
+
+<p>— Onze heures?</p>
+
+<p>— C’est trop tard... Neuf heures.</p>
+
+<p>— C’est bien tôt.</p>
+
+<p>— Pour des amis, cela n’a pas d’importance; on fait tout ce qu’on veut
+avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux, s’ils se
+blessent. Je ne serais pas fâché, je l’avoue, d’en finir avec tous ces
+oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.</p>
+
+<p>— Sire, il sera fait comme Votre Majesté voudra... À neuf heures
+donc... Je donnerai des ordres en conséquence. Est-ce audience
+solennelle?</p>
+
+<p>— Non. Je veux m’expliquer avec eux et ne pas envenimer les choses,
+comme il arrive toujours en présence de beaucoup de gens; mais, en même
+temps, je veux les tirer au clair, pour n’avoir pas à recommencer.</p>
+
+<p>— Votre Majesté désignera les personnes qui assisteront à cette
+réception.</p>
+
+<p>— J’en ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que veulent-ils?</p>
+
+<p>— Alliés à l’Espagne, ils ne gagnent rien; alliés avec la France, ils
+perdent beaucoup.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Alliés avec l’Espagne, ils se voient bordés et protégés par les
+possessions de leur allié; ils n’y peuvent mordre malgré leur envie.
+D’Anvers à Rotterdam, il n’y a qu’un pas par l’Escaut et la Meuse.
+S’ils veulent mordre au gâteau espagnol, vous, Sire, le gendre du roi
+d’Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez vous à Bruxelles
+avec de la cavalerie. Il s’agit donc de se brouiller assez avec vous et
+de vous faire assez suspecter l’Espagne pour que vous ne vous mêliez
+pas de ses affaires.</p>
+
+<p>— Il est bien plus simple alors, répondit le roi, de faire avec moi une
+solide alliance à laquelle je gagnerais quelque chose, tandis qu’ils y
+gagneraient tout?</p>
+
+<p>— Non pas; car, s’ils arrivaient, par hasard, à vous avoir pour
+limitrophe, Votre Majesté n’est pas un voisin commode; jeune, ardent,
+belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups à la Hollande,
+surtout s’il s’approche d’elle.</p>
+
+<p>— Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c’est bien expliqué.
+Mais la conclusion, s’il vous plaît?</p>
+
+<p>— Jamais la sagesse ne manque aux décisions de Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Que me diront ces ambassadeurs?</p>
+
+<p>— Ils diront à Votre Majesté qu’ils désirent fortement son alliance, et
+ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les trois puissances
+doivent s’unir contre la prospérité de l’Angleterre, et ce sera un
+mensonge; car l’alliée naturelle de Votre Majesté, aujourd’hui, c’est
+l’Angleterre, qui a des vaisseaux quand vous n’en avez pas; c’est
+l’Angleterre, qui peut balancer la puissance des Hollandais dans
+l’Inde: c’est l’Angleterre, enfin, pays monarchique, où Votre Majesté a
+des alliances de consanguinité.</p>
+
+<p>— Bien; mais que répondriez-vous?</p>
+
+<p>— Je répondrais, Sire, avec une modération sans égale, que la Hollande
+n’est pas parfaitement disposée pour le roi de France, que les
+symptômes de l’esprit public, chez les Hollandais, sont alarmants
+pour Votre Majesté, que certaines médailles ont été frappées avec des
+devises injurieuses.</p>
+
+<p>— Pour moi? s’écria le jeune roi exalté.</p>
+
+<p>— Oh! non pas, Sire, non; injurieuses n’est pas le mot, et je me suis
+trompé. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les Bataves.</p>
+
+<p>— Oh! s’il en est ainsi, peu importe l’orgueil des Bataves, dit le roi
+en soupirant.</p>
+
+<p>— Votre Majesté a mille fois raison. Cependant, ce n’est jamais un mal
+politique, le roi le sait mieux que moi, d’être injuste pour obtenir
+une concession. Votre Majesté, se plaignant avec susceptibilité des
+Bataves, leur paraîtra bien plus considérable.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ces médailles? demanda Louis; car si j’en parle, il
+faut que je sache quoi dire.</p>
+
+<p>— Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise outrecuidante...
+Voilà tout le sens, les mots ne font rien à la chose.</p>
+
+<p>— Bien, j’articulerai le mot médaille, et ils comprendront s’ils
+veulent.</p>
+
+<p>— Oh! ils comprendront. Votre Majesté pourra aussi glisser quelques
+mots de certains pamphlets qui courent.</p>
+
+<p>— Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les écrivent, bien plus
+que ceux contre lesquels on les a écrits. Monsieur Colbert, je vous
+remercie, vous pouvez vous retirer.</p>
+
+<p>— Sire!</p>
+
+<p>— Adieu! N’oubliez pas l’heure et soyez là.</p>
+
+<p>— Sire, j’attends la liste de Votre Majesté.</p>
+
+<p>— C’est vrai.</p>
+
+<p>Le roi se mit à rêver; il ne pensait pas du tout à cette liste. La
+pendule sonnait onze heures et demie.</p>
+
+<p>On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l’orgueil et de
+l’amour.</p>
+
+<p>La conversation politique avait éteint beaucoup d’irritation chez
+Louis, et le visage pâle, altéré de La Vallière parlait à son
+imagination un bien autre langage que les médailles hollandaises ou les
+pamphlets bataves.</p>
+
+<p>Il demeura dix minutes à se demander s’il fallait ou s’il ne
+fallait pas retourner chez La Vallière; mais, Colbert ayant insisté
+respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de penser à l’amour
+quand les affaires commandaient.</p>
+
+<p>Il dicta donc:</p>
+
+<p>— La reine mère... la reine... Madame... Mme de Motteville... Mlle
+de Châtillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur... M. le
+prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-Aignan... et
+les officiers de service.</p>
+
+<p>— Les ministres? dit Colbert.</p>
+
+<p>— Cela va sans dire, et les secrétaires.</p>
+
+<p>— Sire, je vais tout préparer: les ordres seront à domicile demain.</p>
+
+<p>— Dites aujourd’hui, répliqua tristement Louis.</p>
+
+<p>Minuit sonnait.</p>
+
+<p>C’était l’heure où se mourait de chagrin, de souffrances, la pauvre La
+Vallière.</p>
+
+<p>Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait depuis une
+heure.</p>
+
+<p>Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il se
+félicitait de son courage. Il s’applaudissait d’être ferme en amour
+comme en politique.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXVII_Les_ambassadeurs">Chapitre CLXVII — Les ambassadeurs</h2>
+</div>
+
+
+<p>D’Artagnan, à peu de chose près, avait appris tout ce que nous venons
+de raconter; car il avait, parmi ses amis, tous les gens utiles de la
+maison, serviteurs officieux, fiers d’être salués par le capitaine des
+mousquetaires, car le capitaine était une puissance; puis, en dehors de
+l’ambition, fiers d’être comptés pour quelque chose par un homme aussi
+brave que l’était d’Artagnan.</p>
+
+<p>D’Artagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu’il
+n’avait pu voir ou savoir la veille, n’étant pas ubiquiste, de sorte
+que, de ce qu’il avait su par lui-même chaque jour, et de ce qu’il
+avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu’il dénouait au
+besoin pour y prendre telle arme qu’il jugeait nécessaire.</p>
+
+<p>De cette façon, les deux yeux de d’Artagnan lui rendaient le même
+office que les cent yeux d’Argus.</p>
+
+<p>Secrets politiques, secrets de ruelles, propos échappés aux courtisans
+à l’issue de l’antichambre; ainsi, d’Artagnan savait tout et renfermait
+tout dans le vaste et impénétrable tombeau de sa mémoire, à côté des
+secrets royaux si chèrement achetés, gardés si fidèlement.</p>
+
+<p>Il sut donc l’entrevue avec Colbert; il sut donc le rendez-vous donné
+aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc qu’il y serait question de
+médailles; et, tout en reconstruisant la conversation sur ces quelques
+mots venus jusqu’à lui, il regagna son poste dans les appartements pour
+être là au moment où le roi se réveillerait.</p>
+
+<p>Le roi se réveilla de fort bonne heure; ce qui prouvait que, lui aussi,
+de son côté, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il entrouvrit
+doucement sa porte.</p>
+
+<p>D’Artagnan était à son poste.</p>
+
+<p>Sa Majesté était pâle et paraissait fatiguée; au reste, sa toilette
+n’était point achevée.</p>
+
+<p>— Faites appeler M. de Saint-Aignan, dit-il.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan s’attendait sans doute à être appelé; car lorsqu’on se
+présenta chez lui, il était tout habillé.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan sa hâta d’obéir et passa chez le roi.</p>
+
+<p>Un instant après, le roi et de Saint-Aignan passèrent; le roi marchait
+le premier.</p>
+
+<p>D’Artagnan était à la fenêtre donnant sur les cours; il n’eut pas
+besoin de se déranger pour suivre le roi des yeux. On eût dit qu’il
+avait d’avance deviné où irait le roi.</p>
+
+<p>Le roi allait chez les filles d’honneur.</p>
+
+<p>Cela n’étonna point d’Artagnan. Il se doutait bien, quoique La Vallière
+ne lui en eût rien dit, que Sa Majesté avait des torts à réparer.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet, un
+peu moins agité cependant; car il espérait qu’à sept heures du matin il
+n’y avait encore que lui et le roi d’éveillés, parmi les augustes hôtes
+du château.</p>
+
+<p>D’Artagnan était à sa fenêtre, insouciant et calme. On eût juré qu’il
+ne voyait rien et qu’il ignorait complètement quels étaient ces deux
+coureurs d’aventures, qui traversaient les cours enveloppés de leurs
+manteaux.</p>
+
+<p>Et cependant d’Artagnan, tout en ayant l’air de ne les point regarder,
+ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant cette vieille
+marche des mousquetaires qu’il ne se rappelait que dans les grandes
+occasions, devinait et calculait d’avance toute cette tempête de cris
+et de colères qui allait s’élever au retour.</p>
+
+<p>En effet, le roi entrant chez La Vallière, et trouvant la chambre vide,
+et le lit intact, le roi commença de s’effrayer et appela Montalais.</p>
+
+<p>Montalais accourut; mais son étonnement fut égal à celui du roi.</p>
+
+<p>Tout ce qu’elle put dire à Sa Majesté, c’est qu’il lui avait semblé
+entendre pleurer La Vallière une partie de la nuit; mais, sachant que
+Sa Majesté était revenue, elle n’avait osé s’informer.</p>
+
+<p>— Mais, demanda le roi, où croyez-vous qu’elle soit allée?</p>
+
+<p>— Sire, répondit Montalais, Louise est une personne fort sentimentale,
+et souvent je l’ai vue se lever avant le jour et aller au jardin;
+peut-être y sera-t-elle ce matin?</p>
+
+<p>La chose parut probable au roi, qui descendit aussitôt pour se mettre à
+la recherche de la fugitive.</p>
+
+<p>D’Artagnan le vit paraître, pâle et causant vivement avec son compagnon.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers les jardins.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan le suivait tout essoufflé.</p>
+
+<p>D’Artagnan ne bougeait pas de sa fenêtre, sifflotant toujours, ne
+paraissant rien voir et voyant tout.</p>
+
+<p>— Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la passion
+de Sa Majesté est plus forte que je ne le croyais; il fait là, ce me
+semble, des choses qu’il n’a pas faites pour Mlle de Mancini.</p>
+
+<p>Le roi reparut un quart d’heure après. Il avait cherché partout. Il
+était hors d’haleine.</p>
+
+<p>Il va sans dire que le roi n’avait rien trouvé.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan le suivait, s’éventant avec son chapeau, et demandant,
+d’une voix altérée, des renseignements aux premiers serviteurs venus, à
+tous ceux qu’il rencontrait.</p>
+
+<p>Manicamp se trouva sur sa route. Manicamp arrivait de Fontainebleau à
+petites journées; où les autres avaient mis six heures, il en avait
+mis, lui, vingt-quatre.</p>
+
+<p>— Avez-vous vu Mlle de La Vallière? lui demanda de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>Ce à quoi Manicamp, toujours rêveur et distrait, répondit, croyant
+qu’on lui parlait de Guiche:</p>
+
+<p>— Merci, le comte va un peu mieux.</p>
+
+<p>Et il continua sa route jusqu’à l’antichambre, où il trouva d’Artagnan,
+à qui il demanda des explications sur cet air effaré qu’il avait cru
+voir au roi.</p>
+
+<p>D’Artagnan lui répondit qu’il s’était trompé; que le roi, au contraire,
+était d’une gaieté folle.</p>
+
+<p>Huit heures sonnèrent sur ces entrefaites.</p>
+
+<p>Le roi, d’ordinaire, prenait son déjeuner à ce moment.</p>
+
+<p>Il était arrêté, par le code de l’étiquette, que le roi aurait toujours
+faim à huit heures.</p>
+
+<p>Il se fit servir sur une petite table, dans sa chambre à coucher, et
+mangea vite.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan, dont il ne voulait pas se séparer, lui tint la
+serviette. Puis il expédia quelques audiences militaires.</p>
+
+<p>Pendant ces audiences, il envoya de Saint-Aignan aux découvertes.</p>
+
+<p>Puis, toujours occupé, toujours anxieux, toujours guettant le retour de
+Saint-Aignan, qui avait mis son monde en campagne et qui s’y était mis
+lui-même, le roi atteignit neuf heures.</p>
+
+<p>À neuf heures sonnantes, il passa dans son cabinet.</p>
+
+<p>Les ambassadeurs entraient eux-mêmes, au premier coup de ces neuf
+heures.</p>
+
+<p>Au dernier coup, les reines et Madame parurent.</p>
+
+<p>Les ambassadeurs étaient trois pour la Hollande, deux pour l’Espagne.</p>
+
+<p>Le roi jeta sur eux un coup d’œil, et salua.</p>
+
+<p>En ce moment aussi, de Saint-Aignan entrait.</p>
+
+<p>C’était pour le roi une entrée bien autrement importante que celle
+des ambassadeurs, en quelque nombre qu’ils fussent et de quelque pays
+qu’ils vinssent.</p>
+
+<p>Aussi, avant toutes choses, le roi fit-il à de Saint-Aignan un signe
+interrogatif, auquel celui-ci répondit par une négation décisive.</p>
+
+<p>Le roi faillit perdre tout courage; mais, comme les reines, les grands
+et les ambassadeurs avaient les yeux fixés sur lui, il fit un violent
+effort et invita les derniers à parler.</p>
+
+<p>Alors un des députés espagnols fit un long discours, dans lequel il
+vantait les avantages de l’alliance espagnole.</p>
+
+<p>Le roi l’interrompit en lui disant:</p>
+
+<p>— Monsieur, j’espère que ce qui est bien pour la France doit être très
+bien pour l’Espagne.</p>
+
+<p>Ce mot, et surtout la façon péremptoire dont il fut prononcé, fit pâlir
+l’ambassadeur et rougir les deux reines, qui, Espagnoles l’une et
+l’autre, se sentirent, par cette réponse, blessées dans leur orgueil de
+parenté et de nationalité.</p>
+
+<p>L’ambassadeur hollandais prit la parole à son tour, et se plaignit des
+préventions que le roi témoignait contre le gouvernement de son pays.</p>
+
+<p>Le roi l’interrompit:</p>
+
+<p>— Monsieur, dit-il, il est étrange que vous veniez vous plaindre,
+lorsque c’est moi qui ai sujet de me plaindre; et cependant, vous le
+voyez, je ne le fais pas.</p>
+
+<p>— Vous plaindre, Sire, demanda le Hollandais, et de quelle offense?</p>
+
+<p>Le roi sourit avec amertume.</p>
+
+<p>— Me blâmerez-vous, par hasard, monsieur, dit-il, d’avoir des
+préventions contre un gouvernement qui autorise et protège les
+insulteurs publics?</p>
+
+<p>— Sire!...</p>
+
+<p>— Je vous dis, reprit le roi en s’irritant de ses propres chagrins,
+bien plus que de la question politique, je vous dis que la Hollande est
+une terre d’asile pour quiconque me hait, et surtout pour quiconque
+m’injurie.</p>
+
+<p>— Oh! Sire!...</p>
+
+<p>— Ah! des preuves, n’est-ce pas? Eh bien! on en aura facilement, des
+preuves. D’où naissent ces pamphlets insolents qui me représentent
+comme un monarque sans gloire et sans autorité? Vos presses en
+gémissent. Si j’avais là mes secrétaires, je vous citerais les titres
+des ouvrages avec les noms d’imprimeurs.</p>
+
+<p>— Sire, répondit l’ambassadeur, un pamphlet ne peut être l’œuvre d’une
+nation. Est-il équitable qu’un grand roi, tel que l’est Votre Majesté,
+rende un grand peuple responsable du crime de quelques forcenés qui
+meurent de faim?</p>
+
+<p>— Soit, je vous accorde cela, monsieur. Mais, quand la monnaie
+d’Amsterdam frappe des médailles à ma honte, est-ce aussi le crime de
+quelques forcenés?</p>
+
+<p>— Des médailles? balbutia l’ambassadeur.</p>
+
+<p>— Des médailles, répéta le roi en regardant Colbert.</p>
+
+<p>— Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Majesté fût bien sûre...</p>
+
+<p>Le roi regardait toujours Colbert, mais Colbert avait l’air de ne pas
+comprendre, et se taisait, malgré les provocations du roi.</p>
+
+<p>Alors d’Artagnan s’approcha, et, tirant de sa poche une pièce de
+monnaie qu’il mit entre les mains du roi:</p>
+
+<p>— Voilà la médaille que Votre Majesté cherche, dit-il.</p>
+
+<p>Le roi la prit.</p>
+
+<p>Alors il put voir de cet œil qui, depuis qu’il était véritablement le
+maître, n’avait fait que planer, alors il put voir, disons-nous, une
+image insolente représentant la Hollande qui, comme Josué, arrêtait le
+soleil, avec cette légende: <i>In conspectu meo, stetit sol.</i></p>
+
+<p>— En ma présence, le soleil s’est arrêté, s’écria le roi furieux. Ah!
+vous ne nierez plus, je l’espère.</p>
+
+<p>— Et le soleil, dit d’Artagnan, c’est celui-ci.</p>
+
+<p>Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, emblème
+multiplié et resplendissant, qui étalait partout sa superbe devise:
+<i>Nec pluribus impar</i>.</p>
+
+<p>La colère de Louis, alimentée par les élancements de sa douleur
+particulière, n’avait pas besoin de cet aliment pour tout dévorer. On
+voyait dans ses yeux l’ardeur d’une vive querelle toute prête à éclater.</p>
+
+<p>Un regard de Colbert enchaîna l’orage.</p>
+
+<p>L’ambassadeur hasarda des excuses.</p>
+
+<p>Il dit que la vanité des peuples ne tirait pas à conséquence; que la
+Hollande était fière d’avoir, avec si peu de ressources, soutenu son
+rang de grande nation, même contre de grands rois, et que, si un peu de
+fumée avait enivré ses compatriotes, le roi était prié d’excuser cette
+ivresse.</p>
+
+<p>Le roi sembla chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta
+impassible.</p>
+
+<p>Puis d’Artagnan.</p>
+
+<p>D’Artagnan haussa les épaules.</p>
+
+<p>Ce mouvement fut une écluse levée par laquelle se déchaîna la colère du
+roi, contenue depuis trop longtemps.</p>
+
+<p>Chacun ne sachant pas où cette colère emportait, tous gardaient un
+morne silence.</p>
+
+<p>Le deuxième ambassadeur en profita pour commencer aussi ses excuses.</p>
+
+<p>Tandis qu’il parlait et que le roi, retombé peu à peu dans sa rêverie
+personnelle, écoutait cette voix pleine de trouble comme un homme
+distrait écoute le murmure d’une cascade, d’Artagnan, qui avait à sa
+gauche de Saint-Aignan, s’approcha de lui, et, d’une voix parfaitement
+calculée pour qu’elle allât frapper le roi:</p>
+
+<p>— Savez-vous la nouvelle, comte? dit-il.</p>
+
+<p>— Quelle nouvelle? fit de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Mais la nouvelle de La Vallière.</p>
+
+<p>Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de côté vers les deux
+causeurs.</p>
+
+<p>— Qu’est-il donc arrivé à La Vallière? demanda de Saint-Aignan d’un ton
+qu’on peut facilement imaginer.</p>
+
+<p>— Eh! pauvre enfant! dit d’Artagnan, elle est entrée en religion.</p>
+
+<p>— En religion? s’écria de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— En religion? s’écria le roi au milieu du discours de l’ambassadeur.</p>
+
+<p>Puis, sous l’empire de l’étiquette, il se remit, mais écoutant toujours.</p>
+
+<p>— Quelle religion? demanda de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Les Carmélites de Chaillot.</p>
+
+<p>— De qui diable savez-vous cela?</p>
+
+<p>— D’elle-même.</p>
+
+<p>— Vous l’avez vue?</p>
+
+<p>— C’est moi qui l’ai conduite aux Carmélites.</p>
+
+<p>Le roi ne perdait pas un mot; il bouillait au-dedans et commençait à
+rugir.</p>
+
+<p>— Mais pourquoi cette fuite? demanda de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Parce que la pauvre fille a été hier chassée de la Cour, dit
+d’Artagnan.</p>
+
+<p>Il n’eut pas plutôt lâché ce mot, que le roi fit un geste d’autorité.</p>
+
+<p>— Assez, monsieur, dit-il à l’ambassadeur, assez!</p>
+
+<p>Puis, s’avançant vers le capitaine:</p>
+
+<p>— Qui dit cela, s’écria-t-il, que La Vallière est en religion?</p>
+
+<p>— M. d’Artagnan, dit le favori.</p>
+
+<p>— Et c’est vrai, ce que vous dites là? fit le roi se retournant vers le
+mousquetaire.</p>
+
+<p>— Vrai comme la vérité.</p>
+
+<p>Le roi ferma les poings et pâlit.</p>
+
+<p>— Vous avez encore ajouté quelque chose, monsieur d’Artagnan, dit-il.</p>
+
+<p>— Je ne sais plus, Sire.</p>
+
+<p>— Vous avez ajouté que Mlle de La Vallière avait été chassée de la Cour.</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Et c’est encore vrai, cela?</p>
+
+<p>— Informez-vous, Sire.</p>
+
+<p>— Et par qui?</p>
+
+<p>— Oh! fit d’Artagnan en homme qui se récuse.</p>
+
+<p>Le roi bondit, laissant de côté ambassadeurs, ministres, courtisans et
+politiques.</p>
+
+<p>La reine mère se leva: elle avait tout entendu, ou ce qu’elle n’avait
+pas entendu, elle l’avait deviné.</p>
+
+<p>Madame, défaillante de colère et de peur, essaya de se lever aussi
+comme la reine mère; mais elle retomba sur son fauteuil, que, par un
+mouvement instinctif, elle fit rouler en arrière.</p>
+
+<p>— Messieurs, dit le roi, l’audience est finie; je ferai savoir ma
+réponse, ou plutôt ma volonté, à l’Espagne et à la Hollande.</p>
+
+<p>Et, d’un geste impérieux, il congédia les ambassadeurs.</p>
+
+<p>— Prenez garde, mon fils, dit la reine mère avec indignation, prenez
+garde; vous n’êtes guère maître de vous, ce me semble.</p>
+
+<p>— Ah! madame, rugit le jeune lion avec un geste effrayant, si je ne
+suis pas maître de moi, je le serai, je vous en réponds, de ceux qui
+m’outragent. Venez avec moi, monsieur d’Artagnan, venez.</p>
+
+<p>Et il quitta la salle au milieu de la stupéfaction et de la terreur de
+tous.</p>
+
+<p>Le roi descendit l’escalier et s’apprêta à traverser la cour.</p>
+
+<p>— Sire, dit d’Artagnan, Votre Majesté se trompe de chemin.</p>
+
+<p>— Non, je vais aux écuries.</p>
+
+<p>— Inutile, Sire, j’ai des chevaux tout prêts pour Votre Majesté.</p>
+
+<p>Le roi ne répondit à son serviteur que par un regard; mais ce regard
+promettait plus que l’ambition de trois d’Artagnan n’eût osé espérer.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXVIII_Chaillot">Chapitre CLXVIII — Chaillot</h2>
+</div>
+
+
+<p>Quoiqu’on ne les eût point appelés, Manicamp et Malicorne avaient suivi
+le roi et d’Artagnan.</p>
+
+<p>C’étaient deux hommes fort intelligents; seulement, Malicorne arrivait
+souvent trop tôt par ambition; Manicamp arrivait souvent trop tard par
+paresse.</p>
+
+<p>Cette fois, ils arrivèrent juste.</p>
+
+<p>Cinq chevaux étaient préparés.</p>
+
+<p>Deux furent accaparés par le roi et d’Artagnan; deux par Manicamp et
+Malicorne. Un page des écuries monta le cinquième. Toute la cavalcade
+partit au galop.</p>
+
+<p>D’Artagnan avait bien réellement choisi les chevaux lui-même; de
+véritables chevaux d’amants en peine; des chevaux qui ne couraient pas,
+qui volaient.</p>
+
+<p>Dix minutes après le départ, la cavalcade, sous la forme d’un
+tourbillon de poussière, arrivait à Chaillot.</p>
+
+<p>Le roi se jeta littéralement à bas de son cheval. Mais, si rapidement
+qu’il accomplît cette manœuvre, il trouva d’Artagnan à la bride de sa
+monture.</p>
+
+<p>Le roi fit au mousquetaire un signe de remerciement, et jeta la bride
+au bras du page.</p>
+
+<p>Puis il s’élança dans le vestibule, et, poussant violemment la porte,
+il entra dans le parloir.</p>
+
+<p>Manicamp, Malicorne et le page demeurèrent dehors; d’Artagnan suivit
+son maître.</p>
+
+<p>En entrant dans le parloir, le premier objet qui frappa le roi fut
+Louise, non pas à genoux, mais couchée au pied d’un grand crucifix de
+pierre.</p>
+
+<p>La jeune fille était étendue sur la dalle humide, et à peine visible,
+dans l’ombre de cette salle, qui ne recevait le jour que par une
+étroite fenêtre grillée et toute voilée par des plantes grimpantes.</p>
+
+<p>Elle était seule, inanimée, froide comme la pierre sur laquelle
+reposait son corps.</p>
+
+<p>En l’apercevant ainsi, le roi la crut morte, et poussa un cri terrible
+qui fit accourir d’Artagnan.</p>
+
+<p>Le roi avait déjà passé un bras autour de son corps. D’Artagnan aida le
+roi à soulever la pauvre femme, que l’engourdissement de la mort avait
+déjà saisie.</p>
+
+<p>Le roi la prit entièrement dans ses bras, réchauffa de ses baisers ses
+mains et ses tempes glacées.</p>
+
+<p>D’Artagnan se pendit à la cloche de la tour.</p>
+
+<p>Alors accoururent les sœurs carmélites.</p>
+
+<p>Les saintes filles poussèrent des cris de scandale à la vue de ces
+hommes tenant une femme dans leurs bras.</p>
+
+<p>La supérieure accourut aussi.</p>
+
+<p>Mais, femme plus mondaine que les femmes de la Cour, malgré toute son
+austérité, du premier coup d’œil, elle reconnut le roi au respect que
+lui témoignaient les assistants, comme aussi à l’air de maître avec
+lequel il bouleversait toute la communauté.</p>
+
+<p>À la vue du roi, elle s’était retirée chez elle; ce qui était un moyen
+de ne pas compromettre sa dignité.</p>
+
+<p>Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de cordiaux, d’eaux
+de la reine de Hongrie, de mélisse, etc., etc., ordonnant, en outre,
+que les portes fussent fermées.</p>
+
+<p>Il était temps: la douleur du roi devenait bruyante et désespérée.</p>
+
+<p>Le roi paraissait décidé à envoyer chercher son médecin, lorsque La
+Vallière revint à la vie.</p>
+
+<p>En rouvrant les yeux, la première chose qu’elle aperçut fut le roi, à
+ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle poussa un
+douloureux soupir.</p>
+
+<p>Louis la couvait d’un regard avide.</p>
+
+<p>Enfin, ses yeux errants se fixèrent sur le roi. Elle le reconnut, et
+fit un effort pour s’arracher de ses bras.</p>
+
+<p>— Eh quoi! murmura-t-elle, le sacrifice n’est donc pas encore accompli?</p>
+
+<p>— Oh! non, non! s’écria le roi, et il ne s’accomplira pas, c’est moi
+qui vous le jure.</p>
+
+<p>Elle se releva faible et toute brisée qu’elle était.</p>
+
+<p>— Il le faut cependant, dit-elle; il le faut, ne m’arrêtez plus.</p>
+
+<p>— Je vous laisserais vous sacrifier, moi? s’écria Louis. Jamais! jamais!</p>
+
+<p>— Bon! murmura d’Artagnan, il est temps de sortir. Du moment qu’ils
+commencent à parler, épargnons-leur les oreilles.</p>
+
+<p>D’Artagnan sortit, les deux amants demeurèrent seuls.</p>
+
+<p>— Sire, continua La Vallière, pas un mot de plus, je vous en supplie.
+Ne perdez pas le seul avenir que j’espère, c’est-à-dire mon salut; tout
+le vôtre, c’est-à-dire votre gloire, pour un caprice.</p>
+
+<p>— Un caprice? s’écria le roi.</p>
+
+<p>— Oh! maintenant, dit La Vallière, maintenant, Sire, je vois clair dans
+votre cœur.</p>
+
+<p>— Vous, Louise?</p>
+
+<p>— Oh! oui, moi!</p>
+
+<p>— Expliquez-vous.</p>
+
+<p>— Un entraînement incompréhensible, déraisonnable, peut vous paraître
+momentanément une excuse suffisante; mais vous avez des devoirs qui
+sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre fille. Oubliez-moi.</p>
+
+<p>— Moi, vous oublier?</p>
+
+<p>— C’est déjà fait.</p>
+
+<p>— Plutôt mourir!</p>
+
+<p>— Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti à tuer cette
+nuit aussi cruellement que vous l’avez fait.</p>
+
+<p>— Que me dites-vous? Voyons, expliquez-vous.</p>
+
+<p>— Que m’avez-vous demandé hier au matin, dites, de vous aimer? Que
+m’avez-vous promis en échange. De ne jamais passer minuit sans m’offrir
+une réconciliation, quand vous auriez eu de la colère contre moi.</p>
+
+<p>— Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise! J’étais fou de jalousie.</p>
+
+<p>— Sire, la jalousie est une mauvaise pensée, qui venait comme l’ivraie
+quand on l’a coupée. Vous serez encore jaloux, et vous achèverez de me
+tuer. Ayez la pitié de me laisser mourir.</p>
+
+<p>— Encore un mot comme celui-là, mademoiselle, et vous me verrez expirer
+à vos pieds.</p>
+
+<p>— Non, non, Sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyez-moi, et vous ne
+vous perdrez pas pour une malheureuse que tout le monde méprise.</p>
+
+<p>— Oh! nommez-moi donc ceux-là que vous accusez, nommez-les-moi!</p>
+
+<p>— Je n’ai de plaintes à faire contre personne, Sire; je n’accuse que
+moi. Adieu, Sire! Vous vous compromettez en me parlant ainsi.</p>
+
+<p>— Prenez garde, Louise; en me parlant ainsi, vous me réduisez au
+désespoir; prenez garde!</p>
+
+<p>— Oh! Sire! Sire! laissez-moi avec Dieu, je vous en supplie!</p>
+
+<p>— Je vous arracherai à Dieu même!</p>
+
+<p>— Mais, auparavant, s’écria la pauvre enfant, arrachez-moi donc à ces
+ennemis féroces qui en veulent à ma vie et à mon honneur. Si vous avez
+assez de force pour aimer, ayez donc assez de pouvoir pour me défendre;
+mais non, celle que vous dites aimer, on l’insulte, on la raille, on la
+chasse.</p>
+
+<p>Et l’inoffensive enfant, forcée par sa douleur d’accuser, se tordait
+les bras avec des sanglots.</p>
+
+<p>— On vous a chassée! s’écria le roi. Voilà la seconde fois que
+j’entends ce mot.</p>
+
+<p>— Ignominieusement, Sire. Vous le voyez bien, je n’ai plus d’autre
+protecteur que Dieu, d’autre consolation que la prière, d’autre asile
+que le cloître.</p>
+
+<p>— Vous aurez mon palais, vous aurez ma Cour. Oh! ne craignez plus
+rien, Louise; ceux-là ou plutôt celles-là qui vous ont chassée hier
+trembleront demain devant vous; que dis-je, demain? ce matin j’ai déjà
+grondé, menacé. Je puis laisser échapper la foudre que je retiens
+encore. Louise! Louise! vous serez cruellement vengée. Des larmes de
+sang paieront vos larmes. Nommez-moi seulement vos ennemis.</p>
+
+<p>— Jamais! jamais!</p>
+
+<p>— Comment voulez-vous que je frappe alors?</p>
+
+<p>— Sire, ceux qu’il faudrait frapper feraient reculer votre main.</p>
+
+<p>— Oh! vous ne me connaissez point! s’écria Louis exaspéré. Plutôt que
+de reculer, je brûlerais mon royaume et je maudirais ma famille. Oui,
+je frapperais jusqu’à ce bras, si ce bras était assez lâche pour ne pas
+anéantir tout ce qui s’est fait l’ennemi de la plus douce des créatures.</p>
+
+<p>Et, en effet, en disant ces mots, Louis frappa violemment du poing sur
+la cloison de chêne, qui rendit un lugubre murmure.</p>
+
+<p>La Vallière s’épouvanta. La colère de ce jeune homme tout-puissant
+avait quelque chose d’imposant et de sinistre, parce que, comme celle
+de la tempête, elle pouvait être mortelle.</p>
+
+<p>Elle, dont la douleur croyait n’avoir pas d’égale, fut vaincue par
+cette douleur qui se faisait jour par la menace et par la violence.</p>
+
+<p>— Sire, dit-elle, une dernière fois, éloignez-vous, je vous en supplie;
+déjà le calme de cette retraite m’a fortifiée: je me sens plus calme
+sous la main de Dieu. Dieu est un protecteur devant qui tombent toutes
+les petites méchancetés humaines. Sire, encore une fois, laissez-moi
+avec Dieu.</p>
+
+<p>— Alors, s’écria Louis, dites franchement que vous ne m’avez jamais
+aimé, dites que mon humilité, dites que mon repentir flattent votre
+orgueil, mais que vous ne vous affligez pas de ma douleur. Dites que le
+roi de France n’est plus pour vous un amant dont la tendresse pouvait
+faire votre bonheur, mais un despote dont le caprice a brisé dans votre
+cœur jusqu’à la dernière fibre de la sensibilité. Ne dites pas que
+vous cherchez Dieu, dites que vous fuyez le roi. Non, Dieu n’est pas
+complice des résolutions inflexibles. Dieu admet la pénitence et le
+remords: il pardonne, il veut qu’on aime.</p>
+
+<p>Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui faisaient
+couler la flamme jusqu’au plus profond de ses veines.</p>
+
+<p>— Mais vous n’avez donc pas entendu? dit-elle.</p>
+
+<p>— Quoi?</p>
+
+<p>— Vous n’avez donc pas entendu que je suis chassée, méprisée,
+méprisable?</p>
+
+<p>— Je vous ferai la plus respectée, la plus adorée, la plus enviée à ma
+cour.</p>
+
+<p>— Prouvez-moi que vous n’avez pas cessé de m’aimer.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Fuyez-moi.</p>
+
+<p>— Je vous le prouverai en ne vous quittant plus.</p>
+
+<p>— Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, Sire? Croyez-vous que
+je vous laisserai déclarer la guerre à toute votre famille? Croyez-vous
+que je vous laisserai repousser pour moi mère, femme et sœur?</p>
+
+<p>— Ah! vous les avez donc nommées, enfin; ce sont donc elles qui ont
+fait le mal? Par le Dieu tout-puissant! je les punirai!</p>
+
+<p>— Et moi, voilà pourquoi l’avenir m’effraie, voilà pourquoi je refuse
+tout, voilà pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez. Assez de
+larmes, mon Dieu! assez de douleurs, assez de plaintes comme cela. Oh!
+jamais, je ne coûterai plaintes, douleurs, ni larmes à qui que ce soit.
+J’ai trop gémi, j’ai trop pleuré, j’ai trop souffert!</p>
+
+<p>— Et mes larmes à moi, mes douleurs à moi, mes plaintes à moi, les
+comptez-vous donc pour rien?</p>
+
+<p>— Ne me parlez pas ainsi, Sire, au nom du Ciel! Au nom du Ciel! ne me
+parlez pas ainsi. J’ai besoin de tout mon courage pour accomplir le
+sacrifice.</p>
+
+<p>— Louise, Louise, je t’en supplie! Commande, ordonne, venge-toi ou
+pardonne, mais ne m’abandonne pas!</p>
+
+<p>— Hélas! il faut que nous nous séparions, Sire.</p>
+
+<p>— Mais tu ne m’aimes donc point?</p>
+
+<p>— Oh! Dieu le sait!</p>
+
+<p>— Mensonge! Mensonge!</p>
+
+<p>— Oh! si je ne vous aimais pas, Sire, mais je vous laisserais faire, je
+me laisserais venger, j’accepterais, en échange de l’insulte que l’on
+m’a faite, ce doux triomphe de l’orgueil que vous me proposez! Tandis
+que, vous le voyez bien, je ne veux pas même de la douce compensation
+de votre amour, de votre amour qui est ma vie, cependant, puisque j’ai
+voulu mourir, croyant que vous ne m’aimiez plus.</p>
+
+<p>— Eh bien! oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais à cette
+heure: vous êtes la plus sainte, la plus vénérable des femmes. Nulle
+n’est digne, comme vous, non seulement de mon amour et de mon respect,
+mais encore de l’amour et du respect de tous; aussi, nulle ne sera
+aimée comme vous, Louise! nulle n’aura sur moi l’empire que vous
+avez. Oui, je vous le jure, je briserais en ce moment le monde comme
+du verre, si le monde me gênait. Vous m’ordonnez de me calmer, de
+pardonner? Soit, je me calmerai. Vous voulez régner par la douceur et
+par la clémence? Je serai clément et doux. Dictez-moi seulement ma
+conduite, j’obéirai.</p>
+
+<p>— Ah! mon Dieu! que suis-je, moi, pauvre fille, pour dicter une syllabe
+à un roi tel que vous?</p>
+
+<p>— Vous êtes ma vie et mon âme! N’est-ce pas l’âme qui régit le corps?</p>
+
+<p>— Oh! vous m’aimez donc, mon cher Sire?</p>
+
+<p>— À deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces que Dieu a
+mises en moi. Je vous aime assez pour vous donner ma vie en souriant si
+vous dites un mot!</p>
+
+<p>— Vous m’aimez?</p>
+
+<p>— Oh! oui.</p>
+
+<p>— Alors, je n’ai plus rien à désirer au monde... Votre main, Sire, et
+disons-nous adieu! J’ai eu dans cette vie tout le bonheur qui m’était
+échu.</p>
+
+<p>— Oh! non, ne dis pas que ta vie commence! Ton bonheur, ce n’est pas
+hier, c’est aujourd’hui, c’est demain, c’est toujours! À toi l’avenir!
+à toi tout ce qui est à moi! Plus de ces idées de séparation, plus de
+ces désespoirs sombres: l’amour est notre Dieu, c’est le besoin de nos
+âmes. Tu vivras pour moi, comme je vivrai pour toi.</p>
+
+<p>Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des transports
+inexprimables de joie et de reconnaissance.</p>
+
+<p>— Oh! Sire! Sire! tout cela est un rêve.</p>
+
+<p>— Pourquoi un rêve?</p>
+
+<p>— Parce que je ne puis revenir à la Cour. Exilée, comment vous revoir?
+Ne vaut-il pas mieux prendre le cloître pour y enterrer, dans le baume
+de votre amour, les derniers élans de votre cœur et votre dernier aveu?</p>
+
+<p>— Exilée, vous? s’écria Louis XIV. Et qui donc exile quand je rappelle?</p>
+
+<p>— Oh! Sire, quelque chose qui règne au-dessus des rois: le monde et
+l’opinion. Réfléchissez-y, vous ne pouvez aimer une femme chassée;
+celle que votre mère a tachée d’un soupçon, celle que votre sœur a
+flétrie d’un châtiment, celle-là est indigne de vous.</p>
+
+<p>— Indigne, celle qui m’appartient?</p>
+
+<p>— Oui, c’est justement cela, Sire; du moment qu’elle vous appartient,
+votre maîtresse est indigne.</p>
+
+<p>— Ah! vous avez raison, Louise, et toutes les délicatesses sont en
+vous. Eh bien! vous ne serez pas exilée.</p>
+
+<p>— Oh! vous n’avez pas entendu Madame, on le voit bien.</p>
+
+<p>— J’en appellerai à ma mère.</p>
+
+<p>— Oh! vous n’avez pas vu votre mère!</p>
+
+<p>— Elle aussi? Pauvre Louise! Tout le monde était donc contre vous?</p>
+
+<p>— Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait déjà sous l’orage lorsque vous
+êtes venu, lorsque vous avez achevé de la briser.</p>
+
+<p>— Oh! pardon.</p>
+
+<p>— Donc, vous ne fléchirez ni l’une ni l’autre; croyez-moi, le mal
+est sans remède, car je ne vous permettrai jamais ni la violence ni
+l’autorité.</p>
+
+<p>— Eh bien! Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je veux
+faire une chose: j’irai trouver Madame.</p>
+
+<p>— Vous?</p>
+
+<p>— Je lui ferai révoquer la sentence: je la forcerai.</p>
+
+<p>— Forcer? oh! non, non!</p>
+
+<p>— C’est vrai: je la fléchirai.</p>
+
+<p>Louise secoua la tête.</p>
+
+<p>— Je prierai, s’il le faut, dit Louis. Croirez-vous à mon amour après
+cela?</p>
+
+<p>Louise releva la tête.</p>
+
+<p>— Oh! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez; laissez-moi bien plutôt
+mourir.</p>
+
+<p>Louis réfléchit, ses traits prirent une teinte sombre.</p>
+
+<p>— J’aimerai autant que vous avez aimé, dit-il; je souffrirai autant
+que vous avez souffert; ce sera mon expiation à vos yeux. Allons,
+mademoiselle, laissons là ces mesquines considérations; soyons grands
+comme notre douleur, soyons forts comme notre amour!</p>
+
+<p>Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une
+ceinture de ses deux mains.</p>
+
+<p>— Mon seul bien! ma vie! suivez-moi, dit-il.</p>
+
+<p>Elle fit un dernier effort dans lequel elle concentra non plus toute sa
+volonté, sa volonté était déjà vaincue, mais toutes ses forces.</p>
+
+<p>— Non! répliqua-t-elle faiblement, non, non! je mourrais de honte!</p>
+
+<p>— Non! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie... D’Artagnan
+seul...</p>
+
+<p>— Il m’a donc trahie, lui aussi?</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Il avait juré...</p>
+
+<p>— J’avais juré de ne rien dire au roi, dit d’Artagnan passant sa tête
+fine à travers la porte entrouverte, j’ai tenu ma parole. J’ai parlé
+à M. de Saint Aignan: ce n’est point ma faute si le roi a entendu,
+n’est-ce pas, Sire?</p>
+
+<p>— C’est vrai, pardonnez-lui, dit le roi.</p>
+
+<p>La Vallière sourit et tendit au mousquetaire sa main frêle et blanche.</p>
+
+<p>— Monsieur d’Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un
+carrosse pour Mademoiselle.</p>
+
+<p>— Sire, répondit le capitaine, le carrosse attend.</p>
+
+<p>— Oh! j’ai là le modèle des serviteurs! s’écria le roi.</p>
+
+<p>— Tu as mis le temps à t’en apercevoir, murmura d’Artagnan, flatté,
+toutefois, de la louange.</p>
+
+<p>La Vallière était vaincue: après quelques hésitations, elle se laissa
+entraîner, défaillante, par son royal amant.</p>
+
+<p>Mais, à la porte du parloir, au moment de le quitter, elle s’arracha
+des bras du roi et revint au crucifix de pierre qu’elle baisa en disant:</p>
+
+<p>— Mon Dieu! vous m’aviez attirée; mon Dieu! vous m’avez repoussée; mais
+votre grâce est infinie. Seulement quand je reviendrai, oubliez que je
+m’en suis éloignée; car, lorsque je reviendrai à vous, ce sera pour ne
+plus vous quitter.</p>
+
+<p>Le roi laissa échapper un sanglot.</p>
+
+<p>D’Artagnan essuya une larme.</p>
+
+<p>Louis entraîna la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse et
+mit d’Artagnan auprès d’elle.</p>
+
+<p>Et lui-même, montant à cheval, piqua vers le Palais-Royal, où, dès son
+arrivée, il fit prévenir Madame qu’elle eût à lui accorder un moment
+d’audience.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXIX_Chez_Madame">Chapitre CLXIX — Chez Madame</h2>
+</div>
+
+
+<p>À la façon dont le roi avait quitté les ambassadeurs, les moins
+clairvoyants avaient deviné une guerre.</p>
+
+<p>Les ambassadeurs eux-mêmes, peu instruits de la chronique intime,
+avaient interprété contre eux ce mot célèbre: «Si je ne suis pas maître
+de moi, je le serai de ceux qui m’outragent.»</p>
+
+<p>Heureusement pour les destinées de la France et de la Hollande, Colbert
+les avait suivis pour leur donner quelques explications, mais les
+reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se faisait dans
+leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces, s’en étaient
+allées avec beaucoup de crainte et de dépit.</p>
+
+<p>Madame, surtout, sentait que la colère royale tomberait sur elle, et,
+comme elle était brave, haute à l’excès, au lieu de chercher appui chez
+la reine mère, elle s’était retirée chez elle, sinon sans inquiétude,
+du moins sans intention d’éviter le combat. De temps en temps, Anne
+d’Autriche envoyait des messagers pour s’informer si le roi était
+revenu.</p>
+
+<p>Le silence que gardait le château sur cette affaire et la disparition
+de Louise étaient le présage d’une quantité de malheurs pour qui savait
+l’humeur fière et irritable du roi.</p>
+
+<p>Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans son
+appartement, appela Montalais près d’elle, et, de sa voix la moins
+émue, fit causer cette fille sur l’événement. Au moment où l’éloquente
+Montalais concluait avec toutes sortes de précautions oratoires et
+recommandait à Madame la tolérance sous bénéfice de réciprocité,
+M. Malicorne parut chez Madame pour demander une audience à cette
+princesse.</p>
+
+<p>Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes
+de l’émotion la plus vive. Il était impossible de s’y méprendre:
+l’entrevue demandée par le roi devait être un des chapitres les plus
+intéressants de cette histoire du cœur des rois et des hommes.</p>
+
+<p>Madame fut troublée par cette arrivée de son beau-frère; elle ne
+l’attendait pas si tôt; elle ne s’attendait pas surtout, à une démarche
+directe de Louis.</p>
+
+<p>Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont toujours
+moins habiles et moins fortes quand il s’agit d’accepter une bataille
+en face.</p>
+
+<p>Madame, avons-nous dit, n’était pas de ceux qui reculent, elle avait le
+défaut ou la qualité contraire.</p>
+
+<p>Elle exagérait la vaillance; aussi, cette dépêche du roi apportée
+par Malicorne, lui fit-elle l’effet de la trompette qui sonne les
+hostilités. Elle releva fièrement le gant.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, le roi montait l’escalier.</p>
+
+<p>Il était rouge d’avoir couru à cheval. Ses habits poudreux et en
+désordre contrastaient avec la toilette si fraîche et si ajustée de
+Madame, qui, elle, pâlissait sous son rouge.</p>
+
+<p>Louis ne fit pas de préambule; il s’assit, Montalais disparut.</p>
+
+<p>Madame s’assit en face du roi.</p>
+
+<p>— Ma sœur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Vallière s’est enfuie
+de chez elle ce matin, et qu’elle a été porter sa douleur, son
+désespoir dans un cloître?</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, la voix du roi était singulièrement émue.</p>
+
+<p>— C’est Votre Majesté qui me l’apprend, répliqua Madame.</p>
+
+<p>— J’aurais cru que vous l’aviez appris ce matin, lors de la réception
+des ambassadeurs, dit le roi.</p>
+
+<p>— À votre émotion, oui, Sire, j’ai deviné qu’il se passait quelque
+chose d’extraordinaire, mais sans préciser.</p>
+
+<p>Le roi était franc et allait au but:</p>
+
+<p>— Ma sœur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoyé Mlle de La Vallière?</p>
+
+<p>— Parce que son service me déplaisait, répliqua sèchement Madame.</p>
+
+<p>Le roi devint pourpre, et ses yeux amassèrent un feu que tout le
+courage de Madame eut peine à soutenir.</p>
+
+<p>Il se contint pourtant et ajouta:</p>
+
+<p>— Il faut une raison bien forte, ma sœur, à une femme bonne comme vous,
+pour expulser et déshonorer non seulement une jeune fille, mais toute
+la famille de cette fille. Vous savez que la ville a les yeux ouverts
+sur la conduite des femmes de la Cour. Renvoyer une fille d’honneur,
+c’est lui attribuer un crime, une faute tout au moins. Quel est donc le
+crime, quelle est donc la faute de Mlle de La Vallière?</p>
+
+<p>— Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Vallière,
+répliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications que
+j’aurais le droit de ne donner à personne.</p>
+
+<p>— Pas même au roi? s’écria Louis en se couvrant par un geste de colère.</p>
+
+<p>— Vous m’avez appelée votre sœur, dit Madame, et je suis chez moi.</p>
+
+<p>— N’importe! fit le jeune monarque honteux d’avoir été emporté, vous
+ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume qu’il a le
+droit de ne pas s’expliquer devant moi.</p>
+
+<p>— Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre colère, il
+me reste à m’incliner devant Votre Majesté et à me taire.</p>
+
+<p>— Non, n’équivoquons point.</p>
+
+<p>— La protection dont vous couvrez Mlle de La Vallière m’impose le
+respect.</p>
+
+<p>— N’équivoquons point, vous dis-je; vous savez bien que, chef de la
+noblesse de France, je dois compte à tous de l’honneur des familles.
+Vous chassez Mlle de La Vallière ou toute autre...</p>
+
+<p>Mouvement d’épaules de Madame.</p>
+
+<p>— Ou toute autre, je le répète, continua le roi, et comme vous
+déshonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une
+explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence.</p>
+
+<p>— Combattre ma sentence? s’écria Madame avec hauteur. Quoi! quand j’ai
+chassé de chez moi une de mes suivantes, vous m’ordonneriez de la
+reprendre?</p>
+
+<p>Le roi se tut.</p>
+
+<p>— Ce ne serait plus de l’excès de pouvoir, Sire, ce serait de
+l’inconvenance.</p>
+
+<p>— Madame!</p>
+
+<p>— Oh! je me révolterais, en qualité de femme, contre un abus hors de
+toute dignité; je ne serais plus une princesse de votre sang, une fille
+de roi; je serais la dernière des créatures, je serais plus humble que
+la servante renvoyée.</p>
+
+<p>Le roi bondit de fureur.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas un cœur, s’écria-t-il, qui bat dans votre poitrine; si
+vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec la même rigueur.</p>
+
+<p>Quelquefois une balle égarée porte dans une bataille. Ce mot, que le
+roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l’ébranla un moment:
+elle pouvait, un jour ou l’autre, craindre des représailles.</p>
+
+<p>— Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.</p>
+
+<p>— Je vous demande, madame, ce qu’a fait contre vous Mlle de La Vallière?</p>
+
+<p>— Elle est le plus artificieux entremetteur d’intrigues que je
+connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d’elle en
+termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul bruit de
+son nom.</p>
+
+<p>— Elle? elle? dit le roi.</p>
+
+<p>— Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame, elle
+cache un esprit plein de ruse et de noirceur.</p>
+
+<p>— Elle?</p>
+
+<p>— Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais: elle est
+capable d’exciter à la guerre les meilleurs parents et les plus intimes
+amis. Voyez déjà ce qu’elle sème de discorde entre nous.</p>
+
+<p>— Je vous proteste... dit le roi.</p>
+
+<p>— Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence, et,
+par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indisposé Votre
+Majesté contre moi.</p>
+
+<p>— Je jure, dit le roi, que jamais une parole amère n’est sortie de ses
+lèvres; je jure que, même dans mes emportements, elle ne m’a laissé
+menacer personne; je jure que vous n’avez pas d’amie plus dévouée, plus
+respectueuse.</p>
+
+<p>— D’amie? dit Madame avec une expression de dédain suprême.</p>
+
+<p>— Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m’avez
+compris, et que, dès ce moment, tout s’égalise. Mlle de La Vallière
+sera ce que je voudrai qu’elle soit, et demain, si je l’entends ainsi,
+elle sera prête à s’asseoir sur un trône.</p>
+
+<p>— Elle n’y sera pas née, du moins, et vous ne pourrez faire que pour
+l’avenir, mais rien pour le passé.</p>
+
+<p>— Madame, j’ai été pour vous plein de complaisance et de civilité: ne
+me faites pas souvenir que je suis le maître.</p>
+
+<p>— Sire, vous me l’avez déjà répété deux fois. J’ai eu l’honneur de vous
+dire que je m’inclinais.</p>
+
+<p>— Alors, voulez-vous m’accorder que Mlle de La Vallière rentre chez
+vous?</p>
+
+<p>— À quoi bon, Sire, puisque vous avez un trône à lui donner? Je suis
+trop peu pour protéger une telle puissance.</p>
+
+<p>— Trêve de cet esprit méchant et dédaigneux. Accordez-moi sa grâce.</p>
+
+<p>— Jamais!</p>
+
+<p>— Vous me poussez à la guerre dans ma famille?</p>
+
+<p>— J’ai ma famille aussi, où je me réfugierai.</p>
+
+<p>— Est-ce une menace, et vous oublierez-vous à ce point? Croyez-vous
+que, si vous poussiez jusque-là l’offense, vos parents vous
+soutiendraient?</p>
+
+<p>— J’espère, Sire, que vous ne me forcerez à rien qui soit indigne de
+mon rang.</p>
+
+<p>— J’espérais que vous vous souviendriez de notre amitié, que vous me
+traiteriez en frère.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas vous méconnaître pour mon frère, dit-elle, que de
+refuser une injustice à Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Une injustice?</p>
+
+<p>— Oh! Sire, si j’apprenais à tout le monde la conduite de La Vallière,
+si les reines savaient...</p>
+
+<p>— Allons, allons, Henriette, laissez parler votre cœur, souvenez-vous
+que vous m’avez aimé, souvenez-vous que le cœur des humains doit être
+aussi miséricordieux que le cœur du souverain Maître. N’ayez point
+d’inflexibilité pour les autres; pardonnez à La Vallière.</p>
+
+<p>— Je ne puis; elle m’a offensée.</p>
+
+<p>— Mais, moi, moi?</p>
+
+<p>— Sire, pour vous je ferai tout au monde, excepté cela.</p>
+
+<p>— Alors, vous me conseillez le désespoir... Vous me rejetez dans cette
+dernière ressource des gens faibles; alors vous me conseillez la colère
+et l’éclat?</p>
+
+<p>— Sire, je vous conseille la raison.</p>
+
+<p>— La raison?... Ma sœur, je n’ai plus de raison.</p>
+
+<p>— Sire, par grâce!</p>
+
+<p>— Ma sœur! par pitié, c’est la première fois que je supplie; ma sœur,
+je n’ai plus d’espoir qu’en vous.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, vous pleurez?</p>
+
+<p>— De rage, oui, d’humiliation. Avoir été obligé de m’abaisser aux
+prières, moi! le roi! Toute ma vie, je détesterai ce moment. Ma sœur,
+vous m’avez fait endurer en une seconde plus de maux que je n’en avais
+prévu dans les plus dures extrémités de cette vie.</p>
+
+<p>Et le roi, se levant, donna un libre essor à ses larmes, qui,
+effectivement, étaient des pleurs de colère et de honte.</p>
+
+<p>Madame fut, non pas touchée, car les femmes les meilleures n’ont pas de
+pitié dans l’orgueil, mais elle eut peur que ces larmes n’entraînassent
+avec elles tout ce qu’il y avait d’humain dans le cœur du roi.</p>
+
+<p>— Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous préférez mon humiliation
+à la vôtre, bien que la mienne soit publique et que la vôtre n’ait que
+moi pour témoin, parlez, j’obéirai au roi.</p>
+
+<p>— Non, non, Henriette! s’écria Louis transporté de reconnaissance, vous
+aurez cédé au frère!</p>
+
+<p>— Je n’ai plus de frère, puisque j’obéis.</p>
+
+<p>— Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?</p>
+
+<p>— Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez!</p>
+
+<p>Il ne répondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait de
+baisers.</p>
+
+<p>— Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui
+pardonnerez, vous reconnaîtrez la douceur, la droiture de son cœur?</p>
+
+<p>— Je la maintiendrai dans ma maison.</p>
+
+<p>— Non, vous lui rendrez votre amitié, ma chère sœur.</p>
+
+<p>— Je ne l’ai jamais aimée.</p>
+
+<p>— Eh bien! pour l’amour de moi, vous la traiterez bien, n’est-ce pas,
+Henriette?</p>
+
+<p>— Soit! je la traiterai comme une fille à vous!</p>
+
+<p>Le roi se releva. Par ce mot échappé si funestement, Madame avait
+détruit tout le mérite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus rien.</p>
+
+<p>Ulcéré, mortellement atteint, il répliqua:</p>
+
+<p>— Merci, madame, je me souviendrai éternellement du service que vous
+m’avez rendu.</p>
+
+<p>Et saluant avec une affectation de cérémonie, il prit congé.</p>
+
+<p>En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du pied
+avec colère.</p>
+
+<p>Mais il était trop tard: Malicorne et d’Artagnan, placés à la porte,
+avaient vu ses yeux.</p>
+
+<p>«Le roi a pleuré», pensa Malicorne.</p>
+
+<p>D’Artagnan s’approcha respectueusement du roi.</p>
+
+<p>— Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degré pour
+rentrer chez vous.</p>
+
+<p>— Pourquoi?</p>
+
+<p>— Parce que la poussière du chemin a laissé des traces sur votre
+visage, dit d’Artagnan. Allez, Sire, allez!</p>
+
+<p>«Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cédé comme un enfant, gare à
+ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi.»</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXX_Le_mouchoir_de_Mademoiselle_de_La_Valliere">Chapitre CLXX — Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière</h2>
+</div>
+
+
+<p>Madame n’était pas méchante: elle n’était qu’emportée. Le roi n’était
+pas imprudent: il n’était qu’amoureux.</p>
+
+<p>À peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui aboutissait
+au rappel de La Vallière, que l’un et l’autre cherchèrent à gagner sur
+le marché.</p>
+
+<p>Le roi voulut voir La Vallière à chaque instant du jour.</p>
+
+<p>Madame, qui sentait le dépit du roi depuis la scène des supplications,
+ne voulait pas abandonner La Vallière sans combattre.</p>
+
+<p>Elle semait donc les difficultés sous les pas du roi.</p>
+
+<p>En effet, le roi, pour obtenir la présence de sa maîtresse, devait être
+forcé de faire la cour à sa belle-sœur.</p>
+
+<p>De ce plan dérivait toute la politique de Madame.</p>
+
+<p>Comme elle avait choisi quelqu’un pour la seconder, et que ce quelqu’un
+était Montalais, le roi se trouva cerné chaque fois qu’il venait chez
+Madame. On l’entourait, et on ne le quittait pas. Madame déployait dans
+ses entretiens une grâce et un esprit qui éclipsaient tout.</p>
+
+<p>Montalais lui succédait. Elle ne tarda pas à devenir insupportable au
+roi.</p>
+
+<p>C’est ce qu’elle attendait.</p>
+
+<p>Alors elle lança Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au roi
+qu’il y avait une jeune personne bien malheureuse à la Cour.</p>
+
+<p>Le roi demanda qui était cette personne.</p>
+
+<p>Malicorne répondit que c’était Mlle de Montalais.</p>
+
+<p>Alors le roi déclara que c’était bien fait qu’une personne fût
+malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.</p>
+
+<p>Malicorne s’expliqua, Mlle de Montalais avait donné ses ordres.</p>
+
+<p>Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitôt que Sa Majesté
+paraissait, paraissait aussi; qu’elle était dans les corridors
+jusqu’après le départ du roi; qu’elle le reconduisait de peur qu’il ne
+parlât dans les antichambres à quelqu’une des filles.</p>
+
+<p>Un soir, elle alla plus loin.</p>
+
+<p>Le roi était assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main, sous
+sa manchette, un billet qu’il voulait glisser dans les mains de La
+Vallière.</p>
+
+<p>Madame devina cette intention et ce billet. Il était bien difficile
+d’empêcher le roi d’aller où bon lui semblait.</p>
+
+<p>Cependant il fallait l’empêcher d’aller à La Vallière, de lui dire
+bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derrière son
+éventail ou dans son mouchoir.</p>
+
+<p>Le roi, qui observait aussi, se douta qu’on lui tendait un piège.</p>
+
+<p>Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation près de Mlle de
+Châtillon, avec laquelle il badina.</p>
+
+<p>On faisait des bouts rimés; de Mlle de Châtillon, il alla vers
+Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.</p>
+
+<p>Alors, par cette manœuvre habile, il se trouva assis devant La
+Vallière, qu’il masquait entièrement.</p>
+
+<p>Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin de
+fleurs sur un canevas de tapisserie.</p>
+
+<p>Le roi montra le bout du billet blanc à La Vallière, et celle-ci
+allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: «Mettez le
+billet dedans.»</p>
+
+<p>Puis, comme le roi avait posé son mouchoir à lui sur son fauteuil, il
+fut assez adroit pour le jeter par terre.</p>
+
+<p>De sorte que La Vallière glissa son mouchoir à elle sur le fauteuil.</p>
+
+<p>Le roi le prit sans rien faire paraître, il y mit le billet et replaça
+le mouchoir sur le fauteuil.</p>
+
+<p>Restait à La Vallière le temps juste d’allonger la main pour prendre le
+mouchoir avec son précieux dépôt.</p>
+
+<p>Mais Madame avait tout vu.</p>
+
+<p>Elle dit à Châtillon:</p>
+
+<p>— Châtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s’il vous plaît, sur le
+tapis.</p>
+
+<p>Et la jeune fille ayant obéi précipitamment, le roi s’étant dérangé, La
+Vallière s’étant troublée, on vit l’autre mouchoir sur le fauteuil.</p>
+
+<p>— Ah! pardon! Votre Majesté a deux mouchoirs, dit-elle.</p>
+
+<p>Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La
+Vallière avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l’amante, mais
+l’amante y perdait un quatrain qui avait coûté dix heures au roi, qui
+valait peut-être à lui seul un long poème.</p>
+
+<p>D’où la colère du roi et le désespoir de La Vallière.</p>
+
+<p>Ce serait chose impossible à décrire.</p>
+
+<p>Mais alors il se passa un événement incroyable.</p>
+
+<p>Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prévenu on ne
+sait comment, se trouvait dans l’antichambre.</p>
+
+<p>Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et, le
+soir, on y mettait peu de cérémonie chez Madame; elles étaient mal
+éclairées.</p>
+
+<p>Le roi aimait ce petit jour. Règle générale, l’amour, dont l’esprit et
+le cœur flamboient constamment, n’aime pas la lumière autre part que
+dans l’esprit et dans le cœur.</p>
+
+<p>Donc, l’antichambre était obscure; un seul page portait le flambeau
+devant Sa Majesté.</p>
+
+<p>Le roi marchait d’un pas lent et dévorait sa colère.</p>
+
+<p>Malicorne passa très près du roi, le heurta presque, et lui demanda
+pardon avec une humilité parfaite; mais le roi, de fort mauvaise
+humeur, traita fort mal Malicorne, qui s’esquiva sans bruit.</p>
+
+<p>Louis se coucha, ayant eu, ce soir-là, quelque petite querelle avec la
+reine, et le lendemain, au moment où il passait dans son cabinet, le
+désir lui vint de baiser le mouchoir de La Vallière.</p>
+
+<p>Il appela son valet de chambre.</p>
+
+<p>— Apportez-moi, dit-il, l’habit que je portais hier; mais ayez bien
+soin de ne toucher à rien de ce qu’il pourrait contenir.</p>
+
+<p>L’ordre fut exécuté, le roi fouilla lui-même dans la poche de son habit.</p>
+
+<p>Il n’y trouva qu’un seul mouchoir, le sien; celui de La Vallière avait
+disparu.</p>
+
+<p>Comme il se perdait en conjectures et en soupçons, une lettre de La
+Vallière lui fut apportée. Elle était conçue en ces termes.</p>
+
+<p>«Qu’il est aimable à vous, mon cher seigneur, de m’avoir envoyé ces
+beaux vers! que votre amour est ingénieux et persévérant! Comment ne
+seriez-vous pas aimé?»</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a méprise. Cherchez
+bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait être dans ma
+poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y avez touché...</p>
+
+<p>Il se ravisa. Faire une affaire d’État de la perte de ce mouchoir,
+c’était ouvrir toute une chronique, il ajouta:</p>
+
+<p>— J’avais dans ce mouchoir une note importante qui s’était glissée dans
+les plis.</p>
+
+<p>— Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majesté n’avait qu’un
+mouchoir, et le voici.</p>
+
+<p>— C’est vrai, répliqua le roi en grinçant des dents, c’est vrai. Ô
+pauvreté, que je t’envie! Heureux celui qui prend lui-même et ôte de sa
+poche les mouchoirs et les billets.</p>
+
+<p>Il relut la lettre de La Vallière en cherchant par quel hasard le
+quatrain pouvait être arrivé à son adresse. Il y avait un post-scriptum
+à cette lettre:</p>
+
+<p>«Je vous renvoie par votre messager cette réponse si peu digne de
+l’envoi.»</p>
+
+<p>— À la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec joie. Qui
+est là, dit-il, et qui m’apporte ce billet?</p>
+
+<p>— M. Malicorne, répliqua timidement le valet de chambre.</p>
+
+<p>— Qu’il entre.</p>
+
+<p>Malicorne entra.</p>
+
+<p>— Vous venez de chez Mlle de La Vallière? dit le roi avec un soupir.</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Et vous avez porté à Mlle de La Vallière quelque chose de ma part?</p>
+
+<p>— Moi, Sire?</p>
+
+<p>— Oui, vous.</p>
+
+<p>— Non pas, Sire, non pas.</p>
+
+<p>— Mlle de La Vallière le dit formellement.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, Mlle de La Vallière se trompe.</p>
+
+<p>Le roi fronça le sourcil.</p>
+
+<p>— Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La Vallière
+vous appelle-t-elle mon messager?... Qu’avez-vous porté à cette dame?
+Parlez vite monsieur.</p>
+
+<p>— Sire, j’ai porté à Mlle de La Vallière un mouchoir, et voilà tout.</p>
+
+<p>— Un mouchoir... Quel mouchoir?</p>
+
+<p>— Sire, au moment où j’eus la douleur, hier, de me heurter contre la
+personne de Votre Majesté, malheur que je déplorerai toute ma vie,
+surtout après le mécontentement que vous me témoignâtes; à ce moment,
+Sire, je demeurai immobile de désespoir, Votre Majesté était trop loin
+pour entendre mes excuses, et je vis par terre quelque chose de blanc.</p>
+
+<p>— Ah! fit le roi.</p>
+
+<p>— Je me baissai, c’était un mouchoir. J’eus un instant l’idée qu’en
+heurtant Votre Majesté, j’avais aidé à ce que ce mouchoir sortît de sa
+poche; mais, en le palpant respectueusement, je sentis un chiffre que
+je regardai, c’était le chiffre de Mlle de La Vallière; je présumai
+qu’en arrivant cette demoiselle avait laissé tomber son mouchoir, je me
+hâtai de le lui rendre à la sortie, et voilà tout ce que j’ai remis à
+Mlle de La Vallière; je supplie Votre Majesté de le croire.</p>
+
+<p>Malicorne était si naïf, si désolé, si humble, que le roi prit un
+excessif plaisir à l’entendre.</p>
+
+<p>Il lui sut gré de ce hasard comme du plus grand service rendu.</p>
+
+<p>— Voilà déjà deux heureuses rencontres que j’ai avec vous, monsieur,
+dit-il: vous pouvez compter sur mon amitié.</p>
+
+<p>Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait volé le
+mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l’eût pu faire un des
+tire-laine de la bonne ville de Paris.</p>
+
+<p>Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit soupçonner
+à La Vallière, et la Vallière la conta plus tard au roi, qui en rit
+excessivement et proclama Malicorne un grand politique.</p>
+
+<p>Louis XIV avait raison, et l’on sait qu’il se connaissait en hommes.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXI_Ou_il_est_traite_des_jardiniers_des_echelles_et_des">Chapitre CLXXI — Où il est traité des jardiniers, des échelles et des
+filles d’honneur</h2>
+</div>
+
+
+<p>Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis que
+la mauvaise humeur de Madame durait toujours.</p>
+
+<p>Au bout de huit jours, le roi en était venu à ne plus pouvoir regarder
+La Vallière sans qu’un regard de soupçon croisât le sien.</p>
+
+<p>Lorsqu’une partie de promenade était proposée, pour éviter que la
+scène de la pluie ou du chêne royal ne se renouvelât, Madame avait
+des indispositions toutes prêtes: grâce à ces indispositions, elle ne
+sortait pas, et ses filles d’honneur restaient à la maison.</p>
+
+<p>De visite nocturne, pas la moindre; il n’y avait pas moyen.</p>
+
+<p>C’est que, sous ce rapport, dès les premiers jours, le roi avait
+éprouvé un douloureux échec.</p>
+
+<p>Comme à Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et avait
+voulu se rendre chez La Vallière. Mais il n’avait trouvé que Mlle de
+Tonnay-Charente, qui s’était mise à crier au feu et au voleur; de telle
+sorte qu’une légion de femmes de chambres, de surveillantes et de
+pages étaient accourus, et que de Saint-Aignan, resté seul pour sauver
+l’honneur de son maître enfui, avait encouru, de la part de la reine
+mère et de Madame, une mercuriale sévère.</p>
+
+<p>En outre, le lendemain, il avait reçu deux cartels de la famille de
+Mortemart.</p>
+
+<p>Il avait fallu que le roi intervînt.</p>
+
+<p>Cette méprise était venue de ce que Madame avait subitement ordonné
+un changement de logis à ses filles, et que La Vallière et Montalais
+avaient été appelées à coucher dans le cabinet même de leur maîtresse.</p>
+
+<p>Rien n’était donc plus possible, pas même les lettres: écrire sous les
+yeux d’un argus aussi féroce, d’une douceur aussi inégale que celle de
+Madame, c’était s’exposer aux plus grands dangers.</p>
+
+<p>On peut juger dans quel état d’irritation continue et de colère
+croissante toutes ces piqûres d’aiguille mettaient le lion.</p>
+
+<p>Le roi se décomposait le sang à chercher des moyens, et, comme il ne
+s’ouvrait ni à Malicorne ni à d’Artagnan, les moyens ne se trouvaient
+pas.</p>
+
+<p>Malicorne eut bien çà et là quelques éclairs héroïques pour encourager
+le roi à une entière confidence.</p>
+
+<p>Mais, soit honte, soit défiance, le roi commençait d’abord à mordre,
+puis bientôt abandonnait l’hameçon.</p>
+
+<p>Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et
+regardait tristement les fenêtres de Madame, Malicorne heurta une
+échelle sous une bordure de buis, et dit à Manicamp, qui marchait avec
+lui derrière le roi, et qui n’avait rien heurté ni rien vu:</p>
+
+<p>— Est-ce que vous n’avez pas vu que je viens de heurter une échelle et
+que j’ai manqué de tomber?</p>
+
+<p>— Non, dit Manicamp, distrait comme d’habitude; mais vous n’êtes pas
+tombé, à ce qu’il paraît?</p>
+
+<p>— N’importe! il n’en est pas moins dangereux de laisser ainsi traîner
+les échelles.</p>
+
+<p>— Oui, l’on peut se faire mal, surtout quand on est distrait.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas cela: je veux dire qu’il est dangereux de laisser
+traîner ainsi les échelles sous les fenêtres des filles d’honneur.</p>
+
+<p>Louis tressaillit imperceptiblement.</p>
+
+<p>— Comment cela? demanda Manicamp.</p>
+
+<p>— Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le bras.</p>
+
+<p>— Comment cela? dit plus haut Manicamp.</p>
+
+<p>Le roi prêta l’oreille.</p>
+
+<p>— Voilà, par exemple, dit Malicorne, une échelle qui a dix-neuf pieds,
+juste la hauteur de la corniche des fenêtres.</p>
+
+<p>Manicamp, au lieu de répondre, rêvassait.</p>
+
+<p>— Demandez-moi donc de quelles fenêtres, lui souffla Malicorne.</p>
+
+<p>— Mais de quelles fenêtres entendez-vous donc parler? lui demanda tout
+haut Manicamp.</p>
+
+<p>— De celles de Madame.</p>
+
+<p>— Eh!</p>
+
+<p>— Oh! je ne dis pas que l’on ose jamais monter chez Madame; mais dans
+le cabinet de Madame, séparé par une simple cloison, couchent Mlles de
+La Vallière et de Montalais, qui sont deux jolies personnes.</p>
+
+<p>— Par une simple cloison? dit Manicamp.</p>
+
+<p>— Tenez, voici la lumière assez éclatante des appartements de Madame:
+voyez-vous ces deux fenêtres?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Et cette fenêtre voisine des autres, éclairée d’une façon moins vive,
+la voyez-vous?</p>
+
+<p>— À merveille.</p>
+
+<p>— C’est celle des filles d’honneur. Tenez, il fait chaud, voilà
+justement Mlle de La Vallière qui ouvre sa fenêtre; ah! qu’un amoureux
+hardi pourrait lui dire de choses, s’il soupçonnait là cette échelle de
+dix-neuf pieds qui atteint juste à la corniche!</p>
+
+<p>— Mais elle n’est pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de
+Montalais?</p>
+
+<p>— Mlle de Montalais ne compte pas; c’est une amie d’enfance,
+entièrement dévouée, un véritable puits où l’on peut jeter tous les
+secrets qu’on veut perdre.</p>
+
+<p>Pas un mot de l’entretien n’avait échappé au roi.</p>
+
+<p>Malicorne avait même remarqué que le roi avait ralenti le pas pour lui
+donner le temps de finir.</p>
+
+<p>Aussi, arrivé à la porte, il congédia tout le monde, à l’exception de
+Malicorne.</p>
+
+<p>Cela n’étonna personne, on savait le roi amoureux et on le soupçonnait
+de faire des vers au clair de la lune.</p>
+
+<p>Bien qu’il n’y eût pas de lune ce soir-là, le roi néanmoins pouvait
+avoir des vers à faire.</p>
+
+<p>Tout le monde partit.</p>
+
+<p>Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait respectueusement
+que le roi lui adressât la parole.</p>
+
+<p>— Que parliez-vous tout à l’heure d’échelle, monsieur Malicorne?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Moi, Sire, je parlais d’échelle?</p>
+
+<p>Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses paroles
+envolées.</p>
+
+<p>— Oui, d’une échelle de dix-neuf pieds.</p>
+
+<p>— Ah! oui, Sire, c’est vrai, mais je parlais à M. de Manicamp, et je me
+fusse tu si j’eusse su que Votre Majesté pût nous entendre.</p>
+
+<p>— Et pourquoi vous fussiez-vous tu?</p>
+
+<p>— Parce que je n’eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui l’a
+oubliée... pauvre diable!</p>
+
+<p>— Ne craignez rien... Voyons, qu’est-ce que cette échelle?</p>
+
+<p>— Votre Majesté veut-elle la voir?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Rien de plus facile, elle est là, Sire.</p>
+
+<p>— Dans le buis?</p>
+
+<p>— Justement.</p>
+
+<p>— Montrez-la-moi.</p>
+
+<p>Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi à l’échelle.</p>
+
+<p>— La voilà, Sire, dit-il.</p>
+
+<p>— Tirez-la donc un peu.</p>
+
+<p>Malicorne mit l’échelle dans l’allée.</p>
+
+<p>Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l’échelle.</p>
+
+<p>— Hum! fit-il... Vous dites qu’elle a dix-neuf pieds?</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Dix-neuf pieds, c’est beaucoup: je ne la crois pas si longue, moi.</p>
+
+<p>— On voit mal comme cela, Sire. Si l’échelle était debout contre un
+arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu que la
+comparaison aiderait beaucoup.</p>
+
+<p>— Oh! n’importe, monsieur Malicorne, j’ai peine à croire que l’échelle
+ait dix-neuf pieds.</p>
+
+<p>— Je sais combien Votre Majesté a le coup d’œil sûr, et cependant je
+gagerais.</p>
+
+<p>Le roi secoua la tête.</p>
+
+<p>— Il y a un moyen infaillible de vérification, dit Malicorne.</p>
+
+<p>— Lequel?</p>
+
+<p>— Chacun sait, Sire, que le rez-de-chaussée du palais a dix-huit pieds.</p>
+
+<p>— C’est vrai, on peut le savoir.</p>
+
+<p>— Eh bien! en appliquant l’échelle le long du mur, on jugerait.</p>
+
+<p>— C’est vrai.</p>
+
+<p>Malicorne enleva l’échelle comme une plume et la dressa contre la
+muraille.</p>
+
+<p>Il choisit, ou plutôt le hasard choisit la fenêtre même du cabinet de
+La Vallière pour faire son expérience.</p>
+
+<p>L’échelle arriva juste à l’arête de la corniche, c’est-à-dire presque à
+l’appui de la fenêtre, de sorte qu’un homme placé sur l’avant-dernier
+échelon, un homme de taille moyenne, comme était le roi, par exemple,
+pouvait facilement communiquer avec les habitants ou plutôt les
+habitantes de la chambre.</p>
+
+<p>À peine l’échelle fut-elle posée, que le roi, laissant là l’espèce
+de comédie qu’il jouait, commença à gravir les échelons, tandis que
+Malicorne tenait l’échelle. Mais à peine était-il à moitié de sa route
+aérienne, qu’une patrouille de Suisses parut dans le jardin et s’avança
+droit à l’échelle.</p>
+
+<p>Le roi descendit précipitamment et se cacha dans un massif.</p>
+
+<p>Malicorne comprit qu’il fallait se sacrifier. S’il se cachait de son
+côté, on chercherait jusqu’à ce que l’on trouvât ou lui ou le roi, et
+peut-être tous deux.</p>
+
+<p>Mieux valait qu’il fût trouvé tout seul.</p>
+
+<p>En conséquence, Malicorne se cacha si maladroitement qu’il fut arrêté
+tout seul. Une fois arrêté, Malicorne fut conduit au poste; une fois au
+poste, il se nomma; une fois nommé, il fut reconnu.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite porte
+de son appartement, fort humilié et surtout fort désappointé.</p>
+
+<p>D’autant plus que le bruit de l’arrestation avait attiré La Vallière
+et Montalais à leur fenêtre, et que Madame elle-même avait paru à la
+sienne entre deux bougies, demandant de quoi il s’agissait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Malicorne se réclamait de d’Artagnan. D’Artagnan
+accourut à l’appel de Malicorne.</p>
+
+<p>Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais en
+vain d’Artagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux esprits
+si fins et si inventifs donnèrent-ils un tour à l’aventure; il n’y eut
+pour Malicorne d’autre ressource que de passer pour avoir voulu entrer
+chez Mlle de Montalais, comme M. de Saint-Aignan avait passé pour avoir
+voulu forcer la porte de Mlle de Tonnay-Charente.</p>
+
+<p>Madame était inflexible, pour cette double raison que, si en effet
+M. Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la fenêtre
+et à l’aide d’une échelle pour voir Montalais, c’était de la part de
+Malicorne un essai punissable et qu’il fallait punir.</p>
+
+<p>Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu d’agir en son
+propre nom, avait agi comme intermédiaire entre La Vallière et une
+personne qu’elle ne voulait pas nommer, son crime était bien plus grand
+encore, puisque la passion, qui excuse tout, n’était point là pour
+l’excuser.</p>
+
+<p>Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la maison
+de Monsieur, sans réfléchir, la pauvre aveugle, que Malicorne et
+Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite à M. de Guiche et
+par bien d’autres endroits tout aussi délicats.</p>
+
+<p>Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui
+démontra que l’appui du roi valait toutes les disgrâces du monde et
+qu’il était beau de souffrir pour le roi.</p>
+
+<p>Malicorne avait raison. Aussi, quoiqu’elle fût femme, et plutôt dix
+fois qu’une, ramena-t-il Montalais à son avis.</p>
+
+<p>Puis, de son côté, hâtons-nous de le dire, le roi aida aux consolations.</p>
+
+<p>D’abord, il fit compter à Malicorne cinquante mille livres en
+dédommagement de sa charge perdue.</p>
+
+<p>Ensuite, il le plaça dans sa propre maison, heureux de se venger ainsi
+sur Madame de tout ce qu’elle avait fait endurer à lui et à La Vallière.</p>
+
+<p>Mais, n’ayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui
+mesurer ses échelles, le pauvre amant était dénué.</p>
+
+<p>Plus d’espoir de se rapprocher jamais de La Vallière, tant qu’elle
+resterait au Palais-Royal.</p>
+
+<p>Toutes les dignités et toutes les sommes du monde ne pouvaient remédier
+à cela.</p>
+
+<p>Heureusement, Malicorne veillait.</p>
+
+<p>Il fit si bien qu’il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son côté,
+Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne.</p>
+
+<p>— Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il à la jeune fille.</p>
+
+<p>— Mais, la nuit, je dors, répliqua-t-elle.</p>
+
+<p>— Comment, vous dormez?</p>
+
+<p>— Sans doute.</p>
+
+<p>— Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas qu’avec une
+douleur comme celle que vous éprouvez une fille dorme.</p>
+
+<p>— Et quelle douleur est-ce donc que j’éprouve?</p>
+
+<p>— N’êtes-vous pas au désespoir de mon absence?</p>
+
+<p>— Mais non, puisque vous avez reçu cinquante mille livres et une charge
+chez le roi.</p>
+
+<p>— N’importe, vous êtes très affligée de ne plus me voir comme vous me
+voyiez auparavant; vous êtes au désespoir surtout de ce que j’ai perdu
+la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons.</p>
+
+<p>— Oh! c’est très vrai.</p>
+
+<p>— Eh bien! cette affliction vous empêche de dormir, la nuit, et alors
+vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment, et cela
+dix fois par minute.</p>
+
+<p>— Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre bruit
+chez elle.</p>
+
+<p>— Je le sais pardieu bien, qu’elle ne peut rien supporter; aussi vous
+dis-je qu’elle s’empressera, voyant une douleur si profonde, de vous
+mettre à la porte de chez elle.</p>
+
+<p>— Je comprends.</p>
+
+<p>— C’est heureux.</p>
+
+<p>— Mais qu’arrivera-t-il alors?</p>
+
+<p>— Il arrivera que La Vallière, se voyant séparée de vous, poussera la
+nuit de tels gémissements et de telles lamentations, qu’elle fera du
+désespoir pour deux.</p>
+
+<p>— Alors on la mettra dans une autre chambre.</p>
+
+<p>— Oui, mais laquelle?</p>
+
+<p>— Laquelle? Vous voilà embarrassé, monsieur des Inventions.</p>
+
+<p>— Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours mieux
+que celle de Madame.</p>
+
+<p>— C’est vrai.</p>
+
+<p>— Eh bien! commencez-moi un peu vos jérémiades cette nuit.</p>
+
+<p>— Je n’y manquerai pas.</p>
+
+<p>— Et donnez-moi le mot à La Vallière.</p>
+
+<p>— Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas.</p>
+
+<p>— Eh bien! qu’elle pleure tout haut.</p>
+
+<p>Et ils se séparèrent.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXII_Ou_il_est_traite_de_menuiserie_et_ou_il_est_donne">Chapitre CLXXII — Où il est traité de menuiserie et où il est donné
+quelques détails sur la façon de percer les escaliers</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le conseil donné à Montalais fut communiqué à La Vallière, qui reconnut
+qu’il manquait de sagesse, et qui, après quelque résistance venant
+plutôt de sa timidité que de sa froideur, résolut de le mettre à
+exécution.</p>
+
+<p>Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits
+lamentables la chambre à coucher de Madame, fut le chef-d’œuvre de
+Malicorne.</p>
+
+<p>Comme rien n’est aussi vrai que l’invraisemblable, aussi naturel que
+le romanesque, cette espèce de conte des <i>Mille et Une Nuits</i> réussit
+parfaitement auprès de Madame.</p>
+
+<p>Elle éloigna d’abord Montalais.</p>
+
+<p>Puis, trois jours, ou plutôt trois nuits après avoir éloigné Montalais,
+elle éloigna La Vallière.</p>
+
+<p>On donna une chambre à cette dernière dans les petits appartements
+mansardés situés au-dessus des appartements des gentilshommes.</p>
+
+<p>Un étage, c’est-à-dire un plancher, séparait les demoiselles des
+officiers et des gentilshommes.</p>
+
+<p>Un escalier particulier, placé sous la surveillance de Mme de
+Navailles, conduisait chez elles.</p>
+
+<p>Pour plus grande sûreté, Mme de Navailles, qui avait entendu parler des
+tentatives antérieures de Sa Majesté, avait fait griller les fenêtres
+des chambres et les ouvertures des cheminées.</p>
+
+<p>Il y avait donc toute sûreté pour l’honneur de Mlle de La Vallière,
+dont la chambre ressemblait plus à une cage qu’à toute autre chose.</p>
+
+<p>Mlle de La Vallière, lorsqu’elle était chez elle, et elle y était
+souvent, Madame n’utilisant guère ses services depuis qu’elle la savait
+en sûreté sous le regard de Mme de Navailles, Mlle de La Vallière
+n’avait donc d’autre distraction que de regarder à travers les grilles
+de sa fenêtre. Or, un matin qu’elle regardait comme d’habitude, elle
+aperçut Malicorne à une fenêtre parallèle à la sienne.</p>
+
+<p>Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les bâtiments, et
+additionnait des formules algébriques sur du papier. Il ne ressemblait
+pas mal ainsi à ces ingénieurs qui, du coin d’une tranchée, relèvent
+les angles d’un bastion ou prennent la hauteur des murs d’une
+forteresse.</p>
+
+<p>La Vallière reconnut Malicorne et le salua.</p>
+
+<p>Malicorne, à son tour, répondit par un grand salut et disparut de la
+fenêtre.</p>
+
+<p>Elle s’étonna de cette espèce de froideur, peu habituelle au caractère
+toujours égal de Malicorne; mais elle se souvint que le pauvre
+garçon avait perdu son emploi pour elle, et qu’il ne devait pas être
+dans d’excellentes dispositions à son égard, puisque, selon toute
+probabilité, elle ne serait jamais en position de lui rendre ce qu’il
+avait perdu.</p>
+
+<p>Elle savait pardonner les offenses, à plus forte raison compatir au
+malheur.</p>
+
+<p>La Vallière eût demandé conseil à Montalais, si Montalais eût été là;
+mais Montalais était absente.</p>
+
+<p>C’était l’heure où Montalais faisait sa correspondance.</p>
+
+<p>Tout à coup, La Vallière vit un objet lancé de la fenêtre où avait
+apparu Malicorne traverser l’espace, passer à travers ses barreaux et
+rouler sur son parquet.</p>
+
+<p>Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. C’était une de ces
+bobines sur lesquelles on dévide la soie.</p>
+
+<p>Seulement, au lieu de soie, un petit papier s’enroulait sur la bobine.</p>
+
+<p>La Vallière le déroula et lut:</p>
+
+<p>«Mademoiselle,</p>
+
+<p>«Je suis inquiet de savoir deux choses:</p>
+
+<p>«La première, de savoir si le parquet de votre appartement est de bois
+ou de briques.</p>
+
+<p>«La seconde, de savoir encore à quelle distance de la fenêtre est placé
+votre lit.</p>
+
+<p>«Excusez mon importunité, et veuillez me faire réponse par la même voie
+qui vous a apporté ma lettre, c’est-à-dire par la voie de la bobine.</p>
+
+<p>«Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l’ai jetée
+dans la vôtre, ce qui vous serait plus difficile qu’à moi, ayez tout
+simplement l’obligeance de la laisser tomber.</p>
+
+<p>«Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien
+respectueux serviteur,</p>
+
+<p>«Malicorne.</p>
+
+<p>«Écrivez la réponse, s’il vous plaît, sur la lettre même.»</p>
+
+<p>— Ah! le pauvre garçon, s’écria La Vallière, il faut qu’il soit devenu
+fou.</p>
+
+<p>Et elle dirigea du côté de son correspondant, que l’on entrevoyait dans
+la pénombre de la chambre, un regard plein d’affectueuse compassion.</p>
+
+<p>Malicorne comprit, et secoua la tête comme pour lui répondre:</p>
+
+<p>«Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille.»</p>
+
+<p>Elle sourit d’un air de doute.</p>
+
+<p>«Non, non, reprit-il du geste, la tête est bonne.»</p>
+
+<p>Et il montra sa tête.</p>
+
+<p>Puis, agitant la main comme un homme qui écrit rapidement:</p>
+
+<p>«Allons, écrivez», mima-t-il avec une sorte de prière.</p>
+
+<p>La Vallière, fût-il fou, ne vit point d’inconvénient à faire ce que
+Malicorne lui demandait; elle prit un crayon et écrivit: «Bois.»</p>
+
+<p>Puis elle compta dix pas de la fenêtre à son lit, et écrivit encore:
+«Dix pas.»</p>
+
+<p>Ce qu’ayant fait, elle regarda du côté de Malicorne, lequel la salua et
+lui fit signe qu’il descendait.</p>
+
+<p>La Vallière comprit que c’était pour recevoir la bobine.</p>
+
+<p>Elle s’approcha de la fenêtre, et, conformément aux instructions de
+Malicorne, elle la laissa tomber.</p>
+
+<p>Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne s’élança,
+l’atteignit, le ramassa, se mit à l’éplucher comme fait un singe d’une
+noix, et courut d’abord vers la demeure de M. de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan avait choisi ou plutôt sollicité son logement le plus
+près possible du roi, pareil à ces plantes qui recherchent les rayons
+du soleil pour se développer plus fructueusement.</p>
+
+<p>Son logement se composait de deux pièces, dans le corps de logis même
+occupé par Louis XIV.</p>
+
+<p>M. de Saint-Aignan était fier de cette proximité, qui lui donnait
+l’accès facile chez Sa Majesté, et, de plus, la faveur de quelques
+rencontres inattendues.</p>
+
+<p>Il s’occupait, au moment où nous parlons de lui, à faire tapisser
+magnifiquement ces deux pièces, comptant sur l’honneur de quelques
+visites du roi, car Sa Majesté, depuis la passion qu’elle avait pour La
+Vallière, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et ne pouvait se
+passer de lui ni la nuit ni le jour.</p>
+
+<p>Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de
+difficultés, parce qu’il était bien vu du roi et que le crédit de l’un
+est toujours une amorce pour l’autre.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan demanda au visiteur s’il était riche de quelque
+nouvelle.</p>
+
+<p>— D’une grande, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>— Ah! ah! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori; laquelle?</p>
+
+<p>— Mlle de La Vallière a déménagé.</p>
+
+<p>— Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Elle logeait chez Madame.</p>
+
+<p>— Précisément. Mais Madame s’est ennuyée du voisinage et l’a installée
+dans une chambre qui se trouve précisément au-dessus de votre futur
+appartement.</p>
+
+<p>— Comment, <i>là-haut?</i> s’écria de Saint-Aignan avec surprise et en
+désignant du doigt l’étage supérieur.</p>
+
+<p>— Non, dit Malicorne, <i>là-bas</i>.</p>
+
+<p>Et il lui montra le corps de bâtiment situé en face.</p>
+
+<p>— Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon
+appartement?</p>
+
+<p>— Parce que je suis certain que votre appartement doit tout
+naturellement être sous la chambre de La Vallière.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan, à ces mots, envoya à l’adresse du pauvre Malicorne un
+de ces regards comme La Vallière lui en avait déjà envoyé un, un quart
+d’heure auparavant. C’est-à-dire qu’il le crut fou.</p>
+
+<p>— Monsieur, lui dit Malicorne, je demande à répondre à votre pensée.</p>
+
+<p>— Comment! à ma pensée?...</p>
+
+<p>— Sans doute; vous n’avez pas compris, ce me semble, parfaitement ce
+que je voulais dire.</p>
+
+<p>— Je l’avoue.</p>
+
+<p>— Eh bien! vous n’ignorez pas qu’au-dessous des filles d’honneur de
+Madame sont logés les gentilshommes du roi et de Monsieur.</p>
+
+<p>— Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent.</p>
+
+<p>— Précisément. Eh bien! monsieur, admirez la singularité de la
+rencontre: les deux chambres destinées à M. de Guiche sont juste
+les deux chambres situées au-dessous de celles qu’occupent Mlle de
+Montalais et Mlle de La Vallière.</p>
+
+<p>— Eh bien! après?</p>
+
+<p>— Eh bien! après... ces deux chambres sont libres, puisque M. de
+Guiche, blessé, est malade à Fontainebleau.</p>
+
+<p>— Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas.</p>
+
+<p>— Ah! si j’avais le bonheur de m’appeler de Saint-Aignan, je devinerais
+tout de suite, moi.</p>
+
+<p>— Et que feriez-vous?</p>
+
+<p>— Je troquerais immédiatement les chambres que j’occupe ici contre
+celles que M. de Guiche n’occupe point là-bas.</p>
+
+<p>— Y pensez-vous? fit de Saint-Aignan avec dédain; abandonner le premier
+poste d’honneur, le voisinage du roi, un privilège accordé seulement
+aux princes de sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon cher monsieur de
+Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous êtes fou.</p>
+
+<p>— Monsieur, répondit gravement le jeune homme, vous commettez deux
+erreurs... Je m’appelle Malicorne tout court, et je ne suis pas fou.</p>
+
+<p>Puis, tirant un papier de sa poche:</p>
+
+<p>— Écoutez ceci, dit-il; après quoi, je vous montrerai cela.</p>
+
+<p>— J’écoute, dit de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Vous savez que Madame veille sur La Vallière comme Argus veillait sur
+la nymphe Io.</p>
+
+<p>— Je le sais.</p>
+
+<p>— Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler à la prisonnière,
+et que ni vous ni moi n’avons réussi à lui procurer cette fortune.</p>
+
+<p>— Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre Malicorne.</p>
+
+<p>— Eh bien! que supposez-vous qu’il arriverait à celui dont
+l’imagination rapprocherait les deux amants?</p>
+
+<p>— Oh! le roi ne bornerait pas à peu de chose sa reconnaissance.</p>
+
+<p>— Monsieur de Saint-Aignan!...</p>
+
+<p>— Après?</p>
+
+<p>— Ne seriez-vous pas curieux de tâter un peu de la reconnaissance
+royale?</p>
+
+<p>— Certes, répondit de Saint-Aignan, une faveur de mon maître, quand
+j’aurais fait mon devoir, ne saurait que m’être précieuse.</p>
+
+<p>— Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ce papier? un plan?</p>
+
+<p>— Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute
+probabilité, vont devenir vos deux chambres.</p>
+
+<p>— Oh! non, quoi qu’il arrive.</p>
+
+<p>— Pourquoi cela?</p>
+
+<p>— Parce que mes deux chambres, à moi, sont convoitées par trop de
+gentilshommes à qui je ne les abandonnerais certes pas: par M. de
+Roquelaure, par M. de La Ferté, par M. Dangeau.</p>
+
+<p>— Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir à l’un de
+ces messieurs le plan que je vous présentais et les avantages y annexés.</p>
+
+<p>— Mais que ne les gardez-vous pour vous? demanda de Saint-Aignan avec
+défiance.</p>
+
+<p>— Parce que le roi ne me fera jamais l’honneur de venir ostensiblement
+chez moi, tandis qu’il ira à merveille chez l’un de ces messieurs.</p>
+
+<p>— Quoi! le roi ira chez l’un de ces messieurs?</p>
+
+<p>— Pardieu! s’il ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez si le
+roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La Vallière!</p>
+
+<p>— Beau rapprochement... avec tout un étage entre soi.</p>
+
+<p>Malicorne déplia le petit papier de la bobine.</p>
+
+<p>— Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le plancher
+de la chambre de Mlle de La Vallière est un simple parquet de bois.</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Eh! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enfermé chez vous
+sans savoir où on le mène, ouvrira votre plafond et, par conséquent, le
+parquet de Mlle de La Vallière.</p>
+
+<p>— Ah! mon Dieu! s’écria de Saint-Aignan comme ébloui.</p>
+
+<p>— Plaît-il? fit Malicorne.</p>
+
+<p>— Je dis que voilà une idée bien audacieuse, monsieur.</p>
+
+<p>— Elle paraîtra bien mesquine au roi, je vous assure.</p>
+
+<p>— Les amoureux ne réfléchissent point au danger.</p>
+
+<p>— Quel danger craignez-vous, monsieur le comte?</p>
+
+<p>— Mais un percement pareil, c’est un bruit effroyable, tout le château
+en retentira?</p>
+
+<p>— Oh! monsieur le comte, je suis sûr, moi, que l’ouvrier que je vous
+désignerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un quadrilatère de
+six pieds avec une scie garnie d’étoupe, et nul, même des plus voisins,
+ne s’apercevra qu’il travaille.</p>
+
+<p>— Ah! mon cher monsieur Malicorne, vous m’étourdissez, vous me
+bouleversez.</p>
+
+<p>— Je continue, répondit tranquillement Malicorne: dans la chambre dont
+vous avez percé le plafond, vous entendez bien, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Vous dresserez un escalier qui permette, soit à Mlle de La Vallière
+de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle de La Vallière.</p>
+
+<p>— Mais cet escalier, on le verra?</p>
+
+<p>— Non, car, de votre côté, il sera caché par une cloison sur laquelle
+vous étendrez une tapisserie pareille à celle qui garnira le reste de
+l’appartement; chez Mlle de La Vallière, il disparaîtra sous une trappe
+qui sera le parquet même, et qui s’ouvrira sous le lit.</p>
+
+<p>— En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencèrent à étinceler.</p>
+
+<p>— Maintenant, monsieur le comte, je n’ai pas besoin de vous faire
+avouer que le roi viendra souvent dans la chambre où sera établi un
+pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulièrement, sera frappé
+de mon idée, et je vais la lui développer.</p>
+
+<p>— Ah! cher monsieur Malicorne! s’écria de Saint-Aignan, vous oubliez
+que c’est à moi que vous en avez parlé le premier, et que, par
+conséquent, j’ai les droits de la priorité.</p>
+
+<p>— Voulez-vous donc la préférence?</p>
+
+<p>— Si je la veux! je crois bien!</p>
+
+<p>— Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c’est un cordon pour la
+première promotion que je vous donne là, et peut-être même quelque bon
+duché.</p>
+
+<p>— C’est, du moins, répondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une
+occasion de montrer au roi qu’il n’a pas tort de m’appeler quelquefois
+son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je vous devrai.</p>
+
+<p>— Vous ne l’oublierez pas un peu? demanda Malicorne en souriant.</p>
+
+<p>— Je m’en ferai gloire, monsieur.</p>
+
+<p>— Moi, monsieur, je ne suis pas l’ami du roi, je suis son serviteur.</p>
+
+<p>— Oui, et, si vous pensez qu’il y a un cordon bleu pour moi dans cet
+escalier, je pense qu’il y aura bien pour vous un rouleau de lettres de
+noblesse.</p>
+
+<p>Malicorne s’inclina.</p>
+
+<p>— Il ne s’agit plus, maintenant, que de déménager, dit de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Je ne vois pas que le roi s’y oppose; demandez-lui-en la permission.</p>
+
+<p>— À l’instant même je cours chez lui.</p>
+
+<p>— Et moi, je vais me procurer l’ouvrier dont nous avons besoin.</p>
+
+<p>— Quand l’aurai-je?</p>
+
+<p>— Ce soir.</p>
+
+<p>— N’oubliez pas les précautions.</p>
+
+<p>— Je vous l’amène les yeux bandés.</p>
+
+<p>— Et moi, je vous envoie un de mes carrosses.</p>
+
+<p>— Sans armoiries.</p>
+
+<p>— Avec un de mes laquais sans livrée, c’est convenu.</p>
+
+<p>— Très bien, monsieur le comte.</p>
+
+<p>— Mais La Vallière.</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Que dira-t-elle en voyant l’opération?</p>
+
+<p>— Je vous assure que cela l’intéressera beaucoup.</p>
+
+<p>— Je le crois.</p>
+
+<p>— Je suis même sûr que, si le roi n’a pas l’audace de monter chez elle,
+elle aura la curiosité de descendre.</p>
+
+<p>— Espérons, dit de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Oui, espérons, répéta Malicorne.</p>
+
+<p>— Je m’en vais chez le roi, alors.</p>
+
+<p>— Et vous faites à merveille.</p>
+
+<p>— À quelle heure ce soir mon ouvrier?</p>
+
+<p>— À huit heures.</p>
+
+<p>— Et combien de temps estimez-vous qu’il lui faudra pour scier son
+quadrilatère?</p>
+
+<p>— Mais deux heures, à peu près; seulement, ensuite, il lui faudra le
+temps d’achever ce qu’on appelle les raccords. Une nuit et une partie
+de la journée du lendemain: c’est deux jours qu’il faut compter avec
+l’escalier.</p>
+
+<p>— Deux jours, c’est bien long.</p>
+
+<p>— Dame! quand on se mêle d’ouvrir une porte sur le paradis, faut-il, au
+moins, que cette porte soit décente.</p>
+
+<p>— Vous avez raison; à tantôt, cher monsieur Malicorne. Mon déménagement
+sera prêt pour après-demain au soir.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXIII_La_promenade_aux_flambeaux">Chapitre CLXXIII — La promenade aux flambeaux</h2>
+</div>
+
+
+<p>De Saint-Aignan, ravi de ce qu’il venait d’entendre, enchanté de ce
+qu’il entrevoyait, prit sa course vers les deux chambres de de Guiche.</p>
+
+<p>Lui qui, un quart d’heure auparavant, n’eût pas donné ses deux chambres
+pour un million, il était prêt à acheter, pour un million, si on le
+lui eût demandé, les deux bienheureuses chambres qu’il convoitait
+maintenant.</p>
+
+<p>Mais il n’y rencontra pas tant d’exigences. M. de Guiche ne savait
+pas encore où il devait loger, et, d’ailleurs, était trop souffrant
+toujours pour s’occuper de son logement.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan eut donc les deux chambres de de Guiche. De son côté,
+M. Dangeau eut les deux chambres de de Saint-Aignan, moyennant un
+pot-de-vin de six mille livres à l’intendant du comte, et crut avoir
+fait une affaire d’or.</p>
+
+<p>Les deux chambres de Dangeau devinrent le futur logement de de Guiche.</p>
+
+<p>Le tout, sans que nous puissions affirmer bien sûrement que, dans ce
+déménagement général, ce sont ces deux chambres que de Guiche habitera.</p>
+
+<p>Quant à M. Dangeau, il était si transporté de joie, qu’il ne se donna
+même pas la peine de supposer que de Saint-Aignan avait un intérêt
+supérieur à déménager.</p>
+
+<p>Une heure après cette nouvelle résolution prise par de Saint-Aignan, de
+Saint-Aignan était donc en possession des deux chambres. Dix minutes
+après que de Saint-Aignan était en possession des deux chambres,
+Malicorne entrait chez de Saint-Aignan escorté des tapissiers.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le roi demandait de Saint-Aignan; on courait chez
+de Saint-Aignan, et l’on trouvait Dangeau; Dangeau renvoyait chez de
+Guiche, et l’on trouvait enfin de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>Mais il y avait retard, de sorte que le roi avait déjà donné deux
+ou trois mouvements d’impatience lorsque de Saint-Aignan entra tout
+essoufflé chez son maître.</p>
+
+<p>— Tu m’abandonnes donc aussi, toi? lui dit Louis XIV, de ce ton
+lamentable dont César avait dû, dix-huit cents ans auparavant, dire le
+<i>Tu quoque.</i></p>
+
+<p>— Sire, dit de Saint-Aignan, je n’abandonne pas le roi, tout au
+contraire; seulement, je m’occupe de mon déménagement.</p>
+
+<p>— De quel déménagement? Je croyais ton déménagement terminé depuis
+trois jours.</p>
+
+<p>— Oui, Sire. Mais je me trouve mal où je suis, et je passe dans le
+corps de logis en face.</p>
+
+<p>— Quand je te disais que, toi aussi, tu m’abandonnais! s’écria le roi.
+Oh! mais cela passe les bornes. Ainsi je n’avais qu’une femme dont mon
+cœur se souciât, toute ma famille se ligue pour me l’arracher. J’avais
+un ami à qui je confiais mes peines et qui m’aidait à en supporter
+le poids, cet ami se lasse de mes plaintes et me quitte sans même me
+demander congé.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan se mit à rire.</p>
+
+<p>Le roi devina qu’il y avait quelque mystère dans ce manque de respect.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il? s’écria le roi plein d’espoir.</p>
+
+<p>— Il y a, Sire, que cet ami, que le roi calomnie, va essayer de rendre
+à son roi le bonheur qu’il a perdu.</p>
+
+<p>— Tu vas me faire voir La Vallière? fit Louis XIV.</p>
+
+<p>— Sire, je n’en réponds pas encore, mais...</p>
+
+<p>— Mais?...</p>
+
+<p>— Mais je l’espère.</p>
+
+<p>— Oh! comment? comment? Dis-moi cela, de Saint-Aignan. Je veux
+connaître ton projet, je veux t’y aider de tout mon pouvoir.</p>
+
+<p>— Sire, répondit de Saint-Aignan, je ne sais pas encore bien moi-même
+comment je vais m’y prendre pour arriver à ce but; mais j’ai tout lieu
+de croire que, dès demain...</p>
+
+<p>— Demain, dis-tu?</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Oh! quel bonheur! Mais pourquoi déménages-tu?</p>
+
+<p>— Pour vous servir mieux.</p>
+
+<p>— Et en quoi, étant déménagé, me peux-tu mieux servir?</p>
+
+<p>— Savez-vous où sont situées les deux chambres que l’on destinait au
+comte de Guiche.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Alors, vous savez où je vais.</p>
+
+<p>— Sans doute; mais cela ne m’avance à rien.</p>
+
+<p>— Comment! vous ne comprenez pas, Sire, qu’au-dessus de ce logement
+sont deux chambres?</p>
+
+<p>— Lesquelles?</p>
+
+<p>— L’une, celle de Mlle de Montalais, et l’autre...</p>
+
+<p>— L’autre, c’est celle de La Vallière, de Saint-Aignan?</p>
+
+<p>— Allons donc, Sire.</p>
+
+<p>— Oh! de Saint-Aignan, c’est vrai, oui, c’est vrai. De Saint-Aignan,
+c’est une heureuse idée, une idée d’ami, de poète; en me rapprochant
+d’elle, lorsque l’univers m’en sépare, tu vaux mieux pour moi que
+Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille.</p>
+
+<p>— Sire, dit de Saint-Aignan avec un sourire, je doute que, si Votre
+Majesté connaissait mes projets dans toute leur étendue, elle continuât
+à me donner des qualifications si pompeuses. Ah! Sire, j’en connais de
+plus triviales que certains puritains de la Cour ne manqueront pas de
+m’appliquer quand ils sauront ce que je compte faire pour Votre Majesté.</p>
+
+<p>— De Saint-Aignan, je meurs d’impatience; de Saint-Aignan, je dessèche;
+de Saint-Aignan, je n’attendrai jamais jusqu’à demain... Demain! mais,
+demain, c’est une éternité.</p>
+
+<p>— Et cependant, Sire, s’il vous plaît, vous allez sortir tout à l’heure
+et distraire cette impatience par une bonne promenade.</p>
+
+<p>— Avec toi, soit: nous causerons de tes projets, nous parlerons d’elle.</p>
+
+<p>— Non pas, Sire, je reste.</p>
+
+<p>— Avec qui sortirai-je, alors?</p>
+
+<p>— Avec les dames.</p>
+
+<p>— Ah! ma foi, non, de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Sire, il le faut.</p>
+
+<p>— Non, non! mille fois non! Non, je ne m’exposerai plus à ce supplice
+horrible d’être à deux pas d’elle, de la voir, d’effleurer sa robe
+en passant et de ne rien lui dire. Non, je renonce à ce supplice que
+tu crois un bonheur et qui n’est qu’une torture qui brûle mes yeux,
+qui dévore mes mains, qui broie mon cœur; la voir en présence de tous
+les étrangers et ne pas lui dire que je l’aime, quand tout mon être
+lui révèle cet amour et me trahit devant tous. Non, je me suis juré à
+moi-même que je ne le ferais plus, et je tiendrai mon serment.</p>
+
+<p>— Cependant, Sire, écoutez bien ceci.</p>
+
+<p>— Je n’écoute rien, de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— En ce cas, je continue. Il est urgent, Sire, comprenez-vous bien,
+urgent, de toute urgence, que Madame et ses filles d’honneur soient
+absentes deux heures de votre domicile.</p>
+
+<p>— Tu me confonds, de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Il est dur pour moi de commander à mon roi; mais dans cette
+circonstance, je commande, Sire: il me faut une chasse ou une promenade.</p>
+
+<p>— Mais cette promenade, cette chasse, ce serait un caprice, une
+bizarrerie! En manifestant de pareilles impatiences, je découvre à
+toute ma Cour un cœur qui ne s’appartient plus à lui-même. Ne dit-on
+pas déjà trop que je rêve la conquête du monde, mais qu’auparavant je
+devrais commencer par faire la conquête de moi-même?</p>
+
+<p>— Ceux qui disent cela, Sire, sont des impertinents et des factieux;
+mais, quels qu’ils soient, si Votre Majesté préfère les écouter, je
+n’ai plus rien à dire. Alors, le jour de demain se recule à des époques
+indéterminées.</p>
+
+<p>— De Saint-Aignan, je sortirai ce soir... Ce soir, j’irai coucher à
+Saint-Germain aux flambeaux; j’y déjeunerai demain et serai de retour à
+Paris vers les trois heures. Est-ce cela?</p>
+
+<p>— Tout à fait.</p>
+
+<p>— Alors je partirai ce soir pour huit heures.</p>
+
+<p>— Votre Majesté a deviné la minute.</p>
+
+<p>— Et tu ne veux rien me dire?</p>
+
+<p>— C’est-à-dire que je ne puis rien vous dire. L’industrie est pour
+quelque chose dans ce monde, Sire; cependant le hasard y joue un si
+grand rôle, que j’ai l’habitude de lui laisser toujours la part la plus
+étroite, certain qu’il s’arrangera de manière à prendre toujours la
+plus large.</p>
+
+<p>— Allons, je m’abandonne à toi.</p>
+
+<p>— Et vous avez raison.</p>
+
+<p>Réconforté de la sorte, le roi s’en alla tout droit chez Madame, où il
+annonça la promenade projetée.</p>
+
+<p>Madame crut à l’instant même voir, dans cette partie improvisée, un
+complot du roi pour entretenir La Vallière, soit sur la route, à la
+faveur de l’obscurité, soit autrement; mais elle se garda bien de rien
+manifester à son beau-frère, et accepta l’invitation le sourire sur les
+lèvres.</p>
+
+<p>Elle donna, tout haut, des ordres pour que ses filles d’honneur la
+suivissent, se réservant de faire le soir ce qui lui paraîtrait le plus
+propre à contrarier les amours de Sa Majesté.</p>
+
+<p>Puis, lorsqu’elle fut seule et que le pauvre amant qui avait donné cet
+ordre pût croire que Mlle de La Vallière serait de la promenade, au
+moment peut-être où il se repaissait en idée de ce triste bonheur des
+amants persécutés, qui est de réaliser, par la seule vue, toutes les
+joies de la possession interdite, en ce moment même, Madame au milieu
+de ses filles d’honneur, disait:</p>
+
+<p>— J’aurai assez de deux demoiselles ce soir: Mlle de Tonnay-Charente et
+Mlle de Montalais.</p>
+
+<p>La Vallière avait prévu le coup, et, par conséquent, s’y attendait;
+mais la persécution l’avait rendue forte. Elle ne donna point à Madame
+la joie de voir sur son visage l’impression du coup qu’elle recevait au
+cœur.</p>
+
+<p>Au contraire, souriant avec cette ineffable douceur qui donnait un
+caractère angélique à sa physionomie:</p>
+
+<p>— Ainsi, madame, me voilà libre ce soir? dit-elle.</p>
+
+<p>— Oui, sans doute.</p>
+
+<p>— J’en profiterai pour avancer cette tapisserie que Son Altesse a bien
+voulu remarquer, et que, d’avance, j’ai eu l’honneur de lui offrir.</p>
+
+<p>Et, ayant fait une respectueuse révérence, elle se retira chez elle.</p>
+
+<p>Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente en firent autant.</p>
+
+<p>Le bruit de la promenade sortit avec elles de la chambre de Madame et
+se répandit par tout le château. Dix minutes après, Malicorne savait la
+résolution de Madame et faisait passer sous la porte de Montalais un
+billet conçu en ces termes:</p>
+
+<p>«Il faut que L. V. passe la nuit avec Madame.»</p>
+
+<p>Montalais, selon les conventions faites, commença par brûler le papier,
+puis se mit à réfléchir.</p>
+
+<p>Montalais était une fille de ressources, et elle eut bientôt arrêté son
+plan.</p>
+
+<p>À l’heure où elle devait se rendre chez Madame, c’est-à-dire vers cinq
+heures, elle traversa le préau tout courant, et, arrivée à dix pas d’un
+groupe d’officiers, poussa un cri, tomba gracieusement sur un genou, se
+releva et continua son chemin, mais en boitant.</p>
+
+<p>Les gentilshommes accoururent à elle pour la soutenir. Montalais
+s’était donné une entorse.</p>
+
+<p>Elle n’en voulut pas moins, fidèle à son devoir, continuer son
+ascension chez Madame.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il, et pourquoi boitez-vous? lui demanda celle-ci; je vous
+prenais pour La Vallière.</p>
+
+<p>Montalais raconta comment, en courant pour venir plus vite, elle
+s’était tordu le pied.</p>
+
+<p>Madame parut la plaindre et voulut faire venir, à l’instant même, un
+chirurgien.</p>
+
+<p>Mais elle, assurant que l’accident n’avait rien de grave:</p>
+
+<p>— Madame, dit-elle, je m’afflige seulement de manquer à mon service, et
+j’eusse voulu prier Mlle de La Vallière de me remplacer près de Votre
+Altesse...</p>
+
+<p>Madame fronça le sourcil.</p>
+
+<p>— Mais je n’en ai rien fait, continua Montalais.</p>
+
+<p>— Et pourquoi n’en avez-vous rien fait? demanda Madame.</p>
+
+<p>— Parce que la pauvre La Vallière paraissait si heureuse d’avoir sa
+liberté pour un soir et pour une nuit, que je ne me suis pas senti le
+courage de la mettre en service à ma place.</p>
+
+<p>— Comment, elle est joyeuse à ce point? demanda Madame frappée de ces
+paroles.</p>
+
+<p>— C’est-à-dire qu’elle en est folle; elle chantait, elle toujours si
+mélancolique. Au reste, Votre Altesse sait qu’elle déteste le monde, et
+que son caractère contient un grain de sauvagerie.</p>
+
+<p>«Oh! oh! pensa Madame, cette grande gaieté ne me paraît pas naturelle,
+à moi.»</p>
+
+<p>— Elle a déjà fait ses préparatifs, continua Montalais pour dîner chez
+elle, en tête à tête avec un de ses livres chéris. Et puis, d’ailleurs,
+Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien heureuses de
+l’accompagner; aussi n’ai-je pas même fait ma proposition à Mlle de La
+Vallière.</p>
+
+<p>Madame se tut.</p>
+
+<p>— Ai-je bien fait? continua Montalais avec un léger serrement de
+cœur, en voyant si mal réussir cette ruse de guerre sur laquelle elle
+avait si complètement compté, qu’elle n’avait pas cru nécessaire d’en
+chercher une autre. Madame m’approuve? continua-t-elle.</p>
+
+<p>Madame pensait que, pendant la nuit, le roi pourrait bien quitter
+Saint-Germain, et que, comme on ne comptait que quatre lieues et demie
+de Paris à Saint-Germain il pourrait bien être en une heure à Paris.</p>
+
+<p>— Dites-moi, fit-elle, en vous sachant blessée, La Vallière vous a au
+moins offert sa compagnie?</p>
+
+<p>— Oh! elle ne connaît pas encore mon accident; mais, le connût-elle,
+je ne lui demanderai certes rien qui la dérange de ses projets. Je
+crois qu’elle veut réaliser seule, ce soir, la partie de plaisir du feu
+roi, quand il disait à M. de Saint-Mars: «Ennuyons-nous, monsieur de
+Saint-Mars, ennuyons-nous bien.»</p>
+
+<p>Madame était convaincue que quelque mystère amoureux était caché sous
+cette soif de solitude. Ce mystère devait être le retour nocturne de
+Louis. Il n’y avait plus à en douter, La Vallière était prévenue de ce
+retour, de là cette joie de rester au Palais-Royal.</p>
+
+<p>C’était tout un plan combiné d’avance.</p>
+
+<p>— Je ne serai pas leur dupe, dit Madame.</p>
+
+<p>Et elle prit un parti décisif.</p>
+
+<p>— Mademoiselle de Montalais, dit-elle, veuillez prévenir votre amie,
+mademoiselle de La Vallière, que je suis au désespoir de troubler ses
+projets de solitude; mais, au lieu de s’ennuyer seule chez elle, comme
+elle le désirait, elle viendra s’ennuyer avec nous à Saint-Germain.</p>
+
+<p>— Ah! pauvre La Vallière, fit Montalais d’un air dolent, mais avec
+l’allégresse dans le cœur. Oh! madame, est-ce qu’il n’y aurait pas
+moyen que Votre Altesse...</p>
+
+<p>— Assez, dit Madame, je le veux! Je préfère la société de Mlle La Baume
+Le Blanc à toutes les autres sociétés. Allez, envoyez-la-moi et soignez
+votre jambe.</p>
+
+<p>Montalais ne se fit pas répéter l’ordre. Elle rentra, écrivit sa
+réponse à Malicorne, et la glissa sous le tapis. «On ira», disait cette
+réponse. Une Spartiate n’eût pas écrit plus laconiquement.</p>
+
+<p>«De cette façon, pensait Madame, pendant la route, je la surveille,
+pendant la nuit, elle couche près de moi, et bien adroite est Sa
+Majesté si elle échange un seul mot avec Mlle de La Vallière.</p>
+
+<p>La Vallière reçut l’ordre de partir avec la même douceur indifférente
+qu’elle avait reçu l’ordre de rester.</p>
+
+<p>Seulement, intérieurement, sa joie fut vive, et elle regarda ce
+changement de résolution de la princesse comme une consolation que lui
+envoyait la Providence.</p>
+
+<p>Moins pénétrante que Madame, elle mettait tout sur le compte du hasard.</p>
+
+<p>Tandis que tout le monde, à l’exception des disgraciés, des malades et
+des gens ayant des entorses, se dirigeait vers Saint-Germain, Malicorne
+faisait entrer son ouvrier dans un carrosse de M. de Saint-Aignan et le
+conduisait dans la chambre correspondant à la chambre de La Vallière.</p>
+
+<p>Cet homme se mit à l’œuvre, alléché par la splendide récompense qui lui
+avait été promise.</p>
+
+<p>Comme on avait fait prendre chez les ingénieurs de la maison du roi
+tous les outils les plus excellents, entre autres une de ces scies
+aux morsures invincibles qui vont tailler dans l’eau les madriers de
+chêne durs comme du fer, l’ouvrage avança rapidement, et un morceau
+carré du plafond, choisi entre deux solives, tomba dans les bras de
+Saint-Aignan, de Malicorne, de l’ouvrier et d’un valet de confiance,
+personnage mis au monde pour tout voir, tout entendre et ne rien
+répéter.</p>
+
+<p>Seulement, en vertu d’un nouveau plan indiqué par Malicorne,
+l’ouverture fut pratiquée dans l’angle.</p>
+
+<p>Voici pourquoi.</p>
+
+<p>Comme il n’y avait pas de cabinet de toilette dans la chambre de La
+Vallière, La Vallière avait demandé et obtenu, le matin même, un grand
+paravent destiné à remplacer une cloison.</p>
+
+<p>Le paravent avait été accordé.</p>
+
+<p>Il suffisait parfaitement pour cacher l’ouverture, qui d’ailleurs,
+serait dissimulée par tous les artifices de l’ébénisterie.</p>
+
+<p>Le trou pratiqué, l’ouvrier se glissa entre les solives et se trouva
+dans la chambre de La Vallière.</p>
+
+<p>Arrivé là, il scia carrément le plancher, et, avec les feuilles mêmes
+du parquet, il confectionna une trappe s’adaptant si parfaitement
+à l’ouverture, que l’œil le plus exercé n’y pouvait voir que les
+interstices obligés d’une soudure de parquet.</p>
+
+<p>Malicorne avait tout prévu. Une poignée et deux charnières, achetées
+d’avance, furent posées à cette feuille de bois.</p>
+
+<p>Un de ces petits escaliers tournants, comme on commençait à en poser
+dans les entresols, fut acheté tout fait par l’industrieux Malicorne,
+et payé deux mille livres.</p>
+
+<p>Il était plus haut qu’il n’était besoin; mais le charpentier en
+supprima des degrés, et il se trouva d’exacte mesure.</p>
+
+<p>Cet escalier, destiné à recevoir un si illustre poids, fut accroché au
+mur par deux crampons seulement.</p>
+
+<p>Quant à sa base, elle fut arrêtée dans le parquet même du comte par
+deux fiches vissées: le roi et tout son conseil eussent pu monter et
+descendre cet escalier sans aucune crainte.</p>
+
+<p>Tout marteau frappait sur un coussinet d’étoupes, toute lime mordait,
+le manche enveloppé de laine, la lame trempée d’huile.</p>
+
+<p>D’ailleurs, le travail le plus bruyant avait été fait pendant la nuit
+et pendant la matinée, c’est-à-dire en l’absence de La Vallière et de
+Madame.</p>
+
+<p>Quand, vers deux heures, la Cour rentra au Palais-Royal, et que La
+Vallière remonta dans sa chambre, tout était en place, et pas la
+moindre parcelle de sciure, pas le plus petit copeau ne venaient
+attester la violation de domicile.</p>
+
+<p>Seulement, de Saint-Aignan, qui avait voulu aider de son mieux dans ce
+travail, avait déchiré ses doigts et sa chemise, et dépensé beaucoup de
+sueur au service de son roi.</p>
+
+<p>La paume de ses mains, surtout, était toute garnie d’ampoules.</p>
+
+<p>Ces ampoules venaient de ce qu’il avait tenu l’échelle à Malicorne.</p>
+
+<p>Il avait, en outre, apporté un à un les cinq morceaux de l’escalier,
+formés chacun de deux marches.</p>
+
+<p>Enfin, nous pouvons le dire, le roi, s’il l’eût vu si ardent à l’œuvre,
+le roi lui eût juré reconnaissance éternelle.</p>
+
+<p>Comme l’avait prévu Malicorne, l’homme des mesures exactes, l’ouvrier
+eut terminé toutes ses opérations en vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Il reçut vingt-quatre louis et partit comblé de joie; c’était autant
+qu’il gagnait d’ordinaire en six mois.</p>
+
+<p>Nul n’avait le plus petit soupçon de ce qui s’était passé sous
+l’appartement de Mlle de La Vallière.</p>
+
+<p>Mais, le soir du second jour, au moment où La Vallière venait de
+quitter le cercle de Madame et rentrait chez elle, un léger craquement
+retentit au fond de la chambre.</p>
+
+<p>Étonnée, elle regarda d’où venait le bruit. Le bruit recommença.</p>
+
+<p>— Qui est là? demanda-t-elle avec un accent d’effroi.</p>
+
+<p>— Moi, répondit la voix si connue du roi.</p>
+
+<p>— Vous!... vous! s’écria la jeune fille qui se crut un instant sous
+l’empire d’un songe. Mais où cela, vous?... vous, Sire?</p>
+
+<p>— Ici, répliqua le roi en dépliant une des feuilles du paravent, et en
+apparaissant comme une ombre au fond de l’appartement.</p>
+
+<p>La Vallière poussa un cri et tomba toute frissonnante sur un fauteuil.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXIV_Lapparition">Chapitre CLXXIV — L’apparition</h2>
+</div>
+
+
+<p>La Vallière se remit promptement de sa surprise; à force d’être
+respectueux, le roi lui rendait par sa présence plus de confiance que
+son apparition ne lui en avait ôté.</p>
+
+<p>Mais, comme il vit surtout que ce qui inquiétait La Vallière, c’était
+la façon dont il avait pénétré chez elle, il lui expliqua le système
+de l’escalier caché par le paravent, se défendant surtout d’être une
+apparition surnaturelle.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, lui dit La Vallière en secouant sa blonde tête avec un
+charmant sourire, présent ou absent, vous n’apparaissez pas moins à mon
+esprit dans un moment que dans l’autre.</p>
+
+<p>— Ce qui veut dire, Louise?</p>
+
+<p>— Oh! ce que vous savez bien, Sire: c’est qu’il n’est pas un instant où
+la pauvre fille dont vous avez surpris le secret à Fontainebleau, et
+que vous êtes venu reprendre au pied de la croix, ne pense à vous.</p>
+
+<p>— Louise, vous me comblez de joie et de bonheur.</p>
+
+<p>La Vallière sourit tristement et continua:</p>
+
+<p>— Mais, Sire, avez-vous réfléchi que votre ingénieuse invention ne
+pouvait nous être d’aucune utilité?</p>
+
+<p>— Et pourquoi cela? Dites, j’attends.</p>
+
+<p>— Parce que cette chambre où je loge, Sire, n’est point à l’abri des
+recherches, il s’en faut; Madame peut y venir par hasard; à chaque
+instant du jour, mes compagnes y viennent; fermer ma porte en dedans,
+c’est me dénoncer aussi clairement que si j’écrivais dessus: «N’entrez
+pas, le roi est ici!» Et, tenez, Sire, en ce moment même, rien
+n’empêche que la porte ne s’ouvre, et que Votre Majesté, surprise, ne
+soit vue près de moi.</p>
+
+<p>— C’est alors, dit en riant le roi, que je serais véritablement pris
+pour un fantôme, car nul ne peut dire par où je suis venu ici. Or, il
+n’y a que les fantômes qui passent à travers les murs ou à travers les
+plafonds.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, quelle aventure! songez-y bien, Sire, quel scandale! Jamais
+rien de pareil n’aurait été dit sur les filles d’honneur, pauvres
+créatures que la méchanceté n’épargne guère, cependant.</p>
+
+<p>— Et vous concluez de tout cela, ma chère Louise?... Voyons, dites,
+expliquez-vous!</p>
+
+<p>— Qu’il faut, hélas! pardonnez-moi, c’est un mot bien dur...</p>
+
+<p>Louis sourit.</p>
+
+<p>— Voyons, dit-il.</p>
+
+<p>— Qu’il faut que Votre Majesté supprime l’escalier, machinations et
+surprises; car le mal d’être pris ici, songez-y, Sire, serait plus
+grand que le bonheur de s’y voir.</p>
+
+<p>— Eh bien! chère Louise, répondit le roi avec amour, au lieu de
+supprimer cet escalier par lequel je monte, il est un moyen plus simple
+auquel vous n’avez point pensé.</p>
+
+<p>— Un moyen... encore?...</p>
+
+<p>— Oui, encore. Oh! vous ne m’aimez pas comme je vous aime, Louise,
+puisque je suis plus inventif que vous.</p>
+
+<p>Elle le regarda. Louis lui tendit la main, qu’elle serra doucement.</p>
+
+<p>— Vous dites, continua le roi, que je serai surpris en venant où chacun
+peut entrer à son aise?</p>
+
+<p>— Tenez, Sire, au moment même où vous en parlez, j’en tremble.</p>
+
+<p>— Soit, mais vous ne seriez pas surprise, vous, en descendant cet
+escalier pour venir dans les chambres qui sont au-dessous.</p>
+
+<p>— Sire, Sire, que dites-vous là? s’écria La Vallière effrayée.</p>
+
+<p>— Vous me comprenez mal, Louise, puisque, à mon premier mot, vous
+prenez cette grande colère; d’abord, savez-vous à qui appartiennent ces
+chambres?</p>
+
+<p>— Mais à M. le comte de Guiche.</p>
+
+<p>— Non pas, à M. de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Vrai! s’écria La Vallière.</p>
+
+<p>Et ce mot, échappé du cœur joyeux de la jeune fille, fit luire comme un
+éclair de doux présage dans le cœur épanoui du roi.</p>
+
+<p>— Oui, à de Saint-Aignan, à notre ami, dit-il.</p>
+
+<p>— Mais, Sire, reprit La Vallière, je ne puis pas plus aller chez M. de
+Saint Aignan que chez M. le comte de Guiche, hasarda l’ange redevenu
+femme.</p>
+
+<p>— Pourquoi donc ne le pouvez-vous pas, Louise?</p>
+
+<p>— Impossible! impossible!</p>
+
+<p>— Il me semble, Louise, que, sous la sauvegarde du roi, l’on peut tout.</p>
+
+<p>— Sous la sauvegarde du roi? dit-elle avec un regard chargé d’amour.</p>
+
+<p>— Oh! vous croyez à ma parole, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— J’y crois lorsque vous n’y êtes pas, Sire; mais, lorsque vous y êtes,
+lorsque vous me parlez, lorsque je vous vois, je ne crois plus à rien.</p>
+
+<p>— Que vous faut-il pour vous rassurer, mon Dieu?</p>
+
+<p>— C’est peu respectueux, je le sais, de douter ainsi du roi; mais vous
+n’êtes pas le roi, pour moi.</p>
+
+<p>— Oh! Dieu merci, je l’espère bien; vous voyez comme je cherche.
+Écoutez: la présence d’un tiers vous rassurera-t-elle?</p>
+
+<p>— La présence de M. de Saint-Aignan? oui.</p>
+
+<p>— En vérité, Louise, vous me percez le cœur avec de pareils soupçons.</p>
+
+<p>La Vallière ne répondit rien, elle regarda seulement Louis de ce clair
+regard qui pénétrait jusqu’au fond des cœurs, et dit tout bas:</p>
+
+<p>— Hélas! hélas! ce n’est pas de vous que je me défie, ce n’est pas sur
+vous que portent mes soupçons.</p>
+
+<p>— J’accepte donc, dit le roi en soupirant, et M. de Saint-Aignan, qui
+a l’heureux privilège de vous rassurer, sera toujours présent à notre
+entretien, je vous le promets.</p>
+
+<p>— Bien vrai, Sire?</p>
+
+<p>— Foi de gentilhomme! Et vous, de votre côté?...</p>
+
+<p>— Attendez, oh! ce n’est pas tout.</p>
+
+<p>— Encore quelque chose, Louise?</p>
+
+<p>— Oh! certainement; ne vous lassez pas si vite, car nous ne sommes pas
+au bout, Sire.</p>
+
+<p>— Allons, achevez de me percer le cœur.</p>
+
+<p>— Vous comprenez bien, Sire, que ces entretiens doivent au moins avoir,
+près de M. de Saint-Aignan lui-même, une sorte de motif raisonnable.</p>
+
+<p>— De motif raisonnable! reprit le roi d’un ton de doux reproche.</p>
+
+<p>— Sans doute. Réfléchissez, Sire.</p>
+
+<p>— Oh! vous avez toutes les délicatesses, et, croyez-le, mon seul désir
+est de vous égaler sur ce point. Eh bien! Louise, il sera fait comme
+vous désirez. Nos entretiens auront un objet raisonnable, et j’ai déjà
+trouvé cet objet.</p>
+
+<p>— De sorte, Sire?... dit La Vallière en souriant.</p>
+
+<p>— Que, dès demain, si vous voulez...</p>
+
+<p>— Demain?</p>
+
+<p>— Vous voulez dire que c’est trop tard? s’écria le roi en serrant entre
+ses deux mains la main brûlante de La Vallière.</p>
+
+<p>En ce moment, des pas se firent entendre dans le corridor.</p>
+
+<p>— Sire, Sire, s’écria La Vallière, quelqu’un s’approche, quelqu’un
+vient, entendez-vous? Sire, Sire, fuyez, je vous en supplie!</p>
+
+<p>Le roi ne fit qu’un bond de sa chaise derrière le paravent.</p>
+
+<p>Il était temps; comme le roi tirait un des feuillets sur lui, le bouton
+de la porte tourna, et Montalais parut sur le seuil.</p>
+
+<p>Il va sans dire qu’elle entra tout naturellement et sans faire aucune
+cérémonie.</p>
+
+<p>Elle savait bien, la rusée, que frapper discrètement à cette porte
+au lieu de la pousser, c’était montrer à La Vallière une défiance
+désobligeante.</p>
+
+<p>Elle entra donc, et après un rapide coup d’œil qui lui montra deux
+chaises fort près l’une de l’autre, elle employa tant de temps à
+refermer la porte qui se rebellait on ne sait comment, que le roi eut
+celui de lever la trappe et de redescendre chez de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>Un bruit imperceptible pour toute oreille moins fine que la sienne
+avertit Montalais de la disparition du prince; elle réussit alors à
+fermer la porte rebelle, et s’approcha de La Vallière.</p>
+
+<p>— Causons, Louise, lui dit-elle, causons sérieusement, vous le voulez
+bien.</p>
+
+<p>Louise, toute à son émotion, n’entendit pas sans une secrète terreur ce
+sérieusement, sur lequel Montalais avait appuyé à dessein.</p>
+
+<p>— Mon Dieu! ma chère Aure, murmura-t-elle, qu’y a-t-il donc encore?</p>
+
+<p>— Il y a, chère amie, que Madame se doute de tout.</p>
+
+<p>— De tout quoi?</p>
+
+<p>— Avons-nous besoin de nous expliquer, et ne comprends-tu pas ce que
+je veux dire? Voyons: tu as dû voir les fluctuations de Madame depuis
+plusieurs jours; tu as dû voir comme elle t’a prise auprès d’elle, puis
+congédiée, puis reprise.</p>
+
+<p>— C’est étrange, en effet; mais je suis habituée à ses bizarreries.</p>
+
+<p>— Attends encore. Tu as remarqué ensuite que Madame, après t’avoir
+exclue de la promenade, hier, t’a fait donner ordre d’assister à cette
+promenade.</p>
+
+<p>— Si je l’ai remarqué! sans doute.</p>
+
+<p>— Eh bien! il paraît que Madame a maintenant des renseignements
+suffisants, car elle a été droit au but, n’ayant plus rien à opposer
+en France à ce torrent qui brise tous les obstacles; tu sais ce que je
+veux dire par le torrent?</p>
+
+<p>La Vallière cacha son visage entre ses mains.</p>
+
+<p>— Je veux dire, poursuivit Montalais impitoyablement, ce torrent qui
+a enfoncé la porte des Carmélites de Chaillot, et renversé tous les
+préjugés de cour, tant à Fontainebleau qu’à Paris.</p>
+
+<p>— Hélas! hélas! murmura La Vallière, toujours voilée par ses doigts,
+entre lesquels roulaient ses larmes.</p>
+
+<p>— Oh! ne t’afflige pas ainsi, lorsque tu n’es qu’à la moitié de tes
+peines.</p>
+
+<p>— Mon Dieu! s’écria la jeune fille avec anxiété, qu’y a-t-il donc
+encore?</p>
+
+<p>— Eh bien! voici le fait. Madame, dénuée d’auxiliaires en France,
+car elle a usé successivement les deux reines, Monsieur et toute la
+Cour, Madame s’est souvenue d’une certaine personne qui a sur toi de
+prétendus droits.</p>
+
+<p>La Vallière devint blanche comme une statue de cire.</p>
+
+<p>— Cette personne, continua Montalais, n’est point à Paris en ce moment.</p>
+
+<p>— Oh! mon Dieu! murmura Louise.</p>
+
+<p>— Cette personne, si je ne me trompe, est en Angleterre.</p>
+
+<p>— Oui, oui, soupira La Vallière à demi brisée.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas à la Cour du roi Charles II que se trouve cette
+personne? Dis.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Eh bien! ce soir, une lettre est partie du cabinet de Madame pour
+Saint-James, avec ordre pour le courrier de pousser d’une traite
+jusqu’à Hampton-Court, qui est, à ce qu’il paraît, une maison royale
+située à douze milles de Londres!</p>
+
+<p>— Oui, après?</p>
+
+<p>— Or, comme Madame écrit régulièrement à Londres tous les quinze jours,
+et que le courrier ordinaire avait été expédié à Londres il y a trois
+jours seulement, j’ai pensé qu’une circonstance grave pouvait seule lui
+mettre la plume à la main. Madame est paresseuse pour écrire, comme tu
+sais.</p>
+
+<p>— Oh! oui.</p>
+
+<p>— Cette lettre a donc été écrite, quelque chose me le dit, pour toi.</p>
+
+<p>— Pour moi? répéta la malheureuse jeune fille avec la docilité d’un
+automate.</p>
+
+<p>— Et moi qui la vis, cette lettre, sur le bureau de Madame avant
+qu’elle fût cachetée, j’ai cru y lire...</p>
+
+<p>— Tu as cru y lire?...</p>
+
+<p>— Peut-être me suis-je trompée.</p>
+
+<p>— Quoi?... Voyons.</p>
+
+<p>— Le nom de Bragelonne.</p>
+
+<p>La Vallière se leva, en proie à la plus douloureuse agitation.</p>
+
+<p>— Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, déjà se sont
+enfuis tous les rêves riants de la jeunesse et de l’innocence. Je n’ai
+plus rien à te cacher, à toi ni à personne. Ma vie est à découvert,
+et s’ouvre comme un livre où tout le monde peut lire, depuis le roi
+jusqu’au premier passant. Aure, ma chère Aure, que faire? Que devenir?</p>
+
+<p>Montalais se rapprocha.</p>
+
+<p>— Dame, consulte-toi, dit-elle.</p>
+
+<p>— Eh bien! je n’aime pas M. de Bragelonne; quand je dis que je ne
+l’aime pas, comprends-moi: je l’aime comme la plus tendre sœur peut
+aimer un bon frère; mais ce n’est point cela qu’il me demande, ce n’est
+point cela que je lui ai promis.</p>
+
+<p>— Enfin, tu aimes le roi, dit Montalais, et c’est une assez bonne
+excuse.</p>
+
+<p>— Oui, j’aime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et j’ai payé
+assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien! parle, Montalais;
+que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position où je me trouve?</p>
+
+<p>— Parle-moi plus clairement.</p>
+
+<p>— Que te dirai-je?</p>
+
+<p>— Ainsi, rien de plus particulier?</p>
+
+<p>— Non, fit Louise avec étonnement.</p>
+
+<p>— Bien! Alors, c’est un simple conseil que tu me demandes?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Relativement à M. Raoul?</p>
+
+<p>— Pas autre chose.</p>
+
+<p>— C’est délicat, répliqua Montalais.</p>
+
+<p>— Non, rien n’est délicat là-dedans. Faut-il que je l’épouse pour lui
+tenir la promesse faite? faut-il que je continue d’écouter le roi?</p>
+
+<p>— Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile? dit
+Montalais en souriant. Tu me demandes si tu dois épouser Raoul, dont
+je suis l’amie, et à qui je fais un mortel déplaisir en me prononçant
+contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus écouter le roi, le roi,
+dont je suis la sujette, et que j’offenserais en te conseillant d’une
+certaine façon. Ah! Louise, Louise, tu fais bon marché d’une bien
+difficile position.</p>
+
+<p>— Vous ne m’avez pas comprise, Aure, dit La Vallière blessée du ton
+légèrement railleur qu’avait pris Montalais: si je parle d’épouser
+M. de Bragelonne, c’est que je puis l’épouser sans lui faire aucun
+déplaisir; mais, par la même raison, si j’écoute le roi, faut-il le
+faire usurpateur d’un bien fort médiocre, c’est vrai, mais auquel
+l’amour prête une certaine apparence de valeur? Ce que je te demande
+donc, c’est de m’enseigner un moyen de me dégager honorablement, soit
+d’un côté, soit de l’autre, ou plutôt je te demande de quel côté je
+puis me dégager le plus honorablement.</p>
+
+<p>— Ma chère Louise, répondit Montalais après un silence, je ne suis pas
+un des sept sages de la Grèce et je n’ai point de règles de conduite
+parfaitement invariables; mais, en échange, j’ai quelque expérience,
+et je puis te dire que jamais une femme ne demande un conseil du genre
+de celui que tu me demandes sans être fortement embarrassée. Or, tu
+as fait une promesse solennelle, tu as de l’honneur; si donc tu es
+embarrassée, ayant pris un tel engagement, ce n’est pas le conseil
+d’une étrangère, tout est étranger pour un cœur plein d’amour, ce
+n’est pas, dis-je, mon conseil qui te tirera d’embarras. Je ne te le
+donnerai donc point, d’autant plus qu’à ta place je serais encore plus
+embarrassée après le conseil qu’auparavant. Tout ce que je puis faire,
+c’est de te répéter ce que je t’ai déjà dit: veux-tu que je t’aide?</p>
+
+<p>— Oh! oui.</p>
+
+<p>— Eh bien! c’est tout... Dis-moi en quoi tu veux que je t’aide; dis-moi
+pour qui et contre qui. De cette façon nous ne ferons point d’école.</p>
+
+<p>— Mais, d’abord, toi, dit La Vallière en pressant la main de sa
+compagne, pour qui ou contre qui te déclares-tu?</p>
+
+<p>— Pour toi, si tu es véritablement mon amie...</p>
+
+<p>— N’es-tu pas la confidente de Madame?</p>
+
+<p>— Raison de plus pour t’être utile; si je ne savais rien de ce côté-là,
+je ne pourrais pas t’aider, et tu ne tirerais, par conséquent, aucun
+profit de ma connaissance. Les amitiés vivent de ces sortes de
+bénéfices mutuels.</p>
+
+<p>— Il en résulte que tu resteras en même temps l’amie de Madame?</p>
+
+<p>— Évidemment. T’en plains-tu?</p>
+
+<p>— Non, dit La Vallière rêveuse, car cette franchise cynique lui
+paraissait une offense faite à la femme et un tort fait à l’amie.</p>
+
+<p>— À la bonne heure, dit Montalais; car, en ce cas, tu serais bien sotte.</p>
+
+<p>— Donc, tu me serviras?</p>
+
+<p>— Avec dévouement, surtout si tu me sers de même.</p>
+
+<p>— On dirait que tu ne connais pas mon cœur, dit La Vallière en
+regardant Montalais avec de grands yeux étonnés.</p>
+
+<p>— Dame! c’est que, depuis que nous sommes à la Cour, ma chère Louise,
+nous sommes bien changées.</p>
+
+<p>— Comment, cela!</p>
+
+<p>— C’est bien simple: étais-tu la seconde reine de France, là-bas, à
+Blois?</p>
+
+<p>La Vallière baissa la tête et se mit à pleurer.</p>
+
+<p>Montalais la regarda d’une façon indéfinissable et on l’entendit
+murmurer ces mots:</p>
+
+<p>— Pauvre fille!</p>
+
+<p>Puis, se reprenant.</p>
+
+<p>— Pauvre roi! dit-elle.</p>
+
+<p>Elle baisa Louise au front et regagna son appartement, où l’attendait
+Malicorne.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXV_Le_portrait">Chapitre CLXXV — Le portrait</h2>
+</div>
+
+
+<p>Dans cette maladie qu’on appelle <i>l’amour</i>, les accès se suivent à des
+intervalles toujours plus rapprochés dès que le mal débute.</p>
+
+<p>Plus tard, les accès s’éloignent les uns des autres, au fur et à mesure
+que la guérison arrive.</p>
+
+<p>Cela posé, comme axiome en général et comme tête de chapitre en
+particulier, continuons notre récit.</p>
+
+<p>Le lendemain, jour fixé par le roi pour le premier entretien chez de
+Saint-Aignan, La Vallière, en ouvrant son paravent, trouva sur le
+parquet un billet écrit de la main du roi.</p>
+
+<p>Ce billet avait passé de l’étage inférieur au supérieur par la fente du
+parquet. Nulle main indiscrète, nul regard curieux ne pouvait monter où
+montait ce simple papier.</p>
+
+<p>C’était une des idées de Malicorne. Voyant combien de Saint-Aignan
+allait devenir utile au roi par son logement, il n’avait pas voulu que
+le courtisan devînt encore indispensable comme messager, et il s’était,
+de son autorité privée, réservé ce dernier poste.</p>
+
+<p>La Vallière lut avidement ce billet qui lui fixait deux heures de
+l’après-midi pour le moment du rendez-vous, et qui lui indiquait le
+moyen de lever la plaque parquetée.</p>
+
+<p>— Faites-vous belle, ajoutait le post-scriptum de la lettre.</p>
+
+<p>Ces derniers mots étonnèrent la jeune fille, mais en même temps ils la
+rassurèrent.</p>
+
+<p>L’heure marchait lentement. Elle finit cependant par arriver.</p>
+
+<p>Aussi ponctuelle que la prêtresse Héro, Louise leva la trappe au
+dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degrés le roi,
+qui l’attendait respectueusement pour lui donner la main.</p>
+
+<p>Cette délicate déférence la toucha sensiblement.</p>
+
+<p>Au bas de l’escalier, les deux amants trouvèrent le comte qui, avec
+un sourire et une révérence du meilleur goût, fit à La Vallière ses
+remerciements sur l’honneur qu’il recevait d’elle.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le roi:</p>
+
+<p>— Sire, dit-il, notre homme est arrivé.</p>
+
+<p>La Vallière, inquiète, regarda Louis.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai priée de me faire l’honneur
+de descendre ici, c’est par intérêt. J’ai fait demander un excellent
+peintre qui saisit parfaitement les ressemblances, et je désire que
+vous l’autorisiez à vous peindre. D’ailleurs, si vous l’exigiez
+absolument, le portrait resterait chez vous.</p>
+
+<p>La Vallière rougit.</p>
+
+<p>— Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons plus trois seulement:
+nous voilà quatre. Eh! mon Dieu! du moment que nous ne serons pas
+seuls, nous serons tant que vous voudrez.</p>
+
+<p>La Vallière serra doucement le bout des doigts de son royal amant.</p>
+
+<p>— Passons dans la chambre voisine, s’il plaît à Votre Majesté, dit de
+Saint Aignan.</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte et fit passer ses hôtes.</p>
+
+<p>Le roi marchait derrière La Vallière et dévorait des yeux son cou blanc
+comme de la nacre, sur lequel s’enroulaient les anneaux serrés et
+crépus des cheveux argentés de la jeune fille.</p>
+
+<p>La Vallière était vêtue d’une étoffe de soie épaisse de couleur gris
+perle glacée de rose; une parure de jais faisait valoir la blancheur
+de sa peau; ses mains fines et diaphanes froissaient un bouquet de
+pensées, de roses du Bengale et de clématites au feuillage finement
+découpé, au-dessus desquelles s’élevait, comme une coupe à verser
+des parfums, une tulipe de Harlem aux tons gris et violets, pure et
+merveilleuse espèce, qui avait coûté cinq ans de combinaisons au
+jardinier et cinq mille livres au roi.</p>
+
+<p>Ce bouquet, Louis l’avait mis dans la main de La Vallière en la saluant.</p>
+
+<p>Dans cette chambre, dont de Saint-Aignan venait d’ouvrir la porte, se
+tenait un jeune homme vêtu d’un habit de velours léger avec de beaux
+yeux noirs et de grands cheveux bruns.</p>
+
+<p>C’était le peintre.</p>
+
+<p>Sa toile était toute prête, sa palette faite.</p>
+
+<p>Il s’inclina devant Mlle de La Vallière avec cette grave curiosité de
+l’artiste qui étudie son modèle, salua le roi discrètement, comme s’il
+ne le connaissait pas, et comme il eût, par conséquent, salué un autre
+gentilhomme.</p>
+
+<p>Puis, conduisant Mlle de La Vallière jusqu’au siège préparé pour elle,
+il l’invita à s’asseoir.</p>
+
+<p>La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains
+occupées, les jambes étendues sur des coussins, et, pour que ses
+regards n’eussent rien de vague ou rien d’affecté, le peintre la pria
+de se choisir une occupation.</p>
+
+<p>Alors Louis XIV, en souriant, vint s’asseoir sur les coussins aux pieds
+de sa maîtresse.</p>
+
+<p>De sorte qu’elle, penchée en arrière, adossée au fauteuil, ses fleurs
+à la main, de sorte que lui, les yeux levés vers elle et la dévorant
+du regard, ils formaient un groupe charmant que l’artiste contempla
+plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son côté, de
+Saint-Aignan le contemplait avec envie.</p>
+
+<p>Le peintre esquissa rapidement; puis, sous les premiers coups du
+pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et poétique figure aux
+yeux doux, aux joues roses encadrées dans des cheveux d’un pur argent.</p>
+
+<p>Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient beaucoup;
+parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le peintre était
+forcé d’interrompre son ouvrage pour ne pas représenter une Érycine au
+lieu d’une La Vallière.</p>
+
+<p>C’est alors que de Saint-Aignan revenait à la rescousse; il récitait
+des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes comme Patru les
+racontait, comme Tallemant des Réaux les racontait si bien.</p>
+
+<p>Ou bien La Vallière était fatiguée, et l’on se reposait.</p>
+
+<p>Aussitôt un plateau de porcelaine de Chine, chargé des plus beaux
+fruits que l’on avait pu trouver, aussitôt le vin de Xérès, distillant
+ses topazes dans l’argent ciselé, servaient d’accessoires à ce tableau,
+dont le peintre ne devait retracer que la plus éphémère figure.</p>
+
+<p>Louis s’enivrait d’amour; La Vallière, de bonheur; de Saint-Aignan,
+d’ambition.</p>
+
+<p>Le peintre se composait des souvenirs pour sa vieillesse.</p>
+
+<p>Deux heures s’écoulèrent ainsi; puis, quatre heures ayant sonné, La
+Vallière se leva, et fit un signe au roi.</p>
+
+<p>Louis se leva, s’approcha du tableau, et adressa quelques compliments
+flatteurs à l’artiste.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan vantait la ressemblance, déjà assurée, à ce qu’il
+prétendait.</p>
+
+<p>La Vallière, à son tour, remercia le peintre en rougissant, et passa
+dans la chambre voisine, où le roi la suivit, après avoir appelé de
+Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— À demain, n’est-ce pas? dit-il à La Vallière.</p>
+
+<p>— Mais, Sire, songez-vous que l’on viendra certainement chez moi, qu’on
+ne m’y trouvera pas?</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Alors, que deviendrai-je?</p>
+
+<p>— Vous êtes bien craintive, Louise!</p>
+
+<p>— Mais, enfin, si Madame me faisait demander?</p>
+
+<p>— Oh! répliqua le roi, est-ce qu’un jour n’arrivera pas où vous me
+direz vous-même de tout braver pour ne plus vous quitter?</p>
+
+<p>— Ce jour-là, Sire, je serais une insensée et vous ne devriez pas me
+croire.</p>
+
+<p>— À demain, Louise.</p>
+
+<p>La Vallière poussa un soupir; puis, sans force contre la demande royale:</p>
+
+<p>— Puisque vous le voulez, Sire, à demain, répéta-t-elle.</p>
+
+<p>Et, à ces mots, elle monta légèrement les degrés et disparut aux yeux
+de son amant.</p>
+
+<p>— Eh bien! Sire?... demanda de Saint-Aignan lorsqu’elle fut partie.</p>
+
+<p>— Eh bien! de Saint-Aignan, hier, je me croyais le plus heureux des
+hommes.</p>
+
+<p>— Et Votre Majesté, aujourd’hui, dit en souriant le comte, s’en
+croirait-elle par hasard le plus malheureux?</p>
+
+<p>— Non, mais cet amour est une soif inextinguible; en vain je bois, en
+vain je dévore les gouttes d’eau que ton industrie me procure: plus je
+bois, plus j’ai soif.</p>
+
+<p>— Sire, c’est un peu votre faute, et Votre Majesté s’est fait la
+position telle qu’elle est.</p>
+
+<p>— Tu as raison.</p>
+
+<p>— Donc, en pareil cas, Sire, le moyen d’être heureux, c’est de se
+croire satisfait et d’attendre.</p>
+
+<p>— Attendre! Tu connais donc ce mot-là, toi, attendre?</p>
+
+<p>— Là, Sire, là! ne vous désolez point. J’ai déjà cherché, je chercherai
+encore.</p>
+
+<p>Le roi secoua la tête d’un air désespéré.</p>
+
+<p>— Et quoi! Sire, vous n’êtes plus content déjà?</p>
+
+<p>— Eh! si fait, mon cher de Saint-Aignan; mais trouve, mon Dieu! trouve.</p>
+
+<p>— Sire, je m’engage à chercher, voilà tout ce que je puis dire.</p>
+
+<p>Le roi voulut revoir encore le portrait, ne pouvant revoir l’original.
+Il indiqua quelques changements au peintre, et sortit.</p>
+
+<p>Derrière lui, de Saint-Aignan congédia l’artiste.</p>
+
+<p>Chevalets, couleurs et peintre n’étaient pas disparus, que Malicorne
+montra sa tête entre les deux portières.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan le reçut à bras ouverts, et cependant avec une certaine
+tristesse. Le nuage qui avait passé sur le soleil royal voilait, à son
+tour, le satellite fidèle.</p>
+
+<p>Malicorne vit, du premier coup d’œil, ce crêpe étendu sur le visage de
+de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Oh! monsieur le comte, dit-il, comme vous voilà noir!</p>
+
+<p>— J’en ai bien le sujet, ma foi! mon cher monsieur Malicorne; croiriez
+vous que le roi n’est pas content?</p>
+
+<p>— Pas content de son escalier?</p>
+
+<p>— Oh! non, au contraire, l’escalier a plu beaucoup.</p>
+
+<p>— C’est donc la décoration des chambres qui n’est pas selon son goût?</p>
+
+<p>— Oh! pour cela, il n’y a pas seulement songé. Non, ce qui a déplu au
+roi...</p>
+
+<p>— Je vais vous le dire, monsieur le comte: c’est d’être venu, lui
+quatrième, à un rendez-vous d’amour. Comment, monsieur le comte, vous
+n’avez pas deviné cela, vous?</p>
+
+<p>— Mais comment l’eussé-je deviné, cher monsieur Malicorne, quand je
+n’ai fait que suivre à la lettre les instructions du roi?</p>
+
+<p>— En vérité, Sa Majesté a voulu, à toute force, vous voir près d’elle?</p>
+
+<p>— Positivement.</p>
+
+<p>— Et Sa Majesté a voulu avoir, en outre, M. le peintre que j’ai
+rencontré en bas?</p>
+
+<p>— Exigé, monsieur Malicorne, exigé!</p>
+
+<p>— Alors, je le comprends, pardieu! bien, que Sa Majesté ait été
+mécontente.</p>
+
+<p>— Mécontente de ce que l’on a ponctuellement obéi à ses ordres? Je ne
+vous comprends plus.</p>
+
+<p>Malicorne se gratta l’oreille.</p>
+
+<p>— À quelle heure, demanda-t-il, le roi avait-il dit qu’il se rendrait
+chez vous?</p>
+
+<p>— À deux heures.</p>
+
+<p>— Et vous étiez chez vous à attendre le roi?</p>
+
+<p>— Dès une heure et demie.</p>
+
+<p>— Ah! vraiment!</p>
+
+<p>— Peste! il eût fait beau me voir inexact devant le roi.</p>
+
+<p>Malicorne, malgré le respect qu’il portait à de Saint-Aignan, ne put
+s’empêcher de hausser les épaules.</p>
+
+<p>— Et ce peintre, fit-il, le roi l’avait-il demandé aussi pour deux
+heures?</p>
+
+<p>— Non, mais moi, je le tenais ici dès midi. Mieux vaut, vous comprenez,
+qu’un peintre attende deux heures, que le roi une minute.</p>
+
+<p>Malicorne se mit à rire silencieusement.</p>
+
+<p>— Voyons, cher monsieur Malicorne, dit Saint-Aignan, riez moins de moi
+et parlez davantage.</p>
+
+<p>— Vous l’exigez?</p>
+
+<p>— Je vous en supplie.</p>
+
+<p>— Eh bien! monsieur le comte, si vous voulez que le roi soit un peu
+plus content la première fois qu’il viendra...</p>
+
+<p>— Il vient demain.</p>
+
+<p>— Eh bien! si vous voulez que le roi soit un peu plus content demain...</p>
+
+<p>— Ventre-saint-gris! comme disait son aïeul, si je le veux! je le crois
+bien!</p>
+
+<p>— Eh bien! demain, au moment où arrivera le roi, ayez affaire
+dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre, pour une chose
+indispensable.</p>
+
+<p>— Oh! oh!</p>
+
+<p>— Pendant vingt minutes.</p>
+
+<p>— Laisser le roi seul pendant vingt minutes? s’écria de Saint-Aignan
+effrayé.</p>
+
+<p>— Allons, mettons que je n’ai rien dit, fit Malicorne, tirant vers la
+porte.</p>
+
+<p>— Si fait, si fait, cher monsieur Malicorne; au contraire, achevez, je
+commence à comprendre. Et le peintre, le peintre?</p>
+
+<p>— Oh! le peintre, lui, il faut qu’il soit en retard d’une demi-heure.</p>
+
+<p>— Une demi-heure, vous croyez?</p>
+
+<p>— Oui, je crois.</p>
+
+<p>— Mon cher monsieur, je ferai comme vous dites.</p>
+
+<p>— Et je crois que vous vous en trouverez bien; me permettez-vous de
+venir m’informer un peu demain?</p>
+
+<p>— Certes.</p>
+
+<p>— J’ai bien l’honneur d’être votre serviteur respectueux, monsieur de
+Saint Aignan.</p>
+
+<p>Et Malicorne sortit à reculons.</p>
+
+<p>«Décidément ce garçon-là a plus d’esprit que moi», se dit de
+Saint-Aignan entraîné par sa conviction.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXVI_Hampton-Court">Chapitre CLXXVI — Hampton-Court</h2>
+</div>
+
+
+<p>Cette révélation que nous venons de voir Montalais faire à La
+Vallière, à la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ramène tout
+naturellement au principal héros de cette histoire, pauvre chevalier
+errant au souffle du caprice d’un roi.</p>
+
+<p>Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec lui ce
+détroit plus orageux que l’Europe qui sépare Calais de Douvres; nous
+traverserons cette verte et plantureuse campagne aux mille ruisseaux
+qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes plus pittoresques les
+unes que les autres, et nous arriverons enfin à Londres.</p>
+
+<p>De là, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous aurons
+reconnu que Raoul a fait un premier séjour à White-Hall, un second à
+Saint-James; quand nous saurons qu’il a été reçu par Monck et introduit
+dans les meilleures sociétés de la Cour de Charles II, nous courrons
+après lui jusqu’à l’une des maisons d’été de Charles II, près de la
+ville de Kingston, à Hampton-Court, que baigne la Tamise.</p>
+
+<p>Le fleuve n’est pas encore, à cet endroit, l’orgueilleuse voie qui
+charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses eaux
+noires comme celles du Cocyte, en disant: «Moi aussi, je suis la mer.»</p>
+
+<p>Non, ce n’est encore qu’une douce et verte rivière aux margelles
+moussues, aux larges miroirs reflétant les saules et les hêtres,
+avec quelque barque de bois desséché qui dort çà et là au milieu des
+roseaux, dans une anse d’aulnes et de myosotis.</p>
+
+<p>Les paysages s’étendent alentour calmes et riches; la maison de briques
+perce de ses cheminées, aux fumées bleues, une épaisse cuirasse de houx
+flaves et verts; l’enfant vêtu d’un sarrau rouge paraît et disparaît
+dans les grandes herbes comme un coquelicot qui se courbe sous le
+souffle du vent.</p>
+
+<p>Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l’ombre des
+petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-pêcheur, aux
+flancs d’émeraude et d’or, court comme une balle magique à la surface
+de l’eau et frise étourdiment la ligne de son confrère, l’homme
+pêcheur, qui guette, assis sur son batelet, la tanche et l’alose.</p>
+
+<p>Au-dessus de ce paradis, fait d’ombre noire et de douce lumière,
+se lève le manoir d’Hampton-Court, bâti par Wolsey, séjour que
+l’orgueilleux cardinal avait créé désirable même pour un roi, et qu’il
+fut forcé, en courtisan timide, de donner à son maître Henri VIII,
+lequel avait froncé le sourcil d’envie et de cupidité au seul aspect du
+château neuf.</p>
+
+<p>Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fenêtres, aux
+belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons,
+ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines
+intérieures pareilles à celles de l’Alhambra; Hampton-Court, c’est
+le berceau des roses, du jasmin et des clématites. C’est la joie des
+yeux et de l’odorat, c’est la bordure la plus charmante de ce tableau
+d’amour que déroula Charles II, parmi les voluptueuses peintures du
+Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans sa galerie le
+portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses boiseries les trous des
+balles puritaines lancées par les soldats de Cromwell, le 24 août 1648,
+alors qu’ils avaient amené Charles Ier prisonnier à Hampton-Court.</p>
+
+<p>C’est là que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce roi
+poète par le désir; ce malheureux d’autrefois qui se payait, par un
+jour de volupté, chaque minute écoulée naguère dans l’angoisse et la
+misère.</p>
+
+<p>Ce n’était pas le doux gazon d’Hampton-Court, si doux que l’on croit
+fouler le velours; ce n’était pas le carré de fleurs touffues qui ceint
+le pied de chaque arbre et fait un lit aux rosiers de vingt pieds qui
+s’épanouissent en plein ciel comme des gerbes d’artifice; ce n’étaient
+pas les grands tilleuls dont les rameaux tombent jusqu’à terre comme
+des saules, et voilent tout amour ou toute rêverie sous leur ombre ou
+plutôt sous leur chevelure; ce n’était pas tout cela que Charles II
+aimait dans son beau palais d’Hampton-Court.</p>
+
+<p>Peut-être était-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux de
+la mer Caspienne, cette eau immense, ridée par un vent frais, comme
+les ondulations de la chevelure de Cléopâtre, ces eaux tapissées de
+cressons, de nénuphars blancs aux bulbes vigoureuses qui s’entrouvrent
+pour laisser voir comme l’œuf le germe d’or rutilant au fond de
+l’enveloppe laiteuse, ces eaux mystérieuses et pleines de murmures, sur
+lesquelles naviguent les cygnes noirs et les petits canards avides,
+frêle couvée au duvet de soie, qui poursuivent la mouche verte sur les
+glaïeuls et la grenouille dans ses repaires de mousse.</p>
+
+<p>C’étaient peut-être les houx énormes au feuillage bicolore, les ponts
+riants jetés sur les canaux, les biches qui brament dans les allées
+sans fin, et les bergeronnettes qui piétinent en voletant dans les
+bordures de buis et de trèfle.</p>
+
+<p>Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les
+espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts treillages
+pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante; il y a dans le
+parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui baignent leurs
+pieds dans une poétique et luxuriante moisissure.</p>
+
+<p>Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c’étaient les ombres
+charmantes qui couraient après midi sur ses terrasses, lorsque, comme
+Louis XIV, il avait fait peindre leurs beautés dans son grand cabinet
+par un des pinceaux intelligents de son époque, pinceaux qui savaient
+attacher sur la toile un rayon échappé de tant de beaux yeux qui
+lançaient l’amour.</p>
+
+<p>Le jour où nous arrivons à Hampton-Court, le ciel est presque doux
+et clair comme en un jour de France, l’air est d’une tiédeur humide,
+les géraniums, les pois de senteur énormes, les seringats et les
+héliotropes, jetés par millions dans le parterre, exhalent leurs arômes
+enivrants.</p>
+
+<p>Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dîné, rendu visite
+à la duchesse de Castelmaine, la maîtresse en titre, et, après cette
+preuve de fidélité, il peut à l’aise se permettre des infidélités
+jusqu’au soir.</p>
+
+<p>Toute la Cour folâtre et aime. C’est le temps où les dames demandent
+sérieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou tel pied plus
+ou moins charmant, selon qu’il est chaussé d’un bas de soie rose ou
+d’un bas de soie verte.</p>
+
+<p>C’est le temps où Charles II déclare qu’il n’y a pas de salut pour une
+femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart les porte
+de cette couleur.</p>
+
+<p>Tandis que le roi cherche à communiquer ses préférences, nous verrons,
+dans l’allée des hêtres qui faisait face à la terrasse, une jeune dame
+en habit de couleur sévère marchant auprès d’un autre habit de couleur
+lilas et bleu sombre.</p>
+
+<p>Elles traversèrent le parterre de gazon, au milieu duquel s’élevait une
+belle fontaine aux sirènes de bronze, et s’en allèrent en causant sur
+la terrasse, le long de laquelle, de la clôture de briques, sortaient
+dans le parc plusieurs cabinets variés de forme; mais, comme ces
+cabinets étaient pour la plupart occupés, ces jeunes femmes passèrent:
+l’une rougissait, l’autre rêvait.</p>
+
+<p>Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute la
+Tamise, et, trouvant un frais abri, s’assirent côte à côte.</p>
+
+<p>— Où allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes à sa
+compagne.</p>
+
+<p>— Ma chère Graffton, nous allons, tu le vois bien, où tu nous mènes.</p>
+
+<p>— Moi?</p>
+
+<p>— Sans doute, toi! à l’extrémité du palais, vers ce banc où le jeune
+Français attend et soupire.</p>
+
+<p>Miss Mary Graffton s’arrêta court.</p>
+
+<p>— Non, non, dit-elle, je ne vais pas là.</p>
+
+<p>— Pourquoi?</p>
+
+<p>— Retournons, Stewart.</p>
+
+<p>— Avançons, au contraire, et expliquons-nous.</p>
+
+<p>— Sur quoi?</p>
+
+<p>— Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les promenades que
+tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu’il fait.</p>
+
+<p>— Et tu en conclus qu’il m’aime ou que je l’aime?</p>
+
+<p>— Pourquoi pas? C’est un charmant gentilhomme. Personne ne m’entend, je
+l’espère, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec un sourire qui
+indiquait, au reste, que son inquiétude n’était pas grande.</p>
+
+<p>— Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec M. de
+Buckingham.</p>
+
+<p>— À propos de M. de Buckingham, Mary...</p>
+
+<p>— Quoi?</p>
+
+<p>— Il me semble qu’il s’est déclaré ton chevalier depuis le retour de
+France; comment va ton cœur de ce côté?</p>
+
+<p>Mary Graffton haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en
+riant; allons le retrouver bien vite.</p>
+
+<p>— Pour quoi faire?</p>
+
+<p>— J’ai à lui parler, moi.</p>
+
+<p>— Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais les
+petits secrets du roi.</p>
+
+<p>— Tu crois cela?</p>
+
+<p>— Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis, pourquoi M.
+de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu’y fait-il?</p>
+
+<p>— Ce que fait tout gentilhomme envoyé par son roi vers un autre roi.</p>
+
+<p>— Soit; mais, sérieusement, quoique la politique ne soit pas notre
+fort, nous en savons assez pour comprendre que M. de Bragelonne n’a
+point ici de mission sérieuse.</p>
+
+<p>— Écoute dit Stewart avec une gravité affectée, je veux bien pour toi
+trahir un secret d’État. Veux-tu que je te récite la lettre de crédit
+donnée par le roi Louis XIV à M. de Bragelonne, et adressée à Sa
+Majesté le roi Charles II?</p>
+
+<p>— Oui, sans doute.</p>
+
+<p>— La voici: «Mon frère, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour, fils
+de quelqu’un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en prie, et
+faites-lui aimer l’Angleterre.»</p>
+
+<p>— Il y avait cela?</p>
+
+<p>— Tout net... ou l’équivalent. Je ne réponds pas de la forme, mais je
+réponds du fond.</p>
+
+<p>— Eh bien! qu’en as-tu déduit, ou plutôt qu’en a déduit le roi?</p>
+
+<p>— Que Sa Majesté française avait ses raisons pour éloigner M. de
+Bragelonne, et le marier... autre part qu’en France.</p>
+
+<p>— De sorte qu’en vertu de cette lettre?...</p>
+
+<p>— Le roi Charles II a reçu de Bragelonne comme tu sais, splendidement
+et amicalement; il lui a donné la plus belle chambre de White-Hall,
+et, comme tu es la plus précieuse personne de sa Cour, attendu que tu
+as refusé son cœur... allons, ne rougis pas... il a voulu te donner du
+goût pour le Français et lui faire ce beau présent. Voilà pourquoi,
+toi, héritière de trois cent mille livres, toi, future duchesse,
+toi, belle et bonne, il t’a mise de toutes les promenades dont M. de
+Bragelonne faisait partie. Enfin, c’était un complot, une espèce de
+conspiration. Vois si tu veux y mettre le feu, je t’en livre la mèche.</p>
+
+<p>Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui était familière,
+et serrant le bras de sa compagne:</p>
+
+<p>— Remercie le roi, dit-elle.</p>
+
+<p>— Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde! répliqua
+Stewart.</p>
+
+<p>Ces mots étaient à peine prononcés, que M. de Buckingham sortait de
+l’un des pavillons de la terrasse et, s’approchant des deux femmes avec
+un sourire:</p>
+
+<p>— Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas jaloux, et
+la preuve, miss Mary, c’est que voici là-bas celui qui devrait être la
+cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne, qui rêve tout seul.
+Pauvre garçon! Permettez donc que je lui abandonne votre gracieuse
+compagnie pendant quelques minutes, attendu que j’ai besoin de causer
+pendant ces quelques minutes avec miss Lucy Stewart.</p>
+
+<p>Alors, s’inclinant du côté de Lucy:</p>
+
+<p>— Me ferez-vous, dit-il, l’honneur de prendre ma main pour aller saluer
+le roi, qui nous attend?</p>
+
+<p>Et, à ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss Lucy
+Stewart et l’emmena.</p>
+
+<p>Restée seule, Mary Graffton, la tête inclinée sur l’épaule avec cette
+mollesse gracieuse particulière aux jeunes Anglaises, demeura un
+instant immobile, les yeux fixés sur Raoul, mais comme indécise de ce
+qu’elle devait faire. Enfin, après que ses joues, en pâlissant et en
+rougissant tour à tour, eurent révélé le combat qui se passait dans
+son cœur, elle parut prendre une résolution et s’avança d’un pas assez
+ferme vers le banc où Raoul était assis, et rêvait comme on l’avait
+bien dit.</p>
+
+<p>Le bruit des pas de miss Mary, si léger qu’il fût sur la pelouse verte,
+réveilla Raoul; il détourna la tête, aperçut la jeune fille et marcha
+au-devant de la compagne que son heureux destin lui amenait.</p>
+
+<p>— On m’envoie à vous, monsieur, dit Mary Graffton; m’acceptez-vous?</p>
+
+<p>— Et à qui dois-je être reconnaissant d’un pareil bonheur,
+mademoiselle? demanda Raoul.</p>
+
+<p>— À M. de Buckingham, répliqua Mary en affectant la gaieté.</p>
+
+<p>— À M. de Buckingham, qui recherche si passionnément votre précieuse
+compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire?</p>
+
+<p>— En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire à ce que nous
+passions la meilleure ou plutôt la plus longue part de nos journées
+ensemble. Hier, c’était le roi qui m’ordonnait de vous faire asseoir
+près de moi, à table; aujourd’hui, c’est M. de Buckingham qui me prie
+de venir m’asseoir près de vous, sur ce banc.</p>
+
+<p>— Et il s’est éloigné pour me laisser la place libre? demanda Raoul,
+avec embarras.</p>
+
+<p>— Regardez là-bas, au détour de l’allée, il va disparaître avec miss
+Stewart. A-t-on de ces complaisances-là en France, monsieur le vicomte?</p>
+
+<p>— Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en France, car
+à peine si je suis Français. J’ai vécu dans plusieurs pays et presque
+toujours en soldat; puis j’ai passé beaucoup de temps à la campagne; je
+suis un sauvage.</p>
+
+<p>— Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.</p>
+
+<p>— Comment, vous ne savez?...</p>
+
+<p>— Pardon, fit Raoul en secouant la tête et en rappelant à lui ses
+pensées. Pardon, je n’entendais pas.</p>
+
+<p>— Oh! dit la jeune femme en soupirant à son tour, comme le duc de
+Buckingham a eu tort de m’envoyer ici!</p>
+
+<p>— Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est
+maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu tort de
+vous envoyer ici.</p>
+
+<p>— C’est justement, répliqua la jeune femme avec sa voix sérieuse et
+vibrante, c’est justement parce que je ne m’ennuie pas avec vous que M.
+de Buckingham a eu tort de m’envoyer près de vous.</p>
+
+<p>Raoul rougit à son tour.</p>
+
+<p>— Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il près de
+moi, et comment y venez-vous vous-même? M. de Buckingham vous aime, et
+vous l’aimez...</p>
+
+<p>— Non, répondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne m’aime point,
+puisqu’il aime Mme la duchesse d’Orléans; et, quant à moi, je n’ai
+aucun amour pour le duc.</p>
+
+<p>Raoul regarda la jeune femme avec étonnement.</p>
+
+<p>— Êtes-vous l’ami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— M. le duc me fait l’honneur de m’appeler son ami, depuis que nous
+nous sommes vus en France.</p>
+
+<p>— Vous êtes de simples connaissances, alors?</p>
+
+<p>— Non, car M. le duc de Buckingham est l’ami très intime d’un
+gentilhomme que j’aime comme un frère.</p>
+
+<p>— De M. le comte de Guiche.</p>
+
+<p>— Oui, mademoiselle.</p>
+
+<p>— Lequel aime Mme la duchesse d’Orléans?</p>
+
+<p>— Oh! que dites-vous là?</p>
+
+<p>— Et qui en est aimé, continua tranquillement la jeune femme.</p>
+
+<p>Raoul baissa la tête; miss Mary Graffton continua en soupirant:</p>
+
+<p>— Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de Bragelonne,
+car M. de Buckingham vous a donné une fâcheuse commission en m’offrant
+à vous comme compagne de promenade. Votre cœur est ailleurs, et à peine
+si vous me faites l’aumône de votre esprit. Avouez, avouez... Ce serait
+mal à vous, vicomte, de ne pas avouer.</p>
+
+<p>— Madame, je l’avoue.</p>
+
+<p>Elle le regarda.</p>
+
+<p>Il était si simple et si beau, son œil avait tant de limpidité, de
+douce franchise et de résolution, qu’il ne pouvait venir à l’idée d’une
+femme, aussi distinguée que l’était miss Mary, que le jeune homme fût
+un discourtois ou un niais.</p>
+
+<p>Elle vit seulement qu’il aimait une autre femme qu’elle dans toute la
+sincérité de son cœur.</p>
+
+<p>— Oui, je comprends, dit-elle; vous êtes amoureux en France.</p>
+
+<p>Raoul s’inclina.</p>
+
+<p>— Le duc connaît-il cet amour?</p>
+
+<p>— Nul ne le sait, répondit Raoul.</p>
+
+<p>— Et pourquoi me le dites-vous, à moi?</p>
+
+<p>— Mademoiselle...</p>
+
+<p>— Allons, parlez.</p>
+
+<p>— Je ne puis.</p>
+
+<p>— C’est donc à moi d’aller au-devant de l’explication; vous ne
+voulez rien me dire, à moi, parce que vous êtes convaincu maintenant
+que je n’aime point le duc, parce que vous voyez que je vous eusse
+aimé peut-être, parce que vous êtes un gentilhomme plein de cœur et
+de délicatesse, et qu’au lieu de prendre, ne fût-ce que pour vous
+distraire un moment, une main que l’on approchait de la vôtre, qu’au
+lieu de sourire à ma bouche qui vous souriait, vous avez préféré, vous
+qui êtes jeune, me dire, à moi qui suis belle: «J’aime en France!» Eh
+bien! merci monsieur de Bragelonne, vous êtes un noble gentilhomme, et
+je vous en aime davantage... d’amitié. À présent, ne parlons plus de
+moi, parlons de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parlé d’elle;
+dites-moi pourquoi vous êtes triste, pourquoi vous l’êtes davantage
+encore depuis quelques jours?</p>
+
+<p>Raoul fut ému jusqu’au fond du cœur à l’accent doux et triste de cette
+voix; il ne put trouver un mot de réponse; la jeune fille vint encore à
+son secours.</p>
+
+<p>— Plaignez-moi, dit-elle. Ma mère était Française. Je puis donc dire
+que je suis Française par le sang et l’âme. Mais sur cette ardeur
+planent sans cesse le brouillard et la tristesse de l’Angleterre.
+Parfois je rêve d’or et de magnifiques félicités; mais soudain la brume
+arrive et s’étend sur mon rêve qu’elle éteint. Cette fois encore, il en
+a été ainsi. Pardon, assez là-dessus; donnez-moi votre main et contez
+vos chagrins à une amie.</p>
+
+<p>— Vous êtes Française, avez-vous dit, Française d’âme et de sang!</p>
+
+<p>— Oui, non seulement, je le répète, ma mère était Française; mais
+encore, comme mon père, ami du roi Charles Ier, s’était exilé
+en France, et pendant le procès du prince, et pendant la vie du
+Protecteur, j’ai été élevée à Paris; à la restauration du roi Charles
+II, mon père est revenu en Angleterre pour y mourir presque aussitôt,
+pauvre père! Alors, le roi Charles m’a faite duchesse et a complété mon
+douaire.</p>
+
+<p>— Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec un
+profond intérêt.</p>
+
+<p>— J’ai une sœur, mon aînée de sept ou huit ans, mariée en France et
+déjà veuve; elle s’appelle Mme de Bellière.</p>
+
+<p>Raoul fit un mouvement.</p>
+
+<p>— Vous la connaissez?</p>
+
+<p>— J’ai entendu prononcer son nom.</p>
+
+<p>— Elle aime aussi, et ses dernières lettres m’annoncent qu’elle est
+heureuse, donc elle est aimée. Moi, je vous le disais, monsieur de
+Bragelonne, j’ai la moitié de son âme, mais je n’ai point la moitié de
+son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-vous en France?</p>
+
+<p>— Une jeune fille douce et blanche comme un lis.</p>
+
+<p>— Mais, si elle vous aime, pourquoi êtes-vous triste?</p>
+
+<p>— On m’a dit qu’elle ne m’aimait plus.</p>
+
+<p>— Vous ne le croyez pas, j’espère?</p>
+
+<p>— Celui qui m’écrit n’a point signé sa lettre.</p>
+
+<p>— Une dénonciation anonyme! Oh! c’est quelque trahison, dit miss
+Graffton.</p>
+
+<p>— Tenez, dit Raoul en montrant à la jeune fille un billet qu’il avait
+lu cent fois.</p>
+
+<p>Mary Graffton prit le billet et lut:</p>
+
+<p>«Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous divertir
+là-bas avec les belles dames du roi Charles II; car, à la Cour du roi
+Louis XIV, on vous assiège dans le château de vos amours. Restez donc à
+jamais à Londres, pauvre vicomte, ou revenez vite à Paris.»</p>
+
+<p>— Pas de signature? dit Miss Mary.</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Donc, n’y croyez pas.</p>
+
+<p>— Oui; mais voici une seconde lettre.</p>
+
+<p>— De qui?</p>
+
+<p>— De M. de Guiche.</p>
+
+<p>— Oh! c’est autre chose! Et cette lettre vous dit?...</p>
+
+<p>— Lisez.</p>
+
+<p>«Mon ami, je suis blessé, malade. Revenez, Raoul; revenez!</p>
+
+<p>De Guiche.»</p>
+
+<p>— Et qu’allez-vous faire? demanda la jeune fille avec un serrement de
+cœur.</p>
+
+<p>— Mon intention, en recevant cette lettre, a été de prendre à l’instant
+même congé du roi.</p>
+
+<p>— Et vous la reçûtes?...</p>
+
+<p>— Avant-hier.</p>
+
+<p>— Elle est datée de Fontainebleau.</p>
+
+<p>— C’est étrange, n’est-ce pas? la Cour est à Paris. Enfin, je fusse
+parti. Mais, quand je parlai au roi de mon départ, il se mit à rire et
+me dit: «Monsieur l’ambassadeur, d’où vient que vous partez? Est-ce que
+votre maître vous rappelle?» Je rougis, je fus décontenancé car, en
+effet, le roi m’a envoyé ici, et je n’ai point reçu d’ordre de retour.</p>
+
+<p>Mary fronça un sourcil pensif.</p>
+
+<p>— Et vous restez? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Il le faut, mademoiselle.</p>
+
+<p>— Et celle que vous aimez?...</p>
+
+<p>— Eh bien?...</p>
+
+<p>— Vous écrit-elle?</p>
+
+<p>— Jamais.</p>
+
+<p>— Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas?</p>
+
+<p>— Au moins, elle ne m’a point écrit depuis mon départ.</p>
+
+<p>— Vous écrivait-elle, auparavant?</p>
+
+<p>— Quelquefois... Oh! j’espère qu’elle aura eu un empêchement.</p>
+
+<p>— Voici le duc: silence.</p>
+
+<p>En effet, Buckingham reparaissait au bout de l’allée seul et souriant;
+il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.</p>
+
+<p>— Vous êtes-vous entendus? dit-il.</p>
+
+<p>— Sur quoi? demanda Mary Graffton.</p>
+
+<p>— Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chère Mary, et rendre Raoul
+moins malheureux?</p>
+
+<p>— Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.</p>
+
+<p>— Voilà mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise
+devant Monsieur?</p>
+
+<p>Et il souriait.</p>
+
+<p>— Si vous voulez dire, répondit la jeune fille avec fierté, que j’étais
+disposée à aimer M. de Bragelonne, c’est inutile, car je le lui ai dit.</p>
+
+<p>Buckingham réfléchit, et sans se décontenancer, comme elle s’y
+attendait:</p>
+
+<p>— C’est, dit-il, parce que je vous connais un délicat esprit et surtout
+une âme loyale, que je vous laissais avec M. de Bragelonne, dont le
+cœur malade peut se guérir entre les mains d’un médecin comme vous.</p>
+
+<p>— Mais, milord, avant de me parler du cœur de M. de Bragelonne, vous me
+parliez du vôtre. Voulez-vous donc que je guérisse deux cœurs à la fois?</p>
+
+<p>— Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que j’ai
+bientôt cessé une poursuite inutile, reconnaissant que ma blessure, à
+moi, était incurable.</p>
+
+<p>Mary se recueillit un instant.</p>
+
+<p>— Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on l’aime.
+Il n’a donc pas besoin d’un médecin tel que moi.</p>
+
+<p>— M. de Bragelonne, dit Buckingham, est à la veille de faire une grave
+maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l’on soigne son cœur.</p>
+
+<p>— Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul.</p>
+
+<p>— Non, peu à peu je m’expliquerais; mais, si vous le désirez, je puis
+dire à miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.</p>
+
+<p>— Milord, vous me mettez à la torture: milord, vous savez quelque chose.</p>
+
+<p>— Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu’un cœur
+malade puisse rencontrer sur son chemin.</p>
+
+<p>— Milord, je vous ai déjà dit que le vicomte de Bragelonne aimait
+ailleurs, fit la jeune fille.</p>
+
+<p>— Il a tort.</p>
+
+<p>— Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j’ai tort?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Mais qui aime-t-il donc? s’écria la jeune fille.</p>
+
+<p>— Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement Buckingham, avec
+ce flegme qu’un Anglais seul puise dans sa tête et dans son cœur.</p>
+
+<p>Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles prononcées
+par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la pâleur du
+saisissement et le frissonnement de la terreur.</p>
+
+<p>— Duc, s’écria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles que,
+sans tarder d’une seconde, j’en vais chercher l’explication à Paris.</p>
+
+<p>— Vous resterez ici, dit Buckingham.</p>
+
+<p>— Moi?</p>
+
+<p>— Oui, vous.</p>
+
+<p>— Et comment cela?</p>
+
+<p>— Parce que vous n’avez pas le droit de partir, et qu’on ne quitte pas
+le service d’un roi pour celui d’une femme, fût-elle digne d’être aimée
+comme l’est Mary Graffton.</p>
+
+<p>— Alors instruisez-moi.</p>
+
+<p>— Je le veux bien. Mais resterez-vous?</p>
+
+<p>— Oui, si vous me parlez franchement.</p>
+
+<p>Ils en étaient là, et sans doute Buckingham allait dire, non pas tout
+ce qui était, mais tout ce qu’il savait, lorsqu’un valet de pied du roi
+parut à l’extrémité de la terrasse et s’avança vers le cabinet où était
+le roi avec miss Lucy Stewart.</p>
+
+<p>Cet homme précédait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis pied
+à terre il y avait quelques instants à peine.</p>
+
+<p>— Le courrier de France! le courrier de Madame! s’écria Raoul
+reconnaissant la livrée de la duchesse.</p>
+
+<p>L’homme et le courrier firent prévenir le roi tandis que le duc et miss
+Graffton échangeaient un regard d’intelligence.</p>
+
+<p>— Voulez-vous donc que je pleure?</p>
+
+<p>— Non, mais je voudrais vous voir un peu plus mélancolique.</p>
+
+<p>— Merci Dieu! ma belle, je l’ai été assez longtemps: quatorze ans
+d’exil, de pauvreté, de misère; il me semblait que c’était une dette
+payée; et puis la mélancolie enlaidit.</p>
+
+<p>— Non pas, voyez plutôt le jeune Français.</p>
+
+<p>— Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles en
+deviendront toutes folles les unes après les autres; d’ailleurs, lui,
+il a raison d’être mélancolique.</p>
+
+<p>— Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>— Ah bien! il faut que je vous livre les secrets d’État.</p>
+
+<p>— Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous étiez prêt à
+faire tout ce que je voudrais.</p>
+
+<p>— Eh bien! il s’ennuie dans ce pays, là! Êtes-vous contente?</p>
+
+<p>— Il s’ennuie?</p>
+
+<p>— Oui, preuve qu’il est un niais.</p>
+
+<p>— Comment, un niais?</p>
+
+<p>— Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d’aimer miss Mary
+Graffton, et il s’ennuie!</p>
+
+<p>— Bon! il paraît que, si vous n’étiez pas aimé de miss Lucy Stewart,
+vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary Graffton?</p>
+
+<p>— Je ne dis pas cela: d’abord, vous savez bien que Mary Graffton ne
+m’aime pas; or, on ne se console d’un amour perdu que par un amour
+trouvé. Mais, encore une fois, ce n’est pas de moi qu’il est question,
+c’est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle qu’il laisse
+derrière lui est une Hélène, une Hélène avant Péris, bien entendu.</p>
+
+<p>— Mais il laisse donc quelqu’un, ce gentilhomme?</p>
+
+<p>— C’est-à-dire qu’on le laisse.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXVII_Le_courrier_de_Madame">Chapitre CLXXVII — Le courrier de Madame</h2>
+</div>
+
+
+<p>Charles II était en train de prouver ou d’essayer de prouver à miss
+Stewart qu’il ne s’occupait que d’elle; en conséquence, il lui
+promettait un amour pareil à celui que son aïeul Henri IV avait eu pour
+Gabrielle.</p>
+
+<p>Malheureusement pour Charles II, il était tombé sur un mauvais jour,
+sur un jour où miss Stewart s’était mis en tête de le rendre jaloux.</p>
+
+<p>Aussi, à cette promesse, au lieu de s’attendrir comme l’espérait
+Charles II, se mit-elle à éclater de rire.</p>
+
+<p>— Oh! Sire, Sire, s’écria-t-elle tout en riant, si j’avais le malheur
+de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-il facile de
+voir que vous mentez.</p>
+
+<p>— Écoutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de Raphaël;
+vous savez si j’y tiens; le monde me les envie, vous savez encore cela:
+mon père les fit acheter par Van Dyck. Voulez-vous que je les fasse
+porter aujourd’hui même chez vous?</p>
+
+<p>— Oh! non, répondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, Sire, je suis
+trop à l’étroit pour loger de pareils hôtes.</p>
+
+<p>— Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.</p>
+
+<p>— Soyez moins généreux, Sire, et aimez plus longtemps, voilà tout ce
+que je vous demande.</p>
+
+<p>— Je vous aimerai toujours; n’est-ce pas assez?</p>
+
+<p>— Vous riez, Sire.</p>
+
+<p>— Pauvre garçon! Au fait, tant pis!</p>
+
+<p>— Comment, tant pis!</p>
+
+<p>— Oui, pourquoi s’en va-t-il?</p>
+
+<p>— Croyez-vous que ce soit de son gré qu’il s’en aille?</p>
+
+<p>— Il est donc forcé?</p>
+
+<p>— Par ordre, ma chère Stewart, il a quitté Paris par ordre.</p>
+
+<p>— Et par quel ordre?</p>
+
+<p>— Devinez.</p>
+
+<p>— Du roi?</p>
+
+<p>— Juste.</p>
+
+<p>— Ah! vous m’ouvrez les yeux.</p>
+
+<p>— N’en dites rien, au moins.</p>
+
+<p>— Vous savez bien que, pour la discrétion, je vaux un homme. Ainsi le
+roi le renvoie?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Et, pendant son absence, il lui prend sa maîtresse.</p>
+
+<p>— Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier le
+roi, il se lamente!</p>
+
+<p>— Remercier le roi de ce qu’il lui enlève sa maîtresse? Ah çà! mais ce
+n’est pas galant le moins du monde, pour les femmes en général et pour
+les maîtresses en particulier, ce que vous dites là, Sire.</p>
+
+<p>— Mais comprenez donc, parbleu! Si celle que le roi lui enlève était
+une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son avis, et je ne
+le trouverais même pas assez désespéré; mais c’est une petite fille
+maigre et boiteuse... Au diable soit de la fidélité! comme on dit en
+France. Refuser celle qui est riche pour celle qui est pauvre, celle
+qui l’aime pour celle qui le trompe, a-t-on jamais vu cela?</p>
+
+<p>— Croyez-vous que Mary ait sérieusement envie de plaire au vicomte,
+Sire?</p>
+
+<p>— Oui, je le crois.</p>
+
+<p>— Eh bien! le vicomte s’habituera à l’Angleterre. Mary a bonne tête,
+et, quand elle veut, elle veut bien.</p>
+
+<p>— Ma chère miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s’acclimate à
+notre pays: il n’y a pas longtemps, avant-hier encore, il m’est venu
+demander la permission de le quitter.</p>
+
+<p>— Et vous la lui avez refusée?</p>
+
+<p>— Je le crois bien! le roi mon frère a trop à cœur qu’il soit absent,
+et, quant à moi, j’y mets de l’amour-propre: il ne sera pas dit que
+j’aurai tendu à ce <i>youngman</i> le plus noble et le plus doux appât de
+l’Angleterre...</p>
+
+<p>— Vous êtes galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante moue.</p>
+
+<p>— Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-là est un appât
+royal, et, puisque je m’y suis pris, un autre, j’espère, ne s’y prendra
+point; je dis donc, enfin, que je n’aurai pas fait inutilement les doux
+yeux à ce jeune homme; il restera chez nous, il se mariera chez nous,
+ou, Dieu me damne!...</p>
+
+<p>— Et j’espère bien qu’une fois marié, au lieu d’en vouloir à Votre
+Majesté, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde s’empresse à
+lui plaire, jusqu’à M. de Buckingham qui, chose incroyable, s’efface
+devant lui.</p>
+
+<p>— Et jusqu’à miss Stewart, qui l’appelle un charmant cavalier.</p>
+
+<p>— Écoutez, Sire, vous m’avez assez vanté miss Graffton, passez-moi à
+mon tour un peu de Bragelonne. Mais, à propos, Sire, vous êtes depuis
+quelque temps d’une bonté qui me surprend; vous songez aux absents,
+vous pardonnez les offenses, vous êtes presque parfait. D’où vient?...</p>
+
+<p>Charles II se mit à rire.</p>
+
+<p>— C’est parce que vous vous laissez aimer, dit-il.</p>
+
+<p>— Oh! il doit y avoir une autre raison.</p>
+
+<p>— Dame! j’oblige mon frère Louis XIV.</p>
+
+<p>— Donnez-m’en une autre encore.</p>
+
+<p>— Eh bien! le vrai motif, c’est que Buckingham m’a recommandé ce jeune
+homme, et m’a dit: «Sire, je commence par renoncer, en faveur du
+vicomte de Bragelonne, à miss Graffton; faites comme moi.»</p>
+
+<p>— Oh! c’est un digne gentilhomme, en vérité, que le duc.</p>
+
+<p>— Allons, bien; échauffez-vous maintenant la tête pour Buckingham. Il
+paraît que vous voulez me faire damner aujourd’hui.</p>
+
+<p>En ce moment, on gratta à la porte.</p>
+
+<p>— Qui se permet de nous déranger? s’écria Charles avec impatience.</p>
+
+<p>— En vérité, Sire, dit Stewart, voilà un <i>qui se permet</i> de la plus
+suprême fatuité, et, pour vous en punir...</p>
+
+<p>Elle alla elle-même ouvrir la porte.</p>
+
+<p>— Ah! c’est un messager de France, dit miss Stewart.</p>
+
+<p>— Un messager de France! s’écria Charles; de ma sœur peut-être?</p>
+
+<p>— Oui, Sire, dit l’huissier, et messager extraordinaire.</p>
+
+<p>— Entrez, entrez, dit Charles.</p>
+
+<p>Le courrier entra.</p>
+
+<p>— Vous avez une lettre de Mme la duchesse d’Orléans? demanda le roi.</p>
+
+<p>— Oui, Sire, répondit le courrier, et tellement pressée, que j’ai mis
+vingt-six heures seulement pour l’apporter à Votre Majesté, et encore
+ai-je perdu trois quarts d’heure à Calais.</p>
+
+<p>— On reconnaîtra ce zèle, dit le roi.</p>
+
+<p>Et il ouvrit la lettre.</p>
+
+<p>Puis, se prenant à rire aux éclats:</p>
+
+<p>— En vérité, s’écria-t-il, je n’y comprends plus rien.</p>
+
+<p>Et il relut la lettre une seconde fois.</p>
+
+<p>Miss Stewart affectait un maintien plein de réserve, et contenait son
+ardente curiosité.</p>
+
+<p>— Francis, dit le roi à son valet, que l’on fasse rafraîchir et coucher
+ce brave garçon, et que, demain, en se réveillant, il trouve à son
+chevet un petit sac de cinquante louis.</p>
+
+<p>— Sire!</p>
+
+<p>— Va, mon ami, va! Ma sœur avait bien raison de te recommander la
+diligence; c’est pressé.</p>
+
+<p>Et il se remit à rire plus fort que jamais.</p>
+
+<p>Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-même ne savaient
+quelle contenance garder.</p>
+
+<p>— Ah! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je pense
+que tu as crevé... combien de chevaux?</p>
+
+<p>— Deux.</p>
+
+<p>— Deux chevaux pour apporter cette nouvelle! C’est bien; va, mon ami,
+va.</p>
+
+<p>Le courrier sortit avec le valet de chambre.</p>
+
+<p>Charles II alla à la fenêtre qu’il ouvrit, et, se penchant au-dehors:</p>
+
+<p>— Duc! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez!</p>
+
+<p>Le duc se hâta d’accourir; mais, arrivé au seuil de la porte, et
+apercevant miss Stewart, il hésita à entrer.</p>
+
+<p>— Viens donc, et ferme la porte, duc.</p>
+
+<p>Le duc obéit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s’approcha en
+souriant.</p>
+
+<p>— Eh bien! mon cher duc, où en es-tu avec ton Français?</p>
+
+<p>— Mais j’en suis, de son côté, au plus pur désespoir, Sire.</p>
+
+<p>— Et pourquoi?</p>
+
+<p>— Parce que cette adorable miss Graffton veut l’épouser, et qu’il ne
+veut pas.</p>
+
+<p>— Mais ce Français n’est donc qu’un béotien! s’écria miss Stewart;
+qu’il dise <i>oui</i>, ou qu’il dise <i>non</i>, et que cela finisse.</p>
+
+<p>— Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez savoir,
+madame, que M. de Bragelonne aime ailleurs.</p>
+
+<p>— Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de plus
+simple; qu’il dise non.</p>
+
+<p>— Oh! c’est que je lui ai prouvé qu’il avait tort de ne pas dire oui!</p>
+
+<p>— Tu lui as donc avoué que sa La Vallière le trompait?</p>
+
+<p>— Ma foi! oui, tout net.</p>
+
+<p>— Et qu’a-t-il fait?</p>
+
+<p>— Il a fait un bond comme pour franchir le détroit.</p>
+
+<p>— Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose: c’est ma foi! bien
+heureux.</p>
+
+<p>— Mais, continua Buckingham, je l’ai arrêté: je l’ai mis aux prises
+avec miss Mary, et j’espère bien que, maintenant, il ne partira point,
+comme il en avait manifesté l’intention.</p>
+
+<p>— Il manifestait l’intention de partir? s’écria le roi.</p>
+
+<p>— Un instant, j’ai douté qu’aucune puissance humaine fût capable de
+l’arrêter; mais les yeux de miss Mary sont braqués sur lui: il restera.</p>
+
+<p>— Eh bien! voilà ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en éclatant
+de rire; ce malheureux est prédestiné.</p>
+
+<p>— Prédestiné à quoi?</p>
+
+<p>— À être trompé, ce qui n’est rien; mais à le voir, ce qui est beaucoup.</p>
+
+<p>— À distance, et avec l’aide de miss Graffton, le coup sera paré.</p>
+
+<p>— Eh bien! pas du tout; il n’y aura ni distance, ni aide de miss
+Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure.</p>
+
+<p>Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.</p>
+
+<p>— Mais, Sire, Votre Majesté sait bien que c’est impossible, dit le duc.</p>
+
+<p>— C’est-à-dire, mon cher Buckingham, qu’il est impossible, maintenant,
+que le contraire arrive.</p>
+
+<p>— Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion.</p>
+
+<p>— Je le veux bien, Villiers.</p>
+
+<p>— Et que sa colère est terrible.</p>
+
+<p>— Je ne dis pas non, cher ami.</p>
+
+<p>— S’il voit son malheur de près, tant pis pour l’auteur de son malheur.</p>
+
+<p>— Soit; mais que veux-tu que j’y fasse?</p>
+
+<p>— Fût-ce le roi, s’écria Buckingham, je ne répondrais pas de lui!</p>
+
+<p>— Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles
+tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez lui à
+Blois. Il a M. d’Artagnan. Peste! voilà un gardien! Je m’accommoderais,
+vois-tu de vingt colères comme celles de ton Bragelonne, si j’avais
+quatre gardiens comme M. d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Oh! mais que Votre Majesté, qui est si bonne, réfléchisse, dit
+Buckingham.</p>
+
+<p>— Tiens, dit Charles II en présentant la lettre au duc, lis, et réponds
+toi même. À ma place, que ferais-tu?</p>
+
+<p>Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en
+tremblant d’émotion:</p>
+
+<p>«Pour vous, pour moi, pour l’honneur et le salut de tous, renvoyez
+immédiatement en France M. de Bragelonne.</p>
+
+<p>«Votre sœur dévouée,</p>
+
+<p>«Henriette.»</p>
+
+<p>— Qu’en dis-tu, Villiers?</p>
+
+<p>— Ma foi! Sire, je n’en dis rien, répondit le duc stupéfait.</p>
+
+<p>— Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me conseillerais
+de ne pas obéir à ma sœur quand elle me parle avec cette insistance?</p>
+
+<p>— Oh! non, non, Sire, et cependant...</p>
+
+<p>— Tu n’as pas lu le <i>post-scriptum</i>, Villiers; il est sous le pli, et
+m’avait échappé d’abord à moi-même: lis.</p>
+
+<p>Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne.</p>
+
+<p>«Mille souvenirs à ceux qui m’aiment.»</p>
+
+<p>Le front pâlissant du duc s’abaissa vers la terre; la feuille trembla
+dans ses doigts, comme si le papier se fût changé en un plomb épais.</p>
+
+<p>Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait muet:</p>
+
+<p>— Qu’il suive donc sa destinée, comme nous la nôtre, continua le roi;
+chacun souffre sa passion en ce monde: j’ai eu la mienne, j’ai eu celle
+des miens, j’ai porté double croix. Au diable les soucis, maintenant!
+Va, Villiers, va me quérir ce gentilhomme.</p>
+
+<p>Le duc ouvrit la porte treillissée du cabinet, et, montrant au roi
+Raoul et Mary qui marchaient à côté l’un de l’autre:</p>
+
+<p>— Oh! Sire, dit-il, quelle cruauté pour cette pauvre miss Graffton!</p>
+
+<p>— Allons, allons, appelle, dit Charles II en fronçant ses sourcils
+noirs; tout le monde est donc sentimental ici? Bon: voilà miss Stewart
+qui s’essuie les yeux, à présent. Maudit Français, va!</p>
+
+<p>Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton, il
+l’amena devant le cabinet du roi.</p>
+
+<p>— Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous pas,
+avant-hier, la permission de retourner à Paris?</p>
+
+<p>— Oui, Sire, répondit Raoul, que ce début étourdit tout d’abord.</p>
+
+<p>— Eh bien! mon cher vicomte, j’avais refusé, je crois?</p>
+
+<p>— Oui, Sire.</p>
+
+<p>— Et vous m’en avez voulu?</p>
+
+<p>— Non, Sire; car Votre Majesté refusait, certainement, pour
+d’excellents motifs; Votre Majesté est trop sage et trop bonne pour ne
+pas bien faire tout ce qu’elle fait.</p>
+
+<p>— Je vous alléguai, je crois, cette raison, que le roi de France ne
+vous avait pas rappelé?</p>
+
+<p>— Oui, Sire, vous m’avez, en effet, répondu cela.</p>
+
+<p>— Eh bien! j’ai réfléchi, monsieur de Bragelonne; si le roi, en effet,
+ne vous a pas fixé le retour, il m’a recommandé de vous rendre agréable
+le séjour de l’Angleterre; or, puisque vous me demandiez à partir,
+c’est que le séjour de l’Angleterre ne vous était pas agréable?</p>
+
+<p>— Je n’ai pas dit cela, Sire.</p>
+
+<p>— Non; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, qu’un autre
+séjour vous serait plus agréable que celui-ci.</p>
+
+<p>En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle de
+laquelle miss Graffton était appuyée pâle et défaite.</p>
+
+<p>Son autre bras était posé sur le bras de Buckingham.</p>
+
+<p>— Vous ne répondez pas, poursuivit Charles; le proverbe français est
+positif: «Qui ne dit mot consent.» Eh bien! monsieur de Bragelonne, je
+me vois en mesure de vous satisfaire; vous pouvez, quand vous voudrez,
+partir pour la France, je vous y autorise.</p>
+
+<p>— Sire!... s’écria Raoul.</p>
+
+<p>— Oh! murmura Mary en étreignant le bras de Buckingham.</p>
+
+<p>— Vous pouvez être ce soir à Douvres, continua le roi; la marée monte à
+deux heures du matin.</p>
+
+<p>Raoul, stupéfait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu entre
+le remerciement et l’excuse.</p>
+
+<p>— Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous souhaite
+toutes sortes de prospérités, dit le roi en se levant; vous me ferez le
+plaisir de garder, en souvenir de moi, ce diamant, que je destinais à
+une corbeille de noces.</p>
+
+<p>Miss Graffton semblait près de défaillir.</p>
+
+<p>Raoul reçut le diamant; en le recevant, il sentait ses genoux trembler.</p>
+
+<p>Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments à miss
+Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu.</p>
+
+<p>Le roi profita de ce moment pour disparaître.</p>
+
+<p>Raoul trouva le duc occupé à relever le courage de miss Graffton.</p>
+
+<p>— Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie, murmurait
+Buckingham.</p>
+
+<p>— Je lui dis de partir, répondit miss Graffton en se ranimant; je ne
+suis pas de ces femmes qui ont plus d’orgueil que de cœur; si on l’aime
+en France, qu’il retourne en France, et qu’il me bénisse, moi qui lui
+aurai conseillé d’aller trouver son bonheur. Si, au contraire, on ne
+l’aime plus, qu’il revienne, je l’aimerai encore, et son infortune ne
+l’aura point amoindri à mes yeux. Il y a dans les armes de ma maison ce
+que Dieu a gravé dans mon cœur: <i>Habenti parum, egenti cuncta.</i> «Aux
+riches peu, aux pauvres tout.»</p>
+
+<p>— Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez là-bas l’équivalent
+de ce que vous laissez ici.</p>
+
+<p>— Je crois ou du moins j’espère, dit Raoul d’un air sombre, que ce que
+j’aime est digne de moi; mais, s’il est vrai que j’ai un indigne amour,
+comme vous avez essayé de me le faire entendre, monsieur le duc, je
+l’arracherai de mon cœur, dussé-je arracher mon cœur avec l’amour.</p>
+
+<p>Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression
+d’indéfinissable pitié.</p>
+
+<p>Raoul sourit tristement.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne était destiné à
+vous, laissez-moi vous l’offrir; si je me marie en France, vous me le
+renverrez; si je ne me marie pas, gardez-le.</p>
+
+<p>Et, saluant, il s’éloigna.</p>
+
+<p>«Que veut-il dire?» pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait
+respectueusement la main glacée de miss Mary.</p>
+
+<p>Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle.</p>
+
+<p>— Si c’était une bague de fiançailles, dit-elle, je ne l’accepterais
+point.</p>
+
+<p>— Vous lui offrez cependant de revenir à vous.</p>
+
+<p>— Oh! duc, s’écria la jeune fille avec des sanglots, une femme comme
+moi n’est jamais prise pour consolation par un homme comme lui.</p>
+
+<p>— Alors, vous pensez qu’il ne reviendra pas.</p>
+
+<p>— Jamais, dit miss Graffton d’une voix étranglée.</p>
+
+<p>— Eh bien! je vous dis, moi, qu’il trouvera là-bas son bonheur détruit,
+sa fiancée perdue... son honneur même entamé... Que lui restera-t-il
+donc qui vaille votre amour? oh! dites, Mary, vous qui vous connaissez
+vous-même!</p>
+
+<p>Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et,
+tandis que Raoul fuyait dans l’allée des tilleuls avec une rapidité
+vertigineuse, elle chanta d’une voix mourante ces vers de <i>Roméo et
+Juliette</i>:</p>
+
+<p><i>Il faut partir et vivre</i>, <i>Ou rester et mourir.</i></p>
+
+<p>Lorsqu’elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss Graffton
+rentra chez elle, plus pâle et plus silencieuse qu’une ombre.</p>
+
+<p>Buckingham profita du courrier qui était venu apporter la lettre au roi
+pour écrire à Madame et au comte de Guiche.</p>
+
+<p>Le roi avait parlé juste. À deux heures du matin, la marée était haute,
+et Raoul s’embarquait pour la France.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXVIII_Saint-Aignan_suit_le_conseil_de_Malicorne">Chapitre CLXXVIII — Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le roi surveillait ce portrait de La Vallière avec un soin qui venait
+autant du désir de la voir ressemblante que du dessein de faire durer
+ce portrait longtemps.</p>
+
+<p>Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre l’achèvement d’un
+plan ou le résultat d’une teinte, et conseiller au peintre diverses
+modifications auxquelles celui-ci consentait avec une félicité
+respectueuse.</p>
+
+<p>Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un peu
+tardé, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait voir,
+et personne ne les voyait, ces silences pleins d’expression, qui
+unissaient dans un soupir deux âmes fort disposées à se comprendre et
+fort désireuses du calme et de la méditation.</p>
+
+<p>Alors les minutes s’écoulaient comme par magie. Le roi se rapprochait
+de sa maîtresse et venait la brûler du feu de son regard, du contact de
+son haleine.</p>
+
+<p>Un bruit se faisait-il entendre dans l’antichambre, le peintre
+arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s’excusant, le roi se mettait
+à parler, La Vallière à lui répondre précipitamment, et leurs yeux
+disaient à Saint-Aignan que, pendant son absence, ils avaient vécu un
+siècle.</p>
+
+<p>En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su donner
+au roi l’appétit dans l’abondance et le désir dans la certitude de la
+possession.</p>
+
+<p>Ce que La Vallière redoutait n’arriva pas.</p>
+
+<p>Nul ne devina que, dans la journée, elle sortait deux ou trois heures
+de chez elle. Elle feignait une santé irrégulière. Ceux qui se
+présentaient chez elle frappaient avant d’entrer. Malicorne, l’homme
+des inventions ingénieuses, avait imaginé un mécanisme acoustique par
+lequel La Vallière, dans l’appartement de Saint-Aignan, était prévenue
+des visites que l’on venait faire dans la chambre qu’elle habitait
+ordinairement.</p>
+
+<p>Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait
+chez elle, déroutant par une apparition tardive peut-être, mais qui
+combattait victorieusement néanmoins tous les soupçons des sceptiques
+les plus acharnés.</p>
+
+<p>Malicorne avait demandé à Saint-Aignan des nouvelles du lendemain.
+Saint-Aignan avait été forcé d’avouer que ce quart d’heure de liberté
+donnait au roi une humeur des plus joyeuses.</p>
+
+<p>— Il faudra doubler la dose, répliqua Malicorne, mais insensiblement;
+attendez qu’on le désire.</p>
+
+<p>On le désira si bien, qu’un soir, le quatrième jour, au moment où le
+peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan fût rentré, Saint-Aignan
+entra et vit sur le visage de La Vallière une ombre de contrariété
+qu’elle n’avait pu dissimuler. Le roi fut moins secret, il témoigna son
+dépit par un mouvement d’épaules très significatif. La Vallière rougit,
+alors.</p>
+
+<p>«Bon! s’écria Saint-Aignan dans sa pensée, M. Malicorne sera enchanté
+ce soir.»</p>
+
+<p>En effet, Malicorne fut enchanté le soir.</p>
+
+<p>— Il est bien évident, dit-il au comte, que Mlle de La Vallière
+espérait que vous tarderiez au moins de dix minutes.</p>
+
+<p>— Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.</p>
+
+<p>— Vous seriez un mauvais serviteur du roi, répliqua celui-ci, si vous
+refusiez cette demi-heure de satisfaction à Sa Majesté.</p>
+
+<p>— Mais le peintre? objecta Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Je m’en charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre conseil
+des visages et des circonstances; ce sont mes opérations de magie, à
+moi, et, quand les sorciers prennent avec l’astrolabe la hauteur du
+soleil, de la lune et de leurs constellations, moi, je me contente de
+regarder si les yeux sont cerclés de noir, ou si la bouche décrit l’arc
+convexe ou l’arc concave.</p>
+
+<p>— Observez donc!</p>
+
+<p>— N’ayez pas peur.</p>
+
+<p>Et le rusé Malicorne eut tout le loisir d’observer.</p>
+
+<p>Car, le soir même, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit une
+si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La Vallière avec
+des yeux si fort mourants, que Malicorne dit à Montalais, le soir:</p>
+
+<p>— À demain!</p>
+
+<p>Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des
+Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la séance à deux jours.</p>
+
+<p>Saint-Aignan n’était pas chez lui, quand La Vallière, déjà familiarisée
+avec l’étage inférieur, leva le parquet et descendit.</p>
+
+<p>Le roi, comme d’habitude, l’attendait sur l’escalier, et tenait un
+bouquet à la main; en la voyant, il la prit dans ses bras.</p>
+
+<p>La Vallière, tout émue, regarda autour d’elle, et, ne voyant que le
+roi, ne se plaignit pas. Ils s’assirent.</p>
+
+<p>Louis, couché près des coussins sur lesquels elle reposait, et la tête
+inclinée sur les genoux de sa maîtresse, placé là comme dans un asile
+d’où l’on ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme si le moment
+fût venu où rien ne pouvait plus s’interposer entre ces deux âmes,
+elle, de son côté, se mit à le dévorer du regard.</p>
+
+<p>Alors, de ses yeux si doux, si purs, se dégageait une flamme toujours
+jaillissante dont les rayons allaient chercher le cœur de son royal
+amant pour le réchauffer d’abord et le dévorer ensuite.</p>
+
+<p>Embrasé par le contact des genoux tremblants, frémissant de bonheur
+lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le roi
+s’engourdissait dans cette félicité, et s’attendait toujours à voir
+entrer le peintre ou de Saint Aignan.</p>
+
+<p>Dans cette prévision douloureuse, il s’efforçait parfois de fuir la
+séduction qui s’infiltrait dans ses veines, il appelait le sommeil du
+cœur et des sens, il repoussait la réalité toute prête, pour courir
+après l’ombre.</p>
+
+<p>Mais la porte ne s’ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le peintre;
+mais les tapisseries ne frissonnèrent même point. Un silence de mystère
+et de volupté engourdit jusqu’aux oiseaux dans leur cage dorée.</p>
+
+<p>Le roi, vaincu, retourna sa tête et colla sa bouche brûlante dans les
+deux mains réunies de La Vallière; elle perdit la raison, et serra sur
+les lèvres de son amant ses deux mains convulsives.</p>
+
+<p>Louis se roula chancelant à genoux, et, comme La Vallière n’avait pas
+dérangé sa tête, le front du roi se trouva au niveau des lèvres de la
+jeune femme, qui, dans son extase, effleura d’un furtif et mourant
+baiser les cheveux parfumés qui lui caressaient les joues.</p>
+
+<p>Le roi la saisit dans ses bras, et, sans qu’elle résistât, ils
+échangèrent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change l’amour en
+un délire.</p>
+
+<p>Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentrèrent ce jour-là.</p>
+
+<p>Une sorte d’ivresse pesante et douce, qui rafraîchit les sens et laisse
+circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines, ce sommeil
+impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba, pareille à un
+nuage, entre la vie passée et la vie à venir des deux amants.</p>
+
+<p>Au sein de ce sommeil plein de rêves, un bruit continu à l’étage
+supérieur inquiéta d’abord La Vallière, mais sans la réveiller tout à
+fait.</p>
+
+<p>Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait comprendre,
+comme il rappelait la réalité à la jeune femme ivre de l’illusion, elle
+se releva tout effarée, belle de son désordre, en disant:</p>
+
+<p>— Quelqu’un m’attend là-haut. Louis! Louis, n’entendez-vous pas?</p>
+
+<p>— Eh! n’êtes-vous pas celle que j’attends? dit le roi avec tendresse.
+Que les autres désormais vous attendent.</p>
+
+<p>Mais elle, secouant doucement la tête:</p>
+
+<p>— Bonheur caché!... dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir caché...
+Mon orgueil doit se taire comme mon cœur.</p>
+
+<p>Le bruit recommença.</p>
+
+<p>— J’entends la voix de Montalais, dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle monta précipitamment l’escalier.</p>
+
+<p>Le roi montait avec elle, ne pouvant se décider à la quitter et
+couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.</p>
+
+<p>— Oui, oui, répéta La Vallière, la moitié du corps déjà passé à travers
+la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle; il faut qu’il soit
+arrivé quelque chose d’important.</p>
+
+<p>— Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite.</p>
+
+<p>— Oh! pas aujourd’hui. Adieu! adieu!</p>
+
+<p>Et elle s’abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis elle
+s’échappa.</p>
+
+<p>Montalais attendait en effet, tout agitée, toute pâle.</p>
+
+<p>— Vite, vite, dit-elle, il monte.</p>
+
+<p>— Qui cela? qui est-ce qui monte?</p>
+
+<p>— Lui! Je l’avais bien prévu.</p>
+
+<p>— Mais qui donc, lui? tu me fais mourir!</p>
+
+<p>— Raoul, murmura Montalais.</p>
+
+<p>— Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degrés du grand
+escalier.</p>
+
+<p>La Vallière poussa un cri terrible et se renversa en arrière.</p>
+
+<p>— Me voici, me voici, chère Louise, dit Raoul en accourant. Oh! je
+savais bien, moi, que vous m’aimiez toujours.</p>
+
+<p>La Vallière fit un geste d’effroi, un autre geste de malédiction; elle
+s’efforça de parler et ne put articuler qu’une seule parole:</p>
+
+<p>— Non, non! dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant:</p>
+
+<p>— Ne m’approchez pas!</p>
+
+<p>Montalais fit signe à Raoul, qui, pétrifié sur le seuil, ne chercha pas
+même à faire un pas de plus dans la chambre.</p>
+
+<p>Puis jetant les yeux du côté du paravent:</p>
+
+<p>— Oh! dit-elle, l’imprudente! la trappe n’est pas même fermée!</p>
+
+<p>Et elle s’avança vers l’angle de la chambre pour refermer d’abord le
+paravent, et puis, derrière le paravent, la trappe.</p>
+
+<p>Mais de cette trappe s’élança le roi, qui avait entendu le cri de La
+Vallière et qui venait à son secours.</p>
+
+<p>Il s’agenouilla devant elle en accablant de questions Montalais qui
+commençait à perdre la tête.</p>
+
+<p>Mais, au moment où le roi tombait à genoux, on entendit un cri de
+douleur sur le carré et le bruit d’un pas dans le corridor. Le roi
+voulut courir pour voir qui avait poussé ce cri, pour reconnaître qui
+faisait ce bruit de pas.</p>
+
+<p>Montalais chercha à le retenir, mais ce fut vainement.</p>
+
+<p>Le roi, quittant La Vallière, alla vers la porte; mais Raoul était déjà
+loin, de sorte que le roi ne vit qu’une espèce d’ombre tournant l’angle
+du corridor.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXIX_Deux_vieux_amis">Chapitre CLXXIX — Deux vieux amis</h2>
+</div>
+
+
+<p>Tandis que chacun pensait à ses affaires à la Cour, un homme se rendait
+mystérieusement derrière la place de Grève, dans une maison qui nous
+est déjà connue pour l’avoir vue assiégée, un jour d’émeute, par
+d’Artagnan.</p>
+
+<p>Cette maison avait sa principale entrée par la place Baudoyer.</p>
+
+<p>Assez grande, entourée de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean
+par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des regards
+curieux, elle était renfermée dans ce triple rempart de pierres, de
+bruit et de verdure, comme une momie parfumée dans sa triple boîte.</p>
+
+<p>L’homme dont nous parlons marchait d’un pas assuré, bien qu’il ne fût
+pas de la première jeunesse. À voir son manteau couleur de muraille
+et sa longue épée, qui relevait ce manteau, nul n’eût pu reconnaître
+le chercheur d’aventurer; et si l’on eût bien consulté ce croc de
+moustaches relevé, cette peau fine et lisse qui apparaissait sous le
+sombrero, comment ne pas croire que les aventures dussent être galantes?</p>
+
+<p>En effet, à peine le cavalier fut-il entré dans la maison que huit
+heures sonnèrent à Saint-Gervais.</p>
+
+<p>Et, dix minutes après, une dame, suivie d’un laquais armé, vint frapper
+à la même porte, qu’une vieille suivante lui ouvrit aussitôt.</p>
+
+<p>Cette dame leva son voile en entrant. Ce n’était plus une beauté,
+mais c’était encore une femme; elle n’était plus jeune; mais elle
+était encore alerte et d’une belle prestance. Elle dissimulait, sous
+une toilette riche et de bon goût, un âge que Ninon de Lenclos seule
+affronta en souriant.</p>
+
+<p>À peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous n’avons
+fait qu’esquisser les traits, vint à elle en lui tendant la main.</p>
+
+<p>— Chère duchesse, dit-il. Bonjour.</p>
+
+<p>— Bonjour, mon cher Aramis, répliqua la duchesse.</p>
+
+<p>Il la conduisit à un salon élégamment meublé, dont les fenêtres hautes
+s’empourpraient des derniers feux du jour tamisés par les cimes noires
+de quelques sapins.</p>
+
+<p>Tous deux s’assirent côte à côte.</p>
+
+<p>Ils n’eurent ni l’un ni l’autre la pensée de demander de la lumière, et
+s’ensevelirent ainsi dans l’ombre comme ils eussent voulu s’ensevelir
+mutuellement dans l’oubli.</p>
+
+<p>— Chevalier, dit la duchesse, vous ne m’avez plus donné signe
+d’existence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et j’avoue que
+votre présence, le jour de la mort du franciscain, j’avoue que votre
+initiation à certains secrets, m’ont donné le plus vif étonnement que
+j’aie eu de ma vie.</p>
+
+<p>— Je puis vous expliquer ma présence, je puis vous expliquer mon
+initiation, dit Aramis.</p>
+
+<p>— Mais, avant tout, répliqua vivement la duchesse, parlons un peu de
+nous. Voilà longtemps que nous sommes de bons amis.</p>
+
+<p>— Oui, madame, et, s’il plaît à Dieu, nous le serons, sinon longtemps,
+du moins toujours.</p>
+
+<p>— Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un témoignage.</p>
+
+<p>— Nous n’avons plus à présent, madame la duchesse, les mêmes intérêts
+qu’autrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans cette pénombre,
+car on n’y pouvait deviner que son sourire fût moins agréable et moins
+frais qu’autrefois.</p>
+
+<p>— Aujourd’hui, chevalier, nous avons d’autres intérêts. Chaque âge
+apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourd’hui, en
+causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler,
+causons; voulez-vous?</p>
+
+<p>— Duchesse, à vos ordres. Ah! pardon, comment avez-vous donc retrouvé
+mon adresse? Et pourquoi?</p>
+
+<p>— Pourquoi? Je vous l’ai dit. La curiosité. Je voulais savoir ce que
+vous êtes à ce franciscain, avec lequel j’avais affaire, et qui est
+mort si étrangement. Vous savez qu’à notre entrevue à Fontainebleau,
+dans ce cimetière, au pied de cette tombe, récemment fermée, nous fûmes
+émus l’un et l’autre au point de ne nous rien confier l’un à l’autre.</p>
+
+<p>— Oui, madame.</p>
+
+<p>— Eh bien! je ne vous eus pas plutôt quitté, que je me repentis. J’ai
+toujours été avide de m’instruire, vous savez que Mme de Longueville
+est un peu comme moi, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Je ne sais, dit Aramis discrètement.</p>
+
+<p>— Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous n’avions rien
+dit dans ce cimetière, ni vous de ce que vous étiez à ce franciscain
+dont vous avez surveillé l’inhumation, ni moi de ce que je lui étais.
+Aussi, tout cela m’a paru indigne de deux bons amis comme nous, et
+j’ai cherché l’occasion de me rapprocher de vous pour vous donner la
+preuve que je vous suis acquise, et que Marie Michon, la pauvre morte,
+a laissé sur terre une ombre pleine de mémoire.</p>
+
+<p>Aramis s’inclina sur la main de la duchesse et y déposa un galant
+baiser.</p>
+
+<p>— Vous avez dû avoir quelque peine à me retrouver, dit-il.</p>
+
+<p>— Oui, fit-elle, contrariée d’être ramenée à ce que voulait savoir
+Aramis; mais je vous savais ami de M. Fouquet, j’ai cherché près de M.
+Fouquet.</p>
+
+<p>— Ami? oh! s’écria le chevalier, vous dites trop, madame. Un pauvre
+prêtre favorisé par ce généreux protecteur, un cœur plein de
+reconnaissance et de fidélité, voilà tout ce que je suis à M. Fouquet.</p>
+
+<p>— Il vous a fait évêque?</p>
+
+<p>— Oui, duchesse.</p>
+
+<p>— Mais, beau mousquetaire, c’est votre retraite.</p>
+
+<p>«Comme à toi l’intrigue politique», pensa Aramis.</p>
+
+<p>— Or, ajouta-t-il, vous vous enquîtes auprès de M. Fouquet?</p>
+
+<p>— Facilement. Vous aviez été à Fontainebleau avec lui, vous aviez fait
+un petit voyage à votre diocèse, qui est Belle-Île-en-Mer, je crois?</p>
+
+<p>— Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon diocèse est Vannes.</p>
+
+<p>— C’est ce que je voulais dire. Je croyais seulement que
+Belle-Île-en-Mer...</p>
+
+<p>— Est une maison à M. Fouquet, voilà tout.</p>
+
+<p>— Ah! c’est qu’on m’avait dit que Belle-Île-en-Mer était fortifiée or,
+je vous sais homme de guerre, mon ami.</p>
+
+<p>— J’ai tout désappris depuis que je suis d’Église, dit Aramis piqué.</p>
+
+<p>— Il suffit... J’ai donc su que vous étiez revenu de Vannes, et j’ai
+envoyé chez un ami, M. le comte de La Fère.</p>
+
+<p>— Ah! fit Aramis.</p>
+
+<p>— Celui-là est discret: il m’a fait répondre qu’il ignorait votre
+adresse.</p>
+
+<p>«Toujours Athos, pensa l’évêque: ce qui est bon est toujours bon.»</p>
+
+<p>— Alors... vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la reine
+mère a toujours contre moi quelque chose.</p>
+
+<p>— Mais oui, et je m’en étonne.</p>
+
+<p>— Oh! cela tient à toutes sortes de raisons. Mais passons... Je suis
+forcée de me cacher; j’ai donc, par bonheur, rencontré M. d’Artagnan,
+un de vos anciens amis, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Un de mes amis présents, duchesse.</p>
+
+<p>Il m’a renseignée, lui; il m’a envoyée à M. de Baisemeaux, le
+gouverneur de la Bastille.</p>
+
+<p>Aramis frissonna, et ses yeux dégagèrent dans l’ombre une flamme qu’il
+ne put cacher à sa clairvoyante amie.</p>
+
+<p>— M. de Baisemeaux! dit-il; et pourquoi d’Artagnan vous envoya-t-il à
+M. de Baisemeaux?</p>
+
+<p>— Ah! je ne sais.</p>
+
+<p>— Que veut dire ceci? dit l’évêque en résumant ses forces
+intellectuelles pour soutenir dignement le combat.</p>
+
+<p>— M. de Baisemeaux était votre obligé, m’a dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— C’est vrai.</p>
+
+<p>— Et l’on sait toujours l’adresse d’un créancier comme celle d’un
+débiteur.</p>
+
+<p>— C’est encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indiqué?</p>
+
+<p>— Saint-Mandé, où je vous ai fait tenir une lettre.</p>
+
+<p>— Que voici, et qui m’est précieuse, dit Aramis, puisque je lui dois le
+plaisir de vous voir.</p>
+
+<p>La duchesse, satisfaite d’avoir ainsi effleuré sans malheur toutes les
+difficultés de cette exposition délicate, respira.</p>
+
+<p>Aramis ne respira pas.</p>
+
+<p>— Nous en étions, dit-il, à votre visite à Baisemeaux?</p>
+
+<p>— Non, dit-elle en riant, plus loin.</p>
+
+<p>— Alors, c’est à votre rancune contre la reine mère?</p>
+
+<p>— Plus loin encore, reprit-elle, plus loin; nous en sommes aux
+rapports... C’est simple, reprit la duchesse en prenant son parti. Vous
+savez que je vis avec M. de Laicques?</p>
+
+<p>— Oui, madame.</p>
+
+<p>— Un quasi-époux?</p>
+
+<p>— On le dit.</p>
+
+<p>— À Bruxelles?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Vous savez que mes enfants m’ont ruinée et dépouillée?</p>
+
+<p>— Ah! quelle misère, duchesse!</p>
+
+<p>— C’est affreux! il a fallu que je m’ingéniasse à vivre, et surtout à
+ne point végéter.</p>
+
+<p>— Cela se conçoit.</p>
+
+<p>— J’avais des haines à exploiter, des amitiés à servir; je n’avais plus
+de crédit, plus de protecteurs.</p>
+
+<p>— Vous qui avez protégé tant de gens, dit suavement Aramis.</p>
+
+<p>— C’est toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le roi
+d’Espagne.</p>
+
+<p>— Ah!</p>
+
+<p>— Qui venait de nommer un général des jésuites, comme c’est l’usage.</p>
+
+<p>— Ah! c’est l’usage?</p>
+
+<p>— Vous l’ignoriez?</p>
+
+<p>— Pardon, j’étais distrait.</p>
+
+<p>— En effet, vous devez savoir cela, vous qui étiez en si bonne intimité
+avec le franciscain.</p>
+
+<p>— Avec le général des jésuites, vous voulez dire?</p>
+
+<p>— Précisément... Donc je vis le roi d’Espagne. Il me voulait du bien et
+ne pouvait m’en faire. Il me recommanda cependant, dans les Flandres,
+moi et Laicques, et me fit donner une pension sur les fonds de l’ordre.</p>
+
+<p>— Des jésuites?</p>
+
+<p>— Oui. Le général, je veux dire le franciscain, me fut envoyé.</p>
+
+<p>— Très bien.</p>
+
+<p>— Et comme, pour régulariser la situation, d’après les statuts de
+l’ordre, je devais être censée rendre des services... Vous savez que
+c’est la règle?</p>
+
+<p>— Je l’ignorais.</p>
+
+<p>Mme de Chevreuse s’arrêta pour regarder Aramis; mais il faisait nuit
+sombre.</p>
+
+<p>— Eh bien! c’est la règle, reprit-elle. Je devais donc paraître avoir
+une utilité quelconque. Je proposai de voyager pour l’ordre, et l’on
+me rangea parmi les affiliés voyageurs. Vous comprenez que c’était une
+apparence et une formalité.</p>
+
+<p>— À merveille.</p>
+
+<p>— Ainsi touchai-je ma pension, qui était fort convenable.</p>
+
+<p>— Mon Dieu! duchesse, ce que vous me dites là est un coup de poignard
+pour moi. Vous, obligée de recevoir une pension des jésuites!</p>
+
+<p>— Non, chevalier, de l’Espagne.</p>
+
+<p>— Ah! sauf le cas de conscience, duchesse, vous m’avouerez que c’est
+bien la même chose.</p>
+
+<p>— Non, non, pas du tout.</p>
+
+<p>— Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien...</p>
+
+<p>— Il me reste Dampierre. Voilà tout.</p>
+
+<p>— C’est encore très beau.</p>
+
+<p>— Oui, mais Dampierre grevé, Dampierre hypothéqué, Dampierre un peu
+ruiné comme la propriétaire.</p>
+
+<p>— Et la reine mère voit tout cela d’un œil sec? dit Aramis avec un
+curieux regard qui ne rencontra que ténèbres.</p>
+
+<p>— Oui, elle a tout oublié.</p>
+
+<p>— Vous avez, ce me semble, duchesse, essayé de rentrer en grâce?</p>
+
+<p>— Oui; mais, par une singularité qui n’a pas de nom, voilà-t-il pas que
+le petit roi hérite de l’antipathie que son cher père avait pour ma
+personne. Ah! me direz-vous, je suis bien une de ces femmes que l’on
+hait, je ne suis plus de celles que l’on aime.</p>
+
+<p>— Chère duchesse, arrivons vite, je vous prie, à ce qui vous amène, car
+je crois que nous pouvons nous être utiles l’un à l’autre.</p>
+
+<p>— Je l’ai pensé. Je venais donc à Fontainebleau dans un double but.
+D’abord, j’y étais mandée par ce franciscain que vous connaissez...
+À propos, comment le connaissez-vous? car je vous ai raconté mon
+histoire, et vous ne m’avez pas conté la vôtre.</p>
+
+<p>— Je le connus d’une façon bien naturelle, duchesse. J’ai étudié la
+théologie avec lui à Parme; nous étions devenus amis, et tantôt les
+affaires, tantôt les voyages, tantôt la guerre nous avaient séparés.</p>
+
+<p>— Vous saviez bien qu’il fût général des jésuites?</p>
+
+<p>— Je m’en doutais.</p>
+
+<p>— Mais, enfin, par quel hasard étrange veniez-vous, vous aussi, à cette
+hôtellerie où se réunissaient les affiliés voyageurs?</p>
+
+<p>— Oh! dit Aramis d’une voix calme, c’est un pur hasard. Moi, j’allais à
+Fontainebleau chez M. Fouquet pour avoir une audience du roi; moi, je
+passais; moi, j’étais inconnu; je vis par le chemin ce pauvre moribond
+et je le reconnus. Vous savez le reste, il expira dans mes bras.</p>
+
+<p>— Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si grande
+puissance, que vous donnâtes en son nom des ordres souverains.</p>
+
+<p>— Il me chargea effectivement de quelques commissions.</p>
+
+<p>— Et pour moi?</p>
+
+<p>— Je vous l’ai dit. Une somme de douze mille livres à payer. Je
+crois vous avoir donné la signature nécessaire pour toucher. Ne
+touchâtes-vous pas?</p>
+
+<p>— Si fait, si fait. Oh! mon cher prélat, vous donnez ces ordres,
+m’a-t-on dit, avec un tel mystère et une si auguste majesté, que l’on
+vous crut généralement le successeur du cher défunt.</p>
+
+<p>Aramis rougit d’impatience. La duchesse continua:</p>
+
+<p>— Je m’en suis informée, dit-elle, près du roi d’Espagne, et il
+éclaircit mes doutes sur ce point. Tout général des jésuites est, à sa
+nomination, et doit être Espagnol d’après les statuts de l’ordre. Vous
+n’êtes pas Espagnol et vous n’avez pas été nommé par le roi d’Espagne.</p>
+
+<p>Aramis ne répliqua rien que ces mots:</p>
+
+<p>— Vous voyez bien, duchesse, que vous étiez dans l’erreur, puisque le
+roi d’Espagne vous a dit cela.</p>
+
+<p>— Oui, cher Aramis; mais il y a autre chose que j’ai pensé, moi.</p>
+
+<p>— Quoi donc?</p>
+
+<p>— Vous savez que je pense un peu à tout.</p>
+
+<p>— Oh! oui, duchesse.</p>
+
+<p>— Vous savez l’espagnol?</p>
+
+<p>— Tout Français qui a fait sa Fronde sait l’espagnol.</p>
+
+<p>— Vous avez vécu dans les Flandres?</p>
+
+<p>— Trois ans.</p>
+
+<p>— Vous avez passé à Madrid?</p>
+
+<p>— Quinze mois.</p>
+
+<p>— Vous êtes donc en mesure d’être naturalisé Espagnol quand vous le
+voudrez.</p>
+
+<p>— Vous croyez? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la duchesse.</p>
+
+<p>— Sans doute... Deux ans de séjour et la connaissance de la langue sont
+des règles indispensables. Vous avez trois ans et demi... quinze mois
+de trop.</p>
+
+<p>— Où voulez-vous en venir, chère dame?</p>
+
+<p>— À ceci: je suis bien avec le roi d’Espagne.</p>
+
+<p>«Je n’y suis pas mal», pensa Aramis.</p>
+
+<p>— Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au roi,
+la succession du franciscain?</p>
+
+<p>— Oh! duchesse!</p>
+
+<p>— Vous l’avez peut-être? dit-elle.</p>
+
+<p>— Non, sur ma parole!</p>
+
+<p>— Eh bien! je puis vous rendre ce service.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne l’avez-vous pas rendu à M. de Laicques, duchesse? C’est
+un homme plein de talent et que vous aimez.</p>
+
+<p>— Oui, certes; mais cela ne s’est pas trouvé. Enfin, répondez, Laicques
+ou pas Laicques, voulez-vous?</p>
+
+<p>— Duchesse, non, merci!</p>
+
+<p>«Il est nommé», pensa-t-elle.</p>
+
+<p>— Si vous me refusez ainsi, reprit Mme de Chevreuse, ce n’est pas
+m’enhardir à vous demander pour moi.</p>
+
+<p>— Oh! demandez, demandez.</p>
+
+<p>— Demander!... Je ne le puis, si vous n’avez pas le pouvoir de
+m’accorder.</p>
+
+<p>— Si peu que je puisse, demandez toujours.</p>
+
+<p>— J’ai besoin d’une somme d’argent pour faire réparer Dampierre.</p>
+
+<p>— Ah! répliqua Aramis froidement, de l’argent?... Voyons, duchesse,
+combien serait-ce?</p>
+
+<p>— Oh! une somme ronde.</p>
+
+<p>— Tant pis! Vous savez que je ne suis pas riche?</p>
+
+<p>— Vous, non; mais l’ordre. Si vous eussiez été général...</p>
+
+<p>— Vous savez que je ne suis pas général.</p>
+
+<p>— Alors, vous avez un ami qui, lui, doit être riche: M. Fouquet.</p>
+
+<p>— M. Fouquet? madame, il est plus qu’à moitié ruiné.</p>
+
+<p>— On le disait, et je ne voulais pas le croire.</p>
+
+<p>— Pourquoi, duchesse?</p>
+
+<p>— Parce que j’ai du cardinal Mazarin quelques lettres, c’est-à-dire
+Laicques les a, qui établissent des comptes étranges.</p>
+
+<p>— Quels comptes?</p>
+
+<p>— C’est à propos de rentes vendues, d’emprunts faits, je ne me souviens
+plus bien. Toujours est-il que le sous-intendant, d’après des lettres
+signées Mazarin, aurait puisé une trentaine de millions dans les
+coffres de l’État. Le cas est grave.</p>
+
+<p>Aramis enfonça ses ongles dans sa main.</p>
+
+<p>— Quoi! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous n’en avez pas
+fait part à M. Fouquet?</p>
+
+<p>— Ah! répliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des réserves que
+l’on garde. Le jour du besoin venu, on les tire de l’armoire.</p>
+
+<p>— Et le jour du besoin est venu? dit Aramis.</p>
+
+<p>— Oui, mon cher.</p>
+
+<p>— Et vous allez montrer ces lettres à M. Fouquet?</p>
+
+<p>— J’aime mieux vous en parler à vous.</p>
+
+<p>— Il faut que vous ayez bien besoin d’argent, pauvre amie, pour penser
+à ces sortes de choses, vous qui teniez en si piètre estime la prose de
+M. de Mazarin.</p>
+
+<p>— J’ai, en effet, besoin d’argent.</p>
+
+<p>— Et puis, continua Aramis d’un ton froid, vous avez dû vous faire
+peine à vous-même en recourant à cette ressource. Elle est cruelle.</p>
+
+<p>— Oh! si j’eusse voulu faire le mal et non le bien dit Mme de
+Chevreuse, au lieu de demander au général de l’ordre ou à M. Fouquet
+les cinq cent mille livres dont j’ai besoin...</p>
+
+<p>— Cinq cent mille livres!</p>
+
+<p>— Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup? Il faut cela, au
+moins, pour réparer Dampierre.</p>
+
+<p>— Oui, madame.</p>
+
+<p>— Je dis donc qu’au lieu de demander cette somme, j’eusse été trouver
+mon ancienne amie, la reine mère; les lettres de son époux, le <i>signor</i>
+Mazarini, m’eussent servi d’introduction, et je lui eusse demandé cette
+bagatelle en lui disant: «Madame, je veux avoir l’honneur de recevoir
+Votre Majesté à Dampierre; permettez-moi de mettre Dampierre en état.»</p>
+
+<p>Aramis ne répliqua pas un mot.</p>
+
+<p>— Eh bien! dit-elle, à quoi songez-vous?</p>
+
+<p>— Je fais des additions, dit Aramis.</p>
+
+<p>— Et M. Fouquet fait des soustractions. Moi, j’essaie de multiplier.
+Les beaux calculateurs que nous sommes! comme nous pourrions nous
+entendre!</p>
+
+<p>— Voulez-vous me permettre de réfléchir? dit Aramis.</p>
+
+<p>— Non... Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous, c’est oui
+ou non qu’il faut répondre, et cela tout de suite.</p>
+
+<p>«C’est un piège, pensa l’évêque; il est impossible qu’une pareille
+femme soit écoutée d’Anne d’Autriche.»</p>
+
+<p>— Eh bien? fit la duchesse.</p>
+
+<p>— Eh bien! madame, je serais fort surpris si M. Fouquet pouvait
+disposer de cinq cent mille livres à cette heure.</p>
+
+<p>— Il n’en faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se
+restaurera comme il pourra.</p>
+
+<p>— Oh! vous n’êtes pas, je suppose, embarrassée à ce point?</p>
+
+<p>— Non, je ne suis jamais embarrassée.</p>
+
+<p>— Et la reine fera certainement pour vous, continua l’évêque, ce que le
+surintendant ne peut faire.</p>
+
+<p>— Oh! mais oui... Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que je
+parle moi-même à M. Fouquet de ces lettres?</p>
+
+<p>— Vous ferez, à cet égard, duchesse, tout ce qu’il vous plaira; mais
+M. Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable; s’il l’est, je le sais
+assez fier pour ne pas l’avouer; s’il ne l’est pas, il s’offensera fort
+de cette menace.</p>
+
+<p>— Vous raisonnez toujours comme un ange.</p>
+
+<p>Et la duchesse se leva.</p>
+
+<p>— Ainsi, vous allez dénoncer M. Fouquet à la reine? dit Aramis.</p>
+
+<p>— Dénoncer?... Oh! le vilain mot. Je ne dénoncerai pas, mon cher ami;
+vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces choses-là
+s’exécutent; je prendrai parti contre M. Fouquet, voilà tout.</p>
+
+<p>— C’est juste.</p>
+
+<p>— Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme.</p>
+
+<p>— Sans doute.</p>
+
+<p>— Une fois bien remise avec la reine mère, je puis être dangereuse.</p>
+
+<p>— C’est votre droit, duchesse.</p>
+
+<p>— J’en userai, mon cher ami.</p>
+
+<p>— Vous n’ignorez pas que M. Fouquet est au mieux avec le roi d’Espagne,
+duchesse?</p>
+
+<p>— Oh! je le suppose.</p>
+
+<p>— M. Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous dites, vous
+en fera une autre.</p>
+
+<p>— Ah! que voulez-vous!</p>
+
+<p>— Ce sera son droit aussi, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Certes.</p>
+
+<p>— Et, comme il est bien avec l’Espagne, il se fera une arme de cette
+amitié.</p>
+
+<p>— Vous voulez dire qu’il sera bien avec le général de l’ordre des
+jésuites, mon cher Aramis.</p>
+
+<p>— Cela peut arriver, duchesse.</p>
+
+<p>— Et qu’alors on me supprimera la pension que je touche par là.</p>
+
+<p>— J’en ai bien peur.</p>
+
+<p>— On se consolera. Eh! mon cher, après Richelieu, après la Fronde,
+après l’exil, qu’y a-t-il à redouter pour Mme de Chevreuse?</p>
+
+<p>— La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres.</p>
+
+<p>— Hélas! je le sais bien.</p>
+
+<p>— De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne
+l’ignorez pas, sur les amis de l’ennemi.</p>
+
+<p>— Ah! vous voulez dire qu’on tombera sur ce pauvre Laicques?</p>
+
+<p>— C’est presque inévitable, duchesse.</p>
+
+<p>— Oh! il ne touche que douze mille livres de pension.</p>
+
+<p>— Oui; mais le roi d’Espagne a du crédit; consulté par M. Fouquet, il
+peut faire enfermer M. Laicques dans quelque forteresse.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, grâce à une
+réconciliation avec Anne d’Autriche, j’obtiendrai que la France demande
+la liberté de Laicques.</p>
+
+<p>— C’est vrai. Alors, vous aurez autre chose à redouter.</p>
+
+<p>— Quoi donc? fit la duchesse en jouant la surprise et l’effroi.</p>
+
+<p>— Vous saurez et vous savez qu’une fois affilié à l’ordre, on n’en sort
+pas sans difficultés. Les secrets qu’on a pu pénétrer sont malsains,
+ils portent avec eux des germes de malheur pour quiconque les révèle.</p>
+
+<p>La duchesse réfléchit un moment.</p>
+
+<p>— Voilà qui est plus sérieux, dit-elle; j’y aviserai.</p>
+
+<p>Et, malgré l’obscurité profonde, Aramis sentit un regard brûlant comme
+un fer rouge s’échapper des yeux de son amie pour venir plonger dans
+son cœur.</p>
+
+<p>— Récapitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et glissa
+sa main sous son pourpoint, où il avait un stylet caché.</p>
+
+<p>— C’est cela, récapitulons: les bons comptes font les bons amis.</p>
+
+<p>— La suppression de votre pension...</p>
+
+<p>— Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font soixante
+mille livres; voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Précisément, et je cherche le contrepoids que vous trouvez à cela?</p>
+
+<p>— Cinq cent mille livres que j’aurai chez la reine.</p>
+
+<p>— Ou que vous n’aurez pas.</p>
+
+<p>— Je sais le moyen de les avoir, dit étourdiment la duchesse.</p>
+
+<p>Ces mots firent dresser l’oreille au chevalier. À partir de cette faute
+de l’adversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui profita
+toujours, et qu’elle, par conséquent, perdit l’avantage.</p>
+
+<p>— J’admets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le double,
+ayant cent mille francs de pension à toucher au lieu de soixante mille,
+et cela pendant dix ans.</p>
+
+<p>— Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que pendant la
+durée du ministère de M. Fouquet; or, cette durée, je l’évalue à deux
+mois.</p>
+
+<p>— Ah! fit Aramis.</p>
+
+<p>— Je suis franche, comme vous voyez.</p>
+
+<p>— Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer
+qu’après la disgrâce de M. Fouquet, l’ordre recommencerait à vous payer
+votre pension.</p>
+
+<p>— Je sais le moyen de faire financer l’ordre, comme je sais le moyen de
+faire contribuer la reine mère.</p>
+
+<p>— Alors, duchesse, nous sommes tous forcés de baisser pavillon devant
+vous; à vous la victoire! à vous le triomphe! Soyez clémente, je vous
+en prie. Sonnez, clairons!</p>
+
+<p>— Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde à
+l’ironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses livres,
+quand il s’agit de vous épargner, je veux dire à votre ami, pardon, à
+votre protecteur, un désagrément comme celui que cause une guerre de
+parti?</p>
+
+<p>— Duchesse, voici pourquoi: c’est qu’après les cinq cent mille livres,
+M. de Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq cent mille
+livres, n’est-ce pas? c’est qu’après la part de M. de Laicques et la
+vôtre viendront la part de vos enfants, celle de vos pauvres, de tout
+le monde, et que des lettres, si compromettantes qu’elles soient, ne
+valent pas trois à quatre millions. Vrai Dieu! duchesse, les ferrets de
+la reine de France valaient mieux que ces chiffons signés Mazarin, et
+pourtant ils n’ont pas coûté le quart de ce que vous demandez pour vous.</p>
+
+<p>— Ah! c’est vrai, c’est vrai; mais le marchand prise sa marchandise ce
+qu’il veut. C’est à l’acheteur d’acquérir ou de refuser.</p>
+
+<p>— Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je n’achèterai
+pas vos lettres?</p>
+
+<p>— Dites.</p>
+
+<p>— Vos lettres de Mazarin sont fausses.</p>
+
+<p>— Allons donc!</p>
+
+<p>— Sans doute; car il serait pour le moins étrange que, brouillée avec
+la reine par M. Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce dernier un
+commerce intime; cela sentirait la passion, l’espionnage, la... ma foi!
+je ne veux pas dire le mot.</p>
+
+<p>— Dites toujours.</p>
+
+<p>— La complaisance.</p>
+
+<p>— Tout cela est vrai; mais, ce qui ne l’est pas moins, c’est ce qu’il y
+a dans la lettre.</p>
+
+<p>— Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir auprès
+de la reine.</p>
+
+<p>— Oh! que si fait, je puis me servir de tout auprès de la reine.</p>
+
+<p>«Bon! pensa Aramis. Chante donc, pie-grièche! siffle donc, vipère!»</p>
+
+<p>Mais la duchesse en avait assez dit; elle fit deux pas vers la porte.</p>
+
+<p>Aramis lui gardait une disgrâce... l’imprécation que fait entendre le
+vaincu derrière le char du triomphateur.</p>
+
+<p>Il sonna.</p>
+
+<p>Des lumières parurent dans le salon.</p>
+
+<p>Alors l’évêque se trouva dans un cercle de lumières qui
+resplendissaient sur le visage défait de la duchesse.</p>
+
+<p>Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues pâlies et
+desséchées, sur ces yeux dont l’étincelle s’échappait de deux paupières
+nues, sur cette bouche dont les lèvres enfermaient avec soin des dents
+noircies et rares.</p>
+
+<p>Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse, sa
+tête lumineuse et fière, il sourit pour laisser entrevoir ses dents,
+qui, à la lumière, avaient encore une sorte d’éclat. La coquette
+vieillie comprit le galant railleur; elle était justement placée devant
+une grande glace où toute sa décrépitude, si soigneusement dissimulée,
+apparut manifeste par le contraste.</p>
+
+<p>Alors, sans même saluer Aramis, qui s’inclinait souple et charmant
+comme le mousquetaire d’autrefois, elle partit d’un pas vacillant et
+alourdi par la précipitation.</p>
+
+<p>Aramis glissa comme un zéphyr sur le parquet pour la conduire jusqu’à
+la porte.</p>
+
+<p>Mme de Chevreuse fit un signe à son grand laquais, qui reprit le
+mousqueton, et elle quitta cette maison où deux amis si tendres ne
+s’étaient pas entendus pour s’être trop bien compris.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXX_Ou_lon_voit_quun_marche_qui_ne_peut_pas_se_faire">Chapitre CLXXX — Où l’on voit qu’un marché qui ne peut pas se faire
+avec l’un peut se faire avec l’autre</h2>
+</div>
+
+
+<p>Aramis avait deviné juste: à peine sortie de la maison de la place
+Baudoyer, Mme la duchesse de Chevreuse se fit conduire chez elle.</p>
+
+<p>Elle craignait d’être suivie sans doute, et cherchait à innocenter
+ainsi sa promenade; mais, à peine rentrée à l’hôtel, à peine sûre
+que personne ne la suivrait pour l’inquiéter, elle fit ouvrir la
+porte du jardin qui donnait sur une autre rue, et se rendit rue
+Croix-des-Petits-Champs, où demeurait M. Colbert.</p>
+
+<p>Nous avons dit que le soir était venu: c’est la nuit qu’il faudrait
+dire, et une nuit épaisse. Paris, redevenu calme, cachait dans son
+ombre indulgente la noble duchesse conduisant son intrigue politique,
+et la simple bourgeoise qui, attardée après un souper en ville, prenait
+au bras d’un amant le plus long chemin pour regagner le logis conjugal.</p>
+
+<p>Mme de Chevreuse avait trop l’habitude de la politique nocturne pour
+ignorer qu’un ministre ne se cèle jamais, fût-ce chez lui, aux jeunes
+et belles dames qui craignent la poussière des bureaux, ou aux vieilles
+dames très savantes qui craignent l’écho indiscret des ministères.</p>
+
+<p>Un valet reçut la duchesse sous le péristyle, et, disons-le, il la
+reçut assez mal. Cet homme lui expliqua même, après avoir vu son
+visage, que ce n’était pas à une pareille heure et à un pareil âge que
+l’on venait troubler le dernier travail de M. Colbert.</p>
+
+<p>Mais Mme de Chevreuse, sans se fâcher, écrivit sur une feuille de
+ses tablettes son nom, nom bruyant, qui avait tant de fois tinté
+désagréablement aux oreilles de Louis XIII et du grand cardinal.</p>
+
+<p>Elle écrivit ce nom avec la grande écriture ignorante des hauts
+seigneurs de cette époque, plia le papier d’une façon qui lui était
+particulière, et le remit au valet sans ajouter un mot, mais d’une mine
+si impérieuse, que le drôle, habitué à flairer son monde, sentit la
+princesse, baissa la tête et courut chez M. Colbert.</p>
+
+<p>Il va sans dire que le ministre poussa un petit cri en ouvrant le
+papier, et que, ce cri instruisant suffisamment le valet de l’intérêt
+qu’il fallait prendre à la visite mystérieuse, le valet revint en
+courant chercher la duchesse.</p>
+
+<p>Elle monta donc assez lourdement le premier étage de la belle maison
+neuve, se remit au palier pour ne pas entrer essoufflée, et parut
+devant M. Colbert, qui tenait lui-même les battants de sa porte.</p>
+
+<p>La duchesse s’arrêta au seuil pour bien regarder celui avec lequel elle
+avait affaire.</p>
+
+<p>Au premier abord, la tête ronde, lourde, épaisse, les gros sourcils, la
+moue disgracieuse de cette figure écrasée par une calotte pareille à
+celle des prêtres, cet ensemble, disons-nous, promit à la duchesse peu
+de difficultés dans les négociations, mais aussi peu d’intérêt dans le
+débat des articles.</p>
+
+<p>Car il n’y avait pas d’apparence que cette grosse nature fût sensible
+aux charmes d’une vengeance raffinée ou d’une ambition altérée.</p>
+
+<p>Mais, lorsque la duchesse vit de plus près les petits yeux noirs
+perçants, le pli longitudinal de ce front bombé, sévère, la crispation
+imperceptible de ces lèvres, sur lesquelles on observa très
+vulgairement de la bonhomie, Mme de Chevreuse changea d’idée et put se
+dire: «J’ai trouvé mon homme!»</p>
+
+<p>— Qui me procure l’honneur de votre visite, madame? demanda l’intendant
+des finances.</p>
+
+<p>— Le besoin que j’ai de vous, monsieur, reprit la duchesse, et celui
+que vous avez de moi.</p>
+
+<p>— Heureux, madame, d’avoir entendu la première partie de votre phrase;
+mais, quant à la seconde...</p>
+
+<p>Mme de Chevreuse s’assit sur le fauteuil que Colbert lui avançait.</p>
+
+<p>— Monsieur Colbert, vous êtes intendant des finances?</p>
+
+<p>— Oui, madame.</p>
+
+<p>— Et vous aspirez à devenir surintendant?...</p>
+
+<p>— Madame!</p>
+
+<p>— Ne niez pas; cela ferait longueur dans notre conversation: c’est
+inutile.</p>
+
+<p>— Cependant, madame, si plein de bonne volonté, de politesse même, que
+je sois envers une dame de votre mérite, rien ne me fera confesser que
+je cherche à supplanter mon supérieur.</p>
+
+<p>— Je ne vous ai point parlé de supplanter, monsieur Colbert. Est-ce
+que, par hasard, j’aurais prononcé ce mot? Je ne crois pas. Le mot
+remplacer est moins agressif et plus convenable grammaticalement, comme
+disait M. de Voiture. Je prétends donc que vous aspirez à remplacer M.
+Fouquet.</p>
+
+<p>— La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui résistent. M. le
+surintendant joue, dans ce siècle, le rôle du colosse de Rhodes: les
+vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le renversent pas.</p>
+
+<p>— Je me fusse servie précisément de cette comparaison. Oui, M. Fouquet
+joue le rôle du colosse de Rhodes; mais je me souviens d’avoir ouï
+raconter à M. Conrart... un académicien, je crois... que, le colosse de
+Rhodes étant tombé, le marchand qui l’avait fait jeter bas... un simple
+marchand, monsieur Colbert... fit charger quatre cents chameaux de ses
+débris. Un marchand! c’est bien moins fort qu’un intendant des finances.</p>
+
+<p>— Madame, je puis vous assurer que je ne renverserai jamais M. Fouquet.</p>
+
+<p>— Eh bien! monsieur Colbert, puisque vous vous obstinez à faire de la
+sensibilité avec moi, comme si vous ignoriez que je m’appelle Mme de
+Chevreuse, et que je suis vieille, c’est-à-dire que vous avez affaire
+à une femme qui a fait de la politique avec M. de Richelieu et qui n’a
+plus de temps à perdre, comme, dis-je, vous commettez cette imprudence,
+je m’en vais aller trouver des gens plus intelligents et plus pressés
+de faire fortune.</p>
+
+<p>— En quoi, madame, en quoi?</p>
+
+<p>— Vous me donnez une pauvre idée des négociations d’aujourd’hui,
+monsieur. Je vous jure bien que, si, de mon temps, une femme fût allée
+trouver M. de Cinq-Mars, qui pourtant n’était pas un grand esprit, je
+vous jure que, si elle lui eût dit sur le cardinal ce que je viens de
+vous dire sur M. Fouquet, M. de Cinq-Mars, à l’heure qu’il est, eût
+déjà mis les fers au feu.</p>
+
+<p>— Allons, madame, allons, un peu d’indulgence.</p>
+
+<p>— Ainsi, vous voulez bien consentir à remplacer M. Fouquet?</p>
+
+<p>— Si le roi congédie M. Fouquet, oui, certes.</p>
+
+<p>— Encore une parole de trop; il est bien évident que, si vous n’avez
+pas encore fait chasser M. Fouquet, c’est que vous n’avez pas pu le
+faire. Aussi, je ne serais qu’une sotte pécore, si, venant à vous, je
+ne vous apportais pas ce qui vous manque.</p>
+
+<p>— Je suis désolé d’insister, madame, dit Colbert après un silence
+qui avait permis à la duchesse de sonder toute la profondeur de
+sa dissimulation; mais je dois vous prévenir que, depuis six ans,
+dénonciations sur dénonciations se succèdent contre M. Fouquet, sans
+que jamais l’assiette de M. le surintendant ait été déplacée.</p>
+
+<p>— Il y a temps pour tout, monsieur Colbert; ceux qui ont fait ces
+dénonciations ne s’appelaient pas Mme de Chevreuse, et ils n’avaient
+pas de preuves équivalentes à six lettres de M. de Mazarin, établissant
+le délit dont il s’agit.</p>
+
+<p>— Le délit?</p>
+
+<p>— Le crime, s’il vous plaît mieux.</p>
+
+<p>— Un crime! Commis par M. Fouquet?</p>
+
+<p>— Rien que cela... Tiens, c’est étrange, monsieur Colbert; vous qui
+avez la figure froide et peu significative, je vous vois tout illuminé.</p>
+
+<p>— Un crime?</p>
+
+<p>— Enchantée que cela vous fasse quelque effet.</p>
+
+<p>— Oh! c’est que le mot renferme tant de choses, madame!</p>
+
+<p>— Il renferme un brevet de surintendant des finances pour vous, et une
+lettre d’exil ou de Bastille pour M. Fouquet.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, madame la duchesse, il est presque impossible que M.
+Fouquet soit exilé: emprisonné, disgracié, c’est déjà tant!</p>
+
+<p>— Oh! je sais ce que je dis, repartit froidement Mme de Chevreuse.
+Je ne vis pas tellement éloignée de Paris, que je ne sache ce qui
+s’y passe. Le roi n’aime pas M. Fouquet, et il perdra volontiers M.
+Fouquet, si on lui en donne l’occasion.</p>
+
+<p>— Il faut que l’occasion soit bonne.</p>
+
+<p>— Assez bonne. Aussi, c’est une occasion que j’évalue à cinq cent mille
+livres.</p>
+
+<p>— Comment cela? dit Colbert.</p>
+
+<p>— Je veux dire, monsieur, que, tenant cette occasion dans mes mains, je
+ne la ferai passer dans les vôtres que moyennant un retour de cinq cent
+mille livres.</p>
+
+<p>— Très bien, madame, je comprends. Mais, puisque vous venez de fixer un
+prix à la vente, voyons la valeur vendue.</p>
+
+<p>— Oh! la moindre chose: six lettres, je vous l’ai dit, de M. de
+Mazarin; des autographes qui ne seraient pas trop chers, assurément,
+s’ils établissaient d’une façon irrécusable que M. Fouquet avait
+détourné de grosses sommes pour se les approprier.</p>
+
+<p>— D’une façon irrécusable, dit Colbert les yeux brillants de joie.</p>
+
+<p>— Irrécusable! Voulez-vous lire les lettres?</p>
+
+<p>— De tout cœur! La copie, bien entendu?</p>
+
+<p>— Bien entendu, oui.</p>
+
+<p>Mme la duchesse tira de son sein une petite liasse aplatie par le
+corset de velours:</p>
+
+<p>— Lisez, dit-elle.</p>
+
+<p>Colbert se jeta avidement sur ces papiers et les dévora.</p>
+
+<p>— À merveille! dit-il.</p>
+
+<p>— C’est assez net, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Oui, madame, oui. M. de Mazarin aurait remis de l’argent à M.
+Fouquet, lequel aurait gardé cet argent, mais quel argent?</p>
+
+<p>— Ah! voilà, quel argent? Si nous traitons ensemble, je joindrai à ses
+lettres une septième, qui vous donnera les derniers renseignements.</p>
+
+<p>Colbert réfléchit.</p>
+
+<p>— Et les originaux des lettres?</p>
+
+<p>— Question inutile. C’est comme si je vous demandais: Monsieur Colbert,
+les sacs d’argent que vous me donnerez seront-ils pleins ou vides?</p>
+
+<p>— Très bien, madame.</p>
+
+<p>— Est-ce conclu?</p>
+
+<p>— Non pas.</p>
+
+<p>— Comment?</p>
+
+<p>— Il y a une chose à laquelle nous n’avons réfléchi ni l’un ni l’autre.</p>
+
+<p>— Dites-la-moi.</p>
+
+<p>— M. Fouquet ne peut être perdu en cette occurrence que par un procès.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Un scandale public.</p>
+
+<p>— Oui. Eh bien?</p>
+
+<p>— Eh bien! on ne peut lui faire ni le procès ni le scandale.</p>
+
+<p>— Parce que?</p>
+
+<p>— Parce qu’il est procureur général au Parlement, parce que tout, en
+France, administration, armée, justice, commerce, se relie mutuellement
+par une chaîne de bon vouloir qu’on appelle esprit de corps. Ainsi,
+madame, jamais le Parlement ne souffrira que son chef soit traîné
+devant un tribunal. Jamais, s’il y est traîné d’autorité royale, jamais
+il ne sera condamné.</p>
+
+<p>— Ah! ma foi! monsieur Colbert, cela ne me regarde pas.</p>
+
+<p>— Je le sais, madame, mais cela me regarde, moi, et diminue la valeur
+de votre apport. À quoi peut me servir une preuve de crime sans la
+possibilité de condamnation?</p>
+
+<p>— Soupçonné seulement, M. Fouquet perdra sa charge de surintendant.</p>
+
+<p>— Voilà grand’chose! s’écria Colbert, dont les traits sombres
+éclatèrent tout à coup, illuminés d’une expression de haine et de
+vengeance.</p>
+
+<p>— Ah! ah! monsieur Colbert, dit la duchesse, excusez-moi, je ne vous
+savais pas si fort impressionnable. Bien, très bien! Alors, puisqu’il
+vous faut plus que je n’ai, ne parlons plus de rien.</p>
+
+<p>— Si fait, madame, parlons-en toujours. Seulement, vos valeurs ayant
+baissé, abaissez vos prétentions.</p>
+
+<p>— Vous marchandez?</p>
+
+<p>— C’est une nécessité pour quiconque veut payer loyalement.</p>
+
+<p>— Combien m’offrez-vous?</p>
+
+<p>— Deux cent mille livres.</p>
+
+<p>La duchesse lui rit au nez; puis, tout à coup:</p>
+
+<p>— Attendez, dit-elle.</p>
+
+<p>— Vous consentez?</p>
+
+<p>— Pas encore, j’ai une autre combinaison.</p>
+
+<p>— Dites.</p>
+
+<p>— Vous me donnez trois cent mille livres.</p>
+
+<p>— Non pas! non pas!</p>
+
+<p>— Oh! c’est à prendre ou à laisser... Et puis, ce n’est pas tout.</p>
+
+<p>— Encore?... Vous devenez impossible, madame la duchesse.</p>
+
+<p>— Moins que vous ne le croyez, ce n’est plus de l’argent que je vous
+demande.</p>
+
+<p>— Quoi donc, alors?</p>
+
+<p>— Un service. Vous savez que j’ai toujours aimé tendrement la reine.</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Eh bien! je veux avoir une entrevue avec Sa Majesté.</p>
+
+<p>— Avec la reine?</p>
+
+<p>— Oui, monsieur Colbert, avec la reine, qui n’est plus mon amie, c’est
+vrai, et depuis longtemps, mais qui peut le devenir encore, si on en
+fournit l’occasion.</p>
+
+<p>— Sa Majesté ne reçoit plus personne, madame. Elle souffre beaucoup.
+Vous n’ignorez pas que les accès de son mal se réitèrent plus
+fréquemment...</p>
+
+<p>— Voilà précisément pourquoi je désire avoir une entrevue avec Sa
+Majesté. Figurez-vous que dans la Flandre, nous avons beaucoup de ces
+sortes de maladies.</p>
+
+<p>— Des cancers? Maladie affreuse, incurable.</p>
+
+<p>— Ne croyez donc pas cela, monsieur Colbert. Le paysan flamand est un
+peu l’homme de la nature; il n’a pas précisément une femme, il a une
+femelle.</p>
+
+<p>— Eh bien! madame?</p>
+
+<p>— Eh bien! monsieur Colbert, tandis qu’il fume sa pipe, la femme
+travaille: elle tire l’eau du puits, elle charge le mulet ou l’âne,
+elle se charge elle-même. Se ménageant peu, elle se heurte çà et là,
+souvent même elle est battue. Un cancer vient d’une contusion.</p>
+
+<p>— C’est vrai.</p>
+
+<p>— Les Flamandes ne meurent pas pour cela. Elles vont, quand elles
+souffrent trop, à la recherche du remède. Et les béguines de Bruges
+sont d’admirables médecins pour toutes les maladies. Elles ont des eaux
+précieuses, des topiques, des spécifiques: elles donnent à la malade
+un flacon et un cierge, bénéficient sur le clergé et servent Dieu par
+l’exploitation de leurs deux marchandises. J’apporterai donc à la reine
+l’eau du béguinage de Bruges. Sa Majesté guérira, et brûlera autant de
+cierges qu’elle le jugera convenable. Vous voyez, monsieur Colbert, que
+m’empêcher d’aller voir la reine, c’est presque un crime de régicide.</p>
+
+<p>— Madame la duchesse, vous êtes une femme de trop d’esprit, vous me
+confondez; toutefois, je devine bien que cette grande charité envers la
+reine couvre un petit intérêt personnel.</p>
+
+<p>— Est-ce que je me donne la peine de le cacher, monsieur Colbert? Vous
+avez dit, je crois, un petit intérêt personnel? Apprenez donc que c’est
+un grand intérêt, et je vous le prouverai en me résumant. Si vous me
+faites entrer chez Sa Majesté, je me contente des trois cent mille
+livres réclamées; sinon, je garde mes lettres, à moins que vous n’en
+donniez, séance tenante, cinq cent mille livres.</p>
+
+<p>Et, se levant sur cette parole décisive, la vieille duchesse laissa M.
+Colbert dans une désagréable perplexité.</p>
+
+<p>Marchander encore était devenu impossible; ne plus marchander, c’était
+perdre infiniment trop.</p>
+
+<p>— Madame, dit-il, je vais avoir le plaisir de vous compter cent mille
+écus.</p>
+
+<p>— Oh! fit la duchesse.</p>
+
+<p>— Mais comment aurai-je les lettres véritables?</p>
+
+<p>— De la façon la plus simple, mon cher monsieur Colbert... À qui vous
+fiez vous?</p>
+
+<p>Le grave financier se mit à rire silencieusement, de sorte que ses
+gros sourcils noirs montaient et descendaient comme deux ailes de
+chauve-souris sur la ligne profonde de son front jaune.</p>
+
+<p>— À personne, dit-il.</p>
+
+<p>— Oh! vous ferez bien une exception en votre faveur, monsieur Colbert.</p>
+
+<p>— Comment cela, madame la duchesse?</p>
+
+<p>— Je veux dire que, si vous preniez la peine de venir avec moi à
+l’endroit où sont les lettres, elles vous seraient remises à vous-même,
+et vous pourriez les vérifier, les contrôler.</p>
+
+<p>— Il est vrai.</p>
+
+<p>— Vous vous seriez muni de cent mille écus, parce que je ne me fie, moi
+non plus, à personne.</p>
+
+<p>M. l’intendant Colbert rougit jusqu’aux sourcils. Il était, comme tous
+les hommes supérieurs dans l’art des chiffres, d’une probité insolente
+et mathématique.</p>
+
+<p>— J’emporterai, dit-il, madame, la somme promise, en deux bons payables
+à ma caisse. Cela vous satisfera-t-il?</p>
+
+<p>— Que ne sont-ils de deux millions, vos bons de caisse, monsieur
+l’intendant!... Je vais donc avoir l’honneur de vous montrer le chemin.</p>
+
+<p>— Permettez que je fasse atteler mes chevaux.</p>
+
+<p>— J’ai un carrosse en bas, monsieur.</p>
+
+<p>Colbert toussa comme un homme irrésolu. Il se figura un moment que la
+proposition de la duchesse était un piège; que peut-être on attendait à
+la porte; que cette dame, dont le secret venait de se vendre cent mille
+écus à Colbert, devait avoir proposé ce secret à M. Fouquet pour la
+même somme.</p>
+
+<p>Comme il hésitait beaucoup, la duchesse le regarda dans les yeux.</p>
+
+<p>— Vous aimez mieux votre carrosse? dit-elle.</p>
+
+<p>— Je l’avoue.</p>
+
+<p>— Vous vous figurez que je vous conduis dans quelque traquenard?</p>
+
+<p>— Madame la duchesse, vous avez le caractère folâtre, et moi, revêtu
+d’un caractère aussi grave, je puis être compromis par une plaisanterie.</p>
+
+<p>— Oui; enfin, vous avez peur? Eh bien! prenez votre carrosse, autant de
+laquais que vous voudrez... Seulement, réfléchissez-y bien... ce que
+nous faisons à nous deux, nous le savons seuls; ce qu’un tiers aura vu,
+nous l’apprenons à tout l’univers. Après tout moi, je n’y tiens pas:
+mon carrosse suivra le vôtre, et je me tiens pour satisfaite de monter
+dans votre carrosse pour aller chez la reine.</p>
+
+<p>— Chez la reine?</p>
+
+<p>— Vous l’aviez déjà oublié? Quoi! une clause de cette importance pour
+moi vous avait échappé? Que c’était peu pour vous, mon Dieu! Si j’avais
+su, je vous eusse demandé le double.</p>
+
+<p>— J’ai réfléchi, madame la duchesse; je ne vous accompagnerai pas.</p>
+
+<p>— Vrai!... Pourquoi?</p>
+
+<p>— Parce que j’ai en vous une confiance sans bornes.</p>
+
+<p>— Vous me comblez!... Mais, pour que je touche les cent mille écus?...</p>
+
+<p>— Les voici.</p>
+
+<p>L’intendant griffonna quelques mots sur un papier qu’il remit à la
+duchesse.</p>
+
+<p>— Vous êtes payée, dit-il.</p>
+
+<p>— Le trait est beau, monsieur Colbert, et je vais vous en récompenser.</p>
+
+<p>En disant ces mots, elle se mit à rire.</p>
+
+<p>Le rire de Mme de Chevreuse était un murmure sinistre; tout homme qui
+sent la jeunesse, la foi, l’amour, la vie battre en son cœur, préfère
+des pleurs à ce rire lamentable.</p>
+
+<p>La duchesse ouvrit le haut de son justaucorps et tira de son sein rougi
+une petite liasse de papiers noués d’un ruban couleur feu. Les agrafes
+avaient cédé sous la pression brutale de ses mains nerveuses. La peau,
+éraillée par l’extraction et le frottement des papiers, apparaissait
+sans pudeur aux yeux de l’intendant, fort intrigué de ces préliminaires
+étranges. La duchesse riait toujours.</p>
+
+<p>— Voilà, dit-elle, les véritables lettres de M. de Mazarin. Vous les
+avez, et, de plus, la duchesse de Chevreuse s’est déshabillée devant
+vous, comme si vous eussiez été... Je ne veux pas vous dire des noms
+qui vous donneraient de l’orgueil ou de la jalousie. Maintenant,
+monsieur Colbert, fit-elle en agrafant et en nouant avec rapidité le
+corps de sa robe, votre bonne fortune est finie; accompagnez-moi chez
+la reine.</p>
+
+<p>— Non pas, madame: si vous alliez encourir de nouveau la disgrâce
+de Sa Majesté, et que l’on sût au Palais-Royal que j’ai été votre
+introducteur, la reine ne me le pardonnerait de sa vie. Non. J’ai des
+gens dévoués au palais, ceux-là vous feront entrer sans me compromettre.</p>
+
+<p>— Comme il vous plaira, pourvu que j’entre.</p>
+
+<p>— Comment appelez-vous les dames religieuses de Bruges qui guérissent
+les malades?</p>
+
+<p>— Les béguines.</p>
+
+<p>— Vous êtes une béguine.</p>
+
+<p>— Soit, mais il faudra bien que je cesse de l’être.</p>
+
+<p>— Cela vous regarde.</p>
+
+<p>— Pardon! pardon! je ne veux pas être exposée à ce qu’on me refuse
+l’entrée.</p>
+
+<p>— Cela vous regarde encore, madame. Je vais commander au premier valet
+de chambre du gentilhomme de service chez Sa Majesté de laisser entrer
+une béguine apportant un remède efficace pour soulager les douleurs de
+Sa Majesté. Vous portez ma lettre, vous vous chargez du remède et des
+explications. J’avoue la béguine, je nie Mme de Chevreuse.</p>
+
+<p>— Qu’à cela ne tienne.</p>
+
+<p>— Voici la lettre d’introduction, madame.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXXI_La_peau_de_lours">Chapitre CLXXXI — La peau de l’ours</h2>
+</div>
+
+
+<p>Colbert donna cette lettre à la duchesse, lui retira doucement le siège
+derrière lequel elle s’abritait.</p>
+
+<p>Mme de Chevreuse salua très légèrement et sortit.</p>
+
+<p>Colbert, qui avait reconnu l’écriture de Mazarin et compté les lettres,
+sonna son secrétaire et lui enjoignit d’aller chercher chez lui M.
+Vanel, conseiller au Parlement. Le secrétaire répliqua que M. le
+conseiller, fidèle à ses habitudes, venait d’entrer dans la maison pour
+rendre compte à l’intendant des principaux détails du travail accompli
+ce jour même dans la séance du Parlement.</p>
+
+<p>Colbert s’approcha des lampes, relut les lettres du défunt cardinal,
+sourit plusieurs fois en reconnaissant toute la valeur des pièces que
+venait de lui livrer Mme de Chevreuse, et, en étayant pour plusieurs
+minutes sa grosse tête dans ses mains, il réfléchit profondément.</p>
+
+<p>Pendant ces quelques minutes, un homme gros et grand, à la figure
+osseuse, aux yeux fixes, au nez crochu, avait fait son entrée dans
+le cabinet de Colbert avec une assurance modeste, qui décelait un
+caractère à la fois souple et décidé: souple envers le maître qui
+pouvait jeter la proie, ferme envers les chiens qui eussent pu lui
+disputer cette proie opime.</p>
+
+<p>M. Vanel avait sous le bras un dossier volumineux; il le posa sur le
+bureau même, où les deux coudes de Colbert étayaient sa tête.</p>
+
+<p>— Bonjour, monsieur Vanel, dit celui-ci en se réveillant de sa
+méditation.</p>
+
+<p>— Bonjour, monseigneur, dit naturellement Vanel.</p>
+
+<p>— C’est <i>monsieur</i> qu’il faut dire, répliqua doucement Colbert.</p>
+
+<p>— On appelle <i>monseigneur</i> les ministres, dit Vanel avec un sang-froid
+imperturbable; vous êtes ministre!</p>
+
+<p>— Pas encore!</p>
+
+<p>— De fait, je vous appelle monseigneur; d’ailleurs, vous êtes mon
+seigneur, à moi, cela me suffit; s’il vous déplaît que je vous appelle
+ainsi devant le monde, laissez-moi vous appeler de ce nom dans le
+particulier.</p>
+
+<p>Colbert leva la tête à la hauteur des lampes et lut ou chercha à lire
+sur le visage de Vanel pour combien la sincérité entrait dans cette
+protestation de dévouement.</p>
+
+<p>Mais le conseiller savait soutenir le poids d’un regard, ce regard
+fût-il celui de Monseigneur.</p>
+
+<p>Colbert soupira. Il n’avait rien lu sur le visage de Vanel; Vanel
+pouvait être honnête. Colbert songea que cet inférieur lui était
+supérieur, en cela qu’il avait une femme infidèle.</p>
+
+<p>Au moment où il s’apitoyait sur le sort de cet homme Vanel tira
+froidement de sa poche un billet parfumé, cacheté de cire d’Espagne, et
+le tendit à Monseigneur.</p>
+
+<p>— Qu’est cela, Vanel?</p>
+
+<p>— Une lettre de ma femme, monseigneur.</p>
+
+<p>Colbert toussa. Il prit la lettre, l’ouvrit, la lut et l’enferma dans
+sa poche, tandis que Vanel feuilletait impassiblement son volume de
+procédure.</p>
+
+<p>— Vanel, dit tout à coup le protecteur à son protégé, vous êtes un
+homme de travail, vous?</p>
+
+<p>— Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>— Douze heures d’études ne vous effraient pas?</p>
+
+<p>— J’en fais quinze par jour.</p>
+
+<p>— Impossible! Un conseiller ne saurait travailler plus de trois heures
+pour le Parlement.</p>
+
+<p>— Oh! je fais des états pour un ami que j’ai aux comptes, et, comme il
+me reste du temps, j’étudie l’hébreu.</p>
+
+<p>— Vous êtes fort considéré au Parlement, Vanel?</p>
+
+<p>— Je crois que oui, monseigneur.</p>
+
+<p>— Il s’agirait de ne pas croupir sur le siège de conseiller.</p>
+
+<p>— Que faire pour cela?</p>
+
+<p>— Acheter une charge.</p>
+
+<p>— Laquelle?</p>
+
+<p>— Quelque chose de grand. Les petites ambitions sont les plus malaisées
+à satisfaire.</p>
+
+<p>— Les petites bourses, monseigneur, sont les plus difficiles à remplir.</p>
+
+<p>— Et puis, quelle charge voyez-vous? fit Colbert.</p>
+
+<p>— Je n’en vois pas, c’est vrai.</p>
+
+<p>— Il y en a bien une, mais il faut être le roi pour l’acheter sans se
+gêner; or, le roi ne se donnera pas, je crois, la fantaisie d’acheter
+une charge de procureur général.</p>
+
+<p>En entendant ces mots, Vanel attacha sur Colbert son regard humble et
+terne à la fois.</p>
+
+<p>Colbert se demanda s’il avait été deviné, ou seulement rencontré par la
+pensée de cet homme.</p>
+
+<p>— Que me parlez-vous, monseigneur, dit Vanel, de la charge de procureur
+général au Parlement? Je n’en sache pas d’autre que celle de M. Fouquet.</p>
+
+<p>— Précisément, mon cher conseiller.</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas dégoûté, monseigneur; mais, avant que la marchandise
+soit achetée, ne faut-il pas qu’elle soit vendue?</p>
+
+<p>— Je crois, monsieur Vanel, que cette charge-là sera sous peu à
+vendre...</p>
+
+<p>— À vendre!... la charge de procureur de M. Fouquet?</p>
+
+<p>— On le dit.</p>
+
+<p>— La charge qui le fait inviolable, à vendre? Oh! oh!</p>
+
+<p>Et Vanel se mit à rire.</p>
+
+<p>— En auriez-vous peur, de cette charge? dit gravement Colbert.</p>
+
+<p>— Peur! non pas...</p>
+
+<p>— Ni envie?</p>
+
+<p>— Monseigneur se moque de moi! répliqua Vanel; comment un conseiller du
+Parlement n’aurait-il pas envie de devenir procureur général?</p>
+
+<p>— Alors, monsieur Vanel... puisque je vous dis que la charge se
+présente à vendre.</p>
+
+<p>— Monseigneur le dit.</p>
+
+<p>— Le bruit en court.</p>
+
+<p>— Je répète que c’est impossible; jamais un homme ne jette le bouclier
+derrière lequel il abrite son honneur, sa fortune et sa vie.</p>
+
+<p>— Parfois il est des fous qui se croient au-dessus de toutes les
+mauvaises chances, monsieur Vanel.</p>
+
+<p>— Oui, monseigneur; mais ces fous-là ne font pas leurs folies au profit
+des pauvres Vanels qu’il y a dans le monde.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas?</p>
+
+<p>— Parce que ces Vanels sont pauvres.</p>
+
+<p>— Il est vrai que la charge de M. Fouquet peut coûter gros. Qu’y
+mettriez vous, monsieur Vanel?</p>
+
+<p>— Tout ce que je possède, monseigneur.</p>
+
+<p>— Ce qui veut dire?</p>
+
+<p>— Trois à quatre cent mille livres.</p>
+
+<p>— Et la charge vaut?</p>
+
+<p>— Un million et demi, au plus bas. Je sais des gens qui en ont offert
+un million sept cent mille livres sans décider M. Fouquet. Or, si par
+hasard il arrivait que M. Fouquet voulût vendre, ce que je ne crois
+pas, malgré ce qu’on m’en a dit...</p>
+
+<p>— Ah! l’on vous en a dit quelque chose! Qui cela?</p>
+
+<p>— M. de Gourville... M. Pélisson. Oh! en l’air.</p>
+
+<p>— Eh bien! si M. Fouquet voulait vendre?...</p>
+
+<p>— Je ne pourrais encore acheter, attendu que M. le surintendant ne
+vendra que pour avoir de l’argent frais, et personne n’a un million et
+demi à jeter sur une table.</p>
+
+<p>Colbert interrompit en cet endroit le conseiller par une pantomime
+impérieuse. Il avait recommencé à réfléchir.</p>
+
+<p>Voyant l’attitude sérieuse du maître, voyant sa persévérance à mettre
+la conversation sur ce sujet, M. Vanel attendait une solution sans oser
+la provoquer.</p>
+
+<p>— Expliquez-moi bien, dit alors Colbert, les privilèges de la charge de
+procureur général.</p>
+
+<p>— Le droit de mise en accusation contre tout sujet français qui n’est
+pas prince du sang; la mise à néant de toute accusation dirigée contre
+tout Français qui n’est pas roi ou prince. Un procureur général est le
+bras droit du roi pour frapper un coupable, il est son bras aussi pour
+éteindre le flambeau de la justice. Aussi M. Fouquet se soutiendra-t-il
+contre le roi lui-même en ameutant les parlements; aussi le roi
+ménagera-t-il M. Fouquet malgré tout pour faire enregistrer ses édits
+sans conteste. Le procureur général peut être un instrument bien utile
+ou bien dangereux.</p>
+
+<p>— Voulez-vous être procureur général, Vanel? dit tout à coup Colbert en
+adoucissant son regard et sa voix.</p>
+
+<p>— Moi? s’écria celui-ci. Mais j’ai eu l’honneur de vous représenter
+qu’il manque au moins onze cent mille livres à ma caisse.</p>
+
+<p>— Vous emprunterez cette somme à vos amis.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas d’amis plus riches que moi.</p>
+
+<p>— Un honnête homme!</p>
+
+<p>— Si tout le monde pensait comme vous, monseigneur.</p>
+
+<p>— Je le pense, cela suffit, et, au besoin, je répondrai de vous.</p>
+
+<p>— Prenez garde au proverbe, monseigneur.</p>
+
+<p>— Lequel?</p>
+
+<p>— Qui répond paie.</p>
+
+<p>— Qu’à cela ne tienne.</p>
+
+<p>Vanel se leva, tout remué par cette offre si subitement, si inopinément
+faite par un homme que les plus frivoles prenaient au sérieux.</p>
+
+<p>— Ne vous jouez pas de moi, monseigneur, dit-il.</p>
+
+<p>— Voyons, faisons vite, monsieur Vanel. Vous dites que M. Gourville
+vous a parlé de la charge de M. Fouquet?</p>
+
+<p>— M. Pélisson aussi.</p>
+
+<p>— Officiellement, ou officieusement?</p>
+
+<p>— Voici leurs paroles: «Ces gens du Parlement sont ambitieux et riches;
+ils devraient bien se cotiser pour faire deux ou trois millions à M.
+Fouquet, leur protecteur, leur lumière.»</p>
+
+<p>— Et vous avez dit?</p>
+
+<p>— J’ai dit que, pour ma part, je donnerais dix mille livres s’il le
+fallait.</p>
+
+<p>— Ah! vous aimez donc M. Fouquet? s’écria M. Colbert avec un regard
+plein de haine.</p>
+
+<p>— Non; mais M. Fouquet est notre procureur général; il s’endette, il se
+noie; nous devons sauver l’honneur du corps.</p>
+
+<p>— Voilà qui m’explique pourquoi M. Fouquet sera toujours sain et sauf
+tant qu’il occupera sa charge, répliqua Colbert.</p>
+
+<p>— Là-dessus, poursuivit Vanel, M. Gourville a ajouté: «Faire l’aumône à
+M. Fouquet, c’est toujours un procédé humiliant auquel il répondra par
+un refus; que le Parlement se cotise pour acheter dignement la charge
+de son procureur général, alors tout va bien, l’honneur du corps est
+sauf, et l’orgueil de M. Fouquet sauvé.»</p>
+
+<p>— C’est une ouverture cela.</p>
+
+<p>— Je l’ai considéré ainsi, monseigneur.</p>
+
+<p>— Eh bien! monsieur Vanel, vous irez trouver immédiatement M. Gourville
+ou M. Pélisson; connaissez-vous quelque autre ami de M. Fouquet?</p>
+
+<p>— Je connais beaucoup M. de La Fontaine.</p>
+
+<p>— La Fontaine le rimeur?</p>
+
+<p>— Précisément; il faisait des vers à ma femme, quand M. Fouquet était
+de nos amis.</p>
+
+<p>— Adressez-vous donc à lui pour obtenir une entrevue de M. le
+surintendant.</p>
+
+<p>— Volontiers; mais la somme?</p>
+
+<p>— Au jour et à l’heure fixés, monsieur Vanel, vous serez nanti de la
+somme, ne vous inquiétez point.</p>
+
+<p>— Monseigneur, une telle munificence! Vous effacez le roi, vous
+surpassez M. Fouquet.</p>
+
+<p>— Un moment... ne faisons pas abus des mots. Je ne vous donne pas
+quatorze cent mille livres, monsieur Vanel: j’ai des enfants.</p>
+
+<p>— Eh! monsieur, vous me les prêtez; cela suffit.</p>
+
+<p>— Je vous les prête, oui.</p>
+
+<p>— Demandez tel intérêt, telle garantie qu’il vous plaira, monseigneur,
+je suis prêt, et, vos désirs étant satisfaits, je répéterai encore que
+vous surpassez les rois et M. Fouquet en munificence. Vos conditions?</p>
+
+<p>— Le remboursement en huit années.</p>
+
+<p>— Oh! très bien.</p>
+
+<p>— Hypothèque sur la charge elle-même.</p>
+
+<p>— Parfaitement; est-ce tout?</p>
+
+<p>— Attendez. Je me réserve le droit de vous racheter la charge à cent
+cinquante mille livres de bénéfice si vous ne suiviez pas, dans la
+gestion de cette charge, une ligne conforme aux intérêts du roi et à
+mes desseins.</p>
+
+<p>— Ah! ah! dit Vanel un peu ému.</p>
+
+<p>— Cela renferme-t-il quelque chose qui vous puisse choquer, monsieur
+Vanel? dit froidement Colbert.</p>
+
+<p>— Non, non, répliqua vivement Vanel.</p>
+
+<p>— Eh bien! nous signerons cet acte quand il vous plaira. Courez chez
+les amis de M. Fouquet.</p>
+
+<p>— J’y vole...</p>
+
+<p>— Et obtenez du surintendant une entrevue.</p>
+
+<p>— Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>— Soyez facile aux concessions.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Et les arrangements une fois pris?...</p>
+
+<p>— Je me hâte de le faire signer.</p>
+
+<p>— Gardez-vous-en bien!... Ne parlez jamais de signature avec M.
+Fouquet, ni de dédit, ni même de parole, entendez-vous? vous perdriez
+tout!</p>
+
+<p>— Eh bien! alors, monseigneur, que faire? C’est trop difficile...</p>
+
+<p>— Tâchez seulement que M. Fouquet vous touche dans la main... Allez!</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXXII_Chez_la_reine_mere">Chapitre CLXXXII — Chez la reine mère</h2>
+</div>
+
+
+<p>La reine mère était dans sa chambre à coucher au Palais-Royal avec Mme
+de Motteville et la <i>senora</i> Molina. Le roi, attendu jusqu’au soir,
+n’avait pas paru; la reine, tout impatiente, avait envoyé chercher
+souvent de ses nouvelles.</p>
+
+<p>Le temps semblait être à l’orage. Les courtisans et les dames
+s’évitaient dans les antichambres et les corridors pour ne point se
+parler de sujets compromettants.</p>
+
+<p>Monsieur avait joint le roi dès le matin pour une partie de chasse.</p>
+
+<p>Madame demeurait chez elle, boudant tout le monde.</p>
+
+<p>Quant à la reine mère, après avoir fait ses prières en latin, elle
+causait ménage avec ses deux amies en pur castillan.</p>
+
+<p>Mme de Motteville, qui comprenait admirablement cette langue, répondait
+en français.</p>
+
+<p>Lorsque les trois dames eurent épuisé toutes les formules de la
+dissimulation et de la politesse pour en arriver à dire que la conduite
+du roi faisait mourir de chagrin la reine, la reine mère et toute
+sa parenté, lorsqu’on eut, en termes choisis, fulminé toutes les
+imprécations contre Mlle de La Vallière, la reine mère termina les
+récriminations par ces mots pleins de sa pensée et de son caractère:</p>
+
+<p>— <i>Estos hijos!</i> dit-elle à Molina.</p>
+
+<p>C’est-à-dire: «Ces enfants!»</p>
+
+<p>Mot profond dans la bouche d’une mère; mot terrible dans la bouche
+d’une reine qui, comme Anne d’Autriche, celait de si singuliers secrets
+dans son âme assombrie.</p>
+
+<p>— Oui, répliqua Molina, ces enfants! à qui toute mère se sacrifie.</p>
+
+<p>— À qui, répliqua la reine, une mère a tout sacrifié.</p>
+
+<p>Et elle n’acheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les yeux
+vers le portrait en pied du pâle Louis XIII, que son époux laissait une
+fois encore la lumière monter à ses yeux ternes, le courroux gonfler
+ses narines de toile. Le portrait s’animait; il ne parlait pas, il
+menaçait. Un profond silence succéda aux dernières paroles de la reine.
+La Molina se mit à fourrager les rubans et les dentelles d’une vaste
+corbeille. Mme de Motteville, surprise de cet éclair qui avait illuminé
+simultanément d’intelligence le regard de la confidente et celui de la
+maîtresse, Mme de Motteville, disons-nous, baissa les yeux en femme
+discrète, et, ne cherchant plus à voir, écouta de toutes ses oreilles.
+Elle ne surprit qu’un «hum!» significatif de la duègne espagnole, image
+de la circonspection. Elle surprit aussi un soupir exhalé comme un
+souffle du sein de la reine.</p>
+
+<p>Elle leva la tête aussitôt.</p>
+
+<p>— Vous souffrez? dit-elle.</p>
+
+<p>— Non, Motteville, non; pourquoi dis-tu cela?</p>
+
+<p>— Votre Majesté avait gémi.</p>
+
+<p>— Tu as raison, en effet; oui, je souffre un peu.</p>
+
+<p>— M. Valot est près d’ici, chez Madame, je crois.</p>
+
+<p>— Chez Madame, pourquoi?</p>
+
+<p>— Madame a ses nerfs.</p>
+
+<p>— Belle maladie! M. Valot a bien tort d’être chez Madame, quand un
+autre médecin guérirait Madame...</p>
+
+<p>Mme de Motteville leva encore ses yeux surpris.</p>
+
+<p>— Un médecin autre que M. Valot? dit-elle; qui donc?</p>
+
+<p>— Le travail, Motteville, le travail... Ah! si quelqu’un est malade,
+c’est ma pauvre fille.</p>
+
+<p>— C’est aussi Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Moins ce soir.</p>
+
+<p>— Ne vous y fiez pas, madame!</p>
+
+<p>Et, comme pour justifier cette menace, de Mme de Motteville, une
+douleur aiguë mordit la reine au cœur, la fit pâlir et la renversa sur
+un fauteuil avec tous les symptômes d’une pâmoison soudaine.</p>
+
+<p>— Mes gouttes! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>— Prout! prout! répliqua la Molina, qui, sans hâter sa marche, alla
+tirer d’une armoire d’écaille dorée un grand flacon de cristal de roche
+et l’apporta ouvert à la reine.</p>
+
+<p>Celle-ci respira frénétiquement, à plusieurs reprises, et murmura:</p>
+
+<p>— C’est par là que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa volonté
+sainte!</p>
+
+<p>— On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en replaçant le
+flacon dans l’armoire.</p>
+
+<p>— Votre Majesté va bien, maintenant? demanda Mme de Motteville.</p>
+
+<p>— Mieux.</p>
+
+<p>Et la reine posa son doigt sur ses lèvres pour commander la discrétion
+à sa favorite.</p>
+
+<p>— C’est étrange! dit, après un silence, Mme de Motteville.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il d’étrange? demanda la reine.</p>
+
+<p>— Votre Majesté se souvient-elle du jour où cette douleur apparut pour
+la première fois?</p>
+
+<p>— Je me souviens que c’était un jour bien triste, Motteville.</p>
+
+<p>— Ce jour n’avait pas toujours été triste pour Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Pourquoi?</p>
+
+<p>— Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majesté le roi
+régnant, votre glorieux fils, était né à la même heure.</p>
+
+<p>La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et s’abîma
+durant quelques secondes.</p>
+
+<p>Était-ce souvenir ou réflexion? était-ce encore la douleur?</p>
+
+<p>La Molina jeta sur Mme de Motteville un regard presque furieux, tant il
+ressemblait à un reproche, et la digne femme, n’y ayant rien compris,
+allait questionner pour l’acquit de sa conscience, lorsque soudain Anne
+d’Autriche se levant:</p>
+
+<p>— Le 5 septembre! dit-elle; oui, ma douleur a paru le 5 septembre.
+Grande joie un jour, grande douleur un autre jour. Grande douleur,
+ajouta-t-elle tout bas, expiation d’une trop grande joie!</p>
+
+<p>Et, à partir de ce moment, Anne d’Autriche, qui semblait avoir épuisé
+toute sa mémoire et toute sa raison, demeura impénétrable, l’œil morne,
+la pensée vague, les mains pendantes.</p>
+
+<p>— Il faut nous mettre au lit, dit la Molina.</p>
+
+<p>— Tout à l’heure, Molina.</p>
+
+<p>— Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole.</p>
+
+<p>Mme de Motteville se leva; des larmes brillantes et grosses comme des
+larmes d’enfant coulaient lentement sur les joues blanches de la reine.</p>
+
+<p>Molina, s’en apercevant, darda sur Anne d’Autriche son œil noir et
+vigilant.</p>
+
+<p>— Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville. Allez.</p>
+
+<p>Ce mot <i>nous</i> sonna désagréablement à l’oreille de la favorite
+française. Il signifiait qu’un échange de secrets ou de souvenirs
+allait se faire. Il signifiait qu’une personne était de trop dans
+l’entretien à sa plus intéressante phase.</p>
+
+<p>— Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majesté? demanda la
+Française.</p>
+
+<p>— Oui, répondit l’Espagnole.</p>
+
+<p>Et Mme de Motteville s’inclina. Tout à coup une vieille femme de
+chambre, vêtue comme elle l’était à la Cour d’Espagne en 1620,
+ouvrit les portières, et surprenant la reine dans ses larmes, Mme de
+Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa diplomatie:</p>
+
+<p>— Le remède! le remède! cria-t-elle joyeusement à la reine en
+s’approchant sans façon du groupe.</p>
+
+<p>— Quel remède, <i>Chica</i>? dit Anne d’Autriche.</p>
+
+<p>— Pour le mal de Votre Majesté, répondit celle-ci.</p>
+
+<p>— Qui l’apporte? demanda vivement Mme de Motteville; M. Valot?</p>
+
+<p>— Non, une dame de Flandre.</p>
+
+<p>— Une dame de Flandre? Une Espagnole? interrogea la reine.</p>
+
+<p>— Je ne sais.</p>
+
+<p>— Qui l’envoie?</p>
+
+<p>— M. Colbert.</p>
+
+<p>— Son nom?</p>
+
+<p>— Elle ne l’a pas dit.</p>
+
+<p>— Sa condition?</p>
+
+<p>— Elle le dira.</p>
+
+<p>— Son visage?</p>
+
+<p>— Elle est masquée.</p>
+
+<p>— Vois, Molina! s’écria la reine.</p>
+
+<p>— C’est inutile, répondit tout à coup une voix ferme et douce à la
+fois, partie de l’autre côté des tapisseries, voix qui fit tressaillir
+les autres dames et frissonner la reine.</p>
+
+<p>En même temps, une femme masquée paraissait entre les rideaux.</p>
+
+<p>Avant que la reine eût parlé:</p>
+
+<p>— Je suis une dame du béguinage de Bruges, dit la dame inconnue, et
+j’apporte, en effet, le remède qui doit guérir Votre Majesté.</p>
+
+<p>Chacun se tut. La béguine ne fit point un pas.</p>
+
+<p>— Parlez, dit la reine.</p>
+
+<p>— Quand nous serons seules, ajouta la béguine.</p>
+
+<p>Anne d’Autriche adressa un regard à ses compagnes, celles-ci se
+retirèrent.</p>
+
+<p>La béguine fit alors trois pas vers la reine et s’inclina
+révérencieusement.</p>
+
+<p>La reine regardait avec défiance cette femme qui la regardait aussi
+avec des yeux brillants par les trous de son masque.</p>
+
+<p>— La reine de France est donc bien malade, dit Anne d’Autriche, que
+l’on sait, au béguinage de Bruges, qu’elle a besoin d’être guérie?</p>
+
+<p>— Ne menacez point, reine, dit la béguine avec douceur; je suis venue
+à vous pleine de respect et de compassion, j’y suis venue de la part
+d’une amie.</p>
+
+<p>— Prouvez-le donc! Soulagez au lieu d’irriter.</p>
+
+<p>— Facilement; et Votre Majesté va voir si l’on est son amie.</p>
+
+<p>— Voyons.</p>
+
+<p>— Quel malheur est-il arrivé à Votre Majesté depuis vingt-trois ans?...</p>
+
+<p>— Mais, de grands malheurs: n’ai-je pas perdu le roi?</p>
+
+<p>— Je ne parle pas de ces sortes de malheurs. Je veux vous demander
+si, depuis... la naissance du roi... une indiscrétion d’amie a causé
+quelque douleur à Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Je ne vous comprends pas, répondit la reine en serrant les dents pour
+cacher son émotion.</p>
+
+<p>— Je vais me faire comprendre. Votre Majesté se souvient que le roi est
+né le 3 septembre 1638, à onze heures un quart?</p>
+
+<p>— Oui, bégaya la reine.</p>
+
+<p>— À midi et demi, continua la béguine, le dauphin, ondoyé déjà par Mgr
+de Meaux sous les yeux du roi, sous vos yeux était reconnu héritier de
+la couronne de France. Le roi se rendit à la chapelle du vieux château
+de Saint-Germain pour entendre le <i>Te Deum</i>.</p>
+
+<p>— Tout cela est exact, murmura la reine.</p>
+
+<p>— L’accouchement de Votre Majesté s’était fait en présence de feu
+Monsieur, des princes, des dames de la Cour. Le médecin du roi,
+Bouvard, et le chirurgien Honoré se tenaient dans l’antichambre. Votre
+Majesté s’endormit vers trois heures jusqu’à sept heures environ,
+n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Sans doute; mais vous me récitez là ce que tout le monde sait comme
+vous et moi.</p>
+
+<p>— J’arrive, madame, à ce que peu de personnes savent. Peu de personnes,
+disais-je? hélas! je pourrais dire deux personnes, car il y en avait
+cinq seulement autrefois, et, depuis quelques années, le secret s’est
+assuré par la mort des principaux participants. Le roi notre seigneur
+dort avec ses pères; la sage-femme Péronne l’a suivi de près, Laporte
+est oublié déjà.</p>
+
+<p>La reine ouvrit la bouche pour répondre; elle trouva sous sa main
+glacée, dont elle caressait son visage, les gouttes pressées d’une
+sueur brûlante.</p>
+
+<p>— Il était huit heures, poursuivit la béguine; le roi soupait d’un
+grand cœur; ce n’étaient autour de lui que joie, cris, rasades; le
+peuple hurlait sous les balcons; les Suisses, les mousquetaires et les
+gardes erraient par la ville, portés en triomphe par les étudiants
+ivres.</p>
+
+<p>Ces bruits formidables de l’allégresse publique faisaient gémir
+doucement dans les bras de Mme de Hausac, sa gouvernante, le dauphin,
+le futur roi de France, dont les yeux, lorsqu’ils s’ouvriraient,
+devaient apercevoir deux couronnes au fond de son berceau. Tout à coup
+Votre Majesté poussa un cri perçant, et dame Péronne reparut à son
+chevet.</p>
+
+<p>Les médecins dînaient dans une salle éloignée. Le palais, désert
+à force d’être envahi, n’avait plus ni consignes ni gardes. La
+sage-femme, après avoir examiné l’état de Votre Majesté, se récria,
+surprise, et, vous prenant en ses bras, éplorée, folle de douleur,
+envoya Laporte pour prévenir le roi que Sa Majesté la reine voulait le
+voir dans sa chambre. Laporte, vous le savez, madame, était un homme de
+sang-froid et d’esprit. Il n’approcha pas du roi en serviteur effrayé
+qui sent son importance, et veut effrayer aussi; d’ailleurs, ce n’était
+pas une nouvelle effrayante que celle qu’attendait le roi. Toujours
+est-il que Laporte parut, le sourire sur les lèvres, près de la chaise
+du roi et lui dit:</p>
+
+<p>— Sire, la reine est bien heureuse et le serait encore plus de voir
+Votre Majesté.</p>
+
+<p>Ce jour-là, Louis XIII eût donné sa couronne à un pauvre pour un Dieu
+gard! Gai, léger, vif, le roi sortit de table en disant, du ton que
+Henri IV eût pu prendre: Messieurs, je vais voir ma femme.</p>
+
+<p>Il arriva chez vous, madame, au moment où dame Péronne lui tendait un
+second prince, beau et fort comme le premier, en lui disant: «Sire,
+Dieu ne veut pas que le royaume de France tombe en quenouille.</p>
+
+<p>Le roi, dans son premier mouvement, sauta sur cet enfant et cria:
+«Merci, mon Dieu!»</p>
+
+<p>La béguine s’arrêta en cet endroit, remarquant combien souffrait la
+reine. Anne d’Autriche, renversée dans son fauteuil, la tête penchée,
+les yeux fixes, écoutait sans entendre et ses lèvres s’agitaient
+convulsivement pour une prière à Dieu ou pour une imprécation contre
+cette femme.</p>
+
+<p>— Ah! ne croyez pas que, s’il n’y a qu’un dauphin en France, s’écria
+la béguine, ne croyez pas que, si la reine a laissé cet enfant végéter
+loin du trône, ne croyez pas qu’elle fût une mauvaise mère. Oh! non...
+Il est des gens qui savent combien de larmes elle a versées; il est des
+gens qui ont pu compter les ardents baisers qu’elle donnait à la pauvre
+créature en échange de cette vie de misère et d’ombre à laquelle la
+raison d’État condamnait le frère jumeau de Louis XIV.</p>
+
+<p>— Mon Dieu! mon Dieu! murmura faiblement la reine.</p>
+
+<p>— On sait, continua vivement la béguine, que le roi, se voyant deux
+fils, tous deux égaux en âge, en prétentions, trembla pour le salut de
+la France, pour la tranquillité de son État. On sait que M. le cardinal
+de Richelieu, mandé à cet effet par Louis XIII, réfléchit plus d’une
+heure dans le cabinet de Sa Majesté, et prononça cette sentence: «Il y
+a un roi né pour succéder à Sa Majesté. Dieu en a fait naître un autre
+pour succéder à ce premier roi; mais, à présent, nous n’avons besoin
+que du premier-né; cachons le second à la France comme Dieu l’avait
+caché à ses parents eux-mêmes.» Un prince, c’est pour l’État la paix et
+la sécurité; deux compétiteurs, c’est la guerre civile et l’anarchie.</p>
+
+<p>La reine se leva brusquement, pâle et les poings crispés.</p>
+
+<p>— Vous en savez trop, dit-elle d’une voix sourde, puisque vous touchez
+aux secrets de l’État. Quant aux amis de qui vous tenez ce secret, ce
+sont des lâches, de faux amis. Vous êtes leur complice dans le crime
+qui s’accomplit aujourd’hui. Maintenant, à bas le masque, ou je vous
+fais arrêter par mon capitaine des gardes. Oh! ce secret ne me fait
+pas peur! Vous l’avez eu, vous me le rendrez! Il se glacera dans votre
+sein; ni ce secret ni votre vie ne vous appartiennent plus à partir de
+ce moment!</p>
+
+<p>Anne d’Autriche, joignant le geste à la menace, fit deux pas vers la
+béguine.</p>
+
+<p>— Apprenez, dit celle-ci, à connaître la fidélité, l’honneur, la
+discrétion de vos amis abandonnés.</p>
+
+<p>Elle enleva soudain son masque.</p>
+
+<p>— Mme de Chevreuse! s’écria la reine.</p>
+
+<p>— La seule confidente du secret, avec Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Ah! murmura Anne d’Autriche, venez m’embrasser, duchesse. Hélas!
+c’est tuer ses amis, que se jouer ainsi avec leurs chagrins mortels.</p>
+
+<p>Et la reine, appuyant sa tête sur l’épaule de la vieille duchesse,
+laissa échapper de ses yeux une source de larmes amères.</p>
+
+<p>— Que vous êtes jeune encore! dit celle-ci d’une voix sourde. Vous
+pleurez!</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXXIII_Deux_amies">Chapitre CLXXXIII — Deux amies</h2>
+</div>
+
+
+<p>La reine regarda fièrement Mme de Chevreuse.</p>
+
+<p>— Je crois, dit-elle, que vous avez prononcé le mot heureuse en parlant
+de moi. Jusqu’à présent, duchesse, j’avais cru impossible qu’une
+créature humaine pût se trouver moins heureuse que la reine de France.</p>
+
+<p>— Madame, vous avez été, en effet, une mère de douleurs. Mais, à côté
+de ces misères illustres dont nous nous entretenions tout à l’heure,
+nous, vieilles amies, séparées par la méchanceté des hommes; à côté,
+dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les joies peu sensibles,
+c’est vrai, mais fort enviées de ce monde.</p>
+
+<p>— Lesquelles? dit amèrement Anne d’Autriche. Comment pouvez-vous
+prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout à l’heure reconnaissiez
+qu’il faut des remèdes à mon corps et à mon esprit?</p>
+
+<p>Mme de Chevreuse se recueillit un moment.</p>
+
+<p>— Que les rois sont loin des autres hommes! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>— Je veux dire qu’ils sont tellement éloignés du vulgaire, qu’ils
+oublient pour les autres toutes les nécessités de la vie. Comme
+l’habitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux
+verdoyants rafraîchis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas que
+l’habitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des terres
+calcinées par le soleil.</p>
+
+<p>La reine rougit légèrement; elle venait de comprendre.</p>
+
+<p>— Savez-vous, dit-elle, que c’est mal de nous avoir délaissée?</p>
+
+<p>— Oh! madame, le roi a hérité, dit-on, la haine que me portait son
+père. Le roi me congédierait s’il me savait au Palais-Royal.</p>
+
+<p>— Je ne dis pas que le roi soit bien disposé en votre faveur, duchesse,
+répliqua la reine: mais, moi, je pourrais... secrètement.</p>
+
+<p>La duchesse laissa percer un sourire dédaigneux qui inquiéta son
+interlocutrice.</p>
+
+<p>— Du reste, se hâta d’ajouter la reine, vous avez très bien fait de
+venir ici.</p>
+
+<p>— Merci, madame!</p>
+
+<p>— Ne fût-ce que pour nous donner cette joie de démentir le bruit de
+votre mort.</p>
+
+<p>— On avait dit effectivement que j’étais morte?</p>
+
+<p>— Partout.</p>
+
+<p>— Mes enfants n’avaient pas pris le deuil, cependant.</p>
+
+<p>— Ah! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent; nous voyons peu
+MM. d’Albert et de Luynes, et bien des choses échappent dans les
+préoccupations au milieu desquelles nous vivons constamment.</p>
+
+<p>— Votre Majesté n’eût pas dû croire au bruit de ma mort.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas? Hélas! nous sommes mortels; ne voyez-vous pas que moi,
+votre sœur cadette, comme nous disions autrefois, je penche déjà vers
+la sépulture?</p>
+
+<p>— Votre Majesté, si elle avait cru que j’étais morte, devait s’étonner
+alors de n’avoir pas reçu de mes nouvelles.</p>
+
+<p>— La mort surprend parfois bien vite, duchesse.</p>
+
+<p>— Oh! Votre Majesté! Les âmes chargées de secrets comme celui dont nous
+parlions tout à l’heure ont toujours un besoin d’épanchement qu’il faut
+satisfaire d’avance. Au nombre des relais préparés pour l’éternité, on
+compte la mise en ordre de ses papiers.</p>
+
+<p>La reine tressaillit.</p>
+
+<p>— Votre Majesté, dit la duchesse, saura d’une façon certaine le jour de
+ma mort.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Parce que Votre Majesté recevra le lendemain, sous une quadruple
+enveloppe, tout ce qui a échappé de nos petites correspondances si
+mystérieuses d’autrefois.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas brûlé? s’écria Anne avec effroi.</p>
+
+<p>— Oh! chère Majesté, répliqua la duchesse, les traîtres seuls brûlent
+une correspondance royale.</p>
+
+<p>— Les traîtres?</p>
+
+<p>— Oui, sans doute; ou plutôt ils font semblant de la brûler, la gardent
+ou la vendent.</p>
+
+<p>— Mon Dieu!</p>
+
+<p>— Les fidèles, au contraire, enfouissent précieusement de pareils
+trésors; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui disent:
+«Madame, je vieillis, je me sens malade; il y a danger de mort pour
+moi, danger de révélation pour le secret de Votre Majesté; prenez donc
+ce papier dangereux et brûlez-le vous-même.»</p>
+
+<p>— Un papier dangereux! Lequel?</p>
+
+<p>— Quant à moi, je n’en ai qu’un, c’est vrai, mais il est bien dangereux.</p>
+
+<p>— Oh! duchesse, dites, dites!</p>
+
+<p>— C’est ce billet... daté du 2 août 1644, où vous me recommandiez
+d’aller à Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il y a
+cela de votre main, madame: «Cher malheureux enfant.»</p>
+
+<p>Il se fit un silence profond à ce moment: la reine sondait l’abîme, Mme
+de Chevreuse tendait son piège.</p>
+
+<p>— Oui, malheureux, bien malheureux! murmura Anne d’Autriche; quelle
+triste existence a-t-il menée, ce pauvre enfant, pour aboutir à une si
+cruelle fin!</p>
+
+<p>— Il est mort? s’écria vivement la duchesse avec une curiosité dont la
+reine saisit avidement l’accent sincère.</p>
+
+<p>— Mort de consomption, mort oublié, flétri, mort comme ces pauvres
+fleurs données par un amant et que la maîtresse laisse expirer dans un
+tiroir pour les cacher à tout le monde.</p>
+
+<p>— Mort! répéta la duchesse avec un air de découragement qui eût bien
+réjoui la reine, s’il n’eût été tempéré par un mélange de doute. Mort à
+Noisy-le-Sec?</p>
+
+<p>— Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur honnête,
+qui n’a pas survécu longtemps.</p>
+
+<p>— Cela se conçoit: c’est si lourd à porter un deuil et un secret
+pareils.</p>
+
+<p>La reine ne se donna pas la peine de relever l’ironie de cette
+réflexion. Mme de Chevreuse continua.</p>
+
+<p>— Eh bien! madame, je m’informai, il y a quelques années, à
+Noisy-le-Sec même, du sort de cet enfant si malheureux. On m’apprit
+qu’il ne passait pas pour être mort, voilà pourquoi je ne m’étais pas
+affligée tout d’abord avec Votre Majesté. Oh! certes, si je l’eusse
+cru, jamais une allusion à ce déplorable événement ne fût venue
+réveiller les bien légitimes douleurs de Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Vous dites que l’enfant ne passait pas pour être mort à Noisy?</p>
+
+<p>— Non, madame.</p>
+
+<p>— Que disait-on de lui, alors?</p>
+
+<p>— On disait... On se trompait sans doute.</p>
+
+<p>— Dites toujours.</p>
+
+<p>— On disait qu’un soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse, ce
+qui se remarqua malgré le masque et la mante qui la cachaient, une dame
+de haute qualité, de très haute qualité sans doute, était venue dans
+un carrosse à l’embranchement de la route, la même, vous savez, où
+j’attendais des nouvelles du jeune prince, quand Votre Majesté daignait
+m’y envoyer.</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Et que le gouverneur avait mené l’enfant à cette dame.</p>
+
+<p>— Après?</p>
+
+<p>— Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitté le pays.</p>
+
+<p>— Vous voyez bien! il y a du vrai là-dedans, puisque, effectivement, le
+pauvre enfant mourut d’un de ces coups de foudre qui font que, jusqu’à
+sept ans, au dire des médecins, la vie des enfants tient à un fil.</p>
+
+<p>— Oh! ce que dit Votre Majesté est la vérité; nul ne le sait mieux
+que vous, madame; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez la
+bizarrerie...</p>
+
+<p>«Qu’est-ce encore?» pensa la reine.</p>
+
+<p>— La personne qui m’avait rapporté ces détails, qui avait été
+s’informer de la santé de l’enfant, cette personne...</p>
+
+<p>— Vous aviez confié un pareil soin à quelqu’un? Oh! duchesse!</p>
+
+<p>— Quelqu’un de muet comme Votre Majesté, comme moi-même; mettons que
+c’est moi-même, madame. Ce quelqu’un, dis-je, passant quelque temps
+après en Touraine...</p>
+
+<p>— En Touraine?</p>
+
+<p>— Reconnut le gouverneur et l’enfant, pardon! crut les reconnaître,
+vivants tous deux, gais et heureux et florissants tous deux, l’un
+dans sa verte vieillesse, l’autre dans sa jeunesse en fleur! Jugez,
+d’après cela, ce que c’est que les bruits qui courent, ayez donc foi,
+après cela, à quoi que ce soit de ce qui se passe en ce monde. Mais je
+fatigue Votre Majesté. Oh! ce n’est pas mon intention, et je prendrai
+congé d’elle après lui avoir renouvelé l’assurance de mon respectueux
+dévouement.</p>
+
+<p>— Arrêtez, duchesse; causons un peu de vous.</p>
+
+<p>— De moi? Oh! madame, n’abaissez pas vos regards jusque-là.</p>
+
+<p>— Pourquoi donc? N’êtes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce que vous
+m’en voulez, duchesse?</p>
+
+<p>— Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue auprès de Votre
+Majesté, si j’avais sujet de lui en vouloir?</p>
+
+<p>— Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la mort
+qui menace.</p>
+
+<p>— Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.</p>
+
+<p>— Nulle ne m’a jamais aimée, servie comme vous, duchesse.</p>
+
+<p>— Votre Majesté s’en souvient?</p>
+
+<p>— Toujours... Duchesse, une preuve d’amitié.</p>
+
+<p>— Ah! madame, tout mon être appartient à Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Cette preuve, voyons!</p>
+
+<p>— Laquelle?</p>
+
+<p>— Demandez-moi quelque chose.</p>
+
+<p>— Demander?</p>
+
+<p>— Oh! je sais que vous êtes l’âme la plus désintéressée, la plus
+grande, la plus royale.</p>
+
+<p>— Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquiète.</p>
+
+<p>— Je ne vous louerai jamais autant que vous le méritez.</p>
+
+<p>— Avec l’âge, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.</p>
+
+<p>— Dieu vous entende, duchesse!</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Oui, la duchesse d’autrefois, la belle, la fière, l’adorée Chevreuse
+m’eût répondu ingratement: «Je ne veux rien de vous.» Bénis soient donc
+les malheurs, s’ils sont venus, puisqu’ils vous auront changée, et que
+peut-être vous me répondrez: «J’accepte.»</p>
+
+<p>La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle était sous le
+charme et ne se cachait plus.</p>
+
+<p>— Parlez, chère, dit la reine, que voulez-vous?</p>
+
+<p>— Il faut donc s’expliquer?...</p>
+
+<p>— Sans hésitation.</p>
+
+<p>— Eh bien! Votre Majesté peut me faire une joie indicible, une joie
+incomparable.</p>
+
+<p>— Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l’inquiétude. Mais, avant
+toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis en puissance
+de fils comme j’étais autrefois en puissance de mari.</p>
+
+<p>— Je vous ménagerai, chère reine.</p>
+
+<p>— Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux écho de la belle
+jeunesse.</p>
+
+<p>— Soit. Eh bien! ma vénérée maîtresse, Anne chérie...</p>
+
+<p>— Sais-tu toujours l’espagnol?</p>
+
+<p>— Toujours.</p>
+
+<p>— Demande-moi en espagnol alors.</p>
+
+<p>— Voici: faites-moi l’honneur de venir passer quelques jours à
+Dampierre.</p>
+
+<p>— C’est tout? s’écria la reine stupéfaite.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Rien que cela?</p>
+
+<p>— Bon Dieu! auriez-vous l’idée que je ne vous demande pas là le plus
+énorme bienfait? S’il en est ainsi, vous ne me connaissez plus.
+Acceptez vous?</p>
+
+<p>— Oui, de grand cœur.</p>
+
+<p>— Oh! merci!</p>
+
+<p>— Et je serai heureuse, continua la reine avec défiance si ma présence
+peut vous être utile à quelque chose.</p>
+
+<p>— Utile? s’écria la duchesse en riant. Oh! non, non, agréable, douce,
+délicieuse, oui, mille fois oui. C’est donc promis?</p>
+
+<p>— C’est juré.</p>
+
+<p>La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit de
+baisers.</p>
+
+<p>«C’est une bonne femme au fond, pensa la reine, et... généreuse
+d’esprit.»</p>
+
+<p>— Votre Majesté, reprit la duchesse, consentirait-elle à me donner
+quinze jours?</p>
+
+<p>— Oui, certes! Pourquoi?</p>
+
+<p>— Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrâce, nul ne voulait
+me prêter les cent mille écus dont j’ai besoin pour réparer Dampierre.
+Mais, lorsqu’on va savoir que c’est pour y recevoir Votre Majesté, tous
+les fonds de Paris afflueront chez moi.</p>
+
+<p>— Ah! fit la reine en remuant doucement la tête avec intelligence, cent
+mille écus! il faut cent mille écus pour réparer Dampierre?</p>
+
+<p>— Tout autant.</p>
+
+<p>— Et personne ne veut vous les prêter?</p>
+
+<p>— Personne.</p>
+
+<p>— Je les prêterai, moi, si vous voulez, duchesse.</p>
+
+<p>— Oh! je n’oserais.</p>
+
+<p>— Vous auriez tort.</p>
+
+<p>— Vrai?</p>
+
+<p>— Foi de reine!... Cent mille écus, ce n’est réellement pas beaucoup.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Non. Oh! je sais que vous n’avez jamais fait payer votre discrétion
+ce qu’elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que je vous fasse
+un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est un bien plus galant
+homme.</p>
+
+<p>— Paie-t-il?</p>
+
+<p>— S’il ne paie pas, je paierai; mais ce serait la première fois qu’il
+me refuserait.</p>
+
+<p>La reine écrivit, donna la cédule à la duchesse, et la congédia après
+l’avoir gaiement embrassée.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXXIV_Comment_Jean_de_La_Fontaine_fit_son_premier_conte">Chapitre CLXXXIV — Comment Jean de La Fontaine fit son premier conte</h2>
+</div>
+
+
+<p>Toutes ces intrigues sont épuisées; l’esprit humain, si multiple dans
+ses exhibitions, a pu se développer à l’aise dans les trois cadres que
+notre récit lui a fournis.</p>
+
+<p>Peut-être s’agira-t-il encore de politique et d’intrigues dans le
+tableau que nous préparons, mais les ressorts en seront tellement
+cachés, que l’on ne verra que les fleurs et les peintures, absolument
+comme dans ces théâtres forains où paraît, sur la scène, un colosse qui
+marche mû par les petites jambes et les bras grêles d’un enfant caché
+dans sa carcasse.</p>
+
+<p>Nous retournons à Saint-Mandé, où le surintendant reçoit, selon son
+habitude, sa société choisie d’épicuriens.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, le maître a été rudement éprouvé. Chacun se
+ressent au logis de la détresse du ministre. Plus de grandes et folles
+réunions. La finance a été un prétexte pour Fouquet, et jamais, comme
+le dit spirituellement Gourville, prétexte n’a été plus fallacieux; de
+finances, pas l’ombre.</p>
+
+<p>M. Vatel s’ingénie à soutenir la réputation de la maison. Cependant
+les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent d’un retard
+ruineux. Les expéditionnaires de vins d’Espagne envoient fréquemment
+des mandats que nul ne paie. Les pêcheurs que le surintendant gage sur
+les côtes de Normandie supputent que, s’ils étaient remboursés, la
+rentrée de la somme leur permettrait de se retirer à terre. La marée,
+qui, plus tard, doit faire mourir Vatel, la marée n’arrive pas du tout.</p>
+
+<p>Cependant, pour le jour de réception ordinaire, les amis de Fouquet se
+présentent plus nombreux que de coutume. Gourville et l’abbé Fouquet
+causent finances, c’est-à-dire que l’abbé emprunte quelques pistoles à
+Gourville. Pélisson, assis les jambes croisées, termine la péroraison
+d’un discours par lequel Fouquet doit rouvrir le Parlement.</p>
+
+<p>Et ce discours est un chef-d’œuvre, parce que Pélisson le fait pour son
+ami, c’est-à-dire qu’il y met tout ce que, certainement, il n’irait pas
+chercher pour lui-même. Bientôt, se disputant sur les rimes faciles,
+arrivent du fond du jardin Loret et La Fontaine.</p>
+
+<p>Les peintres et les musiciens se dirigent à leur tour du côté de la
+salle à manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera.</p>
+
+<p>Le surintendant ne fait jamais attendre.</p>
+
+<p>Il est sept heures et demie; l’appétit s’annonce assez galamment.</p>
+
+<p>Quand tous les convives sont réunis, Gourville va droit à Pélisson, le
+tire de sa rêverie et l’amène au milieu d’un salon dont il a fermé les
+portes.</p>
+
+<p>— Eh bien! dit-il, quoi de nouveau?</p>
+
+<p>Pélisson, levant sa tête intelligente et douce:</p>
+
+<p>— J’ai emprunté, dit-il, vingt-cinq mille livres à ma tante. Les voici
+en bons de caisse.</p>
+
+<p>— Bien, répondit Gourville, il ne manque plus que cent
+quatre-vingt-quinze mille livres pour le premier paiement.</p>
+
+<p>— Le paiement de quoi? demanda La Fontaine du ton qu’il mettait à dire:
+«Avez-vous lu Baruch?»</p>
+
+<p>— Voilà encore mon distrait, dit Gourville. Quoi! c’est vous qui nous
+avez appris que la petite terre de Corbeil allait être vendue par un
+créancier de M. Fouquet; c’est vous qui avez proposé la cotisation
+de tous les amis d’Épicure; c’est vous qui avez dit que vous feriez
+vendre un coin de votre maison de Château-Thierry pour fournir votre
+contingent, et vous venez dire aujourd’hui: «Le paiement de quoi?»</p>
+
+<p>Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La Fontaine.</p>
+
+<p>— Pardon, pardon, dit-il, c’est vrai, je n’avais pas oublié. Oh! non;
+seulement...</p>
+
+<p>— Seulement, tu ne te souvenais plus, répliqua Loret.</p>
+
+<p>— Voilà la vérité. Le fait est qu’il a raison. Entre oublier et ne plus
+se souvenir, il y a une grande différence.</p>
+
+<p>— Alors, ajouta Pélisson, vous apportez cette obole, prix du coin de
+terre vendu?</p>
+
+<p>— Vendu? Non.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas vendu votre clos? demanda Gourville étonné, car il
+connaissait le désintéressement du poète.</p>
+
+<p>— Ma femme n’a pas voulu, répondit ce dernier.</p>
+
+<p>Nouveaux rires.</p>
+
+<p>— Cependant, vous êtes allé à Château-Thierry pour cela? lui fut-il
+répondu.</p>
+
+<p>— Certes, et à cheval.</p>
+
+<p>— Pauvre Jean!</p>
+
+<p>— Huit chevaux différents: j’étais roué.</p>
+
+<p>— Excellent ami!... Et là-bas vous vous êtes reposé?</p>
+
+<p>— Reposé? Ah bien! oui! Là-bas, j’ai eu bien de la besogne.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Ma femme avait fait des coquetteries avec celui à qui je voulais
+vendre la terre. Cet homme s’est dédit; je l’ai appelé en duel.</p>
+
+<p>— Très bien! dit le poète; et vous vous êtes battus?</p>
+
+<p>— Il paraît que non.</p>
+
+<p>— Vous n’en savez donc rien?</p>
+
+<p>— Non, ma femme et ses parents se sont mêlés de cela. J’ai eu un quart
+d’heure durant l’épée à la main; mais je n’ai pas été blessé.</p>
+
+<p>— Et l’adversaire?</p>
+
+<p>— L’adversaire non plus; il n’était pas venu sur le terrain.</p>
+
+<p>— C’est admirable! s’écria-t-on de toutes parts; vous avez dû vous
+courroucer?</p>
+
+<p>— Très fort; j’avais gagné un rhume; je suis rentré à la maison, et ma
+femme m’a querellé.</p>
+
+<p>— Tout de bon?</p>
+
+<p>— Tout de bon. Elle m’a jeté un pain à la tête, un gros pain.</p>
+
+<p>— Et vous?</p>
+
+<p>— Moi? Je lui ai renversé toute la table sur le corps, et sur le corps
+de ses convives; puis je suis remonté à cheval, et me voilà.</p>
+
+<p>Nul n’eût su tenir son sérieux à l’exposé de cette héroïde comique.
+Quand l’ouragan des rires se fut un peu calmé:</p>
+
+<p>— Voilà tout ce que vous avez rapporté? dit-on à La Fontaine.</p>
+
+<p>— Oh! non pas, j’ai eu une excellente idée.</p>
+
+<p>— Dites.</p>
+
+<p>— Avez-vous remarqué qu’il se fait en France beaucoup de poésies
+badines?</p>
+
+<p>— Mais oui, répliqua l’assemblée.</p>
+
+<p>— Et que, poursuivit La Fontaine, il ne s’en imprime que fort peu?</p>
+
+<p>— Les lois sont dures, c’est vrai.</p>
+
+<p>— Eh bien! marchandise rare est une marchandise chère, ai-je pensé.
+C’est pourquoi je me suis mis à composer un petit poème extrêmement
+licencieux.</p>
+
+<p>— Oh! oh! cher poète.</p>
+
+<p>— Extrêmement grivois.</p>
+
+<p>— Oh! oh!</p>
+
+<p>— Extrêmement cynique.</p>
+
+<p>— Diable! diable!</p>
+
+<p>— J’y ai mis, continua froidement le poète, tout ce que j’ai pu trouver
+de mots galants.</p>
+
+<p>Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave poète mettait ainsi
+l’enseigne à sa marchandise.</p>
+
+<p>— Et, poursuivit-il, je m’appliquai à dépasser tout ce que Boccace,
+l’Arétin et autres maîtres ont fait dans ce genre.</p>
+
+<p>— Bon Dieu! s’écria Pélisson; mais il sera damné!</p>
+
+<p>— Vous croyez? demanda naïvement La Fontaine; je vous jure que je n’ai
+pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M. Fouquet.</p>
+
+<p>Cette conclusion mirifique mit le comble à la satisfaction des
+assistants.</p>
+
+<p>— Et j’ai vendu cet opuscule huit cent livres la première édition,
+s’écria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres de piété
+s’achètent moitié moins.</p>
+
+<p>— Il eût mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de piété.</p>
+
+<p>— C’est trop long et pas assez divertissant, répliqua tranquillement La
+Fontaine; mes huit cents livres sont dans ce petit sac; je les offre.</p>
+
+<p>Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du trésorier des
+épicuriens.</p>
+
+<p>Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres; les
+autres s’épuisèrent de même. Il y eut, compte fait, quarante mille
+livres dans l’escarcelle.</p>
+
+<p>Jamais plus généreux deniers ne résonnèrent dans les balances divines
+où la charité pèse les bons cœurs et les bonnes intentions contre les
+pièces fausses des dévots hypocrites.</p>
+
+<p>On faisait encore tinter les écus quand le surintendant entra ou plutôt
+se glissa dans la salle. Il avait tout entendu.</p>
+
+<p>On vit cet homme, qui avait remué tant de milliards, ce riche qui
+avait épuisé tous les plaisirs et tous les honneurs, ce cœur immense,
+ce cerveau fécond qui avaient, comme deux creusets avides, dévoré la
+substance matérielle et morale du premier royaume du monde, on vit
+Fouquet dépasser le seuil avec les yeux pleins de larmes, tremper ses
+doigts blancs et fins dans l’or et l’argent.</p>
+
+<p>— Pauvre aumône, dit-il d’une voix tendre et émue, tu disparaîtras dans
+le plus petit des plis de ma bourse vide; mais tu as empli jusqu’au
+bord ce que nul n’épuisera jamais: mon cœur! Merci, mes amis, merci!</p>
+
+<p>Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient là et
+qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes qu’ils étaient, il
+embrassa La Fontaine en lui disant:</p>
+
+<p>— Pauvre garçon qui s’est fait battre pour moi par sa femme, et damner
+par son confesseur!</p>
+
+<p>— Bon! ce n’est rien, répondit le poète; que vos créanciers attendent
+deux ans, j’aurai fait cent autres contes qui, à deux éditions chacun,
+paieront la dette.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXXV_La_Fontaine_negociateur">Chapitre CLXXXV — La Fontaine négociateur</h2>
+</div>
+
+
+<p>Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante effusion...</p>
+
+<p>— Mon cher poète, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non
+seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d’eux rapportera,
+mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-d’œuvre.</p>
+
+<p>— Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas croire que
+j’aie seulement apporté cette idée et ces quatre-vingts pistoles à M.
+le surintendant.</p>
+
+<p>— Oh! mais, s’écria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est en
+fonds aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Bénie soit l’idée, si elle m’apporte un ou deux millions, dit
+gaiement Fouquet.</p>
+
+<p>— Précisément, répliqua La Fontaine.</p>
+
+<p>— Vite, vite! cria l’assemblée.</p>
+
+<p>— Prenez garde, dit Pélisson à l’oreille de La Fontaine, vous avez eu
+grand succès jusqu’à présent, n’allez pas lancer la flèche au-delà du
+but.</p>
+
+<p>— Nenni, monsieur Pélisson, et, vous qui êtes un homme de goût, vous
+m’approuverez tout le premier.</p>
+
+<p>— Il s’agit de millions? dit Gourville.</p>
+
+<p>— J’ai là quinze cent mille livres, monsieur Gourville.</p>
+
+<p>Et il frappa sa poitrine.</p>
+
+<p>— Au diable, le Gascon de Château-Thierry! cria Loret.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas la poche qu’il fallait toucher, dit Fouquet, c’est la
+cervelle.</p>
+
+<p>— Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous n’êtes pas
+un procureur général, vous êtes un poète.</p>
+
+<p>— C’est vrai! s’écrièrent Loret, Conrart, et tout ce qu’il y avait là
+de gens de lettres.</p>
+
+<p>— Vous êtes, dis-je, un poète et un peintre, un statuaire, un ami des
+arts et des sciences; mais, avouez-le vous-même, vous n’êtes pas un
+homme de robe.</p>
+
+<p>— Je l’avoue, répliqua en souriant M. Fouquet.</p>
+
+<p>— On vous mettrait de l’Académie que vous refuseriez, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Je crois que oui, n’en déplaise aux académiciens.</p>
+
+<p>— Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l’Académie, vous
+laissez-vous aller à faire partie du Parlement?</p>
+
+<p>— Oh! oh! dit Pélisson, nous parlons politique?</p>
+
+<p>— Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied pas à
+M. Fouquet.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas de la robe qu’il s’agit, riposta Pélisson, contrarié des
+rires de l’assemblée.</p>
+
+<p>— Au contraire, c’est de la robe, dit Loret.</p>
+
+<p>— Ôtez la robe au procureur général, dit Conrart, nous avons M.
+Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il n’est pas de
+procureur général sans robe, nous déclarons, d’après M. de La Fontaine,
+que certainement la robe est un épouvantail.</p>
+
+<p>— <i>Fugiunt risus leporesque</i>, dit Loret.</p>
+
+<p>— Les ris et les grâces, fit un savant.</p>
+
+<p>— Moi, poursuivit Pélisson gravement, ce n’est pas comme cela que je
+traduis <i>lepores</i>.</p>
+
+<p>— Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine.</p>
+
+<p>— Je le traduis ainsi: «Les lièvres se sauvent en voyant M. Fouquet.»</p>
+
+<p>Éclats de rire, dont le surintendant prit sa part.</p>
+
+<p>— Pourquoi les lièvres? objecta Conrart piqué.</p>
+
+<p>— Parce que le lièvre sera celui qui ne se réjouira point de voir M.
+Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.</p>
+
+<p>— Oh! oh! murmurèrent les poètes.</p>
+
+<p>— <i>Quo non ascendam?</i> dit Conrart, me paraît impossible avec une robe
+de procureur.</p>
+
+<p>— Et à moi, sans cette robe, dit l’obstiné Pélisson. Qu’en pensez-vous,
+Gourville?</p>
+
+<p>— Je pense que la robe est bonne, répliqua celui-ci; mais je pense
+également qu’un million et demi vaudrait mieux que la robe.</p>
+
+<p>— Et je suis de l’avis de Gourville, s’écria Fouquet en coupant court à
+la discussion par son opinion, qui devait nécessairement dominer toutes
+les autres.</p>
+
+<p>— Un million et demi! grommela Pélisson; pardieu! je sais une fable
+indienne...</p>
+
+<p>— Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi.</p>
+
+<p>— La tortue avait une carapace, dit Pélisson; elle se réfugiait
+là-dedans quand ses ennemis la menaçaient. Un jour, quelqu’un lui dit:
+«Vous avez bien chaud l’été dans cette maison-là, et vous êtes bien
+empêchée de montrer vos grâces. Voilà la couleuvre qui vous donnera un
+million et demi de votre écaille.»</p>
+
+<p>— Bon! fit le surintendant en riant.</p>
+
+<p>— Après? fit La Fontaine, intéressé par l’apologue bien plus que par la
+moralité.</p>
+
+<p>— La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit; il
+avait faim; il lui brisa les reins d’un coup de bec et la dévora.</p>
+
+<p>— Ô <i>muthos déloï?</i>... dit Conrart.</p>
+
+<p>— Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe.</p>
+
+<p>La Fontaine prit la moralité au sérieux.</p>
+
+<p>— Vous oubliez Eschyle, dit-il à son adversaire.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce à dire?</p>
+
+<p>— Eschyle le Chauve.</p>
+
+<p>— Après?</p>
+
+<p>— Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand amateur
+de tortues, prit d’en haut le crâne pour une pierre, et lança sur ce
+crâne une tortue toute blottie dans sa carapace.</p>
+
+<p>— Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu pensif,
+tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur briser
+gratis l’écaille; trop heureuses les tortues dont une couleuvre paie
+l’enveloppe un million et demi. Qu’on m’apporte une couleuvre généreuse
+comme celle de votre fable, Pélisson, et je lui donne ma carapace.</p>
+
+<p>— <i>Rara avis in terris!</i> s’écria Conrart.</p>
+
+<p>— Et semblable à un cygne noir, n’est-ce pas? ajouta La Fontaine. Eh
+bien! oui, précisément, un oiseau tout noir et très rare; je l’ai
+trouvé.</p>
+
+<p>— Vous avez trouvé un acquéreur pour ma charge de procureur? s’écria
+Fouquet.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur.</p>
+
+<p>— Mais M. le surintendant n’a jamais dit qu’il dût vendre, reprit
+Pélisson.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi: vous-même, vous en avez parlé, dit Conrart.</p>
+
+<p>— J’en suis témoin, fit Gourville.</p>
+
+<p>— Il tient aux beaux discours qu’il me fait, dit en riant Fouquet. Cet
+acquéreur, voyons, La Fontaine?</p>
+
+<p>— Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave homme.</p>
+
+<p>— Qui s’appelle?</p>
+
+<p>— Vanel.</p>
+
+<p>— Vanel! s’écria Fouquet, Vanel! le mari de...</p>
+
+<p>— Précisément, son mari; oui, monsieur.</p>
+
+<p>— Ce cher homme! dit Fouquet avec intérêt, il veut être procureur
+général?</p>
+
+<p>— Il veut être tout ce que vous êtes, monsieur, dit Gourville, et faire
+absolument ce que vous avez fait.</p>
+
+<p>— Oh! mais c’est bien réjouissant: contez-nous donc cela, La Fontaine.</p>
+
+<p>— C’est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantôt je le
+rencontre: il flânait sur la place de la Bastille, précisément vers
+l’instant où j’allais prendre le petit carrosse de Saint-Mandé.</p>
+
+<p>— Il devait guetter sa femme, bien sûr, interrompit Loret.</p>
+
+<p>— Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il n’est pas jaloux.</p>
+
+<p>— Il m’aborde donc, m’embrasse, me conduit au Cabaret de
+l’<i>Image-Saint-Fiacre</i>, et m’entretient de ses chagrins.</p>
+
+<p>— Il a des chagrins?</p>
+
+<p>— Oui, sa femme lui donne de l’ambition.</p>
+
+<p>— Et il vous dit?...</p>
+
+<p>— Qu’on lui a parlé d’une charge au Parlement; que le nom de M. Fouquet
+a été prononcé, que, depuis ce temps Mme Vanel rêve de s’appeler Mme la
+procureuse générale, et qu’elle en meurt toutes les nuits qu’elle n’en
+rêve pas.</p>
+
+<p>— Pauvre femme! dit Fouquet.</p>
+
+<p>— Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les
+affaires: vous allez voir comment je menai celle-ci.</p>
+
+<p>— Voyons!</p>
+
+<p>— Savez-vous, dis-je à Vanel, que c’est cher, une charge comme celle de
+M. Fouquet?</p>
+
+<p>— Combien à peu près? fit-il.</p>
+
+<p>— M. Fouquet en a refusé dix-sept cent mille livres.</p>
+
+<p>— Ma femme, répliqua Vanel, avait mis cela aux environs de quatorze
+cent mille.</p>
+
+<p>— Comptant? lui fis-je.</p>
+
+<p>— Oui; elle a vendu un bien en Guienne, elle a réalisé.</p>
+
+<p>— C’est un joli lot à toucher d’un coup, dit sentencieusement l’abbé
+Fouquet, qui n’avait pas encore parlé.</p>
+
+<p>— Cette pauvre dame Vanel! murmura Fouquet.</p>
+
+<p>Pélisson haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Un démon! dit-il bas à l’oreille de Fouquet.</p>
+
+<p>— Précisément!... Il serait charmant d’employer l’argent de ce démon à
+réparer le mal que s’est fait pour moi un ange.</p>
+
+<p>Pélisson regarda d’un air surpris Fouquet, dont les pensées se
+fixaient, à partir de ce moment, sur un nouveau but.</p>
+
+<p>— Eh bien! demanda La Fontaine, ma négociation?</p>
+
+<p>— Admirable! cher poète.</p>
+
+<p>— Oui, dit Gourville; mais tel se vante d’avoir envie d’un cheval, qui
+n’a pas seulement de quoi payer la bride.</p>
+
+<p>— Le Vanel se dédirait si on le prenait au mot, continua l’abbé Fouquet.</p>
+
+<p>— Je ne crois pas, dit La Fontaine.</p>
+
+<p>— Qu’en savez-vous?</p>
+
+<p>— C’est que vous ignorez le dénouement de mon histoire.</p>
+
+<p>— Ah! s’il y a un dénouement, dit Gourville, pourquoi flâner en route?</p>
+
+<p>— <i>Semper ad adventum</i>, n’est-ce pas cela? dit Fouquet du ton d’un
+grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes.</p>
+
+<p>Les latinistes battirent des mains.</p>
+
+<p>— Mon dénouement, s’écria La Fontaine, c’est que Vanel, ce tenace
+oiseau, sachant que je venais à Saint-Mandé, m’a supplié de l’emmener.</p>
+
+<p>— Oh! oh!</p>
+
+<p>— Et de le présenter, s’il était possible, à Monseigneur.</p>
+
+<p>— En sorte?...</p>
+
+<p>— En sorte qu’il est là, sur la pelouse du Bel-Air.</p>
+
+<p>— Comme un scarabée.</p>
+
+<p>— Vous dites cela, Gourville, à cause des antennes, mauvais plaisant!</p>
+
+<p>— Eh bien! monsieur Fouquet?</p>
+
+<p>— Eh bien! il ne convient pas que le mari de Mme Vanel s’enrhume hors
+de chez moi; envoyez-le quérir, La Fontaine, puisque vous savez où il
+est.</p>
+
+<p>— J’y cours moi-même.</p>
+
+<p>— Je vous y accompagne, dit l’abbé Fouquet; je porterai les sacs.</p>
+
+<p>— Pas de mauvaise plaisanterie, dit sévèrement Fouquet; que l’affaire
+soit sérieuse, si affaire il y a. Tout d’abord, soyons hospitaliers.
+Excusez-moi bien, La Fontaine, auprès de ce galant homme, et dites-lui
+que je suis désespéré de l’avoir fait attendre, mais que j’ignorais
+qu’il fût là.</p>
+
+<p>La Fontaine était déjà parti. Par bonheur, Gourville l’accompagnait;
+car, tout entier à ses chiffres, le poète se trompait de route, et
+courait vers Saint-Maur.</p>
+
+<p>Un quart d’heure après, M. Vanel fut introduit dans le cabinet du
+surintendant, ce même cabinet dont nous avons donné la description et
+les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le voyant
+entrer appela Pélisson, et lui parla quelques minutes à l’oreille.</p>
+
+<p>— Retenez bien ceci, lui dit-il: que toute l’argenterie, que toute la
+vaisselle, que tous les joyaux soient emballés dans le carrosse. Vous
+prendrez les chevaux noirs; l’orfèvre vous accompagnera; vous reculerez
+le souper jusqu’à l’arrivée de Mme de Bellière.</p>
+
+<p>— Encore faut-il que Mme de Bellière soit prévenue, dit Pélisson.</p>
+
+<p>— Inutile, je m’en charge.</p>
+
+<p>— Très bien.</p>
+
+<p>— Allez, mon ami.</p>
+
+<p>Pélisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les
+vrais amis, dans la volonté qu’il subissait. Là est la force des âmes
+d’élite. La défiance n’est faite que pour les natures inférieures.</p>
+
+<p>Vanel s’inclina donc devant le surintendant. Il allait commencer une
+harangue.</p>
+
+<p>— Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me paraît que
+vous voulez acquérir ma charge?</p>
+
+<p>— Monseigneur...</p>
+
+<p>— Combien pouvez-vous m’en donner?</p>
+
+<p>— C’est à vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais qu’on vous a
+fait des offres.</p>
+
+<p>— Mme Vanel, m’a-t-on dit, l’estime quatorze cent mille livres.</p>
+
+<p>— C’est tout ce que nous avons.</p>
+
+<p>— Pouvez-vous donner la somme tout de suite?</p>
+
+<p>— Je ne l’ai pas sur moi, dit naïvement Vanel, effaré de cette
+simplicité, de cette grandeur, lui qui s’attendait à des luttes, à des
+finesses, à des marches d’échiquier.</p>
+
+<p>— Quand l’aurez-vous?</p>
+
+<p>— Quand il plaira à Monseigneur.</p>
+
+<p>Et il tremblait que Fouquet ne se jouât de lui.</p>
+
+<p>— Si ce n’était la peine de retourner à Paris, je vous dirais tout de
+suite...</p>
+
+<p>— Oh! monseigneur...</p>
+
+<p>— Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la signature à
+demain matin.</p>
+
+<p>— Soit, répliqua Vanel glacé, abasourdi.</p>
+
+<p>— Six heures, ajouta Fouquet.</p>
+
+<p>— Six heures, répéta Vanel.</p>
+
+<p>— Adieu, monsieur Vanel! Dites à Mme Vanel que je lui baise les mains.</p>
+
+<p>Et Fouquet se leva.</p>
+
+<p>Alors Vanel, à qui le sang montait aux yeux et qui commençait à perdre
+le tête:</p>
+
+<p>— Monseigneur, monseigneur, dit-il sérieusement, est-ce que vous me
+donnez parole?</p>
+
+<p>Fouquet tourna la tête.</p>
+
+<p>— Pardieu! dit-il; et vous?</p>
+
+<p>Vanel hésita, frissonna et finit par avancer timidement sa main.
+Fouquet ouvrit et avança noblement la sienne. Cette main loyale
+s’imprégna une seconde de la moiteur d’un main hypocrite; Vanel serra
+les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre.</p>
+
+<p>Le surintendant dégagea doucement sa main.</p>
+
+<p>— Adieu! dit-il.</p>
+
+<p>Vanel courut à reculons vers la porte, se précipita par les vestibules
+et s’enfuit.</p>
+
+<p>Pélisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet n’avait pas
+encore quitté.</p>
+
+<p>Le surintendant remercia l’orfèvre d’avoir bien voulu lui garder comme
+un dépôt ces richesses qu’il avait le droit de vendre. Il jeta les yeux
+sur le total des comptes, qui s’élevait à treize cent mille livres.</p>
+
+<p>Puis, se plaçant à son bureau, il écrivit un bon de quatorze cent mille
+livres, payables à vue à sa caisse, avant midi le lendemain.</p>
+
+<p>— Cent mille livres de bénéfice! s’écria l’orfèvre. Ah! monseigneur,
+quelle générosité!</p>
+
+<p>— Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant l’épaule, il
+est des politesses qui ne se paient jamais. Le bénéfice est à peu près
+celui que vous eussiez fait; mais il reste l’intérêt de votre argent.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il détachait de sa manchette un bouton de diamants
+que ce même orfèvre avait bien souvent estimé trois mille pistoles.</p>
+
+<p>— Prenez ceci en mémoire de moi, dit-il à l’orfèvre, et adieu; vous
+êtes un honnête homme.</p>
+
+<p>— Et vous, s’écria l’orfèvre, touché profondément, vous, monseigneur,
+vous êtes un brave seigneur.</p>
+
+<p>Fouquet fit passer le digne orfèvre par une porte dérobée; puis il alla
+recevoir Mme de Bellière, que tous les conviés entouraient déjà.</p>
+
+<p>La marquise était belle toujours; mais, ce jour-là, elle resplendissait.</p>
+
+<p>— Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est d’une
+beauté incomparable ce soir? Savez-vous pourquoi?</p>
+
+<p>— Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelqu’un.</p>
+
+<p>— Non, mais parce qu’elle en est la meilleure. Cependant...</p>
+
+<p>— Cependant? dit la marquise en souriant.</p>
+
+<p>— Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des pierres
+fausses.</p>
+
+<p>Elle rougit.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXXVI_La_vaisselle_et_les_diamants_de_Madame_de_Belliere">Chapitre CLXXXVI — La vaisselle et les diamants de Madame de Bellière</h2>
+</div>
+
+
+<p>À peine Fouquet eut-il congédié Vanel, qu’il réfléchit un moment.</p>
+
+<p>— On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l’on a aimée.
+Marguerite désire être procureuse, pourquoi ne lui pas faire ce
+plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse ne saurait
+rien me reprocher, pensons à la femme qui m’aime. Mme de Bellière doit
+être là.</p>
+
+<p>Il indiqua du doigt la porte secrète.</p>
+
+<p>S’étant enfermé, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea
+rapidement vers la communication établie entre la maison de Vincennes
+et sa maison à lui.</p>
+
+<p>Il avait négligé d’avertir son amie avec la sonnette, bien assuré
+qu’elle ne manquait jamais au rendez-vous.</p>
+
+<p>En effet, la marquise était arrivée. Elle attendait. Le bruit que fit
+le surintendant l’avertit; elle accourut pour recevoir par-dessous la
+porte le billet qu’il lui passa.</p>
+
+<p><i>«Venez, marquise, on vous attend pour souper.</i>»</p>
+
+<p>Heureuse et active, Mme de Bellière gagna son carrosse dans l’avenue de
+Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron à Gourville, qui,
+pour mieux plaire au maître, guettait son arrivée dans la cour.</p>
+
+<p>Elle n’avait pas vu entrer, fumants et blancs d’écume, les chevaux
+noirs de Fouquet, qui ramenaient à Saint-Mandé Pélisson et l’orfèvre
+lui-même à qui Mme de Bellière avait vendu sa vaisselle et ses joyaux.</p>
+
+<p>— Oh! oh! s’écrièrent tous les convives; on peut dire cela sans crainte
+d’une femme qui a les plus beaux diamants de Paris.</p>
+
+<p>— Eh bien? dit tout bas Fouquet à Pélisson.</p>
+
+<p>— Eh bien! j’ai enfin compris, répliqua celui-ci, et vous avez bien
+fait.</p>
+
+<p>— C’est heureux, fit en souriant le surintendant.</p>
+
+<p>— Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.</p>
+
+<p>Le flot des convives se précipita moins lentement qu’il n’est d’usage
+dans les fêtes ministérielles vers la salle à manger, où les attendait
+un magnifique spectacle.</p>
+
+<p>Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des fleurs
+et des lumières, brillait à éblouir la vaisselle d’or et d’argent
+la plus riche qu’on pût voir; c’était un reste de ces vieilles
+magnificences que les artistes florentins, amenés par les Médicis,
+avaient sculptées, ciselées fondues pour les dressoirs de fleurs, quand
+il y avait de l’or en France; ces merveilles cachées, enfouies pendant
+les guerres civiles, avaient reparu timidement dans les intermittences
+de cette guerre de bon goût qu’on appelait la Fronde; alors que
+seigneurs, se battant contre seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient
+pas. Toute cette vaisselle était marquée aux armes de Mme de Bellière.</p>
+
+<p>— Tiens, s’écria La Fontaine, un P. et un B.</p>
+
+<p>Mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était le couvert de la
+marquise, à la place que lui avait assignée Fouquet; près de lui
+s’élevait une pyramide de diamants, de saphirs, d’émeraudes, de camées
+antiques; la sardoine gravée par les vieux Grecs de l’Asie Mineure
+avec ses montures d’or de Mysie, les curieuses mosaïques de la vieille
+Alexandrie montées en argent, les bracelets massifs de l’Égypte de
+Cléopâtre jonchaient un vaste plat de Palissy, supporté sur un trépied
+de bronze doré, sculpté par Benvenuto.</p>
+
+<p>La marquise pâlit en voyant ce qu’elle ne comptait jamais revoir. Un
+profond silence, précurseur des émotions vives, occupait la salle
+engourdie et inquiète.</p>
+
+<p>Fouquet ne fit pas même un signe pour chasser tous les valets chamarrés
+qui couraient, abeilles pressées, autour des vastes buffets et des
+tables d’office.</p>
+
+<p>— Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait à Mme
+de Bellière, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gêne, envoya
+tout cet or et tout cet argent chez l’orfèvre avec cette masse de
+joyaux qui se dressent là devant elle. Cette belle action d’une amie
+devait être comprise par des amis tels que vous. Heureux l’homme qui se
+voit aimé ainsi! Buvons à la santé de Mme de Bellière.</p>
+
+<p>Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette, pâmée
+sur son siège, la pauvre femme, qui venait de perdre ses sens, pareille
+aux oiseaux de la Grèce qui traversaient le ciel au-dessus de l’arène à
+Olympie.</p>
+
+<p>— Et puis, ajouta Pélisson, que toute vertu touchait, que toute beauté
+charmait, buvons un peu aussi à celui qui inspira la belle action de
+Madame; car un pareil homme doit être digne d’être aimé.</p>
+
+<p>Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva pâle et souriante, tendit
+son verre avec une main défaillante dont les doigts tremblants
+frottèrent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux mourants encore
+allaient chercher tout l’amour qui brûlait dans ce généreux cœur.</p>
+
+<p>Commencé de cette héroïque façon, le souper devint promptement une
+fête; nul ne s’occupa plus d’avoir de l’esprit, personne n’en manqua.</p>
+
+<p>La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit à Vatel de le
+réconcilier avec les vins du Rhône et ceux d’Espagne.</p>
+
+<p>L’abbé Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit:</p>
+
+<p>— Prenez garde, monsieur l’abbé! si vous êtes aussi tendre, on vous
+mangera.</p>
+
+<p>Les heures s’écoulèrent ainsi joyeuses et secouant des roses sur les
+convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas la table
+avant les dernières largesses du dessert.</p>
+
+<p>Il souriait à la plupart de ses amis, ivre comme on l’est quand on a
+enivré le cœur avant la tête, et, pour la première fois, il venait de
+regarder l’horloge.</p>
+
+<p>Soudain une voiture roula dans la cour, et on l’entendit, chose
+étrange! au milieu du bruit et des chansons.</p>
+
+<p>Fouquet dressa l’oreille, puis il tourna les yeux vers l’antichambre.
+Il lui sembla qu’un pas y retentissait, et que ce pas, au lieu de
+fouler le sol, pesait sur son cœur.</p>
+
+<p>Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Bellière appuyait
+sur le sien depuis deux heures.</p>
+
+<p>— M. d’Herblay, évêque de Vannes, cria l’huissier.</p>
+
+<p>Et la figure sombre et pensive d’Aramis apparut sur le seuil, entre les
+débris de deux guirlandes dont une flamme de lampe venait de rompre les
+fils.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXXVII_La_quittance_de_M_de_Mazarin">Chapitre CLXXXVII — La quittance de M. de Mazarin</h2>
+</div>
+
+
+<p>Fouquet eût poussé un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si
+l’air glacé, le regard distrait d’Aramis ne lui eussent rendu toute sa
+réserve.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous nous aidez à prendre le dessert? demanda-t-il
+cependant; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout ce
+bruit que font nos folies?</p>
+
+<p>— Monseigneur, répliqua respectueusement Aramis, je commencerai par
+m’excuser près de vous de troubler votre joyeuse réunion; puis je vous
+demanderai, après le plaisir, un moment d’audience pour les affaires.</p>
+
+<p>Comme ce mot affaires avait fait dresser l’oreille à quelques
+épicuriens, Fouquet se leva.</p>
+
+<p>— Les affaires toujours, dit-il, monsieur d’Herblay; trop heureux
+sommes nous quand les affaires n’arrivent qu’à la fin du repas.</p>
+
+<p>Et, ce disant, il prit la main de Mme de Bellière, qui le considérait
+avec une sorte d’inquiétude; il la conduisit dans le plus voisin salon,
+après l’avoir confiée aux plus raisonnables de la compagnie.</p>
+
+<p>Quant à lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son cabinet.</p>
+
+<p>Aramis, une fois là, oublia le respect de l’étiquette. Il s’assit:</p>
+
+<p>— Devinez, dit-il, qui j’ai vu ce soir?</p>
+
+<p>— Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la sorte,
+je suis sûr de m’entendre annoncer quelque chose de désagréable.</p>
+
+<p>— Cette fois encore, vous ne vous serez pas trompé, mon cher ami,
+répliqua Aramis.</p>
+
+<p>— Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet.</p>
+
+<p>— Eh bien! j’ai vu Mme de Chevreuse.</p>
+
+<p>— La vieille duchesse?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Ou son ombre?</p>
+
+<p>— Non pas. Une vieille louve.</p>
+
+<p>— Sans dents?</p>
+
+<p>— C’est possible, mais non pas sans griffes.</p>
+
+<p>— Eh bien! pourquoi m’en voudrait-elle? Je ne suis pas avare avec les
+femmes qui ne sont pas prudes. C’est là une qualité que prise toujours
+même la femme qui n’ose plus provoquer l’amour.</p>
+
+<p>— Mme de Chevreuse le sait bien, que vous n’êtes pas avare, puisqu’elle
+veut vous arracher de l’argent.</p>
+
+<p>— Bon! sous quel prétexte?</p>
+
+<p>— Ah! les prétextes ne lui manquent jamais. Voici le sien.</p>
+
+<p>— J’écoute.</p>
+
+<p>— Il paraîtrait que la duchesse possède plusieurs lettres de M. de
+Mazarin.</p>
+
+<p>— Cela ne m’étonne pas, le prélat était galant.</p>
+
+<p>— Oui; mais ces lettres n’auraient pas de rapport avec les amours du
+prélat. Elles traitent, dit-on, d’affaires de finances.</p>
+
+<p>— C’est moins intéressant.</p>
+
+<p>— Vous ne soupçonnez pas un peu ce que je veux dire?</p>
+
+<p>— Pas du tout.</p>
+
+<p>— N’auriez-vous jamais entendu parler d’une accusation de détournement
+de fonds?</p>
+
+<p>— Cent fois! mille fois! Depuis que je suis aux affaires, mon cher
+d’Herblay, je n’ai jamais entendu parler que de cela. C’est comme vous,
+évêque, lorsqu’on vous reproche votre impiété; vous, mousquetaire,
+votre poltronnerie; ce qu’on reproche perpétuellement au ministre des
+Finances, c’est de voler les finances.</p>
+
+<p>— Bien; mais précisons, car M. de Mazarin précise, à ce que dit la
+duchesse.</p>
+
+<p>— Voyons ce qu’il précise.</p>
+
+<p>— Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous seriez
+fort empêché, vous, de préciser l’emploi.</p>
+
+<p>— Treize millions! dit le surintendant en s’allongeant dans son
+fauteuil pour mieux lever la tête vers le plafond. Treize millions...
+Ah! dame! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux qu’on m’accuse
+d’avoir volés.</p>
+
+<p>— Ne riez pas, mon cher monsieur, c’est grave. Il est certain que la
+duchesse a les lettres, et que les lettres doivent être bonnes, attendu
+qu’elle voulait les vendre cinq cent mille livres.</p>
+
+<p>— On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-là, répondit
+Fouquet. Eh! mais je sais ce que vous voulez dire.</p>
+
+<p>Fouquet se mit à rire de bon cœur.</p>
+
+<p>— Tant mieux! fit Aramis peu rassuré.</p>
+
+<p>— L’histoire de ces treize millions me revient. Oui, c’est cela; je les
+tiens.</p>
+
+<p>— Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu.</p>
+
+<p>— Imaginez-vous, mon cher, que le <i>signor</i> Mazarin, Dieu ait son âme!
+fit un jour ce bénéfice de treize millions sur une concession de terres
+en litige dans la Valteline; il les biffa sur le registre des recettes,
+me les fit envoyer, et se les fit donner par moi, pour frais de guerre.</p>
+
+<p>— Bien. Alors la destination est justifiée.</p>
+
+<p>— Non pas; le cardinal les fit placer sous mon nom, et m’envoya une
+décharge.</p>
+
+<p>— Vous avez cette décharge?</p>
+
+<p>— Parbleu! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux
+tiroirs de son vaste bureau d’ébène incrusté de nacre et d’or.</p>
+
+<p>— Ce que j’admire en vous, dit Aramis charmé, c’est votre mémoire
+d’abord, puis votre sang-froid, et enfin l’ordre parfait qui règne dans
+votre administration, à vous, le poète par excellence.</p>
+
+<p>— Oui, dit Fouquet, j’ai de l’ordre par esprit de paresse, pour
+m’épargner de chercher. Ainsi, je sais que le reçu de Mazarin est
+dans le troisième tiroir, lettre M.; j’ouvre ce tiroir et je mets
+immédiatement la main sur le papier qu’il me faut. La nuit, sans
+bougie, je le trouverais.</p>
+
+<p>Et il palpa d’une main sûre la liasse de papiers entassés dans le
+tiroir ouvert.</p>
+
+<p>— Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si je le
+voyais; il est fort, un peu rugueux, doré sur tranche; Mazarin avait
+fait un pâté d’encre sur le chiffre de la date. Eh bien! fit-il, voilà
+le papier qui sent qu’on s’occupe de lui et qu’il est nécessaire, il se
+cache et se révolte.</p>
+
+<p>Et le surintendant regarda dans le tiroir.</p>
+
+<p>— C’est étrange, dit Fouquet.</p>
+
+<p>— Votre mémoire vous fait défaut, mon cher monsieur, cherchez dans une
+autre liasse.</p>
+
+<p>Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois; puis il pâlit.</p>
+
+<p>— Ne vous obstinez pas à celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs.</p>
+
+<p>— Inutile, inutile, jamais je n’ai fait une erreur; nul que moi
+n’arrange ces sortes de papiers; nul n’ouvre ce tiroir, auquel, vous
+voyez, j’ai fait faire un secret dont personne que moi ne connaît le
+chiffre.</p>
+
+<p>— Que concluez-vous alors? dit Aramis agité.</p>
+
+<p>— Que le reçu de Mazarin m’a été volé. Mme de Chevreuse avait raison,
+chevalier; j’ai détourné les deniers publics; j’ai volé treize millions
+dans les coffres de l’État; je suis un voleur, monsieur d’Herblay.</p>
+
+<p>— Monsieur! monsieur! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas!</p>
+
+<p>— Pourquoi ne pas m’exalter, chevalier? La cause en vaut la peine.
+Un bon procès, un bon jugement, et votre ami M. le surintendant
+peut suivre à Montfaucon son collègue Enguerrand de Marigny, son
+prédécesseur Samblançay.</p>
+
+<p>— Oh! fit Aramis en souriant, pas si vite.</p>
+
+<p>— Comment, pas si vite! Que supposez-vous donc que Mme de Chevreuse
+aura fait de ces lettres; car vous les avez refusées, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Oh! oui, refusé net. Je suppose qu’elle les sera allée vendre à M.
+Colbert.</p>
+
+<p>— Eh bien! voyez-vous?</p>
+
+<p>— J’ai dit que je supposais, je pourrais dire que j’en suis sûr; car je
+l’ai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentrée chez elle, puis
+elle est sortie par une porte de derrière et s’est rendue à la maison
+de l’intendant, rue Croix-des-Petits-Champs.</p>
+
+<p>— Procès alors, scandale et déshonneur, le tout tombant comme tombe la
+foudre, aveuglément, brutalement, impitoyablement.</p>
+
+<p>Aramis s’approcha de Fouquet, qui frémissait dans son fauteuil, auprès
+des tiroirs ouverts; il lui posa la main sur l’épaule, et, d’un ton
+affectueux:</p>
+
+<p>— N’oubliez jamais, dit-il, que la position de M. Fouquet ne se peut
+comparer à celle de Samblançay ou de Marigny.</p>
+
+<p>— Et pourquoi, mon Dieu?</p>
+
+<p>— Parce que le procès de ces ministres s’est fait, parfait, et que
+l’arrêt a été exécuté; tandis qu’à votre égard il ne peut en arriver de
+même.</p>
+
+<p>— Encore un coup, pourquoi? Dans tous les temps, un concessionnaire est
+un criminel.</p>
+
+<p>— Les criminels qui savent trouver un lieu d’asile ne sont jamais en
+danger.</p>
+
+<p>— Me sauver? fuir?</p>
+
+<p>— Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de
+procès sont évoqués par le Parlement, instruits par le procureur
+général, et que vous êtes procureur général. Vous voyez bien qu’à moins
+de vouloir vous condamner vous-même...</p>
+
+<p>— Oh! s’écria tout à coup Fouquet en frappant la table de son poing.</p>
+
+<p>— Eh bien! quoi? qu’y a-t-il?</p>
+
+<p>— Il y a que je ne suis plus procureur général.</p>
+
+<p>Aramis, à son tour, pâlit de manière à paraître livide; il serra ses
+doigts, qui craquèrent les uns sur les autres, et, d’un œil hagard qui
+foudroya Fouquet:</p>
+
+<p>— Vous n’êtes plus procureur général? dit-il en scandant chaque syllabe.</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Depuis quand?</p>
+
+<p>— Depuis quatre ou cinq heures.</p>
+
+<p>— Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous n’êtes
+pas en possession de votre bon sens, mon ami; remettez-vous.</p>
+
+<p>— Je vous dis, reprit Fouquet, que tantôt quelqu’un est venu, de la
+part de mes amis, m’offrir quatorze cent mille livres de ma charge, et
+que j’ai vendu ma charge.</p>
+
+<p>Aramis demeura interdit; sa figure intelligente et railleuse prit un
+caractère de morne effroi qui fit plus d’effet sur le surintendant que
+tous les cris et tous les discours du monde.</p>
+
+<p>— Vous aviez donc bien besoin d’argent? dit-il enfin.</p>
+
+<p>— Oui, pour acquitter une dette d’honneur.</p>
+
+<p>Et il raconta en peu de mots à Aramis la générosité de Mme de Bellière
+et la façon dont il avait cru devoir payer cette générosité.</p>
+
+<p>— Voilà un beau trait, dit Aramis. Cela vous coûte?</p>
+
+<p>— Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge.</p>
+
+<p>— Que vous avez reçues comme cela tout de suite, sans réfléchir? Ô
+imprudent ami!</p>
+
+<p>— Je ne les ai pas reçues, mais je les recevrai demain.</p>
+
+<p>— Ce n’est donc pas fait encore?</p>
+
+<p>— Il faut que ce soit fait puisque j’ai donné à l’orfèvre, pour midi,
+un bon sur ma caisse, où l’argent de l’acquéreur entrera de six à sept
+heures.</p>
+
+<p>— Dieu soit loué! s’écria Aramis en battant des mains, rien n’est
+achevé, puisque vous n’avez pas été payé.</p>
+
+<p>— Mais l’orfèvre?</p>
+
+<p>— Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres à midi moins un
+quart.</p>
+
+<p>— Un moment, un moment! c’est ce matin, à six heures, que je signe.</p>
+
+<p>— Oh! je vous réponds que vous ne signerez pas.</p>
+
+<p>— J’ai donné ma parole, chevalier.</p>
+
+<p>— Si vous l’avez donnée, vous la reprendrez, voilà tout.</p>
+
+<p>— Oh! que me dites-vous là? s’écria Fouquet avec un accent profondément
+loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet!</p>
+
+<p>Aramis répondit au regard sévère du ministre par un regard courroucé.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit-il, je crois avoir mérité d’être appelé un honnête
+homme, n’est-ce pas? Sous la casaque du soldat, j’ai risqué cinq cents
+fois ma vie; sous l’habit du prêtre, j’ai rendu de plus grands services
+encore, à Dieu, à l’État ou à mes amis. Une parole vaut ce que vaut
+l’homme qui la donne. Elle est, quand il la tient, de l’or pur; elle
+est un fer tranchant quand il ne veut pas la tenir. Il se défend alors
+avec cette parole comme avec une arme d’honneur, attendu que, lorsqu’il
+ne tient pas cette parole, cet homme d’honneur, c’est qu’il est en
+danger de mort, c’est qu’il court plus de risques que son adversaire
+n’a de bénéfices à faire. Alors, monsieur, on en appelle à Dieu et à
+son droit.</p>
+
+<p>Fouquet baissa la tête:</p>
+
+<p>— Je suis, dit-il, un pauvre Breton opiniâtre et vulgaire; mon esprit
+admire et craint le vôtre. Je ne dis pas que je tiens ma parole par
+vertu; je la tiens, si vous voulez, par routine; mais, enfin, les
+hommes du commun sont assez simples pour admirer cette routine; c’est
+ma seule vertu, laissez-m’en les honneurs.</p>
+
+<p>— Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous
+défendait contre tous vos ennemis?</p>
+
+<p>— Je signerai.</p>
+
+<p>— Vous vous livrerez pieds et poings liés pour un faux-semblant
+d’honneur qui dédaigneraient les plus scrupuleux casuistes?</p>
+
+<p>— Je signerai.</p>
+
+<p>Aramis poussa un profond soupir, regarda tout autour de lui avec
+l’impatience d’un homme qui voudrait briser quelque chose.</p>
+
+<p>— Nous avons encore un moyen, dit-il, et j’espère que vous ne me
+refuserez pas de l’employer, celui-là.</p>
+
+<p>— Assurément non, s’il est loyal... comme tout ce que vous proposez,
+cher ami.</p>
+
+<p>— Je ne sache rien de plus loyal qu’une renonciation de votre
+acquéreur. Est-ce votre ami?</p>
+
+<p>— Certes... Mais...</p>
+
+<p>— Mais... si vous me permettez de traiter l’affaire, je ne désespère
+point.</p>
+
+<p>— Oh! je vous laisserai absolument maître.</p>
+
+<p>— Avec qui avez-vous traité? Quel homme est-ce?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas si vous connaissez le Parlement?</p>
+
+<p>— En grande partie. C’est un président quelconque?</p>
+
+<p>— Non; un simple conseiller.</p>
+
+<p>— Ah! ah!</p>
+
+<p>— Qui s’appelle Vanel.</p>
+
+<p>Aramis devint pourpre.</p>
+
+<p>— Vanel! s’écria-t-il en se relevant; Vanel! le mari de Marguerite
+Vanel?</p>
+
+<p>— Précisément.</p>
+
+<p>— De votre ancienne maîtresse?</p>
+
+<p>— Oui, mon cher; elle a désiré d’être Mme la procureuse générale. Je
+lui devais bien cela, au pauvre Vanel, et j’y gagne puisque c’est
+encore faire plaisir à sa femme.</p>
+
+<p>Aramis vint droit à Fouquet et lui prit la main.</p>
+
+<p>— Vous savez, dit-il avec sang-froid, le nom du nouvel amant de Mme
+Vanel?</p>
+
+<p>— Ah! elle a un nouvel amant? Je l’ignorais; et, ma foi, non, je ne
+sais pas comment il se nomme.</p>
+
+<p>— Il se nomme M. Jean-Baptiste Colbert; il est intendant des finances;
+il demeure rue Croix-des-Petits-Champs, là où Mme de Chevreuse est
+allée, ce soir avec les lettres de Mazarin qu’elle veut vendre.</p>
+
+<p>— Mon Dieu! murmura Fouquet en essuyant son front ruisselant de sueur,
+mon Dieu!</p>
+
+<p>— Vous commencez à comprendre, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Que je suis perdu, oui.</p>
+
+<p>— Trouvez-vous que cela vaille la peine de tenir un peu moins que
+Régulus à sa parole?</p>
+
+<p>— Non, dit Fouquet.</p>
+
+<p>— Les gens entêtés, murmura Aramis, s’arrangent toujours de façon qu’on
+les admire.</p>
+
+<p>Fouquet lui tendit la main.</p>
+
+<p>À ce moment, une riche horloge d’écaille, à figures d’or, placée sur
+une console en face de la cheminée, sonna six heures du matin.</p>
+
+<p>Une porte cria dans le vestibule.</p>
+
+<p>— M. Vanel, vint dire Gourville à la porte du cabinet, demande si
+Monseigneur peut le recevoir.</p>
+
+<p>Fouquet détourna ses yeux des yeux d’Aramis et répondit:</p>
+
+<p>— Faites entrer M. Vanel.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXXVIII_La_minute_de_M_Colbert">Chapitre CLXXXVIII — La minute de M. Colbert</h2>
+</div>
+
+
+<p>Vanel, entrant à ce moment de la conversation n’était rien autre chose
+pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase.</p>
+
+<p>Mais, pour Vanel qui arrivait, la présence d’Aramis dans le cabinet de
+Fouquet devait avoir une bien autre signification.</p>
+
+<p>Aussi l’acheteur, à son premier pas dans la chambre, arrêta-t-il sur
+cette physionomie, à la fois si fine et si ferme de l’évêque de Vannes,
+un regard étonné qui devint bientôt scrutateur.</p>
+
+<p>Quant à Fouquet, véritable homme politique, c’est-à-dire maître de
+lui-même, il avait déjà, par la force de sa volonté, fait disparaître
+de son visage les traces de l’émotion causée par la révélation d’Aramis.</p>
+
+<p>Ce n’était donc plus un homme abattu par le malheur et réduit aux
+expédients; il avait redressé la tête et allongé la main pour faire
+entrer Vanel.</p>
+
+<p>Il était premier ministre, il était chez lui.</p>
+
+<p>Aramis connaissait le surintendant. Toute la délicatesse de son cœur,
+toute la largeur de son esprit n’avaient rien qui pût l’étonner. Il se
+borna donc, momentanément, quitte à reprendre plus tard une part active
+dans la conversation, au rôle difficile de l’homme qui regarde et qui
+écoute pour apprendre et pour comprendre.</p>
+
+<p>Vanel était visiblement ému. Il s’avança jusqu’au milieu du cabinet,
+saluant tout et tous.</p>
+
+<p>— Je viens... dit-il.</p>
+
+<p>Fouquet fit un signe de tête.</p>
+
+<p>— Vous êtes exact, monsieur Vanel, dit-il.</p>
+
+<p>— En affaires, monseigneur, répondit Vanel, je crois que l’exactitude
+est une vertu.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur.</p>
+
+<p>— Pardon, interrompit Aramis, en désignant du doigt Vanel et
+s’adressant à Fouquet; pardon, c’est Monsieur qui se présente pour
+acheter une charge, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— C’est moi, répondit Vanel, étonné du ton de suprême hauteur avec
+lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je appeler
+celui qui me fait l’honneur?...</p>
+
+<p>— Appelez-moi monseigneur, répondit sèchement Aramis.</p>
+
+<p>Vanel s’inclina.</p>
+
+<p>— Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, trêve de cérémonies; venons
+au fait.</p>
+
+<p>— Monseigneur le voit, dit Vanel, j’attends son bon plaisir.</p>
+
+<p>— C’est moi qui, au contraire, attendais, répondit Fouquet.</p>
+
+<p>— Qu’attendait monseigneur?</p>
+
+<p>— Je pensais que vous aviez peut-être quelque chose à me dire.</p>
+
+<p>«Oh! oh! murmura Vanel en lui-même, il a réfléchi, je suis perdu!»</p>
+
+<p>Mais, reprenant courage:</p>
+
+<p>— Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai dit
+hier et que je suis prêt à vous répéter.</p>
+
+<p>— Voyons, franchement, monsieur Vanel, le marché n’est-il pas un peu
+lourd pour vous, dites?</p>
+
+<p>— Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, c’est une somme
+importante.</p>
+
+<p>— Si importante, dit Fouquet, que j’avais réfléchi...</p>
+
+<p>— Vous aviez réfléchi, monseigneur? s’écria vivement Vanel.</p>
+
+<p>— Oui, que vous n’êtes peut-être pas encore en mesure d’acheter.</p>
+
+<p>— Oh! monseigneur!...</p>
+
+<p>— Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous blâmerai pas d’un
+manque de parole qui tiendra évidemment à votre impuissance.</p>
+
+<p>— Si fait, monseigneur, vous me blâmeriez, et vous auriez raison, dit
+Vanel; car c’est d’un imprudent ou d’un fou de prendre des engagements
+qu’il ne peut pas tenir, et j’ai toujours regardé une chose convenue
+comme une chose faite.</p>
+
+<p>Fouquet rougit. Aramis fit un <i>hum!</i> d’impatience.</p>
+
+<p>— Il ne faudrait pas cependant vous exagérer ces idées-là, monsieur,
+dit le surintendant; car l’esprit de l’homme est variable et plein de
+petits caprices fort excusables, fort respectables même parfois; et tel
+a désiré hier, qui aujourd’hui se repent.</p>
+
+<p>Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues.</p>
+
+<p>— Monseigneur!... balbutia-t-il.</p>
+
+<p>Quant à Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant
+de netteté dans le débat, il s’accouda au marbre d’une console, et
+commença de jouer avec un petit couteau d’or à manche de malachite.</p>
+
+<p>Fouquet prit son temps; puis, après un moment de silence:</p>
+
+<p>— Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer la
+situation.</p>
+
+<p>Vanel frémit.</p>
+
+<p>— Vous êtes un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous
+comprendrez.</p>
+
+<p>Vanel chancela.</p>
+
+<p>— Je voulais vendre hier.</p>
+
+<p>— Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur avait
+vendu.</p>
+
+<p>— Eh bien, soit! mais aujourd’hui, je vous demande comme une faveur de
+me rendre la parole que vous aviez reçue de moi.</p>
+
+<p>— Cette parole, je l’ai reçue, dit Vanel, comme un inflexible écho.</p>
+
+<p>— Je le sais. Voilà pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel, entendez
+vous? je vous supplie de me la rendre...</p>
+
+<p>Fouquet s’arrêta. Ce mot: <i>je vous supplie</i>, dont il ne voyait pas
+l’effet immédiat, ce mot venait de lui déchirer la gorge au passage.</p>
+
+<p>Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des regards
+qui semblaient vouloir pénétrer jusqu’au fond de son âme.</p>
+
+<p>Vanel s’inclina.</p>
+
+<p>— Monseigneur, dit-il, je suis bien ému de l’honneur que vous me faites
+de me consulter sur un fait accompli; mais...</p>
+
+<p>— Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel.</p>
+
+<p>— Hélas! monseigneur, songez donc que j’ai apporté l’argent; je veux
+dire la somme.</p>
+
+<p>Et il ouvrit un gros portefeuille.</p>
+
+<p>— Tenez, monseigneur, dit-il, voilà le contrat de la vente que je
+viens de faire d’une terre de ma femme. Le bon est autorisé, revêtu
+des signatures nécessaires, payable à vue; c’est de l’argent comptant;
+l’affaire est faite en un mot.</p>
+
+<p>— Mon cher monsieur Vanel, il n’est point d’affaire en ce monde, si
+importante qu’elle soit, qui ne se remette pour obliger...</p>
+
+<p>— Certes... murmura gauchement Vanel.</p>
+
+<p>— Pour obliger un homme dont on se fera ainsi l’ami, continua Fouquet.</p>
+
+<p>— Certes, monseigneur.</p>
+
+<p>— D’autant plus légitimement l’ami, monsieur Vanel, que le service
+rendu aura été plus considérable. Eh bien! voyons, monsieur, que
+décidez-vous?</p>
+
+<p>Vanel garda le silence.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Aramis avait résumé ses observations.</p>
+
+<p>Le visage étroit de Vanel, ses orbites enfoncées, ses sourcils ronds
+comme des arcades, avaient décelé à l’évêque de Vannes un type d’avare
+et d’ambitieux. Battre en brèche une passion par une autre, telle était
+la méthode d’Aramis. Il vit Fouquet vaincu, démoralisé; il se jeta dans
+la lutte avec des armes nouvelles.</p>
+
+<p>— Pardon, dit-il, monseigneur; vous oubliez de faire comprendre à
+M. Vanel et que ses intérêts sont diamétralement opposés à cette
+renonciation de la vente.</p>
+
+<p>Vanel regarda l’évêque avec étonnement; il ne s’attendait pas à trouver
+là un auxiliaire. Fouquet aussi s’arrêta pour écouter l’évêque.</p>
+
+<p>— Ainsi, continua Aramis, M. Vanel a vendu pour acheter votre charge,
+monseigneur, une terre de Mme sa femme; eh bien! c’est une affaire,
+cela; on ne déplace pas comme il l’a fait quinze cent mille livres sans
+de notables pertes, sans de graves embarras.</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit Vanel, à qui Aramis, avec ses lumineux regards,
+arrachait la vérité du fond du cœur.</p>
+
+<p>— Des embarras, poursuivit Aramis, se résolvent en dépenses, et, quand
+on fait une dépense d’argent, les dépenses d’argent se cotent au N° 1,
+parmi les charges.</p>
+
+<p>— Oui, oui, dit Fouquet, qui commençait à comprendre les intentions
+d’Aramis.</p>
+
+<p>Vanel resta muet: il avait compris.</p>
+
+<p>Aramis remarqua cette froideur et cette abstention.</p>
+
+<p>«Bon! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu’à ce que tu
+connaisses la somme; mais, ne crains rien, je vais t’envoyer une telle
+volée d’écus, que tu capituleras.»</p>
+
+<p>— Il faut tout de suite offrir à M. Vanel cent mille écus, dit Fouquet
+emporté par sa générosité.</p>
+
+<p>La somme était belle. Un prince se fût contenté d’un pareil pot-de-vin.
+Cent mille écus, à cette époque, étaient la dot d’une fille de roi.</p>
+
+<p>Vanel ne bougea pas.</p>
+
+<p>«C’est un coquin, pensa l’évêque; il lui faut les cinq cent mille
+livres toutes rondes.» Et il fit un signe à Fouquet.</p>
+
+<p>— Vous semblez avoir dépensé plus que cela, cher monsieur Vanel, dit
+le surintendant. Oh! l’argent est hors de prix. Oui, vous aurez fait
+un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien! où avais-je la tête?
+C’est un bon de cinq cent mille livres que je vais vous signer. Encore
+serai-je bien votre obligé de tout mon cœur.</p>
+
+<p>Vanel n’eut pas un éclat de joie ou de désir. Sa physionomie resta
+impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea.</p>
+
+<p>Aramis envoya un regard désespéré à Fouquet. Puis, s’avançant vers
+Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste familier
+aux hommes d’une grande importance.</p>
+
+<p>— Monsieur Vanel, dit-il, ce n’est pas la gêne, ce n’est pas le
+déplacement d’argent, ce n’est pas la vente de votre terre qui vous
+occupent; c’est une plus haute idée. Je la comprends. Notez bien mes
+paroles.</p>
+
+<p>— Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>Et le malheureux commençait à trembler; le feu des yeux du prélat le
+dévorait.</p>
+
+<p>— Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois cent
+mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un million,
+entendez-vous?</p>
+
+<p>Et il le secoua nerveusement.</p>
+
+<p>— Un million! répéta Vanel tout pâle.</p>
+
+<p>— Un million, c’est-à-dire, par le temps qui court, soixante-six mille
+livres de revenu.</p>
+
+<p>— Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas. Répondez donc;
+acceptez-vous?</p>
+
+<p>— Impossible... murmura Vanel.</p>
+
+<p>Aramis pinça ses lèvres, et quelque chose comme un nuage blanc passa
+sur sa physionomie.</p>
+
+<p>On devinait la foudre derrière ce nuage. Il ne lâchait point Vanel.</p>
+
+<p>— Vous avez acheté la charge quinze cent mille livres, n’est-ce pas? Eh
+bien! on vous donnera ces quinze cent mille livres; vous aurez gagné un
+million et demi à venir visiter M. Fouquet et à lui toucher la main.
+Honneur et profit tout à la fois, monsieur Vanel.</p>
+
+<p>— Je ne puis, répondit Vanel sourdement.</p>
+
+<p>— Bien! répondit Aramis, qui avait tellement serré le pourpoint qu’au
+moment où il le lâcha Vanel fut renvoyé en arrière par la commotion;
+bien! on voit assez clairement ce que vous êtes venu faire ici.</p>
+
+<p>— Oui, on le voit, dit Fouquet.</p>
+
+<p>— Mais... dit Vanel en essayant de se redresser devant la faiblesse de
+ces deux hommes d’honneur.</p>
+
+<p>— Le coquin élève la voix, je pense! dit Aramis avec un ton d’empereur.</p>
+
+<p>— Coquin? répéta Vanel.</p>
+
+<p>— C’est misérable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au
+sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur; vous
+devez l’avoir là dans quelque poche, tout préparé, comme l’assassin
+tient son pistolet ou son poignard caché sous son manteau.</p>
+
+<p>Vanel grommela.</p>
+
+<p>— Assez! cria Fouquet. Cet acte, voyons!</p>
+
+<p>Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche; il en retira son
+portefeuille, et du portefeuille s’échappa un papier, tandis que Vanel
+offrait l’autre à Fouquet.</p>
+
+<p>Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconnaître l’écriture.</p>
+
+<p>— Pardon, c’est la minute de l’acte, dit Vanel.</p>
+
+<p>— Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que n’eût
+été un coup de fouet, et, ce que j’admire c’est que cette minute est de
+la main de M. Colbert. Tenez, monseigneur, regardez.</p>
+
+<p>Il passa la minute à Fouquet, lequel reconnut la vérité du fait.
+Surchargé de ratures, de mots ajoutés, les marges toutes noircies, cet
+acte, vivant témoignage de la trame de Colbert, venait de tout révéler
+à la victime.</p>
+
+<p>— Eh bien? murmura Fouquet.</p>
+
+<p>Vanel, atterré, semblait chercher un trou profond pour s’y engloutir.</p>
+
+<p>— Eh bien! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si votre
+ennemi ne s’appelait Colbert; si vous n’aviez en face que ce lâche
+voleur que voici, je vous dirais: Niez... une pareille preuve détruit
+toute parole; mais ces gens-là croiraient que vous avez peur; ils vous
+craindraient moins; tenez, monseigneur.</p>
+
+<p>Il lui présenta la plume.</p>
+
+<p>— Signez, dit-il.</p>
+
+<p>Fouquet serra la main d’Aramis; mais, au lieu de l’acte qu’on lui
+présentait, il prit la minute.</p>
+
+<p>— Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, l’autre est
+trop précieux pour que vous ne le gardiez point.</p>
+
+<p>— Oh! non pas, répliqua Fouquet, je signerai sur l’écriture même de M.
+Colbert, et j’écris: «Approuvé l’écriture.»</p>
+
+<p>Il signa.</p>
+
+<p>— Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite.</p>
+
+<p>Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut s’enfuir.</p>
+
+<p>— Un moment! dit Aramis. Êtes-vous bien sûr qu’il y a le compte de
+l’argent? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand c’est de
+l’argent que M. Colbert donne aux femmes. Ah! c’est qu’il n’est pas
+généreux comme M. Fouquet, ce digne M. Colbert.</p>
+
+<p>Et Aramis, épelant chaque mot, chaque lettre du bon à toucher, distilla
+toute sa colère et tout son mépris goutte à goutte sur le misérable,
+qui souffrit un demi-quart d’heure ce supplice; puis on le renvoya, non
+pas même de la voix, mais d’un geste, comme on renvoie un manant, comme
+on chasse un laquais.</p>
+
+<p>Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le prélat, les yeux fixés
+l’un sur l’autre, gardèrent un instant le silence.</p>
+
+<p>— Eh bien! fit Aramis rompant le silence le premier, à quoi
+comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirassé, armé,
+enragé, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers gracieux à
+l’adversaire? La bonne foi, monsieur Fouquet, c’est une arme dont les
+scélérats usent souvent contre les gens de bien, et elle leur réussit.
+Les gens de bien devraient donc user aussi de mauvaise foi contre les
+coquins. Vous verriez comme ils seraient forts sans cesser d’être
+honnêtes.</p>
+
+<p>— On appellerait leurs actes des actes de coquins, répliqua Fouquet.</p>
+
+<p>— Pas du tout; on appellerait cela de la coquetterie, de la probité.
+Enfin, puisque vous avez terminé avec ce Vanel, puisque vous vous êtes
+privé du bonheur de le terrasser en lui reniant votre parole, puisque
+vous avez donné contre vous la seule arme qui puisse nous perdre...</p>
+
+<p>— Oh! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voilà comme le
+précepteur philosophe dont nous parlait l’autre jour La Fontaine... Il
+voit que l’enfant se noie et lui fait un discours en trois points.</p>
+
+<p>Aramis sourit.</p>
+
+<p>— Philosophe, oui; précepteur, oui; enfant qui se noie, oui; mais
+enfant qu’on sauvera, vous allez le voir. Et d’abord, parlons affaires.</p>
+
+<p>Fouquet le regarda d’un air étonné.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous ne m’avez pas naguère confié certain projet d’une
+fête à Vaux?</p>
+
+<p>— Oh! dit Fouquet, c’était dans le bon temps!</p>
+
+<p>— Une fête à laquelle, je crois, le roi s’était invité de lui-même?</p>
+
+<p>— Non, mon cher prélat; une fête à laquelle M. Colbert avait conseillé
+au roi de s’inviter.</p>
+
+<p>— Ah! oui, comme étant une fête trop coûteuse pour que vous ne vous y
+ruinassiez point.</p>
+
+<p>— C’est cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout à l’heure,
+j’avais cet orgueil de montrer à mes ennemis la fécondité de mes
+ressources; je tenais à l’honneur de les frapper d’épouvante en créant
+des millions là où ils n’avaient vu que des banqueroutes possibles.
+Mais, aujourd’hui, je compte avec l’État, avec le roi, avec moi-même;
+aujourd’hui, je vais devenir l’homme de la lésine; je saurai prouver au
+monde que j’agis sur des deniers comme sur des sacs de pistoles, et, à
+partir de demain, mes équipages vendus, mes maisons en gage, ma dépense
+suspendue...</p>
+
+<p>— À partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous allez,
+mon cher ami, vous occuper sans relâche de cette belle fête de Vaux,
+qui doit être citée un jour parmi les héroïques magnificences de votre
+beau temps.</p>
+
+<p>— Vous êtes fou, chevalier d’Herblay.</p>
+
+<p>— Moi? Vous ne le pensez pas.</p>
+
+<p>— Comment! Mais savez-vous ce que peut coûter une fête, la plus simple
+du monde, à Vaux? Quatre à cinq millions.</p>
+
+<p>— Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher
+surintendant.</p>
+
+<p>— Mais, puisque la fête est donnée au roi, répondit Fouquet, qui se
+méprenait sur la pensée d’Aramis, elle ne peut être simple.</p>
+
+<p>— Justement, elle doit être de la plus grande magnificence.</p>
+
+<p>— Alors, je dépenserai dix à douze millions.</p>
+
+<p>— Vous en dépenserez vingt s’il le faut, dit Aramis sans émotion.</p>
+
+<p>— Où les prendrais-je? s’écria Fouquet.</p>
+
+<p>— Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas un
+instant d’inquiétude. L’argent sera plus vite à votre disposition que
+vous n’aurez arrêté le projet de votre fête.</p>
+
+<p>— Chevalier! chevalier! dit Fouquet saisi de vertige, où m’entraînez
+vous?</p>
+
+<p>— De l’autre côté du gouffre où vous alliez tomber, répliqua l’évêque
+de Vannes. Accrochez-vous à mon manteau; n’ayez pas peur.</p>
+
+<p>— Que ne m’aviez-vous dit cela plus tôt, Aramis! Un jour s’est présenté
+où, avec un million, vous m’auriez sauvé.</p>
+
+<p>— Tandis que, aujourd’hui... Tandis que, aujourd’hui, j’en donnerais
+vingt, dit le prélat. Eh bien! soit!... Mais la raison est simple,
+mon ami: le jour dont vous parlez, je n’avais pas à ma disposition le
+million nécessaire. Aujourd’hui j’aurai facilement les vingt millions
+qu’il me faut.</p>
+
+<p>— Dieu vous entende et me sauve!</p>
+
+<p>Aramis se reprit à sourire étrangement comme d’habitude.</p>
+
+<p>— Dieu m’entend toujours, moi, dit-il; cela dépend peut-être de ce que
+je le prie très haut.</p>
+
+<p>— Je m’abandonne à vous sans réserve, murmura Fouquet.</p>
+
+<p>— Oh! je ne l’entends pas ainsi. C’est moi qui suis à vous sans
+réserve. Aussi, vous qui êtes l’esprit le plus fin, le plus délicat
+et le plus ingénieux, vous ordonnerez toute la fête jusqu’au moindre
+détail. Seulement...</p>
+
+<p>— Seulement? dit Fouquet en homme habitué à sentir le prix des
+parenthèses.</p>
+
+<p>— Eh bien! vous laissant toute l’invention du détail, je me réserve la
+surveillance de l’exécution.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-là, un majordome,
+un intendant supérieur, une sorte de factotum, qui participera du
+capitaine des gardes et de l’économe; je ferai marcher les gens, et
+j’aurai les clefs des portes; vous donnerez vos ordres, c’est vrai,
+mais c’est à moi que vous les donnerez; ils passeront par ma bouche
+pour arriver à leur destination, vous comprenez?</p>
+
+<p>— Non, je ne comprends pas.</p>
+
+<p>— Mais vous acceptez?</p>
+
+<p>— Pardieu! oui, mon ami.</p>
+
+<p>— C’est tout ce qu’il nous faut. Merci donc et faites votre liste
+d’invitations.</p>
+
+<p>— Et qui inviterai-je?</p>
+
+<p>— Tout le monde!</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CLXXXIX_Ou_il_semble_a_lauteur_quil_est_temps_den_revenir">Chapitre CLXXXIX — Où il semble à l’auteur qu’il est temps d’en revenir
+au vicomte de Bragelonne</h2>
+</div>
+
+
+<p>Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se dérouler parallèlement les
+aventures de la génération nouvelle et celles de la génération passée.</p>
+
+<p>Aux uns le reflet de la gloire d’autrefois, l’expérience des choses
+douloureuses de ce monde. À ceux-là aussi la paix qui envahit le cœur,
+et permet au sang de s’endormir autour des cicatrices qui furent de
+cruelles blessures.</p>
+
+<p>Aux autres les combats d’amour-propre et d’amour, les chagrins amers et
+les joies ineffables: la vie au lieu de la mémoire.</p>
+
+<p>Si quelque variété a surgi aux yeux du lecteur dans les épisodes de
+ce récit, la cause en est aux fécondes nuances qui jaillissent de
+cette double palette, où deux tableaux vont se côtoyant, se mêlant et
+harmoniant leur ton sévère et leur ton joyeux.</p>
+
+<p>Le repos des émotions de l’un s’y trouve au sein des émotions de
+l’autre. Après avoir raisonné avec les vieillards, on aime à délirer
+avec les jeunes gens.</p>
+
+<p>Aussi, quand les fils de cette histoire n’attacheraient pas puissamment
+le chapitre que nous écrivons à celui que nous venons d’écrire, n’en
+prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdaël n’en prenait pour
+peindre un ciel d’automne après avoir achevé un printemps.</p>
+
+<p>Nous engageons le lecteur à en faire autant et à reprendre Raoul de
+Bragelonne à l’endroit où notre dernière esquisse l’avait laissé.</p>
+
+<p>Ivre, épouvanté, désolé, ou plutôt sans raison, sans volonté, sans
+parti pris, il s’enfuit après la scène dont il avait vu la fin chez La
+Vallière. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette exclusion
+étrange, cette douleur de Louise, cet effroi de Montalais, ce courroux
+du roi, tout lui présageait un malheur. Mais lequel?</p>
+
+<p>Arrivé de Londres parce qu’on lui annonçait un danger, il trouvait du
+premier coup l’apparence de ce danger. N’était-ce point assez pour un
+amant? oui, certes; mais ce n’était point assez pour un noble cœur,
+fier de s’exposer sur une droiture égale à la sienne.</p>
+
+<p>Cependant Raoul ne chercha pas les explications là où vont tout de
+suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n’alla point
+dire à sa maîtresse: «Louise, est-ce que vous ne m’aimez plus? Louise,
+est-ce que vous en aimez un autre?» Homme plein de courage, plein
+d’amitié comme il était plein d’amour, religieux observateur de sa
+parole, et croyant à la parole d’autrui, Raoul se dit: «De Guiche m’a
+écrit pour me prévenir; de Guiche sait quelque chose; je vais aller
+demander à de Guiche ce qu’il sait, et lui dire ce que j’ai vu.»</p>
+
+<p>Le trajet n’était pas long. De Guiche, rapporté de Fontainebleau à
+Paris depuis deux jours, commençait à se remettre de sa blessure et
+faisait quelques pas dans sa chambre.</p>
+
+<p>Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie d’amitié.</p>
+
+<p>Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si pâle, si amaigri,
+si triste. Deux mots et le geste que fit le blessé pour écarter le bras
+de Raoul suffirent à ce dernier pour lui apprendre la vérité.</p>
+
+<p>— Ah! voilà! dit Raoul en s’asseyant à côté de son ami, on aime et l’on
+meurt.</p>
+
+<p>— Non, non, l’on ne meurt pas, répliqua de Guiche en souriant, puisque
+je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.</p>
+
+<p>— Ah! je m’entends.</p>
+
+<p>— Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis malheureux,
+Raoul.</p>
+
+<p>— Hélas!</p>
+
+<p>— Non. Je suis le plus heureux des hommes! Je souffre avec mon corps,
+mais non avec mon cœur, avec mon âme. Si vous saviez!... Oh! je suis le
+plus heureux des hommes!</p>
+
+<p>— Oh! tant mieux! répondit Raoul; tant mieux, pourvu que cela dure.</p>
+
+<p>— C’est fini; j’en ai pour jusqu’à la mort, Raoul.</p>
+
+<p>— Vous, je n’en doute pas; mais elle...</p>
+
+<p>— Écoutez, ami, je l’aime... parce que... Mais vous ne m’écoutez pas.</p>
+
+<p>— Pardon.</p>
+
+<p>— Vous êtes préoccupé?</p>
+
+<p>— Mais oui. Votre santé, d’abord...</p>
+
+<p>— Ce n’est pas cela.</p>
+
+<p>— Mon cher, vous auriez tort, je crois, de m’interroger, vous.</p>
+
+<p>Et il accentua ce <i>vous</i> de manière à éclairer complètement son ami sur
+la nature du mal et la difficulté du remède.</p>
+
+<p>— Vous me dites cela, Raoul, à cause de ce que je vous ai écrit.</p>
+
+<p>— Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez fini de
+me conter vos plaisirs et vos peines?</p>
+
+<p>— Cher ami, à vous, bien à vous, tout de suite.</p>
+
+<p>— Merci! J’ai hâte... je brûle... je suis venu de Londres ici en moitié
+moins de temps que les courriers d’État n’en mettent d’ordinaire. Eh
+bien! que vouliez-vous?</p>
+
+<p>— Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.</p>
+
+<p>— Eh bien! me voici.</p>
+
+<p>— C’est bien, alors.</p>
+
+<p>— Il y a encore autre chose, j’imagine?</p>
+
+<p>— Ma foi, non!</p>
+
+<p>— De Guiche!</p>
+
+<p>— D’honneur!</p>
+
+<p>— Vous ne m’avez pas arraché violemment à des espérances, vous ne
+m’avez pas exposé à une disgrâce du roi par ce retour qui est une
+infraction à ses ordres, vous ne m’avez pas, enfin, attaché la jalousie
+au cœur, ce serpent, pour me dire: «C’est bien, dormez tranquille.»</p>
+
+<p>— Je ne vous dis pas: «Dormez tranquille», Raoul; mais, comprenez-moi
+bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.</p>
+
+<p>— Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous?</p>
+
+<p>— Comment?</p>
+
+<p>— Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas,
+pourquoi m’avertissez-vous?</p>
+
+<p>— C’est vrai, j’ai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous, Raoul.
+Ce n’est rien que d’écrire à un ami: «Venez!» Mais avoir cet ami en
+face, le sentir frissonner, haleter sous l’attente d’une parole qu’on
+n’ose lui dire...</p>
+
+<p>— Osez! J’ai du cœur, si vous n’en avez pas! s’écria Raoul au désespoir.</p>
+
+<p>— Voilà que vous êtes injuste et que vous oubliez avoir affaire à un
+pauvre blessé... la moitié de votre cœur... Là! calmez-vous! Je vous
+ai dit: «Venez.» Vous êtes venu; n’en demandez pas davantage à ce
+malheureux de Guiche.</p>
+
+<p>— Vous m’avez dit de venir, espérant que je verrais, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Mais...</p>
+
+<p>— Pas d’hésitation! J’ai vu.</p>
+
+<p>— Ah!... fit de Guiche.</p>
+
+<p>— Ou du moins, j’ai cru...</p>
+
+<p>— Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre ami
+que me reste-t-il à faire?</p>
+
+<p>— J’ai vu La Vallière troublée... Montalais effarée... Le roi...</p>
+
+<p>— Le roi?</p>
+
+<p>— Oui... Vous détournez la tête... Le danger est là, le mal est là,
+n’est-ce pas? c’est le roi?</p>
+
+<p>— Je ne dis rien.</p>
+
+<p>— Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par grâce, par
+pitié, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! J’ai le cœur percé,
+saignant; je meurs de désespoir!...</p>
+
+<p>— S’il en est ainsi, cher Raoul, répliqua de Guiche, vous me mettez
+à l’aise, et je vais vous parler, sûr que je ne dirai que des choses
+consolantes en comparaison du désespoir que je vous vois.</p>
+
+<p>— J’écoute! j’écoute!...</p>
+
+<p>— Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous
+apprendriez de la bouche du premier venu.</p>
+
+<p>— Du premier venu! on en parle? s’écria Raoul.</p>
+
+<p>— Avant de dire: «On en parle», mon ami, sachez d’abord de quoi l’on
+peut parler. Il ne s’agit, je vous jure, de rien qui ne soit au fond
+très innocent; peut-être une promenade...</p>
+
+<p>— Ah! une promenade avec le roi?</p>
+
+<p>— Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi s’est promené déjà
+bien souvent avec des dames, sans que pour cela...</p>
+
+<p>— Vous ne m’eussiez pas écrit, répéterai-je, si cette promenade était
+bien naturelle.</p>
+
+<p>— Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi de
+se mettre à l’abri que de rester debout tête nue devant La Vallière;
+mais...</p>
+
+<p>— Mais?...</p>
+
+<p>— Le roi est si poli!</p>
+
+<p>— Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir!</p>
+
+<p>— Taisons-nous donc.</p>
+
+<p>— Non, continuez. Cette promenade a été suivie d’autres?</p>
+
+<p>— Non, c’est-à-dire, oui; il y a eu l’aventure du chêne. Est-ce cela?
+Je n’en sais rien.</p>
+
+<p>Raoul se leva. De Guiche essaya de l’imiter malgré sa faiblesse.</p>
+
+<p>— Voyez-vous, dit-il, je n’ajouterai pas un mot; j’en ai trop dit ou
+trop peu. D’autres vous renseigneront s’ils veulent ou s’ils peuvent:
+mon office était de vous avertir, je l’ai fait. Surveillez à présent
+vos affaires vous-même.</p>
+
+<p>— Questionner? Hélas! vous n’êtes pas mon ami, vous qui me parlez
+ainsi, dit le jeune homme désolé. Le premier que je questionnerai sera
+un méchant ou un sot; méchant, il me mentira pour me tourmenter; sot,
+il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche! avant deux heures j’aurai
+trouvé dix mensonges et dix duels. Sauvez-moi! le meilleur n’est-il pas
+de savoir son mal?</p>
+
+<p>— Mais je ne sais rien, vous dis-je! J’étais blessé, fiévreux: j’avais
+perdu l’esprit, je n’ai de cela qu’une teinture effacée. Mais, pardieu!
+nous cherchons loin quand nous avons notre homme sous la main. Est-ce
+que vous n’avez pas d’Artagnan pour ami?</p>
+
+<p>— Oh! c’est vrai, c’est vrai!</p>
+
+<p>— Allez donc à lui. Il fera la lumière, et ne cherchera pas à blesser
+vos yeux.</p>
+
+<p>Un laquais entra.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il? demanda de Guiche.</p>
+
+<p>— On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines.</p>
+
+<p>— Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis si
+fier!</p>
+
+<p>— Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la
+personne est une femme.</p>
+
+<p>— Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant.</p>
+
+<p>Et il quitta Raoul.</p>
+
+<p>Celui-ci demeura immobile, absorbé, écrasé, comme le mineur sur qui
+une voûte vient de s’écrouler; il est blessé, son sang coule, sa
+pensée s’interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa vie
+avec sa raison. Quelques minutes suffirent à Raoul pour dissiper les
+éblouissements de ces deux révélations. Il avait déjà ressaisi le fil
+de ses idées quand, soudain, à travers la porte, il crut reconnaître la
+voix de Montalais dans le cabinet des Porcelaines.</p>
+
+<p>— Elle! s’écria-t-il. Oui, c’est bien sa voix. Oh! voilà une femme
+qui pourrait me dire la vérité; mais, la questionnerai-je ici? Elle
+se cache même de moi; elle vient sans doute de la part de Madame...
+Je la verrai chez elle. Elle m’expliquera son effroi, sa fuite, la
+maladresse avec laquelle on m’a évincé; elle me dira tout cela...
+quand M. d’Artagnan, qui sait tout, m’aura raffermi le cœur. Madame...
+une coquette... Eh bien! oui, une coquette, mais qui aime à ses bons
+moments, une coquette qui, comme la mort ou la vie, a son caprice,
+mais qui fait dire à de Guiche qu’il est le plus heureux des hommes.
+Celui-là, du moins, est sur des roses. Allons!</p>
+
+<p>Il s’enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de n’avoir
+parlé que de lui-même à de Guiche, il arriva chez d’Artagnan.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXC_Bragelonne_continue_ses_interrogations">Chapitre CXC — Bragelonne continue ses interrogations</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le capitaine était de service; il faisait sa huitaine, enseveli dans
+le fauteuil de cuir, l’éperon fiché dans le parquet, l’épée entre les
+jambes, et lisait force lettres en tortillant sa moustache.</p>
+
+<p>D’Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de son
+ami.</p>
+
+<p>— Raoul, mon garçon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi t’a
+rappelé?</p>
+
+<p>Ces mots sonnèrent mal à l’oreille du jeune homme, qui, s’asseyant,
+répliqua:</p>
+
+<p>— Ma foi! je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je suis revenu.</p>
+
+<p>— Hum! fit d’Artagnan en repliant les lettres avec un regard plein
+d’intention dirigé vers son interlocuteur. Que dis-tu là, garçon? Que
+le roi ne t’a pas rappelé, et que te voilà revenu? Je ne comprends pas
+bien cela.</p>
+
+<p>Raoul était déjà pâle, il roulait déjà son chapeau d’un air contraint.</p>
+
+<p>— Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation mortuaire! fit
+le capitaine. Est-ce que c’est en Angleterre qu’on prend ces façons-là?
+Mordioux! j’y ai été, moi, en Angleterre, et j’en suis revenu gai comme
+un pinson. Parleras-tu?</p>
+
+<p>— J’ai trop à dire.</p>
+
+<p>— Ah! ah! Comment va ton père?</p>
+
+<p>— Cher ami, pardonnez-moi; j’allais vous le demander.</p>
+
+<p>D’Artagnan redoubla l’acuité de ce regard auquel nul secret ne
+résistait.</p>
+
+<p>— Tu as du chagrin? dit-il.</p>
+
+<p>— Pardieu! vous le savez bien, monsieur d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Moi?</p>
+
+<p>— Sans doute. Oh! ne faites pas l’étonné.</p>
+
+<p>— Je ne fais pas l’étonné, mon ami.</p>
+
+<p>— Cher capitaine, je sais fort bien qu’au jeu de la finesse comme au
+jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-vous, je
+suis un sot, et je suis un ciron. Je n’ai ni cerveau ni bras, ne me
+méprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus misérable des
+êtres vivants.</p>
+
+<p>— Oh! oh! pourquoi cela? demanda d’Artagnan en débouclant son ceinturon
+et en adoucissant son sourire.</p>
+
+<p>— Parce que Mlle de La Vallière me trompe.</p>
+
+<p>D’Artagnan ne changea pas de physionomie.</p>
+
+<p>— Elle te trompe! elle te trompe! voilà de grands mots. Qui te les a
+dits?</p>
+
+<p>— Tout le monde.</p>
+
+<p>— Ah! si tout le monde l’a dit, il faut qu’il y ait quelque chose de
+vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fumée. Cela est ridicule,
+mais cela est.</p>
+
+<p>— Ainsi, vous croyez? s’écria vivement Bragelonne.</p>
+
+<p>— Ah! si tu me prends à partie...</p>
+
+<p>— Sans doute.</p>
+
+<p>— Je ne me mêle pas de ces affaires-là, moi; tu le sais bien.</p>
+
+<p>— Comment, pour un ami? pour un fils?</p>
+
+<p>— Justement. Si tu étais un étranger, je te dirais... je ne te dirais
+rien du tout... Comment va Porthos, le sais-tu?</p>
+
+<p>— Monsieur, s’écria Raoul, en serrant la main de d’Artagnan, au nom de
+cette amitié que vous avez vouée à mon père!</p>
+
+<p>— Ah! diable! tu es bien malade... de curiosité.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas de curiosité, c’est d’amour.</p>
+
+<p>— Bon! autre grand mot. Si tu étais réellement amoureux, mon cher
+Raoul, ce serait différent.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>— Je te dis que, si tu étais pris d’un amour tellement sérieux, que je
+pusse croire m’adresser toujours à ton cœur... Mais c’est impossible.</p>
+
+<p>— Je vous dis que j’aime éperdument Louise.</p>
+
+<p>D’Artagnan lut avec ses yeux au fond du cœur de Raoul.</p>
+
+<p>— Impossible, te dis-je... Tu es comme tous les jeunes gens; tu n’es
+pas amoureux, tu es fou.</p>
+
+<p>— Eh bien! quand il n’y aurait que cela?</p>
+
+<p>— Jamais homme sage n’a fait dévier une cervelle d’un crâne qui tourne.
+J’y ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu m’écouterais, que tu ne
+m’entendrais pas; tu m’entendrais, que tu ne me comprendrais pas; tu me
+comprendrais, que tu ne m’obéirais pas.</p>
+
+<p>— Oh! essayez, essayez!</p>
+
+<p>— Je dis plus: si j’étais assez malheureux pour savoir quelque chose et
+assez bête pour t’en faire part... Tu es mon ami, dis-tu?</p>
+
+<p>— Oh! oui.</p>
+
+<p>— Eh bien! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais jamais
+d’avoir détruit ton illusion, comme on dit en amour.</p>
+
+<p>— Monsieur d’Artagnan, vous savez tout; vous me laissez dans
+l’embarras, dans le désespoir, dans la mort! c’est affreux!</p>
+
+<p>— Là! là!</p>
+
+<p>— Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon père et Dieu ne me
+pardonneraient jamais de m’être cassé la tête d’un coup de pistolet,
+eh bien! je vais aller me faire conter ce que vous me refusez par le
+premier venu; je lui donnerai un démenti...</p>
+
+<p>— Et tu le tueras? la belle affaire! Tant mieux! Qu’est-ce que cela me
+fait à moi? Tue, mon garçon, tue, si cela peut te faire plaisir. C’est
+comme pour les gens qui ont mal aux dents; ils me disent: «Oh! que je
+souffre! Je mordrais dans du fer.» Je leur dis: «Mordez, mes amis,
+mordez! la dent y restera.»</p>
+
+<p>— Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d’un air sombre.</p>
+
+<p>— Oui, oh! oui, vous prenez de ces airs-là, vous autres, aujourd’hui.
+Vous vous ferez tuer, n’est-ce pas? Ah! que c’est joli! et comme je te
+regretterai, par exemple! Comme je dirai toute la journée: «C’était un
+fier niais, que le petit Bragelonne! une double brute! J’avais passé
+ma vie à lui faire tenir proprement une épée, et ce drôle est allé se
+faire embrocher comme un oiseau. Allez, Raoul, allez vous faire tuer,
+mon ami. Je ne sais pas qui vous a appris la logique; mais, Dieu me
+damne! comme disent les Anglais, celui-là, monsieur a volé l’argent de
+votre père.</p>
+
+<p>Raoul, silencieux, enfonça sa tête dans ses mains et murmura:</p>
+
+<p>— On n’a pas d’amis, non!</p>
+
+<p>— Ah bah! dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— On n’a que des railleurs ou des indifférents.</p>
+
+<p>— Sornettes! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis. Et
+indifférent! Si je l’étais, il y a un quart d’heure déjà que je vous
+aurais envoyé à tous les diables; car vous rendriez triste un homme fou
+de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme, vous voulez que
+j’aille vous dégoûter de votre amoureuse, et vous apprendre à exécrer
+les femmes, qui sont l’honneur et la félicité de la vie humaine?</p>
+
+<p>— Monsieur, dites, dites, et je vous bénirai!</p>
+
+<p>— Eh! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourré dans la
+cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre, de l’escalier
+et du portrait, et cent mille autres contes à dormir debout?</p>
+
+<p>— Un menuisier! qu’est-ce que signifie ce menuisier?</p>
+
+<p>— Ma foi! je ne sais pas; on m’a dit qu’il y avait un menuisier qui
+avait percé un parquet.</p>
+
+<p>— Chez La Vallière?...</p>
+
+<p>— Ah! je ne sais pas où.</p>
+
+<p>— Chez le roi?</p>
+
+<p>— Bon! Si c’était chez le roi, j’irais vous le dire, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Chez qui, alors?</p>
+
+<p>— Voilà une heure que je me tue à vous répéter que je l’ignore.</p>
+
+<p>— Mais le peintre, alors? ce portrait?...</p>
+
+<p>— Il paraîtrait que le roi aurait fait faire le portrait d’une dame de
+la Cour.</p>
+
+<p>— De La Vallière?</p>
+
+<p>— Eh! tu n’as que ce nom-là dans la bouche. Qui te parle de La Vallière?</p>
+
+<p>— Mais, alors, si ce n’est pas d’elle, pourquoi voulez-vous que cela me
+touche?</p>
+
+<p>— Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je te
+réponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la donne.
+Fais-en ton profit.</p>
+
+<p>Raoul se frappa le front avec désespoir.</p>
+
+<p>— C’est à en mourir! dit-il.</p>
+
+<p>— Tu l’as déjà dit.</p>
+
+<p>— Oui, vous avez raison.</p>
+
+<p>Et il fit un pas pour s’éloigner.</p>
+
+<p>— Où vas-tu? dit d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Je vais trouver quelqu’un qui me dira la vérité.</p>
+
+<p>— Qui cela?</p>
+
+<p>— Une femme.</p>
+
+<p>— Mlle de La Vallière elle-même, n’est-ce pas? dit d’Artagnan avec un
+sourire. Ah! tu as là une fameuse idée; tu cherchais à être consolé, tu
+vas l’être tout de suite. Elle ne te dira pas de mal d’elle-même, va.</p>
+
+<p>— Vous vous trompez, monsieur, répliqua Raoul; la femme à qui je
+m’adresserai me dira beaucoup de mal.</p>
+
+<p>— Montalais, je parie?</p>
+
+<p>— Oui, Montalais.</p>
+
+<p>— Ah! son amie? Une femme qui, en cette qualité, exagérera fortement le
+bien ou le mal. Ne parlez pas à Montalais, mon bon Raoul.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas la raison qui vous pousse à m’éloigner de Montalais.</p>
+
+<p>— Eh bien! je l’avoue... Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec toi
+comme le chat avec une pauvre souris? Tu me fais peine, vrai. Et si je
+désire que tu ne parles pas à la Montalais, en ce moment, c’est que tu
+vas livrer ton secret et qu’on en abusera. Attends, si tu peux.</p>
+
+<p>— Je ne peux pas.</p>
+
+<p>— Tant pis! Vois-tu, Raoul, si j’avais une idée... Mais je n’en ai pas.</p>
+
+<p>— Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et
+laissez-moi sortir d’affaire tout seul.</p>
+
+<p>— Ah bien! oui! t’embourber, à la bonne heure! Place-toi ici, à cette
+table, et prends la plume.</p>
+
+<p>— Pour quoi faire?</p>
+
+<p>— Pour écrire à la Montalais et lui demander un rendez-vous.</p>
+
+<p>— Ah! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le capitaine.</p>
+
+<p>Tout à coup la porte s’ouvrit, et un mousquetaire, s’approchant de
+d’Artagnan:</p>
+
+<p>— Mon capitaine, dit-il, il y a là Mlle de Montalais qui voudrait vous
+parler.</p>
+
+<p>— À moi? murmura d’Artagnan. Qu’elle entre, et je verrai bien si
+c’était à moi qu’elle voulait parler.</p>
+
+<p>Le rusé capitaine avait flairé juste.</p>
+
+<p>Montalais, en entrant, vit Raoul, et s’écria:</p>
+
+<p>— Monsieur! Monsieur!... Pardon, monsieur d’Artagnan.</p>
+
+<p>— Je vous pardonne, mademoiselle, dit d’Artagnan; je sais qu’à mon âge
+ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi.</p>
+
+<p>— Je cherchais M. de Bragelonne, répondit Montalais.</p>
+
+<p>— Comme cela se trouve! je vous cherchais aussi.</p>
+
+<p>— Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle?</p>
+
+<p>— De tout mon cœur.</p>
+
+<p>— Allez donc!</p>
+
+<p>Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet; puis, prenant la main de
+Montalais:</p>
+
+<p>— Soyez bonne fille, dit-il tout bas; ménagez-le, et ménagez-la.</p>
+
+<p>— Ah! dit-elle sur le même ton, ce n’est pas moi qui lui parlerai.</p>
+
+<p>— Comment cela?</p>
+
+<p>— C’est Madame qui le fait chercher.</p>
+
+<p>— Ah! bon! s’écria d’Artagnan, c’est Madame! Avant une heure, le pauvre
+garçon sera guéri.</p>
+
+<p>— Ou mort! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur d’Artagnan!</p>
+
+<p>Et elle courut rejoindre Raoul, qui l’attendait loin de la porte, bien
+intrigué, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien de bon.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXCI_Deux_jalousies">Chapitre CXCI — Deux jalousies</h2>
+</div>
+
+
+<p>Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aimée; Raoul
+ne se vit pas plutôt avec Montalais, qu’il lui baisa la main avec
+ardeur.</p>
+
+<p>— Là, là, dit tristement la jeune fille. Vous placez là des baisers à
+fonds perdus, cher monsieur Raoul; je vous garantis même qu’ils ne vous
+rapporteront pas intérêt.</p>
+
+<p>— Comment?... quoi?... M’expliquerez-vous, ma chère Aure?...</p>
+
+<p>— C’est Madame qui vous expliquera tout cela. C’est chez elle que je
+vous conduis.</p>
+
+<p>— Quoi!...</p>
+
+<p>— Silence! et pas de ces regards effarouchés. Les fenêtres, ici, ont
+des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir de ne plus
+me regarder; faites-moi le plaisir de me parler très haut de la pluie,
+du beau temps et des agréments de l’Angleterre.</p>
+
+<p>— Enfin...</p>
+
+<p>— Ah!... je vous préviens que quelque part, je ne sais où, mais quelque
+part, Madame doit avoir un œil ouvert et une oreille tendue. Je ne me
+soucie pas, vous comprenez, d’être chassée ou embastillée. Parlons,
+vous dis-je, ou plutôt ne parlons pas.</p>
+
+<p>Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine d’un homme de
+cœur, c’est vrai, mais d’un homme de cœur qui va au supplice.</p>
+
+<p>Montalais, l’œil éveillé, la démarche leste, la tête à tout vent, le
+précédait.</p>
+
+<p>Raoul fut introduit immédiatement dans le cabinet de Madame.</p>
+
+<p>«Allons, pensa-t-il, cette journée se passera sans que je sache rien.
+De Guiche a eu trop pitié de moi; il s’est entendu avec Madame, et tous
+deux, par un complot amical, éloignent la solution du problème. Que
+n’ai-je là un bon ennemi!... ce serpent de de Wardes, par exemple; il
+mordrait, c’est vrai; mais je n’hésiterais plus... Hésiter... douter...
+mieux vaut mourir!»</p>
+
+<p>Raoul était devant Madame.</p>
+
+<p>Henriette, plus charmante que jamais, se tenait à demi renversée dans
+un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours brodé; elle
+jouait avec un petit chat aux soies touffues, qui lui mordillait les
+doigts et se pendait aux guipures de son col.</p>
+
+<p>Madame songeait; elle songeait profondément; il lui fallut la voix de
+Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette rêverie.</p>
+
+<p>— Votre Altesse m’a mandé? répéta Raoul.</p>
+
+<p>Madame secoua la tête comme si elle se réveillait.</p>
+
+<p>— Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle; oui, je vous ai mandé.
+Vous voilà donc revenu d’Angleterre?</p>
+
+<p>— Au service de Votre Altesse Royale.</p>
+
+<p>— Merci! Laissez-nous, Montalais.</p>
+
+<p>Montalais sortit.</p>
+
+<p>— Vous avez bien quelques minutes à me donner, n’est-ce pas, monsieur
+de Bragelonne?</p>
+
+<p>— Toute ma vie appartient à Votre Altesse Royale, repartit avec respect
+Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes ces politesses
+de Madame, et à qui ce sombre ne déplaisait pas, persuadé qu’il était
+d’une certaine affinité des sentiments de Madame avec les siens.</p>
+
+<p>En effet, ce caractère étrange de la princesse, tous les gens
+intelligents de la Cour en connaissaient la volonté capricieuse et le
+fantasque despotisme.</p>
+
+<p>Madame avait été flattée outre mesure des hommages du roi; Madame avait
+fait parler d’elle et inspiré à la reine cette jalousie mortelle qui
+est le ver rongeur de toutes les félicités féminines; Madame, en un
+mot, pour guérir un orgueil blessé, s’était fait un cœur amoureux.</p>
+
+<p>Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul,
+éloigné par Louis XIV. Sa lettre à Charles II, Raoul ne la connaissait
+pas; mais d’Artagnan l’avait bien devinée.</p>
+
+<p>Cet inexplicable mélange de l’amour et de la vanité, ces tendresses
+inouïes, ces perfidies énormes, qui les expliquera? Personne, pas même
+l’ange mauvais qui allume la coquetterie au cœur des femmes.</p>
+
+<p>— Monsieur de Bragelonne, dit la princesse après un silence, êtes-vous
+revenu content?</p>
+
+<p>Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant pâle de ce qu’elle
+cachait, de ce qu’elle retenait, de ce qu’elle brûlait de dire:</p>
+
+<p>— Content? dit-il; de quoi voulez-vous que je sois content ou
+mécontent, Madame?</p>
+
+<p>— Mais de quoi peut être content ou mécontent un homme de votre âge et
+de votre mine?</p>
+
+<p>«Comme elle va vite! pensa Raoul effrayé; que va-t-elle souffler en mon
+cœur?»</p>
+
+<p>Puis, effrayé de ce qu’il allait apprendre et voulant reculer le moment
+si désiré, mais si terrible, où il apprendrait tout:</p>
+
+<p>— Madame, répliqua-t-il, j’avais laissé un tendre ami en bonne santé,
+je l’ai retrouvé malade.</p>
+
+<p>— Voulez-vous parler de M. de Guiche? demanda Madame Henriette avec une
+imperturbable tranquillité; c’est, dit-on, un ami très cher à vous?</p>
+
+<p>— Oui, madame.</p>
+
+<p>— Eh bien! c’est vrai, il a été blessé; mais il va mieux. Oh! M. de
+Guiche n’est pas à plaindre, dit-elle vite.</p>
+
+<p>Puis se reprenant:</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il est à plaindre? dit-elle; est-ce qu’il s’est plaint?
+est-ce qu’il a un chagrin quelconque que nous ne connaîtrions pas?</p>
+
+<p>— Je ne parle que de sa blessure, madame.</p>
+
+<p>— À la bonne heure; car, pour le reste, M. de Guiche semble être
+fort heureux: on le voit d’une humeur joyeuse. Tenez, monsieur de
+Bragelonne, je suis bien sûre que vous choisiriez encore d’être blessé
+comme lui au corps!... Qu’est-ce qu’une blessure au corps?</p>
+
+<p>Raoul tressaillit.</p>
+
+<p>«Elle y revient, dit-il. Hélas!...»</p>
+
+<p>Il ne répliqua rien.</p>
+
+<p>— Plaît-il? fit-elle.</p>
+
+<p>— Je n’ai rien dit, madame.</p>
+
+<p>— Vous n’avez rien dit! Vous me désapprouvez donc? Vous êtes donc
+satisfait?</p>
+
+<p>Raoul se rapprocha.</p>
+
+<p>— Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque chose, et
+sa générosité naturelle la pousse à ménager ses paroles. Veuille Votre
+Altesse ne plus rien ménager. Je suis fort et j’écoute.</p>
+
+<p>— Ah! répliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant?</p>
+
+<p>— Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre.</p>
+
+<p>Et Raoul trembla, malgré lui, en prononçant ces mots.</p>
+
+<p>— En effet, murmura la princesse. C’est cruel; mais puisque j’ai
+commencé...</p>
+
+<p>— Oui, madame, puisque Votre Altesse a daigné commencer, qu’elle daigne
+achever...</p>
+
+<p>Henriette se leva précipitamment et fit quelques pas dans sa chambre.</p>
+
+<p>— Que vous a dit M. de Guiche? dit-elle soudain.</p>
+
+<p>— Rien, madame.</p>
+
+<p>— Rien! il ne vous a rien dit? oh! que je le reconnais bien là!</p>
+
+<p>— Il voulait me ménager, sans doute.</p>
+
+<p>— Et voilà ce que les amis appellent l’amitié! Mais M. d’Artagnan, que
+vous quittez, il vous a parlé, lui?</p>
+
+<p>— Pas plus que de Guiche, madame.</p>
+
+<p>Henriette fit un mouvement d’impatience.</p>
+
+<p>— Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit?</p>
+
+<p>— Je ne sais rien du tout, madame.</p>
+
+<p>— Ni la scène de l’orage?</p>
+
+<p>— Ni la scène de l’orage!...</p>
+
+<p>— Ni les tête-à-tête dans la forêt?</p>
+
+<p>— Ni les tête-à-tête dans la forêt!...</p>
+
+<p>— Ni la fuite à Chaillot?</p>
+
+<p>Raoul, qui penchait comme la fleur tranchée par la faucille, fit des
+efforts surhumains pour sourire, et répondit avec une exquise douceur:</p>
+
+<p>— J’ai eu l’honneur de dire à Votre Altesse Royale que je ne sais
+absolument rien. Je suis un pauvre oublié qui arrive d’Angleterre;
+entre les gens d’ici et moi, il y avait tant de flots bruyants, que le
+bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle n’a pu arriver à
+mon oreille.</p>
+
+<p>Henriette fut touchée de cette pâleur, de cette mansuétude, de ce
+courage. Le sentiment dominant de son cœur, à ce moment, c’était un
+vif désir d’entendre chez le pauvre amant le souvenir de celle qui le
+faisait ainsi souffrir.</p>
+
+<p>— Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis n’ont pas voulu
+faire, je veux le faire pour vous, que j’estime et que j’aime. C’est
+moi qui serai votre amie. Vous portez ici la tête comme un honnête
+homme, et je ne veux pas que vous la courbiez sous le ridicule; dans
+huit jours, on dirait sous du mépris.</p>
+
+<p>— Ah! fit Raoul livide, c’en est déjà là?</p>
+
+<p>— Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous devinez;
+vous étiez le fiancé de Mlle de La Vallière, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Oui, madame.</p>
+
+<p>— À ce titre, je vous dois un avertissement; comme, d’un jour à
+l’autre, je chasserai Mlle de La Vallière de chez moi...</p>
+
+<p>— Chasser La Vallière! s’écria Bragelonne.</p>
+
+<p>— Sans doute. Croyez-vous que j’aurai toujours égard aux larmes et
+aux jérémiades du roi? Non, non, ma maison ne sera pas plus longtemps
+commode pour ces sortes d’usages; mais vous chancelez!...</p>
+
+<p>— Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort; j’ai cru
+que j’allais mourir, voilà tout. Votre Altesse Royale me faisait
+l’honneur de me dire que le roi avait pleuré, supplié.</p>
+
+<p>— Oui, mais en vain.</p>
+
+<p>Et elle raconta à Raoul la scène de Chaillot et le désespoir du roi au
+retour; elle raconta son indulgence à elle-même, et le terrible mot
+avec lequel la princesse outragée, la coquette humiliée, avait terrassé
+la colère royale.</p>
+
+<p>Raoul baissa la tête.</p>
+
+<p>— Qu’en pensez-vous? dit-elle.</p>
+
+<p>— Le roi l’aime! répliqua-t-il.</p>
+
+<p>— Mais vous avez l’air de dire qu’elle ne l’aime pas.</p>
+
+<p>— Hélas! je pense encore au temps où elle m’a aimé, madame.</p>
+
+<p>Henriette eut un moment d’admiration pour cette incrédulité sublime;
+puis, haussant les épaules:</p>
+
+<p>— Vous ne me croyez pas! dit-elle. Oh! comme vous l’aimez, <i>vous!</i> et
+vous doutez qu’elle aime le roi, <i>elle?</i></p>
+
+<p>— Jusqu’à la preuve. Pardon, j’ai sa parole, voyez-vous, et elle est
+fille noble.</p>
+
+<p>— La preuve?... Eh bien! soit; venez!</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXCII_Visite_domiciliaire">Chapitre CXCII — Visite domiciliaire</h2>
+</div>
+
+
+<p>La princesse, précédant Raoul, le conduisit à travers la cour vers
+le corps de bâtiment qu’habitait La Vallière, et, montant l’escalier
+qu’avait monté Raoul le matin même, elle s’arrêta à la porte de la
+chambre où le jeune homme, à son tour, avait été si étrangement reçu
+par Montalais.</p>
+
+<p>Le moment était bien choisi pour accomplir le projet conçu par Madame
+Henriette: le château était vide; le roi, les courtisans et les dames
+étaient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette, seule, sachant le
+retour de Bragelonne et pensant au parti qu’elle avait à tirer de ce
+retour, avait prétexté une indisposition, et était restée.</p>
+
+<p>Madame était donc sûre de trouver vides la chambre de La Vallière, et
+l’appartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa poche,
+et ouvrit la porte de sa demoiselle d’honneur.</p>
+
+<p>Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre qu’il reconnut, et
+l’impression que lui fit la vue de cette chambre fut un des premiers
+supplices qui l’attendaient.</p>
+
+<p>La princesse le regarda, et son œil exercé put voir ce qui se passait
+dans le cœur du jeune homme.</p>
+
+<p>— Vous m’avez demandé des preuves, dit-elle; ne soyez donc pas surpris
+si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez pas le courage
+de les supporter, il en est temps encore, retirons-nous.</p>
+
+<p>— Merci, madame, dit Bragelonne; mais je suis venu pour être convaincu.
+Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi.</p>
+
+<p>— Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derrière vous.</p>
+
+<p>Bragelonne obéit, et se retourna vers la princesse, qu’il interrogea du
+regard.</p>
+
+<p>— Vous savez où vous êtes? demanda Madame Henriette.</p>
+
+<p>— Mais tout me porte à croire, madame, que je suis dans la chambre de
+Mlle de La Vallière?</p>
+
+<p>— Vous y êtes.</p>
+
+<p>— Mais je ferai observer à Votre Altesse que cette chambre est une
+chambre, et n’est pas une preuve.</p>
+
+<p>— Attendez.</p>
+
+<p>La princesse s’achemina vers le pied du lit, replia le paravent, et, se
+baissant vers le parquet:</p>
+
+<p>— Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-même cette trappe.</p>
+
+<p>— Cette trappe? s’écria Raoul avec surprise, car les mots de d’Artagnan
+commençaient à lui revenir en mémoire, et il se souvenait que
+d’Artagnan avait vaguement prononcé ce mot.</p>
+
+<p>Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui indiquât une
+ouverture ou un anneau qui aidât à soulever une portion quelconque du
+plancher.</p>
+
+<p>— Ah! c’est vrai! dit en riant Madame Henriette j’oubliais le ressort
+caché: la quatrième feuille du parquet; appuyer sur l’endroit où le
+bois fait un nœud. Voilà l’instruction. Appuyez vous-même, vicomte,
+appuyez, c’est ici.</p>
+
+<p>Raoul, pâle comme un mort, appuya le pouce sur l’endroit indiqué et,
+en effet, à l’instant même, le ressort joua et la trappe se souleva
+d’elle-même.</p>
+
+<p>— C’est très ingénieux, dit la princesse, et l’on voit que l’architecte
+a prévu que ce serait une petite main qui aurait à utiliser ce ressort:
+voyez comme cette trappe s’ouvre toute seule?</p>
+
+<p>— Un escalier! s’écria Raoul.</p>
+
+<p>— Oui, et très élégant même, dit Madame Henriette. Voyez, vicomte,
+cet escalier a une rampe destinée à garantir des chutes les délicates
+personnes qui se hasarderaient à le descendre, ce qui fait que je m’y
+risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-moi.</p>
+
+<p>— Mais, avant de vous suivre, madame, où conduit cet escalier?</p>
+
+<p>— Ah! c’est vrai, j’oubliais de vous le dire.</p>
+
+<p>— J’écoute, madame, dit Raoul respirant à peine.</p>
+
+<p>— Vous savez peut-être que M. de Saint-Aignan demeurait autrefois
+presque porte à porte avec le roi?</p>
+
+<p>— Oui, madame, je le sais; c’était ainsi avant mon départ et, plus
+d’une fois, j’ai eu l’honneur de le visiter à son ancien logement.</p>
+
+<p>— Eh bien! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel appartement
+que vous lui connaissiez contre les deux petites chambres auxquelles
+mène cet escalier, et qui forment un logement deux fois plus petit et
+dix fois plus éloigné de celui du roi, dont le voisinage, cependant,
+n’est point dédaigné, en général, par messieurs de la Cour.</p>
+
+<p>— Fort bien, madame, reprit Raoul; mais continuez, je vous prie, car je
+ne comprends point encore.</p>
+
+<p>— Eh bien! il s’est trouvé, par hasard, continua la princesse, que ce
+logement de M. de Saint-Aignan est situé au-dessous de ceux de mes
+filles, et particulièrement au-dessous de celui de La Vallière.</p>
+
+<p>— Mais dans quel but cette trappe et cet escalier?</p>
+
+<p>— Dame! je l’ignore. Voulez-vous que nous descendions chez M. de Saint
+Aignan? Peut-être y trouverons-nous l’explication de l’énigme.</p>
+
+<p>Et Madame donna l’exemple en descendant elle-même.</p>
+
+<p>Raoul la suivit en soupirant.</p>
+
+<p>Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait
+pénétrer d’un pas dans cet appartement mystérieux, qui renfermait
+encore les soupirs de La Vallière, et les plus suaves parfums de son
+corps.</p>
+
+<p>Bragelonne reconnut, en absorbant l’air par ses haletantes aspirations,
+que la jeune fille avait dû passer par là.</p>
+
+<p>Puis, après ces émanations, preuves invisibles, mais certaines, vinrent
+les fleurs qu’elle aimait, les livres qu’elle avait choisis. Raoul
+eût-il conservé un seul doute, qu’il l’eût perdu à cette secrète
+harmonie des goûts et des alliances de l’esprit avec l’usage des objets
+qui accompagnent la vie. La Vallière était pour Bragelonne en vivante
+présence dans les meubles, dans le choix des étoffes, dans les reflets
+mêmes du parquet.</p>
+
+<p>Muet et écrasé, il n’avait plus rien à apprendre, et ne suivait plus
+son impitoyable conductrice que comme le patient suit le bourreau.</p>
+
+<p>Madame, cruelle comme une femme délicate et nerveuse, ne lui faisait
+grâce d’aucun détail.</p>
+
+<p>Mais, il faut le dire, malgré l’espèce d’apathie dans laquelle il était
+tombé, aucun de ces détails, fût-il resté seul, n’eût échappé à Raoul.
+Le bonheur de la femme qu’il aime, quand ce bonheur lui vient d’un
+rival, est une torture pour un jaloux. Mais, pour un jaloux tel que
+était Raoul, pour ce cœur qui, pour la première fois s’imprégnait de
+fiel, le bonheur de Louise, c’était une mort ignominieuse, la mort du
+corps et de l’âme.</p>
+
+<p>Il devina tout: les mains qui s’étaient serrées, les visages rapprochés
+qui s’étaient mariés en face des miroirs, sorte de serment si doux pour
+les amants qui se voient deux fois, afin de mieux graver le tableau
+dans leur souvenir.</p>
+
+<p>Il devina le baiser invisible sous les épaisses portières retombant
+délivrées de leurs embrasses. Il traduisit en fiévreuses douleurs
+l’éloquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre.</p>
+
+<p>Ce luxe, cette recherche pleine d’enivrement, ce soin minutieux
+d’épargner tout déplaisir à l’objet aimé, ou de lui causer une
+gracieuse surprise; cette puissance de l’amour multipliée par la
+puissance royale, frappa Raoul d’un coup mortel. Oh! s’il est
+un adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c’est
+l’infériorité de l’homme qu’on vous préfère: tandis qu’au contraire
+s’il est un enfer dans l’enfer, une torture sans nom dans la langue,
+c’est la toute-puissance d’un dieu mise à la disposition d’un rival,
+avec la jeunesse, la beauté, la grâce. Dans ces moments-là, Dieu
+lui-même semble avoir pris parti contre l’amant dédaigné.</p>
+
+<p>Une dernière douleur était réservée au pauvre Raoul: Madame Henriette
+souleva un rideau de soie, et, derrière le rideau, il aperçut le
+portrait de La Vallière.</p>
+
+<p>Non seulement le portrait de La Vallière, mais de La Vallière jeune,
+belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce qu’à dix-huit
+ans, la vie, c’est l’amour.</p>
+
+<p>— Louise! murmura Bragelonne, Louise! C’est donc vrai? Oh! tu ne m’as
+jamais aimé, car jamais tu ne m’as regardé ainsi.</p>
+
+<p>Et il lui sembla que son cœur venait d’être tordu dans sa poitrine.</p>
+
+<p>Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur,
+quoiqu’elle sût bien n’avoir rien à envier, et qu’elle était aimée de
+Guiche comme La Vallière était aimée de Bragelonne.</p>
+
+<p>Raoul surprit ce regard de Madame Henriette.</p>
+
+<p>— Oh! pardon, pardon, dit-il; je devrais être plus maître de moi,
+je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le
+Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du coup
+qui m’atteint en ce moment! Car vous êtes femme, et sans doute vous ne
+pourriez pas supporter une pareille douleur. Pardonnez-moi, je ne suis
+qu’un pauvre gentilhomme, tandis que vous êtes, vous, de la race de ces
+heureux, de ces tout-puissants, de ces élus...</p>
+
+<p>— Monsieur de Bragelonne, répliqua Henriette, un cœur comme le vôtre
+mérite les soins et les égards d’un cœur de reine. Je suis votre
+amie, monsieur; aussi n’ai-je point voulu que toute votre vie soit
+empoisonnée par la perfidie et souillée par le ridicule. C’est moi qui,
+plus brave que tous les prétendus amis, j’excepte M. de Guiche, vous
+ai fait revenir de Londres; c’est moi qui vous fournis les preuves
+douloureuses, mais nécessaires, qui seront votre guérison, si vous êtes
+un courageux amant et non pas un Amadis pleurard. Ne me remerciez pas:
+plaignez-moi même, et ne servez pas moins bien le roi.</p>
+
+<p>Raoul sourit avec amertume.</p>
+
+<p>— Ah! c’est vrai, dit-il, j’oubliais ceci: le roi est mon maître.</p>
+
+<p>— Il y va de votre liberté! il y va de votre vie!</p>
+
+<p>Un regard clair et pénétrant de Raoul apprit à Madame Henriette qu’elle
+se trompait, et que son dernier argument n’était pas de ceux qui
+touchassent ce jeune homme.</p>
+
+<p>— Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne pesant
+pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colère un prince disposé
+à s’emporter hors des limites de la raison; vous jetteriez dans la
+douleur vos amis et votre famille; inclinez-vous, soumettez-vous,
+guérissez-vous.</p>
+
+<p>— Merci, madame, dit-il. J’apprécie le conseil que Votre Altesse me
+donne, et je tâcherai de le suivre; mais, un dernier mot je vous prie.</p>
+
+<p>— Dites.</p>
+
+<p>— Est-ce une indiscrétion que de vous demander le secret de cet
+escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez
+découvert?</p>
+
+<p>— Oh! rien de plus simple; j’ai, pour cause de surveillance, le
+double des clefs de mes filles; il m’a paru étrange que La Vallière
+se renfermât si souvent; il m’a paru étrange que M. de Saint-Aignan
+changeât de logis; il m’a paru étrange que le roi vînt voir si
+quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que celui-ci fût dans
+son amitié; enfin, il m’a paru étrange que tant de choses se fussent
+faites depuis votre absence, que les habitudes de la Cour en étaient
+changées. Je ne veux pas être jouée par le roi, je ne veux pas servir
+de manteau à ses amours; car, après La Vallière qui pleure, il aura
+Montalais qui rit, Tonnay-Charente qui chante; ce n’est pas un rôle
+digne de moi. J’ai levé les scrupules de mon amitié, j’ai découvert le
+secret... Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais j’avais
+un devoir à remplir; c’est fini, vous voilà prévenu; l’orage va venir,
+garantissez-vous.</p>
+
+<p>— Vous concluez quelque chose, cependant, madame, répondit Bragelonne
+avec fermeté; car vous ne supposez pas que j’accepterai sans rien dire
+la honte que je subis et la trahison qu’on me fait.</p>
+
+<p>— Vous prendrez à ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur
+Raoul. Seulement, ne dites point la source d’où vous tenez la vérité;
+voilà tout ce que je vous demande, voilà le seul prix que j’exige du
+service que je vous ai rendu.</p>
+
+<p>— Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.</p>
+
+<p>— J’ai, moi, gagné le serrurier que les amants avaient mis dans leurs
+intérêts. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et ne
+m’impose aucune réserve que celle de ne pas la compromettre?</p>
+
+<p>— Pas d’autre.</p>
+
+<p>— Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m’accorder une minute
+de séjour ici.</p>
+
+<p>— Sans moi?</p>
+
+<p>— Oh! non, madame. Peu importe; ce que j’ai à faire, je puis le faire
+devant vous. Je vous demande une minute pour écrire un mot à quelqu’un.</p>
+
+<p>— C’est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde!</p>
+
+<p>— Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m’a fait l’honneur de
+me conduire ici. D’ailleurs, je signe la lettre que j’écris.</p>
+
+<p>— Faites, monsieur.</p>
+
+<p>Raoul avait déjà tiré ses tablettes et tracé rapidement ces mots sur
+une feuille blanche:</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«Ne vous étonnez pas de trouver ici ce papier signé de moi, avant qu’un
+de mes amis, que j’enverrai tantôt chez vous ait eu l’honneur de vous
+expliquer l’objet de ma visite.</p>
+
+<p>«Vicomte Raoul de Bragelonne.»</p>
+
+<p>Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui
+communiquait à la chambre des deux amants, et, bien assuré que ce
+papier était tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir en
+rentrant, il rejoignit la princesse, arrivée déjà au haut de l’escalier.</p>
+
+<p>Sur le palier, ils se séparèrent: Raoul affectant de remercier Son
+Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de tout
+son cœur le malheureux qu’elle venait de condamner à un aussi horrible
+supplice.</p>
+
+<p>— Oh! dit-elle en le voyant s’éloigner pâle et l’œil injecté de sang;
+oh! si j’avais su, j’aurais caché la vérité à ce pauvre jeune homme.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXCIII_La_methode_de_Porthos">Chapitre CXCIII — La méthode de Porthos</h2>
+</div>
+
+
+<p>La multiplicité des personnages que nous avons introduits dans cette
+longue histoire fait que chacun est obligé de ne paraître qu’à son tour
+et selon les exigences du récit. Il en résulte que nos lecteurs n’ont
+pas eu l’occasion de se retrouver avec notre ami Porthos depuis son
+retour de Fontainebleau.</p>
+
+<p>Les honneurs qu’il avait reçus du roi n’avaient point changé le
+caractère placide et affectueux du respectable seigneur; seulement, il
+redressait la tête plus que de coutume, et quelque chose de majestueux
+se révélait dans son maintien, depuis qu’il avait reçu la faveur de
+dîner à la table du roi. La salle à manger de Sa Majesté avait produit
+un certain effet sur Porthos. Le seigneur de Bracieux et de Pierrefonds
+aimait à se rappeler que, durant ce dîner mémorable, force serviteurs
+et bon nombre d’officiers, se trouvant derrière les convives, donnaient
+bon air au repas et meublaient la pièce.</p>
+
+<p>Porthos se promit de conférer à M. Mouston une dignité quelconque,
+d’établir une hiérarchie dans le reste de ses gens, et de se créer
+une maison militaire; ce qui n’était pas insolite parmi les grands
+capitaines, attendu que, dans le précédent siècle, on remarquait ce
+luxe chez MM. de Tréville, de Schomberg, de La Vieuville, sans parler
+de MM. de Richelieu, de Condé, et de Bouillon-Turenne.</p>
+
+<p>Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet, baron, ingénieur, etc.,
+pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agréments attachés aux grands
+biens et aux grands mérites?</p>
+
+<p>Un peu délaissé d’Aramis, lequel, nous le savons, s’occupait beaucoup
+de M. Fouquet, un peu négligé, à cause du service, par d’Artagnan,
+blasé sur Trüchen et sur Planchet, Porthos se surprit à rêver sans
+trop savoir pourquoi; mais à quiconque lui eût dit: «Est-ce qu’il vous
+manque quelque chose, Porthos?» il eût assurément répondu: «Oui.»</p>
+
+<p>Après un de ces dîners pendant lesquels Porthos essayait de se rappeler
+tous les détails du dîner royal, demi-joyeux, grâce au bon vin,
+demi-triste, grâce aux idées ambitieuses, Porthos se laissait aller à
+un commencement de sieste, quand son valet de chambre vint l’avertir
+que M. de Bragelonne voulait lui parler.</p>
+
+<p>Porthos passa dans la salle voisine, où il trouva son jeune ami dans
+les dispositions que nous connaissons.</p>
+
+<p>Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravité, lui
+offrit un siège.</p>
+
+<p>— Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j’ai un service à vous demander.</p>
+
+<p>— Cela tombe à merveille, mon jeune ami, répliqua Porthos. On m’a
+envoyé huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c’est
+d’argent que vous avez besoin...</p>
+
+<p>— Non, ce n’est pas d’argent; merci, mon excellent ami.</p>
+
+<p>— Tant pis! J’ai toujours entendu dire que c’est là le plus rare des
+services, mais le plus aisé à rendre. Ce mot m’a frappé; j’aime à citer
+les mots qui me frappent.</p>
+
+<p>— Vous avez un cœur aussi bon que votre esprit est sain.</p>
+
+<p>— Vous êtes trop bon. Vous dînerez bien, peut-être?</p>
+
+<p>— Oh! non, je n’ai pas faim.</p>
+
+<p>— Hein! Quel affreux pays que l’Angleterre?</p>
+
+<p>— Pas trop; mais...</p>
+
+<p>— Voyez-vous, si l’on n’y trouvait pas l’excellent poisson et la belle
+viande qu’il y a, ce ne serait pas supportable.</p>
+
+<p>— Oui... je venais...</p>
+
+<p>— Je vous écoute. Permettez seulement que je me rafraîchisse. On mange
+salé à Paris. Pouah!</p>
+
+<p>Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.</p>
+
+<p>Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un large
+coup, et, satisfait, il reprit:</p>
+
+<p>— Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me voici tout
+à vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que désirez-vous?</p>
+
+<p>— Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.</p>
+
+<p>— Mon opinion?... Voyons, développez un peu votre idée, répondit
+Porthos en se grattant le front.</p>
+
+<p>— Je veux dire: Êtes-vous d’un bon naturel quand il y a démêlé entre
+vos amis et des étrangers?</p>
+
+<p>— Oh! d’un naturel excellent, comme toujours.</p>
+
+<p>— Fort bien; mais que faites-vous alors?</p>
+
+<p>— Quand mes amis ont des querelles, j’ai un principe.</p>
+
+<p>— Lequel?</p>
+
+<p>— C’est que le temps perdu est irréparable, et que l’on n’arrange
+jamais aussi bien une affaire que lorsque l’on a encore l’échauffement
+de la dispute.</p>
+
+<p>— Ah! vraiment, voilà votre principe?</p>
+
+<p>— Absolument. Aussi, dès que la querelle est engagée, je mets les
+parties en présence.</p>
+
+<p>— Oui-da?</p>
+
+<p>— Vous comprenez que, de cette façon, il est impossible qu’une affaire
+ne s’arrange pas.</p>
+
+<p>— J’aurais cru, dit avec étonnement Raoul, que, prise ainsi, une
+affaire devait, au contraire...</p>
+
+<p>— Pas le moins du monde. Songez que j’ai eu, dans ma vie, quelque chose
+comme cent quatre-vingts à cent quatre-vingt-dix duels réglés, sans
+compter les prises d’épées et les rencontres fortuites.</p>
+
+<p>— C’est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgré lui.</p>
+
+<p>— Oh! ce n’est rien; moi, je suis si doux!... D’Artagnan compte ses
+duels par centaines. Il est vrai qu’il est dur et piquant, je le lui ai
+souvent répété.</p>
+
+<p>— Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d’ordinaire les affaires que vos
+amis vous confient?</p>
+
+<p>— Il n’y a pas d’exemple que je n’aie fini par en arranger une, dit
+Porthos avec mansuétude et une confiance qui firent bondir Raoul.</p>
+
+<p>— Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables?</p>
+
+<p>— Oh! je vous en réponds; et, à ce propos, je vais vous expliquer mon
+autre principe. Une fois que mon ami m’a remis sa querelle, voici comme
+je procède: je vais trouver son adversaire sur-le-champ; je m’arme
+d’une politesse et d’un sang-froid qui sont de rigueur en pareille
+circonstance.</p>
+
+<p>— C’est à cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez d’arranger si
+bien et si sûrement les affaires?</p>
+
+<p>— Je le crois. Je vais donc trouver l’adversaire et je lui dis:
+«Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas à quel point
+vous avez outragé mon ami.»</p>
+
+<p>Raoul fronça le sourcil.</p>
+
+<p>— Quelquefois, souvent même, poursuivit Porthos, mon ami n’a pas été
+offensé du tout; il a même offensé le premier: vous jugez si mon
+discours est adroit.</p>
+
+<p>Et Porthos éclata de rire.</p>
+
+<p>«Décidément, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre
+formidable de cette hilarité, décidément j’ai du malheur. De Guiche me
+bat froid, d’Artagnan me raille, Porthos est mou: nul ne veut arranger
+cette affaire à ma façon. Et moi qui m’étais adressé à Porthos pour
+trouver une épée au lieu d’un raisonnement!... Ah! quelle mauvaise
+chance!»</p>
+
+<p>Porthos se remit, et continua:</p>
+
+<p>— J’ai donc, par un seul mot, mis l’adversaire dans son tort.</p>
+
+<p>— C’est selon, dit distraitement Raoul.</p>
+
+<p>— Non pas, c’est sûr. Je l’ai mis dans son tort; c’est à ce moment que
+je déploie toute ma courtoisie, pour aboutir à l’heureuse issue de mon
+projet. Je m’avance donc d’une mine affable, et, prenant la main de
+l’adversaire...</p>
+
+<p>— Oh! fit Raoul impatient.</p>
+
+<p>— «Monsieur, lui dis-je, à présent que vous êtes convaincu de
+l’offense, nous sommes assurés de la réparation. Entre mon ami et vous,
+c’est désormais un échange de gracieux procédés. En conséquence, je
+suis chargé de vous donner la longueur de l’épée de mon ami.»</p>
+
+<p>— Hein? fit Raoul.</p>
+
+<p>— Attendez donc!... «La longueur de l’épée de mon ami. J’ai un cheval
+en bas; mon ami est à tel endroit, qui attend impatiemment votre
+aimable présence; je vous emmène; nous prenons votre témoin en passant,
+l’affaire est arrangée.»</p>
+
+<p>— Et, dit Raoul pâle de dépit, vous réconciliez les deux adversaires
+sur le terrain?</p>
+
+<p>— Plaît-il? interrompit Porthos. Réconcilier? pour quoi faire?</p>
+
+<p>— Vous dites que l’affaire est arrangée...</p>
+
+<p>— Sans doute, puisque mon ami attend.</p>
+
+<p>— Eh bien! quoi! s’il attend...</p>
+
+<p>— Eh bien! s’il attend, c’est pour se délier les jambes. L’adversaire,
+au contraire, est encore tout roide du cheval; on s’aligne, et mon ami
+tue l’adversaire. C’est fini.</p>
+
+<p>— Ah! il le tue? s’écria Raoul.</p>
+
+<p>— Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des gens
+qui se font tuer? J’ai cent et un amis, à la tête desquels sont M.
+votre père, Aramis et d’Artagnan, tous gens fort vivants, je crois!</p>
+
+<p>— Oh! mon cher baron, s’exclama Raoul dans l’excès de sa joie.</p>
+
+<p>— Vous approuvez ma méthode, alors? fit le géant.</p>
+
+<p>— Je l’approuve si bien, que j’y aurai recours aujourd’hui, sans
+retard, à l’instant même. Vous êtes l’homme que je cherchais.</p>
+
+<p>— Bon! me voici; vous voulez vous battre?</p>
+
+<p>— Absolument.</p>
+
+<p>— C’est bien naturel... Avec qui?</p>
+
+<p>— Avec M. de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Je le connais... un charmant gascon, qui a été fort poli avec moi le
+jour où j’eus l’honneur de dîner chez le roi. Certes, je lui rendrai sa
+politesse, même quand ce ne serait pas mon habitude. Ah çà! il vous a
+donc offensé?</p>
+
+<p>— Mortellement.</p>
+
+<p>— Diable! Je pourrai dire mortellement?</p>
+
+<p>— Plus encore, si vous voulez.</p>
+
+<p>— C’est bien commode.</p>
+
+<p>— Voilà une affaire tout arrangée, n’est-ce pas? dit Raoul en souriant.</p>
+
+<p>— Cela va de soi... Où l’attendez-vous?</p>
+
+<p>— Ah! pardon, c’est délicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du roi.</p>
+
+<p>— Je l’ai ouï dire.</p>
+
+<p>— Et si je le tue?</p>
+
+<p>— Vous le tuerez certainement. C’est à vous de vous précautionner;
+mais, maintenant, ces choses-là ne souffrent pas de difficultés. Si
+vous eussiez vécu de notre temps, à la bonne heure!</p>
+
+<p>— Cher ami vous ne m’avez pas compris. Je veux dire que, M. de
+Saint-Aignan étant un ami du roi, l’affaire sera plus difficile à
+engager, attendu que le roi peut savoir à l’avance...</p>
+
+<p>— Eh! non pas! Ma méthode, vous savez bien: «Monsieur, vous avez
+offensé mon ami, et...»</p>
+
+<p>— Oui, je le sais.</p>
+
+<p>— Et puis: «Monsieur, le cheval est en bas.» Je l’emmène donc avant
+qu’il ait parlé à personne.</p>
+
+<p>— Se laissera-t-il emmener comme cela?</p>
+
+<p>— Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est vrai que
+les jeunes gens d’aujourd’hui... Mais bah! je l’enlèverai s’il le faut.</p>
+
+<p>Et Porthos, joignant le geste à la parole, enleva Raoul et sa chaise.</p>
+
+<p>— Très bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste à poser la
+question à M. de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Quelle question?</p>
+
+<p>— Celle de l’offense.</p>
+
+<p>— Eh bien! mais, c’est fait, ce me semble.</p>
+
+<p>— Non, mon cher monsieur du Vallon, l’habitude chez nous autres gens
+d’aujourd’hui, comme vous dites, veut qu’on s’explique les causes de
+l’offense.</p>
+
+<p>— Par votre nouvelle méthode, oui. Eh bien! alors, contez-moi votre
+affaire...</p>
+
+<p>— C’est que...</p>
+
+<p>— Ah dame! voilà l’ennui! Autrefois, nous n’avions jamais besoin de
+conter. On se battait parce qu’on se battait. Je ne connais pas de
+meilleure raison, moi.</p>
+
+<p>— Vous êtes dans le vrai, mon ami.</p>
+
+<p>— J’écoute vos motifs.</p>
+
+<p>— J’en ai trop à raconter. Seulement, comme il faut préciser...</p>
+
+<p>— Oui, oui, diable! avec la nouvelle méthode.</p>
+
+<p>— Comme il faut, dis-je, préciser; comme, d’un autre côté l’affaire est
+pleine de difficultés et commande un secret absolu...</p>
+
+<p>— Oh! oh!</p>
+
+<p>— Vous aurez l’obligeance de dire seulement à M. de Saint-Aignan, et il
+le comprendra, qu’il m’a offensé: d’abord, en déménageant.</p>
+
+<p>— En déménageant?... Bien, fit Porthos, qui se mit à récapituler sur
+ses doigts. Après?</p>
+
+<p>— Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau logement.</p>
+
+<p>— Je comprends, dit Porthos; une trappe. Peste! c’est grave! Je
+crois bien que vous devez être furieux de cela! Et pourquoi ce drôle
+ferait-il faire des trappes sans vous avoir consulté? Des trappes!...
+mordioux!... Je n’en ai pas, moi, si ce n’est mon oubliette de Bracieux!</p>
+
+<p>— Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire
+outragé, c’est le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien.</p>
+
+<p>— Eh! mais, encore un portrait?... Quoi! un déménagement, une trappe
+et un portrait? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l’un de ces griefs
+seulement, il y a de quoi faire s’entr’égorger toute la gentilhommerie
+de France et d’Espagne, ce qui n’est pas peu dire.</p>
+
+<p>— Ainsi, cher, vous voilà suffisamment muni?</p>
+
+<p>— J’emmène un deuxième cheval. Choisissez votre lieu de rendez-vous,
+et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-vous à fond,
+cela donne une élasticité rare.</p>
+
+<p>— Merci! J’attendrai au bois de Vincennes, près des Minimes.</p>
+
+<p>— Voilà qui va bien... Où trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan?</p>
+
+<p>— Au Palais-Royal.</p>
+
+<p>Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut.</p>
+
+<p>— Mon habit de cérémonie, dit-il; mon cheval et un cheval de main.</p>
+
+<p>Le valet s’inclina et sortit.</p>
+
+<p>— Votre père sait-il cela? dit Porthos.</p>
+
+<p>— Non; je vais lui écrire.</p>
+
+<p>— Et d’Artagnan?</p>
+
+<p>— M. d’Artagnan non plus. Il est prudent, il m’aurait détourné.</p>
+
+<p>— D’Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos étonné,
+dans sa modestie loyale qu’on eût songé à lui quand il y avait un
+d’Artagnan au monde.</p>
+
+<p>— Cher monsieur du Vallon, répliqua Raoul, ne me questionnez plus, je
+vous en conjure. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. C’est l’action
+que j’attends; je l’attends rude et décisive, comme vous savez les
+préparer. Voilà pourquoi je vous ai choisi.</p>
+
+<p>— Vous serez content de moi, répliqua Porthos.</p>
+
+<p>— Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer cette
+rencontre.</p>
+
+<p>— On s’aperçoit toujours de ces choses-là, dit Porthos quand on trouve
+un corps mort dans le bois. Ah! cher ami, je vous promets tout, hors de
+dissimuler le corps mort. Il est là, on le voit, c’est inévitable. J’ai
+pour principe de ne pas enterrer. Cela sent son assassin. Au risque de
+risque, comme dit le Normand.</p>
+
+<p>— Brave et cher ami, à l’ouvrage!</p>
+
+<p>— Reposez-vous sur moi, dit le géant en finissant la bouteille, tandis
+que son laquais étalait sur un meuble le somptueux habit et les
+dentelles.</p>
+
+<p>Quant à Raoul, il sortit en se disant avec une joie.</p>
+
+<p>«Oh! roi perfide! roi traître! je ne puis t’atteindre! Je ne le veux
+pas! Les rois sont des personnes sacrées; mais ton complice, ton
+complaisant, qui te représente, ce lâche va payer ton crime! Je le
+tuerai en ton nom, et, après, nous songerons à Louise!»</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXCIV_Le_demenagement_la_trappe_et_le_portrait">Chapitre CXCIV — Le déménagement, la trappe et le portrait</h2>
+</div>
+
+
+<p>Porthos, chargé, à sa grande satisfaction, de cette mission qui le
+rajeunissait, économisa une demi-heure sur le temps qu’il mettait
+d’habitude à ses toilettes de cérémonie.</p>
+
+<p>En homme qui s’est frotté au grand monde, il avait commencé par envoyer
+son laquais s’informer si M. de Saint-Aignan était chez lui.</p>
+
+<p>On lui avait fait réponse que M. le comte de Saint-Aignan avait eu
+l’honneur d’accompagner le roi à Saint-Germain, ainsi que toute la
+Cour, mais que M. le comte venait de rentrer à l’instant même.</p>
+
+<p>Sur cette réponse, Porthos se hâta et arriva au logis de de
+Saint-Aignan, comme celui-ci venait de faire tirer ses bottes.</p>
+
+<p>La promenade avait été superbe. Le roi, de plus en plus amoureux et
+de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour tout le
+monde; il avait des bontés à nulle autre pareilles, comme disaient les
+poètes du temps.</p>
+
+<p>M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, était poète, et pensait l’avoir
+prouvé en assez de circonstances mémorables pour qu’on ne lui contestât
+point ce titre.</p>
+
+<p>Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la
+route, saupoudré de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi
+d’abord, La Vallière ensuite.</p>
+
+<p>De son côté, le roi était en verve et avait fait un distique.</p>
+
+<p>Quant à La Vallière, comme les femmes qui aiment, elle avait fait deux
+sonnets.</p>
+
+<p>Comme on le voit, la journée n’avait pas été mauvaise pour Apollon.</p>
+
+<p>Aussi, de retour à Paris, de Saint-Aignan, qui savait d’avance que ses
+vers iraient courir les ruelles, se préoccupait-il, un peu plus qu’il
+ne l’avait fait pendant la promenade, de la facture et de l’idée.</p>
+
+<p>En conséquence, pareil à un tendre père qui est sur le point de
+produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public
+trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son imagination.
+Donc, pour en avoir le cœur net, M. de Saint-Aignan se récitait à
+lui-même le madrigal suivant, qu’il avait dit de mémoire au roi, et
+qu’il avait promis de lui donner écrit à son retour:</p>
+
+<p><i>Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours</i> <i>Ce que votre pensée à
+votre cœur confie</i>; <i>Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie</i> <i>À
+plus aimer vos yeux qui m’ont joué ces tours?</i></p>
+
+<p>Ce madrigal, tout gracieux qu’il était, ne paraissait pas parfait à de
+Saint-Aignan, du moment où il le passait de la tradition orale à la
+poésie manuscrite. Plusieurs l’avaient trouvé charmant, l’auteur tout
+le premier; mais à la seconde vue, ce n’était plus le même engouement.
+Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une jambe croisée sur l’autre
+et se grattant la tempe, répétait-il:</p>
+
+<p><i>Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours...</i></p>
+
+<p>— Oh! quand à celui-là, murmura de Saint-Aignan, celui-là est
+irréprochable. J’ajouterais même qu’il a un petit air Ronsard ou
+Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n’en est pas de même
+du second. On a bien raison de dire que le vers le plus facile à faire
+est le premier.</p>
+
+<p>Et il continua:</p>
+
+<p><i>Ce que votre pensée à votre cœur confie...</i></p>
+
+<p>— Ah! voilà la pensée qui confie au cœur! Pourquoi le cœur ne
+confierait-il pas aussi bien à la pensée? Ma foi, quant à moi, je n’y
+vois pas d’obstacle. Où diable ai-je été associer ces deux hémistiches?
+Par exemple, le troisième est bon:</p>
+
+<p><i>Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie...</i></p>
+
+<p>quoique la rime ne soit pas riche... <i>vie</i> et <i>confie</i>... Ma foi!
+l’abbé Boyer, qui est un grand poète, a fait rimer, comme moi, <i>vie</i>
+et <i>confie</i> dans la tragédie d’<i>Oropaste, ou le Faux Tonaxare</i>,
+sans compter que M. Corneille ne s’en gêne pas dans sa tragédie de
+<i>Sophonisbe</i>. Va donc pour <i>vie</i> et <i>confie.</i> Oui, mais le vers est
+impertinent. Je me rappelle que le roi s’est mordu l’ongle, à ce
+moment. En effet, il a l’air de dire à Mlle de La Vallière: «D’où vient
+que je suis ensorcelé de vous?» Il eût mieux valu dire, je crois:</p>
+
+<p><i>Que bénis soient les dieux qui condamnent ma vie.</i></p>
+
+<p><i>Condamnent!</i> Ah bien! oui! voilà encore une politesse! Le roi condamné
+à La Vallière... Non!</p>
+
+<p>Puis il répéta:</p>
+
+<p><i>Mais bénis soient les dieux qui... destinent ma vie.</i></p>
+
+<p>— Pas mal; quoique <i>destinent ma vie</i> soit faible; mais ma foi! tout
+ne peut pas être fort dans un quatrain. <i>À plus aimer vos yeux...</i>
+Plus aimer qui? quoi? obscurité... L’obscurité n’est rien; puisque La
+Vallière et le roi m’ont compris, tout le monde me comprendra. Oui,
+mais voilà le triste!... c’est le dernier hémistiche: <i>Qui m’ont joué
+ces tours.</i> Le pluriel forcé pour la rime! et puis appeler la pudeur de
+La Vallière un tour! Ce n’est pas heureux. Je vais passer par la langue
+de tous les gratte-papier mes confrères. On appellera mes poésies
+des vers de grand seigneur; et, si le roi entend dire que je suis un
+mauvais poète, l’idée lui viendra de le croire.</p>
+
+<p>Et, tout en confiant ces paroles à son cœur, et son cœur à ses pensées,
+le comte se déshabillait plus complètement. Il venait de quitter son
+habit et sa veste pour passer sa robe de chambre, lorsqu’on lui annonça
+la visite de M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds.</p>
+
+<p>— Eh! fit-il, qu’est-ce que cette grappe de noms? Je ne connais point
+cela.</p>
+
+<p>— C’est, répondit le laquais, un gentilhomme qui a eu l’honneur de
+dîner avec M. le comte, à la table du roi, pendant le séjour de Sa
+Majesté à Fontainebleau.</p>
+
+<p>— Chez le roi, à Fontainebleau? s’écria de Saint-Aignan. Eh! vite,
+vite, introduisez ce gentilhomme.</p>
+
+<p>Le laquais se hâta d’obéir. Porthos entra.</p>
+
+<p>M. de Saint-Aignan avait la mémoire des courtisans: à la première vue,
+il reconnut donc le seigneur de province, à la réputation bizarre, et
+que le roi avait si bien reçu à Fontainebleau, malgré quelques sourires
+des officiers présents. Il s’avança donc vers Porthos avec tous les
+signes d’une bienveillance que Porthos trouva toute naturelle, lui qui
+arborait, en entrant chez un adversaire, l’étendard de la politesse la
+plus raffinée.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan fit avancer un siège par le laquais qui avait annoncé
+Porthos. Ce dernier, qui ne voyait rien d’exagéré dans ces politesses,
+s’assit et toussa. Les politesses d’usage s’échangèrent entre les deux
+gentilshommes; puis, comme c’était le comte qui recevait la visite:</p>
+
+<p>— Monsieur le baron, dit-il, à quelle heureuse rencontre dois-je la
+faveur de votre visite?</p>
+
+<p>— C’est justement ce que je vais avoir l’honneur de vous expliquer,
+monsieur le comte, répliqua Porthos; mais, pardon...</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il, monsieur? demanda de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Je m’aperçois que je casse votre chaise.</p>
+
+<p>— Nullement, monsieur, dit de Saint-Aignan, nullement.</p>
+
+<p>— Si fait, monsieur le comte, si fait, je la romps; et si bien même,
+que, si je tarde, je vais choir, position tout à fait inconvenante dans
+le rôle grave que je viens jouer auprès de vous.</p>
+
+<p>Porthos se leva. Il était temps, la chaise s’était déjà affaissée sur
+elle-même de quelques pouces. De Saint-Aignan chercha des yeux un plus
+solide récipient pour son hôte.</p>
+
+<p>— Les meubles modernes, dit Porthos tandis que le comte se livrait
+à cette recherche, les meubles modernes sont devenus d’une légèreté
+ridicule. Dans ma jeunesse, époque où je m’asseyais avec bien plus
+d’énergie encore qu’aujourd’hui, je ne me rappelle point avoir jamais
+rompu un siège, sinon dans les auberges avec mes bras.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan sourit agréablement à la plaisanterie.</p>
+
+<p>— Mais, dit Porthos en s’installant sur un lit de repos qui gémit, mais
+qui résista, ce n’est point de cela qu’il s’agit, malheureusement.</p>
+
+<p>— Comment, malheureusement? Est-ce que vous seriez porteur d’un message
+de mauvais augure, monsieur le baron?</p>
+
+<p>— De mauvais augure pour un gentilhomme? oh! non, monsieur le comte,
+répliqua noblement Porthos. Je viens seulement vous annoncer que vous
+avez offensé bien cruellement un de mes amis.</p>
+
+<p>— Moi, monsieur! s’écria de Saint-Aignan; moi, j’ai offensé un de vos
+amis? Et lequel, je vous prie?</p>
+
+<p>— M. Raoul de Bragelonne.</p>
+
+<p>— J’ai offensé M. de Bragelonne, moi? s’écria de Saint-Aignan. Ah!
+mais, en vérité, monsieur, cela m’est impossible; car M. de Bragelonne,
+que je connais peu, je dirai même que je ne connais point, est en
+Angleterre: ne l’ayant point vu depuis fort longtemps, je ne saurais
+l’avoir offensé.</p>
+
+<p>— M. de Bragelonne est à Paris, monsieur le comte, dit Porthos
+impassible; et, quant à l’avoir offensé, je vous réponds que c’est
+vrai, puisqu’il me l’a dit lui-même. Oui, monsieur le comte, vous
+l’avez cruellement, mortellement offensé, je répète le mot.</p>
+
+<p>— Mais impossible, monsieur le baron, je vous jure, impossible.</p>
+
+<p>— D’ailleurs, ajouta Porthos, vous ne pouvez ignorer cette
+circonstance, attendu que M. de Bragelonne m’a déclaré vous avoir
+prévenu par un billet.</p>
+
+<p>— Je n’ai reçu aucun billet, monsieur, je vous en donne ma parole.</p>
+
+<p>— Voilà qui est extraordinaire! répondit Porthos; et ce que dit Raoul...</p>
+
+<p>— Je vais vous convaincre que je n’ai rien reçu dit de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>Et il sonna.</p>
+
+<p>— Basque, dit-il, combien de lettres ou de billets sont venus ici en
+mon absence.</p>
+
+<p>— Trois, monsieur le comte.</p>
+
+<p>— Qui sont?...</p>
+
+<p>— Le billet de M. de Fiesque, celui de Mme de La Ferté, et la lettre de
+M. de Las Fuentès.</p>
+
+<p>— Voilà tout?</p>
+
+<p>— Tout, monsieur le comte.</p>
+
+<p>— Dis la vérité devant Monsieur, la vérité, entends-tu bien? Je réponds
+de toi.</p>
+
+<p>— Monsieur, il y avait encore le billet de...</p>
+
+<p>— De... Dis vite, voyons.</p>
+
+<p>— De Mlle de La Val...</p>
+
+<p>— Cela suffit, interrompit discrètement Porthos. Fort bien, je vous
+crois, monsieur le comte.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan congédia le valet et alla lui-même fermer la porte;
+mais, comme il revenait, regardant devant lui par hasard, il vit sortir
+de la serrure de la chambre voisine ce fameux papier que Bragelonne y
+avait glissé en partant.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela? dit-il.</p>
+
+<p>Porthos, adossé à cette chambre, se retourna.</p>
+
+<p>— Oh! oh! fit Porthos.</p>
+
+<p>— Un billet dans la serrure! s’écria de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Ce pourrait bien être le nôtre, monsieur le comte, dit Porthos. Voyez.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan prit le papier.</p>
+
+<p>— Un billet de M. de Bragelonne! s’écria-t-il.</p>
+
+<p>— Voyez-vous, j’avais raison. Oh! quand je dis une chose, moi...</p>
+
+<p>— Apporté ici par M. de Bragelonne lui-même, murmura le comte en
+pâlissant. Mais c’est indigne! Comment donc a-t-il pénétré ici?</p>
+
+<p>De Saint-Aignan sonna encore. Basque reparut.</p>
+
+<p>— Qui est venu ici, pendant que j’étais à la promenade avec le roi?</p>
+
+<p>— Personne, monsieur.</p>
+
+<p>— C’est impossible! il faut qu’il soit venu quelqu’un!</p>
+
+<p>— Mais, monsieur, personne n’a pu entrer, puisque j’avais les clefs
+dans ma poche.</p>
+
+<p>— Cependant, ce billet qui était dans la serrure. Quelqu’un l’y a mis;
+il n’est pas venu seul.</p>
+
+<p>Basque ouvrit les bras en signe d’ignorance absolue.</p>
+
+<p>— C’est probablement M. de Bragelonne qui l’y aura mis? dit Porthos.</p>
+
+<p>— Alors, il serait entré ici?</p>
+
+<p>— Sans doute, monsieur.</p>
+
+<p>— Mais, enfin, puisque j’avais la clef dans ma poche, reprit Basque
+avec persévérance.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan froissa le billet après l’avoir lu.</p>
+
+<p>— Il y a quelque chose là-dessous, murmura-t-il absorbé.</p>
+
+<p>Porthos le laissa un instant à ses réflexions.</p>
+
+<p>Puis il revint à son message.</p>
+
+<p>— Vous plairait-il que nous en revinssions à notre affaire?
+demanda-t-il en s’adressant à de Saint-Aignan quand le laquais eut
+disparu.</p>
+
+<p>— Mais je crois la comprendre par ce billet si étrangement arrivé. M.
+de Bragelonne m’annonce un ami...</p>
+
+<p>— Je suis son ami; c’est donc moi qu’il vous annonce.</p>
+
+<p>— Pour m’adresser une provocation?</p>
+
+<p>— Précisément.</p>
+
+<p>— Et il se plaint que je l’ai offensé?</p>
+
+<p>— Cruellement, mortellement!</p>
+
+<p>— De quelle façon, s’il vous plaît? Car sa démarche est trop
+mystérieuse pour que je n’y cherche pas au moins un sens.</p>
+
+<p>— Monsieur, répondit Porthos, mon ami doit avoir raison, et, quant à sa
+démarche, si elle est mystérieuse comme vous dites, n’en accusez que
+vous.</p>
+
+<p>Porthos prononça ces dernières paroles avec une confiance qui, pour un
+homme peu habitué à sa façon, devait révéler une infinité de sens.</p>
+
+<p>— Mystère, soit! Voyons le mystère, dit de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>Mais Porthos s’inclina.</p>
+
+<p>— Vous trouverez bon que je n’y entre point, monsieur, dit-il, et pour
+d’excellentes raisons.</p>
+
+<p>— Que je comprends à merveille. Oui, monsieur, effleurons alors.
+Voyons, monsieur je vous écoute.</p>
+
+<p>— Il y a d’abord, monsieur, dit Porthos, que vous avez déménagé?</p>
+
+<p>— C’est vrai, j’ai déménagé, dit de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Vous l’avouez? dit Porthos d’un air de satisfaction visible.</p>
+
+<p>— Si je l’avoue? Mais oui, je l’avoue. Pourquoi donc voulez-vous que je
+ne l’avoue pas?</p>
+
+<p>— Vous avez avoué. Bien, nota Porthos en levant seulement un doigt en
+l’air.</p>
+
+<p>— Ah çà! monsieur, comment mon déménagement peut-il avoir causé dommage
+à M. de Bragelonne? Répondez, voyons. Car je ne comprends absolument
+rien à ce que vous me dites.</p>
+
+<p>Porthos l’arrêta.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit-il gravement, ce grief est le premier de ceux que M.
+de Bragelonne articule contre vous. S’il l’articule, c’est qu’il s’est
+senti blessé.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan battit du pied le parquet avec impatience.</p>
+
+<p>— Cela ressemble à une mauvaise querelle, dit-il.</p>
+
+<p>— On ne saurait avoir une mauvaise querelle avec un aussi galant homme
+que le vicomte de Bragelonne, repartit Porthos; mais, enfin, vous
+n’avez rien à ajouter au sujet du déménagement, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Non. Après?</p>
+
+<p>— Ah! après? Mais remarquez bien, monsieur, que voilà déjà un grief
+abominable auquel vous ne répondez pas, ou plutôt auquel vous répondez
+mal. Comment, monsieur, vous déménagez, cela offense M. de Bragelonne,
+et vous ne vous excusez pas? Très bien!</p>
+
+<p>— Quoi! s’écria de Saint-Aignan, qui s’irritait du flegme de ce
+personnage; quoi! j’ai besoin de consulter M. de Bragelonne sur le
+sujet de déménager ou non? Allons donc, monsieur!</p>
+
+<p>— Obligatoire, monsieur, obligatoire. Toutefois, vous m’avouerez que
+cela n’est rien en comparaison du second grief.</p>
+
+<p>Porthos prit un air sévère.</p>
+
+<p>— Et cette trappe, monsieur, dit-il, et cette trappe?</p>
+
+<p>De Saint-Aignan devint excessivement pâle. Il recula sa chaise si
+brusquement, que Porthos, tout naïf qu’il était, s’aperçut que le coup
+avait porté avant.</p>
+
+<p>— La trappe, murmura de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, expliquez-la si vous pouvez, dit Porthos en secouant
+la tête.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan baissa le front.</p>
+
+<p>— Oh! je suis trahi, murmura-t-il; on sait tout!</p>
+
+<p>— On sait toujours tout, répliqua Porthos, qui ne savait rien.</p>
+
+<p>— Vous m’en voyez accablé, poursuivit de Saint-Aignan, accablé à ce
+point que j’en perds la tête!</p>
+
+<p>— Conscience coupable, monsieur. Oh! votre affaire n’est pas bonne.</p>
+
+<p>— Monsieur!</p>
+
+<p>— Et quand le public sera instruit, et qu’il se fera juge...</p>
+
+<p>— Oh! monsieur, s’écria vivement le comte, un pareil secret doit être
+ignoré, même du confesseur!</p>
+
+<p>— Nous aviserons, dit Porthos, et le secret n’ira pas loin, en effet.</p>
+
+<p>— Mais, monsieur, reprit de Saint-Aignan, M. de Bragelonne, en
+pénétrant ce secret, se rend-il compte du danger qu’il court, et qu’il
+fait courir?</p>
+
+<p>— M. de Bragelonne ne court aucun danger, monsieur, n’en craint aucun,
+et vous l’expérimenterez bientôt, avec l’aide de Dieu.</p>
+
+<p>«Cet homme est un enragé, pensa de Saint-Aignan. Que me veut-il?»</p>
+
+<p>Puis il reprit tout haut:</p>
+
+<p>— Voyons, monsieur, assoupissons cette affaire.</p>
+
+<p>— Vous oubliez le portrait? dit Porthos avec une voix de tonnerre qui
+glaça le sang du comte.</p>
+
+<p>Comme le portrait était celui de La Vallière, et qu’il n’y avait plus à
+s’y méprendre, de Saint-Aignan sentit ses yeux se dessiller tout à fait.</p>
+
+<p>— Ah! s’écria-t-il, ah! monsieur, je me souviens que M. de Bragelonne
+était son fiancé.</p>
+
+<p>Porthos prit un air imposant, la majesté de l’ignorance.</p>
+
+<p>— Il ne m’importe en rien, ni à vous non plus, dit-il, que mon ami soit
+ou non le fiancé de qui vous dites. Je suis même surpris que vous ayez
+prononcé cette parole indiscrète. Elle pourra faire tort à votre cause,
+monsieur.</p>
+
+<p>— Monsieur, vous êtes l’esprit, la délicatesse et la loyauté en une
+personne. Je vois tout ce dont il s’agit.</p>
+
+<p>— Tant mieux! dit Porthos.</p>
+
+<p>— Et, poursuivit de Saint-Aignan, vous me l’avez fait entendre de la
+façon la plus ingénieuse et la plus exquise. Merci, monsieur, merci!</p>
+
+<p>Porthos se rengorgea.</p>
+
+<p>— Seulement, à présent que je sais tout, souffrez que je vous
+explique...</p>
+
+<p>Porthos secoua la tête en homme qui ne veut pas entendre; mais de Saint
+Aignan continua:</p>
+
+<p>— Je suis au désespoir, voyez-vous, de tout ce qui arrive; mais
+qu’eussiez-vous fait à ma place? Voyons, entre nous, dites-moi ce que
+vous eussiez fait?</p>
+
+<p>Porthos leva la tête.</p>
+
+<p>— Il ne s’agit point de ce que j’eusse fait, jeune homme; vous avez,
+dit-il, connaissance des trois griefs, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Pour le premier, pour le déménagement, monsieur, et ici, c’est à
+l’homme d’esprit et d’honneur que je m’adresse, quand une auguste
+volonté elle-même me conviait à déménager, devais-je, pouvais-je
+désobéir?</p>
+
+<p>Porthos fit un mouvement que de Saint-Aignan ne lui donna pas le temps
+d’achever.</p>
+
+<p>— Ah! ma franchise vous touche, dit-il, interprétant le mouvement à sa
+manière. Vous sentez que j’ai raison.</p>
+
+<p>Porthos ne répliqua rien.</p>
+
+<p>— Je passe à cette malheureuse trappe, poursuivit de Saint-Aignan en
+appuyant sa main sur le bras de Porthos; cette trappe, cause du mal,
+moyen du mal; cette trappe construite pour ce que vous savez. Eh bien!
+en bonne foi, supposez-vous que ce soit moi qui, de mon plein gré,
+dans un endroit pareil, aie fait ouvrir une trappe destinée... Oh!
+non, vous ne le croyez pas, et, ici encore, vous sentez, vous devinez,
+vous comprenez, une volonté au-dessus de la mienne. Vous appréciez
+l’entraînement, je ne parle pas de l’amour, cette folie irrésistible...
+Mon Dieu!... heureusement, j’ai affaire à un homme plein de cœur, de
+sensibilité; sans quoi, que de malheur et de scandale sur elle, pauvre
+enfant!... et sur celui... que je ne veux pas nommer!</p>
+
+<p>Porthos, étourdi, abasourdi par l’éloquence et les gestes de
+Saint-Aignan, faisait mille efforts pour recevoir cette averse de
+paroles, auxquelles il ne comprenait pas le plus petit mot, droit et
+immobile sur son siège; il y parvint.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan, lancé dans sa péroraison, continua, en donnant une
+action nouvelle à sa voix, une véhémence croissante à son geste:</p>
+
+<p>— Quant au portrait, car je comprends que le portrait est le grief
+principal; quant au portrait, voyons, suis-je coupable? Qui a désiré
+avoir son portrait? est-ce moi? Qui l’aime? est-ce moi? Qui la veut?
+est-ce moi?... Qui l’a prise? est-ce moi? Non! mille fois non! je sais
+que M. de Bragelonne doit être désespéré, je sais que ces malheurs-là
+sont cruels. Tenez, moi aussi, je souffre. Mais pas de résistance
+possible. Luttera-t-il? on en rirait. S’il s’obstine seulement, il se
+perd. Vous me direz que le désespoir est une folie; mais vous êtes
+raisonnable, vous, vous m’avez compris. Je vois à votre air grave
+réfléchi, embarrassé même, que l’importance de la situation vous a
+frappé. Retournez donc vers M. de Bragelonne; remerciez-le, comme je
+l’en remercie moi-même, d’avoir choisi pour intermédiaire un homme de
+votre mérite. Croyez que, de mon côté, je garderai une reconnaissance
+éternelle à celui qui a pacifié si ingénieusement si intelligemment
+notre discorde. Et, puisque le malheur a voulu que ce secret fût à
+quatre au lieu d’être à trois, eh bien! ce secret, qui peut faire la
+fortune du plus ambitieux, je me réjouis de le partager avec vous; je
+m’en réjouis du fond de l’âme. À partir de ce moment, disposez donc de
+moi, je me mets à votre merci. Que faut-il que je fasse pour vous? Que
+dois-je demander, exiger même? Parlez, monsieur, parlez.</p>
+
+<p>Et, selon l’usage familièrement amical des courtisans de cette époque,
+de Saint-Aignan vint enlacer Porthos et le serrer tendrement dans ses
+bras.</p>
+
+<p>Porthos se laissa faire avec un flegme inouï.</p>
+
+<p>— Parlez, répéta de Saint-Aignan; que demandez-vous?</p>
+
+<p>— Monsieur, dit Porthos, j’ai en bas un cheval; faites-moi le plaisir
+de le monter; il est excellent et ne vous jouera point de mauvais tours.</p>
+
+<p>— Monter à cheval! pour quoi faire? demanda de Saint-Aignan avec
+curiosité.</p>
+
+<p>— Mais, pour venir avec moi où nous attend M. de Bragelonne.</p>
+
+<p>— Ah! il voudrait me parler, je le conçois; avoir des détails. Hélas!
+c’est bien délicat! Mais, en ce moment, je ne puis, le roi m’attend.</p>
+
+<p>— Le roi attendra, dit Porthos.</p>
+
+<p>— Mais, où donc m’attend M. de Bragelonne?</p>
+
+<p>— Aux Minimes, à Vincennes.</p>
+
+<p>— Ah çà! mais, rions-nous?</p>
+
+<p>— Je ne crois pas; moi, du moins.</p>
+
+<p>Et Porthos donna à son visage la rigidité de ses lignes les plus
+sévères.</p>
+
+<p>— Mais les Minimes, c’est un rendez-vous d’épée, cela? Eh bien!
+qu’ai-je à faire aux Minimes, alors?</p>
+
+<p>Porthos tira lentement son épée.</p>
+
+<p>— Voici la mesure de l’épée de mon ami, dit-il.</p>
+
+<p>— Corbleu! Cet homme est fou! s’écria de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>Le rouge monta aux oreilles de Porthos.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit-il, si je n’avais pas l’honneur d’être chez vous, et de
+servir les intérêts de M. de Bragelonne, je vous jetterais par votre
+fenêtre! Ce sera partie remise, et vous ne perdrez rien pour attendre.
+Venez-vous aux Minimes, monsieur?</p>
+
+<p>— Eh!...</p>
+
+<p>— Y venez-vous de bonne volonté?</p>
+
+<p>— Mais...</p>
+
+<p>— Je vous y porte si vous n’y venez pas! Prenez garde!</p>
+
+<p>— Basque! s’écria M. de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Le roi appelle M. le comte, dit Basque.</p>
+
+<p>— C’est différent, dit Porthos; le service du roi avant tout. Nous
+attendrons là jusqu’à ce soir, monsieur.</p>
+
+<p>Et, saluant de Saint-Aignan avec sa courtoisie ordinaire, Porthos
+sortit, enchanté d’avoir arrangé encore une affaire.</p>
+
+<p>De Saint-Aignan le regarda sortir; puis, repassant à la hâte son habit
+et sa veste, il courut en réparant le désordre de sa toilette, et
+disant:</p>
+
+<p>— Aux Minimes!... aux Minimes!... Nous verrons comment le roi va
+prendre ce cartel-là. Il est bien pour lui, pardieu!</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXCV_Rivaux_politiques">Chapitre CXCV — Rivaux politiques</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le roi, après cette promenade si fertile pour Apollon, et dans laquelle
+chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les poètes de
+l’époque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui l’attendait.</p>
+
+<p>Derrière le roi venait M. Colbert, qui l’avait pris dans un corridor
+comme s’il l’eût attendu à l’affût, et qui le suivait comme son ombre
+jalouse et surveillante; M. Colbert, avec sa tête carrée, son gros
+luxe d’habits débraillés, qui le faisaient ressembler quelque peu à un
+seigneur flamand après la bière.</p>
+
+<p>M. Fouquet, à la vue de son ennemi, demeura calme, et s’attacha pendant
+toute la scène qui allait suivre à observer cette conduite si difficile
+de l’homme supérieur dont le cœur regorge de mépris, et qui ne veut
+pas même témoigner son mépris, dans la crainte de faire encore trop
+d’honneur à son adversaire.</p>
+
+<p>Colbert ne cachait pas une joie insultante. Pour lui, c’était de la
+part de M. Fouquet une partie mal jouée et perdue sans ressource,
+quoiqu’elle ne fût pas encore terminée. Colbert était de cette école
+d’hommes politiques qui n’admirent que l’habileté, qui n’estiment que
+le succès.</p>
+
+<p>De plus, Colbert, qui n’était pas seulement un homme envieux et jaloux,
+mais qui avait à cœur tous les intérêts du roi, parce qu’il était doué
+au fond de la suprême probité du chiffre, Colbert pouvait se donner à
+lui-même le prétexte, si heureux lorsque l’on hait, qu’il agissait, en
+haïssant et en perdant M. Fouquet, en vue du bien de l’État et de la
+dignité royale.</p>
+
+<p>Aucun de ces détails n’échappa à Fouquet. À travers les gros sourcils
+de son ennemi, et malgré le jeu incessant de ses paupières, il lisait,
+par les yeux, jusqu’au fond du cœur de Colbert; il vit donc tout ce
+qu’il y avait dans ce cœur: haine et triomphe.</p>
+
+<p>Seulement, comme, tout en pénétrant, il voulait rester impénétrable,
+il rasséréna son visage, sourit de ce charmant sourire sympathique qui
+n’appartenait qu’à lui, et, donnant l’élasticité la plus noble et la
+plus souple à la fois à son salut:</p>
+
+<p>— Sire, dit-il, je vois, à l’air joyeux de Votre Majesté, qu’elle a
+fait une bonne promenade.</p>
+
+<p>— Charmante, en effet, monsieur le surintendant, charmante! Vous avez
+eu bien tort de ne pas venir avec nous, comme je vous y avais invité.</p>
+
+<p>— Sire, je travaillais, répondit le surintendant.</p>
+
+<p>Fouquet n’eut pas même besoin de détourner la tête; il ne regardait pas
+du côté de M. Colbert.</p>
+
+<p>— Ah! la campagne, monsieur Fouquet! s’écria le roi. Mon Dieu, que je
+voudrais pouvoir toujours vivre à la campagne, en plein air, sous les
+arbres!</p>
+
+<p>— Oh! Votre Majesté n’est pas encore lasse du trône, j’espère? dit
+Fouquet.</p>
+
+<p>— Non; mais les trônes de verdure sont bien doux.</p>
+
+<p>— En vérité, Sire, Votre Majesté comble tous mes vœux en parlant ainsi.
+J’avais justement une requête à lui présenter.</p>
+
+<p>— De la part de qui, monsieur le surintendant?</p>
+
+<p>— De la part des nymphes de Vaux.</p>
+
+<p>— Ah! ah! fit Louis XIV.</p>
+
+<p>— Le roi m’a daigné faire une promesse, dit Fouquet.</p>
+
+<p>— Oui, je me rappelle.</p>
+
+<p>— La fête de Vaux, la fameuse fête, n’est-ce pas, Sire? dit Colbert
+essayant de faire preuve de crédit en se mêlant à la conversation.</p>
+
+<p>Fouquet, avec un profond mépris, ne releva pas le mot. Ce fut pour lui
+comme si Colbert n’avait ni pensé ni parlé.</p>
+
+<p>— Votre Majesté sait, dit-il, que je destine ma terre de Vaux à
+recevoir le plus aimable des princes, le plus puissant des rois.</p>
+
+<p>— J’ai promis, monsieur, dit Louis XIV en souriant, et un roi n’a que
+sa parole.</p>
+
+<p>— Et moi, Sire, je viens dire à Votre Majesté que je suis absolument à
+ses ordres.</p>
+
+<p>— Me promettez-vous beaucoup de merveilles, monsieur le surintendant?</p>
+
+<p>Et Louis XIV regarda Colbert.</p>
+
+<p>— Des merveilles? Oh! non, Sire. Je ne m’engage point à cela; j’espère
+pouvoir promettre un peu de plaisir, peut-être même un peu d’oubli au
+roi.</p>
+
+<p>— Non pas, non pas, monsieur Fouquet, dit le roi. J’insiste sur le mot
+merveille. Oh! vous êtes un magicien, nous connaissons votre pouvoir,
+nous savons que vous trouvez de l’or, n’y en eût-il point au monde.
+Aussi le peuple dit que vous en faites.</p>
+
+<p>Fouquet sentit que le coup partait d’un double carquois et que le roi
+lui lançait à la fois une flèche de son arc, une flèche de l’arc de
+Colbert. Il se mit à rire.</p>
+
+<p>— Oh! dit-il, le peuple sait parfaitement dans quelle mine je le
+prends, cet or. Il le sait trop, peut-être; et du reste, ajouta-t-il
+fièrement, je puis assurer Votre Majesté que l’or destiné à payer la
+fête de Vaux ne fera couler ni sang ni larmes. Des sueurs, peut-être.
+On les paiera.</p>
+
+<p>Louis resta interdit. Il voulut regarder Colbert, Colbert aussi voulut
+répliquer; un coup d’œil d’aigle, un regard loyal, royal même, lancé
+par Fouquet, arrêta la parole sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Le roi, s’était remis pendant ce temps. Il se tourna vers Fouquet, et
+lui dit:</p>
+
+<p>— Donc, vous formulez votre invitation?</p>
+
+<p>— Oui, Sire, s’il plaît à Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Pour quel jour?</p>
+
+<p>— Pour le jour qu’il vous conviendra, Sire.</p>
+
+<p>— C’est parler en enchanteur qui improvise, monsieur Fouquet. Je n’en
+dirais pas autant, moi.</p>
+
+<p>— Votre Majesté fera, quand elle le voudra, tout ce qu’un roi peut et
+doit faire. Le roi de France a des serviteurs capables de tout pour son
+service et pour ses plaisirs.</p>
+
+<p>Colbert essaya de regarder le surintendant pour voir si ce mot était
+un retour à des sentiments moins hostiles. Fouquet n’avait pas même
+regardé son ennemi. Colbert n’existait pas pour lui.</p>
+
+<p>— Eh bien! à huit jours, voulez-vous? dit le roi.</p>
+
+<p>— À huit jours, Sire.</p>
+
+<p>— Nous sommes à mardi; voulez-vous jusqu’au dimanche suivant?</p>
+
+<p>— Le délai que daigne accorder Sa Majesté secondera puissamment les
+travaux que mes architectes vont entreprendre pour concourir au
+divertissement du roi et de ses amis.</p>
+
+<p>— Et, en parlant de mes amis, repartit le roi, comment les traitez-vous?</p>
+
+<p>— Le roi est maître partout, Sire; le roi fait sa liste et donne ses
+ordres. Tous ceux qu’il daigne inviter sont des hôtes très respectés
+par moi.</p>
+
+<p>— Merci! reprit le roi, touché de la noble pensée exprimée avec un
+noble accent.</p>
+
+<p>Fouquet prit alors congé de Louis XIV, après quelques mots donnés aux
+détails de certaines affaires...</p>
+
+<p>Il sentit que Colbert demeurait avec le roi, qu’on allait s’entretenir
+de lui, que ni l’un ni l’autre ne l’épargnerait.</p>
+
+<p>La satisfaction de donner un dernier coup, un terrible coup à son
+ennemi, lui apparut comme une compensation à tout ce qu’on allait lui
+faire souffrir...</p>
+
+<p>Il revint donc promptement, lorsque déjà il avait touché la porte, et,
+s’adressant au roi:</p>
+
+<p>— Pardon! Sire, dit-il, pardon!</p>
+
+<p>— De quoi pardon, monsieur? fit le prince avec aménité.</p>
+
+<p>— D’une faute grave, que je commettais sans m’en apercevoir.</p>
+
+<p>— Une faute, vous? Ah! monsieur Fouquet, il faudra bien que je vous
+pardonne. Contre quoi avez-vous péché, ou contre qui?</p>
+
+<p>— Contre toute convenance, Sire. J’oubliais de faire part à Votre
+Majesté d’une circonstance assez importante.</p>
+
+<p>— Laquelle?</p>
+
+<p>Colbert frissonna; il crut à une dénonciation. Sa conduite avait été
+démasquée. Un mot de Fouquet, une preuve articulée, et, devant la
+loyauté juvénile de Louis XIV, s’effaçait toute la faveur de Colbert.
+Celui-ci trembla donc qu’un coup si hardi ne vînt renverser tout son
+échafaudage, et, de fait, le coup était si beau à jouer, qu’Aramis, le
+beau joueur, ne l’eût pas manqué.</p>
+
+<p>— Sire, dit Fouquet d’un air dégagé, puisque vous avez eu la bonté de
+me pardonner, je suis tout léger dans ma confession: ce matin, j’ai
+vendu l’une de mes charges.</p>
+
+<p>— Une de vos charges! s’écria le roi; laquelle donc?</p>
+
+<p>Colbert devint livide.</p>
+
+<p>— Celle qui me donnait, Sire, une grande robe et un air sévère: la
+charge de procureur général.</p>
+
+<p>Le roi poussa un cri involontaire, et regarda Colbert.</p>
+
+<p>Celui-ci, la sueur au front, se sentit près de défaillir.</p>
+
+<p>— À qui vendîtes-vous cette charge, monsieur Fouquet? demanda le roi.</p>
+
+<p>Colbert s’appuya au chambranle de la cheminée.</p>
+
+<p>— À un conseiller du Parlement, Sire, qui s’appelle M. Vanel.</p>
+
+<p>— Vanel?</p>
+
+<p>— Un ami de M. l’intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant tomber
+ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une expression d’oubli
+et d’ignorance que le peintre, l’acteur et le poète doivent renoncer à
+reproduire avec le pinceau, le geste ou la plume.</p>
+
+<p>Puis, ayant fini, ayant écrasé Colbert sous le poids de cette
+supériorité, le surintendant salua de nouveau le roi, et partit à
+moitié vengé par la stupéfaction du prince et par l’humiliation du
+favori.</p>
+
+<p>— Est-il possible? se dit le roi quand Fouquet eut disparu. Il a vendu
+cette charge?</p>
+
+<p>— Oui, Sire, répliqua Colbert avec intention.</p>
+
+<p>— Il est fou! risqua le roi.</p>
+
+<p>Colbert, cette fois, ne répliqua pas; il avait entrevu la pensée du
+maître. Cette pensée le vengeait aussi. À sa haine venait se joindre sa
+jalousie; à son plan de ruine venait s’allier une menace de disgrâce.</p>
+
+<p>Désormais, Colbert le sentit, entre Louis XIV et lui, les idées
+hostiles ne rencontraient plus d’obstacles, et la première faute
+de Fouquet qui pourrait servir de prétexte devancerait de près le
+châtiment.</p>
+
+<p>Fouquet avait laissé tomber son arme. Haine et Jalousie venaient de la
+ramasser.</p>
+
+<p>Colbert fut invité par le roi à la fête de Vaux; il salua comme un
+homme sûr de lui, il accepta comme un homme qui oblige.</p>
+
+<p>Le roi en était au nom de Saint-Aignan sur la liste d’ordres, quand
+l’huissier annonça le comte de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>Colbert se retira discrètement à l’arrivée du Mercure royal.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="Chapitre_CXCVI_Rivaux_amoureux">Chapitre CXCVI — Rivaux amoureux</h2>
+</div>
+
+
+<p>De Saint-Aignan avait quitté Louis XIV il y avait deux heures à peine;
+mais, dans cette première effervescence de son amour, quand Louis
+XIV ne voyait pas La Vallière, il fallait qu’il parlât d’elle. Or,
+la seule personne avec laquelle il pût en parler à son aise était de
+Saint-Aignan; de Saint — Aignan lui était donc indispensable.</p>
+
+<p>— Ah! c’est vous, comte? s’écria-t-il en l’apercevant, doublement
+joyeux qu’il était de le voir et de ne plus voir Colbert, dont la
+figure renfrognée l’attristait toujours. Tant mieux! je suis content de
+vous voir; vous serez du voyage, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>— Du voyage, Sire? demanda de Saint-Aignan. Et de quel voyage?</p>
+
+<p>— De celui que nous ferons pour aller jouir de la fête que nous donne
+M. le surintendant à Vaux. Ah! de Saint-Aignan, tu vas enfin voir une
+fête près de laquelle nos divertissements de Fontainebleau seront des
+jeux de robins.</p>
+
+<p>— À Vaux! le surintendant donne une fête à Votre Majesté, et à Vaux,
+rien que cela?</p>
+
+<p>— Rien que cela! Je te trouve charmant de faire le dédaigneux. Sais-tu,
+toi qui fais le dédaigneux, que, lorsqu’on saura que M. Fouquet me
+reçoit à Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l’on s’égorgera pour
+être invité à cette fête? Je te le répète donc, de Saint-Aignan, tu
+seras du voyage.</p>
+
+<p>— Oui, si, d’ici là, je n’en ai pas fait un autre plus long et moins
+agréable.</p>
+
+<p>— Lequel?</p>
+
+<p>— Celui de Styx, Sire.</p>
+
+<p>— Fi! dit Louis XIV en riant.</p>
+
+<p>— Non, sérieusement, Sire, répondit de Saint-Aignan. J’y suis convié,
+et de façon, en vérité, à ne pas trop savoir de quelle manière m’y
+prendre pour refuser.</p>
+
+<p>— Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve
+poétique; mais tâche de ne pas tomber d’Apollon en Phébus.</p>
+
+<p>— Eh bien! donc, si Votre Majesté daigne m’écouter je ne mettrai pas
+plus longtemps l’esprit de mon roi à la torture.</p>
+
+<p>— Parle.</p>
+
+<p>— Le roi connaît-il M. le baron du Vallon?</p>
+
+<p>— Oui, pardieu! un bon serviteur du roi mon père, et un beau convive,
+ma foi! Car c’est de celui qui a dîné avec nous à Fontainebleau que tu
+veux parler?</p>
+
+<p>— Précisément. Mais Votre Majesté a oublié d’ajouter à ses qualités: un
+aimable tueur de gens.</p>
+
+<p>— Comment! il veut te tuer, M. du Vallon.</p>
+
+<p>— Ou me faire tuer, ce qui est tout un.</p>
+
+<p>— Oh! par exemple!</p>
+
+<p>— Ne riez pas, Sire, je ne dis rien qui soit au-dessous de la vérité.</p>
+
+<p>— Et tu dis qu’il veut te faire tuer?</p>
+
+<p>— C’est son idée pour le moment, à ce digne gentilhomme.</p>
+
+<p>— Sois tranquille, je te défendrai, s’il a tort.</p>
+
+<p>— Ah! il y a un <i>si.</i></p>
+
+<p>— Sans doute. Voyons, réponds comme s’il s’agissait d’un autre, mon
+pauvre de Saint-Aignan; a-t-il tort ou raison?</p>
+
+<p>— Votre Majesté va en juger.</p>
+
+<p>— Que lui as-tu fait?</p>
+
+<p>— Oh! à lui, rien; mais il paraît que j’ai fait à un de ses amis.</p>
+
+<p>— C’est tout comme; et, son ami, est-ce un des quatre fameux?</p>
+
+<p>— Non, c’est le fils d’un des quatre fameux, voilà tout.</p>
+
+<p>— Qu’as-tu fait à ce fils? Voyons.</p>
+
+<p>— Dame! j’ai aidé quelqu’un à lui prendre sa maîtresse.</p>
+
+<p>— Et tu avoues cela?</p>
+
+<p>— Il faut bien que je l’avoue, puisque c’est vrai.</p>
+
+<p>— En ce cas, tu as tort.</p>
+
+<p>— Ah! j’ai tort?</p>
+
+<p>— Oui, et, ma foi, s’il te tue...</p>
+
+<p>— Eh bien?</p>
+
+<p>— Eh bien! il aura raison.</p>
+
+<p>— Ah! voilà donc comme vous jugez, Sire?</p>
+
+<p>— Trouves-tu la méthode mauvaise?</p>
+
+<p>— Je la trouve expéditive.</p>
+
+<p>— Bonne justice et prompte, disait mon aïeul Henri IV.</p>
+
+<p>— Alors, que le roi signe vite la grâce de mon adversaire, qui m’attend
+aux Minimes pour me tuer.</p>
+
+<p>— Son nom et un parchemin.</p>
+
+<p>— Sire, il y a un parchemin sur la table de Votre Majesté, et, quant à
+son nom...</p>
+
+<p>— Quant à son nom?</p>
+
+<p>— C’est le vicomte de Bragelonne, Sire.</p>
+
+<p>— Le vicomte de Bragelonne? s’écria le roi en passant du rire à la plus
+profonde stupeur.</p>
+
+<p>Puis, après un moment de silence, pendant lequel il essuya la sueur qui
+coulait sur son front:</p>
+
+<p>— Bragelonne! murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Pas davantage, Sire, dit de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Bragelonne, le fiancé de?...</p>
+
+<p>— Oh! mon Dieu, oui! Bragelonne, le fiancé de...</p>
+
+<p>— Il était à Londres, cependant!</p>
+
+<p>— Oui; mais je puis vous répondre qu’il n’y est plus, Sire.</p>
+
+<p>— Et il est à Paris?</p>
+
+<p>— C’est-à-dire qu’il est aux Minimes, où il m’attend, comme j’ai eu
+l’honneur de le dire au roi.</p>
+
+<p>— Sachant tout?</p>
+
+<p>— Et bien d’autres choses encore! Si le roi veut voir le billet qu’il
+m’a fait tenir...</p>
+
+<p>Et de Saint-Aignan tira de sa poche le billet que nous connaissons.</p>
+
+<p>— Quand Votre Majesté aura lu le billet, dit-il, j’aurai l’honneur de
+lui dire comment il m’est parvenu.</p>
+
+<p>Le roi lut avec agitation, et aussitôt.</p>
+
+<p>— Eh bien? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Eh bien! Votre Majesté connaît certaine serrure ciselée, fermant
+certaine porte en bois d’ébène, qui sépare certaine chambre de certain
+sanctuaire bleu et blanc?</p>
+
+<p>— Certainement, le boudoir de Louise.</p>
+
+<p>— Oui, Sire. Eh bien! c’est dans le trou de cette serrure que j’ai
+trouvé ce billet. Qui l’y a mis? M. de Bragelonne ou le diable? Mais,
+comme le billet sent l’ambre et non le soufre, je conclus que ce doit
+être non pas le diable, mais bien M. de Bragelonne.</p>
+
+<p>Louis pencha la tête et parut absorbé tristement. Peut-être en ce
+moment quelque chose comme un remords traversait-il son cœur.</p>
+
+<p>— Oh! dit-il, ce secret découvert!</p>
+
+<p>— Sire, je vais faire de mon mieux pour que ce secret meure dans la
+poitrine qui le renferme, dit de Saint-Aignan d’un ton de bravoure tout
+espagnol.</p>
+
+<p>Et il fit un mouvement pour gagner la porte; mais d’un geste le roi
+l’arrêta.</p>
+
+<p>— Et où allez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Mais où l’on m’attend, Sire.</p>
+
+<p>— Quoi faire?</p>
+
+<p>— Me battre, probablement.</p>
+
+<p>— Vous battre? s’écria le roi. Un moment, s’il vous plaît, monsieur le
+comte!</p>
+
+<p>De Saint-Aignan secoua la tête comme l’enfant qui se mutine quand on
+veut l’empêcher de se jeter dans un puits ou de jouer avec un couteau.</p>
+
+<p>— Mais cependant, Sire... fit-il.</p>
+
+<p>— Et d’abord, dit le roi, je ne suis pas éclairé.</p>
+
+<p>— Oh! sur ce point, que Votre Majesté interroge, répondit de
+Saint-Aignan, et je ferai la lumière.</p>
+
+<p>— Qui vous a dit que M. de Bragelonne a pénétré dans la chambre en
+question?</p>
+
+<p>— Ce billet que j’ai trouvé dans la serrure, comme j’ai eu l’honneur de
+le dire à Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Qui te dit que c’est lui qui l’y a mis?</p>
+
+<p>— Quel autre que lui eût osé se charger d’une pareille commission?</p>
+
+<p>— Tu as raison. Comment a-t-il pénétré chez toi?</p>
+
+<p>— Ah! ceci est fort grave, attendu que toutes les portes étaient
+fermées, et que mon laquais, Basque, avait les clefs dans ses poches.</p>
+
+<p>— Eh bien! on aura gagné ton laquais.</p>
+
+<p>— Impossible, Sire.</p>
+
+<p>— Pourquoi, impossible?</p>
+
+<p>— Parce que, si on l’eût gagné, on n’eût pas perdu le pauvre garçon,
+dont on pouvait encore avoir besoin plus tard, en manifestant
+clairement qu’on s’était servi de lui.</p>
+
+<p>— C’est juste. Maintenant, il ne resterait donc qu’une conjecture.</p>
+
+<p>— Voyons, Sire, si cette conjecture est la même que celle qui s’est
+présentée à mon esprit?</p>
+
+<p>— C’est qu’il se serait introduit par l’escalier.</p>
+
+<p>— Hélas! Sire, cela me paraît plus que probable.</p>
+
+<p>— Il n’en faut pas moins que quelqu’un ait vendu le secret de la trappe.</p>
+
+<p>— Vendu ou donné.</p>
+
+<p>— Pourquoi cette distinction?</p>
+
+<p>— Parce que certaines personnes, Sire, étant au-dessus du prix d’une
+trahison, donnent et ne vendent pas.</p>
+
+<p>— Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>— Oh! Sire, Votre Majesté a l’esprit trop subtil pour ne pas
+m’épargner, en devinant, l’embarras de nommer.</p>
+
+<p>— Tu as raison: Madame!</p>
+
+<p>— Ah! fit de Saint-Aignan.</p>
+
+<p>— Madame, qui s’est inquiétée du déménagement.</p>
+
+<p>— Madame, qui a les clefs des chambres de ses filles, et qui est assez
+puissante pour découvrir ce que nul, excepté vous, Sire, ou elle, ne
+découvrirait.</p>
+
+<p>— Et tu crois que ma sœur aura fait alliance avec Bragelonne?</p>
+
+<p>— Eh! eh! Sire...</p>
+
+<p>— À ce point de l’instruire de tous ces détails?</p>
+
+<p>— Peut-être mieux encore.</p>
+
+<p>— Mieux!... Achève.</p>
+
+<p>— Peut-être au point de l’accompagner.</p>
+
+<p>— Où cela? En bas, chez toi?</p>
+
+<p>— Croyez-vous la chose impossible, Sire?</p>
+
+<p>— Oh!</p>
+
+<p>— Écoutez. Le roi sait si Madame aime les parfums?</p>
+
+<p>— Oui, c’est une habitude qu’elle a prise de ma mère.</p>
+
+<p>— La verveine surtout?</p>
+
+<p>— C’est son odeur de prédilection.</p>
+
+<p>— Eh bien! mon appartement embaume la verveine.</p>
+
+<p>Le roi demeura pensif.</p>
+
+<p>— Mais, reprit-il, après un moment de silence pourquoi Madame prendrait
+elle le parti de Bragelonne contre moi?</p>
+
+<p>En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan eût bien facilement
+répondu par ceux-ci: «Jalousie de femme!» le roi sondait son ami
+jusqu’au fond du cœur pour voir s’il avait pénétré le secret de sa
+galanterie avec sa belle — sœur. Mais de Saint-Aignan n’était pas
+un courtisan médiocre; il ne se risquait pas à la légère dans la
+découverte des secrets de famille; il était trop ami des Muses pour ne
+pas songer souvent à ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux versèrent
+tant de larmes pour expier le crime d’avoir vu on ne sait quoi dans la
+maison d’Auguste. Il passa donc adroitement à côté du secret de Madame.
+Mais comme il avait fait preuve de sagacité en indiquant que Madame
+était venue chez lui avec Bragelonne, il fallait payer l’usure de cet
+amour-propre et répondre nettement à cette question: «Pourquoi Madame
+est-elle contre moi avec Bragelonne?»</p>
+
+<p>— Pourquoi? répondit de Saint-Aignan. Mais Votre Majesté oublie donc
+que M. le comte de Guiche est l’ami intime du vicomte de Bragelonne?</p>
+
+<p>— Je ne vois pas le rapport, répondit le roi.</p>
+
+<p>— Ah! pardon, Sire, fit de Saint-Aignan; mais je croyais M. le comte de
+Guiche grand ami de Madame.</p>
+
+<p>— C’est juste, repartit le roi; il n’y a plus besoin de chercher, le
+coup est venu de là.</p>
+
+<p>— Et, pour le parer, le roi n’est-il pas d’avis qu’il faut en porter un
+autre?</p>
+
+<p>— Oui; mais pas du genre de ceux qu’on se porte au bois de Vincennes,
+répondit le roi.</p>
+
+<p>— Votre Majesté oublie, dit de Saint-Aignan, que je suis gentilhomme,
+et que l’on m’a provoqué.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas toi que cela regarde.</p>
+
+<p>— Mais c’est moi qu’on attend aux Minimes, Sire, depuis plus d’une
+heure; moi qui en suis cause, et déshonoré si je ne vais pas où l’on
+m’attend.</p>
+
+<p>— Le premier honneur d’un gentilhomme, c’est l’obéissance à son roi.</p>
+
+<p>— Sire...</p>
+
+<p>— J’ordonne que tu demeures!</p>
+
+<p>— Sire...</p>
+
+<p>— Obéis.</p>
+
+<p>— Comme il plaira à Votre Majesté, Sire.</p>
+
+<p>— D’ailleurs, je veux éclaircir toute cette affaire; je veux savoir
+comment on s’est joué de moi avec assez d’audace pour pénétrer dans
+le sanctuaire de mes prédilections. Ceux qui ont fait cela, de
+Saint-Aignan, ce n’est pas toi qui dois les punir, car ce n’est pas ton
+honneur qu’ils ont attaqué, c’est le mien.</p>
+
+<p>— Je supplie Votre Majesté de ne pas accabler de sa colère M. de
+Bragelonne, qui, dans cette affaire, a pu manquer de prudence, mais pas
+de loyauté.</p>
+
+<p>— Assez! Je saurai faire la part du juste et de l’injuste, même au fort
+de ma colère. Pas un mot de cela à Madame, surtout.</p>
+
+<p>— Mais que faire vis-à-vis de M. de Bragelonne, Sire? Il va me
+chercher, et...</p>
+
+<p>— Je lui aurai parlé ou fait parler avant ce soir.</p>
+
+<p>— Encore une fois, Sire, je vous en supplie, de l’indulgence.</p>
+
+<p>— J’ai été indulgent assez longtemps, comte, dit Louis XIV en fronçant
+le sourcil; il est temps que je montre à certaines personnes que je
+suis le maître chez moi.</p>
+
+<p>Le roi prononçait à peine ces mots, qui annonçaient qu’au nouveau
+ressentiment se mêlait le souvenir d’un ancien, que l’huissier apparut
+sur le seuil du cabinet.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il? demanda le roi, et pourquoi vient-on quand je n’ai point
+appelé?</p>
+
+<p>— Sire, dit l’huissier, Votre Majesté m’a ordonné, une fois pour
+toutes, de laisser passer M. le comte de La Fère toutes les fois qu’il
+aurait à parler à Votre Majesté.</p>
+
+<p>— Après?</p>
+
+<p>— M. le comte de La Fère est là qui attend.</p>
+
+<p>Le roi et de Saint-Aignan échangèrent à ces mots un regard dans lequel
+il y avait plus d’inquiétude que de surprise. Louis hésita un instant.
+Mais, presque aussitôt, prenant sa résolution:</p>
+
+<p>— Va, dit-il à de Saint-Aignan, va trouver Louise, instruis-la de
+ce qui se trame contre nous; ne lui laisse pas ignorer que Madame
+recommence ses persécutions, et qu’elle a mis en campagne des gens qui
+eussent mieux fait de rester neutres.</p>
+
+<p>— Sire...</p>
+
+<p>— Si Louise s’effraie, continua le roi, rassure-la; dis-lui que l’amour
+du roi est un bouclier impénétrable. Si, ce dont j’aime à douter, elle
+savait tout déjà ou si elle avait subi de son côté quelque attaque,
+dis-lui bien, de Saint — Aignan, ajouta le roi tout frissonnant de
+colère et de fièvre, dis-lui bien que, cette fois, au lieu de la
+défendre, je la vengerai, et cela si sévèrement, que nul, désormais,
+n’osera lever les yeux jusqu’à elle.</p>
+
+<p>— Est-ce tout, Sire?</p>
+
+<p>— C’est tout. Va vite, et demeure fidèle, toi qui vis au milieu de cet
+enfer, sans avoir comme moi l’espoir du paradis.</p>
+
+<p>Saint-Aignan s’épuisa en protestations de dévouement; il prit et baisa
+la main du roi et sortit radieux.</p>
+
+
+<p class='ph5'>Fin du tome III</p>
+
+
+
+<div lang="en">
+<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME III. ***</div>
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+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
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+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
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+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
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+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+</div>
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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new file mode 100644
index 0000000..2925372
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@@ -0,0 +1,27147 @@
+Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome III., by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: November 4, 2004 [EBook #13949]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LE VICOMTE DE BRAGELONNE
+
+
+TOME III
+
+
+(1848 -- 1850)
+
+
+
+Table des matieres
+
+Chapitre CXXXII -- Psychologie royale
+Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prevu ni naiade ni dryade
+Chapitre CXXXIV -- Le nouveau general des jesuites
+Chapitre CXXXV -- L'orage
+Chapitre CXXXVI -- La pluie
+Chapitre CXXXVII -- Tobie
+Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame
+Chapitre CXXXIX -- La loterie
+Chapitre CXL -- Malaga
+Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux
+Chapitre CXLII -- Ou le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
+rien perdu de sa force
+Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage
+Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet
+Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet
+Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Truechen et Planchet se
+quitterent amis, grace a d'Artagnan
+Chapitre CXLVII -- La presentation de Porthos
+Chapitre CXLVIII -- Explications
+Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche
+Chapitre CL -- Montalais et Malicorne
+Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut recu a la cour
+Chapitre CLII -- Le combat
+Chapitre CLIII -- Le souper du roi
+Chapitre CLIV -- Apres souper
+Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
+roi l'avait charge
+Chapitre CLVI -- L'affut
+Chapitre CLVII -- Le medecin
+Chapitre CLVIII -- Ou d'Artagnan reconnait qu'il s'etait trompe,
+et que c'etait Manicamp qui avait raison
+Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes a son arc
+Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France
+Chapitre CLXI -- Le voyage
+Chapitre CLXII -- Trium-Feminat
+Chapitre CLXIII -- Premiere querelle
+Chapitre CLXIV -- Desespoir
+Chapitre CLXV -- La fuite
+Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son cote, passe le temps
+de dix heures et demie a minuit
+Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs
+Chapitre CLXVIII -- Chaillot
+Chapitre CLXIX -- Chez Madame
+Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Valliere
+Chapitre CLXXI -- Ou il est traite des jardiniers, des echelles et
+des filles d'honneur
+Chapitre CLXXII -- Ou il est traite de menuiserie et ou il est
+donne quelques details sur la facon de percer les escaliers
+Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux
+Chapitre CLXXIV -- L'apparition
+Chapitre CLXXV -- Le portrait
+Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court
+Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame
+Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
+Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis
+Chapitre CLXXX -- Ou l'on voit qu'un marche qui ne peut pas se
+faire avec l'un peut se faire avec l'autre
+Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours
+Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mere
+Chapitre CLXXXIII -- Deux amies
+Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
+conte
+Chapitre CLXXXV -- La Fontaine negociateur
+Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
+Belliere
+Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin
+Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert
+Chapitre CLXXXIX -- Ou il semble a l'auteur qu'il est temps d'en
+revenir au vicomte de Bragelonne
+Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations
+Chapitre CXCI -- Deux jalousies
+Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire
+Chapitre CXCIII -- La methode de Porthos
+Chapitre CXCIV -- Le demenagement, la trappe et le portrait
+Chapitre CXCV -- Rivaux politiques
+Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux
+
+Chapitre CXXXII -- Psychologie royale
+
+
+Le roi entra dans ses appartements d'un pas rapide.
+
+Peut-etre Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il
+laissait derriere lui comme la trace d'un deuil mysterieux.
+
+Cette gaiete, que chacun avait remarquee dans son attitude a son
+arrivee, et dont chacun s'etait rejoui, nul ne l'avait peut-etre
+approfondie dans son veritable sens; mais ce depart si orageux, ce
+visage si bouleverse, chacun le comprit, ou du moins le crut
+comprendre facilement.
+
+La legerete de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un
+caractere ombrageux, et surtout pour un caractere de roi;
+l'assimilation trop familiere, sans doute, de ce roi a un homme
+ordinaire; voila les raisons que l'assemblee donna du depart
+precipite et inattendu de Louis XIV.
+
+Madame, plus clairvoyante d'ailleurs, n'y vit cependant point
+d'abord autre chose. C'etait assez pour elle d'avoir rendu quelque
+petite torture d'amour-propre a celui qui, oubliant si promptement
+des engagements contractes, semblait avoir pris a tache de
+dedaigner sans cause les plus nobles et les plus illustres
+conquetes.
+
+Il n'etait pas sans une certaine importance pour Madame, dans la
+situation ou se trouvaient les choses, de faire voir au roi la
+difference qu'il y avait a aimer en haut lieu ou a courir
+l'amourette comme un cadet de province.
+
+Avec ces grandes amours, sentant leur loyaute et leur toute-
+puissance, ayant en quelque sorte leur etiquette et leur
+ostentation, un roi, non seulement ne derogeait point, mais encore
+trouvait repos, securite, mystere et respect general.
+
+Dans l'abaissement des vulgaires amours, au contraire, il
+rencontrait, meme chez les plus humbles sujets, la glose et le
+sarcasme; il perdait son caractere d'infaillible et d'inviolable.
+Descendu dans la region des petites miseres humaines, il en
+subissait les pauvres orages.
+
+En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au
+coeur, ou plutot meme au visage, comme le dernier de ses sujets,
+c'etait porter un coup terrible a l'orgueil de ce sang genereux:
+on captivait Louis plus encore par l'amour-propre que par l'amour.
+Madame avait sagement calcule sa vengeance; aussi, comme on l'a
+vu, s'etait-elle vengee.
+
+Qu'on n'aille pas croire cependant que Madame eut les passions
+terribles des heroines du Moyen Age et qu'elle vit les choses sous
+leur aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse,
+spirituelle, coquette, amoureuse, plutot de fantaisie,
+d'imagination ou d'ambition que de coeur; Madame, au contraire,
+inaugurait cette epoque de plaisirs faciles et passagers qui
+signala les cent vingt ans qui s'ecoulerent entre la moitie du
+XVIIe siecle et les trois quarts du XVIIIe.
+
+Madame voyait donc, ou plutot croyait voir les choses sous leur
+veritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frere,
+avait ri le premier de l'humble La Valliere, et que, selon ses
+habitudes, il n'etait pas probable qu'il adorat jamais la personne
+dont il avait pu rire, ne fut-ce qu'un instant.
+
+D'ailleurs, l'amour-propre n'etait-il pas la, ce demon souffleur
+qui joue un si grand role dans cette comedie dramatique qu'on
+appelle la vie d'une femme; l'amour-propre ne disait-il point tout
+haut, tout bas, a demi-voix, sur tous les tons possibles, qu'elle
+ne pouvait veritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche,
+etre comparee a la pauvre La Valliere, aussi jeune qu'elle, c'est
+vrai, mais bien moins jolie, mais tout a fait pauvre? Et que cela
+n'etonne point de la part de Madame; on le sait, les plus grands
+caracteres sont ceux qui se flattent le plus dans la comparaison
+qu'ils font d'eux aux autres, des autres a eux.
+
+Peut-etre demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque
+si savamment combinee? Pourquoi tant de forces deployees, s'il ne
+s'agissait de debusquer serieusement le roi d'un coeur tout neuf
+dans lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de
+donner une pareille importance a La Valliere, si elle ne redoutait
+pas La Valliere?
+
+Non, Madame ne redoutait pas La Valliere, au point de vue ou un
+historien qui sait les choses voit l'avenir, ou plutot le passe;
+Madame n'etait point un prophete ou une sibylle; Madame ne pouvait
+pas plus qu'un autre lire dans ce terrible et fatal livre de
+l'avenir qui garde en ses plus secretes pages les plus serieux
+evenements.
+
+Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui
+avoir fait une cachotterie toute feminine; elle voulait lui
+prouver clairement que s'il usait de ce genre d'armes offensives,
+elle, femme d'esprit et de race, trouverait certainement dans
+l'arsenal de son imagination des armes defensives a l'epreuve meme
+des coups d'un roi.
+
+Et d'ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de
+guerre, il n'y a plus de rois, ou tout au moins que les rois,
+combattant pour leur propre compte comme des hommes ordinaires,
+peuvent voir leur couronne tomber au premier choc; qu'enfin, s'il
+avait espere etre adore tout d'abord, de confiance, a son seul
+aspect, par toutes les femmes de sa cour, c'etait une pretention
+humaine, temeraire, insultante pour certaines plus haut placees
+que les autres, et que la lecon, tombant a propos sur cette tete
+royale, trop haute et trop fiere, serait efficace.
+
+Voila certainement quelles etaient les reflexions de Madame a
+l'egard du roi.
+
+L'evenement restait en dehors.
+
+Ainsi, l'on voit qu'elle avait agi sur l'esprit de ses filles
+d'honneur et avait prepare dans tous ses details la comedie qui
+venait de se jouer.
+
+Le roi en fut tout etourdi. Depuis qu'il avait echappe a
+M. de Mazarin, il se voyait pour la premiere fois traite en homme.
+
+Une pareille severite, de la part de ses sujets, lui eut fourni
+matiere a resistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.
+
+Mais s'attaquer a des femmes, etre attaque par elles, avoir ete
+joue par de petites provinciales arrivees de Blois tout expres
+pour cela, c'etait le comble du deshonneur pour un jeune roi plein
+de la vanite que lui inspiraient a la fois et ses avantages
+personnels et son pouvoir royal.
+
+Rien a faire, ni reproches, ni exil, ni meme bouderies.
+
+Bouder, c'eut ete avouer qu'on avait ete touche, comme Hamlet, par
+une arme demouchetee, l'arme du ridicule.
+
+Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes
+ont le rire pour vengeance.
+
+Oh! si, au lieu d'en laisser toute la responsabilite a des femmes,
+quelque courtisan se fut mele a cette intrigue, avec quelle joie
+Louis XIV eut saisi cette occasion d'utiliser la Bastille!
+
+Mais la encore la colere royale s'arretait, repoussee par le
+raisonnement.
+
+Avoir une armee, des prisons, une puissance presque divine, et
+mettre cette toute-puissance au service d'une miserable rancune,
+c'etait indigne, non seulement d'un roi, mais meme d'un homme.
+
+Il s'agissait donc purement et simplement de devorer en silence
+cet affront et d'afficher sur son visage la meme mansuetude, la
+meme urbanite.
+
+Il s'agissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi
+pas?
+
+Ou Madame etait l'instigatrice de l'evenement, ou l'evenement
+l'avait trouvee passive.
+
+Si elle avait ete l'instigatrice, c'etait bien hardi a elle, mais
+enfin n'etait-ce pas son role naturel?
+
+Qui l'avait ete chercher dans le plus doux moment de la lune
+conjugale pour lui parler un langage amoureux? Qui avait ose
+calculer les chances de l'adultere, bien plus de l'inceste? Qui,
+retranche derriere son omnipotence royale, avait dit a cette jeune
+femme: "Ne craignez rien, aimez le roi de France, il est au-dessus
+de tous, et un geste de son bras arme du sceptre vous protegera
+contre tous, meme contre vos remords?"
+
+Donc, la jeune femme avait obei a cette parole royale, avait cede
+a cette voix corruptrice, et maintenant qu'elle avait fait le
+sacrifice moral de son honneur, elle se voyait payee de ce
+sacrifice par une infidelite d'autant plus humiliante qu'elle
+avait pour cause une femme bien inferieure a celle qui avait
+d'abord cru etre aimee.
+
+Ainsi, Madame eut-elle ete l'instigatrice de la vengeance, Madame
+eut eu raison.
+
+Si, au contraire, elle etait passive dans tout cet evenement, quel
+sujet avait le roi de lui en vouloir?
+
+Devait-elle, ou plutot pouvait-elle arreter l'essor de quelques
+langues provinciales? devait-elle, par un exces de zele mal
+entendu, reprimer, au risque de l'envenimer, l'impertinence de ces
+trois petites filles?
+
+Tous ces raisonnements etaient autant de piqures sensibles a
+l'orgueil du roi; mais, quand il avait bien repasse tous ces
+griefs dans son esprit, Louis XIV s'etonnait, reflexions faites,
+c'est-a-dire apres la plaie pansee, de sentir d'autres douleurs
+sourdes, insupportables, inconnues.
+
+Et voila ce qu'il n'osait s'avouer a lui-meme, c'est que ces
+lancinantes atteintes avaient leur siege au coeur.
+
+Et, en effet, il faut bien que l'historien l'avoue aux lecteurs,
+comme le roi se l'avouait a lui-meme: il s'etait laisse
+chatouiller le coeur par cette naive declaration de La Valliere;
+il avait cru a l'amour pur, a de l'amour pour l'homme, a de
+l'amour depouille de tout interet; et son ame, plus jeune et
+surtout plus naive qu'il ne le supposait, avait bondi au-devant de
+cette autre ame qui venait de se reveler a lui par ses
+aspirations.
+
+La chose la moins ordinaire dans l'histoire si complexe de
+l'amour, c'est la double inoculation de l'amour dans deux coeurs:
+pas plus de simultaneite que d'egalite; l'un aime presque toujours
+avant l'autre, comme l'un finit presque toujours d'aimer apres
+l'autre. Aussi le courant electrique s'etablit-il en raison de
+l'intensite de la premiere passion qui s'allume. Plus Mlle de La
+Valliere avait montre d'amour, plus le roi en avait ressenti.
+
+Et voila justement ce qui etonnait le roi.
+
+Car il lui etait bien demontre qu'aucun courant sympathique
+n'avait pu entrainer son coeur, puisque cet aveu n'etait pas de
+l'amour, puisque cet aveu n'etait qu'une insulte faite a l'homme
+et au roi, puisque enfin c'etait, et le mot surtout brulait comme
+un fer rouge, puisque enfin c'etait une mystification.
+
+Ainsi cette petite fille a laquelle, a la rigueur, on pouvait tout
+refuser, beaute, naissance, esprit, ainsi cette petite fille,
+choisie par Madame elle-meme en raison de son humilite, avait non
+seulement provoque le roi, mais encore dedaigne le roi, c'est-a-
+dire un homme qui, comme un sultan d'Asie, n'avait qu'a chercher
+des yeux, qu'a etendre la main, qu'a laisser tomber le mouchoir.
+
+Et, depuis la veille, il avait ete preoccupe de cette petite fille
+au point de ne penser qu'a elle, de ne rever que d'elle; depuis la
+veille, son imagination s'etait amusee a parer son image de tous
+les charmes qu'elle n'avait point; il avait enfin, lui que tant
+d'affaires reclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait,
+depuis la veille, consacre toutes les minutes de sa vie, tous les
+battements de son coeur, a cette unique reverie.
+
+En verite, c'etait trop ou trop peu.
+
+Et l'indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et
+entre autres que de Saint-Aignan etait la, l'indignation du roi
+s'exhalait dans les plus violentes imprecations.
+
+Il est vrai que Saint-Aignan etait tapi dans un coin, et de ce
+coin regardait passer la tempete.
+
+Son desappointement a lui paraissait miserable a cote de la colere
+royale.
+
+Il comparait a son petit amour-propre l'immense orgueil de ce roi
+offense, et, connaissant le coeur des rois en general et celui des
+puissants en particulier, il se demandait si bientot ce poids de
+fureur, suspendu jusque-la sur le vide, ne finirait point par
+tomber sur lui, par cela meme que d'autres etaient coupables et
+lui innocent.
+
+En effet, tout a coup le roi s'arreta dans sa marche immoderee,
+et, fixant sur de Saint-Aignan un regard courrouce.
+
+-- Et toi, de Saint-Aignan? s'ecria-t-il.
+
+De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait:
+
+-- Eh bien! Sire?
+
+-- Oui, tu as ete aussi sot que moi, n'est-ce pas?
+
+-- Sire, balbutia de Saint-Aignan.
+
+-- Tu t'es laisse prendre a cette grossiere plaisanterie.
+
+-- Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commencait a secouer
+les membres, que Votre Majeste ne se mette point en colere: les
+femmes, elle le sait, sont des creatures imparfaites creees pour
+le mal; donc, leur demander le bien c'est exiger d'elles la chose
+impossible.
+
+Le roi, qui avait un profond respect de lui-meme, et qui
+commencait a prendre sur ses passions cette puissance qu'il
+conserva sur elles toute sa vie, le roi sentit qu'il se
+deconsiderait a montrer tant d'ardeur pour un si mince objet.
+
+-- Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne
+me mets pas en colere; j'admire seulement que nous ayons ete joues
+avec tant d'adresse et d'audace par ces deux petites filles.
+J'admire surtout que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la
+folie de nous en rapporter a notre propre coeur.
+
+-- Oh! le coeur, Sire, le coeur, c'est un organe qu'il faut
+absolument reduire a ses fonctions physiques, mais qu'il faut
+destituer de toutes fonctions morales. J'avoue, quant a moi, que,
+lorsque j'ai vu le coeur de Votre Majeste si fort preoccupe de
+cette petite...
+
+-- Preoccupe, moi? mon coeur preoccupe? Mon esprit, peut-etre;
+mais quant a mon coeur... il etait...
+
+Louis s'apercut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il
+en allait decouvrir un autre.
+
+-- Au reste, ajouta-t-il, je n'ai rien a reprocher a cette enfant.
+Je savais qu'elle en aimait un autre.
+
+-- Le vicomte de Bragelonne, oui. J'en avais prevenu Votre
+Majeste.
+
+-- Sans doute. Mais tu n'etais pas le premier. Le comte de La Fere
+m'avait demande la main de Mlle de La Valliere pour son fils. Eh
+bien! a son retour d'Angleterre, je les marierai puisqu'ils
+s'aiment.
+
+-- En verite, je reconnais la toute la generosite du roi.
+
+-- Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces
+sortes de choses, dit Louis.
+
+-- Oui, digerons l'affront, Sire, dit le courtisan resigne.
+
+-- Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un
+soupir.
+
+-- Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je vais faire quelque bonne epigramme sur le trio.
+J'appellerai cela: _Naiade et Dryade_; cela fera plaisir a Madame.
+
+-- Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers,
+cela me distraira. Ah! n'importe, n'importe, Saint-Aignan, ajouta
+le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une
+force surhumaine pour etre dignement soutenu.
+
+Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus
+angelique patience, un des valets de service vint gratter a la
+porte de la chambre.
+
+De Saint-Aignan s'ecarta par respect.
+
+-- Entrez, fit le roi.
+
+Le valet entrebailla la porte.
+
+-- Que veut-on? demanda Louis.
+
+Le valet montra une lettre pliee en forme de triangle.
+
+-- Pour Sa Majeste, dit-il.
+
+-- De quelle part?
+
+-- Je l'ignore; il a ete remis par un des officiers de service.
+
+Le roi fit signe, le valet apporta le billet.
+
+Le roi s'approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature
+et laissa echapper un cri.
+
+Saint-Aignan etait assez respectueux pour ne pas regarder; mais,
+sans regarder, il voyait et entendait.
+
+Il accourut.
+
+Le roi, d'un geste, congedia le valet.
+
+-- Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant.
+
+-- Votre Majeste se trouve-t-elle indisposee? demanda Saint-Aignan
+les bras etendus.
+
+-- Non, non, Saint-Aignan; lis!
+
+Et il lui passa le billet.
+
+Les yeux de Saint-Aignan se porterent a la signature.
+
+-- La Valliere! s'ecria-t-il. Oh! Sire!
+
+-- Lis! lis!
+
+Et Saint-Aignan lut:
+
+"Sire, pardonnez-moi mon importunite, pardonnez-moi surtout le
+defaut de formalites qui accompagne cette lettre; un billet me
+semble plus presse et plus pressant qu'une depeche; je me permets
+donc d'adresser un billet a Votre Majeste.
+
+Je rentre chez moi brisee de douleur et de fatigue, Sire, et
+j'implore de Votre Majeste la faveur d'une audience dans laquelle
+je pourrai dire la verite a mon roi.
+
+Signe: Louise de La Valliere."
+
+-- Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de
+Saint Aignan tout etourdi de ce qu'il venait de lire.
+
+-- Eh bien? repeta Saint-Aignan.
+
+-- Que penses-tu de cela?
+
+-- Je ne sais trop.
+
+-- Mais enfin?
+
+-- Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu
+peur.
+
+-- Peur de quoi? demanda noblement Louis.
+
+-- Dame! que voulez-vous, Sire! Votre Majeste a mille raisons d'en
+vouloir a l'auteur ou aux auteurs d'une si mechante plaisanterie,
+et la memoire de Votre Majeste, ouverte dans le mauvais sens, est
+une eternelle menace pour l'imprudente.
+
+-- Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.
+
+-- Le roi doit voir mieux que moi.
+
+-- Eh bien! je vois dans ces lignes: de la douleur, de la
+contrainte, et maintenant surtout que je me rappelle certaines
+particularites de la scene qui s'est passee ce soir chez Madame...
+Enfin...
+
+Le roi s'arreta sur ce sens suspendu.
+
+-- Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majeste va donner audience,
+voila ce qu'il y a de plus clair dans tout cela.
+
+-- Je ferai mieux, Saint-Aignan.
+
+-- Que ferez-vous, Sire?
+
+-- Prends ton manteau.
+
+-- Mais, Sire...
+
+-- Tu sais ou est la chambre des filles de Madame?
+
+-- Certes.
+
+-- Tu sais un moyen d'y penetrer?
+
+-- Oh! quant a cela, non.
+
+-- Mais enfin tu dois connaitre quelqu'un par la?
+
+-- En verite, Votre Majeste est la source de toute bonne idee.
+
+-- Tu connais quelqu'un?
+
+-- Oui.
+
+-- Qui connais-tu? Voyons.
+
+-- Je connais certain garcon qui est au mieux avec certaine fille.
+
+-- D'honneur?
+
+-- Oui, d'honneur, Sire.
+
+-- Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant.
+
+-- Non, malheureusement; avec Montalais.
+
+-- Il s'appelle?
+
+-- Malicorne.
+
+-- Bon! Et tu peux compter sur lui?
+
+-- Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et s'il
+en a une, comme je lui ai rendu service... il m'en fera part.
+
+-- C'est au mieux. Partons!
+
+-- Je suis aux ordres de Votre Majeste.
+
+Le roi jeta son propre manteau sur les epaules de Saint-Aignan et
+lui demanda le sien. Puis tous deux gagnerent le vestibule.
+
+
+Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prevu ni naiade ni dryade
+
+
+De Saint-Aignan s'arreta au pied de l'escalier qui conduisait aux
+entresols chez les filles d'honneur, au premier chez Madame. De
+la, par un valet qui passait, il fit prevenir Malicorne, qui etait
+encore chez Monsieur.
+
+Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et
+flairant dans l'ombre.
+
+Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.
+
+Au contraire, de Saint-Aignan s'avanca.
+
+Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son desir,
+Malicorne recula tout net.
+
+-- Oh! oh! dit-il, vous me demandez a etre introduit dans les
+chambres des filles d'honneur?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans
+savoir dans quel but vous la desirez.
+
+-- Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m'est impossible
+de donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez a
+moi comme un ami qui vous a tire d'embarras hier et qui vous prie
+de l'en tirer aujourd'hui.
+
+-- Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je
+voulais, c'etait ne point coucher a la belle etoile, et tout
+honnete homme peut avouer un pareil desir; tandis que vous, vous
+n'avouez rien.
+
+-- Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan,
+que, s'il m'etait permis de m'expliquer, je m'expliquerais.
+
+-- Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette
+d'entrer chez Mlle de Montalais.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Vous le savez mieux que personne, puisque vous m'avez pris sur
+un mur, faisant la cour a Mlle de Montalais; or, ce serait
+complaisant a moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de
+vous ouvrir la porte de sa chambre.
+
+-- Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la
+clef?
+
+-- Pour qui donc alors?
+
+-- Elle ne loge pas seule, ce me semble?
+
+-- Non, sans doute.
+
+-- Elle loge avec Mlle de La Valliere?
+
+-- Oui, mais vous n'avez pas plus affaire reellement a Mlle de La
+Valliere qu'a Mlle de Montalais, et il n'y a que deux hommes a qui
+je donnerais cette clef: c'est a M. de Bragelonne, s'il me priait
+de la lui donner; c'est au roi, s'il me l'ordonnait.
+
+-- Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous
+l'ordonne, dit le roi en s'avancant hors de l'obscurite et en
+entrouvrant son manteau. Mlle de Montalais descendra pres de vous,
+tandis que nous monterons pres de Mlle de La Valliere: c'est, en
+effet, a elle seule que nous avons affaire.
+
+-- Le roi! s'ecria Malicorne en se courbant jusqu'aux genoux du
+roi.
+
+-- Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi
+bon gre de votre resistance que de votre capitulation. Relevez-
+vous, monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons.
+
+-- Sire, a vos ordres, dit Malicorne en montant l'escalier.
+
+-- Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui
+sonnez mot de ma visite.
+
+Malicorne s'inclina en signe d'obeissance et continua de monter.
+
+Mais le roi, par une vive reflexion, le suivit, et cela avec une
+rapidite si grande, que, quoique Malicorne eut deja la moitie des
+escaliers d'avance, il arriva en meme temps que lui a la chambre.
+
+Il vit alors, par la porte demeuree entrouverte derriere
+Malicorne, La Valliere toute renversee dans un fauteuil, et a
+l'autre coin Montalais, qui peignait ses cheveux, en robe de
+chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant
+avec Malicorne.
+
+Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.
+
+Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et,
+reconnaissant le roi, elle s'esquiva.
+
+A cette vue, La Valliere, de son cote, se redressa comme une morte
+galvanisee et retomba sur son fauteuil.
+
+Le roi s'avanca lentement vers elle.
+
+-- Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec
+froideur, me voici pret a vous entendre. Parlez.
+
+De Saint-Aignan, fidele a son role de sourd, d'aveugle et de muet,
+de Saint-Aignan s'etait place, lui, dans une encoignure de porte,
+sur un escabeau que le hasard lui avait procure tout expres.
+
+Abrite sous la tapisserie qui servait de portiere, adosse a la
+muraille meme, il ecouta ainsi sans etre vu, se resignant au role
+de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais gener
+le maitre. La Valliere, frappee de terreur a l'aspect du roi
+irrite, se leva une seconde fois, et, demeurant dans une posture
+humble et suppliante:
+
+-- Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.
+
+-- Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda
+Louis XIV.
+
+-- Sire, j'ai commis une grande faute, plus qu'une grande faute,
+un grand crime.
+
+-- Vous?
+
+-- Sire, j'ai offense Votre Majeste.
+
+-- Pas le moins du monde, repondit Louis XIV.
+
+-- Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-a-vis de moi
+cette terrible gravite qui decele la colere bien legitime du roi.
+Je sens que je vous ai offense, Sire; mais j'ai besoin de vous
+expliquer comment je ne vous ai point offense de mon plein gre.
+
+-- Et d'abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m'auriez-vous
+offense? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune
+fille, plaisanterie fort innocente? Vous vous etes raillee d'un
+jeune homme credule: c'est bien naturel; toute autre femme a votre
+place eut fait ce que vous avez fait.
+
+-- Oh! Votre Majeste m'ecrase avec ces paroles.
+
+-- Et pourquoi donc?
+
+-- Parce que, si la plaisanterie fut venue de moi, elle n'eut pas
+ete innocente.
+
+-- Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce la tout ce que vous
+aviez a me dire en me demandant une audience?
+
+Et le roi fit presque un pas en arriere.
+
+Alors La Valliere, avec une voix breve et entrecoupee, avec des
+yeux desseches par le feu des larmes, fit a son tour un pas vers
+le roi.
+
+-- Votre Majeste a tout entendu? dit-elle.
+
+-- Tout, quoi?
+
+-- Tout ce qui a ete dit par moi au chene royal?
+
+-- Je n'en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.
+
+-- Et Votre Majeste, lorsqu'elle m'eut entendue, a pu croire que
+j'avais abuse de sa credulite.
+
+-- Oui, credulite, c'est bien cela, vous avez dit le mot.
+
+-- Et Votre Majeste n'a pas soupconne qu'une pauvre fille comme
+moi peut etre forcee quelquefois de subir la volonte d'autrui?
+
+-- Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonte
+semblait s'exprimer si librement sous le chene royal se laissat
+influencer a ce point par la volonte d'autrui.
+
+-- Oh! mais la menace, Sire!
+
+-- La menace!... Qui vous menacait? qui osait vous menacer?
+
+-- Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.
+
+-- Je ne reconnais a personne le droit de menace dans mon royaume.
+
+-- Pardonnez-moi, Sire, il y a pres de Votre Majeste meme des
+personnes assez haut placees pour avoir ou pour se croire le droit
+de perdre une jeune fille sans avenir, sans fortune, et n'ayant
+que sa reputation.
+
+-- Et comment la perdre?
+
+-- En lui faisant perdre cette reputation par une honteuse
+expulsion.
+
+-- Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j'aime
+fort les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.
+
+-- Sire!
+
+-- Oui, et il m'est penible, je l'avoue, de voir qu'une
+justification facile, comme pourrait l'etre la votre, se vienne
+compliquer devant moi d'un tissu de reproches et d'imputations.
+
+-- Auxquelles vous n'ajoutez pas foi alors? s'ecria La Valliere.
+
+Le roi garda le silence.
+
+-- Oh! dites-le donc! repeta La Valliere avec vehemence.
+
+-- Je regrette de vous l'avouer, repeta le roi en s'inclinant avec
+froideur.
+
+-- La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant
+ses mains l'une dans l'autre:
+
+-- Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle.
+
+Le roi ne repondit rien.
+
+Les traits de La Valliere s'altererent a ce silence.
+
+-- Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j'ai ourdi ce
+ridicule, cet infame complot de me jouer aussi imprudemment de
+Votre Majeste?
+
+-- Eh! mon Dieu! ce n'est ni ridicule ni infame, dit le roi; ce
+n'est pas meme un complot: c'est une raillerie plus ou moins
+plaisante, voila tout.
+
+-- Oh! murmura la jeune fille desesperee, le roi ne me croit pas,
+le roi ne veut pas me croire.
+
+-- Mais non, je ne veux pas vous croire.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu!
+
+-- Ecoutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit,
+m'ecoute, me guette; le roi veut peut-etre s'amuser a mes depens,
+amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un homme de coeur,
+prenons-le par le coeur.
+
+La Valliere cacha sa tete dans ses mains en etouffant un sanglot.
+Le roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre
+victime de tout ce qu'il avait souffert.
+
+-- Supposons donc cette fable que je l'aime et que je l'aie
+distingue. Le roi est si naif et si orgueilleux a la fois, qu'il
+me croira, et alors nous irons raconter cette naivete du roi, et
+nous rirons.
+
+-- Oh! s'ecria La Valliere, penser cela, penser cela, c'est
+affreux!
+
+-- Et, poursuivit le roi, ce n'est pas tout: si ce prince
+orgueilleux vient a prendre au serieux la plaisanterie, s'il a
+l'imprudence d'en temoigner publiquement quelque chose comme de la
+joie, eh bien! devant toute la cour, le roi sera humilie; or, ce
+sera, un jour, un recit charmant a faire a mon amant, une part de
+dot a apporter a mon mari, que cette aventure d'un roi joue par
+une malicieuse jeune fille.
+
+-- Sire! s'ecria La Valliere egaree, delirante, pas un mot de
+plus, je vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez?
+
+-- Oh! raillerie, murmura le roi, qui commencait cependant a
+s'emouvoir.
+
+La Valliere tomba a genoux, et cela si rudement, que ses genoux
+resonnerent sur le parquet.
+
+Puis, joignant les mains:
+
+-- Sire, dit-elle, je prefere la honte a la trahison.
+
+-- Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement
+pour relever la jeune fille.
+
+-- Sire, quand je vous aurai sacrifie mon honneur et ma raison,
+vous croirez peut-etre a ma loyaute. Le recit qui vous a ete fait
+chez Madame et par Madame est un mensonge; ce que j'ai dit sous le
+grand chene...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Cela seulement, c'etait la verite.
+
+-- Mademoiselle! s'ecria le roi.
+
+-- Sire, s'ecria La Valliere entrainee par la violence de ses
+sensations, Sire, dusse-je mourir de honte a cette place ou sont
+enracines mes deux genoux, je vous le repeterai jusqu'a ce que la
+voix me manque: j'ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous
+aime!
+
+-- Vous?
+
+-- Je vous aime, Sire, depuis le jour ou je vous ai vu, depuis
+qu'a Blois, ou je languissais, votre regard royal est tombe sur
+moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C'est un crime de
+lese-majeste, je le sais, qu'une pauvre fille comme moi aime son
+roi et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, meprisez-moi
+pour cette imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais
+que je vous ai raille, que je vous ai trahi. Je suis d'un sang
+fidele a la royaute, Sire; et j'aime... j'aime mon roi!... Oh! je
+me meurs!
+
+Et tout a coup, epuisee de force, de voix, d'haleine, elle tomba
+pliee en deux, pareille a cette fleur dont parle Virgile et qu'a
+touchee la faux du moissonneur.
+
+Le roi, a ces mots, a cette vehemente supplique, n'avait garde ni
+rancune, ni doute; son coeur tout entier s'etait ouvert au souffle
+ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux
+langage.
+
+Aussi, lorsqu'il entendit l'aveu passionne de cet amour, il
+faiblit, et voila son visage dans ses deux mains.
+
+Mais, lorsqu'il sentit les mains de La Valliere cramponnees a ses
+mains, lorsque la tiede pression de l'amoureuse jeune fille eut
+gagne ses arteres, il s'embrasa a son tour, et, saisissant La
+Valliere a bras-le-corps, il la releva et la serra contre son
+coeur.
+
+Mais elle, mourante, laissant aller sa tete vacillante sur ses
+epaules, ne vivait plus.
+
+Alors le roi, effraye, appela de Saint-Aignan.
+
+De Saint-Aignan, qui avait pousse la discretion jusqu'a rester
+immobile dans son coin en feignant d'essuyer une larme, accourut a
+cet appel du roi.
+
+Alors il aida Louis a faire asseoir la jeune fille sur un
+fauteuil, lui frappa dans les mains, lui repandit de l'eau de la
+reine de Hongrie en lui repetant:
+
+-- Mademoiselle, allons, mademoiselle, c'est fini, le roi vous
+croit, le roi vous pardonne. Eh! la, la! prenez garde, vous allez
+emouvoir trop violemment le roi, mademoiselle; Sa Majeste est
+sensible, Sa Majeste a un coeur. Ah! diable! mademoiselle, faites-
+y attention, le roi est fort pale.
+
+En effet, le roi palissait visiblement.
+
+Quant a La Valliere, elle ne bougeait pas.
+
+-- Mademoiselle! mademoiselle! en verite, continuait de Saint-
+Aignan, revenez a vous, je vous en prie, je vous en supplie, il
+est temps; songez a une chose, c'est que si le roi se trouvait
+mal, je serais oblige d'appeler son medecin. Ah! quelle extremite,
+mon Dieu! Mademoiselle, chere mademoiselle, revenez a vous, faites
+un effort, vite, vite!
+
+Il etait difficile de deployer plus d'eloquence persuasive que ne
+le faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus energique et
+de plus actif encore que cette eloquence reveilla La Valliere.
+
+Le roi s'etait agenouille devant elle, et lui imprimait dans la
+paume de la main ces baisers brulants qui sont aux mains ce que le
+baiser des levres est au visage. Elle revint enfin a elle, rouvrit
+languissamment les yeux, et, avec un mourant regard:
+
+-- Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majeste m'a donc pardonne?
+
+Le roi ne repondit pas... il etait encore trop emu.
+
+De Saint-Aignan crut devoir s'eloigner de nouveau... Il avait
+devine la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majeste.
+
+La Valliere se leva.
+
+-- Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je
+me suis justifiee, je l'espere du moins, aux yeux de Votre
+Majeste, accordez-moi de me retirer dans un couvent. J'y benirai
+mon roi toute ma vie, et j'y mourrai en aimant Dieu, qui m'a fait
+un jour de bonheur.
+
+-- Non, non, repondit le roi, non, vous vivrez ici en benissant
+Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une
+existence de felicite, Louis qui vous aime, Louis qui vous le
+jure!
+
+-- Oh! Sire, Sire!...
+
+Et sur ce doute de La Valliere, les baisers du roi devinrent si
+brulants, que de Saint-Aignan crut qu'il etait de son devoir de
+passer de l'autre cote de la tapisserie.
+
+Mais ces baisers, qu'elle n'avait pas eu la force de repousser
+d'abord, commencerent a bruler la jeune fille.
+
+-- Oh! Sire, s'ecria-t-elle alors, ne me faites pas repentir
+d'avoir ete si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majeste
+me meprise encore.
+
+-- Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de
+respect, je n'aime et n'honore rien au monde plus que vous, et
+rien a ma cour ne sera, j'en jure Dieu, aussi estime que vous ne
+le serez desormais; je vous demande donc pardon de mon
+emportement, mademoiselle, il venait d'un exces d'amour; mais je
+puis vous prouver que j'aimerai encore davantage, en vous
+respectant autant que vous pourrez le desirer.
+
+Puis, s'inclinant devant elle et lui prenant la main:
+
+-- Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur
+d'agreer le baiser que je depose sur votre main?
+
+Et la levre du roi se posa respectueuse et legere sur la main
+frissonnante de la jeune fille.
+
+-- Desormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La
+Valliere de son regard, desormais vous etes sous ma protection. Ne
+parlez a personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres
+celui qu'ils ont pu vous faire. A l'avenir, vous serez tellement
+au-dessus de ceux-la, que, loin de vous inspirer de la crainte,
+ils ne vous feront plus meme pitie.
+
+Et il salua religieusement comme au sortir d'un temple.
+
+Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s'approcha tout humble:
+
+-- Comte, dit-il, j'espere que Mademoiselle voudra bien vous
+accorder un peu de son amitie en retour de celle que je lui ai
+vouee a jamais.
+
+De Saint-Aignan flechit le genou devant La Valliere.
+
+-- Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un
+pareil honneur!
+
+-- Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu,
+mademoiselle, ou plutot au revoir: faites-moi la grace de ne pas
+m'oublier dans votre priere.
+
+-- Oh! Sire, dit La Valliere, soyez tranquille: vous etes avec
+Dieu dans mon coeur.
+
+Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraina de Saint-
+Aignan par les degres.
+
+Madame n'avait pas prevu ce denouement-la: ni naiade ni dryade
+n'en avaient parle.
+
+
+Chapitre CXXXIV -- Le nouveau general des jesuites
+
+
+Tandis que La Valliere et le roi confondaient dans leur premier
+aveu tous les chagrins du passe, tout le bonheur du present,
+toutes les esperances de l'avenir, Fouquet, rentre chez lui,
+c'est-a-dire dans l'appartement qui lui avait ete departi au
+chateau, Fouquet s'entretenait avec Aramis, justement de tout ce
+que le roi negligeait en ce moment.
+
+-- Vous me direz, commenca Fouquet, lorsqu'il eut installe son
+hote dans un fauteuil et pris place lui-meme a ses cotes, vous me
+direz, monsieur d'Herblay, ou nous en sommes maintenant de
+l'affaire de Belle-Ile, et si vous en avez recu quelques
+nouvelles.
+
+-- Monsieur le surintendant, repondit Aramis, tout va de ce cote
+comme nous le desirons; les depenses ont ete soldees, rien n'a
+transpire de nos desseins.
+
+-- Mais les garnisons que le roi voulait y mettre?
+
+-- J'ai recu ce matin la nouvelle qu'elles y etaient arrivees
+depuis quinze jours.
+
+-- Et on les a traitees?
+
+-- A merveille.
+
+-- Mais l'ancienne garnison, qu'est-elle devenue?
+
+-- Elle a repris terre a Sarzeau, et on l'a immediatement dirigee
+sur Quimper.
+
+-- Et les nouveaux garnisaires?
+
+-- Sont a nous a cette heure.
+
+-- Vous etes sur de ce que vous dites, mon cher monsieur de
+Vannes?
+
+-- Sur, et vous allez voir, d'ailleurs, comment les choses se sont
+passees.
+
+-- Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-Ile est
+justement la plus mauvaise.
+
+-- Je sais cela et j'agis en consequence; pas d'espace, pas de
+communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd'hui, c'est
+grande pitie, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui
+n'appartenaient qu'a lui, de voir combien les jeunes gens
+cherchent a se divertir, et combien, en consequence, ils inclinent
+vers celui qui paie les divertissements.
+
+-- Mais s'ils s'amusent a Belle-Ile?
+
+-- S'ils s'amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais s'ils
+s'ennuient de par le roi et s'amusent de par M. Fouquet, ils
+aimeront M. Fouquet.
+
+-- Et vous avez prevenu mon intendant, afin qu'aussitot leur
+arrivee...
+
+-- Non pas: on les a laisses huit jours s'ennuyer tout a leur
+aise; mais, au bout de huit jours, ils ont reclame, disant que les
+derniers officiers s'amusaient plus qu'eux. On leur a repondu
+alors que les anciens officiers avaient su se faire un ami de
+M. Fouquet, et que M. Fouquet, les connaissant pour des amis, leur
+avait des lors voulu assez de bien pour qu'ils ne s'ennuyassent
+point sur ses terres. Alors ils ont reflechi. Mais aussitot
+l'intendant a ajoute que, sans prejuger les ordres de M. Fouquet,
+il connaissait assez son maitre pour savoir que tout gentilhomme
+au service du roi l'interessait, et qu'il ferait, bien qu'il ne
+connut pas les nouveaux venus, autant pour eux qu'il avait fait
+pour les autres.
+
+-- A merveille! Et, la-dessus, les effets ont suivi les promesses,
+j'espere? Je desire, vous le savez, qu'on ne promette jamais en
+mon nom sans tenir.
+
+-- La-dessus, on a mis a la disposition des officiers nos deux
+corsaires et vos chevaux; on leur a donne les clefs de la maison
+principale; en sorte qu'ils y font des parties de chasse et des
+promenades avec ce qu'ils trouvent de dames a Belle-Ile, et ce
+qu'ils ont pu en recruter ne craignant pas le mal de mer dans les
+environs.
+
+-- Et il y en a bon nombre a Sarzeau et a Vannes, n'est-ce pas,
+Votre Grandeur?
+
+-- Oh! sur toute la cote, repondit tranquillement Aramis.
+
+-- Maintenant, pour les soldats?
+
+-- Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des
+vivres excellents et une haute paie.
+
+-- Tres bien; en sorte?...
+
+-- En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est
+deja meilleure que l'autre.
+
+-- Bien.
+
+-- Il en resulte que, si Dieu consent a ce que l'on nous
+renouvelle ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au
+bout de trois ans l'armee y aura passe, si bien qu'au lieu d'avoir
+un regiment pour nous, nous aurons cinquante mille hommes.
+
+-- Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous,
+monsieur d'Herblay, n'etait un ami precieux, impayable; mais dans
+tout cela, ajouta -- t-il en riant, nous oublions notre ami du
+Vallon: que devient-il? Pendant ces trois jours que j'ai passes a
+Saint-Mande, j'ai tout oublie, je l'avoue.
+
+-- Oh! je ne l'oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est a
+Saint-Mande, graisse sur toutes les articulations, choye en
+nourriture, soigne en vins; je lui ai fait donner la promenade du
+petit parc, promenade que vous vous etes reservee pour vous seul;
+il en use. Il recommence a marcher; il exerce sa force en courbant
+de jeunes ormes ou en faisant eclater de vieux chenes, comme
+faisait Milon de Crotone, et comme il n'y a pas de lions dans le
+parc, il est probable que nous le retrouverons entier. C'est un
+brave que notre Porthos.
+
+-- Oui; mais, en attendant, il va s'ennuyer.
+
+-- Oh! jamais.
+
+-- Il va questionner?
+
+-- Il ne voit personne.
+
+-- Mais, enfin, il attend ou espere quelque chose?
+
+-- Je lui ai donne un espoir que nous realiserons quelque matin,
+et il vit la dessus.
+
+-- Lequel?
+
+-- Celui d'etre presente au roi.
+
+-- Oh! oh! en quelle qualite?
+
+-- D'ingenieur de Belle-Ile, pardieu!
+
+-- Est-ce possible?
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Certainement; maintenant ne serait-il point necessaire qu'il
+retournat a Belle-Ile?
+
+-- Indispensable; je songe meme a l'y envoyer le plus tot
+possible. Porthos a beaucoup de representation; c'est un homme
+dont d'Artagnan, Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos
+ne se livre jamais; il est plein de dignite; devant les officiers,
+il fera l'effet d'un paladin du temps des croisades. Il grisera
+l'etat-major sans se griser, et sera pour tout le monde un objet
+d'admiration et de sympathie; puis, s'il arrivait que nous
+eussions un ordre a faire executer, Porthos est une consigne
+vivante, et il faudra toujours en passer par ou il voudra.
+
+-- Donc, renvoyez-le.
+
+-- Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement,
+car il faut que je vous dise une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que je me defie de d'Artagnan. Il n'est pas a
+Fontainebleau comme vous l'avez pu remarquer, et d'Artagnan n'est
+jamais absent ou oisif impunement. Aussi maintenant que mes
+affaires sont faites, je vais tacher de savoir quelles sont les
+affaires que fait d'Artagnan.
+
+-- Vos affaires sont faites, dites-vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous etes bien heureux, en ce cas, et j'en voudrais pouvoir
+dire autant.
+
+-- J'espere que vous ne vous inquietez plus?
+
+-- Hum!
+
+-- Le roi vous recoit a merveille.
+
+-- Oui.
+
+-- Et Colbert vous laisse en repos?
+
+-- A peu pres.
+
+-- En ce cas, dit Aramis avec cette suite d'idees qui faisait sa
+force, en ce cas, nous pouvons donc songer a ce que je vous disais
+hier a propos de la petite?
+
+-- Quelle petite?
+
+-- Vous avez deja oublie?
+
+-- Oui.
+
+-- A propos de La Valliere?
+
+-- Ah! c'est juste.
+
+-- Vous repugne-t-il donc de gagner cette fille?
+
+-- Sur un seul point.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est que le coeur est interesse autre part, et que je ne
+ressens absolument rien pour cette enfant.
+
+-- Oh! oh! dit Aramis; occupe par le coeur, avez-vous dit?
+
+-- Oui.
+
+-- Diable! il faut prendre garde a cela.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce qu'il serait terrible d'etre occupe par le coeur quand,
+ainsi que vous, on a tant besoin de sa tete.
+
+-- Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, a votre premier appel
+j'ai tout quitte. Mais revenons a la petite. Quelle utilite voyez-
+vous a ce que je m'occupe d'elle?
+
+-- Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, a ce
+que l'on croit du moins.
+
+-- Et vous qui savez tout, vous savez autre chose?
+
+-- Je sais que le roi a change bien rapidement; qu'avant-hier le
+roi etait tout feu pour Madame; qu'il y a deja quelques jours,
+Monsieur s'est plaint de ce feu a la reine mere; qu'il y a eu des
+brouilles conjugales, des gronderies maternelles.
+
+-- Comment savez-vous tout cela?
+
+-- Je le sais, enfin.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! a la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le
+roi n'a plus adresse la parole, n'a plus fait attention a Son
+Altesse Royale.
+
+-- Apres?
+
+-- Apres, il s'est occupe de Mlle de La Valliere. Mlle de La
+Valliere est fille d'honneur de Madame. Savez-vous ce qu'en amour
+on appelle un chaperon?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Eh bien! Mlle de La Valliere est le chaperon de Madame.
+Profitez de cette position. Vous n'avez pas besoin de cela. Mais
+enfin, l'amour-propre blesse rendra la conquete plus facile; la
+petite aura le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce
+qu'un homme intelligent fait avec un secret.
+
+-- Mais comment arriver a elle?
+
+-- Vous me demandez cela? fit Aramis.
+
+-- Sans doute, je n'aurai pas le temps de m'occuper d'elle.
+
+-- Elle est pauvre, elle est humble, vous lui creerez une
+position: soit qu'elle subjugue le roi comme maitresse, soit
+qu'elle ne se rapproche de lui que comme confidente, vous aurez
+fait une nouvelle adepte.
+
+-- C'est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous a l'egard de cette
+petite?
+
+-- Quand vous avez desire une femme, qu'avez-vous fait, monsieur
+le surintendant?
+
+-- Je lui ai ecrit. J'ai fait mes protestations d'amour. J'y ai
+ajoute mes offres de service, et j'ai signe Fouquet.
+
+-- Et nulle n'a resiste?
+
+-- Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu'elle a cede
+comme les autres.
+
+-- Voulez-vous prendre la peine d'ecrire? dit Aramis a Fouquet en
+lui presentant une plume.
+
+Fouquet la prit.
+
+-- Dictez, dit-il. J'ai tellement la tete occupee ailleurs, que je
+ne saurais trouver deux lignes.
+
+-- Soit, fit Aramis. Ecrivez.
+
+Et il dicta:
+
+"Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point etonnee que
+je vous aie trouvee belle.
+
+Mais vous ne pouvez, faute d'une position digne de vous, que
+vegeter a la Cour.
+
+L'amour d'un honnete homme, au cas ou vous auriez quelque
+ambition, pourrait servir d'auxiliaire a votre esprit et a vos
+charmes.
+
+Je mets mon amour a vos pieds; mais, comme un amour, si humble et
+si discret qu'il soit, peut compromettre l'objet de son culte, il
+ne sied pas qu'une personne de votre merite risque d'etre
+compromise sans resultat sur son avenir.
+
+Si vous daignez repondre a mon amour, mon amour vous prouvera sa
+reconnaissance en vous faisant a tout jamais libre et
+independante."
+
+Apres avoir ecrit, Fouquet regarda Aramis.
+
+-- Signez, dit celui-ci.
+
+-- Est-ce bien necessaire?
+
+-- Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous
+oubliez cela, mon cher surintendant.
+
+Fouquet signa.
+
+-- Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis.
+
+-- Mais par un valet excellent.
+
+-- Dont vous etes sur?
+
+-- C'est mon grison ordinaire.
+
+-- Tres bien.
+
+-- Au reste, nous jouons, de ce cote-la, un jeu qui n'est pas
+lourd.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite
+pour le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l'argent
+qu'elle peut desirer.
+
+-- Le roi a donc de l'argent? demanda Aramis.
+
+-- Dame! il faut croire, il n'en demande plus.
+
+-- Oh! il en redemandera, soyez tranquille.
+
+-- Il y a meme plus, j'eusse cru qu'il me parlerait de cette fete
+de Vaux.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Il n'en a point parle.
+
+-- Il en parlera.
+
+-- Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d'Herblay.
+
+-- Pas lui.
+
+-- Il est jeune; donc, il est bon.
+
+-- Il est jeune; donc, il est faible ou passionne; et M. Colbert
+tient dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.
+
+-- Vous voyez bien que vous le craignez.
+
+-- Je ne le nie pas.
+
+-- Alors, je suis perdu.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Je n'etais fort aupres du roi que par l'argent.
+
+-- Apres?
+
+-- Et je suis ruine.
+
+-- Non.
+
+-- Comment, non? Savez-vous mes affaires mieux que moi?
+
+-- Peut-etre.
+
+-- Et cependant s'il demande cette fete?
+
+-- Vous la donnerez.
+
+-- Mais l'argent?
+
+-- En avez-vous jamais manque?
+
+-- Oh! si vous saviez a quel prix je me suis procure le dernier.
+
+-- Le prochain ne vous coutera rien.
+
+-- Qui donc me le donnera?
+
+-- Moi.
+
+-- Vous me donnerez six millions?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous, six millions?
+
+-- Dix, s'il le faut.
+
+-- En verite, mon cher d'Herblay, dit Fouquet, votre confiance
+m'epouvante plus que la colere du roi.
+
+-- Bah!
+
+-- Qui donc etes-vous?
+
+-- Vous me connaissez, ce me semble.
+
+-- Je me trompe; alors, que voulez-vous?
+
+-- Je veux sur le trone de France un roi qui soit devoue a
+M. Fouquet, et je veux que M. Fouquet me soit devoue.
+
+-- Oh! s'ecria Fouquet en lui serrant la main, quant a vous
+appartenir, je vous appartiens bien; mais, croyez-le bien, mon
+cher d'Herblay, vous vous faites illusion.
+
+-- En quoi?
+
+-- Jamais le roi ne me sera devoue.
+
+-- Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait devoue, ce me
+semble.
+
+-- Mais si, au contraire, vous venez de le dire.
+
+-- Je n'ai pas dit le roi. J'ai dit un roi.
+
+-- N'est-ce pas tout un?
+
+-- Au contraire, c'est fort different.
+
+-- Je ne comprends pas.
+
+-- Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme
+que Louis XIV.
+
+-- Un autre homme?
+
+-- Oui, qui tienne tout de vous.
+
+-- Impossible!
+
+-- Meme son trone.
+
+-- Oh! vous etes fou! Il n'y a pas d'autre homme que le roi Louis
+XIV qui puisse s'asseoir sur le trone de France, je n'en vois pas,
+pas un seul.
+
+-- J'en vois un, moi.
+
+-- A moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant
+Aramis avec inquietude... Mais Monsieur...
+
+-- Ce n'est pas Monsieur.
+
+-- Mais comment voulez-vous qu'un prince qui ne soit pas de la
+race, comment voulez-vous qu'un prince qui n'aura aucun droit...
+
+-- Mon roi a moi, ou plutot votre roi a vous, sera tout ce qu'il
+faut qu'il soit, soyez tranquille.
+
+-- Prenez garde, prenez garde, monsieur d'Herblay, vous me donnez
+le frisson, vous me donnez le vertige.
+
+Aramis sourit.
+
+-- Vous avez le frisson et le vertige a peu de frais, repliqua-t-
+il.
+
+-- Oh! encore une fois, vous m'epouvantez.
+
+Aramis sourit.
+
+-- Vous riez? demanda Fouquet.
+
+-- Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois
+maintenant etre seul a rire.
+
+-- Mais expliquez-vous.
+
+-- Au jour venu, je m'expliquerai, ne craignez rien. Vous n'etes
+pas plus saint Pierre que je ne suis Jesus, et je vous dirai
+pourtant: "Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?"
+
+-- Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas.
+
+-- C'est qu'alors vous etes aveugle: je ne vous traiterai donc
+plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: "Un
+jour viendra ou tes yeux s'ouvriront."
+
+-- Oh! dit Fouquet que je voudrais croire!
+
+-- Vous ne croyez pas! vous a qui j'ai fait dix fois traverser
+l'abime ou seul vous vous fussiez engouffre; vous ne croyez pas,
+vous qui de procureur general etes monte au rang d'intendant, du
+rang d'intendant au rang de premier ministre, et qui du rang de
+premier ministre passerez a celui de maire du palais. Mais, non,
+dit-il avec son eternel sourire... Non, non, vous ne pouvez voir,
+et, par consequent vous ne pouvez croire cela.
+
+Et Aramis se leva pour se retirer.
+
+-- Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m'avez jamais parle ainsi,
+vous ne vous etes jamais montre si confiant, ou plutot si
+temeraire.
+
+-- Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.
+
+-- Vous l'avez donc?
+
+-- Oui.
+
+-- Depuis peu de temps alors?
+
+-- Depuis hier.
+
+-- Oh! monsieur d'Herblay, prenez garde, vous poussez la securite
+jusqu'a l'audace.
+
+-- Parce que l'on peut etre audacieux quand on est puissant.
+
+-- Vous etes puissant?
+
+-- Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.
+
+Fouquet se leva trouble a son tour.
+
+-- Voyons, dit-il, voyons: vous avez parle de renverser des rois,
+de les remplacer par d'autres rois. Dieu me pardonne! mais voila,
+si je ne suis fou, ce que vous avez dit tout a l'heure.
+
+-- Vous n'etes pas fou, et j'ai veritablement dit cela tout a
+l'heure.
+
+-- Et pourquoi l'avez-vous dit?
+
+-- Parce que l'on peut parler ainsi de trones renverses et de rois
+crees, quand on est soi-meme au-dessus des rois et des trones...
+de ce monde.
+
+-- Alors vous etes tout-puissant? s'ecria Fouquet.
+
+-- Je vous l'ai dit et je vous le repete, repondit Aramis l'oeil
+brillant et la levre fremissante.
+
+Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tete dans
+ses mains.
+
+Aramis le regarda un instant comme eut fait l'ange des destinees
+humaines a l'egard d'un simple mortel.
+
+-- Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre a
+La Valliere. Demain, nous nous reverrons, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tete comme un homme qui
+revient a lui; mais ou cela nous reverrons-nous?
+
+-- A la promenade du roi, si vous voulez.
+
+-- Fort bien.
+
+Et ils se separerent.
+
+
+Chapitre CXXXV -- L'orage
+
+
+Le lendemain, le jour s'etait leve sombre et blafard, et, comme
+chacun savait la promenade arretee dans le programme royal, le
+regard de chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.
+
+Au haut des arbres stationnait une vapeur epaisse et ardente qui
+avait a peine eu la force de s'elever a trente pieds de terre sous
+les rayons d'un soleil qu'on n'apercevait qu'a travers le voile
+d'un lourd et epais nuage.
+
+Ce matin-la, pas de rosee. Les gazons etaient restes secs, les
+fleurs alterees. Les oiseaux chantaient avec plus de reserve qu'a
+l'ordinaire dans le feuillage immobile comme s'il etait mort. Les
+murmures etranges, confus, pleins de vie, qui semblent naitre et
+exister par le soleil, cette respiration de la nature qui parle
+incessante au milieu de tous les autres bruits, ne se faisait pas
+entendre: le silence n'avait jamais ete si grand.
+
+Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu'il se mit a
+la fenetre a son lever.
+
+Mais, comme tous les ordres etaient donnes pour la promenade,
+comme tous les preparatifs etaient faits, comme, chose bien plus
+peremptoire, Louis comptait sur cette promenade pour repondre aux
+promesses de son imagination, et, nous pouvons meme deja le dire,
+aux besoins de son coeur, le roi decida sans hesitation que l'etat
+du ciel n'avait rien a faire dans tout cela, que la promenade
+etait decidee et que, quelque temps qu'il fit, la promenade aurait
+lieu.
+
+Au reste, il y a dans certains regnes terrestres privilegies du
+ciel des heures ou l'on croirait que la volonte du roi terrestre a
+son influence sur la volonte divine. Auguste avait Virgile pour
+lui dire: _Nocte placet tota redeunt spectacula mane_. Louis XIV
+avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui
+se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter
+l'avait ete pour Auguste.
+
+Louis entendit la messe comme a son ordinaire, mais il faut
+l'avouer, quelque peu distrait de la presence du Createur par le
+souvenir de la creature. Il s'occupa durant l'office a calculer
+plus d'une fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le
+separaient du bienheureux moment ou la promenade allait commencer,
+c'est-a-dire du moment ou Madame se mettrait en chemin avec ses
+filles d'honneur.
+
+Au reste, il va sans dire que tout le monde au chateau ignorait
+l'entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Valliere et le
+roi. Montalais peut-etre, avec son bavardage habituel, l'eut
+repandue; mais Montalais, dans cette circonstance, etait corrigee
+par Malicorne, lequel lui avait mis aux levres le cadenas de
+l'interet commun.
+
+Quant a Louis XIV, il etait si heureux, qu'il avait pardonne, ou a
+peu pres, a Madame, sa petite mechancete de la veille. En effet,
+il avait plutot a s'en louer qu'a s'en plaindre. Sans cette
+mechancete, il ne recevait pas la lettre de La Valliere; sans
+cette lettre, il n'y avait pas d'audience, et sans cette audience
+il demeurait dans l'indecision. Il entrait donc trop de felicite
+dans son coeur pour que la rancune put y tenir, en ce moment du
+moins.
+
+Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-soeur,
+Louis se promit de lui montrer encore plus d'amitie et de gracieux
+accueil que l'ordinaire.
+
+C'etait a une condition cependant, a la condition qu'elle serait
+prete de bonne heure.
+
+Voila les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui,
+il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier
+celles auxquelles il eut du songer en sa qualite de roi tres
+chretien et de fils aine de l'Eglise.
+
+Cependant Dieu est si bon pour les jeunes coeurs, tout ce qui est
+amour, meme amour coupable, trouve si facilement grace a ses
+regards paternels, qu'au sortir de la messe, Louis, en levant ses
+yeux au ciel, put voir a travers les dechirures d'un nuage un coin
+de ce tapis d'azur que foule le pied du Seigneur.
+
+Il rentra au chateau, et, comme la promenade etait indiquee pour
+midi seulement et qu'il n'etait que dix heures, il se mit a
+travailler d'acharnement avec Colbert et Lyonne.
+
+Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table a la
+fenetre, attendu que cette fenetre donnait sur le pavillon de
+Madame, il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans,
+depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais,
+qui venait, de son cote, d'un air affable et tout a fait heureux,
+faire sa cour au roi.
+
+Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers
+Colbert.
+
+Colbert souriait et paraissait lui-meme plein d'amenite et de
+jubilation. Ce bonheur lui etait venu depuis qu'un de ses
+secretaires etait entre et lui avait remis un portefeuille que,
+sans l'ouvrir, Colbert avait introduit dans la vaste poche de son
+haut-de-chausses.
+
+Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond
+de la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour
+celui de Fouquet.
+
+Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers
+Lyonne et Colbert:
+
+-- Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le
+lirai a tete reposee.
+
+Et il sortit.
+
+Au signe du roi, Fouquet s'etait hate de monter. Quant a Aramis,
+qui accompagnait le surintendant, il s'etait gravement replie au
+milieu du groupe de courtisans vulgaires, et s'y etait perdu sans
+meme avoir ete remarque par le roi.
+
+Le roi et Fouquet se rencontrerent en haut de l'escalier.
+
+-- Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui
+preparait Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majeste me
+comble. Ce n'est plus un jeune roi, c'est un jeune dieu qui regne
+sur la France, le dieu du plaisir du bonheur et de l'amour.
+
+Le roi rougit. Pour etre flatteur, le compliment n'en etait pas
+moins un peu direct.
+
+Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui separait son
+cabinet de travail de sa chambre a coucher.
+
+-- Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en
+s'asseyant sur le bord de la croisee, de facon a ne rien perdre de
+ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la
+seconde entree du pavillon de Madame.
+
+-- Non, Sire... mais c'est pour quelque chose d'heureux, j'en suis
+certain, d'apres le gracieux sourire de Votre Majeste.
+
+-- Ah! vous prejugez?
+
+-- Non, Sire, je regarde et je vois.
+
+-- Alors, vous vous trompez.
+
+-- Moi, Sire?
+
+-- Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une
+querelle.
+
+-- A moi, Sire?
+
+-- Oui, et des plus serieuses.
+
+-- En verite, Votre Majeste m'effraie... et cependant j'attends,
+plein de confiance dans sa justice et dans sa bonte.
+
+-- Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous preparez une grande
+fete a Vaux?
+
+Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d'une
+fievre oubliee et qui revient.
+
+-- Et vous ne m'invitez pas? continua le roi.
+
+-- Sire, repondit Fouquet, je ne songeais pas a cette fete, et
+c'est hier au soir seulement qu'un de mes amis, Fouquet appuya sur
+le mot, a bien voulu m'y faire songer.
+
+-- Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m'avez parle de
+rien, monsieur Fouquet.
+
+-- Sire, comment esperer que Votre Majeste descendrait a ce point
+des hautes regions ou elle vit jusqu'a honorer ma demeure de sa
+presence royale?
+
+-- Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m'avez point parle de votre
+fete.
+
+-- Je n'ai point parle de cette fete, je le repete, au roi d'abord
+parce que rien n'etait decide a l'egard de cette fete, ensuite
+parce que je craignais un refus.
+
+-- Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur
+Fouquet? Prenez garde, je suis decide a vous pousser a bout.
+
+-- Sire, le profond desir que j'avais de voir le roi agreer mon
+invitation.
+
+-- Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que
+de nous entendre. Vous avez le desir de m'inviter a votre fete,
+j'ai le desir d'y aller; invitez-moi, et j'irai.
+
+-- Quoi! Votre Majeste daignerait accepter? murmura le
+surintendant.
+
+-- En verite, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais
+plus qu'accepter; je crois que je m'invite moi-meme.
+
+-- Votre Majeste me comble d'honneur et de joie! s'ecria Fouquet;
+mais je vais etre force de repeter ce que M. de La Vieuville
+disait a votre aieul Henri IV: _Domine, non sum dignus._
+
+-- Ma reponse a ceci, monsieur Fouquet, c'est que, si vous donnez
+une fete, invite ou non, j'irai a votre fete.
+
+-- Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tete sous
+cette faveur, qui, dans son esprit, etait sa ruine. Mais comment
+Votre Majeste a-t elle ete prevenue?
+
+-- Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles
+de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il
+fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous?
+
+-- Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le
+jour ou le roi sera jaloux de Vaux, j'aurai quelque chose de digne
+a offrir a mon roi.
+
+-- Eh bien! monsieur Fouquet, preparez votre fete, et ouvrez a
+deux battants les portes de votre maison.
+
+-- Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.
+
+-- D'aujourd'hui en un mois.
+
+-- Sire, Votre Majeste n'a-t-elle rien autre chose a desirer?
+
+-- Rien, monsieur le surintendant, sinon, d'ici la, de vous avoir
+pres de moi le plus qu'il vous sera possible.
+
+-- Sire, j'ai l'honneur d'etre de la promenade de Votre Majeste.
+
+-- Tres bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces
+dames qui vont au rendez-vous.
+
+Le roi, a ces mots, avec toute l'ardeur, non seulement d'un jeune
+homme, mais d'un jeune homme amoureux se retira de la fenetre pour
+prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de
+chambre.
+
+On entendait en dehors le pietinement des chevaux et le roulement
+des roues sur le sable de la cour.
+
+Le roi descendit. Au moment ou il apparut sur le perron, chacun
+s'arreta. Le roi marcha droit a la jeune reine. Quant a la reine
+mere, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle
+etait atteinte, elle n'avait pas voulu sortir.
+
+Marie-Therese monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de
+quel cote il desirait que la promenade fut dirigee.
+
+Le roi, qui venait de voir La Valliere, toute pale encore des
+evenements de la veille, monter dans une caleche avec trois de ses
+compagnes, repondit a la reine qu'il n'avait point de preference,
+et qu'il serait bien partout ou elle serait.
+
+La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers
+Apremont.
+
+Les piqueurs partirent en avant.
+
+Le roi monta a cheval. Il suivit pendant quelques minutes la
+voiture de la reine et de Madame en se tenant a la portiere.
+
+Le temps s'etait a peu pres eclairci; cependant une espece de
+voile poussiereux, semblable a une gaze salie, s'etendait sur
+toute la surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes
+micaces dans le periple de ses rayons.
+
+La chaleur etait etouffante.
+
+Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention a l'etat du
+ciel, nul ne parut s'en inquieter, et la promenade, selon l'ordre
+qui en avait ete donne par la reine, fut dirigee vers Apremont.
+
+La troupe des courtisans etait bruyante et joyeuse, on voyait que
+chacun tendait a oublier et a faire oublier aux autres les aigres
+discussions de la veille.
+
+Madame, surtout, etait charmante.
+
+En effet, Madame voyait le roi a sa portiere, et, comme elle ne
+supposait pas qu'il fut la pour la reine, elle esperait que son
+prince lui etait revenu.
+
+Mais, au bout d'un quart de lieue a peu pres fait sur la route, le
+roi, apres un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant
+filer le carrosse de la reine, puis celui des premieres dames
+d'honneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant
+s'arreter, voulaient s'arreter a leur tour.
+
+Mais le roi leur faisait signe de la main qu'ils eussent a
+continuer leur chemin.
+
+Lorsque passa le carrosse de La Valliere, le roi s'en approcha.
+
+Le roi salua les dames et se disposait a suivre le carrosse des
+filles d'honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame,
+lorsque la file des carrosses s'arreta tout a coup.
+
+Sans doute la reine, inquiete de l'eloignement du roi, venait de
+donner l'ordre d'accomplir cette evolution.
+
+On se rappelle que la direction de la promenade lui avait ete
+accordee.
+
+Le roi lui fit demander quel etait son desir en arretant les
+voitures.
+
+-- De marcher a pied, repondit-elle.
+
+Sans doute esperait-elle que le roi, qui suivait a cheval le
+carrosse des filles d'honneur, n'oserait a pied suivre les filles
+d'honneur elles-memes.
+
+On etait au milieu de la foret.
+
+La promenade, en effet, s'annoncait belle, belle surtout pour des
+reveurs ou des amants.
+
+Trois belles allees, longues, ombreuses et accidentees, partaient
+du petit carrefour ou l'on venait de faire halte.
+
+Ces allees, vertes de mousse, dentelees de feuillage ayant chacune
+un petit horizon d'un pied de ciel entrevu sous l'entrelacement
+des arbres, voila quel etait l'aspect des localites.
+
+Au fond de ces allees passaient et repassaient, avec des signes
+manifestes d'inquietude, les chevreuils effares, qui, apres s'etre
+arretes un instant au milieu du chemin et avoir releve la tete,
+fuyaient comme des fleches, rentrant d'un seul bond dans
+l'epaisseur des bois, ou ils disparaissaient, tandis que, de temps
+en temps, un lapin philosophe, debout sur son derriere, se
+grattait le museau avec les pattes de devant et interrogeait l'air
+pour reconnaitre si tous ces gens qui s'approchaient et qui
+venaient troubler ainsi ses meditations, ses repas et ses amours,
+n'etaient pas suivis par quelque chien a jambes torses ou ne
+portaient point quelque fusil sous le bras.
+
+Toute la compagnie, au reste, etait descendue de carrosse en
+voyant descendre la reine.
+
+Marie-Therese prit le bras d'une de ses dames d'honneur, et, apres
+un oblique coup d'oeil donne au roi, qui ne parut point
+s'apercevoir qu'il fut le moins du monde l'objet de l'attention de
+la reine, elle s'enfonca dans la foret par le premier sentier qui
+s'ouvrit devant elle.
+
+Deux piqueurs marchaient devant Sa Majeste avec des cannes dont
+ils se servaient pour relever les branches ou ecarter les ronces
+qui pouvaient embarrasser le chemin.
+
+En mettant pied a terre, Madame trouva a ses cotes M. de Guiche,
+qui s'inclina devant elle et se mit a sa disposition.
+
+Monsieur, enchante de son bain de la surveille, avait declare
+qu'il optait pour la riviere, et, tout en donnant conge a
+de Guiche, il etait reste au chateau avec le chevalier de Lorraine
+et Manicamp.
+
+Il n'eprouvait plus ombre de jalousie.
+
+On l'avait donc cherche inutilement dans le cortege; mais comme
+Monsieur etait un prince fort personnel, qui concourait d'habitude
+fort mediocrement au plaisir general, son absence avait ete plutot
+un sujet de satisfaction que de regret.
+
+Chacun avait suivi l'exemple donne par la reine et par Madame,
+s'accommodant a sa guise selon le hasard ou selon son gout.
+
+Le roi, nous l'avons dit, etait demeure pres de La Valliere, et,
+descendant de cheval au moment ou l'on ouvrait la portiere du
+carrosse, il lui avait offert la main.
+
+Aussitot Montalais et Tonnay-Charente s'etaient eloignees, la
+premiere par calcul, la seconde par discretion.
+
+Seulement, il y avait cette difference entre elles deux que l'une
+s'eloignait dans le desir d'etre agreable au roi et l'autre dans
+celui de lui etre desagreable.
+
+Pendant la derniere demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris
+ses dispositions: tout ce voile, comme pousse par un vent de
+chaleur, s'etait masse a l'occident; puis repousse par un courant
+contraire, s'avancait lentement, lourdement.
+
+On sentait s'approcher l'orage; mais, comme le roi ne le voyait
+pas, personne ne se croyait le droit de le voir.
+
+La promenade fut donc continuee; quelques esprits inquiets
+levaient de temps en temps les yeux au ciel.
+
+D'autres, plus timides encore, se promenaient sans s'ecarter des
+voitures, ou ils comptaient aller chercher un abri en cas d'orage.
+
+Mais la plus grande partie du cortege, en voyant le roi entrer
+bravement dans le bois avec La Valliere, la plus grande partie du
+cortege, disons-nous, suivit le roi.
+
+Ce que voyant, le roi prit la main de La Valliere et l'entraina
+dans une allee laterale, ou cette fois personne n'osa le suivre.
+
+
+Chapitre CXXXVI -- La pluie
+
+
+En ce moment, dans la direction meme que venaient de prendre le
+roi et La Valliere seulement, marchant sous bois au lieu de suivre
+l'allee, deux hommes avancaient fort insoucieux de l'etat du ciel.
+
+Ils tenaient leurs tetes inclinees comme des gens qui pensent a de
+graves interets.
+
+Ils n'avaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La
+Valliere.
+
+Tout a coup quelque chose passa dans l'air comme une bouffee de
+flammes suivies d'un grondement sourd et lointain.
+
+-- Ah! dit l'un des deux en relevant la tete, voici l'orage.
+Regagnons-nous les carrosses, mon cher d'Herblay?
+
+Aramis leva les yeux en l'air et interrogea le temps.
+
+-- Oh! dit-il, rien ne presse encore.
+
+Puis, reprenant la conversation ou il l'avait sans doute laissee:
+
+-- Vous dites donc que la lettre que nous avons ecrite hier au
+soir doit etre a cette heure parvenue a destination?
+
+-- Je dis qu'elle l'est certainement.
+
+-- Par qui l'avez-vous fait remettre?
+
+-- Par mon grison, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire.
+
+-- A-t-il rapporte la reponse?
+
+-- Je ne l'ai pas revu; sans doute la petite etait a son service
+pres de Madame ou s'habillait chez elle, elle l'aura fait
+attendre. L'heure de partir est venue et nous sommes partis. Je ne
+puis, en consequence, savoir ce qui s'est passe la-bas.
+
+-- Vous avez vu le roi avant le depart?
+
+-- Oui.
+
+-- Comment l'avez-vous trouve?
+
+-- Parfait ou infame, selon qu'il aurait ete vrai ou hypocrite.
+
+-- Et la fete?
+
+-- Aura lieu dans un mois.
+
+-- Il s'y est invite?
+
+-- Avec une insistance ou j'ai reconnu Colbert.
+
+-- C'est bien.
+
+-- La nuit ne vous a point enleve vos illusions?
+
+-- Sur quoi?
+
+-- Sur le concours que vous pouvez m'apporter en cette
+circonstance.
+
+-- Non, j'ai passe la nuit a ecrire, et tous les ordres sont
+donnes.
+
+-- La fete coutera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas.
+
+-- J'en ferai six... Faites-en de votre cote deux ou trois a tout
+hasard.
+
+-- Vous etes un homme miraculeux, mon cher d'Herblay.
+
+Aramis sourit.
+
+-- Mais, demanda Fouquet avec un reste d'inquietude, puisque vous
+remuez ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours,
+n'avez-vous pas donne de votre poche les cinquante mille francs a
+Baisemeaux?
+
+-- Parce que, il y a quelques jours, j'etais pauvre comme Job.
+
+-- Et aujourd'hui?
+
+-- Aujourd'hui, je suis plus riche que le roi.
+
+-- Tres bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que
+vous etes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous
+arracher votre secret: n'en parlons plus.
+
+En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui eclata tout
+a coup en un violent coup de tonnerre.
+
+-- Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien.
+
+-- Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses.
+
+-- Nous n'aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie.
+
+En effet, comme si le ciel se fut ouvert, une ondee aux larges
+gouttes fit tout a coup resonner le dome de la foret.
+
+-- Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures
+avant que le feuillage soit inonde.
+
+-- Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte.
+
+-- Oui, mais ou y a-t-il une grotte? demanda Aramis.
+
+-- Moi, dit Fouquet avec un sourire, j'en connais une a dix pas
+d'ici.
+
+Puis s'orientant:
+
+-- Oui, dit-il, c'est bien cela.
+
+-- Que vous etes heureux d'avoir si bonne memoire! dit Aramis en
+souriant a son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant
+pas reparaitre, votre cocher ne croie que vous avons pris une
+route de retour et ne suive les voitures de la Cour?
+
+-- Oh! dit Fouquet, il n'y a pas de danger; quand je poste mon
+cocher et ma voiture a un endroit quelconque, il n'y a qu'un ordre
+expres du roi qui puisse les faire deguerpir, et encore;
+d'ailleurs, il me semble que nous ne sommes pas les seuls qui nous
+soyons si fort avances. J'entends des pas et un bruit de voix.
+
+Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne
+une masse de feuillage qui lui masquait la route.
+
+Le regard d'Aramis plongea en meme temps que le sien par
+l'ouverture.
+
+-- Une femme! dit Aramis.
+
+-- Un homme! dit Fouquet.
+
+-- La Valliere!
+
+-- Le roi!
+
+-- Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connaitrait votre
+caverne? Cela ne m'etonnerait pas; il me parait en commerce assez
+bien regle avec les nymphes de Fontainebleau.
+
+-- N'importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours; s'il ne la connait
+pas, nous verrons ce qu'il devient; s'il la connait, comme elle a
+deux ouvertures, tandis qu'il entrera par l'une, nous sortirons
+par l'autre.
+
+-- Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre.
+
+-- Nous y sommes.
+
+Fouquet ecarta quelques branches, et l'on put apercevoir une
+excavation de roche que des bruyeres, du lierre et une epaisse
+glandee cachaient entierement.
+
+Fouquet montra le chemin.
+
+Aramis le suivit.
+
+Au moment d'entrer dans la grotte, Aramis se retourna.
+
+-- Oh! oh! dit-il, les voila qui entrent dans le bois les voila
+qui se dirigent de ce cote.
+
+-- Eh bien! cedons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant
+Aramis par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse
+ma grotte.
+
+-- En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus epais,
+voila tout.
+
+Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l'air et non pas
+autour de lui.
+
+Il tenait le bras de La Valliere sous le sien, il tenait sa main
+sur la sienne.
+
+La Valliere commencait a glisser sur l'herbe humide.
+
+Louis regarda encore avec plus d'attention autour de lui, et,
+apercevant un chene enorme au feuillage touffu, il entraina La
+Valliere sous l'abri de ce chene.
+
+La pauvre enfant regardait autour d'elle; elle semblait a la fois
+craindre et desirer d'etre suivie.
+
+Le roi la fit adosser au tronc de l'arbre, dont la vaste
+circonference, protegee par l'epaisseur du feuillage, etait aussi
+seche que si, en ce moment meme, la pluie n'eut point tombe par
+torrents. Lui-meme se tint devant elle nu-tete.
+
+Au bout d'un instant, quelques gouttes filtrerent a travers les
+ramures de l'arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n'y
+fit pas meme attention.
+
+-- Oh! Sire! murmura La Valliere en poussant le chapeau du roi.
+
+Mais le roi s'inclina et refusa obstinement de se couvrir.
+
+-- C'est le cas ou jamais d'offrir votre place, dit Fouquet a
+l'oreille d'Aramis.
+
+-- C'est le cas ou jamais d'ecouter et de ne pas perdre une parole
+de ce qu'ils vont se dire, repondit Aramis a l'oreille de Fouquet.
+
+En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir
+jusqu'a eux.
+
+-- Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutot je
+devine votre inquietude; croyez que je regrette bien sincerement
+de vous avoir isolee du reste de la compagnie, et cela pour vous
+mener dans un endroit ou vous allez souffrir de la pluie. Vous
+etes mouillee deja, vous avez froid peut-etre?
+
+-- Non, Sire.
+
+-- Vous tremblez cependant?
+
+-- Sire, c'est la crainte que l'on n'interprete a mal mon absence
+au moment ou tout le monde est reuni certainement.
+
+-- Je vous proposerais bien de retourner aux voitures,
+mademoiselle; mais, en verite, regardez et ecoutez et dites-moi
+s'il est possible de tenter la moindre course en ce moment?
+
+En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par
+torrents.
+
+-- D'ailleurs, continua le roi, il n'y a pas d'interpretation
+possible en votre defaveur. N'etes-vous pas avec le roi de France,
+c'est-a-dire avec le premier gentilhomme du royaume?
+
+-- Certainement, Sire, repondit La Valliere, et c'est un honneur
+bien grand pour moi; aussi n'est-ce point pour moi que je crains
+les interpretations.
+
+-- Pour qui donc, alors?
+
+-- Pour vous, Sire.
+
+-- Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous
+comprends pas.
+
+-- Votre Majeste a-t-elle donc deja oublie ce qui s'est passe hier
+au soir chez Son Altesse Royale?
+
+-- Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutot permettez-moi de ne
+me souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre
+lettre, et...
+
+-- Sire, interrompit La Valliere, voila l'eau qui tombe, et Votre
+Majeste demeure tete nue.
+
+-- Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle.
+
+-- Oh! moi, dit La Valliere en souriant, moi, je suis une paysanne
+habituee a courir par les pres de la Loire, et par les jardins de
+Blois, quelque temps qu'il fasse. Et, quant a mes habits, ajouta-
+t-elle en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre
+Majeste voit qu'ils n'ont pas grand-chose a risquer.
+
+-- En effet, mademoiselle, j'ai deja remarque plus d'une fois que
+vous deviez a peu pres tout a vous-meme et rien a la toilette.
+Vous n'etes point coquette, et c'est pour moi une grande qualite.
+
+-- Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites
+seulement: Vous ne pouvez pas etre coquette.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Mais, dit en souriant La Valliere, parce que je ne suis pas
+riche.
+
+-- Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s'ecria
+vivement le roi.
+
+-- Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis
+atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi...
+
+-- Vous est indifferent?
+
+-- M'est etranger comme m'etant defendu.
+
+-- Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous
+soyez a ma Cour sur le pied ou vous devriez y etre. On ne m'a
+certainement point assez parle des services de votre famille. La
+fortune de votre maison a ete cruellement negligee par mon oncle.
+
+-- Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d'Orleans a
+toujours ete parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau-
+pere. Les services etaient humbles, et l'on peut dire que nous
+avons ete payes selon nos oeuvres. Tout le monde n'a pas le
+bonheur de trouver des occasions de servir son roi avec eclat.
+Certes, je ne doute pas que, si les occasions se fussent
+rencontrees, ma famille n'eut eu le coeur aussi grand que son
+desir, mais nous n'avons pas eu ce bonheur.
+
+-- Eh bien! mademoiselle, c'est aux rois a corriger le hasard, et
+je me charge bien joyeusement de reparer, au plus vite a votre
+egard, les torts de la fortune.
+
+-- Non, Sire, s'ecria vivement La Valliere, vous laisserez, s'il
+vous plait, les choses en l'etat ou elles sont.
+
+-- Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux
+faire pour vous?
+
+-- On a fait tout ce que je desirais, Sire, lorsqu'on m'a accorde
+cet honneur de faire partie de la maison de Madame.
+
+-- Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les
+votres.
+
+-- Sire, votre intention si genereuse m'eblouit et m'effraie, car,
+en faisant pour ma maison ce que votre bonte vous pousse a faire,
+Votre Majeste nous creera des envieux, et a elle des ennemis.
+Laissez-moi, Sire, dans ma mediocrite; laissez a tous les
+sentiments que je puis ressentir la joyeuse delicatesse du
+desinteressement.
+
+-- Oh! voila un langage bien admirable, dit le roi.
+
+-- C'est vrai, murmura Aramis a l'oreille de Fouquet, et il n'y
+doit pas etre habitue.
+
+-- Mais, repondit Fouquet, si elle fait une pareille reponse a mon
+billet?
+
+-- Bon! dit Aramis, ne prejugeons pas et attendons la fin.
+
+-- Et puis, cher monsieur d'Herblay, ajouta le surintendant, peu
+paye pour croire a tous les sentiments que venait d'exprimer La
+Valliere, c'est un habile calcul souvent que de paraitre
+desinteresse avec les rois.
+
+-- C'est justement ce que je pensais a la minute, dit Aramis.
+Ecoutons.
+
+Le roi se rapprocha de La Valliere, et, comme l'eau filtrait de
+plus en plus a travers le feuillage du chene, il tint son chapeau
+suspendu au-dessus de la tete de la jeune fille.
+
+La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui
+l'abritait et secoua la tete en poussant un soupir.
+
+-- Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pensee peut donc
+parvenir jusqu'a votre coeur quand je lui fais un rempart du mien?
+
+-- Sire, je vais vous le dire. J'avais deja aborde cette question,
+si difficile a discuter par une jeune fille de mon age, mais Votre
+Majeste m'a impose silence. Sire, Votre Majeste ne s'appartient
+pas; Sire, Votre Majeste est mariee; tout sentiment qui ecarterait
+Votre Majeste de la reine, en portant Votre Majeste a s'occuper de
+moi, serait pour la reine la source d'un profond chagrin.
+
+Le roi essaya d'interrompre la jeune fille, mais elle continua
+avec un geste suppliant:
+
+-- La reine aime Votre Majeste avec une tendresse qui se comprend,
+la reine suit des yeux Votre Majeste a chaque pas qui l'ecarte
+d'elle. Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel epoux, elle
+demande au Ciel avec des larmes de lui en conserver la possession,
+et elle est jalouse du moindre mouvement de votre coeur.
+
+Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Valliere
+osa l'arreter.
+
+-- Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si,
+voyant une tendresse si vive et si noble, Votre Majeste donnait a
+la reine un sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh!
+mon Dieu! je sais bien qu'il est impossible, ou plutot qu'il
+devrait etre impossible que la plus grande reine du monde fut
+jalouse d'une pauvre fille comme moi. Mais elle est femme, cette
+reine, et, comme celui d'une simple femme, son coeur peut s'ouvrir
+a des soupcons que les mechants envenimeraient. Au nom du Ciel!
+Sire, ne vous occupez donc pas de moi, je ne le merite pas.
+
+-- Oh! mademoiselle, s'ecria le roi, vous ne songez donc point
+qu'en parlant comme vous le faites vous changez mon estime en
+admiration.
+
+-- Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu'elles ne sont point;
+vous me voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande
+que Dieu ne m'a faite. Grace pour moi, Sire! car, si je ne savais
+le roi le plus genereux homme de son royaume, je croirais que le
+roi veut se railler de moi.
+
+-- Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j'en suis
+bien certain, s'ecria Louis.
+
+-- Sire, je serais forcee de le croire si le roi continuait a me
+tenir un pareil langage.
+
+-- Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une
+tristesse qui n'avait rien d'affecte, le plus malheureux prince de
+la chretiente, puisque je n'ai pas pouvoir de donner creance a mes
+paroles devant la personne que j'aime le plus au monde et qui me
+brise le coeur en refusant de croire a mon amour.
+
+-- Oh! Sire, dit La Valliere, ecartant doucement le roi, qui
+s'etait de plus en plus rapproche d'elle, voila, je crois, l'orage
+qui se calme et la pluie qui cesse.
+
+Mais, au moment meme ou la pauvre enfant, pour fuir son pauvre
+coeur, trop d'accord sans doute avec celui du roi, prononcait ces
+paroles, l'orage se chargeait de lui donner un dementi; un eclair
+bleuatre illumina la foret d'un reflet fantastique, et un coup de
+tonnerre pareil a une decharge d'artillerie eclata sur la tete des
+deux jeunes gens, comme si la hauteur du chene qui les abritait
+eut provoque le tonnerre.
+
+La jeune fille ne put retenir un cri d'effroi.
+
+Le roi d'une main la rapprocha de son coeur et etendit l'autre au-
+dessus de sa tete comme pour la garantir de la foudre.
+
+Il y eut un moment de silence ou ce groupe, charmant comme tout ce
+qui est jeune et aime, demeura immobile, tandis que Fouquet et
+Aramis le contemplaient, non moins immobiles que La Valliere et le
+roi.
+
+-- Oh! Sire! Sire! murmura La Valliere, entendez-vous?
+
+Et elle laissa tomber sa tete sur son epaule.
+
+-- Oui, dit le roi, vous voyez bien que l'orage ne passe pas.
+
+-- Sire, c'est un avertissement.
+
+Le roi sourit.
+
+-- Sire, c'est la voix de Dieu qui menace.
+
+-- Eh bien! dit le roi, j'accepte effectivement ce coup de
+tonnerre pour un avertissement et meme pour une menace, si d'ici a
+cinq minutes il se renouvelle avec une pareille force et une egale
+violence; mais, s'il n'en est rien, permettez-moi de penser que
+l'orage est l'orage et rien autre chose.
+
+En meme temps le roi leva la tete comme pour interroger le ciel.
+
+Mais, comme si le ciel eut ete complice de Louis, pendant les cinq
+minutes de silence qui suivirent l'explosion qui avait epouvante
+les deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et,
+lorsque le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s'eloignant
+d'une maniere visible, et comme si, pendant ces cinq minutes,
+l'orage, mis en fuite, eut parcouru dix lieues, fouette par l'aile
+du vent.
+
+-- Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore
+de la colere celeste; et puisque vous avez voulu faire de la
+foudre un pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas
+au moins un pressentiment de malheur?
+
+La jeune fille releva la tete; pendant ce temps, l'eau avait perce
+la voute de feuillage et ruisselait sur le visage du roi.
+
+-- Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte
+irresistible, qui emut le roi au dernier point. Et c'est pour moi,
+murmura-t-elle, que le roi reste ainsi decouvert et expose a la
+pluie; mais que suis-je donc?
+
+-- Vous etes, vous le voyez, dit le roi, la divinite qui fait fuir
+l'orage, la deesse qui ramene le beau temps.
+
+En effet, un rayon de soleil, filtrant a travers la foret, faisait
+tomber comme autant de diamants les goutta d'eau qui roulaient sur
+les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices
+du feuillage.
+
+-- Sire, dit La Valliere presque vaincue, mais faisant un supreme
+effort, Sire, une derniere fois, songez aux douleurs que Votre
+Majeste va avoir a subir a cause de moi. En ce moment, mon Dieu!
+on vous cherche, on vous appelle. La reine doit etre inquiete, et
+Madame, oh! Madame!... s'ecria la jeune fille avec un sentiment
+qui ressemblait a de l'effroi.
+
+Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lacha La
+Valliere, qu'il avait jusque-la tenue embrassee.
+
+Puis il s'avanca du cote du chemin pour regarder, et revint
+presque soucieux a La Valliere.
+
+-- Madame, avez-vous dit? fit le roi.
+
+-- Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Valliere avec
+un accent profond.
+
+Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, oserent un instant
+interroger les yeux du roi.
+
+-- Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-meme, Madame,
+ce me semble, n'a aucun sujet d'etre jalouse de moi, Madame n'a
+aucun droit...
+
+-- Helas! murmura La Valliere.
+
+-- Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec l'accent du reproche,
+seriez vous de ceux qui pensent que la soeur a le droit d'etre
+jalouse du frere?
+
+-- Sire, il ne m'appartient point de percer les secrets de Votre
+Majeste.
+
+-- Oh! vous le croyez comme les autres, s'ecria le roi.
+
+-- Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, repondit fermement
+La Valliere.
+
+-- Mon Dieu! fit le roi avec inquietude, vous en apercevriez-vous
+donc a ses facons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque
+mauvais procede que vous puissiez attribuer a cette jalousie?
+
+-- Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi!
+
+-- Oh! c'est que, s'il en etait ainsi... s'ecria Louis avec une
+force singuliere.
+
+-- Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient,
+on vient, je crois.
+
+Et, oubliant toute etiquette, elle avait saisi le bras du roi.
+
+-- Eh bien! mademoiselle, repliqua le roi, laissons venir. Qui
+donc oserait trouver mauvais que j'eusse tenu compagnie a Mlle de
+La Valliere?
+
+-- Par pitie! Sire; oh! l'on trouvera etrange que vous soyez
+mouille ainsi, que vous vous soyez sacrifie pour moi.
+
+-- Je n'ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et
+malheur a celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la
+conduite de son roi!
+
+En effet, en ce moment on voyait apparaitre dans l'allee quelques
+tetes empressees et curieuses qui semblaient chercher, et qui,
+ayant apercu le roi et La Valliere, parurent avoir trouve ce
+qu'elles cherchaient.
+
+C'etaient les envoyes de la reine et de Madame, qui mirent le
+chapeau a la main en signe qu'ils avaient vu Sa Majeste.
+
+Mais Louis ne quitta point, quelle que fut la confusion de La
+Valliere, son attitude respectueuse et tendre.
+
+Puis, quand tous les courtisans furent reunis dans l'allee, quand
+tout le monde eut pu voir la marque de deference qu'il avait
+donnee a la jeune fille en restant debout et tete nue devant elle
+pendant l'orage, il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe
+qui attendait, repondit de la tete au salut que chacun lui
+faisait, et, son chapeau toujours a la main, il la reconduisit
+jusqu'a son carrosse.
+
+Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de
+l'orage qui s'enfuyait, les autres dames, que le respect avait
+empechees de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape
+et sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau,
+garantissait, autant qu'il etait en son pouvoir, la plus humble
+d'entre elles.
+
+La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie
+exageree du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser
+la reine du coude, en lui disant:
+
+-- Regardez, mais regardez donc!
+
+La reine ferma les yeux comme si elle eut eprouve un vertige. Elle
+porta la main a son visage et remonta en carrosse.
+
+Madame monta apres elle.
+
+Le roi se remit a cheval, sans s'attacher de preference a aucune
+portiere; il revint a Fontainebleau, les renes sur le cou de son
+cheval, reveur et tout absorbe.
+
+Quand la foule se fut eloignee, quand ils eurent entendu le bruit
+des chevaux et des carrosses qui allait s'eteignant, quand ils
+furent surs enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et
+Fouquet sortirent de leur grotte. Puis, en silence, tous deux
+gagnerent l'allee.
+
+Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l'etendue qui
+se deroulait devant lui et derriere lui, mais encore dans
+l'epaisseur des bois.
+
+-- Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assure que tout etait
+solitaire, il faut a tout prix ravoir votre lettre a La Valliere.
+
+-- Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l'a pas
+rendue.
+
+-- Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-
+vous?
+
+-- Oui, le roi aime cette fille, n'est-ce pas?
+
+-- Beaucoup, et, ce qu'il y a de pis, c'est que, de son cote,
+cette fille aime le roi passionnement.
+
+-- Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n'est-ce pas?
+
+-- Sans aucun doute; vous n'avez pas de temps a perdre. Il faut
+que vous voyiez La Valliere, et que, sans plus songer a devenir
+son amant, ce qui est impossible, vous vous declariez son plus
+cher ami et son plus humble serviteur.
+
+-- Ainsi ferai-je, repondit Fouquet, et ce sera sans repugnance;
+cette enfant me semble pleine de coeur.
+
+-- Ou d'adresse, dit Aramis; mais alors raison de plus.
+
+Puis il ajouta apres un instant de silence:
+
+-- Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion
+du roi. Remontons en voiture, et ventre a terre jusqu'au chateau.
+
+
+Chapitre CXXXVII -- Tobie
+
+
+Deux heures apres que la voiture du surintendant etait partie sur
+l'ordre d'Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec
+la rapidite des nuages qui couraient au ciel sous le dernier
+souffle de la tempete, La Valliere etait chez elle, en simple
+peignoir de mousseline, et achevant sa collation sur une petite
+table de marbre.
+
+Tout a coup sa porte s'ouvrit, et un valet de chambre la prevint
+que M. Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs.
+
+Elle fit repeter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait
+M. Fouquet que de nom, et ne savait pas deviner ce qu'elle pouvait
+avoir de commun avec un surintendant des finances.
+
+Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d'apres
+la conversation que nous avons rapportee, la chose etait bien
+possible, elle jeta un coup d'oeil sur son miroir, allongea encore
+les longues boucles de ses cheveux, et donna l'ordre qu'il fut
+introduit.
+
+La Valliere cependant ne pouvait s'empecher d'eprouver un certain
+trouble. La visite du surintendant n'etait pas un evenement
+vulgaire dans la vie d'une femme de la Cour. Fouquet, si celebre
+par sa generosite, sa galanterie et sa delicatesse avec les
+femmes, avait recu plus d'invitations qu'il n'avait demande
+d'audiences.
+
+Dans beaucoup de maisons, la presence du surintendant avait
+signifie fortune. Dans bon nombre de coeurs, elle avait signifie
+amour.
+
+Fouquet entra respectueusement chez La Valliere, se presentant
+avec cette grace qui etait le caractere distinctif des hommes
+eminents de ce siecle, et qui aujourd'hui ne se comprend plus,
+meme dans les portraits de l'epoque, ou le peintre a essaye de les
+faire vivre.
+
+La Valliere repondit au salut ceremonieux de Fouquet par une
+reverence de pensionnaire, et lui indiqua un siege.
+
+Mais Fouquet, s'inclinant:
+
+-- Je ne m'assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m'ayez
+pardonne.
+
+-- Moi? demanda La Valliere.
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Et pardonne quoi, mon Dieu?
+
+Fouquet fixa son plus percant regard sur la jeune fille, et ne
+crut voir sur son visage que le plus naif etonnement.
+
+-- Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de
+generosite que d'esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le
+sollicitais. Mais il ne me suffit pas du pardon des levres, je
+vous en previens, il me faut encore le pardon du coeur et de
+l'esprit.
+
+-- Sur ma parole, monsieur, dit La Valliere, je vous jure que je
+ne vous comprends pas.
+
+-- C'est encore une delicatesse qui me charme, repondit Fouquet,
+et je vois que ne voulez point que j'aie a rougir devant vous.
+
+-- Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi
+rougiriez vous?
+
+-- Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon
+procede envers vous ne vous eut pas desobligee?
+
+La Valliere haussa les epaules.
+
+-- Decidement, monsieur, dit-elle, vous parlez par enigmes, et je
+suis trop ignorante, a ce qu'il parait, pour vous comprendre.
+
+-- Soit, dit Fouquet, je n'insisterai pas. Seulement, dites-moi,
+je vous en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et
+entier.
+
+-- Monsieur, dit La Valliere avec une sorte d'impatience, je ne
+puis vous faire qu'une reponse, et j'espere qu'elle vous
+satisfera. Si je savais quel tort vous avez envers moi, je vous le
+pardonnerais. A plus forte raison, vous comprenez bien, ne
+connaissant pas ce tort...
+
+Fouquet pinca ses levres comme eut fait Aramis.
+
+-- Alors, dit-il, je puis esperer que, nonobstant ce qui est
+arrive, nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez
+bien me faire la grace de croire a ma respectueuse amitie.
+
+La Valliere crut qu'elle commencait a comprendre.
+
+"Oh! se dit-elle en elle-meme, je n'eusse pas cru M. Fouquet si
+avide de rechercher les sources d'une faveur si nouvelle."
+
+Puis tout haut:
+
+-- Votre amitie, monsieur? dit-elle, vous m'offrez votre amitie?
+Mais, en verite, c'est pour moi tout l'honneur, et vous me
+comblez.
+
+-- Je sais, mademoiselle, repondit Fouquet, que l'amitie du maitre
+peut paraitre plus brillante et plus desirable que celle du
+serviteur; mais je vous garantis que cette derniere sera tout
+aussi devouee, tout aussi fidele, et absolument desinteressee.
+
+La Valliere s'inclina: il y avait, en effet, beaucoup de
+conviction et de devouement reel dans la voix du surintendant.
+
+Aussi lui tendit-elle la main.
+
+-- Je vous crois, dit-elle.
+
+Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille.
+
+-- Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficulte, n'est-ce
+pas, a me rendre cette malheureuse lettre?
+
+-- Quelle lettre? demanda La Valliere.
+
+Fouquet l'interrogea, il l'avait deja fait, de toute la puissance
+de son regard.
+
+Meme naivete de physionomie, meme candeur de visage.
+
+-- Allons, mademoiselle, dit-il, apres cette denegation, je suis
+force d'avouer que votre systeme est le plus delicat du monde, et
+je ne serais pas moi-meme un honnete homme si je redoutais quelque
+chose d'une femme aussi genereuse que vous.
+
+-- En verite, monsieur Fouquet, repondit La Valliere, c'est avec
+un profond regret que je suis forcee de vous repeter que je ne
+comprends absolument rien a vos paroles.
+
+-- Mais, enfin, sur l'honneur, vous n'avez donc recu aucune lettre
+de moi, mademoiselle?
+
+-- Sur l'honneur, aucune, repondit fermement La Valliere.
+
+-- C'est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous
+renouveler l'assurance de toute mon estime et de tout mon respect.
+
+Puis, s'inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui
+l'attendait chez lui, et laissant La Valliere se demander si le
+surintendant etait devenu fou.
+
+-- Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience,
+etes vous content de la favorite?
+
+-- Enchante, repondit Fouquet, c'est une femme pleine d'esprit et
+de coeur.
+
+-- Elle ne s'est point fachee?
+
+-- Loin de la; elle n'a pas meme eu l'air de comprendre.
+
+-- De comprendre quoi?
+
+-- De comprendre que je lui eusse ecrit.
+
+-- Cependant, il a bien fallu qu'elle vous comprit pour vous
+rendre la lettre, car je presume qu'elle vous l'a rendue.
+
+-- Pas le moins du monde.
+
+-- Au moins, vous etes-vous assure qu'elle l'avait brulee?
+
+-- Mon cher monsieur d'Herblay, il y a deja une heure que je joue
+aux propos interrompus, et je commence a avoir assez de ce jeu, si
+amusant qu'il soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de
+ne pas comprendre ce que je lui disais; elle a nie avoir recu
+aucune lettre; donc, ayant nie positivement la reception, elle n'a
+pu ni me la rendre, ni la bruler.
+
+-- Oh! oh! dit Aramis avec inquietude, que me dites-vous la?
+
+-- Je vous dis qu'elle m'a jure sur ses grands dieux n'avoir recu
+aucune lettre.
+
+-- Oh! c'est trop fort! Et vous n'avez pas insiste?
+
+-- J'ai insiste, au contraire, jusqu'a l'impertinence.
+
+-- Et elle a toujours nie?
+
+-- Toujours.
+
+-- Elle ne s'est pas dementie un seul instant?
+
+-- Pas un seul instant.
+
+-- Mais alors, mon cher, vous lui avez laisse notre lettre entre
+les mains?
+
+-- Il l'a, pardieu! bien fallu.
+
+-- Oh! C'est une grande faute.
+
+-- Que diable eussiez-vous fait a ma place, vous?
+
+-- Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquietant; une
+pareille lettre ne peut demeurer contre nous.
+
+-- Oh! cette jeune fille est genereuse.
+
+-- Si elle l'eut ete reellement, elle vous eut rendu votre lettre.
+
+-- Je vous dis qu'elle est genereuse; j'ai vu ses yeux, je m'y
+connais.
+
+-- Alors, vous la croyez de bonne foi?
+
+-- Oh! de tout mon coeur.
+
+-- Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Je crois qu'effectivement, comme elle vous l'a dit, elle n'a
+point recu la lettre.
+
+-- Comment! point recu la lettre?
+
+-- Non.
+
+-- Supposeriez-vous!...
+
+-- Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n'a
+pas remis la lettre.
+
+Fouquet frappa sur un timbre.
+
+Un valet parut.
+
+-- Faites venir Tobie, dit-il.
+
+Un instant apres parut un homme a l'oeil inquiet, a la bouche
+fine, aux bras courts, au dos voute.
+
+Aramis attacha sur lui son oeil percant.
+
+-- Voulez-vous me permettre de l'interroger moi-meme? demanda
+Aramis.
+
+-- Faites, dit Fouquet.
+
+Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais
+il s'arreta.
+
+-- Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d'importance a
+sa reponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre d'ecrire.
+
+Aramis se mit en effet a une table, le dos tourne au laquais dont
+il examinait chaque geste et chaque regard dans une glace
+parallele.
+
+-- Viens ici, Tobie, dit Fouquet.
+
+Le laquais s'approcha d'un pas assez ferme.
+
+-- Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet.
+
+-- Mais je l'ai faite comme a l'ordinaire, monseigneur, repliqua
+l'homme.
+
+-- Enfin, dis.
+
+-- J'ai penetre chez Mlle de La Valliere, qui etait a la messe et
+j'ai mis le billet sur sa toilette. N'est-ce point ce que vous
+m'aviez dit?
+
+-- Si fait; et c'est tout?
+
+-- Absolument tout, monseigneur.
+
+-- Personne n'etait la?
+
+-- Personne.
+
+-- T'es-tu cache comme je te l'avais dit, alors?
+
+-- Oui.
+
+-- Et elle est rentree?
+
+-- Dix minutes apres.
+
+-- Et personne n'a pu prendre la lettre?
+
+-- Personne, car personne n'est entre.
+
+-- De dehors, mais de l'interieur?
+
+-- De l'endroit ou j'etais cache, je pouvais voir jusqu'au fond de
+la chambre.
+
+-- Ecoute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette
+lettre s'est trompee de destination, avoue-le-moi; car s'il faut
+qu'une erreur ait ete commise, tu la paieras de ta tete.
+
+Tobie tressaillit, mais se remit aussitot.
+
+-- Monseigneur, dit-il, j'ai depose la lettre a l'endroit ou j'ai
+dit, et je ne demande qu'une demi-heure pour vous prouver que la
+lettre est entre les mains de Mlle de La Valliere ou pour vous
+rapporter la lettre elle-meme.
+
+Aramis observait curieusement le laquais.
+
+Fouquet etait facile dans sa confiance; vingt ans cet homme
+l'avait bien servi.
+
+-- Va, dit-il, c'est bien; mais apporte-moi la preuve que tu dis.
+
+Le laquais sortit.
+
+-- Eh bien! qu'en pensez-vous? demanda Fouquet a Aramis.
+
+-- Je pense qu'il faut, par un moyen quelconque, vous assurer de
+la verite. Je pense que la lettre est ou n'est pas parvenue a La
+Valliere; que, dans le premier cas, il faut que La Valliere vous
+la rende ou vous donne la satisfaction de la bruler devant vous;
+que, dans le second, il faut ravoir la lettre, dut-il nous en
+couter un million. Voyons, n'est-ce pas votre avis?
+
+-- Oui; mais cependant, mon cher eveque, je crois que vous vous
+exagerez la situation.
+
+-- Aveugle, aveugle que vous etes! murmura Aramis.
+
+-- La Valliere, que nous prenons pour une politique de premiere
+force, est tout simplement une coquette qui espere que je lui
+ferai la cour parce que je la lui ai deja faite, et qui,
+maintenant qu'elle a recu confirmation de l'amour du roi, espere
+me tenir en lisiere avec la lettre. C'est naturel.
+
+Aramis secoua la tete.
+
+-- Ce n'est point votre avis? dit Fouquet.
+
+-- Elle n'est pas coquette.
+
+-- Laissez-moi vous dire...
+
+-- Oh! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis.
+
+-- Mon ami! mon ami!
+
+-- Il y a longtemps que j'ai fait mes etudes, voulez-vous dire.
+Oh! les femmes ne changent pas.
+
+-- Oui, mais les hommes changent, et vous etes aujourd'hui plus
+soupconneux qu'autrefois.
+
+Puis, se mettant a rire:
+
+-- Voyons, dit-il, si La Valliere veut m'aimer pour un tiers et le
+roi pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable?
+
+Aramis se leva avec impatience.
+
+-- La Valliere, dit-il, n'a jamais aime et n'aimera jamais que le
+roi.
+
+-- Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous?
+
+-- Demandez-moi plutot ce que j'eusse fait.
+
+-- Eh bien! qu'eussiez-vous fait?
+
+-- D'abord, je n'eusse point laisse sortir cet homme.
+
+-- Tobie?
+
+-- Oui, Tobie; c'est un traitre!
+
+-- Oh!
+
+-- J'en suis sur! je ne l'eusse point laisse sortir qu'il ne m'eut
+avoue la verite.
+
+-- Il est encore temps.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Rappelons-le, et interrogez-le a votre tour.
+
+-- Soit!
+
+-- Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l'ai
+depuis vingt ans, et jamais il ne m'a fait la moindre confusion,
+et cependant, ajouta Fouquet en riant, c'etait facile.
+
+-- Rappelez-le toujours. Ce matin, il m'a semble voir ce visage-la
+en grande conference avec un des hommes de M. Colbert.
+
+-- Ou donc cela?
+
+-- En face des ecuries.
+
+-- Bah! tous mes gens sont a couteaux tires avec ceux de ce
+cuistre.
+
+-- Je l'ai vu, vous dis-je! et sa figure, qui devait m'etre
+inconnue quand il est entre tout a l'heure, m'a frappe
+desagreablement.
+
+-- Pourquoi n'avez-vous rien dit pendant qu'il etait la?
+
+-- Parce que c'est a la minute seulement que je vois clair dans
+mes souvenirs.
+
+-- Oh! oh! voila que vous m'effrayez, dit Fouquet.
+
+Et il frappa sur le timbre.
+
+-- Pourvu qu'il ne soit pas trop tard, dit Aramis.
+
+Fouquet frappa une seconde fois.
+
+Le valet de chambre ordinaire parut.
+
+-- Tobie! dit Fouquet, faites venir Tobie.
+
+Le valet de chambre referma la porte.
+
+-- Vous me laissez carte blanche, n'est-ce pas?
+
+-- Entiere.
+
+-- Je puis employer tous les moyens pour savoir la verite?
+
+-- Tous.
+
+-- Meme l'intimidation?
+
+-- Je vous fais procureur a ma place.
+
+On attendit dix minutes, mais inutilement.
+
+Fouquet, impatiente, frappa de nouveau sur le timbre.
+
+-- Tobie! cria-t-il.
+
+-- Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche.
+
+-- Il ne peut etre loin, je ne l'ai charge d'aucun message.
+
+-- Je vais voir, monseigneur.
+
+Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais
+silencieusement dans le cabinet.
+
+On attendit dix minutes encore.
+
+Fouquet sonna de maniere a reveiller toute une necropole.
+
+Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire a une
+mauvaise nouvelle.
+
+-- Monseigneur se trompe, dit-il avant meme que Fouquet
+l'interrogeat, Monseigneur aura donne une commission a Tobie, car
+il a ete aux ecuries prendre le meilleur coureur, et, monseigneur,
+il l'a selle lui-meme.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Il est parti.
+
+-- Parti?... s'ecria Fouquet. Que l'on coure, qu'on le rattrape!
+
+-- La! la! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous;
+maintenant, le mal est fait.
+
+-- Le mal est fait?
+
+-- Sans doute, j'en etais sur. Maintenant, ne donnons pas l'eveil;
+calculons le resultat du coup et parons-le, si nous pouvons.
+
+-- Apres tout, dit Fouquet, le mal n'est pas grand.
+
+-- Vous trouvez cela? dit Aramis.
+
+-- Sans doute. Il est bien permis a un homme d'ecrire un billet
+d'amour a une femme.
+
+-- A un homme, oui; a un sujet, non; surtout quand cette femme est
+celle que le roi aime.
+
+-- Eh! mon ami, le roi n'aimait pas La Valliere il y a huit jours;
+il ne l'aimait meme pas hier, et la lettre est d'hier; je ne
+pouvais pas deviner l'amour du roi, quand l'amour du roi
+n'existait pas encore.
+
+-- Soit, repliqua Aramis; mais la lettre n'est malheureusement pas
+datee. Voila ce qui me tourmente surtout. Ah! si elle etait datee
+d'hier seulement, je n'aurais pas pour vous l'ombre d'une
+inquietude.
+
+Fouquet haussa les epaules.
+
+-- Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de
+mon cerveau et de ma chair?
+
+-- Vous avez raison, repliqua Aramis; ne donnons pas aux choses
+plus d'importance qu'il ne convient; puis d'ailleurs... eh bien!
+si nous sommes menaces, nous avons des moyens de defense.
+
+-- Oh! menaces! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piqure de
+fourmi au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune
+et ma vie, n'est ce pas?
+
+-- Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqure d'une fourmi peut
+tuer un geant, si la fourmi est venimeuse.
+
+-- Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle
+deja evanouie?
+
+-- Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel.
+
+-- Voyons, retrouver Tobie serait le plus presse, ce me semble.
+N'est-ce point votre avis?
+
+-- Oh! quant a cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et,
+s'il vous etait precieux, faites-en votre deuil.
+
+-- Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet.
+
+-- Vous avez raison; laissez-moi faire, repondit Aramis.
+
+
+Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame
+
+
+La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre
+visite.
+
+Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beaute,
+du haut de sa jeunesse, avec cette rapidite de declin qui signale
+la decadence des femmes qui ont beaucoup lutte, Anne d'Autriche
+voyait se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter
+que comme un souvenir vivant au milieu des jeunes beautes, des
+jeunes esprits et des jeunes puissances de sa Cour.
+
+Les avis de son medecin, ceux de son miroir, la desolaient bien
+moins que ces avertissements inexorables de la societe des
+courtisans qui, pareils aux rats du navire, abandonnent la cale ou
+l'eau va penetrer grace aux avaries de la vetuste.
+
+Anne d'Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui
+donnait son fils aine.
+
+Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu'avec affection,
+venait d'abord passer chez sa mere une heure le matin et une heure
+le soir; mais, depuis qu'il s'etait charge des affaires de l'Etat,
+la visite du matin et celle du soir s'etaient reduites d'une demi-
+heure; puis, peu a peu, la visite du matin avait ete supprimee.
+
+On se voyait a la messe; la visite meme du soir etait remplacee
+par une entrevue, soit chez le roi en assemblee, soit chez Madame,
+ou la reine venait assez complaisamment par egard pour ses deux
+fils.
+
+Il en resultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait
+conquis, et qui faisait de sa maison la veritable reunion royale.
+
+Anne d'Autriche le sentit.
+
+Se voyant souffrante et condamnee par la souffrance a de
+frequentes retraites, elle fut desolee de prevoir que la plupart
+de ses journees, de ses soirees, s'ecouleraient solitaires,
+inutiles, desesperees.
+
+Elle se rappelait avec terreur l'isolement ou jadis la laissait le
+cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soirees, pendant
+lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la
+beaute, qui sont toujours accompagnees de l'espoir.
+
+Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et
+d'attirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure
+sombre et deja triste ou la veuve d'un roi de France, la mere d'un
+roi de France, etait reduite a consoler de son veuvage anticipe la
+femme toujours larmoyante d'un roi de France.
+
+Anne reflechit.
+
+Elle avait beaucoup intrigue dans sa vie. Dans le beau temps,
+alors que sa jeune tete enfantait des projets toujours heureux,
+elle avait pres d'elle, pour stimuler son ambition et son amour,
+une amie plus ardente, plus ambitieuse qu'elle-meme, une amie qui
+l'avait aimee, chose rare a la Cour, et que de mesquines
+considerations avaient eloignee d'elle.
+
+Mais depuis tant d'annees, excepte Mme de Motteville, excepte la
+Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualite de
+compatriote et de femme, qui pouvait se flatter d'avoir donne un
+bon avis a la reine?
+
+Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes tetes, pouvait lui
+rappeler le passe, par lequel seulement elle vivait?
+
+Anne d'Autriche se souvint de Mme de Chevreuse, d'abord exilee
+plutot de sa volonte a elle-meme que de celle du roi, puis morte
+en exil femme d'un gentilhomme obscur.
+
+Elle se demanda ce que Mme de Chevreuse lui eut conseille
+autrefois en pareil cas dans leurs communs embarras d'intrigues,
+et, apres une serieuse meditation, il lui sembla que cette femme
+rusee, pleine d'experience et de sagacite, lui repondait de sa
+voix ironique:
+
+-- Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont
+besoin d'or et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez-
+les-moi par l'interet.
+
+Anne d'Autriche adopta ce plan.
+
+Sa bourse etait bien garnie; elle disposait d'une somme
+considerable amassee par Mazarin pour elle et mise en lieu sur.
+
+Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des
+perles d'une telle grosseur, qu'elles faisaient soupirer le roi
+chaque fois qu'il les voyait, parce que les perles de sa couronne
+n'etaient que grains de mil aupres de celles-la.
+
+Anne d'Autriche n'avait plus de beaute ni de charmes a sa
+disposition. Elle se fit riche et proposa pour appat a ceux qui
+viendraient chez elle, soit de bons ecus d'or a gagner au jeu,
+soit de bonnes dotations habilement faites les jours de bonne
+humeur, soit des aubaines de rentes qu'elle arrachait au roi en
+sollicitant, ce qu'elle s'etait decidee a faire pour entretenir
+son credit.
+
+Et d'abord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession
+lui etait la plus precieuse de toutes.
+
+Madame, malgre l'intrepide confiance de son esprit et de sa
+jeunesse, donna tete baissee dans le panneau qui etait ouvert
+devant elle. Enrichie peu a peu par des dons par des cessions,
+elle prit gout a ces heritages anticipes.
+
+Anne d'Autriche usa du meme moyen sur Monsieur et sur le roi lui-
+meme.
+
+Elle institua chez elle des loteries.
+
+Le jour ou nous sommes arrives, il s'agissait d'un medianoche chez
+la reine mere, et cette princesse mettait en loterie deux
+bracelets fort beaux en brillants et d'un travail exquis.
+
+Les medaillons etaient des camees antiques de la plus grande
+valeur; comme revenu, les diamants ne representaient pas une somme
+bien considerable, mais l'originalite, la rarete de travail
+etaient telles, qu'on desirait a la Cour non seulement posseder,
+mais voir ces bracelets aux bras de la reine, et que, les jours ou
+elles les portait, c'etait une faveur que d'etre admis a les
+admirer en lui baisant les mains.
+
+Les courtisans avaient meme a ce sujet adopte des variantes de
+galanterie pour etablir cet aphorisme, que les bracelets eussent
+ete sans prix s'ils n'avaient le malheur de se trouver en contact
+avec des bras pareils a ceux de la reine.
+
+Ce compliment avait eu l'honneur d'etre traduit dans toutes les
+langues de l'Europe, plus de mille distiques latins et francais
+circulaient sur cette matiere.
+
+Le jour ou Anne d'Autriche se decida pour la loterie, c'etait un
+moment decisif: le roi n'etait pas venu depuis deux jours chez sa
+mere. Madame boudait apres la grande scene des dryades et des
+naiades.
+
+Le roi ne boudait plus; mais une distraction toute-puissante
+l'enlevait au dessus des orages et des plaisirs de la Cour.
+
+Anne d'Autriche opera sa diversion en annoncant la fameuse loterie
+chez elle pour le soir suivant.
+
+Elle vit, a cet effet, la jeune reine, a qui, comme nous l'avons
+dit, elle demanda une visite le matin.
+
+-- Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le
+roi m'a dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune
+et facile a detourner; mais, tant que vous vous tiendrez pres de
+moi, il n'osera s'ecarter de vous, a qui, d'ailleurs, il est
+attache par une tres vive tendresse. Ce soir, il y a loterie chez
+moi: vous y viendrez?
+
+-- On m'a dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche
+timide, que Votre Majeste mettait en loterie ses beaux bracelets,
+qui sont d'une telle rarete, que nous n'eussions pas du les faire
+sortir du garde-meuble de la couronne, ne fut-ce que parce qu'ils
+vous ont appartenu.
+
+-- Ma fille, dit alors Anne d'Autriche, qui entrevit toute la
+pensee de la jeune reine et voulut la consoler de n'avoir pas recu
+ce present, il fallait que j'attirasse chez moi a tout jamais
+Madame.
+
+-- Madame? fit en rougissant la jeune reine.
+
+-- Sans doute; n'aimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale
+pour la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle,
+toujours dispose a courtiser comme a l'etre? Cette loterie est
+l'attrait dont je me sers pour cela: me blamez-vous?
+
+-- Oh! non! fit Marie-Therese en frappant dans ses mains avec cet
+enfantillage de la joie espagnole.
+
+-- Et vous ne regrettez plus, ma chere, que je ne vous aie pas
+donne ces bracelets, comme c'etait d'abord mon intention?
+
+-- Oh! non, oh! non, ma bonne mere!...
+
+-- Eh bien! ma chere fille, faites-vous bien belle, et que notre
+medianoche soit brillant: plus vous y serez gaie, plus vous y
+paraitrez charmante, et vous eclipserez toutes les femmes par
+votre eclat comme par votre rang.
+
+Marie-Therese partit enthousiasmee.
+
+Une heure apres, Anne d'Autriche recevait chez elle Madame, et, la
+couvrant de caresses:
+
+-- Bonnes nouvelles! disait-elle, le roi est charme de ma loterie.
+
+-- Moi, dit Madame, je n'en suis pas aussi charmee; voir de beaux
+bracelets comme ceux-la aux bras d'une autre femme que vous, ma
+reine, ou moi, voila ce a quoi je ne puis m'habituer.
+
+-- La! la! dit Anne d'Autriche en cachant sous un sourire une
+violente douleur qu'elle venait de sentir, ne vous revoltez pas,
+jeune femme... et n'allez pas tout de suite prendre les choses au
+pis.
+
+-- Ah! madame, le sort est aveugle... et vous avez, m'a-t-on dit,
+deux cents billets?
+
+-- Tout autant. Mais vous n'ignorez pas qu'il y en aura qu'un
+gagnant?
+
+-- Sans doute. A qui tombera-t-il? Le pouvez-vous dire? fit Madame
+desesperee.
+
+-- Vous me rappelez que j'ai fait un reve cette nuit... Ah! mes
+reves sont bons... je dors si peu.
+
+-- Quel reve?... Vous souffrez?
+
+-- Non, dit la reine en etouffant, avec une constance admirable,
+la torture d'un nouvel elancement dans le sein. J'ai donc reve que
+le roi gagnait les bracelets.
+
+-- Le roi?
+
+-- Vous m'allez demander ce que le roi peut faire de bracelets,
+n'est-ce pas?
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Et vous ajouterez cependant qu'il serait fort heureux que le
+roi gagnat, car, ayant ces bracelets, il serait force de les
+donner a quelqu'un.
+
+-- De vous les rendre, par exemple.
+
+-- Auquel cas, je les donnerais immediatement; car vous ne pensez
+pas, dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie
+par gene. C'est pour les donner sans faire de jalousie; mais, si
+le hasard ne voulais pas me tirer de peine, eh bien! je
+corrigerais le hasard... je sais bien a qui j'offrirais les
+bracelets.
+
+Ces mots furent accompagnes d'un sourire si expressif, que Madame
+dut le payer par un baiser de remerciement.
+
+-- Mais, ajouta Anne d'Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que
+moi que le roi ne me rendrait pas les bracelets s'il les gagnait?
+
+-- Il les donnerait a la reine, alors.
+
+-- Non; par la meme raison qui fait qu'il ne me les rendrait pas;
+attendu que, si j'eusse voulu les donner a la reine, je n'avais
+pas besoin de lui pour cela.
+
+Madame jeta un regard de cote sur les bracelets, qui, dans leur
+ecrin, scintillaient sur une console voisine.
+
+-- Qu'ils sont beaux! dit-elle en soupirant. Eh! mais, dit Madame,
+voila-t il pas que nous oublions que le reve de Votre Majeste
+n'est qu'un reve.
+
+-- Il m'etonnerait fort, repartit Anne d'Autriche, que mon reve
+fut trompeur; cela m'est arrive rarement.
+
+-- Alors vous pouvez etre prophete.
+
+-- Je vous ai dit, ma fille, que je ne reve presque jamais; mais
+c'est une coincidence si etrange que celle de ce reve avec mes
+idees! il entre si bien dans mes combinaisons!
+
+-- Quelles combinaisons?
+
+-- Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets.
+
+-- Alors ce ne sera pas le roi.
+
+-- Oh! dit Anne d'Autriche, il n'y a pas tellement loin du coeur
+de Sa Majeste a votre coeur... a vous qui etes sa soeur cherie...
+Il n'y a pas, dis-je, tellement loin, qu'on puisse dire que le
+reve est menteur. Voyez pour vous les belles chances; comptez-les
+bien.
+
+-- Je les compte.
+
+-- D'abord, celle du reve. Si le roi gagne, il est certain qu'il
+vous donne les bracelets.
+
+-- J'admets cela pour une.
+
+-- Si vous les gagnez, vous les avez.
+
+-- Naturellement; c'est encore admissible.
+
+-- Enfin, si Monsieur les gagnait!
+
+-- Oh! dit Madame en riant aux eclats, il les donnerait au
+chevalier de Lorraine.
+
+Anne d'Autriche se mit a rire comme sa bru, c'est-a-dire de si bon
+coeur, que sa douleur reparut et la fit blemir au milieu de
+l'acces d'hilarite.
+
+-- Qu'avez-vous? dit Madame effrayee.
+
+-- Rien, rien, le point de cote... J'ai trop ri... Nous en etions
+a la quatrieme chance.
+
+-- Oh! celle-la, je ne la vois pas.
+
+-- Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je
+gagne, vous etes sure de moi.
+
+-- Merci! Merci! s'ecria Madame.
+
+-- J'espere que vous voila favorisee, et qu'a present le reve
+commence a prendre les solides contours de la realite.
+
+-- En verite, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et
+les bracelets ainsi gagnes me seront cent fois plus precieux.
+
+-- A ce soir donc!
+
+-- A ce soir!
+
+Et les princesses se separerent.
+
+Anne d'Autriche, apres avoir quitte sa bru, se dit en examinant
+les bracelets:
+
+"Ils sont bien precieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me
+serai concilie un coeur en meme temps que j'aurai devine un
+secret."
+
+Puis, se tournant vers son alcove deserte:
+
+-- Est-ce ainsi que tu aurais joue, ma pauvre Chevreuse? dit-elle
+au vide... Oui, n'est-ce pas?
+
+Et, comme un parfum d'autrefois, toute sa jeunesse toute sa folle
+imagination, tout le bonheur lui revinrent avec l'echo de cette
+invocation.
+
+
+Chapitre CXXXIX -- La loterie
+
+
+Le soir, a huit heures, tout le monde etait rassemble chez la
+reine mere.
+
+Anne d'Autriche, en grand habit de ceremonie, belle des restes de
+sa beaute et de toutes les ressources que la coquetterie peut
+mettre en des mains habiles, dissimulait, ou plutot essayait de
+dissimuler a cette foule de jeunes courtisans qui l'entouraient et
+qui l'admiraient encore, grace aux combinaisons que nous avons
+indiquees dans le chapitre precedent, les ravages deja visibles de
+cette souffrance a laquelle elle devait succomber quelques annees
+plus tard.
+
+Madame, presque aussi coquette qu'Anne d'Autriche, et la reine,
+simple et naturelle, comme toujours, etaient assises a ses cotes
+et se disputaient ses bonnes graces.
+
+Les dames d'honneur, reunies en corps d'armee pour resister avec
+plus de force, et, par consequent, avec plus de succes aux
+malicieux propos que les jeunes gens tenaient sur elles, se
+pretaient, comme fait un bataillon carre, le secours mutuel d'une
+bonne garde et d'une bonne riposte.
+
+Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, protegeait
+toute la ligne par le feu roulant qu'elle dirigeait sur l'ennemi.
+
+De Saint-Aignan, au desespoir de la rigueur, insolente a force
+d'etre obstinee, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui
+tourner le dos; mais, vaincu par l'eclat irresistible des deux
+grands yeux de la belle, il revenait a chaque instant consacrer sa
+defaite par de nouvelles soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay-
+Charente ne manquait pas de riposter par de nouvelles
+impertinences.
+
+De Saint-Aignan ne savait a quel saint se vouer.
+
+La Valliere avait non pas une cour, mais des commencements de
+courtisans.
+
+De Saint-Aignan, esperant par cette manoeuvre attirer les yeux
+d'Athenais de son cote, etait venu saluer la jeune fille avec un
+respect qui, a quelques esprits retardataires avait fait croire a
+la volonte de balancer Athenais par Louise.
+
+Mais ceux-la, c'etaient ceux qui n'avaient ni vu ni entendu
+raconter la scene de la pluie. Seulement, comme la majorite etait
+deja informee, et bien informee, sa faveur declaree avait attire a
+elle les plus habiles comme les plus sots de la Cour.
+
+Les premiers, parce qu'ils disaient, les uns, comme Montaigne:
+"Que sais je?"
+
+Les autres, parce qu'ils disaient comme Rabelais: "Peut-etre?"
+
+Le plus grand nombre avait suivi ceux-la, comme dans les chasses
+cinq ou six limiers habiles suivent seuls la fumee de la bete,
+tandis que tout le reste de la meute ne suit que la fumee des
+limiers.
+
+Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et
+de leurs dames d'honneur, ainsi que celles des autres dames; et
+elles daignaient oublier qu'elles etaient reines pour se souvenir
+qu'elles etaient femmes.
+
+C'est-a-dire qu'elles dechiraient impitoyablement tout porte-jupe,
+comme eut dit Moliere.
+
+Les regards des deux princesses tomberent simultanement sur La
+Valliere qui, ainsi que nous l'avons dit etait fort entouree en ce
+moment. Madame fut sans pitie.
+
+-- En verite, dit-elle en se penchant vers la reine mere, si le
+sort etait juste, il favoriserait cette pauvre petite La Valliere.
+
+-- Ce n'est pas possible, dit la reine mere en souriant.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Il n'y a que deux cents billets, de sorte que tout le monde n'a
+pu etre porte sur la liste.
+
+-- Elle n'y est pas alors?
+
+-- Non.
+
+-- Quel dommage! Elle eut pu les gagner et les vendre.
+
+-- Les vendre? s'ecria la reine.
+
+-- Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle n'eut pas ete
+obligee de se marier sans trousseau, comme cela arrivera
+probablement.
+
+-- Ah bah! vraiment? Pauvre petite! dit la reine mere, n'a-t-elle
+pas de robes?
+
+Et elle prononca ces mots en femme qui n'a jamais pu savoir ce que
+c'etait que la mediocrite.
+
+-- Dame, voyez: je crois, Dieu me pardonne, qu'elle a la meme jupe
+ce soir qu'elle avait ce matin a la promenade, et qu'elle aura pu
+conserver, grace au soin que le roi a pris de la mettre a l'abri
+de la pluie.
+
+Au moment meme ou Madame prononcait ces paroles, le roi entrait.
+
+Les deux princesses ne se fussent peut-etre point apercues de
+cette arrivee, tant elles etaient occupees a medire. Mais Madame
+vit tout a coup La Valliere, qui etait debout en face de la
+galerie, se troubler et dire quelques mots aux courtisans qui
+l'entouraient; ceux-ci s'ecarterent aussitot. Ce mouvement ramena
+les yeux de Madame vers la porte. En ce moment, le capitaine des
+gardes annonca le roi.
+
+A cette annonce, La Valliere, qui jusque-la avait tenu les yeux
+fixes sur la galerie, les abaissa tout a coup.
+
+Le roi entra.
+
+Il etait vetu avec une magnificence pleine de gout, et causait
+avec Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa
+droite, le duc de Roquelaure sa gauche.
+
+Le roi s'avanca d'abord vers les reines, qu'il salua avec un
+gracieux respect. Il prit la main de sa mere, qu'il baisa, adressa
+quelques compliments a Madame sur l'elegance de sa toilette, et
+commenca a faire le tour de l'assemblee.
+
+La Valliere fut saluee comme les autres, pas plus, pas moins que
+les autres.
+
+Puis Sa Majeste revint a sa mere et a sa femme.
+
+Lorsque les courtisans virent que le roi n'avait adresse qu'une
+phrase banale a cette jeune fille si recherchee le matin, ils
+tirerent sur-le-champ une conclusion de cette froideur.
+
+Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce
+caprice etait deja evanoui.
+
+Cependant on eut du remarquer une chose, c'est que, pres de La
+Valliere, au nombre des courtisans, se trouvait M. Fouquet, dont
+la respectueuse politesse servit de maintien a la jeune fille, au
+milieu des differentes emotions qui l'agitaient visiblement.
+
+M. Fouquet s'appretait, au reste, a causer plus intimement avec
+Mlle de La Valliere, lorsque M. Colbert s'approcha, et, apres
+avoir fait sa reverence a Fouquet, dans toutes les regles de la
+politesse la plus respectueuse, il parut decide a s'etablir pres
+de La Valliere pour lier conversation avec elle. Fouquet quitta
+aussitot la place. Tout ce manege etait devore des yeux par
+Montalais et par Malicorne, qui se renvoyaient l'un a l'autre
+leurs observations.
+
+De Guiche, place dans une embrasure de fenetre, ne voyait que
+Madame. Mais, comme Madame, de son cote arretait frequemment son
+regard sur La Valliere, les yeux de de Guiche, guides par les yeux
+de Madame, se portaient de temps en temps aussi sur la jeune
+fille.
+
+La Valliere sentit instinctivement s'alourdir sur elle le poids de
+tous ces regards, charges, les uns d'interet, les autres d'envie.
+Elle n'avait, pour compenser cette souffrance, ni un mot d'interet
+de la part de ses compagnes, ni un regard d'amour du roi.
+
+Aussi ce que souffrait la pauvre enfant, nul ne pourrait
+l'exprimer. La reine mere fit approcher le gueridon sur lequel
+etaient les billets de loterie, au nombre de deux cents, et pria
+Mme de Motteville de lire la liste des elus.
+
+Il va sans dire que cette liste etait dressee selon les lois de
+l'etiquette: le roi venait d'abord, puis la reine mere, puis la
+reine, puis Monsieur, puis Madame, et ainsi de suite.
+
+Les coeurs palpitaient a cette lecture. Il y avait bien trois
+cents invites chez la reine. Chacun se demandait si son nom devait
+rayonner au nombre des noms privilegies.
+
+Le roi ecoutait avec autant d'attention que les autres. Le dernier
+nom prononce, il vit que La Valliere n'avait pas ete portee sur la
+liste.
+
+Chacun, au reste, put remarquer cette omission.
+
+Le roi rougit comme lorsqu'une contrariete l'assaillait.
+
+La Valliere, douce et resignee, ne temoigna rien.
+
+Pendant toute la lecture, le roi ne l'avait point quittee du
+regard; la jeune fille se dilatait sous cette heureuse influence
+qu'elle sentait rayonner autour d'elle, trop joyeuse et trop pure
+qu'elle etait pour qu'une pensee autre que d'amour penetrat dans
+son esprit ou dans son coeur.
+
+Payant par la duree de son attention cette touchante abnegation,
+le roi montrait a son amante qu'il en comprenait l'etendue et la
+delicatesse.
+
+La liste close, toutes les figures de femmes omises ou oubliees se
+laisserent aller au desappointement.
+
+Malicorne aussi fut oublie dans le nombre des hommes et sa grimace
+dit clairement a Montalais, oubliee aussi:
+
+"Est-ce que nous ne nous arrangerons pas avec la fortune de
+maniere qu'elle ne nous oublie pas, elle?"
+
+"Oh! que si fait", repliqua le sourire intelligent de Mlle Aure.
+
+Les billets furent distribues a chacun selon son numero.
+
+Le roi recut le sien d'abord, puis la reine mere, puis Monsieur,
+puis la reine et Madame, et ainsi de suite.
+
+Alors, Anne d'Autriche ouvrit un sac en peau d'Espagne, dans
+lequel se trouvaient deux cents numeros graves sur des boules de
+nacre, et presenta le sac tout ouvert a la plus jeune de ses
+filles d'honneur pour qu'elle y prit une boule.
+
+L'attente, au milieu de tous ces preparatifs pleins de lenteur,
+etait plus encore celle de l'avidite que celle de la curiosite.
+
+De Saint-Aignan se pencha a l'oreille de Mlle de Tonnay-Charente:
+
+-- Puisque nous avons chacun un numero, mademoiselle, lui dit-il,
+unissons nos deux chances. A vous le bracelet, si je gagne; a moi,
+si vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux?
+
+-- Non pas, dit Athenais, a vous le bracelet, si vous le gagnez.
+Chacun pour soi.
+
+-- Vous etes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai
+par un quatrain:
+
+_Belle Iris, a mes voeux..._
+_Vous etes trop rebelle._
+
+-- Silence! dit Athenais, vous allez m'empecher d'entendre le
+numero gagnant.
+
+-- Numero 1, dit la jeune fille qui avait tire la boule de nacre
+du sac de peau d'Espagne.
+
+-- Le roi! s'ecria la reine mere.
+
+-- Le roi a gagne, repeta la reine joyeuse.
+
+-- Oh! le roi! votre reve! dit a l'oreille d'Anne d'Autriche
+Madame toute joyeuse.
+
+Le roi ne fit eclater aucune satisfaction.
+
+Il remercia seulement la fortune de ce qu'elle faisait pour lui en
+adressant un petit salut a la jeune fille qui avait ete choisie
+comme mandataire de la rapide deesse.
+
+Puis, recevant des mains d'Anne d'Autriche, au milieu des murmures
+de convoitise de toute l'assemblee, l'ecrin qui renfermait les
+bracelets:
+
+-- Ils sont donc reellement beaux, ces bracelets? dit-il.
+
+-- Regardez-les, dit Anne d'Autriche, et jugez-en vous-meme.
+
+Le roi les regarda.
+
+-- Oui, dit-il, et voila, en effet, un admirable medaillon. Quel
+fini.
+
+-- Quel fini! repeta Madame.
+
+La reine Marie-Therese vit facilement et du premier coup d'oeil
+que le roi ne lui offrirait pas les bracelets; mais, comme il ne
+paraissait pas non plus songer le moins du monde a les offrir a
+Madame, elle se tint pour satisfaite, ou a peu pres.
+
+Le roi s'assit.
+
+Les plus familiers parmi les courtisans vinrent successivement
+admirer de pres la merveille, qui bientot, avec la permission du
+roi, passa de main en main.
+
+Aussitot tous, connaisseurs ou non, s'exclamerent de surprise et
+accablerent le roi de felicitations.
+
+Il y avait, en effet, de quoi admirer pour tout le monde; les
+brillants pour ceux-ci, la gravure pour ceux-la.
+
+Les dames manifestaient visiblement leur impatience de voir un
+pareil tresor accapare par les cavaliers.
+
+-- Messieurs, messieurs, dit le roi a qui rien n'echappait, on
+dirait, en verite, que vous portez des bracelets comme les Sabins:
+passez-les donc un peu aux dames, qui me paraissent avoir a juste
+titre la pretention de s'y connaitre mieux que vous.
+
+Ces mots semblerent a Madame le commencement d'une decision
+qu'elle attendait.
+
+Elle puisait, d'ailleurs, cette bienheureuse croyance dans les
+yeux de la reine mere.
+
+Le courtisan qui les tenait au moment ou le roi jetait cette
+observation au milieu de l'agitation generale se hata de deposer
+les bracelets entre les mains de la reine Marie-Therese, qui,
+sachant bien, pauvre femme! qu'ils ne lui etaient pas destines,
+les regarda a peine et les passa presque aussitot a Madame.
+
+Celle-ci et, plus particulierement qu'elle encore, Monsieur
+donnerent aux bracelets un long regard de convoitise.
+
+Puis elle passa les joyaux aux dames ses voisines, en prononcant
+ce seul mot, mais avec un accent qui valait une longue phrase:
+
+-- Magnifiques!
+
+Les dames, qui avaient recu les bracelets des mains de Madame,
+mirent le temps qui leur convint a les examiner, puis elles les
+firent circuler en les poussant a droite.
+
+Pendant ce temps, le roi s'entretenait tranquillement avec
+de Guiche et Fouquet.
+
+Il laissait parler plutot qu'il n'ecoutait.
+
+Habituee a certains tours de phrases, son oreille comme celle de
+tous les hommes qui exercent sur d'autres hommes une superiorite
+incontestable, ne prenait des discours semes ca et la que
+l'indispensable mot qui merite une reponse.
+
+Quant a son attention, elle etait autre part.
+
+Elle errait avec ses yeux.
+
+Mlle de Tonnay-Charente etait la derniere des dames inscrites pour
+les billets, et, comme si elle eut pris rang selon son inscription
+sur la liste, elle n'avait apres elle que Montalais et La
+Valliere.
+
+Lorsque les bracelets arriverent a ces deux dernieres, on parut ne
+plus s'en occuper.
+
+L'humilite des mains qui maniaient momentanement ces joyaux leur
+otait toute leur importance.
+
+Ce qui n'empecha point Montalais de tressaillir de joie, d'envie
+et de cupidite a la vue de ces belles pierres, plus encore que de
+ce magnifique travail.
+
+Il est evident que, mise en demeure entre la valeur pecuniaire et
+la beaute artistique, Montalais eut sans hesitation prefere les
+diamants aux camees.
+
+Aussi eut-elle grand-peine a les passer a sa compagne La Valliere.
+La Valliere attacha sur les bijoux un regard presque indifferent.
+
+-- Oh! que ces bracelets sont riches! que ces bracelets sont
+magnifiques! s'ecria Montalais; et tu ne t'extasies pas sur eux,
+Louise? Mais, en verite, tu n'es donc pas femme?
+
+-- Si fait, repondit la jeune fille avec un accent d'adorable
+melancolie. Mais pourquoi desirer ce qui ne peut nous appartenir?
+
+Le roi, la tete penchee en avant, ecoutait ce que la jeune fille
+allait dire.
+
+A peine la vibration de cette voix eut-elle frappe son oreille,
+qu'il se leva tout rayonnant, et, traversant tout le cercle pour
+aller de sa place a La Valliere:
+
+-- Mademoiselle, dit-il, vous vous trompez, vous etes femme, et
+toute femme a droit a des bijoux de femme.
+
+-- Oh! Sire, dit La Valliere, Votre Majeste ne veut donc pas
+croire absolument a ma modestie?
+
+-- Je crois que vous avez toutes les vertus, mademoiselle, la
+franchise comme les autres; je vous adjure donc de dire
+franchement ce que vous pensez de ces bracelets.
+
+-- Qu'ils sont beaux, Sire, et qu'ils ne peuvent etre offerts qu'a
+une reine.
+
+-- Cela me ravit que votre opinion soit telle, mademoiselle; les
+bracelets sont a vous, et le roi vous prie de les accepter.
+
+Et comme, avec un mouvement qui ressemblait a de l'effroi, La
+Valliere tendait vivement l'ecrin au roi, le roi repoussa
+doucement de sa main la main tremblante de La Valliere.
+
+Un silence d'etonnement, plus funebre qu'un silence de mort,
+regnait dans l'assemblee. Et cependant, on n'avait pas, du cote
+des reines, entendu ce qu'il avait dit, ni compris ce qu'il avait
+fait.
+
+Une charitable amie se chargea de repandre la nouvelle. Ce fut
+Tonnay Charente, a qui Madame avait fait signe de s'approcher.
+
+-- Ah! mon Dieu! s'ecria de Tonnay-Charente, est-elle heureuse,
+cette La Valliere! le roi vient de lui donner les bracelets.
+
+Madame se mordit les levres avec une telle force, que le sang
+apparut a la surface de la peau.
+
+La jeune reine regarda alternativement La Valliere et Madame et se
+mit a rire.
+
+Anne d'Autriche appuya son menton sur sa belle main blanche, et
+demeura longtemps absorbee par un soupcon qui lui mordait l'esprit
+et par une douleur atroce qui lui mordait le coeur.
+
+De Guiche, en voyant palir Madame, en devinant ce qui la faisait
+palir, de Guiche quitta precipitamment l'assemblee et disparut.
+Malicorne put alors se glisser jusqu'a Montalais, et, a la faveur
+du tumulte general des conversations:
+
+-- Aure, lui dit-il, tu as pres de toi notre fortune et notre
+avenir.
+
+-- Oui, repondit celle-ci.
+
+Et elle embrassa tendrement La Valliere, qu'interieurement elle
+etait tentee d'etrangler.
+
+
+Chapitre CXL -- Malaga
+
+
+Pendant tout ce long et violent debat des ambitions de cour contre
+les amours de coeur, un de nos personnages, le moins a negliger
+peut-etre, etait fort neglige, fort oublie, fort malheureux.
+
+En effet, d'Artagnan, d'Artagnan, car il faut le nommer par son
+nom pour qu'on se rappelle qu'il a existe, d'Artagnan n'avait
+absolument rien a faire dans ce monde brillant et leger. Apres
+avoir suivi le roi pendant deux jours a Fontainebleau, et avoir
+regarde toutes les bergerades et tous les travestissements heroi-
+comiques de son souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne
+suffisait point a remplir sa vie.
+
+Accoste a chaque instant par des gens qui lui disaient: "Comment
+trouvez-vous que m'aille cet habit, monsieur d'Artagnan?" il leur
+repondait de sa voix placide et railleuse: "Mais je trouve que
+vous etes aussi bien habille que le plus beau singe de la foire
+Saint-Laurent.".
+
+C'etait un compliment comme les faisait d'Artagnan quand il n'en
+voulait pas faire d'autre: bon gre mal gre, il fallait donc s'en
+contenter.
+
+Et, quand on lui demandait: "Monsieur d'Artagnan, comment vous
+habillez-vous ce soir?" il repondait: "Je me deshabillerai."
+
+Ce qui faisait rire meme les dames.
+
+Mais, apres deux jours passes ainsi, le mousquetaire voyant que
+rien de serieux ne s'agitait la-dessous, et que le roi avait
+completement, ou du moins paraissait avoir completement oublie
+Paris, Saint-Mande et Belle-Ile; que M. Colbert revait lampions et
+feux d'artifice; que les dames en avaient pour un mois au moins
+d'oeillades a rendre et a donner; D'Artagnan demanda au roi un
+conge pour affaires de famille.
+
+Au moment ou d'Artagnan lui faisait cette demande, le roi se
+couchait, rompu d'avoir danse.
+
+-- Vous voulez me quitter, monsieur d'Artagnan? demanda-t-il d'un
+air etonne.
+
+Louis XIV ne comprenait jamais que l'on se separat de lui quand on
+pouvait avoir l'insigne honneur de demeurer pres de lui.
+
+-- Sire, dit d'Artagnan, je vous quitte parce que je ne vous sers
+a rien. Ah! si je pouvais vous tenir le balancier, tandis que vous
+dansez, ce serait autre chose.
+
+-- Mais, mon cher monsieur d'Artagnan, repondit gravement le roi,
+on danse sans balancier.
+
+-- Ah! tiens, dit le mousquetaire continuant son ironie
+insensible, tiens, je ne savais pas, moi!
+
+-- Vous ne m'avez donc pas vu danser? demanda le roi.
+
+-- Oui; mais j'ai cru que cela irait toujours de plus fort en plus
+fort. Je me suis trompe: raison de plus pour que je me retire.
+Sire, je le repete, vous n'avez pas besoin de moi; d'ailleurs, si
+Votre Majeste en avait besoin, elle saurait ou me trouver.
+
+-- C'est bien, dit le roi.
+
+Et il accorda le conge.
+
+Nous ne chercherons donc pas d'Artagnan a Fontainebleau, ce serait
+chose inutile; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le
+retrouverons rue des Lombards, au _Pilon d'Or_, chez notre
+venerable ami Planchet.
+
+Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fenetre est
+ouverte, c'est celle d'une chambre de l'entresol.
+
+Un parfum d'epicerie, mele au parfum moins exotique, mais plus
+penetrant, de la fange de la rue monte aux narines du
+mousquetaire.
+
+D'Artagnan, couche sur une immense chaise a dossier plat, les
+jambes, non pas allongees, mais posees sur un escabeau, forme
+l'angle le plus obtus qui se puisse voir.
+
+L'oeil, si fin et si mobile d'habitude, est fixe, presque voile,
+et a pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que l'on
+apercoit derriere la dechirure des cheminees; il y a du bleu tout
+juste ce qu'il en faudrait pour mettre une piece a l'un des sacs
+de lentilles ou de haricots qui forment le principal ameublement
+de la boutique du rez-de-chaussee.
+
+Ainsi etendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale,
+d'Artagnan n'est plus un homme de guerre, d'Artagnan n'est plus un
+officier du palais, c'est un bourgeois croupissant entre le diner
+et le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves
+cerveaux ossifies qui n'ont plus de place pour une seule idee,
+tant la matiere guette avec ferocite aux portes de l'intelligence,
+et surveille la contrebande qui pourrait se faire en introduisant
+dans le crane un symptome de pensee.
+
+Nous avons dit qu'il faisait nuit; les boutiques s'allumaient
+tandis que les fenetres des appartements superieurs se fermaient;
+une patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit
+regulier de son pas.
+
+D'Artagnan continuait a ne rien entendre et a ne rien regarder que
+le coin bleu de son ciel.
+
+A deux pas de lui, tout a fait dans l'ombre, couche sur un sac de
+mais, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son
+menton, regardait d'Artagnan penser, rever ou dormir les yeux
+ouverts.
+
+L'observation durait deja depuis fort longtemps.
+
+Planchet commenca par faire:
+
+-- Hum! hum!
+
+D'Artagnan ne bougea point.
+
+Planchet vit alors qu'il fallait recourir a quelque moyen plus
+efficace: apres mures reflexions, ce qu'il trouva de plus
+ingenieux dans les circonstances presentes, fut de se laisser
+rouler de son sac sur le parquet en murmurant contre lui-meme le
+mot:
+
+-- Imbecile!
+
+Mais, quel que fut le bruit produit par la chute de Planchet,
+d'Artagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu
+bien d'autres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce
+bruit-la.
+
+D'ailleurs, une enorme charrette, chargee de pierres, debouchant
+de la rue Saint-Mederic, absorba dans le bruit de ses roues le
+bruit de la chute de Planchet.
+
+Cependant Planchet crut, en signe d'approbation tacite, le voir
+imperceptiblement sourire au mot imbecile.
+
+Ce qui, l'enhardissant lui fit dire:
+
+-- Est-ce que vous dormez, monsieur d'Artagnan?
+
+-- Non, Planchet, je ne dors _meme_ pas, repondit le mousquetaire.
+
+-- J'ai le desespoir, fit Planchet, d'avoir entendu le mot _meme_.
+
+-- Eh bien! quoi? est-ce que ce mot n'est pas francais, monsieur
+Planchet?
+
+-- Si fait, monsieur d'Artagnan.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! ce mot m'afflige.
+
+-- Developpe-moi ton affliction, Planchet, dit d'Artagnan.
+
+-- Si vous dites que vous ne dormez meme pas, c'est comme si vous
+disiez que vous n'avez meme pas la consolation de dormir. Ou
+mieux, c'est comme si vous disiez en d'autres termes: Planchet, je
+m'ennuie a crever.
+
+-- Planchet, tu sais que je ne m'ennuie jamais.
+
+-- Excepte aujourd'hui et avant-hier.
+
+-- Bah!
+
+-- Monsieur d'Artagnan, voila huit jours que vous etes revenu de
+Fontainebleau; voila huit jours que vous n'avez plus ni vos ordres
+a donner, ni votre compagnie a faire manoeuvrer. Le bruit des
+mousquets, des tambours et de toute la royaute vous manque;
+d'ailleurs, moi qui ai porte le mousquet, je concois cela.
+
+-- Planchet, repondit d'Artagnan, je t'assure que je ne m'ennuie
+pas le moins du monde.
+
+-- Que faites-vous, en ce cas, couche la comme un mort?
+
+-- Mon ami Planchet, il y avait au siege de La Rochelle quand j'y
+etais, quand tu y etais, quand nous y etions enfin, il y avait au
+siege de La Rochelle un Arabe qu'on renommait pour sa facon de
+pointer les couleuvrines. C'etait un garcon d'esprit, quoiqu'il
+fut d'une singuliere couleur, couleur de tes olives. Eh bien! cet
+Arabe, quand il avait mange ou travaille, se couchait comme je
+suis couche en ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles
+magiques dans un grand tube a bout d'ambre; et, si quelque chef,
+venant a passer, lui reprochait de toujours dormir, il repondait
+tranquillement: "Mieux vaut etre assis que debout, couche
+qu'assis, mort que couche."
+
+-- C'etait un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses
+sentences, dit Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il
+coupait les tetes des protestants avec beaucoup de satisfaction.
+
+-- Precisement, et il les embaumait quand elles en valaient la
+peine.
+
+-- Oui, et quand il travaillait a cet embaumement avec toutes ses
+herbes et toutes ses grandes plantes, il avait l'air d'un vannier
+qui fait des corbeilles.
+
+-- Oui, Planchet, oui, c'est bien cela.
+
+-- Oh! moi aussi, j'ai de la memoire.
+
+-- Je n'en doute pas; mais que dis-tu de son raisonnement?
+
+-- Monsieur, je le trouve parfait d'une part, mais stupide de
+l'autre.
+
+-- Devise, Planchet, devise.
+
+-- Eh bien! monsieur, en effet, mieux vaut etre assis que debout,
+c'est constant surtout lorsqu'on est fatigue. Dans certaines
+circonstances -- et Planchet sourit d'un air coquin -- mieux vaut
+etre couche qu'assis. Mais, quant a la derniere proposition: mieux
+vaut etre mort que couche, je declare que je la trouve absurde;
+que ma preference incontestable est pour le lit, et que, si vous
+n'etes point de mon avis, c'est que, comme j'ai l'honneur de vous
+le dire, vous vous ennuyez a crever.
+
+-- Planchet, tu connais M. La Fontaine?
+
+-- Le pharmacien du coin de la rue Saint-Mederic?
+
+-- Non, le fabuliste.
+
+-- Ah! maitre corbeau?
+
+-- Justement; eh bien! je suis comme son lievre.
+
+-- Il a donc un lievre aussi?
+
+-- Il a toutes sortes d'animaux.
+
+-- Eh bien! que fait-il, son lievre?
+
+-- Il songe.
+
+-- Ah! ah!
+
+-- Planchet, je suis comme le lievre de M. La Fontaine, je songe.
+
+-- Vous songez? fit Planchet inquiet.
+
+-- Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser a la
+meditation; tu conviendras de cela, je l'espere.
+
+-- Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.
+
+-- Pardieu! voila qui est recreatif, hein?
+
+-- Il n'en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur
+le derriere, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous
+songeriez encore plus.
+
+-- Ma foi! je ne sais pas, Planchet.
+
+-- Encore, fit l'epicier, si vos songeries etaient du genre de
+celle qui vous a conduit a la restauration du roi Charles II.
+
+Et Planchet fit entendre un petit rire qui n'etait pas sans
+signification.
+
+-- Ah! Planchet, mon ami, dit d'Artagnan, vous devenez ambitieux.
+
+-- Est-ce qu'il n'y aurait pas quelque autre roi a restaurer,
+monsieur d'Artagnan, quelque autre Monck a mettre en boite?
+
+-- Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trones...
+moins bien peut-etre que je ne suis sur cette chaise; mais enfin
+ils y sont.
+
+Et d'Artagnan poussa un soupir.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.
+
+-- Tu es bien bon, Planchet.
+
+-- J'ai un soupcon, Dieu me pardonne.
+
+-- Lequel?
+
+-- Monsieur d'Artagnan, vous maigrissez.
+
+-- Oh! fit d'Artagnan frappant sur son thorax, qui resonna comme
+une cuirasse vide, c'est impossible, Planchet.
+
+-- Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c'est que si vous
+maigrissiez chez moi...
+
+-- Eh bien!
+
+-- Eh bien! je ferais un malheur.
+
+-- Allons, bon!
+
+-- Oui.
+
+-- Que ferais-tu? Voyons.
+
+-- Je trouverais celui qui cause votre chagrin.
+
+-- Voila que j'ai un chagrin, maintenant.
+
+-- Oui, vous en avez un.
+
+-- Non, Planchet, non.
+
+-- Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous
+maigrissez.
+
+-- Je maigris, tu es sur?
+
+-- A vue d'oeil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma
+rapiere, et je m'en vais tout droit couper la gorge a
+M. d'Herblay.
+
+-- Hein! fit d'Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-
+vous la, Planchet? et que fait le nom de M. d'Herblay dans votre
+epicerie?
+
+-- Bon! bon! fachez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous
+voulez; mais, morbleu! je sais ce que je sais.
+
+D'Artagnan s'etait, pendant cette seconde sortie de Planchet,
+place de maniere a ne pas perdre un seul de ses regards, c'est-a-
+dire qu'il s'etait assis, les deux mains appuyees sur ses deux
+genoux, le cou tendu vers le digne epicier.
+
+-- Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu
+proferer un blaspheme de cette force. M. d'Herblay, ton ancien
+chef, mon ami, un homme d'Eglise, un mousquetaire devenu eveque,
+tu leverais l'epee sur lui, Planchet?
+
+-- Je leverais l'epee sur mon pere quand je vous vois dans ces
+etats-la.
+
+-- M. d'Herblay, un gentilhomme!
+
+-- Cela m'est bien egal, a moi, qu'il soit gentilhomme. Il vous
+fait rever noir, voila ce que je sais. Et, de rever noir, on
+maigrit. Malaga! Je ne veux pas que M. d'Artagnan sorte de chez
+moi plus maigre qu'il n'y est entre.
+
+-- Comment me fait-il rever noir? Voyons, explique, explique.
+
+-- Voila trois nuits que vous avez le cauchemar.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous repetez: "Aramis!
+sournois d'Aramis!"
+
+-- Ah! j'ai dit cela? fit d'Artagnan inquiet.
+
+-- Vous l'avez dit, foi de Planchet!
+
+-- Et bien, apres? Tu sais le proverbe, mon ami. "Tout songe est
+mensonge."
+
+-- Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous etes
+sorti, vous n'avez pas manque de me demander au retour: "As-tu vu
+M. d'Herblay?" ou bien encore: "As-tu recu pour moi des lettres de
+M. d'Herblay?"
+
+-- Mais il me semble qu'il est bien naturel que je m'interesse a
+ce cher ami? dit d'Artagnan.
+
+-- D'accord, mais pas au point d'en diminuer.
+
+-- Planchet, j'engraisserai, je t'en donne ma parole d'honneur.
+
+-- Bien! monsieur, je l'accepte; car je sais que, lorsque vous
+donnez votre parole d'honneur, c'est sacre...
+
+-- Je ne reverai plus d'Aramis.
+
+-- Tres bien!
+
+-- Je ne te demanderai plus s'il y a des lettres de M. d'Herblay.
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Mais tu m'expliqueras une chose.
+
+-- Parlez, monsieur.
+
+-- Je suis observateur...
+
+-- Je le sais bien...
+
+-- Et tout a l'heure tu as dit un juron singulier...
+
+-- Oui.
+
+-- Dont tu n'as pas l'habitude.
+
+-- "Malaga!" vous voulez dire?
+
+-- Justement.
+
+-- C'est mon juron depuis que je suis epicier.
+
+-- C'est juste, c'est un nom de raisin sec.
+
+-- C'est mon juron de ferocite; quand une fois j'ai dit "Malaga!"
+je ne suis plus un homme.
+
+-- Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-la.
+
+-- C'est juste, monsieur, on me l'a donne.
+
+Et Planchet, en prononcant ces paroles, cligna de l'oeil avec un
+petit air de finesse qui appela toute l'attention de d'Artagnan.
+
+-- Eh! eh! fit-il.
+
+Planchet repeta:
+
+-- Eh! eh!
+
+-- Tiens! tiens! monsieur Planchet.
+
+-- Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi,
+je ne passe pas ma vie a songer.
+
+-- Tu as tort.
+
+-- Je veux dire a m'ennuyer, monsieur; nous n'avons qu'un faible
+temps a vivre, pourquoi ne pas en profiter?
+
+-- Tu es philosophe epicurien, a ce qu'il parait, Planchet?
+
+-- Pourquoi pas? La main est bonne, on ecrit et l'on pese du sucre
+et des epices; le pied est sur, on danse ou l'on se promene;
+l'estomac a des dents, on devore et l'on digere; le coeur n'est
+pas trop racorni; eh bien! monsieur...
+
+-- Eh bien! quoi, Planchet?
+
+-- Ah! voila!... fit l'epicier en se frottant les mains.
+
+D'Artagnan croisa une jambe sur l'autre.
+
+-- Planchet, mon ami, dit-il, vous m'abrutissez de surprise.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que vous vous revelez a moi sous un jour absolument
+nouveau.
+
+Planchet, flatte au dernier point, continua de se frotter les
+mains a s'enlever l'epiderme.
+
+-- Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis qu'une bete, vous croyez
+que je serai un imbecile?
+
+-- Bien! Planchet, voila un raisonnement.
+
+-- Suivez bien mon idee, monsieur. Je me suis dit, continua
+Planchet, sans plaisir, il n'est pas de bonheur sur la terre.
+
+-- Oh! que c'est bien vrai, ce que tu dis la, Planchet!
+interrompit d'Artagnan.
+
+-- Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n'est pas chose si
+commune, du moins, des consolations.
+
+-- Et tu te consoles?
+
+-- Justement.
+
+-- Explique-moi ta maniere de te consoler.
+
+-- Je mets un bouclier pour aller combattre l'ennui. Je regle mon
+temps de patience, et, a la veille juste du jour ou je sens que je
+vais m'ennuyer, je m'amuse.
+
+-- Ce n'est pas plus difficile que cela?
+
+-- Non.
+
+-- Et tu as trouve cela tout seul?
+
+-- Tout seul.
+
+-- C'est miraculeux.
+
+-- Qu'en dites-vous?
+
+-- Je dis que ta philosophie n'a pas sa pareille au monde.
+
+-- Eh bien! alors, suivez mon exemple.
+
+-- C'est tentant.
+
+-- Faites comme moi.
+
+-- Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les ames n'ont pas la
+meme trempe, et peut-etre que, s'il fallait que je m'amusasse
+comme toi, je m'ennuierais horriblement...
+
+-- Bah! essayez d'abord.
+
+-- Que fais-tu? Voyons.
+
+-- Avez-vous remarque que je m'absente?
+
+-- Oui.
+
+-- D'une certaine facon?
+
+-- Periodiquement.
+
+-- C'est cela, ma foi! Vous l'avez remarque?
+
+-- Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu'on se voit a peu
+pres tous les jours, quand l'un s'absente, celui-la manque a
+l'autre? Est-ce que je ne te manque pas, a toi, quand je suis en
+campagne?
+
+-- Immensement! c'est-a-dire que je suis comme un corps sans ame.
+
+-- Ceci convenu, continuons.
+
+-- A quelle epoque est-ce que je m'absente?
+
+-- Le 15 et le 30 de chaque mois.
+
+-- Et je reste dehors?
+
+-- Tantot deux, tantot trois, tantot quatre jours.
+
+-- Qu'avez-vous cru que j'allais faire?
+
+-- Les recettes.
+
+-- Et, en revenant, vous m'avez trouve le visage?...
+
+-- Fort satisfait.
+
+-- Vous voyez, vous le dites vous-meme, toujours satisfait. Et
+vous avez attribue cette satisfaction?...
+
+-- A ce que ton commerce allait bien; a ce que les achats de riz,
+de pruneaux, de cassonade, de poires tapees et de melasse allaient
+a merveille. Tu as toujours ete fort pittoresque de caractere,
+Planchet; aussi n'ai-je pas ete surpris un instant de te voir
+opter pour l'epicerie, qui est un des commerces les plus varies et
+les plus doux au caractere, en ce qu'on y manie presque toutes
+choses naturelles et parfumees.
+
+-- C'est bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la votre!
+
+-- Comment, j'erre?
+
+-- Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours
+en recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-
+vous pu croire une pareille chose? Oh! oh! oh!
+
+Et Planchet se mit a rire de facon a inspirer a d'Artagnan les
+doutes les plus injurieux sur sa propre intelligence.
+
+-- J'avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas a ta hauteur.
+
+-- Monsieur, c'est vrai.
+
+-- Comment, c'est vrai?
+
+-- Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais
+remarquez bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.
+
+-- Ah! c'est bien heureux!
+
+-- Non, vous etes un homme de genie, vous; et, quand il s'agit de
+guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les
+rois sont bien peu de chose a cote de vous; mais, pour le repos de
+l'ame, les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut
+se dire, ah! monsieur, ne me parlez pas des hommes de genie, ils
+sont leurs propres bourreaux.
+
+-- Bon! Planchet, dit d'Artagnan petillant de curiosite, voila que
+tu m'interesses au plus haut point.
+
+-- Vous vous ennuyez deja moins que tout a l'heure, n'est-ce pas?
+
+-- Je ne m'ennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je
+m'amuse davantage.
+
+-- Allons donc! bon commencement! Je vous guerirai.
+
+-- Je ne demande pas mieux.
+
+-- Voulez-vous que j'essaie?
+
+-- A l'instant.
+
+-- Soit! Avez-vous ici des chevaux?
+
+-- Oui: dix, vingt, trente.
+
+-- Il n'en est pas besoin de tant que cela; deux, voila tout.
+
+-- Ils sont a ta disposition, Planchet.
+
+-- Bon! je vous emmene.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Demain.
+
+-- Ou?
+
+-- Ah! vous en demandez trop.
+
+-- Cependant tu m'avoueras qu'il est important que je sache ou je
+vais.
+
+-- Aimez-vous la campagne?
+
+-- Mediocrement, Planchet.
+
+-- Alors vous aimez la ville?
+
+-- C'est selon.
+
+-- Eh bien! je vous mene dans un endroit moitie ville moitie
+campagne.
+
+-- Bon!
+
+-- Dans un endroit ou vous vous amuserez, j'en suis sur.
+
+-- A merveille!
+
+-- Et, miracle, dans un endroit d'ou vous revenez pour vous y etre
+ennuye.
+
+-- Moi?
+
+-- Mortellement!
+
+-- C'est donc a Fontainebleau que tu vas?
+
+-- A Fontainebleau, juste!
+
+-- Tu vas a Fontainebleau, toi?
+
+-- J'y vais.
+
+-- Et que vas-tu faire a Fontainebleau, Bon Dieu?
+
+Planchet repondit a d'Artagnan par un clignement d'yeux plein de
+malice.
+
+-- Tu as quelque terre par la, scelerat!
+
+-- Oh! une misere, une bicoque.
+
+-- Je t'y prends.
+
+-- Mais c'est gentil, parole d'honneur!
+
+-- Je vais a la campagne de Planchet! s'ecria d'Artagnan.
+
+-- Quand vous voudrez.
+
+-- N'avons-nous pas dit demain?
+
+-- Demain, soit; et puis, d'ailleurs, demain, c'est le 14, c'est-
+a-dire la veille du jour ou j'ai peur de m'ennuyer, ainsi donc,
+c'est convenu.
+
+-- Convenu.
+
+-- Vous me pretez un de vos chevaux?
+
+-- Le meilleur.
+
+-- Non, je prefere le plus doux; je n'ai jamais ete excellent
+cavalier, vous le savez, et, dans l'epicerie, je me suis encore
+rouille; et puis...
+
+-- Et puis quoi?
+
+-- Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d'oeil, et puis je
+ne veux pas me fatiguer.
+
+-- Et pourquoi? se hasarda a demander d'Artagnan.
+
+-- Parce que je ne m'amuserais plus, repondit Planchet.
+
+Et la-dessus il se leva de dessus son sac de mais en s'etirant et
+en faisant craquer tous ses os, les uns apres les autres avec une
+sorte d'harmonie.
+
+-- Planchet! Planchet! s'ecria d'Artagnan, je declare qu'il n'est
+point sur la terre de sybarite qui puisse vous etre compare. Ah!
+Planchet, on voit bien que nous n'avons pas encore mange l'un pres
+de l'autre un tonneau de sel.
+
+-- Et pourquoi cela, monsieur?
+
+-- Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d'Artagnan, et
+que, decidement, j'en reviens a croire definitivement ce que
+j'avais pense un instant le jour ou, a Boulogne, tu as etrangle,
+ou peu s'en faut, Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, c'est
+que tu es un homme de ressource.
+
+Planchet se mit a rire d'un rire plein de fatuite, donna le
+bonsoir au mousquetaire, et descendit dans son arriere-boutique,
+qui lui servait de chambre a coucher.
+
+D'Artagnan reprit sa premiere position sur sa chaise, et son
+front, deride un instant, devint plus pensif que jamais.
+
+Il avait deja oublie les folies et les reves de Planchet.
+
+"Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses pensees,
+interrompues par cet agreable colloque auquel nous venons de faire
+participer le public; oui, tout est la:
+
+"1 deg. savoir ce que Baisemeaux voulait a Aramis;
+
+"2 deg. savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles;
+
+"3 deg. savoir ou est Porthos.
+
+"Sous ces trois points git le mystere.
+
+"Or, continua d'Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien,
+ayons recours a notre pauvre intelligence. On fait ce qu'on peut,
+mordioux! ou malaga! comme dit Planchet."
+
+
+Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux
+
+
+D'Artagnan, fidele a son plan, alla des le lendemain matin rendre
+visite a M. de Baisemeaux.
+
+C'etait jour de proprete a la Bastille: les canons etaient
+brosses, fourbis, les escaliers grattes; les porte-clefs
+semblaient occupes du soin de polir leurs clefs elles-memes.
+
+Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs
+cours, sous pretexte qu'ils etaient assez propres.
+
+Le commandant Baisemeaux recut d'Artagnan d'une facon plus que
+polie; mais il fut avec lui d'une reserve tellement serree, que
+toute la finesse de d'Artagnan ne lui tira pas une syllabe.
+
+Plus il se retenait dans ses limites, plus la defiance de
+d'Artagnan croissait.
+
+Ce dernier crut meme remarquer que le commandant agissait en vertu
+d'une recommandation recente.
+
+Baisemeaux n'avait pas ete au Palais-Royal, avec d'Artagnan,
+l'homme froid et impenetrable que celui-ci trouva dans le
+Baisemeaux de la Bastille.
+
+Quand d'Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si
+pressantes d'argent qui avaient amene Baisemeaux a la recherche
+d'Aramis et le rendaient expansif malgre tout ce soir-la,
+Baisemeaux pretexta des ordres a donner dans la prison meme, et
+laissa d'Artagnan se morfondre si longtemps a l'attendre, que
+notre mousquetaire, certain de ne point obtenir un mot de plus,
+partit de la Bastille sans que Baisemeaux fut revenu de son
+inspection.
+
+Mais il avait un soupcon, d'Artagnan, et, une fois le soupcon
+eveille, l'esprit de d'Artagnan ne dormait plus.
+
+Il etait aux hommes ce que le chat est aux quadrupedes, l'embleme
+de l'inquietude a la fois et de l'impatience.
+
+Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie
+qui se balance a tout souffle d'air. Un chat qui guette est mort
+devant son poste d'observation, et ni la faim ni la soif ne savent
+le tirer de sa meditation.
+
+D'Artagnan, qui brulait d'impatience, secoua tout a coup ce
+sentiment comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose
+qu'on lui cachait etait precisement celle qu'il importait de
+savoir.
+
+En consequence, il reflechit que Baisemeaux ne manquerait pas de
+faire prevenir Aramis, si Aramis lui avait donne une
+recommandation quelconque. C'est ce qui arriva.
+
+Baisemeaux avait a peine eu le temps materiel de revenir du
+donjon, que d'Artagnan s'etait mis en embuscade pres de la rue du
+Petit-Musc, de facon a voir tous ceux qui sortiraient de la
+Bastille.
+
+Apres une heure de station a la _Herse-d'Or_, sous l'auvent ou
+l'on prenait un peu d'ombre, d'Artagnan vit sortir un soldat de
+garde.
+
+Or, c'etait le meilleur indice qu'il put desirer. Tout gardien ou
+porte-clefs a ses jours de sortie et meme ses heures a la
+Bastille, puisque tous sont astreints a n'avoir ni femme ni
+logement dans le chateau; ils peuvent donc sortir sans exciter la
+curiosite.
+
+Mais un soldat caserne est renferme pour vingt-quatre heures
+lorsqu'il est de garde, on le sait bien, et d'Artagnan le savait
+mieux que personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de
+service que pour un ordre expres et presse.
+
+Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement,
+lentement, comme un heureux mortel a qui, au lieu d'une faction
+devant un insipide corps de garde, ou sur un bastion non moins
+ennuyeux, arrive la bonne aubaine d'une liberte jointe a une
+promenade, ces deux plaisirs comptant comme service. Il se dirigea
+vers le faubourg Saint-Antoine, humant l'air, le soleil, et
+regardant les femmes.
+
+D'Artagnan le suivit de loin. Il n'avait pas encore fixe ses idees
+la-dessus.
+
+"Il faut tout d'abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce
+drole. Un homme vu est un homme juge."
+
+D'Artagnan doubla le pas, et, ce qui n'etait pas bien difficile,
+devanca le soldat.
+
+Non seulement il vit sa figure, qui etait assez intelligente et
+resolue, mais encore il vit son nez, qui etait un peu rouge.
+
+"Le drole aime l'eau-de-vie", se dit-il.
+
+En meme temps qu'il voyait le nez rouge, il voyait dans la
+ceinture du soldat un papier blanc.
+
+"Bon! il a une lettre, ajouta d'Artagnan. Or, un soldat se trouve
+trop joyeux d'etre choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il
+ne vend pas le message."
+
+Comme d'Artagnan se rongeait les poings, le soldat avancait
+toujours dans le faubourg Saint-Antoine.
+
+"Il va certainement a Saint-Mande, se dit-il, et je ne saurai pas
+ce qu'il y a dans la lettre..."
+
+C'etait a en perdre la tete.
+
+"Si j'etais en uniforme, se dit d'Artagnan, je ferais prendre le
+drole et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me
+preterait la main. Mais du diable si je dis mon nom pour un fait
+de ce genre. Le faire boire, il se defiera et puis il me
+grisera... Mordioux! je n'ai plus d'esprit, et c'en est fait de
+moi. Attaquer ce malheureux, le faire degainer, le tuer pour sa
+lettre. Bon, s'il s'agissait d'une lettre de reine a un lord, ou
+d'une lettre de cardinal a une reine. Mais, mon Dieu, quelles
+pietres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet avec
+M. Colbert! La vie d'un homme pour cela, oh! non, pas meme dix
+ecus."
+
+Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et
+moustaches, il apercut un petit groupe d'archers et un
+commissaire.
+
+Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se debattait du
+meilleur coeur.
+
+Les archers lui avaient dechire ses habits, et on le trainait. Il
+demandait qu'on le conduisit avec egards, se pretendant
+gentilhomme et soldat.
+
+Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria:
+
+-- Soldat, a moi!
+
+Le soldat marcha du meme pas vers celui qui l'interpellait, et la
+foule le suivit.
+
+Une idee vint alors a d'Artagnan.
+
+C'etait la premiere: on verra qu'elle n'etait pas mauvaise.
+
+Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu'il venait d'etre
+pris dans une maison comme voleur, tandis qu'il n'etait qu'un
+amant, le soldat le plaignait et lui donnait des consolations et
+des conseils avec cette gravite que le soldat francais met au
+service de son amour-propre et de l'esprit de corps. D'Artagnan se
+glissa derriere le soldat presse par la foule, et lui tira
+nettement et promptement le papier de la ceinture.
+
+Comme, a ce moment, le gentilhomme dechire tiraillait ce soldat,
+comme le commissaire tiraillait le gentilhomme, d'Artagnan put
+operer sa capture sans le moindre inconvenient.
+
+Il se mit a dix pas derriere un pilier de maison, et lut sur
+l'adresse:
+
+"A M. du Vallon, chez M. Fouquet, a Saint-Mande."
+
+-- Bon, dit-il.
+
+Et il decacheta sans dechirer, puis il tira le papier plie en
+quatre, qui contenait seulement ces mots:
+
+"Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire a M. d'Herblay qu'il
+est venu a la Bastille et qu'il a questionne.
+
+"Votre devoue,
+
+"De Baisemeaux."
+
+-- Eh bien! a la bonne heure, s'ecria d'Artagnan, voila qui est
+parfaitement limpide. Porthos en est.
+
+Sur de ce qu'il voulait savoir:
+
+"Mordioux! pensa le mousquetaire, voila un pauvre diable de soldat
+a qui cet enrage sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma
+supercherie... S'il rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au
+fait, je n'ai pas besoin de cette lettre; quand l'oeuf est avale,
+a quoi bon les coquilles?"
+
+D'Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu
+le soldat et continuaient d'emmener leur prisonnier.
+
+Celui-ci restait environne de la foule et continuait ses
+doleances.
+
+D'Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans
+que personne le vit, puis il s'eloigna rapidement. Le soldat
+reprenait sa route vers Saint-Mande, pensant beaucoup a ce
+gentilhomme qui avait implore sa protection.
+
+Tout a coup il pensa un peu a sa lettre, et, regardant sa
+ceinture, il la vit depouillee. Son cri d'effroi fit plaisir a
+d'Artagnan.
+
+Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse,
+et enfin, derriere lui, a vingt pas, il apercut la bienheureuse
+enveloppe. Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.
+
+L'enveloppe etait bien un peu poudreuse, un peu froissee, mais
+enfin la lettre etait retrouvee.
+
+D'Artagnan vit que le cachet brise occupait beaucoup le soldat. Le
+brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier
+dans sa ceinture.
+
+"Va, dit d'Artagnan, j'ai le temps desormais; precede-moi. Il
+parait qu'Aramis n'est pas a Paris, puisque Baisemeaux ecrit a
+Porthos. Ce cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer
+avec lui!" dit le Gascon.
+
+Et, reglant son pas sur celui du soldat, il se promit d'arriver un
+quart d'heure apres lui chez M. Fouquet.
+
+
+Chapitre CXLII -- Ou le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
+rien perdu de sa force
+
+
+D'Artagnan avait, selon son habitude, calcule que chaque heure
+vaut soixante minutes et chaque minute soixante secondes.
+
+Grace a ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il
+arriva devant la porte du surintendant au moment meme ou le soldat
+en sortait la ceinture vide.
+
+D'Artagnan se presenta a la porte, qu'un concierge, brode sur
+toutes les coutures, lui tint entrouverte.
+
+D'Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n'y
+avait pas moyen. Il se nomma.
+
+Malgre cette concession, qui devait lever toute difficulte,
+d'Artagnan le pensait du moins, le concierge hesita; cependant, a
+ce titre repete pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi,
+le concierge, sans livrer tout a fait passage, cessa de le barrer
+completement.
+
+D'Artagnan comprit qu'une formidable consigne avait ete donnee.
+
+Il se decida donc a mentir, ce qui, d'ailleurs, ne lui coutait
+point par trop, quand il voyait par-dela le mensonge le salut de
+l'Etat, ou meme purement et simplement son interet personnel.
+
+Il ajouta donc, aux declarations deja faites par lui, que le
+soldat qui venait d'apporter une lettre a M. du Vallon n'etait
+autre que son messager, et que cette lettre avait pour but
+d'annoncer son arrivee, a lui.
+
+Des lors, nul ne s'opposa plus a l'entree de d'Artagnan, et
+d'Artagnan entra.
+
+Un valet voulut l'accompagner, mais il repondit qu'il etait
+inutile de prendre cette peine a son endroit, attendu qu'il savait
+parfaitement ou se tenait M. du Vallon.
+
+Il n'y avait rien a repondre a un homme si completement instruit.
+
+On laissa faire d'Artagnan.
+
+Perrons, salons, jardins, tout fut passe en revue par le
+mousquetaire. Il marcha un quart d'heure dans cette maison plus
+que royale, qui comptait autant de merveilles que de meubles,
+autant de serviteurs que de colonnes et de portes.
+
+"Decidement, se dit-il, cette maison n'a d'autres limites que les
+limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de
+s'en retourner a Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?"
+
+Enfin, il arriva dans une partie reculee du chateau, ceinte d'un
+mur de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de
+plantes grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme
+des fruits.
+
+De distance en distance, sur le mur d'enceinte, s'elevaient des
+statues dans des poses timides ou mysterieuses. C'etaient des
+vestales cachees sous le peplum aux grands plis; des veilleurs
+agiles enfermes dans leurs voiles de marbre et couvant le palais
+de leurs furtifs regards.
+
+Un Hermes, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes eployees,
+une Nuit tout arrosee de pavots, dominaient les jardins et les
+batiments qu'on entrevoyait derriere les arbres; toutes ces
+statues se profilaient en blanc sur les hauts cypres, qui
+dardaient leurs cimes noires vers le ciel.
+
+Autour de ces cypres s'etaient enroules des rosiers seculaires,
+qui attachaient leurs anneaux fleuris a chaque fourche des
+branches et semaient sur les ramures inferieures et sur les
+statues des pluies de fleurs embaumees.
+
+Ces enchantements parurent au mousquetaire l'effort supreme de
+l'esprit humain. Il etait dans une disposition d'esprit a
+poetiser. L'idee que Porthos habitait un pareil Eden lui donna de
+Porthos une idee plus haute, tant il est vrai que les esprits les
+plus eleves ne sont point exempts de l'influence de l'entourage.
+
+D'Artagnan trouva la porte; a la porte, une espece de ressort
+qu'il decouvrit et qu'il fit jouer. La porte s'ouvrit.
+
+D'Artagnan entra, referma la porte et penetra dans un pavillon
+bati en rotonde, et dans lequel on n'entendait d'autre bruit que
+celui des cascades et des chants d'oiseaux.
+
+A la porte du pavillon, il rencontra un laquais.
+
+-- C'est ici, dit sans hesitation d'Artagnan, que demeure M. le
+baron du Vallon, n'est-ce pas.
+
+-- Oui, monsieur, repondit le laquais.
+
+-- Prevenez-le que M. le chevalier d'Artagnan, capitaine aux
+mousquetaires de Sa Majeste, l'attend.
+
+D'Artagnan fut introduit dans un salon.
+
+D'Artagnan ne demeura pas longtemps dans l'attente: un pas bien
+connu ebranla le parquet de la salle voisine, une porte s'ouvrit
+ou plutot s'enfonca, et Porthos vint se jeter dans les bras de son
+ami avec une sorte d'embarras qui ne lui allait pas mal.
+
+-- Vous ici? s'ecria-t-il.
+
+-- Et vous? repliqua d'Artagnan. Ah! sournois!
+
+-- Oui, dit Porthos en souriant d'un sourire embarrasse, oui, vous
+me trouvez chez M. Fouquet, et cela vous etonne un peu, n'est-ce
+pas?
+
+-- Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet?
+M. Fouquet a bon nombre d'amis, surtout parmi les hommes d'esprit.
+
+Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui.
+
+-- Puis, ajouta-t-il, vous m'avez vu a Belle-Ile.
+
+-- Raison de plus pour que je sois porte a croire que vous etes
+des amis de M. Fouquet.
+
+-- Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain
+embarras.
+
+-- Ah! mon ami, dit d'Artagnan, que vous etes coupable envers moi!
+
+-- Comment cela? s'ecria Porthos.
+
+-- Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui
+des fortifications de Belle-Ile, et vous ne m'en avertissez pas.
+
+Porthos rougit.
+
+-- Il y a plus, continua d'Artagnan, vous me voyez la-bas; vous
+savez que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi,
+jaloux de connaitre quel est l'homme de merite qui accomplit une
+oeuvre dont on lui fait les plus magnifiques recits, vous ne
+devinez pas que le roi m'a envoye pour savoir quel etait cet
+homme?
+
+-- Comment! le roi vous avait envoye pour savoir...
+
+-- Pardieu! Mais ne parlons plus de cela.
+
+-- Corne de boeuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en; ainsi,
+le roi savait que l'on fortifiait Belle-Ile?
+
+-- Bon! est-ce que le roi ne sait pas tout?
+
+-- Mais il ne savait pas qui le fortifiait?
+
+-- Non; seulement, il se doutait, d'apres ce qu'on lui avait dit
+des travaux, que c'etait un illustre homme de guerre.
+
+-- Diable! dit Porthos, si j'avais su cela.
+
+-- Vous ne vous seriez pas sauve de Vannes, n'est-ce pas?
+
+-- Non. Qu'avez-vous dit quand vous ne m'avez plus trouve?
+
+-- Mon cher, j'ai reflechi.
+
+-- Ah! oui, vous reflechissez, vous... Et a quoi cela vous a-t-il
+mene de reflechir?
+
+-- A deviner toute la verite.
+
+-- Ah! vous avez devine?
+
+-- Oui.
+
+-- Qu'avez-vous devine? Voyons, dit Porthos en s'accommodant dans
+un fauteuil et prenant des airs de sphinx.
+
+-- J'ai devine, d'abord, que vous fortifiiez Belle-Ile.
+
+-- Ah! cela n'etait pas bien difficile, vous m'avez vu a l'oeuvre.
+
+-- Attendez donc; mais j'ai devine encore quelque chose, c'est que
+vous fortifiiez Belle-Ile par ordre de M. Fouquet.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Ce n'est pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne
+m'arrete pas en route.
+
+-- Ce cher d'Artagnan!
+
+-- J'ai devine que M. Fouquet voulait garder le secret le plus
+profond sur ces fortifications.
+
+-- C'etait son intention, en effet, a ce que je crois, dit
+Porthos.
+
+-- Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret?
+
+-- Dame! pour que la chose ne fut pas sue, dit Porthos.
+
+-- D'abord. Mais ce desir etait soumis a l'idee d'une
+galanterie...
+
+-- En effet, dit Porthos, j'ai entendu dire que M. Fouquet etait
+fort galant.
+
+-- A l'idee d'une galanterie qu'il voulait faire au roi.
+
+-- Oh! oh!
+
+-- Cela vous etonne?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous ne saviez pas cela?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien! je le sais, moi.
+
+-- Vous etes donc sorcier.
+
+-- Pas le moins du monde.
+
+-- Comment le savez-vous, alors?
+
+-- Ah! voila! par un moyen bien simple! j'ai entendu M. Fouquet le
+dire lui-meme au roi.
+
+-- Lui dire quoi?
+
+-- Qu'il avait fait fortifier Belle-Ile a son intention, et qu'il
+lui faisait cadeau de Belle-Ile.
+
+-- Ah! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi?
+
+-- En toutes lettres. Il a meme ajoute: "Belle-Ile a ete fortifiee
+par un ingenieur de mes amis, homme de beaucoup de merite, que je
+demanderai la permission de presenter au roi." -- "Son nom?" a
+demande le roi. "Le baron du Vallon", a repondu M. Fouquet. "C'est
+bien, a repondu le roi, vous me le presenterez."
+
+-- Le roi a repondu cela?
+
+-- Foi de d'Artagnan!
+
+-- Oh! oh! fit Porthos. Mais pourquoi ne m'a-t-on pas presente,
+alors?
+
+-- Ne vous a-t-on point parle de cette presentation?
+
+-- Si fait, mais je l'attends toujours.
+
+-- Soyez tranquille, elle viendra.
+
+-- Hum! hum! grogna Porthos.
+
+D'Artagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la
+conversation:
+
+-- Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me
+semble? demanda-t-il.
+
+-- J'ai toujours aime l'isolement. Je suis melancolique, repondit
+Porthos avec un soupir.
+
+-- Tiens! c'est etrange, fit d'Artagnan, je n'avais pas remarque
+cela.
+
+-- C'est depuis que je me livre a l'etude, dit Porthos d'un air
+soucieux.
+
+-- Mais les travaux de l'esprit n'ont pas nui a la sante du corps,
+j'espere?
+
+-- Oh! nullement.
+
+-- Les forces vont toujours bien?
+
+-- Trop bien, mon ami, trop bien.
+
+-- C'est que j'avais entendu dire que, dans les premiers jours de
+votre arrivee...
+
+-- Oui, je ne pouvais plus remuer, n'est-ce pas?
+
+-- Comment, fit d'Artagnan avec un sourire, et a propos de quoi ne
+pouviez-vous plus remuer?
+
+Porthos comprit qu'il avait dit une betise et voulut se reprendre.
+
+-- Oui, je suis venu de Belle-Ile ici sur de mauvais chevaux, dit-
+il, et cela m'avait fatigue.
+
+-- Cela ne m'etonne plus, que, moi qui venais derriere vous, j'en
+aie trouve sept ou huit de creves sur la route.
+
+-- Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos.
+
+-- De sorte que vous etiez moulu?
+
+-- La graisse m'a fondu, et cette fonte m'a rendu malade.
+
+-- Ah! pauvre Porthos!... Et Aramis, comment a-t-il ete pour vous
+dans tout cela?
+
+-- Tres bien... Il m'a fait soigner par le propre medecin de
+M. Fouquet. Mais figurez-vous qu'au bout de huit jours je ne
+respirais plus.
+
+-- Comment cela?
+
+-- La chambre etait trop petite: j'absorbais trop d'air.
+
+-- Vraiment?
+
+-- A ce que l'on m'a dit, du moins... Et l'on m'a transporte dans
+un autre logement.
+
+-- Ou vous respiriez, cette fois?
+
+-- Plus librement, oui; mais pas d'exercice, rien a faire. Le
+medecin pretendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire,
+je me sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance a un
+grave accident.
+
+-- A quel accident?
+
+-- Imaginez-vous, cher ami, que je me revoltai contre les
+ordonnances de cet imbecile de medecin et que je resolus de
+sortir, que cela lui convint ou ne lui convint pas. En
+consequence, j'ordonnai au valet qui me servait d'apporter mes
+habits.
+
+-- Vous etiez donc tout nu, mon pauvre Porthos?
+
+-- Non pas, j'avais une magnifique robe de chambre, au contraire.
+Le laquais obeit; je me revetis de mes habits, qui etaient devenus
+trop larges; mais, chose etrange, mes pieds etaient devenus trop
+larges, eux.
+
+-- Oui, j'entends bien.
+
+-- Et mes bottes etaient devenues trop etroites.
+
+-- Vos pieds etaient restes enfles.
+
+-- Tiens! vous avez devine.
+
+-- Parbleu! Et c'est la l'accident dont vous me vouliez
+entretenir?
+
+-- Ah bien! oui! Je ne fis pas la meme reflexion que vous. Je me
+dis: "Puisque mes pieds ont entre dix fois dans mes bottes, il n'y
+a aucune raison pour qu'ils n'y entrent pas une onzieme."
+
+-- Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire,
+vous manquiez de logique.
+
+-- Bref, j'etais donc place en face d'une cloison; j'essayais de
+mettre ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec
+le jarret, faisant des efforts inouis, quand, tout a coup, les
+deux oreilles de mes bottes demeurerent dans mes mains; mon pied
+partit comme une catapulte.
+
+-- Catapulte! Comme vous etes fort sur les fortifications, cher
+Porthos!
+
+-- Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la
+cloison, qu'il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson,
+j'avais demoli le temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de
+porcelaines, de vases de fleurs, de tapisseries, de batons de
+rideaux, c'est inoui.
+
+-- Vraiment!
+
+-- Sans compter que de l'autre cote de la cloison etait une
+etagere chargee de porcelaines.
+
+-- Que vous renversates?
+
+-- Que je lancai a l'autre bout de l'autre chambre.
+
+Porthos se mit a rire.
+
+-- En verite, comme vous dites, c'est inoui!
+
+Et d'Artagnan se mit a rire comme Porthos.
+
+Porthos, aussitot, se mit a rire plus fort que d'Artagnan.
+
+-- Je cassai, dit Porthos d'une voix entrecoupee par cette
+hilarite croissante, pour plus de trois mille francs de
+porcelaines, oh! oh! oh!...
+
+-- Bon! dit d'Artagnan.
+
+-- J'ecrasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh!
+oh!...
+
+-- Excellent!
+
+-- Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tete et qui
+fut brise en mille morceaux, oh! oh! oh!...
+
+-- Sur la tete? dit d'Artagnan, qui se tenait les cotes.
+
+-- En plein!
+
+-- Mais vous eutes la tete cassee?
+
+-- Non, puisque je vous dis, au contraire, que c'est le lustre qui
+se brisa comme verre qu'il etait.
+
+-- Ah! le lustre etait de verre?
+
+-- De verre de Venise; une curiosite, mon cher, un morceau qui
+n'avait pas son pareil, une piece qui pesait deux cents livres.
+
+-- Et qui vous tomba sur la tete?
+
+-- Sur... la... tete!... Figurez-vous un globe de cristal tout
+dore, tout incruste en bas, des parfums qui brulaient en haut, des
+becs qui jetaient de la flamme lorsqu'ils etaient allumes.
+
+-- Bien entendu; mais ils ne l'etaient pas?
+
+-- Heureusement, j'eusse ete incendie.
+
+-- Et vous n'avez ete qu'aplati?
+
+-- Non.
+
+-- Comment, non.
+
+-- Non, le lustre m'est tombe sur le crane. Nous avons la, a ce
+qu'il parait, sur le sommet de la tete, une croute excessivement
+solide.
+
+-- Qui vous a dit cela, Porthos?
+
+-- Le medecin. Une maniere de dome qui supporterait Notre-Dame de
+Paris.
+
+-- Bah!
+
+-- Oui, il parait que nous avons le crane ainsi fait.
+
+-- Parlez pour vous, cher ami; c'est votre crane a vous qui est
+fait ainsi et non celui des autres.
+
+-- C'est possible, dit Porthos avec fatuite; tant il y a que, lors
+de la chute du lustre sur ce dome que nous avons au sommet de la
+tete, ce fut un bruit pareil a la detonation d'un canon; le
+cristal fut brise et je tombai tout inonde.
+
+-- De sang, pauvre Porthos!
+
+-- Non, de parfums qui sentaient comme des cremes; c'etait
+excellent, mais cela sentait trop bon, je fus comme etourdi de
+cette bonne odeur; vous avez eprouve cela quelquefois, n'est-ce
+pas, d'Artagnan?
+
+-- Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous
+futes renverse du choc et abasourdi de l'odeur.
+
+-- Mais ce qu'il y a de particulier, et le medecin m'a affirme,
+sur son honneur, qu'il n'avait jamais rien vu de pareil...
+
+-- Vous eutes au moins une bosse? interrompit d'Artagnan.
+
+-- J'en eus cinq.
+
+-- Pourquoi cinq?
+
+-- Attendez: le lustre avait, a son extremite inferieure, cinq
+ornements dores extremement aigus.
+
+-- Aie!
+
+-- Ces cinq ornements penetrerent dans mes cheveux, que je porte
+fort epais, comme vous voyez.
+
+-- Heureusement.
+
+-- Et s'imprimerent dans ma peau. Mais, voyez la singularite, ces
+choses-la n'arrivent qu'a moi! Au lieu de faire des creux, ils
+firent des bosses. Le medecin n'a jamais pu m'expliquer cela d'une
+maniere satisfaisante.
+
+-- Eh bien! je vais vous l'expliquer, moi.
+
+-- Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce
+qui etait chez lui le signe de l'attention portee au plus haut
+degre.
+
+-- Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau a de hautes
+etudes, a des calculs importants, la tete a profite; de sorte que
+vous avez maintenant une tete trop pleine de science.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- J'en suis sur. Il en resulte qu'au lieu de rien laisser
+penetrer d'etranger dans l'interieur de la tete, votre boite
+osseuse, qui est deja trop pleine, profite des ouvertures qui s'y
+font pour laisser echapper ce trop-plein.
+
+-- Ah! fit Porthos, a qui cette explication paraissait plus claire
+que celle du medecin.
+
+-- Les cinq protuberances causees par les cinq ornements du lustre
+furent certainement des amas scientifiques, amenes exterieurement
+par la force des choses.
+
+-- En effet, dit Porthos, et la preuve, c'est que cela me faisait
+plus de mal dehors que dedans. Je vous avouerai meme que, quand je
+mettais mon chapeau sur ma tete, en l'enfoncant du poing avec
+cette energie gracieuse que nous possedons, nous autres
+gentilshommes d'epee, eh bien! si mon coup de poing n'etait pas
+parfaitement mesure, je ressentais des douleurs extremes.
+
+-- Porthos, je vous crois.
+
+-- Aussi, mon bon ami, dit le geant, M. Fouquet se decida-t-il,
+voyant le peu de solidite de la maison, a me donner un autre
+logis. On me mit en consequence ici.
+
+-- C'est le parc reserve, n'est-ce pas?
+
+-- Oui.
+
+-- Celui des rendez-vous? celui qui est si celebre dans les
+histoires mysterieuses du surintendant?
+
+-- Je ne sais pas: je n'y ai eu ni rendez-vous ni histoires
+mysterieuses; mais on m'autorise a y exercer mes muscles, et je
+profite de la permission en deracinant des arbres.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Pour m'entretenir la main, et puis pour y prendre des nids
+d'oiseaux: je trouve cela plus commode que de monter dessus.
+
+-- Vous etes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.
+
+-- Oui, j'aime les petits oeufs; je les aime infiniment plus que
+les gros. Vous n'avez point idee comme c'est delicat, une omelette
+de quatre ou cinq cents oeufs de verdier, de pinson, de sansonnet,
+de merle et de grive.
+
+-- Mais cinq cents oeufs, c'est monstrueux!
+
+-- Cela tient dans un saladier, dit Porthos.
+
+D'Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s'il le voyait pour
+la premiere fois.
+
+Quant a Porthos, il s'epanouit joyeusement sous le regard de son
+ami.
+
+Ils demeurerent quelques instants ainsi, d'Artagnan regardant,
+Porthos s'epanouissant.
+
+D'Artagnan cherchait evidemment a donner un nouveau tour a la
+conversation.
+
+-- Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il
+enfin, sans doute lorsqu'il eut trouve ce qu'il cherchait.
+
+-- Pas toujours.
+
+-- Je concois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que
+ferez vous?
+
+-- Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma
+derniere bosse ait disparu pour me presenter au roi, qui ne peut
+pas souffrir les bosses, a ce qu'on m'a dit.
+
+-- Aramis est donc toujours a Paris?
+
+-- Non.
+
+-- Et ou est-il?
+
+-- A Fontainebleau.
+
+-- Seul?
+
+-- Avec M. Fouquet.
+
+-- Tres bien. Mais savez-vous une chose?
+
+-- Non. Dites-la-moi et je la saurai.
+
+-- C'est que je crois qu'Aramis vous oublie.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- La-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait
+sauter les vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu'il y a ballet tous
+les soirs, la-bas?
+
+-- Diable! diable!
+
+-- Je vous declare donc que votre cher Aramis vous oublie.
+
+-- Cela se pourrait bien, et je l'ai pense parfois.
+
+-- A moins qu'il ne vous trahisse, le sournois!
+
+-- Oh!
+
+-- Vous le savez, c'est un fin renard, qu'Aramis.
+
+-- Oui, mais me trahir...
+
+-- Ecoutez; d'abord, il vous sequestre.
+
+-- Comment, il me sequestre! Je suis sequestre, moi?
+
+-- Pardieu!
+
+-- Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?
+
+-- Rien de plus facile. Sortez-vous?
+
+-- Jamais.
+
+-- Montez-vous a cheval?
+
+-- Jamais.
+
+-- Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu'a vous?
+
+-- Jamais.
+
+-- Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter a cheval,
+ne jamais voir ses amis, cela s'appelle etre sequestre.
+
+-- Et pourquoi Aramis me sequestrerait-il? demanda Porthos.
+
+-- Voyons, dit d'Artagnan, soyez franc, Porthos.
+
+-- Comme l'or.
+
+-- C'est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-
+Ile, n'est-ce pas?
+
+Porthos rougit.
+
+-- Oui, dit-il, mais voila tout ce qu'il a fait.
+
+-- Justement, et mon avis est que ce n'est pas une tres grande
+affaire.
+
+-- C'est le mien aussi.
+
+-- Bien; je suis enchante que nous soyons du meme avis.
+
+-- Il n'est meme jamais venu a Belle-Ile, dit Porthos.
+
+-- Vous voyez bien.
+
+-- C'est moi qui allais a Vannes, comme vous avez pu le voir.
+
+-- Dites comme je l'ai vu. Eh bien! voila justement l'affaire, mon
+cher Porthos, Aramis, qui n'a fait que les plans, voudrait passer
+pour l'ingenieur; tandis que, vous qui avez bati pierre a pierre
+la muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous
+releguer au rang de constructeur.
+
+-- De constructeur, c'est-a-dire de macon?
+
+-- De macon, c'est cela.
+
+-- De gacheur de mortier?
+
+-- Justement.
+
+-- De manoeuvre?
+
+-- Vous y etes.
+
+-- Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans,
+a ce qu'il parait?
+
+-- Ce n'est pas le tout: il vous en croit cinquante.
+
+-- J'aurais bien voulu le voir a la besogne.
+
+-- Oui.
+
+-- Un gaillard qui a la goutte.
+
+-- Oui.
+
+-- La gravelle.
+
+-- Oui.
+
+-- A qui il manque trois dents.
+
+-- Quatre.
+
+-- Tandis que moi, regardez!
+
+Et Porthos, ecartant ses grosses levres, exhiba deux rangees de
+dents un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi
+dures et aussi saines que l'ivoire.
+
+-- Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d'Artagnan, combien le
+roi tient aux dents. Les votres me decident; je vous presenterai
+au roi.
+
+-- Vous?
+
+-- Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour
+qu'Aramis?
+
+-- Oh! non.
+
+-- Croyez-vous que j'aie la moindre pretention sur les
+fortifications de Belle-Ile?
+
+-- Oh! certes non.
+
+-- C'est donc votre interet seul qui peut me faire agir.
+
+-- Je n'en doute pas.
+
+-- Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, c'est que,
+lorsqu'il y a quelque chose de desagreable a lui dire, c'est moi
+qui m'en charge.
+
+-- Mais, cher ami, si vous me presentez...
+
+-- Apres?
+
+-- Aramis se fachera.
+
+-- Contre moi?
+
+-- Non, contre moi.
+
+-- Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous presente,
+puisque vous deviez etre presente, c'est la meme chose.
+
+-- On devait me faire faire des habits.
+
+-- Les votres sont splendides.
+
+-- Oh! ceux que j'avais commandes etaient bien plus beaux.
+
+-- Prenez garde, le roi aime la simplicite.
+
+-- Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir
+parti?
+
+-- Etes-vous donc prisonnier sur parole?
+
+-- Non, pas tout a fait. Mais je lui avais promis de ne pas
+m'eloigner sans le prevenir.
+
+-- Attendez, nous allons revenir a cela. Avez-vous quelque chose a
+faire ici?
+
+-- Moi? Rien de bien important, du moins.
+
+-- A moins cependant que vous ne soyez l'intermediaire d'Aramis
+pour quelque chose de grave.
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Ce que je vous en dis, vous comprenez, c'est par interet pour
+vous. Je suppose, par exemple, que vous etes charge d'envoyer a
+Aramis des messages, des lettres.
+
+-- Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.
+
+-- Ou cela?
+
+-- A Fontainebleau.
+
+-- Et avez-vous de ces lettres?
+
+-- Mais...
+
+-- Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?
+
+-- Je viens justement d'en recevoir une.
+
+-- Interessante?
+
+-- Je le suppose.
+
+-- Vous ne les lisez donc pas?
+
+-- Je ne suis pas curieux.
+
+Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos
+n'avait pas lue, mais que d'Artagnan avait lue, lui.
+
+-- Savez-vous ce qu'il faut faire? dit d'Artagnan.
+
+-- Parbleu! ce que je fais toujours, l'envoyer.
+
+-- Non pas.
+
+-- Comment cela, la garder?
+
+-- Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre etait
+importante.
+
+-- Tres importante.
+
+-- Eh bien! il faut la porter vous-meme a Fontainebleau.
+
+-- A Aramis.
+
+-- Oui.
+
+-- C'est juste.
+
+-- Et puisque le roi y est...
+
+-- Vous profiterez de cela?...
+
+-- Je profiterai de cela pour vous presenter au roi.
+
+-- Ah! corne de boeuf! d'Artagnan, il n'y a en verite que vous
+pour trouver des expedients.
+
+-- Donc, au lieu d'envoyer a notre ami des messages plus ou moins
+fideles, c'est nous-memes qui lui portons la lettre.
+
+-- Je n'y avais meme pas songe, c'est bien simple cependant.
+
+-- C'est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous
+partions tout de suite.
+
+-- En effet, dit Porthos, plus tot nous partirons, moins la lettre
+d'Aramis eprouvera de retard.
+
+-- Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la
+logique seconde l'imagination.
+
+-- Vous trouvez? dit Porthos.
+
+-- C'est le resultat des etudes solides, repondit d'Artagnan.
+Allons, venez.
+
+-- Mais, dit Porthos, ma promesse a M. Fouquet?
+
+-- Laquelle?
+
+-- De ne point quitter Saint-Mande sans le prevenir?
+
+-- Ah! mon cher Porthos, dit d'Artagnan, que vous etes jeune!
+
+-- Comment cela!
+
+-- Vous arrivez a Fontainebleau, n'est-ce pas?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous y trouverez M. Fouquet?
+
+-- Oui.
+
+-- Chez le roi probablement?
+
+-- Chez le roi, repeta majestueusement Porthos.
+
+-- Et vous l'abordez en lui disant: "Monsieur Fouquet, j'ai
+l'honneur de vous prevenir que je viens de quitter Saint-Mande."
+
+-- Et, dit Porthos avec la meme majeste, me voyant a Fontainebleau
+chez le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens.
+
+-- Mon cher Porthos, j'ouvrais la bouche pour vous le dire; vous
+me devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous
+etes! l'age n'a pas mordu sur vous.
+
+-- Pas trop.
+
+-- Alors tout est dit.
+
+-- Je crois que oui.
+
+-- Vous n'avez plus de scrupules?
+
+-- Je crois que non.
+
+-- Alors je vous emmene.
+
+-- Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.
+
+-- Vous avez des chevaux ici?
+
+-- J'en ai cinq.
+
+-- Que vous avez fait venir de Pierrefonds?
+
+-- Que M. Fouquet m'a donnes.
+
+-- Mon cher Porthos, nous n'avons pas besoin de cinq chevaux pour
+deux; d'ailleurs, j'en ai deja trois a Paris, cela ferait huit; ce
+serait trop.
+
+-- Ce ne serait pas trop si j'avais mes gens ici; mais, helas! je
+ne les ai pas.
+
+-- Vous regrettez vos gens?
+
+-- Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.
+
+-- Excellent coeur! dit d'Artagnan; mais, croyez-moi, laissez vos
+chevaux ici comme vous avez laisse Mousqueton la-bas.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que, plus tard...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! plus tard, peut-etre sera-t-il bien que M. Fouquet ne
+vous ait rien donne du tout.
+
+-- Je ne comprends pas, dit Porthos.
+
+-- Il est inutile que vous compreniez.
+
+-- Cependant...
+
+-- Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.
+
+-- C'est de la politique, je parie.
+
+-- Et de la plus subtile.
+
+Porthos baissa la tete sur ce mot de politique; puis, apres un
+moment de reverie, il ajouta:
+
+-- Je vous avouerai, d'Artagnan, que je ne suis pas politique.
+
+-- Je le sais, pardieu! bien.
+
+-- Oh! nul ne sait cela; vous me l'avez dit vous-meme, vous, le
+brave des braves.
+
+-- Que vous ai-je dit, Porthos?
+
+-- Que l'on avait ses jours. Vous me l'avez dit et je l'ai
+eprouve. Il y a des jours ou l'on eprouve moins de plaisir que
+dans d'autres a recevoir des coups d'epee.
+
+-- C'est ma pensee.
+
+-- C'est la mienne aussi, quoique je ne croie guere aux coups qui
+tuent.
+
+-- Diable! vous avez tue, cependant?
+
+-- Oui, mais je n'ai jamais ete tue.
+
+-- La raison est bonne.
+
+-- Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d'une epee ou de
+la balle d'un fusil.
+
+-- Alors, vous n'avez peur de rien?... Ah! de l'eau, peut-etre?
+
+-- Non, je nage comme une loutre.
+
+-- De la fievre quartaine?
+
+-- Je ne l'ai jamais eue, et ne crois point l'avoir jamais; mais
+je vous avouerai une chose...
+
+Et Porthos baissa la voix.
+
+-- Laquelle? demanda d'Artagnan en se mettant au diapason de
+Porthos.
+
+-- Je vous avouerai, repeta Porthos, que j'ai une horrible peur de
+la politique.
+
+-- Ah! bah! s'ecria d'Artagnan.
+
+-- Tout beau! dit Porthos d'une voix de stentor. J'ai vu Son
+Eminence M. le cardinal de Richelieu et Son Eminence M. le
+cardinal de Mazarin; l'un avait une politique rouge, l'autre une
+politique noire. Je n'ai jamais ete beaucoup plus content de l'une
+que de l'autre: la premiere a fait couper le cou a
+M. de Marcillac, a M. de Thou, a M. de Cinq-Mars, a M. de Chalais,
+a M. de Boutteville, a M. de Montmorency; la seconde a fait
+echarper une foule de frondeurs, dont nous etions, mon cher.
+
+-- Dont, au contraire, nous n'etions pas, dit d'Artagnan.
+
+-- Oh! si fait; car si je degainais pour le cardinal moi, je
+frappais pour le roi.
+
+-- Cher Porthos!
+
+-- J'acheve. Ma peur de la politique est donc telle, que, s'il y a
+de la politique la-dessous, j'aime mieux retourner a Pierrefonds.
+
+-- Vous auriez raison, si cela etait; mais avec moi, cher Porthos,
+jamais de politique, c'est net. Vous avez travaille a fortifier
+Belle-Ile; le roi a voulu savoir le nom de l'habile ingenieur qui
+avait fait les travaux; vous etes timide comme tous les hommes
+d'un vrai merite; peut-etre Aramis veut-il vous mettre sous le
+boisseau. Moi, je vous prends; moi, je vous declare; moi, je vous
+produis; le roi vous recompense et voila toute ma politique.
+
+-- C'est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main a
+d'Artagnan.
+
+Mais d'Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu'une
+fois emprisonnee entre les cinq doigts du baron, une main
+ordinaire n'en sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas
+la main, mais le poing a son ami. Porthos ne s'en apercut meme
+pas. Apres quoi ils sortirent tous deux de Saint-Mande.
+
+Les gardiens chuchoterent bien un peu et se dirent a l'oreille
+quelques paroles que d'Artagnan comprit, mais qu'il se garda bien
+de faire comprendre a Porthos.
+
+"Notre ami, dit-il, etait bel et bien prisonnier d'Aramis. Voyons
+ce qu'il va resulter de la mise en liberte de ce conspirateur."
+
+
+Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage
+
+
+D'Artagnan et Porthos revinrent a pied comme d'Artagnan etait
+venu.
+
+Lorsque d'Artagnan, entrant le premier dans la boutique du _Pilon
+d'Or_, eut annonce a Planchet que M. du Vallon serait un des
+voyageurs privilegies; lorsque Porthos, en entrant dans la
+boutique, eu fait cliqueter avec son plumet les chandelles de bois
+suspendues a l'auvent, quelque chose comme un pressentiment
+douloureux troubla la joie que Planchet se promettait pour le
+lendemain.
+
+Mais c'etait un coeur d'or que notre epicier, relique precieuse du
+bon temps, qui est toujours et a toujours ete pour ceux qui
+vieillissent le temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont
+jeunes la vieillesse de leurs ancetres.
+
+Planchet, malgre ce fremissement interieur aussitot reprime que
+ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre
+cordialite.
+
+Porthos, un peu roide d'abord, a cause de la distance sociale qui
+existait a cette epoque entre un baron et un epicier, Porthos
+finit par s'humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir
+et de prevenances.
+
+Il fut surtout sensible a la liberte qui lui fut donnee ou plutot
+offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits
+secs et confits, dans les sacs d'amandes et de noisettes, dans les
+tiroirs pleins de sucrerie.
+
+Aussi, malgre les invitations que lui fit Planchet de monter a
+l'entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soiree
+qu'il avait a passer chez Planchet, la boutique, ou ses doigts
+rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.
+
+Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes
+de la Touraine, devinrent pour Porthos l'objet d'une distraction
+qu'il savoura pendant cinq heures sans interruption.
+
+Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux,
+dont les debris jonchaient le plancher et criaient sous les
+semelles de ceux qui allaient et venaient; Porthos egrenait dans
+ses levres, d'un seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux
+violettes couleurs, dont une demi-livre passait ainsi d'un seul
+coup de sa bouche dans son estomac.
+
+Dans un coin du magasin, les garcons, tapis avec epouvante,
+s'entre regardaient sans oser se parler.
+
+Ils ignoraient Porthos, ils ne l'avaient jamais vu. La race de ces
+Titans qui avaient porte les dernieres cuirasses d'Hugues Capet,
+de Philippe-Auguste et de Francois Ier commencait a disparaitre.
+Ils se demandaient donc mentalement si ce n'etait point la l'ogre
+des contes de fees, qui allait faire disparaitre dans son
+insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela
+sans operer le moindre demenagement des tonnes et des caisses.
+
+Croquant, machant, cassant, grignotant, sucant et avalant, Porthos
+disait de temps en temps a l'epicier:
+
+-- Vous avez la un joli commerce, ami Planchet.
+
+-- Il n'en aura bientot plus si cela continue, grommela le premier
+garcon, qui avait parole de Planchet pour lui succeder.
+
+Et, dans son desespoir, il s'approcha de Porthos, qui tenait toute
+la place du passage qui conduisait de l'arriere-boutique a la
+boutique. Il esperait que Porthos se leverait, et que ce mouvement
+le distrairait de ses idees devorantes.
+
+-- Que desirez-vous, mon ami? demanda Porthos d'un air affable.
+
+-- Je desirerais passer, monsieur, si cela ne vous genait pas
+trop.
+
+-- C'est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gene pas du tout.
+
+Et en meme temps il prit le garcon par la ceinture, l'enleva de
+terre, et le posa doucement de l'autre cote.
+
+Le tout en souriant toujours avec le meme air affable.
+
+Les jambes manquerent au garcon epouvante au moment ou Porthos le
+posait a terre, si bien qu'il tomba le derriere sur des lieges.
+
+Cependant, voyant la douceur de ce geant, il se hasarda de
+nouveau.
+
+-- Ah! monsieur, dit-il, prenez garde.
+
+-- A quoi, mon ami? demanda Porthos.
+
+-- Vous allez vous mettre le feu dans le corps.
+
+-- Comment cela, mon bon ami? fit Porthos.
+
+-- Ce sont tous aliments qui echauffent, monsieur.
+
+-- Lesquels?
+
+-- Les raisins, les noisettes, les amandes.
+
+-- Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins
+echauffent...
+
+-- C'est incontestable, monsieur.
+
+-- Le miel rafraichit.
+
+Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans
+lequel plongeait la spatule a l'aide de laquelle on le sert aux
+pratiques, Porthos en avala une bonne demi-livre.
+
+-- Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l'eau maintenant.
+
+-- Dans un seau, monsieur? demanda naivement le garcon.
+
+-- Non, dans une carafe; une carafe suffira, repondit Porthos avec
+bonhomie.
+
+Et, portant la carafe a sa bouche, comme un sonneur fait de sa
+trompe, il vida la carafe d'un seul coup.
+
+Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent
+aux fibres de la propriete et de l'amour-propre.
+
+Cependant, hote digne de l'hospitalite antique, il feignait de
+causer tres attentivement avec d'Artagnan, et lui repetait sans
+cesse:
+
+-- Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur!
+
+-- A quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; j'ai
+appetit.
+
+Le premier garcon joignit les mains.
+
+Les deux autres se coulerent sous les comptoirs, craignant que
+Porthos ne sentit la chair fraiche.
+
+-- Nous prendrons seulement ici un leger gouter, dit d'Artagnan,
+et, une fois a la campagne de Planchet, nous souperons.
+
+-- Ah! c'est a votre campagne que nous allons Planchet? dit
+Porthos. Tant mieux.
+
+-- Vous me comblez, monsieur le baron.
+
+_Monsieur le baron_ fit grand effet sur les garcons, qui virent
+un homme de la plus haute qualite dans un appetit de cette espece.
+
+D'ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n'avaient entendu
+dire qu'un ogre eut ete appele _monsieur le baron_.
+
+-- Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment
+Porthos.
+
+Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits anises dans la
+vaste poche de son pourpoint.
+
+-- Ma boutique est sauvee, s'ecria Planchet.
+
+-- Oui, comme le fromage, dit le premier garcon.
+
+-- Quel fromage?
+
+-- Ce fromage de Hollande dans lequel etait entre un rat et dont
+nous ne trouvames plus que la croute.
+
+Planchet regarda sa boutique, et, a la vue de ce qui avait echappe
+a la dent de Porthos, il trouva la comparaison exageree.
+
+Le premier garcon s'apercut de ce qui se passait dans l'esprit de
+son maitre.
+
+-- Gare au retour! lui dit-il.
+
+-- Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant
+l'entresol, ou l'on venait d'annoncer que la collation etait
+servie.
+
+"Helas!" pensa l'epicier en adressant a d'Artagnan un regard plein
+de prieres, que celui-ci comprit a moitie.
+
+Apres la collation, on se mit en route.
+
+Il etait tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers
+six heures, arriverent sur le pave de Fontainebleau.
+
+La route s'etait faite gaiement. Porthos prenait gout a la societe
+de Planchet, parce que celui-ci lui temoignait beaucoup de respect
+et l'entretenait avec amour de ses pres, de ses bois et de ses
+garennes.
+
+Porthos avait les gouts et l'orgueil du proprietaire.
+
+D'Artagnan, lorsqu'il eut vu aux prises les deux compagnons, prit
+les bas-cotes de la route, et, laissant la bride flotter sur le
+cou de sa monture, il s'isola du monde entier comme de Porthos et
+de Planchet.
+
+La lune glissait doucement a travers le feuillage bleuatre de la
+foret. Les senteurs de la plaine montaient, embaumees, aux narines
+des chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.
+
+Porthos et Planchet se mirent a parler foins.
+
+Planchet avoua a Porthos que, dans l'age mur de sa vie, il avait,
+en effet, neglige l'agriculture pour le commerce, mais que son
+enfance s'etait ecoulee en Picardie, dans les belles luzernes qui
+lui montaient jusqu'aux genoux et sous les pommiers verts aux
+pommes rouges; aussi s'etait-il jure, aussitot sa fortune faite,
+de retourner a la nature, et de finir ses jours comme il les avait
+commences, le plus pres possible de la terre, ou tous les hommes
+s'en vont.
+
+-- Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre
+retraite est proche?
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.
+
+-- Mais oui, repondit Planchet, on boulotte.
+
+-- Voyons, combien ambitionnez-vous et a quel chiffre comptez-vous
+vous retirer?
+
+-- Monsieur, dit Planchet sans repondre a la question, si
+interessante qu'elle fut, monsieur, une chose me fait beaucoup de
+peine.
+
+-- Quelle chose? demanda Porthos en regardant derriere lui comme
+pour chercher cette chose qui inquietait Planchet et l'en
+delivrer.
+
+-- Autrefois, dit l'epicier, vous m'appeliez Planchet tout court
+et vous m'eussiez dit: "Combien ambitionnes-tu, Planchet, et a
+quel chiffre comptes-tu te retirer?"
+
+-- Certainement, certainement, autrefois j'eusse dit cela,
+repliqua l'honnete Porthos avec un embarras plein de delicatesse;
+mais autrefois...
+
+-- Autrefois, j'etais le laquais de M. d'Artagnan, n'est-ce pas
+cela que vous voulez dire?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien! si je ne suis plus tout a fait son laquais, je suis
+encore son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-la...
+
+-- Eh bien! Planchet?
+
+-- Depuis ce temps-la, j'ai eu l'honneur d'etre son associe.
+
+-- Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d'Artagnan s'est mis dans
+l'epicerie?
+
+-- Non, non, dit d'Artagnan, que ces paroles tirerent de sa
+reverie et qui mit son esprit a la conversation avec l'habilete et
+la rapidite qui distinguaient chaque operation de son esprit et de
+son corps. Ce n'est pas d'Artagnan qui s'est mis dans l'epicerie,
+c'est Planchet qui s'est mis dans la politique. Voila!
+
+-- Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction a la fois, nous
+avons fait ensemble une petite operation qui m'a rapporte, a moi,
+cent mille livres, a M. d'Artagnan deux cent mille.
+
+-- Oh! oh! fit Porthos avec admiration.
+
+-- En sorte, monsieur le baron, continua l'epicier, que je vous
+prie de nouveau de m'appeler Planchet comme par le passe et de me
+tutoyer toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me
+procurera.
+
+-- Je le veux, s'il en est ainsi, mon cher Planchet, repliqua
+Porthos.
+
+Et, comme il se trouvait pres de Planchet, il leva la main pour
+lui frapper sur l'epaule en signe de cordiale amitie.
+
+Mais un mouvement providentiel du cheval derangea le geste du
+cavalier, de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de
+Planchet.
+
+L'animal plia les reins.
+
+D'Artagnan se mit a rire et a penser tout haut.
+
+-- Prends garde, Planchet; car, si Porthos t'aime trop, il te
+caressera, et, s'il te caresse, il t'aplatira: Porthos est
+toujours tres fort, vois-tu.
+
+-- Oh! dit Planchet, Mousqueton n'en est pas mort, et cependant
+M. le baron l'aime bien.
+
+-- Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanement
+cabrer les trois chevaux, et je disais encore ce matin a
+d'Artagnan combien je le regrettais: mais, dis-moi, Planchet?
+
+-- Merci, monsieur le baron, merci.
+
+-- Brave garcon, va! Combien as-tu d'arpents de parc, toi?
+
+-- De parc?
+
+-- Oui. Nous compterons les pres ensuite, puis les bois apres.
+
+-- Ou cela, monsieur.
+
+-- A ton chateau.
+
+-- Mais, monsieur le baron, je n'ai ni chateau, ni parc, ni pres,
+ni bois.
+
+-- Qu'as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une
+campagne, alors?
+
+-- Je n'ai point dit une campagne, monsieur le baron, repliqua
+Planchet un peu humilie, mais un simple pied-a-terre.
+
+-- Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te reserves.
+
+-- Non, monsieur le baron, je dis la bonne verite: j'ai deux
+chambres d'amis, voila tout.
+
+-- Mais alors, dans quoi se promenent-ils, tes amis?
+
+-- D'abord, dans la foret du roi, qui est fort belle.
+
+-- Le fait est que la foret est belle, dit Porthos, presque aussi
+belle que ma foret du Berri.
+
+Planchet ouvrit de grands yeux.
+
+-- Vous avez une foret dans le genre de la foret de Fontainebleau,
+monsieur le baron? balbutia-t-il.
+
+-- Oui, j'en ai meme deux; mais celle du Berri est ma favorite.
+
+-- Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.
+
+-- Mais, d'abord, parce que je n'en connais pas la fin; et,
+ensuite, parce qu'elle est pleine de braconniers.
+
+-- Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre
+cette foret si agreable?
+
+-- En ce qu'ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce
+qui, en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la
+guerre.
+
+On en etait a ce moment de la conversation, lorsque Planchet,
+levant le nez, apercut les premieres maisons de Fontainebleau qui
+se dessinaient en vigueur sur le ciel, tandis qu'au-dessus de la
+masse compacte et informe s'elancaient les toits aigus du chateau,
+dont les ardoises reluisaient a la lune comme les ecailles d'un
+immense poisson.
+
+-- Messieurs, dit Planchet, j'ai l'honneur de vous annoncer que
+nous sommes arrives a Fontainebleau.
+
+
+Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet
+
+
+Les cavaliers leverent la tete et virent que l'honnete Planchet
+disait l'exacte verite.
+
+Dix minutes apres, ils etaient dans la rue de Lyon, de l'autre
+cote de l'Auberge du _Beau-Paon_.
+
+Une grande haie de sureaux touffus, d'aubepines et de houblons
+formait une cloture impenetrable et noire, derriere laquelle
+s'elevait une maison blanche a large toit de tuiles.
+
+Deux fenetres de cette maison donnaient sur la rue.
+
+Toutes deux etaient sombres.
+
+Entre les deux, une petite porte surmontee d'un auvent soutenu par
+des pilastres y donnait entree.
+
+On arrivait a cette porte par un seuil eleve.
+
+Planchet mit pied a terre comme s'il allait frapper a cette porte;
+puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha
+environ trente pas encore.
+
+Ses deux compagnons le suivirent.
+
+Alors il arriva devant une porte charretiere a claire-voie situee
+trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule cloture
+de cette porte, il poussa l'un des battants.
+
+Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une
+petite cour entouree de fumier, dont la bonne odeur decelait une
+etable toute voisine.
+
+-- Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant a son tour pied
+a terre, et je me croirais, en verite dans mes vacheries de
+Pierrefonds.
+
+-- Je n'ai qu'une vache, se hata de dire modestement Planchet.
+
+-- Et moi, j'en ai trente, dit Porthos, ou plutot je ne sais pas
+le nombre de mes vaches.
+
+Les deux cavaliers etaient entres, Planchet referma la porte
+derriere eux.
+
+Pendant ce temps, d'Artagnan, qui avait mis pied a terre avec sa
+legerete habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un
+Parisien qui voit de la verdure, il arrachait un brin de
+chevrefeuille d'une main, une eglantine de l'autre.
+
+Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des
+perches et mangeait ou plutot broutait cosses et fruits.
+
+Planchet s'occupa aussitot de reveiller, dans ses appentis, une
+maniere de paysan, vieux et casse, qui couchait sur des mousses
+couvertes d'une souquenille.
+
+Ce paysan, reconnaissant Planchet, l'appela _notre maitre_, a la
+grande satisfaction de l'epicier.
+
+-- Mettez les chevaux au ratelier, mon vieux, et bonne pitance,
+dit Planchet.
+
+-- Oh! oui-da! les belles betes, dit le paysan; oh! il faut
+qu'elles en crevent!
+
+-- Doucement, doucement, l'ami, dit d'Artagnan; peste! comme nous
+y allons: l'avoine et la botte de paille, rien de plus.
+
+-- Et de l'eau blanche pour ma monture a moi, dit Porthos, car
+elle a bien chaud, ce me semble.
+
+-- Oh! ne craignez rien, messieurs, repondit Planchet, le pere
+Celestin est un vieux gendarme d'Ivry. Il connait l'ecurie; venez
+a la maison, venez.
+
+Il attira les deux amis par une allee fort couverte qui traversait
+un potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait a
+un petit jardin derriere lequel s'elevait la maison, dont on avait
+deja vu la principale facade du cote de la rue.
+
+A mesure que l'on approchait, on pouvait distinguer, par deux
+fenetres ouvertes au rez-de-chaussee et qui donnaient acces a la
+chambre, l'interieur, le _penetral_ de Planchet.
+
+Cette chambre, doucement eclairee par une lampe placee sur la
+table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la
+tranquillite, de l'aisance et du bonheur.
+
+Partout ou tombait la paillette de lumiere detachee du centre
+lumineux sur une faience ancienne, sur un meuble luisant de
+proprete, sur une arme pendue a la tapisserie, la pure clarte
+trouvait un pur reflet, et la goutte de feu venait dormir sur la
+chose agreable a l'oeil.
+
+Cette lampe, qui eclairait la chambre, tandis que le feuillage des
+jasmins et des aristoloches tombait de l'encadrement des fenetres,
+illuminait splendidement une nappe damassee blanche comme un
+quartier de neige.
+
+Deux couverts etaient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait
+ses rubis dans le cristal a facettes de la longue bouteille, et un
+grand pot de faience bleue, a couvercle d'argent, contenait un
+cidre ecumeux.
+
+Pres de la table, dans un fauteuil a large dossier, dormait une
+femme de trente ans, au visage epanoui par la sante et la
+fraicheur.
+
+Et, sur les genoux de cette fraiche creature, un gros chat doux,
+pelotonnant son corps sur ses pattes pliees, faisait entendre le
+ronflement caracteristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie,
+dans les moeurs felines: "Je suis parfaitement heureux."
+
+Les deux amis s'arreterent devant cette fenetre, tout ebahis de
+surprise.
+
+Planchet, en voyant leur etonnement, fut emu d'une douce joie.
+
+-- Ah! coquin de Planchet! dit d'Artagnan, je comprends tes
+absences.
+
+-- Oh! oh! voila du linge bien blanc, dit a son tour Porthos d'une
+voix de tonnerre.
+
+Au bruit de cette voix, le chat s'enfuit, la menagere se reveilla
+en sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les
+deux compagnons dans la chambre ou etait dresse le couvert.
+
+-- Permettez-moi, dit-il, ma chere, de vous presenter M. le
+chevalier d'Artagnan, mon protecteur.
+
+D'Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les
+memes manieres chevaleresques qu'il eut pris celle de Madame.
+
+-- M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta
+Planchet.
+
+Porthos fit un salut dont Anne d'Autriche se fut declaree
+satisfaite, sous peine d'etre bien exigeante.
+
+Alors, ce fut au tour de Planchet.
+
+Il embrassa bien franchement la dame, apres toutefois avoir fait
+un signe qui semblait demander la permission a d'Artagnan et a
+Porthos.
+
+Permission qui lui fut accordee, bien entendu.
+
+D'Artagnan fit un compliment a Planchet.
+
+-- Voila, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.
+
+-- Monsieur, repondit Planchet en riant, la vie est un capital que
+l'homme doit placer le plus ingenieusement qu'il lui est
+possible...
+
+-- Et tu en retires de gros interets, dit Porthos en riant comme
+un tonnerre.
+
+Planchet revint a sa menagere.
+
+-- Ma chere amie, dit-il, vous voyez la les deux hommes qui ont
+conduit une partie de mon existence. Je vous les ai nommes bien
+des fois tous les deux.
+
+-- Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des
+plus prononces.
+
+-- Madame est Hollandaise? demanda d'Artagnan.
+
+Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d'Artagnan, qui
+remarquait tout.
+
+-- Je suis Anversoise, repondit la dame.
+
+-- Et elle s'appelle dame Gechter, dit Planchet.
+
+-- Vous n'appelez point ainsi madame, dit d'Artagnan.
+
+-- Pourquoi cela? demanda Planchet.
+
+-- Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous
+l'appelleriez.
+
+-- Non, je l'appelle Truechen.
+
+-- Charmant nom, dit Porthos.
+
+-- Truechen, dit Planchet, m'est arrivee de Flandre avec sa vertu
+et deux mille florins. Elle fuyait un mari facheux qui la battait.
+En ma qualite de Picard, j'ai toujours aime les Artesiennes. De
+l'Artois a la Flandre, il n'y a qu'un pas. Elle vint pleurer chez
+son parrain, mon predecesseur de la rue des Lombards; elle placa
+chez moi ses deux milles florins que j'ai fait fructifier, et qui
+lui en rapportent dix mille.
+
+-- Bravo, Planchet!
+
+-- Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande
+a une servante et au pere Celestin; elle me file toutes mes
+chemises, elle me tricote tous mes bas d'hiver elle ne me voit que
+tous les quinze jours, et elle veut bien se trouver heureuse.
+
+-- Heureuse che suis effectivement... dit Truechen avec abandon.
+
+Porthos frisa l'autre hemisphere de sa moustache.
+
+"Diable! diable! pensa d'Artagnan, est-ce que Porthos aurait des
+intentions?..."
+
+En attendant, Truechen, comprenant de quoi il etait question, avait
+excite sa cuisiniere, ajoute deux couverts, et charge la table de
+mets exquis, qui font d'un souper un repas, et d'un repas un
+festin.
+
+Beurre frais, boeuf sale, anchois et thon, toute l'epicerie de
+Planchet.
+
+Poulets, legumes, salade, poisson d'etang, poisson de riviere,
+gibier de foret, toutes les ressources de la province.
+
+De plus, Planchet revenait du cellier, charge de dix bouteilles
+dont le verre disparaissait sous une epaisse couche de poudre
+grise.
+
+Cet aspect rejouit le coeur de Porthos.
+
+-- J'ai faim, dit-il.
+
+Et il s'assit pres de dame Truechen avec un regard assassin.
+
+D'Artagnan s'assit de l'autre cote.
+
+Planchet, discretement et joyeusement, se placa en face.
+
+-- Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Truechen
+quitte souvent la table; elle surveille vos chambres a coucher.
+
+En effet, la menagere faisait de nombreux voyages, et l'on
+entendait au premier etage gemir les bois de lit et crier des
+roulettes sur le carreau.
+
+Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos
+surtout.
+
+C'etait merveille que de les voir.
+
+Les dix bouteilles etaient dix ombres lorsque Truechen redescendit
+avec du fromage.
+
+D'Artagnan avait conserve toute sa dignite.
+
+Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.
+
+On chantait bataille, on parla chansons.
+
+D'Artagnan conseilla un nouveau voyage a la cave, et, comme
+Planchet ne marchait pas avec toute la regularite du _scavant
+fantassin_, le capitaine des mousquetaires proposa de
+l'accompagner.
+
+Ils partirent donc en fredonnant des chansons a faire peur aux
+diables les plus flamands.
+
+Truechen demeura a table pres de Porthos.
+
+Tandis que les deux gourmets choisissaient derriere les falourdes,
+on entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le
+vide, deux levres sur une joue.
+
+"Porthos se sera cru a La Rochelle", pensa d'Artagnan.
+
+Ils remonterent charges de bouteilles.
+
+Planchet n'y voyait plus, tant il chantait.
+
+D'Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche
+de Truechen etait plus rouge que la droite.
+
+Or, Porthos souriait a la gauche de Truechen, et frisait, de ses
+deux mains, les deux cotes de ses moustaches a la fois.
+
+Truechen souriait aussi au magnifique seigneur.
+
+Le vin petillant d'Anjou fit des trois hommes trois diables
+d'abord, trois soliveaux ensuite.
+
+D'Artagnan n'eut que la force de prendre un bougeoir pour eclairer
+a Planchet son propre escalier.
+
+Planchet traina Porthos, que poussait Truechen, fort joviale aussi
+de son cote.
+
+Ce fut d'Artagnan qui trouva les chambres et decouvrit les lits.
+Porthos se plongea dans le sien, deshabille par son ami le
+mousquetaire.
+
+D'Artagnan se jeta sur le sien en disant:
+
+-- Mordioux! j'avais cependant jure de ne plus toucher a ce vin
+jaune qui sent la pierre a fusil. Fi! si les mousquetaires
+voyaient leur capitaine dans un pareil etat!
+
+Et, tirant les rideaux du lit:
+
+-- Heureusement qu'ils ne me verront pas, ajouta-t-il.
+
+Planchet fut enleve dans les bras de Truechen, qui le deshabilla et
+ferma rideaux et portes.
+
+-- C'est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses
+jambes qui passerent a travers le bois du lit, ce qui produisit un
+ecroulement enorme auquel nul ne prit garde, tant on s'etait
+diverti a la campagne de Planchet.
+
+Tout le monde ronflait a deux heures de l'apres minuit.
+
+
+Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet
+
+
+Le lendemain trouva les trois heros dormant du meilleur coeur.
+
+Truechen avait ferme les volets en femme qui craint, pour des yeux
+alourdis, la premiere visite du soleil levant.
+
+Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le
+baldaquin de Planchet, quand d'Artagnan, reveille le premier, par
+un rayon indiscret qui percait les fenetres, sauta a bas du lit,
+comme pour arriver le premier a l'assaut.
+
+Il prit d'assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.
+
+Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il etalait
+fierement dans l'obscurite son torse gigantesque, et son poing
+gonfle pendait hors du lit sur le tapis de pieds.
+
+D'Artagnan reveilla Porthos, qui frotta ses yeux d'assez bonne
+grace.
+
+Pendant ce temps, Planchet s'habillait et venait recevoir, aux
+portes de leurs chambres, ses deux hotes vacillants encore de la
+veille.
+
+Bien qu'il fut encore matin, toute la maison etait deja sur pied.
+La cuisiniere massacrait sans pitie dans la basse-cour, et le pere
+Celestin cueillait des cerises dans le jardin.
+
+Porthos, tout guilleret, tendit une main a Planchet, et d'Artagnan
+demanda la permission d'embrasser Mme Truechen.
+
+Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s'approcha de
+Porthos, auquel la meme faveur fut accordee.
+
+Porthos embrassa Mme Truechen avec un gros soupir.
+
+Alors Planchet prit les deux amis par la main.
+
+-- Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous
+sommes entres ici comme dans un four, et nous n'avons rien pu
+voir; mais au jour, tout change d'aspect et vous serez contents.
+
+-- Commencons par la vue, dit d'Artagnan, la vue me charme avant
+toutes choses; j'ai toujours habite des maisons royales, et les
+princes ne savent pas trop mal choisir leurs points de vue.
+
+-- Moi, dit Porthos, j'ai toujours tenu a la vue. Dans mon chateau
+de Pierrefonds, j'ai fait percer quatre allees qui aboutissent a
+une perspective variee.
+
+-- Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.
+
+Et il conduisit les deux hotes a une fenetre.
+
+-- Ah! oui, c'est la rue de Lyon, dit d'Artagnan.
+
+-- Oui. J'ai deux fenetres par ici, vue insignifiante; on apercoit
+cette auberge, toujours remuante et bruyante; c'est un voisinage
+desagreable. J'avais quatre fenetres par ici, je n'en ai conserve
+que deux.
+
+-- Passons, dit d'Artagnan.
+
+Ils rentrerent dans un corridor conduisant aux chambres, et
+Planchet poussa les volets.
+
+-- Tiens, tiens! dit Porthos, qu'est-ce que cela, la-bas?
+
+-- La foret, dit Planchet. C'est l'horizon, toujours une ligne
+epaisse, qui est jaunatre au printemps, verte l'ete, rouge
+l'automne et blanche l'hiver.
+
+-- Tres bien; mais c'est un rideau qui empeche de voir plus loin.
+
+-- Oui, dit Planchet; mais, d'ici la, on voit...
+
+-- Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... qu'est-ce que j'y
+remarque?... Des croix, des pierres.
+
+-- Ah ca! mais c'est le cimetiere! s'ecria d'Artagnan.
+
+-- Justement, dit Planchet; je vous assure que c'est tres curieux.
+Il ne se passe pas de jour qu'on n'enterre ici quelqu'un.
+Fontainebleau est assez fort. Tantot ce sont des jeunes filles
+vetues de blanc avec des bannieres, tantot des echevins ou des
+bourgeois riches avec les chantres et la fabrique de la paroisse,
+quelquefois des officiers de la maison du roi.
+
+-- Moi, je n'aime pas cela, dit Porthos.
+
+-- C'est peu divertissant, dit d'Artagnan.
+
+-- Je vous assure que cela donne des pensees saintes, repliqua
+Planchet.
+
+-- Ah! je ne dis pas.
+
+-- Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a
+quelque part une maxime que j'ai retenue, celle-ci: "C'est une
+salutaire pensee que la pensee de la mort."
+
+-- Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.
+
+-- Mais, objecta d'Artagnan, c'est aussi une pensee salutaire que
+celle de la verdure, des fleurs, des rivieres, des horizons bleus,
+des larges plaines sans fin...
+
+-- Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet,
+mais, n'ayant que ce petit cimetiere, fleuri aussi, moussu,
+ombreux et calme, je m'en contente, et je pense aux gens de la
+ville qui demeurent rue des Lombards, par exemple, et qui
+entendent rouler deux mille chariots par jour, et pietiner dans la
+boue cent cinquante mille personnes.
+
+-- Mais vivantes, dit Porthos, vivantes!
+
+-- Voila justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me
+repose, de voir un peu des morts.
+
+-- Ce diable de Planchet, fit d'Artagnan, il etait ne pour etre
+poete comme pour etre epicier.
+
+-- Monsieur, dit Planchet, j'etais une de ces bonnes pates d'homme
+que Dieu a faites pour s'animer durant un certain temps et pour
+trouver bonnes toutes choses qui accompagnent leur sejour sur
+terre.
+
+D'Artagnan s'assit alors pres de la fenetre, et, cette philosophie
+de Planchet lui ayant paru solide, il y reva.
+
+-- Pardieu! s'ecria Porthos, voila que justement on nous donne la
+comedie. Est-ce que je n'entends pas un peu chanter?
+
+-- Mais oui, l'on chante, dit d'Artagnan.
+
+-- Oh! c'est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet
+dedaigneusement. Il n'y a la que le pretre officiant, le bedeau et
+l'enfant de choeur. Vous voyez, messieurs, que le defunt ou la
+defunte n'etait pas un prince.
+
+-- Non, personne ne suit son convoi.
+
+-- Si fait, dit Porthos, je vois un homme.
+
+-- Oui, c'est vrai, un homme enveloppe d'un manteau, dit
+d'Artagnan.
+
+-- Cela ne vaut pas la peine d'etre vu, dit Planchet.
+
+-- Cela m'interesse, dit vivement d'Artagnan en s'accoudant sur la
+fenetre.
+
+-- Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; c'est
+comme moi: les premiers jours, j'etais triste de faire des signes
+de croix toute la journee, et les chants m'allaient entrer comme
+des clous dans le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et
+je n'ai jamais vu d'aussi jolis oiseaux que ceux du cimetiere.
+
+-- Moi, fit Porthos, je ne m'amuse plus; j'aime mieux descendre.
+
+Planchet ne fit qu'un bond; il offrit sa main a Porthos pour le
+conduire dans le jardin.
+
+-- Quoi! vous restez la? dit Porthos a d'Artagnan en se
+retournant.
+
+-- Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai.
+
+-- Eh! eh! M. d'Artagnan n'a pas tort, dit Planchet; enterre-t-on
+deja?
+
+-- Pas encore.
+
+-- Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient nouees
+autour de la biere... Tiens! il entre une femme a l'autre
+extremite du cimetiere.
+
+-- Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d'Artagnan; mais laisse-
+moi, laisse-moi; je commence a entrer dans les meditations
+salutaires, ne me trouble pas.
+
+Planchet parti, d'Artagnan devora des yeux, derriere le volet
+demi-clos, ce qui se passait en face.
+
+Les deux porteurs du cadavre avaient detache les bretelles de leur
+civiere et laisserent glisser leur fardeau dans la fosse.
+
+A quelques pas, l'homme au manteau, seul spectateur de la scene
+lugubre, s'adossait a un grand cypres, et derobait entierement sa
+figure aux fossoyeurs et aux pretres. Le corps du defunt fut
+enseveli en cinq minutes.
+
+La fosse comblee, les pretres s'en retournerent. Le fossoyeur leur
+adressa quelques mots et partit derriere eux.
+
+L'homme au manteau les salua au passage et mit une piece de
+monnaie dans la main du fossoyeur.
+
+-- Mordioux! murmura d'Artagnan, mais c'est Aramis, cet homme-la!
+
+Aramis, en effet, demeura seul, de ce cote du moins; car, a peine
+avait-il tourne la tete, que le pas d'une femme et le frolement
+d'une robe bruirent dans le chemin pres de lui.
+
+Il se retourna aussitot et ota son chapeau avec un grand respect
+de courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers
+et de tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.
+
+-- Ah! par exemple, dit d'Artagnan, l'eveque de Vannes donnant des
+rendez-vous! C'est toujours l'abbe Aramis, muguetant a Noisy-le-
+Sec. Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetiere, c'est
+un rendez-vous sacre.
+
+Et il se mit a rire.
+
+La conversation dura une grosse demi-heure.
+
+D'Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui
+tournait le dos; mais il voyait parfaitement, a la raideur des
+deux interlocuteurs, a la symetrie de leurs gestes, a la facon
+compassee, industrieuse, dont ils se lancaient les regards comme
+attaque ou comme defense, il voyait qu'on ne parlait pas d'amour.
+
+A la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut elle qui
+s'inclina profondement devant Aramis.
+
+-- Oh! oh! dit d'Artagnan, mais cela finit comme un rendez-vous
+d'amour!... Le cavalier s'agenouille au commencement; la
+demoiselle est domptee ensuite, et c'est elle qui supplie...
+Quelle est cette demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir.
+
+Mais ce fut impossible. Aramis s'en alla le premier; la dame
+s'enfonca sous ses coiffes et partit ensuite.
+
+D'Artagnan n'y tint plus: il courut a la fenetre de la rue de
+Lyon.
+
+Aramis venait d'entrer dans l'auberge.
+
+La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre
+vraisemblablement un equipage de deux chevaux de main et d'un
+carrosse qu'on voyait a la lisiere du bois.
+
+Elle marchait lentement, tete baissee, absorbee dans une profonde
+reverie.
+
+-- Mordioux! mordioux! il faut que je connaisse cette femme, dit
+encore le mousquetaire.
+
+Et, sans plus deliberer, il se mit a la poursuivre.
+
+Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait a
+lever son voile.
+
+-- Elle n'est pas jeune, dit-il; c'est une femme du grand monde.
+Je connais, ou le diable m'emporte! cette tournure-la.
+
+Comme il courait, le bruit de ses eperons et de ses bottes sur le
+sol battu de la rue faisait un cliquetis etrange; un bonheur lui
+arriva sur lequel il ne comptait pas.
+
+Ce bruit inquieta la dame; elle crut etre suivie ou poursuivie, ce
+qui etait vrai, et elle se retourna.
+
+D'Artagnan sauta comme s'il eut recu dans les mollets une charge
+de plomb a moineaux; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses
+pas:
+
+-- Mme de Chevreuse! murmura-t-il.
+
+D'Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.
+
+Il demanda au pere Celestin de s'informer pres du fossoyeur quel
+etait le mort qu'on avait enseveli le matin meme.
+
+-- Un pauvre mendiant franciscain, repliqua celui-ci, qui n'avait
+meme pas un chien pour l'aimer en ce monde et l'escorter a sa
+derniere demeure.
+
+"S'il en etait ainsi, pensa d'Artagnan, Aramis n'eut pas assiste a
+son convoi. Ce n'est pas un chien, pour le devouement, que
+M. l'eveque de Vannes; pour le flair, je ne dis pas!"
+
+
+Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Truechen et Planchet se
+quitterent amis, grace a d'Artagnan
+
+
+On fit grosse chere dans la maison de Planchet.
+
+Porthos brisa une echelle et deux cerisiers, depouilla les
+framboisiers, mais ne put arriver jusqu'aux fraises, a cause,
+disait-il, de son ceinturon.
+
+Truechen, qui s'etait deja apprivoisee avec le geant, lui repondit:
+
+-- Ce n'est pas le ceinturon, c'est le fendre.
+
+Et Porthos, ravi de joie, embrassa Truechen, qui lui cueillait
+plein sa main de fraises et lui fit manger dans sa main.
+D'Artagnan, qui arriva sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur
+sa paresse et plaignit tout bas Planchet.
+
+Porthos dejeuna bien; quant il eut fini:
+
+-- Je me plairais ici, dit-il en regardant Truechen.
+
+Truechen sourit.
+
+Planchet en fit autant, non sans un peu de gene.
+
+Alors d'Artagnan dit a Porthos:
+
+-- Il ne faut pas, mon ami, que les delices de Capoue vous fassent
+oublier le but reel de notre voyage a Fontainebleau.
+
+-- Ma presentation au roi?
+
+-- Precisement, je veux aller faire un tour en ville pour preparer
+cela. Ne sortez pas d'ici, je vous prie.
+
+-- Oh! non, s'ecria Porthos.
+
+Planchet regarda d'Artagnan avec crainte.
+
+-- Est-ce que vous serez absent longtemps? dit-il.
+
+-- Non, mon ami, et, des ce soir, je te debarrasse de deux hotes
+un peu lourds pour toi.
+
+-- Oh! monsieur d'Artagnan, pouvez-vous dire?
+
+-- Non; vois-tu, ton coeur est excellent, mais ta maison est
+petite. Tel n'a que deux arpents, qui peut loger un roi et le
+rendre tres heureux; mais tu n'es pas ne grand seigneur, toi.
+
+-- M. Porthos non plus, murmura Planchet.
+
+-- Il l'est devenu, mon cher; il est suzerain de cent mille livres
+de rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain
+de deux poings et d'une echine qui n'ont jamais eu de rivaux dans
+ce beau royaume de France. Porthos est un tres grand seigneur a
+cote de toi, mon fils, et... Je ne t'en dis pas davantage; je te
+sais intelligent.
+
+-- Mais non, mais non, monsieur; expliquez-moi...
+
+-- Regarde ton verger depouille, ton garde-manger vide, ton lit
+casse, ta cave a sec, regarde... Mme Truechen...
+
+-- Ah! mon Dieu! dit Planchet.
+
+-- Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui
+renferment trois cents vassales fort egrillardes, et c'est un bien
+bel homme que Porthos!
+
+-- Ah! mon Dieu! repeta Planchet.
+
+-- Mme Truechen est une excellente personne, continua d'Artagnan;
+conserve-la pour toi, entends-tu.
+
+Et il lui frappa sur l'epaule.
+
+A ce moment, l'epicier apercut Truechen et Porthos eloignes sous
+une tonnelle.
+
+Truechen, avec une grace toute flamande, faisait a Porthos des
+boucles d'oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait
+amoureusement, comme Samson devant Dalila.
+
+Planchet serra la main de d'Artagnan et courut vers la tonnelle.
+
+Rendons a Porthos cette justice qu'il ne se derangea pas... Sans
+doute il ne croyait pas mal faire.
+
+Truechen non plus ne se derangea pas, ce qui indisposa Planchet;
+mais il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire
+bonne contenance devant un desagrement.
+
+Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa d'aller voir les
+chevaux.
+
+Porthos dit qu'il etait fatigue.
+
+Planchet proposa au baron du Vallon de gouter d'un noyau qu'il
+faisait lui meme et qui n'avait pas son pareil.
+
+Le baron accepta.
+
+C'est ainsi que, toute la journee, Planchet sut occuper son
+ennemi. Il sacrifia son buffet a son amour-propre.
+
+D'Artagnan revint deux heures apres.
+
+-- Tout est dispose, dit-il; j'ai vu Sa Majeste un moment au
+depart pour la chasse: le roi nous attend ce soir.
+
+-- Le roi m'attend! cria Porthos en se redressant.
+
+Et, il faut bien l'avouer, car c'est une onde mobile que le coeur
+de l'homme, a partir de ce moment, Porthos ne regarda plus
+Mme Truechen avec cette grace touchante qui avait amolli le coeur
+de l'Anversoise.
+
+Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il
+raconta ou plutot repassa toutes les splendeurs du dernier regne;
+les batailles, les sieges, les ceremonies. Il dit le luxe des
+Anglais, les aubaines conquises par les trois braves compagnons,
+dont d'Artagnan, le plus humble au debut, avait fini par devenir
+le chef.
+
+Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse evanouie; il
+vanta comme il put la chastete de ce grand seigneur et sa religion
+a respecter l'amitie; il fut eloquent, il fut adroit. Il charma
+Porthos, fit trembler Truechen et fit rever d'Artagnan.
+
+A six heures, le mousquetaire ordonna de preparer les chevaux et
+fit habiller Porthos.
+
+Il remercia Planchet de sa bonne hospitalite, lui glissa quelques
+mots vagues d'un emploi qu'on pourrait lui trouver a la Cour, ce
+qui grandit immediatement Planchet dans l'esprit de Truechen, ou le
+pauvre epicier, si bon, si genereux, si devoue avait baisse depuis
+l'apparition et le parallele de deux grands seigneurs.
+
+Car les femmes sont ainsi faites: elles ambitionnent ce qu'elles
+n'ont pas; elles dedaignent ce qu'elles ambitionnaient, quand
+elles l'ont.
+
+Apres avoir rendu ce service a son ami Planchet d'Artagnan dit a
+Porthos tout bas:
+
+-- Vous avez, mon ami, une bague assez jolie a votre doigt.
+
+-- Trois cents pistoles, dit Porthos.
+
+-- Mme Truechen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui
+laissez cette bague-la, repliqua d'Artagnan.
+
+Porthos hesita.
+
+-- Vous trouvez qu'elle n'est pas assez belle? dit le
+mousquetaire. Je vous comprends; un grand seigneur comme vous ne
+va pas loger chez un ancien serviteur sans payer grassement
+l'hospitalite; mais, croyez-moi Planchet a un si bon coeur, qu'il
+ne remarquera pas que vous avez cent mille livres de rente.
+
+-- J'ai bien envie, dit Porthos gonfle par ce discours, de donner
+a Mme Truechen ma petite metairie de Bracieux; c'est aussi une
+jolie bague au doigt... douze arpents.
+
+-- C'est trop, mon bon Porthos, trop pour le moment... Gardez cela
+pour plus tard.
+
+Il lui ota le diamant du doigt, et, s'approchant de Truechen:
+
+-- Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier
+d'accepter, pour l'amour de lui, cette petite bague. M. du Vallon
+est un des hommes les plus genereux et les plus discrets que je
+connaisse. Il voulait vous offrir une metairie qu'il possede a
+Bracieux; je l'en ai dissuade.
+
+-- Oh! fit Truechen devorant le diamant du regard.
+
+-- Monsieur le baron! s'ecria Planchet attendri.
+
+-- Mon bon ami! balbutia Porthos, charme d'avoir ete si bien
+traduit par d'Artagnan.
+
+Toutes ces exclamations, se croisant, firent un denouement
+pathetique a la journee, qui pouvait se terminer d'une facon
+grotesque.
+
+Mais d'Artagnan etait la, et partout, lorsque d'Artagnan avait
+commande, les choses n'avaient fini que selon son gout et son
+desir.
+
+On s'embrassa. Truechen, rendue a elle-meme par la magnificence du
+baron, se sentit a sa place, et n'offrit qu'un front timide et
+rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si
+bien la veille.
+
+Planchet lui-meme fut penetre d'humilite.
+
+En veine de generosite, le baron Porthos aurait volontiers vide
+ses poches dans les mains de la cuisiniere et de Celestin.
+
+Mais d'Artagnan l'arreta.
+
+-- A mon tour, dit-il.
+
+Et il donna une pistole a la femme et deux a l'homme.
+
+Ce furent des benedictions a rejouir le coeur d'Harpagon et a le
+rendre prodigue.
+
+D'Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu'au chateau et
+introduisit Porthos dans son appartement de capitaine, ou il
+penetra sans avoir ete apercu de ceux qu'il redoutait de
+rencontrer.
+
+
+Chapitre CXLVII -- La presentation de Porthos
+
+
+Le soir meme, a sept heures, le roi donnait audience a un
+ambassadeur des Provinces-Unies dans le grand salon.
+
+L'audience dura un quart d'heure.
+
+Apres quoi, il recut les nouveaux presentes et quelques dames qui
+passerent les premieres.
+
+Dans un coin du salon, derriere la colonne, Porthos et d'Artagnan
+s'entretenaient en attendant leur tour.
+
+-- Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire a son ami.
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien! regardez-le.
+
+Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en
+habit de ceremonie qui conduisait Aramis au roi.
+
+-- Aramis! dit Porthos.
+
+-- Presente au roi par M. Fouquet.
+
+-- Ah! fit Porthos.
+
+-- Pour avoir fortifie Belle-Ile, continua d'Artagnan.
+
+-- Et moi?
+
+-- Vous? Vous, comme j'avais l'honneur de vous le dire, vous etes
+le bon Porthos, la bonte du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de
+garder un peu Saint Mande.
+
+-- Ah! repeta Porthos.
+
+-- Mais je suis la heureusement, dit d'Artagnan, et ce sera mon
+tour tout a l'heure.
+
+En ce moment, Fouquet s'adressait au roi:
+
+-- Sire, dit-il, j'ai une faveur a demander a Votre Majeste.
+M. d'Herblay n'est pas ambitieux, mais il sait qu'il peut etre
+utile. Votre Majeste a besoin d'avoir un agent a Rome et de
+l'avoir puissant; nous pouvons avoir un chapeau pour M. d'Herblay.
+
+Le roi fit un mouvement.
+
+-- Je ne demande pas souvent a Votre Majeste, dit Fouquet.
+
+-- C'est un cas, repondit le roi, qui traduisait toujours ainsi
+ses hesitations.
+
+A ce mot, nul n'avait rien a repondre.
+
+Fouquet et Aramis se regarderent.
+
+Le roi reprit:
+
+-- M. d'Herblay peut aussi nous servir en France: un archeveque,
+par exemple.
+
+-- Sire, objecta Fouquet avec une grace qui lui etait
+particuliere, Votre Majeste comble M. d'Herblay: l'archeveche peut
+etre dans les bonnes graces du roi le complement du chapeau; l'un
+n'exclut pas l'autre.
+
+Le roi admira la presence d'esprit et sourit.
+
+-- D'Artagnan n'eut pas mieux repondu, dit-il.
+
+Il n'eut pas plutot prononce ce nom, que d'Artagnan parut.
+
+-- Votre Majeste m'appelle? dit-il.
+
+Aramis et Fouquet firent un pas pour s'eloigner.
+
+-- Permettez, Sire, dit vivement d'Artagnan, qui demasqua Porthos,
+permettez que je presente a Votre Majeste M. le baron du Vallon,
+l'un des plus braves gentilshommes de France.
+
+Aramis, a l'aspect de Porthos, devint pale; Fouquet crispa ses
+poings sous ses manchettes.
+
+D'Artagnan leur sourit a tous deux, tandis que Porthos
+s'inclinait, visiblement emu, devant la majeste royale.
+
+-- Porthos ici! murmura Fouquet a l'oreille d'Aramis.
+
+-- Chut! c'est une trahison, repliqua celui-ci.
+
+-- Sire, dit d'Artagnan, voila six ans que je devrais avoir
+presente M. du Vallon a Votre Majeste; mais certains hommes
+ressemblent aux etoiles; ils ne vont pas sans le cortege de leurs
+amis. La pleiade ne se desunit pas, voila pourquoi j'ai choisi,
+pour vous presenter M. du Vallon, le moment ou vous verriez a cote
+de lui M. d'Herblay.
+
+Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d'Artagnan d'un air
+superbe, comme pour accepter le defi que celui-ci semblait lui
+jeter.
+
+-- Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi.
+
+-- Excellents, Sire, et l'un repond de l'autre. Demandez a
+M. de Vannes comment a ete fortifiee Belle-Ile?
+
+Fouquet s'eloigna d'un pas.
+
+-- Belle-Ile, dit froidement Aramis, a ete fortifiee par Monsieur.
+
+Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois.
+
+Louis admirait et se defiait.
+
+-- Oui, dit d'Artagnan; mais demandez a M. le baron qui l'a aide
+dans ses travaux?
+
+-- Aramis, dit Porthos franchement.
+
+Et il designa l'eveque.
+
+"Que diable signifie tout cela, pensa l'eveque, et quel denouement
+aura cette comedie?"
+
+-- Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire l'eveque...
+s'appelle Aramis?
+
+-- Nom de guerre, dit d'Artagnan.
+
+-- Nom d'amitie, dit Aramis.
+
+-- Pas de modestie, s'ecria d'Artagnan: sous ce pretre, Sire, se
+cache le plus brillant officier, le plus intrepide gentilhomme, le
+plus savant theologien de votre royaume.
+
+Louis leva la tete.
+
+-- Et un ingenieur! dit-il en admirant la physionomie, reellement
+admirable alors, d'Aramis.
+
+-- Ingenieur par occasion, Sire, dit celui-ci.
+
+-- Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur
+d'Artagnan, l'homme dont les conseils ont aide plus de cent fois
+les desseins des ministres de votre pere... M. d'Herblay, en un
+mot, qui, avec M. du Vallon, moi et M. le comte de La Fere, connu
+de Votre Majeste... formait ce quadrille dont plusieurs ont parle
+sous le feu roi et pendant votre minorite.
+
+-- Et qui a fortifie Belle-Ile, repeta le roi avec un accent
+profond.
+
+Aramis s'avanca.
+
+-- Pour servir le fils, dit-il, comme j'ai servi le pere.
+
+D'Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu'il proferait ces
+paroles. Il y demela tant de respect vrai, tant de chaleureux
+devouement, tant de conviction incontestable, que lui, lui,
+d'Artagnan, l'eternel douteur, lui, l'infaillible, il y fut pris.
+
+-- On n'a pas un tel accent lorsqu'on ment, dit-il.
+
+Louis fut penetre.
+
+-- En ce cas, dit-il a Fouquet, qui attendait avec anxiete le
+resultat de cette epreuve, le chapeau est accorde. Monsieur
+d'Herblay, je vous donne ma parole pour la premiere promotion.
+Remerciez M. Fouquet.
+
+Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils dechirerent le
+coeur. Il sortit precipitamment de la salle.
+
+-- Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... J'aime a
+recompenser les serviteurs de mon pere.
+
+-- Sire, dit Porthos...
+
+Et il ne put aller plus loin.
+
+-- Sire, s'ecria d'Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par
+la majeste de votre personne, lui qui a soutenu fierement le
+regard et le feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu'il pense, et
+moi, plus habitue a regarder le soleil... je vais vous dire sa
+pensee: il n'a besoin de rien, il ne desire que le bonheur de
+contempler Votre Majeste pendant un quart d'heure.
+
+-- Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos
+avec un gracieux sourire.
+
+Porthos devint cramoisi de joie et d'orgueil.
+
+Le roi le congedia, et d'Artagnan le poussa dans la salle apres
+l'avoir embrasse.
+
+-- Mettez-vous pres de moi a table, dit Porthos a son oreille.
+
+-- Oui, mon ami.
+
+-- Aramis me boude, n'est-ce pas?
+
+-- Aramis ne vous a jamais tant aime. Songez donc que je viens de
+lui faire avoir le chapeau de cardinal.
+
+-- C'est vrai, dit Porthos. A propos, le roi aime-t-il qu'on mange
+beaucoup a sa table?
+
+-- C'est le flatter, dit d'Artagnan, car il possede un royal
+appetit.
+
+-- Vous m'enchantez, dit Porthos.
+
+
+Chapitre CXLVIII -- Explications
+
+
+Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver
+d'Artagnan et Porthos.
+
+Il arriva pres de ce dernier derriere la colonne, et, lui serrant
+la main:
+
+-- Vous vous etes echappe de ma prison? lui dit-il.
+
+-- Ne le grondez pas, dit d'Artagnan; c'est moi, cher Aramis, qui
+lui ai donne la clef des champs.
+
+-- Ah! mon ami, repliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que
+vous auriez attendu avec moins de patience?
+
+D'Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait deja.
+
+-- Vous autres, gens d'Eglise, dit-il a Aramis, vous etes de
+grands politiques. Nous autres gens d'epee, nous allons au but.
+Voici le fait. J'etais alle visiter ce cher Baisemeaux.
+
+Aramis dressa l'oreille.
+
+-- Tiens! dit Porthos, vous me faites souvenir que j'ai une lettre
+de Baisemeaux pour vous, Aramis.
+
+Et Porthos tendit a l'eveque la lettre que nous connaissons.
+
+Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que
+d'Artagnan parut un moment gene par cette circonstance qu'il avait
+prevue tout entiere.
+
+Du reste, Aramis lui-meme fit si bonne contenance que d'Artagnan
+l'admira plus que jamais.
+
+La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d'un air parfaitement
+calme.
+
+-- Vous disiez donc, cher capitaine? dit-il.
+
+-- Je disais, continua le mousquetaire, que j'etais alle rendre
+visite a Baisemeaux pour le service.
+
+-- Pour le service? dit Aramis.
+
+-- Oui, fit d'Artagnan. Et naturellement, nous parlames de vous et
+de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me recut froidement. Je
+pris conge. Or, comme je revenais, un soldat m'aborda et me dit il
+me reconnaissait sans doute malgre mon habit de ville: "Capitaine
+voulez-vous m'obliger en me lisant le nom ecrit sur cette
+enveloppe?" Et je lus: _A M. du Vallon, a Saint-Mande chez
+M. Fouquet._ "Pardieu! me dis-je, Porthos n'est pas retourne,
+comme je le pensais, a Pierrefonds ou a Belle-Ile, Porthos est a
+Saint-Mande chez M. Fouquet. M. Fouquet n'est pas a Saint-Mande.
+Porthos est donc seul, ou avec Aramis, allons voir Porthos." Et
+j'allai voir Porthos.
+
+-- Tres bien! dit Aramis reveur.
+
+-- Vous ne m'aviez pas conte cela, fit Porthos.
+
+-- Je n'en ai pas eu le temps, mon ami.
+
+-- Et vous emmenates Porthos a Fontainebleau?
+
+-- Chez Planchet.
+
+-- Planchet demeure a Fontainebleau? dit Aramis.
+
+-- Oui, pres du cimetiere! s'ecria Porthos etourdiment.
+
+-- Comment, pres du cimetiere? fit Aramis soupconneux.
+
+"Allons, bon! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre,
+puisqu'il y a bagarre."
+
+-- Oui, du cimetiere, dit Porthos. Planchet, certainement, est un
+excellent garcon qui fait d'excellentes confitures, mais il a des
+fenetres qui donnent sur le cimetiere. C'est attristant! Ainsi ce
+matin...
+
+-- Ce matin?... dit Aramis de plus en plus agite.
+
+D'Artagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit
+air de marche.
+
+-- Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chretien.
+
+-- Ah! ah!
+
+-- C'est attristant! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison d'ou
+l'on voit continuellement des morts. Au contraire, d'Artagnan
+parait aimer beaucoup cela.
+
+-- Ah! d'Artagnan a vu?
+
+-- Il n'a pas vu, il a devore des yeux.
+
+Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire;
+mais celui ci etait deja en grande conversation avec de Saint-
+Aignan.
+
+Aramis continua d'interroger Porthos; puis, quand il eut exprime
+tout le jus de ce citron gigantesque, il en jeta l'ecorce.
+
+Il retourna vers son ami d'Artagnan et, lui frappant sur l'epaule:
+
+-- Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut eloigne, car le
+souper du roi etait annonce.
+
+-- Cher ami, repliqua d'Artagnan.
+
+-- Nous ne soupons point avec le roi, nous autres.
+
+-- Si fait; moi, je soupe.
+
+-- Pouvez-vous causer dix minutes avec moi?
+
+-- Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majeste se mette a
+table.
+
+-- Ou voulez-vous que nous causions?
+
+-- Mais ici, sur ces bancs: le roi parti, l'on peut s'asseoir, et
+la salle est vide.
+
+-- Asseyons-nous donc.
+
+Ils s'assirent. Aramis prit une des mains de d'Artagnan;
+
+-- Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engage Porthos a se
+defier un peu de moi?
+
+-- Je l'avoue, mais non pas comme vous l'entendez. J'ai vu Porthos
+s'ennuyer a la mort, et j'ai voulu, en le presentant au roi, faire
+pour lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-meme.
+
+-- Quoi?
+
+-- Votre eloge.
+
+-- Vous l'avez fait noblement merci!
+
+-- Et je vous ai approche le chapeau qui se reculait.
+
+-- Ah! je l'avoue, dit Aramis avec un singulier sourire; en
+verite, vous etes un homme unique pour faire la fortune de vos
+amis.
+
+-- Vous voyez donc que je n'ai agi que pour faire celle de
+Porthos.
+
+-- Oh! je m'en chargeais de mon cote; mais vous avez le bras plus
+long que nous.
+
+Ce fut au tour de d'Artagnan de sourire.
+
+-- Voyons, dit Aramis, nous nous devons la verite: m'aimez-vous
+toujours, mon cher d'Artagnan?
+
+-- Toujours comme autrefois, repliqua d'Artagnan sans trop se
+compromettre par cette reponse.
+
+-- Alors, merci, et franchise entiere, dit Aramis; vous veniez a
+Belle-Ile pour le roi?
+
+-- Pardieu.
+
+-- Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d'offrir Belle-Ile
+toute fortifiee au roi?
+
+-- Mais, mon ami, pour vous oter le plaisir, il eut fallu d'abord
+que je fusse instruit de votre intention.
+
+-- Vous veniez a Belle-Ile sans rien savoir?
+
+-- De vous, oui! Comment diable voulez-vous que je me figure
+Aramis devenu ingenieur au point de fortifier comme Polybe ou
+Archimede?
+
+-- C'est pourtant vrai. Cependant vous m'avez devine la-bas?
+
+-- Oh! oui.
+
+-- Et Porthos aussi?
+
+-- Tres cher, je n'ai pas devine qu'Aramis fut ingenieur. Je n'ai
+pu deviner que Porthos le fut devenu. Il y a un Latin qui a dit:
+"On devient orateur, on nait poete." Mais il n'a jamais dit: "On
+nait Porthos, et l'on devient ingenieur."
+
+-- Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis.
+Je poursuis.
+
+-- Poursuivez.
+
+-- Quand vous avez tenu notre secret, vous vous etes hate de le
+venir dire au roi?
+
+-- J'ai d'autant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir
+plus fort. Lorsqu'un homme pesant deux cent cinquante-huit livres,
+comme Porthos, court la poste, quand un prelat goutteux pardon,
+c'est vous qui me l'avez dit, quand un prelat brule le chemin, je
+suppose, moi, que ces deux amis, qui n'ont pas voulu me prevenir,
+avaient des choses de la derniere consequence a me cacher, et, ma
+foi! je cours... je cours aussi vite que ma maigreur et l'absence
+de goutte me le permettent.
+
+-- Cher ami, n'avez-vous pas reflechi que vous pouviez me rendre,
+a moi et a Porthos, un triste service?
+
+-- Je l'ai bien pense; mais vous m'aviez fait jouer, Porthos et
+vous, un triste role a Belle-Ile.
+
+-- Pardonnez-moi, dit Aramis.
+
+-- Excusez-moi, dit d'Artagnan.
+
+-- En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant?
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Vous savez que j'ai du faire prevenir tout de suite M. Fouquet,
+pour qu'il vous prevint pres du roi?
+
+-- C'est la l'obscur.
+
+-- Mais non. M. Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez?
+
+-- Oh! oui.
+
+-- Il en a un surtout.
+
+-- Dangereux?
+
+-- Mortel! Eh bien! pour combattre l'influence de cet ennemi,
+M. Fouquet a du faire preuve, devant le roi, d'un grand devouement
+et de grands sacrifices. Il a fait une surprise a Sa Majeste en
+lui offrant Belle-Ile. Vous, arrivant le premier a Paris, la
+surprise etait detruite. Nous avions l'air de ceder a la crainte.
+
+-- Je comprends.
+
+-- Voila tout le mystere, dit Aramis, satisfait d'avoir convaincu
+le mousquetaire.
+
+-- Seulement, dit celui-ci, plus simple etait de me tirer a
+quartier a Belle-Ile pour me dire: "Cher amis, nous fortifions
+Belle-Ile-en-Mer pour l'offrir au roi. Rendez-nous le service de
+nous dire pour qui vous agissez. Etes-vous l'ami de M. Colbert ou
+celui de M. Fouquet?" Peut-etre n'eusse-je rien repondu; mais vous
+eussiez ajoute: "Etes-vous mon ami?" J'aurais dit: "Oui."
+
+Aramis pencha la tete.
+
+-- De cette facon, continua d'Artagnan, vous me paralysiez, et je
+venais dire au roi: "Sire, M. Fouquet fortifie Belle-Ile, et tres
+bien; mais voici un mot que M. le gouverneur de Belle-Ile m'a
+donne pour Votre Majeste." ou bien: "Voici une visite de
+M. Fouquet a l'endroit de ses intentions." Je ne jouais pas un sot
+role; vous aviez votre surprise, et nous n'avions pas besoin de
+loucher en nous regardant.
+
+-- Tandis, repliqua Aramis, qu'aujourd'hui vous avez agi tout a
+fait en ami de M. Colbert. Vous etes donc son ami?
+
+-- Ma foi, non! s'ecria le capitaine. M. Colbert est un cuistre,
+et je le hais comme je haissais Mazarin, mais sans le craindre.
+
+-- Eh bien! moi, dit Aramis, j'aime M. Fouquet, et je suis a lui.
+Vous connaissez ma position... Je n'ai pas de bien... M. Fouquet
+m'a fait avoir des benefices, un eveche; M. Fouquet m'a oblige
+comme un galant homme, et je me souviens assez du monde pour
+apprecier les bons procedes. Donc, M. Fouquet m'a gagne le coeur,
+et je me suis mis a son service.
+
+-- Rien de mieux. Vous avez la un bon maitre.
+
+Aramis se pinca les levres.
+
+-- Le meilleur, je crois, de tous ceux qu'on pourrait avoir.
+
+Puis il fit une pause.
+
+D'Artagnan se garda bien de l'interrompre.
+
+-- Vous savez sans doute de Porthos comment il s'est trouve mele a
+tout ceci?
+
+-- Non, dit d'Artagnan; je suis curieux, c'est vrai, mais je ne
+questionne jamais un ami quand il veut me cacher son veritable
+secret.
+
+-- Je m'en vais vous le dire.
+
+-- Ce n'est pas la peine si la confidence m'engage.
+
+-- Oh! ne craignez rien; Porthos est l'homme que j'ai aime le
+plus, parce qu'il est simple et bon; Porthos est un esprit droit.
+Depuis que je suis eveque, je recherche les natures simples, qui
+me font aimer la verite, hair l'intrigue.
+
+D'Artagnan se caressa la moustache.
+
+-- J'ai vu et recherche Porthos; il etait oisif, sa presence me
+rappelait mes beaux jours d'autrefois, sans m'engager a mal faire
+au present. J'ai appele Porthos a Vannes. M. Fouquet, qui m'aime,
+ayant su que Porthos m'aimait, lui a promis l'ordre a la premiere
+promotion; voila tout le secret.
+
+-- Je n'en abuserai pas, dit d'Artagnan.
+
+-- Je le sais bien, cher ami; nul n'a plus que vous de reel
+honneur.
+
+-- Je m'en flatte, Aramis.
+
+-- Maintenant...
+
+Et le prelat regarda son ami jusqu'au fond de l'ame.
+
+-- Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un
+des amis de M. Fouquet? Ne m'interrompez pas avant de savoir ce
+que cela veut dire.
+
+-- J'ecoute.
+
+-- Voulez-vous devenir marechal de France, pair duc, et posseder
+un duche d'un million?
+
+-- Mais, mon ami, repliqua d'Artagnan, pour obtenir tout cela, que
+faut-il faire?
+
+-- Etre l'homme de M. Fouquet.
+
+-- Moi, je suis l'homme du roi, cher ami.
+
+-- Pas exclusivement, je suppose?
+
+-- Oh! d'Artagnan n'est qu'un.
+
+-- Vous avez, je le presume, une ambition, comme un grand coeur
+que vous etes.
+
+-- Mais, oui.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je desire etre marechal de France; mais le roi me fera
+marechal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.
+
+Aramis attacha sur d'Artagnan son limpide regard.
+
+-- Est-ce que le roi n'est pas le maitre? dit d'Artagnan.
+
+-- Nul ne le conteste; mais Louis XIII etait aussi le maitre.
+
+-- Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n'y avait
+pas un M. d'Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire.
+
+-- Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres
+d'achoppement.
+
+-- Pas pour le roi?
+
+-- Sans doute; mais...
+
+-- Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense a soi et jamais
+a ce petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant.
+
+-- Et l'ingratitude?
+
+-- Les faibles en ont peur!
+
+-- Vous etes bien sur de vous.
+
+-- Je crois que oui.
+
+-- Mais le roi peut n'avoir plus besoin de vous.
+
+-- Au contraire, je crois qu'il en aura plus besoin que jamais;
+et, tenez, mon cher, s'il fallait arreter un nouveau Conde, qui
+l'arreterait? Ceci... ceci seul en France.
+
+Et d'Artagnan frappa son epee.
+
+-- Vous avez raison, dit Aramis en palissant.
+
+Et il se leva et serra la main de d'Artagnan.
+
+-- Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des
+mousquetaires; vous permettez...
+
+Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit:
+
+-- Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.
+
+Puis ils se separerent.
+
+"Je le disais bien, pensa d'Artagnan, qu'il y avait quelque
+chose."
+
+"Il faut se hater de mettre le feu aux poudres, dit Aramis;
+d'Artagnan a evente la meche."
+
+
+Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche
+
+
+Nous avons vu que le comte de Guiche etait sorti de la salle le
+jour ou Louis XIV avait offert avec tant de galanterie a La
+Valliere les merveilleux bracelets gagnes a la loterie.
+
+Le comte se promena quelque temps hors du palais l'esprit devore
+par mille soupcons et mille inquietudes.
+
+Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces,
+le depart de Madame.
+
+Une grosse demi-heure s'ecoula. Seul, a ce moment, le comte ne
+pouvait avoir de bien divertissantes idees.
+
+Il tira ses tablettes de sa poche, et se decida, apres mille
+hesitations a ecrire ces mots:
+
+"Madame, je vous supplie de m'accorder un moment d'entretien. Ne
+vous alarmez pas de cette demande qui n'a rien d'etranger au
+profond respect avec lequel je suis, etc., etc."
+
+Il signait cette singuliere supplique pliee en billet d'amour,
+quand il vit sortir du chateau plusieurs femmes, puis des hommes,
+presque tout le cercle de la reine, enfin.
+
+Il vit La Valliere elle-meme, puis Montalais causant avec
+Malicorne.
+
+Il vit jusqu'au dernier des convies qui tout a l'heure peuplaient
+le cabinet de la reine mere.
+
+Madame n'etait point passee; il fallait cependant qu'elle
+traversat cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse,
+de Guiche plongeait dans cette cour.
+
+Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des
+flambeaux. Elle marchait vite, et, arrivee a sa porte, elle cria.
+
+-- Pages, qu'on aille s'informer de M. le comte de Guiche. Il doit
+me rendre compte d'une commission. S'il est libre, qu'on le prie
+de passer chez moi.
+
+De Guiche demeura muet et cache dans son ombre; mais, sitot que
+Madame fut rentree, il s'elanca de la terrasse en bas les degres;
+il prit l'air le plus indifferent pour se faire rencontrer par les
+pages, qui couraient deja vers son logement.
+
+"Ah! Madame me fait chercher!" se dit-il tout emu.
+
+Et il serra son billet, desormais inutile.
+
+-- Comte, dit un des pages en l'apercevant, nous sommes heureux de
+vous rencontrer.
+
+-- Qu'y a-t-il, messieurs?
+
+-- Un ordre de Madame.
+
+-- Un ordre de Madame? fit de Guiche d'un air surpris.
+
+-- Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez,
+nous a-t elle dit, compte d'une commission. Etes-vous libre?
+
+-- Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.
+
+-- Veuillez donc nous suivre.
+
+Monte chez la princesse, de Guiche la trouva pale et agitee.
+
+A la porte se tenait Montalais, un peu inquiete de ce qui se
+passait dans l'esprit de sa maitresse.
+
+De Guiche parut.
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous
+prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.
+
+Montalais, encore plus intriguee, salua et sortit.
+
+Les deux interlocuteurs resterent seuls.
+
+Le comte avait tout l'avantage: c'etait Madame qui l'avait appele
+a un rendez-vous. Mais, cet avantage, comment etait-il possible au
+comte d'en user? C'etait une personne si fantasque que Madame!
+c'etait un caractere si mobile que celui de Son Altesse Royale!
+
+Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation:
+
+-- Eh bien! dit-elle, n'avez-vous rien a me dire?
+
+Il crut qu'elle avait devine sa pensee; il crut; ceux qui aiment
+sont ainsi faits; ils sont credules et aveugles comme des poetes
+ou des prophetes; il crut qu'elle savait le desir qu'il avait de
+la voir, et le sujet de ce desir.
+
+-- Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort etrange.
+
+-- L'affaire des bracelets, s'ecria-t-elle vivement, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Vous croyez le roi amoureux? Dites.
+
+De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce
+regard qui allait jusqu'au coeur.
+
+-- Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de
+tourmenter quelqu'un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas
+empresse comme il est; il ne risquerait pas de compromettre de
+gaiete de coeur une jeune fille jusqu'alors inattaquable.
+
+-- Bon! cette effrontee? dit hautement la princesse.
+
+-- Je puis affirmer a Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une
+fermete respectueuse, que Mlle de La Valliere est aimee d'un homme
+qu'il convient de respecter, car c'est un galant homme.
+
+-- Oh! Bragelonne, peut-etre?
+
+-- Mon ami. Oui, madame.
+
+-- Eh bien! quand il serait votre ami, qu'importe au roi?
+
+-- Le roi sait que Bragelonne est fiance a Mlle de La Valliere;
+et, comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n'ira pas causer
+un malheur irreparable.
+
+Madame se mit a rire avec des eclats qui firent sur de Guiche une
+douloureuse impression.
+
+-- Je vous repete, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de
+La Valliere, et la preuve que je ne le crois pas, c'est que je
+voulais vous demander de qui Sa Majeste peut chercher a piquer
+l'amour-propre dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute
+la Cour, vous m'aiderez a trouver d'autant plus assurement, que,
+dit-on partout, Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.
+
+Madame se mordit les levres, et, faute de bonnes raisons, elle
+detourna la conversation.
+
+-- Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards
+dans lesquels l'ame semble passer tout entiere, prouvez-moi que
+vous cherchiez a m'interroger, moi qui vous ai appele.
+
+De Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu'il avait ecrit, et
+le montra.
+
+-- Sympathie, dit-elle.
+
+-- Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui,
+sympathie; mais, moi, je vous ai explique comment et pourquoi je
+vous cherchais; vous, madame, vous etes encore a me dire pourquoi
+vous me mandiez pres de vous.
+
+-- C'est vrai.
+
+Et elle hesita.
+
+-- Ces bracelets me feront perdre la tete, dit-elle tout a coup.
+
+-- Vous vous attendiez a ce que le roi dut vous les offrir?
+repliqua de Guiche.
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Mais avant vous, madame, avant vous sa belle soeur, le roi
+n'avait-il pas la reine?
+
+-- Avant La Valliere, s'ecria la princesse, ulceree, n'avait-il
+pas moi? n'avait-il pas toute la Cour?
+
+-- Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si
+l'on vous entendait parler ainsi, que si l'on voyait vos yeux
+rouges, et, Dieu me pardonne! cette larme qui monte a vos cils;
+oh! oui! tout le monde dirait que Votre Altesse Royale est
+jalouse.
+
+-- Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Valliere?
+
+Elle s'attendait a faire plier de Guiche avec ce geste hautain et
+ce ton superbe.
+
+-- Jalouse de La Valliere, oui, madame, repeta-t-il bravement.
+
+-- Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de
+m'insulter?
+
+-- Je ne le crois pas, madame, repliqua le comte un peu agite,
+mais resolu a dompter cette fougueuse colere.
+
+-- Sortez! dit la princesse au comble de l'exasperation, tant le
+sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient a fiel
+et a rage.
+
+De Guiche recula d'un pas, fit sa reverence avec lenteur, se
+releva blanc comme ses manchettes, et, d'une voix legerement
+alteree:
+
+-- Ce n'etait pas la peine que je m'empressasse, dit-il, pour
+subir cette injuste disgrace.
+
+Et il tourna le dos sans precipitation.
+
+Il n'avait pas fait cinq pas, que Madame s'elanca comme une
+tigresse apres lui, le saisit par la manche, et, le retournant:
+
+-- Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de
+fureur, est plus insultant que l'insulte. Voyons, insultez-moi,
+mais au moins parlez!
+
+-- Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son epee,
+percez-moi le coeur, mais ne me faites pas mourir a petit feu.
+
+Au regard qu'il arreta sur elle, regard empreint d'amour, de
+resolution, de desespoir meme, elle comprit qu'un homme, si calme
+en apparence, se passerait l'epee dans la poitrine si elle
+ajoutait un mot.
+
+Elle lui arracha le fer d'entre les mains, et, serrant son bras
+avec un delire qui pouvait passer pour de la tendresse:
+
+-- Comte, dit-elle, menagez-moi. Vous voyez que je souffre, et
+vous n'avez aucune pitie.
+
+Les larmes, derniere crise de cet acces, etoufferent sa voix.
+De Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta
+jusqu'a son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait.
+
+-- Pourquoi, murmura-t-il a ses genoux, ne m'avouez-vous pas vos
+peines? Aimez-vous quelqu'un? Dites-le-moi? J'en mourrai, mais
+apres que je vous aurai soulagee, consolee, servie meme.
+
+-- Oh! vous m'aimez ainsi! repliqua-t-elle vaincue.
+
+-- Je vous aime a ce point, oui, madame.
+
+Et elle lui donna ses deux mains.
+
+-- J'aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n'eut pu
+l'entendre.
+
+Lui l'entendit.
+
+-- Le roi? dit-il.
+
+Elle secoua doucement la tete, et son sourire fut comme ces
+eclaircies de nuages par lesquelles, apres la tempete, on croit
+voir le paradis s'ouvrir.
+
+-- Mais, ajouta-t-elle, il y a d'autres passions dans un coeur
+bien ne. L'amour, c'est la poesie; mais la vie de ce coeur, c'est
+l'orgueil. Comte, je suis nee sur le trone, je suis fiere et
+jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des
+indignites?
+
+-- Encore! fit le comte; voila que vous maltraitez cette pauvre
+fille qui sera la femme de mon ami.
+
+-- Vous etes assez simple pour croire cela, vous?
+
+-- Si je ne le croyais pas, dit-il fort pale, Bragelonne serait
+prevenu demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Valliere
+eut oublie les serments qu'elle a faits a Raoul. Mais non, ce
+serait une lachete de trahir le secret d'une femme; ce serait un
+crime de troubler le repos d'un ami.
+
+-- Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage eclat de rire,
+que l'ignorance est du bonheur?
+
+-- Je le crois, repliqua-t-il.
+
+-- Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement.
+
+-- C'est facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous
+aimait et que vous aimiez le roi.
+
+-- Eh bien? fit-elle en respirant peniblement.
+
+-- Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, fut venu me dire: "Oui,
+le roi aime Madame; oui, le roi a touche le coeur de Madame",
+j'eusse peut-etre tue Raoul!
+
+-- Il eut fallu, dit la princesse avec cette obstination des
+femmes qui se sentent imprenables, que M. de Bragelonne eut eu des
+preuves pour vous parler ainsi.
+
+-- Toujours est-il, repondit de Guiche en soupirant, que, n'ayant
+pas ete averti, je n'ai rien approfondi, et qu'aujourd'hui mon
+ignorance m'a sauve la vie.
+
+-- Vous pousseriez jusqu'a l'egoisme et la froideur, dit Madame,
+que vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d'aimer La
+Valliere?
+
+-- Jusqu'au jour ou La Valliere me sera revelee coupable, oui,
+madame.
+
+-- Mais les bracelets?
+
+-- Eh! madame, puisque vous vous attendiez a les recevoir du roi,
+qu'eusse-je pu dire?
+
+L'argument etait vigoureux; la princesse en fut ecrasee. Elle ne
+se releva plus des ce moment.
+
+Mais, comme elle avait l'ame pleine de noblesse, comme elle avait
+l'esprit ardent d'intelligence, elle comprit toute la delicatesse
+de de Guiche.
+
+Elle lut clairement dans son coeur qu'il soupconnait le roi
+d'aimer La Valliere, et ne voulait pas user de cet expedient
+vulgaire, qui consiste a ruiner un rival dans l'esprit d'une
+femme, en donnant a celle-ci l'assurance, la certitude que ce
+rival courtise une autre femme.
+
+Elle devina qu'il soupconnait La Valliere, et que, pour lui
+laisser le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre a
+jamais, il se reservait une demarche directe ou quelques
+observations plus nettes.
+
+Elle lut en un mot tant de grandeur reelle, tant de generosite
+dans le coeur de son amant, qu'elle sentit s'embraser le sien au
+contact d'une flamme aussi pure.
+
+De Guiche, en restant, malgre la crainte de deplaire, un homme de
+consequence et de devouement, grandissait a l'etat de heros, et la
+reduisait a l'etat de femme jalouse et mesquine.
+
+Elle l'en aima si tendrement, qu'elle ne put s'empecher de lui en
+donner un temoignage.
+
+-- Voila bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la
+main. Soupcons, inquietudes, defiances, douleurs, je crois que
+nous avons prononce tous ces noms.
+
+-- Helas! oui, madame.
+
+-- Effacez-les de votre coeur comme je les chasse du mien. Comte,
+que cette La Valliere aime le roi ou ne l'aime pas, que le roi
+aime ou n'aime pas La Valliere, faisons, a partir de ce moment,
+une distinction dans nos deux roles. Vous ouvrez de grands yeux;
+je gage que vous ne me comprenez pas?
+
+-- Vous etes si vive, madame, que je tremble toujours de vous
+deplaire.
+
+-- Voyez comme il tremble, le bel effraye! dit-elle avec un
+enjouement plein de charme. Oui, monsieur, j'ai deux roles a
+jouer. Je suis la soeur du roi, la belle-soeur de sa femme. A ce
+titre, ne faut-il pas que je m'occupe des intrigues du menage?
+Votre avis?
+
+-- Le moins possible, madame.
+
+-- D'accord, mais c'est une question de dignite; ensuite je suis
+la femme de Monsieur.
+
+De Guiche soupira.
+
+-- Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter a me parler
+toujours avec le plus souverain respect.
+
+-- Oh! s'ecria-t-il en tombant a ses pieds, qu'il baisa comme ceux
+d'une divinite.
+
+-- Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j'ai encore un autre
+role. Je l'oubliais.
+
+-- Lequel? lequel?
+
+-- Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J'aime.
+
+Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs levres se
+toucherent.
+
+Un pas retentit derriere la tapisserie. Montalais heurta.
+
+-- Qu'y a-t-il, mademoiselle? dit Madame.
+
+-- On cherche M. de Guiche, repondit Montalais, qui eut tout le
+temps de voir le desordre des acteurs de ces quatre roles, car
+constamment de Guiche avait heroiquement aussi joue le sien.
+
+
+Chapitre CL -- Montalais et Malicorne
+
+
+Montalais avait raison. M. de Guiche, appele partout, etait fort
+expose, par la multiplication meme des affaires, a ne repondre
+nulle part.
+
+Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame,
+malgre son orgueil blesse, malgre sa colere interieure, ne put
+rien reprocher, momentanement, du moins, a Montalais, qui venait
+de violer si audacieusement la consigne quasi royale qui l'avait
+eloignee.
+
+De Guiche aussi perdit la tete, ou, plutot, disons-le, de Guiche
+avait perdu la tete avant l'arrivee de Montalais; car a peine eut-
+il entendu la voix de la jeune fille, que, sans prendre conge de
+Madame, comme la plus simple politesse l'exigeait meme entre
+egaux, il s'enfuit le coeur brulant, la tete folle, laissant la
+princesse une main levee et lui faisant un geste d'adieu. C'est
+que de Guiche pouvait dire, comme le dit Cherubin cent ans plus
+tard, qu'il emportait aux levres du bonheur pour une eternite.
+
+Montalais trouva donc les deux amants fort en desordre: il y avait
+desordre chez celui qui s'enfuyait, desordre chez celle qui
+restait.
+
+Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard
+interrogateur autour d'elle:
+
+-- Je crois que, cette fois, j'en sais autant que la femme la plus
+curieuse peut desirer en savoir.
+
+Madame fut tellement embarrassee de ce regard inquisiteur, que,
+comme si elle eut entendu l'aparte de Montalais, elle ne dit pas
+un seul mot a sa fille d'honneur, et, baissant les yeux, rentra
+dans sa chambre a coucher.
+
+Ce que voyant, Montalais ecouta.
+
+Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.
+
+De ce moment elle comprit qu'elle avait sa nuit a elle, et,
+faisant du cote de cette porte qui venait de se fermer un geste
+assez irrespectueux, lequel voulait dire: "Bonne nuit, princesse!"
+elle descendit retrouver Malicorne, fort occupe pour le moment a
+suivre de l'oeil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le
+comte de Guiche.
+
+Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque oeuvre
+d'importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et,
+quand Malicorne en fut revenu a sa position naturelle, elle lui
+frappa seulement sur l'epaule.
+
+-- Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?
+
+-- M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.
+
+-- Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.
+
+-- Et que savez-vous?
+
+-- C'est que Madame aime M. de Guiche.
+
+-- L'un etait la consequence de l'autre.
+
+-- Pas toujours, mon beau monsieur.
+
+-- Cet axiome serait-il a mon adresse?
+
+-- Les personnes presentes sont toujours exceptees.
+
+-- Merci, fit Malicorne. Et de l'autre cote? continua-t-il en
+interrogeant.
+
+-- Le roi a voulu ce soir, apres la loterie, voir Mlle de La
+Valliere.
+
+-- Eh bien! il l'a vue?
+
+-- Non pas.
+
+-- Comment, non pas?
+
+-- La porte etait fermee.
+
+-- De sorte que?...
+
+-- De sorte que le roi s'en est retourne tout penaud comme un
+simple voleur qui a oublie ses outils.
+
+-- Bien.
+
+-- Et du troisieme cote? demanda Montalais.
+
+-- Le courrier qui arrive a M. de Guiche est envoye par
+M. de Bragelonne.
+
+-- Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.
+
+-- Pourquoi, bon?
+
+-- Parce que voila de l'occupation. Si nous nous ennuyons
+maintenant, nous aurons du malheur.
+
+-- Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne
+point faire confusion.
+
+-- Rien de plus simple, repliqua Montalais. Trois intrigues un peu
+bien chauffees, un peu bien menees, donnent, l'une dans l'autre,
+et au bas chiffre, trois billets par jour.
+
+-- Oh! s'ecria Malicorne en haussant les epaules, vous n'y pensez
+pas, ma chere, trois billets en un jour, c'est bon pour des
+sentiments bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille
+au couvent, echangeant le billet quotidiennement par le haut de
+l'echelle ou par le trou fait au mur. En un billet tient toute la
+poesie de ces pauvres petits coeurs-la. Mais chez nous... Oh! que
+vous connaissez peu le Tendre royal, ma chere.
+
+-- Voyons, concluez, dit Montalais impatientee. On peut venir.
+
+-- Conclure! Je n'en suis qu'a la narration. J'ai encore trois
+points.
+
+-- En verite, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand!
+s'ecria Montalais.
+
+-- Et vous, vous me ferez perdre la tete avec vos vivacites
+d'Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s'ecriront des
+volumes, mais ou voulez vous en venir?
+
+-- A ceci, qu'aucune de nos dames ne peut garder les lettres
+qu'elle recevra.
+
+-- Sans aucun doute.
+
+-- Que M. de Guiche n'osera pas garder les siennes non plus.
+
+-- C'est probable.
+
+-- Eh bien! je garderai tout cela, moi.
+
+-- Voila justement ce qui est impossible, dit Malicorne.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que vous n'etes pas chez vous; que votre chambre est
+commune a La Valliere et a vous; que l'on pratique assez
+volontiers des visites et des fouilles dans une chambre de fille
+d'honneur; que je crains fort la reine, jalouse comme une
+Espagnole, la reine mere, jalouse comme deux Espagnoles, et,
+enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.
+
+-- Vous oubliez quelqu'un.
+
+-- Qui?
+
+-- Monsieur.
+
+-- Je ne parlais que pour les femmes. Numerotons donc. Monsieur,
+N deg. 1.
+
+-- N deg. 2, de Guiche.
+
+-- N deg. 3, le vicomte de Bragelonne.
+
+-- N deg. 4, et le roi.
+
+-- Le roi?
+
+-- Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais
+encore plus puissant que tout le monde. Ah! ma chere!
+
+-- Apres?
+
+-- Dans quel guepier vous etes-vous fourree!
+
+-- Pas encore assez avant, si vous voulez m'y suivre.
+
+-- Certainement que je vous y suivrai. Cependant...
+
+-- Cependant?...
+
+-- Tandis qu'il en est temps encore, je crois qu'il serait prudent
+de retourner en arriere.
+
+-- Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous
+mettre du premier coup a la tete de toutes ces intrigues-la.
+
+-- Vous n'y suffirez pas.
+
+-- Avec vous, j'en menerais dix. C'est mon element, voyez-vous.
+J'etais faite pour vivre a la Cour, comme la salamandre est faite
+pour vivre dans les flammes.
+
+-- Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chere
+amie. J'ai entendu dire a des savants fort savants, d'abord qu'il
+n'y a pas de salamandres, et qu'y en eut-il, elles seraient
+parfaitement grillees, elles seraient parfaitement roties en
+sortant du feu.
+
+-- Vos savants peuvent etre fort savants en affaires de
+salamandres. Or, vos savants ne vous diront point ceci, que je
+vous dis, moi: Aure de Montalais est appelee a etre, avant un
+mois, le premier diplomate de la Cour de France!
+
+-- Soit, mais a la condition que j'en serai le deuxieme.
+
+-- C'est dit: alliance offensive et defensive, bien entendu.
+
+-- Seulement, defiez-vous des lettres.
+
+-- Je vous les remettrai au fur et a mesure qu'on me les remettra.
+
+-- Que dirons-nous au roi, de Madame?
+
+-- Que Madame aime toujours le roi.
+
+-- Que dirons-nous a Madame, du roi?
+
+-- Qu'elle aurait le plus grand tort de ne pas le menager.
+
+-- Que dirons-nous a La Valliere, de Madame?
+
+-- Tout ce que nous voudrons: La Valliere est a nous.
+
+-- A nous?
+
+-- Doublement.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Par le vicomte de Bragelonne, d'abord.
+
+-- Expliquez-vous.
+
+-- Vous n'oubliez pas, je l'espere, que M. de Bragelonne a ecrit
+beaucoup de lettres a Mlle de La Valliere?
+
+-- Je n'oublie rien.
+
+-- Ces lettres, c'est moi qui les recevais, c'est moi qui les
+cachais.
+
+-- Et, par consequent, c'est vous qui les avez?
+
+-- Toujours.
+
+-- Ou cela? ici?
+
+-- Oh! que non pas. Je les ai a Blois, dans la petite chambre que
+vous savez.
+
+-- Petite chambre cherie, petite chambre amoureuse, antichambre du
+palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites
+que toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?
+
+-- Oui.
+
+-- Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?
+
+-- Sans doute, dans le meme coffret ou je mettais les lettres que
+je recevais de vous, et ou je deposais les miennes quand vos
+affaires ou vos plaisirs vous empechaient de venir au rendez-vous.
+
+-- Ah! fort bien, dit Malicorne.
+
+-- Pourquoi cette satisfaction?
+
+-- Parce que je vois la possibilite de ne pas courir a Blois apres
+les lettres. Je les ai ici.
+
+-- Vous avez rapporte le coffret?
+
+-- Il m'etait cher, venant de vous.
+
+-- Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui
+auront un grand prix plus tard.
+
+-- Je le sais parbleu bien! et voila justement pourquoi je ris, et
+de tout mon coeur meme.
+
+-- Maintenant, un dernier mot.
+
+-- Pourquoi donc un dernier?
+
+-- Avons-nous besoin d'auxiliaires?
+
+-- D'aucun.
+
+-- Valets, servantes?
+
+-- Mauvais, detestable! Vous donnerez les lettres, vous les
+recevrez. Oh! pas de fierte; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure,
+ne faisant pas leurs affaires eux-memes, devront se resoudre a les
+voir faire par d'autres.
+
+-- Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?
+
+-- Rien; il ouvre sa fenetre.
+
+-- Disparaissons.
+
+Et tous deux disparurent; la conjuration etait nouee.
+
+La fenetre qui venait de s'ouvrir etait, en effet, celle du comte
+de Guiche.
+
+Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n'etait pas
+seulement pour tacher de voir l'ombre de Madame a travers ses
+rideaux qu'il se mettait a cette fenetre, et sa preoccupation
+n'etait pas toute amoureuse.
+
+Il venait, comme nous l'avons dit, de recevoir un courrier; ce
+courrier lui avait ete envoye par de Bragelonne. De Bragelonne
+avait ecrit a de Guiche.
+
+Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une
+profonde impression.
+
+-- Etrange! etrange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la
+destinee entraine-t-elle donc les gens a leur but?
+
+Et, quittant la fenetre pour se rapprocher de la lumiere, il relut
+une troisieme fois cette lettre, dont les lignes brulaient a la
+fois son esprit et ses yeux.
+
+
+"Calais.
+
+"Mon cher comte,
+
+J'ai trouve a Calais M. de Wardes, qui a ete blesse grievement
+dans une affaire avec M. de Buckingham.
+
+C'est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais
+haineux et mechant.
+
+Il m'a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son coeur a beaucoup
+de penchant; de Madame, qu'il trouve belle et aimable.
+
+Il a devine votre amour pour la personne que vous savez.
+
+Il m'a aussi entretenu d'une personne que j'aime, et m'a temoigne
+le plus vif interet en me plaignant fort, le tout avec des
+obscurites qui m'ont effraye d'abord, mais que j'ai fini par
+prendre pour les resultats de ses habitudes de mystere.
+
+Voici le fait:
+
+Il aurait recu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce
+n'est que par M. de Lorraine.
+
+On s'entretient, disent ses nouvelles, d'un changement survenu
+dans l'affection du roi.
+
+Vous savez qui cela regarde.
+
+Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d'une fille
+d'honneur qui donne sujet a la medisance.
+
+Ces phrases vagues ne m'ont point permis de dormir. J'ai deplore
+depuis hier que mon caractere droit et faible, malgre une certaine
+obstination, m'ait laisse sans replique a ces insinuations.
+
+En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n'ai point retarde
+son depart avec des explications; et puis il me paraissait dur, je
+l'avoue, de mettre a la question un homme dont les blessures sont
+a peine fermees.
+
+Bref, il est parti a petites journees, parti pour assister, dit-
+il, au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d'offrir sous
+peu de temps.
+
+Il a ajoute a ces paroles certaines felicitations, puis certaines
+condoleances. Je n'ai pas plus compris les unes que les autres.
+J'etais etourdi par mes pensees et par une defiance envers cet
+homme, defiance, vous le savez mieux que personne, que je n'ai
+jamais pu surmonter.
+
+Mais, lui parti, mon esprit s'est ouvert.
+
+Il est impossible qu'un caractere comme celui de de Wardes n'ait
+pas infiltre quelque peu de sa mechancete dans les rapports que
+nous avons eus ensemble.
+
+Il est donc impossible que dans toutes les paroles mysterieuses
+que M. de Wardes m'a dites, il n'y ait point un sens mysterieux
+dont je puisse me faire l'application a moi ou a qui savez.
+
+Force que j'etais de partir promptement pour obeir au roi, je n'ai
+point eu l'idee de courir apres M. de Wardes pour obtenir
+l'explication de ses reticences; mais je vous expedie un courrier
+et vous ecris cette lettre, qui vous exposera tous mes doutes.
+Vous, c'est moi: j'ai pense, vous agirez.
+
+M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu'il a voulu dire, si
+deja vous ne le savez.
+
+Au reste M. de Wardes a pretendu que M. de Buckingham avait quitte
+Paris, comble par Madame; c'est une affaire qui m'eut
+immediatement mis l'epee a la main sans la necessite ou je crois
+me trouver de faire passer le service du roi avant toute querelle.
+
+Brulez cette lettre, que vous remet Olivain.
+
+Qui dit Olivain, dit la surete meme.
+
+Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de
+Mlle de La Valliere, dont je baise respectueusement les mains.
+
+Vous, je vous embrasse.
+
+Vicomte de Bragelonne.
+
+P.-S.-- Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prevoir,
+cher ami, expediez-moi un courrier avec ce seul mot: "Venez", et
+je serai a Paris, trente-six heures apres votre lettre recue.
+
+
+De Guiche soupira, replia la lettre une troisieme fois, et, au
+lieu de la bruler, comme le lui avait recommande Raoul, il la
+remit dans sa poche.
+
+Il avait besoin de la lire et de la relire encore.
+
+-- Quel trouble et quelle confiance a la fois, murmura le comte;
+toute l'ame de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte
+de La Fere, et il y parle de son respect pour Louise! Il m'avertit
+pour moi, il me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un
+geste menacant, vous vous melez de mes affaires, monsieur de
+Wardes? Eh bien! je vais m'occuper des votres. Quant a toi, mon
+pauvre Raoul, ton coeur me laisse un depot; je veillerai sur lui,
+ne crains rien.
+
+Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez
+lui sans retard, s'il etait possible.
+
+Malicorne se rendit a l'invitation avec une vivacite qui etait le
+premier resultat de sa conversation avec Montalais.
+
+Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus
+celui-ci, qui travaillait a l'ombre, devina son interrogateur.
+
+Il s'ensuivit que, apres un quart d'heure de conversation, pendant
+lequel de Guiche crut decouvrir toute la verite sur La Valliere et
+sur le roi, il n'apprit absolument rien que ce qu'il avait vu de
+ses yeux; tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra,
+que Raoul avait de la defiance a distance et que de Guiche allait
+veiller sur le tresor des Hesperides.
+
+Malicorne accepta d'etre le dragon.
+
+De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s'occupa plus
+que de soi.
+
+On annonca le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa
+premiere apparition chez le roi.
+
+Apres sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.
+
+De Guiche se rendit chez Monsieur avant l'heure.
+
+
+Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut recu a la cour
+
+
+Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que
+le rafraichissement de l'esprit conseille a tout caractere leger
+pour la nouveaute qui arrive.
+
+De Wardes, qu'en effet on n'avait pas vu depuis un mois, etait du
+fruit nouveau. Le caresser, c'etait d'abord une infidelite a faire
+aux anciens, et une infidelite a toujours son charme; c'etait, de
+plus, une reparation a lui faire, a lui. Monsieur le traita donc
+on ne peut plus favorablement.
+
+M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui
+respectait cette seconde nature, en tout semblable a la sienne,
+plus le courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes
+des caresses plus douces encore que n'en avait eu Monsieur.
+
+De Guiche etait la, comme nous l'avons dit, mais se tenait un peu
+a l'ecart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent
+terminees.
+
+De Wardes, tout en parlant aux autres, et meme a Monsieur, n'avait
+pas perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu'il etait la
+pour lui.
+
+Aussi alla-t-il a de Guiche aussitot qu'il en eut fini avec les
+autres.
+
+Tous deux echangerent les compliments les plus courtois; apres
+quoi, de Wardes revint a Monsieur et aux autres gentilshommes.
+
+Au milieu de toutes ces felicitations de bon retour on annonca
+Madame.
+
+Madame avait appris l'arrivee de de Wardes. Elle savait tous les
+details de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n'etait
+pas fachee d'etre la aux premieres paroles qui devaient etre
+prononcees par celui qu'elle savait son ennemi.
+
+Elle avait deux ou trois dames d'honneur avec elle.
+
+De Wardes fit a Madame les plus gracieux saluts, et annonca tout
+d'abord, pour commencer les hostilites, qu'il etait pret a donner
+des nouvelles de M. de Buckingham a ses amis.
+
+C'etait une reponse directe a la froideur avec laquelle Madame
+l'avait accueilli.
+
+L'attaque etait vive, Madame sentit le coup sans paraitre l'avoir
+recu. Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche.
+
+Monsieur rougit, de Guiche palit.
+
+Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant
+combien cet ennemi pouvait lui susciter de desagrements pres des
+deux personnes qui l'ecoutaient, elle se pencha en souriant du
+cote du voyageur.
+
+Le voyageur parlait d'autre chose.
+
+Madame etait brave, imprudente meme: toute retraite la jetait en
+avant. Apres le premier serrement de coeur, elle revint au feu.
+
+-- Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur
+de Wardes? demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu
+la mauvaise chance d'etre blesse.
+
+Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pinca les
+levres.
+
+-- Non, madame, dit-il, presque pas.
+
+-- Cependant, par cette horrible chaleur...
+
+-- L'air de la mer est frais, madame, et puis j'avais une
+consolation.
+
+-- Oh! tant mieux!... Laquelle?
+
+-- Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.
+
+-- Ah! il a ete blesse plus grievement que vous? J'ignorais cela,
+dit la princesse avec une complete insensibilite.
+
+-- Oh! madame, vous vous trompez, ou plutot vous faites semblant
+de vous tromper a mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait
+plus souffert que moi; mais son coeur etait atteint.
+
+De Guiche comprit ou tendait la lutte; il hasarda un signe a
+Madame; ce signe la suppliait d'abandonner la partie.
+
+Mais elle, sans repondre a de Guiche, sans faire semblant de le
+voir, et toujours souriante:
+
+-- Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc ete
+touche au coeur? Je ne croyais pas, moi, jusqu'a present, qu'une
+blessure au coeur se put guerir.
+
+-- Helas! madame, repondit gracieusement de Wardes, les femmes
+croient toutes cela, et c'est ce qui leur donne sur nous la
+superiorite de la confiance.
+
+-- Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient.
+M. de Wardes veut dire que le duc de Buckingham avait ete touche
+au coeur par autre chose que par une epee.
+
+-- Ah! bien! bien! s'ecria Madame. Ah! c'est une plaisanterie de
+M. de Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si
+M. de Buckingham gouterait cette plaisanterie. En verite, c'est
+bien dommage qu'il ne soit point la, monsieur de Wardes.
+
+Un eclair passa dans les yeux du jeune homme.
+
+-- Oh! dit-il les dents serrees, je le voudrais aussi, moi.
+
+De Guiche ne bougea pas.
+
+Madame semblait attendre qu'il vint a son secours.
+
+Monsieur hesitait.
+
+Le chevalier de Lorraine s'avanca et prit la parole.
+
+-- Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham,
+etre touche au coeur n'est pas chose nouvelle, et que ce qu'il a
+dit s'est vu deja.
+
+-- Au lieu d'un allie, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis
+ligues, acharnes!
+
+Et elle changea la conversation.
+
+Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que
+l'etiquette ordonne de respecter.
+
+Le reste de l'entretien fut donc modere; les principaux acteurs
+avaient fini leurs roles.
+
+Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait
+l'interroger, lui donna la main.
+
+Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s'etablit
+entre les deux epoux pour les laisser tranquillement ensemble.
+
+Il s'achemina donc vers l'appartement de Monsieur pour le
+surprendre a son retour, et detruire avec trois mots toutes les
+bonnes impressions que Madame aurait pu semer dans son coeur.
+De Guiche fit un pas vers de Wardes, que beaucoup de gens
+entouraient.
+
+Il lui indiquait ainsi le desir de causer avec lui. De Wardes lui
+fit, des yeux et de la tete, signe qu'il le comprenait.
+
+Ce signe, pour les etrangers, n'avait rien que d'amical.
+
+Alors de Guiche put se retourner et attendre.
+
+Il n'attendit pas longtemps. De Wardes, debarrasse de ses
+interlocuteurs, s'approcha de de Guiche, et tous deux, apres un
+nouveau salut, se mirent a marcher cote a cote.
+
+-- Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.
+
+-- Excellent, comme vous voyez.
+
+-- Et vous avez toujours l'esprit tres gai?
+
+-- Plus que jamais.
+
+-- C'est un grand bonheur.
+
+-- Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si
+grotesque autour de nous!
+
+-- Vous avez raison.
+
+-- Ah! vous etes donc de mon avis?
+
+-- Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de la-bas?
+
+-- Non, ma foi! j'en viens chercher ici.
+
+-- Parlez. Vous avez cependant vu du monde a Boulogne, un de nos
+amis, et il n'y a pas si longtemps de cela.
+
+-- Du monde... de... de nos amis?...
+
+-- Vous avez la memoire courte.
+
+-- Ah! c'est vrai: Bragelonne?
+
+-- Justement.
+
+-- Qui allait en mission pres du roi Charles?
+
+-- C'est cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-
+vous pas dit?...
+
+-- Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l'avoue, mais ce
+que je ne lui ai pas dit, je le sais.
+
+De Wardes etait la finesse meme. Il sentait parfaitement, a
+l'attitude de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignite,
+que la conversation prenait une mauvaise tournure. Il resolut de
+se laisser aller a la conversation et de se tenir sur ses gardes.
+
+-- Qu'est-ce donc, s'il vous plait, que cette chose que vous ne
+lui avez pas dite? demanda de Guiche.
+
+-- Eh bien! la chose concernant La Valliere.
+
+-- La Valliere... Qu'est-ce que cela? et quelle est cette chose si
+etrange que vous l'avez sue la-bas, vous, tandis que Bragelonne,
+qui etait ici, ne l'a pas sue, lui?
+
+-- Est-ce serieusement que vous me faites cette question?
+
+-- On ne peut plus serieusement.
+
+-- Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le
+commensal de la maison, vous, l'ami de Monsieur, vous, le favori
+de notre belle princesse?
+
+De Guiche rougit de colere.
+
+-- De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-il.
+
+-- Mais je n'en connais qu'une, mon cher. Je parle de Madame. Est-
+ce que vous avez une autre princesse au coeur? Voyons.
+
+De Guiche allait se lancer; mais il vit la feinte.
+
+Une querelle etait imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes
+voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que
+de Guiche ne l'acceptait qu'au nom de La Valliere. C'etait, a
+partir de ce moment, un jeu de feintes, et qui devait durer
+jusqu'a ce que l'un d'eux fut touche.
+
+De Guiche reprit donc tout son sang-froid.
+
+-- Il n'est pas le moins du monde question de Madame dans tout
+ceci, mon cher de Wardes, dit de Guiche, mais de ce que vous
+disiez la, a l'instant meme.
+
+-- Et que disais-je?
+
+-- Que vous aviez cache a Bragelonne certaines choses.
+
+-- Que vous savez aussi bien que moi, repliqua de Wardes.
+
+-- Non, d'honneur!
+
+-- Allons donc!
+
+-- Si vous me le dites, je le saurai; mais non autrement, je vous
+jure!
+
+-- Comment! j'arrive de la-bas, de soixante lieues; vous n'avez
+pas bouge d'ici; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la
+renommee m'a rapporte la-bas, elle, et je vous entends me dire
+serieusement que vous ne savez pas? oh! comte, vous n'etes pas
+charitable.
+
+-- Ce sera comme il vous plaira, de Wardes; mais, je vous le
+repete, je ne sais rien.
+
+-- Vous faites le discret, c'est prudent.
+
+-- Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus a moi qu'a Bragelonne?
+
+-- Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que
+Madame ne serait pas si maitresse d'elle-meme que vous.
+
+"Ah! double hypocrite, murmura de Guiche, te voila revenu sur ton
+terrain."
+
+-- Eh bien! alors, continua de Wardes, puisqu'il nous est si
+difficile de nous entendre sur La Valliere et Bragelonne, causons
+de vos affaires personnelles.
+
+-- Mais, dit de Guiche, je n'ai point d'affaires personnelles,
+moi. Vous n'avez rien dit de moi, je suppose, a Bragelonne, que
+vous ne puissiez me redire, a moi?
+
+-- Non. Mais, comprenez-vous, de Guiche? c'est qu'autant je suis
+ignorant sur certaines choses, autant je suis ferre sur d'autres.
+S'il s'agissait, par exemple, de vous parler des relations de
+M. de Buckingham a Paris, comme j'ai fait le voyage avec le duc,
+je pourrais vous dire les choses les plus interessantes. Voulez-
+vous que je vous les dise?
+
+De Guiche passa sa main sur son front moite de sueur.
+
+-- Mais, non, dit-il, cent fois non, je n'ai point de curiosite
+pour ce qui ne me regarde pas. M. de Buckingham n'est pour moi
+qu'une simple connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je
+n'ai donc aucune curiosite de savoir ce qui est arrive a
+M. de Buckingham, tandis que j'ai tout interet a savoir ce qui est
+arrive a Raoul.
+
+-- A Paris?
+
+-- Oui, a Paris ou a Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis
+present: si quelque evenement advient, je suis la pour y faire
+face; tandis que Raoul est absent et n'a que moi pour le
+representer; donc, les affaires de Raoul avant les miennes.
+
+-- Mais Raoul reviendra.
+
+-- Oui, apres sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut
+courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.
+
+-- D'autant plus qu'il y restera quelque temps, a Londres, dit
+de Wardes en ricanant.
+
+-- Vous croyez? demanda naivement de Guiche.
+
+-- Parbleu! croyez-vous qu'on l'a envoye a Londres pour qu'il ne
+fasse qu'y aller et en revenir? Non pas; on l'a envoye a Londres
+pour qu'il y reste.
+
+-- Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de
+de Wardes, voici un soupcon bien facheux pour Bragelonne, et qui
+justifie a merveille ce qu'il m'a ecrit de Boulogne.
+
+De Wardes redevint froid; l'amour de la raillerie l'avait pousse
+en avant, et il avait, par son imprudence, donne prise sur lui.
+
+-- Eh bien! voyons, qu'a-t-il ecrit? demanda-t-il.
+
+-- Que vous lui aviez glisse quelques insinuations perfides contre
+La Valliere et que vous aviez paru rire de sa grande confiance
+dans cette jeune fille.
+
+-- Oui, j'ai fait tout cela, dit de Wardes, et j'etais pret, en le
+faisant, a m'entendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit
+un homme a un autre homme lorsque ce dernier le mecontente. Ainsi,
+par exemple, si je vous cherchais une querelle, a vous, je vous
+dirais que Madame, apres avoir distingue M. de Buckingham, passe
+en ce moment pour n'avoir renvoye le beau duc qu'a votre profit.
+
+-- Oh! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher
+de Wardes, dit de Guiche en souriant malgre le frisson qui courait
+dans ses veines comme une injection de feu. Peste! une telle
+faveur, c'est du miel.
+
+-- D'accord; mais, si je voulais absolument une querelle avec
+vous, je chercherais un dementi, et je vous parlerais de certain
+bosquet ou vous vous rencontrates avec cette illustre princesse,
+de certaines genuflexions, de certains baisemains, et vous qui
+etes un homme secret, vous, vif et pointilleux...
+
+-- Eh bien! non, je vous jure, dit de Guiche en l'interrompant
+avec le sourire sur les levres, quoiqu'il fut porte a croire qu'il
+allait mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas,
+que je ne vous donnerais aucun dementi. Que voulez-vous, tres cher
+comte, je suis ainsi fait; pour les choses qui me regardent, je
+suis de glace. Ah! c'est bien autre chose lorsqu'il s'agit d'un
+ami absent, d'un ami qui, en partant, nous a confie ses interets;
+oh! pour cet ami, voyez-vous, de Wardes, je suis tout de feu!
+
+-- Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous avez beau
+dire, il ne peut etre question entre nous, a cette heure, ni de
+Bragelonne, ni de cette jeune fille sans importance qu'on appelle
+La Valliere.
+
+En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le
+salon, et, ayant deja entendu les paroles qui venaient d'etre
+prononcees, etaient a meme d'entendre celles qui allaient suivre.
+
+De Wardes s'en apercut et continua tout haut:
+
+-- Oh! si La Valliere etait une coquette comme Madame, dont les
+agaceries, tres innocentes, je le veux bien, ont d'abord fait
+renvoyer M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait
+exiler, vous, car, enfin, vous vous y etes laisse prendre a ses
+agaceries, n'est-ce pas, monsieur?
+
+Les gentilshommes s'approcherent, de Saint-Aignan en tete,
+Manicamp apres.
+
+-- Eh! mon cher, que voulez-vous? dit de Guiche en riant, je suis
+un fat, moi, tout le monde sait cela. J'ai pris au serieux une
+plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais j'ai vu mon erreur,
+j'ai courbe ma vanite aux pieds de qui de droit, et j'ai obtenu
+mon rappel en faisant amende honorable et en me promettant a moi-
+meme de me guerir de ce defaut, et, vous le voyez, j'en suis si
+bien gueri, que je ris maintenant de ce qui, il y a quatre jours,
+me brisait le coeur. Mais, lui, Raoul, il est aime; il ne rit pas
+des bruits qui peuvent troubler son bonheur, des bruits dont vous
+vous etes fait l'interprete quand vous saviez cependant, comte,
+comme moi, comme ces messieurs, comme tout le monde, que ces
+bruits n'etaient qu'une calomnie.
+
+-- Une calomnie! s'ecria de Wardes, furieux de se voir pousse dans
+le piege par le sang-froid de de Guiche.
+
+-- Mais oui, une calomnie. Dame! voici sa lettre, dans laquelle il
+me dit que vous avez mal parle de Mlle de La Valliere, et ou il me
+demande si ce que vous avez dit de cette jeune fille est vrai.
+Voulez-vous que je fasse juges ces messieurs, de Wardes?
+
+Et, avec le plus grand sang-froid, de Guiche lut tout haut le
+paragraphe de la lettre qui concernait La Valliere.
+
+-- Et, maintenant, continua de Guiche, il est bien constate pour
+moi que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et
+que vos propos etaient malicieux.
+
+De Wardes regarda autour de lui pour savoir s'il aurait appui
+quelque part; mais, a cette idee que de Wardes avait insulte, soit
+directement, soit indirectement, celle qui etait l'idole du jour,
+chacun secoua la tete, et de Wardes ne vit que des hommes prets a
+lui donner tort.
+
+-- Messieurs, dit de Guiche devinant d'instinct le sentiment
+general, notre discussion avec M. de Wardes porte sur un sujet si
+delicat, qu'il est important que personne n'en entende plus que
+vous n'en avez entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et
+laissez-nous achever cette conversation entre nous, comme il
+convient a deux gentilshommes dont l'un a donne a l'autre un
+dementi.
+
+-- Messieurs! messieurs! s'ecrierent les assistants.
+
+-- Trouvez-vous que j'avais tort de defendre Mlle de La Valliere?
+dit de Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les
+paroles blessantes que j'ai pu dire contre M. de Wardes.
+
+-- Peste! dit de Saint-Aignan, non pas!... Mlle de La Valliere est
+un ange.
+
+-- La vertu, la purete en personne, dit Manicamp.
+
+-- Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de Guiche, je ne suis point
+le seul qui prenne la defense de la pauvre enfant. Messieurs, une
+seconde fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez qu'il
+est impossible d'etre plus calme que nous ne le sommes.
+
+Les courtisans ne demandaient pas mieux que de s'eloigner; les uns
+allerent a une porte, les autres a l'autre.
+
+Les deux jeunes gens resterent seuls.
+
+-- Bien joue, dit de Wardes au comte.
+
+-- N'est-ce pas? repondit celui-ci.
+
+-- Que voulez-vous? je me suis rouille en province, mon cher,
+tandis que vous, ce que vous avez gagne de puissance sur vous-meme
+me confond, comte; on acquiert toujours quelque chose dans la
+societe des femmes; acceptez donc tous mes compliments.
+
+-- Je les accepte.
+
+-- Et je les retournerai a Madame.
+
+-- Oh! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, parlons-en aussi
+haut qu'il vous plaira.
+
+-- Ne m'en defiez pas.
+
+-- Oh! je vous en defie! Vous etes connu pour un mechant homme; si
+vous faites cela, vous passerez pour un lache, et Monsieur vous
+fera pendre ce soir a l'espagnolette de sa fenetre. Parlez, mon
+cher de Wardes, parlez.
+
+-- Je suis battu.
+
+-- Oui, mais pas encore autant qu'il convient.
+
+-- Je vois que vous ne seriez pas fache de me battre a plate
+couture.
+
+-- Non, mieux encore.
+
+-- Diable! c'est que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez
+mal; apres celle que je viens de jouer, une partie ne peut me
+convenir. J'ai perdu trop de sang a Boulogne: au moindre effort
+mes blessures se rouvriraient, et, en verite, vous auriez de moi
+trop bon marche.
+
+-- C'est vrai, dit de Guiche, et cependant, vous avez, en
+arrivant, fait montre de votre belle mine et de vos bons bras.
+
+-- Oui, les bras vont encore, c'est vrai; mais les jambes sont
+faibles, et puis je n'ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de
+duel; et vous, j'en reponds, vous vous escrimez tous les jours
+pour mettre a bonne fin votre petit guet-apens.
+
+-- Sur l'honneur, monsieur, repondit de Guiche, voici une demi-
+annee que je n'ai fait d'exercice.
+
+-- Non, voyez-vous, comte, toute reflexion faite, je ne me battrai
+pas, pas avec vous, du moins. J'attendrai Bragelonne, puisque vous
+dites que c'est Bragelonne qui m'en veut.
+
+-- Oh! que non pas, vous n'attendrez pas Bragelonne, s'ecria
+de Guiche hors de lui; car, vous l'avez dit, Bragelonne peut
+tarder a revenir, et, en attendant, votre mechant esprit fera son
+oeuvre.
+
+-- Cependant, j'aurai une excuse. Prenez garde!
+
+-- Je vous donne huit jours pour achever de vous retablir.
+
+-- C'est deja mieux. Dans huit jours, nous verrons.
+
+-- Oui, oui, je comprends: en huit jours, on peut echapper a
+l'ennemi. Non, non, pas un.
+
+-- Vous etes fou, monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de
+retraite.
+
+-- Et vous, vous etes un miserable. Si vous ne vous battez pas de
+bonne grace...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Je vous denonce au roi comme ayant refuse de vous battre apres
+avoir insulte La Valliere.
+
+-- Ah! fit de Wardes, vous etes dangereusement perfide, monsieur
+l'honnete homme.
+
+-- Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche
+toujours loyalement.
+
+-- Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner a blanc
+pour egaliser nos chances.
+
+-- Non pas, j'ai mieux que cela.
+
+-- Dites.
+
+-- Nous monterons a cheval tous deux et nous echangerons trois
+coups de pistolet. Vous tirez de premiere force. Je vous ai vu
+abattre des hirondelles, a balle et au galop. Ne dites pas non, je
+vous ai vu.
+
+-- Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela,
+il est possible que je vous tue.
+
+-- En verite, vous me rendriez service.
+
+-- Je ferai de mon mieux.
+
+-- Est-ce dit?
+
+-- Votre main.
+
+-- La voici... A une condition, pourtant.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi?
+
+-- Rien, je vous le jure.
+
+-- Je vais chercher mon cheval.
+
+-- Et moi le mien.
+
+-- Ou irons-nous?
+
+-- Dans la plaine; je sais un endroit excellent.
+
+-- Partons-nous ensemble?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+Et tous deux, s'acheminant vers les ecuries, passerent sous les
+fenetres de Madame, doucement eclairees; une ombre grandissait
+derriere les rideaux de dentelle.
+
+-- Voila pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se
+doute pas que nous allons a la mort pour elle.
+
+
+Chapitre CLII -- Le combat
+
+
+De Wardes choisit son cheval, et de Guiche le sien.
+
+Puis chacun le sella lui-meme avec une selle a fontes.
+
+De Wardes n'avait point de pistolets. De Guiche en avait deux
+paires. Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le
+choix a de Wardes.
+
+De Wardes choisit des pistolets dont il s'etait vingt fois servi,
+les memes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les
+hirondelles au vol.
+
+-- Vous ne vous etonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes
+precautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par
+consequent, qu'egaliser les chances.
+
+-- L'observation etait inutile, repondit de Guiche, et vous etes
+dans votre droit.
+
+-- Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien m'aider
+a monter a cheval, car j'y eprouve encore une certaine difficulte.
+
+-- Alors, il fallait prendre le parti a pied.
+
+-- Non, une fois en selle, je vaux mon homme.
+
+-- C'est bien, n'en parlons plus.
+
+Et de Guiche aida de Wardes a monter a cheval.
+
+-- Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur a nous
+exterminer, nous n'avons pas pris garde a une chose.
+
+-- A laquelle?
+
+-- C'est qu'il fait nuit, et qu'il faudra nous tuer a tatons.
+
+-- Soit, ce sera toujours le meme resultat.
+
+-- Cependant, il faut prendre garde a une autre circonstance, qui
+est que les honnetes gens ne se vont point battre sans compagnons.
+
+-- Oh! s'ecria de Guiche, vous etes aussi desireux que moi de bien
+faire les choses.
+
+-- Oui; mais je ne veux point que l'on puisse dire que vous m'avez
+assassine, pas plus que, dans le cas ou je vous tuerais, je ne
+veux etre accuse d'un crime.
+
+-- A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. de Buckingham?
+dit de Guiche. Il s'est cependant accompli dans les memes
+conditions ou le notre va s'accomplir.
+
+-- Bon! Il faisait encore jour et nous etions dans l'eau jusqu'aux
+cuisses; d'ailleurs, bon nombre de spectateurs etaient ranges sur
+le rivage et nous regardaient.
+
+De Guiche reflechit un instant; mais cette pensee qui s'etait deja
+presentee a son esprit s'y raffermit, que de Wardes voulait avoir
+des temoins pour ramener la conversation sur Madame et donner un
+tour nouveau au combat.
+
+Il ne repliqua donc rien, et, comme de Wardes l'interrogea une
+derniere fois du regard, il lui repondit par un signe de tete qui
+voulait dire que le mieux etait de s'en tenir ou l'on en etait.
+
+Les deux adversaires se mirent, en consequence, en chemin et
+sortirent du chateau par cette porte que nous connaissons pour
+avoir vu tout pres d'elle Montalais et Malicorne.
+
+La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journee, avait
+amasse tous les nuages qu'elle poussait silencieusement et
+lourdement de l'ouest a l'est. Ce dome, sans eclaircies et sans
+tonnerres apparents, pesait de tout son poids sur la terre et
+commencait a se trouer sous les efforts du vent, comme une immense
+toile detachee d'un lambris.
+
+Les gouttes d'eau tombaient tiedes et larges sur la terre, ou
+elles agglomeraient la poussiere en globules roulants.
+
+En meme temps, des haies qui aspiraient l'orage, des fleurs
+alterees, des arbres echeveles, s'exhalaient mille odeurs
+aromatiques qui ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les
+idees de jeunesse, de vie eternelle, de bonheur et d'amour.
+
+-- La terre sent bien bon, dit de Wardes; c'est une coquetterie de
+sa part pour nous attirer a elle.
+
+-- A propos, repliqua de Guiche, il m'est venu plusieurs idees et
+je veux vous les soumettre.
+
+-- Relatives?
+
+-- Relatives a notre combat.
+
+-- En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en
+occupions.
+
+-- Sera-ce un combat ordinaire et regle selon la coutume?
+
+-- Voyons notre coutume?
+
+-- Nous mettrons pied a terre dans une bonne plaine, nous
+attacherons nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons
+sans armes, puis nous nous eloignerons de cent cinquante pas
+chacun pour revenir l'un sur l'autre.
+
+-- Bon! c'est ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois
+semaines, a la Saint-Denis.
+
+-- Pardon, vous oubliez un detail.
+
+-- Lequel?
+
+-- Dans votre duel avec Follivent, vous marchates a pied l'un sur
+l'autre, l'epee aux dents et le pistolet au poing.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous
+l'avouez vous-meme, nous remontons a cheval et nous nous choquons,
+le premier qui veut tirer tire.
+
+-- C'est ce qu'il y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit; il
+faut compter plus de coups perdus qu'il n'y en aurait dans le
+jour.
+
+-- Soit! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout
+charges, et un troisieme de recharge.
+
+-- A merveille! ou notre combat aura-t-il lieu?
+
+-- Avez-vous quelque preference?
+
+-- Non.
+
+-- Vous voyez ce petit bois qui s'etend devant nous?
+
+-- Le bois Rochin? Parfaitement.
+
+-- Vous le connaissez?
+
+-- A merveille.
+
+-- Vous savez, alors, qu'il a une clairiere a son centre?
+
+-- Oui.
+
+-- Gagnons cette clairiere.
+
+-- Soit!
+
+-- C'est une espece de champ clos naturel, avec toutes sortes de
+chemins, de faux fuyants, de sentiers, de fosses, de tournants,
+d'allees; nous serons la a merveille.
+
+-- Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrives, je crois?
+
+-- Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarte
+qui tombe des etoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette
+place; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses
+barrieres.
+
+-- Soit! Faites comme vous dites.
+
+-- Terminons les conditions, alors.
+
+-- Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre, vous le
+direz.
+
+-- J'ecoute.
+
+-- Cheval tue oblige son maitre a combattre a pied.
+
+-- C'est incontestable, puisque nous n'avons pas de chevaux de
+rechange.
+
+-- Mais n'oblige pas l'adversaire a descendre de son cheval.
+
+-- L'adversaire sera libre d'agir comme bon lui semblera.
+
+-- Les adversaires, s'etant joints une fois, peuvent ne se plus
+quitter, et, par consequent, tirer l'un sur l'autre a bout
+portant.
+
+-- Accepte.
+
+-- Trois charges sans plus, n'est-ce pas?
+
+-- C'est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles
+pour vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles;
+j'en ferai autant, puis nous repandrons le reste de la poudre et
+nous jetterons le reste des balles.
+
+-- Et nous jurons sur le Christ, n'est-ce pas, ajouta de Wardes,
+que nous n'avons plus sur nous ni poudre ni balles?
+
+-- C'est convenu; moi, je le jure.
+
+De Guiche etendit la main vers le ciel.
+
+De Wardes l'imita.
+
+-- Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire
+que je ne suis dupe de rien. Vous etes, ou vous serez l'amant de
+Madame. J'ai penetre le secret, vous avez peur que je ne
+l'ebruite; vous voulez me tuer pour vous assurer le silence, c'est
+tout simple, et, a votre place, j'en ferais autant.
+
+De Guiche baissa la tete.
+
+-- Seulement, continua de Wardes triomphant, etait-ce bien la
+peine, dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise
+affaire de Bragelonne? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le
+sanglier, on l'enrage; en forcant le renard, on lui donne la
+ferocite du jaguar. Il en resulte que, mis aux abois par vous, je
+me defends jusqu'a la mort.
+
+-- C'est votre droit.
+
+-- Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal; ainsi, pour
+commencer, vous devinez bien, n'est-ce pas, que je n'ai point fait
+la sottise de cadenasser mon secret, ou plutot votre secret dans
+mon coeur? Il y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez,
+qui est entre en participation de mon secret; ainsi, comprenez
+bien que, si vous me tuez, ma mort n'aura pas servi a grand-chose;
+tandis qu'au contraire, si je vous tue, dame! tout est possible,
+vous comprenez.
+
+De Guiche frissonna.
+
+-- Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attache a Madame
+deux ennemis qui travailleront a qui mieux mieux a la ruiner.
+
+-- Oh! monsieur, s'ecria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi
+sur ma mort; de ces deux ennemis, j'espere bien tuer l'un tout de
+suite, et l'autre a la premiere occasion.
+
+De Wardes ne repondit que par un eclat de rire tellement
+diabolique, qu'un homme superstitieux s'en fut effraye.
+
+Mais de Guiche n'etait point impressionnable a ce point.
+
+-- Je crois, dit-il, que tout est regle, monsieur de Wardes;
+ainsi, prenez du champ, je vous prie, a moins que vous ne
+preferiez que ce soit moi.
+
+-- Non pas, dit de Wardes, enchante de vous epargner une peine.
+
+Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairiere dans
+toute son etendue, et alla prendre son poste au point de la
+circonference du carrefour qui faisait face a celui ou de Guiche
+s'etait arrete.
+
+De Guiche demeura immobile.
+
+A la distance de cent pas a peu pres, les deux adversaires etaient
+absolument invisibles l'un a l'autre, perdus qu'ils etaient dans
+l'ombre epaisse des ormes et des chataigniers.
+
+Une minute s'ecoula au milieu du plus profond silence.
+
+Au bout de cette minute, chacun, au sein de l'ombre ou il etait
+cache, entendit le double cliquetis du chien resonnant dans la
+batterie.
+
+De Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop,
+persuade qu'il trouverait une double garantie de surete dans
+l'ondulation du mouvement et dans la vitesse de la course.
+
+Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu'a son avis
+devait occuper son adversaire.
+
+A la moitie du chemin, il s'attendait a rencontrer de Wardes: il
+se trompait.
+
+Il continua sa course, presumant que de Wardes l'attendait
+immobile.
+
+Mais au deux tiers de la clairiere, il vit le carrefour
+s'illuminer tout a coup, et une balle coupa en sifflant la plume
+qui s'arrondissait sur son chapeau.
+
+Presque en meme temps, et comme si le feu du premier coup eut
+servi a eclairer l'autre, un second coup retentit, et une seconde
+balle vint trouer la tete du cheval de de Guiche, un peu au-
+dessous de l'oreille.
+
+L'animal tomba.
+
+Ces deux coups, venant d'une direction tout opposee a celle dans
+laquelle il s'attendait a trouver de Wardes, frapperent de Guiche
+de surprise; mais, comme c'etait un homme d'un grand sang-froid,
+il calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout
+de sa botte ne se trouvat pris sous son cheval.
+
+Heureusement, dans son agonie, l'animal fit un mouvement, et
+de Guiche put degager sa jambe moins pressee.
+
+De Guiche se releva, se tata; il n'etait point blesse.
+
+Du moment ou il avait senti le cheval faiblir, il avait place ses
+deux pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne fit partir
+un des deux coups et meme tous les deux, ce qui l'eut desarme
+inutilement.
+
+Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et
+s'avanca vers l'endroit ou, a la lueur de la flamme, il avait vu
+apparaitre de Wardes. De Guiche s'etait, apres le premier coup,
+rendu compte de la manoeuvre de son adversaire, qui etait on ne
+peut plus simple.
+
+Au lieu de courir sur de Guiche ou de rester a sa place a
+l'attendre, de Wardes avait, pendant une quinzaine de pas a peu
+pres, suivi le cercle d'ombre qui le derobait a la vue de son
+adversaire, et, au moment ou celui-ci lui presentait le flanc dans
+sa course, il l'avait tire de sa place, ajustant a l'aise, et
+servi au lieu d'etre gene par le galop du cheval.
+
+On a vu que, malgre l'obscurite, la premiere balle avait passe a
+un pouce a peine de la tete de de Guiche.
+
+De Wardes etait si sur de son coup, qu'il avait cru voir tomber
+de Guiche. Son etonnement fut grand lorsque, au contraire le
+cavalier demeura en selle.
+
+Il se pressa pour tirer le second coup, fit un ecart de main et
+tua le cheval.
+
+C'etait une heureuse maladresse, si de Guiche demeurait engage
+sous l'animal. Avant qu'il eut pu se degager, de Wardes
+rechargeait son troisieme coup et tenait de Guiche a sa merci.
+
+Mais, tout au contraire, de Guiche etait debout et avait trois
+coups a tirer.
+
+De Guiche comprit la position... Il s'agissait de gagner de Wardes
+de vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant qu'il eut
+fini de recharger son pistolet.
+
+De Wardes le voyait arriver comme une tempete. La balle etait
+juste et resistait a la baguette. Mal charger etait s'exposer a
+perdre un dernier coup. Bien charger etait perdre son temps, ou
+plutot c'etait perdre la vie.
+
+Il fit faire un ecart a son cheval.
+
+De Guiche pivota sur lui-meme, et, au moment ou le cheval
+retombait, le coup partit, enlevant le chapeau de de Wardes.
+
+De Wardes comprit qu'il avait un instant a lui; il en profita pour
+achever de charger son pistolet.
+
+De Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier
+pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le
+second.
+
+Mais, au troisieme pas qu'il fit, de Wardes le prit tout marchant
+et le coup partit.
+
+Un rugissement de colere y repondit; le bras du comte se crispa et
+s'abattit. Le pistolet tomba.
+
+De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main
+gauche, et faire un nouveau pas en avant.
+
+Le moment etait supreme.
+
+-- Je suis perdu, murmura de Wardes, il n'est point blesse a mort.
+
+Mais au moment ou de Guiche levait son pistolet sur de Wardes, la
+tete, les epaules et les jarrets du comte flechirent a la fois. Il
+poussa un soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de
+de Wardes.
+
+-- Allons donc! murmura celui-ci.
+
+Et, rassemblant les renes, il piqua des deux.
+
+Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes
+au chateau.
+
+Arrive la, de Wardes demeura un quart d'heure a tenir conseil.
+
+Dans son impatience a quitter le champ de bataille, il avait
+neglige de s'assurer que de Guiche fut mort.
+
+Une double hypothese se presentait a l'esprit agite de de Wardes.
+
+Ou de Guiche etait tue, ou de Guiche etait seulement blesse.
+
+-- Si de Guiche etait tue, fallait-il laisser ainsi son corps aux
+loups? C'etait une cruaute inutile, puisque, si de Guiche etait
+tue, il ne parlerait certes pas.
+
+S'il n'etait pas tue, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se
+faire passer pour un sauvage incapable de generosite?
+
+Cette derniere consideration l'emporta.
+
+De Wardes s'informa de Manicamp.
+
+Il apprit que Manicamp s'etait informe de de Guiche et, ne sachant
+point ou le joindre, s'etait alle coucher.
+
+De Wardes alla reveiller le dormeur et lui conta l'affaire, que
+Manicamp ecouta sans dire un mot, mais avec une expression
+d'energie croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.
+
+Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp prononca un seul
+mot:
+
+-- Allons!
+
+Tout en marchant, Manicamp se montait l'imagination, et, au fur et
+a mesure que de Wardes lui racontait l'evenement, il
+s'assombrissait davantage.
+
+-- Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyez mort?
+
+-- Helas! oui.
+
+-- Et vous vous etes battus comme cela sans temoins?
+
+-- Il l'a voulu.
+
+-- C'est singulier!
+
+-- Comment, c'est singulier?
+
+-- Oui, le caractere de M. de Guiche ressemble bien peu a cela.
+
+-- Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose?
+
+-- He! he!
+
+-- Vous en doutez?
+
+-- Un peu... Mais j'en douterai bien plus encore, je vous en
+previens, si je vois le pauvre garcon mort.
+
+-- Monsieur Manicamp!
+
+-- Monsieur de Wardes!
+
+-- Il me semble que vous m'insultez!
+
+-- Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je n'ai
+jamais aime les gens qui viennent vous dire: "J'ai tue M. Untel
+dans un coin; c'est un bien grand malheur, mais je l'ai tue
+loyalement." Il fait nuit bien noire pour cet adverbe-la monsieur
+de Wardes!
+
+-- Silence, nous sommes arrives.
+
+En effet, on commencait a apercevoir la petite clairiere, et, dans
+l'espace vide, la masse immobile du cheval mort.
+
+A droite du cheval, sur l'herbe noire, gisait, la face contre
+terre, le pauvre comte baigne dans son sang.
+
+Il etait demeure a la meme place et ne paraissait meme pas avoir
+fait un mouvement.
+
+Manicamp se jeta a genoux, souleva le comte, et le trouva froid et
+trempe de sang.
+
+Il le laissa retomber.
+
+Puis, s'allongeant pres de lui, il chercha jusqu'a ce qu'il eut
+trouve le pistolet de de Guiche.
+
+-- Morbleu! dit-il alors en se relevant, pale comme un spectre et
+le pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est
+bien mort!
+
+-- Mort? repeta de Wardes.
+
+-- Oui, et son pistolet est charge, ajouta Manicamp en
+interrogeant du doigt le bassinet.
+
+-- Mais ne vous ai-je pas dit que je l'avais pris dans la marche
+et que j'avais tire sur lui au moment ou il visait sur moi?
+
+-- Etes-vous bien sur de vous etre battu contre lui, monsieur
+de Wardes? Moi, je l'avoue, j'ai bien peur que vous ne l'ayez
+assassine. Oh! ne criez pas! vous avez tire vos trois coups, et
+son pistolet est charge! Vous avez tue son cheval, et lui, lui,
+de Guiche, un des meilleurs tireurs de France, n'a touche ni vous
+ni votre cheval! Tenez, monsieur de Wardes, vous avez du malheur
+de m'avoir amene ici; tout ce sang m'a monte a la tete; je suis un
+peu ivre, et je crois, sur l'honneur! puisque l'occasion s'en
+presente, que je vais vous faire sauter la cervelle. Monsieur
+de Wardes, recommandez votre ame a Dieu!
+
+-- Monsieur de Manicamp, vous n'y songez point?
+
+-- Si fait, au contraire, j'y songe trop.
+
+-- Vous m'assassineriez?
+
+-- Sans remords, pour le moment, du moins.
+
+-- Etes-vous gentilhomme?
+
+-- On a ete page; donc on a fait ses preuves.
+
+-- Laissez-moi defendre ma vie, alors.
+
+-- Bon! pour que vous me fassiez a moi, ce que vous avez fait au
+pauvre de Guiche.
+
+Et Manicamp, soulevant son pistolet, l'arreta, le bras tendu et le
+sourcil fronce, a la hauteur de la poitrine de de Wardes.
+
+De Wardes n'essaya pas meme de fuir, il etait terrifie.
+
+Alors, dans cet effroyable silence d'un instant, qui parut un
+siecle a de Wardes, un soupir se fit entendre.
+
+-- Oh! s'ecria de Wardes! il vit! il vit! A moi, monsieur
+de Guiche, on veut m'assassiner!
+
+Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le
+comte se soulever peniblement sur une main.
+
+Manicamp jeta le pistolet a dix pas, et courut a son ami en
+poussant un cri de joie.
+
+De Wardes essuya son front inonde d'une sueur glacee.
+
+-- Il etait temps! murmura-t-il.
+
+-- Qu'avez-vous? demanda Manicamp a de Guiche, et de quelle facon
+etes vous blesse?
+
+De Guiche montra sa main mutilee et sa poitrine sanglante.
+
+-- Comte! s'ecria de Wardes, on m'accuse de vous avoir assassine;
+parlez, je vous en conjure, dites que j'ai loyalement combattu!
+
+-- C'est vrai, dit le blesse, M. de Wardes a combattu loyalement,
+et quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.
+
+-- Eh! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi d'abord a transporter ce
+pauvre garcon, et, apres, je vous donnerai toutes les
+satisfactions qu'il vous plaira, ou, si vous etes par trop presse,
+faisons mieux: pansons le comte avec votre mouchoir et le mien,
+et, puisqu'il reste deux balles a tirer, tirons-les.
+
+-- Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure j'ai vu la mort de
+trop pres: c'est trop laid, la mort, et je prefere vos excuses.
+
+Manicamp se mit a rire, et de Guiche aussi, malgre ses
+souffrances.
+
+Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il declara qu'il se
+sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait brise
+l'annulaire et le petit doigt, mais avait ete glisser sur une cote
+sans penetrer dans la poitrine. C'etait donc plutot la douleur que
+la gravite de la blessure qui avait foudroye de Guiche.
+
+Manicamp lui passa un bras sous une epaule, de Wardes un bras sous
+l'autre, et ils l'amenerent ainsi a Fontainebleau, chez le medecin
+qui avait assiste a son lit de mort le franciscain predecesseur
+d'Aramis.
+
+
+Chapitre CLIII -- Le souper du roi
+
+
+Le roi s'etait mis a table pendant ce temps, et la suite peu
+nombreuse des invites du jour avait pris place a ses cotes apres
+le geste habituel qui prescrivait de s'asseoir.
+
+Des cette epoque, bien que l'etiquette ne fut pas encore reglee
+comme elle le fut plus tard, la Cour de France avait entierement
+rompu avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilite
+qu'on retrouvait encore chez Henri IV, et que l'esprit soupconneux
+de Louis XIII avait peu a peu effacees, pour les remplacer par des
+habitudes fastueuses de grandeur, qu'il etait desespere de ne
+pouvoir atteindre.
+
+Le roi dinait donc a une petite table separee qui dominait, comme
+le bureau d'un president, les tables voisines; petite table,
+avons-nous dit: hatons-nous cependant d'ajouter que cette petite
+table etait encore la plus grande de toutes.
+
+En outre, c'etait celle sur laquelle s'entassaient un plus
+prodigieux nombre de mets varies, poissons, gibiers, viandes
+domestiques, fruits, legumes et conserves.
+
+Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonne a tous les
+exercices violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du
+sang, commune a tous les Bourbons, qui cuit rapidement les
+digestions et renouvelle les appetits.
+
+Louis XIV etait un redoutable convive; il aimait a critiquer ses
+cuisiniers; mais, lorsqu'il leur faisait honneur, cet honneur
+etait gigantesque.
+
+Le roi commencait par manger plusieurs potages, soit ensemble,
+dans une espece de macedoine, soit separement; il entremelait ou
+plutot il separait chacun de ces potages d'un verre de vin vieux.
+
+Il mangeait vite et assez avidement.
+
+Porthos, qui des l'abord avait par respect attendu un coup de
+coude de d'Artagnan, voyant le roi s'escrimer de la sorte, se
+retourna vers le mousquetaire, et dit a demi-voix:
+
+-- Il me semble qu'on peut aller, dit-il, Sa Majeste encourage.
+Voyez donc.
+
+-- Le roi mange, dit d'Artagnan, mais il cause en meme temps;
+arrangez-vous de facon que si, par hasard, il vous adressait la
+parole, il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait
+disgracieux.
+
+-- Le bon moyen alors, dit Porthos, c'est de ne point souper.
+Cependant j'ai faim, je l'avoue, et tout cela sent des odeurs
+appetissantes, et qui sollicitent a la fois mon odorat et mon
+appetit.
+
+-- N'allez pas vous aviser de ne point manger, dit d'Artagnan,
+vous facheriez Sa Majeste. Le roi a pour habitude de dire que
+celui-la travaille bien qui mange bien, et il n'aime pas qu'on
+fasse petite bouche a sa table.
+
+-- Alors, comment eviter d'avoir la bouche pleine si on mange? dit
+Porthos.
+
+-- Il s'agit simplement, repondit le capitaine des mousquetaires,
+d'avaler lorsque le roi vous fera l'honneur de vous adresser la
+parole.
+
+-- Tres bien.
+
+Et, a partir de ce moment, Porthos se mit a manger avec un
+enthousiasme poli.
+
+Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en
+connaisseur, appreciait les dispositions de son convive.
+
+-- Monsieur du Vallon! dit-il.
+
+Porthos en etait a un salmis de lievre, et en engloutissait un
+demi-rable.
+
+Son nom, prononce ainsi, le fit tressaillir, et, d'un vigoureux
+elan du gosier, il absorba la bouchee entiere.
+
+-- Sire, dit Porthos d'une voix etouffee, mais suffisamment
+intelligible neanmoins.
+
+-- Que l'on passe a M. du Vallon ces filets d'agneau, dit le roi.
+Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon?
+
+-- Sire, j'aime tout, repliqua Porthos.
+
+Et d'Artagnan lui souffla:
+
+-- Tout ce que m'envoie Votre Majeste.
+
+Porthos repeta:
+
+-- Tout ce que m'envoie Votre Majeste.
+
+Le roi fit, avec la tete, un signe de satisfaction.
+
+-- On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi,
+enchante d'avoir en tete a tete un mangeur de la force de Porthos.
+
+Porthos recut le plat d'agneau et en fit glisser une partie sur
+son assiette.
+
+-- Eh bien? dit le roi.
+
+-- Exquis! fit tranquillement Porthos.
+
+-- A-t-on d'aussi fins moutons dans votre province, monsieur du
+Vallon? continua le roi.
+
+-- Sire, dit Porthos, je crois qu'en ma province, comme partout,
+ce qu'il y a de meilleur est d'abord au roi; mais, ensuite, je ne
+mange pas le mouton de la meme facon que le mange Votre Majeste.
+
+-- Ah! ah! Et comment le mangez-vous?
+
+-- D'ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier.
+
+-- Tout entier?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et de quelle facon?
+
+-- Voici: mon cuisinier, le drole est Allemand, Sire; mon
+cuisinier bourre l'agneau en question de petites saucisses qu'il
+fait venir de Strasbourg; d'andouillettes, qu'il fait venir de
+Troyes; de mauviettes, qu'il fait venir de Pithiviers; par je ne
+sais quel moyen, il desosse le mouton, comme il ferait d'une
+volaille, tout en lui laissant la peau, qui fait autour de
+l'animal une croute rissolee; lorsqu'on le coupe par belles
+tranches, comme on ferait d'un enorme saucisson, il en sort un jus
+tout rose qui est a la fois agreable a l'oeil et exquis au palais.
+
+Et Porthos fit clapper sa langue.
+
+Le roi ouvrit de grands yeux charmes, et, tout en attaquant du
+faisan en daube qu'on lui presentait:
+
+-- Voila, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-
+il. Quoi! le mouton entier?
+
+-- Entier, oui, Sire.
+
+-- Passez donc ces faisans a M. du Vallon; je vois que c'est un
+amateur.
+
+L'ordre fut execute.
+
+Puis, revenant au mouton:
+
+-- Et cela n'est pas trop gras?
+
+-- Non, Sire; les graisses tombent en meme temps que le jus et
+surnagent; alors mon ecuyer tranchant les enleve avec une cuiller
+d'argent, que j'ai fait faire expres.
+
+-- Et vous demeurez? demanda le roi.
+
+-- A Pierrefonds, Sire.
+
+-- A Pierrefonds; ou est cela, monsieur du Vallon? du cote de
+Belle-Ile?
+
+-- Oh! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais.
+
+-- Je croyais que vous me parliez de ces moutons a cause des pres
+sales.
+
+-- Non, Sire, j'ai des pres qui ne sont pas sales, c'est vrai,
+mais qui n'en valent pas moins.
+
+Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui
+continuait d'officier de son mieux.
+
+-- Vous avez un bel appetit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous
+faites un bon convive.
+
+-- Ah! ma foi! Sire, si Votre Majeste venait jamais a Pierrefonds,
+nous mangerions bien notre mouton a nous deux, car vous ne manquez
+pas d'appetit non plus, vous.
+
+D'Artagnan poussa un bon coup de pied a Porthos sous la table.
+Porthos rougit.
+
+-- A l'age heureux de Votre Majeste, dit Porthos pour se
+rattraper, j'etais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me
+rassasier. Votre Majeste a bel appetit, comme j'avais l'honneur de
+le lui dire, mais elle choisit avec trop de delicatesse pour etre
+appelee un grand mangeur.
+
+Le roi parut charme de la politesse de son antagoniste.
+
+-- Taterez-vous de ces cremes? dit-il a Porthos?
+
+-- Sire, Votre Majeste me traite trop bien pour que je ne lui dise
+pas la verite tout entiere.
+
+-- Dites, monsieur du Vallon, dites.
+
+-- Eh bien! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les
+pates, et encore il faut qu'elles soient bien compactes; toutes
+ces mousses m'enflent l'estomac, et tiennent une place qui me
+parait trop precieuse pour la si mal occuper.
+
+-- Ah! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voila un
+veritable modele de gastronomie. Ainsi mangeaient nos peres, qui
+savaient si bien manger, ajouta Sa Majeste, tandis que nous, nous
+picorons.
+
+Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille
+melee de jambon.
+
+Porthos, de son cote, entama une terrine de perdreaux et de rales.
+
+L'echanson remplit joyeusement le verre de Sa Majeste.
+
+-- Donnez de mon vin a M. du Vallon, dit le roi.
+
+C'etait un des grands honneurs de la table royale, D'Artagnan
+pressa le genou de son ami.
+
+-- Si vous pouvez avaler seulement la moitie de cette hure de
+sanglier que je vois la, dit-il a Porthos, je vous juge duc et
+pair dans un an.
+
+-- Tout a l'heure, dit flegmatiquement Porthos, je m'y mettrai.
+
+Le tour de la hure ne tarda pas a venir en effet, car le roi
+prenait plaisir a pousser ce beau convive, il ne fit point passer
+de mets a Porthos, qu'il ne les eut degustes lui-meme: il gouta
+donc la hure. Porthos se montra beau joueur, au lieu d'en manger
+la moitie, comme avait dit d'Artagnan, il en mangea les trois
+quarts.
+
+-- Il est impossible, dit le roi a demi-voix, qu'un gentilhomme
+qui soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne
+soit pas le plus honnete homme de mon royaume.
+
+-- Entendez-vous? dit d'Artagnan a l'oreille de son ami.
+
+-- Oui, je crois que j'ai un peu de faveur, dit Porthos en se
+balancant sur sa chaise.
+
+-- Oh! vous avez le vent en poupe. Oui! oui! oui!
+
+Le roi et Porthos continuerent de manger ainsi a la grande
+satisfaction des convies, dont quelques-uns, par emulation,
+avaient essaye de les suivre, mais avaient du renoncer en chemin.
+
+Le roi rougissait, et la reaction du sang a son visage annoncait
+le commencement de la plenitude.
+
+C'est alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaiete, comme
+tous les buveurs, s'assombrissait et devenait taciturne.
+
+Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif.
+
+Le pied de d'Artagnan dut lui rappeler plus d'une fois cette
+particularite.
+
+Le dessert parut.
+
+Le roi ne songeait plus a Porthos; il tournait ses yeux vers la
+porte d'entree, et on l'entendit demander parfois pourquoi
+M. de Saint-Aignan tardait tant a venir.
+
+Enfin, au moment ou Sa Majeste terminait un pot de confitures de
+prunes avec un grand soupir, M. de Saint-Aignan parut.
+
+Les yeux du roi, qui s'etaient eteints peu a peu, brillerent
+aussitot.
+
+Le comte se dirigea vers la table du roi, et, a son approche,
+Louis XIV se leva.
+
+Tout le monde se leva, Porthos meme, qui achevait un nougat
+capable de coller l'une a l'autre les deux machoires d'un
+crocodile. Le souper etait fini.
+
+
+Chapitre CLIV -- Apres souper
+
+
+Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre
+voisine.
+
+-- Que vous avez tarde, comte! dit le roi.
+
+-- J'apportais la reponse, Sire, repondit le comte.
+
+-- C'est donc bien long pour elle de repondre a ce que je lui
+ecrivais?
+
+-- Sire, Votre Majeste avait daigne faire des vers; Mlle de La
+Valliere a voulu payer le roi de la meme monnaie, c'est-a-dire en
+or.
+
+-- Des vers, de Saint-Aignan!... s'ecria le roi ravi. Donne,
+donne.
+
+Et Louis rompit le cachet d'une petite lettre qui renfermait
+effectivement des vers que l'histoire nous a conserves, et qui
+sont meilleurs d'intention que de facture.
+
+Tels qu'ils etaient, cependant, ils enchanterent le roi, qui
+temoigna sa joie par des transports non equivoques; mais le
+silence general avertit Louis, si chatouilleux sur les
+bienseances, que sa joie pouvait donner matiere a des
+interpretations.
+
+Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un
+pas qui le ramena sur le seuil de la porte aupres de ses hotes:
+
+-- Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif
+plaisir, et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.
+
+Porthos s'inclina, comme eut fait le colosse de Rhodes, et sortit
+a reculons.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres
+dans la galerie; je vous suis oblige de m'avoir fait connaitre
+M. du Vallon. Messieurs, je retourne demain a Paris, pour le
+depart des ambassadeurs d'Espagne et de Hollande. A demain donc.
+
+La salle se vida aussitot.
+
+Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les
+vers de La Valliere.
+
+-- Comment les trouves-tu? dit-il.
+
+-- Sire... charmants!
+
+-- Ils me charment, en effet, et s'ils etaient connus...
+
+-- Oh! les poetes en seraient jaloux; mais ils ne les connaitront
+pas.
+
+-- Lui avez-vous donne les miens?
+
+-- Oh! Sire, elle les a devores.
+
+-- Ils etaient faibles, j'en ai peur.
+
+-- Ce n'est pas ce que Mlle de La Valliere en a dit.
+
+-- Vous croyez qu'elle les a trouves de son gout?
+
+-- J'en suis sur, Sire...
+
+-- Il me faudrait repondre, alors.
+
+-- Oh! Sire... tout de suite... apres souper... Votre Majeste se
+fatiguera.
+
+-- Je crois que vous avez raison: l'etude apres le repas est
+nuisible.
+
+-- Le travail du poete surtout; et puis, en ce moment, il y aurait
+preoccupation chez Mlle de La Valliere.
+
+-- Quelle preoccupation?
+
+-- Ah! Sire, comme chez toutes ces dames.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- A cause de l'accident de ce pauvre de Guiche.
+
+-- Ah! mon Dieu! est-il arrive un malheur a de Guiche?
+
+-- Oui, Sire, il a toute une main emportee, il a un trou a la
+poitrine, il se meurt.
+
+-- Bon Dieu! et qui vous a dit cela?
+
+-- Manicamp l'a rapporte tout a l'heure chez un medecin de
+Fontainebleau, et le bruit s'en est repandu ici.
+
+-- Rapporte? Pauvre de Guiche! et comment cela lui est-il arrive?
+
+-- Ah! voila, Sire! comment cela lui est-il arrive?
+
+-- Vous me dites cela d'un air tout a fait singulier, de Saint-
+Aignan. Donnez-moi des details... Que dit-il?
+
+-- Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres.
+
+-- Quels autres?
+
+-- Ceux qui l'ont rapporte, Sire.
+
+-- Qui sont-ils, ceux-la?
+
+-- Je ne sais, Sire; mais M. de Manicamp le sait, M. de Manicamp
+est de ses amis.
+
+-- Comme tout le monde, dit le roi.
+
+-- Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire; tout
+le monde n'est pas precisement des amis de M. de Guiche.
+
+-- Comment le savez-vous?
+
+-- Est-ce que le roi veut que je m'explique?
+
+-- Sans doute, je le veux.
+
+-- Eh bien! Sire, je crois avoir oui parler d'une querelle entre
+deux gentilshommes.
+
+-- Quand?
+
+-- Ce soir meme, avant le souper de Votre Majeste.
+
+-- Cela ne prouve guere. J'ai fait des ordonnances si severes a
+l'egard des duels, que nul, je suppose, n'osera y contrevenir.
+
+-- Aussi Dieu me preserve d'accuser personne! s'ecria de Saint-
+Aignan. Votre Majeste m'a ordonne de parler, je parle.
+
+-- Dites donc alors comment le comte de Guiche a ete blesse.
+
+-- Sire, on dit a l'affut.
+
+-- Ce soir?
+
+-- Ce soir.
+
+-- Une main emportee! un trou a la poitrine! Qui etait a l'affut
+avec M. de Guiche?
+
+-- Je ne sais, Sire... Mais M. de Manicamp sait ou doit savoir.
+
+-- Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan.
+
+-- Rien, Sire, rien.
+
+-- Alors expliquez-moi l'accident; est-ce un mousquet qui a creve?
+
+-- Peut-etre bien. Mais, en y reflechissant, non, Sire, car on a
+trouve pres de de Guiche son pistolet encore charge.
+
+-- Son pistolet? Mais, on ne va pas a l'affut avec un pistolet, ce
+me semble.
+
+-- Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a ete tue, et que le
+cadavre du cheval est encore dans la clairiere.
+
+-- Son cheval? De Guiche va a l'affut a cheval? De Saint-Aignan,
+je ne comprends rien a ce que vous me dites. Ou la chose s'est-
+elle passee?
+
+-- Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.
+
+-- Bien. Appelez M. d'Artagnan.
+
+De Saint-Aignan obeit. Le mousquetaire entra.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la
+petite porte du degre particulier.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Vous monterez a cheval.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous
+l'endroit?
+
+-- Sire, je m'y suis battu deux fois.
+
+-- Comment! s'ecria le roi, etourdi de la reponse.
+
+-- Sire, sous les edits de M. le cardinal de Richelieu repartit
+d'Artagnan avec son flegme ordinaire.
+
+-- C'est different, monsieur. Vous irez donc la, et vous
+examinerez soigneusement les localites. Un homme y a ete blesse,
+et vous y trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous
+pensez sur cet evenement.
+
+-- Bien, Sire.
+
+-- Il va sans dire que c'est votre opinion a vous, et non celle
+d'un autre que je veux avoir.
+
+-- Vous l'aurez dans une heure, Sire.
+
+-- Je vous defends de communiquer avec qui que ce soit.
+
+-- Excepte avec celui qui me donnera une lanterne, dit d'Artagnan.
+
+-- Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette liberte, qu'il
+ne tolerait que chez son capitaine des mousquetaires.
+
+D'Artagnan sortit par le petit degre.
+
+-- Maintenant, qu'on appelle mon medecin, ajouta Louis.
+
+Dix minutes apres, le medecin du roi arrivait essouffle.
+
+-- Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec
+M. de Saint-Aignan ou il vous conduira, et me rendrez compte de
+l'etat du malade que vous verrez dans la maison ou je vous prie
+d'aller.
+
+Le medecin obeit sans observation, comme on commencait des cette
+epoque a obeir a Louis XIV, et sortit precedant de Saint-Aignan.
+
+-- Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le
+medecin ait pu lui parler.
+
+De Saint-Aignan sortit a son tour.
+
+
+Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
+roi l'avait charge
+
+
+Pendant que le roi prenait ces dernieres dispositions pour arriver
+a la verite, d'Artagnan, sans perdre une seconde, courait a
+l'ecurie, decrochait la lanterne, sellait son cheval lui-meme, et
+se dirigeait vers l'endroit designe par Sa Majeste.
+
+Il n'avait, suivant sa promesse, vu ni rencontre personne, et,
+comme nous l'avons dit, il avait pousse le scrupule jusqu'a faire,
+sans l'intervention des valets d'ecurie et des palefreniers, ce
+qu'il avait a faire.
+
+D'Artagnan etait de ceux qui se piquent, dans les moments
+difficiles, de doubler leur propre valeur.
+
+En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au
+premier arbre qu'il rencontra, et penetra a pied jusqu'a la
+clairiere.
+
+Alors il commenca de parcourir a pied, et sa lanterne a la main,
+toute la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et,
+apres une demi-heure d'exploration il reprit silencieusement son
+cheval, et s'en revint reflechissant et au pas a Fontainebleau.
+
+Louis attendait dans son cabinet: il etait seul et crayonnait sur
+un papier des lignes qu'au premier coup d'oeil d'Artagnan reconnut
+inegales et fort raturees.
+
+Il en conclut que ce devaient etre des vers.
+
+Il leva la tete et apercut d'Artagnan.
+
+-- Eh bien! monsieur, dit-il, m'apportez-vous des nouvelles?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Qu'avez-vous vu?
+
+-- Voici la probabilite, Sire, dit d'Artagnan.
+
+-- C'etait une certitude que je vous avais demandee.
+
+-- Je m'en rapprocherai autant que je pourrai; le temps etait
+commode pour les investigations dans le genre de celles que je
+viens de faire: il a plu ce soir et les chemins etaient
+detrempes...
+
+-- Au fait, monsieur d'Artagnan.
+
+-- Sire, Votre Majeste m'avait dit qu'il y avait un cheval mort au
+carrefour du bois Rochin; j'ai donc commence par etudier les
+chemins.
+
+"Je dis les chemins, attendu qu'on arrive au centre du carrefour
+par quatre chemins.
+
+"Celui que j'avais suivi moi-meme presentait seul des traces
+fraiches. Deux chevaux l'avaient suivi cote a cote: leurs huit
+pieds etaient marques bien distinctement dans la glaise.
+
+"L'un des cavaliers etait plus presse que l'autre. Les pas de l'un
+sont toujours en avant de l'autre d'une demi-longueur de cheval.
+
+-- Alors vous etes sur qu'ils sont venus a deux? dit le roi.
+
+-- Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes betes d'un pas egal,
+des chevaux habitues a la manoeuvre, car ils ont tourne en
+parfaite oblique la barriere du rond-point.
+
+-- Apres, monsieur?
+
+-- La, les cavaliers sont restes un instant a regler sans doute
+les conditions du combat; les chevaux s'impatientaient. L'un des
+cavaliers parlait, l'autre ecoutait et se contentait de repondre.
+Son cheval grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa
+preoccupation a ecouter, il lui lachait la bride.
+
+-- Alors il y a eu combat?
+
+-- Sans conteste.
+
+-- Continuez; vous etes un habile observateur.
+
+-- L'un des deux cavaliers est reste en place, celui qui ecoutait;
+l'autre a traverse la clairiere, et a d'abord ete se mettre en
+face de son adversaire. Alors celui qui etait reste en place a
+franchi le rond-point au galop jusqu'aux deux tiers de sa
+longueur, croyant marcher sur son ennemi; mais celui-ci avait
+suivi la circonference du bois.
+
+-- Vous ignorez les noms, n'est-ce pas?
+
+-- Tout a fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la
+circonference du bois montait un cheval noir.
+
+-- Comment savez-vous cela?
+
+-- Quelques crins de sa queue sont restes aux ronces qui
+garnissent le bord du fosse.
+
+-- Continuez.
+
+-- Quant a l'autre cheval, je n'ai pas eu de peine a en faire le
+signalement, puisqu'il est reste mort sur le champ de bataille.
+
+-- Et de quoi ce cheval est-il mort?
+
+-- D'une balle qui lui a troue la tempe.
+
+-- Cette balle etait celle d'un pistolet ou d'un fusil?
+
+-- D'un pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval m'a
+indique la tactique de celui qui l'avait tue. Il avait suivi la
+circonference du bois pour avoir son adversaire en flanc. J'ai
+d'ailleurs, suivi ses pas sur l'herbe.
+
+-- Les pas du cheval noir?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Allez, monsieur d'Artagnan.
+
+-- Maintenant que Votre Majeste voit la position des deux
+adversaires, il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour
+le cavalier qui passe au galop.
+
+-- Faites.
+
+-- Le cheval du cavalier qui chargeait fut tue sur le coup.
+
+-- Comment savez-vous cela?
+
+-- Le cavalier n'a pas eu le temps de mettre pied a terre et est
+tombe avec lui. J'ai vu la trace de sa jambe, qu'il avait tiree
+avec effort de dessous le cheval. L'eperon, presse par le poids de
+l'animal, avait laboure la terre.
+
+-- Bien. Et qu'a-t-il dit en se relevant?
+
+-- Il a marche droit sur son adversaire.
+
+-- Toujours place sur la lisiere du bois?
+
+-- Oui, Sire. Puis, arrive a une belle portee, il s'est arrete
+solidement, ses deux talons sont marques l'un pres de l'autre, il
+a tire et a manque son adversaire.
+
+-- Comment savez-vous cela, qu'il l'a manque?
+
+-- J'ai trouve le chapeau troue d'une balle.
+
+-- Ah! une preuve, s'ecria le roi.
+
+-- Insuffisante, Sire, repondit froidement d'Artagnan: c'est un
+chapeau sans lettres, sans armes; une plume rouge comme a tous les
+chapeaux; le galon meme n'a rien de particulier.
+
+-- Et l'homme au chapeau troue a-t-il tire son second coup?
+
+-- Oh! Sire, ses deux coups etaient deja tires.
+
+-- Comment avez-vous su cela?
+
+-- J'ai retrouve les bourres du pistolet.
+
+-- Et la balle qui n'a pas tue le cheval, qu'est-elle devenue?
+
+-- Elle a coupe la plume du chapeau de celui sur qui elle etait
+dirigee, et a ete briser un petit bouleau de l'autre cote de la
+clairiere.
+
+-- Alors, l'homme au cheval noir etait desarme, tandis que son
+adversaire avait encore un coup a tirer.
+
+-- Sire, pendant que le cavalier demonte se relevait, l'autre
+rechargeait son arme. Seulement, il etait fort trouble en la
+rechargeant, la main lui tremblait.
+
+-- Comment savez-vous cela?
+
+-- La moitie de la charge est tombee a terre, et il a jete la
+baguette, ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, ce que vous dites la est merveilleux!
+
+-- Ce n'est que de l'observation, Sire, et le moindre batteur
+d'estrade en ferait autant.
+
+-- On voit la scene rien qu'a vous entendre.
+
+-- Je l'ai, en effet, reconstruite dans mon esprit, a peu de
+changements pres.
+
+-- Maintenant, revenons au cavalier demonte. Vous disiez qu'il
+avait marche sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait
+son pistolet?
+
+-- Oui; mais au moment ou il visait lui-meme, l'autre tira.
+
+-- Oh! fit le roi, et le coup?
+
+-- Le coup fut terrible, Sire; le cavalier demonte tomba sur la
+face apres avoir fait trois pas mal assures.
+
+-- Ou avait-il ete frappe?
+
+-- A deux endroits: a la main droite d'abord, puis, du meme coup,
+a la poitrine.
+
+-- Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein
+d'admiration.
+
+-- Oh! c'est bien simple: la crosse du pistolet etait tout
+ensanglantee, et l'on y voyait la trace de la balle avec les
+fragments d'une bague brisee. Le blesse a donc eu, selon toute
+probabilite, l'annulaire et le petit doigt emportes.
+
+-- Voila pour la main, j'en conviens; mais la poitrine?
+
+-- Sire, il y avait deux flaques de sang a la distance de deux
+pieds et demi l'une de l'autre. A l'une de ces flaques, l'herbe
+etait arrachee par la main crispee; a l'autre, l'herbe etait
+affaissee seulement par le poids du corps.
+
+-- Pauvre de Guiche! s'ecria le roi.
+
+-- Ah! c'etait M. de Guiche? dit tranquillement le mousquetaire.
+Je m'en etais doute; mais je n'osais en parler a Votre Majeste.
+
+-- Et comment vous en doutiez-vous?
+
+-- J'avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval
+mort.
+
+-- Et vous le croyez blesse grievement?
+
+-- Tres grievement, puisqu'il est tombe sur le coup et qu'il est
+reste longtemps a la meme place; cependant il a pu marcher, en
+s'en allant, soutenu par deux amis.
+
+-- Vous l'avez donc rencontre, revenant?
+
+-- Non; mais j'ai releve les pas des trois hommes: l'homme de
+droite et l'homme de gauche marchaient librement, facilement; mais
+celui du milieu avait le pas lourd. D'ailleurs, des traces de sang
+accompagnaient ce pas.
+
+-- Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat
+qu'aucun detail ne vous en a echappe, dites-moi deux mots de
+l'adversaire de de Guiche.
+
+-- Oh! Sire, je ne le connais pas.
+
+-- Vous qui voyez tout si bien, cependant.
+
+-- Oui, Sire, dit d'Artagnan, je vois tout; mais je ne dis pas
+tout ce que je vois, et, puisque le pauvre diable a echappe, que
+Votre Majeste me permette de lui dire que ce n'est pas moi qui le
+denoncerai.
+
+-- C'est cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en
+duel.
+
+-- Pas pour moi, Sire, dit froidement d'Artagnan.
+
+-- Monsieur, s'ecria le roi, savez-vous bien ce que vous dites?
+
+-- Parfaitement, Sire; mais, a mes yeux, voyez-vous, un homme qui
+se bat bien est un brave homme. Voila mon opinion. Vous pouvez en
+avoir une autre; c'est naturel, vous etes le maitre.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, j'ai ordonne cependant...
+
+D'Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.
+
+-- Vous m'avez ordonne d'aller chercher des renseignements sur un
+combat, Sire; vous les avez. M'ordonnez-vous d'arreter
+l'adversaire de M. de Guiche, j'obeirai; mais ne m'ordonnez point
+de vous le denoncer, car, cette fois, je n'obeirai pas.
+
+-- Eh bien! arretez-le.
+
+-- Nommez-le moi, Sire.
+
+Louis frappa du pied.
+
+Puis, apres un instant de reflexion:
+
+-- Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.
+
+-- C'est mon avis, Sire; je suis heureux que ce soit en meme temps
+celui de Votre Majeste.
+
+-- Encore un mot... Qui a porte secours a de Guiche?
+
+-- Je l'ignore.
+
+-- Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un temoin?
+
+-- Il n'y avait pas de temoin. Il y a plus... M. de Guiche une
+fois tombe, son adversaire s'est enfui sans meme lui porter
+secours.
+
+-- Le miserable!
+
+-- Dame! Sire, c'est l'effet de vos ordonnances. On s'est bien
+battu, on a echappe a une premiere mort, on veut echapper a une
+seconde. On se souvient de M. de Boutteville... Peste!
+
+-- Et, alors on devient lache.
+
+-- Non, l'on devient prudent.
+
+-- Donc, il s'est enfui?
+
+-- Oui, et aussi vite que son cheval a pu l'emporter meme.
+
+-- Et dans quelle direction?
+
+-- Dans celle du chateau.
+
+-- Apres?
+
+-- Apres, j'ai eu l'honneur de le dire a Votre Majeste, deux
+hommes, a pied, sont venus qui ont emmene M. de Guiche.
+
+-- Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus apres le
+combat?
+
+-- Ah! une preuve manifeste; au moment du combat, la pluie venait
+de cesser, le terrain n'avait pas eu le temps de l'absorber et
+etait devenu humide: les pas enfoncent; mais apres le combat, mais
+pendant le temps que M. de Guiche est reste evanoui, la terre
+s'est consolidee et les pas s'impregnaient moins profondement.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, dit-il, vous etes, en verite, le plus
+habile homme de mon royaume.
+
+-- C'est ce que pensait M. de Richelieu, c'est ce que disait
+M. de Mazarin, Sire.
+
+-- Maintenant, il nous reste a voir si votre sagacite est en
+defaut.
+
+-- Oh! Sire, l'homme se trompe: _Errare humanum est_, dit
+philosophiquement le mousquetaire.
+
+-- Alors vous n'appartenez pas a l'humanite, monsieur d'Artagnan,
+car je crois que vous ne vous trompez jamais.
+
+-- Votre Majeste disait que nous allions voir.
+
+-- Oui.
+
+-- Comment cela, s'il lui plait?
+
+-- J'ai envoye chercher M. de Manicamp, et M. de Manicamp va
+venir.
+
+-- Et M. de Manicamp sait le secret?
+
+-- De Guiche n'a pas de secrets pour M. de Manicamp.
+
+-- Nul n'assistait au combat, je le repete, et, a moins que
+M. de Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui l'ont ramene...
+
+-- Chut! dit le roi, voici qu'il vient: demeurez la et pretez
+l'oreille.
+
+-- Tres bien, Sire, dit le mousquetaire.
+
+A la meme minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au
+seuil de la porte.
+
+
+Chapitre CLVI -- L'affut
+
+
+Le roi fit un signe au mousquetaire, l'autre a de Saint-Aignan.
+
+Le signe etait imperieux et signifiait: "Sur votre vie, taisez-
+vous!"
+
+D'Artagnan se retira, comme un soldat, dans l'angle du cabinet.
+
+De Saint-Aignan, comme un favori, s'appuya sur le dossier du
+fauteuil du roi.
+
+Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux levres, les
+mains blanches et gracieuses, s'avanca pour faire sa reverence au
+roi.
+
+Le roi rendit le salut avec la tete.
+
+-- Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il.
+
+-- Votre Majeste m'a fait l'honneur de me mander aupres d'elle,
+dit Manicamp.
+
+-- Oui, pour apprendre de vous tous les details du malheureux
+accident arrive au comte de Guiche.
+
+-- Oh! Sire, c'est douloureux.
+
+-- Vous etiez la?
+
+-- Pas precisement, Sire.
+
+-- Mais vous arrivates sur le theatre de l'accident quelques
+instants apres cet accident accompli?
+
+-- C'est cela, oui, Sire, une demi-heure a peu pres.
+
+-- Et ou cet accident a-t-il eu lieu?
+
+-- Je crois, Sire, que l'endroit s'appelle le rond-point du bois
+Rochin.
+
+-- Oui, rendez-vous de chasse.
+
+-- C'est cela meme, Sire.
+
+-- Eh bien! contez-moi ce que vous savez de details sur ce
+malheur, monsieur de Manicamp. Contez.
+
+-- C'est que Votre Majeste est peut-etre instruite, et je
+craindrais de la fatiguer par des repetitions.
+
+-- Non, ne craignez pas.
+
+Manicamp regarda tout autour de lui; il ne vit que d'Artagnan
+adosse aux boiseries, d'Artagnan calme, bienveillant, bonhomme, et
+de Saint-Aignan avec lequel il etait venu, et qui se tenait
+toujours adosse au fauteuil du roi avec une figure egalement
+gracieuse.
+
+Il se decida donc a parler.
+
+-- Votre Majeste n'ignore pas, dit-il, que les accidents sont
+communs a la chasse?
+
+-- A la chasse?
+
+-- Oui, Sire, je veux dire a l'affut.
+
+-- Ah! ah! dit le roi, c'est a l'affut que l'accident est arrive?
+
+-- Mais oui, Sire, hasarda Manicamp; est-ce que Votre Majeste
+l'ignorait?
+
+-- Mais a peu pres, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV
+repugna a mentir; c'est donc a l'affut, dites-vous, que l'accident
+est arrive?
+
+-- Helas! oui, malheureusement, Sire.
+
+Le roi fit une pause.
+
+-- A l'affut de quel animal? demanda-t-il.
+
+-- Du sanglier, Sire.
+
+-- Et quelle idee a donc eue de Guiche de s'en aller comme cela,
+tout seul, a l'affut du sanglier? C'est un exercice de campagnard,
+cela, et bon, tout au plus, pour celui qui n'a pas, comme le
+marechal de Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en
+gentilhomme.
+
+Manicamp plia les epaules.
+
+-- La jeunesse est temeraire, dit-il sentencieusement.
+
+-- Enfin!... continuez, dit le roi.
+
+-- Tant il y a, continua Manicamp, n'osant s'aventurer et posant
+un mot apres l'autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un
+marais, tant il y a, Sire, que le pauvre de Guiche s'en alla tout
+seul a l'affut.
+
+-- Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il
+pas que le sanglier revient sur le coup?
+
+-- Voila justement ce qui est arrive, Sire.
+
+-- Il avait donc eu connaissance de la bete?
+
+-- Oui, Sire. Des paysans l'avaient vue dans leurs pommes de
+terre.
+
+-- Et quel animal etait-ce?
+
+-- Un ragot.
+
+-- Il fallait donc me prevenir, monsieur, que de Guiche avait des
+idees de suicide; car, enfin, je l'ai vu chasser, c'est un veneur
+tres expert. Quand il tire sur l'animal accule et tenant aux
+chiens, il prend toutes ses precautions, et cependant il tire avec
+une carabine, et, cette fois, il s'en va affronter le sanglier
+avec de simples pistolets!
+
+Manicamp tressaillit.
+
+-- Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec
+un homme et non avec un sanglier, que diable!
+
+-- Sire, il y a des choses qui ne s'expliquent pas bien.
+
+-- Vous avez raison, et l'evenement qui nous occupe est une de ces
+choses la. Continuez.
+
+Pendant ce recit, de Saint-Aignan, qui eut peut-etre fait signe a
+Manicamp de ne pas s'enferrer, etait couche en joue par le regard
+obstine du roi.
+
+Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilite de
+communiquer. Quant a d'Artagnan, la statue du Silence, a Athenes,
+etait plus bruyante et plus expressive que lui.
+
+Manicamp continua donc, lance dans la voie qu'il avait prise, a
+s'enfoncer dans le panneau.
+
+-- Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s'est passee.
+De Guiche attendait le sanglier.
+
+-- A cheval ou a pied? demanda le roi.
+
+-- A cheval. Il tira sur la bete, la manqua.
+
+-- Le maladroit!
+
+-- La bete fonca sur lui.
+
+-- Et le cheval fut tue?
+
+-- Ah! Votre Majeste sait cela?
+
+-- On m'a dit qu'un cheval avait ete trouve mort au carrefour du
+bois Rochin. J'ai presume que c'etait le cheval de de Guiche.
+
+-- C'etait lui, effectivement, Sire.
+
+-- Voila pour le cheval, c'est bien; mais pour de Guiche?
+
+-- De Guiche une fois a terre, fut fouille par le sanglier et
+blesse a la main et a la poitrine.
+
+-- C'est un horrible accident; mais, il faut le dire, c'est la
+faute de de Guiche. Comment va-t-on a l'affut d'un pareil animal
+avec des pistolets! Il avait donc oublie la fable d'Adonis?
+
+Manicamp se gratta l'oreille.
+
+-- C'est vrai, dit-il, grande imprudence.
+
+-- Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp?
+
+-- Sire, ce qui est ecrit est ecrit.
+
+-- Ah! vous etes fataliste!
+
+Manicamp s'agitait, fort mal a son aise.
+
+-- Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.
+
+-- A moi, Sire.
+
+-- Oui! Comment! vous etes l'ami de Guiche, vous savez qu'il est
+sujet a de pareilles folies, et vous ne l'arretez pas?
+
+Manicamp ne savait a quoi s'en tenir; le ton du roi n'etait plus
+precisement celui d'un homme credule.
+
+D'un autre cote, ce ton n'avait ni la severite du drame, ni
+l'insistance de l'interrogatoire.
+
+Il y avait plus de raillerie que de menace.
+
+-- Et vous dites donc, continua le roi, que c'est bien le cheval
+de Guiche que l'on a retrouve mort?
+
+-- Oh! mon Dieu, oui, lui-meme.
+
+-- Cela vous a-t-il etonne?
+
+-- Non, Sire. A la derniere chasse, M. de Saint-Maure, Votre
+Majeste se le rappelle, a eu un cheval tue sous lui, et de la meme
+facon.
+
+-- Oui, mais eventre.
+
+-- Sans doute, Sire.
+
+-- Le cheval de Guiche eut ete eventre comme celui de M. de Saint-
+Maure que cela ne m'etonnerait point, pardieu!
+
+Manicamp ouvrit de grands yeux.
+
+-- Mais ce qui m'etonne, continua le roi, c'est que le cheval
+de Guiche, au lieu d'avoir le ventre ouvert, ait la tete cassee.
+
+Manicamp se troubla.
+
+-- Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce n'est
+point a la tempe que le cheval de Guiche a ete frappe? Avouez,
+monsieur de Manicamp, que voila un coup singulier.
+
+-- Sire, vous savez que le cheval est un animal tres intelligent,
+il aura essaye de se defendre.
+
+-- Mais un cheval se defend avec les pieds de derriere, et non
+avec la tete.
+
+-- Alors, le cheval, effraye, se sera abattu, dit Manicamp, et le
+sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier...
+
+-- Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier?
+
+-- Eh bien! c'est tout simple: le sanglier est revenu du cheval au
+cavalier, et, comme j'ai deja eu l'honneur de le dire a Votre
+Majeste, a ecrase la main de de Guiche au moment ou il allait
+tirer sur lui son second coup de pistolet; puis, d'un coup de
+boutoir, il lui a troue la poitrine.
+
+-- Cela est on ne peut plus vraisemblable, en verite, monsieur de
+Manicamp; vous avez tort de vous defier de votre eloquence, et
+vous contez a merveille.
+
+-- Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus
+embarrasses.
+
+-- A partir d'aujourd'hui seulement, je defendrai a mes
+gentilshommes d'aller a l'affut. Peste! autant vaudrait leur
+permettre le duel.
+
+Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.
+
+-- Le roi est satisfait? demanda-t-il.
+
+-- Enchante; mais ne vous retirez point encore, monsieur de
+Manicamp, dit Louis, j'ai affaire de vous.
+
+"Allons, allons, pensa d'Artagnan, encore un qui n'est pas de
+notre force."
+
+Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: "Oh! les hommes de
+notre force, ou sont-ils maintenant?"
+
+En ce moment, un huissier souleva la portiere et annonca le
+medecin du roi.
+
+-- Ah! s'ecria Louis, voila justement M. Valot qui vient de
+visiter M. de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du blesse.
+
+Manicamp se sentit plus mal a l'aise que jamais.
+
+-- De cette facon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la
+conscience nette.
+
+Et il regarda d'Artagnan, qui ne sourcilla point.
+
+
+Chapitre CLVII -- Le medecin
+
+
+M. Valot entra.
+
+La mise en scene etait la meme: le roi assis, de Saint-Aignan
+toujours accoude a son fauteuil, d'Artagnan toujours adosse a la
+muraille, Manicamp toujours debout.
+
+-- Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, m'avez-vous obei?
+
+-- Avec empressement, Sire.
+
+-- Vous vous etes rendu chez votre confrere de Fontainebleau?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et vous y avez trouve M. de Guiche?
+
+-- J'y ai trouve M. de Guiche.
+
+-- En quel etat? Dites franchement.
+
+-- En tres piteux etat, Sire.
+
+-- Cependant, voyons, le sanglier ne l'a pas devore?
+
+-- Devore qui?
+
+-- Guiche.
+
+-- Quel sanglier?
+
+-- Le sanglier qui l'a blesse.
+
+-- M. de Guiche a ete blesse par un sanglier?
+
+-- On le dit, du moins.
+
+-- Quelque braconnier plutot...
+
+-- Comment, quelque braconnier?...
+
+-- Quelque mari jaloux, quelque amant maltraite, lequel, pour se
+venger, aura tire sur lui.
+
+-- Mais que dites-vous donc la, monsieur Valot? Les blessures de
+M. de Guiche ne sont-elles pas produites par la defense d'un
+sanglier?
+
+-- Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de
+pistolet qui lui a ecrase l'annulaire et le petit doigt de la main
+droite, apres quoi, elle a ete se loger dans les muscles
+intercostaux de la poitrine.
+
+-- Une balle! Vous etes sur que M. de Guiche a ete blesse par une
+balle?... s'ecria le roi jouant l'homme surpris.
+
+-- Ma foi, dit Valot, si sur que la voila, Sire.
+
+Et il presenta au roi une balle a moitie aplatie.
+
+Le roi la regarda sans y toucher.
+
+-- Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garcon? demanda-t-il.
+
+-- Pas precisement. La balle n'avait pas penetre, elle s'etait
+aplatie, comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou
+sur le cote droit du sternum.
+
+-- Bon Dieu! fit le roi serieusement, vous ne me disiez rien de
+tout cela, monsieur de Manicamp?
+
+-- Sire...
+
+-- Qu'est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier,
+d'affut, de chasse de nuit? Voyons, parlez.
+
+-- Ah! Sire...
+
+-- Il me parait que vous avez raison, dit le roi en se tournant
+vers son capitaine des mousquetaires, et qu'il y a eu combat.
+
+Le roi avait, plus que tout autre, cette faculte donnee aux grands
+de compromettre et de diviser les inferieurs.
+
+Manicamp lanca au mousquetaire un regard plein de reproches.
+
+D'Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le
+poids de l'accusation.
+
+Il fit un pas.
+
+-- Sire, dit-il, Votre Majeste m'a commande d'aller explorer le
+carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d'apres mon estime, ce
+qui s'y etait passe. Je lui ai fait part de mes observations, mais
+sans denoncer personne. C'est Sa Majeste elle-meme qui, la
+premiere, a nomme M. le comte de Guiche.
+
+-- Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait
+votre devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire.
+Mais vous, monsieur de Manicamp, vous n'avez pas fait le votre,
+car vous m'avez menti.
+
+-- Menti, Sire! Le mot est dur.
+
+-- Trouvez-en un autre.
+
+-- Sire, je n'en chercherai pas. J'ai deja eu le malheur de
+deplaire a Sa Majeste, et, ce que je trouve de mieux c'est
+d'accepter humblement les reproches qu'elle jugera a propos de
+m'adresser.
+
+-- Vous avez raison, monsieur, on me deplait toujours en me
+cachant la verite.
+
+-- Quelquefois, Sire, on ignore.
+
+-- Ne mentez plus, ou je double la peine.
+
+Manicamp s'inclina en palissant.
+
+D'Artagnan fit encore un pas en avant, decide a intervenir, si la
+colere toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.
+
+-- Monsieur, continua le roi, vous voyez qu'il est inutile de nier
+la chose plus longtemps. M. de Guiche s'est battu.
+
+-- Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majeste eut ete genereuse en
+ne forcant pas un gentilhomme au mensonge.
+
+-- Force! Qui vous forcait?
+
+-- Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majeste a defendu les
+duels sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.
+
+-- Bien, murmura d'Artagnan, voila un joli garcon, mordioux!
+
+-- Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait
+l'empecher de se battre.
+
+-- Oh! Sire, Votre Majeste, qui est le gentilhomme le plus
+accompli de France, sait bien que, nous autres, gens d'epee, nous
+n'avons jamais regarde M. de Boutteville comme deshonore pour etre
+mort en Greve. Ce qui deshonore, c'est d'eviter son ennemi, et non
+de rencontrer le bourreau.
+
+-- Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen
+de tout reparer.
+
+-- S'il est de ceux qui conviennent a un gentilhomme, je le
+saisirai avec empressement, Sire.
+
+-- Le nom de l'adversaire de M. de Guiche?
+
+-- Oh! oh! murmura d'Artagnan, est-ce que nous allons continuer
+Louis XIII?...
+
+-- Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche.
+
+-- Vous ne voulez pas le nommer, a ce qu'il parait? dit le roi.
+
+-- Sire, je ne le connais pas.
+
+-- Bravo! dit d'Artagnan.
+
+-- Monsieur de Manicamp, remettez votre epee au capitaine.
+
+Manicamp s'inclina gracieusement, detacha son epee en souriant et
+la tendit au mousquetaire.
+
+Mais de Saint-Aignan s'avanca vivement entre d'Artagnan et lui.
+
+-- Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majeste.
+
+-- Faites, dit le roi, enchante peut-etre au fond du coeur que
+quelqu'un se placat entre lui et la colere a laquelle il s'etait
+laisse emporter.
+
+-- Manicamp, vous etes un brave, et le roi appreciera votre
+conduite; mais vouloir trop bien servir ses amis, c'est leur
+nuire. Manicamp, vous savez le nom que Sa Majeste vous demande?
+
+-- C'est vrai, je le sais.
+
+-- Alors, vous le direz.
+
+-- Si j'eusse du le dire, ce serait deja fait.
+
+-- Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, interesse
+a cette prud'homie.
+
+-- Vous, vous etes libre; mais il me semble cependant...
+
+-- Oh! treve de magnanimite; je ne vous laisserai point aller a la
+Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.
+
+Manicamp etait homme d'esprit, et comprit qu'il avait fait assez
+pour donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne
+s'agissait plus que d'y perseverer en reconquerant les bonnes
+graces du roi.
+
+-- Parlez, monsieur, dit-il a de Saint-Aignan. J'ai fait pour mon
+compte tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait
+que ma conscience ordonnat bien haut, ajouta-t-il en se retournant
+vers le roi, puisqu'elle l'a emporte sur les commandements de Sa
+Majeste; mais Sa Majeste me pardonnera, je l'espere, quand elle
+saura que j'avais a garder l'honneur d'une dame.
+
+-- D'une dame? demanda le roi inquiet.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Une dame fut la cause de ce combat?
+
+Manicamp s'inclina.
+
+Le roi se leva et s'approcha de Manicamp.
+
+-- Si la personne est considerable, dit-il, je ne me plaindrai pas
+que vous ayez pris des menagements, au contraire.
+
+-- Sire, tout ce qui touche a la maison du roi, ou a la maison de
+son frere, est considerable a mes yeux.
+
+-- A la maison de mon frere? repeta Louis XIV avec une sorte
+d'hesitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de
+mon frere?
+
+-- Ou de Madame.
+
+-- Ah! de Madame?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Ainsi, cette dame?...
+
+-- Est une des filles d'honneur de la maison de Son Altesse Royale
+Mme la duchesse d'Orleans.
+
+-- Pour qui M. de Guiche s'est battu, dites-vous?
+
+-- Oui, et, cette fois, je ne mens plus.
+
+Louis fit un mouvement plein de trouble.
+
+-- Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de
+cette scene, veuillez vous eloigner un instant, j'ai besoin de
+demeurer seul avec M. de Manicamp. Je sais qu'il a des choses
+precieuses a me dire pour sa justification, et qu'il n'ose le
+faire devant temoins... Remettez votre epee, monsieur de Manicamp.
+
+Manicamp remit son epee au ceinturon.
+
+-- Le drole est, decidement, plein de presence d'esprit, murmura
+le mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se
+retirant avec lui.
+
+-- Il s'en tirera, fit ce dernier a l'oreille de d'Artagnan.
+
+-- Et avec honneur, comte.
+
+Manicamp adressa a de Saint-Aignan et au capitaine un regard de
+remerciement qui passa inapercu du roi.
+
+-- Allons, allons, dit d'Artagnan en franchissant le seuil de la
+porte, j'avais mauvaise opinion de la generation nouvelle. Eh
+bien! je me trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.
+
+Valot precedait le favori et le capitaine.
+
+Le roi et Manicamp resterent seuls dans le cabinet.
+
+
+Chapitre CLVIII -- Ou d'Artagnan reconnait qu'il s'etait trompe,
+et que c'etait Manicamp qui avait raison
+
+
+Le roi s'assura par lui-meme, en allant jusqu'a la porte, que
+personne n'ecoutait, et revint se placer precipitamment en face de
+son interlocuteur.
+
+-- Ca! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de
+Manicamp, expliquez-vous.
+
+-- Avec la plus grande franchise, Sire, repondit le jeune homme.
+
+-- Et tout d'abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient
+tant au coeur que l'honneur des dames.
+
+-- Voila justement pourquoi je menageais votre delicatesse, Sire.
+
+-- Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu'il
+s'agissait d'une fille de ma belle-soeur, et que la personne en
+question, l'adversaire de Guiche, l'homme enfin que vous ne voulez
+pas nommer...
+
+-- Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.
+
+-- Oui. Vous dites donc que cet homme a offense quelqu'un de chez
+Madame.
+
+-- Mlle de La Valliere, oui, Sire.
+
+-- Ah! fit le roi, comme s'il s'y fut attendu, et comme si
+cependant ce coup lui avait perce le coeur; ah! c'est Mlle de La
+Valliere que l'on outrageait?
+
+-- Je ne dis point precisement qu'on l'outrageat, Sire.
+
+-- Mais enfin...
+
+-- Je dis qu'on parlait d'elle en termes peu convenables.
+
+-- En termes peu convenables de Mlle de La Valliere! Et vous
+refusez de me dire quel etait l'insolent?...
+
+-- Sire, je croyais que c'etait chose convenue, et que Votre
+Majeste avait renonce a faire de moi un denonciateur.
+
+-- C'est juste, vous avez raison, reprit le roi en se moderant;
+d'ailleurs, je saurai toujours assez tot le nom de celui qu'il me
+faudra punir.
+
+Manicamp vit bien que la question etait retournee.
+
+Quant au roi, il s'apercut qu'il venait de se laisser entrainer un
+peu loin.
+
+Aussi se reprit-il:
+
+-- Et je punirai, non point parce qu'il s'agit de Mlle de La
+Valliere, bien que je l'estime particulierement; mais parce que
+l'objet de la querelle est une femme. Or je pretends qu'a ma cour
+on respecte les femmes, et qu'on ne se querelle pas.
+
+Manicamp s'inclina.
+
+-- Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que
+disait on de Mlle de La Valliere?
+
+-- Mais Votre Majeste ne devine-t-elle pas?
+
+-- Moi?
+
+-- Votre Majeste sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se
+permettre les jeunes gens.
+
+-- On disait sans doute qu'elle aimait quelqu'un, hasarda le roi.
+
+-- C'est probable.
+
+-- Mais Mlle de La Valliere a le droit d'aimer qui bon lui semble,
+dit le roi.
+
+-- C'est justement ce que soutenait de Guiche.
+
+-- Et c'est pour cela qu'il s'est battu?
+
+-- Oui, Sire, pour cette seule cause.
+
+Le roi rougit.
+
+-- Et, dit-il, vous n'en savez pas davantage?
+
+-- Sur quel chapitre, Sire?
+
+-- Mais sur le chapitre fort interessant que vous racontez a cette
+heure.
+
+-- Et quelle chose le roi veut-il que je sache?
+
+-- Eh bien! par exemple, le nom de l'homme que La Valliere aime et
+que l'adversaire de de Guiche lui contestait le droit d'aimer?
+
+-- Sire, je ne sais rien, je n'ai rien entendu, rien surpris; mais
+je tiens de Guiche pour un grand coeur, et, s'il s'est
+momentanement substitue au protecteur de La Valliere, c'est que ce
+protecteur etait trop haut place pour prendre lui-meme sa defense.
+
+Ces mots etaient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le
+roi, mais, cette fois, de plaisir.
+
+Il frappa doucement sur l'epaule de Manicamp.
+
+-- Allons, allons, vous etes non seulement un spirituel garcon,
+monsieur de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je
+trouve votre ami de Guiche un paladin tout a fait de mon gout;
+vous le lui temoignerez, n'est-ce pas?
+
+-- Ainsi donc, Sire, Votre Majeste me pardonne?
+
+-- Tout a fait.
+
+-- Et je suis libre?
+
+Le roi sourit et tendit la main a Manicamp.
+
+Manicamp saisit cette main et la baisa.
+
+-- Et puis, ajouta le roi, vous contez a merveille.
+
+-- Moi, Sire?
+
+-- Vous m'avez fait un recit excellent de cet accident arrive a
+de Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval
+s'abattant, je vois l'animal allant du cheval au cavalier. Vous ne
+racontez pas, monsieur, vous peignez.
+
+-- Sire, je crois que Votre Majeste daigne se railler de moi, dit
+Manicamp.
+
+-- Au contraire, fit Louis XIV serieusement, je ris si peu,
+monsieur de Manicamp, que je veux que vous racontiez a tout le
+monde cette aventure.
+
+-- L'aventure de l'affut?
+
+-- Oui, telle que vous me l'avez contee, a moi, sans en changer un
+seul mot, vous comprenez?
+
+-- Parfaitement, Sire.
+
+-- Et vous la raconterez?
+
+-- Sans perdre une minute.
+
+-- Eh bien! maintenant, rappelez vous-meme M. d'Artagnan; j'espere
+que vous n'en avez plus peur.
+
+-- Oh! Sire, des que je suis sur des bontes de Votre Majeste pour
+moi, je ne crains plus rien.
+
+-- Appelez donc, dit le roi.
+
+Manicamp ouvrit la porte.
+
+-- Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.
+
+D'Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrerent.
+
+-- Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que
+l'explication de M. de Manicamp m'a entierement satisfait.
+
+D'Artagnan jeta a Valot d'un cote, et a Saint-Aignan de l'autre,
+un regard qui signifiait: "Eh bien! que vous disais-je?"
+
+Le roi entraina Manicamp du cote de la porte, puis tout bas:
+
+-- Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu'il se
+guerisse vite; je veux me hater de le remercier au nom de toutes
+les dames, mais surtout qu'il ne recommence jamais.
+
+-- Dut-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s'il
+s'agit de l'honneur de Votre Majeste.
+
+C'etait direct. Mais, nous l'avons dit, le roi Louis XIV aimait
+l'encens, et, pourvu qu'on lui en donnat, il n'etait pas tres
+exigeant sur la qualite.
+
+-- C'est bien, c'est bien, dit-il en congediant Manicamp, je
+verrai de Guiche moi-meme et je lui ferai entendre raison.
+
+Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette
+scene:
+
+-- Monsieur d'Artagnan? dit-il.
+
+-- Sire.
+
+-- Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si
+trouble, vous qui d'ordinaire avez de si bons yeux?
+
+-- J'ai la vue trouble, moi, Sire?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Cela doit etre certainement, puisque Votre Majeste le dit. Mais
+en quoi trouble, s'il vous plait?
+
+-- Mais a propos de cet evenement du bois Rochin.
+
+-- Ah! ah!
+
+-- Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de
+deux hommes, vous avez releve les details d'un combat. Rien de
+tout cela n'a existe; illusion pure!
+
+-- Ah! ah! fit encore d'Artagnan.
+
+-- C'est comme ces pietinements du cheval, c'est comme ces indices
+de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose;
+seulement, la lutte a ete longue et terrible, a ce qu'il parait.
+
+-- Ah! ah! continua d'Artagnan.
+
+-- Et quand je pense que j'ai un instant ajoute foi a une pareille
+erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.
+
+-- En effet, Sire, il faut que j'aie eu la berlue, dit d'Artagnan
+avec une belle humeur qui charma le roi.
+
+-- Vous en convenez, alors?
+
+-- Pardieu! Sire, si j'en conviens!
+
+-- De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?...
+
+-- Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.
+
+-- Et vous attribuez cette difference dans votre opinion?
+
+-- Oh! a une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je
+revenais du bois Rochin, ou je n'avais pour m'eclairer qu'une
+mechante lanterne d'ecurie...
+
+-- Tandis qu'a cette heure?...
+
+-- A cette heure, j'ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de
+plus, les deux yeux du roi, qui eclairent comme des soleils.
+
+Le roi se mit a rire, et de Saint-Aignan a eclater.
+
+-- C'est comme M. Valot, dit d'Artagnan reprenant la parole aux
+levres du roi, il s'est figure que non seulement M. de Guiche
+avait ete blesse par une balle, mais encore qu'il avait retire une
+balle de sa poitrine.
+
+-- Ma foi! dit Valot, j'avoue...
+
+-- N'est-ce pas que vous l'avez cru? reprit d'Artagnan.
+
+-- C'est-a-dire, dit Valot, que non seulement je l'ai cru, mais
+qu'a cette heure encore j'en jurerais.
+
+-- Eh bien! mon cher docteur, vous avez reve cela.
+
+-- J'avais reve?
+
+-- La blessure de M. de Guiche, reve! la balle, reve!... Ainsi,
+croyez-moi, n'en parlez plus.
+
+-- Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d'Artagnan est
+bon. Ne parlez plus de votre reve a personne, monsieur Valot, et,
+foi de gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir,
+messieurs. Oh! la triste chose qu'un affut au sanglier!
+
+-- La triste chose, repeta d'Artagnan a pleine voix qu'un affut au
+sanglier!
+
+Et il repeta encore ce mot par toutes les chambres ou il passa.
+
+Et il sortit du chateau, emmenant Valot avec lui.
+
+-- Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi a de Saint-Aignan,
+comment se nomme l'adversaire de de Guiche?
+
+De Saint-Aignan regarda le roi.
+
+-- Oh! n'hesite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois
+pardonner.
+
+-- De Wardes, dit de Saint-Aignan.
+
+-- Bien.
+
+Puis, rentrant chez lui vivement:
+
+-- Pardonner n'est pas oublier, dit Louis XIV.
+
+
+Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes a son arc
+
+
+Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d'avoir si bien
+reussi, quand, en arrivant au bas de l'escalier et passant devant
+une portiere, il se sentit tout a coup tirer par une manche.
+
+Il se retourna et reconnut Montalais qui l'attendait au passage,
+et qui, mysterieusement, le corps penche en avant et la voix
+basse, lui dit:
+
+-- Monsieur, venez vite, je vous prie.
+
+-- Et ou cela, mademoiselle? demanda Manicamp.
+
+-- D'abord, un veritable chevalier ne m'eut point fait cette
+question, il m'eut suivie sans avoir besoin d'explication aucune.
+
+-- Eh bien! mademoiselle, dit Manicamp, je suis pret a me conduire
+en vrai chevalier.
+
+-- Non, il est trop tard, et vous n'en avez pas le merite. Nous
+allons chez Madame; venez.
+
+-- Ah! ah! fit Manicamp. Allons chez Madame.
+
+Et il suivit Montalais, qui courait devant lui legere comme
+Galatee.
+
+"Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne
+crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous
+essaierons cependant, et, au besoin... ma fois! au besoin, nous
+trouverons autre chose."
+
+Montalais courait toujours.
+
+"Comme c'est fatigant, pensa Manicamp, d'avoir a la fois besoin de
+son esprit et de ses jambes!"
+
+Enfin on arriva.
+
+Madame avait acheve sa toilette de nuit; elle etait en deshabille
+elegant; mais on comprenait que cette toilette etait faite avant
+qu'elle eut a subir les emotions qui l'agitaient.
+
+Elle attendait avec une impatience visible.
+
+Aussi Montalais et Manicamp la trouverent-ils debout pres de la
+porte.
+
+Au bruit de leurs pas, Madame etait venue au-devant d'eux.
+
+-- Ah! dit-elle, enfin!
+
+-- Voici M. de Manicamp, repondit Montalais.
+
+Manicamp s'inclina respectueusement.
+
+Madame fit signe a Montalais de se retirer. La jeune fille obeit.
+
+Madame la suivit des yeux en silence, jusqu'a ce que la porte se
+fut refermee derriere elle; puis, se retournant vers Manicamp:
+
+-- Qu'y a-t-il donc et que m'apprend-on, monsieur de Manicamp?
+dit-elle; il y a quelqu'un de blesse au chateau?
+
+-- Oui, madame, malheureusement... M. de Guiche.
+
+-- Oui, M. de Guiche, repeta la princesse. En effet, je l'avais
+entendu dire, mais non affirmer. Ainsi, bien veritablement, c'est
+a M. de Guiche qu'est arrivee cette infortune?
+
+-- A lui-meme, madame.
+
+-- Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la
+princesse, que les duels sont antipathiques au roi?
+
+-- Certes, madame; mais un duel avec une bete fauve n'est pas
+justiciable de Sa Majeste.
+
+-- Oh! vous ne me ferez pas l'injure de croire que j'ajouterai foi
+a cette fable absurde repandue je ne sais trop dans quel but, et
+pretendant que M. de Guiche a ete blesse par un sanglier. Non,
+non, monsieur; la verite est connue, et, dans ce moment, outre le
+desagrement de sa blessure, M. de Guiche court le risque de sa
+liberte.
+
+-- Helas! madame, dit Manicamp, je le sais bien; mais qu'y faire?
+
+-- Vous avez vu Sa Majeste?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Que lui avez-vous dit?
+
+-- Je lui ai raconte comment M. de Guiche avait ete a l'affut,
+comment un sanglier etait sorti du bois Rochin, comment
+M. de Guiche avait tire sur lui, et comment enfin l'animal furieux
+etait revenu sur le tireur, avait tue son cheval et l'avait lui-
+meme grievement blesse.
+
+-- Et le roi a cru tout cela?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Oh! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez
+beaucoup.
+
+Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps
+un coup d'oeil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait
+impassible et sans mouvement a la place qu'il avait adoptee en
+entrant. Enfin, elle s'arreta.
+
+-- Cependant, dit-elle, tout le monde s'accorde ici a donner une
+autre cause a cette blessure.
+
+-- Et quelle cause, madame? fit Manicamp, puis-je, sans
+indiscretion, adresser cette question a Votre Altesse?
+
+-- Vous demandez cela, vous, l'ami intime de M. de Guiche? vous,
+son confident?
+
+-- Oh! madame, l'ami intime, oui; son confident, non. De Guiche
+est un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont
+meme, certainement, mais qui ne les disent pas. De Guiche est
+discret, madame.
+
+-- Eh bien! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui,
+c'est donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la
+princesse avec depit; car, en verite, le roi pourrait vous
+interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, vous lui
+faisiez le meme conte qu'a la premiere, il pourrait bien ne pas
+s'en contenter.
+
+-- Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans l'erreur a
+l'egard du roi. Sa Majeste a ete fort satisfaite de moi, je vous
+jure.
+
+-- Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que
+cela prouve une seule chose, c'est que Sa Majeste est tres facile
+a satisfaire.
+
+-- Je crois que Votre Altesse a tort de s'arreter a cette opinion.
+Sa Majeste est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.
+
+-- Et croyez-vous qu'elle vous saura gre de votre officieux
+mensonge, quand demain elle apprendra que M. de Guiche a eu pour
+M. de Bragelonne, son ami, une querelle qui a degenere en
+rencontre?
+
+-- Une querelle pour M. de Bragelonne? dit Manicamp de l'air le
+plus naif qu'il y ait au monde; que me fait donc l'honneur de me
+dire Votre Altesse?
+
+-- Qu'y a-t-il d'etonnant? M. de Guiche est susceptible,
+irritable, il s'emporte facilement.
+
+-- Je tiens, au contraire, madame, M. de Guiche pour tres patient,
+et n'etre jamais susceptible et irritable qu'avec les plus justes
+motifs.
+
+-- Mais n'est-ce pas un juste motif que l'amitie? dit la
+princesse.
+
+-- Oh! certes, madame, et surtout pour un coeur comme le sien.
+
+-- Eh bien! M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne
+nierez pas ce fait?
+
+-- Un tres grand ami.
+
+-- Eh bien! M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et
+comme M. de Bragelonne etait absent et ne pouvait se battre, il
+s'est battu pour lui.
+
+Manicamp se mit a sourire, et fit deux ou trois mouvements de tete
+et d'epaules qui signifiaient: "Dame! si vous le voulez
+absolument..."
+
+-- Mais enfin, dit la princesse impatientee, parlez!
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute; il est evident que vous n'etes pas de mon avis, et
+que vous avez quelque chose a dire.
+
+-- Je n'ai a dire, madame, qu'une seule chose.
+
+-- Dites-la!
+
+-- C'est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites
+l'honneur de me raconter.
+
+-- Comment! vous ne comprenez pas un mot a cette querelle de
+M. de Guiche avec M. de Wardes? s'ecria la princesse presque
+irritee.
+
+Manicamp se tut.
+
+-- Querelle, continua-t-elle, nee d'un propos plus ou moins
+malveillant ou plus ou moins fonde sur la vertu de certaine dame?
+
+-- Ah! de certaine dame? Ceci est autre chose, dit Manicamp.
+
+-- Vous commencez a comprendre, n'est-ce pas?
+
+-- Votre Altesse m'excusera, mais je n'ose...
+
+-- Vous n'osez pas? dit Madame exasperee. Eh bien! attendez, je
+vais oser, moi.
+
+-- Madame, madame! s'ecria Manicamp, comme s'il etait effraye,
+faites attention a ce que vous allez dire.
+
+-- Ah! il parait que, si j'etais un homme, vous vous battriez avec
+moi, malgre les edits de Sa Majeste, comme M. de Guiche s'est
+battu avec M. de Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La
+Valliere.
+
+-- De Mlle de La Valliere! s'ecria Manicamp en faisant un
+soubresaut subit comme s'il etait a cent lieues de s'attendre a
+entendre prononcer ce nom.
+
+-- Oh! qu'avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi?
+dit Madame avec ironie; auriez-vous l'impertinence de douter,
+vous, de cette vertu?
+
+-- Mais il ne s'agit pas le moins du monde, en tout cela, de la
+vertu de Mlle de La Valliere, madame.
+
+-- Comment! lorsque deux hommes se sont brule la cervelle pour une
+femme, vous dites qu'elle n'a rien a faire dans tout cela et qu'il
+n'est point question d'elle? Ah! je ne vous croyais pas si bon
+courtisan, monsieur de Manicamp.
+
+-- Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voila
+bien loin de compte. Vous me faites l'honneur de me parler une
+langue, et moi, a ce qu'il parait, j'en parle une autre.
+
+-- Plait-il?
+
+-- Pardon, j'ai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire
+que MM. de Guiche et de Wardes s'etaient battus pour Mlle de La
+Valliere.
+
+-- Mais oui.
+
+-- Pour Mlle de La Valliere, n'est-ce pas? repeta Manicamp.
+
+-- Eh! mon Dieu, je ne dis pas que M. de Guiche s'occupat en
+personne de Mlle de La Valliere; mais qu'il s'en est occupe par
+procuration.
+
+-- Par procuration!
+
+-- Voyons, ne faites donc pas toujours l'homme effare. Ne sait-on
+pas ici que M. de Bragelonne est fiance a Mlle de La Valliere, et
+qu'en partant pour la mission que le roi lui a confiee a Londres,
+il a charge son ami, M. de Guiche, de veiller sur cette
+interessante personne?
+
+-- Ah! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite.
+
+-- De tout, je vous en previens.
+
+Manicamp se mit a rire, action qui faillit exasperer la princesse,
+laquelle n'etait pas, comme on le sait, d'une humeur bien
+endurante.
+
+-- Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse,
+enterrons toute cette affaire, qui ne sera jamais bien eclaircie.
+
+-- Oh! quant a cela, il n'y a plus rien a faire, et les
+eclaircissements sont complets. Le roi saura que de Guiche a pris
+parti pour cette petite aventuriere qui se donne des airs de
+grande dame; il saura que M. de Bragelonne ayant nomme pour son
+gardien ordinaire du jardin des Hesperides son ami M. de Guiche,
+celui-ci a donne le coup de dent requis au marquis de Wardes, qui
+osait porter la main sur la pomme d'or. Or, vous n'etes pas sans
+savoir, monsieur de Manicamp, vous qui savez si bien toutes
+choses, que le roi convoite de son cote le fameux tresor, et que
+peut-etre saura-t-il mauvais gre a M. de Guiche de s'en constituer
+le defenseur. Etes-vous assez renseigne maintenant, et vous faut-
+il un autre avis? Parlez, demandez.
+
+-- Non, madame, non je ne veux rien savoir de plus.
+
+-- Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur
+de Manicamp, sachez que l'indignation de Sa Majeste sera suivie
+d'effets terribles. Chez les princes d'un caractere comme l'est
+celui du roi, la colere amoureuse est un ouragan.
+
+-- Que vous apaisez, vous, madame.
+
+-- Moi! s'ecria la princesse avec un geste de violente ironie;
+moi! et a quel titre?
+
+-- Parce que vous n'aimez pas les injustices, madame.
+
+-- Et ce serait une injustice, selon vous, que d'empecher le roi
+de faire ses affaires d'amour?
+
+-- Vous intercederez cependant en faveur de M. de Guiche.
+
+-- Eh! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse
+d'un ton plein de hauteur.
+
+-- Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le
+repete, vous defendrez M. de Guiche aupres du roi.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui.
+
+-- Et comment cela?
+
+-- Parce que la cause de M. de Guiche, c'est la votre, madame, dit
+tout bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de
+s'allumer.
+
+-- Que voulez-vous dire?
+
+-- Je dis, madame, que, dans le nom de La Valliere, a propos de
+cette defense prise par M. de Guiche pour M. de Bragelonne absent,
+je m'etonne que Votre Altesse n'ait pas devine un pretexte.
+
+-- Un pretexte?
+
+-- Oui.
+
+-- Mais un pretexte a quoi? repeta en balbutiant la princesse que
+venaient d'instruire les regards de Manicamp.
+
+-- Maintenant, madame, dit le jeune homme, j'en ai dit assez, je
+presume, pour engager Votre Altesse a ne pas charger, devant le
+roi, ce pauvre de Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimities
+fomentees par un certain parti tres oppose au votre.
+
+-- Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui
+n'aiment point Mlle de La Valliere, et meme peut-etre quelques-uns
+de ceux qui l'aiment, en voudront au comte?
+
+-- Oh! Madame, poussez-vous aussi loin l'obstination, et
+n'ouvrirez-vous point l'oreille aux paroles d'un ami devoue? Faut-
+il que je m'expose a vous deplaire, faut-il que je vous nomme,
+malgre moi, la personne qui fut la veritable cause de la querelle?
+
+-- La personne! fit Madame en rougissant.
+
+-- Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre
+de Guiche irrite, furieux, exaspere de tous ces bruits qui courent
+sur cette personne? Faut-il, si vous vous obstinez a ne pas la
+reconnaitre, et si, moi, le respect continue de m'empecher de la
+nommer, faut-il que je vous rappelle les scenes de Monsieur avec
+milord de Buckingham, les insinuations lancees a propos de cet
+exil du duc? Faut-il que je vous retrace les soins du comte a
+plaire, a observer, a proteger cette personne pour laquelle seule
+il vit, pour laquelle seule il respire? Eh bien! je le ferai, et
+quand je vous aurai rappele tout cela, peut-etre comprendrez-vous
+que le comte, a bout de patience, harcele depuis longtemps par
+de Wardes, au premier mot desobligeant que celui-ci aura prononce
+sur cette personne, aura pris feu et respire la vengeance.
+
+La princesse cacha son visage dans ses mains.
+
+-- Monsieur! monsieur! s'ecria-t-elle, savez-vous bien ce que vous
+dites la et a qui vous le dites?
+
+-- Alors, madame, poursuivit Manicamp comme s'il n'eut point
+entendu les exclamations de la princesse, rien ne vous etonnera
+plus, ni l'ardeur du comte a chercher cette querelle, ni son
+adresse merveilleuse a la transporter sur un terrain etranger a
+vos interets. Cela surtout est prodigieux d'habilete et de sang-
+froid; et, si la personne pour laquelle le comte de Guiche s'est
+battu et a verse son sang, en realite, doit quelque reconnaissance
+au pauvre blesse, ce n'est vraiment pas pour le sang qu'il a
+perdu, pour la douleur qu'il a soufferte, mais pour sa demarche a
+l'endroit d'un honneur qui lui est plus precieux que le sien.
+
+-- Oh! s'ecria Madame comme si elle eut ete seule; oh! ce serait
+veritablement a cause de moi?
+
+Manicamp put respirer; il avait bravement gagne le temps du repos:
+il respira.
+
+Madame, de son cote, demeura quelque temps plongee dans une
+reverie douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements
+precipites de son sein, a la langueur de ses yeux, aux pressions
+frequentes de sa main sur son coeur.
+
+Mais, chez elle, la coquetterie n'etait pas une passion inerte;
+c'etait, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui
+les trouvait.
+
+-- Alors, dit-elle, le comte aura oblige deux personnes a la fois,
+car M. de Bragelonne aussi doit a M. de Guiche une grande
+reconnaissance; d'autant plus grande, que, partout et toujours,
+Mlle de La Valliere passera pour avoir ete defendue par ce
+genereux champion.
+
+Manicamp comprit qu'il demeurait un reste de doute dans le coeur
+de la princesse, et son esprit s'echauffa par la resistance.
+
+-- Beau service, en verite, dit-il, que celui qu'il a rendu a Mlle
+de La Valliere! beau service que celui qu'il a rendu a
+M. de Bragelonne! Le duel a fait un eclat qui deshonore a moitie
+cette jeune fille, un eclat qui la brouille necessairement avec le
+vicomte. Il en resulte que le coup de pistolet de M. de Wardes a
+eu trois resultats au lieu d'un: il tue a la fois l'honneur d'une
+femme, le bonheur d'un homme, et peut-etre, en meme temps, a-t-il
+blesse a mort un des meilleurs gentilshommes de France! Ah!
+madame! votre logique est bien froide: elle condamne toujours,
+elle n'absout jamais.
+
+Les derniers mots de Manicamp battirent en breche le dernier doute
+demeure non pas dans le coeur, mais dans l'esprit de Madame. Ce
+n'etait plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec
+ses soupconneux retours, c'etait un coeur qui venait de sentir le
+froid profond d'une blessure.
+
+-- Blesse a mort! murmura-t-elle d'une voix haletante; oh!
+monsieur de Manicamp, n'avez-vous pas dit blesse a mort?
+
+Manicamp ne repondit que par un profond soupir.
+
+-- Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement blesse?
+continua la princesse.
+
+-- Eh! madame, il a une main brisee et une balle dans la poitrine.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec l'excitation de la
+fievre, c'est affreux, monsieur de Manicamp! Une main brisee,
+dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu! Et c'est ce
+lache, ce miserable, c'est cet assassin de de Wardes qui a fait
+cela! Decidement, le Ciel n'est pas juste.
+
+Manicamp paraissait en proie a une violente emotion. Il avait, en
+effet, deploye beaucoup d'energie dans la derniere partie de son
+plaidoyer.
+
+Quant a Madame, elle n'en etait plus a calculer les convenances;
+lorsque chez elle la passion parlait, colere ou sympathie, rien
+n'en arretait plus l'elan.
+
+Madame s'approcha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur
+un siege, comme si la douleur etait une assez puissante excuse a
+commettre une infraction aux lois de l'etiquette.
+
+-- Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc.
+
+Manicamp releva la tete.
+
+-- M. de Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort?
+
+-- Deux fois, madame, dit-il: d'abord, a cause de l'hemorragie qui
+s'est declaree, une artere ayant ete offensee a la main; ensuite,
+a cause de la blessure de la poitrine qui aurait, le medecin le
+craignait du moins, offense quelque organe essentiel.
+
+-- Alors il peut mourir?
+
+-- Mourir, oui, madame, et sans meme avoir la consolation de
+savoir que vous avez connu son devouement.
+
+-- Vous le lui direz.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui; n'etes-vous pas son ami?
+
+-- Moi? oh! non, madame, je ne dirai a M. de Guiche, si le
+malheureux est encore en etat de m'entendre, je ne lui dirai que
+ce que j'ai vu, c'est-a-dire votre cruaute pour lui.
+
+-- Monsieur, oh! vous ne commettrez pas cette barbarie.
+
+-- Oh! si fait, madame, je dirai cette verite, car, enfin, la
+nature est puissante chez un homme de son age. Les medecins sont
+savants, et si, par hasard, le pauvre comte survivait a sa
+blessure, je ne voudrais pas qu'il restat expose a mourir de la
+blessure du coeur apres avoir echappe a celle du corps.
+
+Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut
+vouloir prendre conge.
+
+-- Au moins, monsieur, dit Madame en l'arretant d'un air presque
+suppliant, vous voudrez bien me dire en quel etat se trouve le
+malade; quel est le medecin qui le soigne?
+
+-- Il est fort mal, madame, voila pour son etat. Quant a son
+medecin, c'est le medecin de Sa Majeste elle-meme, M. Valot.
+Celui-ci est, en outre, assiste du confrere chez lequel
+M. de Guiche a ete transporte.
+
+-- Comment! il n'est pas au chateau? fit Madame.
+
+-- Helas! madame, le pauvre garcon etait si mal, qu'il n'a pu etre
+amene jusqu'ici.
+
+-- Donnez-moi l'adresse, monsieur, dit vivement la princesse:
+j'enverrai querir de ses nouvelles.
+
+-- Rue du Feurre; une maison de briques avec des volets blancs. Le
+nom du medecin est inscrit sur la porte.
+
+-- Vous retournez pres du blesse, monsieur de Manicamp?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Alors il convient que vous me rendiez un service.
+
+-- Je suis aux ordres de Votre Altesse.
+
+-- Faites ce que vous vouliez faire: retournez pres de
+M. de Guiche, eloignez tous les assistants; veuillez vous eloigner
+vous-meme.
+
+-- Madame...
+
+-- Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voila le
+fait; n'y voyez pas autre chose que ce qui s'y trouve, ne demandez
+pas autre chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes
+femmes, deux peut-etre, a cause de l'heure avancee; je ne voudrais
+pas qu'elles vous vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas
+que vous les vissiez: ce sont des scrupules que vous devez
+comprendre, vous surtout, monsieur de Manicamp, qui devinez tout.
+
+-- Oh! madame, parfaitement; je puis meme faire mieux, je
+marcherai devant vos messageres; ce sera a la fois un moyen de
+leur indiquer surement la route et de les proteger si le hasard
+faisait qu'elles eussent, contre toute probabilite, besoin de
+protection.
+
+-- Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficulte
+aucune, n'est-ce pas?
+
+-- Certes, madame; car, passant le premier, j'aplanirais ces
+difficultes, si le hasard faisait qu'elles existassent.
+
+-- Eh bien! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas
+de l'escalier.
+
+-- J'y vais, madame.
+
+-- Attendez.
+
+Manicamp s'arreta.
+
+-- Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez,
+sans vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte.
+
+-- Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que
+je m'y trompasse?
+
+-- On frappera trois fois doucement dans les mains.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Allez, allez.
+
+Manicamp se retourna, salua une derniere fois, et sortit la joie
+dans le coeur. Il n'ignorait pas, en effet, que la presence de
+Madame etait le meilleur baume a appliquer sur les plaies du
+blesse.
+
+Un quart d'heure ne s'etait pas ecoule que le bruit d'une porte
+qu'on ouvrait et qu'on refermait avec precaution parvint jusqu'a
+lui. Puis il entendit les pas legers glissant le long de la rampe,
+puis les trois coups frappes dans les mains, c'est-a-dire le
+signal convenu.
+
+Il sortit aussitot, et, fidele a sa parole, se dirigea, sans
+retourner la tete, a travers les rues de Fontainebleau, vers la
+demeure du medecin.
+
+
+Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France
+
+Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert
+d'un demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de
+Manicamp.
+
+Au premier etage, derriere les rideaux de damas rouge, brillait la
+douce lueur d'une lampe posee sur un dressoir.
+
+A l'autre extremite de la meme chambre, dans un lit a colonnes
+torses, ferme de rideaux pareils a ceux qui eteignaient le feu de
+la lampe, reposait de Guiche, la tete elevee sur un double
+oreiller, les yeux noyes dans un brouillard epais; de longs
+cheveux noirs, boucles, eparpilles sur le lit, paraient de leur
+desordre les tempes seches et pales du jeune homme.
+
+On sentait que la fievre etait la principale hotesse de cette
+chambre.
+
+De Guiche revait. Son esprit suivait, a travers les tenebres, un
+de ces reves du delire comme Dieu en envoie sur la route de la
+mort a ceux qui vont tomber dans l'univers de l'eternite.
+
+Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet.
+
+Manicamp monta les degres avec precipitation; seulement, au seuil,
+il s'arreta, poussa doucement la porte, passa la tete dans la
+chambre, et, voyant que tout etait tranquille, il s'approcha, sur
+la pointe du pied, du grand fauteuil de cuir, echantillon mobilier
+du regne de Henri IV, et, voyant que la garde-malade s'y etait
+naturellement endormie, il la reveilla et la pria de passer dans
+la piece voisine.
+
+Puis, debout pres du lit, il demeura un instant a se demander s'il
+fallait reveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.
+
+Mais, comme derriere la portiere il commencait a entendre le
+fremissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses
+compagnes de route, comme il voyait deja cette portiere impatiente
+se soulever, il s'effaca le long du lit et suivit la garde-malade
+dans la chambre voisine.
+
+Alors, au moment meme ou il disparaissait, la draperie se souleva
+et les deux femmes entrerent dans la chambre qu'il venait de
+quitter.
+
+Celle qui etait entree la premiere fit a sa compagne un geste
+imperieux qui la cloua sur un escabeau pres de la porte.
+
+Puis elle s'avanca resolument vers le lit, fit glisser les rideaux
+sur la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derriere le
+chevet.
+
+Elle vit alors la figure palie du comte; elle vit sa main droite,
+enveloppee d'un linge eblouissant de blancheur, se dessiner sur la
+courtepointe a ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit
+de douleur.
+
+Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait
+s'elargissant sur ce linge.
+
+La poitrine blanche du jeune homme etait decouverte, comme si le
+frais de la nuit eut du aider sa respiration. Une petite
+bandelette attachait l'appareil de la blessure, autour de laquelle
+s'elargissait un cercle bleuatre de sang extravase.
+
+Un soupir profond s'exhala de la bouche de la jeune femme. Elle
+s'appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son
+masque ce douloureux spectacle.
+
+Un souffle rauque et strident passait comme le rale de la mort par
+les dents serrees du comte.
+
+La dame masquee saisit la main gauche du blesse.
+
+Cette main brulait comme un charbon ardent.
+
+Mais, au moment ou se posa dessus la main glacee de la dame,
+l'action de ce froid fut telle, que de Guiche ouvrit les yeux et
+tacha de rentrer dans la vie en animant son regard.
+
+La premiere chose qu'il apercut, fut le fantome dresse devant la
+colonne de son lit.
+
+A cette vue, ses yeux se dilaterent, mais sans que l'intelligence
+y allumat sa pure etincelle.
+
+Alors la dame fit un signe a sa compagne, qui etait demeuree pres
+de la porte; sans doute celle-ci avait sa lecon faite, car, d'une
+voix clairement accentuee, et sans hesitation aucune, elle
+prononca ces mots:
+
+-- Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir
+comment vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous
+temoigner par ma bouche tout le regret qu'elle eprouve de vous
+voir souffrir.
+
+Au mot _Madame_, de Guiche fit un mouvement; il n'avait point
+encore remarque la personne a laquelle appartenait cette voix.
+
+Il se retourna donc naturellement vers le point d'ou venait cette
+voix.
+
+Mais, comme la main glacee ne l'avait point abandonne, il en
+revint a regarder ce fantome immobile.
+
+-- Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il d'une voix
+affaiblie, ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette
+chambre?
+
+-- Oui, repondit le fantome d'une voix presque inintelligible et
+en baissant la tete.
+
+-- Eh bien! fit le blesse avec effort, merci. Dites a Madame que
+je ne regrette plus de mourir, puisqu'elle s'est souvenue de moi.
+
+A ce mot mourir, prononce par un mourant, la dame masquee ne put
+retenir ses larmes, qui coulerent sous son masque et apparurent
+sur ses joues a l'endroit ou le masque cessait de les couvrir.
+
+De Guiche, s'il eut ete plus maitre de ses sens, les eut vues
+rouler en perles brillantes et tomber sur son lit.
+
+La dame, oubliant qu'elle avait un masque, porta la main a ses
+yeux pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours
+agacant et froid, elle arracha le masque avec colere et le jeta
+sur le parquet.
+
+A cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir d'un
+nuage, de Guiche poussa un cri et tendit les bras.
+
+Mais toute parole expira sur ses levres, comme toute force dans
+ses veines.
+
+Sa main droite, qui avait suivi l'impulsion de la volonte sans
+calculer son degre de puissance, sa main droite retomba sur le
+lit, et, tout aussitot, ce linge si blanc fut rougi d'une tache
+plus large.
+
+Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se
+fermaient comme s'il eut commence d'entrer en lutte avec l'ange
+indomptable de la mort.
+
+Puis, apres quelques mouvements sans volonte, la tete se retrouva
+immobile sur l'oreiller.
+
+Seulement, de pale, elle etait devenue livide.
+
+La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement a l'habitude, la
+peur fut attractive.
+
+Elle se pencha vers le jeune homme, devorant de son souffle ce
+visage froid et decolore, qu'elle toucha presque; puis elle deposa
+un rapide baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secoue
+comme par une decharge electrique, se reveilla une seconde fois,
+ouvrit de grands yeux sans pensee, et retomba dans un
+evanouissement profond.
+
+-- Allons, dit-elle a sa compagne, allons, nous ne pouvons
+demeurer plus longtemps ici; j'y ferais quelque folie.
+
+-- Madame! madame! Votre Altesse oublie son masque, dit la
+vigilante compagne.
+
+-- Ramassez-le, repondit sa maitresse en se glissant eperdue par
+l'escalier.
+
+Et, comme la porte de la rue etait restee entrouverte, les deux
+oiseaux legers passerent par cette ouverture, et, d'une course
+legere, regagnerent le palais.
+
+L'une des deux dames monta jusqu'aux appartements de Madame, ou
+elle disparut.
+
+L'autre entra dans l'appartement des filles d'honneur, c'est-a-
+dire a l'entresol.
+
+Arrivee a sa chambre, elle s'assit devant une table, et, sans se
+donner le temps de respirer, elle se mit a ecrire le billet
+suivant:
+
+"Ce soir, Madame a ete voir M. de Guiche. Tout va a merveille de
+ce cote. Allez du votre, et surtout brulez ce papier."
+
+Puis elle plia la lettre en lui donnant une forme longue, et,
+sortant de chez elle avec precaution, elle traversa un corridor
+qui conduisait au service des gentilshommes de Monsieur.
+
+La, elle s'arreta devant une porte, sous laquelle, ayant heurte
+deux coups secs, elle glissa le papier et s'enfuit.
+
+Alors, revenant chez elle, elle fit disparaitre toute trace de sa
+sortie et de l'ecriture du billet.
+
+Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le
+but que nous venons de dire, elle apercut sur la table le masque
+de Madame qu'elle avait rapporte suivant l'ordre de sa maitresse,
+mais qu'elle avait oublie de lui remettre.
+
+-- Oh! oh! dit-elle, n'oublions pas de faire demain ce que j'ai
+oublie de faire aujourd'hui.
+
+Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son
+pouce humide, elle regarda son pouce.
+
+Il etait non seulement humide, mais rougi.
+
+Le masque etait tombe sur une de ces taches de sang qui, nous
+l'avons dit, maculaient le parquet, et, de l'exterieur noir, qui
+avait ete mis par le hasard en contact avec lui, le sang avait
+passe a l'interieur et tachait la batiste blanche.
+
+-- Oh! oh! dit Montalais, car nos lecteurs l'ont sans doute deja
+reconnue a toutes les manoeuvres que nous avons decrites, oh! oh!
+je ne lui rendrai plus ce masque, il est trop precieux maintenant.
+
+Et, se levant, elle courut a un coffret de bois d'erable qui
+renfermait plusieurs objets de toilette et de parfumerie.
+
+-- Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil depot n'est pas de
+ceux que l'on abandonne a l'aventure.
+
+Puis, apres un moment de silence et avec un sourire qui
+n'appartenait qu'a elle:
+
+-- Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave
+chevalier, tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres
+de La Valliere, celles de Raoul, toute cette amoureuse collection
+enfin qui fera un jour l'histoire de France et l'histoire de la
+royaute. Tu iras chez M. Malicorne, continua la folle en riant,
+tandis qu'elle commencait a se deshabiller; chez ce digne
+M. Malicorne, dit-elle en soufflant sa bougie, qui croit n'etre
+que maitre des appartements de Monsieur, et que je fais, moi,
+archiviste et historiographe de la maison de Bourbon et des
+meilleures maisons du royaume. Qu'il se plaigne, maintenant, ce
+bourru de Malicorne!
+
+Et elle tira ses rideaux et s'endormit.
+
+
+Chapitre CLXI -- Le voyage
+
+
+Le lendemain, jour indique pour le depart, le roi, a onze heures
+sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degre
+pour aller prendre son carrosse, attele de six chevaux piaffant au
+bas de l'escalier.
+
+Toute la cour attendait dans le Fer-a-cheval en habits de voyage;
+et c'etait un brillant spectacle que cette quantite de chevaux
+selles, de carrosses atteles, d'hommes et de femmes entoures de
+leurs officiers, de leurs valets et de leurs pages.
+
+Le roi monta dans son carrosse accompagne des deux reines.
+
+Madame en fit autant avec Monsieur.
+
+Les filles d'honneur imiterent cet exemple et prirent place, deux
+par deux, dans les carrosses qui leur etaient destines.
+
+Le carrosse du roi prit la tete, puis vint celui de Madame, puis
+les autres suivirent, selon l'etiquette.
+
+Le temps etait chaud; un leger souffle d'air, qu'on avait pu
+croire assez fort le matin pour rafraichir l'atmosphere, fut
+bientot embrase par le soleil cache sous les nuages, et ne
+s'infiltra plus, a travers cette chaude vapeur qui s'elevait du
+sol, que comme un vent brulant qui soulevait une fine poussiere et
+frappait au visage les voyageurs presses d'arriver.
+
+Madame fut la premiere qui se plaignit de la chaleur.
+
+Monsieur lui repondit en se renversant dans le carrosse comme un
+homme qui va s'evanouir, et il s'inonda de sels et d'eaux de
+senteur, tout en poussant de profonds soupirs.
+
+Alors Madame lui dit de son air le plus aimable:
+
+-- En verite, monsieur, je croyais que vous eussiez ete assez
+galant, par la chaleur qu'il fait, pour me laisser mon carrosse a
+moi toute seule et faire la route a cheval.
+
+-- A cheval! s'ecria le prince avec un accent d'effroi qui fit
+voir combien il etait loin d'adherer a cet etrange projet; a
+cheval! Mais vous n'y pensez pas, madame, toute ma peau s'en irait
+par pieces au contact de ce vent de feu.
+
+Madame se mit a rire.
+
+-- Vous prendrez mon parasol, dit-elle.
+
+-- Et la peine de le tenir? repondit Monsieur avec le plus grand
+sang-froid. D'ailleurs, je n'ai pas de cheval.
+
+-- Comment! pas de cheval? repliqua la princesse, qui, si elle ne
+gagnait pas l'isolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de
+cheval? Vous faites erreur, monsieur, car je vois la-bas votre bai
+favori.
+
+-- Mon cheval bai? s'ecria le prince en essayant d'executer vers
+la portiere un mouvement qui lui causa tant de gene, qu'il ne
+l'accomplit qu'a moitie, et qu'il se hata de reprendre son
+immobilite.
+
+-- Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par
+M. de Malicorne.
+
+-- Pauvre bete! repliqua le prince, comme il va avoir chaud!
+
+Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil a un mourant qui
+expire.
+
+Madame, de son cote, s'etendit paresseusement dans l'autre coin de
+la caleche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour
+songer tout a son aise.
+
+Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait
+cede le fond aux deux reines, eprouvait cette vive contrariete des
+amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif
+ardente, desirent la vue de l'objet aime, puis s'eloignent a demi
+contents sans s'apercevoir qu'ils ont amasse une soif plus ardente
+encore.
+
+Le roi, marchant en tete comme nous avons dit, ne pouvait, de sa
+place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d'honneur,
+qui venaient les derniers.
+
+Il lui fallait, d'ailleurs, repondre aux eternelles
+interpellations de la jeune reine, qui, tout heureuse de posseder
+_son cher mari_, comme elle disait dans son oubli de l'etiquette
+royale, l'investissait de tout son amour, le garrottait de tous
+ses soins, de peur qu'on ne vint le lui prendre ou qu'il ne lui
+prit l'envie de la quitter.
+
+Anne d'Autriche, que rien n'occupait alors que les elancements
+sourds que, de temps en temps, elle eprouvait dans le sein, Anne
+d'Autriche faisait joyeuse contenance, et, bien qu'elle devinat
+l'impatience du roi, elle prolongeait malicieusement son supplice
+par des reprises inattendues de conversation, au moment ou le roi,
+retombe en lui-meme, commencait a y caresser ses secretes amours.
+
+Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la
+part d'Anne d'Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable
+au roi, qui ne savait pas commander aux mouvements de son coeur.
+
+Il se plaignit d'abord de la chaleur; c'etait un acheminement a
+d'autres plaintes.
+
+Mais ce fut avec assez d'adresse pour que Marie-Therese ne devinat
+point son but.
+
+Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle
+eventa Louis de ses plumes d'autruche.
+
+Mais, la chaleur passee, le roi se plaignit de crampes et
+d'impatiences dans les jambes, et comme, justement, le carrosse
+s'arretait pour relayer:
+
+-- Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi
+aussi, j'ai les jambes inquietes. Nous ferons quelques pas a pied,
+puis les carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre
+place.
+
+Le roi fronca le sourcil; c'est une rude epreuve que fait subir a
+son infidele la femme jalouse qui, quoique en proie a la jalousie,
+s'observe avec assez de puissance pour ne pas donner de pretexte a
+la colere.
+
+Neanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit,
+donna le bras a la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis
+que l'on changeait de chevaux.
+
+Tout en marchant, il jetait un coup d'oeil envieux sur les
+courtisans qui avaient le bonheur de faire la route a cheval.
+
+La reine s'apercut bientot que la promenade a pied ne plaisait pas
+plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc a remonter
+en carrosse.
+
+Le roi la conduisit jusqu'au marchepied, mais ne remonta point
+avec elle. Il fit trois pas en arriere et chercha, dans la file
+des carrosses, a reconnaitre celui qui l'interessait si vivement.
+
+A la portiere du sixieme, apparaissait la blanche figure de La
+Valliere.
+
+Comme le roi, immobile a sa place, se perdait en reveries sans
+voir que tout etait pret et que l'on n'attendait plus que lui, il
+entendit, a trois pas, une voix qui l'interpellait
+respectueusement. C'etait M. de Malicorne, en costume complet
+d'ecuyer, tenant sous son bras gauche la bride de deux chevaux.
+
+-- Votre Majeste a demande un cheval? dit-il.
+
+-- Un cheval! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui
+essayait de reconnaitre ce gentilhomme, dont la figure ne lui
+etait pas encore familiere.
+
+-- Sire, repondit Malicorne, j'ai au moins un cheval au service de
+Votre Majeste.
+
+Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu'avait remarque
+Madame.
+
+L'animal etait superbe et royalement caparaconne.
+
+-- Mais ce n'est pas un de mes chevaux, monsieur? dit le roi.
+
+-- Sire, c'est un cheval des ecuries de Son Altesse Royale. Mais
+Son Altesse Royale ne monte pas a cheval quand il fait si chaud.
+
+Le roi ne repondit rien, mais s'approcha vivement de ce cheval,
+qui creusait la terre avec son pied.
+
+Malicorne fit un mouvement pour tenir l'etrier; Sa Majeste etait
+deja en selle.
+
+Rendu a la gaiete par cette bonne chance, le roi courut tout
+souriant au carrosse des reines qui l'attendaient, et malgre l'air
+effare de Marie Therese:
+
+-- Ah! ma foi! dit-il, j'ai trouve ce cheval et j'en profite.
+J'etouffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames.
+
+Puis, s'inclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture,
+il disparut en une seconde.
+
+Anne d'Autriche se pencha pour le suivre des yeux; il n'allait pas
+bien loin, car, parvenu au sixieme carrosse, il fit plier les
+jarrets de son cheval et ota son chapeau.
+
+Il saluait La Valliere, qui, a sa vue, poussa un petit cri de
+surprise, en meme temps qu'elle rougissait de plaisir.
+
+Montalais, qui occupait l'autre coin du carrosse, rendit au roi un
+profond salut. Puis, en femme d'esprit, elle feignit d'etre tres
+occupee du paysage, et se retira dans le coin a gauche.
+
+La conversation du roi et de La Valliere commenca comme toutes les
+conversations d'amants, par d'eloquents regards et par quelques
+mots d'abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu
+chaud dans son carrosse, a tel point qu'un cheval lui avait paru
+un bienfait.
+
+-- Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout a fait
+intelligent, car il m'a devine. Maintenant, il me reste un desir,
+c'est de savoir quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement
+son roi, et l'a sauve du cruel ennui ou il etait.
+
+Montalais, pendant ce colloque qui, des les premiers mots, l'avait
+reveillee, Montalais s'etait approchee et s'etait arrangee de
+facon a rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase.
+
+Il en resulta que, comme le roi regardait autant elle que La
+Valliere en interrogeant, elle put croire que c'etait elle que
+l'on interrogeait, et, par consequent, elle pouvait repondre.
+
+Elle repondit donc:
+
+-- Sire, le cheval que monte Votre Majeste est un des chevaux de
+Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son
+Altesse Royale.
+
+-- Et comment s'appelle ce gentilhomme, s'il vous plait,
+mademoiselle?
+
+-- M. de Malicorne, Sire.
+
+Le nom fit son effet ordinaire.
+
+-- Malicorne? repeta le roi en souriant.
+
+-- Oui, Sire, repliqua Aure. Tenez, c'est ce cavalier qui galope
+ici a ma gauche.
+
+Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, d'un air beat,
+galopait a la portiere de gauche, sachant bien qu'on parlait de
+lui en ce moment meme, mais ne bougeant pas plus sur la selle
+qu'un sourd et muet.
+
+-- Oui, c'est ce cavalier, dit le roi; je me rappelle sa figure et
+je me rappellerai son nom.
+
+Et le roi regarda tendrement La Valliere.
+
+Aure n'avait plus rien a faire; elle avait laisse tomber le nom de
+Malicorne; le terrain etait bon; il n'y avait maintenant qu'a
+laisser le nom pousser et l'evenement porter ses fruits.
+
+En consequence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de
+faire a M. de Malicorne autant de signes agreables qu'elle
+voudrait, puisque M. de Malicorne avait eu le bonheur de plaire au
+roi. Comme on comprend bien, Montalais ne s'en fit pas faute. Et
+Malicorne, avec sa fine oreille et son oeil sournois, empocha les
+mots:
+
+-- Tout va bien.
+
+Le tout accompagne d'une pantomime qui renfermait un semblant de
+baiser.
+
+-- Helas! mademoiselle, dit enfin le roi, voila que la liberte de
+la campagne va cesser; votre service chez Madame sera plus
+rigoureux, et nous ne vous verrons plus.
+
+-- Votre Majeste aime trop Madame, repondit Louise, pour ne pas
+venir chez elle souvent; et quand Votre Majeste traversera la
+chambre...
+
+-- Ah! dit le roi d'une voix tendre et qui baissait par degres,
+s'apercevoir n'est point se voir, et cependant il semble que ce
+soit assez pour vous.
+
+Louise ne repondit rien; un soupir gonflait son coeur, mais elle
+etouffa ce soupir.
+
+-- Vous avez sur vous-meme une grande puissance, dit le roi.
+
+La Valliere sourit avec melancolie.
+
+-- Employez cette force a aimer, continua-t-il, et je benirai Dieu
+de vous l'avoir donnee.
+
+La Valliere garda le silence, mais leva sur le roi un oeil charge
+d'amour.
+
+Alors, comme s'il eut ete devore par ce brulant regard, Louis
+passa la main sur son front, et, pressant son cheval des genoux,
+lui fit faire quelques pas en avant.
+
+Elle, renversee en arriere, l'oeil demi-clos, couvait du regard ce
+beau cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent: elle aimait ses
+bras arrondis avec grace; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les
+flancs du cheval; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient
+de beaux cheveux boucles, se relevant parfois pour decouvrir une
+oreille rose et charmante.
+
+Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s'enivrait de son
+amour. Apres un instant, le roi revint pres d'elle.
+
+-- Oh! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce
+le coeur! oh! mademoiselle, que vous devez etre impitoyable
+lorsque vous etes resolue a quelque rupture; puis je vous crois
+changeante... Enfin, enfin, je crains cet amour profond qui me
+vient de vous.
+
+-- Oh! Sire, vous vous trompez, dit La Valliere, quand j'aimerai,
+ce sera pour toute la vie.
+
+-- Quand vous aimerez! s'ecria le roi avec hauteur. Quoi! vous
+n'aimez donc pas?
+
+Elle cacha son visage dans ses mains.
+
+-- Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que j'ai raison de vous
+accuser; voyez-vous que vous etes changeante, capricieuse,
+coquette, peut-etre; voyez-vous! oh! mon Dieu! mon Dieu!
+
+-- Oh! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non!
+
+-- Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la meme pour
+moi?
+
+-- Oh! toujours, Sire.
+
+-- Que vous n'aurez point de ces duretes qui brisent le coeur,
+point de ces changements soudains qui me donneraient la mort?
+
+-- Non! oh! non.
+
+-- Eh bien, tenez, j'aime les promesses, j'aime a mettre sous la
+garantie du serment, c'est-a-dire sous la sauvegarde de Dieu, tout
+ce qui interesse mon coeur et mon amour. Promettez-moi, ou plutot
+jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons
+commencer, vie toute de sacrifices, de mysteres, de douleurs, vie
+toute de contretemps et de malentendus; jurez-moi que, si nous
+nous sommes trompes, que, si nous nous sommes mal compris, que, si
+nous nous sommes fait un tort, et c'est un crime en amour, jurez-
+moi, Louise!...
+
+Elle tressaillit jusqu'au fond de l'ame; c'etait la premiere fois
+qu'elle entendait son nom prononce ainsi par son royal amant.
+
+Quant a Louis, otant son gant, il etendit la main jusque dans le
+carrosse.
+
+-- Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles,
+jamais, une fois loin l'un de l'autre, jamais nous ne laisserons
+passer la nuit sur une brouille sans qu'une visite, ou tout au
+moins un message de l'un de nous aille porter a l'autre la
+consolation et le repos.
+
+La Valliere prit dans ses deux mains froides la main brulante de
+son amant, et la serra doucement, jusqu'a ce qu'un mouvement du
+cheval, effraye par la rotation et la proximite de la roue,
+l'arrachat a ce bonheur.
+
+Elle avait jure.
+
+-- Retournez, Sire, dit-elle, retournez pres des reines; je sens
+un orage la bas, un orage qui menace mon coeur.
+
+Louis obeit, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour
+rejoindre le carrosse des reines.
+
+En passant, il vit Monsieur qui dormait.
+
+Madame ne dormait pas, elle.
+
+Elle dit au roi, a son passage:
+
+-- Quel bon cheval, Sire!... N'est-ce pas le cheval bai de
+Monsieur?
+
+Quant a la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots:
+
+-- Etes-vous mieux, mon cher Sire?
+
+
+Chapitre CLXII -- _Trium-Feminat_
+
+
+Le roi, une fois a Paris, se rendit au Conseil et travailla une
+partie de la journee. La reine demeura chez elle avec la reine
+mere, et fondit en larmes apres avoir fait son adieu au roi.
+
+-- Ah! ma mere, dit-elle, le roi ne m'aime plus. Que deviendrai-
+je, mon Dieu?
+
+-- Un mari aime toujours une femme telle que vous, repondit Anne
+d'Autriche.
+
+-- Le moment peut venir, ma mere, ou il aimera une autre femme que
+moi.
+
+-- Qu'appelez-vous aimer?
+
+-- Oh! toujours penser a quelqu'un, toujours rechercher cette
+personne.
+
+-- Est-ce que vous avez remarque, dit Anne d'Autriche, que le roi
+fit de ces sortes de choses?
+
+-- Non, madame, dit la jeune reine en hesitant.
+
+-- Vous voyez bien, Marie!
+
+-- Et cependant, ma mere, avouez que le roi me delaisse?
+
+-- Le roi, ma fille, appartient a tout son royaume.
+
+-- Et voila pourquoi il ne m'appartient plus, a moi; voila
+pourquoi je me verrai, comme se sont vues tant de reines,
+delaissee, oubliee, tandis que l'amour, la gloire et les honneurs
+seront pour les autres. Oh! ma mere, le roi est si beau! Combien
+lui diront qu'elles l'aiment, combien devront l'aimer!
+
+-- Il est rare que les femmes aiment un homme dans le roi. Mais
+cela dut-il arriver, j'en doute, souhaitez plutot, Marie, que ces
+femmes aiment reellement votre mari. D'abord, l'amour devoue de la
+maitresse est un element de dissolution rapide pour l'amour de
+l'amant; et puis, a force d'aimer, la maitresse perd tout empire
+sur l'amant, dont elle ne desire ni la puissance ni la richesse,
+mais l'amour. Souhaitez donc que le roi n'aime guere, et que sa
+maitresse aime beaucoup!
+
+-- Oh! ma mere, quelle puissance que celle d'un amour profond!
+
+-- Et vous dites que vous etes abandonnee.
+
+-- C'est vrai, c'est vrai, je deraisonne... Il est un supplice
+pourtant, ma mere, auquel je ne saurais resister.
+
+-- Lequel?
+
+-- Celui d'un heureux choix, celui d'un menage qu'il se ferait a
+cote du notre; celui d'une famille qu'il trouverait chez une autre
+femme. Oh! si je voyais jamais des enfants au roi... j'en
+mourrais!
+
+-- Marie! Marie! repliqua la reine mere avec un sourire, et elle
+prit la main de la jeune reine: rappelez-vous ce mot que je vais
+vous dire, et qu'a jamais il vous serve de consolation: le roi ne
+peut avoir de dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui.
+
+A ces paroles, qu'elle accompagna d'un expressif eclat de rire, la
+reine mere quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un
+page venait d'annoncer la venue dans le grand cabinet.
+
+Madame avait pris a peine le temps de se deshabiller. Elle
+arrivait avec une de ces physionomies agitees qui decelent un plan
+dont l'execution occupe et dont le resultat inquiete.
+
+-- Je venais voir, dit-elle, si Vos Majestes avaient quelque
+fatigue de notre petit voyage?
+
+-- Aucune, dit la reine mere.
+
+-- Un peu, repliqua Marie-Therese.
+
+-- Moi, mesdames, j'ai surtout souffert de la contrariete.
+
+-- Quelle contrariete? demanda Anne d'Autriche.
+
+-- Cette fatigue que devait prendre le roi a courir ainsi a
+cheval.
+
+-- Bon! cela fait du bien au roi.
+
+-- Et je le lui ai conseille moi-meme, dit Marie-Therese en
+palissant.
+
+Madame ne repondit rien a cela, seulement, un de ces sourires qui
+n'appartenaient qu'a elle se dessina sur ses levres, sans passer
+sur le reste de sa physionomie; puis, changeant aussitot la
+tournure de la conversation:
+
+-- Nous retrouvons Paris tout semblable au Paris que nous avons
+quitte: toujours des intrigues, toujours des trames, toujours des
+coquetteries.
+
+-- Intrigues!... Quelles intrigues? demanda la reine mere.
+
+-- On parle beaucoup de M. Fouquet et de Mme Plessis-Belliere.
+
+-- Qui s'inscrit ainsi au numero dix mille? repliqua la reine
+mere. Mais les trames, s'il vous plait?
+
+-- Nous avons, a ce qu'il parait, des demeles avec la Hollande.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Monsieur me racontait cette histoire des medailles.
+
+-- Ah! s'ecria la jeune reine, ces medailles frappees en
+Hollande... ou l'on voit un nuage passer sur le soleil du roi.
+Vous avez tort d'appeler cela de la trame, c'est de l'injure.
+
+-- Si meprisable que le roi la meprisera, repondit la reine mere.
+Mais, que disiez-vous des coquetteries? Est-ce que vous voudriez
+parler de Mme d'Olonne?
+
+-- Non pas, non pas; je chercherai plus pres de nous.
+
+-- _Casa de usted_ murmura la reine mere, sans remuer les levres,
+a l'oreille de sa bru.
+
+Madame n'entendit rien et continua:
+
+-- Vous savez l'affreuse nouvelle?
+
+-- Oh! oui, cette blessure de M. de Guiche.
+
+-- Et vous l'attribuez, comme tout le monde, a un accident de
+chasse?
+
+-- Mais oui, firent les deux reines, cette fois interessees.
+
+Madame se rapprocha.
+
+-- Un duel, dit-elle tout bas.
+
+-- Ah! fit severement Anne d'Autriche, aux oreilles de qui sonnait
+mal ce mot _duel_, proscrit en France depuis qu'elle y regnait.
+
+-- Un deplorable duel, qui a failli couter, a Monsieur, deux de
+ses meilleurs amis; au roi, deux bons serviteurs.
+
+-- Pourquoi ce duel? demanda la jeune reine animee d'un instinct
+secret.
+
+-- Coquetteries, repeta triomphalement Madame. Ces messieurs ont
+disserte sur la vertu d'une dame: l'un a trouve que Pallas etait
+peu de chose a cote d'elle; l'autre a pretendu que cette dame
+imitait Venus agacant Mars, et, ma foi! ces messieurs ont combattu
+comme Hector et Achille.
+
+-- Venus agacant Mars? se dit tout bas la jeune reine, sans oser
+approfondir l'allegorie.
+
+-- Qui est cette dame? demanda nettement Anne d'Autriche. Vous
+avez dit, je crois, une dame d'honneur?
+
+-- L'ai-je dit? fit Madame.
+
+-- Oui. Je croyais meme vous avoir entendue la nommer.
+
+-- Savez-vous qu'une femme de cette espece est funeste dans une
+maison royale?
+
+-- C'est Mlle de La Valliere? dit la reine mere.
+
+-- Mon Dieu, oui, c'est cette petite laide.
+
+-- Je la croyais fiancee a un gentilhomme qui n'est ni
+M. de Guiche ni M. de Wardes, je suppose?
+
+-- C'est possible, madame.
+
+La jeune reine prit une tapisserie, qu'elle defit avec une
+affectation de tranquillite, dementie par le tremblement de ses
+doigts.
+
+-- Que parliez-vous de Venus et de Mars? poursuivit la reine mere;
+est-ce qu'il y a un _Mars_?
+
+-- Elle s'en vante.
+
+-- Vous venez de dire qu'elle s'en vante?
+
+-- Il a ete la cause du combat.
+
+-- Et M. de Guiche a soutenu la cause de Mars?
+
+-- Oui, certes, en bon serviteur.
+
+-- En bon serviteur! s'ecria la jeune reine oubliant toute reserve
+pour laisser echapper sa jalousie; serviteur de qui?
+
+-- Mars, repliqua Madame, ne pouvant etre defendu qu'aux depens de
+cette Venus, M. de Guiche a soutenu l'innocence absolue de Mars,
+et affirme sans doute que Venus s'en vantait.
+
+-- Et M. de Wardes, dit tranquillement Anne d'Autriche, propageait
+le bruit que Venus avait raison.
+
+"Ah! de Wardes, pensa Madame, vous paierez cher cette blessure
+faite au plus noble des hommes."
+
+Et elle se mit a charger de Wardes avec tout l'acharnement
+possible, payant ainsi la dette du blesse et la sienne avec la
+certitude qu'elle faisait pour l'avenir la ruine de son ennemi.
+Elle en dit tant, que Manicamp, s'il se fut trouve la, eut
+regrette d'avoir si bien servi son ami, puisqu'il en resultait la
+ruine de ce malheureux ennemi.
+
+-- Dans tout cela, dit Anne d'Autriche, je ne vois qu'une peste,
+qui est cette La Valliere.
+
+La jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue.
+
+Madame ecouta.
+
+-- Est-ce que tel n'est pas votre avis? lui dit Anne d'Autriche.
+Est-ce que vous ne faites pas remonter a elle la cause de cette
+querelle et du combat?
+
+Madame repondit par un geste qui n'etait pas plus une affirmation
+qu'une negation.
+
+-- Je ne comprends pas trop alors ce que vous m'avez dit touchant
+le danger de la coquetterie, reprit Anne d'Autriche.
+
+-- Il est vrai, se hata de dire Madame, que, si la jeune personne
+n'avait pas ete coquette, Mars ne se serait pas occupe d'elle.
+
+Ce mot de _Mars_ ramena une fugitive rougeur sur les joues de la
+jeune reine; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commence.
+
+-- Je ne veux pas qu'a ma Cour on arme ainsi les hommes les uns
+contre les autres, dit flegmatiquement Anne d'Autriche. Ces moeurs
+furent peut-etre utiles dans un temps ou la noblesse, divisee,
+n'avait d'autre point de ralliement que la galanterie. Alors les
+femmes, regnant seules, avaient le privilege d'entretenir la
+valeur des gentilshommes par des essais frequents. Mais
+aujourd'hui, Dieu soit loue! il n'y a qu'un seul maitre en France.
+A ce maitre est du le concours de toute force et de toute pensee.
+Je ne souffrirai pas qu'on enleve a mon fils un de ses serviteurs.
+
+Elle se tourna vers la jeune reine.
+
+-- Que faire a cette La Valliere? dit-elle.
+
+-- La Valliere? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais
+pas ce nom.
+
+Et cette reponse fut accompagnee d'un de ces sourires glaces qui
+vont seulement aux bouches royales.
+
+Madame etait elle-meme une grande princesse, grande par l'esprit,
+la naissance et l'orgueil; toutefois, le poids de cette reponse
+l'ecrasa; elle fut obligee d'attendre un moment pour se remettre.
+
+-- C'est une de mes filles d'honneur, repliqua-t-elle avec un
+salut.
+
+-- Alors, repliqua Marie-Therese du meme ton, c'est votre affaire,
+ma soeur... non la notre.
+
+-- Pardon, reprit Anne d'Autriche, c'est mon affaire, a moi. Et je
+comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant a Madame un
+regard d'intelligence, je comprends pourquoi Madame m'a dit ce
+qu'elle vient de me dire.
+
+-- Vous, ce qui emane de vous, madame, dit la princesse anglaise,
+sort de la bouche de la Sagesse.
+
+-- En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Therese avec
+douceur, on lui ferait une pension.
+
+-- Sur ma cassette! s'ecria vivement Madame.
+
+-- Non, non, madame, interrompit Anne d'Autriche, pas d'eclat,
+s'il vous plait. Le roi n'aime pas qu'on fasse parler mal des
+dames. Que tout ceci, s'il vous plait, s'acheve en famille.
+
+-- Madame, vous aurez l'obligeance de faire mander ici cette
+fille.
+
+-- Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment
+chez vous.
+
+Les prieres de la vieille reine etaient des ordres. Marie-Therese
+se leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire
+appeler La Valliere par un page.
+
+
+Chapitre CLXIII -- Premiere querelle
+
+
+La Valliere entra chez la reine mere, sans se douter le moins du
+monde qu'il se fut trame contre elle un complot dangereux.
+
+Elle croyait qu'il s'agissait du service, et jamais la reine mere
+n'avait ete mauvaise pour elle en pareille circonstance.
+D'ailleurs, ne ressortissant pas immediatement a l'autorite d'Anne
+d'Autriche, elle ne pouvait avoir avec elle que des rapports
+officieux, auxquels sa propre complaisance et le rang de l'auguste
+princesse lui faisaient un devoir de donner toute la bonne grace
+possible.
+
+Elle s'avanca donc vers la reine mere avec ce sourire placide et
+doux qui faisait sa principale beaute.
+
+Comme elle ne s'approchait pas assez, Anne d'Autriche lui fit
+signe de venir jusqu'a sa chaise.
+
+Alors Madame rentra, et, d'un air parfaitement tranquille, s'assit
+pres de sa belle-mere, en reprenant l'ouvrage commence par Marie-
+Therese.
+
+La Valliere, au lieu de l'ordre qu'elle s'attendait a recevoir
+sur-le-champ, s'apercut de ces preambules, et interrogea
+curieusement, sinon avec inquietude, le visage des deux
+princesses.
+
+Anne reflechissait.
+
+Madame conservait une affectation d'indifference qui eut alarme de
+moins timides.
+
+-- Mademoiselle, fit soudain la reine mere sans songer a moderer
+son accent espagnol, ce qu'elle ne manquait jamais de faire a
+moins qu'elle ne fut en colere, venez un peu, que nous causions de
+vous, puisque tout le monde en cause.
+
+-- De moi? s'ecria La Valliere en palissant.
+
+-- Feignez de l'ignorer, belle; savez-vous le duel de M. de Guiche
+et de M. de Wardes?
+
+-- Mon Dieu! madame, le bruit en est venu hier jusqu'a moi,
+repliqua La Valliere en joignant les mains.
+
+-- Et vous ne l'aviez pas senti d'avance, ce bruit?
+
+-- Pourquoi l'eusse-je senti, madame?
+
+-- Parce que deux hommes ne se battent jamais sans motif, et que
+vous deviez connaitre les motifs de l'animosite des deux
+adversaires.
+
+-- Je l'ignorais absolument, madame.
+
+-- C'est un systeme de defense un peu banal que la negation
+perseverante, et, vous qui etes un bel esprit mademoiselle, vous
+devez fuir les banalites. Autre chose.
+
+-- Mon Dieu! madame, Votre Majeste m'epouvante avec cet air glace.
+Aurais-je eu le malheur d'encourir sa disgrace?
+
+Madame se mit a rire. La Valliere la regarda d'un air stupefait.
+
+Anne reprit:
+
+-- Ma disgrace!... Encourir ma disgrace! Vous n'y pensez pas,
+mademoiselle de La Valliere, il faut que je pense aux gens pour
+les prendre en disgrace. Je ne pense a vous que parce qu'on parle
+de vous un peu trop, et je n'aime point qu'on parle des filles de
+ma Cour.
+
+-- Votre Majeste me fait l'honneur de me le dire, repliqua La
+Valliere effrayee; mais je ne comprends pas en quoi l'on peut
+s'occuper de moi.
+
+-- Je m'en vais donc vous le dire. M. de Guiche aurait eu a vous
+defendre.
+
+-- Moi?
+
+-- Vous-meme. C'est d'un chevalier, et les belles aventurieres
+aiment que les chevaliers levent la lance pour elles. Moi, je hais
+les champs, alors je hais surtout les aventures et... faites-en
+votre profit.
+
+La Valliere se plia aux pieds de la reine, qui lui tourna le dos.
+Elle tendit les mains a Madame, qui lui rit au nez.
+
+Un sentiment d'orgueil la releva.
+
+-- Mesdames, dit-elle, j'ai demande quel est mon crime; Votre
+Majeste doit me le dire, et je remarque que Votre Majeste me
+condamne avant de m'avoir admise a me justifier.
+
+-- Eh! s'ecria Anne d'Autriche, voyez donc les belles phrases,
+madame, voyez donc les beaux sentiments; c'est une infante que
+cette fille, c'est une des aspirantes du grand Cyrus... c'est un
+puits de tendresse et de formules heroiques. On voit bien, ma
+toute belle, que nous entretenons notre esprit dans le commerce
+des tetes couronnees.
+
+La Valliere se sentit mordre au coeur; elle devint non plus pale,
+mais blanche comme un lis, et toute sa force l'abandonna.
+
+-- Je voulais vous dire, interrompit dedaigneusement la reine,
+que, si vous continuez a nourrir des sentiments pareils, vous nous
+humilierez, nous femmes, a tel point que nous aurons honte de
+figurer pres de vous. Devenez simple, mademoiselle. A propos, que
+me disait-on? vous etes fiancee, je crois?
+
+La Valliere comprima son coeur, qu'une souffrance nouvelle venait
+de dechirer.
+
+-- Repondez donc quand on vous parle!
+
+-- Oui, madame.
+
+-- A un gentilhomme?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Qui s'appelle?
+
+-- M. le vicomte de Bragelonne.
+
+-- Savez-vous que c'est un sort bien heureux pour vous,
+mademoiselle, et que, sans fortune, sans position... sans grands
+avantages personnels, vous devriez benir le Ciel qui vous fait un
+avenir comme celui-la.
+
+La Valliere ne repliqua rien.
+
+-- Ou est-il ce vicomte de Bragelonne? poursuivit la reine.
+
+-- En Angleterre, dit Madame, ou le bruit des succes de
+Mademoiselle ne manquera pas de lui parvenir.
+
+-- O ciel! murmura La Valliere eperdue.
+
+-- Eh bien! mademoiselle, dit Anne d'Autriche, on fera revenir ce
+garcon-la, et on vous expediera quelque part avec lui. Si vous
+etes d'un avis different, les filles ont des visees bizarres,
+fiez-vous a moi, je vous remettrai dans le bon chemin: je l'ai
+fait pour des filles qui ne vous valaient pas.
+
+La Valliere n'entendait plus. L'impitoyable reine ajouta:
+
+-- Je vous enverrai seule quelque part ou vous reflechirez
+murement. La reflexion calme les ardeurs du sang; elle devore
+toutes les illusions de la jeunesse. Je suppose que vous m'avez
+comprise?
+
+-- Madame! Madame!
+
+-- Pas un mot.
+
+-- Madame, je suis innocente de tout ce que Votre Majeste peut
+supposer. Madame, voyez mon desespoir. J'aime, je respecte tant
+Votre Majeste!
+
+-- Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la
+reine avec une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne
+fussiez pas innocente. Vous figurez-vous, par hasard, que je me
+contenterais de m'en aller, si vous aviez commis la faute?
+
+-- Oh! mais, madame, vous me tuez?
+
+-- Pas de comedie, s'il vous plait, ou je me charge du denouement.
+Allez, rentrez chez vous, et que ma lecon vous profite.
+
+-- Madame, dit La Valliere a la duchesse d'Orleans, dont elle
+saisit les mains, priez pour moi, vous qui etes si bonne!
+
+-- Moi! repliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne?...
+Ah! mademoiselle, vous n'en pensez pas un mot!
+
+Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille.
+
+Celle-ci, au lieu de flechir, comme les deux princesses pouvaient
+l'attendre de sa paleur et de ses larmes, reprit tout a coup son
+calme et sa dignite; elle fit une reverence profonde et sortit.
+
+-- Eh bien! dit Anne d'Autriche a Madame, croyez-vous qu'elle
+recommencera?
+
+-- Je me defie des caracteres doux et patients, repliqua Madame.
+Rien n'est plus courageux qu'un coeur patient, rien n'est plus sur
+de soi qu'un esprit doux.
+
+-- Je vous reponds qu'elle pensera plus d'une fois avant de
+regarder le dieu Mars.
+
+-- A moins qu'elle ne se serve de son bouclier, riposta Madame.
+
+Un fier regard de la reine mere repondit a cette objection, qui ne
+manquait pas de finesse, et les deux dames, a peu pres sures de
+leur victoire, allerent retrouver Marie-Therese, qui les attendait
+en deguisant son impatience.
+
+Il etait alors six heures et demie du soir, et le roi venait de
+prendre son gouter. Il ne perdit pas de temps; le repas fini, les
+affaires terminees, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui
+ordonna de le conduire a l'appartement de La Valliere. Le
+courtisan fit une grosse exclamation.
+
+-- Eh bien! quoi? repliqua le roi; c'est une habitude a prendre,
+et, pour prendre une habitude, il faut qu'on commence par quelques
+fois.
+
+-- Mais, Sire, l'appartement des filles, ici, c'est une lanterne:
+tout le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me
+semble qu'un pretexte... Celui-ci, par exemple...
+
+-- Voyons.
+
+-- Si Votre Majeste voulait attendre que Madame fut chez elle.
+
+-- Plus de pretextes! plus d'attentes! Assez de ces contretemps,
+de ces mysteres; je ne vois pas en quoi le roi de France se
+deshonore a entretenir une fille d'esprit. Honni soit qui mal y
+pense!
+
+-- Sire, Sire, Votre Majeste me pardonnera un exces de zele...
+
+-- Parle.
+
+-- Et la reine?
+
+-- C'est vrai! c'est vrai! Je veux que la reine soit toujours
+respectee. Eh bien! encore ce soir, j'irai chez Mlle de La
+Valliere, et puis, ce jour passe, je prendrai tous les pretextes
+que tu voudras. Demain, nous chercherons: ce soir, je n'ai pas le
+temps.
+
+De Saint-Aignan ne repliqua pas; il descendit le degre devant le
+roi et traversa les cours avec une honte que n'effacait point cet
+insigne honneur de servir d'appui au roi.
+
+C'est que de Saint-Aignan voulait se conserver tout confit dans
+l'esprit de Madame et des deux reines. C'est qu'il ne voulait pas
+non plus deplaire a Mlle de La Valliere, et que pour faire tant de
+belles choses, il etait difficile de ne pas se heurter a quelques
+difficultes.
+
+Or, les fenetres de la jeune reine, celles de la reine mere,
+celles de Madame elle-meme donnaient sur la cour des filles. Etre
+vu conduisant le roi, c'etait rompre avec trois grandes
+princesses, avec trois femmes d'un credit inamovible, pour le
+faible appat d'un ephemere credit de maitresse.
+
+Ce malheureux de Saint-Aignan, qui avait tant de courage pour
+proteger La Valliere sous les quinconces ou dans le parc de
+Fontainebleau, ne se sentait plus brave a la grande lumiere: il
+trouvait mille defauts a cette fille et brulait d'en faire part au
+roi.
+
+Mais son supplice finit; les cours furent traversees. Pas un
+rideau ne se souleva, pas une fenetre ne s'ouvrit. Le roi marchait
+vite: d'abord a cause de son impatience, puis a cause des longues
+jambes de de Saint-Aignan, qui le precedait.
+
+A la porte, de Saint-Aignan voulut s'eclipser; le roi le retint.
+
+C'etait une delicatesse dont le courtisan se fut bien passe.
+
+Il dut suivre Louis chez La Valliere.
+
+A l'arrivee du monarque, la jeune fille achevait d'essuyer ses
+yeux; elle le fit si precipitamment, que le roi s'en apercut. Il
+la questionna comme un amant interesse; il la pressa.
+
+-- Je n'ai rien, dit-elle, Sire.
+
+-- Mais, enfin, vous pleuriez.
+
+-- Oh! non pas, Sire.
+
+-- Regardez, de Saint-Aignan, est-ce que je me trompe?
+
+De Saint-Aignan dut repondre; mais il etait bien embarrasse.
+
+-- Enfin, vous avez les yeux rouges, mademoiselle, dit le roi.
+
+-- La poussiere du chemin, Sire.
+
+-- Mais non, mais non, vous n'avez pas cet air de satisfaction qui
+vous rend si belle et si attrayante. Vous ne me regardez pas.
+
+-- Sire!
+
+-- Que dis-je! vous evitez mes regards.
+
+Elle se detournait en effet.
+
+-- Mais, au nom du Ciel, qu'y a-t-il? demanda Louis, dont le sang
+bouillait.
+
+-- Rien, encore une fois, Sire; et je suis prete a montrer a Votre
+Majeste que mon esprit est aussi libre qu'elle le desire.
+
+-- Votre esprit libre, quand je vous vois embarrassee de tout,
+meme de votre geste! Est-ce que l'on vous aurait blessee, fachee?
+
+-- Non, non, Sire.
+
+-- Oh! c'est qu'il faudrait me le declarer! dit le jeune prince
+avec des yeux etincelants.
+
+-- Mais personne, Sire, personne ne m'a offensee.
+
+-- Alors, voyons, reprenez cette reveuse gaiete ou cette joyeuse
+melancolie que j'aimais en vous ce matin; voyons... de grace!
+
+-- Oui, Sire, oui!
+
+Le roi frappa du pied.
+
+-- Voila qui est inexplicable, dit-il, un changement pareil!
+
+Et il regarda de Saint-Aignan, qui, lui aussi, s'apercevait bien
+de cette morne langueur de La Valliere, comme aussi de
+l'impatience du roi.
+
+Louis eut beau prier, il eut beau s'ingenier a combattre cette
+disposition fatale, la jeune fille etait brisee; l'aspect meme de
+la mort ne l'eut pas reveillee de sa torpeur.
+
+Le roi vit dans cette negative facilite un mystere desobligeant;
+il se mit a regarder autour de lui d'un air soupconneux.
+
+Justement il y avait dans la chambre de La Valliere un portrait en
+miniature d'Athos.
+
+Le roi vit ce portrait qui ressemblait beaucoup a Bragelonne; car
+il avait ete fait pendant la jeunesse du comte.
+
+Il attacha sur cette peinture des regards menacants.
+
+La Valliere, dans l'etat d'oppression ou elle se trouvait et a
+cent lieues, d'ailleurs, de penser a cette peinture, ne put
+deviner la preoccupation du roi.
+
+Et cependant le roi s'etait jete dans un souvenir terrible qui,
+plus d'une fois, avait preoccupe son esprit, mais qu'il avait
+toujours ecarte.
+
+Il se rappelait cette intimite des deux jeunes gens depuis leur
+naissance.
+
+Il se rappelait les fiancailles qui en avaient ete la suite.
+
+Il se rappelait qu'Athos etait venu lui demander la main de La
+Valliere pour Raoul.
+
+Il se figura qu'a son retour a Paris, La Valliere avait trouve
+certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient
+contrebalance l'influence que, lui, avait pu prendre sur elle.
+
+Presque aussitot il se sentit pique aux tempes par le taon
+farouche qu'on appelle la jalousie.
+
+Il interrogea de nouveau avec amertume.
+
+La Valliere ne pouvait repondre: il lui fallait tout dire, il lui
+fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame.
+
+C'etait une lutte ouverte a soutenir avec deux grandes et
+puissantes princesses.
+
+Il lui semblait d'abord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se
+passait en elle au roi, le roi devait lire dans son coeur a
+travers son silence.
+
+Que, s'il l'aimait reellement, il devait tout comprendre, tout
+deviner.
+
+Qu'etait-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui
+devait eclairer le coeur, et dispenser les vrais amants de la
+parole?
+
+Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher
+sa tete dans ses mains.
+
+Ces soupirs, ces pleurs, qui avaient d'abord attendri, puis
+effraye Louis XIV, l'irritaient maintenant.
+
+Il ne pouvait supporter l'opposition, pas plus l'opposition des
+soupirs et des larmes que toute autre opposition.
+
+Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agressives.
+
+C'etait une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune
+fille.
+
+Elle puisa, dans ce qu'elle regardait comme une injustice de la
+part de son amant, la force de resister non seulement aux autres,
+mais encore a celle-la.
+
+Le roi commenca a accuser directement.
+
+La Valliere ne tenta meme pas de se defendre; elle supporta toutes
+ces accusations sans repondre autrement qu'en secouant la tete,
+sans prononcer d'autres paroles que ces deux mots qui s'echappent
+des coeurs profondement affliges:
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu!
+
+Mais, au lieu de calmer l'irritation du roi, ce cri de douleur
+l'augmentait: c'etait un appel a une puissance superieure a la
+sienne, a un etre qui pouvait defendre La Valliere contre lui.
+
+D'ailleurs, il se voyait seconde par de Saint-Aignan. De Saint-
+Aignan, comme nous l'avons dit, voyait l'orage grossir; il ne
+connaissait pas le degre d'amour que Louis XIV pouvait eprouver;
+il sentait venir tous les coups des trois princesses, la ruine de
+la pauvre La Valliere, et il n'etait pas assez chevalier pour ne
+pas craindre d'etre entraine dans cette ruine.
+
+De Saint-Aignan ne repondait donc aux interpellations du roi que
+par des mots prononces a demi-voix ou par des gestes saccades, qui
+avaient pour but d'envenimer les choses et d'amener une brouille
+dont le resultat devait le delivrer du souci de traverser les
+cours en plein jour, pour suivre son illustre compagnon chez La
+Valliere.
+
+Pendant ce temps, le roi s'exaltait de plus en plus.
+
+Il fit trois pas pour sortir et revint.
+
+La jeune fille n'avait pas leve la tete, quoique le bruit des pas
+eut du l'avertir que son amant s'eloignait.
+
+Il s'arreta un instant devant elle, les bras croises.
+
+-- Une derniere fois, mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler?
+Voulez vous donner une cause a ce changement, a cette versatilite,
+a ce caprice?
+
+-- Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu? murmura La
+Valliere. Vous voyez bien, Sire, que je suis ecrasee en ce moment!
+vous voyez bien que je n'ai ni la volonte, ni la pensee, ni la
+parole!
+
+-- Est-ce donc si difficile de dire la verite? En moins de mots
+que vous ne venez d'en proferer, vous l'eussiez dite!
+
+-- Mais, la verite, sur quoi?
+
+-- Sur tout.
+
+La verite monta, en effet, du coeur aux levres de La Valliere. Ses
+bras firent un mouvement pour s'ouvrir, mais sa bouche resta
+muette, ses bras retomberent. La pauvre enfant n'avait pas encore
+ete assez malheureuse pour risquer une pareille revelation.
+
+-- Je ne sais rien, balbutia-t-elle.
+
+-- Oh! c'est plus que de la coquetterie, s'ecria le roi; c'est
+plus que du caprice: c'est de la trahison!
+
+Et, cette fois, sans que rien l'arretat, sans que les
+tiraillements de son coeur pussent le faire retourner en arriere,
+il s'elanca hors de la chambre avec un geste desespere.
+
+De Saint-Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir.
+
+Louis XIV ne s'arreta que dans l'escalier, et, se cramponnant a la
+rampe:
+
+-- Vois-tu, dit-il, j'ai ete indignement dupe.
+
+-- Comment cela, Sire? demanda le favori.
+
+-- De Guiche s'est battu pour le vicomte de Bragelonne. Et ce
+Bragelonne!...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! elle l'aime toujours! Et, en verite, de Saint-Aignan,
+je mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un
+atome de cet amour dans le coeur.
+
+Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement a lui.
+
+-- Ah! je l'avais bien dit a Votre Majeste, murmura de Saint-
+Aignan en continuant de suivre le roi et en guettant timidement a
+toutes les fenetres.
+
+Malheureusement, il n'en fut pas a la sortie comme il en avait ete
+a l'arrivee.
+
+Un rideau se souleva; derriere etait Madame.
+
+Madame avait vu le roi sortir de l'appartement des filles
+d'honneur.
+
+Elle se leva lorsque le roi fut passe, et sortit precipitamment de
+chez elle; elle monta, deux par deux, les marches de l'escalier
+qui conduisait a cette chambre d'ou venait de sortir le roi.
+
+
+Chapitre CLXIV -- Desespoir
+
+
+Apres le depart du roi, La Valliere s'etait soulevee, les bras
+etendus, comme pour le suivre, comme pour l'arreter; puis,
+lorsque, les portes refermees par lui, le bruit de ses pas s'etait
+perdu dans l'eloignement, elle n'avait plus eu que tout juste
+assez de force pour aller tomber aux pieds de son crucifix.
+
+Elle demeura la, brisee, ecrasee, engloutie dans sa douleur, sans
+se rendre compte d'autre chose que de sa douleur meme, douleur
+qu'elle ne comprenait, d'ailleurs, que par l'instinct et la
+sensation.
+
+Au milieu de ce tumulte de ses pensees, La Valliere entendit
+rouvrir sa porte; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que
+c'etait le roi qui revenait.
+
+Elle se trompait, c'etait Madame.
+
+Que lui importait Madame! Elle retomba, la tete sur son prie-Dieu.
+C'etait Madame, emue, irritee, menacante. Mais qu'etait-ce que
+cela?
+
+-- Mademoiselle, dit la princesse s'arretant devant La Valliere,
+c'est fort beau, j'en conviens, de s'agenouiller, de prier, de
+jouer la religion; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel,
+il convient que vous fassiez un peu la volonte des princes de la
+terre.
+
+La Valliere souleva peniblement sa tete en signe de respect.
+
+-- Tout a l'heure, continua Madame, il vous a ete fait une
+recommandation, ce me semble?
+
+L'oeil a la fois fixe et egare de La Valliere montra son ignorance
+et son oubli.
+
+-- La reine vous a recommande, continua Madame, de vous menager
+assez pour que nul ne put repandre de bruits sur votre compte.
+
+Le regard de La Valliere devint interrogateur.
+
+-- Eh bien! continua Madame, il sort de chez vous quelqu'un dont
+la presence est une accusation.
+
+La Valliere resta muette.
+
+-- Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle
+de la premiere princesse du sang, donne un mauvais exemple a la
+Cour; vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous declare
+donc, mademoiselle, hors de la presence de tout temoin, car je ne
+veux pas vous humilier, je vous declare donc que vous etes libre
+de partir de ce moment, et que vous pouvez retourner chez
+Mme votre mere, a Blois.
+
+La Valliere ne pouvait tomber plus bas; La Valliere ne pouvait
+souffrir plus qu'elle n'avait souffert.
+
+Sa contenance ne changea point; ses mains demeurerent jointes sur
+ses genoux comme celles de la divine Madeleine.
+
+-- Vous m'avez entendue? dit Madame.
+
+Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Valliere
+repondit pour elle.
+
+Et, comme la victime ne donnait pas d'autre signe d'existence,
+Madame sortit.
+
+Alors, a son coeur suspendu, a son sang fige en quelque sorte dans
+ses veines, La Valliere sentit peu a peu se succeder des
+pulsations plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces
+pulsations, en s'augmentant progressivement, se changerent bientot
+en une fievre vertigineuse, dans le delire de laquelle elle vit
+tourbillonner toutes les figures de ses amis luttant contre ses
+ennemis.
+
+Elle entendait s'entrechoquer a la fois dans ses oreilles
+assourdies des mots menacants et des mots d'amour; elle ne se
+souvenait plus d'etre elle-meme; elle etait soulevee hors de sa
+premiere existence comme par les ailes d'une puissante tempete,
+et, a l'horizon du chemin dans lequel le vertige la poussait, elle
+voyait la pierre du tombeau se soulevant et lui montrant
+l'interieur formidable et sombre de l'eternelle nuit.
+
+Mais cette douloureuse obsession de reves finit par se calmer,
+pour faire place a la resignation habituelle de son caractere.
+
+Un rayon d'espoir se glissa dans son coeur comme un rayon de jour
+dans le cachot d'un pauvre prisonnier.
+
+Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi a
+cheval a la portiere de son carrosse, lui disant qu'il l'aimait,
+lui demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais
+une soiree ne passerait sur une brouille sans qu'une visite, une
+lettre, un signe vint substituer le repos de la nuit au trouble du
+soir. C'etait le roi qui avait trouve cela, qui avait fait jurer
+cela, qui lui-meme avait jure cela. Il etait donc impossible que
+le roi manquat a la promesse qu'il avait lui-meme exigee, a moins
+que le roi ne fut un despote qui commandat l'amour comme il
+commandait l'obeissance, a moins que le roi ne fut un indifferent
+que le premier obstacle suffit pour arreter en chemin.
+
+Le roi, ce doux protecteur, qui, d'un mot, d'un seul mot, pouvait
+faire cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc a ses
+persecuteurs.
+
+Oh! sa colere ne pouvait durer. Maintenant qu'il etait seul, il
+devait souffrir tout ce qu'elle souffrait elle-meme. Mais lui, lui
+n'etait pas enchaine comme elle; lui pouvait agir, se mouvoir,
+venir; elle, elle, elle ne pouvait rien qu'attendre.
+
+Et elle attendait de toute son ame, la pauvre enfant; car il etait
+impossible que le roi ne vint pas.
+
+Il etait dix heures et demie a peine.
+
+Il allait ou venir, ou lui ecrire, ou lui faire dire une bonne
+parole par M. de Saint-Aignan.
+
+S'il venait, oh! comme elle allait s'elancer au-devant de lui!
+comme elle allait repousser cette delicatesse qu'elle trouvait
+maintenant mal entendue! comme elle allait lui dire: "Ce n'est pas
+moi qui ne vous aime pas; ce sont elles qui ne veulent pas que je
+vous aime."
+
+Et alors, il faut le dire, en y reflechissant, et au fur et a
+mesure qu'elle y reflechissait, elle trouvait Louis moins
+coupable. En effet, il ignorait tout. Qu'avait-il du penser de son
+obstination a garder le silence? Impatient, irritable, comme on
+connaissait le roi, il etait extraordinaire qu'il eut meme
+conserve si longtemps son sang-froid. Oh! sans doute elle n'eut
+pas agi ainsi, elle: elle eut tout compris, tout devine. Mais elle
+etait une pauvre fille et non pas un grand roi.
+
+Oh! s'il venait! s'il venait!... comme elle lui pardonnerait tout
+ce qu'il venait de lui faire souffrir! comme elle l'aimerait
+davantage pour avoir souffert!
+
+Et sa tete tendue vers la porte, ses levres entrouvertes,
+attendaient, Dieu lui pardonne cette idee profane! le baiser que
+les levres du roi distillaient si suavement le matin quand il
+prononcait le mot amour.
+
+Si le roi ne venait pas, au moins ecrirait-il; c'etait la seconde
+chance, chance moins douce, moins heureuse que l'autre, mais qui
+prouverait tout autant d'amour, et seulement un amour plus
+craintif. Oh! comme elle devorerait cette lettre! comme elle se
+haterait d'y repondre! comme, une fois le messager parti, elle
+baiserait, relirait, presserait sur son coeur le bienheureux
+papier qui devait lui apporter le repos, la tranquillite, le
+bonheur!
+
+Enfin, le roi ne venait pas; si le roi n'ecrivait pas, il etait au
+moins impossible qu'il n'envoyat pas de Saint-Aignan ou que de
+Saint-Aignan ne vint pas de lui-meme. A un tiers, comme elle
+dirait tout! La majeste royale ne serait plus la pour glacer ses
+paroles sur ses levres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer
+dans le coeur du roi.
+
+Tout, chez La Valliere, coeur et regard, matiere et esprit, se
+tourna donc vers l'attente.
+
+Elle se dit qu'elle avait encore une heure d'espoir; que, jusqu'a
+minuit, le roi pouvait venir, ecrire ou envoyer; qu'a minuit
+seulement, toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu.
+
+Tant qu'il y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant
+crut etre la cause de ce bruit; tant qu'il passa des gens dans la
+cour, elle crut que ces gens etaient des messagers du roi venant
+chez elle.
+
+Onze heures sonnerent; puis onze heures un quart; puis onze heures
+et demie.
+
+Les minutes coulaient lentement dans cette anxiete, et pourtant
+elles fuyaient encore trop vite.
+
+Les trois quarts sonnerent.
+
+Minuit! minuit! la derniere, la supreme esperance vint a son tour.
+
+Avec le dernier tintement de l'horloge, la derniere lumiere
+s'eteignit; avec la derniere lumiere, le dernier espoir.
+
+Ainsi, le roi lui-meme l'avait trompee; le premier, il mentait au
+serment qu'il avait fait le jour meme; douze heures entre le
+serment et le parjure! Ce n'etait pas avoir garde longtemps
+l'illusion.
+
+Donc, non seulement le roi n'aimait pas, mais encore il meprisait
+celle que tout le monde accablait; il la meprisait au point de
+l'abandonner a la honte d'une expulsion qui equivalait a une
+sentence ignominieuse; et cependant, c'etait lui, lui, le roi, qui
+etait la cause premiere de cette ignominie.
+
+Un sourire amer, le seul symptome de colere qui, pendant cette
+longue lutte, eut passe sur la figure angelique de la victime, un
+sourire amer apparut sur ses levres.
+
+En effet, pour elle, que restait-il sur la terre apres le roi?
+Rien. Seulement, Dieu restait au ciel.
+
+Elle pensa a Dieu.
+
+-- Mon Dieu! dit-elle, vous me dicterez vous-meme ce que j'ai a
+faire. C'est de vous que j'attends tout, de vous que je dois tout
+attendre.
+
+Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec
+amour.
+
+-- Voila, dit-elle, un maitre qui n'oublie et n'abandonne jamais
+ceux qui ne l'abandonnent et qui ne l'oublient pas; c'est a celui-
+la seul qu'il faut se sacrifier.
+
+Alors, il eut ete visible, si quelqu'un eut pu plonger son regard
+dans cette chambre, il eut ete visible, disons-nous, que la pauvre
+desesperee prenait une resolution derniere, arretait un plan
+supreme dans son esprit, montait enfin cette grande echelle de
+Jacob qui conduit les ames de la terre au ciel.
+
+Alors, et comme ses genoux n'avaient plus la force de la soutenir,
+elle se laissa peu a peu aller sur les marches du prie-Dieu, la
+tete adossee au bois de la croix, et, l'oeil fixe, la respiration
+haletante, elle guetta sur les vitres les premieres heures du
+jour.
+
+Deux heures du matin la trouverent dans cet egarement ou, plutot,
+dans cette extase. Elle ne s'appartenait deja plus.
+
+Aussi, lorsqu'elle vit la teinte violette du matin descendre sur
+les toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ
+d'ivoire qu'elle tenait embrasse, elle se leva avec une certaine
+force, baisa les pieds du divin martyr, descendit l'escalier de sa
+chambre, et s'enveloppa la tete d'une mante tout en descendant.
+
+Elle arriva au guichet juste au moment ou la ronde de
+mousquetaires en ouvrait la porte pour admettre le premier poste
+des Suisses.
+
+Alors, se glissant derriere les hommes de garde, elle gagna la rue
+avant que le chef de la patrouille eut meme songe a se demander
+quelle etait cette jeune femme qui s'echappait si matin du palais.
+
+
+Chapitre CLXV -- La fuite
+
+
+La Valliere sortit derriere la patrouille.
+
+La patrouille se dirigea a droite par la rue Saint-Honore,
+machinalement La Valliere tourna a gauche.
+
+Sa resolution etait prise, son dessein arrete; elle voulait se
+rendre aux Carmelites de Chaillot, dont la superieure avait une
+reputation de severite qui faisait fremir les mondaines de la
+Cour.
+
+La Valliere n'avait jamais vu Paris, elle n'etait jamais sortie a
+pied, elle n'eut pas trouve son chemin, meme dans une disposition
+d'esprit plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue
+Saint-Honore au lieu de la descendre.
+
+Elle avait hate de s'eloigner du Palais-Royal, et elle s'en
+eloignait.
+
+Elle avait oui dire seulement que Chaillot regardait la Seine;
+elle se dirigeait donc vers la Seine.
+
+Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre,
+appuya vers l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois longeant
+l'emplacement ou Perrault batit depuis sa colonnade.
+
+Bientot elle atteignit les quais.
+
+Sa marche etait rapide et agitee. A peine sentait-elle cette
+faiblesse qui, de temps en temps, lui rappelait, en la forcant de
+boiter legerement, cette entorse qu'elle s'etait donnee dans sa
+jeunesse.
+
+A une autre heure de la journee, sa contenance eut appele les
+soupcons des gens les moins clairvoyants, attire les regards des
+passants les moins curieux.
+
+Mais, a deux heures et demie du matin, les rues de Paris sont
+desertes ou a peu pres, et il ne s'y trouve guere que les artisans
+laborieux qui vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs
+dangereux qui regagnent leur domicile apres une nuit d'agitation
+et de debauches.
+
+Pour les premiers, le jour commence, pour les autres, le jour
+finit.
+
+La Valliere eut peur de tous ces visages sur lesquels son
+ignorance des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer
+le type de la probite de celui du cynisme. Pour elle, la misere
+etait un epouvantail; et tous ces gens qu'elle rencontrait
+semblaient etre des miserables.
+
+Sa toilette, qui etait celle de la veille, etait recherchee, meme
+dans sa negligence, car c'etait la meme avec laquelle elle s'etait
+rendue chez la reine mere; en outre, sous sa mante relevee pour
+qu'elle put voir a se conduire, sa paleur et ses beaux yeux
+parlaient un langage inconnu a ces hommes du peuple, et, sans le
+savoir, la pauvre fugitive sollicitait la brutalite des uns, la
+pitie des autres.
+
+La Valliere marcha ainsi d'une seule course, haletante,
+precipitee, jusqu'a la hauteur de la place de Greve.
+
+De temps en temps, elle s'arretait, appuyait sa main sur son
+coeur, s'adossait a une maison, reprenait haleine et continuait sa
+course plus rapidement qu'auparavant.
+
+Arrivee a la place de Greve, La Valliere se trouva en face d'un
+groupe de trois hommes debrailles, chancelants, avines, qui
+sortaient d'un bateau amarre sur le port.
+
+Ce bateau etait charge de vins, et l'on voyait qu'ils avaient fait
+honneur a la marchandise.
+
+Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons differents,
+quand, en arrivant a l'extremite de la rampe donnant sur le quai,
+ils se trouverent faire tout a coup obstacle a la marche de la
+jeune fille.
+
+La Valliere s'arreta.
+
+Eux, de leur cote, a l'aspect de cette femme aux vetements de
+Cour, firent une halte, et, d'un commun accord, se prirent par les
+mains et entourerent La Valliere en lui chantant:
+
+_Vous qui vous ennuyez seulette, _
+_Venez, venez rire avec nous._
+
+La Valliere comprit alors que ces hommes s'adressaient a elle et
+voulaient l'empecher de passer; elle tenta plusieurs efforts pour
+fuir, mais ils furent inutiles.
+
+Ses jambes faillirent, elle comprit qu'elle allait tomber, et
+poussa un cri de terreur.
+
+Mais, au meme instant, le cercle qui l'entourait s'ouvrit sous
+l'effort d'une puissante pression.
+
+L'un des insulteurs fut culbute a gauche, l'autre alla rouler a
+droite jusqu'au bord de l'eau, le troisieme vacilla sur ses
+jambes.
+
+Un officier de mousquetaires se trouva en face de la jeune fille
+le sourcil fronce, la menace a la bouche, la main levee pour
+continuer la menace.
+
+Les ivrognes s'esquiverent a la vue de l'uniforme, et surtout
+devant la preuve de force que venait de donner celui qui le
+portait.
+
+-- Mordioux! s'ecria l'officier, mais c'est Mlle de La Valliere!
+
+La Valliere, etourdie de ce qui venait de se passer, stupefaite
+d'entendre prononcer son nom, La Valliere leva les yeux et
+reconnut d'Artagnan.
+
+-- Oui, monsieur, dit-elle, c'est moi, c'est bien moi.
+
+Et, en meme temps, elle se soutenait a son bras.
+
+-- Vous me protegerez, n'est-ce pas, monsieur d'Artagnan? ajouta-
+t-elle et une voix suppliante.
+
+-- Certainement que je vous protegerai; mais ou allez-vous, mon
+Dieu, a cette heure?
+
+-- Je vais a Chaillot.
+
+-- Vous allez a Chaillot par la Rapee? Mais, en verite,
+mademoiselle, vous lui tournez le dos.
+
+-- Alors, monsieur, soyez assez bon pour me remettre dans mon
+chemin et pour me conduire pendant quelques pas.
+
+-- Oh! volontiers.
+
+-- Mais comment se fait-il donc que je vous trouve la? Par quelle
+faveur du Ciel etiez-vous a portee de venir a mon secours? Il me
+semble, en verite, que je reve; il me semble que je deviens folle.
+
+-- Je me trouvais la, mademoiselle, parce que j'ai une maison
+place de Greve, a l'_Image-de-Notre-Dame_; que j'ai ete toucher
+les loyers hier, et que j'y ai passe la nuit. Aussi desirai-je
+etre de bonne heure au palais pour y inspecter mes postes.
+
+-- Merci! dit La Valliere.
+
+"Voila ce que je faisais, oui, se dit d'Artagnan, mais elle, que
+faisait-elle, et pourquoi va-t-elle a Chaillot a une pareille
+heure?"
+
+Et il lui offrit son bras.
+
+La Valliere le prit et se mit a marcher avec precipitation.
+
+Cependant cette precipitation cachait une grande faiblesse.
+D'Artagnan le sentit, il proposa a La Valliere de se reposer; elle
+refusa.
+
+-- C'est que vous ignorez sans doute ou est Chaillot? demanda
+d'Artagnan.
+
+-- Oui, je l'ignore.
+
+-- C'est tres loin.
+
+-- Peu importe!
+
+-- Il y a une lieue au moins.
+
+-- Je ferai cette lieue.
+
+D'Artagnan ne repliqua point; il connaissait, au simple accent,
+les resolutions reelles.
+
+Il porta plutot qu'il n'accompagna La Valliere.
+
+Enfin ils apercurent les hauteurs.
+
+-- Dans quelle maison vous rendez-vous, mademoiselle? demanda
+d'Artagnan.
+
+-- Aux Carmelites, monsieur.
+
+-- Aux Carmelites! repeta d'Artagnan etonne.
+
+-- Oui; et, puisque Dieu vous a envoye vers moi pour me soutenir
+dans ma route, recevez et mes remerciements et mes adieux.
+
+-- Aux Carmelites! vos adieux! Mais vous entrez donc en religion?
+s'ecria d'Artagnan.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Vous!!!
+
+Il y avait dans ce _vous_, que nous avons accompagne de trois
+points d'exclamation pour le rendre aussi expressif que possible,
+il y avait dans ce _vous_ tout un poeme; il rappelait a La
+Valliere et ses souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux
+souvenirs de Fontainebleau; il lui disait: "_Vous_ qui pourriez
+etre heureuse avec Raoul, _vous_ qui pourriez etre puissante avec
+Louis, vous allez entrer en religion, _vous!_"
+
+-- Oui, monsieur, dit-elle, moi. Je me rends la servante du
+Seigneur; je renonce a tout ce monde.
+
+-- Mais ne vous trompez-vous pas a votre vocation? ne vous
+trompez-vous pas a la volonte de Dieu?
+
+-- Non, puisque c'est Dieu qui a permis que je vous rencontrasse.
+Sans vous, je succombais certainement a la fatigue, et, puisque
+Dieu vous envoyait sur ma route, c'est qu'il voulait que je pusse
+en atteindre le but.
+
+-- Oh! fit d'Artagnan avec doute, cela me semble un peu bien
+subtil.
+
+-- Quoi qu'il en soit, reprit la jeune fille, vous voila instruit
+de ma demarche et de ma resolution. Maintenant, j'ai une derniere
+grace a vous demander, tout en vous adressant les remerciements.
+
+-- Dites, mademoiselle.
+
+-- Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal.
+
+D'Artagnan fit un mouvement.
+
+-- Le roi, continua La Valliere, ignore ce que je vais faire.
+
+-- Le roi ignore?... s'ecria d'Artagnan. Mais, mademoiselle,
+prenez garde; vous ne calculez pas la portee de votre action. Nul
+ne doit rien faire que le roi ignore, surtout les personnes de la
+Cour.
+
+-- Je ne suis plus de la Cour, monsieur.
+
+D'Artagnan regarda la jeune fille avec un etonnement croissant.
+
+-- Oh! ne vous inquietez pas, monsieur, continua-t-elle, tout est
+calcule, et, tout ne le fut-il pas, il serait trop tard maintenant
+pour revenir sur ma resolution; l'action est accomplie.
+
+-- Et bien! voyons, mademoiselle, que desirez-vous?
+
+-- Monsieur, par la pitie que l'on doit au malheur, par la
+generosite de votre ame, par votre foi de gentilhomme, je vous
+adjure de me faire un serment.
+
+-- Un serment?
+
+-- Oui.
+
+-- Lequel?
+
+-- Jurez-moi, monsieur d'Artagnan, que vous ne direz pas au roi
+que vous m'avez vue et que je suis aux Carmelites.
+
+D'Artagnan secoua la tete.
+
+-- Je ne jurerai point cela, dit-il.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce
+que je me connais moi-meme, parce que je connais tout le genre
+humain; non, je ne jurerai point cela.
+
+-- Alors, s'ecria La Valliere avec une energie dont on l'eut crue
+incapable, au lieu des benedictions dont je vous eusse comble
+jusqu'a la fin de mes jours, soyez maudit! car vous me rendez la
+plus miserable de toutes les creatures!
+
+Nous avons dit que d'Artagnan connaissait tous les accents qui
+venaient du coeur, il ne put resister a celui-la.
+
+Il vit la degradation de ces traits; il vit le tremblement de ces
+membres; il vit chanceler tout ce corps frele et delicat ebranle
+par secousses; il comprit qu'une resistance la tuerait.
+
+-- Qu'il soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez
+tranquille, mademoiselle, je ne dirai rien au roi.
+
+-- Oh! merci, merci! s'ecria La Valliere; vous etes le plus
+genereux des hommes.
+
+Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de
+d'Artagnan et les serra entre les siennes.
+
+Celui-ci se sentait attendri.
+
+-- Mordioux! dit-il, en voila une qui commence par ou les autres
+finissent: c'est touchant.
+
+Alors La Valliere, qui, au moment du paroxysme de sa douleur,
+etait tombee assise sur une pierre, se leva et marcha vers le
+couvent des Carmelites, que l'on voyait se dresser dans la lumiere
+naissante. D'Artagnan la suivait de loin.
+
+La porte du parloir etait entrouverte; elle s'y glissa comme une
+ombre pale, et, remerciant d'Artagnan d'un seul signe de la main,
+elle disparut a ses yeux.
+
+Quand d'Artagnan se trouva tout a fait seul, il reflechit
+profondement a ce qui venait de se passer.
+
+-- Voila, par ma foi! dit-il, ce qu'on appelle une fausse
+position... Conserver un secret pareil, c'est garder dans sa poche
+un charbon ardent et esperer qu'il ne brulera pas l'etoffe. Ne pas
+garder le secret, quand on a jure qu'on le garderait, c'est d'un
+homme sans honneur. Ordinairement, les bonnes idees me viennent en
+courant; mais, cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je
+coure beaucoup pour trouver la solution de cette affaire... Ou
+courir?... Ma foi! au bout du compte, du cote de Paris; c'est le
+bon cote... Seulement, courons vite... Mais pour courir vite,
+mieux valent quatre jambes que deux. Malheureusement, pour le
+moment, je n'ai que mes deux jambes... Un cheval! comme j'ai
+entendu dire au theatre de Londres; ma couronne pour un cheval!...
+J'y songe, cela ne me coutera point aussi cher que cela... Il y a
+un poste de mousquetaires a la barriere de la Conference, et, pour
+un cheval qu'il me faut, j'en trouverai dix.
+
+En vertu de cette resolution, prise avec sa rapidite habituelle,
+d'Artagnan descendit soudain les hauteurs, gagna le poste, y prit
+le meilleur coursier qu'il y put trouver, et fut rendu au palais
+en dix minutes.
+
+Cinq heures sonnaient a l'horloge du Palais-Royal.
+
+D'Artagnan s'informa du roi.
+
+Le roi s'etait couche a son heure ordinaire, apres avoir travaille
+avec M. Colbert, et dormait encore, selon toute probabilite.
+
+-- Allons, dit-il, elle m'avait dit vrai, le roi ignore tout; s'il
+savait seulement la moitie de ce qui s'est passe, le Palais-Royal
+serait, a cette heure, sens dessus dessous.
+
+Encore emu de la querelle qu'il venait d'avoir avec La Valliere,
+il errait dans son cabinet, fort desireux de trouver une occasion
+de faire un eclat, apres s'etre retenu si longtemps.
+
+Colbert, en voyant le roi, jugea d'un coup d'oeil la situation, et
+comprit les intentions du monarque. Il louvoya.
+
+Quand le maitre demanda compte de ce qu'il fallait dire le
+lendemain, le sous-intendant commenca par trouver etrange que Sa
+Majeste n'eut pas ete mise au courant par M. Fouquet.
+
+-- M. Fouquet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande: il
+recoit directement toutes les correspondances.
+
+Le roi, accoutume a entendre M. Colbert piller M. Fouquet, laissa
+passer cette boutade sans repliquer; seulement il ecouta.
+
+Colbert vit l'effet produit et se hata de revenir sur ses pas en
+disant que M. Fouquet n'etait pas toutefois aussi coupable qu'il
+paraissait l'etre au premier abord, attendu qu'il avait dans ce
+moment de grandes preoccupations. Le roi leva la tete.
+
+-- Quelle preoccupations? dit-il.
+
+-- Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M. Fouquet a ses
+defauts avec ses grandes qualites.
+
+-- Ah! des defauts, qui n'en a pas, monsieur Colbert?...
+
+-- Votre Majeste en a bien, dit hardiment Colbert, qui savait
+lancer une sourde flatterie dans un leger blame, comme la fleche
+qui fend l'air malgre son poids, grace a de faibles plumes qui la
+soutiennent.
+
+Le roi sourit.
+
+-- Quel defaut a donc M. Fouquet? dit-il.
+
+-- Toujours le meme, Sire; on le dit amoureux.
+
+-- Amoureux, de qui?
+
+
+Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son cote, passe le temps
+de dix heures et demie a minuit
+
+
+Le roi, au sortir de la chambre des filles d'honneur, avait trouve
+chez lui Colbert qui l'attendait pour prendre ses ordres a
+l'occasion de la ceremonie du lendemain.
+
+Il s'agissait, comme nous l'avons dit, d'une reception
+d'ambassadeurs hollandais et espagnols.
+
+Louis XIV avait de graves sujets de mecontentement contre la
+Hollande; les Etats avaient tergiverse deja plusieurs fois dans
+leurs relations avec la France, et, sans s'apercevoir ou sans
+s'inquieter d'une rupture, ils laissaient encore une fois
+l'alliance avec le roi Tres Chretien, pour nouer toutes sortes
+d'intrigues avec l'Espagne.
+
+Louis XIV, a son avenement, c'est-a-dire a la mort de Mazarin,
+avait trouve cette question politique ebauchee.
+
+Elle etait d'une solution difficile pour un jeune homme; mais
+comme, alors, toute la nation etait le roi, tout ce que resolvait
+la tete, le corps se trouvait pret a l'executer.
+
+Un peu de colere, la reaction d'un sang jeune et vivace au
+cerveau, c'etait assez pour changer une ancienne ligne politique
+et creer un autre systeme.
+
+Le role des diplomates de l'epoque se reduisait a arranger entre
+eux les coups d'Etat dont leurs souverains pouvaient avoir besoin.
+
+Louis n'etait pas dans une disposition d'esprit capable de lui
+dicter une politique savante.
+
+-- Je ne sais trop, Sire; je me mele peu de galanterie, comme on
+dit.
+
+-- Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez?
+
+-- J'ai oui prononcer...
+
+-- Quoi?
+
+-- Un nom.
+
+-- Lequel?
+
+-- Mais je ne m'en souviens plus.
+
+-- Dites toujours.
+
+-- Je crois que c'est celui d'une des filles de Madame.
+
+Le roi tressaillit.
+
+-- Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert,
+murmura t-il.
+
+-- Oh! Sire, je vous assure que non.
+
+-- Mais, enfin, on les connait, ces demoiselles de Madame; et, en
+vous disant leurs noms, vous rencontreriez peut-etre celui que
+vous cherchez.
+
+-- Non, Sire.
+
+-- Essayez.
+
+-- Ce serait inutile, Sire. Quand il s'agit d'un nom de dame
+compromise, ma memoire est un coffre d'airain dont j'ai perdu la
+clef.
+
+Un nuage passa dans l'esprit et sur le front du roi puis, voulant
+paraitre maitre de lui-meme et secouant la tete:
+
+-- Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.
+
+-- Et d'abord, Sire, a quelle heure Votre Majeste veut-elle
+recevoir les ambassadeurs?
+
+-- De bon matin.
+
+-- Onze heures?
+
+-- C'est trop tard... Neuf heures.
+
+-- C'est bien tot.
+
+-- Pour des amis, cela n'a pas d'importance; on fait tout ce qu'on
+veut avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux,
+s'ils se blessent. Je ne serais pas fache, je l'avoue, d'en finir
+avec tous ces oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.
+
+-- Sire, il sera fait comme Votre Majeste voudra... A neuf heures
+donc... Je donnerai des ordres en consequence. Est-ce audience
+solennelle?
+
+-- Non. Je veux m'expliquer avec eux et ne pas envenimer les
+choses, comme il arrive toujours en presence de beaucoup de gens;
+mais, en meme temps, je veux les tirer au clair, pour n'avoir pas
+a recommencer.
+
+-- Votre Majeste designera les personnes qui assisteront a cette
+reception.
+
+-- J'en ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que
+veulent-ils?
+
+-- Allies a l'Espagne, ils ne gagnent rien; allies avec la France,
+ils perdent beaucoup.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Allies avec l'Espagne, ils se voient bordes et proteges par les
+possessions de leur allie; ils n'y peuvent mordre malgre leur
+envie. D'Anvers a Rotterdam, il n'y a qu'un pas par l'Escaut et la
+Meuse. S'ils veulent mordre au gateau espagnol, vous, Sire, le
+gendre du roi d'Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez
+vous a Bruxelles avec de la cavalerie. Il s'agit donc de se
+brouiller assez avec vous et de vous faire assez suspecter
+l'Espagne pour que vous ne vous meliez pas de ses affaires.
+
+-- Il est bien plus simple alors, repondit le roi, de faire avec
+moi une solide alliance a laquelle je gagnerais quelque chose,
+tandis qu'ils y gagneraient tout?
+
+-- Non pas; car, s'ils arrivaient, par hasard, a vous avoir pour
+limitrophe, Votre Majeste n'est pas un voisin commode; jeune,
+ardent, belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups a
+la Hollande, surtout s'il s'approche d'elle.
+
+-- Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c'est bien
+explique. Mais la conclusion, s'il vous plait?
+
+-- Jamais la sagesse ne manque aux decisions de Votre Majeste.
+
+-- Que me diront ces ambassadeurs?
+
+-- Ils diront a Votre Majeste qu'ils desirent fortement son
+alliance, et ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les
+trois puissances doivent s'unir contre la prosperite de
+l'Angleterre, et ce sera un mensonge; car l'alliee naturelle de
+Votre Majeste, aujourd'hui, c'est l'Angleterre, qui a des
+vaisseaux quand vous n'en avez pas; c'est l'Angleterre, qui peut
+balancer la puissance des Hollandais dans l'Inde: c'est
+l'Angleterre, enfin, pays monarchique, ou Votre Majeste a des
+alliances de consanguinite.
+
+-- Bien; mais que repondriez-vous?
+
+-- Je repondrais, Sire, avec une moderation sans egale, que la
+Hollande n'est pas parfaitement disposee pour le roi de France,
+que les symptomes de l'esprit public, chez les Hollandais, sont
+alarmants pour Votre Majeste, que certaines medailles ont ete
+frappees avec des devises injurieuses.
+
+-- Pour moi? s'ecria le jeune roi exalte.
+
+-- Oh! non pas, Sire, non; injurieuses n'est pas le mot, et je me
+suis trompe. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les
+Bataves.
+
+-- Oh! s'il en est ainsi, peu importe l'orgueil des Bataves, dit
+le roi en soupirant.
+
+-- Votre Majeste a mille fois raison. Cependant, ce n'est jamais
+un mal politique, le roi le sait mieux que moi, d'etre injuste
+pour obtenir une concession. Votre Majeste, se plaignant avec
+susceptibilite des Bataves, leur paraitra bien plus considerable.
+
+-- Qu'est-ce que ces medailles? demanda Louis; car si j'en parle,
+il faut que je sache quoi dire.
+
+-- Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise
+outrecuidante... Voila tout le sens, les mots ne font rien a la
+chose.
+
+-- Bien, j'articulerai le mot medaille, et ils comprendront s'ils
+veulent.
+
+-- Oh! ils comprendront. Votre Majeste pourra aussi glisser
+quelques mots de certains pamphlets qui courent.
+
+-- Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les ecrivent, bien
+plus que ceux contre lesquels on les a ecrits. Monsieur Colbert,
+je vous remercie, vous pouvez vous retirer.
+
+-- Sire!
+
+-- Adieu! N'oubliez pas l'heure et soyez la.
+
+-- Sire, j'attends la liste de Votre Majeste.
+
+-- C'est vrai.
+
+Le roi se mit a rever; il ne pensait pas du tout a cette liste. La
+pendule sonnait onze heures et demie.
+
+On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l'orgueil
+et de l'amour.
+
+La conversation politique avait eteint beaucoup d'irritation chez
+Louis, et le visage pale, altere de La Valliere parlait a son
+imagination un bien autre langage que les medailles hollandaises
+ou les pamphlets bataves.
+
+Il demeura dix minutes a se demander s'il fallait ou s'il ne
+fallait pas retourner chez La Valliere; mais, Colbert ayant
+insiste respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de
+penser a l'amour quand les affaires commandaient.
+
+Il dicta donc:
+
+-- La reine-mere... la reine... Madame... Mme de Motteville...
+Mlle de Chatillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur...
+M. le prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-
+Aignan... et les officiers de service.
+
+-- Les ministres? dit Colbert.
+
+-- Cela va sans dire, et les secretaires.
+
+-- Sire, je vais tout preparer: les ordres seront a domicile
+demain.
+
+-- Dites aujourd'hui, repliqua tristement Louis.
+
+Minuit sonnait.
+
+C'etait l'heure ou se mourait de chagrin, de souffrances, la
+pauvre La Valliere.
+
+Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait
+depuis une heure.
+
+Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il
+se felicitait de son courage. Il s'applaudissait d'etre ferme en
+amour comme en politique.
+
+
+Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs
+
+
+D'Artagnan, a peu de chose pres, avait appris tout ce que nous
+venons de raconter; car il avait, parmi ses amis, tous les gens
+utiles de la maison, serviteurs officieux, fiers d'etre salues par
+le capitaine des mousquetaires, car le capitaine etait une
+puissance; puis, en dehors de l'ambition, fiers d'etre comptes
+pour quelque chose par un homme aussi brave que l'etait
+d'Artagnan.
+
+D'Artagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu'il
+n'avait pu voir ou savoir la veille, n'etant pas ubiquiste, de
+sorte que, de ce qu'il avait su par lui-meme chaque jour, et de ce
+qu'il avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu'il
+denouait au besoin pour y prendre telle arme qu'il jugeait
+necessaire.
+
+De cette facon, les deux yeux de d'Artagnan lui rendaient le meme
+office que les cent yeux d'Argus.
+
+Secrets politiques, secrets de ruelles, propos echappes aux
+courtisans a l'issue de l'antichambre; ainsi, d'Artagnan savait
+tout et renfermait tout dans le vaste et impenetrable tombeau de
+sa memoire, a cote des secrets royaux si cherement achetes, gardes
+si fidelement.
+
+Il sut donc l'entrevue avec Colbert; il sut donc le rendez-vous
+donne aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc qu'il y serait
+question de medailles; et, tout en reconstruisant la conversation
+sur ces quelques mots venus jusqu'a lui, il regagna son poste dans
+les appartements pour etre la au moment ou le roi se reveillerait.
+
+Le roi se reveilla de fort bonne heure; ce qui prouvait que, lui
+aussi, de son cote, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il
+entrouvrit doucement sa porte.
+
+D'Artagnan etait a son poste.
+
+Sa Majeste etait pale et paraissait fatiguee; au reste, sa
+toilette n'etait point achevee.
+
+-- Faites appeler M. de Saint-Aignan, dit-il.
+
+De Saint-Aignan s'attendait sans doute a etre appele; car
+lorsqu'on se presenta chez lui, il etait tout habille.
+
+De Saint-Aignan sa hata d'obeir et passa chez le roi.
+
+Un instant apres, le roi et de Saint-Aignan passerent; le roi
+marchait le premier.
+
+D'Artagnan etait a la fenetre donnant sur les cours; il n'eut pas
+besoin de se deranger pour suivre le roi des yeux. On eut dit
+qu'il avait d'avance devine ou irait le roi.
+
+Le roi allait chez les filles d'honneur.
+
+Cela n'etonna point d'Artagnan. Il se doutait bien, quoique La
+Valliere ne lui en eut rien dit, que Sa Majeste avait des torts a
+reparer.
+
+De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet,
+un peu moins agite cependant; car il esperait qu'a sept heures du
+matin il n'y avait encore que lui et le roi d'eveilles, parmi les
+augustes hotes du chateau.
+
+D'Artagnan etait a sa fenetre, insouciant et calme. On eut jure
+qu'il ne voyait rien et qu'il ignorait completement quels etaient
+ces deux coureurs d'aventures, qui traversaient les cours
+enveloppes de leurs manteaux.
+
+Et cependant d'Artagnan, tout en ayant l'air de ne les point
+regarder, ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant
+cette vieille marche des mousquetaires qu'il ne se rappelait que
+dans les grandes occasions, devinait et calculait d'avance toute
+cette tempete de cris et de coleres qui allait s'elever au retour.
+
+En effet, le roi entrant chez La Valliere, et trouvant la chambre
+vide, et le lit intact, le roi commenca de s'effrayer et appela
+Montalais.
+
+Montalais accourut; mais son etonnement fut egal a celui du roi.
+
+Tout ce qu'elle put dire a Sa Majeste, c'est qu'il lui avait
+semble entendre pleurer La Valliere une partie de la nuit; mais,
+sachant que Sa Majeste etait revenue, elle n'avait ose s'informer.
+
+-- Mais, demanda le roi, ou croyez-vous qu'elle soit allee?
+
+-- Sire, repondit Montalais, Louise est une personne fort
+sentimentale, et souvent je l'ai vue se lever avant le jour et
+aller au jardin; peut-etre y sera-t elle ce matin?
+
+La chose parut probable au roi, qui descendit aussitot pour se
+mettre a la recherche de la fugitive.
+
+D'Artagnan le vit paraitre, pale et causant vivement avec son
+compagnon.
+
+Il se dirigea vers les jardins.
+
+De Saint-Aignan le suivait tout essouffle.
+
+D'Artagnan ne bougeait pas de sa fenetre, sifflotant toujours, ne
+paraissant rien voir et voyant tout.
+
+-- Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la
+passion de Sa Majeste est plus forte que je ne le croyais; il fait
+la, ce me semble, des choses qu'il n'a pas faites pour Mlle de
+Mancini.
+
+Le roi reparut un quart d'heure apres. Il avait cherche partout.
+Il etait hors d'haleine.
+
+Il va sans dire que le roi n'avait rien trouve.
+
+De Saint-Aignan le suivait, s'eventant avec son chapeau, et
+demandant, d'une voix alteree, des renseignements aux premiers
+serviteurs venus, a tous ceux qu'il rencontrait.
+
+Manicamp se trouva sur sa route. Manicamp arrivait de
+Fontainebleau a petites journees; ou les autres avaient mis six
+heures, il en avait mis, lui, vingt-quatre.
+
+-- Avez-vous vu Mlle de La Valliere? lui demanda de Saint-Aignan.
+
+Ce a quoi Manicamp, toujours reveur et distrait, repondit, croyant
+qu'on lui parlait de Guiche:
+
+-- Merci, le comte va un peu mieux.
+
+Et il continua sa route jusqu'a l'antichambre, ou il trouva
+d'Artagnan, a qui il demanda des explications sur cet air effare
+qu'il avait cru voir au roi.
+
+D'Artagnan lui repondit qu'il s'etait trompe; que le roi, au
+contraire, etait d'une gaiete folle.
+
+Huit heures sonnerent sur ces entrefaites.
+
+Le roi, d'ordinaire, prenait son dejeuner a ce moment.
+
+Il etait arrete, par le code de l'etiquette, que le roi aurait
+toujours faim a huit heures.
+
+Il se fit servir sur une petite table, dans sa chambre a coucher,
+et mangea vite.
+
+De Saint-Aignan, dont il ne voulait pas se separer, lui tint la
+serviette. Puis il expedia quelques audiences militaires.
+
+Pendant ces audiences, il envoya de Saint-Aignan aux decouvertes.
+
+Puis, toujours occupe, toujours anxieux, toujours guettant le
+retour de Saint-Aignan, qui avait mis son monde en campagne et qui
+s'y etait mis lui-meme, le roi atteignit neuf heures.
+
+A neuf heures sonnantes, il passa dans son cabinet.
+
+Les ambassadeurs entraient eux-memes, au premier coup de ces neuf
+heures.
+
+Au dernier coup, les reines et Madame parurent.
+
+Les ambassadeurs etaient trois pour la Hollande, deux pour
+l'Espagne.
+
+Le roi jeta sur eux un coup d'oeil, et salua.
+
+En ce moment aussi, de Saint-Aignan entrait.
+
+C'etait pour le roi une entree bien autrement importante que celle
+des ambassadeurs, en quelque nombre qu'ils fussent et de quelque
+pays qu'ils vinssent.
+
+Aussi, avant toutes choses, le roi fit-il a de Saint-Aignan un
+signe interrogatif, auquel celui-ci repondit par une negation
+decisive.
+
+Le roi faillit perdre tout courage; mais, comme les reines, les
+grands et les ambassadeurs avaient les yeux fixes sur lui, il fit
+un violent effort et invita les derniers a parler.
+
+Alors un des deputes espagnols fit un long discours, dans lequel
+il vantait les avantages de l'alliance espagnole.
+
+Le roi l'interrompit en lui disant:
+
+-- Monsieur, j'espere que ce qui est bien pour la France doit etre
+tres bien pour l'Espagne.
+
+Ce mot, et surtout la facon peremptoire dont il fut prononce, fit
+palir l'ambassadeur et rougir les deux reines, qui, Espagnoles
+l'une et l'autre, se sentirent, par cette reponse, blessees dans
+leur orgueil de parente et de nationalite.
+
+L'ambassadeur hollandais prit la parole a son tour, et se plaignit
+des preventions que le roi temoignait contre le gouvernement de
+son pays.
+
+Le roi l'interrompit:
+
+-- Monsieur, dit-il, il est etrange que vous veniez vous plaindre,
+lorsque c'est moi qui ai sujet de me plaindre; et cependant, vous
+le voyez, je ne le fais pas.
+
+-- Vous plaindre, Sire, demanda le Hollandais, et de quelle
+offense?
+
+Le roi sourit avec amertume.
+
+-- Me blamerez-vous, par hasard, monsieur, dit-il, d'avoir des
+preventions contre un gouvernement qui autorise et protege les
+insulteurs publics?
+
+-- Sire!...
+
+-- Je vous dis, reprit le roi en s'irritant de ses propres
+chagrins, bien plus que de la question politique, je vous dis que
+la Hollande est une terre d'asile pour quiconque me hait, et
+surtout pour quiconque m'injurie.
+
+-- Oh! Sire!...
+
+-- Ah! des preuves, n'est-ce pas? Eh bien! on en aura facilement,
+des preuves. D'ou naissent ces pamphlets insolents qui me
+representent comme un monarque sans gloire et sans autorite? Vos
+presses en gemissent. Si j'avais la mes secretaires, je vous
+citerais les titres des ouvrages avec les noms d'imprimeurs.
+
+-- Sire, repondit l'ambassadeur, un pamphlet ne peut etre l'oeuvre
+d'une nation. Est-il equitable qu'un grand roi, tel que l'est
+Votre Majeste, rende un grand peuple responsable du crime de
+quelques forcenes qui meurent de faim?
+
+-- Soit, je vous accorde cela, monsieur. Mais, quand la monnaie
+d'Amsterdam frappe des medailles a ma honte, est-ce aussi le crime
+de quelques forcenes?
+
+-- Des medailles? balbutia l'ambassadeur.
+
+-- Des medailles, repeta le roi en regardant Colbert.
+
+-- Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Majeste fut bien
+sure...
+
+Le roi regardait toujours Colbert, mais Colbert avait l'air de ne
+pas comprendre, et se taisait, malgre les provocations du roi.
+
+Alors d'Artagnan s'approcha, et, tirant de sa poche une piece de
+monnaie qu'il mit entre les mains du roi:
+
+-- Voila la medaille que Votre Majeste cherche, dit-il.
+
+Le roi la prit.
+
+Alors il put voir de cet oeil qui, depuis qu'il etait
+veritablement le maitre, n'avait fait que planer, alors il put
+voir, disons-nous, une image insolente representant la Hollande
+qui, comme Josue, arretait le soleil, avec cette legende: _In
+conspectu meo, stetit sol._
+
+-- En ma presence, le soleil s'est arrete, s'ecria le roi furieux.
+Ah! vous ne nierez plus, je l'espere.
+
+-- Et le soleil, dit d'Artagnan, c'est celui-ci.
+
+Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, embleme
+multiplie et resplendissant, qui etalait partout sa superbe
+devise: _Nec pluribus impar_.
+
+La colere de Louis, alimentee par les elancements de sa douleur
+particuliere, n'avait pas besoin de cet aliment pour tout devorer.
+On voyait dans ses yeux l'ardeur d'une vive querelle toute prete a
+eclater.
+
+Un regard de Colbert enchaina l'orage.
+
+L'ambassadeur hasarda des excuses.
+
+Il dit que la vanite des peuples ne tirait pas a consequence; que
+la Hollande etait fiere d'avoir, avec si peu de ressources,
+soutenu son rang de grande nation, meme contre de grands rois, et
+que, si un peu de fumee avait enivre ses compatriotes, le roi
+etait prie d'excuser cette ivresse.
+
+Le roi sembla chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta
+impassible.
+
+Puis d'Artagnan.
+
+D'Artagnan haussa les epaules.
+
+Ce mouvement fut une ecluse levee par laquelle se dechaina la
+colere du roi, contenue depuis trop longtemps.
+
+Chacun ne sachant pas ou cette colere emportait, tous gardaient un
+morne silence.
+
+Le deuxieme ambassadeur en profita pour commencer aussi ses
+excuses.
+
+Tandis qu'il parlait et que le roi, retombe peu a peu dans sa
+reverie personnelle, ecoutait cette voix pleine de trouble comme
+un homme distrait ecoute le murmure d'une cascade, d'Artagnan, qui
+avait a sa gauche de Saint-Aignan, s'approcha de lui, et, d'une
+voix parfaitement calculee pour qu'elle allat frapper le roi:
+
+-- Savez-vous la nouvelle, comte? dit-il.
+
+-- Quelle nouvelle? fit de Saint-Aignan.
+
+-- Mais la nouvelle de La Valliere.
+
+Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de cote vers les
+deux causeurs.
+
+-- Qu'est-il donc arrive a La Valliere? demanda de Saint-Aignan
+d'un ton qu'on peut facilement imaginer.
+
+-- Eh! pauvre enfant! dit d'Artagnan, elle est entree en religion.
+
+-- En religion? s'ecria de Saint-Aignan.
+
+-- En religion? s'ecria le roi au milieu du discours de
+l'ambassadeur.
+
+Puis, sous l'empire de l'etiquette, il se remit, mais ecoutant
+toujours.
+
+-- Quelle religion? demanda de Saint-Aignan.
+
+-- Les Carmelites de Chaillot.
+
+-- De qui diable savez-vous cela?
+
+-- D'elle-meme.
+
+-- Vous l'avez vue?
+
+-- C'est moi qui l'ai conduite aux Carmelites.
+
+Le roi ne perdait pas un mot; il bouillait au-dedans et commencait
+a rugir.
+
+-- Mais pourquoi cette fuite? demanda de Saint-Aignan.
+
+-- Parce que la pauvre fille a ete hier chassee de la Cour, dit
+d'Artagnan.
+
+Il n'eut pas plutot lache ce mot, que le roi fit un geste
+d'autorite.
+
+-- Assez, monsieur, dit-il a l'ambassadeur, assez!
+
+Puis, s'avancant vers le capitaine:
+
+-- Qui dit cela, s'ecria-t-il, que La Valliere est en religion?
+
+-- M. d'Artagnan, dit le favori.
+
+-- Et c'est vrai, ce que vous dites la? fit le roi se retournant
+vers le mousquetaire.
+
+-- Vrai comme la verite.
+
+Le roi ferma les poings et palit.
+
+-- Vous avez encore ajoute quelque chose, monsieur d'Artagnan,
+dit-il.
+
+-- Je ne sais plus, Sire.
+
+-- Vous avez ajoute que Mlle de La Valliere avait ete chassee de
+la Cour.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et c'est encore vrai, cela?
+
+-- Informez-vous, Sire.
+
+-- Et par qui?
+
+-- Oh! fit d'Artagnan en homme qui se recuse.
+
+Le roi bondit, laissant de cote ambassadeurs, ministres,
+courtisans et politiques.
+
+La reine mere se leva: elle avait tout entendu, ou ce qu'elle
+n'avait pas entendu, elle l'avait devine.
+
+Madame, defaillante de colere et de peur, essaya de se lever aussi
+comme la reine mere; mais elle retomba sur son fauteuil, que, par
+un mouvement instinctif, elle fit rouler en arriere.
+
+-- Messieurs, dit le roi, l'audience est finie; je ferai savoir ma
+reponse, ou plutot ma volonte, a l'Espagne et a la Hollande.
+
+Et, d'un geste imperieux, il congedia les ambassadeurs.
+
+-- Prenez garde, mon fils, dit la reine mere avec indignation,
+prenez garde; vous n'etes guere maitre de vous, ce me semble.
+
+-- Ah! madame, rugit le jeune lion avec un geste effrayant, si je
+ne suis pas maitre de moi, je le serai, je vous en reponds, de
+ceux qui m'outragent. Venez avec moi, monsieur d'Artagnan, venez.
+
+Et il quitta la salle au milieu de la stupefaction et de la
+terreur de tous.
+
+Le roi descendit l'escalier et s'appreta a traverser la cour.
+
+-- Sire, dit d'Artagnan, Votre Majeste se trompe de chemin.
+
+-- Non, je vais aux ecuries.
+
+-- Inutile, Sire, j'ai des chevaux tout prets pour Votre Majeste.
+
+Le roi ne repondit a son serviteur que par un regard; mais ce
+regard promettait plus que l'ambition de trois d'Artagnan n'eut
+ose esperer.
+
+
+Chapitre CLXVIII -- Chaillot
+
+
+Quoiqu'on ne les eut point appeles, Manicamp et Malicorne avaient
+suivi le roi et d'Artagnan.
+
+C'etaient deux hommes fort intelligents; seulement, Malicorne
+arrivait souvent trop tot par ambition; Manicamp arrivait souvent
+trop tard par paresse.
+
+Cette fois, ils arriverent juste.
+
+Cinq chevaux etaient prepares.
+
+Deux furent accapares par le roi et d'Artagnan; deux par Manicamp
+et Malicorne. Un page des ecuries monta le cinquieme. Toute la
+cavalcade partit au galop.
+
+D'Artagnan avait bien reellement choisi les chevaux lui-meme; de
+veritables chevaux d'amants en peine; des chevaux qui ne couraient
+pas, qui volaient.
+
+Dix minutes apres le depart, la cavalcade, sous la forme d'un
+tourbillon de poussiere, arrivait a Chaillot.
+
+Le roi se jeta litteralement a bas de son cheval. Mais, si
+rapidement qu'il accomplit cette manoeuvre, il trouva d'Artagnan a
+la bride de sa monture.
+
+Le roi fit au mousquetaire un signe de remerciement, et jeta la
+bride au bras du page.
+
+Puis il s'elanca dans le vestibule, et, poussant violemment la
+porte, il entra dans le parloir.
+
+Manicamp, Malicorne et le page demeurerent dehors; d'Artagnan
+suivit son maitre.
+
+En entrant dans le parloir, le premier objet qui frappa le roi fut
+Louise, non pas a genoux, mais couchee au pied d'un grand crucifix
+de pierre.
+
+La jeune fille etait etendue sur la dalle humide, et a peine
+visible, dans l'ombre de cette salle, qui ne recevait le jour que
+par une etroite fenetre grillee et toute voilee par des plantes
+grimpantes.
+
+Elle etait seule, inanimee, froide comme la pierre sur laquelle
+reposait son corps.
+
+En l'apercevant ainsi, le roi la crut morte, et poussa un cri
+terrible qui fit accourir d'Artagnan.
+
+Le roi avait deja passe un bras autour de son corps. D'Artagnan
+aida le roi a soulever la pauvre femme, que l'engourdissement de
+la mort avait deja saisie.
+
+Le roi la prit entierement dans ses bras, rechauffa de ses baisers
+ses mains et ses tempes glacees.
+
+D'Artagnan se pendit a la cloche de la tour.
+
+Alors accoururent les soeurs carmelites.
+
+Les saintes filles pousserent des cris de scandale a la vue de ces
+hommes tenant une femme dans leurs bras.
+
+La superieure accourut aussi.
+
+Mais, femme plus mondaine que les femmes de la Cour, malgre toute
+son austerite, du premier coup d'oeil, elle reconnut le roi au
+respect que lui temoignaient les assistants, comme aussi a l'air
+de maitre avec lequel il bouleversait toute la communaute.
+
+A la vue du roi, elle s'etait retiree chez elle; ce qui etait un
+moyen de ne pas compromettre sa dignite.
+
+Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de cordiaux,
+d'eaux de la reine de Hongrie, de melisse, etc., etc., ordonnant,
+en outre, que les portes fussent fermees.
+
+Il etait temps: la douleur du roi devenait bruyante et desesperee.
+
+Le roi paraissait decide a envoyer chercher son medecin, lorsque
+La Valliere revint a la vie.
+
+En rouvrant les yeux, la premiere chose qu'elle apercut fut le
+roi, a ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle
+poussa un douloureux soupir.
+
+Louis la couvait d'un regard avide.
+
+Enfin, ses yeux errants se fixerent sur le roi. Elle le reconnut,
+et fit un effort pour s'arracher de ses bras.
+
+-- Eh quoi! murmura-t-elle, le sacrifice n'est donc pas encore
+accompli?
+
+-- Oh! non, non! s'ecria le roi, et il ne s'accomplira pas, c'est
+moi qui vous le jure.
+
+Elle se releva faible et toute brisee qu'elle etait.
+
+-- Il le faut cependant, dit-elle; il le faut, ne m'arretez plus.
+
+-- Je vous laisserais vous sacrifier, moi? s'ecria Louis. Jamais!
+jamais!
+
+-- Bon! murmura d'Artagnan, il est temps de sortir. Du moment
+qu'ils commencent a parler, epargnons-leur les oreilles.
+
+D'Artagnan sortit, les deux amants demeurerent seuls.
+
+-- Sire, continua La Valliere, pas un mot de plus, je vous en
+supplie. Ne perdez pas le seul avenir que j'espere, c'est-a-dire
+mon salut; tout le votre, c'est-a-dire votre gloire, pour un
+caprice.
+
+-- Un caprice? s'ecria le roi.
+
+-- Oh! maintenant, dit La Valliere, maintenant, Sire, je vois
+clair dans votre coeur.
+
+-- Vous, Louise?
+
+-- Oh! oui, moi!
+
+-- Expliquez-vous.
+
+-- Un entrainement incomprehensible, deraisonnable, peut vous
+paraitre momentanement une excuse suffisante; mais vous avez des
+devoirs qui sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre
+fille. Oubliez-moi.
+
+-- Moi, vous oublier?
+
+-- C'est deja fait.
+
+-- Plutot mourir!
+
+-- Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti a tuer
+cette nuit aussi cruellement que vous l'avez fait.
+
+-- Que me dites-vous? Voyons, expliquez-vous.
+
+-- Que m'avez-vous demande hier au matin, dites, de vous aimer?
+Que m'avez-vous promis en echange. De ne jamais passer minuit sans
+m'offrir une reconciliation, quand vous auriez eu de la colere
+contre moi.
+
+-- Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise! J'etais fou de
+jalousie.
+
+-- Sire, la jalousie est une mauvaise pensee, qui venait comme
+l'ivraie quand on l'a coupee. Vous serez encore jaloux, et vous
+acheverez de me tuer. Ayez la pitie de me laisser mourir.
+
+-- Encore un mot comme celui-la, mademoiselle, et vous me verrez
+expirer a vos pieds.
+
+-- Non, non, Sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyez-moi, et
+vous ne vous perdrez pas pour une malheureuse que tout le monde
+meprise.
+
+-- Oh! nommez-moi donc ceux-la que vous accusez, nommez-les-moi!
+
+-- Je n'ai de plaintes a faire contre personne, Sire; je n'accuse
+que moi. Adieu, Sire! Vous vous compromettez en me parlant ainsi.
+
+-- Prenez garde, Louise; en me parlant ainsi, vous me reduisez au
+desespoir; prenez garde!
+
+-- Oh! Sire! Sire! laissez-moi avec Dieu, je vous en supplie!
+
+-- Je vous arracherai a Dieu meme!
+
+-- Mais, auparavant, s'ecria la pauvre enfant, arrachez-moi donc a
+ces ennemis feroces qui en veulent a ma vie et a mon honneur. Si
+vous avez assez de force pour aimer, ayez donc assez de pouvoir
+pour me defendre; mais non, celle que vous dites aimer, on
+l'insulte, on la raille, on la chasse.
+
+Et l'inoffensive enfant, forcee par sa douleur d'accuser, se
+tordait les bras avec des sanglots.
+
+-- On vous a chassee! s'ecria le roi. Voila la seconde fois que
+j'entends ce mot.
+
+-- Ignominieusement, Sire. Vous le voyez bien, je n'ai plus
+d'autre protecteur que Dieu, d'autre consolation que la priere,
+d'autre asile que le cloitre.
+
+-- Vous aurez mon palais, vous aurez ma Cour. Oh! ne craignez plus
+rien, Louise; ceux-la ou plutot celles-la qui vous ont chassee
+hier trembleront demain devant vous; que dis-je, demain? ce matin
+j'ai deja gronde, menace. Je puis laisser echapper la foudre que
+je retiens encore. Louise! Louise! vous serez cruellement vengee.
+Des larmes de sang paieront vos larmes. Nommez-moi seulement vos
+ennemis.
+
+-- Jamais! jamais!
+
+-- Comment voulez-vous que je frappe alors?
+
+-- Sire, ceux qu'il faudrait frapper feraient reculer votre main.
+
+-- Oh! vous ne me connaissez point! s'ecria Louis exaspere. Plutot
+que de reculer, je brulerais mon royaume et je maudirais ma
+famille. Oui, je frapperais jusqu'a ce bras, si ce bras etait
+assez lache pour ne pas aneantir tout ce qui s'est fait l'ennemi
+de la plus douce des creatures.
+
+Et, en effet, en disant ces mots, Louis frappa violemment du poing
+sur la cloison de chene, qui rendit un lugubre murmure.
+
+La Valliere s'epouvanta. La colere de ce jeune homme tout-puissant
+avait quelque chose d'imposant et de sinistre, parce que, comme
+celle de la tempete, elle pouvait etre mortelle.
+
+Elle, dont la douleur croyait n'avoir pas d'egale, fut vaincue par
+cette douleur qui se faisait jour par la menace et par la
+violence.
+
+-- Sire, dit-elle, une derniere fois, eloignez-vous, je vous en
+supplie; deja le calme de cette retraite m'a fortifiee: je me sens
+plus calme sous la main de Dieu. Dieu est un protecteur devant qui
+tombent toutes les petites mechancetes humaines. Sire, encore une
+fois, laissez-moi avec Dieu.
+
+-- Alors, s'ecria Louis, dites franchement que vous ne m'avez
+jamais aime, dites que mon humilite, dites que mon repentir
+flattent votre orgueil, mais que vous ne vous affligez pas de ma
+douleur. Dites que le roi de France n'est plus pour vous un amant
+dont la tendresse pouvait faire votre bonheur, mais un despote
+dont le caprice a brise dans votre coeur jusqu'a la derniere fibre
+de la sensibilite. Ne dites pas que vous cherchez Dieu, dites que
+vous fuyez le roi. Non, Dieu n'est pas complice des resolutions
+inflexibles. Dieu admet la penitence et le remords: il pardonne,
+il veut qu'on aime.
+
+Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui
+faisaient couler la flamme jusqu'au plus profond de ses veines.
+
+-- Mais vous n'avez donc pas entendu? dit-elle.
+
+-- Quoi?
+
+-- Vous n'avez donc pas entendu que je suis chassee, meprisee,
+meprisable?
+
+-- Je vous ferai la plus respectee, la plus adoree, la plus enviee
+a ma cour.
+
+-- Prouvez-moi que vous n'avez pas cesse de m'aimer.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Fuyez-moi.
+
+-- Je vous le prouverai en ne vous quittant plus.
+
+-- Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, Sire? Croyez-vous
+que je vous laisserai declarer la guerre a toute votre famille?
+Croyez-vous que je vous laisserai repousser pour moi mere, femme
+et soeur?
+
+-- Ah! vous les avez donc nommees, enfin; ce sont donc elles qui
+ont fait le mal? Par le Dieu tout-puissant! je les punirai!
+
+-- Et moi, voila pourquoi l'avenir m'effraie, voila pourquoi je
+refuse tout, voila pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez.
+Assez de larmes, mon Dieu! assez de douleurs, assez de plaintes
+comme cela. Oh! jamais, je ne couterai plaintes, douleurs, ni
+larmes a qui que ce soit. J'ai trop gemi, j'ai trop pleure, j'ai
+trop souffert!
+
+-- Et mes larmes a moi, mes douleurs a moi, mes plaintes a moi,
+les comptez-vous donc pour rien?
+
+-- Ne me parlez pas ainsi, Sire, au nom du Ciel! Au nom du Ciel!
+ne me parlez pas ainsi. J'ai besoin de tout mon courage pour
+accomplir le sacrifice.
+
+-- Louise, Louise, je t'en supplie! Commande, ordonne, venge-toi
+ou pardonne, mais ne m'abandonne pas!
+
+-- Helas! il faut que nous nous separions, Sire.
+
+-- Mais tu ne m'aimes donc point?
+
+-- Oh! Dieu le sait!
+
+-- Mensonge! Mensonge!
+
+-- Oh! si je ne vous aimais pas, Sire, mais je vous laisserais
+faire, je me laisserais venger, j'accepterais, en echange de
+l'insulte que l'on m'a faite, ce doux triomphe de l'orgueil que
+vous me proposez! Tandis que, vous le voyez bien, je ne veux pas
+meme de la douce compensation de votre amour, de votre amour qui
+est ma vie, cependant, puisque j'ai voulu mourir, croyant que vous
+ne m'aimiez plus.
+
+-- Eh bien! oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais a
+cette heure: vous etes la plus sainte, la plus venerable des
+femmes. Nulle n'est digne, comme vous, non seulement de mon amour
+et de mon respect, mais encore de l'amour et du respect de tous;
+aussi, nulle ne sera aimee comme vous, Louise! nulle n'aura sur
+moi l'empire que vous avez. Oui, je vous le jure, je briserais en
+ce moment le monde comme du verre, si le monde me genait. Vous
+m'ordonnez de me calmer, de pardonner? Soit, je me calmerai. Vous
+voulez regner par la douceur et par la clemence? Je serai clement
+et doux. Dictez-moi seulement ma conduite, j'obeirai.
+
+-- Ah! mon Dieu! que suis-je, moi, pauvre fille, pour dicter une
+syllabe a un roi tel que vous?
+
+-- Vous etes ma vie et mon ame! N'est-ce pas l'ame qui regit le
+corps?
+
+-- Oh! vous m'aimez donc, mon cher Sire?
+
+-- A deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces que Dieu
+a mises en moi. Je vous aime assez pour vous donner ma vie en
+souriant si vous dites un mot!
+
+-- Vous m'aimez?
+
+-- Oh! oui.
+
+-- Alors, je n'ai plus rien a desirer au monde... Votre main,
+Sire, et disons nous adieu! J'ai eu dans cette vie tout le bonheur
+qui m'etait echu.
+
+-- Oh! non, ne dis pas que ta vie commence! Ton bonheur, ce n'est
+pas hier, c'est aujourd'hui, c'est demain, c'est toujours! A toi
+l'avenir! a toi tout ce qui est a moi! Plus de ces idees de
+separation, plus de ces desespoirs sombres: l'amour est notre
+Dieu, c'est le besoin de nos ames. Tu vivras pour moi, comme je
+vivrai pour toi.
+
+Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des
+transports inexprimables de joie et de reconnaissance.
+
+-- Oh! Sire! Sire! tout cela est un reve.
+
+-- Pourquoi un reve?
+
+-- Parce que je ne puis revenir a la Cour. Exilee, comment vous
+revoir? Ne vaut-il pas mieux prendre le cloitre pour y enterrer,
+dans le baume de votre amour, les derniers elans de votre coeur et
+votre dernier aveu?
+
+-- Exilee, vous? s'ecria Louis XIV. Et qui donc exile quand je
+rappelle?
+
+-- Oh! Sire, quelque chose qui regne au-dessus des rois: le monde
+et l'opinion. Reflechissez-y, vous ne pouvez aimer une femme
+chassee; celle que votre mere a tachee d'un soupcon, celle que
+votre soeur a fletrie d'un chatiment, celle-la est indigne de
+vous.
+
+-- Indigne, celle qui m'appartient?
+
+-- Oui, c'est justement cela, Sire; du moment qu'elle vous
+appartient, votre maitresse est indigne.
+
+-- Ah! vous avez raison, Louise, et toutes les delicatesses sont
+en vous. Eh bien! vous ne serez pas exilee.
+
+-- Oh! vous n'avez pas entendu Madame, on le voit bien.
+
+-- J'en appellerai a ma mere.
+
+-- Oh! vous n'avez pas vu votre mere!
+
+-- Elle aussi? Pauvre Louise! Tout le monde etait donc contre
+vous?
+
+-- Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait deja sous l'orage lorsque
+vous etes venu, lorsque vous avez acheve de la briser.
+
+-- Oh! pardon.
+
+-- Donc, vous ne flechirez ni l'une ni l'autre; croyez-moi, le mal
+est sans remede, car je ne vous permettrai jamais ni la violence
+ni l'autorite.
+
+-- Eh bien! Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je
+veux faire une chose: j'irai trouver Madame.
+
+-- Vous?
+
+-- Je lui ferai revoquer la sentence: je la forcerai.
+
+-- Forcer? oh! non, non!
+
+-- C'est vrai: je la flechirai.
+
+Louise secoua la tete.
+
+-- Je prierai, s'il le faut, dit Louis. Croirez-vous a mon amour
+apres cela?
+
+Louise releva la tete.
+
+-- Oh! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez; laissez-moi bien
+plutot mourir.
+
+Louis reflechit, ses traits prirent une teinte sombre.
+
+-- J'aimerai autant que vous avez aime, dit-il; je souffrirai
+autant que vous avez souffert; ce sera mon expiation a vos yeux.
+Allons, mademoiselle, laissons la ces mesquines considerations;
+soyons grands comme notre douleur, soyons forts comme notre amour!
+
+Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une
+ceinture de ses deux mains.
+
+-- Mon seul bien! ma vie! suivez-moi, dit-il.
+
+Elle fit un dernier effort dans lequel elle concentra non plus
+toute sa volonte, sa volonte etait deja vaincue, mais toutes ses
+forces.
+
+-- Non! repliqua-t-elle faiblement, non, non! je mourrais de
+honte!
+
+-- Non! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie...
+D'Artagnan seul...
+
+-- Il m'a donc trahie, lui aussi?
+
+-- Comment cela?
+
+-- Il avait jure...
+
+-- J'avais jure de ne rien dire au roi, dit d'Artagnan passant sa
+tete fine a travers la porte entrouverte, j'ai tenu ma parole.
+J'ai parle a M. de Saint Aignan: ce n'est point ma faute si le roi
+a entendu, n'est-ce pas, Sire?
+
+-- C'est vrai, pardonnez-lui, dit le roi.
+
+La Valliere sourit et tendit au mousquetaire sa main frele et
+blanche.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un
+carrosse pour Mademoiselle.
+
+-- Sire, repondit le capitaine, le carrosse attend.
+
+-- Oh! j'ai la le modele des serviteurs! s'ecria le roi.
+
+-- Tu as mis le temps a t'en apercevoir, murmura d'Artagnan,
+flatte, toutefois, de la louange.
+
+La Valliere etait vaincue: apres quelques hesitations, elle se
+laissa entrainer, defaillante, par son royal amant.
+
+Mais, a la porte du parloir, au moment de le quitter, elle
+s'arracha des bras du roi et revint au crucifix de pierre qu'elle
+baisa en disant:
+
+-- Mon Dieu! vous m'aviez attiree; mon Dieu! vous m'avez
+repoussee; mais votre grace est infinie. Seulement quand je
+reviendrai, oubliez que je m'en suis eloignee; car, lorsque je
+reviendrai a vous, ce sera pour ne plus vous quitter.
+
+Le roi laissa echapper un sanglot.
+
+D'Artagnan essuya une larme.
+
+Louis entraina la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse
+et mit d'Artagnan aupres d'elle.
+
+Et lui-meme, montant a cheval, piqua vers le Palais-Royal, ou, des
+son arrivee, il fit prevenir Madame qu'elle eut a lui accorder un
+moment d'audience.
+
+
+Chapitre CLXIX -- Chez Madame
+
+
+A la facon dont le roi avait quitte les ambassadeurs, les moins
+clairvoyants avaient devine une guerre.
+
+Les ambassadeurs eux-memes, peu instruits de la chronique intime,
+avaient interprete contre eux ce mot celebre: "Si je ne suis pas
+maitre de moi, je le serai de ceux qui m'outragent."
+
+Heureusement pour les destinees de la France et de la Hollande,
+Colbert les avait suivis pour leur donner quelques explications,
+mais les reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se
+faisait dans leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces,
+s'en etaient allees avec beaucoup de crainte et de depit.
+
+Madame, surtout, sentait que la colere royale tomberait sur elle,
+et, comme elle etait brave, haute a l'exces, au lieu de chercher
+appui chez la reine mere, elle s'etait retiree chez elle, sinon
+sans inquietude, du moins sans intention d'eviter le combat. De
+temps en temps, Anne d'Autriche envoyait des messagers pour
+s'informer si le roi etait revenu.
+
+Le silence que gardait le chateau sur cette affaire et la
+disparition de Louise etaient le presage d'une quantite de
+malheurs pour qui savait l'humeur fiere et irritable du roi.
+
+Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans
+son appartement, appela Montalais pres d'elle, et, de sa voix la
+moins emue, fit causer cette fille sur l'evenement. Au moment ou
+l'eloquente Montalais concluait avec toutes sortes de precautions
+oratoires et recommandait a Madame la tolerance sous benefice de
+reciprocite, M. Malicorne parut chez Madame pour demander une
+audience a cette princesse.
+
+Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes
+de l'emotion la plus vive. Il etait impossible de s'y meprendre:
+l'entrevue demandee par le roi devait etre un des chapitres les
+plus interessants de cette histoire du coeur des rois et des
+hommes.
+
+Madame fut troublee par cette arrivee de son beau-frere; elle ne
+l'attendait pas si tot; elle ne s'attendait pas surtout, a une
+demarche directe de Louis.
+
+Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont
+toujours moins habiles et moins fortes quand il s'agit d'accepter
+une bataille en face.
+
+Madame, avons-nous dit, n'etait pas de ceux qui reculent, elle
+avait le defaut ou la qualite contraire.
+
+Elle exagerait la vaillance; aussi, cette depeche du roi apportee
+par Malicorne, lui fit-elle l'effet de la trompette qui sonne les
+hostilites. Elle releva fierement le gant.
+
+Cinq minutes apres, le roi montait l'escalier.
+
+Il etait rouge d'avoir couru a cheval. Ses habits poudreux et en
+desordre contrastaient avec la toilette si fraiche et si ajustee
+de Madame, qui, elle, palissait sous son rouge.
+
+Louis ne fit pas de preambule; il s'assit, Montalais disparut.
+
+Madame s'assit en face du roi.
+
+-- Ma soeur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Valliere s'est
+enfuie de chez elle ce matin, et qu'elle a ete porter sa douleur,
+son desespoir dans un cloitre?
+
+En prononcant ces mots, la voix du roi etait singulierement emue.
+
+-- C'est Votre Majeste qui me l'apprend, repliqua Madame.
+
+-- J'aurais cru que vous l'aviez appris ce matin, lors de la
+reception des ambassadeurs, dit le roi.
+
+-- A votre emotion, oui, Sire, j'ai devine qu'il se passait
+quelque chose d'extraordinaire, mais sans preciser.
+
+Le roi etait franc et allait au but:
+
+-- Ma soeur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoye Mlle de La
+Valliere?
+
+-- Parce que son service me deplaisait, repliqua sechement Madame.
+
+Le roi devint pourpre, et ses yeux amasserent un feu que tout le
+courage de Madame eut peine a soutenir.
+
+Il se contint pourtant et ajouta:
+
+-- Il faut une raison bien forte, ma soeur, a une femme bonne
+comme vous, pour expulser et deshonorer non seulement une jeune
+fille, mais toute la famille de cette fille. Vous savez que la
+ville a les yeux ouverts sur la conduite des femmes de la Cour.
+Renvoyer une fille d'honneur, c'est lui attribuer un crime, une
+faute tout au moins. Quel est donc le crime, quelle est donc la
+faute de Mlle de La Valliere?
+
+-- Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Valliere,
+repliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications
+que j'aurais le droit de ne donner a personne.
+
+-- Pas meme au roi? s'ecria Louis en se couvrant par un geste de
+colere.
+
+-- Vous m'avez appelee votre soeur, dit Madame, et je suis chez
+moi.
+
+-- N'importe! fit le jeune monarque honteux d'avoir ete emporte,
+vous ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume
+qu'il a le droit de ne pas s'expliquer devant moi.
+
+-- Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre
+colere, il me reste a m'incliner devant Votre Majeste et a me
+taire.
+
+-- Non, n'equivoquons point.
+
+-- La protection dont vous couvrez Mlle de La Valliere m'impose le
+respect.
+
+-- N'equivoquons point, vous dis-je; vous savez bien que, chef de
+la noblesse de France, je dois compte a tous de l'honneur des
+familles. Vous chassez Mlle de La Valliere ou toute autre...
+
+Mouvement d'epaules de Madame.
+
+-- Ou toute autre, je le repete, continua le roi, et comme vous
+deshonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une
+explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence.
+
+-- Combattre ma sentence? s'ecria Madame avec hauteur. Quoi! quand
+j'ai chasse de chez moi une de mes suivantes, vous m'ordonneriez
+de la reprendre?
+
+Le roi se tut.
+
+-- Ce ne serait plus de l'exces de pouvoir, Sire, ce serait de
+l'inconvenance.
+
+-- Madame!
+
+-- Oh! je me revolterais, en qualite de femme, contre un abus hors
+de toute dignite; je ne serais plus une princesse de votre sang,
+une fille de roi; je serais la derniere des creatures, je serais
+plus humble que la servante renvoyee.
+
+Le roi bondit de fureur.
+
+-- Ce n'est pas un coeur, s'ecria-t-il, qui bat dans votre
+poitrine; si vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec
+la meme rigueur.
+
+Quelquefois une balle egaree porte dans une bataille. Ce mot, que
+le roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l'ebranla un
+moment: elle pouvait, un jour ou l'autre, craindre des
+represailles.
+
+-- Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.
+
+-- Je vous demande, madame, ce qu'a fait contre vous Mlle de La
+Valliere?
+
+-- Elle est le plus artificieux entremetteur d'intrigues que je
+connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d'elle
+en termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul
+bruit de son nom.
+
+-- Elle? elle? dit le roi.
+
+-- Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame,
+elle cache un esprit plein de ruse et de noirceur.
+
+-- Elle?
+
+-- Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais:
+elle est capable d'exciter a la guerre les meilleurs parents et
+les plus intimes amis. Voyez deja ce qu'elle seme de discorde
+entre nous.
+
+-- Je vous proteste... dit le roi.
+
+-- Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence,
+et, par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indispose
+Votre Majeste contre moi.
+
+-- Je jure, dit le roi, que jamais une parole amere n'est sortie
+de ses levres; je jure que, meme dans mes emportements, elle ne
+m'a laisse menacer personne; je jure que vous n'avez pas d'amie
+plus devouee, plus respectueuse.
+
+-- D'amie? dit Madame avec une expression de dedain supreme.
+
+-- Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m'avez
+compris, et que, des ce moment, tout s'egalise. Mlle de La
+Valliere sera ce que je voudrai qu'elle soit, et demain, si je
+l'entends ainsi, elle sera prete a s'asseoir sur un trone.
+
+-- Elle n'y sera pas nee, du moins, et vous ne pourrez faire que
+pour l'avenir, mais rien pour le passe.
+
+-- Madame, j'ai ete pour vous plein de complaisance et de
+civilite: ne me faites pas souvenir que je suis le maitre.
+
+-- Sire, vous me l'avez deja repete deux fois. J'ai eu l'honneur
+de vous dire que je m'inclinais.
+
+-- Alors, voulez-vous m'accorder que Mlle de La Valliere rentre
+chez vous?
+
+-- A quoi bon, Sire, puisque vous avez un trone a lui donner? Je
+suis trop peu pour proteger une telle puissance.
+
+-- Treve de cet esprit mechant et dedaigneux. Accordez-moi sa
+grace.
+
+-- Jamais!
+
+-- Vous me poussez a la guerre dans ma famille?
+
+-- J'ai ma famille aussi, ou je me refugierai.
+
+-- Est-ce une menace, et vous oublierez-vous a ce point? Croyez-
+vous que, si vous poussiez jusque-la l'offense, vos parents vous
+soutiendraient?
+
+-- J'espere, Sire, que vous ne me forcerez a rien qui soit indigne
+de mon rang.
+
+-- J'esperais que vous vous souviendriez de notre amitie, que vous
+me traiteriez en frere.
+
+-- Ce n'est pas vous meconnaitre pour mon frere, dit-elle, que de
+refuser une injustice a Votre Majeste.
+
+-- Une injustice?
+
+-- Oh! Sire, si j'apprenais a tout le monde la conduite de La
+Valliere, si les reines savaient...
+
+-- Allons, allons, Henriette, laissez parler votre coeur,
+souvenez-vous que vous m'avez aime, souvenez-vous que le coeur des
+humains doit etre aussi misericordieux que le coeur du souverain
+Maitre. N'ayez point d'inflexibilite pour les autres; pardonnez a
+La Valliere.
+
+-- Je ne puis; elle m'a offensee.
+
+-- Mais, moi, moi?
+
+-- Sire, pour vous je ferai tout au monde, excepte cela.
+
+-- Alors, vous me conseillez le desespoir... Vous me rejetez dans
+cette derniere ressource des gens faibles; alors vous me
+conseillez la colere et l'eclat?
+
+-- Sire, je vous conseille la raison.
+
+-- La raison?... Ma soeur je n'ai plus de raison.
+
+-- Sire, par grace!
+
+-- Ma soeur! par pitie, c'est la premiere fois que je supplie; ma
+soeur je n'ai plus d'espoir qu'en vous.
+
+-- Oh! Sire, vous pleurez?
+
+-- De rage, oui, d'humiliation. Avoir ete oblige de m'abaisser aux
+prieres, moi! le roi! Toute ma vie, je detesterai ce moment. Ma
+soeur, vous m'avez fait endurer en une seconde plus de maux que je
+n'en avais prevu dans les plus dures extremites de cette vie.
+
+Et le roi, se levant, donna un libre essor a ses larmes, qui,
+effectivement, etaient des pleurs de colere et de honte.
+
+Madame fut, non pas touchee, car les femmes les meilleures n'ont
+pas de pitie dans l'orgueil, mais elle eut peur que ces larmes
+n'entrainassent avec elles tout ce qu'il y avait d'humain dans le
+coeur du roi.
+
+-- Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous preferez mon
+humiliation a la votre, bien que la mienne soit publique et que la
+votre n'ait que moi pour temoin, parlez, j'obeirai au roi.
+
+-- Non, non, Henriette! s'ecria Louis transporte de
+reconnaissance, vous aurez cede au frere!
+
+-- Je n'ai plus de frere, puisque j'obeis.
+
+-- Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?
+
+-- Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez!
+
+Il ne repondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait
+de baisers.
+
+-- Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui
+pardonnerez, vous reconnaitrez la douceur, la droiture de son
+coeur?
+
+-- Je la maintiendrai dans ma maison.
+
+-- Non, vous lui rendrez votre amitie, ma chere soeur.
+
+-- Je ne l'ai jamais aimee.
+
+-- Eh bien! pour l'amour de moi, vous la traiterez bien, n'est-ce
+pas, Henriette?
+
+-- Soit! je la traiterai comme une fille a vous!
+
+Le roi se releva. Par ce mot echappe si funestement, Madame avait
+detruit tout le merite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus
+rien.
+
+Ulcere, mortellement atteint, il repliqua:
+
+-- Merci, madame, je me souviendrai eternellement du service que
+vous m'avez rendu.
+
+Et saluant avec une affectation de ceremonie, il prit conge.
+
+En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du
+pied avec colere.
+
+Mais il etait trop tard: Malicorne et d'Artagnan, places a la
+porte, avaient vu ses yeux.
+
+"Le roi a pleure", pensa Malicorne.
+
+D'Artagnan s'approcha respectueusement du roi.
+
+-- Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degre pour
+rentrer chez vous.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que la poussiere du chemin a laisse des traces sur votre
+visage, dit d'Artagnan. Allez, Sire, allez!
+
+"Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cede comme un enfant, gare
+a ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi."
+
+
+Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Valliere
+
+
+Madame n'etait pas mechante: elle n'etait qu'emportee. Le roi
+n'etait pas imprudent: il n'etait qu'amoureux.
+
+A peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui
+aboutissait au rappel de La Valliere, que l'un et l'autre
+chercherent a gagner sur le marche.
+
+Le roi voulut voir La Valliere a chaque instant du jour.
+
+Madame, qui sentait le depit du roi depuis la scene des
+supplications, ne voulait pas abandonner La Valliere sans
+combattre.
+
+Elle semait donc les difficultes sous les pas du roi.
+
+En effet, le roi, pour obtenir la presence de sa maitresse, devait
+etre force de faire la cour a sa belle-soeur.
+
+De ce plan derivait toute la politique de Madame.
+
+Comme elle avait choisi quelqu'un pour la seconder, et que ce
+quelqu'un etait Montalais, le roi se trouva cerne chaque fois
+qu'il venait chez Madame. On l'entourait, et on ne le quittait
+pas. Madame deployait dans ses entretiens une grace et un esprit
+qui eclipsaient tout.
+
+Montalais lui succedait. Elle ne tarda pas a devenir insupportable
+au roi.
+
+C'est ce qu'elle attendait.
+
+Alors elle lanca Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au
+roi qu'il y avait une jeune personne bien malheureuse a la Cour.
+
+Le roi demanda qui etait cette personne.
+
+Malicorne repondit que c'etait Mlle de Montalais.
+
+Alors le roi declara que c'etait bien fait qu'une personne fut
+malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.
+
+Malicorne s'expliqua, Mlle de Montalais avait donne ses ordres.
+
+Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitot que Sa
+Majeste paraissait, paraissait aussi; qu'elle etait dans les
+corridors jusqu'apres le depart du roi; qu'elle le reconduisait de
+peur qu'il ne parlat dans les antichambres a quelqu'une des
+filles.
+
+Un soir, elle alla plus loin.
+
+Le roi etait assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main,
+sous sa manchette, un billet qu'il voulait glisser dans les mains
+de La Valliere.
+
+Madame devina cette intention et ce billet. Il etait bien
+difficile d'empecher le roi d'aller ou bon lui semblait.
+
+Cependant il fallait l'empecher d'aller a La Valliere, de lui dire
+bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derriere
+son eventail ou dans son mouchoir.
+
+Le roi, qui observait aussi, se douta qu'on lui tendait un piege.
+
+Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation pres de
+Mlle de Chatillon, avec laquelle il badina.
+
+On faisait des bouts rimes; de Mlle de Chatillon, il alla vers
+Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.
+
+Alors, par cette manoeuvre habile, il se trouva assis devant La
+Valliere, qu'il masquait entierement.
+
+Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin
+de fleurs sur un canevas de tapisserie.
+
+Le roi montra le bout du billet blanc a La Valliere, et celle-ci
+allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: "Mettez le
+billet dedans."
+
+Puis, comme le roi avait pose son mouchoir a lui sur son fauteuil,
+il fut assez adroit pour le jeter par terre.
+
+De sorte que La Valliere glissa son mouchoir a elle sur le
+fauteuil.
+
+Le roi le prit sans rien faire paraitre, il y mit le billet et
+replaca le mouchoir sur le fauteuil.
+
+Restait a La Valliere le temps juste d'allonger la main pour
+prendre le mouchoir avec son precieux depot.
+
+Mais Madame avait tout vu.
+
+Elle dit a Chatillon:
+
+-- Chatillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s'il vous plait,
+sur le tapis.
+
+Et la jeune fille ayant obei precipitamment, le roi s'etant
+derange, La Valliere s'etant troublee, on vit l'autre mouchoir sur
+le fauteuil.
+
+-- Ah! pardon! Votre Majeste a deux mouchoirs, dit-elle.
+
+Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La
+Valliere avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l'amante, mais
+l'amante y perdait un quatrain qui avait coute dix heures au roi,
+qui valait peut-etre a lui seul un long poeme.
+
+D'ou la colere du roi et le desespoir de La Valliere.
+
+Ce serait chose impossible a decrire.
+
+Mais alors il se passa un evenement incroyable.
+
+Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prevenu on
+ne sait comment, se trouvait dans l'antichambre.
+
+Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et,
+le soir, on y mettait peu de ceremonie chez Madame; elles etaient
+mal eclairees.
+
+Le roi aimait ce petit jour. Regle generale, l'amour, dont
+l'esprit et le coeur flamboient constamment, n'aime pas la lumiere
+autre part que dans l'esprit et dans le coeur.
+
+Donc, l'antichambre etait obscure; un seul page portait le
+flambeau devant Sa Majeste.
+
+Le roi marchait d'un pas lent et devorait sa colere.
+
+Malicorne passa tres pres du roi, le heurta presque, et lui
+demanda pardon avec une humilite parfaite; mais le roi, de fort
+mauvaise humeur, traita fort mal Malicorne, qui s'esquiva sans
+bruit.
+
+Louis se coucha, ayant eu, ce soir-la, quelque petite querelle
+avec la reine, et le lendemain, au moment ou il passait dans son
+cabinet, le desir lui vint de baiser le mouchoir de La Valliere.
+
+Il appela son valet de chambre.
+
+-- Apportez-moi, dit-il, l'habit que je portais hier; mais ayez
+bien soin de ne toucher a rien de ce qu'il pourrait contenir.
+
+L'ordre fut execute, le roi fouilla lui-meme dans la poche de son
+habit.
+
+Il n'y trouva qu'un seul mouchoir, le sien; celui de La Valliere
+avait disparu.
+
+Comme il se perdait en conjectures et en soupcons, une lettre de
+La Valliere lui fut apportee. Elle etait concue en ces termes.
+
+"Qu'il est aimable a vous, mon cher seigneur, de m'avoir envoye
+ces beaux vers! que votre amour est ingenieux et perseverant!
+Comment ne seriez vous pas aime?"
+
+-- Qu'est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a meprise.
+Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait
+etre dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y
+avez touche...
+
+Il se ravisa. Faire une affaire d'Etat de la perte de ce mouchoir,
+c'etait ouvrir toute une chronique, il ajouta:
+
+-- J'avais dans ce mouchoir une note importante qui s'etait
+glissee dans les plis.
+
+-- Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majeste n'avait
+qu'un mouchoir, et le voici.
+
+-- C'est vrai, repliqua le roi en grincant des dents, c'est vrai.
+O pauvrete, que je t'envie! Heureux celui qui prend lui-meme et
+ote de sa poche les mouchoirs et les billets.
+
+Il relut la lettre de La Valliere en cherchant par quel hasard le
+quatrain pouvait etre arrive a son adresse. Il y avait un post-
+scriptum a cette lettre:
+
+"Je vous renvoie par votre messager cette reponse si peu digne de
+l'envoi."
+
+-- A la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec
+joie. Qui est la, dit-il, et qui m'apporte ce billet?
+
+-- M. Malicorne, repliqua timidement le valet de chambre.
+
+-- Qu'il entre.
+
+Malicorne entra.
+
+-- Vous venez de chez Mlle de La Valliere? dit le roi avec un
+soupir.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et vous avez porte a Mlle de La Valliere quelque chose de ma
+part?
+
+-- Moi, Sire?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Non pas, Sire, non pas.
+
+-- Mlle de La Valliere le dit formellement.
+
+-- Oh! Sire, Mlle de La Valliere se trompe.
+
+Le roi fronca le sourcil.
+
+-- Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La
+Valliere vous appelle-t-elle mon messager?... Qu'avez-vous porte a
+cette dame? Parlez vite monsieur.
+
+-- Sire, j'ai porte a Mlle de La Valliere un mouchoir, et voila
+tout.
+
+-- Un mouchoir... Quel mouchoir?
+
+-- Sire, au moment ou j'eus la douleur, hier, de me heurter contre
+la personne de Votre Majeste, malheur que je deplorerai toute ma
+vie, surtout apres le mecontentement que vous me temoignates; a ce
+moment, Sire, je demeurai immobile de desespoir, Votre Majeste
+etait trop loin pour entendre mes excuses, et je vis par terre
+quelque chose de blanc.
+
+-- Ah! fit le roi.
+
+-- Je me baissai, c'etait un mouchoir. J'eus un instant l'idee
+qu'en heurtant Votre Majeste, j'avais aide a ce que ce mouchoir
+sortit de sa poche; mais, en le palpant respectueusement, je
+sentis un chiffre que je regardai, c'etait le chiffre de Mlle de
+La Valliere; je presumai qu'en arrivant cette demoiselle avait
+laisse tomber son mouchoir, je me hatai de le lui rendre a la
+sortie, et voila tout ce que j'ai remis a Mlle de La Valliere; je
+supplie Votre Majeste de le croire.
+
+Malicorne etait si naif, si desole, si humble, que le roi prit un
+excessif plaisir a l'entendre.
+
+Il lui sut gre de ce hasard comme du plus grand service rendu.
+
+-- Voila deja deux heureuses rencontres que j'ai avec vous,
+monsieur, dit il: vous pouvez compter sur mon amitie.
+
+Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait vole le
+mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l'eut pu faire
+un des tire-laine de la bonne ville de Paris.
+
+Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit
+soupconner a La Valliere, et la Valliere la conta plus tard au
+roi, qui en rit excessivement et proclama Malicorne un grand
+politique.
+
+Louis XIV avait raison, et l'on sait qu'il se connaissait en
+hommes.
+
+
+Chapitre CLXXI -- Ou il est traite des jardiniers, des echelles et
+des filles d'honneur
+
+
+Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis
+que la mauvaise humeur de Madame durait toujours.
+
+Au bout de huit jours, le roi en etait venu a ne plus pouvoir
+regarder La Valliere sans qu'un regard de soupcon croisat le sien.
+
+Lorsqu'une partie de promenade etait proposee, pour eviter que la
+scene de la pluie ou du chene royal ne se renouvelat, Madame avait
+des indispositions toutes pretes: grace a ces indispositions, elle
+ne sortait pas, et ses filles d'honneur restaient a la maison.
+
+De visite nocturne, pas la moindre; il n'y avait pas moyen.
+
+C'est que, sous ce rapport, des les premiers jours, le roi avait
+eprouve un douloureux echec.
+
+Comme a Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et
+avait voulu se rendre chez La Valliere. Mais il n'avait trouve que
+Mlle de Tonnay-Charente, qui s'etait mise a crier au feu et au
+voleur; de telle sorte qu'une legion de femmes de chambres, de
+surveillantes et de pages etaient accourus, et que de Saint-
+Aignan, reste seul pour sauver l'honneur de son maitre enfui,
+avait encouru, de la part de la reine mere et de Madame, une
+mercuriale severe.
+
+En outre, le lendemain, il avait recu deux cartels de la famille
+de Mortemart.
+
+Il avait fallu que le roi intervint.
+
+Cette meprise etait venue de ce que Madame avait subitement
+ordonne un changement de logis a ses filles, et que La Valliere et
+Montalais avaient ete appelees a coucher dans le cabinet meme de
+leur maitresse.
+
+Rien n'etait donc plus possible, pas meme les lettres: ecrire sous
+les yeux d'un argus aussi feroce, d'une douceur aussi inegale que
+celle de Madame, c'etait s'exposer aux plus grands dangers.
+
+On peut juger dans quel etat d'irritation continue et de colere
+croissante toutes ces piqures d'aiguille mettaient le lion.
+
+Le roi se decomposait le sang a chercher des moyens, et, comme il
+ne s'ouvrait ni a Malicorne ni a d'Artagnan, les moyens ne se
+trouvaient pas.
+
+Malicorne eut bien ca et la quelques eclairs heroiques pour
+encourager le roi a une entiere confidence.
+
+Mais, soit honte, soit defiance, le roi commencait d'abord a
+mordre, puis bientot abandonnait l'hamecon.
+
+Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et
+regardait tristement les fenetres de Madame, Malicorne heurta une
+echelle sous une bordure de buis, et dit a Manicamp, qui marchait
+avec lui derriere le roi, et qui n'avait rien heurte ni rien vu:
+
+-- Est-ce que vous n'avez pas vu que je viens de heurter une
+echelle et que j'ai manque de tomber?
+
+-- Non, dit Manicamp, distrait comme d'habitude; mais vous n'etes
+pas tombe, a ce qu'il parait?
+
+-- N'importe! il n'en est pas moins dangereux de laisser ainsi
+trainer les echelles.
+
+-- Oui, l'on peut se faire mal, surtout quand on est distrait.
+
+-- Ce n'est pas cela: je veux dire qu'il est dangereux de laisser
+trainer ainsi les echelles sous les fenetres des filles d'honneur.
+
+Louis tressaillit imperceptiblement.
+
+-- Comment cela? demanda Manicamp.
+
+-- Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le
+bras.
+
+-- Comment cela? dit plus haut Manicamp.
+
+Le roi preta l'oreille.
+
+-- Voila, par exemple, dit Malicorne, une echelle qui a dix-neuf
+pieds, juste la hauteur de la corniche des fenetres.
+
+Manicamp, au lieu de repondre, revassait.
+
+-- Demandez-moi donc de quelles fenetres, lui souffla Malicorne.
+
+-- Mais de quelles fenetres entendez-vous donc parler? lui demanda
+tout haut Manicamp.
+
+-- De celles de Madame.
+
+-- Eh!
+
+-- Oh! je ne dis pas que l'on ose jamais monter chez Madame; mais
+dans le cabinet de Madame, separe par une simple cloison, couchent
+Mlles de La Valliere et de Montalais, qui sont deux jolies
+personnes.
+
+-- Par une simple cloison? dit Manicamp.
+
+-- Tenez, voici la lumiere assez eclatante des appartements de
+Madame: voyez-vous ces deux fenetres?
+
+-- Oui.
+
+-- Et cette fenetre voisine des autres, eclairee d'une facon moins
+vive, la voyez-vous?
+
+-- A merveille.
+
+-- C'est celle des filles d'honneur. Tenez, il fait chaud, voila
+justement Mlle de La Valliere qui ouvre sa fenetre; ah! qu'un
+amoureux hardi pourrait lui dire de choses, s'il soupconnait la
+cette echelle de dix-neuf pieds qui atteint juste a la corniche!
+
+-- Mais elle n'est pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de
+Montalais?
+
+-- Mlle de Montalais ne compte pas; c'est une amie d'enfance,
+entierement devouee, un veritable puits ou l'on peut jeter tous
+les secrets qu'on veut perdre.
+
+Pas un mot de l'entretien n'avait echappe au roi.
+
+Malicorne avait meme remarque que le roi avait ralenti le pas pour
+lui donner le temps de finir.
+
+Aussi, arrive a la porte, il congedia tout le monde, a l'exception
+de Malicorne.
+
+Cela n'etonna personne, on savait le roi amoureux et on le
+soupconnait de faire des vers au clair de la lune.
+
+Bien qu'il n'y eut pas de lune ce soir-la, le roi neanmoins
+pouvait avoir des vers a faire.
+
+Tout le monde partit.
+
+Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait
+respectueusement que le roi lui adressat la parole.
+
+-- Que parliez-vous tout a l'heure d'echelle, monsieur Malicorne?
+demanda-t-il.
+
+-- Moi, Sire, je parlais d'echelle?
+
+Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses
+paroles envolees.
+
+-- Oui, d'une echelle de dix-neuf pieds.
+
+-- Ah! oui, Sire, c'est vrai, mais je parlais a M. de Manicamp, et
+je me fusse tu si j'eusse su que Votre Majeste put nous entendre.
+
+-- Et pourquoi vous fussiez-vous tu?
+
+-- Parce que je n'eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui
+l'a oubliee... pauvre diable!
+
+-- Ne craignez rien... Voyons, qu'est-ce que cette echelle?
+
+-- Votre Majeste veut-elle la voir?
+
+-- Oui.
+
+-- Rien de plus facile, elle est la, Sire.
+
+-- Dans le buis?
+
+-- Justement.
+
+-- Montrez-la-moi.
+
+Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi a l'echelle.
+
+-- La voila, Sire, dit-il.
+
+-- Tirez-la donc un peu.
+
+Malicorne mit l'echelle dans l'allee.
+
+Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l'echelle.
+
+-- Hum! fit-il... Vous dites qu'elle a dix-neuf pieds?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Dix-neuf pieds, c'est beaucoup: je ne la crois pas si longue,
+moi.
+
+-- On voit mal comme cela, Sire. Si l'echelle etait debout contre
+un arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu
+que la comparaison aiderait beaucoup.
+
+-- Oh! n'importe, monsieur Malicorne, j'ai peine a croire que
+l'echelle ait dix-neuf pieds.
+
+-- Je sais combien Votre Majeste a le coup d'oeil sur, et
+cependant je gagerais.
+
+Le roi secoua la tete.
+
+-- Il y a un moyen infaillible de verification, dit Malicorne.
+
+-- Lequel?
+
+-- Chacun sait, Sire, que le rez-de-chaussee du palais a dix-huit
+pieds.
+
+-- C'est vrai, on peut le savoir.
+
+-- Eh bien! en appliquant l'echelle le long du mur, on jugerait.
+
+-- C'est vrai.
+
+Malicorne enleva l'echelle comme une plume et la dressa contre la
+muraille.
+
+Il choisit, ou plutot le hasard choisit la fenetre meme du cabinet
+de La Valliere pour faire son experience.
+
+L'echelle arriva juste a l'arete de la corniche, c'est-a-dire
+presque a l'appui de la fenetre, de sorte qu'un homme place sur
+l'avant-dernier echelon, un homme de taille moyenne, comme etait
+le roi, par exemple, pouvait facilement communiquer avec les
+habitants ou plutot les habitantes de la chambre.
+
+A peine l'echelle fut-elle posee, que le roi, laissant la l'espece
+de comedie qu'il jouait, commenca a gravir les echelons, tandis
+que Malicorne tenait l'echelle. Mais a peine etait-il a moitie de
+sa route aerienne, qu'une patrouille de Suisses parut dans le
+jardin et s'avanca droit a l'echelle.
+
+Le roi descendit precipitamment et se cacha dans un massif.
+
+Malicorne comprit qu'il fallait se sacrifier. S'il se cachait de
+son cote, on chercherait jusqu'a ce que l'on trouvat ou lui ou le
+roi, et peut-etre tous deux.
+
+Mieux valait qu'il fut trouve tout seul.
+
+En consequence, Malicorne se cacha si maladroitement qu'il fut
+arrete tout seul. Une fois arrete, Malicorne fut conduit au poste;
+une fois au poste, il se nomma; une fois nomme, il fut reconnu.
+
+Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite
+porte de son appartement, fort humilie et surtout fort
+desappointe.
+
+D'autant plus que le bruit de l'arrestation avait attire La
+Valliere et la Montalais a leur fenetre, et que Madame elle-meme
+avait paru a la sienne entre deux bougies, demandant de quoi il
+s'agissait.
+
+Pendant ce temps, Malicorne se reclamait de d'Artagnan. D'Artagnan
+accourut a l'appel de Malicorne.
+
+Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais
+en vain d'Artagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux
+esprits si fins et si inventifs donnerent-ils un tour a
+l'aventure; il n'y eut pour Malicorne d'autre ressource que de
+passer pour avoir voulu entrer chez Mlle de Montalais, comme
+M. de Saint-Aignan avait passe pour avoir voulu forcer la porte de
+Mlle de Tonnay-Charente.
+
+Madame etait inflexible, pour cette double raison que, si en effet
+M. Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la
+fenetre et a l'aide d'une echelle pour voir Montalais, c'etait de
+la part de Malicorne un essai punissable et qu'il fallait punir.
+
+Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu d'agir en
+son propre nom, avait agi comme intermediaire entre La Valliere et
+une personne qu'elle ne voulait pas nommer, son crime etait bien
+plus grand encore, puisque la passion, qui excuse tout, n'etait
+point la pour l'excuser.
+
+Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la
+maison de Monsieur, sans reflechir, la pauvre aveugle, que
+Malicorne et Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite
+a M. de Guiche et par bien d'autres endroits tout aussi delicats.
+
+Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui
+demontra que l'appui du roi valait toutes les disgraces du monde
+et qu'il etait beau de souffrir pour le roi.
+
+Malicorne avait raison. Aussi, quoiqu'elle fut femme, et plutot
+dix fois qu'une, ramena-t-il Montalais a son avis.
+
+Puis, de son cote, hatons-nous de le dire, le roi aida aux
+consolations.
+
+D'abord, il fit compter a Malicorne cinquante mille livres en
+dedommagement de sa charge perdue.
+
+Ensuite, il le placa dans sa propre maison, heureux de se venger
+ainsi sur Madame de tout ce qu'elle avait fait endurer a lui et a
+La Valliere.
+
+Mais, n'ayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui
+mesurer ses echelles, le pauvre amant etait denue.
+
+Plus d'espoir de se rapprocher jamais de La Valliere, tant qu'elle
+resterait au Palais-Royal.
+
+Toutes les dignites et toutes les sommes du monde ne pouvaient
+remedier a cela.
+
+Heureusement, Malicorne veillait.
+
+Il fit si bien qu'il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son
+cote, Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne.
+
+-- Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il a la jeune
+fille.
+
+-- Mais, la nuit, je dors, repliqua-t-elle.
+
+-- Comment, vous dormez?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas qu'avec
+une douleur comme celle que vous eprouvez une fille dorme.
+
+-- Et quelle douleur est-ce donc que j'eprouve?
+
+-- N'etes-vous pas au desespoir de mon absence?
+
+-- Mais non, puisque vous avez recu cinquante mille livres et une
+charge chez le roi.
+
+-- N'importe, vous etes tres affligee de ne plus me voir comme
+vous me voyiez auparavant; vous etes au desespoir surtout de ce
+que j'ai perdu la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons.
+
+-- Oh! c'est tres vrai.
+
+-- Eh bien! cette affliction vous empeche de dormir, la nuit, et
+alors vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment,
+et cela dix fois par minute.
+
+-- Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre
+bruit chez elle.
+
+-- Je le sais pardieu bien, qu'elle ne peut rien supporter; aussi
+vous dis-je qu'elle s'empressera, voyant une douleur si profonde,
+de vous mettre a la porte de chez elle.
+
+-- Je comprends.
+
+-- C'est heureux.
+
+-- Mais qu'arrivera-t-il alors?
+
+-- Il arrivera que La Valliere, se voyant separee de vous,
+poussera la nuit de tels gemissements et de telles lamentations,
+qu'elle fera du desespoir pour deux.
+
+-- Alors on la mettra dans une autre chambre.
+
+-- Oui, mais laquelle?
+
+-- Laquelle? Vous voila embarrasse, monsieur des Inventions.
+
+-- Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours
+mieux que celle de Madame.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Eh bien! commencez-moi un peu vos jeremiades cette nuit.
+
+-- Je n'y manquerai pas.
+
+-- Et donnez-moi le mot a La Valliere.
+
+-- Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas.
+
+-- Eh bien! qu'elle pleure tout haut.
+
+Et ils se separerent.
+
+
+Chapitre CLXXII -- Ou il est traite de menuiserie et ou il est
+donne quelques details sur la facon de percer les escaliers
+
+
+Le conseil donne a Montalais fut communique a La Valliere, qui
+reconnut qu'il manquait de sagesse, et qui, apres quelque
+resistance venant plutot de sa timidite que de sa froideur,
+resolut de le mettre a execution.
+
+Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits
+lamentables la chambre a coucher de Madame, fut le chef-d'oeuvre
+de Malicorne.
+
+Comme rien n'est aussi vrai que l'invraisemblable, aussi naturel
+que le romanesque, cette espece de conte des _Mille et Une Nuits_
+reussit parfaitement aupres de Madame.
+
+Elle eloigna d'abord Montalais.
+
+Puis, trois jours, ou plutot trois nuits apres avoir eloigne
+Montalais, elle eloigna La Valliere.
+
+On donna une chambre a cette derniere dans les petits appartements
+mansardes situes au-dessus des appartements des gentilshommes.
+
+Un etage, c'est-a-dire un plancher, separait les demoiselles des
+officiers et des gentilshommes.
+
+Un escalier particulier, place sous la surveillance de
+Mme de Navailles, conduisait chez elles.
+
+Pour plus grande surete, Mme de Navailles, qui avait entendu
+parler des tentatives anterieures de Sa Majeste, avait fait
+griller les fenetres des chambres et les ouvertures des cheminees.
+
+Il y avait donc toute surete pour l'honneur de Mlle de La
+Valliere, dont la chambre ressemblait plus a une cage qu'a toute
+autre chose.
+
+Mlle de La Valliere, lorsqu'elle etait chez elle, et elle y etait
+souvent, Madame n'utilisant guere ses services depuis qu'elle la
+savait en surete sous le regard de Mme de Navailles, Mlle de La
+Valliere n'avait donc d'autre distraction que de regarder a
+travers les grilles de sa fenetre. Or, un matin qu'elle regardait
+comme d'habitude, elle apercut Malicorne a une fenetre parallele a
+la sienne.
+
+Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les
+batiments, et additionnait des formules algebriques sur du papier.
+Il ne ressemblait pas mal ainsi a ces ingenieurs qui, du coin
+d'une tranchee, relevent les angles d'un bastion ou prennent la
+hauteur des murs d'une forteresse.
+
+La Valliere reconnut Malicorne et le salua.
+
+Malicorne, a son tour, repondit par un grand salut et disparut de
+la fenetre.
+
+Elle s'etonna de cette espece de froideur, peu habituelle au
+caractere toujours egal de Malicorne; mais elle se souvint que le
+pauvre garcon avait perdu son emploi pour elle, et qu'il ne devait
+pas etre dans d'excellentes dispositions a son egard, puisque,
+selon toute probabilite, elle ne serait jamais en position de lui
+rendre ce qu'il avait perdu.
+
+Elle savait pardonner les offenses, a plus forte raison compatir
+au malheur.
+
+La Valliere eut demande conseil a Montalais, si Montalais eut ete
+la; mais Montalais etait absente.
+
+C'etait l'heure ou Montalais faisait sa correspondance.
+
+Tout a coup, La Valliere vit un objet lance de la fenetre ou avait
+apparu Malicorne traverser l'espace, passer a travers ses barreaux
+et rouler sur son parquet.
+
+Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. C'etait une
+de ces bobines sur lesquelles on devide la soie.
+
+Seulement, au lieu de soie, un petit papier s'enroulait sur la
+bobine.
+
+La Valliere le deroula et lut:
+
+"Mademoiselle,
+
+"Je suis inquiet de savoir deux choses:
+
+"La premiere, de savoir si le parquet de votre appartement est de
+bois ou de briques.
+
+"La seconde, de savoir encore a quelle distance de la fenetre est
+place votre lit.
+
+"Excusez mon importunite, et veuillez me faire reponse par la meme
+voie qui vous a apporte ma lettre, c'est-a-dire par la voie de la
+bobine.
+
+"Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l'ai
+jetee dans la votre, ce qui vous serait plus difficile qu'a moi,
+ayez tout simplement l'obligeance de la laisser tomber.
+
+"Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien
+respectueux serviteur,
+
+"Malicorne.
+
+"Ecrivez la reponse, s'il vous plait, sur la lettre meme."
+
+-- Ah! le pauvre garcon, s'ecria La Valliere, il faut qu'il soit
+devenu fou.
+
+Et elle dirigea du cote de son correspondant, que l'on entrevoyait
+dans la penombre de la chambre, un regard plein d'affectueuse
+compassion.
+
+Malicorne comprit, et secoua la tete comme pour lui repondre:
+
+"Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille."
+
+Elle sourit d'un air de doute.
+
+"Non, non, reprit-il du geste, la tete est bonne."
+
+Et il montra sa tete.
+
+Puis, agitant la main comme un homme qui ecrit rapidement:
+
+"Allons, ecrivez", mima-t-il avec une sorte de priere.
+
+La Valliere, fut-il fou, ne vit point d'inconvenient a faire ce
+que Malicorne lui demandait; elle prit un crayon et ecrivit:
+"Bois."
+
+Puis elle compta dix pas de la fenetre a son lit, et ecrivit
+encore: "Dix pas."
+
+Ce qu'ayant fait, elle regarda du cote de Malicorne, lequel la
+salua et lui fit signe qu'il descendait.
+
+La Valliere comprit que c'etait pour recevoir la bobine.
+
+Elle s'approcha de la fenetre, et, conformement aux instructions
+de Malicorne, elle la laissa tomber.
+
+Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne s'elanca,
+l'atteignit, le ramassa, se mit a l'eplucher comme fait un singe
+d'une noix, et courut d'abord vers la demeure de M. de Saint-
+Aignan.
+
+De Saint-Aignan avait choisi ou plutot sollicite son logement le
+plus pres possible du roi, pareil a ces plantes qui recherchent
+les rayons du soleil pour se developper plus fructueusement.
+
+Son logement se composait de deux pieces, dans le corps de logis
+meme occupe par Louis XIV.
+
+M. de Saint-Aignan etait fier de cette proximite, qui lui donnait
+l'acces facile chez Sa Majeste, et, de plus, la faveur de quelques
+rencontres inattendues.
+
+Il s'occupait, au moment ou nous parlons de lui, a faire tapisser
+magnifiquement ces deux pieces, comptant sur l'honneur de quelques
+visites du roi, car Sa Majeste, depuis la passion qu'elle avait
+pour La Valliere, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et
+ne pouvait se passer de lui ni la nuit ni le jour.
+
+Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de
+difficultes, parce qu'il etait bien vu du roi et que le credit de
+l'un est toujours une amorce pour l'autre.
+
+De Saint-Aignan demanda au visiteur s'il etait riche de quelque
+nouvelle.
+
+-- D'une grande, repondit celui-ci.
+
+-- Ah! ah! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori; laquelle?
+
+-- Mlle de La Valliere a demenage.
+
+-- Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux.
+
+-- Oui.
+
+-- Elle logeait chez Madame.
+
+-- Precisement. Mais Madame s'est ennuyee du voisinage et l'a
+installee dans une chambre qui se trouve precisement au-dessus de
+votre futur appartement.
+
+-- Comment, _la-haut?_ s'ecria de Saint-Aignan avec surprise et en
+designant du doigt l'etage superieur.
+
+-- Non, dit Malicorne, _la-bas_.
+
+Et il lui montra le corps de batiment situe en face.
+
+-- Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon
+appartement?
+
+-- Parce que je suis certain que votre appartement doit tout
+naturellement etre sous la chambre de La Valliere.
+
+De Saint-Aignan, a ces mots, envoya a l'adresse du pauvre
+Malicorne un de ces regards comme La Valliere lui en avait deja
+envoye un, un quart d'heure auparavant. C'est-a-dire qu'il le crut
+fou.
+
+-- Monsieur, lui dit Malicorne, je demande a repondre a votre
+pensee.
+
+-- Comment! a ma pensee?...
+
+-- Sans doute; vous n'avez pas compris, ce me semble parfaitement
+ce que je voulais dire.
+
+-- Je l'avoue.
+
+-- Eh bien! vous n'ignorez pas qu'au-dessous des filles d'honneur
+de Madame sont loges les gentilshommes du roi et de Monsieur.
+
+-- Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent.
+
+-- Precisement. Eh bien! monsieur, admirez la singularite de la
+rencontre: les deux chambres destinees a M. de Guiche sont juste
+les deux chambres situees au-dessous de celles qu'occupent Mlle de
+Montalais et Mlle de La Valliere.
+
+-- Eh bien! apres?
+
+-- Eh bien! apres... ces deux chambres sont libres, puisque
+M. de Guiche, blesse, est malade a Fontainebleau.
+
+-- Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas.
+
+-- Ah! si j'avais le bonheur de m'appeler de Saint-Aignan, je
+devinerais tout de suite, moi.
+
+-- Et que feriez-vous?
+
+-- Je troquerais immediatement les chambres que j'occupe ici
+contre celles que M. de Guiche n'occupe point la-bas.
+
+-- Y pensez-vous? fit de Saint-Aignan avec dedain; abandonner le
+premier poste d'honneur, le voisinage du roi, un privilege accorde
+seulement aux princes de sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon
+cher monsieur de Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous
+etes fou.
+
+-- Monsieur, repondit gravement le jeune homme, vous commettez
+deux erreurs... Je m'appelle Malicorne tout court, et je ne suis
+pas fou.
+
+Puis, tirant un papier de sa poche:
+
+-- Ecoutez ceci, dit-il; apres quoi, je vous montrerai cela.
+
+-- J'ecoute, dit de Saint-Aignan.
+
+-- Vous savez que Madame veille sur La Valliere comme Argus
+veillait sur la nymphe Io.
+
+-- Je le sais.
+
+-- Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler a la
+prisonniere, et que ni vous ni moi n'avons reussi a lui procurer
+cette fortune.
+
+-- Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre
+Malicorne.
+
+-- Eh bien! que supposez-vous qu'il arriverait a celui dont
+l'imagination rapprocherait les deux amants?
+
+-- Oh! le roi ne bornerait pas a peu de chose sa reconnaissance.
+
+-- Monsieur de Saint-Aignan!...
+
+-- Apres?
+
+-- Ne seriez-vous pas curieux de tater un peu de la reconnaissance
+royale?
+
+-- Certes, repondit de Saint-Aignan, une faveur de mon maitre,
+quand j'aurais fait mon devoir, ne saurait que m'etre precieuse.
+
+-- Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.
+
+-- Qu'est-ce que ce papier? un plan?
+
+-- Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute
+probabilite, vont devenir vos deux chambres.
+
+-- Oh! non, quoi qu'il arrive.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que mes deux chambres, a moi, sont convoitees par trop de
+gentilshommes a qui je ne les abandonnerais certes pas: par
+M. de Roquelaure, par M. de La Ferte, par M. Dangeau.
+
+-- Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir a
+l'un de ces messieurs le plan que je vous presentais et les
+avantages y annexes.
+
+-- Mais que ne les gardez-vous pour vous? demanda de Saint-Aignan
+avec defiance.
+
+-- Parce que le roi ne me fera jamais l'honneur de venir
+ostensiblement chez moi, tandis qu'il ira a merveille chez l'un de
+ces messieurs.
+
+-- Quoi! le roi ira chez l'un de ces messieurs?
+
+-- Pardieu! s'il ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez
+si le roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La
+Valliere!
+
+-- Beau rapprochement... avec tout un etage entre soi.
+
+Malicorne deplia le petit papier de la bobine.
+
+-- Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le
+plancher de la chambre de Mlle de La Valliere est un simple
+parquet de bois.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enferme
+chez vous sans savoir ou on le mene, ouvrira votre plafond et, par
+consequent, le parquet de Mlle de La Valliere.
+
+-- Ah! mon Dieu! s'ecria de Saint-Aignan comme ebloui.
+
+-- Plait-il? fit Malicorne.
+
+-- Je dis que voila une idee bien audacieuse, monsieur.
+
+-- Elle paraitra bien mesquine au roi, je vous assure.
+
+-- Les amoureux ne reflechissent point au danger.
+
+-- Quel danger craignez-vous, monsieur le comte?
+
+-- Mais un percement pareil, c'est un bruit effroyable, tout le
+chateau en retentira?
+
+-- Oh! monsieur le comte, je suis sur, moi, que l'ouvrier que je
+vous designerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un
+quadrilatere de six pieds avec une scie garnie d'etoupe, et nul,
+meme des plus voisins, ne s'apercevra qu'il travaille.
+
+-- Ah! mon cher monsieur Malicorne, vous m'etourdissez, vous me
+bouleversez.
+
+-- Je continue, repondit tranquillement Malicorne: dans la chambre
+dont vous avez perce le plafond, vous entendez bien, n'est-ce pas?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous dresserez un escalier qui permette, soit a Mlle de La
+Valliere de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle
+de La Valliere.
+
+-- Mais cet escalier, on le verra?
+
+-- Non, car, de votre cote, il sera cache par une cloison sur
+laquelle vous etendrez une tapisserie pareille a celle qui garnira
+le reste de l'appartement; chez Mlle de La Valliere, il
+disparaitra sous une trappe qui sera le parquet meme, et qui
+s'ouvrira sous le lit.
+
+-- En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencerent a
+etinceler.
+
+-- Maintenant, monsieur le comte, je n'ai pas besoin de vous faire
+avouer que le roi viendra souvent dans la chambre ou sera etabli
+un pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulierement,
+sera frappe de mon idee, et je vais la lui developper.
+
+-- Ah! cher monsieur Malicorne! s'ecria de Saint-Aignan, vous
+oubliez que c'est a moi que vous en avez parle le premier, et que,
+par consequent, j'ai les droits de la priorite.
+
+-- Voulez-vous donc la preference?
+
+-- Si je la veux! je crois bien!
+
+-- Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c'est un cordon pour
+la premiere promotion que je vous donne la, et peut-etre meme
+quelque bon duche.
+
+-- C'est, du moins, repondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une
+occasion de montrer au roi qu'il n'a pas tort de m'appeler
+quelquefois son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je
+vous devrai.
+
+-- Vous ne l'oublierez pas un peu? demanda Malicorne en souriant.
+
+-- Je m'en ferai gloire, monsieur.
+
+-- Moi, monsieur, je ne suis pas l'ami du roi, je suis son
+serviteur.
+
+-- Oui, et, si vous pensez qu'il y a un cordon bleu pour moi dans
+cet escalier, je pense qu'il y aura bien pour vous un rouleau de
+lettres de noblesse.
+
+Malicorne s'inclina.
+
+-- Il ne s'agit plus, maintenant, que de demenager, dit de Saint-
+Aignan.
+
+-- Je ne vois pas que le roi s'y oppose; demandez-lui-en la
+permission.
+
+-- A l'instant meme je cours chez lui.
+
+-- Et moi, je vais me procurer l'ouvrier dont nous avons besoin.
+
+-- Quand l'aurai-je?
+
+-- Ce soir.
+
+-- N'oubliez pas les precautions.
+
+-- Je vous l'amene les yeux bandes.
+
+-- Et moi, je vous envoie un de mes carrosses.
+
+-- Sans armoiries.
+
+-- Avec un de mes laquais sans livree, c'est convenu.
+
+-- Tres bien, monsieur le comte.
+
+-- Mais La Valliere.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Que dira-t-elle en voyant l'operation?
+
+-- Je vous assure que cela l'interessera beaucoup.
+
+-- Je le crois.
+
+-- Je suis meme sur que, si le roi n'a pas l'audace de monter chez
+elle, elle aura la curiosite de descendre.
+
+-- Esperons, dit de Saint-Aignan.
+
+-- Oui, esperons, repeta Malicorne.
+
+-- Je m'en vais chez le roi, alors.
+
+-- Et vous faites a merveille.
+
+-- A quelle heure ce soir mon ouvrier?
+
+-- A huit heures.
+
+-- Et combien de temps estimez-vous qu'il lui faudra pour scier
+son quadrilatere?
+
+-- Mais deux heures, a peu pres; seulement, ensuite, il lui faudra
+le temps d'achever ce qu'on appelle les raccords. Une nuit et une
+partie de la journee du lendemain: c'est deux jours qu'il faut
+compter avec l'escalier.
+
+-- Deux jours, c'est bien long.
+
+-- Dame! quand on se mele d'ouvrir une porte sur le paradis, faut-
+il, au moins, que cette porte soit decente.
+
+-- Vous avez raison; a tantot, cher monsieur Malicorne. Mon
+demenagement sera pret pour apres-demain au soir.
+
+
+Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux
+
+
+De Saint-Aignan, ravi de ce qu'il venait d'entendre, enchante de
+ce qu'il entrevoyait, prit sa course vers les deux chambres de
+de Guiche.
+
+Lui qui, un quart d'heure auparavant, n'eut pas donne ses deux
+chambres pour un million, il etait pret a acheter, pour un
+million, si on le lui eut demande, les deux bienheureuses chambres
+qu'il convoitait maintenant.
+
+Mais il n'y rencontra pas tant d'exigences. M. de Guiche ne savait
+pas encore ou il devait loger, et, d'ailleurs, etait trop
+souffrant toujours pour s'occuper de son logement.
+
+De Saint-Aignan eut donc les deux chambres de de Guiche. De son
+cote, M. Dangeau eut les deux chambres de de Saint-Aignan,
+moyennant un pot-de-vin de six mille livres a l'intendant du
+comte, et crut avoir fait une affaire d'or.
+
+Les deux chambres de Dangeau devinrent le futur logement de
+de Guiche.
+
+Le tout, sans que nous puissions affirmer bien surement que, dans
+ce demenagement general, ce sont ces deux chambres que de Guiche
+habitera.
+
+Quant a M. Dangeau, il etait si transporte de joie, qu'il ne se
+donna meme pas la peine de supposer que de Saint-Aignan avait un
+interet superieur a demenager.
+
+Une heure apres cette nouvelle resolution prise par de Saint-
+Aignan, de Saint-Aignan etait donc en possession des deux
+chambres. Dix minutes apres que de Saint-Aignan etait en
+possession des deux chambres, Malicorne entrait chez de Saint-
+Aignan escorte des tapissiers.
+
+Pendant ce temps le roi demandait de Saint-Aignan; on courait chez
+de Saint-Aignan, et l'on trouvait Dangeau; Dangeau renvoyait chez
+de Guiche, et l'on trouvait enfin de Saint-Aignan.
+
+Mais il y avait retard, de sorte que le roi avait deja donne deux
+ou trois mouvements d'impatience lorsque de Saint-Aignan entra
+tout essouffle chez son maitre.
+
+-- Tu m'abandonnes donc aussi, toi? lui dit Louis XIV, de ce ton
+lamentable dont Cesar avait du, dix-huit cents ans auparavant,
+dire le _Tu quoque._
+
+-- Sire, dit de Saint-Aignan, je n'abandonne pas le roi, tout au
+contraire; seulement, je m'occupe de mon demenagement.
+
+-- De quel demenagement? Je croyais ton demenagement termine
+depuis trois jours.
+
+-- Oui, Sire. Mais je me trouve mal ou je suis, et je passe dans
+le corps de logis en face.
+
+-- Quand je te disais que, toi aussi, tu m'abandonnais! s'ecria le
+roi. Oh! mais cela passe les bornes. Ainsi je n'avais qu'une femme
+dont mon coeur se souciat, toute ma famille se ligue pour me
+l'arracher. J'avais un ami a qui je confiais mes peines et qui
+m'aidait a en supporter le poids, cet ami se lasse de mes plaintes
+et me quitte sans meme me demander conge.
+
+De Saint-Aignan se mit a rire.
+
+Le roi devina qu'il y avait quelque mystere dans ce manque de
+respect.
+
+-- Qu'y a-t-il? s'ecria le roi plein d'espoir.
+
+-- Il y a, Sire, que cet ami, que le roi calomnie, va essayer de
+rendre a son roi le bonheur qu'il a perdu.
+
+-- Tu vas me faire voir La Valliere? fit Louis XIV.
+
+-- Sire, je n'en reponds pas encore, mais...
+
+-- Mais?...
+
+-- Mais je l'espere.
+
+-- Oh! comment? comment? Dis-moi cela, de Saint-Aignan. Je veux
+connaitre ton projet, je veux t'y aider de tout mon pouvoir.
+
+-- Sire, repondit de Saint-Aignan, je ne sais pas encore bien moi-
+meme comment je vais m'y prendre pour arriver a ce but; mais j'ai
+tout lieu de croire que, des demain...
+
+-- Demain, dis-tu?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Oh! quel bonheur! Mais pourquoi demenages-tu?
+
+-- Pour vous servir mieux.
+
+-- Et en quoi, etant demenage, me peux-tu mieux servir?
+
+-- Savez-vous ou sont situees les deux chambres que l'on destinait
+au comte de Guiche.
+
+-- Oui.
+
+-- Alors, vous savez ou je vais.
+
+-- Sans doute; mais cela ne m'avance a rien.
+
+-- Comment! vous ne comprenez pas, Sire, qu'au-dessus de ce
+logement sont deux chambres?
+
+-- Lesquelles?
+
+-- L'une, celle de Mlle de Montalais, et l'autre...
+
+-- L'autre, c'est celle de La Valliere, de Saint-Aignan?
+
+-- Allons donc, Sire.
+
+-- Oh! de Saint-Aignan, c'est vrai, oui, c'est vrai. De Saint-
+Aignan, c'est une heureuse idee, une idee d'ami, de poete; en me
+rapprochant d'elle, lorsque l'univers m'en separe, tu vaux mieux
+pour moi que Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille.
+
+-- Sire, dit de Saint-Aignan avec un sourire, je doute que, si
+Votre Majeste connaissait mes projets dans toute leur etendue,
+elle continuat a me donner des qualifications si pompeuses. Ah!
+Sire, j'en connais de plus triviales que certains puritains de la
+Cour ne manqueront pas de m'appliquer quand ils sauront ce que je
+compte faire pour Votre Majeste.
+
+-- De Saint-Aignan, je meurs d'impatience; de Saint-Aignan, je
+desseche; de Saint-Aignan, je n'attendrai jamais jusqu'a demain...
+Demain! mais, demain, c'est une eternite.
+
+-- Et cependant, Sire, s'il vous plait, vous allez sortir tout a
+l'heure et distraire cette impatience par une bonne promenade.
+
+-- Avec toi, soit: nous causerons de tes projets, nous parlerons
+d'elle.
+
+-- Non pas, Sire, je reste.
+
+-- Avec qui sortirai-je, alors?
+
+-- Avec les dames.
+
+-- Ah! ma foi, non, de Saint-Aignan.
+
+-- Sire, il le faut.
+
+-- Non, non! mille fois non! Non, je ne m'exposerai plus a ce
+supplice horrible d'etre a deux pas d'elle, de la voir,
+d'effleurer sa robe en passant et de ne rien lui dire. Non, je
+renonce a ce supplice que tu crois un bonheur et qui n'est qu'une
+torture qui brule mes yeux, qui devore mes mains, qui broie mon
+coeur; la voir en presence de tous les etrangers et ne pas lui
+dire que je l'aime, quand tout mon etre lui revele cet amour et me
+trahit devant tous. Non, je me suis jure a moi-meme que je ne le
+ferais plus, et je tiendrai mon serment.
+
+-- Cependant, Sire, ecoutez bien ceci.
+
+-- Je n'ecoute rien, de Saint-Aignan.
+
+-- En ce cas, je continue. Il est urgent, Sire, comprenez-vous
+bien, urgent, de toute urgence, que Madame et ses filles d'honneur
+soient absentes deux heures de votre domicile.
+
+-- Tu me confonds, de Saint-Aignan.
+
+-- Il est dur pour moi de commander a mon roi; mais dans cette
+circonstance, je commande, Sire: il me faut une chasse ou une
+promenade.
+
+-- Mais cette promenade, cette chasse, ce serait un caprice, une
+bizarrerie! En manifestant de pareilles impatiences, je decouvre a
+toute ma Cour un coeur qui ne s'appartient plus a lui-meme. Ne
+dit-on pas deja trop que je reve la conquete du monde, mais
+qu'auparavant je devrais commencer par faire la conquete de moi-
+meme?
+
+-- Ceux qui disent cela, Sire, sont des impertinents et des
+factieux; mais, quels qu'ils soient, si Votre Majeste prefere les
+ecouter, je n'ai plus rien a dire. Alors, le jour de demain se
+recule a des epoques indeterminees.
+
+-- De Saint-Aignan, je sortirai ce soir... Ce soir, j'irai coucher
+a Saint-Germain aux flambeaux; j'y dejeunerai demain et serai de
+retour a Paris vers les trois heures. Est-ce cela?
+
+-- Tout a fait.
+
+-- Alors je partirai ce soir pour huit heures.
+
+-- Votre Majeste a devine la minute.
+
+-- Et tu ne veux rien me dire?
+
+-- C'est-a-dire que je ne puis rien vous dire. L'industrie est
+pour quelque chose dans ce monde, Sire; cependant le hasard y joue
+un si grand role, que j'ai l'habitude de lui laisser toujours la
+part la plus etroite, certain qu'il s'arrangera de maniere a
+prendre toujours la plus large.
+
+-- Allons, je m'abandonne a toi.
+
+-- Et vous avez raison.
+
+Reconforte de la sorte, le roi s'en alla tout droit chez Madame,
+ou il annonca la promenade projetee.
+
+Madame crut a l'instant meme voir, dans cette partie improvisee,
+un complot du roi pour entretenir La Valliere, soit sur la route,
+a la faveur de l'obscurite, soit autrement; mais elle se garda
+bien de rien manifester a son beau-frere, et accepta l'invitation
+le sourire sur les levres.
+
+Elle donna, tout haut, des ordres pour que ses filles d'honneur la
+suivissent, se reservant de faire le soir ce qui lui paraitrait le
+plus propre a contrarier les amours de Sa Majeste.
+
+Puis, lorsqu'elle fut seule et que le pauvre amant qui avait donne
+cet ordre put croire que Mlle de La Valliere serait de la
+promenade, au moment peut-etre ou il se repaissait en idee de ce
+triste bonheur des amants persecutes, qui est de realiser, par la
+seule vue, toutes les joies de la possession interdite, en ce
+moment meme, Madame au milieu de ses filles d'honneur, disait:
+
+-- J'aurai assez de deux demoiselles ce soir: Mlle de Tonnay-
+Charente et Mlle de Montalais.
+
+La Valliere avait prevu le coup, et, par consequent, s'y
+attendait; mais la persecution l'avait rendue forte. Elle ne donna
+point a Madame la joie de voir sur son visage l'impression du coup
+qu'elle recevait au coeur.
+
+Au contraire, souriant avec cette ineffable douceur qui donnait un
+caractere angelique a sa physionomie:
+
+-- Ainsi, madame, me voila libre ce soir? dit-elle.
+
+-- Oui, sans doute.
+
+-- J'en profiterai pour avancer cette tapisserie que Son Altesse a
+bien voulu remarquer, et que, d'avance, j'ai eu l'honneur de lui
+offrir.
+
+Et, ayant fait une respectueuse reverence, elle se retira chez
+elle.
+
+Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente en firent autant.
+
+Le bruit de la promenade sortit avec elles de la chambre de Madame
+et se repandit par tout le chateau. Dix minutes apres, Malicorne
+savait la resolution de Madame et faisait passer sous la porte de
+Montalais un billet concu en ces termes:
+
+"Il faut que L. V. passe la nuit avec Madame."
+
+Montalais, selon les conventions faites, commenca par bruler le
+papier, puis se mit a reflechir.
+
+Montalais etait une fille de ressources, et elle eut bientot
+arrete son plan.
+
+A l'heure ou elle devait se rendre chez Madame, c'est-a-dire vers
+cinq heures, elle traversa le preau tout courant, et, arrivee a
+dix pas d'un groupe d'officiers, poussa un cri, tomba
+gracieusement sur un genou, se releva et continua son chemin, mais
+en boitant.
+
+Les gentilshommes accoururent a elle pour la soutenir. Montalais
+s'etait donne une entorse.
+
+Elle n'en voulut pas moins, fidele a son devoir, continuer son
+ascension chez Madame.
+
+-- Qu'y a-t-il, et pourquoi boitez-vous? lui demanda celle-ci; je
+vous prenais pour La Valliere.
+
+Montalais raconta comment, en courant pour venir plus vite, elle
+s'etait tordu le pied.
+
+Madame parut la plaindre et voulut faire venir, a l'instant meme,
+un chirurgien.
+
+Mais elle, assurant que l'accident n'avait rien de grave:
+
+-- Madame, dit-elle, je m'afflige seulement de manquer a mon
+service, et j'eusse voulu prier Mlle de La Valliere de me
+remplacer pres de Votre Altesse...
+
+Madame fronca le sourcil.
+
+-- Mais je n'en ai rien fait, continua Montalais.
+
+-- Et pourquoi n'en avez-vous rien fait? demanda Madame.
+
+-- Parce que la pauvre La Valliere paraissait si heureuse d'avoir
+sa liberte pour un soir et pour une nuit, que je ne me suis pas
+senti le courage de la mettre en service a ma place.
+
+-- Comment, elle est joyeuse a ce point? demanda Madame frappee de
+ces paroles.
+
+-- C'est-a-dire qu'elle en est folle; elle chantait, elle toujours
+si melancolique. Au reste, Votre Altesse sait qu'elle deteste le
+monde, et que son caractere contient un grain de sauvagerie.
+
+"Oh! oh! pensa Madame, cette grande gaiete ne me parait pas
+naturelle, a moi."
+
+-- Elle a deja fait ses preparatifs, continua Montalais pour diner
+chez elle, en tete a tete avec un de ses livres cheris. Et puis,
+d'ailleurs, Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien
+heureuses de l'accompagner; aussi n'ai-je pas meme fait ma
+proposition a Mlle de La Valliere.
+
+Madame se tut.
+
+-- Ai-je bien fait? continua Montalais avec un leger serrement de
+coeur, en voyant si mal reussir cette ruse de guerre sur laquelle
+elle avait si completement compte, qu'elle n'avait pas cru
+necessaire d'en chercher une autre. Madame m'approuve? continua-t-
+elle.
+
+Madame pensait que, pendant la nuit, le roi pourrait bien quitter
+Saint-Germain, et que, comme on ne comptait que quatre lieues et
+demie de Paris a Saint-Germain il pourrait bien etre en une heure
+a Paris.
+
+-- Dites-moi, fit-elle, en vous sachant blessee, La Valliere vous
+a au moins offert sa compagnie?
+
+-- Oh! elle ne connait pas encore mon accident; mais, le connut-
+elle, je ne lui demanderai certes rien qui la derange de ses
+projets. Je crois qu'elle veut realiser seule, ce soir, la partie
+de plaisir du feu roi, quand il disait a M. de Saint-Mars:
+"Ennuyons-nous, monsieur de Saint-Mars, ennuyons-nous bien."
+
+Madame etait convaincue que quelque mystere amoureux etait cache
+sous cette soif de solitude. Ce mystere devait etre le retour
+nocturne de Louis. Il n'y avait plus a en douter, La Valliere
+etait prevenue de ce retour, de la cette joie de rester au Palais-
+Royal.
+
+C'etait tout un plan combine d'avance.
+
+-- Je ne serai pas leur dupe, dit Madame.
+
+Et elle prit un parti decisif.
+
+-- Mademoiselle de Montalais, dit-elle, veuillez prevenir votre
+amie, mademoiselle de La Valliere, que je suis au desespoir de
+troubler ses projets de solitude; mais, au lieu de s'ennuyer seule
+chez elle, comme elle le desirait, elle viendra s'ennuyer avec
+nous a Saint-Germain.
+
+-- Ah! pauvre La Valliere, fit Montalais d'un air dolent, mais
+avec l'allegresse dans le coeur. Oh! madame, est-ce qu'il n'y
+aurait pas moyen que Votre Altesse...
+
+-- Assez, dit Madame, je le veux! Je prefere la societe de Mlle La
+Baume Le Blanc a toutes les autres societes. Allez, envoyez-la-moi
+et soignez votre jambe.
+
+Montalais ne se fit pas repeter l'ordre. Elle rentra, ecrivit sa
+reponse a Malicorne, et la glissa sous le tapis. "On ira", disait
+cette reponse. Une Spartiate n'eut pas ecrit plus laconiquement.
+
+"De cette facon, pensait Madame, pendant la route, je la
+surveille, pendant la nuit, elle couche pres de moi, et bien
+adroite est Sa Majeste si elle echange un seul mot avec Mlle de La
+Valliere.
+
+La Valliere recut l'ordre de partir avec la meme douceur
+indifferente qu'elle avait recu l'ordre de rester.
+
+Seulement, interieurement, sa joie fut vive, et elle regarda ce
+changement de resolution de la princesse comme une consolation que
+lui envoyait la Providence.
+
+Moins penetrante que Madame, elle mettait tout sur le compte du
+hasard.
+
+Tandis que tout le monde, a l'exception des disgracies, des
+malades et des gens ayant des entorses, se dirigeait vers Saint-
+Germain, Malicorne faisait entrer son ouvrier dans un carrosse de
+M. de Saint-Aignan et le conduisait dans la chambre correspondant
+a la chambre de La Valliere.
+
+Cet homme se mit a l'oeuvre, alleche par la splendide recompense
+qui lui avait ete promise.
+
+Comme on avait fait prendre chez les ingenieurs de la maison du
+roi tous les outils les plus excellents, entre autres une de ces
+scies aux morsures invincibles qui vont tailler dans l'eau les
+madriers de chene durs comme du fer, l'ouvrage avanca rapidement,
+et un morceau carre du plafond, choisi entre deux solives, tomba
+dans les bras de Saint-Aignan, de Malicorne, de l'ouvrier et d'un
+valet de confiance, personnage mis au monde pour tout voir, tout
+entendre et ne rien repeter.
+
+Seulement, en vertu d'un nouveau plan indique par Malicorne,
+l'ouverture fut pratiquee dans l'angle.
+
+Voici pourquoi.
+
+Comme il n'y avait pas de cabinet de toilette dans la chambre de
+La Valliere, La Valliere avait demande et obtenu, le matin meme,
+un grand paravent destine a remplacer une cloison.
+
+Le paravent avait ete accorde.
+
+Il suffisait parfaitement pour cacher l'ouverture, qui d'ailleurs,
+serait dissimulee par tous les artifices de l'ebenisterie.
+
+Le trou pratique, l'ouvrier se glissa entre les solives et se
+trouva dans la chambre de La Valliere.
+
+Arrive la, il scia carrement le plancher, et, avec les feuilles
+memes du parquet, il confectionna une trappe s'adaptant si
+parfaitement a l'ouverture, que l'oeil le plus exerce n'y pouvait
+voir que les interstices obliges d'une soudure de parquet.
+
+Malicorne avait tout prevu. Une poignee et deux charnieres,
+achetees d'avance, furent posees a cette feuille de bois.
+
+Un de ces petits escaliers tournants, comme on commencait a en
+poser dans les entresols, fut achete tout fait par l'industrieux
+Malicorne, et paye deux mille livres.
+
+Il etait plus haut qu'il n'etait besoin; mais le charpentier en
+supprima des degres, et il se trouva d'exacte mesure.
+
+Cet escalier, destine a recevoir un si illustre poids, fut
+accroche au mur par deux crampons seulement.
+
+Quant a sa base, elle fut arretee dans le parquet meme du comte
+par deux fiches vissees: le roi et tout son conseil eussent pu
+monter et descendre cet escalier sans aucune crainte.
+
+Tout marteau frappait sur un coussinet d'etoupes, toute lime
+mordait, le manche enveloppe de laine, la lame trempee d'huile.
+
+D'ailleurs, le travail le plus bruyant avait ete fait pendant la
+nuit et pendant la matinee, c'est-a-dire en l'absence de La
+Valliere et de Madame.
+
+Quand, vers deux heures, la Cour rentra au Palais-Royal, et que La
+Valliere remonta dans sa chambre, tout etait en place, et pas la
+moindre parcelle de sciure, pas le plus petit copeau ne venaient
+attester la violation de domicile.
+
+Seulement, de Saint-Aignan, qui avait voulu aider de son mieux
+dans ce travail, avait dechire ses doigts et sa chemise, et
+depense beaucoup de sueur au service de son roi.
+
+La paume de ses mains, surtout, etait toute garnie d'ampoules.
+
+Ces ampoules venaient de ce qu'il avait tenu l'echelle a
+Malicorne.
+
+Il avait, en outre, apporte un a un les cinq morceaux de
+l'escalier, formes chacun de deux marches.
+
+Enfin, nous pouvons le dire, le roi, s'il l'eut vu si ardent a
+l'oeuvre, le roi lui eut jure reconnaissance eternelle.
+
+Comme l'avait prevu Malicorne, l'homme des mesures exactes,
+l'ouvrier eut termine toutes ses operations en vingt-quatre
+heures.
+
+Il recut vingt-quatre louis et partit comble de joie; c'etait
+autant qu'il gagnait d'ordinaire en six mois.
+
+Nul n'avait le plus petit soupcon de ce qui s'etait passe sous
+l'appartement de Mlle de La Valliere.
+
+Mais, le soir du second jour, au moment ou La Valliere venait de
+quitter le cercle de Madame et rentrait chez elle, un leger
+craquement retentit au fond de la chambre.
+
+Etonnee, elle regarda d'ou venait le bruit. Le bruit recommenca.
+
+-- Qui est la? demanda-t-elle avec un accent d'effroi.
+
+-- Moi, repondit la voix si connue du roi.
+
+-- Vous!... vous! s'ecria la jeune fille qui se crut un instant
+sous l'empire d'un songe. Mais ou cela, vous?... vous, Sire?
+
+-- Ici, repliqua le roi en depliant une des feuilles du paravent,
+et en apparaissant comme une ombre au fond de l'appartement.
+
+La Valliere poussa un cri et tomba toute frissonnante sur un
+fauteuil.
+
+
+Chapitre CLXXIV -- L'apparition
+
+
+La Valliere se remit promptement de sa surprise; a force d'etre
+respectueux, le roi lui rendait par sa presence plus de confiance
+que son apparition ne lui en avait ote.
+
+Mais, comme il vit surtout que ce qui inquietait La Valliere,
+c'etait la facon dont il avait penetre chez elle, il lui expliqua
+le systeme de l'escalier cache par le paravent, se defendant
+surtout d'etre une apparition surnaturelle.
+
+-- Oh! Sire, lui dit La Valliere en secouant sa blonde tete avec
+un charmant sourire, present ou absent, vous n'apparaissez pas
+moins a mon esprit dans un moment que dans l'autre.
+
+-- Ce qui veut dire, Louise?
+
+-- Oh! ce que vous savez bien, Sire: c'est qu'il n'est pas un
+instant ou la pauvre fille dont vous avez surpris le secret a
+Fontainebleau, et que vous etes venu reprendre au pied de la
+croix, ne pense a vous.
+
+-- Louise, vous me comblez de joie et de bonheur.
+
+La Valliere sourit tristement et continua:
+
+-- Mais, Sire, avez-vous reflechi que votre ingenieuse invention
+ne pouvait nous etre d'aucune utilite?
+
+-- Et pourquoi cela? Dites, j'attends.
+
+-- Parce que cette chambre ou je loge, Sire, n'est point a l'abri
+des recherches, il s'en faut; Madame peut y venir par hasard; a
+chaque instant du jour, mes compagnes y viennent; fermer ma porte
+en dedans, c'est me denoncer aussi clairement que si j'ecrivais
+dessus: "N'entrez pas, le roi est ici!" Et, tenez, Sire, en ce
+moment meme, rien n'empeche que la porte ne s'ouvre, et que Votre
+Majeste, surprise, ne soit vue pres de moi.
+
+-- C'est alors, dit en riant le roi, que je serais veritablement
+pris pour un fantome, car nul ne peut dire par ou je suis venu
+ici. Or, il n'y a que les fantomes qui passent a travers les murs
+ou a travers les plafonds.
+
+-- Oh! Sire, quelle aventure! songez-y bien, Sire, quel scandale!
+Jamais rien de pareil n'aurait ete dit sur les filles d'honneur,
+pauvres creatures que la mechancete n'epargne guere, cependant.
+
+-- Et vous concluez de tout cela, ma chere Louise?... Voyons,
+dites, expliquez-vous!
+
+-- Qu'il faut, helas! pardonnez-moi, c'est un mot bien dur...
+
+Louis sourit.
+
+-- Voyons, dit-il.
+
+-- Qu'il faut que Votre Majeste supprime l'escalier, machinations
+et surprises; car le mal d'etre pris ici, songez-y, Sire, serait
+plus grand que le bonheur de s'y voir.
+
+-- Eh bien! chere Louise, repondit le roi avec amour, au lieu de
+supprimer cet escalier par lequel je monte, il est un moyen plus
+simple auquel vous n'avez point pense.
+
+-- Un moyen... encore?...
+
+-- Oui, encore. Oh! vous ne m'aimez pas comme je vous aime,
+Louise, puisque je suis plus inventif que vous.
+
+Elle le regarda. Louis lui tendit la main, qu'elle serra
+doucement.
+
+-- Vous dites, continua le roi, que je serai surpris en venant ou
+chacun peut entrer a son aise?
+
+-- Tenez, Sire, au moment meme ou vous en parlez, j'en tremble.
+
+-- Soit, mais vous ne seriez pas surprise, vous, en descendant cet
+escalier pour venir dans les chambres qui sont au-dessous.
+
+-- Sire, Sire, que dites-vous la? s'ecria La Valliere effrayee.
+
+-- Vous me comprenez mal, Louise, puisque, a mon premier mot, vous
+prenez cette grande colere; d'abord, savez-vous a qui
+appartiennent ces chambres?
+
+-- Mais a M. le comte de Guiche.
+
+-- Non pas, a M. de Saint-Aignan.
+
+-- Vrai! s'ecria La Valliere.
+
+Et ce mot, echappe du coeur joyeux de la jeune fille, fit luire
+comme un eclair de doux presage dans le coeur epanoui du roi.
+
+-- Oui, a de Saint-Aignan, a notre ami, dit-il.
+
+-- Mais, Sire, reprit La Valliere, je ne puis pas plus aller chez
+M. de Saint Aignan que chez M. le comte de Guiche, hasarda l'ange
+redevenu femme.
+
+-- Pourquoi donc ne le pouvez-vous pas, Louise?
+
+-- Impossible! impossible!
+
+-- Il me semble, Louise, que, sous la sauvegarde du roi, l'on peut
+tout.
+
+-- Sous la sauvegarde du roi? dit-elle avec un regard charge
+d'amour.
+
+-- Oh! vous croyez a ma parole, n'est-ce pas?
+
+-- J'y crois lorsque vous n'y etes pas, Sire; mais, lorsque vous y
+etes, lorsque vous me parlez, lorsque je vous vois, je ne crois
+plus a rien.
+
+-- Que vous faut-il pour vous rassurer, mon Dieu?
+
+-- C'est peu respectueux, je le sais, de douter ainsi du roi; mais
+vous n'etes pas le roi, pour moi.
+
+-- Oh! Dieu merci, je l'espere bien; vous voyez comme je cherche.
+Ecoutez: la presence d'un tiers vous rassurera-t-elle?
+
+-- La presence de M. de Saint-Aignan? oui.
+
+-- En verite, Louise, vous me percez le coeur avec de pareils
+soupcons.
+
+La Valliere ne repondit rien, elle regarda seulement Louis de ce
+clair regard qui penetrait jusqu'au fond des coeurs, et dit tout
+bas:
+
+-- Helas! helas! ce n'est pas de vous que je me defie, ce n'est
+pas sur vous que portent mes soupcons.
+
+-- J'accepte donc, dit le roi en soupirant, et M. de Saint-Aignan,
+qui a l'heureux privilege de vous rassurer, sera toujours present
+a notre entretien, je vous le promets.
+
+-- Bien vrai, Sire?
+
+-- Foi de gentilhomme! Et vous, de votre cote?...
+
+-- Attendez, oh! ce n'est pas tout.
+
+-- Encore quelque chose, Louise?
+
+-- Oh! certainement; ne vous lassez pas si vite, car nous ne
+sommes pas au bout, Sire.
+
+-- Allons, achevez de me percer le coeur.
+
+-- Vous comprenez bien, Sire, que ces entretiens doivent au moins
+avoir, pres de M. de Saint-Aignan lui-meme, une sorte de motif
+raisonnable.
+
+-- De motif raisonnable! reprit le roi d'un ton de doux reproche.
+
+-- Sans doute. Reflechissez, Sire.
+
+-- Oh! vous avez toutes les delicatesses, et, croyez-le, mon seul
+desir est de vous egaler sur ce point. Eh bien! Louise, il sera
+fait comme vous desirez. Nos entretiens auront un objet
+raisonnable, et j'ai deja trouve cet objet.
+
+-- De sorte, Sire?... dit La Valliere en souriant.
+
+-- Que, des demain, si vous voulez...
+
+-- Demain?
+
+-- Vous voulez dire que c'est trop tard? s'ecria le roi en serrant
+entre ses deux mains la main brulante de La Valliere.
+
+En ce moment, des pas se firent entendre dans le corridor.
+
+-- Sire, Sire, s'ecria La Valliere, quelqu'un s'approche,
+quelqu'un vient, entendez-vous? Sire, Sire, fuyez, je vous en
+supplie!
+
+Le roi ne fit qu'un bond de sa chaise derriere le paravent.
+
+Il etait temps; comme le roi tirait un des feuillets sur lui, le
+bouton de la porte tourna, et Montalais parut sur le seuil.
+
+Il va sans dire qu'elle entra tout naturellement et sans faire
+aucune ceremonie.
+
+Elle savait bien, la rusee, que frapper discretement a cette porte
+au lieu de la pousser, c'etait montrer a La Valliere une defiance
+desobligeante.
+
+Elle entra donc, et apres un rapide coup d'oeil qui lui montra
+deux chaises fort pres l'une de l'autre, elle employa tant de
+temps a refermer la porte qui se rebellait on ne sait comment, que
+le roi eut celui de lever la trappe et de redescendre chez de
+Saint-Aignan.
+
+Un bruit imperceptible pour toute oreille moins fine que la sienne
+avertit Montalais de la disparition du prince; elle reussit alors
+a fermer la porte rebelle, et s'approcha de La Valliere.
+
+-- Causons, Louise, lui dit-elle, causons serieusement, vous le
+voulez bien.
+
+Louise, toute a son emotion, n'entendit pas sans une secrete
+terreur ce serieusement, sur lequel Montalais avait appuye a
+dessein.
+
+-- Mon Dieu! ma chere Aure, murmura-t-elle, qu'y a-t-il donc
+encore?
+
+-- Il y a, chere amie, que Madame se doute de tout.
+
+-- De tout quoi?
+
+-- Avons-nous besoin de nous expliquer, et ne comprends-tu pas ce
+que je veux dire? Voyons: tu as du voir les fluctuations de Madame
+depuis plusieurs jours; tu as du voir comme elle t'a prise aupres
+d'elle, puis congediee, puis reprise.
+
+-- C'est etrange, en effet; mais je suis habituee a ses
+bizarreries.
+
+-- Attends encore. Tu as remarque ensuite que Madame, apres
+t'avoir exclue de la promenade, hier, t'a fait donner ordre
+d'assister a cette promenade.
+
+-- Si je l'ai remarque! sans doute.
+
+-- Eh bien! il parait que Madame a maintenant des renseignements
+suffisants, car elle a ete droit au but, n'ayant plus rien a
+opposer en France a ce torrent qui brise tous les obstacles; tu
+sais ce que je veux dire par le torrent?
+
+La Valliere cacha son visage entre ses mains.
+
+-- Je veux dire, poursuivit Montalais impitoyablement, ce torrent
+qui a enfonce la porte des Carmelites de Chaillot, et renverse
+tous les prejuges de cour, tant a Fontainebleau qu'a Paris.
+
+-- Helas! helas! murmura La Valliere, toujours voilee par ses
+doigts, entre lesquels roulaient ses larmes.
+
+-- Oh! ne t'afflige pas ainsi, lorsque tu n'es qu'a la moitie de
+tes peines.
+
+-- Mon Dieu! s'ecria la jeune fille avec anxiete, qu'y a-t-il donc
+encore?
+
+-- Eh bien! voici le fait. Madame, denuee d'auxiliaires en France,
+car elle a use successivement les deux reines, Monsieur et toute
+la Cour, Madame s'est souvenue d'une certaine personne qui a sur
+toi de pretendus droits.
+
+La Valliere devint blanche comme une statue de cire.
+
+-- Cette personne, continua Montalais, n'est point a Paris en ce
+moment.
+
+-- Oh! mon Dieu! murmura Louise.
+
+-- Cette personne, si je ne me trompe, est en Angleterre.
+
+-- Oui, oui, soupira La Valliere a demi brisee.
+
+-- N'est-ce pas a la Cour du roi Charles II que se trouve cette
+personne? Dis.
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien! ce soir, une lettre est partie du cabinet de Madame
+pour Saint-James, avec ordre pour le courrier de pousser d'une
+traite jusqu'a Hampton-Court, qui est, a ce qu'il parait, une
+maison royale situee a douze milles de Londres!
+
+-- Oui, apres?
+
+-- Or, comme Madame ecrit regulierement a Londres tous les quinze
+jours, et que le courrier ordinaire avait ete expedie a Londres il
+y a trois jours seulement, j'ai pense qu'une circonstance grave
+pouvait seule lui mettre la plume a la main. Madame est paresseuse
+pour ecrire, comme tu sais.
+
+-- Oh! oui.
+
+-- Cette lettre a donc ete ecrite, quelque chose me le dit, pour
+toi.
+
+-- Pour moi? repeta la malheureuse jeune fille avec la docilite
+d'un automate.
+
+-- Et moi qui la vis, cette lettre, sur le bureau de Madame avant
+qu'elle fut cachetee, j'ai cru y lire...
+
+-- Tu as cru y lire?...
+
+-- Peut-etre me suis-je trompee.
+
+-- Quoi?... Voyons.
+
+-- Le nom de Bragelonne.
+
+La Valliere se leva, en proie a la plus douloureuse agitation.
+
+-- Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, deja se
+sont enfuis tous les reves riants de la jeunesse et de
+l'innocence. Je n'ai plus rien a te cacher, a toi ni a personne.
+Ma vie est a decouvert, et s'ouvre comme un livre ou tout le monde
+peut lire, depuis le roi jusqu'au premier passant. Aure, ma chere
+Aure, que faire? Que devenir?
+
+Montalais se rapprocha.
+
+-- Dame, consulte-toi, dit-elle.
+
+-- Eh bien! je n'aime pas M. de Bragelonne; quand je dis que je ne
+l'aime pas, comprends-moi: je l'aime comme la plus tendre soeur
+peut aimer un bon frere; mais ce n'est point cela qu'il me
+demande, ce n'est point cela que je lui ai promis.
+
+-- Enfin, tu aimes le roi, dit Montalais, et c'est une assez bonne
+excuse.
+
+-- Oui, j'aime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et j'ai
+paye assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien! parle,
+Montalais; que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position ou
+je me trouve?
+
+-- Parle-moi plus clairement.
+
+-- Que te dirai-je?
+
+-- Ainsi, rien de plus particulier?
+
+-- Non, fit Louise avec etonnement.
+
+-- Bien! Alors, c'est un simple conseil que tu me demandes?
+
+-- Oui.
+
+-- Relativement a M. Raoul?
+
+-- Pas autre chose.
+
+-- C'est delicat, repliqua Montalais.
+
+-- Non, rien n'est delicat la-dedans. Faut-il que je l'epouse pour
+lui tenir la promesse faite? faut-il que je continue d'ecouter le
+roi?
+
+-- Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile? dit
+Montalais en souriant. Tu me demandes si tu dois epouser Raoul,
+dont je suis l'amie, et a qui je fais un mortel deplaisir en me
+prononcant contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus ecouter le
+roi, le roi, dont je suis la sujette, et que j'offenserais en te
+conseillant d'une certaine facon. Ah! Louise, Louise, tu fais bon
+marche d'une bien difficile position.
+
+-- Vous ne m'avez pas comprise, Aure, dit La Valliere blessee du
+ton legerement railleur qu'avait pris Montalais: si je parle
+d'epouser M. de Bragelonne, c'est que je puis l'epouser sans lui
+faire aucun deplaisir; mais, par la meme raison, si j'ecoute le
+roi, faut-il le faire usurpateur d'un bien fort mediocre, c'est
+vrai, mais auquel l'amour prete une certaine apparence de valeur?
+Ce que je te demande donc, c'est de m'enseigner un moyen de me
+degager honorablement, soit d'un cote, soit de l'autre, ou plutot
+je te demande de quel cote je puis me degager le plus
+honorablement.
+
+-- Ma chere Louise, repondit Montalais apres un silence, je ne
+suis pas un des sept sages de la Grece et je n'ai point de regles
+de conduite parfaitement invariables; mais, en echange, j'ai
+quelque experience, et je puis te dire que jamais une femme ne
+demande un conseil du genre de celui que tu me demandes sans etre
+fortement embarrassee. Or, tu as fait une promesse solennelle, tu
+as de l'honneur; si donc tu es embarrassee, ayant pris un tel
+engagement, ce n'est pas le conseil d'une etrangere, tout est
+etranger pour un coeur plein d'amour, ce n'est pas, dis-je, mon
+conseil qui te tirera d'embarras. Je ne te le donnerai donc point,
+d'autant plus qu'a ta place je serais encore plus embarrassee
+apres le conseil qu'auparavant. Tout ce que je puis faire, c'est
+de te repeter ce que je t'ai deja dit: veux-tu que je t'aide?
+
+-- Oh! oui.
+
+-- Eh bien! c'est tout... Dis-moi en quoi tu veux que je t'aide;
+dis-moi pour qui et contre qui. De cette facon nous ne ferons
+point d'ecole.
+
+-- Mais, d'abord, toi, dit La Valliere en pressant la main de sa
+compagne, pour qui ou contre qui te declares-tu?
+
+-- Pour toi, si tu es veritablement mon amie...
+
+-- N'es-tu pas la confidente de Madame?
+
+-- Raison de plus pour t'etre utile; si je ne savais rien de ce
+cote-la, je ne pourrais pas t'aider, et tu ne tirerais, par
+consequent, aucun profit de ma connaissance. Les amities vivent de
+ces sortes de benefices mutuels.
+
+-- Il en resulte que tu resteras en meme temps l'amie de Madame?
+
+-- Evidemment. T'en plains-tu?
+
+-- Non, dit La Valliere reveuse, car cette franchise cynique lui
+paraissait une offense faite a la femme et un tort fait a l'amie.
+
+-- A la bonne heure, dit Montalais; car, en ce cas, tu serais bien
+sotte.
+
+-- Donc, tu me serviras?
+
+-- Avec devouement, surtout si tu me sers de meme.
+
+-- On dirait que tu ne connais pas mon coeur, dit La Valliere en
+regardant Montalais avec de grands yeux etonnes.
+
+-- Dame! c'est que, depuis que nous sommes a la Cour, ma chere
+Louise, nous sommes bien changees.
+
+-- Comment, cela!
+
+-- C'est bien simple: etais-tu la seconde reine de France, la-bas,
+a Blois?
+
+La Valliere baissa la tete et se mit a pleurer.
+
+Montalais la regarda d'une facon indefinissable et on l'entendit
+murmurer ces mots:
+
+-- Pauvre fille!
+
+Puis, se reprenant.
+
+-- Pauvre roi! dit-elle.
+
+Elle baisa Louise au front et regagna son appartement, ou
+l'attendait Malicorne.
+
+
+Chapitre CLXXV -- Le portrait
+
+
+Dans cette maladie qu'on appelle _l'amour_, les acces se suivent a
+des intervalles toujours plus rapproches des que le mal debute.
+
+Plus tard, les acces s'eloignent les uns des autres, au fur et a
+mesure que la guerison arrive.
+
+Cela pose, comme axiome en general et comme tete de chapitre en
+particulier, continuons notre recit.
+
+Le lendemain, jour fixe par le roi pour le premier entretien chez
+de Saint-Aignan, La Valliere, en ouvrant son paravent, trouva sur
+le parquet un billet ecrit de la main du roi.
+
+Ce billet avait passe de l'etage inferieur au superieur par la
+fente du parquet. Nulle main indiscrete, nul regard curieux ne
+pouvait monter ou montait ce simple papier.
+
+C'etait une des idees de Malicorne. Voyant combien de Saint-Aignan
+allait devenir utile au roi par son logement, il n'avait pas voulu
+que le courtisan devint encore indispensable comme messager, et il
+s'etait, de son autorite privee, reserve ce dernier poste.
+
+La Valliere lut avidement ce billet qui lui fixait deux heures de
+l'apres-midi pour le moment du rendez-vous, et qui lui indiquait
+le moyen de lever la plaque parquetee.
+
+-- Faites-vous belle, ajoutait le post-scriptum de la lettre.
+
+Ces derniers mots etonnerent la jeune fille, mais en meme temps
+ils la rassurerent.
+
+L'heure marchait lentement. Elle finit cependant par arriver.
+
+Aussi ponctuelle que la pretresse Hero, Louise leva la trappe au
+dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degres le
+roi, qui l'attendait respectueusement pour lui donner la main.
+
+Cette delicate deference la toucha sensiblement.
+
+Au bas de l'escalier, les deux amants trouverent le comte qui,
+avec un sourire et une reverence du meilleur gout, fit a La
+Valliere ses remerciements sur l'honneur qu'il recevait d'elle.
+
+Puis, se tournant vers le roi:
+
+-- Sire, dit-il, notre homme est arrive.
+
+La Valliere, inquiete, regarda Louis.
+
+-- Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai priee de me faire
+l'honneur de descendre ici, c'est par interet. J'ai fait demander
+un excellent peintre qui saisit parfaitement les ressemblances, et
+je desire que vous l'autorisiez a vous peindre. D'ailleurs, si
+vous l'exigiez absolument, le portrait resterait chez vous.
+
+La Valliere rougit.
+
+-- Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons plus trois
+seulement: nous voila quatre. Eh! mon Dieu! du moment que nous ne
+serons pas seuls, nous serons tant que vous voudrez.
+
+La Valliere serra doucement le bout des doigts de son royal amant.
+
+-- Passons dans la chambre voisine, s'il plait a Votre Majeste,
+dit de Saint Aignan.
+
+Il ouvrit la porte et fit passer ses hotes.
+
+Le roi marchait derriere La Valliere et devorait des yeux son cou
+blanc comme de la nacre, sur lequel s'enroulaient les anneaux
+serres et crepus des cheveux argentes de la jeune fille.
+
+La Valliere etait vetue d'une etoffe de soie epaisse de couleur
+gris perle glacee de rose; une parure de jais faisait valoir la
+blancheur de sa peau; ses mains fines et diaphanes froissaient un
+bouquet de pensees, de roses du Bengale et de clematites au
+feuillage finement decoupe, au-dessus desquelles s'elevait, comme
+une coupe a verser des parfums, une tulipe de Harlem aux tons gris
+et violets, pure et merveilleuse espece, qui avait coute cinq ans
+de combinaisons au jardinier et cinq mille livres au roi.
+
+Ce bouquet, Louis l'avait mis dans la main de La Valliere en la
+saluant.
+
+Dans cette chambre, dont de Saint-Aignan venait d'ouvrir la porte,
+se tenait un jeune homme vetu d'un habit de velours leger avec de
+beaux yeux noirs et de grands cheveux bruns.
+
+C'etait le peintre.
+
+Sa toile etait toute prete, sa palette faite.
+
+Il s'inclina devant Mlle de La Valliere avec cette grave curiosite
+de l'artiste qui etudie son modele, salua le roi discretement,
+comme s'il ne le connaissait pas, et comme il eut, par consequent,
+salue un autre gentilhomme.
+
+Puis, conduisant Mlle de La Valliere jusqu'au siege prepare pour
+elle, il l'invita a s'asseoir.
+
+La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains
+occupees, les jambes etendues sur des coussins, et, pour que ses
+regards n'eussent rien de vague ou rien d'affecte, le peintre la
+pria de se choisir une occupation.
+
+Alors Louis XIV, en souriant, vint s'asseoir sur les coussins aux
+pieds de sa maitresse.
+
+De sorte qu'elle, penchee en arriere, adossee au fauteuil, ses
+fleurs a la main, de sorte que lui, les yeux leves vers elle et la
+devorant du regard, ils formaient un groupe charmant que l'artiste
+contempla plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son
+cote, de Saint-Aignan le contemplait avec envie.
+
+Le peintre esquissa rapidement; puis, sous les premiers coups du
+pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et poetique figure
+aux yeux doux, aux joues roses encadrees dans des cheveux d'un pur
+argent.
+
+Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient
+beaucoup; parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le
+peintre etait force d'interrompre son ouvrage pour ne pas
+representer une Erycine au lieu d'une La Valliere.
+
+C'est alors que de Saint-Aignan revenait a la rescousse; il
+recitait des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes
+comme Patru les racontait, comme Tallemant des Reaux les racontait
+si bien.
+
+Ou bien La Valliere etait fatiguee, et l'on se reposait.
+
+Aussitot un plateau de porcelaine de Chine, charge des plus beaux
+fruits que l'on avait pu trouver, aussitot le vin de Xeres,
+distillant ses topazes dans l'argent cisele, servaient
+d'accessoires a ce tableau, dont le peintre ne devait retracer que
+la plus ephemere figure.
+
+Louis s'enivrait d'amour; La Valliere, de bonheur; de Saint-
+Aignan, d'ambition.
+
+Le peintre se composait des souvenirs pour sa vieillesse.
+
+Deux heures s'ecoulerent ainsi; puis, quatre heures ayant sonne,
+La Valliere se leva, et fit un signe au roi.
+
+Louis se leva, s'approcha du tableau, et adressa quelques
+compliments flatteurs a l'artiste.
+
+De Saint-Aignan vantait la ressemblance, deja assuree, a ce qu'il
+pretendait.
+
+La Valliere, a son tour, remercia le peintre en rougissant, et
+passa dans la chambre voisine, ou le roi la suivit, apres avoir
+appele de Saint-Aignan.
+
+-- A demain, n'est-ce pas? dit-il a La Valliere.
+
+-- Mais, Sire, songez-vous que l'on viendra certainement chez moi,
+qu'on ne m'y trouvera pas?
+
+-- Eh bien?
+
+-- Alors, que deviendrai-je?
+
+-- Vous etes bien craintive, Louise!
+
+-- Mais, enfin, si Madame me faisait demander?
+
+-- Oh! repliqua le roi, est-ce qu'un jour n'arrivera pas ou vous
+me direz vous-meme de tout braver pour ne plus vous quitter?
+
+-- Ce jour-la, Sire, je serais une insensee et vous ne devriez pas
+me croire.
+
+-- A demain, Louise.
+
+La Valliere poussa un soupir; puis, sans force contre la demande
+royale:
+
+-- Puisque vous le voulez, Sire, a demain, repeta-t-elle.
+
+Et, a ces mots, elle monta legerement les degres et disparut aux
+yeux de son amant.
+
+-- Eh bien! Sire?... demanda de Saint-Aignan lorsqu'elle fut
+partie.
+
+-- Eh bien! de Saint-Aignan, hier, je me croyais le plus heureux
+des hommes.
+
+-- Et Votre Majeste, aujourd'hui, dit en souriant le comte, s'en
+croirait-elle par hasard le plus malheureux?
+
+-- Non, mais cet amour est une soif inextinguible; en vain je
+bois, en vain je devore les gouttes d'eau que ton industrie me
+procure: plus je bois, plus j'ai soif.
+
+-- Sire, c'est un peu votre faute, et Votre Majeste s'est fait la
+position telle qu'elle est.
+
+-- Tu as raison.
+
+-- Donc, en pareil cas, Sire, le moyen d'etre heureux, c'est de se
+croire satisfait et d'attendre.
+
+-- Attendre! Tu connais donc ce mot-la, toi, attendre?
+
+-- La, Sire, la! ne vous desolez point. J'ai deja cherche, je
+chercherai encore.
+
+Le roi secoua la tete d'un air desespere.
+
+-- Et quoi! Sire, vous n'etes plus content deja?
+
+-- Eh! si fait, mon cher de Saint-Aignan; mais trouve, mon Dieu!
+trouve.
+
+-- Sire, je m'engage a chercher, voila tout ce que je puis dire.
+
+Le roi voulut revoir encore le portrait, ne pouvant revoir
+l'original. Il indiqua quelques changements au peintre, et sortit.
+
+Derriere lui, de Saint-Aignan congedia l'artiste.
+
+Chevalets, couleurs et peintre n'etaient pas disparus, que
+Malicorne montra sa tete entre les deux portieres.
+
+De Saint-Aignan le recut a bras ouverts, et cependant avec une
+certaine tristesse. Le nuage qui avait passe sur le soleil royal
+voilait, a son tour, le satellite fidele.
+
+Malicorne vit, du premier coup d'oeil, ce crepe etendu sur le
+visage de de Saint-Aignan.
+
+-- Oh! monsieur le comte, dit-il, comme vous voila noir!
+
+-- J'en ai bien le sujet, ma foi! mon cher monsieur Malicorne;
+croiriez vous que le roi n'est pas content?
+
+-- Pas content de son escalier?
+
+-- Oh! non, au contraire, l'escalier a plu beaucoup.
+
+-- C'est donc la decoration des chambres qui n'est pas selon son
+gout?
+
+-- Oh! pour cela, il n'y a pas seulement songe. Non, ce qui a
+deplu au roi...
+
+-- Je vais vous le dire, monsieur le comte: c'est d'etre venu, lui
+quatrieme, a un rendez-vous d'amour. Comment, monsieur le comte,
+vous n'avez pas devine cela, vous?
+
+-- Mais comment l'eusse-je devine, cher monsieur Malicorne, quand
+je n'ai fait que suivre a la lettre les instructions du roi?
+
+-- En verite, Sa Majeste a voulu, a toute force, vous voir pres
+d'elle?
+
+-- Positivement.
+
+-- Et Sa Majeste a voulu avoir, en outre, M. le peintre que j'ai
+rencontre en bas?
+
+-- Exige, monsieur Malicorne, exige!
+
+-- Alors, je le comprends, pardieu! bien, que Sa Majeste ait ete
+mecontente.
+
+-- Mecontente de ce que l'on a ponctuellement obei a ses ordres?
+Je ne vous comprends plus.
+
+Malicorne se gratta l'oreille.
+
+-- A quelle heure, demanda-t-il, le roi avait-il dit qu'il se
+rendrait chez vous?
+
+-- A deux heures.
+
+-- Et vous etiez chez vous a attendre le roi?
+
+-- Des une heure et demie.
+
+-- Ah! vraiment!
+
+-- Peste! il eut fait beau me voir inexact devant le roi.
+
+Malicorne, malgre le respect qu'il portait a de Saint-Aignan, ne
+put s'empecher de hausser les epaules.
+
+-- Et ce peintre, fit-il, le roi l'avait-il demande aussi pour
+deux heures?
+
+-- Non, mais moi, je le tenais ici des midi. Mieux vaut, vous
+comprenez, qu'un peintre attende deux heures, que le roi une
+minute.
+
+Malicorne se mit a rire silencieusement.
+
+-- Voyons, cher monsieur Malicorne, dit Saint-Aignan, riez moins
+de moi et parlez davantage.
+
+-- Vous l'exigez?
+
+-- Je vous en supplie.
+
+-- Eh bien! monsieur le comte, si vous voulez que le roi soit un
+peu plus content la premiere fois qu'il viendra...
+
+-- Il vient demain.
+
+-- Eh bien! si vous voulez que le roi soit un peu plus content
+demain...
+
+-- Ventre-saint-gris! comme disait son aieul, si je le veux! je le
+crois bien!
+
+-- Eh bien! demain, au moment ou arrivera le roi, ayez affaire
+dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre, pour une
+chose indispensable.
+
+-- Oh! oh!
+
+-- Pendant vingt minutes.
+
+-- Laisser le roi seul pendant vingt minutes? s'ecria de Saint-
+Aignan effraye.
+
+-- Allons, mettons que je n'ai rien dit, fit Malicorne, tirant
+vers la porte.
+
+-- Si fait, si fait, cher monsieur Malicorne; au contraire,
+achevez, je commence a comprendre. Et le peintre, le peintre?
+
+-- Oh! le peintre, lui, il faut qu'il soit en retard d'une demi-
+heure.
+
+-- Une demi-heure, vous croyez?
+
+-- Oui, je crois.
+
+-- Mon cher monsieur, je ferai comme vous dites.
+
+-- Et je crois que vous vous en trouverez bien; me permettez-vous
+de venir m'informer un peu demain?
+
+-- Certes.
+
+-- J'ai bien l'honneur d'etre votre serviteur respectueux,
+monsieur de Saint Aignan.
+
+Et Malicorne sortit a reculons.
+
+"Decidement ce garcon-la a plus d'esprit que moi", se dit de
+Saint-Aignan entraine par sa conviction.
+
+
+Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court
+
+
+Cette revelation que nous venons de voir Montalais faire a La
+Valliere, a la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ramene
+tout naturellement au principal heros de cette histoire, pauvre
+chevalier errant au souffle du caprice d'un roi.
+
+Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec
+lui ce detroit plus orageux que l'Europe qui separe Calais de
+Douvres; nous traverserons cette verte et plantureuse campagne aux
+mille ruisseaux qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes
+plus pittoresques les unes que les autres, et nous arriverons
+enfin a Londres.
+
+De la, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous
+aurons reconnu que Raoul a fait un premier sejour a White-Hall, un
+second a Saint-James; quand nous saurons qu'il a ete recu par
+Monck et introduit dans les meilleures societes de la Cour de
+Charles II, nous courrons apres lui jusqu'a l'une des maisons
+d'ete de Charles II, pres de la ville de Kingston, a Hampton-
+Court, que baigne la Tamise.
+
+Le fleuve n'est pas encore, a cet endroit, l'orgueilleuse voie qui
+charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses
+eaux noires comme celles du Cocyte, en disant: "Moi aussi, je suis
+la mer."
+
+Non, ce n'est encore qu'une douce et verte riviere aux margelles
+moussues, aux larges miroirs refletant les saules et les hetres,
+avec quelque barque de bois desseche qui dort ca et la au milieu
+des roseaux, dans une anse d'aulnes et de myosotis.
+
+Les paysages s'etendent alentour calmes et riches; la maison de
+briques perce de ses cheminees, aux fumees bleues, une epaisse
+cuirasse de houx flaves et verts; l'enfant vetu d'un sarrau rouge
+parait et disparait dans les grandes herbes comme un coquelicot
+qui se courbe sous le souffle du vent.
+
+Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l'ombre
+des petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-
+pecheur, aux flancs d'emeraude et d'or, court comme une balle
+magique a la surface de l'eau et frise etourdiment la ligne de son
+confrere, l'homme pecheur, qui guette, assis sur son batelet, la
+tanche et l'alose.
+
+Au-dessus de ce paradis, fait d'ombre noire et de douce lumiere,
+se leve le manoir d'Hampton-Court, bati par Wolsey, sejour que
+l'orgueilleux cardinal avait cree desirable meme pour un roi, et
+qu'il fut force, en courtisan timide, de donner a son maitre Henri
+VIII, lequel avait fronce le sourcil d'envie et de cupidite au
+seul aspect du chateau neuf.
+
+Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fenetres, aux
+belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons,
+ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines
+interieures pareilles a celles de l'Alhambra; Hampton-Court, c'est
+le berceau des roses, du jasmin et des clematites. C'est la joie
+des yeux et de l'odorat, c'est la bordure la plus charmante de ce
+tableau d'amour que deroula Charles II, parmi les voluptueuses
+peintures du Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans
+sa galerie le portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses
+boiseries les trous des balles puritaines lancees par les soldats
+de Cromwell, le 24 aout 1648, alors qu'ils avaient amene Charles
+Ier prisonnier a Hampton-Court.
+
+C'est la que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce
+roi poete par le desir; ce malheureux d'autrefois qui se payait,
+par un jour de volupte, chaque minute ecoulee naguere dans
+l'angoisse et la misere.
+
+Ce n'etait pas le doux gazon d'Hampton-Court, si doux que l'on
+croit fouler le velours; ce n'etait pas le carre de fleurs
+touffues qui ceint le pied de chaque arbre et fait un lit aux
+rosiers de vingt pieds qui s'epanouissent en plein ciel comme des
+gerbes d'artifice; ce n'etaient pas les grands tilleuls dont les
+rameaux tombent jusqu'a terre comme des saules, et voilent tout
+amour ou toute reverie sous leur ombre ou plutot sous leur
+chevelure; ce n'etait pas tout cela que Charles II aimait dans son
+beau palais d'Hampton Court.
+
+Peut-etre etait-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux
+de la mer Caspienne, cette eau immense, ridee par un vent frais,
+comme les ondulations de la chevelure de Cleopatre, ces eaux
+tapissees de cressons, de nenuphars blancs aux bulbes vigoureuses
+qui s'entrouvrent pour laisser voir comme l'oeuf le germe d'or
+rutilant au fond de l'enveloppe laiteuse, ces eaux mysterieuses et
+pleines de murmures, sur lesquelles naviguent les cygnes noirs et
+les petits canards avides, frele couvee au duvet de soie, qui
+poursuivent la mouche verte sur les glaieuls et la grenouille dans
+ses repaires de mousse.
+
+C'etaient peut-etre les houx enormes au feuillage bicolore, les
+ponts riants jetes sur les canaux, les biches qui brament dans les
+allees sans fin, et les bergeronnettes qui pietinent en voletant
+dans les bordures de buis et de trefle.
+
+Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les
+espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts
+treillages pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante;
+il y a dans le parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui
+baignent leurs pieds dans une poetique et luxuriante moisissure.
+
+Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c'etaient les
+ombres charmantes qui couraient apres midi sur ses terrasses,
+lorsque, comme Louis XIV, il avait fait peindre leurs beautes dans
+son grand cabinet par un des pinceaux intelligents de son epoque,
+pinceaux qui savaient attacher sur la toile un rayon echappe de
+tant de beaux yeux qui lancaient l'amour.
+
+Le jour ou nous arrivons a Hampton-Court, le ciel est presque doux
+et clair comme en un jour de France, l'air est d'une tiedeur
+humide, les geraniums, les pois de senteur enormes, les seringats
+et les heliotropes, jetes par millions dans le parterre, exhalent
+leurs aromes enivrants.
+
+Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dine, rendu
+visite a la duchesse de Castelmaine, la maitresse en titre, et,
+apres cette preuve de fidelite, il peut a l'aise se permettre des
+infidelites jusqu'au soir.
+
+Toute la Cour folatre et aime. C'est le temps ou les dames
+demandent serieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou
+tel pied plus ou moins charmant, selon qu'il est chausse d'un bas
+de soie rose ou d'un bas de soie verte.
+
+C'est le temps ou Charles II declare qu'il n'y a pas de salut pour
+une femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart
+les porte de cette couleur.
+
+Tandis que le roi cherche a communiquer ses preferences, nous
+verrons, dans l'allee des hetres qui faisait face a la terrasse,
+une jeune dame en habit de couleur severe marchant aupres d'un
+autre habit de couleur lilas et bleu sombre.
+
+Elles traverserent le parterre de gazon, au milieu duquel
+s'elevait une belle fontaine aux sirenes de bronze, et s'en
+allerent en causant sur la terrasse, le long de laquelle, de la
+cloture de briques, sortaient dans le parc plusieurs cabinets
+varies de forme; mais, comme ces cabinets etaient pour la plupart
+occupes, ces jeunes femmes passerent: l'une rougissait, l'autre
+revait.
+
+Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute
+la Tamise, et, trouvant un frais abri, s'assirent cote a cote.
+
+-- Ou allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes a sa
+compagne.
+
+-- Ma chere Graffton, nous allons, tu le vois bien, ou tu nous
+menes.
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute, toi! a l'extremite du palais, vers ce banc ou le
+jeune Francais attend et soupire.
+
+Miss Mary Graffton s'arreta court.
+
+-- Non, non, dit-elle, je ne vais pas la.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Retournons, Stewart.
+
+-- Avancons, au contraire, et expliquons-nous.
+
+-- Sur quoi?
+
+-- Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les
+promenades que tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu'il
+fait.
+
+-- Et tu en conclus qu'il m'aime ou que je l'aime?
+
+-- Pourquoi pas? C'est un charmant gentilhomme. Personne ne
+m'entend, je l'espere, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec
+un sourire qui indiquait, au reste, que son inquietude n'etait pas
+grande.
+
+-- Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec
+M. de Buckingham.
+
+-- A propos de M. de Buckingham, Mary...
+
+-- Quoi?
+
+-- Il me semble qu'il s'est declare ton chevalier depuis le retour
+de France; comment va ton coeur de ce cote?
+
+Mary Graffton haussa les epaules.
+
+-- Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en
+riant; allons le retrouver bien vite.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- J'ai a lui parler, moi.
+
+-- Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais
+les petits secrets du roi.
+
+-- Tu crois cela?
+
+-- Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis,
+pourquoi M. de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu'y fait-il?
+
+-- Ce que fait tout gentilhomme envoye par son roi vers un autre
+roi.
+
+-- Soit; mais, serieusement, quoique la politique ne soit pas
+notre fort, nous en savons assez pour comprendre que
+M. de Bragelonne n'a point ici de mission serieuse.
+
+-- Ecoute dit Stewart avec une gravite affectee, je veux bien pour
+toi trahir un secret d'Etat. Veux-tu que je te recite la lettre de
+credit donnee par le roi Louis XIV a M. de Bragelonne, et adressee
+a Sa Majeste le roi Charles II?
+
+-- Oui, sans doute.
+
+-- La voici: "Mon frere, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour,
+fils de quelqu'un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en
+prie, et faites-lui aimer l'Angleterre."
+
+-- Il y avait cela?
+
+-- Tout net... ou l'equivalent. Je ne reponds pas de la forme,
+mais je reponds du fond.
+
+-- Eh bien! qu'en as-tu deduit, ou plutot qu'en a deduit le roi?
+
+-- Que Sa Majeste francaise avait ses raisons pour eloigner
+M. de Bragelonne, et le marier... autre part qu'en France.
+
+-- De sorte qu'en vertu de cette lettre?...
+
+-- Le roi Charles II a recu de Bragelonne comme tu sais,
+splendidement et amicalement; il lui a donne la plus belle chambre
+de White-Hall, et, comme tu es la plus precieuse personne de sa
+Cour, attendu que tu as refuse son coeur... allons, ne rougis
+pas... il a voulu te donner du gout pour le Francais et lui faire
+ce beau present. Voila pourquoi, toi, heritiere de trois cent
+mille livres, toi, future duchesse, toi, belle et bonne, il t'a
+mise de toutes les promenades dont M. de Bragelonne faisait
+partie. Enfin, c'etait un complot, une espece de conspiration.
+Vois si tu veux y mettre le feu, je t'en livre la meche.
+
+Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui etait
+familiere, et serrant le bras de sa compagne:
+
+-- Remercie le roi, dit-elle.
+
+-- Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde!
+repliqua Stewart.
+
+Ces mots etaient a peine prononces, que M. de Buckingham sortait
+de l'un des pavillons de la terrasse et, s'approchant des deux
+femmes avec un sourire:
+
+-- Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas
+jaloux, et la preuve, miss Mary, c'est que voici la-bas celui qui
+devrait etre la cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne,
+qui reve tout seul. Pauvre garcon! Permettez donc que je lui
+abandonne votre gracieuse compagnie pendant quelques minutes,
+attendu que j'ai besoin de causer pendant ces quelques minutes
+avec miss Lucy Stewart.
+
+Alors, s'inclinant du cote de Lucy:
+
+-- Me ferez-vous, dit-il, l'honneur de prendre ma main pour aller
+saluer le roi, qui nous attend?
+
+Et, a ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss
+Lucy Stewart et l'emmena.
+
+Restee seule, Mary Graffton, la tete inclinee sur l'epaule avec
+cette mollesse gracieuse particuliere aux jeunes Anglaises,
+demeura un instant immobile, les yeux fixes sur Raoul, mais comme
+indecise de ce qu'elle devait faire. Enfin, apres que ses joues,
+en palissant et en rougissant tour a tour, eurent revele le combat
+qui se passait dans son coeur, elle parut prendre une resolution
+et s'avanca d'un pas assez ferme vers le banc ou Raoul etait
+assis, et revait comme on l'avait bien dit.
+
+Le bruit des pas de miss Mary, si leger qu'il fut sur la pelouse
+verte, reveilla Raoul; il detourna la tete, apercut la jeune fille
+et marcha au-devant de la compagne que son heureux destin lui
+amenait.
+
+-- On m'envoie a vous, monsieur, dit Mary Graffton; m'acceptez-
+vous?
+
+-- Et a qui dois-je etre reconnaissant d'un pareil bonheur,
+mademoiselle, demanda Raoul.
+
+-- A M. de Buckingham, repliqua Mary en affectant la gaiete.
+
+-- A M. de Buckingham, qui recherche si passionnement votre
+precieuse compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire?
+
+-- En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire a ce que nous
+passions la meilleure ou plutot la plus longue part de nos
+journees ensemble. Hier, c'etait le roi qui m'ordonnait de vous
+faire asseoir pres de moi, a table; aujourd'hui, c'est
+M. de Buckingham qui me prie de venir m'asseoir pres de vous, sur
+ce banc.
+
+-- Et il s'est eloigne pour me laisser la place libre? demanda
+Raoul, avec embarras.
+
+-- Regardez la-bas, au detour de l'allee, il va disparaitre avec
+miss Stewart. A-t-on de ces complaisances-la en France, monsieur
+le vicomte?
+
+-- Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en
+France, car a peine si je suis Francais. J'ai vecu dans plusieurs
+pays et presque toujours en soldat; puis j'ai passe beaucoup de
+temps a la campagne; je suis un sauvage.
+
+-- Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n'est-ce pas?
+
+-- Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.
+
+-- Comment, vous ne savez?...
+
+-- Pardon, fit Raoul en secouant la tete et en rappelant a lui ses
+pensees. Pardon, je n'entendais pas.
+
+-- Oh! dit la jeune femme en soupirant a son tour, comme le duc de
+Buckingham a eu tort de m'envoyer ici!
+
+-- Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est
+maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu
+tort de vous envoyer ici.
+
+-- C'est justement, repliqua la jeune femme avec sa voix serieuse
+et vibrante, c'est justement parce que je ne m'ennuie pas avec
+vous que M. de Buckingham a eu tort de m'envoyer pres de vous.
+
+Raoul rougit a son tour.
+
+-- Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il pres
+de moi, et comment y venez-vous vous-meme? M. de Buckingham vous
+aime, et vous l'aimez...
+
+-- Non, repondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne m'aime
+point, puisqu'il aime Mme la duchesse d'Orleans; et, quant a moi,
+je n'ai aucun amour pour le duc.
+
+Raoul regarda la jeune femme avec etonnement.
+
+-- Etes-vous l'ami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle.
+
+-- M. le duc me fait l'honneur de m'appeler son ami, depuis que
+nous nous sommes vus en France.
+
+-- Vous etes de simples connaissances, alors?
+
+-- Non, car M. le duc de Buckingham est l'ami tres intime d'un
+gentilhomme que j'aime comme un frere.
+
+-- De M. le comte de Guiche.
+
+-- Oui, mademoiselle.
+
+-- Lequel aime Mme la duchesse d'Orleans?
+
+-- Oh! que dites-vous la?
+
+-- Et qui en est aime, continua tranquillement la jeune femme.
+
+Raoul baissa la tete; miss Mary Graffton continua en soupirant:
+
+-- Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de
+Bragelonne, car M. de Buckingham vous a donne une facheuse
+commission en m'offrant a vous comme compagne de promenade. Votre
+coeur est ailleurs, et a peine si vous me faites l'aumone de votre
+esprit. Avouez, avouez... Ce serait mal a vous, vicomte, de ne pas
+avouer.
+
+-- Madame, je l'avoue.
+
+Elle le regarda.
+
+Il etait si simple et si beau, son oeil avait tant de limpidite,
+de douce franchise et de resolution, qu'il ne pouvait venir a
+l'idee d'une femme, aussi distinguee que l'etait miss Mary, que le
+jeune homme fut un discourtois ou un niais.
+
+Elle vit seulement qu'il aimait une autre femme qu'elle dans toute
+la sincerite de son coeur.
+
+-- Oui, je comprends, dit-elle; vous etes amoureux en France.
+
+Raoul s'inclina.
+
+-- Le duc connait-il cet amour?
+
+-- Nul ne le sait, repondit Raoul.
+
+-- Et pourquoi me le dites-vous, a moi?
+
+-- Mademoiselle...
+
+-- Allons, parlez.
+
+-- Je ne puis.
+
+-- C'est donc a moi d'aller au-devant de l'explication; vous ne
+voulez rien me dire, a moi, parce que vous etes convaincu
+maintenant que je n'aime point le duc, parce que vous voyez que je
+vous eusse aime peut-etre, parce que vous etes un gentilhomme
+plein de coeur et de delicatesse, et qu'au lieu de prendre, ne
+fut-ce que pour vous distraire un moment, une main que l'on
+approchait de la votre, qu'au lieu de sourire a ma bouche qui vous
+souriait, vous avez prefere, vous qui etes jeune, me dire, a moi
+qui suis belle: "J'aime en France!" Eh bien! merci monsieur de
+Bragelonne, vous etes un noble gentilhomme, et je vous en aime
+davantage... d'amitie. A present, ne parlons plus de moi, parlons
+de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parle d'elle; dites-moi
+pourquoi vous etes triste, pourquoi vous l'etes davantage encore
+depuis quelques jours?
+
+Raoul fut emu jusqu'au fond du coeur a l'accent doux et triste de
+cette voix; il ne put trouver un mot de reponse; la jeune fille
+vint encore a son secours.
+
+-- Plaignez-moi, dit-elle. Ma mere etait Francaise. Je puis donc
+dire que je suis Francaise par le sang et l'ame. Mais sur cette
+ardeur planent sans cesse le brouillard et la tristesse de
+l'Angleterre. Parfois je reve d'or et de magnifiques felicites;
+mais soudain la brume arrive et s'etend sur mon reve qu'elle
+eteint. Cette fois encore, il en a ete ainsi. Pardon, assez la-
+dessus; donnez-moi votre main et contez vos chagrins a une amie.
+
+-- Vous etes Francaise, avez vous dit, Francaise d'ame et de sang!
+
+-- Oui, non seulement, je le repete, ma mere etait Francaise; mais
+encore, comme mon pere, ami du roi Charles Ier, s'etait exile en
+France, et pendant le proces du prince, et pendant la vie du
+Protecteur, j'ai ete elevee a Paris; a la restauration du roi
+Charles II, mon pere est revenu en Angleterre pour y mourir
+presque aussitot, pauvre pere! Alors, le roi Charles m'a faite
+duchesse et a complete mon douaire.
+
+-- Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec
+un profond interet.
+
+-- J'ai une soeur, mon ainee de sept ou huit ans, mariee en France
+et deja veuve; elle s'appelle Mme de Belliere.
+
+Raoul fit un mouvement.
+
+-- Vous la connaissez?
+
+-- J'ai entendu prononcer son nom.
+
+-- Elle aime aussi, et ses dernieres lettres m'annoncent qu'elle
+est heureuse, donc elle est aimee. Moi, je vous le disais,
+monsieur de Bragelonne, j'ai la moitie de son ame, mais je n'ai
+point la moitie de son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-
+vous en France?
+
+-- Une jeune fille douce et blanche comme un lis.
+
+-- Mais, si elle vous aime, pourquoi etes-vous triste?
+
+-- On m'a dit qu'elle ne m'aimait plus.
+
+-- Vous ne le croyez pas, j'espere?
+
+-- Celui qui m'ecrit n'a point signe sa lettre.
+
+-- Une denonciation anonyme! Oh! c'est quelque trahison, dit miss
+Graffton.
+
+-- Tenez, dit Raoul en montrant a la jeune fille un billet qu'il
+avait lu cent fois.
+
+Mary Graffton prit le billet et lut:
+
+"Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous
+divertir la-bas avec les belles dames du roi Charles II; car, a la
+Cour du roi Louis XIV, on vous assiege dans le chateau de vos
+amours. Restez donc a jamais a Londres, pauvre vicomte, ou revenez
+vite a Paris."
+
+-- Pas de signature? dit Miss Mary.
+
+-- Non.
+
+-- Donc, n'y croyez pas.
+
+-- Oui; mais voici une seconde lettre.
+
+-- De qui?
+
+-- De M. de Guiche.
+
+-- Oh! c'est autre chose! Et cette lettre vous dit?...
+
+-- Lisez.
+
+"Mon ami, je suis blesse, malade. Revenez, Raoul; revenez!
+
+De Guiche."
+
+-- Et qu'allez-vous faire? demanda la jeune fille avec un
+serrement de coeur.
+
+-- Mon intention, en recevant cette lettre, a ete de prendre a
+l'instant meme conge du roi.
+
+-- Et vous la recutes?...
+
+-- Avant-hier.
+
+-- Elle est datee de Fontainebleau.
+
+-- C'est etrange, n'est-ce pas? la Cour est a Paris. Enfin, je
+fusse parti. Mais, quand je parlai au roi de mon depart, il se mit
+a rire et me dit: "Monsieur l'ambassadeur, d'ou vient que vous
+partez? Est-ce que votre maitre vous rappelle?" Je rougis, je fus
+decontenance car, en effet, le roi m'a envoye ici, et je n'ai
+point recu d'ordre de retour.
+
+Mary fronca un sourcil pensif.
+
+-- Et vous restez? demanda-t-elle.
+
+-- Il le faut, mademoiselle.
+
+-- Et celle que vous aimez?...
+
+-- Eh bien?...
+
+-- Vous ecrit-elle?
+
+-- Jamais.
+
+-- Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas?
+
+-- Au moins, elle ne m'a point ecrit depuis mon depart.
+
+-- Vous ecrivait-elle, auparavant?
+
+-- Quelquefois... Oh! j'espere qu'elle aura eu un empechement.
+
+-- Voici le duc: silence.
+
+En effet, Buckingham reparaissait au bout de l'allee seul et
+souriant; il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.
+
+-- Vous etes-vous entendus? dit-il.
+
+-- Sur quoi? demanda Mary Graffton.
+
+-- Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chere Mary, et rendre
+Raoul moins malheureux?
+
+-- Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.
+
+-- Voila mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise
+devant Monsieur?
+
+Et il souriait.
+
+-- Si vous voulez dire, repondit la jeune fille avec fierte, que
+j'etais disposee a aimer M. de Bragelonne, c'est inutile, car je
+le lui ai dit.
+
+Buckingham reflechit, et sans se decontenancer, comme elle s'y
+attendait:
+
+-- C'est, dit-il, parce que je vous connais un delicat esprit et
+surtout une ame loyale, que je vous laissais avec
+M. de Bragelonne, dont le coeur malade peut se guerir entre les
+mains d'un medecin comme vous.
+
+-- Mais, milord, avant de me parler du coeur de M. de Bragelonne,
+vous me parliez du votre. Voulez-vous donc que je guerisse deux
+coeurs a la fois?
+
+-- Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que
+j'ai bientot cesse une poursuite inutile, reconnaissant que ma
+blessure, a moi, etait incurable.
+
+Mary se recueillit un instant.
+
+-- Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on
+l'aime. Il n'a donc pas besoin d'un medecin tel que moi.
+
+-- M. de Bragelonne, dit Buckingham, est a la veille de faire une
+grave maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l'on soigne
+son coeur.
+
+-- Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul.
+
+-- Non, peu a peu je m'expliquerais; mais, si vous le desirez, je
+puis dire a miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.
+
+-- Milord, vous me mettez a la torture: milord, vous savez quelque
+chose.
+
+-- Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu'un
+coeur malade puisse rencontrer sur son chemin.
+
+-- Milord, je vous ai deja dit que le vicomte de Bragelonne aimait
+ailleurs, fit la jeune fille.
+
+-- Il a tort.
+
+-- Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j'ai
+tort?
+
+-- Oui.
+
+-- Mais qui aime-t-il donc? s'ecria la jeune fille.
+
+-- Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement
+Buckingham, avec ce flegme qu'un Anglais seul puise dans sa tete
+et dans son coeur.
+
+Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles
+prononcees par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la
+paleur du saisissement et le frissonnement de la terreur.
+
+-- Duc, s'ecria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles
+que, sans tarder d'une seconde, j'en vais chercher l'explication a
+Paris.
+
+-- Vous resterez ici, dit Buckingham.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Et comment cela?
+
+-- Parce que vous n'avez pas le droit de partir, et qu'on ne
+quitte pas le service d'un roi pour celui d'une femme, fut-elle
+digne d'etre aimee comme l'est Mary Graffton.
+
+-- Alors instruisez-moi.
+
+-- Je le veux bien. Mais resterez-vous?
+
+-- Oui, si vous me parlez franchement.
+
+Ils en etaient la, et sans doute Buckingham allait dire, non pas
+tout ce qui etait, mais tout ce qu'il savait, lorsqu'un valet de
+pied du roi parut a l'extremite de la terrasse et s'avanca vers le
+cabinet ou etait le roi avec miss Lucy Stewart.
+
+Cet homme precedait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis
+pied a terre il y avait quelques instants a peine.
+
+-- Le courrier de France! le courrier de Madame! s'ecria Raoul
+reconnaissant la livree de la duchesse.
+
+L'homme et le courrier firent prevenir le roi tandis que le duc et
+miss Graffton echangeaient un regard d'intelligence.
+
+-- Voulez-vous donc que je pleure?
+
+-- Non, mais je voudrais vous voir un peu plus melancolique.
+
+-- Merci Dieu! ma belle, je l'ai ete assez longtemps: quatorze ans
+d'exil, de pauvrete, de misere; il me semblait que c'etait une
+dette payee; et puis la melancolie enlaidit.
+
+-- Non pas, voyez plutot le jeune Francais.
+
+-- Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles
+en deviendront toutes folles les unes apres les autres;
+d'ailleurs, lui, il a raison d'etre melancolique.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Ah bien! il faut que je vous livre les secrets d'Etat.
+
+-- Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous etiez
+pret a faire tout ce que je voudrais.
+
+-- Eh bien! il s'ennuie dans ce pays, la! Etes-vous contente?
+
+-- Il s'ennuie?
+
+-- Oui, preuve qu'il est un niais.
+
+-- Comment, un niais?
+
+-- Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d'aimer miss
+Mary Graffton, et il s'ennuie!
+
+-- Bon! il parait que, si vous n'etiez pas aime de miss Lucy
+Stewart, vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary
+Graffton?
+
+-- Je ne dis pas cela: d'abord, vous savez bien que Mary Graffton
+ne m'aime pas; or, on ne se console d'un amour perdu que par un
+amour trouve. Mais, encore une fois, ce n'est pas de moi qu'il est
+question, c'est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle
+qu'il laisse derriere lui est une Helene, une Helene avant Peris,
+bien entendu.
+
+-- Mais il laisse donc quelqu'un, ce gentilhomme?
+
+-- C'est-a-dire qu'on le laisse.
+
+
+Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame
+
+
+Charles II etait en train de prouver ou d'essayer de prouver a
+miss Stewart qu'il ne s'occupait que d'elle; en consequence, il
+lui promettait un amour pareil a celui que son aieul Henri IV
+avait eu pour Gabrielle.
+
+Malheureusement pour Charles II, il etait tombe sur un mauvais
+jour, sur un jour ou miss Stewart s'etait mis en tete de le rendre
+jaloux.
+
+Aussi, a cette promesse, au lieu de s'attendrir comme l'esperait
+Charles II, se mit-elle a eclater de rire.
+
+-- Oh! Sire, Sire, s'ecria-t-elle tout en riant, si j'avais le
+malheur de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-
+il facile de voir que vous mentez.
+
+-- Ecoutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de
+Raphael; vous savez si j'y tiens; le monde me les envie, vous
+savez encore cela: mon pere les fit acheter par Van Dyck. Voulez-
+vous que je les fasse porter aujourd'hui meme chez vous?
+
+-- Oh! non, repondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, Sire, je
+suis trop a l'etroit pour loger de pareils hotes.
+
+-- Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.
+
+-- Soyez moins genereux, Sire, et aimez plus longtemps, voila tout
+ce que je vous demande.
+
+-- Je vous aimerai toujours; n'est-ce pas assez?
+
+-- Vous riez, Sire.
+
+-- Pauvre garcon! Au fait, tant pis!
+
+-- Comment, tant pis!
+
+-- Oui, pourquoi s'en va-t-il?
+
+-- Croyez-vous que ce soit de son gre qu'il s'en aille?
+
+-- Il est donc force?
+
+-- Par ordre, ma chere Stewart, il a quitte Paris par ordre.
+
+-- Et par quel ordre?
+
+-- Devinez.
+
+-- Du roi?
+
+-- Juste.
+
+-- Ah! vous m'ouvrez les yeux.
+
+-- N'en dites rien, au moins.
+
+-- Vous savez bien que, pour la discretion, je vaux un homme.
+Ainsi le roi le renvoie?
+
+-- Oui.
+
+-- Et, pendant son absence, il lui prend sa maitresse.
+
+-- Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier
+le roi, il se lamente!
+
+-- Remercier le roi de ce qu'il lui enleve sa maitresse? Ah ca!
+mais ce n'est pas galant le moins du monde, pour les femmes en
+general et pour les maitresses en particulier, ce que vous dites
+la, Sire.
+
+-- Mais comprenez donc, parbleu! Si celle que le roi lui enleve
+etait une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son
+avis, et je ne le trouverais meme pas assez desespere; mais c'est
+une petite fille maigre et boiteuse... Au diable soit de la
+fidelite! comme on dit en France. Refuser celle qui est riche pour
+celle qui est pauvre, celle qui l'aime pour celle qui le trompe,
+a-t-on jamais vu cela?
+
+-- Croyez-vous que Mary ait serieusement envie de plaire au
+vicomte, Sire?
+
+-- Oui, je le crois.
+
+-- Eh bien! le vicomte s'habituera a l'Angleterre. Mary a bonne
+tete, et, quand elle veut, elle veut bien.
+
+-- Ma chere miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s'acclimate
+a notre pays: il n'y a pas longtemps, avant-hier encore, il m'est
+venu demander la permission de le quitter.
+
+-- Et vous la lui avez refusee?
+
+-- Je le crois bien! le roi mon frere a trop a coeur qu'il soit
+absent, et, quant a moi, j'y mets de l'amour-propre: il ne sera
+pas dit que j'aurai tendu a ce _youngman_ le plus noble et le plus
+doux appat de l'Angleterre...
+
+-- Vous etes galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante
+moue.
+
+-- Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-la est un
+appat royal, et, puisque je m'y suis pris, un autre, j'espere, ne
+s'y prendra point; je dis donc, enfin, que je n'aurai pas fait
+inutilement les doux yeux a ce jeune homme; il restera chez nous,
+il se mariera chez nous, ou, Dieu me damne!...
+
+-- Et j'espere bien qu'une fois marie, au lieu d'en vouloir a
+Votre Majeste, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde
+s'empresse a lui plaire, jusqu'a M. de Buckingham qui, chose
+incroyable, s'efface devant lui.
+
+-- Et jusqu'a miss Stewart, qui l'appelle un charmant cavalier.
+
+-- Ecoutez, Sire, vous m'avez assez vante miss Graffton, passez-
+moi a mon tour un peu de Bragelonne. Mais, a propos, Sire, vous
+etes depuis quelque temps d'une bonte qui me surprend; vous songez
+aux absents, vous pardonnez les offenses, vous etes presque
+parfait. D'ou vient?...
+
+Charles II se mit a rire.
+
+-- C'est parce que vous vous laissez aimer, dit-il.
+
+-- Oh! il doit y avoir une autre raison.
+
+-- Dame! j'oblige mon frere Louis XIV.
+
+-- Donnez-m'en une autre encore.
+
+-- Eh bien! le vrai motif, c'est que Buckingham m'a recommande ce
+jeune homme, et m'a dit: "Sire, je commence par renoncer, en
+faveur du vicomte de Bragelonne, a miss Graffton; faites comme
+moi."
+
+-- Oh! c'est un digne gentilhomme, en verite, que le duc.
+
+-- Allons, bien; echauffez-vous maintenant la tete pour
+Buckingham. Il parait que vous voulez me faire damner aujourd'hui.
+
+En ce moment, on gratta a la porte.
+
+-- Qui se permet de nous deranger? s'ecria Charles avec
+impatience.
+
+-- En verite, Sire, dit Stewart, voila un _qui se permet_ de la
+plus supreme fatuite, et, pour vous en punir...
+
+Elle alla elle-meme ouvrir la porte.
+
+-- Ah! c'est un messager de France, dit miss Stewart.
+
+-- Un messager de France! s'ecria Charles; de ma soeur peut-etre?
+
+-- Oui, Sire, dit l'huissier, et messager extraordinaire.
+
+-- Entrez, entrez, dit Charles.
+
+Le courrier entra.
+
+-- Vous avez une lettre de Mme la duchesse d'Orleans? demanda le
+roi.
+
+-- Oui, Sire, repondit le courrier, et tellement pressee, que j'ai
+mis vingt-six heures seulement pour l'apporter a Votre Majeste, et
+encore ai-je perdu trois quarts d'heure a Calais.
+
+-- On reconnaitra ce zele, dit le roi.
+
+Et il ouvrit la lettre.
+
+Puis, se prenant a rire aux eclats:
+
+-- En verite, s'ecria-t-il, je n'y comprends plus rien.
+
+Et il relut la lettre une seconde fois.
+
+Miss Stewart affectait un maintien plein de reserve, et contenait
+son ardente curiosite.
+
+-- Francis, dit le roi a son valet, que l'on fasse rafraichir et
+coucher ce brave garcon, et que, demain, en se reveillant, il
+trouve a son chevet un petit sac de cinquante louis.
+
+-- Sire!
+
+-- Va, mon ami, va! Ma soeur avait bien raison de te recommander
+la diligence; c'est presse.
+
+Et il se remit a rire plus fort que jamais.
+
+Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-meme ne
+savaient quelle contenance garder.
+
+-- Ah! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je
+pense que tu as creve... combien de chevaux?
+
+-- Deux.
+
+-- Deux chevaux pour apporter cette nouvelle! C'est bien; va, mon
+ami, va.
+
+Le courrier sortit avec le valet de chambre.
+
+Charles II alla a la fenetre qu'il ouvrit, et, se penchant au-
+dehors:
+
+-- Duc! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez!
+
+Le duc se hata d'accourir; mais, arrive au seuil de la porte, et
+apercevant miss Stewart, il hesita a entrer.
+
+-- Viens donc, et ferme la porte, duc.
+
+Le duc obeit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s'approcha
+en souriant.
+
+-- Eh bien! mon cher duc, ou en es-tu avec ton Francais?
+
+-- Mais j'en suis, de son cote, au plus pur desespoir, Sire.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce que cette adorable miss Graffton veut l'epouser, et qu'il
+ne veut pas.
+
+-- Mais ce Francais n'est donc qu'un beotien! s'ecria miss
+Stewart; qu'il dise _oui_, ou qu'il dise _non_, et que cela
+finisse.
+
+-- Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez
+savoir, madame, que M. de Bragelonne aime ailleurs.
+
+-- Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de
+plus simple; qu'il dise non.
+
+-- Oh! c'est que je lui ai prouve qu'il avait tort de ne pas dire
+oui!
+
+-- Tu lui as donc avoue que sa La Valliere le trompait?
+
+-- Ma foi! oui, tout net.
+
+-- Et qu'a-t-il fait?
+
+-- Il a fait un bond comme pour franchir le detroit.
+
+-- Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose: c'est ma foi!
+bien heureux.
+
+-- Mais, continua Buckingham, je l'ai arrete: je l'ai mis aux
+prises avec miss Mary, et j'espere bien que, maintenant, il ne
+partira point, comme il en avait manifeste l'intention.
+
+-- Il manifestait l'intention de partir? s'ecria le roi.
+
+-- Un instant, j'ai doute qu'aucune puissance humaine fut capable
+de l'arreter; mais les yeux de miss Mary sont braques sur lui: il
+restera.
+
+-- Eh bien! voila ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en
+eclatant de rire; ce malheureux est predestine.
+
+-- Predestine a quoi?
+
+-- A etre trompe, ce qui n'est rien; mais a le voir, ce qui est
+beaucoup.
+
+-- A distance, et avec l'aide de miss Graffton, le coup sera pare.
+
+-- Eh bien! pas du tout; il n'y aura ni distance, ni aide de miss
+Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure.
+
+Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.
+
+-- Mais, Sire, Votre Majeste sait bien que c'est impossible, dit
+le duc.
+
+-- C'est-a-dire, mon cher Buckingham, qu'il est impossible,
+maintenant, que le contraire arrive.
+
+-- Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion.
+
+-- Je le veux bien, Villiers.
+
+-- Et que sa colere est terrible.
+
+-- Je ne dis pas non, cher ami.
+
+-- S'il voit son malheur de pres, tant pis pour l'auteur de son
+malheur.
+
+-- Soit; mais que veux-tu que j'y fasse?
+
+-- Fut-ce le roi, s'ecria Buckingham, je ne repondrais pas de lui!
+
+-- Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles
+tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez
+lui a Blois. Il a M. d'Artagnan. Peste! voila un gardien! Je
+m'accommoderais, vois-tu de vingt coleres comme celles de ton
+Bragelonne, si j'avais quatre gardiens comme M. d'Artagnan.
+
+-- Oh! mais que Votre Majeste, qui est si bonne, reflechisse, dit
+Buckingham.
+
+-- Tiens, dit Charles II en presentant la lettre au duc, lis, et
+reponds toi meme. A ma place, que ferais-tu?
+
+Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en
+tremblant d'emotion:
+
+"Pour vous, pour moi, pour l'honneur et le salut de tous, renvoyez
+immediatement en France M. de Bragelonne.
+
+"Votre soeur devouee,
+
+"Henriette."
+
+-- Qu'en dis-tu, Villiers?
+
+-- Ma foi! Sire, je n'en dis rien, repondit le duc stupefait.
+
+-- Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me
+conseillerais de ne pas obeir a ma soeur quand elle me parle avec
+cette insistance?
+
+-- Oh! non, non, Sire, et cependant...
+
+-- Tu n'as pas lu le _post-scriptum, _Villiers; il est sous le
+pli, et m'avait echappe d'abord a moi-meme: lis.
+
+Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne.
+
+"Mille souvenirs a ceux qui m'aiment."
+
+Le front palissant du duc s'abaissa vers la terre; la feuille
+trembla dans ses doigts, comme si le papier se fut change en un
+plomb epais.
+
+Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait
+muet:
+
+-- Qu'il suive donc sa destinee, comme nous la notre, continua le
+roi; chacun souffre sa passion en ce monde: j'ai eu la mienne,
+j'ai eu celle des miens, j'ai porte double croix. Au diable les
+soucis, maintenant! Va, Villiers, va me querir ce gentilhomme.
+
+Le duc ouvrit la porte treillissee du cabinet, et, montrant au roi
+Raoul et Mary qui marchaient a cote l'un de l'autre:
+
+-- Oh! Sire, dit-il, quelle cruaute pour cette pauvre miss
+Graffton!
+
+-- Allons, allons, appelle, dit Charles II en froncant ses
+sourcils noirs; tout le monde est donc sentimental ici? Bon: voila
+miss Stewart qui s'essuie les yeux, a present. Maudit Francais,
+va!
+
+Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton,
+il l'amena devant le cabinet du roi.
+
+-- Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous
+pas, avant-hier, la permission de retourner a Paris?
+
+-- Oui, Sire, repondit Raoul, que ce debut etourdit tout d'abord.
+
+-- Eh bien! mon cher vicomte, j'avais refuse, je crois?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et vous m'en avez voulu?
+
+-- Non, Sire; car Votre Majeste refusait, certainement, pour
+d'excellents motifs; Votre Majeste est trop sage et trop bonne
+pour ne pas bien faire tout ce qu'elle fait.
+
+-- Je vous alleguai, je crois, cette raison, que le roi de France
+ne vous avait pas rappele?
+
+-- Oui, Sire, vous m'avez, en effet, repondu cela.
+
+-- Eh bien! j'ai reflechi, monsieur de Bragelonne; si le roi, en
+effet, ne vous a pas fixe le retour, il m'a recommande de vous
+rendre agreable le sejour de l'Angleterre; or, puisque vous me
+demandiez a partir, c'est que le sejour de l'Angleterre ne vous
+etait pas agreable?
+
+-- Je n'ai pas dit cela, Sire.
+
+-- Non; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, qu'un
+autre sejour vous serait plus agreable que celui-ci.
+
+En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle
+de laquelle miss Graffton etait appuyee pale et defaite.
+
+Son autre bras etait pose sur le bras de Buckingham.
+
+-- Vous ne repondez pas, poursuivit Charles; le proverbe francais
+est positif: "Qui ne dit mot consent." Eh bien! monsieur de
+Bragelonne, je me vois en mesure de vous satisfaire; vous pouvez,
+quand vous voudrez, partir pour la France, je vous y autorise.
+
+-- Sire!... s'ecria Raoul.
+
+-- Oh! murmura Mary en etreignant le bras de Buckingham.
+
+-- Vous pouvez etre ce soir a Douvres, continua le roi; la maree
+monte a deux heures du matin.
+
+Raoul, stupefait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu
+entre le remerciement et l'excuse.
+
+-- Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous
+souhaite toutes sortes de prosperites, dit le roi en se levant;
+vous me ferez le plaisir de garder, en souvenir de moi, ce
+diamant, que je destinais a une corbeille de noces.
+
+Miss Graffton semblait pres de defaillir.
+
+Raoul recut le diamant; en le recevant, il sentait ses genoux
+trembler.
+
+Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments a
+miss Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu.
+
+Le roi profita de ce moment pour disparaitre.
+
+Raoul trouva le duc occupe a relever le courage de miss Graffton.
+
+-- Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie,
+murmurait Buckingham.
+
+-- Je lui dis de partir, repondit miss Graffton en se ranimant; je
+ne suis pas de ces femmes qui ont plus d'orgueil que de coeur; si
+on l'aime en France, qu'il retourne en France, et qu'il me
+benisse, moi qui lui aurai conseille d'aller trouver son bonheur.
+Si, au contraire, on ne l'aime plus, qu'il revienne, je l'aimerai
+encore, et son infortune ne l'aura point amoindri a mes yeux. Il y
+a dans les armes de ma maison ce que Dieu a grave dans mon coeur:
+_Habenti parum, egenti cuncta. _"Aux riches peu, aux pauvres
+tout."
+
+-- Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez la-bas
+l'equivalent de ce que vous laissez ici.
+
+-- Je crois ou du moins j'espere, dit Raoul d'un air sombre, que
+ce que j'aime est digne de moi; mais, s'il est vrai que j'ai un
+indigne amour, comme vous avez essaye de me le faire entendre,
+monsieur le duc, je l'arracherai de mon coeur, dusse-je arracher
+mon coeur avec l'amour.
+
+Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression
+d'indefinissable pitie.
+
+Raoul sourit tristement.
+
+-- Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne etait
+destine a vous, laissez-moi vous l'offrir; si je me marie en
+France, vous me le renverrez; si je ne me marie pas, gardez-le.
+
+Et, saluant, il s'eloigna.
+
+"Que veut-il dire?" pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait
+respectueusement la main glacee de miss Mary.
+
+Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle.
+
+-- Si c'etait une bague de fiancailles, dit-elle, je ne
+l'accepterais point.
+
+-- Vous lui offrez cependant de revenir a vous.
+
+-- Oh! duc, s'ecria la jeune fille avec des sanglots, une femme
+comme moi n'est jamais prise pour consolation par un homme comme
+lui.
+
+-- Alors, vous pensez qu'il ne reviendra pas.
+
+-- Jamais, dit miss Graffton d'une voix etranglee.
+
+-- Eh bien! je vous dis, moi, qu'il trouvera la-bas son bonheur
+detruit, sa fiancee perdue... son honneur meme entame... Que lui
+restera-t-il donc qui vaille votre amour? oh! dites, Mary, vous
+qui vous connaissez vous meme!
+
+Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et,
+tandis que Raoul fuyait dans l'allee des tilleuls avec une
+rapidite vertigineuse, elle chanta d'une voix mourante ces vers de
+_Romeo et Juliette_:
+
+_Il faut partir et vivre, _
+_Ou rester et mourir._
+
+Lorsqu'elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss
+Graffton rentra chez elle, plus pale et plus silencieuse qu'une
+ombre.
+
+Buckingham profita du courrier qui etait venu apporter la lettre
+au roi pour ecrire a Madame et au comte de Guiche.
+
+Le roi avait parle juste. A deux heures du matin, la maree etait
+haute, et Raoul s'embarquait pour la France.
+
+
+Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
+
+
+Le roi surveillait ce portrait de La Valliere avec un soin qui
+venait autant du desir de la voir ressemblante que du dessein de
+faire durer ce portrait longtemps.
+
+Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre l'achevement d'un
+plan ou le resultat d'une teinte, et conseiller au peintre
+diverses modifications auxquelles celui-ci consentait avec une
+felicite respectueuse.
+
+Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un
+peu tarde, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait
+voir, et personne ne les voyait, ces silences pleins d'expression,
+qui unissaient dans un soupir deux ames fort disposees a se
+comprendre et fort desireuses du calme et de la meditation.
+
+Alors les minutes s'ecoulaient comme par magie. Le roi se
+rapprochait de sa maitresse et venait la bruler du feu de son
+regard, du contact de son haleine.
+
+Un bruit se faisait-il entendre dans l'antichambre, le peintre
+arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s'excusant, le roi se
+mettait a parler, La Valliere a lui repondre precipitamment, et
+leurs yeux disaient a Saint-Aignan que, pendant son absence, ils
+avaient vecu un siecle.
+
+En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su
+donner au roi l'appetit dans l'abondance et le desir dans la
+certitude de la possession.
+
+Ce que La Valliere redoutait n'arriva pas.
+
+Nul ne devina que, dans la journee, elle sortait deux ou trois
+heures de chez elle. Elle feignait une sante irreguliere. Ceux qui
+se presentaient chez elle frappaient avant d'entrer. Malicorne,
+l'homme des inventions ingenieuses, avait imagine un mecanisme
+acoustique par lequel La Valliere, dans l'appartement de Saint-
+Aignan, etait prevenue des visites que l'on venait faire dans la
+chambre qu'elle habitait ordinairement.
+
+Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait
+chez elle, deroutant par une apparition tardive peut-etre, mais
+qui combattait victorieusement neanmoins tous les soupcons des
+sceptiques les plus acharnes.
+
+Malicorne avait demande a Saint-Aignan des nouvelles du lendemain.
+Saint-Aignan avait ete force d'avouer que ce quart d'heure de
+liberte donnait au roi une humeur des plus joyeuses.
+
+-- Il faudra doubler la dose, repliqua Malicorne, mais
+insensiblement; attendez qu'on le desire.
+
+On le desira si bien, qu'un soir, le quatrieme jour, au moment ou
+le peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan fut rentre, Saint-
+Aignan entra et vit sur le visage de La Valliere une ombre de
+contrariete qu'elle n'avait pu dissimuler. Le roi fut moins
+secret, il temoigna son depit par un mouvement d'epaules tres
+significatif. La Valliere rougit, alors.
+
+"Bon! s'ecria Saint-Aignan dans sa pensee, M. Malicorne sera
+enchante ce soir."
+
+En effet, Malicorne fut enchante le soir.
+
+-- Il est bien evident, dit-il au comte, que Mlle de La Valliere
+esperait que vous tarderiez au moins de dix minutes.
+
+-- Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.
+
+-- Vous seriez un mauvais serviteur du roi, repliqua celui-ci, si
+vous refusiez cette demi-heure de satisfaction a Sa Majeste.
+
+-- Mais le peintre? objecta Saint-Aignan.
+
+-- Je m'en charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre
+conseil des visages et des circonstances; ce sont mes operations
+de magie, a moi, et, quand les sorciers prennent avec l'astrolabe
+la hauteur du soleil, de la lune et de leurs constellations, moi,
+je me contente de regarder si les yeux sont cercles de noir, ou si
+la bouche decrit l'arc convexe ou l'arc concave.
+
+-- Observez donc!
+
+-- N'ayez pas peur.
+
+Et le ruse Malicorne eut tout le loisir d'observer.
+
+Car, le soir meme, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit
+une si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La
+Valliere avec des yeux si fort mourants, que Malicorne dit a
+Montalais, le soir:
+
+-- A demain!
+
+Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des
+Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la seance a deux
+jours.
+
+Saint-Aignan n'etait pas chez lui, quand La Valliere, deja
+familiarisee avec l'etage inferieur, leva le parquet et descendit.
+
+Le roi, comme d'habitude, l'attendait sur l'escalier, et tenait un
+bouquet a la main; en la voyant, il la prit dans ses bras.
+
+La Valliere, tout emue, regarda autour d'elle, et, ne voyant que
+le roi, ne se plaignit pas. Ils s'assirent.
+
+Louis, couche pres des coussins sur lesquels elle reposait, et la
+tete inclinee sur les genoux de sa maitresse, place la comme dans
+un asile d'ou l'on ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme
+si le moment fut venu ou rien ne pouvait plus s'interposer entre
+ces deux ames, elle, de son cote, se mit a le devorer du regard.
+
+Alors, de ses yeux si doux, si purs, se degageait une flamme
+toujours jaillissante dont les rayons allaient chercher le coeur
+de son royal amant pour le rechauffer d'abord et le devorer
+ensuite.
+
+Embrase par le contact des genoux tremblants, fremissant de
+bonheur lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le
+roi s'engourdissait dans cette felicite, et s'attendait toujours a
+voir entrer le peintre ou de Saint Aignan.
+
+Dans cette prevision douloureuse, il s'efforcait parfois de fuir
+la seduction qui s'infiltrait dans ses veines, il appelait le
+sommeil du coeur et des sens, il repoussait la realite toute
+prete, pour courir apres l'ombre.
+
+Mais la porte ne s'ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le
+peintre; mais les tapisseries ne frissonnerent meme point. Un
+silence de mystere et de volupte engourdit jusqu'aux oiseaux dans
+leur cage doree.
+
+Le roi, vaincu, retourna sa tete et colla sa bouche brulante dans
+les deux mains reunies de La Valliere; elle perdit la raison, et
+serra sur les levres de son amant ses deux mains convulsives.
+
+Louis se roula chancelant a genoux, et, comme La Valliere n'avait
+pas derange sa tete, le front du roi se trouva au niveau des
+levres de la jeune femme, qui, dans son extase, effleura d'un
+furtif et mourant baiser les cheveux parfumes qui lui caressaient
+les joues.
+
+Le roi la saisit dans ses bras, et, sans qu'elle resistat, ils
+echangerent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change l'amour
+en un delire.
+
+Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentrerent ce jour-la.
+
+Une sorte d'ivresse pesante et douce, qui rafraichit les sens et
+laisse circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines,
+ce sommeil impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba,
+pareille a un nuage, entre la vie passee et la vie a venir des
+deux amants.
+
+Au sein de ce sommeil plein de reves, un bruit continu a l'etage
+superieur inquieta d'abord La Valliere, mais sans la reveiller
+tout a fait.
+
+Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait
+comprendre, comme il rappelait la realite a la jeune femme ivre de
+l'illusion, elle se releva tout effaree, belle de son desordre, en
+disant:
+
+-- Quelqu'un m'attend la-haut. Louis! Louis, n'entendez-vous pas?
+
+-- Eh! n'etes-vous pas celle que j'attends? dit le roi avec
+tendresse. Que les autres desormais vous attendent.
+
+Mais elle, secouant doucement la tete:
+
+-- Bonheur cache!... dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir
+cache... Mon orgueil doit se taire comme mon coeur.
+
+Le bruit recommenca.
+
+-- J'entends la voix de Montalais, dit-elle.
+
+Et elle monta precipitamment l'escalier.
+
+Le roi montait avec elle, ne pouvant se decider a la quitter et
+couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.
+
+-- Oui, oui, repeta La Valliere, la moitie du corps deja passe a
+travers la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle; il faut
+qu'il soit arrive quelque chose d'important.
+
+-- Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite.
+
+-- Oh! pas aujourd'hui. Adieu! adieu!
+
+Et elle s'abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis
+elle s'echappa.
+
+Montalais attendait en effet, tout agitee, toute pale.
+
+-- Vite, vite, dit-elle, il monte.
+
+-- Qui cela? qui est-ce qui monte?
+
+-- Lui! Je l'avais bien prevu.
+
+-- Mais qui donc, lui? tu me fais mourir!
+
+-- Raoul, murmura Montalais.
+
+-- Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degres du
+grand escalier.
+
+La Valliere poussa un cri terrible et se renversa en arriere.
+
+-- Me voici, me voici, chere Louise, dit Raoul en accourant. Oh!
+je savais bien, moi, que vous m'aimiez toujours.
+
+La Valliere fit un geste d'effroi, un autre geste de malediction;
+elle s'efforca de parler et ne put articuler qu'une seule parole:
+
+-- Non, non! dit-elle.
+
+Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant:
+
+-- Ne m'approchez pas!
+
+Montalais fit signe a Raoul, qui, petrifie sur le seuil, ne
+chercha pas meme a faire un pas de plus dans la chambre.
+
+Puis jetant les yeux du cote du paravent:
+
+-- Oh! dit-elle, l'imprudente! la trappe n'est pas meme fermee!
+
+Et elle s'avanca vers l'angle de la chambre pour refermer d'abord
+le paravent, et puis, derriere le paravent, la trappe.
+
+Mais de cette trappe s'elanca le roi, qui avait entendu le cri de
+La Valliere et qui venait a son secours.
+
+Il s'agenouilla devant elle en accablant de questions Montalais
+qui commencait a perdre la tete.
+
+Mais, au moment ou le roi tombait a genoux, on entendit un cri de
+douleur sur le carre et le bruit d'un pas dans le corridor. Le roi
+voulut courir pour voir qui avait pousse ce cri, pour reconnaitre
+qui faisait ce bruit de pas.
+
+Montalais chercha a le retenir, mais ce fut vainement.
+
+Le roi, quittant La Valliere, alla vers la porte; mais Raoul etait
+deja loin, de sorte que le roi ne vit qu'une espece d'ombre
+tournant l'angle du corridor.
+
+
+Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis
+
+
+Tandis que chacun pensait a ses affaires a la Cour, un homme se
+rendait mysterieusement derriere la place de Greve, dans une
+maison qui nous est deja connue pour l'avoir vue assiegee, un jour
+d'emeute, par d'Artagnan.
+
+Cette maison avait sa principale entree par la place Baudoyer.
+
+Assez grande, entouree de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean
+par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des
+regards curieux, elle etait renfermee dans ce triple rempart de
+pierres, de bruit et de verdure, comme une momie parfumee dans sa
+triple boite.
+
+L'homme dont nous parlons marchait d'un pas assure, bien qu'il ne
+fut pas de la premiere jeunesse. A voir son manteau couleur de
+muraille et sa longue epee, qui relevait ce manteau, nul n'eut pu
+reconnaitre le chercheur d'aventurer; et si l'on eut bien consulte
+ce croc de moustaches releve, cette peau fine et lisse qui
+apparaissait sous le sombrero, comment ne pas croire que les
+aventures dussent etre galantes?
+
+En effet, a peine le cavalier fut-il entre dans la maison que huit
+heures sonnerent a Saint-Gervais.
+
+Et, dix minutes apres, une dame, suivie d'un laquais arme, vint
+frapper a la meme porte, qu'une vieille suivante lui ouvrit
+aussitot.
+
+Cette dame leva son voile en entrant. Ce n'etait plus une beaute,
+mais c'etait encore une femme; elle n'etait plus jeune; mais elle
+etait encore alerte et d'une belle prestance. Elle dissimulait,
+sous une toilette riche et de bon gout, un age que Ninon de
+Lenclos seule affronta en souriant.
+
+A peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous
+n'avons fait qu'esquisser les traits, vint a elle en lui tendant
+la main.
+
+-- Chere duchesse, dit-il. Bonjour.
+
+-- Bonjour, mon cher Aramis, repliqua la duchesse.
+
+Il la conduisit a un salon elegamment meuble, dont les fenetres
+hautes s'empourpraient des derniers feux du jour tamises par les
+cimes noires de quelques sapins.
+
+Tous deux s'assirent cote a cote.
+
+Ils n'eurent ni l'un ni l'autre la pensee de demander de la
+lumiere, et s'ensevelirent ainsi dans l'ombre comme ils eussent
+voulu s'ensevelir mutuellement dans l'oubli.
+
+-- Chevalier, dit la duchesse, vous ne m'avez plus donne signe
+d'existence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et j'avoue que
+votre presence, le jour de la mort du franciscain, j'avoue que
+votre initiation a certains secrets, m'ont donne le plus vif
+etonnement que j'aie eu de ma vie.
+
+-- Je puis vous expliquer ma presence, je puis vous expliquer mon
+initiation, dit Aramis.
+
+-- Mais, avant tout, repliqua vivement la duchesse, parlons un peu
+de nous. Voila longtemps que nous sommes de bons amis.
+
+-- Oui, madame, et, s'il plait a Dieu, nous le serons, sinon
+longtemps, du moins toujours.
+
+-- Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un temoignage.
+
+-- Nous n'avons plus a present, madame la duchesse, les memes
+interets qu'autrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans
+cette penombre, car on n'y pouvait deviner que son sourire fut
+moins agreable et moins frais qu'autrefois.
+
+-- Aujourd'hui, chevalier, nous avons d'autres interets. Chaque
+age apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourd'hui,
+en causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler,
+causons; voulez-vous?
+
+-- Duchesse, a vos ordres. Ah! pardon, comment avez-vous donc
+retrouve mon adresse? Et pourquoi?
+
+-- Pourquoi? Je vous l'ai dit. La curiosite. Je voulais savoir ce
+que vous etes a ce franciscain, avec lequel j'avais affaire, et
+qui est mort si etrangement. Vous savez qu'a notre entrevue a
+Fontainebleau, dans ce cimetiere, au pied de cette tombe,
+recemment fermee, nous fumes emus l'un et l'autre au point de ne
+nous rien confier l'un a l'autre.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Eh bien! je ne vous eus pas plutot quitte, que je me repentis.
+J'ai toujours ete avide de m'instruire, vous savez que
+Mme de Longueville est un peu comme moi, n'est-ce pas?
+
+-- Je ne sais, dit Aramis discretement.
+
+-- Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous n'avions
+rien dit dans ce cimetiere, ni vous de ce que vous etiez a ce
+franciscain dont vous avez surveille l'inhumation, ni moi de ce
+que je lui etais. Aussi, tout cela m'a paru indigne de deux bons
+amis comme nous, et j'ai cherche l'occasion de me rapprocher de
+vous pour vous donner la preuve que je vous suis acquise, et que
+Marie Michon, la pauvre morte, a laisse sur terre une ombre pleine
+de memoire.
+
+Aramis s'inclina sur la main de la duchesse et y deposa un galant
+baiser.
+
+-- Vous avez du avoir quelque peine a me retrouver, dit-il.
+
+-- Oui, fit-elle, contrariee d'etre ramenee a ce que voulait
+savoir Aramis; mais je vous savais ami de M. Fouquet, j'ai cherche
+pres de M. Fouquet.
+
+-- Ami? oh! s'ecria le chevalier, vous dites trop, madame. Un
+pauvre pretre favorise par ce genereux protecteur, un coeur plein
+de reconnaissance et de fidelite, voila tout ce que je suis a
+M. Fouquet.
+
+-- Il vous a fait eveque?
+
+-- Oui, duchesse.
+
+-- Mais, beau mousquetaire, c'est votre retraite.
+
+"Comme a toi l'intrigue politique", pensa Aramis.
+
+-- Or, ajouta-t-il, vous vous enquites aupres de M. Fouquet?
+
+-- Facilement. Vous aviez ete a Fontainebleau avec lui, vous aviez
+fait un petit voyage a votre diocese, qui est Belle-Ile-en-Mer, je
+crois?
+
+-- Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon diocese est Vannes.
+
+-- C'est ce que je voulais dire. Je croyais seulement que Belle-
+Ile-en-Mer...
+
+-- Est une maison a M. Fouquet, voila tout.
+
+-- Ah! c'est qu'on m'avait dit que Belle-Ile-en-Mer etait
+fortifiee or, je vous sais homme de guerre, mon ami.
+
+-- J'ai tout desappris depuis que je suis d'Eglise, dit Aramis
+pique.
+
+-- Il suffit... J'ai donc su que vous etiez revenu de Vannes, et
+j'ai envoye chez un ami, M. le comte de La Fere.
+
+-- Ah! fit Aramis.
+
+-- Celui-la est discret: il m'a fait repondre qu'il ignorait votre
+adresse.
+
+"Toujours Athos, pensa l'eveque: ce qui est bon est toujours bon."
+
+-- Alors... vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la
+reine mere a toujours contre moi quelque chose.
+
+-- Mais oui, et je m'en etonne.
+
+-- Oh! cela tient a toutes sortes de raisons. Mais passons... Je
+suis forcee de me cacher; j'ai donc, par bonheur, rencontre
+M. d'Artagnan, un de vos anciens amis, n'est-ce pas?
+
+-- Un de mes amis presents, duchesse.
+
+Il m'a renseignee, lui; il m'a envoyee a M. de Baisemeaux, le
+gouverneur de la Bastille.
+
+Aramis frissonna, et ses yeux degagerent dans l'ombre une flamme
+qu'il ne put cacher a sa clairvoyante amie.
+
+-- M. de Baisemeaux! dit-il; et pourquoi d'Artagnan vous envoya-t-
+il a M. de Baisemeaux?
+
+-- Ah! je ne sais.
+
+-- Que veut dire ceci? dit l'eveque en resumant ses forces
+intellectuelles pour soutenir dignement le combat.
+
+-- M. de Baisemeaux etait votre oblige, m'a dit d'Artagnan.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Et l'on sait toujours l'adresse d'un creancier comme celle d'un
+debiteur.
+
+-- C'est encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indique?
+
+-- Saint-Mande, ou je vous ai fait tenir une lettre.
+
+-- Que voici, et qui m'est precieuse, dit Aramis, puisque je lui
+dois le plaisir de vous voir.
+
+La duchesse, satisfaite d'avoir ainsi effleure sans malheur toutes
+les difficultes de cette exposition delicate, respira.
+
+Aramis ne respira pas.
+
+-- Nous en etions, dit-il, a votre visite a Baisemeaux?
+
+-- Non, dit-elle en riant, plus loin.
+
+-- Alors, c'est a votre rancune contre la reine mere?
+
+-- Plus loin encore, reprit-elle, plus loin; nous en sommes aux
+rapports... C'est simple, reprit la duchesse en prenant son parti.
+Vous savez que je vis avec M. de Laicques?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Un quasi-epoux?
+
+-- On le dit.
+
+-- A Bruxelles?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous savez que mes enfants m'ont ruinee et depouillee?
+
+-- Ah! quelle misere, duchesse!
+
+-- C'est affreux! il a fallu que je m'ingeniasse a vivre, et
+surtout a ne point vegeter.
+
+-- Cela se concoit.
+
+-- J'avais des haines a exploiter, des amities a servir; je
+n'avais plus de credit, plus de protecteurs.
+
+-- Vous qui avez protege tant de gens, dit suavement Aramis.
+
+-- C'est toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le
+roi d'Espagne.
+
+-- Ah!
+
+-- Qui venait de nommer un general des jesuites, comme c'est
+l'usage.
+
+-- Ah! c'est l'usage?
+
+-- Vous l'ignoriez?
+
+-- Pardon, j'etais distrait.
+
+-- En effet, vous devez savoir cela, vous qui etiez en si bonne
+intimite avec le franciscain.
+
+-- Avec le general des jesuites, vous voulez dire?
+
+-- Precisement... Donc je vis le roi d'Espagne. Il me voulait du
+bien et ne pouvait m'en faire. Il me recommanda cependant, dans
+les Flandres, moi et Laicques, et me fit donner une pension sur
+les fonds de l'ordre.
+
+-- Des jesuites?
+
+-- Oui. Le general, je veux dire le franciscain, me fut envoye.
+
+-- Tres bien.
+
+-- Et comme, pour regulariser la situation, d'apres les statuts de
+l'ordre, je devais etre censee rendre des services... Vous savez
+que c'est la regle?
+
+-- Je l'ignorais.
+
+Mme de Chevreuse s'arreta pour regarder Aramis; mais il faisait
+nuit sombre.
+
+-- Eh bien! c'est la regle, reprit-elle. Je devais donc paraitre
+avoir une utilite quelconque. Je proposai de voyager pour l'ordre,
+et l'on me rangea parmi les affilies voyageurs. Vous comprenez que
+c'etait une apparence et une formalite.
+
+-- A merveille.
+
+-- Ainsi touchai-je ma pension, qui etait fort convenable.
+
+-- Mon Dieu! duchesse, ce que vous me dites la est un coup de
+poignard pour moi. Vous, obligee de recevoir une pension des
+jesuites!
+
+-- Non, chevalier, de l'Espagne.
+
+-- Ah! sauf le cas de conscience, duchesse, vous m'avouerez que
+c'est bien la meme chose.
+
+-- Non, non, pas du tout.
+
+-- Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien...
+
+-- Il me reste Dampierre. Voila tout.
+
+-- C'est encore tres beau.
+
+-- Oui, mais Dampierre greve, Dampierre hypotheque, Dampierre un
+peu ruine comme la proprietaire.
+
+-- Et la reine mere voit tout cela d'un oeil sec? dit Aramis avec
+un curieux regard qui ne rencontra que tenebres.
+
+-- Oui, elle a tout oublie.
+
+-- Vous avez, ce me semble, duchesse, essaye de rentrer en grace?
+
+-- Oui; mais, par une singularite qui n'a pas de nom, voila-t-il
+pas que le petit roi herite de l'antipathie que son cher pere
+avait pour ma personne. Ah! me direz-vous, je suis bien une de ces
+femmes que l'on hait, je ne suis plus de celles que l'on aime.
+
+-- Chere duchesse, arrivons vite, je vous prie, a ce qui vous
+amene, car je crois que nous pouvons nous etre utiles l'un a
+l'autre.
+
+-- Je l'ai pense. Je venais donc a Fontainebleau dans un double
+but. D'abord, j'y etais mandee par ce franciscain que vous
+connaissez... A propos, comment le connaissez-vous? car je vous ai
+raconte mon histoire, et vous ne m'avez pas conte la votre.
+
+-- Je le connus d'une facon bien naturelle, duchesse. J'ai etudie
+la theologie avec lui a Parme; nous etions devenus amis, et tantot
+les affaires, tantot les voyages, tantot la guerre nous avaient
+separes.
+
+-- Vous saviez bien qu'il fut general des jesuites?
+
+-- Je m'en doutais.
+
+-- Mais, enfin, par quel hasard etrange veniez-vous, vous aussi, a
+cette hotellerie ou se reunissaient les affilies voyageurs?
+
+-- Oh! dit Aramis d'une voix calme, c'est un pur hasard. Moi,
+j'allais a Fontainebleau chez M. Fouquet pour avoir une audience
+du roi; moi, je passais; moi, j'etais inconnu; je vis par le
+chemin ce pauvre moribond et je le reconnus. Vous savez le reste,
+il expira dans mes bras.
+
+-- Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si
+grande puissance, que vous donnates en son nom des ordres
+souverains.
+
+-- Il me chargea effectivement de quelques commissions.
+
+-- Et pour moi?
+
+-- Je vous l'ai dit. Une somme de douze mille livres a payer. Je
+crois vous avoir donne la signature necessaire pour toucher. Ne
+touchates-vous pas?
+
+-- Si fait, si fait. Oh! mon cher prelat, vous donnez ces ordres,
+m'a-t-on dit, avec un tel mystere et une si auguste majeste, que
+l'on vous crut generalement le successeur du cher defunt.
+
+Aramis rougit d'impatience. La duchesse continua:
+
+-- Je m'en suis informee, dit-elle, pres du roi d'Espagne, et il
+eclaircit mes doutes sur ce point. Tout general des jesuites est,
+a sa nomination, et doit etre Espagnol d'apres les statuts de
+l'ordre. Vous n'etes pas Espagnol et vous n'avez pas ete nomme par
+le roi d'Espagne.
+
+Aramis ne repliqua rien que ces mots:
+
+-- Vous voyez bien, duchesse, que vous etiez dans l'erreur,
+puisque le roi d'Espagne vous a dit cela.
+
+-- Oui, cher Aramis; mais il y a autre chose que j'ai pense, moi.
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Vous savez que je pense un peu a tout.
+
+-- Oh! oui, duchesse.
+
+-- Vous savez l'espagnol?
+
+-- Tout Francais qui a fait sa Fronde sait l'espagnol.
+
+-- Vous avez vecu dans les Flandres?
+
+-- Trois ans.
+
+-- Vous avez passe a Madrid?
+
+-- Quinze mois.
+
+-- Vous etes donc en mesure d'etre naturalise Espagnol quand vous
+le voudrez.
+
+-- Vous croyez? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la
+duchesse.
+
+-- Sans doute... Deux ans de sejour et la connaissance de la
+langue sont des regles indispensables. Vous avez trois ans et
+demi... quinze mois de trop.
+
+-- Ou voulez-vous en venir, chere dame?
+
+-- A ceci: je suis bien avec le roi d'Espagne.
+
+"Je n'y suis pas mal", pensa Aramis.
+
+-- Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au
+roi, la succession du franciscain?
+
+-- Oh! duchesse!
+
+-- Vous l'avez peut-etre? dit-elle.
+
+-- Non, sur ma parole!
+
+-- Eh bien! je puis vous rendre ce service.
+
+-- Pourquoi ne l'avez-vous pas rendu a M. de Laicques, duchesse?
+C'est un homme plein de talent et que vous aimez.
+
+-- Oui, certes; mais cela ne s'est pas trouve. Enfin, repondez,
+Laicques ou pas Laicques, voulez-vous?
+
+-- Duchesse, non, merci!
+
+"Il est nomme", pensa-t-elle.
+
+-- Si vous me refusez ainsi, reprit Mme de Chevreuse, ce n'est pas
+m'enhardir a vous demander pour moi.
+
+-- Oh! demandez, demandez.
+
+-- Demander!... Je ne le puis, si vous n'avez pas le pouvoir de
+m'accorder.
+
+-- Si peu que je puisse, demandez toujours.
+
+-- J'ai besoin d'une somme d'argent pour faire reparer Dampierre.
+
+-- Ah! repliqua Aramis froidement, de l'argent?... Voyons,
+duchesse, combien serait-ce?
+
+-- Oh! une somme ronde.
+
+-- Tant pis! Vous savez que je ne suis pas riche?
+
+-- Vous, non; mais l'ordre. Si vous eussiez ete general...
+
+-- Vous savez que je ne suis pas general.
+
+-- Alors, vous avez un ami qui, lui, doit etre riche: M. Fouquet.
+
+-- M. Fouquet? madame, il est plus qu'a moitie ruine.
+
+-- On le disait, et je ne voulais pas le croire.
+
+-- Pourquoi, duchesse?
+
+-- Parce que j'ai du cardinal Mazarin quelques lettres, c'est-a-
+dire Laicques les a, qui etablissent des comptes etranges.
+
+-- Quels comptes?
+
+-- C'est a propos de rentes vendues, d'emprunts faits, je ne me
+souviens plus bien. Toujours est-il que le sous intendant, d'apres
+des lettres signees Mazarin, aurait puise une trentaine de
+millions dans les coffres de l'Etat. Le cas est grave.
+
+Aramis enfonca ses ongles dans sa main.
+
+-- Quoi! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous n'en
+avez pas fait part a M. Fouquet?
+
+-- Ah! repliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des
+reserves que l'on garde. Le jour du besoin venu, on les tire de
+l'armoire.
+
+-- Et le jour du besoin est venu? dit Aramis.
+
+-- Oui, mon cher.
+
+-- Et vous allez montrer ces lettres a M. Fouquet?
+
+-- J'aime mieux vous en parler a vous.
+
+-- Il faut que vous ayez bien besoin d'argent, pauvre amie, pour
+penser a ces sortes de choses, vous qui teniez en si pietre estime
+la prose de M. de Mazarin.
+
+-- J'ai, en effet, besoin d'argent.
+
+-- Et puis, continua Aramis d'un ton froid, vous avez du vous
+faire peine a vous-meme en recourant a cette ressource. Elle est
+cruelle.
+
+-- Oh! si j'eusse voulu faire le mal et non le bien dit
+Mme de Chevreuse, au lieu de demander au general de l'ordre ou a
+M. Fouquet les cinq cent mille livres dont j'ai besoin...
+
+-- Cinq cent mille livres!
+
+-- Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup? Il faut cela,
+au moins, pour reparer Dampierre.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Je dis donc qu'au lieu de demander cette somme, j'eusse ete
+trouver mon ancienne amie, la reine mere; les lettres de son
+epoux, le _signor_ Mazarini, m'eussent servi d'introduction, et je
+lui eusse demande cette bagatelle en lui disant: "Madame, je veux
+avoir l'honneur de recevoir Votre Majeste a Dampierre; permettez-
+moi de mettre Dampierre en etat."
+
+Aramis ne repliqua pas un mot.
+
+-- Eh bien! dit-elle, a quoi songez-vous?
+
+-- Je fais des additions, dit Aramis.
+
+-- Et M. Fouquet fait des soustractions. Moi, j'essaie de
+multiplier. Les beaux calculateurs que nous sommes! comme nous
+pourrions nous entendre!
+
+-- Voulez-vous me permettre de reflechir? dit Aramis.
+
+-- Non... Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous,
+c'est oui ou non qu'il faut repondre, et cela tout de suite.
+
+"C'est un piege, pensa l'eveque; il est impossible qu'une pareille
+femme soit ecoutee d'Anne d'Autriche."
+
+-- Eh bien? fit la duchesse.
+
+-- Eh bien! madame, je serais fort surpris si M. Fouquet pouvait
+disposer de cinq cent mille livres a cette heure.
+
+-- Il n'en faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se
+restaurera comme il pourra.
+
+-- Oh! vous n'etes pas, je suppose, embarrassee a ce point?
+
+-- Non, je ne suis jamais embarrassee.
+
+-- Et la reine fera certainement pour vous, continua l'eveque, ce
+que le surintendant ne peut faire.
+
+-- Oh! mais oui... Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que
+je parle moi-meme a M. Fouquet de ces lettres?
+
+-- Vous ferez, a cet egard, duchesse, tout ce qu'il vous plaira;
+mais M. Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable; s'il l'est, je
+le sais assez fier pour ne pas l'avouer; s'il ne l'est pas, il
+s'offensera fort de cette menace.
+
+-- Vous raisonnez toujours comme un ange.
+
+Et la duchesse se leva.
+
+-- Ainsi, vous allez denoncer M. Fouquet a la reine? dit Aramis.
+
+-- Denoncer?... Oh! le vilain mot. Je ne denoncerai pas, mon cher
+ami; vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces
+choses-la s'executent; je prendrai parti contre M. Fouquet, voila
+tout.
+
+-- C'est juste.
+
+-- Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme.
+
+-- Sans doute.
+
+-- Une fois bien remise avec la reine mere, je puis etre
+dangereuse.
+
+-- C'est votre droit, duchesse.
+
+-- J'en userai, mon cher ami.
+
+-- Vous n'ignorez pas que M. Fouquet est au mieux avec le roi
+d'Espagne, duchesse?
+
+-- Oh! je le suppose.
+
+-- M. Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous
+dites, vous en fera une autre.
+
+-- Ah! que voulez-vous!
+
+-- Ce sera son droit aussi, n'est-ce pas?
+
+-- Certes.
+
+-- Et, comme il est bien avec l'Espagne, il se fera une arme de
+cette amitie.
+
+-- Vous voulez dire qu'il sera bien avec le general de l'ordre des
+jesuites, mon cher Aramis.
+
+-- Cela peut arriver, duchesse.
+
+-- Et qu'alors on me supprimera la pension que je touche par la.
+
+-- J'en ai bien peur.
+
+-- On se consolera. Eh! mon cher, apres Richelieu, apres la
+Fronde, apres l'exil, qu'y a-t-il a redouter pour
+Mme de Chevreuse?
+
+-- La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres.
+
+-- Helas! je le sais bien.
+
+-- De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne
+l'ignorez pas, sur les amis de l'ennemi.
+
+-- Ah! vous voulez dire qu'on tombera sur ce pauvre Laicques?
+
+-- C'est presque inevitable, duchesse.
+
+-- Oh! il ne touche que douze mille livres de pension.
+
+-- Oui; mais le roi d'Espagne a du credit; consulte par
+M. Fouquet, il peut faire enfermer M. Laicques dans quelque
+forteresse.
+
+-- Je n'ai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, grace a
+une reconciliation avec Anne d'Autriche, j'obtiendrai que la
+France demande la liberte de Laicques.
+
+-- C'est vrai. Alors, vous aurez autre chose a redouter.
+
+-- Quoi donc? fit la duchesse en jouant la surprise et l'effroi.
+
+-- Vous saurez et vous savez qu'une fois affilie a l'ordre, on
+n'en sort pas sans difficultes. Les secrets qu'on a pu penetrer
+sont malsains, ils portent avec eux des germes de malheur pour
+quiconque les revele.
+
+La duchesse reflechit un moment.
+
+-- Voila qui est plus serieux, dit-elle; j'y aviserai.
+
+Et, malgre l'obscurite profonde, Aramis sentit un regard brulant
+comme un fer rouge s'echapper des yeux de son amie pour venir
+plonger dans son coeur.
+
+-- Recapitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et
+glissa sa main sous son pourpoint, ou il avait un stylet cache.
+
+-- C'est cela, recapitulons: les bons comptes font les bons amis.
+
+-- La suppression de votre pension...
+
+-- Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font
+soixante mille livres; voila ce que vous voulez dire, n'est-ce
+pas?
+
+-- Precisement, et je cherche le contrepoids que vous trouvez a
+cela?
+
+-- Cinq cent mille livres que j'aurai chez la reine.
+
+-- Ou que vous n'aurez pas.
+
+-- Je sais le moyen de les avoir, dit etourdiment la duchesse.
+
+Ces mots firent dresser l'oreille au chevalier. A partir de cette
+faute de l'adversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui
+profita toujours, et qu'elle, par consequent, perdit l'avantage.
+
+-- J'admets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le
+double, ayant cent mille francs de pension a toucher au lieu de
+soixante mille, et cela pendant dix ans.
+
+-- Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que
+pendant la duree du ministere de M. Fouquet; or, cette duree, je
+l'evalue a deux mois.
+
+-- Ah! fit Aramis.
+
+-- Je suis franche, comme vous voyez.
+
+-- Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer
+qu'apres la disgrace de M. Fouquet, l'ordre recommencerait a vous
+payer votre pension.
+
+-- Je sais le moyen de faire financer l'ordre, comme je sais le
+moyen de faire contribuer la reine mere.
+
+-- Alors, duchesse, nous sommes tous forces de baisser pavillon
+devant vous; a vous la victoire! a vous le triomphe! Soyez
+clemente, je vous en prie. Sonnez, clairons!
+
+-- Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde
+a l'ironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses
+livres, quand il s'agit de vous epargner, je veux dire a votre
+ami, pardon, a votre protecteur, un desagrement comme celui que
+cause une guerre de parti?
+
+-- Duchesse, voici pourquoi: c'est qu'apres les cinq cent mille
+livres, M. de Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq
+cent mille livres, n'est-ce pas? c'est qu'apres la part de
+M. de Laicques et la votre viendront la part de vos enfants, celle
+de vos pauvres, de tout le monde, et que des lettres, si
+compromettantes qu'elles soient, ne valent pas trois a quatre
+millions. Vrai Dieu! duchesse, les ferrets de la reine de France
+valaient mieux que ces chiffons signes Mazarin, et pourtant ils
+n'ont pas coute le quart de ce que vous demandez pour vous.
+
+-- Ah! c'est vrai, c'est vrai; mais le marchand prise sa
+marchandise ce qu'il veut. C'est a l'acheteur d'acquerir ou de
+refuser.
+
+-- Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je
+n'acheterai pas vos lettres?
+
+-- Dites.
+
+-- Vos lettres de Mazarin sont fausses.
+
+-- Allons donc!
+
+-- Sans doute; car il serait pour le moins etrange que, brouillee
+avec la reine par M. Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce
+dernier un commerce intime; cela sentirait la passion,
+l'espionnage, la... ma foi! je ne veux pas dire le mot.
+
+-- Dites toujours.
+
+-- La complaisance.
+
+-- Tout cela est vrai; mais, ce qui ne l'est pas moins, c'est ce
+qu'il y a dans la lettre.
+
+-- Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir
+aupres de la reine.
+
+-- Oh! que si fait, je puis me servir de tout aupres de la reine.
+
+"Bon! pensa Aramis. Chante donc, pie-grieche! siffle donc,
+vipere!"
+
+Mais la duchesse en avait assez dit; elle fit deux pas vers la
+porte.
+
+Aramis lui gardait une disgrace... l'imprecation que fait entendre
+le vaincu derriere le char du triomphateur.
+
+Il sonna.
+
+Des lumieres parurent dans le salon.
+
+Alors l'eveque se trouva dans un cercle de lumieres qui
+resplendissaient sur le visage defait de la duchesse.
+
+Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues palies et
+dessechees, sur ces yeux dont l'etincelle s'echappait de deux
+paupieres nues, sur cette bouche dont les levres enfermaient avec
+soin des dents noircies et rares.
+
+Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse,
+sa tete lumineuse et fiere, il sourit pour laisser entrevoir ses
+dents, qui, a la lumiere, avaient encore une sorte d'eclat. La
+coquette vieillie comprit le galant railleur; elle etait justement
+placee devant une grande glace ou toute sa decrepitude, si
+soigneusement dissimulee, apparut manifeste par le contraste.
+
+Alors, sans meme saluer Aramis, qui s'inclinait souple et charmant
+comme le mousquetaire d'autrefois, elle partit d'un pas vacillant
+et alourdi par la precipitation.
+
+Aramis glissa comme un zephyr sur le parquet pour la conduire
+jusqu'a la porte.
+
+Mme de Chevreuse fit un signe a son grand laquais, qui reprit le
+mousqueton, et elle quitta cette maison ou deux amis si tendres ne
+s'etaient pas entendus pour s'etre trop bien compris.
+
+
+Chapitre CLXXX -- Ou l'on voit qu'un marche qui ne peut pas se
+faire avec l'un peut se faire avec l'autre
+
+
+Aramis avait devine juste: a peine sortie de la maison de la place
+Baudoyer, Mme la duchesse de Chevreuse se fit conduire chez elle.
+
+Elle craignait d'etre suivie sans doute, et cherchait a innocenter
+ainsi sa promenade; mais, a peine rentree a l'hotel, a peine sure
+que personne ne la suivrait pour l'inquieter, elle fit ouvrir la
+porte du jardin qui donnait sur une autre rue, et se rendit rue
+Croix-des-Petits-Champs, ou demeurait M. Colbert.
+
+Nous avons dit que le soir etait venu: c'est la nuit qu'il
+faudrait dire, et une nuit epaisse. Paris, redevenu calme, cachait
+dans son ombre indulgente la noble duchesse conduisant son
+intrigue politique, et la simple bourgeoise qui, attardee apres un
+souper en ville, prenait au bras d'un amant le plus long chemin
+pour regagner le logis conjugal.
+
+Mme de Chevreuse avait trop l'habitude de la politique nocturne
+pour ignorer qu'un ministre ne se cele jamais, fut-ce chez lui,
+aux jeunes et belles dames qui craignent la poussiere des bureaux,
+ou aux vieilles dames tres savantes qui craignent l'echo indiscret
+des ministeres.
+
+Un valet recut la duchesse sous le peristyle, et, disons-le, il la
+recut assez mal. Cet homme lui expliqua meme, apres avoir vu son
+visage, que ce n'etait pas a une pareille heure et a un pareil age
+que l'on venait troubler le dernier travail de M. Colbert.
+
+Mais Mme de Chevreuse, sans se facher, ecrivit sur une feuille de
+ses tablettes son nom, nom bruyant, qui avait tant de fois tinte
+desagreablement aux oreilles de Louis XIII et du grand cardinal.
+
+Elle ecrivit ce nom avec la grande ecriture ignorante des hauts
+seigneurs de cette epoque, plia le papier d'une facon qui lui
+etait particuliere, et le remit au valet sans ajouter un mot, mais
+d'une mine si imperieuse, que le drole, habitue a flairer son
+monde, sentit la princesse, baissa la tete et courut chez
+M. Colbert.
+
+Il sans dire que le ministre poussa un petit cri en ouvrant le
+papier, et que, ce cri instruisant suffisamment le valet de
+l'interet qu'il fallait prendre a la visite mysterieuse, le valet
+revint en courant chercher la duchesse.
+
+Elle monta donc assez lourdement le premier etage de la belle
+maison neuve, se remit au palier pour ne pas entrer essoufflee, et
+parut devant M. Colbert, qui tenait lui-meme les battants de sa
+porte.
+
+La duchesse s'arreta au seuil pour bien regarder celui avec lequel
+elle avait affaire.
+
+Au premier abord, la tete ronde, lourde, epaisse, les gros
+sourcils, la moue disgracieuse de cette figure ecrasee par une
+calotte pareille a celle des pretres, cet ensemble, disons-nous,
+promit a la duchesse peu de difficultes dans les negociations,
+mais aussi peu d'interet dans le debat des articles.
+
+Car il n'y avait pas d'apparence que cette grosse nature fut
+sensible aux charmes d'une vengeance raffinee ou d'une ambition
+alteree.
+
+Mais, lorsque la duchesse vit de plus pres les petits yeux noirs
+percants, le pli longitudinal de ce front bombe, severe, la
+crispation imperceptible de ces levres, sur lesquelles on observa
+tres vulgairement de la bonhomie, Mme de Chevreuse changea d'idee
+et put se dire: "J'ai trouve mon homme!"
+
+-- Qui me procure l'honneur de votre visite, madame? demanda
+l'intendant des finances.
+
+-- Le besoin que j'ai de vous, monsieur, reprit la duchesse, et
+celui que vous avez de moi.
+
+-- Heureux, madame, d'avoir entendu la premiere partie de votre
+phrase; mais, quant a la seconde...
+
+Mme de Chevreuse s'assit sur le fauteuil que Colbert lui avancait.
+
+-- Monsieur Colbert, vous etes intendant des finances?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Et vous aspirez a devenir surintendant?...
+
+-- Madame!
+
+-- Ne niez pas; cela ferait longueur dans notre conversation:
+c'est inutile.
+
+-- Cependant, madame, si plein de bonne volonte, de politesse
+meme, que je sois envers une dame de votre merite, rien ne me fera
+confesser que je cherche a supplanter mon superieur.
+
+-- Je ne vous ai point parle de supplanter, monsieur Colbert. Est-
+ce que, par hasard, j'aurais prononce ce mot? Je ne crois pas. Le
+mot remplacer est moins agressif et plus convenable
+grammaticalement, comme disait M. de Voiture. Je pretends donc que
+vous aspirez a remplacer M. Fouquet.
+
+-- La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui resistent.
+M. le surintendant joue, dans ce siecle, le role du colosse de
+Rhodes: les vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le
+renversent pas.
+
+-- Je me fusse servie precisement de cette comparaison. Oui,
+M. Fouquet joue le role du colosse de Rhodes; mais je me souviens
+d'avoir oui raconter a M. Conrart... un academicien, je crois...
+que, le colosse de Rhodes etant tombe, le marchand qui l'avait
+fait jeter bas... un simple marchand, monsieur Colbert... fit
+charger quatre cents chameaux de ses debris. Un marchand! c'est
+bien moins fort qu'un intendant des finances.
+
+-- Madame, je puis vous assurer que je ne renverserai jamais
+M. Fouquet.
+
+-- Eh bien! monsieur Colbert, puisque vous vous obstinez a faire
+de la sensibilite avec moi, comme si vous ignoriez que je
+m'appelle Mme de Chevreuse, et que je suis vieille, c'est-a-dire
+que vous avez affaire a une femme qui a fait de la politique avec
+M. de Richelieu et qui n'a plus de temps a perdre, comme, dis-je,
+vous commettez cette imprudence, je m'en vais aller trouver des
+gens plus intelligents et plus presses de faire fortune.
+
+-- En quoi, madame, en quoi?
+
+-- Vous me donnez une pauvre idee des negociations d'aujourd'hui,
+monsieur. Je vous jure bien que, si, de mon temps, une femme fut
+allee trouver M. de Cinq-Mars, qui pourtant n'etait pas un grand
+esprit, je vous jure que, si elle lui eut dit sur le cardinal ce
+que je viens de vous dire sur M. Fouquet, M. de Cinq-Mars, a
+l'heure qu'il est, eut deja mis les fers au feu.
+
+-- Allons, madame, allons, un peu d'indulgence.
+
+-- Ainsi, vous voulez bien consentir a remplacer M. Fouquet?
+
+-- Si le roi congedie M. Fouquet, oui, certes.
+
+-- Encore une parole de trop; il est bien evident que, si vous
+n'avez pas encore fait chasser M. Fouquet, c'est que vous n'avez
+pas pu le faire. Aussi, je ne serais qu'une sotte pecore, si,
+venant a vous, je ne vous apportais pas ce qui vous manque.
+
+-- Je suis desole d'insister, madame, dit Colbert apres un silence
+qui avait permis a la duchesse de sonder toute la profondeur de sa
+dissimulation; mais je dois vous prevenir que, depuis six ans,
+denonciations sur denonciations se succedent contre M. Fouquet,
+sans que jamais l'assiette de M. le surintendant ait ete deplacee.
+
+-- Il y a temps pour tout, monsieur Colbert; ceux qui ont fait ces
+denonciations ne s'appelaient pas Mme de Chevreuse, et ils
+n'avaient pas de preuves equivalentes a six lettres de
+M. de Mazarin, etablissant le delit dont il s'agit.
+
+-- Le delit?
+
+-- Le crime, s'il vous plait mieux.
+
+-- Un crime! Commis par M. Fouquet?
+
+-- Rien que cela... Tiens, c'est etrange, monsieur Colbert; vous
+qui avez la figure froide et peu significative, je vous vois tout
+illumine.
+
+-- Un crime?
+
+-- Enchantee que cela vous fasse quelque effet.
+
+-- Oh! c'est que le mot renferme tant de choses, madame!
+
+-- Il renferme un brevet de surintendant des finances pour vous,
+et une lettre d'exil ou de Bastille pour M. Fouquet.
+
+-- Pardonnez-moi, madame la duchesse, il est presque impossible
+que M. Fouquet soit exile: emprisonne, disgracie, c'est deja tant!
+
+-- Oh! je sais ce que je dis, repartit froidement
+Mme de Chevreuse. Je ne vis pas tellement eloignee de Paris, que
+je ne sache ce qui s'y passe. Le roi n'aime pas M. Fouquet, et il
+perdra volontiers M. Fouquet, si on lui en donne l'occasion.
+
+-- Il faut que l'occasion soit bonne.
+
+-- Assez bonne. Aussi, c'est une occasion que j'evalue a cinq cent
+mille livres.
+
+-- Comment cela? dit Colbert.
+
+-- Je veux dire, monsieur, que, tenant cette occasion dans mes
+mains, je ne la ferai passer dans les votres que moyennant un
+retour de cinq cent mille livres.
+
+-- Tres bien, madame, je comprends. Mais, puisque vous venez de
+fixer un prix a la vente, voyons la valeur vendue.
+
+-- Oh! la moindre chose: six lettres, je vous l'ai dit, de
+M. de Mazarin; des autographes qui ne seraient pas trop chers,
+assurement, s'ils etablissaient d'une facon irrecusable que
+M. Fouquet avait detourne de grosses sommes pour se les
+approprier.
+
+-- D'une facon irrecusable, dit Colbert les yeux brillants de
+joie.
+
+-- Irrecusable! Voulez-vous lire les lettres?
+
+-- De tout coeur! La copie, bien entendu?
+
+-- Bien entendu, oui.
+
+Mme la duchesse tira de son sein une petite liasse aplatie par le
+corset de velours:
+
+-- Lisez, dit-elle.
+
+Colbert se jeta avidement sur ces papiers et les devora.
+
+-- A merveille! dit-il.
+
+-- C'est assez net, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, madame, oui. M. de Mazarin aurait remis de l'argent a
+M. Fouquet, lequel aurait garde cet argent, mais quel argent?
+
+-- Ah! voila, quel argent? Si nous traitons ensemble, je joindrai
+a ses lettres une septieme, qui vous donnera les derniers
+renseignements.
+
+Colbert reflechit.
+
+-- Et les originaux des lettres?
+
+-- Question inutile. C'est comme si je vous demandais: Monsieur
+Colbert, les sacs d'argent que vous me donnerez seront-ils pleins
+ou vides?
+
+-- Tres bien, madame.
+
+-- Est-ce conclu?
+
+-- Non pas.
+
+-- Comment?
+
+-- Il y a une chose a laquelle nous n'avons reflechi ni l'un ni
+l'autre.
+
+-- Dites-la-moi.
+
+-- M. Fouquet ne peut etre perdu en cette occurrence que par un
+proces.
+
+-- Oui.
+
+-- Un scandale public.
+
+-- Oui. Eh bien?
+
+-- Eh bien! on ne peut lui faire ni le proces ni le scandale.
+
+-- Parce que?
+
+-- Parce qu'il est procureur general au Parlement, parce que tout,
+en France, administration, armee, justice, commerce, se relie
+mutuellement par une chaine de bon vouloir qu'on appelle esprit de
+corps. Ainsi, madame, jamais le Parlement ne souffrira que son
+chef soit traine devant un tribunal. Jamais, s'il y est traine
+d'autorite royale, jamais il ne sera condamne.
+
+-- Ah! ma foi! monsieur Colbert, cela ne me regarde pas.
+
+-- Je le sais, madame, mais cela me regarde, moi, et diminue la
+valeur de votre apport. A quoi peut me servir une preuve de crime
+sans la possibilite de condamnation?
+
+-- Soupconne seulement, M. Fouquet perdra sa charge de
+surintendant.
+
+-- Voila grand-chose! s'ecria Colbert, dont les traits sombres
+eclaterent tout a coup, illumines d'une expression de haine et de
+vengeance.
+
+-- Ah! ah! monsieur Colbert, dit la duchesse, excusez-moi, je ne
+vous savais pas si fort impressionnable. Bien, tres bien! Alors,
+puisqu'il vous faut plus que je n'ai, ne parlons plus de rien.
+
+-- Si fait, madame, parlons-en toujours. Seulement, vos valeurs
+ayant baisse, abaissez vos pretentions.
+
+-- Vous marchandez?
+
+-- C'est une necessite pour quiconque veut payer loyalement.
+
+-- Combien m'offrez-vous?
+
+-- Deux cent mille livres.
+
+La duchesse lui rit au nez; puis, tout a coup:
+
+-- Attendez, dit-elle.
+
+-- Vous consentez?
+
+-- Pas encore, j'ai une autre combinaison.
+
+-- Dites.
+
+-- Vous me donnez trois cent mille livres.
+
+-- Non pas! non pas!
+
+-- Oh! c'est a prendre ou a laisser... Et puis, ce n'est pas tout.
+
+-- Encore?... Vous devenez impossible, madame la duchesse.
+
+-- Moins que vous ne le croyez, ce n'est plus de l'argent que je
+vous demande.
+
+-- Quoi donc, alors?
+
+-- Un service. Vous savez que j'ai toujours aime tendrement la
+reine.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je veux avoir une entrevue avec Sa Majeste.
+
+-- Avec la reine?
+
+-- Oui, monsieur Colbert, avec la reine, qui n'est plus mon amie,
+c'est vrai, et depuis longtemps, mais qui peut le devenir encore,
+si on en fournit l'occasion.
+
+-- Sa Majeste ne recoit plus personne, madame. Elle souffre
+beaucoup. Vous n'ignorez pas que les acces de son mal se reiterent
+plus frequemment...
+
+-- Voila precisement pourquoi je desire avoir une entrevue avec Sa
+Majeste. Figurez-vous que dans la Flandre, nous avons beaucoup de
+ces sortes de maladies.
+
+-- Des cancers? Maladie affreuse, incurable.
+
+-- Ne croyez donc pas cela, monsieur Colbert. Le paysan flamand
+est un peu l'homme de la nature; il n'a pas precisement une femme,
+il a une femelle.
+
+-- Eh bien! madame?
+
+-- Eh bien! monsieur Colbert, tandis qu'il fume sa pipe, la femme
+travaille: elle tire l'eau du puits, elle charge le mulet ou
+l'ane, elle se charge elle-meme. Se menageant peu, elle se heurte
+ca et la, souvent meme elle est battue. Un cancer vient d'une
+contusion.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Les Flamandes ne meurent pas pour cela. Elles vont, quand elles
+souffrent trop, a la recherche du remede. Et les beguines de
+Bruges sont d'admirables medecins pour toutes les maladies. Elles
+ont des eaux precieuses, des topiques, des specifiques: elles
+donnent a la malade un flacon et un cierge, beneficient sur le
+clerge et servent Dieu par l'exploitation de leurs deux
+marchandises. J'apporterai donc a la reine l'eau du beguinage de
+Bruges. Sa Majeste guerira, et brulera autant de cierges qu'elle
+le jugera convenable. Vous voyez, monsieur Colbert, que,
+m'empecher d'aller voir la reine, c'est presque un crime de
+regicide.
+
+-- Madame la duchesse, vous etes une femme de trop d'esprit, vous
+me confondez; toutefois, je devine bien que cette grande charite
+envers la reine couvre un petit interet personnel.
+
+-- Est-ce que je me donne la peine de le cacher, monsieur Colbert?
+Vous avez dit, je crois, un petit interet personnel? Apprenez donc
+que c'est un grand interet, et je vous le prouverai en me
+resumant. Si vous me faites entrer chez Sa Majeste, je me contente
+des trois cent mille livres reclamees; sinon, je garde mes
+lettres, a moins que vous n'en donniez, seance tenante, cinq cent
+mille livres.
+
+Et, se levant sur cette parole decisive, la vieille duchesse
+laissa M. Colbert dans une desagreable perplexite.
+
+Marchander encore etait devenu impossible; ne plus marchander,
+c'etait perdre infiniment trop.
+
+-- Madame, dit-il, je vais avoir le plaisir de vous compter cent
+mille ecus.
+
+-- Oh! fit la duchesse.
+
+-- Mais comment aurai-je les lettres veritables?
+
+-- De la facon la plus simple, mon cher monsieur Colbert... A qui
+vous fiez vous?
+
+Le grave financier se mit a rire silencieusement, de sorte que ses
+gros sourcils noirs montaient et descendaient comme deux ailes de
+chauve-souris sur la ligne profonde de son front jaune.
+
+-- A personne, dit-il.
+
+-- Oh! vous ferez bien une exception en votre faveur, monsieur
+Colbert.
+
+-- Comment cela, madame la duchesse?
+
+-- Je veux dire que, si vous preniez la peine de venir avec moi a
+l'endroit ou sont les lettres, elles vous seraient remises a vous-
+meme, et vous pourriez les verifier, les controler.
+
+-- Il est vrai.
+
+-- Vous vous seriez muni de cent mille ecus, parce que je ne me
+fie, moi non plus, a personne.
+
+M. l'intendant Colbert rougit jusqu'aux sourcils. Il etait, comme
+tous les hommes superieurs dans l'art des chiffres, d'une probite
+insolente et mathematique.
+
+-- J'emporterai, dit-il, madame, la somme promise, en deux bons
+payables a ma caisse. Cela vous satisfera-t-il?
+
+-- Que ne sont-ils de deux millions, vos bons de caisse, monsieur
+l'intendant!... Je vais donc avoir l'honneur de vous montrer le
+chemin.
+
+-- Permettez que je fasse atteler mes chevaux.
+
+-- J'ai un carrosse en bas, monsieur.
+
+Colbert toussa comme un homme irresolu. Il se figura un moment que
+la proposition de la duchesse etait un piege; que peut-etre on
+attendait a la porte; que cette dame, dont le secret venait de se
+vendre cent mille ecus a Colbert, devait avoir propose ce secret a
+M. Fouquet pour la meme somme.
+
+Comme il hesitait beaucoup, la duchesse le regarda dans les yeux.
+
+-- Vous aimez mieux votre carrosse? dit-elle.
+
+-- Je l'avoue.
+
+-- Vous vous figurez que je vous conduis dans quelque traquenard?
+
+-- Madame la duchesse, vous avez le caractere folatre, et moi,
+revetu d'un caractere aussi grave, je puis etre compromis par une
+plaisanterie.
+
+-- Oui; enfin, vous avez peur? Eh bien! prenez votre carrosse,
+autant de laquais que vous voudrez... Seulement, reflechissez-y
+bien... ce que nous faisons a nous deux, nous le savons seuls; ce
+qu'un tiers aura vu, nous l'apprenons a tout l'univers. Apres tout
+moi, je n'y tiens pas: mon carrosse suivra le votre, et je me
+tiens pour satisfaite de monter dans votre carrosse pour aller
+chez la reine.
+
+-- Chez la reine?
+
+-- Vous l'aviez deja oublie? Quoi! une clause de cette importance
+pour moi vous avait echappe? Que c'etait peu pour vous, mon Dieu!
+Si j'avais su, je vous eusse demande le double.
+
+-- J'ai reflechi, madame la duchesse; je ne vous accompagnerai
+pas.
+
+-- Vrai!... Pourquoi?
+
+-- Parce que j'ai en vous une confiance sans bornes.
+
+-- Vous me comblez!... Mais, pour que je touche les cent mille
+ecus?...
+
+-- Les voici.
+
+L'intendant griffonna quelques mots sur un papier qu'il remit a la
+duchesse.
+
+-- Vous etes payee, dit-il.
+
+-- Le trait est beau, monsieur Colbert, et je vais vous en
+recompenser.
+
+En disant ces mots, elle se mit a rire.
+
+Le rire de Mme de Chevreuse etait un murmure sinistre; tout homme
+qui sent la jeunesse, la foi, l'amour, la vie battre en son coeur,
+prefere des pleurs a ce rire lamentable.
+
+La duchesse ouvrit le haut de son justaucorps et tira de son sein
+rougi une petite liasse de papiers noues d'un ruban couleur feu.
+Les agrafes avaient cede sous la pression brutale de ses mains
+nerveuses. La peau, eraillee par l'extraction et le frottement des
+papiers, apparaissait sans pudeur aux yeux de l'intendant, fort
+intrigue de ces preliminaires etranges. La duchesse riait
+toujours.
+
+-- Voila, dit-elle, les veritables lettres de M. de Mazarin. Vous
+les avez, et, de plus, la duchesse de Chevreuse s'est deshabillee
+devant vous, comme si vous eussiez ete... Je ne veux pas vous dire
+des noms qui vous donneraient de l'orgueil ou de la jalousie.
+Maintenant, monsieur Colbert, fit-elle en agrafant et en nouant
+avec rapidite le corps de sa robe, votre bonne fortune est finie;
+accompagnez-moi chez la reine.
+
+-- Non pas, madame: si vous alliez encourir de nouveau la disgrace
+de Sa Majeste, et que l'on sut au Palais-Royal que j'ai ete votre
+introducteur, la reine ne me le pardonnerait de sa vie. Non. J'ai
+des gens devoues au palais, ceux-la vous feront entrer sans me
+compromettre.
+
+-- Comme il vous plaira, pourvu que j'entre.
+
+-- Comment appelez-vous les dames religieuses de Bruges qui
+guerissent les malades?
+
+-- Les beguines.
+
+-- Vous etes une beguine.
+
+-- Soit, mais il faudra bien que je cesse de l'etre.
+
+-- Cela vous regarde.
+
+-- Pardon! pardon! je ne veux pas etre exposee a ce qu'on me
+refuse l'entree.
+
+-- Cela vous regarde encore, madame. Je vais commander au premier
+valet de chambre du gentilhomme de service chez Sa Majeste de
+laisser entrer une beguine apportant un remede efficace pour
+soulager les douleurs de Sa Majeste. Vous portez ma lettre, vous
+vous chargez du remede et des explications. J'avoue la beguine, je
+nie Mme de Chevreuse.
+
+-- Qu'a cela ne tienne.
+
+-- Voici la lettre d'introduction, madame.
+
+
+Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours
+
+
+Colbert donna cette lettre a la duchesse, lui retira doucement le
+siege derriere lequel elle s'abritait.
+
+Mme de Chevreuse salua tres legerement et sortit.
+
+Colbert, qui avait reconnu l'ecriture de Mazarin et compte les
+lettres, sonna son secretaire et lui enjoignit d'aller chercher
+chez lui M. Vanel, conseiller au Parlement. Le secretaire repliqua
+que M. le conseiller, fidele a ses habitudes, venait d'entrer dans
+la maison pour rendre compte a l'intendant des principaux details
+du travail accompli ce jour meme dans la seance du Parlement.
+
+Colbert s'approcha des lampes, relut les lettres du defunt
+cardinal, sourit plusieurs fois en reconnaissant toute la valeur
+des pieces que venait de lui livrer Mme de Chevreuse, et, en
+etayant pour plusieurs minutes sa grosse tete dans ses mains, il
+reflechit profondement.
+
+Pendant ces quelques minutes, un homme gros et grand, a la figure
+osseuse, aux yeux fixes, au nez crochu, avait fait son entree dans
+le cabinet de Colbert avec une assurance modeste, qui decelait un
+caractere a la fois souple et decide: souple envers le maitre qui
+pouvait jeter la proie, ferme envers les chiens qui eussent pu lui
+disputer cette proie opime.
+
+M. Vanel avait sous le bras un dossier volumineux; il le posa sur
+le bureau meme, ou les deux coudes de Colbert etayaient sa tete.
+
+-- Bonjour, monsieur Vanel, dit celui-ci en se reveillant de sa
+meditation.
+
+-- Bonjour, monseigneur, dit naturellement Vanel.
+
+-- C'est _monsieur_ qu'il faut dire, repliqua doucement Colbert.
+
+-- On appelle _monseigneur_ les ministres, dit Vanel avec un sang-
+froid imperturbable; vous etes ministre!
+
+-- Pas encore!
+
+-- De fait, je vous appelle monseigneur; d'ailleurs, vous etes mon
+seigneur, a moi, cela me suffit; s'il vous deplait que je vous
+appelle ainsi devant le monde, laissez-moi vous appeler de ce nom
+dans le particulier.
+
+Colbert leva la tete a la hauteur des lampes et lut ou chercha a
+lire sur le visage de Vanel pour combien la sincerite entrait dans
+cette protestation de devouement.
+
+Mais le conseiller savait soutenir le poids d'un regard, ce regard
+fut-il celui de Monseigneur.
+
+Colbert soupira. Il n'avait rien lu sur le visage de Vanel; Vanel
+pouvait etre honnete. Colbert songea que cet inferieur lui etait
+superieur, en cela qu'il avait une femme infidele.
+
+Au moment ou il s'apitoyait sur le sort de cet homme Vanel tira
+froidement de sa poche un billet parfume, cachete de cire
+d'Espagne, et le tendit a Monseigneur.
+
+-- Qu'est cela, Vanel?
+
+-- Une lettre de ma femme, monseigneur.
+
+Colbert toussa. Il prit la lettre, l'ouvrit, la lut et l'enferma
+dans sa poche, tandis que Vanel feuilletait impassiblement son
+volume de procedure.
+
+-- Vanel, dit tout a coup le protecteur a son protege, vous etes
+un homme de travail, vous?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Douze heures d'etudes ne vous effraient pas?
+
+-- J'en fais quinze par jour.
+
+-- Impossible! Un conseiller ne saurait travailler plus de trois
+heures pour le Parlement.
+
+-- Oh! je fais des etats pour un ami que j'ai aux comptes, et,
+comme il me reste du temps, j'etudie l'hebreu.
+
+-- Vous etes fort considere au Parlement, Vanel?
+
+-- Je crois que oui, monseigneur.
+
+-- Il s'agirait de ne pas croupir sur le siege de conseiller.
+
+-- Que faire pour cela?
+
+-- Acheter une charge.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Quelque chose de grand. Les petites ambitions sont les plus
+malaisees a satisfaire.
+
+-- Les petites bourses, monseigneur, sont les plus difficiles a
+remplir.
+
+-- Et puis, quelle charge voyez-vous? fit Colbert.
+
+-- Je n'en vois pas, c'est vrai.
+
+-- Il y en a bien une, mais il faut etre le roi pour l'acheter
+sans se gener; or, le roi ne se donnera pas, je crois, la
+fantaisie d'acheter une charge de procureur general.
+
+En entendant ces mots, Vanel attacha sur Colbert son regard humble
+et terne a la fois.
+
+Colbert se demanda s'il avait ete devine, ou seulement rencontre
+par la pensee de cet homme.
+
+-- Que me parlez-vous, monseigneur, dit Vanel, de la charge de
+procureur general au Parlement? Je n'en sache pas d'autre que
+celle de M. Fouquet.
+
+-- Precisement, mon cher conseiller.
+
+-- Vous n'etes pas degoute, monseigneur; mais, avant que la
+marchandise soit achetee, ne faut-il pas qu'elle soit vendue?
+
+-- Je crois, monsieur Vanel, que cette charge-la sera sous peu a
+vendre...
+
+-- A vendre!... la charge de procureur de M. Fouquet?
+
+-- On le dit.
+
+-- La charge qui le fait inviolable, a vendre? Oh! oh!
+
+Et Vanel se mit a rire.
+
+-- En auriez-vous peur, de cette charge? dit gravement Colbert.
+
+-- Peur! non pas...
+
+-- Ni envie?
+
+-- Monseigneur se moque de moi! repliqua Vanel; comment un
+conseiller du Parlement n'aurait-il pas envie de devenir procureur
+general?
+
+-- Alors, monsieur Vanel... puisque je vous dis que la charge se
+presente a vendre.
+
+-- Monseigneur le dit.
+
+-- Le bruit en court.
+
+-- Je repete que c'est impossible; jamais un homme ne jette le
+bouclier derriere lequel il abrite son honneur, sa fortune et sa
+vie.
+
+-- Parfois il est des fous qui se croient au-dessus de toutes les
+mauvaises chances, monsieur Vanel.
+
+-- Oui, monseigneur; mais ces fous-la ne font pas leurs folies au
+profit des pauvres Vanels qu'il y a dans le monde.
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Parce que ces Vanels sont pauvres.
+
+-- Il est vrai que la charge de M. Fouquet peut couter gros. Qu'y
+mettriez vous, monsieur Vanel?
+
+-- Tout ce que je possede, monseigneur.
+
+-- Ce qui veut dire?
+
+-- Trois a quatre cent mille livres.
+
+-- Et la charge vaut?
+
+-- Un million et demi, au plus bas. Je sais des gens qui en ont
+offert un million sept cent mille livres sans decider M. Fouquet.
+Or, si par hasard il arrivait que M. Fouquet voulut vendre, ce que
+je ne crois pas, malgre ce qu'on m'en a dit...
+
+-- Ah! l'on vous en a dit quelque chose! Qui cela?
+
+-- M. de Gourville... M. Pelisson. Oh! en l'air.
+
+-- Eh bien! si M. Fouquet voulait vendre?...
+
+-- Je ne pourrais encore acheter, attendu que M. le surintendant
+ne vendra que pour avoir de l'argent frais, et personne n'a un
+million et demi a jeter sur une table.
+
+Colbert interrompit en cet endroit le conseiller par une pantomime
+imperieuse. Il avait recommence a reflechir.
+
+Voyant l'attitude serieuse du maitre, voyant sa perseverance a
+mettre la conversation sur ce sujet, M. Vanel attendait une
+solution sans oser la provoquer.
+
+-- Expliquez-moi bien, dit alors Colbert, les privileges de la
+charge de procureur general.
+
+-- Le droit de mise en accusation contre tout sujet francais qui
+n'est pas prince du sang; la mise a neant de toute accusation
+dirigee contre tout Francais qui n'est pas roi ou prince. Un
+procureur general est le bras droit du roi pour frapper un
+coupable, il est son bras aussi pour eteindre le flambeau de la
+justice. Aussi M. Fouquet se soutiendra-t-il contre le roi lui-
+meme en ameutant les parlements; aussi le roi menagera-t-il
+M. Fouquet malgre tout pour faire enregistrer ses edits sans
+conteste. Le procureur general peut etre un instrument bien utile
+ou bien dangereux.
+
+-- Voulez-vous etre procureur general, Vanel? dit tout a coup
+Colbert en adoucissant son regard et sa voix.
+
+-- Moi? s'ecria celui-ci. Mais j'ai eu l'honneur de vous
+representer qu'il manque au moins onze cent mille livres a ma
+caisse.
+
+-- Vous emprunterez cette somme a vos amis.
+
+-- Je n'ai pas d'amis plus riches que moi.
+
+-- Un honnete homme!
+
+-- Si tout le monde pensait comme vous, monseigneur.
+
+-- Je le pense, cela suffit, et, au besoin, je repondrai de vous.
+
+-- Prenez garde au proverbe, monseigneur.
+
+-- Lequel?
+
+-- Qui repond paie.
+
+-- Qu'a cela ne tienne.
+
+Vanel se leva, tout remue par cette offre si subitement, si
+inopinement faite par un homme que les plus frivoles prenaient au
+serieux.
+
+-- Ne vous jouez pas de moi, monseigneur, dit-il.
+
+-- Voyons, faisons vite, monsieur Vanel. Vous dites que
+M. Gourville vous a parle de la charge de M. Fouquet?
+
+-- M. Pelisson aussi.
+
+-- Officiellement, ou officieusement?
+
+-- Voici leurs paroles: "Ces gens du Parlement sont ambitieux et
+riches; ils devraient bien se cotiser pour faire deux ou trois
+millions a M. Fouquet, leur protecteur, leur lumiere."
+
+-- Et vous avez dit?
+
+-- J'ai dit que, pour ma part, je donnerais dix mille livres s'il
+le fallait.
+
+-- Ah! vous aimez donc M. Fouquet? s'ecria M. Colbert avec un
+regard plein de haine.
+
+-- Non; mais M. Fouquet est notre procureur general; il s'endette,
+il se noie; nous devons sauver l'honneur du corps.
+
+-- Voila qui m'explique pourquoi M. Fouquet sera toujours sain et
+sauf tant qu'il occupera sa charge, repliqua Colbert.
+
+-- La-dessus, poursuivit Vanel, M. Gourville a ajoute: "Faire
+l'aumone a M. Fouquet, c'est toujours un procede humiliant auquel
+il repondra par un refus; que le Parlement se cotise pour acheter
+dignement la charge de son procureur general, alors tout va bien,
+l'honneur du corps est sauf, et l'orgueil de M. Fouquet sauve."
+
+-- C'est une ouverture cela.
+
+-- Je l'ai considere ainsi, monseigneur.
+
+-- Eh bien! monsieur Vanel, vous irez trouver immediatement
+M. Gourville ou M. Pelisson; connaissez-vous quelque autre ami de
+M. Fouquet?
+
+-- Je connais beaucoup M. de La Fontaine.
+
+-- La Fontaine le rimeur?
+
+-- Precisement; il faisait des vers a ma femme, quand M. Fouquet
+etait de nos amis.
+
+-- Adressez-vous donc a lui pour obtenir une entrevue de M. le
+surintendant.
+
+-- Volontiers; mais la somme?
+
+-- Au jour et a l'heure fixes, monsieur Vanel, vous serez nanti de
+la somme, ne vous inquietez point.
+
+-- Monseigneur, une telle munificence! Vous effacez le roi, vous
+surpassez M. Fouquet.
+
+-- Un moment... ne faisons pas abus des mots. Je ne vous donne pas
+quatorze cent mille livres, monsieur Vanel: j'ai des enfants.
+
+-- Eh! monsieur, vous me les pretez; cela suffit.
+
+-- Je vous les prete, oui.
+
+-- Demandez tel interet, telle garantie qu'il vous plaira,
+monseigneur, je suis pret, et, vos desirs etant satisfaits, je
+repeterai encore que vous surpassez les rois et M. Fouquet en
+munificence. Vos conditions?
+
+-- Le remboursement en huit annees.
+
+-- Oh! tres bien.
+
+-- Hypotheque sur la charge elle-meme.
+
+-- Parfaitement; est-ce tout?
+
+-- Attendez. Je me reserve le droit de vous racheter la charge a
+cent cinquante mille livres de benefice si vous ne suiviez pas,
+dans la gestion de cette charge, une ligne conforme aux interets
+du roi et a mes desseins.
+
+-- Ah! ah! dit Vanel un peu emu.
+
+-- Cela renferme-t-il quelque chose qui vous puisse choquer,
+monsieur Vanel? dit froidement Colbert.
+
+-- Non, non, repliqua vivement Vanel.
+
+-- Eh bien! nous signerons cet acte quand il vous plaira. Courez
+chez les amis de M. Fouquet.
+
+-- J'y vole...
+
+-- Et obtenez du surintendant une entrevue.
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Soyez facile aux concessions.
+
+-- Oui.
+
+-- Et les arrangements une fois pris?...
+
+-- Je me hate de le faire signer.
+
+-- Gardez-vous-en bien!... Ne parlez jamais de signature avec
+M. Fouquet, ni de dedit, ni meme de parole, entendez-vous? vous
+perdriez tout!
+
+-- Eh bien! alors, monseigneur, que faire? C'est trop difficile...
+
+-- Tachez seulement que M. Fouquet vous touche dans la main...
+Allez!
+
+
+Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mere
+
+
+La reine mere etait dans sa chambre a coucher au Palais-Royal avec
+Mme de Motteville et la _senora_ Molina. Le roi, attendu jusqu'au
+soir, n'avait pas paru; la reine, tout impatiente, avait envoye
+chercher souvent de ses nouvelles.
+
+Le temps semblait etre a l'orage. Les courtisans et les dames
+s'evitaient dans les antichambres et les corridors pour ne point
+se parler de sujets compromettants.
+
+Monsieur avait joint le roi des le matin pour une partie de
+chasse.
+
+Madame demeurait chez elle, boudant tout le monde.
+
+Quant a la reine mere, apres avoir fait ses prieres en latin, elle
+causait menage avec ses deux amies en pur castillan.
+
+Mme de Motteville, qui comprenait admirablement cette langue,
+repondait en francais.
+
+Lorsque les trois dames eurent epuise toutes les formules de la
+dissimulation et de la politesse pour en arriver a dire que la
+conduite du roi faisait mourir de chagrin la reine, la reine mere
+et toute sa parente, lorsqu'on eut, en termes choisis, fulmine
+toutes les imprecations contre Mlle de La Valliere, la reine mere
+termina les recriminations par ces mots pleins de sa pensee et de
+son caractere:
+
+-- _Estos hijos!_ dit-elle a Molina.
+
+C'est-a-dire: "Ces enfants!"
+
+Mot profond dans la bouche d'une mere; mot terrible dans la bouche
+d'une reine qui, comme Anne d'Autriche, celait de si singuliers
+secrets dans son ame assombrie.
+
+-- Oui, repliqua Molina, ces enfants! a qui toute mere se
+sacrifie.
+
+-- A qui, repliqua la reine, une mere a tout sacrifie.
+
+Et elle n'acheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les
+yeux vers le portrait en pied du pale Louis XIII, que son epoux
+laissait une fois encore la lumiere monter a ses yeux ternes, le
+courroux gonfler ses narines de toile. Le portrait s'animait; il
+ne parlait pas, il menacait. Un profond silence succeda aux
+dernieres paroles de la reine. La Molina se mit a fourrager les
+rubans et les dentelles d'une vaste corbeille. Mme de Motteville,
+surprise de cet eclair qui avait illumine simultanement
+d'intelligence le regard de la confidente et celui de la
+maitresse, Mme de Motteville, disons-nous, baissa les yeux en
+femme discrete, et, ne cherchant plus a voir, ecouta de toutes ses
+oreilles. Elle ne surprit qu'un "hum!" significatif de la duegne
+espagnole, image de la circonspection. Elle surprit aussi un
+soupir exhale comme un souffle du sein de la reine.
+
+Elle leva la tete aussitot.
+
+-- Vous souffrez? dit-elle.
+
+-- Non, Motteville, non; pourquoi dis-tu cela?
+
+-- Votre Majeste avait gemi.
+
+-- Tu as raison, en effet; oui, je souffre un peu.
+
+-- M. Valot est pres d'ici, chez Madame, je crois.
+
+-- Chez Madame, pourquoi?
+
+-- Madame a ses nerfs.
+
+-- Belle maladie! M. Valot a bien tort d'etre chez Madame, quand
+un autre medecin guerirait Madame...
+
+Mme de Motteville leva encore ses yeux surpris.
+
+-- Un medecin autre que M. Valot? dit-elle; qui donc?
+
+-- Le travail, Motteville, le travail... Ah! si quelqu'un est
+malade, c'est ma pauvre fille.
+
+-- C'est aussi Votre Majeste.
+
+-- Moins ce soir.
+
+-- Ne vous y fiez pas, madame!
+
+Et, comme pour justifier cette menace, de Mme de Motteville, une
+douleur aigue mordit la reine au coeur, la fit palir et la
+renversa sur un fauteuil avec tous les symptomes d'une pamoison
+soudaine.
+
+-- Mes gouttes! murmura-t-elle.
+
+-- Prout! prout! repliqua la Molina, qui, sans hater sa marche,
+alla tirer d'une armoire d'ecaille doree un grand flacon de
+cristal de roche et l'apporta ouvert a la reine.
+
+Celle-ci respira frenetiquement, a plusieurs reprises, et murmura:
+
+-- C'est par la que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa
+volonte sainte!
+
+-- On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en replacant
+le flacon dans l'armoire.
+
+-- Votre Majeste va bien, maintenant? demanda Mme de Motteville.
+
+-- Mieux.
+
+Et la reine posa son doigt sur ses levres pour commander la
+discretion a sa favorite.
+
+-- C'est etrange! dit, apres un silence, Mme de Motteville.
+
+-- Qu'y a-t-il d'etrange? demanda la reine.
+
+-- Votre Majeste se souvient-elle du jour ou cette douleur apparut
+pour la premiere fois?
+
+-- Je me souviens que c'etait un jour bien triste, Motteville.
+
+-- Ce jour n'avait pas toujours ete triste pour Votre Majeste.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majeste le
+roi regnant, votre glorieux fils, etait ne a la meme heure.
+
+La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et s'abima
+durant quelques secondes.
+
+Etait-ce souvenir ou reflexion? etait-ce encore la douleur?
+
+La Molina jeta sur Mme de Motteville un regard presque furieux,
+tant il ressemblait a un reproche, et la digne femme, n'y ayant
+rien compris, allait questionner pour l'acquit de sa conscience,
+lorsque soudain Anne d'Autriche se levant:
+
+-- Le 5 septembre! dit-elle; oui, ma douleur a paru le 5
+septembre. Grande joie un jour, grande douleur un autre jour.
+Grande douleur, ajouta-t-elle tout bas, expiation d'une trop
+grande joie!
+
+Et, a partir de ce moment, Anne d'Autriche, qui semblait avoir
+epuise toute sa memoire et toute sa raison, demeura impenetrable,
+l'oeil morne, la pensee vague, les mains pendantes.
+
+-- Il faut nous mettre au lit, dit la Molina.
+
+-- Tout a l'heure, Molina.
+
+-- Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole.
+
+Mme de Motteville se leva; des larmes brillantes et grosses comme
+des larmes d'enfant coulaient lentement sur les joues blanches de
+la reine.
+
+Molina, s'en apercevant, darda sur Anne d'Autriche son oeil noir
+et vigilant.
+
+-- Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville.
+Allez.
+
+Ce mot _nous_ sonna desagreablement a l'oreille de la favorite
+francaise. Il signifiait qu'un echange de secrets ou de souvenirs
+allait se faire. Il signifiait qu'une personne etait de trop dans
+l'entretien a sa plus interessante phase.
+
+-- Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majeste?
+demanda la Francaise.
+
+-- Oui, repondit l'Espagnole.
+
+Et Mme de Motteville s'inclina. Tout a coup une vieille femme de
+chambre, vetue comme elle l'etait a la Cour d'Espagne en 1620,
+ouvrit les portieres, et surprenant la reine dans ses larmes,
+Mme de Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa
+diplomatie:
+
+-- Le remede! le remede! cria-t-elle joyeusement a la reine en
+s'approchant sans facon du groupe.
+
+-- Quel remede, _Chica_? dit Anne d'Autriche.
+
+-- Pour le mal de Votre Majeste, repondit celle-ci.
+
+-- Qui l'apporte? demanda vivement Mme de Motteville; M. Valot?
+
+-- Non, une dame de Flandre.
+
+-- Une dame de Flandre? Une Espagnole? interrogea la reine.
+
+-- Je ne sais.
+
+-- Qui l'envoie?
+
+-- M. Colbert.
+
+-- Son nom?
+
+-- Elle ne l'a pas dit.
+
+-- Sa condition?
+
+-- Elle le dira.
+
+-- Son visage?
+
+-- Elle est masquee.
+
+-- Vois, Molina! s'ecria la reine.
+
+-- C'est inutile, repondit tout a coup une voix ferme et douce a
+la fois, partie de l'autre cote des tapisseries, voix qui fit
+tressaillir les autres dames et frissonner la reine.
+
+En meme temps, une femme masquee paraissait entre les rideaux.
+
+Avant que la reine eut parle:
+
+-- Je suis une dame du beguinage de Bruges, dit la dame inconnue,
+et j'apporte, en effet, le remede qui doit guerir Votre Majeste.
+
+Chacun se tut. La beguine ne fit point un pas.
+
+-- Parlez, dit la reine.
+
+-- Quand nous serons seules, ajouta la beguine.
+
+Anne d'Autriche adressa un regard a ses compagnes, celles-ci se
+retirerent.
+
+La beguine fit alors trois pas vers la reine et s'inclina
+reverencieusement.
+
+La reine regardait avec defiance cette femme qui la regardait
+aussi avec des yeux brillants par les trous de son masque.
+
+-- La reine de France est donc bien malade, dit Anne d'Autriche,
+que l'on sait, au beguinage de Bruges, qu'elle a besoin d'etre
+guerie?
+
+-- Ne menacez point, reine, dit la beguine avec douceur; je suis
+venue a vous pleine de respect et de compassion, j'y suis venue de
+la part d'une amie.
+
+-- Prouvez-le donc! Soulagez au lieu d'irriter.
+
+-- Facilement; et Votre Majeste va voir si l'on est son amie.
+
+-- Voyons.
+
+-- Quel malheur est-il arrive a Votre Majeste depuis vingt-trois
+ans?...
+
+-- Mais, de grands malheurs: n'ai-je pas perdu le roi?
+
+-- Je ne parle pas de ces sortes de malheurs. Je veux vous
+demander si, depuis... la naissance du roi... une indiscretion
+d'amie a cause quelque douleur a Votre Majeste.
+
+-- Je ne vous comprends pas, repondit la reine en serrant les
+dents pour cacher son emotion.
+
+-- Je vais me faire comprendre. Votre Majeste se souvient que le
+roi est ne le 3 septembre 1638, a onze heures un quart?
+
+-- Oui, begaya la reine.
+
+-- A midi et demi, continua la beguine, le dauphin, ondoye deja
+par Mgr de Meaux sous les yeux du roi, sous vos yeux etait reconnu
+heritier de la couronne de France. Le roi se rendit a la chapelle
+du vieux chateau de Saint Germain pour entendre le _Te Deum_.
+
+-- Tout cela est exact, murmura la reine.
+
+-- L'accouchement de Votre Majeste s'etait fait en presence de feu
+Monsieur, des princes, des dames de la Cour. Le medecin du roi,
+Bouvard, et le chirurgien Honore se tenaient dans l'antichambre.
+Votre Majeste s'endormit vers trois heures jusqu'a sept heures
+environ, n'est-ce pas?
+
+-- Sans doute; mais vous me recitez la ce que tout le monde sait
+comme vous et moi.
+
+-- J'arrive, madame, a ce que peu de personnes savent. Peu de
+personnes, disais-je? helas! je pourrais dire deux personnes, car
+il y en avait cinq seulement autrefois, et, depuis quelques
+annees, le secret s'est assure par la mort des principaux
+participants. Le roi notre seigneur dort avec ses peres; la sage-
+femme Peronne l'a suivi de pres, Laporte est oublie deja.
+
+La reine ouvrit la bouche pour repondre; elle trouva sous sa main
+glacee, dont elle caressait son visage, les gouttes pressees d'une
+sueur brulante.
+
+-- Il etait huit heures, poursuivit la beguine; le roi soupait
+d'un grand coeur; ce n'etaient autour de lui que joie, cris,
+rasades; le peuple hurlait sous les balcons; les Suisses, les
+mousquetaires et les gardes erraient par la ville, portes en
+triomphe par les etudiants ivres.
+
+Ces bruits formidables de l'allegresse publique faisaient gemir
+doucement dans les bras de Mme de Hausac, sa gouvernante, le
+dauphin, le futur roi de France, dont les yeux, lorsqu'ils
+s'ouvriraient, devaient apercevoir deux couronnes au fond de son
+berceau. Tout a coup Votre Majeste poussa un cri percant, et dame
+Peronne reparut a son chevet.
+
+Les medecins dinaient dans une salle eloignee. Le palais, desert a
+force d'etre envahi, n'avait plus ni consignes ni gardes. La sage-
+femme, apres avoir examine l'etat de Votre Majeste, se recria,
+surprise, et, vous prenant en ses bras, eploree, folle de douleur,
+envoya Laporte pour prevenir le roi que Sa Majeste la reine
+voulait le voir dans sa chambre. Laporte, vous le savez, madame,
+etait un homme de sang-froid et d'esprit. Il n'approcha pas du roi
+en serviteur effraye qui sent son importance, et veut effrayer
+aussi; d'ailleurs, ce n'etait pas une nouvelle effrayante que
+celle qu'attendait le roi. Toujours est-il que Laporte parut, le
+sourire sur les levres, pres de la chaise du roi et lui dit:
+
+"-- Sire, la reine est bien heureuse et le serait encore plus de
+voir Votre Majeste."
+
+Ce jour-la, Louis XIII eut donne sa couronne a un pauvre pour un
+Dieu gard! Gai, leger, vif, le roi sortit de table en disant, du
+ton que Henri IV eut pu prendre:
+
+"-- Messieurs, je vais voir ma femme."
+
+Il arriva chez vous, madame, au moment ou dame Peronne lui tendait
+un second prince, beau et fort comme le premier, en lui disant:
+"Sire, Dieu ne veut pas que le royaume de France tombe en
+quenouille.
+
+Le roi, dans son premier mouvement, sauta sur cet enfant et cria:
+"Merci, mon Dieu!"
+
+La beguine s'arreta en cet endroit, remarquant combien souffrait
+la reine. Anne d'Autriche, renversee dans son fauteuil, la tete
+penchee, les yeux fixes, ecoutait sans entendre et ses levres
+s'agitaient convulsivement pour une priere a Dieu ou pour une
+imprecation contre cette femme.
+
+-- Ah! ne croyez pas que, s'il n'y a qu'un dauphin en France,
+s'ecria la beguine, ne croyez pas que, si la reine a laisse cet
+enfant vegeter loin du trone, ne croyez pas qu'elle fut une
+mauvaise mere. Oh! non... Il est des gens qui savent combien de
+larmes elle a versees; il est des gens qui ont pu compter les
+ardents baisers qu'elle donnait a la pauvre creature en echange de
+cette vie de misere et d'ombre a laquelle la raison d'Etat
+condamnait le frere jumeau de Louis XIV.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura faiblement la reine.
+
+-- On sait, continua vivement la beguine, que le roi, se voyant
+deux fils, tous deux egaux en age, en pretentions, trembla pour le
+salut de la France, pour la tranquillite de son Etat. On sait que
+M. le cardinal de Richelieu, mande a cet effet par Louis XIII,
+reflechit plus d'une heure dans le cabinet de Sa Majeste, et
+prononca cette sentence: "Il y a un roi ne pour succeder a Sa
+Majeste. Dieu en a fait naitre un autre pour succeder a ce premier
+roi; mais, a present, nous n'avons besoin que du premier-ne;
+cachons le second a la France comme Dieu l'avait cache a ses
+parents eux-memes." Un prince, c'est pour l'Etat la paix et la
+securite; deux competiteurs, c'est la guerre civile et l'anarchie.
+
+La reine se leva brusquement, pale et les poings crispes.
+
+-- Vous en savez trop, dit-elle d'une voix sourde, puisque vous
+touchez aux secrets de l'Etat. Quant aux amis de qui vous tenez ce
+secret, ce sont des laches, de faux amis. Vous etes leur complice
+dans le crime qui s'accomplit aujourd'hui. Maintenant, a bas le
+masque, ou je vous fais arreter par mon capitaine des gardes. Oh!
+ce secret ne me fait pas peur! Vous l'avez eu, vous me le rendrez!
+Il se glacera dans votre sein; ni ce secret ni votre vie ne vous
+appartiennent plus a partir de ce moment!
+
+Anne d'Autriche, joignant le geste a la menace, fit deux pas vers
+la beguine.
+
+-- Apprenez, dit celle-ci, a connaitre la fidelite, l'honneur, la
+discretion de vos amis abandonnes.
+
+Elle enleva soudain son masque.
+
+-- Mme de Chevreuse! s'ecria la reine.
+
+-- La seule confidente du secret, avec Votre Majeste.
+
+-- Ah! murmura Anne d'Autriche, venez m'embrasser, duchesse.
+Helas! c'est tuer ses amis, que se jouer ainsi avec leurs chagrins
+mortels.
+
+Et la reine, appuyant sa tete sur l'epaule de la vieille duchesse,
+laissa echapper de ses yeux une source de larmes ameres.
+
+-- Que vous etes jeune encore! dit celle-ci d'une voix sourde.
+Vous pleurez!
+
+
+Chapitre CLXXXIII -- Deux amies
+
+
+La reine regarda fierement Mme de Chevreuse.
+
+-- Je crois, dit-elle, que vous avez prononce le mot heureuse en
+parlant de moi. Jusqu'a present, duchesse, j'avais cru impossible
+qu'une creature humaine put se trouver moins heureuse que la reine
+de France.
+
+-- Madame, vous avez ete, en effet, une mere de douleurs. Mais, a
+cote de ces miseres illustres dont nous nous entretenions tout a
+l'heure, nous, vieilles amies, separees par la mechancete des
+hommes; a cote, dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les
+joies peu sensibles, c'est vrai, mais fort enviees de ce monde.
+
+-- Lesquelles? dit amerement Anne d'Autriche. Comment pouvez-vous
+prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout a l'heure
+reconnaissiez qu'il faut des remedes a mon corps et a mon esprit?
+
+Mme de Chevreuse se recueillit un moment.
+
+-- Que les rois sont loin des autres hommes! murmura-t-elle.
+
+-- Que voulez-vous dire?
+
+-- Je veux dire qu'ils sont tellement eloignes du vulgaire, qu'ils
+oublient pour les autres toutes les necessites de la vie. Comme
+l'habitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux
+verdoyants rafraichis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas
+que l'habitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des
+terres calcinees par le soleil.
+
+La reine rougit legerement; elle venait de comprendre.
+
+-- Savez-vous, dit-elle, que c'est mal de nous avoir delaissee?
+
+-- Oh! madame, le roi a herite, dit-on, la haine que me portait
+son pere. Le roi me congedierait s'il me savait au Palais-Royal.
+
+-- Je ne dis pas que le roi soit bien dispose en votre faveur,
+duchesse, repliqua la reine: mais, moi, je pourrais...
+secretement.
+
+La duchesse laissa percer un sourire dedaigneux qui inquieta son
+interlocutrice.
+
+-- Du reste, se hata d'ajouter la reine, vous avez tres bien fait
+de venir ici.
+
+-- Merci, madame!
+
+-- Ne fut-ce que pour nous donner cette joie de dementir le bruit
+de votre mort.
+
+-- On avait dit effectivement que j'etais morte?
+
+-- Partout.
+
+-- Mes enfants n'avaient pas pris le deuil, cependant.
+
+-- Ah! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent; nous voyons
+peu MM. d'Albert et de Luynes, et bien des choses echappent dans
+les preoccupations au milieu desquelles nous vivons constamment.
+
+-- Votre Majeste n'eut pas du croire au bruit de ma mort.
+
+-- Pourquoi pas? Helas! nous sommes mortels; ne voyez-vous pas que
+moi, votre soeur cadette, comme nous disions autrefois, je penche
+deja vers la sepulture?
+
+-- Votre Majeste, si elle avait cru que j'etais morte, devait
+s'etonner alors de n'avoir pas recu de mes nouvelles.
+
+-- La mort surprend parfois bien vite, duchesse.
+
+-- Oh! Votre Majeste! Les ames chargees de secrets comme celui
+dont nous parlions tout a l'heure ont toujours un besoin
+d'epanchement qu'il faut satisfaire d'avance. Au nombre des relais
+prepares pour l'eternite, on compte la mise en ordre de ses
+papiers.
+
+La reine tressaillit.
+
+-- Votre Majeste, dit la duchesse, saura d'une facon certaine le
+jour de ma mort.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Parce que Votre Majeste recevra le lendemain, sous une
+quadruple enveloppe, tout ce qui a echappe de nos petites
+correspondances si mysterieuses d'autrefois.
+
+-- Vous n'avez pas brule? s'ecria Anne avec effroi.
+
+-- Oh! chere Majeste, repliqua la duchesse, les traitres seuls
+brulent une correspondance royale.
+
+-- Les traitres?
+
+-- Oui, sans doute; ou plutot ils font semblant de la bruler, la
+gardent ou la vendent.
+
+-- Mon Dieu!
+
+-- Les fideles, au contraire, enfouissent precieusement de pareils
+tresors; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui
+disent: "Madame, je vieillis, je me sens malade; il y a danger de
+mort pour moi, danger de revelation pour le secret de Votre
+Majeste; prenez donc ce papier dangereux et brulez-le vous-meme."
+
+-- Un papier dangereux! Lequel?
+
+-- Quant a moi, je n'en ai qu'un, c'est vrai, mais il est bien
+dangereux.
+
+-- Oh! duchesse, dites, dites!
+
+-- C'est ce billet... date du 2 aout 1644, ou vous me recommandiez
+d'aller a Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il
+y a cela de votre main, madame: "Cher malheureux enfant."
+
+Il se fit un silence profond a ce moment: la reine sondait
+l'abime, Mme de Chevreuse tendait son piege.
+
+-- Oui, malheureux, bien malheureux! murmura Anne d'Autriche;
+quelle triste existence a-t-il menee, ce pauvre enfant, pour
+aboutir a une si cruelle fin!
+
+-- Il est mort? s'ecria vivement la duchesse avec une curiosite
+dont la reine saisit avidement l'accent sincere.
+
+-- Mort de consomption, mort oublie, fletri, mort comme ces
+pauvres fleurs donnees par un amant et que la maitresse laisse
+expirer dans un tiroir pour les cacher a tout le monde.
+
+-- Mort! repeta la duchesse avec un air de decouragement qui eut
+bien rejoui la reine, s'il n'eut ete tempere par un melange de
+doute. Mort a Noisy-le-Sec?
+
+-- Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur
+honnete, qui n'a pas survecu longtemps.
+
+-- Cela se concoit: c'est si lourd a porter un deuil et un secret
+pareils.
+
+La reine ne se donna pas la peine de relever l'ironie de cette
+reflexion. Mme de Chevreuse continua.
+
+-- Eh bien! madame, je m'informai, il y a quelques annees, a
+Noisy-le-Sec meme, du sort de cet enfant si malheureux. On
+m'apprit qu'il ne passait pas pour etre mort, voila pourquoi je ne
+m'etais pas affligee tout d'abord avec Votre Majeste. Oh! certes,
+si je l'eusse cru, jamais une allusion a ce deplorable evenement
+ne fut venue reveiller les bien legitimes douleurs de Votre
+Majeste.
+
+-- Vous dites que l'enfant ne passait pas pour etre mort a Noisy?
+
+-- Non, madame.
+
+-- Que disait-on de lui, alors?
+
+-- On disait... On se trompait sans doute.
+
+-- Dites toujours.
+
+-- On disait qu'un soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse,
+ce qui se remarqua malgre le masque et la mante qui la cachaient,
+une dame de haute qualite, de tres haute qualite sans doute, etait
+venue dans un carrosse a l'embranchement de la route, la meme,
+vous savez, ou j'attendais des nouvelles du jeune prince, quand
+Votre Majeste daignait m'y envoyer.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Et que le gouverneur avait mene l'enfant a cette dame.
+
+-- Apres?
+
+-- Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitte le pays.
+
+-- Vous voyez bien! il y a du vrai la-dedans, puisque,
+effectivement, le pauvre enfant mourut d'un de ces coups de foudre
+qui font que, jusqu'a sept ans, au dire des medecins, la vie des
+enfants tient a un fil.
+
+-- Oh! ce que dit Votre Majeste est la verite; nul ne le sait
+mieux que vous, madame; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez
+la bizarrerie...
+
+"Qu'est-ce encore?" pensa la reine.
+
+-- La personne qui m'avait rapporte ces details, qui avait ete
+s'informer de la sante de l'enfant, cette personne...
+
+-- Vous aviez confie un pareil soin a quelqu'un? Oh! duchesse!
+
+-- Quelqu'un de muet comme Votre Majeste, comme moi-meme; mettons
+que c'est moi-meme, madame. Ce quelqu'un, dis-je, passant quelque
+temps apres en Touraine...
+
+-- En Touraine?
+
+-- Reconnut le gouverneur et l'enfant, pardon! crut les
+reconnaitre, vivants tous deux, gais et heureux et florissants
+tous deux, l'un dans sa verte vieillesse, l'autre dans sa jeunesse
+en fleur! Jugez, d'apres cela, ce que c'est que les bruits qui
+courent, ayez donc foi, apres cela, a quoi que ce soit de ce qui
+se passe en ce monde. Mais je fatigue Votre Majeste. Oh! ce n'est
+pas mon intention, et je prendrai conge d'elle apres lui avoir
+renouvele l'assurance de mon respectueux devouement.
+
+-- Arretez, duchesse; causons un peu de vous.
+
+-- De moi? Oh! madame, n'abaissez pas vos regards jusque-la.
+
+-- Pourquoi donc? N'etes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce
+que vous m'en voulez, duchesse?
+
+-- Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue aupres de Votre
+Majeste, si j'avais sujet de lui en vouloir?
+
+-- Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la
+mort qui menace.
+
+-- Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.
+
+-- Nulle ne m'a jamais aimee, servie comme vous, duchesse.
+
+-- Votre Majeste s'en souvient?
+
+-- Toujours... Duchesse, une preuve d'amitie.
+
+-- Ah! madame, tout mon etre appartient a Votre Majeste.
+
+-- Cette preuve, voyons!
+
+-- Laquelle?
+
+-- Demandez-moi quelque chose.
+
+-- Demander?
+
+-- Oh! je sais que vous etes l'ame la plus desinteressee, la plus
+grande, la plus royale.
+
+-- Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquiete.
+
+-- Je ne vous louerai jamais autant que vous le meritez.
+
+-- Avec l'age, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.
+
+-- Dieu vous entende, duchesse!
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, la duchesse d'autrefois, la belle, la fiere, l'adoree
+Chevreuse m'eut repondu ingratement: "Je ne veux rien de vous."
+Benis soient donc les malheurs, s'ils sont venus, puisqu'ils vous
+auront changee, et que peut-etre vous me repondrez: "J'accepte."
+
+La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle etait sous le
+charme et ne se cachait plus.
+
+-- Parlez, chere, dit la reine, que voulez-vous?
+
+-- Il faut donc s'expliquer?...
+
+-- Sans hesitation.
+
+-- Eh bien! Votre Majeste peut me faire une joie indicible, une
+joie incomparable.
+
+-- Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l'inquietude. Mais,
+avant toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis
+en puissance de fils comme j'etais autrefois en puissance de mari.
+
+-- Je vous menagerai, chere reine.
+
+-- Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux echo de la
+belle jeunesse.
+
+-- Soit. Eh bien! ma veneree maitresse, Anne cherie...
+
+-- Sais-tu toujours l'espagnol?
+
+-- Toujours.
+
+-- Demande-moi en espagnol alors.
+
+-- Voici: faites-moi l'honneur de venir passer quelques jours a
+Dampierre.
+
+-- C'est tout? s'ecria la reine stupefaite.
+
+-- Oui.
+
+-- Rien que cela?
+
+-- Bon Dieu! auriez-vous l'idee que je ne vous demande pas la le
+plus enorme bienfait? S'il en est ainsi, vous ne me connaissez
+plus. Acceptez vous?
+
+-- Oui, de grand coeur.
+
+-- Oh! merci!
+
+-- Et je serai heureuse, continua la reine avec defiance si ma
+presence peut vous etre utile a quelque chose.
+
+-- Utile? s'ecria la duchesse en riant. Oh! non, non, agreable,
+douce, delicieuse, oui, mille fois oui. C'est donc promis?
+
+-- C'est jure.
+
+La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit
+de baisers.
+
+"C'est une bonne femme au fond, pensa la reine, et... genereuse
+d'esprit."
+
+-- Votre Majeste, reprit la duchesse, consentirait-elle a me
+donner quinze jours?
+
+-- Oui, certes! Pourquoi?
+
+-- Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrace, nul ne
+voulait me preter les cent mille ecus dont j'ai besoin pour
+reparer Dampierre. Mais, lorsqu'on va savoir que c'est pour y
+recevoir Votre Majeste, tous les fonds de Paris afflueront chez
+moi.
+
+-- Ah! fit la reine en remuant doucement la tete avec
+intelligence, cent mille ecus! il faut cent mille ecus pour
+reparer Dampierre?
+
+-- Tout autant.
+
+-- Et personne ne veut vous les preter?
+
+-- Personne.
+
+-- Je les preterai, moi, si vous voulez, duchesse.
+
+-- Oh! je n'oserais.
+
+-- Vous auriez tort.
+
+-- Vrai?
+
+-- Foi de reine!... Cent mille ecus, ce n'est reellement pas
+beaucoup.
+
+-- N'est-ce pas?
+
+-- Non. Oh! je sais que vous n'avez jamais fait payer votre
+discretion ce qu'elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que
+je vous fasse un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est
+un bien plus galant homme.
+
+-- Paie-t-il?
+
+-- S'il ne paie pas, je paierai; mais ce serait la premiere fois
+qu'il me refuserait.
+
+La reine ecrivit, donna la cedule a la duchesse, et la congedia
+apres l'avoir gaiement embrassee.
+
+
+Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
+conte
+
+
+Toutes ces intrigues sont epuisees; l'esprit humain, si multiple
+dans ses exhibitions, a pu se developper a l'aise dans les trois
+cadres que notre recit lui a fournis.
+
+Peut-etre s'agira-t-il encore de politique et d'intrigues dans le
+tableau que nous preparons, mais les ressorts en seront tellement
+caches, que l'on ne verra que les fleurs et les peintures,
+absolument comme dans ces theatres forains ou parait, sur la
+scene, un colosse qui marche mu par les petites jambes et les bras
+greles d'un enfant cache dans sa carcasse.
+
+Nous retournons a Saint-Mande, ou le surintendant recoit, selon
+son habitude, sa societe choisie d'epicuriens.
+
+Depuis quelque temps, le maitre a ete rudement eprouve. Chacun se
+ressent au logis de la detresse du ministre. Plus de grandes et
+folles reunions. La finance a ete un pretexte pour Fouquet, et
+jamais, comme le dit spirituellement Gourville, pretexte n'a ete
+plus fallacieux; de finances, pas l'ombre.
+
+M. Vatel s'ingenie a soutenir la reputation de la maison.
+Cependant les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent
+d'un retard ruineux. Les expeditionnaires de vins d'Espagne
+envoient frequemment des mandats que nul ne paie. Les pecheurs que
+le surintendant gage sur les cotes de Normandie supputent que,
+s'ils etaient rembourses, la rentree de la somme leur permettrait
+de se retirer a terre. La maree, qui, plus tard, doit faire mourir
+Vatel, la maree n'arrive pas du tout.
+
+Cependant, pour le jour de reception ordinaire, les amis de
+Fouquet se presentent plus nombreux que de coutume. Gourville et
+l'abbe Fouquet causent finances, c'est-a-dire que l'abbe emprunte
+quelques pistoles a Gourville. Pelisson, assis les jambes
+croisees, termine la peroraison d'un discours par lequel Fouquet
+doit rouvrir le Parlement.
+
+Et ce discours est un chef-d'oeuvre, parce que Pelisson le fait
+pour son ami, c'est-a-dire qu'il y met tout ce que, certainement,
+il n'irait pas chercher pour lui-meme. Bientot, se disputant sur
+les rimes faciles, arrivent du fond du jardin Loret et La
+Fontaine.
+
+Les peintres et les musiciens se dirigent a leur tour du cote de
+la salle a manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera.
+
+Le surintendant ne fait jamais attendre.
+
+Il est sept heures et demie; l'appetit s'annonce assez galamment.
+
+Quand tous les convives sont reunis, Gourville va droit a
+Pelisson, le tire de sa reverie et l'amene au milieu d'un salon
+dont il a ferme les portes.
+
+-- Eh bien! dit-il, quoi de nouveau?
+
+Pelisson, levant sa tete intelligente et douce:
+
+-- J'ai emprunte, dit-il, vingt-cinq mille livres a ma tante. Les
+voici en bons de caisse.
+
+-- Bien, repondit Gourville, il ne manque plus que cent quatre-
+vingt-quinze mille livres pour le premier paiement.
+
+-- Le paiement de quoi? demanda La Fontaine du ton qu'il mettait a
+dire: "Avez-vous lu Baruch?"
+
+-- Voila encore mon distrait, dit Gourville. Quoi! c'est vous qui
+nous avez appris que la petite terre de Corbeil allait etre vendue
+par un creancier de M. Fouquet; c'est vous qui avez propose la
+cotisation de tous les amis d'Epicure; c'est vous qui avez dit que
+vous feriez vendre un coin de votre maison de Chateau-Thierry pour
+fournir votre contingent, et vous venez dire aujourd'hui: "Le
+paiement de quoi?"
+
+Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La
+Fontaine.
+
+-- Pardon, pardon, dit-il, c'est vrai, je n'avais pas oublie. Oh!
+non; seulement...
+
+-- Seulement, tu ne te souvenais plus, repliqua Loret.
+
+-- Voila la verite. Le fait est qu'il a raison. Entre oublier et
+ne plus se souvenir, il y a une grande difference.
+
+-- Alors, ajouta Pelisson, vous apportez cette obole, prix du coin
+de terre vendu?
+
+-- Vendu? Non.
+
+-- Vous n'avez pas vendu votre clos? demanda Gourville etonne, car
+il connaissait le desinteressement du poete.
+
+-- Ma femme n'a pas voulu, repondit ce dernier.
+
+Nouveaux rires.
+
+-- Cependant, vous etes alle a Chateau-Thierry pour cela? lui fut-
+il repondu.
+
+-- Certes, et a cheval.
+
+-- Pauvre Jean!
+
+-- Huit chevaux differents: j'etais roue.
+
+-- Excellent ami!... Et la-bas vous vous etes repose?
+
+-- Repose? Ah bien! oui! La-bas, j'ai eu bien de la besogne.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Ma femme avait fait des coquetteries avec celui a qui je
+voulais vendre la terre. Cet homme s'est dedit; je l'ai appele en
+duel.
+
+-- Tres bien! dit le poete; et vous vous etes battus?
+
+-- Il parait que non.
+
+-- Vous n'en savez donc rien?
+
+-- Non, ma femme et ses parents se sont meles de cela. J'ai eu un
+quart d'heure durant l'epee a la main; mais je n'ai pas ete
+blesse.
+
+-- Et l'adversaire?
+
+-- L'adversaire non plus; il n'etait pas venu sur le terrain.
+
+-- C'est admirable! s'ecria-t-on de toutes parts; vous avez du
+vous courroucer?
+
+-- Tres fort; j'avais gagne un rhume; je suis rentre a la maison,
+et ma femme m'a querelle.
+
+-- Tout de bon?
+
+-- Tout de bon. Elle m'a jete un pain a la tete, un gros pain.
+
+-- Et vous?
+
+-- Moi? Je lui ai renverse toute la table sur le corps, et sur le
+corps de ses convives; puis je suis remonte a cheval, et me voila.
+
+Nul n'eut su tenir son serieux a l'expose de cette heroide
+comique. Quand l'ouragan des rires se fut un peu calme:
+
+-- Voila tout ce que vous avez rapporte? dit-on a La Fontaine.
+
+-- Oh! non pas, j'ai eu une excellente idee.
+
+-- Dites.
+
+-- Avez-vous remarque qu'il se fait en France beaucoup de poesies
+badines?
+
+-- Mais oui, repliqua l'assemblee.
+
+-- Et que, poursuivit La Fontaine, il ne s'en imprime que fort
+peu?
+
+-- Les lois sont dures, c'est vrai.
+
+-- Eh bien! marchandise rare est une marchandise chere, ai-je
+pense. C'est pourquoi je me suis mis a composer un petit poeme
+extremement licencieux.
+
+-- Oh! oh! cher poete.
+
+-- Extremement grivois.
+
+-- Oh! oh!
+
+-- Extremement cynique.
+
+-- Diable! diable!
+
+-- J'y ai mis, continua froidement le poete, tout ce que j'ai pu
+trouver de mots galants.
+
+Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave poete mettait ainsi
+l'enseigne a sa marchandise.
+
+-- Et, poursuivit-il, je m'appliquai a depasser tout ce que
+Boccace, l'Aretin et autres maitres ont fait dans ce genre.
+
+-- Bon Dieu! s'ecria Pelisson; mais il sera damne!
+
+-- Vous croyez? demanda naivement La Fontaine; je vous jure que je
+n'ai pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M. Fouquet.
+
+Cette conclusion mirifique mit le comble a la satisfaction des
+assistants.
+
+-- Et j'ai vendu cet opuscule huit cent livres la premiere
+edition, s'ecria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres
+de piete s'achetent moitie moins.
+
+-- Il eut mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de
+piete.
+
+-- C'est trop long et pas assez divertissant, repliqua
+tranquillement La Fontaine; mes huit cents livres sont dans ce
+petit sac; je les offre.
+
+Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du tresorier des
+epicuriens.
+
+Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres; les
+autres s'epuiserent de meme. Il y eut, compte fait, quarante mille
+livres dans l'escarcelle.
+
+Jamais plus genereux deniers ne resonnerent dans les balances
+divines ou la charite pese les bons coeurs et les bonnes
+intentions contre les pieces fausses des devots hypocrites.
+
+On faisait encore tinter les ecus quand le surintendant entra ou
+plutot se glissa dans la salle. Il avait tout entendu.
+
+On vit cet homme, qui avait remue tant de milliards, ce riche qui
+avait epuise tous les plaisirs et tous les honneurs, ce coeur
+immense, ce cerveau fecond qui avaient, comme deux creusets
+avides, devore la substance materielle et morale du premier
+royaume du monde, on vit Fouquet depasser le seuil avec les yeux
+pleins de larmes, tremper ses doigts blancs et fins dans l'or et
+l'argent.
+
+-- Pauvre aumone, dit-il d'une voix tendre et emue, tu
+disparaitras dans le plus petit des plis de ma bourse vide; mais
+tu as empli jusqu'au bord ce que nul n'epuisera jamais: mon coeur!
+Merci, mes amis, merci!
+
+Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient la
+et qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes qu'ils
+etaient, il embrassa La Fontaine en lui disant:
+
+-- Pauvre garcon qui s'est fait battre pour moi par sa femme, et
+damner par son confesseur!
+
+-- Bon! ce n'est rien, repondit le poete; que vos creanciers
+attendent deux ans, j'aurai fait cent autres contes qui, a deux
+editions chacun, paieront la dette.
+
+
+Chapitre CLXXXV -- La Fontaine negociateur
+
+
+Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante
+effusion...
+
+-- Mon cher poete, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non
+seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d'eux
+rapportera, mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-
+d'oeuvre.
+
+-- Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas
+croire que j'aie seulement apporte cette idee et ces quatre-vingts
+pistoles a M. le surintendant.
+
+-- Oh! mais, s'ecria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est
+en fonds aujourd'hui.
+
+-- Benie soit l'idee, si elle m'apporte un ou deux millions, dit
+gaiement Fouquet.
+
+-- Precisement, repliqua La Fontaine.
+
+-- Vite, vite! cria l'assemblee.
+
+-- Prenez garde, dit Pelisson a l'oreille de La Fontaine, vous
+avez eu grand succes jusqu'a present, n'allez pas lancer la fleche
+au-dela du but.
+
+-- Nenni, monsieur Pelisson, et, vous qui etes un homme de gout,
+vous m'approuverez tout le premier.
+
+-- Il s'agit de millions? dit Gourville.
+
+-- J'ai la quinze cent mille livres, monsieur Gourville.
+
+Et il frappa sa poitrine.
+
+-- Au diable, le Gascon de Chateau-Thierry! cria Loret.
+
+-- Ce n'est pas la poche qu'il fallait toucher, dit Fouquet, c'est
+la cervelle.
+
+-- Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous
+n'etes pas un procureur general, vous etes un poete.
+
+-- C'est vrai! s'ecrierent Loret, Conrart, et tout ce qu'il y
+avait la de gens de lettres.
+
+-- Vous etes, dis-je, un poete et un peintre, un statuaire, un ami
+des arts et des sciences; mais, avouez-le vous-meme, vous n'etes
+pas un homme de robe.
+
+-- Je l'avoue, repliqua en souriant M. Fouquet.
+
+-- On vous mettrait de l'Academie que vous refuseriez, n'est-ce
+pas?
+
+-- Je crois que oui, n'en deplaise aux academiciens.
+
+-- Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l'Academie,
+vous laissez-vous aller a faire partie du Parlement?
+
+-- Oh! oh! dit Pelisson, nous parlons politique?
+
+-- Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied
+pas a M. Fouquet.
+
+-- Ce n'est pas de la robe qu'il s'agit, riposta Pelisson,
+contrarie des rires de l'assemblee.
+
+-- Au contraire, c'est de la robe, dit Loret.
+
+-- Otez la robe au procureur general, dit Conrart, nous avons
+M. Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il
+n'est pas de procureur general sans robe, nous declarons, d'apres
+M. de La Fontaine, que certainement la robe est un epouvantail.
+
+-- _Fugiunt risus leporesque_, dit Loret.
+
+-- Les ris et les graces, fit un savant.
+
+-- Moi, poursuivit Pelisson gravement, ce n'est pas comme cela que
+je traduis _lepores_.
+
+-- Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine.
+
+-- Je le traduis ainsi: "Les lievres se sauvent en voyant
+M. Fouquet."
+
+Eclats de rire, dont le surintendant prit sa part.
+
+-- Pourquoi les lievres? objecta Conrart pique.
+
+-- Parce que le lievre sera celui qui ne se rejouira point de voir
+M. Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.
+
+-- Oh! oh! murmurerent les poetes.
+
+-- _Quo non ascendam?_ dit Conrart, me parait impossible avec une
+robe de procureur.
+
+-- Et a moi, sans cette robe, dit l'obstine Pelisson. Qu'en
+pensez-vous, Gourville?
+
+-- Je pense que la robe est bonne, repliqua celui-ci; mais je
+pense egalement qu'un million et demi vaudrait mieux que la robe.
+
+-- Et je suis de l'avis de Gourville, s'ecria Fouquet en coupant
+court a la discussion par son opinion, qui devait necessairement
+dominer toutes les autres.
+
+-- Un million et demi! grommela Pelisson; pardieu! je sais une
+fable indienne...
+
+-- Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi.
+
+-- La tortue avait une carapace, dit Pelisson; elle se refugiait
+la-dedans quand ses ennemis la menacaient. Un jour, quelqu'un lui
+dit: "Vous avez bien chaud l'ete dans cette maison-la, et vous
+etes bien empechee de montrer vos graces. Voila la couleuvre qui
+vous donnera un million et demi de votre ecaille."
+
+-- Bon! fit le surintendant en riant.
+
+-- Apres? fit La Fontaine, interesse par l'apologue bien plus que
+par la moralite.
+
+-- La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit;
+il avait faim; il lui brisa les reins d'un coup de bec et la
+devora.
+
+-- O _muthos deloi?_... dit Conrart.
+
+-- Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe.
+
+La Fontaine prit la moralite au serieux.
+
+-- Vous oubliez Eschyle, dit-il a son adversaire.
+
+-- Qu'est-ce a dire?
+
+-- Eschyle le Chauve.
+
+-- Apres?
+
+-- Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand
+amateur de tortues, prit d'en haut le crane pour une pierre, et
+lanca sur ce crane une tortue toute blottie dans sa carapace.
+
+-- Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu
+pensif, tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur
+briser gratis l'ecaille; trop heureuses les tortues dont une
+couleuvre paie l'enveloppe un million et demi. Qu'on m'apporte une
+couleuvre genereuse comme celle de votre fable, Pelisson, et je
+lui donne ma carapace.
+
+-- _Rara avis in terris!_ s'ecria Conrart.
+
+-- Et semblable a un cygne noir, n'est-ce pas? ajouta La Fontaine.
+Eh bien! oui, precisement, un oiseau tout noir et tres rare; je
+l'ai trouve.
+
+-- Vous avez trouve un acquereur pour ma charge de procureur?
+s'ecria Fouquet.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Mais M. le surintendant n'a jamais dit qu'il dut vendre, reprit
+Pelisson.
+
+-- Pardonnez-moi: vous-meme, vous en avez parle, dit Conrart.
+
+-- J'en suis temoin, fit Gourville.
+
+-- Il tient aux beaux discours qu'il me fait, dit en riant
+Fouquet. Cet acquereur, voyons, La Fontaine?
+
+-- Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave
+homme.
+
+-- Qui s'appelle?
+
+-- Vanel.
+
+-- Vanel! s'ecria Fouquet, Vanel! le mari de?...
+
+-- Precisement, son mari; oui, monsieur.
+
+-- Ce cher homme! dit Fouquet avec interet, il veut etre procureur
+general?
+
+-- Il veut etre tout ce que vous etes, monsieur, dit Gourville, et
+faire absolument ce que vous avez fait.
+
+-- Oh! mais c'est bien rejouissant: contez-nous donc cela, La
+Fontaine.
+
+-- C'est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantot je le
+rencontre: il flanait sur la place de la Bastille, precisement
+vers l'instant ou j'allais prendre le petit carrosse de Saint-
+Mande.
+
+-- Il devait guetter sa femme, bien sur, interrompit Loret.
+
+-- Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il n'est pas jaloux.
+
+-- Il m'aborde donc, m'embrasse, me conduit au Cabaret de
+l'_Image-Saint Fiacre_, et m'entretient de ses chagrins.
+
+-- Il a des chagrins?
+
+-- Oui, sa femme lui donne de l'ambition.
+
+-- Et il vous dit?...
+
+-- Qu'on lui a parle d'une charge au Parlement; que le nom de
+M. Fouquet a ete prononce, que, depuis ce temps Mme Vanel reve de
+s'appeler Mme la procureuse generale, et qu'elle en meurt toutes
+les nuits qu'elle n'en reve pas.
+
+-- Pauvre femme! dit Fouquet.
+
+-- Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les
+affaires: vous allez voir comment je menai celle-ci.
+
+-- Voyons!
+
+-- "Savez-vous, dis-je a Vanel, que c'est cher, une charge comme
+celle de M. Fouquet?"
+
+-- "Combien a peu pres?" fit-il.
+
+-- "M. Fouquet en a refuse dix-sept cent mille livres."
+
+-- "Ma femme, repliqua Vanel, avait mis cela aux environs de
+quatorze cent mille."
+
+-- "Comptant?" lui fis-je.
+
+-- "Oui; elle a vendu un bien en Guienne, elle a realise."
+
+-- C'est un joli lot a toucher d'un coup, dit sentencieusement
+l'abbe Fouquet, qui n'avait pas encore parle.
+
+-- Cette pauvre dame Vanel! murmura Fouquet.
+
+Pelisson haussa les epaules.
+
+-- Un demon! dit-il bas a l'oreille de Fouquet.
+
+-- Precisement!... Il serait charmant d'employer l'argent de ce
+demon a reparer le mal que s'est fait pour moi un ange.
+
+Pelisson regarda d'un air surpris Fouquet, dont les pensees se
+fixaient, a partir de ce moment, sur un nouveau but.
+
+-- Eh bien! demanda La Fontaine, ma negociation?
+
+-- Admirable! cher poete.
+
+-- Oui, dit Gourville; mais tel se vante d'avoir envie d'un
+cheval, qui n'a pas seulement de quoi payer la bride.
+
+-- Le Vanel se dedirait si on le prenait au mot, continua l'abbe
+Fouquet.
+
+-- Je ne crois pas, dit La Fontaine.
+
+-- Qu'en savez-vous?
+
+-- C'est que vous ignorez le denouement de mon histoire.
+
+-- Ah! s'il y a un denouement, dit Gourville, pourquoi flaner en
+route?
+
+-- _Semper ad adventum, _n'est-ce pas cela? dit Fouquet du ton
+d'un grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes.
+
+Les latinistes battirent des mains.
+
+-- Mon denouement, s'ecria La Fontaine, c'est que Vanel, ce tenace
+oiseau, sachant que je venais a Saint-Mande, m'a supplie de
+l'emmener.
+
+-- Oh! oh!
+
+-- Et de le presenter, s'il etait possible, a Monseigneur.
+
+-- En sorte?...
+
+-- En sorte qu'il est la, sur la pelouse du Bel-Air.
+
+-- Comme un scarabee.
+
+-- Vous dites cela, Gourville, a cause des antennes, mauvais
+plaisant!
+
+-- Eh bien! monsieur Fouquet?
+
+-- Eh bien! il ne convient pas que le mari de Mme Vanel s'enrhume
+hors de chez moi; envoyez-le querir, La Fontaine, puisque vous
+savez ou il est.
+
+-- J'y cours moi-meme.
+
+-- Je vous y accompagne, dit l'abbe Fouquet; je porterai les sacs.
+
+-- Pas de mauvaise plaisanterie, dit severement Fouquet; que
+l'affaire soit serieuse, si affaire il y a. Tout d'abord, soyons
+hospitaliers. Excusez-moi bien, La Fontaine, aupres de ce galant
+homme, et dites-lui que je suis desespere de l'avoir fait
+attendre, mais que j'ignorais qu'il fut la.
+
+La Fontaine etait deja parti. Par bonheur, Gourville
+l'accompagnait; car, tout entier a ses chiffres, le poete se
+trompait de route, et courait vers Saint Maur.
+
+Un quart d'heure apres, M. Vanel fut introduit dans le cabinet du
+surintendant, ce meme cabinet dont nous avons donne la description
+et les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le
+voyant entrer appela Pelisson, et lui parla quelques minutes a
+l'oreille.
+
+-- Retenez bien ceci, lui dit-il: que toute l'argenterie, que
+toute la vaisselle, que tous les joyaux soient emballes dans le
+carrosse. Vous prendrez les chevaux noirs; l'orfevre vous
+accompagnera; vous reculerez le souper jusqu'a l'arrivee de
+Mme de Belliere.
+
+-- Encore faut-il que Mme de Belliere soit prevenue, dit Pelisson.
+
+-- Inutile, je m'en charge.
+
+-- Tres bien.
+
+-- Allez, mon ami.
+
+Pelisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les
+vrais amis, dans la volonte qu'il subissait. La est la force des
+ames d'elite. La defiance n'est faite que pour les natures
+inferieures.
+
+Vanel s'inclina donc devant le surintendant. Il allait commencer
+une harangue.
+
+-- Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me
+parait que vous voulez acquerir ma charge?
+
+-- Monseigneur...
+
+-- Combien pouvez-vous m'en donner?
+
+-- C'est a vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais qu'on
+vous a fait des offres.
+
+-- Mme Vanel, m'a-t-on dit, l'estime quatorze cent mille livres.
+
+-- C'est tout ce que nous avons.
+
+-- Pouvez-vous donner la somme tout de suite?
+
+-- Je ne l'ai pas sur moi, dit naivement Vanel, effare de cette
+simplicite, de cette grandeur, lui qui s'attendait a des luttes, a
+des finesses, a des marches d'echiquier.
+
+-- Quand l'aurez-vous?
+
+-- Quand il plaira a Monseigneur.
+
+Et il tremblait que Fouquet ne se jouat de lui.
+
+-- Si ce n'etait la peine de retourner a Paris, je vous dirais
+tout de suite...
+
+-- Oh! monseigneur...
+
+-- Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la
+signature a demain matin.
+
+-- Soit, repliqua Vanel glace, abasourdi.
+
+-- Six heures, ajouta Fouquet.
+
+-- Six heures, repeta Vanel.
+
+-- Adieu, monsieur Vanel! Dites a Mme Vanel que je lui baise les
+mains.
+
+Et Fouquet se leva.
+
+Alors Vanel, a qui le sang montait aux yeux et qui commencait a
+perdre le tete:
+
+-- Monseigneur, monseigneur, dit-il serieusement, est-ce que vous
+me donnez parole?
+
+Fouquet tourna la tete.
+
+-- Pardieu! dit-il; et vous?
+
+Vanel hesita, frissonna et finit par avancer timidement sa main.
+Fouquet ouvrit et avanca noblement la sienne. Cette main loyale
+s'impregna une seconde de la moiteur d'un main hypocrite; Vanel
+serra les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre.
+
+Le surintendant degagea doucement sa main.
+
+-- Adieu! dit-il.
+
+Vanel courut a reculons vers la porte, se precipita par les
+vestibules et s'enfuit.
+
+Pelisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet n'avait
+pas encore quitte.
+
+Le surintendant remercia l'orfevre d'avoir bien voulu lui garder
+comme un depot ces richesses qu'il avait le droit de vendre. Il
+jeta les yeux sur le total des comptes, qui s'elevait a treize
+cent mille livres.
+
+Puis, se placant a son bureau, il ecrivit un bon de quatorze cent
+mille livres, payables a vue a sa caisse, avant midi le lendemain.
+
+-- Cent mille livres de benefice! s'ecria l'orfevre. Ah!
+monseigneur, quelle generosite!
+
+-- Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant
+l'epaule, il est des politesses qui ne se paient jamais. Le
+benefice est a peu pres celui que vous eussiez fait; mais il reste
+l'interet de votre argent.
+
+En disant ces mots, il detachait de sa manchette un bouton de
+diamants que ce meme orfevre avait bien souvent estime trois mille
+pistoles.
+
+-- Prenez ceci en memoire de moi, dit-il a l'orfevre, et adieu;
+vous etes un honnete homme.
+
+-- Et vous, s'ecria l'orfevre, touche profondement, vous,
+monseigneur, vous etes un brave seigneur.
+
+Fouquet fit passer le digne orfevre par une porte derobee; puis il
+alla recevoir Mme de Belliere, que tous les convies entouraient
+deja.
+
+La marquise etait belle toujours; mais, ce jour-la, elle
+resplendissait.
+
+-- Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est
+d'une beaute incomparable ce soir? Savez-vous pourquoi?
+
+-- Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelqu'un.
+
+-- Non, mais parce qu'elle en est la meilleure. Cependant...
+
+-- Cependant? dit la marquise en souriant.
+
+-- Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des
+pierres fausses.
+
+Elle rougit.
+
+
+Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
+Belliere
+
+
+A peine Fouquet eut-il congedie Vanel, qu'il reflechit un moment.
+
+-- On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l'on a
+aimee. Marguerite desire etre procureuse, pourquoi ne lui pas
+faire ce plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse
+ne saurait rien me reprocher, pensons a la femme qui m'aime.
+Mme de Belliere doit etre la.
+
+Il indiqua du doigt la porte secrete.
+
+S'etant enferme, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea
+rapidement vers la communication etablie entre la maison de
+Vincennes et sa maison a lui.
+
+Il avait neglige d'avertir son amie avec la sonnette, bien assure
+qu'elle ne manquait jamais au rendez-vous.
+
+En effet, la marquise etait arrivee. Elle attendait. Le bruit que
+fit le surintendant l'avertit; elle accourut pour recevoir par-
+dessous la porte le billet qu'il lui passa.
+
+_"Venez, marquise, on vous attend pour souper._"
+
+Heureuse et active, Mme de Belliere gagna son carrosse dans
+l'avenue de Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron a
+Gourville, qui, pour mieux plaire au maitre, guettait son arrivee
+dans la cour.
+
+Elle n'avait pas vu entrer, fumants et blancs d'ecume, les chevaux
+noirs de Fouquet, qui ramenaient a Saint-Mande Pelisson et
+l'orfevre lui-meme a qui Mme de Belliere avait vendu sa vaisselle
+et ses joyaux.
+
+-- Oh! oh! s'ecrierent tous les convives; on peut dire cela sans
+crainte d'une femme qui a les plus beaux diamants de Paris.
+
+-- Eh bien? dit tout bas Fouquet a Pelisson.
+
+-- Eh bien! j'ai enfin compris, repliqua celui-ci, et vous avez
+bien fait.
+
+-- C'est heureux, fit en souriant le surintendant.
+
+-- Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.
+
+Le flot des convives se precipita moins lentement qu'il n'est
+d'usage dans les fetes ministerielles vers la salle a manger, ou
+les attendait un magnifique spectacle.
+
+Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des
+fleurs et des lumieres, brillait a eblouir la vaisselle d'or et
+d'argent la plus riche qu'on put voir; c'etait un reste de ces
+vieilles magnificences que les artistes florentins, amenes par les
+Medicis, avaient sculptees, ciselees fondues pour les dressoirs de
+fleurs, quand il y avait de l'or en France; ces merveilles
+cachees, enfouies pendant les guerres civiles, avaient reparu
+timidement dans les intermittences de cette guerre de bon gout
+qu'on appelait la Fronde; alors que seigneurs, se battant contre
+seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient pas. Toute cette
+vaisselle etait marquee aux armes de Mme de Belliere.
+
+-- Tiens, s'ecria La Fontaine, un P. et un B.
+
+Mais ce qu'il y avait de plus curieux, c'etait le couvert de la
+marquise, a la place que lui avait assignee Fouquet; pres de lui
+s'elevait une pyramide de diamants, de saphirs, d'emeraudes, de
+camees antiques; la sardoine gravee par les vieux Grecs de l'Asie
+Mineure avec ses montures d'or de Mysie, les curieuses mosaiques
+de la vieille Alexandrie montees en argent, les bracelets massifs
+de l'Egypte de Cleopatre jonchaient un vaste plat de Palissy,
+supporte sur un trepied de bronze dore, sculpte par Benvenuto.
+
+La marquise palit en voyant ce qu'elle ne comptait jamais revoir.
+Un profond silence, precurseur des emotions vives, occupait la
+salle engourdie et inquiete.
+
+Fouquet ne fit pas meme un signe pour chasser tous les valets
+chamarres qui couraient, abeilles pressees, autour des vastes
+buffets et des tables d'office.
+
+-- Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait a
+Mme de Belliere, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gene,
+envoya tout cet or et tout cet argent chez l'orfevre avec cette
+masse de joyaux qui se dressent la devant elle. Cette belle action
+d'une amie devait etre comprise par des amis tels que vous.
+Heureux l'homme qui se voit aime ainsi! Buvons a la sante de
+Mme de Belliere.
+
+Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette,
+pamee sur son siege, la pauvre femme, qui venait de perdre ses
+sens, pareille aux oiseaux de la Grece qui traversaient le ciel
+au-dessus de l'arene a Olympie.
+
+-- Et puis, ajouta Pelisson, que toute vertu touchait, que toute
+beaute charmait, buvons un peu aussi a celui qui inspira la belle
+action de Madame; car un pareil homme doit etre digne d'etre aime.
+
+Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva pale et souriante,
+tendit son verre avec une main defaillante dont les doigts
+tremblants frotterent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux
+mourants encore allaient chercher tout l'amour qui brulait dans ce
+genereux coeur.
+
+Commence de cette heroique facon, le souper devint promptement une
+fete; nul ne s'occupa plus d'avoir de l'esprit, personne n'en
+manqua.
+
+La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit a Vatel de le
+reconcilier avec les vins du Rhone et ceux d'Espagne.
+
+L'abbe Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit:
+
+-- Prenez garde, monsieur l'abbe! si vous etes aussi tendre, on
+vous mangera.
+
+Les heures s'ecoulerent ainsi joyeuses et secouant des roses sur
+les convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas
+la table avant les dernieres largesses du dessert.
+
+Il souriait a la plupart de ses amis, ivre comme on l'est quand on
+a enivre le coeur avant la tete, et, pour la premiere fois, il
+venait de regarder l'horloge.
+
+Soudain une voiture roula dans la cour, et on l'entendit, chose
+etrange! au milieu du bruit et des chansons.
+
+Fouquet dressa l'oreille, puis il tourna les yeux vers
+l'antichambre. Il lui sembla qu'un pas y retentissait, et que ce
+pas, au lieu de fouler le sol, pesait sur son coeur.
+
+Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Belliere
+appuyait sur le sien depuis deux heures.
+
+-- M. d'Herblay, eveque de Vannes, cria l'huissier.
+
+Et la figure sombre et pensive d'Aramis apparut sur le seuil,
+entre les debris de deux guirlandes dont une flamme de lampe
+venait de rompre les fils.
+
+
+Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin
+
+
+Fouquet eut pousse un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si
+l'air glace, le regard distrait d'Aramis ne lui eussent rendu
+toute sa reserve.
+
+-- Est-ce que vous nous aidez a prendre le dessert? demanda-t-il
+cependant; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout
+ce bruit que font nos folies?
+
+-- Monseigneur, repliqua respectueusement Aramis, je commencerai
+par m'excuser pres de vous de troubler votre joyeuse reunion; puis
+je vous demanderai, apres le plaisir, un moment d'audience pour
+les affaires.
+
+Comme ce mot affaires avait fait dresser l'oreille a quelques
+epicuriens, Fouquet se leva.
+
+-- Les affaires toujours, dit-il, monsieur d'Herblay; trop heureux
+sommes nous quand les affaires n'arrivent qu'a la fin du repas.
+
+Et, ce disant, il prit la main de Mme de Belliere, qui le
+considerait avec une sorte d'inquietude; il la conduisit dans le
+plus voisin salon, apres l'avoir confiee aux plus raisonnables de
+la compagnie.
+
+Quant a lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son
+cabinet.
+
+Aramis, une fois la, oublia le respect de l'etiquette. Il s'assit:
+
+-- Devinez, dit-il, qui j'ai vu ce soir?
+
+-- Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la
+sorte, je suis sur de m'entendre annoncer quelque chose de
+desagreable.
+
+-- Cette fois encore, vous ne vous serez pas trompe, mon cher ami,
+repliqua Aramis.
+
+-- Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet.
+
+-- Eh bien! j'ai vu Mme de Chevreuse.
+
+-- La vieille duchesse?
+
+-- Oui.
+
+-- Ou son ombre?
+
+-- Non pas. Une vieille louve.
+
+-- Sans dents?
+
+-- C'est possible, mais non pas sans griffes.
+
+-- Eh bien! pourquoi m'en voudrait-elle? Je ne suis pas avare avec
+les femmes qui ne sont pas prudes. C'est la une qualite que prise
+toujours meme la femme qui n'ose plus provoquer l'amour.
+
+-- Mme de Chevreuse le sait bien, que vous n'etes pas avare,
+puisqu'elle veut vous arracher de l'argent.
+
+-- Bon! sous quel pretexte?
+
+-- Ah! les pretextes ne lui manquent jamais. Voici le sien.
+
+-- J'ecoute.
+
+-- Il paraitrait que la duchesse possede plusieurs lettres de
+M. de Mazarin.
+
+-- Cela ne m'etonne pas, le prelat etait galant.
+
+-- Oui; mais ces lettres n'auraient pas de rapport avec les amours
+du prelat. Elles traitent, dit-on, d'affaires de finances.
+
+-- C'est moins interessant.
+
+-- Vous ne soupconnez pas un peu ce que je veux dire?
+
+-- Pas du tout.
+
+-- N'auriez-vous jamais entendu parler d'une accusation de
+detournement de fonds?
+
+-- Cent fois! mille fois! Depuis que je suis aux affaires, mon
+cher d'Herblay, je n'ai jamais entendu parler que de cela. C'est
+comme vous, eveque, lorsqu'on vous reproche votre impiete; vous,
+mousquetaire, votre poltronnerie; ce qu'on reproche
+perpetuellement au ministre des Finances, c'est de voler les
+finances.
+
+-- Bien; mais precisons, car M. de Mazarin precise, a ce que dit
+la duchesse.
+
+-- Voyons ce qu'il precise.
+
+-- Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous
+seriez fort empeche, vous, de preciser l'emploi.
+
+-- Treize millions! dit le surintendant en s'allongeant dans son
+fauteuil pour mieux lever la tete vers le plafond. Treize
+millions... Ah! dame! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux
+qu'on m'accuse d'avoir voles.
+
+-- Ne riez pas, mon cher monsieur, c'est grave. Il est certain que
+la duchesse a les lettres, et que les lettres doivent etre bonnes,
+attendu qu'elle voulait les vendre cinq cent mille livres.
+
+-- On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-la, repondit
+Fouquet. Eh! mais je sais ce que vous voulez dire.
+
+Fouquet se mit a rire de bon coeur.
+
+-- Tant mieux! fit Aramis peu rassure.
+
+-- L'histoire de ces treize millions me revient. Oui, c'est cela;
+je les tiens.
+
+-- Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu.
+
+-- Imaginez-vous, mon cher, que le _signor_ Mazarin, Dieu ait son
+ame! fit un jour ce benefice de treize millions sur une concession
+de terres en litige dans la Valteline; il les biffa sur le
+registre des recettes, me les fit envoyer, et se les fit donner
+par moi, pour frais de guerre.
+
+-- Bien. Alors la destination est justifiee.
+
+-- Non pas; le cardinal les fit placer sous mon nom, et m'envoya
+une decharge.
+
+-- Vous avez cette decharge?
+
+-- Parbleu! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux
+tiroirs de son vaste bureau d'ebene incruste de nacre et d'or.
+
+-- Ce que j'admire en vous, dit Aramis charme, c'est votre memoire
+d'abord, puis votre sang-froid, et enfin l'ordre parfait qui regne
+dans votre administration, a vous, le poete par excellence.
+
+-- Oui, dit Fouquet, j'ai de l'ordre par esprit de paresse, pour
+m'epargner de chercher. Ainsi, je sais que le recu de Mazarin est
+dans le troisieme tiroir, lettre M.; j'ouvre ce tiroir et je mets
+immediatement la main sur le papier qu'il me faut. La nuit, sans
+bougie, je le trouverais.
+
+Et il palpa d'une main sure la liasse de papiers entasses dans le
+tiroir ouvert.
+
+-- Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si
+je le voyais; il est fort, un peu rugueux, dore sur tranche;
+Mazarin avait fait un pate d'encre sur le chiffre de la date. Eh
+bien! fit-il, voila le papier qui sent qu'on s'occupe de lui et
+qu'il est necessaire, il se cache et se revolte.
+
+Et le surintendant regarda dans le tiroir.
+
+-- C'est etrange, dit Fouquet.
+
+-- Votre memoire vous fait defaut, mon cher monsieur, cherchez
+dans une autre liasse.
+
+Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois; puis il
+palit.
+
+-- Ne vous obstinez pas a celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs.
+
+-- Inutile, inutile, jamais je n'ai fait une erreur; nul que moi
+n'arrange ces sortes de papiers; nul n'ouvre ce tiroir, auquel,
+vous voyez, j'ai fait faire un secret dont personne que moi ne
+connait le chiffre.
+
+-- Que concluez-vous alors? dit Aramis agite.
+
+-- Que le recu de Mazarin m'a ete vole. Mme de Chevreuse avait
+raison, chevalier; j'ai detourne les deniers publics; j'ai vole
+treize millions dans les coffres de l'Etat; je suis un voleur,
+monsieur d'Herblay.
+
+-- Monsieur! monsieur! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas!
+
+-- Pourquoi ne pas m'exalter, chevalier? La cause en vaut la
+peine. Un bon proces, un bon jugement, et votre ami M. le
+surintendant peut suivre a Montfaucon son collegue Enguerrand de
+Marigny, son predecesseur Samblancay.
+
+-- Oh! fit Aramis en souriant, pas si vite.
+
+-- Comment, pas si vite! Que supposez-vous donc que
+Mme de Chevreuse aura fait de ces lettres; car vous les avez
+refusees, n'est-ce pas?
+
+-- Oh! oui, refuse net. Je suppose qu'elle les sera allee vendre a
+M. Colbert.
+
+-- Eh bien! voyez-vous?
+
+-- J'ai dit que je supposais, je pourrais dire que j'en suis sur;
+car je l'ai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentree chez
+elle, puis elle est sortie par une porte de derriere et s'est
+rendue a la maison de l'intendant, rue Croix des-Petits-Champs.
+
+-- Proces alors, scandale et deshonneur, le tout tombant comme
+tombe la foudre, aveuglement, brutalement, impitoyablement.
+
+Aramis s'approcha de Fouquet, qui fremissait dans son fauteuil,
+aupres des tiroirs ouverts; il lui posa la main sur l'epaule, et,
+d'un ton affectueux:
+
+-- N'oubliez jamais, dit-il, que la position de M. Fouquet ne se
+peut comparer a celle de Samblancay ou de Marigny.
+
+-- Et pourquoi, mon Dieu?
+
+-- Parce que le proces de ces ministres s'est fait, parfait, et
+que l'arret a ete execute; tandis qu'a votre egard il ne peut en
+arriver de meme.
+
+-- Encore un coup, pourquoi? Dans tous les temps, un
+concessionnaire est un criminel.
+
+-- Les criminels qui savent trouver un lieu d'asile ne sont jamais
+en danger.
+
+-- Me sauver? fuir?
+
+-- Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de
+proces sont evoques par le Parlement, instruits par le procureur
+general, et que vous etes procureur general. Vous voyez bien qu'a
+moins de vouloir vous condamner vous-meme...
+
+-- Oh! s'ecria tout a coup Fouquet en frappant la table de son
+poing.
+
+-- Eh bien! quoi? qu'y a-t-il?
+
+-- Il y a que je ne suis plus procureur general.
+
+Aramis, a son tour, palit de maniere a paraitre livide; il serra
+ses doigts, qui craquerent les uns sur les autres, et, d'un oeil
+hagard qui foudroya Fouquet:
+
+-- Vous n'etes plus procureur general? dit-il en scandant chaque
+syllabe.
+
+-- Non.
+
+-- Depuis quand?
+
+-- Depuis quatre ou cinq heures.
+
+-- Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous
+n'etes pas en possession de votre bon sens, mon ami; remettez-
+vous.
+
+-- Je vous dis, reprit Fouquet, que tantot quelqu'un est venu, de
+la part de mes amis, m'offrir quatorze cent mille livres de ma
+charge, et que j'ai vendu ma charge.
+
+Aramis demeura interdit; sa figure intelligente et railleuse prit
+un caractere de morne effroi qui fit plus d'effet sur le
+surintendant que tous les cris et tous les discours du monde.
+
+-- Vous aviez donc bien besoin d'argent? dit-il enfin.
+
+-- Oui, pour acquitter une dette d'honneur.
+
+Et il raconta en peu de mots a Aramis la generosite de
+Mme de Belliere et la facon dont il avait cru devoir payer cette
+generosite.
+
+-- Voila un beau trait, dit Aramis. Cela vous coute?
+
+-- Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge.
+
+-- Que vous avez recues comme cela tout de suite, sans reflechir?
+O imprudent ami!
+
+-- Je ne les ai pas recues, mais je les recevrai demain.
+
+-- Ce n'est donc pas fait encore?
+
+-- Il faut que ce soit fait puisque j'ai donne a l'orfevre, pour
+midi, un bon sur ma caisse, ou l'argent de l'acquereur entrera de
+six a sept heures.
+
+-- Dieu soit loue! s'ecria Aramis en battant des mains, rien n'est
+acheve, puisque vous n'avez pas ete paye.
+
+-- Mais l'orfevre?
+
+-- Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres a midi
+moins un quart.
+
+-- Un moment, un moment! c'est ce matin, a six heures, que je
+signe.
+
+-- Oh! je vous reponds que vous ne signerez pas.
+
+-- J'ai donne ma parole, chevalier.
+
+-- Si vous l'avez donnee, vous la reprendrez, voila tout.
+
+-- Oh! que me dites-vous la? s'ecria Fouquet avec un accent
+profondement loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet!
+
+Aramis repondit au regard severe du ministre par un regard
+courrouce.
+
+-- Monsieur, dit-il, je crois avoir merite d'etre appele un
+honnete homme, n'est-ce pas? Sous la casaque du soldat, j'ai
+risque cinq cents fois ma vie; sous l'habit du pretre, j'ai rendu
+de plus grands services encore, a Dieu, a l'Etat ou a mes amis.
+Une parole vaut ce que vaut l'homme qui la donne. Elle est, quand
+il la tient, de l'or pur; elle est un fer tranchant quand il ne
+veut pas la tenir. Il se defend alors avec cette parole comme avec
+une arme d'honneur, attendu que, lorsqu'il ne tient pas cette
+parole, cet homme d'honneur, c'est qu'il est en danger de mort,
+c'est qu'il court plus de risques que son adversaire n'a de
+benefices a faire. Alors, monsieur, on en appelle a Dieu et a son
+droit.
+
+Fouquet baissa la tete:
+
+-- Je suis, dit-il, un pauvre Breton opiniatre et vulgaire; mon
+esprit admire et craint le votre. Je ne dis pas que je tiens ma
+parole par vertu; je la tiens, si vous voulez, par routine; mais,
+enfin, les hommes du commun sont assez simples pour admirer cette
+routine; c'est ma seule vertu, laissez-m'en les honneurs.
+
+-- Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous
+defendait contre tous vos ennemis?
+
+-- Je signerai.
+
+-- Vous vous livrerez pieds et poings lies pour un faux-semblant
+d'honneur qui dedaigneraient les plus scrupuleux casuistes?
+
+-- Je signerai.
+
+Aramis poussa un profond soupir, regarda tout autour de lui avec
+l'impatience d'un homme qui voudrait briser quelque chose.
+
+-- Nous avons encore un moyen, dit-il, et j'espere que vous ne me
+refuserez pas de l'employer, celui-la.
+
+-- Assurement non, s'il est loyal... comme tout ce que vous
+proposez, cher ami.
+
+-- Je ne sache rien de plus loyal qu'une renonciation de votre
+acquereur. Est-ce votre ami?
+
+-- Certes... Mais...
+
+-- Mais... si vous me permettez de traiter l'affaire, je ne
+desespere point.
+
+-- Oh! je vous laisserai absolument maitre.
+
+-- Avec qui avez-vous traite? Quel homme est-ce?
+
+-- Je ne sais pas si vous connaissez le Parlement?
+
+-- En grande partie. C'est un president quelconque?
+
+-- Non; un simple conseiller.
+
+-- Ah! ah!
+
+-- Qui s'appelle Vanel.
+
+Aramis devint pourpre.
+
+-- Vanel! s'ecria-t-il en se relevant; Vanel! le mari de
+Marguerite Vanel?
+
+-- Precisement.
+
+-- De votre ancienne maitresse?
+
+-- Oui, mon cher; elle a desire d'etre Mme la procureuse generale.
+Je lui devais bien cela, au pauvre Vanel, et j'y gagne puisque
+c'est encore faire plaisir a sa femme.
+
+Aramis vint droit a Fouquet et lui prit la main.
+
+-- Vous savez, dit-il avec sang-froid, le nom du nouvel amant de
+Mme Vanel?
+
+-- Ah! elle a un nouvel amant? Je l'ignorais; et, ma foi, non, je
+ne sais pas comment il se nomme.
+
+-- Il se nomme M. Jean-Baptiste Colbert; il est intendant des
+finances; il demeure rue Croix-des-Petits-Champs, la ou
+Mme de Chevreuse est allee, ce soir avec les lettres de Mazarin
+qu'elle veut vendre.
+
+-- Mon Dieu! murmura Fouquet en essuyant son front ruisselant de
+sueur, mon Dieu!
+
+-- Vous commencez a comprendre, n'est-ce pas?
+
+-- Que je suis perdu, oui.
+
+-- Trouvez-vous que cela vaille la peine de tenir un peu moins que
+Regulus a sa parole?
+
+-- Non, dit Fouquet.
+
+-- Les gens entetes, murmura Aramis, s'arrangent toujours de facon
+qu'on les admire.
+
+Fouquet lui tendit la main.
+
+A ce moment, une riche horloge d'ecaille, a figures d'or, placee
+sur une console en face de la cheminee, sonna six heures du matin.
+
+Une porte cria dans le vestibule.
+
+-- M. Vanel, vint dire Gourville a la porte du cabinet, demande si
+Monseigneur peut le recevoir.
+
+Fouquet detourna ses yeux des yeux d'Aramis et repondit:
+
+-- Faites entrer M. Vanel.
+
+
+Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert
+
+
+Vanel, entrant a ce moment de la conversation n'etait rien autre
+chose pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase.
+
+Mais, pour Vanel qui arrivait, la presence d'Aramis dans le
+cabinet de Fouquet devait avoir une bien autre signification.
+
+Aussi l'acheteur, a son premier pas dans la chambre, arreta-t-il
+sur cette physionomie, a la fois si fine et si ferme de l'eveque
+de Vannes, un regard etonne qui devint bientot scrutateur.
+
+Quant a Fouquet, veritable homme politique, c'est-a-dire maitre de
+lui-meme, il avait deja, par la force de sa volonte, fait
+disparaitre de son visage les traces de l'emotion causee par la
+revelation d'Aramis.
+
+Ce n'etait donc plus un homme abattu par le malheur et reduit aux
+expedients; il avait redresse la tete et allonge la main pour
+faire entrer Vanel.
+
+Il etait premier ministre, il etait chez lui.
+
+Aramis connaissait le surintendant. Toute la delicatesse de son
+coeur, toute la largeur de son esprit n'avaient rien qui put
+l'etonner. Il se borna donc, momentanement, quitte a reprendre
+plus tard une part active dans la conversation, au role difficile
+de l'homme qui regarde et qui ecoute pour apprendre et pour
+comprendre.
+
+Vanel etait visiblement emu. Il s'avanca jusqu'au milieu du
+cabinet, saluant tout et tous.
+
+-- Je viens... dit-il.
+
+Fouquet fit un signe de tete.
+
+-- Vous etes exact, monsieur Vanel, dit-il.
+
+-- En affaires, monseigneur, repondit Vanel, je crois que
+l'exactitude est une vertu.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Pardon, interrompit Aramis, en designant du doigt Vanel et
+s'adressant a Fouquet; pardon, c'est Monsieur qui se presente pour
+acheter une charge, n'est-ce pas?
+
+-- C'est moi, repondit Vanel, etonne du ton de supreme hauteur
+avec lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je
+appeler celui qui me fait l'honneur?...
+
+-- Appelez-moi monseigneur, repondit sechement Aramis.
+
+Vanel s'inclina.
+
+-- Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, treve de ceremonies;
+venons au fait.
+
+-- Monseigneur le voit, dit Vanel, j'attends son bon plaisir.
+
+-- C'est moi qui, au contraire, attendais, repondit Fouquet.
+
+-- Qu'attendait monseigneur?
+
+-- Je pensais que vous aviez peut-etre quelque chose a me dire.
+
+"Oh! oh! murmura Vanel en lui-meme, il a reflechi, je suis perdu!"
+
+Mais, reprenant courage:
+
+-- Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai
+dit hier et que je suis pret a vous repeter.
+
+-- Voyons, franchement, monsieur Vanel, le marche n'est-il pas un
+peu lourd pour vous, dites?
+
+-- Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, c'est une somme
+importante.
+
+-- Si importante, dit Fouquet, que j'avais reflechi...
+
+-- Vous aviez reflechi, monseigneur? s'ecria vivement Vanel.
+
+-- Oui, que vous n'etes peut-etre pas encore en mesure d'acheter.
+
+-- Oh! monseigneur!...
+
+-- Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous blamerai pas
+d'un manque de parole qui tiendra evidemment a votre impuissance.
+
+-- Si fait, monseigneur, vous me blameriez, et vous auriez raison,
+dit Vanel; car c'est d'un imprudent ou d'un fou de prendre des
+engagements qu'il ne peut pas tenir, et j'ai toujours regarde une
+chose convenue comme une chose faite.
+
+Fouquet rougit. Aramis fit un _hum!_ d'impatience.
+
+-- Il ne faudrait pas cependant vous exagerer ces idees-la,
+monsieur, dit le surintendant; car l'esprit de l'homme est
+variable et plein de petits caprices fort excusables, fort
+respectables meme parfois; et tel a desire hier, qui aujourd'hui
+se repent.
+
+Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues.
+
+-- Monseigneur!... balbutia-t-il.
+
+Quant a Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant
+de nettete dans le debat, il s'accouda au marbre d'une console, et
+commenca de jouer avec un petit couteau d'or a manche de
+malachite.
+
+Fouquet prit son temps; puis, apres un moment de silence:
+
+-- Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer
+la situation.
+
+Vanel fremit.
+
+-- Vous etes un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous
+comprendrez.
+
+Vanel chancela.
+
+-- Je voulais vendre hier.
+
+-- Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur
+avait vendu.
+
+-- Eh bien, soit! mais aujourd'hui, je vous demande comme une
+faveur de me rendre la parole que vous aviez recue de moi.
+
+-- Cette parole, je l'ai recue, dit Vanel, comme un inflexible
+echo.
+
+-- Je le sais. Voila pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel,
+entendez vous? je vous supplie de me la rendre...
+
+Fouquet s'arreta. Ce mot: _je vous supplie_, dont il ne voyait pas
+l'effet immediat, ce mot venait de lui dechirer la gorge au
+passage.
+
+Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des
+regards qui semblaient vouloir penetrer jusqu'au fond de son ame.
+
+Vanel s'inclina.
+
+-- Monseigneur, dit-il, je suis bien emu de l'honneur que vous me
+faites de me consulter sur un fait accompli; mais...
+
+-- Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel.
+
+-- Helas! monseigneur, songez donc que j'ai apporte l'argent; je
+veux dire la somme.
+
+Et il ouvrit un gros portefeuille.
+
+-- Tenez, monseigneur, dit-il, voila le contrat de la vente que je
+viens de faire d'une terre de ma femme. Le bon est autorise,
+revetu des signatures necessaires, payable a vue; c'est de
+l'argent comptant; l'affaire est faite en un mot.
+
+-- Mon cher monsieur Vanel, il n'est point d'affaire en ce monde,
+si importante qu'elle soit, qui ne se remette pour obliger...
+
+-- Certes... murmura gauchement Vanel.
+
+-- Pour obliger un homme dont on se fera ainsi l'ami, continua
+Fouquet.
+
+-- Certes, monseigneur.
+
+-- D'autant plus legitimement l'ami, monsieur Vanel, que le
+service rendu aura ete plus considerable. Eh bien! voyons,
+monsieur, que decidez-vous?
+
+Vanel garda le silence.
+
+Pendant ce temps, Aramis avait resume ses observations.
+
+Le visage etroit de Vanel, ses orbites enfoncees, ses sourcils
+ronds comme des arcades, avaient decele a l'eveque de Vannes un
+type d'avare et d'ambitieux. Battre en breche une passion par une
+autre, telle etait la methode d'Aramis. Il vit Fouquet vaincu,
+demoralise; il se jeta dans la lutte avec des armes nouvelles.
+
+-- Pardon, dit-il, monseigneur; vous oubliez de faire comprendre a
+M. Vanel et que ses interets sont diametralement opposes a cette
+renonciation de la vente.
+
+Vanel regarda l'eveque avec etonnement; il ne s'attendait pas a
+trouver la un auxiliaire. Fouquet aussi s'arreta pour ecouter
+l'eveque.
+
+-- Ainsi, continua Aramis, M. Vanel a vendu pour acheter votre
+charge, monseigneur, une terre de Mme sa femme; eh bien! c'est une
+affaire, cela; on ne deplace pas comme il l'a fait quinze cent
+mille livres sans de notables pertes, sans de graves embarras.
+
+-- C'est vrai, dit Vanel, a qui Aramis, avec ses lumineux regards,
+arrachait la verite du fond du coeur.
+
+-- Des embarras, poursuivit Aramis, se resolvent en depenses, et,
+quand on fait une depense d'argent, les depenses d'argent se
+cotent au N deg. 1, parmi les charges.
+
+-- Oui, oui, dit Fouquet, qui commencait a comprendre les
+intentions d'Aramis.
+
+Vanel resta muet: il avait compris.
+
+Aramis remarqua cette froideur et cette abstention.
+
+"Bon! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu'a ce que tu
+connaisses la somme; mais, ne crains rien, je vais t'envoyer une
+telle volee d'ecus, que tu capituleras."
+
+-- Il faut tout de suite offrir a M. Vanel cent mille ecus, dit
+Fouquet emporte par sa generosite.
+
+La somme etait belle. Un prince se fut contente d'un pareil pot-
+de-vin. Cent mille ecus, a cette epoque, etaient la dot d'une
+fille de roi.
+
+Vanel ne bougea pas.
+
+"C'est un coquin, pensa l'eveque; il lui faut les cinq cent mille
+livres toutes rondes." Et il fit un signe a Fouquet.
+
+-- Vous semblez avoir depense plus que cela, cher monsieur Vanel,
+dit le surintendant. Oh! l'argent est hors de prix. Oui, vous
+aurez fait un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien! ou avais-
+je la tete? C'est un bon de cinq cent mille livres que je vais
+vous signer. Encore serai-je bien votre oblige de tout mon coeur.
+
+Vanel n'eut pas un eclat de joie ou de desir. Sa physionomie resta
+impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea.
+
+Aramis envoya un regard desespere a Fouquet. Puis, s'avancant vers
+Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste
+familier aux hommes d'une grande importance.
+
+-- Monsieur Vanel, dit-il ce n'est pas la gene, ce n'est pas le
+deplacement d'argent, ce n'est pas la vente de votre terre qui
+vous occupent; c'est une plus haute idee. Je la comprends. Notez
+bien mes paroles.
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+Et le malheureux commencait a trembler; le feu des yeux du prelat
+le devorait.
+
+-- Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois
+cent mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un
+million, entendez-vous?
+
+Et il le secoua nerveusement.
+
+-- Un million! repeta Vanel tout pale.
+
+-- Un million, c'est-a-dire, par le temps qui court, soixante-six
+mille livres de revenu.
+
+-- Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas.
+
+Repondez donc; acceptez-vous?
+
+-- Impossible... murmura Vanel.
+
+Aramis pinca ses levres, et quelque chose comme un nuage blanc
+passa sur sa physionomie.
+
+On devinait la foudre derriere ce nuage. Il ne lachait point
+Vanel.
+
+-- Vous avez achete la charge quinze cent mille livres, n'est-ce
+pas? Eh bien! on vous donnera ces quinze cent mille livres; vous
+aurez gagne un million et demi a venir visiter M. Fouquet et a lui
+toucher la main. Honneur et profit tout a la fois, monsieur Vanel.
+
+-- Je ne puis, repondit Vanel sourdement.
+
+-- Bien! repondit Aramis, qui avait tellement serre le pourpoint
+qu'au moment ou il le lacha Vanel fut renvoye en arriere par la
+commotion; bien! on voit assez clairement ce que vous etes venu
+faire ici.
+
+-- Oui, on le voit, dit Fouquet.
+
+-- Mais... dit Vanel en essayant de se redresser devant la
+faiblesse de ces deux hommes d'honneur.
+
+-- Le coquin eleve la voix, je pense! dit Aramis avec un ton
+d'empereur.
+
+-- Coquin? repeta Vanel.
+
+-- C'est miserable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au
+sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur; vous
+devez l'avoir la dans quelque poche, tout prepare, comme
+l'assassin tient son pistolet ou son poignard cache sous son
+manteau.
+
+Vanel grommela.
+
+-- Assez! cria Fouquet. Cet acte, voyons!
+
+Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche; il en retira son
+portefeuille, et du portefeuille s'echappa un papier, tandis que
+Vanel offrait l'autre a Fouquet.
+
+Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconnaitre
+l'ecriture.
+
+-- Pardon, c'est la minute de l'acte, dit Vanel.
+
+-- Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que
+n'eut ete un coup de fouet, et, ce que j'admire c'est que cette
+minute est de la main de M. Colbert. Tenez, monseigneur, regardez.
+
+Il passa la minute a Fouquet, lequel reconnut la verite du fait.
+Surcharge de ratures, de mots ajoutes, les marges toutes noircies,
+cet acte, vivant temoignage de la trame de Colbert, venait de tout
+reveler a la victime.
+
+-- Eh bien? murmura Fouquet.
+
+Vanel, atterre, semblait chercher un trou profond pour s'y
+engloutir.
+
+-- Eh bien! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si
+votre ennemi ne s'appelait Colbert; si vous n'aviez en face que ce
+lache voleur que voici, je vous dirais: Niez... une pareille
+preuve detruit toute parole; mais ces gens-la croiraient que vous
+avez peur; ils vous craindraient moins; tenez, monseigneur.
+
+Il lui presenta la plume.
+
+-- Signez, dit-il.
+
+Fouquet serra la main d'Aramis; mais, au lieu de l'acte qu'on lui
+presentait, il prit la minute.
+
+-- Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, l'autre
+est trop precieux pour que vous ne le gardiez point.
+
+-- Oh! non pas, repliqua Fouquet, je signerai sur l'ecriture meme
+de M. Colbert, et j'ecris: "Approuve l'ecriture."
+
+Il signa.
+
+-- Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite.
+
+Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut s'enfuir.
+
+-- Un moment! dit Aramis. Etes-vous bien sur qu'il y a le compte
+de l'argent? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand c'est
+de l'argent que M. Colbert donne aux femmes. Ah! c'est qu'il n'est
+pas genereux comme M. Fouquet, ce digne M. Colbert.
+
+Et Aramis, epelant chaque mot, chaque lettre du bon a toucher,
+distilla toute sa colere et tout son mepris goutte a goutte sur le
+miserable, qui souffrit un demi-quart d'heure ce supplice; puis on
+le renvoya, non pas meme de la voix, mais d'un geste, comme on
+renvoie un manant, comme on chasse un laquais.
+
+Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le prelat, les yeux
+fixes l'un sur l'autre, garderent un instant le silence.
+
+-- Eh bien! fit Aramis rompant le silence le premier, a quoi
+comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirasse,
+arme, enrage, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers
+gracieux a l'adversaire? La bonne foi, monsieur Fouquet, c'est une
+arme dont les scelerats usent souvent contre les gens de bien, et
+elle leur reussit. Les gens de bien devraient donc user aussi de
+mauvaise foi contre les coquins. Vous verriez comme ils seraient
+forts sans cesser d'etre honnetes.
+
+-- On appellerait leurs actes des actes de coquins, repliqua
+Fouquet.
+
+-- Pas du tout; on appellerait cela de la coquetterie, de la
+probite. Enfin, puisque vous avez termine avec ce Vanel, puisque
+vous vous etes prive du bonheur de le terrasser en lui reniant
+votre parole, puisque vous avez donne contre vous la seule arme
+qui puisse nous perdre...
+
+-- Oh! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voila comme le
+precepteur philosophe dont nous parlait l'autre jour La
+Fontaine... Il voit que l'enfant se noie et lui fait un discours
+en trois points.
+
+Aramis sourit.
+
+-- Philosophe, oui; precepteur, oui; enfant qui se noie, oui; mais
+enfant qu'on sauvera, vous allez le voir. Et d'abord, parlons
+affaires.
+
+Fouquet le regarda d'un air etonne.
+
+-- Est-ce que vous ne m'avez pas naguere confie certain projet
+d'une fete a Vaux?
+
+-- Oh! dit Fouquet, c'etait dans le bon temps!
+
+-- Une fete a laquelle, je crois, le roi s'etait invite de lui-
+meme?
+
+-- Non, mon cher prelat; une fete a laquelle M. Colbert avait
+conseille au roi de s'inviter.
+
+-- Ah! oui, comme etant une fete trop couteuse pour que vous ne
+vous y ruinassiez point.
+
+-- C'est cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout a
+l'heure, j'avais cet orgueil de montrer a mes ennemis la fecondite
+de mes ressources; je tenais a l'honneur de les frapper
+d'epouvante en creant des millions la ou ils n'avaient vu que des
+banqueroutes possibles. Mais, aujourd'hui, je compte avec l'Etat,
+avec le roi, avec moi-meme; aujourd'hui, je vais devenir l'homme
+de la lesine; je saurai prouver au monde que j'agis sur des
+deniers comme sur des sacs de pistoles, et, a partir de demain,
+mes equipages vendus, mes maisons en gage, ma depense suspendue...
+
+-- A partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous
+allez, mon cher ami, vous occuper sans relache de cette belle fete
+de Vaux, qui doit etre citee un jour parmi les heroiques
+magnificences de votre beau temps.
+
+-- Vous etes fou, chevalier d'Herblay.
+
+-- Moi? Vous ne le pensez pas.
+
+-- Comment! Mais savez-vous ce que peut couter une fete, la plus
+simple du monde, a Vaux? Quatre a cinq millions.
+
+-- Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher
+surintendant.
+
+-- Mais, puisque la fete est donnee au roi, repondit Fouquet, qui
+se meprenait sur la pensee d'Aramis, elle ne peut etre simple.
+
+-- Justement, elle doit etre de la plus grande magnificence.
+
+-- Alors, je depenserai dix a douze millions.
+
+-- Vous en depenserez vingt s'il le faut, dit Aramis sans emotion.
+
+-- Ou les prendrais-je? s'ecria Fouquet.
+
+-- Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas
+un instant d'inquietude. L'argent sera plus vite a votre
+disposition que vous n'aurez arrete le projet de votre fete.
+
+-- Chevalier! chevalier! dit Fouquet saisi de vertige, ou
+m'entrainez vous?
+
+-- De l'autre cote du gouffre ou vous alliez tomber, repliqua
+l'eveque de Vannes. Accrochez-vous a mon manteau; n'ayez pas peur.
+
+-- Que ne m'aviez-vous dit cela plus tot, Aramis! Un jour s'est
+presente ou, avec un million, vous m'auriez sauve.
+
+-- Tandis que, aujourd'hui... Tandis que, aujourd'hui, j'en
+donnerais vingt, dit le prelat. Eh bien! soit!... Mais la raison
+est simple, mon ami: le jour dont vous parlez, je n'avais pas a ma
+disposition le million necessaire. Aujourd'hui j'aurai facilement
+les vingt millions qu'il me faut.
+
+-- Dieu vous entende et me sauve!
+
+Aramis se reprit a sourire etrangement comme d'habitude.
+
+-- Dieu m'entend toujours, moi, dit-il; cela depend peut-etre de
+ce que je le prie tres haut.
+
+-- Je m'abandonne a vous sans reserve, murmura Fouquet.
+
+-- Oh! je ne l'entends pas ainsi. C'est moi qui suis a vous sans
+reserve. Aussi, vous qui etes l'esprit le plus fin, le plus
+delicat et le plus ingenieux, vous ordonnerez toute la fete
+jusqu'au moindre detail. Seulement...
+
+-- Seulement? dit Fouquet en homme habitue a sentir le prix des
+parentheses.
+
+-- Eh bien! vous laissant toute l'invention du detail, je me
+reserve la surveillance de l'execution.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-la, un
+majordome, un intendant superieur, une sorte de factotum, qui
+participera du capitaine des gardes et de l'econome; je ferai
+marcher les gens, et j'aurai les clefs des portes; vous donnerez
+vos ordres, c'est vrai, mais c'est a moi que vous les donnerez;
+ils passeront par ma bouche pour arriver a leur destination, vous
+comprenez?
+
+-- Non, je ne comprends pas.
+
+-- Mais vous acceptez?
+
+-- Pardieu! oui, mon ami.
+
+-- C'est tout ce qu'il nous faut. Merci donc et faites votre liste
+d'invitations.
+
+-- Et qui inviterai-je?
+
+-- Tout le monde!
+
+
+Chapitre CLXXXIX -- Ou il semble a l'auteur qu'il est temps d'en
+revenir au vicomte de Bragelonne
+
+
+Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se derouler parallelement
+les aventures de la generation nouvelle et celles de la generation
+passee.
+
+Aux uns le reflet de la gloire d'autrefois, l'experience des
+choses douloureuses de ce monde. A ceux-la aussi la paix qui
+envahit le coeur, et permet au sang de s'endormir autour des
+cicatrices qui furent de cruelles blessures.
+
+Aux autres les combats d'amour-propre et d'amour, les chagrins
+amers et les joies ineffables: la vie au lieu de la memoire.
+
+Si quelque variete a surgi aux yeux du lecteur dans les episodes
+de ce recit, la cause en est aux fecondes nuances qui jaillissent
+de cette double palette, ou deux tableaux vont se cotoyant, se
+melant et harmoniant leur ton severe et leur ton joyeux.
+
+Le repos des emotions de l'un s'y trouve au sein des emotions de
+l'autre. Apres avoir raisonne avec les vieillards, on aime a
+delirer avec les jeunes gens.
+
+Aussi, quand les fils de cette histoire n'attacheraient pas
+puissamment le chapitre que nous ecrivons a celui que vous venons
+d'ecrire, n'en prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdael n'en
+prenait pour peindre un ciel d'automne apres avoir acheve un
+printemps.
+
+Nous engageons le lecteur a en faire autant et a reprendre Raoul
+de Bragelonne a l'endroit ou notre derniere esquisse l'avait
+laisse.
+
+Ivre, epouvante, desole, ou plutot sans raison, sans volonte, sans
+parti pris, il s'enfuit apres la scene dont il avait vu la fin
+chez La Valliere. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette
+exclusion etrange, cette douleur de Louise, cet effroi de
+Montalais, ce courroux du roi, tout lui presageait un malheur.
+Mais lequel?
+
+Arrive de Londres parce qu'on lui annoncait un danger, il trouvait
+du premier coup l'apparence de ce danger. N'etait-ce point assez
+pour un amant? oui, certes; mais ce n'etait point assez pour un
+noble coeur, fier de s'exposer sur une droiture egale a la sienne.
+
+Cependant Raoul ne chercha pas les explications la ou vont tout de
+suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n'alla
+point dire a sa maitresse: "Louise, est-ce que vous ne m'aimez
+plus? Louise, est-ce que vous en aimez un autre?" Homme plein de
+courage, plein d'amitie comme il etait plein d'amour, religieux
+observateur de sa parole, et croyant a la parole d'autrui, Raoul
+se dit: "De Guiche m'a ecrit pour me prevenir; de Guiche sait
+quelque chose; je vais aller demander a de Guiche ce qu'il sait,
+et lui dire ce que j'ai vu."
+
+Le trajet n'etait pas long. De Guiche, rapporte de Fontainebleau a
+Paris depuis deux jours, commencait a se remettre de sa blessure
+et faisait quelques pas dans sa chambre.
+
+Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie
+d'amitie.
+
+Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si pale, si
+amaigri, si triste. Deux mots et le geste que fit le blesse pour
+ecarter le bras de Raoul suffirent a ce dernier pour lui apprendre
+la verite.
+
+-- Ah! voila! dit Raoul en s'asseyant a cote de son ami, on aime
+et l'on meurt.
+
+-- Non, non, l'on ne meurt pas, repliqua de Guiche en souriant,
+puisque je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.
+
+-- Ah! je m'entends.
+
+-- Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis
+malheureux, Raoul.
+
+-- Helas!
+
+-- Non. Je suis le plus heureux des hommes! Je souffre avec mon
+corps, mais non avec mon coeur, avec mon ame. Si vous saviez!...
+Oh! je suis le plus heureux des hommes!
+
+-- Oh! tant mieux! repondit Raoul; tant mieux, pourvu que cela
+dure.
+
+-- C'est fini; j'en ai pour jusqu'a la mort, Raoul.
+
+-- Vous, je n'en doute pas; mais elle...
+
+-- Ecoutez, ami, je l'aime... parce que... Mais vous ne m'ecoutez
+pas.
+
+-- Pardon.
+
+-- Vous etes preoccupe?
+
+-- Mais oui. Votre sante, d'abord...
+
+-- Ce n'est pas cela.
+
+-- Mon cher, vous auriez tort, je crois, de m'interroger, vous.
+
+Et il accentua ce _vous_ de maniere a eclairer completement son
+ami sur la nature du mal et la difficulte du remede.
+
+-- Vous me dites cela, Raoul, a cause de ce que je vous ai ecrit.
+
+-- Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez
+fini de me conter vos plaisirs et vos peines?
+
+-- Cher ami, a vous, bien a vous, tout de suite.
+
+-- Merci! J'ai hate... je brule... je suis venu de Londres ici en
+moitie moins de temps que les courriers d'Etat n'en mettent
+d'ordinaire. Eh bien! que vouliez-vous?
+
+-- Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.
+
+-- Eh bien! me voici.
+
+-- C'est bien, alors.
+
+-- Il y a encore autre chose, j'imagine?
+
+-- Ma foi, non!
+
+-- De Guiche!
+
+-- D'honneur!
+
+-- Vous ne m'avez pas arrache violemment a des esperances, vous ne
+m'avez pas expose a une disgrace du roi par ce retour qui est une
+infraction a ses ordres, vous ne m'avez pas, enfin, attache la
+jalousie au coeur, ce serpent, pour me dire: "C'est bien, dormez
+tranquille."
+
+-- Je ne vous dis pas: "Dormez tranquille", Raoul; mais,
+comprenez-moi bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.
+
+-- Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous?
+
+-- Comment?
+
+-- Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas,
+pourquoi m'avertissez-vous?
+
+-- C'est vrai, j'ai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous,
+Raoul. Ce n'est rien que d'ecrire a un ami: "Venez!" Mais avoir
+cet ami en face, le sentir frissonner, haleter sous l'attente
+d'une parole qu'on n'ose lui dire...
+
+-- Osez! J'ai du coeur, si vous n'en avez pas! s'ecria Raoul au
+desespoir.
+
+-- Voila que vous etes injuste et que vous oubliez avoir affaire a
+un pauvre blesse... la moitie de votre coeur... La! calmez-vous!
+Je vous ai dit: "Venez." Vous etes venu; n'en demandez pas
+davantage a ce malheureux de Guiche.
+
+-- Vous m'avez dit de venir, esperant que je verrais, n'est-ce
+pas?
+
+-- Mais...
+
+-- Pas d'hesitation! J'ai vu.
+
+-- Ah!... fit de Guiche.
+
+-- Ou du moins, j'ai cru...
+
+-- Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre
+ami que me reste-t-il a faire?
+
+-- J'ai vu La Valliere troublee... Montalais effaree... Le roi...
+
+-- Le roi?
+
+-- Oui... Vous detournez la tete... Le danger est la, le mal est
+la, n'est-ce pas? c'est le roi?
+
+-- Je ne dis rien.
+
+-- Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par
+grace, par pitie, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! J'ai
+le coeur perce, saignant; je meurs de desespoir!...
+
+-- S'il en est ainsi, cher Raoul, repliqua de Guiche, vous me
+mettez a l'aise, et je vais vous parler, sur que je ne dirai que
+des choses consolantes en comparaison du desespoir que je vous
+vois.
+
+-- J'ecoute! j'ecoute!...
+
+-- Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous
+apprendriez de la bouche du premier venu.
+
+-- Du premier venu! on en parle? s'ecria Raoul.
+
+-- Avant de dire: "On en parle", mon ami, sachez d'abord de quoi
+l'on peut parler. Il ne s'agit, je vous jure, de rien qui ne soit
+au fond tres innocent; peut-etre une promenade...
+
+-- Ah! une promenade avec le roi?
+
+-- Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi s'est promene
+deja bien souvent avec des dames, sans que pour cela...
+
+-- Vous ne m'eussiez pas ecrit, repeterai-je, si cette promenade
+etait bien naturelle.
+
+-- Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi
+de se mettre a l'abri que de rester debout tete nue devant La
+Valliere; mais...
+
+-- Mais?...
+
+-- Le roi est si poli!
+
+-- Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir!
+
+-- Taisons-nous donc.
+
+-- Non, continuez. Cette promenade a ete suivie d'autres?
+
+-- Non, c'est-a-dire, oui; il y a eu l'aventure du chene. Est-ce
+cela? Je n'en sais rien.
+
+Raoul se leva. De Guiche essaya de l'imiter malgre sa faiblesse.
+
+-- Voyez-vous, dit-il, je n'ajouterai pas un mot; j'en ai trop dit
+ou trop peu. D'autres vous renseigneront s'ils veulent ou s'ils
+peuvent: mon office etait de vous avertir, je l'ai fait.
+Surveillez a present vos affaires vous-meme.
+
+-- Questionner? Helas! vous n'etes pas mon ami, vous qui me parlez
+ainsi, dit le jeune homme desole. Le premier que je questionnerai
+sera un mechant ou un sot; mechant, il me mentira pour me
+tourmenter; sot, il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche!
+avant deux heures j'aurai trouve dix mensonges et dix duels.
+Sauvez-moi! le meilleur n'est-il pas de savoir son mal?
+
+-- Mais je ne sais rien, vous dis-je! J'etais blesse, fievreux:
+j'avais perdu l'esprit, je n'ai de cela qu'une teinture effacee.
+Mais, pardieu! nous cherchons loin quand nous avons notre homme
+sous la main. Est-ce que vous n'avez pas d'Artagnan pour ami?
+
+-- Oh! c'est vrai, c'est vrai!
+
+-- Allez donc a lui. Il fera la lumiere, et ne cherchera pas a
+blesser vos yeux.
+
+Un laquais entra.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda de Guiche.
+
+-- On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines.
+
+-- Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis
+si fier!
+
+-- Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la
+personne est une femme.
+
+-- Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant.
+
+Et il quitta Raoul.
+
+Celui-ci demeura immobile, absorbe, ecrase, comme le mineur sur
+qui une voute vient de s'ecrouler; il est blesse, son sang coule,
+sa pensee s'interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa
+vie avec sa raison. Quelques minutes suffirent a Raoul pour
+dissiper les eblouissements de ces deux revelations. Il avait deja
+ressaisi le fil de ses idees quand, soudain, a travers la porte,
+il crut reconnaitre la voix de Montalais dans le cabinet des
+Porcelaines.
+
+-- Elle! s'ecria-t-il. Oui, c'est bien sa voix. Oh! voila une
+femme qui pourrait me dire la verite; mais, la questionnerai-je
+ici? Elle se cache meme de moi; elle vient sans doute de la part
+de Madame... Je la verrai chez elle. Elle m'expliquera son effroi,
+sa fuite, la maladresse avec laquelle on m'a evince; elle me dira
+tout cela... quand M. d'Artagnan, qui sait tout, m'aura raffermi
+le coeur. Madame... une coquette... Eh bien! oui, une coquette,
+mais qui aime a ses bons moments, une coquette qui, comme la mort
+ou la vie, a son caprice, mais qui fait dire a de Guiche qu'il est
+le plus heureux des hommes. Celui-la, du moins, est sur des roses.
+Allons!
+
+Il s'enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de
+n'avoir parle que de lui-meme a de Guiche, il arriva chez
+d'Artagnan.
+
+
+Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations
+
+
+Le capitaine etait de service; il faisait sa huitaine, enseveli
+dans le fauteuil de cuir, l'eperon fiche dans le parquet, l'epee
+entre les jambes, et lisait force lettres en tortillant sa
+moustache.
+
+D'Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de
+son ami.
+
+-- Raoul, mon garcon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi
+t'a rappele?
+
+Ces mots sonnerent mal a l'oreille du jeune homme, qui,
+s'asseyant, repliqua:
+
+-- Ma foi! je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que je suis
+revenu.
+
+-- Hum! fit d'Artagnan en repliant les lettres avec un regard
+plein d'intention dirige vers son interlocuteur. Que dis-tu la,
+garcon? Que le roi ne t'a pas rappele, et que te voila revenu? Je
+ne comprends pas bien cela.
+
+Raoul etait deja pale, il roulait deja son chapeau d'un air
+contraint.
+
+-- Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation
+mortuaire! fit le capitaine. Est-ce que c'est en Angleterre qu'on
+prend ces facons-la? Mordioux! j'y ai ete, moi, en Angleterre, et
+j'en suis revenu gai comme un pinson. Parleras-tu?
+
+-- J'ai trop a dire.
+
+-- Ah! ah! Comment va ton pere?
+
+-- Cher ami, pardonnez-moi; j'allais vous le demander.
+
+D'Artagnan redoubla l'acuite de ce regard auquel nul secret ne
+resistait.
+
+-- Tu as du chagrin? dit-il.
+
+-- Pardieu! vous le savez bien, monsieur d'Artagnan.
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute. Oh! ne faites pas l'etonne.
+
+-- Je ne fais pas l'etonne, mon ami.
+
+-- Cher capitaine, je sais fort bien qu'au jeu de la finesse comme
+au jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-
+vous, je suis un sot, et je suis un ciron. Je n'ai ni cerveau ni
+bras, ne me meprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus
+miserable des etres vivants.
+
+-- Oh! oh! pourquoi cela? demanda d'Artagnan en debouclant son
+ceinturon et en adoucissant son sourire.
+
+-- Parce que Mlle de La Valliere me trompe.
+
+D'Artagnan ne changea pas de physionomie.
+
+-- Elle te trompe! elle te trompe! voila de grands mots. Qui te
+les a dits?
+
+-- Tout le monde.
+
+-- Ah! si tout le monde l'a dit, il faut qu'il y ait quelque chose
+de vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fumee. Cela est
+ridicule, mais cela est.
+
+-- Ainsi, vous croyez? s'ecria vivement Bragelonne.
+
+-- Ah! si tu me prends a partie...
+
+-- Sans doute.
+
+-- Je ne me mele pas de ces affaires-la, moi; tu le sais bien.
+
+-- Comment, pour un ami? pour un fils?
+
+-- Justement. Si tu etais un etranger, je te dirais... je ne te
+dirais rien du tout... Comment va Porthos, le sais-tu?
+
+-- Monsieur, s'ecria Raoul, en serrant la main de d'Artagnan, au
+nom de cette amitie que vous avez vouee a mon pere!
+
+-- Ah! diable! tu es bien malade... de curiosite.
+
+-- Ce n'est pas de curiosite, c'est d'amour.
+
+-- Bon! autre grand mot. Si tu etais reellement amoureux, mon cher
+Raoul, ce serait different.
+
+-- Que voulez-vous dire?
+
+-- Je te dis que, si tu etais pris d'un amour tellement serieux,
+que je pusse croire m'adresser toujours a ton coeur... Mais c'est
+impossible.
+
+-- Je vous dis que j'aime eperdument Louise.
+
+D'Artagnan lut avec ses yeux au fond du coeur de Raoul.
+
+-- Impossible, te dis-je... Tu es comme tous les jeunes gens; tu
+n'es pas amoureux, tu es fou.
+
+-- Eh bien! quand il n'y aurait que cela?
+
+-- Jamais homme sage n'a fait devier une cervelle d'un crane qui
+tourne. J'y ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu
+m'ecouterais, que tu ne m'entendrais pas; tu m'entendrais, que tu
+ne me comprendrais pas; tu me comprendrais, que tu ne m'obeirais
+pas.
+
+-- Oh! essayez, essayez!
+
+-- Je dis plus: si j'etais assez malheureux pour savoir quelque
+chose et assez bete pour t'en faire part... Tu es mon ami, dis-tu?
+
+-- Oh! oui.
+
+-- Eh bien! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais
+jamais d'avoir detruit ton illusion, comme on dit en amour.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, vous savez tout; vous me laissez dans
+l'embarras, dans le desespoir, dans la mort! c'est affreux!
+
+-- La! la!
+
+-- Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon pere et Dieu
+ne me pardonneraient jamais de m'etre casse la tete d'un coup de
+pistolet, eh bien! je vais aller me faire conter ce que vous me
+refusez par le premier venu; je lui donnerai un dementi...
+
+-- Et tu le tueras? la belle affaire! Tant mieux! Qu'est-ce que
+cela me fait a moi? Tue, mon garcon, tue, si cela peut te faire
+plaisir. C'est comme pour les gens qui ont mal aux dents; ils me
+disent: "Oh! que je souffre! Je mordrais dans du fer." Je leur
+dis: "Mordez, mes amis, mordez! la dent y restera."
+
+-- Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d'un air sombre.
+
+-- Oui, oh! oui, vous prenez de ces airs-la, vous autres,
+aujourd'hui. Vous vous ferez tuer, n'est-ce pas? Ah! que c'est
+joli! et comme je te regretterai, par exemple! Comme je dirai
+toute la journee: "C'etait un fier niais, que le petit Bragelonne!
+une double brute! J'avais passe ma vie a lui faire tenir
+proprement une epee, et ce drole est alle se faire embrocher comme
+un oiseau.: Allez, Raoul, allez vous faire tuer, mon ami. Je ne
+sais pas qui vous a appris la logique; mais, Dieu me damne! comme
+disent les Anglais, celui-la, monsieur a vole l'argent de votre
+pere.
+
+Raoul, silencieux, enfonca sa tete dans ses mains et murmura:
+
+-- On n'a pas d'amis, non!
+
+-- Ah bah! dit d'Artagnan.
+
+-- On n'a que des railleurs ou des indifferents.
+
+-- Sornettes! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis.
+Et indifferent! Si je l'etais, il y a un quart d'heure deja que je
+vous aurais envoye a tous les diables; car vous rendriez triste un
+homme fou de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme,
+vous voulez que j'aille vous degouter de votre amoureuse, et vous
+apprendre a execrer les femmes, qui sont l'honneur et la felicite
+de la vie humaine?
+
+-- Monsieur, dites, dites, et je vous benirai!
+
+-- Eh! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourre
+dans la cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre,
+de l'escalier et du portrait, et cent mille autres contes a dormir
+debout?
+
+-- Un menuisier! qu'est-ce que signifie ce menuisier?
+
+-- Ma foi! je ne sais pas; on m'a dit qu'il y avait un menuisier
+qui avait perce un parquet.
+
+-- Chez La Valliere?...
+
+-- Ah! je ne sais pas ou.
+
+-- Chez le roi?
+
+-- Bon! Si c'etait chez le roi, j'irais vous le dire, n'est-ce
+pas?
+
+-- Chez qui, alors?
+
+-- Voila une heure que je me tue a vous repeter que je l'ignore.
+
+-- Mais le peintre, alors? ce portrait?...
+
+-- Il paraitrait que le roi aurait fait faire le portrait d'une
+dame de la Cour.
+
+-- De La Valliere?
+
+-- Eh! tu n'as que ce nom-la dans la bouche. Qui te parle de La
+Valliere?
+
+-- Mais, alors, si ce n'est pas d'elle, pourquoi voulez-vous que
+cela me touche?
+
+-- Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je
+te reponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la
+donne. Fais-en ton profit.
+
+Raoul se frappa le front avec desespoir.
+
+-- C'est a en mourir! dit-il.
+
+-- Tu l'as deja dit.
+
+-- Oui, vous avez raison.
+
+Et il fit un pas pour s'eloigner.
+
+-- Ou vas-tu? dit d'Artagnan.
+
+-- Je vais trouver quelqu'un qui me dira la verite.
+
+-- Qui cela?
+
+-- Une femme.
+
+-- Mlle de La Valliere elle-meme, n'est-ce pas? dit d'Artagnan
+avec un sourire. Ah! tu as la une fameuse idee; tu cherchais a
+etre console, tu vas l'etre tout de suite. Elle ne te dira pas de
+mal d'elle-meme, va.
+
+-- Vous vous trompez, monsieur, repliqua Raoul; la femme a qui je
+m'adresserai me dira beaucoup de mal.
+
+-- Montalais, je parie?
+
+-- Oui, Montalais.
+
+-- Ah! son amie? Une femme qui, en cette qualite, exagerera
+fortement le bien ou le mal. Ne parlez pas a Montalais, mon bon
+Raoul.
+
+-- Ce n'est pas la raison qui vous pousse a m'eloigner de
+Montalais.
+
+-- Eh bien! je l'avoue... Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec
+toi comme le chat avec une pauvre souris? Tu me fais peine, vrai.
+Et si je desire que tu ne parles pas a la Montalais, en ce moment,
+c'est que tu vas livrer ton secret et qu'on en abusera. Attends,
+si tu peux.
+
+-- Je ne peux pas.
+
+-- Tant pis! Vois-tu, Raoul, si j'avais une idee... Mais je n'en
+ai pas.
+
+-- Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et
+laissez-moi sortir d'affaire tout seul.
+
+-- Ah bien! oui! t'embourber, a la bonne heure! Place-toi ici, a
+cette table, et prends la plume.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Pour ecrire a la Montalais et lui demander un rendez-vous.
+
+-- Ah! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le
+capitaine.
+
+Tout a coup la porte s'ouvrit, et un mousquetaire, s'approchant de
+d'Artagnan:
+
+-- Mon capitaine, dit-il, il y a la Mlle de Montalais qui voudrait
+vous parler.
+
+-- A moi? murmura d'Artagnan. Qu'elle entre, et je verrai bien si
+c'etait a moi qu'elle voulait parler.
+
+Le ruse capitaine avait flaire juste.
+
+Montalais, en entrant, vit Raoul, et s'ecria:
+
+-- Monsieur! Monsieur!... Pardon, monsieur d'Artagnan.
+
+-- Je vous pardonne, mademoiselle, dit d'Artagnan; je sais qu'a
+mon age ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi.
+
+-- Je cherchais M. de Bragelonne, repondit Montalais.
+
+-- Comme cela se trouve! je vous cherchais aussi.
+
+-- Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle!
+
+-- De tout mon coeur.
+
+-- Allez donc!
+
+Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet; puis, prenant la
+main de Montalais:
+
+-- Soyez bonne fille, dit-il tout bas; menagez-le, et menagez-la.
+
+-- Ah! dit-elle sur le meme ton, ce n'est pas moi qui lui
+parlerai.
+
+-- Comment cela?
+
+-- C'est Madame qui le fait chercher.
+
+-- Ah! bon! s'ecria d'Artagnan, c'est Madame! Avant une heure, le
+pauvre garcon sera gueri.
+
+-- Ou mort! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur
+d'Artagnan!
+
+Et elle courut rejoindre Raoul, qui l'attendait loin de la porte,
+bien intrigue, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien
+de bon.
+
+
+Chapitre CXCI -- Deux jalousies
+
+
+Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aimee;
+Raoul ne se vit pas plutot avec Montalais, qu'il lui baisa la main
+avec ardeur.
+
+-- La, la, dit tristement la jeune fille. Vous placez la des
+baisers a fonds perdus, cher monsieur Raoul; je vous garantis meme
+qu'ils ne vous rapporteront pas interet.
+
+-- Comment?... quoi?... M'expliquerez-vous, ma chere Aure?...
+
+-- C'est Madame qui vous expliquera tout cela. C'est chez elle que
+je vous conduis.
+
+-- Quoi!...
+
+-- Silence! et pas de ces regards effarouches. Les fenetres, ici,
+ont des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir
+de ne plus me regarder; faites-moi le plaisir de me parler tres
+haut de la pluie, du beau temps et des agrements de l'Angleterre.
+
+-- Enfin...
+
+-- Ah!... je vous previens que quelque part, je ne sais ou, mais
+quelque part, Madame doit avoir un oeil ouvert et une oreille
+tendue. Je ne me soucie pas, vous comprenez, d'etre chassee ou
+embastillee. Parlons, vous dis-je, ou plutot ne parlons pas.
+
+Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine d'un homme de
+coeur, c'est vrai, mais d'un homme de coeur qui va au supplice.
+
+Montalais, l'oeil eveille, la demarche leste, la tete a tout vent,
+le precedait.
+
+Raoul fut introduit immediatement dans le cabinet de Madame.
+
+"Allons, pensa-t-il, cette journee se passera sans que je sache
+rien. De Guiche a eu trop pitie de moi; il s'est entendu avec
+Madame, et tous deux, par un complot amical, eloignent la solution
+du probleme. Que n'ai-je la un bon ennemi!... ce serpent de
+de Wardes, par exemple; il mordrait, c'est vrai; mais je
+n'hesiterais plus... Hesiter... douter... mieux vaut mourir!"
+
+Raoul etait devant Madame.
+
+Henriette, plus charmante que jamais, se tenait a demi renversee
+dans un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours
+brode; elle jouait avec un petit chat aux soies touffues, qui lui
+mordillait les doigts et se pendait aux guipures de son col.
+
+Madame songeait; elle songeait profondement; il lui fallut la voix
+de Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette
+reverie.
+
+-- Votre Altesse m'a mande? repeta Raoul.
+
+Madame secoua la tete comme si elle se reveillait.
+
+-- Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle; oui, je vous ai
+mande. Vous voila donc revenu d'Angleterre?
+
+-- Au service de Votre Altesse Royale.
+
+-- Merci! Laissez-nous, Montalais.
+
+Montalais sortit.
+
+-- Vous avez bien quelques minutes a me donner, n'est-ce pas,
+monsieur de Bragelonne?
+
+-- Toute ma vie appartient a Votre Altesse Royale, repartit avec
+respect Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes
+ces politesses de Madame, et a qui ce sombre ne deplaisait pas,
+persuade qu'il etait d'une certaine affinite des sentiments de
+Madame avec les siens.
+
+En effet, ce caractere etrange de la princesse, tous les gens
+intelligents de la Cour en connaissaient la volonte capricieuse et
+le fantasque despotisme.
+
+Madame avait ete flattee outre mesure des hommages du roi; Madame
+avait fait parler d'elle et inspire a la reine cette jalousie
+mortelle qui est le ver rongeur de toutes les felicites feminines;
+Madame, en un mot, pour guerir un orgueil blesse, s'etait fait un
+coeur amoureux.
+
+Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul,
+eloigne par Louis XIV. Sa lettre a Charles II, Raoul ne la
+connaissait pas; mais d'Artagnan l'avait bien devinee.
+
+Cet inexplicable melange de l'amour et de la vanite, ces
+tendresses inouies, ces perfidies enormes, qui les expliquera?
+Personne, pas meme l'ange mauvais qui allume la coquetterie au
+coeur des femmes.
+
+-- Monsieur de Bragelonne, dit la princesse apres un silence,
+etes-vous revenu content?
+
+Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant pale de ce
+qu'elle cachait, de ce qu'elle retenait, de ce qu'elle brulait de
+dire:
+
+-- Content? dit-il; de quoi voulez-vous que je sois content ou
+mecontent, Madame?
+
+-- Mais de quoi peut etre content ou mecontent un homme de votre
+age et de votre mine?
+
+"Comme elle va vite! pensa Raoul effraye; que va-t-elle souffler
+en mon coeur?"
+
+Puis, effraye de ce qu'il allait apprendre et voulant reculer le
+moment si desire, mais si terrible, ou il apprendrait tout:
+
+-- Madame, repliqua-t-il, j'avais laisse un tendre ami en bonne
+sante, je l'ai retrouve malade.
+
+-- Voulez-vous parler de M. de Guiche? demanda Madame Henriette
+avec une imperturbable tranquillite; c'est, dit-on, un ami tres
+cher a vous?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Eh bien! c'est vrai, il a ete blesse; mais il va mieux. Oh!
+M. de Guiche n'est pas a plaindre, dit-elle vite.
+
+Puis se reprenant:
+
+-- Est-ce qu'il est a plaindre? dit-elle; est-ce qu'il s'est
+plaint? est-ce qu'il a un chagrin quelconque que nous ne
+connaitrions pas?
+
+-- Je ne parle que de sa blessure, madame.
+
+-- A la bonne heure; car, pour le reste, M. de Guiche semble etre
+fort heureux: on le voit d'une humeur joyeuse. Tenez, monsieur de
+Bragelonne, je suis bien sure que vous choisiriez encore d'etre
+blesse comme lui au corps!... Qu'est-ce qu'une blessure au corps?
+
+Raoul tressaillit.
+
+"Elle y revient, dit-il. Helas!..."
+
+Il ne repliqua rien.
+
+-- Plait-il? fit-elle.
+
+-- Je n'ai rien dit, madame.
+
+-- Vous n'avez rien dit! Vous me desapprouvez donc? Vous etes donc
+satisfait?
+
+Raoul se rapprocha.
+
+-- Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque
+chose, et sa generosite naturelle la pousse a menager ses paroles.
+Veuille Votre Altesse ne plus rien menager. Je suis fort et
+j'ecoute.
+
+-- Ah! repliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant?
+
+-- Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre.
+
+Et Raoul trembla, malgre lui, en prononcant ces mots.
+
+-- En effet, murmura la princesse. C'est cruel; mais puisque j'ai
+commence...
+
+-- Oui, madame, puisque Votre Altesse a daigne commencer, qu'elle
+daigne achever...
+
+Henriette se leva precipitamment et fit quelques pas dans sa
+chambre.
+
+-- Que vous a dit M. de Guiche? dit-elle soudain.
+
+-- Rien, madame.
+
+-- Rien! il ne vous a rien dit? oh! que je le reconnais bien la!
+
+-- Il voulait me menager, sans doute.
+
+-- Et voila ce que les amis appellent l'amitie! Mais
+M. d'Artagnan, que vous quittez, il vous a parle, lui?
+
+-- Pas plus que de Guiche, madame.
+
+Henriette fit un mouvement d'impatience.
+
+-- Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit?
+
+-- Je ne sais rien du tout, madame.
+
+-- Ni la scene de l'orage?
+
+-- Ni la scene de l'orage!...
+
+-- Ni les tete-a-tete dans la foret?
+
+-- Ni les tete-a-tete dans la foret!...
+
+-- Ni la fuite a Chaillot?
+
+Raoul, qui penchait comme la fleur tranchee par la faucille, fit
+des efforts surhumains pour sourire, et repondit avec une exquise
+douceur:
+
+-- J'ai eu l'honneur de dire a Votre Altesse Royale que je ne sais
+absolument rien. Je suis un pauvre oublie qui arrive d'Angleterre;
+entre les gens d'ici et moi, il y avait tant de flots bruyants,
+que le bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle
+n'ont pu arriver a mon oreille.
+
+Henriette fut touchee de cette paleur, de cette mansuetude, de ce
+courage. Le sentiment dominant de son coeur, a ce moment, c'etait
+un vif desir d'entendre chez le pauvre amant le souvenir de celle
+qui le faisait ainsi souffrir.
+
+-- Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis n'ont pas
+voulu faire, je veux le faire pour vous, que j'estime et que
+j'aime. C'est moi qui serai votre amie. Vous portez ici la tete
+comme un honnete homme, et je ne veux pas que vous la courbiez
+sous le ridicule; dans huit jours, on dirait sous du mepris.
+
+-- Ah! fit Raoul livide, c'en est deja la?
+
+-- Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous
+devinez; vous etiez le fiance de Mlle de La Valliere, n'est-ce
+pas?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- A ce titre, je vous dois un avertissement; comme, d'un jour a
+l'autre, je chasserai Mlle de La Valliere de chez moi...
+
+-- Chasser La Valliere! s'ecria Bragelonne.
+
+-- Sans doute. Croyez-vous que j'aurai toujours egard aux larmes
+et aux jeremiades du roi? Non, non, ma maison ne sera pas plus
+longtemps commode pour ces sortes d'usages; mais vous
+chancelez!...
+
+-- Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort; j'ai
+cru que j'allais mourir, voila tout. Votre Altesse Royale me
+faisait l'honneur de me dire que le roi avait pleure, supplie.
+
+-- Oui, mais en vain.
+
+Et elle raconta a Raoul la scene de Chaillot et le desespoir du
+roi au retour; elle raconta son indulgence a elle-meme, et le
+terrible mot avec lequel la princesse outragee, la coquette
+humiliee, avait terrasse la colere royale.
+
+Raoul baissa la tete.
+
+-- Qu'en pensez-vous? dit-elle.
+
+-- Le roi l'aime! repliqua-t-il.
+
+-- Mais vous avez l'air de dire qu'elle ne l'aime pas.
+
+-- Helas! je pense encore au temps ou elle m'a aime, madame.
+
+Henriette eut un moment d'admiration pour cette incredulite
+sublime; puis, haussant les epaules:
+
+-- Vous ne me croyez pas! dit-elle. Oh! comme vous l'aimez,
+_vous!_ et vous doutez qu'elle aime le roi, _elle?_
+
+-- Jusqu'a la preuve. Pardon, j'ai sa parole, voyez-vous, et elle
+est fille noble.
+
+-- La preuve?... Eh bien! soit; venez!
+
+
+Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire
+
+
+La princesse, precedant Raoul, le conduisit a travers la cour vers
+le corps de batiment qu'habitait La Valliere, et, montant
+l'escalier qu'avait monte Raoul le matin meme, elle s'arreta a la
+porte de la chambre ou le jeune homme, a son tour, avait ete si
+etrangement recu par Montalais.
+
+Le moment etait bien choisi pour accomplir le projet concu par
+Madame Henriette: le chateau etait vide; le roi, les courtisans et
+les dames etaient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette,
+seule, sachant le retour de Bragelonne et pensant au parti qu'elle
+avait a tirer de ce retour, avait pretexte une indisposition, et
+etait restee.
+
+Madame etait donc sure de trouver vides la chambre de La Valliere,
+et l'appartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa
+poche, et ouvrit la porte de sa demoiselle d'honneur.
+
+Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre qu'il reconnut,
+et l'impression que lui fit la vue de cette chambre fut un des
+premiers supplices qui l'attendaient.
+
+La princesse le regarda, et son oeil exerce put voir ce qui se
+passait dans le coeur du jeune homme.
+
+-- Vous m'avez demande des preuves, dit-elle; ne soyez donc pas
+surpris si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez
+pas le courage de les supporter, il en est temps encore, retirons-
+nous.
+
+-- Merci, madame, dit Bragelonne; mais je suis venu pour etre
+convaincu. Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi.
+
+-- Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derriere vous.
+
+Bragelonne obeit, et se retourna vers la princesse, qu'il
+interrogea du regard.
+
+-- Vous savez ou vous etes? demanda Madame Henriette.
+
+-- Mais tout me porte a croire, madame, que je suis dans la
+chambre de Mlle de La Valliere?
+
+-- Vous y etes.
+
+-- Mais je ferai observer a Votre Altesse que cette chambre est
+une chambre, et n'est pas une preuve.
+
+-- Attendez.
+
+La princesse s'achemina vers le pied du lit, replia le paravent,
+et, se baissant vers le parquet:
+
+-- Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-meme cette trappe.
+
+-- Cette trappe? s'ecria Raoul avec surprise, car les mots de
+d'Artagnan commencaient a lui revenir en memoire, et il se
+souvenait que d'Artagnan avait vaguement prononce ce mot.
+
+Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui
+indiquat une ouverture ou un anneau qui aidat a soulever une
+portion quelconque du plancher.
+
+-- Ah! c'est vrai! dit en riant Madame Henriette j'oubliais le
+ressort cache: la quatrieme feuille du parquet; appuyer sur
+l'endroit ou le bois fait un noeud. Voila l'instruction. Appuyez
+vous-meme, vicomte, appuyez, c'est ici.
+
+Raoul, pale comme un mort, appuya le pouce sur l'endroit indique
+et, en effet, a l'instant meme, le ressort joua et la trappe se
+souleva d'elle-meme.
+
+-- C'est tres ingenieux, dit la princesse, et l'on voit que
+l'architecte a prevu que ce serait une petite main qui aurait a
+utiliser ce ressort: voyez comme cette trappe s'ouvre toute seule?
+
+-- Un escalier! s'ecria Raoul.
+
+-- Oui, et tres elegant meme, dit Madame Henriette. Voyez,
+vicomte, cet escalier a une rampe destinee a garantir des chutes
+les delicates personnes qui se hasarderaient a le descendre, ce
+qui fait que je m'y risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-
+moi.
+
+-- Mais, avant de vous suivre, madame, ou conduit cet escalier?
+
+-- Ah! c'est vrai, j'oubliais de vous le dire.
+
+-- J'ecoute, madame, dit Raoul respirant a peine.
+
+-- Vous savez peut-etre que M. de Saint-Aignan demeurait autrefois
+presque porte a porte avec le roi?
+
+-- Oui, madame, je le sais; c'etait ainsi avant mon depart et,
+plus d'une fois, j'ai eu l'honneur de le visiter a son ancien
+logement.
+
+-- Eh bien! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel
+appartement que vous lui connaissiez contre les deux petites
+chambres auxquelles mene cet escalier, et qui forment un logement
+deux fois plus petit et dix fois plus eloigne de celui du roi,
+dont le voisinage, cependant, n'est point dedaigne, en general,
+par messieurs de la Cour.
+
+-- Fort bien, madame, reprit Raoul; mais continuez, je vous prie,
+car je ne comprends point encore.
+
+-- Eh bien! il s'est trouve, par hasard, continua la princesse,
+que ce logement de M. de Saint-Aignan est situe au-dessous de ceux
+de mes filles, et particulierement au-dessous de celui de La
+Valliere.
+
+-- Mais dans quel but cette trappe et cet escalier?
+
+-- Dame! je l'ignore. Voulez-vous que nous descendions chez
+M. de Saint Aignan? Peut-etre y trouverons-nous l'explication de
+l'enigme.
+
+Et Madame donna l'exemple en descendant elle-meme.
+
+Raoul la suivit en soupirant.
+
+Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait
+penetrer d'un pas dans cet appartement mysterieux, qui renfermait
+encore les soupirs de La Valliere, et les plus suaves parfums de
+son corps.
+
+Bragelonne reconnut, en absorbant l'air par ses haletantes
+aspirations, que la jeune fille avait du passer par la.
+
+Puis, apres ces emanations, preuves invisibles, mais certaines,
+vinrent les fleurs qu'elle aimait, les livres qu'elle avait
+choisis. Raoul eut-il conserve un seul doute, qu'il l'eut perdu a
+cette secrete harmonie des gouts et des alliances de l'esprit avec
+l'usage des objets qui accompagnent la vie. La Valliere etait pour
+Bragelonne en vivante presence dans les meubles, dans le choix des
+etoffes, dans les reflets memes du parquet.
+
+Muet et ecrase, il n'avait plus rien a apprendre, et ne suivait
+plus son impitoyable conductrice que comme le patient suit le
+bourreau.
+
+Madame, cruelle comme une femme delicate et nerveuse, ne lui
+faisait grace d'aucun detail.
+
+Mais, il faut le dire, malgre l'espece d'apathie dans laquelle il
+etait tombe, aucun de ces details, fut-il reste seul, n'eut
+echappe a Raoul. Le bonheur de la femme qu'il aime, quand ce
+bonheur lui vient d'un rival, est une torture pour un jaloux.
+Mais, pour un jaloux tel que etait Raoul, pour ce coeur qui, pour
+la premiere fois s'impregnait de fiel, le bonheur de Louise,
+c'etait une mort ignominieuse, la mort du corps et de l'ame.
+
+Il devina tout: les mains qui s'etaient serrees, les visages
+rapproches qui s'etaient maries en face des miroirs, sorte de
+serment si doux pour les amants qui se voient deux fois, afin de
+mieux graver le tableau dans leur souvenir.
+
+Il devina le baiser invisible sous les epaisses portieres
+retombant delivrees de leurs embrasses. Il traduisit en fievreuses
+douleurs l'eloquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre.
+
+Ce luxe, cette recherche pleine d'enivrement, ce soin minutieux
+d'epargner tout deplaisir a l'objet aime, ou de lui causer une
+gracieuse surprise; cette puissance de l'amour multipliee par la
+puissance royale, frappa Raoul d'un coup mortel. Oh! s'il est un
+adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c'est
+l'inferiorite de l'homme qu'on vous prefere: tandis qu'au
+contraire s'il est un enfer dans l'enfer, une torture sans nom
+dans la langue, c'est la toute-puissance d'un dieu mise a la
+disposition d'un rival, avec la jeunesse, la beaute, la grace.
+Dans ces moments-la, Dieu lui-meme semble avoir pris parti contre
+l'amant dedaigne.
+
+Une derniere douleur etait reservee au pauvre Raoul: Madame
+Henriette souleva un rideau de soie, et, derriere le rideau, il
+apercut le portrait de La Valliere.
+
+Non seulement le portrait de La Valliere, mais de La Valliere
+jeune, belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce
+qu'a dix-huit ans, la vie, c'est l'amour.
+
+-- Louise! murmura Bragelonne, Louise! C'est donc vrai? Oh! tu ne
+m'as jamais aime, car jamais tu ne m'as regarde ainsi.
+
+Et il lui sembla que son coeur venait d'etre tordu dans sa
+poitrine.
+
+Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur,
+quoiqu'elle sut bien n'avoir rien a envier, et qu'elle etait aimee
+de Guiche comme La Valliere etait aimee de Bragelonne.
+
+Raoul surprit ce regard de Madame Henriette.
+
+-- Oh! pardon, pardon, dit-il; je devrais etre plus maitre de moi,
+je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le
+Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du
+coup qui m'atteint en ce moment! Car vous etes femme, et sans
+doute vous ne pourriez pas supporter une pareille douleur.
+Pardonnez-moi, je ne suis qu'un pauvre gentilhomme, tandis que
+vous etes, vous, de la race de ces heureux, de ces tout-puissants,
+de ces elus...
+
+-- Monsieur de Bragelonne, repliqua Henriette, un coeur comme le
+votre merite les soins et les egards d'un coeur de reine. Je suis
+votre amie, monsieur; aussi n'ai-je point voulu que toute votre
+vie soit empoisonnee par la perfidie et souillee par le ridicule.
+C'est moi qui, plus brave que tous les pretendus amis, j'excepte
+M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres; c'est moi qui vous
+fournis les preuves douloureuses, mais necessaires, qui seront
+votre guerison, si vous etes un courageux amant et non pas un
+Amadis pleurard. Ne me remerciez pas: plaignez-moi meme, et ne
+servez pas moins bien le roi.
+
+Raoul sourit avec amertume.
+
+-- Ah! c'est vrai, dit-il, j'oubliais ceci: le roi est mon maitre.
+
+-- Il y va de votre liberte! il y va de votre vie!
+
+Un regard clair et penetrant de Raoul apprit a Madame Henriette
+qu'elle se trompait, et que son dernier argument n'etait pas de
+ceux qui touchassent ce jeune homme.
+
+-- Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne
+pesant pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colere un
+prince dispose a s'emporter hors des limites de la raison; vous
+jetteriez dans la douleur vos amis et votre famille; inclinez-
+vous, soumettez-vous, guerissez-vous.
+
+-- Merci, madame, dit-il. J'apprecie le conseil que Votre Altesse
+me donne, et je tacherai de le suivre; mais, un dernier mot je
+vous prie.
+
+-- Dites.
+
+-- Est-ce une indiscretion que de vous demander le secret de cet
+escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez
+decouvert?
+
+-- Oh! rien de plus simple; j'ai, pour cause de surveillance, le
+double des clefs de mes filles; il m'a paru etrange que La
+Valliere se renfermat si souvent; il m'a paru etrange que
+M. de Saint-Aignan changeat de logis; il m'a paru etrange que le
+roi vint voir si quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que
+celui-ci fut dans son amitie; enfin, il m'a paru etrange que tant
+de choses se fussent faites depuis votre absence, que les
+habitudes de la Cour en etaient changees. Je ne veux pas etre
+jouee par le roi, je ne veux pas servir de manteau a ses amours;
+car, apres La Valliere qui pleure, il aura Montalais qui rit,
+Tonnay-Charente qui chante; ce n'est pas un role digne de moi.
+J'ai leve les scrupules de mon amitie, j'ai decouvert le secret...
+Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais j'avais un
+devoir a remplir; c'est fini, vous voila prevenu; l'orage va
+venir, garantissez-vous.
+
+-- Vous concluez quelque chose, cependant, madame, repondit
+Bragelonne avec fermete; car vous ne supposez pas que j'accepterai
+sans rien dire la honte que je subis et la trahison qu'on me fait.
+
+-- Vous prendrez a ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur
+Raoul. Seulement, ne dites point la source d'ou vous tenez la
+verite; voila tout ce que je vous demande, voila le seul prix que
+j'exige du service que je vous ai rendu.
+
+-- Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.
+
+-- J'ai, moi, gagne le serrurier que les amants avaient mis dans
+leurs interets. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n'est-
+ce pas?
+
+-- Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et
+ne m'impose aucune reserve que celle de ne pas la compromettre?
+
+-- Pas d'autre.
+
+-- Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m'accorder une
+minute de sejour ici.
+
+-- Sans moi?
+
+-- Oh! non, madame. Peu importe; ce que j'ai a faire, je puis le
+faire devant vous. Je vous demande une minute pour ecrire un mot a
+quelqu'un.
+
+-- C'est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde!
+
+-- Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m'a fait
+l'honneur de me conduire ici. D'ailleurs, je signe la lettre que
+j'ecris.
+
+-- Faites, monsieur.
+
+Raoul avait deja tire ses tablettes et trace rapidement ces mots
+sur une feuille blanche:
+
+"Monsieur le comte,
+
+"Ne vous etonnez pas de trouver ici ce papier signe de moi, avant
+qu'un de mes amis, que j'enverrai tantot chez vous ait eu
+l'honneur de vous expliquer l'objet de ma visite.
+
+"Vicomte Raoul de Bragelonne."
+
+Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui
+communiquait a la chambre des deux amants, et, bien assure que ce
+papier etait tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir
+en rentrant, il rejoignit la princesse, arrivee deja au haut de
+l'escalier.
+
+Sur le palier, ils se separerent: Raoul affectant de remercier Son
+Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de
+tout son coeur le malheureux qu'elle venait de condamner a un
+aussi horrible supplice.
+
+-- Oh! dit-elle en le voyant s'eloigner pale et l'oeil injecte de
+sang; oh! si j'avais su, j'aurais cache la verite a ce pauvre
+jeune homme.
+
+
+Chapitre CXCIII -- La methode de Porthos
+
+
+La multiplicite des personnages que nous avons introduits dans
+cette longue histoire fait que chacun est oblige de ne paraitre
+qu'a son tour et selon les exigences du recit. Il en resulte que
+nos lecteurs n'ont pas eu l'occasion de se retrouver avec notre
+ami Porthos depuis son retour de Fontainebleau.
+
+Les honneurs qu'il avait recus du roi n'avaient point change le
+caractere placide et affectueux du respectable seigneur;
+seulement, il redressait la tete plus que de coutume, et quelque
+chose de majestueux se revelait dans son maintien, depuis qu'il
+avait recu la faveur de diner a la table du roi. La salle a manger
+de Sa Majeste avait produit un certain effet sur Porthos. Le
+seigneur de Bracieux et de Pierrefonds aimait a se rappeler que,
+durant ce diner memorable, force serviteurs et bon nombre
+d'officiers, se trouvant derriere les convives, donnaient bon air
+au repas et meublaient la piece.
+
+Porthos se promit de conferer a M. Mouston une dignite quelconque,
+d'etablir une hierarchie dans le reste de ses gens, et de se creer
+une maison militaire; ce qui n'etait pas insolite parmi les grands
+capitaines, attendu que, dans le precedent siecle, on remarquait
+ce luxe chez MM. de Treville, de Schomberg, de La Vieuville, sans
+parler de MM. de Richelieu, de Conde, et de Bouillon-Turenne.
+
+Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet baron, ingenieur, etc.,
+pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agrements attaches aux
+grands biens et aux grands merites?
+
+Un peu delaisse d'Aramis, lequel, nous le savons, s'occupait
+beaucoup de M. Fouquet, un peu neglige, a cause du service, par
+d'Artagnan, blase sur Truechen et sur Planchet, Porthos se surprit
+a rever sans trop savoir pourquoi; mais a quiconque lui eut dit:
+"Est-ce qu'il vous manque quelque chose, Porthos?" il eut
+assurement repondu: "Oui."
+
+Apres un de ces diners pendant lesquels Porthos essayait de se
+rappeler tous les details du diner royal, demi-joyeux, grace au
+bon vin, demi-triste, grace aux idees ambitieuses, Porthos se
+laissait aller a un commencement de sieste, quand son valet de
+chambre vint l'avertir que M. de Bragelonne voulait lui parler.
+
+Porthos passa dans la salle voisine, ou il trouva son jeune ami
+dans les dispositions que nous connaissons.
+
+Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravite,
+lui offrit un siege.
+
+-- Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j'ai un service a vous
+demander.
+
+-- Cela tombe a merveille, mon jeune ami, repliqua Porthos. On m'a
+envoye huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c'est
+d'argent que vous avez besoin...
+
+-- Non, ce n'est pas d'argent; merci, mon excellent ami.
+
+-- Tant pis! J'ai toujours entendu dire que c'est la le plus rare
+des services, mais le plus aise a rendre. Ce mot m'a frappe;
+j'aime a citer les mots qui me frappent.
+
+-- Vous avez un coeur aussi bon que votre esprit est sain.
+
+-- Vous etes trop bon. Vous dinerez bien, peut-etre?
+
+-- Oh! non, je n'ai pas faim.
+
+-- Hein! Quel affreux pays que l'Angleterre?
+
+-- Pas trop; mais...
+
+-- Voyez-vous, si l'on n'y trouvait pas l'excellent poisson et la
+belle viande qu'il y a, ce ne serait pas supportable.
+
+-- Oui... je venais...
+
+-- Je vous ecoute. Permettez seulement que je me rafraichisse. On
+mange sale a Paris. Pouah!
+
+Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.
+
+Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un
+large coup, et, satisfait, il reprit:
+
+-- Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me
+voici tout a vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que desirez-
+vous?
+
+-- Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.
+
+-- Mon opinion?... Voyons, developpez un peu votre idee, repondit
+Porthos en se grattant le front.
+
+-- Je veux dire: Etes-vous d'un bon naturel quand il y a demele
+entre vos amis et des etrangers?
+
+-- Oh! d'un naturel excellent, comme toujours.
+
+-- Fort bien; mais que faites-vous alors?
+
+-- Quand mes amis ont des querelles, j'ai un principe.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est que le temps perdu est irreparable, et que l'on n'arrange
+jamais aussi bien une affaire que lorsque l'on a encore
+l'echauffement de la dispute.
+
+-- Ah! vraiment, voila votre principe?
+
+-- Absolument. Aussi, des que la querelle est engagee, je mets les
+parties en presence.
+
+-- Oui-da?
+
+-- Vous comprenez que, de cette facon, il est impossible qu'une
+affaire ne s'arrange pas.
+
+-- J'aurais cru, dit avec etonnement Raoul, que, prise ainsi, une
+affaire devait, au contraire...
+
+-- Pas le moins du monde. Songez que j'ai eu, dans ma vie, quelque
+chose comme cent quatre-vingts a cent quatre-vingt-dix duels
+regles, sans compter les prises d'epees et les rencontres
+fortuites.
+
+-- C'est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgre lui.
+
+-- Oh! ce n'est rien; moi, je suis si doux!... D'Artagnan compte
+ses duels par centaines. Il est vrai qu'il est dur et piquant, je
+le lui ai souvent repete.
+
+-- Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d'ordinaire les affaires que
+vos amis vous confient?
+
+-- Il n'y a pas d'exemple que je n'aie fini par en arranger une,
+dit Porthos avec mansuetude et une confiance qui firent bondir
+Raoul.
+
+-- Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables?
+
+-- Oh! je vous en reponds; et, a ce propos, je vais vous expliquer
+mon autre principe. Une fois que mon ami m'a remis sa querelle,
+voici comme je procede: je vais trouver son adversaire sur-le-
+champ; je m'arme d'une politesse et d'un sang-froid qui sont de
+rigueur en pareille circonstance.
+
+-- C'est a cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez
+d'arranger si bien et si surement les affaires?
+
+-- Je le crois. Je vais donc trouver l'adversaire et je lui dis:
+"Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas a quel
+point vous avez outrage mon ami."
+
+Raoul fronca le sourcil.
+
+-- Quelquefois, souvent meme, poursuivit Porthos, mon ami n'a pas
+ete offense du tout; il a meme offense le premier: vous jugez si
+mon discours est adroit.
+
+Et Porthos eclata de rire.
+
+"Decidement, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre
+formidable de cette hilarite, decidement j'ai du malheur.
+De Guiche me bat froid, d'Artagnan me raille, Porthos est mou: nul
+ne veut arranger cette affaire a ma facon. Et moi qui m'etais
+adresse a Porthos pour trouver une epee au lieu d'un
+raisonnement!... Ah! quelle mauvaise chance!"
+
+Porthos se remit, et continua:
+
+-- J'ai donc, par un seul mot, mis l'adversaire dans son tort.
+
+-- C'est selon, dit distraitement Raoul.
+
+-- Non pas, c'est sur. Je l'ai mis dans son tort; c'est a ce
+moment que je deploie toute ma courtoisie, pour aboutir a
+l'heureuse issue de mon projet. Je m'avance donc d'une mine
+affable, et, prenant la main de l'adversaire...
+
+-- Oh! fit Raoul impatient.
+
+-- "Monsieur, lui dis-je, a present que vous etes convaincu de
+l'offense, nous sommes assures de la reparation. Entre mon ami et
+vous, c'est desormais un echange de gracieux procedes. En
+consequence, je suis charge de vous donner la longueur de l'epee
+de mon ami."
+
+-- Hein? fit Raoul.
+
+-- Attendez donc!... "La longueur de l'epee de mon ami. J'ai un
+cheval en bas; mon ami est a tel endroit, qui attend impatiemment
+votre aimable presence; je vous emmene; nous prenons votre temoin
+en passant, l'affaire est arrangee."
+
+-- Et, dit Raoul pale de depit, vous reconciliez les deux
+adversaires sur le terrain?
+
+-- Plait-il? interrompit Porthos. Reconcilier? pour quoi faire?
+
+-- Vous dites que l'affaire est arrangee...
+
+-- Sans doute, puisque mon ami attend.
+
+-- Eh bien! quoi! s'il attend...
+
+-- Eh bien! s'il attend, c'est pour se delier les jambes.
+L'adversaire, au contraire, est encore tout roide du cheval; on
+s'aligne, et mon ami tue l'adversaire. C'est fini.
+
+-- Ah! il le tue? s'ecria Raoul.
+
+-- Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des
+gens qui se font tuer? J'ai cent et un amis, a la tete desquels
+sont M. votre pere, Aramis et d'Artagnan, tous gens fort vivants,
+je crois!
+
+-- Oh! mon cher baron, s'exclama Raoul dans l'exces de sa joie.
+
+-- Vous approuvez ma methode, alors? fit le geant.
+
+-- Je l'approuve si bien, que j'y aurai recours aujourd'hui, sans
+retard, a l'instant meme. Vous etes l'homme que je cherchais.
+
+-- Bon! me voici; vous voulez vous battre?
+
+-- Absolument.
+
+-- C'est bien naturel... Avec qui?
+
+-- Avec M. de Saint-Aignan.
+
+-- Je le connais... un charmant gascon, qui a ete fort poli avec
+moi le jour ou j'eus l'honneur de diner chez le roi. Certes, je
+lui rendrai sa politesse, meme quand ce ne serait pas mon
+habitude. Ah ca! il vous a donc offense?
+
+-- Mortellement.
+
+-- Diable! Je pourrai dire mortellement?
+
+-- Plus encore, si vous voulez.
+
+-- C'est bien commode.
+
+-- Voila une affaire tout arrangee, n'est-ce pas? dit Raoul en
+souriant.
+
+-- Cela va de soi... Ou l'attendez-vous?
+
+-- Ah! pardon, c'est delicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du
+roi.
+
+-- Je l'ai oui dire.
+
+-- Et si je le tue?
+
+-- Vous le tuerez certainement. C'est a vous de vous
+precautionner; mais, maintenant, ces choses-la ne souffrent pas de
+difficultes. Si vous eussiez vecu de notre temps, a la bonne
+heure!
+
+-- Cher ami vous ne m'avez pas compris. Je veux dire que,
+M. de Saint-Aignan etant un ami du roi, l'affaire sera plus
+difficile a engager, attendu que le roi peut savoir a l'avance...
+
+-- Eh! non pas! Ma methode, vous savez bien: "Monsieur, vous avez
+offense mon ami, et..."
+
+-- Oui, je le sais.
+
+-- Et puis: "Monsieur, le cheval est en bas." Je l'emmene donc
+avant qu'il ait parle a personne.
+
+-- Se laissera-t-il emmener comme cela?
+
+-- Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est
+vrai que les jeunes gens d'aujourd'hui... Mais bah! je l'enleverai
+s'il le faut.
+
+Et Porthos, joignant le geste a la parole, enleva Raoul et sa
+chaise.
+
+-- Tres bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste a poser
+la question a M. de Saint-Aignan.
+
+-- Quelle question?
+
+-- Celle de l'offense.
+
+-- Eh bien! mais, c'est fait, ce me semble.
+
+-- Non, mon cher monsieur du Vallon, l'habitude chez nous autres
+gens d'aujourd'hui, comme vous dites, veut qu'on s'explique les
+causes de l'offense.
+
+-- Par votre nouvelle methode, oui. Eh bien! alors, contez-moi
+votre affaire...
+
+-- C'est que...
+
+-- Ah dame! voila l'ennui! Autrefois, nous n'avions jamais besoin
+de conter. On se battait parce qu'on se battait. Je ne connais pas
+de meilleure raison, moi.
+
+-- Vous etes dans le vrai, mon ami.
+
+-- J'ecoute vos motifs.
+
+-- J'en ai trop a raconter. Seulement, comme il faut preciser...
+
+-- Oui, oui, diable! avec la nouvelle methode.
+
+-- Comme il faut, dis-je, preciser; comme, d'un autre cote
+l'affaire est pleine de difficultes et commande un secret
+absolu...
+
+-- Oh! oh!
+
+-- Vous aurez l'obligeance de dire seulement a M. de Saint-Aignan,
+et il le comprendra, qu'il m'a offense: d'abord, en demenageant.
+
+-- En demenageant?... Bien, fit Porthos, qui se mit a recapituler
+sur ses doigts. Apres?
+
+-- Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau
+logement.
+
+-- Je comprends, dit Porthos; une trappe. Peste! c'est grave! Je
+crois bien que vous devez etre furieux de cela! Et pourquoi ce
+drole ferait-il faire des trappes sans vous avoir consulte? Des
+trappes!... mordioux!... Je n'en ai pas, moi, si ce n'est mon
+oubliette de Bracieux!
+
+-- Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire
+outrage, c'est le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien.
+
+-- Eh! mais, encore un portrait?... Quoi! un demenagement, une
+trappe et un portrait? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l'un de
+ces griefs seulement, il y a de quoi faire s'entr'egorger toute la
+gentilhommerie de France et d'Espagne, ce qui n'est pas peu dire.
+
+-- Ainsi, cher, vous voila suffisamment muni?
+
+-- J'emmene un deuxieme cheval. Choisissez votre lieu de rendez-
+vous, et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-
+vous a fond, cela donne une elasticite rare.
+
+-- Merci! J'attendrai au bois de Vincennes, pres des Minimes.
+
+-- Voila qui va bien... Ou trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan?
+
+-- Au Palais-Royal.
+
+Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut.
+
+-- Mon habit de ceremonie, dit-il; mon cheval et un cheval de
+main.
+
+Le valet s'inclina et sortit.
+
+-- Votre pere sait-il cela? dit Porthos.
+
+-- Non; je vais lui ecrire.
+
+-- Et d'Artagnan?
+
+-- M. d'Artagnan non plus. Il est prudent, il m'aurait detourne.
+
+-- D'Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos
+etonne, dans sa modestie loyale qu'on eut songe a lui quand il y
+avait un d'Artagnan au monde.
+
+-- Cher monsieur du Vallon, repliqua Raoul, ne me questionnez
+plus, je vous en conjure. J'ai dit tout ce que j'avais a dire.
+C'est l'action que j'attends; je l'attends rude et decisive, comme
+vous savez les preparer. Voila pourquoi je vous ai choisi.
+
+-- Vous serez content de moi, repliqua Porthos.
+
+-- Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer
+cette rencontre.
+
+-- On s'apercoit toujours de ces choses-la, dit Porthos quand on
+trouve un corps mort dans le bois. Ah! cher ami, je vous promets
+tout, hors de dissimuler le corps mort. Il est la, on le voit,
+c'est inevitable. J'ai pour principe de ne pas enterrer. Cela sent
+son assassin. Au risque de risque, comme dit le Normand.
+
+-- Brave et cher ami, a l'ouvrage!
+
+-- Reposez-vous sur moi, dit le geant en finissant la bouteille,
+tandis que son laquais etalait sur un meuble le somptueux habit et
+les dentelles.
+
+Quant a Raoul, il sortit en se disant avec une joie.
+
+"Oh! roi perfide! roi traitre! je ne puis t'atteindre! Je ne le
+veux pas! Les rois sont des personnes sacrees; mais ton complice,
+ton complaisant, qui te represente, ce lache va payer ton crime!
+Je le tuerai en ton nom, et, apres, nous songerons a Louise!"
+
+
+Chapitre CXCIV -- Le demenagement, la trappe et le portrait
+
+
+Porthos, charge, a sa grande satisfaction, de cette mission qui le
+rajeunissait, economisa une demi-heure sur le temps qu'il mettait
+d'habitude a ses toilettes de ceremonie.
+
+En homme qui s'est frotte au grand monde, il avait commence par
+envoyer son laquais s'informer si M. de Saint-Aignan etait chez
+lui.
+
+On lui avait fait reponse que M. le comte de Saint-Aignan avait eu
+l'honneur d'accompagner le roi a Saint-Germain, ainsi que toute la
+Cour, mais que M. le comte venait de rentrer a l'instant meme.
+
+Sur cette reponse, Porthos se hata et arriva au logis de de Saint-
+Aignan, comme celui-ci venait de faire tirer ses bottes.
+
+La promenade avait ete superbe. Le roi, de plus en plus amoureux
+et de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour
+tout le monde; il avait des bontes a nulle autre pareilles, comme
+disaient les poetes du temps.
+
+M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, etait poete, et pensait
+l'avoir prouve en assez de circonstances memorables pour qu'on ne
+lui contestat point ce titre.
+
+Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la
+route, saupoudre de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi
+d'abord, La Valliere ensuite.
+
+De son cote, le roi etait en verve et avait fait un distique.
+
+Quant a La Valliere, comme les femmes qui aiment elle avait fait
+deux sonnets.
+
+Comme on le voit, la journee n'avait pas ete mauvaise pour
+Apollon.
+
+Aussi, de retour a Paris, de Saint-Aignan, qui savait d'avance que
+ses vers iraient courir les ruelles, se preoccupait-il, un peu
+plus qu'il ne l'avait fait pendant la promenade, de la facture et
+de l'idee.
+
+En consequence, pareil a un tendre pere qui est sur le point de
+produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public
+trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son
+imagination. Donc, pour en avoir le coeur net, M. de Saint-Aignan
+se recitait a lui-meme le madrigal suivant, qu'il avait dit de
+memoire au roi, et qu'il avait promis de lui donner ecrit a son
+retour:
+
+_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours_
+_Ce que votre pensee a votre coeur confie;_
+_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie_
+_A plus aimer vos yeux qui m'ont joue ces tours?_
+
+Ce madrigal, tout gracieux qu'il etait, ne paraissait pas parfait
+a de Saint-Aignan, du moment ou il le passait de la tradition
+orale a la poesie manuscrite. Plusieurs l'avaient trouve charmant,
+l'auteur tout le premier; mais a la seconde vue, ce n'etait plus
+le meme engouement. Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une
+jambe croisee sur l'autre et se grattant la tempe, repetait-il:
+
+_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours..._
+
+-- Oh! quand a celui-la, murmura de Saint-Aignan, celui-la est
+irreprochable. J'ajouterais meme qu'il a un petit air Ronsard ou
+Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n'en est pas de
+meme du second. On a bien raison de dire que le vers le plus
+facile a faire est le premier.
+
+Et il continua:
+
+_Ce que votre pensee a votre coeur confie..._
+
+-- Ah! voila la pensee qui confie au coeur! Pourquoi le coeur ne
+confierait-il pas aussi bien a la pensee? Ma foi, quant a moi, je
+n'y vois pas d'obstacle. Ou diable ai-je ete associer ces deux
+hemistiches? Par exemple, le troisieme est bon:
+
+_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie..._
+
+quoique la rime ne soit pas riche... _vie_ et _confie_... Ma foi!
+l'abbe Boyer, qui est un grand poete, a fait rimer, comme moi,
+_vie_ et _confie_ dans la tragedie d'_Oropaste, ou le Faux
+Tonaxare, _sans compter que M. Corneille ne s'en gene pas dans sa
+tragedie de _Sophonisbe_. Va donc pour _vie_ et _confie._ Oui,
+mais le vers est impertinent. Je me rappelle que le roi s'est
+mordu l'ongle, a ce moment. En effet, il a l'air de dire a Mlle de
+La Valliere: "D'ou vient que je suis ensorcele de vous?" Il eut
+mieux valu dire, je crois:
+
+_Que benis soient les dieux qui condamnent ma vie._
+
+_Condamnent!_ Ah bien! oui! voila encore une politesse! Le roi
+condamne a La Valliere... Non!
+
+Puis il repeta:
+
+_Mais benis soient les dieux qui... destinent ma vie._
+
+-- Pas mal; quoique _destinent ma vie_ soit faible; mais ma foi!
+tout ne peut pas etre fort dans un quatrain. _A plus aimer vos
+yeux..._ Plus aimer qui? quoi? obscurite... L'obscurite n'est
+rien; puisque La Valliere et le roi m'ont compris, tout le monde
+me comprendra. Oui, mais voila le triste!... c'est le dernier
+hemistiche: _Qui m'ont joue ces tours._ Le pluriel force pour la
+rime! et puis appeler la pudeur de La Valliere un tour! Ce n'est
+pas heureux. Je vais passer par la langue de tous les gratte-
+papier mes confreres. On appellera mes poesies des vers de grand
+seigneur; et, si le roi entend dire que je suis un mauvais poete,
+l'idee lui viendra de le croire.
+
+Et, tout en confiant ces paroles a son coeur, et son coeur a ses
+pensees, le comte se deshabillait plus completement. Il venait de
+quitter son habit et sa veste pour passer sa robe de chambre,
+lorsqu'on lui annonca la visite de M. le baron du Vallon de
+Bracieux de Pierrefonds.
+
+-- Eh! fit-il, qu'est-ce que cette grappe de noms? Je ne connais
+point cela.
+
+-- C'est, repondit le laquais, un gentilhomme qui a eu l'honneur
+de diner avec M. le comte, a la table du roi, pendant le sejour de
+Sa Majeste a Fontainebleau.
+
+-- Chez le roi, a Fontainebleau? s'ecria de Saint-Aignan. Eh!
+vite, vite, introduisez ce gentilhomme.
+
+Le laquais se hata d'obeir. Porthos entra.
+
+M. de Saint-Aignan avait la memoire des courtisans: a la premiere
+vue, il reconnut donc le seigneur de province, a la reputation
+bizarre, et que le roi avait si bien recu a Fontainebleau, malgre
+quelques sourires des officiers presents. Il s'avanca donc vers
+Porthos avec tous les signes d'une bienveillance que Porthos
+trouva toute naturelle, lui qui arborait, en entrant chez un
+adversaire, l'etendard de la politesse la plus raffinee.
+
+De Saint-Aignan fit avancer un siege par le laquais qui avait
+annonce Porthos. Ce dernier, qui ne voyait rien d'exagere dans ces
+politesses, s'assit et toussa. Les politesses d'usage
+s'echangerent entre les deux gentilshommes; puis, comme c'etait le
+comte qui recevait la visite:
+
+-- Monsieur le baron, dit-il, a quelle heureuse rencontre dois-je
+la faveur de votre visite?
+
+-- C'est justement ce que je vais avoir l'honneur de vous
+expliquer, monsieur le comte, repliqua Porthos; mais, pardon...
+
+-- Qu'y a-t-il, monsieur? demanda de Saint-Aignan.
+
+-- Je m'apercois que je casse votre chaise.
+
+-- Nullement, monsieur, dit de Saint-Aignan, nullement.
+
+-- Si fait, monsieur le comte, si fait, je la romps; et si bien
+meme, que, si je tarde, je vais choir, position tout a fait
+inconvenante dans le role grave que je viens jouer aupres de vous.
+
+Porthos se leva. Il etait temps, la chaise s'etait deja affaissee
+sur elle-meme de quelques pouces. De Saint-Aignan chercha des yeux
+un plus solide recipient pour son hote.
+
+-- Les meubles modernes, dit Porthos tandis que le comte se
+livrait a cette recherche, les meubles modernes sont devenus d'une
+legerete ridicule. Dans ma jeunesse, epoque ou je m'asseyais avec
+bien plus d'energie encore qu'aujourd'hui, je ne me rappelle point
+avoir jamais rompu un siege, sinon dans les auberges avec mes
+bras.
+
+De Saint-Aignan sourit agreablement a la plaisanterie.
+
+-- Mais, dit Porthos en s'installant sur un lit de repos qui
+gemit, mais qui resista, ce n'est point de cela qu'il s'agit,
+malheureusement.
+
+-- Comment, malheureusement? Est-ce que vous seriez porteur d'un
+message de mauvais augure, monsieur le baron?
+
+-- De mauvais augure pour un gentilhomme? oh! non, monsieur le
+comte, repliqua noblement Porthos. Je viens seulement vous
+annoncer que vous avez offense bien cruellement un de mes amis.
+
+-- Moi, monsieur! s'ecria de Saint-Aignan; moi, j'ai offense un de
+vos amis? Et lequel, je vous prie?
+
+-- M. Raoul de Bragelonne.
+
+-- J'ai offense M. de Bragelonne, moi? s'ecria de Saint-Aignan.
+Ah! mais, en verite, monsieur, cela m'est impossible; car
+M. de Bragelonne, que je connais peu, je dirai meme que je ne
+connais point, est en Angleterre: ne l'ayant point vu depuis fort
+longtemps, je ne saurais l'avoir offense.
+
+-- M. de Bragelonne est a Paris, monsieur le comte, dit Porthos
+impassible; et, quant a l'avoir offense, je vous reponds que c'est
+vrai, puisqu'il me l'a dit lui-meme. Oui, monsieur le comte, vous
+l'avez cruellement, mortellement offense, je repete le mot.
+
+-- Mais impossible, monsieur le baron, je vous jure, impossible.
+
+-- D'ailleurs, ajouta Porthos, vous ne pouvez ignorer cette
+circonstance, attendu que M. de Bragelonne m'a declare vous avoir
+prevenu par un billet.
+
+-- Je n'ai recu aucun billet, monsieur, je vous en donne ma
+parole.
+
+-- Voila qui est extraordinaire! repondit Porthos; et ce que dit
+Raoul...
+
+-- Je vais vous convaincre que je n'ai rien recu dit de Saint-
+Aignan.
+
+Et il sonna.
+
+-- Basque, dit-il, combien de lettres ou de billets sont venus ici
+en mon absence.
+
+-- Trois, monsieur le comte.
+
+-- Qui sont?...
+
+-- Le billet de M. de Fiesque, celui de Mme de La Ferte, et la
+lettre de M. de Las Fuentes.
+
+-- Voila tout?
+
+-- Tout, monsieur le comte.
+
+-- Dis la verite devant Monsieur, la verite, entends-tu bien? Je
+reponds de toi.
+
+-- Monsieur, il y avait encore le billet de...
+
+-- De?... Dis vite, voyons.
+
+-- De Mlle de La Val...
+
+-- Cela suffit, interrompit discretement Porthos. Fort bien, je
+vous crois, monsieur le comte.
+
+De Saint-Aignan congedia le valet et alla lui-meme fermer la
+porte; mais, comme il revenait, regardant devant lui par hasard,
+il vit sortir de la serrure de la chambre voisine ce fameux papier
+que Bragelonne y avait glisse en partant.
+
+-- Qu'est-ce que cela? dit-il.
+
+Porthos, adosse a cette chambre, se retourna.
+
+-- Oh! oh! fit Porthos.
+
+-- Un billet dans la serrure! s'ecria de Saint-Aignan.
+
+-- Ce pourrait bien etre le notre, monsieur le comte, dit Porthos.
+Voyez.
+
+De Saint-Aignan prit le papier.
+
+-- Un billet de M. de Bragelonne! s'ecria-t-il.
+
+-- Voyez-vous, j'avais raison. Oh! quand je dis une chose, moi...
+
+-- Apporte ici par M. de Bragelonne lui-meme, murmura le comte en
+palissant. Mais c'est indigne! Comment donc a-t-il penetre ici?
+
+De Saint-Aignan sonna encore. Basque reparut.
+
+-- Qui est venu ici, pendant que j'etais a la promenade avec le
+roi?
+
+-- Personne, monsieur.
+
+-- C'est impossible! il faut qu'il soit venu quelqu'un!
+
+-- Mais, monsieur, personne n'a pu entrer, puisque j'avais les
+clefs dans ma poche.
+
+-- Cependant, ce billet qui etait dans la serrure. Quelqu'un l'y a
+mis; il n'est pas venu seul.
+
+Basque ouvrit les bras en signe d'ignorance absolue.
+
+-- C'est probablement M. de Bragelonne qui l'y aura mis? dit
+Porthos.
+
+-- Alors, il serait entre ici?
+
+-- Sans doute, monsieur.
+
+-- Mais, enfin, puisque j'avais la clef dans ma poche, reprit
+Basque avec perseverance.
+
+De Saint-Aignan froissa le billet apres l'avoir lu.
+
+-- Il y a quelque chose la-dessous, murmura-t-il absorbe.
+
+Porthos le laissa un instant a ses reflexions.
+
+Puis il revint a son message.
+
+-- Vous plairait-il que nous en revinssions a notre affaire?
+demanda-t-il en s'adressant a de Saint-Aignan quand le laquais eut
+disparu.
+
+-- Mais je crois la comprendre par ce billet si etrangement
+arrive. M. de Bragelonne m'annonce un ami...
+
+-- Je suis son ami; c'est donc moi qu'il vous annonce.
+
+-- Pour m'adresser une provocation?
+
+-- Precisement.
+
+-- Et il se plaint que je l'ai offense?
+
+-- Cruellement, mortellement!
+
+-- De quelle facon, s'il vous plait? Car sa demarche est trop
+mysterieuse pour que je n'y cherche pas au moins un sens.
+
+-- Monsieur, repondit Porthos, mon ami doit avoir raison, et,
+quant a sa demarche, si elle est mysterieuse comme vous dites,
+n'en accusez que vous.
+
+Porthos prononca ces dernieres paroles avec une confiance qui,
+pour un homme peu habitue a sa facon, devait reveler une infinite
+de sens.
+
+-- Mystere, soit! Voyons le mystere, dit de Saint-Aignan.
+
+Mais Porthos s'inclina.
+
+-- Vous trouverez bon que je n'y entre point, monsieur, dit-il, et
+pour d'excellentes raisons.
+
+-- Que je comprends a merveille. Oui, monsieur, effleurons alors.
+Voyons, monsieur je vous ecoute.
+
+-- Il y a d'abord, monsieur, dit Porthos, que vous avez demenage?
+
+-- C'est vrai, j'ai demenage, dit de Saint-Aignan.
+
+-- Vous l'avouez? dit Porthos d'un air de satisfaction visible.
+
+-- Si je l'avoue? Mais oui, je l'avoue. Pourquoi donc voulez-vous
+que je ne l'avoue pas?
+
+-- Vous avez avoue. Bien, nota Porthos en levant seulement un
+doigt en l'air.
+
+-- Ah ca! monsieur, comment mon demenagement peut-il avoir cause
+dommage a M. de Bragelonne? Repondez, voyons. Car je ne comprends
+absolument rien a ce que vous me dites.
+
+Porthos l'arreta.
+
+-- Monsieur, dit-il gravement, ce grief est le premier de ceux que
+M. de Bragelonne articule contre vous. S'il l'articule, c'est
+qu'il s'est senti blesse.
+
+De Saint-Aignan battit du pied le parquet avec impatience.
+
+-- Cela ressemble a une mauvaise querelle, dit-il.
+
+-- On ne saurait avoir une mauvaise querelle avec un aussi galant
+homme que le vicomte de Bragelonne, repartit Porthos; mais, enfin,
+vous n'avez rien a ajouter au sujet du demenagement, n'est-ce pas?
+
+-- Non. Apres?
+
+-- Ah! apres? Mais remarquez bien, monsieur, que voila deja un
+grief abominable auquel vous ne repondez pas, ou plutot auquel
+vous repondez mal. Comment, monsieur, vous demenagez, cela offense
+M. de Bragelonne, et vous ne vous excusez pas? Tres bien!
+
+-- Quoi! s'ecria de Saint-Aignan, qui s'irritait du flegme de ce
+personnage; quoi! j'ai besoin de consulter M. de Bragelonne sur le
+sujet de demenager ou non? Allons donc, monsieur!
+
+-- Obligatoire, monsieur, obligatoire. Toutefois, vous m'avouerez
+que cela n'est rien en comparaison du second grief.
+
+Porthos prit un air severe.
+
+-- Et cette trappe, monsieur, dit-il, et cette trappe?
+
+De Saint-Aignan devint excessivement pale. Il recula sa chaise si
+brusquement, que Porthos, tout naif qu'il etait, s'apercut que le
+coup avait porte avant.
+
+-- La trappe, murmura de Saint-Aignan.
+
+-- Oui, monsieur, expliquez-la si vous pouvez, dit Porthos en
+secouant la tete.
+
+De Saint-Aignan baissa le front.
+
+-- Oh! je suis trahi, murmura-t-il; on sait tout!
+
+-- On sait toujours tout, repliqua Porthos, qui ne savait rien.
+
+-- Vous m'en voyez accable, poursuivit de Saint-Aignan, accable a
+ce point que j'en perds la tete!
+
+-- Conscience coupable, monsieur. Oh! votre affaire n'est pas
+bonne.
+
+-- Monsieur!
+
+-- Et quand le public sera instruit, et qu'il se fera juge...
+
+-- Oh! monsieur, s'ecria vivement le comte, un pareil secret doit
+etre ignore, meme du confesseur!
+
+-- Nous aviserons, dit Porthos, et le secret n'ira pas loin, en
+effet.
+
+-- Mais, monsieur, reprit de Saint-Aignan, M. de Bragelonne, en
+penetrant ce secret, se rend-il compte du danger qu'il court, et
+qu'il fait courir?
+
+-- M. de Bragelonne ne court aucun danger, monsieur, n'en craint
+aucun, et vous l'experimenterez bientot, avec l'aide de Dieu.
+
+"Cet homme est un enrage, pensa de Saint-Aignan. Que me veut-il?"
+
+Puis il reprit tout haut:
+
+-- Voyons, monsieur, assoupissons cette affaire.
+
+-- Vous oubliez le portrait? dit Porthos avec une voix de tonnerre
+qui glaca le sang du comte.
+
+Comme le portrait etait celui de La Valliere, et qu'il n'y avait
+plus a s'y meprendre, de Saint-Aignan sentit ses yeux se dessiller
+tout a fait.
+
+-- Ah! s'ecria-t-il, ah! monsieur, je me souviens que
+M. de Bragelonne etait son fiance.
+
+Porthos prit un air imposant, la majeste de l'ignorance.
+
+-- Il ne m'importe en rien, ni a vous non plus, dit-il, que mon
+ami soit ou non le fiance de qui vous dites. Je suis meme surpris
+que vous ayez prononce cette parole indiscrete. Elle pourra faire
+tort a votre cause, monsieur.
+
+-- Monsieur, vous etes l'esprit, la delicatesse et la loyaute en
+une personne. Je vois tout ce dont il s'agit.
+
+-- Tant mieux! dit Porthos.
+
+-- Et, poursuivit de Saint-Aignan, vous me l'avez fait entendre de
+la facon la plus ingenieuse et la plus exquise. Merci, monsieur,
+merci!
+
+Porthos se rengorgea.
+
+-- Seulement, a present que je sais tout, souffrez que je vous
+explique...
+
+Porthos secoua la tete en homme qui ne veut pas entendre; mais de
+Saint Aignan continua:
+
+-- Je suis au desespoir, voyez-vous, de tout ce qui arrive; mais
+qu'eussiez-vous fait a ma place? Voyons, entre nous, dites-moi ce
+que vous eussiez fait?
+
+Porthos leva la tete.
+
+-- Il ne s'agit point de ce que j'eusse fait, jeune homme; vous
+avez, dit-il, connaissance des trois griefs, n'est-ce pas?
+
+-- Pour le premier, pour le demenagement, monsieur, et ici, c'est
+a l'homme d'esprit et d'honneur que je m'adresse, quand une
+auguste volonte elle-meme me conviait a demenager, devais-je,
+pouvais-je desobeir?
+
+Porthos fit un mouvement que de Saint-Aignan ne lui donna pas le
+temps d'achever.
+
+-- Ah! ma franchise vous touche, dit-il, interpretant le mouvement
+a sa maniere. Vous sentez que j'ai raison.
+
+Porthos ne repliqua rien.
+
+-- Je passe a cette malheureuse trappe, poursuivit de Saint-Aignan
+en appuyant sa main sur le bras de Porthos; cette trappe, cause du
+mal, moyen du mal; cette trappe construite pour ce que vous savez.
+Eh bien! en bonne foi, supposez-vous que ce soit moi qui, de mon
+plein gre, dans un endroit pareil, aie fait ouvrir une trappe
+destinee... Oh! non, vous ne le croyez pas, et, ici encore, vous
+sentez, vous devinez, vous comprenez, une volonte au-dessus de la
+mienne. Vous appreciez l'entrainement, je ne parle pas de l'amour,
+cette folie irresistible... Mon Dieu!... heureusement, j'ai
+affaire a un homme plein de coeur de sensibilite; sans quoi, que
+de malheur et de scandale sur elle, pauvre enfant!... et sur
+celui... que je ne veux pas nommer!
+
+Porthos, etourdi, abasourdi par l'eloquence et les gestes de
+Saint-Aignan, faisait mille efforts pour recevoir cette averse de
+paroles, auxquelles il ne comprenait pas le plus petit mot, droit
+et immobile sur son siege; il y parvint.
+
+De Saint-Aignan, lance dans sa peroraison, continua, en donnant
+une action nouvelle a sa voix, une vehemence croissante a son
+geste:
+
+-- Quant au portrait, car je comprends que le portrait est le
+grief principal; quant au portrait, voyons, suis-je coupable? Qui
+a desire avoir son portrait? est-ce moi? Qui l'aime? est-ce moi?
+Qui la veut? est-ce moi?... Qui l'a prise? est-ce moi? Non! mille
+fois non! je sais que M. de Bragelonne doit etre desespere, je
+sais que ces malheurs-la sont cruels. Tenez, moi aussi, je
+souffre. Mais pas de resistance possible. Luttera-t-il? on en
+rirait. S'il s'obstine seulement, il se perd. Vous me direz que le
+desespoir est une folie; mais vous etes raisonnable, vous, vous
+m'avez compris. Je vois a votre air grave reflechi, embarrasse
+meme, que l'importance de la situation vous a frappe. Retournez
+donc vers M. de Bragelonne; remerciez-le, comme je l'en remercie
+moi-meme, d'avoir choisi pour intermediaire un homme de votre
+merite. Croyez que, de mon cote, je garderai une reconnaissance
+eternelle a celui qui a pacifie si ingenieusement si
+intelligemment notre discorde. Et, puisque le malheur a voulu que
+ce secret fut a quatre au lieu d'etre a trois, eh bien! ce secret,
+qui peut faire la fortune du plus ambitieux, je me rejouis de le
+partager avec vous; je m'en rejouis du fond de l'ame. A partir de
+ce moment, disposez donc de moi, je me mets a votre merci. Que
+faut-il que je fasse pour vous? Que dois-je demander, exiger meme?
+Parlez, monsieur, parlez.
+
+Et, selon l'usage familierement amical des courtisans de cette
+epoque, de Saint-Aignan vint enlacer Porthos et le serrer
+tendrement dans ses bras.
+
+Porthos se laissa faire avec un flegme inoui.
+
+-- Parlez, repeta de Saint-Aignan; que demandez-vous?
+
+-- Monsieur, dit Porthos, j'ai en bas un cheval; faites moi le
+plaisir de le monter; il est excellent et ne vous jouera point de
+mauvais tours.
+
+-- Monter a cheval! pour quoi faire? demanda de Saint-Aignan avec
+curiosite.
+
+-- Mais, pour venir avec moi ou nous attend M. de Bragelonne.
+
+-- Ah! il voudrait me parler, je le concois; avoir des details.
+Helas! c'est bien delicat! Mais, en ce moment, je ne puis, le roi
+m'attend.
+
+-- Le roi attendra, dit Porthos.
+
+-- Mais, ou donc m'attend M. de Bragelonne?
+
+-- Aux Minimes, a Vincennes.
+
+-- Ah ca! mais, rions-nous?
+
+-- Je ne crois pas; moi, du moins.
+
+Et Porthos donna a son visage la rigidite de ses lignes les plus
+severes.
+
+-- Mais les Minimes, c'est un rendez-vous d'epee, cela? Eh bien!
+qu'ai-je a faire aux Minimes, alors?
+
+Porthos tira lentement son epee.
+
+-- Voici la mesure de l'epee de mon ami, dit-il.
+
+-- Corbleu! Cet homme est fou! s'ecria de Saint-Aignan.
+
+Le rouge monta aux oreilles de Porthos.
+
+-- Monsieur, dit-il, si je n'avais pas l'honneur d'etre chez vous,
+et de servir les interets de M. de Bragelonne, je vous jetterais
+par votre fenetre! Ce sera partie remise, et vous ne perdrez rien
+pour attendre. Venez-vous aux Minimes, monsieur?
+
+-- Eh!...
+
+-- Y venez-vous de bonne volonte?
+
+-- Mais...
+
+-- Je vous y porte si vous n'y venez pas! Prenez garde!
+
+-- Basque! s'ecria M. de Saint-Aignan.
+
+-- Le roi appelle M. le comte, dit Basque.
+
+-- C'est different, dit Porthos; le service du roi avant tout.
+Nous attendrons la jusqu'a ce soir, monsieur.
+
+Et, saluant de Saint-Aignan avec sa courtoisie ordinaire, Porthos
+sortit, enchante d'avoir arrange encore une affaire.
+
+De Saint-Aignan le regarda sortir; puis, repassant a la hate son
+habit et sa veste, il courut en reparant le desordre de sa
+toilette, et disant:
+
+-- Aux Minimes!... aux Minimes!... Nous verrons comment le roi va
+prendre ce cartel-la. Il est bien pour lui, pardieu!
+
+
+Chapitre CXCV -- Rivaux politiques
+
+
+Le roi, apres cette promenade si fertile pour Apollon, et dans
+laquelle chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les
+poetes de l'epoque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui
+l'attendait.
+
+Derriere le roi venait M. Colbert, qui l'avait pris dans un
+corridor comme s'il l'eut attendu a l'affut, et qui le suivait
+comme son ombre jalouse et surveillante; M. Colbert, avec sa tete
+carree, son gros luxe d'habits debrailles, qui le faisaient
+ressembler quelque peu a un seigneur flamand apres la biere.
+
+M. Fouquet, a la vue de son ennemi, demeura calme, et s'attacha
+pendant toute la scene qui allait suivre a observer cette conduite
+si difficile de l'homme superieur dont le coeur regorge de mepris,
+et qui ne veut pas meme temoigner son mepris, dans la crainte de
+faire encore trop d'honneur a son adversaire.
+
+Colbert ne cachait pas une joie insultante. Pour lui, c'etait de
+la part de M. Fouquet une partie mal jouee et perdue sans
+ressource, quoiqu'elle ne fut pas encore terminee. Colbert etait
+de cette ecole d'hommes politiques qui n'admirent que l'habilete,
+qui n'estiment que le succes.
+
+De plus, Colbert, qui n'etait pas seulement un homme envieux et
+jaloux, mais qui avait a coeur tous les interets du roi, parce
+qu'il etait doue au fond de la supreme probite du chiffre, Colbert
+pouvait se donner a lui-meme le pretexte, si heureux lorsque l'on
+hait, qu'il agissait, en haissant et en perdant M. Fouquet, en vue
+du bien de l'Etat et de la dignite royale.
+
+Aucun de ces details n'echappa a Fouquet. A travers les gros
+sourcils de son ennemi, et malgre le jeu incessant de ses
+paupieres, il lisait, par les yeux, jusqu'au fond du coeur de
+Colbert; il vit donc tout ce qu'il y avait dans ce coeur: haine et
+triomphe.
+
+Seulement, comme, tout en penetrant, il voulait rester
+impenetrable, il rasserena son visage, sourit de ce charmant
+sourire sympathique qui n'appartenait qu'a lui, et, donnant
+l'elasticite la plus noble et la plus souple a la fois a son
+salut:
+
+-- Sire, dit-il, je vois, a l'air joyeux de Votre Majeste, qu'elle
+a fait une bonne promenade.
+
+-- Charmante, en effet, monsieur le surintendant, charmante! Vous
+avez eu bien tort de ne pas venir avec nous, comme je vous y avais
+invite.
+
+-- Sire, je travaillais, repondit le surintendant.
+
+Fouquet n'eut pas meme besoin de detourner la tete; il ne
+regardait pas du cote de M. Colbert.
+
+-- Ah! la campagne, monsieur Fouquet! s'ecria le roi. Mon Dieu,
+que je voudrais pouvoir toujours vivre a la campagne, en plein
+air, sous les arbres!
+
+-- Oh! Votre Majeste n'est pas encore lasse du trone, j'espere?
+dit Fouquet.
+
+-- Non; mais les trones de verdure sont bien doux.
+
+-- En verite, Sire, Votre Majeste comble tous mes voeux en parlant
+ainsi. J'avais justement une requete a lui presenter.
+
+-- De la part de qui, monsieur le surintendant?
+
+-- De la part des nymphes de Vaux.
+
+-- Ah! ah! fit Louis XIV.
+
+-- Le roi m'a daigne faire une promesse, dit Fouquet.
+
+-- Oui, je me rappelle.
+
+-- La fete de Vaux, la fameuse fete, n'est-ce pas, Sire? dit
+Colbert essayant de faire preuve de credit en se melant a la
+conversation.
+
+Fouquet, avec un profond mepris, ne releva pas le mot. Ce fut pour
+lui comme si Colbert n'avait ni pense ni parle.
+
+-- Votre Majeste sait, dit-il, que je destine ma terre de Vaux a
+recevoir le plus aimable des princes, le plus puissant des rois.
+
+-- J'ai promis, monsieur, dit Louis XIV en souriant, et un roi n'a
+que sa parole.
+
+-- Et moi, Sire, je viens dire a Votre Majeste que je suis
+absolument a ses ordres.
+
+-- Me promettez-vous beaucoup de merveilles, monsieur le
+surintendant?
+
+Et Louis XIV regarda Colbert.
+
+-- Des merveilles? Oh! non, Sire. Je ne m'engage point a cela;
+j'espere pouvoir promettre un peu de plaisir, peut-etre meme un
+peu d'oubli au roi.
+
+-- Non pas, non pas, monsieur Fouquet, dit le roi. J'insiste sur
+le mot merveille. Oh! vous etes un magicien, nous connaissons
+votre pouvoir, nous savons que vous trouvez de l'or, n'y en eut-il
+point au monde. Aussi le peuple dit que vous en faites.
+
+Fouquet sentit que le coup partait d'un double carquois et que le
+roi lui lancait a la fois une fleche de son arc, une fleche de
+l'arc de Colbert. Il se mit a rire.
+
+-- Oh! dit-il, le peuple sait parfaitement dans quelle mine je le
+prends, cet or. Il le sait trop, peut-etre; et du reste, ajouta-t-
+il fierement, je puis assurer Votre Majeste que l'or destine a
+payer la fete de Vaux ne fera couler ni sang ni larmes. Des
+sueurs, peut-etre. On les paiera.
+
+Louis resta interdit. Il voulut regarder Colbert, Colbert aussi
+voulut repliquer; un coup d'oeil d'aigle, un regard loyal, royal
+meme, lance par Fouquet, arreta la parole sur ses levres.
+
+Le roi, s'etait remis pendant ce temps. Il se tourna vers Fouquet,
+et lui dit:
+
+-- Donc, vous formulez votre invitation?
+
+-- Oui, Sire, s'il plait a Votre Majeste.
+
+-- Pour quel jour?
+
+-- Pour le jour qu'il vous conviendra, Sire.
+
+-- C'est parler en enchanteur qui improvise, monsieur Fouquet. Je
+n'en dirais pas autant, moi.
+
+-- Votre Majeste fera, quand elle le voudra, tout ce qu'un roi
+peut et doit faire. Le roi de France a des serviteurs capables de
+tout pour son service et pour ses plaisirs.
+
+Colbert essaya de regarder le surintendant pour voir si ce mot
+etait un retour a des sentiments moins hostiles. Fouquet n'avait
+pas meme regarde son ennemi. Colbert n'existait pas pour lui.
+
+-- Eh bien! a huit jours, voulez-vous? dit le roi.
+
+-- A huit jours, Sire.
+
+-- Nous sommes a mardi; voulez-vous jusqu'au dimanche suivant?
+
+-- Le delai que daigne accorder Sa Majeste secondera puissamment
+les travaux que mes architectes vont entreprendre pour concourir
+au divertissement du roi et de ses amis.
+
+-- Et, en parlant de mes amis, repartit le roi, comment les
+traitez-vous?
+
+-- Le roi est maitre partout, Sire; le roi fait sa liste et donne
+ses ordres. Tous ceux qu'il daigne inviter sont des hotes tres
+respectes par moi.
+
+-- Merci! reprit le roi, touche de la noble pensee exprimee avec
+un noble accent.
+
+Fouquet prit alors conge de Louis XIV, apres quelques mots donnes
+aux details de certaines affaires...
+
+Il sentit que Colbert demeurait avec le roi, qu'on allait
+s'entretenir de lui, que ni l'un ni l'autre ne l'epargnerait.
+
+La satisfaction de donner un dernier coup, un terrible coup a son
+ennemi, lui apparut comme une compensation a tout ce qu'on allait
+lui faire souffrir...
+
+Il revint donc promptement, lorsque deja il avait touche la porte,
+et, s'adressant au roi:
+
+-- Pardon! Sire, dit-il pardon!
+
+-- De quoi pardon, monsieur? fit le prince avec amenite.
+
+-- D'une faute grave, que je commettais sans m'en apercevoir.
+
+-- Une faute, vous? Ah! monsieur Fouquet, il faudra bien que je
+vous pardonne. Contre quoi avez-vous peche, ou contre qui?
+
+-- Contre toute convenance, Sire. J'oubliais de faire part a Votre
+Majeste d'une circonstance assez importante.
+
+-- Laquelle?
+
+Colbert frissonna; il crut a une denonciation. Sa conduite avait
+ete demasquee. Un mot de Fouquet, une preuve articulee, et, devant
+la loyaute juvenile de Louis XIV, s'effacait toute la faveur de
+Colbert. Celui-ci trembla donc qu'un coup si hardi ne vint
+renverser tout son echafaudage, et, de fait, le coup etait si beau
+a jouer, qu'Aramis, le beau joueur, ne l'eut pas manque.
+
+-- Sire, dit Fouquet d'un air degage, puisque vous avez eu la
+bonte de me pardonner, je suis tout loger dans ma confession: ce
+matin, j'ai vendu l'une de mes charges.
+
+-- Une de vos charges! s'ecria le roi; laquelle donc?
+
+Colbert devint livide.
+
+-- Celle qui me donnait, Sire, une grande robe et un air severe:
+la charge de procureur general.
+
+Le roi poussa un cri involontaire, et regarda Colbert.
+
+Celui-ci, la sueur au front, se sentit pres de defaillir.
+
+-- A qui vendites-vous cette charge, monsieur Fouquet? demanda le
+roi.
+
+Colbert s'appuya au chambranle de la cheminee.
+
+-- A un conseiller du Parlement, Sire, qui s'appelle M. Vanel.
+
+-- Vanel?
+
+-- Un ami de M. l'intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant
+tomber ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une
+expression d'oubli et d'ignorance que le peintre, l'acteur et le
+poete doivent renoncer a reproduire avec le pinceau, le geste ou
+la plume.
+
+Puis, ayant fini, ayant ecrase Colbert sous le poids de cette
+superiorite, le surintendant salua de nouveau le roi, et partit a
+moitie venge par la stupefaction du prince et par l'humiliation du
+favori.
+
+-- Est-il possible? se dit le roi quand Fouquet eut disparu. Il a
+vendu cette charge?
+
+-- Oui, Sire, repliqua Colbert avec intention.
+
+-- Il est fou! risqua le roi.
+
+Colbert, cette fois, ne repliqua pas; il avait entrevu la pensee
+du maitre. Cette pensee le vengeait aussi. A sa haine venait se
+joindre sa jalousie; a son plan de ruine venait s'allier une
+menace de disgrace.
+
+Desormais, Colbert le sentit, entre Louis XIV et lui, les idees
+hostiles ne rencontraient plus d'obstacles, et la premiere faute
+de Fouquet qui pourrait servir de pretexte devancerait de pres le
+chatiment.
+
+Fouquet avait laisse tomber son arme. Haine et Jalousie venaient
+de la ramasser.
+
+Colbert fut invite par le roi a la fete de Vaux; il salua comme un
+homme sur de lui, il accepta comme un homme qui oblige.
+
+Le roi en etait au nom de Saint-Aignan sur la liste d'ordres,
+quand l'huissier annonca le comte de Saint-Aignan.
+
+Colbert se retira discretement a l'arrivee du Mercure royal.
+
+
+Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux
+
+
+De Saint-Aignan avait quitte Louis XIV il y avait deux heures a
+peine; mais, dans cette premiere effervescence de son amour, quand
+Louis XIV ne voyait pas La Valliere, il fallait qu'il parlat
+d'elle. Or, la seule personne avec laquelle il put en parler a son
+aise etait de Saint-Aignan; de Saint -- Aignan lui etait donc
+indispensable.
+
+-- Ah! c'est vous, comte? s'ecria-t-il en l'apercevant, doublement
+joyeux qu'il etait de le voir et de ne plus voir Colbert, dont la
+figure renfrognee l'attristait toujours. Tant mieux! je suis
+content de vous voir; vous serez du voyage, n'est-ce pas?
+
+-- Du voyage, Sire? demanda de Saint-Aignan. Et de quel voyage?
+
+-- De celui que nous ferons pour aller jouir de la fete que nous
+donne M. le surintendant a Vaux. Ah! de Saint-Aignan, tu vas enfin
+voir une fete pres de laquelle nos divertissements de
+Fontainebleau seront des jeux de robins.
+
+-- A Vaux! le surintendant donne une fete a Votre Majeste, et a
+Vaux, rien que cela?
+
+-- Rien que cela! Je te trouve charmant de faire le dedaigneux.
+Sais-tu, toi qui fais le dedaigneux, que, lorsqu'on saura que
+M. Fouquet me recoit a Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l'on
+s'egorgera pour etre invite a cette fete? Je te le repete donc, de
+Saint-Aignan, tu seras du voyage.
+
+-- Oui, si, d'ici la, je n'en ai pas fait un autre plus long et
+moins agreable.
+
+-- Lequel?
+
+-- Celui de Styx, Sire.
+
+-- Fi! dit Louis XIV en riant.
+
+-- Non, serieusement, Sire, repondit de Saint-Aignan. J'y suis
+convie, et de facon, en verite, a ne pas trop savoir de quelle
+maniere m'y prendre pour refuser.
+
+-- Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve
+poetique; mais tache de ne pas tomber d'Apollon en Phebus.
+
+-- Eh bien! donc, si Votre Majeste daigne m'ecouter je ne mettrai
+pas plus longtemps l'esprit de mon roi a la torture.
+
+-- Parle.
+
+-- Le roi connait-il M. le baron du Vallon?
+
+-- Oui, pardieu! un bon serviteur du roi mon pere, et un beau
+convive, ma foi! Car c'est de celui qui a dine avec nous a
+Fontainebleau que tu veux parler?
+
+-- Precisement. Mais Votre Majeste a oublie d'ajouter a ses
+qualites: un aimable tueur de gens.
+
+-- Comment! il veut te tuer, M. du Vallon.
+
+-- Ou me faire tuer, ce qui est tout un.
+
+-- Oh! par exemple!
+
+-- Ne riez pas, Sire, je ne dis rien qui soit au-dessous de la
+verite.
+
+-- Et tu dis qu'il veut te faire tuer?
+
+-- C'est son idee pour le moment, a ce digne gentilhomme.
+
+-- Sois tranquille, je te defendrai, s'il a tort.
+
+-- Ah! il y a un _si._
+
+-- Sans doute. Voyons, reponds comme s'il s'agissait d'un autre,
+mon pauvre de Saint-Aignan; a-t-il tort ou raison?
+
+-- Votre Majeste va en juger.
+
+-- Que lui as-tu fait?
+
+-- Oh! a lui, rien; mais il parait que j'ai fait a un de ses amis.
+
+-- C'est tout comme; et, son ami, est-ce un des quatre fameux?
+
+-- Non, c'est le fils d'un des quatre fameux, voila tout.
+
+-- Qu'as-tu fait a ce fils? Voyons.
+
+-- Dame! j'ai aide quelqu'un a lui prendre sa maitresse.
+
+-- Et tu avoues cela?
+
+-- Il faut bien que je l'avoue, puisque c'est vrai.
+
+-- En ce cas, tu as tort.
+
+-- Ah! j'ai tort?
+
+-- Oui, et, ma foi, s'il te tue...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! il aura raison.
+
+-- Ah! voila donc comme vous jugez, Sire?
+
+-- Trouves-tu la methode mauvaise?
+
+-- Je la trouve expeditive.
+
+-- Bonne justice et prompte, disait mon aieul Henri IV.
+
+-- Alors, que le roi signe vite la grace de mon adversaire, qui
+m'attend aux Minimes pour me tuer.
+
+-- Son nom et un parchemin.
+
+-- Sire, il y a un parchemin sur la table de Votre Majeste, et,
+quant a son nom...
+
+-- Quant a son nom?
+
+-- C'est le vicomte de Bragelonne, Sire.
+
+-- Le vicomte de Bragelonne? s'ecria le roi en passant du rire a
+la plus profonde stupeur.
+
+Puis, apres un moment de silence, pendant lequel il essuya la
+sueur qui coulait sur son front:
+
+-- Bragelonne! murmura-t-il.
+
+-- Pas davantage, Sire, dit de Saint-Aignan.
+
+-- Bragelonne, le fiance de?...
+
+-- Oh! mon Dieu, oui! Bragelonne, le fiance de...
+
+-- Il etait a Londres, cependant!
+
+-- Oui; mais je puis vous repondre qu'il n'y est plus, Sire.
+
+-- Et il est a Paris?
+
+-- C'est-a-dire qu'il est aux Minimes, ou il m'attend, comme j'ai
+eu l'honneur de le dire au roi.
+
+-- Sachant tout?
+
+-- Et bien d'autres choses encore! Si le roi veut voir le billet
+qu'il m'a fait tenir...
+
+Et de Saint-Aignan tira de sa poche le billet que nous
+connaissons.
+
+-- Quand Votre Majeste aura lu le billet, dit-il, j'aurai
+l'honneur de lui dire comment il m'est parvenu.
+
+Le roi lut avec agitation, et aussitot.
+
+-- Eh bien? demanda-t-il.
+
+-- Eh bien! Votre Majeste connait certaine serrure ciselee,
+fermant certaine porte en bois d'ebene, qui separe certaine
+chambre de certain sanctuaire bleu et blanc?
+
+-- Certainement, le boudoir de Louise.
+
+-- Oui, Sire. Eh bien! c'est dans le trou de cette serrure que
+j'ai trouve ce billet. Qui l'y a mis? M. de Bragelonne ou le
+diable? Mais, comme le billet sent l'ambre et non le soufre, je
+conclus que ce doit etre non pas le diable, mais bien
+M. de Bragelonne.
+
+Louis pencha la tete et parut absorbe tristement. Peut-etre en ce
+moment quelque chose comme un remords traversait-il son coeur.
+
+-- Oh! dit-il, ce secret decouvert!
+
+-- Sire, je vais faire de mon mieux pour que ce secret meure dans
+la poitrine qui le renferme, dit de Saint-Aignan d'un ton de
+bravoure tout espagnol.
+
+Et il fit un mouvement pour gagner la porte; mais d'un geste le
+roi l'arreta.
+
+-- Et ou allez-vous? demanda-t-il.
+
+-- Mais ou l'on m'attend, Sire.
+
+-- Quoi faire?
+
+-- Me battre, probablement.
+
+-- Vous battre? s'ecria le roi. Un moment, s'il vous plait,
+monsieur le comte!
+
+De Saint-Aignan secoua la tete comme l'enfant qui se mutine quand
+on veut l'empecher de se jeter dans un puits ou de jouer avec un
+couteau.
+
+-- Mais cependant, Sire... fit-il.
+
+-- Et d'abord, dit le roi, je ne suis pas eclaire.
+
+-- Oh! sur ce point, que Votre Majeste interroge, repondit de
+Saint-Aignan, et je ferai la lumiere.
+
+-- Qui vous a dit que M. de Bragelonne a penetre dans la chambre
+en question?
+
+-- Ce billet que j'ai trouve dans la serrure, comme j'ai eu
+l'honneur de le dire a Votre Majeste.
+
+-- Qui te dit que c'est lui qui l'y a mis?
+
+-- Quel autre que lui eut ose se charger d'une pareille
+commission?
+
+-- Tu as raison. Comment a-t-il penetre chez toi?
+
+-- Ah! ceci est fort grave, attendu que toutes les portes etaient
+fermees, et que mon laquais, Basque, avait les clefs dans ses
+poches.
+
+-- Eh bien! on aura gagne ton laquais.
+
+-- Impossible, Sire.
+
+-- Pourquoi, impossible?
+
+-- Parce que, si on l'eut gagne, on n'eut pas perdu le pauvre
+garcon, dont on pouvait encore avoir besoin plus tard, en
+manifestant clairement qu'on s'etait servi de lui.
+
+-- C'est juste. Maintenant, il ne resterait donc qu'une
+conjecture.
+
+-- Voyons, Sire, si cette conjecture est la meme que celle qui
+s'est presentee a mon esprit?
+
+-- C'est qu'il se serait introduit par l'escalier.
+
+-- Helas! Sire, cela me parait plus que probable.
+
+-- Il n'en faut pas moins que quelqu'un ait vendu le secret de la
+trappe.
+
+-- Vendu ou donne.
+
+-- Pourquoi cette distinction?
+
+-- Parce que certaines personnes, Sire, etant au-dessus du prix
+d'une trahison, donnent et ne vendent pas.
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Oh! Sire, Votre Majeste a l'esprit trop subtil pour ne pas
+m'epargner, en devinant, l'embarras de nommer.
+
+-- Tu as raison: Madame!
+
+-- Ah! fit de Saint-Aignan.
+
+-- Madame, qui s'est inquietee du demenagement.
+
+-- Madame, qui a les clefs des chambres de ses filles, et qui est
+assez puissante pour decouvrir ce que nul, excepte vous, Sire, ou
+elle, ne decouvrirait.
+
+-- Et tu crois que ma soeur aura fait alliance avec Bragelonne?
+
+-- Eh! eh! Sire...
+
+-- A ce point de l'instruire de tous ces details?
+
+-- Peut-etre mieux encore.
+
+-- Mieux!... Acheve.
+
+-- Peut-etre au point de l'accompagner.
+
+-- Ou cela? En bas, chez toi?
+
+-- Croyez-vous la chose impossible, Sire?
+
+-- Oh!
+
+-- Ecoutez. Le roi sait si Madame aime les parfums?
+
+-- Oui, c'est une habitude qu'elle a prise de ma mere.
+
+-- La verveine surtout?
+
+-- C'est son odeur de predilection.
+
+-- Eh bien! mon appartement embaume la verveine.
+
+Le roi demeura pensif.
+
+-- Mais, reprit-il, apres un moment de silence pourquoi Madame
+prendrait elle le parti de Bragelonne contre moi?
+
+En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan eut bien facilement
+repondu par ceux-ci: "Jalousie de femme!" le roi sondait son ami
+jusqu'au fond du coeur pour voir s'il avait penetre le secret de
+sa galanterie avec sa belle -- soeur. Mais de Saint-Aignan n'etait
+pas un courtisan mediocre; il ne se risquait pas a la legere dans
+la decouverte des secrets de famille; il etait trop ami des Muses
+pour ne pas songer souvent a ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux
+verserent tant de larmes pour expier le crime d'avoir vu on ne
+sait quoi dans la maison d'Auguste. Il passa donc adroitement a
+cote du secret de Madame. Mais comme il avait fait preuve de
+sagacite en indiquant que Madame etait venue chez lui avec
+Bragelonne, il fallait payer l'usure de cet amour-propre et
+repondre nettement a cette question: "Pourquoi Madame est-elle
+contre moi avec Bragelonne?"
+
+-- Pourquoi? repondit de Saint-Aignan. Mais Votre Majeste oublie
+donc que M. le comte de Guiche est l'ami intime du vicomte de
+Bragelonne?
+
+-- Je ne vois pas le rapport, repondit le roi.
+
+-- Ah! pardon, Sire, fit de Saint-Aignan; mais je croyais M. le
+comte de Guiche grand ami de Madame.
+
+-- C'est juste, repartit le roi; il n'y a plus besoin de chercher,
+le coup est venu de la.
+
+-- Et, pour le parer, le roi n'est-il pas d'avis qu'il faut en
+porter un autre?
+
+-- Oui; mais pas du genre de ceux qu'on se porte au bois de
+Vincennes, repondit le roi.
+
+-- Votre Majeste oublie, dit de Saint-Aignan, que je suis
+gentilhomme, et que l'on m'a provoque.
+
+-- Ce n'est pas toi que cela regarde.
+
+-- Mais c'est moi qu'on attend aux Minimes, Sire, depuis plus
+d'une heure; moi qui en suis cause, et deshonore si je ne vais pas
+ou l'on m'attend.
+
+-- Le premier honneur d'un gentilhomme, c'est l'obeissance a son
+roi.
+
+-- Sire...
+
+-- J'ordonne que tu demeures!
+
+-- Sire...
+
+-- Obeis.
+
+-- Comme il plaira a Votre Majeste, Sire.
+
+-- D'ailleurs, je veux eclaircir toute cette affaire; je veux
+savoir comment on s'est joue de moi avec assez d'audace pour
+penetrer dans le sanctuaire de mes predilections. Ceux qui ont
+fait cela, de Saint-Aignan, ce n'est pas toi qui dois les punir,
+car ce n'est pas ton honneur qu'ils ont attaque, c'est le mien.
+
+-- Je supplie Votre Majeste de ne pas accabler de sa colere
+M. de Bragelonne, qui, dans cette affaire, a pu manquer de
+prudence, mais pas de loyaute.
+
+-- Assez! Je saurai faire la part du juste et de l'injuste, meme
+au fort de ma colere. Pas un mot de cela a Madame, surtout.
+
+-- Mais que faire vis-a-vis de M. de Bragelonne, Sire? Il va me
+chercher, et...
+
+-- Je lui aurai parle ou fait parler avant ce soir.
+
+-- Encore une fois, Sire, je vous en supplie, de l'indulgence.
+
+-- J'ai ete indulgent assez longtemps, comte, dit Louis XIV en
+froncant le sourcil; il est temps que je montre a certaines
+personnes que je suis le maitre chez moi.
+
+Le roi prononcait a peine ces mots, qui annoncaient qu'au nouveau
+ressentiment se melait le souvenir d'un ancien, que l'huissier
+apparut sur le seuil du cabinet.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda le roi, et pourquoi vient-on quand je n'ai
+point appele?
+
+-- Sire, dit l'huissier, Votre Majeste m'a ordonne, une fois pour
+toutes, de laisser passer M. le comte de La Fere toutes les fois
+qu'il aurait a parler a Votre Majeste.
+
+-- Apres?
+
+-- M. le comte de La Fere est la qui attend.
+
+Le roi et de Saint-Aignan echangerent a ces mots un regard dans
+lequel il y avait plus d'inquietude que de surprise. Louis hesita
+un instant. Mais, presque aussitot, prenant sa resolution:
+
+-- Va, dit-il a de Saint-Aignan, va trouver Louise, instruis-la de
+ce qui se trame contre nous; ne lui laisse pas ignorer que Madame
+recommence ses persecutions, et qu'elle a mis en campagne des gens
+qui eussent mieux fait de rester neutres.
+
+-- Sire...
+
+-- Si Louise s'effraie, continua le roi, rassure-la; dis-lui que
+l'amour du roi est un bouclier impenetrable. Si, ce dont j'aime a
+douter, elle savait tout deja ou si elle avait subi de son cote
+quelque attaque, dis-lui bien, de Saint -- Aignan, ajouta le roi
+tout frissonnant de colere et de fievre, dis-lui bien que, cette
+fois, au lieu de la defendre, je la vengerai, et cela si
+severement, que nul, desormais, n'osera lever les yeux jusqu'a
+elle.
+
+-- Est-ce tout, Sire?
+
+-- C'est tout. Va vite, et demeure fidele, toi qui vis au milieu
+de cet enfer, sans avoir comme moi l'espoir du paradis.
+
+Saint-Aignan s'epuisa en protestations de devouement; il prit et
+baisa la main du roi et sortit radieux.
+
+Fin du tome III
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
+by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, ***
+
+***** This file should be named 13949.txt or 13949.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/9/4/13949/
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+electronic works
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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index 0000000..251a52f
--- /dev/null
+++ b/old/old/13949-8-2004-11-04.txt
@@ -0,0 +1,27147 @@
+Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome III., by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: November 4, 2004 [EBook #13949]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LE VICOMTE DE BRAGELONNE
+
+
+TOME III
+
+
+(1848 -- 1850)
+
+
+
+Table des matires
+
+Chapitre CXXXII -- Psychologie royale
+Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prvu ni naade ni dryade
+Chapitre CXXXIV -- Le nouveau gnral des jsuites
+Chapitre CXXXV -- L'orage
+Chapitre CXXXVI -- La pluie
+Chapitre CXXXVII -- Tobie
+Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame
+Chapitre CXXXIX -- La loterie
+Chapitre CXL -- Malaga
+Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux
+Chapitre CXLII -- O le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
+rien perdu de sa force
+Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage
+Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet
+Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet
+Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Trchen et Planchet se
+quittrent amis, grce d'Artagnan
+Chapitre CXLVII -- La prsentation de Porthos
+Chapitre CXLVIII -- Explications
+Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche
+Chapitre CL -- Montalais et Malicorne
+Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut reu la cour
+Chapitre CLII -- Le combat
+Chapitre CLIII -- Le souper du roi
+Chapitre CLIV -- Aprs souper
+Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
+roi l'avait charg
+Chapitre CLVI -- L'afft
+Chapitre CLVII -- Le mdecin
+Chapitre CLVIII -- O d'Artagnan reconnat qu'il s'tait tromp,
+et que c'tait Manicamp qui avait raison
+Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes son arc
+Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France
+Chapitre CLXI -- Le voyage
+Chapitre CLXII -- Trium-Fminat
+Chapitre CLXIII -- Premire querelle
+Chapitre CLXIV -- Dsespoir
+Chapitre CLXV -- La fuite
+Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son ct, pass le temps
+de dix heures et demie minuit
+Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs
+Chapitre CLXVIII -- Chaillot
+Chapitre CLXIX -- Chez Madame
+Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallire
+Chapitre CLXXI -- O il est trait des jardiniers, des chelles et
+des filles d'honneur
+Chapitre CLXXII -- O il est trait de menuiserie et o il est
+donn quelques dtails sur la faon de percer les escaliers
+Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux
+Chapitre CLXXIV -- L'apparition
+Chapitre CLXXV -- Le portrait
+Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court
+Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame
+Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
+Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis
+Chapitre CLXXX -- O l'on voit qu'un march qui ne peut pas se
+faire avec l'un peut se faire avec l'autre
+Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours
+Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mre
+Chapitre CLXXXIII -- Deux amies
+Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
+conte
+Chapitre CLXXXV -- La Fontaine ngociateur
+Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
+Bellire
+Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin
+Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert
+Chapitre CLXXXIX -- O il semble l'auteur qu'il est temps d'en
+revenir au vicomte de Bragelonne
+Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations
+Chapitre CXCI -- Deux jalousies
+Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire
+Chapitre CXCIII -- La mthode de Porthos
+Chapitre CXCIV -- Le dmnagement, la trappe et le portrait
+Chapitre CXCV -- Rivaux politiques
+Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux
+
+Chapitre CXXXII -- Psychologie royale
+
+
+Le roi entra dans ses appartements d'un pas rapide.
+
+Peut-tre Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il
+laissait derrire lui comme la trace d'un deuil mystrieux.
+
+Cette gaiet, que chacun avait remarque dans son attitude son
+arrive, et dont chacun s'tait rjoui, nul ne l'avait peut-tre
+approfondie dans son vritable sens; mais ce dpart si orageux, ce
+visage si boulevers, chacun le comprit, ou du moins le crut
+comprendre facilement.
+
+La lgret de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un
+caractre ombrageux, et surtout pour un caractre de roi;
+l'assimilation trop familire, sans doute, de ce roi un homme
+ordinaire; voil les raisons que l'assemble donna du dpart
+prcipit et inattendu de Louis XIV.
+
+Madame, plus clairvoyante d'ailleurs, n'y vit cependant point
+d'abord autre chose. C'tait assez pour elle d'avoir rendu quelque
+petite torture d'amour-propre celui qui, oubliant si promptement
+des engagements contracts, semblait avoir pris tche de
+ddaigner sans cause les plus nobles et les plus illustres
+conqutes.
+
+Il n'tait pas sans une certaine importance pour Madame, dans la
+situation o se trouvaient les choses, de faire voir au roi la
+diffrence qu'il y avait aimer en haut lieu ou courir
+l'amourette comme un cadet de province.
+
+Avec ces grandes amours, sentant leur loyaut et leur toute-
+puissance, ayant en quelque sorte leur tiquette et leur
+ostentation, un roi, non seulement ne drogeait point, mais encore
+trouvait repos, scurit, mystre et respect gnral.
+
+Dans l'abaissement des vulgaires amours, au contraire, il
+rencontrait, mme chez les plus humbles sujets, la glose et le
+sarcasme; il perdait son caractre d'infaillible et d'inviolable.
+Descendu dans la rgion des petites misres humaines, il en
+subissait les pauvres orages.
+
+En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au
+coeur, ou plutt mme au visage, comme le dernier de ses sujets,
+c'tait porter un coup terrible l'orgueil de ce sang gnreux:
+on captivait Louis plus encore par l'amour-propre que par l'amour.
+Madame avait sagement calcul sa vengeance; aussi, comme on l'a
+vu, s'tait-elle venge.
+
+Qu'on n'aille pas croire cependant que Madame et les passions
+terribles des hrones du Moyen Age et qu'elle vt les choses sous
+leur aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse,
+spirituelle, coquette, amoureuse, plutt de fantaisie,
+d'imagination ou d'ambition que de coeur; Madame, au contraire,
+inaugurait cette poque de plaisirs faciles et passagers qui
+signala les cent vingt ans qui s'coulrent entre la moiti du
+XVIIe sicle et les trois quarts du XVIIIe.
+
+Madame voyait donc, ou plutt croyait voir les choses sous leur
+vritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frre,
+avait ri le premier de l'humble La Vallire, et que, selon ses
+habitudes, il n'tait pas probable qu'il adort jamais la personne
+dont il avait pu rire, ne ft-ce qu'un instant.
+
+D'ailleurs, l'amour-propre n'tait-il pas l, ce dmon souffleur
+qui joue un si grand rle dans cette comdie dramatique qu'on
+appelle la vie d'une femme; l'amour-propre ne disait-il point tout
+haut, tout bas, demi-voix, sur tous les tons possibles, qu'elle
+ne pouvait vritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche,
+tre compare la pauvre La Vallire, aussi jeune qu'elle, c'est
+vrai, mais bien moins jolie, mais tout fait pauvre? Et que cela
+n'tonne point de la part de Madame; on le sait, les plus grands
+caractres sont ceux qui se flattent le plus dans la comparaison
+qu'ils font d'eux aux autres, des autres eux.
+
+Peut-tre demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque
+si savamment combine? Pourquoi tant de forces dployes, s'il ne
+s'agissait de dbusquer srieusement le roi d'un coeur tout neuf
+dans lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de
+donner une pareille importance La Vallire, si elle ne redoutait
+pas La Vallire?
+
+Non, Madame ne redoutait pas La Vallire, au point de vue o un
+historien qui sait les choses voit l'avenir, ou plutt le pass;
+Madame n'tait point un prophte ou une sibylle; Madame ne pouvait
+pas plus qu'un autre lire dans ce terrible et fatal livre de
+l'avenir qui garde en ses plus secrtes pages les plus srieux
+vnements.
+
+Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui
+avoir fait une cachotterie toute fminine; elle voulait lui
+prouver clairement que s'il usait de ce genre d'armes offensives,
+elle, femme d'esprit et de race, trouverait certainement dans
+l'arsenal de son imagination des armes dfensives l'preuve mme
+des coups d'un roi.
+
+Et d'ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de
+guerre, il n'y a plus de rois, ou tout au moins que les rois,
+combattant pour leur propre compte comme des hommes ordinaires,
+peuvent voir leur couronne tomber au premier choc; qu'enfin, s'il
+avait espr tre ador tout d'abord, de confiance, son seul
+aspect, par toutes les femmes de sa cour, c'tait une prtention
+humaine, tmraire, insultante pour certaines plus haut places
+que les autres, et que la leon, tombant propos sur cette tte
+royale, trop haute et trop fire, serait efficace.
+
+Voil certainement quelles taient les rflexions de Madame
+l'gard du roi.
+
+L'vnement restait en dehors.
+
+Ainsi, l'on voit qu'elle avait agi sur l'esprit de ses filles
+d'honneur et avait prpar dans tous ses dtails la comdie qui
+venait de se jouer.
+
+Le roi en fut tout tourdi. Depuis qu'il avait chapp
+M. de Mazarin, il se voyait pour la premire fois trait en homme.
+
+Une pareille svrit, de la part de ses sujets, lui et fourni
+matire rsistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.
+
+Mais s'attaquer des femmes, tre attaqu par elles, avoir t
+jou par de petites provinciales arrives de Blois tout exprs
+pour cela, c'tait le comble du dshonneur pour un jeune roi plein
+de la vanit que lui inspiraient la fois et ses avantages
+personnels et son pouvoir royal.
+
+Rien faire, ni reproches, ni exil, ni mme bouderies.
+
+Bouder, c'et t avouer qu'on avait t touch, comme Hamlet, par
+une arme dmouchete, l'arme du ridicule.
+
+Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes
+ont le rire pour vengeance.
+
+Oh! si, au lieu d'en laisser toute la responsabilit des femmes,
+quelque courtisan se ft ml cette intrigue, avec quelle joie
+Louis XIV et saisi cette occasion d'utiliser la Bastille!
+
+Mais l encore la colre royale s'arrtait, repousse par le
+raisonnement.
+
+Avoir une arme, des prisons, une puissance presque divine, et
+mettre cette toute-puissance au service d'une misrable rancune,
+c'tait indigne, non seulement d'un roi, mais mme d'un homme.
+
+Il s'agissait donc purement et simplement de dvorer en silence
+cet affront et d'afficher sur son visage la mme mansutude, la
+mme urbanit.
+
+Il s'agissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi
+pas?
+
+Ou Madame tait l'instigatrice de l'vnement, ou l'vnement
+l'avait trouve passive.
+
+Si elle avait t l'instigatrice, c'tait bien hardi elle, mais
+enfin n'tait-ce pas son rle naturel?
+
+Qui l'avait t chercher dans le plus doux moment de la lune
+conjugale pour lui parler un langage amoureux? Qui avait os
+calculer les chances de l'adultre, bien plus de l'inceste? Qui,
+retranch derrire son omnipotence royale, avait dit cette jeune
+femme: Ne craignez rien, aimez le roi de France, il est au-dessus
+de tous, et un geste de son bras arm du sceptre vous protgera
+contre tous, mme contre vos remords?
+
+Donc, la jeune femme avait obi cette parole royale, avait cd
+ cette voix corruptrice, et maintenant qu'elle avait fait le
+sacrifice moral de son honneur, elle se voyait paye de ce
+sacrifice par une infidlit d'autant plus humiliante qu'elle
+avait pour cause une femme bien infrieure celle qui avait
+d'abord cru tre aime.
+
+Ainsi, Madame et-elle t l'instigatrice de la vengeance, Madame
+et eu raison.
+
+Si, au contraire, elle tait passive dans tout cet vnement, quel
+sujet avait le roi de lui en vouloir?
+
+Devait-elle, ou plutt pouvait-elle arrter l'essor de quelques
+langues provinciales? devait-elle, par un excs de zle mal
+entendu, rprimer, au risque de l'envenimer, l'impertinence de ces
+trois petites filles?
+
+Tous ces raisonnements taient autant de piqres sensibles
+l'orgueil du roi; mais, quand il avait bien repass tous ces
+griefs dans son esprit, Louis XIV s'tonnait, rflexions faites,
+c'est--dire aprs la plaie panse, de sentir d'autres douleurs
+sourdes, insupportables, inconnues.
+
+Et voil ce qu'il n'osait s'avouer lui-mme, c'est que ces
+lancinantes atteintes avaient leur sige au coeur.
+
+Et, en effet, il faut bien que l'historien l'avoue aux lecteurs,
+comme le roi se l'avouait lui-mme: il s'tait laiss
+chatouiller le coeur par cette nave dclaration de La Vallire;
+il avait cru l'amour pur, de l'amour pour l'homme, de
+l'amour dpouill de tout intrt; et son me, plus jeune et
+surtout plus nave qu'il ne le supposait, avait bondi au-devant de
+cette autre me qui venait de se rvler lui par ses
+aspirations.
+
+La chose la moins ordinaire dans l'histoire si complexe de
+l'amour, c'est la double inoculation de l'amour dans deux coeurs:
+pas plus de simultanit que d'galit; l'un aime presque toujours
+avant l'autre, comme l'un finit presque toujours d'aimer aprs
+l'autre. Aussi le courant lectrique s'tablit-il en raison de
+l'intensit de la premire passion qui s'allume. Plus Mlle de La
+Vallire avait montr d'amour, plus le roi en avait ressenti.
+
+Et voil justement ce qui tonnait le roi.
+
+Car il lui tait bien dmontr qu'aucun courant sympathique
+n'avait pu entraner son coeur, puisque cet aveu n'tait pas de
+l'amour, puisque cet aveu n'tait qu'une insulte faite l'homme
+et au roi, puisque enfin c'tait, et le mot surtout brlait comme
+un fer rouge, puisque enfin c'tait une mystification.
+
+Ainsi cette petite fille laquelle, la rigueur, on pouvait tout
+refuser, beaut, naissance, esprit, ainsi cette petite fille,
+choisie par Madame elle-mme en raison de son humilit, avait non
+seulement provoqu le roi, mais encore ddaign le roi, c'est--
+dire un homme qui, comme un sultan d'Asie, n'avait qu' chercher
+des yeux, qu' tendre la main, qu' laisser tomber le mouchoir.
+
+Et, depuis la veille, il avait t proccup de cette petite fille
+au point de ne penser qu' elle, de ne rver que d'elle; depuis la
+veille, son imagination s'tait amuse parer son image de tous
+les charmes qu'elle n'avait point; il avait enfin, lui que tant
+d'affaires rclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait,
+depuis la veille, consacr toutes les minutes de sa vie, tous les
+battements de son coeur, cette unique rverie.
+
+En vrit, c'tait trop ou trop peu.
+
+Et l'indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et
+entre autres que de Saint-Aignan tait l, l'indignation du roi
+s'exhalait dans les plus violentes imprcations.
+
+Il est vrai que Saint-Aignan tait tapi dans un coin, et de ce
+coin regardait passer la tempte.
+
+Son dsappointement lui paraissait misrable ct de la colre
+royale.
+
+Il comparait son petit amour-propre l'immense orgueil de ce roi
+offens, et, connaissant le coeur des rois en gnral et celui des
+puissants en particulier, il se demandait si bientt ce poids de
+fureur, suspendu jusque-l sur le vide, ne finirait point par
+tomber sur lui, par cela mme que d'autres taient coupables et
+lui innocent.
+
+En effet, tout coup le roi s'arrta dans sa marche immodre,
+et, fixant sur de Saint-Aignan un regard courrouc.
+
+-- Et toi, de Saint-Aignan? s'cria-t-il.
+
+De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait:
+
+-- Eh bien! Sire?
+
+-- Oui, tu as t aussi sot que moi, n'est-ce pas?
+
+-- Sire, balbutia de Saint-Aignan.
+
+-- Tu t'es laiss prendre cette grossire plaisanterie.
+
+-- Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commenait secouer
+les membres, que Votre Majest ne se mette point en colre: les
+femmes, elle le sait, sont des cratures imparfaites cres pour
+le mal; donc, leur demander le bien c'est exiger d'elles la chose
+impossible.
+
+Le roi, qui avait un profond respect de lui-mme, et qui
+commenait prendre sur ses passions cette puissance qu'il
+conserva sur elles toute sa vie, le roi sentit qu'il se
+dconsidrait montrer tant d'ardeur pour un si mince objet.
+
+-- Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne
+me mets pas en colre; j'admire seulement que nous ayons t jous
+avec tant d'adresse et d'audace par ces deux petites filles.
+J'admire surtout que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la
+folie de nous en rapporter notre propre coeur.
+
+-- Oh! le coeur, Sire, le coeur, c'est un organe qu'il faut
+absolument rduire ses fonctions physiques, mais qu'il faut
+destituer de toutes fonctions morales. J'avoue, quant moi, que,
+lorsque j'ai vu le coeur de Votre Majest si fort proccup de
+cette petite...
+
+-- Proccup, moi? mon coeur proccup? Mon esprit, peut-tre;
+mais quant mon coeur... il tait...
+
+Louis s'aperut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il
+en allait dcouvrir un autre.
+
+-- Au reste, ajouta-t-il, je n'ai rien reprocher cette enfant.
+Je savais qu'elle en aimait un autre.
+
+-- Le vicomte de Bragelonne, oui. J'en avais prvenu Votre
+Majest.
+
+-- Sans doute. Mais tu n'tais pas le premier. Le comte de La Fre
+m'avait demand la main de Mlle de La Vallire pour son fils. Eh
+bien! son retour d'Angleterre, je les marierai puisqu'ils
+s'aiment.
+
+-- En vrit, je reconnais l toute la gnrosit du roi.
+
+-- Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces
+sortes de choses, dit Louis.
+
+-- Oui, digrons l'affront, Sire, dit le courtisan rsign.
+
+-- Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un
+soupir.
+
+-- Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je vais faire quelque bonne pigramme sur le trio.
+J'appellerai cela: _Naade et Dryade_; cela fera plaisir Madame.
+
+-- Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers,
+cela me distraira. Ah! n'importe, n'importe, Saint-Aignan, ajouta
+le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une
+force surhumaine pour tre dignement soutenu.
+
+Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus
+anglique patience, un des valets de service vint gratter la
+porte de la chambre.
+
+De Saint-Aignan s'carta par respect.
+
+-- Entrez, fit le roi.
+
+Le valet entrebilla la porte.
+
+-- Que veut-on? demanda Louis.
+
+Le valet montra une lettre plie en forme de triangle.
+
+-- Pour Sa Majest, dit-il.
+
+-- De quelle part?
+
+-- Je l'ignore; il a t remis par un des officiers de service.
+
+Le roi fit signe, le valet apporta le billet.
+
+Le roi s'approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature
+et laissa chapper un cri.
+
+Saint-Aignan tait assez respectueux pour ne pas regarder; mais,
+sans regarder, il voyait et entendait.
+
+Il accourut.
+
+Le roi, d'un geste, congdia le valet.
+
+-- Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant.
+
+-- Votre Majest se trouve-t-elle indispose? demanda Saint-Aignan
+les bras tendus.
+
+-- Non, non, Saint-Aignan; lis!
+
+Et il lui passa le billet.
+
+Les yeux de Saint-Aignan se portrent la signature.
+
+-- La Vallire! s'cria-t-il. Oh! Sire!
+
+-- Lis! lis!
+
+Et Saint-Aignan lut:
+
+Sire, pardonnez-moi mon importunit, pardonnez-moi surtout le
+dfaut de formalits qui accompagne cette lettre; un billet me
+semble plus press et plus pressant qu'une dpche; je me permets
+donc d'adresser un billet Votre Majest.
+
+Je rentre chez moi brise de douleur et de fatigue, Sire, et
+j'implore de Votre Majest la faveur d'une audience dans laquelle
+je pourrai dire la vrit mon roi.
+
+Sign: Louise de La Vallire.
+
+-- Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de
+Saint Aignan tout tourdi de ce qu'il venait de lire.
+
+-- Eh bien? rpta Saint-Aignan.
+
+-- Que penses-tu de cela?
+
+-- Je ne sais trop.
+
+-- Mais enfin?
+
+-- Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu
+peur.
+
+-- Peur de quoi? demanda noblement Louis.
+
+-- Dame! que voulez-vous, Sire! Votre Majest a mille raisons d'en
+vouloir l'auteur ou aux auteurs d'une si mchante plaisanterie,
+et la mmoire de Votre Majest, ouverte dans le mauvais sens, est
+une ternelle menace pour l'imprudente.
+
+-- Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.
+
+-- Le roi doit voir mieux que moi.
+
+-- Eh bien! je vois dans ces lignes: de la douleur, de la
+contrainte, et maintenant surtout que je me rappelle certaines
+particularits de la scne qui s'est passe ce soir chez Madame...
+Enfin...
+
+Le roi s'arrta sur ce sens suspendu.
+
+-- Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majest va donner audience,
+voil ce qu'il y a de plus clair dans tout cela.
+
+-- Je ferai mieux, Saint-Aignan.
+
+-- Que ferez-vous, Sire?
+
+-- Prends ton manteau.
+
+-- Mais, Sire...
+
+-- Tu sais o est la chambre des filles de Madame?
+
+-- Certes.
+
+-- Tu sais un moyen d'y pntrer?
+
+-- Oh! quant cela, non.
+
+-- Mais enfin tu dois connatre quelqu'un par l?
+
+-- En vrit, Votre Majest est la source de toute bonne ide.
+
+-- Tu connais quelqu'un?
+
+-- Oui.
+
+-- Qui connais-tu? Voyons.
+
+-- Je connais certain garon qui est au mieux avec certaine fille.
+
+-- D'honneur?
+
+-- Oui, d'honneur, Sire.
+
+-- Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant.
+
+-- Non, malheureusement; avec Montalais.
+
+-- Il s'appelle?
+
+-- Malicorne.
+
+-- Bon! Et tu peux compter sur lui?
+
+-- Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et s'il
+en a une, comme je lui ai rendu service... il m'en fera part.
+
+-- C'est au mieux. Partons!
+
+-- Je suis aux ordres de Votre Majest.
+
+Le roi jeta son propre manteau sur les paules de Saint-Aignan et
+lui demanda le sien. Puis tous deux gagnrent le vestibule.
+
+
+Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prvu ni naade ni dryade
+
+
+De Saint-Aignan s'arrta au pied de l'escalier qui conduisait aux
+entresols chez les filles d'honneur, au premier chez Madame. De
+l, par un valet qui passait, il fit prvenir Malicorne, qui tait
+encore chez Monsieur.
+
+Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et
+flairant dans l'ombre.
+
+Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.
+
+Au contraire, de Saint-Aignan s'avana.
+
+Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son dsir,
+Malicorne recula tout net.
+
+-- Oh! oh! dit-il, vous me demandez tre introduit dans les
+chambres des filles d'honneur?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans
+savoir dans quel but vous la dsirez.
+
+-- Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m'est impossible
+de donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez
+moi comme un ami qui vous a tir d'embarras hier et qui vous prie
+de l'en tirer aujourd'hui.
+
+-- Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je
+voulais, c'tait ne point coucher la belle toile, et tout
+honnte homme peut avouer un pareil dsir; tandis que vous, vous
+n'avouez rien.
+
+-- Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan,
+que, s'il m'tait permis de m'expliquer, je m'expliquerais.
+
+-- Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette
+d'entrer chez Mlle de Montalais.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Vous le savez mieux que personne, puisque vous m'avez pris sur
+un mur, faisant la cour Mlle de Montalais; or, ce serait
+complaisant moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de
+vous ouvrir la porte de sa chambre.
+
+-- Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la
+clef?
+
+-- Pour qui donc alors?
+
+-- Elle ne loge pas seule, ce me semble?
+
+-- Non, sans doute.
+
+-- Elle loge avec Mlle de La Vallire?
+
+-- Oui, mais vous n'avez pas plus affaire rellement Mlle de La
+Vallire qu' Mlle de Montalais, et il n'y a que deux hommes qui
+je donnerais cette clef: c'est M. de Bragelonne, s'il me priait
+de la lui donner; c'est au roi, s'il me l'ordonnait.
+
+-- Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous
+l'ordonne, dit le roi en s'avanant hors de l'obscurit et en
+entrouvrant son manteau. Mlle de Montalais descendra prs de vous,
+tandis que nous monterons prs de Mlle de La Vallire: c'est, en
+effet, elle seule que nous avons affaire.
+
+-- Le roi! s'cria Malicorne en se courbant jusqu'aux genoux du
+roi.
+
+-- Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi
+bon gr de votre rsistance que de votre capitulation. Relevez-
+vous, monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons.
+
+-- Sire, vos ordres, dit Malicorne en montant l'escalier.
+
+-- Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui
+sonnez mot de ma visite.
+
+Malicorne s'inclina en signe d'obissance et continua de monter.
+
+Mais le roi, par une vive rflexion, le suivit, et cela avec une
+rapidit si grande, que, quoique Malicorne et dj la moiti des
+escaliers d'avance, il arriva en mme temps que lui la chambre.
+
+Il vit alors, par la porte demeure entrouverte derrire
+Malicorne, La Vallire toute renverse dans un fauteuil, et
+l'autre coin Montalais, qui peignait ses cheveux, en robe de
+chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant
+avec Malicorne.
+
+Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.
+
+Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et,
+reconnaissant le roi, elle s'esquiva.
+
+ cette vue, La Vallire, de son ct, se redressa comme une morte
+galvanise et retomba sur son fauteuil.
+
+Le roi s'avana lentement vers elle.
+
+-- Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec
+froideur, me voici prt vous entendre. Parlez.
+
+De Saint-Aignan, fidle son rle de sourd, d'aveugle et de muet,
+de Saint-Aignan s'tait plac, lui, dans une encoignure de porte,
+sur un escabeau que le hasard lui avait procur tout exprs.
+
+Abrit sous la tapisserie qui servait de portire, adoss la
+muraille mme, il couta ainsi sans tre vu, se rsignant au rle
+de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais gner
+le matre. La Vallire, frappe de terreur l'aspect du roi
+irrit, se leva une seconde fois, et, demeurant dans une posture
+humble et suppliante:
+
+-- Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.
+
+-- Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda
+Louis XIV.
+
+-- Sire, j'ai commis une grande faute, plus qu'une grande faute,
+un grand crime.
+
+-- Vous?
+
+-- Sire, j'ai offens Votre Majest.
+
+-- Pas le moins du monde, rpondit Louis XIV.
+
+-- Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis--vis de moi
+cette terrible gravit qui dcle la colre bien lgitime du roi.
+Je sens que je vous ai offens, Sire; mais j'ai besoin de vous
+expliquer comment je ne vous ai point offens de mon plein gr.
+
+-- Et d'abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m'auriez-vous
+offens? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune
+fille, plaisanterie fort innocente? Vous vous tes raille d'un
+jeune homme crdule: c'est bien naturel; toute autre femme votre
+place et fait ce que vous avez fait.
+
+-- Oh! Votre Majest m'crase avec ces paroles.
+
+-- Et pourquoi donc?
+
+-- Parce que, si la plaisanterie ft venue de moi, elle n'et pas
+t innocente.
+
+-- Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce l tout ce que vous
+aviez me dire en me demandant une audience?
+
+Et le roi fit presque un pas en arrire.
+
+Alors La Vallire, avec une voix brve et entrecoupe, avec des
+yeux desschs par le feu des larmes, fit son tour un pas vers
+le roi.
+
+-- Votre Majest a tout entendu? dit-elle.
+
+-- Tout, quoi?
+
+-- Tout ce qui a t dit par moi au chne royal?
+
+-- Je n'en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.
+
+-- Et Votre Majest, lorsqu'elle m'eut entendue, a pu croire que
+j'avais abus de sa crdulit.
+
+-- Oui, crdulit, c'est bien cela, vous avez dit le mot.
+
+-- Et Votre Majest n'a pas souponn qu'une pauvre fille comme
+moi peut tre force quelquefois de subir la volont d'autrui?
+
+-- Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volont
+semblait s'exprimer si librement sous le chne royal se laisst
+influencer ce point par la volont d'autrui.
+
+-- Oh! mais la menace, Sire!
+
+-- La menace!... Qui vous menaait? qui osait vous menacer?
+
+-- Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.
+
+-- Je ne reconnais personne le droit de menace dans mon royaume.
+
+-- Pardonnez-moi, Sire, il y a prs de Votre Majest mme des
+personnes assez haut places pour avoir ou pour se croire le droit
+de perdre une jeune fille sans avenir, sans fortune, et n'ayant
+que sa rputation.
+
+-- Et comment la perdre?
+
+-- En lui faisant perdre cette rputation par une honteuse
+expulsion.
+
+-- Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j'aime
+fort les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.
+
+-- Sire!
+
+-- Oui, et il m'est pnible, je l'avoue, de voir qu'une
+justification facile, comme pourrait l'tre la vtre, se vienne
+compliquer devant moi d'un tissu de reproches et d'imputations.
+
+-- Auxquelles vous n'ajoutez pas foi alors? s'cria La Vallire.
+
+Le roi garda le silence.
+
+-- Oh! dites-le donc! rpta La Vallire avec vhmence.
+
+-- Je regrette de vous l'avouer, rpta le roi en s'inclinant avec
+froideur.
+
+-- La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant
+ses mains l'une dans l'autre:
+
+-- Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle.
+
+Le roi ne rpondit rien.
+
+Les traits de La Vallire s'altrrent ce silence.
+
+-- Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j'ai ourdi ce
+ridicule, cet infme complot de me jouer aussi imprudemment de
+Votre Majest?
+
+-- Eh! mon Dieu! ce n'est ni ridicule ni infme, dit le roi; ce
+n'est pas mme un complot: c'est une raillerie plus ou moins
+plaisante, voil tout.
+
+-- Oh! murmura la jeune fille dsespre, le roi ne me croit pas,
+le roi ne veut pas me croire.
+
+-- Mais non, je ne veux pas vous croire.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu!
+
+-- coutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit,
+m'coute, me guette; le roi veut peut-tre s'amuser mes dpens,
+amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un homme de coeur,
+prenons-le par le coeur.
+
+La Vallire cacha sa tte dans ses mains en touffant un sanglot.
+Le roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre
+victime de tout ce qu'il avait souffert.
+
+-- Supposons donc cette fable que je l'aime et que je l'aie
+distingu. Le roi est si naf et si orgueilleux la fois, qu'il
+me croira, et alors nous irons raconter cette navet du roi, et
+nous rirons.
+
+-- Oh! s'cria La Vallire, penser cela, penser cela, c'est
+affreux!
+
+-- Et, poursuivit le roi, ce n'est pas tout: si ce prince
+orgueilleux vient prendre au srieux la plaisanterie, s'il a
+l'imprudence d'en tmoigner publiquement quelque chose comme de la
+joie, eh bien! devant toute la cour, le roi sera humili; or, ce
+sera, un jour, un rcit charmant faire mon amant, une part de
+dot apporter mon mari, que cette aventure d'un roi jou par
+une malicieuse jeune fille.
+
+-- Sire! s'cria La Vallire gare, dlirante, pas un mot de
+plus, je vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez?
+
+-- Oh! raillerie, murmura le roi, qui commenait cependant
+s'mouvoir.
+
+La Vallire tomba genoux, et cela si rudement, que ses genoux
+rsonnrent sur le parquet.
+
+Puis, joignant les mains:
+
+-- Sire, dit-elle, je prfre la honte la trahison.
+
+-- Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement
+pour relever la jeune fille.
+
+-- Sire, quand je vous aurai sacrifi mon honneur et ma raison,
+vous croirez peut-tre ma loyaut. Le rcit qui vous a t fait
+chez Madame et par Madame est un mensonge; ce que j'ai dit sous le
+grand chne...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Cela seulement, c'tait la vrit.
+
+-- Mademoiselle! s'cria le roi.
+
+-- Sire, s'cria La Vallire entrane par la violence de ses
+sensations, Sire, duss-je mourir de honte cette place o sont
+enracins mes deux genoux, je vous le rpterai jusqu' ce que la
+voix me manque: j'ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous
+aime!
+
+-- Vous?
+
+-- Je vous aime, Sire, depuis le jour o je vous ai vu, depuis
+qu' Blois, o je languissais, votre regard royal est tomb sur
+moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C'est un crime de
+lse-majest, je le sais, qu'une pauvre fille comme moi aime son
+roi et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, mprisez-moi
+pour cette imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais
+que je vous ai raill, que je vous ai trahi. Je suis d'un sang
+fidle la royaut, Sire; et j'aime... j'aime mon roi!... Oh! je
+me meurs!
+
+Et tout coup, puise de force, de voix, d'haleine, elle tomba
+plie en deux, pareille cette fleur dont parle Virgile et qu'a
+touche la faux du moissonneur.
+
+Le roi, ces mots, cette vhmente supplique, n'avait gard ni
+rancune, ni doute; son coeur tout entier s'tait ouvert au souffle
+ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux
+langage.
+
+Aussi, lorsqu'il entendit l'aveu passionn de cet amour, il
+faiblit, et voila son visage dans ses deux mains.
+
+Mais, lorsqu'il sentit les mains de La Vallire cramponnes ses
+mains, lorsque la tide pression de l'amoureuse jeune fille eut
+gagn ses artres, il s'embrasa son tour, et, saisissant La
+Vallire bras-le-corps, il la releva et la serra contre son
+coeur.
+
+Mais elle, mourante, laissant aller sa tte vacillante sur ses
+paules, ne vivait plus.
+
+Alors le roi, effray, appela de Saint-Aignan.
+
+De Saint-Aignan, qui avait pouss la discrtion jusqu' rester
+immobile dans son coin en feignant d'essuyer une larme, accourut
+cet appel du roi.
+
+Alors il aida Louis faire asseoir la jeune fille sur un
+fauteuil, lui frappa dans les mains, lui rpandit de l'eau de la
+reine de Hongrie en lui rptant:
+
+-- Mademoiselle, allons, mademoiselle, c'est fini, le roi vous
+croit, le roi vous pardonne. Eh! l, l! prenez garde, vous allez
+mouvoir trop violemment le roi, mademoiselle; Sa Majest est
+sensible, Sa Majest a un coeur. Ah! diable! mademoiselle, faites-
+y attention, le roi est fort ple.
+
+En effet, le roi plissait visiblement.
+
+Quant La Vallire, elle ne bougeait pas.
+
+-- Mademoiselle! mademoiselle! en vrit, continuait de Saint-
+Aignan, revenez vous, je vous en prie, je vous en supplie, il
+est temps; songez une chose, c'est que si le roi se trouvait
+mal, je serais oblig d'appeler son mdecin. Ah! quelle extrmit,
+mon Dieu! Mademoiselle, chre mademoiselle, revenez vous, faites
+un effort, vite, vite!
+
+Il tait difficile de dployer plus d'loquence persuasive que ne
+le faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus nergique et
+de plus actif encore que cette loquence rveilla La Vallire.
+
+Le roi s'tait agenouill devant elle, et lui imprimait dans la
+paume de la main ces baisers brlants qui sont aux mains ce que le
+baiser des lvres est au visage. Elle revint enfin elle, rouvrit
+languissamment les yeux, et, avec un mourant regard:
+
+-- Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majest m'a donc pardonn?
+
+Le roi ne rpondit pas... il tait encore trop mu.
+
+De Saint-Aignan crut devoir s'loigner de nouveau... Il avait
+devin la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majest.
+
+La Vallire se leva.
+
+-- Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je
+me suis justifie, je l'espre du moins, aux yeux de Votre
+Majest, accordez-moi de me retirer dans un couvent. J'y bnirai
+mon roi toute ma vie, et j'y mourrai en aimant Dieu, qui m'a fait
+un jour de bonheur.
+
+-- Non, non, rpondit le roi, non, vous vivrez ici en bnissant
+Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une
+existence de flicit, Louis qui vous aime, Louis qui vous le
+jure!
+
+-- Oh! Sire, Sire!...
+
+Et sur ce doute de La Vallire, les baisers du roi devinrent si
+brlants, que de Saint-Aignan crut qu'il tait de son devoir de
+passer de l'autre ct de la tapisserie.
+
+Mais ces baisers, qu'elle n'avait pas eu la force de repousser
+d'abord, commencrent brler la jeune fille.
+
+-- Oh! Sire, s'cria-t-elle alors, ne me faites pas repentir
+d'avoir t si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majest
+me mprise encore.
+
+-- Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de
+respect, je n'aime et n'honore rien au monde plus que vous, et
+rien ma cour ne sera, j'en jure Dieu, aussi estim que vous ne
+le serez dsormais; je vous demande donc pardon de mon
+emportement, mademoiselle, il venait d'un excs d'amour; mais je
+puis vous prouver que j'aimerai encore davantage, en vous
+respectant autant que vous pourrez le dsirer.
+
+Puis, s'inclinant devant elle et lui prenant la main:
+
+-- Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur
+d'agrer le baiser que je dpose sur votre main?
+
+Et la lvre du roi se posa respectueuse et lgre sur la main
+frissonnante de la jeune fille.
+
+-- Dsormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La
+Vallire de son regard, dsormais vous tes sous ma protection. Ne
+parlez personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres
+celui qu'ils ont pu vous faire. l'avenir, vous serez tellement
+au-dessus de ceux-l, que, loin de vous inspirer de la crainte,
+ils ne vous feront plus mme piti.
+
+Et il salua religieusement comme au sortir d'un temple.
+
+Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s'approcha tout humble:
+
+-- Comte, dit-il, j'espre que Mademoiselle voudra bien vous
+accorder un peu de son amiti en retour de celle que je lui ai
+voue jamais.
+
+De Saint-Aignan flchit le genou devant La Vallire.
+
+-- Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un
+pareil honneur!
+
+-- Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu,
+mademoiselle, ou plutt au revoir: faites-moi la grce de ne pas
+m'oublier dans votre prire.
+
+-- Oh! Sire, dit La Vallire, soyez tranquille: vous tes avec
+Dieu dans mon coeur.
+
+Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entrana de Saint-
+Aignan par les degrs.
+
+Madame n'avait pas prvu ce dnouement-l: ni naade ni dryade
+n'en avaient parl.
+
+
+Chapitre CXXXIV -- Le nouveau gnral des jsuites
+
+
+Tandis que La Vallire et le roi confondaient dans leur premier
+aveu tous les chagrins du pass, tout le bonheur du prsent,
+toutes les esprances de l'avenir, Fouquet, rentr chez lui,
+c'est--dire dans l'appartement qui lui avait t dparti au
+chteau, Fouquet s'entretenait avec Aramis, justement de tout ce
+que le roi ngligeait en ce moment.
+
+-- Vous me direz, commena Fouquet, lorsqu'il eut install son
+hte dans un fauteuil et pris place lui-mme ses cts, vous me
+direz, monsieur d'Herblay, o nous en sommes maintenant de
+l'affaire de Belle-le, et si vous en avez reu quelques
+nouvelles.
+
+-- Monsieur le surintendant, rpondit Aramis, tout va de ce ct
+comme nous le dsirons; les dpenses ont t soldes, rien n'a
+transpir de nos desseins.
+
+-- Mais les garnisons que le roi voulait y mettre?
+
+-- J'ai reu ce matin la nouvelle qu'elles y taient arrives
+depuis quinze jours.
+
+-- Et on les a traites?
+
+-- merveille.
+
+-- Mais l'ancienne garnison, qu'est-elle devenue?
+
+-- Elle a repris terre Sarzeau, et on l'a immdiatement dirige
+sur Quimper.
+
+-- Et les nouveaux garnisaires?
+
+-- Sont nous cette heure.
+
+-- Vous tes sr de ce que vous dites, mon cher monsieur de
+Vannes?
+
+-- Sr, et vous allez voir, d'ailleurs, comment les choses se sont
+passes.
+
+-- Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-le est
+justement la plus mauvaise.
+
+-- Je sais cela et j'agis en consquence; pas d'espace, pas de
+communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd'hui, c'est
+grande piti, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui
+n'appartenaient qu' lui, de voir combien les jeunes gens
+cherchent se divertir, et combien, en consquence, ils inclinent
+vers celui qui paie les divertissements.
+
+-- Mais s'ils s'amusent Belle-le?
+
+-- S'ils s'amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais s'ils
+s'ennuient de par le roi et s'amusent de par M. Fouquet, ils
+aimeront M. Fouquet.
+
+-- Et vous avez prvenu mon intendant, afin qu'aussitt leur
+arrive...
+
+-- Non pas: on les a laisss huit jours s'ennuyer tout leur
+aise; mais, au bout de huit jours, ils ont rclam, disant que les
+derniers officiers s'amusaient plus qu'eux. On leur a rpondu
+alors que les anciens officiers avaient su se faire un ami de
+M. Fouquet, et que M. Fouquet, les connaissant pour des amis, leur
+avait ds lors voulu assez de bien pour qu'ils ne s'ennuyassent
+point sur ses terres. Alors ils ont rflchi. Mais aussitt
+l'intendant a ajout que, sans prjuger les ordres de M. Fouquet,
+il connaissait assez son matre pour savoir que tout gentilhomme
+au service du roi l'intressait, et qu'il ferait, bien qu'il ne
+connt pas les nouveaux venus, autant pour eux qu'il avait fait
+pour les autres.
+
+-- merveille! Et, l-dessus, les effets ont suivi les promesses,
+j'espre? Je dsire, vous le savez, qu'on ne promette jamais en
+mon nom sans tenir.
+
+-- L-dessus, on a mis la disposition des officiers nos deux
+corsaires et vos chevaux; on leur a donn les clefs de la maison
+principale; en sorte qu'ils y font des parties de chasse et des
+promenades avec ce qu'ils trouvent de dames Belle-le, et ce
+qu'ils ont pu en recruter ne craignant pas le mal de mer dans les
+environs.
+
+-- Et il y en a bon nombre Sarzeau et Vannes, n'est-ce pas,
+Votre Grandeur?
+
+-- Oh! sur toute la cte, rpondit tranquillement Aramis.
+
+-- Maintenant, pour les soldats?
+
+-- Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des
+vivres excellents et une haute paie.
+
+-- Trs bien; en sorte?...
+
+-- En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est
+dj meilleure que l'autre.
+
+-- Bien.
+
+-- Il en rsulte que, si Dieu consent ce que l'on nous
+renouvelle ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au
+bout de trois ans l'arme y aura pass, si bien qu'au lieu d'avoir
+un rgiment pour nous, nous aurons cinquante mille hommes.
+
+-- Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous,
+monsieur d'Herblay, n'tait un ami prcieux, impayable; mais dans
+tout cela, ajouta -- t-il en riant, nous oublions notre ami du
+Vallon: que devient-il? Pendant ces trois jours que j'ai passs
+Saint-Mand, j'ai tout oubli, je l'avoue.
+
+-- Oh! je ne l'oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est
+Saint-Mand, graiss sur toutes les articulations, choy en
+nourriture, soign en vins; je lui ai fait donner la promenade du
+petit parc, promenade que vous vous tes rserve pour vous seul;
+il en use. Il recommence marcher; il exerce sa force en courbant
+de jeunes ormes ou en faisant clater de vieux chnes, comme
+faisait Milon de Crotone, et comme il n'y a pas de lions dans le
+parc, il est probable que nous le retrouverons entier. C'est un
+brave que notre Porthos.
+
+-- Oui; mais, en attendant, il va s'ennuyer.
+
+-- Oh! jamais.
+
+-- Il va questionner?
+
+-- Il ne voit personne.
+
+-- Mais, enfin, il attend ou espre quelque chose?
+
+-- Je lui ai donn un espoir que nous raliserons quelque matin,
+et il vit l dessus.
+
+-- Lequel?
+
+-- Celui d'tre prsent au roi.
+
+-- Oh! oh! en quelle qualit?
+
+-- D'ingnieur de Belle-le, pardieu!
+
+-- Est-ce possible?
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Certainement; maintenant ne serait-il point ncessaire qu'il
+retournt Belle-le?
+
+-- Indispensable; je songe mme l'y envoyer le plus tt
+possible. Porthos a beaucoup de reprsentation; c'est un homme
+dont d'Artagnan, Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos
+ne se livre jamais; il est plein de dignit; devant les officiers,
+il fera l'effet d'un paladin du temps des croisades. Il grisera
+l'tat-major sans se griser, et sera pour tout le monde un objet
+d'admiration et de sympathie; puis, s'il arrivait que nous
+eussions un ordre faire excuter, Porthos est une consigne
+vivante, et il faudra toujours en passer par o il voudra.
+
+-- Donc, renvoyez-le.
+
+-- Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement,
+car il faut que je vous dise une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que je me dfie de d'Artagnan. Il n'est pas
+Fontainebleau comme vous l'avez pu remarquer, et d'Artagnan n'est
+jamais absent ou oisif impunment. Aussi maintenant que mes
+affaires sont faites, je vais tcher de savoir quelles sont les
+affaires que fait d'Artagnan.
+
+-- Vos affaires sont faites, dites-vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous tes bien heureux, en ce cas, et j'en voudrais pouvoir
+dire autant.
+
+-- J'espre que vous ne vous inquitez plus?
+
+-- Hum!
+
+-- Le roi vous reoit merveille.
+
+-- Oui.
+
+-- Et Colbert vous laisse en repos?
+
+-- peu prs.
+
+-- En ce cas, dit Aramis avec cette suite d'ides qui faisait sa
+force, en ce cas, nous pouvons donc songer ce que je vous disais
+hier propos de la petite?
+
+-- Quelle petite?
+
+-- Vous avez dj oubli?
+
+-- Oui.
+
+-- propos de La Vallire?
+
+-- Ah! c'est juste.
+
+-- Vous rpugne-t-il donc de gagner cette fille?
+
+-- Sur un seul point.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est que le coeur est intress autre part, et que je ne
+ressens absolument rien pour cette enfant.
+
+-- Oh! oh! dit Aramis; occup par le coeur, avez-vous dit?
+
+-- Oui.
+
+-- Diable! il faut prendre garde cela.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce qu'il serait terrible d'tre occup par le coeur quand,
+ainsi que vous, on a tant besoin de sa tte.
+
+-- Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, votre premier appel
+j'ai tout quitt. Mais revenons la petite. Quelle utilit voyez-
+vous ce que je m'occupe d'elle?
+
+-- Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, ce
+que l'on croit du moins.
+
+-- Et vous qui savez tout, vous savez autre chose?
+
+-- Je sais que le roi a chang bien rapidement; qu'avant-hier le
+roi tait tout feu pour Madame; qu'il y a dj quelques jours,
+Monsieur s'est plaint de ce feu la reine mre; qu'il y a eu des
+brouilles conjugales, des gronderies maternelles.
+
+-- Comment savez-vous tout cela?
+
+-- Je le sais, enfin.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le
+roi n'a plus adress la parole, n'a plus fait attention Son
+Altesse Royale.
+
+-- Aprs?
+
+-- Aprs, il s'est occup de Mlle de La Vallire. Mlle de La
+Vallire est fille d'honneur de Madame. Savez-vous ce qu'en amour
+on appelle un chaperon?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Eh bien! Mlle de La Vallire est le chaperon de Madame.
+Profitez de cette position. Vous n'avez pas besoin de cela. Mais
+enfin, l'amour-propre bless rendra la conqute plus facile; la
+petite aura le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce
+qu'un homme intelligent fait avec un secret.
+
+-- Mais comment arriver elle?
+
+-- Vous me demandez cela? fit Aramis.
+
+-- Sans doute, je n'aurai pas le temps de m'occuper d'elle.
+
+-- Elle est pauvre, elle est humble, vous lui crerez une
+position: soit qu'elle subjugue le roi comme matresse, soit
+qu'elle ne se rapproche de lui que comme confidente, vous aurez
+fait une nouvelle adepte.
+
+-- C'est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous l'gard de cette
+petite?
+
+-- Quand vous avez dsir une femme, qu'avez-vous fait, monsieur
+le surintendant?
+
+-- Je lui ai crit. J'ai fait mes protestations d'amour. J'y ai
+ajout mes offres de service, et j'ai sign Fouquet.
+
+-- Et nulle n'a rsist?
+
+-- Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu'elle a cd
+comme les autres.
+
+-- Voulez-vous prendre la peine d'crire? dit Aramis Fouquet en
+lui prsentant une plume.
+
+Fouquet la prit.
+
+-- Dictez, dit-il. J'ai tellement la tte occupe ailleurs, que je
+ne saurais trouver deux lignes.
+
+-- Soit, fit Aramis. crivez.
+
+Et il dicta:
+
+Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point tonne que
+je vous aie trouve belle.
+
+Mais vous ne pouvez, faute d'une position digne de vous, que
+vgter la Cour.
+
+L'amour d'un honnte homme, au cas o vous auriez quelque
+ambition, pourrait servir d'auxiliaire votre esprit et vos
+charmes.
+
+Je mets mon amour vos pieds; mais, comme un amour, si humble et
+si discret qu'il soit, peut compromettre l'objet de son culte, il
+ne sied pas qu'une personne de votre mrite risque d'tre
+compromise sans rsultat sur son avenir.
+
+Si vous daignez rpondre mon amour, mon amour vous prouvera sa
+reconnaissance en vous faisant tout jamais libre et
+indpendante.
+
+Aprs avoir crit, Fouquet regarda Aramis.
+
+-- Signez, dit celui-ci.
+
+-- Est-ce bien ncessaire?
+
+-- Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous
+oubliez cela, mon cher surintendant.
+
+Fouquet signa.
+
+-- Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis.
+
+-- Mais par un valet excellent.
+
+-- Dont vous tes sr?
+
+-- C'est mon grison ordinaire.
+
+-- Trs bien.
+
+-- Au reste, nous jouons, de ce ct-l, un jeu qui n'est pas
+lourd.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite
+pour le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l'argent
+qu'elle peut dsirer.
+
+-- Le roi a donc de l'argent? demanda Aramis.
+
+-- Dame! il faut croire, il n'en demande plus.
+
+-- Oh! il en redemandera, soyez tranquille.
+
+-- Il y a mme plus, j'eusse cru qu'il me parlerait de cette fte
+de Vaux.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Il n'en a point parl.
+
+-- Il en parlera.
+
+-- Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d'Herblay.
+
+-- Pas lui.
+
+-- Il est jeune; donc, il est bon.
+
+-- Il est jeune; donc, il est faible ou passionn; et M. Colbert
+tient dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.
+
+-- Vous voyez bien que vous le craignez.
+
+-- Je ne le nie pas.
+
+-- Alors, je suis perdu.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Je n'tais fort auprs du roi que par l'argent.
+
+-- Aprs?
+
+-- Et je suis ruin.
+
+-- Non.
+
+-- Comment, non? Savez-vous mes affaires mieux que moi?
+
+-- Peut-tre.
+
+-- Et cependant s'il demande cette fte?
+
+-- Vous la donnerez.
+
+-- Mais l'argent?
+
+-- En avez-vous jamais manqu?
+
+-- Oh! si vous saviez quel prix je me suis procur le dernier.
+
+-- Le prochain ne vous cotera rien.
+
+-- Qui donc me le donnera?
+
+-- Moi.
+
+-- Vous me donnerez six millions?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous, six millions?
+
+-- Dix, s'il le faut.
+
+-- En vrit, mon cher d'Herblay, dit Fouquet, votre confiance
+m'pouvante plus que la colre du roi.
+
+-- Bah!
+
+-- Qui donc tes-vous?
+
+-- Vous me connaissez, ce me semble.
+
+-- Je me trompe; alors, que voulez-vous?
+
+-- Je veux sur le trne de France un roi qui soit dvou
+M. Fouquet, et je veux que M. Fouquet me soit dvou.
+
+-- Oh! s'cria Fouquet en lui serrant la main, quant vous
+appartenir, je vous appartiens bien; mais, croyez-le bien, mon
+cher d'Herblay, vous vous faites illusion.
+
+-- En quoi?
+
+-- Jamais le roi ne me sera dvou.
+
+-- Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait dvou, ce me
+semble.
+
+-- Mais si, au contraire, vous venez de le dire.
+
+-- Je n'ai pas dit le roi. J'ai dit un roi.
+
+-- N'est-ce pas tout un?
+
+-- Au contraire, c'est fort diffrent.
+
+-- Je ne comprends pas.
+
+-- Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme
+que Louis XIV.
+
+-- Un autre homme?
+
+-- Oui, qui tienne tout de vous.
+
+-- Impossible!
+
+-- Mme son trne.
+
+-- Oh! vous tes fou! Il n'y a pas d'autre homme que le roi Louis
+XIV qui puisse s'asseoir sur le trne de France, je n'en vois pas,
+pas un seul.
+
+-- J'en vois un, moi.
+
+-- moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant
+Aramis avec inquitude... Mais Monsieur...
+
+-- Ce n'est pas Monsieur.
+
+-- Mais comment voulez-vous qu'un prince qui ne soit pas de la
+race, comment voulez-vous qu'un prince qui n'aura aucun droit...
+
+-- Mon roi moi, ou plutt votre roi vous, sera tout ce qu'il
+faut qu'il soit, soyez tranquille.
+
+-- Prenez garde, prenez garde, monsieur d'Herblay, vous me donnez
+le frisson, vous me donnez le vertige.
+
+Aramis sourit.
+
+-- Vous avez le frisson et le vertige peu de frais, rpliqua-t-
+il.
+
+-- Oh! encore une fois, vous m'pouvantez.
+
+Aramis sourit.
+
+-- Vous riez? demanda Fouquet.
+
+-- Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois
+maintenant tre seul rire.
+
+-- Mais expliquez-vous.
+
+-- Au jour venu, je m'expliquerai, ne craignez rien. Vous n'tes
+pas plus saint Pierre que je ne suis Jsus, et je vous dirai
+pourtant: Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?
+
+-- Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas.
+
+-- C'est qu'alors vous tes aveugle: je ne vous traiterai donc
+plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: Un
+jour viendra o tes yeux s'ouvriront.
+
+-- Oh! dit Fouquet que je voudrais croire!
+
+-- Vous ne croyez pas! vous qui j'ai fait dix fois traverser
+l'abme o seul vous vous fussiez engouffr; vous ne croyez pas,
+vous qui de procureur gnral tes mont au rang d'intendant, du
+rang d'intendant au rang de premier ministre, et qui du rang de
+premier ministre passerez celui de maire du palais. Mais, non,
+dit-il avec son ternel sourire... Non, non, vous ne pouvez voir,
+et, par consquent vous ne pouvez croire cela.
+
+Et Aramis se leva pour se retirer.
+
+-- Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m'avez jamais parl ainsi,
+vous ne vous tes jamais montr si confiant, ou plutt si
+tmraire.
+
+-- Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.
+
+-- Vous l'avez donc?
+
+-- Oui.
+
+-- Depuis peu de temps alors?
+
+-- Depuis hier.
+
+-- Oh! monsieur d'Herblay, prenez garde, vous poussez la scurit
+jusqu' l'audace.
+
+-- Parce que l'on peut tre audacieux quand on est puissant.
+
+-- Vous tes puissant?
+
+-- Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.
+
+Fouquet se leva troubl son tour.
+
+-- Voyons, dit-il, voyons: vous avez parl de renverser des rois,
+de les remplacer par d'autres rois. Dieu me pardonne! mais voil,
+si je ne suis fou, ce que vous avez dit tout l'heure.
+
+-- Vous n'tes pas fou, et j'ai vritablement dit cela tout
+l'heure.
+
+-- Et pourquoi l'avez-vous dit?
+
+-- Parce que l'on peut parler ainsi de trnes renverss et de rois
+crs, quand on est soi-mme au-dessus des rois et des trnes...
+de ce monde.
+
+-- Alors vous tes tout-puissant? s'cria Fouquet.
+
+-- Je vous l'ai dit et je vous le rpte, rpondit Aramis l'oeil
+brillant et la lvre frmissante.
+
+Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tte dans
+ses mains.
+
+Aramis le regarda un instant comme et fait l'ange des destines
+humaines l'gard d'un simple mortel.
+
+-- Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre
+La Vallire. Demain, nous nous reverrons, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tte comme un homme qui
+revient lui; mais o cela nous reverrons-nous?
+
+-- la promenade du roi, si vous voulez.
+
+-- Fort bien.
+
+Et ils se sparrent.
+
+
+Chapitre CXXXV -- L'orage
+
+
+Le lendemain, le jour s'tait lev sombre et blafard, et, comme
+chacun savait la promenade arrte dans le programme royal, le
+regard de chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.
+
+Au haut des arbres stationnait une vapeur paisse et ardente qui
+avait peine eu la force de s'lever trente pieds de terre sous
+les rayons d'un soleil qu'on n'apercevait qu' travers le voile
+d'un lourd et pais nuage.
+
+Ce matin-l, pas de rose. Les gazons taient rests secs, les
+fleurs altres. Les oiseaux chantaient avec plus de rserve qu'
+l'ordinaire dans le feuillage immobile comme s'il tait mort. Les
+murmures tranges, confus, pleins de vie, qui semblent natre et
+exister par le soleil, cette respiration de la nature qui parle
+incessante au milieu de tous les autres bruits, ne se faisait pas
+entendre: le silence n'avait jamais t si grand.
+
+Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu'il se mit
+la fentre son lever.
+
+Mais, comme tous les ordres taient donns pour la promenade,
+comme tous les prparatifs taient faits, comme, chose bien plus
+premptoire, Louis comptait sur cette promenade pour rpondre aux
+promesses de son imagination, et, nous pouvons mme dj le dire,
+aux besoins de son coeur, le roi dcida sans hsitation que l'tat
+du ciel n'avait rien faire dans tout cela, que la promenade
+tait dcide et que, quelque temps qu'il ft, la promenade aurait
+lieu.
+
+Au reste, il y a dans certains rgnes terrestres privilgis du
+ciel des heures o l'on croirait que la volont du roi terrestre a
+son influence sur la volont divine. Auguste avait Virgile pour
+lui dire: _Nocte placet tota redeunt spectacula mane_. Louis XIV
+avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui
+se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter
+l'avait t pour Auguste.
+
+Louis entendit la messe comme son ordinaire, mais il faut
+l'avouer, quelque peu distrait de la prsence du Crateur par le
+souvenir de la crature. Il s'occupa durant l'office calculer
+plus d'une fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le
+sparaient du bienheureux moment o la promenade allait commencer,
+c'est--dire du moment o Madame se mettrait en chemin avec ses
+filles d'honneur.
+
+Au reste, il va sans dire que tout le monde au chteau ignorait
+l'entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Vallire et le
+roi. Montalais peut-tre, avec son bavardage habituel, l'et
+rpandue; mais Montalais, dans cette circonstance, tait corrige
+par Malicorne, lequel lui avait mis aux lvres le cadenas de
+l'intrt commun.
+
+Quant Louis XIV, il tait si heureux, qu'il avait pardonn, ou
+peu prs, Madame, sa petite mchancet de la veille. En effet,
+il avait plutt s'en louer qu' s'en plaindre. Sans cette
+mchancet, il ne recevait pas la lettre de La Vallire; sans
+cette lettre, il n'y avait pas d'audience, et sans cette audience
+il demeurait dans l'indcision. Il entrait donc trop de flicit
+dans son coeur pour que la rancune pt y tenir, en ce moment du
+moins.
+
+Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-soeur,
+Louis se promit de lui montrer encore plus d'amiti et de gracieux
+accueil que l'ordinaire.
+
+C'tait une condition cependant, la condition qu'elle serait
+prte de bonne heure.
+
+Voil les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui,
+il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier
+celles auxquelles il et d songer en sa qualit de roi trs
+chrtien et de fils an de l'glise.
+
+Cependant Dieu est si bon pour les jeunes coeurs, tout ce qui est
+amour, mme amour coupable, trouve si facilement grce ses
+regards paternels, qu'au sortir de la messe, Louis, en levant ses
+yeux au ciel, put voir travers les dchirures d'un nuage un coin
+de ce tapis d'azur que foule le pied du Seigneur.
+
+Il rentra au chteau, et, comme la promenade tait indique pour
+midi seulement et qu'il n'tait que dix heures, il se mit
+travailler d'acharnement avec Colbert et Lyonne.
+
+Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table la
+fentre, attendu que cette fentre donnait sur le pavillon de
+Madame, il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans,
+depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais,
+qui venait, de son ct, d'un air affable et tout fait heureux,
+faire sa cour au roi.
+
+Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers
+Colbert.
+
+Colbert souriait et paraissait lui-mme plein d'amnit et de
+jubilation. Ce bonheur lui tait venu depuis qu'un de ses
+secrtaires tait entr et lui avait remis un portefeuille que,
+sans l'ouvrir, Colbert avait introduit dans la vaste poche de son
+haut-de-chausses.
+
+Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond
+de la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour
+celui de Fouquet.
+
+Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers
+Lyonne et Colbert:
+
+-- Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le
+lirai tte repose.
+
+Et il sortit.
+
+Au signe du roi, Fouquet s'tait ht de monter. Quant Aramis,
+qui accompagnait le surintendant, il s'tait gravement repli au
+milieu du groupe de courtisans vulgaires, et s'y tait perdu sans
+mme avoir t remarqu par le roi.
+
+Le roi et Fouquet se rencontrrent en haut de l'escalier.
+
+-- Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui
+prparait Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majest me
+comble. Ce n'est plus un jeune roi, c'est un jeune dieu qui rgne
+sur la France, le dieu du plaisir du bonheur et de l'amour.
+
+Le roi rougit. Pour tre flatteur, le compliment n'en tait pas
+moins un peu direct.
+
+Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui sparait son
+cabinet de travail de sa chambre coucher.
+
+-- Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en
+s'asseyant sur le bord de la croise, de faon ne rien perdre de
+ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la
+seconde entre du pavillon de Madame.
+
+-- Non, Sire... mais c'est pour quelque chose d'heureux, j'en suis
+certain, d'aprs le gracieux sourire de Votre Majest.
+
+-- Ah! vous prjugez?
+
+-- Non, Sire, je regarde et je vois.
+
+-- Alors, vous vous trompez.
+
+-- Moi, Sire?
+
+-- Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une
+querelle.
+
+-- moi, Sire?
+
+-- Oui, et des plus srieuses.
+
+-- En vrit, Votre Majest m'effraie... et cependant j'attends,
+plein de confiance dans sa justice et dans sa bont.
+
+-- Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous prparez une grande
+fte Vaux?
+
+Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d'une
+fivre oublie et qui revient.
+
+-- Et vous ne m'invitez pas? continua le roi.
+
+-- Sire, rpondit Fouquet, je ne songeais pas cette fte, et
+c'est hier au soir seulement qu'un de mes amis, Fouquet appuya sur
+le mot, a bien voulu m'y faire songer.
+
+-- Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m'avez parl de
+rien, monsieur Fouquet.
+
+-- Sire, comment esprer que Votre Majest descendrait ce point
+des hautes rgions o elle vit jusqu' honorer ma demeure de sa
+prsence royale?
+
+-- Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m'avez point parl de votre
+fte.
+
+-- Je n'ai point parl de cette fte, je le rpte, au roi d'abord
+parce que rien n'tait dcid l'gard de cette fte, ensuite
+parce que je craignais un refus.
+
+-- Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur
+Fouquet? Prenez garde, je suis dcid vous pousser bout.
+
+-- Sire, le profond dsir que j'avais de voir le roi agrer mon
+invitation.
+
+-- Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que
+de nous entendre. Vous avez le dsir de m'inviter votre fte,
+j'ai le dsir d'y aller; invitez-moi, et j'irai.
+
+-- Quoi! Votre Majest daignerait accepter? murmura le
+surintendant.
+
+-- En vrit, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais
+plus qu'accepter; je crois que je m'invite moi-mme.
+
+-- Votre Majest me comble d'honneur et de joie! s'cria Fouquet;
+mais je vais tre forc de rpter ce que M. de La Vieuville
+disait votre aeul Henri IV: _Domine, non sum dignus._
+
+-- Ma rponse ceci, monsieur Fouquet, c'est que, si vous donnez
+une fte, invit ou non, j'irai votre fte.
+
+-- Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tte sous
+cette faveur, qui, dans son esprit, tait sa ruine. Mais comment
+Votre Majest a-t elle t prvenue?
+
+-- Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles
+de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il
+fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous?
+
+-- Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le
+jour o le roi sera jaloux de Vaux, j'aurai quelque chose de digne
+ offrir mon roi.
+
+-- Eh bien! monsieur Fouquet, prparez votre fte, et ouvrez
+deux battants les portes de votre maison.
+
+-- Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.
+
+-- D'aujourd'hui en un mois.
+
+-- Sire, Votre Majest n'a-t-elle rien autre chose dsirer?
+
+-- Rien, monsieur le surintendant, sinon, d'ici l, de vous avoir
+prs de moi le plus qu'il vous sera possible.
+
+-- Sire, j'ai l'honneur d'tre de la promenade de Votre Majest.
+
+-- Trs bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces
+dames qui vont au rendez-vous.
+
+Le roi, ces mots, avec toute l'ardeur, non seulement d'un jeune
+homme, mais d'un jeune homme amoureux se retira de la fentre pour
+prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de
+chambre.
+
+On entendait en dehors le pitinement des chevaux et le roulement
+des roues sur le sable de la cour.
+
+Le roi descendit. Au moment o il apparut sur le perron, chacun
+s'arrta. Le roi marcha droit la jeune reine. Quant la reine
+mre, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle
+tait atteinte, elle n'avait pas voulu sortir.
+
+Marie-Thrse monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de
+quel ct il dsirait que la promenade ft dirige.
+
+Le roi, qui venait de voir La Vallire, toute ple encore des
+vnements de la veille, monter dans une calche avec trois de ses
+compagnes, rpondit la reine qu'il n'avait point de prfrence,
+et qu'il serait bien partout o elle serait.
+
+La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers
+Apremont.
+
+Les piqueurs partirent en avant.
+
+Le roi monta cheval. Il suivit pendant quelques minutes la
+voiture de la reine et de Madame en se tenant la portire.
+
+Le temps s'tait peu prs clairci; cependant une espce de
+voile poussireux, semblable une gaze salie, s'tendait sur
+toute la surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes
+micacs dans le priple de ses rayons.
+
+La chaleur tait touffante.
+
+Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention l'tat du
+ciel, nul ne parut s'en inquiter, et la promenade, selon l'ordre
+qui en avait t donn par la reine, fut dirige vers Apremont.
+
+La troupe des courtisans tait bruyante et joyeuse, on voyait que
+chacun tendait oublier et faire oublier aux autres les aigres
+discussions de la veille.
+
+Madame, surtout, tait charmante.
+
+En effet, Madame voyait le roi sa portire, et, comme elle ne
+supposait pas qu'il ft l pour la reine, elle esprait que son
+prince lui tait revenu.
+
+Mais, au bout d'un quart de lieue peu prs fait sur la route, le
+roi, aprs un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant
+filer le carrosse de la reine, puis celui des premires dames
+d'honneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant
+s'arrter, voulaient s'arrter leur tour.
+
+Mais le roi leur faisait signe de la main qu'ils eussent
+continuer leur chemin.
+
+Lorsque passa le carrosse de La Vallire, le roi s'en approcha.
+
+Le roi salua les dames et se disposait suivre le carrosse des
+filles d'honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame,
+lorsque la file des carrosses s'arrta tout coup.
+
+Sans doute la reine, inquite de l'loignement du roi, venait de
+donner l'ordre d'accomplir cette volution.
+
+On se rappelle que la direction de la promenade lui avait t
+accorde.
+
+Le roi lui fit demander quel tait son dsir en arrtant les
+voitures.
+
+-- De marcher pied, rpondit-elle.
+
+Sans doute esprait-elle que le roi, qui suivait cheval le
+carrosse des filles d'honneur, n'oserait pied suivre les filles
+d'honneur elles-mmes.
+
+On tait au milieu de la fort.
+
+La promenade, en effet, s'annonait belle, belle surtout pour des
+rveurs ou des amants.
+
+Trois belles alles, longues, ombreuses et accidentes, partaient
+du petit carrefour o l'on venait de faire halte.
+
+Ces alles, vertes de mousse, denteles de feuillage ayant chacune
+un petit horizon d'un pied de ciel entrevu sous l'entrelacement
+des arbres, voil quel tait l'aspect des localits.
+
+Au fond de ces alles passaient et repassaient, avec des signes
+manifestes d'inquitude, les chevreuils effars, qui, aprs s'tre
+arrts un instant au milieu du chemin et avoir relev la tte,
+fuyaient comme des flches, rentrant d'un seul bond dans
+l'paisseur des bois, o ils disparaissaient, tandis que, de temps
+en temps, un lapin philosophe, debout sur son derrire, se
+grattait le museau avec les pattes de devant et interrogeait l'air
+pour reconnatre si tous ces gens qui s'approchaient et qui
+venaient troubler ainsi ses mditations, ses repas et ses amours,
+n'taient pas suivis par quelque chien jambes torses ou ne
+portaient point quelque fusil sous le bras.
+
+Toute la compagnie, au reste, tait descendue de carrosse en
+voyant descendre la reine.
+
+Marie-Thrse prit le bras d'une de ses dames d'honneur, et, aprs
+un oblique coup d'oeil donn au roi, qui ne parut point
+s'apercevoir qu'il ft le moins du monde l'objet de l'attention de
+la reine, elle s'enfona dans la fort par le premier sentier qui
+s'ouvrit devant elle.
+
+Deux piqueurs marchaient devant Sa Majest avec des cannes dont
+ils se servaient pour relever les branches ou carter les ronces
+qui pouvaient embarrasser le chemin.
+
+En mettant pied terre, Madame trouva ses cts M. de Guiche,
+qui s'inclina devant elle et se mit sa disposition.
+
+Monsieur, enchant de son bain de la surveille, avait dclar
+qu'il optait pour la rivire, et, tout en donnant cong
+de Guiche, il tait rest au chteau avec le chevalier de Lorraine
+et Manicamp.
+
+Il n'prouvait plus ombre de jalousie.
+
+On l'avait donc cherch inutilement dans le cortge; mais comme
+Monsieur tait un prince fort personnel, qui concourait d'habitude
+fort mdiocrement au plaisir gnral, son absence avait t plutt
+un sujet de satisfaction que de regret.
+
+Chacun avait suivi l'exemple donn par la reine et par Madame,
+s'accommodant sa guise selon le hasard ou selon son got.
+
+Le roi, nous l'avons dit, tait demeur prs de La Vallire, et,
+descendant de cheval au moment o l'on ouvrait la portire du
+carrosse, il lui avait offert la main.
+
+Aussitt Montalais et Tonnay-Charente s'taient loignes, la
+premire par calcul, la seconde par discrtion.
+
+Seulement, il y avait cette diffrence entre elles deux que l'une
+s'loignait dans le dsir d'tre agrable au roi et l'autre dans
+celui de lui tre dsagrable.
+
+Pendant la dernire demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris
+ses dispositions: tout ce voile, comme pouss par un vent de
+chaleur, s'tait mass l'occident; puis repouss par un courant
+contraire, s'avanait lentement, lourdement.
+
+On sentait s'approcher l'orage; mais, comme le roi ne le voyait
+pas, personne ne se croyait le droit de le voir.
+
+La promenade fut donc continue; quelques esprits inquiets
+levaient de temps en temps les yeux au ciel.
+
+D'autres, plus timides encore, se promenaient sans s'carter des
+voitures, o ils comptaient aller chercher un abri en cas d'orage.
+
+Mais la plus grande partie du cortge, en voyant le roi entrer
+bravement dans le bois avec La Vallire, la plus grande partie du
+cortge, disons-nous, suivit le roi.
+
+Ce que voyant, le roi prit la main de La Vallire et l'entrana
+dans une alle latrale, o cette fois personne n'osa le suivre.
+
+
+Chapitre CXXXVI -- La pluie
+
+
+En ce moment, dans la direction mme que venaient de prendre le
+roi et La Vallire seulement, marchant sous bois au lieu de suivre
+l'alle, deux hommes avanaient fort insoucieux de l'tat du ciel.
+
+Ils tenaient leurs ttes inclines comme des gens qui pensent de
+graves intrts.
+
+Ils n'avaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La
+Vallire.
+
+Tout coup quelque chose passa dans l'air comme une bouffe de
+flammes suivies d'un grondement sourd et lointain.
+
+-- Ah! dit l'un des deux en relevant la tte, voici l'orage.
+Regagnons-nous les carrosses, mon cher d'Herblay?
+
+Aramis leva les yeux en l'air et interrogea le temps.
+
+-- Oh! dit-il, rien ne presse encore.
+
+Puis, reprenant la conversation o il l'avait sans doute laisse:
+
+-- Vous dites donc que la lettre que nous avons crite hier au
+soir doit tre cette heure parvenue destination?
+
+-- Je dis qu'elle l'est certainement.
+
+-- Par qui l'avez-vous fait remettre?
+
+-- Par mon grison, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire.
+
+-- A-t-il rapport la rponse?
+
+-- Je ne l'ai pas revu; sans doute la petite tait son service
+prs de Madame ou s'habillait chez elle, elle l'aura fait
+attendre. L'heure de partir est venue et nous sommes partis. Je ne
+puis, en consquence, savoir ce qui s'est pass l-bas.
+
+-- Vous avez vu le roi avant le dpart?
+
+-- Oui.
+
+-- Comment l'avez-vous trouv?
+
+-- Parfait ou infme, selon qu'il aurait t vrai ou hypocrite.
+
+-- Et la fte?
+
+-- Aura lieu dans un mois.
+
+-- Il s'y est invit?
+
+-- Avec une insistance o j'ai reconnu Colbert.
+
+-- C'est bien.
+
+-- La nuit ne vous a point enlev vos illusions?
+
+-- Sur quoi?
+
+-- Sur le concours que vous pouvez m'apporter en cette
+circonstance.
+
+-- Non, j'ai pass la nuit crire, et tous les ordres sont
+donns.
+
+-- La fte cotera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas.
+
+-- J'en ferai six... Faites-en de votre ct deux ou trois tout
+hasard.
+
+-- Vous tes un homme miraculeux, mon cher d'Herblay.
+
+Aramis sourit.
+
+-- Mais, demanda Fouquet avec un reste d'inquitude, puisque vous
+remuez ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours,
+n'avez-vous pas donn de votre poche les cinquante mille francs
+Baisemeaux?
+
+-- Parce que, il y a quelques jours, j'tais pauvre comme Job.
+
+-- Et aujourd'hui?
+
+-- Aujourd'hui, je suis plus riche que le roi.
+
+-- Trs bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que
+vous tes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous
+arracher votre secret: n'en parlons plus.
+
+En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui clata tout
+ coup en un violent coup de tonnerre.
+
+-- Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien.
+
+-- Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses.
+
+-- Nous n'aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie.
+
+En effet, comme si le ciel se ft ouvert, une onde aux larges
+gouttes fit tout coup rsonner le dme de la fort.
+
+-- Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures
+avant que le feuillage soit inond.
+
+-- Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte.
+
+-- Oui, mais o y a-t-il une grotte? demanda Aramis.
+
+-- Moi, dit Fouquet avec un sourire, j'en connais une dix pas
+d'ici.
+
+Puis s'orientant:
+
+-- Oui, dit-il, c'est bien cela.
+
+-- Que vous tes heureux d'avoir si bonne mmoire! dit Aramis en
+souriant son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant
+pas reparatre, votre cocher ne croie que vous avons pris une
+route de retour et ne suive les voitures de la Cour?
+
+-- Oh! dit Fouquet, il n'y a pas de danger; quand je poste mon
+cocher et ma voiture un endroit quelconque, il n'y a qu'un ordre
+exprs du roi qui puisse les faire dguerpir, et encore;
+d'ailleurs, il me semble que nous ne sommes pas les seuls qui nous
+soyons si fort avancs. J'entends des pas et un bruit de voix.
+
+Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne
+une masse de feuillage qui lui masquait la route.
+
+Le regard d'Aramis plongea en mme temps que le sien par
+l'ouverture.
+
+-- Une femme! dit Aramis.
+
+-- Un homme! dit Fouquet.
+
+-- La Vallire!
+
+-- Le roi!
+
+-- Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connatrait votre
+caverne? Cela ne m'tonnerait pas; il me parat en commerce assez
+bien rgl avec les nymphes de Fontainebleau.
+
+-- N'importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours; s'il ne la connat
+pas, nous verrons ce qu'il devient; s'il la connat, comme elle a
+deux ouvertures, tandis qu'il entrera par l'une, nous sortirons
+par l'autre.
+
+-- Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre.
+
+-- Nous y sommes.
+
+Fouquet carta quelques branches, et l'on put apercevoir une
+excavation de roche que des bruyres, du lierre et une paisse
+glande cachaient entirement.
+
+Fouquet montra le chemin.
+
+Aramis le suivit.
+
+Au moment d'entrer dans la grotte, Aramis se retourna.
+
+-- Oh! oh! dit-il, les voil qui entrent dans le bois les voil
+qui se dirigent de ce ct.
+
+-- Eh bien! cdons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant
+Aramis par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse
+ma grotte.
+
+-- En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus pais,
+voil tout.
+
+Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l'air et non pas
+autour de lui.
+
+Il tenait le bras de La Vallire sous le sien, il tenait sa main
+sur la sienne.
+
+La Vallire commenait glisser sur l'herbe humide.
+
+Louis regarda encore avec plus d'attention autour de lui, et,
+apercevant un chne norme au feuillage touffu, il entrana La
+Vallire sous l'abri de ce chne.
+
+La pauvre enfant regardait autour d'elle; elle semblait la fois
+craindre et dsirer d'tre suivie.
+
+Le roi la fit adosser au tronc de l'arbre, dont la vaste
+circonfrence, protge par l'paisseur du feuillage, tait aussi
+sche que si, en ce moment mme, la pluie n'et point tomb par
+torrents. Lui-mme se tint devant elle nu-tte.
+
+Au bout d'un instant, quelques gouttes filtrrent travers les
+ramures de l'arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n'y
+fit pas mme attention.
+
+-- Oh! Sire! murmura La Vallire en poussant le chapeau du roi.
+
+Mais le roi s'inclina et refusa obstinment de se couvrir.
+
+-- C'est le cas ou jamais d'offrir votre place, dit Fouquet
+l'oreille d'Aramis.
+
+-- C'est le cas ou jamais d'couter et de ne pas perdre une parole
+de ce qu'ils vont se dire, rpondit Aramis l'oreille de Fouquet.
+
+En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir
+jusqu' eux.
+
+-- Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutt je
+devine votre inquitude; croyez que je regrette bien sincrement
+de vous avoir isole du reste de la compagnie, et cela pour vous
+mener dans un endroit o vous allez souffrir de la pluie. Vous
+tes mouille dj, vous avez froid peut-tre?
+
+-- Non, Sire.
+
+-- Vous tremblez cependant?
+
+-- Sire, c'est la crainte que l'on n'interprte mal mon absence
+au moment o tout le monde est runi certainement.
+
+-- Je vous proposerais bien de retourner aux voitures,
+mademoiselle; mais, en vrit, regardez et coutez et dites-moi
+s'il est possible de tenter la moindre course en ce moment?
+
+En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par
+torrents.
+
+-- D'ailleurs, continua le roi, il n'y a pas d'interprtation
+possible en votre dfaveur. N'tes-vous pas avec le roi de France,
+c'est--dire avec le premier gentilhomme du royaume?
+
+-- Certainement, Sire, rpondit La Vallire, et c'est un honneur
+bien grand pour moi; aussi n'est-ce point pour moi que je crains
+les interprtations.
+
+-- Pour qui donc, alors?
+
+-- Pour vous, Sire.
+
+-- Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous
+comprends pas.
+
+-- Votre Majest a-t-elle donc dj oubli ce qui s'est pass hier
+au soir chez Son Altesse Royale?
+
+-- Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutt permettez-moi de ne
+me souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre
+lettre, et...
+
+-- Sire, interrompit La Vallire, voil l'eau qui tombe, et Votre
+Majest demeure tte nue.
+
+-- Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle.
+
+-- Oh! moi, dit La Vallire en souriant, moi, je suis une paysanne
+habitue courir par les prs de la Loire, et par les jardins de
+Blois, quelque temps qu'il fasse. Et, quant mes habits, ajouta-
+t-elle en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre
+Majest voit qu'ils n'ont pas grand-chose risquer.
+
+-- En effet, mademoiselle, j'ai dj remarqu plus d'une fois que
+vous deviez peu prs tout vous-mme et rien la toilette.
+Vous n'tes point coquette, et c'est pour moi une grande qualit.
+
+-- Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites
+seulement: Vous ne pouvez pas tre coquette.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Mais, dit en souriant La Vallire, parce que je ne suis pas
+riche.
+
+-- Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s'cria
+vivement le roi.
+
+-- Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis
+atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi...
+
+-- Vous est indiffrent?
+
+-- M'est tranger comme m'tant dfendu.
+
+-- Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous
+soyez ma Cour sur le pied o vous devriez y tre. On ne m'a
+certainement point assez parl des services de votre famille. La
+fortune de votre maison a t cruellement nglige par mon oncle.
+
+-- Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d'Orlans a
+toujours t parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau-
+pre. Les services taient humbles, et l'on peut dire que nous
+avons t pays selon nos oeuvres. Tout le monde n'a pas le
+bonheur de trouver des occasions de servir son roi avec clat.
+Certes, je ne doute pas que, si les occasions se fussent
+rencontres, ma famille n'et eu le coeur aussi grand que son
+dsir, mais nous n'avons pas eu ce bonheur.
+
+-- Eh bien! mademoiselle, c'est aux rois corriger le hasard, et
+je me charge bien joyeusement de rparer, au plus vite votre
+gard, les torts de la fortune.
+
+-- Non, Sire, s'cria vivement La Vallire, vous laisserez, s'il
+vous plat, les choses en l'tat o elles sont.
+
+-- Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux
+faire pour vous?
+
+-- On a fait tout ce que je dsirais, Sire, lorsqu'on m'a accord
+cet honneur de faire partie de la maison de Madame.
+
+-- Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les
+vtres.
+
+-- Sire, votre intention si gnreuse m'blouit et m'effraie, car,
+en faisant pour ma maison ce que votre bont vous pousse faire,
+Votre Majest nous crera des envieux, et elle des ennemis.
+Laissez-moi, Sire, dans ma mdiocrit; laissez tous les
+sentiments que je puis ressentir la joyeuse dlicatesse du
+dsintressement.
+
+-- Oh! voil un langage bien admirable, dit le roi.
+
+-- C'est vrai, murmura Aramis l'oreille de Fouquet, et il n'y
+doit pas tre habitu.
+
+-- Mais, rpondit Fouquet, si elle fait une pareille rponse mon
+billet?
+
+-- Bon! dit Aramis, ne prjugeons pas et attendons la fin.
+
+-- Et puis, cher monsieur d'Herblay, ajouta le surintendant, peu
+pay pour croire tous les sentiments que venait d'exprimer La
+Vallire, c'est un habile calcul souvent que de paratre
+dsintress avec les rois.
+
+-- C'est justement ce que je pensais la minute, dit Aramis.
+coutons.
+
+Le roi se rapprocha de La Vallire, et, comme l'eau filtrait de
+plus en plus travers le feuillage du chne, il tint son chapeau
+suspendu au-dessus de la tte de la jeune fille.
+
+La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui
+l'abritait et secoua la tte en poussant un soupir.
+
+-- Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pense peut donc
+parvenir jusqu' votre coeur quand je lui fais un rempart du mien?
+
+-- Sire, je vais vous le dire. J'avais dj abord cette question,
+si difficile discuter par une jeune fille de mon ge, mais Votre
+Majest m'a impos silence. Sire, Votre Majest ne s'appartient
+pas; Sire, Votre Majest est marie; tout sentiment qui carterait
+Votre Majest de la reine, en portant Votre Majest s'occuper de
+moi, serait pour la reine la source d'un profond chagrin.
+
+Le roi essaya d'interrompre la jeune fille, mais elle continua
+avec un geste suppliant:
+
+-- La reine aime Votre Majest avec une tendresse qui se comprend,
+la reine suit des yeux Votre Majest chaque pas qui l'carte
+d'elle. Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel poux, elle
+demande au Ciel avec des larmes de lui en conserver la possession,
+et elle est jalouse du moindre mouvement de votre coeur.
+
+Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Vallire
+osa l'arrter.
+
+-- Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si,
+voyant une tendresse si vive et si noble, Votre Majest donnait
+la reine un sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh!
+mon Dieu! je sais bien qu'il est impossible, ou plutt qu'il
+devrait tre impossible que la plus grande reine du monde ft
+jalouse d'une pauvre fille comme moi. Mais elle est femme, cette
+reine, et, comme celui d'une simple femme, son coeur peut s'ouvrir
+ des soupons que les mchants envenimeraient. Au nom du Ciel!
+Sire, ne vous occupez donc pas de moi, je ne le mrite pas.
+
+-- Oh! mademoiselle, s'cria le roi, vous ne songez donc point
+qu'en parlant comme vous le faites vous changez mon estime en
+admiration.
+
+-- Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu'elles ne sont point;
+vous me voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande
+que Dieu ne m'a faite. Grce pour moi, Sire! car, si je ne savais
+le roi le plus gnreux homme de son royaume, je croirais que le
+roi veut se railler de moi.
+
+-- Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j'en suis
+bien certain, s'cria Louis.
+
+-- Sire, je serais force de le croire si le roi continuait me
+tenir un pareil langage.
+
+-- Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une
+tristesse qui n'avait rien d'affect, le plus malheureux prince de
+la chrtient, puisque je n'ai pas pouvoir de donner crance mes
+paroles devant la personne que j'aime le plus au monde et qui me
+brise le coeur en refusant de croire mon amour.
+
+-- Oh! Sire, dit La Vallire, cartant doucement le roi, qui
+s'tait de plus en plus rapproch d'elle, voil, je crois, l'orage
+qui se calme et la pluie qui cesse.
+
+Mais, au moment mme o la pauvre enfant, pour fuir son pauvre
+coeur, trop d'accord sans doute avec celui du roi, prononait ces
+paroles, l'orage se chargeait de lui donner un dmenti; un clair
+bleutre illumina la fort d'un reflet fantastique, et un coup de
+tonnerre pareil une dcharge d'artillerie clata sur la tte des
+deux jeunes gens, comme si la hauteur du chne qui les abritait
+et provoqu le tonnerre.
+
+La jeune fille ne put retenir un cri d'effroi.
+
+Le roi d'une main la rapprocha de son coeur et tendit l'autre au-
+dessus de sa tte comme pour la garantir de la foudre.
+
+Il y eut un moment de silence o ce groupe, charmant comme tout ce
+qui est jeune et aim, demeura immobile, tandis que Fouquet et
+Aramis le contemplaient, non moins immobiles que La Vallire et le
+roi.
+
+-- Oh! Sire! Sire! murmura La Vallire, entendez-vous?
+
+Et elle laissa tomber sa tte sur son paule.
+
+-- Oui, dit le roi, vous voyez bien que l'orage ne passe pas.
+
+-- Sire, c'est un avertissement.
+
+Le roi sourit.
+
+-- Sire, c'est la voix de Dieu qui menace.
+
+-- Eh bien! dit le roi, j'accepte effectivement ce coup de
+tonnerre pour un avertissement et mme pour une menace, si d'ici
+cinq minutes il se renouvelle avec une pareille force et une gale
+violence; mais, s'il n'en est rien, permettez-moi de penser que
+l'orage est l'orage et rien autre chose.
+
+En mme temps le roi leva la tte comme pour interroger le ciel.
+
+Mais, comme si le ciel et t complice de Louis, pendant les cinq
+minutes de silence qui suivirent l'explosion qui avait pouvant
+les deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et,
+lorsque le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s'loignant
+d'une manire visible, et comme si, pendant ces cinq minutes,
+l'orage, mis en fuite, et parcouru dix lieues, fouett par l'aile
+du vent.
+
+-- Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore
+de la colre cleste; et puisque vous avez voulu faire de la
+foudre un pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas
+au moins un pressentiment de malheur?
+
+La jeune fille releva la tte; pendant ce temps, l'eau avait perc
+la vote de feuillage et ruisselait sur le visage du roi.
+
+-- Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte
+irrsistible, qui mut le roi au dernier point. Et c'est pour moi,
+murmura-t-elle, que le roi reste ainsi dcouvert et expos la
+pluie; mais que suis-je donc?
+
+-- Vous tes, vous le voyez, dit le roi, la divinit qui fait fuir
+l'orage, la desse qui ramne le beau temps.
+
+En effet, un rayon de soleil, filtrant travers la fort, faisait
+tomber comme autant de diamants les goutta d'eau qui roulaient sur
+les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices
+du feuillage.
+
+-- Sire, dit La Vallire presque vaincue, mais faisant un suprme
+effort, Sire, une dernire fois, songez aux douleurs que Votre
+Majest va avoir subir cause de moi. En ce moment, mon Dieu!
+on vous cherche, on vous appelle. La reine doit tre inquite, et
+Madame, oh! Madame!... s'cria la jeune fille avec un sentiment
+qui ressemblait de l'effroi.
+
+Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lcha La
+Vallire, qu'il avait jusque-l tenue embrasse.
+
+Puis il s'avana du ct du chemin pour regarder, et revint
+presque soucieux La Vallire.
+
+-- Madame, avez-vous dit? fit le roi.
+
+-- Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Vallire avec
+un accent profond.
+
+Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, osrent un instant
+interroger les yeux du roi.
+
+-- Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-mme, Madame,
+ce me semble, n'a aucun sujet d'tre jalouse de moi, Madame n'a
+aucun droit...
+
+-- Hlas! murmura La Vallire.
+
+-- Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec l'accent du reproche,
+seriez vous de ceux qui pensent que la soeur a le droit d'tre
+jalouse du frre?
+
+-- Sire, il ne m'appartient point de percer les secrets de Votre
+Majest.
+
+-- Oh! vous le croyez comme les autres, s'cria le roi.
+
+-- Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, rpondit fermement
+La Vallire.
+
+-- Mon Dieu! fit le roi avec inquitude, vous en apercevriez-vous
+donc ses faons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque
+mauvais procd que vous puissiez attribuer cette jalousie?
+
+-- Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi!
+
+-- Oh! c'est que, s'il en tait ainsi... s'cria Louis avec une
+force singulire.
+
+-- Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient,
+on vient, je crois.
+
+Et, oubliant toute tiquette, elle avait saisi le bras du roi.
+
+-- Eh bien! mademoiselle, rpliqua le roi, laissons venir. Qui
+donc oserait trouver mauvais que j'eusse tenu compagnie Mlle de
+La Vallire?
+
+-- Par piti! Sire; oh! l'on trouvera trange que vous soyez
+mouill ainsi, que vous vous soyez sacrifi pour moi.
+
+-- Je n'ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et
+malheur celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la
+conduite de son roi!
+
+En effet, en ce moment on voyait apparatre dans l'alle quelques
+ttes empresses et curieuses qui semblaient chercher, et qui,
+ayant aperu le roi et La Vallire, parurent avoir trouv ce
+qu'elles cherchaient.
+
+C'taient les envoys de la reine et de Madame, qui mirent le
+chapeau la main en signe qu'ils avaient vu Sa Majest.
+
+Mais Louis ne quitta point, quelle que ft la confusion de La
+Vallire, son attitude respectueuse et tendre.
+
+Puis, quand tous les courtisans furent runis dans l'alle, quand
+tout le monde eut pu voir la marque de dfrence qu'il avait
+donne la jeune fille en restant debout et tte nue devant elle
+pendant l'orage, il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe
+qui attendait, rpondit de la tte au salut que chacun lui
+faisait, et, son chapeau toujours la main, il la reconduisit
+jusqu' son carrosse.
+
+Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de
+l'orage qui s'enfuyait, les autres dames, que le respect avait
+empches de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape
+et sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau,
+garantissait, autant qu'il tait en son pouvoir, la plus humble
+d'entre elles.
+
+La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie
+exagre du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser
+la reine du coude, en lui disant:
+
+-- Regardez, mais regardez donc!
+
+La reine ferma les yeux comme si elle et prouv un vertige. Elle
+porta la main son visage et remonta en carrosse.
+
+Madame monta aprs elle.
+
+Le roi se remit cheval, sans s'attacher de prfrence aucune
+portire; il revint Fontainebleau, les rnes sur le cou de son
+cheval, rveur et tout absorb.
+
+Quand la foule se fut loigne, quand ils eurent entendu le bruit
+des chevaux et des carrosses qui allait s'teignant, quand ils
+furent srs enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et
+Fouquet sortirent de leur grotte. Puis, en silence, tous deux
+gagnrent l'alle.
+
+Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l'tendue qui
+se droulait devant lui et derrire lui, mais encore dans
+l'paisseur des bois.
+
+-- Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assur que tout tait
+solitaire, il faut tout prix ravoir votre lettre La Vallire.
+
+-- Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l'a pas
+rendue.
+
+-- Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-
+vous?
+
+-- Oui, le roi aime cette fille, n'est-ce pas?
+
+-- Beaucoup, et, ce qu'il y a de pis, c'est que, de son ct,
+cette fille aime le roi passionnment.
+
+-- Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n'est-ce pas?
+
+-- Sans aucun doute; vous n'avez pas de temps perdre. Il faut
+que vous voyiez La Vallire, et que, sans plus songer devenir
+son amant, ce qui est impossible, vous vous dclariez son plus
+cher ami et son plus humble serviteur.
+
+-- Ainsi ferai-je, rpondit Fouquet, et ce sera sans rpugnance;
+cette enfant me semble pleine de coeur.
+
+-- Ou d'adresse, dit Aramis; mais alors raison de plus.
+
+Puis il ajouta aprs un instant de silence:
+
+-- Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion
+du roi. Remontons en voiture, et ventre terre jusqu'au chteau.
+
+
+Chapitre CXXXVII -- Tobie
+
+
+Deux heures aprs que la voiture du surintendant tait partie sur
+l'ordre d'Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec
+la rapidit des nuages qui couraient au ciel sous le dernier
+souffle de la tempte, La Vallire tait chez elle, en simple
+peignoir de mousseline, et achevant sa collation sur une petite
+table de marbre.
+
+Tout coup sa porte s'ouvrit, et un valet de chambre la prvint
+que M. Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs.
+
+Elle fit rpter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait
+M. Fouquet que de nom, et ne savait pas deviner ce qu'elle pouvait
+avoir de commun avec un surintendant des finances.
+
+Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d'aprs
+la conversation que nous avons rapporte, la chose tait bien
+possible, elle jeta un coup d'oeil sur son miroir, allongea encore
+les longues boucles de ses cheveux, et donna l'ordre qu'il ft
+introduit.
+
+La Vallire cependant ne pouvait s'empcher d'prouver un certain
+trouble. La visite du surintendant n'tait pas un vnement
+vulgaire dans la vie d'une femme de la Cour. Fouquet, si clbre
+par sa gnrosit, sa galanterie et sa dlicatesse avec les
+femmes, avait reu plus d'invitations qu'il n'avait demand
+d'audiences.
+
+Dans beaucoup de maisons, la prsence du surintendant avait
+signifi fortune. Dans bon nombre de coeurs, elle avait signifi
+amour.
+
+Fouquet entra respectueusement chez La Vallire, se prsentant
+avec cette grce qui tait le caractre distinctif des hommes
+minents de ce sicle, et qui aujourd'hui ne se comprend plus,
+mme dans les portraits de l'poque, o le peintre a essay de les
+faire vivre.
+
+La Vallire rpondit au salut crmonieux de Fouquet par une
+rvrence de pensionnaire, et lui indiqua un sige.
+
+Mais Fouquet, s'inclinant:
+
+-- Je ne m'assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m'ayez
+pardonn.
+
+-- Moi? demanda La Vallire.
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Et pardonn quoi, mon Dieu?
+
+Fouquet fixa son plus perant regard sur la jeune fille, et ne
+crut voir sur son visage que le plus naf tonnement.
+
+-- Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de
+gnrosit que d'esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le
+sollicitais. Mais il ne me suffit pas du pardon des lvres, je
+vous en prviens, il me faut encore le pardon du coeur et de
+l'esprit.
+
+-- Sur ma parole, monsieur, dit La Vallire, je vous jure que je
+ne vous comprends pas.
+
+-- C'est encore une dlicatesse qui me charme, rpondit Fouquet,
+et je vois que ne voulez point que j'aie rougir devant vous.
+
+-- Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi
+rougiriez vous?
+
+-- Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon
+procd envers vous ne vous et pas dsoblige?
+
+La Vallire haussa les paules.
+
+-- Dcidment, monsieur, dit-elle, vous parlez par nigmes, et je
+suis trop ignorante, ce qu'il parat, pour vous comprendre.
+
+-- Soit, dit Fouquet, je n'insisterai pas. Seulement, dites-moi,
+je vous en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et
+entier.
+
+-- Monsieur, dit La Vallire avec une sorte d'impatience, je ne
+puis vous faire qu'une rponse, et j'espre qu'elle vous
+satisfera. Si je savais quel tort vous avez envers moi, je vous le
+pardonnerais. plus forte raison, vous comprenez bien, ne
+connaissant pas ce tort...
+
+Fouquet pina ses lvres comme et fait Aramis.
+
+-- Alors, dit-il, je puis esprer que, nonobstant ce qui est
+arriv, nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez
+bien me faire la grce de croire ma respectueuse amiti.
+
+La Vallire crut qu'elle commenait comprendre.
+
+Oh! se dit-elle en elle-mme, je n'eusse pas cru M. Fouquet si
+avide de rechercher les sources d'une faveur si nouvelle.
+
+Puis tout haut:
+
+-- Votre amiti, monsieur? dit-elle, vous m'offrez votre amiti?
+Mais, en vrit, c'est pour moi tout l'honneur, et vous me
+comblez.
+
+-- Je sais, mademoiselle, rpondit Fouquet, que l'amiti du matre
+peut paratre plus brillante et plus dsirable que celle du
+serviteur; mais je vous garantis que cette dernire sera tout
+aussi dvoue, tout aussi fidle, et absolument dsintresse.
+
+La Vallire s'inclina: il y avait, en effet, beaucoup de
+conviction et de dvouement rel dans la voix du surintendant.
+
+Aussi lui tendit-elle la main.
+
+-- Je vous crois, dit-elle.
+
+Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille.
+
+-- Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficult, n'est-ce
+pas, me rendre cette malheureuse lettre?
+
+-- Quelle lettre? demanda La Vallire.
+
+Fouquet l'interrogea, il l'avait dj fait, de toute la puissance
+de son regard.
+
+Mme navet de physionomie, mme candeur de visage.
+
+-- Allons, mademoiselle, dit-il, aprs cette dngation, je suis
+forc d'avouer que votre systme est le plus dlicat du monde, et
+je ne serais pas moi-mme un honnte homme si je redoutais quelque
+chose d'une femme aussi gnreuse que vous.
+
+-- En vrit, monsieur Fouquet, rpondit La Vallire, c'est avec
+un profond regret que je suis force de vous rpter que je ne
+comprends absolument rien vos paroles.
+
+-- Mais, enfin, sur l'honneur, vous n'avez donc reu aucune lettre
+de moi, mademoiselle?
+
+-- Sur l'honneur, aucune, rpondit fermement La Vallire.
+
+-- C'est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous
+renouveler l'assurance de toute mon estime et de tout mon respect.
+
+Puis, s'inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui
+l'attendait chez lui, et laissant La Vallire se demander si le
+surintendant tait devenu fou.
+
+-- Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience,
+tes vous content de la favorite?
+
+-- Enchant, rpondit Fouquet, c'est une femme pleine d'esprit et
+de coeur.
+
+-- Elle ne s'est point fche?
+
+-- Loin de l; elle n'a pas mme eu l'air de comprendre.
+
+-- De comprendre quoi?
+
+-- De comprendre que je lui eusse crit.
+
+-- Cependant, il a bien fallu qu'elle vous comprt pour vous
+rendre la lettre, car je prsume qu'elle vous l'a rendue.
+
+-- Pas le moins du monde.
+
+-- Au moins, vous tes-vous assur qu'elle l'avait brle?
+
+-- Mon cher monsieur d'Herblay, il y a dj une heure que je joue
+aux propos interrompus, et je commence avoir assez de ce jeu, si
+amusant qu'il soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de
+ne pas comprendre ce que je lui disais; elle a ni avoir reu
+aucune lettre; donc, ayant ni positivement la rception, elle n'a
+pu ni me la rendre, ni la brler.
+
+-- Oh! oh! dit Aramis avec inquitude, que me dites-vous l?
+
+-- Je vous dis qu'elle m'a jur sur ses grands dieux n'avoir reu
+aucune lettre.
+
+-- Oh! c'est trop fort! Et vous n'avez pas insist?
+
+-- J'ai insist, au contraire, jusqu' l'impertinence.
+
+-- Et elle a toujours ni?
+
+-- Toujours.
+
+-- Elle ne s'est pas dmentie un seul instant?
+
+-- Pas un seul instant.
+
+-- Mais alors, mon cher, vous lui avez laiss notre lettre entre
+les mains?
+
+-- Il l'a, pardieu! bien fallu.
+
+-- Oh! C'est une grande faute.
+
+-- Que diable eussiez-vous fait ma place, vous?
+
+-- Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquitant; une
+pareille lettre ne peut demeurer contre nous.
+
+-- Oh! cette jeune fille est gnreuse.
+
+-- Si elle l'et t rellement, elle vous et rendu votre lettre.
+
+-- Je vous dis qu'elle est gnreuse; j'ai vu ses yeux, je m'y
+connais.
+
+-- Alors, vous la croyez de bonne foi?
+
+-- Oh! de tout mon coeur.
+
+-- Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Je crois qu'effectivement, comme elle vous l'a dit, elle n'a
+point reu la lettre.
+
+-- Comment! point reu la lettre?
+
+-- Non.
+
+-- Supposeriez-vous!...
+
+-- Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n'a
+pas remis la lettre.
+
+Fouquet frappa sur un timbre.
+
+Un valet parut.
+
+-- Faites venir Tobie, dit-il.
+
+Un instant aprs parut un homme l'oeil inquiet, la bouche
+fine, aux bras courts, au dos vot.
+
+Aramis attacha sur lui son oeil perant.
+
+-- Voulez-vous me permettre de l'interroger moi-mme? demanda
+Aramis.
+
+-- Faites, dit Fouquet.
+
+Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais
+il s'arrta.
+
+-- Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d'importance
+sa rponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre d'crire.
+
+Aramis se mit en effet une table, le dos tourn au laquais dont
+il examinait chaque geste et chaque regard dans une glace
+parallle.
+
+-- Viens ici, Tobie, dit Fouquet.
+
+Le laquais s'approcha d'un pas assez ferme.
+
+-- Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet.
+
+-- Mais je l'ai faite comme l'ordinaire, monseigneur, rpliqua
+l'homme.
+
+-- Enfin, dis.
+
+-- J'ai pntr chez Mlle de La Vallire, qui tait la messe et
+j'ai mis le billet sur sa toilette. N'est-ce point ce que vous
+m'aviez dit?
+
+-- Si fait; et c'est tout?
+
+-- Absolument tout, monseigneur.
+
+-- Personne n'tait l?
+
+-- Personne.
+
+-- T'es-tu cach comme je te l'avais dit, alors?
+
+-- Oui.
+
+-- Et elle est rentre?
+
+-- Dix minutes aprs.
+
+-- Et personne n'a pu prendre la lettre?
+
+-- Personne, car personne n'est entr.
+
+-- De dehors, mais de l'intrieur?
+
+-- De l'endroit o j'tais cach, je pouvais voir jusqu'au fond de
+la chambre.
+
+-- coute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette
+lettre s'est trompe de destination, avoue-le-moi; car s'il faut
+qu'une erreur ait t commise, tu la paieras de ta tte.
+
+Tobie tressaillit, mais se remit aussitt.
+
+-- Monseigneur, dit-il, j'ai dpos la lettre l'endroit o j'ai
+dit, et je ne demande qu'une demi-heure pour vous prouver que la
+lettre est entre les mains de Mlle de La Vallire ou pour vous
+rapporter la lettre elle-mme.
+
+Aramis observait curieusement le laquais.
+
+Fouquet tait facile dans sa confiance; vingt ans cet homme
+l'avait bien servi.
+
+-- Va, dit-il, c'est bien; mais apporte-moi la preuve que tu dis.
+
+Le laquais sortit.
+
+-- Eh bien! qu'en pensez-vous? demanda Fouquet Aramis.
+
+-- Je pense qu'il faut, par un moyen quelconque, vous assurer de
+la vrit. Je pense que la lettre est ou n'est pas parvenue La
+Vallire; que, dans le premier cas, il faut que La Vallire vous
+la rende ou vous donne la satisfaction de la brler devant vous;
+que, dans le second, il faut ravoir la lettre, dt-il nous en
+coter un million. Voyons, n'est-ce pas votre avis?
+
+-- Oui; mais cependant, mon cher vque, je crois que vous vous
+exagrez la situation.
+
+-- Aveugle, aveugle que vous tes! murmura Aramis.
+
+-- La Vallire, que nous prenons pour une politique de premire
+force, est tout simplement une coquette qui espre que je lui
+ferai la cour parce que je la lui ai dj faite, et qui,
+maintenant qu'elle a reu confirmation de l'amour du roi, espre
+me tenir en lisire avec la lettre. C'est naturel.
+
+Aramis secoua la tte.
+
+-- Ce n'est point votre avis? dit Fouquet.
+
+-- Elle n'est pas coquette.
+
+-- Laissez-moi vous dire...
+
+-- Oh! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis.
+
+-- Mon ami! mon ami!
+
+-- Il y a longtemps que j'ai fait mes tudes, voulez-vous dire.
+Oh! les femmes ne changent pas.
+
+-- Oui, mais les hommes changent, et vous tes aujourd'hui plus
+souponneux qu'autrefois.
+
+Puis, se mettant rire:
+
+-- Voyons, dit-il, si La Vallire veut m'aimer pour un tiers et le
+roi pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable?
+
+Aramis se leva avec impatience.
+
+-- La Vallire, dit-il, n'a jamais aim et n'aimera jamais que le
+roi.
+
+-- Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous?
+
+-- Demandez-moi plutt ce que j'eusse fait.
+
+-- Eh bien! qu'eussiez-vous fait?
+
+-- D'abord, je n'eusse point laiss sortir cet homme.
+
+-- Tobie?
+
+-- Oui, Tobie; c'est un tratre!
+
+-- Oh!
+
+-- J'en suis sr! je ne l'eusse point laiss sortir qu'il ne m'et
+avou la vrit.
+
+-- Il est encore temps.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Rappelons-le, et interrogez-le votre tour.
+
+-- Soit!
+
+-- Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l'ai
+depuis vingt ans, et jamais il ne m'a fait la moindre confusion,
+et cependant, ajouta Fouquet en riant, c'tait facile.
+
+-- Rappelez-le toujours. Ce matin, il m'a sembl voir ce visage-l
+en grande confrence avec un des hommes de M. Colbert.
+
+-- O donc cela?
+
+-- En face des curies.
+
+-- Bah! tous mes gens sont couteaux tirs avec ceux de ce
+cuistre.
+
+-- Je l'ai vu, vous dis-je! et sa figure, qui devait m'tre
+inconnue quand il est entr tout l'heure, m'a frapp
+dsagrablement.
+
+-- Pourquoi n'avez-vous rien dit pendant qu'il tait l?
+
+-- Parce que c'est la minute seulement que je vois clair dans
+mes souvenirs.
+
+-- Oh! oh! voil que vous m'effrayez, dit Fouquet.
+
+Et il frappa sur le timbre.
+
+-- Pourvu qu'il ne soit pas trop tard, dit Aramis.
+
+Fouquet frappa une seconde fois.
+
+Le valet de chambre ordinaire parut.
+
+-- Tobie! dit Fouquet, faites venir Tobie.
+
+Le valet de chambre referma la porte.
+
+-- Vous me laissez carte blanche, n'est-ce pas?
+
+-- Entire.
+
+-- Je puis employer tous les moyens pour savoir la vrit?
+
+-- Tous.
+
+-- Mme l'intimidation?
+
+-- Je vous fais procureur ma place.
+
+On attendit dix minutes, mais inutilement.
+
+Fouquet, impatient, frappa de nouveau sur le timbre.
+
+-- Tobie! cria-t-il.
+
+-- Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche.
+
+-- Il ne peut tre loin, je ne l'ai charg d'aucun message.
+
+-- Je vais voir, monseigneur.
+
+Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais
+silencieusement dans le cabinet.
+
+On attendit dix minutes encore.
+
+Fouquet sonna de manire rveiller toute une ncropole.
+
+Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire une
+mauvaise nouvelle.
+
+-- Monseigneur se trompe, dit-il avant mme que Fouquet
+l'interroget, Monseigneur aura donn une commission Tobie, car
+il a t aux curies prendre le meilleur coureur, et, monseigneur,
+il l'a sell lui-mme.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Il est parti.
+
+-- Parti?... s'cria Fouquet. Que l'on coure, qu'on le rattrape!
+
+-- L! l! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous;
+maintenant, le mal est fait.
+
+-- Le mal est fait?
+
+-- Sans doute, j'en tais sr. Maintenant, ne donnons pas l'veil;
+calculons le rsultat du coup et parons-le, si nous pouvons.
+
+-- Aprs tout, dit Fouquet, le mal n'est pas grand.
+
+-- Vous trouvez cela? dit Aramis.
+
+-- Sans doute. Il est bien permis un homme d'crire un billet
+d'amour une femme.
+
+-- un homme, oui; un sujet, non; surtout quand cette femme est
+celle que le roi aime.
+
+-- Eh! mon ami, le roi n'aimait pas La Vallire il y a huit jours;
+il ne l'aimait mme pas hier, et la lettre est d'hier; je ne
+pouvais pas deviner l'amour du roi, quand l'amour du roi
+n'existait pas encore.
+
+-- Soit, rpliqua Aramis; mais la lettre n'est malheureusement pas
+date. Voil ce qui me tourmente surtout. Ah! si elle tait date
+d'hier seulement, je n'aurais pas pour vous l'ombre d'une
+inquitude.
+
+Fouquet haussa les paules.
+
+-- Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de
+mon cerveau et de ma chair?
+
+-- Vous avez raison, rpliqua Aramis; ne donnons pas aux choses
+plus d'importance qu'il ne convient; puis d'ailleurs... eh bien!
+si nous sommes menacs, nous avons des moyens de dfense.
+
+-- Oh! menacs! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piqre de
+fourmi au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune
+et ma vie, n'est ce pas?
+
+-- Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqre d'une fourmi peut
+tuer un gant, si la fourmi est venimeuse.
+
+-- Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle
+dj vanouie?
+
+-- Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel.
+
+-- Voyons, retrouver Tobie serait le plus press, ce me semble.
+N'est-ce point votre avis?
+
+-- Oh! quant cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et,
+s'il vous tait prcieux, faites-en votre deuil.
+
+-- Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet.
+
+-- Vous avez raison; laissez-moi faire, rpondit Aramis.
+
+
+Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame
+
+
+La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre
+visite.
+
+Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beaut,
+du haut de sa jeunesse, avec cette rapidit de dclin qui signale
+la dcadence des femmes qui ont beaucoup lutt, Anne d'Autriche
+voyait se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter
+que comme un souvenir vivant au milieu des jeunes beauts, des
+jeunes esprits et des jeunes puissances de sa Cour.
+
+Les avis de son mdecin, ceux de son miroir, la dsolaient bien
+moins que ces avertissements inexorables de la socit des
+courtisans qui, pareils aux rats du navire, abandonnent la cale o
+l'eau va pntrer grce aux avaries de la vtust.
+
+Anne d'Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui
+donnait son fils an.
+
+Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu'avec affection,
+venait d'abord passer chez sa mre une heure le matin et une heure
+le soir; mais, depuis qu'il s'tait charg des affaires de l'tat,
+la visite du matin et celle du soir s'taient rduites d'une demi-
+heure; puis, peu peu, la visite du matin avait t supprime.
+
+On se voyait la messe; la visite mme du soir tait remplace
+par une entrevue, soit chez le roi en assemble, soit chez Madame,
+o la reine venait assez complaisamment par gard pour ses deux
+fils.
+
+Il en rsultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait
+conquis, et qui faisait de sa maison la vritable runion royale.
+
+Anne d'Autriche le sentit.
+
+Se voyant souffrante et condamne par la souffrance de
+frquentes retraites, elle fut dsole de prvoir que la plupart
+de ses journes, de ses soires, s'couleraient solitaires,
+inutiles, dsespres.
+
+Elle se rappelait avec terreur l'isolement o jadis la laissait le
+cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soires, pendant
+lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la
+beaut, qui sont toujours accompagnes de l'espoir.
+
+Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et
+d'attirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure
+sombre et dj triste o la veuve d'un roi de France, la mre d'un
+roi de France, tait rduite consoler de son veuvage anticip la
+femme toujours larmoyante d'un roi de France.
+
+Anne rflchit.
+
+Elle avait beaucoup intrigu dans sa vie. Dans le beau temps,
+alors que sa jeune tte enfantait des projets toujours heureux,
+elle avait prs d'elle, pour stimuler son ambition et son amour,
+une amie plus ardente, plus ambitieuse qu'elle-mme, une amie qui
+l'avait aime, chose rare la Cour, et que de mesquines
+considrations avaient loigne d'elle.
+
+Mais depuis tant d'annes, except Mme de Motteville, except la
+Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualit de
+compatriote et de femme, qui pouvait se flatter d'avoir donn un
+bon avis la reine?
+
+Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes ttes, pouvait lui
+rappeler le pass, par lequel seulement elle vivait?
+
+Anne d'Autriche se souvint de Mme de Chevreuse, d'abord exile
+plutt de sa volont elle-mme que de celle du roi, puis morte
+en exil femme d'un gentilhomme obscur.
+
+Elle se demanda ce que Mme de Chevreuse lui et conseill
+autrefois en pareil cas dans leurs communs embarras d'intrigues,
+et, aprs une srieuse mditation, il lui sembla que cette femme
+ruse, pleine d'exprience et de sagacit, lui rpondait de sa
+voix ironique:
+
+-- Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont
+besoin d'or et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez-
+les-moi par l'intrt.
+
+Anne d'Autriche adopta ce plan.
+
+Sa bourse tait bien garnie; elle disposait d'une somme
+considrable amasse par Mazarin pour elle et mise en lieu sr.
+
+Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des
+perles d'une telle grosseur, qu'elles faisaient soupirer le roi
+chaque fois qu'il les voyait, parce que les perles de sa couronne
+n'taient que grains de mil auprs de celles-l.
+
+Anne d'Autriche n'avait plus de beaut ni de charmes sa
+disposition. Elle se fit riche et proposa pour appt ceux qui
+viendraient chez elle, soit de bons cus d'or gagner au jeu,
+soit de bonnes dotations habilement faites les jours de bonne
+humeur, soit des aubaines de rentes qu'elle arrachait au roi en
+sollicitant, ce qu'elle s'tait dcide faire pour entretenir
+son crdit.
+
+Et d'abord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession
+lui tait la plus prcieuse de toutes.
+
+Madame, malgr l'intrpide confiance de son esprit et de sa
+jeunesse, donna tte baisse dans le panneau qui tait ouvert
+devant elle. Enrichie peu peu par des dons par des cessions,
+elle prit got ces hritages anticips.
+
+Anne d'Autriche usa du mme moyen sur Monsieur et sur le roi lui-
+mme.
+
+Elle institua chez elle des loteries.
+
+Le jour o nous sommes arrivs, il s'agissait d'un mdianoche chez
+la reine mre, et cette princesse mettait en loterie deux
+bracelets fort beaux en brillants et d'un travail exquis.
+
+Les mdaillons taient des cames antiques de la plus grande
+valeur; comme revenu, les diamants ne reprsentaient pas une somme
+bien considrable, mais l'originalit, la raret de travail
+taient telles, qu'on dsirait la Cour non seulement possder,
+mais voir ces bracelets aux bras de la reine, et que, les jours o
+elles les portait, c'tait une faveur que d'tre admis les
+admirer en lui baisant les mains.
+
+Les courtisans avaient mme ce sujet adopt des variantes de
+galanterie pour tablir cet aphorisme, que les bracelets eussent
+t sans prix s'ils n'avaient le malheur de se trouver en contact
+avec des bras pareils ceux de la reine.
+
+Ce compliment avait eu l'honneur d'tre traduit dans toutes les
+langues de l'Europe, plus de mille distiques latins et franais
+circulaient sur cette matire.
+
+Le jour o Anne d'Autriche se dcida pour la loterie, c'tait un
+moment dcisif: le roi n'tait pas venu depuis deux jours chez sa
+mre. Madame boudait aprs la grande scne des dryades et des
+naades.
+
+Le roi ne boudait plus; mais une distraction toute-puissante
+l'enlevait au dessus des orages et des plaisirs de la Cour.
+
+Anne d'Autriche opra sa diversion en annonant la fameuse loterie
+chez elle pour le soir suivant.
+
+Elle vit, cet effet, la jeune reine, qui, comme nous l'avons
+dit, elle demanda une visite le matin.
+
+-- Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le
+roi m'a dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune
+et facile dtourner; mais, tant que vous vous tiendrez prs de
+moi, il n'osera s'carter de vous, qui, d'ailleurs, il est
+attach par une trs vive tendresse. Ce soir, il y a loterie chez
+moi: vous y viendrez?
+
+-- On m'a dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche
+timide, que Votre Majest mettait en loterie ses beaux bracelets,
+qui sont d'une telle raret, que nous n'eussions pas d les faire
+sortir du garde-meuble de la couronne, ne ft-ce que parce qu'ils
+vous ont appartenu.
+
+-- Ma fille, dit alors Anne d'Autriche, qui entrevit toute la
+pense de la jeune reine et voulut la consoler de n'avoir pas reu
+ce prsent, il fallait que j'attirasse chez moi tout jamais
+Madame.
+
+-- Madame? fit en rougissant la jeune reine.
+
+-- Sans doute; n'aimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale
+pour la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle,
+toujours dispos courtiser comme l'tre? Cette loterie est
+l'attrait dont je me sers pour cela: me blmez-vous?
+
+-- Oh! non! fit Marie-Thrse en frappant dans ses mains avec cet
+enfantillage de la joie espagnole.
+
+-- Et vous ne regrettez plus, ma chre, que je ne vous aie pas
+donn ces bracelets, comme c'tait d'abord mon intention?
+
+-- Oh! non, oh! non, ma bonne mre!...
+
+-- Eh bien! ma chre fille, faites-vous bien belle, et que notre
+mdianoche soit brillant: plus vous y serez gaie, plus vous y
+paratrez charmante, et vous clipserez toutes les femmes par
+votre clat comme par votre rang.
+
+Marie-Thrse partit enthousiasme.
+
+Une heure aprs, Anne d'Autriche recevait chez elle Madame, et, la
+couvrant de caresses:
+
+-- Bonnes nouvelles! disait-elle, le roi est charm de ma loterie.
+
+-- Moi, dit Madame, je n'en suis pas aussi charme; voir de beaux
+bracelets comme ceux-l aux bras d'une autre femme que vous, ma
+reine, ou moi, voil ce quoi je ne puis m'habituer.
+
+-- L! l! dit Anne d'Autriche en cachant sous un sourire une
+violente douleur qu'elle venait de sentir, ne vous rvoltez pas,
+jeune femme... et n'allez pas tout de suite prendre les choses au
+pis.
+
+-- Ah! madame, le sort est aveugle... et vous avez, m'a-t-on dit,
+deux cents billets?
+
+-- Tout autant. Mais vous n'ignorez pas qu'il y en aura qu'un
+gagnant?
+
+-- Sans doute. qui tombera-t-il? Le pouvez-vous dire? fit Madame
+dsespre.
+
+-- Vous me rappelez que j'ai fait un rve cette nuit... Ah! mes
+rves sont bons... je dors si peu.
+
+-- Quel rve?... Vous souffrez?
+
+-- Non, dit la reine en touffant, avec une constance admirable,
+la torture d'un nouvel lancement dans le sein. J'ai donc rv que
+le roi gagnait les bracelets.
+
+-- Le roi?
+
+-- Vous m'allez demander ce que le roi peut faire de bracelets,
+n'est-ce pas?
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Et vous ajouterez cependant qu'il serait fort heureux que le
+roi gagnt, car, ayant ces bracelets, il serait forc de les
+donner quelqu'un.
+
+-- De vous les rendre, par exemple.
+
+-- Auquel cas, je les donnerais immdiatement; car vous ne pensez
+pas, dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie
+par gne. C'est pour les donner sans faire de jalousie; mais, si
+le hasard ne voulais pas me tirer de peine, eh bien! je
+corrigerais le hasard... je sais bien qui j'offrirais les
+bracelets.
+
+Ces mots furent accompagns d'un sourire si expressif, que Madame
+dut le payer par un baiser de remerciement.
+
+-- Mais, ajouta Anne d'Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que
+moi que le roi ne me rendrait pas les bracelets s'il les gagnait?
+
+-- Il les donnerait la reine, alors.
+
+-- Non; par la mme raison qui fait qu'il ne me les rendrait pas;
+attendu que, si j'eusse voulu les donner la reine, je n'avais
+pas besoin de lui pour cela.
+
+Madame jeta un regard de ct sur les bracelets, qui, dans leur
+crin, scintillaient sur une console voisine.
+
+-- Qu'ils sont beaux! dit-elle en soupirant. Eh! mais, dit Madame,
+voil-t il pas que nous oublions que le rve de Votre Majest
+n'est qu'un rve.
+
+-- Il m'tonnerait fort, repartit Anne d'Autriche, que mon rve
+ft trompeur; cela m'est arriv rarement.
+
+-- Alors vous pouvez tre prophte.
+
+-- Je vous ai dit, ma fille, que je ne rve presque jamais; mais
+c'est une concidence si trange que celle de ce rve avec mes
+ides! il entre si bien dans mes combinaisons!
+
+-- Quelles combinaisons?
+
+-- Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets.
+
+-- Alors ce ne sera pas le roi.
+
+-- Oh! dit Anne d'Autriche, il n'y a pas tellement loin du coeur
+de Sa Majest votre coeur... vous qui tes sa soeur chrie...
+Il n'y a pas, dis-je, tellement loin, qu'on puisse dire que le
+rve est menteur. Voyez pour vous les belles chances; comptez-les
+bien.
+
+-- Je les compte.
+
+-- D'abord, celle du rve. Si le roi gagne, il est certain qu'il
+vous donne les bracelets.
+
+-- J'admets cela pour une.
+
+-- Si vous les gagnez, vous les avez.
+
+-- Naturellement; c'est encore admissible.
+
+-- Enfin, si Monsieur les gagnait!
+
+-- Oh! dit Madame en riant aux clats, il les donnerait au
+chevalier de Lorraine.
+
+Anne d'Autriche se mit rire comme sa bru, c'est--dire de si bon
+coeur, que sa douleur reparut et la fit blmir au milieu de
+l'accs d'hilarit.
+
+-- Qu'avez-vous? dit Madame effraye.
+
+-- Rien, rien, le point de ct... J'ai trop ri... Nous en tions
+ la quatrime chance.
+
+-- Oh! celle-l, je ne la vois pas.
+
+-- Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je
+gagne, vous tes sre de moi.
+
+-- Merci! Merci! s'cria Madame.
+
+-- J'espre que vous voil favorise, et qu' prsent le rve
+commence prendre les solides contours de la ralit.
+
+-- En vrit, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et
+les bracelets ainsi gagns me seront cent fois plus prcieux.
+
+-- ce soir donc!
+
+-- ce soir!
+
+Et les princesses se sparrent.
+
+Anne d'Autriche, aprs avoir quitt sa bru, se dit en examinant
+les bracelets:
+
+Ils sont bien prcieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me
+serai concili un coeur en mme temps que j'aurai devin un
+secret.
+
+Puis, se tournant vers son alcve dserte:
+
+-- Est-ce ainsi que tu aurais jou, ma pauvre Chevreuse? dit-elle
+au vide... Oui, n'est-ce pas?
+
+Et, comme un parfum d'autrefois, toute sa jeunesse toute sa folle
+imagination, tout le bonheur lui revinrent avec l'cho de cette
+invocation.
+
+
+Chapitre CXXXIX -- La loterie
+
+
+Le soir, huit heures, tout le monde tait rassembl chez la
+reine mre.
+
+Anne d'Autriche, en grand habit de crmonie, belle des restes de
+sa beaut et de toutes les ressources que la coquetterie peut
+mettre en des mains habiles, dissimulait, ou plutt essayait de
+dissimuler cette foule de jeunes courtisans qui l'entouraient et
+qui l'admiraient encore, grce aux combinaisons que nous avons
+indiques dans le chapitre prcdent, les ravages dj visibles de
+cette souffrance laquelle elle devait succomber quelques annes
+plus tard.
+
+Madame, presque aussi coquette qu'Anne d'Autriche, et la reine,
+simple et naturelle, comme toujours, taient assises ses cts
+et se disputaient ses bonnes grces.
+
+Les dames d'honneur, runies en corps d'arme pour rsister avec
+plus de force, et, par consquent, avec plus de succs aux
+malicieux propos que les jeunes gens tenaient sur elles, se
+prtaient, comme fait un bataillon carr, le secours mutuel d'une
+bonne garde et d'une bonne riposte.
+
+Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, protgeait
+toute la ligne par le feu roulant qu'elle dirigeait sur l'ennemi.
+
+De Saint-Aignan, au dsespoir de la rigueur, insolente force
+d'tre obstine, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui
+tourner le dos; mais, vaincu par l'clat irrsistible des deux
+grands yeux de la belle, il revenait chaque instant consacrer sa
+dfaite par de nouvelles soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay-
+Charente ne manquait pas de riposter par de nouvelles
+impertinences.
+
+De Saint-Aignan ne savait quel saint se vouer.
+
+La Vallire avait non pas une cour, mais des commencements de
+courtisans.
+
+De Saint-Aignan, esprant par cette manoeuvre attirer les yeux
+d'Athnas de son ct, tait venu saluer la jeune fille avec un
+respect qui, quelques esprits retardataires avait fait croire
+la volont de balancer Athnas par Louise.
+
+Mais ceux-l, c'taient ceux qui n'avaient ni vu ni entendu
+raconter la scne de la pluie. Seulement, comme la majorit tait
+dj informe, et bien informe, sa faveur dclare avait attir
+elle les plus habiles comme les plus sots de la Cour.
+
+Les premiers, parce qu'ils disaient, les uns, comme Montaigne:
+Que sais je?
+
+Les autres, parce qu'ils disaient comme Rabelais: Peut-tre?
+
+Le plus grand nombre avait suivi ceux-l, comme dans les chasses
+cinq ou six limiers habiles suivent seuls la fume de la bte,
+tandis que tout le reste de la meute ne suit que la fume des
+limiers.
+
+Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et
+de leurs dames d'honneur, ainsi que celles des autres dames; et
+elles daignaient oublier qu'elles taient reines pour se souvenir
+qu'elles taient femmes.
+
+C'est--dire qu'elles dchiraient impitoyablement tout porte-jupe,
+comme et dit Molire.
+
+Les regards des deux princesses tombrent simultanment sur La
+Vallire qui, ainsi que nous l'avons dit tait fort entoure en ce
+moment. Madame fut sans piti.
+
+-- En vrit, dit-elle en se penchant vers la reine mre, si le
+sort tait juste, il favoriserait cette pauvre petite La Vallire.
+
+-- Ce n'est pas possible, dit la reine mre en souriant.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Il n'y a que deux cents billets, de sorte que tout le monde n'a
+pu tre port sur la liste.
+
+-- Elle n'y est pas alors?
+
+-- Non.
+
+-- Quel dommage! Elle et pu les gagner et les vendre.
+
+-- Les vendre? s'cria la reine.
+
+-- Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle n'et pas t
+oblige de se marier sans trousseau, comme cela arrivera
+probablement.
+
+-- Ah bah! vraiment? Pauvre petite! dit la reine mre, n'a-t-elle
+pas de robes?
+
+Et elle pronona ces mots en femme qui n'a jamais pu savoir ce que
+c'tait que la mdiocrit.
+
+-- Dame, voyez: je crois, Dieu me pardonne, qu'elle a la mme jupe
+ce soir qu'elle avait ce matin la promenade, et qu'elle aura pu
+conserver, grce au soin que le roi a pris de la mettre l'abri
+de la pluie.
+
+Au moment mme o Madame prononait ces paroles, le roi entrait.
+
+Les deux princesses ne se fussent peut-tre point aperues de
+cette arrive, tant elles taient occupes mdire. Mais Madame
+vit tout coup La Vallire, qui tait debout en face de la
+galerie, se troubler et dire quelques mots aux courtisans qui
+l'entouraient; ceux-ci s'cartrent aussitt. Ce mouvement ramena
+les yeux de Madame vers la porte. En ce moment, le capitaine des
+gardes annona le roi.
+
+ cette annonce, La Vallire, qui jusque-l avait tenu les yeux
+fixs sur la galerie, les abaissa tout coup.
+
+Le roi entra.
+
+Il tait vtu avec une magnificence pleine de got, et causait
+avec Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa
+droite, le duc de Roquelaure sa gauche.
+
+Le roi s'avana d'abord vers les reines, qu'il salua avec un
+gracieux respect. Il prit la main de sa mre, qu'il baisa, adressa
+quelques compliments Madame sur l'lgance de sa toilette, et
+commena faire le tour de l'assemble.
+
+La Vallire fut salue comme les autres, pas plus, pas moins que
+les autres.
+
+Puis Sa Majest revint sa mre et sa femme.
+
+Lorsque les courtisans virent que le roi n'avait adress qu'une
+phrase banale cette jeune fille si recherche le matin, ils
+tirrent sur-le-champ une conclusion de cette froideur.
+
+Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce
+caprice tait dj vanoui.
+
+Cependant on et d remarquer une chose, c'est que, prs de La
+Vallire, au nombre des courtisans, se trouvait M. Fouquet, dont
+la respectueuse politesse servit de maintien la jeune fille, au
+milieu des diffrentes motions qui l'agitaient visiblement.
+
+M. Fouquet s'apprtait, au reste, causer plus intimement avec
+Mlle de La Vallire, lorsque M. Colbert s'approcha, et, aprs
+avoir fait sa rvrence Fouquet, dans toutes les rgles de la
+politesse la plus respectueuse, il parut dcid s'tablir prs
+de La Vallire pour lier conversation avec elle. Fouquet quitta
+aussitt la place. Tout ce mange tait dvor des yeux par
+Montalais et par Malicorne, qui se renvoyaient l'un l'autre
+leurs observations.
+
+De Guiche, plac dans une embrasure de fentre, ne voyait que
+Madame. Mais, comme Madame, de son ct arrtait frquemment son
+regard sur La Vallire, les yeux de de Guiche, guids par les yeux
+de Madame, se portaient de temps en temps aussi sur la jeune
+fille.
+
+La Vallire sentit instinctivement s'alourdir sur elle le poids de
+tous ces regards, chargs, les uns d'intrt, les autres d'envie.
+Elle n'avait, pour compenser cette souffrance, ni un mot d'intrt
+de la part de ses compagnes, ni un regard d'amour du roi.
+
+Aussi ce que souffrait la pauvre enfant, nul ne pourrait
+l'exprimer. La reine mre fit approcher le guridon sur lequel
+taient les billets de loterie, au nombre de deux cents, et pria
+Mme de Motteville de lire la liste des lus.
+
+Il va sans dire que cette liste tait dresse selon les lois de
+l'tiquette: le roi venait d'abord, puis la reine mre, puis la
+reine, puis Monsieur, puis Madame, et ainsi de suite.
+
+Les coeurs palpitaient cette lecture. Il y avait bien trois
+cents invits chez la reine. Chacun se demandait si son nom devait
+rayonner au nombre des noms privilgis.
+
+Le roi coutait avec autant d'attention que les autres. Le dernier
+nom prononc, il vit que La Vallire n'avait pas t porte sur la
+liste.
+
+Chacun, au reste, put remarquer cette omission.
+
+Le roi rougit comme lorsqu'une contrarit l'assaillait.
+
+La Vallire, douce et rsigne, ne tmoigna rien.
+
+Pendant toute la lecture, le roi ne l'avait point quitte du
+regard; la jeune fille se dilatait sous cette heureuse influence
+qu'elle sentait rayonner autour d'elle, trop joyeuse et trop pure
+qu'elle tait pour qu'une pense autre que d'amour pntrt dans
+son esprit ou dans son coeur.
+
+Payant par la dure de son attention cette touchante abngation,
+le roi montrait son amante qu'il en comprenait l'tendue et la
+dlicatesse.
+
+La liste close, toutes les figures de femmes omises ou oublies se
+laissrent aller au dsappointement.
+
+Malicorne aussi fut oubli dans le nombre des hommes et sa grimace
+dit clairement Montalais, oublie aussi:
+
+Est-ce que nous ne nous arrangerons pas avec la fortune de
+manire qu'elle ne nous oublie pas, elle?
+
+Oh! que si fait, rpliqua le sourire intelligent de Mlle Aure.
+
+Les billets furent distribus chacun selon son numro.
+
+Le roi reut le sien d'abord, puis la reine mre, puis Monsieur,
+puis la reine et Madame, et ainsi de suite.
+
+Alors, Anne d'Autriche ouvrit un sac en peau d'Espagne, dans
+lequel se trouvaient deux cents numros gravs sur des boules de
+nacre, et prsenta le sac tout ouvert la plus jeune de ses
+filles d'honneur pour qu'elle y prit une boule.
+
+L'attente, au milieu de tous ces prparatifs pleins de lenteur,
+tait plus encore celle de l'avidit que celle de la curiosit.
+
+De Saint-Aignan se pencha l'oreille de Mlle de Tonnay-Charente:
+
+-- Puisque nous avons chacun un numro, mademoiselle, lui dit-il,
+unissons nos deux chances. vous le bracelet, si je gagne; moi,
+si vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux?
+
+-- Non pas, dit Athnas, vous le bracelet, si vous le gagnez.
+Chacun pour soi.
+
+-- Vous tes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai
+par un quatrain:
+
+_Belle Iris, mes voeux..._
+_Vous tes trop rebelle._
+
+-- Silence! dit Athnas, vous allez m'empcher d'entendre le
+numro gagnant.
+
+-- Numro 1, dit la jeune fille qui avait tir la boule de nacre
+du sac de peau d'Espagne.
+
+-- Le roi! s'cria la reine mre.
+
+-- Le roi a gagn, rpta la reine joyeuse.
+
+-- Oh! le roi! votre rve! dit l'oreille d'Anne d'Autriche
+Madame toute joyeuse.
+
+Le roi ne fit clater aucune satisfaction.
+
+Il remercia seulement la fortune de ce qu'elle faisait pour lui en
+adressant un petit salut la jeune fille qui avait t choisie
+comme mandataire de la rapide desse.
+
+Puis, recevant des mains d'Anne d'Autriche, au milieu des murmures
+de convoitise de toute l'assemble, l'crin qui renfermait les
+bracelets:
+
+-- Ils sont donc rellement beaux, ces bracelets? dit-il.
+
+-- Regardez-les, dit Anne d'Autriche, et jugez-en vous-mme.
+
+Le roi les regarda.
+
+-- Oui, dit-il, et voil, en effet, un admirable mdaillon. Quel
+fini.
+
+-- Quel fini! rpta Madame.
+
+La reine Marie-Thrse vit facilement et du premier coup d'oeil
+que le roi ne lui offrirait pas les bracelets; mais, comme il ne
+paraissait pas non plus songer le moins du monde les offrir
+Madame, elle se tint pour satisfaite, ou peu prs.
+
+Le roi s'assit.
+
+Les plus familiers parmi les courtisans vinrent successivement
+admirer de prs la merveille, qui bientt, avec la permission du
+roi, passa de main en main.
+
+Aussitt tous, connaisseurs ou non, s'exclamrent de surprise et
+accablrent le roi de flicitations.
+
+Il y avait, en effet, de quoi admirer pour tout le monde; les
+brillants pour ceux-ci, la gravure pour ceux-l.
+
+Les dames manifestaient visiblement leur impatience de voir un
+pareil trsor accapar par les cavaliers.
+
+-- Messieurs, messieurs, dit le roi qui rien n'chappait, on
+dirait, en vrit, que vous portez des bracelets comme les Sabins:
+passez-les donc un peu aux dames, qui me paraissent avoir juste
+titre la prtention de s'y connatre mieux que vous.
+
+Ces mots semblrent Madame le commencement d'une dcision
+qu'elle attendait.
+
+Elle puisait, d'ailleurs, cette bienheureuse croyance dans les
+yeux de la reine mre.
+
+Le courtisan qui les tenait au moment o le roi jetait cette
+observation au milieu de l'agitation gnrale se hta de dposer
+les bracelets entre les mains de la reine Marie-Thrse, qui,
+sachant bien, pauvre femme! qu'ils ne lui taient pas destins,
+les regarda peine et les passa presque aussitt Madame.
+
+Celle-ci et, plus particulirement qu'elle encore, Monsieur
+donnrent aux bracelets un long regard de convoitise.
+
+Puis elle passa les joyaux aux dames ses voisines, en prononant
+ce seul mot, mais avec un accent qui valait une longue phrase:
+
+-- Magnifiques!
+
+Les dames, qui avaient reu les bracelets des mains de Madame,
+mirent le temps qui leur convint les examiner, puis elles les
+firent circuler en les poussant droite.
+
+Pendant ce temps, le roi s'entretenait tranquillement avec
+de Guiche et Fouquet.
+
+Il laissait parler plutt qu'il n'coutait.
+
+Habitue certains tours de phrases, son oreille comme celle de
+tous les hommes qui exercent sur d'autres hommes une supriorit
+incontestable, ne prenait des discours sems et l que
+l'indispensable mot qui mrite une rponse.
+
+Quant son attention, elle tait autre part.
+
+Elle errait avec ses yeux.
+
+Mlle de Tonnay-Charente tait la dernire des dames inscrites pour
+les billets, et, comme si elle et pris rang selon son inscription
+sur la liste, elle n'avait aprs elle que Montalais et La
+Vallire.
+
+Lorsque les bracelets arrivrent ces deux dernires, on parut ne
+plus s'en occuper.
+
+L'humilit des mains qui maniaient momentanment ces joyaux leur
+tait toute leur importance.
+
+Ce qui n'empcha point Montalais de tressaillir de joie, d'envie
+et de cupidit la vue de ces belles pierres, plus encore que de
+ce magnifique travail.
+
+Il est vident que, mise en demeure entre la valeur pcuniaire et
+la beaut artistique, Montalais et sans hsitation prfr les
+diamants aux cames.
+
+Aussi eut-elle grand-peine les passer sa compagne La Vallire.
+La Vallire attacha sur les bijoux un regard presque indiffrent.
+
+-- Oh! que ces bracelets sont riches! que ces bracelets sont
+magnifiques! s'cria Montalais; et tu ne t'extasies pas sur eux,
+Louise? Mais, en vrit, tu n'es donc pas femme?
+
+-- Si fait, rpondit la jeune fille avec un accent d'adorable
+mlancolie. Mais pourquoi dsirer ce qui ne peut nous appartenir?
+
+Le roi, la tte penche en avant, coutait ce que la jeune fille
+allait dire.
+
+ peine la vibration de cette voix eut-elle frapp son oreille,
+qu'il se leva tout rayonnant, et, traversant tout le cercle pour
+aller de sa place La Vallire:
+
+-- Mademoiselle, dit-il, vous vous trompez, vous tes femme, et
+toute femme a droit des bijoux de femme.
+
+-- Oh! Sire, dit La Vallire, Votre Majest ne veut donc pas
+croire absolument ma modestie?
+
+-- Je crois que vous avez toutes les vertus, mademoiselle, la
+franchise comme les autres; je vous adjure donc de dire
+franchement ce que vous pensez de ces bracelets.
+
+-- Qu'ils sont beaux, Sire, et qu'ils ne peuvent tre offerts qu'
+une reine.
+
+-- Cela me ravit que votre opinion soit telle, mademoiselle; les
+bracelets sont vous, et le roi vous prie de les accepter.
+
+Et comme, avec un mouvement qui ressemblait de l'effroi, La
+Vallire tendait vivement l'crin au roi, le roi repoussa
+doucement de sa main la main tremblante de La Vallire.
+
+Un silence d'tonnement, plus funbre qu'un silence de mort,
+rgnait dans l'assemble. Et cependant, on n'avait pas, du ct
+des reines, entendu ce qu'il avait dit, ni compris ce qu'il avait
+fait.
+
+Une charitable amie se chargea de rpandre la nouvelle. Ce fut
+Tonnay Charente, qui Madame avait fait signe de s'approcher.
+
+-- Ah! mon Dieu! s'cria de Tonnay-Charente, est-elle heureuse,
+cette La Vallire! le roi vient de lui donner les bracelets.
+
+Madame se mordit les lvres avec une telle force, que le sang
+apparut la surface de la peau.
+
+La jeune reine regarda alternativement La Vallire et Madame et se
+mit rire.
+
+Anne d'Autriche appuya son menton sur sa belle main blanche, et
+demeura longtemps absorbe par un soupon qui lui mordait l'esprit
+et par une douleur atroce qui lui mordait le coeur.
+
+De Guiche, en voyant plir Madame, en devinant ce qui la faisait
+plir, de Guiche quitta prcipitamment l'assemble et disparut.
+Malicorne put alors se glisser jusqu' Montalais, et, la faveur
+du tumulte gnral des conversations:
+
+-- Aure, lui dit-il, tu as prs de toi notre fortune et notre
+avenir.
+
+-- Oui, rpondit celle-ci.
+
+Et elle embrassa tendrement La Vallire, qu'intrieurement elle
+tait tente d'trangler.
+
+
+Chapitre CXL -- Malaga
+
+
+Pendant tout ce long et violent dbat des ambitions de cour contre
+les amours de coeur, un de nos personnages, le moins ngliger
+peut-tre, tait fort nglig, fort oubli, fort malheureux.
+
+En effet, d'Artagnan, d'Artagnan, car il faut le nommer par son
+nom pour qu'on se rappelle qu'il a exist, d'Artagnan n'avait
+absolument rien faire dans ce monde brillant et lger. Aprs
+avoir suivi le roi pendant deux jours Fontainebleau, et avoir
+regard toutes les bergerades et tous les travestissements hro-
+comiques de son souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne
+suffisait point remplir sa vie.
+
+Accost chaque instant par des gens qui lui disaient: Comment
+trouvez-vous que m'aille cet habit, monsieur d'Artagnan? il leur
+rpondait de sa voix placide et railleuse: Mais je trouve que
+vous tes aussi bien habill que le plus beau singe de la foire
+Saint-Laurent..
+
+C'tait un compliment comme les faisait d'Artagnan quand il n'en
+voulait pas faire d'autre: bon gr mal gr, il fallait donc s'en
+contenter.
+
+Et, quand on lui demandait: Monsieur d'Artagnan, comment vous
+habillez-vous ce soir? il rpondait: Je me dshabillerai.
+
+Ce qui faisait rire mme les dames.
+
+Mais, aprs deux jours passs ainsi, le mousquetaire voyant que
+rien de srieux ne s'agitait l-dessous, et que le roi avait
+compltement, ou du moins paraissait avoir compltement oubli
+Paris, Saint-Mand et Belle-le; que M. Colbert rvait lampions et
+feux d'artifice; que les dames en avaient pour un mois au moins
+d'oeillades rendre et donner; D'Artagnan demanda au roi un
+cong pour affaires de famille.
+
+Au moment o d'Artagnan lui faisait cette demande, le roi se
+couchait, rompu d'avoir dans.
+
+-- Vous voulez me quitter, monsieur d'Artagnan? demanda-t-il d'un
+air tonn.
+
+Louis XIV ne comprenait jamais que l'on se spart de lui quand on
+pouvait avoir l'insigne honneur de demeurer prs de lui.
+
+-- Sire, dit d'Artagnan, je vous quitte parce que je ne vous sers
+ rien. Ah! si je pouvais vous tenir le balancier, tandis que vous
+dansez, ce serait autre chose.
+
+-- Mais, mon cher monsieur d'Artagnan, rpondit gravement le roi,
+on danse sans balancier.
+
+-- Ah! tiens, dit le mousquetaire continuant son ironie
+insensible, tiens, je ne savais pas, moi!
+
+-- Vous ne m'avez donc pas vu danser? demanda le roi.
+
+-- Oui; mais j'ai cru que cela irait toujours de plus fort en plus
+fort. Je me suis tromp: raison de plus pour que je me retire.
+Sire, je le rpte, vous n'avez pas besoin de moi; d'ailleurs, si
+Votre Majest en avait besoin, elle saurait o me trouver.
+
+-- C'est bien, dit le roi.
+
+Et il accorda le cong.
+
+Nous ne chercherons donc pas d'Artagnan Fontainebleau, ce serait
+chose inutile; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le
+retrouverons rue des Lombards, au _Pilon d'Or_, chez notre
+vnrable ami Planchet.
+
+Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fentre est
+ouverte, c'est celle d'une chambre de l'entresol.
+
+Un parfum d'picerie, ml au parfum moins exotique, mais plus
+pntrant, de la fange de la rue monte aux narines du
+mousquetaire.
+
+D'Artagnan, couch sur une immense chaise dossier plat, les
+jambes, non pas allonges, mais poses sur un escabeau, forme
+l'angle le plus obtus qui se puisse voir.
+
+L'oeil, si fin et si mobile d'habitude, est fixe, presque voil,
+et a pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que l'on
+aperoit derrire la dchirure des chemines; il y a du bleu tout
+juste ce qu'il en faudrait pour mettre une pice l'un des sacs
+de lentilles ou de haricots qui forment le principal ameublement
+de la boutique du rez-de-chausse.
+
+Ainsi tendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale,
+d'Artagnan n'est plus un homme de guerre, d'Artagnan n'est plus un
+officier du palais, c'est un bourgeois croupissant entre le dner
+et le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves
+cerveaux ossifis qui n'ont plus de place pour une seule ide,
+tant la matire guette avec frocit aux portes de l'intelligence,
+et surveille la contrebande qui pourrait se faire en introduisant
+dans le crne un symptme de pense.
+
+Nous avons dit qu'il faisait nuit; les boutiques s'allumaient
+tandis que les fentres des appartements suprieurs se fermaient;
+une patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit
+rgulier de son pas.
+
+D'Artagnan continuait ne rien entendre et ne rien regarder que
+le coin bleu de son ciel.
+
+ deux pas de lui, tout fait dans l'ombre, couch sur un sac de
+mas, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son
+menton, regardait d'Artagnan penser, rver ou dormir les yeux
+ouverts.
+
+L'observation durait dj depuis fort longtemps.
+
+Planchet commena par faire:
+
+-- Hum! hum!
+
+D'Artagnan ne bougea point.
+
+Planchet vit alors qu'il fallait recourir quelque moyen plus
+efficace: aprs mres rflexions, ce qu'il trouva de plus
+ingnieux dans les circonstances prsentes, fut de se laisser
+rouler de son sac sur le parquet en murmurant contre lui-mme le
+mot:
+
+-- Imbcile!
+
+Mais, quel que ft le bruit produit par la chute de Planchet,
+d'Artagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu
+bien d'autres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce
+bruit-l.
+
+D'ailleurs, une norme charrette, charge de pierres, dbouchant
+de la rue Saint-Mdric, absorba dans le bruit de ses roues le
+bruit de la chute de Planchet.
+
+Cependant Planchet crut, en signe d'approbation tacite, le voir
+imperceptiblement sourire au mot imbcile.
+
+Ce qui, l'enhardissant lui fit dire:
+
+-- Est-ce que vous dormez, monsieur d'Artagnan?
+
+-- Non, Planchet, je ne dors _mme_ pas, rpondit le mousquetaire.
+
+-- J'ai le dsespoir, fit Planchet, d'avoir entendu le mot _mme_.
+
+-- Eh bien! quoi? est-ce que ce mot n'est pas franais, monsieur
+Planchet?
+
+-- Si fait, monsieur d'Artagnan.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! ce mot m'afflige.
+
+-- Dveloppe-moi ton affliction, Planchet, dit d'Artagnan.
+
+-- Si vous dites que vous ne dormez mme pas, c'est comme si vous
+disiez que vous n'avez mme pas la consolation de dormir. Ou
+mieux, c'est comme si vous disiez en d'autres termes: Planchet, je
+m'ennuie crever.
+
+-- Planchet, tu sais que je ne m'ennuie jamais.
+
+-- Except aujourd'hui et avant-hier.
+
+-- Bah!
+
+-- Monsieur d'Artagnan, voil huit jours que vous tes revenu de
+Fontainebleau; voil huit jours que vous n'avez plus ni vos ordres
+ donner, ni votre compagnie faire manoeuvrer. Le bruit des
+mousquets, des tambours et de toute la royaut vous manque;
+d'ailleurs, moi qui ai port le mousquet, je conois cela.
+
+-- Planchet, rpondit d'Artagnan, je t'assure que je ne m'ennuie
+pas le moins du monde.
+
+-- Que faites-vous, en ce cas, couch l comme un mort?
+
+-- Mon ami Planchet, il y avait au sige de La Rochelle quand j'y
+tais, quand tu y tais, quand nous y tions enfin, il y avait au
+sige de La Rochelle un Arabe qu'on renommait pour sa faon de
+pointer les couleuvrines. C'tait un garon d'esprit, quoiqu'il
+ft d'une singulire couleur, couleur de tes olives. Eh bien! cet
+Arabe, quand il avait mang ou travaill, se couchait comme je
+suis couch en ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles
+magiques dans un grand tube bout d'ambre; et, si quelque chef,
+venant passer, lui reprochait de toujours dormir, il rpondait
+tranquillement: Mieux vaut tre assis que debout, couch
+qu'assis, mort que couch.
+
+-- C'tait un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses
+sentences, dit Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il
+coupait les ttes des protestants avec beaucoup de satisfaction.
+
+-- Prcisment, et il les embaumait quand elles en valaient la
+peine.
+
+-- Oui, et quand il travaillait cet embaumement avec toutes ses
+herbes et toutes ses grandes plantes, il avait l'air d'un vannier
+qui fait des corbeilles.
+
+-- Oui, Planchet, oui, c'est bien cela.
+
+-- Oh! moi aussi, j'ai de la mmoire.
+
+-- Je n'en doute pas; mais que dis-tu de son raisonnement?
+
+-- Monsieur, je le trouve parfait d'une part, mais stupide de
+l'autre.
+
+-- Devise, Planchet, devise.
+
+-- Eh bien! monsieur, en effet, mieux vaut tre assis que debout,
+c'est constant surtout lorsqu'on est fatigu. Dans certaines
+circonstances -- et Planchet sourit d'un air coquin -- mieux vaut
+tre couch qu'assis. Mais, quant la dernire proposition: mieux
+vaut tre mort que couch, je dclare que je la trouve absurde;
+que ma prfrence incontestable est pour le lit, et que, si vous
+n'tes point de mon avis, c'est que, comme j'ai l'honneur de vous
+le dire, vous vous ennuyez crever.
+
+-- Planchet, tu connais M. La Fontaine?
+
+-- Le pharmacien du coin de la rue Saint-Mdric?
+
+-- Non, le fabuliste.
+
+-- Ah! matre corbeau?
+
+-- Justement; eh bien! je suis comme son livre.
+
+-- Il a donc un livre aussi?
+
+-- Il a toutes sortes d'animaux.
+
+-- Eh bien! que fait-il, son livre?
+
+-- Il songe.
+
+-- Ah! ah!
+
+-- Planchet, je suis comme le livre de M. La Fontaine, je songe.
+
+-- Vous songez? fit Planchet inquiet.
+
+-- Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser la
+mditation; tu conviendras de cela, je l'espre.
+
+-- Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.
+
+-- Pardieu! voil qui est rcratif, hein?
+
+-- Il n'en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur
+le derrire, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous
+songeriez encore plus.
+
+-- Ma foi! je ne sais pas, Planchet.
+
+-- Encore, fit l'picier, si vos songeries taient du genre de
+celle qui vous a conduit la restauration du roi Charles II.
+
+Et Planchet fit entendre un petit rire qui n'tait pas sans
+signification.
+
+-- Ah! Planchet, mon ami, dit d'Artagnan, vous devenez ambitieux.
+
+-- Est-ce qu'il n'y aurait pas quelque autre roi restaurer,
+monsieur d'Artagnan, quelque autre Monck mettre en bote?
+
+-- Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trnes...
+moins bien peut-tre que je ne suis sur cette chaise; mais enfin
+ils y sont.
+
+Et d'Artagnan poussa un soupir.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.
+
+-- Tu es bien bon, Planchet.
+
+-- J'ai un soupon, Dieu me pardonne.
+
+-- Lequel?
+
+-- Monsieur d'Artagnan, vous maigrissez.
+
+-- Oh! fit d'Artagnan frappant sur son thorax, qui rsonna comme
+une cuirasse vide, c'est impossible, Planchet.
+
+-- Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c'est que si vous
+maigrissiez chez moi...
+
+-- Eh bien!
+
+-- Eh bien! je ferais un malheur.
+
+-- Allons, bon!
+
+-- Oui.
+
+-- Que ferais-tu? Voyons.
+
+-- Je trouverais celui qui cause votre chagrin.
+
+-- Voil que j'ai un chagrin, maintenant.
+
+-- Oui, vous en avez un.
+
+-- Non, Planchet, non.
+
+-- Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous
+maigrissez.
+
+-- Je maigris, tu es sr?
+
+-- vue d'oeil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma
+rapire, et je m'en vais tout droit couper la gorge
+M. d'Herblay.
+
+-- Hein! fit d'Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-
+vous l, Planchet? et que fait le nom de M. d'Herblay dans votre
+picerie?
+
+-- Bon! bon! fchez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous
+voulez; mais, morbleu! je sais ce que je sais.
+
+D'Artagnan s'tait, pendant cette seconde sortie de Planchet,
+plac de manire ne pas perdre un seul de ses regards, c'est--
+dire qu'il s'tait assis, les deux mains appuyes sur ses deux
+genoux, le cou tendu vers le digne picier.
+
+-- Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu
+profrer un blasphme de cette force. M. d'Herblay, ton ancien
+chef, mon ami, un homme d'glise, un mousquetaire devenu vque,
+tu lverais l'pe sur lui, Planchet?
+
+-- Je lverais l'pe sur mon pre quand je vous vois dans ces
+tats-l.
+
+-- M. d'Herblay, un gentilhomme!
+
+-- Cela m'est bien gal, moi, qu'il soit gentilhomme. Il vous
+fait rver noir, voil ce que je sais. Et, de rver noir, on
+maigrit. Malaga! Je ne veux pas que M. d'Artagnan sorte de chez
+moi plus maigre qu'il n'y est entr.
+
+-- Comment me fait-il rver noir? Voyons, explique, explique.
+
+-- Voil trois nuits que vous avez le cauchemar.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous rptez: Aramis!
+sournois d'Aramis!
+
+-- Ah! j'ai dit cela? fit d'Artagnan inquiet.
+
+-- Vous l'avez dit, foi de Planchet!
+
+-- Et bien, aprs? Tu sais le proverbe, mon ami. Tout songe est
+mensonge.
+
+-- Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous tes
+sorti, vous n'avez pas manqu de me demander au retour: As-tu vu
+M. d'Herblay? ou bien encore: As-tu reu pour moi des lettres de
+M. d'Herblay?
+
+-- Mais il me semble qu'il est bien naturel que je m'intresse
+ce cher ami? dit d'Artagnan.
+
+-- D'accord, mais pas au point d'en diminuer.
+
+-- Planchet, j'engraisserai, je t'en donne ma parole d'honneur.
+
+-- Bien! monsieur, je l'accepte; car je sais que, lorsque vous
+donnez votre parole d'honneur, c'est sacr...
+
+-- Je ne rverai plus d'Aramis.
+
+-- Trs bien!
+
+-- Je ne te demanderai plus s'il y a des lettres de M. d'Herblay.
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Mais tu m'expliqueras une chose.
+
+-- Parlez, monsieur.
+
+-- Je suis observateur...
+
+-- Je le sais bien...
+
+-- Et tout l'heure tu as dit un juron singulier...
+
+-- Oui.
+
+-- Dont tu n'as pas l'habitude.
+
+-- Malaga! vous voulez dire?
+
+-- Justement.
+
+-- C'est mon juron depuis que je suis picier.
+
+-- C'est juste, c'est un nom de raisin sec.
+
+-- C'est mon juron de frocit; quand une fois j'ai dit Malaga!
+je ne suis plus un homme.
+
+-- Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-l.
+
+-- C'est juste, monsieur, on me l'a donn.
+
+Et Planchet, en prononant ces paroles, cligna de l'oeil avec un
+petit air de finesse qui appela toute l'attention de d'Artagnan.
+
+-- Eh! eh! fit-il.
+
+Planchet rpta:
+
+-- Eh! eh!
+
+-- Tiens! tiens! monsieur Planchet.
+
+-- Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi,
+je ne passe pas ma vie songer.
+
+-- Tu as tort.
+
+-- Je veux dire m'ennuyer, monsieur; nous n'avons qu'un faible
+temps vivre, pourquoi ne pas en profiter?
+
+-- Tu es philosophe picurien, ce qu'il parat, Planchet?
+
+-- Pourquoi pas? La main est bonne, on crit et l'on pse du sucre
+et des pices; le pied est sr, on danse ou l'on se promne;
+l'estomac a des dents, on dvore et l'on digre; le coeur n'est
+pas trop racorni; eh bien! monsieur...
+
+-- Eh bien! quoi, Planchet?
+
+-- Ah! voil!... fit l'picier en se frottant les mains.
+
+D'Artagnan croisa une jambe sur l'autre.
+
+-- Planchet, mon ami, dit-il, vous m'abrutissez de surprise.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que vous vous rvlez moi sous un jour absolument
+nouveau.
+
+Planchet, flatt au dernier point, continua de se frotter les
+mains s'enlever l'piderme.
+
+-- Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis qu'une bte, vous croyez
+que je serai un imbcile?
+
+-- Bien! Planchet, voil un raisonnement.
+
+-- Suivez bien mon ide, monsieur. Je me suis dit, continua
+Planchet, sans plaisir, il n'est pas de bonheur sur la terre.
+
+-- Oh! que c'est bien vrai, ce que tu dis l, Planchet!
+interrompit d'Artagnan.
+
+-- Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n'est pas chose si
+commune, du moins, des consolations.
+
+-- Et tu te consoles?
+
+-- Justement.
+
+-- Explique-moi ta manire de te consoler.
+
+-- Je mets un bouclier pour aller combattre l'ennui. Je rgle mon
+temps de patience, et, la veille juste du jour o je sens que je
+vais m'ennuyer, je m'amuse.
+
+-- Ce n'est pas plus difficile que cela?
+
+-- Non.
+
+-- Et tu as trouv cela tout seul?
+
+-- Tout seul.
+
+-- C'est miraculeux.
+
+-- Qu'en dites-vous?
+
+-- Je dis que ta philosophie n'a pas sa pareille au monde.
+
+-- Eh bien! alors, suivez mon exemple.
+
+-- C'est tentant.
+
+-- Faites comme moi.
+
+-- Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les mes n'ont pas la
+mme trempe, et peut-tre que, s'il fallait que je m'amusasse
+comme toi, je m'ennuierais horriblement...
+
+-- Bah! essayez d'abord.
+
+-- Que fais-tu? Voyons.
+
+-- Avez-vous remarqu que je m'absente?
+
+-- Oui.
+
+-- D'une certaine faon?
+
+-- Priodiquement.
+
+-- C'est cela, ma foi! Vous l'avez remarqu?
+
+-- Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu'on se voit peu
+prs tous les jours, quand l'un s'absente, celui-l manque
+l'autre? Est-ce que je ne te manque pas, toi, quand je suis en
+campagne?
+
+-- Immensment! c'est--dire que je suis comme un corps sans me.
+
+-- Ceci convenu, continuons.
+
+-- quelle poque est-ce que je m'absente?
+
+-- Le 15 et le 30 de chaque mois.
+
+-- Et je reste dehors?
+
+-- Tantt deux, tantt trois, tantt quatre jours.
+
+-- Qu'avez-vous cru que j'allais faire?
+
+-- Les recettes.
+
+-- Et, en revenant, vous m'avez trouv le visage?...
+
+-- Fort satisfait.
+
+-- Vous voyez, vous le dites vous-mme, toujours satisfait. Et
+vous avez attribu cette satisfaction?...
+
+-- ce que ton commerce allait bien; ce que les achats de riz,
+de pruneaux, de cassonade, de poires tapes et de mlasse allaient
+ merveille. Tu as toujours t fort pittoresque de caractre,
+Planchet; aussi n'ai-je pas t surpris un instant de te voir
+opter pour l'picerie, qui est un des commerces les plus varis et
+les plus doux au caractre, en ce qu'on y manie presque toutes
+choses naturelles et parfumes.
+
+-- C'est bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la vtre!
+
+-- Comment, j'erre?
+
+-- Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours
+en recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-
+vous pu croire une pareille chose? Oh! oh! oh!
+
+Et Planchet se mit rire de faon inspirer d'Artagnan les
+doutes les plus injurieux sur sa propre intelligence.
+
+-- J'avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas ta hauteur.
+
+-- Monsieur, c'est vrai.
+
+-- Comment, c'est vrai?
+
+-- Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais
+remarquez bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.
+
+-- Ah! c'est bien heureux!
+
+-- Non, vous tes un homme de gnie, vous; et, quand il s'agit de
+guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les
+rois sont bien peu de chose ct de vous; mais, pour le repos de
+l'me, les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut
+se dire, ah! monsieur, ne me parlez pas des hommes de gnie, ils
+sont leurs propres bourreaux.
+
+-- Bon! Planchet, dit d'Artagnan ptillant de curiosit, voil que
+tu m'intresses au plus haut point.
+
+-- Vous vous ennuyez dj moins que tout l'heure, n'est-ce pas?
+
+-- Je ne m'ennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je
+m'amuse davantage.
+
+-- Allons donc! bon commencement! Je vous gurirai.
+
+-- Je ne demande pas mieux.
+
+-- Voulez-vous que j'essaie?
+
+-- l'instant.
+
+-- Soit! Avez-vous ici des chevaux?
+
+-- Oui: dix, vingt, trente.
+
+-- Il n'en est pas besoin de tant que cela; deux, voil tout.
+
+-- Ils sont ta disposition, Planchet.
+
+-- Bon! je vous emmne.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Demain.
+
+-- O?
+
+-- Ah! vous en demandez trop.
+
+-- Cependant tu m'avoueras qu'il est important que je sache o je
+vais.
+
+-- Aimez-vous la campagne?
+
+-- Mdiocrement, Planchet.
+
+-- Alors vous aimez la ville?
+
+-- C'est selon.
+
+-- Eh bien! je vous mne dans un endroit moiti ville moiti
+campagne.
+
+-- Bon!
+
+-- Dans un endroit o vous vous amuserez, j'en suis sr.
+
+-- merveille!
+
+-- Et, miracle, dans un endroit d'o vous revenez pour vous y tre
+ennuy.
+
+-- Moi?
+
+-- Mortellement!
+
+-- C'est donc Fontainebleau que tu vas?
+
+-- Fontainebleau, juste!
+
+-- Tu vas Fontainebleau, toi?
+
+-- J'y vais.
+
+-- Et que vas-tu faire Fontainebleau, Bon Dieu?
+
+Planchet rpondit d'Artagnan par un clignement d'yeux plein de
+malice.
+
+-- Tu as quelque terre par l, sclrat!
+
+-- Oh! une misre, une bicoque.
+
+-- Je t'y prends.
+
+-- Mais c'est gentil, parole d'honneur!
+
+-- Je vais la campagne de Planchet! s'cria d'Artagnan.
+
+-- Quand vous voudrez.
+
+-- N'avons-nous pas dit demain?
+
+-- Demain, soit; et puis, d'ailleurs, demain, c'est le 14, c'est-
+-dire la veille du jour o j'ai peur de m'ennuyer, ainsi donc,
+c'est convenu.
+
+-- Convenu.
+
+-- Vous me prtez un de vos chevaux?
+
+-- Le meilleur.
+
+-- Non, je prfre le plus doux; je n'ai jamais t excellent
+cavalier, vous le savez, et, dans l'picerie, je me suis encore
+rouill; et puis...
+
+-- Et puis quoi?
+
+-- Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d'oeil, et puis je
+ne veux pas me fatiguer.
+
+-- Et pourquoi? se hasarda demander d'Artagnan.
+
+-- Parce que je ne m'amuserais plus, rpondit Planchet.
+
+Et l-dessus il se leva de dessus son sac de mas en s'tirant et
+en faisant craquer tous ses os, les uns aprs les autres avec une
+sorte d'harmonie.
+
+-- Planchet! Planchet! s'cria d'Artagnan, je dclare qu'il n'est
+point sur la terre de sybarite qui puisse vous tre compar. Ah!
+Planchet, on voit bien que nous n'avons pas encore mang l'un prs
+de l'autre un tonneau de sel.
+
+-- Et pourquoi cela, monsieur?
+
+-- Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d'Artagnan, et
+que, dcidment, j'en reviens croire dfinitivement ce que
+j'avais pens un instant le jour o, Boulogne, tu as trangl,
+ou peu s'en faut, Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, c'est
+que tu es un homme de ressource.
+
+Planchet se mit rire d'un rire plein de fatuit, donna le
+bonsoir au mousquetaire, et descendit dans son arrire-boutique,
+qui lui servait de chambre coucher.
+
+D'Artagnan reprit sa premire position sur sa chaise, et son
+front, drid un instant, devint plus pensif que jamais.
+
+Il avait dj oubli les folies et les rves de Planchet.
+
+Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses penses,
+interrompues par cet agrable colloque auquel nous venons de faire
+participer le public; oui, tout est l:
+
+1 savoir ce que Baisemeaux voulait Aramis;
+
+2 savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles;
+
+3 savoir o est Porthos.
+
+Sous ces trois points gt le mystre.
+
+Or, continua d'Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien,
+ayons recours notre pauvre intelligence. On fait ce qu'on peut,
+mordioux! ou malaga! comme dit Planchet.
+
+
+Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux
+
+
+D'Artagnan, fidle son plan, alla ds le lendemain matin rendre
+visite M. de Baisemeaux.
+
+C'tait jour de propret la Bastille: les canons taient
+brosss, fourbis, les escaliers gratts; les porte-clefs
+semblaient occups du soin de polir leurs clefs elles-mmes.
+
+Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs
+cours, sous prtexte qu'ils taient assez propres.
+
+Le commandant Baisemeaux reut d'Artagnan d'une faon plus que
+polie; mais il fut avec lui d'une rserve tellement serre, que
+toute la finesse de d'Artagnan ne lui tira pas une syllabe.
+
+Plus il se retenait dans ses limites, plus la dfiance de
+d'Artagnan croissait.
+
+Ce dernier crut mme remarquer que le commandant agissait en vertu
+d'une recommandation rcente.
+
+Baisemeaux n'avait pas t au Palais-Royal, avec d'Artagnan,
+l'homme froid et impntrable que celui-ci trouva dans le
+Baisemeaux de la Bastille.
+
+Quand d'Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si
+pressantes d'argent qui avaient amen Baisemeaux la recherche
+d'Aramis et le rendaient expansif malgr tout ce soir-l,
+Baisemeaux prtexta des ordres donner dans la prison mme, et
+laissa d'Artagnan se morfondre si longtemps l'attendre, que
+notre mousquetaire, certain de ne point obtenir un mot de plus,
+partit de la Bastille sans que Baisemeaux ft revenu de son
+inspection.
+
+Mais il avait un soupon, d'Artagnan, et, une fois le soupon
+veill, l'esprit de d'Artagnan ne dormait plus.
+
+Il tait aux hommes ce que le chat est aux quadrupdes, l'emblme
+de l'inquitude la fois et de l'impatience.
+
+Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie
+qui se balance tout souffle d'air. Un chat qui guette est mort
+devant son poste d'observation, et ni la faim ni la soif ne savent
+le tirer de sa mditation.
+
+D'Artagnan, qui brlait d'impatience, secoua tout coup ce
+sentiment comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose
+qu'on lui cachait tait prcisment celle qu'il importait de
+savoir.
+
+En consquence, il rflchit que Baisemeaux ne manquerait pas de
+faire prvenir Aramis, si Aramis lui avait donn une
+recommandation quelconque. C'est ce qui arriva.
+
+Baisemeaux avait peine eu le temps matriel de revenir du
+donjon, que d'Artagnan s'tait mis en embuscade prs de la rue du
+Petit-Musc, de faon voir tous ceux qui sortiraient de la
+Bastille.
+
+Aprs une heure de station la _Herse-d'Or_, sous l'auvent o
+l'on prenait un peu d'ombre, d'Artagnan vit sortir un soldat de
+garde.
+
+Or, c'tait le meilleur indice qu'il pt dsirer. Tout gardien ou
+porte-clefs a ses jours de sortie et mme ses heures la
+Bastille, puisque tous sont astreints n'avoir ni femme ni
+logement dans le chteau; ils peuvent donc sortir sans exciter la
+curiosit.
+
+Mais un soldat casern est renferm pour vingt-quatre heures
+lorsqu'il est de garde, on le sait bien, et d'Artagnan le savait
+mieux que personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de
+service que pour un ordre exprs et press.
+
+Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement,
+lentement, comme un heureux mortel qui, au lieu d'une faction
+devant un insipide corps de garde, ou sur un bastion non moins
+ennuyeux, arrive la bonne aubaine d'une libert jointe une
+promenade, ces deux plaisirs comptant comme service. Il se dirigea
+vers le faubourg Saint-Antoine, humant l'air, le soleil, et
+regardant les femmes.
+
+D'Artagnan le suivit de loin. Il n'avait pas encore fix ses ides
+l-dessus.
+
+Il faut tout d'abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce
+drle. Un homme vu est un homme jug.
+
+D'Artagnan doubla le pas, et, ce qui n'tait pas bien difficile,
+devana le soldat.
+
+Non seulement il vit sa figure, qui tait assez intelligente et
+rsolue, mais encore il vit son nez, qui tait un peu rouge.
+
+Le drle aime l'eau-de-vie, se dit-il.
+
+En mme temps qu'il voyait le nez rouge, il voyait dans la
+ceinture du soldat un papier blanc.
+
+Bon! il a une lettre, ajouta d'Artagnan. Or, un soldat se trouve
+trop joyeux d'tre choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il
+ne vend pas le message.
+
+Comme d'Artagnan se rongeait les poings, le soldat avanait
+toujours dans le faubourg Saint-Antoine.
+
+Il va certainement Saint-Mand, se dit-il, et je ne saurai pas
+ce qu'il y a dans la lettre...
+
+C'tait en perdre la tte.
+
+Si j'tais en uniforme, se dit d'Artagnan, je ferais prendre le
+drle et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me
+prterait la main. Mais du diable si je dis mon nom pour un fait
+de ce genre. Le faire boire, il se dfiera et puis il me
+grisera... Mordioux! je n'ai plus d'esprit, et c'en est fait de
+moi. Attaquer ce malheureux, le faire dgainer, le tuer pour sa
+lettre. Bon, s'il s'agissait d'une lettre de reine un lord, ou
+d'une lettre de cardinal une reine. Mais, mon Dieu, quelles
+pitres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet avec
+M. Colbert! La vie d'un homme pour cela, oh! non, pas mme dix
+cus.
+
+Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et
+moustaches, il aperut un petit groupe d'archers et un
+commissaire.
+
+Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se dbattait du
+meilleur coeur.
+
+Les archers lui avaient dchir ses habits, et on le tranait. Il
+demandait qu'on le conduist avec gards, se prtendant
+gentilhomme et soldat.
+
+Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria:
+
+-- Soldat, moi!
+
+Le soldat marcha du mme pas vers celui qui l'interpellait, et la
+foule le suivit.
+
+Une ide vint alors d'Artagnan.
+
+C'tait la premire: on verra qu'elle n'tait pas mauvaise.
+
+Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu'il venait d'tre
+pris dans une maison comme voleur, tandis qu'il n'tait qu'un
+amant, le soldat le plaignait et lui donnait des consolations et
+des conseils avec cette gravit que le soldat franais met au
+service de son amour-propre et de l'esprit de corps. D'Artagnan se
+glissa derrire le soldat press par la foule, et lui tira
+nettement et promptement le papier de la ceinture.
+
+Comme, ce moment, le gentilhomme dchir tiraillait ce soldat,
+comme le commissaire tiraillait le gentilhomme, d'Artagnan put
+oprer sa capture sans le moindre inconvnient.
+
+Il se mit dix pas derrire un pilier de maison, et lut sur
+l'adresse:
+
+ M. du Vallon, chez M. Fouquet, Saint-Mand.
+
+-- Bon, dit-il.
+
+Et il dcacheta sans dchirer, puis il tira le papier pli en
+quatre, qui contenait seulement ces mots:
+
+Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire M. d'Herblay qu'il
+est venu la Bastille et qu'il a questionn.
+
+Votre dvou,
+
+De Baisemeaux.
+
+-- Eh bien! la bonne heure, s'cria d'Artagnan, voil qui est
+parfaitement limpide. Porthos en est.
+
+Sr de ce qu'il voulait savoir:
+
+Mordioux! pensa le mousquetaire, voil un pauvre diable de soldat
+ qui cet enrag sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma
+supercherie... S'il rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au
+fait, je n'ai pas besoin de cette lettre; quand l'oeuf est aval,
+ quoi bon les coquilles?
+
+D'Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu
+le soldat et continuaient d'emmener leur prisonnier.
+
+Celui-ci restait environn de la foule et continuait ses
+dolances.
+
+D'Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans
+que personne le vit, puis il s'loigna rapidement. Le soldat
+reprenait sa route vers Saint-Mand, pensant beaucoup ce
+gentilhomme qui avait implor sa protection.
+
+Tout coup il pensa un peu sa lettre, et, regardant sa
+ceinture, il la vit dpouille. Son cri d'effroi fit plaisir
+d'Artagnan.
+
+Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse,
+et enfin, derrire lui, vingt pas, il aperut la bienheureuse
+enveloppe. Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.
+
+L'enveloppe tait bien un peu poudreuse, un peu froisse, mais
+enfin la lettre tait retrouve.
+
+D'Artagnan vit que le cachet bris occupait beaucoup le soldat. Le
+brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier
+dans sa ceinture.
+
+Va, dit d'Artagnan, j'ai le temps dsormais; prcde-moi. Il
+parat qu'Aramis n'est pas Paris, puisque Baisemeaux crit
+Porthos. Ce cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer
+avec lui! dit le Gascon.
+
+Et, rglant son pas sur celui du soldat, il se promit d'arriver un
+quart d'heure aprs lui chez M. Fouquet.
+
+
+Chapitre CXLII -- O le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
+rien perdu de sa force
+
+
+D'Artagnan avait, selon son habitude, calcul que chaque heure
+vaut soixante minutes et chaque minute soixante secondes.
+
+Grce ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il
+arriva devant la porte du surintendant au moment mme o le soldat
+en sortait la ceinture vide.
+
+D'Artagnan se prsenta la porte, qu'un concierge, brod sur
+toutes les coutures, lui tint entrouverte.
+
+D'Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n'y
+avait pas moyen. Il se nomma.
+
+Malgr cette concession, qui devait lever toute difficult,
+d'Artagnan le pensait du moins, le concierge hsita; cependant,
+ce titre rpt pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi,
+le concierge, sans livrer tout fait passage, cessa de le barrer
+compltement.
+
+D'Artagnan comprit qu'une formidable consigne avait t donne.
+
+Il se dcida donc mentir, ce qui, d'ailleurs, ne lui cotait
+point par trop, quand il voyait par-del le mensonge le salut de
+l'tat, ou mme purement et simplement son intrt personnel.
+
+Il ajouta donc, aux dclarations dj faites par lui, que le
+soldat qui venait d'apporter une lettre M. du Vallon n'tait
+autre que son messager, et que cette lettre avait pour but
+d'annoncer son arrive, lui.
+
+Ds lors, nul ne s'opposa plus l'entre de d'Artagnan, et
+d'Artagnan entra.
+
+Un valet voulut l'accompagner, mais il rpondit qu'il tait
+inutile de prendre cette peine son endroit, attendu qu'il savait
+parfaitement o se tenait M. du Vallon.
+
+Il n'y avait rien rpondre un homme si compltement instruit.
+
+On laissa faire d'Artagnan.
+
+Perrons, salons, jardins, tout fut pass en revue par le
+mousquetaire. Il marcha un quart d'heure dans cette maison plus
+que royale, qui comptait autant de merveilles que de meubles,
+autant de serviteurs que de colonnes et de portes.
+
+Dcidment, se dit-il, cette maison n'a d'autres limites que les
+limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de
+s'en retourner Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?
+
+Enfin, il arriva dans une partie recule du chteau, ceinte d'un
+mur de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de
+plantes grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme
+des fruits.
+
+De distance en distance, sur le mur d'enceinte, s'levaient des
+statues dans des poses timides ou mystrieuses. C'taient des
+vestales caches sous le pplum aux grands plis; des veilleurs
+agiles enferms dans leurs voiles de marbre et couvant le palais
+de leurs furtifs regards.
+
+Un Herms, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes ployes,
+une Nuit tout arrose de pavots, dominaient les jardins et les
+btiments qu'on entrevoyait derrire les arbres; toutes ces
+statues se profilaient en blanc sur les hauts cyprs, qui
+dardaient leurs cimes noires vers le ciel.
+
+Autour de ces cyprs s'taient enrouls des rosiers sculaires,
+qui attachaient leurs anneaux fleuris chaque fourche des
+branches et semaient sur les ramures infrieures et sur les
+statues des pluies de fleurs embaumes.
+
+Ces enchantements parurent au mousquetaire l'effort suprme de
+l'esprit humain. Il tait dans une disposition d'esprit
+potiser. L'ide que Porthos habitait un pareil Eden lui donna de
+Porthos une ide plus haute, tant il est vrai que les esprits les
+plus levs ne sont point exempts de l'influence de l'entourage.
+
+D'Artagnan trouva la porte; la porte, une espce de ressort
+qu'il dcouvrit et qu'il fit jouer. La porte s'ouvrit.
+
+D'Artagnan entra, referma la porte et pntra dans un pavillon
+bti en rotonde, et dans lequel on n'entendait d'autre bruit que
+celui des cascades et des chants d'oiseaux.
+
+ la porte du pavillon, il rencontra un laquais.
+
+-- C'est ici, dit sans hsitation d'Artagnan, que demeure M. le
+baron du Vallon, n'est-ce pas.
+
+-- Oui, monsieur, rpondit le laquais.
+
+-- Prvenez-le que M. le chevalier d'Artagnan, capitaine aux
+mousquetaires de Sa Majest, l'attend.
+
+D'Artagnan fut introduit dans un salon.
+
+D'Artagnan ne demeura pas longtemps dans l'attente: un pas bien
+connu branla le parquet de la salle voisine, une porte s'ouvrit
+ou plutt s'enfona, et Porthos vint se jeter dans les bras de son
+ami avec une sorte d'embarras qui ne lui allait pas mal.
+
+-- Vous ici? s'cria-t-il.
+
+-- Et vous? rpliqua d'Artagnan. Ah! sournois!
+
+-- Oui, dit Porthos en souriant d'un sourire embarrass, oui, vous
+me trouvez chez M. Fouquet, et cela vous tonne un peu, n'est-ce
+pas?
+
+-- Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet?
+M. Fouquet a bon nombre d'amis, surtout parmi les hommes d'esprit.
+
+Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui.
+
+-- Puis, ajouta-t-il, vous m'avez vu Belle-le.
+
+-- Raison de plus pour que je sois port croire que vous tes
+des amis de M. Fouquet.
+
+-- Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain
+embarras.
+
+-- Ah! mon ami, dit d'Artagnan, que vous tes coupable envers moi!
+
+-- Comment cela? s'cria Porthos.
+
+-- Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui
+des fortifications de Belle-le, et vous ne m'en avertissez pas.
+
+Porthos rougit.
+
+-- Il y a plus, continua d'Artagnan, vous me voyez l-bas; vous
+savez que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi,
+jaloux de connatre quel est l'homme de mrite qui accomplit une
+oeuvre dont on lui fait les plus magnifiques rcits, vous ne
+devinez pas que le roi m'a envoy pour savoir quel tait cet
+homme?
+
+-- Comment! le roi vous avait envoy pour savoir...
+
+-- Pardieu! Mais ne parlons plus de cela.
+
+-- Corne de boeuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en; ainsi,
+le roi savait que l'on fortifiait Belle-le?
+
+-- Bon! est-ce que le roi ne sait pas tout?
+
+-- Mais il ne savait pas qui le fortifiait?
+
+-- Non; seulement, il se doutait, d'aprs ce qu'on lui avait dit
+des travaux, que c'tait un illustre homme de guerre.
+
+-- Diable! dit Porthos, si j'avais su cela.
+
+-- Vous ne vous seriez pas sauv de Vannes, n'est-ce pas?
+
+-- Non. Qu'avez-vous dit quand vous ne m'avez plus trouv?
+
+-- Mon cher, j'ai rflchi.
+
+-- Ah! oui, vous rflchissez, vous... Et quoi cela vous a-t-il
+men de rflchir?
+
+-- deviner toute la vrit.
+
+-- Ah! vous avez devin?
+
+-- Oui.
+
+-- Qu'avez-vous devin? Voyons, dit Porthos en s'accommodant dans
+un fauteuil et prenant des airs de sphinx.
+
+-- J'ai devin, d'abord, que vous fortifiiez Belle-le.
+
+-- Ah! cela n'tait pas bien difficile, vous m'avez vu l'oeuvre.
+
+-- Attendez donc; mais j'ai devin encore quelque chose, c'est que
+vous fortifiiez Belle-le par ordre de M. Fouquet.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Ce n'est pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne
+m'arrte pas en route.
+
+-- Ce cher d'Artagnan!
+
+-- J'ai devin que M. Fouquet voulait garder le secret le plus
+profond sur ces fortifications.
+
+-- C'tait son intention, en effet, ce que je crois, dit
+Porthos.
+
+-- Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret?
+
+-- Dame! pour que la chose ne ft pas sue, dit Porthos.
+
+-- D'abord. Mais ce dsir tait soumis l'ide d'une
+galanterie...
+
+-- En effet, dit Porthos, j'ai entendu dire que M. Fouquet tait
+fort galant.
+
+-- l'ide d'une galanterie qu'il voulait faire au roi.
+
+-- Oh! oh!
+
+-- Cela vous tonne?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous ne saviez pas cela?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien! je le sais, moi.
+
+-- Vous tes donc sorcier.
+
+-- Pas le moins du monde.
+
+-- Comment le savez-vous, alors?
+
+-- Ah! voil! par un moyen bien simple! j'ai entendu M. Fouquet le
+dire lui-mme au roi.
+
+-- Lui dire quoi?
+
+-- Qu'il avait fait fortifier Belle-le son intention, et qu'il
+lui faisait cadeau de Belle-le.
+
+-- Ah! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi?
+
+-- En toutes lettres. Il a mme ajout: Belle-le a t fortifie
+par un ingnieur de mes amis, homme de beaucoup de mrite, que je
+demanderai la permission de prsenter au roi. -- Son nom? a
+demand le roi. Le baron du Vallon, a rpondu M. Fouquet. C'est
+bien, a rpondu le roi, vous me le prsenterez.
+
+-- Le roi a rpondu cela?
+
+-- Foi de d'Artagnan!
+
+-- Oh! oh! fit Porthos. Mais pourquoi ne m'a-t-on pas prsent,
+alors?
+
+-- Ne vous a-t-on point parl de cette prsentation?
+
+-- Si fait, mais je l'attends toujours.
+
+-- Soyez tranquille, elle viendra.
+
+-- Hum! hum! grogna Porthos.
+
+D'Artagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la
+conversation:
+
+-- Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me
+semble? demanda-t-il.
+
+-- J'ai toujours aim l'isolement. Je suis mlancolique, rpondit
+Porthos avec un soupir.
+
+-- Tiens! c'est trange, fit d'Artagnan, je n'avais pas remarqu
+cela.
+
+-- C'est depuis que je me livre l'tude, dit Porthos d'un air
+soucieux.
+
+-- Mais les travaux de l'esprit n'ont pas nui la sant du corps,
+j'espre?
+
+-- Oh! nullement.
+
+-- Les forces vont toujours bien?
+
+-- Trop bien, mon ami, trop bien.
+
+-- C'est que j'avais entendu dire que, dans les premiers jours de
+votre arrive...
+
+-- Oui, je ne pouvais plus remuer, n'est-ce pas?
+
+-- Comment, fit d'Artagnan avec un sourire, et propos de quoi ne
+pouviez-vous plus remuer?
+
+Porthos comprit qu'il avait dit une btise et voulut se reprendre.
+
+-- Oui, je suis venu de Belle-le ici sur de mauvais chevaux, dit-
+il, et cela m'avait fatigu.
+
+-- Cela ne m'tonne plus, que, moi qui venais derrire vous, j'en
+aie trouv sept ou huit de crevs sur la route.
+
+-- Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos.
+
+-- De sorte que vous tiez moulu?
+
+-- La graisse m'a fondu, et cette fonte m'a rendu malade.
+
+-- Ah! pauvre Porthos!... Et Aramis, comment a-t-il t pour vous
+dans tout cela?
+
+-- Trs bien... Il m'a fait soigner par le propre mdecin de
+M. Fouquet. Mais figurez-vous qu'au bout de huit jours je ne
+respirais plus.
+
+-- Comment cela?
+
+-- La chambre tait trop petite: j'absorbais trop d'air.
+
+-- Vraiment?
+
+-- ce que l'on m'a dit, du moins... Et l'on m'a transport dans
+un autre logement.
+
+-- O vous respiriez, cette fois?
+
+-- Plus librement, oui; mais pas d'exercice, rien faire. Le
+mdecin prtendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire,
+je me sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance un
+grave accident.
+
+-- quel accident?
+
+-- Imaginez-vous, cher ami, que je me rvoltai contre les
+ordonnances de cet imbcile de mdecin et que je rsolus de
+sortir, que cela lui convint ou ne lui convnt pas. En
+consquence, j'ordonnai au valet qui me servait d'apporter mes
+habits.
+
+-- Vous tiez donc tout nu, mon pauvre Porthos?
+
+-- Non pas, j'avais une magnifique robe de chambre, au contraire.
+Le laquais obit; je me revtis de mes habits, qui taient devenus
+trop larges; mais, chose trange, mes pieds taient devenus trop
+larges, eux.
+
+-- Oui, j'entends bien.
+
+-- Et mes bottes taient devenues trop troites.
+
+-- Vos pieds taient rests enfls.
+
+-- Tiens! vous avez devin.
+
+-- Parbleu! Et c'est l l'accident dont vous me vouliez
+entretenir?
+
+-- Ah bien! oui! Je ne fis pas la mme rflexion que vous. Je me
+dis: Puisque mes pieds ont entr dix fois dans mes bottes, il n'y
+a aucune raison pour qu'ils n'y entrent pas une onzime.
+
+-- Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire,
+vous manquiez de logique.
+
+-- Bref, j'tais donc plac en face d'une cloison; j'essayais de
+mettre ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec
+le jarret, faisant des efforts inous, quand, tout coup, les
+deux oreilles de mes bottes demeurrent dans mes mains; mon pied
+partit comme une catapulte.
+
+-- Catapulte! Comme vous tes fort sur les fortifications, cher
+Porthos!
+
+-- Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la
+cloison, qu'il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson,
+j'avais dmoli le temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de
+porcelaines, de vases de fleurs, de tapisseries, de btons de
+rideaux, c'est inou.
+
+-- Vraiment!
+
+-- Sans compter que de l'autre ct de la cloison tait une
+tagre charge de porcelaines.
+
+-- Que vous renverstes?
+
+-- Que je lanai l'autre bout de l'autre chambre.
+
+Porthos se mit rire.
+
+-- En vrit, comme vous dites, c'est inou!
+
+Et d'Artagnan se mit rire comme Porthos.
+
+Porthos, aussitt, se mit rire plus fort que d'Artagnan.
+
+-- Je cassai, dit Porthos d'une voix entrecoupe par cette
+hilarit croissante, pour plus de trois mille francs de
+porcelaines, oh! oh! oh!...
+
+-- Bon! dit d'Artagnan.
+
+-- J'crasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh!
+oh!...
+
+-- Excellent!
+
+-- Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tte et qui
+fut bris en mille morceaux, oh! oh! oh!...
+
+-- Sur la tte? dit d'Artagnan, qui se tenait les ctes.
+
+-- En plein!
+
+-- Mais vous etes la tte casse?
+
+-- Non, puisque je vous dis, au contraire, que c'est le lustre qui
+se brisa comme verre qu'il tait.
+
+-- Ah! le lustre tait de verre?
+
+-- De verre de Venise; une curiosit, mon cher, un morceau qui
+n'avait pas son pareil, une pice qui pesait deux cents livres.
+
+-- Et qui vous tomba sur la tte?
+
+-- Sur... la... tte!... Figurez-vous un globe de cristal tout
+dor, tout incrust en bas, des parfums qui brlaient en haut, des
+becs qui jetaient de la flamme lorsqu'ils taient allums.
+
+-- Bien entendu; mais ils ne l'taient pas?
+
+-- Heureusement, j'eusse t incendi.
+
+-- Et vous n'avez t qu'aplati?
+
+-- Non.
+
+-- Comment, non.
+
+-- Non, le lustre m'est tomb sur le crne. Nous avons l, ce
+qu'il parat, sur le sommet de la tte, une crote excessivement
+solide.
+
+-- Qui vous a dit cela, Porthos?
+
+-- Le mdecin. Une manire de dme qui supporterait Notre-Dame de
+Paris.
+
+-- Bah!
+
+-- Oui, il parat que nous avons le crne ainsi fait.
+
+-- Parlez pour vous, cher ami; c'est votre crne vous qui est
+fait ainsi et non celui des autres.
+
+-- C'est possible, dit Porthos avec fatuit; tant il y a que, lors
+de la chute du lustre sur ce dme que nous avons au sommet de la
+tte, ce fut un bruit pareil la dtonation d'un canon; le
+cristal fut bris et je tombai tout inond.
+
+-- De sang, pauvre Porthos!
+
+-- Non, de parfums qui sentaient comme des crmes; c'tait
+excellent, mais cela sentait trop bon, je fus comme tourdi de
+cette bonne odeur; vous avez prouv cela quelquefois, n'est-ce
+pas, d'Artagnan?
+
+-- Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous
+ftes renvers du choc et abasourdi de l'odeur.
+
+-- Mais ce qu'il y a de particulier, et le mdecin m'a affirm,
+sur son honneur, qu'il n'avait jamais rien vu de pareil...
+
+-- Vous etes au moins une bosse? interrompit d'Artagnan.
+
+-- J'en eus cinq.
+
+-- Pourquoi cinq?
+
+-- Attendez: le lustre avait, son extrmit infrieure, cinq
+ornements dors extrmement aigus.
+
+-- Ae!
+
+-- Ces cinq ornements pntrrent dans mes cheveux, que je porte
+fort pais, comme vous voyez.
+
+-- Heureusement.
+
+-- Et s'imprimrent dans ma peau. Mais, voyez la singularit, ces
+choses-l n'arrivent qu' moi! Au lieu de faire des creux, ils
+firent des bosses. Le mdecin n'a jamais pu m'expliquer cela d'une
+manire satisfaisante.
+
+-- Eh bien! je vais vous l'expliquer, moi.
+
+-- Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce
+qui tait chez lui le signe de l'attention porte au plus haut
+degr.
+
+-- Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau de hautes
+tudes, des calculs importants, la tte a profit; de sorte que
+vous avez maintenant une tte trop pleine de science.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- J'en suis sr. Il en rsulte qu'au lieu de rien laisser
+pntrer d'tranger dans l'intrieur de la tte, votre bote
+osseuse, qui est dj trop pleine, profite des ouvertures qui s'y
+font pour laisser chapper ce trop-plein.
+
+-- Ah! fit Porthos, qui cette explication paraissait plus claire
+que celle du mdecin.
+
+-- Les cinq protubrances causes par les cinq ornements du lustre
+furent certainement des amas scientifiques, amens extrieurement
+par la force des choses.
+
+-- En effet, dit Porthos, et la preuve, c'est que cela me faisait
+plus de mal dehors que dedans. Je vous avouerai mme que, quand je
+mettais mon chapeau sur ma tte, en l'enfonant du poing avec
+cette nergie gracieuse que nous possdons, nous autres
+gentilshommes d'pe, eh bien! si mon coup de poing n'tait pas
+parfaitement mesur, je ressentais des douleurs extrmes.
+
+-- Porthos, je vous crois.
+
+-- Aussi, mon bon ami, dit le gant, M. Fouquet se dcida-t-il,
+voyant le peu de solidit de la maison, me donner un autre
+logis. On me mit en consquence ici.
+
+-- C'est le parc rserv, n'est-ce pas?
+
+-- Oui.
+
+-- Celui des rendez-vous? celui qui est si clbre dans les
+histoires mystrieuses du surintendant?
+
+-- Je ne sais pas: je n'y ai eu ni rendez-vous ni histoires
+mystrieuses; mais on m'autorise y exercer mes muscles, et je
+profite de la permission en dracinant des arbres.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Pour m'entretenir la main, et puis pour y prendre des nids
+d'oiseaux: je trouve cela plus commode que de monter dessus.
+
+-- Vous tes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.
+
+-- Oui, j'aime les petits oeufs; je les aime infiniment plus que
+les gros. Vous n'avez point ide comme c'est dlicat, une omelette
+de quatre ou cinq cents oeufs de verdier, de pinson, de sansonnet,
+de merle et de grive.
+
+-- Mais cinq cents oeufs, c'est monstrueux!
+
+-- Cela tient dans un saladier, dit Porthos.
+
+D'Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s'il le voyait pour
+la premire fois.
+
+Quant Porthos, il s'panouit joyeusement sous le regard de son
+ami.
+
+Ils demeurrent quelques instants ainsi, d'Artagnan regardant,
+Porthos s'panouissant.
+
+D'Artagnan cherchait videmment donner un nouveau tour la
+conversation.
+
+-- Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il
+enfin, sans doute lorsqu'il eut trouv ce qu'il cherchait.
+
+-- Pas toujours.
+
+-- Je conois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que
+ferez vous?
+
+-- Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma
+dernire bosse ait disparu pour me prsenter au roi, qui ne peut
+pas souffrir les bosses, ce qu'on m'a dit.
+
+-- Aramis est donc toujours Paris?
+
+-- Non.
+
+-- Et o est-il?
+
+-- Fontainebleau.
+
+-- Seul?
+
+-- Avec M. Fouquet.
+
+-- Trs bien. Mais savez-vous une chose?
+
+-- Non. Dites-la-moi et je la saurai.
+
+-- C'est que je crois qu'Aramis vous oublie.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- L-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait
+sauter les vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu'il y a ballet tous
+les soirs, l-bas?
+
+-- Diable! diable!
+
+-- Je vous dclare donc que votre cher Aramis vous oublie.
+
+-- Cela se pourrait bien, et je l'ai pens parfois.
+
+-- moins qu'il ne vous trahisse, le sournois!
+
+-- Oh!
+
+-- Vous le savez, c'est un fin renard, qu'Aramis.
+
+-- Oui, mais me trahir...
+
+-- coutez; d'abord, il vous squestre.
+
+-- Comment, il me squestre! Je suis squestr, moi?
+
+-- Pardieu!
+
+-- Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?
+
+-- Rien de plus facile. Sortez-vous?
+
+-- Jamais.
+
+-- Montez-vous cheval?
+
+-- Jamais.
+
+-- Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu' vous?
+
+-- Jamais.
+
+-- Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter cheval,
+ne jamais voir ses amis, cela s'appelle tre squestr.
+
+-- Et pourquoi Aramis me squestrerait-il? demanda Porthos.
+
+-- Voyons, dit d'Artagnan, soyez franc, Porthos.
+
+-- Comme l'or.
+
+-- C'est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-
+le, n'est-ce pas?
+
+Porthos rougit.
+
+-- Oui, dit-il, mais voil tout ce qu'il a fait.
+
+-- Justement, et mon avis est que ce n'est pas une trs grande
+affaire.
+
+-- C'est le mien aussi.
+
+-- Bien; je suis enchant que nous soyons du mme avis.
+
+-- Il n'est mme jamais venu Belle-le, dit Porthos.
+
+-- Vous voyez bien.
+
+-- C'est moi qui allais Vannes, comme vous avez pu le voir.
+
+-- Dites comme je l'ai vu. Eh bien! voil justement l'affaire, mon
+cher Porthos, Aramis, qui n'a fait que les plans, voudrait passer
+pour l'ingnieur; tandis que, vous qui avez bti pierre pierre
+la muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous
+relguer au rang de constructeur.
+
+-- De constructeur, c'est--dire de maon?
+
+-- De maon, c'est cela.
+
+-- De gcheur de mortier?
+
+-- Justement.
+
+-- De manoeuvre?
+
+-- Vous y tes.
+
+-- Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans,
+ ce qu'il parat?
+
+-- Ce n'est pas le tout: il vous en croit cinquante.
+
+-- J'aurais bien voulu le voir la besogne.
+
+-- Oui.
+
+-- Un gaillard qui a la goutte.
+
+-- Oui.
+
+-- La gravelle.
+
+-- Oui.
+
+-- qui il manque trois dents.
+
+-- Quatre.
+
+-- Tandis que moi, regardez!
+
+Et Porthos, cartant ses grosses lvres, exhiba deux ranges de
+dents un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi
+dures et aussi saines que l'ivoire.
+
+-- Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d'Artagnan, combien le
+roi tient aux dents. Les vtres me dcident; je vous prsenterai
+au roi.
+
+-- Vous?
+
+-- Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour
+qu'Aramis?
+
+-- Oh! non.
+
+-- Croyez-vous que j'aie la moindre prtention sur les
+fortifications de Belle-le?
+
+-- Oh! certes non.
+
+-- C'est donc votre intrt seul qui peut me faire agir.
+
+-- Je n'en doute pas.
+
+-- Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, c'est que,
+lorsqu'il y a quelque chose de dsagrable lui dire, c'est moi
+qui m'en charge.
+
+-- Mais, cher ami, si vous me prsentez...
+
+-- Aprs?
+
+-- Aramis se fchera.
+
+-- Contre moi?
+
+-- Non, contre moi.
+
+-- Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous prsente,
+puisque vous deviez tre prsent, c'est la mme chose.
+
+-- On devait me faire faire des habits.
+
+-- Les vtres sont splendides.
+
+-- Oh! ceux que j'avais commands taient bien plus beaux.
+
+-- Prenez garde, le roi aime la simplicit.
+
+-- Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir
+parti?
+
+-- tes-vous donc prisonnier sur parole?
+
+-- Non, pas tout fait. Mais je lui avais promis de ne pas
+m'loigner sans le prvenir.
+
+-- Attendez, nous allons revenir cela. Avez-vous quelque chose
+faire ici?
+
+-- Moi? Rien de bien important, du moins.
+
+-- moins cependant que vous ne soyez l'intermdiaire d'Aramis
+pour quelque chose de grave.
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Ce que je vous en dis, vous comprenez, c'est par intrt pour
+vous. Je suppose, par exemple, que vous tes charg d'envoyer
+Aramis des messages, des lettres.
+
+-- Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.
+
+-- O cela?
+
+-- Fontainebleau.
+
+-- Et avez-vous de ces lettres?
+
+-- Mais...
+
+-- Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?
+
+-- Je viens justement d'en recevoir une.
+
+-- Intressante?
+
+-- Je le suppose.
+
+-- Vous ne les lisez donc pas?
+
+-- Je ne suis pas curieux.
+
+Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos
+n'avait pas lue, mais que d'Artagnan avait lue, lui.
+
+-- Savez-vous ce qu'il faut faire? dit d'Artagnan.
+
+-- Parbleu! ce que je fais toujours, l'envoyer.
+
+-- Non pas.
+
+-- Comment cela, la garder?
+
+-- Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre tait
+importante.
+
+-- Trs importante.
+
+-- Eh bien! il faut la porter vous-mme Fontainebleau.
+
+-- Aramis.
+
+-- Oui.
+
+-- C'est juste.
+
+-- Et puisque le roi y est...
+
+-- Vous profiterez de cela?...
+
+-- Je profiterai de cela pour vous prsenter au roi.
+
+-- Ah! corne de boeuf! d'Artagnan, il n'y a en vrit que vous
+pour trouver des expdients.
+
+-- Donc, au lieu d'envoyer notre ami des messages plus ou moins
+fidles, c'est nous-mmes qui lui portons la lettre.
+
+-- Je n'y avais mme pas song, c'est bien simple cependant.
+
+-- C'est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous
+partions tout de suite.
+
+-- En effet, dit Porthos, plus tt nous partirons, moins la lettre
+d'Aramis prouvera de retard.
+
+-- Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la
+logique seconde l'imagination.
+
+-- Vous trouvez? dit Porthos.
+
+-- C'est le rsultat des tudes solides, rpondit d'Artagnan.
+Allons, venez.
+
+-- Mais, dit Porthos, ma promesse M. Fouquet?
+
+-- Laquelle?
+
+-- De ne point quitter Saint-Mand sans le prvenir?
+
+-- Ah! mon cher Porthos, dit d'Artagnan, que vous tes jeune!
+
+-- Comment cela!
+
+-- Vous arrivez Fontainebleau, n'est-ce pas?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous y trouverez M. Fouquet?
+
+-- Oui.
+
+-- Chez le roi probablement?
+
+-- Chez le roi, rpta majestueusement Porthos.
+
+-- Et vous l'abordez en lui disant: Monsieur Fouquet, j'ai
+l'honneur de vous prvenir que je viens de quitter Saint-Mand.
+
+-- Et, dit Porthos avec la mme majest, me voyant Fontainebleau
+chez le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens.
+
+-- Mon cher Porthos, j'ouvrais la bouche pour vous le dire; vous
+me devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous
+tes! l'ge n'a pas mordu sur vous.
+
+-- Pas trop.
+
+-- Alors tout est dit.
+
+-- Je crois que oui.
+
+-- Vous n'avez plus de scrupules?
+
+-- Je crois que non.
+
+-- Alors je vous emmne.
+
+-- Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.
+
+-- Vous avez des chevaux ici?
+
+-- J'en ai cinq.
+
+-- Que vous avez fait venir de Pierrefonds?
+
+-- Que M. Fouquet m'a donns.
+
+-- Mon cher Porthos, nous n'avons pas besoin de cinq chevaux pour
+deux; d'ailleurs, j'en ai dj trois Paris, cela ferait huit; ce
+serait trop.
+
+-- Ce ne serait pas trop si j'avais mes gens ici; mais, hlas! je
+ne les ai pas.
+
+-- Vous regrettez vos gens?
+
+-- Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.
+
+-- Excellent coeur! dit d'Artagnan; mais, croyez-moi, laissez vos
+chevaux ici comme vous avez laiss Mousqueton l-bas.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que, plus tard...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! plus tard, peut-tre sera-t-il bien que M. Fouquet ne
+vous ait rien donn du tout.
+
+-- Je ne comprends pas, dit Porthos.
+
+-- Il est inutile que vous compreniez.
+
+-- Cependant...
+
+-- Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.
+
+-- C'est de la politique, je parie.
+
+-- Et de la plus subtile.
+
+Porthos baissa la tte sur ce mot de politique; puis, aprs un
+moment de rverie, il ajouta:
+
+-- Je vous avouerai, d'Artagnan, que je ne suis pas politique.
+
+-- Je le sais, pardieu! bien.
+
+-- Oh! nul ne sait cela; vous me l'avez dit vous-mme, vous, le
+brave des braves.
+
+-- Que vous ai-je dit, Porthos?
+
+-- Que l'on avait ses jours. Vous me l'avez dit et je l'ai
+prouv. Il y a des jours o l'on prouve moins de plaisir que
+dans d'autres recevoir des coups d'pe.
+
+-- C'est ma pense.
+
+-- C'est la mienne aussi, quoique je ne croie gure aux coups qui
+tuent.
+
+-- Diable! vous avez tu, cependant?
+
+-- Oui, mais je n'ai jamais t tu.
+
+-- La raison est bonne.
+
+-- Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d'une pe ou de
+la balle d'un fusil.
+
+-- Alors, vous n'avez peur de rien?... Ah! de l'eau, peut-tre?
+
+-- Non, je nage comme une loutre.
+
+-- De la fivre quartaine?
+
+-- Je ne l'ai jamais eue, et ne crois point l'avoir jamais; mais
+je vous avouerai une chose...
+
+Et Porthos baissa la voix.
+
+-- Laquelle? demanda d'Artagnan en se mettant au diapason de
+Porthos.
+
+-- Je vous avouerai, rpta Porthos, que j'ai une horrible peur de
+la politique.
+
+-- Ah! bah! s'cria d'Artagnan.
+
+-- Tout beau! dit Porthos d'une voix de stentor. J'ai vu Son
+minence M. le cardinal de Richelieu et Son minence M. le
+cardinal de Mazarin; l'un avait une politique rouge, l'autre une
+politique noire. Je n'ai jamais t beaucoup plus content de l'une
+que de l'autre: la premire a fait couper le cou
+M. de Marcillac, M. de Thou, M. de Cinq-Mars, M. de Chalais,
+ M. de Boutteville, M. de Montmorency; la seconde a fait
+charper une foule de frondeurs, dont nous tions, mon cher.
+
+-- Dont, au contraire, nous n'tions pas, dit d'Artagnan.
+
+-- Oh! si fait; car si je dgainais pour le cardinal moi, je
+frappais pour le roi.
+
+-- Cher Porthos!
+
+-- J'achve. Ma peur de la politique est donc telle, que, s'il y a
+de la politique l-dessous, j'aime mieux retourner Pierrefonds.
+
+-- Vous auriez raison, si cela tait; mais avec moi, cher Porthos,
+jamais de politique, c'est net. Vous avez travaill fortifier
+Belle-le; le roi a voulu savoir le nom de l'habile ingnieur qui
+avait fait les travaux; vous tes timide comme tous les hommes
+d'un vrai mrite; peut-tre Aramis veut-il vous mettre sous le
+boisseau. Moi, je vous prends; moi, je vous dclare; moi, je vous
+produis; le roi vous rcompense et voil toute ma politique.
+
+-- C'est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main
+d'Artagnan.
+
+Mais d'Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu'une
+fois emprisonne entre les cinq doigts du baron, une main
+ordinaire n'en sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas
+la main, mais le poing son ami. Porthos ne s'en aperut mme
+pas. Aprs quoi ils sortirent tous deux de Saint-Mand.
+
+Les gardiens chuchotrent bien un peu et se dirent l'oreille
+quelques paroles que d'Artagnan comprit, mais qu'il se garda bien
+de faire comprendre Porthos.
+
+Notre ami, dit-il, tait bel et bien prisonnier d'Aramis. Voyons
+ce qu'il va rsulter de la mise en libert de ce conspirateur.
+
+
+Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage
+
+
+D'Artagnan et Porthos revinrent pied comme d'Artagnan tait
+venu.
+
+Lorsque d'Artagnan, entrant le premier dans la boutique du _Pilon
+d'Or_, eut annonc Planchet que M. du Vallon serait un des
+voyageurs privilgis; lorsque Porthos, en entrant dans la
+boutique, eu fait cliqueter avec son plumet les chandelles de bois
+suspendues l'auvent, quelque chose comme un pressentiment
+douloureux troubla la joie que Planchet se promettait pour le
+lendemain.
+
+Mais c'tait un coeur d'or que notre picier, relique prcieuse du
+bon temps, qui est toujours et a toujours t pour ceux qui
+vieillissent le temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont
+jeunes la vieillesse de leurs anctres.
+
+Planchet, malgr ce frmissement intrieur aussitt rprim que
+ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre
+cordialit.
+
+Porthos, un peu roide d'abord, cause de la distance sociale qui
+existait cette poque entre un baron et un picier, Porthos
+finit par s'humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir
+et de prvenances.
+
+Il fut surtout sensible la libert qui lui fut donne ou plutt
+offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits
+secs et confits, dans les sacs d'amandes et de noisettes, dans les
+tiroirs pleins de sucrerie.
+
+Aussi, malgr les invitations que lui fit Planchet de monter
+l'entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soire
+qu'il avait passer chez Planchet, la boutique, o ses doigts
+rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.
+
+Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes
+de la Touraine, devinrent pour Porthos l'objet d'une distraction
+qu'il savoura pendant cinq heures sans interruption.
+
+Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux,
+dont les dbris jonchaient le plancher et criaient sous les
+semelles de ceux qui allaient et venaient; Porthos grenait dans
+ses lvres, d'un seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux
+violettes couleurs, dont une demi-livre passait ainsi d'un seul
+coup de sa bouche dans son estomac.
+
+Dans un coin du magasin, les garons, tapis avec pouvante,
+s'entre regardaient sans oser se parler.
+
+Ils ignoraient Porthos, ils ne l'avaient jamais vu. La race de ces
+Titans qui avaient port les dernires cuirasses d'Hugues Capet,
+de Philippe-Auguste et de Franois Ier commenait disparatre.
+Ils se demandaient donc mentalement si ce n'tait point l l'ogre
+des contes de fes, qui allait faire disparatre dans son
+insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela
+sans oprer le moindre dmnagement des tonnes et des caisses.
+
+Croquant, mchant, cassant, grignotant, suant et avalant, Porthos
+disait de temps en temps l'picier:
+
+-- Vous avez l un joli commerce, ami Planchet.
+
+-- Il n'en aura bientt plus si cela continue, grommela le premier
+garon, qui avait parole de Planchet pour lui succder.
+
+Et, dans son dsespoir, il s'approcha de Porthos, qui tenait toute
+la place du passage qui conduisait de l'arrire-boutique la
+boutique. Il esprait que Porthos se lverait, et que ce mouvement
+le distrairait de ses ides dvorantes.
+
+-- Que dsirez-vous, mon ami? demanda Porthos d'un air affable.
+
+-- Je dsirerais passer, monsieur, si cela ne vous gnait pas
+trop.
+
+-- C'est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gne pas du tout.
+
+Et en mme temps il prit le garon par la ceinture, l'enleva de
+terre, et le posa doucement de l'autre ct.
+
+Le tout en souriant toujours avec le mme air affable.
+
+Les jambes manqurent au garon pouvant au moment o Porthos le
+posait terre, si bien qu'il tomba le derrire sur des liges.
+
+Cependant, voyant la douceur de ce gant, il se hasarda de
+nouveau.
+
+-- Ah! monsieur, dit-il, prenez garde.
+
+-- quoi, mon ami? demanda Porthos.
+
+-- Vous allez vous mettre le feu dans le corps.
+
+-- Comment cela, mon bon ami? fit Porthos.
+
+-- Ce sont tous aliments qui chauffent, monsieur.
+
+-- Lesquels?
+
+-- Les raisins, les noisettes, les amandes.
+
+-- Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins
+chauffent...
+
+-- C'est incontestable, monsieur.
+
+-- Le miel rafrachit.
+
+Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans
+lequel plongeait la spatule l'aide de laquelle on le sert aux
+pratiques, Porthos en avala une bonne demi-livre.
+
+-- Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l'eau maintenant.
+
+-- Dans un seau, monsieur? demanda navement le garon.
+
+-- Non, dans une carafe; une carafe suffira, rpondit Porthos avec
+bonhomie.
+
+Et, portant la carafe sa bouche, comme un sonneur fait de sa
+trompe, il vida la carafe d'un seul coup.
+
+Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent
+aux fibres de la proprit et de l'amour-propre.
+
+Cependant, hte digne de l'hospitalit antique, il feignait de
+causer trs attentivement avec d'Artagnan, et lui rptait sans
+cesse:
+
+-- Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur!
+
+-- quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; j'ai
+apptit.
+
+Le premier garon joignit les mains.
+
+Les deux autres se coulrent sous les comptoirs, craignant que
+Porthos ne sentt la chair frache.
+
+-- Nous prendrons seulement ici un lger goter, dit d'Artagnan,
+et, une fois la campagne de Planchet, nous souperons.
+
+-- Ah! c'est votre campagne que nous allons Planchet? dit
+Porthos. Tant mieux.
+
+-- Vous me comblez, monsieur le baron.
+
+_Monsieur le baron_ fit grand effet sur les garons, qui virent
+un homme de la plus haute qualit dans un apptit de cette espce.
+
+D'ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n'avaient entendu
+dire qu'un ogre et t appel _monsieur le baron_.
+
+-- Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment
+Porthos.
+
+Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits aniss dans la
+vaste poche de son pourpoint.
+
+-- Ma boutique est sauve, s'cria Planchet.
+
+-- Oui, comme le fromage, dit le premier garon.
+
+-- Quel fromage?
+
+-- Ce fromage de Hollande dans lequel tait entr un rat et dont
+nous ne trouvmes plus que la crote.
+
+Planchet regarda sa boutique, et, la vue de ce qui avait chapp
+ la dent de Porthos, il trouva la comparaison exagre.
+
+Le premier garon s'aperut de ce qui se passait dans l'esprit de
+son matre.
+
+-- Gare au retour! lui dit-il.
+
+-- Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant
+l'entresol, o l'on venait d'annoncer que la collation tait
+servie.
+
+Hlas! pensa l'picier en adressant d'Artagnan un regard plein
+de prires, que celui-ci comprit moiti.
+
+Aprs la collation, on se mit en route.
+
+Il tait tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers
+six heures, arrivrent sur le pav de Fontainebleau.
+
+La route s'tait faite gaiement. Porthos prenait got la socit
+de Planchet, parce que celui-ci lui tmoignait beaucoup de respect
+et l'entretenait avec amour de ses prs, de ses bois et de ses
+garennes.
+
+Porthos avait les gots et l'orgueil du propritaire.
+
+D'Artagnan, lorsqu'il eut vu aux prises les deux compagnons, prit
+les bas-cts de la route, et, laissant la bride flotter sur le
+cou de sa monture, il s'isola du monde entier comme de Porthos et
+de Planchet.
+
+La lune glissait doucement travers le feuillage bleutre de la
+fort. Les senteurs de la plaine montaient, embaumes, aux narines
+des chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.
+
+Porthos et Planchet se mirent parler foins.
+
+Planchet avoua Porthos que, dans l'ge mr de sa vie, il avait,
+en effet, nglig l'agriculture pour le commerce, mais que son
+enfance s'tait coule en Picardie, dans les belles luzernes qui
+lui montaient jusqu'aux genoux et sous les pommiers verts aux
+pommes rouges; aussi s'tait-il jur, aussitt sa fortune faite,
+de retourner la nature, et de finir ses jours comme il les avait
+commencs, le plus prs possible de la terre, o tous les hommes
+s'en vont.
+
+-- Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre
+retraite est proche?
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.
+
+-- Mais oui, rpondit Planchet, on boulotte.
+
+-- Voyons, combien ambitionnez-vous et quel chiffre comptez-vous
+vous retirer?
+
+-- Monsieur, dit Planchet sans rpondre la question, si
+intressante qu'elle ft, monsieur, une chose me fait beaucoup de
+peine.
+
+-- Quelle chose? demanda Porthos en regardant derrire lui comme
+pour chercher cette chose qui inquitait Planchet et l'en
+dlivrer.
+
+-- Autrefois, dit l'picier, vous m'appeliez Planchet tout court
+et vous m'eussiez dit: Combien ambitionnes-tu, Planchet, et
+quel chiffre comptes-tu te retirer?
+
+-- Certainement, certainement, autrefois j'eusse dit cela,
+rpliqua l'honnte Porthos avec un embarras plein de dlicatesse;
+mais autrefois...
+
+-- Autrefois, j'tais le laquais de M. d'Artagnan, n'est-ce pas
+cela que vous voulez dire?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien! si je ne suis plus tout fait son laquais, je suis
+encore son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-l...
+
+-- Eh bien! Planchet?
+
+-- Depuis ce temps-l, j'ai eu l'honneur d'tre son associ.
+
+-- Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d'Artagnan s'est mis dans
+l'picerie?
+
+-- Non, non, dit d'Artagnan, que ces paroles tirrent de sa
+rverie et qui mit son esprit la conversation avec l'habilet et
+la rapidit qui distinguaient chaque opration de son esprit et de
+son corps. Ce n'est pas d'Artagnan qui s'est mis dans l'picerie,
+c'est Planchet qui s'est mis dans la politique. Voil!
+
+-- Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction la fois, nous
+avons fait ensemble une petite opration qui m'a rapport, moi,
+cent mille livres, M. d'Artagnan deux cent mille.
+
+-- Oh! oh! fit Porthos avec admiration.
+
+-- En sorte, monsieur le baron, continua l'picier, que je vous
+prie de nouveau de m'appeler Planchet comme par le pass et de me
+tutoyer toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me
+procurera.
+
+-- Je le veux, s'il en est ainsi, mon cher Planchet, rpliqua
+Porthos.
+
+Et, comme il se trouvait prs de Planchet, il leva la main pour
+lui frapper sur l'paule en signe de cordiale amiti.
+
+Mais un mouvement providentiel du cheval drangea le geste du
+cavalier, de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de
+Planchet.
+
+L'animal plia les reins.
+
+D'Artagnan se mit rire et penser tout haut.
+
+-- Prends garde, Planchet; car, si Porthos t'aime trop, il te
+caressera, et, s'il te caresse, il t'aplatira: Porthos est
+toujours trs fort, vois-tu.
+
+-- Oh! dit Planchet, Mousqueton n'en est pas mort, et cependant
+M. le baron l'aime bien.
+
+-- Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanment
+cabrer les trois chevaux, et je disais encore ce matin
+d'Artagnan combien je le regrettais: mais, dis-moi, Planchet?
+
+-- Merci, monsieur le baron, merci.
+
+-- Brave garon, va! Combien as-tu d'arpents de parc, toi?
+
+-- De parc?
+
+-- Oui. Nous compterons les prs ensuite, puis les bois aprs.
+
+-- O cela, monsieur.
+
+-- ton chteau.
+
+-- Mais, monsieur le baron, je n'ai ni chteau, ni parc, ni prs,
+ni bois.
+
+-- Qu'as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une
+campagne, alors?
+
+-- Je n'ai point dit une campagne, monsieur le baron, rpliqua
+Planchet un peu humili, mais un simple pied--terre.
+
+-- Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te rserves.
+
+-- Non, monsieur le baron, je dis la bonne vrit: j'ai deux
+chambres d'amis, voil tout.
+
+-- Mais alors, dans quoi se promnent-ils, tes amis?
+
+-- D'abord, dans la fort du roi, qui est fort belle.
+
+-- Le fait est que la fort est belle, dit Porthos, presque aussi
+belle que ma fort du Berri.
+
+Planchet ouvrit de grands yeux.
+
+-- Vous avez une fort dans le genre de la fort de Fontainebleau,
+monsieur le baron? balbutia-t-il.
+
+-- Oui, j'en ai mme deux; mais celle du Berri est ma favorite.
+
+-- Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.
+
+-- Mais, d'abord, parce que je n'en connais pas la fin; et,
+ensuite, parce qu'elle est pleine de braconniers.
+
+-- Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre
+cette fort si agrable?
+
+-- En ce qu'ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce
+qui, en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la
+guerre.
+
+On en tait ce moment de la conversation, lorsque Planchet,
+levant le nez, aperut les premires maisons de Fontainebleau qui
+se dessinaient en vigueur sur le ciel, tandis qu'au-dessus de la
+masse compacte et informe s'lanaient les toits aigus du chteau,
+dont les ardoises reluisaient la lune comme les cailles d'un
+immense poisson.
+
+-- Messieurs, dit Planchet, j'ai l'honneur de vous annoncer que
+nous sommes arrivs Fontainebleau.
+
+
+Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet
+
+
+Les cavaliers levrent la tte et virent que l'honnte Planchet
+disait l'exacte vrit.
+
+Dix minutes aprs, ils taient dans la rue de Lyon, de l'autre
+ct de l'Auberge du _Beau-Paon_.
+
+Une grande haie de sureaux touffus, d'aubpines et de houblons
+formait une clture impntrable et noire, derrire laquelle
+s'levait une maison blanche large toit de tuiles.
+
+Deux fentres de cette maison donnaient sur la rue.
+
+Toutes deux taient sombres.
+
+Entre les deux, une petite porte surmonte d'un auvent soutenu par
+des pilastres y donnait entre.
+
+On arrivait cette porte par un seuil lev.
+
+Planchet mit pied terre comme s'il allait frapper cette porte;
+puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha
+environ trente pas encore.
+
+Ses deux compagnons le suivirent.
+
+Alors il arriva devant une porte charretire claire-voie situe
+trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule clture
+de cette porte, il poussa l'un des battants.
+
+Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une
+petite cour entoure de fumier, dont la bonne odeur dcelait une
+table toute voisine.
+
+-- Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant son tour pied
+ terre, et je me croirais, en vrit dans mes vacheries de
+Pierrefonds.
+
+-- Je n'ai qu'une vache, se hta de dire modestement Planchet.
+
+-- Et moi, j'en ai trente, dit Porthos, ou plutt je ne sais pas
+le nombre de mes vaches.
+
+Les deux cavaliers taient entrs, Planchet referma la porte
+derrire eux.
+
+Pendant ce temps, d'Artagnan, qui avait mis pied terre avec sa
+lgret habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un
+Parisien qui voit de la verdure, il arrachait un brin de
+chvrefeuille d'une main, une glantine de l'autre.
+
+Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des
+perches et mangeait ou plutt broutait cosses et fruits.
+
+Planchet s'occupa aussitt de rveiller, dans ses appentis, une
+manire de paysan, vieux et cass, qui couchait sur des mousses
+couvertes d'une souquenille.
+
+Ce paysan, reconnaissant Planchet, l'appela _notre matre_, la
+grande satisfaction de l'picier.
+
+-- Mettez les chevaux au rtelier, mon vieux, et bonne pitance,
+dit Planchet.
+
+-- Oh! oui-da! les belles btes, dit le paysan; oh! il faut
+qu'elles en crvent!
+
+-- Doucement, doucement, l'ami, dit d'Artagnan; peste! comme nous
+y allons: l'avoine et la botte de paille, rien de plus.
+
+-- Et de l'eau blanche pour ma monture moi, dit Porthos, car
+elle a bien chaud, ce me semble.
+
+-- Oh! ne craignez rien, messieurs, rpondit Planchet, le pre
+Clestin est un vieux gendarme d'Ivry. Il connat l'curie; venez
+ la maison, venez.
+
+Il attira les deux amis par une alle fort couverte qui traversait
+un potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait
+un petit jardin derrire lequel s'levait la maison, dont on avait
+dj vu la principale faade du ct de la rue.
+
+ mesure que l'on approchait, on pouvait distinguer, par deux
+fentres ouvertes au rez-de-chausse et qui donnaient accs la
+chambre, l'intrieur, le _pntral_ de Planchet.
+
+Cette chambre, doucement claire par une lampe place sur la
+table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la
+tranquillit, de l'aisance et du bonheur.
+
+Partout o tombait la paillette de lumire dtache du centre
+lumineux sur une faence ancienne, sur un meuble luisant de
+propret, sur une arme pendue la tapisserie, la pure clart
+trouvait un pur reflet, et la goutte de feu venait dormir sur la
+chose agrable l'oeil.
+
+Cette lampe, qui clairait la chambre, tandis que le feuillage des
+jasmins et des aristoloches tombait de l'encadrement des fentres,
+illuminait splendidement une nappe damasse blanche comme un
+quartier de neige.
+
+Deux couverts taient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait
+ses rubis dans le cristal facettes de la longue bouteille, et un
+grand pot de faence bleue, couvercle d'argent, contenait un
+cidre cumeux.
+
+Prs de la table, dans un fauteuil large dossier, dormait une
+femme de trente ans, au visage panoui par la sant et la
+fracheur.
+
+Et, sur les genoux de cette frache crature, un gros chat doux,
+pelotonnant son corps sur ses pattes plies, faisait entendre le
+ronflement caractristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie,
+dans les moeurs flines: Je suis parfaitement heureux.
+
+Les deux amis s'arrtrent devant cette fentre, tout bahis de
+surprise.
+
+Planchet, en voyant leur tonnement, fut mu d'une douce joie.
+
+-- Ah! coquin de Planchet! dit d'Artagnan, je comprends tes
+absences.
+
+-- Oh! oh! voil du linge bien blanc, dit son tour Porthos d'une
+voix de tonnerre.
+
+Au bruit de cette voix, le chat s'enfuit, la mnagre se rveilla
+en sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les
+deux compagnons dans la chambre o tait dress le couvert.
+
+-- Permettez-moi, dit-il, ma chre, de vous prsenter M. le
+chevalier d'Artagnan, mon protecteur.
+
+D'Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les
+mmes manires chevaleresques qu'il et pris celle de Madame.
+
+-- M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta
+Planchet.
+
+Porthos fit un salut dont Anne d'Autriche se ft dclare
+satisfaite, sous peine d'tre bien exigeante.
+
+Alors, ce fut au tour de Planchet.
+
+Il embrassa bien franchement la dame, aprs toutefois avoir fait
+un signe qui semblait demander la permission d'Artagnan et
+Porthos.
+
+Permission qui lui fut accorde, bien entendu.
+
+D'Artagnan fit un compliment Planchet.
+
+-- Voil, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.
+
+-- Monsieur, rpondit Planchet en riant, la vie est un capital que
+l'homme doit placer le plus ingnieusement qu'il lui est
+possible...
+
+-- Et tu en retires de gros intrts, dit Porthos en riant comme
+un tonnerre.
+
+Planchet revint sa mnagre.
+
+-- Ma chre amie, dit-il, vous voyez l les deux hommes qui ont
+conduit une partie de mon existence. Je vous les ai nomms bien
+des fois tous les deux.
+
+-- Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des
+plus prononcs.
+
+-- Madame est Hollandaise? demanda d'Artagnan.
+
+Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d'Artagnan, qui
+remarquait tout.
+
+-- Je suis Anversoise, rpondit la dame.
+
+-- Et elle s'appelle dame Gechter, dit Planchet.
+
+-- Vous n'appelez point ainsi madame, dit d'Artagnan.
+
+-- Pourquoi cela? demanda Planchet.
+
+-- Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous
+l'appelleriez.
+
+-- Non, je l'appelle Trchen.
+
+-- Charmant nom, dit Porthos.
+
+-- Trchen, dit Planchet, m'est arrive de Flandre avec sa vertu
+et deux mille florins. Elle fuyait un mari fcheux qui la battait.
+En ma qualit de Picard, j'ai toujours aim les Artsiennes. De
+l'Artois la Flandre, il n'y a qu'un pas. Elle vint pleurer chez
+son parrain, mon prdcesseur de la rue des Lombards; elle plaa
+chez moi ses deux milles florins que j'ai fait fructifier, et qui
+lui en rapportent dix mille.
+
+-- Bravo, Planchet!
+
+-- Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande
+ une servante et au pre Clestin; elle me file toutes mes
+chemises, elle me tricote tous mes bas d'hiver elle ne me voit que
+tous les quinze jours, et elle veut bien se trouver heureuse.
+
+-- Heureuse che suis effectivement... dit Trchen avec abandon.
+
+Porthos frisa l'autre hmisphre de sa moustache.
+
+Diable! diable! pensa d'Artagnan, est-ce que Porthos aurait des
+intentions?...
+
+En attendant, Trchen, comprenant de quoi il tait question, avait
+excit sa cuisinire, ajout deux couverts, et charg la table de
+mets exquis, qui font d'un souper un repas, et d'un repas un
+festin.
+
+Beurre frais, boeuf sal, anchois et thon, toute l'picerie de
+Planchet.
+
+Poulets, lgumes, salade, poisson d'tang, poisson de rivire,
+gibier de fort, toutes les ressources de la province.
+
+De plus, Planchet revenait du cellier, charg de dix bouteilles
+dont le verre disparaissait sous une paisse couche de poudre
+grise.
+
+Cet aspect rjouit le coeur de Porthos.
+
+-- J'ai faim, dit-il.
+
+Et il s'assit prs de dame Trchen avec un regard assassin.
+
+D'Artagnan s'assit de l'autre ct.
+
+Planchet, discrtement et joyeusement, se plaa en face.
+
+-- Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Trchen
+quitte souvent la table; elle surveille vos chambres coucher.
+
+En effet, la mnagre faisait de nombreux voyages, et l'on
+entendait au premier tage gmir les bois de lit et crier des
+roulettes sur le carreau.
+
+Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos
+surtout.
+
+C'tait merveille que de les voir.
+
+Les dix bouteilles taient dix ombres lorsque Trchen redescendit
+avec du fromage.
+
+D'Artagnan avait conserv toute sa dignit.
+
+Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.
+
+On chantait bataille, on parla chansons.
+
+D'Artagnan conseilla un nouveau voyage la cave, et, comme
+Planchet ne marchait pas avec toute la rgularit du _savant
+fantassin_, le capitaine des mousquetaires proposa de
+l'accompagner.
+
+Ils partirent donc en fredonnant des chansons faire peur aux
+diables les plus flamands.
+
+Trchen demeura table prs de Porthos.
+
+Tandis que les deux gourmets choisissaient derrire les falourdes,
+on entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le
+vide, deux lvres sur une joue.
+
+Porthos se sera cru La Rochelle, pensa d'Artagnan.
+
+Ils remontrent chargs de bouteilles.
+
+Planchet n'y voyait plus, tant il chantait.
+
+D'Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche
+de Trchen tait plus rouge que la droite.
+
+Or, Porthos souriait la gauche de Trchen, et frisait, de ses
+deux mains, les deux cts de ses moustaches la fois.
+
+Trchen souriait aussi au magnifique seigneur.
+
+Le vin ptillant d'Anjou fit des trois hommes trois diables
+d'abord, trois soliveaux ensuite.
+
+D'Artagnan n'eut que la force de prendre un bougeoir pour clairer
+ Planchet son propre escalier.
+
+Planchet trana Porthos, que poussait Trchen, fort joviale aussi
+de son ct.
+
+Ce fut d'Artagnan qui trouva les chambres et dcouvrit les lits.
+Porthos se plongea dans le sien, dshabill par son ami le
+mousquetaire.
+
+D'Artagnan se jeta sur le sien en disant:
+
+-- Mordioux! j'avais cependant jur de ne plus toucher ce vin
+jaune qui sent la pierre fusil. Fi! si les mousquetaires
+voyaient leur capitaine dans un pareil tat!
+
+Et, tirant les rideaux du lit:
+
+-- Heureusement qu'ils ne me verront pas, ajouta-t-il.
+
+Planchet fut enlev dans les bras de Trchen, qui le dshabilla et
+ferma rideaux et portes.
+
+-- C'est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses
+jambes qui passrent travers le bois du lit, ce qui produisit un
+croulement norme auquel nul ne prit garde, tant on s'tait
+diverti la campagne de Planchet.
+
+Tout le monde ronflait deux heures de l'aprs minuit.
+
+
+Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet
+
+
+Le lendemain trouva les trois hros dormant du meilleur coeur.
+
+Trchen avait ferm les volets en femme qui craint, pour des yeux
+alourdis, la premire visite du soleil levant.
+
+Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le
+baldaquin de Planchet, quand d'Artagnan, rveill le premier, par
+un rayon indiscret qui perait les fentres, sauta bas du lit,
+comme pour arriver le premier l'assaut.
+
+Il prit d'assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.
+
+Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il talait
+firement dans l'obscurit son torse gigantesque, et son poing
+gonfl pendait hors du lit sur le tapis de pieds.
+
+D'Artagnan rveilla Porthos, qui frotta ses yeux d'assez bonne
+grce.
+
+Pendant ce temps, Planchet s'habillait et venait recevoir, aux
+portes de leurs chambres, ses deux htes vacillants encore de la
+veille.
+
+Bien qu'il ft encore matin, toute la maison tait dj sur pied.
+La cuisinire massacrait sans piti dans la basse-cour, et le pre
+Clestin cueillait des cerises dans le jardin.
+
+Porthos, tout guilleret, tendit une main Planchet, et d'Artagnan
+demanda la permission d'embrasser Mme Trchen.
+
+Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s'approcha de
+Porthos, auquel la mme faveur fut accorde.
+
+Porthos embrassa Mme Trchen avec un gros soupir.
+
+Alors Planchet prit les deux amis par la main.
+
+-- Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous
+sommes entrs ici comme dans un four, et nous n'avons rien pu
+voir; mais au jour, tout change d'aspect et vous serez contents.
+
+-- Commenons par la vue, dit d'Artagnan, la vue me charme avant
+toutes choses; j'ai toujours habit des maisons royales, et les
+princes ne savent pas trop mal choisir leurs points de vue.
+
+-- Moi, dit Porthos, j'ai toujours tenu la vue. Dans mon chteau
+de Pierrefonds, j'ai fait percer quatre alles qui aboutissent
+une perspective varie.
+
+-- Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.
+
+Et il conduisit les deux htes une fentre.
+
+-- Ah! oui, c'est la rue de Lyon, dit d'Artagnan.
+
+-- Oui. J'ai deux fentres par ici, vue insignifiante; on aperoit
+cette auberge, toujours remuante et bruyante; c'est un voisinage
+dsagrable. J'avais quatre fentres par ici, je n'en ai conserv
+que deux.
+
+-- Passons, dit d'Artagnan.
+
+Ils rentrrent dans un corridor conduisant aux chambres, et
+Planchet poussa les volets.
+
+-- Tiens, tiens! dit Porthos, qu'est-ce que cela, l-bas?
+
+-- La fort, dit Planchet. C'est l'horizon, toujours une ligne
+paisse, qui est jauntre au printemps, verte l't, rouge
+l'automne et blanche l'hiver.
+
+-- Trs bien; mais c'est un rideau qui empche de voir plus loin.
+
+-- Oui, dit Planchet; mais, d'ici l, on voit...
+
+-- Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... qu'est-ce que j'y
+remarque?... Des croix, des pierres.
+
+-- Ah ! mais c'est le cimetire! s'cria d'Artagnan.
+
+-- Justement, dit Planchet; je vous assure que c'est trs curieux.
+Il ne se passe pas de jour qu'on n'enterre ici quelqu'un.
+Fontainebleau est assez fort. Tantt ce sont des jeunes filles
+vtues de blanc avec des bannires, tantt des chevins ou des
+bourgeois riches avec les chantres et la fabrique de la paroisse,
+quelquefois des officiers de la maison du roi.
+
+-- Moi, je n'aime pas cela, dit Porthos.
+
+-- C'est peu divertissant, dit d'Artagnan.
+
+-- Je vous assure que cela donne des penses saintes, rpliqua
+Planchet.
+
+-- Ah! je ne dis pas.
+
+-- Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a
+quelque part une maxime que j'ai retenue, celle-ci: C'est une
+salutaire pense que la pense de la mort.
+
+-- Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.
+
+-- Mais, objecta d'Artagnan, c'est aussi une pense salutaire que
+celle de la verdure, des fleurs, des rivires, des horizons bleus,
+des larges plaines sans fin...
+
+-- Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet,
+mais, n'ayant que ce petit cimetire, fleuri aussi, moussu,
+ombreux et calme, je m'en contente, et je pense aux gens de la
+ville qui demeurent rue des Lombards, par exemple, et qui
+entendent rouler deux mille chariots par jour, et pitiner dans la
+boue cent cinquante mille personnes.
+
+-- Mais vivantes, dit Porthos, vivantes!
+
+-- Voil justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me
+repose, de voir un peu des morts.
+
+-- Ce diable de Planchet, fit d'Artagnan, il tait n pour tre
+pote comme pour tre picier.
+
+-- Monsieur, dit Planchet, j'tais une de ces bonnes ptes d'homme
+que Dieu a faites pour s'animer durant un certain temps et pour
+trouver bonnes toutes choses qui accompagnent leur sjour sur
+terre.
+
+D'Artagnan s'assit alors prs de la fentre, et, cette philosophie
+de Planchet lui ayant paru solide, il y rva.
+
+-- Pardieu! s'cria Porthos, voil que justement on nous donne la
+comdie. Est-ce que je n'entends pas un peu chanter?
+
+-- Mais oui, l'on chante, dit d'Artagnan.
+
+-- Oh! c'est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet
+ddaigneusement. Il n'y a l que le prtre officiant, le bedeau et
+l'enfant de choeur. Vous voyez, messieurs, que le dfunt ou la
+dfunte n'tait pas un prince.
+
+-- Non, personne ne suit son convoi.
+
+-- Si fait, dit Porthos, je vois un homme.
+
+-- Oui, c'est vrai, un homme envelopp d'un manteau, dit
+d'Artagnan.
+
+-- Cela ne vaut pas la peine d'tre vu, dit Planchet.
+
+-- Cela m'intresse, dit vivement d'Artagnan en s'accoudant sur la
+fentre.
+
+-- Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; c'est
+comme moi: les premiers jours, j'tais triste de faire des signes
+de croix toute la journe, et les chants m'allaient entrer comme
+des clous dans le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et
+je n'ai jamais vu d'aussi jolis oiseaux que ceux du cimetire.
+
+-- Moi, fit Porthos, je ne m'amuse plus; j'aime mieux descendre.
+
+Planchet ne fit qu'un bond; il offrit sa main Porthos pour le
+conduire dans le jardin.
+
+-- Quoi! vous restez l? dit Porthos d'Artagnan en se
+retournant.
+
+-- Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai.
+
+-- Eh! eh! M. d'Artagnan n'a pas tort, dit Planchet; enterre-t-on
+dj?
+
+-- Pas encore.
+
+-- Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient noues
+autour de la bire... Tiens! il entre une femme l'autre
+extrmit du cimetire.
+
+-- Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d'Artagnan; mais laisse-
+moi, laisse-moi; je commence entrer dans les mditations
+salutaires, ne me trouble pas.
+
+Planchet parti, d'Artagnan dvora des yeux, derrire le volet
+demi-clos, ce qui se passait en face.
+
+Les deux porteurs du cadavre avaient dtach les bretelles de leur
+civire et laissrent glisser leur fardeau dans la fosse.
+
+ quelques pas, l'homme au manteau, seul spectateur de la scne
+lugubre, s'adossait un grand cyprs, et drobait entirement sa
+figure aux fossoyeurs et aux prtres. Le corps du dfunt fut
+enseveli en cinq minutes.
+
+La fosse comble, les prtres s'en retournrent. Le fossoyeur leur
+adressa quelques mots et partit derrire eux.
+
+L'homme au manteau les salua au passage et mit une pice de
+monnaie dans la main du fossoyeur.
+
+-- Mordioux! murmura d'Artagnan, mais c'est Aramis, cet homme-l!
+
+Aramis, en effet, demeura seul, de ce ct du moins; car, peine
+avait-il tourn la tte, que le pas d'une femme et le frlement
+d'une robe bruirent dans le chemin prs de lui.
+
+Il se retourna aussitt et ta son chapeau avec un grand respect
+de courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers
+et de tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.
+
+-- Ah! par exemple, dit d'Artagnan, l'vque de Vannes donnant des
+rendez-vous! C'est toujours l'abb Aramis, muguetant Noisy-le-
+Sec. Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetire, c'est
+un rendez-vous sacr.
+
+Et il se mit rire.
+
+La conversation dura une grosse demi-heure.
+
+D'Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui
+tournait le dos; mais il voyait parfaitement, la raideur des
+deux interlocuteurs, la symtrie de leurs gestes, la faon
+compasse, industrieuse, dont ils se lanaient les regards comme
+attaque ou comme dfense, il voyait qu'on ne parlait pas d'amour.
+
+ la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut elle qui
+s'inclina profondment devant Aramis.
+
+-- Oh! oh! dit d'Artagnan, mais cela finit comme un rendez-vous
+d'amour!... Le cavalier s'agenouille au commencement; la
+demoiselle est dompte ensuite, et c'est elle qui supplie...
+Quelle est cette demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir.
+
+Mais ce fut impossible. Aramis s'en alla le premier; la dame
+s'enfona sous ses coiffes et partit ensuite.
+
+D'Artagnan n'y tint plus: il courut la fentre de la rue de
+Lyon.
+
+Aramis venait d'entrer dans l'auberge.
+
+La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre
+vraisemblablement un quipage de deux chevaux de main et d'un
+carrosse qu'on voyait la lisire du bois.
+
+Elle marchait lentement, tte baisse, absorbe dans une profonde
+rverie.
+
+-- Mordioux! mordioux! il faut que je connaisse cette femme, dit
+encore le mousquetaire.
+
+Et, sans plus dlibrer, il se mit la poursuivre.
+
+Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait
+lever son voile.
+
+-- Elle n'est pas jeune, dit-il; c'est une femme du grand monde.
+Je connais, ou le diable m'emporte! cette tournure-l.
+
+Comme il courait, le bruit de ses perons et de ses bottes sur le
+sol battu de la rue faisait un cliquetis trange; un bonheur lui
+arriva sur lequel il ne comptait pas.
+
+Ce bruit inquita la dame; elle crut tre suivie ou poursuivie, ce
+qui tait vrai, et elle se retourna.
+
+D'Artagnan sauta comme s'il et reu dans les mollets une charge
+de plomb moineaux; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses
+pas:
+
+-- Mme de Chevreuse! murmura-t-il.
+
+D'Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.
+
+Il demanda au pre Clestin de s'informer prs du fossoyeur quel
+tait le mort qu'on avait enseveli le matin mme.
+
+-- Un pauvre mendiant franciscain, rpliqua celui-ci, qui n'avait
+mme pas un chien pour l'aimer en ce monde et l'escorter sa
+dernire demeure.
+
+S'il en tait ainsi, pensa d'Artagnan, Aramis n'et pas assist
+son convoi. Ce n'est pas un chien, pour le dvouement, que
+M. l'vque de Vannes; pour le flair, je ne dis pas!
+
+
+Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Trchen et Planchet se
+quittrent amis, grce d'Artagnan
+
+
+On fit grosse chre dans la maison de Planchet.
+
+Porthos brisa une chelle et deux cerisiers, dpouilla les
+framboisiers, mais ne put arriver jusqu'aux fraises, cause,
+disait-il, de son ceinturon.
+
+Trchen, qui s'tait dj apprivoise avec le gant, lui rpondit:
+
+-- Ce n'est pas le ceinturon, c'est le fendre.
+
+Et Porthos, ravi de joie, embrassa Trchen, qui lui cueillait
+plein sa main de fraises et lui fit manger dans sa main.
+D'Artagnan, qui arriva sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur
+sa paresse et plaignit tout bas Planchet.
+
+Porthos djeuna bien; quant il eut fini:
+
+-- Je me plairais ici, dit-il en regardant Trchen.
+
+Trchen sourit.
+
+Planchet en fit autant, non sans un peu de gne.
+
+Alors d'Artagnan dit Porthos:
+
+-- Il ne faut pas, mon ami, que les dlices de Capoue vous fassent
+oublier le but rel de notre voyage Fontainebleau.
+
+-- Ma prsentation au roi?
+
+-- Prcisment, je veux aller faire un tour en ville pour prparer
+cela. Ne sortez pas d'ici, je vous prie.
+
+-- Oh! non, s'cria Porthos.
+
+Planchet regarda d'Artagnan avec crainte.
+
+-- Est-ce que vous serez absent longtemps? dit-il.
+
+-- Non, mon ami, et, ds ce soir, je te dbarrasse de deux htes
+un peu lourds pour toi.
+
+-- Oh! monsieur d'Artagnan, pouvez-vous dire?
+
+-- Non; vois-tu, ton coeur est excellent, mais ta maison est
+petite. Tel n'a que deux arpents, qui peut loger un roi et le
+rendre trs heureux; mais tu n'es pas n grand seigneur, toi.
+
+-- M. Porthos non plus, murmura Planchet.
+
+-- Il l'est devenu, mon cher; il est suzerain de cent mille livres
+de rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain
+de deux poings et d'une chine qui n'ont jamais eu de rivaux dans
+ce beau royaume de France. Porthos est un trs grand seigneur
+ct de toi, mon fils, et... Je ne t'en dis pas davantage; je te
+sais intelligent.
+
+-- Mais non, mais non, monsieur; expliquez-moi...
+
+-- Regarde ton verger dpouill, ton garde-manger vide, ton lit
+cass, ta cave sec, regarde... Mme Trchen...
+
+-- Ah! mon Dieu! dit Planchet.
+
+-- Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui
+renferment trois cents vassales fort grillardes, et c'est un bien
+bel homme que Porthos!
+
+-- Ah! mon Dieu! rpta Planchet.
+
+-- Mme Trchen est une excellente personne, continua d'Artagnan;
+conserve-la pour toi, entends-tu.
+
+Et il lui frappa sur l'paule.
+
+ ce moment, l'picier aperut Trchen et Porthos loigns sous
+une tonnelle.
+
+Trchen, avec une grce toute flamande, faisait Porthos des
+boucles d'oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait
+amoureusement, comme Samson devant Dalila.
+
+Planchet serra la main de d'Artagnan et courut vers la tonnelle.
+
+Rendons Porthos cette justice qu'il ne se drangea pas... Sans
+doute il ne croyait pas mal faire.
+
+Trchen non plus ne se drangea pas, ce qui indisposa Planchet;
+mais il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire
+bonne contenance devant un dsagrment.
+
+Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa d'aller voir les
+chevaux.
+
+Porthos dit qu'il tait fatigu.
+
+Planchet proposa au baron du Vallon de goter d'un noyau qu'il
+faisait lui mme et qui n'avait pas son pareil.
+
+Le baron accepta.
+
+C'est ainsi que, toute la journe, Planchet sut occuper son
+ennemi. Il sacrifia son buffet son amour-propre.
+
+D'Artagnan revint deux heures aprs.
+
+-- Tout est dispos, dit-il; j'ai vu Sa Majest un moment au
+dpart pour la chasse: le roi nous attend ce soir.
+
+-- Le roi m'attend! cria Porthos en se redressant.
+
+Et, il faut bien l'avouer, car c'est une onde mobile que le coeur
+de l'homme, partir de ce moment, Porthos ne regarda plus
+Mme Trchen avec cette grce touchante qui avait amolli le coeur
+de l'Anversoise.
+
+Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il
+raconta ou plutt repassa toutes les splendeurs du dernier rgne;
+les batailles, les siges, les crmonies. Il dit le luxe des
+Anglais, les aubaines conquises par les trois braves compagnons,
+dont d'Artagnan, le plus humble au dbut, avait fini par devenir
+le chef.
+
+Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse vanouie; il
+vanta comme il put la chastet de ce grand seigneur et sa religion
+ respecter l'amiti; il fut loquent, il fut adroit. Il charma
+Porthos, fit trembler Trchen et fit rver d'Artagnan.
+
+ six heures, le mousquetaire ordonna de prparer les chevaux et
+fit habiller Porthos.
+
+Il remercia Planchet de sa bonne hospitalit, lui glissa quelques
+mots vagues d'un emploi qu'on pourrait lui trouver la Cour, ce
+qui grandit immdiatement Planchet dans l'esprit de Trchen, o le
+pauvre picier, si bon, si gnreux, si dvou avait baiss depuis
+l'apparition et le parallle de deux grands seigneurs.
+
+Car les femmes sont ainsi faites: elles ambitionnent ce qu'elles
+n'ont pas; elles ddaignent ce qu'elles ambitionnaient, quand
+elles l'ont.
+
+Aprs avoir rendu ce service son ami Planchet d'Artagnan dit
+Porthos tout bas:
+
+-- Vous avez, mon ami, une bague assez jolie votre doigt.
+
+-- Trois cents pistoles, dit Porthos.
+
+-- Mme Trchen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui
+laissez cette bague-l, rpliqua d'Artagnan.
+
+Porthos hsita.
+
+-- Vous trouvez qu'elle n'est pas assez belle? dit le
+mousquetaire. Je vous comprends; un grand seigneur comme vous ne
+va pas loger chez un ancien serviteur sans payer grassement
+l'hospitalit; mais, croyez-moi Planchet a un si bon coeur, qu'il
+ne remarquera pas que vous avez cent mille livres de rente.
+
+-- J'ai bien envie, dit Porthos gonfl par ce discours, de donner
+ Mme Trchen ma petite mtairie de Bracieux; c'est aussi une
+jolie bague au doigt... douze arpents.
+
+-- C'est trop, mon bon Porthos, trop pour le moment... Gardez cela
+pour plus tard.
+
+Il lui ta le diamant du doigt, et, s'approchant de Trchen:
+
+-- Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier
+d'accepter, pour l'amour de lui, cette petite bague. M. du Vallon
+est un des hommes les plus gnreux et les plus discrets que je
+connaisse. Il voulait vous offrir une mtairie qu'il possde
+Bracieux; je l'en ai dissuad.
+
+-- Oh! fit Trchen dvorant le diamant du regard.
+
+-- Monsieur le baron! s'cria Planchet attendri.
+
+-- Mon bon ami! balbutia Porthos, charm d'avoir t si bien
+traduit par d'Artagnan.
+
+Toutes ces exclamations, se croisant, firent un dnouement
+pathtique la journe, qui pouvait se terminer d'une faon
+grotesque.
+
+Mais d'Artagnan tait l, et partout, lorsque d'Artagnan avait
+command, les choses n'avaient fini que selon son got et son
+dsir.
+
+On s'embrassa. Trchen, rendue elle-mme par la magnificence du
+baron, se sentit sa place, et n'offrit qu'un front timide et
+rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si
+bien la veille.
+
+Planchet lui-mme fut pntr d'humilit.
+
+En veine de gnrosit, le baron Porthos aurait volontiers vid
+ses poches dans les mains de la cuisinire et de Clestin.
+
+Mais d'Artagnan l'arrta.
+
+-- mon tour, dit-il.
+
+Et il donna une pistole la femme et deux l'homme.
+
+Ce furent des bndictions rjouir le coeur d'Harpagon et le
+rendre prodigue.
+
+D'Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu'au chteau et
+introduisit Porthos dans son appartement de capitaine, o il
+pntra sans avoir t aperu de ceux qu'il redoutait de
+rencontrer.
+
+
+Chapitre CXLVII -- La prsentation de Porthos
+
+
+Le soir mme, sept heures, le roi donnait audience un
+ambassadeur des Provinces-Unies dans le grand salon.
+
+L'audience dura un quart d'heure.
+
+Aprs quoi, il reut les nouveaux prsents et quelques dames qui
+passrent les premires.
+
+Dans un coin du salon, derrire la colonne, Porthos et d'Artagnan
+s'entretenaient en attendant leur tour.
+
+-- Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire son ami.
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien! regardez-le.
+
+Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en
+habit de crmonie qui conduisait Aramis au roi.
+
+-- Aramis! dit Porthos.
+
+-- Prsent au roi par M. Fouquet.
+
+-- Ah! fit Porthos.
+
+-- Pour avoir fortifi Belle-le, continua d'Artagnan.
+
+-- Et moi?
+
+-- Vous? Vous, comme j'avais l'honneur de vous le dire, vous tes
+le bon Porthos, la bont du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de
+garder un peu Saint Mand.
+
+-- Ah! rpta Porthos.
+
+-- Mais je suis l heureusement, dit d'Artagnan, et ce sera mon
+tour tout l'heure.
+
+En ce moment, Fouquet s'adressait au roi:
+
+-- Sire, dit-il, j'ai une faveur demander Votre Majest.
+M. d'Herblay n'est pas ambitieux, mais il sait qu'il peut tre
+utile. Votre Majest a besoin d'avoir un agent Rome et de
+l'avoir puissant; nous pouvons avoir un chapeau pour M. d'Herblay.
+
+Le roi fit un mouvement.
+
+-- Je ne demande pas souvent Votre Majest, dit Fouquet.
+
+-- C'est un cas, rpondit le roi, qui traduisait toujours ainsi
+ses hsitations.
+
+ ce mot, nul n'avait rien rpondre.
+
+Fouquet et Aramis se regardrent.
+
+Le roi reprit:
+
+-- M. d'Herblay peut aussi nous servir en France: un archevque,
+par exemple.
+
+-- Sire, objecta Fouquet avec une grce qui lui tait
+particulire, Votre Majest comble M. d'Herblay: l'archevch peut
+tre dans les bonnes grces du roi le complment du chapeau; l'un
+n'exclut pas l'autre.
+
+Le roi admira la prsence d'esprit et sourit.
+
+-- D'Artagnan n'et pas mieux rpondu, dit-il.
+
+Il n'et pas plutt prononc ce nom, que d'Artagnan parut.
+
+-- Votre Majest m'appelle? dit-il.
+
+Aramis et Fouquet firent un pas pour s'loigner.
+
+-- Permettez, Sire, dit vivement d'Artagnan, qui dmasqua Porthos,
+permettez que je prsente Votre Majest M. le baron du Vallon,
+l'un des plus braves gentilshommes de France.
+
+Aramis, l'aspect de Porthos, devint ple; Fouquet crispa ses
+poings sous ses manchettes.
+
+D'Artagnan leur sourit tous deux, tandis que Porthos
+s'inclinait, visiblement mu, devant la majest royale.
+
+-- Porthos ici! murmura Fouquet l'oreille d'Aramis.
+
+-- Chut! c'est une trahison, rpliqua celui-ci.
+
+-- Sire, dit d'Artagnan, voil six ans que je devrais avoir
+prsent M. du Vallon Votre Majest; mais certains hommes
+ressemblent aux toiles; ils ne vont pas sans le cortge de leurs
+amis. La pliade ne se dsunit pas, voil pourquoi j'ai choisi,
+pour vous prsenter M. du Vallon, le moment o vous verriez ct
+de lui M. d'Herblay.
+
+Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d'Artagnan d'un air
+superbe, comme pour accepter le dfi que celui-ci semblait lui
+jeter.
+
+-- Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi.
+
+-- Excellents, Sire, et l'un rpond de l'autre. Demandez
+M. de Vannes comment a t fortifie Belle-le?
+
+Fouquet s'loigna d'un pas.
+
+-- Belle-le, dit froidement Aramis, a t fortifie par Monsieur.
+
+Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois.
+
+Louis admirait et se dfiait.
+
+-- Oui, dit d'Artagnan; mais demandez M. le baron qui l'a aid
+dans ses travaux?
+
+-- Aramis, dit Porthos franchement.
+
+Et il dsigna l'vque.
+
+Que diable signifie tout cela, pensa l'vque, et quel dnouement
+aura cette comdie?
+
+-- Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire l'vque...
+s'appelle Aramis?
+
+-- Nom de guerre, dit d'Artagnan.
+
+-- Nom d'amiti, dit Aramis.
+
+-- Pas de modestie, s'cria d'Artagnan: sous ce prtre, Sire, se
+cache le plus brillant officier, le plus intrpide gentilhomme, le
+plus savant thologien de votre royaume.
+
+Louis leva la tte.
+
+-- Et un ingnieur! dit-il en admirant la physionomie, rellement
+admirable alors, d'Aramis.
+
+-- Ingnieur par occasion, Sire, dit celui-ci.
+
+-- Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur
+d'Artagnan, l'homme dont les conseils ont aid plus de cent fois
+les desseins des ministres de votre pre... M. d'Herblay, en un
+mot, qui, avec M. du Vallon, moi et M. le comte de La Fre, connu
+de Votre Majest... formait ce quadrille dont plusieurs ont parl
+sous le feu roi et pendant votre minorit.
+
+-- Et qui a fortifi Belle-le, rpta le roi avec un accent
+profond.
+
+Aramis s'avana.
+
+-- Pour servir le fils, dit-il, comme j'ai servi le pre.
+
+D'Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu'il profrait ces
+paroles. Il y dmla tant de respect vrai, tant de chaleureux
+dvouement, tant de conviction incontestable, que lui, lui,
+d'Artagnan, l'ternel douteur, lui, l'infaillible, il y fut pris.
+
+-- On n'a pas un tel accent lorsqu'on ment, dit-il.
+
+Louis fut pntr.
+
+-- En ce cas, dit-il Fouquet, qui attendait avec anxit le
+rsultat de cette preuve, le chapeau est accord. Monsieur
+d'Herblay, je vous donne ma parole pour la premire promotion.
+Remerciez M. Fouquet.
+
+Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils dchirrent le
+coeur. Il sortit prcipitamment de la salle.
+
+-- Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... J'aime
+rcompenser les serviteurs de mon pre.
+
+-- Sire, dit Porthos...
+
+Et il ne put aller plus loin.
+
+-- Sire, s'cria d'Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par
+la majest de votre personne, lui qui a soutenu firement le
+regard et le feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu'il pense, et
+moi, plus habitu regarder le soleil... je vais vous dire sa
+pense: il n'a besoin de rien, il ne dsire que le bonheur de
+contempler Votre Majest pendant un quart d'heure.
+
+-- Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos
+avec un gracieux sourire.
+
+Porthos devint cramoisi de joie et d'orgueil.
+
+Le roi le congdia, et d'Artagnan le poussa dans la salle aprs
+l'avoir embrass.
+
+-- Mettez-vous prs de moi table, dit Porthos son oreille.
+
+-- Oui, mon ami.
+
+-- Aramis me boude, n'est-ce pas?
+
+-- Aramis ne vous a jamais tant aim. Songez donc que je viens de
+lui faire avoir le chapeau de cardinal.
+
+-- C'est vrai, dit Porthos. propos, le roi aime-t-il qu'on mange
+beaucoup sa table?
+
+-- C'est le flatter, dit d'Artagnan, car il possde un royal
+apptit.
+
+-- Vous m'enchantez, dit Porthos.
+
+
+Chapitre CXLVIII -- Explications
+
+
+Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver
+d'Artagnan et Porthos.
+
+Il arriva prs de ce dernier derrire la colonne, et, lui serrant
+la main:
+
+-- Vous vous tes chapp de ma prison? lui dit-il.
+
+-- Ne le grondez pas, dit d'Artagnan; c'est moi, cher Aramis, qui
+lui ai donn la clef des champs.
+
+-- Ah! mon ami, rpliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que
+vous auriez attendu avec moins de patience?
+
+D'Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait dj.
+
+-- Vous autres, gens d'glise, dit-il Aramis, vous tes de
+grands politiques. Nous autres gens d'pe, nous allons au but.
+Voici le fait. J'tais all visiter ce cher Baisemeaux.
+
+Aramis dressa l'oreille.
+
+-- Tiens! dit Porthos, vous me faites souvenir que j'ai une lettre
+de Baisemeaux pour vous, Aramis.
+
+Et Porthos tendit l'vque la lettre que nous connaissons.
+
+Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que
+d'Artagnan part un moment gn par cette circonstance qu'il avait
+prvue tout entire.
+
+Du reste, Aramis lui-mme fit si bonne contenance que d'Artagnan
+l'admira plus que jamais.
+
+La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d'un air parfaitement
+calme.
+
+-- Vous disiez donc, cher capitaine? dit-il.
+
+-- Je disais, continua le mousquetaire, que j'tais all rendre
+visite Baisemeaux pour le service.
+
+-- Pour le service? dit Aramis.
+
+-- Oui, fit d'Artagnan. Et naturellement, nous parlmes de vous et
+de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me reut froidement. Je
+pris cong. Or, comme je revenais, un soldat m'aborda et me dit il
+me reconnaissait sans doute malgr mon habit de ville: Capitaine
+voulez-vous m'obliger en me lisant le nom crit sur cette
+enveloppe? Et je lus: _ M. du Vallon, Saint-Mand chez
+M. Fouquet._ Pardieu! me dis-je, Porthos n'est pas retourn,
+comme je le pensais, Pierrefonds ou Belle-le, Porthos est
+Saint-Mand chez M. Fouquet. M. Fouquet n'est pas Saint-Mand.
+Porthos est donc seul, ou avec Aramis, allons voir Porthos. Et
+j'allai voir Porthos.
+
+-- Trs bien! dit Aramis rveur.
+
+-- Vous ne m'aviez pas cont cela, fit Porthos.
+
+-- Je n'en ai pas eu le temps, mon ami.
+
+-- Et vous emmentes Porthos Fontainebleau?
+
+-- Chez Planchet.
+
+-- Planchet demeure Fontainebleau? dit Aramis.
+
+-- Oui, prs du cimetire! s'cria Porthos tourdiment.
+
+-- Comment, prs du cimetire? fit Aramis souponneux.
+
+Allons, bon! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre,
+puisqu'il y a bagarre.
+
+-- Oui, du cimetire, dit Porthos. Planchet, certainement, est un
+excellent garon qui fait d'excellentes confitures, mais il a des
+fentres qui donnent sur le cimetire. C'est attristant! Ainsi ce
+matin...
+
+-- Ce matin?... dit Aramis de plus en plus agit.
+
+D'Artagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit
+air de marche.
+
+-- Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chrtien.
+
+-- Ah! ah!
+
+-- C'est attristant! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison d'o
+l'on voit continuellement des morts. Au contraire, d'Artagnan
+parat aimer beaucoup cela.
+
+-- Ah! d'Artagnan a vu?
+
+-- Il n'a pas vu, il a dvor des yeux.
+
+Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire;
+mais celui ci tait dj en grande conversation avec de Saint-
+Aignan.
+
+Aramis continua d'interroger Porthos; puis, quand il eut exprim
+tout le jus de ce citron gigantesque, il en jeta l'corce.
+
+Il retourna vers son ami d'Artagnan et, lui frappant sur l'paule:
+
+-- Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut loign, car le
+souper du roi tait annonc.
+
+-- Cher ami, rpliqua d'Artagnan.
+
+-- Nous ne soupons point avec le roi, nous autres.
+
+-- Si fait; moi, je soupe.
+
+-- Pouvez-vous causer dix minutes avec moi?
+
+-- Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majest se mette
+table.
+
+-- O voulez-vous que nous causions?
+
+-- Mais ici, sur ces bancs: le roi parti, l'on peut s'asseoir, et
+la salle est vide.
+
+-- Asseyons-nous donc.
+
+Ils s'assirent. Aramis prit une des mains de d'Artagnan;
+
+-- Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engag Porthos se
+dfier un peu de moi?
+
+-- Je l'avoue, mais non pas comme vous l'entendez. J'ai vu Porthos
+s'ennuyer la mort, et j'ai voulu, en le prsentant au roi, faire
+pour lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-mme.
+
+-- Quoi?
+
+-- Votre loge.
+
+-- Vous l'avez fait noblement merci!
+
+-- Et je vous ai approch le chapeau qui se reculait.
+
+-- Ah! je l'avoue, dit Aramis avec un singulier sourire; en
+vrit, vous tes un homme unique pour faire la fortune de vos
+amis.
+
+-- Vous voyez donc que je n'ai agi que pour faire celle de
+Porthos.
+
+-- Oh! je m'en chargeais de mon ct; mais vous avez le bras plus
+long que nous.
+
+Ce fut au tour de d'Artagnan de sourire.
+
+-- Voyons, dit Aramis, nous nous devons la vrit: m'aimez-vous
+toujours, mon cher d'Artagnan?
+
+-- Toujours comme autrefois, rpliqua d'Artagnan sans trop se
+compromettre par cette rponse.
+
+-- Alors, merci, et franchise entire, dit Aramis; vous veniez
+Belle-le pour le roi?
+
+-- Pardieu.
+
+-- Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d'offrir Belle-le
+toute fortifie au roi?
+
+-- Mais, mon ami, pour vous ter le plaisir, il et fallu d'abord
+que je fusse instruit de votre intention.
+
+-- Vous veniez Belle-le sans rien savoir?
+
+-- De vous, oui! Comment diable voulez-vous que je me figure
+Aramis devenu ingnieur au point de fortifier comme Polybe ou
+Archimde?
+
+-- C'est pourtant vrai. Cependant vous m'avez devin l-bas?
+
+-- Oh! oui.
+
+-- Et Porthos aussi?
+
+-- Trs cher, je n'ai pas devin qu'Aramis ft ingnieur. Je n'ai
+pu deviner que Porthos le ft devenu. Il y a un Latin qui a dit:
+On devient orateur, on nat pote. Mais il n'a jamais dit: On
+nat Porthos, et l'on devient ingnieur.
+
+-- Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis.
+Je poursuis.
+
+-- Poursuivez.
+
+-- Quand vous avez tenu notre secret, vous vous tes ht de le
+venir dire au roi?
+
+-- J'ai d'autant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir
+plus fort. Lorsqu'un homme pesant deux cent cinquante-huit livres,
+comme Porthos, court la poste, quand un prlat goutteux pardon,
+c'est vous qui me l'avez dit, quand un prlat brle le chemin, je
+suppose, moi, que ces deux amis, qui n'ont pas voulu me prvenir,
+avaient des choses de la dernire consquence me cacher, et, ma
+foi! je cours... je cours aussi vite que ma maigreur et l'absence
+de goutte me le permettent.
+
+-- Cher ami, n'avez-vous pas rflchi que vous pouviez me rendre,
+ moi et Porthos, un triste service?
+
+-- Je l'ai bien pens; mais vous m'aviez fait jouer, Porthos et
+vous, un triste rle Belle-le.
+
+-- Pardonnez-moi, dit Aramis.
+
+-- Excusez-moi, dit d'Artagnan.
+
+-- En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant?
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Vous savez que j'ai d faire prvenir tout de suite M. Fouquet,
+pour qu'il vous prvnt prs du roi?
+
+-- C'est l l'obscur.
+
+-- Mais non. M. Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez?
+
+-- Oh! oui.
+
+-- Il en a un surtout.
+
+-- Dangereux?
+
+-- Mortel! Eh bien! pour combattre l'influence de cet ennemi,
+M. Fouquet a d faire preuve, devant le roi, d'un grand dvouement
+et de grands sacrifices. Il a fait une surprise Sa Majest en
+lui offrant Belle-le. Vous, arrivant le premier Paris, la
+surprise tait dtruite. Nous avions l'air de cder la crainte.
+
+-- Je comprends.
+
+-- Voil tout le mystre, dit Aramis, satisfait d'avoir convaincu
+le mousquetaire.
+
+-- Seulement, dit celui-ci, plus simple tait de me tirer
+quartier Belle-le pour me dire: Cher amis, nous fortifions
+Belle-le-en-Mer pour l'offrir au roi. Rendez-nous le service de
+nous dire pour qui vous agissez. tes-vous l'ami de M. Colbert ou
+celui de M. Fouquet? Peut-tre n'euss-je rien rpondu; mais vous
+eussiez ajout: tes-vous mon ami? J'aurais dit: Oui.
+
+Aramis pencha la tte.
+
+-- De cette faon, continua d'Artagnan, vous me paralysiez, et je
+venais dire au roi: Sire, M. Fouquet fortifie Belle-le, et trs
+bien; mais voici un mot que M. le gouverneur de Belle-le m'a
+donn pour Votre Majest. ou bien: Voici une visite de
+M. Fouquet l'endroit de ses intentions. Je ne jouais pas un sot
+rle; vous aviez votre surprise, et nous n'avions pas besoin de
+loucher en nous regardant.
+
+-- Tandis, rpliqua Aramis, qu'aujourd'hui vous avez agi tout
+fait en ami de M. Colbert. Vous tes donc son ami?
+
+-- Ma foi, non! s'cria le capitaine. M. Colbert est un cuistre,
+et je le hais comme je hassais Mazarin, mais sans le craindre.
+
+-- Eh bien! moi, dit Aramis, j'aime M. Fouquet, et je suis lui.
+Vous connaissez ma position... Je n'ai pas de bien... M. Fouquet
+m'a fait avoir des bnfices, un vch; M. Fouquet m'a oblig
+comme un galant homme, et je me souviens assez du monde pour
+apprcier les bons procds. Donc, M. Fouquet m'a gagn le coeur,
+et je me suis mis son service.
+
+-- Rien de mieux. Vous avez l un bon matre.
+
+Aramis se pina les lvres.
+
+-- Le meilleur, je crois, de tous ceux qu'on pourrait avoir.
+
+Puis il fit une pause.
+
+D'Artagnan se garda bien de l'interrompre.
+
+-- Vous savez sans doute de Porthos comment il s'est trouv ml
+tout ceci?
+
+-- Non, dit d'Artagnan; je suis curieux, c'est vrai, mais je ne
+questionne jamais un ami quand il veut me cacher son vritable
+secret.
+
+-- Je m'en vais vous le dire.
+
+-- Ce n'est pas la peine si la confidence m'engage.
+
+-- Oh! ne craignez rien; Porthos est l'homme que j'ai aim le
+plus, parce qu'il est simple et bon; Porthos est un esprit droit.
+Depuis que je suis vque, je recherche les natures simples, qui
+me font aimer la vrit, har l'intrigue.
+
+D'Artagnan se caressa la moustache.
+
+-- J'ai vu et recherch Porthos; il tait oisif, sa prsence me
+rappelait mes beaux jours d'autrefois, sans m'engager mal faire
+au prsent. J'ai appel Porthos Vannes. M. Fouquet, qui m'aime,
+ayant su que Porthos m'aimait, lui a promis l'ordre la premire
+promotion; voil tout le secret.
+
+-- Je n'en abuserai pas, dit d'Artagnan.
+
+-- Je le sais bien, cher ami; nul n'a plus que vous de rel
+honneur.
+
+-- Je m'en flatte, Aramis.
+
+-- Maintenant...
+
+Et le prlat regarda son ami jusqu'au fond de l'me.
+
+-- Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un
+des amis de M. Fouquet? Ne m'interrompez pas avant de savoir ce
+que cela veut dire.
+
+-- J'coute.
+
+-- Voulez-vous devenir marchal de France, pair duc, et possder
+un duch d'un million?
+
+-- Mais, mon ami, rpliqua d'Artagnan, pour obtenir tout cela, que
+faut-il faire?
+
+-- tre l'homme de M. Fouquet.
+
+-- Moi, je suis l'homme du roi, cher ami.
+
+-- Pas exclusivement, je suppose?
+
+-- Oh! d'Artagnan n'est qu'un.
+
+-- Vous avez, je le prsume, une ambition, comme un grand coeur
+que vous tes.
+
+-- Mais, oui.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je dsire tre marchal de France; mais le roi me fera
+marchal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.
+
+Aramis attacha sur d'Artagnan son limpide regard.
+
+-- Est-ce que le roi n'est pas le matre? dit d'Artagnan.
+
+-- Nul ne le conteste; mais Louis XIII tait aussi le matre.
+
+-- Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n'y avait
+pas un M. d'Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire.
+
+-- Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres
+d'achoppement.
+
+-- Pas pour le roi?
+
+-- Sans doute; mais...
+
+-- Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense soi et jamais
+ ce petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant.
+
+-- Et l'ingratitude?
+
+-- Les faibles en ont peur!
+
+-- Vous tes bien sr de vous.
+
+-- Je crois que oui.
+
+-- Mais le roi peut n'avoir plus besoin de vous.
+
+-- Au contraire, je crois qu'il en aura plus besoin que jamais;
+et, tenez, mon cher, s'il fallait arrter un nouveau Cond, qui
+l'arrterait? Ceci... ceci seul en France.
+
+Et d'Artagnan frappa son pe.
+
+-- Vous avez raison, dit Aramis en plissant.
+
+Et il se leva et serra la main de d'Artagnan.
+
+-- Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des
+mousquetaires; vous permettez...
+
+Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit:
+
+-- Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.
+
+Puis ils se sparrent.
+
+Je le disais bien, pensa d'Artagnan, qu'il y avait quelque
+chose.
+
+Il faut se hter de mettre le feu aux poudres, dit Aramis;
+d'Artagnan a vent la mche.
+
+
+Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche
+
+
+Nous avons vu que le comte de Guiche tait sorti de la salle le
+jour o Louis XIV avait offert avec tant de galanterie La
+Vallire les merveilleux bracelets gagns la loterie.
+
+Le comte se promena quelque temps hors du palais l'esprit dvor
+par mille soupons et mille inquitudes.
+
+Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces,
+le dpart de Madame.
+
+Une grosse demi-heure s'coula. Seul, ce moment, le comte ne
+pouvait avoir de bien divertissantes ides.
+
+Il tira ses tablettes de sa poche, et se dcida, aprs mille
+hsitations crire ces mots:
+
+Madame, je vous supplie de m'accorder un moment d'entretien. Ne
+vous alarmez pas de cette demande qui n'a rien d'tranger au
+profond respect avec lequel je suis, etc., etc.
+
+Il signait cette singulire supplique plie en billet d'amour,
+quand il vit sortir du chteau plusieurs femmes, puis des hommes,
+presque tout le cercle de la reine, enfin.
+
+Il vit La Vallire elle-mme, puis Montalais causant avec
+Malicorne.
+
+Il vit jusqu'au dernier des convis qui tout l'heure peuplaient
+le cabinet de la reine mre.
+
+Madame n'tait point passe; il fallait cependant qu'elle
+traverst cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse,
+de Guiche plongeait dans cette cour.
+
+Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des
+flambeaux. Elle marchait vite, et, arrive sa porte, elle cria.
+
+-- Pages, qu'on aille s'informer de M. le comte de Guiche. Il doit
+me rendre compte d'une commission. S'il est libre, qu'on le prie
+de passer chez moi.
+
+De Guiche demeura muet et cach dans son ombre; mais, sitt que
+Madame fut rentre, il s'lana de la terrasse en bas les degrs;
+il prit l'air le plus indiffrent pour se faire rencontrer par les
+pages, qui couraient dj vers son logement.
+
+Ah! Madame me fait chercher! se dit-il tout mu.
+
+Et il serra son billet, dsormais inutile.
+
+-- Comte, dit un des pages en l'apercevant, nous sommes heureux de
+vous rencontrer.
+
+-- Qu'y a-t-il, messieurs?
+
+-- Un ordre de Madame.
+
+-- Un ordre de Madame? fit de Guiche d'un air surpris.
+
+-- Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez,
+nous a-t elle dit, compte d'une commission. tes-vous libre?
+
+-- Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.
+
+-- Veuillez donc nous suivre.
+
+Mont chez la princesse, de Guiche la trouva ple et agite.
+
+ la porte se tenait Montalais, un peu inquite de ce qui se
+passait dans l'esprit de sa matresse.
+
+De Guiche parut.
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous
+prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.
+
+Montalais, encore plus intrigue, salua et sortit.
+
+Les deux interlocuteurs restrent seuls.
+
+Le comte avait tout l'avantage: c'tait Madame qui l'avait appel
+ un rendez-vous. Mais, cet avantage, comment tait-il possible au
+comte d'en user? C'tait une personne si fantasque que Madame!
+c'tait un caractre si mobile que celui de Son Altesse Royale!
+
+Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation:
+
+-- Eh bien! dit-elle, n'avez-vous rien me dire?
+
+Il crut qu'elle avait devin sa pense; il crut; ceux qui aiment
+sont ainsi faits; ils sont crdules et aveugles comme des potes
+ou des prophtes; il crut qu'elle savait le dsir qu'il avait de
+la voir, et le sujet de ce dsir.
+
+-- Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort trange.
+
+-- L'affaire des bracelets, s'cria-t-elle vivement, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Vous croyez le roi amoureux? Dites.
+
+De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce
+regard qui allait jusqu'au coeur.
+
+-- Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de
+tourmenter quelqu'un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas
+empress comme il est; il ne risquerait pas de compromettre de
+gaiet de coeur une jeune fille jusqu'alors inattaquable.
+
+-- Bon! cette effronte? dit hautement la princesse.
+
+-- Je puis affirmer Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une
+fermet respectueuse, que Mlle de La Vallire est aime d'un homme
+qu'il convient de respecter, car c'est un galant homme.
+
+-- Oh! Bragelonne, peut-tre?
+
+-- Mon ami. Oui, madame.
+
+-- Eh bien! quand il serait votre ami, qu'importe au roi?
+
+-- Le roi sait que Bragelonne est fianc Mlle de La Vallire;
+et, comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n'ira pas causer
+un malheur irrparable.
+
+Madame se mit rire avec des clats qui firent sur de Guiche une
+douloureuse impression.
+
+-- Je vous rpte, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de
+La Vallire, et la preuve que je ne le crois pas, c'est que je
+voulais vous demander de qui Sa Majest peut chercher piquer
+l'amour-propre dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute
+la Cour, vous m'aiderez trouver d'autant plus assurment, que,
+dit-on partout, Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.
+
+Madame se mordit les lvres, et, faute de bonnes raisons, elle
+dtourna la conversation.
+
+-- Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards
+dans lesquels l'me semble passer tout entire, prouvez-moi que
+vous cherchiez m'interroger, moi qui vous ai appel.
+
+De Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu'il avait crit, et
+le montra.
+
+-- Sympathie, dit-elle.
+
+-- Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui,
+sympathie; mais, moi, je vous ai expliqu comment et pourquoi je
+vous cherchais; vous, madame, vous tes encore me dire pourquoi
+vous me mandiez prs de vous.
+
+-- C'est vrai.
+
+Et elle hsita.
+
+-- Ces bracelets me feront perdre la tte, dit-elle tout coup.
+
+-- Vous vous attendiez ce que le roi dt vous les offrir?
+rpliqua de Guiche.
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Mais avant vous, madame, avant vous sa belle soeur, le roi
+n'avait-il pas la reine?
+
+-- Avant La Vallire, s'cria la princesse, ulcre, n'avait-il
+pas moi? n'avait-il pas toute la Cour?
+
+-- Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si
+l'on vous entendait parler ainsi, que si l'on voyait vos yeux
+rouges, et, Dieu me pardonne! cette larme qui monte vos cils;
+oh! oui! tout le monde dirait que Votre Altesse Royale est
+jalouse.
+
+-- Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Vallire?
+
+Elle s'attendait faire plier de Guiche avec ce geste hautain et
+ce ton superbe.
+
+-- Jalouse de La Vallire, oui, madame, rpta-t-il bravement.
+
+-- Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de
+m'insulter?
+
+-- Je ne le crois pas, madame, rpliqua le comte un peu agit,
+mais rsolu dompter cette fougueuse colre.
+
+-- Sortez! dit la princesse au comble de l'exaspration, tant le
+sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient fiel
+et rage.
+
+De Guiche recula d'un pas, fit sa rvrence avec lenteur, se
+releva blanc comme ses manchettes, et, d'une voix lgrement
+altre:
+
+-- Ce n'tait pas la peine que je m'empressasse, dit-il, pour
+subir cette injuste disgrce.
+
+Et il tourna le dos sans prcipitation.
+
+Il n'avait pas fait cinq pas, que Madame s'lana comme une
+tigresse aprs lui, le saisit par la manche, et, le retournant:
+
+-- Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de
+fureur, est plus insultant que l'insulte. Voyons, insultez-moi,
+mais au moins parlez!
+
+-- Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son pe,
+percez-moi le coeur, mais ne me faites pas mourir petit feu.
+
+Au regard qu'il arrta sur elle, regard empreint d'amour, de
+rsolution, de dsespoir mme, elle comprit qu'un homme, si calme
+en apparence, se passerait l'pe dans la poitrine si elle
+ajoutait un mot.
+
+Elle lui arracha le fer d'entre les mains, et, serrant son bras
+avec un dlire qui pouvait passer pour de la tendresse:
+
+-- Comte, dit-elle, mnagez-moi. Vous voyez que je souffre, et
+vous n'avez aucune piti.
+
+Les larmes, dernire crise de cet accs, touffrent sa voix.
+De Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta
+jusqu' son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait.
+
+-- Pourquoi, murmura-t-il ses genoux, ne m'avouez-vous pas vos
+peines? Aimez-vous quelqu'un? Dites-le-moi? J'en mourrai, mais
+aprs que je vous aurai soulage, console, servie mme.
+
+-- Oh! vous m'aimez ainsi! rpliqua-t-elle vaincue.
+
+-- Je vous aime ce point, oui, madame.
+
+Et elle lui donna ses deux mains.
+
+-- J'aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n'et pu
+l'entendre.
+
+Lui l'entendit.
+
+-- Le roi? dit-il.
+
+Elle secoua doucement la tte, et son sourire fut comme ces
+claircies de nuages par lesquelles, aprs la tempte, on croit
+voir le paradis s'ouvrir.
+
+-- Mais, ajouta-t-elle, il y a d'autres passions dans un coeur
+bien n. L'amour, c'est la posie; mais la vie de ce coeur, c'est
+l'orgueil. Comte, je suis ne sur le trne, je suis fire et
+jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des
+indignits?
+
+-- Encore! fit le comte; voil que vous maltraitez cette pauvre
+fille qui sera la femme de mon ami.
+
+-- Vous tes assez simple pour croire cela, vous?
+
+-- Si je ne le croyais pas, dit-il fort ple, Bragelonne serait
+prvenu demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Vallire
+et oubli les serments qu'elle a faits Raoul. Mais non, ce
+serait une lchet de trahir le secret d'une femme; ce serait un
+crime de troubler le repos d'un ami.
+
+-- Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage clat de rire,
+que l'ignorance est du bonheur?
+
+-- Je le crois, rpliqua-t-il.
+
+-- Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement.
+
+-- C'est facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous
+aimait et que vous aimiez le roi.
+
+-- Eh bien? fit-elle en respirant pniblement.
+
+-- Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, ft venu me dire: Oui,
+le roi aime Madame; oui, le roi a touch le coeur de Madame,
+j'eusse peut-tre tu Raoul!
+
+-- Il et fallu, dit la princesse avec cette obstination des
+femmes qui se sentent imprenables, que M. de Bragelonne et eu des
+preuves pour vous parler ainsi.
+
+-- Toujours est-il, rpondit de Guiche en soupirant, que, n'ayant
+pas t averti, je n'ai rien approfondi, et qu'aujourd'hui mon
+ignorance m'a sauv la vie.
+
+-- Vous pousseriez jusqu' l'gosme et la froideur, dit Madame,
+que vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d'aimer La
+Vallire?
+
+-- Jusqu'au jour o La Vallire me sera rvle coupable, oui,
+madame.
+
+-- Mais les bracelets?
+
+-- Eh! madame, puisque vous vous attendiez les recevoir du roi,
+qu'euss-je pu dire?
+
+L'argument tait vigoureux; la princesse en fut crase. Elle ne
+se releva plus ds ce moment.
+
+Mais, comme elle avait l'me pleine de noblesse, comme elle avait
+l'esprit ardent d'intelligence, elle comprit toute la dlicatesse
+de de Guiche.
+
+Elle lut clairement dans son coeur qu'il souponnait le roi
+d'aimer La Vallire, et ne voulait pas user de cet expdient
+vulgaire, qui consiste ruiner un rival dans l'esprit d'une
+femme, en donnant celle-ci l'assurance, la certitude que ce
+rival courtise une autre femme.
+
+Elle devina qu'il souponnait La Vallire, et que, pour lui
+laisser le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre
+jamais, il se rservait une dmarche directe ou quelques
+observations plus nettes.
+
+Elle lut en un mot tant de grandeur relle, tant de gnrosit
+dans le coeur de son amant, qu'elle sentit s'embraser le sien au
+contact d'une flamme aussi pure.
+
+De Guiche, en restant, malgr la crainte de dplaire, un homme de
+consquence et de dvouement, grandissait l'tat de hros, et la
+rduisait l'tat de femme jalouse et mesquine.
+
+Elle l'en aima si tendrement, qu'elle ne put s'empcher de lui en
+donner un tmoignage.
+
+-- Voil bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la
+main. Soupons, inquitudes, dfiances, douleurs, je crois que
+nous avons prononc tous ces noms.
+
+-- Hlas! oui, madame.
+
+-- Effacez-les de votre coeur comme je les chasse du mien. Comte,
+que cette La Vallire aime le roi ou ne l'aime pas, que le roi
+aime ou n'aime pas La Vallire, faisons, partir de ce moment,
+une distinction dans nos deux rles. Vous ouvrez de grands yeux;
+je gage que vous ne me comprenez pas?
+
+-- Vous tes si vive, madame, que je tremble toujours de vous
+dplaire.
+
+-- Voyez comme il tremble, le bel effray! dit-elle avec un
+enjouement plein de charme. Oui, monsieur, j'ai deux rles
+jouer. Je suis la soeur du roi, la belle-soeur de sa femme. ce
+titre, ne faut-il pas que je m'occupe des intrigues du mnage?
+Votre avis?
+
+-- Le moins possible, madame.
+
+-- D'accord, mais c'est une question de dignit; ensuite je suis
+la femme de Monsieur.
+
+De Guiche soupira.
+
+-- Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter me parler
+toujours avec le plus souverain respect.
+
+-- Oh! s'cria-t-il en tombant ses pieds, qu'il baisa comme ceux
+d'une divinit.
+
+-- Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j'ai encore un autre
+rle. Je l'oubliais.
+
+-- Lequel? lequel?
+
+-- Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J'aime.
+
+Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs lvres se
+touchrent.
+
+Un pas retentit derrire la tapisserie. Montalais heurta.
+
+-- Qu'y a-t-il, mademoiselle? dit Madame.
+
+-- On cherche M. de Guiche, rpondit Montalais, qui eut tout le
+temps de voir le dsordre des acteurs de ces quatre rles, car
+constamment de Guiche avait hroquement aussi jou le sien.
+
+
+Chapitre CL -- Montalais et Malicorne
+
+
+Montalais avait raison. M. de Guiche, appel partout, tait fort
+expos, par la multiplication mme des affaires, ne rpondre
+nulle part.
+
+Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame,
+malgr son orgueil bless, malgr sa colre intrieure, ne put
+rien reprocher, momentanment, du moins, Montalais, qui venait
+de violer si audacieusement la consigne quasi royale qui l'avait
+loigne.
+
+De Guiche aussi perdit la tte, ou, plutt, disons-le, de Guiche
+avait perdu la tte avant l'arrive de Montalais; car peine eut-
+il entendu la voix de la jeune fille, que, sans prendre cong de
+Madame, comme la plus simple politesse l'exigeait mme entre
+gaux, il s'enfuit le coeur brlant, la tte folle, laissant la
+princesse une main leve et lui faisant un geste d'adieu. C'est
+que de Guiche pouvait dire, comme le dit Chrubin cent ans plus
+tard, qu'il emportait aux lvres du bonheur pour une ternit.
+
+Montalais trouva donc les deux amants fort en dsordre: il y avait
+dsordre chez celui qui s'enfuyait, dsordre chez celle qui
+restait.
+
+Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard
+interrogateur autour d'elle:
+
+-- Je crois que, cette fois, j'en sais autant que la femme la plus
+curieuse peut dsirer en savoir.
+
+Madame fut tellement embarrasse de ce regard inquisiteur, que,
+comme si elle et entendu l'apart de Montalais, elle ne dit pas
+un seul mot sa fille d'honneur, et, baissant les yeux, rentra
+dans sa chambre coucher.
+
+Ce que voyant, Montalais couta.
+
+Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.
+
+De ce moment elle comprit qu'elle avait sa nuit elle, et,
+faisant du ct de cette porte qui venait de se fermer un geste
+assez irrespectueux, lequel voulait dire: Bonne nuit, princesse!
+elle descendit retrouver Malicorne, fort occup pour le moment
+suivre de l'oeil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le
+comte de Guiche.
+
+Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque oeuvre
+d'importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et,
+quand Malicorne en fut revenu sa position naturelle, elle lui
+frappa seulement sur l'paule.
+
+-- Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?
+
+-- M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.
+
+-- Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.
+
+-- Et que savez-vous?
+
+-- C'est que Madame aime M. de Guiche.
+
+-- L'un tait la consquence de l'autre.
+
+-- Pas toujours, mon beau monsieur.
+
+-- Cet axiome serait-il mon adresse?
+
+-- Les personnes prsentes sont toujours exceptes.
+
+-- Merci, fit Malicorne. Et de l'autre ct? continua-t-il en
+interrogeant.
+
+-- Le roi a voulu ce soir, aprs la loterie, voir Mlle de La
+Vallire.
+
+-- Eh bien! il l'a vue?
+
+-- Non pas.
+
+-- Comment, non pas?
+
+-- La porte tait ferme.
+
+-- De sorte que?...
+
+-- De sorte que le roi s'en est retourn tout penaud comme un
+simple voleur qui a oubli ses outils.
+
+-- Bien.
+
+-- Et du troisime ct? demanda Montalais.
+
+-- Le courrier qui arrive M. de Guiche est envoy par
+M. de Bragelonne.
+
+-- Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.
+
+-- Pourquoi, bon?
+
+-- Parce que voil de l'occupation. Si nous nous ennuyons
+maintenant, nous aurons du malheur.
+
+-- Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne
+point faire confusion.
+
+-- Rien de plus simple, rpliqua Montalais. Trois intrigues un peu
+bien chauffes, un peu bien menes, donnent, l'une dans l'autre,
+et au bas chiffre, trois billets par jour.
+
+-- Oh! s'cria Malicorne en haussant les paules, vous n'y pensez
+pas, ma chre, trois billets en un jour, c'est bon pour des
+sentiments bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille
+au couvent, changeant le billet quotidiennement par le haut de
+l'chelle ou par le trou fait au mur. En un billet tient toute la
+posie de ces pauvres petits coeurs-l. Mais chez nous... Oh! que
+vous connaissez peu le Tendre royal, ma chre.
+
+-- Voyons, concluez, dit Montalais impatiente. On peut venir.
+
+-- Conclure! Je n'en suis qu' la narration. J'ai encore trois
+points.
+
+-- En vrit, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand!
+s'cria Montalais.
+
+-- Et vous, vous me ferez perdre la tte avec vos vivacits
+d'Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s'criront des
+volumes, mais o voulez vous en venir?
+
+-- ceci, qu'aucune de nos dames ne peut garder les lettres
+qu'elle recevra.
+
+-- Sans aucun doute.
+
+-- Que M. de Guiche n'osera pas garder les siennes non plus.
+
+-- C'est probable.
+
+-- Eh bien! je garderai tout cela, moi.
+
+-- Voil justement ce qui est impossible, dit Malicorne.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que vous n'tes pas chez vous; que votre chambre est
+commune La Vallire et vous; que l'on pratique assez
+volontiers des visites et des fouilles dans une chambre de fille
+d'honneur; que je crains fort la reine, jalouse comme une
+Espagnole, la reine mre, jalouse comme deux Espagnoles, et,
+enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.
+
+-- Vous oubliez quelqu'un.
+
+-- Qui?
+
+-- Monsieur.
+
+-- Je ne parlais que pour les femmes. Numrotons donc. Monsieur,
+N 1.
+
+-- N 2, de Guiche.
+
+-- N 3, le vicomte de Bragelonne.
+
+-- N 4, et le roi.
+
+-- Le roi?
+
+-- Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais
+encore plus puissant que tout le monde. Ah! ma chre!
+
+-- Aprs?
+
+-- Dans quel gupier vous tes-vous fourre!
+
+-- Pas encore assez avant, si vous voulez m'y suivre.
+
+-- Certainement que je vous y suivrai. Cependant...
+
+-- Cependant?...
+
+-- Tandis qu'il en est temps encore, je crois qu'il serait prudent
+de retourner en arrire.
+
+-- Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous
+mettre du premier coup la tte de toutes ces intrigues-l.
+
+-- Vous n'y suffirez pas.
+
+-- Avec vous, j'en mnerais dix. C'est mon lment, voyez-vous.
+J'tais faite pour vivre la Cour, comme la salamandre est faite
+pour vivre dans les flammes.
+
+-- Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chre
+amie. J'ai entendu dire des savants fort savants, d'abord qu'il
+n'y a pas de salamandres, et qu'y en et-il, elles seraient
+parfaitement grilles, elles seraient parfaitement rties en
+sortant du feu.
+
+-- Vos savants peuvent tre fort savants en affaires de
+salamandres. Or, vos savants ne vous diront point ceci, que je
+vous dis, moi: Aure de Montalais est appele tre, avant un
+mois, le premier diplomate de la Cour de France!
+
+-- Soit, mais la condition que j'en serai le deuxime.
+
+-- C'est dit: alliance offensive et dfensive, bien entendu.
+
+-- Seulement, dfiez-vous des lettres.
+
+-- Je vous les remettrai au fur et mesure qu'on me les remettra.
+
+-- Que dirons-nous au roi, de Madame?
+
+-- Que Madame aime toujours le roi.
+
+-- Que dirons-nous Madame, du roi?
+
+-- Qu'elle aurait le plus grand tort de ne pas le mnager.
+
+-- Que dirons-nous La Vallire, de Madame?
+
+-- Tout ce que nous voudrons: La Vallire est nous.
+
+-- nous?
+
+-- Doublement.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Par le vicomte de Bragelonne, d'abord.
+
+-- Expliquez-vous.
+
+-- Vous n'oubliez pas, je l'espre, que M. de Bragelonne a crit
+beaucoup de lettres Mlle de La Vallire?
+
+-- Je n'oublie rien.
+
+-- Ces lettres, c'est moi qui les recevais, c'est moi qui les
+cachais.
+
+-- Et, par consquent, c'est vous qui les avez?
+
+-- Toujours.
+
+-- O cela? ici?
+
+-- Oh! que non pas. Je les ai Blois, dans la petite chambre que
+vous savez.
+
+-- Petite chambre chrie, petite chambre amoureuse, antichambre du
+palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites
+que toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?
+
+-- Oui.
+
+-- Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?
+
+-- Sans doute, dans le mme coffret o je mettais les lettres que
+je recevais de vous, et o je dposais les miennes quand vos
+affaires ou vos plaisirs vous empchaient de venir au rendez-vous.
+
+-- Ah! fort bien, dit Malicorne.
+
+-- Pourquoi cette satisfaction?
+
+-- Parce que je vois la possibilit de ne pas courir Blois aprs
+les lettres. Je les ai ici.
+
+-- Vous avez rapport le coffret?
+
+-- Il m'tait cher, venant de vous.
+
+-- Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui
+auront un grand prix plus tard.
+
+-- Je le sais parbleu bien! et voil justement pourquoi je ris, et
+de tout mon coeur mme.
+
+-- Maintenant, un dernier mot.
+
+-- Pourquoi donc un dernier?
+
+-- Avons-nous besoin d'auxiliaires?
+
+-- D'aucun.
+
+-- Valets, servantes?
+
+-- Mauvais, dtestable! Vous donnerez les lettres, vous les
+recevrez. Oh! pas de fiert; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure,
+ne faisant pas leurs affaires eux-mmes, devront se rsoudre les
+voir faire par d'autres.
+
+-- Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?
+
+-- Rien; il ouvre sa fentre.
+
+-- Disparaissons.
+
+Et tous deux disparurent; la conjuration tait noue.
+
+La fentre qui venait de s'ouvrir tait, en effet, celle du comte
+de Guiche.
+
+Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n'tait pas
+seulement pour tcher de voir l'ombre de Madame travers ses
+rideaux qu'il se mettait cette fentre, et sa proccupation
+n'tait pas toute amoureuse.
+
+Il venait, comme nous l'avons dit, de recevoir un courrier; ce
+courrier lui avait t envoy par de Bragelonne. De Bragelonne
+avait crit de Guiche.
+
+Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une
+profonde impression.
+
+-- trange! trange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la
+destine entrane-t-elle donc les gens leur but?
+
+Et, quittant la fentre pour se rapprocher de la lumire, il relut
+une troisime fois cette lettre, dont les lignes brlaient la
+fois son esprit et ses yeux.
+
+
+Calais.
+
+Mon cher comte,
+
+J'ai trouv Calais M. de Wardes, qui a t bless grivement
+dans une affaire avec M. de Buckingham.
+
+C'est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais
+haineux et mchant.
+
+Il m'a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son coeur a beaucoup
+de penchant; de Madame, qu'il trouve belle et aimable.
+
+Il a devin votre amour pour la personne que vous savez.
+
+Il m'a aussi entretenu d'une personne que j'aime, et m'a tmoign
+le plus vif intrt en me plaignant fort, le tout avec des
+obscurits qui m'ont effray d'abord, mais que j'ai fini par
+prendre pour les rsultats de ses habitudes de mystre.
+
+Voici le fait:
+
+Il aurait reu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce
+n'est que par M. de Lorraine.
+
+On s'entretient, disent ses nouvelles, d'un changement survenu
+dans l'affection du roi.
+
+Vous savez qui cela regarde.
+
+Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d'une fille
+d'honneur qui donne sujet la mdisance.
+
+Ces phrases vagues ne m'ont point permis de dormir. J'ai dplor
+depuis hier que mon caractre droit et faible, malgr une certaine
+obstination, m'ait laiss sans rplique ces insinuations.
+
+En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n'ai point retard
+son dpart avec des explications; et puis il me paraissait dur, je
+l'avoue, de mettre la question un homme dont les blessures sont
+ peine fermes.
+
+Bref, il est parti petites journes, parti pour assister, dit-
+il, au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d'offrir sous
+peu de temps.
+
+Il a ajout ces paroles certaines flicitations, puis certaines
+condolances. Je n'ai pas plus compris les unes que les autres.
+J'tais tourdi par mes penses et par une dfiance envers cet
+homme, dfiance, vous le savez mieux que personne, que je n'ai
+jamais pu surmonter.
+
+Mais, lui parti, mon esprit s'est ouvert.
+
+Il est impossible qu'un caractre comme celui de de Wardes n'ait
+pas infiltr quelque peu de sa mchancet dans les rapports que
+nous avons eus ensemble.
+
+Il est donc impossible que dans toutes les paroles mystrieuses
+que M. de Wardes m'a dites, il n'y ait point un sens mystrieux
+dont je puisse me faire l'application moi ou qui savez.
+
+Forc que j'tais de partir promptement pour obir au roi, je n'ai
+point eu l'ide de courir aprs M. de Wardes pour obtenir
+l'explication de ses rticences; mais je vous expdie un courrier
+et vous cris cette lettre, qui vous exposera tous mes doutes.
+Vous, c'est moi: j'ai pens, vous agirez.
+
+M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu'il a voulu dire, si
+dj vous ne le savez.
+
+Au reste M. de Wardes a prtendu que M. de Buckingham avait quitt
+Paris, combl par Madame; c'est une affaire qui m'et
+immdiatement mis l'pe la main sans la ncessit o je crois
+me trouver de faire passer le service du roi avant toute querelle.
+
+Brlez cette lettre, que vous remet Olivain.
+
+Qui dit Olivain, dit la sret mme.
+
+Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de
+Mlle de La Vallire, dont je baise respectueusement les mains.
+
+Vous, je vous embrasse.
+
+Vicomte de Bragelonne.
+
+P.-S.-- Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prvoir,
+cher ami, expdiez-moi un courrier avec ce seul mot: Venez, et
+je serai Paris, trente-six heures aprs votre lettre reue.
+
+
+De Guiche soupira, replia la lettre une troisime fois, et, au
+lieu de la brler, comme le lui avait recommand Raoul, il la
+remit dans sa poche.
+
+Il avait besoin de la lire et de la relire encore.
+
+-- Quel trouble et quelle confiance la fois, murmura le comte;
+toute l'me de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte
+de La Fre, et il y parle de son respect pour Louise! Il m'avertit
+pour moi, il me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un
+geste menaant, vous vous mlez de mes affaires, monsieur de
+Wardes? Eh bien! je vais m'occuper des vtres. Quant toi, mon
+pauvre Raoul, ton coeur me laisse un dpt; je veillerai sur lui,
+ne crains rien.
+
+Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez
+lui sans retard, s'il tait possible.
+
+Malicorne se rendit l'invitation avec une vivacit qui tait le
+premier rsultat de sa conversation avec Montalais.
+
+Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus
+celui-ci, qui travaillait l'ombre, devina son interrogateur.
+
+Il s'ensuivit que, aprs un quart d'heure de conversation, pendant
+lequel de Guiche crut dcouvrir toute la vrit sur La Vallire et
+sur le roi, il n'apprit absolument rien que ce qu'il avait vu de
+ses yeux; tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra,
+que Raoul avait de la dfiance distance et que de Guiche allait
+veiller sur le trsor des Hesprides.
+
+Malicorne accepta d'tre le dragon.
+
+De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s'occupa plus
+que de soi.
+
+On annona le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa
+premire apparition chez le roi.
+
+Aprs sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.
+
+De Guiche se rendit chez Monsieur avant l'heure.
+
+
+Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut reu la cour
+
+
+Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que
+le rafrachissement de l'esprit conseille tout caractre lger
+pour la nouveaut qui arrive.
+
+De Wardes, qu'en effet on n'avait pas vu depuis un mois, tait du
+fruit nouveau. Le caresser, c'tait d'abord une infidlit faire
+aux anciens, et une infidlit a toujours son charme; c'tait, de
+plus, une rparation lui faire, lui. Monsieur le traita donc
+on ne peut plus favorablement.
+
+M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui
+respectait cette seconde nature, en tout semblable la sienne,
+plus le courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes
+des caresses plus douces encore que n'en avait eu Monsieur.
+
+De Guiche tait l, comme nous l'avons dit, mais se tenait un peu
+ l'cart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent
+termines.
+
+De Wardes, tout en parlant aux autres, et mme Monsieur, n'avait
+pas perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu'il tait l
+pour lui.
+
+Aussi alla-t-il de Guiche aussitt qu'il en eut fini avec les
+autres.
+
+Tous deux changrent les compliments les plus courtois; aprs
+quoi, de Wardes revint Monsieur et aux autres gentilshommes.
+
+Au milieu de toutes ces flicitations de bon retour on annona
+Madame.
+
+Madame avait appris l'arrive de de Wardes. Elle savait tous les
+dtails de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n'tait
+pas fche d'tre l aux premires paroles qui devaient tre
+prononces par celui qu'elle savait son ennemi.
+
+Elle avait deux ou trois dames d'honneur avec elle.
+
+De Wardes fit Madame les plus gracieux saluts, et annona tout
+d'abord, pour commencer les hostilits, qu'il tait prt donner
+des nouvelles de M. de Buckingham ses amis.
+
+C'tait une rponse directe la froideur avec laquelle Madame
+l'avait accueilli.
+
+L'attaque tait vive, Madame sentit le coup sans paratre l'avoir
+reu. Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche.
+
+Monsieur rougit, de Guiche plit.
+
+Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant
+combien cet ennemi pouvait lui susciter de dsagrments prs des
+deux personnes qui l'coutaient, elle se pencha en souriant du
+ct du voyageur.
+
+Le voyageur parlait d'autre chose.
+
+Madame tait brave, imprudente mme: toute retraite la jetait en
+avant. Aprs le premier serrement de coeur, elle revint au feu.
+
+-- Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur
+de Wardes? demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu
+la mauvaise chance d'tre bless.
+
+Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pina les
+lvres.
+
+-- Non, madame, dit-il, presque pas.
+
+-- Cependant, par cette horrible chaleur...
+
+-- L'air de la mer est frais, madame, et puis j'avais une
+consolation.
+
+-- Oh! tant mieux!... Laquelle?
+
+-- Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.
+
+-- Ah! il a t bless plus grivement que vous? J'ignorais cela,
+dit la princesse avec une complte insensibilit.
+
+-- Oh! madame, vous vous trompez, ou plutt vous faites semblant
+de vous tromper mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait
+plus souffert que moi; mais son coeur tait atteint.
+
+De Guiche comprit o tendait la lutte; il hasarda un signe
+Madame; ce signe la suppliait d'abandonner la partie.
+
+Mais elle, sans rpondre de Guiche, sans faire semblant de le
+voir, et toujours souriante:
+
+-- Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc t
+touch au coeur? Je ne croyais pas, moi, jusqu' prsent, qu'une
+blessure au coeur se pt gurir.
+
+-- Hlas! madame, rpondit gracieusement de Wardes, les femmes
+croient toutes cela, et c'est ce qui leur donne sur nous la
+supriorit de la confiance.
+
+-- Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient.
+M. de Wardes veut dire que le duc de Buckingham avait t touch
+au coeur par autre chose que par une pe.
+
+-- Ah! bien! bien! s'cria Madame. Ah! c'est une plaisanterie de
+M. de Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si
+M. de Buckingham goterait cette plaisanterie. En vrit, c'est
+bien dommage qu'il ne soit point l, monsieur de Wardes.
+
+Un clair passa dans les yeux du jeune homme.
+
+-- Oh! dit-il les dents serres, je le voudrais aussi, moi.
+
+De Guiche ne bougea pas.
+
+Madame semblait attendre qu'il vnt son secours.
+
+Monsieur hsitait.
+
+Le chevalier de Lorraine s'avana et prit la parole.
+
+-- Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham,
+tre touch au coeur n'est pas chose nouvelle, et que ce qu'il a
+dit s'est vu dj.
+
+-- Au lieu d'un alli, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis
+ligus, acharns!
+
+Et elle changea la conversation.
+
+Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que
+l'tiquette ordonne de respecter.
+
+Le reste de l'entretien fut donc modr; les principaux acteurs
+avaient fini leurs rles.
+
+Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait
+l'interroger, lui donna la main.
+
+Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s'tablt
+entre les deux poux pour les laisser tranquillement ensemble.
+
+Il s'achemina donc vers l'appartement de Monsieur pour le
+surprendre son retour, et dtruire avec trois mots toutes les
+bonnes impressions que Madame aurait pu semer dans son coeur.
+De Guiche fit un pas vers de Wardes, que beaucoup de gens
+entouraient.
+
+Il lui indiquait ainsi le dsir de causer avec lui. De Wardes lui
+fit, des yeux et de la tte, signe qu'il le comprenait.
+
+Ce signe, pour les trangers, n'avait rien que d'amical.
+
+Alors de Guiche put se retourner et attendre.
+
+Il n'attendit pas longtemps. De Wardes, dbarrass de ses
+interlocuteurs, s'approcha de de Guiche, et tous deux, aprs un
+nouveau salut, se mirent marcher cte cte.
+
+-- Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.
+
+-- Excellent, comme vous voyez.
+
+-- Et vous avez toujours l'esprit trs gai?
+
+-- Plus que jamais.
+
+-- C'est un grand bonheur.
+
+-- Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si
+grotesque autour de nous!
+
+-- Vous avez raison.
+
+-- Ah! vous tes donc de mon avis?
+
+-- Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de l-bas?
+
+-- Non, ma foi! j'en viens chercher ici.
+
+-- Parlez. Vous avez cependant vu du monde Boulogne, un de nos
+amis, et il n'y a pas si longtemps de cela.
+
+-- Du monde... de... de nos amis?...
+
+-- Vous avez la mmoire courte.
+
+-- Ah! c'est vrai: Bragelonne?
+
+-- Justement.
+
+-- Qui allait en mission prs du roi Charles?
+
+-- C'est cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-
+vous pas dit?...
+
+-- Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l'avoue, mais ce
+que je ne lui ai pas dit, je le sais.
+
+De Wardes tait la finesse mme. Il sentait parfaitement,
+l'attitude de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignit,
+que la conversation prenait une mauvaise tournure. Il rsolut de
+se laisser aller la conversation et de se tenir sur ses gardes.
+
+-- Qu'est-ce donc, s'il vous plat, que cette chose que vous ne
+lui avez pas dite? demanda de Guiche.
+
+-- Eh bien! la chose concernant La Vallire.
+
+-- La Vallire... Qu'est-ce que cela? et quelle est cette chose si
+trange que vous l'avez sue l-bas, vous, tandis que Bragelonne,
+qui tait ici, ne l'a pas sue, lui?
+
+-- Est-ce srieusement que vous me faites cette question?
+
+-- On ne peut plus srieusement.
+
+-- Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le
+commensal de la maison, vous, l'ami de Monsieur, vous, le favori
+de notre belle princesse?
+
+De Guiche rougit de colre.
+
+-- De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-il.
+
+-- Mais je n'en connais qu'une, mon cher. Je parle de Madame. Est-
+ce que vous avez une autre princesse au coeur? Voyons.
+
+De Guiche allait se lancer; mais il vit la feinte.
+
+Une querelle tait imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes
+voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que
+de Guiche ne l'acceptait qu'au nom de La Vallire. C'tait,
+partir de ce moment, un jeu de feintes, et qui devait durer
+jusqu' ce que l'un d'eux ft touch.
+
+De Guiche reprit donc tout son sang-froid.
+
+-- Il n'est pas le moins du monde question de Madame dans tout
+ceci, mon cher de Wardes, dit de Guiche, mais de ce que vous
+disiez l, l'instant mme.
+
+-- Et que disais-je?
+
+-- Que vous aviez cach Bragelonne certaines choses.
+
+-- Que vous savez aussi bien que moi, rpliqua de Wardes.
+
+-- Non, d'honneur!
+
+-- Allons donc!
+
+-- Si vous me le dites, je le saurai; mais non autrement, je vous
+jure!
+
+-- Comment! j'arrive de l-bas, de soixante lieues; vous n'avez
+pas boug d'ici; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la
+renomme m'a rapport l-bas, elle, et je vous entends me dire
+srieusement que vous ne savez pas? oh! comte, vous n'tes pas
+charitable.
+
+-- Ce sera comme il vous plaira, de Wardes; mais, je vous le
+rpte, je ne sais rien.
+
+-- Vous faites le discret, c'est prudent.
+
+-- Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus moi qu' Bragelonne?
+
+-- Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que
+Madame ne serait pas si matresse d'elle-mme que vous.
+
+Ah! double hypocrite, murmura de Guiche, te voil revenu sur ton
+terrain.
+
+-- Eh bien! alors, continua de Wardes, puisqu'il nous est si
+difficile de nous entendre sur La Vallire et Bragelonne, causons
+de vos affaires personnelles.
+
+-- Mais, dit de Guiche, je n'ai point d'affaires personnelles,
+moi. Vous n'avez rien dit de moi, je suppose, Bragelonne, que
+vous ne puissiez me redire, moi?
+
+-- Non. Mais, comprenez-vous, de Guiche? c'est qu'autant je suis
+ignorant sur certaines choses, autant je suis ferr sur d'autres.
+S'il s'agissait, par exemple, de vous parler des relations de
+M. de Buckingham Paris, comme j'ai fait le voyage avec le duc,
+je pourrais vous dire les choses les plus intressantes. Voulez-
+vous que je vous les dise?
+
+De Guiche passa sa main sur son front moite de sueur.
+
+-- Mais, non, dit-il, cent fois non, je n'ai point de curiosit
+pour ce qui ne me regarde pas. M. de Buckingham n'est pour moi
+qu'une simple connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je
+n'ai donc aucune curiosit de savoir ce qui est arriv
+M. de Buckingham, tandis que j'ai tout intrt savoir ce qui est
+arriv Raoul.
+
+-- Paris?
+
+-- Oui, Paris ou Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis
+prsent: si quelque vnement advient, je suis l pour y faire
+face; tandis que Raoul est absent et n'a que moi pour le
+reprsenter; donc, les affaires de Raoul avant les miennes.
+
+-- Mais Raoul reviendra.
+
+-- Oui, aprs sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut
+courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.
+
+-- D'autant plus qu'il y restera quelque temps, Londres, dit
+de Wardes en ricanant.
+
+-- Vous croyez? demanda navement de Guiche.
+
+-- Parbleu! croyez-vous qu'on l'a envoy Londres pour qu'il ne
+fasse qu'y aller et en revenir? Non pas; on l'a envoy Londres
+pour qu'il y reste.
+
+-- Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de
+de Wardes, voici un soupon bien fcheux pour Bragelonne, et qui
+justifie merveille ce qu'il m'a crit de Boulogne.
+
+De Wardes redevint froid; l'amour de la raillerie l'avait pouss
+en avant, et il avait, par son imprudence, donn prise sur lui.
+
+-- Eh bien! voyons, qu'a-t-il crit? demanda-t-il.
+
+-- Que vous lui aviez gliss quelques insinuations perfides contre
+La Vallire et que vous aviez paru rire de sa grande confiance
+dans cette jeune fille.
+
+-- Oui, j'ai fait tout cela, dit de Wardes, et j'tais prt, en le
+faisant, m'entendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit
+un homme un autre homme lorsque ce dernier le mcontente. Ainsi,
+par exemple, si je vous cherchais une querelle, vous, je vous
+dirais que Madame, aprs avoir distingu M. de Buckingham, passe
+en ce moment pour n'avoir renvoy le beau duc qu' votre profit.
+
+-- Oh! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher
+de Wardes, dit de Guiche en souriant malgr le frisson qui courait
+dans ses veines comme une injection de feu. Peste! une telle
+faveur, c'est du miel.
+
+-- D'accord; mais, si je voulais absolument une querelle avec
+vous, je chercherais un dmenti, et je vous parlerais de certain
+bosquet o vous vous rencontrtes avec cette illustre princesse,
+de certaines gnuflexions, de certains baisemains, et vous qui
+tes un homme secret, vous, vif et pointilleux...
+
+-- Eh bien! non, je vous jure, dit de Guiche en l'interrompant
+avec le sourire sur les lvres, quoiqu'il ft port croire qu'il
+allait mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas,
+que je ne vous donnerais aucun dmenti. Que voulez-vous, trs cher
+comte, je suis ainsi fait; pour les choses qui me regardent, je
+suis de glace. Ah! c'est bien autre chose lorsqu'il s'agit d'un
+ami absent, d'un ami qui, en partant, nous a confi ses intrts;
+oh! pour cet ami, voyez-vous, de Wardes, je suis tout de feu!
+
+-- Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous avez beau
+dire, il ne peut tre question entre nous, cette heure, ni de
+Bragelonne, ni de cette jeune fille sans importance qu'on appelle
+La Vallire.
+
+En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le
+salon, et, ayant dj entendu les paroles qui venaient d'tre
+prononces, taient mme d'entendre celles qui allaient suivre.
+
+De Wardes s'en aperut et continua tout haut:
+
+-- Oh! si La Vallire tait une coquette comme Madame, dont les
+agaceries, trs innocentes, je le veux bien, ont d'abord fait
+renvoyer M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait
+exiler, vous, car, enfin, vous vous y tes laiss prendre ses
+agaceries, n'est-ce pas, monsieur?
+
+Les gentilshommes s'approchrent, de Saint-Aignan en tte,
+Manicamp aprs.
+
+-- Eh! mon cher, que voulez-vous? dit de Guiche en riant, je suis
+un fat, moi, tout le monde sait cela. J'ai pris au srieux une
+plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais j'ai vu mon erreur,
+j'ai courb ma vanit aux pieds de qui de droit, et j'ai obtenu
+mon rappel en faisant amende honorable et en me promettant moi-
+mme de me gurir de ce dfaut, et, vous le voyez, j'en suis si
+bien guri, que je ris maintenant de ce qui, il y a quatre jours,
+me brisait le coeur. Mais, lui, Raoul, il est aim; il ne rit pas
+des bruits qui peuvent troubler son bonheur, des bruits dont vous
+vous tes fait l'interprte quand vous saviez cependant, comte,
+comme moi, comme ces messieurs, comme tout le monde, que ces
+bruits n'taient qu'une calomnie.
+
+-- Une calomnie! s'cria de Wardes, furieux de se voir pouss dans
+le pige par le sang-froid de de Guiche.
+
+-- Mais oui, une calomnie. Dame! voici sa lettre, dans laquelle il
+me dit que vous avez mal parl de Mlle de La Vallire, et o il me
+demande si ce que vous avez dit de cette jeune fille est vrai.
+Voulez-vous que je fasse juges ces messieurs, de Wardes?
+
+Et, avec le plus grand sang-froid, de Guiche lut tout haut le
+paragraphe de la lettre qui concernait La Vallire.
+
+-- Et, maintenant, continua de Guiche, il est bien constat pour
+moi que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et
+que vos propos taient malicieux.
+
+De Wardes regarda autour de lui pour savoir s'il aurait appui
+quelque part; mais, cette ide que de Wardes avait insult, soit
+directement, soit indirectement, celle qui tait l'idole du jour,
+chacun secoua la tte, et de Wardes ne vit que des hommes prts
+lui donner tort.
+
+-- Messieurs, dit de Guiche devinant d'instinct le sentiment
+gnral, notre discussion avec M. de Wardes porte sur un sujet si
+dlicat, qu'il est important que personne n'en entende plus que
+vous n'en avez entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et
+laissez-nous achever cette conversation entre nous, comme il
+convient deux gentilshommes dont l'un a donn l'autre un
+dmenti.
+
+-- Messieurs! messieurs! s'crirent les assistants.
+
+-- Trouvez-vous que j'avais tort de dfendre Mlle de La Vallire?
+dit de Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les
+paroles blessantes que j'ai pu dire contre M. de Wardes.
+
+-- Peste! dit de Saint-Aignan, non pas!... Mlle de La Vallire est
+un ange.
+
+-- La vertu, la puret en personne, dit Manicamp.
+
+-- Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de Guiche, je ne suis point
+le seul qui prenne la dfense de la pauvre enfant. Messieurs, une
+seconde fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez qu'il
+est impossible d'tre plus calme que nous ne le sommes.
+
+Les courtisans ne demandaient pas mieux que de s'loigner; les uns
+allrent une porte, les autres l'autre.
+
+Les deux jeunes gens restrent seuls.
+
+-- Bien jou, dit de Wardes au comte.
+
+-- N'est-ce pas? rpondit celui-ci.
+
+-- Que voulez-vous? je me suis rouill en province, mon cher,
+tandis que vous, ce que vous avez gagn de puissance sur vous-mme
+me confond, comte; on acquiert toujours quelque chose dans la
+socit des femmes; acceptez donc tous mes compliments.
+
+-- Je les accepte.
+
+-- Et je les retournerai Madame.
+
+-- Oh! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, parlons-en aussi
+haut qu'il vous plaira.
+
+-- Ne m'en dfiez pas.
+
+-- Oh! je vous en dfie! Vous tes connu pour un mchant homme; si
+vous faites cela, vous passerez pour un lche, et Monsieur vous
+fera pendre ce soir l'espagnolette de sa fentre. Parlez, mon
+cher de Wardes, parlez.
+
+-- Je suis battu.
+
+-- Oui, mais pas encore autant qu'il convient.
+
+-- Je vois que vous ne seriez pas fch de me battre plate
+couture.
+
+-- Non, mieux encore.
+
+-- Diable! c'est que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez
+mal; aprs celle que je viens de jouer, une partie ne peut me
+convenir. J'ai perdu trop de sang Boulogne: au moindre effort
+mes blessures se rouvriraient, et, en vrit, vous auriez de moi
+trop bon march.
+
+-- C'est vrai, dit de Guiche, et cependant, vous avez, en
+arrivant, fait montre de votre belle mine et de vos bons bras.
+
+-- Oui, les bras vont encore, c'est vrai; mais les jambes sont
+faibles, et puis je n'ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de
+duel; et vous, j'en rponds, vous vous escrimez tous les jours
+pour mettre bonne fin votre petit guet-apens.
+
+-- Sur l'honneur, monsieur, rpondit de Guiche, voici une demi-
+anne que je n'ai fait d'exercice.
+
+-- Non, voyez-vous, comte, toute rflexion faite, je ne me battrai
+pas, pas avec vous, du moins. J'attendrai Bragelonne, puisque vous
+dites que c'est Bragelonne qui m'en veut.
+
+-- Oh! que non pas, vous n'attendrez pas Bragelonne, s'cria
+de Guiche hors de lui; car, vous l'avez dit, Bragelonne peut
+tarder revenir, et, en attendant, votre mchant esprit fera son
+oeuvre.
+
+-- Cependant, j'aurai une excuse. Prenez garde!
+
+-- Je vous donne huit jours pour achever de vous rtablir.
+
+-- C'est dj mieux. Dans huit jours, nous verrons.
+
+-- Oui, oui, je comprends: en huit jours, on peut chapper
+l'ennemi. Non, non, pas un.
+
+-- Vous tes fou, monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de
+retraite.
+
+-- Et vous, vous tes un misrable. Si vous ne vous battez pas de
+bonne grce...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Je vous dnonce au roi comme ayant refus de vous battre aprs
+avoir insult La Vallire.
+
+-- Ah! fit de Wardes, vous tes dangereusement perfide, monsieur
+l'honnte homme.
+
+-- Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche
+toujours loyalement.
+
+-- Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner blanc
+pour galiser nos chances.
+
+-- Non pas, j'ai mieux que cela.
+
+-- Dites.
+
+-- Nous monterons cheval tous deux et nous changerons trois
+coups de pistolet. Vous tirez de premire force. Je vous ai vu
+abattre des hirondelles, balle et au galop. Ne dites pas non, je
+vous ai vu.
+
+-- Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela,
+il est possible que je vous tue.
+
+-- En vrit, vous me rendriez service.
+
+-- Je ferai de mon mieux.
+
+-- Est-ce dit?
+
+-- Votre main.
+
+-- La voici... une condition, pourtant.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi?
+
+-- Rien, je vous le jure.
+
+-- Je vais chercher mon cheval.
+
+-- Et moi le mien.
+
+-- O irons-nous?
+
+-- Dans la plaine; je sais un endroit excellent.
+
+-- Partons-nous ensemble?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+Et tous deux, s'acheminant vers les curies, passrent sous les
+fentres de Madame, doucement claires; une ombre grandissait
+derrire les rideaux de dentelle.
+
+-- Voil pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se
+doute pas que nous allons la mort pour elle.
+
+
+Chapitre CLII -- Le combat
+
+
+De Wardes choisit son cheval, et de Guiche le sien.
+
+Puis chacun le sella lui-mme avec une selle fontes.
+
+De Wardes n'avait point de pistolets. De Guiche en avait deux
+paires. Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le
+choix de Wardes.
+
+De Wardes choisit des pistolets dont il s'tait vingt fois servi,
+les mmes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les
+hirondelles au vol.
+
+-- Vous ne vous tonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes
+prcautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par
+consquent, qu'galiser les chances.
+
+-- L'observation tait inutile, rpondit de Guiche, et vous tes
+dans votre droit.
+
+-- Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien m'aider
+ monter cheval, car j'y prouve encore une certaine difficult.
+
+-- Alors, il fallait prendre le parti pied.
+
+-- Non, une fois en selle, je vaux mon homme.
+
+-- C'est bien, n'en parlons plus.
+
+Et de Guiche aida de Wardes monter cheval.
+
+-- Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur nous
+exterminer, nous n'avons pas pris garde une chose.
+
+-- laquelle?
+
+-- C'est qu'il fait nuit, et qu'il faudra nous tuer ttons.
+
+-- Soit, ce sera toujours le mme rsultat.
+
+-- Cependant, il faut prendre garde une autre circonstance, qui
+est que les honntes gens ne se vont point battre sans compagnons.
+
+-- Oh! s'cria de Guiche, vous tes aussi dsireux que moi de bien
+faire les choses.
+
+-- Oui; mais je ne veux point que l'on puisse dire que vous m'avez
+assassin, pas plus que, dans le cas o je vous tuerais, je ne
+veux tre accus d'un crime.
+
+-- A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. de Buckingham?
+dit de Guiche. Il s'est cependant accompli dans les mmes
+conditions o le ntre va s'accomplir.
+
+-- Bon! Il faisait encore jour et nous tions dans l'eau jusqu'aux
+cuisses; d'ailleurs, bon nombre de spectateurs taient rangs sur
+le rivage et nous regardaient.
+
+De Guiche rflchit un instant; mais cette pense qui s'tait dj
+prsente son esprit s'y raffermit, que de Wardes voulait avoir
+des tmoins pour ramener la conversation sur Madame et donner un
+tour nouveau au combat.
+
+Il ne rpliqua donc rien, et, comme de Wardes l'interrogea une
+dernire fois du regard, il lui rpondit par un signe de tte qui
+voulait dire que le mieux tait de s'en tenir o l'on en tait.
+
+Les deux adversaires se mirent, en consquence, en chemin et
+sortirent du chteau par cette porte que nous connaissons pour
+avoir vu tout prs d'elle Montalais et Malicorne.
+
+La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journe, avait
+amass tous les nuages qu'elle poussait silencieusement et
+lourdement de l'ouest l'est. Ce dme, sans claircies et sans
+tonnerres apparents, pesait de tout son poids sur la terre et
+commenait se trouer sous les efforts du vent, comme une immense
+toile dtache d'un lambris.
+
+Les gouttes d'eau tombaient tides et larges sur la terre, o
+elles agglomraient la poussire en globules roulants.
+
+En mme temps, des haies qui aspiraient l'orage, des fleurs
+altres, des arbres chevels, s'exhalaient mille odeurs
+aromatiques qui ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les
+ides de jeunesse, de vie ternelle, de bonheur et d'amour.
+
+-- La terre sent bien bon, dit de Wardes; c'est une coquetterie de
+sa part pour nous attirer elle.
+
+-- propos, rpliqua de Guiche, il m'est venu plusieurs ides et
+je veux vous les soumettre.
+
+-- Relatives?
+
+-- Relatives notre combat.
+
+-- En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en
+occupions.
+
+-- Sera-ce un combat ordinaire et rgl selon la coutume?
+
+-- Voyons notre coutume?
+
+-- Nous mettrons pied terre dans une bonne plaine, nous
+attacherons nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons
+sans armes, puis nous nous loignerons de cent cinquante pas
+chacun pour revenir l'un sur l'autre.
+
+-- Bon! c'est ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois
+semaines, la Saint-Denis.
+
+-- Pardon, vous oubliez un dtail.
+
+-- Lequel?
+
+-- Dans votre duel avec Follivent, vous marchtes pied l'un sur
+l'autre, l'pe aux dents et le pistolet au poing.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous
+l'avouez vous-mme, nous remontons cheval et nous nous choquons,
+le premier qui veut tirer tire.
+
+-- C'est ce qu'il y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit; il
+faut compter plus de coups perdus qu'il n'y en aurait dans le
+jour.
+
+-- Soit! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout
+chargs, et un troisime de recharge.
+
+-- merveille! o notre combat aura-t-il lieu?
+
+-- Avez-vous quelque prfrence?
+
+-- Non.
+
+-- Vous voyez ce petit bois qui s'tend devant nous?
+
+-- Le bois Rochin? Parfaitement.
+
+-- Vous le connaissez?
+
+-- merveille.
+
+-- Vous savez, alors, qu'il a une clairire son centre?
+
+-- Oui.
+
+-- Gagnons cette clairire.
+
+-- Soit!
+
+-- C'est une espce de champ clos naturel, avec toutes sortes de
+chemins, de faux fuyants, de sentiers, de fosss, de tournants,
+d'alles; nous serons l merveille.
+
+-- Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrivs, je crois?
+
+-- Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clart
+qui tombe des toiles, comme dit Corneille, se concentre en cette
+place; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses
+barrires.
+
+-- Soit! Faites comme vous dites.
+
+-- Terminons les conditions, alors.
+
+-- Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre, vous le
+direz.
+
+-- J'coute.
+
+-- Cheval tu oblige son matre combattre pied.
+
+-- C'est incontestable, puisque nous n'avons pas de chevaux de
+rechange.
+
+-- Mais n'oblige pas l'adversaire descendre de son cheval.
+
+-- L'adversaire sera libre d'agir comme bon lui semblera.
+
+-- Les adversaires, s'tant joints une fois, peuvent ne se plus
+quitter, et, par consquent, tirer l'un sur l'autre bout
+portant.
+
+-- Accept.
+
+-- Trois charges sans plus, n'est-ce pas?
+
+-- C'est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles
+pour vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles;
+j'en ferai autant, puis nous rpandrons le reste de la poudre et
+nous jetterons le reste des balles.
+
+-- Et nous jurons sur le Christ, n'est-ce pas, ajouta de Wardes,
+que nous n'avons plus sur nous ni poudre ni balles?
+
+-- C'est convenu; moi, je le jure.
+
+De Guiche tendit la main vers le ciel.
+
+De Wardes l'imita.
+
+-- Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire
+que je ne suis dupe de rien. Vous tes, ou vous serez l'amant de
+Madame. J'ai pntr le secret, vous avez peur que je ne
+l'bruite; vous voulez me tuer pour vous assurer le silence, c'est
+tout simple, et, votre place, j'en ferais autant.
+
+De Guiche baissa la tte.
+
+-- Seulement, continua de Wardes triomphant, tait-ce bien la
+peine, dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise
+affaire de Bragelonne? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le
+sanglier, on l'enrage; en forant le renard, on lui donne la
+frocit du jaguar. Il en rsulte que, mis aux abois par vous, je
+me dfends jusqu' la mort.
+
+-- C'est votre droit.
+
+-- Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal; ainsi, pour
+commencer, vous devinez bien, n'est-ce pas, que je n'ai point fait
+la sottise de cadenasser mon secret, ou plutt votre secret dans
+mon coeur? Il y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez,
+qui est entr en participation de mon secret; ainsi, comprenez
+bien que, si vous me tuez, ma mort n'aura pas servi grand-chose;
+tandis qu'au contraire, si je vous tue, dame! tout est possible,
+vous comprenez.
+
+De Guiche frissonna.
+
+-- Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attach Madame
+deux ennemis qui travailleront qui mieux mieux la ruiner.
+
+-- Oh! monsieur, s'cria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi
+sur ma mort; de ces deux ennemis, j'espre bien tuer l'un tout de
+suite, et l'autre la premire occasion.
+
+De Wardes ne rpondit que par un clat de rire tellement
+diabolique, qu'un homme superstitieux s'en ft effray.
+
+Mais de Guiche n'tait point impressionnable ce point.
+
+-- Je crois, dit-il, que tout est rgl, monsieur de Wardes;
+ainsi, prenez du champ, je vous prie, moins que vous ne
+prfriez que ce soit moi.
+
+-- Non pas, dit de Wardes, enchant de vous pargner une peine.
+
+Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairire dans
+toute son tendue, et alla prendre son poste au point de la
+circonfrence du carrefour qui faisait face celui o de Guiche
+s'tait arrt.
+
+De Guiche demeura immobile.
+
+ la distance de cent pas peu prs, les deux adversaires taient
+absolument invisibles l'un l'autre, perdus qu'ils taient dans
+l'ombre paisse des ormes et des chtaigniers.
+
+Une minute s'coula au milieu du plus profond silence.
+
+Au bout de cette minute, chacun, au sein de l'ombre o il tait
+cach, entendit le double cliquetis du chien rsonnant dans la
+batterie.
+
+De Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop,
+persuad qu'il trouverait une double garantie de sret dans
+l'ondulation du mouvement et dans la vitesse de la course.
+
+Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu' son avis
+devait occuper son adversaire.
+
+ la moiti du chemin, il s'attendait rencontrer de Wardes: il
+se trompait.
+
+Il continua sa course, prsumant que de Wardes l'attendait
+immobile.
+
+Mais au deux tiers de la clairire, il vit le carrefour
+s'illuminer tout coup, et une balle coupa en sifflant la plume
+qui s'arrondissait sur son chapeau.
+
+Presque en mme temps, et comme si le feu du premier coup et
+servi clairer l'autre, un second coup retentit, et une seconde
+balle vint trouer la tte du cheval de de Guiche, un peu au-
+dessous de l'oreille.
+
+L'animal tomba.
+
+Ces deux coups, venant d'une direction tout oppose celle dans
+laquelle il s'attendait trouver de Wardes, frapprent de Guiche
+de surprise; mais, comme c'tait un homme d'un grand sang-froid,
+il calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout
+de sa botte ne se trouvt pris sous son cheval.
+
+Heureusement, dans son agonie, l'animal fit un mouvement, et
+de Guiche put dgager sa jambe moins presse.
+
+De Guiche se releva, se tta; il n'tait point bless.
+
+Du moment o il avait senti le cheval faiblir, il avait plac ses
+deux pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne ft partir
+un des deux coups et mme tous les deux, ce qui l'et dsarm
+inutilement.
+
+Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et
+s'avana vers l'endroit o, la lueur de la flamme, il avait vu
+apparatre de Wardes. De Guiche s'tait, aprs le premier coup,
+rendu compte de la manoeuvre de son adversaire, qui tait on ne
+peut plus simple.
+
+Au lieu de courir sur de Guiche ou de rester sa place
+l'attendre, de Wardes avait, pendant une quinzaine de pas peu
+prs, suivi le cercle d'ombre qui le drobait la vue de son
+adversaire, et, au moment o celui-ci lui prsentait le flanc dans
+sa course, il l'avait tir de sa place, ajustant l'aise, et
+servi au lieu d'tre gn par le galop du cheval.
+
+On a vu que, malgr l'obscurit, la premire balle avait pass
+un pouce peine de la tte de de Guiche.
+
+De Wardes tait si sr de son coup, qu'il avait cru voir tomber
+de Guiche. Son tonnement fut grand lorsque, au contraire le
+cavalier demeura en selle.
+
+Il se pressa pour tirer le second coup, fit un cart de main et
+tua le cheval.
+
+C'tait une heureuse maladresse, si de Guiche demeurait engag
+sous l'animal. Avant qu'il et pu se dgager, de Wardes
+rechargeait son troisime coup et tenait de Guiche sa merci.
+
+Mais, tout au contraire, de Guiche tait debout et avait trois
+coups tirer.
+
+De Guiche comprit la position... Il s'agissait de gagner de Wardes
+de vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant qu'il et
+fini de recharger son pistolet.
+
+De Wardes le voyait arriver comme une tempte. La balle tait
+juste et rsistait la baguette. Mal charger tait s'exposer
+perdre un dernier coup. Bien charger tait perdre son temps, ou
+plutt c'tait perdre la vie.
+
+Il fit faire un cart son cheval.
+
+De Guiche pivota sur lui-mme, et, au moment o le cheval
+retombait, le coup partit, enlevant le chapeau de de Wardes.
+
+De Wardes comprit qu'il avait un instant lui; il en profita pour
+achever de charger son pistolet.
+
+De Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier
+pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le
+second.
+
+Mais, au troisime pas qu'il fit, de Wardes le prit tout marchant
+et le coup partit.
+
+Un rugissement de colre y rpondit; le bras du comte se crispa et
+s'abattit. Le pistolet tomba.
+
+De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main
+gauche, et faire un nouveau pas en avant.
+
+Le moment tait suprme.
+
+-- Je suis perdu, murmura de Wardes, il n'est point bless mort.
+
+Mais au moment o de Guiche levait son pistolet sur de Wardes, la
+tte, les paules et les jarrets du comte flchirent la fois. Il
+poussa un soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de
+de Wardes.
+
+-- Allons donc! murmura celui-ci.
+
+Et, rassemblant les rnes, il piqua des deux.
+
+Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes
+au chteau.
+
+Arriv l, de Wardes demeura un quart d'heure tenir conseil.
+
+Dans son impatience quitter le champ de bataille, il avait
+nglig de s'assurer que de Guiche ft mort.
+
+Une double hypothse se prsentait l'esprit agit de de Wardes.
+
+Ou de Guiche tait tu, ou de Guiche tait seulement bless.
+
+-- Si de Guiche tait tu, fallait-il laisser ainsi son corps aux
+loups? C'tait une cruaut inutile, puisque, si de Guiche tait
+tu, il ne parlerait certes pas.
+
+S'il n'tait pas tu, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se
+faire passer pour un sauvage incapable de gnrosit?
+
+Cette dernire considration l'emporta.
+
+De Wardes s'informa de Manicamp.
+
+Il apprit que Manicamp s'tait inform de de Guiche et, ne sachant
+point o le joindre, s'tait all coucher.
+
+De Wardes alla rveiller le dormeur et lui conta l'affaire, que
+Manicamp couta sans dire un mot, mais avec une expression
+d'nergie croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.
+
+Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp pronona un seul
+mot:
+
+-- Allons!
+
+Tout en marchant, Manicamp se montait l'imagination, et, au fur et
+ mesure que de Wardes lui racontait l'vnement, il
+s'assombrissait davantage.
+
+-- Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyez mort?
+
+-- Hlas! oui.
+
+-- Et vous vous tes battus comme cela sans tmoins?
+
+-- Il l'a voulu.
+
+-- C'est singulier!
+
+-- Comment, c'est singulier?
+
+-- Oui, le caractre de M. de Guiche ressemble bien peu cela.
+
+-- Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose?
+
+-- H! h!
+
+-- Vous en doutez?
+
+-- Un peu... Mais j'en douterai bien plus encore, je vous en
+prviens, si je vois le pauvre garon mort.
+
+-- Monsieur Manicamp!
+
+-- Monsieur de Wardes!
+
+-- Il me semble que vous m'insultez!
+
+-- Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je n'ai
+jamais aim les gens qui viennent vous dire: J'ai tu M. Untel
+dans un coin; c'est un bien grand malheur, mais je l'ai tu
+loyalement. Il fait nuit bien noire pour cet adverbe-l monsieur
+de Wardes!
+
+-- Silence, nous sommes arrivs.
+
+En effet, on commenait apercevoir la petite clairire, et, dans
+l'espace vide, la masse immobile du cheval mort.
+
+ droite du cheval, sur l'herbe noire, gisait, la face contre
+terre, le pauvre comte baign dans son sang.
+
+Il tait demeur la mme place et ne paraissait mme pas avoir
+fait un mouvement.
+
+Manicamp se jeta genoux, souleva le comte, et le trouva froid et
+tremp de sang.
+
+Il le laissa retomber.
+
+Puis, s'allongeant prs de lui, il chercha jusqu' ce qu'il et
+trouv le pistolet de de Guiche.
+
+-- Morbleu! dit-il alors en se relevant, ple comme un spectre et
+le pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est
+bien mort!
+
+-- Mort? rpta de Wardes.
+
+-- Oui, et son pistolet est charg, ajouta Manicamp en
+interrogeant du doigt le bassinet.
+
+-- Mais ne vous ai-je pas dit que je l'avais pris dans la marche
+et que j'avais tir sur lui au moment o il visait sur moi?
+
+-- tes-vous bien sr de vous tre battu contre lui, monsieur
+de Wardes? Moi, je l'avoue, j'ai bien peur que vous ne l'ayez
+assassin. Oh! ne criez pas! vous avez tir vos trois coups, et
+son pistolet est charg! Vous avez tu son cheval, et lui, lui,
+de Guiche, un des meilleurs tireurs de France, n'a touch ni vous
+ni votre cheval! Tenez, monsieur de Wardes, vous avez du malheur
+de m'avoir amen ici; tout ce sang m'a mont la tte; je suis un
+peu ivre, et je crois, sur l'honneur! puisque l'occasion s'en
+prsente, que je vais vous faire sauter la cervelle. Monsieur
+de Wardes, recommandez votre me Dieu!
+
+-- Monsieur de Manicamp, vous n'y songez point?
+
+-- Si fait, au contraire, j'y songe trop.
+
+-- Vous m'assassineriez?
+
+-- Sans remords, pour le moment, du moins.
+
+-- tes-vous gentilhomme?
+
+-- On a t page; donc on a fait ses preuves.
+
+-- Laissez-moi dfendre ma vie, alors.
+
+-- Bon! pour que vous me fassiez moi, ce que vous avez fait au
+pauvre de Guiche.
+
+Et Manicamp, soulevant son pistolet, l'arrta, le bras tendu et le
+sourcil fronc, la hauteur de la poitrine de de Wardes.
+
+De Wardes n'essaya pas mme de fuir, il tait terrifi.
+
+Alors, dans cet effroyable silence d'un instant, qui parut un
+sicle de Wardes, un soupir se fit entendre.
+
+-- Oh! s'cria de Wardes! il vit! il vit! moi, monsieur
+de Guiche, on veut m'assassiner!
+
+Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le
+comte se soulever pniblement sur une main.
+
+Manicamp jeta le pistolet dix pas, et courut son ami en
+poussant un cri de joie.
+
+De Wardes essuya son front inond d'une sueur glace.
+
+-- Il tait temps! murmura-t-il.
+
+-- Qu'avez-vous? demanda Manicamp de Guiche, et de quelle faon
+tes vous bless?
+
+De Guiche montra sa main mutile et sa poitrine sanglante.
+
+-- Comte! s'cria de Wardes, on m'accuse de vous avoir assassin;
+parlez, je vous en conjure, dites que j'ai loyalement combattu!
+
+-- C'est vrai, dit le bless, M. de Wardes a combattu loyalement,
+et quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.
+
+-- Eh! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi d'abord transporter ce
+pauvre garon, et, aprs, je vous donnerai toutes les
+satisfactions qu'il vous plaira, ou, si vous tes par trop press,
+faisons mieux: pansons le comte avec votre mouchoir et le mien,
+et, puisqu'il reste deux balles tirer, tirons-les.
+
+-- Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure j'ai vu la mort de
+trop prs: c'est trop laid, la mort, et je prfre vos excuses.
+
+Manicamp se mit rire, et de Guiche aussi, malgr ses
+souffrances.
+
+Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il dclara qu'il se
+sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait bris
+l'annulaire et le petit doigt, mais avait t glisser sur une cte
+sans pntrer dans la poitrine. C'tait donc plutt la douleur que
+la gravit de la blessure qui avait foudroy de Guiche.
+
+Manicamp lui passa un bras sous une paule, de Wardes un bras sous
+l'autre, et ils l'amenrent ainsi Fontainebleau, chez le mdecin
+qui avait assist son lit de mort le franciscain prdcesseur
+d'Aramis.
+
+
+Chapitre CLIII -- Le souper du roi
+
+
+Le roi s'tait mis table pendant ce temps, et la suite peu
+nombreuse des invits du jour avait pris place ses cts aprs
+le geste habituel qui prescrivait de s'asseoir.
+
+Ds cette poque, bien que l'tiquette ne ft pas encore rgle
+comme elle le fut plus tard, la Cour de France avait entirement
+rompu avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilit
+qu'on retrouvait encore chez Henri IV, et que l'esprit souponneux
+de Louis XIII avait peu peu effaces, pour les remplacer par des
+habitudes fastueuses de grandeur, qu'il tait dsespr de ne
+pouvoir atteindre.
+
+Le roi dnait donc une petite table spare qui dominait, comme
+le bureau d'un prsident, les tables voisines; petite table,
+avons-nous dit: htons-nous cependant d'ajouter que cette petite
+table tait encore la plus grande de toutes.
+
+En outre, c'tait celle sur laquelle s'entassaient un plus
+prodigieux nombre de mets varis, poissons, gibiers, viandes
+domestiques, fruits, lgumes et conserves.
+
+Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonn tous les
+exercices violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du
+sang, commune tous les Bourbons, qui cuit rapidement les
+digestions et renouvelle les apptits.
+
+Louis XIV tait un redoutable convive; il aimait critiquer ses
+cuisiniers; mais, lorsqu'il leur faisait honneur, cet honneur
+tait gigantesque.
+
+Le roi commenait par manger plusieurs potages, soit ensemble,
+dans une espce de macdoine, soit sparment; il entremlait ou
+plutt il sparait chacun de ces potages d'un verre de vin vieux.
+
+Il mangeait vite et assez avidement.
+
+Porthos, qui ds l'abord avait par respect attendu un coup de
+coude de d'Artagnan, voyant le roi s'escrimer de la sorte, se
+retourna vers le mousquetaire, et dit demi-voix:
+
+-- Il me semble qu'on peut aller, dit-il, Sa Majest encourage.
+Voyez donc.
+
+-- Le roi mange, dit d'Artagnan, mais il cause en mme temps;
+arrangez-vous de faon que si, par hasard, il vous adressait la
+parole, il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait
+disgracieux.
+
+-- Le bon moyen alors, dit Porthos, c'est de ne point souper.
+Cependant j'ai faim, je l'avoue, et tout cela sent des odeurs
+apptissantes, et qui sollicitent la fois mon odorat et mon
+apptit.
+
+-- N'allez pas vous aviser de ne point manger, dit d'Artagnan,
+vous fcheriez Sa Majest. Le roi a pour habitude de dire que
+celui-l travaille bien qui mange bien, et il n'aime pas qu'on
+fasse petite bouche sa table.
+
+-- Alors, comment viter d'avoir la bouche pleine si on mange? dit
+Porthos.
+
+-- Il s'agit simplement, rpondit le capitaine des mousquetaires,
+d'avaler lorsque le roi vous fera l'honneur de vous adresser la
+parole.
+
+-- Trs bien.
+
+Et, partir de ce moment, Porthos se mit manger avec un
+enthousiasme poli.
+
+Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en
+connaisseur, apprciait les dispositions de son convive.
+
+-- Monsieur du Vallon! dit-il.
+
+Porthos en tait un salmis de livre, et en engloutissait un
+demi-rble.
+
+Son nom, prononc ainsi, le fit tressaillir, et, d'un vigoureux
+lan du gosier, il absorba la bouche entire.
+
+-- Sire, dit Porthos d'une voix touffe, mais suffisamment
+intelligible nanmoins.
+
+-- Que l'on passe M. du Vallon ces filets d'agneau, dit le roi.
+Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon?
+
+-- Sire, j'aime tout, rpliqua Porthos.
+
+Et d'Artagnan lui souffla:
+
+-- Tout ce que m'envoie Votre Majest.
+
+Porthos rpta:
+
+-- Tout ce que m'envoie Votre Majest.
+
+Le roi fit, avec la tte, un signe de satisfaction.
+
+-- On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi,
+enchant d'avoir en tte tte un mangeur de la force de Porthos.
+
+Porthos reut le plat d'agneau et en fit glisser une partie sur
+son assiette.
+
+-- Eh bien? dit le roi.
+
+-- Exquis! fit tranquillement Porthos.
+
+-- A-t-on d'aussi fins moutons dans votre province, monsieur du
+Vallon? continua le roi.
+
+-- Sire, dit Porthos, je crois qu'en ma province, comme partout,
+ce qu'il y a de meilleur est d'abord au roi; mais, ensuite, je ne
+mange pas le mouton de la mme faon que le mange Votre Majest.
+
+-- Ah! ah! Et comment le mangez-vous?
+
+-- D'ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier.
+
+-- Tout entier?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et de quelle faon?
+
+-- Voici: mon cuisinier, le drle est Allemand, Sire; mon
+cuisinier bourre l'agneau en question de petites saucisses qu'il
+fait venir de Strasbourg; d'andouillettes, qu'il fait venir de
+Troyes; de mauviettes, qu'il fait venir de Pithiviers; par je ne
+sais quel moyen, il dsosse le mouton, comme il ferait d'une
+volaille, tout en lui laissant la peau, qui fait autour de
+l'animal une crote rissole; lorsqu'on le coupe par belles
+tranches, comme on ferait d'un norme saucisson, il en sort un jus
+tout ros qui est la fois agrable l'oeil et exquis au palais.
+
+Et Porthos fit clapper sa langue.
+
+Le roi ouvrit de grands yeux charms, et, tout en attaquant du
+faisan en daube qu'on lui prsentait:
+
+-- Voil, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-
+il. Quoi! le mouton entier?
+
+-- Entier, oui, Sire.
+
+-- Passez donc ces faisans M. du Vallon; je vois que c'est un
+amateur.
+
+L'ordre fut excut.
+
+Puis, revenant au mouton:
+
+-- Et cela n'est pas trop gras?
+
+-- Non, Sire; les graisses tombent en mme temps que le jus et
+surnagent; alors mon cuyer tranchant les enlve avec une cuiller
+d'argent, que j'ai fait faire exprs.
+
+-- Et vous demeurez? demanda le roi.
+
+-- Pierrefonds, Sire.
+
+-- Pierrefonds; o est cela, monsieur du Vallon? du ct de
+Belle-le?
+
+-- Oh! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais.
+
+-- Je croyais que vous me parliez de ces moutons cause des prs
+sals.
+
+-- Non, Sire, j'ai des prs qui ne sont pas sals, c'est vrai,
+mais qui n'en valent pas moins.
+
+Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui
+continuait d'officier de son mieux.
+
+-- Vous avez un bel apptit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous
+faites un bon convive.
+
+-- Ah! ma foi! Sire, si Votre Majest venait jamais Pierrefonds,
+nous mangerions bien notre mouton nous deux, car vous ne manquez
+pas d'apptit non plus, vous.
+
+D'Artagnan poussa un bon coup de pied Porthos sous la table.
+Porthos rougit.
+
+-- l'ge heureux de Votre Majest, dit Porthos pour se
+rattraper, j'tais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me
+rassasier. Votre Majest a bel apptit, comme j'avais l'honneur de
+le lui dire, mais elle choisit avec trop de dlicatesse pour tre
+appele un grand mangeur.
+
+Le roi parut charm de la politesse de son antagoniste.
+
+-- Tterez-vous de ces crmes? dit-il Porthos?
+
+-- Sire, Votre Majest me traite trop bien pour que je ne lui dise
+pas la vrit tout entire.
+
+-- Dites, monsieur du Vallon, dites.
+
+-- Eh bien! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les
+ptes, et encore il faut qu'elles soient bien compactes; toutes
+ces mousses m'enflent l'estomac, et tiennent une place qui me
+parat trop prcieuse pour la si mal occuper.
+
+-- Ah! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voil un
+vritable modle de gastronomie. Ainsi mangeaient nos pres, qui
+savaient si bien manger, ajouta Sa Majest, tandis que nous, nous
+picorons.
+
+Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille
+mle de jambon.
+
+Porthos, de son ct, entama une terrine de perdreaux et de rles.
+
+L'chanson remplit joyeusement le verre de Sa Majest.
+
+-- Donnez de mon vin M. du Vallon, dit le roi.
+
+C'tait un des grands honneurs de la table royale, D'Artagnan
+pressa le genou de son ami.
+
+-- Si vous pouvez avaler seulement la moiti de cette hure de
+sanglier que je vois l, dit-il Porthos, je vous juge duc et
+pair dans un an.
+
+-- Tout l'heure, dit flegmatiquement Porthos, je m'y mettrai.
+
+Le tour de la hure ne tarda pas venir en effet, car le roi
+prenait plaisir pousser ce beau convive, il ne fit point passer
+de mets Porthos, qu'il ne les et dgusts lui-mme: il gota
+donc la hure. Porthos se montra beau joueur, au lieu d'en manger
+la moiti, comme avait dit d'Artagnan, il en mangea les trois
+quarts.
+
+-- Il est impossible, dit le roi demi-voix, qu'un gentilhomme
+qui soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne
+soit pas le plus honnte homme de mon royaume.
+
+-- Entendez-vous? dit d'Artagnan l'oreille de son ami.
+
+-- Oui, je crois que j'ai un peu de faveur, dit Porthos en se
+balanant sur sa chaise.
+
+-- Oh! vous avez le vent en poupe. Oui! oui! oui!
+
+Le roi et Porthos continurent de manger ainsi la grande
+satisfaction des convis, dont quelques-uns, par mulation,
+avaient essay de les suivre, mais avaient d renoncer en chemin.
+
+Le roi rougissait, et la raction du sang son visage annonait
+le commencement de la plnitude.
+
+C'est alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaiet, comme
+tous les buveurs, s'assombrissait et devenait taciturne.
+
+Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif.
+
+Le pied de d'Artagnan dut lui rappeler plus d'une fois cette
+particularit.
+
+Le dessert parut.
+
+Le roi ne songeait plus Porthos; il tournait ses yeux vers la
+porte d'entre, et on l'entendit demander parfois pourquoi
+M. de Saint-Aignan tardait tant venir.
+
+Enfin, au moment o Sa Majest terminait un pot de confitures de
+prunes avec un grand soupir, M. de Saint-Aignan parut.
+
+Les yeux du roi, qui s'taient teints peu peu, brillrent
+aussitt.
+
+Le comte se dirigea vers la table du roi, et, son approche,
+Louis XIV se leva.
+
+Tout le monde se leva, Porthos mme, qui achevait un nougat
+capable de coller l'une l'autre les deux mchoires d'un
+crocodile. Le souper tait fini.
+
+
+Chapitre CLIV -- Aprs souper
+
+
+Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre
+voisine.
+
+-- Que vous avez tard, comte! dit le roi.
+
+-- J'apportais la rponse, Sire, rpondit le comte.
+
+-- C'est donc bien long pour elle de rpondre ce que je lui
+crivais?
+
+-- Sire, Votre Majest avait daign faire des vers; Mlle de La
+Vallire a voulu payer le roi de la mme monnaie, c'est--dire en
+or.
+
+-- Des vers, de Saint-Aignan!... s'cria le roi ravi. Donne,
+donne.
+
+Et Louis rompit le cachet d'une petite lettre qui renfermait
+effectivement des vers que l'histoire nous a conservs, et qui
+sont meilleurs d'intention que de facture.
+
+Tels qu'ils taient, cependant, ils enchantrent le roi, qui
+tmoigna sa joie par des transports non quivoques; mais le
+silence gnral avertit Louis, si chatouilleux sur les
+biensances, que sa joie pouvait donner matire des
+interprtations.
+
+Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un
+pas qui le ramena sur le seuil de la porte auprs de ses htes:
+
+-- Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif
+plaisir, et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.
+
+Porthos s'inclina, comme et fait le colosse de Rhodes, et sortit
+ reculons.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres
+dans la galerie; je vous suis oblig de m'avoir fait connatre
+M. du Vallon. Messieurs, je retourne demain Paris, pour le
+dpart des ambassadeurs d'Espagne et de Hollande. demain donc.
+
+La salle se vida aussitt.
+
+Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les
+vers de La Vallire.
+
+-- Comment les trouves-tu? dit-il.
+
+-- Sire... charmants!
+
+-- Ils me charment, en effet, et s'ils taient connus...
+
+-- Oh! les potes en seraient jaloux; mais ils ne les connatront
+pas.
+
+-- Lui avez-vous donn les miens?
+
+-- Oh! Sire, elle les a dvors.
+
+-- Ils taient faibles, j'en ai peur.
+
+-- Ce n'est pas ce que Mlle de La Vallire en a dit.
+
+-- Vous croyez qu'elle les a trouvs de son got?
+
+-- J'en suis sr, Sire...
+
+-- Il me faudrait rpondre, alors.
+
+-- Oh! Sire... tout de suite... aprs souper... Votre Majest se
+fatiguera.
+
+-- Je crois que vous avez raison: l'tude aprs le repas est
+nuisible.
+
+-- Le travail du pote surtout; et puis, en ce moment, il y aurait
+proccupation chez Mlle de La Vallire.
+
+-- Quelle proccupation?
+
+-- Ah! Sire, comme chez toutes ces dames.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- cause de l'accident de ce pauvre de Guiche.
+
+-- Ah! mon Dieu! est-il arriv un malheur de Guiche?
+
+-- Oui, Sire, il a toute une main emporte, il a un trou la
+poitrine, il se meurt.
+
+-- Bon Dieu! et qui vous a dit cela?
+
+-- Manicamp l'a rapport tout l'heure chez un mdecin de
+Fontainebleau, et le bruit s'en est rpandu ici.
+
+-- Rapport? Pauvre de Guiche! et comment cela lui est-il arriv?
+
+-- Ah! voil, Sire! comment cela lui est-il arriv?
+
+-- Vous me dites cela d'un air tout fait singulier, de Saint-
+Aignan. Donnez-moi des dtails... Que dit-il?
+
+-- Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres.
+
+-- Quels autres?
+
+-- Ceux qui l'ont rapport, Sire.
+
+-- Qui sont-ils, ceux-l?
+
+-- Je ne sais, Sire; mais M. de Manicamp le sait, M. de Manicamp
+est de ses amis.
+
+-- Comme tout le monde, dit le roi.
+
+-- Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire; tout
+le monde n'est pas prcisment des amis de M. de Guiche.
+
+-- Comment le savez-vous?
+
+-- Est-ce que le roi veut que je m'explique?
+
+-- Sans doute, je le veux.
+
+-- Eh bien! Sire, je crois avoir ou parler d'une querelle entre
+deux gentilshommes.
+
+-- Quand?
+
+-- Ce soir mme, avant le souper de Votre Majest.
+
+-- Cela ne prouve gure. J'ai fait des ordonnances si svres
+l'gard des duels, que nul, je suppose, n'osera y contrevenir.
+
+-- Aussi Dieu me prserve d'accuser personne! s'cria de Saint-
+Aignan. Votre Majest m'a ordonn de parler, je parle.
+
+-- Dites donc alors comment le comte de Guiche a t bless.
+
+-- Sire, on dit l'afft.
+
+-- Ce soir?
+
+-- Ce soir.
+
+-- Une main emporte! un trou la poitrine! Qui tait l'afft
+avec M. de Guiche?
+
+-- Je ne sais, Sire... Mais M. de Manicamp sait ou doit savoir.
+
+-- Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan.
+
+-- Rien, Sire, rien.
+
+-- Alors expliquez-moi l'accident; est-ce un mousquet qui a crev?
+
+-- Peut-tre bien. Mais, en y rflchissant, non, Sire, car on a
+trouv prs de de Guiche son pistolet encore charg.
+
+-- Son pistolet? Mais, on ne va pas l'afft avec un pistolet, ce
+me semble.
+
+-- Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a t tu, et que le
+cadavre du cheval est encore dans la clairire.
+
+-- Son cheval? De Guiche va l'afft cheval? De Saint-Aignan,
+je ne comprends rien ce que vous me dites. O la chose s'est-
+elle passe?
+
+-- Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.
+
+-- Bien. Appelez M. d'Artagnan.
+
+De Saint-Aignan obit. Le mousquetaire entra.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la
+petite porte du degr particulier.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Vous monterez cheval.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous
+l'endroit?
+
+-- Sire, je m'y suis battu deux fois.
+
+-- Comment! s'cria le roi, tourdi de la rponse.
+
+-- Sire, sous les dits de M. le cardinal de Richelieu repartit
+d'Artagnan avec son flegme ordinaire.
+
+-- C'est diffrent, monsieur. Vous irez donc l, et vous
+examinerez soigneusement les localits. Un homme y a t bless,
+et vous y trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous
+pensez sur cet vnement.
+
+-- Bien, Sire.
+
+-- Il va sans dire que c'est votre opinion vous, et non celle
+d'un autre que je veux avoir.
+
+-- Vous l'aurez dans une heure, Sire.
+
+-- Je vous dfends de communiquer avec qui que ce soit.
+
+-- Except avec celui qui me donnera une lanterne, dit d'Artagnan.
+
+-- Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette libert, qu'il
+ne tolrait que chez son capitaine des mousquetaires.
+
+D'Artagnan sortit par le petit degr.
+
+-- Maintenant, qu'on appelle mon mdecin, ajouta Louis.
+
+Dix minutes aprs, le mdecin du roi arrivait essouffl.
+
+-- Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec
+M. de Saint-Aignan o il vous conduira, et me rendrez compte de
+l'tat du malade que vous verrez dans la maison o je vous prie
+d'aller.
+
+Le mdecin obit sans observation, comme on commenait ds cette
+poque obir Louis XIV, et sortit prcdant de Saint-Aignan.
+
+-- Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le
+mdecin ait pu lui parler.
+
+De Saint-Aignan sortit son tour.
+
+
+Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
+roi l'avait charg
+
+
+Pendant que le roi prenait ces dernires dispositions pour arriver
+ la vrit, d'Artagnan, sans perdre une seconde, courait
+l'curie, dcrochait la lanterne, sellait son cheval lui-mme, et
+se dirigeait vers l'endroit dsign par Sa Majest.
+
+Il n'avait, suivant sa promesse, vu ni rencontr personne, et,
+comme nous l'avons dit, il avait pouss le scrupule jusqu' faire,
+sans l'intervention des valets d'curie et des palefreniers, ce
+qu'il avait faire.
+
+D'Artagnan tait de ceux qui se piquent, dans les moments
+difficiles, de doubler leur propre valeur.
+
+En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au
+premier arbre qu'il rencontra, et pntra pied jusqu' la
+clairire.
+
+Alors il commena de parcourir pied, et sa lanterne la main,
+toute la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et,
+aprs une demi-heure d'exploration il reprit silencieusement son
+cheval, et s'en revint rflchissant et au pas Fontainebleau.
+
+Louis attendait dans son cabinet: il tait seul et crayonnait sur
+un papier des lignes qu'au premier coup d'oeil d'Artagnan reconnut
+ingales et fort ratures.
+
+Il en conclut que ce devaient tre des vers.
+
+Il leva la tte et aperut d'Artagnan.
+
+-- Eh bien! monsieur, dit-il, m'apportez-vous des nouvelles?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Qu'avez-vous vu?
+
+-- Voici la probabilit, Sire, dit d'Artagnan.
+
+-- C'tait une certitude que je vous avais demande.
+
+-- Je m'en rapprocherai autant que je pourrai; le temps tait
+commode pour les investigations dans le genre de celles que je
+viens de faire: il a plu ce soir et les chemins taient
+dtremps...
+
+-- Au fait, monsieur d'Artagnan.
+
+-- Sire, Votre Majest m'avait dit qu'il y avait un cheval mort au
+carrefour du bois Rochin; j'ai donc commenc par tudier les
+chemins.
+
+Je dis les chemins, attendu qu'on arrive au centre du carrefour
+par quatre chemins.
+
+Celui que j'avais suivi moi-mme prsentait seul des traces
+fraches. Deux chevaux l'avaient suivi cte cte: leurs huit
+pieds taient marqus bien distinctement dans la glaise.
+
+L'un des cavaliers tait plus press que l'autre. Les pas de l'un
+sont toujours en avant de l'autre d'une demi-longueur de cheval.
+
+-- Alors vous tes sr qu'ils sont venus deux? dit le roi.
+
+-- Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes btes d'un pas gal,
+des chevaux habitus la manoeuvre, car ils ont tourn en
+parfaite oblique la barrire du rond-point.
+
+-- Aprs, monsieur?
+
+-- L, les cavaliers sont rests un instant rgler sans doute
+les conditions du combat; les chevaux s'impatientaient. L'un des
+cavaliers parlait, l'autre coutait et se contentait de rpondre.
+Son cheval grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa
+proccupation couter, il lui lchait la bride.
+
+-- Alors il y a eu combat?
+
+-- Sans conteste.
+
+-- Continuez; vous tes un habile observateur.
+
+-- L'un des deux cavaliers est rest en place, celui qui coutait;
+l'autre a travers la clairire, et a d'abord t se mettre en
+face de son adversaire. Alors celui qui tait rest en place a
+franchi le rond-point au galop jusqu'aux deux tiers de sa
+longueur, croyant marcher sur son ennemi; mais celui-ci avait
+suivi la circonfrence du bois.
+
+-- Vous ignorez les noms, n'est-ce pas?
+
+-- Tout fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la
+circonfrence du bois montait un cheval noir.
+
+-- Comment savez-vous cela?
+
+-- Quelques crins de sa queue sont rests aux ronces qui
+garnissent le bord du foss.
+
+-- Continuez.
+
+-- Quant l'autre cheval, je n'ai pas eu de peine en faire le
+signalement, puisqu'il est rest mort sur le champ de bataille.
+
+-- Et de quoi ce cheval est-il mort?
+
+-- D'une balle qui lui a trou la tempe.
+
+-- Cette balle tait celle d'un pistolet ou d'un fusil?
+
+-- D'un pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval m'a
+indiqu la tactique de celui qui l'avait tu. Il avait suivi la
+circonfrence du bois pour avoir son adversaire en flanc. J'ai
+d'ailleurs, suivi ses pas sur l'herbe.
+
+-- Les pas du cheval noir?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Allez, monsieur d'Artagnan.
+
+-- Maintenant que Votre Majest voit la position des deux
+adversaires, il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour
+le cavalier qui passe au galop.
+
+-- Faites.
+
+-- Le cheval du cavalier qui chargeait fut tu sur le coup.
+
+-- Comment savez-vous cela?
+
+-- Le cavalier n'a pas eu le temps de mettre pied terre et est
+tomb avec lui. J'ai vu la trace de sa jambe, qu'il avait tire
+avec effort de dessous le cheval. L'peron, press par le poids de
+l'animal, avait labour la terre.
+
+-- Bien. Et qu'a-t-il dit en se relevant?
+
+-- Il a march droit sur son adversaire.
+
+-- Toujours plac sur la lisire du bois?
+
+-- Oui, Sire. Puis, arriv une belle porte, il s'est arrt
+solidement, ses deux talons sont marqus l'un prs de l'autre, il
+a tir et a manqu son adversaire.
+
+-- Comment savez-vous cela, qu'il l'a manqu?
+
+-- J'ai trouv le chapeau trou d'une balle.
+
+-- Ah! une preuve, s'cria le roi.
+
+-- Insuffisante, Sire, rpondit froidement d'Artagnan: c'est un
+chapeau sans lettres, sans armes; une plume rouge comme tous les
+chapeaux; le galon mme n'a rien de particulier.
+
+-- Et l'homme au chapeau trou a-t-il tir son second coup?
+
+-- Oh! Sire, ses deux coups taient dj tirs.
+
+-- Comment avez-vous su cela?
+
+-- J'ai retrouv les bourres du pistolet.
+
+-- Et la balle qui n'a pas tu le cheval, qu'est-elle devenue?
+
+-- Elle a coup la plume du chapeau de celui sur qui elle tait
+dirige, et a t briser un petit bouleau de l'autre ct de la
+clairire.
+
+-- Alors, l'homme au cheval noir tait dsarm, tandis que son
+adversaire avait encore un coup tirer.
+
+-- Sire, pendant que le cavalier dmont se relevait, l'autre
+rechargeait son arme. Seulement, il tait fort troubl en la
+rechargeant, la main lui tremblait.
+
+-- Comment savez-vous cela?
+
+-- La moiti de la charge est tombe terre, et il a jet la
+baguette, ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, ce que vous dites l est merveilleux!
+
+-- Ce n'est que de l'observation, Sire, et le moindre batteur
+d'estrade en ferait autant.
+
+-- On voit la scne rien qu' vous entendre.
+
+-- Je l'ai, en effet, reconstruite dans mon esprit, peu de
+changements prs.
+
+-- Maintenant, revenons au cavalier dmont. Vous disiez qu'il
+avait march sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait
+son pistolet?
+
+-- Oui; mais au moment o il visait lui-mme, l'autre tira.
+
+-- Oh! fit le roi, et le coup?
+
+-- Le coup fut terrible, Sire; le cavalier dmont tomba sur la
+face aprs avoir fait trois pas mal assurs.
+
+-- O avait-il t frapp?
+
+-- deux endroits: la main droite d'abord, puis, du mme coup,
+ la poitrine.
+
+-- Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein
+d'admiration.
+
+-- Oh! c'est bien simple: la crosse du pistolet tait tout
+ensanglante, et l'on y voyait la trace de la balle avec les
+fragments d'une bague brise. Le bless a donc eu, selon toute
+probabilit, l'annulaire et le petit doigt emports.
+
+-- Voil pour la main, j'en conviens; mais la poitrine?
+
+-- Sire, il y avait deux flaques de sang la distance de deux
+pieds et demi l'une de l'autre. l'une de ces flaques, l'herbe
+tait arrache par la main crispe; l'autre, l'herbe tait
+affaisse seulement par le poids du corps.
+
+-- Pauvre de Guiche! s'cria le roi.
+
+-- Ah! c'tait M. de Guiche? dit tranquillement le mousquetaire.
+Je m'en tais dout; mais je n'osais en parler Votre Majest.
+
+-- Et comment vous en doutiez-vous?
+
+-- J'avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval
+mort.
+
+-- Et vous le croyez bless grivement?
+
+-- Trs grivement, puisqu'il est tomb sur le coup et qu'il est
+rest longtemps la mme place; cependant il a pu marcher, en
+s'en allant, soutenu par deux amis.
+
+-- Vous l'avez donc rencontr, revenant?
+
+-- Non; mais j'ai relev les pas des trois hommes: l'homme de
+droite et l'homme de gauche marchaient librement, facilement; mais
+celui du milieu avait le pas lourd. D'ailleurs, des traces de sang
+accompagnaient ce pas.
+
+-- Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat
+qu'aucun dtail ne vous en a chapp, dites-moi deux mots de
+l'adversaire de de Guiche.
+
+-- Oh! Sire, je ne le connais pas.
+
+-- Vous qui voyez tout si bien, cependant.
+
+-- Oui, Sire, dit d'Artagnan, je vois tout; mais je ne dis pas
+tout ce que je vois, et, puisque le pauvre diable a chapp, que
+Votre Majest me permette de lui dire que ce n'est pas moi qui le
+dnoncerai.
+
+-- C'est cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en
+duel.
+
+-- Pas pour moi, Sire, dit froidement d'Artagnan.
+
+-- Monsieur, s'cria le roi, savez-vous bien ce que vous dites?
+
+-- Parfaitement, Sire; mais, mes yeux, voyez-vous, un homme qui
+se bat bien est un brave homme. Voil mon opinion. Vous pouvez en
+avoir une autre; c'est naturel, vous tes le matre.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, j'ai ordonn cependant...
+
+D'Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.
+
+-- Vous m'avez ordonn d'aller chercher des renseignements sur un
+combat, Sire; vous les avez. M'ordonnez-vous d'arrter
+l'adversaire de M. de Guiche, j'obirai; mais ne m'ordonnez point
+de vous le dnoncer, car, cette fois, je n'obirai pas.
+
+-- Eh bien! arrtez-le.
+
+-- Nommez-le moi, Sire.
+
+Louis frappa du pied.
+
+Puis, aprs un instant de rflexion:
+
+-- Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.
+
+-- C'est mon avis, Sire; je suis heureux que ce soit en mme temps
+celui de Votre Majest.
+
+-- Encore un mot... Qui a port secours de Guiche?
+
+-- Je l'ignore.
+
+-- Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un tmoin?
+
+-- Il n'y avait pas de tmoin. Il y a plus... M. de Guiche une
+fois tomb, son adversaire s'est enfui sans mme lui porter
+secours.
+
+-- Le misrable!
+
+-- Dame! Sire, c'est l'effet de vos ordonnances. On s'est bien
+battu, on a chapp une premire mort, on veut chapper une
+seconde. On se souvient de M. de Boutteville... Peste!
+
+-- Et, alors on devient lche.
+
+-- Non, l'on devient prudent.
+
+-- Donc, il s'est enfui?
+
+-- Oui, et aussi vite que son cheval a pu l'emporter mme.
+
+-- Et dans quelle direction?
+
+-- Dans celle du chteau.
+
+-- Aprs?
+
+-- Aprs, j'ai eu l'honneur de le dire Votre Majest, deux
+hommes, pied, sont venus qui ont emmen M. de Guiche.
+
+-- Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus aprs le
+combat?
+
+-- Ah! une preuve manifeste; au moment du combat, la pluie venait
+de cesser, le terrain n'avait pas eu le temps de l'absorber et
+tait devenu humide: les pas enfoncent; mais aprs le combat, mais
+pendant le temps que M. de Guiche est rest vanoui, la terre
+s'est consolide et les pas s'imprgnaient moins profondment.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, dit-il, vous tes, en vrit, le plus
+habile homme de mon royaume.
+
+-- C'est ce que pensait M. de Richelieu, c'est ce que disait
+M. de Mazarin, Sire.
+
+-- Maintenant, il nous reste voir si votre sagacit est en
+dfaut.
+
+-- Oh! Sire, l'homme se trompe: _Errare humanum est_, dit
+philosophiquement le mousquetaire.
+
+-- Alors vous n'appartenez pas l'humanit, monsieur d'Artagnan,
+car je crois que vous ne vous trompez jamais.
+
+-- Votre Majest disait que nous allions voir.
+
+-- Oui.
+
+-- Comment cela, s'il lui plat?
+
+-- J'ai envoy chercher M. de Manicamp, et M. de Manicamp va
+venir.
+
+-- Et M. de Manicamp sait le secret?
+
+-- De Guiche n'a pas de secrets pour M. de Manicamp.
+
+-- Nul n'assistait au combat, je le rpte, et, moins que
+M. de Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui l'ont ramen...
+
+-- Chut! dit le roi, voici qu'il vient: demeurez l et prtez
+l'oreille.
+
+-- Trs bien, Sire, dit le mousquetaire.
+
+ la mme minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au
+seuil de la porte.
+
+
+Chapitre CLVI -- L'afft
+
+
+Le roi fit un signe au mousquetaire, l'autre de Saint-Aignan.
+
+Le signe tait imprieux et signifiait: Sur votre vie, taisez-
+vous!
+
+D'Artagnan se retira, comme un soldat, dans l'angle du cabinet.
+
+De Saint-Aignan, comme un favori, s'appuya sur le dossier du
+fauteuil du roi.
+
+Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux lvres, les
+mains blanches et gracieuses, s'avana pour faire sa rvrence au
+roi.
+
+Le roi rendit le salut avec la tte.
+
+-- Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il.
+
+-- Votre Majest m'a fait l'honneur de me mander auprs d'elle,
+dit Manicamp.
+
+-- Oui, pour apprendre de vous tous les dtails du malheureux
+accident arriv au comte de Guiche.
+
+-- Oh! Sire, c'est douloureux.
+
+-- Vous tiez l?
+
+-- Pas prcisment, Sire.
+
+-- Mais vous arrivtes sur le thtre de l'accident quelques
+instants aprs cet accident accompli?
+
+-- C'est cela, oui, Sire, une demi-heure peu prs.
+
+-- Et o cet accident a-t-il eu lieu?
+
+-- Je crois, Sire, que l'endroit s'appelle le rond-point du bois
+Rochin.
+
+-- Oui, rendez-vous de chasse.
+
+-- C'est cela mme, Sire.
+
+-- Eh bien! contez-moi ce que vous savez de dtails sur ce
+malheur, monsieur de Manicamp. Contez.
+
+-- C'est que Votre Majest est peut-tre instruite, et je
+craindrais de la fatiguer par des rptitions.
+
+-- Non, ne craignez pas.
+
+Manicamp regarda tout autour de lui; il ne vit que d'Artagnan
+adoss aux boiseries, d'Artagnan calme, bienveillant, bonhomme, et
+de Saint-Aignan avec lequel il tait venu, et qui se tenait
+toujours adoss au fauteuil du roi avec une figure galement
+gracieuse.
+
+Il se dcida donc parler.
+
+-- Votre Majest n'ignore pas, dit-il, que les accidents sont
+communs la chasse?
+
+-- la chasse?
+
+-- Oui, Sire, je veux dire l'afft.
+
+-- Ah! ah! dit le roi, c'est l'afft que l'accident est arriv?
+
+-- Mais oui, Sire, hasarda Manicamp; est-ce que Votre Majest
+l'ignorait?
+
+-- Mais peu prs, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV
+rpugna mentir; c'est donc l'afft, dites-vous, que l'accident
+est arriv?
+
+-- Hlas! oui, malheureusement, Sire.
+
+Le roi fit une pause.
+
+-- l'afft de quel animal? demanda-t-il.
+
+-- Du sanglier, Sire.
+
+-- Et quelle ide a donc eue de Guiche de s'en aller comme cela,
+tout seul, l'afft du sanglier? C'est un exercice de campagnard,
+cela, et bon, tout au plus, pour celui qui n'a pas, comme le
+marchal de Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en
+gentilhomme.
+
+Manicamp plia les paules.
+
+-- La jeunesse est tmraire, dit-il sentencieusement.
+
+-- Enfin!... continuez, dit le roi.
+
+-- Tant il y a, continua Manicamp, n'osant s'aventurer et posant
+un mot aprs l'autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un
+marais, tant il y a, Sire, que le pauvre de Guiche s'en alla tout
+seul l'afft.
+
+-- Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il
+pas que le sanglier revient sur le coup?
+
+-- Voil justement ce qui est arriv, Sire.
+
+-- Il avait donc eu connaissance de la bte?
+
+-- Oui, Sire. Des paysans l'avaient vue dans leurs pommes de
+terre.
+
+-- Et quel animal tait-ce?
+
+-- Un ragot.
+
+-- Il fallait donc me prvenir, monsieur, que de Guiche avait des
+ides de suicide; car, enfin, je l'ai vu chasser, c'est un veneur
+trs expert. Quand il tire sur l'animal accul et tenant aux
+chiens, il prend toutes ses prcautions, et cependant il tire avec
+une carabine, et, cette fois, il s'en va affronter le sanglier
+avec de simples pistolets!
+
+Manicamp tressaillit.
+
+-- Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec
+un homme et non avec un sanglier, que diable!
+
+-- Sire, il y a des choses qui ne s'expliquent pas bien.
+
+-- Vous avez raison, et l'vnement qui nous occupe est une de ces
+choses l. Continuez.
+
+Pendant ce rcit, de Saint-Aignan, qui et peut-tre fait signe
+Manicamp de ne pas s'enferrer, tait couch en joue par le regard
+obstin du roi.
+
+Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilit de
+communiquer. Quant d'Artagnan, la statue du Silence, Athnes,
+tait plus bruyante et plus expressive que lui.
+
+Manicamp continua donc, lanc dans la voie qu'il avait prise,
+s'enfoncer dans le panneau.
+
+-- Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s'est passe.
+De Guiche attendait le sanglier.
+
+-- cheval ou pied? demanda le roi.
+
+-- cheval. Il tira sur la bte, la manqua.
+
+-- Le maladroit!
+
+-- La bte fona sur lui.
+
+-- Et le cheval fut tu?
+
+-- Ah! Votre Majest sait cela?
+
+-- On m'a dit qu'un cheval avait t trouv mort au carrefour du
+bois Rochin. J'ai prsum que c'tait le cheval de de Guiche.
+
+-- C'tait lui, effectivement, Sire.
+
+-- Voil pour le cheval, c'est bien; mais pour de Guiche?
+
+-- De Guiche une fois terre, fut fouill par le sanglier et
+bless la main et la poitrine.
+
+-- C'est un horrible accident; mais, il faut le dire, c'est la
+faute de de Guiche. Comment va-t-on l'afft d'un pareil animal
+avec des pistolets! Il avait donc oubli la fable d'Adonis?
+
+Manicamp se gratta l'oreille.
+
+-- C'est vrai, dit-il, grande imprudence.
+
+-- Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp?
+
+-- Sire, ce qui est crit est crit.
+
+-- Ah! vous tes fataliste!
+
+Manicamp s'agitait, fort mal son aise.
+
+-- Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.
+
+-- moi, Sire.
+
+-- Oui! Comment! vous tes l'ami de Guiche, vous savez qu'il est
+sujet de pareilles folies, et vous ne l'arrtez pas?
+
+Manicamp ne savait quoi s'en tenir; le ton du roi n'tait plus
+prcisment celui d'un homme crdule.
+
+D'un autre ct, ce ton n'avait ni la svrit du drame, ni
+l'insistance de l'interrogatoire.
+
+Il y avait plus de raillerie que de menace.
+
+-- Et vous dites donc, continua le roi, que c'est bien le cheval
+de Guiche que l'on a retrouv mort?
+
+-- Oh! mon Dieu, oui, lui-mme.
+
+-- Cela vous a-t-il tonn?
+
+-- Non, Sire. la dernire chasse, M. de Saint-Maure, Votre
+Majest se le rappelle, a eu un cheval tu sous lui, et de la mme
+faon.
+
+-- Oui, mais ventr.
+
+-- Sans doute, Sire.
+
+-- Le cheval de Guiche et t ventr comme celui de M. de Saint-
+Maure que cela ne m'tonnerait point, pardieu!
+
+Manicamp ouvrit de grands yeux.
+
+-- Mais ce qui m'tonne, continua le roi, c'est que le cheval
+de Guiche, au lieu d'avoir le ventre ouvert, ait la tte casse.
+
+Manicamp se troubla.
+
+-- Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce n'est
+point la tempe que le cheval de Guiche a t frapp? Avouez,
+monsieur de Manicamp, que voil un coup singulier.
+
+-- Sire, vous savez que le cheval est un animal trs intelligent,
+il aura essay de se dfendre.
+
+-- Mais un cheval se dfend avec les pieds de derrire, et non
+avec la tte.
+
+-- Alors, le cheval, effray, se sera abattu, dit Manicamp, et le
+sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier...
+
+-- Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier?
+
+-- Eh bien! c'est tout simple: le sanglier est revenu du cheval au
+cavalier, et, comme j'ai dj eu l'honneur de le dire Votre
+Majest, a cras la main de de Guiche au moment o il allait
+tirer sur lui son second coup de pistolet; puis, d'un coup de
+boutoir, il lui a trou la poitrine.
+
+-- Cela est on ne peut plus vraisemblable, en vrit, monsieur de
+Manicamp; vous avez tort de vous dfier de votre loquence, et
+vous contez merveille.
+
+-- Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus
+embarrasss.
+
+-- partir d'aujourd'hui seulement, je dfendrai mes
+gentilshommes d'aller l'afft. Peste! autant vaudrait leur
+permettre le duel.
+
+Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.
+
+-- Le roi est satisfait? demanda-t-il.
+
+-- Enchant; mais ne vous retirez point encore, monsieur de
+Manicamp, dit Louis, j'ai affaire de vous.
+
+Allons, allons, pensa d'Artagnan, encore un qui n'est pas de
+notre force.
+
+Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: Oh! les hommes de
+notre force, o sont-ils maintenant?
+
+En ce moment, un huissier souleva la portire et annona le
+mdecin du roi.
+
+-- Ah! s'cria Louis, voil justement M. Valot qui vient de
+visiter M. de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du bless.
+
+Manicamp se sentit plus mal l'aise que jamais.
+
+-- De cette faon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la
+conscience nette.
+
+Et il regarda d'Artagnan, qui ne sourcilla point.
+
+
+Chapitre CLVII -- Le mdecin
+
+
+M. Valot entra.
+
+La mise en scne tait la mme: le roi assis, de Saint-Aignan
+toujours accoud son fauteuil, d'Artagnan toujours adoss la
+muraille, Manicamp toujours debout.
+
+-- Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, m'avez-vous obi?
+
+-- Avec empressement, Sire.
+
+-- Vous vous tes rendu chez votre confrre de Fontainebleau?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et vous y avez trouv M. de Guiche?
+
+-- J'y ai trouv M. de Guiche.
+
+-- En quel tat? Dites franchement.
+
+-- En trs piteux tat, Sire.
+
+-- Cependant, voyons, le sanglier ne l'a pas dvor?
+
+-- Dvor qui?
+
+-- Guiche.
+
+-- Quel sanglier?
+
+-- Le sanglier qui l'a bless.
+
+-- M. de Guiche a t bless par un sanglier?
+
+-- On le dit, du moins.
+
+-- Quelque braconnier plutt...
+
+-- Comment, quelque braconnier?...
+
+-- Quelque mari jaloux, quelque amant maltrait, lequel, pour se
+venger, aura tir sur lui.
+
+-- Mais que dites-vous donc l, monsieur Valot? Les blessures de
+M. de Guiche ne sont-elles pas produites par la dfense d'un
+sanglier?
+
+-- Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de
+pistolet qui lui a cras l'annulaire et le petit doigt de la main
+droite, aprs quoi, elle a t se loger dans les muscles
+intercostaux de la poitrine.
+
+-- Une balle! Vous tes sr que M. de Guiche a t bless par une
+balle?... s'cria le roi jouant l'homme surpris.
+
+-- Ma foi, dit Valot, si sr que la voil, Sire.
+
+Et il prsenta au roi une balle moiti aplatie.
+
+Le roi la regarda sans y toucher.
+
+-- Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garon? demanda-t-il.
+
+-- Pas prcisment. La balle n'avait pas pntr, elle s'tait
+aplatie, comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou
+sur le ct droit du sternum.
+
+-- Bon Dieu! fit le roi srieusement, vous ne me disiez rien de
+tout cela, monsieur de Manicamp?
+
+-- Sire...
+
+-- Qu'est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier,
+d'afft, de chasse de nuit? Voyons, parlez.
+
+-- Ah! Sire...
+
+-- Il me parat que vous avez raison, dit le roi en se tournant
+vers son capitaine des mousquetaires, et qu'il y a eu combat.
+
+Le roi avait, plus que tout autre, cette facult donne aux grands
+de compromettre et de diviser les infrieurs.
+
+Manicamp lana au mousquetaire un regard plein de reproches.
+
+D'Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le
+poids de l'accusation.
+
+Il fit un pas.
+
+-- Sire, dit-il, Votre Majest m'a command d'aller explorer le
+carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d'aprs mon estime, ce
+qui s'y tait pass. Je lui ai fait part de mes observations, mais
+sans dnoncer personne. C'est Sa Majest elle-mme qui, la
+premire, a nomm M. le comte de Guiche.
+
+-- Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait
+votre devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire.
+Mais vous, monsieur de Manicamp, vous n'avez pas fait le vtre,
+car vous m'avez menti.
+
+-- Menti, Sire! Le mot est dur.
+
+-- Trouvez-en un autre.
+
+-- Sire, je n'en chercherai pas. J'ai dj eu le malheur de
+dplaire Sa Majest, et, ce que je trouve de mieux c'est
+d'accepter humblement les reproches qu'elle jugera propos de
+m'adresser.
+
+-- Vous avez raison, monsieur, on me dplat toujours en me
+cachant la vrit.
+
+-- Quelquefois, Sire, on ignore.
+
+-- Ne mentez plus, ou je double la peine.
+
+Manicamp s'inclina en plissant.
+
+D'Artagnan fit encore un pas en avant, dcid intervenir, si la
+colre toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.
+
+-- Monsieur, continua le roi, vous voyez qu'il est inutile de nier
+la chose plus longtemps. M. de Guiche s'est battu.
+
+-- Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majest et t gnreuse en
+ne forant pas un gentilhomme au mensonge.
+
+-- Forc! Qui vous forait?
+
+-- Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majest a dfendu les
+duels sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.
+
+-- Bien, murmura d'Artagnan, voil un joli garon, mordioux!
+
+-- Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait
+l'empcher de se battre.
+
+-- Oh! Sire, Votre Majest, qui est le gentilhomme le plus
+accompli de France, sait bien que, nous autres, gens d'pe, nous
+n'avons jamais regard M. de Boutteville comme dshonor pour tre
+mort en Grve. Ce qui dshonore, c'est d'viter son ennemi, et non
+de rencontrer le bourreau.
+
+-- Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen
+de tout rparer.
+
+-- S'il est de ceux qui conviennent un gentilhomme, je le
+saisirai avec empressement, Sire.
+
+-- Le nom de l'adversaire de M. de Guiche?
+
+-- Oh! oh! murmura d'Artagnan, est-ce que nous allons continuer
+Louis XIII?...
+
+-- Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche.
+
+-- Vous ne voulez pas le nommer, ce qu'il parat? dit le roi.
+
+-- Sire, je ne le connais pas.
+
+-- Bravo! dit d'Artagnan.
+
+-- Monsieur de Manicamp, remettez votre pe au capitaine.
+
+Manicamp s'inclina gracieusement, dtacha son pe en souriant et
+la tendit au mousquetaire.
+
+Mais de Saint-Aignan s'avana vivement entre d'Artagnan et lui.
+
+-- Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majest.
+
+-- Faites, dit le roi, enchant peut-tre au fond du coeur que
+quelqu'un se plat entre lui et la colre laquelle il s'tait
+laiss emporter.
+
+-- Manicamp, vous tes un brave, et le roi apprciera votre
+conduite; mais vouloir trop bien servir ses amis, c'est leur
+nuire. Manicamp, vous savez le nom que Sa Majest vous demande?
+
+-- C'est vrai, je le sais.
+
+-- Alors, vous le direz.
+
+-- Si j'eusse d le dire, ce serait dj fait.
+
+-- Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, intress
+ cette prud'homie.
+
+-- Vous, vous tes libre; mais il me semble cependant...
+
+-- Oh! trve de magnanimit; je ne vous laisserai point aller la
+Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.
+
+Manicamp tait homme d'esprit, et comprit qu'il avait fait assez
+pour donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne
+s'agissait plus que d'y persvrer en reconqurant les bonnes
+grces du roi.
+
+-- Parlez, monsieur, dit-il de Saint-Aignan. J'ai fait pour mon
+compte tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait
+que ma conscience ordonnt bien haut, ajouta-t-il en se retournant
+vers le roi, puisqu'elle l'a emport sur les commandements de Sa
+Majest; mais Sa Majest me pardonnera, je l'espre, quand elle
+saura que j'avais garder l'honneur d'une dame.
+
+-- D'une dame? demanda le roi inquiet.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Une dame fut la cause de ce combat?
+
+Manicamp s'inclina.
+
+Le roi se leva et s'approcha de Manicamp.
+
+-- Si la personne est considrable, dit-il, je ne me plaindrai pas
+que vous ayez pris des mnagements, au contraire.
+
+-- Sire, tout ce qui touche la maison du roi, ou la maison de
+son frre, est considrable mes yeux.
+
+-- la maison de mon frre? rpta Louis XIV avec une sorte
+d'hsitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de
+mon frre?
+
+-- Ou de Madame.
+
+-- Ah! de Madame?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Ainsi, cette dame?...
+
+-- Est une des filles d'honneur de la maison de Son Altesse Royale
+Mme la duchesse d'Orlans.
+
+-- Pour qui M. de Guiche s'est battu, dites-vous?
+
+-- Oui, et, cette fois, je ne mens plus.
+
+Louis fit un mouvement plein de trouble.
+
+-- Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de
+cette scne, veuillez vous loigner un instant, j'ai besoin de
+demeurer seul avec M. de Manicamp. Je sais qu'il a des choses
+prcieuses me dire pour sa justification, et qu'il n'ose le
+faire devant tmoins... Remettez votre pe, monsieur de Manicamp.
+
+Manicamp remit son pe au ceinturon.
+
+-- Le drle est, dcidment, plein de prsence d'esprit, murmura
+le mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se
+retirant avec lui.
+
+-- Il s'en tirera, fit ce dernier l'oreille de d'Artagnan.
+
+-- Et avec honneur, comte.
+
+Manicamp adressa de Saint-Aignan et au capitaine un regard de
+remerciement qui passa inaperu du roi.
+
+-- Allons, allons, dit d'Artagnan en franchissant le seuil de la
+porte, j'avais mauvaise opinion de la gnration nouvelle. Eh
+bien! je me trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.
+
+Valot prcdait le favori et le capitaine.
+
+Le roi et Manicamp restrent seuls dans le cabinet.
+
+
+Chapitre CLVIII -- O d'Artagnan reconnat qu'il s'tait tromp,
+et que c'tait Manicamp qui avait raison
+
+
+Le roi s'assura par lui-mme, en allant jusqu' la porte, que
+personne n'coutait, et revint se placer prcipitamment en face de
+son interlocuteur.
+
+-- ! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de
+Manicamp, expliquez-vous.
+
+-- Avec la plus grande franchise, Sire, rpondit le jeune homme.
+
+-- Et tout d'abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient
+tant au coeur que l'honneur des dames.
+
+-- Voil justement pourquoi je mnageais votre dlicatesse, Sire.
+
+-- Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu'il
+s'agissait d'une fille de ma belle-soeur, et que la personne en
+question, l'adversaire de Guiche, l'homme enfin que vous ne voulez
+pas nommer...
+
+-- Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.
+
+-- Oui. Vous dites donc que cet homme a offens quelqu'un de chez
+Madame.
+
+-- Mlle de La Vallire, oui, Sire.
+
+-- Ah! fit le roi, comme s'il s'y ft attendu, et comme si
+cependant ce coup lui avait perc le coeur; ah! c'est Mlle de La
+Vallire que l'on outrageait?
+
+-- Je ne dis point prcisment qu'on l'outraget, Sire.
+
+-- Mais enfin...
+
+-- Je dis qu'on parlait d'elle en termes peu convenables.
+
+-- En termes peu convenables de Mlle de La Vallire! Et vous
+refusez de me dire quel tait l'insolent?...
+
+-- Sire, je croyais que c'tait chose convenue, et que Votre
+Majest avait renonc faire de moi un dnonciateur.
+
+-- C'est juste, vous avez raison, reprit le roi en se modrant;
+d'ailleurs, je saurai toujours assez tt le nom de celui qu'il me
+faudra punir.
+
+Manicamp vit bien que la question tait retourne.
+
+Quant au roi, il s'aperut qu'il venait de se laisser entraner un
+peu loin.
+
+Aussi se reprit-il:
+
+-- Et je punirai, non point parce qu'il s'agit de Mlle de La
+Vallire, bien que je l'estime particulirement; mais parce que
+l'objet de la querelle est une femme. Or je prtends qu' ma cour
+on respecte les femmes, et qu'on ne se querelle pas.
+
+Manicamp s'inclina.
+
+-- Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que
+disait on de Mlle de La Vallire?
+
+-- Mais Votre Majest ne devine-t-elle pas?
+
+-- Moi?
+
+-- Votre Majest sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se
+permettre les jeunes gens.
+
+-- On disait sans doute qu'elle aimait quelqu'un, hasarda le roi.
+
+-- C'est probable.
+
+-- Mais Mlle de La Vallire a le droit d'aimer qui bon lui semble,
+dit le roi.
+
+-- C'est justement ce que soutenait de Guiche.
+
+-- Et c'est pour cela qu'il s'est battu?
+
+-- Oui, Sire, pour cette seule cause.
+
+Le roi rougit.
+
+-- Et, dit-il, vous n'en savez pas davantage?
+
+-- Sur quel chapitre, Sire?
+
+-- Mais sur le chapitre fort intressant que vous racontez cette
+heure.
+
+-- Et quelle chose le roi veut-il que je sache?
+
+-- Eh bien! par exemple, le nom de l'homme que La Vallire aime et
+que l'adversaire de de Guiche lui contestait le droit d'aimer?
+
+-- Sire, je ne sais rien, je n'ai rien entendu, rien surpris; mais
+je tiens de Guiche pour un grand coeur, et, s'il s'est
+momentanment substitu au protecteur de La Vallire, c'est que ce
+protecteur tait trop haut plac pour prendre lui-mme sa dfense.
+
+Ces mots taient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le
+roi, mais, cette fois, de plaisir.
+
+Il frappa doucement sur l'paule de Manicamp.
+
+-- Allons, allons, vous tes non seulement un spirituel garon,
+monsieur de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je
+trouve votre ami de Guiche un paladin tout fait de mon got;
+vous le lui tmoignerez, n'est-ce pas?
+
+-- Ainsi donc, Sire, Votre Majest me pardonne?
+
+-- Tout fait.
+
+-- Et je suis libre?
+
+Le roi sourit et tendit la main Manicamp.
+
+Manicamp saisit cette main et la baisa.
+
+-- Et puis, ajouta le roi, vous contez merveille.
+
+-- Moi, Sire?
+
+-- Vous m'avez fait un rcit excellent de cet accident arriv
+de Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval
+s'abattant, je vois l'animal allant du cheval au cavalier. Vous ne
+racontez pas, monsieur, vous peignez.
+
+-- Sire, je crois que Votre Majest daigne se railler de moi, dit
+Manicamp.
+
+-- Au contraire, fit Louis XIV srieusement, je ris si peu,
+monsieur de Manicamp, que je veux que vous racontiez tout le
+monde cette aventure.
+
+-- L'aventure de l'afft?
+
+-- Oui, telle que vous me l'avez conte, moi, sans en changer un
+seul mot, vous comprenez?
+
+-- Parfaitement, Sire.
+
+-- Et vous la raconterez?
+
+-- Sans perdre une minute.
+
+-- Eh bien! maintenant, rappelez vous-mme M. d'Artagnan; j'espre
+que vous n'en avez plus peur.
+
+-- Oh! Sire, ds que je suis sr des bonts de Votre Majest pour
+moi, je ne crains plus rien.
+
+-- Appelez donc, dit le roi.
+
+Manicamp ouvrit la porte.
+
+-- Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.
+
+D'Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrrent.
+
+-- Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que
+l'explication de M. de Manicamp m'a entirement satisfait.
+
+D'Artagnan jeta Valot d'un ct, et Saint-Aignan de l'autre,
+un regard qui signifiait: Eh bien! que vous disais-je?
+
+Le roi entrana Manicamp du ct de la porte, puis tout bas:
+
+-- Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu'il se
+gurisse vite; je veux me hter de le remercier au nom de toutes
+les dames, mais surtout qu'il ne recommence jamais.
+
+-- Dt-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s'il
+s'agit de l'honneur de Votre Majest.
+
+C'tait direct. Mais, nous l'avons dit, le roi Louis XIV aimait
+l'encens, et, pourvu qu'on lui en donnt, il n'tait pas trs
+exigeant sur la qualit.
+
+-- C'est bien, c'est bien, dit-il en congdiant Manicamp, je
+verrai de Guiche moi-mme et je lui ferai entendre raison.
+
+Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette
+scne:
+
+-- Monsieur d'Artagnan? dit-il.
+
+-- Sire.
+
+-- Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si
+trouble, vous qui d'ordinaire avez de si bons yeux?
+
+-- J'ai la vue trouble, moi, Sire?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Cela doit tre certainement, puisque Votre Majest le dit. Mais
+en quoi trouble, s'il vous plat?
+
+-- Mais propos de cet vnement du bois Rochin.
+
+-- Ah! ah!
+
+-- Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de
+deux hommes, vous avez relev les dtails d'un combat. Rien de
+tout cela n'a exist; illusion pure!
+
+-- Ah! ah! fit encore d'Artagnan.
+
+-- C'est comme ces pitinements du cheval, c'est comme ces indices
+de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose;
+seulement, la lutte a t longue et terrible, ce qu'il parat.
+
+-- Ah! ah! continua d'Artagnan.
+
+-- Et quand je pense que j'ai un instant ajout foi une pareille
+erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.
+
+-- En effet, Sire, il faut que j'aie eu la berlue, dit d'Artagnan
+avec une belle humeur qui charma le roi.
+
+-- Vous en convenez, alors?
+
+-- Pardieu! Sire, si j'en conviens!
+
+-- De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?...
+
+-- Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.
+
+-- Et vous attribuez cette diffrence dans votre opinion?
+
+-- Oh! une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je
+revenais du bois Rochin, o je n'avais pour m'clairer qu'une
+mchante lanterne d'curie...
+
+-- Tandis qu' cette heure?...
+
+-- cette heure, j'ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de
+plus, les deux yeux du roi, qui clairent comme des soleils.
+
+Le roi se mit rire, et de Saint-Aignan clater.
+
+-- C'est comme M. Valot, dit d'Artagnan reprenant la parole aux
+lvres du roi, il s'est figur que non seulement M. de Guiche
+avait t bless par une balle, mais encore qu'il avait retir une
+balle de sa poitrine.
+
+-- Ma foi! dit Valot, j'avoue...
+
+-- N'est-ce pas que vous l'avez cru? reprit d'Artagnan.
+
+-- C'est--dire, dit Valot, que non seulement je l'ai cru, mais
+qu' cette heure encore j'en jurerais.
+
+-- Eh bien! mon cher docteur, vous avez rv cela.
+
+-- J'avais rv?
+
+-- La blessure de M. de Guiche, rve! la balle, rve!... Ainsi,
+croyez-moi, n'en parlez plus.
+
+-- Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d'Artagnan est
+bon. Ne parlez plus de votre rve personne, monsieur Valot, et,
+foi de gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir,
+messieurs. Oh! la triste chose qu'un afft au sanglier!
+
+-- La triste chose, rpta d'Artagnan pleine voix qu'un afft au
+sanglier!
+
+Et il rpta encore ce mot par toutes les chambres o il passa.
+
+Et il sortit du chteau, emmenant Valot avec lui.
+
+-- Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi de Saint-Aignan,
+comment se nomme l'adversaire de de Guiche?
+
+De Saint-Aignan regarda le roi.
+
+-- Oh! n'hsite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois
+pardonner.
+
+-- De Wardes, dit de Saint-Aignan.
+
+-- Bien.
+
+Puis, rentrant chez lui vivement:
+
+-- Pardonner n'est pas oublier, dit Louis XIV.
+
+
+Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes son arc
+
+
+Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d'avoir si bien
+russi, quand, en arrivant au bas de l'escalier et passant devant
+une portire, il se sentit tout coup tirer par une manche.
+
+Il se retourna et reconnut Montalais qui l'attendait au passage,
+et qui, mystrieusement, le corps pench en avant et la voix
+basse, lui dit:
+
+-- Monsieur, venez vite, je vous prie.
+
+-- Et o cela, mademoiselle? demanda Manicamp.
+
+-- D'abord, un vritable chevalier ne m'et point fait cette
+question, il m'et suivie sans avoir besoin d'explication aucune.
+
+-- Eh bien! mademoiselle, dit Manicamp, je suis prt me conduire
+en vrai chevalier.
+
+-- Non, il est trop tard, et vous n'en avez pas le mrite. Nous
+allons chez Madame; venez.
+
+-- Ah! ah! fit Manicamp. Allons chez Madame.
+
+Et il suivit Montalais, qui courait devant lui lgre comme
+Galate.
+
+Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne
+crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous
+essaierons cependant, et, au besoin... ma fois! au besoin, nous
+trouverons autre chose.
+
+Montalais courait toujours.
+
+Comme c'est fatigant, pensa Manicamp, d'avoir la fois besoin de
+son esprit et de ses jambes!
+
+Enfin on arriva.
+
+Madame avait achev sa toilette de nuit; elle tait en dshabill
+lgant; mais on comprenait que cette toilette tait faite avant
+qu'elle et subir les motions qui l'agitaient.
+
+Elle attendait avec une impatience visible.
+
+Aussi Montalais et Manicamp la trouvrent-ils debout prs de la
+porte.
+
+Au bruit de leurs pas, Madame tait venue au-devant d'eux.
+
+-- Ah! dit-elle, enfin!
+
+-- Voici M. de Manicamp, rpondit Montalais.
+
+Manicamp s'inclina respectueusement.
+
+Madame fit signe Montalais de se retirer. La jeune fille obit.
+
+Madame la suivit des yeux en silence, jusqu' ce que la porte se
+ft referme derrire elle; puis, se retournant vers Manicamp:
+
+-- Qu'y a-t-il donc et que m'apprend-on, monsieur de Manicamp?
+dit-elle; il y a quelqu'un de bless au chteau?
+
+-- Oui, madame, malheureusement... M. de Guiche.
+
+-- Oui, M. de Guiche, rpta la princesse. En effet, je l'avais
+entendu dire, mais non affirmer. Ainsi, bien vritablement, c'est
+ M. de Guiche qu'est arrive cette infortune?
+
+-- lui-mme, madame.
+
+-- Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la
+princesse, que les duels sont antipathiques au roi?
+
+-- Certes, madame; mais un duel avec une bte fauve n'est pas
+justiciable de Sa Majest.
+
+-- Oh! vous ne me ferez pas l'injure de croire que j'ajouterai foi
+ cette fable absurde rpandue je ne sais trop dans quel but, et
+prtendant que M. de Guiche a t bless par un sanglier. Non,
+non, monsieur; la vrit est connue, et, dans ce moment, outre le
+dsagrment de sa blessure, M. de Guiche court le risque de sa
+libert.
+
+-- Hlas! madame, dit Manicamp, je le sais bien; mais qu'y faire?
+
+-- Vous avez vu Sa Majest?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Que lui avez-vous dit?
+
+-- Je lui ai racont comment M. de Guiche avait t l'afft,
+comment un sanglier tait sorti du bois Rochin, comment
+M. de Guiche avait tir sur lui, et comment enfin l'animal furieux
+tait revenu sur le tireur, avait tu son cheval et l'avait lui-
+mme grivement bless.
+
+-- Et le roi a cru tout cela?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Oh! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez
+beaucoup.
+
+Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps
+un coup d'oeil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait
+impassible et sans mouvement la place qu'il avait adopte en
+entrant. Enfin, elle s'arrta.
+
+-- Cependant, dit-elle, tout le monde s'accorde ici donner une
+autre cause cette blessure.
+
+-- Et quelle cause, madame? fit Manicamp, puis-je, sans
+indiscrtion, adresser cette question Votre Altesse?
+
+-- Vous demandez cela, vous, l'ami intime de M. de Guiche? vous,
+son confident?
+
+-- Oh! madame, l'ami intime, oui; son confident, non. De Guiche
+est un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont
+mme, certainement, mais qui ne les disent pas. De Guiche est
+discret, madame.
+
+-- Eh bien! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui,
+c'est donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la
+princesse avec dpit; car, en vrit, le roi pourrait vous
+interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, vous lui
+faisiez le mme conte qu' la premire, il pourrait bien ne pas
+s'en contenter.
+
+-- Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans l'erreur
+l'gard du roi. Sa Majest a t fort satisfaite de moi, je vous
+jure.
+
+-- Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que
+cela prouve une seule chose, c'est que Sa Majest est trs facile
+ satisfaire.
+
+-- Je crois que Votre Altesse a tort de s'arrter cette opinion.
+Sa Majest est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.
+
+-- Et croyez-vous qu'elle vous saura gr de votre officieux
+mensonge, quand demain elle apprendra que M. de Guiche a eu pour
+M. de Bragelonne, son ami, une querelle qui a dgnr en
+rencontre?
+
+-- Une querelle pour M. de Bragelonne? dit Manicamp de l'air le
+plus naf qu'il y ait au monde; que me fait donc l'honneur de me
+dire Votre Altesse?
+
+-- Qu'y a-t-il d'tonnant? M. de Guiche est susceptible,
+irritable, il s'emporte facilement.
+
+-- Je tiens, au contraire, madame, M. de Guiche pour trs patient,
+et n'tre jamais susceptible et irritable qu'avec les plus justes
+motifs.
+
+-- Mais n'est-ce pas un juste motif que l'amiti? dit la
+princesse.
+
+-- Oh! certes, madame, et surtout pour un coeur comme le sien.
+
+-- Eh bien! M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne
+nierez pas ce fait?
+
+-- Un trs grand ami.
+
+-- Eh bien! M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et
+comme M. de Bragelonne tait absent et ne pouvait se battre, il
+s'est battu pour lui.
+
+Manicamp se mit sourire, et fit deux ou trois mouvements de tte
+et d'paules qui signifiaient: Dame! si vous le voulez
+absolument...
+
+-- Mais enfin, dit la princesse impatiente, parlez!
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute; il est vident que vous n'tes pas de mon avis, et
+que vous avez quelque chose dire.
+
+-- Je n'ai dire, madame, qu'une seule chose.
+
+-- Dites-la!
+
+-- C'est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites
+l'honneur de me raconter.
+
+-- Comment! vous ne comprenez pas un mot cette querelle de
+M. de Guiche avec M. de Wardes? s'cria la princesse presque
+irrite.
+
+Manicamp se tut.
+
+-- Querelle, continua-t-elle, ne d'un propos plus ou moins
+malveillant ou plus ou moins fond sur la vertu de certaine dame?
+
+-- Ah! de certaine dame? Ceci est autre chose, dit Manicamp.
+
+-- Vous commencez comprendre, n'est-ce pas?
+
+-- Votre Altesse m'excusera, mais je n'ose...
+
+-- Vous n'osez pas? dit Madame exaspre. Eh bien! attendez, je
+vais oser, moi.
+
+-- Madame, madame! s'cria Manicamp, comme s'il tait effray,
+faites attention ce que vous allez dire.
+
+-- Ah! il parat que, si j'tais un homme, vous vous battriez avec
+moi, malgr les dits de Sa Majest, comme M. de Guiche s'est
+battu avec M. de Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La
+Vallire.
+
+-- De Mlle de La Vallire! s'cria Manicamp en faisant un
+soubresaut subit comme s'il tait cent lieues de s'attendre
+entendre prononcer ce nom.
+
+-- Oh! qu'avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi?
+dit Madame avec ironie; auriez-vous l'impertinence de douter,
+vous, de cette vertu?
+
+-- Mais il ne s'agit pas le moins du monde, en tout cela, de la
+vertu de Mlle de La Vallire, madame.
+
+-- Comment! lorsque deux hommes se sont brl la cervelle pour une
+femme, vous dites qu'elle n'a rien faire dans tout cela et qu'il
+n'est point question d'elle? Ah! je ne vous croyais pas si bon
+courtisan, monsieur de Manicamp.
+
+-- Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voil
+bien loin de compte. Vous me faites l'honneur de me parler une
+langue, et moi, ce qu'il parat, j'en parle une autre.
+
+-- Plat-il?
+
+-- Pardon, j'ai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire
+que MM. de Guiche et de Wardes s'taient battus pour Mlle de La
+Vallire.
+
+-- Mais oui.
+
+-- Pour Mlle de La Vallire, n'est-ce pas? rpta Manicamp.
+
+-- Eh! mon Dieu, je ne dis pas que M. de Guiche s'occupt en
+personne de Mlle de La Vallire; mais qu'il s'en est occup par
+procuration.
+
+-- Par procuration!
+
+-- Voyons, ne faites donc pas toujours l'homme effar. Ne sait-on
+pas ici que M. de Bragelonne est fianc Mlle de La Vallire, et
+qu'en partant pour la mission que le roi lui a confie Londres,
+il a charg son ami, M. de Guiche, de veiller sur cette
+intressante personne?
+
+-- Ah! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite.
+
+-- De tout, je vous en prviens.
+
+Manicamp se mit rire, action qui faillit exasprer la princesse,
+laquelle n'tait pas, comme on le sait, d'une humeur bien
+endurante.
+
+-- Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse,
+enterrons toute cette affaire, qui ne sera jamais bien claircie.
+
+-- Oh! quant cela, il n'y a plus rien faire, et les
+claircissements sont complets. Le roi saura que de Guiche a pris
+parti pour cette petite aventurire qui se donne des airs de
+grande dame; il saura que M. de Bragelonne ayant nomm pour son
+gardien ordinaire du jardin des Hesprides son ami M. de Guiche,
+celui-ci a donn le coup de dent requis au marquis de Wardes, qui
+osait porter la main sur la pomme d'or. Or, vous n'tes pas sans
+savoir, monsieur de Manicamp, vous qui savez si bien toutes
+choses, que le roi convoite de son ct le fameux trsor, et que
+peut-tre saura-t-il mauvais gr M. de Guiche de s'en constituer
+le dfenseur. tes-vous assez renseign maintenant, et vous faut-
+il un autre avis? Parlez, demandez.
+
+-- Non, madame, non je ne veux rien savoir de plus.
+
+-- Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur
+de Manicamp, sachez que l'indignation de Sa Majest sera suivie
+d'effets terribles. Chez les princes d'un caractre comme l'est
+celui du roi, la colre amoureuse est un ouragan.
+
+-- Que vous apaisez, vous, madame.
+
+-- Moi! s'cria la princesse avec un geste de violente ironie;
+moi! et quel titre?
+
+-- Parce que vous n'aimez pas les injustices, madame.
+
+-- Et ce serait une injustice, selon vous, que d'empcher le roi
+de faire ses affaires d'amour?
+
+-- Vous intercderez cependant en faveur de M. de Guiche.
+
+-- Eh! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse
+d'un ton plein de hauteur.
+
+-- Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le
+rpte, vous dfendrez M. de Guiche auprs du roi.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui.
+
+-- Et comment cela?
+
+-- Parce que la cause de M. de Guiche, c'est la vtre, madame, dit
+tout bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de
+s'allumer.
+
+-- Que voulez-vous dire?
+
+-- Je dis, madame, que, dans le nom de La Vallire, propos de
+cette dfense prise par M. de Guiche pour M. de Bragelonne absent,
+je m'tonne que Votre Altesse n'ait pas devin un prtexte.
+
+-- Un prtexte?
+
+-- Oui.
+
+-- Mais un prtexte quoi? rpta en balbutiant la princesse que
+venaient d'instruire les regards de Manicamp.
+
+-- Maintenant, madame, dit le jeune homme, j'en ai dit assez, je
+prsume, pour engager Votre Altesse ne pas charger, devant le
+roi, ce pauvre de Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimitis
+fomentes par un certain parti trs oppos au vtre.
+
+-- Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui
+n'aiment point Mlle de La Vallire, et mme peut-tre quelques-uns
+de ceux qui l'aiment, en voudront au comte?
+
+-- Oh! Madame, poussez-vous aussi loin l'obstination, et
+n'ouvrirez-vous point l'oreille aux paroles d'un ami dvou? Faut-
+il que je m'expose vous dplaire, faut-il que je vous nomme,
+malgr moi, la personne qui fut la vritable cause de la querelle?
+
+-- La personne! fit Madame en rougissant.
+
+-- Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre
+de Guiche irrit, furieux, exaspr de tous ces bruits qui courent
+sur cette personne? Faut-il, si vous vous obstinez ne pas la
+reconnatre, et si, moi, le respect continue de m'empcher de la
+nommer, faut-il que je vous rappelle les scnes de Monsieur avec
+milord de Buckingham, les insinuations lances propos de cet
+exil du duc? Faut-il que je vous retrace les soins du comte
+plaire, observer, protger cette personne pour laquelle seule
+il vit, pour laquelle seule il respire? Eh bien! je le ferai, et
+quand je vous aurai rappel tout cela, peut-tre comprendrez-vous
+que le comte, bout de patience, harcel depuis longtemps par
+de Wardes, au premier mot dsobligeant que celui-ci aura prononc
+sur cette personne, aura pris feu et respir la vengeance.
+
+La princesse cacha son visage dans ses mains.
+
+-- Monsieur! monsieur! s'cria-t-elle, savez-vous bien ce que vous
+dites l et qui vous le dites?
+
+-- Alors, madame, poursuivit Manicamp comme s'il n'et point
+entendu les exclamations de la princesse, rien ne vous tonnera
+plus, ni l'ardeur du comte chercher cette querelle, ni son
+adresse merveilleuse la transporter sur un terrain tranger
+vos intrts. Cela surtout est prodigieux d'habilet et de sang-
+froid; et, si la personne pour laquelle le comte de Guiche s'est
+battu et a vers son sang, en ralit, doit quelque reconnaissance
+au pauvre bless, ce n'est vraiment pas pour le sang qu'il a
+perdu, pour la douleur qu'il a soufferte, mais pour sa dmarche
+l'endroit d'un honneur qui lui est plus prcieux que le sien.
+
+-- Oh! s'cria Madame comme si elle et t seule; oh! ce serait
+vritablement cause de moi?
+
+Manicamp put respirer; il avait bravement gagn le temps du repos:
+il respira.
+
+Madame, de son ct, demeura quelque temps plonge dans une
+rverie douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements
+prcipits de son sein, la langueur de ses yeux, aux pressions
+frquentes de sa main sur son coeur.
+
+Mais, chez elle, la coquetterie n'tait pas une passion inerte;
+c'tait, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui
+les trouvait.
+
+-- Alors, dit-elle, le comte aura oblig deux personnes la fois,
+car M. de Bragelonne aussi doit M. de Guiche une grande
+reconnaissance; d'autant plus grande, que, partout et toujours,
+Mlle de La Vallire passera pour avoir t dfendue par ce
+gnreux champion.
+
+Manicamp comprit qu'il demeurait un reste de doute dans le coeur
+de la princesse, et son esprit s'chauffa par la rsistance.
+
+-- Beau service, en vrit, dit-il, que celui qu'il a rendu Mlle
+de La Vallire! beau service que celui qu'il a rendu
+M. de Bragelonne! Le duel a fait un clat qui dshonore moiti
+cette jeune fille, un clat qui la brouille ncessairement avec le
+vicomte. Il en rsulte que le coup de pistolet de M. de Wardes a
+eu trois rsultats au lieu d'un: il tue la fois l'honneur d'une
+femme, le bonheur d'un homme, et peut-tre, en mme temps, a-t-il
+bless mort un des meilleurs gentilshommes de France! Ah!
+madame! votre logique est bien froide: elle condamne toujours,
+elle n'absout jamais.
+
+Les derniers mots de Manicamp battirent en brche le dernier doute
+demeur non pas dans le coeur, mais dans l'esprit de Madame. Ce
+n'tait plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec
+ses souponneux retours, c'tait un coeur qui venait de sentir le
+froid profond d'une blessure.
+
+-- Bless mort! murmura-t-elle d'une voix haletante; oh!
+monsieur de Manicamp, n'avez-vous pas dit bless mort?
+
+Manicamp ne rpondit que par un profond soupir.
+
+-- Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement bless?
+continua la princesse.
+
+-- Eh! madame, il a une main brise et une balle dans la poitrine.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec l'excitation de la
+fivre, c'est affreux, monsieur de Manicamp! Une main brise,
+dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu! Et c'est ce
+lche, ce misrable, c'est cet assassin de de Wardes qui a fait
+cela! Dcidment, le Ciel n'est pas juste.
+
+Manicamp paraissait en proie une violente motion. Il avait, en
+effet, dploy beaucoup d'nergie dans la dernire partie de son
+plaidoyer.
+
+Quant Madame, elle n'en tait plus calculer les convenances;
+lorsque chez elle la passion parlait, colre ou sympathie, rien
+n'en arrtait plus l'lan.
+
+Madame s'approcha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur
+un sige, comme si la douleur tait une assez puissante excuse
+commettre une infraction aux lois de l'tiquette.
+
+-- Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc.
+
+Manicamp releva la tte.
+
+-- M. de Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort?
+
+-- Deux fois, madame, dit-il: d'abord, cause de l'hmorragie qui
+s'est dclare, une artre ayant t offense la main; ensuite,
+ cause de la blessure de la poitrine qui aurait, le mdecin le
+craignait du moins, offens quelque organe essentiel.
+
+-- Alors il peut mourir?
+
+-- Mourir, oui, madame, et sans mme avoir la consolation de
+savoir que vous avez connu son dvouement.
+
+-- Vous le lui direz.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui; n'tes-vous pas son ami?
+
+-- Moi? oh! non, madame, je ne dirai M. de Guiche, si le
+malheureux est encore en tat de m'entendre, je ne lui dirai que
+ce que j'ai vu, c'est--dire votre cruaut pour lui.
+
+-- Monsieur, oh! vous ne commettrez pas cette barbarie.
+
+-- Oh! si fait, madame, je dirai cette vrit, car, enfin, la
+nature est puissante chez un homme de son ge. Les mdecins sont
+savants, et si, par hasard, le pauvre comte survivait sa
+blessure, je ne voudrais pas qu'il restt expos mourir de la
+blessure du coeur aprs avoir chapp celle du corps.
+
+Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut
+vouloir prendre cong.
+
+-- Au moins, monsieur, dit Madame en l'arrtant d'un air presque
+suppliant, vous voudrez bien me dire en quel tat se trouve le
+malade; quel est le mdecin qui le soigne?
+
+-- Il est fort mal, madame, voil pour son tat. Quant son
+mdecin, c'est le mdecin de Sa Majest elle-mme, M. Valot.
+Celui-ci est, en outre, assist du confrre chez lequel
+M. de Guiche a t transport.
+
+-- Comment! il n'est pas au chteau? fit Madame.
+
+-- Hlas! madame, le pauvre garon tait si mal, qu'il n'a pu tre
+amen jusqu'ici.
+
+-- Donnez-moi l'adresse, monsieur, dit vivement la princesse:
+j'enverrai qurir de ses nouvelles.
+
+-- Rue du Feurre; une maison de briques avec des volets blancs. Le
+nom du mdecin est inscrit sur la porte.
+
+-- Vous retournez prs du bless, monsieur de Manicamp?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Alors il convient que vous me rendiez un service.
+
+-- Je suis aux ordres de Votre Altesse.
+
+-- Faites ce que vous vouliez faire: retournez prs de
+M. de Guiche, loignez tous les assistants; veuillez vous loigner
+vous-mme.
+
+-- Madame...
+
+-- Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voil le
+fait; n'y voyez pas autre chose que ce qui s'y trouve, ne demandez
+pas autre chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes
+femmes, deux peut-tre, cause de l'heure avance; je ne voudrais
+pas qu'elles vous vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas
+que vous les vissiez: ce sont des scrupules que vous devez
+comprendre, vous surtout, monsieur de Manicamp, qui devinez tout.
+
+-- Oh! madame, parfaitement; je puis mme faire mieux, je
+marcherai devant vos messagres; ce sera la fois un moyen de
+leur indiquer srement la route et de les protger si le hasard
+faisait qu'elles eussent, contre toute probabilit, besoin de
+protection.
+
+-- Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficult
+aucune, n'est-ce pas?
+
+-- Certes, madame; car, passant le premier, j'aplanirais ces
+difficults, si le hasard faisait qu'elles existassent.
+
+-- Eh bien! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas
+de l'escalier.
+
+-- J'y vais, madame.
+
+-- Attendez.
+
+Manicamp s'arrta.
+
+-- Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez,
+sans vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte.
+
+-- Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que
+je m'y trompasse?
+
+-- On frappera trois fois doucement dans les mains.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Allez, allez.
+
+Manicamp se retourna, salua une dernire fois, et sortit la joie
+dans le coeur. Il n'ignorait pas, en effet, que la prsence de
+Madame tait le meilleur baume appliquer sur les plaies du
+bless.
+
+Un quart d'heure ne s'tait pas coul que le bruit d'une porte
+qu'on ouvrait et qu'on refermait avec prcaution parvint jusqu'
+lui. Puis il entendit les pas lgers glissant le long de la rampe,
+puis les trois coups frapps dans les mains, c'est--dire le
+signal convenu.
+
+Il sortit aussitt, et, fidle sa parole, se dirigea, sans
+retourner la tte, travers les rues de Fontainebleau, vers la
+demeure du mdecin.
+
+
+Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France
+
+Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert
+d'un demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de
+Manicamp.
+
+Au premier tage, derrire les rideaux de damas rouge, brillait la
+douce lueur d'une lampe pose sur un dressoir.
+
+ l'autre extrmit de la mme chambre, dans un lit colonnes
+torses, ferm de rideaux pareils ceux qui teignaient le feu de
+la lampe, reposait de Guiche, la tte leve sur un double
+oreiller, les yeux noys dans un brouillard pais; de longs
+cheveux noirs, boucls, parpills sur le lit, paraient de leur
+dsordre les tempes sches et ples du jeune homme.
+
+On sentait que la fivre tait la principale htesse de cette
+chambre.
+
+De Guiche rvait. Son esprit suivait, travers les tnbres, un
+de ces rves du dlire comme Dieu en envoie sur la route de la
+mort ceux qui vont tomber dans l'univers de l'ternit.
+
+Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet.
+
+Manicamp monta les degrs avec prcipitation; seulement, au seuil,
+il s'arrta, poussa doucement la porte, passa la tte dans la
+chambre, et, voyant que tout tait tranquille, il s'approcha, sur
+la pointe du pied, du grand fauteuil de cuir, chantillon mobilier
+du rgne de Henri IV, et, voyant que la garde-malade s'y tait
+naturellement endormie, il la rveilla et la pria de passer dans
+la pice voisine.
+
+Puis, debout prs du lit, il demeura un instant se demander s'il
+fallait rveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.
+
+Mais, comme derrire la portire il commenait entendre le
+frmissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses
+compagnes de route, comme il voyait dj cette portire impatiente
+se soulever, il s'effaa le long du lit et suivit la garde-malade
+dans la chambre voisine.
+
+Alors, au moment mme o il disparaissait, la draperie se souleva
+et les deux femmes entrrent dans la chambre qu'il venait de
+quitter.
+
+Celle qui tait entre la premire fit sa compagne un geste
+imprieux qui la cloua sur un escabeau prs de la porte.
+
+Puis elle s'avana rsolument vers le lit, fit glisser les rideaux
+sur la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derrire le
+chevet.
+
+Elle vit alors la figure plie du comte; elle vit sa main droite,
+enveloppe d'un linge blouissant de blancheur, se dessiner sur la
+courtepointe ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit
+de douleur.
+
+Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait
+s'largissant sur ce linge.
+
+La poitrine blanche du jeune homme tait dcouverte, comme si le
+frais de la nuit et d aider sa respiration. Une petite
+bandelette attachait l'appareil de la blessure, autour de laquelle
+s'largissait un cercle bleutre de sang extravas.
+
+Un soupir profond s'exhala de la bouche de la jeune femme. Elle
+s'appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son
+masque ce douloureux spectacle.
+
+Un souffle rauque et strident passait comme le rle de la mort par
+les dents serres du comte.
+
+La dame masque saisit la main gauche du bless.
+
+Cette main brlait comme un charbon ardent.
+
+Mais, au moment o se posa dessus la main glace de la dame,
+l'action de ce froid fut telle, que de Guiche ouvrit les yeux et
+tcha de rentrer dans la vie en animant son regard.
+
+La premire chose qu'il aperut, fut le fantme dress devant la
+colonne de son lit.
+
+ cette vue, ses yeux se dilatrent, mais sans que l'intelligence
+y allumt sa pure tincelle.
+
+Alors la dame fit un signe sa compagne, qui tait demeure prs
+de la porte; sans doute celle-ci avait sa leon faite, car, d'une
+voix clairement accentue, et sans hsitation aucune, elle
+pronona ces mots:
+
+-- Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir
+comment vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous
+tmoigner par ma bouche tout le regret qu'elle prouve de vous
+voir souffrir.
+
+Au mot _Madame_, de Guiche fit un mouvement; il n'avait point
+encore remarqu la personne laquelle appartenait cette voix.
+
+Il se retourna donc naturellement vers le point d'o venait cette
+voix.
+
+Mais, comme la main glace ne l'avait point abandonn, il en
+revint regarder ce fantme immobile.
+
+-- Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il d'une voix
+affaiblie, ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette
+chambre?
+
+-- Oui, rpondit le fantme d'une voix presque inintelligible et
+en baissant la tte.
+
+-- Eh bien! fit le bless avec effort, merci. Dites Madame que
+je ne regrette plus de mourir, puisqu'elle s'est souvenue de moi.
+
+ ce mot mourir, prononc par un mourant, la dame masque ne put
+retenir ses larmes, qui coulrent sous son masque et apparurent
+sur ses joues l'endroit o le masque cessait de les couvrir.
+
+De Guiche, s'il et t plus matre de ses sens, les et vues
+rouler en perles brillantes et tomber sur son lit.
+
+La dame, oubliant qu'elle avait un masque, porta la main ses
+yeux pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours
+agaant et froid, elle arracha le masque avec colre et le jeta
+sur le parquet.
+
+ cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir d'un
+nuage, de Guiche poussa un cri et tendit les bras.
+
+Mais toute parole expira sur ses lvres, comme toute force dans
+ses veines.
+
+Sa main droite, qui avait suivi l'impulsion de la volont sans
+calculer son degr de puissance, sa main droite retomba sur le
+lit, et, tout aussitt, ce linge si blanc fut rougi d'une tache
+plus large.
+
+Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se
+fermaient comme s'il et commenc d'entrer en lutte avec l'ange
+indomptable de la mort.
+
+Puis, aprs quelques mouvements sans volont, la tte se retrouva
+immobile sur l'oreiller.
+
+Seulement, de ple, elle tait devenue livide.
+
+La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement l'habitude, la
+peur fut attractive.
+
+Elle se pencha vers le jeune homme, dvorant de son souffle ce
+visage froid et dcolor, qu'elle toucha presque; puis elle dposa
+un rapide baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secou
+comme par une dcharge lectrique, se rveilla une seconde fois,
+ouvrit de grands yeux sans pense, et retomba dans un
+vanouissement profond.
+
+-- Allons, dit-elle sa compagne, allons, nous ne pouvons
+demeurer plus longtemps ici; j'y ferais quelque folie.
+
+-- Madame! madame! Votre Altesse oublie son masque, dit la
+vigilante compagne.
+
+-- Ramassez-le, rpondit sa matresse en se glissant perdue par
+l'escalier.
+
+Et, comme la porte de la rue tait reste entrouverte, les deux
+oiseaux lgers passrent par cette ouverture, et, d'une course
+lgre, regagnrent le palais.
+
+L'une des deux dames monta jusqu'aux appartements de Madame, o
+elle disparut.
+
+L'autre entra dans l'appartement des filles d'honneur, c'est--
+dire l'entresol.
+
+Arrive sa chambre, elle s'assit devant une table, et, sans se
+donner le temps de respirer, elle se mit crire le billet
+suivant:
+
+Ce soir, Madame a t voir M. de Guiche. Tout va merveille de
+ce ct. Allez du vtre, et surtout brlez ce papier.
+
+Puis elle plia la lettre en lui donnant une forme longue, et,
+sortant de chez elle avec prcaution, elle traversa un corridor
+qui conduisait au service des gentilshommes de Monsieur.
+
+L, elle s'arrta devant une porte, sous laquelle, ayant heurt
+deux coups secs, elle glissa le papier et s'enfuit.
+
+Alors, revenant chez elle, elle fit disparatre toute trace de sa
+sortie et de l'criture du billet.
+
+Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le
+but que nous venons de dire, elle aperut sur la table le masque
+de Madame qu'elle avait rapport suivant l'ordre de sa matresse,
+mais qu'elle avait oubli de lui remettre.
+
+-- Oh! oh! dit-elle, n'oublions pas de faire demain ce que j'ai
+oubli de faire aujourd'hui.
+
+Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son
+pouce humide, elle regarda son pouce.
+
+Il tait non seulement humide, mais rougi.
+
+Le masque tait tomb sur une de ces taches de sang qui, nous
+l'avons dit, maculaient le parquet, et, de l'extrieur noir, qui
+avait t mis par le hasard en contact avec lui, le sang avait
+pass l'intrieur et tachait la batiste blanche.
+
+-- Oh! oh! dit Montalais, car nos lecteurs l'ont sans doute dj
+reconnue toutes les manoeuvres que nous avons dcrites, oh! oh!
+je ne lui rendrai plus ce masque, il est trop prcieux maintenant.
+
+Et, se levant, elle courut un coffret de bois d'rable qui
+renfermait plusieurs objets de toilette et de parfumerie.
+
+-- Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil dpt n'est pas de
+ceux que l'on abandonne l'aventure.
+
+Puis, aprs un moment de silence et avec un sourire qui
+n'appartenait qu' elle:
+
+-- Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave
+chevalier, tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres
+de La Vallire, celles de Raoul, toute cette amoureuse collection
+enfin qui fera un jour l'histoire de France et l'histoire de la
+royaut. Tu iras chez M. Malicorne, continua la folle en riant,
+tandis qu'elle commenait se dshabiller; chez ce digne
+M. Malicorne, dit-elle en soufflant sa bougie, qui croit n'tre
+que matre des appartements de Monsieur, et que je fais, moi,
+archiviste et historiographe de la maison de Bourbon et des
+meilleures maisons du royaume. Qu'il se plaigne, maintenant, ce
+bourru de Malicorne!
+
+Et elle tira ses rideaux et s'endormit.
+
+
+Chapitre CLXI -- Le voyage
+
+
+Le lendemain, jour indiqu pour le dpart, le roi, onze heures
+sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degr
+pour aller prendre son carrosse, attel de six chevaux piaffant au
+bas de l'escalier.
+
+Toute la cour attendait dans le Fer--cheval en habits de voyage;
+et c'tait un brillant spectacle que cette quantit de chevaux
+sells, de carrosses attels, d'hommes et de femmes entours de
+leurs officiers, de leurs valets et de leurs pages.
+
+Le roi monta dans son carrosse accompagn des deux reines.
+
+Madame en fit autant avec Monsieur.
+
+Les filles d'honneur imitrent cet exemple et prirent place, deux
+par deux, dans les carrosses qui leur taient destins.
+
+Le carrosse du roi prit la tte, puis vint celui de Madame, puis
+les autres suivirent, selon l'tiquette.
+
+Le temps tait chaud; un lger souffle d'air, qu'on avait pu
+croire assez fort le matin pour rafrachir l'atmosphre, fut
+bientt embras par le soleil cach sous les nuages, et ne
+s'infiltra plus, travers cette chaude vapeur qui s'levait du
+sol, que comme un vent brlant qui soulevait une fine poussire et
+frappait au visage les voyageurs presss d'arriver.
+
+Madame fut la premire qui se plaignit de la chaleur.
+
+Monsieur lui rpondit en se renversant dans le carrosse comme un
+homme qui va s'vanouir, et il s'inonda de sels et d'eaux de
+senteur, tout en poussant de profonds soupirs.
+
+Alors Madame lui dit de son air le plus aimable:
+
+-- En vrit, monsieur, je croyais que vous eussiez t assez
+galant, par la chaleur qu'il fait, pour me laisser mon carrosse
+moi toute seule et faire la route cheval.
+
+-- cheval! s'cria le prince avec un accent d'effroi qui fit
+voir combien il tait loin d'adhrer cet trange projet;
+cheval! Mais vous n'y pensez pas, madame, toute ma peau s'en irait
+par pices au contact de ce vent de feu.
+
+Madame se mit rire.
+
+-- Vous prendrez mon parasol, dit-elle.
+
+-- Et la peine de le tenir? rpondit Monsieur avec le plus grand
+sang-froid. D'ailleurs, je n'ai pas de cheval.
+
+-- Comment! pas de cheval? rpliqua la princesse, qui, si elle ne
+gagnait pas l'isolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de
+cheval? Vous faites erreur, monsieur, car je vois l-bas votre bai
+favori.
+
+-- Mon cheval bai? s'cria le prince en essayant d'excuter vers
+la portire un mouvement qui lui causa tant de gne, qu'il ne
+l'accomplit qu' moiti, et qu'il se hta de reprendre son
+immobilit.
+
+-- Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par
+M. de Malicorne.
+
+-- Pauvre bte! rpliqua le prince, comme il va avoir chaud!
+
+Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil un mourant qui
+expire.
+
+Madame, de son ct, s'tendit paresseusement dans l'autre coin de
+la calche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour
+songer tout son aise.
+
+Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait
+cd le fond aux deux reines, prouvait cette vive contrarit des
+amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif
+ardente, dsirent la vue de l'objet aim, puis s'loignent demi
+contents sans s'apercevoir qu'ils ont amass une soif plus ardente
+encore.
+
+Le roi, marchant en tte comme nous avons dit, ne pouvait, de sa
+place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d'honneur,
+qui venaient les derniers.
+
+Il lui fallait, d'ailleurs, rpondre aux ternelles
+interpellations de la jeune reine, qui, tout heureuse de possder
+_son cher mari_, comme elle disait dans son oubli de l'tiquette
+royale, l'investissait de tout son amour, le garrottait de tous
+ses soins, de peur qu'on ne vnt le lui prendre ou qu'il ne lui
+prt l'envie de la quitter.
+
+Anne d'Autriche, que rien n'occupait alors que les lancements
+sourds que, de temps en temps, elle prouvait dans le sein, Anne
+d'Autriche faisait joyeuse contenance, et, bien qu'elle devint
+l'impatience du roi, elle prolongeait malicieusement son supplice
+par des reprises inattendues de conversation, au moment o le roi,
+retomb en lui-mme, commenait y caresser ses secrtes amours.
+
+Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la
+part d'Anne d'Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable
+au roi, qui ne savait pas commander aux mouvements de son coeur.
+
+Il se plaignit d'abord de la chaleur; c'tait un acheminement
+d'autres plaintes.
+
+Mais ce fut avec assez d'adresse pour que Marie-Thrse ne devint
+point son but.
+
+Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle
+venta Louis de ses plumes d'autruche.
+
+Mais, la chaleur passe, le roi se plaignit de crampes et
+d'impatiences dans les jambes, et comme, justement, le carrosse
+s'arrtait pour relayer:
+
+-- Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi
+aussi, j'ai les jambes inquites. Nous ferons quelques pas pied,
+puis les carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre
+place.
+
+Le roi frona le sourcil; c'est une rude preuve que fait subir
+son infidle la femme jalouse qui, quoique en proie la jalousie,
+s'observe avec assez de puissance pour ne pas donner de prtexte
+la colre.
+
+Nanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit,
+donna le bras la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis
+que l'on changeait de chevaux.
+
+Tout en marchant, il jetait un coup d'oeil envieux sur les
+courtisans qui avaient le bonheur de faire la route cheval.
+
+La reine s'aperut bientt que la promenade pied ne plaisait pas
+plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc remonter
+en carrosse.
+
+Le roi la conduisit jusqu'au marchepied, mais ne remonta point
+avec elle. Il fit trois pas en arrire et chercha, dans la file
+des carrosses, reconnatre celui qui l'intressait si vivement.
+
+ la portire du sixime, apparaissait la blanche figure de La
+Vallire.
+
+Comme le roi, immobile sa place, se perdait en rveries sans
+voir que tout tait prt et que l'on n'attendait plus que lui, il
+entendit, trois pas, une voix qui l'interpellait
+respectueusement. C'tait M. de Malicorne, en costume complet
+d'cuyer, tenant sous son bras gauche la bride de deux chevaux.
+
+-- Votre Majest a demand un cheval? dit-il.
+
+-- Un cheval! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui
+essayait de reconnatre ce gentilhomme, dont la figure ne lui
+tait pas encore familire.
+
+-- Sire, rpondit Malicorne, j'ai au moins un cheval au service de
+Votre Majest.
+
+Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu'avait remarqu
+Madame.
+
+L'animal tait superbe et royalement caparaonn.
+
+-- Mais ce n'est pas un de mes chevaux, monsieur? dit le roi.
+
+-- Sire, c'est un cheval des curies de Son Altesse Royale. Mais
+Son Altesse Royale ne monte pas cheval quand il fait si chaud.
+
+Le roi ne rpondit rien, mais s'approcha vivement de ce cheval,
+qui creusait la terre avec son pied.
+
+Malicorne fit un mouvement pour tenir l'trier; Sa Majest tait
+dj en selle.
+
+Rendu la gaiet par cette bonne chance, le roi courut tout
+souriant au carrosse des reines qui l'attendaient, et malgr l'air
+effar de Marie Thrse:
+
+-- Ah! ma foi! dit-il, j'ai trouv ce cheval et j'en profite.
+J'touffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames.
+
+Puis, s'inclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture,
+il disparut en une seconde.
+
+Anne d'Autriche se pencha pour le suivre des yeux; il n'allait pas
+bien loin, car, parvenu au sixime carrosse, il fit plier les
+jarrets de son cheval et ta son chapeau.
+
+Il saluait La Vallire, qui, sa vue, poussa un petit cri de
+surprise, en mme temps qu'elle rougissait de plaisir.
+
+Montalais, qui occupait l'autre coin du carrosse, rendit au roi un
+profond salut. Puis, en femme d'esprit, elle feignit d'tre trs
+occupe du paysage, et se retira dans le coin gauche.
+
+La conversation du roi et de La Vallire commena comme toutes les
+conversations d'amants, par d'loquents regards et par quelques
+mots d'abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu
+chaud dans son carrosse, tel point qu'un cheval lui avait paru
+un bienfait.
+
+-- Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout fait
+intelligent, car il m'a devin. Maintenant, il me reste un dsir,
+c'est de savoir quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement
+son roi, et l'a sauv du cruel ennui o il tait.
+
+Montalais, pendant ce colloque qui, ds les premiers mots, l'avait
+rveille, Montalais s'tait approche et s'tait arrange de
+faon rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase.
+
+Il en rsulta que, comme le roi regardait autant elle que La
+Vallire en interrogeant, elle put croire que c'tait elle que
+l'on interrogeait, et, par consquent, elle pouvait rpondre.
+
+Elle rpondit donc:
+
+-- Sire, le cheval que monte Votre Majest est un des chevaux de
+Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son
+Altesse Royale.
+
+-- Et comment s'appelle ce gentilhomme, s'il vous plat,
+mademoiselle?
+
+-- M. de Malicorne, Sire.
+
+Le nom fit son effet ordinaire.
+
+-- Malicorne? rpta le roi en souriant.
+
+-- Oui, Sire, rpliqua Aure. Tenez, c'est ce cavalier qui galope
+ici ma gauche.
+
+Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, d'un air bat,
+galopait la portire de gauche, sachant bien qu'on parlait de
+lui en ce moment mme, mais ne bougeant pas plus sur la selle
+qu'un sourd et muet.
+
+-- Oui, c'est ce cavalier, dit le roi; je me rappelle sa figure et
+je me rappellerai son nom.
+
+Et le roi regarda tendrement La Vallire.
+
+Aure n'avait plus rien faire; elle avait laiss tomber le nom de
+Malicorne; le terrain tait bon; il n'y avait maintenant qu'
+laisser le nom pousser et l'vnement porter ses fruits.
+
+En consquence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de
+faire M. de Malicorne autant de signes agrables qu'elle
+voudrait, puisque M. de Malicorne avait eu le bonheur de plaire au
+roi. Comme on comprend bien, Montalais ne s'en fit pas faute. Et
+Malicorne, avec sa fine oreille et son oeil sournois, empocha les
+mots:
+
+-- Tout va bien.
+
+Le tout accompagn d'une pantomime qui renfermait un semblant de
+baiser.
+
+-- Hlas! mademoiselle, dit enfin le roi, voil que la libert de
+la campagne va cesser; votre service chez Madame sera plus
+rigoureux, et nous ne vous verrons plus.
+
+-- Votre Majest aime trop Madame, rpondit Louise, pour ne pas
+venir chez elle souvent; et quand Votre Majest traversera la
+chambre...
+
+-- Ah! dit le roi d'une voix tendre et qui baissait par degrs,
+s'apercevoir n'est point se voir, et cependant il semble que ce
+soit assez pour vous.
+
+Louise ne rpondit rien; un soupir gonflait son coeur, mais elle
+touffa ce soupir.
+
+-- Vous avez sur vous-mme une grande puissance, dit le roi.
+
+La Vallire sourit avec mlancolie.
+
+-- Employez cette force aimer, continua-t-il, et je bnirai Dieu
+de vous l'avoir donne.
+
+La Vallire garda le silence, mais leva sur le roi un oeil charg
+d'amour.
+
+Alors, comme s'il et t dvor par ce brlant regard, Louis
+passa la main sur son front, et, pressant son cheval des genoux,
+lui fit faire quelques pas en avant.
+
+Elle, renverse en arrire, l'oeil demi-clos, couvait du regard ce
+beau cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent: elle aimait ses
+bras arrondis avec grce; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les
+flancs du cheval; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient
+de beaux cheveux boucls, se relevant parfois pour dcouvrir une
+oreille rose et charmante.
+
+Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s'enivrait de son
+amour. Aprs un instant, le roi revint prs d'elle.
+
+-- Oh! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce
+le coeur! oh! mademoiselle, que vous devez tre impitoyable
+lorsque vous tes rsolue quelque rupture; puis je vous crois
+changeante... Enfin, enfin, je crains cet amour profond qui me
+vient de vous.
+
+-- Oh! Sire, vous vous trompez, dit La Vallire, quand j'aimerai,
+ce sera pour toute la vie.
+
+-- Quand vous aimerez! s'cria le roi avec hauteur. Quoi! vous
+n'aimez donc pas?
+
+Elle cacha son visage dans ses mains.
+
+-- Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que j'ai raison de vous
+accuser; voyez-vous que vous tes changeante, capricieuse,
+coquette, peut-tre; voyez-vous! oh! mon Dieu! mon Dieu!
+
+-- Oh! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non!
+
+-- Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la mme pour
+moi?
+
+-- Oh! toujours, Sire.
+
+-- Que vous n'aurez point de ces durets qui brisent le coeur,
+point de ces changements soudains qui me donneraient la mort?
+
+-- Non! oh! non.
+
+-- Eh bien, tenez, j'aime les promesses, j'aime mettre sous la
+garantie du serment, c'est--dire sous la sauvegarde de Dieu, tout
+ce qui intresse mon coeur et mon amour. Promettez-moi, ou plutt
+jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons
+commencer, vie toute de sacrifices, de mystres, de douleurs, vie
+toute de contretemps et de malentendus; jurez-moi que, si nous
+nous sommes tromps, que, si nous nous sommes mal compris, que, si
+nous nous sommes fait un tort, et c'est un crime en amour, jurez-
+moi, Louise!...
+
+Elle tressaillit jusqu'au fond de l'me; c'tait la premire fois
+qu'elle entendait son nom prononc ainsi par son royal amant.
+
+Quant Louis, tant son gant, il tendit la main jusque dans le
+carrosse.
+
+-- Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles,
+jamais, une fois loin l'un de l'autre, jamais nous ne laisserons
+passer la nuit sur une brouille sans qu'une visite, ou tout au
+moins un message de l'un de nous aille porter l'autre la
+consolation et le repos.
+
+La Vallire prit dans ses deux mains froides la main brlante de
+son amant, et la serra doucement, jusqu' ce qu'un mouvement du
+cheval, effray par la rotation et la proximit de la roue,
+l'arracht ce bonheur.
+
+Elle avait jur.
+
+-- Retournez, Sire, dit-elle, retournez prs des reines; je sens
+un orage l bas, un orage qui menace mon coeur.
+
+Louis obit, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour
+rejoindre le carrosse des reines.
+
+En passant, il vit Monsieur qui dormait.
+
+Madame ne dormait pas, elle.
+
+Elle dit au roi, son passage:
+
+-- Quel bon cheval, Sire!... N'est-ce pas le cheval bai de
+Monsieur?
+
+Quant la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots:
+
+-- tes-vous mieux, mon cher Sire?
+
+
+Chapitre CLXII -- _Trium-Fminat_
+
+
+Le roi, une fois Paris, se rendit au Conseil et travailla une
+partie de la journe. La reine demeura chez elle avec la reine
+mre, et fondit en larmes aprs avoir fait son adieu au roi.
+
+-- Ah! ma mre, dit-elle, le roi ne m'aime plus. Que deviendrai-
+je, mon Dieu?
+
+-- Un mari aime toujours une femme telle que vous, rpondit Anne
+d'Autriche.
+
+-- Le moment peut venir, ma mre, o il aimera une autre femme que
+moi.
+
+-- Qu'appelez-vous aimer?
+
+-- Oh! toujours penser quelqu'un, toujours rechercher cette
+personne.
+
+-- Est-ce que vous avez remarqu, dit Anne d'Autriche, que le roi
+ft de ces sortes de choses?
+
+-- Non, madame, dit la jeune reine en hsitant.
+
+-- Vous voyez bien, Marie!
+
+-- Et cependant, ma mre, avouez que le roi me dlaisse?
+
+-- Le roi, ma fille, appartient tout son royaume.
+
+-- Et voil pourquoi il ne m'appartient plus, moi; voil
+pourquoi je me verrai, comme se sont vues tant de reines,
+dlaisse, oublie, tandis que l'amour, la gloire et les honneurs
+seront pour les autres. Oh! ma mre, le roi est si beau! Combien
+lui diront qu'elles l'aiment, combien devront l'aimer!
+
+-- Il est rare que les femmes aiment un homme dans le roi. Mais
+cela dt-il arriver, j'en doute, souhaitez plutt, Marie, que ces
+femmes aiment rellement votre mari. D'abord, l'amour dvou de la
+matresse est un lment de dissolution rapide pour l'amour de
+l'amant; et puis, force d'aimer, la matresse perd tout empire
+sur l'amant, dont elle ne dsire ni la puissance ni la richesse,
+mais l'amour. Souhaitez donc que le roi n'aime gure, et que sa
+matresse aime beaucoup!
+
+-- Oh! ma mre, quelle puissance que celle d'un amour profond!
+
+-- Et vous dites que vous tes abandonne.
+
+-- C'est vrai, c'est vrai, je draisonne... Il est un supplice
+pourtant, ma mre, auquel je ne saurais rsister.
+
+-- Lequel?
+
+-- Celui d'un heureux choix, celui d'un mnage qu'il se ferait
+ct du ntre; celui d'une famille qu'il trouverait chez une autre
+femme. Oh! si je voyais jamais des enfants au roi... j'en
+mourrais!
+
+-- Marie! Marie! rpliqua la reine mre avec un sourire, et elle
+prit la main de la jeune reine: rappelez-vous ce mot que je vais
+vous dire, et qu' jamais il vous serve de consolation: le roi ne
+peut avoir de dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui.
+
+ ces paroles, qu'elle accompagna d'un expressif clat de rire, la
+reine mre quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un
+page venait d'annoncer la venue dans le grand cabinet.
+
+Madame avait pris peine le temps de se dshabiller. Elle
+arrivait avec une de ces physionomies agites qui dclent un plan
+dont l'excution occupe et dont le rsultat inquite.
+
+-- Je venais voir, dit-elle, si Vos Majests avaient quelque
+fatigue de notre petit voyage?
+
+-- Aucune, dit la reine mre.
+
+-- Un peu, rpliqua Marie-Thrse.
+
+-- Moi, mesdames, j'ai surtout souffert de la contrarit.
+
+-- Quelle contrarit? demanda Anne d'Autriche.
+
+-- Cette fatigue que devait prendre le roi courir ainsi
+cheval.
+
+-- Bon! cela fait du bien au roi.
+
+-- Et je le lui ai conseill moi-mme, dit Marie-Thrse en
+plissant.
+
+Madame ne rpondit rien cela, seulement, un de ces sourires qui
+n'appartenaient qu' elle se dessina sur ses lvres, sans passer
+sur le reste de sa physionomie; puis, changeant aussitt la
+tournure de la conversation:
+
+-- Nous retrouvons Paris tout semblable au Paris que nous avons
+quitt: toujours des intrigues, toujours des trames, toujours des
+coquetteries.
+
+-- Intrigues!... Quelles intrigues? demanda la reine mre.
+
+-- On parle beaucoup de M. Fouquet et de Mme Plessis-Bellire.
+
+-- Qui s'inscrit ainsi au numro dix mille? rpliqua la reine
+mre. Mais les trames, s'il vous plat?
+
+-- Nous avons, ce qu'il parat, des dmls avec la Hollande.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Monsieur me racontait cette histoire des mdailles.
+
+-- Ah! s'cria la jeune reine, ces mdailles frappes en
+Hollande... o l'on voit un nuage passer sur le soleil du roi.
+Vous avez tort d'appeler cela de la trame, c'est de l'injure.
+
+-- Si mprisable que le roi la mprisera, rpondit la reine mre.
+Mais, que disiez-vous des coquetteries? Est-ce que vous voudriez
+parler de Mme d'Olonne?
+
+-- Non pas, non pas; je chercherai plus prs de nous.
+
+-- _Casa de usted_ murmura la reine mre, sans remuer les lvres,
+ l'oreille de sa bru.
+
+Madame n'entendit rien et continua:
+
+-- Vous savez l'affreuse nouvelle?
+
+-- Oh! oui, cette blessure de M. de Guiche.
+
+-- Et vous l'attribuez, comme tout le monde, un accident de
+chasse?
+
+-- Mais oui, firent les deux reines, cette fois intresses.
+
+Madame se rapprocha.
+
+-- Un duel, dit-elle tout bas.
+
+-- Ah! fit svrement Anne d'Autriche, aux oreilles de qui sonnait
+mal ce mot _duel_, proscrit en France depuis qu'elle y rgnait.
+
+-- Un dplorable duel, qui a failli coter, Monsieur, deux de
+ses meilleurs amis; au roi, deux bons serviteurs.
+
+-- Pourquoi ce duel? demanda la jeune reine anime d'un instinct
+secret.
+
+-- Coquetteries, rpta triomphalement Madame. Ces messieurs ont
+dissert sur la vertu d'une dame: l'un a trouv que Pallas tait
+peu de chose ct d'elle; l'autre a prtendu que cette dame
+imitait Vnus agaant Mars, et, ma foi! ces messieurs ont combattu
+comme Hector et Achille.
+
+-- Vnus agaant Mars? se dit tout bas la jeune reine, sans oser
+approfondir l'allgorie.
+
+-- Qui est cette dame? demanda nettement Anne d'Autriche. Vous
+avez dit, je crois, une dame d'honneur?
+
+-- L'ai-je dit? fit Madame.
+
+-- Oui. Je croyais mme vous avoir entendue la nommer.
+
+-- Savez-vous qu'une femme de cette espce est funeste dans une
+maison royale?
+
+-- C'est Mlle de La Vallire? dit la reine mre.
+
+-- Mon Dieu, oui, c'est cette petite laide.
+
+-- Je la croyais fiance un gentilhomme qui n'est ni
+M. de Guiche ni M. de Wardes, je suppose?
+
+-- C'est possible, madame.
+
+La jeune reine prit une tapisserie, qu'elle dfit avec une
+affectation de tranquillit, dmentie par le tremblement de ses
+doigts.
+
+-- Que parliez-vous de Vnus et de Mars? poursuivit la reine mre;
+est-ce qu'il y a un _Mars_?
+
+-- Elle s'en vante.
+
+-- Vous venez de dire qu'elle s'en vante?
+
+-- Il a t la cause du combat.
+
+-- Et M. de Guiche a soutenu la cause de Mars?
+
+-- Oui, certes, en bon serviteur.
+
+-- En bon serviteur! s'cria la jeune reine oubliant toute rserve
+pour laisser chapper sa jalousie; serviteur de qui?
+
+-- Mars, rpliqua Madame, ne pouvant tre dfendu qu'aux dpens de
+cette Vnus, M. de Guiche a soutenu l'innocence absolue de Mars,
+et affirm sans doute que Vnus s'en vantait.
+
+-- Et M. de Wardes, dit tranquillement Anne d'Autriche, propageait
+le bruit que Vnus avait raison.
+
+Ah! de Wardes, pensa Madame, vous paierez cher cette blessure
+faite au plus noble des hommes.
+
+Et elle se mit charger de Wardes avec tout l'acharnement
+possible, payant ainsi la dette du bless et la sienne avec la
+certitude qu'elle faisait pour l'avenir la ruine de son ennemi.
+Elle en dit tant, que Manicamp, s'il se ft trouv l, et
+regrett d'avoir si bien servi son ami, puisqu'il en rsultait la
+ruine de ce malheureux ennemi.
+
+-- Dans tout cela, dit Anne d'Autriche, je ne vois qu'une peste,
+qui est cette La Vallire.
+
+La jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue.
+
+Madame couta.
+
+-- Est-ce que tel n'est pas votre avis? lui dit Anne d'Autriche.
+Est-ce que vous ne faites pas remonter elle la cause de cette
+querelle et du combat?
+
+Madame rpondit par un geste qui n'tait pas plus une affirmation
+qu'une ngation.
+
+-- Je ne comprends pas trop alors ce que vous m'avez dit touchant
+le danger de la coquetterie, reprit Anne d'Autriche.
+
+-- Il est vrai, se hta de dire Madame, que, si la jeune personne
+n'avait pas t coquette, Mars ne se serait pas occup d'elle.
+
+Ce mot de _Mars_ ramena une fugitive rougeur sur les joues de la
+jeune reine; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commenc.
+
+-- Je ne veux pas qu' ma Cour on arme ainsi les hommes les uns
+contre les autres, dit flegmatiquement Anne d'Autriche. Ces moeurs
+furent peut-tre utiles dans un temps o la noblesse, divise,
+n'avait d'autre point de ralliement que la galanterie. Alors les
+femmes, rgnant seules, avaient le privilge d'entretenir la
+valeur des gentilshommes par des essais frquents. Mais
+aujourd'hui, Dieu soit lou! il n'y a qu'un seul matre en France.
+ ce matre est d le concours de toute force et de toute pense.
+Je ne souffrirai pas qu'on enlve mon fils un de ses serviteurs.
+
+Elle se tourna vers la jeune reine.
+
+-- Que faire cette La Vallire? dit-elle.
+
+-- La Vallire? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais
+pas ce nom.
+
+Et cette rponse fut accompagne d'un de ces sourires glacs qui
+vont seulement aux bouches royales.
+
+Madame tait elle-mme une grande princesse, grande par l'esprit,
+la naissance et l'orgueil; toutefois, le poids de cette rponse
+l'crasa; elle fut oblige d'attendre un moment pour se remettre.
+
+-- C'est une de mes filles d'honneur, rpliqua-t-elle avec un
+salut.
+
+-- Alors, rpliqua Marie-Thrse du mme ton, c'est votre affaire,
+ma soeur... non la ntre.
+
+-- Pardon, reprit Anne d'Autriche, c'est mon affaire, moi. Et je
+comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant Madame un
+regard d'intelligence, je comprends pourquoi Madame m'a dit ce
+qu'elle vient de me dire.
+
+-- Vous, ce qui mane de vous, madame, dit la princesse anglaise,
+sort de la bouche de la Sagesse.
+
+-- En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Thrse avec
+douceur, on lui ferait une pension.
+
+-- Sur ma cassette! s'cria vivement Madame.
+
+-- Non, non, madame, interrompit Anne d'Autriche, pas d'clat,
+s'il vous plat. Le roi n'aime pas qu'on fasse parler mal des
+dames. Que tout ceci, s'il vous plat, s'achve en famille.
+
+-- Madame, vous aurez l'obligeance de faire mander ici cette
+fille.
+
+-- Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment
+chez vous.
+
+Les prires de la vieille reine taient des ordres. Marie-Thrse
+se leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire
+appeler La Vallire par un page.
+
+
+Chapitre CLXIII -- Premire querelle
+
+
+La Vallire entra chez la reine mre, sans se douter le moins du
+monde qu'il se ft tram contre elle un complot dangereux.
+
+Elle croyait qu'il s'agissait du service, et jamais la reine mre
+n'avait t mauvaise pour elle en pareille circonstance.
+D'ailleurs, ne ressortissant pas immdiatement l'autorit d'Anne
+d'Autriche, elle ne pouvait avoir avec elle que des rapports
+officieux, auxquels sa propre complaisance et le rang de l'auguste
+princesse lui faisaient un devoir de donner toute la bonne grce
+possible.
+
+Elle s'avana donc vers la reine mre avec ce sourire placide et
+doux qui faisait sa principale beaut.
+
+Comme elle ne s'approchait pas assez, Anne d'Autriche lui fit
+signe de venir jusqu' sa chaise.
+
+Alors Madame rentra, et, d'un air parfaitement tranquille, s'assit
+prs de sa belle-mre, en reprenant l'ouvrage commenc par Marie-
+Thrse.
+
+La Vallire, au lieu de l'ordre qu'elle s'attendait recevoir
+sur-le-champ, s'aperut de ces prambules, et interrogea
+curieusement, sinon avec inquitude, le visage des deux
+princesses.
+
+Anne rflchissait.
+
+Madame conservait une affectation d'indiffrence qui et alarm de
+moins timides.
+
+-- Mademoiselle, fit soudain la reine mre sans songer modrer
+son accent espagnol, ce qu'elle ne manquait jamais de faire
+moins qu'elle ne ft en colre, venez un peu, que nous causions de
+vous, puisque tout le monde en cause.
+
+-- De moi? s'cria La Vallire en plissant.
+
+-- Feignez de l'ignorer, belle; savez-vous le duel de M. de Guiche
+et de M. de Wardes?
+
+-- Mon Dieu! madame, le bruit en est venu hier jusqu' moi,
+rpliqua La Vallire en joignant les mains.
+
+-- Et vous ne l'aviez pas senti d'avance, ce bruit?
+
+-- Pourquoi l'euss-je senti, madame?
+
+-- Parce que deux hommes ne se battent jamais sans motif, et que
+vous deviez connatre les motifs de l'animosit des deux
+adversaires.
+
+-- Je l'ignorais absolument, madame.
+
+-- C'est un systme de dfense un peu banal que la ngation
+persvrante, et, vous qui tes un bel esprit mademoiselle, vous
+devez fuir les banalits. Autre chose.
+
+-- Mon Dieu! madame, Votre Majest m'pouvante avec cet air glac.
+Aurais-je eu le malheur d'encourir sa disgrce?
+
+Madame se mit rire. La Vallire la regarda d'un air stupfait.
+
+Anne reprit:
+
+-- Ma disgrce!... Encourir ma disgrce! Vous n'y pensez pas,
+mademoiselle de La Vallire, il faut que je pense aux gens pour
+les prendre en disgrce. Je ne pense vous que parce qu'on parle
+de vous un peu trop, et je n'aime point qu'on parle des filles de
+ma Cour.
+
+-- Votre Majest me fait l'honneur de me le dire, rpliqua La
+Vallire effraye; mais je ne comprends pas en quoi l'on peut
+s'occuper de moi.
+
+-- Je m'en vais donc vous le dire. M. de Guiche aurait eu vous
+dfendre.
+
+-- Moi?
+
+-- Vous-mme. C'est d'un chevalier, et les belles aventurires
+aiment que les chevaliers lvent la lance pour elles. Moi, je hais
+les champs, alors je hais surtout les aventures et... faites-en
+votre profit.
+
+La Vallire se plia aux pieds de la reine, qui lui tourna le dos.
+Elle tendit les mains Madame, qui lui rit au nez.
+
+Un sentiment d'orgueil la releva.
+
+-- Mesdames, dit-elle, j'ai demand quel est mon crime; Votre
+Majest doit me le dire, et je remarque que Votre Majest me
+condamne avant de m'avoir admise me justifier.
+
+-- Eh! s'cria Anne d'Autriche, voyez donc les belles phrases,
+madame, voyez donc les beaux sentiments; c'est une infante que
+cette fille, c'est une des aspirantes du grand Cyrus... c'est un
+puits de tendresse et de formules hroques. On voit bien, ma
+toute belle, que nous entretenons notre esprit dans le commerce
+des ttes couronnes.
+
+La Vallire se sentit mordre au coeur; elle devint non plus ple,
+mais blanche comme un lis, et toute sa force l'abandonna.
+
+-- Je voulais vous dire, interrompit ddaigneusement la reine,
+que, si vous continuez nourrir des sentiments pareils, vous nous
+humilierez, nous femmes, tel point que nous aurons honte de
+figurer prs de vous. Devenez simple, mademoiselle. propos, que
+me disait-on? vous tes fiance, je crois?
+
+La Vallire comprima son coeur, qu'une souffrance nouvelle venait
+de dchirer.
+
+-- Rpondez donc quand on vous parle!
+
+-- Oui, madame.
+
+-- un gentilhomme?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Qui s'appelle?
+
+-- M. le vicomte de Bragelonne.
+
+-- Savez-vous que c'est un sort bien heureux pour vous,
+mademoiselle, et que, sans fortune, sans position... sans grands
+avantages personnels, vous devriez bnir le Ciel qui vous fait un
+avenir comme celui-l.
+
+La Vallire ne rpliqua rien.
+
+-- O est-il ce vicomte de Bragelonne? poursuivit la reine.
+
+-- En Angleterre, dit Madame, o le bruit des succs de
+Mademoiselle ne manquera pas de lui parvenir.
+
+-- ciel! murmura La Vallire perdue.
+
+-- Eh bien! mademoiselle, dit Anne d'Autriche, on fera revenir ce
+garon-l, et on vous expdiera quelque part avec lui. Si vous
+tes d'un avis diffrent, les filles ont des vises bizarres,
+fiez-vous moi, je vous remettrai dans le bon chemin: je l'ai
+fait pour des filles qui ne vous valaient pas.
+
+La Vallire n'entendait plus. L'impitoyable reine ajouta:
+
+-- Je vous enverrai seule quelque part o vous rflchirez
+mrement. La rflexion calme les ardeurs du sang; elle dvore
+toutes les illusions de la jeunesse. Je suppose que vous m'avez
+comprise?
+
+-- Madame! Madame!
+
+-- Pas un mot.
+
+-- Madame, je suis innocente de tout ce que Votre Majest peut
+supposer. Madame, voyez mon dsespoir. J'aime, je respecte tant
+Votre Majest!
+
+-- Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la
+reine avec une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne
+fussiez pas innocente. Vous figurez-vous, par hasard, que je me
+contenterais de m'en aller, si vous aviez commis la faute?
+
+-- Oh! mais, madame, vous me tuez?
+
+-- Pas de comdie, s'il vous plat, ou je me charge du dnouement.
+Allez, rentrez chez vous, et que ma leon vous profite.
+
+-- Madame, dit La Vallire la duchesse d'Orlans, dont elle
+saisit les mains, priez pour moi, vous qui tes si bonne!
+
+-- Moi! rpliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne?...
+Ah! mademoiselle, vous n'en pensez pas un mot!
+
+Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille.
+
+Celle-ci, au lieu de flchir, comme les deux princesses pouvaient
+l'attendre de sa pleur et de ses larmes, reprit tout coup son
+calme et sa dignit; elle fit une rvrence profonde et sortit.
+
+-- Eh bien! dit Anne d'Autriche Madame, croyez-vous qu'elle
+recommencera?
+
+-- Je me dfie des caractres doux et patients, rpliqua Madame.
+Rien n'est plus courageux qu'un coeur patient, rien n'est plus sr
+de soi qu'un esprit doux.
+
+-- Je vous rponds qu'elle pensera plus d'une fois avant de
+regarder le dieu Mars.
+
+-- moins qu'elle ne se serve de son bouclier, riposta Madame.
+
+Un fier regard de la reine mre rpondit cette objection, qui ne
+manquait pas de finesse, et les deux dames, peu prs sres de
+leur victoire, allrent retrouver Marie-Thrse, qui les attendait
+en dguisant son impatience.
+
+Il tait alors six heures et demie du soir, et le roi venait de
+prendre son goter. Il ne perdit pas de temps; le repas fini, les
+affaires termines, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui
+ordonna de le conduire l'appartement de La Vallire. Le
+courtisan fit une grosse exclamation.
+
+-- Eh bien! quoi? rpliqua le roi; c'est une habitude prendre,
+et, pour prendre une habitude, il faut qu'on commence par quelques
+fois.
+
+-- Mais, Sire, l'appartement des filles, ici, c'est une lanterne:
+tout le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me
+semble qu'un prtexte... Celui-ci, par exemple...
+
+-- Voyons.
+
+-- Si Votre Majest voulait attendre que Madame ft chez elle.
+
+-- Plus de prtextes! plus d'attentes! Assez de ces contretemps,
+de ces mystres; je ne vois pas en quoi le roi de France se
+dshonore entretenir une fille d'esprit. Honni soit qui mal y
+pense!
+
+-- Sire, Sire, Votre Majest me pardonnera un excs de zle...
+
+-- Parle.
+
+-- Et la reine?
+
+-- C'est vrai! c'est vrai! Je veux que la reine soit toujours
+respecte. Eh bien! encore ce soir, j'irai chez Mlle de La
+Vallire, et puis, ce jour pass, je prendrai tous les prtextes
+que tu voudras. Demain, nous chercherons: ce soir, je n'ai pas le
+temps.
+
+De Saint-Aignan ne rpliqua pas; il descendit le degr devant le
+roi et traversa les cours avec une honte que n'effaait point cet
+insigne honneur de servir d'appui au roi.
+
+C'est que de Saint-Aignan voulait se conserver tout confit dans
+l'esprit de Madame et des deux reines. C'est qu'il ne voulait pas
+non plus dplaire Mlle de La Vallire, et que pour faire tant de
+belles choses, il tait difficile de ne pas se heurter quelques
+difficults.
+
+Or, les fentres de la jeune reine, celles de la reine mre,
+celles de Madame elle-mme donnaient sur la cour des filles. tre
+vu conduisant le roi, c'tait rompre avec trois grandes
+princesses, avec trois femmes d'un crdit inamovible, pour le
+faible appt d'un phmre crdit de matresse.
+
+Ce malheureux de Saint-Aignan, qui avait tant de courage pour
+protger La Vallire sous les quinconces ou dans le parc de
+Fontainebleau, ne se sentait plus brave la grande lumire: il
+trouvait mille dfauts cette fille et brlait d'en faire part au
+roi.
+
+Mais son supplice finit; les cours furent traverses. Pas un
+rideau ne se souleva, pas une fentre ne s'ouvrit. Le roi marchait
+vite: d'abord cause de son impatience, puis cause des longues
+jambes de de Saint-Aignan, qui le prcdait.
+
+ la porte, de Saint-Aignan voulut s'clipser; le roi le retint.
+
+C'tait une dlicatesse dont le courtisan se ft bien pass.
+
+Il dut suivre Louis chez La Vallire.
+
+ l'arrive du monarque, la jeune fille achevait d'essuyer ses
+yeux; elle le fit si prcipitamment, que le roi s'en aperut. Il
+la questionna comme un amant intress; il la pressa.
+
+-- Je n'ai rien, dit-elle, Sire.
+
+-- Mais, enfin, vous pleuriez.
+
+-- Oh! non pas, Sire.
+
+-- Regardez, de Saint-Aignan, est-ce que je me trompe?
+
+De Saint-Aignan dut rpondre; mais il tait bien embarrass.
+
+-- Enfin, vous avez les yeux rouges, mademoiselle, dit le roi.
+
+-- La poussire du chemin, Sire.
+
+-- Mais non, mais non, vous n'avez pas cet air de satisfaction qui
+vous rend si belle et si attrayante. Vous ne me regardez pas.
+
+-- Sire!
+
+-- Que dis-je! vous vitez mes regards.
+
+Elle se dtournait en effet.
+
+-- Mais, au nom du Ciel, qu'y a-t-il? demanda Louis, dont le sang
+bouillait.
+
+-- Rien, encore une fois, Sire; et je suis prte montrer Votre
+Majest que mon esprit est aussi libre qu'elle le dsire.
+
+-- Votre esprit libre, quand je vous vois embarrasse de tout,
+mme de votre geste! Est-ce que l'on vous aurait blesse, fche?
+
+-- Non, non, Sire.
+
+-- Oh! c'est qu'il faudrait me le dclarer! dit le jeune prince
+avec des yeux tincelants.
+
+-- Mais personne, Sire, personne ne m'a offense.
+
+-- Alors, voyons, reprenez cette rveuse gaiet ou cette joyeuse
+mlancolie que j'aimais en vous ce matin; voyons... de grce!
+
+-- Oui, Sire, oui!
+
+Le roi frappa du pied.
+
+-- Voil qui est inexplicable, dit-il, un changement pareil!
+
+Et il regarda de Saint-Aignan, qui, lui aussi, s'apercevait bien
+de cette morne langueur de La Vallire, comme aussi de
+l'impatience du roi.
+
+Louis eut beau prier, il eut beau s'ingnier combattre cette
+disposition fatale, la jeune fille tait brise; l'aspect mme de
+la mort ne l'et pas rveille de sa torpeur.
+
+Le roi vit dans cette ngative facilit un mystre dsobligeant;
+il se mit regarder autour de lui d'un air souponneux.
+
+Justement il y avait dans la chambre de La Vallire un portrait en
+miniature d'Athos.
+
+Le roi vit ce portrait qui ressemblait beaucoup Bragelonne; car
+il avait t fait pendant la jeunesse du comte.
+
+Il attacha sur cette peinture des regards menaants.
+
+La Vallire, dans l'tat d'oppression o elle se trouvait et
+cent lieues, d'ailleurs, de penser cette peinture, ne put
+deviner la proccupation du roi.
+
+Et cependant le roi s'tait jet dans un souvenir terrible qui,
+plus d'une fois, avait proccup son esprit, mais qu'il avait
+toujours cart.
+
+Il se rappelait cette intimit des deux jeunes gens depuis leur
+naissance.
+
+Il se rappelait les fianailles qui en avaient t la suite.
+
+Il se rappelait qu'Athos tait venu lui demander la main de La
+Vallire pour Raoul.
+
+Il se figura qu' son retour Paris, La Vallire avait trouv
+certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient
+contrebalanc l'influence que, lui, avait pu prendre sur elle.
+
+Presque aussitt il se sentit piqu aux tempes par le taon
+farouche qu'on appelle la jalousie.
+
+Il interrogea de nouveau avec amertume.
+
+La Vallire ne pouvait rpondre: il lui fallait tout dire, il lui
+fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame.
+
+C'tait une lutte ouverte soutenir avec deux grandes et
+puissantes princesses.
+
+Il lui semblait d'abord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se
+passait en elle au roi, le roi devait lire dans son coeur
+travers son silence.
+
+Que, s'il l'aimait rellement, il devait tout comprendre, tout
+deviner.
+
+Qu'tait-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui
+devait clairer le coeur, et dispenser les vrais amants de la
+parole?
+
+Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher
+sa tte dans ses mains.
+
+Ces soupirs, ces pleurs, qui avaient d'abord attendri, puis
+effray Louis XIV, l'irritaient maintenant.
+
+Il ne pouvait supporter l'opposition, pas plus l'opposition des
+soupirs et des larmes que toute autre opposition.
+
+Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agressives.
+
+C'tait une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune
+fille.
+
+Elle puisa, dans ce qu'elle regardait comme une injustice de la
+part de son amant, la force de rsister non seulement aux autres,
+mais encore celle-l.
+
+Le roi commena accuser directement.
+
+La Vallire ne tenta mme pas de se dfendre; elle supporta toutes
+ces accusations sans rpondre autrement qu'en secouant la tte,
+sans prononcer d'autres paroles que ces deux mots qui s'chappent
+des coeurs profondment affligs:
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu!
+
+Mais, au lieu de calmer l'irritation du roi, ce cri de douleur
+l'augmentait: c'tait un appel une puissance suprieure la
+sienne, un tre qui pouvait dfendre La Vallire contre lui.
+
+D'ailleurs, il se voyait second par de Saint-Aignan. De Saint-
+Aignan, comme nous l'avons dit, voyait l'orage grossir; il ne
+connaissait pas le degr d'amour que Louis XIV pouvait prouver;
+il sentait venir tous les coups des trois princesses, la ruine de
+la pauvre La Vallire, et il n'tait pas assez chevalier pour ne
+pas craindre d'tre entran dans cette ruine.
+
+De Saint-Aignan ne rpondait donc aux interpellations du roi que
+par des mots prononcs demi-voix ou par des gestes saccads, qui
+avaient pour but d'envenimer les choses et d'amener une brouille
+dont le rsultat devait le dlivrer du souci de traverser les
+cours en plein jour, pour suivre son illustre compagnon chez La
+Vallire.
+
+Pendant ce temps, le roi s'exaltait de plus en plus.
+
+Il fit trois pas pour sortir et revint.
+
+La jeune fille n'avait pas lev la tte, quoique le bruit des pas
+et d l'avertir que son amant s'loignait.
+
+Il s'arrta un instant devant elle, les bras croiss.
+
+-- Une dernire fois, mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler?
+Voulez vous donner une cause ce changement, cette versatilit,
+ ce caprice?
+
+-- Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu? murmura La
+Vallire. Vous voyez bien, Sire, que je suis crase en ce moment!
+vous voyez bien que je n'ai ni la volont, ni la pense, ni la
+parole!
+
+-- Est-ce donc si difficile de dire la vrit? En moins de mots
+que vous ne venez d'en profrer, vous l'eussiez dite!
+
+-- Mais, la vrit, sur quoi?
+
+-- Sur tout.
+
+La vrit monta, en effet, du coeur aux lvres de La Vallire. Ses
+bras firent un mouvement pour s'ouvrir, mais sa bouche resta
+muette, ses bras retombrent. La pauvre enfant n'avait pas encore
+t assez malheureuse pour risquer une pareille rvlation.
+
+-- Je ne sais rien, balbutia-t-elle.
+
+-- Oh! c'est plus que de la coquetterie, s'cria le roi; c'est
+plus que du caprice: c'est de la trahison!
+
+Et, cette fois, sans que rien l'arrtt, sans que les
+tiraillements de son coeur pussent le faire retourner en arrire,
+il s'lana hors de la chambre avec un geste dsespr.
+
+De Saint-Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir.
+
+Louis XIV ne s'arrta que dans l'escalier, et, se cramponnant la
+rampe:
+
+-- Vois-tu, dit-il, j'ai t indignement dup.
+
+-- Comment cela, Sire? demanda le favori.
+
+-- De Guiche s'est battu pour le vicomte de Bragelonne. Et ce
+Bragelonne!...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! elle l'aime toujours! Et, en vrit, de Saint-Aignan,
+je mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un
+atome de cet amour dans le coeur.
+
+Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement lui.
+
+-- Ah! je l'avais bien dit Votre Majest, murmura de Saint-
+Aignan en continuant de suivre le roi et en guettant timidement
+toutes les fentres.
+
+Malheureusement, il n'en fut pas la sortie comme il en avait t
+ l'arrive.
+
+Un rideau se souleva; derrire tait Madame.
+
+Madame avait vu le roi sortir de l'appartement des filles
+d'honneur.
+
+Elle se leva lorsque le roi fut pass, et sortit prcipitamment de
+chez elle; elle monta, deux par deux, les marches de l'escalier
+qui conduisait cette chambre d'o venait de sortir le roi.
+
+
+Chapitre CLXIV -- Dsespoir
+
+
+Aprs le dpart du roi, La Vallire s'tait souleve, les bras
+tendus, comme pour le suivre, comme pour l'arrter; puis,
+lorsque, les portes refermes par lui, le bruit de ses pas s'tait
+perdu dans l'loignement, elle n'avait plus eu que tout juste
+assez de force pour aller tomber aux pieds de son crucifix.
+
+Elle demeura l, brise, crase, engloutie dans sa douleur, sans
+se rendre compte d'autre chose que de sa douleur mme, douleur
+qu'elle ne comprenait, d'ailleurs, que par l'instinct et la
+sensation.
+
+Au milieu de ce tumulte de ses penses, La Vallire entendit
+rouvrir sa porte; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que
+c'tait le roi qui revenait.
+
+Elle se trompait, c'tait Madame.
+
+Que lui importait Madame! Elle retomba, la tte sur son prie-Dieu.
+C'tait Madame, mue, irrite, menaante. Mais qu'tait-ce que
+cela?
+
+-- Mademoiselle, dit la princesse s'arrtant devant La Vallire,
+c'est fort beau, j'en conviens, de s'agenouiller, de prier, de
+jouer la religion; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel,
+il convient que vous fassiez un peu la volont des princes de la
+terre.
+
+La Vallire souleva pniblement sa tte en signe de respect.
+
+-- Tout l'heure, continua Madame, il vous a t fait une
+recommandation, ce me semble?
+
+L'oeil la fois fixe et gar de La Vallire montra son ignorance
+et son oubli.
+
+-- La reine vous a recommand, continua Madame, de vous mnager
+assez pour que nul ne pt rpandre de bruits sur votre compte.
+
+Le regard de La Vallire devint interrogateur.
+
+-- Eh bien! continua Madame, il sort de chez vous quelqu'un dont
+la prsence est une accusation.
+
+La Vallire resta muette.
+
+-- Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle
+de la premire princesse du sang, donne un mauvais exemple la
+Cour; vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous dclare
+donc, mademoiselle, hors de la prsence de tout tmoin, car je ne
+veux pas vous humilier, je vous dclare donc que vous tes libre
+de partir de ce moment, et que vous pouvez retourner chez
+Mme votre mre, Blois.
+
+La Vallire ne pouvait tomber plus bas; La Vallire ne pouvait
+souffrir plus qu'elle n'avait souffert.
+
+Sa contenance ne changea point; ses mains demeurrent jointes sur
+ses genoux comme celles de la divine Madeleine.
+
+-- Vous m'avez entendue? dit Madame.
+
+Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Vallire
+rpondit pour elle.
+
+Et, comme la victime ne donnait pas d'autre signe d'existence,
+Madame sortit.
+
+Alors, son coeur suspendu, son sang fig en quelque sorte dans
+ses veines, La Vallire sentit peu peu se succder des
+pulsations plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces
+pulsations, en s'augmentant progressivement, se changrent bientt
+en une fivre vertigineuse, dans le dlire de laquelle elle vit
+tourbillonner toutes les figures de ses amis luttant contre ses
+ennemis.
+
+Elle entendait s'entrechoquer la fois dans ses oreilles
+assourdies des mots menaants et des mots d'amour; elle ne se
+souvenait plus d'tre elle-mme; elle tait souleve hors de sa
+premire existence comme par les ailes d'une puissante tempte,
+et, l'horizon du chemin dans lequel le vertige la poussait, elle
+voyait la pierre du tombeau se soulevant et lui montrant
+l'intrieur formidable et sombre de l'ternelle nuit.
+
+Mais cette douloureuse obsession de rves finit par se calmer,
+pour faire place la rsignation habituelle de son caractre.
+
+Un rayon d'espoir se glissa dans son coeur comme un rayon de jour
+dans le cachot d'un pauvre prisonnier.
+
+Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi
+cheval la portire de son carrosse, lui disant qu'il l'aimait,
+lui demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais
+une soire ne passerait sur une brouille sans qu'une visite, une
+lettre, un signe vint substituer le repos de la nuit au trouble du
+soir. C'tait le roi qui avait trouv cela, qui avait fait jurer
+cela, qui lui-mme avait jur cela. Il tait donc impossible que
+le roi manqut la promesse qu'il avait lui-mme exige, moins
+que le roi ne ft un despote qui commandt l'amour comme il
+commandait l'obissance, moins que le roi ne ft un indiffrent
+que le premier obstacle suffit pour arrter en chemin.
+
+Le roi, ce doux protecteur, qui, d'un mot, d'un seul mot, pouvait
+faire cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc ses
+perscuteurs.
+
+Oh! sa colre ne pouvait durer. Maintenant qu'il tait seul, il
+devait souffrir tout ce qu'elle souffrait elle-mme. Mais lui, lui
+n'tait pas enchan comme elle; lui pouvait agir, se mouvoir,
+venir; elle, elle, elle ne pouvait rien qu'attendre.
+
+Et elle attendait de toute son me, la pauvre enfant; car il tait
+impossible que le roi ne vnt pas.
+
+Il tait dix heures et demie peine.
+
+Il allait ou venir, ou lui crire, ou lui faire dire une bonne
+parole par M. de Saint-Aignan.
+
+S'il venait, oh! comme elle allait s'lancer au-devant de lui!
+comme elle allait repousser cette dlicatesse qu'elle trouvait
+maintenant mal entendue! comme elle allait lui dire: Ce n'est pas
+moi qui ne vous aime pas; ce sont elles qui ne veulent pas que je
+vous aime.
+
+Et alors, il faut le dire, en y rflchissant, et au fur et
+mesure qu'elle y rflchissait, elle trouvait Louis moins
+coupable. En effet, il ignorait tout. Qu'avait-il d penser de son
+obstination garder le silence? Impatient, irritable, comme on
+connaissait le roi, il tait extraordinaire qu'il et mme
+conserv si longtemps son sang-froid. Oh! sans doute elle n'et
+pas agi ainsi, elle: elle et tout compris, tout devin. Mais elle
+tait une pauvre fille et non pas un grand roi.
+
+Oh! s'il venait! s'il venait!... comme elle lui pardonnerait tout
+ce qu'il venait de lui faire souffrir! comme elle l'aimerait
+davantage pour avoir souffert!
+
+Et sa tte tendue vers la porte, ses lvres entrouvertes,
+attendaient, Dieu lui pardonne cette ide profane! le baiser que
+les lvres du roi distillaient si suavement le matin quand il
+prononait le mot amour.
+
+Si le roi ne venait pas, au moins crirait-il; c'tait la seconde
+chance, chance moins douce, moins heureuse que l'autre, mais qui
+prouverait tout autant d'amour, et seulement un amour plus
+craintif. Oh! comme elle dvorerait cette lettre! comme elle se
+hterait d'y rpondre! comme, une fois le messager parti, elle
+baiserait, relirait, presserait sur son coeur le bienheureux
+papier qui devait lui apporter le repos, la tranquillit, le
+bonheur!
+
+Enfin, le roi ne venait pas; si le roi n'crivait pas, il tait au
+moins impossible qu'il n'envoyt pas de Saint-Aignan ou que de
+Saint-Aignan ne vint pas de lui-mme. un tiers, comme elle
+dirait tout! La majest royale ne serait plus l pour glacer ses
+paroles sur ses lvres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer
+dans le coeur du roi.
+
+Tout, chez La Vallire, coeur et regard, matire et esprit, se
+tourna donc vers l'attente.
+
+Elle se dit qu'elle avait encore une heure d'espoir; que, jusqu'
+minuit, le roi pouvait venir, crire ou envoyer; qu' minuit
+seulement, toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu.
+
+Tant qu'il y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant
+crut tre la cause de ce bruit; tant qu'il passa des gens dans la
+cour, elle crut que ces gens taient des messagers du roi venant
+chez elle.
+
+Onze heures sonnrent; puis onze heures un quart; puis onze heures
+et demie.
+
+Les minutes coulaient lentement dans cette anxit, et pourtant
+elles fuyaient encore trop vite.
+
+Les trois quarts sonnrent.
+
+Minuit! minuit! la dernire, la suprme esprance vint son tour.
+
+Avec le dernier tintement de l'horloge, la dernire lumire
+s'teignit; avec la dernire lumire, le dernier espoir.
+
+Ainsi, le roi lui-mme l'avait trompe; le premier, il mentait au
+serment qu'il avait fait le jour mme; douze heures entre le
+serment et le parjure! Ce n'tait pas avoir gard longtemps
+l'illusion.
+
+Donc, non seulement le roi n'aimait pas, mais encore il mprisait
+celle que tout le monde accablait; il la mprisait au point de
+l'abandonner la honte d'une expulsion qui quivalait une
+sentence ignominieuse; et cependant, c'tait lui, lui, le roi, qui
+tait la cause premire de cette ignominie.
+
+Un sourire amer, le seul symptme de colre qui, pendant cette
+longue lutte, et pass sur la figure anglique de la victime, un
+sourire amer apparut sur ses lvres.
+
+En effet, pour elle, que restait-il sur la terre aprs le roi?
+Rien. Seulement, Dieu restait au ciel.
+
+Elle pensa Dieu.
+
+-- Mon Dieu! dit-elle, vous me dicterez vous-mme ce que j'ai
+faire. C'est de vous que j'attends tout, de vous que je dois tout
+attendre.
+
+Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec
+amour.
+
+-- Voil, dit-elle, un matre qui n'oublie et n'abandonne jamais
+ceux qui ne l'abandonnent et qui ne l'oublient pas; c'est celui-
+l seul qu'il faut se sacrifier.
+
+Alors, il et t visible, si quelqu'un et pu plonger son regard
+dans cette chambre, il et t visible, disons-nous, que la pauvre
+dsespre prenait une rsolution dernire, arrtait un plan
+suprme dans son esprit, montait enfin cette grande chelle de
+Jacob qui conduit les mes de la terre au ciel.
+
+Alors, et comme ses genoux n'avaient plus la force de la soutenir,
+elle se laissa peu peu aller sur les marches du prie-Dieu, la
+tte adosse au bois de la croix, et, l'oeil fixe, la respiration
+haletante, elle guetta sur les vitres les premires heures du
+jour.
+
+Deux heures du matin la trouvrent dans cet garement ou, plutt,
+dans cette extase. Elle ne s'appartenait dj plus.
+
+Aussi, lorsqu'elle vit la teinte violette du matin descendre sur
+les toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ
+d'ivoire qu'elle tenait embrass, elle se leva avec une certaine
+force, baisa les pieds du divin martyr, descendit l'escalier de sa
+chambre, et s'enveloppa la tte d'une mante tout en descendant.
+
+Elle arriva au guichet juste au moment o la ronde de
+mousquetaires en ouvrait la porte pour admettre le premier poste
+des Suisses.
+
+Alors, se glissant derrire les hommes de garde, elle gagna la rue
+avant que le chef de la patrouille et mme song se demander
+quelle tait cette jeune femme qui s'chappait si matin du palais.
+
+
+Chapitre CLXV -- La fuite
+
+
+La Vallire sortit derrire la patrouille.
+
+La patrouille se dirigea droite par la rue Saint-Honor,
+machinalement La Vallire tourna gauche.
+
+Sa rsolution tait prise, son dessein arrt; elle voulait se
+rendre aux Carmlites de Chaillot, dont la suprieure avait une
+rputation de svrit qui faisait frmir les mondaines de la
+Cour.
+
+La Vallire n'avait jamais vu Paris, elle n'tait jamais sortie
+pied, elle n'et pas trouv son chemin, mme dans une disposition
+d'esprit plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue
+Saint-Honor au lieu de la descendre.
+
+Elle avait hte de s'loigner du Palais-Royal, et elle s'en
+loignait.
+
+Elle avait ou dire seulement que Chaillot regardait la Seine;
+elle se dirigeait donc vers la Seine.
+
+Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre,
+appuya vers l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois longeant
+l'emplacement o Perrault btit depuis sa colonnade.
+
+Bientt elle atteignit les quais.
+
+Sa marche tait rapide et agite. peine sentait-elle cette
+faiblesse qui, de temps en temps, lui rappelait, en la forant de
+boiter lgrement, cette entorse qu'elle s'tait donne dans sa
+jeunesse.
+
+ une autre heure de la journe, sa contenance et appel les
+soupons des gens les moins clairvoyants, attir les regards des
+passants les moins curieux.
+
+Mais, deux heures et demie du matin, les rues de Paris sont
+dsertes ou peu prs, et il ne s'y trouve gure que les artisans
+laborieux qui vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs
+dangereux qui regagnent leur domicile aprs une nuit d'agitation
+et de dbauches.
+
+Pour les premiers, le jour commence, pour les autres, le jour
+finit.
+
+La Vallire eut peur de tous ces visages sur lesquels son
+ignorance des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer
+le type de la probit de celui du cynisme. Pour elle, la misre
+tait un pouvantail; et tous ces gens qu'elle rencontrait
+semblaient tre des misrables.
+
+Sa toilette, qui tait celle de la veille, tait recherche, mme
+dans sa ngligence, car c'tait la mme avec laquelle elle s'tait
+rendue chez la reine mre; en outre, sous sa mante releve pour
+qu'elle pt voir se conduire, sa pleur et ses beaux yeux
+parlaient un langage inconnu ces hommes du peuple, et, sans le
+savoir, la pauvre fugitive sollicitait la brutalit des uns, la
+piti des autres.
+
+La Vallire marcha ainsi d'une seule course, haletante,
+prcipite, jusqu' la hauteur de la place de Grve.
+
+De temps en temps, elle s'arrtait, appuyait sa main sur son
+coeur, s'adossait une maison, reprenait haleine et continuait sa
+course plus rapidement qu'auparavant.
+
+Arrive la place de Grve, La Vallire se trouva en face d'un
+groupe de trois hommes dbraills, chancelants, avins, qui
+sortaient d'un bateau amarr sur le port.
+
+Ce bateau tait charg de vins, et l'on voyait qu'ils avaient fait
+honneur la marchandise.
+
+Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons diffrents,
+quand, en arrivant l'extrmit de la rampe donnant sur le quai,
+ils se trouvrent faire tout coup obstacle la marche de la
+jeune fille.
+
+La Vallire s'arrta.
+
+Eux, de leur ct, l'aspect de cette femme aux vtements de
+Cour, firent une halte, et, d'un commun accord, se prirent par les
+mains et entourrent La Vallire en lui chantant:
+
+_Vous qui vous ennuyez seulette, _
+_Venez, venez rire avec nous._
+
+La Vallire comprit alors que ces hommes s'adressaient elle et
+voulaient l'empcher de passer; elle tenta plusieurs efforts pour
+fuir, mais ils furent inutiles.
+
+Ses jambes faillirent, elle comprit qu'elle allait tomber, et
+poussa un cri de terreur.
+
+Mais, au mme instant, le cercle qui l'entourait s'ouvrit sous
+l'effort d'une puissante pression.
+
+L'un des insulteurs fut culbut gauche, l'autre alla rouler
+droite jusqu'au bord de l'eau, le troisime vacilla sur ses
+jambes.
+
+Un officier de mousquetaires se trouva en face de la jeune fille
+le sourcil fronc, la menace la bouche, la main leve pour
+continuer la menace.
+
+Les ivrognes s'esquivrent la vue de l'uniforme, et surtout
+devant la preuve de force que venait de donner celui qui le
+portait.
+
+-- Mordioux! s'cria l'officier, mais c'est Mlle de La Vallire!
+
+La Vallire, tourdie de ce qui venait de se passer, stupfaite
+d'entendre prononcer son nom, La Vallire leva les yeux et
+reconnut d'Artagnan.
+
+-- Oui, monsieur, dit-elle, c'est moi, c'est bien moi.
+
+Et, en mme temps, elle se soutenait son bras.
+
+-- Vous me protgerez, n'est-ce pas, monsieur d'Artagnan? ajouta-
+t-elle et une voix suppliante.
+
+-- Certainement que je vous protgerai; mais o allez-vous, mon
+Dieu, cette heure?
+
+-- Je vais Chaillot.
+
+-- Vous allez Chaillot par la Rape? Mais, en vrit,
+mademoiselle, vous lui tournez le dos.
+
+-- Alors, monsieur, soyez assez bon pour me remettre dans mon
+chemin et pour me conduire pendant quelques pas.
+
+-- Oh! volontiers.
+
+-- Mais comment se fait-il donc que je vous trouve l? Par quelle
+faveur du Ciel tiez-vous porte de venir mon secours? Il me
+semble, en vrit, que je rve; il me semble que je deviens folle.
+
+-- Je me trouvais l, mademoiselle, parce que j'ai une maison
+place de Grve, l'_Image-de-Notre-Dame_; que j'ai t toucher
+les loyers hier, et que j'y ai pass la nuit. Aussi dsirai-je
+tre de bonne heure au palais pour y inspecter mes postes.
+
+-- Merci! dit La Vallire.
+
+Voil ce que je faisais, oui, se dit d'Artagnan, mais elle, que
+faisait-elle, et pourquoi va-t-elle Chaillot une pareille
+heure?
+
+Et il lui offrit son bras.
+
+La Vallire le prit et se mit marcher avec prcipitation.
+
+Cependant cette prcipitation cachait une grande faiblesse.
+D'Artagnan le sentit, il proposa La Vallire de se reposer; elle
+refusa.
+
+-- C'est que vous ignorez sans doute o est Chaillot? demanda
+d'Artagnan.
+
+-- Oui, je l'ignore.
+
+-- C'est trs loin.
+
+-- Peu importe!
+
+-- Il y a une lieue au moins.
+
+-- Je ferai cette lieue.
+
+D'Artagnan ne rpliqua point; il connaissait, au simple accent,
+les rsolutions relles.
+
+Il porta plutt qu'il n'accompagna La Vallire.
+
+Enfin ils aperurent les hauteurs.
+
+-- Dans quelle maison vous rendez-vous, mademoiselle? demanda
+d'Artagnan.
+
+-- Aux Carmlites, monsieur.
+
+-- Aux Carmlites! rpta d'Artagnan tonn.
+
+-- Oui; et, puisque Dieu vous a envoy vers moi pour me soutenir
+dans ma route, recevez et mes remerciements et mes adieux.
+
+-- Aux Carmlites! vos adieux! Mais vous entrez donc en religion?
+s'cria d'Artagnan.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Vous!!!
+
+Il y avait dans ce _vous_, que nous avons accompagn de trois
+points d'exclamation pour le rendre aussi expressif que possible,
+il y avait dans ce _vous_ tout un pome; il rappelait La
+Vallire et ses souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux
+souvenirs de Fontainebleau; il lui disait: _Vous_ qui pourriez
+tre heureuse avec Raoul, _vous_ qui pourriez tre puissante avec
+Louis, vous allez entrer en religion, _vous!_
+
+-- Oui, monsieur, dit-elle, moi. Je me rends la servante du
+Seigneur; je renonce tout ce monde.
+
+-- Mais ne vous trompez-vous pas votre vocation? ne vous
+trompez-vous pas la volont de Dieu?
+
+-- Non, puisque c'est Dieu qui a permis que je vous rencontrasse.
+Sans vous, je succombais certainement la fatigue, et, puisque
+Dieu vous envoyait sur ma route, c'est qu'il voulait que je pusse
+en atteindre le but.
+
+-- Oh! fit d'Artagnan avec doute, cela me semble un peu bien
+subtil.
+
+-- Quoi qu'il en soit, reprit la jeune fille, vous voil instruit
+de ma dmarche et de ma rsolution. Maintenant, j'ai une dernire
+grce vous demander, tout en vous adressant les remerciements.
+
+-- Dites, mademoiselle.
+
+-- Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal.
+
+D'Artagnan fit un mouvement.
+
+-- Le roi, continua La Vallire, ignore ce que je vais faire.
+
+-- Le roi ignore?... s'cria d'Artagnan. Mais, mademoiselle,
+prenez garde; vous ne calculez pas la porte de votre action. Nul
+ne doit rien faire que le roi ignore, surtout les personnes de la
+Cour.
+
+-- Je ne suis plus de la Cour, monsieur.
+
+D'Artagnan regarda la jeune fille avec un tonnement croissant.
+
+-- Oh! ne vous inquitez pas, monsieur, continua-t-elle, tout est
+calcul, et, tout ne le ft-il pas, il serait trop tard maintenant
+pour revenir sur ma rsolution; l'action est accomplie.
+
+-- Et bien! voyons, mademoiselle, que dsirez-vous?
+
+-- Monsieur, par la piti que l'on doit au malheur, par la
+gnrosit de votre me, par votre foi de gentilhomme, je vous
+adjure de me faire un serment.
+
+-- Un serment?
+
+-- Oui.
+
+-- Lequel?
+
+-- Jurez-moi, monsieur d'Artagnan, que vous ne direz pas au roi
+que vous m'avez vue et que je suis aux Carmlites.
+
+D'Artagnan secoua la tte.
+
+-- Je ne jurerai point cela, dit-il.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce
+que je me connais moi-mme, parce que je connais tout le genre
+humain; non, je ne jurerai point cela.
+
+-- Alors, s'cria La Vallire avec une nergie dont on l'et crue
+incapable, au lieu des bndictions dont je vous eusse combl
+jusqu' la fin de mes jours, soyez maudit! car vous me rendez la
+plus misrable de toutes les cratures!
+
+Nous avons dit que d'Artagnan connaissait tous les accents qui
+venaient du coeur, il ne put rsister celui-l.
+
+Il vit la dgradation de ces traits; il vit le tremblement de ces
+membres; il vit chanceler tout ce corps frle et dlicat branl
+par secousses; il comprit qu'une rsistance la tuerait.
+
+-- Qu'il soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez
+tranquille, mademoiselle, je ne dirai rien au roi.
+
+-- Oh! merci, merci! s'cria La Vallire; vous tes le plus
+gnreux des hommes.
+
+Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de
+d'Artagnan et les serra entre les siennes.
+
+Celui-ci se sentait attendri.
+
+-- Mordioux! dit-il, en voil une qui commence par o les autres
+finissent: c'est touchant.
+
+Alors La Vallire, qui, au moment du paroxysme de sa douleur,
+tait tombe assise sur une pierre, se leva et marcha vers le
+couvent des Carmlites, que l'on voyait se dresser dans la lumire
+naissante. D'Artagnan la suivait de loin.
+
+La porte du parloir tait entrouverte; elle s'y glissa comme une
+ombre ple, et, remerciant d'Artagnan d'un seul signe de la main,
+elle disparut ses yeux.
+
+Quand d'Artagnan se trouva tout fait seul, il rflchit
+profondment ce qui venait de se passer.
+
+-- Voil, par ma foi! dit-il, ce qu'on appelle une fausse
+position... Conserver un secret pareil, c'est garder dans sa poche
+un charbon ardent et esprer qu'il ne brlera pas l'toffe. Ne pas
+garder le secret, quand on a jur qu'on le garderait, c'est d'un
+homme sans honneur. Ordinairement, les bonnes ides me viennent en
+courant; mais, cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je
+coure beaucoup pour trouver la solution de cette affaire... O
+courir?... Ma foi! au bout du compte, du ct de Paris; c'est le
+bon ct... Seulement, courons vite... Mais pour courir vite,
+mieux valent quatre jambes que deux. Malheureusement, pour le
+moment, je n'ai que mes deux jambes... Un cheval! comme j'ai
+entendu dire au thtre de Londres; ma couronne pour un cheval!...
+J'y songe, cela ne me cotera point aussi cher que cela... Il y a
+un poste de mousquetaires la barrire de la Confrence, et, pour
+un cheval qu'il me faut, j'en trouverai dix.
+
+En vertu de cette rsolution, prise avec sa rapidit habituelle,
+d'Artagnan descendit soudain les hauteurs, gagna le poste, y prit
+le meilleur coursier qu'il y put trouver, et fut rendu au palais
+en dix minutes.
+
+Cinq heures sonnaient l'horloge du Palais-Royal.
+
+D'Artagnan s'informa du roi.
+
+Le roi s'tait couch son heure ordinaire, aprs avoir travaill
+avec M. Colbert, et dormait encore, selon toute probabilit.
+
+-- Allons, dit-il, elle m'avait dit vrai, le roi ignore tout; s'il
+savait seulement la moiti de ce qui s'est pass, le Palais-Royal
+serait, cette heure, sens dessus dessous.
+
+Encore mu de la querelle qu'il venait d'avoir avec La Vallire,
+il errait dans son cabinet, fort dsireux de trouver une occasion
+de faire un clat, aprs s'tre retenu si longtemps.
+
+Colbert, en voyant le roi, jugea d'un coup d'oeil la situation, et
+comprit les intentions du monarque. Il louvoya.
+
+Quand le matre demanda compte de ce qu'il fallait dire le
+lendemain, le sous-intendant commena par trouver trange que Sa
+Majest n'et pas t mise au courant par M. Fouquet.
+
+-- M. Fouquet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande: il
+reoit directement toutes les correspondances.
+
+Le roi, accoutum entendre M. Colbert piller M. Fouquet, laissa
+passer cette boutade sans rpliquer; seulement il couta.
+
+Colbert vit l'effet produit et se hta de revenir sur ses pas en
+disant que M. Fouquet n'tait pas toutefois aussi coupable qu'il
+paraissait l'tre au premier abord, attendu qu'il avait dans ce
+moment de grandes proccupations. Le roi leva la tte.
+
+-- Quelle proccupations? dit-il.
+
+-- Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M. Fouquet a ses
+dfauts avec ses grandes qualits.
+
+-- Ah! des dfauts, qui n'en a pas, monsieur Colbert?...
+
+-- Votre Majest en a bien, dit hardiment Colbert, qui savait
+lancer une sourde flatterie dans un lger blme, comme la flche
+qui fend l'air malgr son poids, grce de faibles plumes qui la
+soutiennent.
+
+Le roi sourit.
+
+-- Quel dfaut a donc M. Fouquet? dit-il.
+
+-- Toujours le mme, Sire; on le dit amoureux.
+
+-- Amoureux, de qui?
+
+
+Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son ct, pass le temps
+de dix heures et demie minuit
+
+
+Le roi, au sortir de la chambre des filles d'honneur, avait trouv
+chez lui Colbert qui l'attendait pour prendre ses ordres
+l'occasion de la crmonie du lendemain.
+
+Il s'agissait, comme nous l'avons dit, d'une rception
+d'ambassadeurs hollandais et espagnols.
+
+Louis XIV avait de graves sujets de mcontentement contre la
+Hollande; les tats avaient tergivers dj plusieurs fois dans
+leurs relations avec la France, et, sans s'apercevoir ou sans
+s'inquiter d'une rupture, ils laissaient encore une fois
+l'alliance avec le roi Trs Chrtien, pour nouer toutes sortes
+d'intrigues avec l'Espagne.
+
+Louis XIV, son avnement, c'est--dire la mort de Mazarin,
+avait trouv cette question politique bauche.
+
+Elle tait d'une solution difficile pour un jeune homme; mais
+comme, alors, toute la nation tait le roi, tout ce que rsolvait
+la tte, le corps se trouvait prt l'excuter.
+
+Un peu de colre, la raction d'un sang jeune et vivace au
+cerveau, c'tait assez pour changer une ancienne ligne politique
+et crer un autre systme.
+
+Le rle des diplomates de l'poque se rduisait arranger entre
+eux les coups d'tat dont leurs souverains pouvaient avoir besoin.
+
+Louis n'tait pas dans une disposition d'esprit capable de lui
+dicter une politique savante.
+
+-- Je ne sais trop, Sire; je me mle peu de galanterie, comme on
+dit.
+
+-- Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez?
+
+-- J'ai ou prononcer...
+
+-- Quoi?
+
+-- Un nom.
+
+-- Lequel?
+
+-- Mais je ne m'en souviens plus.
+
+-- Dites toujours.
+
+-- Je crois que c'est celui d'une des filles de Madame.
+
+Le roi tressaillit.
+
+-- Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert,
+murmura t-il.
+
+-- Oh! Sire, je vous assure que non.
+
+-- Mais, enfin, on les connat, ces demoiselles de Madame; et, en
+vous disant leurs noms, vous rencontreriez peut-tre celui que
+vous cherchez.
+
+-- Non, Sire.
+
+-- Essayez.
+
+-- Ce serait inutile, Sire. Quand il s'agit d'un nom de dame
+compromise, ma mmoire est un coffre d'airain dont j'ai perdu la
+clef.
+
+Un nuage passa dans l'esprit et sur le front du roi puis, voulant
+paratre matre de lui-mme et secouant la tte:
+
+-- Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.
+
+-- Et d'abord, Sire, quelle heure Votre Majest veut-elle
+recevoir les ambassadeurs?
+
+-- De bon matin.
+
+-- Onze heures?
+
+-- C'est trop tard... Neuf heures.
+
+-- C'est bien tt.
+
+-- Pour des amis, cela n'a pas d'importance; on fait tout ce qu'on
+veut avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux,
+s'ils se blessent. Je ne serais pas fch, je l'avoue, d'en finir
+avec tous ces oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.
+
+-- Sire, il sera fait comme Votre Majest voudra... neuf heures
+donc... Je donnerai des ordres en consquence. Est-ce audience
+solennelle?
+
+-- Non. Je veux m'expliquer avec eux et ne pas envenimer les
+choses, comme il arrive toujours en prsence de beaucoup de gens;
+mais, en mme temps, je veux les tirer au clair, pour n'avoir pas
+ recommencer.
+
+-- Votre Majest dsignera les personnes qui assisteront cette
+rception.
+
+-- J'en ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que
+veulent-ils?
+
+-- Allis l'Espagne, ils ne gagnent rien; allis avec la France,
+ils perdent beaucoup.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Allis avec l'Espagne, ils se voient bords et protgs par les
+possessions de leur alli; ils n'y peuvent mordre malgr leur
+envie. D'Anvers Rotterdam, il n'y a qu'un pas par l'Escaut et la
+Meuse. S'ils veulent mordre au gteau espagnol, vous, Sire, le
+gendre du roi d'Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez
+vous Bruxelles avec de la cavalerie. Il s'agit donc de se
+brouiller assez avec vous et de vous faire assez suspecter
+l'Espagne pour que vous ne vous mliez pas de ses affaires.
+
+-- Il est bien plus simple alors, rpondit le roi, de faire avec
+moi une solide alliance laquelle je gagnerais quelque chose,
+tandis qu'ils y gagneraient tout?
+
+-- Non pas; car, s'ils arrivaient, par hasard, vous avoir pour
+limitrophe, Votre Majest n'est pas un voisin commode; jeune,
+ardent, belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups
+la Hollande, surtout s'il s'approche d'elle.
+
+-- Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c'est bien
+expliqu. Mais la conclusion, s'il vous plat?
+
+-- Jamais la sagesse ne manque aux dcisions de Votre Majest.
+
+-- Que me diront ces ambassadeurs?
+
+-- Ils diront Votre Majest qu'ils dsirent fortement son
+alliance, et ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les
+trois puissances doivent s'unir contre la prosprit de
+l'Angleterre, et ce sera un mensonge; car l'allie naturelle de
+Votre Majest, aujourd'hui, c'est l'Angleterre, qui a des
+vaisseaux quand vous n'en avez pas; c'est l'Angleterre, qui peut
+balancer la puissance des Hollandais dans l'Inde: c'est
+l'Angleterre, enfin, pays monarchique, o Votre Majest a des
+alliances de consanguinit.
+
+-- Bien; mais que rpondriez-vous?
+
+-- Je rpondrais, Sire, avec une modration sans gale, que la
+Hollande n'est pas parfaitement dispose pour le roi de France,
+que les symptmes de l'esprit public, chez les Hollandais, sont
+alarmants pour Votre Majest, que certaines mdailles ont t
+frappes avec des devises injurieuses.
+
+-- Pour moi? s'cria le jeune roi exalt.
+
+-- Oh! non pas, Sire, non; injurieuses n'est pas le mot, et je me
+suis tromp. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les
+Bataves.
+
+-- Oh! s'il en est ainsi, peu importe l'orgueil des Bataves, dit
+le roi en soupirant.
+
+-- Votre Majest a mille fois raison. Cependant, ce n'est jamais
+un mal politique, le roi le sait mieux que moi, d'tre injuste
+pour obtenir une concession. Votre Majest, se plaignant avec
+susceptibilit des Bataves, leur paratra bien plus considrable.
+
+-- Qu'est-ce que ces mdailles? demanda Louis; car si j'en parle,
+il faut que je sache quoi dire.
+
+-- Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise
+outrecuidante... Voil tout le sens, les mots ne font rien la
+chose.
+
+-- Bien, j'articulerai le mot mdaille, et ils comprendront s'ils
+veulent.
+
+-- Oh! ils comprendront. Votre Majest pourra aussi glisser
+quelques mots de certains pamphlets qui courent.
+
+-- Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les crivent, bien
+plus que ceux contre lesquels on les a crits. Monsieur Colbert,
+je vous remercie, vous pouvez vous retirer.
+
+-- Sire!
+
+-- Adieu! N'oubliez pas l'heure et soyez l.
+
+-- Sire, j'attends la liste de Votre Majest.
+
+-- C'est vrai.
+
+Le roi se mit rver; il ne pensait pas du tout cette liste. La
+pendule sonnait onze heures et demie.
+
+On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l'orgueil
+et de l'amour.
+
+La conversation politique avait teint beaucoup d'irritation chez
+Louis, et le visage ple, altr de La Vallire parlait son
+imagination un bien autre langage que les mdailles hollandaises
+ou les pamphlets bataves.
+
+Il demeura dix minutes se demander s'il fallait ou s'il ne
+fallait pas retourner chez La Vallire; mais, Colbert ayant
+insist respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de
+penser l'amour quand les affaires commandaient.
+
+Il dicta donc:
+
+-- La reine-mre... la reine... Madame... Mme de Motteville...
+Mlle de Chtillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur...
+M. le prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-
+Aignan... et les officiers de service.
+
+-- Les ministres? dit Colbert.
+
+-- Cela va sans dire, et les secrtaires.
+
+-- Sire, je vais tout prparer: les ordres seront domicile
+demain.
+
+-- Dites aujourd'hui, rpliqua tristement Louis.
+
+Minuit sonnait.
+
+C'tait l'heure o se mourait de chagrin, de souffrances, la
+pauvre La Vallire.
+
+Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait
+depuis une heure.
+
+Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il
+se flicitait de son courage. Il s'applaudissait d'tre ferme en
+amour comme en politique.
+
+
+Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs
+
+
+D'Artagnan, peu de chose prs, avait appris tout ce que nous
+venons de raconter; car il avait, parmi ses amis, tous les gens
+utiles de la maison, serviteurs officieux, fiers d'tre salus par
+le capitaine des mousquetaires, car le capitaine tait une
+puissance; puis, en dehors de l'ambition, fiers d'tre compts
+pour quelque chose par un homme aussi brave que l'tait
+d'Artagnan.
+
+D'Artagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu'il
+n'avait pu voir ou savoir la veille, n'tant pas ubiquiste, de
+sorte que, de ce qu'il avait su par lui-mme chaque jour, et de ce
+qu'il avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu'il
+dnouait au besoin pour y prendre telle arme qu'il jugeait
+ncessaire.
+
+De cette faon, les deux yeux de d'Artagnan lui rendaient le mme
+office que les cent yeux d'Argus.
+
+Secrets politiques, secrets de ruelles, propos chapps aux
+courtisans l'issue de l'antichambre; ainsi, d'Artagnan savait
+tout et renfermait tout dans le vaste et impntrable tombeau de
+sa mmoire, ct des secrets royaux si chrement achets, gards
+si fidlement.
+
+Il sut donc l'entrevue avec Colbert; il sut donc le rendez-vous
+donn aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc qu'il y serait
+question de mdailles; et, tout en reconstruisant la conversation
+sur ces quelques mots venus jusqu' lui, il regagna son poste dans
+les appartements pour tre l au moment o le roi se rveillerait.
+
+Le roi se rveilla de fort bonne heure; ce qui prouvait que, lui
+aussi, de son ct, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il
+entrouvrit doucement sa porte.
+
+D'Artagnan tait son poste.
+
+Sa Majest tait ple et paraissait fatigue; au reste, sa
+toilette n'tait point acheve.
+
+-- Faites appeler M. de Saint-Aignan, dit-il.
+
+De Saint-Aignan s'attendait sans doute tre appel; car
+lorsqu'on se prsenta chez lui, il tait tout habill.
+
+De Saint-Aignan sa hta d'obir et passa chez le roi.
+
+Un instant aprs, le roi et de Saint-Aignan passrent; le roi
+marchait le premier.
+
+D'Artagnan tait la fentre donnant sur les cours; il n'eut pas
+besoin de se dranger pour suivre le roi des yeux. On et dit
+qu'il avait d'avance devin o irait le roi.
+
+Le roi allait chez les filles d'honneur.
+
+Cela n'tonna point d'Artagnan. Il se doutait bien, quoique La
+Vallire ne lui en et rien dit, que Sa Majest avait des torts
+rparer.
+
+De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet,
+un peu moins agit cependant; car il esprait qu' sept heures du
+matin il n'y avait encore que lui et le roi d'veills, parmi les
+augustes htes du chteau.
+
+D'Artagnan tait sa fentre, insouciant et calme. On et jur
+qu'il ne voyait rien et qu'il ignorait compltement quels taient
+ces deux coureurs d'aventures, qui traversaient les cours
+envelopps de leurs manteaux.
+
+Et cependant d'Artagnan, tout en ayant l'air de ne les point
+regarder, ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant
+cette vieille marche des mousquetaires qu'il ne se rappelait que
+dans les grandes occasions, devinait et calculait d'avance toute
+cette tempte de cris et de colres qui allait s'lever au retour.
+
+En effet, le roi entrant chez La Vallire, et trouvant la chambre
+vide, et le lit intact, le roi commena de s'effrayer et appela
+Montalais.
+
+Montalais accourut; mais son tonnement fut gal celui du roi.
+
+Tout ce qu'elle put dire Sa Majest, c'est qu'il lui avait
+sembl entendre pleurer La Vallire une partie de la nuit; mais,
+sachant que Sa Majest tait revenue, elle n'avait os s'informer.
+
+-- Mais, demanda le roi, o croyez-vous qu'elle soit alle?
+
+-- Sire, rpondit Montalais, Louise est une personne fort
+sentimentale, et souvent je l'ai vue se lever avant le jour et
+aller au jardin; peut-tre y sera-t elle ce matin?
+
+La chose parut probable au roi, qui descendit aussitt pour se
+mettre la recherche de la fugitive.
+
+D'Artagnan le vit paratre, ple et causant vivement avec son
+compagnon.
+
+Il se dirigea vers les jardins.
+
+De Saint-Aignan le suivait tout essouffl.
+
+D'Artagnan ne bougeait pas de sa fentre, sifflotant toujours, ne
+paraissant rien voir et voyant tout.
+
+-- Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la
+passion de Sa Majest est plus forte que je ne le croyais; il fait
+l, ce me semble, des choses qu'il n'a pas faites pour Mlle de
+Mancini.
+
+Le roi reparut un quart d'heure aprs. Il avait cherch partout.
+Il tait hors d'haleine.
+
+Il va sans dire que le roi n'avait rien trouv.
+
+De Saint-Aignan le suivait, s'ventant avec son chapeau, et
+demandant, d'une voix altre, des renseignements aux premiers
+serviteurs venus, tous ceux qu'il rencontrait.
+
+Manicamp se trouva sur sa route. Manicamp arrivait de
+Fontainebleau petites journes; o les autres avaient mis six
+heures, il en avait mis, lui, vingt-quatre.
+
+-- Avez-vous vu Mlle de La Vallire? lui demanda de Saint-Aignan.
+
+Ce quoi Manicamp, toujours rveur et distrait, rpondit, croyant
+qu'on lui parlait de Guiche:
+
+-- Merci, le comte va un peu mieux.
+
+Et il continua sa route jusqu' l'antichambre, o il trouva
+d'Artagnan, qui il demanda des explications sur cet air effar
+qu'il avait cru voir au roi.
+
+D'Artagnan lui rpondit qu'il s'tait tromp; que le roi, au
+contraire, tait d'une gaiet folle.
+
+Huit heures sonnrent sur ces entrefaites.
+
+Le roi, d'ordinaire, prenait son djeuner ce moment.
+
+Il tait arrt, par le code de l'tiquette, que le roi aurait
+toujours faim huit heures.
+
+Il se fit servir sur une petite table, dans sa chambre coucher,
+et mangea vite.
+
+De Saint-Aignan, dont il ne voulait pas se sparer, lui tint la
+serviette. Puis il expdia quelques audiences militaires.
+
+Pendant ces audiences, il envoya de Saint-Aignan aux dcouvertes.
+
+Puis, toujours occup, toujours anxieux, toujours guettant le
+retour de Saint-Aignan, qui avait mis son monde en campagne et qui
+s'y tait mis lui-mme, le roi atteignit neuf heures.
+
+ neuf heures sonnantes, il passa dans son cabinet.
+
+Les ambassadeurs entraient eux-mmes, au premier coup de ces neuf
+heures.
+
+Au dernier coup, les reines et Madame parurent.
+
+Les ambassadeurs taient trois pour la Hollande, deux pour
+l'Espagne.
+
+Le roi jeta sur eux un coup d'oeil, et salua.
+
+En ce moment aussi, de Saint-Aignan entrait.
+
+C'tait pour le roi une entre bien autrement importante que celle
+des ambassadeurs, en quelque nombre qu'ils fussent et de quelque
+pays qu'ils vinssent.
+
+Aussi, avant toutes choses, le roi fit-il de Saint-Aignan un
+signe interrogatif, auquel celui-ci rpondit par une ngation
+dcisive.
+
+Le roi faillit perdre tout courage; mais, comme les reines, les
+grands et les ambassadeurs avaient les yeux fixs sur lui, il fit
+un violent effort et invita les derniers parler.
+
+Alors un des dputs espagnols fit un long discours, dans lequel
+il vantait les avantages de l'alliance espagnole.
+
+Le roi l'interrompit en lui disant:
+
+-- Monsieur, j'espre que ce qui est bien pour la France doit tre
+trs bien pour l'Espagne.
+
+Ce mot, et surtout la faon premptoire dont il fut prononc, fit
+plir l'ambassadeur et rougir les deux reines, qui, Espagnoles
+l'une et l'autre, se sentirent, par cette rponse, blesses dans
+leur orgueil de parent et de nationalit.
+
+L'ambassadeur hollandais prit la parole son tour, et se plaignit
+des prventions que le roi tmoignait contre le gouvernement de
+son pays.
+
+Le roi l'interrompit:
+
+-- Monsieur, dit-il, il est trange que vous veniez vous plaindre,
+lorsque c'est moi qui ai sujet de me plaindre; et cependant, vous
+le voyez, je ne le fais pas.
+
+-- Vous plaindre, Sire, demanda le Hollandais, et de quelle
+offense?
+
+Le roi sourit avec amertume.
+
+-- Me blmerez-vous, par hasard, monsieur, dit-il, d'avoir des
+prventions contre un gouvernement qui autorise et protge les
+insulteurs publics?
+
+-- Sire!...
+
+-- Je vous dis, reprit le roi en s'irritant de ses propres
+chagrins, bien plus que de la question politique, je vous dis que
+la Hollande est une terre d'asile pour quiconque me hait, et
+surtout pour quiconque m'injurie.
+
+-- Oh! Sire!...
+
+-- Ah! des preuves, n'est-ce pas? Eh bien! on en aura facilement,
+des preuves. D'o naissent ces pamphlets insolents qui me
+reprsentent comme un monarque sans gloire et sans autorit? Vos
+presses en gmissent. Si j'avais l mes secrtaires, je vous
+citerais les titres des ouvrages avec les noms d'imprimeurs.
+
+-- Sire, rpondit l'ambassadeur, un pamphlet ne peut tre l'oeuvre
+d'une nation. Est-il quitable qu'un grand roi, tel que l'est
+Votre Majest, rende un grand peuple responsable du crime de
+quelques forcens qui meurent de faim?
+
+-- Soit, je vous accorde cela, monsieur. Mais, quand la monnaie
+d'Amsterdam frappe des mdailles ma honte, est-ce aussi le crime
+de quelques forcens?
+
+-- Des mdailles? balbutia l'ambassadeur.
+
+-- Des mdailles, rpta le roi en regardant Colbert.
+
+-- Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Majest ft bien
+sre...
+
+Le roi regardait toujours Colbert, mais Colbert avait l'air de ne
+pas comprendre, et se taisait, malgr les provocations du roi.
+
+Alors d'Artagnan s'approcha, et, tirant de sa poche une pice de
+monnaie qu'il mit entre les mains du roi:
+
+-- Voil la mdaille que Votre Majest cherche, dit-il.
+
+Le roi la prit.
+
+Alors il put voir de cet oeil qui, depuis qu'il tait
+vritablement le matre, n'avait fait que planer, alors il put
+voir, disons-nous, une image insolente reprsentant la Hollande
+qui, comme Josu, arrtait le soleil, avec cette lgende: _In
+conspectu meo, stetit sol._
+
+-- En ma prsence, le soleil s'est arrt, s'cria le roi furieux.
+Ah! vous ne nierez plus, je l'espre.
+
+-- Et le soleil, dit d'Artagnan, c'est celui-ci.
+
+Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, emblme
+multipli et resplendissant, qui talait partout sa superbe
+devise: _Nec pluribus impar_.
+
+La colre de Louis, alimente par les lancements de sa douleur
+particulire, n'avait pas besoin de cet aliment pour tout dvorer.
+On voyait dans ses yeux l'ardeur d'une vive querelle toute prte
+clater.
+
+Un regard de Colbert enchana l'orage.
+
+L'ambassadeur hasarda des excuses.
+
+Il dit que la vanit des peuples ne tirait pas consquence; que
+la Hollande tait fire d'avoir, avec si peu de ressources,
+soutenu son rang de grande nation, mme contre de grands rois, et
+que, si un peu de fume avait enivr ses compatriotes, le roi
+tait pri d'excuser cette ivresse.
+
+Le roi sembla chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta
+impassible.
+
+Puis d'Artagnan.
+
+D'Artagnan haussa les paules.
+
+Ce mouvement fut une cluse leve par laquelle se dchana la
+colre du roi, contenue depuis trop longtemps.
+
+Chacun ne sachant pas o cette colre emportait, tous gardaient un
+morne silence.
+
+Le deuxime ambassadeur en profita pour commencer aussi ses
+excuses.
+
+Tandis qu'il parlait et que le roi, retomb peu peu dans sa
+rverie personnelle, coutait cette voix pleine de trouble comme
+un homme distrait coute le murmure d'une cascade, d'Artagnan, qui
+avait sa gauche de Saint-Aignan, s'approcha de lui, et, d'une
+voix parfaitement calcule pour qu'elle allt frapper le roi:
+
+-- Savez-vous la nouvelle, comte? dit-il.
+
+-- Quelle nouvelle? fit de Saint-Aignan.
+
+-- Mais la nouvelle de La Vallire.
+
+Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de ct vers les
+deux causeurs.
+
+-- Qu'est-il donc arriv La Vallire? demanda de Saint-Aignan
+d'un ton qu'on peut facilement imaginer.
+
+-- Eh! pauvre enfant! dit d'Artagnan, elle est entre en religion.
+
+-- En religion? s'cria de Saint-Aignan.
+
+-- En religion? s'cria le roi au milieu du discours de
+l'ambassadeur.
+
+Puis, sous l'empire de l'tiquette, il se remit, mais coutant
+toujours.
+
+-- Quelle religion? demanda de Saint-Aignan.
+
+-- Les Carmlites de Chaillot.
+
+-- De qui diable savez-vous cela?
+
+-- D'elle-mme.
+
+-- Vous l'avez vue?
+
+-- C'est moi qui l'ai conduite aux Carmlites.
+
+Le roi ne perdait pas un mot; il bouillait au-dedans et commenait
+ rugir.
+
+-- Mais pourquoi cette fuite? demanda de Saint-Aignan.
+
+-- Parce que la pauvre fille a t hier chasse de la Cour, dit
+d'Artagnan.
+
+Il n'eut pas plutt lch ce mot, que le roi fit un geste
+d'autorit.
+
+-- Assez, monsieur, dit-il l'ambassadeur, assez!
+
+Puis, s'avanant vers le capitaine:
+
+-- Qui dit cela, s'cria-t-il, que La Vallire est en religion?
+
+-- M. d'Artagnan, dit le favori.
+
+-- Et c'est vrai, ce que vous dites l? fit le roi se retournant
+vers le mousquetaire.
+
+-- Vrai comme la vrit.
+
+Le roi ferma les poings et plit.
+
+-- Vous avez encore ajout quelque chose, monsieur d'Artagnan,
+dit-il.
+
+-- Je ne sais plus, Sire.
+
+-- Vous avez ajout que Mlle de La Vallire avait t chasse de
+la Cour.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et c'est encore vrai, cela?
+
+-- Informez-vous, Sire.
+
+-- Et par qui?
+
+-- Oh! fit d'Artagnan en homme qui se rcuse.
+
+Le roi bondit, laissant de ct ambassadeurs, ministres,
+courtisans et politiques.
+
+La reine mre se leva: elle avait tout entendu, ou ce qu'elle
+n'avait pas entendu, elle l'avait devin.
+
+Madame, dfaillante de colre et de peur, essaya de se lever aussi
+comme la reine mre; mais elle retomba sur son fauteuil, que, par
+un mouvement instinctif, elle fit rouler en arrire.
+
+-- Messieurs, dit le roi, l'audience est finie; je ferai savoir ma
+rponse, ou plutt ma volont, l'Espagne et la Hollande.
+
+Et, d'un geste imprieux, il congdia les ambassadeurs.
+
+-- Prenez garde, mon fils, dit la reine mre avec indignation,
+prenez garde; vous n'tes gure matre de vous, ce me semble.
+
+-- Ah! madame, rugit le jeune lion avec un geste effrayant, si je
+ne suis pas matre de moi, je le serai, je vous en rponds, de
+ceux qui m'outragent. Venez avec moi, monsieur d'Artagnan, venez.
+
+Et il quitta la salle au milieu de la stupfaction et de la
+terreur de tous.
+
+Le roi descendit l'escalier et s'apprta traverser la cour.
+
+-- Sire, dit d'Artagnan, Votre Majest se trompe de chemin.
+
+-- Non, je vais aux curies.
+
+-- Inutile, Sire, j'ai des chevaux tout prts pour Votre Majest.
+
+Le roi ne rpondit son serviteur que par un regard; mais ce
+regard promettait plus que l'ambition de trois d'Artagnan n'et
+os esprer.
+
+
+Chapitre CLXVIII -- Chaillot
+
+
+Quoiqu'on ne les et point appels, Manicamp et Malicorne avaient
+suivi le roi et d'Artagnan.
+
+C'taient deux hommes fort intelligents; seulement, Malicorne
+arrivait souvent trop tt par ambition; Manicamp arrivait souvent
+trop tard par paresse.
+
+Cette fois, ils arrivrent juste.
+
+Cinq chevaux taient prpars.
+
+Deux furent accapars par le roi et d'Artagnan; deux par Manicamp
+et Malicorne. Un page des curies monta le cinquime. Toute la
+cavalcade partit au galop.
+
+D'Artagnan avait bien rellement choisi les chevaux lui-mme; de
+vritables chevaux d'amants en peine; des chevaux qui ne couraient
+pas, qui volaient.
+
+Dix minutes aprs le dpart, la cavalcade, sous la forme d'un
+tourbillon de poussire, arrivait Chaillot.
+
+Le roi se jeta littralement bas de son cheval. Mais, si
+rapidement qu'il accomplt cette manoeuvre, il trouva d'Artagnan
+la bride de sa monture.
+
+Le roi fit au mousquetaire un signe de remerciement, et jeta la
+bride au bras du page.
+
+Puis il s'lana dans le vestibule, et, poussant violemment la
+porte, il entra dans le parloir.
+
+Manicamp, Malicorne et le page demeurrent dehors; d'Artagnan
+suivit son matre.
+
+En entrant dans le parloir, le premier objet qui frappa le roi fut
+Louise, non pas genoux, mais couche au pied d'un grand crucifix
+de pierre.
+
+La jeune fille tait tendue sur la dalle humide, et peine
+visible, dans l'ombre de cette salle, qui ne recevait le jour que
+par une troite fentre grille et toute voile par des plantes
+grimpantes.
+
+Elle tait seule, inanime, froide comme la pierre sur laquelle
+reposait son corps.
+
+En l'apercevant ainsi, le roi la crut morte, et poussa un cri
+terrible qui fit accourir d'Artagnan.
+
+Le roi avait dj pass un bras autour de son corps. D'Artagnan
+aida le roi soulever la pauvre femme, que l'engourdissement de
+la mort avait dj saisie.
+
+Le roi la prit entirement dans ses bras, rchauffa de ses baisers
+ses mains et ses tempes glaces.
+
+D'Artagnan se pendit la cloche de la tour.
+
+Alors accoururent les soeurs carmlites.
+
+Les saintes filles poussrent des cris de scandale la vue de ces
+hommes tenant une femme dans leurs bras.
+
+La suprieure accourut aussi.
+
+Mais, femme plus mondaine que les femmes de la Cour, malgr toute
+son austrit, du premier coup d'oeil, elle reconnut le roi au
+respect que lui tmoignaient les assistants, comme aussi l'air
+de matre avec lequel il bouleversait toute la communaut.
+
+ la vue du roi, elle s'tait retire chez elle; ce qui tait un
+moyen de ne pas compromettre sa dignit.
+
+Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de cordiaux,
+d'eaux de la reine de Hongrie, de mlisse, etc., etc., ordonnant,
+en outre, que les portes fussent fermes.
+
+Il tait temps: la douleur du roi devenait bruyante et dsespre.
+
+Le roi paraissait dcid envoyer chercher son mdecin, lorsque
+La Vallire revint la vie.
+
+En rouvrant les yeux, la premire chose qu'elle aperut fut le
+roi, ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle
+poussa un douloureux soupir.
+
+Louis la couvait d'un regard avide.
+
+Enfin, ses yeux errants se fixrent sur le roi. Elle le reconnut,
+et fit un effort pour s'arracher de ses bras.
+
+-- Eh quoi! murmura-t-elle, le sacrifice n'est donc pas encore
+accompli?
+
+-- Oh! non, non! s'cria le roi, et il ne s'accomplira pas, c'est
+moi qui vous le jure.
+
+Elle se releva faible et toute brise qu'elle tait.
+
+-- Il le faut cependant, dit-elle; il le faut, ne m'arrtez plus.
+
+-- Je vous laisserais vous sacrifier, moi? s'cria Louis. Jamais!
+jamais!
+
+-- Bon! murmura d'Artagnan, il est temps de sortir. Du moment
+qu'ils commencent parler, pargnons-leur les oreilles.
+
+D'Artagnan sortit, les deux amants demeurrent seuls.
+
+-- Sire, continua La Vallire, pas un mot de plus, je vous en
+supplie. Ne perdez pas le seul avenir que j'espre, c'est--dire
+mon salut; tout le vtre, c'est--dire votre gloire, pour un
+caprice.
+
+-- Un caprice? s'cria le roi.
+
+-- Oh! maintenant, dit La Vallire, maintenant, Sire, je vois
+clair dans votre coeur.
+
+-- Vous, Louise?
+
+-- Oh! oui, moi!
+
+-- Expliquez-vous.
+
+-- Un entranement incomprhensible, draisonnable, peut vous
+paratre momentanment une excuse suffisante; mais vous avez des
+devoirs qui sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre
+fille. Oubliez-moi.
+
+-- Moi, vous oublier?
+
+-- C'est dj fait.
+
+-- Plutt mourir!
+
+-- Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti tuer
+cette nuit aussi cruellement que vous l'avez fait.
+
+-- Que me dites-vous? Voyons, expliquez-vous.
+
+-- Que m'avez-vous demand hier au matin, dites, de vous aimer?
+Que m'avez-vous promis en change. De ne jamais passer minuit sans
+m'offrir une rconciliation, quand vous auriez eu de la colre
+contre moi.
+
+-- Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise! J'tais fou de
+jalousie.
+
+-- Sire, la jalousie est une mauvaise pense, qui venait comme
+l'ivraie quand on l'a coupe. Vous serez encore jaloux, et vous
+achverez de me tuer. Ayez la piti de me laisser mourir.
+
+-- Encore un mot comme celui-l, mademoiselle, et vous me verrez
+expirer vos pieds.
+
+-- Non, non, Sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyez-moi, et
+vous ne vous perdrez pas pour une malheureuse que tout le monde
+mprise.
+
+-- Oh! nommez-moi donc ceux-l que vous accusez, nommez-les-moi!
+
+-- Je n'ai de plaintes faire contre personne, Sire; je n'accuse
+que moi. Adieu, Sire! Vous vous compromettez en me parlant ainsi.
+
+-- Prenez garde, Louise; en me parlant ainsi, vous me rduisez au
+dsespoir; prenez garde!
+
+-- Oh! Sire! Sire! laissez-moi avec Dieu, je vous en supplie!
+
+-- Je vous arracherai Dieu mme!
+
+-- Mais, auparavant, s'cria la pauvre enfant, arrachez-moi donc
+ces ennemis froces qui en veulent ma vie et mon honneur. Si
+vous avez assez de force pour aimer, ayez donc assez de pouvoir
+pour me dfendre; mais non, celle que vous dites aimer, on
+l'insulte, on la raille, on la chasse.
+
+Et l'inoffensive enfant, force par sa douleur d'accuser, se
+tordait les bras avec des sanglots.
+
+-- On vous a chasse! s'cria le roi. Voil la seconde fois que
+j'entends ce mot.
+
+-- Ignominieusement, Sire. Vous le voyez bien, je n'ai plus
+d'autre protecteur que Dieu, d'autre consolation que la prire,
+d'autre asile que le clotre.
+
+-- Vous aurez mon palais, vous aurez ma Cour. Oh! ne craignez plus
+rien, Louise; ceux-l ou plutt celles-l qui vous ont chasse
+hier trembleront demain devant vous; que dis-je, demain? ce matin
+j'ai dj grond, menac. Je puis laisser chapper la foudre que
+je retiens encore. Louise! Louise! vous serez cruellement venge.
+Des larmes de sang paieront vos larmes. Nommez-moi seulement vos
+ennemis.
+
+-- Jamais! jamais!
+
+-- Comment voulez-vous que je frappe alors?
+
+-- Sire, ceux qu'il faudrait frapper feraient reculer votre main.
+
+-- Oh! vous ne me connaissez point! s'cria Louis exaspr. Plutt
+que de reculer, je brlerais mon royaume et je maudirais ma
+famille. Oui, je frapperais jusqu' ce bras, si ce bras tait
+assez lche pour ne pas anantir tout ce qui s'est fait l'ennemi
+de la plus douce des cratures.
+
+Et, en effet, en disant ces mots, Louis frappa violemment du poing
+sur la cloison de chne, qui rendit un lugubre murmure.
+
+La Vallire s'pouvanta. La colre de ce jeune homme tout-puissant
+avait quelque chose d'imposant et de sinistre, parce que, comme
+celle de la tempte, elle pouvait tre mortelle.
+
+Elle, dont la douleur croyait n'avoir pas d'gale, fut vaincue par
+cette douleur qui se faisait jour par la menace et par la
+violence.
+
+-- Sire, dit-elle, une dernire fois, loignez-vous, je vous en
+supplie; dj le calme de cette retraite m'a fortifie: je me sens
+plus calme sous la main de Dieu. Dieu est un protecteur devant qui
+tombent toutes les petites mchancets humaines. Sire, encore une
+fois, laissez-moi avec Dieu.
+
+-- Alors, s'cria Louis, dites franchement que vous ne m'avez
+jamais aim, dites que mon humilit, dites que mon repentir
+flattent votre orgueil, mais que vous ne vous affligez pas de ma
+douleur. Dites que le roi de France n'est plus pour vous un amant
+dont la tendresse pouvait faire votre bonheur, mais un despote
+dont le caprice a bris dans votre coeur jusqu' la dernire fibre
+de la sensibilit. Ne dites pas que vous cherchez Dieu, dites que
+vous fuyez le roi. Non, Dieu n'est pas complice des rsolutions
+inflexibles. Dieu admet la pnitence et le remords: il pardonne,
+il veut qu'on aime.
+
+Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui
+faisaient couler la flamme jusqu'au plus profond de ses veines.
+
+-- Mais vous n'avez donc pas entendu? dit-elle.
+
+-- Quoi?
+
+-- Vous n'avez donc pas entendu que je suis chasse, mprise,
+mprisable?
+
+-- Je vous ferai la plus respecte, la plus adore, la plus envie
+ ma cour.
+
+-- Prouvez-moi que vous n'avez pas cess de m'aimer.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Fuyez-moi.
+
+-- Je vous le prouverai en ne vous quittant plus.
+
+-- Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, Sire? Croyez-vous
+que je vous laisserai dclarer la guerre toute votre famille?
+Croyez-vous que je vous laisserai repousser pour moi mre, femme
+et soeur?
+
+-- Ah! vous les avez donc nommes, enfin; ce sont donc elles qui
+ont fait le mal? Par le Dieu tout-puissant! je les punirai!
+
+-- Et moi, voil pourquoi l'avenir m'effraie, voil pourquoi je
+refuse tout, voil pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez.
+Assez de larmes, mon Dieu! assez de douleurs, assez de plaintes
+comme cela. Oh! jamais, je ne coterai plaintes, douleurs, ni
+larmes qui que ce soit. J'ai trop gmi, j'ai trop pleur, j'ai
+trop souffert!
+
+-- Et mes larmes moi, mes douleurs moi, mes plaintes moi,
+les comptez-vous donc pour rien?
+
+-- Ne me parlez pas ainsi, Sire, au nom du Ciel! Au nom du Ciel!
+ne me parlez pas ainsi. J'ai besoin de tout mon courage pour
+accomplir le sacrifice.
+
+-- Louise, Louise, je t'en supplie! Commande, ordonne, venge-toi
+ou pardonne, mais ne m'abandonne pas!
+
+-- Hlas! il faut que nous nous sparions, Sire.
+
+-- Mais tu ne m'aimes donc point?
+
+-- Oh! Dieu le sait!
+
+-- Mensonge! Mensonge!
+
+-- Oh! si je ne vous aimais pas, Sire, mais je vous laisserais
+faire, je me laisserais venger, j'accepterais, en change de
+l'insulte que l'on m'a faite, ce doux triomphe de l'orgueil que
+vous me proposez! Tandis que, vous le voyez bien, je ne veux pas
+mme de la douce compensation de votre amour, de votre amour qui
+est ma vie, cependant, puisque j'ai voulu mourir, croyant que vous
+ne m'aimiez plus.
+
+-- Eh bien! oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais
+cette heure: vous tes la plus sainte, la plus vnrable des
+femmes. Nulle n'est digne, comme vous, non seulement de mon amour
+et de mon respect, mais encore de l'amour et du respect de tous;
+aussi, nulle ne sera aime comme vous, Louise! nulle n'aura sur
+moi l'empire que vous avez. Oui, je vous le jure, je briserais en
+ce moment le monde comme du verre, si le monde me gnait. Vous
+m'ordonnez de me calmer, de pardonner? Soit, je me calmerai. Vous
+voulez rgner par la douceur et par la clmence? Je serai clment
+et doux. Dictez-moi seulement ma conduite, j'obirai.
+
+-- Ah! mon Dieu! que suis-je, moi, pauvre fille, pour dicter une
+syllabe un roi tel que vous?
+
+-- Vous tes ma vie et mon me! N'est-ce pas l'me qui rgit le
+corps?
+
+-- Oh! vous m'aimez donc, mon cher Sire?
+
+-- deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces que Dieu
+a mises en moi. Je vous aime assez pour vous donner ma vie en
+souriant si vous dites un mot!
+
+-- Vous m'aimez?
+
+-- Oh! oui.
+
+-- Alors, je n'ai plus rien dsirer au monde... Votre main,
+Sire, et disons nous adieu! J'ai eu dans cette vie tout le bonheur
+qui m'tait chu.
+
+-- Oh! non, ne dis pas que ta vie commence! Ton bonheur, ce n'est
+pas hier, c'est aujourd'hui, c'est demain, c'est toujours! toi
+l'avenir! toi tout ce qui est moi! Plus de ces ides de
+sparation, plus de ces dsespoirs sombres: l'amour est notre
+Dieu, c'est le besoin de nos mes. Tu vivras pour moi, comme je
+vivrai pour toi.
+
+Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des
+transports inexprimables de joie et de reconnaissance.
+
+-- Oh! Sire! Sire! tout cela est un rve.
+
+-- Pourquoi un rve?
+
+-- Parce que je ne puis revenir la Cour. Exile, comment vous
+revoir? Ne vaut-il pas mieux prendre le clotre pour y enterrer,
+dans le baume de votre amour, les derniers lans de votre coeur et
+votre dernier aveu?
+
+-- Exile, vous? s'cria Louis XIV. Et qui donc exile quand je
+rappelle?
+
+-- Oh! Sire, quelque chose qui rgne au-dessus des rois: le monde
+et l'opinion. Rflchissez-y, vous ne pouvez aimer une femme
+chasse; celle que votre mre a tache d'un soupon, celle que
+votre soeur a fltrie d'un chtiment, celle-l est indigne de
+vous.
+
+-- Indigne, celle qui m'appartient?
+
+-- Oui, c'est justement cela, Sire; du moment qu'elle vous
+appartient, votre matresse est indigne.
+
+-- Ah! vous avez raison, Louise, et toutes les dlicatesses sont
+en vous. Eh bien! vous ne serez pas exile.
+
+-- Oh! vous n'avez pas entendu Madame, on le voit bien.
+
+-- J'en appellerai ma mre.
+
+-- Oh! vous n'avez pas vu votre mre!
+
+-- Elle aussi? Pauvre Louise! Tout le monde tait donc contre
+vous?
+
+-- Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait dj sous l'orage lorsque
+vous tes venu, lorsque vous avez achev de la briser.
+
+-- Oh! pardon.
+
+-- Donc, vous ne flchirez ni l'une ni l'autre; croyez-moi, le mal
+est sans remde, car je ne vous permettrai jamais ni la violence
+ni l'autorit.
+
+-- Eh bien! Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je
+veux faire une chose: j'irai trouver Madame.
+
+-- Vous?
+
+-- Je lui ferai rvoquer la sentence: je la forcerai.
+
+-- Forcer? oh! non, non!
+
+-- C'est vrai: je la flchirai.
+
+Louise secoua la tte.
+
+-- Je prierai, s'il le faut, dit Louis. Croirez-vous mon amour
+aprs cela?
+
+Louise releva la tte.
+
+-- Oh! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez; laissez-moi bien
+plutt mourir.
+
+Louis rflchit, ses traits prirent une teinte sombre.
+
+-- J'aimerai autant que vous avez aim, dit-il; je souffrirai
+autant que vous avez souffert; ce sera mon expiation vos yeux.
+Allons, mademoiselle, laissons l ces mesquines considrations;
+soyons grands comme notre douleur, soyons forts comme notre amour!
+
+Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une
+ceinture de ses deux mains.
+
+-- Mon seul bien! ma vie! suivez-moi, dit-il.
+
+Elle fit un dernier effort dans lequel elle concentra non plus
+toute sa volont, sa volont tait dj vaincue, mais toutes ses
+forces.
+
+-- Non! rpliqua-t-elle faiblement, non, non! je mourrais de
+honte!
+
+-- Non! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie...
+D'Artagnan seul...
+
+-- Il m'a donc trahie, lui aussi?
+
+-- Comment cela?
+
+-- Il avait jur...
+
+-- J'avais jur de ne rien dire au roi, dit d'Artagnan passant sa
+tte fine travers la porte entrouverte, j'ai tenu ma parole.
+J'ai parl M. de Saint Aignan: ce n'est point ma faute si le roi
+a entendu, n'est-ce pas, Sire?
+
+-- C'est vrai, pardonnez-lui, dit le roi.
+
+La Vallire sourit et tendit au mousquetaire sa main frle et
+blanche.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un
+carrosse pour Mademoiselle.
+
+-- Sire, rpondit le capitaine, le carrosse attend.
+
+-- Oh! j'ai l le modle des serviteurs! s'cria le roi.
+
+-- Tu as mis le temps t'en apercevoir, murmura d'Artagnan,
+flatt, toutefois, de la louange.
+
+La Vallire tait vaincue: aprs quelques hsitations, elle se
+laissa entraner, dfaillante, par son royal amant.
+
+Mais, la porte du parloir, au moment de le quitter, elle
+s'arracha des bras du roi et revint au crucifix de pierre qu'elle
+baisa en disant:
+
+-- Mon Dieu! vous m'aviez attire; mon Dieu! vous m'avez
+repousse; mais votre grce est infinie. Seulement quand je
+reviendrai, oubliez que je m'en suis loigne; car, lorsque je
+reviendrai vous, ce sera pour ne plus vous quitter.
+
+Le roi laissa chapper un sanglot.
+
+D'Artagnan essuya une larme.
+
+Louis entrana la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse
+et mit d'Artagnan auprs d'elle.
+
+Et lui-mme, montant cheval, piqua vers le Palais-Royal, o, ds
+son arrive, il fit prvenir Madame qu'elle et lui accorder un
+moment d'audience.
+
+
+Chapitre CLXIX -- Chez Madame
+
+
+ la faon dont le roi avait quitt les ambassadeurs, les moins
+clairvoyants avaient devin une guerre.
+
+Les ambassadeurs eux-mmes, peu instruits de la chronique intime,
+avaient interprt contre eux ce mot clbre: Si je ne suis pas
+matre de moi, je le serai de ceux qui m'outragent.
+
+Heureusement pour les destines de la France et de la Hollande,
+Colbert les avait suivis pour leur donner quelques explications,
+mais les reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se
+faisait dans leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces,
+s'en taient alles avec beaucoup de crainte et de dpit.
+
+Madame, surtout, sentait que la colre royale tomberait sur elle,
+et, comme elle tait brave, haute l'excs, au lieu de chercher
+appui chez la reine mre, elle s'tait retire chez elle, sinon
+sans inquitude, du moins sans intention d'viter le combat. De
+temps en temps, Anne d'Autriche envoyait des messagers pour
+s'informer si le roi tait revenu.
+
+Le silence que gardait le chteau sur cette affaire et la
+disparition de Louise taient le prsage d'une quantit de
+malheurs pour qui savait l'humeur fire et irritable du roi.
+
+Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans
+son appartement, appela Montalais prs d'elle, et, de sa voix la
+moins mue, fit causer cette fille sur l'vnement. Au moment o
+l'loquente Montalais concluait avec toutes sortes de prcautions
+oratoires et recommandait Madame la tolrance sous bnfice de
+rciprocit, M. Malicorne parut chez Madame pour demander une
+audience cette princesse.
+
+Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes
+de l'motion la plus vive. Il tait impossible de s'y mprendre:
+l'entrevue demande par le roi devait tre un des chapitres les
+plus intressants de cette histoire du coeur des rois et des
+hommes.
+
+Madame fut trouble par cette arrive de son beau-frre; elle ne
+l'attendait pas si tt; elle ne s'attendait pas surtout, une
+dmarche directe de Louis.
+
+Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont
+toujours moins habiles et moins fortes quand il s'agit d'accepter
+une bataille en face.
+
+Madame, avons-nous dit, n'tait pas de ceux qui reculent, elle
+avait le dfaut ou la qualit contraire.
+
+Elle exagrait la vaillance; aussi, cette dpche du roi apporte
+par Malicorne, lui fit-elle l'effet de la trompette qui sonne les
+hostilits. Elle releva firement le gant.
+
+Cinq minutes aprs, le roi montait l'escalier.
+
+Il tait rouge d'avoir couru cheval. Ses habits poudreux et en
+dsordre contrastaient avec la toilette si frache et si ajuste
+de Madame, qui, elle, plissait sous son rouge.
+
+Louis ne fit pas de prambule; il s'assit, Montalais disparut.
+
+Madame s'assit en face du roi.
+
+-- Ma soeur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Vallire s'est
+enfuie de chez elle ce matin, et qu'elle a t porter sa douleur,
+son dsespoir dans un clotre?
+
+En prononant ces mots, la voix du roi tait singulirement mue.
+
+-- C'est Votre Majest qui me l'apprend, rpliqua Madame.
+
+-- J'aurais cru que vous l'aviez appris ce matin, lors de la
+rception des ambassadeurs, dit le roi.
+
+-- votre motion, oui, Sire, j'ai devin qu'il se passait
+quelque chose d'extraordinaire, mais sans prciser.
+
+Le roi tait franc et allait au but:
+
+-- Ma soeur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoy Mlle de La
+Vallire?
+
+-- Parce que son service me dplaisait, rpliqua schement Madame.
+
+Le roi devint pourpre, et ses yeux amassrent un feu que tout le
+courage de Madame eut peine soutenir.
+
+Il se contint pourtant et ajouta:
+
+-- Il faut une raison bien forte, ma soeur, une femme bonne
+comme vous, pour expulser et dshonorer non seulement une jeune
+fille, mais toute la famille de cette fille. Vous savez que la
+ville a les yeux ouverts sur la conduite des femmes de la Cour.
+Renvoyer une fille d'honneur, c'est lui attribuer un crime, une
+faute tout au moins. Quel est donc le crime, quelle est donc la
+faute de Mlle de La Vallire?
+
+-- Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Vallire,
+rpliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications
+que j'aurais le droit de ne donner personne.
+
+-- Pas mme au roi? s'cria Louis en se couvrant par un geste de
+colre.
+
+-- Vous m'avez appele votre soeur, dit Madame, et je suis chez
+moi.
+
+-- N'importe! fit le jeune monarque honteux d'avoir t emport,
+vous ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume
+qu'il a le droit de ne pas s'expliquer devant moi.
+
+-- Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre
+colre, il me reste m'incliner devant Votre Majest et me
+taire.
+
+-- Non, n'quivoquons point.
+
+-- La protection dont vous couvrez Mlle de La Vallire m'impose le
+respect.
+
+-- N'quivoquons point, vous dis-je; vous savez bien que, chef de
+la noblesse de France, je dois compte tous de l'honneur des
+familles. Vous chassez Mlle de La Vallire ou toute autre...
+
+Mouvement d'paules de Madame.
+
+-- Ou toute autre, je le rpte, continua le roi, et comme vous
+dshonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une
+explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence.
+
+-- Combattre ma sentence? s'cria Madame avec hauteur. Quoi! quand
+j'ai chass de chez moi une de mes suivantes, vous m'ordonneriez
+de la reprendre?
+
+Le roi se tut.
+
+-- Ce ne serait plus de l'excs de pouvoir, Sire, ce serait de
+l'inconvenance.
+
+-- Madame!
+
+-- Oh! je me rvolterais, en qualit de femme, contre un abus hors
+de toute dignit; je ne serais plus une princesse de votre sang,
+une fille de roi; je serais la dernire des cratures, je serais
+plus humble que la servante renvoye.
+
+Le roi bondit de fureur.
+
+-- Ce n'est pas un coeur, s'cria-t-il, qui bat dans votre
+poitrine; si vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec
+la mme rigueur.
+
+Quelquefois une balle gare porte dans une bataille. Ce mot, que
+le roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l'branla un
+moment: elle pouvait, un jour ou l'autre, craindre des
+reprsailles.
+
+-- Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.
+
+-- Je vous demande, madame, ce qu'a fait contre vous Mlle de La
+Vallire?
+
+-- Elle est le plus artificieux entremetteur d'intrigues que je
+connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d'elle
+en termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul
+bruit de son nom.
+
+-- Elle? elle? dit le roi.
+
+-- Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame,
+elle cache un esprit plein de ruse et de noirceur.
+
+-- Elle?
+
+-- Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais:
+elle est capable d'exciter la guerre les meilleurs parents et
+les plus intimes amis. Voyez dj ce qu'elle sme de discorde
+entre nous.
+
+-- Je vous proteste... dit le roi.
+
+-- Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence,
+et, par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indispos
+Votre Majest contre moi.
+
+-- Je jure, dit le roi, que jamais une parole amre n'est sortie
+de ses lvres; je jure que, mme dans mes emportements, elle ne
+m'a laiss menacer personne; je jure que vous n'avez pas d'amie
+plus dvoue, plus respectueuse.
+
+-- D'amie? dit Madame avec une expression de ddain suprme.
+
+-- Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m'avez
+compris, et que, ds ce moment, tout s'galise. Mlle de La
+Vallire sera ce que je voudrai qu'elle soit, et demain, si je
+l'entends ainsi, elle sera prte s'asseoir sur un trne.
+
+-- Elle n'y sera pas ne, du moins, et vous ne pourrez faire que
+pour l'avenir, mais rien pour le pass.
+
+-- Madame, j'ai t pour vous plein de complaisance et de
+civilit: ne me faites pas souvenir que je suis le matre.
+
+-- Sire, vous me l'avez dj rpt deux fois. J'ai eu l'honneur
+de vous dire que je m'inclinais.
+
+-- Alors, voulez-vous m'accorder que Mlle de La Vallire rentre
+chez vous?
+
+-- quoi bon, Sire, puisque vous avez un trne lui donner? Je
+suis trop peu pour protger une telle puissance.
+
+-- Trve de cet esprit mchant et ddaigneux. Accordez-moi sa
+grce.
+
+-- Jamais!
+
+-- Vous me poussez la guerre dans ma famille?
+
+-- J'ai ma famille aussi, o je me rfugierai.
+
+-- Est-ce une menace, et vous oublierez-vous ce point? Croyez-
+vous que, si vous poussiez jusque-l l'offense, vos parents vous
+soutiendraient?
+
+-- J'espre, Sire, que vous ne me forcerez rien qui soit indigne
+de mon rang.
+
+-- J'esprais que vous vous souviendriez de notre amiti, que vous
+me traiteriez en frre.
+
+-- Ce n'est pas vous mconnatre pour mon frre, dit-elle, que de
+refuser une injustice Votre Majest.
+
+-- Une injustice?
+
+-- Oh! Sire, si j'apprenais tout le monde la conduite de La
+Vallire, si les reines savaient...
+
+-- Allons, allons, Henriette, laissez parler votre coeur,
+souvenez-vous que vous m'avez aim, souvenez-vous que le coeur des
+humains doit tre aussi misricordieux que le coeur du souverain
+Matre. N'ayez point d'inflexibilit pour les autres; pardonnez
+La Vallire.
+
+-- Je ne puis; elle m'a offense.
+
+-- Mais, moi, moi?
+
+-- Sire, pour vous je ferai tout au monde, except cela.
+
+-- Alors, vous me conseillez le dsespoir... Vous me rejetez dans
+cette dernire ressource des gens faibles; alors vous me
+conseillez la colre et l'clat?
+
+-- Sire, je vous conseille la raison.
+
+-- La raison?... Ma soeur je n'ai plus de raison.
+
+-- Sire, par grce!
+
+-- Ma soeur! par piti, c'est la premire fois que je supplie; ma
+soeur je n'ai plus d'espoir qu'en vous.
+
+-- Oh! Sire, vous pleurez?
+
+-- De rage, oui, d'humiliation. Avoir t oblig de m'abaisser aux
+prires, moi! le roi! Toute ma vie, je dtesterai ce moment. Ma
+soeur, vous m'avez fait endurer en une seconde plus de maux que je
+n'en avais prvu dans les plus dures extrmits de cette vie.
+
+Et le roi, se levant, donna un libre essor ses larmes, qui,
+effectivement, taient des pleurs de colre et de honte.
+
+Madame fut, non pas touche, car les femmes les meilleures n'ont
+pas de piti dans l'orgueil, mais elle eut peur que ces larmes
+n'entranassent avec elles tout ce qu'il y avait d'humain dans le
+coeur du roi.
+
+-- Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous prfrez mon
+humiliation la vtre, bien que la mienne soit publique et que la
+vtre n'ait que moi pour tmoin, parlez, j'obirai au roi.
+
+-- Non, non, Henriette! s'cria Louis transport de
+reconnaissance, vous aurez cd au frre!
+
+-- Je n'ai plus de frre, puisque j'obis.
+
+-- Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?
+
+-- Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez!
+
+Il ne rpondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait
+de baisers.
+
+-- Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui
+pardonnerez, vous reconnatrez la douceur, la droiture de son
+coeur?
+
+-- Je la maintiendrai dans ma maison.
+
+-- Non, vous lui rendrez votre amiti, ma chre soeur.
+
+-- Je ne l'ai jamais aime.
+
+-- Eh bien! pour l'amour de moi, vous la traiterez bien, n'est-ce
+pas, Henriette?
+
+-- Soit! je la traiterai comme une fille vous!
+
+Le roi se releva. Par ce mot chapp si funestement, Madame avait
+dtruit tout le mrite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus
+rien.
+
+Ulcr, mortellement atteint, il rpliqua:
+
+-- Merci, madame, je me souviendrai ternellement du service que
+vous m'avez rendu.
+
+Et saluant avec une affectation de crmonie, il prit cong.
+
+En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du
+pied avec colre.
+
+Mais il tait trop tard: Malicorne et d'Artagnan, placs la
+porte, avaient vu ses yeux.
+
+Le roi a pleur, pensa Malicorne.
+
+D'Artagnan s'approcha respectueusement du roi.
+
+-- Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degr pour
+rentrer chez vous.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que la poussire du chemin a laiss des traces sur votre
+visage, dit d'Artagnan. Allez, Sire, allez!
+
+Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cd comme un enfant, gare
+ ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi.
+
+
+Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallire
+
+
+Madame n'tait pas mchante: elle n'tait qu'emporte. Le roi
+n'tait pas imprudent: il n'tait qu'amoureux.
+
+ peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui
+aboutissait au rappel de La Vallire, que l'un et l'autre
+cherchrent gagner sur le march.
+
+Le roi voulut voir La Vallire chaque instant du jour.
+
+Madame, qui sentait le dpit du roi depuis la scne des
+supplications, ne voulait pas abandonner La Vallire sans
+combattre.
+
+Elle semait donc les difficults sous les pas du roi.
+
+En effet, le roi, pour obtenir la prsence de sa matresse, devait
+tre forc de faire la cour sa belle-soeur.
+
+De ce plan drivait toute la politique de Madame.
+
+Comme elle avait choisi quelqu'un pour la seconder, et que ce
+quelqu'un tait Montalais, le roi se trouva cern chaque fois
+qu'il venait chez Madame. On l'entourait, et on ne le quittait
+pas. Madame dployait dans ses entretiens une grce et un esprit
+qui clipsaient tout.
+
+Montalais lui succdait. Elle ne tarda pas devenir insupportable
+au roi.
+
+C'est ce qu'elle attendait.
+
+Alors elle lana Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au
+roi qu'il y avait une jeune personne bien malheureuse la Cour.
+
+Le roi demanda qui tait cette personne.
+
+Malicorne rpondit que c'tait Mlle de Montalais.
+
+Alors le roi dclara que c'tait bien fait qu'une personne ft
+malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.
+
+Malicorne s'expliqua, Mlle de Montalais avait donn ses ordres.
+
+Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitt que Sa
+Majest paraissait, paraissait aussi; qu'elle tait dans les
+corridors jusqu'aprs le dpart du roi; qu'elle le reconduisait de
+peur qu'il ne parlt dans les antichambres quelqu'une des
+filles.
+
+Un soir, elle alla plus loin.
+
+Le roi tait assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main,
+sous sa manchette, un billet qu'il voulait glisser dans les mains
+de La Vallire.
+
+Madame devina cette intention et ce billet. Il tait bien
+difficile d'empcher le roi d'aller o bon lui semblait.
+
+Cependant il fallait l'empcher d'aller La Vallire, de lui dire
+bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derrire
+son ventail ou dans son mouchoir.
+
+Le roi, qui observait aussi, se douta qu'on lui tendait un pige.
+
+Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation prs de
+Mlle de Chtillon, avec laquelle il badina.
+
+On faisait des bouts rims; de Mlle de Chtillon, il alla vers
+Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.
+
+Alors, par cette manoeuvre habile, il se trouva assis devant La
+Vallire, qu'il masquait entirement.
+
+Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin
+de fleurs sur un canevas de tapisserie.
+
+Le roi montra le bout du billet blanc La Vallire, et celle-ci
+allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: Mettez le
+billet dedans.
+
+Puis, comme le roi avait pos son mouchoir lui sur son fauteuil,
+il fut assez adroit pour le jeter par terre.
+
+De sorte que La Vallire glissa son mouchoir elle sur le
+fauteuil.
+
+Le roi le prit sans rien faire paratre, il y mit le billet et
+replaa le mouchoir sur le fauteuil.
+
+Restait La Vallire le temps juste d'allonger la main pour
+prendre le mouchoir avec son prcieux dpt.
+
+Mais Madame avait tout vu.
+
+Elle dit Chtillon:
+
+-- Chtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s'il vous plat,
+sur le tapis.
+
+Et la jeune fille ayant obi prcipitamment, le roi s'tant
+drang, La Vallire s'tant trouble, on vit l'autre mouchoir sur
+le fauteuil.
+
+-- Ah! pardon! Votre Majest a deux mouchoirs, dit-elle.
+
+Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La
+Vallire avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l'amante, mais
+l'amante y perdait un quatrain qui avait cot dix heures au roi,
+qui valait peut-tre lui seul un long pome.
+
+D'o la colre du roi et le dsespoir de La Vallire.
+
+Ce serait chose impossible dcrire.
+
+Mais alors il se passa un vnement incroyable.
+
+Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prvenu on
+ne sait comment, se trouvait dans l'antichambre.
+
+Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et,
+le soir, on y mettait peu de crmonie chez Madame; elles taient
+mal claires.
+
+Le roi aimait ce petit jour. Rgle gnrale, l'amour, dont
+l'esprit et le coeur flamboient constamment, n'aime pas la lumire
+autre part que dans l'esprit et dans le coeur.
+
+Donc, l'antichambre tait obscure; un seul page portait le
+flambeau devant Sa Majest.
+
+Le roi marchait d'un pas lent et dvorait sa colre.
+
+Malicorne passa trs prs du roi, le heurta presque, et lui
+demanda pardon avec une humilit parfaite; mais le roi, de fort
+mauvaise humeur, traita fort mal Malicorne, qui s'esquiva sans
+bruit.
+
+Louis se coucha, ayant eu, ce soir-l, quelque petite querelle
+avec la reine, et le lendemain, au moment o il passait dans son
+cabinet, le dsir lui vint de baiser le mouchoir de La Vallire.
+
+Il appela son valet de chambre.
+
+-- Apportez-moi, dit-il, l'habit que je portais hier; mais ayez
+bien soin de ne toucher rien de ce qu'il pourrait contenir.
+
+L'ordre fut excut, le roi fouilla lui-mme dans la poche de son
+habit.
+
+Il n'y trouva qu'un seul mouchoir, le sien; celui de La Vallire
+avait disparu.
+
+Comme il se perdait en conjectures et en soupons, une lettre de
+La Vallire lui fut apporte. Elle tait conue en ces termes.
+
+Qu'il est aimable vous, mon cher seigneur, de m'avoir envoy
+ces beaux vers! que votre amour est ingnieux et persvrant!
+Comment ne seriez vous pas aim?
+
+-- Qu'est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a mprise.
+Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait
+tre dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y
+avez touch...
+
+Il se ravisa. Faire une affaire d'tat de la perte de ce mouchoir,
+c'tait ouvrir toute une chronique, il ajouta:
+
+-- J'avais dans ce mouchoir une note importante qui s'tait
+glisse dans les plis.
+
+-- Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majest n'avait
+qu'un mouchoir, et le voici.
+
+-- C'est vrai, rpliqua le roi en grinant des dents, c'est vrai.
+ pauvret, que je t'envie! Heureux celui qui prend lui-mme et
+te de sa poche les mouchoirs et les billets.
+
+Il relut la lettre de La Vallire en cherchant par quel hasard le
+quatrain pouvait tre arriv son adresse. Il y avait un post-
+scriptum cette lettre:
+
+Je vous renvoie par votre messager cette rponse si peu digne de
+l'envoi.
+
+-- la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec
+joie. Qui est l, dit-il, et qui m'apporte ce billet?
+
+-- M. Malicorne, rpliqua timidement le valet de chambre.
+
+-- Qu'il entre.
+
+Malicorne entra.
+
+-- Vous venez de chez Mlle de La Vallire? dit le roi avec un
+soupir.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et vous avez port Mlle de La Vallire quelque chose de ma
+part?
+
+-- Moi, Sire?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Non pas, Sire, non pas.
+
+-- Mlle de La Vallire le dit formellement.
+
+-- Oh! Sire, Mlle de La Vallire se trompe.
+
+Le roi frona le sourcil.
+
+-- Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La
+Vallire vous appelle-t-elle mon messager?... Qu'avez-vous port
+cette dame? Parlez vite monsieur.
+
+-- Sire, j'ai port Mlle de La Vallire un mouchoir, et voil
+tout.
+
+-- Un mouchoir... Quel mouchoir?
+
+-- Sire, au moment o j'eus la douleur, hier, de me heurter contre
+la personne de Votre Majest, malheur que je dplorerai toute ma
+vie, surtout aprs le mcontentement que vous me tmoigntes; ce
+moment, Sire, je demeurai immobile de dsespoir, Votre Majest
+tait trop loin pour entendre mes excuses, et je vis par terre
+quelque chose de blanc.
+
+-- Ah! fit le roi.
+
+-- Je me baissai, c'tait un mouchoir. J'eus un instant l'ide
+qu'en heurtant Votre Majest, j'avais aid ce que ce mouchoir
+sortt de sa poche; mais, en le palpant respectueusement, je
+sentis un chiffre que je regardai, c'tait le chiffre de Mlle de
+La Vallire; je prsumai qu'en arrivant cette demoiselle avait
+laiss tomber son mouchoir, je me htai de le lui rendre la
+sortie, et voil tout ce que j'ai remis Mlle de La Vallire; je
+supplie Votre Majest de le croire.
+
+Malicorne tait si naf, si dsol, si humble, que le roi prit un
+excessif plaisir l'entendre.
+
+Il lui sut gr de ce hasard comme du plus grand service rendu.
+
+-- Voil dj deux heureuses rencontres que j'ai avec vous,
+monsieur, dit il: vous pouvez compter sur mon amiti.
+
+Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait vol le
+mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l'et pu faire
+un des tire-laine de la bonne ville de Paris.
+
+Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit
+souponner La Vallire, et la Vallire la conta plus tard au
+roi, qui en rit excessivement et proclama Malicorne un grand
+politique.
+
+Louis XIV avait raison, et l'on sait qu'il se connaissait en
+hommes.
+
+
+Chapitre CLXXI -- O il est trait des jardiniers, des chelles et
+des filles d'honneur
+
+
+Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis
+que la mauvaise humeur de Madame durait toujours.
+
+Au bout de huit jours, le roi en tait venu ne plus pouvoir
+regarder La Vallire sans qu'un regard de soupon croist le sien.
+
+Lorsqu'une partie de promenade tait propose, pour viter que la
+scne de la pluie ou du chne royal ne se renouvelt, Madame avait
+des indispositions toutes prtes: grce ces indispositions, elle
+ne sortait pas, et ses filles d'honneur restaient la maison.
+
+De visite nocturne, pas la moindre; il n'y avait pas moyen.
+
+C'est que, sous ce rapport, ds les premiers jours, le roi avait
+prouv un douloureux chec.
+
+Comme Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et
+avait voulu se rendre chez La Vallire. Mais il n'avait trouv que
+Mlle de Tonnay-Charente, qui s'tait mise crier au feu et au
+voleur; de telle sorte qu'une lgion de femmes de chambres, de
+surveillantes et de pages taient accourus, et que de Saint-
+Aignan, rest seul pour sauver l'honneur de son matre enfui,
+avait encouru, de la part de la reine mre et de Madame, une
+mercuriale svre.
+
+En outre, le lendemain, il avait reu deux cartels de la famille
+de Mortemart.
+
+Il avait fallu que le roi intervnt.
+
+Cette mprise tait venue de ce que Madame avait subitement
+ordonn un changement de logis ses filles, et que La Vallire et
+Montalais avaient t appeles coucher dans le cabinet mme de
+leur matresse.
+
+Rien n'tait donc plus possible, pas mme les lettres: crire sous
+les yeux d'un argus aussi froce, d'une douceur aussi ingale que
+celle de Madame, c'tait s'exposer aux plus grands dangers.
+
+On peut juger dans quel tat d'irritation continue et de colre
+croissante toutes ces piqres d'aiguille mettaient le lion.
+
+Le roi se dcomposait le sang chercher des moyens, et, comme il
+ne s'ouvrait ni Malicorne ni d'Artagnan, les moyens ne se
+trouvaient pas.
+
+Malicorne eut bien et l quelques clairs hroques pour
+encourager le roi une entire confidence.
+
+Mais, soit honte, soit dfiance, le roi commenait d'abord
+mordre, puis bientt abandonnait l'hameon.
+
+Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et
+regardait tristement les fentres de Madame, Malicorne heurta une
+chelle sous une bordure de buis, et dit Manicamp, qui marchait
+avec lui derrire le roi, et qui n'avait rien heurt ni rien vu:
+
+-- Est-ce que vous n'avez pas vu que je viens de heurter une
+chelle et que j'ai manqu de tomber?
+
+-- Non, dit Manicamp, distrait comme d'habitude; mais vous n'tes
+pas tomb, ce qu'il parat?
+
+-- N'importe! il n'en est pas moins dangereux de laisser ainsi
+traner les chelles.
+
+-- Oui, l'on peut se faire mal, surtout quand on est distrait.
+
+-- Ce n'est pas cela: je veux dire qu'il est dangereux de laisser
+traner ainsi les chelles sous les fentres des filles d'honneur.
+
+Louis tressaillit imperceptiblement.
+
+-- Comment cela? demanda Manicamp.
+
+-- Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le
+bras.
+
+-- Comment cela? dit plus haut Manicamp.
+
+Le roi prta l'oreille.
+
+-- Voil, par exemple, dit Malicorne, une chelle qui a dix-neuf
+pieds, juste la hauteur de la corniche des fentres.
+
+Manicamp, au lieu de rpondre, rvassait.
+
+-- Demandez-moi donc de quelles fentres, lui souffla Malicorne.
+
+-- Mais de quelles fentres entendez-vous donc parler? lui demanda
+tout haut Manicamp.
+
+-- De celles de Madame.
+
+-- Eh!
+
+-- Oh! je ne dis pas que l'on ose jamais monter chez Madame; mais
+dans le cabinet de Madame, spar par une simple cloison, couchent
+Mlles de La Vallire et de Montalais, qui sont deux jolies
+personnes.
+
+-- Par une simple cloison? dit Manicamp.
+
+-- Tenez, voici la lumire assez clatante des appartements de
+Madame: voyez-vous ces deux fentres?
+
+-- Oui.
+
+-- Et cette fentre voisine des autres, claire d'une faon moins
+vive, la voyez-vous?
+
+-- merveille.
+
+-- C'est celle des filles d'honneur. Tenez, il fait chaud, voil
+justement Mlle de La Vallire qui ouvre sa fentre; ah! qu'un
+amoureux hardi pourrait lui dire de choses, s'il souponnait l
+cette chelle de dix-neuf pieds qui atteint juste la corniche!
+
+-- Mais elle n'est pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de
+Montalais?
+
+-- Mlle de Montalais ne compte pas; c'est une amie d'enfance,
+entirement dvoue, un vritable puits o l'on peut jeter tous
+les secrets qu'on veut perdre.
+
+Pas un mot de l'entretien n'avait chapp au roi.
+
+Malicorne avait mme remarqu que le roi avait ralenti le pas pour
+lui donner le temps de finir.
+
+Aussi, arriv la porte, il congdia tout le monde, l'exception
+de Malicorne.
+
+Cela n'tonna personne, on savait le roi amoureux et on le
+souponnait de faire des vers au clair de la lune.
+
+Bien qu'il n'y et pas de lune ce soir-l, le roi nanmoins
+pouvait avoir des vers faire.
+
+Tout le monde partit.
+
+Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait
+respectueusement que le roi lui adresst la parole.
+
+-- Que parliez-vous tout l'heure d'chelle, monsieur Malicorne?
+demanda-t-il.
+
+-- Moi, Sire, je parlais d'chelle?
+
+Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses
+paroles envoles.
+
+-- Oui, d'une chelle de dix-neuf pieds.
+
+-- Ah! oui, Sire, c'est vrai, mais je parlais M. de Manicamp, et
+je me fusse tu si j'eusse su que Votre Majest pt nous entendre.
+
+-- Et pourquoi vous fussiez-vous tu?
+
+-- Parce que je n'eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui
+l'a oublie... pauvre diable!
+
+-- Ne craignez rien... Voyons, qu'est-ce que cette chelle?
+
+-- Votre Majest veut-elle la voir?
+
+-- Oui.
+
+-- Rien de plus facile, elle est l, Sire.
+
+-- Dans le buis?
+
+-- Justement.
+
+-- Montrez-la-moi.
+
+Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi l'chelle.
+
+-- La voil, Sire, dit-il.
+
+-- Tirez-la donc un peu.
+
+Malicorne mit l'chelle dans l'alle.
+
+Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l'chelle.
+
+-- Hum! fit-il... Vous dites qu'elle a dix-neuf pieds?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Dix-neuf pieds, c'est beaucoup: je ne la crois pas si longue,
+moi.
+
+-- On voit mal comme cela, Sire. Si l'chelle tait debout contre
+un arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu
+que la comparaison aiderait beaucoup.
+
+-- Oh! n'importe, monsieur Malicorne, j'ai peine croire que
+l'chelle ait dix-neuf pieds.
+
+-- Je sais combien Votre Majest a le coup d'oeil sr, et
+cependant je gagerais.
+
+Le roi secoua la tte.
+
+-- Il y a un moyen infaillible de vrification, dit Malicorne.
+
+-- Lequel?
+
+-- Chacun sait, Sire, que le rez-de-chausse du palais a dix-huit
+pieds.
+
+-- C'est vrai, on peut le savoir.
+
+-- Eh bien! en appliquant l'chelle le long du mur, on jugerait.
+
+-- C'est vrai.
+
+Malicorne enleva l'chelle comme une plume et la dressa contre la
+muraille.
+
+Il choisit, ou plutt le hasard choisit la fentre mme du cabinet
+de La Vallire pour faire son exprience.
+
+L'chelle arriva juste l'arte de la corniche, c'est--dire
+presque l'appui de la fentre, de sorte qu'un homme plac sur
+l'avant-dernier chelon, un homme de taille moyenne, comme tait
+le roi, par exemple, pouvait facilement communiquer avec les
+habitants ou plutt les habitantes de la chambre.
+
+ peine l'chelle fut-elle pose, que le roi, laissant l l'espce
+de comdie qu'il jouait, commena gravir les chelons, tandis
+que Malicorne tenait l'chelle. Mais peine tait-il moiti de
+sa route arienne, qu'une patrouille de Suisses parut dans le
+jardin et s'avana droit l'chelle.
+
+Le roi descendit prcipitamment et se cacha dans un massif.
+
+Malicorne comprit qu'il fallait se sacrifier. S'il se cachait de
+son ct, on chercherait jusqu' ce que l'on trouvt ou lui ou le
+roi, et peut-tre tous deux.
+
+Mieux valait qu'il ft trouv tout seul.
+
+En consquence, Malicorne se cacha si maladroitement qu'il fut
+arrt tout seul. Une fois arrt, Malicorne fut conduit au poste;
+une fois au poste, il se nomma; une fois nomm, il fut reconnu.
+
+Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite
+porte de son appartement, fort humili et surtout fort
+dsappoint.
+
+D'autant plus que le bruit de l'arrestation avait attir La
+Vallire et la Montalais leur fentre, et que Madame elle-mme
+avait paru la sienne entre deux bougies, demandant de quoi il
+s'agissait.
+
+Pendant ce temps, Malicorne se rclamait de d'Artagnan. D'Artagnan
+accourut l'appel de Malicorne.
+
+Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais
+en vain d'Artagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux
+esprits si fins et si inventifs donnrent-ils un tour
+l'aventure; il n'y eut pour Malicorne d'autre ressource que de
+passer pour avoir voulu entrer chez Mlle de Montalais, comme
+M. de Saint-Aignan avait pass pour avoir voulu forcer la porte de
+Mlle de Tonnay-Charente.
+
+Madame tait inflexible, pour cette double raison que, si en effet
+M. Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la
+fentre et l'aide d'une chelle pour voir Montalais, c'tait de
+la part de Malicorne un essai punissable et qu'il fallait punir.
+
+Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu d'agir en
+son propre nom, avait agi comme intermdiaire entre La Vallire et
+une personne qu'elle ne voulait pas nommer, son crime tait bien
+plus grand encore, puisque la passion, qui excuse tout, n'tait
+point l pour l'excuser.
+
+Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la
+maison de Monsieur, sans rflchir, la pauvre aveugle, que
+Malicorne et Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite
+ M. de Guiche et par bien d'autres endroits tout aussi dlicats.
+
+Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui
+dmontra que l'appui du roi valait toutes les disgrces du monde
+et qu'il tait beau de souffrir pour le roi.
+
+Malicorne avait raison. Aussi, quoiqu'elle ft femme, et plutt
+dix fois qu'une, ramena-t-il Montalais son avis.
+
+Puis, de son ct, htons-nous de le dire, le roi aida aux
+consolations.
+
+D'abord, il fit compter Malicorne cinquante mille livres en
+ddommagement de sa charge perdue.
+
+Ensuite, il le plaa dans sa propre maison, heureux de se venger
+ainsi sur Madame de tout ce qu'elle avait fait endurer lui et
+La Vallire.
+
+Mais, n'ayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui
+mesurer ses chelles, le pauvre amant tait dnu.
+
+Plus d'espoir de se rapprocher jamais de La Vallire, tant qu'elle
+resterait au Palais-Royal.
+
+Toutes les dignits et toutes les sommes du monde ne pouvaient
+remdier cela.
+
+Heureusement, Malicorne veillait.
+
+Il fit si bien qu'il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son
+ct, Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne.
+
+-- Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il la jeune
+fille.
+
+-- Mais, la nuit, je dors, rpliqua-t-elle.
+
+-- Comment, vous dormez?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas qu'avec
+une douleur comme celle que vous prouvez une fille dorme.
+
+-- Et quelle douleur est-ce donc que j'prouve?
+
+-- N'tes-vous pas au dsespoir de mon absence?
+
+-- Mais non, puisque vous avez reu cinquante mille livres et une
+charge chez le roi.
+
+-- N'importe, vous tes trs afflige de ne plus me voir comme
+vous me voyiez auparavant; vous tes au dsespoir surtout de ce
+que j'ai perdu la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons.
+
+-- Oh! c'est trs vrai.
+
+-- Eh bien! cette affliction vous empche de dormir, la nuit, et
+alors vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment,
+et cela dix fois par minute.
+
+-- Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre
+bruit chez elle.
+
+-- Je le sais pardieu bien, qu'elle ne peut rien supporter; aussi
+vous dis-je qu'elle s'empressera, voyant une douleur si profonde,
+de vous mettre la porte de chez elle.
+
+-- Je comprends.
+
+-- C'est heureux.
+
+-- Mais qu'arrivera-t-il alors?
+
+-- Il arrivera que La Vallire, se voyant spare de vous,
+poussera la nuit de tels gmissements et de telles lamentations,
+qu'elle fera du dsespoir pour deux.
+
+-- Alors on la mettra dans une autre chambre.
+
+-- Oui, mais laquelle?
+
+-- Laquelle? Vous voil embarrass, monsieur des Inventions.
+
+-- Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours
+mieux que celle de Madame.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Eh bien! commencez-moi un peu vos jrmiades cette nuit.
+
+-- Je n'y manquerai pas.
+
+-- Et donnez-moi le mot La Vallire.
+
+-- Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas.
+
+-- Eh bien! qu'elle pleure tout haut.
+
+Et ils se sparrent.
+
+
+Chapitre CLXXII -- O il est trait de menuiserie et o il est
+donn quelques dtails sur la faon de percer les escaliers
+
+
+Le conseil donn Montalais fut communiqu La Vallire, qui
+reconnut qu'il manquait de sagesse, et qui, aprs quelque
+rsistance venant plutt de sa timidit que de sa froideur,
+rsolut de le mettre excution.
+
+Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits
+lamentables la chambre coucher de Madame, fut le chef-d'oeuvre
+de Malicorne.
+
+Comme rien n'est aussi vrai que l'invraisemblable, aussi naturel
+que le romanesque, cette espce de conte des _Mille et Une Nuits_
+russit parfaitement auprs de Madame.
+
+Elle loigna d'abord Montalais.
+
+Puis, trois jours, ou plutt trois nuits aprs avoir loign
+Montalais, elle loigna La Vallire.
+
+On donna une chambre cette dernire dans les petits appartements
+mansards situs au-dessus des appartements des gentilshommes.
+
+Un tage, c'est--dire un plancher, sparait les demoiselles des
+officiers et des gentilshommes.
+
+Un escalier particulier, plac sous la surveillance de
+Mme de Navailles, conduisait chez elles.
+
+Pour plus grande sret, Mme de Navailles, qui avait entendu
+parler des tentatives antrieures de Sa Majest, avait fait
+griller les fentres des chambres et les ouvertures des chemines.
+
+Il y avait donc toute sret pour l'honneur de Mlle de La
+Vallire, dont la chambre ressemblait plus une cage qu' toute
+autre chose.
+
+Mlle de La Vallire, lorsqu'elle tait chez elle, et elle y tait
+souvent, Madame n'utilisant gure ses services depuis qu'elle la
+savait en sret sous le regard de Mme de Navailles, Mlle de La
+Vallire n'avait donc d'autre distraction que de regarder
+travers les grilles de sa fentre. Or, un matin qu'elle regardait
+comme d'habitude, elle aperut Malicorne une fentre parallle
+la sienne.
+
+Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les
+btiments, et additionnait des formules algbriques sur du papier.
+Il ne ressemblait pas mal ainsi ces ingnieurs qui, du coin
+d'une tranche, relvent les angles d'un bastion ou prennent la
+hauteur des murs d'une forteresse.
+
+La Vallire reconnut Malicorne et le salua.
+
+Malicorne, son tour, rpondit par un grand salut et disparut de
+la fentre.
+
+Elle s'tonna de cette espce de froideur, peu habituelle au
+caractre toujours gal de Malicorne; mais elle se souvint que le
+pauvre garon avait perdu son emploi pour elle, et qu'il ne devait
+pas tre dans d'excellentes dispositions son gard, puisque,
+selon toute probabilit, elle ne serait jamais en position de lui
+rendre ce qu'il avait perdu.
+
+Elle savait pardonner les offenses, plus forte raison compatir
+au malheur.
+
+La Vallire et demand conseil Montalais, si Montalais et t
+l; mais Montalais tait absente.
+
+C'tait l'heure o Montalais faisait sa correspondance.
+
+Tout coup, La Vallire vit un objet lanc de la fentre o avait
+apparu Malicorne traverser l'espace, passer travers ses barreaux
+et rouler sur son parquet.
+
+Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. C'tait une
+de ces bobines sur lesquelles on dvide la soie.
+
+Seulement, au lieu de soie, un petit papier s'enroulait sur la
+bobine.
+
+La Vallire le droula et lut:
+
+Mademoiselle,
+
+Je suis inquiet de savoir deux choses:
+
+La premire, de savoir si le parquet de votre appartement est de
+bois ou de briques.
+
+La seconde, de savoir encore quelle distance de la fentre est
+plac votre lit.
+
+Excusez mon importunit, et veuillez me faire rponse par la mme
+voie qui vous a apport ma lettre, c'est--dire par la voie de la
+bobine.
+
+Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l'ai
+jete dans la vtre, ce qui vous serait plus difficile qu' moi,
+ayez tout simplement l'obligeance de la laisser tomber.
+
+Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien
+respectueux serviteur,
+
+Malicorne.
+
+crivez la rponse, s'il vous plat, sur la lettre mme.
+
+-- Ah! le pauvre garon, s'cria La Vallire, il faut qu'il soit
+devenu fou.
+
+Et elle dirigea du ct de son correspondant, que l'on entrevoyait
+dans la pnombre de la chambre, un regard plein d'affectueuse
+compassion.
+
+Malicorne comprit, et secoua la tte comme pour lui rpondre:
+
+Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille.
+
+Elle sourit d'un air de doute.
+
+Non, non, reprit-il du geste, la tte est bonne.
+
+Et il montra sa tte.
+
+Puis, agitant la main comme un homme qui crit rapidement:
+
+Allons, crivez, mima-t-il avec une sorte de prire.
+
+La Vallire, ft-il fou, ne vit point d'inconvnient faire ce
+que Malicorne lui demandait; elle prit un crayon et crivit:
+Bois.
+
+Puis elle compta dix pas de la fentre son lit, et crivit
+encore: Dix pas.
+
+Ce qu'ayant fait, elle regarda du ct de Malicorne, lequel la
+salua et lui fit signe qu'il descendait.
+
+La Vallire comprit que c'tait pour recevoir la bobine.
+
+Elle s'approcha de la fentre, et, conformment aux instructions
+de Malicorne, elle la laissa tomber.
+
+Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne s'lana,
+l'atteignit, le ramassa, se mit l'plucher comme fait un singe
+d'une noix, et courut d'abord vers la demeure de M. de Saint-
+Aignan.
+
+De Saint-Aignan avait choisi ou plutt sollicit son logement le
+plus prs possible du roi, pareil ces plantes qui recherchent
+les rayons du soleil pour se dvelopper plus fructueusement.
+
+Son logement se composait de deux pices, dans le corps de logis
+mme occup par Louis XIV.
+
+M. de Saint-Aignan tait fier de cette proximit, qui lui donnait
+l'accs facile chez Sa Majest, et, de plus, la faveur de quelques
+rencontres inattendues.
+
+Il s'occupait, au moment o nous parlons de lui, faire tapisser
+magnifiquement ces deux pices, comptant sur l'honneur de quelques
+visites du roi, car Sa Majest, depuis la passion qu'elle avait
+pour La Vallire, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et
+ne pouvait se passer de lui ni la nuit ni le jour.
+
+Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de
+difficults, parce qu'il tait bien vu du roi et que le crdit de
+l'un est toujours une amorce pour l'autre.
+
+De Saint-Aignan demanda au visiteur s'il tait riche de quelque
+nouvelle.
+
+-- D'une grande, rpondit celui-ci.
+
+-- Ah! ah! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori; laquelle?
+
+-- Mlle de La Vallire a dmnag.
+
+-- Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux.
+
+-- Oui.
+
+-- Elle logeait chez Madame.
+
+-- Prcisment. Mais Madame s'est ennuye du voisinage et l'a
+installe dans une chambre qui se trouve prcisment au-dessus de
+votre futur appartement.
+
+-- Comment, _l-haut?_ s'cria de Saint-Aignan avec surprise et en
+dsignant du doigt l'tage suprieur.
+
+-- Non, dit Malicorne, _l-bas_.
+
+Et il lui montra le corps de btiment situ en face.
+
+-- Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon
+appartement?
+
+-- Parce que je suis certain que votre appartement doit tout
+naturellement tre sous la chambre de La Vallire.
+
+De Saint-Aignan, ces mots, envoya l'adresse du pauvre
+Malicorne un de ces regards comme La Vallire lui en avait dj
+envoy un, un quart d'heure auparavant. C'est--dire qu'il le crut
+fou.
+
+-- Monsieur, lui dit Malicorne, je demande rpondre votre
+pense.
+
+-- Comment! ma pense?...
+
+-- Sans doute; vous n'avez pas compris, ce me semble parfaitement
+ce que je voulais dire.
+
+-- Je l'avoue.
+
+-- Eh bien! vous n'ignorez pas qu'au-dessous des filles d'honneur
+de Madame sont logs les gentilshommes du roi et de Monsieur.
+
+-- Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent.
+
+-- Prcisment. Eh bien! monsieur, admirez la singularit de la
+rencontre: les deux chambres destines M. de Guiche sont juste
+les deux chambres situes au-dessous de celles qu'occupent Mlle de
+Montalais et Mlle de La Vallire.
+
+-- Eh bien! aprs?
+
+-- Eh bien! aprs... ces deux chambres sont libres, puisque
+M. de Guiche, bless, est malade Fontainebleau.
+
+-- Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas.
+
+-- Ah! si j'avais le bonheur de m'appeler de Saint-Aignan, je
+devinerais tout de suite, moi.
+
+-- Et que feriez-vous?
+
+-- Je troquerais immdiatement les chambres que j'occupe ici
+contre celles que M. de Guiche n'occupe point l-bas.
+
+-- Y pensez-vous? fit de Saint-Aignan avec ddain; abandonner le
+premier poste d'honneur, le voisinage du roi, un privilge accord
+seulement aux princes de sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon
+cher monsieur de Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous
+tes fou.
+
+-- Monsieur, rpondit gravement le jeune homme, vous commettez
+deux erreurs... Je m'appelle Malicorne tout court, et je ne suis
+pas fou.
+
+Puis, tirant un papier de sa poche:
+
+-- coutez ceci, dit-il; aprs quoi, je vous montrerai cela.
+
+-- J'coute, dit de Saint-Aignan.
+
+-- Vous savez que Madame veille sur La Vallire comme Argus
+veillait sur la nymphe Io.
+
+-- Je le sais.
+
+-- Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler la
+prisonnire, et que ni vous ni moi n'avons russi lui procurer
+cette fortune.
+
+-- Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre
+Malicorne.
+
+-- Eh bien! que supposez-vous qu'il arriverait celui dont
+l'imagination rapprocherait les deux amants?
+
+-- Oh! le roi ne bornerait pas peu de chose sa reconnaissance.
+
+-- Monsieur de Saint-Aignan!...
+
+-- Aprs?
+
+-- Ne seriez-vous pas curieux de tter un peu de la reconnaissance
+royale?
+
+-- Certes, rpondit de Saint-Aignan, une faveur de mon matre,
+quand j'aurais fait mon devoir, ne saurait que m'tre prcieuse.
+
+-- Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.
+
+-- Qu'est-ce que ce papier? un plan?
+
+-- Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute
+probabilit, vont devenir vos deux chambres.
+
+-- Oh! non, quoi qu'il arrive.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que mes deux chambres, moi, sont convoites par trop de
+gentilshommes qui je ne les abandonnerais certes pas: par
+M. de Roquelaure, par M. de La Fert, par M. Dangeau.
+
+-- Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir
+l'un de ces messieurs le plan que je vous prsentais et les
+avantages y annexs.
+
+-- Mais que ne les gardez-vous pour vous? demanda de Saint-Aignan
+avec dfiance.
+
+-- Parce que le roi ne me fera jamais l'honneur de venir
+ostensiblement chez moi, tandis qu'il ira merveille chez l'un de
+ces messieurs.
+
+-- Quoi! le roi ira chez l'un de ces messieurs?
+
+-- Pardieu! s'il ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez
+si le roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La
+Vallire!
+
+-- Beau rapprochement... avec tout un tage entre soi.
+
+Malicorne dplia le petit papier de la bobine.
+
+-- Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le
+plancher de la chambre de Mlle de La Vallire est un simple
+parquet de bois.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enferm
+chez vous sans savoir o on le mne, ouvrira votre plafond et, par
+consquent, le parquet de Mlle de La Vallire.
+
+-- Ah! mon Dieu! s'cria de Saint-Aignan comme bloui.
+
+-- Plat-il? fit Malicorne.
+
+-- Je dis que voil une ide bien audacieuse, monsieur.
+
+-- Elle paratra bien mesquine au roi, je vous assure.
+
+-- Les amoureux ne rflchissent point au danger.
+
+-- Quel danger craignez-vous, monsieur le comte?
+
+-- Mais un percement pareil, c'est un bruit effroyable, tout le
+chteau en retentira?
+
+-- Oh! monsieur le comte, je suis sr, moi, que l'ouvrier que je
+vous dsignerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un
+quadrilatre de six pieds avec une scie garnie d'toupe, et nul,
+mme des plus voisins, ne s'apercevra qu'il travaille.
+
+-- Ah! mon cher monsieur Malicorne, vous m'tourdissez, vous me
+bouleversez.
+
+-- Je continue, rpondit tranquillement Malicorne: dans la chambre
+dont vous avez perc le plafond, vous entendez bien, n'est-ce pas?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous dresserez un escalier qui permette, soit Mlle de La
+Vallire de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle
+de La Vallire.
+
+-- Mais cet escalier, on le verra?
+
+-- Non, car, de votre ct, il sera cach par une cloison sur
+laquelle vous tendrez une tapisserie pareille celle qui garnira
+le reste de l'appartement; chez Mlle de La Vallire, il
+disparatra sous une trappe qui sera le parquet mme, et qui
+s'ouvrira sous le lit.
+
+-- En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencrent
+tinceler.
+
+-- Maintenant, monsieur le comte, je n'ai pas besoin de vous faire
+avouer que le roi viendra souvent dans la chambre o sera tabli
+un pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulirement,
+sera frapp de mon ide, et je vais la lui dvelopper.
+
+-- Ah! cher monsieur Malicorne! s'cria de Saint-Aignan, vous
+oubliez que c'est moi que vous en avez parl le premier, et que,
+par consquent, j'ai les droits de la priorit.
+
+-- Voulez-vous donc la prfrence?
+
+-- Si je la veux! je crois bien!
+
+-- Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c'est un cordon pour
+la premire promotion que je vous donne l, et peut-tre mme
+quelque bon duch.
+
+-- C'est, du moins, rpondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une
+occasion de montrer au roi qu'il n'a pas tort de m'appeler
+quelquefois son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je
+vous devrai.
+
+-- Vous ne l'oublierez pas un peu? demanda Malicorne en souriant.
+
+-- Je m'en ferai gloire, monsieur.
+
+-- Moi, monsieur, je ne suis pas l'ami du roi, je suis son
+serviteur.
+
+-- Oui, et, si vous pensez qu'il y a un cordon bleu pour moi dans
+cet escalier, je pense qu'il y aura bien pour vous un rouleau de
+lettres de noblesse.
+
+Malicorne s'inclina.
+
+-- Il ne s'agit plus, maintenant, que de dmnager, dit de Saint-
+Aignan.
+
+-- Je ne vois pas que le roi s'y oppose; demandez-lui-en la
+permission.
+
+-- l'instant mme je cours chez lui.
+
+-- Et moi, je vais me procurer l'ouvrier dont nous avons besoin.
+
+-- Quand l'aurai-je?
+
+-- Ce soir.
+
+-- N'oubliez pas les prcautions.
+
+-- Je vous l'amne les yeux bands.
+
+-- Et moi, je vous envoie un de mes carrosses.
+
+-- Sans armoiries.
+
+-- Avec un de mes laquais sans livre, c'est convenu.
+
+-- Trs bien, monsieur le comte.
+
+-- Mais La Vallire.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Que dira-t-elle en voyant l'opration?
+
+-- Je vous assure que cela l'intressera beaucoup.
+
+-- Je le crois.
+
+-- Je suis mme sr que, si le roi n'a pas l'audace de monter chez
+elle, elle aura la curiosit de descendre.
+
+-- Esprons, dit de Saint-Aignan.
+
+-- Oui, esprons, rpta Malicorne.
+
+-- Je m'en vais chez le roi, alors.
+
+-- Et vous faites merveille.
+
+-- quelle heure ce soir mon ouvrier?
+
+-- huit heures.
+
+-- Et combien de temps estimez-vous qu'il lui faudra pour scier
+son quadrilatre?
+
+-- Mais deux heures, peu prs; seulement, ensuite, il lui faudra
+le temps d'achever ce qu'on appelle les raccords. Une nuit et une
+partie de la journe du lendemain: c'est deux jours qu'il faut
+compter avec l'escalier.
+
+-- Deux jours, c'est bien long.
+
+-- Dame! quand on se mle d'ouvrir une porte sur le paradis, faut-
+il, au moins, que cette porte soit dcente.
+
+-- Vous avez raison; tantt, cher monsieur Malicorne. Mon
+dmnagement sera prt pour aprs-demain au soir.
+
+
+Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux
+
+
+De Saint-Aignan, ravi de ce qu'il venait d'entendre, enchant de
+ce qu'il entrevoyait, prit sa course vers les deux chambres de
+de Guiche.
+
+Lui qui, un quart d'heure auparavant, n'et pas donn ses deux
+chambres pour un million, il tait prt acheter, pour un
+million, si on le lui et demand, les deux bienheureuses chambres
+qu'il convoitait maintenant.
+
+Mais il n'y rencontra pas tant d'exigences. M. de Guiche ne savait
+pas encore o il devait loger, et, d'ailleurs, tait trop
+souffrant toujours pour s'occuper de son logement.
+
+De Saint-Aignan eut donc les deux chambres de de Guiche. De son
+ct, M. Dangeau eut les deux chambres de de Saint-Aignan,
+moyennant un pot-de-vin de six mille livres l'intendant du
+comte, et crut avoir fait une affaire d'or.
+
+Les deux chambres de Dangeau devinrent le futur logement de
+de Guiche.
+
+Le tout, sans que nous puissions affirmer bien srement que, dans
+ce dmnagement gnral, ce sont ces deux chambres que de Guiche
+habitera.
+
+Quant M. Dangeau, il tait si transport de joie, qu'il ne se
+donna mme pas la peine de supposer que de Saint-Aignan avait un
+intrt suprieur dmnager.
+
+Une heure aprs cette nouvelle rsolution prise par de Saint-
+Aignan, de Saint-Aignan tait donc en possession des deux
+chambres. Dix minutes aprs que de Saint-Aignan tait en
+possession des deux chambres, Malicorne entrait chez de Saint-
+Aignan escort des tapissiers.
+
+Pendant ce temps le roi demandait de Saint-Aignan; on courait chez
+de Saint-Aignan, et l'on trouvait Dangeau; Dangeau renvoyait chez
+de Guiche, et l'on trouvait enfin de Saint-Aignan.
+
+Mais il y avait retard, de sorte que le roi avait dj donn deux
+ou trois mouvements d'impatience lorsque de Saint-Aignan entra
+tout essouffl chez son matre.
+
+-- Tu m'abandonnes donc aussi, toi? lui dit Louis XIV, de ce ton
+lamentable dont Csar avait d, dix-huit cents ans auparavant,
+dire le _Tu quoque._
+
+-- Sire, dit de Saint-Aignan, je n'abandonne pas le roi, tout au
+contraire; seulement, je m'occupe de mon dmnagement.
+
+-- De quel dmnagement? Je croyais ton dmnagement termin
+depuis trois jours.
+
+-- Oui, Sire. Mais je me trouve mal o je suis, et je passe dans
+le corps de logis en face.
+
+-- Quand je te disais que, toi aussi, tu m'abandonnais! s'cria le
+roi. Oh! mais cela passe les bornes. Ainsi je n'avais qu'une femme
+dont mon coeur se soucit, toute ma famille se ligue pour me
+l'arracher. J'avais un ami qui je confiais mes peines et qui
+m'aidait en supporter le poids, cet ami se lasse de mes plaintes
+et me quitte sans mme me demander cong.
+
+De Saint-Aignan se mit rire.
+
+Le roi devina qu'il y avait quelque mystre dans ce manque de
+respect.
+
+-- Qu'y a-t-il? s'cria le roi plein d'espoir.
+
+-- Il y a, Sire, que cet ami, que le roi calomnie, va essayer de
+rendre son roi le bonheur qu'il a perdu.
+
+-- Tu vas me faire voir La Vallire? fit Louis XIV.
+
+-- Sire, je n'en rponds pas encore, mais...
+
+-- Mais?...
+
+-- Mais je l'espre.
+
+-- Oh! comment? comment? Dis-moi cela, de Saint-Aignan. Je veux
+connatre ton projet, je veux t'y aider de tout mon pouvoir.
+
+-- Sire, rpondit de Saint-Aignan, je ne sais pas encore bien moi-
+mme comment je vais m'y prendre pour arriver ce but; mais j'ai
+tout lieu de croire que, ds demain...
+
+-- Demain, dis-tu?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Oh! quel bonheur! Mais pourquoi dmnages-tu?
+
+-- Pour vous servir mieux.
+
+-- Et en quoi, tant dmnag, me peux-tu mieux servir?
+
+-- Savez-vous o sont situes les deux chambres que l'on destinait
+au comte de Guiche.
+
+-- Oui.
+
+-- Alors, vous savez o je vais.
+
+-- Sans doute; mais cela ne m'avance rien.
+
+-- Comment! vous ne comprenez pas, Sire, qu'au-dessus de ce
+logement sont deux chambres?
+
+-- Lesquelles?
+
+-- L'une, celle de Mlle de Montalais, et l'autre...
+
+-- L'autre, c'est celle de La Vallire, de Saint-Aignan?
+
+-- Allons donc, Sire.
+
+-- Oh! de Saint-Aignan, c'est vrai, oui, c'est vrai. De Saint-
+Aignan, c'est une heureuse ide, une ide d'ami, de pote; en me
+rapprochant d'elle, lorsque l'univers m'en spare, tu vaux mieux
+pour moi que Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille.
+
+-- Sire, dit de Saint-Aignan avec un sourire, je doute que, si
+Votre Majest connaissait mes projets dans toute leur tendue,
+elle continut me donner des qualifications si pompeuses. Ah!
+Sire, j'en connais de plus triviales que certains puritains de la
+Cour ne manqueront pas de m'appliquer quand ils sauront ce que je
+compte faire pour Votre Majest.
+
+-- De Saint-Aignan, je meurs d'impatience; de Saint-Aignan, je
+dessche; de Saint-Aignan, je n'attendrai jamais jusqu' demain...
+Demain! mais, demain, c'est une ternit.
+
+-- Et cependant, Sire, s'il vous plat, vous allez sortir tout
+l'heure et distraire cette impatience par une bonne promenade.
+
+-- Avec toi, soit: nous causerons de tes projets, nous parlerons
+d'elle.
+
+-- Non pas, Sire, je reste.
+
+-- Avec qui sortirai-je, alors?
+
+-- Avec les dames.
+
+-- Ah! ma foi, non, de Saint-Aignan.
+
+-- Sire, il le faut.
+
+-- Non, non! mille fois non! Non, je ne m'exposerai plus ce
+supplice horrible d'tre deux pas d'elle, de la voir,
+d'effleurer sa robe en passant et de ne rien lui dire. Non, je
+renonce ce supplice que tu crois un bonheur et qui n'est qu'une
+torture qui brle mes yeux, qui dvore mes mains, qui broie mon
+coeur; la voir en prsence de tous les trangers et ne pas lui
+dire que je l'aime, quand tout mon tre lui rvle cet amour et me
+trahit devant tous. Non, je me suis jur moi-mme que je ne le
+ferais plus, et je tiendrai mon serment.
+
+-- Cependant, Sire, coutez bien ceci.
+
+-- Je n'coute rien, de Saint-Aignan.
+
+-- En ce cas, je continue. Il est urgent, Sire, comprenez-vous
+bien, urgent, de toute urgence, que Madame et ses filles d'honneur
+soient absentes deux heures de votre domicile.
+
+-- Tu me confonds, de Saint-Aignan.
+
+-- Il est dur pour moi de commander mon roi; mais dans cette
+circonstance, je commande, Sire: il me faut une chasse ou une
+promenade.
+
+-- Mais cette promenade, cette chasse, ce serait un caprice, une
+bizarrerie! En manifestant de pareilles impatiences, je dcouvre
+toute ma Cour un coeur qui ne s'appartient plus lui-mme. Ne
+dit-on pas dj trop que je rve la conqute du monde, mais
+qu'auparavant je devrais commencer par faire la conqute de moi-
+mme?
+
+-- Ceux qui disent cela, Sire, sont des impertinents et des
+factieux; mais, quels qu'ils soient, si Votre Majest prfre les
+couter, je n'ai plus rien dire. Alors, le jour de demain se
+recule des poques indtermines.
+
+-- De Saint-Aignan, je sortirai ce soir... Ce soir, j'irai coucher
+ Saint-Germain aux flambeaux; j'y djeunerai demain et serai de
+retour Paris vers les trois heures. Est-ce cela?
+
+-- Tout fait.
+
+-- Alors je partirai ce soir pour huit heures.
+
+-- Votre Majest a devin la minute.
+
+-- Et tu ne veux rien me dire?
+
+-- C'est--dire que je ne puis rien vous dire. L'industrie est
+pour quelque chose dans ce monde, Sire; cependant le hasard y joue
+un si grand rle, que j'ai l'habitude de lui laisser toujours la
+part la plus troite, certain qu'il s'arrangera de manire
+prendre toujours la plus large.
+
+-- Allons, je m'abandonne toi.
+
+-- Et vous avez raison.
+
+Rconfort de la sorte, le roi s'en alla tout droit chez Madame,
+o il annona la promenade projete.
+
+Madame crut l'instant mme voir, dans cette partie improvise,
+un complot du roi pour entretenir La Vallire, soit sur la route,
+ la faveur de l'obscurit, soit autrement; mais elle se garda
+bien de rien manifester son beau-frre, et accepta l'invitation
+le sourire sur les lvres.
+
+Elle donna, tout haut, des ordres pour que ses filles d'honneur la
+suivissent, se rservant de faire le soir ce qui lui paratrait le
+plus propre contrarier les amours de Sa Majest.
+
+Puis, lorsqu'elle fut seule et que le pauvre amant qui avait donn
+cet ordre pt croire que Mlle de La Vallire serait de la
+promenade, au moment peut-tre o il se repaissait en ide de ce
+triste bonheur des amants perscuts, qui est de raliser, par la
+seule vue, toutes les joies de la possession interdite, en ce
+moment mme, Madame au milieu de ses filles d'honneur, disait:
+
+-- J'aurai assez de deux demoiselles ce soir: Mlle de Tonnay-
+Charente et Mlle de Montalais.
+
+La Vallire avait prvu le coup, et, par consquent, s'y
+attendait; mais la perscution l'avait rendue forte. Elle ne donna
+point Madame la joie de voir sur son visage l'impression du coup
+qu'elle recevait au coeur.
+
+Au contraire, souriant avec cette ineffable douceur qui donnait un
+caractre anglique sa physionomie:
+
+-- Ainsi, madame, me voil libre ce soir? dit-elle.
+
+-- Oui, sans doute.
+
+-- J'en profiterai pour avancer cette tapisserie que Son Altesse a
+bien voulu remarquer, et que, d'avance, j'ai eu l'honneur de lui
+offrir.
+
+Et, ayant fait une respectueuse rvrence, elle se retira chez
+elle.
+
+Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente en firent autant.
+
+Le bruit de la promenade sortit avec elles de la chambre de Madame
+et se rpandit par tout le chteau. Dix minutes aprs, Malicorne
+savait la rsolution de Madame et faisait passer sous la porte de
+Montalais un billet conu en ces termes:
+
+Il faut que L. V. passe la nuit avec Madame.
+
+Montalais, selon les conventions faites, commena par brler le
+papier, puis se mit rflchir.
+
+Montalais tait une fille de ressources, et elle eut bientt
+arrt son plan.
+
+ l'heure o elle devait se rendre chez Madame, c'est--dire vers
+cinq heures, elle traversa le prau tout courant, et, arrive
+dix pas d'un groupe d'officiers, poussa un cri, tomba
+gracieusement sur un genou, se releva et continua son chemin, mais
+en boitant.
+
+Les gentilshommes accoururent elle pour la soutenir. Montalais
+s'tait donn une entorse.
+
+Elle n'en voulut pas moins, fidle son devoir, continuer son
+ascension chez Madame.
+
+-- Qu'y a-t-il, et pourquoi boitez-vous? lui demanda celle-ci; je
+vous prenais pour La Vallire.
+
+Montalais raconta comment, en courant pour venir plus vite, elle
+s'tait tordu le pied.
+
+Madame parut la plaindre et voulut faire venir, l'instant mme,
+un chirurgien.
+
+Mais elle, assurant que l'accident n'avait rien de grave:
+
+-- Madame, dit-elle, je m'afflige seulement de manquer mon
+service, et j'eusse voulu prier Mlle de La Vallire de me
+remplacer prs de Votre Altesse...
+
+Madame frona le sourcil.
+
+-- Mais je n'en ai rien fait, continua Montalais.
+
+-- Et pourquoi n'en avez-vous rien fait? demanda Madame.
+
+-- Parce que la pauvre La Vallire paraissait si heureuse d'avoir
+sa libert pour un soir et pour une nuit, que je ne me suis pas
+senti le courage de la mettre en service ma place.
+
+-- Comment, elle est joyeuse ce point? demanda Madame frappe de
+ces paroles.
+
+-- C'est--dire qu'elle en est folle; elle chantait, elle toujours
+si mlancolique. Au reste, Votre Altesse sait qu'elle dteste le
+monde, et que son caractre contient un grain de sauvagerie.
+
+Oh! oh! pensa Madame, cette grande gaiet ne me parat pas
+naturelle, moi.
+
+-- Elle a dj fait ses prparatifs, continua Montalais pour dner
+chez elle, en tte tte avec un de ses livres chris. Et puis,
+d'ailleurs, Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien
+heureuses de l'accompagner; aussi n'ai-je pas mme fait ma
+proposition Mlle de La Vallire.
+
+Madame se tut.
+
+-- Ai-je bien fait? continua Montalais avec un lger serrement de
+coeur, en voyant si mal russir cette ruse de guerre sur laquelle
+elle avait si compltement compt, qu'elle n'avait pas cru
+ncessaire d'en chercher une autre. Madame m'approuve? continua-t-
+elle.
+
+Madame pensait que, pendant la nuit, le roi pourrait bien quitter
+Saint-Germain, et que, comme on ne comptait que quatre lieues et
+demie de Paris Saint-Germain il pourrait bien tre en une heure
+ Paris.
+
+-- Dites-moi, fit-elle, en vous sachant blesse, La Vallire vous
+a au moins offert sa compagnie?
+
+-- Oh! elle ne connat pas encore mon accident; mais, le connt-
+elle, je ne lui demanderai certes rien qui la drange de ses
+projets. Je crois qu'elle veut raliser seule, ce soir, la partie
+de plaisir du feu roi, quand il disait M. de Saint-Mars:
+Ennuyons-nous, monsieur de Saint-Mars, ennuyons-nous bien.
+
+Madame tait convaincue que quelque mystre amoureux tait cach
+sous cette soif de solitude. Ce mystre devait tre le retour
+nocturne de Louis. Il n'y avait plus en douter, La Vallire
+tait prvenue de ce retour, de l cette joie de rester au Palais-
+Royal.
+
+C'tait tout un plan combin d'avance.
+
+-- Je ne serai pas leur dupe, dit Madame.
+
+Et elle prit un parti dcisif.
+
+-- Mademoiselle de Montalais, dit-elle, veuillez prvenir votre
+amie, mademoiselle de La Vallire, que je suis au dsespoir de
+troubler ses projets de solitude; mais, au lieu de s'ennuyer seule
+chez elle, comme elle le dsirait, elle viendra s'ennuyer avec
+nous Saint-Germain.
+
+-- Ah! pauvre La Vallire, fit Montalais d'un air dolent, mais
+avec l'allgresse dans le coeur. Oh! madame, est-ce qu'il n'y
+aurait pas moyen que Votre Altesse...
+
+-- Assez, dit Madame, je le veux! Je prfre la socit de Mlle La
+Baume Le Blanc toutes les autres socits. Allez, envoyez-la-moi
+et soignez votre jambe.
+
+Montalais ne se fit pas rpter l'ordre. Elle rentra, crivit sa
+rponse Malicorne, et la glissa sous le tapis. On ira, disait
+cette rponse. Une Spartiate n'et pas crit plus laconiquement.
+
+De cette faon, pensait Madame, pendant la route, je la
+surveille, pendant la nuit, elle couche prs de moi, et bien
+adroite est Sa Majest si elle change un seul mot avec Mlle de La
+Vallire.
+
+La Vallire reut l'ordre de partir avec la mme douceur
+indiffrente qu'elle avait reu l'ordre de rester.
+
+Seulement, intrieurement, sa joie fut vive, et elle regarda ce
+changement de rsolution de la princesse comme une consolation que
+lui envoyait la Providence.
+
+Moins pntrante que Madame, elle mettait tout sur le compte du
+hasard.
+
+Tandis que tout le monde, l'exception des disgracis, des
+malades et des gens ayant des entorses, se dirigeait vers Saint-
+Germain, Malicorne faisait entrer son ouvrier dans un carrosse de
+M. de Saint-Aignan et le conduisait dans la chambre correspondant
+ la chambre de La Vallire.
+
+Cet homme se mit l'oeuvre, allch par la splendide rcompense
+qui lui avait t promise.
+
+Comme on avait fait prendre chez les ingnieurs de la maison du
+roi tous les outils les plus excellents, entre autres une de ces
+scies aux morsures invincibles qui vont tailler dans l'eau les
+madriers de chne durs comme du fer, l'ouvrage avana rapidement,
+et un morceau carr du plafond, choisi entre deux solives, tomba
+dans les bras de Saint-Aignan, de Malicorne, de l'ouvrier et d'un
+valet de confiance, personnage mis au monde pour tout voir, tout
+entendre et ne rien rpter.
+
+Seulement, en vertu d'un nouveau plan indiqu par Malicorne,
+l'ouverture fut pratique dans l'angle.
+
+Voici pourquoi.
+
+Comme il n'y avait pas de cabinet de toilette dans la chambre de
+La Vallire, La Vallire avait demand et obtenu, le matin mme,
+un grand paravent destin remplacer une cloison.
+
+Le paravent avait t accord.
+
+Il suffisait parfaitement pour cacher l'ouverture, qui d'ailleurs,
+serait dissimule par tous les artifices de l'bnisterie.
+
+Le trou pratiqu, l'ouvrier se glissa entre les solives et se
+trouva dans la chambre de La Vallire.
+
+Arriv l, il scia carrment le plancher, et, avec les feuilles
+mmes du parquet, il confectionna une trappe s'adaptant si
+parfaitement l'ouverture, que l'oeil le plus exerc n'y pouvait
+voir que les interstices obligs d'une soudure de parquet.
+
+Malicorne avait tout prvu. Une poigne et deux charnires,
+achetes d'avance, furent poses cette feuille de bois.
+
+Un de ces petits escaliers tournants, comme on commenait en
+poser dans les entresols, fut achet tout fait par l'industrieux
+Malicorne, et pay deux mille livres.
+
+Il tait plus haut qu'il n'tait besoin; mais le charpentier en
+supprima des degrs, et il se trouva d'exacte mesure.
+
+Cet escalier, destin recevoir un si illustre poids, fut
+accroch au mur par deux crampons seulement.
+
+Quant sa base, elle fut arrte dans le parquet mme du comte
+par deux fiches visses: le roi et tout son conseil eussent pu
+monter et descendre cet escalier sans aucune crainte.
+
+Tout marteau frappait sur un coussinet d'toupes, toute lime
+mordait, le manche envelopp de laine, la lame trempe d'huile.
+
+D'ailleurs, le travail le plus bruyant avait t fait pendant la
+nuit et pendant la matine, c'est--dire en l'absence de La
+Vallire et de Madame.
+
+Quand, vers deux heures, la Cour rentra au Palais-Royal, et que La
+Vallire remonta dans sa chambre, tout tait en place, et pas la
+moindre parcelle de sciure, pas le plus petit copeau ne venaient
+attester la violation de domicile.
+
+Seulement, de Saint-Aignan, qui avait voulu aider de son mieux
+dans ce travail, avait dchir ses doigts et sa chemise, et
+dpens beaucoup de sueur au service de son roi.
+
+La paume de ses mains, surtout, tait toute garnie d'ampoules.
+
+Ces ampoules venaient de ce qu'il avait tenu l'chelle
+Malicorne.
+
+Il avait, en outre, apport un un les cinq morceaux de
+l'escalier, forms chacun de deux marches.
+
+Enfin, nous pouvons le dire, le roi, s'il l'et vu si ardent
+l'oeuvre, le roi lui et jur reconnaissance ternelle.
+
+Comme l'avait prvu Malicorne, l'homme des mesures exactes,
+l'ouvrier eut termin toutes ses oprations en vingt-quatre
+heures.
+
+Il reut vingt-quatre louis et partit combl de joie; c'tait
+autant qu'il gagnait d'ordinaire en six mois.
+
+Nul n'avait le plus petit soupon de ce qui s'tait pass sous
+l'appartement de Mlle de La Vallire.
+
+Mais, le soir du second jour, au moment o La Vallire venait de
+quitter le cercle de Madame et rentrait chez elle, un lger
+craquement retentit au fond de la chambre.
+
+tonne, elle regarda d'o venait le bruit. Le bruit recommena.
+
+-- Qui est l? demanda-t-elle avec un accent d'effroi.
+
+-- Moi, rpondit la voix si connue du roi.
+
+-- Vous!... vous! s'cria la jeune fille qui se crut un instant
+sous l'empire d'un songe. Mais o cela, vous?... vous, Sire?
+
+-- Ici, rpliqua le roi en dpliant une des feuilles du paravent,
+et en apparaissant comme une ombre au fond de l'appartement.
+
+La Vallire poussa un cri et tomba toute frissonnante sur un
+fauteuil.
+
+
+Chapitre CLXXIV -- L'apparition
+
+
+La Vallire se remit promptement de sa surprise; force d'tre
+respectueux, le roi lui rendait par sa prsence plus de confiance
+que son apparition ne lui en avait t.
+
+Mais, comme il vit surtout que ce qui inquitait La Vallire,
+c'tait la faon dont il avait pntr chez elle, il lui expliqua
+le systme de l'escalier cach par le paravent, se dfendant
+surtout d'tre une apparition surnaturelle.
+
+-- Oh! Sire, lui dit La Vallire en secouant sa blonde tte avec
+un charmant sourire, prsent ou absent, vous n'apparaissez pas
+moins mon esprit dans un moment que dans l'autre.
+
+-- Ce qui veut dire, Louise?
+
+-- Oh! ce que vous savez bien, Sire: c'est qu'il n'est pas un
+instant o la pauvre fille dont vous avez surpris le secret
+Fontainebleau, et que vous tes venu reprendre au pied de la
+croix, ne pense vous.
+
+-- Louise, vous me comblez de joie et de bonheur.
+
+La Vallire sourit tristement et continua:
+
+-- Mais, Sire, avez-vous rflchi que votre ingnieuse invention
+ne pouvait nous tre d'aucune utilit?
+
+-- Et pourquoi cela? Dites, j'attends.
+
+-- Parce que cette chambre o je loge, Sire, n'est point l'abri
+des recherches, il s'en faut; Madame peut y venir par hasard;
+chaque instant du jour, mes compagnes y viennent; fermer ma porte
+en dedans, c'est me dnoncer aussi clairement que si j'crivais
+dessus: N'entrez pas, le roi est ici! Et, tenez, Sire, en ce
+moment mme, rien n'empche que la porte ne s'ouvre, et que Votre
+Majest, surprise, ne soit vue prs de moi.
+
+-- C'est alors, dit en riant le roi, que je serais vritablement
+pris pour un fantme, car nul ne peut dire par o je suis venu
+ici. Or, il n'y a que les fantmes qui passent travers les murs
+ou travers les plafonds.
+
+-- Oh! Sire, quelle aventure! songez-y bien, Sire, quel scandale!
+Jamais rien de pareil n'aurait t dit sur les filles d'honneur,
+pauvres cratures que la mchancet n'pargne gure, cependant.
+
+-- Et vous concluez de tout cela, ma chre Louise?... Voyons,
+dites, expliquez-vous!
+
+-- Qu'il faut, hlas! pardonnez-moi, c'est un mot bien dur...
+
+Louis sourit.
+
+-- Voyons, dit-il.
+
+-- Qu'il faut que Votre Majest supprime l'escalier, machinations
+et surprises; car le mal d'tre pris ici, songez-y, Sire, serait
+plus grand que le bonheur de s'y voir.
+
+-- Eh bien! chre Louise, rpondit le roi avec amour, au lieu de
+supprimer cet escalier par lequel je monte, il est un moyen plus
+simple auquel vous n'avez point pens.
+
+-- Un moyen... encore?...
+
+-- Oui, encore. Oh! vous ne m'aimez pas comme je vous aime,
+Louise, puisque je suis plus inventif que vous.
+
+Elle le regarda. Louis lui tendit la main, qu'elle serra
+doucement.
+
+-- Vous dites, continua le roi, que je serai surpris en venant o
+chacun peut entrer son aise?
+
+-- Tenez, Sire, au moment mme o vous en parlez, j'en tremble.
+
+-- Soit, mais vous ne seriez pas surprise, vous, en descendant cet
+escalier pour venir dans les chambres qui sont au-dessous.
+
+-- Sire, Sire, que dites-vous l? s'cria La Vallire effraye.
+
+-- Vous me comprenez mal, Louise, puisque, mon premier mot, vous
+prenez cette grande colre; d'abord, savez-vous qui
+appartiennent ces chambres?
+
+-- Mais M. le comte de Guiche.
+
+-- Non pas, M. de Saint-Aignan.
+
+-- Vrai! s'cria La Vallire.
+
+Et ce mot, chapp du coeur joyeux de la jeune fille, fit luire
+comme un clair de doux prsage dans le coeur panoui du roi.
+
+-- Oui, de Saint-Aignan, notre ami, dit-il.
+
+-- Mais, Sire, reprit La Vallire, je ne puis pas plus aller chez
+M. de Saint Aignan que chez M. le comte de Guiche, hasarda l'ange
+redevenu femme.
+
+-- Pourquoi donc ne le pouvez-vous pas, Louise?
+
+-- Impossible! impossible!
+
+-- Il me semble, Louise, que, sous la sauvegarde du roi, l'on peut
+tout.
+
+-- Sous la sauvegarde du roi? dit-elle avec un regard charg
+d'amour.
+
+-- Oh! vous croyez ma parole, n'est-ce pas?
+
+-- J'y crois lorsque vous n'y tes pas, Sire; mais, lorsque vous y
+tes, lorsque vous me parlez, lorsque je vous vois, je ne crois
+plus rien.
+
+-- Que vous faut-il pour vous rassurer, mon Dieu?
+
+-- C'est peu respectueux, je le sais, de douter ainsi du roi; mais
+vous n'tes pas le roi, pour moi.
+
+-- Oh! Dieu merci, je l'espre bien; vous voyez comme je cherche.
+coutez: la prsence d'un tiers vous rassurera-t-elle?
+
+-- La prsence de M. de Saint-Aignan? oui.
+
+-- En vrit, Louise, vous me percez le coeur avec de pareils
+soupons.
+
+La Vallire ne rpondit rien, elle regarda seulement Louis de ce
+clair regard qui pntrait jusqu'au fond des coeurs, et dit tout
+bas:
+
+-- Hlas! hlas! ce n'est pas de vous que je me dfie, ce n'est
+pas sur vous que portent mes soupons.
+
+-- J'accepte donc, dit le roi en soupirant, et M. de Saint-Aignan,
+qui a l'heureux privilge de vous rassurer, sera toujours prsent
+ notre entretien, je vous le promets.
+
+-- Bien vrai, Sire?
+
+-- Foi de gentilhomme! Et vous, de votre ct?...
+
+-- Attendez, oh! ce n'est pas tout.
+
+-- Encore quelque chose, Louise?
+
+-- Oh! certainement; ne vous lassez pas si vite, car nous ne
+sommes pas au bout, Sire.
+
+-- Allons, achevez de me percer le coeur.
+
+-- Vous comprenez bien, Sire, que ces entretiens doivent au moins
+avoir, prs de M. de Saint-Aignan lui-mme, une sorte de motif
+raisonnable.
+
+-- De motif raisonnable! reprit le roi d'un ton de doux reproche.
+
+-- Sans doute. Rflchissez, Sire.
+
+-- Oh! vous avez toutes les dlicatesses, et, croyez-le, mon seul
+dsir est de vous galer sur ce point. Eh bien! Louise, il sera
+fait comme vous dsirez. Nos entretiens auront un objet
+raisonnable, et j'ai dj trouv cet objet.
+
+-- De sorte, Sire?... dit La Vallire en souriant.
+
+-- Que, ds demain, si vous voulez...
+
+-- Demain?
+
+-- Vous voulez dire que c'est trop tard? s'cria le roi en serrant
+entre ses deux mains la main brlante de La Vallire.
+
+En ce moment, des pas se firent entendre dans le corridor.
+
+-- Sire, Sire, s'cria La Vallire, quelqu'un s'approche,
+quelqu'un vient, entendez-vous? Sire, Sire, fuyez, je vous en
+supplie!
+
+Le roi ne fit qu'un bond de sa chaise derrire le paravent.
+
+Il tait temps; comme le roi tirait un des feuillets sur lui, le
+bouton de la porte tourna, et Montalais parut sur le seuil.
+
+Il va sans dire qu'elle entra tout naturellement et sans faire
+aucune crmonie.
+
+Elle savait bien, la ruse, que frapper discrtement cette porte
+au lieu de la pousser, c'tait montrer La Vallire une dfiance
+dsobligeante.
+
+Elle entra donc, et aprs un rapide coup d'oeil qui lui montra
+deux chaises fort prs l'une de l'autre, elle employa tant de
+temps refermer la porte qui se rebellait on ne sait comment, que
+le roi eut celui de lever la trappe et de redescendre chez de
+Saint-Aignan.
+
+Un bruit imperceptible pour toute oreille moins fine que la sienne
+avertit Montalais de la disparition du prince; elle russit alors
+ fermer la porte rebelle, et s'approcha de La Vallire.
+
+-- Causons, Louise, lui dit-elle, causons srieusement, vous le
+voulez bien.
+
+Louise, toute son motion, n'entendit pas sans une secrte
+terreur ce srieusement, sur lequel Montalais avait appuy
+dessein.
+
+-- Mon Dieu! ma chre Aure, murmura-t-elle, qu'y a-t-il donc
+encore?
+
+-- Il y a, chre amie, que Madame se doute de tout.
+
+-- De tout quoi?
+
+-- Avons-nous besoin de nous expliquer, et ne comprends-tu pas ce
+que je veux dire? Voyons: tu as d voir les fluctuations de Madame
+depuis plusieurs jours; tu as d voir comme elle t'a prise auprs
+d'elle, puis congdie, puis reprise.
+
+-- C'est trange, en effet; mais je suis habitue ses
+bizarreries.
+
+-- Attends encore. Tu as remarqu ensuite que Madame, aprs
+t'avoir exclue de la promenade, hier, t'a fait donner ordre
+d'assister cette promenade.
+
+-- Si je l'ai remarqu! sans doute.
+
+-- Eh bien! il parat que Madame a maintenant des renseignements
+suffisants, car elle a t droit au but, n'ayant plus rien
+opposer en France ce torrent qui brise tous les obstacles; tu
+sais ce que je veux dire par le torrent?
+
+La Vallire cacha son visage entre ses mains.
+
+-- Je veux dire, poursuivit Montalais impitoyablement, ce torrent
+qui a enfonc la porte des Carmlites de Chaillot, et renvers
+tous les prjugs de cour, tant Fontainebleau qu' Paris.
+
+-- Hlas! hlas! murmura La Vallire, toujours voile par ses
+doigts, entre lesquels roulaient ses larmes.
+
+-- Oh! ne t'afflige pas ainsi, lorsque tu n'es qu' la moiti de
+tes peines.
+
+-- Mon Dieu! s'cria la jeune fille avec anxit, qu'y a-t-il donc
+encore?
+
+-- Eh bien! voici le fait. Madame, dnue d'auxiliaires en France,
+car elle a us successivement les deux reines, Monsieur et toute
+la Cour, Madame s'est souvenue d'une certaine personne qui a sur
+toi de prtendus droits.
+
+La Vallire devint blanche comme une statue de cire.
+
+-- Cette personne, continua Montalais, n'est point Paris en ce
+moment.
+
+-- Oh! mon Dieu! murmura Louise.
+
+-- Cette personne, si je ne me trompe, est en Angleterre.
+
+-- Oui, oui, soupira La Vallire demi brise.
+
+-- N'est-ce pas la Cour du roi Charles II que se trouve cette
+personne? Dis.
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien! ce soir, une lettre est partie du cabinet de Madame
+pour Saint-James, avec ordre pour le courrier de pousser d'une
+traite jusqu' Hampton-Court, qui est, ce qu'il parat, une
+maison royale situe douze milles de Londres!
+
+-- Oui, aprs?
+
+-- Or, comme Madame crit rgulirement Londres tous les quinze
+jours, et que le courrier ordinaire avait t expdi Londres il
+y a trois jours seulement, j'ai pens qu'une circonstance grave
+pouvait seule lui mettre la plume la main. Madame est paresseuse
+pour crire, comme tu sais.
+
+-- Oh! oui.
+
+-- Cette lettre a donc t crite, quelque chose me le dit, pour
+toi.
+
+-- Pour moi? rpta la malheureuse jeune fille avec la docilit
+d'un automate.
+
+-- Et moi qui la vis, cette lettre, sur le bureau de Madame avant
+qu'elle ft cachete, j'ai cru y lire...
+
+-- Tu as cru y lire?...
+
+-- Peut-tre me suis-je trompe.
+
+-- Quoi?... Voyons.
+
+-- Le nom de Bragelonne.
+
+La Vallire se leva, en proie la plus douloureuse agitation.
+
+-- Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, dj se
+sont enfuis tous les rves riants de la jeunesse et de
+l'innocence. Je n'ai plus rien te cacher, toi ni personne.
+Ma vie est dcouvert, et s'ouvre comme un livre o tout le monde
+peut lire, depuis le roi jusqu'au premier passant. Aure, ma chre
+Aure, que faire? Que devenir?
+
+Montalais se rapprocha.
+
+-- Dame, consulte-toi, dit-elle.
+
+-- Eh bien! je n'aime pas M. de Bragelonne; quand je dis que je ne
+l'aime pas, comprends-moi: je l'aime comme la plus tendre soeur
+peut aimer un bon frre; mais ce n'est point cela qu'il me
+demande, ce n'est point cela que je lui ai promis.
+
+-- Enfin, tu aimes le roi, dit Montalais, et c'est une assez bonne
+excuse.
+
+-- Oui, j'aime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et j'ai
+pay assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien! parle,
+Montalais; que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position o
+je me trouve?
+
+-- Parle-moi plus clairement.
+
+-- Que te dirai-je?
+
+-- Ainsi, rien de plus particulier?
+
+-- Non, fit Louise avec tonnement.
+
+-- Bien! Alors, c'est un simple conseil que tu me demandes?
+
+-- Oui.
+
+-- Relativement M. Raoul?
+
+-- Pas autre chose.
+
+-- C'est dlicat, rpliqua Montalais.
+
+-- Non, rien n'est dlicat l-dedans. Faut-il que je l'pouse pour
+lui tenir la promesse faite? faut-il que je continue d'couter le
+roi?
+
+-- Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile? dit
+Montalais en souriant. Tu me demandes si tu dois pouser Raoul,
+dont je suis l'amie, et qui je fais un mortel dplaisir en me
+prononant contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus couter le
+roi, le roi, dont je suis la sujette, et que j'offenserais en te
+conseillant d'une certaine faon. Ah! Louise, Louise, tu fais bon
+march d'une bien difficile position.
+
+-- Vous ne m'avez pas comprise, Aure, dit La Vallire blesse du
+ton lgrement railleur qu'avait pris Montalais: si je parle
+d'pouser M. de Bragelonne, c'est que je puis l'pouser sans lui
+faire aucun dplaisir; mais, par la mme raison, si j'coute le
+roi, faut-il le faire usurpateur d'un bien fort mdiocre, c'est
+vrai, mais auquel l'amour prte une certaine apparence de valeur?
+Ce que je te demande donc, c'est de m'enseigner un moyen de me
+dgager honorablement, soit d'un ct, soit de l'autre, ou plutt
+je te demande de quel ct je puis me dgager le plus
+honorablement.
+
+-- Ma chre Louise, rpondit Montalais aprs un silence, je ne
+suis pas un des sept sages de la Grce et je n'ai point de rgles
+de conduite parfaitement invariables; mais, en change, j'ai
+quelque exprience, et je puis te dire que jamais une femme ne
+demande un conseil du genre de celui que tu me demandes sans tre
+fortement embarrasse. Or, tu as fait une promesse solennelle, tu
+as de l'honneur; si donc tu es embarrasse, ayant pris un tel
+engagement, ce n'est pas le conseil d'une trangre, tout est
+tranger pour un coeur plein d'amour, ce n'est pas, dis-je, mon
+conseil qui te tirera d'embarras. Je ne te le donnerai donc point,
+d'autant plus qu' ta place je serais encore plus embarrasse
+aprs le conseil qu'auparavant. Tout ce que je puis faire, c'est
+de te rpter ce que je t'ai dj dit: veux-tu que je t'aide?
+
+-- Oh! oui.
+
+-- Eh bien! c'est tout... Dis-moi en quoi tu veux que je t'aide;
+dis-moi pour qui et contre qui. De cette faon nous ne ferons
+point d'cole.
+
+-- Mais, d'abord, toi, dit La Vallire en pressant la main de sa
+compagne, pour qui ou contre qui te dclares-tu?
+
+-- Pour toi, si tu es vritablement mon amie...
+
+-- N'es-tu pas la confidente de Madame?
+
+-- Raison de plus pour t'tre utile; si je ne savais rien de ce
+ct-l, je ne pourrais pas t'aider, et tu ne tirerais, par
+consquent, aucun profit de ma connaissance. Les amitis vivent de
+ces sortes de bnfices mutuels.
+
+-- Il en rsulte que tu resteras en mme temps l'amie de Madame?
+
+-- videmment. T'en plains-tu?
+
+-- Non, dit La Vallire rveuse, car cette franchise cynique lui
+paraissait une offense faite la femme et un tort fait l'amie.
+
+-- la bonne heure, dit Montalais; car, en ce cas, tu serais bien
+sotte.
+
+-- Donc, tu me serviras?
+
+-- Avec dvouement, surtout si tu me sers de mme.
+
+-- On dirait que tu ne connais pas mon coeur, dit La Vallire en
+regardant Montalais avec de grands yeux tonns.
+
+-- Dame! c'est que, depuis que nous sommes la Cour, ma chre
+Louise, nous sommes bien changes.
+
+-- Comment, cela!
+
+-- C'est bien simple: tais-tu la seconde reine de France, l-bas,
+ Blois?
+
+La Vallire baissa la tte et se mit pleurer.
+
+Montalais la regarda d'une faon indfinissable et on l'entendit
+murmurer ces mots:
+
+-- Pauvre fille!
+
+Puis, se reprenant.
+
+-- Pauvre roi! dit-elle.
+
+Elle baisa Louise au front et regagna son appartement, o
+l'attendait Malicorne.
+
+
+Chapitre CLXXV -- Le portrait
+
+
+Dans cette maladie qu'on appelle _l'amour_, les accs se suivent
+des intervalles toujours plus rapprochs ds que le mal dbute.
+
+Plus tard, les accs s'loignent les uns des autres, au fur et
+mesure que la gurison arrive.
+
+Cela pos, comme axiome en gnral et comme tte de chapitre en
+particulier, continuons notre rcit.
+
+Le lendemain, jour fix par le roi pour le premier entretien chez
+de Saint-Aignan, La Vallire, en ouvrant son paravent, trouva sur
+le parquet un billet crit de la main du roi.
+
+Ce billet avait pass de l'tage infrieur au suprieur par la
+fente du parquet. Nulle main indiscrte, nul regard curieux ne
+pouvait monter o montait ce simple papier.
+
+C'tait une des ides de Malicorne. Voyant combien de Saint-Aignan
+allait devenir utile au roi par son logement, il n'avait pas voulu
+que le courtisan devnt encore indispensable comme messager, et il
+s'tait, de son autorit prive, rserv ce dernier poste.
+
+La Vallire lut avidement ce billet qui lui fixait deux heures de
+l'aprs-midi pour le moment du rendez-vous, et qui lui indiquait
+le moyen de lever la plaque parquete.
+
+-- Faites-vous belle, ajoutait le post-scriptum de la lettre.
+
+Ces derniers mots tonnrent la jeune fille, mais en mme temps
+ils la rassurrent.
+
+L'heure marchait lentement. Elle finit cependant par arriver.
+
+Aussi ponctuelle que la prtresse Hro, Louise leva la trappe au
+dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degrs le
+roi, qui l'attendait respectueusement pour lui donner la main.
+
+Cette dlicate dfrence la toucha sensiblement.
+
+Au bas de l'escalier, les deux amants trouvrent le comte qui,
+avec un sourire et une rvrence du meilleur got, fit La
+Vallire ses remerciements sur l'honneur qu'il recevait d'elle.
+
+Puis, se tournant vers le roi:
+
+-- Sire, dit-il, notre homme est arriv.
+
+La Vallire, inquite, regarda Louis.
+
+-- Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai prie de me faire
+l'honneur de descendre ici, c'est par intrt. J'ai fait demander
+un excellent peintre qui saisit parfaitement les ressemblances, et
+je dsire que vous l'autorisiez vous peindre. D'ailleurs, si
+vous l'exigiez absolument, le portrait resterait chez vous.
+
+La Vallire rougit.
+
+-- Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons plus trois
+seulement: nous voil quatre. Eh! mon Dieu! du moment que nous ne
+serons pas seuls, nous serons tant que vous voudrez.
+
+La Vallire serra doucement le bout des doigts de son royal amant.
+
+-- Passons dans la chambre voisine, s'il plat Votre Majest,
+dit de Saint Aignan.
+
+Il ouvrit la porte et fit passer ses htes.
+
+Le roi marchait derrire La Vallire et dvorait des yeux son cou
+blanc comme de la nacre, sur lequel s'enroulaient les anneaux
+serrs et crpus des cheveux argents de la jeune fille.
+
+La Vallire tait vtue d'une toffe de soie paisse de couleur
+gris perle glace de rose; une parure de jais faisait valoir la
+blancheur de sa peau; ses mains fines et diaphanes froissaient un
+bouquet de penses, de roses du Bengale et de clmatites au
+feuillage finement dcoup, au-dessus desquelles s'levait, comme
+une coupe verser des parfums, une tulipe de Harlem aux tons gris
+et violets, pure et merveilleuse espce, qui avait cot cinq ans
+de combinaisons au jardinier et cinq mille livres au roi.
+
+Ce bouquet, Louis l'avait mis dans la main de La Vallire en la
+saluant.
+
+Dans cette chambre, dont de Saint-Aignan venait d'ouvrir la porte,
+se tenait un jeune homme vtu d'un habit de velours lger avec de
+beaux yeux noirs et de grands cheveux bruns.
+
+C'tait le peintre.
+
+Sa toile tait toute prte, sa palette faite.
+
+Il s'inclina devant Mlle de La Vallire avec cette grave curiosit
+de l'artiste qui tudie son modle, salua le roi discrtement,
+comme s'il ne le connaissait pas, et comme il et, par consquent,
+salu un autre gentilhomme.
+
+Puis, conduisant Mlle de La Vallire jusqu'au sige prpar pour
+elle, il l'invita s'asseoir.
+
+La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains
+occupes, les jambes tendues sur des coussins, et, pour que ses
+regards n'eussent rien de vague ou rien d'affect, le peintre la
+pria de se choisir une occupation.
+
+Alors Louis XIV, en souriant, vint s'asseoir sur les coussins aux
+pieds de sa matresse.
+
+De sorte qu'elle, penche en arrire, adosse au fauteuil, ses
+fleurs la main, de sorte que lui, les yeux levs vers elle et la
+dvorant du regard, ils formaient un groupe charmant que l'artiste
+contempla plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son
+ct, de Saint-Aignan le contemplait avec envie.
+
+Le peintre esquissa rapidement; puis, sous les premiers coups du
+pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et potique figure
+aux yeux doux, aux joues roses encadres dans des cheveux d'un pur
+argent.
+
+Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient
+beaucoup; parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le
+peintre tait forc d'interrompre son ouvrage pour ne pas
+reprsenter une rycine au lieu d'une La Vallire.
+
+C'est alors que de Saint-Aignan revenait la rescousse; il
+rcitait des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes
+comme Patru les racontait, comme Tallemant des Raux les racontait
+si bien.
+
+Ou bien La Vallire tait fatigue, et l'on se reposait.
+
+Aussitt un plateau de porcelaine de Chine, charg des plus beaux
+fruits que l'on avait pu trouver, aussitt le vin de Xrs,
+distillant ses topazes dans l'argent cisel, servaient
+d'accessoires ce tableau, dont le peintre ne devait retracer que
+la plus phmre figure.
+
+Louis s'enivrait d'amour; La Vallire, de bonheur; de Saint-
+Aignan, d'ambition.
+
+Le peintre se composait des souvenirs pour sa vieillesse.
+
+Deux heures s'coulrent ainsi; puis, quatre heures ayant sonn,
+La Vallire se leva, et fit un signe au roi.
+
+Louis se leva, s'approcha du tableau, et adressa quelques
+compliments flatteurs l'artiste.
+
+De Saint-Aignan vantait la ressemblance, dj assure, ce qu'il
+prtendait.
+
+La Vallire, son tour, remercia le peintre en rougissant, et
+passa dans la chambre voisine, o le roi la suivit, aprs avoir
+appel de Saint-Aignan.
+
+-- demain, n'est-ce pas? dit-il La Vallire.
+
+-- Mais, Sire, songez-vous que l'on viendra certainement chez moi,
+qu'on ne m'y trouvera pas?
+
+-- Eh bien?
+
+-- Alors, que deviendrai-je?
+
+-- Vous tes bien craintive, Louise!
+
+-- Mais, enfin, si Madame me faisait demander?
+
+-- Oh! rpliqua le roi, est-ce qu'un jour n'arrivera pas o vous
+me direz vous-mme de tout braver pour ne plus vous quitter?
+
+-- Ce jour-l, Sire, je serais une insense et vous ne devriez pas
+me croire.
+
+-- demain, Louise.
+
+La Vallire poussa un soupir; puis, sans force contre la demande
+royale:
+
+-- Puisque vous le voulez, Sire, demain, rpta-t-elle.
+
+Et, ces mots, elle monta lgrement les degrs et disparut aux
+yeux de son amant.
+
+-- Eh bien! Sire?... demanda de Saint-Aignan lorsqu'elle fut
+partie.
+
+-- Eh bien! de Saint-Aignan, hier, je me croyais le plus heureux
+des hommes.
+
+-- Et Votre Majest, aujourd'hui, dit en souriant le comte, s'en
+croirait-elle par hasard le plus malheureux?
+
+-- Non, mais cet amour est une soif inextinguible; en vain je
+bois, en vain je dvore les gouttes d'eau que ton industrie me
+procure: plus je bois, plus j'ai soif.
+
+-- Sire, c'est un peu votre faute, et Votre Majest s'est fait la
+position telle qu'elle est.
+
+-- Tu as raison.
+
+-- Donc, en pareil cas, Sire, le moyen d'tre heureux, c'est de se
+croire satisfait et d'attendre.
+
+-- Attendre! Tu connais donc ce mot-l, toi, attendre?
+
+-- L, Sire, l! ne vous dsolez point. J'ai dj cherch, je
+chercherai encore.
+
+Le roi secoua la tte d'un air dsespr.
+
+-- Et quoi! Sire, vous n'tes plus content dj?
+
+-- Eh! si fait, mon cher de Saint-Aignan; mais trouve, mon Dieu!
+trouve.
+
+-- Sire, je m'engage chercher, voil tout ce que je puis dire.
+
+Le roi voulut revoir encore le portrait, ne pouvant revoir
+l'original. Il indiqua quelques changements au peintre, et sortit.
+
+Derrire lui, de Saint-Aignan congdia l'artiste.
+
+Chevalets, couleurs et peintre n'taient pas disparus, que
+Malicorne montra sa tte entre les deux portires.
+
+De Saint-Aignan le reut bras ouverts, et cependant avec une
+certaine tristesse. Le nuage qui avait pass sur le soleil royal
+voilait, son tour, le satellite fidle.
+
+Malicorne vit, du premier coup d'oeil, ce crpe tendu sur le
+visage de de Saint-Aignan.
+
+-- Oh! monsieur le comte, dit-il, comme vous voil noir!
+
+-- J'en ai bien le sujet, ma foi! mon cher monsieur Malicorne;
+croiriez vous que le roi n'est pas content?
+
+-- Pas content de son escalier?
+
+-- Oh! non, au contraire, l'escalier a plu beaucoup.
+
+-- C'est donc la dcoration des chambres qui n'est pas selon son
+got?
+
+-- Oh! pour cela, il n'y a pas seulement song. Non, ce qui a
+dplu au roi...
+
+-- Je vais vous le dire, monsieur le comte: c'est d'tre venu, lui
+quatrime, un rendez-vous d'amour. Comment, monsieur le comte,
+vous n'avez pas devin cela, vous?
+
+-- Mais comment l'euss-je devin, cher monsieur Malicorne, quand
+je n'ai fait que suivre la lettre les instructions du roi?
+
+-- En vrit, Sa Majest a voulu, toute force, vous voir prs
+d'elle?
+
+-- Positivement.
+
+-- Et Sa Majest a voulu avoir, en outre, M. le peintre que j'ai
+rencontr en bas?
+
+-- Exig, monsieur Malicorne, exig!
+
+-- Alors, je le comprends, pardieu! bien, que Sa Majest ait t
+mcontente.
+
+-- Mcontente de ce que l'on a ponctuellement obi ses ordres?
+Je ne vous comprends plus.
+
+Malicorne se gratta l'oreille.
+
+-- quelle heure, demanda-t-il, le roi avait-il dit qu'il se
+rendrait chez vous?
+
+-- deux heures.
+
+-- Et vous tiez chez vous attendre le roi?
+
+-- Ds une heure et demie.
+
+-- Ah! vraiment!
+
+-- Peste! il et fait beau me voir inexact devant le roi.
+
+Malicorne, malgr le respect qu'il portait de Saint-Aignan, ne
+put s'empcher de hausser les paules.
+
+-- Et ce peintre, fit-il, le roi l'avait-il demand aussi pour
+deux heures?
+
+-- Non, mais moi, je le tenais ici ds midi. Mieux vaut, vous
+comprenez, qu'un peintre attende deux heures, que le roi une
+minute.
+
+Malicorne se mit rire silencieusement.
+
+-- Voyons, cher monsieur Malicorne, dit Saint-Aignan, riez moins
+de moi et parlez davantage.
+
+-- Vous l'exigez?
+
+-- Je vous en supplie.
+
+-- Eh bien! monsieur le comte, si vous voulez que le roi soit un
+peu plus content la premire fois qu'il viendra...
+
+-- Il vient demain.
+
+-- Eh bien! si vous voulez que le roi soit un peu plus content
+demain...
+
+-- Ventre-saint-gris! comme disait son aeul, si je le veux! je le
+crois bien!
+
+-- Eh bien! demain, au moment o arrivera le roi, ayez affaire
+dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre, pour une
+chose indispensable.
+
+-- Oh! oh!
+
+-- Pendant vingt minutes.
+
+-- Laisser le roi seul pendant vingt minutes? s'cria de Saint-
+Aignan effray.
+
+-- Allons, mettons que je n'ai rien dit, fit Malicorne, tirant
+vers la porte.
+
+-- Si fait, si fait, cher monsieur Malicorne; au contraire,
+achevez, je commence comprendre. Et le peintre, le peintre?
+
+-- Oh! le peintre, lui, il faut qu'il soit en retard d'une demi-
+heure.
+
+-- Une demi-heure, vous croyez?
+
+-- Oui, je crois.
+
+-- Mon cher monsieur, je ferai comme vous dites.
+
+-- Et je crois que vous vous en trouverez bien; me permettez-vous
+de venir m'informer un peu demain?
+
+-- Certes.
+
+-- J'ai bien l'honneur d'tre votre serviteur respectueux,
+monsieur de Saint Aignan.
+
+Et Malicorne sortit reculons.
+
+Dcidment ce garon-l a plus d'esprit que moi, se dit de
+Saint-Aignan entran par sa conviction.
+
+
+Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court
+
+
+Cette rvlation que nous venons de voir Montalais faire La
+Vallire, la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ramne
+tout naturellement au principal hros de cette histoire, pauvre
+chevalier errant au souffle du caprice d'un roi.
+
+Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec
+lui ce dtroit plus orageux que l'Europe qui spare Calais de
+Douvres; nous traverserons cette verte et plantureuse campagne aux
+mille ruisseaux qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes
+plus pittoresques les unes que les autres, et nous arriverons
+enfin Londres.
+
+De l, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous
+aurons reconnu que Raoul a fait un premier sjour White-Hall, un
+second Saint-James; quand nous saurons qu'il a t reu par
+Monck et introduit dans les meilleures socits de la Cour de
+Charles II, nous courrons aprs lui jusqu' l'une des maisons
+d't de Charles II, prs de la ville de Kingston, Hampton-
+Court, que baigne la Tamise.
+
+Le fleuve n'est pas encore, cet endroit, l'orgueilleuse voie qui
+charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses
+eaux noires comme celles du Cocyte, en disant: Moi aussi, je suis
+la mer.
+
+Non, ce n'est encore qu'une douce et verte rivire aux margelles
+moussues, aux larges miroirs refltant les saules et les htres,
+avec quelque barque de bois dessch qui dort et l au milieu
+des roseaux, dans une anse d'aulnes et de myosotis.
+
+Les paysages s'tendent alentour calmes et riches; la maison de
+briques perce de ses chemines, aux fumes bleues, une paisse
+cuirasse de houx flaves et verts; l'enfant vtu d'un sarrau rouge
+parat et disparat dans les grandes herbes comme un coquelicot
+qui se courbe sous le souffle du vent.
+
+Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l'ombre
+des petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-
+pcheur, aux flancs d'meraude et d'or, court comme une balle
+magique la surface de l'eau et frise tourdiment la ligne de son
+confrre, l'homme pcheur, qui guette, assis sur son batelet, la
+tanche et l'alose.
+
+Au-dessus de ce paradis, fait d'ombre noire et de douce lumire,
+se lve le manoir d'Hampton-Court, bti par Wolsey, sjour que
+l'orgueilleux cardinal avait cr dsirable mme pour un roi, et
+qu'il fut forc, en courtisan timide, de donner son matre Henri
+VIII, lequel avait fronc le sourcil d'envie et de cupidit au
+seul aspect du chteau neuf.
+
+Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fentres, aux
+belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons,
+ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines
+intrieures pareilles celles de l'Alhambra; Hampton-Court, c'est
+le berceau des roses, du jasmin et des clmatites. C'est la joie
+des yeux et de l'odorat, c'est la bordure la plus charmante de ce
+tableau d'amour que droula Charles II, parmi les voluptueuses
+peintures du Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans
+sa galerie le portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses
+boiseries les trous des balles puritaines lances par les soldats
+de Cromwell, le 24 aot 1648, alors qu'ils avaient amen Charles
+Ier prisonnier Hampton-Court.
+
+C'est l que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce
+roi pote par le dsir; ce malheureux d'autrefois qui se payait,
+par un jour de volupt, chaque minute coule nagure dans
+l'angoisse et la misre.
+
+Ce n'tait pas le doux gazon d'Hampton-Court, si doux que l'on
+croit fouler le velours; ce n'tait pas le carr de fleurs
+touffues qui ceint le pied de chaque arbre et fait un lit aux
+rosiers de vingt pieds qui s'panouissent en plein ciel comme des
+gerbes d'artifice; ce n'taient pas les grands tilleuls dont les
+rameaux tombent jusqu' terre comme des saules, et voilent tout
+amour ou toute rverie sous leur ombre ou plutt sous leur
+chevelure; ce n'tait pas tout cela que Charles II aimait dans son
+beau palais d'Hampton Court.
+
+Peut-tre tait-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux
+de la mer Caspienne, cette eau immense, ride par un vent frais,
+comme les ondulations de la chevelure de Cloptre, ces eaux
+tapisses de cressons, de nnuphars blancs aux bulbes vigoureuses
+qui s'entrouvrent pour laisser voir comme l'oeuf le germe d'or
+rutilant au fond de l'enveloppe laiteuse, ces eaux mystrieuses et
+pleines de murmures, sur lesquelles naviguent les cygnes noirs et
+les petits canards avides, frle couve au duvet de soie, qui
+poursuivent la mouche verte sur les glaeuls et la grenouille dans
+ses repaires de mousse.
+
+C'taient peut-tre les houx normes au feuillage bicolore, les
+ponts riants jets sur les canaux, les biches qui brament dans les
+alles sans fin, et les bergeronnettes qui pitinent en voletant
+dans les bordures de buis et de trfle.
+
+Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les
+espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts
+treillages pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante;
+il y a dans le parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui
+baignent leurs pieds dans une potique et luxuriante moisissure.
+
+Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c'taient les
+ombres charmantes qui couraient aprs midi sur ses terrasses,
+lorsque, comme Louis XIV, il avait fait peindre leurs beauts dans
+son grand cabinet par un des pinceaux intelligents de son poque,
+pinceaux qui savaient attacher sur la toile un rayon chapp de
+tant de beaux yeux qui lanaient l'amour.
+
+Le jour o nous arrivons Hampton-Court, le ciel est presque doux
+et clair comme en un jour de France, l'air est d'une tideur
+humide, les graniums, les pois de senteur normes, les seringats
+et les hliotropes, jets par millions dans le parterre, exhalent
+leurs armes enivrants.
+
+Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dn, rendu
+visite la duchesse de Castelmaine, la matresse en titre, et,
+aprs cette preuve de fidlit, il peut l'aise se permettre des
+infidlits jusqu'au soir.
+
+Toute la Cour foltre et aime. C'est le temps o les dames
+demandent srieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou
+tel pied plus ou moins charmant, selon qu'il est chauss d'un bas
+de soie rose ou d'un bas de soie verte.
+
+C'est le temps o Charles II dclare qu'il n'y a pas de salut pour
+une femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart
+les porte de cette couleur.
+
+Tandis que le roi cherche communiquer ses prfrences, nous
+verrons, dans l'alle des htres qui faisait face la terrasse,
+une jeune dame en habit de couleur svre marchant auprs d'un
+autre habit de couleur lilas et bleu sombre.
+
+Elles traversrent le parterre de gazon, au milieu duquel
+s'levait une belle fontaine aux sirnes de bronze, et s'en
+allrent en causant sur la terrasse, le long de laquelle, de la
+clture de briques, sortaient dans le parc plusieurs cabinets
+varis de forme; mais, comme ces cabinets taient pour la plupart
+occups, ces jeunes femmes passrent: l'une rougissait, l'autre
+rvait.
+
+Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute
+la Tamise, et, trouvant un frais abri, s'assirent cte cte.
+
+-- O allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes sa
+compagne.
+
+-- Ma chre Graffton, nous allons, tu le vois bien, o tu nous
+mnes.
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute, toi! l'extrmit du palais, vers ce banc o le
+jeune Franais attend et soupire.
+
+Miss Mary Graffton s'arrta court.
+
+-- Non, non, dit-elle, je ne vais pas l.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Retournons, Stewart.
+
+-- Avanons, au contraire, et expliquons-nous.
+
+-- Sur quoi?
+
+-- Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les
+promenades que tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu'il
+fait.
+
+-- Et tu en conclus qu'il m'aime ou que je l'aime?
+
+-- Pourquoi pas? C'est un charmant gentilhomme. Personne ne
+m'entend, je l'espre, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec
+un sourire qui indiquait, au reste, que son inquitude n'tait pas
+grande.
+
+-- Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec
+M. de Buckingham.
+
+-- propos de M. de Buckingham, Mary...
+
+-- Quoi?
+
+-- Il me semble qu'il s'est dclar ton chevalier depuis le retour
+de France; comment va ton coeur de ce ct?
+
+Mary Graffton haussa les paules.
+
+-- Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en
+riant; allons le retrouver bien vite.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- J'ai lui parler, moi.
+
+-- Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais
+les petits secrets du roi.
+
+-- Tu crois cela?
+
+-- Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis,
+pourquoi M. de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu'y fait-il?
+
+-- Ce que fait tout gentilhomme envoy par son roi vers un autre
+roi.
+
+-- Soit; mais, srieusement, quoique la politique ne soit pas
+notre fort, nous en savons assez pour comprendre que
+M. de Bragelonne n'a point ici de mission srieuse.
+
+-- coute dit Stewart avec une gravit affecte, je veux bien pour
+toi trahir un secret d'tat. Veux-tu que je te rcite la lettre de
+crdit donne par le roi Louis XIV M. de Bragelonne, et adresse
+ Sa Majest le roi Charles II?
+
+-- Oui, sans doute.
+
+-- La voici: Mon frre, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour,
+fils de quelqu'un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en
+prie, et faites-lui aimer l'Angleterre.
+
+-- Il y avait cela?
+
+-- Tout net... ou l'quivalent. Je ne rponds pas de la forme,
+mais je rponds du fond.
+
+-- Eh bien! qu'en as-tu dduit, ou plutt qu'en a dduit le roi?
+
+-- Que Sa Majest franaise avait ses raisons pour loigner
+M. de Bragelonne, et le marier... autre part qu'en France.
+
+-- De sorte qu'en vertu de cette lettre?...
+
+-- Le roi Charles II a reu de Bragelonne comme tu sais,
+splendidement et amicalement; il lui a donn la plus belle chambre
+de White-Hall, et, comme tu es la plus prcieuse personne de sa
+Cour, attendu que tu as refus son coeur... allons, ne rougis
+pas... il a voulu te donner du got pour le Franais et lui faire
+ce beau prsent. Voil pourquoi, toi, hritire de trois cent
+mille livres, toi, future duchesse, toi, belle et bonne, il t'a
+mise de toutes les promenades dont M. de Bragelonne faisait
+partie. Enfin, c'tait un complot, une espce de conspiration.
+Vois si tu veux y mettre le feu, je t'en livre la mche.
+
+Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui tait
+familire, et serrant le bras de sa compagne:
+
+-- Remercie le roi, dit-elle.
+
+-- Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde!
+rpliqua Stewart.
+
+Ces mots taient peine prononcs, que M. de Buckingham sortait
+de l'un des pavillons de la terrasse et, s'approchant des deux
+femmes avec un sourire:
+
+-- Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas
+jaloux, et la preuve, miss Mary, c'est que voici l-bas celui qui
+devrait tre la cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne,
+qui rve tout seul. Pauvre garon! Permettez donc que je lui
+abandonne votre gracieuse compagnie pendant quelques minutes,
+attendu que j'ai besoin de causer pendant ces quelques minutes
+avec miss Lucy Stewart.
+
+Alors, s'inclinant du ct de Lucy:
+
+-- Me ferez-vous, dit-il, l'honneur de prendre ma main pour aller
+saluer le roi, qui nous attend?
+
+Et, ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss
+Lucy Stewart et l'emmena.
+
+Reste seule, Mary Graffton, la tte incline sur l'paule avec
+cette mollesse gracieuse particulire aux jeunes Anglaises,
+demeura un instant immobile, les yeux fixs sur Raoul, mais comme
+indcise de ce qu'elle devait faire. Enfin, aprs que ses joues,
+en plissant et en rougissant tour tour, eurent rvl le combat
+qui se passait dans son coeur, elle parut prendre une rsolution
+et s'avana d'un pas assez ferme vers le banc o Raoul tait
+assis, et rvait comme on l'avait bien dit.
+
+Le bruit des pas de miss Mary, si lger qu'il ft sur la pelouse
+verte, rveilla Raoul; il dtourna la tte, aperut la jeune fille
+et marcha au-devant de la compagne que son heureux destin lui
+amenait.
+
+-- On m'envoie vous, monsieur, dit Mary Graffton; m'acceptez-
+vous?
+
+-- Et qui dois-je tre reconnaissant d'un pareil bonheur,
+mademoiselle, demanda Raoul.
+
+-- M. de Buckingham, rpliqua Mary en affectant la gaiet.
+
+-- M. de Buckingham, qui recherche si passionnment votre
+prcieuse compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire?
+
+-- En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire ce que nous
+passions la meilleure ou plutt la plus longue part de nos
+journes ensemble. Hier, c'tait le roi qui m'ordonnait de vous
+faire asseoir prs de moi, table; aujourd'hui, c'est
+M. de Buckingham qui me prie de venir m'asseoir prs de vous, sur
+ce banc.
+
+-- Et il s'est loign pour me laisser la place libre? demanda
+Raoul, avec embarras.
+
+-- Regardez l-bas, au dtour de l'alle, il va disparatre avec
+miss Stewart. A-t-on de ces complaisances-l en France, monsieur
+le vicomte?
+
+-- Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en
+France, car peine si je suis Franais. J'ai vcu dans plusieurs
+pays et presque toujours en soldat; puis j'ai pass beaucoup de
+temps la campagne; je suis un sauvage.
+
+-- Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n'est-ce pas?
+
+-- Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.
+
+-- Comment, vous ne savez?...
+
+-- Pardon, fit Raoul en secouant la tte et en rappelant lui ses
+penses. Pardon, je n'entendais pas.
+
+-- Oh! dit la jeune femme en soupirant son tour, comme le duc de
+Buckingham a eu tort de m'envoyer ici!
+
+-- Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est
+maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu
+tort de vous envoyer ici.
+
+-- C'est justement, rpliqua la jeune femme avec sa voix srieuse
+et vibrante, c'est justement parce que je ne m'ennuie pas avec
+vous que M. de Buckingham a eu tort de m'envoyer prs de vous.
+
+Raoul rougit son tour.
+
+-- Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il prs
+de moi, et comment y venez-vous vous-mme? M. de Buckingham vous
+aime, et vous l'aimez...
+
+-- Non, rpondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne m'aime
+point, puisqu'il aime Mme la duchesse d'Orlans; et, quant moi,
+je n'ai aucun amour pour le duc.
+
+Raoul regarda la jeune femme avec tonnement.
+
+-- tes-vous l'ami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle.
+
+-- M. le duc me fait l'honneur de m'appeler son ami, depuis que
+nous nous sommes vus en France.
+
+-- Vous tes de simples connaissances, alors?
+
+-- Non, car M. le duc de Buckingham est l'ami trs intime d'un
+gentilhomme que j'aime comme un frre.
+
+-- De M. le comte de Guiche.
+
+-- Oui, mademoiselle.
+
+-- Lequel aime Mme la duchesse d'Orlans?
+
+-- Oh! que dites-vous l?
+
+-- Et qui en est aim, continua tranquillement la jeune femme.
+
+Raoul baissa la tte; miss Mary Graffton continua en soupirant:
+
+-- Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de
+Bragelonne, car M. de Buckingham vous a donn une fcheuse
+commission en m'offrant vous comme compagne de promenade. Votre
+coeur est ailleurs, et peine si vous me faites l'aumne de votre
+esprit. Avouez, avouez... Ce serait mal vous, vicomte, de ne pas
+avouer.
+
+-- Madame, je l'avoue.
+
+Elle le regarda.
+
+Il tait si simple et si beau, son oeil avait tant de limpidit,
+de douce franchise et de rsolution, qu'il ne pouvait venir
+l'ide d'une femme, aussi distingue que l'tait miss Mary, que le
+jeune homme ft un discourtois ou un niais.
+
+Elle vit seulement qu'il aimait une autre femme qu'elle dans toute
+la sincrit de son coeur.
+
+-- Oui, je comprends, dit-elle; vous tes amoureux en France.
+
+Raoul s'inclina.
+
+-- Le duc connat-il cet amour?
+
+-- Nul ne le sait, rpondit Raoul.
+
+-- Et pourquoi me le dites-vous, moi?
+
+-- Mademoiselle...
+
+-- Allons, parlez.
+
+-- Je ne puis.
+
+-- C'est donc moi d'aller au-devant de l'explication; vous ne
+voulez rien me dire, moi, parce que vous tes convaincu
+maintenant que je n'aime point le duc, parce que vous voyez que je
+vous eusse aim peut-tre, parce que vous tes un gentilhomme
+plein de coeur et de dlicatesse, et qu'au lieu de prendre, ne
+ft-ce que pour vous distraire un moment, une main que l'on
+approchait de la vtre, qu'au lieu de sourire ma bouche qui vous
+souriait, vous avez prfr, vous qui tes jeune, me dire, moi
+qui suis belle: J'aime en France! Eh bien! merci monsieur de
+Bragelonne, vous tes un noble gentilhomme, et je vous en aime
+davantage... d'amiti. prsent, ne parlons plus de moi, parlons
+de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parl d'elle; dites-moi
+pourquoi vous tes triste, pourquoi vous l'tes davantage encore
+depuis quelques jours?
+
+Raoul fut mu jusqu'au fond du coeur l'accent doux et triste de
+cette voix; il ne put trouver un mot de rponse; la jeune fille
+vint encore son secours.
+
+-- Plaignez-moi, dit-elle. Ma mre tait Franaise. Je puis donc
+dire que je suis Franaise par le sang et l'me. Mais sur cette
+ardeur planent sans cesse le brouillard et la tristesse de
+l'Angleterre. Parfois je rve d'or et de magnifiques flicits;
+mais soudain la brume arrive et s'tend sur mon rve qu'elle
+teint. Cette fois encore, il en a t ainsi. Pardon, assez l-
+dessus; donnez-moi votre main et contez vos chagrins une amie.
+
+-- Vous tes Franaise, avez vous dit, Franaise d'me et de sang!
+
+-- Oui, non seulement, je le rpte, ma mre tait Franaise; mais
+encore, comme mon pre, ami du roi Charles Ier, s'tait exil en
+France, et pendant le procs du prince, et pendant la vie du
+Protecteur, j'ai t leve Paris; la restauration du roi
+Charles II, mon pre est revenu en Angleterre pour y mourir
+presque aussitt, pauvre pre! Alors, le roi Charles m'a faite
+duchesse et a complt mon douaire.
+
+-- Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec
+un profond intrt.
+
+-- J'ai une soeur, mon ane de sept ou huit ans, marie en France
+et dj veuve; elle s'appelle Mme de Bellire.
+
+Raoul fit un mouvement.
+
+-- Vous la connaissez?
+
+-- J'ai entendu prononcer son nom.
+
+-- Elle aime aussi, et ses dernires lettres m'annoncent qu'elle
+est heureuse, donc elle est aime. Moi, je vous le disais,
+monsieur de Bragelonne, j'ai la moiti de son me, mais je n'ai
+point la moiti de son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-
+vous en France?
+
+-- Une jeune fille douce et blanche comme un lis.
+
+-- Mais, si elle vous aime, pourquoi tes-vous triste?
+
+-- On m'a dit qu'elle ne m'aimait plus.
+
+-- Vous ne le croyez pas, j'espre?
+
+-- Celui qui m'crit n'a point sign sa lettre.
+
+-- Une dnonciation anonyme! Oh! c'est quelque trahison, dit miss
+Graffton.
+
+-- Tenez, dit Raoul en montrant la jeune fille un billet qu'il
+avait lu cent fois.
+
+Mary Graffton prit le billet et lut:
+
+Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous
+divertir l-bas avec les belles dames du roi Charles II; car, la
+Cour du roi Louis XIV, on vous assige dans le chteau de vos
+amours. Restez donc jamais Londres, pauvre vicomte, ou revenez
+vite Paris.
+
+-- Pas de signature? dit Miss Mary.
+
+-- Non.
+
+-- Donc, n'y croyez pas.
+
+-- Oui; mais voici une seconde lettre.
+
+-- De qui?
+
+-- De M. de Guiche.
+
+-- Oh! c'est autre chose! Et cette lettre vous dit?...
+
+-- Lisez.
+
+Mon ami, je suis bless, malade. Revenez, Raoul; revenez!
+
+De Guiche.
+
+-- Et qu'allez-vous faire? demanda la jeune fille avec un
+serrement de coeur.
+
+-- Mon intention, en recevant cette lettre, a t de prendre
+l'instant mme cong du roi.
+
+-- Et vous la retes?...
+
+-- Avant-hier.
+
+-- Elle est date de Fontainebleau.
+
+-- C'est trange, n'est-ce pas? la Cour est Paris. Enfin, je
+fusse parti. Mais, quand je parlai au roi de mon dpart, il se mit
+ rire et me dit: Monsieur l'ambassadeur, d'o vient que vous
+partez? Est-ce que votre matre vous rappelle? Je rougis, je fus
+dcontenanc car, en effet, le roi m'a envoy ici, et je n'ai
+point reu d'ordre de retour.
+
+Mary frona un sourcil pensif.
+
+-- Et vous restez? demanda-t-elle.
+
+-- Il le faut, mademoiselle.
+
+-- Et celle que vous aimez?...
+
+-- Eh bien?...
+
+-- Vous crit-elle?
+
+-- Jamais.
+
+-- Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas?
+
+-- Au moins, elle ne m'a point crit depuis mon dpart.
+
+-- Vous crivait-elle, auparavant?
+
+-- Quelquefois... Oh! j'espre qu'elle aura eu un empchement.
+
+-- Voici le duc: silence.
+
+En effet, Buckingham reparaissait au bout de l'alle seul et
+souriant; il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.
+
+-- Vous tes-vous entendus? dit-il.
+
+-- Sur quoi? demanda Mary Graffton.
+
+-- Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chre Mary, et rendre
+Raoul moins malheureux?
+
+-- Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.
+
+-- Voil mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise
+devant Monsieur?
+
+Et il souriait.
+
+-- Si vous voulez dire, rpondit la jeune fille avec fiert, que
+j'tais dispose aimer M. de Bragelonne, c'est inutile, car je
+le lui ai dit.
+
+Buckingham rflchit, et sans se dcontenancer, comme elle s'y
+attendait:
+
+-- C'est, dit-il, parce que je vous connais un dlicat esprit et
+surtout une me loyale, que je vous laissais avec
+M. de Bragelonne, dont le coeur malade peut se gurir entre les
+mains d'un mdecin comme vous.
+
+-- Mais, milord, avant de me parler du coeur de M. de Bragelonne,
+vous me parliez du vtre. Voulez-vous donc que je gurisse deux
+coeurs la fois?
+
+-- Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que
+j'ai bientt cess une poursuite inutile, reconnaissant que ma
+blessure, moi, tait incurable.
+
+Mary se recueillit un instant.
+
+-- Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on
+l'aime. Il n'a donc pas besoin d'un mdecin tel que moi.
+
+-- M. de Bragelonne, dit Buckingham, est la veille de faire une
+grave maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l'on soigne
+son coeur.
+
+-- Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul.
+
+-- Non, peu peu je m'expliquerais; mais, si vous le dsirez, je
+puis dire miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.
+
+-- Milord, vous me mettez la torture: milord, vous savez quelque
+chose.
+
+-- Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu'un
+coeur malade puisse rencontrer sur son chemin.
+
+-- Milord, je vous ai dj dit que le vicomte de Bragelonne aimait
+ailleurs, fit la jeune fille.
+
+-- Il a tort.
+
+-- Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j'ai
+tort?
+
+-- Oui.
+
+-- Mais qui aime-t-il donc? s'cria la jeune fille.
+
+-- Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement
+Buckingham, avec ce flegme qu'un Anglais seul puise dans sa tte
+et dans son coeur.
+
+Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles
+prononces par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la
+pleur du saisissement et le frissonnement de la terreur.
+
+-- Duc, s'cria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles
+que, sans tarder d'une seconde, j'en vais chercher l'explication
+Paris.
+
+-- Vous resterez ici, dit Buckingham.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Et comment cela?
+
+-- Parce que vous n'avez pas le droit de partir, et qu'on ne
+quitte pas le service d'un roi pour celui d'une femme, ft-elle
+digne d'tre aime comme l'est Mary Graffton.
+
+-- Alors instruisez-moi.
+
+-- Je le veux bien. Mais resterez-vous?
+
+-- Oui, si vous me parlez franchement.
+
+Ils en taient l, et sans doute Buckingham allait dire, non pas
+tout ce qui tait, mais tout ce qu'il savait, lorsqu'un valet de
+pied du roi parut l'extrmit de la terrasse et s'avana vers le
+cabinet o tait le roi avec miss Lucy Stewart.
+
+Cet homme prcdait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis
+pied terre il y avait quelques instants peine.
+
+-- Le courrier de France! le courrier de Madame! s'cria Raoul
+reconnaissant la livre de la duchesse.
+
+L'homme et le courrier firent prvenir le roi tandis que le duc et
+miss Graffton changeaient un regard d'intelligence.
+
+-- Voulez-vous donc que je pleure?
+
+-- Non, mais je voudrais vous voir un peu plus mlancolique.
+
+-- Merci Dieu! ma belle, je l'ai t assez longtemps: quatorze ans
+d'exil, de pauvret, de misre; il me semblait que c'tait une
+dette paye; et puis la mlancolie enlaidit.
+
+-- Non pas, voyez plutt le jeune Franais.
+
+-- Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles
+en deviendront toutes folles les unes aprs les autres;
+d'ailleurs, lui, il a raison d'tre mlancolique.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Ah bien! il faut que je vous livre les secrets d'tat.
+
+-- Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous tiez
+prt faire tout ce que je voudrais.
+
+-- Eh bien! il s'ennuie dans ce pays, l! tes-vous contente?
+
+-- Il s'ennuie?
+
+-- Oui, preuve qu'il est un niais.
+
+-- Comment, un niais?
+
+-- Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d'aimer miss
+Mary Graffton, et il s'ennuie!
+
+-- Bon! il parat que, si vous n'tiez pas aim de miss Lucy
+Stewart, vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary
+Graffton?
+
+-- Je ne dis pas cela: d'abord, vous savez bien que Mary Graffton
+ne m'aime pas; or, on ne se console d'un amour perdu que par un
+amour trouv. Mais, encore une fois, ce n'est pas de moi qu'il est
+question, c'est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle
+qu'il laisse derrire lui est une Hlne, une Hlne avant Pris,
+bien entendu.
+
+-- Mais il laisse donc quelqu'un, ce gentilhomme?
+
+-- C'est--dire qu'on le laisse.
+
+
+Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame
+
+
+Charles II tait en train de prouver ou d'essayer de prouver
+miss Stewart qu'il ne s'occupait que d'elle; en consquence, il
+lui promettait un amour pareil celui que son aeul Henri IV
+avait eu pour Gabrielle.
+
+Malheureusement pour Charles II, il tait tomb sur un mauvais
+jour, sur un jour o miss Stewart s'tait mis en tte de le rendre
+jaloux.
+
+Aussi, cette promesse, au lieu de s'attendrir comme l'esprait
+Charles II, se mit-elle clater de rire.
+
+-- Oh! Sire, Sire, s'cria-t-elle tout en riant, si j'avais le
+malheur de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-
+il facile de voir que vous mentez.
+
+-- coutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de
+Raphal; vous savez si j'y tiens; le monde me les envie, vous
+savez encore cela: mon pre les fit acheter par Van Dyck. Voulez-
+vous que je les fasse porter aujourd'hui mme chez vous?
+
+-- Oh! non, rpondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, Sire, je
+suis trop l'troit pour loger de pareils htes.
+
+-- Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.
+
+-- Soyez moins gnreux, Sire, et aimez plus longtemps, voil tout
+ce que je vous demande.
+
+-- Je vous aimerai toujours; n'est-ce pas assez?
+
+-- Vous riez, Sire.
+
+-- Pauvre garon! Au fait, tant pis!
+
+-- Comment, tant pis!
+
+-- Oui, pourquoi s'en va-t-il?
+
+-- Croyez-vous que ce soit de son gr qu'il s'en aille?
+
+-- Il est donc forc?
+
+-- Par ordre, ma chre Stewart, il a quitt Paris par ordre.
+
+-- Et par quel ordre?
+
+-- Devinez.
+
+-- Du roi?
+
+-- Juste.
+
+-- Ah! vous m'ouvrez les yeux.
+
+-- N'en dites rien, au moins.
+
+-- Vous savez bien que, pour la discrtion, je vaux un homme.
+Ainsi le roi le renvoie?
+
+-- Oui.
+
+-- Et, pendant son absence, il lui prend sa matresse.
+
+-- Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier
+le roi, il se lamente!
+
+-- Remercier le roi de ce qu'il lui enlve sa matresse? Ah !
+mais ce n'est pas galant le moins du monde, pour les femmes en
+gnral et pour les matresses en particulier, ce que vous dites
+l, Sire.
+
+-- Mais comprenez donc, parbleu! Si celle que le roi lui enlve
+tait une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son
+avis, et je ne le trouverais mme pas assez dsespr; mais c'est
+une petite fille maigre et boiteuse... Au diable soit de la
+fidlit! comme on dit en France. Refuser celle qui est riche pour
+celle qui est pauvre, celle qui l'aime pour celle qui le trompe,
+a-t-on jamais vu cela?
+
+-- Croyez-vous que Mary ait srieusement envie de plaire au
+vicomte, Sire?
+
+-- Oui, je le crois.
+
+-- Eh bien! le vicomte s'habituera l'Angleterre. Mary a bonne
+tte, et, quand elle veut, elle veut bien.
+
+-- Ma chre miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s'acclimate
+ notre pays: il n'y a pas longtemps, avant-hier encore, il m'est
+venu demander la permission de le quitter.
+
+-- Et vous la lui avez refuse?
+
+-- Je le crois bien! le roi mon frre a trop coeur qu'il soit
+absent, et, quant moi, j'y mets de l'amour-propre: il ne sera
+pas dit que j'aurai tendu ce _youngman_ le plus noble et le plus
+doux appt de l'Angleterre...
+
+-- Vous tes galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante
+moue.
+
+-- Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-l est un
+appt royal, et, puisque je m'y suis pris, un autre, j'espre, ne
+s'y prendra point; je dis donc, enfin, que je n'aurai pas fait
+inutilement les doux yeux ce jeune homme; il restera chez nous,
+il se mariera chez nous, ou, Dieu me damne!...
+
+-- Et j'espre bien qu'une fois mari, au lieu d'en vouloir
+Votre Majest, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde
+s'empresse lui plaire, jusqu' M. de Buckingham qui, chose
+incroyable, s'efface devant lui.
+
+-- Et jusqu' miss Stewart, qui l'appelle un charmant cavalier.
+
+-- coutez, Sire, vous m'avez assez vant miss Graffton, passez-
+moi mon tour un peu de Bragelonne. Mais, propos, Sire, vous
+tes depuis quelque temps d'une bont qui me surprend; vous songez
+aux absents, vous pardonnez les offenses, vous tes presque
+parfait. D'o vient?...
+
+Charles II se mit rire.
+
+-- C'est parce que vous vous laissez aimer, dit-il.
+
+-- Oh! il doit y avoir une autre raison.
+
+-- Dame! j'oblige mon frre Louis XIV.
+
+-- Donnez-m'en une autre encore.
+
+-- Eh bien! le vrai motif, c'est que Buckingham m'a recommand ce
+jeune homme, et m'a dit: Sire, je commence par renoncer, en
+faveur du vicomte de Bragelonne, miss Graffton; faites comme
+moi.
+
+-- Oh! c'est un digne gentilhomme, en vrit, que le duc.
+
+-- Allons, bien; chauffez-vous maintenant la tte pour
+Buckingham. Il parat que vous voulez me faire damner aujourd'hui.
+
+En ce moment, on gratta la porte.
+
+-- Qui se permet de nous dranger? s'cria Charles avec
+impatience.
+
+-- En vrit, Sire, dit Stewart, voil un _qui se permet_ de la
+plus suprme fatuit, et, pour vous en punir...
+
+Elle alla elle-mme ouvrir la porte.
+
+-- Ah! c'est un messager de France, dit miss Stewart.
+
+-- Un messager de France! s'cria Charles; de ma soeur peut-tre?
+
+-- Oui, Sire, dit l'huissier, et messager extraordinaire.
+
+-- Entrez, entrez, dit Charles.
+
+Le courrier entra.
+
+-- Vous avez une lettre de Mme la duchesse d'Orlans? demanda le
+roi.
+
+-- Oui, Sire, rpondit le courrier, et tellement presse, que j'ai
+mis vingt-six heures seulement pour l'apporter Votre Majest, et
+encore ai-je perdu trois quarts d'heure Calais.
+
+-- On reconnatra ce zle, dit le roi.
+
+Et il ouvrit la lettre.
+
+Puis, se prenant rire aux clats:
+
+-- En vrit, s'cria-t-il, je n'y comprends plus rien.
+
+Et il relut la lettre une seconde fois.
+
+Miss Stewart affectait un maintien plein de rserve, et contenait
+son ardente curiosit.
+
+-- Francis, dit le roi son valet, que l'on fasse rafrachir et
+coucher ce brave garon, et que, demain, en se rveillant, il
+trouve son chevet un petit sac de cinquante louis.
+
+-- Sire!
+
+-- Va, mon ami, va! Ma soeur avait bien raison de te recommander
+la diligence; c'est press.
+
+Et il se remit rire plus fort que jamais.
+
+Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-mme ne
+savaient quelle contenance garder.
+
+-- Ah! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je
+pense que tu as crev... combien de chevaux?
+
+-- Deux.
+
+-- Deux chevaux pour apporter cette nouvelle! C'est bien; va, mon
+ami, va.
+
+Le courrier sortit avec le valet de chambre.
+
+Charles II alla la fentre qu'il ouvrit, et, se penchant au-
+dehors:
+
+-- Duc! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez!
+
+Le duc se hta d'accourir; mais, arriv au seuil de la porte, et
+apercevant miss Stewart, il hsita entrer.
+
+-- Viens donc, et ferme la porte, duc.
+
+Le duc obit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s'approcha
+en souriant.
+
+-- Eh bien! mon cher duc, o en es-tu avec ton Franais?
+
+-- Mais j'en suis, de son ct, au plus pur dsespoir, Sire.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce que cette adorable miss Graffton veut l'pouser, et qu'il
+ne veut pas.
+
+-- Mais ce Franais n'est donc qu'un botien! s'cria miss
+Stewart; qu'il dise _oui_, ou qu'il dise _non_, et que cela
+finisse.
+
+-- Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez
+savoir, madame, que M. de Bragelonne aime ailleurs.
+
+-- Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de
+plus simple; qu'il dise non.
+
+-- Oh! c'est que je lui ai prouv qu'il avait tort de ne pas dire
+oui!
+
+-- Tu lui as donc avou que sa La Vallire le trompait?
+
+-- Ma foi! oui, tout net.
+
+-- Et qu'a-t-il fait?
+
+-- Il a fait un bond comme pour franchir le dtroit.
+
+-- Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose: c'est ma foi!
+bien heureux.
+
+-- Mais, continua Buckingham, je l'ai arrt: je l'ai mis aux
+prises avec miss Mary, et j'espre bien que, maintenant, il ne
+partira point, comme il en avait manifest l'intention.
+
+-- Il manifestait l'intention de partir? s'cria le roi.
+
+-- Un instant, j'ai dout qu'aucune puissance humaine ft capable
+de l'arrter; mais les yeux de miss Mary sont braqus sur lui: il
+restera.
+
+-- Eh bien! voil ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en
+clatant de rire; ce malheureux est prdestin.
+
+-- Prdestin quoi?
+
+-- tre tromp, ce qui n'est rien; mais le voir, ce qui est
+beaucoup.
+
+-- distance, et avec l'aide de miss Graffton, le coup sera par.
+
+-- Eh bien! pas du tout; il n'y aura ni distance, ni aide de miss
+Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure.
+
+Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.
+
+-- Mais, Sire, Votre Majest sait bien que c'est impossible, dit
+le duc.
+
+-- C'est--dire, mon cher Buckingham, qu'il est impossible,
+maintenant, que le contraire arrive.
+
+-- Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion.
+
+-- Je le veux bien, Villiers.
+
+-- Et que sa colre est terrible.
+
+-- Je ne dis pas non, cher ami.
+
+-- S'il voit son malheur de prs, tant pis pour l'auteur de son
+malheur.
+
+-- Soit; mais que veux-tu que j'y fasse?
+
+-- Ft-ce le roi, s'cria Buckingham, je ne rpondrais pas de lui!
+
+-- Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles
+tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez
+lui Blois. Il a M. d'Artagnan. Peste! voil un gardien! Je
+m'accommoderais, vois-tu de vingt colres comme celles de ton
+Bragelonne, si j'avais quatre gardiens comme M. d'Artagnan.
+
+-- Oh! mais que Votre Majest, qui est si bonne, rflchisse, dit
+Buckingham.
+
+-- Tiens, dit Charles II en prsentant la lettre au duc, lis, et
+rponds toi mme. ma place, que ferais-tu?
+
+Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en
+tremblant d'motion:
+
+Pour vous, pour moi, pour l'honneur et le salut de tous, renvoyez
+immdiatement en France M. de Bragelonne.
+
+Votre soeur dvoue,
+
+Henriette.
+
+-- Qu'en dis-tu, Villiers?
+
+-- Ma foi! Sire, je n'en dis rien, rpondit le duc stupfait.
+
+-- Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me
+conseillerais de ne pas obir ma soeur quand elle me parle avec
+cette insistance?
+
+-- Oh! non, non, Sire, et cependant...
+
+-- Tu n'as pas lu le _post-scriptum, _Villiers; il est sous le
+pli, et m'avait chapp d'abord moi-mme: lis.
+
+Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne.
+
+Mille souvenirs ceux qui m'aiment.
+
+Le front plissant du duc s'abaissa vers la terre; la feuille
+trembla dans ses doigts, comme si le papier se ft chang en un
+plomb pais.
+
+Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait
+muet:
+
+-- Qu'il suive donc sa destine, comme nous la ntre, continua le
+roi; chacun souffre sa passion en ce monde: j'ai eu la mienne,
+j'ai eu celle des miens, j'ai port double croix. Au diable les
+soucis, maintenant! Va, Villiers, va me qurir ce gentilhomme.
+
+Le duc ouvrit la porte treillisse du cabinet, et, montrant au roi
+Raoul et Mary qui marchaient ct l'un de l'autre:
+
+-- Oh! Sire, dit-il, quelle cruaut pour cette pauvre miss
+Graffton!
+
+-- Allons, allons, appelle, dit Charles II en fronant ses
+sourcils noirs; tout le monde est donc sentimental ici? Bon: voil
+miss Stewart qui s'essuie les yeux, prsent. Maudit Franais,
+va!
+
+Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton,
+il l'amena devant le cabinet du roi.
+
+-- Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous
+pas, avant-hier, la permission de retourner Paris?
+
+-- Oui, Sire, rpondit Raoul, que ce dbut tourdit tout d'abord.
+
+-- Eh bien! mon cher vicomte, j'avais refus, je crois?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et vous m'en avez voulu?
+
+-- Non, Sire; car Votre Majest refusait, certainement, pour
+d'excellents motifs; Votre Majest est trop sage et trop bonne
+pour ne pas bien faire tout ce qu'elle fait.
+
+-- Je vous allguai, je crois, cette raison, que le roi de France
+ne vous avait pas rappel?
+
+-- Oui, Sire, vous m'avez, en effet, rpondu cela.
+
+-- Eh bien! j'ai rflchi, monsieur de Bragelonne; si le roi, en
+effet, ne vous a pas fix le retour, il m'a recommand de vous
+rendre agrable le sjour de l'Angleterre; or, puisque vous me
+demandiez partir, c'est que le sjour de l'Angleterre ne vous
+tait pas agrable?
+
+-- Je n'ai pas dit cela, Sire.
+
+-- Non; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, qu'un
+autre sjour vous serait plus agrable que celui-ci.
+
+En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle
+de laquelle miss Graffton tait appuye ple et dfaite.
+
+Son autre bras tait pos sur le bras de Buckingham.
+
+-- Vous ne rpondez pas, poursuivit Charles; le proverbe franais
+est positif: Qui ne dit mot consent. Eh bien! monsieur de
+Bragelonne, je me vois en mesure de vous satisfaire; vous pouvez,
+quand vous voudrez, partir pour la France, je vous y autorise.
+
+-- Sire!... s'cria Raoul.
+
+-- Oh! murmura Mary en treignant le bras de Buckingham.
+
+-- Vous pouvez tre ce soir Douvres, continua le roi; la mare
+monte deux heures du matin.
+
+Raoul, stupfait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu
+entre le remerciement et l'excuse.
+
+-- Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous
+souhaite toutes sortes de prosprits, dit le roi en se levant;
+vous me ferez le plaisir de garder, en souvenir de moi, ce
+diamant, que je destinais une corbeille de noces.
+
+Miss Graffton semblait prs de dfaillir.
+
+Raoul reut le diamant; en le recevant, il sentait ses genoux
+trembler.
+
+Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments
+miss Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu.
+
+Le roi profita de ce moment pour disparatre.
+
+Raoul trouva le duc occup relever le courage de miss Graffton.
+
+-- Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie,
+murmurait Buckingham.
+
+-- Je lui dis de partir, rpondit miss Graffton en se ranimant; je
+ne suis pas de ces femmes qui ont plus d'orgueil que de coeur; si
+on l'aime en France, qu'il retourne en France, et qu'il me
+bnisse, moi qui lui aurai conseill d'aller trouver son bonheur.
+Si, au contraire, on ne l'aime plus, qu'il revienne, je l'aimerai
+encore, et son infortune ne l'aura point amoindri mes yeux. Il y
+a dans les armes de ma maison ce que Dieu a grav dans mon coeur:
+_Habenti parum, egenti cuncta. _Aux riches peu, aux pauvres
+tout.
+
+-- Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez l-bas
+l'quivalent de ce que vous laissez ici.
+
+-- Je crois ou du moins j'espre, dit Raoul d'un air sombre, que
+ce que j'aime est digne de moi; mais, s'il est vrai que j'ai un
+indigne amour, comme vous avez essay de me le faire entendre,
+monsieur le duc, je l'arracherai de mon coeur, duss-je arracher
+mon coeur avec l'amour.
+
+Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression
+d'indfinissable piti.
+
+Raoul sourit tristement.
+
+-- Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne tait
+destin vous, laissez-moi vous l'offrir; si je me marie en
+France, vous me le renverrez; si je ne me marie pas, gardez-le.
+
+Et, saluant, il s'loigna.
+
+Que veut-il dire? pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait
+respectueusement la main glace de miss Mary.
+
+Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle.
+
+-- Si c'tait une bague de fianailles, dit-elle, je ne
+l'accepterais point.
+
+-- Vous lui offrez cependant de revenir vous.
+
+-- Oh! duc, s'cria la jeune fille avec des sanglots, une femme
+comme moi n'est jamais prise pour consolation par un homme comme
+lui.
+
+-- Alors, vous pensez qu'il ne reviendra pas.
+
+-- Jamais, dit miss Graffton d'une voix trangle.
+
+-- Eh bien! je vous dis, moi, qu'il trouvera l-bas son bonheur
+dtruit, sa fiance perdue... son honneur mme entam... Que lui
+restera-t-il donc qui vaille votre amour? oh! dites, Mary, vous
+qui vous connaissez vous mme!
+
+Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et,
+tandis que Raoul fuyait dans l'alle des tilleuls avec une
+rapidit vertigineuse, elle chanta d'une voix mourante ces vers de
+_Romo et Juliette_:
+
+_Il faut partir et vivre, _
+_Ou rester et mourir._
+
+Lorsqu'elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss
+Graffton rentra chez elle, plus ple et plus silencieuse qu'une
+ombre.
+
+Buckingham profita du courrier qui tait venu apporter la lettre
+au roi pour crire Madame et au comte de Guiche.
+
+Le roi avait parl juste. deux heures du matin, la mare tait
+haute, et Raoul s'embarquait pour la France.
+
+
+Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
+
+
+Le roi surveillait ce portrait de La Vallire avec un soin qui
+venait autant du dsir de la voir ressemblante que du dessein de
+faire durer ce portrait longtemps.
+
+Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre l'achvement d'un
+plan ou le rsultat d'une teinte, et conseiller au peintre
+diverses modifications auxquelles celui-ci consentait avec une
+flicit respectueuse.
+
+Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un
+peu tard, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait
+voir, et personne ne les voyait, ces silences pleins d'expression,
+qui unissaient dans un soupir deux mes fort disposes se
+comprendre et fort dsireuses du calme et de la mditation.
+
+Alors les minutes s'coulaient comme par magie. Le roi se
+rapprochait de sa matresse et venait la brler du feu de son
+regard, du contact de son haleine.
+
+Un bruit se faisait-il entendre dans l'antichambre, le peintre
+arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s'excusant, le roi se
+mettait parler, La Vallire lui rpondre prcipitamment, et
+leurs yeux disaient Saint-Aignan que, pendant son absence, ils
+avaient vcu un sicle.
+
+En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su
+donner au roi l'apptit dans l'abondance et le dsir dans la
+certitude de la possession.
+
+Ce que La Vallire redoutait n'arriva pas.
+
+Nul ne devina que, dans la journe, elle sortait deux ou trois
+heures de chez elle. Elle feignait une sant irrgulire. Ceux qui
+se prsentaient chez elle frappaient avant d'entrer. Malicorne,
+l'homme des inventions ingnieuses, avait imagin un mcanisme
+acoustique par lequel La Vallire, dans l'appartement de Saint-
+Aignan, tait prvenue des visites que l'on venait faire dans la
+chambre qu'elle habitait ordinairement.
+
+Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait
+chez elle, droutant par une apparition tardive peut-tre, mais
+qui combattait victorieusement nanmoins tous les soupons des
+sceptiques les plus acharns.
+
+Malicorne avait demand Saint-Aignan des nouvelles du lendemain.
+Saint-Aignan avait t forc d'avouer que ce quart d'heure de
+libert donnait au roi une humeur des plus joyeuses.
+
+-- Il faudra doubler la dose, rpliqua Malicorne, mais
+insensiblement; attendez qu'on le dsire.
+
+On le dsira si bien, qu'un soir, le quatrime jour, au moment o
+le peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan ft rentr, Saint-
+Aignan entra et vit sur le visage de La Vallire une ombre de
+contrarit qu'elle n'avait pu dissimuler. Le roi fut moins
+secret, il tmoigna son dpit par un mouvement d'paules trs
+significatif. La Vallire rougit, alors.
+
+Bon! s'cria Saint-Aignan dans sa pense, M. Malicorne sera
+enchant ce soir.
+
+En effet, Malicorne fut enchant le soir.
+
+-- Il est bien vident, dit-il au comte, que Mlle de La Vallire
+esprait que vous tarderiez au moins de dix minutes.
+
+-- Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.
+
+-- Vous seriez un mauvais serviteur du roi, rpliqua celui-ci, si
+vous refusiez cette demi-heure de satisfaction Sa Majest.
+
+-- Mais le peintre? objecta Saint-Aignan.
+
+-- Je m'en charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre
+conseil des visages et des circonstances; ce sont mes oprations
+de magie, moi, et, quand les sorciers prennent avec l'astrolabe
+la hauteur du soleil, de la lune et de leurs constellations, moi,
+je me contente de regarder si les yeux sont cercls de noir, ou si
+la bouche dcrit l'arc convexe ou l'arc concave.
+
+-- Observez donc!
+
+-- N'ayez pas peur.
+
+Et le rus Malicorne eut tout le loisir d'observer.
+
+Car, le soir mme, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit
+une si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La
+Vallire avec des yeux si fort mourants, que Malicorne dit
+Montalais, le soir:
+
+-- demain!
+
+Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des
+Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la sance deux
+jours.
+
+Saint-Aignan n'tait pas chez lui, quand La Vallire, dj
+familiarise avec l'tage infrieur, leva le parquet et descendit.
+
+Le roi, comme d'habitude, l'attendait sur l'escalier, et tenait un
+bouquet la main; en la voyant, il la prit dans ses bras.
+
+La Vallire, tout mue, regarda autour d'elle, et, ne voyant que
+le roi, ne se plaignit pas. Ils s'assirent.
+
+Louis, couch prs des coussins sur lesquels elle reposait, et la
+tte incline sur les genoux de sa matresse, plac l comme dans
+un asile d'o l'on ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme
+si le moment ft venu o rien ne pouvait plus s'interposer entre
+ces deux mes, elle, de son ct, se mit le dvorer du regard.
+
+Alors, de ses yeux si doux, si purs, se dgageait une flamme
+toujours jaillissante dont les rayons allaient chercher le coeur
+de son royal amant pour le rchauffer d'abord et le dvorer
+ensuite.
+
+Embras par le contact des genoux tremblants, frmissant de
+bonheur lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le
+roi s'engourdissait dans cette flicit, et s'attendait toujours
+voir entrer le peintre ou de Saint Aignan.
+
+Dans cette prvision douloureuse, il s'efforait parfois de fuir
+la sduction qui s'infiltrait dans ses veines, il appelait le
+sommeil du coeur et des sens, il repoussait la ralit toute
+prte, pour courir aprs l'ombre.
+
+Mais la porte ne s'ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le
+peintre; mais les tapisseries ne frissonnrent mme point. Un
+silence de mystre et de volupt engourdit jusqu'aux oiseaux dans
+leur cage dore.
+
+Le roi, vaincu, retourna sa tte et colla sa bouche brlante dans
+les deux mains runies de La Vallire; elle perdit la raison, et
+serra sur les lvres de son amant ses deux mains convulsives.
+
+Louis se roula chancelant genoux, et, comme La Vallire n'avait
+pas drang sa tte, le front du roi se trouva au niveau des
+lvres de la jeune femme, qui, dans son extase, effleura d'un
+furtif et mourant baiser les cheveux parfums qui lui caressaient
+les joues.
+
+Le roi la saisit dans ses bras, et, sans qu'elle rsistt, ils
+changrent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change l'amour
+en un dlire.
+
+Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentrrent ce jour-l.
+
+Une sorte d'ivresse pesante et douce, qui rafrachit les sens et
+laisse circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines,
+ce sommeil impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba,
+pareille un nuage, entre la vie passe et la vie venir des
+deux amants.
+
+Au sein de ce sommeil plein de rves, un bruit continu l'tage
+suprieur inquita d'abord La Vallire, mais sans la rveiller
+tout fait.
+
+Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait
+comprendre, comme il rappelait la ralit la jeune femme ivre de
+l'illusion, elle se releva tout effare, belle de son dsordre, en
+disant:
+
+-- Quelqu'un m'attend l-haut. Louis! Louis, n'entendez-vous pas?
+
+-- Eh! n'tes-vous pas celle que j'attends? dit le roi avec
+tendresse. Que les autres dsormais vous attendent.
+
+Mais elle, secouant doucement la tte:
+
+-- Bonheur cach!... dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir
+cach... Mon orgueil doit se taire comme mon coeur.
+
+Le bruit recommena.
+
+-- J'entends la voix de Montalais, dit-elle.
+
+Et elle monta prcipitamment l'escalier.
+
+Le roi montait avec elle, ne pouvant se dcider la quitter et
+couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.
+
+-- Oui, oui, rpta La Vallire, la moiti du corps dj pass
+travers la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle; il faut
+qu'il soit arriv quelque chose d'important.
+
+-- Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite.
+
+-- Oh! pas aujourd'hui. Adieu! adieu!
+
+Et elle s'abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis
+elle s'chappa.
+
+Montalais attendait en effet, tout agite, toute ple.
+
+-- Vite, vite, dit-elle, il monte.
+
+-- Qui cela? qui est-ce qui monte?
+
+-- Lui! Je l'avais bien prvu.
+
+-- Mais qui donc, lui? tu me fais mourir!
+
+-- Raoul, murmura Montalais.
+
+-- Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degrs du
+grand escalier.
+
+La Vallire poussa un cri terrible et se renversa en arrire.
+
+-- Me voici, me voici, chre Louise, dit Raoul en accourant. Oh!
+je savais bien, moi, que vous m'aimiez toujours.
+
+La Vallire fit un geste d'effroi, un autre geste de maldiction;
+elle s'effora de parler et ne put articuler qu'une seule parole:
+
+-- Non, non! dit-elle.
+
+Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant:
+
+-- Ne m'approchez pas!
+
+Montalais fit signe Raoul, qui, ptrifi sur le seuil, ne
+chercha pas mme faire un pas de plus dans la chambre.
+
+Puis jetant les yeux du ct du paravent:
+
+-- Oh! dit-elle, l'imprudente! la trappe n'est pas mme ferme!
+
+Et elle s'avana vers l'angle de la chambre pour refermer d'abord
+le paravent, et puis, derrire le paravent, la trappe.
+
+Mais de cette trappe s'lana le roi, qui avait entendu le cri de
+La Vallire et qui venait son secours.
+
+Il s'agenouilla devant elle en accablant de questions Montalais
+qui commenait perdre la tte.
+
+Mais, au moment o le roi tombait genoux, on entendit un cri de
+douleur sur le carr et le bruit d'un pas dans le corridor. Le roi
+voulut courir pour voir qui avait pouss ce cri, pour reconnatre
+qui faisait ce bruit de pas.
+
+Montalais chercha le retenir, mais ce fut vainement.
+
+Le roi, quittant La Vallire, alla vers la porte; mais Raoul tait
+dj loin, de sorte que le roi ne vit qu'une espce d'ombre
+tournant l'angle du corridor.
+
+
+Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis
+
+
+Tandis que chacun pensait ses affaires la Cour, un homme se
+rendait mystrieusement derrire la place de Grve, dans une
+maison qui nous est dj connue pour l'avoir vue assige, un jour
+d'meute, par d'Artagnan.
+
+Cette maison avait sa principale entre par la place Baudoyer.
+
+Assez grande, entoure de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean
+par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des
+regards curieux, elle tait renferme dans ce triple rempart de
+pierres, de bruit et de verdure, comme une momie parfume dans sa
+triple bote.
+
+L'homme dont nous parlons marchait d'un pas assur, bien qu'il ne
+ft pas de la premire jeunesse. voir son manteau couleur de
+muraille et sa longue pe, qui relevait ce manteau, nul n'et pu
+reconnatre le chercheur d'aventurer; et si l'on et bien consult
+ce croc de moustaches relev, cette peau fine et lisse qui
+apparaissait sous le sombrero, comment ne pas croire que les
+aventures dussent tre galantes?
+
+En effet, peine le cavalier fut-il entr dans la maison que huit
+heures sonnrent Saint-Gervais.
+
+Et, dix minutes aprs, une dame, suivie d'un laquais arm, vint
+frapper la mme porte, qu'une vieille suivante lui ouvrit
+aussitt.
+
+Cette dame leva son voile en entrant. Ce n'tait plus une beaut,
+mais c'tait encore une femme; elle n'tait plus jeune; mais elle
+tait encore alerte et d'une belle prestance. Elle dissimulait,
+sous une toilette riche et de bon got, un ge que Ninon de
+Lenclos seule affronta en souriant.
+
+ peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous
+n'avons fait qu'esquisser les traits, vint elle en lui tendant
+la main.
+
+-- Chre duchesse, dit-il. Bonjour.
+
+-- Bonjour, mon cher Aramis, rpliqua la duchesse.
+
+Il la conduisit un salon lgamment meubl, dont les fentres
+hautes s'empourpraient des derniers feux du jour tamiss par les
+cimes noires de quelques sapins.
+
+Tous deux s'assirent cte cte.
+
+Ils n'eurent ni l'un ni l'autre la pense de demander de la
+lumire, et s'ensevelirent ainsi dans l'ombre comme ils eussent
+voulu s'ensevelir mutuellement dans l'oubli.
+
+-- Chevalier, dit la duchesse, vous ne m'avez plus donn signe
+d'existence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et j'avoue que
+votre prsence, le jour de la mort du franciscain, j'avoue que
+votre initiation certains secrets, m'ont donn le plus vif
+tonnement que j'aie eu de ma vie.
+
+-- Je puis vous expliquer ma prsence, je puis vous expliquer mon
+initiation, dit Aramis.
+
+-- Mais, avant tout, rpliqua vivement la duchesse, parlons un peu
+de nous. Voil longtemps que nous sommes de bons amis.
+
+-- Oui, madame, et, s'il plat Dieu, nous le serons, sinon
+longtemps, du moins toujours.
+
+-- Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un tmoignage.
+
+-- Nous n'avons plus prsent, madame la duchesse, les mmes
+intrts qu'autrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans
+cette pnombre, car on n'y pouvait deviner que son sourire ft
+moins agrable et moins frais qu'autrefois.
+
+-- Aujourd'hui, chevalier, nous avons d'autres intrts. Chaque
+ge apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourd'hui,
+en causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler,
+causons; voulez-vous?
+
+-- Duchesse, vos ordres. Ah! pardon, comment avez-vous donc
+retrouv mon adresse? Et pourquoi?
+
+-- Pourquoi? Je vous l'ai dit. La curiosit. Je voulais savoir ce
+que vous tes ce franciscain, avec lequel j'avais affaire, et
+qui est mort si trangement. Vous savez qu' notre entrevue
+Fontainebleau, dans ce cimetire, au pied de cette tombe,
+rcemment ferme, nous fmes mus l'un et l'autre au point de ne
+nous rien confier l'un l'autre.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Eh bien! je ne vous eus pas plutt quitt, que je me repentis.
+J'ai toujours t avide de m'instruire, vous savez que
+Mme de Longueville est un peu comme moi, n'est-ce pas?
+
+-- Je ne sais, dit Aramis discrtement.
+
+-- Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous n'avions
+rien dit dans ce cimetire, ni vous de ce que vous tiez ce
+franciscain dont vous avez surveill l'inhumation, ni moi de ce
+que je lui tais. Aussi, tout cela m'a paru indigne de deux bons
+amis comme nous, et j'ai cherch l'occasion de me rapprocher de
+vous pour vous donner la preuve que je vous suis acquise, et que
+Marie Michon, la pauvre morte, a laiss sur terre une ombre pleine
+de mmoire.
+
+Aramis s'inclina sur la main de la duchesse et y dposa un galant
+baiser.
+
+-- Vous avez d avoir quelque peine me retrouver, dit-il.
+
+-- Oui, fit-elle, contrarie d'tre ramene ce que voulait
+savoir Aramis; mais je vous savais ami de M. Fouquet, j'ai cherch
+prs de M. Fouquet.
+
+-- Ami? oh! s'cria le chevalier, vous dites trop, madame. Un
+pauvre prtre favoris par ce gnreux protecteur, un coeur plein
+de reconnaissance et de fidlit, voil tout ce que je suis
+M. Fouquet.
+
+-- Il vous a fait vque?
+
+-- Oui, duchesse.
+
+-- Mais, beau mousquetaire, c'est votre retraite.
+
+Comme toi l'intrigue politique, pensa Aramis.
+
+-- Or, ajouta-t-il, vous vous enqutes auprs de M. Fouquet?
+
+-- Facilement. Vous aviez t Fontainebleau avec lui, vous aviez
+fait un petit voyage votre diocse, qui est Belle-le-en-Mer, je
+crois?
+
+-- Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon diocse est Vannes.
+
+-- C'est ce que je voulais dire. Je croyais seulement que Belle-
+le-en-Mer...
+
+-- Est une maison M. Fouquet, voil tout.
+
+-- Ah! c'est qu'on m'avait dit que Belle-le-en-Mer tait
+fortifie or, je vous sais homme de guerre, mon ami.
+
+-- J'ai tout dsappris depuis que je suis d'glise, dit Aramis
+piqu.
+
+-- Il suffit... J'ai donc su que vous tiez revenu de Vannes, et
+j'ai envoy chez un ami, M. le comte de La Fre.
+
+-- Ah! fit Aramis.
+
+-- Celui-l est discret: il m'a fait rpondre qu'il ignorait votre
+adresse.
+
+Toujours Athos, pensa l'vque: ce qui est bon est toujours bon.
+
+-- Alors... vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la
+reine mre a toujours contre moi quelque chose.
+
+-- Mais oui, et je m'en tonne.
+
+-- Oh! cela tient toutes sortes de raisons. Mais passons... Je
+suis force de me cacher; j'ai donc, par bonheur, rencontr
+M. d'Artagnan, un de vos anciens amis, n'est-ce pas?
+
+-- Un de mes amis prsents, duchesse.
+
+Il m'a renseigne, lui; il m'a envoye M. de Baisemeaux, le
+gouverneur de la Bastille.
+
+Aramis frissonna, et ses yeux dgagrent dans l'ombre une flamme
+qu'il ne put cacher sa clairvoyante amie.
+
+-- M. de Baisemeaux! dit-il; et pourquoi d'Artagnan vous envoya-t-
+il M. de Baisemeaux?
+
+-- Ah! je ne sais.
+
+-- Que veut dire ceci? dit l'vque en rsumant ses forces
+intellectuelles pour soutenir dignement le combat.
+
+-- M. de Baisemeaux tait votre oblig, m'a dit d'Artagnan.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Et l'on sait toujours l'adresse d'un crancier comme celle d'un
+dbiteur.
+
+-- C'est encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indiqu?
+
+-- Saint-Mand, o je vous ai fait tenir une lettre.
+
+-- Que voici, et qui m'est prcieuse, dit Aramis, puisque je lui
+dois le plaisir de vous voir.
+
+La duchesse, satisfaite d'avoir ainsi effleur sans malheur toutes
+les difficults de cette exposition dlicate, respira.
+
+Aramis ne respira pas.
+
+-- Nous en tions, dit-il, votre visite Baisemeaux?
+
+-- Non, dit-elle en riant, plus loin.
+
+-- Alors, c'est votre rancune contre la reine mre?
+
+-- Plus loin encore, reprit-elle, plus loin; nous en sommes aux
+rapports... C'est simple, reprit la duchesse en prenant son parti.
+Vous savez que je vis avec M. de Laicques?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Un quasi-poux?
+
+-- On le dit.
+
+-- Bruxelles?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous savez que mes enfants m'ont ruine et dpouille?
+
+-- Ah! quelle misre, duchesse!
+
+-- C'est affreux! il a fallu que je m'ingniasse vivre, et
+surtout ne point vgter.
+
+-- Cela se conoit.
+
+-- J'avais des haines exploiter, des amitis servir; je
+n'avais plus de crdit, plus de protecteurs.
+
+-- Vous qui avez protg tant de gens, dit suavement Aramis.
+
+-- C'est toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le
+roi d'Espagne.
+
+-- Ah!
+
+-- Qui venait de nommer un gnral des jsuites, comme c'est
+l'usage.
+
+-- Ah! c'est l'usage?
+
+-- Vous l'ignoriez?
+
+-- Pardon, j'tais distrait.
+
+-- En effet, vous devez savoir cela, vous qui tiez en si bonne
+intimit avec le franciscain.
+
+-- Avec le gnral des jsuites, vous voulez dire?
+
+-- Prcisment... Donc je vis le roi d'Espagne. Il me voulait du
+bien et ne pouvait m'en faire. Il me recommanda cependant, dans
+les Flandres, moi et Laicques, et me fit donner une pension sur
+les fonds de l'ordre.
+
+-- Des jsuites?
+
+-- Oui. Le gnral, je veux dire le franciscain, me fut envoy.
+
+-- Trs bien.
+
+-- Et comme, pour rgulariser la situation, d'aprs les statuts de
+l'ordre, je devais tre cense rendre des services... Vous savez
+que c'est la rgle?
+
+-- Je l'ignorais.
+
+Mme de Chevreuse s'arrta pour regarder Aramis; mais il faisait
+nuit sombre.
+
+-- Eh bien! c'est la rgle, reprit-elle. Je devais donc paratre
+avoir une utilit quelconque. Je proposai de voyager pour l'ordre,
+et l'on me rangea parmi les affilis voyageurs. Vous comprenez que
+c'tait une apparence et une formalit.
+
+-- merveille.
+
+-- Ainsi touchai-je ma pension, qui tait fort convenable.
+
+-- Mon Dieu! duchesse, ce que vous me dites l est un coup de
+poignard pour moi. Vous, oblige de recevoir une pension des
+jsuites!
+
+-- Non, chevalier, de l'Espagne.
+
+-- Ah! sauf le cas de conscience, duchesse, vous m'avouerez que
+c'est bien la mme chose.
+
+-- Non, non, pas du tout.
+
+-- Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien...
+
+-- Il me reste Dampierre. Voil tout.
+
+-- C'est encore trs beau.
+
+-- Oui, mais Dampierre grev, Dampierre hypothqu, Dampierre un
+peu ruin comme la propritaire.
+
+-- Et la reine mre voit tout cela d'un oeil sec? dit Aramis avec
+un curieux regard qui ne rencontra que tnbres.
+
+-- Oui, elle a tout oubli.
+
+-- Vous avez, ce me semble, duchesse, essay de rentrer en grce?
+
+-- Oui; mais, par une singularit qui n'a pas de nom, voil-t-il
+pas que le petit roi hrite de l'antipathie que son cher pre
+avait pour ma personne. Ah! me direz-vous, je suis bien une de ces
+femmes que l'on hait, je ne suis plus de celles que l'on aime.
+
+-- Chre duchesse, arrivons vite, je vous prie, ce qui vous
+amne, car je crois que nous pouvons nous tre utiles l'un
+l'autre.
+
+-- Je l'ai pens. Je venais donc Fontainebleau dans un double
+but. D'abord, j'y tais mande par ce franciscain que vous
+connaissez... propos, comment le connaissez-vous? car je vous ai
+racont mon histoire, et vous ne m'avez pas cont la vtre.
+
+-- Je le connus d'une faon bien naturelle, duchesse. J'ai tudi
+la thologie avec lui Parme; nous tions devenus amis, et tantt
+les affaires, tantt les voyages, tantt la guerre nous avaient
+spars.
+
+-- Vous saviez bien qu'il ft gnral des jsuites?
+
+-- Je m'en doutais.
+
+-- Mais, enfin, par quel hasard trange veniez-vous, vous aussi,
+cette htellerie o se runissaient les affilis voyageurs?
+
+-- Oh! dit Aramis d'une voix calme, c'est un pur hasard. Moi,
+j'allais Fontainebleau chez M. Fouquet pour avoir une audience
+du roi; moi, je passais; moi, j'tais inconnu; je vis par le
+chemin ce pauvre moribond et je le reconnus. Vous savez le reste,
+il expira dans mes bras.
+
+-- Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si
+grande puissance, que vous donntes en son nom des ordres
+souverains.
+
+-- Il me chargea effectivement de quelques commissions.
+
+-- Et pour moi?
+
+-- Je vous l'ai dit. Une somme de douze mille livres payer. Je
+crois vous avoir donn la signature ncessaire pour toucher. Ne
+touchtes-vous pas?
+
+-- Si fait, si fait. Oh! mon cher prlat, vous donnez ces ordres,
+m'a-t-on dit, avec un tel mystre et une si auguste majest, que
+l'on vous crut gnralement le successeur du cher dfunt.
+
+Aramis rougit d'impatience. La duchesse continua:
+
+-- Je m'en suis informe, dit-elle, prs du roi d'Espagne, et il
+claircit mes doutes sur ce point. Tout gnral des jsuites est,
+ sa nomination, et doit tre Espagnol d'aprs les statuts de
+l'ordre. Vous n'tes pas Espagnol et vous n'avez pas t nomm par
+le roi d'Espagne.
+
+Aramis ne rpliqua rien que ces mots:
+
+-- Vous voyez bien, duchesse, que vous tiez dans l'erreur,
+puisque le roi d'Espagne vous a dit cela.
+
+-- Oui, cher Aramis; mais il y a autre chose que j'ai pens, moi.
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Vous savez que je pense un peu tout.
+
+-- Oh! oui, duchesse.
+
+-- Vous savez l'espagnol?
+
+-- Tout Franais qui a fait sa Fronde sait l'espagnol.
+
+-- Vous avez vcu dans les Flandres?
+
+-- Trois ans.
+
+-- Vous avez pass Madrid?
+
+-- Quinze mois.
+
+-- Vous tes donc en mesure d'tre naturalis Espagnol quand vous
+le voudrez.
+
+-- Vous croyez? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la
+duchesse.
+
+-- Sans doute... Deux ans de sjour et la connaissance de la
+langue sont des rgles indispensables. Vous avez trois ans et
+demi... quinze mois de trop.
+
+-- O voulez-vous en venir, chre dame?
+
+-- ceci: je suis bien avec le roi d'Espagne.
+
+Je n'y suis pas mal, pensa Aramis.
+
+-- Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au
+roi, la succession du franciscain?
+
+-- Oh! duchesse!
+
+-- Vous l'avez peut-tre? dit-elle.
+
+-- Non, sur ma parole!
+
+-- Eh bien! je puis vous rendre ce service.
+
+-- Pourquoi ne l'avez-vous pas rendu M. de Laicques, duchesse?
+C'est un homme plein de talent et que vous aimez.
+
+-- Oui, certes; mais cela ne s'est pas trouv. Enfin, rpondez,
+Laicques ou pas Laicques, voulez-vous?
+
+-- Duchesse, non, merci!
+
+Il est nomm, pensa-t-elle.
+
+-- Si vous me refusez ainsi, reprit Mme de Chevreuse, ce n'est pas
+m'enhardir vous demander pour moi.
+
+-- Oh! demandez, demandez.
+
+-- Demander!... Je ne le puis, si vous n'avez pas le pouvoir de
+m'accorder.
+
+-- Si peu que je puisse, demandez toujours.
+
+-- J'ai besoin d'une somme d'argent pour faire rparer Dampierre.
+
+-- Ah! rpliqua Aramis froidement, de l'argent?... Voyons,
+duchesse, combien serait-ce?
+
+-- Oh! une somme ronde.
+
+-- Tant pis! Vous savez que je ne suis pas riche?
+
+-- Vous, non; mais l'ordre. Si vous eussiez t gnral...
+
+-- Vous savez que je ne suis pas gnral.
+
+-- Alors, vous avez un ami qui, lui, doit tre riche: M. Fouquet.
+
+-- M. Fouquet? madame, il est plus qu' moiti ruin.
+
+-- On le disait, et je ne voulais pas le croire.
+
+-- Pourquoi, duchesse?
+
+-- Parce que j'ai du cardinal Mazarin quelques lettres, c'est--
+dire Laicques les a, qui tablissent des comptes tranges.
+
+-- Quels comptes?
+
+-- C'est propos de rentes vendues, d'emprunts faits, je ne me
+souviens plus bien. Toujours est-il que le sous intendant, d'aprs
+des lettres signes Mazarin, aurait puis une trentaine de
+millions dans les coffres de l'tat. Le cas est grave.
+
+Aramis enfona ses ongles dans sa main.
+
+-- Quoi! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous n'en
+avez pas fait part M. Fouquet?
+
+-- Ah! rpliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des
+rserves que l'on garde. Le jour du besoin venu, on les tire de
+l'armoire.
+
+-- Et le jour du besoin est venu? dit Aramis.
+
+-- Oui, mon cher.
+
+-- Et vous allez montrer ces lettres M. Fouquet?
+
+-- J'aime mieux vous en parler vous.
+
+-- Il faut que vous ayez bien besoin d'argent, pauvre amie, pour
+penser ces sortes de choses, vous qui teniez en si pitre estime
+la prose de M. de Mazarin.
+
+-- J'ai, en effet, besoin d'argent.
+
+-- Et puis, continua Aramis d'un ton froid, vous avez d vous
+faire peine vous-mme en recourant cette ressource. Elle est
+cruelle.
+
+-- Oh! si j'eusse voulu faire le mal et non le bien dit
+Mme de Chevreuse, au lieu de demander au gnral de l'ordre ou
+M. Fouquet les cinq cent mille livres dont j'ai besoin...
+
+-- Cinq cent mille livres!
+
+-- Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup? Il faut cela,
+au moins, pour rparer Dampierre.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Je dis donc qu'au lieu de demander cette somme, j'eusse t
+trouver mon ancienne amie, la reine mre; les lettres de son
+poux, le _signor_ Mazarini, m'eussent servi d'introduction, et je
+lui eusse demand cette bagatelle en lui disant: Madame, je veux
+avoir l'honneur de recevoir Votre Majest Dampierre; permettez-
+moi de mettre Dampierre en tat.
+
+Aramis ne rpliqua pas un mot.
+
+-- Eh bien! dit-elle, quoi songez-vous?
+
+-- Je fais des additions, dit Aramis.
+
+-- Et M. Fouquet fait des soustractions. Moi, j'essaie de
+multiplier. Les beaux calculateurs que nous sommes! comme nous
+pourrions nous entendre!
+
+-- Voulez-vous me permettre de rflchir? dit Aramis.
+
+-- Non... Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous,
+c'est oui ou non qu'il faut rpondre, et cela tout de suite.
+
+C'est un pige, pensa l'vque; il est impossible qu'une pareille
+femme soit coute d'Anne d'Autriche.
+
+-- Eh bien? fit la duchesse.
+
+-- Eh bien! madame, je serais fort surpris si M. Fouquet pouvait
+disposer de cinq cent mille livres cette heure.
+
+-- Il n'en faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se
+restaurera comme il pourra.
+
+-- Oh! vous n'tes pas, je suppose, embarrasse ce point?
+
+-- Non, je ne suis jamais embarrasse.
+
+-- Et la reine fera certainement pour vous, continua l'vque, ce
+que le surintendant ne peut faire.
+
+-- Oh! mais oui... Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que
+je parle moi-mme M. Fouquet de ces lettres?
+
+-- Vous ferez, cet gard, duchesse, tout ce qu'il vous plaira;
+mais M. Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable; s'il l'est, je
+le sais assez fier pour ne pas l'avouer; s'il ne l'est pas, il
+s'offensera fort de cette menace.
+
+-- Vous raisonnez toujours comme un ange.
+
+Et la duchesse se leva.
+
+-- Ainsi, vous allez dnoncer M. Fouquet la reine? dit Aramis.
+
+-- Dnoncer?... Oh! le vilain mot. Je ne dnoncerai pas, mon cher
+ami; vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces
+choses-l s'excutent; je prendrai parti contre M. Fouquet, voil
+tout.
+
+-- C'est juste.
+
+-- Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme.
+
+-- Sans doute.
+
+-- Une fois bien remise avec la reine mre, je puis tre
+dangereuse.
+
+-- C'est votre droit, duchesse.
+
+-- J'en userai, mon cher ami.
+
+-- Vous n'ignorez pas que M. Fouquet est au mieux avec le roi
+d'Espagne, duchesse?
+
+-- Oh! je le suppose.
+
+-- M. Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous
+dites, vous en fera une autre.
+
+-- Ah! que voulez-vous!
+
+-- Ce sera son droit aussi, n'est-ce pas?
+
+-- Certes.
+
+-- Et, comme il est bien avec l'Espagne, il se fera une arme de
+cette amiti.
+
+-- Vous voulez dire qu'il sera bien avec le gnral de l'ordre des
+jsuites, mon cher Aramis.
+
+-- Cela peut arriver, duchesse.
+
+-- Et qu'alors on me supprimera la pension que je touche par l.
+
+-- J'en ai bien peur.
+
+-- On se consolera. Eh! mon cher, aprs Richelieu, aprs la
+Fronde, aprs l'exil, qu'y a-t-il redouter pour
+Mme de Chevreuse?
+
+-- La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres.
+
+-- Hlas! je le sais bien.
+
+-- De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne
+l'ignorez pas, sur les amis de l'ennemi.
+
+-- Ah! vous voulez dire qu'on tombera sur ce pauvre Laicques?
+
+-- C'est presque invitable, duchesse.
+
+-- Oh! il ne touche que douze mille livres de pension.
+
+-- Oui; mais le roi d'Espagne a du crdit; consult par
+M. Fouquet, il peut faire enfermer M. Laicques dans quelque
+forteresse.
+
+-- Je n'ai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, grce
+une rconciliation avec Anne d'Autriche, j'obtiendrai que la
+France demande la libert de Laicques.
+
+-- C'est vrai. Alors, vous aurez autre chose redouter.
+
+-- Quoi donc? fit la duchesse en jouant la surprise et l'effroi.
+
+-- Vous saurez et vous savez qu'une fois affili l'ordre, on
+n'en sort pas sans difficults. Les secrets qu'on a pu pntrer
+sont malsains, ils portent avec eux des germes de malheur pour
+quiconque les rvle.
+
+La duchesse rflchit un moment.
+
+-- Voil qui est plus srieux, dit-elle; j'y aviserai.
+
+Et, malgr l'obscurit profonde, Aramis sentit un regard brlant
+comme un fer rouge s'chapper des yeux de son amie pour venir
+plonger dans son coeur.
+
+-- Rcapitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et
+glissa sa main sous son pourpoint, o il avait un stylet cach.
+
+-- C'est cela, rcapitulons: les bons comptes font les bons amis.
+
+-- La suppression de votre pension...
+
+-- Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font
+soixante mille livres; voil ce que vous voulez dire, n'est-ce
+pas?
+
+-- Prcisment, et je cherche le contrepoids que vous trouvez
+cela?
+
+-- Cinq cent mille livres que j'aurai chez la reine.
+
+-- Ou que vous n'aurez pas.
+
+-- Je sais le moyen de les avoir, dit tourdiment la duchesse.
+
+Ces mots firent dresser l'oreille au chevalier. partir de cette
+faute de l'adversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui
+profita toujours, et qu'elle, par consquent, perdit l'avantage.
+
+-- J'admets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le
+double, ayant cent mille francs de pension toucher au lieu de
+soixante mille, et cela pendant dix ans.
+
+-- Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que
+pendant la dure du ministre de M. Fouquet; or, cette dure, je
+l'value deux mois.
+
+-- Ah! fit Aramis.
+
+-- Je suis franche, comme vous voyez.
+
+-- Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer
+qu'aprs la disgrce de M. Fouquet, l'ordre recommencerait vous
+payer votre pension.
+
+-- Je sais le moyen de faire financer l'ordre, comme je sais le
+moyen de faire contribuer la reine mre.
+
+-- Alors, duchesse, nous sommes tous forcs de baisser pavillon
+devant vous; vous la victoire! vous le triomphe! Soyez
+clmente, je vous en prie. Sonnez, clairons!
+
+-- Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde
+ l'ironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses
+livres, quand il s'agit de vous pargner, je veux dire votre
+ami, pardon, votre protecteur, un dsagrment comme celui que
+cause une guerre de parti?
+
+-- Duchesse, voici pourquoi: c'est qu'aprs les cinq cent mille
+livres, M. de Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq
+cent mille livres, n'est-ce pas? c'est qu'aprs la part de
+M. de Laicques et la vtre viendront la part de vos enfants, celle
+de vos pauvres, de tout le monde, et que des lettres, si
+compromettantes qu'elles soient, ne valent pas trois quatre
+millions. Vrai Dieu! duchesse, les ferrets de la reine de France
+valaient mieux que ces chiffons signs Mazarin, et pourtant ils
+n'ont pas cot le quart de ce que vous demandez pour vous.
+
+-- Ah! c'est vrai, c'est vrai; mais le marchand prise sa
+marchandise ce qu'il veut. C'est l'acheteur d'acqurir ou de
+refuser.
+
+-- Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je
+n'achterai pas vos lettres?
+
+-- Dites.
+
+-- Vos lettres de Mazarin sont fausses.
+
+-- Allons donc!
+
+-- Sans doute; car il serait pour le moins trange que, brouille
+avec la reine par M. Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce
+dernier un commerce intime; cela sentirait la passion,
+l'espionnage, la... ma foi! je ne veux pas dire le mot.
+
+-- Dites toujours.
+
+-- La complaisance.
+
+-- Tout cela est vrai; mais, ce qui ne l'est pas moins, c'est ce
+qu'il y a dans la lettre.
+
+-- Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir
+auprs de la reine.
+
+-- Oh! que si fait, je puis me servir de tout auprs de la reine.
+
+Bon! pensa Aramis. Chante donc, pie-griche! siffle donc,
+vipre!
+
+Mais la duchesse en avait assez dit; elle fit deux pas vers la
+porte.
+
+Aramis lui gardait une disgrce... l'imprcation que fait entendre
+le vaincu derrire le char du triomphateur.
+
+Il sonna.
+
+Des lumires parurent dans le salon.
+
+Alors l'vque se trouva dans un cercle de lumires qui
+resplendissaient sur le visage dfait de la duchesse.
+
+Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues plies et
+dessches, sur ces yeux dont l'tincelle s'chappait de deux
+paupires nues, sur cette bouche dont les lvres enfermaient avec
+soin des dents noircies et rares.
+
+Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse,
+sa tte lumineuse et fire, il sourit pour laisser entrevoir ses
+dents, qui, la lumire, avaient encore une sorte d'clat. La
+coquette vieillie comprit le galant railleur; elle tait justement
+place devant une grande glace o toute sa dcrpitude, si
+soigneusement dissimule, apparut manifeste par le contraste.
+
+Alors, sans mme saluer Aramis, qui s'inclinait souple et charmant
+comme le mousquetaire d'autrefois, elle partit d'un pas vacillant
+et alourdi par la prcipitation.
+
+Aramis glissa comme un zphyr sur le parquet pour la conduire
+jusqu' la porte.
+
+Mme de Chevreuse fit un signe son grand laquais, qui reprit le
+mousqueton, et elle quitta cette maison o deux amis si tendres ne
+s'taient pas entendus pour s'tre trop bien compris.
+
+
+Chapitre CLXXX -- O l'on voit qu'un march qui ne peut pas se
+faire avec l'un peut se faire avec l'autre
+
+
+Aramis avait devin juste: peine sortie de la maison de la place
+Baudoyer, Mme la duchesse de Chevreuse se fit conduire chez elle.
+
+Elle craignait d'tre suivie sans doute, et cherchait innocenter
+ainsi sa promenade; mais, peine rentre l'htel, peine sre
+que personne ne la suivrait pour l'inquiter, elle fit ouvrir la
+porte du jardin qui donnait sur une autre rue, et se rendit rue
+Croix-des-Petits-Champs, o demeurait M. Colbert.
+
+Nous avons dit que le soir tait venu: c'est la nuit qu'il
+faudrait dire, et une nuit paisse. Paris, redevenu calme, cachait
+dans son ombre indulgente la noble duchesse conduisant son
+intrigue politique, et la simple bourgeoise qui, attarde aprs un
+souper en ville, prenait au bras d'un amant le plus long chemin
+pour regagner le logis conjugal.
+
+Mme de Chevreuse avait trop l'habitude de la politique nocturne
+pour ignorer qu'un ministre ne se cle jamais, ft-ce chez lui,
+aux jeunes et belles dames qui craignent la poussire des bureaux,
+ou aux vieilles dames trs savantes qui craignent l'cho indiscret
+des ministres.
+
+Un valet reut la duchesse sous le pristyle, et, disons-le, il la
+reut assez mal. Cet homme lui expliqua mme, aprs avoir vu son
+visage, que ce n'tait pas une pareille heure et un pareil ge
+que l'on venait troubler le dernier travail de M. Colbert.
+
+Mais Mme de Chevreuse, sans se fcher, crivit sur une feuille de
+ses tablettes son nom, nom bruyant, qui avait tant de fois tint
+dsagrablement aux oreilles de Louis XIII et du grand cardinal.
+
+Elle crivit ce nom avec la grande criture ignorante des hauts
+seigneurs de cette poque, plia le papier d'une faon qui lui
+tait particulire, et le remit au valet sans ajouter un mot, mais
+d'une mine si imprieuse, que le drle, habitu flairer son
+monde, sentit la princesse, baissa la tte et courut chez
+M. Colbert.
+
+Il sans dire que le ministre poussa un petit cri en ouvrant le
+papier, et que, ce cri instruisant suffisamment le valet de
+l'intrt qu'il fallait prendre la visite mystrieuse, le valet
+revint en courant chercher la duchesse.
+
+Elle monta donc assez lourdement le premier tage de la belle
+maison neuve, se remit au palier pour ne pas entrer essouffle, et
+parut devant M. Colbert, qui tenait lui-mme les battants de sa
+porte.
+
+La duchesse s'arrta au seuil pour bien regarder celui avec lequel
+elle avait affaire.
+
+Au premier abord, la tte ronde, lourde, paisse, les gros
+sourcils, la moue disgracieuse de cette figure crase par une
+calotte pareille celle des prtres, cet ensemble, disons-nous,
+promit la duchesse peu de difficults dans les ngociations,
+mais aussi peu d'intrt dans le dbat des articles.
+
+Car il n'y avait pas d'apparence que cette grosse nature ft
+sensible aux charmes d'une vengeance raffine ou d'une ambition
+altre.
+
+Mais, lorsque la duchesse vit de plus prs les petits yeux noirs
+perants, le pli longitudinal de ce front bomb, svre, la
+crispation imperceptible de ces lvres, sur lesquelles on observa
+trs vulgairement de la bonhomie, Mme de Chevreuse changea d'ide
+et put se dire: J'ai trouv mon homme!
+
+-- Qui me procure l'honneur de votre visite, madame? demanda
+l'intendant des finances.
+
+-- Le besoin que j'ai de vous, monsieur, reprit la duchesse, et
+celui que vous avez de moi.
+
+-- Heureux, madame, d'avoir entendu la premire partie de votre
+phrase; mais, quant la seconde...
+
+Mme de Chevreuse s'assit sur le fauteuil que Colbert lui avanait.
+
+-- Monsieur Colbert, vous tes intendant des finances?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Et vous aspirez devenir surintendant?...
+
+-- Madame!
+
+-- Ne niez pas; cela ferait longueur dans notre conversation:
+c'est inutile.
+
+-- Cependant, madame, si plein de bonne volont, de politesse
+mme, que je sois envers une dame de votre mrite, rien ne me fera
+confesser que je cherche supplanter mon suprieur.
+
+-- Je ne vous ai point parl de supplanter, monsieur Colbert. Est-
+ce que, par hasard, j'aurais prononc ce mot? Je ne crois pas. Le
+mot remplacer est moins agressif et plus convenable
+grammaticalement, comme disait M. de Voiture. Je prtends donc que
+vous aspirez remplacer M. Fouquet.
+
+-- La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui rsistent.
+M. le surintendant joue, dans ce sicle, le rle du colosse de
+Rhodes: les vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le
+renversent pas.
+
+-- Je me fusse servie prcisment de cette comparaison. Oui,
+M. Fouquet joue le rle du colosse de Rhodes; mais je me souviens
+d'avoir ou raconter M. Conrart... un acadmicien, je crois...
+que, le colosse de Rhodes tant tomb, le marchand qui l'avait
+fait jeter bas... un simple marchand, monsieur Colbert... fit
+charger quatre cents chameaux de ses dbris. Un marchand! c'est
+bien moins fort qu'un intendant des finances.
+
+-- Madame, je puis vous assurer que je ne renverserai jamais
+M. Fouquet.
+
+-- Eh bien! monsieur Colbert, puisque vous vous obstinez faire
+de la sensibilit avec moi, comme si vous ignoriez que je
+m'appelle Mme de Chevreuse, et que je suis vieille, c'est--dire
+que vous avez affaire une femme qui a fait de la politique avec
+M. de Richelieu et qui n'a plus de temps perdre, comme, dis-je,
+vous commettez cette imprudence, je m'en vais aller trouver des
+gens plus intelligents et plus presss de faire fortune.
+
+-- En quoi, madame, en quoi?
+
+-- Vous me donnez une pauvre ide des ngociations d'aujourd'hui,
+monsieur. Je vous jure bien que, si, de mon temps, une femme ft
+alle trouver M. de Cinq-Mars, qui pourtant n'tait pas un grand
+esprit, je vous jure que, si elle lui et dit sur le cardinal ce
+que je viens de vous dire sur M. Fouquet, M. de Cinq-Mars,
+l'heure qu'il est, et dj mis les fers au feu.
+
+-- Allons, madame, allons, un peu d'indulgence.
+
+-- Ainsi, vous voulez bien consentir remplacer M. Fouquet?
+
+-- Si le roi congdie M. Fouquet, oui, certes.
+
+-- Encore une parole de trop; il est bien vident que, si vous
+n'avez pas encore fait chasser M. Fouquet, c'est que vous n'avez
+pas pu le faire. Aussi, je ne serais qu'une sotte pcore, si,
+venant vous, je ne vous apportais pas ce qui vous manque.
+
+-- Je suis dsol d'insister, madame, dit Colbert aprs un silence
+qui avait permis la duchesse de sonder toute la profondeur de sa
+dissimulation; mais je dois vous prvenir que, depuis six ans,
+dnonciations sur dnonciations se succdent contre M. Fouquet,
+sans que jamais l'assiette de M. le surintendant ait t dplace.
+
+-- Il y a temps pour tout, monsieur Colbert; ceux qui ont fait ces
+dnonciations ne s'appelaient pas Mme de Chevreuse, et ils
+n'avaient pas de preuves quivalentes six lettres de
+M. de Mazarin, tablissant le dlit dont il s'agit.
+
+-- Le dlit?
+
+-- Le crime, s'il vous plat mieux.
+
+-- Un crime! Commis par M. Fouquet?
+
+-- Rien que cela... Tiens, c'est trange, monsieur Colbert; vous
+qui avez la figure froide et peu significative, je vous vois tout
+illumin.
+
+-- Un crime?
+
+-- Enchante que cela vous fasse quelque effet.
+
+-- Oh! c'est que le mot renferme tant de choses, madame!
+
+-- Il renferme un brevet de surintendant des finances pour vous,
+et une lettre d'exil ou de Bastille pour M. Fouquet.
+
+-- Pardonnez-moi, madame la duchesse, il est presque impossible
+que M. Fouquet soit exil: emprisonn, disgraci, c'est dj tant!
+
+-- Oh! je sais ce que je dis, repartit froidement
+Mme de Chevreuse. Je ne vis pas tellement loigne de Paris, que
+je ne sache ce qui s'y passe. Le roi n'aime pas M. Fouquet, et il
+perdra volontiers M. Fouquet, si on lui en donne l'occasion.
+
+-- Il faut que l'occasion soit bonne.
+
+-- Assez bonne. Aussi, c'est une occasion que j'value cinq cent
+mille livres.
+
+-- Comment cela? dit Colbert.
+
+-- Je veux dire, monsieur, que, tenant cette occasion dans mes
+mains, je ne la ferai passer dans les vtres que moyennant un
+retour de cinq cent mille livres.
+
+-- Trs bien, madame, je comprends. Mais, puisque vous venez de
+fixer un prix la vente, voyons la valeur vendue.
+
+-- Oh! la moindre chose: six lettres, je vous l'ai dit, de
+M. de Mazarin; des autographes qui ne seraient pas trop chers,
+assurment, s'ils tablissaient d'une faon irrcusable que
+M. Fouquet avait dtourn de grosses sommes pour se les
+approprier.
+
+-- D'une faon irrcusable, dit Colbert les yeux brillants de
+joie.
+
+-- Irrcusable! Voulez-vous lire les lettres?
+
+-- De tout coeur! La copie, bien entendu?
+
+-- Bien entendu, oui.
+
+Mme la duchesse tira de son sein une petite liasse aplatie par le
+corset de velours:
+
+-- Lisez, dit-elle.
+
+Colbert se jeta avidement sur ces papiers et les dvora.
+
+-- merveille! dit-il.
+
+-- C'est assez net, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, madame, oui. M. de Mazarin aurait remis de l'argent
+M. Fouquet, lequel aurait gard cet argent, mais quel argent?
+
+-- Ah! voil, quel argent? Si nous traitons ensemble, je joindrai
+ ses lettres une septime, qui vous donnera les derniers
+renseignements.
+
+Colbert rflchit.
+
+-- Et les originaux des lettres?
+
+-- Question inutile. C'est comme si je vous demandais: Monsieur
+Colbert, les sacs d'argent que vous me donnerez seront-ils pleins
+ou vides?
+
+-- Trs bien, madame.
+
+-- Est-ce conclu?
+
+-- Non pas.
+
+-- Comment?
+
+-- Il y a une chose laquelle nous n'avons rflchi ni l'un ni
+l'autre.
+
+-- Dites-la-moi.
+
+-- M. Fouquet ne peut tre perdu en cette occurrence que par un
+procs.
+
+-- Oui.
+
+-- Un scandale public.
+
+-- Oui. Eh bien?
+
+-- Eh bien! on ne peut lui faire ni le procs ni le scandale.
+
+-- Parce que?
+
+-- Parce qu'il est procureur gnral au Parlement, parce que tout,
+en France, administration, arme, justice, commerce, se relie
+mutuellement par une chane de bon vouloir qu'on appelle esprit de
+corps. Ainsi, madame, jamais le Parlement ne souffrira que son
+chef soit tran devant un tribunal. Jamais, s'il y est tran
+d'autorit royale, jamais il ne sera condamn.
+
+-- Ah! ma foi! monsieur Colbert, cela ne me regarde pas.
+
+-- Je le sais, madame, mais cela me regarde, moi, et diminue la
+valeur de votre apport. quoi peut me servir une preuve de crime
+sans la possibilit de condamnation?
+
+-- Souponn seulement, M. Fouquet perdra sa charge de
+surintendant.
+
+-- Voil grand-chose! s'cria Colbert, dont les traits sombres
+clatrent tout coup, illumins d'une expression de haine et de
+vengeance.
+
+-- Ah! ah! monsieur Colbert, dit la duchesse, excusez-moi, je ne
+vous savais pas si fort impressionnable. Bien, trs bien! Alors,
+puisqu'il vous faut plus que je n'ai, ne parlons plus de rien.
+
+-- Si fait, madame, parlons-en toujours. Seulement, vos valeurs
+ayant baiss, abaissez vos prtentions.
+
+-- Vous marchandez?
+
+-- C'est une ncessit pour quiconque veut payer loyalement.
+
+-- Combien m'offrez-vous?
+
+-- Deux cent mille livres.
+
+La duchesse lui rit au nez; puis, tout coup:
+
+-- Attendez, dit-elle.
+
+-- Vous consentez?
+
+-- Pas encore, j'ai une autre combinaison.
+
+-- Dites.
+
+-- Vous me donnez trois cent mille livres.
+
+-- Non pas! non pas!
+
+-- Oh! c'est prendre ou laisser... Et puis, ce n'est pas tout.
+
+-- Encore?... Vous devenez impossible, madame la duchesse.
+
+-- Moins que vous ne le croyez, ce n'est plus de l'argent que je
+vous demande.
+
+-- Quoi donc, alors?
+
+-- Un service. Vous savez que j'ai toujours aim tendrement la
+reine.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je veux avoir une entrevue avec Sa Majest.
+
+-- Avec la reine?
+
+-- Oui, monsieur Colbert, avec la reine, qui n'est plus mon amie,
+c'est vrai, et depuis longtemps, mais qui peut le devenir encore,
+si on en fournit l'occasion.
+
+-- Sa Majest ne reoit plus personne, madame. Elle souffre
+beaucoup. Vous n'ignorez pas que les accs de son mal se ritrent
+plus frquemment...
+
+-- Voil prcisment pourquoi je dsire avoir une entrevue avec Sa
+Majest. Figurez-vous que dans la Flandre, nous avons beaucoup de
+ces sortes de maladies.
+
+-- Des cancers? Maladie affreuse, incurable.
+
+-- Ne croyez donc pas cela, monsieur Colbert. Le paysan flamand
+est un peu l'homme de la nature; il n'a pas prcisment une femme,
+il a une femelle.
+
+-- Eh bien! madame?
+
+-- Eh bien! monsieur Colbert, tandis qu'il fume sa pipe, la femme
+travaille: elle tire l'eau du puits, elle charge le mulet ou
+l'ne, elle se charge elle-mme. Se mnageant peu, elle se heurte
+ et l, souvent mme elle est battue. Un cancer vient d'une
+contusion.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Les Flamandes ne meurent pas pour cela. Elles vont, quand elles
+souffrent trop, la recherche du remde. Et les bguines de
+Bruges sont d'admirables mdecins pour toutes les maladies. Elles
+ont des eaux prcieuses, des topiques, des spcifiques: elles
+donnent la malade un flacon et un cierge, bnficient sur le
+clerg et servent Dieu par l'exploitation de leurs deux
+marchandises. J'apporterai donc la reine l'eau du bguinage de
+Bruges. Sa Majest gurira, et brlera autant de cierges qu'elle
+le jugera convenable. Vous voyez, monsieur Colbert, que,
+m'empcher d'aller voir la reine, c'est presque un crime de
+rgicide.
+
+-- Madame la duchesse, vous tes une femme de trop d'esprit, vous
+me confondez; toutefois, je devine bien que cette grande charit
+envers la reine couvre un petit intrt personnel.
+
+-- Est-ce que je me donne la peine de le cacher, monsieur Colbert?
+Vous avez dit, je crois, un petit intrt personnel? Apprenez donc
+que c'est un grand intrt, et je vous le prouverai en me
+rsumant. Si vous me faites entrer chez Sa Majest, je me contente
+des trois cent mille livres rclames; sinon, je garde mes
+lettres, moins que vous n'en donniez, sance tenante, cinq cent
+mille livres.
+
+Et, se levant sur cette parole dcisive, la vieille duchesse
+laissa M. Colbert dans une dsagrable perplexit.
+
+Marchander encore tait devenu impossible; ne plus marchander,
+c'tait perdre infiniment trop.
+
+-- Madame, dit-il, je vais avoir le plaisir de vous compter cent
+mille cus.
+
+-- Oh! fit la duchesse.
+
+-- Mais comment aurai-je les lettres vritables?
+
+-- De la faon la plus simple, mon cher monsieur Colbert... qui
+vous fiez vous?
+
+Le grave financier se mit rire silencieusement, de sorte que ses
+gros sourcils noirs montaient et descendaient comme deux ailes de
+chauve-souris sur la ligne profonde de son front jaune.
+
+-- personne, dit-il.
+
+-- Oh! vous ferez bien une exception en votre faveur, monsieur
+Colbert.
+
+-- Comment cela, madame la duchesse?
+
+-- Je veux dire que, si vous preniez la peine de venir avec moi
+l'endroit o sont les lettres, elles vous seraient remises vous-
+mme, et vous pourriez les vrifier, les contrler.
+
+-- Il est vrai.
+
+-- Vous vous seriez muni de cent mille cus, parce que je ne me
+fie, moi non plus, personne.
+
+M. l'intendant Colbert rougit jusqu'aux sourcils. Il tait, comme
+tous les hommes suprieurs dans l'art des chiffres, d'une probit
+insolente et mathmatique.
+
+-- J'emporterai, dit-il, madame, la somme promise, en deux bons
+payables ma caisse. Cela vous satisfera-t-il?
+
+-- Que ne sont-ils de deux millions, vos bons de caisse, monsieur
+l'intendant!... Je vais donc avoir l'honneur de vous montrer le
+chemin.
+
+-- Permettez que je fasse atteler mes chevaux.
+
+-- J'ai un carrosse en bas, monsieur.
+
+Colbert toussa comme un homme irrsolu. Il se figura un moment que
+la proposition de la duchesse tait un pige; que peut-tre on
+attendait la porte; que cette dame, dont le secret venait de se
+vendre cent mille cus Colbert, devait avoir propos ce secret
+M. Fouquet pour la mme somme.
+
+Comme il hsitait beaucoup, la duchesse le regarda dans les yeux.
+
+-- Vous aimez mieux votre carrosse? dit-elle.
+
+-- Je l'avoue.
+
+-- Vous vous figurez que je vous conduis dans quelque traquenard?
+
+-- Madame la duchesse, vous avez le caractre foltre, et moi,
+revtu d'un caractre aussi grave, je puis tre compromis par une
+plaisanterie.
+
+-- Oui; enfin, vous avez peur? Eh bien! prenez votre carrosse,
+autant de laquais que vous voudrez... Seulement, rflchissez-y
+bien... ce que nous faisons nous deux, nous le savons seuls; ce
+qu'un tiers aura vu, nous l'apprenons tout l'univers. Aprs tout
+moi, je n'y tiens pas: mon carrosse suivra le vtre, et je me
+tiens pour satisfaite de monter dans votre carrosse pour aller
+chez la reine.
+
+-- Chez la reine?
+
+-- Vous l'aviez dj oubli? Quoi! une clause de cette importance
+pour moi vous avait chapp? Que c'tait peu pour vous, mon Dieu!
+Si j'avais su, je vous eusse demand le double.
+
+-- J'ai rflchi, madame la duchesse; je ne vous accompagnerai
+pas.
+
+-- Vrai!... Pourquoi?
+
+-- Parce que j'ai en vous une confiance sans bornes.
+
+-- Vous me comblez!... Mais, pour que je touche les cent mille
+cus?...
+
+-- Les voici.
+
+L'intendant griffonna quelques mots sur un papier qu'il remit la
+duchesse.
+
+-- Vous tes paye, dit-il.
+
+-- Le trait est beau, monsieur Colbert, et je vais vous en
+rcompenser.
+
+En disant ces mots, elle se mit rire.
+
+Le rire de Mme de Chevreuse tait un murmure sinistre; tout homme
+qui sent la jeunesse, la foi, l'amour, la vie battre en son coeur,
+prfre des pleurs ce rire lamentable.
+
+La duchesse ouvrit le haut de son justaucorps et tira de son sein
+rougi une petite liasse de papiers nous d'un ruban couleur feu.
+Les agrafes avaient cd sous la pression brutale de ses mains
+nerveuses. La peau, raille par l'extraction et le frottement des
+papiers, apparaissait sans pudeur aux yeux de l'intendant, fort
+intrigu de ces prliminaires tranges. La duchesse riait
+toujours.
+
+-- Voil, dit-elle, les vritables lettres de M. de Mazarin. Vous
+les avez, et, de plus, la duchesse de Chevreuse s'est dshabille
+devant vous, comme si vous eussiez t... Je ne veux pas vous dire
+des noms qui vous donneraient de l'orgueil ou de la jalousie.
+Maintenant, monsieur Colbert, fit-elle en agrafant et en nouant
+avec rapidit le corps de sa robe, votre bonne fortune est finie;
+accompagnez-moi chez la reine.
+
+-- Non pas, madame: si vous alliez encourir de nouveau la disgrce
+de Sa Majest, et que l'on st au Palais-Royal que j'ai t votre
+introducteur, la reine ne me le pardonnerait de sa vie. Non. J'ai
+des gens dvous au palais, ceux-l vous feront entrer sans me
+compromettre.
+
+-- Comme il vous plaira, pourvu que j'entre.
+
+-- Comment appelez-vous les dames religieuses de Bruges qui
+gurissent les malades?
+
+-- Les bguines.
+
+-- Vous tes une bguine.
+
+-- Soit, mais il faudra bien que je cesse de l'tre.
+
+-- Cela vous regarde.
+
+-- Pardon! pardon! je ne veux pas tre expose ce qu'on me
+refuse l'entre.
+
+-- Cela vous regarde encore, madame. Je vais commander au premier
+valet de chambre du gentilhomme de service chez Sa Majest de
+laisser entrer une bguine apportant un remde efficace pour
+soulager les douleurs de Sa Majest. Vous portez ma lettre, vous
+vous chargez du remde et des explications. J'avoue la bguine, je
+nie Mme de Chevreuse.
+
+-- Qu' cela ne tienne.
+
+-- Voici la lettre d'introduction, madame.
+
+
+Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours
+
+
+Colbert donna cette lettre la duchesse, lui retira doucement le
+sige derrire lequel elle s'abritait.
+
+Mme de Chevreuse salua trs lgrement et sortit.
+
+Colbert, qui avait reconnu l'criture de Mazarin et compt les
+lettres, sonna son secrtaire et lui enjoignit d'aller chercher
+chez lui M. Vanel, conseiller au Parlement. Le secrtaire rpliqua
+que M. le conseiller, fidle ses habitudes, venait d'entrer dans
+la maison pour rendre compte l'intendant des principaux dtails
+du travail accompli ce jour mme dans la sance du Parlement.
+
+Colbert s'approcha des lampes, relut les lettres du dfunt
+cardinal, sourit plusieurs fois en reconnaissant toute la valeur
+des pices que venait de lui livrer Mme de Chevreuse, et, en
+tayant pour plusieurs minutes sa grosse tte dans ses mains, il
+rflchit profondment.
+
+Pendant ces quelques minutes, un homme gros et grand, la figure
+osseuse, aux yeux fixes, au nez crochu, avait fait son entre dans
+le cabinet de Colbert avec une assurance modeste, qui dcelait un
+caractre la fois souple et dcid: souple envers le matre qui
+pouvait jeter la proie, ferme envers les chiens qui eussent pu lui
+disputer cette proie opime.
+
+M. Vanel avait sous le bras un dossier volumineux; il le posa sur
+le bureau mme, o les deux coudes de Colbert tayaient sa tte.
+
+-- Bonjour, monsieur Vanel, dit celui-ci en se rveillant de sa
+mditation.
+
+-- Bonjour, monseigneur, dit naturellement Vanel.
+
+-- C'est _monsieur_ qu'il faut dire, rpliqua doucement Colbert.
+
+-- On appelle _monseigneur_ les ministres, dit Vanel avec un sang-
+froid imperturbable; vous tes ministre!
+
+-- Pas encore!
+
+-- De fait, je vous appelle monseigneur; d'ailleurs, vous tes mon
+seigneur, moi, cela me suffit; s'il vous dplat que je vous
+appelle ainsi devant le monde, laissez-moi vous appeler de ce nom
+dans le particulier.
+
+Colbert leva la tte la hauteur des lampes et lut ou chercha
+lire sur le visage de Vanel pour combien la sincrit entrait dans
+cette protestation de dvouement.
+
+Mais le conseiller savait soutenir le poids d'un regard, ce regard
+ft-il celui de Monseigneur.
+
+Colbert soupira. Il n'avait rien lu sur le visage de Vanel; Vanel
+pouvait tre honnte. Colbert songea que cet infrieur lui tait
+suprieur, en cela qu'il avait une femme infidle.
+
+Au moment o il s'apitoyait sur le sort de cet homme Vanel tira
+froidement de sa poche un billet parfum, cachet de cire
+d'Espagne, et le tendit Monseigneur.
+
+-- Qu'est cela, Vanel?
+
+-- Une lettre de ma femme, monseigneur.
+
+Colbert toussa. Il prit la lettre, l'ouvrit, la lut et l'enferma
+dans sa poche, tandis que Vanel feuilletait impassiblement son
+volume de procdure.
+
+-- Vanel, dit tout coup le protecteur son protg, vous tes
+un homme de travail, vous?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Douze heures d'tudes ne vous effraient pas?
+
+-- J'en fais quinze par jour.
+
+-- Impossible! Un conseiller ne saurait travailler plus de trois
+heures pour le Parlement.
+
+-- Oh! je fais des tats pour un ami que j'ai aux comptes, et,
+comme il me reste du temps, j'tudie l'hbreu.
+
+-- Vous tes fort considr au Parlement, Vanel?
+
+-- Je crois que oui, monseigneur.
+
+-- Il s'agirait de ne pas croupir sur le sige de conseiller.
+
+-- Que faire pour cela?
+
+-- Acheter une charge.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Quelque chose de grand. Les petites ambitions sont les plus
+malaises satisfaire.
+
+-- Les petites bourses, monseigneur, sont les plus difficiles
+remplir.
+
+-- Et puis, quelle charge voyez-vous? fit Colbert.
+
+-- Je n'en vois pas, c'est vrai.
+
+-- Il y en a bien une, mais il faut tre le roi pour l'acheter
+sans se gner; or, le roi ne se donnera pas, je crois, la
+fantaisie d'acheter une charge de procureur gnral.
+
+En entendant ces mots, Vanel attacha sur Colbert son regard humble
+et terne la fois.
+
+Colbert se demanda s'il avait t devin, ou seulement rencontr
+par la pense de cet homme.
+
+-- Que me parlez-vous, monseigneur, dit Vanel, de la charge de
+procureur gnral au Parlement? Je n'en sache pas d'autre que
+celle de M. Fouquet.
+
+-- Prcisment, mon cher conseiller.
+
+-- Vous n'tes pas dgot, monseigneur; mais, avant que la
+marchandise soit achete, ne faut-il pas qu'elle soit vendue?
+
+-- Je crois, monsieur Vanel, que cette charge-l sera sous peu
+vendre...
+
+-- vendre!... la charge de procureur de M. Fouquet?
+
+-- On le dit.
+
+-- La charge qui le fait inviolable, vendre? Oh! oh!
+
+Et Vanel se mit rire.
+
+-- En auriez-vous peur, de cette charge? dit gravement Colbert.
+
+-- Peur! non pas...
+
+-- Ni envie?
+
+-- Monseigneur se moque de moi! rpliqua Vanel; comment un
+conseiller du Parlement n'aurait-il pas envie de devenir procureur
+gnral?
+
+-- Alors, monsieur Vanel... puisque je vous dis que la charge se
+prsente vendre.
+
+-- Monseigneur le dit.
+
+-- Le bruit en court.
+
+-- Je rpte que c'est impossible; jamais un homme ne jette le
+bouclier derrire lequel il abrite son honneur, sa fortune et sa
+vie.
+
+-- Parfois il est des fous qui se croient au-dessus de toutes les
+mauvaises chances, monsieur Vanel.
+
+-- Oui, monseigneur; mais ces fous-l ne font pas leurs folies au
+profit des pauvres Vanels qu'il y a dans le monde.
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Parce que ces Vanels sont pauvres.
+
+-- Il est vrai que la charge de M. Fouquet peut coter gros. Qu'y
+mettriez vous, monsieur Vanel?
+
+-- Tout ce que je possde, monseigneur.
+
+-- Ce qui veut dire?
+
+-- Trois quatre cent mille livres.
+
+-- Et la charge vaut?
+
+-- Un million et demi, au plus bas. Je sais des gens qui en ont
+offert un million sept cent mille livres sans dcider M. Fouquet.
+Or, si par hasard il arrivait que M. Fouquet voult vendre, ce que
+je ne crois pas, malgr ce qu'on m'en a dit...
+
+-- Ah! l'on vous en a dit quelque chose! Qui cela?
+
+-- M. de Gourville... M. Plisson. Oh! en l'air.
+
+-- Eh bien! si M. Fouquet voulait vendre?...
+
+-- Je ne pourrais encore acheter, attendu que M. le surintendant
+ne vendra que pour avoir de l'argent frais, et personne n'a un
+million et demi jeter sur une table.
+
+Colbert interrompit en cet endroit le conseiller par une pantomime
+imprieuse. Il avait recommenc rflchir.
+
+Voyant l'attitude srieuse du matre, voyant sa persvrance
+mettre la conversation sur ce sujet, M. Vanel attendait une
+solution sans oser la provoquer.
+
+-- Expliquez-moi bien, dit alors Colbert, les privilges de la
+charge de procureur gnral.
+
+-- Le droit de mise en accusation contre tout sujet franais qui
+n'est pas prince du sang; la mise nant de toute accusation
+dirige contre tout Franais qui n'est pas roi ou prince. Un
+procureur gnral est le bras droit du roi pour frapper un
+coupable, il est son bras aussi pour teindre le flambeau de la
+justice. Aussi M. Fouquet se soutiendra-t-il contre le roi lui-
+mme en ameutant les parlements; aussi le roi mnagera-t-il
+M. Fouquet malgr tout pour faire enregistrer ses dits sans
+conteste. Le procureur gnral peut tre un instrument bien utile
+ou bien dangereux.
+
+-- Voulez-vous tre procureur gnral, Vanel? dit tout coup
+Colbert en adoucissant son regard et sa voix.
+
+-- Moi? s'cria celui-ci. Mais j'ai eu l'honneur de vous
+reprsenter qu'il manque au moins onze cent mille livres ma
+caisse.
+
+-- Vous emprunterez cette somme vos amis.
+
+-- Je n'ai pas d'amis plus riches que moi.
+
+-- Un honnte homme!
+
+-- Si tout le monde pensait comme vous, monseigneur.
+
+-- Je le pense, cela suffit, et, au besoin, je rpondrai de vous.
+
+-- Prenez garde au proverbe, monseigneur.
+
+-- Lequel?
+
+-- Qui rpond paie.
+
+-- Qu' cela ne tienne.
+
+Vanel se leva, tout remu par cette offre si subitement, si
+inopinment faite par un homme que les plus frivoles prenaient au
+srieux.
+
+-- Ne vous jouez pas de moi, monseigneur, dit-il.
+
+-- Voyons, faisons vite, monsieur Vanel. Vous dites que
+M. Gourville vous a parl de la charge de M. Fouquet?
+
+-- M. Plisson aussi.
+
+-- Officiellement, ou officieusement?
+
+-- Voici leurs paroles: Ces gens du Parlement sont ambitieux et
+riches; ils devraient bien se cotiser pour faire deux ou trois
+millions M. Fouquet, leur protecteur, leur lumire.
+
+-- Et vous avez dit?
+
+-- J'ai dit que, pour ma part, je donnerais dix mille livres s'il
+le fallait.
+
+-- Ah! vous aimez donc M. Fouquet? s'cria M. Colbert avec un
+regard plein de haine.
+
+-- Non; mais M. Fouquet est notre procureur gnral; il s'endette,
+il se noie; nous devons sauver l'honneur du corps.
+
+-- Voil qui m'explique pourquoi M. Fouquet sera toujours sain et
+sauf tant qu'il occupera sa charge, rpliqua Colbert.
+
+-- L-dessus, poursuivit Vanel, M. Gourville a ajout: Faire
+l'aumne M. Fouquet, c'est toujours un procd humiliant auquel
+il rpondra par un refus; que le Parlement se cotise pour acheter
+dignement la charge de son procureur gnral, alors tout va bien,
+l'honneur du corps est sauf, et l'orgueil de M. Fouquet sauv.
+
+-- C'est une ouverture cela.
+
+-- Je l'ai considr ainsi, monseigneur.
+
+-- Eh bien! monsieur Vanel, vous irez trouver immdiatement
+M. Gourville ou M. Plisson; connaissez-vous quelque autre ami de
+M. Fouquet?
+
+-- Je connais beaucoup M. de La Fontaine.
+
+-- La Fontaine le rimeur?
+
+-- Prcisment; il faisait des vers ma femme, quand M. Fouquet
+tait de nos amis.
+
+-- Adressez-vous donc lui pour obtenir une entrevue de M. le
+surintendant.
+
+-- Volontiers; mais la somme?
+
+-- Au jour et l'heure fixs, monsieur Vanel, vous serez nanti de
+la somme, ne vous inquitez point.
+
+-- Monseigneur, une telle munificence! Vous effacez le roi, vous
+surpassez M. Fouquet.
+
+-- Un moment... ne faisons pas abus des mots. Je ne vous donne pas
+quatorze cent mille livres, monsieur Vanel: j'ai des enfants.
+
+-- Eh! monsieur, vous me les prtez; cela suffit.
+
+-- Je vous les prte, oui.
+
+-- Demandez tel intrt, telle garantie qu'il vous plaira,
+monseigneur, je suis prt, et, vos dsirs tant satisfaits, je
+rpterai encore que vous surpassez les rois et M. Fouquet en
+munificence. Vos conditions?
+
+-- Le remboursement en huit annes.
+
+-- Oh! trs bien.
+
+-- Hypothque sur la charge elle-mme.
+
+-- Parfaitement; est-ce tout?
+
+-- Attendez. Je me rserve le droit de vous racheter la charge
+cent cinquante mille livres de bnfice si vous ne suiviez pas,
+dans la gestion de cette charge, une ligne conforme aux intrts
+du roi et mes desseins.
+
+-- Ah! ah! dit Vanel un peu mu.
+
+-- Cela renferme-t-il quelque chose qui vous puisse choquer,
+monsieur Vanel? dit froidement Colbert.
+
+-- Non, non, rpliqua vivement Vanel.
+
+-- Eh bien! nous signerons cet acte quand il vous plaira. Courez
+chez les amis de M. Fouquet.
+
+-- J'y vole...
+
+-- Et obtenez du surintendant une entrevue.
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Soyez facile aux concessions.
+
+-- Oui.
+
+-- Et les arrangements une fois pris?...
+
+-- Je me hte de le faire signer.
+
+-- Gardez-vous-en bien!... Ne parlez jamais de signature avec
+M. Fouquet, ni de ddit, ni mme de parole, entendez-vous? vous
+perdriez tout!
+
+-- Eh bien! alors, monseigneur, que faire? C'est trop difficile...
+
+-- Tchez seulement que M. Fouquet vous touche dans la main...
+Allez!
+
+
+Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mre
+
+
+La reine mre tait dans sa chambre coucher au Palais-Royal avec
+Mme de Motteville et la _senora_ Molina. Le roi, attendu jusqu'au
+soir, n'avait pas paru; la reine, tout impatiente, avait envoy
+chercher souvent de ses nouvelles.
+
+Le temps semblait tre l'orage. Les courtisans et les dames
+s'vitaient dans les antichambres et les corridors pour ne point
+se parler de sujets compromettants.
+
+Monsieur avait joint le roi ds le matin pour une partie de
+chasse.
+
+Madame demeurait chez elle, boudant tout le monde.
+
+Quant la reine mre, aprs avoir fait ses prires en latin, elle
+causait mnage avec ses deux amies en pur castillan.
+
+Mme de Motteville, qui comprenait admirablement cette langue,
+rpondait en franais.
+
+Lorsque les trois dames eurent puis toutes les formules de la
+dissimulation et de la politesse pour en arriver dire que la
+conduite du roi faisait mourir de chagrin la reine, la reine mre
+et toute sa parent, lorsqu'on eut, en termes choisis, fulmin
+toutes les imprcations contre Mlle de La Vallire, la reine mre
+termina les rcriminations par ces mots pleins de sa pense et de
+son caractre:
+
+-- _Estos hijos!_ dit-elle Molina.
+
+C'est--dire: Ces enfants!
+
+Mot profond dans la bouche d'une mre; mot terrible dans la bouche
+d'une reine qui, comme Anne d'Autriche, celait de si singuliers
+secrets dans son me assombrie.
+
+-- Oui, rpliqua Molina, ces enfants! qui toute mre se
+sacrifie.
+
+-- qui, rpliqua la reine, une mre a tout sacrifi.
+
+Et elle n'acheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les
+yeux vers le portrait en pied du ple Louis XIII, que son poux
+laissait une fois encore la lumire monter ses yeux ternes, le
+courroux gonfler ses narines de toile. Le portrait s'animait; il
+ne parlait pas, il menaait. Un profond silence succda aux
+dernires paroles de la reine. La Molina se mit fourrager les
+rubans et les dentelles d'une vaste corbeille. Mme de Motteville,
+surprise de cet clair qui avait illumin simultanment
+d'intelligence le regard de la confidente et celui de la
+matresse, Mme de Motteville, disons-nous, baissa les yeux en
+femme discrte, et, ne cherchant plus voir, couta de toutes ses
+oreilles. Elle ne surprit qu'un hum! significatif de la dugne
+espagnole, image de la circonspection. Elle surprit aussi un
+soupir exhal comme un souffle du sein de la reine.
+
+Elle leva la tte aussitt.
+
+-- Vous souffrez? dit-elle.
+
+-- Non, Motteville, non; pourquoi dis-tu cela?
+
+-- Votre Majest avait gmi.
+
+-- Tu as raison, en effet; oui, je souffre un peu.
+
+-- M. Valot est prs d'ici, chez Madame, je crois.
+
+-- Chez Madame, pourquoi?
+
+-- Madame a ses nerfs.
+
+-- Belle maladie! M. Valot a bien tort d'tre chez Madame, quand
+un autre mdecin gurirait Madame...
+
+Mme de Motteville leva encore ses yeux surpris.
+
+-- Un mdecin autre que M. Valot? dit-elle; qui donc?
+
+-- Le travail, Motteville, le travail... Ah! si quelqu'un est
+malade, c'est ma pauvre fille.
+
+-- C'est aussi Votre Majest.
+
+-- Moins ce soir.
+
+-- Ne vous y fiez pas, madame!
+
+Et, comme pour justifier cette menace, de Mme de Motteville, une
+douleur aigu mordit la reine au coeur, la fit plir et la
+renversa sur un fauteuil avec tous les symptmes d'une pmoison
+soudaine.
+
+-- Mes gouttes! murmura-t-elle.
+
+-- Prout! prout! rpliqua la Molina, qui, sans hter sa marche,
+alla tirer d'une armoire d'caille dore un grand flacon de
+cristal de roche et l'apporta ouvert la reine.
+
+Celle-ci respira frntiquement, plusieurs reprises, et murmura:
+
+-- C'est par l que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa
+volont sainte!
+
+-- On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en replaant
+le flacon dans l'armoire.
+
+-- Votre Majest va bien, maintenant? demanda Mme de Motteville.
+
+-- Mieux.
+
+Et la reine posa son doigt sur ses lvres pour commander la
+discrtion sa favorite.
+
+-- C'est trange! dit, aprs un silence, Mme de Motteville.
+
+-- Qu'y a-t-il d'trange? demanda la reine.
+
+-- Votre Majest se souvient-elle du jour o cette douleur apparut
+pour la premire fois?
+
+-- Je me souviens que c'tait un jour bien triste, Motteville.
+
+-- Ce jour n'avait pas toujours t triste pour Votre Majest.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majest le
+roi rgnant, votre glorieux fils, tait n la mme heure.
+
+La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et s'abma
+durant quelques secondes.
+
+tait-ce souvenir ou rflexion? tait-ce encore la douleur?
+
+La Molina jeta sur Mme de Motteville un regard presque furieux,
+tant il ressemblait un reproche, et la digne femme, n'y ayant
+rien compris, allait questionner pour l'acquit de sa conscience,
+lorsque soudain Anne d'Autriche se levant:
+
+-- Le 5 septembre! dit-elle; oui, ma douleur a paru le 5
+septembre. Grande joie un jour, grande douleur un autre jour.
+Grande douleur, ajouta-t-elle tout bas, expiation d'une trop
+grande joie!
+
+Et, partir de ce moment, Anne d'Autriche, qui semblait avoir
+puis toute sa mmoire et toute sa raison, demeura impntrable,
+l'oeil morne, la pense vague, les mains pendantes.
+
+-- Il faut nous mettre au lit, dit la Molina.
+
+-- Tout l'heure, Molina.
+
+-- Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole.
+
+Mme de Motteville se leva; des larmes brillantes et grosses comme
+des larmes d'enfant coulaient lentement sur les joues blanches de
+la reine.
+
+Molina, s'en apercevant, darda sur Anne d'Autriche son oeil noir
+et vigilant.
+
+-- Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville.
+Allez.
+
+Ce mot _nous_ sonna dsagrablement l'oreille de la favorite
+franaise. Il signifiait qu'un change de secrets ou de souvenirs
+allait se faire. Il signifiait qu'une personne tait de trop dans
+l'entretien sa plus intressante phase.
+
+-- Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majest?
+demanda la Franaise.
+
+-- Oui, rpondit l'Espagnole.
+
+Et Mme de Motteville s'inclina. Tout coup une vieille femme de
+chambre, vtue comme elle l'tait la Cour d'Espagne en 1620,
+ouvrit les portires, et surprenant la reine dans ses larmes,
+Mme de Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa
+diplomatie:
+
+-- Le remde! le remde! cria-t-elle joyeusement la reine en
+s'approchant sans faon du groupe.
+
+-- Quel remde, _Chica_? dit Anne d'Autriche.
+
+-- Pour le mal de Votre Majest, rpondit celle-ci.
+
+-- Qui l'apporte? demanda vivement Mme de Motteville; M. Valot?
+
+-- Non, une dame de Flandre.
+
+-- Une dame de Flandre? Une Espagnole? interrogea la reine.
+
+-- Je ne sais.
+
+-- Qui l'envoie?
+
+-- M. Colbert.
+
+-- Son nom?
+
+-- Elle ne l'a pas dit.
+
+-- Sa condition?
+
+-- Elle le dira.
+
+-- Son visage?
+
+-- Elle est masque.
+
+-- Vois, Molina! s'cria la reine.
+
+-- C'est inutile, rpondit tout coup une voix ferme et douce
+la fois, partie de l'autre ct des tapisseries, voix qui fit
+tressaillir les autres dames et frissonner la reine.
+
+En mme temps, une femme masque paraissait entre les rideaux.
+
+Avant que la reine et parl:
+
+-- Je suis une dame du bguinage de Bruges, dit la dame inconnue,
+et j'apporte, en effet, le remde qui doit gurir Votre Majest.
+
+Chacun se tut. La bguine ne fit point un pas.
+
+-- Parlez, dit la reine.
+
+-- Quand nous serons seules, ajouta la bguine.
+
+Anne d'Autriche adressa un regard ses compagnes, celles-ci se
+retirrent.
+
+La bguine fit alors trois pas vers la reine et s'inclina
+rvrencieusement.
+
+La reine regardait avec dfiance cette femme qui la regardait
+aussi avec des yeux brillants par les trous de son masque.
+
+-- La reine de France est donc bien malade, dit Anne d'Autriche,
+que l'on sait, au bguinage de Bruges, qu'elle a besoin d'tre
+gurie?
+
+-- Ne menacez point, reine, dit la bguine avec douceur; je suis
+venue vous pleine de respect et de compassion, j'y suis venue de
+la part d'une amie.
+
+-- Prouvez-le donc! Soulagez au lieu d'irriter.
+
+-- Facilement; et Votre Majest va voir si l'on est son amie.
+
+-- Voyons.
+
+-- Quel malheur est-il arriv Votre Majest depuis vingt-trois
+ans?...
+
+-- Mais, de grands malheurs: n'ai-je pas perdu le roi?
+
+-- Je ne parle pas de ces sortes de malheurs. Je veux vous
+demander si, depuis... la naissance du roi... une indiscrtion
+d'amie a caus quelque douleur Votre Majest.
+
+-- Je ne vous comprends pas, rpondit la reine en serrant les
+dents pour cacher son motion.
+
+-- Je vais me faire comprendre. Votre Majest se souvient que le
+roi est n le 3 septembre 1638, onze heures un quart?
+
+-- Oui, bgaya la reine.
+
+-- midi et demi, continua la bguine, le dauphin, ondoy dj
+par Mgr de Meaux sous les yeux du roi, sous vos yeux tait reconnu
+hritier de la couronne de France. Le roi se rendit la chapelle
+du vieux chteau de Saint Germain pour entendre le _Te Deum_.
+
+-- Tout cela est exact, murmura la reine.
+
+-- L'accouchement de Votre Majest s'tait fait en prsence de feu
+Monsieur, des princes, des dames de la Cour. Le mdecin du roi,
+Bouvard, et le chirurgien Honor se tenaient dans l'antichambre.
+Votre Majest s'endormit vers trois heures jusqu' sept heures
+environ, n'est-ce pas?
+
+-- Sans doute; mais vous me rcitez l ce que tout le monde sait
+comme vous et moi.
+
+-- J'arrive, madame, ce que peu de personnes savent. Peu de
+personnes, disais-je? hlas! je pourrais dire deux personnes, car
+il y en avait cinq seulement autrefois, et, depuis quelques
+annes, le secret s'est assur par la mort des principaux
+participants. Le roi notre seigneur dort avec ses pres; la sage-
+femme Pronne l'a suivi de prs, Laporte est oubli dj.
+
+La reine ouvrit la bouche pour rpondre; elle trouva sous sa main
+glace, dont elle caressait son visage, les gouttes presses d'une
+sueur brlante.
+
+-- Il tait huit heures, poursuivit la bguine; le roi soupait
+d'un grand coeur; ce n'taient autour de lui que joie, cris,
+rasades; le peuple hurlait sous les balcons; les Suisses, les
+mousquetaires et les gardes erraient par la ville, ports en
+triomphe par les tudiants ivres.
+
+Ces bruits formidables de l'allgresse publique faisaient gmir
+doucement dans les bras de Mme de Hausac, sa gouvernante, le
+dauphin, le futur roi de France, dont les yeux, lorsqu'ils
+s'ouvriraient, devaient apercevoir deux couronnes au fond de son
+berceau. Tout coup Votre Majest poussa un cri perant, et dame
+Pronne reparut son chevet.
+
+Les mdecins dnaient dans une salle loigne. Le palais, dsert
+force d'tre envahi, n'avait plus ni consignes ni gardes. La sage-
+femme, aprs avoir examin l'tat de Votre Majest, se rcria,
+surprise, et, vous prenant en ses bras, plore, folle de douleur,
+envoya Laporte pour prvenir le roi que Sa Majest la reine
+voulait le voir dans sa chambre. Laporte, vous le savez, madame,
+tait un homme de sang-froid et d'esprit. Il n'approcha pas du roi
+en serviteur effray qui sent son importance, et veut effrayer
+aussi; d'ailleurs, ce n'tait pas une nouvelle effrayante que
+celle qu'attendait le roi. Toujours est-il que Laporte parut, le
+sourire sur les lvres, prs de la chaise du roi et lui dit:
+
+-- Sire, la reine est bien heureuse et le serait encore plus de
+voir Votre Majest.
+
+Ce jour-l, Louis XIII et donn sa couronne un pauvre pour un
+Dieu gard! Gai, lger, vif, le roi sortit de table en disant, du
+ton que Henri IV et pu prendre:
+
+-- Messieurs, je vais voir ma femme.
+
+Il arriva chez vous, madame, au moment o dame Pronne lui tendait
+un second prince, beau et fort comme le premier, en lui disant:
+Sire, Dieu ne veut pas que le royaume de France tombe en
+quenouille.
+
+Le roi, dans son premier mouvement, sauta sur cet enfant et cria:
+Merci, mon Dieu!
+
+La bguine s'arrta en cet endroit, remarquant combien souffrait
+la reine. Anne d'Autriche, renverse dans son fauteuil, la tte
+penche, les yeux fixes, coutait sans entendre et ses lvres
+s'agitaient convulsivement pour une prire Dieu ou pour une
+imprcation contre cette femme.
+
+-- Ah! ne croyez pas que, s'il n'y a qu'un dauphin en France,
+s'cria la bguine, ne croyez pas que, si la reine a laiss cet
+enfant vgter loin du trne, ne croyez pas qu'elle ft une
+mauvaise mre. Oh! non... Il est des gens qui savent combien de
+larmes elle a verses; il est des gens qui ont pu compter les
+ardents baisers qu'elle donnait la pauvre crature en change de
+cette vie de misre et d'ombre laquelle la raison d'tat
+condamnait le frre jumeau de Louis XIV.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura faiblement la reine.
+
+-- On sait, continua vivement la bguine, que le roi, se voyant
+deux fils, tous deux gaux en ge, en prtentions, trembla pour le
+salut de la France, pour la tranquillit de son tat. On sait que
+M. le cardinal de Richelieu, mand cet effet par Louis XIII,
+rflchit plus d'une heure dans le cabinet de Sa Majest, et
+pronona cette sentence: Il y a un roi n pour succder Sa
+Majest. Dieu en a fait natre un autre pour succder ce premier
+roi; mais, prsent, nous n'avons besoin que du premier-n;
+cachons le second la France comme Dieu l'avait cach ses
+parents eux-mmes. Un prince, c'est pour l'tat la paix et la
+scurit; deux comptiteurs, c'est la guerre civile et l'anarchie.
+
+La reine se leva brusquement, ple et les poings crisps.
+
+-- Vous en savez trop, dit-elle d'une voix sourde, puisque vous
+touchez aux secrets de l'tat. Quant aux amis de qui vous tenez ce
+secret, ce sont des lches, de faux amis. Vous tes leur complice
+dans le crime qui s'accomplit aujourd'hui. Maintenant, bas le
+masque, ou je vous fais arrter par mon capitaine des gardes. Oh!
+ce secret ne me fait pas peur! Vous l'avez eu, vous me le rendrez!
+Il se glacera dans votre sein; ni ce secret ni votre vie ne vous
+appartiennent plus partir de ce moment!
+
+Anne d'Autriche, joignant le geste la menace, fit deux pas vers
+la bguine.
+
+-- Apprenez, dit celle-ci, connatre la fidlit, l'honneur, la
+discrtion de vos amis abandonns.
+
+Elle enleva soudain son masque.
+
+-- Mme de Chevreuse! s'cria la reine.
+
+-- La seule confidente du secret, avec Votre Majest.
+
+-- Ah! murmura Anne d'Autriche, venez m'embrasser, duchesse.
+Hlas! c'est tuer ses amis, que se jouer ainsi avec leurs chagrins
+mortels.
+
+Et la reine, appuyant sa tte sur l'paule de la vieille duchesse,
+laissa chapper de ses yeux une source de larmes amres.
+
+-- Que vous tes jeune encore! dit celle-ci d'une voix sourde.
+Vous pleurez!
+
+
+Chapitre CLXXXIII -- Deux amies
+
+
+La reine regarda firement Mme de Chevreuse.
+
+-- Je crois, dit-elle, que vous avez prononc le mot heureuse en
+parlant de moi. Jusqu' prsent, duchesse, j'avais cru impossible
+qu'une crature humaine pt se trouver moins heureuse que la reine
+de France.
+
+-- Madame, vous avez t, en effet, une mre de douleurs. Mais,
+ct de ces misres illustres dont nous nous entretenions tout
+l'heure, nous, vieilles amies, spares par la mchancet des
+hommes; ct, dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les
+joies peu sensibles, c'est vrai, mais fort envies de ce monde.
+
+-- Lesquelles? dit amrement Anne d'Autriche. Comment pouvez-vous
+prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout l'heure
+reconnaissiez qu'il faut des remdes mon corps et mon esprit?
+
+Mme de Chevreuse se recueillit un moment.
+
+-- Que les rois sont loin des autres hommes! murmura-t-elle.
+
+-- Que voulez-vous dire?
+
+-- Je veux dire qu'ils sont tellement loigns du vulgaire, qu'ils
+oublient pour les autres toutes les ncessits de la vie. Comme
+l'habitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux
+verdoyants rafrachis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas
+que l'habitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des
+terres calcines par le soleil.
+
+La reine rougit lgrement; elle venait de comprendre.
+
+-- Savez-vous, dit-elle, que c'est mal de nous avoir dlaisse?
+
+-- Oh! madame, le roi a hrit, dit-on, la haine que me portait
+son pre. Le roi me congdierait s'il me savait au Palais-Royal.
+
+-- Je ne dis pas que le roi soit bien dispos en votre faveur,
+duchesse, rpliqua la reine: mais, moi, je pourrais...
+secrtement.
+
+La duchesse laissa percer un sourire ddaigneux qui inquita son
+interlocutrice.
+
+-- Du reste, se hta d'ajouter la reine, vous avez trs bien fait
+de venir ici.
+
+-- Merci, madame!
+
+-- Ne ft-ce que pour nous donner cette joie de dmentir le bruit
+de votre mort.
+
+-- On avait dit effectivement que j'tais morte?
+
+-- Partout.
+
+-- Mes enfants n'avaient pas pris le deuil, cependant.
+
+-- Ah! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent; nous voyons
+peu MM. d'Albert et de Luynes, et bien des choses chappent dans
+les proccupations au milieu desquelles nous vivons constamment.
+
+-- Votre Majest n'et pas d croire au bruit de ma mort.
+
+-- Pourquoi pas? Hlas! nous sommes mortels; ne voyez-vous pas que
+moi, votre soeur cadette, comme nous disions autrefois, je penche
+dj vers la spulture?
+
+-- Votre Majest, si elle avait cru que j'tais morte, devait
+s'tonner alors de n'avoir pas reu de mes nouvelles.
+
+-- La mort surprend parfois bien vite, duchesse.
+
+-- Oh! Votre Majest! Les mes charges de secrets comme celui
+dont nous parlions tout l'heure ont toujours un besoin
+d'panchement qu'il faut satisfaire d'avance. Au nombre des relais
+prpars pour l'ternit, on compte la mise en ordre de ses
+papiers.
+
+La reine tressaillit.
+
+-- Votre Majest, dit la duchesse, saura d'une faon certaine le
+jour de ma mort.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Parce que Votre Majest recevra le lendemain, sous une
+quadruple enveloppe, tout ce qui a chapp de nos petites
+correspondances si mystrieuses d'autrefois.
+
+-- Vous n'avez pas brl? s'cria Anne avec effroi.
+
+-- Oh! chre Majest, rpliqua la duchesse, les tratres seuls
+brlent une correspondance royale.
+
+-- Les tratres?
+
+-- Oui, sans doute; ou plutt ils font semblant de la brler, la
+gardent ou la vendent.
+
+-- Mon Dieu!
+
+-- Les fidles, au contraire, enfouissent prcieusement de pareils
+trsors; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui
+disent: Madame, je vieillis, je me sens malade; il y a danger de
+mort pour moi, danger de rvlation pour le secret de Votre
+Majest; prenez donc ce papier dangereux et brlez-le vous-mme.
+
+-- Un papier dangereux! Lequel?
+
+-- Quant moi, je n'en ai qu'un, c'est vrai, mais il est bien
+dangereux.
+
+-- Oh! duchesse, dites, dites!
+
+-- C'est ce billet... dat du 2 aot 1644, o vous me recommandiez
+d'aller Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il
+y a cela de votre main, madame: Cher malheureux enfant.
+
+Il se fit un silence profond ce moment: la reine sondait
+l'abme, Mme de Chevreuse tendait son pige.
+
+-- Oui, malheureux, bien malheureux! murmura Anne d'Autriche;
+quelle triste existence a-t-il mene, ce pauvre enfant, pour
+aboutir une si cruelle fin!
+
+-- Il est mort? s'cria vivement la duchesse avec une curiosit
+dont la reine saisit avidement l'accent sincre.
+
+-- Mort de consomption, mort oubli, fltri, mort comme ces
+pauvres fleurs donnes par un amant et que la matresse laisse
+expirer dans un tiroir pour les cacher tout le monde.
+
+-- Mort! rpta la duchesse avec un air de dcouragement qui et
+bien rjoui la reine, s'il n'et t tempr par un mlange de
+doute. Mort Noisy-le-Sec?
+
+-- Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur
+honnte, qui n'a pas survcu longtemps.
+
+-- Cela se conoit: c'est si lourd porter un deuil et un secret
+pareils.
+
+La reine ne se donna pas la peine de relever l'ironie de cette
+rflexion. Mme de Chevreuse continua.
+
+-- Eh bien! madame, je m'informai, il y a quelques annes,
+Noisy-le-Sec mme, du sort de cet enfant si malheureux. On
+m'apprit qu'il ne passait pas pour tre mort, voil pourquoi je ne
+m'tais pas afflige tout d'abord avec Votre Majest. Oh! certes,
+si je l'eusse cru, jamais une allusion ce dplorable vnement
+ne ft venue rveiller les bien lgitimes douleurs de Votre
+Majest.
+
+-- Vous dites que l'enfant ne passait pas pour tre mort Noisy?
+
+-- Non, madame.
+
+-- Que disait-on de lui, alors?
+
+-- On disait... On se trompait sans doute.
+
+-- Dites toujours.
+
+-- On disait qu'un soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse,
+ce qui se remarqua malgr le masque et la mante qui la cachaient,
+une dame de haute qualit, de trs haute qualit sans doute, tait
+venue dans un carrosse l'embranchement de la route, la mme,
+vous savez, o j'attendais des nouvelles du jeune prince, quand
+Votre Majest daignait m'y envoyer.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Et que le gouverneur avait men l'enfant cette dame.
+
+-- Aprs?
+
+-- Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitt le pays.
+
+-- Vous voyez bien! il y a du vrai l-dedans, puisque,
+effectivement, le pauvre enfant mourut d'un de ces coups de foudre
+qui font que, jusqu' sept ans, au dire des mdecins, la vie des
+enfants tient un fil.
+
+-- Oh! ce que dit Votre Majest est la vrit; nul ne le sait
+mieux que vous, madame; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez
+la bizarrerie...
+
+Qu'est-ce encore? pensa la reine.
+
+-- La personne qui m'avait rapport ces dtails, qui avait t
+s'informer de la sant de l'enfant, cette personne...
+
+-- Vous aviez confi un pareil soin quelqu'un? Oh! duchesse!
+
+-- Quelqu'un de muet comme Votre Majest, comme moi-mme; mettons
+que c'est moi-mme, madame. Ce quelqu'un, dis-je, passant quelque
+temps aprs en Touraine...
+
+-- En Touraine?
+
+-- Reconnut le gouverneur et l'enfant, pardon! crut les
+reconnatre, vivants tous deux, gais et heureux et florissants
+tous deux, l'un dans sa verte vieillesse, l'autre dans sa jeunesse
+en fleur! Jugez, d'aprs cela, ce que c'est que les bruits qui
+courent, ayez donc foi, aprs cela, quoi que ce soit de ce qui
+se passe en ce monde. Mais je fatigue Votre Majest. Oh! ce n'est
+pas mon intention, et je prendrai cong d'elle aprs lui avoir
+renouvel l'assurance de mon respectueux dvouement.
+
+-- Arrtez, duchesse; causons un peu de vous.
+
+-- De moi? Oh! madame, n'abaissez pas vos regards jusque-l.
+
+-- Pourquoi donc? N'tes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce
+que vous m'en voulez, duchesse?
+
+-- Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue auprs de Votre
+Majest, si j'avais sujet de lui en vouloir?
+
+-- Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la
+mort qui menace.
+
+-- Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.
+
+-- Nulle ne m'a jamais aime, servie comme vous, duchesse.
+
+-- Votre Majest s'en souvient?
+
+-- Toujours... Duchesse, une preuve d'amiti.
+
+-- Ah! madame, tout mon tre appartient Votre Majest.
+
+-- Cette preuve, voyons!
+
+-- Laquelle?
+
+-- Demandez-moi quelque chose.
+
+-- Demander?
+
+-- Oh! je sais que vous tes l'me la plus dsintresse, la plus
+grande, la plus royale.
+
+-- Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquite.
+
+-- Je ne vous louerai jamais autant que vous le mritez.
+
+-- Avec l'ge, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.
+
+-- Dieu vous entende, duchesse!
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, la duchesse d'autrefois, la belle, la fire, l'adore
+Chevreuse m'et rpondu ingratement: Je ne veux rien de vous.
+Bnis soient donc les malheurs, s'ils sont venus, puisqu'ils vous
+auront change, et que peut-tre vous me rpondrez: J'accepte.
+
+La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle tait sous le
+charme et ne se cachait plus.
+
+-- Parlez, chre, dit la reine, que voulez-vous?
+
+-- Il faut donc s'expliquer?...
+
+-- Sans hsitation.
+
+-- Eh bien! Votre Majest peut me faire une joie indicible, une
+joie incomparable.
+
+-- Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l'inquitude. Mais,
+avant toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis
+en puissance de fils comme j'tais autrefois en puissance de mari.
+
+-- Je vous mnagerai, chre reine.
+
+-- Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux cho de la
+belle jeunesse.
+
+-- Soit. Eh bien! ma vnre matresse, Anne chrie...
+
+-- Sais-tu toujours l'espagnol?
+
+-- Toujours.
+
+-- Demande-moi en espagnol alors.
+
+-- Voici: faites-moi l'honneur de venir passer quelques jours
+Dampierre.
+
+-- C'est tout? s'cria la reine stupfaite.
+
+-- Oui.
+
+-- Rien que cela?
+
+-- Bon Dieu! auriez-vous l'ide que je ne vous demande pas l le
+plus norme bienfait? S'il en est ainsi, vous ne me connaissez
+plus. Acceptez vous?
+
+-- Oui, de grand coeur.
+
+-- Oh! merci!
+
+-- Et je serai heureuse, continua la reine avec dfiance si ma
+prsence peut vous tre utile quelque chose.
+
+-- Utile? s'cria la duchesse en riant. Oh! non, non, agrable,
+douce, dlicieuse, oui, mille fois oui. C'est donc promis?
+
+-- C'est jur.
+
+La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit
+de baisers.
+
+C'est une bonne femme au fond, pensa la reine, et... gnreuse
+d'esprit.
+
+-- Votre Majest, reprit la duchesse, consentirait-elle me
+donner quinze jours?
+
+-- Oui, certes! Pourquoi?
+
+-- Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrce, nul ne
+voulait me prter les cent mille cus dont j'ai besoin pour
+rparer Dampierre. Mais, lorsqu'on va savoir que c'est pour y
+recevoir Votre Majest, tous les fonds de Paris afflueront chez
+moi.
+
+-- Ah! fit la reine en remuant doucement la tte avec
+intelligence, cent mille cus! il faut cent mille cus pour
+rparer Dampierre?
+
+-- Tout autant.
+
+-- Et personne ne veut vous les prter?
+
+-- Personne.
+
+-- Je les prterai, moi, si vous voulez, duchesse.
+
+-- Oh! je n'oserais.
+
+-- Vous auriez tort.
+
+-- Vrai?
+
+-- Foi de reine!... Cent mille cus, ce n'est rellement pas
+beaucoup.
+
+-- N'est-ce pas?
+
+-- Non. Oh! je sais que vous n'avez jamais fait payer votre
+discrtion ce qu'elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que
+je vous fasse un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est
+un bien plus galant homme.
+
+-- Paie-t-il?
+
+-- S'il ne paie pas, je paierai; mais ce serait la premire fois
+qu'il me refuserait.
+
+La reine crivit, donna la cdule la duchesse, et la congdia
+aprs l'avoir gaiement embrasse.
+
+
+Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
+conte
+
+
+Toutes ces intrigues sont puises; l'esprit humain, si multiple
+dans ses exhibitions, a pu se dvelopper l'aise dans les trois
+cadres que notre rcit lui a fournis.
+
+Peut-tre s'agira-t-il encore de politique et d'intrigues dans le
+tableau que nous prparons, mais les ressorts en seront tellement
+cachs, que l'on ne verra que les fleurs et les peintures,
+absolument comme dans ces thtres forains o parat, sur la
+scne, un colosse qui marche m par les petites jambes et les bras
+grles d'un enfant cach dans sa carcasse.
+
+Nous retournons Saint-Mand, o le surintendant reoit, selon
+son habitude, sa socit choisie d'picuriens.
+
+Depuis quelque temps, le matre a t rudement prouv. Chacun se
+ressent au logis de la dtresse du ministre. Plus de grandes et
+folles runions. La finance a t un prtexte pour Fouquet, et
+jamais, comme le dit spirituellement Gourville, prtexte n'a t
+plus fallacieux; de finances, pas l'ombre.
+
+M. Vatel s'ingnie soutenir la rputation de la maison.
+Cependant les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent
+d'un retard ruineux. Les expditionnaires de vins d'Espagne
+envoient frquemment des mandats que nul ne paie. Les pcheurs que
+le surintendant gage sur les ctes de Normandie supputent que,
+s'ils taient rembourss, la rentre de la somme leur permettrait
+de se retirer terre. La mare, qui, plus tard, doit faire mourir
+Vatel, la mare n'arrive pas du tout.
+
+Cependant, pour le jour de rception ordinaire, les amis de
+Fouquet se prsentent plus nombreux que de coutume. Gourville et
+l'abb Fouquet causent finances, c'est--dire que l'abb emprunte
+quelques pistoles Gourville. Plisson, assis les jambes
+croises, termine la proraison d'un discours par lequel Fouquet
+doit rouvrir le Parlement.
+
+Et ce discours est un chef-d'oeuvre, parce que Plisson le fait
+pour son ami, c'est--dire qu'il y met tout ce que, certainement,
+il n'irait pas chercher pour lui-mme. Bientt, se disputant sur
+les rimes faciles, arrivent du fond du jardin Loret et La
+Fontaine.
+
+Les peintres et les musiciens se dirigent leur tour du ct de
+la salle manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera.
+
+Le surintendant ne fait jamais attendre.
+
+Il est sept heures et demie; l'apptit s'annonce assez galamment.
+
+Quand tous les convives sont runis, Gourville va droit
+Plisson, le tire de sa rverie et l'amne au milieu d'un salon
+dont il a ferm les portes.
+
+-- Eh bien! dit-il, quoi de nouveau?
+
+Plisson, levant sa tte intelligente et douce:
+
+-- J'ai emprunt, dit-il, vingt-cinq mille livres ma tante. Les
+voici en bons de caisse.
+
+-- Bien, rpondit Gourville, il ne manque plus que cent quatre-
+vingt-quinze mille livres pour le premier paiement.
+
+-- Le paiement de quoi? demanda La Fontaine du ton qu'il mettait
+dire: Avez-vous lu Baruch?
+
+-- Voil encore mon distrait, dit Gourville. Quoi! c'est vous qui
+nous avez appris que la petite terre de Corbeil allait tre vendue
+par un crancier de M. Fouquet; c'est vous qui avez propos la
+cotisation de tous les amis d'picure; c'est vous qui avez dit que
+vous feriez vendre un coin de votre maison de Chteau-Thierry pour
+fournir votre contingent, et vous venez dire aujourd'hui: Le
+paiement de quoi?
+
+Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La
+Fontaine.
+
+-- Pardon, pardon, dit-il, c'est vrai, je n'avais pas oubli. Oh!
+non; seulement...
+
+-- Seulement, tu ne te souvenais plus, rpliqua Loret.
+
+-- Voil la vrit. Le fait est qu'il a raison. Entre oublier et
+ne plus se souvenir, il y a une grande diffrence.
+
+-- Alors, ajouta Plisson, vous apportez cette obole, prix du coin
+de terre vendu?
+
+-- Vendu? Non.
+
+-- Vous n'avez pas vendu votre clos? demanda Gourville tonn, car
+il connaissait le dsintressement du pote.
+
+-- Ma femme n'a pas voulu, rpondit ce dernier.
+
+Nouveaux rires.
+
+-- Cependant, vous tes all Chteau-Thierry pour cela? lui fut-
+il rpondu.
+
+-- Certes, et cheval.
+
+-- Pauvre Jean!
+
+-- Huit chevaux diffrents: j'tais rou.
+
+-- Excellent ami!... Et l-bas vous vous tes repos?
+
+-- Repos? Ah bien! oui! L-bas, j'ai eu bien de la besogne.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Ma femme avait fait des coquetteries avec celui qui je
+voulais vendre la terre. Cet homme s'est ddit; je l'ai appel en
+duel.
+
+-- Trs bien! dit le pote; et vous vous tes battus?
+
+-- Il parat que non.
+
+-- Vous n'en savez donc rien?
+
+-- Non, ma femme et ses parents se sont mls de cela. J'ai eu un
+quart d'heure durant l'pe la main; mais je n'ai pas t
+bless.
+
+-- Et l'adversaire?
+
+-- L'adversaire non plus; il n'tait pas venu sur le terrain.
+
+-- C'est admirable! s'cria-t-on de toutes parts; vous avez d
+vous courroucer?
+
+-- Trs fort; j'avais gagn un rhume; je suis rentr la maison,
+et ma femme m'a querell.
+
+-- Tout de bon?
+
+-- Tout de bon. Elle m'a jet un pain la tte, un gros pain.
+
+-- Et vous?
+
+-- Moi? Je lui ai renvers toute la table sur le corps, et sur le
+corps de ses convives; puis je suis remont cheval, et me voil.
+
+Nul n'et su tenir son srieux l'expos de cette hrode
+comique. Quand l'ouragan des rires se fut un peu calm:
+
+-- Voil tout ce que vous avez rapport? dit-on La Fontaine.
+
+-- Oh! non pas, j'ai eu une excellente ide.
+
+-- Dites.
+
+-- Avez-vous remarqu qu'il se fait en France beaucoup de posies
+badines?
+
+-- Mais oui, rpliqua l'assemble.
+
+-- Et que, poursuivit La Fontaine, il ne s'en imprime que fort
+peu?
+
+-- Les lois sont dures, c'est vrai.
+
+-- Eh bien! marchandise rare est une marchandise chre, ai-je
+pens. C'est pourquoi je me suis mis composer un petit pome
+extrmement licencieux.
+
+-- Oh! oh! cher pote.
+
+-- Extrmement grivois.
+
+-- Oh! oh!
+
+-- Extrmement cynique.
+
+-- Diable! diable!
+
+-- J'y ai mis, continua froidement le pote, tout ce que j'ai pu
+trouver de mots galants.
+
+Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave pote mettait ainsi
+l'enseigne sa marchandise.
+
+-- Et, poursuivit-il, je m'appliquai dpasser tout ce que
+Boccace, l'Artin et autres matres ont fait dans ce genre.
+
+-- Bon Dieu! s'cria Plisson; mais il sera damn!
+
+-- Vous croyez? demanda navement La Fontaine; je vous jure que je
+n'ai pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M. Fouquet.
+
+Cette conclusion mirifique mit le comble la satisfaction des
+assistants.
+
+-- Et j'ai vendu cet opuscule huit cent livres la premire
+dition, s'cria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres
+de pit s'achtent moiti moins.
+
+-- Il et mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de
+pit.
+
+-- C'est trop long et pas assez divertissant, rpliqua
+tranquillement La Fontaine; mes huit cents livres sont dans ce
+petit sac; je les offre.
+
+Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du trsorier des
+picuriens.
+
+Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres; les
+autres s'puisrent de mme. Il y eut, compte fait, quarante mille
+livres dans l'escarcelle.
+
+Jamais plus gnreux deniers ne rsonnrent dans les balances
+divines o la charit pse les bons coeurs et les bonnes
+intentions contre les pices fausses des dvots hypocrites.
+
+On faisait encore tinter les cus quand le surintendant entra ou
+plutt se glissa dans la salle. Il avait tout entendu.
+
+On vit cet homme, qui avait remu tant de milliards, ce riche qui
+avait puis tous les plaisirs et tous les honneurs, ce coeur
+immense, ce cerveau fcond qui avaient, comme deux creusets
+avides, dvor la substance matrielle et morale du premier
+royaume du monde, on vit Fouquet dpasser le seuil avec les yeux
+pleins de larmes, tremper ses doigts blancs et fins dans l'or et
+l'argent.
+
+-- Pauvre aumne, dit-il d'une voix tendre et mue, tu
+disparatras dans le plus petit des plis de ma bourse vide; mais
+tu as empli jusqu'au bord ce que nul n'puisera jamais: mon coeur!
+Merci, mes amis, merci!
+
+Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient l
+et qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes qu'ils
+taient, il embrassa La Fontaine en lui disant:
+
+-- Pauvre garon qui s'est fait battre pour moi par sa femme, et
+damner par son confesseur!
+
+-- Bon! ce n'est rien, rpondit le pote; que vos cranciers
+attendent deux ans, j'aurai fait cent autres contes qui, deux
+ditions chacun, paieront la dette.
+
+
+Chapitre CLXXXV -- La Fontaine ngociateur
+
+
+Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante
+effusion...
+
+-- Mon cher pote, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non
+seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d'eux
+rapportera, mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-
+d'oeuvre.
+
+-- Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas
+croire que j'aie seulement apport cette ide et ces quatre-vingts
+pistoles M. le surintendant.
+
+-- Oh! mais, s'cria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est
+en fonds aujourd'hui.
+
+-- Bnie soit l'ide, si elle m'apporte un ou deux millions, dit
+gaiement Fouquet.
+
+-- Prcisment, rpliqua La Fontaine.
+
+-- Vite, vite! cria l'assemble.
+
+-- Prenez garde, dit Plisson l'oreille de La Fontaine, vous
+avez eu grand succs jusqu' prsent, n'allez pas lancer la flche
+au-del du but.
+
+-- Nenni, monsieur Plisson, et, vous qui tes un homme de got,
+vous m'approuverez tout le premier.
+
+-- Il s'agit de millions? dit Gourville.
+
+-- J'ai l quinze cent mille livres, monsieur Gourville.
+
+Et il frappa sa poitrine.
+
+-- Au diable, le Gascon de Chteau-Thierry! cria Loret.
+
+-- Ce n'est pas la poche qu'il fallait toucher, dit Fouquet, c'est
+la cervelle.
+
+-- Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous
+n'tes pas un procureur gnral, vous tes un pote.
+
+-- C'est vrai! s'crirent Loret, Conrart, et tout ce qu'il y
+avait l de gens de lettres.
+
+-- Vous tes, dis-je, un pote et un peintre, un statuaire, un ami
+des arts et des sciences; mais, avouez-le vous-mme, vous n'tes
+pas un homme de robe.
+
+-- Je l'avoue, rpliqua en souriant M. Fouquet.
+
+-- On vous mettrait de l'Acadmie que vous refuseriez, n'est-ce
+pas?
+
+-- Je crois que oui, n'en dplaise aux acadmiciens.
+
+-- Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l'Acadmie,
+vous laissez-vous aller faire partie du Parlement?
+
+-- Oh! oh! dit Plisson, nous parlons politique?
+
+-- Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied
+pas M. Fouquet.
+
+-- Ce n'est pas de la robe qu'il s'agit, riposta Plisson,
+contrari des rires de l'assemble.
+
+-- Au contraire, c'est de la robe, dit Loret.
+
+-- tez la robe au procureur gnral, dit Conrart, nous avons
+M. Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il
+n'est pas de procureur gnral sans robe, nous dclarons, d'aprs
+M. de La Fontaine, que certainement la robe est un pouvantail.
+
+-- _Fugiunt risus leporesque_, dit Loret.
+
+-- Les ris et les grces, fit un savant.
+
+-- Moi, poursuivit Plisson gravement, ce n'est pas comme cela que
+je traduis _lepores_.
+
+-- Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine.
+
+-- Je le traduis ainsi: Les livres se sauvent en voyant
+M. Fouquet.
+
+clats de rire, dont le surintendant prit sa part.
+
+-- Pourquoi les livres? objecta Conrart piqu.
+
+-- Parce que le livre sera celui qui ne se rjouira point de voir
+M. Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.
+
+-- Oh! oh! murmurrent les potes.
+
+-- _Quo non ascendam?_ dit Conrart, me parat impossible avec une
+robe de procureur.
+
+-- Et moi, sans cette robe, dit l'obstin Plisson. Qu'en
+pensez-vous, Gourville?
+
+-- Je pense que la robe est bonne, rpliqua celui-ci; mais je
+pense galement qu'un million et demi vaudrait mieux que la robe.
+
+-- Et je suis de l'avis de Gourville, s'cria Fouquet en coupant
+court la discussion par son opinion, qui devait ncessairement
+dominer toutes les autres.
+
+-- Un million et demi! grommela Plisson; pardieu! je sais une
+fable indienne...
+
+-- Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi.
+
+-- La tortue avait une carapace, dit Plisson; elle se rfugiait
+l-dedans quand ses ennemis la menaaient. Un jour, quelqu'un lui
+dit: Vous avez bien chaud l't dans cette maison-l, et vous
+tes bien empche de montrer vos grces. Voil la couleuvre qui
+vous donnera un million et demi de votre caille.
+
+-- Bon! fit le surintendant en riant.
+
+-- Aprs? fit La Fontaine, intress par l'apologue bien plus que
+par la moralit.
+
+-- La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit;
+il avait faim; il lui brisa les reins d'un coup de bec et la
+dvora.
+
+-- _muthos dlo?_... dit Conrart.
+
+-- Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe.
+
+La Fontaine prit la moralit au srieux.
+
+-- Vous oubliez Eschyle, dit-il son adversaire.
+
+-- Qu'est-ce dire?
+
+-- Eschyle le Chauve.
+
+-- Aprs?
+
+-- Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand
+amateur de tortues, prit d'en haut le crne pour une pierre, et
+lana sur ce crne une tortue toute blottie dans sa carapace.
+
+-- Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu
+pensif, tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur
+briser gratis l'caille; trop heureuses les tortues dont une
+couleuvre paie l'enveloppe un million et demi. Qu'on m'apporte une
+couleuvre gnreuse comme celle de votre fable, Plisson, et je
+lui donne ma carapace.
+
+-- _Rara avis in terris!_ s'cria Conrart.
+
+-- Et semblable un cygne noir, n'est-ce pas? ajouta La Fontaine.
+Eh bien! oui, prcisment, un oiseau tout noir et trs rare; je
+l'ai trouv.
+
+-- Vous avez trouv un acqureur pour ma charge de procureur?
+s'cria Fouquet.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Mais M. le surintendant n'a jamais dit qu'il dt vendre, reprit
+Plisson.
+
+-- Pardonnez-moi: vous-mme, vous en avez parl, dit Conrart.
+
+-- J'en suis tmoin, fit Gourville.
+
+-- Il tient aux beaux discours qu'il me fait, dit en riant
+Fouquet. Cet acqureur, voyons, La Fontaine?
+
+-- Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave
+homme.
+
+-- Qui s'appelle?
+
+-- Vanel.
+
+-- Vanel! s'cria Fouquet, Vanel! le mari de?...
+
+-- Prcisment, son mari; oui, monsieur.
+
+-- Ce cher homme! dit Fouquet avec intrt, il veut tre procureur
+gnral?
+
+-- Il veut tre tout ce que vous tes, monsieur, dit Gourville, et
+faire absolument ce que vous avez fait.
+
+-- Oh! mais c'est bien rjouissant: contez-nous donc cela, La
+Fontaine.
+
+-- C'est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantt je le
+rencontre: il flnait sur la place de la Bastille, prcisment
+vers l'instant o j'allais prendre le petit carrosse de Saint-
+Mand.
+
+-- Il devait guetter sa femme, bien sr, interrompit Loret.
+
+-- Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il n'est pas jaloux.
+
+-- Il m'aborde donc, m'embrasse, me conduit au Cabaret de
+l'_Image-Saint Fiacre_, et m'entretient de ses chagrins.
+
+-- Il a des chagrins?
+
+-- Oui, sa femme lui donne de l'ambition.
+
+-- Et il vous dit?...
+
+-- Qu'on lui a parl d'une charge au Parlement; que le nom de
+M. Fouquet a t prononc, que, depuis ce temps Mme Vanel rve de
+s'appeler Mme la procureuse gnrale, et qu'elle en meurt toutes
+les nuits qu'elle n'en rve pas.
+
+-- Pauvre femme! dit Fouquet.
+
+-- Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les
+affaires: vous allez voir comment je menai celle-ci.
+
+-- Voyons!
+
+-- Savez-vous, dis-je Vanel, que c'est cher, une charge comme
+celle de M. Fouquet?
+
+-- Combien peu prs? fit-il.
+
+-- M. Fouquet en a refus dix-sept cent mille livres.
+
+-- Ma femme, rpliqua Vanel, avait mis cela aux environs de
+quatorze cent mille.
+
+-- Comptant? lui fis-je.
+
+-- Oui; elle a vendu un bien en Guienne, elle a ralis.
+
+-- C'est un joli lot toucher d'un coup, dit sentencieusement
+l'abb Fouquet, qui n'avait pas encore parl.
+
+-- Cette pauvre dame Vanel! murmura Fouquet.
+
+Plisson haussa les paules.
+
+-- Un dmon! dit-il bas l'oreille de Fouquet.
+
+-- Prcisment!... Il serait charmant d'employer l'argent de ce
+dmon rparer le mal que s'est fait pour moi un ange.
+
+Plisson regarda d'un air surpris Fouquet, dont les penses se
+fixaient, partir de ce moment, sur un nouveau but.
+
+-- Eh bien! demanda La Fontaine, ma ngociation?
+
+-- Admirable! cher pote.
+
+-- Oui, dit Gourville; mais tel se vante d'avoir envie d'un
+cheval, qui n'a pas seulement de quoi payer la bride.
+
+-- Le Vanel se ddirait si on le prenait au mot, continua l'abb
+Fouquet.
+
+-- Je ne crois pas, dit La Fontaine.
+
+-- Qu'en savez-vous?
+
+-- C'est que vous ignorez le dnouement de mon histoire.
+
+-- Ah! s'il y a un dnouement, dit Gourville, pourquoi flner en
+route?
+
+-- _Semper ad adventum, _n'est-ce pas cela? dit Fouquet du ton
+d'un grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes.
+
+Les latinistes battirent des mains.
+
+-- Mon dnouement, s'cria La Fontaine, c'est que Vanel, ce tenace
+oiseau, sachant que je venais Saint-Mand, m'a suppli de
+l'emmener.
+
+-- Oh! oh!
+
+-- Et de le prsenter, s'il tait possible, Monseigneur.
+
+-- En sorte?...
+
+-- En sorte qu'il est l, sur la pelouse du Bel-Air.
+
+-- Comme un scarabe.
+
+-- Vous dites cela, Gourville, cause des antennes, mauvais
+plaisant!
+
+-- Eh bien! monsieur Fouquet?
+
+-- Eh bien! il ne convient pas que le mari de Mme Vanel s'enrhume
+hors de chez moi; envoyez-le qurir, La Fontaine, puisque vous
+savez o il est.
+
+-- J'y cours moi-mme.
+
+-- Je vous y accompagne, dit l'abb Fouquet; je porterai les sacs.
+
+-- Pas de mauvaise plaisanterie, dit svrement Fouquet; que
+l'affaire soit srieuse, si affaire il y a. Tout d'abord, soyons
+hospitaliers. Excusez-moi bien, La Fontaine, auprs de ce galant
+homme, et dites-lui que je suis dsespr de l'avoir fait
+attendre, mais que j'ignorais qu'il ft l.
+
+La Fontaine tait dj parti. Par bonheur, Gourville
+l'accompagnait; car, tout entier ses chiffres, le pote se
+trompait de route, et courait vers Saint Maur.
+
+Un quart d'heure aprs, M. Vanel fut introduit dans le cabinet du
+surintendant, ce mme cabinet dont nous avons donn la description
+et les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le
+voyant entrer appela Plisson, et lui parla quelques minutes
+l'oreille.
+
+-- Retenez bien ceci, lui dit-il: que toute l'argenterie, que
+toute la vaisselle, que tous les joyaux soient emballs dans le
+carrosse. Vous prendrez les chevaux noirs; l'orfvre vous
+accompagnera; vous reculerez le souper jusqu' l'arrive de
+Mme de Bellire.
+
+-- Encore faut-il que Mme de Bellire soit prvenue, dit Plisson.
+
+-- Inutile, je m'en charge.
+
+-- Trs bien.
+
+-- Allez, mon ami.
+
+Plisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les
+vrais amis, dans la volont qu'il subissait. L est la force des
+mes d'lite. La dfiance n'est faite que pour les natures
+infrieures.
+
+Vanel s'inclina donc devant le surintendant. Il allait commencer
+une harangue.
+
+-- Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me
+parat que vous voulez acqurir ma charge?
+
+-- Monseigneur...
+
+-- Combien pouvez-vous m'en donner?
+
+-- C'est vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais qu'on
+vous a fait des offres.
+
+-- Mme Vanel, m'a-t-on dit, l'estime quatorze cent mille livres.
+
+-- C'est tout ce que nous avons.
+
+-- Pouvez-vous donner la somme tout de suite?
+
+-- Je ne l'ai pas sur moi, dit navement Vanel, effar de cette
+simplicit, de cette grandeur, lui qui s'attendait des luttes,
+des finesses, des marches d'chiquier.
+
+-- Quand l'aurez-vous?
+
+-- Quand il plaira Monseigneur.
+
+Et il tremblait que Fouquet ne se jout de lui.
+
+-- Si ce n'tait la peine de retourner Paris, je vous dirais
+tout de suite...
+
+-- Oh! monseigneur...
+
+-- Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la
+signature demain matin.
+
+-- Soit, rpliqua Vanel glac, abasourdi.
+
+-- Six heures, ajouta Fouquet.
+
+-- Six heures, rpta Vanel.
+
+-- Adieu, monsieur Vanel! Dites Mme Vanel que je lui baise les
+mains.
+
+Et Fouquet se leva.
+
+Alors Vanel, qui le sang montait aux yeux et qui commenait
+perdre le tte:
+
+-- Monseigneur, monseigneur, dit-il srieusement, est-ce que vous
+me donnez parole?
+
+Fouquet tourna la tte.
+
+-- Pardieu! dit-il; et vous?
+
+Vanel hsita, frissonna et finit par avancer timidement sa main.
+Fouquet ouvrit et avana noblement la sienne. Cette main loyale
+s'imprgna une seconde de la moiteur d'un main hypocrite; Vanel
+serra les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre.
+
+Le surintendant dgagea doucement sa main.
+
+-- Adieu! dit-il.
+
+Vanel courut reculons vers la porte, se prcipita par les
+vestibules et s'enfuit.
+
+Plisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet n'avait
+pas encore quitt.
+
+Le surintendant remercia l'orfvre d'avoir bien voulu lui garder
+comme un dpt ces richesses qu'il avait le droit de vendre. Il
+jeta les yeux sur le total des comptes, qui s'levait treize
+cent mille livres.
+
+Puis, se plaant son bureau, il crivit un bon de quatorze cent
+mille livres, payables vue sa caisse, avant midi le lendemain.
+
+-- Cent mille livres de bnfice! s'cria l'orfvre. Ah!
+monseigneur, quelle gnrosit!
+
+-- Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant
+l'paule, il est des politesses qui ne se paient jamais. Le
+bnfice est peu prs celui que vous eussiez fait; mais il reste
+l'intrt de votre argent.
+
+En disant ces mots, il dtachait de sa manchette un bouton de
+diamants que ce mme orfvre avait bien souvent estim trois mille
+pistoles.
+
+-- Prenez ceci en mmoire de moi, dit-il l'orfvre, et adieu;
+vous tes un honnte homme.
+
+-- Et vous, s'cria l'orfvre, touch profondment, vous,
+monseigneur, vous tes un brave seigneur.
+
+Fouquet fit passer le digne orfvre par une porte drobe; puis il
+alla recevoir Mme de Bellire, que tous les convis entouraient
+dj.
+
+La marquise tait belle toujours; mais, ce jour-l, elle
+resplendissait.
+
+-- Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est
+d'une beaut incomparable ce soir? Savez-vous pourquoi?
+
+-- Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelqu'un.
+
+-- Non, mais parce qu'elle en est la meilleure. Cependant...
+
+-- Cependant? dit la marquise en souriant.
+
+-- Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des
+pierres fausses.
+
+Elle rougit.
+
+
+Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
+Bellire
+
+
+ peine Fouquet eut-il congdi Vanel, qu'il rflchit un moment.
+
+-- On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l'on a
+aime. Marguerite dsire tre procureuse, pourquoi ne lui pas
+faire ce plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse
+ne saurait rien me reprocher, pensons la femme qui m'aime.
+Mme de Bellire doit tre l.
+
+Il indiqua du doigt la porte secrte.
+
+S'tant enferm, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea
+rapidement vers la communication tablie entre la maison de
+Vincennes et sa maison lui.
+
+Il avait nglig d'avertir son amie avec la sonnette, bien assur
+qu'elle ne manquait jamais au rendez-vous.
+
+En effet, la marquise tait arrive. Elle attendait. Le bruit que
+fit le surintendant l'avertit; elle accourut pour recevoir par-
+dessous la porte le billet qu'il lui passa.
+
+_Venez, marquise, on vous attend pour souper._
+
+Heureuse et active, Mme de Bellire gagna son carrosse dans
+l'avenue de Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron
+Gourville, qui, pour mieux plaire au matre, guettait son arrive
+dans la cour.
+
+Elle n'avait pas vu entrer, fumants et blancs d'cume, les chevaux
+noirs de Fouquet, qui ramenaient Saint-Mand Plisson et
+l'orfvre lui-mme qui Mme de Bellire avait vendu sa vaisselle
+et ses joyaux.
+
+-- Oh! oh! s'crirent tous les convives; on peut dire cela sans
+crainte d'une femme qui a les plus beaux diamants de Paris.
+
+-- Eh bien? dit tout bas Fouquet Plisson.
+
+-- Eh bien! j'ai enfin compris, rpliqua celui-ci, et vous avez
+bien fait.
+
+-- C'est heureux, fit en souriant le surintendant.
+
+-- Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.
+
+Le flot des convives se prcipita moins lentement qu'il n'est
+d'usage dans les ftes ministrielles vers la salle manger, o
+les attendait un magnifique spectacle.
+
+Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des
+fleurs et des lumires, brillait blouir la vaisselle d'or et
+d'argent la plus riche qu'on pt voir; c'tait un reste de ces
+vieilles magnificences que les artistes florentins, amens par les
+Mdicis, avaient sculptes, ciseles fondues pour les dressoirs de
+fleurs, quand il y avait de l'or en France; ces merveilles
+caches, enfouies pendant les guerres civiles, avaient reparu
+timidement dans les intermittences de cette guerre de bon got
+qu'on appelait la Fronde; alors que seigneurs, se battant contre
+seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient pas. Toute cette
+vaisselle tait marque aux armes de Mme de Bellire.
+
+-- Tiens, s'cria La Fontaine, un P. et un B.
+
+Mais ce qu'il y avait de plus curieux, c'tait le couvert de la
+marquise, la place que lui avait assigne Fouquet; prs de lui
+s'levait une pyramide de diamants, de saphirs, d'meraudes, de
+cames antiques; la sardoine grave par les vieux Grecs de l'Asie
+Mineure avec ses montures d'or de Mysie, les curieuses mosaques
+de la vieille Alexandrie montes en argent, les bracelets massifs
+de l'gypte de Cloptre jonchaient un vaste plat de Palissy,
+support sur un trpied de bronze dor, sculpt par Benvenuto.
+
+La marquise plit en voyant ce qu'elle ne comptait jamais revoir.
+Un profond silence, prcurseur des motions vives, occupait la
+salle engourdie et inquite.
+
+Fouquet ne fit pas mme un signe pour chasser tous les valets
+chamarrs qui couraient, abeilles presses, autour des vastes
+buffets et des tables d'office.
+
+-- Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait
+Mme de Bellire, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gne,
+envoya tout cet or et tout cet argent chez l'orfvre avec cette
+masse de joyaux qui se dressent l devant elle. Cette belle action
+d'une amie devait tre comprise par des amis tels que vous.
+Heureux l'homme qui se voit aim ainsi! Buvons la sant de
+Mme de Bellire.
+
+Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette,
+pme sur son sige, la pauvre femme, qui venait de perdre ses
+sens, pareille aux oiseaux de la Grce qui traversaient le ciel
+au-dessus de l'arne Olympie.
+
+-- Et puis, ajouta Plisson, que toute vertu touchait, que toute
+beaut charmait, buvons un peu aussi celui qui inspira la belle
+action de Madame; car un pareil homme doit tre digne d'tre aim.
+
+Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva ple et souriante,
+tendit son verre avec une main dfaillante dont les doigts
+tremblants frottrent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux
+mourants encore allaient chercher tout l'amour qui brlait dans ce
+gnreux coeur.
+
+Commenc de cette hroque faon, le souper devint promptement une
+fte; nul ne s'occupa plus d'avoir de l'esprit, personne n'en
+manqua.
+
+La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit Vatel de le
+rconcilier avec les vins du Rhne et ceux d'Espagne.
+
+L'abb Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit:
+
+-- Prenez garde, monsieur l'abb! si vous tes aussi tendre, on
+vous mangera.
+
+Les heures s'coulrent ainsi joyeuses et secouant des roses sur
+les convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas
+la table avant les dernires largesses du dessert.
+
+Il souriait la plupart de ses amis, ivre comme on l'est quand on
+a enivr le coeur avant la tte, et, pour la premire fois, il
+venait de regarder l'horloge.
+
+Soudain une voiture roula dans la cour, et on l'entendit, chose
+trange! au milieu du bruit et des chansons.
+
+Fouquet dressa l'oreille, puis il tourna les yeux vers
+l'antichambre. Il lui sembla qu'un pas y retentissait, et que ce
+pas, au lieu de fouler le sol, pesait sur son coeur.
+
+Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Bellire
+appuyait sur le sien depuis deux heures.
+
+-- M. d'Herblay, vque de Vannes, cria l'huissier.
+
+Et la figure sombre et pensive d'Aramis apparut sur le seuil,
+entre les dbris de deux guirlandes dont une flamme de lampe
+venait de rompre les fils.
+
+
+Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin
+
+
+Fouquet et pouss un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si
+l'air glac, le regard distrait d'Aramis ne lui eussent rendu
+toute sa rserve.
+
+-- Est-ce que vous nous aidez prendre le dessert? demanda-t-il
+cependant; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout
+ce bruit que font nos folies?
+
+-- Monseigneur, rpliqua respectueusement Aramis, je commencerai
+par m'excuser prs de vous de troubler votre joyeuse runion; puis
+je vous demanderai, aprs le plaisir, un moment d'audience pour
+les affaires.
+
+Comme ce mot affaires avait fait dresser l'oreille quelques
+picuriens, Fouquet se leva.
+
+-- Les affaires toujours, dit-il, monsieur d'Herblay; trop heureux
+sommes nous quand les affaires n'arrivent qu' la fin du repas.
+
+Et, ce disant, il prit la main de Mme de Bellire, qui le
+considrait avec une sorte d'inquitude; il la conduisit dans le
+plus voisin salon, aprs l'avoir confie aux plus raisonnables de
+la compagnie.
+
+Quant lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son
+cabinet.
+
+Aramis, une fois l, oublia le respect de l'tiquette. Il s'assit:
+
+-- Devinez, dit-il, qui j'ai vu ce soir?
+
+-- Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la
+sorte, je suis sr de m'entendre annoncer quelque chose de
+dsagrable.
+
+-- Cette fois encore, vous ne vous serez pas tromp, mon cher ami,
+rpliqua Aramis.
+
+-- Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet.
+
+-- Eh bien! j'ai vu Mme de Chevreuse.
+
+-- La vieille duchesse?
+
+-- Oui.
+
+-- Ou son ombre?
+
+-- Non pas. Une vieille louve.
+
+-- Sans dents?
+
+-- C'est possible, mais non pas sans griffes.
+
+-- Eh bien! pourquoi m'en voudrait-elle? Je ne suis pas avare avec
+les femmes qui ne sont pas prudes. C'est l une qualit que prise
+toujours mme la femme qui n'ose plus provoquer l'amour.
+
+-- Mme de Chevreuse le sait bien, que vous n'tes pas avare,
+puisqu'elle veut vous arracher de l'argent.
+
+-- Bon! sous quel prtexte?
+
+-- Ah! les prtextes ne lui manquent jamais. Voici le sien.
+
+-- J'coute.
+
+-- Il paratrait que la duchesse possde plusieurs lettres de
+M. de Mazarin.
+
+-- Cela ne m'tonne pas, le prlat tait galant.
+
+-- Oui; mais ces lettres n'auraient pas de rapport avec les amours
+du prlat. Elles traitent, dit-on, d'affaires de finances.
+
+-- C'est moins intressant.
+
+-- Vous ne souponnez pas un peu ce que je veux dire?
+
+-- Pas du tout.
+
+-- N'auriez-vous jamais entendu parler d'une accusation de
+dtournement de fonds?
+
+-- Cent fois! mille fois! Depuis que je suis aux affaires, mon
+cher d'Herblay, je n'ai jamais entendu parler que de cela. C'est
+comme vous, vque, lorsqu'on vous reproche votre impit; vous,
+mousquetaire, votre poltronnerie; ce qu'on reproche
+perptuellement au ministre des Finances, c'est de voler les
+finances.
+
+-- Bien; mais prcisons, car M. de Mazarin prcise, ce que dit
+la duchesse.
+
+-- Voyons ce qu'il prcise.
+
+-- Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous
+seriez fort empch, vous, de prciser l'emploi.
+
+-- Treize millions! dit le surintendant en s'allongeant dans son
+fauteuil pour mieux lever la tte vers le plafond. Treize
+millions... Ah! dame! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux
+qu'on m'accuse d'avoir vols.
+
+-- Ne riez pas, mon cher monsieur, c'est grave. Il est certain que
+la duchesse a les lettres, et que les lettres doivent tre bonnes,
+attendu qu'elle voulait les vendre cinq cent mille livres.
+
+-- On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-l, rpondit
+Fouquet. Eh! mais je sais ce que vous voulez dire.
+
+Fouquet se mit rire de bon coeur.
+
+-- Tant mieux! fit Aramis peu rassur.
+
+-- L'histoire de ces treize millions me revient. Oui, c'est cela;
+je les tiens.
+
+-- Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu.
+
+-- Imaginez-vous, mon cher, que le _signor_ Mazarin, Dieu ait son
+me! fit un jour ce bnfice de treize millions sur une concession
+de terres en litige dans la Valteline; il les biffa sur le
+registre des recettes, me les fit envoyer, et se les fit donner
+par moi, pour frais de guerre.
+
+-- Bien. Alors la destination est justifie.
+
+-- Non pas; le cardinal les fit placer sous mon nom, et m'envoya
+une dcharge.
+
+-- Vous avez cette dcharge?
+
+-- Parbleu! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux
+tiroirs de son vaste bureau d'bne incrust de nacre et d'or.
+
+-- Ce que j'admire en vous, dit Aramis charm, c'est votre mmoire
+d'abord, puis votre sang-froid, et enfin l'ordre parfait qui rgne
+dans votre administration, vous, le pote par excellence.
+
+-- Oui, dit Fouquet, j'ai de l'ordre par esprit de paresse, pour
+m'pargner de chercher. Ainsi, je sais que le reu de Mazarin est
+dans le troisime tiroir, lettre M.; j'ouvre ce tiroir et je mets
+immdiatement la main sur le papier qu'il me faut. La nuit, sans
+bougie, je le trouverais.
+
+Et il palpa d'une main sre la liasse de papiers entasss dans le
+tiroir ouvert.
+
+-- Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si
+je le voyais; il est fort, un peu rugueux, dor sur tranche;
+Mazarin avait fait un pt d'encre sur le chiffre de la date. Eh
+bien! fit-il, voil le papier qui sent qu'on s'occupe de lui et
+qu'il est ncessaire, il se cache et se rvolte.
+
+Et le surintendant regarda dans le tiroir.
+
+-- C'est trange, dit Fouquet.
+
+-- Votre mmoire vous fait dfaut, mon cher monsieur, cherchez
+dans une autre liasse.
+
+Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois; puis il
+plit.
+
+-- Ne vous obstinez pas celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs.
+
+-- Inutile, inutile, jamais je n'ai fait une erreur; nul que moi
+n'arrange ces sortes de papiers; nul n'ouvre ce tiroir, auquel,
+vous voyez, j'ai fait faire un secret dont personne que moi ne
+connat le chiffre.
+
+-- Que concluez-vous alors? dit Aramis agit.
+
+-- Que le reu de Mazarin m'a t vol. Mme de Chevreuse avait
+raison, chevalier; j'ai dtourn les deniers publics; j'ai vol
+treize millions dans les coffres de l'tat; je suis un voleur,
+monsieur d'Herblay.
+
+-- Monsieur! monsieur! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas!
+
+-- Pourquoi ne pas m'exalter, chevalier? La cause en vaut la
+peine. Un bon procs, un bon jugement, et votre ami M. le
+surintendant peut suivre Montfaucon son collgue Enguerrand de
+Marigny, son prdcesseur Samblanay.
+
+-- Oh! fit Aramis en souriant, pas si vite.
+
+-- Comment, pas si vite! Que supposez-vous donc que
+Mme de Chevreuse aura fait de ces lettres; car vous les avez
+refuses, n'est-ce pas?
+
+-- Oh! oui, refus net. Je suppose qu'elle les sera alle vendre
+M. Colbert.
+
+-- Eh bien! voyez-vous?
+
+-- J'ai dit que je supposais, je pourrais dire que j'en suis sr;
+car je l'ai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentre chez
+elle, puis elle est sortie par une porte de derrire et s'est
+rendue la maison de l'intendant, rue Croix des-Petits-Champs.
+
+-- Procs alors, scandale et dshonneur, le tout tombant comme
+tombe la foudre, aveuglment, brutalement, impitoyablement.
+
+Aramis s'approcha de Fouquet, qui frmissait dans son fauteuil,
+auprs des tiroirs ouverts; il lui posa la main sur l'paule, et,
+d'un ton affectueux:
+
+-- N'oubliez jamais, dit-il, que la position de M. Fouquet ne se
+peut comparer celle de Samblanay ou de Marigny.
+
+-- Et pourquoi, mon Dieu?
+
+-- Parce que le procs de ces ministres s'est fait, parfait, et
+que l'arrt a t excut; tandis qu' votre gard il ne peut en
+arriver de mme.
+
+-- Encore un coup, pourquoi? Dans tous les temps, un
+concessionnaire est un criminel.
+
+-- Les criminels qui savent trouver un lieu d'asile ne sont jamais
+en danger.
+
+-- Me sauver? fuir?
+
+-- Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de
+procs sont voqus par le Parlement, instruits par le procureur
+gnral, et que vous tes procureur gnral. Vous voyez bien qu'
+moins de vouloir vous condamner vous-mme...
+
+-- Oh! s'cria tout coup Fouquet en frappant la table de son
+poing.
+
+-- Eh bien! quoi? qu'y a-t-il?
+
+-- Il y a que je ne suis plus procureur gnral.
+
+Aramis, son tour, plit de manire paratre livide; il serra
+ses doigts, qui craqurent les uns sur les autres, et, d'un oeil
+hagard qui foudroya Fouquet:
+
+-- Vous n'tes plus procureur gnral? dit-il en scandant chaque
+syllabe.
+
+-- Non.
+
+-- Depuis quand?
+
+-- Depuis quatre ou cinq heures.
+
+-- Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous
+n'tes pas en possession de votre bon sens, mon ami; remettez-
+vous.
+
+-- Je vous dis, reprit Fouquet, que tantt quelqu'un est venu, de
+la part de mes amis, m'offrir quatorze cent mille livres de ma
+charge, et que j'ai vendu ma charge.
+
+Aramis demeura interdit; sa figure intelligente et railleuse prit
+un caractre de morne effroi qui fit plus d'effet sur le
+surintendant que tous les cris et tous les discours du monde.
+
+-- Vous aviez donc bien besoin d'argent? dit-il enfin.
+
+-- Oui, pour acquitter une dette d'honneur.
+
+Et il raconta en peu de mots Aramis la gnrosit de
+Mme de Bellire et la faon dont il avait cru devoir payer cette
+gnrosit.
+
+-- Voil un beau trait, dit Aramis. Cela vous cote?
+
+-- Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge.
+
+-- Que vous avez reues comme cela tout de suite, sans rflchir?
+ imprudent ami!
+
+-- Je ne les ai pas reues, mais je les recevrai demain.
+
+-- Ce n'est donc pas fait encore?
+
+-- Il faut que ce soit fait puisque j'ai donn l'orfvre, pour
+midi, un bon sur ma caisse, o l'argent de l'acqureur entrera de
+six sept heures.
+
+-- Dieu soit lou! s'cria Aramis en battant des mains, rien n'est
+achev, puisque vous n'avez pas t pay.
+
+-- Mais l'orfvre?
+
+-- Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres midi
+moins un quart.
+
+-- Un moment, un moment! c'est ce matin, six heures, que je
+signe.
+
+-- Oh! je vous rponds que vous ne signerez pas.
+
+-- J'ai donn ma parole, chevalier.
+
+-- Si vous l'avez donne, vous la reprendrez, voil tout.
+
+-- Oh! que me dites-vous l? s'cria Fouquet avec un accent
+profondment loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet!
+
+Aramis rpondit au regard svre du ministre par un regard
+courrouc.
+
+-- Monsieur, dit-il, je crois avoir mrit d'tre appel un
+honnte homme, n'est-ce pas? Sous la casaque du soldat, j'ai
+risqu cinq cents fois ma vie; sous l'habit du prtre, j'ai rendu
+de plus grands services encore, Dieu, l'tat ou mes amis.
+Une parole vaut ce que vaut l'homme qui la donne. Elle est, quand
+il la tient, de l'or pur; elle est un fer tranchant quand il ne
+veut pas la tenir. Il se dfend alors avec cette parole comme avec
+une arme d'honneur, attendu que, lorsqu'il ne tient pas cette
+parole, cet homme d'honneur, c'est qu'il est en danger de mort,
+c'est qu'il court plus de risques que son adversaire n'a de
+bnfices faire. Alors, monsieur, on en appelle Dieu et son
+droit.
+
+Fouquet baissa la tte:
+
+-- Je suis, dit-il, un pauvre Breton opinitre et vulgaire; mon
+esprit admire et craint le vtre. Je ne dis pas que je tiens ma
+parole par vertu; je la tiens, si vous voulez, par routine; mais,
+enfin, les hommes du commun sont assez simples pour admirer cette
+routine; c'est ma seule vertu, laissez-m'en les honneurs.
+
+-- Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous
+dfendait contre tous vos ennemis?
+
+-- Je signerai.
+
+-- Vous vous livrerez pieds et poings lis pour un faux-semblant
+d'honneur qui ddaigneraient les plus scrupuleux casuistes?
+
+-- Je signerai.
+
+Aramis poussa un profond soupir, regarda tout autour de lui avec
+l'impatience d'un homme qui voudrait briser quelque chose.
+
+-- Nous avons encore un moyen, dit-il, et j'espre que vous ne me
+refuserez pas de l'employer, celui-l.
+
+-- Assurment non, s'il est loyal... comme tout ce que vous
+proposez, cher ami.
+
+-- Je ne sache rien de plus loyal qu'une renonciation de votre
+acqureur. Est-ce votre ami?
+
+-- Certes... Mais...
+
+-- Mais... si vous me permettez de traiter l'affaire, je ne
+dsespre point.
+
+-- Oh! je vous laisserai absolument matre.
+
+-- Avec qui avez-vous trait? Quel homme est-ce?
+
+-- Je ne sais pas si vous connaissez le Parlement?
+
+-- En grande partie. C'est un prsident quelconque?
+
+-- Non; un simple conseiller.
+
+-- Ah! ah!
+
+-- Qui s'appelle Vanel.
+
+Aramis devint pourpre.
+
+-- Vanel! s'cria-t-il en se relevant; Vanel! le mari de
+Marguerite Vanel?
+
+-- Prcisment.
+
+-- De votre ancienne matresse?
+
+-- Oui, mon cher; elle a dsir d'tre Mme la procureuse gnrale.
+Je lui devais bien cela, au pauvre Vanel, et j'y gagne puisque
+c'est encore faire plaisir sa femme.
+
+Aramis vint droit Fouquet et lui prit la main.
+
+-- Vous savez, dit-il avec sang-froid, le nom du nouvel amant de
+Mme Vanel?
+
+-- Ah! elle a un nouvel amant? Je l'ignorais; et, ma foi, non, je
+ne sais pas comment il se nomme.
+
+-- Il se nomme M. Jean-Baptiste Colbert; il est intendant des
+finances; il demeure rue Croix-des-Petits-Champs, l o
+Mme de Chevreuse est alle, ce soir avec les lettres de Mazarin
+qu'elle veut vendre.
+
+-- Mon Dieu! murmura Fouquet en essuyant son front ruisselant de
+sueur, mon Dieu!
+
+-- Vous commencez comprendre, n'est-ce pas?
+
+-- Que je suis perdu, oui.
+
+-- Trouvez-vous que cela vaille la peine de tenir un peu moins que
+Rgulus sa parole?
+
+-- Non, dit Fouquet.
+
+-- Les gens entts, murmura Aramis, s'arrangent toujours de faon
+qu'on les admire.
+
+Fouquet lui tendit la main.
+
+ ce moment, une riche horloge d'caille, figures d'or, place
+sur une console en face de la chemine, sonna six heures du matin.
+
+Une porte cria dans le vestibule.
+
+-- M. Vanel, vint dire Gourville la porte du cabinet, demande si
+Monseigneur peut le recevoir.
+
+Fouquet dtourna ses yeux des yeux d'Aramis et rpondit:
+
+-- Faites entrer M. Vanel.
+
+
+Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert
+
+
+Vanel, entrant ce moment de la conversation n'tait rien autre
+chose pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase.
+
+Mais, pour Vanel qui arrivait, la prsence d'Aramis dans le
+cabinet de Fouquet devait avoir une bien autre signification.
+
+Aussi l'acheteur, son premier pas dans la chambre, arrta-t-il
+sur cette physionomie, la fois si fine et si ferme de l'vque
+de Vannes, un regard tonn qui devint bientt scrutateur.
+
+Quant Fouquet, vritable homme politique, c'est--dire matre de
+lui-mme, il avait dj, par la force de sa volont, fait
+disparatre de son visage les traces de l'motion cause par la
+rvlation d'Aramis.
+
+Ce n'tait donc plus un homme abattu par le malheur et rduit aux
+expdients; il avait redress la tte et allong la main pour
+faire entrer Vanel.
+
+Il tait premier ministre, il tait chez lui.
+
+Aramis connaissait le surintendant. Toute la dlicatesse de son
+coeur, toute la largeur de son esprit n'avaient rien qui pt
+l'tonner. Il se borna donc, momentanment, quitte reprendre
+plus tard une part active dans la conversation, au rle difficile
+de l'homme qui regarde et qui coute pour apprendre et pour
+comprendre.
+
+Vanel tait visiblement mu. Il s'avana jusqu'au milieu du
+cabinet, saluant tout et tous.
+
+-- Je viens... dit-il.
+
+Fouquet fit un signe de tte.
+
+-- Vous tes exact, monsieur Vanel, dit-il.
+
+-- En affaires, monseigneur, rpondit Vanel, je crois que
+l'exactitude est une vertu.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Pardon, interrompit Aramis, en dsignant du doigt Vanel et
+s'adressant Fouquet; pardon, c'est Monsieur qui se prsente pour
+acheter une charge, n'est-ce pas?
+
+-- C'est moi, rpondit Vanel, tonn du ton de suprme hauteur
+avec lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je
+appeler celui qui me fait l'honneur?...
+
+-- Appelez-moi monseigneur, rpondit schement Aramis.
+
+Vanel s'inclina.
+
+-- Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, trve de crmonies;
+venons au fait.
+
+-- Monseigneur le voit, dit Vanel, j'attends son bon plaisir.
+
+-- C'est moi qui, au contraire, attendais, rpondit Fouquet.
+
+-- Qu'attendait monseigneur?
+
+-- Je pensais que vous aviez peut-tre quelque chose me dire.
+
+Oh! oh! murmura Vanel en lui-mme, il a rflchi, je suis perdu!
+
+Mais, reprenant courage:
+
+-- Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai
+dit hier et que je suis prt vous rpter.
+
+-- Voyons, franchement, monsieur Vanel, le march n'est-il pas un
+peu lourd pour vous, dites?
+
+-- Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, c'est une somme
+importante.
+
+-- Si importante, dit Fouquet, que j'avais rflchi...
+
+-- Vous aviez rflchi, monseigneur? s'cria vivement Vanel.
+
+-- Oui, que vous n'tes peut-tre pas encore en mesure d'acheter.
+
+-- Oh! monseigneur!...
+
+-- Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous blmerai pas
+d'un manque de parole qui tiendra videmment votre impuissance.
+
+-- Si fait, monseigneur, vous me blmeriez, et vous auriez raison,
+dit Vanel; car c'est d'un imprudent ou d'un fou de prendre des
+engagements qu'il ne peut pas tenir, et j'ai toujours regard une
+chose convenue comme une chose faite.
+
+Fouquet rougit. Aramis fit un _hum!_ d'impatience.
+
+-- Il ne faudrait pas cependant vous exagrer ces ides-l,
+monsieur, dit le surintendant; car l'esprit de l'homme est
+variable et plein de petits caprices fort excusables, fort
+respectables mme parfois; et tel a dsir hier, qui aujourd'hui
+se repent.
+
+Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues.
+
+-- Monseigneur!... balbutia-t-il.
+
+Quant Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant
+de nettet dans le dbat, il s'accouda au marbre d'une console, et
+commena de jouer avec un petit couteau d'or manche de
+malachite.
+
+Fouquet prit son temps; puis, aprs un moment de silence:
+
+-- Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer
+la situation.
+
+Vanel frmit.
+
+-- Vous tes un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous
+comprendrez.
+
+Vanel chancela.
+
+-- Je voulais vendre hier.
+
+-- Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur
+avait vendu.
+
+-- Eh bien, soit! mais aujourd'hui, je vous demande comme une
+faveur de me rendre la parole que vous aviez reue de moi.
+
+-- Cette parole, je l'ai reue, dit Vanel, comme un inflexible
+cho.
+
+-- Je le sais. Voil pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel,
+entendez vous? je vous supplie de me la rendre...
+
+Fouquet s'arrta. Ce mot: _je vous supplie_, dont il ne voyait pas
+l'effet immdiat, ce mot venait de lui dchirer la gorge au
+passage.
+
+Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des
+regards qui semblaient vouloir pntrer jusqu'au fond de son me.
+
+Vanel s'inclina.
+
+-- Monseigneur, dit-il, je suis bien mu de l'honneur que vous me
+faites de me consulter sur un fait accompli; mais...
+
+-- Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel.
+
+-- Hlas! monseigneur, songez donc que j'ai apport l'argent; je
+veux dire la somme.
+
+Et il ouvrit un gros portefeuille.
+
+-- Tenez, monseigneur, dit-il, voil le contrat de la vente que je
+viens de faire d'une terre de ma femme. Le bon est autoris,
+revtu des signatures ncessaires, payable vue; c'est de
+l'argent comptant; l'affaire est faite en un mot.
+
+-- Mon cher monsieur Vanel, il n'est point d'affaire en ce monde,
+si importante qu'elle soit, qui ne se remette pour obliger...
+
+-- Certes... murmura gauchement Vanel.
+
+-- Pour obliger un homme dont on se fera ainsi l'ami, continua
+Fouquet.
+
+-- Certes, monseigneur.
+
+-- D'autant plus lgitimement l'ami, monsieur Vanel, que le
+service rendu aura t plus considrable. Eh bien! voyons,
+monsieur, que dcidez-vous?
+
+Vanel garda le silence.
+
+Pendant ce temps, Aramis avait rsum ses observations.
+
+Le visage troit de Vanel, ses orbites enfonces, ses sourcils
+ronds comme des arcades, avaient dcel l'vque de Vannes un
+type d'avare et d'ambitieux. Battre en brche une passion par une
+autre, telle tait la mthode d'Aramis. Il vit Fouquet vaincu,
+dmoralis; il se jeta dans la lutte avec des armes nouvelles.
+
+-- Pardon, dit-il, monseigneur; vous oubliez de faire comprendre
+M. Vanel et que ses intrts sont diamtralement opposs cette
+renonciation de la vente.
+
+Vanel regarda l'vque avec tonnement; il ne s'attendait pas
+trouver l un auxiliaire. Fouquet aussi s'arrta pour couter
+l'vque.
+
+-- Ainsi, continua Aramis, M. Vanel a vendu pour acheter votre
+charge, monseigneur, une terre de Mme sa femme; eh bien! c'est une
+affaire, cela; on ne dplace pas comme il l'a fait quinze cent
+mille livres sans de notables pertes, sans de graves embarras.
+
+-- C'est vrai, dit Vanel, qui Aramis, avec ses lumineux regards,
+arrachait la vrit du fond du coeur.
+
+-- Des embarras, poursuivit Aramis, se rsolvent en dpenses, et,
+quand on fait une dpense d'argent, les dpenses d'argent se
+cotent au N 1, parmi les charges.
+
+-- Oui, oui, dit Fouquet, qui commenait comprendre les
+intentions d'Aramis.
+
+Vanel resta muet: il avait compris.
+
+Aramis remarqua cette froideur et cette abstention.
+
+Bon! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu' ce que tu
+connaisses la somme; mais, ne crains rien, je vais t'envoyer une
+telle vole d'cus, que tu capituleras.
+
+-- Il faut tout de suite offrir M. Vanel cent mille cus, dit
+Fouquet emport par sa gnrosit.
+
+La somme tait belle. Un prince se ft content d'un pareil pot-
+de-vin. Cent mille cus, cette poque, taient la dot d'une
+fille de roi.
+
+Vanel ne bougea pas.
+
+C'est un coquin, pensa l'vque; il lui faut les cinq cent mille
+livres toutes rondes. Et il fit un signe Fouquet.
+
+-- Vous semblez avoir dpens plus que cela, cher monsieur Vanel,
+dit le surintendant. Oh! l'argent est hors de prix. Oui, vous
+aurez fait un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien! o avais-
+je la tte? C'est un bon de cinq cent mille livres que je vais
+vous signer. Encore serai-je bien votre oblig de tout mon coeur.
+
+Vanel n'eut pas un clat de joie ou de dsir. Sa physionomie resta
+impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea.
+
+Aramis envoya un regard dsespr Fouquet. Puis, s'avanant vers
+Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste
+familier aux hommes d'une grande importance.
+
+-- Monsieur Vanel, dit-il ce n'est pas la gne, ce n'est pas le
+dplacement d'argent, ce n'est pas la vente de votre terre qui
+vous occupent; c'est une plus haute ide. Je la comprends. Notez
+bien mes paroles.
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+Et le malheureux commenait trembler; le feu des yeux du prlat
+le dvorait.
+
+-- Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois
+cent mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un
+million, entendez-vous?
+
+Et il le secoua nerveusement.
+
+-- Un million! rpta Vanel tout ple.
+
+-- Un million, c'est--dire, par le temps qui court, soixante-six
+mille livres de revenu.
+
+-- Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas.
+
+Rpondez donc; acceptez-vous?
+
+-- Impossible... murmura Vanel.
+
+Aramis pina ses lvres, et quelque chose comme un nuage blanc
+passa sur sa physionomie.
+
+On devinait la foudre derrire ce nuage. Il ne lchait point
+Vanel.
+
+-- Vous avez achet la charge quinze cent mille livres, n'est-ce
+pas? Eh bien! on vous donnera ces quinze cent mille livres; vous
+aurez gagn un million et demi venir visiter M. Fouquet et lui
+toucher la main. Honneur et profit tout la fois, monsieur Vanel.
+
+-- Je ne puis, rpondit Vanel sourdement.
+
+-- Bien! rpondit Aramis, qui avait tellement serr le pourpoint
+qu'au moment o il le lcha Vanel fut renvoy en arrire par la
+commotion; bien! on voit assez clairement ce que vous tes venu
+faire ici.
+
+-- Oui, on le voit, dit Fouquet.
+
+-- Mais... dit Vanel en essayant de se redresser devant la
+faiblesse de ces deux hommes d'honneur.
+
+-- Le coquin lve la voix, je pense! dit Aramis avec un ton
+d'empereur.
+
+-- Coquin? rpta Vanel.
+
+-- C'est misrable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au
+sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur; vous
+devez l'avoir l dans quelque poche, tout prpar, comme
+l'assassin tient son pistolet ou son poignard cach sous son
+manteau.
+
+Vanel grommela.
+
+-- Assez! cria Fouquet. Cet acte, voyons!
+
+Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche; il en retira son
+portefeuille, et du portefeuille s'chappa un papier, tandis que
+Vanel offrait l'autre Fouquet.
+
+Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconnatre
+l'criture.
+
+-- Pardon, c'est la minute de l'acte, dit Vanel.
+
+-- Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que
+n'et t un coup de fouet, et, ce que j'admire c'est que cette
+minute est de la main de M. Colbert. Tenez, monseigneur, regardez.
+
+Il passa la minute Fouquet, lequel reconnut la vrit du fait.
+Surcharg de ratures, de mots ajouts, les marges toutes noircies,
+cet acte, vivant tmoignage de la trame de Colbert, venait de tout
+rvler la victime.
+
+-- Eh bien? murmura Fouquet.
+
+Vanel, atterr, semblait chercher un trou profond pour s'y
+engloutir.
+
+-- Eh bien! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si
+votre ennemi ne s'appelait Colbert; si vous n'aviez en face que ce
+lche voleur que voici, je vous dirais: Niez... une pareille
+preuve dtruit toute parole; mais ces gens-l croiraient que vous
+avez peur; ils vous craindraient moins; tenez, monseigneur.
+
+Il lui prsenta la plume.
+
+-- Signez, dit-il.
+
+Fouquet serra la main d'Aramis; mais, au lieu de l'acte qu'on lui
+prsentait, il prit la minute.
+
+-- Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, l'autre
+est trop prcieux pour que vous ne le gardiez point.
+
+-- Oh! non pas, rpliqua Fouquet, je signerai sur l'criture mme
+de M. Colbert, et j'cris: Approuv l'criture.
+
+Il signa.
+
+-- Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite.
+
+Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut s'enfuir.
+
+-- Un moment! dit Aramis. tes-vous bien sr qu'il y a le compte
+de l'argent? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand c'est
+de l'argent que M. Colbert donne aux femmes. Ah! c'est qu'il n'est
+pas gnreux comme M. Fouquet, ce digne M. Colbert.
+
+Et Aramis, pelant chaque mot, chaque lettre du bon toucher,
+distilla toute sa colre et tout son mpris goutte goutte sur le
+misrable, qui souffrit un demi-quart d'heure ce supplice; puis on
+le renvoya, non pas mme de la voix, mais d'un geste, comme on
+renvoie un manant, comme on chasse un laquais.
+
+Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le prlat, les yeux
+fixs l'un sur l'autre, gardrent un instant le silence.
+
+-- Eh bien! fit Aramis rompant le silence le premier, quoi
+comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirass,
+arm, enrag, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers
+gracieux l'adversaire? La bonne foi, monsieur Fouquet, c'est une
+arme dont les sclrats usent souvent contre les gens de bien, et
+elle leur russit. Les gens de bien devraient donc user aussi de
+mauvaise foi contre les coquins. Vous verriez comme ils seraient
+forts sans cesser d'tre honntes.
+
+-- On appellerait leurs actes des actes de coquins, rpliqua
+Fouquet.
+
+-- Pas du tout; on appellerait cela de la coquetterie, de la
+probit. Enfin, puisque vous avez termin avec ce Vanel, puisque
+vous vous tes priv du bonheur de le terrasser en lui reniant
+votre parole, puisque vous avez donn contre vous la seule arme
+qui puisse nous perdre...
+
+-- Oh! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voil comme le
+prcepteur philosophe dont nous parlait l'autre jour La
+Fontaine... Il voit que l'enfant se noie et lui fait un discours
+en trois points.
+
+Aramis sourit.
+
+-- Philosophe, oui; prcepteur, oui; enfant qui se noie, oui; mais
+enfant qu'on sauvera, vous allez le voir. Et d'abord, parlons
+affaires.
+
+Fouquet le regarda d'un air tonn.
+
+-- Est-ce que vous ne m'avez pas nagure confi certain projet
+d'une fte Vaux?
+
+-- Oh! dit Fouquet, c'tait dans le bon temps!
+
+-- Une fte laquelle, je crois, le roi s'tait invit de lui-
+mme?
+
+-- Non, mon cher prlat; une fte laquelle M. Colbert avait
+conseill au roi de s'inviter.
+
+-- Ah! oui, comme tant une fte trop coteuse pour que vous ne
+vous y ruinassiez point.
+
+-- C'est cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout
+l'heure, j'avais cet orgueil de montrer mes ennemis la fcondit
+de mes ressources; je tenais l'honneur de les frapper
+d'pouvante en crant des millions l o ils n'avaient vu que des
+banqueroutes possibles. Mais, aujourd'hui, je compte avec l'tat,
+avec le roi, avec moi-mme; aujourd'hui, je vais devenir l'homme
+de la lsine; je saurai prouver au monde que j'agis sur des
+deniers comme sur des sacs de pistoles, et, partir de demain,
+mes quipages vendus, mes maisons en gage, ma dpense suspendue...
+
+-- partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous
+allez, mon cher ami, vous occuper sans relche de cette belle fte
+de Vaux, qui doit tre cite un jour parmi les hroques
+magnificences de votre beau temps.
+
+-- Vous tes fou, chevalier d'Herblay.
+
+-- Moi? Vous ne le pensez pas.
+
+-- Comment! Mais savez-vous ce que peut coter une fte, la plus
+simple du monde, Vaux? Quatre cinq millions.
+
+-- Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher
+surintendant.
+
+-- Mais, puisque la fte est donne au roi, rpondit Fouquet, qui
+se mprenait sur la pense d'Aramis, elle ne peut tre simple.
+
+-- Justement, elle doit tre de la plus grande magnificence.
+
+-- Alors, je dpenserai dix douze millions.
+
+-- Vous en dpenserez vingt s'il le faut, dit Aramis sans motion.
+
+-- O les prendrais-je? s'cria Fouquet.
+
+-- Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas
+un instant d'inquitude. L'argent sera plus vite votre
+disposition que vous n'aurez arrt le projet de votre fte.
+
+-- Chevalier! chevalier! dit Fouquet saisi de vertige, o
+m'entranez vous?
+
+-- De l'autre ct du gouffre o vous alliez tomber, rpliqua
+l'vque de Vannes. Accrochez-vous mon manteau; n'ayez pas peur.
+
+-- Que ne m'aviez-vous dit cela plus tt, Aramis! Un jour s'est
+prsent o, avec un million, vous m'auriez sauv.
+
+-- Tandis que, aujourd'hui... Tandis que, aujourd'hui, j'en
+donnerais vingt, dit le prlat. Eh bien! soit!... Mais la raison
+est simple, mon ami: le jour dont vous parlez, je n'avais pas ma
+disposition le million ncessaire. Aujourd'hui j'aurai facilement
+les vingt millions qu'il me faut.
+
+-- Dieu vous entende et me sauve!
+
+Aramis se reprit sourire trangement comme d'habitude.
+
+-- Dieu m'entend toujours, moi, dit-il; cela dpend peut-tre de
+ce que je le prie trs haut.
+
+-- Je m'abandonne vous sans rserve, murmura Fouquet.
+
+-- Oh! je ne l'entends pas ainsi. C'est moi qui suis vous sans
+rserve. Aussi, vous qui tes l'esprit le plus fin, le plus
+dlicat et le plus ingnieux, vous ordonnerez toute la fte
+jusqu'au moindre dtail. Seulement...
+
+-- Seulement? dit Fouquet en homme habitu sentir le prix des
+parenthses.
+
+-- Eh bien! vous laissant toute l'invention du dtail, je me
+rserve la surveillance de l'excution.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-l, un
+majordome, un intendant suprieur, une sorte de factotum, qui
+participera du capitaine des gardes et de l'conome; je ferai
+marcher les gens, et j'aurai les clefs des portes; vous donnerez
+vos ordres, c'est vrai, mais c'est moi que vous les donnerez;
+ils passeront par ma bouche pour arriver leur destination, vous
+comprenez?
+
+-- Non, je ne comprends pas.
+
+-- Mais vous acceptez?
+
+-- Pardieu! oui, mon ami.
+
+-- C'est tout ce qu'il nous faut. Merci donc et faites votre liste
+d'invitations.
+
+-- Et qui inviterai-je?
+
+-- Tout le monde!
+
+
+Chapitre CLXXXIX -- O il semble l'auteur qu'il est temps d'en
+revenir au vicomte de Bragelonne
+
+
+Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se drouler paralllement
+les aventures de la gnration nouvelle et celles de la gnration
+passe.
+
+Aux uns le reflet de la gloire d'autrefois, l'exprience des
+choses douloureuses de ce monde. ceux-l aussi la paix qui
+envahit le coeur, et permet au sang de s'endormir autour des
+cicatrices qui furent de cruelles blessures.
+
+Aux autres les combats d'amour-propre et d'amour, les chagrins
+amers et les joies ineffables: la vie au lieu de la mmoire.
+
+Si quelque varit a surgi aux yeux du lecteur dans les pisodes
+de ce rcit, la cause en est aux fcondes nuances qui jaillissent
+de cette double palette, o deux tableaux vont se ctoyant, se
+mlant et harmoniant leur ton svre et leur ton joyeux.
+
+Le repos des motions de l'un s'y trouve au sein des motions de
+l'autre. Aprs avoir raisonn avec les vieillards, on aime
+dlirer avec les jeunes gens.
+
+Aussi, quand les fils de cette histoire n'attacheraient pas
+puissamment le chapitre que nous crivons celui que vous venons
+d'crire, n'en prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdal n'en
+prenait pour peindre un ciel d'automne aprs avoir achev un
+printemps.
+
+Nous engageons le lecteur en faire autant et reprendre Raoul
+de Bragelonne l'endroit o notre dernire esquisse l'avait
+laiss.
+
+Ivre, pouvant, dsol, ou plutt sans raison, sans volont, sans
+parti pris, il s'enfuit aprs la scne dont il avait vu la fin
+chez La Vallire. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette
+exclusion trange, cette douleur de Louise, cet effroi de
+Montalais, ce courroux du roi, tout lui prsageait un malheur.
+Mais lequel?
+
+Arriv de Londres parce qu'on lui annonait un danger, il trouvait
+du premier coup l'apparence de ce danger. N'tait-ce point assez
+pour un amant? oui, certes; mais ce n'tait point assez pour un
+noble coeur, fier de s'exposer sur une droiture gale la sienne.
+
+Cependant Raoul ne chercha pas les explications l o vont tout de
+suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n'alla
+point dire sa matresse: Louise, est-ce que vous ne m'aimez
+plus? Louise, est-ce que vous en aimez un autre? Homme plein de
+courage, plein d'amiti comme il tait plein d'amour, religieux
+observateur de sa parole, et croyant la parole d'autrui, Raoul
+se dit: De Guiche m'a crit pour me prvenir; de Guiche sait
+quelque chose; je vais aller demander de Guiche ce qu'il sait,
+et lui dire ce que j'ai vu.
+
+Le trajet n'tait pas long. De Guiche, rapport de Fontainebleau
+Paris depuis deux jours, commenait se remettre de sa blessure
+et faisait quelques pas dans sa chambre.
+
+Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie
+d'amiti.
+
+Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si ple, si
+amaigri, si triste. Deux mots et le geste que fit le bless pour
+carter le bras de Raoul suffirent ce dernier pour lui apprendre
+la vrit.
+
+-- Ah! voil! dit Raoul en s'asseyant ct de son ami, on aime
+et l'on meurt.
+
+-- Non, non, l'on ne meurt pas, rpliqua de Guiche en souriant,
+puisque je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.
+
+-- Ah! je m'entends.
+
+-- Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis
+malheureux, Raoul.
+
+-- Hlas!
+
+-- Non. Je suis le plus heureux des hommes! Je souffre avec mon
+corps, mais non avec mon coeur, avec mon me. Si vous saviez!...
+Oh! je suis le plus heureux des hommes!
+
+-- Oh! tant mieux! rpondit Raoul; tant mieux, pourvu que cela
+dure.
+
+-- C'est fini; j'en ai pour jusqu' la mort, Raoul.
+
+-- Vous, je n'en doute pas; mais elle...
+
+-- coutez, ami, je l'aime... parce que... Mais vous ne m'coutez
+pas.
+
+-- Pardon.
+
+-- Vous tes proccup?
+
+-- Mais oui. Votre sant, d'abord...
+
+-- Ce n'est pas cela.
+
+-- Mon cher, vous auriez tort, je crois, de m'interroger, vous.
+
+Et il accentua ce _vous_ de manire clairer compltement son
+ami sur la nature du mal et la difficult du remde.
+
+-- Vous me dites cela, Raoul, cause de ce que je vous ai crit.
+
+-- Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez
+fini de me conter vos plaisirs et vos peines?
+
+-- Cher ami, vous, bien vous, tout de suite.
+
+-- Merci! J'ai hte... je brle... je suis venu de Londres ici en
+moiti moins de temps que les courriers d'tat n'en mettent
+d'ordinaire. Eh bien! que vouliez-vous?
+
+-- Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.
+
+-- Eh bien! me voici.
+
+-- C'est bien, alors.
+
+-- Il y a encore autre chose, j'imagine?
+
+-- Ma foi, non!
+
+-- De Guiche!
+
+-- D'honneur!
+
+-- Vous ne m'avez pas arrach violemment des esprances, vous ne
+m'avez pas expos une disgrce du roi par ce retour qui est une
+infraction ses ordres, vous ne m'avez pas, enfin, attach la
+jalousie au coeur, ce serpent, pour me dire: C'est bien, dormez
+tranquille.
+
+-- Je ne vous dis pas: Dormez tranquille, Raoul; mais,
+comprenez-moi bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.
+
+-- Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous?
+
+-- Comment?
+
+-- Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas,
+pourquoi m'avertissez-vous?
+
+-- C'est vrai, j'ai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous,
+Raoul. Ce n'est rien que d'crire un ami: Venez! Mais avoir
+cet ami en face, le sentir frissonner, haleter sous l'attente
+d'une parole qu'on n'ose lui dire...
+
+-- Osez! J'ai du coeur, si vous n'en avez pas! s'cria Raoul au
+dsespoir.
+
+-- Voil que vous tes injuste et que vous oubliez avoir affaire
+un pauvre bless... la moiti de votre coeur... L! calmez-vous!
+Je vous ai dit: Venez. Vous tes venu; n'en demandez pas
+davantage ce malheureux de Guiche.
+
+-- Vous m'avez dit de venir, esprant que je verrais, n'est-ce
+pas?
+
+-- Mais...
+
+-- Pas d'hsitation! J'ai vu.
+
+-- Ah!... fit de Guiche.
+
+-- Ou du moins, j'ai cru...
+
+-- Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre
+ami que me reste-t-il faire?
+
+-- J'ai vu La Vallire trouble... Montalais effare... Le roi...
+
+-- Le roi?
+
+-- Oui... Vous dtournez la tte... Le danger est l, le mal est
+l, n'est-ce pas? c'est le roi?
+
+-- Je ne dis rien.
+
+-- Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par
+grce, par piti, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! J'ai
+le coeur perc, saignant; je meurs de dsespoir!...
+
+-- S'il en est ainsi, cher Raoul, rpliqua de Guiche, vous me
+mettez l'aise, et je vais vous parler, sr que je ne dirai que
+des choses consolantes en comparaison du dsespoir que je vous
+vois.
+
+-- J'coute! j'coute!...
+
+-- Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous
+apprendriez de la bouche du premier venu.
+
+-- Du premier venu! on en parle? s'cria Raoul.
+
+-- Avant de dire: On en parle, mon ami, sachez d'abord de quoi
+l'on peut parler. Il ne s'agit, je vous jure, de rien qui ne soit
+au fond trs innocent; peut-tre une promenade...
+
+-- Ah! une promenade avec le roi?
+
+-- Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi s'est promen
+dj bien souvent avec des dames, sans que pour cela...
+
+-- Vous ne m'eussiez pas crit, rpterai-je, si cette promenade
+tait bien naturelle.
+
+-- Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi
+de se mettre l'abri que de rester debout tte nue devant La
+Vallire; mais...
+
+-- Mais?...
+
+-- Le roi est si poli!
+
+-- Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir!
+
+-- Taisons-nous donc.
+
+-- Non, continuez. Cette promenade a t suivie d'autres?
+
+-- Non, c'est--dire, oui; il y a eu l'aventure du chne. Est-ce
+cela? Je n'en sais rien.
+
+Raoul se leva. De Guiche essaya de l'imiter malgr sa faiblesse.
+
+-- Voyez-vous, dit-il, je n'ajouterai pas un mot; j'en ai trop dit
+ou trop peu. D'autres vous renseigneront s'ils veulent ou s'ils
+peuvent: mon office tait de vous avertir, je l'ai fait.
+Surveillez prsent vos affaires vous-mme.
+
+-- Questionner? Hlas! vous n'tes pas mon ami, vous qui me parlez
+ainsi, dit le jeune homme dsol. Le premier que je questionnerai
+sera un mchant ou un sot; mchant, il me mentira pour me
+tourmenter; sot, il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche!
+avant deux heures j'aurai trouv dix mensonges et dix duels.
+Sauvez-moi! le meilleur n'est-il pas de savoir son mal?
+
+-- Mais je ne sais rien, vous dis-je! J'tais bless, fivreux:
+j'avais perdu l'esprit, je n'ai de cela qu'une teinture efface.
+Mais, pardieu! nous cherchons loin quand nous avons notre homme
+sous la main. Est-ce que vous n'avez pas d'Artagnan pour ami?
+
+-- Oh! c'est vrai, c'est vrai!
+
+-- Allez donc lui. Il fera la lumire, et ne cherchera pas
+blesser vos yeux.
+
+Un laquais entra.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda de Guiche.
+
+-- On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines.
+
+-- Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis
+si fier!
+
+-- Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la
+personne est une femme.
+
+-- Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant.
+
+Et il quitta Raoul.
+
+Celui-ci demeura immobile, absorb, cras, comme le mineur sur
+qui une vote vient de s'crouler; il est bless, son sang coule,
+sa pense s'interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa
+vie avec sa raison. Quelques minutes suffirent Raoul pour
+dissiper les blouissements de ces deux rvlations. Il avait dj
+ressaisi le fil de ses ides quand, soudain, travers la porte,
+il crut reconnatre la voix de Montalais dans le cabinet des
+Porcelaines.
+
+-- Elle! s'cria-t-il. Oui, c'est bien sa voix. Oh! voil une
+femme qui pourrait me dire la vrit; mais, la questionnerai-je
+ici? Elle se cache mme de moi; elle vient sans doute de la part
+de Madame... Je la verrai chez elle. Elle m'expliquera son effroi,
+sa fuite, la maladresse avec laquelle on m'a vinc; elle me dira
+tout cela... quand M. d'Artagnan, qui sait tout, m'aura raffermi
+le coeur. Madame... une coquette... Eh bien! oui, une coquette,
+mais qui aime ses bons moments, une coquette qui, comme la mort
+ou la vie, a son caprice, mais qui fait dire de Guiche qu'il est
+le plus heureux des hommes. Celui-l, du moins, est sur des roses.
+Allons!
+
+Il s'enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de
+n'avoir parl que de lui-mme de Guiche, il arriva chez
+d'Artagnan.
+
+
+Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations
+
+
+Le capitaine tait de service; il faisait sa huitaine, enseveli
+dans le fauteuil de cuir, l'peron fich dans le parquet, l'pe
+entre les jambes, et lisait force lettres en tortillant sa
+moustache.
+
+D'Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de
+son ami.
+
+-- Raoul, mon garon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi
+t'a rappel?
+
+Ces mots sonnrent mal l'oreille du jeune homme, qui,
+s'asseyant, rpliqua:
+
+-- Ma foi! je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que je suis
+revenu.
+
+-- Hum! fit d'Artagnan en repliant les lettres avec un regard
+plein d'intention dirig vers son interlocuteur. Que dis-tu l,
+garon? Que le roi ne t'a pas rappel, et que te voil revenu? Je
+ne comprends pas bien cela.
+
+Raoul tait dj ple, il roulait dj son chapeau d'un air
+contraint.
+
+-- Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation
+mortuaire! fit le capitaine. Est-ce que c'est en Angleterre qu'on
+prend ces faons-l? Mordioux! j'y ai t, moi, en Angleterre, et
+j'en suis revenu gai comme un pinson. Parleras-tu?
+
+-- J'ai trop dire.
+
+-- Ah! ah! Comment va ton pre?
+
+-- Cher ami, pardonnez-moi; j'allais vous le demander.
+
+D'Artagnan redoubla l'acuit de ce regard auquel nul secret ne
+rsistait.
+
+-- Tu as du chagrin? dit-il.
+
+-- Pardieu! vous le savez bien, monsieur d'Artagnan.
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute. Oh! ne faites pas l'tonn.
+
+-- Je ne fais pas l'tonn, mon ami.
+
+-- Cher capitaine, je sais fort bien qu'au jeu de la finesse comme
+au jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-
+vous, je suis un sot, et je suis un ciron. Je n'ai ni cerveau ni
+bras, ne me mprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus
+misrable des tres vivants.
+
+-- Oh! oh! pourquoi cela? demanda d'Artagnan en dbouclant son
+ceinturon et en adoucissant son sourire.
+
+-- Parce que Mlle de La Vallire me trompe.
+
+D'Artagnan ne changea pas de physionomie.
+
+-- Elle te trompe! elle te trompe! voil de grands mots. Qui te
+les a dits?
+
+-- Tout le monde.
+
+-- Ah! si tout le monde l'a dit, il faut qu'il y ait quelque chose
+de vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fume. Cela est
+ridicule, mais cela est.
+
+-- Ainsi, vous croyez? s'cria vivement Bragelonne.
+
+-- Ah! si tu me prends partie...
+
+-- Sans doute.
+
+-- Je ne me mle pas de ces affaires-l, moi; tu le sais bien.
+
+-- Comment, pour un ami? pour un fils?
+
+-- Justement. Si tu tais un tranger, je te dirais... je ne te
+dirais rien du tout... Comment va Porthos, le sais-tu?
+
+-- Monsieur, s'cria Raoul, en serrant la main de d'Artagnan, au
+nom de cette amiti que vous avez voue mon pre!
+
+-- Ah! diable! tu es bien malade... de curiosit.
+
+-- Ce n'est pas de curiosit, c'est d'amour.
+
+-- Bon! autre grand mot. Si tu tais rellement amoureux, mon cher
+Raoul, ce serait diffrent.
+
+-- Que voulez-vous dire?
+
+-- Je te dis que, si tu tais pris d'un amour tellement srieux,
+que je pusse croire m'adresser toujours ton coeur... Mais c'est
+impossible.
+
+-- Je vous dis que j'aime perdument Louise.
+
+D'Artagnan lut avec ses yeux au fond du coeur de Raoul.
+
+-- Impossible, te dis-je... Tu es comme tous les jeunes gens; tu
+n'es pas amoureux, tu es fou.
+
+-- Eh bien! quand il n'y aurait que cela?
+
+-- Jamais homme sage n'a fait dvier une cervelle d'un crne qui
+tourne. J'y ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu
+m'couterais, que tu ne m'entendrais pas; tu m'entendrais, que tu
+ne me comprendrais pas; tu me comprendrais, que tu ne m'obirais
+pas.
+
+-- Oh! essayez, essayez!
+
+-- Je dis plus: si j'tais assez malheureux pour savoir quelque
+chose et assez bte pour t'en faire part... Tu es mon ami, dis-tu?
+
+-- Oh! oui.
+
+-- Eh bien! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais
+jamais d'avoir dtruit ton illusion, comme on dit en amour.
+
+-- Monsieur d'Artagnan, vous savez tout; vous me laissez dans
+l'embarras, dans le dsespoir, dans la mort! c'est affreux!
+
+-- L! l!
+
+-- Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon pre et Dieu
+ne me pardonneraient jamais de m'tre cass la tte d'un coup de
+pistolet, eh bien! je vais aller me faire conter ce que vous me
+refusez par le premier venu; je lui donnerai un dmenti...
+
+-- Et tu le tueras? la belle affaire! Tant mieux! Qu'est-ce que
+cela me fait moi? Tue, mon garon, tue, si cela peut te faire
+plaisir. C'est comme pour les gens qui ont mal aux dents; ils me
+disent: Oh! que je souffre! Je mordrais dans du fer. Je leur
+dis: Mordez, mes amis, mordez! la dent y restera.
+
+-- Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d'un air sombre.
+
+-- Oui, oh! oui, vous prenez de ces airs-l, vous autres,
+aujourd'hui. Vous vous ferez tuer, n'est-ce pas? Ah! que c'est
+joli! et comme je te regretterai, par exemple! Comme je dirai
+toute la journe: C'tait un fier niais, que le petit Bragelonne!
+une double brute! J'avais pass ma vie lui faire tenir
+proprement une pe, et ce drle est all se faire embrocher comme
+un oiseau.: Allez, Raoul, allez vous faire tuer, mon ami. Je ne
+sais pas qui vous a appris la logique; mais, Dieu me damne! comme
+disent les Anglais, celui-l, monsieur a vol l'argent de votre
+pre.
+
+Raoul, silencieux, enfona sa tte dans ses mains et murmura:
+
+-- On n'a pas d'amis, non!
+
+-- Ah bah! dit d'Artagnan.
+
+-- On n'a que des railleurs ou des indiffrents.
+
+-- Sornettes! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis.
+Et indiffrent! Si je l'tais, il y a un quart d'heure dj que je
+vous aurais envoy tous les diables; car vous rendriez triste un
+homme fou de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme,
+vous voulez que j'aille vous dgoter de votre amoureuse, et vous
+apprendre excrer les femmes, qui sont l'honneur et la flicit
+de la vie humaine?
+
+-- Monsieur, dites, dites, et je vous bnirai!
+
+-- Eh! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourr
+dans la cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre,
+de l'escalier et du portrait, et cent mille autres contes dormir
+debout?
+
+-- Un menuisier! qu'est-ce que signifie ce menuisier?
+
+-- Ma foi! je ne sais pas; on m'a dit qu'il y avait un menuisier
+qui avait perc un parquet.
+
+-- Chez La Vallire?...
+
+-- Ah! je ne sais pas o.
+
+-- Chez le roi?
+
+-- Bon! Si c'tait chez le roi, j'irais vous le dire, n'est-ce
+pas?
+
+-- Chez qui, alors?
+
+-- Voil une heure que je me tue vous rpter que je l'ignore.
+
+-- Mais le peintre, alors? ce portrait?...
+
+-- Il paratrait que le roi aurait fait faire le portrait d'une
+dame de la Cour.
+
+-- De La Vallire?
+
+-- Eh! tu n'as que ce nom-l dans la bouche. Qui te parle de La
+Vallire?
+
+-- Mais, alors, si ce n'est pas d'elle, pourquoi voulez-vous que
+cela me touche?
+
+-- Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je
+te rponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la
+donne. Fais-en ton profit.
+
+Raoul se frappa le front avec dsespoir.
+
+-- C'est en mourir! dit-il.
+
+-- Tu l'as dj dit.
+
+-- Oui, vous avez raison.
+
+Et il fit un pas pour s'loigner.
+
+-- O vas-tu? dit d'Artagnan.
+
+-- Je vais trouver quelqu'un qui me dira la vrit.
+
+-- Qui cela?
+
+-- Une femme.
+
+-- Mlle de La Vallire elle-mme, n'est-ce pas? dit d'Artagnan
+avec un sourire. Ah! tu as l une fameuse ide; tu cherchais
+tre consol, tu vas l'tre tout de suite. Elle ne te dira pas de
+mal d'elle-mme, va.
+
+-- Vous vous trompez, monsieur, rpliqua Raoul; la femme qui je
+m'adresserai me dira beaucoup de mal.
+
+-- Montalais, je parie?
+
+-- Oui, Montalais.
+
+-- Ah! son amie? Une femme qui, en cette qualit, exagrera
+fortement le bien ou le mal. Ne parlez pas Montalais, mon bon
+Raoul.
+
+-- Ce n'est pas la raison qui vous pousse m'loigner de
+Montalais.
+
+-- Eh bien! je l'avoue... Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec
+toi comme le chat avec une pauvre souris? Tu me fais peine, vrai.
+Et si je dsire que tu ne parles pas la Montalais, en ce moment,
+c'est que tu vas livrer ton secret et qu'on en abusera. Attends,
+si tu peux.
+
+-- Je ne peux pas.
+
+-- Tant pis! Vois-tu, Raoul, si j'avais une ide... Mais je n'en
+ai pas.
+
+-- Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et
+laissez-moi sortir d'affaire tout seul.
+
+-- Ah bien! oui! t'embourber, la bonne heure! Place-toi ici,
+cette table, et prends la plume.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Pour crire la Montalais et lui demander un rendez-vous.
+
+-- Ah! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le
+capitaine.
+
+Tout coup la porte s'ouvrit, et un mousquetaire, s'approchant de
+d'Artagnan:
+
+-- Mon capitaine, dit-il, il y a l Mlle de Montalais qui voudrait
+vous parler.
+
+-- moi? murmura d'Artagnan. Qu'elle entre, et je verrai bien si
+c'tait moi qu'elle voulait parler.
+
+Le rus capitaine avait flair juste.
+
+Montalais, en entrant, vit Raoul, et s'cria:
+
+-- Monsieur! Monsieur!... Pardon, monsieur d'Artagnan.
+
+-- Je vous pardonne, mademoiselle, dit d'Artagnan; je sais qu'
+mon ge ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi.
+
+-- Je cherchais M. de Bragelonne, rpondit Montalais.
+
+-- Comme cela se trouve! je vous cherchais aussi.
+
+-- Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle!
+
+-- De tout mon coeur.
+
+-- Allez donc!
+
+Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet; puis, prenant la
+main de Montalais:
+
+-- Soyez bonne fille, dit-il tout bas; mnagez-le, et mnagez-la.
+
+-- Ah! dit-elle sur le mme ton, ce n'est pas moi qui lui
+parlerai.
+
+-- Comment cela?
+
+-- C'est Madame qui le fait chercher.
+
+-- Ah! bon! s'cria d'Artagnan, c'est Madame! Avant une heure, le
+pauvre garon sera guri.
+
+-- Ou mort! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur
+d'Artagnan!
+
+Et elle courut rejoindre Raoul, qui l'attendait loin de la porte,
+bien intrigu, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien
+de bon.
+
+
+Chapitre CXCI -- Deux jalousies
+
+
+Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aime;
+Raoul ne se vit pas plutt avec Montalais, qu'il lui baisa la main
+avec ardeur.
+
+-- L, l, dit tristement la jeune fille. Vous placez l des
+baisers fonds perdus, cher monsieur Raoul; je vous garantis mme
+qu'ils ne vous rapporteront pas intrt.
+
+-- Comment?... quoi?... M'expliquerez-vous, ma chre Aure?...
+
+-- C'est Madame qui vous expliquera tout cela. C'est chez elle que
+je vous conduis.
+
+-- Quoi!...
+
+-- Silence! et pas de ces regards effarouchs. Les fentres, ici,
+ont des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir
+de ne plus me regarder; faites-moi le plaisir de me parler trs
+haut de la pluie, du beau temps et des agrments de l'Angleterre.
+
+-- Enfin...
+
+-- Ah!... je vous prviens que quelque part, je ne sais o, mais
+quelque part, Madame doit avoir un oeil ouvert et une oreille
+tendue. Je ne me soucie pas, vous comprenez, d'tre chasse ou
+embastille. Parlons, vous dis-je, ou plutt ne parlons pas.
+
+Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine d'un homme de
+coeur, c'est vrai, mais d'un homme de coeur qui va au supplice.
+
+Montalais, l'oeil veill, la dmarche leste, la tte tout vent,
+le prcdait.
+
+Raoul fut introduit immdiatement dans le cabinet de Madame.
+
+Allons, pensa-t-il, cette journe se passera sans que je sache
+rien. De Guiche a eu trop piti de moi; il s'est entendu avec
+Madame, et tous deux, par un complot amical, loignent la solution
+du problme. Que n'ai-je l un bon ennemi!... ce serpent de
+de Wardes, par exemple; il mordrait, c'est vrai; mais je
+n'hsiterais plus... Hsiter... douter... mieux vaut mourir!
+
+Raoul tait devant Madame.
+
+Henriette, plus charmante que jamais, se tenait demi renverse
+dans un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours
+brod; elle jouait avec un petit chat aux soies touffues, qui lui
+mordillait les doigts et se pendait aux guipures de son col.
+
+Madame songeait; elle songeait profondment; il lui fallut la voix
+de Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette
+rverie.
+
+-- Votre Altesse m'a mand? rpta Raoul.
+
+Madame secoua la tte comme si elle se rveillait.
+
+-- Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle; oui, je vous ai
+mand. Vous voil donc revenu d'Angleterre?
+
+-- Au service de Votre Altesse Royale.
+
+-- Merci! Laissez-nous, Montalais.
+
+Montalais sortit.
+
+-- Vous avez bien quelques minutes me donner, n'est-ce pas,
+monsieur de Bragelonne?
+
+-- Toute ma vie appartient Votre Altesse Royale, repartit avec
+respect Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes
+ces politesses de Madame, et qui ce sombre ne dplaisait pas,
+persuad qu'il tait d'une certaine affinit des sentiments de
+Madame avec les siens.
+
+En effet, ce caractre trange de la princesse, tous les gens
+intelligents de la Cour en connaissaient la volont capricieuse et
+le fantasque despotisme.
+
+Madame avait t flatte outre mesure des hommages du roi; Madame
+avait fait parler d'elle et inspir la reine cette jalousie
+mortelle qui est le ver rongeur de toutes les flicits fminines;
+Madame, en un mot, pour gurir un orgueil bless, s'tait fait un
+coeur amoureux.
+
+Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul,
+loign par Louis XIV. Sa lettre Charles II, Raoul ne la
+connaissait pas; mais d'Artagnan l'avait bien devine.
+
+Cet inexplicable mlange de l'amour et de la vanit, ces
+tendresses inoues, ces perfidies normes, qui les expliquera?
+Personne, pas mme l'ange mauvais qui allume la coquetterie au
+coeur des femmes.
+
+-- Monsieur de Bragelonne, dit la princesse aprs un silence,
+tes-vous revenu content?
+
+Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant ple de ce
+qu'elle cachait, de ce qu'elle retenait, de ce qu'elle brlait de
+dire:
+
+-- Content? dit-il; de quoi voulez-vous que je sois content ou
+mcontent, Madame?
+
+-- Mais de quoi peut tre content ou mcontent un homme de votre
+ge et de votre mine?
+
+Comme elle va vite! pensa Raoul effray; que va-t-elle souffler
+en mon coeur?
+
+Puis, effray de ce qu'il allait apprendre et voulant reculer le
+moment si dsir, mais si terrible, o il apprendrait tout:
+
+-- Madame, rpliqua-t-il, j'avais laiss un tendre ami en bonne
+sant, je l'ai retrouv malade.
+
+-- Voulez-vous parler de M. de Guiche? demanda Madame Henriette
+avec une imperturbable tranquillit; c'est, dit-on, un ami trs
+cher vous?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Eh bien! c'est vrai, il a t bless; mais il va mieux. Oh!
+M. de Guiche n'est pas plaindre, dit-elle vite.
+
+Puis se reprenant:
+
+-- Est-ce qu'il est plaindre? dit-elle; est-ce qu'il s'est
+plaint? est-ce qu'il a un chagrin quelconque que nous ne
+connatrions pas?
+
+-- Je ne parle que de sa blessure, madame.
+
+-- la bonne heure; car, pour le reste, M. de Guiche semble tre
+fort heureux: on le voit d'une humeur joyeuse. Tenez, monsieur de
+Bragelonne, je suis bien sre que vous choisiriez encore d'tre
+bless comme lui au corps!... Qu'est-ce qu'une blessure au corps?
+
+Raoul tressaillit.
+
+Elle y revient, dit-il. Hlas!...
+
+Il ne rpliqua rien.
+
+-- Plat-il? fit-elle.
+
+-- Je n'ai rien dit, madame.
+
+-- Vous n'avez rien dit! Vous me dsapprouvez donc? Vous tes donc
+satisfait?
+
+Raoul se rapprocha.
+
+-- Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque
+chose, et sa gnrosit naturelle la pousse mnager ses paroles.
+Veuille Votre Altesse ne plus rien mnager. Je suis fort et
+j'coute.
+
+-- Ah! rpliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant?
+
+-- Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre.
+
+Et Raoul trembla, malgr lui, en prononant ces mots.
+
+-- En effet, murmura la princesse. C'est cruel; mais puisque j'ai
+commenc...
+
+-- Oui, madame, puisque Votre Altesse a daign commencer, qu'elle
+daigne achever...
+
+Henriette se leva prcipitamment et fit quelques pas dans sa
+chambre.
+
+-- Que vous a dit M. de Guiche? dit-elle soudain.
+
+-- Rien, madame.
+
+-- Rien! il ne vous a rien dit? oh! que je le reconnais bien l!
+
+-- Il voulait me mnager, sans doute.
+
+-- Et voil ce que les amis appellent l'amiti! Mais
+M. d'Artagnan, que vous quittez, il vous a parl, lui?
+
+-- Pas plus que de Guiche, madame.
+
+Henriette fit un mouvement d'impatience.
+
+-- Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit?
+
+-- Je ne sais rien du tout, madame.
+
+-- Ni la scne de l'orage?
+
+-- Ni la scne de l'orage!...
+
+-- Ni les tte--tte dans la fort?
+
+-- Ni les tte--tte dans la fort!...
+
+-- Ni la fuite Chaillot?
+
+Raoul, qui penchait comme la fleur tranche par la faucille, fit
+des efforts surhumains pour sourire, et rpondit avec une exquise
+douceur:
+
+-- J'ai eu l'honneur de dire Votre Altesse Royale que je ne sais
+absolument rien. Je suis un pauvre oubli qui arrive d'Angleterre;
+entre les gens d'ici et moi, il y avait tant de flots bruyants,
+que le bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle
+n'ont pu arriver mon oreille.
+
+Henriette fut touche de cette pleur, de cette mansutude, de ce
+courage. Le sentiment dominant de son coeur, ce moment, c'tait
+un vif dsir d'entendre chez le pauvre amant le souvenir de celle
+qui le faisait ainsi souffrir.
+
+-- Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis n'ont pas
+voulu faire, je veux le faire pour vous, que j'estime et que
+j'aime. C'est moi qui serai votre amie. Vous portez ici la tte
+comme un honnte homme, et je ne veux pas que vous la courbiez
+sous le ridicule; dans huit jours, on dirait sous du mpris.
+
+-- Ah! fit Raoul livide, c'en est dj l?
+
+-- Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous
+devinez; vous tiez le fianc de Mlle de La Vallire, n'est-ce
+pas?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- ce titre, je vous dois un avertissement; comme, d'un jour
+l'autre, je chasserai Mlle de La Vallire de chez moi...
+
+-- Chasser La Vallire! s'cria Bragelonne.
+
+-- Sans doute. Croyez-vous que j'aurai toujours gard aux larmes
+et aux jrmiades du roi? Non, non, ma maison ne sera pas plus
+longtemps commode pour ces sortes d'usages; mais vous
+chancelez!...
+
+-- Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort; j'ai
+cru que j'allais mourir, voil tout. Votre Altesse Royale me
+faisait l'honneur de me dire que le roi avait pleur, suppli.
+
+-- Oui, mais en vain.
+
+Et elle raconta Raoul la scne de Chaillot et le dsespoir du
+roi au retour; elle raconta son indulgence elle-mme, et le
+terrible mot avec lequel la princesse outrage, la coquette
+humilie, avait terrass la colre royale.
+
+Raoul baissa la tte.
+
+-- Qu'en pensez-vous? dit-elle.
+
+-- Le roi l'aime! rpliqua-t-il.
+
+-- Mais vous avez l'air de dire qu'elle ne l'aime pas.
+
+-- Hlas! je pense encore au temps o elle m'a aim, madame.
+
+Henriette eut un moment d'admiration pour cette incrdulit
+sublime; puis, haussant les paules:
+
+-- Vous ne me croyez pas! dit-elle. Oh! comme vous l'aimez,
+_vous!_ et vous doutez qu'elle aime le roi, _elle?_
+
+-- Jusqu' la preuve. Pardon, j'ai sa parole, voyez-vous, et elle
+est fille noble.
+
+-- La preuve?... Eh bien! soit; venez!
+
+
+Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire
+
+
+La princesse, prcdant Raoul, le conduisit travers la cour vers
+le corps de btiment qu'habitait La Vallire, et, montant
+l'escalier qu'avait mont Raoul le matin mme, elle s'arrta la
+porte de la chambre o le jeune homme, son tour, avait t si
+trangement reu par Montalais.
+
+Le moment tait bien choisi pour accomplir le projet conu par
+Madame Henriette: le chteau tait vide; le roi, les courtisans et
+les dames taient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette,
+seule, sachant le retour de Bragelonne et pensant au parti qu'elle
+avait tirer de ce retour, avait prtext une indisposition, et
+tait reste.
+
+Madame tait donc sre de trouver vides la chambre de La Vallire,
+et l'appartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa
+poche, et ouvrit la porte de sa demoiselle d'honneur.
+
+Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre qu'il reconnut,
+et l'impression que lui fit la vue de cette chambre fut un des
+premiers supplices qui l'attendaient.
+
+La princesse le regarda, et son oeil exerc put voir ce qui se
+passait dans le coeur du jeune homme.
+
+-- Vous m'avez demand des preuves, dit-elle; ne soyez donc pas
+surpris si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez
+pas le courage de les supporter, il en est temps encore, retirons-
+nous.
+
+-- Merci, madame, dit Bragelonne; mais je suis venu pour tre
+convaincu. Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi.
+
+-- Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derrire vous.
+
+Bragelonne obit, et se retourna vers la princesse, qu'il
+interrogea du regard.
+
+-- Vous savez o vous tes? demanda Madame Henriette.
+
+-- Mais tout me porte croire, madame, que je suis dans la
+chambre de Mlle de La Vallire?
+
+-- Vous y tes.
+
+-- Mais je ferai observer Votre Altesse que cette chambre est
+une chambre, et n'est pas une preuve.
+
+-- Attendez.
+
+La princesse s'achemina vers le pied du lit, replia le paravent,
+et, se baissant vers le parquet:
+
+-- Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-mme cette trappe.
+
+-- Cette trappe? s'cria Raoul avec surprise, car les mots de
+d'Artagnan commenaient lui revenir en mmoire, et il se
+souvenait que d'Artagnan avait vaguement prononc ce mot.
+
+Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui
+indiqut une ouverture ou un anneau qui aidt soulever une
+portion quelconque du plancher.
+
+-- Ah! c'est vrai! dit en riant Madame Henriette j'oubliais le
+ressort cach: la quatrime feuille du parquet; appuyer sur
+l'endroit o le bois fait un noeud. Voil l'instruction. Appuyez
+vous-mme, vicomte, appuyez, c'est ici.
+
+Raoul, ple comme un mort, appuya le pouce sur l'endroit indiqu
+et, en effet, l'instant mme, le ressort joua et la trappe se
+souleva d'elle-mme.
+
+-- C'est trs ingnieux, dit la princesse, et l'on voit que
+l'architecte a prvu que ce serait une petite main qui aurait
+utiliser ce ressort: voyez comme cette trappe s'ouvre toute seule?
+
+-- Un escalier! s'cria Raoul.
+
+-- Oui, et trs lgant mme, dit Madame Henriette. Voyez,
+vicomte, cet escalier a une rampe destine garantir des chutes
+les dlicates personnes qui se hasarderaient le descendre, ce
+qui fait que je m'y risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-
+moi.
+
+-- Mais, avant de vous suivre, madame, o conduit cet escalier?
+
+-- Ah! c'est vrai, j'oubliais de vous le dire.
+
+-- J'coute, madame, dit Raoul respirant peine.
+
+-- Vous savez peut-tre que M. de Saint-Aignan demeurait autrefois
+presque porte porte avec le roi?
+
+-- Oui, madame, je le sais; c'tait ainsi avant mon dpart et,
+plus d'une fois, j'ai eu l'honneur de le visiter son ancien
+logement.
+
+-- Eh bien! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel
+appartement que vous lui connaissiez contre les deux petites
+chambres auxquelles mne cet escalier, et qui forment un logement
+deux fois plus petit et dix fois plus loign de celui du roi,
+dont le voisinage, cependant, n'est point ddaign, en gnral,
+par messieurs de la Cour.
+
+-- Fort bien, madame, reprit Raoul; mais continuez, je vous prie,
+car je ne comprends point encore.
+
+-- Eh bien! il s'est trouv, par hasard, continua la princesse,
+que ce logement de M. de Saint-Aignan est situ au-dessous de ceux
+de mes filles, et particulirement au-dessous de celui de La
+Vallire.
+
+-- Mais dans quel but cette trappe et cet escalier?
+
+-- Dame! je l'ignore. Voulez-vous que nous descendions chez
+M. de Saint Aignan? Peut-tre y trouverons-nous l'explication de
+l'nigme.
+
+Et Madame donna l'exemple en descendant elle-mme.
+
+Raoul la suivit en soupirant.
+
+Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait
+pntrer d'un pas dans cet appartement mystrieux, qui renfermait
+encore les soupirs de La Vallire, et les plus suaves parfums de
+son corps.
+
+Bragelonne reconnut, en absorbant l'air par ses haletantes
+aspirations, que la jeune fille avait d passer par l.
+
+Puis, aprs ces manations, preuves invisibles, mais certaines,
+vinrent les fleurs qu'elle aimait, les livres qu'elle avait
+choisis. Raoul et-il conserv un seul doute, qu'il l'et perdu
+cette secrte harmonie des gots et des alliances de l'esprit avec
+l'usage des objets qui accompagnent la vie. La Vallire tait pour
+Bragelonne en vivante prsence dans les meubles, dans le choix des
+toffes, dans les reflets mmes du parquet.
+
+Muet et cras, il n'avait plus rien apprendre, et ne suivait
+plus son impitoyable conductrice que comme le patient suit le
+bourreau.
+
+Madame, cruelle comme une femme dlicate et nerveuse, ne lui
+faisait grce d'aucun dtail.
+
+Mais, il faut le dire, malgr l'espce d'apathie dans laquelle il
+tait tomb, aucun de ces dtails, ft-il rest seul, n'et
+chapp Raoul. Le bonheur de la femme qu'il aime, quand ce
+bonheur lui vient d'un rival, est une torture pour un jaloux.
+Mais, pour un jaloux tel que tait Raoul, pour ce coeur qui, pour
+la premire fois s'imprgnait de fiel, le bonheur de Louise,
+c'tait une mort ignominieuse, la mort du corps et de l'me.
+
+Il devina tout: les mains qui s'taient serres, les visages
+rapprochs qui s'taient maris en face des miroirs, sorte de
+serment si doux pour les amants qui se voient deux fois, afin de
+mieux graver le tableau dans leur souvenir.
+
+Il devina le baiser invisible sous les paisses portires
+retombant dlivres de leurs embrasses. Il traduisit en fivreuses
+douleurs l'loquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre.
+
+Ce luxe, cette recherche pleine d'enivrement, ce soin minutieux
+d'pargner tout dplaisir l'objet aim, ou de lui causer une
+gracieuse surprise; cette puissance de l'amour multiplie par la
+puissance royale, frappa Raoul d'un coup mortel. Oh! s'il est un
+adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c'est
+l'infriorit de l'homme qu'on vous prfre: tandis qu'au
+contraire s'il est un enfer dans l'enfer, une torture sans nom
+dans la langue, c'est la toute-puissance d'un dieu mise la
+disposition d'un rival, avec la jeunesse, la beaut, la grce.
+Dans ces moments-l, Dieu lui-mme semble avoir pris parti contre
+l'amant ddaign.
+
+Une dernire douleur tait rserve au pauvre Raoul: Madame
+Henriette souleva un rideau de soie, et, derrire le rideau, il
+aperut le portrait de La Vallire.
+
+Non seulement le portrait de La Vallire, mais de La Vallire
+jeune, belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce
+qu' dix-huit ans, la vie, c'est l'amour.
+
+-- Louise! murmura Bragelonne, Louise! C'est donc vrai? Oh! tu ne
+m'as jamais aim, car jamais tu ne m'as regard ainsi.
+
+Et il lui sembla que son coeur venait d'tre tordu dans sa
+poitrine.
+
+Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur,
+quoiqu'elle st bien n'avoir rien envier, et qu'elle tait aime
+de Guiche comme La Vallire tait aime de Bragelonne.
+
+Raoul surprit ce regard de Madame Henriette.
+
+-- Oh! pardon, pardon, dit-il; je devrais tre plus matre de moi,
+je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le
+Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du
+coup qui m'atteint en ce moment! Car vous tes femme, et sans
+doute vous ne pourriez pas supporter une pareille douleur.
+Pardonnez-moi, je ne suis qu'un pauvre gentilhomme, tandis que
+vous tes, vous, de la race de ces heureux, de ces tout-puissants,
+de ces lus...
+
+-- Monsieur de Bragelonne, rpliqua Henriette, un coeur comme le
+vtre mrite les soins et les gards d'un coeur de reine. Je suis
+votre amie, monsieur; aussi n'ai-je point voulu que toute votre
+vie soit empoisonne par la perfidie et souille par le ridicule.
+C'est moi qui, plus brave que tous les prtendus amis, j'excepte
+M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres; c'est moi qui vous
+fournis les preuves douloureuses, mais ncessaires, qui seront
+votre gurison, si vous tes un courageux amant et non pas un
+Amadis pleurard. Ne me remerciez pas: plaignez-moi mme, et ne
+servez pas moins bien le roi.
+
+Raoul sourit avec amertume.
+
+-- Ah! c'est vrai, dit-il, j'oubliais ceci: le roi est mon matre.
+
+-- Il y va de votre libert! il y va de votre vie!
+
+Un regard clair et pntrant de Raoul apprit Madame Henriette
+qu'elle se trompait, et que son dernier argument n'tait pas de
+ceux qui touchassent ce jeune homme.
+
+-- Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne
+pesant pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colre un
+prince dispos s'emporter hors des limites de la raison; vous
+jetteriez dans la douleur vos amis et votre famille; inclinez-
+vous, soumettez-vous, gurissez-vous.
+
+-- Merci, madame, dit-il. J'apprcie le conseil que Votre Altesse
+me donne, et je tcherai de le suivre; mais, un dernier mot je
+vous prie.
+
+-- Dites.
+
+-- Est-ce une indiscrtion que de vous demander le secret de cet
+escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez
+dcouvert?
+
+-- Oh! rien de plus simple; j'ai, pour cause de surveillance, le
+double des clefs de mes filles; il m'a paru trange que La
+Vallire se renfermt si souvent; il m'a paru trange que
+M. de Saint-Aignan changet de logis; il m'a paru trange que le
+roi vnt voir si quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que
+celui-ci ft dans son amiti; enfin, il m'a paru trange que tant
+de choses se fussent faites depuis votre absence, que les
+habitudes de la Cour en taient changes. Je ne veux pas tre
+joue par le roi, je ne veux pas servir de manteau ses amours;
+car, aprs La Vallire qui pleure, il aura Montalais qui rit,
+Tonnay-Charente qui chante; ce n'est pas un rle digne de moi.
+J'ai lev les scrupules de mon amiti, j'ai dcouvert le secret...
+Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais j'avais un
+devoir remplir; c'est fini, vous voil prvenu; l'orage va
+venir, garantissez-vous.
+
+-- Vous concluez quelque chose, cependant, madame, rpondit
+Bragelonne avec fermet; car vous ne supposez pas que j'accepterai
+sans rien dire la honte que je subis et la trahison qu'on me fait.
+
+-- Vous prendrez ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur
+Raoul. Seulement, ne dites point la source d'o vous tenez la
+vrit; voil tout ce que je vous demande, voil le seul prix que
+j'exige du service que je vous ai rendu.
+
+-- Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.
+
+-- J'ai, moi, gagn le serrurier que les amants avaient mis dans
+leurs intrts. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n'est-
+ce pas?
+
+-- Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et
+ne m'impose aucune rserve que celle de ne pas la compromettre?
+
+-- Pas d'autre.
+
+-- Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m'accorder une
+minute de sjour ici.
+
+-- Sans moi?
+
+-- Oh! non, madame. Peu importe; ce que j'ai faire, je puis le
+faire devant vous. Je vous demande une minute pour crire un mot
+quelqu'un.
+
+-- C'est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde!
+
+-- Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m'a fait
+l'honneur de me conduire ici. D'ailleurs, je signe la lettre que
+j'cris.
+
+-- Faites, monsieur.
+
+Raoul avait dj tir ses tablettes et trac rapidement ces mots
+sur une feuille blanche:
+
+Monsieur le comte,
+
+Ne vous tonnez pas de trouver ici ce papier sign de moi, avant
+qu'un de mes amis, que j'enverrai tantt chez vous ait eu
+l'honneur de vous expliquer l'objet de ma visite.
+
+Vicomte Raoul de Bragelonne.
+
+Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui
+communiquait la chambre des deux amants, et, bien assur que ce
+papier tait tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir
+en rentrant, il rejoignit la princesse, arrive dj au haut de
+l'escalier.
+
+Sur le palier, ils se sparrent: Raoul affectant de remercier Son
+Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de
+tout son coeur le malheureux qu'elle venait de condamner un
+aussi horrible supplice.
+
+-- Oh! dit-elle en le voyant s'loigner ple et l'oeil inject de
+sang; oh! si j'avais su, j'aurais cach la vrit ce pauvre
+jeune homme.
+
+
+Chapitre CXCIII -- La mthode de Porthos
+
+
+La multiplicit des personnages que nous avons introduits dans
+cette longue histoire fait que chacun est oblig de ne paratre
+qu' son tour et selon les exigences du rcit. Il en rsulte que
+nos lecteurs n'ont pas eu l'occasion de se retrouver avec notre
+ami Porthos depuis son retour de Fontainebleau.
+
+Les honneurs qu'il avait reus du roi n'avaient point chang le
+caractre placide et affectueux du respectable seigneur;
+seulement, il redressait la tte plus que de coutume, et quelque
+chose de majestueux se rvlait dans son maintien, depuis qu'il
+avait reu la faveur de dner la table du roi. La salle manger
+de Sa Majest avait produit un certain effet sur Porthos. Le
+seigneur de Bracieux et de Pierrefonds aimait se rappeler que,
+durant ce dner mmorable, force serviteurs et bon nombre
+d'officiers, se trouvant derrire les convives, donnaient bon air
+au repas et meublaient la pice.
+
+Porthos se promit de confrer M. Mouston une dignit quelconque,
+d'tablir une hirarchie dans le reste de ses gens, et de se crer
+une maison militaire; ce qui n'tait pas insolite parmi les grands
+capitaines, attendu que, dans le prcdent sicle, on remarquait
+ce luxe chez MM. de Trville, de Schomberg, de La Vieuville, sans
+parler de MM. de Richelieu, de Cond, et de Bouillon-Turenne.
+
+Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet baron, ingnieur, etc.,
+pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agrments attachs aux
+grands biens et aux grands mrites?
+
+Un peu dlaiss d'Aramis, lequel, nous le savons, s'occupait
+beaucoup de M. Fouquet, un peu nglig, cause du service, par
+d'Artagnan, blas sur Trchen et sur Planchet, Porthos se surprit
+ rver sans trop savoir pourquoi; mais quiconque lui et dit:
+Est-ce qu'il vous manque quelque chose, Porthos? il et
+assurment rpondu: Oui.
+
+Aprs un de ces dners pendant lesquels Porthos essayait de se
+rappeler tous les dtails du dner royal, demi-joyeux, grce au
+bon vin, demi-triste, grce aux ides ambitieuses, Porthos se
+laissait aller un commencement de sieste, quand son valet de
+chambre vint l'avertir que M. de Bragelonne voulait lui parler.
+
+Porthos passa dans la salle voisine, o il trouva son jeune ami
+dans les dispositions que nous connaissons.
+
+Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravit,
+lui offrit un sige.
+
+-- Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j'ai un service vous
+demander.
+
+-- Cela tombe merveille, mon jeune ami, rpliqua Porthos. On m'a
+envoy huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c'est
+d'argent que vous avez besoin...
+
+-- Non, ce n'est pas d'argent; merci, mon excellent ami.
+
+-- Tant pis! J'ai toujours entendu dire que c'est l le plus rare
+des services, mais le plus ais rendre. Ce mot m'a frapp;
+j'aime citer les mots qui me frappent.
+
+-- Vous avez un coeur aussi bon que votre esprit est sain.
+
+-- Vous tes trop bon. Vous dnerez bien, peut-tre?
+
+-- Oh! non, je n'ai pas faim.
+
+-- Hein! Quel affreux pays que l'Angleterre?
+
+-- Pas trop; mais...
+
+-- Voyez-vous, si l'on n'y trouvait pas l'excellent poisson et la
+belle viande qu'il y a, ce ne serait pas supportable.
+
+-- Oui... je venais...
+
+-- Je vous coute. Permettez seulement que je me rafrachisse. On
+mange sal Paris. Pouah!
+
+Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.
+
+Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un
+large coup, et, satisfait, il reprit:
+
+-- Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me
+voici tout vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que dsirez-
+vous?
+
+-- Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.
+
+-- Mon opinion?... Voyons, dveloppez un peu votre ide, rpondit
+Porthos en se grattant le front.
+
+-- Je veux dire: tes-vous d'un bon naturel quand il y a dml
+entre vos amis et des trangers?
+
+-- Oh! d'un naturel excellent, comme toujours.
+
+-- Fort bien; mais que faites-vous alors?
+
+-- Quand mes amis ont des querelles, j'ai un principe.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est que le temps perdu est irrparable, et que l'on n'arrange
+jamais aussi bien une affaire que lorsque l'on a encore
+l'chauffement de la dispute.
+
+-- Ah! vraiment, voil votre principe?
+
+-- Absolument. Aussi, ds que la querelle est engage, je mets les
+parties en prsence.
+
+-- Oui-da?
+
+-- Vous comprenez que, de cette faon, il est impossible qu'une
+affaire ne s'arrange pas.
+
+-- J'aurais cru, dit avec tonnement Raoul, que, prise ainsi, une
+affaire devait, au contraire...
+
+-- Pas le moins du monde. Songez que j'ai eu, dans ma vie, quelque
+chose comme cent quatre-vingts cent quatre-vingt-dix duels
+rgls, sans compter les prises d'pes et les rencontres
+fortuites.
+
+-- C'est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgr lui.
+
+-- Oh! ce n'est rien; moi, je suis si doux!... D'Artagnan compte
+ses duels par centaines. Il est vrai qu'il est dur et piquant, je
+le lui ai souvent rpt.
+
+-- Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d'ordinaire les affaires que
+vos amis vous confient?
+
+-- Il n'y a pas d'exemple que je n'aie fini par en arranger une,
+dit Porthos avec mansutude et une confiance qui firent bondir
+Raoul.
+
+-- Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables?
+
+-- Oh! je vous en rponds; et, ce propos, je vais vous expliquer
+mon autre principe. Une fois que mon ami m'a remis sa querelle,
+voici comme je procde: je vais trouver son adversaire sur-le-
+champ; je m'arme d'une politesse et d'un sang-froid qui sont de
+rigueur en pareille circonstance.
+
+-- C'est cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez
+d'arranger si bien et si srement les affaires?
+
+-- Je le crois. Je vais donc trouver l'adversaire et je lui dis:
+Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas quel
+point vous avez outrag mon ami.
+
+Raoul frona le sourcil.
+
+-- Quelquefois, souvent mme, poursuivit Porthos, mon ami n'a pas
+t offens du tout; il a mme offens le premier: vous jugez si
+mon discours est adroit.
+
+Et Porthos clata de rire.
+
+Dcidment, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre
+formidable de cette hilarit, dcidment j'ai du malheur.
+De Guiche me bat froid, d'Artagnan me raille, Porthos est mou: nul
+ne veut arranger cette affaire ma faon. Et moi qui m'tais
+adress Porthos pour trouver une pe au lieu d'un
+raisonnement!... Ah! quelle mauvaise chance!
+
+Porthos se remit, et continua:
+
+-- J'ai donc, par un seul mot, mis l'adversaire dans son tort.
+
+-- C'est selon, dit distraitement Raoul.
+
+-- Non pas, c'est sr. Je l'ai mis dans son tort; c'est ce
+moment que je dploie toute ma courtoisie, pour aboutir
+l'heureuse issue de mon projet. Je m'avance donc d'une mine
+affable, et, prenant la main de l'adversaire...
+
+-- Oh! fit Raoul impatient.
+
+-- Monsieur, lui dis-je, prsent que vous tes convaincu de
+l'offense, nous sommes assurs de la rparation. Entre mon ami et
+vous, c'est dsormais un change de gracieux procds. En
+consquence, je suis charg de vous donner la longueur de l'pe
+de mon ami.
+
+-- Hein? fit Raoul.
+
+-- Attendez donc!... La longueur de l'pe de mon ami. J'ai un
+cheval en bas; mon ami est tel endroit, qui attend impatiemment
+votre aimable prsence; je vous emmne; nous prenons votre tmoin
+en passant, l'affaire est arrange.
+
+-- Et, dit Raoul ple de dpit, vous rconciliez les deux
+adversaires sur le terrain?
+
+-- Plat-il? interrompit Porthos. Rconcilier? pour quoi faire?
+
+-- Vous dites que l'affaire est arrange...
+
+-- Sans doute, puisque mon ami attend.
+
+-- Eh bien! quoi! s'il attend...
+
+-- Eh bien! s'il attend, c'est pour se dlier les jambes.
+L'adversaire, au contraire, est encore tout roide du cheval; on
+s'aligne, et mon ami tue l'adversaire. C'est fini.
+
+-- Ah! il le tue? s'cria Raoul.
+
+-- Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des
+gens qui se font tuer? J'ai cent et un amis, la tte desquels
+sont M. votre pre, Aramis et d'Artagnan, tous gens fort vivants,
+je crois!
+
+-- Oh! mon cher baron, s'exclama Raoul dans l'excs de sa joie.
+
+-- Vous approuvez ma mthode, alors? fit le gant.
+
+-- Je l'approuve si bien, que j'y aurai recours aujourd'hui, sans
+retard, l'instant mme. Vous tes l'homme que je cherchais.
+
+-- Bon! me voici; vous voulez vous battre?
+
+-- Absolument.
+
+-- C'est bien naturel... Avec qui?
+
+-- Avec M. de Saint-Aignan.
+
+-- Je le connais... un charmant gascon, qui a t fort poli avec
+moi le jour o j'eus l'honneur de dner chez le roi. Certes, je
+lui rendrai sa politesse, mme quand ce ne serait pas mon
+habitude. Ah ! il vous a donc offens?
+
+-- Mortellement.
+
+-- Diable! Je pourrai dire mortellement?
+
+-- Plus encore, si vous voulez.
+
+-- C'est bien commode.
+
+-- Voil une affaire tout arrange, n'est-ce pas? dit Raoul en
+souriant.
+
+-- Cela va de soi... O l'attendez-vous?
+
+-- Ah! pardon, c'est dlicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du
+roi.
+
+-- Je l'ai ou dire.
+
+-- Et si je le tue?
+
+-- Vous le tuerez certainement. C'est vous de vous
+prcautionner; mais, maintenant, ces choses-l ne souffrent pas de
+difficults. Si vous eussiez vcu de notre temps, la bonne
+heure!
+
+-- Cher ami vous ne m'avez pas compris. Je veux dire que,
+M. de Saint-Aignan tant un ami du roi, l'affaire sera plus
+difficile engager, attendu que le roi peut savoir l'avance...
+
+-- Eh! non pas! Ma mthode, vous savez bien: Monsieur, vous avez
+offens mon ami, et...
+
+-- Oui, je le sais.
+
+-- Et puis: Monsieur, le cheval est en bas. Je l'emmne donc
+avant qu'il ait parl personne.
+
+-- Se laissera-t-il emmener comme cela?
+
+-- Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est
+vrai que les jeunes gens d'aujourd'hui... Mais bah! je l'enlverai
+s'il le faut.
+
+Et Porthos, joignant le geste la parole, enleva Raoul et sa
+chaise.
+
+-- Trs bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste poser
+la question M. de Saint-Aignan.
+
+-- Quelle question?
+
+-- Celle de l'offense.
+
+-- Eh bien! mais, c'est fait, ce me semble.
+
+-- Non, mon cher monsieur du Vallon, l'habitude chez nous autres
+gens d'aujourd'hui, comme vous dites, veut qu'on s'explique les
+causes de l'offense.
+
+-- Par votre nouvelle mthode, oui. Eh bien! alors, contez-moi
+votre affaire...
+
+-- C'est que...
+
+-- Ah dame! voil l'ennui! Autrefois, nous n'avions jamais besoin
+de conter. On se battait parce qu'on se battait. Je ne connais pas
+de meilleure raison, moi.
+
+-- Vous tes dans le vrai, mon ami.
+
+-- J'coute vos motifs.
+
+-- J'en ai trop raconter. Seulement, comme il faut prciser...
+
+-- Oui, oui, diable! avec la nouvelle mthode.
+
+-- Comme il faut, dis-je, prciser; comme, d'un autre ct
+l'affaire est pleine de difficults et commande un secret
+absolu...
+
+-- Oh! oh!
+
+-- Vous aurez l'obligeance de dire seulement M. de Saint-Aignan,
+et il le comprendra, qu'il m'a offens: d'abord, en dmnageant.
+
+-- En dmnageant?... Bien, fit Porthos, qui se mit rcapituler
+sur ses doigts. Aprs?
+
+-- Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau
+logement.
+
+-- Je comprends, dit Porthos; une trappe. Peste! c'est grave! Je
+crois bien que vous devez tre furieux de cela! Et pourquoi ce
+drle ferait-il faire des trappes sans vous avoir consult? Des
+trappes!... mordioux!... Je n'en ai pas, moi, si ce n'est mon
+oubliette de Bracieux!
+
+-- Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire
+outrag, c'est le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien.
+
+-- Eh! mais, encore un portrait?... Quoi! un dmnagement, une
+trappe et un portrait? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l'un de
+ces griefs seulement, il y a de quoi faire s'entr'gorger toute la
+gentilhommerie de France et d'Espagne, ce qui n'est pas peu dire.
+
+-- Ainsi, cher, vous voil suffisamment muni?
+
+-- J'emmne un deuxime cheval. Choisissez votre lieu de rendez-
+vous, et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-
+vous fond, cela donne une lasticit rare.
+
+-- Merci! J'attendrai au bois de Vincennes, prs des Minimes.
+
+-- Voil qui va bien... O trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan?
+
+-- Au Palais-Royal.
+
+Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut.
+
+-- Mon habit de crmonie, dit-il; mon cheval et un cheval de
+main.
+
+Le valet s'inclina et sortit.
+
+-- Votre pre sait-il cela? dit Porthos.
+
+-- Non; je vais lui crire.
+
+-- Et d'Artagnan?
+
+-- M. d'Artagnan non plus. Il est prudent, il m'aurait dtourn.
+
+-- D'Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos
+tonn, dans sa modestie loyale qu'on et song lui quand il y
+avait un d'Artagnan au monde.
+
+-- Cher monsieur du Vallon, rpliqua Raoul, ne me questionnez
+plus, je vous en conjure. J'ai dit tout ce que j'avais dire.
+C'est l'action que j'attends; je l'attends rude et dcisive, comme
+vous savez les prparer. Voil pourquoi je vous ai choisi.
+
+-- Vous serez content de moi, rpliqua Porthos.
+
+-- Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer
+cette rencontre.
+
+-- On s'aperoit toujours de ces choses-l, dit Porthos quand on
+trouve un corps mort dans le bois. Ah! cher ami, je vous promets
+tout, hors de dissimuler le corps mort. Il est l, on le voit,
+c'est invitable. J'ai pour principe de ne pas enterrer. Cela sent
+son assassin. Au risque de risque, comme dit le Normand.
+
+-- Brave et cher ami, l'ouvrage!
+
+-- Reposez-vous sur moi, dit le gant en finissant la bouteille,
+tandis que son laquais talait sur un meuble le somptueux habit et
+les dentelles.
+
+Quant Raoul, il sortit en se disant avec une joie.
+
+Oh! roi perfide! roi tratre! je ne puis t'atteindre! Je ne le
+veux pas! Les rois sont des personnes sacres; mais ton complice,
+ton complaisant, qui te reprsente, ce lche va payer ton crime!
+Je le tuerai en ton nom, et, aprs, nous songerons Louise!
+
+
+Chapitre CXCIV -- Le dmnagement, la trappe et le portrait
+
+
+Porthos, charg, sa grande satisfaction, de cette mission qui le
+rajeunissait, conomisa une demi-heure sur le temps qu'il mettait
+d'habitude ses toilettes de crmonie.
+
+En homme qui s'est frott au grand monde, il avait commenc par
+envoyer son laquais s'informer si M. de Saint-Aignan tait chez
+lui.
+
+On lui avait fait rponse que M. le comte de Saint-Aignan avait eu
+l'honneur d'accompagner le roi Saint-Germain, ainsi que toute la
+Cour, mais que M. le comte venait de rentrer l'instant mme.
+
+Sur cette rponse, Porthos se hta et arriva au logis de de Saint-
+Aignan, comme celui-ci venait de faire tirer ses bottes.
+
+La promenade avait t superbe. Le roi, de plus en plus amoureux
+et de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour
+tout le monde; il avait des bonts nulle autre pareilles, comme
+disaient les potes du temps.
+
+M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, tait pote, et pensait
+l'avoir prouv en assez de circonstances mmorables pour qu'on ne
+lui contestt point ce titre.
+
+Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la
+route, saupoudr de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi
+d'abord, La Vallire ensuite.
+
+De son ct, le roi tait en verve et avait fait un distique.
+
+Quant La Vallire, comme les femmes qui aiment elle avait fait
+deux sonnets.
+
+Comme on le voit, la journe n'avait pas t mauvaise pour
+Apollon.
+
+Aussi, de retour Paris, de Saint-Aignan, qui savait d'avance que
+ses vers iraient courir les ruelles, se proccupait-il, un peu
+plus qu'il ne l'avait fait pendant la promenade, de la facture et
+de l'ide.
+
+En consquence, pareil un tendre pre qui est sur le point de
+produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public
+trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son
+imagination. Donc, pour en avoir le coeur net, M. de Saint-Aignan
+se rcitait lui-mme le madrigal suivant, qu'il avait dit de
+mmoire au roi, et qu'il avait promis de lui donner crit son
+retour:
+
+_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours_
+_Ce que votre pense votre coeur confie;_
+_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie_
+_ plus aimer vos yeux qui m'ont jou ces tours?_
+
+Ce madrigal, tout gracieux qu'il tait, ne paraissait pas parfait
+ de Saint-Aignan, du moment o il le passait de la tradition
+orale la posie manuscrite. Plusieurs l'avaient trouv charmant,
+l'auteur tout le premier; mais la seconde vue, ce n'tait plus
+le mme engouement. Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une
+jambe croise sur l'autre et se grattant la tempe, rptait-il:
+
+_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours..._
+
+-- Oh! quand celui-l, murmura de Saint-Aignan, celui-l est
+irrprochable. J'ajouterais mme qu'il a un petit air Ronsard ou
+Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n'en est pas de
+mme du second. On a bien raison de dire que le vers le plus
+facile faire est le premier.
+
+Et il continua:
+
+_Ce que votre pense votre coeur confie..._
+
+-- Ah! voil la pense qui confie au coeur! Pourquoi le coeur ne
+confierait-il pas aussi bien la pense? Ma foi, quant moi, je
+n'y vois pas d'obstacle. O diable ai-je t associer ces deux
+hmistiches? Par exemple, le troisime est bon:
+
+_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie..._
+
+quoique la rime ne soit pas riche... _vie_ et _confie_... Ma foi!
+l'abb Boyer, qui est un grand pote, a fait rimer, comme moi,
+_vie_ et _confie_ dans la tragdie d'_Oropaste, ou le Faux
+Tonaxare, _sans compter que M. Corneille ne s'en gne pas dans sa
+tragdie de _Sophonisbe_. Va donc pour _vie_ et _confie._ Oui,
+mais le vers est impertinent. Je me rappelle que le roi s'est
+mordu l'ongle, ce moment. En effet, il a l'air de dire Mlle de
+La Vallire: D'o vient que je suis ensorcel de vous? Il et
+mieux valu dire, je crois:
+
+_Que bnis soient les dieux qui condamnent ma vie._
+
+_Condamnent!_ Ah bien! oui! voil encore une politesse! Le roi
+condamn La Vallire... Non!
+
+Puis il rpta:
+
+_Mais bnis soient les dieux qui... destinent ma vie._
+
+-- Pas mal; quoique _destinent ma vie_ soit faible; mais ma foi!
+tout ne peut pas tre fort dans un quatrain. _ plus aimer vos
+yeux..._ Plus aimer qui? quoi? obscurit... L'obscurit n'est
+rien; puisque La Vallire et le roi m'ont compris, tout le monde
+me comprendra. Oui, mais voil le triste!... c'est le dernier
+hmistiche: _Qui m'ont jou ces tours._ Le pluriel forc pour la
+rime! et puis appeler la pudeur de La Vallire un tour! Ce n'est
+pas heureux. Je vais passer par la langue de tous les gratte-
+papier mes confrres. On appellera mes posies des vers de grand
+seigneur; et, si le roi entend dire que je suis un mauvais pote,
+l'ide lui viendra de le croire.
+
+Et, tout en confiant ces paroles son coeur, et son coeur ses
+penses, le comte se dshabillait plus compltement. Il venait de
+quitter son habit et sa veste pour passer sa robe de chambre,
+lorsqu'on lui annona la visite de M. le baron du Vallon de
+Bracieux de Pierrefonds.
+
+-- Eh! fit-il, qu'est-ce que cette grappe de noms? Je ne connais
+point cela.
+
+-- C'est, rpondit le laquais, un gentilhomme qui a eu l'honneur
+de dner avec M. le comte, la table du roi, pendant le sjour de
+Sa Majest Fontainebleau.
+
+-- Chez le roi, Fontainebleau? s'cria de Saint-Aignan. Eh!
+vite, vite, introduisez ce gentilhomme.
+
+Le laquais se hta d'obir. Porthos entra.
+
+M. de Saint-Aignan avait la mmoire des courtisans: la premire
+vue, il reconnut donc le seigneur de province, la rputation
+bizarre, et que le roi avait si bien reu Fontainebleau, malgr
+quelques sourires des officiers prsents. Il s'avana donc vers
+Porthos avec tous les signes d'une bienveillance que Porthos
+trouva toute naturelle, lui qui arborait, en entrant chez un
+adversaire, l'tendard de la politesse la plus raffine.
+
+De Saint-Aignan fit avancer un sige par le laquais qui avait
+annonc Porthos. Ce dernier, qui ne voyait rien d'exagr dans ces
+politesses, s'assit et toussa. Les politesses d'usage
+s'changrent entre les deux gentilshommes; puis, comme c'tait le
+comte qui recevait la visite:
+
+-- Monsieur le baron, dit-il, quelle heureuse rencontre dois-je
+la faveur de votre visite?
+
+-- C'est justement ce que je vais avoir l'honneur de vous
+expliquer, monsieur le comte, rpliqua Porthos; mais, pardon...
+
+-- Qu'y a-t-il, monsieur? demanda de Saint-Aignan.
+
+-- Je m'aperois que je casse votre chaise.
+
+-- Nullement, monsieur, dit de Saint-Aignan, nullement.
+
+-- Si fait, monsieur le comte, si fait, je la romps; et si bien
+mme, que, si je tarde, je vais choir, position tout fait
+inconvenante dans le rle grave que je viens jouer auprs de vous.
+
+Porthos se leva. Il tait temps, la chaise s'tait dj affaisse
+sur elle-mme de quelques pouces. De Saint-Aignan chercha des yeux
+un plus solide rcipient pour son hte.
+
+-- Les meubles modernes, dit Porthos tandis que le comte se
+livrait cette recherche, les meubles modernes sont devenus d'une
+lgret ridicule. Dans ma jeunesse, poque o je m'asseyais avec
+bien plus d'nergie encore qu'aujourd'hui, je ne me rappelle point
+avoir jamais rompu un sige, sinon dans les auberges avec mes
+bras.
+
+De Saint-Aignan sourit agrablement la plaisanterie.
+
+-- Mais, dit Porthos en s'installant sur un lit de repos qui
+gmit, mais qui rsista, ce n'est point de cela qu'il s'agit,
+malheureusement.
+
+-- Comment, malheureusement? Est-ce que vous seriez porteur d'un
+message de mauvais augure, monsieur le baron?
+
+-- De mauvais augure pour un gentilhomme? oh! non, monsieur le
+comte, rpliqua noblement Porthos. Je viens seulement vous
+annoncer que vous avez offens bien cruellement un de mes amis.
+
+-- Moi, monsieur! s'cria de Saint-Aignan; moi, j'ai offens un de
+vos amis? Et lequel, je vous prie?
+
+-- M. Raoul de Bragelonne.
+
+-- J'ai offens M. de Bragelonne, moi? s'cria de Saint-Aignan.
+Ah! mais, en vrit, monsieur, cela m'est impossible; car
+M. de Bragelonne, que je connais peu, je dirai mme que je ne
+connais point, est en Angleterre: ne l'ayant point vu depuis fort
+longtemps, je ne saurais l'avoir offens.
+
+-- M. de Bragelonne est Paris, monsieur le comte, dit Porthos
+impassible; et, quant l'avoir offens, je vous rponds que c'est
+vrai, puisqu'il me l'a dit lui-mme. Oui, monsieur le comte, vous
+l'avez cruellement, mortellement offens, je rpte le mot.
+
+-- Mais impossible, monsieur le baron, je vous jure, impossible.
+
+-- D'ailleurs, ajouta Porthos, vous ne pouvez ignorer cette
+circonstance, attendu que M. de Bragelonne m'a dclar vous avoir
+prvenu par un billet.
+
+-- Je n'ai reu aucun billet, monsieur, je vous en donne ma
+parole.
+
+-- Voil qui est extraordinaire! rpondit Porthos; et ce que dit
+Raoul...
+
+-- Je vais vous convaincre que je n'ai rien reu dit de Saint-
+Aignan.
+
+Et il sonna.
+
+-- Basque, dit-il, combien de lettres ou de billets sont venus ici
+en mon absence.
+
+-- Trois, monsieur le comte.
+
+-- Qui sont?...
+
+-- Le billet de M. de Fiesque, celui de Mme de La Fert, et la
+lettre de M. de Las Fuents.
+
+-- Voil tout?
+
+-- Tout, monsieur le comte.
+
+-- Dis la vrit devant Monsieur, la vrit, entends-tu bien? Je
+rponds de toi.
+
+-- Monsieur, il y avait encore le billet de...
+
+-- De?... Dis vite, voyons.
+
+-- De Mlle de La Val...
+
+-- Cela suffit, interrompit discrtement Porthos. Fort bien, je
+vous crois, monsieur le comte.
+
+De Saint-Aignan congdia le valet et alla lui-mme fermer la
+porte; mais, comme il revenait, regardant devant lui par hasard,
+il vit sortir de la serrure de la chambre voisine ce fameux papier
+que Bragelonne y avait gliss en partant.
+
+-- Qu'est-ce que cela? dit-il.
+
+Porthos, adoss cette chambre, se retourna.
+
+-- Oh! oh! fit Porthos.
+
+-- Un billet dans la serrure! s'cria de Saint-Aignan.
+
+-- Ce pourrait bien tre le ntre, monsieur le comte, dit Porthos.
+Voyez.
+
+De Saint-Aignan prit le papier.
+
+-- Un billet de M. de Bragelonne! s'cria-t-il.
+
+-- Voyez-vous, j'avais raison. Oh! quand je dis une chose, moi...
+
+-- Apport ici par M. de Bragelonne lui-mme, murmura le comte en
+plissant. Mais c'est indigne! Comment donc a-t-il pntr ici?
+
+De Saint-Aignan sonna encore. Basque reparut.
+
+-- Qui est venu ici, pendant que j'tais la promenade avec le
+roi?
+
+-- Personne, monsieur.
+
+-- C'est impossible! il faut qu'il soit venu quelqu'un!
+
+-- Mais, monsieur, personne n'a pu entrer, puisque j'avais les
+clefs dans ma poche.
+
+-- Cependant, ce billet qui tait dans la serrure. Quelqu'un l'y a
+mis; il n'est pas venu seul.
+
+Basque ouvrit les bras en signe d'ignorance absolue.
+
+-- C'est probablement M. de Bragelonne qui l'y aura mis? dit
+Porthos.
+
+-- Alors, il serait entr ici?
+
+-- Sans doute, monsieur.
+
+-- Mais, enfin, puisque j'avais la clef dans ma poche, reprit
+Basque avec persvrance.
+
+De Saint-Aignan froissa le billet aprs l'avoir lu.
+
+-- Il y a quelque chose l-dessous, murmura-t-il absorb.
+
+Porthos le laissa un instant ses rflexions.
+
+Puis il revint son message.
+
+-- Vous plairait-il que nous en revinssions notre affaire?
+demanda-t-il en s'adressant de Saint-Aignan quand le laquais eut
+disparu.
+
+-- Mais je crois la comprendre par ce billet si trangement
+arriv. M. de Bragelonne m'annonce un ami...
+
+-- Je suis son ami; c'est donc moi qu'il vous annonce.
+
+-- Pour m'adresser une provocation?
+
+-- Prcisment.
+
+-- Et il se plaint que je l'ai offens?
+
+-- Cruellement, mortellement!
+
+-- De quelle faon, s'il vous plat? Car sa dmarche est trop
+mystrieuse pour que je n'y cherche pas au moins un sens.
+
+-- Monsieur, rpondit Porthos, mon ami doit avoir raison, et,
+quant sa dmarche, si elle est mystrieuse comme vous dites,
+n'en accusez que vous.
+
+Porthos pronona ces dernires paroles avec une confiance qui,
+pour un homme peu habitu sa faon, devait rvler une infinit
+de sens.
+
+-- Mystre, soit! Voyons le mystre, dit de Saint-Aignan.
+
+Mais Porthos s'inclina.
+
+-- Vous trouverez bon que je n'y entre point, monsieur, dit-il, et
+pour d'excellentes raisons.
+
+-- Que je comprends merveille. Oui, monsieur, effleurons alors.
+Voyons, monsieur je vous coute.
+
+-- Il y a d'abord, monsieur, dit Porthos, que vous avez dmnag?
+
+-- C'est vrai, j'ai dmnag, dit de Saint-Aignan.
+
+-- Vous l'avouez? dit Porthos d'un air de satisfaction visible.
+
+-- Si je l'avoue? Mais oui, je l'avoue. Pourquoi donc voulez-vous
+que je ne l'avoue pas?
+
+-- Vous avez avou. Bien, nota Porthos en levant seulement un
+doigt en l'air.
+
+-- Ah ! monsieur, comment mon dmnagement peut-il avoir caus
+dommage M. de Bragelonne? Rpondez, voyons. Car je ne comprends
+absolument rien ce que vous me dites.
+
+Porthos l'arrta.
+
+-- Monsieur, dit-il gravement, ce grief est le premier de ceux que
+M. de Bragelonne articule contre vous. S'il l'articule, c'est
+qu'il s'est senti bless.
+
+De Saint-Aignan battit du pied le parquet avec impatience.
+
+-- Cela ressemble une mauvaise querelle, dit-il.
+
+-- On ne saurait avoir une mauvaise querelle avec un aussi galant
+homme que le vicomte de Bragelonne, repartit Porthos; mais, enfin,
+vous n'avez rien ajouter au sujet du dmnagement, n'est-ce pas?
+
+-- Non. Aprs?
+
+-- Ah! aprs? Mais remarquez bien, monsieur, que voil dj un
+grief abominable auquel vous ne rpondez pas, ou plutt auquel
+vous rpondez mal. Comment, monsieur, vous dmnagez, cela offense
+M. de Bragelonne, et vous ne vous excusez pas? Trs bien!
+
+-- Quoi! s'cria de Saint-Aignan, qui s'irritait du flegme de ce
+personnage; quoi! j'ai besoin de consulter M. de Bragelonne sur le
+sujet de dmnager ou non? Allons donc, monsieur!
+
+-- Obligatoire, monsieur, obligatoire. Toutefois, vous m'avouerez
+que cela n'est rien en comparaison du second grief.
+
+Porthos prit un air svre.
+
+-- Et cette trappe, monsieur, dit-il, et cette trappe?
+
+De Saint-Aignan devint excessivement ple. Il recula sa chaise si
+brusquement, que Porthos, tout naf qu'il tait, s'aperut que le
+coup avait port avant.
+
+-- La trappe, murmura de Saint-Aignan.
+
+-- Oui, monsieur, expliquez-la si vous pouvez, dit Porthos en
+secouant la tte.
+
+De Saint-Aignan baissa le front.
+
+-- Oh! je suis trahi, murmura-t-il; on sait tout!
+
+-- On sait toujours tout, rpliqua Porthos, qui ne savait rien.
+
+-- Vous m'en voyez accabl, poursuivit de Saint-Aignan, accabl
+ce point que j'en perds la tte!
+
+-- Conscience coupable, monsieur. Oh! votre affaire n'est pas
+bonne.
+
+-- Monsieur!
+
+-- Et quand le public sera instruit, et qu'il se fera juge...
+
+-- Oh! monsieur, s'cria vivement le comte, un pareil secret doit
+tre ignor, mme du confesseur!
+
+-- Nous aviserons, dit Porthos, et le secret n'ira pas loin, en
+effet.
+
+-- Mais, monsieur, reprit de Saint-Aignan, M. de Bragelonne, en
+pntrant ce secret, se rend-il compte du danger qu'il court, et
+qu'il fait courir?
+
+-- M. de Bragelonne ne court aucun danger, monsieur, n'en craint
+aucun, et vous l'exprimenterez bientt, avec l'aide de Dieu.
+
+Cet homme est un enrag, pensa de Saint-Aignan. Que me veut-il?
+
+Puis il reprit tout haut:
+
+-- Voyons, monsieur, assoupissons cette affaire.
+
+-- Vous oubliez le portrait? dit Porthos avec une voix de tonnerre
+qui glaa le sang du comte.
+
+Comme le portrait tait celui de La Vallire, et qu'il n'y avait
+plus s'y mprendre, de Saint-Aignan sentit ses yeux se dessiller
+tout fait.
+
+-- Ah! s'cria-t-il, ah! monsieur, je me souviens que
+M. de Bragelonne tait son fianc.
+
+Porthos prit un air imposant, la majest de l'ignorance.
+
+-- Il ne m'importe en rien, ni vous non plus, dit-il, que mon
+ami soit ou non le fianc de qui vous dites. Je suis mme surpris
+que vous ayez prononc cette parole indiscrte. Elle pourra faire
+tort votre cause, monsieur.
+
+-- Monsieur, vous tes l'esprit, la dlicatesse et la loyaut en
+une personne. Je vois tout ce dont il s'agit.
+
+-- Tant mieux! dit Porthos.
+
+-- Et, poursuivit de Saint-Aignan, vous me l'avez fait entendre de
+la faon la plus ingnieuse et la plus exquise. Merci, monsieur,
+merci!
+
+Porthos se rengorgea.
+
+-- Seulement, prsent que je sais tout, souffrez que je vous
+explique...
+
+Porthos secoua la tte en homme qui ne veut pas entendre; mais de
+Saint Aignan continua:
+
+-- Je suis au dsespoir, voyez-vous, de tout ce qui arrive; mais
+qu'eussiez-vous fait ma place? Voyons, entre nous, dites-moi ce
+que vous eussiez fait?
+
+Porthos leva la tte.
+
+-- Il ne s'agit point de ce que j'eusse fait, jeune homme; vous
+avez, dit-il, connaissance des trois griefs, n'est-ce pas?
+
+-- Pour le premier, pour le dmnagement, monsieur, et ici, c'est
+ l'homme d'esprit et d'honneur que je m'adresse, quand une
+auguste volont elle-mme me conviait dmnager, devais-je,
+pouvais-je dsobir?
+
+Porthos fit un mouvement que de Saint-Aignan ne lui donna pas le
+temps d'achever.
+
+-- Ah! ma franchise vous touche, dit-il, interprtant le mouvement
+ sa manire. Vous sentez que j'ai raison.
+
+Porthos ne rpliqua rien.
+
+-- Je passe cette malheureuse trappe, poursuivit de Saint-Aignan
+en appuyant sa main sur le bras de Porthos; cette trappe, cause du
+mal, moyen du mal; cette trappe construite pour ce que vous savez.
+Eh bien! en bonne foi, supposez-vous que ce soit moi qui, de mon
+plein gr, dans un endroit pareil, aie fait ouvrir une trappe
+destine... Oh! non, vous ne le croyez pas, et, ici encore, vous
+sentez, vous devinez, vous comprenez, une volont au-dessus de la
+mienne. Vous apprciez l'entranement, je ne parle pas de l'amour,
+cette folie irrsistible... Mon Dieu!... heureusement, j'ai
+affaire un homme plein de coeur de sensibilit; sans quoi, que
+de malheur et de scandale sur elle, pauvre enfant!... et sur
+celui... que je ne veux pas nommer!
+
+Porthos, tourdi, abasourdi par l'loquence et les gestes de
+Saint-Aignan, faisait mille efforts pour recevoir cette averse de
+paroles, auxquelles il ne comprenait pas le plus petit mot, droit
+et immobile sur son sige; il y parvint.
+
+De Saint-Aignan, lanc dans sa proraison, continua, en donnant
+une action nouvelle sa voix, une vhmence croissante son
+geste:
+
+-- Quant au portrait, car je comprends que le portrait est le
+grief principal; quant au portrait, voyons, suis-je coupable? Qui
+a dsir avoir son portrait? est-ce moi? Qui l'aime? est-ce moi?
+Qui la veut? est-ce moi?... Qui l'a prise? est-ce moi? Non! mille
+fois non! je sais que M. de Bragelonne doit tre dsespr, je
+sais que ces malheurs-l sont cruels. Tenez, moi aussi, je
+souffre. Mais pas de rsistance possible. Luttera-t-il? on en
+rirait. S'il s'obstine seulement, il se perd. Vous me direz que le
+dsespoir est une folie; mais vous tes raisonnable, vous, vous
+m'avez compris. Je vois votre air grave rflchi, embarrass
+mme, que l'importance de la situation vous a frapp. Retournez
+donc vers M. de Bragelonne; remerciez-le, comme je l'en remercie
+moi-mme, d'avoir choisi pour intermdiaire un homme de votre
+mrite. Croyez que, de mon ct, je garderai une reconnaissance
+ternelle celui qui a pacifi si ingnieusement si
+intelligemment notre discorde. Et, puisque le malheur a voulu que
+ce secret ft quatre au lieu d'tre trois, eh bien! ce secret,
+qui peut faire la fortune du plus ambitieux, je me rjouis de le
+partager avec vous; je m'en rjouis du fond de l'me. partir de
+ce moment, disposez donc de moi, je me mets votre merci. Que
+faut-il que je fasse pour vous? Que dois-je demander, exiger mme?
+Parlez, monsieur, parlez.
+
+Et, selon l'usage familirement amical des courtisans de cette
+poque, de Saint-Aignan vint enlacer Porthos et le serrer
+tendrement dans ses bras.
+
+Porthos se laissa faire avec un flegme inou.
+
+-- Parlez, rpta de Saint-Aignan; que demandez-vous?
+
+-- Monsieur, dit Porthos, j'ai en bas un cheval; faites moi le
+plaisir de le monter; il est excellent et ne vous jouera point de
+mauvais tours.
+
+-- Monter cheval! pour quoi faire? demanda de Saint-Aignan avec
+curiosit.
+
+-- Mais, pour venir avec moi o nous attend M. de Bragelonne.
+
+-- Ah! il voudrait me parler, je le conois; avoir des dtails.
+Hlas! c'est bien dlicat! Mais, en ce moment, je ne puis, le roi
+m'attend.
+
+-- Le roi attendra, dit Porthos.
+
+-- Mais, o donc m'attend M. de Bragelonne?
+
+-- Aux Minimes, Vincennes.
+
+-- Ah ! mais, rions-nous?
+
+-- Je ne crois pas; moi, du moins.
+
+Et Porthos donna son visage la rigidit de ses lignes les plus
+svres.
+
+-- Mais les Minimes, c'est un rendez-vous d'pe, cela? Eh bien!
+qu'ai-je faire aux Minimes, alors?
+
+Porthos tira lentement son pe.
+
+-- Voici la mesure de l'pe de mon ami, dit-il.
+
+-- Corbleu! Cet homme est fou! s'cria de Saint-Aignan.
+
+Le rouge monta aux oreilles de Porthos.
+
+-- Monsieur, dit-il, si je n'avais pas l'honneur d'tre chez vous,
+et de servir les intrts de M. de Bragelonne, je vous jetterais
+par votre fentre! Ce sera partie remise, et vous ne perdrez rien
+pour attendre. Venez-vous aux Minimes, monsieur?
+
+-- Eh!...
+
+-- Y venez-vous de bonne volont?
+
+-- Mais...
+
+-- Je vous y porte si vous n'y venez pas! Prenez garde!
+
+-- Basque! s'cria M. de Saint-Aignan.
+
+-- Le roi appelle M. le comte, dit Basque.
+
+-- C'est diffrent, dit Porthos; le service du roi avant tout.
+Nous attendrons l jusqu' ce soir, monsieur.
+
+Et, saluant de Saint-Aignan avec sa courtoisie ordinaire, Porthos
+sortit, enchant d'avoir arrang encore une affaire.
+
+De Saint-Aignan le regarda sortir; puis, repassant la hte son
+habit et sa veste, il courut en rparant le dsordre de sa
+toilette, et disant:
+
+-- Aux Minimes!... aux Minimes!... Nous verrons comment le roi va
+prendre ce cartel-l. Il est bien pour lui, pardieu!
+
+
+Chapitre CXCV -- Rivaux politiques
+
+
+Le roi, aprs cette promenade si fertile pour Apollon, et dans
+laquelle chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les
+potes de l'poque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui
+l'attendait.
+
+Derrire le roi venait M. Colbert, qui l'avait pris dans un
+corridor comme s'il l'et attendu l'afft, et qui le suivait
+comme son ombre jalouse et surveillante; M. Colbert, avec sa tte
+carre, son gros luxe d'habits dbraills, qui le faisaient
+ressembler quelque peu un seigneur flamand aprs la bire.
+
+M. Fouquet, la vue de son ennemi, demeura calme, et s'attacha
+pendant toute la scne qui allait suivre observer cette conduite
+si difficile de l'homme suprieur dont le coeur regorge de mpris,
+et qui ne veut pas mme tmoigner son mpris, dans la crainte de
+faire encore trop d'honneur son adversaire.
+
+Colbert ne cachait pas une joie insultante. Pour lui, c'tait de
+la part de M. Fouquet une partie mal joue et perdue sans
+ressource, quoiqu'elle ne ft pas encore termine. Colbert tait
+de cette cole d'hommes politiques qui n'admirent que l'habilet,
+qui n'estiment que le succs.
+
+De plus, Colbert, qui n'tait pas seulement un homme envieux et
+jaloux, mais qui avait coeur tous les intrts du roi, parce
+qu'il tait dou au fond de la suprme probit du chiffre, Colbert
+pouvait se donner lui-mme le prtexte, si heureux lorsque l'on
+hait, qu'il agissait, en hassant et en perdant M. Fouquet, en vue
+du bien de l'tat et de la dignit royale.
+
+Aucun de ces dtails n'chappa Fouquet. travers les gros
+sourcils de son ennemi, et malgr le jeu incessant de ses
+paupires, il lisait, par les yeux, jusqu'au fond du coeur de
+Colbert; il vit donc tout ce qu'il y avait dans ce coeur: haine et
+triomphe.
+
+Seulement, comme, tout en pntrant, il voulait rester
+impntrable, il rassrna son visage, sourit de ce charmant
+sourire sympathique qui n'appartenait qu' lui, et, donnant
+l'lasticit la plus noble et la plus souple la fois son
+salut:
+
+-- Sire, dit-il, je vois, l'air joyeux de Votre Majest, qu'elle
+a fait une bonne promenade.
+
+-- Charmante, en effet, monsieur le surintendant, charmante! Vous
+avez eu bien tort de ne pas venir avec nous, comme je vous y avais
+invit.
+
+-- Sire, je travaillais, rpondit le surintendant.
+
+Fouquet n'eut pas mme besoin de dtourner la tte; il ne
+regardait pas du ct de M. Colbert.
+
+-- Ah! la campagne, monsieur Fouquet! s'cria le roi. Mon Dieu,
+que je voudrais pouvoir toujours vivre la campagne, en plein
+air, sous les arbres!
+
+-- Oh! Votre Majest n'est pas encore lasse du trne, j'espre?
+dit Fouquet.
+
+-- Non; mais les trnes de verdure sont bien doux.
+
+-- En vrit, Sire, Votre Majest comble tous mes voeux en parlant
+ainsi. J'avais justement une requte lui prsenter.
+
+-- De la part de qui, monsieur le surintendant?
+
+-- De la part des nymphes de Vaux.
+
+-- Ah! ah! fit Louis XIV.
+
+-- Le roi m'a daign faire une promesse, dit Fouquet.
+
+-- Oui, je me rappelle.
+
+-- La fte de Vaux, la fameuse fte, n'est-ce pas, Sire? dit
+Colbert essayant de faire preuve de crdit en se mlant la
+conversation.
+
+Fouquet, avec un profond mpris, ne releva pas le mot. Ce fut pour
+lui comme si Colbert n'avait ni pens ni parl.
+
+-- Votre Majest sait, dit-il, que je destine ma terre de Vaux
+recevoir le plus aimable des princes, le plus puissant des rois.
+
+-- J'ai promis, monsieur, dit Louis XIV en souriant, et un roi n'a
+que sa parole.
+
+-- Et moi, Sire, je viens dire Votre Majest que je suis
+absolument ses ordres.
+
+-- Me promettez-vous beaucoup de merveilles, monsieur le
+surintendant?
+
+Et Louis XIV regarda Colbert.
+
+-- Des merveilles? Oh! non, Sire. Je ne m'engage point cela;
+j'espre pouvoir promettre un peu de plaisir, peut-tre mme un
+peu d'oubli au roi.
+
+-- Non pas, non pas, monsieur Fouquet, dit le roi. J'insiste sur
+le mot merveille. Oh! vous tes un magicien, nous connaissons
+votre pouvoir, nous savons que vous trouvez de l'or, n'y en et-il
+point au monde. Aussi le peuple dit que vous en faites.
+
+Fouquet sentit que le coup partait d'un double carquois et que le
+roi lui lanait la fois une flche de son arc, une flche de
+l'arc de Colbert. Il se mit rire.
+
+-- Oh! dit-il, le peuple sait parfaitement dans quelle mine je le
+prends, cet or. Il le sait trop, peut-tre; et du reste, ajouta-t-
+il firement, je puis assurer Votre Majest que l'or destin
+payer la fte de Vaux ne fera couler ni sang ni larmes. Des
+sueurs, peut-tre. On les paiera.
+
+Louis resta interdit. Il voulut regarder Colbert, Colbert aussi
+voulut rpliquer; un coup d'oeil d'aigle, un regard loyal, royal
+mme, lanc par Fouquet, arrta la parole sur ses lvres.
+
+Le roi, s'tait remis pendant ce temps. Il se tourna vers Fouquet,
+et lui dit:
+
+-- Donc, vous formulez votre invitation?
+
+-- Oui, Sire, s'il plat Votre Majest.
+
+-- Pour quel jour?
+
+-- Pour le jour qu'il vous conviendra, Sire.
+
+-- C'est parler en enchanteur qui improvise, monsieur Fouquet. Je
+n'en dirais pas autant, moi.
+
+-- Votre Majest fera, quand elle le voudra, tout ce qu'un roi
+peut et doit faire. Le roi de France a des serviteurs capables de
+tout pour son service et pour ses plaisirs.
+
+Colbert essaya de regarder le surintendant pour voir si ce mot
+tait un retour des sentiments moins hostiles. Fouquet n'avait
+pas mme regard son ennemi. Colbert n'existait pas pour lui.
+
+-- Eh bien! huit jours, voulez-vous? dit le roi.
+
+-- huit jours, Sire.
+
+-- Nous sommes mardi; voulez-vous jusqu'au dimanche suivant?
+
+-- Le dlai que daigne accorder Sa Majest secondera puissamment
+les travaux que mes architectes vont entreprendre pour concourir
+au divertissement du roi et de ses amis.
+
+-- Et, en parlant de mes amis, repartit le roi, comment les
+traitez-vous?
+
+-- Le roi est matre partout, Sire; le roi fait sa liste et donne
+ses ordres. Tous ceux qu'il daigne inviter sont des htes trs
+respects par moi.
+
+-- Merci! reprit le roi, touch de la noble pense exprime avec
+un noble accent.
+
+Fouquet prit alors cong de Louis XIV, aprs quelques mots donns
+aux dtails de certaines affaires...
+
+Il sentit que Colbert demeurait avec le roi, qu'on allait
+s'entretenir de lui, que ni l'un ni l'autre ne l'pargnerait.
+
+La satisfaction de donner un dernier coup, un terrible coup son
+ennemi, lui apparut comme une compensation tout ce qu'on allait
+lui faire souffrir...
+
+Il revint donc promptement, lorsque dj il avait touch la porte,
+et, s'adressant au roi:
+
+-- Pardon! Sire, dit-il pardon!
+
+-- De quoi pardon, monsieur? fit le prince avec amnit.
+
+-- D'une faute grave, que je commettais sans m'en apercevoir.
+
+-- Une faute, vous? Ah! monsieur Fouquet, il faudra bien que je
+vous pardonne. Contre quoi avez-vous pch, ou contre qui?
+
+-- Contre toute convenance, Sire. J'oubliais de faire part Votre
+Majest d'une circonstance assez importante.
+
+-- Laquelle?
+
+Colbert frissonna; il crut une dnonciation. Sa conduite avait
+t dmasque. Un mot de Fouquet, une preuve articule, et, devant
+la loyaut juvnile de Louis XIV, s'effaait toute la faveur de
+Colbert. Celui-ci trembla donc qu'un coup si hardi ne vnt
+renverser tout son chafaudage, et, de fait, le coup tait si beau
+ jouer, qu'Aramis, le beau joueur, ne l'et pas manqu.
+
+-- Sire, dit Fouquet d'un air dgag, puisque vous avez eu la
+bont de me pardonner, je suis tout loger dans ma confession: ce
+matin, j'ai vendu l'une de mes charges.
+
+-- Une de vos charges! s'cria le roi; laquelle donc?
+
+Colbert devint livide.
+
+-- Celle qui me donnait, Sire, une grande robe et un air svre:
+la charge de procureur gnral.
+
+Le roi poussa un cri involontaire, et regarda Colbert.
+
+Celui-ci, la sueur au front, se sentit prs de dfaillir.
+
+-- qui vendtes-vous cette charge, monsieur Fouquet? demanda le
+roi.
+
+Colbert s'appuya au chambranle de la chemine.
+
+-- un conseiller du Parlement, Sire, qui s'appelle M. Vanel.
+
+-- Vanel?
+
+-- Un ami de M. l'intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant
+tomber ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une
+expression d'oubli et d'ignorance que le peintre, l'acteur et le
+pote doivent renoncer reproduire avec le pinceau, le geste ou
+la plume.
+
+Puis, ayant fini, ayant cras Colbert sous le poids de cette
+supriorit, le surintendant salua de nouveau le roi, et partit
+moiti veng par la stupfaction du prince et par l'humiliation du
+favori.
+
+-- Est-il possible? se dit le roi quand Fouquet eut disparu. Il a
+vendu cette charge?
+
+-- Oui, Sire, rpliqua Colbert avec intention.
+
+-- Il est fou! risqua le roi.
+
+Colbert, cette fois, ne rpliqua pas; il avait entrevu la pense
+du matre. Cette pense le vengeait aussi. sa haine venait se
+joindre sa jalousie; son plan de ruine venait s'allier une
+menace de disgrce.
+
+Dsormais, Colbert le sentit, entre Louis XIV et lui, les ides
+hostiles ne rencontraient plus d'obstacles, et la premire faute
+de Fouquet qui pourrait servir de prtexte devancerait de prs le
+chtiment.
+
+Fouquet avait laiss tomber son arme. Haine et Jalousie venaient
+de la ramasser.
+
+Colbert fut invit par le roi la fte de Vaux; il salua comme un
+homme sr de lui, il accepta comme un homme qui oblige.
+
+Le roi en tait au nom de Saint-Aignan sur la liste d'ordres,
+quand l'huissier annona le comte de Saint-Aignan.
+
+Colbert se retira discrtement l'arrive du Mercure royal.
+
+
+Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux
+
+
+De Saint-Aignan avait quitt Louis XIV il y avait deux heures
+peine; mais, dans cette premire effervescence de son amour, quand
+Louis XIV ne voyait pas La Vallire, il fallait qu'il parlt
+d'elle. Or, la seule personne avec laquelle il pt en parler son
+aise tait de Saint-Aignan; de Saint -- Aignan lui tait donc
+indispensable.
+
+-- Ah! c'est vous, comte? s'cria-t-il en l'apercevant, doublement
+joyeux qu'il tait de le voir et de ne plus voir Colbert, dont la
+figure renfrogne l'attristait toujours. Tant mieux! je suis
+content de vous voir; vous serez du voyage, n'est-ce pas?
+
+-- Du voyage, Sire? demanda de Saint-Aignan. Et de quel voyage?
+
+-- De celui que nous ferons pour aller jouir de la fte que nous
+donne M. le surintendant Vaux. Ah! de Saint-Aignan, tu vas enfin
+voir une fte prs de laquelle nos divertissements de
+Fontainebleau seront des jeux de robins.
+
+-- Vaux! le surintendant donne une fte Votre Majest, et
+Vaux, rien que cela?
+
+-- Rien que cela! Je te trouve charmant de faire le ddaigneux.
+Sais-tu, toi qui fais le ddaigneux, que, lorsqu'on saura que
+M. Fouquet me reoit Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l'on
+s'gorgera pour tre invit cette fte? Je te le rpte donc, de
+Saint-Aignan, tu seras du voyage.
+
+-- Oui, si, d'ici l, je n'en ai pas fait un autre plus long et
+moins agrable.
+
+-- Lequel?
+
+-- Celui de Styx, Sire.
+
+-- Fi! dit Louis XIV en riant.
+
+-- Non, srieusement, Sire, rpondit de Saint-Aignan. J'y suis
+convi, et de faon, en vrit, ne pas trop savoir de quelle
+manire m'y prendre pour refuser.
+
+-- Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve
+potique; mais tche de ne pas tomber d'Apollon en Phbus.
+
+-- Eh bien! donc, si Votre Majest daigne m'couter je ne mettrai
+pas plus longtemps l'esprit de mon roi la torture.
+
+-- Parle.
+
+-- Le roi connat-il M. le baron du Vallon?
+
+-- Oui, pardieu! un bon serviteur du roi mon pre, et un beau
+convive, ma foi! Car c'est de celui qui a dn avec nous
+Fontainebleau que tu veux parler?
+
+-- Prcisment. Mais Votre Majest a oubli d'ajouter ses
+qualits: un aimable tueur de gens.
+
+-- Comment! il veut te tuer, M. du Vallon.
+
+-- Ou me faire tuer, ce qui est tout un.
+
+-- Oh! par exemple!
+
+-- Ne riez pas, Sire, je ne dis rien qui soit au-dessous de la
+vrit.
+
+-- Et tu dis qu'il veut te faire tuer?
+
+-- C'est son ide pour le moment, ce digne gentilhomme.
+
+-- Sois tranquille, je te dfendrai, s'il a tort.
+
+-- Ah! il y a un _si._
+
+-- Sans doute. Voyons, rponds comme s'il s'agissait d'un autre,
+mon pauvre de Saint-Aignan; a-t-il tort ou raison?
+
+-- Votre Majest va en juger.
+
+-- Que lui as-tu fait?
+
+-- Oh! lui, rien; mais il parat que j'ai fait un de ses amis.
+
+-- C'est tout comme; et, son ami, est-ce un des quatre fameux?
+
+-- Non, c'est le fils d'un des quatre fameux, voil tout.
+
+-- Qu'as-tu fait ce fils? Voyons.
+
+-- Dame! j'ai aid quelqu'un lui prendre sa matresse.
+
+-- Et tu avoues cela?
+
+-- Il faut bien que je l'avoue, puisque c'est vrai.
+
+-- En ce cas, tu as tort.
+
+-- Ah! j'ai tort?
+
+-- Oui, et, ma foi, s'il te tue...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! il aura raison.
+
+-- Ah! voil donc comme vous jugez, Sire?
+
+-- Trouves-tu la mthode mauvaise?
+
+-- Je la trouve expditive.
+
+-- Bonne justice et prompte, disait mon aeul Henri IV.
+
+-- Alors, que le roi signe vite la grce de mon adversaire, qui
+m'attend aux Minimes pour me tuer.
+
+-- Son nom et un parchemin.
+
+-- Sire, il y a un parchemin sur la table de Votre Majest, et,
+quant son nom...
+
+-- Quant son nom?
+
+-- C'est le vicomte de Bragelonne, Sire.
+
+-- Le vicomte de Bragelonne? s'cria le roi en passant du rire
+la plus profonde stupeur.
+
+Puis, aprs un moment de silence, pendant lequel il essuya la
+sueur qui coulait sur son front:
+
+-- Bragelonne! murmura-t-il.
+
+-- Pas davantage, Sire, dit de Saint-Aignan.
+
+-- Bragelonne, le fianc de?...
+
+-- Oh! mon Dieu, oui! Bragelonne, le fianc de...
+
+-- Il tait Londres, cependant!
+
+-- Oui; mais je puis vous rpondre qu'il n'y est plus, Sire.
+
+-- Et il est Paris?
+
+-- C'est--dire qu'il est aux Minimes, o il m'attend, comme j'ai
+eu l'honneur de le dire au roi.
+
+-- Sachant tout?
+
+-- Et bien d'autres choses encore! Si le roi veut voir le billet
+qu'il m'a fait tenir...
+
+Et de Saint-Aignan tira de sa poche le billet que nous
+connaissons.
+
+-- Quand Votre Majest aura lu le billet, dit-il, j'aurai
+l'honneur de lui dire comment il m'est parvenu.
+
+Le roi lut avec agitation, et aussitt.
+
+-- Eh bien? demanda-t-il.
+
+-- Eh bien! Votre Majest connat certaine serrure cisele,
+fermant certaine porte en bois d'bne, qui spare certaine
+chambre de certain sanctuaire bleu et blanc?
+
+-- Certainement, le boudoir de Louise.
+
+-- Oui, Sire. Eh bien! c'est dans le trou de cette serrure que
+j'ai trouv ce billet. Qui l'y a mis? M. de Bragelonne ou le
+diable? Mais, comme le billet sent l'ambre et non le soufre, je
+conclus que ce doit tre non pas le diable, mais bien
+M. de Bragelonne.
+
+Louis pencha la tte et parut absorb tristement. Peut-tre en ce
+moment quelque chose comme un remords traversait-il son coeur.
+
+-- Oh! dit-il, ce secret dcouvert!
+
+-- Sire, je vais faire de mon mieux pour que ce secret meure dans
+la poitrine qui le renferme, dit de Saint-Aignan d'un ton de
+bravoure tout espagnol.
+
+Et il fit un mouvement pour gagner la porte; mais d'un geste le
+roi l'arrta.
+
+-- Et o allez-vous? demanda-t-il.
+
+-- Mais o l'on m'attend, Sire.
+
+-- Quoi faire?
+
+-- Me battre, probablement.
+
+-- Vous battre? s'cria le roi. Un moment, s'il vous plat,
+monsieur le comte!
+
+De Saint-Aignan secoua la tte comme l'enfant qui se mutine quand
+on veut l'empcher de se jeter dans un puits ou de jouer avec un
+couteau.
+
+-- Mais cependant, Sire... fit-il.
+
+-- Et d'abord, dit le roi, je ne suis pas clair.
+
+-- Oh! sur ce point, que Votre Majest interroge, rpondit de
+Saint-Aignan, et je ferai la lumire.
+
+-- Qui vous a dit que M. de Bragelonne a pntr dans la chambre
+en question?
+
+-- Ce billet que j'ai trouv dans la serrure, comme j'ai eu
+l'honneur de le dire Votre Majest.
+
+-- Qui te dit que c'est lui qui l'y a mis?
+
+-- Quel autre que lui et os se charger d'une pareille
+commission?
+
+-- Tu as raison. Comment a-t-il pntr chez toi?
+
+-- Ah! ceci est fort grave, attendu que toutes les portes taient
+fermes, et que mon laquais, Basque, avait les clefs dans ses
+poches.
+
+-- Eh bien! on aura gagn ton laquais.
+
+-- Impossible, Sire.
+
+-- Pourquoi, impossible?
+
+-- Parce que, si on l'et gagn, on n'et pas perdu le pauvre
+garon, dont on pouvait encore avoir besoin plus tard, en
+manifestant clairement qu'on s'tait servi de lui.
+
+-- C'est juste. Maintenant, il ne resterait donc qu'une
+conjecture.
+
+-- Voyons, Sire, si cette conjecture est la mme que celle qui
+s'est prsente mon esprit?
+
+-- C'est qu'il se serait introduit par l'escalier.
+
+-- Hlas! Sire, cela me parat plus que probable.
+
+-- Il n'en faut pas moins que quelqu'un ait vendu le secret de la
+trappe.
+
+-- Vendu ou donn.
+
+-- Pourquoi cette distinction?
+
+-- Parce que certaines personnes, Sire, tant au-dessus du prix
+d'une trahison, donnent et ne vendent pas.
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Oh! Sire, Votre Majest a l'esprit trop subtil pour ne pas
+m'pargner, en devinant, l'embarras de nommer.
+
+-- Tu as raison: Madame!
+
+-- Ah! fit de Saint-Aignan.
+
+-- Madame, qui s'est inquite du dmnagement.
+
+-- Madame, qui a les clefs des chambres de ses filles, et qui est
+assez puissante pour dcouvrir ce que nul, except vous, Sire, ou
+elle, ne dcouvrirait.
+
+-- Et tu crois que ma soeur aura fait alliance avec Bragelonne?
+
+-- Eh! eh! Sire...
+
+-- ce point de l'instruire de tous ces dtails?
+
+-- Peut-tre mieux encore.
+
+-- Mieux!... Achve.
+
+-- Peut-tre au point de l'accompagner.
+
+-- O cela? En bas, chez toi?
+
+-- Croyez-vous la chose impossible, Sire?
+
+-- Oh!
+
+-- coutez. Le roi sait si Madame aime les parfums?
+
+-- Oui, c'est une habitude qu'elle a prise de ma mre.
+
+-- La verveine surtout?
+
+-- C'est son odeur de prdilection.
+
+-- Eh bien! mon appartement embaume la verveine.
+
+Le roi demeura pensif.
+
+-- Mais, reprit-il, aprs un moment de silence pourquoi Madame
+prendrait elle le parti de Bragelonne contre moi?
+
+En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan et bien facilement
+rpondu par ceux-ci: Jalousie de femme! le roi sondait son ami
+jusqu'au fond du coeur pour voir s'il avait pntr le secret de
+sa galanterie avec sa belle -- soeur. Mais de Saint-Aignan n'tait
+pas un courtisan mdiocre; il ne se risquait pas la lgre dans
+la dcouverte des secrets de famille; il tait trop ami des Muses
+pour ne pas songer souvent ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux
+versrent tant de larmes pour expier le crime d'avoir vu on ne
+sait quoi dans la maison d'Auguste. Il passa donc adroitement
+ct du secret de Madame. Mais comme il avait fait preuve de
+sagacit en indiquant que Madame tait venue chez lui avec
+Bragelonne, il fallait payer l'usure de cet amour-propre et
+rpondre nettement cette question: Pourquoi Madame est-elle
+contre moi avec Bragelonne?
+
+-- Pourquoi? rpondit de Saint-Aignan. Mais Votre Majest oublie
+donc que M. le comte de Guiche est l'ami intime du vicomte de
+Bragelonne?
+
+-- Je ne vois pas le rapport, rpondit le roi.
+
+-- Ah! pardon, Sire, fit de Saint-Aignan; mais je croyais M. le
+comte de Guiche grand ami de Madame.
+
+-- C'est juste, repartit le roi; il n'y a plus besoin de chercher,
+le coup est venu de l.
+
+-- Et, pour le parer, le roi n'est-il pas d'avis qu'il faut en
+porter un autre?
+
+-- Oui; mais pas du genre de ceux qu'on se porte au bois de
+Vincennes, rpondit le roi.
+
+-- Votre Majest oublie, dit de Saint-Aignan, que je suis
+gentilhomme, et que l'on m'a provoqu.
+
+-- Ce n'est pas toi que cela regarde.
+
+-- Mais c'est moi qu'on attend aux Minimes, Sire, depuis plus
+d'une heure; moi qui en suis cause, et dshonor si je ne vais pas
+o l'on m'attend.
+
+-- Le premier honneur d'un gentilhomme, c'est l'obissance son
+roi.
+
+-- Sire...
+
+-- J'ordonne que tu demeures!
+
+-- Sire...
+
+-- Obis.
+
+-- Comme il plaira Votre Majest, Sire.
+
+-- D'ailleurs, je veux claircir toute cette affaire; je veux
+savoir comment on s'est jou de moi avec assez d'audace pour
+pntrer dans le sanctuaire de mes prdilections. Ceux qui ont
+fait cela, de Saint-Aignan, ce n'est pas toi qui dois les punir,
+car ce n'est pas ton honneur qu'ils ont attaqu, c'est le mien.
+
+-- Je supplie Votre Majest de ne pas accabler de sa colre
+M. de Bragelonne, qui, dans cette affaire, a pu manquer de
+prudence, mais pas de loyaut.
+
+-- Assez! Je saurai faire la part du juste et de l'injuste, mme
+au fort de ma colre. Pas un mot de cela Madame, surtout.
+
+-- Mais que faire vis--vis de M. de Bragelonne, Sire? Il va me
+chercher, et...
+
+-- Je lui aurai parl ou fait parler avant ce soir.
+
+-- Encore une fois, Sire, je vous en supplie, de l'indulgence.
+
+-- J'ai t indulgent assez longtemps, comte, dit Louis XIV en
+fronant le sourcil; il est temps que je montre certaines
+personnes que je suis le matre chez moi.
+
+Le roi prononait peine ces mots, qui annonaient qu'au nouveau
+ressentiment se mlait le souvenir d'un ancien, que l'huissier
+apparut sur le seuil du cabinet.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda le roi, et pourquoi vient-on quand je n'ai
+point appel?
+
+-- Sire, dit l'huissier, Votre Majest m'a ordonn, une fois pour
+toutes, de laisser passer M. le comte de La Fre toutes les fois
+qu'il aurait parler Votre Majest.
+
+-- Aprs?
+
+-- M. le comte de La Fre est l qui attend.
+
+Le roi et de Saint-Aignan changrent ces mots un regard dans
+lequel il y avait plus d'inquitude que de surprise. Louis hsita
+un instant. Mais, presque aussitt, prenant sa rsolution:
+
+-- Va, dit-il de Saint-Aignan, va trouver Louise, instruis-la de
+ce qui se trame contre nous; ne lui laisse pas ignorer que Madame
+recommence ses perscutions, et qu'elle a mis en campagne des gens
+qui eussent mieux fait de rester neutres.
+
+-- Sire...
+
+-- Si Louise s'effraie, continua le roi, rassure-la; dis-lui que
+l'amour du roi est un bouclier impntrable. Si, ce dont j'aime
+douter, elle savait tout dj ou si elle avait subi de son ct
+quelque attaque, dis-lui bien, de Saint -- Aignan, ajouta le roi
+tout frissonnant de colre et de fivre, dis-lui bien que, cette
+fois, au lieu de la dfendre, je la vengerai, et cela si
+svrement, que nul, dsormais, n'osera lever les yeux jusqu'
+elle.
+
+-- Est-ce tout, Sire?
+
+-- C'est tout. Va vite, et demeure fidle, toi qui vis au milieu
+de cet enfer, sans avoir comme moi l'espoir du paradis.
+
+Saint-Aignan s'puisa en protestations de dvouement; il prit et
+baisa la main du roi et sortit radieux.
+
+Fin du tome III
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
+by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome III., by Alexandre Dumas
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+\par Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
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+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXXXIII \endash \hich\af40\dbch\af16\loch\f40 \hich\f40 Ce que n'avaient pr\'e9\loch\f40 \hich\f40 vu ni na\'ef\loch\f40 ade ni dryade}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189219 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXXXIV \endash \hich\f40 Le nouveau g\'e9\loch\f40 \hich\f40 n\'e9\loch\f40 \hich\f40 ral des j\'e9\loch\f40 suites}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189220 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXXXVIII \endash Les qu\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 atre chances de Madame}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189224 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXL \endash Malaga}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189226 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320032003600000000}}
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLI \endash La lettre de M.\~de\~Baisemeaux}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189227 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLII \endash \hich\f40 O\'f9\loch\f40 le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a rien perdu de sa force}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189228 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLIII \endash Le rat et le fromage}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189229 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLIV \endash La campagne de Planchet}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189230 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLV \endash Ce que l\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 'on voit de la maison de Planchet}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189231 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLVI \endash \hich\f40 Comment Porthos, Tr\'fc\loch\f40 \hich\f40 chen et Planchet se quitt\'e8\loch\f40 \hich\f40 rent amis, gr\'e2\loch\f40 \hich\f40 ce \'e0\loch\f40 d'Artagnan}{\tab }{\field{\*\fldinst {
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 C\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 hapitre CXLVII \endash \hich\f40 La pr\'e9\loch\f40 sentation de Porthos}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189233 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLVIII \endash Explications}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189234 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLIX \endash Madame et de\~Guiche}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189235 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320033003500000000}}}{\fldrslt {230}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CL \endash Montalais et Malicorne}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189236 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLI \endash Comment de\~\hich\f40 Wardes fut re\'e7\loch\f40 \hich\f40 u \'e0\loch\f40 la cour}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189237 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLII \endash Le combat}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189238 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320033003800000000}}
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLIII \endash Le souper du roi}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189239 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLIV \endash \hich\f40 Apr\'e8\loch\f40 s souper}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189240 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLV \endash \hich\f40 Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le roi l'avait charg\'e9}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189241 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLVI \endash \hich\f40 L'aff\'fb\loch\f40 t}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189242 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320034003200000000}}}{\fldrslt {316}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLVII \endash \hich\f40 Le m\'e9\loch\f40 decin}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189243 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320034003300000000}}}{\fldrslt {325}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLVIII \endash \hich\f40 O\'f9\loch\f40 \hich\f40 d'Artagnan reconna\'ee\loch\f40 \hich\f40 t qu'il s'\'e9\loch\f40 \hich\f40 tait tromp\'e9\loch\f40 \hich\f40 , et que c'\'e9\loch\f40
+tait Manicamp qui avait raison}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189244 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320034003400000000}}}{\fldrslt {333}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLIX \endash \hich\f40 Comment il est bon d'avoir deux cordes \'e0\loch\f40 son arc}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189245 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320034003500000000}}}{\fldrslt {342}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLX \endash M.\~Malicorne, archiviste du royaume de France}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189246 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320034003600000000}}}{\fldrslt {359}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXI \endash Le voyage}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189247 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320034003700000000}}
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXII \endash }{\cs15\i\ul \hich\af40\dbch\af16\loch\f40 \hich\f40 Trium-F\'e9\loch\f40 minat}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189248 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXIII \endash \hich\f40 Premi\'e8\loch\f40 re querelle}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189249 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXIV \endash \hich\f40 D\'e9\loch\f40 sespoir}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189250 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320035003000000000}}}{\fldrslt {400}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXV \endash La fuite}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189251 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320035003100000000}}
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLX\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 VI \endash \hich\f40 Comment Louis avait, de son c\'f4\loch\f40 \hich\f40 t\'e9\loch\f40 \hich\f40 , pass\'e9\loch\f40 \hich\f40 le temps de dix heures et demie \'e0\loch\f40
+ minuit}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189252 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320035003200000000}}}{\fldrslt {418}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXVII \endash Les ambassadeurs}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189253 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitr\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 e CLXVIII \endash Chaillot}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189254 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320035003400000000}}}{\fldrslt {437}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXIX \endash Chez Madame}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189255 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320035003500000000}}
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXX \endash \hich\f40 Le mouchoir de Mademoiselle de La Valli\'e8\loch\f40 re}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189256 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320035003600000000}}}{\fldrslt {461}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXI \endash \hich\f40 O\'f9\loch\f40 \hich\f40 il est trait\'e9\loch\f40 \hich\f40 des jardiniers, des \'e9\loch\f40 chelles et des filles d'honneur}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189257 \\h }{\fs20
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXII \endash \hich\f40 O\'f9\loch\f40 \hich\f40 il est trait\'e9\loch\f40 \hich\f40 de menuiserie et o\'f9\loch\f40 il es\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 \hich\f40 t donn\'e9\loch\f40 \hich\f40 quelques d\'e9
+\loch\f40 \hich\f40 tails sur la fa\'e7\loch\f40 on de percer les escaliers}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189258 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXIII \endash La promenade aux flambeaux}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189259 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXIV \endash \hich\af40\dbch\af16\loch\f40 L'apparition}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189260 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320036003000000000}}}{\fldrslt {508}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXV \endash Le portrait}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189261 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320036003100000000}}
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXVI \endash Hampton-Court}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189262 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXVII \endash Le courrier de Madame}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189263 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXVIII \endash Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189264 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXI\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 X \endash Deux vieux amis}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189265 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXX \endash \hich\f40 O\'f9\loch\f40 \hich\f40 l'on voit qu'un march\'e9\loch\f40 qui ne peut pas se faire avec l'un peut se faire avec l'autre}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189266 \\h }{\fs20
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Cha\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 pitre CLXXXI \endash La peau de l'ours}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189267 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXII \endash \hich\f40 Chez la reine m\'e8\loch\f40 re}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189268 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXIII \endash Deux amies}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189269 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320036003900000000
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXIV \endash Comment Jean de La Fontaine fit son premier conte}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189270 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXV \endash \hich\f40 La Fontaine n\'e9\loch\f40 gociateur}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189271 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXVI \endash \hich\f40 La vaisselle et les diamants de Madame de Belli\'e8\loch\f40 re}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189272 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXVII \endash La quittance de M.\~de\~Mazarin}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189273 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXVIII \endash La minute de M.\~Colbert}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189274 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXIX \endash \hich\f40 O\'f9\loch\f40 \hich\f40 il semble \'e0\loch\f40 l'auteur qu'il est temps d'en revenir au vicomte de Bragelonne}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189275 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320037003500000000}}}{\fldrslt {703}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXC \endash Bragelonne continue ses interrogations}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189276 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320037003600000000}}}{\fldrslt {712}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXCI \endash Deux jalousies}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189277 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700310038003900320037003700000000
+}}}{\fldrslt {722}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXCII \endash Visite domiciliaire}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189278 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXCIII \endash \hich\f40 La m\'e9\loch\f40 thode de Porthos}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189279 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXCIV \endash \hich\f40 Le d\'e9\loch\f40 \hich\f40 m\'e9\loch\f40 nagement, la trappe et le p\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 ortrait}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189280 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXCV \endash Rivaux politiques}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189281 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXCVI \endash Rivaux amoureux}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97189282 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838181}{\*\bkmkstart _Toc97189218}{\*\bkmkstart _Toc78458737}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXXXII \endash
+ Psychologie royale{\*\bkmkend _Toc79838181}{\*\bkmkend _Toc97189218}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le roi entra dans ses appartements d\rquote un pas rapide.
+\par
+\par Peut-\'eatre Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il laissait derri\'e8re lui comme la trace d\rquote un deuil myst\'e9rieux.
+\par
+\par Cette gaiet\'e9, que chacun avait remarqu\'e9e dans son attitude \'e0 son arriv\'e9e, et dont chacun s\rquote \'e9tait r\'e9joui, nul ne l\rquote avait peut-\'eatre approfondie dans son v\'e9ritable sens\~; mais ce d\'e9
+part si orageux, ce visage si boulevers\'e9, chacun le comprit, ou du moins le crut comprendre facilement.
+\par
+\par La l\'e9g\'e8ret\'e9 de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un caract\'e8re ombrageux, et surtout pour un caract\'e8re de roi\~; l\rquote assimilation trop famili\'e8re, sans doute, de ce roi \'e0 un homme ordinaire\~; voil\'e0 les raisons que l
+\rquote assembl\'e9e donna du d\'e9part pr\'e9cipit\'e9 et inattendu de Louis XIV.
+\par
+\par Madame, plus clairvoyante d\rquote ailleurs, n\rquote y vit cependant point d\rquote abord autre chose. C\rquote \'e9tait assez pour elle d\rquote avoir rendu quelque petite torture d\rquote amour-propre \'e0 celui qui, oubliant si prompt
+ement des engagements contract\'e9s, semblait avoir pris \'e0 t\'e2che de d\'e9daigner sans cause les plus nobles et les plus illustres conqu\'eates.
+\par
+\par Il n\rquote \'e9tait pas sans une certaine importance pour Madame, dans la situation o\'f9 se trouvaient les choses, de faire voir au roi la diff\'e9rence qu\rquote il y avait \'e0 aimer en haut lieu ou \'e0 courir l\rquote
+amourette comme un cadet de province.
+\par
+\par Avec ces grandes amours, sentant leur loyaut\'e9 et leur toute-puissance, ayant en quelque sorte leur \'e9tiquette et leur ostentation, un roi, non seulement ne d\'e9rogeait point, mais encore trouvait repos, s\'e9curit\'e9, myst\'e8re et respect g\'e9n
+\'e9ral.
+\par
+\par Dans l\rquote abaissement des vulgaires amours, au contraire, il rencontrait, m\'eame chez les plus humbles sujets, la glose et le sarcasme\~; il perdait son caract\'e8re d\rquote infaillible et d\rquote inviolable. Descendu dans la r\'e9
+gion des petites mis\'e8res humaines, il en subissait les pauvres orages.
+\par
+\par En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au c\'9cur, ou plut\'f4t m\'eame au visage, comme le dernier de ses sujets, c\rquote \'e9tait porter un coup terrible \'e0 l\rquote orgueil de ce sang g\'e9n\'e9reux\~
+: on captivait Louis plus encore par l\rquote amour-propre que par l\rquote amour. Madame avait sagement calcul\'e9 sa vengeance\~; aussi, comme on l\rquote a vu, s\rquote \'e9tait-elle veng\'e9e.
+\par
+\par Qu\rquote on n\rquote aille pas croire cependant que Madame e\'fbt les passions terribles des h\'e9ro\'efnes du Moyen Age et qu\rquote elle v\'eet les choses sous leur aspect sombre\~
+; Madame, au contraire, jeune, gracieuse, spirituelle, coquette, amoureuse, plut\'f4t de fantaisie, d\rquote imagination ou d\rquote ambition que de c\'9cur\~; Madame, au contraire, inaugurait cette \'e9
+poque de plaisirs faciles et passagers qui signala les cent vingt ans qui s\rquote \'e9coul\'e8rent entre la moiti\'e9 du XVII}{\super e}{ si\'e8cle et les trois quarts du XVIII}{\super e}{.
+\par
+\par Madame voyait donc, ou plut\'f4t croyait voir les choses sous leur v\'e9ritable aspect\~; elle savait que le roi, son auguste beau-fr\'e8re, avait ri le premier de l\rquote humble La Valli\'e8re, et que, selon ses habitudes, il n\rquote \'e9
+tait pas probable qu\rquote il ador\'e2t jamais la personne dont il avait pu rire, ne f\'fbt-ce qu\rquote un instant.
+\par
+\par D\rquote ailleurs, l\rquote amour-propre n\rquote \'e9tait-il pas l\'e0, ce d\'e9mon souffleur qui joue un si grand r\'f4le dans cette com\'e9die dramatique qu\rquote on appelle la vie d\rquote une femme\~; l\rquote
+amour-propre ne disait-il point tout haut, tout bas, \'e0 demi-voix, sur tous les tons possibles, qu\rquote elle ne pouvait v\'e9ritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche, \'eatre compar\'e9e \'e0 la pauvre La Valli\'e8re, aussi jeune qu\rquote
+elle, c\rquote est vrai, mais bien moins jolie, mais tout \'e0 fait pauvre\~? Et que cela n\rquote \'e9tonne point de la part de Madame\~; on le sait, les plus grands caract\'e8res sont ceux qui se flattent le plus dans la comparaison qu\rquote ils font d
+\rquote eux aux autres, des autres \'e0 eux.
+\par
+\par Peut-\'eatre demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque si savamment combin\'e9e\~? Pourquoi tant de forces d\'e9ploy\'e9es, s\rquote il ne s\rquote agissait de d\'e9busquer s\'e9rieusement le roi d\rquote un c\'9c
+ur tout neuf dans lequel il comptait se loger\~! Madame avait-elle donc besoin de donner une pareille importance \'e0 La Valli\'e8re, si elle ne redoutait pas La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par Non, Madame ne redoutait pas La Valli\'e8re, au point de vue o\'f9 un historien qui sait les choses voit l\rquote avenir, ou plut\'f4t le pass\'e9\~; Madame n\rquote \'e9tait point un proph\'e8te ou une sibylle\~; Madame ne pouvait pas plus qu\rquote
+un autre lire dans ce terrible et fatal livre de l\rquote avenir qui garde en ses plus secr\'e8tes pages les plus s\'e9rieux \'e9v\'e9nements.
+\par
+\par Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui avoir fait une cachotterie toute f\'e9minine\~; elle voulait lui prouver clairement que s\rquote il usait de ce genre d\rquote armes offensives, elle, femme d\rquote
+esprit et de race, trouverait certainement dans l\rquote arsenal de son imagination des armes d\'e9fensives \'e0 l\rquote \'e9preuve m\'eame des coups d\rquote un roi.
+\par
+\par Et d\rquote ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de guerre, il n\rquote y a plus de rois, ou tout au moins que les rois, combattant pour leur propre compte comme des hommes ordinaires, peuvent voir leur couronne tomber au premier choc\~
+; qu\rquote enfin, s\rquote il avait esp\'e9r\'e9 \'eatre ador\'e9 tout d\rquote abord, de confiance, \'e0 son seul aspect, par toutes les femmes de sa cour, c\rquote \'e9tait une pr\'e9tention humaine, t\'e9m\'e9raire, insul
+tante pour certaines plus haut plac\'e9es que les autres, et que la le\'e7on, tombant \'e0 propos sur cette t\'eate royale, trop haute et trop fi\'e8re, serait efficace.
+\par
+\par Voil\'e0 certainement quelles \'e9taient les r\'e9flexions de Madame \'e0 l\rquote \'e9gard du roi.
+\par
+\par L\rquote \'e9v\'e9nement restait en dehors.
+\par
+\par Ainsi, l\rquote on voit qu\rquote elle avait agi sur l\rquote esprit de ses filles d\rquote honneur et avait pr\'e9par\'e9 dans tous ses d\'e9tails la com\'e9die qui venait de se jouer.
+\par
+\par Le roi en fut tout \'e9tourdi. Depuis qu\rquote il avait \'e9chapp\'e9 \'e0 M.\~de\~Mazarin, il se voyait pour la premi\'e8re fois trait\'e9 en homme.
+\par
+\par Une pareille s\'e9v\'e9rit\'e9, de la part de ses sujets, lui e\'fbt fourni mati\'e8re \'e0 r\'e9sistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.
+\par
+\par Mais s\rquote attaquer \'e0 des femmes, \'eatre attaqu\'e9 par elles, avoir \'e9t\'e9 jou\'e9 par de petites provinciales arriv\'e9es de Blois tout expr\'e8s pour cela, c\rquote \'e9tait le comble du d\'e9shonneur pour un jeune roi plein de la vanit\'e9
+ que lui inspiraient \'e0 la fois et ses avantages personnels et son pouvoir royal.
+\par
+\par Rien \'e0 faire, ni reproches, ni exil, ni m\'eame bouderies.
+\par
+\par Bouder, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 avouer qu\rquote on avait \'e9t\'e9 touch\'e9, comme Hamlet, par une arme d\'e9mouchet\'e9e, l\rquote arme du ridicule.
+\par
+\par Bouder des femmes\~! quelle humiliation\~! surtout quand ces femmes ont le rire pour vengeance.
+\par
+\par Oh\~! si, au lieu d\rquote en laisser toute la responsabilit\'e9 \'e0 des femmes, quelque courtisan se f\'fbt m\'eal\'e9 \'e0 cette intrigue, avec quelle joie Louis XIV e\'fbt saisi cette occasion d\rquote utiliser la Bastille\~!
+\par
+\par Mais l\'e0 encore la col\'e8re royale s\rquote arr\'eatait, repouss\'e9e par le raisonnement.
+\par
+\par Avoir une arm\'e9e, des prisons, une puissance presque divine, et mettre cette toute-puissance au service d\rquote une mis\'e9rable rancune, c\rquote \'e9tait indigne, non seulement d\rquote un roi, mais m\'eame d\rquote un homme.
+\par
+\par Il s\rquote agissait donc purement et simplement de d\'e9vorer en silence cet affront et d\rquote afficher sur son visage la m\'eame mansu\'e9tude, la m\'eame urbanit\'e9.
+\par
+\par Il s\rquote agissait de traiter Madame en amie. En amie\~!\'85 Et pourquoi pas\~?
+\par
+\par Ou Madame \'e9tait l\rquote instigatrice de l\rquote \'e9v\'e9nement, ou l\rquote \'e9v\'e9nement l\rquote avait trouv\'e9e passive.
+\par
+\par Si elle avait \'e9t\'e9 l\rquote instigatrice, c\rquote \'e9tait bien hardi \'e0 elle, mais enfin n\rquote \'e9tait-ce pas son r\'f4le naturel\~?
+\par
+\par Qui l\rquote avait \'e9t\'e9 chercher dans le plus doux moment de la lune conjugale pour lui parler un langage amoureux\~? Qui avait os\'e9 calculer les chances de l\rquote adult\'e8re, bien plus de l\rquote inceste\~? Qui, retranch\'e9 derri\'e8
+re son omnipotence royale, avait dit \'e0 cette jeune femme\~: \'ab\~Ne craignez rien, aimez le roi de France, il est au-dessus de tous, et un geste de son bras arm\'e9 du sceptre vous prot\'e9gera contre tous, m\'eame contre vos remords\~?\~\'bb
+\par
+\par Donc, la jeune femme avait ob\'e9i \'e0 cette parole royale, avait c\'e9d\'e9 \'e0 cette voix corruptrice, et maintenant qu\rquote elle avait fait le sacrifice moral de son honneur, elle se voyait pay\'e9e de ce sacrifice par une infid\'e9lit\'e9 d
+\rquote autant plus humiliante qu\rquote elle avait pour cause une femme bien inf\'e9rieure \'e0 celle qui avait d\rquote abord cru \'eatre aim\'e9e.
+\par
+\par Ainsi, Madame e\'fbt-elle \'e9t\'e9 l\rquote instigatrice de la vengeance, Madame e\'fbt eu raison.
+\par
+\par Si, au contraire, elle \'e9tait passive dans tout cet \'e9v\'e9nement, quel sujet avait le roi de lui en vouloir\~?
+\par
+\par Devait-elle, ou plut\'f4t pouvait-elle arr\'eater l\rquote essor de quelques langues provinciales\~? devait-elle, par un exc\'e8s de z\'e8le mal entendu, r\'e9primer, au risque de l\rquote envenimer, l\rquote impertinence de ces trois petites filles\~?
+
+\par
+\par Tous ces raisonnements \'e9taient autant de piq\'fbres sensibles \'e0 l\rquote orgueil du roi\~; mais, quand il avait bien repass\'e9 tous ces griefs dans son esprit, Louis XIV s\rquote \'e9tonnait, r\'e9flexions faites, c\rquote est-\'e0-dire apr\'e8
+s la plaie pans\'e9e, de sentir d\rquote autres douleurs sourdes, insupportables, inconnues.
+\par
+\par Et voil\'e0 ce qu\rquote il n\rquote osait s\rquote avouer \'e0 lui-m\'eame, c\rquote est que ces lancinantes atteintes avaient leur si\'e8ge au c\'9cur.
+\par
+\par Et, en effet, il faut bien que l\rquote historien l\rquote avoue aux lecteurs, comme le roi se l\rquote avouait \'e0 lui-m\'eame\~: il s\rquote \'e9tait laiss\'e9 chatouiller le c\'9cur par cette na\'efve d\'e9claration de La Valli\'e8re\~; il avait cru
+\'e0 l\rquote amour pur, \'e0 de l\rquote amour pour l\rquote homme, \'e0 de l\rquote amour d\'e9pouill\'e9 de tout int\'e9r\'eat\~; et son \'e2me, plus jeune et surtout plus na\'efve qu\rquote il ne le supposait, avait bondi au-devant de cette autre \'e2
+me qui venait de se r\'e9v\'e9ler \'e0 lui par ses aspirations.
+\par
+\par La chose la moins ordinaire dans l\rquote histoire si complexe de l\rquote amour, c\rquote est la double inoculation de l\rquote amour dans deux c\'9curs\~: pas plus de simultan\'e9it\'e9 que d\rquote \'e9galit\'e9\~; l\rquote
+un aime presque toujours avant l\rquote autre, comme l\rquote un finit presque toujours d\rquote aimer apr\'e8s l\rquote autre. Aussi le courant \'e9lectrique s\rquote \'e9tablit-il en raison de l\rquote intensit\'e9 de la premi\'e8re passion qui s
+\rquote allume. Plus Mlle de La Valli\'e8re avait montr\'e9 d\rquote amour, plus le roi en avait ressenti.
+\par
+\par Et voil\'e0 justement ce qui \'e9tonnait le roi.
+\par
+\par Car il lui \'e9tait bien d\'e9montr\'e9 qu\rquote aucun courant sympathique n\rquote avait pu entra\'eener son c\'9cur, puisque cet aveu n\rquote \'e9tait pas de l\rquote amour, puisque cet aveu n\rquote \'e9tait qu\rquote une insulte faite \'e0 l\rquote
+homme et au roi, puisque enfin c\rquote \'e9tait, et le mot surtout br\'fblait comme un fer rouge, puisque enfin c\rquote \'e9tait une mystification.
+\par
+\par Ainsi cette petite fille \'e0 laquelle, \'e0 la rigueur, on pouvait tout refuser, beaut\'e9, naissance, esprit, ainsi cette petite fille, choisie par Madame elle-m\'eame en raison de son humilit\'e9, avait non seulement provoqu\'e9 le roi, mais encore d
+\'e9daign\'e9 le roi, c\rquote est-\'e0-dire un homme qui, comme un sultan d\rquote Asie, n\rquote avait qu\rquote \'e0 chercher des yeux, qu\rquote \'e0 \'e9tendre la main, qu\rquote \'e0 laisser tomber le mouchoir.
+\par
+\par Et, depuis la veille, il avait \'e9t\'e9 pr\'e9occup\'e9 de cette petite fille au point de ne penser qu\rquote \'e0 elle, de ne r\'eaver que d\rquote elle\~; depuis la veille, son imagination s\rquote \'e9tait amus\'e9e \'e0
+ parer son image de tous les charmes qu\rquote elle n\rquote avait point\~; il avait enfin, lui que tant d\rquote affaires r\'e9clamaient, que tant de femmes appelaient, il avait, depuis la veille, consacr\'e9
+ toutes les minutes de sa vie, tous les battements de son c\'9cur, \'e0 cette unique r\'eaverie.
+\par
+\par En v\'e9rit\'e9, c\rquote \'e9tait trop ou trop peu.
+\par
+\par Et l\rquote indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et entre autres que de Saint-Aignan \'e9tait l\'e0, l\rquote indignation du roi s\rquote exhalait dans les plus violentes impr\'e9cations.
+\par
+\par Il est vrai que Saint-Aignan \'e9tait tapi dans un coin, et de ce coin regardait passer la temp\'eate.
+\par
+\par Son d\'e9sappointement \'e0 lui paraissait mis\'e9rable \'e0 c\'f4t\'e9 de la col\'e8re royale.
+\par
+\par Il comparait \'e0 son petit amour-propre l\rquote immense orgueil de ce roi offens\'e9, et, connaissant le c\'9cur des rois en g\'e9n\'e9ral et celui des puissants en particulier, il se demandait si bient\'f4t ce poids de fureur, suspendu jusque-l\'e0
+ sur le vide, ne finirait point par tomber sur lui, par cela m\'eame que d\rquote autres \'e9taient coupables et lui innocent.
+\par
+\par En effet, tout \'e0 coup le roi s\rquote arr\'eata dans sa marche immod\'e9r\'e9e, et, fixant sur de Saint-Aignan un regard courrouc\'e9.
+\par
+\par \endash Et toi, de Saint-Aignan\~? s\rquote \'e9cria-t-il.
+\par
+\par De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait\~:
+\par
+\par \endash Eh bien\~! Sire\~?
+\par
+\par \endash Oui, tu as \'e9t\'e9 aussi sot que moi, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Sire, balbutia de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Tu t\rquote es laiss\'e9 prendre \'e0 cette grossi\'e8re plaisanterie.
+\par
+\par \endash Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commen\'e7ait \'e0 secouer les membres, que Votre Majest\'e9 ne se mette point en col\'e8re\~: les femmes, elle le sait, sont des cr\'e9atures imparfaites cr\'e9\'e9es pour le mal\~
+; donc, leur demander le bien c\rquote est exiger d\rquote elles la chose impossible.
+\par
+\par Le roi, qui avait un profond respect de lui-m\'eame, et qui commen\'e7ait \'e0 prendre sur ses passions cette puissance qu\rquote il conserva sur elles toute sa vie, le roi sentit qu\rquote il se d\'e9consid\'e9rait \'e0 montrer tant d\rquote
+ardeur pour un si mince objet.
+\par
+\par \endash Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne me mets pas en col\'e8re\~; j\rquote admire seulement que nous ayons \'e9t\'e9 jou\'e9s avec tant d\rquote adresse et d\rquote audace par ces deux petites filles. J\rquote
+admire surtout que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la folie de nous en rapporter \'e0 notre propre c\'9cur.
+\par
+\par \endash Oh\~! le c\'9cur, Sire, le c\'9cur, c\rquote est un organe qu\rquote il faut absolument r\'e9duire \'e0 ses fonctions physiques, mais qu\rquote il faut destituer de toutes fonctions morales. J\rquote avoue, quant \'e0 moi, que, lorsque j\rquote
+ai vu le c\'9cur de Votre Majest\'e9 si fort pr\'e9occup\'e9 de cette petite\'85
+\par
+\par \endash Pr\'e9occup\'e9, moi\~? mon c\'9cur pr\'e9occup\'e9\~? Mon esprit, peut-\'eatre\~; mais quant \'e0 mon c\'9cur\'85 il \'e9tait\'85
+\par
+\par Louis s\rquote aper\'e7ut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il en allait d\'e9couvrir un autre.
+\par
+\par \endash Au reste, ajouta-t-il, je n\rquote ai rien \'e0 reprocher \'e0 cette enfant. Je savais qu\rquote elle en aimait un autre.
+\par
+\par \endash Le vicomte de Bragelonne, oui. J\rquote en avais pr\'e9venu Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Sans doute. Mais tu n\rquote \'e9tais pas le premier. Le comte de La F\'e8re m\rquote avait demand\'e9 la main de Mlle de La Valli\'e8re pour son fils. Eh bien\~! \'e0 son retour d\rquote Angleterre, je les marierai puisqu\rquote ils s\rquote
+aiment.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, je reconnais l\'e0 toute la g\'e9n\'e9rosit\'e9 du roi.
+\par
+\par \endash Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces sortes de choses, dit Louis.
+\par
+\par \endash Oui, dig\'e9rons l\rquote affront, Sire, dit le courtisan r\'e9sign\'e9.
+\par
+\par \endash Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un soupir.
+\par
+\par \endash Et pour commencer, moi\'85 dit Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je vais faire quelque bonne \'e9pigramme sur le trio. J\rquote appellerai cela\~: }{\i Na\'efade et Dryade}{\~; cela fera plaisir \'e0 Madame.
+\par
+\par \endash Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers, cela me distraira. Ah\~! n\rquote importe, n\rquote importe, Saint-Aignan, ajouta le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une force surhumaine pour \'eatre d
+ignement soutenu.
+\par
+\par Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus ang\'e9lique patience, un des valets de service vint gratter \'e0 la porte de la chambre.
+\par
+\par De Saint-Aignan s\rquote \'e9carta par respect.
+\par
+\par \endash Entrez, fit le roi.
+\par
+\par Le valet entreb\'e2illa la porte.
+\par
+\par \endash Que veut-on\~? demanda Louis.
+\par
+\par Le valet montra une lettre pli\'e9e en forme de triangle.
+\par
+\par \endash Pour Sa Majest\'e9, dit-il.
+\par
+\par \endash De quelle part\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote ignore\~; il a \'e9t\'e9 remis par un des officiers de service.
+\par
+\par Le roi fit signe, le valet apporta le billet.
+\par
+\par Le roi s\rquote approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature et laissa \'e9chapper un cri.
+\par
+\par Saint-Aignan \'e9tait assez respectueux pour ne pas regarder\~; mais, sans regarder, il voyait et entendait.
+\par
+\par Il accourut.
+\par
+\par Le roi, d\rquote un geste, cong\'e9dia le valet.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu\~! fit le roi en lisant.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 se trouve-t-elle indispos\'e9e\~? demanda Saint-Aignan les bras \'e9tendus.
+\par
+\par \endash Non, non, Saint-Aignan\~; lis\~!
+\par
+\par Et il lui passa le billet.
+\par
+\par Les yeux de Saint-Aignan se port\'e8rent \'e0 la signature.
+\par
+\par \endash La Valli\'e8re\~! s\rquote \'e9cria-t-il. Oh\~! Sire\~!
+\par
+\par \endash Lis\~! lis\~!
+\par
+\par Et Saint-Aignan lut\~:
+\par
+\par \'ab\~Sire, pardonnez-moi mon importunit\'e9, pardonnez-moi surtout le d\'e9faut de formalit\'e9s qui accompagne cette lettre\~; un billet me semble plus press\'e9 et plus pressant qu\rquote une d\'e9p\'eache\~; je me permets donc d\rquote
+adresser un billet \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par Je rentre chez moi bris\'e9e de douleur et de fatigue, Sire, et j\rquote implore de Votre Majest\'e9 la faveur d\rquote une audience dans laquelle je pourrai dire la v\'e9rit\'e9 \'e0 mon roi.
+\par
+\par Sign\'e9\~: Louise de La Valli\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par \endash Eh bien\~? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de Saint Aignan tout \'e9tourdi de ce qu\rquote il venait de lire.
+\par
+\par \endash Eh bien\~? r\'e9p\'e9ta Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Que penses-tu de cela\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais trop.
+\par
+\par \endash Mais enfin\~?
+\par
+\par \endash Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu peur.
+\par
+\par \endash Peur de quoi\~? demanda noblement Louis.
+\par
+\par \endash Dame\~! que voulez-vous, Sire\~! Votre Majest\'e9 a mille raisons d\rquote en vouloir \'e0 l\rquote auteur ou aux auteurs d\rquote une si m\'e9chante plaisanterie, et la m\'e9moire de Votre Majest\'e9, ouverte dans le mauvais sens, est une \'e9
+ternelle menace pour l\rquote imprudente.
+\par
+\par \endash Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.
+\par
+\par \endash Le roi doit voir mieux que moi.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je vois dans ces lignes\~: de la douleur, de la contrainte, et maintenant surtout que je me rappelle certaines particularit\'e9s de la sc\'e8ne qui s\rquote est pass\'e9e ce soir chez Madame\'85 Enfin\'85
+\par
+\par Le roi s\rquote arr\'eata sur ce sens suspendu.
+\par
+\par \endash Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majest\'e9 va donner audience, voil\'e0 ce qu\rquote il y a de plus clair dans tout cela.
+\par
+\par \endash Je ferai mieux, Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Que ferez-vous, Sire\~?
+\par
+\par \endash Prends ton manteau.
+\par
+\par \endash Mais, Sire\'85
+\par
+\par \endash Tu sais o\'f9 est la chambre des filles de Madame\~?
+\par
+\par \endash Certes.
+\par
+\par \endash Tu sais un moyen d\rquote y p\'e9n\'e9trer\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! quant \'e0 cela, non.
+\par
+\par \endash Mais enfin tu dois conna\'eetre quelqu\rquote un par l\'e0\~?
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, Votre Majest\'e9 est la source de toute bonne id\'e9e.
+\par
+\par \endash Tu connais quelqu\rquote un\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Qui connais-tu\~? Voyons.
+\par
+\par \endash Je connais certain gar\'e7on qui est au mieux avec certaine fille.
+\par
+\par \endash D\rquote honneur\~?
+\par
+\par \endash Oui, d\rquote honneur, Sire.
+\par
+\par \endash Avec Tonnay-Charente\~? demanda Louis en riant.
+\par
+\par \endash Non, malheureusement\~; avec Montalais.
+\par
+\par \endash Il s\rquote appelle\~?
+\par
+\par \endash Malicorne.
+\par
+\par \endash Bon\~! Et tu peux compter sur lui\~?
+\par
+\par \endash Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef\'85 Et s\rquote il en a une, comme je lui ai rendu service\'85 il m\rquote en fera part.
+\par
+\par \endash C\rquote est au mieux. Partons\~!
+\par
+\par \endash Je suis aux ordres de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par Le roi jeta son propre manteau sur les \'e9paules de Saint-Aignan et lui demanda le sien. Puis tous deux gagn\'e8rent le vestibule.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97189219}{\*\bkmkstart _Toc79838182}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXXXIII \endash Ce que n'ava
+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 \hich\f40 ient pr\'e9\loch\f40 \hich\f40 vu ni na\'ef\loch\f40 ade ni dryade{\*\bkmkend _Toc97189219}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{De Saint-Aignan s\rquote arr\'eata au pied de l\rquote escalier qui conduisait aux entresols chez les filles d\rquote honneur, au premier chez Madame. De l\'e0, par un valet qui passait, il fit pr\'e9venir Malicorne, qui \'e9tait encore chez Monsieur.
+
+\par
+\par Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et flairant dans l\rquote ombre.
+\par
+\par Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.
+\par
+\par Au contraire, de Saint-Aignan s\rquote avan\'e7a.
+\par
+\par Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son d\'e9sir, Malicorne recula tout net.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit-il, vous me demandez \'e0 \'eatre introduit dans les chambres des filles d\rquote honneur\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans savoir dans quel but vous la d\'e9sirez.
+\par
+\par \endash Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m\rquote est impossible de donner aucune explication\~; il faut donc que vous vous fiiez \'e0 moi comme un ami qui vous a tir\'e9 d\rquote embarras hier et qui vous prie de l\rquote en tirer aujourd
+\rquote hui.
+\par
+\par \endash Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais\~; ce que je voulais, c\rquote \'e9tait ne point coucher \'e0 la belle \'e9toile, et tout honn\'eate homme peut avouer un pareil d\'e9sir\~; tandis que vous, vous n\rquote avouez rien.
+\par
+\par \endash Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan, que, s\rquote il m\rquote \'e9tait permis de m\rquote expliquer, je m\rquote expliquerais.
+\par
+\par \endash Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette d\rquote entrer chez Mlle de Montalais.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Vous le savez mieux que personne, puisque vous m\rquote avez pris sur un mur, faisant la cour \'e0 Mlle de Montalais\~; or, ce serait complaisant \'e0 moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de vous ouvrir la porte de sa chambre.
+\par
+\par \endash Eh\~! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la clef\~?
+\par
+\par \endash Pour qui donc alors\~?
+\par
+\par \endash Elle ne loge pas seule, ce me semble\~?
+\par
+\par \endash Non, sans doute.
+\par
+\par \endash Elle loge avec Mlle de La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Oui, mais vous n\rquote avez pas plus affaire r\'e9ellement \'e0 Mlle de La Valli\'e8re qu\rquote \'e0 Mlle de Montalais, et il n\rquote y a que deux hommes \'e0 qui je donnerais cette clef\~: c\rquote est \'e0 M.\~de\~Bragelonne, s\rquote
+il me priait de la lui donner\~; c\rquote est au roi, s\rquote il me l\rquote ordonnait.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous l\rquote ordonne, dit le roi en s\rquote avan\'e7ant hors de l\rquote obscurit\'e9 et en entrouvrant son manteau. Mlle de Montalais descendra pr\'e8s de vous, tandis que nous monterons pr
+\'e8s de Mlle de La Valli\'e8re\~: c\rquote est, en effet, \'e0 elle seule que nous avons affaire.
+\par
+\par \endash Le roi\~! s\rquote \'e9cria Malicorne en se courbant jusqu\rquote aux genoux du roi.
+\par
+\par \endash Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi bon gr\'e9 de votre r\'e9sistance que de votre capitulation. Relevez-vous, monsieur\~; rendez nous le service que nous vous demandons.
+\par
+\par \endash Sire, \'e0 vos ordres, dit Malicorne en montant l\rquote escalier.
+\par
+\par \endash Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui sonnez mot de ma visite.
+\par
+\par Malicorne s\rquote inclina en signe d\rquote ob\'e9issance et continua de monter.
+\par
+\par Mais le roi, par une vive r\'e9flexion, le suivit, et cela avec une rapidit\'e9 si grande, que, quoique Malicorne e\'fbt d\'e9j\'e0 la moiti\'e9 des escaliers d\rquote avance, il arriva en m\'eame temps que lui \'e0 la chambre.
+\par
+\par Il vit alors, par la porte demeur\'e9e entrouverte derri\'e8re Malicorne, La Valli\'e8re toute renvers\'e9e dans un fauteuil, et \'e0 l\rquote
+autre coin Montalais, qui peignait ses cheveux, en robe de chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant avec Malicorne.
+\par
+\par Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.
+\par
+\par Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et, reconnaissant le roi, elle s\rquote esquiva.
+\par
+\par \'c0 cette vue, La Valli\'e8re, de son c\'f4t\'e9, se redressa comme une morte galvanis\'e9e et retomba sur son fauteuil.
+\par
+\par Le roi s\rquote avan\'e7a lentement vers elle.
+\par
+\par \endash Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec froideur, me voici pr\'eat \'e0 vous entendre. Parlez.
+\par
+\par De Saint-Aignan, fid\'e8le \'e0 son r\'f4le de sourd, d\rquote aveugle et de muet, de Saint-Aignan s\rquote \'e9tait plac\'e9, lui, dans une encoignure de porte, sur un escabeau que le hasard lui avait procur\'e9 tout expr\'e8s.
+\par
+\par Abrit\'e9 sous la tapisserie qui servait de porti\'e8re, adoss\'e9 \'e0 la muraille m\'eame, il \'e9couta ainsi sans \'eatre vu, se r\'e9signant au r\'f4le de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais g\'eaner le ma\'eetre. La Valli\'e8
+re, frapp\'e9e de terreur \'e0 l\rquote aspect du roi irrit\'e9, se leva une seconde fois, et, demeurant dans une posture humble et suppliante\~:
+\par
+\par \endash Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.
+\par
+\par \endash Eh\~! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne\~? demanda Louis XIV.
+\par
+\par \endash Sire, j\rquote ai commis une grande faute, plus qu\rquote une grande faute, un grand crime.
+\par
+\par \endash Vous\~?
+\par
+\par \endash Sire, j\rquote ai offens\'e9 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Pas le moins du monde, r\'e9pondit Louis XIV.
+\par
+\par \endash Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-\'e0-vis de moi cette terrible gravit\'e9 qui d\'e9c\'e8le la col\'e8re bien l\'e9gitime du roi. Je sens que je vous ai offens\'e9, Sire\~; mais j\rquote
+ai besoin de vous expliquer comment je ne vous ai point offens\'e9 de mon plein gr\'e9.
+\par
+\par \endash Et d\rquote abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m\rquote auriez-vous offens\'e9\~? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune fille, plaisanterie fort innocente\~? Vous vous \'eates raill\'e9e d\rquote un jeune homme cr\'e9dule
+\~: c\rquote est bien naturel\~; toute autre femme \'e0 votre place e\'fbt fait ce que vous avez fait.
+\par
+\par \endash Oh\~! Votre Majest\'e9 m\rquote \'e9crase avec ces paroles.
+\par
+\par \endash Et pourquoi donc\~?
+\par
+\par \endash Parce que, si la plaisanterie f\'fbt venue de moi, elle n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 innocente.
+\par
+\par \endash Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce l\'e0 tout ce que vous aviez \'e0 me dire en me demandant une audience\~?
+\par
+\par Et le roi fit presque un pas en arri\'e8re.
+\par
+\par Alors La Valli\'e8re, avec une voix br\'e8ve et entrecoup\'e9e, avec des yeux dess\'e9ch\'e9s par le feu des larmes, fit \'e0 son tour un pas vers le roi.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 a tout entendu\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Tout, quoi\~?
+\par
+\par \endash Tout ce qui a \'e9t\'e9 dit par moi au ch\'eane royal\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.
+\par
+\par \endash Et Votre Majest\'e9, lorsqu\rquote elle m\rquote eut entendue, a pu croire que j\rquote avais abus\'e9 de sa cr\'e9dulit\'e9.
+\par
+\par \endash Oui, cr\'e9dulit\'e9, c\rquote est bien cela, vous avez dit le mot.
+\par
+\par \endash Et Votre Majest\'e9 n\rquote a pas soup\'e7onn\'e9 qu\rquote une pauvre fille comme moi peut \'eatre forc\'e9e quelquefois de subir la volont\'e9 d\rquote autrui\~?
+\par
+\par \endash Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volont\'e9 semblait s\rquote exprimer si librement sous le ch\'eane royal se laiss\'e2t influencer \'e0 ce point par la volont\'e9 d\rquote autrui.
+\par
+\par \endash Oh\~! mais la menace, Sire\~!
+\par
+\par \endash La menace\~!\'85 Qui vous mena\'e7ait\~? qui osait vous menacer\~?
+\par
+\par \endash Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.
+\par
+\par \endash Je ne reconnais \'e0 personne le droit de menace dans mon royaume.
+\par
+\par \endash Pardonnez-moi, Sire, il y a pr\'e8s de Votre Majest\'e9 m\'eame des personnes assez haut plac\'e9es pour avoir ou pour se croire le droit de perdre une jeune fille sans avenir, sans fortune, et n\rquote ayant que sa r\'e9putation.
+\par
+\par \endash Et comment la perdre\~?
+\par
+\par \endash En lui faisant perdre cette r\'e9putation par une honteuse expulsion.
+\par
+\par \endash Oh\~! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j\rquote aime fort les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.
+\par
+\par \endash Sire\~!
+\par
+\par \endash Oui, et il m\rquote est p\'e9nible, je l\rquote avoue, de voir qu\rquote une justification facile, comme pourrait l\rquote \'eatre la v\'f4tre, se vienne compliquer devant moi d\rquote un tissu de reproches et d\rquote imputations.
+\par
+\par \endash Auxquelles vous n\rquote ajoutez pas foi alors\~? s\rquote \'e9cria La Valli\'e8re.
+\par
+\par Le roi garda le silence.
+\par
+\par \endash Oh\~! dites-le donc\~! r\'e9p\'e9ta La Valli\'e8re avec v\'e9h\'e9mence.
+\par
+\par \endash Je regrette de vous l\rquote avouer, r\'e9p\'e9ta le roi en s\rquote inclinant avec froideur.
+\par
+\par \endash La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant ses mains l\rquote une dans l\rquote autre\~:
+\par
+\par \endash Ainsi vous ne me croyez pas\~? dit-elle.
+\par
+\par Le roi ne r\'e9pondit rien.
+\par
+\par Les traits de La Valli\'e8re s\rquote alt\'e9r\'e8rent \'e0 ce silence.
+\par
+\par \endash Ainsi vous supposez que moi, moi\~! dit-elle, j\rquote ai ourdi ce ridicule, cet inf\'e2me complot de me jouer aussi imprudemment de Votre Majest\'e9\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! mon Dieu\~! ce n\rquote est ni ridicule ni inf\'e2me, dit le roi\~; ce n\rquote est pas m\'eame un complot\~: c\rquote est une raillerie plus ou moins plaisante, voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash Oh\~! murmura la jeune fille d\'e9sesp\'e9r\'e9e, le roi ne me croit pas, le roi ne veut pas me croire.
+\par
+\par \endash Mais non, je ne veux pas vous croire.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! mon Dieu\~!
+\par
+\par \endash \'c9coutez\~: quoi de plus naturel, en effet\~? Le roi me suit, m\rquote \'e9coute, me guette\~; le roi veut peut-\'eatre s\rquote amuser \'e0 mes d\'e9pens, amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un homme de c\'9cur, prenons-le par le c
+\'9cur.
+\par
+\par La Valli\'e8re cacha sa t\'eate dans ses mains en \'e9touffant un sanglot. Le roi continua impitoyablement\~; il se vengeait sur la pauvre victime de tout ce qu\rquote il avait souffert.
+\par
+\par \endash Supposons donc cette fable que je l\rquote aime et que je l\rquote aie distingu\'e9. Le roi est si na\'eff et si orgueilleux \'e0 la fois, qu\rquote il me croira, et alors nous irons raconter cette na\'efvet\'e9 du roi, et nous rirons.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria La Valli\'e8re, penser cela, penser cela, c\rquote est affreux\~!
+\par
+\par \endash Et, poursuivit le roi, ce n\rquote est pas tout\~: si ce prince orgueilleux vient \'e0 prendre au s\'e9rieux la plaisanterie, s\rquote il a l\rquote imprudence d\rquote en t\'e9moigner publiquement quelque chose comme de la joie, eh bien\~
+! devant toute la cour, le roi sera humili\'e9\~; or, ce sera, un jour, un r\'e9cit charmant \'e0 faire \'e0 mon amant, une part de dot \'e0 apporter \'e0 mon mari, que cette aventure d\rquote un roi jou\'e9 par une malicieuse jeune fille.
+\par
+\par \endash Sire\~! s\rquote \'e9cria La Valli\'e8re \'e9gar\'e9e, d\'e9lirante, pas un mot de plus, je vous en supplie\~; vous ne voyez donc pas que vous me tuez\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! raillerie, murmura le roi, qui commen\'e7ait cependant \'e0 s\rquote \'e9mouvoir.
+\par
+\par La Valli\'e8re tomba \'e0 genoux, et cela si rudement, que ses genoux r\'e9sonn\'e8rent sur le parquet.
+\par
+\par Puis, joignant les mains\~:
+\par
+\par \endash Sire, dit-elle, je pr\'e9f\'e8re la honte \'e0 la trahison.
+\par
+\par \endash Que faites-vous\~? demanda le roi, mais sans faire un mouvement pour relever la jeune fille.
+\par
+\par \endash Sire, quand je vous aurai sacrifi\'e9 mon honneur et ma raison, vous croirez peut-\'eatre \'e0 ma loyaut\'e9. Le r\'e9cit qui vous a \'e9t\'e9 fait chez Madame et par Madame est un mensonge\~; ce que j\rquote ai dit sous le grand ch\'eane\'85
+
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Cela seulement, c\rquote \'e9tait la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash Mademoiselle\~! s\rquote \'e9cria le roi.
+\par
+\par \endash Sire, s\rquote \'e9cria La Valli\'e8re entra\'een\'e9e par la violence de ses sensations, Sire, duss\'e9-je mourir de honte \'e0 cette place o\'f9 sont enracin\'e9s mes deux genoux, je vous le r\'e9p\'e9terai jusqu\rquote \'e0
+ ce que la voix me manque\~: j\rquote ai dit que je vous aimais\'85 eh bien\~! je vous aime\~!
+\par
+\par \endash Vous\~?
+\par
+\par \endash Je vous aime, Sire, depuis le jour o\'f9 je vous ai vu, depuis qu\rquote \'e0 Blois, o\'f9 je languissais, votre regard royal est tomb\'e9 sur moi, lumineux et vivifiant\~; je vous aime\~! Sire. C\rquote est un crime de l\'e8se-majest\'e9
+, je le sais, qu\rquote une pauvre fille comme moi aime son roi et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, m\'e9prisez-moi pour cette imprudence\~; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais que je vous ai raill\'e9, que je vous ai trahi. Je suis d
+\rquote un sang fid\'e8le \'e0 la royaut\'e9, Sire\~; et j\rquote aime\'85 j\rquote aime mon roi\~!\'85 Oh\~! je me meurs\~!
+\par
+\par Et tout \'e0 coup, \'e9puis\'e9e de force, de voix, d\rquote haleine, elle tomba pli\'e9e en deux, pareille \'e0 cette fleur dont parle Virgile et qu\rquote a touch\'e9e la faux du moissonneur.
+\par
+\par Le roi, \'e0 ces mots, \'e0 cette v\'e9h\'e9mente supplique, n\rquote avait gard\'e9 ni rancune, ni doute\~; son c\'9cur tout entier s\rquote \'e9tait ouvert au souffle ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux langage.
+\par
+\par Aussi, lorsqu\rquote il entendit l\rquote aveu passionn\'e9 de cet amour, il faiblit, et voila son visage dans ses deux mains.
+\par
+\par Mais, lorsqu\rquote il sentit les mains de La Valli\'e8re cramponn\'e9es \'e0 ses mains, lorsque la ti\'e8de pression de l\rquote amoureuse jeune fille eut gagn\'e9 ses art\'e8res, il s\rquote embrasa \'e0 son tour, et, saisissant La Valli\'e8re \'e0
+ bras-le-corps, il la releva et la serra contre son c\'9cur.
+\par
+\par Mais elle, mourante, laissant aller sa t\'eate vacillante sur ses \'e9paules, ne vivait plus.
+\par
+\par Alors le roi, effray\'e9, appela de Saint-Aignan.
+\par
+\par De Saint-Aignan, qui avait pouss\'e9 la discr\'e9tion jusqu\rquote \'e0 rester immobile dans son coin en feignant d\rquote essuyer une larme, accourut \'e0 cet appel du roi.
+\par
+\par Alors il aida Louis \'e0 faire asseoir la jeune fille sur un fauteuil, lui frappa dans les mains, lui r\'e9pandit de l\rquote eau de la reine de Hongrie en lui r\'e9p\'e9tant\~:
+\par
+\par \endash Mademoiselle, allons, mademoiselle, c\rquote est fini, le roi vous croit, le roi vous pardonne. Eh\~! l\'e0, l\'e0\~! prenez garde, vous allez \'e9mouvoir trop violemment le roi, mademoiselle\~; Sa Majest\'e9 est sensible, Sa Majest\'e9 a un c
+\'9cur. Ah\~! diable\~! mademoiselle, faites-y attention, le roi est fort p\'e2le.
+\par
+\par En effet, le roi p\'e2lissait visiblement.
+\par
+\par Quant \'e0 La Valli\'e8re, elle ne bougeait pas.
+\par
+\par \endash Mademoiselle\~! mademoiselle\~! en v\'e9rit\'e9, continuait de Saint-Aignan, revenez \'e0 vous, je vous en prie, je vous en supplie, il est temps\~; songez \'e0 une chose, c\rquote est que si le roi se trouvait mal, je serais oblig\'e9 d\rquote
+appeler son m\'e9decin. Ah\~! quelle extr\'e9mit\'e9, mon Dieu\~! Mademoiselle, ch\'e8re mademoiselle, revenez \'e0 vous, faites un effort, vite, vite\~!
+\par
+\par Il \'e9tait difficile de d\'e9ployer plus d\rquote \'e9loquence persuasive que ne le faisait Saint-Aignan\~; mais quelque chose de plus \'e9nergique et de plus actif encore que cette \'e9loquence r\'e9veilla La Valli\'e8re.
+\par
+\par Le roi s\rquote \'e9tait agenouill\'e9 devant elle, et lui imprimait dans la paume de la main ces baisers br\'fblants qui sont aux mains ce que le baiser des l\'e8vres est au visage. Elle revint enfin \'e0
+ elle, rouvrit languissamment les yeux, et, avec un mourant regard\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, murmura-t-elle, Votre Majest\'e9 m\rquote a donc pardonn\'e9\~?
+\par
+\par Le roi ne r\'e9pondit pas\'85 il \'e9tait encore trop \'e9mu.
+\par
+\par De Saint-Aignan crut devoir s\rquote \'e9loigner de nouveau\'85 Il avait devin\'e9 la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majest\'e9.
+\par
+\par La Valli\'e8re se leva.
+\par
+\par \endash Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je me suis justifi\'e9e, je l\rquote esp\'e8re du moins, aux yeux de Votre Majest\'e9, accordez-moi de me retirer dans un couvent. J\rquote y b\'e9nirai mon roi toute ma vie, et j\rquote
+y mourrai en aimant Dieu, qui m\rquote a fait un jour de bonheur.
+\par
+\par \endash Non, non, r\'e9pondit le roi, non, vous vivrez ici en b\'e9nissant Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une existence de f\'e9licit\'e9, Louis qui vous aime, Louis qui vous le jure\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, Sire\~!\'85
+\par
+\par Et sur ce doute de La Valli\'e8re, les baisers du roi devinrent si br\'fblants, que de Saint-Aignan crut qu\rquote il \'e9tait de son devoir de passer de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la tapisserie.
+\par
+\par Mais ces baisers, qu\rquote elle n\rquote avait pas eu la force de repousser d\rquote abord, commenc\'e8rent \'e0 br\'fbler la jeune fille.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, s\rquote \'e9cria-t-elle alors, ne me faites pas repentir d\rquote avoir \'e9t\'e9 si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majest\'e9 me m\'e9prise encore.
+\par
+\par \endash Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de respect, je n\rquote aime et n\rquote honore rien au monde plus que vous, et rien \'e0 ma cour ne sera, j\rquote en jure Dieu, aussi estim\'e9 que vous ne le serez d\'e9sormais\~
+; je vous demande donc pardon de mon emportement, mademoiselle, il venait d\rquote un exc\'e8s d\rquote amour\~; mais je puis vous prouver que j\rquote aimerai encore davantage, en vous respectant autant que vous pourrez le d\'e9sirer.
+\par
+\par Puis, s\rquote inclinant devant elle et lui prenant la main\~:
+\par
+\par \endash Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur d\rquote agr\'e9er le baiser que je d\'e9pose sur votre main\~?
+\par
+\par Et la l\'e8vre du roi se posa respectueuse et l\'e9g\'e8re sur la main frissonnante de la jeune fille.
+\par
+\par \endash D\'e9sormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La Valli\'e8re de son regard, d\'e9sormais vous \'eates sous ma protection. Ne parlez \'e0 personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres celui qu\rquote ils ont pu vous faire.
+\'c0 l\rquote avenir, vous serez tellement au-dessus de ceux-l\'e0, que, loin de vous inspirer de la crainte, ils ne vous feront plus m\'eame piti\'e9.
+\par
+\par Et il salua religieusement comme au sortir d\rquote un temple.
+\par
+\par Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s\rquote approcha tout humble\~:
+\par
+\par \endash Comte, dit-il, j\rquote esp\'e8re que Mademoiselle voudra bien vous accorder un peu de son amiti\'e9 en retour de celle que je lui ai vou\'e9e \'e0 jamais.
+\par
+\par De Saint-Aignan fl\'e9chit le genou devant La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un pareil honneur\~!
+\par
+\par \endash Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu, mademoiselle, ou plut\'f4t au revoir\~: faites-moi la gr\'e2ce de ne pas m\rquote oublier dans votre pri\'e8re.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, dit La Valli\'e8re, soyez tranquille\~: vous \'eates avec Dieu dans mon c\'9cur.
+\par
+\par Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entra\'eena de Saint-Aignan par les degr\'e9s.
+\par
+\par Madame n\rquote avait pas pr\'e9vu ce d\'e9nouement-l\'e0\~: ni na\'efade ni dryade n\rquote en avaient parl\'e9.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97189220}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXXXIV \endash \hich\f40 Le nouveau g\'e9\loch\f40 \hich\f40 n\'e9
+\loch\f40 ral de\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 \hich\f40 s j\'e9\loch\f40 suites{\*\bkmkend _Toc79838182}{\*\bkmkend _Toc97189220}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Tandis que La Valli\'e8re et le roi confondaient dans leur premier aveu tous les chagrins du pass\'e9, tout le bonheur du pr\'e9sent, toutes les esp\'e9rances de l\rquote avenir, Fouquet, rentr\'e9 chez lui, c\rquote est-\'e0-dire dans l\rquote
+appartement qui lui avait \'e9t\'e9 d\'e9parti au ch\'e2teau, Fouquet s\rquote entretenait avec Aramis, justement de tout ce que le roi n\'e9gligeait en ce moment.
+\par
+\par \endash Vous me direz, commen\'e7a Fouquet, lorsqu\rquote il eut install\'e9 son h\'f4te dans un fauteuil et pris place lui-m\'eame \'e0 ses c\'f4t\'e9s, vous me direz, monsieur d\rquote Herblay, o\'f9 nous en sommes maintenant de l\rquote
+affaire de Belle-\'cele, et si vous en avez re\'e7u quelques nouvelles.
+\par
+\par \endash Monsieur le surintendant, r\'e9pondit Aramis, tout va de ce c\'f4t\'e9 comme nous le d\'e9sirons\~; les d\'e9penses ont \'e9t\'e9 sold\'e9es, rien n\rquote a transpir\'e9 de nos desseins.
+\par
+\par \endash Mais les garnisons que le roi voulait y mettre\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai re\'e7u ce matin la nouvelle qu\rquote elles y \'e9taient arriv\'e9es depuis quinze jours.
+\par
+\par \endash Et on les a trait\'e9es\~?
+\par
+\par \endash \'c0 merveille.
+\par
+\par \endash Mais l\rquote ancienne garnison, qu\rquote est-elle devenue\~?
+\par
+\par \endash Elle a repris terre \'e0 Sarzeau, et on l\rquote a imm\'e9diatement dirig\'e9e sur Quimper.
+\par
+\par \endash Et les nouveaux garnisaires\~?
+\par
+\par \endash Sont \'e0 nous \'e0 cette heure.
+\par
+\par \endash Vous \'eates s\'fbr de ce que vous dites, mon cher monsieur de Vannes\~?
+\par
+\par \endash S\'fbr, et vous allez voir, d\rquote ailleurs, comment les choses se sont pass\'e9es.
+\par
+\par \endash Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-\'cele est justement la plus mauvaise.
+\par
+\par \endash Je sais cela et j\rquote agis en cons\'e9quence\~; pas d\rquote espace, pas de communications, pas de femmes, pas de jeu\~; or, aujourd\rquote hui, c\rquote est grande piti\'e9, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui n\rquote appartenaient qu
+\rquote \'e0 lui, de voir combien les jeunes gens cherchent \'e0 se divertir, et combien, en cons\'e9quence, ils inclinent vers celui qui paie les divertissements.
+\par
+\par \endash Mais s\rquote ils s\rquote amusent \'e0 Belle-\'cele\~?
+\par
+\par \endash S\rquote ils s\rquote amusent de par le roi, ils aimeront le roi\~; mais s\rquote ils s\rquote ennuient de par le roi et s\rquote amusent de par M.\~Fouquet, ils aimeront M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash Et vous avez pr\'e9venu mon intendant, afin qu\rquote aussit\'f4t leur arriv\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Non pas\~: on les a laiss\'e9s huit jours s\rquote ennuyer tout \'e0 leur aise\~; mais, au bout de huit jours, ils ont r\'e9clam\'e9, disant que les derniers officiers s\rquote amusaient plus qu\rquote eux. On leur a r\'e9
+pondu alors que les anciens officiers avaient su se faire un ami de M.\~Fouquet, et que M.\~Fouquet, les connaissant pour des amis, leur avait d\'e8s lors voulu assez de bien pour qu\rquote ils ne s\rquote ennuyassent point sur ses terres. Alors ils ont r
+\'e9fl\'e9chi. Mais aussit\'f4t l\rquote intendant a ajout\'e9 que, sans pr\'e9juger les ordres de M.\~Fouquet, il connaissait assez son ma\'eetre pour savoir que tout gentilhomme au service du roi l\rquote int\'e9ressait, et qu\rquote il ferait, bien qu
+\rquote il ne conn\'fbt pas les nouveaux venus, autant pour eux qu\rquote il avait fait pour les autres.
+\par
+\par \endash \'c0 merveille\~! Et, l\'e0-dessus, les effets ont suivi les promesses, j\rquote esp\'e8re\~? Je d\'e9sire, vous le savez, qu\rquote on ne promette jamais en mon nom sans tenir.
+\par
+\par \endash L\'e0-dessus, on a mis \'e0 la disposition des officiers nos deux corsaires et vos chevaux\~; on leur a donn\'e9 les clefs de la maison principale\~; en sorte qu\rquote ils y font des parties de chasse et des promenades avec ce qu\rquote
+ils trouvent de dames \'e0 Belle-\'cele, et ce qu\rquote ils ont pu en recruter ne craignant pas le mal de mer dans les environs.
+\par
+\par \endash Et il y en a bon nombre \'e0 Sarzeau et \'e0 Vannes, n\rquote est-ce pas, Votre Grandeur\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! sur toute la c\'f4te, r\'e9pondit tranquillement Aramis.
+\par
+\par \endash Maintenant, pour les soldats\~?
+\par
+\par \endash Tout est relatif, vous comprenez\~; pour les soldats, du vin, des vivres excellents et une haute paie.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien\~; en sorte\~?\'85
+\par
+\par \endash En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est d\'e9j\'e0 meilleure que l\rquote autre.
+\par
+\par \endash Bien.
+\par
+\par \endash Il en r\'e9sulte que, si Dieu consent \'e0 ce que l\rquote on nous renouvelle ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au bout de trois ans l\rquote arm\'e9e y aura pass\'e9, si bien qu\rquote au lieu d\rquote avoir un r\'e9
+giment pour nous, nous aurons cinquante mille hommes.
+\par
+\par \endash Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous, monsieur d\rquote Herblay, n\rquote \'e9tait un ami pr\'e9cieux, impayable\~; mais dans tout cela, ajouta \endash t-il en riant, nous oublions notre ami du Vallon\~: que devient-il\~
+? Pendant ces trois jours que j\rquote ai pass\'e9s \'e0 Saint-Mand\'e9, j\rquote ai tout oubli\'e9, je l\rquote avoue.
+\par
+\par \endash Oh\~! je ne l\rquote oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est \'e0 Saint-Mand\'e9, graiss\'e9 sur toutes les articulations, choy\'e9 en nourriture, soign\'e9 en vins\~; je lui ai fait donner la promenade du petit parc, promenade que vous vous
+\'eates r\'e9serv\'e9e pour vous seul\~; il en use. Il recommence \'e0 marcher\~; il exerce sa force en courbant de jeunes ormes ou en faisant \'e9clater de vieux ch\'eanes, comme faisait Milon de Crotone, et comme il n\rquote
+y a pas de lions dans le parc, il est probable que nous le retrouverons entier. C\rquote est un brave que notre Porthos.
+\par
+\par \endash Oui\~; mais, en attendant, il va s\rquote ennuyer.
+\par
+\par \endash Oh\~! jamais.
+\par
+\par \endash Il va questionner\~?
+\par
+\par \endash Il ne voit personne.
+\par
+\par \endash Mais, enfin, il attend ou esp\'e8re quelque chose\~?
+\par
+\par \endash Je lui ai donn\'e9 un espoir que nous r\'e9aliserons quelque matin, et il vit l\'e0 dessus.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash Celui d\rquote \'eatre pr\'e9sent\'e9 au roi.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! en quelle qualit\'e9\~?
+\par
+\par \endash D\rquote ing\'e9nieur de Belle-\'cele, pardieu\~!
+\par
+\par \endash Est-ce possible\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai.
+\par
+\par \endash Certainement\~; maintenant ne serait-il point n\'e9cessaire qu\rquote il retourn\'e2t \'e0 Belle-\'cele\~?
+\par
+\par \endash Indispensable\~; je songe m\'eame \'e0 l\rquote y envoyer le plus t\'f4t possible. Porthos a beaucoup de repr\'e9sentation\~; c\rquote est un homme dont d\rquote Artagnan, Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos ne se livre jamais\~
+; il est plein de dignit\'e9\~; devant les officiers, il fera l\rquote effet d\rquote un paladin du temps des croisades. Il grisera l\rquote \'e9tat-major sans se griser, et sera pour tout le monde un objet d\rquote admiration et de sympathie\~; puis, s
+\rquote il arrivait que nous eussions un ordre \'e0 faire ex\'e9cuter, Porthos est une consigne vivante, et il faudra toujours en passer par o\'f9 il voudra.
+\par
+\par \endash Donc, renvoyez-le.
+\par
+\par \endash Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement, car il faut que je vous dise une chose.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est que je me d\'e9fie de d\rquote Artagnan. Il n\rquote est pas \'e0 Fontainebleau comme vous l\rquote avez pu remarquer, et d\rquote Artagnan n\rquote est jamais absent ou oisif impun\'e9ment. Auss
+i maintenant que mes affaires sont faites, je vais t\'e2cher de savoir quelles sont les affaires que fait d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Vos affaires sont faites, dites-vous\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Vous \'eates bien heureux, en ce cas, et j\rquote en voudrais pouvoir dire autant.
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re que vous ne vous inqui\'e9tez plus\~?
+\par
+\par \endash Hum\~!
+\par
+\par \endash Le roi vous re\'e7oit \'e0 merveille.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Et Colbert vous laisse en repos\~?
+\par
+\par \endash \'c0 peu pr\'e8s.
+\par
+\par \endash En ce cas, dit Aramis avec cette suite d\rquote id\'e9es qui faisait sa force, en ce cas, nous pouvons donc songer \'e0 ce que je vous disais hier \'e0 propos de la petite\~?
+\par
+\par \endash Quelle petite\~?
+\par
+\par \endash Vous avez d\'e9j\'e0 oubli\'e9\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash \'c0 propos de La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est juste.
+\par
+\par \endash Vous r\'e9pugne-t-il donc de gagner cette fille\~?
+\par
+\par \endash Sur un seul point.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est que le c\'9cur est int\'e9ress\'e9 autre part, et que je ne ressens absolument rien pour cette enfant.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit Aramis\~; occup\'e9 par le c\'9cur, avez-vous dit\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Diable\~! il faut prendre garde \'e0 cela.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Parce qu\rquote il serait terrible d\rquote \'eatre occup\'e9 par le c\'9cur quand, ainsi que vous, on a tant besoin de sa t\'eate.
+\par
+\par \endash Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, \'e0 votre premier appel j\rquote ai tout quitt\'e9. Mais revenons \'e0 la petite. Quelle utilit\'e9 voyez-vous \'e0 ce que je m\rquote occupe d\rquote elle\~?
+\par
+\par \endash Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, \'e0 ce que l\rquote on croit du moins.
+\par
+\par \endash Et vous qui savez tout, vous savez autre chose\~?
+\par
+\par \endash Je sais que le roi a chang\'e9 bien rapidement\~; qu\rquote avant-hier le roi \'e9tait tout feu pour Madame\~; qu\rquote il y a d\'e9j\'e0 quelques jours, Monsieur s\rquote est plaint de ce feu \'e0 la reine m\'e8re\~; qu\rquote
+il y a eu des brouilles conjugales, des gronderies maternelles.
+\par
+\par \endash Comment savez-vous tout cela\~?
+\par
+\par \endash Je le sais, enfin.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! \'e0 la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le roi n\rquote a plus adress\'e9 la parole, n\rquote a plus fait attention \'e0 Son Altesse Royale.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Apr\'e8s, il s\rquote est occup\'e9 de Mlle de La Valli\'e8re. Mlle de La Valli\'e8re est fille d\rquote honneur de Madame. Savez-vous ce qu\rquote en amour on appelle un chaperon\~?
+\par
+\par \endash Sans doute.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! Mlle de La Valli\'e8re est le chaperon de Madame. Profitez de cette position. Vous n\rquote avez pas besoin de cela. Mais enfin, l\rquote amour-propre bless\'e9 rendra la conqu\'eate plus facile\~
+; la petite aura le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce qu\rquote un homme intelligent fait avec un secret.
+\par
+\par \endash Mais comment arriver \'e0 elle\~?
+\par
+\par \endash Vous me demandez cela\~? fit Aramis.
+\par
+\par \endash Sans doute, je n\rquote aurai pas le temps de m\rquote occuper d\rquote elle.
+\par
+\par \endash Elle est pauvre, elle est humble, vous lui cr\'e9erez une position\~: soit qu\rquote elle subjugue le roi comme ma\'eetresse, soit qu\rquote elle ne se rapproche de lui que comme confidente, vous aurez fait une nouvelle adepte.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous \'e0 l\rquote \'e9gard de cette petite\~?
+\par
+\par \endash Quand vous avez d\'e9sir\'e9 une femme, qu\rquote avez-vous fait, monsieur le surintendant\~?
+\par
+\par \endash Je lui ai \'e9crit. J\rquote ai fait mes protestations d\rquote amour. J\rquote y ai ajout\'e9 mes offres de service, et j\rquote ai sign\'e9 Fouquet.
+\par
+\par \endash Et nulle n\rquote a r\'e9sist\'e9\~?
+\par
+\par \endash Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu\rquote elle a c\'e9d\'e9 comme les autres.
+\par
+\par \endash Voulez-vous prendre la peine d\rquote \'e9crire\~? dit Aramis \'e0 Fouquet en lui pr\'e9sentant une plume.
+\par
+\par Fouquet la prit.
+\par
+\par \endash Dictez, dit-il. J\rquote ai tellement la t\'eate occup\'e9e ailleurs, que je ne saurais trouver deux lignes.
+\par
+\par \endash Soit, fit Aramis. \'c9crivez.
+\par
+\par Et il dicta\~:
+\par
+\par \'ab\~Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point \'e9tonn\'e9e que je vous aie trouv\'e9e belle.
+\par
+\par Mais vous ne pouvez, faute d\rquote une position digne de vous, que v\'e9g\'e9ter \'e0 la Cour.
+\par
+\par L\rquote amour d\rquote un honn\'eate homme, au cas o\'f9 vous auriez quelque ambition, pourrait servir d\rquote auxiliaire \'e0 votre esprit et \'e0 vos charmes.
+\par
+\par Je mets mon amour \'e0 vos pieds\~; mais, comme un amour, si humble et si discret qu\rquote il soit, peut compromettre l\rquote objet de son culte, il ne sied pas qu\rquote une personne de votre m\'e9rite risque d\rquote \'eatre compromise sans r\'e9
+sultat sur son avenir.
+\par
+\par Si vous daignez r\'e9pondre \'e0 mon amour, mon amour vous prouvera sa reconnaissance en vous faisant \'e0 tout jamais libre et ind\'e9pendante.\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s avoir \'e9crit, Fouquet regarda Aramis.
+\par
+\par \endash Signez, dit celui-ci.
+\par
+\par \endash Est-ce bien n\'e9cessaire\~?
+\par
+\par \endash Votre signature au bas de cette lettre vaut un million\~; vous oubliez cela, mon cher surintendant.
+\par
+\par Fouquet signa.
+\par
+\par \endash Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre\~? demanda Aramis.
+\par
+\par \endash Mais par un valet excellent.
+\par
+\par \endash Dont vous \'eates s\'fbr\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est mon grison ordinaire.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien.
+\par
+\par \endash Au reste, nous jouons, de ce c\'f4t\'e9-l\'e0, un jeu qui n\rquote est pas lourd.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite pour le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l\rquote argent qu\rquote elle peut d\'e9sirer.
+\par
+\par \endash Le roi a donc de l\rquote argent\~? demanda Aramis.
+\par
+\par \endash Dame\~! il faut croire, il n\rquote en demande plus.
+\par
+\par \endash Oh\~! il en redemandera, soyez tranquille.
+\par
+\par \endash Il y a m\'eame plus, j\rquote eusse cru qu\rquote il me parlerait de cette f\'eate de Vaux.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Il n\rquote en a point parl\'e9.
+\par
+\par \endash Il en parlera.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d\rquote Herblay.
+\par
+\par \endash Pas lui.
+\par
+\par \endash Il est jeune\~; donc, il est bon.
+\par
+\par \endash Il est jeune\~; donc, il est faible ou passionn\'e9\~; et M.\~Colbert tient dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.
+\par
+\par \endash Vous voyez bien que vous le craignez.
+\par
+\par \endash Je ne le nie pas.
+\par
+\par \endash Alors, je suis perdu.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote \'e9tais fort aupr\'e8s du roi que par l\rquote argent.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Et je suis ruin\'e9.
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Comment, non\~? Savez-vous mes affaires mieux que moi\~?
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash Et cependant s\rquote il demande cette f\'eate\~?
+\par
+\par \endash Vous la donnerez.
+\par
+\par \endash Mais l\rquote argent\~?
+\par
+\par \endash En avez-vous jamais manqu\'e9\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! si vous saviez \'e0 quel prix je me suis procur\'e9 le dernier.
+\par
+\par \endash Le prochain ne vous co\'fbtera rien.
+\par
+\par \endash Qui donc me le donnera\~?
+\par
+\par \endash Moi.
+\par
+\par \endash Vous me donnerez six millions\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Vous, six millions\~?
+\par
+\par \endash Dix, s\rquote il le faut.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, mon cher d\rquote Herblay, dit Fouquet, votre confiance m\rquote \'e9pouvante plus que la col\'e8re du roi.
+\par
+\par \endash Bah\~!
+\par
+\par \endash Qui donc \'eates-vous\~?
+\par
+\par \endash Vous me connaissez, ce me semble.
+\par
+\par \endash Je me trompe\~; alors, que voulez-vous\~?
+\par
+\par \endash Je veux sur le tr\'f4ne de France un roi qui soit d\'e9vou\'e9 \'e0 M.\~Fouquet, et je veux que M.\~Fouquet me soit d\'e9vou\'e9.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria Fouquet en lui serrant la main, quant \'e0 vous appartenir, je vous appartiens bien\~; mais, croyez-le bien, mon cher d\rquote Herblay, vous vous faites illusion.
+\par
+\par \endash En quoi\~?
+\par
+\par \endash Jamais le roi ne me sera d\'e9vou\'e9.
+\par
+\par \endash Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait d\'e9vou\'e9, ce me semble.
+\par
+\par \endash Mais si, au contraire, vous venez de le dire.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai pas dit le roi. J\rquote ai dit un roi.
+\par
+\par \endash N\rquote est-ce pas tout un\~?
+\par
+\par \endash Au contraire, c\rquote est fort diff\'e9rent.
+\par
+\par \endash Je ne comprends pas.
+\par
+\par \endash Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme que Louis XIV.
+\par
+\par \endash Un autre homme\~?
+\par
+\par \endash Oui, qui tienne tout de vous.
+\par
+\par \endash Impossible\~!
+\par
+\par \endash M\'eame son tr\'f4ne.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous \'eates fou\~! Il n\rquote y a pas d\rquote autre homme que le roi Louis XIV qui puisse s\rquote asseoir sur le tr\'f4ne de France, je n\rquote en vois pas, pas un seul.
+\par
+\par \endash J\rquote en vois un, moi.
+\par
+\par \endash \'c0 moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant Aramis avec inqui\'e9tude\'85 Mais Monsieur\'85
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas Monsieur.
+\par
+\par \endash Mais comment voulez-vous qu\rquote un prince qui ne soit pas de la race, comment voulez-vous qu\rquote un prince qui n\rquote aura aucun droit\'85
+\par
+\par \endash Mon roi \'e0 moi, ou plut\'f4t votre roi \'e0 vous, sera tout ce qu\rquote il faut qu\rquote il soit, soyez tranquille.
+\par
+\par \endash Prenez garde, prenez garde, monsieur d\rquote Herblay, vous me donnez le frisson, vous me donnez le vertige.
+\par
+\par Aramis sourit.
+\par
+\par \endash Vous avez le frisson et le vertige \'e0 peu de frais, r\'e9pliqua-t-il.
+\par
+\par \endash Oh\~! encore une fois, vous m\rquote \'e9pouvantez.
+\par
+\par Aramis sourit.
+\par
+\par \endash Vous riez\~? demanda Fouquet.
+\par
+\par \endash Et, le jour venu, vous rirez comme moi\~; seulement, je dois maintenant \'eatre seul \'e0 rire.
+\par
+\par \endash Mais expliquez-vous.
+\par
+\par \endash Au jour venu, je m\rquote expliquerai, ne craignez rien. Vous n\rquote \'eates pas plus saint Pierre que je ne suis J\'e9sus, et je vous dirai pourtant\~: \'ab\~Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash Eh\~! mon Dieu\~! je doute\'85 je doute, parce que je ne vois pas.
+\par
+\par \endash C\rquote est qu\rquote alors vous \'eates aveugle\~: je ne vous traiterai donc plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai\~: \'ab\~Un jour viendra o\'f9 tes yeux s\rquote ouvriront.\~\'bb
+\par
+\par \endash Oh\~! dit Fouquet que je voudrais croire\~!
+\par
+\par \endash Vous ne croyez pas\~! vous \'e0 qui j\rquote ai fait dix fois traverser l\rquote ab\'eeme o\'f9 seul vous vous fussiez engouffr\'e9\~; vous ne croyez pas, vous qui de procureur g\'e9n\'e9ral \'eates mont\'e9 au rang d\rquote intendant, du rang d
+\rquote intendant au rang de premier ministre, et qui du rang de premier ministre passerez \'e0 celui de maire du palais. Mais, non, dit-il avec son \'e9ternel sourire\'85 Non, non, vous ne pouvez voir, et, par cons\'e9quent vous ne pouvez croire cela.
+
+\par
+\par Et Aramis se leva pour se retirer.
+\par
+\par \endash Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m\rquote avez jamais parl\'e9 ainsi, vous ne vous \'eates jamais montr\'e9 si confiant, ou plut\'f4t si t\'e9m\'e9raire.
+\par
+\par \endash Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote avez donc\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Depuis peu de temps alors\~?
+\par
+\par \endash Depuis hier.
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur d\rquote Herblay, prenez garde, vous poussez la s\'e9curit\'e9 jusqu\rquote \'e0 l\rquote audace.
+\par
+\par \endash Parce que l\rquote on peut \'eatre audacieux quand on est puissant.
+\par
+\par \endash Vous \'eates puissant\~?
+\par
+\par \endash Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.
+\par
+\par Fouquet se leva troubl\'e9 \'e0 son tour.
+\par
+\par \endash Voyons, dit-il, voyons\~: vous avez parl\'e9 de renverser des rois, de les remplacer par d\rquote autres rois. Dieu me pardonne\~! mais voil\'e0, si je ne suis fou, ce que vous avez dit tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote \'eates pas fou, et j\rquote ai v\'e9ritablement dit cela tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par \endash Et pourquoi l\rquote avez-vous dit\~?
+\par
+\par \endash Parce que l\rquote on peut parler ainsi de tr\'f4nes renvers\'e9s et de rois cr\'e9\'e9s, quand on est soi-m\'eame au-dessus des rois et des tr\'f4nes\'85 de ce monde.
+\par
+\par \endash Alors vous \'eates tout-puissant\~? s\rquote \'e9cria Fouquet.
+\par
+\par \endash Je vous l\rquote ai dit et je vous le r\'e9p\'e8te, r\'e9pondit Aramis l\rquote \'9cil brillant et la l\'e8vre fr\'e9missante.
+\par
+\par Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa t\'eate dans ses mains.
+\par
+\par Aramis le regarda un instant comme e\'fbt fait l\rquote ange des destin\'e9es humaines \'e0 l\rquote \'e9gard d\rquote un simple mortel.
+\par
+\par \endash Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre \'e0 La Valli\'e8re. Demain, nous nous reverrons, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oui, demain, dit Fouquet en secouant la t\'eate comme un homme qui revient \'e0 lui\~; mais o\'f9 cela nous reverrons-nous\~?
+\par
+\par \endash \'c0 la promenade du roi, si vous voulez.
+\par
+\par \endash Fort bien.
+\par
+\par Et ils se s\'e9par\'e8rent.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838183}{\*\bkmkstart _Toc97189221}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXXXV \endash L'orage{\*\bkmkend _Toc79838183}
+{\*\bkmkend _Toc97189221}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le lendemain, le jour s\rquote \'e9tait lev\'e9 sombre et blafard, et, comme chacun savait la promenade arr\'eat\'e9e dans le programme royal, le regard de chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.
+\par
+\par Au haut des arbres stationnait une vapeur \'e9paisse et ardente qui avait \'e0 peine eu la force de s\rquote \'e9lever \'e0 trente pieds de terre sous les rayons d\rquote un soleil qu\rquote on n\rquote apercevait qu\rquote \'e0 travers le voile d\rquote
+un lourd et \'e9pais nuage.
+\par
+\par Ce matin-l\'e0, pas de ros\'e9e. Les gazons \'e9taient rest\'e9s secs, les fleurs alt\'e9r\'e9es. Les oiseaux chantaient avec plus de r\'e9serve qu\rquote \'e0 l\rquote ordinaire dans le feuillage immobile comme s\rquote il \'e9tait mort. Les murmures
+\'e9tranges, confus, pleins de vie, qui semblent na\'eetre et exister par le soleil, cette respiration de la nature qui parle incessante au milieu de tous les autres bruits, ne se faisait pas entendre\~: le silence n\rquote avait jamais \'e9t\'e9
+ si grand.
+\par
+\par Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu\rquote il se mit \'e0 la fen\'eatre \'e0 son lever.
+\par
+\par Mais, comme tous les ordres \'e9taient donn\'e9s pour la promenade, comme tous les pr\'e9paratifs \'e9taient faits, comme, chose bien plus p\'e9remptoire, Louis comptait sur cette promenade pour r\'e9
+pondre aux promesses de son imagination, et, nous pouvons m\'eame d\'e9j\'e0 le dire, aux besoins de son c\'9cur, le roi d\'e9cida sans h\'e9sitation que l\rquote \'e9tat du ciel n\rquote avait rien \'e0 faire dans tout cela, que la promenade \'e9tait d
+\'e9cid\'e9e et que, quelque temps qu\rquote il f\'eet, la promenade aurait lieu.
+\par
+\par Au reste, il y a dans certains r\'e8gnes terrestres privil\'e9gi\'e9s du ciel des heures o\'f9 l\rquote on croirait que la volont\'e9 du roi terrestre a son influence sur la volont\'e9 divine. Auguste avait Virgile pour lui dire\~: }{\i
+Nocte placet tota redeunt spectacula mane}{. Louis XIV avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter l\rquote avait \'e9t\'e9 pour Auguste.
+\par
+\par Louis entendit la messe comme \'e0 son ordinaire, mais il faut l\rquote avouer, quelque peu distrait de la pr\'e9sence du Cr\'e9ateur par le souvenir de la cr\'e9ature. Il s\rquote occupa durant l\rquote office \'e0 calculer plus d\rquote
+une fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le s\'e9paraient du bienheureux moment o\'f9 la promenade allait commencer, c\rquote est-\'e0-dire du moment o\'f9 Madame se mettrait en chemin avec ses filles d\rquote honneur.
+\par
+\par Au reste, il va sans dire que tout le monde au ch\'e2teau ignorait l\rquote entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Valli\'e8re et le roi. Montalais peut-\'eatre, avec son bavardage habituel, l\rquote e\'fbt r\'e9pandue\~
+; mais Montalais, dans cette circonstance, \'e9tait corrig\'e9e par Malicorne, lequel lui avait mis aux l\'e8vres le cadenas de l\rquote int\'e9r\'eat commun.
+\par
+\par Quant \'e0 Louis XIV, il \'e9tait si heureux, qu\rquote il avait pardonn\'e9, ou \'e0 peu pr\'e8s, \'e0 Madame, sa petite m\'e9chancet\'e9 de la veille. En effet, il avait plut\'f4t \'e0 s\rquote en louer qu\rquote \'e0 s\rquote en plaindre. Sans cette m
+\'e9chancet\'e9, il ne recevait pas la lettre de La Valli\'e8re\~; sans cette lettre, il n\rquote y avait pas d\rquote audience, et sans cette audience il demeurait dans l\rquote ind\'e9cision. Il entrait donc trop de f\'e9licit\'e9 dans son c\'9c
+ur pour que la rancune p\'fbt y tenir, en ce moment du moins.
+\par
+\par Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-s\'9cur, Louis se promit de lui montrer encore plus d\rquote amiti\'e9 et de gracieux accueil que l\rquote ordinaire.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait \'e0 une condition cependant, \'e0 la condition qu\rquote elle serait pr\'eate de bonne heure.
+\par
+\par Voil\'e0 les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui, il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier celles auxquelles il e\'fbt d\'fb songer en sa qualit\'e9 de roi tr\'e8s chr\'e9tien et de fils a\'een\'e9 de l\rquote
+\'c9glise.
+\par
+\par Cependant Dieu est si bon pour les jeunes c\'9curs, tout ce qui est amour, m\'eame amour coupable, trouve si facilement gr\'e2ce \'e0 ses regards paternels, qu\rquote au sortir de la messe, Louis, en levant ses yeux au ciel, put voir \'e0 travers les d
+\'e9chirures d\rquote un nuage un coin de ce tapis d\rquote azur que foule le pied du Seigneur.
+\par
+\par Il rentra au ch\'e2teau, et, comme la promenade \'e9tait indiqu\'e9e pour midi seulement et qu\rquote il n\rquote \'e9tait que dix heures, il se mit \'e0 travailler d\rquote acharnement avec Colbert et Lyonne.
+\par
+\par Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table \'e0 la fen\'eatre, attendu que cette fen\'eatre donnait sur le pavillon de Madame, il put voir dans la cour M.\~
+Fouquet, dont les courtisans, depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais, qui venait, de son c\'f4t\'e9, d\rquote un air affable et tout \'e0 fait heureux, faire sa cour au roi.
+\par
+\par Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers Colbert.
+\par
+\par Colbert souriait et paraissait lui-m\'eame plein d\rquote am\'e9nit\'e9 et de jubilation. Ce bonheur lui \'e9tait venu depuis qu\rquote un de ses secr\'e9taires \'e9tait entr\'e9 et lui avait remis un portefeuille que, sans l\rquote
+ouvrir, Colbert avait introduit dans la vaste poche de son haut-de-chausses.
+\par
+\par Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond de la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour celui de Fouquet.
+\par
+\par Il fit signe au surintendant de monter\~; puis, se retournant vers Lyonne et Colbert\~:
+\par
+\par \endash Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le lirai \'e0 t\'eate repos\'e9e.
+\par
+\par Et il sortit.
+\par
+\par Au signe du roi, Fouquet s\rquote \'e9tait h\'e2t\'e9 de monter. Quant \'e0 Aramis, qui accompagnait le surintendant, il s\rquote \'e9tait gravement repli\'e9 au milieu du groupe de courtisans vulgaires, et s\rquote y \'e9tait perdu sans m\'eame avoir
+\'e9t\'e9 remarqu\'e9 par le roi.
+\par
+\par Le roi et Fouquet se rencontr\'e8rent en haut de l\rquote escalier.
+\par
+\par \endash Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui pr\'e9parait Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majest\'e9 me comble. Ce n\rquote est plus un jeune roi, c\rquote est un jeune dieu qui r\'e8
+gne sur la France, le dieu du plaisir du bonheur et de l\rquote amour.
+\par
+\par Le roi rougit. Pour \'eatre flatteur, le compliment n\rquote en \'e9tait pas moins un peu direct.
+\par
+\par Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui s\'e9parait son cabinet de travail de sa chambre \'e0 coucher.
+\par
+\par \endash Savez-vous bien pourquoi je vous appelle\~? dit le roi en s\rquote asseyant sur le bord de la crois\'e9e, de fa\'e7on \'e0 ne rien perdre de ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la seconde entr\'e9e du pavillon de Madame.
+
+\par
+\par \endash Non, Sire\'85 mais c\rquote est pour quelque chose d\rquote heureux, j\rquote en suis certain, d\rquote apr\'e8s le gracieux sourire de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous pr\'e9jugez\~?
+\par
+\par \endash Non, Sire, je regarde et je vois.
+\par
+\par \endash Alors, vous vous trompez.
+\par
+\par \endash Moi, Sire\~?
+\par
+\par \endash Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une querelle.
+\par
+\par \endash \'c0 moi, Sire\~?
+\par
+\par \endash Oui, et des plus s\'e9rieuses.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, Votre Majest\'e9 m\rquote effraie\'85 et cependant j\rquote attends, plein de confiance dans sa justice et dans sa bont\'e9.
+\par
+\par \endash Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous pr\'e9parez une grande f\'eate \'e0 Vaux\~?
+\par
+\par Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d\rquote une fi\'e8vre oubli\'e9e et qui revient.
+\par
+\par \endash Et vous ne m\rquote invitez pas\~? continua le roi.
+\par
+\par \endash Sire, r\'e9pondit Fouquet, je ne songeais pas \'e0 cette f\'eate, et c\rquote est hier au soir seulement qu\rquote un de mes amis, Fouquet appuya sur le mot, a bien voulu m\rquote y faire songer.
+\par
+\par \endash Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m\rquote avez parl\'e9 de rien, monsieur Fouquet.
+\par
+\par \endash Sire, comment esp\'e9rer que Votre Majest\'e9 descendrait \'e0 ce point des hautes r\'e9gions o\'f9 elle vit jusqu\rquote \'e0 honorer ma demeure de sa pr\'e9sence royale\~?
+\par
+\par \endash Excusez, monsieur Fouquet\~; vous ne m\rquote avez point parl\'e9 de votre f\'eate.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai point parl\'e9 de cette f\'eate, je le r\'e9p\'e8te, au roi d\rquote abord parce que rien n\rquote \'e9tait d\'e9cid\'e9 \'e0 l\rquote \'e9gard de cette f\'eate, ensuite parce que je craignais un refus.
+\par
+\par \endash Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur Fouquet\~? Prenez garde, je suis d\'e9cid\'e9 \'e0 vous pousser \'e0 bout.
+\par
+\par \endash Sire, le profond d\'e9sir que j\rquote avais de voir le roi agr\'e9er mon invitation.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que de nous entendre. Vous avez le d\'e9sir de m\rquote inviter \'e0 votre f\'eate, j\rquote ai le d\'e9sir d\rquote y aller\~; invitez-moi, et j\rquote irai.
+\par
+\par \endash Quoi\~! Votre Majest\'e9 daignerait accepter\~? murmura le surintendant.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais plus qu\rquote accepter\~; je crois que je m\rquote invite moi-m\'eame.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 me comble d\rquote honneur et de joie\~! s\rquote \'e9cria Fouquet\~; mais je vais \'eatre forc\'e9 de r\'e9p\'e9ter ce que M.\~de\~La Vieuville disait \'e0 votre a\'efeul Henri IV\~: }{\i Domine, non sum dignus.}{
+\par
+\par \endash Ma r\'e9ponse \'e0 ceci, monsieur Fouquet, c\rquote est que, si vous donnez une f\'eate, invit\'e9 ou non, j\rquote irai \'e0 votre f\'eate.
+\par
+\par \endash Oh\~! merci, merci, mon roi\~! dit Fouquet en relevant la t\'eate sous cette faveur, qui, dans son esprit, \'e9tait sa ruine. Mais comment Votre Majest\'e9 a-t elle \'e9t\'e9 pr\'e9venue\~?
+\par
+\par \endash Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous\~?
+\par
+\par \endash Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le jour o\'f9 le roi sera jaloux de Vaux, j\rquote aurai quelque chose de digne \'e0 offrir \'e0 mon roi.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! monsieur Fouquet, pr\'e9parez votre f\'eate, et ouvrez \'e0 deux battants les portes de votre maison.
+\par
+\par \endash Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.
+\par
+\par \endash D\rquote aujourd\rquote hui en un mois.
+\par
+\par \endash Sire, Votre Majest\'e9 n\rquote a-t-elle rien autre chose \'e0 d\'e9sirer\~?
+\par
+\par \endash Rien, monsieur le surintendant, sinon, d\rquote ici l\'e0, de vous avoir pr\'e8s de moi le plus qu\rquote il vous sera possible.
+\par
+\par \endash Sire, j\rquote ai l\rquote honneur d\rquote \'eatre de la promenade de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien\~; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces dames qui vont au rendez-vous.
+\par
+\par Le roi, \'e0 ces mots, avec toute l\rquote ardeur, non seulement d\rquote un jeune homme, mais d\rquote un jeune homme amoureux se retira de la fen\'eatre pour prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de chambre.
+\par
+\par On entendait en dehors le pi\'e9tinement des chevaux et le roulement des roues sur le sable de la cour.
+\par
+\par Le roi descendit. Au moment o\'f9 il apparut sur le perron, chacun s\rquote arr\'eata. Le roi marcha droit \'e0 la jeune reine. Quant \'e0 la reine m\'e8re, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle \'e9tait atteinte, elle n\rquote
+avait pas voulu sortir.
+\par
+\par Marie-Th\'e9r\'e8se monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de quel c\'f4t\'e9 il d\'e9sirait que la promenade f\'fbt dirig\'e9e.
+\par
+\par Le roi, qui venait de voir La Valli\'e8re, toute p\'e2le encore des \'e9v\'e9nements de la veille, monter dans une cal\'e8che avec trois de ses compagnes, r\'e9pondit \'e0 la reine qu\rquote il n\rquote avait point de pr\'e9f\'e9rence, et qu\rquote
+il serait bien partout o\'f9 elle serait.
+\par
+\par La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers Apremont.
+\par
+\par Les piqueurs partirent en avant.
+\par
+\par Le roi monta \'e0 cheval. Il suivit pendant quelques minutes la voiture de la reine et de Madame en se tenant \'e0 la porti\'e8re.
+\par
+\par Le temps s\rquote \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s \'e9clairci\~; cependant une esp\'e8ce de voile poussi\'e9reux, semblable \'e0 une gaze salie, s\rquote \'e9tendait sur toute la surface du ciel\~; le soleil faisait reluire des atomes micac\'e9s dans le p\'e9
+riple de ses rayons.
+\par
+\par La chaleur \'e9tait \'e9touffante.
+\par
+\par Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention \'e0 l\rquote \'e9tat du ciel, nul ne parut s\rquote en inqui\'e9ter, et la promenade, selon l\rquote ordre qui en avait \'e9t\'e9 donn\'e9 par la reine, fut dirig\'e9e vers Apremont.
+\par
+\par La troupe des courtisans \'e9tait bruyante et joyeuse, on voyait que chacun tendait \'e0 oublier et \'e0 faire oublier aux autres les aigres discussions de la veille.
+\par
+\par Madame, surtout, \'e9tait charmante.
+\par
+\par En effet, Madame voyait le roi \'e0 sa porti\'e8re, et, comme elle ne supposait pas qu\rquote il f\'fbt l\'e0 pour la reine, elle esp\'e9rait que son prince lui \'e9tait revenu.
+\par
+\par Mais, au bout d\rquote un quart de lieue \'e0 peu pr\'e8s fait sur la route, le roi, apr\'e8s un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant filer le carrosse de la reine, puis celui des premi\'e8res dames d\rquote
+honneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant s\rquote arr\'eater, voulaient s\rquote arr\'eater \'e0 leur tour.
+\par
+\par Mais le roi leur faisait signe de la main qu\rquote ils eussent \'e0 continuer leur chemin.
+\par
+\par Lorsque passa le carrosse de La Valli\'e8re, le roi s\rquote en approcha.
+\par
+\par Le roi salua les dames et se disposait \'e0 suivre le carrosse des filles d\rquote honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame, lorsque la file des carrosses s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup.
+\par
+\par Sans doute la reine, inqui\'e8te de l\rquote \'e9loignement du roi, venait de donner l\rquote ordre d\rquote accomplir cette \'e9volution.
+\par
+\par On se rappelle que la direction de la promenade lui avait \'e9t\'e9 accord\'e9e.
+\par
+\par Le roi lui fit demander quel \'e9tait son d\'e9sir en arr\'eatant les voitures.
+\par
+\par \endash De marcher \'e0 pied, r\'e9pondit-elle.
+\par
+\par Sans doute esp\'e9rait-elle que le roi, qui suivait \'e0 cheval le carrosse des filles d\rquote honneur, n\rquote oserait \'e0 pied suivre les filles d\rquote honneur elles-m\'eames.
+\par
+\par On \'e9tait au milieu de la for\'eat.
+\par
+\par La promenade, en effet, s\rquote annon\'e7ait belle, belle surtout pour des r\'eaveurs ou des amants.
+\par
+\par Trois belles all\'e9es, longues, ombreuses et accident\'e9es, partaient du petit carrefour o\'f9 l\rquote on venait de faire halte.
+\par
+\par Ces all\'e9es, vertes de mousse, dentel\'e9es de feuillage ayant chacune un petit horizon d\rquote un pied de ciel entrevu sous l\rquote entrelacement des arbres, voil\'e0 quel \'e9tait l\rquote aspect des localit\'e9s.
+\par
+\par Au fond de ces all\'e9es passaient et repassaient, avec des signes manifestes d\rquote inqui\'e9tude, les chevreuils effar\'e9s, qui, apr\'e8s s\rquote \'eatre arr\'eat\'e9s un instant au milieu du chemin et avoir relev\'e9 la t\'ea
+te, fuyaient comme des fl\'e8ches, rentrant d\rquote un seul bond dans l\rquote \'e9paisseur des bois, o\'f9 ils disparaissaient, tandis que, de temps en temps, un lapin philosophe, debout sur son derri\'e8
+re, se grattait le museau avec les pattes de devant et interrogeait l\rquote air pour reconna\'eetre si tous ces gens qui s\rquote approchaient et qui venaient troubler ainsi ses m\'e9ditations, ses repas et ses amours, n\rquote \'e9taient pas suivis par
+ quelque chien \'e0 jambes torses ou ne portaient point quelque fusil sous le bras.
+\par
+\par Toute la compagnie, au reste, \'e9tait descendue de carrosse en voyant descendre la reine.
+\par
+\par Marie-Th\'e9r\'e8se prit le bras d\rquote une de ses dames d\rquote honneur, et, apr\'e8s un oblique coup d\rquote \'9cil donn\'e9 au roi, qui ne parut point s\rquote apercevoir qu\rquote il f\'fbt le moins du monde l\rquote objet de l\rquote
+attention de la reine, elle s\rquote enfon\'e7a dans la for\'eat par le premier sentier qui s\rquote ouvrit devant elle.
+\par
+\par Deux piqueurs marchaient devant Sa Majest\'e9 avec des cannes dont ils se servaient pour relever les branches ou \'e9carter les ronces qui pouvaient embarrasser le chemin.
+\par
+\par En mettant pied \'e0 terre, Madame trouva \'e0 ses c\'f4t\'e9s M.\~de\~Guiche, qui s\rquote inclina devant elle et se mit \'e0 sa disposition.
+\par
+\par Monsieur, enchant\'e9 de son bain de la surveille, avait d\'e9clar\'e9 qu\rquote il optait pour la rivi\'e8re, et, tout en donnant cong\'e9 \'e0 de\~Guiche, il \'e9tait rest\'e9 au ch\'e2teau avec le chevalier de Lorraine et Manicamp.
+\par
+\par Il n\rquote \'e9prouvait plus ombre de jalousie.
+\par
+\par On l\rquote avait donc cherch\'e9 inutilement dans le cort\'e8ge\~; mais comme Monsieur \'e9tait un prince fort personnel, qui concourait d\rquote habitude fort m\'e9diocrement au plaisir g\'e9n\'e9ral, son absence avait \'e9t\'e9 plut\'f4
+t un sujet de satisfaction que de regret.
+\par
+\par Chacun avait suivi l\rquote exemple donn\'e9 par la reine et par Madame, s\rquote accommodant \'e0 sa guise selon le hasard ou selon son go\'fbt.
+\par
+\par Le roi, nous l\rquote avons dit, \'e9tait demeur\'e9 pr\'e8s de La Valli\'e8re, et, descendant de cheval au moment o\'f9 l\rquote on ouvrait la porti\'e8re du carrosse, il lui avait offert la main.
+\par
+\par Aussit\'f4t Montalais et Tonnay-Charente s\rquote \'e9taient \'e9loign\'e9es, la premi\'e8re par calcul, la seconde par discr\'e9tion.
+\par
+\par Seulement, il y avait cette diff\'e9rence entre elles deux que l\rquote une s\rquote \'e9loignait dans le d\'e9sir d\rquote \'eatre agr\'e9able au roi et l\rquote autre dans celui de lui \'eatre d\'e9sagr\'e9able.
+\par
+\par Pendant la derni\'e8re demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris ses dispositions\~: tout ce voile, comme pouss\'e9 par un vent de chaleur, s\rquote \'e9tait mass\'e9 \'e0 l\rquote occident\~; puis repouss\'e9 par un courant contraire, s\rquote avan\'e7
+ait lentement, lourdement.
+\par
+\par On sentait s\rquote approcher l\rquote orage\~; mais, comme le roi ne le voyait pas, personne ne se croyait le droit de le voir.
+\par
+\par La promenade fut donc continu\'e9e\~; quelques esprits inquiets levaient de temps en temps les yeux au ciel.
+\par
+\par D\rquote autres, plus timides encore, se promenaient sans s\rquote \'e9carter des voitures, o\'f9 ils comptaient aller chercher un abri en cas d\rquote orage.
+\par
+\par Mais la plus grande partie du cort\'e8ge, en voyant le roi entrer bravement dans le bois avec La Valli\'e8re, la plus grande partie du cort\'e8ge, disons-nous, suivit le roi.
+\par
+\par Ce que voyant, le roi prit la main de La Valli\'e8re et l\rquote entra\'eena dans une all\'e9e lat\'e9rale, o\'f9 cette fois personne n\rquote osa le suivre.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838184}{\*\bkmkstart _Toc97189222}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXXXVI \endash La pluie
+{\*\bkmkend _Toc79838184}{\*\bkmkend _Toc97189222}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{En ce moment, dans la direction m\'eame que venaient de prendre le roi et La Valli\'e8re seulement, marchant sous bois au lieu de suivre l\rquote all\'e9e, deux hommes avan\'e7aient fort insoucieux de l\rquote \'e9tat du ciel.
+\par
+\par Ils tenaient leurs t\'eates inclin\'e9es comme des gens qui pensent \'e0 de graves int\'e9r\'eats.
+\par
+\par Ils n\rquote avaient vu ni de\~Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La Valli\'e8re.
+\par
+\par Tout \'e0 coup quelque chose passa dans l\rquote air comme une bouff\'e9e de flammes suivies d\rquote un grondement sourd et lointain.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit l\rquote un des deux en relevant la t\'eate, voici l\rquote orage. Regagnons-nous les carrosses, mon cher d\rquote Herblay\~?
+\par
+\par Aramis leva les yeux en l\rquote air et interrogea le temps.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit-il, rien ne presse encore.
+\par
+\par Puis, reprenant la conversation o\'f9 il l\rquote avait sans doute laiss\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Vous dites donc que la lettre que nous avons \'e9crite hier au soir doit \'eatre \'e0 cette heure parvenue \'e0 destination\~?
+\par
+\par \endash Je dis qu\rquote elle l\rquote est certainement.
+\par
+\par \endash Par qui l\rquote avez-vous fait remettre\~?
+\par
+\par \endash Par mon grison, ainsi que j\rquote ai eu l\rquote honneur de vous le dire.
+\par
+\par \endash A-t-il rapport\'e9 la r\'e9ponse\~?
+\par
+\par \endash Je ne l\rquote ai pas revu\~; sans doute la petite \'e9tait \'e0 son service pr\'e8s de Madame ou s\rquote habillait chez elle, elle l\rquote aura fait attendre. L\rquote heure de partir est venue et nous sommes partis. Je ne puis, en cons\'e9
+quence, savoir ce qui s\rquote est pass\'e9 l\'e0-bas.
+\par
+\par \endash Vous avez vu le roi avant le d\'e9part\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Comment l\rquote avez-vous trouv\'e9\~?
+\par
+\par \endash Parfait ou inf\'e2me, selon qu\rquote il aurait \'e9t\'e9 vrai ou hypocrite.
+\par
+\par \endash Et la f\'eate\~?
+\par
+\par \endash Aura lieu dans un mois.
+\par
+\par \endash Il s\rquote y est invit\'e9\~?
+\par
+\par \endash Avec une insistance o\'f9 j\rquote ai reconnu Colbert.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien.
+\par
+\par \endash La nuit ne vous a point enlev\'e9 vos illusions\~?
+\par
+\par \endash Sur quoi\~?
+\par
+\par \endash Sur le concours que vous pouvez m\rquote apporter en cette circonstance.
+\par
+\par \endash Non, j\rquote ai pass\'e9 la nuit \'e0 \'e9crire, et tous les ordres sont donn\'e9s.
+\par
+\par \endash La f\'eate co\'fbtera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas.
+\par
+\par \endash J\rquote en ferai six\'85 Faites-en de votre c\'f4t\'e9 deux ou trois \'e0 tout hasard.
+\par
+\par \endash Vous \'eates un homme miraculeux, mon cher d\rquote Herblay.
+\par
+\par Aramis sourit.
+\par
+\par \endash Mais, demanda Fouquet avec un reste d\rquote inqui\'e9tude, puisque vous remuez ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours, n\rquote avez-vous pas donn\'e9 de votre poche les cinquante mille francs \'e0 Baisemeaux\~?
+\par
+\par \endash Parce que, il y a quelques jours, j\rquote \'e9tais pauvre comme Job.
+\par
+\par \endash Et aujourd\rquote hui\~?
+\par
+\par \endash Aujourd\rquote hui, je suis plus riche que le roi.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que vous \'eates incapable de me manquer de parole\~; je ne veux point vous arracher votre secret\~: n\rquote en parlons plus.
+\par
+\par En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui \'e9clata tout \'e0 coup en un violent coup de tonnerre.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fit Fouquet, je vous le disais bien.
+\par
+\par \endash Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses.
+\par
+\par \endash Nous n\rquote aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie.
+\par
+\par En effet, comme si le ciel se f\'fbt ouvert, une ond\'e9e aux larges gouttes fit tout \'e0 coup r\'e9sonner le d\'f4me de la for\'eat.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures avant que le feuillage soit inond\'e9.
+\par
+\par \endash Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte.
+\par
+\par \endash Oui, mais o\'f9 y a-t-il une grotte\~? demanda Aramis.
+\par
+\par \endash Moi, dit Fouquet avec un sourire, j\rquote en connais une \'e0 dix pas d\rquote ici.
+\par
+\par Puis s\rquote orientant\~:
+\par
+\par \endash Oui, dit-il, c\rquote est bien cela.
+\par
+\par \endash Que vous \'eates heureux d\rquote avoir si bonne m\'e9moire\~! dit Aramis en souriant \'e0 son tour\~; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant pas repara\'eetre, votre cocher ne croie
+que vous avons pris une route de retour et ne suive les voitures de la Cour\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! dit Fouquet, il n\rquote y a pas de danger\~; quand je poste mon cocher et ma voiture \'e0 un endroit quelconque, il n\rquote y a qu\rquote un ordre expr\'e8s du roi qui puisse les faire d\'e9guerpir, et encore\~; d\rquote
+ailleurs, il me semble que nous ne sommes pas les seuls qui nous soyons si fort avanc\'e9s. J\rquote entends des pas et un bruit de voix.
+\par
+\par Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne une masse de feuillage qui lui masquait la route.
+\par
+\par Le regard d\rquote Aramis plongea en m\'eame temps que le sien par l\rquote ouverture.
+\par
+\par \endash Une femme\~! dit Aramis.
+\par
+\par \endash Un homme\~! dit Fouquet.
+\par
+\par \endash La Valli\'e8re\~!
+\par
+\par \endash Le roi\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit Aramis, est-ce que le roi aussi conna\'eetrait votre caverne\~? Cela ne m\rquote \'e9tonnerait pas\~; il me para\'eet en commerce assez bien r\'e9gl\'e9 avec les nymphes de Fontainebleau.
+\par
+\par \endash N\rquote importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours\~; s\rquote il ne la conna\'eet pas, nous verrons ce qu\rquote il devient\~; s\rquote il la conna\'eet, comme elle a deux ouvertures, tandis qu\rquote il entrera par l\rquote
+une, nous sortirons par l\rquote autre.
+\par
+\par \endash Est-elle loin\~? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre.
+\par
+\par \endash Nous y sommes.
+\par
+\par Fouquet \'e9carta quelques branches, et l\rquote on put apercevoir une excavation de roche que des bruy\'e8res, du lierre et une \'e9paisse gland\'e9e cachaient enti\'e8rement.
+\par
+\par Fouquet montra le chemin.
+\par
+\par Aramis le suivit.
+\par
+\par Au moment d\rquote entrer dans la grotte, Aramis se retourna.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit-il, les voil\'e0 qui entrent dans le bois les voil\'e0 qui se dirigent de ce c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! c\'e9dons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant Aramis par son manteau\~; mais je ne crois pas que le roi connaisse ma grotte.
+\par
+\par \endash En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus \'e9pais, voil\'e0 tout.
+\par
+\par Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l\rquote air et non pas autour de lui.
+\par
+\par Il tenait le bras de La Valli\'e8re sous le sien, il tenait sa main sur la sienne.
+\par
+\par La Valli\'e8re commen\'e7ait \'e0 glisser sur l\rquote herbe humide.
+\par
+\par Louis regarda encore avec plus d\rquote attention autour de lui, et, apercevant un ch\'eane \'e9norme au feuillage touffu, il entra\'eena La Valli\'e8re sous l\rquote abri de ce ch\'eane.
+\par
+\par La pauvre enfant regardait autour d\rquote elle\~; elle semblait \'e0 la fois craindre et d\'e9sirer d\rquote \'eatre suivie.
+\par
+\par Le roi la fit adosser au tronc de l\rquote arbre, dont la vaste circonf\'e9rence, prot\'e9g\'e9e par l\rquote \'e9paisseur du feuillage, \'e9tait aussi s\'e8che que si, en ce moment m\'eame, la pluie n\rquote e\'fbt point tomb\'e9 par torrents. Lui-m\'ea
+me se tint devant elle nu-t\'eate.
+\par
+\par Au bout d\rquote un instant, quelques gouttes filtr\'e8rent \'e0 travers les ramures de l\rquote arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n\rquote y fit pas m\'eame attention.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire\~! murmura La Valli\'e8re en poussant le chapeau du roi.
+\par
+\par Mais le roi s\rquote inclina et refusa obstin\'e9ment de se couvrir.
+\par
+\par \endash C\rquote est le cas ou jamais d\rquote offrir votre place, dit Fouquet \'e0 l\rquote oreille d\rquote Aramis.
+\par
+\par \endash C\rquote est le cas ou jamais d\rquote \'e9couter et de ne pas perdre une parole de ce qu\rquote ils vont se dire, r\'e9pondit Aramis \'e0 l\rquote oreille de Fouquet.
+\par
+\par En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir jusqu\rquote \'e0 eux.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu\~! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plut\'f4t je devine votre inqui\'e9tude\~; croyez que je regrette bien sinc\'e8rement de vous avoir isol\'e9e du reste de la compagnie, et cela pour vous mener dans un endroit o\'f9
+ vous allez souffrir de la pluie. Vous \'eates mouill\'e9e d\'e9j\'e0, vous avez froid peut-\'eatre\~?
+\par
+\par \endash Non, Sire.
+\par
+\par \endash Vous tremblez cependant\~?
+\par
+\par \endash Sire, c\rquote est la crainte que l\rquote on n\rquote interpr\'e8te \'e0 mal mon absence au moment o\'f9 tout le monde est r\'e9uni certainement.
+\par
+\par \endash Je vous proposerais bien de retourner aux voitures, mademoiselle\~; mais, en v\'e9rit\'e9, regardez et \'e9coutez et dites-moi s\rquote il est possible de tenter la moindre course en ce moment\~?
+\par
+\par En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par torrents.
+\par
+\par \endash D\rquote ailleurs, continua le roi, il n\rquote y a pas d\rquote interpr\'e9tation possible en votre d\'e9faveur. N\rquote \'eates-vous pas avec le roi de France, c\rquote est-\'e0-dire avec le premier gentilhomme du royaume\~?
+\par
+\par \endash Certainement, Sire, r\'e9pondit La Valli\'e8re, et c\rquote est un honneur bien grand pour moi\~; aussi n\rquote est-ce point pour moi que je crains les interpr\'e9tations.
+\par
+\par \endash Pour qui donc, alors\~?
+\par
+\par \endash Pour vous, Sire.
+\par
+\par \endash Pour moi, mademoiselle\~? dit le roi en souriant. Je ne vous comprends pas.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 a-t-elle donc d\'e9j\'e0 oubli\'e9 ce qui s\rquote est pass\'e9 hier au soir chez Son Altesse Royale\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oublions cela, je vous prie, ou plut\'f4t permettez-moi de ne me souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre lettre, et\'85
+\par
+\par \endash Sire, interrompit La Valli\'e8re, voil\'e0 l\rquote eau qui tombe, et Votre Majest\'e9 demeure t\'eate nue.
+\par
+\par \endash Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle.
+\par
+\par \endash Oh\~! moi, dit La Valli\'e8re en souriant, moi, je suis une paysanne habitu\'e9e \'e0 courir par les pr\'e9s de la Loire, et par les jardins de Blois, quelque temps qu\rquote il fasse. Et, quant \'e0
+ mes habits, ajouta-t-elle en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre Majest\'e9 voit qu\rquote ils n\rquote ont pas grand-chose \'e0 risquer.
+\par
+\par \endash En effet, mademoiselle, j\rquote ai d\'e9j\'e0 remarqu\'e9 plus d\rquote une fois que vous deviez \'e0 peu pr\'e8s tout \'e0 vous-m\'eame et rien \'e0 la toilette. Vous n\rquote \'eates point coquette, et c\rquote est pour moi une grande qualit
+\'e9.
+\par
+\par \endash Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites seulement\~: Vous ne pouvez pas \'eatre coquette.
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Mais, dit en souriant La Valli\'e8re, parce que je ne suis pas riche.
+\par
+\par \endash Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s\rquote \'e9cria vivement le roi.
+\par
+\par \endash Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi\'85
+\par
+\par \endash Vous est indiff\'e9rent\~?
+\par
+\par \endash M\rquote est \'e9tranger comme m\rquote \'e9tant d\'e9fendu.
+\par
+\par \endash Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous soyez \'e0 ma Cour sur le pied o\'f9 vous devriez y \'eatre. On ne m\rquote a certainement point assez parl\'e9 des services de votre famille. La fortune de votre maison a \'e9t\'e9
+ cruellement n\'e9glig\'e9e par mon oncle.
+\par
+\par \endash Oh\~! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d\rquote Orl\'e9ans a toujours \'e9t\'e9 parfaitement bon pour M.\~de\~Saint-Remy, mon beau-p\'e8re. Les services \'e9taient humbles, et l\rquote on peut dire que nous avons \'e9t\'e9 pay\'e9
+s selon nos \'9cuvres. Tout le monde n\rquote a pas le bonheur de trouver des occasions de servir son roi avec \'e9clat. Certes, je ne doute pas que, si les occasions se fussent rencontr\'e9es, ma famille n\rquote e\'fbt eu le c\'9c
+ur aussi grand que son d\'e9sir, mais nous n\rquote avons pas eu ce bonheur.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mademoiselle, c\rquote est aux rois \'e0 corriger le hasard, et je me charge bien joyeusement de r\'e9parer, au plus vite \'e0 votre \'e9gard, les torts de la fortune.
+\par
+\par \endash Non, Sire, s\rquote \'e9cria vivement La Valli\'e8re, vous laisserez, s\rquote il vous pla\'eet, les choses en l\rquote \'e9tat o\'f9 elles sont.
+\par
+\par \endash Quoi\~! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux faire pour vous\~?
+\par
+\par \endash On a fait tout ce que je d\'e9sirais, Sire, lorsqu\rquote on m\rquote a accord\'e9 cet honneur de faire partie de la maison de Madame.
+\par
+\par \endash Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les v\'f4tres.
+\par
+\par \endash Sire, votre intention si g\'e9n\'e9reuse m\rquote \'e9blouit et m\rquote effraie, car, en faisant pour ma maison ce que votre bont\'e9 vous pousse \'e0 faire, Votre Majest\'e9 nous cr\'e9era des envieux, et \'e0
+ elle des ennemis. Laissez-moi, Sire, dans ma m\'e9diocrit\'e9\~; laissez \'e0 tous les sentiments que je puis ressentir la joyeuse d\'e9licatesse du d\'e9sint\'e9ressement.
+\par
+\par \endash Oh\~! voil\'e0 un langage bien admirable, dit le roi.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, murmura Aramis \'e0 l\rquote oreille de Fouquet, et il n\rquote y doit pas \'eatre habitu\'e9.
+\par
+\par \endash Mais, r\'e9pondit Fouquet, si elle fait une pareille r\'e9ponse \'e0 mon billet\~?
+\par
+\par \endash Bon\~! dit Aramis, ne pr\'e9jugeons pas et attendons la fin.
+\par
+\par \endash Et puis, cher monsieur d\rquote Herblay, ajouta le surintendant, peu pay\'e9 pour croire \'e0 tous les sentiments que venait d\rquote exprimer La Valli\'e8re, c\rquote est un habile calcul souvent que de para\'eetre d\'e9sint\'e9ress\'e9
+ avec les rois.
+\par
+\par \endash C\rquote est justement ce que je pensais \'e0 la minute, dit Aramis. \'c9coutons.
+\par
+\par Le roi se rapprocha de La Valli\'e8re, et, comme l\rquote eau filtrait de plus en plus \'e0 travers le feuillage du ch\'eane, il tint son chapeau suspendu au-dessus de la t\'eate de la jeune fille.
+\par
+\par La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui l\rquote abritait et secoua la t\'eate en poussant un soupir.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pens\'e9e peut donc parvenir jusqu\rquote \'e0 votre c\'9cur quand je lui fais un rempart du mien\~?
+\par
+\par \endash Sire, je vais vous le dire. J\rquote avais d\'e9j\'e0 abord\'e9 cette question, si difficile \'e0 discuter par une jeune fille de mon \'e2ge, mais Votre Majest\'e9 m\rquote a impos\'e9 silence. Sire, Votre Majest\'e9 ne s\rquote appartient pas\~
+; Sire, Votre Majest\'e9 est mari\'e9e\~; tout sentiment qui \'e9carterait Votre Majest\'e9 de la reine, en portant Votre Majest\'e9 \'e0 s\rquote occuper de moi, serait pour la reine la source d\rquote un profond chagrin.
+\par
+\par Le roi essaya d\rquote interrompre la jeune fille, mais elle continua avec un geste suppliant\~:
+\par
+\par \endash La reine aime Votre Majest\'e9 avec une tendresse qui se comprend, la reine suit des yeux Votre Majest\'e9 \'e0 chaque pas qui l\rquote \'e9carte d\rquote elle. Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel \'e9
+poux, elle demande au Ciel avec des larmes de lui en conserver la possession, et elle est jalouse du moindre mouvement de votre c\'9cur.
+\par
+\par Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Valli\'e8re osa l\rquote arr\'eater.
+\par
+\par \endash Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si, voyant une tendresse si vive et si noble, Votre Majest\'e9 donnait \'e0 la reine un sujet de jalousie\~? oh\~! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh\~! mon Dieu\~! je sais bien qu\rquote
+il est impossible, ou plut\'f4t qu\rquote il devrait \'eatre impossible que la plus grande reine du monde f\'fbt jalouse d\rquote une pauvre fille comme moi. Mais elle est femme, cette reine, et, comme celui d\rquote une simple femme, son c\'9cur peut s
+\rquote ouvrir \'e0 des soup\'e7ons que les m\'e9chants envenimeraient. Au nom du Ciel\~! Sire, ne vous occupez donc pas de moi, je ne le m\'e9rite pas.
+\par
+\par \endash Oh\~! mademoiselle, s\rquote \'e9cria le roi, vous ne songez donc point qu\rquote en parlant comme vous le faites vous changez mon estime en admiration.
+\par
+\par \endash Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu\rquote elles ne sont point\~; vous me voyez meilleure que je ne suis\~; vous me faites plus grande que Dieu ne m\rquote a faite. Gr\'e2ce pour moi, Sire\~! car, si je ne savais le roi le plus g\'e9n\'e9
+reux homme de son royaume, je croirais que le roi veut se railler de moi.
+\par
+\par \endash Oh\~! certes\~! vous ne craignez pas une pareille chose, j\rquote en suis bien certain, s\rquote \'e9cria Louis.
+\par
+\par \endash Sire, je serais forc\'e9e de le croire si le roi continuait \'e0 me tenir un pareil langage.
+\par
+\par \endash Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une tristesse qui n\rquote avait rien d\rquote affect\'e9, le plus malheureux prince de la chr\'e9tient\'e9, puisque je n\rquote ai pas pouvoir de donner cr\'e9ance \'e0
+ mes paroles devant la personne que j\rquote aime le plus au monde et qui me brise le c\'9cur en refusant de croire \'e0 mon amour.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, dit La Valli\'e8re, \'e9cartant doucement le roi, qui s\rquote \'e9tait de plus en plus rapproch\'e9 d\rquote elle, voil\'e0, je crois, l\rquote orage qui se calme et la pluie qui cesse.
+\par
+\par Mais, au moment m\'eame o\'f9 la pauvre enfant, pour fuir son pauvre c\'9cur, trop d\rquote accord sans doute avec celui du roi, pronon\'e7ait ces paroles, l\rquote orage se chargeait de lui donner un d\'e9menti\~; un \'e9clair bleu\'e2tre illumina la for
+\'eat d\rquote un reflet fantastique, et un coup de tonnerre pareil \'e0 une d\'e9charge d\rquote artillerie \'e9clata sur la t\'eate des deux jeunes gens, comme si la hauteur du ch\'eane qui les abritait e\'fbt provoqu\'e9 le tonnerre.
+\par
+\par La jeune fille ne put retenir un cri d\rquote effroi.
+\par
+\par Le roi d\rquote une main la rapprocha de son c\'9cur et \'e9tendit l\rquote autre au-dessus de sa t\'eate comme pour la garantir de la foudre.
+\par
+\par Il y eut un moment de silence o\'f9 ce groupe, charmant comme tout ce qui est jeune et aim\'e9, demeura immobile, tandis que Fouquet et Aramis le contemplaient, non moins immobiles que La Valli\'e8re et le roi.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire\~! Sire\~! murmura La Valli\'e8re, entendez-vous\~?
+\par
+\par Et elle laissa tomber sa t\'eate sur son \'e9paule.
+\par
+\par \endash Oui, dit le roi, vous voyez bien que l\rquote orage ne passe pas.
+\par
+\par \endash Sire, c\rquote est un avertissement.
+\par
+\par Le roi sourit.
+\par
+\par \endash Sire, c\rquote est la voix de Dieu qui menace.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! dit le roi, j\rquote accepte effectivement ce coup de tonnerre pour un avertissement et m\'eame pour une menace, si d\rquote ici \'e0 cinq minutes il se renouvelle avec une pareille force et une \'e9gale violence\~; mais, s\rquote il n
+\rquote en est rien, permettez-moi de penser que l\rquote orage est l\rquote orage et rien autre chose.
+\par
+\par En m\'eame temps le roi leva la t\'eate comme pour interroger le ciel.
+\par
+\par Mais, comme si le ciel e\'fbt \'e9t\'e9 complice de Louis, pendant les cinq minutes de silence qui suivirent l\rquote explosion qui avait \'e9pouvant\'e9
+ les deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et, lorsque le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s\rquote \'e9loignant d\rquote une mani\'e8re visible, et comme si, pendant ces cinq minutes, l\rquote orage, mis en fuite, e\'fb
+t parcouru dix lieues, fouett\'e9 par l\rquote aile du vent.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore de la col\'e8re c\'e9leste\~; et puisque vous avez voulu faire de la foudre un pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas au moins un pressentiment de malheur\~?
+\par
+\par La jeune fille releva la t\'eate\~; pendant ce temps, l\rquote eau avait perc\'e9 la vo\'fbte de feuillage et ruisselait sur le visage du roi.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, Sire\~! dit-elle avec un accent de crainte irr\'e9sistible, qui \'e9mut le roi au dernier point. Et c\rquote est pour moi, murmura-t-elle, que le roi reste ainsi d\'e9couvert et expos\'e9 \'e0 la pluie\~; mais que suis-je donc\~?
+
+\par
+\par \endash Vous \'eates, vous le voyez, dit le roi, la divinit\'e9 qui fait fuir l\rquote orage, la d\'e9esse qui ram\'e8ne le beau temps.
+\par
+\par En effet, un rayon de soleil, filtrant \'e0 travers la for\'eat, faisait tomber comme autant de diamants les goutta d\rquote eau qui roulaient sur les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices du feuillage.
+\par
+\par \endash Sire, dit La Valli\'e8re presque vaincue, mais faisant un supr\'eame effort, Sire, une derni\'e8re fois, songez aux douleurs que Votre Majest\'e9 va avoir \'e0 subir \'e0 cause de moi. En ce moment, mon Dieu\~
+! on vous cherche, on vous appelle. La reine doit \'eatre inqui\'e8te, et Madame, oh\~! Madame\~!\'85 s\rquote \'e9cria la jeune fille avec un sentiment qui ressemblait \'e0 de l\rquote effroi.
+\par
+\par Ce nom fit un certain effet sur le roi\~; il tressaillit et l\'e2cha La Valli\'e8re, qu\rquote il avait jusque-l\'e0 tenue embrass\'e9e.
+\par
+\par Puis il s\rquote avan\'e7a du c\'f4t\'e9 du chemin pour regarder, et revint presque soucieux \'e0 La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Madame, avez-vous dit\~? fit le roi.
+\par
+\par \endash Oui, Madame\~; Madame qui est jalouse aussi, dit La Valli\'e8re avec un accent profond.
+\par
+\par Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, os\'e8rent un instant interroger les yeux du roi.
+\par
+\par \endash Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-m\'eame, Madame, ce me semble, n\rquote a aucun sujet d\rquote \'eatre jalouse de moi, Madame n\rquote a aucun droit\'85
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! murmura La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Oh\~! mademoiselle, dit le roi presque avec l\rquote accent du reproche, seriez vous de ceux qui pensent que la s\'9cur a le droit d\rquote \'eatre jalouse du fr\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Sire, il ne m\rquote appartient point de percer les secrets de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous le croyez comme les autres, s\rquote \'e9cria le roi.
+\par
+\par \endash Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, r\'e9pondit fermement La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! fit le roi avec inqui\'e9tude, vous en apercevriez-vous donc \'e0 ses fa\'e7ons envers vous\~? Madame a-t-elle pour vous quelque mauvais proc\'e9d\'e9 que vous puissiez attribuer \'e0 cette jalousie\~?
+\par
+\par \endash Nullement, Sire\~; je suis si peu de chose, moi\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est que, s\rquote il en \'e9tait ainsi\'85 s\rquote \'e9cria Louis avec une force singuli\'e8re.
+\par
+\par \endash Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus\~; on vient, on vient, je crois.
+\par
+\par Et, oubliant toute \'e9tiquette, elle avait saisi le bras du roi.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mademoiselle, r\'e9pliqua le roi, laissons venir. Qui donc oserait trouver mauvais que j\rquote eusse tenu compagnie \'e0 Mlle de La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Par piti\'e9\~! Sire\~; oh\~! l\rquote on trouvera \'e9trange que vous soyez mouill\'e9 ainsi, que vous vous soyez sacrifi\'e9 pour moi.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et malheur \'e0 celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la conduite de son roi\~!
+\par
+\par En effet, en ce moment on voyait appara\'eetre dans l\rquote all\'e9e quelques t\'eates empress\'e9es et curieuses qui semblaient chercher, et qui, ayant aper\'e7u le roi et La Valli\'e8re, parurent avoir trouv\'e9 ce qu\rquote elles cherchaient.
+\par
+\par C\rquote \'e9taient les envoy\'e9s de la reine et de Madame, qui mirent le chapeau \'e0 la main en signe qu\rquote ils avaient vu Sa Majest\'e9.
+\par
+\par Mais Louis ne quitta point, quelle que f\'fbt la confusion de La Valli\'e8re, son attitude respectueuse et tendre.
+\par
+\par Puis, quand tous les courtisans furent r\'e9unis dans l\rquote all\'e9e, quand tout le monde eut pu voir la marque de d\'e9f\'e9rence qu\rquote il avait donn\'e9e \'e0 la jeune fille en restant debout et t\'eate nue devant elle pendant l\rquote
+orage, il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe qui attendait, r\'e9pondit de la t\'eate au salut que chacun lui faisait, et, son chapeau toujours \'e0 la main, il la reconduisit jusqu\rquote \'e0 son carrosse.
+\par
+\par Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de l\rquote orage qui s\rquote enfuyait, les autres dames, que le respect avait emp\'each\'e9
+es de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape et sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau, garantissait, autant qu\rquote il \'e9tait en son pouvoir, la plus humble d\rquote entre elles.
+\par
+\par La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie exag\'e9r\'e9e du roi\~; Madame en perdit contenance au point de pousser la reine du coude, en lui disant\~:
+\par
+\par \endash Regardez, mais regardez donc\~!
+\par
+\par La reine ferma les yeux comme si elle e\'fbt \'e9prouv\'e9 un vertige. Elle porta la main \'e0 son visage et remonta en carrosse.
+\par
+\par Madame monta apr\'e8s elle.
+\par
+\par Le roi se remit \'e0 cheval, sans s\rquote attacher de pr\'e9f\'e9rence \'e0 aucune porti\'e8re\~; il revint \'e0 Fontainebleau, les r\'eanes sur le cou de son cheval, r\'eaveur et tout absorb\'e9.
+\par
+\par Quand la foule se fut \'e9loign\'e9e, quand ils eurent entendu le bruit des chevaux et des carrosses qui allait s\rquote \'e9teignant, quand ils furent s\'fb
+rs enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et Fouquet sortirent de leur grotte. Puis, en silence, tous deux gagn\'e8rent l\rquote all\'e9e.
+\par
+\par Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l\rquote \'e9tendue qui se d\'e9roulait devant lui et derri\'e8re lui, mais encore dans l\rquote \'e9paisseur des bois.
+\par
+\par \endash Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assur\'e9 que tout \'e9tait solitaire, il faut \'e0 tout prix ravoir votre lettre \'e0 La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l\rquote a pas rendue.
+\par
+\par \endash Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-vous\~?
+\par
+\par \endash Oui, le roi aime cette fille, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Beaucoup, et, ce qu\rquote il y a de pis, c\rquote est que, de son c\'f4t\'e9, cette fille aime le roi passionn\'e9ment.
+\par
+\par \endash Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Sans aucun doute\~; vous n\rquote avez pas de temps \'e0 perdre. Il faut que vous voyiez La Valli\'e8re, et que, sans plus songer \'e0 devenir son amant, ce qui est impossible, vous vous d\'e9
+clariez son plus cher ami et son plus humble serviteur.
+\par
+\par \endash Ainsi ferai-je, r\'e9pondit Fouquet, et ce sera sans r\'e9pugnance\~; cette enfant me semble pleine de c\'9cur.
+\par
+\par \endash Ou d\rquote adresse, dit Aramis\~; mais alors raison de plus.
+\par
+\par Puis il ajouta apr\'e8s un instant de silence\~:
+\par
+\par \endash Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion du roi. Remontons en voiture, et ventre \'e0 terre jusqu\rquote au ch\'e2teau.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838185}{\*\bkmkstart _Toc97189223}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXXXVII \endash Tobie{\*\bkmkend _Toc79838185}
+{\*\bkmkend _Toc97189223}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Deux heures apr\'e8s que la voiture du surintendant \'e9tait partie sur l\rquote ordre d\rquote Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec la rapidit\'e9 des nuages qui couraient au ciel sous le dernier souffle de la temp\'eate, La Valli
+\'e8re \'e9tait chez elle, en simple peignoir de mousseline, et achevant sa collation sur une petite table de marbre.
+\par
+\par Tout \'e0 coup sa porte s\rquote ouvrit, et un valet de chambre la pr\'e9vint que M.\~Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs.
+\par
+\par Elle fit r\'e9p\'e9ter deux fois\~; la pauvre enfant ne connaissait M.\~Fouquet que de nom, et ne savait pas deviner ce qu\rquote elle pouvait avoir de commun avec un surintendant des finances.
+\par
+\par Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d\rquote apr\'e8s la conversation que nous avons rapport\'e9e, la chose \'e9tait bien possible, elle jeta un coup d\rquote \'9c
+il sur son miroir, allongea encore les longues boucles de ses cheveux, et donna l\rquote ordre qu\rquote il f\'fbt introduit.
+\par
+\par La Valli\'e8re cependant ne pouvait s\rquote emp\'eacher d\rquote \'e9prouver un certain trouble. La visite du surintendant n\rquote \'e9tait pas un \'e9v\'e9nement vulgaire dans la vie d\rquote une femme de la Cour. Fouquet, si c\'e9l\'e8bre par sa g\'e9
+n\'e9rosit\'e9, sa galanterie et sa d\'e9licatesse avec les femmes, avait re\'e7u plus d\rquote invitations qu\rquote il n\rquote avait demand\'e9 d\rquote audiences.
+\par
+\par Dans beaucoup de maisons, la pr\'e9sence du surintendant avait signifi\'e9 fortune. Dans bon nombre de c\'9curs, elle avait signifi\'e9 amour.
+\par
+\par Fouquet entra respectueusement chez La Valli\'e8re, se pr\'e9sentant avec cette gr\'e2ce qui \'e9tait le caract\'e8re distinctif des hommes \'e9minents de ce si\'e8cle, et qui aujourd\rquote hui ne se comprend plus, m\'eame dans les portraits de l\rquote
+\'e9poque, o\'f9 le peintre a essay\'e9 de les faire vivre.
+\par
+\par La Valli\'e8re r\'e9pondit au salut c\'e9r\'e9monieux de Fouquet par une r\'e9v\'e9rence de pensionnaire, et lui indiqua un si\'e8ge.
+\par
+\par Mais Fouquet, s\rquote inclinant\~:
+\par
+\par \endash Je ne m\rquote assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m\rquote ayez pardonn\'e9.
+\par
+\par \endash Moi\~? demanda La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Oui, vous.
+\par
+\par \endash Et pardonn\'e9 quoi, mon Dieu\~?
+\par
+\par Fouquet fixa son plus per\'e7ant regard sur la jeune fille, et ne crut voir sur son visage que le plus na\'eff \'e9tonnement.
+\par
+\par \endash Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de g\'e9n\'e9rosit\'e9 que d\rquote esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le sollicitais. Mais il ne me suffit pas du pardon des l\'e8vres, je vous en pr\'e9
+viens, il me faut encore le pardon du c\'9cur et de l\rquote esprit.
+\par
+\par \endash Sur ma parole, monsieur, dit La Valli\'e8re, je vous jure que je ne vous comprends pas.
+\par
+\par \endash C\rquote est encore une d\'e9licatesse qui me charme, r\'e9pondit Fouquet, et je vois que ne voulez point que j\rquote aie \'e0 rougir devant vous.
+\par
+\par \endash Rougir\~! rougir devant moi\~! Mais, voyons, dites, de quoi rougiriez vous\~?
+\par
+\par \endash Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon proc\'e9d\'e9 envers vous ne vous e\'fbt pas d\'e9soblig\'e9e\~?
+\par
+\par La Valli\'e8re haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash D\'e9cid\'e9ment, monsieur, dit-elle, vous parlez par \'e9nigmes, et je suis trop ignorante, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet, pour vous comprendre.
+\par
+\par \endash Soit, dit Fouquet, je n\rquote insisterai pas. Seulement, dites-moi, je vous en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et entier.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit La Valli\'e8re avec une sorte d\rquote impatience, je ne puis vous faire qu\rquote une r\'e9ponse, et j\rquote esp\'e8re qu\rquote elle vous satisfera. Si je savais quel tort vous avez envers moi, je vous le pardonnerais. \'c0
+ plus forte raison, vous comprenez bien, ne connaissant pas ce tort\'85
+\par
+\par Fouquet pin\'e7a ses l\'e8vres comme e\'fbt fait Aramis.
+\par
+\par \endash Alors, dit-il, je puis esp\'e9rer que, nonobstant ce qui est arriv\'e9, nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez bien me faire la gr\'e2ce de croire \'e0 ma respectueuse amiti\'e9.
+\par
+\par La Valli\'e8re crut qu\rquote elle commen\'e7ait \'e0 comprendre.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! se dit-elle en elle-m\'eame, je n\rquote eusse pas cru M.\~Fouquet si avide de rechercher les sources d\rquote une faveur si nouvelle.\~\'bb
+\par
+\par Puis tout haut\~:
+\par
+\par \endash Votre amiti\'e9, monsieur\~? dit-elle, vous m\rquote offrez votre amiti\'e9\~? Mais, en v\'e9rit\'e9, c\rquote est pour moi tout l\rquote honneur, et vous me comblez.
+\par
+\par \endash Je sais, mademoiselle, r\'e9pondit Fouquet, que l\rquote amiti\'e9 du ma\'eetre peut para\'eetre plus brillante et plus d\'e9sirable que celle du serviteur\~; mais je vous garantis que cette derni\'e8re sera tout aussi d\'e9vou\'e9
+e, tout aussi fid\'e8le, et absolument d\'e9sint\'e9ress\'e9e.
+\par
+\par La Valli\'e8re s\rquote inclina\~: il y avait, en effet, beaucoup de conviction et de d\'e9vouement r\'e9el dans la voix du surintendant.
+\par
+\par Aussi lui tendit-elle la main.
+\par
+\par \endash Je vous crois, dit-elle.
+\par
+\par Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille.
+\par
+\par \endash Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficult\'e9, n\rquote est-ce pas, \'e0 me rendre cette malheureuse lettre\~?
+\par
+\par \endash Quelle lettre\~? demanda La Valli\'e8re.
+\par
+\par Fouquet l\rquote interrogea, il l\rquote avait d\'e9j\'e0 fait, de toute la puissance de son regard.
+\par
+\par M\'eame na\'efvet\'e9 de physionomie, m\'eame candeur de visage.
+\par
+\par \endash Allons, mademoiselle, dit-il, apr\'e8s cette d\'e9n\'e9gation, je suis forc\'e9 d\rquote avouer que votre syst\'e8me est le plus d\'e9licat du monde, et je ne serais pas moi-m\'eame un honn\'eate homme si je redoutais quelque chose d\rquote
+une femme aussi g\'e9n\'e9reuse que vous.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, monsieur Fouquet, r\'e9pondit La Valli\'e8re, c\rquote est avec un profond regret que je suis forc\'e9e de vous r\'e9p\'e9ter que je ne comprends absolument rien \'e0 vos paroles.
+\par
+\par \endash Mais, enfin, sur l\rquote honneur, vous n\rquote avez donc re\'e7u aucune lettre de moi, mademoiselle\~?
+\par
+\par \endash Sur l\rquote honneur, aucune, r\'e9pondit fermement La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous renouveler l\rquote assurance de toute mon estime et de tout mon respect.
+\par
+\par Puis, s\rquote inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui l\rquote attendait chez lui, et laissant La Valli\'e8re se demander si le surintendant \'e9tait devenu fou.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience, \'eates vous content de la favorite\~?
+\par
+\par \endash Enchant\'e9, r\'e9pondit Fouquet, c\rquote est une femme pleine d\rquote esprit et de c\'9cur.
+\par
+\par \endash Elle ne s\rquote est point f\'e2ch\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Loin de l\'e0\~; elle n\rquote a pas m\'eame eu l\rquote air de comprendre.
+\par
+\par \endash De comprendre quoi\~?
+\par
+\par \endash De comprendre que je lui eusse \'e9crit.
+\par
+\par \endash Cependant, il a bien fallu qu\rquote elle vous compr\'eet pour vous rendre la lettre, car je pr\'e9sume qu\rquote elle vous l\rquote a rendue.
+\par
+\par \endash Pas le moins du monde.
+\par
+\par \endash Au moins, vous \'eates-vous assur\'e9 qu\rquote elle l\rquote avait br\'fbl\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Mon cher monsieur d\rquote Herblay, il y a d\'e9j\'e0 une heure que je joue aux propos interrompus, et je commence \'e0 avoir assez de ce jeu, si amusant qu\rquote il soit. Comprenez-moi donc bien\~
+; la petite a feint de ne pas comprendre ce que je lui disais\~; elle a ni\'e9 avoir re\'e7u aucune lettre\~; donc, ayant ni\'e9 positivement la r\'e9ception, elle n\rquote a pu ni me la rendre, ni la br\'fbler.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit Aramis avec inqui\'e9tude, que me dites-vous l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Je vous dis qu\rquote elle m\rquote a jur\'e9 sur ses grands dieux n\rquote avoir re\'e7u aucune lettre.
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est trop fort\~! Et vous n\rquote avez pas insist\'e9\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai insist\'e9, au contraire, jusqu\rquote \'e0 l\rquote impertinence.
+\par
+\par \endash Et elle a toujours ni\'e9\~?
+\par
+\par \endash Toujours.
+\par
+\par \endash Elle ne s\rquote est pas d\'e9mentie un seul instant\~?
+\par
+\par \endash Pas un seul instant.
+\par
+\par \endash Mais alors, mon cher, vous lui avez laiss\'e9 notre lettre entre les mains\~?
+\par
+\par \endash Il l\rquote a, pardieu\~! bien fallu.
+\par
+\par \endash Oh\~! C\rquote est une grande faute.
+\par
+\par \endash Que diable eussiez-vous fait \'e0 ma place, vous\~?
+\par
+\par \endash Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inqui\'e9tant\~; une pareille lettre ne peut demeurer contre nous.
+\par
+\par \endash Oh\~! cette jeune fille est g\'e9n\'e9reuse.
+\par
+\par \endash Si elle l\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 r\'e9ellement, elle vous e\'fbt rendu votre lettre.
+\par
+\par \endash Je vous dis qu\rquote elle est g\'e9n\'e9reuse\~; j\rquote ai vu ses yeux, je m\rquote y connais.
+\par
+\par \endash Alors, vous la croyez de bonne foi\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! de tout mon c\'9cur.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! moi, je crois que nous nous trompons.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Je crois qu\rquote effectivement, comme elle vous l\rquote a dit, elle n\rquote a point re\'e7u la lettre.
+\par
+\par \endash Comment\~! point re\'e7u la lettre\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Supposeriez-vous\~!\'85
+\par
+\par \endash Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n\rquote a pas remis la lettre.
+\par
+\par Fouquet frappa sur un timbre.
+\par
+\par Un valet parut.
+\par
+\par \endash Faites venir Tobie, dit-il.
+\par
+\par Un instant apr\'e8s parut un homme \'e0 l\rquote \'9cil inquiet, \'e0 la bouche fine, aux bras courts, au dos vo\'fbt\'e9.
+\par
+\par Aramis attacha sur lui son \'9cil per\'e7ant.
+\par
+\par \endash Voulez-vous me permettre de l\rquote interroger moi-m\'eame\~? demanda Aramis.
+\par
+\par \endash Faites, dit Fouquet.
+\par
+\par Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais il s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d\rquote importance \'e0 sa r\'e9ponse\~; interrogez-le, vous\~; moi, je vais feindre d\rquote \'e9crire.
+\par
+\par Aramis se mit en effet \'e0 une table, le dos tourn\'e9 au laquais dont il examinait chaque geste et chaque regard dans une glace parall\'e8le.
+\par
+\par \endash Viens ici, Tobie, dit Fouquet.
+\par
+\par Le laquais s\rquote approcha d\rquote un pas assez ferme.
+\par
+\par \endash Comment as-tu fait ma commission\~? lui demanda Fouquet.
+\par
+\par \endash Mais je l\rquote ai faite comme \'e0 l\rquote ordinaire, monseigneur, r\'e9pliqua l\rquote homme.
+\par
+\par \endash Enfin, dis.
+\par
+\par \endash J\rquote ai p\'e9n\'e9tr\'e9 chez Mlle de La Valli\'e8re, qui \'e9tait \'e0 la messe et j\rquote ai mis le billet sur sa toilette. N\rquote est-ce point ce que vous m\rquote aviez dit\~?
+\par
+\par \endash Si fait\~; et c\rquote est tout\~?
+\par
+\par \endash Absolument tout, monseigneur.
+\par
+\par \endash Personne n\rquote \'e9tait l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Personne.
+\par
+\par \endash T\rquote es-tu cach\'e9 comme je te l\rquote avais dit, alors\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Et elle est rentr\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Dix minutes apr\'e8s.
+\par
+\par \endash Et personne n\rquote a pu prendre la lettre\~?
+\par
+\par \endash Personne, car personne n\rquote est entr\'e9.
+\par
+\par \endash De dehors, mais de l\rquote int\'e9rieur\~?
+\par
+\par \endash De l\rquote endroit o\'f9 j\rquote \'e9tais cach\'e9, je pouvais voir jusqu\rquote au fond de la chambre.
+\par
+\par \endash \'c9coute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette lettre s\rquote est tromp\'e9e de destination, avoue-le-moi\~; car s\rquote il faut qu\rquote une erreur ait \'e9t\'e9 commise, tu la paieras de ta t\'eate.
+\par
+\par Tobie tressaillit, mais se remit aussit\'f4t.
+\par
+\par \endash Monseigneur, dit-il, j\rquote ai d\'e9pos\'e9 la lettre \'e0 l\rquote endroit o\'f9 j\rquote ai dit, et je ne demande qu\rquote une demi-heure pour vous prouver que la lettre est entre les mains de Mlle de La Valli\'e8
+re ou pour vous rapporter la lettre elle-m\'eame.
+\par
+\par Aramis observait curieusement le laquais.
+\par
+\par Fouquet \'e9tait facile dans sa confiance\~; vingt ans cet homme l\rquote avait bien servi.
+\par
+\par \endash Va, dit-il, c\rquote est bien\~; mais apporte-moi la preuve que tu dis.
+\par
+\par Le laquais sortit.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! qu\rquote en pensez-vous\~? demanda Fouquet \'e0 Aramis.
+\par
+\par \endash Je pense qu\rquote il faut, par un moyen quelconque, vous assurer de la v\'e9rit\'e9. Je pense que la lettre est ou n\rquote est pas parvenue \'e0 La Valli\'e8re\~; que, dans le premier cas, il faut que La Valli\'e8
+re vous la rende ou vous donne la satisfaction de la br\'fbler devant vous\~; que, dans le second, il faut ravoir la lettre, d\'fbt-il nous en co\'fbter un million. Voyons, n\rquote est-ce pas votre avis\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; mais cependant, mon cher \'e9v\'eaque, je crois que vous vous exag\'e9rez la situation.
+\par
+\par \endash Aveugle, aveugle que vous \'eates\~! murmura Aramis.
+\par
+\par \endash La Valli\'e8re, que nous prenons pour une politique de premi\'e8re force, est tout simplement une coquette qui esp\'e8re que je lui ferai la cour parce que je la lui ai d\'e9j\'e0 faite, et qui, maintenant qu\rquote elle a re\'e7
+u confirmation de l\rquote amour du roi, esp\'e8re me tenir en lisi\'e8re avec la lettre. C\rquote est naturel.
+\par
+\par Aramis secoua la t\'eate.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est point votre avis\~? dit Fouquet.
+\par
+\par \endash Elle n\rquote est pas coquette.
+\par
+\par \endash Laissez-moi vous dire\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis.
+\par
+\par \endash Mon ami\~! mon ami\~!
+\par
+\par \endash Il y a longtemps que j\rquote ai fait mes \'e9tudes, voulez-vous dire. Oh\~! les femmes ne changent pas.
+\par
+\par \endash Oui, mais les hommes changent, et vous \'eates aujourd\rquote hui plus soup\'e7onneux qu\rquote autrefois.
+\par
+\par Puis, se mettant \'e0 rire\~:
+\par
+\par \endash Voyons, dit-il, si La Valli\'e8re veut m\rquote aimer pour un tiers et le roi pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable\~?
+\par
+\par Aramis se leva avec impatience.
+\par
+\par \endash La Valli\'e8re, dit-il, n\rquote a jamais aim\'e9 et n\rquote aimera jamais que le roi.
+\par
+\par \endash Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous\~?
+\par
+\par \endash Demandez-moi plut\'f4t ce que j\rquote eusse fait.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! qu\rquote eussiez-vous fait\~?
+\par
+\par \endash D\rquote abord, je n\rquote eusse point laiss\'e9 sortir cet homme.
+\par
+\par \endash Tobie\~?
+\par
+\par \endash Oui, Tobie\~; c\rquote est un tra\'eetre\~!
+\par
+\par \endash Oh\~!
+\par
+\par \endash J\rquote en suis s\'fbr\~! je ne l\rquote eusse point laiss\'e9 sortir qu\rquote il ne m\rquote e\'fbt avou\'e9 la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash Il est encore temps.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Rappelons-le, et interrogez-le \'e0 votre tour.
+\par
+\par \endash Soit\~!
+\par
+\par \endash Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l\rquote ai depuis vingt ans, et jamais il ne m\rquote a fait la moindre confusion, et cependant, ajouta Fouquet en riant, c\rquote \'e9tait facile.
+\par
+\par \endash Rappelez-le toujours. Ce matin, il m\rquote a sembl\'e9 voir ce visage-l\'e0 en grande conf\'e9rence avec un des hommes de M.\~Colbert.
+\par
+\par \endash O\'f9 donc cela\~?
+\par
+\par \endash En face des \'e9curies.
+\par
+\par \endash Bah\~! tous mes gens sont \'e0 couteaux tir\'e9s avec ceux de ce cuistre.
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai vu, vous dis-je\~! et sa figure, qui devait m\rquote \'eatre inconnue quand il est entr\'e9 tout \'e0 l\rquote heure, m\rquote a frapp\'e9 d\'e9sagr\'e9ablement.
+\par
+\par \endash Pourquoi n\rquote avez-vous rien dit pendant qu\rquote il \'e9tait l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Parce que c\rquote est \'e0 la minute seulement que je vois clair dans mes souvenirs.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! voil\'e0 que vous m\rquote effrayez, dit Fouquet.
+\par
+\par Et il frappa sur le timbre.
+\par
+\par \endash Pourvu qu\rquote il ne soit pas trop tard, dit Aramis.
+\par
+\par Fouquet frappa une seconde fois.
+\par
+\par Le valet de chambre ordinaire parut.
+\par
+\par \endash Tobie\~! dit Fouquet, faites venir Tobie.
+\par
+\par Le valet de chambre referma la porte.
+\par
+\par \endash Vous me laissez carte blanche, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Enti\'e8re.
+\par
+\par \endash Je puis employer tous les moyens pour savoir la v\'e9rit\'e9\~?
+\par
+\par \endash Tous.
+\par
+\par \endash M\'eame l\rquote intimidation\~?
+\par
+\par \endash Je vous fais procureur \'e0 ma place.
+\par
+\par On attendit dix minutes, mais inutilement.
+\par
+\par Fouquet, impatient\'e9, frappa de nouveau sur le timbre.
+\par
+\par \endash Tobie\~! cria-t-il.
+\par
+\par \endash Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche.
+\par
+\par \endash Il ne peut \'eatre loin, je ne l\rquote ai charg\'e9 d\rquote aucun message.
+\par
+\par \endash Je vais voir, monseigneur.
+\par
+\par Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais silencieusement dans le cabinet.
+\par
+\par On attendit dix minutes encore.
+\par
+\par Fouquet sonna de mani\'e8re \'e0 r\'e9veiller toute une n\'e9cropole.
+\par
+\par Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire \'e0 une mauvaise nouvelle.
+\par
+\par \endash Monseigneur se trompe, dit-il avant m\'eame que Fouquet l\rquote interroge\'e2t, Monseigneur aura donn\'e9 une commission \'e0 Tobie, car il a \'e9t\'e9 aux \'e9curies prendre le meilleur coureur, et, monseigneur, il l\rquote a sell\'e9 lui-m\'ea
+me.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Il est parti.
+\par
+\par \endash Parti\~?\'85 s\rquote \'e9cria Fouquet. Que l\rquote on coure, qu\rquote on le rattrape\~!
+\par
+\par \endash L\'e0\~! l\'e0\~! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous\~; maintenant, le mal est fait.
+\par
+\par \endash Le mal est fait\~?
+\par
+\par \endash Sans doute, j\rquote en \'e9tais s\'fbr. Maintenant, ne donnons pas l\rquote \'e9veil\~; calculons le r\'e9sultat du coup et parons-le, si nous pouvons.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s tout, dit Fouquet, le mal n\rquote est pas grand.
+\par
+\par \endash Vous trouvez cela\~? dit Aramis.
+\par
+\par \endash Sans doute. Il est bien permis \'e0 un homme d\rquote \'e9crire un billet d\rquote amour \'e0 une femme.
+\par
+\par \endash \'c0 un homme, oui\~; \'e0 un sujet, non\~; surtout quand cette femme est celle que le roi aime.
+\par
+\par \endash Eh\~! mon ami, le roi n\rquote aimait pas La Valli\'e8re il y a huit jours\~; il ne l\rquote aimait m\'eame pas hier, et la lettre est d\rquote hier\~; je ne pouvais pas deviner l\rquote amour du roi, quand l\rquote amour du roi n\rquote
+existait pas encore.
+\par
+\par \endash Soit, r\'e9pliqua Aramis\~; mais la lettre n\rquote est malheureusement pas dat\'e9e. Voil\'e0 ce qui me tourmente surtout. Ah\~! si elle \'e9tait dat\'e9e d\rquote hier seulement, je n\rquote aurais pas pour vous l\rquote ombre d\rquote
+une inqui\'e9tude.
+\par
+\par Fouquet haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de mon cerveau et de ma chair\~?
+\par
+\par \endash Vous avez raison, r\'e9pliqua Aramis\~; ne donnons pas aux choses plus d\rquote importance qu\rquote il ne convient\~; puis d\rquote ailleurs\'85 eh bien\~! si nous sommes menac\'e9s, nous avons des moyens de d\'e9fense.
+\par
+\par \endash Oh\~! menac\'e9s\~! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piq\'fbre de fourmi au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune et ma vie, n\rquote est ce pas\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! pensez-y, monsieur Fouquet, la piq\'fbre d\rquote une fourmi peut tuer un g\'e9ant, si la fourmi est venimeuse.
+\par
+\par \endash Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle d\'e9j\'e0 \'e9vanouie\~?
+\par
+\par \endash Je suis tout-puissant, soit\~; mais je ne suis pas immortel.
+\par
+\par \endash Voyons, retrouver Tobie serait le plus press\'e9, ce me semble. N\rquote est-ce point votre avis\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! quant \'e0 cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et, s\rquote il vous \'e9tait pr\'e9cieux, faites-en votre deuil.
+\par
+\par \endash Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet.
+\par
+\par \endash Vous avez raison\~; laissez-moi faire, r\'e9pondit Aramis.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838186}{\*\bkmkstart _Toc97189224}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXXXVIII \endash Les quatre chances de Madame
+{\*\bkmkend _Toc79838186}{\*\bkmkend _Toc97189224}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre visite.
+\par
+\par Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beaut\'e9, du haut de sa jeunesse, avec cette rapidit\'e9 de d\'e9clin qui signale la d\'e9cadence des femmes qui ont beaucoup lutt\'e9, Anne d\rquote
+Autriche voyait se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter que comme un souvenir vivant au milieu des jeunes beaut\'e9s, des jeunes esprits et des jeunes puissances de sa Cour.
+\par
+\par Les avis de son m\'e9decin, ceux de son miroir, la d\'e9solaient bien moins que ces avertissements inexorables de la soci\'e9t\'e9 des courtisans qui, pareils aux rats du navire, abandonnent la cale o\'f9 l\rquote eau va p\'e9n\'e9trer gr\'e2
+ce aux avaries de la v\'e9tust\'e9.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui donnait son fils a\'een\'e9.
+\par
+\par Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu\rquote avec affection, venait d\rquote abord passer chez sa m\'e8re une heure le matin et une heure le soir\~; mais, depuis qu\rquote il s\rquote \'e9tait charg\'e9 des affaires de l\rquote \'c9
+tat, la visite du matin et celle du soir s\rquote \'e9taient r\'e9duites d\rquote une demi-heure\~; puis, peu \'e0 peu, la visite du matin avait \'e9t\'e9 supprim\'e9e.
+\par
+\par On se voyait \'e0 la messe\~; la visite m\'eame du soir \'e9tait remplac\'e9e par une entrevue, soit chez le roi en assembl\'e9e, soit chez Madame, o\'f9 la reine venait assez complaisamment par \'e9gard pour ses deux fils.
+\par
+\par Il en r\'e9sultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait conquis, et qui faisait de sa maison la v\'e9ritable r\'e9union royale.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche le sentit.
+\par
+\par Se voyant souffrante et condamn\'e9e par la souffrance \'e0 de fr\'e9quentes retraites, elle fut d\'e9sol\'e9e de pr\'e9voir que la plupart de ses journ\'e9es, de ses soir\'e9es, s\rquote \'e9couleraient solitaires, inutiles, d\'e9sesp\'e9r\'e9es.
+\par
+\par Elle se rappelait avec terreur l\rquote isolement o\'f9 jadis la laissait le cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soir\'e9es, pendant lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la beaut\'e9, qui sont toujours accompagn\'e9
+es de l\rquote espoir.
+\par
+\par Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et d\rquote attirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure sombre et d\'e9j\'e0 triste o\'f9 la veuve d\rquote un roi de France, la m\'e8re d\rquote un roi de France, \'e9tait r\'e9
+duite \'e0 consoler de son veuvage anticip\'e9 la femme toujours larmoyante d\rquote un roi de France.
+\par
+\par Anne r\'e9fl\'e9chit.
+\par
+\par Elle avait beaucoup intrigu\'e9 dans sa vie. Dans le beau temps, alors que sa jeune t\'eate enfantait des projets toujours heureux, elle avait pr\'e8s d\rquote elle, pour stimuler son ambition et son amour, une amie plus ardente, plus ambitieuse qu
+\rquote elle-m\'eame, une amie qui l\rquote avait aim\'e9e, chose rare \'e0 la Cour, et que de mesquines consid\'e9rations avaient \'e9loign\'e9e d\rquote elle.
+\par
+\par Mais depuis tant d\rquote ann\'e9es, except\'e9 Mme\~de\~Motteville, except\'e9 la Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualit\'e9 de compatriote et de femme, qui pouvait se flatter d\rquote avoir donn\'e9 un bon avis \'e0 la reine\~?
+\par
+\par Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes t\'eates, pouvait lui rappeler le pass\'e9, par lequel seulement elle vivait\~?
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche se souvint de Mme\~de\~Chevreuse, d\rquote abord exil\'e9e plut\'f4t de sa volont\'e9 \'e0 elle-m\'eame que de celle du roi, puis morte en exil femme d\rquote un gentilhomme obscur.
+\par
+\par Elle se demanda ce que Mme\~de\~Chevreuse lui e\'fbt conseill\'e9 autrefois en pareil cas dans leurs communs embarras d\rquote intrigues, et, apr\'e8s une s\'e9rieuse m\'e9ditation, il lui sembla que cette femme rus\'e9e, pleine d\rquote exp\'e9
+rience et de sagacit\'e9, lui r\'e9pondait de sa voix ironique\~:
+\par
+\par \endash Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont besoin d\rquote or et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez-les-moi par l\rquote int\'e9r\'eat.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche adopta ce plan.
+\par
+\par Sa bourse \'e9tait bien garnie\~; elle disposait d\rquote une somme consid\'e9rable amass\'e9e par Mazarin pour elle et mise en lieu s\'fbr.
+\par
+\par Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des perles d\rquote une telle grosseur, qu\rquote elles faisaient soupirer le roi chaque fois qu\rquote il les voyait, parce que les perles de sa couronne n\rquote \'e9
+taient que grains de mil aupr\'e8s de celles-l\'e0.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche n\rquote avait plus de beaut\'e9 ni de charmes \'e0 sa disposition. Elle se fit riche et proposa pour app\'e2t \'e0 ceux qui viendraient chez elle, soit de bons \'e9cus d\rquote or \'e0
+ gagner au jeu, soit de bonnes dotations habilement faites les jours de bonne humeur, soit des aubaines de rentes qu\rquote elle arrachait au roi en sollicitant, ce qu\rquote elle s\rquote \'e9tait d\'e9cid\'e9e \'e0 faire pour entretenir son cr\'e9dit.
+
+\par
+\par Et d\rquote abord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession lui \'e9tait la plus pr\'e9cieuse de toutes.
+\par
+\par Madame, malgr\'e9 l\rquote intr\'e9pide confiance de son esprit et de sa jeunesse, donna t\'eate baiss\'e9e dans le panneau qui \'e9tait ouvert devant elle. Enrichie peu \'e0 peu par des dons par des cessions, elle prit go\'fbt \'e0 ces h\'e9
+ritages anticip\'e9s.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche usa du m\'eame moyen sur Monsieur et sur le roi lui-m\'eame.
+\par
+\par Elle institua chez elle des loteries.
+\par
+\par Le jour o\'f9 nous sommes arriv\'e9s, il s\rquote agissait d\rquote un m\'e9dianoche chez la reine m\'e8re, et cette princesse mettait en loterie deux bracelets fort beaux en brillants et d\rquote un travail exquis.
+\par
+\par Les m\'e9daillons \'e9taient des cam\'e9es antiques de la plus grande valeur\~; comme revenu, les diamants ne repr\'e9sentaient pas une somme bien consid\'e9rable, mais l\rquote originalit\'e9, la raret\'e9 de travail \'e9taient telles, qu\rquote on d\'e9
+sirait \'e0 la Cour non seulement poss\'e9der, mais voir ces bracelets aux bras de la reine, et que, les jours o\'f9 elles les portait, c\rquote \'e9tait une faveur que d\rquote \'eatre admis \'e0 les admirer en lui baisant les mains.
+\par
+\par Les courtisans avaient m\'eame \'e0 ce sujet adopt\'e9 des variantes de galanterie pour \'e9tablir cet aphorisme, que les bracelets eussent \'e9t\'e9 sans prix s\rquote ils n\rquote avaient le malheur de se trouver en contact avec des bras pareils \'e0
+ ceux de la reine.
+\par
+\par Ce compliment avait eu l\rquote honneur d\rquote \'eatre traduit dans toutes les langues de l\rquote Europe, plus de mille distiques latins et fran\'e7ais circulaient sur cette mati\'e8re.
+\par
+\par Le jour o\'f9 Anne d\rquote Autriche se d\'e9cida pour la loterie, c\rquote \'e9tait un moment d\'e9cisif\~: le roi n\rquote \'e9tait pas venu depuis deux jours chez sa m\'e8re. Madame boudait apr\'e8s la grande sc\'e8ne des dryades et des na\'efades.
+
+\par
+\par Le roi ne boudait plus\~; mais une distraction toute-puissante l\rquote enlevait au dessus des orages et des plaisirs de la Cour.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche op\'e9ra sa diversion en annon\'e7ant la fameuse loterie chez elle pour le soir suivant.
+\par
+\par Elle vit, \'e0 cet effet, la jeune reine, \'e0 qui, comme nous l\rquote avons dit, elle demanda une visite le matin.
+\par
+\par \endash Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le roi m\rquote a dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune et facile \'e0 d\'e9tourner\~; mais, tant que vous vous tiendrez pr\'e8s de moi, il n\rquote osera s\rquote
+\'e9carter de vous, \'e0 qui, d\rquote ailleurs, il est attach\'e9 par une tr\'e8s vive tendresse. Ce soir, il y a loterie chez moi\~: vous y viendrez\~?
+\par
+\par \endash On m\rquote a dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche timide, que Votre Majest\'e9 mettait en loterie ses beaux bracelets, qui sont d\rquote une telle raret\'e9, que nous n\rquote eussions pas d\'fb
+ les faire sortir du garde-meuble de la couronne, ne f\'fbt-ce que parce qu\rquote ils vous ont appartenu.
+\par
+\par \endash Ma fille, dit alors Anne d\rquote Autriche, qui entrevit toute la pens\'e9e de la jeune reine et voulut la consoler de n\rquote avoir pas re\'e7u ce pr\'e9sent, il fallait que j\rquote attirasse chez moi \'e0 tout jamais Madame.
+\par
+\par \endash Madame\~? fit en rougissant la jeune reine.
+\par
+\par \endash Sans doute\~; n\rquote aimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale pour la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle, toujours dispos\'e9 \'e0 courtiser comme \'e0 l\rquote \'eatre\~? Cette loterie est l\rquote
+attrait dont je me sers pour cela\~: me bl\'e2mez-vous\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non\~! fit Marie-Th\'e9r\'e8se en frappant dans ses mains avec cet enfantillage de la joie espagnole.
+\par
+\par \endash Et vous ne regrettez plus, ma ch\'e8re, que je ne vous aie pas donn\'e9 ces bracelets, comme c\rquote \'e9tait d\rquote abord mon intention\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non, oh\~! non, ma bonne m\'e8re\~!\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~! ma ch\'e8re fille, faites-vous bien belle, et que notre m\'e9dianoche soit brillant\~: plus vous y serez gaie, plus vous y para\'eetrez charmante, et vous \'e9clipserez toutes les femmes par votre \'e9clat comme par votre rang.
+\par
+\par Marie-Th\'e9r\'e8se partit enthousiasm\'e9e.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, Anne d\rquote Autriche recevait chez elle Madame, et, la couvrant de caresses\~:
+\par
+\par \endash Bonnes nouvelles\~! disait-elle, le roi est charm\'e9 de ma loterie.
+\par
+\par \endash Moi, dit Madame, je n\rquote en suis pas aussi charm\'e9e\~; voir de beaux bracelets comme ceux-l\'e0 aux bras d\rquote une autre femme que vous, ma reine, ou moi, voil\'e0 ce \'e0 quoi je ne puis m\rquote habituer.
+\par
+\par \endash L\'e0\~! l\'e0\~! dit Anne d\rquote Autriche en cachant sous un sourire une violente douleur qu\rquote elle venait de sentir, ne vous r\'e9voltez pas, jeune femme\'85 et n\rquote allez pas tout de suite prendre les choses au pis.
+\par
+\par \endash Ah\~! madame, le sort est aveugle\'85 et vous avez, m\rquote a-t-on dit, deux cents billets\~?
+\par
+\par \endash Tout autant. Mais vous n\rquote ignorez pas qu\rquote il y en aura qu\rquote un gagnant\~?
+\par
+\par \endash Sans doute. \'c0 qui tombera-t-il\~? Le pouvez-vous dire\~? fit Madame d\'e9sesp\'e9r\'e9e.
+\par
+\par \endash Vous me rappelez que j\rquote ai fait un r\'eave cette nuit\'85 Ah\~! mes r\'eaves sont bons\'85 je dors si peu.
+\par
+\par \endash Quel r\'eave\~?\'85 Vous souffrez\~?
+\par
+\par \endash Non, dit la reine en \'e9touffant, avec une constance admirable, la torture d\rquote un nouvel \'e9lancement dans le sein. J\rquote ai donc r\'eav\'e9 que le roi gagnait les bracelets.
+\par
+\par \endash Le roi\~?
+\par
+\par \endash Vous m\rquote allez demander ce que le roi peut faire de bracelets, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai.
+\par
+\par \endash Et vous ajouterez cependant qu\rquote il serait fort heureux que le roi gagn\'e2t, car, ayant ces bracelets, il serait forc\'e9 de les donner \'e0 quelqu\rquote un.
+\par
+\par \endash De vous les rendre, par exemple.
+\par
+\par \endash Auquel cas, je les donnerais imm\'e9diatement\~; car vous ne pensez pas, dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie par g\'eane. C\rquote est pour les donner sans faire de jalousie\~
+; mais, si le hasard ne voulais pas me tirer de peine, eh bien\~! je corrigerais le hasard\'85 je sais bien \'e0 qui j\rquote offrirais les bracelets.
+\par
+\par Ces mots furent accompagn\'e9s d\rquote un sourire si expressif, que Madame dut le payer par un baiser de remerciement.
+\par
+\par \endash Mais, ajouta Anne d\rquote Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que moi que le roi ne me rendrait pas les bracelets s\rquote il les gagnait\~?
+\par
+\par \endash Il les donnerait \'e0 la reine, alors.
+\par
+\par \endash Non\~; par la m\'eame raison qui fait qu\rquote il ne me les rendrait pas\~; attendu que, si j\rquote eusse voulu les donner \'e0 la reine, je n\rquote avais pas besoin de lui pour cela.
+\par
+\par Madame jeta un regard de c\'f4t\'e9 sur les bracelets, qui, dans leur \'e9crin, scintillaient sur une console voisine.
+\par
+\par \endash Qu\rquote ils sont beaux\~! dit-elle en soupirant. Eh\~! mais, dit Madame, voil\'e0-t il pas que nous oublions que le r\'eave de Votre Majest\'e9 n\rquote est qu\rquote un r\'eave.
+\par
+\par \endash Il m\rquote \'e9tonnerait fort, repartit Anne d\rquote Autriche, que mon r\'eave f\'fbt trompeur\~; cela m\rquote est arriv\'e9 rarement.
+\par
+\par \endash Alors vous pouvez \'eatre proph\'e8te.
+\par
+\par \endash Je vous ai dit, ma fille, que je ne r\'eave presque jamais\~; mais c\rquote est une co\'efncidence si \'e9trange que celle de ce r\'eave avec mes id\'e9es\~! il entre si bien dans mes combinaisons\~!
+\par
+\par \endash Quelles combinaisons\~?
+\par
+\par \endash Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets.
+\par
+\par \endash Alors ce ne sera pas le roi.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit Anne d\rquote Autriche, il n\rquote y a pas tellement loin du c\'9cur de Sa Majest\'e9 \'e0 votre c\'9cur\'85 \'e0 vous qui \'eates sa s\'9cur ch\'e9rie\'85 Il n\rquote y a pas, dis-je, tellement loin, qu\rquote on puisse dire que le r
+\'eave est menteur. Voyez pour vous les belles chances\~; comptez-les bien.
+\par
+\par \endash Je les compte.
+\par
+\par \endash D\rquote abord, celle du r\'eave. Si le roi gagne, il est certain qu\rquote il vous donne les bracelets.
+\par
+\par \endash J\rquote admets cela pour une.
+\par
+\par \endash Si vous les gagnez, vous les avez.
+\par
+\par \endash Naturellement\~; c\rquote est encore admissible.
+\par
+\par \endash Enfin, si Monsieur les gagnait\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! dit Madame en riant aux \'e9clats, il les donnerait au chevalier de Lorraine.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche se mit \'e0 rire comme sa bru, c\rquote est-\'e0-dire de si bon c\'9cur, que sa douleur reparut et la fit bl\'eamir au milieu de l\rquote acc\'e8s d\rquote hilarit\'e9.
+\par
+\par \endash Qu\rquote avez-vous\~? dit Madame effray\'e9e.
+\par
+\par \endash Rien, rien, le point de c\'f4t\'e9\'85 J\rquote ai trop ri\'85 Nous en \'e9tions \'e0 la quatri\'e8me chance.
+\par
+\par \endash Oh\~! celle-l\'e0, je ne la vois pas.
+\par
+\par \endash Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je gagne, vous \'eates s\'fbre de moi.
+\par
+\par \endash Merci\~! Merci\~! s\rquote \'e9cria Madame.
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re que vous voil\'e0 favoris\'e9e, et qu\rquote \'e0 pr\'e9sent le r\'eave commence \'e0 prendre les solides contours de la r\'e9alit\'e9.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et les bracelets ainsi gagn\'e9s me seront cent fois plus pr\'e9cieux.
+\par
+\par \endash \'c0 ce soir donc\~!
+\par
+\par \endash \'c0 ce soir\~!
+\par
+\par Et les princesses se s\'e9par\'e8rent.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche, apr\'e8s avoir quitt\'e9 sa bru, se dit en examinant les bracelets\~:
+\par
+\par \'ab\~Ils sont bien pr\'e9cieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me serai concili\'e9 un c\'9cur en m\'eame temps que j\rquote aurai devin\'e9 un secret.\~\'bb
+\par
+\par Puis, se tournant vers son alc\'f4ve d\'e9serte\~:
+\par
+\par \endash Est-ce ainsi que tu aurais jou\'e9, ma pauvre Chevreuse\~? dit-elle au vide\'85 Oui, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Et, comme un parfum d\rquote autrefois, toute sa jeunesse toute sa folle imagination, tout le bonheur lui revinrent avec l\rquote \'e9cho de cette invocation.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838187}{\*\bkmkstart _Toc97189225}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXXXIX \endash La loterie
+{\*\bkmkend _Toc79838187}{\*\bkmkend _Toc97189225}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le soir, \'e0 huit heures, tout le monde \'e9tait rassembl\'e9 chez la reine m\'e8re.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche, en grand habit de c\'e9r\'e9monie, belle des restes de sa beaut\'e9 et de toutes les ressources que la coquetterie peut mettre en des mains habiles, dissimulait, ou plut\'f4t essayait de dissimuler \'e0 cette foule d
+e jeunes courtisans qui l\rquote entouraient et qui l\rquote admiraient encore, gr\'e2ce aux combinaisons que nous avons indiqu\'e9es dans le chapitre pr\'e9c\'e9dent, les ravages d\'e9j\'e0 visibles de cette souffrance \'e0
+ laquelle elle devait succomber quelques ann\'e9es plus tard.
+\par
+\par Madame, presque aussi coquette qu\rquote Anne d\rquote Autriche, et la reine, simple et naturelle, comme toujours, \'e9taient assises \'e0 ses c\'f4t\'e9s et se disputaient ses bonnes gr\'e2ces.
+\par
+\par Les dames d\rquote honneur, r\'e9unies en corps d\rquote arm\'e9e pour r\'e9sister avec plus de force, et, par cons\'e9quent, avec plus de succ\'e8s aux malicieux propos que les jeunes gens tenaient sur elles, se pr\'eataient, comme fait un bataillon carr
+\'e9, le secours mutuel d\rquote une bonne garde et d\rquote une bonne riposte.
+\par
+\par Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, prot\'e9geait toute la ligne par le feu roulant qu\rquote elle dirigeait sur l\rquote ennemi.
+\par
+\par De Saint-Aignan, au d\'e9sespoir de la rigueur, insolente \'e0 force d\rquote \'eatre obstin\'e9e, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui tourner le dos\~; mais, vaincu par l\rquote \'e9clat irr\'e9sistible des deux gra
+nds yeux de la belle, il revenait \'e0 chaque instant consacrer sa d\'e9faite par de nouvelles soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay-Charente ne manquait pas de riposter par de nouvelles impertinences.
+\par
+\par De Saint-Aignan ne savait \'e0 quel saint se vouer.
+\par
+\par La Valli\'e8re avait non pas une cour, mais des commencements de courtisans.
+\par
+\par De Saint-Aignan, esp\'e9rant par cette man\'9cuvre attirer les yeux d\rquote Ath\'e9na\'efs de son c\'f4t\'e9, \'e9tait venu saluer la jeune fille avec un respect qui, \'e0 quelques esprits retardataires avait fait croire \'e0 la volont\'e9
+ de balancer Ath\'e9na\'efs par Louise.
+\par
+\par Mais ceux-l\'e0, c\rquote \'e9taient ceux qui n\rquote avaient ni vu ni entendu raconter la sc\'e8ne de la pluie. Seulement, comme la majorit\'e9 \'e9tait d\'e9j\'e0 inform\'e9e, et bien inform\'e9e, sa faveur d\'e9clar\'e9e avait attir\'e9 \'e0
+ elle les plus habiles comme les plus sots de la Cour.
+\par
+\par Les premiers, parce qu\rquote ils disaient, les uns, comme Montaigne\~: \'ab\~Que sais je\~?\~\'bb
+\par
+\par Les autres, parce qu\rquote ils disaient comme Rabelais\~: \'ab\~Peut-\'eatre\~?\~\'bb
+\par
+\par Le plus grand nombre avait suivi ceux-l\'e0, comme dans les chasses cinq ou six limiers habiles suivent seuls la fum\'e9e de la b\'eate, tandis que tout le reste de la meute ne suit que la fum\'e9e des limiers.
+\par
+\par Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et de leurs dames d\rquote honneur, ainsi que celles des autres dames\~; et elles daignaient oublier qu\rquote elles \'e9taient reines pour se souvenir qu\rquote elles \'e9taient femmes.
+
+\par
+\par C\rquote est-\'e0-dire qu\rquote elles d\'e9chiraient impitoyablement tout porte-jupe, comme e\'fbt dit Moli\'e8re.
+\par
+\par Les regards des deux princesses tomb\'e8rent simultan\'e9ment sur La Valli\'e8re qui, ainsi que nous l\rquote avons dit \'e9tait fort entour\'e9e en ce moment. Madame fut sans piti\'e9.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, dit-elle en se penchant vers la reine m\'e8re, si le sort \'e9tait juste, il favoriserait cette pauvre petite La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas possible, dit la reine m\'e8re en souriant.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a que deux cents billets, de sorte que tout le monde n\rquote a pu \'eatre port\'e9 sur la liste.
+\par
+\par \endash Elle n\rquote y est pas alors\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Quel dommage\~! Elle e\'fbt pu les gagner et les vendre.
+\par
+\par \endash Les vendre\~? s\rquote \'e9cria la reine.
+\par
+\par \endash Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 oblig\'e9e de se marier sans trousseau, comme cela arrivera probablement.
+\par
+\par \endash Ah bah\~! vraiment\~? Pauvre petite\~! dit la reine m\'e8re, n\rquote a-t-elle pas de robes\~?
+\par
+\par Et elle pronon\'e7a ces mots en femme qui n\rquote a jamais pu savoir ce que c\rquote \'e9tait que la m\'e9diocrit\'e9.
+\par
+\par \endash Dame, voyez\~: je crois, Dieu me pardonne, qu\rquote elle a la m\'eame jupe ce soir qu\rquote elle avait ce matin \'e0 la promenade, et qu\rquote elle aura pu conserver, gr\'e2ce au soin que le roi a pris de la mettre \'e0 l\rquote
+abri de la pluie.
+\par
+\par Au moment m\'eame o\'f9 Madame pronon\'e7ait ces paroles, le roi entrait.
+\par
+\par Les deux princesses ne se fussent peut-\'eatre point aper\'e7ues de cette arriv\'e9e, tant elles \'e9taient occup\'e9es \'e0 m\'e9dire. Mais Madame vit tout \'e0 coup La Valli\'e8re, qui \'e9
+tait debout en face de la galerie, se troubler et dire quelques mots aux courtisans qui l\rquote entouraient\~; ceux-ci s\rquote \'e9cart\'e8rent aussit\'f4t. Ce mouvement ramena les yeux de Madame vers la porte. En ce moment, le capitaine des
+gardes annon\'e7a le roi.
+\par
+\par \'c0 cette annonce, La Valli\'e8re, qui jusque-l\'e0 avait tenu les yeux fix\'e9s sur la galerie, les abaissa tout \'e0 coup.
+\par
+\par Le roi entra.
+\par
+\par Il \'e9tait v\'eatu avec une magnificence pleine de go\'fbt, et causait avec Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa droite, le duc de Roquelaure sa gauche.
+\par
+\par Le roi s\rquote avan\'e7a d\rquote abord vers les reines, qu\rquote il salua avec un gracieux respect. Il prit la main de sa m\'e8re, qu\rquote il baisa, adressa quelques compliments \'e0 Madame sur l\rquote \'e9l\'e9gance de sa toilette, et commen\'e7a
+\'e0 faire le tour de l\rquote assembl\'e9e.
+\par
+\par La Valli\'e8re fut salu\'e9e comme les autres, pas plus, pas moins que les autres.
+\par
+\par Puis Sa Majest\'e9 revint \'e0 sa m\'e8re et \'e0 sa femme.
+\par
+\par Lorsque les courtisans virent que le roi n\rquote avait adress\'e9 qu\rquote une phrase banale \'e0 cette jeune fille si recherch\'e9e le matin, ils tir\'e8rent sur-le-champ une conclusion de cette froideur.
+\par
+\par Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce caprice \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e9vanoui.
+\par
+\par Cependant on e\'fbt d\'fb remarquer une chose, c\rquote est que, pr\'e8s de La Valli\'e8re, au nombre des courtisans, se trouvait M.\~Fouquet, dont la respectueuse politesse servit de maintien \'e0 la jeune fille, au milieu des diff\'e9rentes \'e9
+motions qui l\rquote agitaient visiblement.
+\par
+\par M.\~Fouquet s\rquote appr\'eatait, au reste, \'e0 causer plus intimement avec Mlle de La Valli\'e8re, lorsque M.\~Colbert s\rquote approcha, et, apr\'e8s avoir fait sa r\'e9v\'e9rence \'e0 Fouquet, dans toutes les r\'e8
+gles de la politesse la plus respectueuse, il parut d\'e9cid\'e9 \'e0 s\rquote \'e9tablir pr\'e8s de La Valli\'e8re pour lier conversation avec elle. Fouquet quitta aussit\'f4t la place. Tout ce man\'e8ge \'e9tait d\'e9vor\'e9
+ des yeux par Montalais et par Malicorne, qui se renvoyaient l\rquote un \'e0 l\rquote autre leurs observations.
+\par
+\par De\~Guiche, plac\'e9 dans une embrasure de fen\'eatre, ne voyait que Madame. Mais, comme Madame, de son c\'f4t\'e9 arr\'eatait fr\'e9quemment son regard sur La Valli\'e8re, les yeux de de\~Guiche, guid\'e9
+s par les yeux de Madame, se portaient de temps en temps aussi sur la jeune fille.
+\par
+\par La Valli\'e8re sentit instinctivement s\rquote alourdir sur elle le poids de tous ces regards, charg\'e9s, les uns d\rquote int\'e9r\'eat, les autres d\rquote envie. Elle n\rquote avait, pour compenser cette souffrance, ni un mot d\rquote int\'e9r\'ea
+t de la part de ses compagnes, ni un regard d\rquote amour du roi.
+\par
+\par Aussi ce que souffrait la pauvre enfant, nul ne pourrait l\rquote exprimer. La reine m\'e8re fit approcher le gu\'e9ridon sur lequel \'e9taient les billets de loterie, au nombre de deux cents, et pria Mme\~de\~Motteville de lire la liste des \'e9lus.
+
+\par
+\par Il va sans dire que cette liste \'e9tait dress\'e9e selon les lois de l\rquote \'e9tiquette\~: le roi venait d\rquote abord, puis la reine m\'e8re, puis la reine, puis Monsieur, puis Madame, et ainsi de suite.
+\par
+\par Les c\'9curs palpitaient \'e0 cette lecture. Il y avait bien trois cents invit\'e9s chez la reine. Chacun se demandait si son nom devait rayonner au nombre des noms privil\'e9gi\'e9s.
+\par
+\par Le roi \'e9coutait avec autant d\rquote attention que les autres. Le dernier nom prononc\'e9, il vit que La Valli\'e8re n\rquote avait pas \'e9t\'e9 port\'e9e sur la liste.
+\par
+\par Chacun, au reste, put remarquer cette omission.
+\par
+\par Le roi rougit comme lorsqu\rquote une contrari\'e9t\'e9 l\rquote assaillait.
+\par
+\par La Valli\'e8re, douce et r\'e9sign\'e9e, ne t\'e9moigna rien.
+\par
+\par Pendant toute la lecture, le roi ne l\rquote avait point quitt\'e9e du regard\~; la jeune fille se dilatait sous cette heureuse influence qu\rquote elle sentait rayonner autour d\rquote elle, trop joyeuse et trop pure qu\rquote elle \'e9tait pour qu
+\rquote une pens\'e9e autre que d\rquote amour p\'e9n\'e9tr\'e2t dans son esprit ou dans son c\'9cur.
+\par
+\par Payant par la dur\'e9e de son attention cette touchante abn\'e9gation, le roi montrait \'e0 son amante qu\rquote il en comprenait l\rquote \'e9tendue et la d\'e9licatesse.
+\par
+\par La liste close, toutes les figures de femmes omises ou oubli\'e9es se laiss\'e8rent aller au d\'e9sappointement.
+\par
+\par Malicorne aussi fut oubli\'e9 dans le nombre des hommes et sa grimace dit clairement \'e0 Montalais, oubli\'e9e aussi\~:
+\par
+\par \'ab\~Est-ce que nous ne nous arrangerons pas avec la fortune de mani\'e8re qu\rquote elle ne nous oublie pas, elle\~?\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! que si fait\~\'bb, r\'e9pliqua le sourire intelligent de Mlle Aure.
+\par
+\par Les billets furent distribu\'e9s \'e0 chacun selon son num\'e9ro.
+\par
+\par Le roi re\'e7ut le sien d\rquote abord, puis la reine m\'e8re, puis Monsieur, puis la reine et Madame, et ainsi de suite.
+\par
+\par Alors, Anne d\rquote Autriche ouvrit un sac en peau d\rquote Espagne, dans lequel se trouvaient deux cents num\'e9ros grav\'e9s sur des boules de nacre, et pr\'e9senta le sac tout ouvert \'e0 la plus jeune de ses filles d\rquote honneur pour qu\rquote
+elle y prit une boule.
+\par
+\par L\rquote attente, au milieu de tous ces pr\'e9paratifs pleins de lenteur, \'e9tait plus encore celle de l\rquote avidit\'e9 que celle de la curiosit\'e9.
+\par
+\par De Saint-Aignan se pencha \'e0 l\rquote oreille de Mlle de Tonnay-Charente\~:
+\par
+\par \endash Puisque nous avons chacun un num\'e9ro, mademoiselle, lui dit-il, unissons nos deux chances. \'c0 vous le bracelet, si je gagne\~; \'e0 moi, si vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux\~?
+\par
+\par \endash Non pas, dit Ath\'e9na\'efs, \'e0 vous le bracelet, si vous le gagnez. Chacun pour soi.
+\par
+\par \endash Vous \'eates impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai par un quatrain\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Belle Iris, \'e0 mes v\'9cux\'85
+\par Vous \'eates trop rebelle.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \endash Silence\~! dit Ath\'e9na\'efs, vous allez m\rquote emp\'eacher d\rquote entendre le num\'e9ro gagnant.
+\par
+\par \endash Num\'e9ro 1, dit la jeune fille qui avait tir\'e9 la boule de nacre du sac de peau d\rquote Espagne.
+\par
+\par \endash Le roi\~! s\rquote \'e9cria la reine m\'e8re.
+\par
+\par \endash Le roi a gagn\'e9, r\'e9p\'e9ta la reine joyeuse.
+\par
+\par \endash Oh\~! le roi\~! votre r\'eave\~! dit \'e0 l\rquote oreille d\rquote Anne d\rquote Autriche Madame toute joyeuse.
+\par
+\par Le roi ne fit \'e9clater aucune satisfaction.
+\par
+\par Il remercia seulement la fortune de ce qu\rquote elle faisait pour lui en adressant un petit salut \'e0 la jeune fille qui avait \'e9t\'e9 choisie comme mandataire de la rapide d\'e9esse.
+\par
+\par Puis, recevant des mains d\rquote Anne d\rquote Autriche, au milieu des murmures de convoitise de toute l\rquote assembl\'e9e, l\rquote \'e9crin qui renfermait les bracelets\~:
+\par
+\par \endash Ils sont donc r\'e9ellement beaux, ces bracelets\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Regardez-les, dit Anne d\rquote Autriche, et jugez-en vous-m\'eame.
+\par
+\par Le roi les regarda.
+\par
+\par \endash Oui, dit-il, et voil\'e0, en effet, un admirable m\'e9daillon. Quel fini.
+\par
+\par \endash Quel fini\~! r\'e9p\'e9ta Madame.
+\par
+\par La reine Marie-Th\'e9r\'e8se vit facilement et du premier coup d\rquote \'9cil que le roi ne lui offrirait pas les bracelets\~; mais, comme il ne paraissait pas non plus songer le moins du monde \'e0 les offrir \'e0
+ Madame, elle se tint pour satisfaite, ou \'e0 peu pr\'e8s.
+\par
+\par Le roi s\rquote assit.
+\par
+\par Les plus familiers parmi les courtisans vinrent successivement admirer de pr\'e8s la merveille, qui bient\'f4t, avec la permission du roi, passa de main en main.
+\par
+\par Aussit\'f4t tous, connaisseurs ou non, s\rquote exclam\'e8rent de surprise et accabl\'e8rent le roi de f\'e9licitations.
+\par
+\par Il y avait, en effet, de quoi admirer pour tout le monde\~; les brillants pour ceux-ci, la gravure pour ceux-l\'e0.
+\par
+\par Les dames manifestaient visiblement leur impatience de voir un pareil tr\'e9sor accapar\'e9 par les cavaliers.
+\par
+\par \endash Messieurs, messieurs, dit le roi \'e0 qui rien n\rquote \'e9chappait, on dirait, en v\'e9rit\'e9, que vous portez des bracelets comme les Sabins\~: passez-les donc un peu aux dames, qui me paraissent avoir \'e0 juste titre la pr\'e9tention de s
+\rquote y conna\'eetre mieux que vous.
+\par
+\par Ces mots sembl\'e8rent \'e0 Madame le commencement d\rquote une d\'e9cision qu\rquote elle attendait.
+\par
+\par Elle puisait, d\rquote ailleurs, cette bienheureuse croyance dans les yeux de la reine m\'e8re.
+\par
+\par Le courtisan qui les tenait au moment o\'f9 le roi jetait cette observation au milieu de l\rquote agitation g\'e9n\'e9rale se h\'e2ta de d\'e9poser les bracelets entre les mains de la reine Marie-Th\'e9r\'e8se, qui, sachant bien, pauvre femme\~! qu
+\rquote ils ne lui \'e9taient pas destin\'e9s, les regarda \'e0 peine et les passa presque aussit\'f4t \'e0 Madame.
+\par
+\par Celle-ci et, plus particuli\'e8rement qu\rquote elle encore, Monsieur donn\'e8rent aux bracelets un long regard de convoitise.
+\par
+\par Puis elle passa les joyaux aux dames ses voisines, en pronon\'e7ant ce seul mot, mais avec un accent qui valait une longue phrase\~:
+\par
+\par \endash Magnifiques\~!
+\par
+\par Les dames, qui avaient re\'e7u les bracelets des mains de Madame, mirent le temps qui leur convint \'e0 les examiner, puis elles les firent circuler en les poussant \'e0 droite.
+\par
+\par Pendant ce temps, le roi s\rquote entretenait tranquillement avec de\~Guiche et Fouquet.
+\par
+\par Il laissait parler plut\'f4t qu\rquote il n\rquote \'e9coutait.
+\par
+\par Habitu\'e9e \'e0 certains tours de phrases, son oreille comme celle de tous les hommes qui exercent sur d\rquote autres hommes une sup\'e9riorit\'e9 incontestable, ne prenait des discours sem\'e9s \'e7\'e0 et l\'e0 que l\rquote indispensable mot qui m\'e9
+rite une r\'e9ponse.
+\par
+\par Quant \'e0 son attention, elle \'e9tait autre part.
+\par
+\par Elle errait avec ses yeux.
+\par
+\par Mlle de Tonnay-Charente \'e9tait la derni\'e8re des dames inscrites pour les billets, et, comme si elle e\'fbt pris rang selon son inscription sur la liste, elle n\rquote avait apr\'e8s elle que Montalais et La Valli\'e8re.
+\par
+\par Lorsque les bracelets arriv\'e8rent \'e0 ces deux derni\'e8res, on parut ne plus s\rquote en occuper.
+\par
+\par L\rquote humilit\'e9 des mains qui maniaient momentan\'e9ment ces joyaux leur \'f4tait toute leur importance.
+\par
+\par Ce qui n\rquote emp\'eacha point Montalais de tressaillir de joie, d\rquote envie et de cupidit\'e9 \'e0 la vue de ces belles pierres, plus encore que de ce magnifique travail.
+\par
+\par Il est \'e9vident que, mise en demeure entre la valeur p\'e9cuniaire et la beaut\'e9 artistique, Montalais e\'fbt sans h\'e9sitation pr\'e9f\'e9r\'e9 les diamants aux cam\'e9es.
+\par
+\par Aussi eut-elle grand-peine \'e0 les passer \'e0 sa compagne La Valli\'e8re. La Valli\'e8re attacha sur les bijoux un regard presque indiff\'e9rent.
+\par
+\par \endash Oh\~! que ces bracelets sont riches\~! que ces bracelets sont magnifiques\~! s\rquote \'e9cria Montalais\~; et tu ne t\rquote extasies pas sur eux, Louise\~? Mais, en v\'e9rit\'e9, tu n\rquote es donc pas femme\~?
+\par
+\par \endash Si fait, r\'e9pondit la jeune fille avec un accent d\rquote adorable m\'e9lancolie. Mais pourquoi d\'e9sirer ce qui ne peut nous appartenir\~?
+\par
+\par Le roi, la t\'eate pench\'e9e en avant, \'e9coutait ce que la jeune fille allait dire.
+\par
+\par \'c0 peine la vibration de cette voix eut-elle frapp\'e9 son oreille, qu\rquote il se leva tout rayonnant, et, traversant tout le cercle pour aller de sa place \'e0 La Valli\'e8re\~:
+\par
+\par \endash Mademoiselle, dit-il, vous vous trompez, vous \'eates femme, et toute femme a droit \'e0 des bijoux de femme.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, dit La Valli\'e8re, Votre Majest\'e9 ne veut donc pas croire absolument \'e0 ma modestie\~?
+\par
+\par \endash Je crois que vous avez toutes les vertus, mademoiselle, la franchise comme les autres\~; je vous adjure donc de dire franchement ce que vous pensez de ces bracelets.
+\par
+\par \endash Qu\rquote ils sont beaux, Sire, et qu\rquote ils ne peuvent \'eatre offerts qu\rquote \'e0 une reine.
+\par
+\par \endash Cela me ravit que votre opinion soit telle, mademoiselle\~; les bracelets sont \'e0 vous, et le roi vous prie de les accepter.
+\par
+\par Et comme, avec un mouvement qui ressemblait \'e0 de l\rquote effroi, La Valli\'e8re tendait vivement l\rquote \'e9crin au roi, le roi repoussa doucement de sa main la main tremblante de La Valli\'e8re.
+\par
+\par Un silence d\rquote \'e9tonnement, plus fun\'e8bre qu\rquote un silence de mort, r\'e9gnait dans l\rquote assembl\'e9e. Et cependant, on n\rquote avait pas, du c\'f4t\'e9 des reines, entendu ce qu\rquote il avait dit, ni compris ce qu\rquote
+il avait fait.
+\par
+\par Une charitable amie se chargea de r\'e9pandre la nouvelle. Ce fut Tonnay Charente, \'e0 qui Madame avait fait signe de s\rquote approcher.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria de Tonnay-Charente, est-elle heureuse, cette La Valli\'e8re\~! le roi vient de lui donner les bracelets.
+\par
+\par Madame se mordit les l\'e8vres avec une telle force, que le sang apparut \'e0 la surface de la peau.
+\par
+\par La jeune reine regarda alternativement La Valli\'e8re et Madame et se mit \'e0 rire.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche appuya son menton sur sa belle main blanche, et demeura longtemps absorb\'e9e par un soup\'e7on qui lui mordait l\rquote esprit et par une douleur atroce qui lui mordait le c\'9cur.
+\par
+\par De\~Guiche, en voyant p\'e2lir Madame, en devinant ce qui la faisait p\'e2lir, de\~Guiche quitta pr\'e9cipitamment l\rquote assembl\'e9e et disparut. Malicorne put alors se glisser jusqu\rquote \'e0 Montalais, et, \'e0 la faveur du tumulte g\'e9n\'e9
+ral des conversations\~:
+\par
+\par \endash Aure, lui dit-il, tu as pr\'e8s de toi notre fortune et notre avenir.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pondit celle-ci.
+\par
+\par Et elle embrassa tendrement La Valli\'e8re, qu\rquote int\'e9rieurement elle \'e9tait tent\'e9e d\rquote \'e9trangler.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838188}{\*\bkmkstart _Toc97189226}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXL \endash Malaga{\*\bkmkend _Toc79838188}
+{\*\bkmkend _Toc97189226}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Pendant tout ce long et violent d\'e9bat des ambitions de cour contre les amours de c\'9cur, un de nos personnages, le moins \'e0 n\'e9gliger peut-\'eatre, \'e9tait fort n\'e9glig\'e9, fort oubli\'e9, fort malheureux.
+\par
+\par En effet, d\rquote Artagnan, d\rquote Artagnan, car il faut le nommer par son nom pour qu\rquote on se rappelle qu\rquote il a exist\'e9, d\rquote Artagnan n\rquote avait absolument rien \'e0 faire dans ce monde brillant et l\'e9ger. Apr\'e8
+s avoir suivi le roi pendant deux jours \'e0 Fontainebleau, et avoir regard\'e9 toutes les bergerades et tous les travestissements h\'e9ro\'ef-comiques de son souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne suffisait point \'e0 remplir sa vie.
+\par
+\par Accost\'e9 \'e0 chaque instant par des gens qui lui disaient\~: \'ab\~Comment trouvez-vous que m\rquote aille cet habit, monsieur d\rquote Artagnan\~?\~\'bb il leur r\'e9pondait de sa voix placide et railleuse\~: \'ab\~Mais je trouve que vous \'ea
+tes aussi bien habill\'e9 que le plus beau singe de la foire Saint-Laurent.\~\'bb.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un compliment comme les faisait d\rquote Artagnan quand il n\rquote en voulait pas faire d\rquote autre\~: bon gr\'e9 mal gr\'e9, il fallait donc s\rquote en contenter.
+\par
+\par Et, quand on lui demandait\~: \'ab\~Monsieur d\rquote Artagnan, comment vous habillez-vous ce soir\~?\~\'bb il r\'e9pondait\~: \'ab\~Je me d\'e9shabillerai.\~\'bb
+\par
+\par Ce qui faisait rire m\'eame les dames.
+\par
+\par Mais, apr\'e8s deux jours pass\'e9s ainsi, le mousquetaire voyant que rien de s\'e9rieux ne s\rquote agitait l\'e0-dessous, et que le roi avait compl\'e8tement, ou du moins paraissait avoir compl\'e8tement oubli\'e9 Paris, Saint-Mand\'e9 et Belle-\'cele\~
+; que M.\~Colbert r\'eavait lampions et feux d\rquote artifice\~; que les dames en avaient pour un mois au moins d\rquote \'9cillades \'e0 rendre et \'e0 donner\~; D\rquote Artagnan demanda au roi un cong\'e9 pour affaires de famille.
+\par
+\par Au moment o\'f9 d\rquote Artagnan lui faisait cette demande, le roi se couchait, rompu d\rquote avoir dans\'e9.
+\par
+\par \endash Vous voulez me quitter, monsieur d\rquote Artagnan\~? demanda-t-il d\rquote un air \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par Louis XIV ne comprenait jamais que l\rquote on se s\'e9par\'e2t de lui quand on pouvait avoir l\rquote insigne honneur de demeurer pr\'e8s de lui.
+\par
+\par \endash Sire, dit d\rquote Artagnan, je vous quitte parce que je ne vous sers \'e0 rien. Ah\~! si je pouvais vous tenir le balancier, tandis que vous dansez, ce serait autre chose.
+\par
+\par \endash Mais, mon cher monsieur d\rquote Artagnan, r\'e9pondit gravement le roi, on danse sans balancier.
+\par
+\par \endash Ah\~! tiens, dit le mousquetaire continuant son ironie insensible, tiens, je ne savais pas, moi\~!
+\par
+\par \endash Vous ne m\rquote avez donc pas vu danser\~? demanda le roi.
+\par
+\par \endash Oui\~; mais j\rquote ai cru que cela irait toujours de plus fort en plus fort. Je me suis tromp\'e9\~: raison de plus pour que je me retire. Sire, je le r\'e9p\'e8te, vous n\rquote avez pas besoin de moi\~; d\rquote ailleurs, si Votre Majest\'e9
+ en avait besoin, elle saurait o\'f9 me trouver.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, dit le roi.
+\par
+\par Et il accorda le cong\'e9.
+\par
+\par Nous ne chercherons donc pas d\rquote Artagnan \'e0 Fontainebleau, ce serait chose inutile\~; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le retrouverons rue des Lombards, au }{\i Pilon d\rquote Or}{, chez notre v\'e9n\'e9rable ami Planchet.
+\par
+\par Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fen\'eatre est ouverte, c\rquote est celle d\rquote une chambre de l\rquote entresol.
+\par
+\par Un parfum d\rquote \'e9picerie, m\'eal\'e9 au parfum moins exotique, mais plus p\'e9n\'e9trant, de la fange de la rue monte aux narines du mousquetaire.
+\par
+\par D\rquote Artagnan, couch\'e9 sur une immense chaise \'e0 dossier plat, les jambes, non pas allong\'e9es, mais pos\'e9es sur un escabeau, forme l\rquote angle le plus obtus qui se puisse voir.
+\par
+\par L\rquote \'9cil, si fin et si mobile d\rquote habitude, est fixe, presque voil\'e9, et a pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que l\rquote on aper\'e7oit derri\'e8re la d\'e9chirure des chemin\'e9es\~; il y a du bleu tout juste ce qu
+\rquote il en faudrait pour mettre une pi\'e8ce \'e0 l\rquote un des sacs de lentilles ou de haricots qui forment le principal ameublement de la boutique du rez-de-chauss\'e9e.
+\par
+\par Ainsi \'e9tendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale, d\rquote Artagnan n\rquote est plus un homme de guerre, d\rquote Artagnan n\rquote est plus un officier du palais, c\rquote est un bourgeois croupissant entre le d\'ee
+ner et le souper, entre le souper et le coucher\~; un de ces braves cerveaux ossifi\'e9s qui n\rquote ont plus de place pour une seule id\'e9e, tant la mati\'e8re guette avec f\'e9rocit\'e9 aux portes de l\rquote
+intelligence, et surveille la contrebande qui pourrait se faire en introduisant dans le cr\'e2ne un sympt\'f4me de pens\'e9e.
+\par
+\par Nous avons dit qu\rquote il faisait nuit\~; les boutiques s\rquote allumaient tandis que les fen\'eatres des appartements sup\'e9rieurs se fermaient\~; une patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit r\'e9gulier de son pas.
+\par
+\par D\rquote Artagnan continuait \'e0 ne rien entendre et \'e0 ne rien regarder que le coin bleu de son ciel.
+\par
+\par \'c0 deux pas de lui, tout \'e0 fait dans l\rquote ombre, couch\'e9 sur un sac de ma\'efs, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son menton, regardait d\rquote Artagnan penser, r\'eaver ou dormir les yeux ouverts.
+\par
+\par L\rquote observation durait d\'e9j\'e0 depuis fort longtemps.
+\par
+\par Planchet commen\'e7a par faire\~:
+\par
+\par \endash Hum\~! hum\~!
+\par
+\par D\rquote Artagnan ne bougea point.
+\par
+\par Planchet vit alors qu\rquote il fallait recourir \'e0 quelque moyen plus efficace\~: apr\'e8s m\'fbres r\'e9flexions, ce qu\rquote il trouva de plus ing\'e9nieux dans les circonstances pr\'e9sentes, fut de se laisser rouler de s
+on sac sur le parquet en murmurant contre lui-m\'eame le mot\~:
+\par
+\par \endash Imb\'e9cile\~!
+\par
+\par Mais, quel que f\'fbt le bruit produit par la chute de Planchet, d\rquote Artagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu bien d\rquote autres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce bruit-l\'e0.
+\par
+\par D\rquote ailleurs, une \'e9norme charrette, charg\'e9e de pierres, d\'e9bouchant de la rue Saint-M\'e9d\'e9ric, absorba dans le bruit de ses roues le bruit de la chute de Planchet.
+\par
+\par Cependant Planchet crut, en signe d\rquote approbation tacite, le voir imperceptiblement sourire au mot imb\'e9cile.
+\par
+\par Ce qui, l\rquote enhardissant lui fit dire\~:
+\par
+\par \endash Est-ce que vous dormez, monsieur d\rquote Artagnan\~?
+\par
+\par \endash Non, Planchet, je ne dors }{\i m\'eame}{ pas, r\'e9pondit le mousquetaire.
+\par
+\par \endash J\rquote ai le d\'e9sespoir, fit Planchet, d\rquote avoir entendu le mot }{\i m\'eame}{.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! quoi\~? est-ce que ce mot n\rquote est pas fran\'e7ais, monsieur Planchet\~?
+\par
+\par \endash Si fait, monsieur d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! ce mot m\rquote afflige.
+\par
+\par \endash D\'e9veloppe-moi ton affliction, Planchet, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Si vous dites que vous ne dormez m\'eame pas, c\rquote est comme si vous disiez que vous n\rquote avez m\'eame pas la consolation de dormir. Ou mieux, c\rquote est comme si vous disiez en d\rquote autres termes\~: Planchet, je m\rquote ennuie
+\'e0 crever.
+\par
+\par \endash Planchet, tu sais que je ne m\rquote ennuie jamais.
+\par
+\par \endash Except\'e9 aujourd\rquote hui et avant-hier.
+\par
+\par \endash Bah\~!
+\par
+\par \endash Monsieur d\rquote Artagnan, voil\'e0 huit jours que vous \'eates revenu de Fontainebleau\~; voil\'e0 huit jours que vous n\rquote avez plus ni vos ordres \'e0 donner, ni votre compagnie \'e0 faire man\'9cuvrer. Le bruit des mousquets,
+des tambours et de toute la royaut\'e9 vous manque\~; d\rquote ailleurs, moi qui ai port\'e9 le mousquet, je con\'e7ois cela.
+\par
+\par \endash Planchet, r\'e9pondit d\rquote Artagnan, je t\rquote assure que je ne m\rquote ennuie pas le moins du monde.
+\par
+\par \endash Que faites-vous, en ce cas, couch\'e9 l\'e0 comme un mort\~?
+\par
+\par \endash Mon ami Planchet, il y avait au si\'e8ge de La Rochelle quand j\rquote y \'e9tais, quand tu y \'e9tais, quand nous y \'e9tions enfin, il y avait au si\'e8ge de La Rochelle un Arabe qu\rquote on renommait pour sa fa\'e7
+on de pointer les couleuvrines. C\rquote \'e9tait un gar\'e7on d\rquote esprit, quoiqu\rquote il f\'fbt d\rquote une singuli\'e8re couleur, couleur de tes olives. Eh bien\~! cet Arabe, quand il avait mang\'e9 ou travaill\'e9
+, se couchait comme je suis couch\'e9 en ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles magiques dans un grand tube \'e0 bout d\rquote ambre\~; et, si quelque chef, venant \'e0 passer, lui reprochait de toujours dormir, il r\'e9pondait tranquillement\~
+: \'ab\~Mieux vaut \'eatre assis que debout, couch\'e9 qu\rquote assis, mort que couch\'e9.\~\'bb
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses sentences, dit Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il coupait les t\'eates des protestants avec beaucoup de satisfaction.
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment, et il les embaumait quand elles en valaient la peine.
+\par
+\par \endash Oui, et quand il travaillait \'e0 cet embaumement avec toutes ses herbes et toutes ses grandes plantes, il avait l\rquote air d\rquote un vannier qui fait des corbeilles.
+\par
+\par \endash Oui, Planchet, oui, c\rquote est bien cela.
+\par
+\par \endash Oh\~! moi aussi, j\rquote ai de la m\'e9moire.
+\par
+\par \endash Je n\rquote en doute pas\~; mais que dis-tu de son raisonnement\~?
+\par
+\par \endash Monsieur, je le trouve parfait d\rquote une part, mais stupide de l\rquote autre.
+\par
+\par \endash Devise, Planchet, devise.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! monsieur, en effet, mieux vaut \'eatre assis que debout, c\rquote est constant surtout lorsqu\rquote on est fatigu\'e9. Dans certaines circonstances \endash et Planchet sourit d\rquote un air coquin \endash mieux vaut \'eatre couch
+\'e9 qu\rquote assis. Mais, quant \'e0 la derni\'e8re proposition\~: mieux vaut \'eatre mort que couch\'e9, je d\'e9clare que je la trouve absurde\~; que ma pr\'e9f\'e9rence incontestable est pour le lit, et que, si vous n\rquote \'ea
+tes point de mon avis, c\rquote est que, comme j\rquote ai l\rquote honneur de vous le dire, vous vous ennuyez \'e0 crever.
+\par
+\par \endash Planchet, tu connais M.\~La Fontaine\~?
+\par
+\par \endash Le pharmacien du coin de la rue Saint-M\'e9d\'e9ric\~?
+\par
+\par \endash Non, le fabuliste.
+\par
+\par \endash Ah\~! ma\'eetre corbeau\~?
+\par
+\par \endash Justement\~; eh bien\~! je suis comme son li\'e8vre.
+\par
+\par \endash Il a donc un li\'e8vre aussi\~?
+\par
+\par \endash Il a toutes sortes d\rquote animaux.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! que fait-il, son li\'e8vre\~?
+\par
+\par \endash Il songe.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~!
+\par
+\par \endash Planchet, je suis comme le li\'e8vre de M.\~La Fontaine, je songe.
+\par
+\par \endash Vous songez\~? fit Planchet inquiet.
+\par
+\par \endash Oui\~; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser \'e0 la m\'e9ditation\~; tu conviendras de cela, je l\rquote esp\'e8re.
+\par
+\par \endash Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.
+\par
+\par \endash Pardieu\~! voil\'e0 qui est r\'e9cr\'e9atif, hein\~?
+\par
+\par \endash Il n\rquote en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur le derri\'e8re, vous vous ennuieriez\'85 Non, je veux dire que vous songeriez encore plus.
+\par
+\par \endash Ma foi\~! je ne sais pas, Planchet.
+\par
+\par \endash Encore, fit l\rquote \'e9picier, si vos songeries \'e9taient du genre de celle qui vous a conduit \'e0 la restauration du roi Charles II.
+\par
+\par Et Planchet fit entendre un petit rire qui n\rquote \'e9tait pas sans signification.
+\par
+\par \endash Ah\~! Planchet, mon ami, dit d\rquote Artagnan, vous devenez ambitieux.
+\par
+\par \endash Est-ce qu\rquote il n\rquote y aurait pas quelque autre roi \'e0 restaurer, monsieur d\rquote Artagnan, quelque autre Monck \'e0 mettre en bo\'eete\~?
+\par
+\par \endash Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs tr\'f4nes\'85 moins bien peut-\'eatre que je ne suis sur cette chaise\~; mais enfin ils y sont.
+\par
+\par Et d\rquote Artagnan poussa un soupir.
+\par
+\par \endash Monsieur d\rquote Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.
+\par
+\par \endash Tu es bien bon, Planchet.
+\par
+\par \endash J\rquote ai un soup\'e7on, Dieu me pardonne.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash Monsieur d\rquote Artagnan, vous maigrissez.
+\par
+\par \endash Oh\~! fit d\rquote Artagnan frappant sur son thorax, qui r\'e9sonna comme une cuirasse vide, c\rquote est impossible, Planchet.
+\par
+\par \endash Ah\~! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c\rquote est que si vous maigrissiez chez moi\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~!
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je ferais un malheur.
+\par
+\par \endash Allons, bon\~!
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Que ferais-tu\~? Voyons.
+\par
+\par \endash Je trouverais celui qui cause votre chagrin.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 que j\rquote ai un chagrin, maintenant.
+\par
+\par \endash Oui, vous en avez un.
+\par
+\par \endash Non, Planchet, non.
+\par
+\par \endash Je vous dis que si, moi\~; vous avez un chagrin, et vous maigrissez.
+\par
+\par \endash Je maigris, tu es s\'fbr\~?
+\par
+\par \endash \'c0 vue d\rquote \'9cil\'85 Malaga\~! si vous maigrissez encore, je prends ma rapi\'e8re, et je m\rquote en vais tout droit couper la gorge \'e0 M.\~d\rquote Herblay.
+\par
+\par \endash Hein\~! fit d\rquote Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-vous l\'e0, Planchet\~? et que fait le nom de M.\~d\rquote Herblay dans votre \'e9picerie\~?
+\par
+\par \endash Bon\~! bon\~! f\'e2chez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous voulez\~; mais, morbleu\~! je sais ce que je sais.
+\par
+\par D\rquote Artagnan s\rquote \'e9tait, pendant cette seconde sortie de Planchet, plac\'e9 de mani\'e8re \'e0 ne pas perdre un seul de ses regards, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote il s\rquote \'e9tait assis, les deux mains appuy\'e9
+es sur ses deux genoux, le cou tendu vers le digne \'e9picier.
+\par
+\par \endash Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu prof\'e9rer un blasph\'e8me de cette force. M.\~d\rquote Herblay, ton ancien chef, mon ami, un homme d\rquote \'c9glise, un mousquetaire devenu \'e9v\'eaque, tu l\'e8verais l\rquote \'e9p
+\'e9e sur lui, Planchet\~?
+\par
+\par \endash Je l\'e8verais l\rquote \'e9p\'e9e sur mon p\'e8re quand je vous vois dans ces \'e9tats-l\'e0.
+\par
+\par \endash M.\~d\rquote Herblay, un gentilhomme\~!
+\par
+\par \endash Cela m\rquote est bien \'e9gal, \'e0 moi, qu\rquote il soit gentilhomme. Il vous fait r\'eaver noir, voil\'e0 ce que je sais. Et, de r\'eaver noir, on maigrit. Malaga\~! Je ne veux pas que M.\~d\rquote Artagnan sorte de chez moi plus maigre qu
+\rquote il n\rquote y est entr\'e9.
+\par
+\par \endash Comment me fait-il r\'eaver noir\~? Voyons, explique, explique.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 trois nuits que vous avez le cauchemar.
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous r\'e9p\'e9tez\~: \'ab\~Aramis\~! sournois d\rquote Aramis\~!\~\'bb
+\par
+\par \endash Ah\~! j\rquote ai dit cela\~? fit d\rquote Artagnan inquiet.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote avez dit, foi de Planchet\~!
+\par
+\par \endash Et bien, apr\'e8s\~? Tu sais le proverbe, mon ami. \'ab\~Tout songe est mensonge.\~\'bb
+\par
+\par \endash Non pas\~; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous \'eates sorti, vous n\rquote avez pas manqu\'e9 de me demander au retour\~: \'ab\~As-tu vu M.\~d\rquote Herblay\~?\~\'bb ou bien encore\~: \'ab\~As-tu re\'e7u pour moi des lettres de M.\~d
+\rquote Herblay\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash Mais il me semble qu\rquote il est bien naturel que je m\rquote int\'e9resse \'e0 ce cher ami\~? dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash D\rquote accord, mais pas au point d\rquote en diminuer.
+\par
+\par \endash Planchet, j\rquote engraisserai, je t\rquote en donne ma parole d\rquote honneur.
+\par
+\par \endash Bien\~! monsieur, je l\rquote accepte\~; car je sais que, lorsque vous donnez votre parole d\rquote honneur, c\rquote est sacr\'e9\'85
+\par
+\par \endash Je ne r\'eaverai plus d\rquote Aramis.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien\~!
+\par
+\par \endash Je ne te demanderai plus s\rquote il y a des lettres de M.\~d\rquote Herblay.
+\par
+\par \endash Parfaitement.
+\par
+\par \endash Mais tu m\rquote expliqueras une chose.
+\par
+\par \endash Parlez, monsieur.
+\par
+\par \endash Je suis observateur\'85
+\par
+\par \endash Je le sais bien\'85
+\par
+\par \endash Et tout \'e0 l\rquote heure tu as dit un juron singulier\'85
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Dont tu n\rquote as pas l\rquote habitude.
+\par
+\par \endash \'ab\~Malaga\~!\~\'bb vous voulez dire\~?
+\par
+\par \endash Justement.
+\par
+\par \endash C\rquote est mon juron depuis que je suis \'e9picier.
+\par
+\par \endash C\rquote est juste, c\rquote est un nom de raisin sec.
+\par
+\par \endash C\rquote est mon juron de f\'e9rocit\'e9\~; quand une fois j\rquote ai dit \'ab\~Malaga\~!\~\'bb je ne suis plus un homme.
+\par
+\par \endash Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-l\'e0.
+\par
+\par \endash C\rquote est juste, monsieur, on me l\rquote a donn\'e9.
+\par
+\par Et Planchet, en pronon\'e7ant ces paroles, cligna de l\rquote \'9cil avec un petit air de finesse qui appela toute l\rquote attention de d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Eh\~! eh\~! fit-il.
+\par
+\par Planchet r\'e9p\'e9ta\~:
+\par
+\par \endash Eh\~! eh\~!
+\par
+\par \endash Tiens\~! tiens\~! monsieur Planchet.
+\par
+\par \endash Dame\~! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi, je ne passe pas ma vie \'e0 songer.
+\par
+\par \endash Tu as tort.
+\par
+\par \endash Je veux dire \'e0 m\rquote ennuyer, monsieur\~; nous n\rquote avons qu\rquote un faible temps \'e0 vivre, pourquoi ne pas en profiter\~?
+\par
+\par \endash Tu es philosophe \'e9picurien, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet, Planchet\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~? La main est bonne, on \'e9crit et l\rquote on p\'e8se du sucre et des \'e9pices\~; le pied est s\'fbr, on danse ou l\rquote on se prom\'e8ne\~; l\rquote estomac a des dents, on d\'e9vore et l\rquote on dig\'e8re\~; le c\'9cur n
+\rquote est pas trop racorni\~; eh bien\~! monsieur\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~! quoi, Planchet\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! voil\'e0\~!\'85 fit l\rquote \'e9picier en se frottant les mains.
+\par
+\par D\rquote Artagnan croisa une jambe sur l\rquote autre.
+\par
+\par \endash Planchet, mon ami, dit-il, vous m\rquote abrutissez de surprise.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Parce que vous vous r\'e9v\'e9lez \'e0 moi sous un jour absolument nouveau.
+\par
+\par Planchet, flatt\'e9 au dernier point, continua de se frotter les mains \'e0 s\rquote enlever l\rquote \'e9piderme.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit-il, parce que je ne suis qu\rquote une b\'eate, vous croyez que je serai un imb\'e9cile\~?
+\par
+\par \endash Bien\~! Planchet, voil\'e0 un raisonnement.
+\par
+\par \endash Suivez bien mon id\'e9e, monsieur. Je me suis dit, continua Planchet, sans plaisir, il n\rquote est pas de bonheur sur la terre.
+\par
+\par \endash Oh\~! que c\rquote est bien vrai, ce que tu dis l\'e0, Planchet\~! interrompit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n\rquote est pas chose si commune, du moins, des consolations.
+\par
+\par \endash Et tu te consoles\~?
+\par
+\par \endash Justement.
+\par
+\par \endash Explique-moi ta mani\'e8re de te consoler.
+\par
+\par \endash Je mets un bouclier pour aller combattre l\rquote ennui. Je r\'e8gle mon temps de patience, et, \'e0 la veille juste du jour o\'f9 je sens que je vais m\rquote ennuyer, je m\rquote amuse.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas plus difficile que cela\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Et tu as trouv\'e9 cela tout seul\~?
+\par
+\par \endash Tout seul.
+\par
+\par \endash C\rquote est miraculeux.
+\par
+\par \endash Qu\rquote en dites-vous\~?
+\par
+\par \endash Je dis que ta philosophie n\rquote a pas sa pareille au monde.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! alors, suivez mon exemple.
+\par
+\par \endash C\rquote est tentant.
+\par
+\par \endash Faites comme moi.
+\par
+\par \endash Je ne demanderais pas mieux\~; mais toutes les \'e2mes n\rquote ont pas la m\'eame trempe, et peut-\'eatre que, s\rquote il fallait que je m\rquote amusasse comme toi, je m\rquote ennuierais horriblement\'85
+\par
+\par \endash Bah\~! essayez d\rquote abord.
+\par
+\par \endash Que fais-tu\~? Voyons.
+\par
+\par \endash Avez-vous remarqu\'e9 que je m\rquote absente\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash D\rquote une certaine fa\'e7on\~?
+\par
+\par \endash P\'e9riodiquement.
+\par
+\par \endash C\rquote est cela, ma foi\~! Vous l\rquote avez remarqu\'e9\~?
+\par
+\par \endash Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu\rquote on se voit \'e0 peu pr\'e8s tous les jours, quand l\rquote un s\rquote absente, celui-l\'e0 manque \'e0 l\rquote autre\~? Est-ce que je ne te manque pas, \'e0 toi, quand je suis en campagne\~?
+
+\par
+\par \endash Immens\'e9ment\~! c\rquote est-\'e0-dire que je suis comme un corps sans \'e2me.
+\par
+\par \endash Ceci convenu, continuons.
+\par
+\par \endash \'c0 quelle \'e9poque est-ce que je m\rquote absente\~?
+\par
+\par \endash Le 15 et le 30 de chaque mois.
+\par
+\par \endash Et je reste dehors\~?
+\par
+\par \endash Tant\'f4t deux, tant\'f4t trois, tant\'f4t quatre jours.
+\par
+\par \endash Qu\rquote avez-vous cru que j\rquote allais faire\~?
+\par
+\par \endash Les recettes.
+\par
+\par \endash Et, en revenant, vous m\rquote avez trouv\'e9 le visage\~?\'85
+\par
+\par \endash Fort satisfait.
+\par
+\par \endash Vous voyez, vous le dites vous-m\'eame, toujours satisfait. Et vous avez attribu\'e9 cette satisfaction\~?\'85
+\par
+\par \endash \'c0 ce que ton commerce allait bien\~; \'e0 ce que les achats de riz, de pruneaux, de cassonade, de poires tap\'e9es et de m\'e9lasse allaient \'e0 merveille. Tu as toujours \'e9t\'e9 fort pittoresque de caract\'e8re, Planchet\~; aussi n\rquote
+ai-je pas \'e9t\'e9 surpris un instant de te voir opter pour l\rquote \'e9picerie, qui est un des commerces les plus vari\'e9s et les plus doux au caract\'e8re, en ce qu\rquote on y manie presque toutes choses naturelles et parfum\'e9es.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien dit, monsieur\~; mais quelle erreur est la v\'f4tre\~!
+\par
+\par \endash Comment, j\rquote erre\~?
+\par
+\par \endash Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours en recettes ou en achats. Oh\~! oh\~! monsieur, comment diable avez-vous pu croire une pareille chose\~? Oh\~! oh\~! oh\~!
+\par
+\par Et Planchet se mit \'e0 rire de fa\'e7on \'e0 inspirer \'e0 d\rquote Artagnan les doutes les plus injurieux sur sa propre intelligence.
+\par
+\par \endash J\rquote avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas \'e0 ta hauteur.
+\par
+\par \endash Monsieur, c\rquote est vrai.
+\par
+\par \endash Comment, c\rquote est vrai\~?
+\par
+\par \endash Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites\~; mais remarquez bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est bien heureux\~!
+\par
+\par \endash Non, vous \'eates un homme de g\'e9nie, vous\~; et, quand il s\rquote agit de guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame\~! les rois sont bien peu de chose \'e0 c\'f4t\'e9 de vous\~; mais, pour le repos de l\rquote \'e2
+me, les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut se dire, ah\~! monsieur, ne me parlez pas des hommes de g\'e9nie, ils sont leurs propres bourreaux.
+\par
+\par \endash Bon\~! Planchet, dit d\rquote Artagnan p\'e9tillant de curiosit\'e9, voil\'e0 que tu m\rquote int\'e9resses au plus haut point.
+\par
+\par \endash Vous vous ennuyez d\'e9j\'e0 moins que tout \'e0 l\rquote heure, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Je ne m\rquote ennuyais pas\~; cependant, depuis que tu me parles, je m\rquote amuse davantage.
+\par
+\par \endash Allons donc\~! bon commencement\~! Je vous gu\'e9rirai.
+\par
+\par \endash Je ne demande pas mieux.
+\par
+\par \endash Voulez-vous que j\rquote essaie\~?
+\par
+\par \endash \'c0 l\rquote instant.
+\par
+\par \endash Soit\~! Avez-vous ici des chevaux\~?
+\par
+\par \endash Oui\~: dix, vingt, trente.
+\par
+\par \endash Il n\rquote en est pas besoin de tant que cela\~; deux, voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash Ils sont \'e0 ta disposition, Planchet.
+\par
+\par \endash Bon\~! je vous emm\'e8ne.
+\par
+\par \endash Quand cela\~?
+\par
+\par \endash Demain.
+\par
+\par \endash O\'f9\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! vous en demandez trop.
+\par
+\par \endash Cependant tu m\rquote avoueras qu\rquote il est important que je sache o\'f9 je vais.
+\par
+\par \endash Aimez-vous la campagne\~?
+\par
+\par \endash M\'e9diocrement, Planchet.
+\par
+\par \endash Alors vous aimez la ville\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est selon.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je vous m\'e8ne dans un endroit moiti\'e9 ville moiti\'e9 campagne.
+\par
+\par \endash Bon\~!
+\par
+\par \endash Dans un endroit o\'f9 vous vous amuserez, j\rquote en suis s\'fbr.
+\par
+\par \endash \'c0 merveille\~!
+\par
+\par \endash Et, miracle, dans un endroit d\rquote o\'f9 vous revenez pour vous y \'eatre ennuy\'e9.
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Mortellement\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est donc \'e0 Fontainebleau que tu vas\~?
+\par
+\par \endash \'c0 Fontainebleau, juste\~!
+\par
+\par \endash Tu vas \'e0 Fontainebleau, toi\~?
+\par
+\par \endash J\rquote y vais.
+\par
+\par \endash Et que vas-tu faire \'e0 Fontainebleau, Bon Dieu\~?
+\par
+\par Planchet r\'e9pondit \'e0 d\rquote Artagnan par un clignement d\rquote yeux plein de malice.
+\par
+\par \endash Tu as quelque terre par l\'e0, sc\'e9l\'e9rat\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! une mis\'e8re, une bicoque.
+\par
+\par \endash Je t\rquote y prends.
+\par
+\par \endash Mais c\rquote est gentil, parole d\rquote honneur\~!
+\par
+\par \endash Je vais \'e0 la campagne de Planchet\~! s\rquote \'e9cria d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Quand vous voudrez.
+\par
+\par \endash N\rquote avons-nous pas dit demain\~?
+\par
+\par \endash Demain, soit\~; et puis, d\rquote ailleurs, demain, c\rquote est le 14, c\rquote est-\'e0-dire la veille du jour o\'f9 j\rquote ai peur de m\rquote ennuyer, ainsi donc, c\rquote est convenu.
+\par
+\par \endash Convenu.
+\par
+\par \endash Vous me pr\'eatez un de vos chevaux\~?
+\par
+\par \endash Le meilleur.
+\par
+\par \endash Non, je pr\'e9f\'e8re le plus doux\~; je n\rquote ai jamais \'e9t\'e9 excellent cavalier, vous le savez, et, dans l\rquote \'e9picerie, je me suis encore rouill\'e9\~; et puis\'85
+\par
+\par \endash Et puis quoi\~?
+\par
+\par \endash Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d\rquote \'9cil, et puis je ne veux pas me fatiguer.
+\par
+\par \endash Et pourquoi\~? se hasarda \'e0 demander d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Parce que je ne m\rquote amuserais plus, r\'e9pondit Planchet.
+\par
+\par Et l\'e0-dessus il se leva de dessus son sac de ma\'efs en s\rquote \'e9tirant et en faisant craquer tous ses os, les uns apr\'e8s les autres avec une sorte d\rquote harmonie.
+\par
+\par \endash Planchet\~! Planchet\~! s\rquote \'e9cria d\rquote Artagnan, je d\'e9clare qu\rquote il n\rquote est point sur la terre de sybarite qui puisse vous \'eatre compar\'e9. Ah\~! Planchet, on voit bien que nous n\rquote avons pas encore mang\'e9 l
+\rquote un pr\'e8s de l\rquote autre un tonneau de sel.
+\par
+\par \endash Et pourquoi cela, monsieur\~?
+\par
+\par \endash Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d\rquote Artagnan, et que, d\'e9cid\'e9ment, j\rquote en reviens \'e0 croire d\'e9finitivement ce que j\rquote avais pens\'e9 un instant le jour o\'f9, \'e0 Boulogne, tu as \'e9trangl\'e9, ou peu s
+\rquote en faut, Lubin, le valet de M.\~de\~Wardes\~; Planchet, c\rquote est que tu es un homme de ressource.
+\par
+\par Planchet se mit \'e0 rire d\rquote un rire plein de fatuit\'e9, donna le bonsoir au mousquetaire, et descendit dans son arri\'e8re-boutique, qui lui servait de chambre \'e0 coucher.
+\par
+\par D\rquote Artagnan reprit sa premi\'e8re position sur sa chaise, et son front, d\'e9rid\'e9 un instant, devint plus pensif que jamais.
+\par
+\par Il avait d\'e9j\'e0 oubli\'e9 les folies et les r\'eaves de Planchet.
+\par
+\par \'ab\~Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses pens\'e9es, interrompues par cet agr\'e9able colloque auquel nous venons de faire participer le public\~; oui, tout est l\'e0\~:
+\par
+\par \'ab\~1\'b0 savoir ce que Baisemeaux voulait \'e0 Aramis\~;
+\par
+\par \'ab\~2\'b0 savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles\~;
+\par
+\par \'ab\~3\'b0 savoir o\'f9 est Porthos.
+\par
+\par \'ab\~Sous ces trois points g\'eet le myst\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Or, continua d\rquote Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien, ayons recours \'e0 notre pauvre intelligence. On fait ce qu\rquote on peut, mordioux\~! ou malaga\~! comme dit Planchet.\~\'bb
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838189}{\*\bkmkstart _Toc97189227}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLI \endash La lettre de M.\~de\~Baisemeaux
+{\*\bkmkend _Toc79838189}{\*\bkmkend _Toc97189227}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{D\rquote Artagnan, fid\'e8le \'e0 son plan, alla d\'e8s le lendemain matin rendre visite \'e0 M.\~de\~Baisemeaux.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait jour de propret\'e9 \'e0 la Bastille\~: les canons \'e9taient bross\'e9s, fourbis, les escaliers gratt\'e9s\~; les porte-clefs semblaient occup\'e9s du soin de polir leurs clefs elles-m\'eames.
+\par
+\par Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs cours, sous pr\'e9texte qu\rquote ils \'e9taient assez propres.
+\par
+\par Le commandant Baisemeaux re\'e7ut d\rquote Artagnan d\rquote une fa\'e7on plus que polie\~; mais il fut avec lui d\rquote une r\'e9serve tellement serr\'e9e, que toute la finesse de d\rquote Artagnan ne lui tira pas une syllabe.
+\par
+\par Plus il se retenait dans ses limites, plus la d\'e9fiance de d\rquote Artagnan croissait.
+\par
+\par Ce dernier crut m\'eame remarquer que le commandant agissait en vertu d\rquote une recommandation r\'e9cente.
+\par
+\par Baisemeaux n\rquote avait pas \'e9t\'e9 au Palais-Royal, avec d\rquote Artagnan, l\rquote homme froid et imp\'e9n\'e9trable que celui-ci trouva dans le Baisemeaux de la Bastille.
+\par
+\par Quand d\rquote Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si pressantes d\rquote argent qui avaient amen\'e9 Baisemeaux \'e0 la recherche d\rquote Aramis et le rendaient expansif malgr\'e9 tout ce soir-l\'e0, Baisemeaux pr\'e9texta des ordres \'e0
+ donner dans la prison m\'eame, et laissa d\rquote Artagnan se morfondre si longtemps \'e0 l\rquote attendre, que notre mousquetaire, certain de ne point obtenir un mot de plus, partit de la Bastille sans que Baisemeaux f\'fbt revenu de son inspection.
+
+\par
+\par Mais il avait un soup\'e7on, d\rquote Artagnan, et, une fois le soup\'e7on \'e9veill\'e9, l\rquote esprit de d\rquote Artagnan ne dormait plus.
+\par
+\par Il \'e9tait aux hommes ce que le chat est aux quadrup\'e8des, l\rquote embl\'e8me de l\rquote inqui\'e9tude \'e0 la fois et de l\rquote impatience.
+\par
+\par Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie qui se balance \'e0 tout souffle d\rquote air. Un chat qui guette est mort devant son poste d\rquote observation, et ni la faim ni la soif ne savent le tirer de sa m\'e9ditation.
+\par
+\par D\rquote Artagnan, qui br\'fblait d\rquote impatience, secoua tout \'e0 coup ce sentiment comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose qu\rquote on lui cachait \'e9tait pr\'e9cis\'e9ment celle qu\rquote il importait de savoir.
+\par
+\par En cons\'e9quence, il r\'e9fl\'e9chit que Baisemeaux ne manquerait pas de faire pr\'e9venir Aramis, si Aramis lui avait donn\'e9 une recommandation quelconque. C\rquote est ce qui arriva.
+\par
+\par Baisemeaux avait \'e0 peine eu le temps mat\'e9riel de revenir du donjon, que d\rquote Artagnan s\rquote \'e9tait mis en embuscade pr\'e8s de la rue du Petit-Musc, de fa\'e7on \'e0 voir tous ceux qui sortiraient de la Bastille.
+\par
+\par Apr\'e8s une heure de station \'e0 la }{\i Herse-d\rquote Or}{, sous l\rquote auvent o\'f9 l\rquote on prenait un peu d\rquote ombre, d\rquote Artagnan vit sortir un soldat de garde.
+\par
+\par Or, c\rquote \'e9tait le meilleur indice qu\rquote il p\'fbt d\'e9sirer. Tout gardien ou porte-clefs a ses jours de sortie et m\'eame ses heures \'e0 la Bastille, puisque tous sont astreints \'e0 n\rquote avoir ni femme ni logement dans le ch\'e2teau\~
+; ils peuvent donc sortir sans exciter la curiosit\'e9.
+\par
+\par Mais un soldat casern\'e9 est renferm\'e9 pour vingt-quatre heures lorsqu\rquote il est de garde, on le sait bien, et d\rquote Artagnan le savait mieux que personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de service que pour un ordre expr\'e8s et press
+\'e9.
+\par
+\par Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement, lentement, comme un heureux mortel \'e0 qui, au lieu d\rquote une faction devant un insipide corps de garde, ou sur un bastion non moins ennuyeux, arrive la bonne aubaine d\rquote une libert\'e9
+ jointe \'e0 une promenade, ces deux plaisirs comptant comme service. Il se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine, humant l\rquote air, le soleil, et regardant les femmes.
+\par
+\par D\rquote Artagnan le suivit de loin. Il n\rquote avait pas encore fix\'e9 ses id\'e9es l\'e0-dessus.
+\par
+\par \'ab\~Il faut tout d\rquote abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce dr\'f4le. Un homme vu est un homme jug\'e9.\~\'bb
+\par
+\par D\rquote Artagnan doubla le pas, et, ce qui n\rquote \'e9tait pas bien difficile, devan\'e7a le soldat.
+\par
+\par Non seulement il vit sa figure, qui \'e9tait assez intelligente et r\'e9solue, mais encore il vit son nez, qui \'e9tait un peu rouge.
+\par
+\par \'ab\~Le dr\'f4le aime l\rquote eau-de-vie\~\'bb, se dit-il.
+\par
+\par En m\'eame temps qu\rquote il voyait le nez rouge, il voyait dans la ceinture du soldat un papier blanc.
+\par
+\par \'ab\~Bon\~! il a une lettre, ajouta d\rquote Artagnan. Or, un soldat se trouve trop joyeux d\rquote \'eatre choisi par M.\~de\~Baisemeaux pour estafette, il ne vend pas le message.\~\'bb
+\par
+\par Comme d\rquote Artagnan se rongeait les poings, le soldat avan\'e7ait toujours dans le faubourg Saint-Antoine.
+\par
+\par \'ab\~Il va certainement \'e0 Saint-Mand\'e9, se dit-il, et je ne saurai pas ce qu\rquote il y a dans la lettre\'85\~\'bb
+\par
+\par C\rquote \'e9tait \'e0 en perdre la t\'eate.
+\par
+\par \'ab\~Si j\rquote \'e9tais en uniforme, se dit d\rquote Artagnan, je ferais prendre le dr\'f4le et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me pr\'eaterait la main. Mais du diable si je dis mon nom pour un fait de ce genre. Le faire boire, il se d
+\'e9fiera et puis il me grisera\'85 Mordioux\~! je n\rquote ai plus d\rquote esprit, et c\rquote en est fait de moi. Attaquer ce malheureux, le faire d\'e9gainer, le tuer pour sa lettre. Bon, s\rquote il s\rquote agissait d\rquote une lettre de reine \'e0
+ un lord, ou d\rquote une lettre de cardinal \'e0 une reine. Mais, mon Dieu, quelles pi\'e8tres intrigues que celles de MM.\~Aramis et Fouquet avec M.\~Colbert\~! La vie d\rquote un homme pour cela, oh\~! non, pas m\'eame dix \'e9cus.\~\'bb
+\par
+\par Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et moustaches, il aper\'e7ut un petit groupe d\rquote archers et un commissaire.
+\par
+\par Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se d\'e9battait du meilleur c\'9cur.
+\par
+\par Les archers lui avaient d\'e9chir\'e9 ses habits, et on le tra\'eenait. Il demandait qu\rquote on le conduis\'eet avec \'e9gards, se pr\'e9tendant gentilhomme et soldat.
+\par
+\par Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria\~:
+\par
+\par \endash Soldat, \'e0 moi\~!
+\par
+\par Le soldat marcha du m\'eame pas vers celui qui l\rquote interpellait, et la foule le suivit.
+\par
+\par Une id\'e9e vint alors \'e0 d\rquote Artagnan.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait la premi\'e8re\~: on verra qu\rquote elle n\rquote \'e9tait pas mauvaise.
+\par
+\par Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu\rquote il venait d\rquote \'eatre pris dans une maison comme voleur, tandis qu\rquote il n\rquote \'e9tait qu\rquote
+un amant, le soldat le plaignait et lui donnait des consolations et des conseils avec cette gravit\'e9 que le soldat fran\'e7ais met au service de son amour-propre et de l\rquote esprit de corps. D\rquote Artagnan se glissa derri\'e8re le soldat press\'e9
+ par la foule, et lui tira nettement et promptement le papier de la ceinture.
+\par
+\par Comme, \'e0 ce moment, le gentilhomme d\'e9chir\'e9 tiraillait ce soldat, comme le commissaire tiraillait le gentilhomme, d\rquote Artagnan put op\'e9rer sa capture sans le moindre inconv\'e9nient.
+\par
+\par Il se mit \'e0 dix pas derri\'e8re un pilier de maison, et lut sur l\rquote adresse\~:
+\par
+\par \'ab\~\'c0 M.\~du Vallon, chez M.\~Fouquet, \'e0 Saint-Mand\'e9.\~\'bb
+\par
+\par \endash Bon, dit-il.
+\par
+\par Et il d\'e9cacheta sans d\'e9chirer, puis il tira le papier pli\'e9 en quatre, qui contenait seulement ces mots\~:
+\par
+\par \'ab\~Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire \'e0 M.\~d\rquote Herblay qu\rquote il est venu \'e0 la Bastille et qu\rquote il a questionn\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Votre d\'e9vou\'e9,
+\par
+\par }\pard\plain \s28\qr\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~De Baisemeaux.\~\'bb
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \endash Eh bien\~! \'e0 la bonne heure, s\rquote \'e9cria d\rquote Artagnan, voil\'e0 qui est parfaitement limpide. Porthos en est.
+\par
+\par S\'fbr de ce qu\rquote il voulait savoir\~:
+\par
+\par \'ab\~Mordioux\~! pensa le mousquetaire, voil\'e0 un pauvre diable de soldat \'e0 qui cet enrag\'e9 sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma supercherie\'85 S\rquote il rentre sans lettre\'85 que lui fera-t-on\~? Au fait, je n\rquote
+ai pas besoin de cette lettre\~; quand l\rquote \'9cuf est aval\'e9, \'e0 quoi bon les coquilles\~?\~\'bb
+\par
+\par D\rquote Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu le soldat et continuaient d\rquote emmener leur prisonnier.
+\par
+\par Celui-ci restait environn\'e9 de la foule et continuait ses dol\'e9ances.
+\par
+\par D\rquote Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans que personne le vit, puis il s\rquote \'e9loigna rapidement. Le soldat reprenait sa route vers Saint-Mand\'e9, pensant beaucoup \'e0 ce gentilhomme qui avait implor\'e9
+ sa protection.
+\par
+\par Tout \'e0 coup il pensa un peu \'e0 sa lettre, et, regardant sa ceinture, il la vit d\'e9pouill\'e9e. Son cri d\rquote effroi fit plaisir \'e0 d\rquote Artagnan.
+\par
+\par Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse, et enfin, derri\'e8re lui, \'e0 vingt pas, il aper\'e7ut la bienheureuse enveloppe. Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.
+\par
+\par L\rquote enveloppe \'e9tait bien un peu poudreuse, un peu froiss\'e9e, mais enfin la lettre \'e9tait retrouv\'e9e.
+\par
+\par D\rquote Artagnan vit que le cachet bris\'e9 occupait beaucoup le soldat. Le brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier dans sa ceinture.
+\par
+\par \'ab\~Va, dit d\rquote Artagnan, j\rquote ai le temps d\'e9sormais\~; pr\'e9c\'e8de-moi. Il para\'eet qu\rquote Aramis n\rquote est pas \'e0 Paris, puisque Baisemeaux \'e9crit \'e0 Porthos. Ce cher Porthos, quelle joie de le revoir\'85
+ et de causer avec lui\~!\~\'bb dit le Gascon.
+\par
+\par Et, r\'e9glant son pas sur celui du soldat, il se promit d\rquote arriver un quart d\rquote heure apr\'e8s lui chez M.\~Fouquet.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838190}{\*\bkmkstart _Toc97189228}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLII \endash \hich\f40 O\'f9\loch\f40
+ le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a rien perdu de sa force{\*\bkmkend _Toc79838190}{\*\bkmkend _Toc97189228}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{D\rquote Artagnan avait, selon son habitude, calcul\'e9 que chaque heure vaut soixante minutes et chaque minute soixante secondes.
+\par
+\par Gr\'e2ce \'e0 ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il arriva devant la porte du surintendant au moment m\'eame o\'f9 le soldat en sortait la ceinture vide.
+\par
+\par D\rquote Artagnan se pr\'e9senta \'e0 la porte, qu\rquote un concierge, brod\'e9 sur toutes les coutures, lui tint entrouverte.
+\par
+\par D\rquote Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n\rquote y avait pas moyen. Il se nomma.
+\par
+\par Malgr\'e9 cette concession, qui devait lever toute difficult\'e9, d\rquote Artagnan le pensait du moins, le concierge h\'e9sita\~; cependant, \'e0 ce titre r\'e9p\'e9t\'e9 pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi, le concierge, sans livrer tout
+\'e0 fait passage, cessa de le barrer compl\'e8tement.
+\par
+\par D\rquote Artagnan comprit qu\rquote une formidable consigne avait \'e9t\'e9 donn\'e9e.
+\par
+\par Il se d\'e9cida donc \'e0 mentir, ce qui, d\rquote ailleurs, ne lui co\'fbtait point par trop, quand il voyait par-del\'e0 le mensonge le salut de l\rquote \'c9tat, ou m\'eame purement et simplement son int\'e9r\'eat personnel.
+\par
+\par Il ajouta donc, aux d\'e9clarations d\'e9j\'e0 faites par lui, que le soldat qui venait d\rquote apporter une lettre \'e0 M.\~du Vallon n\rquote \'e9tait autre que son messager, et que cette lettre avait pour but d\rquote annoncer son arriv\'e9e, \'e0
+ lui.
+\par
+\par D\'e8s lors, nul ne s\rquote opposa plus \'e0 l\rquote entr\'e9e de d\rquote Artagnan, et d\rquote Artagnan entra.
+\par
+\par Un valet voulut l\rquote accompagner, mais il r\'e9pondit qu\rquote il \'e9tait inutile de prendre cette peine \'e0 son endroit, attendu qu\rquote il savait parfaitement o\'f9 se tenait M.\~du Vallon.
+\par
+\par Il n\rquote y avait rien \'e0 r\'e9pondre \'e0 un homme si compl\'e8tement instruit.
+\par
+\par On laissa faire d\rquote Artagnan.
+\par
+\par Perrons, salons, jardins, tout fut pass\'e9 en revue par le mousquetaire. Il marcha un quart d\rquote heure dans cette maison plus que royale, qui comptait autant de merveilles que de meubles, autant de serviteurs que de colonnes et de portes.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9cid\'e9ment, se dit-il, cette maison n\rquote a d\rquote autres limites que les limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de s\rquote en retourner \'e0 Pierrefonds, sans sortir de chez M.\~Fouquet\~?\~\'bb
+\par
+\par Enfin, il arriva dans une partie recul\'e9e du ch\'e2teau, ceinte d\rquote un mur de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de plantes grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme des fruits.
+\par
+\par De distance en distance, sur le mur d\rquote enceinte, s\rquote \'e9levaient des statues dans des poses timides ou myst\'e9rieuses. C\rquote \'e9taient des vestales cach\'e9es sous le p\'e9plum aux grands plis\~; des veilleurs agiles enferm\'e9
+s dans leurs voiles de marbre et couvant le palais de leurs furtifs regards.
+\par
+\par Un Herm\'e8s, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes \'e9ploy\'e9es, une Nuit tout arros\'e9e de pavots, dominaient les jardins et les b\'e2timents qu\rquote on entrevoyait derri\'e8re les arbres\~
+; toutes ces statues se profilaient en blanc sur les hauts cypr\'e8s, qui dardaient leurs cimes noires vers le ciel.
+\par
+\par Autour de ces cypr\'e8s s\rquote \'e9taient enroul\'e9s des rosiers s\'e9culaires, qui attachaient leurs anneaux fleuris \'e0 chaque fourche des branches et semaient sur les ramures inf\'e9rieures et sur les statues des pluies de fleurs embaum\'e9es.
+
+\par
+\par Ces enchantements parurent au mousquetaire l\rquote effort supr\'eame de l\rquote esprit humain. Il \'e9tait dans une disposition d\rquote esprit \'e0 po\'e9tiser. L\rquote id\'e9e que Porthos habitait un pareil Eden lui donna de Porthos une id\'e9
+e plus haute, tant il est vrai que les esprits les plus \'e9lev\'e9s ne sont point exempts de l\rquote influence de l\rquote entourage.
+\par
+\par D\rquote Artagnan trouva la porte\~; \'e0 la porte, une esp\'e8ce de ressort qu\rquote il d\'e9couvrit et qu\rquote il fit jouer. La porte s\rquote ouvrit.
+\par
+\par D\rquote Artagnan entra, referma la porte et p\'e9n\'e9tra dans un pavillon b\'e2ti en rotonde, et dans lequel on n\rquote entendait d\rquote autre bruit que celui des cascades et des chants d\rquote oiseaux.
+\par
+\par \'c0 la porte du pavillon, il rencontra un laquais.
+\par
+\par \endash C\rquote est ici, dit sans h\'e9sitation d\rquote Artagnan, que demeure M.\~le baron du Vallon, n\rquote est-ce pas.
+\par
+\par \endash Oui, monsieur, r\'e9pondit le laquais.
+\par
+\par \endash Pr\'e9venez-le que M.\~le chevalier d\rquote Artagnan, capitaine aux mousquetaires de Sa Majest\'e9, l\rquote attend.
+\par
+\par D\rquote Artagnan fut introduit dans un salon.
+\par
+\par D\rquote Artagnan ne demeura pas longtemps dans l\rquote attente\~: un pas bien connu \'e9branla le parquet de la salle voisine, une porte s\rquote ouvrit ou plut\'f4t s\rquote enfon\'e7a, et Porthos vint se jeter dans les bras de son ami avec une sorte d
+\rquote embarras qui ne lui allait pas mal.
+\par
+\par \endash Vous ici\~? s\rquote \'e9cria-t-il.
+\par
+\par \endash Et vous\~? r\'e9pliqua d\rquote Artagnan. Ah\~! sournois\~!
+\par
+\par \endash Oui, dit Porthos en souriant d\rquote un sourire embarrass\'e9, oui, vous me trouvez chez M.\~Fouquet, et cela vous \'e9tonne un peu, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Non pas\~; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M.\~Fouquet\~? M.\~Fouquet a bon nombre d\rquote amis, surtout parmi les hommes d\rquote esprit.
+\par
+\par Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui.
+\par
+\par \endash Puis, ajouta-t-il, vous m\rquote avez vu \'e0 Belle-\'cele.
+\par
+\par \endash Raison de plus pour que je sois port\'e9 \'e0 croire que vous \'eates des amis de M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain embarras.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon ami, dit d\rquote Artagnan, que vous \'eates coupable envers moi\~!
+\par
+\par \endash Comment cela\~? s\rquote \'e9cria Porthos.
+\par
+\par \endash Comment\~! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui des fortifications de Belle-\'cele, et vous ne m\rquote en avertissez pas.
+\par
+\par Porthos rougit.
+\par
+\par \endash Il y a plus, continua d\rquote Artagnan, vous me voyez l\'e0-bas\~; vous savez que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi, jaloux de conna\'eetre quel est l\rquote homme de m\'e9rite qui accomplit une \'9c
+uvre dont on lui fait les plus magnifiques r\'e9cits, vous ne devinez pas que le roi m\rquote a envoy\'e9 pour savoir quel \'e9tait cet homme\~?
+\par
+\par \endash Comment\~! le roi vous avait envoy\'e9 pour savoir\'85
+\par
+\par \endash Pardieu\~! Mais ne parlons plus de cela.
+\par
+\par \endash Corne de b\'9cuf\~! dit Porthos, au contraire, parlons-en\~; ainsi, le roi savait que l\rquote on fortifiait Belle-\'cele\~?
+\par
+\par \endash Bon\~! est-ce que le roi ne sait pas tout\~?
+\par
+\par \endash Mais il ne savait pas qui le fortifiait\~?
+\par
+\par \endash Non\~; seulement, il se doutait, d\rquote apr\'e8s ce qu\rquote on lui avait dit des travaux, que c\rquote \'e9tait un illustre homme de guerre.
+\par
+\par \endash Diable\~! dit Porthos, si j\rquote avais su cela.
+\par
+\par \endash Vous ne vous seriez pas sauv\'e9 de Vannes, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Non. Qu\rquote avez-vous dit quand vous ne m\rquote avez plus trouv\'e9\~?
+\par
+\par \endash Mon cher, j\rquote ai r\'e9fl\'e9chi.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, vous r\'e9fl\'e9chissez, vous\'85 Et \'e0 quoi cela vous a-t-il men\'e9 de r\'e9fl\'e9chir\~?
+\par
+\par \endash \'c0 deviner toute la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous avez devin\'e9\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Qu\rquote avez-vous devin\'e9\~? Voyons, dit Porthos en s\rquote accommodant dans un fauteuil et prenant des airs de sphinx.
+\par
+\par \endash J\rquote ai devin\'e9, d\rquote abord, que vous fortifiiez Belle-\'cele.
+\par
+\par \endash Ah\~! cela n\rquote \'e9tait pas bien difficile, vous m\rquote avez vu \'e0 l\rquote \'9cuvre.
+\par
+\par \endash Attendez donc\~; mais j\rquote ai devin\'e9 encore quelque chose, c\rquote est que vous fortifiiez Belle-\'cele par ordre de M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne m\rquote arr\'eate pas en route.
+\par
+\par \endash Ce cher d\rquote Artagnan\~!
+\par
+\par \endash J\rquote ai devin\'e9 que M.\~Fouquet voulait garder le secret le plus profond sur ces fortifications.
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait son intention, en effet, \'e0 ce que je crois, dit Porthos.
+\par
+\par \endash Oui\~; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret\~?
+\par
+\par \endash Dame\~! pour que la chose ne f\'fbt pas sue, dit Porthos.
+\par
+\par \endash D\rquote abord. Mais ce d\'e9sir \'e9tait soumis \'e0 l\rquote id\'e9e d\rquote une galanterie\'85
+\par
+\par \endash En effet, dit Porthos, j\rquote ai entendu dire que M.\~Fouquet \'e9tait fort galant.
+\par
+\par \endash \'c0 l\rquote id\'e9e d\rquote une galanterie qu\rquote il voulait faire au roi.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~!
+\par
+\par \endash Cela vous \'e9tonne\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Vous ne saviez pas cela\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je le sais, moi.
+\par
+\par \endash Vous \'eates donc sorcier.
+\par
+\par \endash Pas le moins du monde.
+\par
+\par \endash Comment le savez-vous, alors\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! voil\'e0\~! par un moyen bien simple\~! j\rquote ai entendu M.\~Fouquet le dire lui-m\'eame au roi.
+\par
+\par \endash Lui dire quoi\~?
+\par
+\par \endash Qu\rquote il avait fait fortifier Belle-\'cele \'e0 son intention, et qu\rquote il lui faisait cadeau de Belle-\'cele.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous avez entendu M.\~Fouquet dire cela au roi\~?
+\par
+\par \endash En toutes lettres. Il a m\'eame ajout\'e9\~: \'ab\~Belle-\'cele a \'e9t\'e9 fortifi\'e9e par un ing\'e9nieur de mes amis, homme de beaucoup de m\'e9rite, que je demanderai la permission de pr\'e9senter au roi.\~\'bb \endash \'ab\~Son nom\~?\~
+\'bb a demand\'e9 le roi. \'ab\~Le baron du Vallon\~\'bb, a r\'e9pondu M.\~Fouquet. \'ab\~C\rquote est bien, a r\'e9pondu le roi, vous me le pr\'e9senterez.\~\'bb
+\par
+\par \endash Le roi a r\'e9pondu cela\~?
+\par
+\par \endash Foi de d\rquote Artagnan\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fit Porthos. Mais pourquoi ne m\rquote a-t-on pas pr\'e9sent\'e9, alors\~?
+\par
+\par \endash Ne vous a-t-on point parl\'e9 de cette pr\'e9sentation\~?
+\par
+\par \endash Si fait, mais je l\rquote attends toujours.
+\par
+\par \endash Soyez tranquille, elle viendra.
+\par
+\par \endash Hum\~! hum\~! grogna Porthos.
+\par
+\par D\rquote Artagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la conversation\~:
+\par
+\par \endash Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me semble\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash J\rquote ai toujours aim\'e9 l\rquote isolement. Je suis m\'e9lancolique, r\'e9pondit Porthos avec un soupir.
+\par
+\par \endash Tiens\~! c\rquote est \'e9trange, fit d\rquote Artagnan, je n\rquote avais pas remarqu\'e9 cela.
+\par
+\par \endash C\rquote est depuis que je me livre \'e0 l\rquote \'e9tude, dit Porthos d\rquote un air soucieux.
+\par
+\par \endash Mais les travaux de l\rquote esprit n\rquote ont pas nui \'e0 la sant\'e9 du corps, j\rquote esp\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! nullement.
+\par
+\par \endash Les forces vont toujours bien\~?
+\par
+\par \endash Trop bien, mon ami, trop bien.
+\par
+\par \endash C\rquote est que j\rquote avais entendu dire que, dans les premiers jours de votre arriv\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Oui, je ne pouvais plus remuer, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Comment, fit d\rquote Artagnan avec un sourire, et \'e0 propos de quoi ne pouviez-vous plus remuer\~?
+\par
+\par Porthos comprit qu\rquote il avait dit une b\'eatise et voulut se reprendre.
+\par
+\par \endash Oui, je suis venu de Belle-\'cele ici sur de mauvais chevaux, dit-il, et cela m\rquote avait fatigu\'e9.
+\par
+\par \endash Cela ne m\rquote \'e9tonne plus, que, moi qui venais derri\'e8re vous, j\rquote en aie trouv\'e9 sept ou huit de crev\'e9s sur la route.
+\par
+\par \endash Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos.
+\par
+\par \endash De sorte que vous \'e9tiez moulu\~?
+\par
+\par \endash La graisse m\rquote a fondu, et cette fonte m\rquote a rendu malade.
+\par
+\par \endash Ah\~! pauvre Porthos\~!\'85 Et Aramis, comment a-t-il \'e9t\'e9 pour vous dans tout cela\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien\'85 Il m\rquote a fait soigner par le propre m\'e9decin de M.\~Fouquet. Mais figurez-vous qu\rquote au bout de huit jours je ne respirais plus.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash La chambre \'e9tait trop petite\~: j\rquote absorbais trop d\rquote air.
+\par
+\par \endash Vraiment\~?
+\par
+\par \endash \'c0 ce que l\rquote on m\rquote a dit, du moins\'85 Et l\rquote on m\rquote a transport\'e9 dans un autre logement.
+\par
+\par \endash O\'f9 vous respiriez, cette fois\~?
+\par
+\par \endash Plus librement, oui\~; mais pas d\rquote exercice, rien \'e0 faire. Le m\'e9decin pr\'e9tendait que je ne devais pas bouger\~; moi, au contraire, je me sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance \'e0 un grave accident.
+\par
+\par \endash \'c0 quel accident\~?
+\par
+\par \endash Imaginez-vous, cher ami, que je me r\'e9voltai contre les ordonnances de cet imb\'e9cile de m\'e9decin et que je r\'e9solus de sortir, que cela lui convint ou ne lui conv\'eent pas. En cons\'e9quence, j\rquote ordonnai au valet qui me servait d
+\rquote apporter mes habits.
+\par
+\par \endash Vous \'e9tiez donc tout nu, mon pauvre Porthos\~?
+\par
+\par \endash Non pas, j\rquote avais une magnifique robe de chambre, au contraire. Le laquais ob\'e9it\~; je me rev\'eatis de mes habits, qui \'e9taient devenus trop larges\~; mais, chose \'e9trange, mes pieds \'e9taient devenus trop larges, eux.
+\par
+\par \endash Oui, j\rquote entends bien.
+\par
+\par \endash Et mes bottes \'e9taient devenues trop \'e9troites.
+\par
+\par \endash Vos pieds \'e9taient rest\'e9s enfl\'e9s.
+\par
+\par \endash Tiens\~! vous avez devin\'e9.
+\par
+\par \endash Parbleu\~! Et c\rquote est l\'e0 l\rquote accident dont vous me vouliez entretenir\~?
+\par
+\par \endash Ah bien\~! oui\~! Je ne fis pas la m\'eame r\'e9flexion que vous. Je me dis\~: \'ab\~Puisque mes pieds ont entr\'e9 dix fois dans mes bottes, il n\rquote y a aucune raison pour qu\rquote ils n\rquote y entrent pas une onzi\'e8me.\~\'bb
+\par
+\par \endash Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire, vous manquiez de logique.
+\par
+\par \endash Bref, j\rquote \'e9tais donc plac\'e9 en face d\rquote une cloison\~; j\rquote essayais de mettre ma botte droite\~; je tirais avec les mains, je poussais avec le jarret, faisant des efforts inou\'efs, quand, tout \'e0
+ coup, les deux oreilles de mes bottes demeur\'e8rent dans mes mains\~; mon pied partit comme une catapulte.
+\par
+\par \endash Catapulte\~! Comme vous \'eates fort sur les fortifications, cher Porthos\~!
+\par
+\par \endash Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la cloison, qu\rquote il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson, j\rquote avais d\'e9moli le temple. Ce qui tomba
+du coup de tableaux, de porcelaines, de vases de fleurs, de tapisseries, de b\'e2tons de rideaux, c\rquote est inou\'ef.
+\par
+\par \endash Vraiment\~!
+\par
+\par \endash Sans compter que de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la cloison \'e9tait une \'e9tag\'e8re charg\'e9e de porcelaines.
+\par
+\par \endash Que vous renvers\'e2tes\~?
+\par
+\par \endash Que je lan\'e7ai \'e0 l\rquote autre bout de l\rquote autre chambre.
+\par
+\par Porthos se mit \'e0 rire.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, comme vous dites, c\rquote est inou\'ef\~!
+\par
+\par Et d\rquote Artagnan se mit \'e0 rire comme Porthos.
+\par
+\par Porthos, aussit\'f4t, se mit \'e0 rire plus fort que d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Je cassai, dit Porthos d\rquote une voix entrecoup\'e9e par cette hilarit\'e9 croissante, pour plus de trois mille francs de porcelaines, oh\~! oh\~! oh\~!\'85
+\par
+\par \endash Bon\~! dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9crasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh\~! oh\~! oh\~!\'85
+\par
+\par \endash Excellent\~!
+\par
+\par \endash Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la t\'eate et qui fut bris\'e9 en mille morceaux, oh\~! oh\~! oh\~!\'85
+\par
+\par \endash Sur la t\'eate\~? dit d\rquote Artagnan, qui se tenait les c\'f4tes.
+\par
+\par \endash En plein\~!
+\par
+\par \endash Mais vous e\'fbtes la t\'eate cass\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Non, puisque je vous dis, au contraire, que c\rquote est le lustre qui se brisa comme verre qu\rquote il \'e9tait.
+\par
+\par \endash Ah\~! le lustre \'e9tait de verre\~?
+\par
+\par \endash De verre de Venise\~; une curiosit\'e9, mon cher, un morceau qui n\rquote avait pas son pareil, une pi\'e8ce qui pesait deux cents livres.
+\par
+\par \endash Et qui vous tomba sur la t\'eate\~?
+\par
+\par \endash Sur\'85 la\'85 t\'eate\~!\'85 Figurez-vous un globe de cristal tout dor\'e9, tout incrust\'e9 en bas, des parfums qui br\'fblaient en haut, des becs qui jetaient de la flamme lorsqu\rquote ils \'e9taient allum\'e9s.
+\par
+\par \endash Bien entendu\~; mais ils ne l\rquote \'e9taient pas\~?
+\par
+\par \endash Heureusement, j\rquote eusse \'e9t\'e9 incendi\'e9.
+\par
+\par \endash Et vous n\rquote avez \'e9t\'e9 qu\rquote aplati\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Comment, non.
+\par
+\par \endash Non, le lustre m\rquote est tomb\'e9 sur le cr\'e2ne. Nous avons l\'e0, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet, sur le sommet de la t\'eate, une cro\'fbte excessivement solide.
+\par
+\par \endash Qui vous a dit cela, Porthos\~?
+\par
+\par \endash Le m\'e9decin. Une mani\'e8re de d\'f4me qui supporterait Notre-Dame de Paris.
+\par
+\par \endash Bah\~!
+\par
+\par \endash Oui, il para\'eet que nous avons le cr\'e2ne ainsi fait.
+\par
+\par \endash Parlez pour vous, cher ami\~; c\rquote est votre cr\'e2ne \'e0 vous qui est fait ainsi et non celui des autres.
+\par
+\par \endash C\rquote est possible, dit Porthos avec fatuit\'e9\~; tant il y a que, lors de la chute du lustre sur ce d\'f4me que nous avons au sommet de la t\'eate, ce fut un bruit pareil \'e0 la d\'e9tonation d\rquote un canon\~; le cristal fut bris\'e9
+ et je tombai tout inond\'e9.
+\par
+\par \endash De sang, pauvre Porthos\~!
+\par
+\par \endash Non, de parfums qui sentaient comme des cr\'e8mes\~; c\rquote \'e9tait excellent, mais cela sentait trop bon, je fus comme \'e9tourdi de cette bonne odeur\~; vous avez \'e9prouv\'e9 cela quelquefois, n\rquote est-ce pas, d\rquote Artagnan\~?
+
+\par
+\par \endash Oui, en respirant du muguet\~; de sorte, mon pauvre ami, que vous f\'fbtes renvers\'e9 du choc et abasourdi de l\rquote odeur.
+\par
+\par \endash Mais ce qu\rquote il y a de particulier, et le m\'e9decin m\rquote a affirm\'e9, sur son honneur, qu\rquote il n\rquote avait jamais rien vu de pareil\'85
+\par
+\par \endash Vous e\'fbtes au moins une bosse\~? interrompit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash J\rquote en eus cinq.
+\par
+\par \endash Pourquoi cinq\~?
+\par
+\par \endash Attendez\~: le lustre avait, \'e0 son extr\'e9mit\'e9 inf\'e9rieure, cinq ornements dor\'e9s extr\'eamement aigus.
+\par
+\par \endash A\'efe\~!
+\par
+\par \endash Ces cinq ornements p\'e9n\'e9tr\'e8rent dans mes cheveux, que je porte fort \'e9pais, comme vous voyez.
+\par
+\par \endash Heureusement.
+\par
+\par \endash Et s\rquote imprim\'e8rent dans ma peau. Mais, voyez la singularit\'e9, ces choses-l\'e0 n\rquote arrivent qu\rquote \'e0 moi\~! Au lieu de faire des creux, ils firent des bosses. Le m\'e9decin n\rquote a jamais pu m\rquote expliquer cela d
+\rquote une mani\'e8re satisfaisante.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je vais vous l\rquote expliquer, moi.
+\par
+\par \endash Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce qui \'e9tait chez lui le signe de l\rquote attention port\'e9e au plus haut degr\'e9.
+\par
+\par \endash Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau \'e0 de hautes \'e9tudes, \'e0 des calculs importants, la t\'eate a profit\'e9\~; de sorte que vous avez maintenant une t\'eate trop pleine de science.
+\par
+\par \endash Vous croyez\~?
+\par
+\par \endash J\rquote en suis s\'fbr. Il en r\'e9sulte qu\rquote au lieu de rien laisser p\'e9n\'e9trer d\rquote \'e9tranger dans l\rquote int\'e9rieur de la t\'eate, votre bo\'eete osseuse, qui est d\'e9j\'e0 trop pleine, profite des ouvertures qui s\rquote
+y font pour laisser \'e9chapper ce trop-plein.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit Porthos, \'e0 qui cette explication paraissait plus claire que celle du m\'e9decin.
+\par
+\par \endash Les cinq protub\'e9rances caus\'e9es par les cinq ornements du lustre furent certainement des amas scientifiques, amen\'e9s ext\'e9rieurement par la force des choses.
+\par
+\par \endash En effet, dit Porthos, et la preuve, c\rquote est que cela me faisait plus de mal dehors que dedans. Je vous avouerai m\'eame que, quand je mettais mon chapeau sur ma t\'eate, en l\rquote enfon\'e7ant du poing avec cette \'e9nergie gracieuse que
+ nous poss\'e9dons, nous autres gentilshommes d\rquote \'e9p\'e9e, eh bien\~! si mon coup de poing n\rquote \'e9tait pas parfaitement mesur\'e9, je ressentais des douleurs extr\'eames.
+\par
+\par \endash Porthos, je vous crois.
+\par
+\par \endash Aussi, mon bon ami, dit le g\'e9ant, M.\~Fouquet se d\'e9cida-t-il, voyant le peu de solidit\'e9 de la maison, \'e0 me donner un autre logis. On me mit en cons\'e9quence ici.
+\par
+\par \endash C\rquote est le parc r\'e9serv\'e9, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Celui des rendez-vous\~? celui qui est si c\'e9l\'e8bre dans les histoires myst\'e9rieuses du surintendant\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas\~: je n\rquote y ai eu ni rendez-vous ni histoires myst\'e9rieuses\~; mais on m\rquote autorise \'e0 y exercer mes muscles, et je profite de la permission en d\'e9racinant des arbres.
+\par
+\par \endash Pour quoi faire\~?
+\par
+\par \endash Pour m\rquote entretenir la main, et puis pour y prendre des nids d\rquote oiseaux\~: je trouve cela plus commode que de monter dessus.
+\par
+\par \endash Vous \'eates pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.
+\par
+\par \endash Oui, j\rquote aime les petits \'9cufs\~; je les aime infiniment plus que les gros. Vous n\rquote avez point id\'e9e comme c\rquote est d\'e9licat, une omelette de quatre ou cinq cents \'9c
+ufs de verdier, de pinson, de sansonnet, de merle et de grive.
+\par
+\par \endash Mais cinq cents \'9cufs, c\rquote est monstrueux\~!
+\par
+\par \endash Cela tient dans un saladier, dit Porthos.
+\par
+\par D\rquote Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s\rquote il le voyait pour la premi\'e8re fois.
+\par
+\par Quant \'e0 Porthos, il s\rquote \'e9panouit joyeusement sous le regard de son ami.
+\par
+\par Ils demeur\'e8rent quelques instants ainsi, d\rquote Artagnan regardant, Porthos s\rquote \'e9panouissant.
+\par
+\par D\rquote Artagnan cherchait \'e9videmment \'e0 donner un nouveau tour \'e0 la conversation.
+\par
+\par \endash Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos\~? demanda-t-il enfin, sans doute lorsqu\rquote il eut trouv\'e9 ce qu\rquote il cherchait.
+\par
+\par \endash Pas toujours.
+\par
+\par \endash Je con\'e7ois cela\~; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que ferez vous\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma derni\'e8re bosse ait disparu pour me pr\'e9senter au roi, qui ne peut pas souffrir les bosses, \'e0 ce qu\rquote on m\rquote a dit.
+\par
+\par \endash Aramis est donc toujours \'e0 Paris\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Et o\'f9 est-il\~?
+\par
+\par \endash \'c0 Fontainebleau.
+\par
+\par \endash Seul\~?
+\par
+\par \endash Avec M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien. Mais savez-vous une chose\~?
+\par
+\par \endash Non. Dites-la-moi et je la saurai.
+\par
+\par \endash C\rquote est que je crois qu\rquote Aramis vous oublie.
+\par
+\par \endash Vous croyez\~?
+\par
+\par \endash L\'e0-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait sauter les vins de M.\~de\~Mazarin. Savez-vous qu\rquote il y a ballet tous les soirs, l\'e0-bas\~?
+\par
+\par \endash Diable\~! diable\~!
+\par
+\par \endash Je vous d\'e9clare donc que votre cher Aramis vous oublie.
+\par
+\par \endash Cela se pourrait bien, et je l\rquote ai pens\'e9 parfois.
+\par
+\par \endash \'c0 moins qu\rquote il ne vous trahisse, le sournois\~!
+\par
+\par \endash Oh\~!
+\par
+\par \endash Vous le savez, c\rquote est un fin renard, qu\rquote Aramis.
+\par
+\par \endash Oui, mais me trahir\'85
+\par
+\par \endash \'c9coutez\~; d\rquote abord, il vous s\'e9questre.
+\par
+\par \endash Comment, il me s\'e9questre\~! Je suis s\'e9questr\'e9, moi\~?
+\par
+\par \endash Pardieu\~!
+\par
+\par \endash Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela\~?
+\par
+\par \endash Rien de plus facile. Sortez-vous\~?
+\par
+\par \endash Jamais.
+\par
+\par \endash Montez-vous \'e0 cheval\~?
+\par
+\par \endash Jamais.
+\par
+\par \endash Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu\rquote \'e0 vous\~?
+\par
+\par \endash Jamais.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter \'e0 cheval, ne jamais voir ses amis, cela s\rquote appelle \'eatre s\'e9questr\'e9.
+\par
+\par \endash Et pourquoi Aramis me s\'e9questrerait-il\~? demanda Porthos.
+\par
+\par \endash Voyons, dit d\rquote Artagnan, soyez franc, Porthos.
+\par
+\par \endash Comme l\rquote or.
+\par
+\par \endash C\rquote est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-\'cele, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Porthos rougit.
+\par
+\par \endash Oui, dit-il, mais voil\'e0 tout ce qu\rquote il a fait.
+\par
+\par \endash Justement, et mon avis est que ce n\rquote est pas une tr\'e8s grande affaire.
+\par
+\par \endash C\rquote est le mien aussi.
+\par
+\par \endash Bien\~; je suis enchant\'e9 que nous soyons du m\'eame avis.
+\par
+\par \endash Il n\rquote est m\'eame jamais venu \'e0 Belle-\'cele, dit Porthos.
+\par
+\par \endash Vous voyez bien.
+\par
+\par \endash C\rquote est moi qui allais \'e0 Vannes, comme vous avez pu le voir.
+\par
+\par \endash Dites comme je l\rquote ai vu. Eh bien\~! voil\'e0 justement l\rquote affaire, mon cher Porthos, Aramis, qui n\rquote a fait que les plans, voudrait passer pour l\rquote ing\'e9nieur\~; tandis que, vous qui avez b\'e2ti pierre \'e0
+ pierre la muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous rel\'e9guer au rang de constructeur.
+\par
+\par \endash De constructeur, c\rquote est-\'e0-dire de ma\'e7on\~?
+\par
+\par \endash De ma\'e7on, c\rquote est cela.
+\par
+\par \endash De g\'e2cheur de mortier\~?
+\par
+\par \endash Justement.
+\par
+\par \endash De man\'9cuvre\~?
+\par
+\par \endash Vous y \'eates.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet\~?
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas le tout\~: il vous en croit cinquante.
+\par
+\par \endash J\rquote aurais bien voulu le voir \'e0 la besogne.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Un gaillard qui a la goutte.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash La gravelle.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash \'c0 qui il manque trois dents.
+\par
+\par \endash Quatre.
+\par
+\par \endash Tandis que moi, regardez\~!
+\par
+\par Et Porthos, \'e9cartant ses grosses l\'e8vres, exhiba deux rang\'e9es de dents un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi dures et aussi saines que l\rquote ivoire.
+\par
+\par \endash Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d\rquote Artagnan, combien le roi tient aux dents. Les v\'f4tres me d\'e9cident\~; je vous pr\'e9senterai au roi.
+\par
+\par \endash Vous\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~? Croyez-vous que je sois plus mal en cour qu\rquote Aramis\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non.
+\par
+\par \endash Croyez-vous que j\rquote aie la moindre pr\'e9tention sur les fortifications de Belle-\'cele\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! certes non.
+\par
+\par \endash C\rquote est donc votre int\'e9r\'eat seul qui peut me faire agir.
+\par
+\par \endash Je n\rquote en doute pas.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je suis intime ami du roi, et la preuve, c\rquote est que, lorsqu\rquote il y a quelque chose de d\'e9sagr\'e9able \'e0 lui dire, c\rquote est moi qui m\rquote en charge.
+\par
+\par \endash Mais, cher ami, si vous me pr\'e9sentez\'85
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Aramis se f\'e2chera.
+\par
+\par \endash Contre moi\~?
+\par
+\par \endash Non, contre moi.
+\par
+\par \endash Bah\~! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous pr\'e9sente, puisque vous deviez \'eatre pr\'e9sent\'e9, c\rquote est la m\'eame chose.
+\par
+\par \endash On devait me faire faire des habits.
+\par
+\par \endash Les v\'f4tres sont splendides.
+\par
+\par \endash Oh\~! ceux que j\rquote avais command\'e9s \'e9taient bien plus beaux.
+\par
+\par \endash Prenez garde, le roi aime la simplicit\'e9.
+\par
+\par \endash Alors je serai simple. Mais que dira M.\~Fouquet de me savoir parti\~?
+\par
+\par \endash \'cates-vous donc prisonnier sur parole\~?
+\par
+\par \endash Non, pas tout \'e0 fait. Mais je lui avais promis de ne pas m\rquote \'e9loigner sans le pr\'e9venir.
+\par
+\par \endash Attendez, nous allons revenir \'e0 cela. Avez-vous quelque chose \'e0 faire ici\~?
+\par
+\par \endash Moi\~? Rien de bien important, du moins.
+\par
+\par \endash \'c0 moins cependant que vous ne soyez l\rquote interm\'e9diaire d\rquote Aramis pour quelque chose de grave.
+\par
+\par \endash Ma foi, non.
+\par
+\par \endash Ce que je vous en dis, vous comprenez, c\rquote est par int\'e9r\'eat pour vous. Je suppose, par exemple, que vous \'eates charg\'e9 d\rquote envoyer \'e0 Aramis des messages, des lettres.
+\par
+\par \endash Ah\~! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.
+\par
+\par \endash O\'f9 cela\~?
+\par
+\par \endash \'c0 Fontainebleau.
+\par
+\par \endash Et avez-vous de ces lettres\~?
+\par
+\par \endash Mais\'85
+\par
+\par \endash Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres\~?
+\par
+\par \endash Je viens justement d\rquote en recevoir une.
+\par
+\par \endash Int\'e9ressante\~?
+\par
+\par \endash Je le suppose.
+\par
+\par \endash Vous ne les lisez donc pas\~?
+\par
+\par \endash Je ne suis pas curieux.
+\par
+\par Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos n\rquote avait pas lue, mais que d\rquote Artagnan avait lue, lui.
+\par
+\par \endash Savez-vous ce qu\rquote il faut faire\~? dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Parbleu\~! ce que je fais toujours, l\rquote envoyer.
+\par
+\par \endash Non pas.
+\par
+\par \endash Comment cela, la garder\~?
+\par
+\par \endash Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre \'e9tait importante.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s importante.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! il faut la porter vous-m\'eame \'e0 Fontainebleau.
+\par
+\par \endash \'c0 Aramis.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash C\rquote est juste.
+\par
+\par \endash Et puisque le roi y est\'85
+\par
+\par \endash Vous profiterez de cela\~?\'85
+\par
+\par \endash Je profiterai de cela pour vous pr\'e9senter au roi.
+\par
+\par \endash Ah\~! corne de b\'9cuf\~! d\rquote Artagnan, il n\rquote y a en v\'e9rit\'e9 que vous pour trouver des exp\'e9dients.
+\par
+\par \endash Donc, au lieu d\rquote envoyer \'e0 notre ami des messages plus ou moins fid\'e8les, c\rquote est nous-m\'eames qui lui portons la lettre.
+\par
+\par \endash Je n\rquote y avais m\'eame pas song\'e9, c\rquote est bien simple cependant.
+\par
+\par \endash C\rquote est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous partions tout de suite.
+\par
+\par \endash En effet, dit Porthos, plus t\'f4t nous partirons, moins la lettre d\rquote Aramis \'e9prouvera de retard.
+\par
+\par \endash Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la logique seconde l\rquote imagination.
+\par
+\par \endash Vous trouvez\~? dit Porthos.
+\par
+\par \endash C\rquote est le r\'e9sultat des \'e9tudes solides, r\'e9pondit d\rquote Artagnan. Allons, venez.
+\par
+\par \endash Mais, dit Porthos, ma promesse \'e0 M.\~Fouquet\~?
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash De ne point quitter Saint-Mand\'e9 sans le pr\'e9venir\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! mon cher Porthos, dit d\rquote Artagnan, que vous \'eates jeune\~!
+\par
+\par \endash Comment cela\~!
+\par
+\par \endash Vous arrivez \'e0 Fontainebleau, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Vous y trouverez M.\~Fouquet\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Chez le roi probablement\~?
+\par
+\par \endash Chez le roi, r\'e9p\'e9ta majestueusement Porthos.
+\par
+\par \endash Et vous l\rquote abordez en lui disant\~: \'ab\~Monsieur Fouquet, j\rquote ai l\rquote honneur de vous pr\'e9venir que je viens de quitter Saint-Mand\'e9.\~\'bb
+\par
+\par \endash Et, dit Porthos avec la m\'eame majest\'e9, me voyant \'e0 Fontainebleau chez le roi, M.\~Fouquet ne pourra pas dire que je mens.
+\par
+\par \endash Mon cher Porthos, j\rquote ouvrais la bouche pour vous le dire\~; vous me devancez en tout. Oh\~! Porthos\~! quelle heureuse nature vous \'eates\~! l\rquote \'e2ge n\rquote a pas mordu sur vous.
+\par
+\par \endash Pas trop.
+\par
+\par \endash Alors tout est dit.
+\par
+\par \endash Je crois que oui.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote avez plus de scrupules\~?
+\par
+\par \endash Je crois que non.
+\par
+\par \endash Alors je vous emm\'e8ne.
+\par
+\par \endash Parfaitement\~; je vais faire seller mes chevaux.
+\par
+\par \endash Vous avez des chevaux ici\~?
+\par
+\par \endash J\rquote en ai cinq.
+\par
+\par \endash Que vous avez fait venir de Pierrefonds\~?
+\par
+\par \endash Que M.\~Fouquet m\rquote a donn\'e9s.
+\par
+\par \endash Mon cher Porthos, nous n\rquote avons pas besoin de cinq chevaux pour deux\~; d\rquote ailleurs, j\rquote en ai d\'e9j\'e0 trois \'e0 Paris, cela ferait huit\~; ce serait trop.
+\par
+\par \endash Ce ne serait pas trop si j\rquote avais mes gens ici\~; mais, h\'e9las\~! je ne les ai pas.
+\par
+\par \endash Vous regrettez vos gens\~?
+\par
+\par \endash Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.
+\par
+\par \endash Excellent c\'9cur\~! dit d\rquote Artagnan\~; mais, croyez-moi, laissez vos chevaux ici comme vous avez laiss\'e9 Mousqueton l\'e0-bas.
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Parce que, plus tard\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! plus tard, peut-\'eatre sera-t-il bien que M.\~Fouquet ne vous ait rien donn\'e9 du tout.
+\par
+\par \endash Je ne comprends pas, dit Porthos.
+\par
+\par \endash Il est inutile que vous compreniez.
+\par
+\par \endash Cependant\'85
+\par
+\par \endash Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.
+\par
+\par \endash C\rquote est de la politique, je parie.
+\par
+\par \endash Et de la plus subtile.
+\par
+\par Porthos baissa la t\'eate sur ce mot de politique\~; puis, apr\'e8s un moment de r\'eaverie, il ajouta\~:
+\par
+\par \endash Je vous avouerai, d\rquote Artagnan, que je ne suis pas politique.
+\par
+\par \endash Je le sais, pardieu\~! bien.
+\par
+\par \endash Oh\~! nul ne sait cela\~; vous me l\rquote avez dit vous-m\'eame, vous, le brave des braves.
+\par
+\par \endash Que vous ai-je dit, Porthos\~?
+\par
+\par \endash Que l\rquote on avait ses jours. Vous me l\rquote avez dit et je l\rquote ai \'e9prouv\'e9. Il y a des jours o\'f9 l\rquote on \'e9prouve moins de plaisir que dans d\rquote autres \'e0 recevoir des coups d\rquote \'e9p\'e9e.
+\par
+\par \endash C\rquote est ma pens\'e9e.
+\par
+\par \endash C\rquote est la mienne aussi, quoique je ne croie gu\'e8re aux coups qui tuent.
+\par
+\par \endash Diable\~! vous avez tu\'e9, cependant\~?
+\par
+\par \endash Oui, mais je n\rquote ai jamais \'e9t\'e9 tu\'e9.
+\par
+\par \endash La raison est bonne.
+\par
+\par \endash Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d\rquote une \'e9p\'e9e ou de la balle d\rquote un fusil.
+\par
+\par \endash Alors, vous n\rquote avez peur de rien\~?\'85 Ah\~! de l\rquote eau, peut-\'eatre\~?
+\par
+\par \endash Non, je nage comme une loutre.
+\par
+\par \endash De la fi\'e8vre quartaine\~?
+\par
+\par \endash Je ne l\rquote ai jamais eue, et ne crois point l\rquote avoir jamais\~; mais je vous avouerai une chose\'85
+\par
+\par Et Porthos baissa la voix.
+\par
+\par \endash Laquelle\~? demanda d\rquote Artagnan en se mettant au diapason de Porthos.
+\par
+\par \endash Je vous avouerai, r\'e9p\'e9ta Porthos, que j\rquote ai une horrible peur de la politique.
+\par
+\par \endash Ah\~! bah\~! s\rquote \'e9cria d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Tout beau\~! dit Porthos d\rquote une voix de stentor. J\rquote ai vu Son \'c9minence M.\~le cardinal de Richelieu et Son \'c9minence M.\~le cardinal de Mazarin\~; l\rquote un avait une politique rouge, l\rquote autre une politique noire. Je n
+\rquote ai jamais \'e9t\'e9 beaucoup plus content de l\rquote une que de l\rquote autre\~: la premi\'e8re a fait couper le cou \'e0 M.\~de\~Marcillac, \'e0 M.\~de\~Thou, \'e0 M.\~de\~Cinq-Mars, \'e0 M.\~de\~Chalais, \'e0 M.\~de\~Boutteville, \'e0 M.\~de\~
+Montmorency\~; la seconde a fait \'e9charper une foule de frondeurs, dont nous \'e9tions, mon cher.
+\par
+\par \endash Dont, au contraire, nous n\rquote \'e9tions pas, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Oh\~! si fait\~; car si je d\'e9gainais pour le cardinal moi, je frappais pour le roi.
+\par
+\par \endash Cher Porthos\~!
+\par
+\par \endash J\rquote ach\'e8ve. Ma peur de la politique est donc telle, que, s\rquote il y a de la politique l\'e0-dessous, j\rquote aime mieux retourner \'e0 Pierrefonds.
+\par
+\par \endash Vous auriez raison, si cela \'e9tait\~; mais avec moi, cher Porthos, jamais de politique, c\rquote est net. Vous avez travaill\'e9 \'e0 fortifier Belle-\'cele\~; le roi a voulu savoir le nom de l\rquote habile ing\'e9
+nieur qui avait fait les travaux\~; vous \'eates timide comme tous les hommes d\rquote un vrai m\'e9rite\~; peut-\'eatre Aramis veut-il vous mettre sous le boisseau. Moi, je vous prends\~; moi, je vous d\'e9clare\~; moi, je vous produis\~; le roi vous r
+\'e9compense et voil\'e0 toute ma politique.
+\par
+\par \endash C\rquote est la mienne, morbleu\~! dit Porthos en tendant la main \'e0 d\rquote Artagnan.
+\par
+\par Mais d\rquote Artagnan connaissait la main de Porthos\~; il savait qu\rquote une fois emprisonn\'e9e entre les cinq doigts du baron, une main ordinaire n\rquote en sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas la main, mais le poing \'e0
+ son ami. Porthos ne s\rquote en aper\'e7ut m\'eame pas. Apr\'e8s quoi ils sortirent tous deux de Saint-Mand\'e9.
+\par
+\par Les gardiens chuchot\'e8rent bien un peu et se dirent \'e0 l\rquote oreille quelques paroles que d\rquote Artagnan comprit, mais qu\rquote il se garda bien de faire comprendre \'e0 Porthos.
+\par
+\par \'ab\~Notre ami, dit-il, \'e9tait bel et bien prisonnier d\rquote Aramis. Voyons ce qu\rquote il va r\'e9sulter de la mise en libert\'e9 de ce conspirateur.\~\'bb
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838191}{\*\bkmkstart _Toc97189229}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLIII \endash Le rat et le fromage
+{\*\bkmkend _Toc79838191}{\*\bkmkend _Toc97189229}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{D\rquote Artagnan et Porthos revinrent \'e0 pied comme d\rquote Artagnan \'e9tait venu.
+\par
+\par Lorsque d\rquote Artagnan, entrant le premier dans la boutique du }{\i Pilon d\rquote Or}{, eut annonc\'e9 \'e0 Planchet que M.\~du Vallon serait un des voyageurs privil\'e9gi\'e9s\~
+; lorsque Porthos, en entrant dans la boutique, eu fait cliqueter avec son plumet les chandelles de bois suspendues \'e0 l\rquote auvent, quelque chose comme un pressentiment douloureux troubla la joie que Planchet se promettait pour le lendemain.
+\par
+\par Mais c\rquote \'e9tait un c\'9cur d\rquote or que notre \'e9picier, relique pr\'e9cieuse du bon temps, qui est toujours et a toujours \'e9t\'e9 pour ceux qui vieillissent le temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont jeunes la vieillesse de leurs anc
+\'eatres.
+\par
+\par Planchet, malgr\'e9 ce fr\'e9missement int\'e9rieur aussit\'f4t r\'e9prim\'e9 que ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre cordialit\'e9.
+\par
+\par Porthos, un peu roide d\rquote abord, \'e0 cause de la distance sociale qui existait \'e0 cette \'e9poque entre un baron et un \'e9picier, Porthos finit par s\rquote humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir et de pr\'e9venances.
+\par
+\par Il fut surtout sensible \'e0 la libert\'e9 qui lui fut donn\'e9e ou plut\'f4t offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits secs et confits, dans les sacs d\rquote amandes et de noisettes, dans les tiroirs pleins de sucrerie.
+\par
+\par Aussi, malgr\'e9 les invitations que lui fit Planchet de monter \'e0 l\rquote entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soir\'e9e qu\rquote il avait \'e0 passer chez Planchet, la boutique, o\'f9 ses doigts rencontraient
+toujours ce que son nez avait senti et vu.
+\par
+\par Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes de la Touraine, devinrent pour Porthos l\rquote objet d\rquote une distraction qu\rquote il savoura pendant cinq heures sans interruption.
+\par
+\par Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux, dont les d\'e9bris jonchaient le plancher et criaient sous les semelles de ceux qui allaient et venaient\~; Porthos \'e9grenait dans ses l\'e8vres, d\rquote
+un seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux violettes couleurs, dont une demi-livre passait ainsi d\rquote un seul coup de sa bouche dans son estomac.
+\par
+\par Dans un coin du magasin, les gar\'e7ons, tapis avec \'e9pouvante, s\rquote entre regardaient sans oser se parler.
+\par
+\par Ils ignoraient Porthos, ils ne l\rquote avaient jamais vu. La race de ces Titans qui avaient port\'e9 les derni\'e8res cuirasses d\rquote Hugues Capet, de Philippe-Auguste et de Fran\'e7ois I}{\super er}{ commen\'e7ait \'e0 dispara\'ee
+tre. Ils se demandaient donc mentalement si ce n\rquote \'e9tait point l\'e0 l\rquote ogre des contes de f\'e9es, qui allait faire dispara\'eetre dans son insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela sans op\'e9rer le moindre d\'e9m\'e9
+nagement des tonnes et des caisses.
+\par
+\par Croquant, m\'e2chant, cassant, grignotant, su\'e7ant et avalant, Porthos disait de temps en temps \'e0 l\rquote \'e9picier\~:
+\par
+\par \endash Vous avez l\'e0 un joli commerce, ami Planchet.
+\par
+\par \endash Il n\rquote en aura bient\'f4t plus si cela continue, grommela le premier gar\'e7on, qui avait parole de Planchet pour lui succ\'e9der.
+\par
+\par Et, dans son d\'e9sespoir, il s\rquote approcha de Porthos, qui tenait toute la place du passage qui conduisait de l\rquote arri\'e8re-boutique \'e0 la boutique. Il esp\'e9rait que Porthos se l\'e8verait, et que ce mouvement le distrairait de ses id\'e9
+es d\'e9vorantes.
+\par
+\par \endash Que d\'e9sirez-vous, mon ami\~? demanda Porthos d\rquote un air affable.
+\par
+\par \endash Je d\'e9sirerais passer, monsieur, si cela ne vous g\'eanait pas trop.
+\par
+\par \endash C\rquote est trop juste, dit Porthos, et cela ne me g\'eane pas du tout.
+\par
+\par Et en m\'eame temps il prit le gar\'e7on par la ceinture, l\rquote enleva de terre, et le posa doucement de l\rquote autre c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Le tout en souriant toujours avec le m\'eame air affable.
+\par
+\par Les jambes manqu\'e8rent au gar\'e7on \'e9pouvant\'e9 au moment o\'f9 Porthos le posait \'e0 terre, si bien qu\rquote il tomba le derri\'e8re sur des li\'e8ges.
+\par
+\par Cependant, voyant la douceur de ce g\'e9ant, il se hasarda de nouveau.
+\par
+\par \endash Ah\~! monsieur, dit-il, prenez garde.
+\par
+\par \endash \'c0 quoi, mon ami\~? demanda Porthos.
+\par
+\par \endash Vous allez vous mettre le feu dans le corps.
+\par
+\par \endash Comment cela, mon bon ami\~? fit Porthos.
+\par
+\par \endash Ce sont tous aliments qui \'e9chauffent, monsieur.
+\par
+\par \endash Lesquels\~?
+\par
+\par \endash Les raisins, les noisettes, les amandes.
+\par
+\par \endash Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins \'e9chauffent\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est incontestable, monsieur.
+\par
+\par \endash Le miel rafra\'eechit.
+\par
+\par Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans lequel plongeait la spatule \'e0 l\rquote aide de laquelle on le sert aux pratiques, Porthos en avala une bonne demi-livre.
+\par
+\par \endash Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l\rquote eau maintenant.
+\par
+\par \endash Dans un seau, monsieur\~? demanda na\'efvement le gar\'e7on.
+\par
+\par \endash Non, dans une carafe\~; une carafe suffira, r\'e9pondit Porthos avec bonhomie.
+\par
+\par Et, portant la carafe \'e0 sa bouche, comme un sonneur fait de sa trompe, il vida la carafe d\rquote un seul coup.
+\par
+\par Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent aux fibres de la propri\'e9t\'e9 et de l\rquote amour-propre.
+\par
+\par Cependant, h\'f4te digne de l\rquote hospitalit\'e9 antique, il feignait de causer tr\'e8s attentivement avec d\rquote Artagnan, et lui r\'e9p\'e9tait sans cesse\~:
+\par
+\par \endash Ah\~! monsieur, quelle joie\~!\'85 ah\~! monsieur, quel honneur\~!
+\par
+\par \endash \'c0 quelle heure souperons-nous, Planchet\~? demanda Porthos\~; j\rquote ai app\'e9tit.
+\par
+\par Le premier gar\'e7on joignit les mains.
+\par
+\par Les deux autres se coul\'e8rent sous les comptoirs, craignant que Porthos ne sent\'eet la chair fra\'eeche.
+\par
+\par \endash Nous prendrons seulement ici un l\'e9ger go\'fbter, dit d\rquote Artagnan, et, une fois \'e0 la campagne de Planchet, nous souperons.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est \'e0 votre campagne que nous allons Planchet\~? dit Porthos. Tant mieux.
+\par
+\par \endash Vous me comblez, monsieur le baron.
+\par
+\par }{\i Monsieur le baron}{ fit grand effet sur les gar\'e7ons, qui virent un homme de la plus haute qualit\'e9 dans un app\'e9tit de cette esp\'e8ce.
+\par
+\par D\rquote ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n\rquote avaient entendu dire qu\rquote un ogre e\'fbt \'e9t\'e9 appel\'e9 }{\i monsieur le baron}{.
+\par
+\par \endash Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment Porthos.
+\par
+\par Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits anis\'e9s dans la vaste poche de son pourpoint.
+\par
+\par \endash Ma boutique est sauv\'e9e, s\rquote \'e9cria Planchet.
+\par
+\par \endash Oui, comme le fromage, dit le premier gar\'e7on.
+\par
+\par \endash Quel fromage\~?
+\par
+\par \endash Ce fromage de Hollande dans lequel \'e9tait entr\'e9 un rat et dont nous ne trouv\'e2mes plus que la cro\'fbte.
+\par
+\par Planchet regarda sa boutique, et, \'e0 la vue de ce qui avait \'e9chapp\'e9 \'e0 la dent de Porthos, il trouva la comparaison exag\'e9r\'e9e.
+\par
+\par Le premier gar\'e7on s\rquote aper\'e7ut de ce qui se passait dans l\rquote esprit de son ma\'eetre.
+\par
+\par \endash Gare au retour\~! lui dit-il.
+\par
+\par \endash Vous avez des fruits chez vous\~? dit Porthos en montant l\rquote entresol, o\'f9 l\rquote on venait d\rquote annoncer que la collation \'e9tait servie.
+\par
+\par \'ab\~H\'e9las\~!\~\'bb pensa l\rquote \'e9picier en adressant \'e0 d\rquote Artagnan un regard plein de pri\'e8res, que celui-ci comprit \'e0 moiti\'e9.
+\par
+\par Apr\'e8s la collation, on se mit en route.
+\par
+\par Il \'e9tait tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers six heures, arriv\'e8rent sur le pav\'e9 de Fontainebleau.
+\par
+\par La route s\rquote \'e9tait faite gaiement. Porthos prenait go\'fbt \'e0 la soci\'e9t\'e9 de Planchet, parce que celui-ci lui t\'e9moignait beaucoup de respect et l\rquote entretenait avec amour de ses pr\'e9s, de ses bois et de ses garennes.
+\par
+\par Porthos avait les go\'fbts et l\rquote orgueil du propri\'e9taire.
+\par
+\par D\rquote Artagnan, lorsqu\rquote il eut vu aux prises les deux compagnons, prit les bas-c\'f4t\'e9s de la route, et, laissant la bride flotter sur le cou de sa monture, il s\rquote isola du monde entier comme de Porthos et de Planchet.
+\par
+\par La lune glissait doucement \'e0 travers le feuillage bleu\'e2tre de la for\'eat. Les senteurs de la plaine montaient, embaum\'e9es, aux narines des chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.
+\par
+\par Porthos et Planchet se mirent \'e0 parler foins.
+\par
+\par Planchet avoua \'e0 Porthos que, dans l\rquote \'e2ge m\'fbr de sa vie, il avait, en effet, n\'e9glig\'e9 l\rquote agriculture pour le commerce, mais que son enfance s\rquote \'e9tait \'e9coul\'e9
+e en Picardie, dans les belles luzernes qui lui montaient jusqu\rquote aux genoux et sous les pommiers verts aux pommes rouges\~; aussi s\rquote \'e9tait-il jur\'e9, aussit\'f4t sa fortune faite, de retourner \'e0
+ la nature, et de finir ses jours comme il les avait commenc\'e9s, le plus pr\'e8s possible de la terre, o\'f9 tous les hommes s\rquote en vont.
+\par
+\par \endash Eh\~! eh\~! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre retraite est proche\~?
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.
+\par
+\par \endash Mais oui, r\'e9pondit Planchet, on boulotte.
+\par
+\par \endash Voyons, combien ambitionnez-vous et \'e0 quel chiffre comptez-vous vous retirer\~?
+\par
+\par \endash Monsieur, dit Planchet sans r\'e9pondre \'e0 la question, si int\'e9ressante qu\rquote elle f\'fbt, monsieur, une chose me fait beaucoup de peine.
+\par
+\par \endash Quelle chose\~? demanda Porthos en regardant derri\'e8re lui comme pour chercher cette chose qui inqui\'e9tait Planchet et l\rquote en d\'e9livrer.
+\par
+\par \endash Autrefois, dit l\rquote \'e9picier, vous m\rquote appeliez Planchet tout court et vous m\rquote eussiez dit\~: \'ab\~Combien ambitionnes-tu, Planchet, et \'e0 quel chiffre comptes-tu te retirer\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash Certainement, certainement, autrefois j\rquote eusse dit cela, r\'e9pliqua l\rquote honn\'eate Porthos avec un embarras plein de d\'e9licatesse\~; mais autrefois\'85
+\par
+\par \endash Autrefois, j\rquote \'e9tais le laquais de M.\~d\rquote Artagnan, n\rquote est-ce pas cela que vous voulez dire\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! si je ne suis plus tout \'e0 fait son laquais, je suis encore son serviteur\~; et, de plus, depuis ce temps-l\'e0\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~! Planchet\~?
+\par
+\par \endash Depuis ce temps-l\'e0, j\rquote ai eu l\rquote honneur d\rquote \'eatre son associ\'e9.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fit Porthos. Quoi\~! d\rquote Artagnan s\rquote est mis dans l\rquote \'e9picerie\~?
+\par
+\par \endash Non, non, dit d\rquote Artagnan, que ces paroles tir\'e8rent de sa r\'eaverie et qui mit son esprit \'e0 la conversation avec l\rquote habilet\'e9 et la rapidit\'e9 qui distinguaient chaque op\'e9ration de son esprit et de son corps. Ce n\rquote
+est pas d\rquote Artagnan qui s\rquote est mis dans l\rquote \'e9picerie, c\rquote est Planchet qui s\rquote est mis dans la politique. Voil\'e0\~!
+\par
+\par \endash Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction \'e0 la fois, nous avons fait ensemble une petite op\'e9ration qui m\rquote a rapport\'e9, \'e0 moi, cent mille livres, \'e0 M.\~d\rquote Artagnan deux cent mille.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fit Porthos avec admiration.
+\par
+\par \endash En sorte, monsieur le baron, continua l\rquote \'e9picier, que je vous prie de nouveau de m\rquote appeler Planchet comme par le pass\'e9 et de me tutoyer toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me procurera.
+\par
+\par \endash Je le veux, s\rquote il en est ainsi, mon cher Planchet, r\'e9pliqua Porthos.
+\par
+\par Et, comme il se trouvait pr\'e8s de Planchet, il leva la main pour lui frapper sur l\rquote \'e9paule en signe de cordiale amiti\'e9.
+\par
+\par Mais un mouvement providentiel du cheval d\'e9rangea le geste du cavalier, de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de Planchet.
+\par
+\par L\rquote animal plia les reins.
+\par
+\par D\rquote Artagnan se mit \'e0 rire et \'e0 penser tout haut.
+\par
+\par \endash Prends garde, Planchet\~; car, si Porthos t\rquote aime trop, il te caressera, et, s\rquote il te caresse, il t\rquote aplatira\~: Porthos est toujours tr\'e8s fort, vois-tu.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit Planchet, Mousqueton n\rquote en est pas mort, et cependant M.\~le baron l\rquote aime bien.
+\par
+\par \endash Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultan\'e9ment cabrer les trois chevaux, et je disais encore ce matin \'e0 d\rquote Artagnan combien je le regrettais\~: mais, dis-moi, Planchet\~?
+\par
+\par \endash Merci, monsieur le baron, merci.
+\par
+\par \endash Brave gar\'e7on, va\~! Combien as-tu d\rquote arpents de parc, toi\~?
+\par
+\par \endash De parc\~?
+\par
+\par \endash Oui. Nous compterons les pr\'e9s ensuite, puis les bois apr\'e8s.
+\par
+\par \endash O\'f9 cela, monsieur.
+\par
+\par \endash \'c0 ton ch\'e2teau.
+\par
+\par \endash Mais, monsieur le baron, je n\rquote ai ni ch\'e2teau, ni parc, ni pr\'e9s, ni bois.
+\par
+\par \endash Qu\rquote as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une campagne, alors\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai point dit une campagne, monsieur le baron, r\'e9pliqua Planchet un peu humili\'e9, mais un simple pied-\'e0-terre.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! fit Porthos, je comprends\~; tu te r\'e9serves.
+\par
+\par \endash Non, monsieur le baron, je dis la bonne v\'e9rit\'e9\~: j\rquote ai deux chambres d\rquote amis, voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash Mais alors, dans quoi se prom\'e8nent-ils, tes amis\~?
+\par
+\par \endash D\rquote abord, dans la for\'eat du roi, qui est fort belle.
+\par
+\par \endash Le fait est que la for\'eat est belle, dit Porthos, presque aussi belle que ma for\'eat du Berri.
+\par
+\par Planchet ouvrit de grands yeux.
+\par
+\par \endash Vous avez une for\'eat dans le genre de la for\'eat de Fontainebleau, monsieur le baron\~? balbutia-t-il.
+\par
+\par \endash Oui, j\rquote en ai m\'eame deux\~; mais celle du Berri est ma favorite.
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~? demanda gracieusement Planchet.
+\par
+\par \endash Mais, d\rquote abord, parce que je n\rquote en connais pas la fin\~; et, ensuite, parce qu\rquote elle est pleine de braconniers.
+\par
+\par \endash Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre cette for\'eat si agr\'e9able\~?
+\par
+\par \endash En ce qu\rquote ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce qui, en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la guerre.
+\par
+\par On en \'e9tait \'e0 ce moment de la conversation, lorsque Planchet, levant le nez, aper\'e7ut les premi\'e8res maisons de Fontainebleau qui se dessinaient en vigueur sur le ciel, tandis qu\rquote au-dessus de la masse compacte et informe s\rquote \'e9lan
+\'e7aient les toits aigus du ch\'e2teau, dont les ardoises reluisaient \'e0 la lune comme les \'e9cailles d\rquote un immense poisson.
+\par
+\par \endash Messieurs, dit Planchet, j\rquote ai l\rquote honneur de vous annoncer que nous sommes arriv\'e9s \'e0 Fontainebleau.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838192}{\*\bkmkstart _Toc97189230}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLIV \endash La campagne de Planchet
+{\*\bkmkend _Toc79838192}{\*\bkmkend _Toc97189230}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Les cavaliers lev\'e8rent la t\'eate et virent que l\rquote honn\'eate Planchet disait l\rquote exacte v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par Dix minutes apr\'e8s, ils \'e9taient dans la rue de Lyon, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de l\rquote Auberge du }{\i Beau-Paon}{.
+\par
+\par Une grande haie de sureaux touffus, d\rquote aub\'e9pines et de houblons formait une cl\'f4ture imp\'e9n\'e9trable et noire, derri\'e8re laquelle s\rquote \'e9levait une maison blanche \'e0 large toit de tuiles.
+\par
+\par Deux fen\'eatres de cette maison donnaient sur la rue.
+\par
+\par Toutes deux \'e9taient sombres.
+\par
+\par Entre les deux, une petite porte surmont\'e9e d\rquote un auvent soutenu par des pilastres y donnait entr\'e9e.
+\par
+\par On arrivait \'e0 cette porte par un seuil \'e9lev\'e9.
+\par
+\par Planchet mit pied \'e0 terre comme s\rquote il allait frapper \'e0 cette porte\~; puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha environ trente pas encore.
+\par
+\par Ses deux compagnons le suivirent.
+\par
+\par Alors il arriva devant une porte charreti\'e8re \'e0 claire-voie situ\'e9e trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule cl\'f4ture de cette porte, il poussa l\rquote un des battants.
+\par
+\par Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une petite cour entour\'e9e de fumier, dont la bonne odeur d\'e9celait une \'e9table toute voisine.
+\par
+\par \endash Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant \'e0 son tour pied \'e0 terre, et je me croirais, en v\'e9rit\'e9 dans mes vacheries de Pierrefonds.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai qu\rquote une vache, se h\'e2ta de dire modestement Planchet.
+\par
+\par \endash Et moi, j\rquote en ai trente, dit Porthos, ou plut\'f4t je ne sais pas le nombre de mes vaches.
+\par
+\par Les deux cavaliers \'e9taient entr\'e9s, Planchet referma la porte derri\'e8re eux.
+\par
+\par Pendant ce temps, d\rquote Artagnan, qui avait mis pied \'e0 terre avec sa l\'e9g\'e8ret\'e9 habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un Parisien qui voit de la verdure, il arrachait un brin de ch\'e8vrefeuille d\rquote une main, une \'e9
+glantine de l\rquote autre.
+\par
+\par Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des perches et mangeait ou plut\'f4t broutait cosses et fruits.
+\par
+\par Planchet s\rquote occupa aussit\'f4t de r\'e9veiller, dans ses appentis, une mani\'e8re de paysan, vieux et cass\'e9, qui couchait sur des mousses couvertes d\rquote une souquenille.
+\par
+\par Ce paysan, reconnaissant Planchet, l\rquote appela }{\i notre ma\'eetre}{, \'e0 la grande satisfaction de l\rquote \'e9picier.
+\par
+\par \endash Mettez les chevaux au r\'e2telier, mon vieux, et bonne pitance, dit Planchet.
+\par
+\par \endash Oh\~! oui-da\~! les belles b\'eates, dit le paysan\~; oh\~! il faut qu\rquote elles en cr\'e8vent\~!
+\par
+\par \endash Doucement, doucement, l\rquote ami, dit d\rquote Artagnan\~; peste\~! comme nous y allons\~: l\rquote avoine et la botte de paille, rien de plus.
+\par
+\par \endash Et de l\rquote eau blanche pour ma monture \'e0 moi, dit Porthos, car elle a bien chaud, ce me semble.
+\par
+\par \endash Oh\~! ne craignez rien, messieurs, r\'e9pondit Planchet, le p\'e8re C\'e9lestin est un vieux gendarme d\rquote Ivry. Il conna\'eet l\rquote \'e9curie\~; venez \'e0 la maison, venez.
+\par
+\par Il attira les deux amis par une all\'e9e fort couverte qui traversait un potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait \'e0 un petit jardin derri\'e8re lequel s\rquote \'e9levait la maison, dont on avait d\'e9j\'e0 vu la principale fa\'e7
+ade du c\'f4t\'e9 de la rue.
+\par
+\par \'c0 mesure que l\rquote on approchait, on pouvait distinguer, par deux fen\'eatres ouvertes au rez-de-chauss\'e9e et qui donnaient acc\'e8s \'e0 la chambre, l\rquote int\'e9rieur, le }{\i p\'e9n\'e9tral}{ de Planchet.
+\par
+\par Cette chambre, doucement \'e9clair\'e9e par une lampe plac\'e9e sur la table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la tranquillit\'e9, de l\rquote aisance et du bonheur.
+\par
+\par Partout o\'f9 tombait la paillette de lumi\'e8re d\'e9tach\'e9e du centre lumineux sur une fa\'efence ancienne, sur un meuble luisant de propret\'e9, sur une arme pendue \'e0 la tapisserie, la pure clart\'e9
+ trouvait un pur reflet, et la goutte de feu venait dormir sur la chose agr\'e9able \'e0 l\rquote \'9cil.
+\par
+\par Cette lampe, qui \'e9clairait la chambre, tandis que le feuillage des jasmins et des aristoloches tombait de l\rquote encadrement des fen\'eatres, illuminait splendidement une nappe damass\'e9e blanche comme un quartier de neige.
+\par
+\par Deux couverts \'e9taient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait ses rubis dans le cristal \'e0 facettes de la longue bouteille, et un grand pot de fa\'efence bleue, \'e0 couvercle d\rquote argent, contenait un cidre \'e9cumeux.
+\par
+\par Pr\'e8s de la table, dans un fauteuil \'e0 large dossier, dormait une femme de trente ans, au visage \'e9panoui par la sant\'e9 et la fra\'eecheur.
+\par
+\par Et, sur les genoux de cette fra\'eeche cr\'e9ature, un gros chat doux, pelotonnant son corps sur ses pattes pli\'e9es, faisait entendre le ronflement caract\'e9ristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie, dans les m\'9curs f\'e9lines\~: \'ab\~
+Je suis parfaitement heureux.\~\'bb
+\par
+\par Les deux amis s\rquote arr\'eat\'e8rent devant cette fen\'eatre, tout \'e9bahis de surprise.
+\par
+\par Planchet, en voyant leur \'e9tonnement, fut \'e9mu d\rquote une douce joie.
+\par
+\par \endash Ah\~! coquin de Planchet\~! dit d\rquote Artagnan, je comprends tes absences.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! voil\'e0 du linge bien blanc, dit \'e0 son tour Porthos d\rquote une voix de tonnerre.
+\par
+\par Au bruit de cette voix, le chat s\rquote enfuit, la m\'e9nag\'e8re se r\'e9veilla en sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les deux compagnons dans la chambre o\'f9 \'e9tait dress\'e9 le couvert.
+\par
+\par \endash Permettez-moi, dit-il, ma ch\'e8re, de vous pr\'e9senter M.\~le chevalier d\rquote Artagnan, mon protecteur.
+\par
+\par D\rquote Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les m\'eames mani\'e8res chevaleresques qu\rquote il e\'fbt pris celle de Madame.
+\par
+\par \endash M.\~le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta Planchet.
+\par
+\par Porthos fit un salut dont Anne d\rquote Autriche se f\'fbt d\'e9clar\'e9e satisfaite, sous peine d\rquote \'eatre bien exigeante.
+\par
+\par Alors, ce fut au tour de Planchet.
+\par
+\par Il embrassa bien franchement la dame, apr\'e8s toutefois avoir fait un signe qui semblait demander la permission \'e0 d\rquote Artagnan et \'e0 Porthos.
+\par
+\par Permission qui lui fut accord\'e9e, bien entendu.
+\par
+\par D\rquote Artagnan fit un compliment \'e0 Planchet.
+\par
+\par \endash Voil\'e0, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit Planchet en riant, la vie est un capital que l\rquote homme doit placer le plus ing\'e9nieusement qu\rquote il lui est possible\'85
+\par
+\par \endash Et tu en retires de gros int\'e9r\'eats, dit Porthos en riant comme un tonnerre.
+\par
+\par Planchet revint \'e0 sa m\'e9nag\'e8re.
+\par
+\par \endash Ma ch\'e8re amie, dit-il, vous voyez l\'e0 les deux hommes qui ont conduit une partie de mon existence. Je vous les ai nomm\'e9s bien des fois tous les deux.
+\par
+\par \endash Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des plus prononc\'e9s.
+\par
+\par \endash Madame est Hollandaise\~? demanda d\rquote Artagnan.
+\par
+\par Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d\rquote Artagnan, qui remarquait tout.
+\par
+\par \endash Je suis Anversoise, r\'e9pondit la dame.
+\par
+\par \endash Et elle s\rquote appelle dame Gechter, dit Planchet.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote appelez point ainsi madame, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~? demanda Planchet.
+\par
+\par \endash Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous l\rquote appelleriez.
+\par
+\par \endash Non, je l\rquote appelle Tr\'fcchen.
+\par
+\par \endash Charmant nom, dit Porthos.
+\par
+\par \endash Tr\'fcchen, dit Planchet, m\rquote est arriv\'e9e de Flandre avec sa vertu et deux mille florins. Elle fuyait un mari f\'e2cheux qui la battait. En ma qualit\'e9 de Picard, j\rquote ai toujours aim\'e9 les Art\'e9siennes. De l\rquote Artois \'e0
+ la Flandre, il n\rquote y a qu\rquote un pas. Elle vint pleurer chez son parrain, mon pr\'e9d\'e9cesseur de la rue des Lombards\~; elle pla\'e7a chez moi ses deux milles florins que j\rquote ai fait fructifier, et qui lui en rapportent dix mille.
+\par
+\par \endash Bravo, Planchet\~!
+\par
+\par \endash Elle est libre, elle est riche\~; elle a une vache, elle commande \'e0 une servante et au p\'e8re C\'e9lestin\~; elle me file toutes mes chemises, elle me tricote tous mes bas d\rquote
+hiver elle ne me voit que tous les quinze jours, et elle veut bien se trouver heureuse.
+\par
+\par \endash Heureuse che suis effectivement\'85 dit Tr\'fcchen avec abandon.
+\par
+\par Porthos frisa l\rquote autre h\'e9misph\'e8re de sa moustache.
+\par
+\par \'ab\~Diable\~! diable\~! pensa d\rquote Artagnan, est-ce que Porthos aurait des intentions\~?\'85\~\'bb
+\par
+\par En attendant, Tr\'fcchen, comprenant de quoi il \'e9tait question, avait excit\'e9 sa cuisini\'e8re, ajout\'e9 deux couverts, et charg\'e9 la table de mets exquis, qui font d\rquote un souper un repas, et d\rquote un repas un festin.
+\par
+\par Beurre frais, b\'9cuf sal\'e9, anchois et thon, toute l\rquote \'e9picerie de Planchet.
+\par
+\par Poulets, l\'e9gumes, salade, poisson d\rquote \'e9tang, poisson de rivi\'e8re, gibier de for\'eat, toutes les ressources de la province.
+\par
+\par De plus, Planchet revenait du cellier, charg\'e9 de dix bouteilles dont le verre disparaissait sous une \'e9paisse couche de poudre grise.
+\par
+\par Cet aspect r\'e9jouit le c\'9cur de Porthos.
+\par
+\par \endash J\rquote ai faim, dit-il.
+\par
+\par Et il s\rquote assit pr\'e8s de dame Tr\'fcchen avec un regard assassin.
+\par
+\par D\rquote Artagnan s\rquote assit de l\rquote autre c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Planchet, discr\'e8tement et joyeusement, se pla\'e7a en face.
+\par
+\par \endash Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Tr\'fcchen quitte souvent la table\~; elle surveille vos chambres \'e0 coucher.
+\par
+\par En effet, la m\'e9nag\'e8re faisait de nombreux voyages, et l\rquote on entendait au premier \'e9tage g\'e9mir les bois de lit et crier des roulettes sur le carreau.
+\par
+\par Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos surtout.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait merveille que de les voir.
+\par
+\par Les dix bouteilles \'e9taient dix ombres lorsque Tr\'fcchen redescendit avec du fromage.
+\par
+\par D\rquote Artagnan avait conserv\'e9 toute sa dignit\'e9.
+\par
+\par Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.
+\par
+\par On chantait bataille, on parla chansons.
+\par
+\par D\rquote Artagnan conseilla un nouveau voyage \'e0 la cave, et, comme Planchet ne marchait pas avec toute la r\'e9gularit\'e9 du }{\i s\'e7avant fantassin}{, le capitaine des mousquetaires proposa de l\rquote accompagner.
+\par
+\par Ils partirent donc en fredonnant des chansons \'e0 faire peur aux diables les plus flamands.
+\par
+\par Tr\'fcchen demeura \'e0 table pr\'e8s de Porthos.
+\par
+\par Tandis que les deux gourmets choisissaient derri\'e8re les falourdes, on entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le vide, deux l\'e8vres sur une joue.
+\par
+\par \'ab\~Porthos se sera cru \'e0 La Rochelle\~\'bb, pensa d\rquote Artagnan.
+\par
+\par Ils remont\'e8rent charg\'e9s de bouteilles.
+\par
+\par Planchet n\rquote y voyait plus, tant il chantait.
+\par
+\par D\rquote Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche de Tr\'fcchen \'e9tait plus rouge que la droite.
+\par
+\par Or, Porthos souriait \'e0 la gauche de Tr\'fcchen, et frisait, de ses deux mains, les deux c\'f4t\'e9s de ses moustaches \'e0 la fois.
+\par
+\par Tr\'fcchen souriait aussi au magnifique seigneur.
+\par
+\par Le vin p\'e9tillant d\rquote Anjou fit des trois hommes trois diables d\rquote abord, trois soliveaux ensuite.
+\par
+\par D\rquote Artagnan n\rquote eut que la force de prendre un bougeoir pour \'e9clairer \'e0 Planchet son propre escalier.
+\par
+\par Planchet tra\'eena Porthos, que poussait Tr\'fcchen, fort joviale aussi de son c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Ce fut d\rquote Artagnan qui trouva les chambres et d\'e9couvrit les lits. Porthos se plongea dans le sien, d\'e9shabill\'e9 par son ami le mousquetaire.
+\par
+\par D\rquote Artagnan se jeta sur le sien en disant\~:
+\par
+\par \endash Mordioux\~! j\rquote avais cependant jur\'e9 de ne plus toucher \'e0 ce vin jaune qui sent la pierre \'e0 fusil. Fi\~! si les mousquetaires voyaient leur capitaine dans un pareil \'e9tat\~!
+\par
+\par Et, tirant les rideaux du lit\~:
+\par
+\par \endash Heureusement qu\rquote ils ne me verront pas, ajouta-t-il.
+\par
+\par Planchet fut enlev\'e9 dans les bras de Tr\'fcchen, qui le d\'e9shabilla et ferma rideaux et portes.
+\par
+\par \endash C\rquote est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses jambes qui pass\'e8rent \'e0 travers le bois du lit, ce qui produisit un \'e9croulement \'e9norme auquel nul ne prit garde, tant on s\rquote \'e9tait diverti \'e0
+ la campagne de Planchet.
+\par
+\par Tout le monde ronflait \'e0 deux heures de l\rquote apr\'e8s minuit.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838193}{\*\bkmkstart _Toc97189231}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 C\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 hapitre CXLV \endash
+ Ce que l'on voit de la maison de Planchet{\*\bkmkend _Toc79838193}{\*\bkmkend _Toc97189231}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le lendemain trouva les trois h\'e9ros dormant du meilleur c\'9cur.
+\par
+\par Tr\'fcchen avait ferm\'e9 les volets en femme qui craint, pour des yeux alourdis, la premi\'e8re visite du soleil levant.
+\par
+\par Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le baldaquin de Planchet, quand d\rquote Artagnan, r\'e9veill\'e9 le premier, par un rayon indiscret qui per\'e7ait les fen\'eatres, sauta \'e0 bas du lit, comme pour arriver le premier \'e0
+ l\rquote assaut.
+\par
+\par Il prit d\rquote assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.
+\par
+\par Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde\~; il \'e9talait fi\'e8rement dans l\rquote obscurit\'e9 son torse gigantesque, et son poing gonfl\'e9 pendait hors du lit sur le tapis de pieds.
+\par
+\par D\rquote Artagnan r\'e9veilla Porthos, qui frotta ses yeux d\rquote assez bonne gr\'e2ce.
+\par
+\par Pendant ce temps, Planchet s\rquote habillait et venait recevoir, aux portes de leurs chambres, ses deux h\'f4tes vacillants encore de la veille.
+\par
+\par Bien qu\rquote il f\'fbt encore matin, toute la maison \'e9tait d\'e9j\'e0 sur pied. La cuisini\'e8re massacrait sans piti\'e9 dans la basse-cour, et le p\'e8re C\'e9lestin cueillait des cerises dans le jardin.
+\par
+\par Porthos, tout guilleret, tendit une main \'e0 Planchet, et d\rquote Artagnan demanda la permission d\rquote embrasser Mme\~Tr\'fcchen.
+\par
+\par Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s\rquote approcha de Porthos, auquel la m\'eame faveur fut accord\'e9e.
+\par
+\par Porthos embrassa Mme\~Tr\'fcchen avec un gros soupir.
+\par
+\par Alors Planchet prit les deux amis par la main.
+\par
+\par \endash Je vais vous montrer la maison, dit-il\~; hier au soir, nous sommes entr\'e9s ici comme dans un four, et nous n\rquote avons rien pu voir\~; mais au jour, tout change d\rquote aspect et vous serez contents.
+\par
+\par \endash Commen\'e7ons par la vue, dit d\rquote Artagnan, la vue me charme avant toutes choses\~; j\rquote ai toujours habit\'e9 des maisons royales, et les princes ne savent pas trop mal choisir leurs points de vue.
+\par
+\par \endash Moi, dit Porthos, j\rquote ai toujours tenu \'e0 la vue. Dans mon ch\'e2teau de Pierrefonds, j\rquote ai fait percer quatre all\'e9es qui aboutissent \'e0 une perspective vari\'e9e.
+\par
+\par \endash Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.
+\par
+\par Et il conduisit les deux h\'f4tes \'e0 une fen\'eatre.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, c\rquote est la rue de Lyon, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Oui. J\rquote ai deux fen\'eatres par ici, vue insignifiante\~; on aper\'e7oit cette auberge, toujours remuante et bruyante\~; c\rquote est un voisinage d\'e9sagr\'e9able. J\rquote avais quatre fen\'eatres par ici, je n\rquote en ai conserv\'e9
+ que deux.
+\par
+\par \endash Passons, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par Ils rentr\'e8rent dans un corridor conduisant aux chambres, et Planchet poussa les volets.
+\par
+\par \endash Tiens, tiens\~! dit Porthos, qu\rquote est-ce que cela, l\'e0-bas\~?
+\par
+\par \endash La for\'eat, dit Planchet. C\rquote est l\rquote horizon, toujours une ligne \'e9paisse, qui est jaun\'e2tre au printemps, verte l\rquote \'e9t\'e9, rouge l\rquote automne et blanche l\rquote hiver.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien\~; mais c\rquote est un rideau qui emp\'eache de voir plus loin.
+\par
+\par \endash Oui, dit Planchet\~; mais, d\rquote ici l\'e0, on voit\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! ce grand champ\~!\'85 dit Porthos. Tiens\~!\'85 qu\rquote est-ce que j\rquote y remarque\~?\'85 Des croix, des pierres.
+\par
+\par \endash Ah \'e7\'e0\~! mais c\rquote est le cimeti\'e8re\~! s\rquote \'e9cria d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Justement, dit Planchet\~; je vous assure que c\rquote est tr\'e8s curieux. Il ne se passe pas de jour qu\rquote on n\rquote enterre ici quelqu\rquote un. Fontainebleau est assez fort. Tant\'f4t ce sont des jeunes filles v\'ea
+tues de blanc avec des banni\'e8res, tant\'f4t des \'e9chevins ou des bourgeois riches avec les chantres et la fabrique de la paroisse, quelquefois des officiers de la maison du roi.
+\par
+\par \endash Moi, je n\rquote aime pas cela, dit Porthos.
+\par
+\par \endash C\rquote est peu divertissant, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Je vous assure que cela donne des pens\'e9es saintes, r\'e9pliqua Planchet.
+\par
+\par \endash Ah\~! je ne dis pas.
+\par
+\par \endash Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a quelque part une maxime que j\rquote ai retenue, celle-ci\~: \'ab\~C\rquote est une salutaire pens\'e9e que la pens\'e9e de la mort.\~\'bb
+\par
+\par \endash Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.
+\par
+\par \endash Mais, objecta d\rquote Artagnan, c\rquote est aussi une pens\'e9e salutaire que celle de la verdure, des fleurs, des rivi\'e8res, des horizons bleus, des larges plaines sans fin\'85
+\par
+\par \endash Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet, mais, n\rquote ayant que ce petit cimeti\'e8re, fleuri aussi, moussu, ombreux et calme, je m\rquote en contente, et je pense aux gens de
+ la ville qui demeurent rue des Lombards, par exemple, et qui entendent rouler deux mille chariots par jour, et pi\'e9tiner dans la boue cent cinquante mille personnes.
+\par
+\par \endash Mais vivantes, dit Porthos, vivantes\~!
+\par
+\par \endash Voil\'e0 justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me repose, de voir un peu des morts.
+\par
+\par \endash Ce diable de Planchet, fit d\rquote Artagnan, il \'e9tait n\'e9 pour \'eatre po\'e8te comme pour \'eatre \'e9picier.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit Planchet, j\rquote \'e9tais une de ces bonnes p\'e2tes d\rquote homme que Dieu a faites pour s\rquote animer durant un certain temps et pour trouver bonnes toutes choses qui accompagnent leur s\'e9jour sur terre.
+\par
+\par D\rquote Artagnan s\rquote assit alors pr\'e8s de la fen\'eatre, et, cette philosophie de Planchet lui ayant paru solide, il y r\'eava.
+\par
+\par \endash Pardieu\~! s\rquote \'e9cria Porthos, voil\'e0 que justement on nous donne la com\'e9die. Est-ce que je n\rquote entends pas un peu chanter\~?
+\par
+\par \endash Mais oui, l\rquote on chante, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet d\'e9daigneusement. Il n\rquote y a l\'e0 que le pr\'eatre officiant, le bedeau et l\rquote enfant de ch\'9cur. Vous voyez, messieurs, que le d\'e9funt ou la d\'e9funte n\rquote
+\'e9tait pas un prince.
+\par
+\par \endash Non, personne ne suit son convoi.
+\par
+\par \endash Si fait, dit Porthos, je vois un homme.
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote est vrai, un homme envelopp\'e9 d\rquote un manteau, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Cela ne vaut pas la peine d\rquote \'eatre vu, dit Planchet.
+\par
+\par \endash Cela m\rquote int\'e9resse, dit vivement d\rquote Artagnan en s\rquote accoudant sur la fen\'eatre.
+\par
+\par \endash Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet\~; c\rquote est comme moi\~: les premiers jours, j\rquote \'e9tais triste de faire des signes de croix toute la journ\'e9e, et les chants m\rquote
+allaient entrer comme des clous dans le cerveau\~; depuis, je me berce avec les chants, et je n\rquote ai jamais vu d\rquote aussi jolis oiseaux que ceux du cimeti\'e8re.
+\par
+\par \endash Moi, fit Porthos, je ne m\rquote amuse plus\~; j\rquote aime mieux descendre.
+\par
+\par Planchet ne fit qu\rquote un bond\~; il offrit sa main \'e0 Porthos pour le conduire dans le jardin.
+\par
+\par \endash Quoi\~! vous restez l\'e0\~? dit Porthos \'e0 d\rquote Artagnan en se retournant.
+\par
+\par \endash Oui, mon ami, oui\~; je vous rejoindrai.
+\par
+\par \endash Eh\~! eh\~! M.\~d\rquote Artagnan n\rquote a pas tort, dit Planchet\~; enterre-t-on d\'e9j\'e0\~?
+\par
+\par \endash Pas encore.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient nou\'e9es autour de la bi\'e8re\'85 Tiens\~! il entre une femme \'e0 l\rquote autre extr\'e9mit\'e9 du cimeti\'e8re.
+\par
+\par \endash Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d\rquote Artagnan\~; mais laisse-moi, laisse-moi\~; je commence \'e0 entrer dans les m\'e9ditations salutaires, ne me trouble pas.
+\par
+\par Planchet parti, d\rquote Artagnan d\'e9vora des yeux, derri\'e8re le volet demi-clos, ce qui se passait en face.
+\par
+\par Les deux porteurs du cadavre avaient d\'e9tach\'e9 les bretelles de leur civi\'e8re et laiss\'e8rent glisser leur fardeau dans la fosse.
+\par
+\par \'c0 quelques pas, l\rquote homme au manteau, seul spectateur de la sc\'e8ne lugubre, s\rquote adossait \'e0 un grand cypr\'e8s, et d\'e9robait enti\'e8rement sa figure aux fossoyeurs et aux pr\'eatres. Le corps du d\'e9funt fut enseveli en cinq minutes.
+
+\par
+\par La fosse combl\'e9e, les pr\'eatres s\rquote en retourn\'e8rent. Le fossoyeur leur adressa quelques mots et partit derri\'e8re eux.
+\par
+\par L\rquote homme au manteau les salua au passage et mit une pi\'e8ce de monnaie dans la main du fossoyeur.
+\par
+\par \endash Mordioux\~! murmura d\rquote Artagnan, mais c\rquote est Aramis, cet homme-l\'e0\~!
+\par
+\par Aramis, en effet, demeura seul, de ce c\'f4t\'e9 du moins\~; car, \'e0 peine avait-il tourn\'e9 la t\'eate, que le pas d\rquote une femme et le fr\'f4lement d\rquote une robe bruirent dans le chemin pr\'e8s de lui.
+\par
+\par Il se retourna aussit\'f4t et \'f4ta son chapeau avec un grand respect de courtisan\~; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers et de tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.
+\par
+\par \endash Ah\~! par exemple, dit d\rquote Artagnan, l\rquote \'e9v\'eaque de Vannes donnant des rendez-vous\~! C\rquote est toujours l\rquote abb\'e9 Aramis, muguetant \'e0 Noisy-le-Sec. Oui, ajouta le mousquetaire\~; mais, dans un cimeti\'e8re, c\rquote
+est un rendez-vous sacr\'e9.
+\par
+\par Et il se mit \'e0 rire.
+\par
+\par La conversation dura une grosse demi-heure.
+\par
+\par D\rquote Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui tournait le dos\~; mais il voyait parfaitement, \'e0 la raideur des deux interlocuteurs, \'e0 la sym\'e9trie de leurs gestes, \'e0 la fa\'e7on compass\'e9
+e, industrieuse, dont ils se lan\'e7aient les regards comme attaque ou comme d\'e9fense, il voyait qu\rquote on ne parlait pas d\rquote amour.
+\par
+\par \'c0 la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut elle qui s\rquote inclina profond\'e9ment devant Aramis.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit d\rquote Artagnan, mais cela finit comme un rendez-vous d\rquote amour\~!\'85 Le cavalier s\rquote agenouille au commencement\~; la demoiselle est dompt\'e9e ensuite, et c\rquote est elle qui supplie\'85
+ Quelle est cette demoiselle\~? Je donnerais un ongle pour la voir.
+\par
+\par Mais ce fut impossible. Aramis s\rquote en alla le premier\~; la dame s\rquote enfon\'e7a sous ses coiffes et partit ensuite.
+\par
+\par D\rquote Artagnan n\rquote y tint plus\~: il courut \'e0 la fen\'eatre de la rue de Lyon.
+\par
+\par Aramis venait d\rquote entrer dans l\rquote auberge.
+\par
+\par La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre vraisemblablement un \'e9quipage de deux chevaux de main et d\rquote un carrosse qu\rquote on voyait \'e0 la lisi\'e8re du bois.
+\par
+\par Elle marchait lentement, t\'eate baiss\'e9e, absorb\'e9e dans une profonde r\'eaverie.
+\par
+\par \endash Mordioux\~! mordioux\~! il faut que je connaisse cette femme, dit encore le mousquetaire.
+\par
+\par Et, sans plus d\'e9lib\'e9rer, il se mit \'e0 la poursuivre.
+\par
+\par Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait \'e0 lever son voile.
+\par
+\par \endash Elle n\rquote est pas jeune, dit-il\~; c\rquote est une femme du grand monde. Je connais, ou le diable m\rquote emporte\~! cette tournure-l\'e0.
+\par
+\par Comme il courait, le bruit de ses \'e9perons et de ses bottes sur le sol battu de la rue faisait un cliquetis \'e9trange\~; un bonheur lui arriva sur lequel il ne comptait pas.
+\par
+\par Ce bruit inqui\'e9ta la dame\~; elle crut \'eatre suivie ou poursuivie, ce qui \'e9tait vrai, et elle se retourna.
+\par
+\par D\rquote Artagnan sauta comme s\rquote il e\'fbt re\'e7u dans les mollets une charge de plomb \'e0 moineaux\~; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses pas\~:
+\par
+\par \endash Mme\~de\~Chevreuse\~! murmura-t-il.
+\par
+\par D\rquote Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.
+\par
+\par Il demanda au p\'e8re C\'e9lestin de s\rquote informer pr\'e8s du fossoyeur quel \'e9tait le mort qu\rquote on avait enseveli le matin m\'eame.
+\par
+\par \endash Un pauvre mendiant franciscain, r\'e9pliqua celui-ci, qui n\rquote avait m\'eame pas un chien pour l\rquote aimer en ce monde et l\rquote escorter \'e0 sa derni\'e8re demeure.
+\par
+\par \'ab\~S\rquote il en \'e9tait ainsi, pensa d\rquote Artagnan, Aramis n\rquote e\'fbt pas assist\'e9 \'e0 son convoi. Ce n\rquote est pas un chien, pour le d\'e9vouement, que M.\~l\rquote \'e9v\'eaque de Vannes\~; pour le flair, je ne dis pas\~!\~\'bb
+
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838194}{\*\bkmkstart _Toc97189232}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLVI \endash \hich\f40 Comment Porthos, Tr
+\'fc\loch\f40 \hich\f40 chen et Planchet se quitt\'e8\loch\f40 \hich\f40 rent amis, gr\'e2\loch\f40 \hich\f40 ce \'e0\loch\f40 d'Artagnan{\*\bkmkend _Toc79838194}{\*\bkmkend _Toc97189232}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{On fit grosse ch\'e8re dans la maison de Planchet.
+\par
+\par Porthos brisa une \'e9chelle et deux cerisiers, d\'e9pouilla les framboisiers, mais ne put arriver jusqu\rquote aux fraises, \'e0 cause, disait-il, de son ceinturon.
+\par
+\par Tr\'fcchen, qui s\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 apprivois\'e9e avec le g\'e9ant, lui r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas le ceinturon, c\rquote est le fendre.
+\par
+\par Et Porthos, ravi de joie, embrassa Tr\'fcchen, qui lui cueillait plein sa main de fraises et lui fit manger dans sa main. D\rquote Artagnan, qui arriva sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur sa paresse et plaignit tout bas Planchet.
+\par
+\par Porthos d\'e9jeuna bien\~; quant il eut fini\~:
+\par
+\par \endash Je me plairais ici, dit-il en regardant Tr\'fcchen.
+\par
+\par Tr\'fcchen sourit.
+\par
+\par Planchet en fit autant, non sans un peu de g\'eane.
+\par
+\par Alors d\rquote Artagnan dit \'e0 Porthos\~:
+\par
+\par \endash Il ne faut pas, mon ami, que les d\'e9lices de Capoue vous fassent oublier le but r\'e9el de notre voyage \'e0 Fontainebleau.
+\par
+\par \endash Ma pr\'e9sentation au roi\~?
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment, je veux aller faire un tour en ville pour pr\'e9parer cela. Ne sortez pas d\rquote ici, je vous prie.
+\par
+\par \endash Oh\~! non, s\rquote \'e9cria Porthos.
+\par
+\par Planchet regarda d\rquote Artagnan avec crainte.
+\par
+\par \endash Est-ce que vous serez absent longtemps\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Non, mon ami, et, d\'e8s ce soir, je te d\'e9barrasse de deux h\'f4tes un peu lourds pour toi.
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur d\rquote Artagnan, pouvez-vous dire\~?
+\par
+\par \endash Non\~; vois-tu, ton c\'9cur est excellent, mais ta maison est petite. Tel n\rquote a que deux arpents, qui peut loger un roi et le rendre tr\'e8s heureux\~; mais tu n\rquote es pas n\'e9 grand seigneur, toi.
+\par
+\par \endash M.\~Porthos non plus, murmura Planchet.
+\par
+\par \endash Il l\rquote est devenu, mon cher\~; il est suzerain de cent mille livres de rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain de deux poings et d\rquote une \'e9chine qui n\rquote
+ont jamais eu de rivaux dans ce beau royaume de France. Porthos est un tr\'e8s grand seigneur \'e0 c\'f4t\'e9 de toi, mon fils, et\'85 Je ne t\rquote en dis pas davantage\~; je te sais intelligent.
+\par
+\par \endash Mais non, mais non, monsieur\~; expliquez-moi\'85
+\par
+\par \endash Regarde ton verger d\'e9pouill\'e9, ton garde-manger vide, ton lit cass\'e9, ta cave \'e0 sec, regarde\'85 Mme\~Tr\'fcchen\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! dit Planchet.
+\par
+\par \endash Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui renferment trois cents vassales fort \'e9grillardes, et c\rquote est un bien bel homme que Porthos\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! r\'e9p\'e9ta Planchet.
+\par
+\par \endash Mme\~Tr\'fcchen est une excellente personne, continua d\rquote Artagnan\~; conserve-la pour toi, entends-tu.
+\par
+\par Et il lui frappa sur l\rquote \'e9paule.
+\par
+\par \'c0 ce moment, l\rquote \'e9picier aper\'e7ut Tr\'fcchen et Porthos \'e9loign\'e9s sous une tonnelle.
+\par
+\par Tr\'fcchen, avec une gr\'e2ce toute flamande, faisait \'e0 Porthos des boucles d\rquote oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait amoureusement, comme Samson devant Dalila.
+\par
+\par Planchet serra la main de d\rquote Artagnan et courut vers la tonnelle.
+\par
+\par Rendons \'e0 Porthos cette justice qu\rquote il ne se d\'e9rangea pas\'85 Sans doute il ne croyait pas mal faire.
+\par
+\par Tr\'fcchen non plus ne se d\'e9rangea pas, ce qui indisposa Planchet\~; mais il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire bonne contenance devant un d\'e9sagr\'e9ment.
+\par
+\par Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa d\rquote aller voir les chevaux.
+\par
+\par Porthos dit qu\rquote il \'e9tait fatigu\'e9.
+\par
+\par Planchet proposa au baron du Vallon de go\'fbter d\rquote un noyau qu\rquote il faisait lui m\'eame et qui n\rquote avait pas son pareil.
+\par
+\par Le baron accepta.
+\par
+\par C\rquote est ainsi que, toute la journ\'e9e, Planchet sut occuper son ennemi. Il sacrifia son buffet \'e0 son amour-propre.
+\par
+\par D\rquote Artagnan revint deux heures apr\'e8s.
+\par
+\par \endash Tout est dispos\'e9, dit-il\~; j\rquote ai vu Sa Majest\'e9 un moment au d\'e9part pour la chasse\~: le roi nous attend ce soir.
+\par
+\par \endash Le roi m\rquote attend\~! cria Porthos en se redressant.
+\par
+\par Et, il faut bien l\rquote avouer, car c\rquote est une onde mobile que le c\'9cur de l\rquote homme, \'e0 partir de ce moment, Porthos ne regarda plus Mme\~Tr\'fcchen avec cette gr\'e2ce touchante qui avait amolli le c\'9cur de l\rquote Anversoise.
+\par
+\par Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il raconta ou plut\'f4t repassa toutes les splendeurs du dernier r\'e8gne\~; les batailles, les si\'e8ges, les c\'e9r\'e9monies. Il dit le luxe des Anglais,
+les aubaines conquises par les trois braves compagnons, dont d\rquote Artagnan, le plus humble au d\'e9but, avait fini par devenir le chef.
+\par
+\par Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse \'e9vanouie\~; il vanta comme il put la chastet\'e9 de ce grand seigneur et sa religion \'e0 respecter l\rquote amiti\'e9\~; il fut \'e9loquent, il fut adroit. Il charma Porthos, fit trembler Tr\'fc
+chen et fit r\'eaver d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \'c0 six heures, le mousquetaire ordonna de pr\'e9parer les chevaux et fit habiller Porthos.
+\par
+\par Il remercia Planchet de sa bonne hospitalit\'e9, lui glissa quelques mots vagues d\rquote un emploi qu\rquote on pourrait lui trouver \'e0 la Cour, ce qui grandit imm\'e9diatement Planchet dans l\rquote esprit de Tr\'fcchen, o\'f9 le pauvre \'e9
+picier, si bon, si g\'e9n\'e9reux, si d\'e9vou\'e9 avait baiss\'e9 depuis l\rquote apparition et le parall\'e8le de deux grands seigneurs.
+\par
+\par Car les femmes sont ainsi faites\~: elles ambitionnent ce qu\rquote elles n\rquote ont pas\~; elles d\'e9daignent ce qu\rquote elles ambitionnaient, quand elles l\rquote ont.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir rendu ce service \'e0 son ami Planchet d\rquote Artagnan dit \'e0 Porthos tout bas\~:
+\par
+\par \endash Vous avez, mon ami, une bague assez jolie \'e0 votre doigt.
+\par
+\par \endash Trois cents pistoles, dit Porthos.
+\par
+\par \endash Mme\~Tr\'fcchen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui laissez cette bague-l\'e0, r\'e9pliqua d\rquote Artagnan.
+\par
+\par Porthos h\'e9sita.
+\par
+\par \endash Vous trouvez qu\rquote elle n\rquote est pas assez belle\~? dit le mousquetaire. Je vous comprends\~; un grand seigneur comme vous ne va pas loger chez un ancien serviteur sans payer grassement l\rquote hospitalit\'e9\~
+; mais, croyez-moi Planchet a un si bon c\'9cur, qu\rquote il ne remarquera pas que vous avez cent mille livres de rente.
+\par
+\par \endash J\rquote ai bien envie, dit Porthos gonfl\'e9 par ce discours, de donner \'e0 Mme\~Tr\'fcchen ma petite m\'e9tairie de Bracieux\~; c\rquote est aussi une jolie bague au doigt\'85 douze arpents.
+\par
+\par \endash C\rquote est trop, mon bon Porthos, trop pour le moment\'85 Gardez cela pour plus tard.
+\par
+\par Il lui \'f4ta le diamant du doigt, et, s\rquote approchant de Tr\'fcchen\~:
+\par
+\par \endash Madame, dit-il, M.\~le baron ne sait comment vous prier d\rquote accepter, pour l\rquote amour de lui, cette petite bague. M.\~du Vallon est un des hommes les plus g\'e9n\'e9reux et les plus discrets que je connaisse. Il voulait vous offrir une m
+\'e9tairie qu\rquote il poss\'e8de \'e0 Bracieux\~; je l\rquote en ai dissuad\'e9.
+\par
+\par \endash Oh\~! fit Tr\'fcchen d\'e9vorant le diamant du regard.
+\par
+\par \endash Monsieur le baron\~! s\rquote \'e9cria Planchet attendri.
+\par
+\par \endash Mon bon ami\~! balbutia Porthos, charm\'e9 d\rquote avoir \'e9t\'e9 si bien traduit par d\rquote Artagnan.
+\par
+\par Toutes ces exclamations, se croisant, firent un d\'e9nouement path\'e9tique \'e0 la journ\'e9e, qui pouvait se terminer d\rquote une fa\'e7on grotesque.
+\par
+\par Mais d\rquote Artagnan \'e9tait l\'e0, et partout, lorsque d\rquote Artagnan avait command\'e9, les choses n\rquote avaient fini que selon son go\'fbt et son d\'e9sir.
+\par
+\par On s\rquote embrassa. Tr\'fcchen, rendue \'e0 elle-m\'eame par la magnificence du baron, se sentit \'e0 sa place, et n\rquote offrit qu\rquote un front timide et rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si bien la veille.
+\par
+\par Planchet lui-m\'eame fut p\'e9n\'e9tr\'e9 d\rquote humilit\'e9.
+\par
+\par En veine de g\'e9n\'e9rosit\'e9, le baron Porthos aurait volontiers vid\'e9 ses poches dans les mains de la cuisini\'e8re et de C\'e9lestin.
+\par
+\par Mais d\rquote Artagnan l\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash \'c0 mon tour, dit-il.
+\par
+\par Et il donna une pistole \'e0 la femme et deux \'e0 l\rquote homme.
+\par
+\par Ce furent des b\'e9n\'e9dictions \'e0 r\'e9jouir le c\'9cur d\rquote Harpagon et \'e0 le rendre prodigue.
+\par
+\par D\rquote Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu\rquote au ch\'e2teau et introduisit Porthos dans son appartement de capitaine, o\'f9 il p\'e9n\'e9tra sans avoir \'e9t\'e9 aper\'e7u de ceux qu\rquote il redoutait de rencontrer.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838195}{\*\bkmkstart _Toc97189233}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLVII \endash \hich\f40 La pr\'e9\loch\f40
+sentation de Porthos{\*\bkmkend _Toc79838195}{\*\bkmkend _Toc97189233}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le soir m\'eame, \'e0 sept heures, le roi donnait audience \'e0 un ambassadeur des Provinces-Unies dans le grand salon.
+\par
+\par L\rquote audience dura un quart d\rquote heure.
+\par
+\par Apr\'e8s quoi, il re\'e7ut les nouveaux pr\'e9sent\'e9s et quelques dames qui pass\'e8rent les premi\'e8res.
+\par
+\par Dans un coin du salon, derri\'e8re la colonne, Porthos et d\rquote Artagnan s\rquote entretenaient en attendant leur tour.
+\par
+\par \endash Savez-vous la nouvelle\~? dit le mousquetaire \'e0 son ami.
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! regardez-le.
+\par
+\par Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M.\~Fouquet en habit de c\'e9r\'e9monie qui conduisait Aramis au roi.
+\par
+\par \endash Aramis\~! dit Porthos.
+\par
+\par \endash Pr\'e9sent\'e9 au roi par M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit Porthos.
+\par
+\par \endash Pour avoir fortifi\'e9 Belle-\'cele, continua d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Et moi\~?
+\par
+\par \endash Vous\~? Vous, comme j\rquote avais l\rquote honneur de vous le dire, vous \'eates le bon Porthos, la bont\'e9 du Bon Dieu\~; aussi vous prie-t-on de garder un peu Saint Mand\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! r\'e9p\'e9ta Porthos.
+\par
+\par \endash Mais je suis l\'e0 heureusement, dit d\rquote Artagnan, et ce sera mon tour tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par En ce moment, Fouquet s\rquote adressait au roi\~:
+\par
+\par \endash Sire, dit-il, j\rquote ai une faveur \'e0 demander \'e0 Votre Majest\'e9. M.\~d\rquote Herblay n\rquote est pas ambitieux, mais il sait qu\rquote il peut \'eatre utile. Votre Majest\'e9 a besoin d\rquote avoir un agent \'e0 Rome et de l\rquote
+avoir puissant\~; nous pouvons avoir un chapeau pour M.\~d\rquote Herblay.
+\par
+\par Le roi fit un mouvement.
+\par
+\par \endash Je ne demande pas souvent \'e0 Votre Majest\'e9, dit Fouquet.
+\par
+\par \endash C\rquote est un cas, r\'e9pondit le roi, qui traduisait toujours ainsi ses h\'e9sitations.
+\par
+\par \'c0 ce mot, nul n\rquote avait rien \'e0 r\'e9pondre.
+\par
+\par Fouquet et Aramis se regard\'e8rent.
+\par
+\par Le roi reprit\~:
+\par
+\par \endash M.\~d\rquote Herblay peut aussi nous servir en France\~: un archev\'eaque, par exemple.
+\par
+\par \endash Sire, objecta Fouquet avec une gr\'e2ce qui lui \'e9tait particuli\'e8re, Votre Majest\'e9 comble M.\~d\rquote Herblay\~: l\rquote archev\'each\'e9 peut \'eatre dans les bonnes gr\'e2ces du roi le compl\'e9ment du chapeau\~; l\rquote un n\rquote
+exclut pas l\rquote autre.
+\par
+\par Le roi admira la pr\'e9sence d\rquote esprit et sourit.
+\par
+\par \endash D\rquote Artagnan n\rquote e\'fbt pas mieux r\'e9pondu, dit-il.
+\par
+\par Il n\rquote e\'fbt pas plut\'f4t prononc\'e9 ce nom, que d\rquote Artagnan parut.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 m\rquote appelle\~? dit-il.
+\par
+\par Aramis et Fouquet firent un pas pour s\rquote \'e9loigner.
+\par
+\par \endash Permettez, Sire, dit vivement d\rquote Artagnan, qui d\'e9masqua Porthos, permettez que je pr\'e9sente \'e0 Votre Majest\'e9 M.\~le baron du Vallon, l\rquote un des plus braves gentilshommes de France.
+\par
+\par Aramis, \'e0 l\rquote aspect de Porthos, devint p\'e2le\~; Fouquet crispa ses poings sous ses manchettes.
+\par
+\par D\rquote Artagnan leur sourit \'e0 tous deux, tandis que Porthos s\rquote inclinait, visiblement \'e9mu, devant la majest\'e9 royale.
+\par
+\par \endash Porthos ici\~! murmura Fouquet \'e0 l\rquote oreille d\rquote Aramis.
+\par
+\par \endash Chut\~! c\rquote est une trahison, r\'e9pliqua celui-ci.
+\par
+\par \endash Sire, dit d\rquote Artagnan, voil\'e0 six ans que je devrais avoir pr\'e9sent\'e9 M.\~du Vallon \'e0 Votre Majest\'e9\~; mais certains hommes ressemblent aux \'e9toiles\~; ils ne vont pas sans le cort\'e8ge de leurs amis. La pl\'e9iade ne se d
+\'e9sunit pas, voil\'e0 pourquoi j\rquote ai choisi, pour vous pr\'e9senter M.\~du Vallon, le moment o\'f9 vous verriez \'e0 c\'f4t\'e9 de lui M.\~d\rquote Herblay.
+\par
+\par Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d\rquote Artagnan d\rquote un air superbe, comme pour accepter le d\'e9fi que celui-ci semblait lui jeter.
+\par
+\par \endash Ah\~! ces messieurs sont bons amis\~? dit le roi.
+\par
+\par \endash Excellents, Sire, et l\rquote un r\'e9pond de l\rquote autre. Demandez \'e0 M.\~de\~Vannes comment a \'e9t\'e9 fortifi\'e9e Belle-\'cele\~?
+\par
+\par Fouquet s\rquote \'e9loigna d\rquote un pas.
+\par
+\par \endash Belle-\'cele, dit froidement Aramis, a \'e9t\'e9 fortifi\'e9e par Monsieur.
+\par
+\par Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois.
+\par
+\par Louis admirait et se d\'e9fiait.
+\par
+\par \endash Oui, dit d\rquote Artagnan\~; mais demandez \'e0 M.\~le baron qui l\rquote a aid\'e9 dans ses travaux\~?
+\par
+\par \endash Aramis, dit Porthos franchement.
+\par
+\par Et il d\'e9signa l\rquote \'e9v\'eaque.
+\par
+\par \'ab\~Que diable signifie tout cela, pensa l\rquote \'e9v\'eaque, et quel d\'e9nouement aura cette com\'e9die\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash Quoi\~! dit le roi, M.\~le cardinal\'85 je veux dire l\rquote \'e9v\'eaque\'85 s\rquote appelle Aramis\~?
+\par
+\par \endash Nom de guerre, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Nom d\rquote amiti\'e9, dit Aramis.
+\par
+\par \endash Pas de modestie, s\rquote \'e9cria d\rquote Artagnan\~: sous ce pr\'eatre, Sire, se cache le plus brillant officier, le plus intr\'e9pide gentilhomme, le plus savant th\'e9ologien de votre royaume.
+\par
+\par Louis leva la t\'eate.
+\par
+\par \endash Et un ing\'e9nieur\~! dit-il en admirant la physionomie, r\'e9ellement admirable alors, d\rquote Aramis.
+\par
+\par \endash Ing\'e9nieur par occasion, Sire, dit celui-ci.
+\par
+\par \endash Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur d\rquote Artagnan, l\rquote homme dont les conseils ont aid\'e9 plus de cent fois les desseins des ministres de votre p\'e8re\'85 M.\~d\rquote Herblay, en un mot, qui, avec M.\~
+du Vallon, moi et M.\~le comte de La F\'e8re, connu de Votre Majest\'e9\'85 formait ce quadrille dont plusieurs ont parl\'e9 sous le feu roi et pendant votre minorit\'e9.
+\par
+\par \endash Et qui a fortifi\'e9 Belle-\'cele, r\'e9p\'e9ta le roi avec un accent profond.
+\par
+\par Aramis s\rquote avan\'e7a.
+\par
+\par \endash Pour servir le fils, dit-il, comme j\rquote ai servi le p\'e8re.
+\par
+\par D\rquote Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu\rquote il prof\'e9rait ces paroles. Il y d\'e9m\'eala tant de respect vrai, tant de chaleureux d\'e9vouement, tant de conviction incontestable, que lui, lui, d\rquote Artagnan, l\rquote \'e9
+ternel douteur, lui, l\rquote infaillible, il y fut pris.
+\par
+\par \endash On n\rquote a pas un tel accent lorsqu\rquote on ment, dit-il.
+\par
+\par Louis fut p\'e9n\'e9tr\'e9.
+\par
+\par \endash En ce cas, dit-il \'e0 Fouquet, qui attendait avec anxi\'e9t\'e9 le r\'e9sultat de cette \'e9preuve, le chapeau est accord\'e9. Monsieur d\rquote Herblay, je vous donne ma parole pour la premi\'e8re promotion. Remerciez M.\~Fouquet.
+\par
+\par Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils d\'e9chir\'e8rent le c\'9cur. Il sortit pr\'e9cipitamment de la salle.
+\par
+\par \endash Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez\'85 J\rquote aime \'e0 r\'e9compenser les serviteurs de mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash Sire, dit Porthos\'85
+\par
+\par Et il ne put aller plus loin.
+\par
+\par \endash Sire, s\rquote \'e9cria d\rquote Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par la majest\'e9 de votre personne, lui qui a soutenu fi\'e8rement le regard et le feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu\rquote il pense, et moi, plus habitu\'e9
+\'e0 regarder le soleil\'85 je vais vous dire sa pens\'e9e\~: il n\rquote a besoin de rien, il ne d\'e9sire que le bonheur de contempler Votre Majest\'e9 pendant un quart d\rquote heure.
+\par
+\par \endash Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos avec un gracieux sourire.
+\par
+\par Porthos devint cramoisi de joie et d\rquote orgueil.
+\par
+\par Le roi le cong\'e9dia, et d\rquote Artagnan le poussa dans la salle apr\'e8s l\rquote avoir embrass\'e9.
+\par
+\par \endash Mettez-vous pr\'e8s de moi \'e0 table, dit Porthos \'e0 son oreille.
+\par
+\par \endash Oui, mon ami.
+\par
+\par \endash Aramis me boude, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Aramis ne vous a jamais tant aim\'e9. Songez donc que je viens de lui faire avoir le chapeau de cardinal.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit Porthos. \'c0 propos, le roi aime-t-il qu\rquote on mange beaucoup \'e0 sa table\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est le flatter, dit d\rquote Artagnan, car il poss\'e8de un royal app\'e9tit.
+\par
+\par \endash Vous m\rquote enchantez, dit Porthos.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838196}{\*\bkmkstart _Toc97189234}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXLVIII \endash Explications
+{\*\bkmkend _Toc79838196}{\*\bkmkend _Toc97189234}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver d\rquote Artagnan et Porthos.
+\par
+\par Il arriva pr\'e8s de ce dernier derri\'e8re la colonne, et, lui serrant la main\~:
+\par
+\par \endash Vous vous \'eates \'e9chapp\'e9 de ma prison\~? lui dit-il.
+\par
+\par \endash Ne le grondez pas, dit d\rquote Artagnan\~; c\rquote est moi, cher Aramis, qui lui ai donn\'e9 la clef des champs.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon ami, r\'e9pliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que vous auriez attendu avec moins de patience\~?
+\par
+\par D\rquote Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait d\'e9j\'e0.
+\par
+\par \endash Vous autres, gens d\rquote \'c9glise, dit-il \'e0 Aramis, vous \'eates de grands politiques. Nous autres gens d\rquote \'e9p\'e9e, nous allons au but. Voici le fait. J\rquote \'e9tais all\'e9 visiter ce cher Baisemeaux.
+\par
+\par Aramis dressa l\rquote oreille.
+\par
+\par \endash Tiens\~! dit Porthos, vous me faites souvenir que j\rquote ai une lettre de Baisemeaux pour vous, Aramis.
+\par
+\par Et Porthos tendit \'e0 l\rquote \'e9v\'eaque la lettre que nous connaissons.
+\par
+\par Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que d\rquote Artagnan par\'fbt un moment g\'ean\'e9 par cette circonstance qu\rquote il avait pr\'e9vue tout enti\'e8re.
+\par
+\par Du reste, Aramis lui-m\'eame fit si bonne contenance que d\rquote Artagnan l\rquote admira plus que jamais.
+\par
+\par La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d\rquote un air parfaitement calme.
+\par
+\par \endash Vous disiez donc, cher capitaine\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Je disais, continua le mousquetaire, que j\rquote \'e9tais all\'e9 rendre visite \'e0 Baisemeaux pour le service.
+\par
+\par \endash Pour le service\~? dit Aramis.
+\par
+\par \endash Oui, fit d\rquote Artagnan. Et naturellement, nous parl\'e2mes de vous et de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me re\'e7ut froidement. Je pris cong\'e9. Or, comme je revenais, un soldat m\rquote
+aborda et me dit il me reconnaissait sans doute malgr\'e9 mon habit de ville\~: \'ab\~Capitaine voulez-vous m\rquote obliger en me lisant le nom \'e9crit sur cette enveloppe\~?\~\'bb Et je lus\~: }{\i \'c0 M.\~du Vallon, \'e0 Saint-Mand\'e9 chez M.\~
+Fouquet.}{ \'ab\~Pardieu\~! me dis-je, Porthos n\rquote est pas retourn\'e9, comme je le pensais, \'e0 Pierrefonds ou \'e0 Belle-\'cele, Porthos est \'e0 Saint-Mand\'e9 chez M.\~Fouquet. M.\~Fouquet n\rquote est pas \'e0 Saint-Mand\'e9
+. Porthos est donc seul, ou avec Aramis, allons voir Porthos.\~\'bb Et j\rquote allai voir Porthos.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien\~! dit Aramis r\'eaveur.
+\par
+\par \endash Vous ne m\rquote aviez pas cont\'e9 cela, fit Porthos.
+\par
+\par \endash Je n\rquote en ai pas eu le temps, mon ami.
+\par
+\par \endash Et vous emmen\'e2tes Porthos \'e0 Fontainebleau\~?
+\par
+\par \endash Chez Planchet.
+\par
+\par \endash Planchet demeure \'e0 Fontainebleau\~? dit Aramis.
+\par
+\par \endash Oui, pr\'e8s du cimeti\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Porthos \'e9tourdiment.
+\par
+\par \endash Comment, pr\'e8s du cimeti\'e8re\~? fit Aramis soup\'e7onneux.
+\par
+\par \'ab\~Allons, bon\~! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre, puisqu\rquote il y a bagarre.\~\'bb
+\par
+\par \endash Oui, du cimeti\'e8re, dit Porthos. Planchet, certainement, est un excellent gar\'e7on qui fait d\rquote excellentes confitures, mais il a des fen\'eatres qui donnent sur le cimeti\'e8re. C\rquote est attristant\~! Ainsi ce matin\'85
+\par
+\par \endash Ce matin\~?\'85 dit Aramis de plus en plus agit\'e9.
+\par
+\par D\rquote Artagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit air de marche.
+\par
+\par \endash Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chr\'e9tien.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est attristant\~! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison d\rquote o\'f9 l\rquote on voit continuellement des morts. Au contraire, d\rquote Artagnan para\'eet aimer beaucoup cela.
+\par
+\par \endash Ah\~! d\rquote Artagnan a vu\~?
+\par
+\par \endash Il n\rquote a pas vu, il a d\'e9vor\'e9 des yeux.
+\par
+\par Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire\~; mais celui ci \'e9tait d\'e9j\'e0 en grande conversation avec de Saint-Aignan.
+\par
+\par Aramis continua d\rquote interroger Porthos\~; puis, quand il eut exprim\'e9 tout le jus de ce citron gigantesque, il en jeta l\rquote \'e9corce.
+\par
+\par Il retourna vers son ami d\rquote Artagnan et, lui frappant sur l\rquote \'e9paule\~:
+\par
+\par \endash Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut \'e9loign\'e9, car le souper du roi \'e9tait annonc\'e9.
+\par
+\par \endash Cher ami, r\'e9pliqua d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Nous ne soupons point avec le roi, nous autres.
+\par
+\par \endash Si fait\~; moi, je soupe.
+\par
+\par \endash Pouvez-vous causer dix minutes avec moi\~?
+\par
+\par \endash Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majest\'e9 se mette \'e0 table.
+\par
+\par \endash O\'f9 voulez-vous que nous causions\~?
+\par
+\par \endash Mais ici, sur ces bancs\~: le roi parti, l\rquote on peut s\rquote asseoir, et la salle est vide.
+\par
+\par \endash Asseyons-nous donc.
+\par
+\par Ils s\rquote assirent. Aramis prit une des mains de d\rquote Artagnan\~;
+\par
+\par \endash Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engag\'e9 Porthos \'e0 se d\'e9fier un peu de moi\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote avoue, mais non pas comme vous l\rquote entendez. J\rquote ai vu Porthos s\rquote ennuyer \'e0 la mort, et j\rquote ai voulu, en le pr\'e9sentant au roi, faire pour lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-m\'eame.
+\par
+\par \endash Quoi\~?
+\par
+\par \endash Votre \'e9loge.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote avez fait noblement merci\~!
+\par
+\par \endash Et je vous ai approch\'e9 le chapeau qui se reculait.
+\par
+\par \endash Ah\~! je l\rquote avoue, dit Aramis avec un singulier sourire\~; en v\'e9rit\'e9, vous \'eates un homme unique pour faire la fortune de vos amis.
+\par
+\par \endash Vous voyez donc que je n\rquote ai agi que pour faire celle de Porthos.
+\par
+\par \endash Oh\~! je m\rquote en chargeais de mon c\'f4t\'e9\~; mais vous avez le bras plus long que nous.
+\par
+\par Ce fut au tour de d\rquote Artagnan de sourire.
+\par
+\par \endash Voyons, dit Aramis, nous nous devons la v\'e9rit\'e9\~: m\rquote aimez-vous toujours, mon cher d\rquote Artagnan\~?
+\par
+\par \endash Toujours comme autrefois, r\'e9pliqua d\rquote Artagnan sans trop se compromettre par cette r\'e9ponse.
+\par
+\par \endash Alors, merci, et franchise enti\'e8re, dit Aramis\~; vous veniez \'e0 Belle-\'cele pour le roi\~?
+\par
+\par \endash Pardieu.
+\par
+\par \endash Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d\rquote offrir Belle-\'cele toute fortifi\'e9e au roi\~?
+\par
+\par \endash Mais, mon ami, pour vous \'f4ter le plaisir, il e\'fbt fallu d\rquote abord que je fusse instruit de votre intention.
+\par
+\par \endash Vous veniez \'e0 Belle-\'cele sans rien savoir\~?
+\par
+\par \endash De vous, oui\~! Comment diable voulez-vous que je me figure Aramis devenu ing\'e9nieur au point de fortifier comme Polybe ou Archim\'e8de\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est pourtant vrai. Cependant vous m\rquote avez devin\'e9 l\'e0-bas\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oui.
+\par
+\par \endash Et Porthos aussi\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s cher, je n\rquote ai pas devin\'e9 qu\rquote Aramis f\'fbt ing\'e9nieur. Je n\rquote ai pu deviner que Porthos le f\'fbt devenu. Il y a un Latin qui a dit\~: \'ab\~On devient orateur, on na\'eet po\'e8te.\~\'bb Mais il n\rquote
+a jamais dit\~: \'ab\~On na\'eet Porthos, et l\rquote on devient ing\'e9nieur.\~\'bb
+\par
+\par \endash Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis. Je poursuis.
+\par
+\par \endash Poursuivez.
+\par
+\par \endash Quand vous avez tenu notre secret, vous vous \'eates h\'e2t\'e9 de le venir dire au roi\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai d\rquote autant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir plus fort. Lorsqu\rquote un homme pesant deux cent cinquante-huit livres, comme Porthos, court la poste, quand un pr\'e9lat goutteux pardon, c\rquote est vous qui me l
+\rquote avez dit, quand un pr\'e9lat br\'fble le chemin, je suppose, moi, que ces deux amis, qui n\rquote ont pas voulu me pr\'e9venir, avaient des choses de la derni\'e8re cons\'e9quence \'e0 me cacher, et, ma foi\~! je cours\'85
+ je cours aussi vite que ma maigreur et l\rquote absence de goutte me le permettent.
+\par
+\par \endash Cher ami, n\rquote avez-vous pas r\'e9fl\'e9chi que vous pouviez me rendre, \'e0 moi et \'e0 Porthos, un triste service\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai bien pens\'e9\~; mais vous m\rquote aviez fait jouer, Porthos et vous, un triste r\'f4le \'e0 Belle-\'cele.
+\par
+\par \endash Pardonnez-moi, dit Aramis.
+\par
+\par \endash Excusez-moi, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant\~?
+\par
+\par \endash Ma foi, non.
+\par
+\par \endash Vous savez que j\rquote ai d\'fb faire pr\'e9venir tout de suite M.\~Fouquet, pour qu\rquote il vous pr\'e9v\'eent pr\'e8s du roi\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est l\'e0 l\rquote obscur.
+\par
+\par \endash Mais non. M.\~Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oui.
+\par
+\par \endash Il en a un surtout.
+\par
+\par \endash Dangereux\~?
+\par
+\par \endash Mortel\~! Eh bien\~! pour combattre l\rquote influence de cet ennemi, M.\~Fouquet a d\'fb faire preuve, devant le roi, d\rquote un grand d\'e9vouement et de grands sacrifices. Il a fait une surprise \'e0 Sa Majest\'e9 en lui offrant Belle-\'ce
+le. Vous, arrivant le premier \'e0 Paris, la surprise \'e9tait d\'e9truite. Nous avions l\rquote air de c\'e9der \'e0 la crainte.
+\par
+\par \endash Je comprends.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 tout le myst\'e8re, dit Aramis, satisfait d\rquote avoir convaincu le mousquetaire.
+\par
+\par \endash Seulement, dit celui-ci, plus simple \'e9tait de me tirer \'e0 quartier \'e0 Belle-\'cele pour me dire\~: \'ab\~Cher amis, nous fortifions Belle-\'cele-en-Mer pour l\rquote
+offrir au roi. Rendez-nous le service de nous dire pour qui vous agissez. \'cates-vous l\rquote ami de M.\~Colbert ou celui de M.\~Fouquet\~?\~\'bb Peut-\'eatre n\rquote euss\'e9-je rien r\'e9pondu\~; mais vous eussiez ajout\'e9\~: \'ab\~\'ca
+tes-vous mon ami\~?\~\'bb J\rquote aurais dit\~: \'ab\~Oui.\~\'bb
+\par
+\par Aramis pencha la t\'eate.
+\par
+\par \endash De cette fa\'e7on, continua d\rquote Artagnan, vous me paralysiez, et je venais dire au roi\~: \'ab\~Sire, M.\~Fouquet fortifie Belle-\'cele, et tr\'e8s bien\~; mais voici un mot que M.\~le gouverneur de Belle-\'cele m\rquote a donn\'e9
+ pour Votre Majest\'e9.\~\'bb ou bien\~: \'ab\~Voici une visite de M.\~Fouquet \'e0 l\rquote endroit de ses intentions.\~\'bb Je ne jouais pas un sot r\'f4le\~; vous aviez votre surprise, et nous n\rquote avions pas besoin de loucher en nous regardant.
+
+\par
+\par \endash Tandis, r\'e9pliqua Aramis, qu\rquote aujourd\rquote hui vous avez agi tout \'e0 fait en ami de M.\~Colbert. Vous \'eates donc son ami\~?
+\par
+\par \endash Ma foi, non\~! s\rquote \'e9cria le capitaine. M.\~Colbert est un cuistre, et je le hais comme je ha\'efssais Mazarin, mais sans le craindre.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! moi, dit Aramis, j\rquote aime M.\~Fouquet, et je suis \'e0 lui. Vous connaissez ma position\'85 Je n\rquote ai pas de bien\'85 M.\~Fouquet m\rquote a fait avoir des b\'e9n\'e9fices, un \'e9v\'each\'e9\~; M.\~Fouquet m\rquote a oblig
+\'e9 comme un galant homme, et je me souviens assez du monde pour appr\'e9cier les bons proc\'e9d\'e9s. Donc, M.\~Fouquet m\rquote a gagn\'e9 le c\'9cur, et je me suis mis \'e0 son service.
+\par
+\par \endash Rien de mieux. Vous avez l\'e0 un bon ma\'eetre.
+\par
+\par Aramis se pin\'e7a les l\'e8vres.
+\par
+\par \endash Le meilleur, je crois, de tous ceux qu\rquote on pourrait avoir.
+\par
+\par Puis il fit une pause.
+\par
+\par D\rquote Artagnan se garda bien de l\rquote interrompre.
+\par
+\par \endash Vous savez sans doute de Porthos comment il s\rquote est trouv\'e9 m\'eal\'e9 \'e0 tout ceci\~?
+\par
+\par \endash Non, dit d\rquote Artagnan\~; je suis curieux, c\rquote est vrai, mais je ne questionne jamais un ami quand il veut me cacher son v\'e9ritable secret.
+\par
+\par \endash Je m\rquote en vais vous le dire.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas la peine si la confidence m\rquote engage.
+\par
+\par \endash Oh\~! ne craignez rien\~; Porthos est l\rquote homme que j\rquote ai aim\'e9 le plus, parce qu\rquote il est simple et bon\~; Porthos est un esprit droit. Depuis que je suis \'e9v\'eaque, je recherche les natures simples, qui me font aimer la v
+\'e9rit\'e9, ha\'efr l\rquote intrigue.
+\par
+\par D\rquote Artagnan se caressa la moustache.
+\par
+\par \endash J\rquote ai vu et recherch\'e9 Porthos\~; il \'e9tait oisif, sa pr\'e9sence me rappelait mes beaux jours d\rquote autrefois, sans m\rquote engager \'e0 mal faire au pr\'e9sent. J\rquote ai appel\'e9 Porthos \'e0 Vannes. M.\~Fouquet, qui m\rquote
+aime, ayant su que Porthos m\rquote aimait, lui a promis l\rquote ordre \'e0 la premi\'e8re promotion\~; voil\'e0 tout le secret.
+\par
+\par \endash Je n\rquote en abuserai pas, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Je le sais bien, cher ami\~; nul n\rquote a plus que vous de r\'e9el honneur.
+\par
+\par \endash Je m\rquote en flatte, Aramis.
+\par
+\par \endash Maintenant\'85
+\par
+\par Et le pr\'e9lat regarda son ami jusqu\rquote au fond de l\rquote \'e2me.
+\par
+\par \endash Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un des amis de M.\~Fouquet\~? Ne m\rquote interrompez pas avant de savoir ce que cela veut dire.
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9coute.
+\par
+\par \endash Voulez-vous devenir mar\'e9chal de France, pair duc, et poss\'e9der un duch\'e9 d\rquote un million\~?
+\par
+\par \endash Mais, mon ami, r\'e9pliqua d\rquote Artagnan, pour obtenir tout cela, que faut-il faire\~?
+\par
+\par \endash \'catre l\rquote homme de M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash Moi, je suis l\rquote homme du roi, cher ami.
+\par
+\par \endash Pas exclusivement, je suppose\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! d\rquote Artagnan n\rquote est qu\rquote un.
+\par
+\par \endash Vous avez, je le pr\'e9sume, une ambition, comme un grand c\'9cur que vous \'eates.
+\par
+\par \endash Mais, oui.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je d\'e9sire \'eatre mar\'e9chal de France\~; mais le roi me fera mar\'e9chal, duc, pair\~; le roi me donnera tout cela.
+\par
+\par Aramis attacha sur d\rquote Artagnan son limpide regard.
+\par
+\par \endash Est-ce que le roi n\rquote est pas le ma\'eetre\~? dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Nul ne le conteste\~; mais Louis XIII \'e9tait aussi le ma\'eetre.
+\par
+\par \endash Oh\~! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n\rquote y avait pas un M.\~d\rquote Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire.
+\par
+\par \endash Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres d\rquote achoppement.
+\par
+\par \endash Pas pour le roi\~?
+\par
+\par \endash Sans doute\~; mais\'85
+\par
+\par \endash Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense \'e0 soi et jamais \'e0 ce petit prince\~; moi, je me soutiendrai en le soutenant.
+\par
+\par \endash Et l\rquote ingratitude\~?
+\par
+\par \endash Les faibles en ont peur\~!
+\par
+\par \endash Vous \'eates bien s\'fbr de vous.
+\par
+\par \endash Je crois que oui.
+\par
+\par \endash Mais le roi peut n\rquote avoir plus besoin de vous.
+\par
+\par \endash Au contraire, je crois qu\rquote il en aura plus besoin que jamais\~; et, tenez, mon cher, s\rquote il fallait arr\'eater un nouveau Cond\'e9, qui l\rquote arr\'eaterait\~? Ceci\'85 ceci seul en France.
+\par
+\par Et d\rquote Artagnan frappa son \'e9p\'e9e.
+\par
+\par \endash Vous avez raison, dit Aramis en p\'e2lissant.
+\par
+\par Et il se leva et serra la main de d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des mousquetaires\~; vous permettez\'85
+\par
+\par Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit\~:
+\par
+\par \endash Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.
+\par
+\par Puis ils se s\'e9par\'e8rent.
+\par
+\par \'ab\~Je le disais bien, pensa d\rquote Artagnan, qu\rquote il y avait quelque chose.\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Il faut se h\'e2ter de mettre le feu aux poudres, dit Aramis\~; d\rquote Artagnan a \'e9vent\'e9 la m\'e8che.\~\'bb
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838197}{\*\bkmkstart _Toc97189235}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitr\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 e CXLIX \endash
+ Madame et de\~Guiche{\*\bkmkend _Toc79838197}{\*\bkmkend _Toc97189235}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{{\*\bkmkstart _Toc79838198}Nous avons vu que le comte de\~Guiche \'e9tait sorti de la salle le jour o\'f9 Louis XIV avait offert avec tant de galanterie \'e0 La Valli\'e8re les merveilleux bracelets gagn\'e9s \'e0 la loterie.
+\par
+\par Le comte se promena quelque temps hors du palais l\rquote esprit d\'e9vor\'e9 par mille soup\'e7ons et mille inqui\'e9tudes.
+\par
+\par Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces, le d\'e9part de Madame.
+\par
+\par Une grosse demi-heure s\rquote \'e9coula. Seul, \'e0 ce moment, le comte ne pouvait avoir de bien divertissantes id\'e9es.
+\par
+\par Il tira ses tablettes de sa poche, et se d\'e9cida, apr\'e8s mille h\'e9sitations \'e0 \'e9crire ces mots\~:
+\par
+\par \'ab\~Madame, je vous supplie de m\rquote accorder un moment d\rquote entretien. Ne vous alarmez pas de cette demande qui n\rquote a rien d\rquote \'e9tranger au profond respect avec lequel je suis, etc., etc.\~\'bb
+\par
+\par Il signait cette singuli\'e8re supplique pli\'e9e en billet d\rquote amour, quand il vit sortir du ch\'e2teau plusieurs femmes, puis des hommes, presque tout le cercle de la reine, enfin.
+\par
+\par Il vit La Valli\'e8re elle-m\'eame, puis Montalais causant avec Malicorne.
+\par
+\par Il vit jusqu\rquote au dernier des convi\'e9s qui tout \'e0 l\rquote heure peuplaient le cabinet de la reine m\'e8re.
+\par
+\par Madame n\rquote \'e9tait point pass\'e9e\~; il fallait cependant qu\rquote elle travers\'e2t cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse, de\~Guiche plongeait dans cette cour.
+\par
+\par Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des flambeaux. Elle marchait vite, et, arriv\'e9e \'e0 sa porte, elle cria.
+\par
+\par \endash Pages, qu\rquote on aille s\rquote informer de M.\~le comte de\~Guiche. Il doit me rendre compte d\rquote une commission. S\rquote il est libre, qu\rquote on le prie de passer chez moi.
+\par
+\par De\~Guiche demeura muet et cach\'e9 dans son ombre\~; mais, sit\'f4t que Madame fut rentr\'e9e, il s\rquote \'e9lan\'e7a de la terrasse en bas les degr\'e9s\~; il prit l\rquote air le plus indiff\'e9rent pour se faire rencont
+rer par les pages, qui couraient d\'e9j\'e0 vers son logement.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! Madame me fait chercher\~!\~\'bb se dit-il tout \'e9mu.
+\par
+\par Et il serra son billet, d\'e9sormais inutile.
+\par
+\par \endash Comte, dit un des pages en l\rquote apercevant, nous sommes heureux de vous rencontrer.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il, messieurs\~?
+\par
+\par \endash Un ordre de Madame.
+\par
+\par \endash Un ordre de Madame\~? fit de\~Guiche d\rquote un air surpris.
+\par
+\par \endash Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande\~; vous lui devez, nous a-t elle dit, compte d\rquote une commission. \'cates-vous libre\~?
+\par
+\par \endash Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.
+\par
+\par \endash Veuillez donc nous suivre.
+\par
+\par Mont\'e9 chez la princesse, de\~Guiche la trouva p\'e2le et agit\'e9e.
+\par
+\par \'c0 la porte se tenait Montalais, un peu inqui\'e8te de ce qui se passait dans l\rquote esprit de sa ma\'eetresse.
+\par
+\par De\~Guiche parut.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vous, monsieur de\~Guiche, dit Madame\~; entrez, je vous prie\'85 Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.
+\par
+\par Montalais, encore plus intrigu\'e9e, salua et sortit.
+\par
+\par Les deux interlocuteurs rest\'e8rent seuls.
+\par
+\par Le comte avait tout l\rquote avantage\~: c\rquote \'e9tait Madame qui l\rquote avait appel\'e9 \'e0 un rendez-vous. Mais, cet avantage, comment \'e9tait-il possible au comte d\rquote en user\~? C\rquote \'e9tait une personne si fantasque que Madame\~! c
+\rquote \'e9tait un caract\'e8re si mobile que celui de Son Altesse Royale\~!
+\par
+\par Elle le fit bien voir\~; car abordant soudain la conversation\~:
+\par
+\par \endash Eh bien\~! dit-elle, n\rquote avez-vous rien \'e0 me dire\~?
+\par
+\par Il crut qu\rquote elle avait devin\'e9 sa pens\'e9e\~; il crut\~; ceux qui aiment sont ainsi faits\~; ils sont cr\'e9dules et aveugles comme des po\'e8tes ou des proph\'e8tes\~; il crut qu\rquote elle savait le d\'e9sir qu\rquote
+il avait de la voir, et le sujet de ce d\'e9sir.
+\par
+\par \endash Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort \'e9trange.
+\par
+\par \endash L\rquote affaire des bracelets, s\rquote \'e9cria-t-elle vivement, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Vous croyez le roi amoureux\~? Dites.
+\par
+\par De\~Guiche la regarda longuement\~; elle baissa les yeux sous ce regard qui allait jusqu\rquote au c\'9cur.
+\par
+\par \endash Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de tourmenter quelqu\rquote un ici\~; le roi, sans cela, ne se montrerait pas empress\'e9 comme il est\~; il ne risquerait pas de compromettre de gaiet\'e9 de c\'9cur une jeune fille jusqu
+\rquote alors inattaquable.
+\par
+\par \endash Bon\~! cette effront\'e9e\~? dit hautement la princesse.
+\par
+\par \endash Je puis affirmer \'e0 Votre Altesse Royale, dit de\~Guiche avec une fermet\'e9 respectueuse, que Mlle de La Valli\'e8re est aim\'e9e d\rquote un homme qu\rquote il convient de respecter, car c\rquote est un galant homme.
+\par
+\par \endash Oh\~! Bragelonne, peut-\'eatre\~?
+\par
+\par \endash Mon ami. Oui, madame.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! quand il serait votre ami, qu\rquote importe au roi\~?
+\par
+\par \endash Le roi sait que Bragelonne est fianc\'e9 \'e0 Mlle de La Valli\'e8re\~; et, comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n\rquote ira pas causer un malheur irr\'e9parable.
+\par
+\par Madame se mit \'e0 rire avec des \'e9clats qui firent sur de\~Guiche une douloureuse impression.
+\par
+\par \endash Je vous r\'e9p\'e8te, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de La Valli\'e8re, et la preuve que je ne le crois pas, c\rquote est que je voulais vous demander de qui Sa Majest\'e9 peut chercher \'e0 piquer l\rquote
+amour-propre dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute la Cour, vous m\rquote aiderez \'e0 trouver d\rquote autant plus assur\'e9ment, que, dit-on partout, Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.
+\par
+\par Madame se mordit les l\'e8vres, et, faute de bonnes raisons, elle d\'e9tourna la conversation.
+\par
+\par \endash Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards dans lesquels l\rquote \'e2me semble passer tout enti\'e8re, prouvez-moi que vous cherchiez \'e0 m\rquote interroger, moi qui vous ai appel\'e9.
+\par
+\par De\~Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu\rquote il avait \'e9crit, et le montra.
+\par
+\par \endash Sympathie, dit-elle.
+\par
+\par \endash Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui, sympathie\~; mais, moi, je vous ai expliqu\'e9 comment et pourquoi je vous cherchais\~; vous, madame, vous \'eates encore \'e0 me dire pourquoi vous me mandiez pr\'e8s de vous.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai.
+\par
+\par Et elle h\'e9sita.
+\par
+\par \endash Ces bracelets me feront perdre la t\'eate, dit-elle tout \'e0 coup.
+\par
+\par \endash Vous vous attendiez \'e0 ce que le roi d\'fbt vous les offrir\~? r\'e9pliqua de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~?
+\par
+\par \endash Mais avant vous, madame, avant vous sa belle s\'9cur, le roi n\rquote avait-il pas la reine\~?
+\par
+\par \endash Avant La Valli\'e8re, s\rquote \'e9cria la princesse, ulc\'e9r\'e9e, n\rquote avait-il pas moi\~? n\rquote avait-il pas toute la Cour\~?
+\par
+\par \endash Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si l\rquote on vous entendait parler ainsi, que si l\rquote on voyait vos yeux rouges, et, Dieu me pardonne\~! cette larme qui monte \'e0 vos cils\~; oh\~! oui\~! tout le monde di
+rait que Votre Altesse Royale est jalouse.
+\par
+\par \endash Jalouse\~! dit la princesse avec hauteur\~; jalouse de La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par Elle s\rquote attendait \'e0 faire plier de\~Guiche avec ce geste hautain et ce ton superbe.
+\par
+\par \endash Jalouse de La Valli\'e8re, oui, madame, r\'e9p\'e9ta-t-il bravement.
+\par
+\par \endash Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de m\rquote insulter\~?
+\par
+\par \endash Je ne le crois pas, madame, r\'e9pliqua le comte un peu agit\'e9, mais r\'e9solu \'e0 dompter cette fougueuse col\'e8re.
+\par
+\par \endash Sortez\~! dit la princesse au comble de l\rquote exasp\'e9ration, tant le sang-froid et le respect muet de de\~Guiche lui tournaient \'e0 fiel et \'e0 rage.
+\par
+\par De\~Guiche recula d\rquote un pas, fit sa r\'e9v\'e9rence avec lenteur, se releva blanc comme ses manchettes, et, d\rquote une voix l\'e9g\'e8rement alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Ce n\rquote \'e9tait pas la peine que je m\rquote empressasse, dit-il, pour subir cette injuste disgr\'e2ce.
+\par
+\par Et il tourna le dos sans pr\'e9cipitation.
+\par
+\par Il n\rquote avait pas fait cinq pas, que Madame s\rquote \'e9lan\'e7a comme une tigresse apr\'e8s lui, le saisit par la manche, et, le retournant\~:
+\par
+\par \endash Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de fureur, est plus insultant que l\rquote insulte. Voyons, insultez-moi, mais au moins parlez\~!
+\par
+\par \endash Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son \'e9p\'e9e, percez-moi le c\'9cur, mais ne me faites pas mourir \'e0 petit feu.
+\par
+\par Au regard qu\rquote il arr\'eata sur elle, regard empreint d\rquote amour, de r\'e9solution, de d\'e9sespoir m\'eame, elle comprit qu\rquote un homme, si calme en apparence, se passerait l\rquote \'e9p\'e9e dans la poitrine si elle ajoutait un mot.
+\par
+\par Elle lui arracha le fer d\rquote entre les mains, et, serrant son bras avec un d\'e9lire qui pouvait passer pour de la tendresse\~:
+\par
+\par \endash Comte, dit-elle, m\'e9nagez-moi. Vous voyez que je souffre, et vous n\rquote avez aucune piti\'e9.
+\par
+\par Les larmes, derni\'e8re crise de cet acc\'e8s, \'e9touff\'e8rent sa voix. De\~Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta jusqu\rquote \'e0 son fauteuil\~; un moment encore, elle suffoquait.
+\par
+\par \endash Pourquoi, murmura-t-il \'e0 ses genoux, ne m\rquote avouez-vous pas vos peines\~? Aimez-vous quelqu\rquote un\~? Dites-le-moi\~? J\rquote en mourrai, mais apr\'e8s que je vous aurai soulag\'e9e, consol\'e9e, servie m\'eame.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous m\rquote aimez ainsi\~! r\'e9pliqua-t-elle vaincue.
+\par
+\par \endash Je vous aime \'e0 ce point, oui, madame.
+\par
+\par Et elle lui donna ses deux mains.
+\par
+\par \endash J\rquote aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n\rquote e\'fbt pu l\rquote entendre.
+\par
+\par Lui l\rquote entendit.
+\par
+\par \endash Le roi\~? dit-il.
+\par
+\par Elle secoua doucement la t\'eate, et son sourire fut comme ces \'e9claircies de nuages par lesquelles, apr\'e8s la temp\'eate, on croit voir le paradis s\rquote ouvrir.
+\par
+\par \endash Mais, ajouta-t-elle, il y a d\rquote autres passions dans un c\'9cur bien n\'e9. L\rquote amour, c\rquote est la po\'e9sie\~; mais la vie de ce c\'9cur, c\rquote est l\rquote orgueil. Comte, je suis n\'e9e sur le tr\'f4ne, je suis fi\'e8
+re et jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des indignit\'e9s\~?
+\par
+\par \endash Encore\~! fit le comte\~; voil\'e0 que vous maltraitez cette pauvre fille qui sera la femme de mon ami.
+\par
+\par \endash Vous \'eates assez simple pour croire cela, vous\~?
+\par
+\par \endash Si je ne le croyais pas, dit-il fort p\'e2le, Bragelonne serait pr\'e9venu demain\~; oui, si je supposais que cette pauvre La Valli\'e8re e\'fbt oubli\'e9 les serments qu\rquote elle a faits \'e0 Raoul. Mais non, ce serait une l\'e2chet\'e9
+ de trahir le secret d\rquote une femme\~; ce serait un crime de troubler le repos d\rquote un ami.
+\par
+\par \endash Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage \'e9clat de rire, que l\rquote ignorance est du bonheur\~?
+\par
+\par \endash Je le crois, r\'e9pliqua-t-il.
+\par
+\par \endash Prouvez\~! prouvez donc\~! dit-elle vivement.
+\par
+\par \endash C\rquote est facile\~: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous aimait et que vous aimiez le roi.
+\par
+\par \endash Eh bien\~? fit-elle en respirant p\'e9niblement.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! admettez que Raoul, mon ami, f\'fbt venu me dire\~: \'ab\~Oui, le roi aime Madame\~; oui, le roi a touch\'e9 le c\'9cur de Madame\~\'bb, j\rquote eusse peut-\'eatre tu\'e9 Raoul\~!
+\par
+\par \endash Il e\'fbt fallu, dit la princesse avec cette obstination des femmes qui se sentent imprenables, que M.\~de\~Bragelonne e\'fbt eu des preuves pour vous parler ainsi.
+\par
+\par \endash Toujours est-il, r\'e9pondit de\~Guiche en soupirant, que, n\rquote ayant pas \'e9t\'e9 averti, je n\rquote ai rien approfondi, et qu\rquote aujourd\rquote hui mon ignorance m\rquote a sauv\'e9 la vie.
+\par
+\par \endash Vous pousseriez jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9go\'efsme et la froideur, dit Madame, que vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d\rquote aimer La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Jusqu\rquote au jour o\'f9 La Valli\'e8re me sera r\'e9v\'e9l\'e9e coupable, oui, madame.
+\par
+\par \endash Mais les bracelets\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! madame, puisque vous vous attendiez \'e0 les recevoir du roi, qu\rquote euss\'e9-je pu dire\~?
+\par
+\par L\rquote argument \'e9tait vigoureux\~; la princesse en fut \'e9cras\'e9e. Elle ne se releva plus d\'e8s ce moment.
+\par
+\par Mais, comme elle avait l\rquote \'e2me pleine de noblesse, comme elle avait l\rquote esprit ardent d\rquote intelligence, elle comprit toute la d\'e9licatesse de de\~Guiche.
+\par
+\par Elle lut clairement dans son c\'9cur qu\rquote il soup\'e7onnait le roi d\rquote aimer La Valli\'e8re, et ne voulait pas user de cet exp\'e9dient vulgaire, qui consiste \'e0 ruiner un rival dans l\rquote esprit d\rquote une femme, en donnant \'e0
+ celle-ci l\rquote assurance, la certitude que ce rival courtise une autre femme.
+\par
+\par Elle devina qu\rquote il soup\'e7onnait La Valli\'e8re, et que, pour lui laisser le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre \'e0 jamais, il se r\'e9servait une d\'e9marche directe ou quelques observations plus nettes.
+\par
+\par Elle lut en un mot tant de grandeur r\'e9elle, tant de g\'e9n\'e9rosit\'e9 dans le c\'9cur de son amant, qu\rquote elle sentit s\rquote embraser le sien au contact d\rquote une flamme aussi pure.
+\par
+\par De\~Guiche, en restant, malgr\'e9 la crainte de d\'e9plaire, un homme de cons\'e9quence et de d\'e9vouement, grandissait \'e0 l\rquote \'e9tat de h\'e9ros, et la r\'e9duisait \'e0 l\rquote \'e9tat de femme jalouse et mesquine.
+\par
+\par Elle l\rquote en aima si tendrement, qu\rquote elle ne put s\rquote emp\'eacher de lui en donner un t\'e9moignage.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la main. Soup\'e7ons, inqui\'e9tudes, d\'e9fiances, douleurs, je crois que nous avons prononc\'e9 tous ces noms.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! oui, madame.
+\par
+\par \endash Effacez-les de votre c\'9cur comme je les chasse du mien. Comte, que cette La Valli\'e8re aime le roi ou ne l\rquote aime pas, que le roi aime ou n\rquote aime pas La Valli\'e8re, faisons, \'e0 partir de ce moment, une distinction dans nos deux r
+\'f4les. Vous ouvrez de grands yeux\~; je gage que vous ne me comprenez pas\~?
+\par
+\par \endash Vous \'eates si vive, madame, que je tremble toujours de vous d\'e9plaire.
+\par
+\par \endash Voyez comme il tremble, le bel effray\'e9\~! dit-elle avec un enjouement plein de charme. Oui, monsieur, j\rquote ai deux r\'f4les \'e0 jouer. Je suis la s\'9cur du roi, la belle-s\'9cur de sa femme. \'c0 ce titre, ne faut-il pas que je m\rquote
+occupe des intrigues du m\'e9nage\~? Votre avis\~?
+\par
+\par \endash Le moins possible, madame.
+\par
+\par \endash D\rquote accord, mais c\rquote est une question de dignit\'e9\~; ensuite je suis la femme de Monsieur.
+\par
+\par De\~Guiche soupira.
+\par
+\par \endash Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter \'e0 me parler toujours avec le plus souverain respect.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria-t-il en tombant \'e0 ses pieds, qu\rquote il baisa comme ceux d\rquote une divinit\'e9.
+\par
+\par \endash Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j\rquote ai encore un autre r\'f4le. Je l\rquote oubliais.
+\par
+\par \endash Lequel\~? lequel\~?
+\par
+\par \endash Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J\rquote aime.
+\par
+\par Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras\~; leurs l\'e8vres se touch\'e8rent.
+\par
+\par Un pas retentit derri\'e8re la tapisserie. Montalais heurta.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il, mademoiselle\~? dit Madame.
+\par
+\par \endash On cherche M.\~de\~Guiche, r\'e9pondit Montalais, qui eut tout le temps de voir le d\'e9sordre des acteurs de ces quatre r\'f4les, car constamment de\~Guiche avait h\'e9ro\'efquement aussi jou\'e9 le sien.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97189236}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CL \endash \hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Montalais et Malicorne
+{\*\bkmkend _Toc79838198}{\*\bkmkend _Toc97189236}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Montalais avait raison. M.\~de\~Guiche, appel\'e9 partout, \'e9tait fort expos\'e9, par la multiplication m\'eame des affaires, \'e0 ne r\'e9pondre nulle part.
+\par
+\par Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame, malgr\'e9 son orgueil bless\'e9, malgr\'e9 sa col\'e8re int\'e9rieure, ne put rien reprocher, momentan\'e9ment, du moins, \'e0
+ Montalais, qui venait de violer si audacieusement la consigne quasi royale qui l\rquote avait \'e9loign\'e9e.
+\par
+\par De Guiche aussi perdit la t\'eate, ou, plut\'f4t, disons-le, de Guiche avait perdu la t\'eate avant l\rquote arriv\'e9e de Montalais\~; car \'e0 peine eut-il entendu la voix de la jeune fille, que, sans prendre cong\'e9
+ de Madame, comme la plus simple politesse l\rquote exigeait m\'eame entre \'e9gaux, il s\rquote enfuit le c\'9cur br\'fblant, la t\'eate folle, laissant la princesse une main lev\'e9e et lui faisant un geste d\rquote adieu. C\rquote
+est que de Guiche pouvait dire, comme le dit Ch\'e9rubin cent ans plus tard, qu\rquote il emportait aux l\'e8vres du bonheur pour une \'e9ternit\'e9.
+\par
+\par Montalais trouva donc les deux amants fort en d\'e9sordre\~: il y avait d\'e9sordre chez celui qui s\rquote enfuyait, d\'e9sordre chez celle qui restait.
+\par
+\par Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard interrogateur autour d\rquote elle\~:
+\par
+\par \endash Je crois que, cette fois, j\rquote en sais autant que la femme la plus curieuse peut d\'e9sirer en savoir.
+\par
+\par Madame fut tellement embarrass\'e9e de ce regard inquisiteur, que, comme si elle e\'fbt entendu l\rquote apart\'e9 de Montalais, elle ne dit pas un seul mot \'e0 sa fille d\rquote honneur, et, baissant les yeux, rentra dans sa chambre \'e0 coucher.
+\par
+\par Ce que voyant, Montalais \'e9couta.
+\par
+\par Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.
+\par
+\par De ce moment elle comprit qu\rquote elle avait sa nuit \'e0 elle, et, faisant du c\'f4t\'e9 de cette porte qui venait de se fermer un geste assez irrespectueux, lequel voulait dire\~: \'ab\~Bonne nuit, princesse\~!\~\'bb
+ elle descendit retrouver Malicorne, fort occup\'e9 pour le moment \'e0 suivre de l\rquote \'9cil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le comte de Guiche.
+\par
+\par Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque \'9cuvre d\rquote importance\~; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et, quand Malicorne en fut revenu \'e0 sa position naturelle, elle lui frappa seulement sur l\rquote \'e9paule.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! dit Montalais, quoi de nouveau\~?
+\par
+\par \endash M.\~de\~Guiche aime Madame, dit Malicorne.
+\par
+\par \endash Belle nouvelle\~! Je sais quelque chose de plus frais, moi.
+\par
+\par \endash Et que savez-vous\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est que Madame aime M.\~de\~Guiche.
+\par
+\par \endash L\rquote un \'e9tait la cons\'e9quence de l\rquote autre.
+\par
+\par \endash Pas toujours, mon beau monsieur.
+\par
+\par \endash Cet axiome serait-il \'e0 mon adresse\~?
+\par
+\par \endash Les personnes pr\'e9sentes sont toujours except\'e9es.
+\par
+\par \endash Merci, fit Malicorne. Et de l\rquote autre c\'f4t\'e9\~? continua-t-il en interrogeant.
+\par
+\par \endash Le roi a voulu ce soir, apr\'e8s la loterie, voir Mlle de La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! il l\rquote a vue\~?
+\par
+\par \endash Non pas.
+\par
+\par \endash Comment, non pas\~?
+\par
+\par \endash La porte \'e9tait ferm\'e9e.
+\par
+\par \endash De sorte que\~?\'85
+\par
+\par \endash De sorte que le roi s\rquote en est retourn\'e9 tout penaud comme un simple voleur qui a oubli\'e9 ses outils.
+\par
+\par \endash Bien.
+\par
+\par \endash Et du troisi\'e8me c\'f4t\'e9\~? demanda Montalais.
+\par
+\par \endash Le courrier qui arrive \'e0 M.\~de\~Guiche est envoy\'e9 par M.\~de\~Bragelonne.
+\par
+\par \endash Bon\~! fit Montalais en frappant dans ses mains.
+\par
+\par \endash Pourquoi, bon\~?
+\par
+\par \endash Parce que voil\'e0 de l\rquote occupation. Si nous nous ennuyons maintenant, nous aurons du malheur.
+\par
+\par \endash Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne point faire confusion.
+\par
+\par \endash Rien de plus simple, r\'e9pliqua Montalais. Trois intrigues un peu bien chauff\'e9es, un peu bien men\'e9es, donnent, l\rquote une dans l\rquote autre, et au bas chiffre, trois billets par jour.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria Malicorne en haussant les \'e9paules, vous n\rquote y pensez pas, ma ch\'e8re, trois billets en un jour, c\rquote est bon pour des sentiments bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille au couvent, \'e9
+changeant le billet quotidiennement par le haut de l\rquote \'e9chelle ou par le trou fait au mur. En un billet tient toute la po\'e9sie de ces pauvres petits c\'9curs-l\'e0. Mais chez nous\'85 Oh\~! que vous connaissez peu le Tendre royal, ma ch\'e8re.
+
+\par
+\par \endash Voyons, concluez, dit Montalais impatient\'e9e. On peut venir.
+\par
+\par \endash Conclure\~! Je n\rquote en suis qu\rquote \'e0 la narration. J\rquote ai encore trois points.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand\~! s\rquote \'e9cria Montalais.
+\par
+\par \endash Et vous, vous me ferez perdre la t\'eate avec vos vivacit\'e9s d\rquote Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s\rquote \'e9criront des volumes, mais o\'f9 voulez vous en venir\~?
+\par
+\par \endash \'c0 ceci, qu\rquote aucune de nos dames ne peut garder les lettres qu\rquote elle recevra.
+\par
+\par \endash Sans aucun doute.
+\par
+\par \endash Que M.\~de\~Guiche n\rquote osera pas garder les siennes non plus.
+\par
+\par \endash C\rquote est probable.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je garderai tout cela, moi.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 justement ce qui est impossible, dit Malicorne.
+\par
+\par \endash Et pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Parce que vous n\rquote \'eates pas chez vous\~; que votre chambre est commune \'e0 La Valli\'e8re et \'e0 vous\~; que l\rquote on pratique assez volontiers des visites et des fouilles dans une chambre de fille d\rquote honneur\~
+; que je crains fort la reine, jalouse comme une Espagnole, la reine m\'e8re, jalouse comme deux Espagnoles, et, enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.
+\par
+\par \endash Vous oubliez quelqu\rquote un.
+\par
+\par \endash Qui\~?
+\par
+\par \endash Monsieur.
+\par
+\par \endash Je ne parlais que pour les femmes. Num\'e9rotons donc. Monsieur, N\'b0 1.
+\par
+\par \endash N\'b0 2, de Guiche.
+\par
+\par \endash N\'b0 3, le vicomte de Bragelonne.
+\par
+\par \endash N\'b0 4, et le roi.
+\par
+\par \endash Le roi\~?
+\par
+\par \endash Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais encore plus puissant que tout le monde. Ah\~! ma ch\'e8re\~!
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Dans quel gu\'eapier vous \'eates-vous fourr\'e9e\~!
+\par
+\par \endash Pas encore assez avant, si vous voulez m\rquote y suivre.
+\par
+\par \endash Certainement que je vous y suivrai. Cependant\'85
+\par
+\par \endash Cependant\~?\'85
+\par
+\par \endash Tandis qu\rquote il en est temps encore, je crois qu\rquote il serait prudent de retourner en arri\'e8re.
+\par
+\par \endash Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous mettre du premier coup \'e0 la t\'eate de toutes ces intrigues-l\'e0.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote y suffirez pas.
+\par
+\par \endash Avec vous, j\rquote en m\'e8nerais dix. C\rquote est mon \'e9l\'e9ment, voyez-vous. J\rquote \'e9tais faite pour vivre \'e0 la Cour, comme la salamandre est faite pour vivre dans les flammes.
+\par
+\par \endash Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, ch\'e8re amie. J\rquote ai entendu dire \'e0 des savants fort savants, d\rquote abord qu\rquote il n\rquote y a pas de salamandres, et qu\rquote y en e\'fb
+t-il, elles seraient parfaitement grill\'e9es, elles seraient parfaitement r\'f4ties en sortant du feu.
+\par
+\par \endash Vos savants peuvent \'eatre fort savants en affaires de salamandres. Or, vos savants ne vous diront point ceci, que je vous dis, moi\~: Aure de Montalais est appel\'e9e \'e0 \'eatre, avant un mois, le premier diplomate de la Cour de France\~!
+
+\par
+\par \endash Soit, mais \'e0 la condition que j\rquote en serai le deuxi\'e8me.
+\par
+\par \endash C\rquote est dit\~: alliance offensive et d\'e9fensive, bien entendu.
+\par
+\par \endash Seulement, d\'e9fiez-vous des lettres.
+\par
+\par \endash Je vous les remettrai au fur et \'e0 mesure qu\rquote on me les remettra.
+\par
+\par \endash Que dirons-nous au roi, de Madame\~?
+\par
+\par \endash Que Madame aime toujours le roi.
+\par
+\par \endash Que dirons-nous \'e0 Madame, du roi\~?
+\par
+\par \endash Qu\rquote elle aurait le plus grand tort de ne pas le m\'e9nager.
+\par
+\par \endash Que dirons-nous \'e0 La Valli\'e8re, de Madame\~?
+\par
+\par \endash Tout ce que nous voudrons\~: La Valli\'e8re est \'e0 nous.
+\par
+\par \endash \'c0 nous\~?
+\par
+\par \endash Doublement.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Par le vicomte de Bragelonne, d\rquote abord.
+\par
+\par \endash Expliquez-vous.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote oubliez pas, je l\rquote esp\'e8re, que M.\~de\~Bragelonne a \'e9crit beaucoup de lettres \'e0 Mlle de La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote oublie rien.
+\par
+\par \endash Ces lettres, c\rquote est moi qui les recevais, c\rquote est moi qui les cachais.
+\par
+\par \endash Et, par cons\'e9quent, c\rquote est vous qui les avez\~?
+\par
+\par \endash Toujours.
+\par
+\par \endash O\'f9 cela\~? ici\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! que non pas. Je les ai \'e0 Blois, dans la petite chambre que vous savez.
+\par
+\par \endash Petite chambre ch\'e9rie, petite chambre amoureuse, antichambre du palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites que toutes ces lettres sont dans cette petite chambre\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Ne les mettiez-vous pas dans un coffret\~?
+\par
+\par \endash Sans doute, dans le m\'eame coffret o\'f9 je mettais les lettres que je recevais de vous, et o\'f9 je d\'e9posais les miennes quand vos affaires ou vos plaisirs vous emp\'eachaient de venir au rendez-vous.
+\par
+\par \endash Ah\~! fort bien, dit Malicorne.
+\par
+\par \endash Pourquoi cette satisfaction\~?
+\par
+\par \endash Parce que je vois la possibilit\'e9 de ne pas courir \'e0 Blois apr\'e8s les lettres. Je les ai ici.
+\par
+\par \endash Vous avez rapport\'e9 le coffret\~?
+\par
+\par \endash Il m\rquote \'e9tait cher, venant de vous.
+\par
+\par \endash Prenez-y garde, au moins\~; le coffret contient des originaux qui auront un grand prix plus tard.
+\par
+\par \endash Je le sais parbleu bien\~! et voil\'e0 justement pourquoi je ris, et de tout mon c\'9cur m\'eame.
+\par
+\par \endash Maintenant, un dernier mot.
+\par
+\par \endash Pourquoi donc un dernier\~?
+\par
+\par \endash Avons-nous besoin d\rquote auxiliaires\~?
+\par
+\par \endash D\rquote aucun.
+\par
+\par \endash Valets, servantes\~?
+\par
+\par \endash Mauvais, d\'e9testable\~! Vous donnerez les lettres, vous les recevrez. Oh\~! pas de fiert\'e9\~; sans quoi, M.\~Malicorne et Mlle Aure, ne faisant pas leurs affaires eux-m\'eames, devront se r\'e9soudre \'e0 les voir faire par d\rquote autres.
+
+\par
+\par \endash Vous avez raison\~; mais que se passe-t-il chez M.\~de\~Guiche\~?
+\par
+\par \endash Rien\~; il ouvre sa fen\'eatre.
+\par
+\par \endash Disparaissons.
+\par
+\par Et tous deux disparurent\~; la conjuration \'e9tait nou\'e9e.
+\par
+\par La fen\'eatre qui venait de s\rquote ouvrir \'e9tait, en effet, celle du comte de Guiche.
+\par
+\par Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n\rquote \'e9tait pas seulement pour t\'e2cher de voir l\rquote ombre de Madame \'e0 travers ses rideaux qu\rquote il se mettait \'e0 cette fen\'eatre, et sa pr\'e9occupation n\rquote \'e9
+tait pas toute amoureuse.
+\par
+\par Il venait, comme nous l\rquote avons dit, de recevoir un courrier\~; ce courrier lui avait \'e9t\'e9 envoy\'e9 par de Bragelonne. De Bragelonne avait \'e9crit \'e0 de Guiche.
+\par
+\par Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une profonde impression.
+\par
+\par \endash \'c9trange\~! \'e9trange\~! murmurait-il. Par quels moyens puissants la destin\'e9e entra\'eene-t-elle donc les gens \'e0 leur but\~?
+\par
+\par Et, quittant la fen\'eatre pour se rapprocher de la lumi\'e8re, il relut une troisi\'e8me fois cette lettre, dont les lignes br\'fblaient \'e0 la fois son esprit et ses yeux.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Calais.
+\par
+\par \'ab\~Mon cher comte,
+\par
+\par J\rquote ai trouv\'e9 \'e0 Calais M.\~de\~Wardes, qui a \'e9t\'e9 bless\'e9 gri\'e8vement dans une affaire avec M.\~de\~Buckingham.
+\par
+\par C\rquote est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais haineux et m\'e9chant.
+\par
+\par Il m\rquote a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son c\'9cur a beaucoup de penchant\~; de Madame, qu\rquote il trouve belle et aimable.
+\par
+\par Il a devin\'e9 votre amour pour la personne que vous savez.
+\par
+\par Il m\rquote a aussi entretenu d\rquote une personne que j\rquote aime, et m\rquote a t\'e9moign\'e9 le plus vif int\'e9r\'eat en me plaignant fort, le tout avec des obscurit\'e9s qui m\rquote ont effray\'e9 d\rquote abord, mais que j\rquote
+ai fini par prendre pour les r\'e9sultats de ses habitudes de myst\'e8re.
+\par
+\par Voici le fait\~:
+\par
+\par Il aurait re\'e7u des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce n\rquote est que par M.\~de\~Lorraine.
+\par
+\par On s\rquote entretient, disent ses nouvelles, d\rquote un changement survenu dans l\rquote affection du roi.
+\par
+\par Vous savez qui cela regarde.
+\par
+\par Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d\rquote une fille d\rquote honneur qui donne sujet \'e0 la m\'e9disance.
+\par
+\par Ces phrases vagues ne m\rquote ont point permis de dormir. J\rquote ai d\'e9plor\'e9 depuis hier que mon caract\'e8re droit et faible, malgr\'e9 une certaine obstination, m\rquote ait laiss\'e9 sans r\'e9plique \'e0 ces insinuations.
+\par
+\par En un mot, M.\~de\~Wardes partait pour Paris\~; je n\rquote ai point retard\'e9 son d\'e9part avec des explications\~; et puis il me paraissait dur, je l\rquote avoue, de mettre \'e0 la question un homme dont les blessures sont \'e0 peine ferm\'e9es.
+
+\par
+\par Bref, il est parti \'e0 petites journ\'e9es, parti pour assister, dit-il, au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d\rquote offrir sous peu de temps.
+\par
+\par Il a ajout\'e9 \'e0 ces paroles certaines f\'e9licitations, puis certaines condol\'e9ances. Je n\rquote ai pas plus compris les unes que les autres. J\rquote \'e9tais \'e9tourdi par mes pens\'e9es et par une d\'e9fiance envers cet homme, d\'e9
+fiance, vous le savez mieux que personne, que je n\rquote ai jamais pu surmonter.
+\par
+\par Mais, lui parti, mon esprit s\rquote est ouvert.
+\par
+\par Il est impossible qu\rquote un caract\'e8re comme celui de de Wardes n\rquote ait pas infiltr\'e9 quelque peu de sa m\'e9chancet\'e9 dans les rapports que nous avons eus ensemble.
+\par
+\par Il est donc impossible que dans toutes les paroles myst\'e9rieuses que M.\~de\~Wardes m\rquote a dites, il n\rquote y ait point un sens myst\'e9rieux dont je puisse me faire l\rquote application \'e0 moi ou \'e0 qui savez.
+\par
+\par Forc\'e9 que j\rquote \'e9tais de partir promptement pour ob\'e9ir au roi, je n\rquote ai point eu l\rquote id\'e9e de courir apr\'e8s M.\~de\~Wardes pour obtenir l\rquote explication de ses r\'e9ticences\~; mais je vous exp\'e9die un courrier et vous
+\'e9cris cette lettre, qui vous exposera tous mes doutes. Vous, c\rquote est moi\~: j\rquote ai pens\'e9, vous agirez.
+\par
+\par M.\~de\~Wardes arrivera sous peu\~: sachez ce qu\rquote il a voulu dire, si d\'e9j\'e0 vous ne le savez.
+\par
+\par Au reste M.\~de\~Wardes a pr\'e9tendu que M.\~de\~Buckingham avait quitt\'e9 Paris, combl\'e9 par Madame\~; c\rquote est une affaire qui m\rquote e\'fbt imm\'e9diatement mis l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main sans la n\'e9cessit\'e9 o\'f9
+ je crois me trouver de faire passer le service du roi avant toute querelle.
+\par
+\par Br\'fblez cette lettre, que vous remet Olivain.
+\par
+\par Qui dit Olivain, dit la s\'fbret\'e9 m\'eame.
+\par
+\par Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de Mlle de La Valli\'e8re, dont je baise respectueusement les mains.
+\par
+\par Vous, je vous embrasse.
+\par
+\par }\pard\plain \s28\qr\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Vicomte de Bragelonne.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par P.-S.\endash Si quelque chose de grave survenait, tout doit se pr\'e9voir, cher ami, exp\'e9diez-moi un courrier avec ce seul mot\~: \'ab\~Venez\~\'bb, et je serai \'e0 Paris, trente-six heures apr\'e8s votre lettre re\'e7ue.
+\par
+\par
+\par De Guiche soupira, replia la lettre une troisi\'e8me fois, et, au lieu de la br\'fbler, comme le lui avait recommand\'e9 Raoul, il la remit dans sa poche.
+\par
+\par Il avait besoin de la lire et de la relire encore.
+\par
+\par \endash Quel trouble et quelle confiance \'e0 la fois, murmura le comte\~; toute l\rquote \'e2me de Raoul est dans cette lettre\~; il y oublie le comte de La F\'e8re, et il y parle de son respect pour Louise\~! Il m\rquote
+avertit pour moi, il me supplie pour lui. Ah\~! continua de Guiche avec un geste mena\'e7ant, vous vous m\'ealez de mes affaires, monsieur de Wardes\~? Eh bien\~! je vais m\rquote occuper des v\'f4tres. Quant \'e0 toi, mon pauvre Raoul, ton c\'9c
+ur me laisse un d\'e9p\'f4t\~; je veillerai sur lui, ne crains rien.
+\par
+\par Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez lui sans retard, s\rquote il \'e9tait possible.
+\par
+\par Malicorne se rendit \'e0 l\rquote invitation avec une vivacit\'e9 qui \'e9tait le premier r\'e9sultat de sa conversation avec Montalais.
+\par
+\par Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus celui-ci, qui travaillait \'e0 l\rquote ombre, devina son interrogateur.
+\par
+\par Il s\rquote ensuivit que, apr\'e8s un quart d\rquote heure de conversation, pendant lequel de Guiche crut d\'e9couvrir toute la v\'e9rit\'e9 sur La Valli\'e8re et sur le roi, il n\rquote apprit absolument rien que ce qu\rquote il avait vu de ses yeux\~
+; tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra, que Raoul avait de la d\'e9fiance \'e0 distance et que de Guiche allait veiller sur le tr\'e9sor des Hesp\'e9rides.
+\par
+\par Malicorne accepta d\rquote \'eatre le dragon.
+\par
+\par De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s\rquote occupa plus que de soi.
+\par
+\par On annon\'e7a le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa premi\'e8re apparition chez le roi.
+\par
+\par Apr\'e8s sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.
+\par
+\par De Guiche se rendit chez Monsieur avant l\rquote heure.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838199}{\*\bkmkstart _Toc97189237}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLI \endash Comment de\~\hich\f40
+Wardes fut re\'e7\loch\f40 \hich\f40 u \'e0\loch\f40 la cour{\*\bkmkend _Toc79838199}{\*\bkmkend _Toc97189237}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Monsieur avait accueilli de\~Wardes avec cette faveur insigne que le rafra\'eechissement de l\rquote esprit conseille \'e0 tout caract\'e8re l\'e9ger pour la nouveaut\'e9 qui arrive.
+\par
+\par De Wardes, qu\rquote en effet on n\rquote avait pas vu depuis un mois, \'e9tait du fruit nouveau. Le caresser, c\rquote \'e9tait d\rquote abord une infid\'e9lit\'e9 \'e0 faire aux anciens, et une infid\'e9lit\'e9 a toujours son charme\~; c\rquote \'e9
+tait, de plus, une r\'e9paration \'e0 lui faire, \'e0 lui. Monsieur le traita donc on ne peut plus favorablement.
+\par
+\par M.\~le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui respectait cette seconde nature, en tout semblable \'e0 la sienne, plus le courage, M.\~le chevalier de Lorraine eut pour de\~Wardes des caresses plus douces encore que n\rquote
+en avait eu Monsieur.
+\par
+\par De\~Guiche \'e9tait l\'e0, comme nous l\rquote avons dit, mais se tenait un peu \'e0 l\rquote \'e9cart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent termin\'e9es.
+\par
+\par De Wardes, tout en parlant aux autres, et m\'eame \'e0 Monsieur, n\rquote avait pas perdu de\~Guiche de vue\~; son instinct lui disait qu\rquote il \'e9tait l\'e0 pour lui.
+\par
+\par Aussi alla-t-il \'e0 de\~Guiche aussit\'f4t qu\rquote il en eut fini avec les autres.
+\par
+\par Tous deux \'e9chang\'e8rent les compliments les plus courtois\~; apr\'e8s quoi, de\~Wardes revint \'e0 Monsieur et aux autres gentilshommes.
+\par
+\par Au milieu de toutes ces f\'e9licitations de bon retour on annon\'e7a Madame.
+\par
+\par Madame avait appris l\rquote arriv\'e9e de de\~Wardes. Elle savait tous les d\'e9tails de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n\rquote \'e9tait pas f\'e2ch\'e9e d\rquote \'eatre l\'e0 aux premi\'e8res paroles qui devaient \'eatre prononc\'e9
+es par celui qu\rquote elle savait son ennemi.
+\par
+\par Elle avait deux ou trois dames d\rquote honneur avec elle.
+\par
+\par De Wardes fit \'e0 Madame les plus gracieux saluts, et annon\'e7a tout d\rquote abord, pour commencer les hostilit\'e9s, qu\rquote il \'e9tait pr\'eat \'e0 donner des nouvelles de M.\~de\~Buckingham \'e0 ses amis.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une r\'e9ponse directe \'e0 la froideur avec laquelle Madame l\rquote avait accueilli.
+\par
+\par L\rquote attaque \'e9tait vive, Madame sentit le coup sans para\'eetre l\rquote avoir re\'e7u. Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de\~Guiche.
+\par
+\par Monsieur rougit, de\~Guiche p\'e2lit.
+\par
+\par Madame seule ne changea point de physionomie\~; mais, comprenant combien cet ennemi pouvait lui susciter de d\'e9sagr\'e9ments pr\'e8s des deux personnes qui l\rquote \'e9coutaient, elle se pencha en souriant du c\'f4t\'e9 du voyageur.
+\par
+\par Le voyageur parlait d\rquote autre chose.
+\par
+\par Madame \'e9tait brave, imprudente m\'eame\~: toute retraite la jetait en avant. Apr\'e8s le premier serrement de c\'9cur, elle revint au feu.
+\par
+\par \endash Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur de\~Wardes\~? demanda-t-elle\~; car nous avons appris que vous aviez eu la mauvaise chance d\rquote \'eatre bless\'e9.
+\par
+\par Ce fut au tour de de\~Wardes de tressaillir\~; il se pin\'e7a les l\'e8vres.
+\par
+\par \endash Non, madame, dit-il, presque pas.
+\par
+\par \endash Cependant, par cette horrible chaleur\'85
+\par
+\par \endash L\rquote air de la mer est frais, madame, et puis j\rquote avais une consolation.
+\par
+\par \endash Oh\~! tant mieux\~!\'85 Laquelle\~?
+\par
+\par \endash Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.
+\par
+\par \endash Ah\~! il a \'e9t\'e9 bless\'e9 plus gri\'e8vement que vous\~? J\rquote ignorais cela, dit la princesse avec une compl\'e8te insensibilit\'e9.
+\par
+\par \endash Oh\~! madame, vous vous trompez, ou plut\'f4t vous faites semblant de vous tromper \'e0 mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait plus souffert que moi\~; mais son c\'9cur \'e9tait atteint.
+\par
+\par De\~Guiche comprit o\'f9 tendait la lutte\~; il hasarda un signe \'e0 Madame\~; ce signe la suppliait d\rquote abandonner la partie.
+\par
+\par Mais elle, sans r\'e9pondre \'e0 de\~Guiche, sans faire semblant de le voir, et toujours souriante\~:
+\par
+\par \endash Eh\~! quoi\~! demanda-t-elle, M.\~de\~Buckingham avait-il donc \'e9t\'e9 touch\'e9 au c\'9cur\~? Je ne croyais pas, moi, jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent, qu\rquote une blessure au c\'9cur se p\'fbt gu\'e9rir.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! madame, r\'e9pondit gracieusement de\~Wardes, les femmes croient toutes cela, et c\rquote est ce qui leur donne sur nous la sup\'e9riorit\'e9 de la confiance.
+\par
+\par \endash Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient. M.\~de\~Wardes veut dire que le duc de Buckingham avait \'e9t\'e9 touch\'e9 au c\'9cur par autre chose que par une \'e9p\'e9e.
+\par
+\par \endash Ah\~! bien\~! bien\~! s\rquote \'e9cria Madame. Ah\~! c\rquote est une plaisanterie de M.\~de\~Wardes\~; fort bien\~; seulement je voudrais savoir si M.\~de\~Buckingham go\'fbterait cette plaisanterie. En v\'e9rit\'e9, c\rquote
+est bien dommage qu\rquote il ne soit point l\'e0, monsieur de\~Wardes.
+\par
+\par Un \'e9clair passa dans les yeux du jeune homme.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit-il les dents serr\'e9es, je le voudrais aussi, moi.
+\par
+\par De\~Guiche ne bougea pas.
+\par
+\par Madame semblait attendre qu\rquote il v\'eent \'e0 son secours.
+\par
+\par Monsieur h\'e9sitait.
+\par
+\par Le chevalier de Lorraine s\rquote avan\'e7a et prit la parole.
+\par
+\par \endash Madame, dit-il, de\~Wardes sait bien que, pour un Buckingham, \'eatre touch\'e9 au c\'9cur n\rquote est pas chose nouvelle, et que ce qu\rquote il a dit s\rquote est vu d\'e9j\'e0.
+\par
+\par \endash Au lieu d\rquote un alli\'e9, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis ligu\'e9s, acharn\'e9s\~!
+\par
+\par Et elle changea la conversation.
+\par
+\par Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que l\rquote \'e9tiquette ordonne de respecter.
+\par
+\par Le reste de l\rquote entretien fut donc mod\'e9r\'e9\~; les principaux acteurs avaient fini leurs r\'f4les.
+\par
+\par Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait l\rquote interroger, lui donna la main.
+\par
+\par Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s\rquote \'e9tabl\'eet entre les deux \'e9poux pour les laisser tranquillement ensemble.
+\par
+\par Il s\rquote achemina donc vers l\rquote appartement de Monsieur pour le surprendre \'e0 son retour, et d\'e9truire avec trois mots toutes les bonnes impressions que Madame aurait pu semer dans son c\'9cur. De\~Guiche fit un pas vers de\~
+Wardes, que beaucoup de gens entouraient.
+\par
+\par Il lui indiquait ainsi le d\'e9sir de causer avec lui. De Wardes lui fit, des yeux et de la t\'eate, signe qu\rquote il le comprenait.
+\par
+\par Ce signe, pour les \'e9trangers, n\rquote avait rien que d\rquote amical.
+\par
+\par Alors de\~Guiche put se retourner et attendre.
+\par
+\par Il n\rquote attendit pas longtemps. De Wardes, d\'e9barrass\'e9 de ses interlocuteurs, s\rquote approcha de de\~Guiche, et tous deux, apr\'e8s un nouveau salut, se mirent \'e0 marcher c\'f4te \'e0 c\'f4te.
+\par
+\par \endash Vous avez fait un bon retour, mon cher de\~Wardes\~? dit le comte.
+\par
+\par \endash Excellent, comme vous voyez.
+\par
+\par \endash Et vous avez toujours l\rquote esprit tr\'e8s gai\~?
+\par
+\par \endash Plus que jamais.
+\par
+\par \endash C\rquote est un grand bonheur.
+\par
+\par \endash Que voulez-vous\~! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si grotesque autour de nous\~!
+\par
+\par \endash Vous avez raison.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous \'eates donc de mon avis\~?
+\par
+\par \endash Parbleu\~! Et vous nous apportez des nouvelles de l\'e0-bas\~?
+\par
+\par \endash Non, ma foi\~! j\rquote en viens chercher ici.
+\par
+\par \endash Parlez. Vous avez cependant vu du monde \'e0 Boulogne, un de nos amis, et il n\rquote y a pas si longtemps de cela.
+\par
+\par \endash Du monde\'85 de\'85 de nos amis\~?\'85
+\par
+\par \endash Vous avez la m\'e9moire courte.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vrai\~: Bragelonne\~?
+\par
+\par \endash Justement.
+\par
+\par \endash Qui allait en mission pr\'e8s du roi Charles\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est cela. Eh bien\~! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-vous pas dit\~?\'85
+\par
+\par \endash Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l\rquote avoue, mais ce que je ne lui ai pas dit, je le sais.
+\par
+\par De Wardes \'e9tait la finesse m\'eame. Il sentait parfaitement, \'e0 l\rquote attitude de de\~Guiche, attitude pleine de froideur, de dignit\'e9, que la conversation prenait une mauvaise tournure. Il r\'e9solut de se laisser aller \'e0
+ la conversation et de se tenir sur ses gardes.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce donc, s\rquote il vous pla\'eet, que cette chose que vous ne lui avez pas dite\~? demanda de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! la chose concernant La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash La Valli\'e8re\'85 Qu\rquote est-ce que cela\~? et quelle est cette chose si \'e9trange que vous l\rquote avez sue l\'e0-bas, vous, tandis que Bragelonne, qui \'e9tait ici, ne l\rquote a pas sue, lui\~?
+\par
+\par \endash Est-ce s\'e9rieusement que vous me faites cette question\~?
+\par
+\par \endash On ne peut plus s\'e9rieusement.
+\par
+\par \endash Quoi\~! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le commensal de la maison, vous, l\rquote ami de Monsieur, vous, le favori de notre belle princesse\~?
+\par
+\par De\~Guiche rougit de col\'e8re.
+\par
+\par \endash De quelle princesse parlez-vous\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Mais je n\rquote en connais qu\rquote une, mon cher. Je parle de Madame. Est-ce que vous avez une autre princesse au c\'9cur\~? Voyons.
+\par
+\par De\~Guiche allait se lancer\~; mais il vit la feinte.
+\par
+\par Une querelle \'e9tait imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que de\~Guiche ne l\rquote acceptait qu\rquote au nom de La Valli\'e8re. C\rquote \'e9tait, \'e0
+ partir de ce moment, un jeu de feintes, et qui devait durer jusqu\rquote \'e0 ce que l\rquote un d\rquote eux f\'fbt touch\'e9.
+\par
+\par De\~Guiche reprit donc tout son sang-froid.
+\par
+\par \endash Il n\rquote est pas le moins du monde question de Madame dans tout ceci, mon cher de\~Wardes, dit de\~Guiche, mais de ce que vous disiez l\'e0, \'e0 l\rquote instant m\'eame.
+\par
+\par \endash Et que disais-je\~?
+\par
+\par \endash Que vous aviez cach\'e9 \'e0 Bragelonne certaines choses.
+\par
+\par \endash Que vous savez aussi bien que moi, r\'e9pliqua de\~Wardes.
+\par
+\par \endash Non, d\rquote honneur\~!
+\par
+\par \endash Allons donc\~!
+\par
+\par \endash Si vous me le dites, je le saurai\~; mais non autrement, je vous jure\~!
+\par
+\par \endash Comment\~! j\rquote arrive de l\'e0-bas, de soixante lieues\~; vous n\rquote avez pas boug\'e9 d\rquote ici\~; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la renomm\'e9e m\rquote a rapport\'e9 l\'e0-bas, elle, et je vous entends me dire s\'e9
+rieusement que vous ne savez pas\~? oh\~! comte, vous n\rquote \'eates pas charitable.
+\par
+\par \endash Ce sera comme il vous plaira, de\~Wardes\~; mais, je vous le r\'e9p\'e8te, je ne sais rien.
+\par
+\par \endash Vous faites le discret, c\rquote est prudent.
+\par
+\par \endash Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus \'e0 moi qu\rquote \'e0 Bragelonne\~?
+\par
+\par \endash Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que Madame ne serait pas si ma\'eetresse d\rquote elle-m\'eame que vous.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! double hypocrite, murmura de\~Guiche, te voil\'e0 revenu sur ton terrain.\~\'bb
+\par
+\par \endash Eh bien\~! alors, continua de\~Wardes, puisqu\rquote il nous est si difficile de nous entendre sur La Valli\'e8re et Bragelonne, causons de vos affaires personnelles.
+\par
+\par \endash Mais, dit de\~Guiche, je n\rquote ai point d\rquote affaires personnelles, moi. Vous n\rquote avez rien dit de moi, je suppose, \'e0 Bragelonne, que vous ne puissiez me redire, \'e0 moi\~?
+\par
+\par \endash Non. Mais, comprenez-vous, de\~Guiche\~? c\rquote est qu\rquote autant je suis ignorant sur certaines choses, autant je suis ferr\'e9 sur d\rquote autres. S\rquote il s\rquote agissait, par exemple, de vous parler des relations de M.\~de\~
+Buckingham \'e0 Paris, comme j\rquote ai fait le voyage avec le duc, je pourrais vous dire les choses les plus int\'e9ressantes. Voulez-vous que je vous les dise\~?
+\par
+\par De\~Guiche passa sa main sur son front moite de sueur.
+\par
+\par \endash Mais, non, dit-il, cent fois non, je n\rquote ai point de curiosit\'e9 pour ce qui ne me regarde pas. M.\~de\~Buckingham n\rquote est pour moi qu\rquote une simple connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je n\rquote ai donc
+aucune curiosit\'e9 de savoir ce qui est arriv\'e9 \'e0 M.\~de\~Buckingham, tandis que j\rquote ai tout int\'e9r\'eat \'e0 savoir ce qui est arriv\'e9 \'e0 Raoul.
+\par
+\par \endash \'c0 Paris\~?
+\par
+\par \endash Oui, \'e0 Paris ou \'e0 Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis pr\'e9sent\~: si quelque \'e9v\'e9nement advient, je suis l\'e0 pour y faire face\~; tandis que Raoul est absent et n\rquote a que moi pour le repr\'e9senter\~
+; donc, les affaires de Raoul avant les miennes.
+\par
+\par \endash Mais Raoul reviendra.
+\par
+\par \endash Oui, apr\'e8s sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.
+\par
+\par \endash D\rquote autant plus qu\rquote il y restera quelque temps, \'e0 Londres, dit de\~Wardes en ricanant.
+\par
+\par \endash Vous croyez\~? demanda na\'efvement de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Parbleu\~! croyez-vous qu\rquote on l\rquote a envoy\'e9 \'e0 Londres pour qu\rquote il ne fasse qu\rquote y aller et en revenir\~? Non pas\~; on l\rquote a envoy\'e9 \'e0 Londres pour qu\rquote il y reste.
+\par
+\par \endash Ah\~! comte, dit de\~Guiche en saisissant avec force la main de de\~Wardes, voici un soup\'e7on bien f\'e2cheux pour Bragelonne, et qui justifie \'e0 merveille ce qu\rquote il m\rquote a \'e9crit de Boulogne.
+\par
+\par De Wardes redevint froid\~; l\rquote amour de la raillerie l\rquote avait pouss\'e9 en avant, et il avait, par son imprudence, donn\'e9 prise sur lui.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! voyons, qu\rquote a-t-il \'e9crit\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Que vous lui aviez gliss\'e9 quelques insinuations perfides contre La Valli\'e8re et que vous aviez paru rire de sa grande confiance dans cette jeune fille.
+\par
+\par \endash Oui, j\rquote ai fait tout cela, dit de\~Wardes, et j\rquote \'e9tais pr\'eat, en le faisant, \'e0 m\rquote entendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit un homme \'e0 un autre homme lorsque ce dernier le m\'e9content
+e. Ainsi, par exemple, si je vous cherchais une querelle, \'e0 vous, je vous dirais que Madame, apr\'e8s avoir distingu\'e9 M.\~de\~Buckingham, passe en ce moment pour n\rquote avoir renvoy\'e9 le beau duc qu\rquote \'e0 votre profit.
+\par
+\par \endash Oh\~! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher de\~Wardes, dit de\~Guiche en souriant malgr\'e9 le frisson qui courait dans ses veines comme une injection de feu. Peste\~! une telle faveur, c\rquote est du miel.
+\par
+\par \endash D\rquote accord\~; mais, si je voulais absolument une querelle avec vous, je chercherais un d\'e9menti, et je vous parlerais de certain bosquet o\'f9 vous vous rencontr\'e2tes avec cette illustre princesse, de certaines g\'e9
+nuflexions, de certains baisemains, et vous qui \'eates un homme secret, vous, vif et pointilleux\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~! non, je vous jure, dit de\~Guiche en l\rquote interrompant avec le sourire sur les l\'e8vres, quoiqu\rquote il f\'fbt port\'e9 \'e0 croire qu\rquote
+il allait mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas, que je ne vous donnerais aucun d\'e9menti. Que voulez-vous, tr\'e8s cher comte, je suis ainsi fait\~; pour les choses qui me regardent, je suis de glace. Ah\~! c\rquote
+est bien autre chose lorsqu\rquote il s\rquote agit d\rquote un ami absent, d\rquote un ami qui, en partant, nous a confi\'e9 ses int\'e9r\'eats\~; oh\~! pour cet ami, voyez-vous, de\~Wardes, je suis tout de feu\~!
+\par
+\par \endash Je vous comprends, monsieur de\~Guiche\~; mais, vous avez beau dire, il ne peut \'eatre question entre nous, \'e0 cette heure, ni de Bragelonne, ni de cette jeune fille sans importance qu\rquote on appelle La Valli\'e8re.
+\par
+\par En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le salon, et, ayant d\'e9j\'e0 entendu les paroles qui venaient d\rquote \'eatre prononc\'e9es, \'e9taient \'e0 m\'eame d\rquote entendre celles qui allaient suivre.
+\par
+\par De Wardes s\rquote en aper\'e7ut et continua tout haut\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! si La Valli\'e8re \'e9tait une coquette comme Madame, dont les agaceries, tr\'e8s innocentes, je le veux bien, ont d\rquote abord fait renvoyer M.\~de\~
+Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait exiler, vous, car, enfin, vous vous y \'eates laiss\'e9 prendre \'e0 ses agaceries, n\rquote est-ce pas, monsieur\~?
+\par
+\par Les gentilshommes s\rquote approch\'e8rent, de Saint-Aignan en t\'eate, Manicamp apr\'e8s.
+\par
+\par \endash Eh\~! mon cher, que voulez-vous\~? dit de\~Guiche en riant, je suis un fat, moi, tout le monde sait cela. J\rquote ai pris au s\'e9rieux une plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais j\rquote ai vu mon erreur, j\rquote ai courb\'e9 ma vanit
+\'e9 aux pieds de qui de droit, et j\rquote ai obtenu mon rappel en faisant amende honorable et en me promettant \'e0 moi-m\'eame de me gu\'e9rir de ce d\'e9faut, et, vous le voyez, j\rquote en suis si bien gu\'e9
+ri, que je ris maintenant de ce qui, il y a quatre jours, me brisait le c\'9cur. Mais, lui, Raoul, il est aim\'e9\~; il ne rit pas des bruits qui peuvent troubler son bonheur, des bruits dont vous vous \'eates fait l\rquote interpr\'e8
+te quand vous saviez cependant, comte, comme moi, comme ces messieurs, comme tout le monde, que ces bruits n\rquote \'e9taient qu\rquote une calomnie.
+\par
+\par \endash Une calomnie\~! s\rquote \'e9cria de\~Wardes, furieux de se voir pouss\'e9 dans le pi\'e8ge par le sang-froid de de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Mais oui, une calomnie. Dame\~! voici sa lettre, dans laquelle il me dit que vous avez mal parl\'e9 de Mlle de La Valli\'e8re, et o\'f9 il me demande si ce que vous av
+ez dit de cette jeune fille est vrai. Voulez-vous que je fasse juges ces messieurs, de\~Wardes\~?
+\par
+\par Et, avec le plus grand sang-froid, de\~Guiche lut tout haut le paragraphe de la lettre qui concernait La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Et, maintenant, continua de\~Guiche, il est bien constat\'e9 pour moi que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et que vos propos \'e9taient malicieux.
+\par
+\par De Wardes regarda autour de lui pour savoir s\rquote il aurait appui quelque part\~; mais, \'e0 cette id\'e9e que de\~Wardes avait insult\'e9, soit directement, soit indirectement, celle qui \'e9tait l\rquote idole du jour, chacun secoua la t\'eate, et de
+\~Wardes ne vit que des hommes pr\'eats \'e0 lui donner tort.
+\par
+\par \endash Messieurs, dit de\~Guiche devinant d\rquote instinct le sentiment g\'e9n\'e9ral, notre discussion avec M.\~de\~Wardes porte sur un sujet si d\'e9licat, qu\rquote il est important que personne n\rquote en entende plus que vous n\rquote
+en avez entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et laissez-nous achever cette conversation entre nous, comme il convient \'e0 deux gentilshommes dont l\rquote un a donn\'e9 \'e0 l\rquote autre un d\'e9menti.
+\par
+\par \endash Messieurs\~! messieurs\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent les assistants.
+\par
+\par \endash Trouvez-vous que j\rquote avais tort de d\'e9fendre Mlle de La Valli\'e8re\~? dit de\~Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les paroles blessantes que j\rquote ai pu dire contre M.\~de\~Wardes.
+\par
+\par \endash Peste\~! dit de Saint-Aignan, non pas\~!\'85 Mlle de La Valli\'e8re est un ange.
+\par
+\par \endash La vertu, la puret\'e9 en personne, dit Manicamp.
+\par
+\par \endash Vous voyez, monsieur de\~Wardes, dit de\~Guiche, je ne suis point le seul qui prenne la d\'e9fense de la pauvre enfant. Messieurs, une seconde fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez qu\rquote il est impossible d\rquote \'ea
+tre plus calme que nous ne le sommes.
+\par
+\par Les courtisans ne demandaient pas mieux que de s\rquote \'e9loigner\~; les uns all\'e8rent \'e0 une porte, les autres \'e0 l\rquote autre.
+\par
+\par Les deux jeunes gens rest\'e8rent seuls.
+\par
+\par \endash Bien jou\'e9, dit de\~Wardes au comte.
+\par
+\par \endash N\rquote est-ce pas\~? r\'e9pondit celui-ci.
+\par
+\par \endash Que voulez-vous\~? je me suis rouill\'e9 en province, mon cher, tandis que vous, ce que vous avez gagn\'e9 de puissance sur vous-m\'eame me confond, comte\~; on acquiert toujours quelque chose dans la soci\'e9t\'e9 des femmes\~
+; acceptez donc tous mes compliments.
+\par
+\par \endash Je les accepte.
+\par
+\par \endash Et je les retournerai \'e0 Madame.
+\par
+\par \endash Oh\~! maintenant, mon cher monsieur de\~Wardes, parlons-en aussi haut qu\rquote il vous plaira.
+\par
+\par \endash Ne m\rquote en d\'e9fiez pas.
+\par
+\par \endash Oh\~! je vous en d\'e9fie\~! Vous \'eates connu pour un m\'e9chant homme\~; si vous faites cela, vous passerez pour un l\'e2che, et Monsieur vous fera pendre ce soir \'e0 l\rquote espagnolette de sa fen\'eatre. Parlez, mon cher de\~Wardes, parl
+ez.
+\par
+\par \endash Je suis battu.
+\par
+\par \endash Oui, mais pas encore autant qu\rquote il convient.
+\par
+\par \endash Je vois que vous ne seriez pas f\'e2ch\'e9 de me battre \'e0 plate couture.
+\par
+\par \endash Non, mieux encore.
+\par
+\par \endash Diable\~! c\rquote est que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez mal\~; apr\'e8s celle que je viens de jouer, une partie ne peut me convenir. J\rquote ai perdu trop de sang \'e0 Boulogne\~
+: au moindre effort mes blessures se rouvriraient, et, en v\'e9rit\'e9, vous auriez de moi trop bon march\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit de\~Guiche, et cependant, vous avez, en arrivant, fait montre de votre belle mine et de vos bons bras.
+\par
+\par \endash Oui, les bras vont encore, c\rquote est vrai\~; mais les jambes sont faibles, et puis je n\rquote ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de duel\~; et vous, j\rquote en r\'e9ponds, vous vous escrimez tous les jours pour mettre \'e0
+ bonne fin votre petit guet-apens.
+\par
+\par \endash Sur l\rquote honneur, monsieur, r\'e9pondit de\~Guiche, voici une demi-ann\'e9e que je n\rquote ai fait d\rquote exercice.
+\par
+\par \endash Non, voyez-vous, comte, toute r\'e9flexion faite, je ne me battrai pas, pas avec vous, du moins. J\rquote attendrai Bragelonne, puisque vous dites que c\rquote est Bragelonne qui m\rquote en veut.
+\par
+\par \endash Oh\~! que non pas, vous n\rquote attendrez pas Bragelonne, s\rquote \'e9cria de\~Guiche hors de lui\~; car, vous l\rquote avez dit, Bragelonne peut tarder \'e0 revenir, et, en attendant, votre m\'e9chant esprit fera son \'9cuvre.
+\par
+\par \endash Cependant, j\rquote aurai une excuse. Prenez garde\~!
+\par
+\par \endash Je vous donne huit jours pour achever de vous r\'e9tablir.
+\par
+\par \endash C\rquote est d\'e9j\'e0 mieux. Dans huit jours, nous verrons.
+\par
+\par \endash Oui, oui, je comprends\~: en huit jours, on peut \'e9chapper \'e0 l\rquote ennemi. Non, non, pas un.
+\par
+\par \endash Vous \'eates fou, monsieur, dit de\~Wardes en faisant un pas de retraite.
+\par
+\par \endash Et vous, vous \'eates un mis\'e9rable. Si vous ne vous battez pas de bonne gr\'e2ce\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Je vous d\'e9nonce au roi comme ayant refus\'e9 de vous battre apr\'e8s avoir insult\'e9 La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit de\~Wardes, vous \'eates dangereusement perfide, monsieur l\rquote honn\'eate homme.
+\par
+\par \endash Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche toujours loyalement.
+\par
+\par \endash Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner \'e0 blanc pour \'e9galiser nos chances.
+\par
+\par \endash Non pas, j\rquote ai mieux que cela.
+\par
+\par \endash Dites.
+\par
+\par \endash Nous monterons \'e0 cheval tous deux et nous \'e9changerons trois coups de pistolet. Vous tirez de premi\'e8re force. Je vous ai vu abattre des hirondelles, \'e0 balle et au galop. Ne dites pas non, je vous ai vu.
+\par
+\par \endash Je crois que vous avez raison, dit de\~Wardes\~; et, comme cela, il est possible que je vous tue.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, vous me rendriez service.
+\par
+\par \endash Je ferai de mon mieux.
+\par
+\par \endash Est-ce dit\~?
+\par
+\par \endash Votre main.
+\par
+\par \endash La voici\'85 \'c0 une condition, pourtant.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi\~?
+\par
+\par \endash Rien, je vous le jure.
+\par
+\par \endash Je vais chercher mon cheval.
+\par
+\par \endash Et moi le mien.
+\par
+\par \endash O\'f9 irons-nous\~?
+\par
+\par \endash Dans la plaine\~; je sais un endroit excellent.
+\par
+\par \endash Partons-nous ensemble\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~?
+\par
+\par Et tous deux, s\rquote acheminant vers les \'e9curies, pass\'e8rent sous les fen\'eatres de Madame, doucement \'e9clair\'e9es\~; une ombre grandissait derri\'e8re les rideaux de dentelle.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 pourtant une femme, dit de\~Wardes en souriant, qui ne se doute pas que nous allons \'e0 la mort pour elle.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838200}{\*\bkmkstart _Toc97189238}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLII \endash Le combat{\*\bkmkend _Toc79838200
+}{\*\bkmkend _Toc97189238}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{De Wardes choisit son cheval, et de\~Guiche le sien.
+\par
+\par Puis chacun le sella lui-m\'eame avec une selle \'e0 fontes.
+\par
+\par De Wardes n\rquote avait point de pistolets. De\~Guiche en avait deux paires. Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le choix \'e0 de\~Wardes.
+\par
+\par De Wardes choisit des pistolets dont il s\rquote \'e9tait vingt fois servi, les m\'eames avec lesquels de\~Guiche lui avait vu tuer les hirondelles au vol.
+\par
+\par \endash Vous ne vous \'e9tonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes pr\'e9cautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par cons\'e9quent, qu\rquote \'e9galiser les chances.
+\par
+\par \endash L\rquote observation \'e9tait inutile, r\'e9pondit de\~Guiche, et vous \'eates dans votre droit.
+\par
+\par \endash Maintenant, dit de\~Wardes, je vous prie de vouloir bien m\rquote aider \'e0 monter \'e0 cheval, car j\rquote y \'e9prouve encore une certaine difficult\'e9.
+\par
+\par \endash Alors, il fallait prendre le parti \'e0 pied.
+\par
+\par \endash Non, une fois en selle, je vaux mon homme.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, n\rquote en parlons plus.
+\par
+\par Et de\~Guiche aida de\~Wardes \'e0 monter \'e0 cheval.
+\par
+\par \endash Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur \'e0 nous exterminer, nous n\rquote avons pas pris garde \'e0 une chose.
+\par
+\par \endash \'c0 laquelle\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est qu\rquote il fait nuit, et qu\rquote il faudra nous tuer \'e0 t\'e2tons.
+\par
+\par \endash Soit, ce sera toujours le m\'eame r\'e9sultat.
+\par
+\par \endash Cependant, il faut prendre garde \'e0 une autre circonstance, qui est que les honn\'eates gens ne se vont point battre sans compagnons.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria de\~Guiche, vous \'eates aussi d\'e9sireux que moi de bien faire les choses.
+\par
+\par \endash Oui\~; mais je ne veux point que l\rquote on puisse dire que vous m\rquote avez assassin\'e9, pas plus que, dans le cas o\'f9 je vous tuerais, je ne veux \'eatre accus\'e9 d\rquote un crime.
+\par
+\par \endash A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M.\~de\~Buckingham\~? dit de\~Guiche. Il s\rquote est cependant accompli dans les m\'eames conditions o\'f9 le n\'f4tre va s\rquote accomplir.
+\par
+\par \endash Bon\~! Il faisait encore jour et nous \'e9tions dans l\rquote eau jusqu\rquote aux cuisses\~; d\rquote ailleurs, bon nombre de spectateurs \'e9taient rang\'e9s sur le rivage et nous regardaient.
+\par
+\par De\~Guiche r\'e9fl\'e9chit un instant\~; mais cette pens\'e9e qui s\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 pr\'e9sent\'e9e \'e0 son esprit s\rquote y raffermit, que de\~Wardes voulait avoir des t\'e9
+moins pour ramener la conversation sur Madame et donner un tour nouveau au combat.
+\par
+\par Il ne r\'e9pliqua donc rien, et, comme de\~Wardes l\rquote interrogea une derni\'e8re fois du regard, il lui r\'e9pondit par un signe de t\'eate qui voulait dire que le mieux \'e9tait de s\rquote en tenir o\'f9 l\rquote on en \'e9tait.
+\par
+\par Les deux adversaires se mirent, en cons\'e9quence, en chemin et sortirent du ch\'e2teau par cette porte que nous connaissons pour avoir vu tout pr\'e8s d\rquote elle Montalais et Malicorne.
+\par
+\par La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journ\'e9e, avait amass\'e9 tous les nuages qu\rquote elle poussait silencieusement et lourdement de l\rquote ouest \'e0 l\rquote est. Ce d\'f4me, sans \'e9claircies et sans tonnerres apparents
+, pesait de tout son poids sur la terre et commen\'e7ait \'e0 se trouer sous les efforts du vent, comme une immense toile d\'e9tach\'e9e d\rquote un lambris.
+\par
+\par Les gouttes d\rquote eau tombaient ti\'e8des et larges sur la terre, o\'f9 elles agglom\'e9raient la poussi\'e8re en globules roulants.
+\par
+\par En m\'eame temps, des haies qui aspiraient l\rquote orage, des fleurs alt\'e9r\'e9es, des arbres \'e9chevel\'e9s, s\rquote exhalaient mille odeurs aromatiques qui ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les id\'e9es de jeunesse, de vie \'e9
+ternelle, de bonheur et d\rquote amour.
+\par
+\par \endash La terre sent bien bon, dit de\~Wardes\~; c\rquote est une coquetterie de sa part pour nous attirer \'e0 elle.
+\par
+\par \endash \'c0 propos, r\'e9pliqua de\~Guiche, il m\rquote est venu plusieurs id\'e9es et je veux vous les soumettre.
+\par
+\par \endash Relatives\~?
+\par
+\par \endash Relatives \'e0 notre combat.
+\par
+\par \endash En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en occupions.
+\par
+\par \endash Sera-ce un combat ordinaire et r\'e9gl\'e9 selon la coutume\~?
+\par
+\par \endash Voyons notre coutume\~?
+\par
+\par \endash Nous mettrons pied \'e0 terre dans une bonne plaine, nous attacherons nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons sans armes, puis nous nous \'e9loignerons de cent cinquante pas chacun pour revenir l\rquote un sur l\rquote autre.
+
+\par
+\par \endash Bon\~! c\rquote est ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois semaines, \'e0 la Saint-Denis.
+\par
+\par \endash Pardon, vous oubliez un d\'e9tail.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash Dans votre duel avec Follivent, vous march\'e2tes \'e0 pied l\rquote un sur l\rquote autre, l\rquote \'e9p\'e9e aux dents et le pistolet au poing.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai.
+\par
+\par \endash Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous l\rquote avouez vous-m\'eame, nous remontons \'e0 cheval et nous nous choquons, le premier qui veut tirer tire.
+\par
+\par \endash C\rquote est ce qu\rquote il y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit\~; il faut compter plus de coups perdus qu\rquote il n\rquote y en aurait dans le jour.
+\par
+\par \endash Soit\~! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout charg\'e9s, et un troisi\'e8me de recharge.
+\par
+\par \endash \'c0 merveille\~! o\'f9 notre combat aura-t-il lieu\~?
+\par
+\par \endash Avez-vous quelque pr\'e9f\'e9rence\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Vous voyez ce petit bois qui s\rquote \'e9tend devant nous\~?
+\par
+\par \endash Le bois Rochin\~? Parfaitement.
+\par
+\par \endash Vous le connaissez\~?
+\par
+\par \endash \'c0 merveille.
+\par
+\par \endash Vous savez, alors, qu\rquote il a une clairi\'e8re \'e0 son centre\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Gagnons cette clairi\'e8re.
+\par
+\par \endash Soit\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est une esp\'e8ce de champ clos naturel, avec toutes sortes de chemins, de faux fuyants, de sentiers, de foss\'e9s, de tournants, d\rquote all\'e9es\~; nous serons l\'e0 \'e0 merveille.
+\par
+\par \endash Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arriv\'e9s, je crois\~?
+\par
+\par \endash Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clart\'e9 qui tombe des \'e9toiles, comme dit Corneille, se concentre en cette place\~; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses barri\'e8res.
+\par
+\par \endash Soit\~! Faites comme vous dites.
+\par
+\par \endash Terminons les conditions, alors.
+\par
+\par \endash Voici les miennes\~; si vous avez quelque chose contre, vous le direz.
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9coute.
+\par
+\par \endash Cheval tu\'e9 oblige son ma\'eetre \'e0 combattre \'e0 pied.
+\par
+\par \endash C\rquote est incontestable, puisque nous n\rquote avons pas de chevaux de rechange.
+\par
+\par \endash Mais n\rquote oblige pas l\rquote adversaire \'e0 descendre de son cheval.
+\par
+\par \endash L\rquote adversaire sera libre d\rquote agir comme bon lui semblera.
+\par
+\par \endash Les adversaires, s\rquote \'e9tant joints une fois, peuvent ne se plus quitter, et, par cons\'e9quent, tirer l\rquote un sur l\rquote autre \'e0 bout portant.
+\par
+\par \endash Accept\'e9.
+\par
+\par \endash Trois charges sans plus, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles pour vos pistolets\~; mesurez trois charges, prenez trois balles\~; j\rquote en ferai autant, puis nous r\'e9pandrons le reste de la poudre et nous jetterons le reste des balles.
+
+\par
+\par \endash Et nous jurons sur le Christ, n\rquote est-ce pas, ajouta de\~Wardes, que nous n\rquote avons plus sur nous ni poudre ni balles\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est convenu\~; moi, je le jure.
+\par
+\par De\~Guiche \'e9tendit la main vers le ciel.
+\par
+\par De Wardes l\rquote imita.
+\par
+\par \endash Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire que je ne suis dupe de rien. Vous \'eates, ou vous serez l\rquote amant de Madame. J\rquote ai p\'e9n\'e9tr\'e9 le secret, vous avez peur que je ne l\rquote \'e9bruite\~; vous voulez m
+e tuer pour vous assurer le silence, c\rquote est tout simple, et, \'e0 votre place, j\rquote en ferais autant.
+\par
+\par De\~Guiche baissa la t\'eate.
+\par
+\par \endash Seulement, continua de\~Wardes triomphant, \'e9tait-ce bien la peine, dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise affaire de Bragelonne\~? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le sanglier, on l\rquote enrage\~; en for\'e7
+ant le renard, on lui donne la f\'e9rocit\'e9 du jaguar. Il en r\'e9sulte que, mis aux abois par vous, je me d\'e9fends jusqu\rquote \'e0 la mort.
+\par
+\par \endash C\rquote est votre droit.
+\par
+\par \endash Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal\~; ainsi, pour commencer, vous devinez bien, n\rquote est-ce pas, que je n\rquote ai point fait la sottise de cadenasser mon secret, ou plut\'f4t votre secret dans mon c\'9cur\~
+? Il y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez, qui est entr\'e9 en participation de mon secret\~; ainsi, comprenez bien que, si vous me tuez, ma mort n\rquote aura pas servi \'e0 grand-chose\~; tandis qu\rquote au contraire, si je vous tue, dame\~
+! tout est possible, vous comprenez.
+\par
+\par De\~Guiche frissonna.
+\par
+\par \endash Si je vous tue, continua de\~Wardes, vous aurez attach\'e9 \'e0 Madame deux ennemis qui travailleront \'e0 qui mieux mieux \'e0 la ruiner.
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur, s\rquote \'e9cria de\~Guiche furieux, ne comptez pas ainsi sur ma mort\~; de ces deux ennemis, j\rquote esp\'e8re bien tuer l\rquote un tout de suite, et l\rquote autre \'e0 la premi\'e8re occasion.
+\par
+\par De Wardes ne r\'e9pondit que par un \'e9clat de rire tellement diabolique, qu\rquote un homme superstitieux s\rquote en f\'fbt effray\'e9.
+\par
+\par Mais de\~Guiche n\rquote \'e9tait point impressionnable \'e0 ce point.
+\par
+\par \endash Je crois, dit-il, que tout est r\'e9gl\'e9, monsieur de\~Wardes\~; ainsi, prenez du champ, je vous prie, \'e0 moins que vous ne pr\'e9f\'e9riez que ce soit moi.
+\par
+\par \endash Non pas, dit de\~Wardes, enchant\'e9 de vous \'e9pargner une peine.
+\par
+\par Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairi\'e8re dans toute son \'e9tendue, et alla prendre son poste au point de la circonf\'e9rence du carrefour qui faisait face \'e0 celui o\'f9 de\~Guiche s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9.
+\par
+\par De\~Guiche demeura immobile.
+\par
+\par \'c0 la distance de cent pas \'e0 peu pr\'e8s, les deux adversaires \'e9taient absolument invisibles l\rquote un \'e0 l\rquote autre, perdus qu\rquote ils \'e9taient dans l\rquote ombre \'e9paisse des ormes et des ch\'e2taigniers.
+\par
+\par Une minute s\rquote \'e9coula au milieu du plus profond silence.
+\par
+\par Au bout de cette minute, chacun, au sein de l\rquote ombre o\'f9 il \'e9tait cach\'e9, entendit le double cliquetis du chien r\'e9sonnant dans la batterie.
+\par
+\par De\~Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop, persuad\'e9 qu\rquote il trouverait une double garantie de s\'fbret\'e9 dans l\rquote ondulation du mouvement et dans la vitesse de la course.
+\par
+\par Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu\rquote \'e0 son avis devait occuper son adversaire.
+\par
+\par \'c0 la moiti\'e9 du chemin, il s\rquote attendait \'e0 rencontrer de\~Wardes\~: il se trompait.
+\par
+\par Il continua sa course, pr\'e9sumant que de\~Wardes l\rquote attendait immobile.
+\par
+\par Mais au deux tiers de la clairi\'e8re, il vit le carrefour s\rquote illuminer tout \'e0 coup, et une balle coupa en sifflant la plume qui s\rquote arrondissait sur son chapeau.
+\par
+\par Presque en m\'eame temps, et comme si le feu du premier coup e\'fbt servi \'e0 \'e9clairer l\rquote autre, un second coup retentit, et une seconde balle vint trouer la t\'eate du cheval de de\~Guiche, un peu au-dessous de l\rquote oreille.
+\par
+\par L\rquote animal tomba.
+\par
+\par Ces deux coups, venant d\rquote une direction tout oppos\'e9e \'e0 celle dans laquelle il s\rquote attendait \'e0 trouver de\~Wardes, frapp\'e8rent de\~Guiche de surprise\~; mais, comme c\rquote \'e9tait un homme d\rquote un grand sang-
+froid, il calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout de sa botte ne se trouv\'e2t pris sous son cheval.
+\par
+\par Heureusement, dans son agonie, l\rquote animal fit un mouvement, et de\~Guiche put d\'e9gager sa jambe moins press\'e9e.
+\par
+\par De\~Guiche se releva, se t\'e2ta\~; il n\rquote \'e9tait point bless\'e9.
+\par
+\par Du moment o\'f9 il avait senti le cheval faiblir, il avait plac\'e9 ses deux pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne f\'eet partir un des deux coups et m\'eame tous les deux, ce qui l\rquote e\'fbt d\'e9sarm\'e9 inutilement.
+\par
+\par Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et s\rquote avan\'e7a vers l\rquote endroit o\'f9, \'e0 la lueur de la flamme, il avait vu appara\'eetre de\~Wardes. De\~Guiche s\rquote \'e9tait, apr\'e8s le premier coup, rendu compte de la man
+\'9cuvre de son adversaire, qui \'e9tait on ne peut plus simple.
+\par
+\par Au lieu de courir sur de\~Guiche ou de rester \'e0 sa place \'e0 l\rquote attendre, de\~Wardes avait, pendant une quinzaine de pas \'e0 peu pr\'e8s, suivi le cercle d\rquote ombre qui le d\'e9robait \'e0 la vue de son adversaire, et, au moment o\'f9
+ celui-ci lui pr\'e9sentait le flanc dans sa course, il l\rquote avait tir\'e9 de sa place, ajustant \'e0 l\rquote aise, et servi au lieu d\rquote \'eatre g\'ean\'e9 par le galop du cheval.
+\par
+\par On a vu que, malgr\'e9 l\rquote obscurit\'e9, la premi\'e8re balle avait pass\'e9 \'e0 un pouce \'e0 peine de la t\'eate de de\~Guiche.
+\par
+\par De Wardes \'e9tait si s\'fbr de son coup, qu\rquote il avait cru voir tomber de\~Guiche. Son \'e9tonnement fut grand lorsque, au contraire le cavalier demeura en selle.
+\par
+\par Il se pressa pour tirer le second coup, fit un \'e9cart de main et tua le cheval.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une heureuse maladresse, si de\~Guiche demeurait engag\'e9 sous l\rquote animal. Avant qu\rquote il e\'fbt pu se d\'e9gager, de\~Wardes rechargeait son troisi\'e8me coup et tenait de\~Guiche \'e0 sa merci.
+\par
+\par Mais, tout au contraire, de\~Guiche \'e9tait debout et avait trois coups \'e0 tirer.
+\par
+\par De\~Guiche comprit la position\'85 Il s\rquote agissait de gagner de\~Wardes de vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant qu\rquote il e\'fbt fini de recharger son pistolet.
+\par
+\par De Wardes le voyait arriver comme une temp\'eate. La balle \'e9tait juste et r\'e9sistait \'e0 la baguette. Mal charger \'e9tait s\rquote exposer \'e0 perdre un dernier coup. Bien charger \'e9tait perdre son temps, ou plut\'f4t c\rquote \'e9
+tait perdre la vie.
+\par
+\par Il fit faire un \'e9cart \'e0 son cheval.
+\par
+\par De\~Guiche pivota sur lui-m\'eame, et, au moment o\'f9 le cheval retombait, le coup partit, enlevant le chapeau de de\~Wardes.
+\par
+\par De Wardes comprit qu\rquote il avait un instant \'e0 lui\~; il en profita pour achever de charger son pistolet.
+\par
+\par De\~Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier pistolet devenu inutile, et marcha sur de\~Wardes en levant le second.
+\par
+\par Mais, au troisi\'e8me pas qu\rquote il fit, de\~Wardes le prit tout marchant et le coup partit.
+\par
+\par Un rugissement de col\'e8re y r\'e9pondit\~; le bras du comte se crispa et s\rquote abattit. Le pistolet tomba.
+\par
+\par De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main gauche, et faire un nouveau pas en avant.
+\par
+\par Le moment \'e9tait supr\'eame.
+\par
+\par \endash Je suis perdu, murmura de\~Wardes, il n\rquote est point bless\'e9 \'e0 mort.
+\par
+\par Mais au moment o\'f9 de\~Guiche levait son pistolet sur de\~Wardes, la t\'eate, les \'e9paules et les jarrets du comte fl\'e9chirent \'e0 la fois. Il poussa un soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de de\~Wardes.
+\par
+\par \endash Allons donc\~! murmura celui-ci.
+\par
+\par Et, rassemblant les r\'eanes, il piqua des deux.
+\par
+\par Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de\~Wardes au ch\'e2teau.
+\par
+\par Arriv\'e9 l\'e0, de\~Wardes demeura un quart d\rquote heure \'e0 tenir conseil.
+\par
+\par Dans son impatience \'e0 quitter le champ de bataille, il avait n\'e9glig\'e9 de s\rquote assurer que de\~Guiche f\'fbt mort.
+\par
+\par Une double hypoth\'e8se se pr\'e9sentait \'e0 l\rquote esprit agit\'e9 de de\~Wardes.
+\par
+\par Ou de\~Guiche \'e9tait tu\'e9, ou de\~Guiche \'e9tait seulement bless\'e9.
+\par
+\par \endash Si de\~Guiche \'e9tait tu\'e9, fallait-il laisser ainsi son corps aux loups\~? C\rquote \'e9tait une cruaut\'e9 inutile, puisque, si de\~Guiche \'e9tait tu\'e9, il ne parlerait certes pas.
+\par
+\par S\rquote il n\rquote \'e9tait pas tu\'e9, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se faire passer pour un sauvage incapable de g\'e9n\'e9rosit\'e9\~?
+\par
+\par Cette derni\'e8re consid\'e9ration l\rquote emporta.
+\par
+\par De Wardes s\rquote informa de Manicamp.
+\par
+\par Il apprit que Manicamp s\rquote \'e9tait inform\'e9 de de\~Guiche et, ne sachant point o\'f9 le joindre, s\rquote \'e9tait all\'e9 coucher.
+\par
+\par De Wardes alla r\'e9veiller le dormeur et lui conta l\rquote affaire, que Manicamp \'e9couta sans dire un mot, mais avec une expression d\rquote \'e9nergie croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.
+\par
+\par Seulement, lorsque de\~Wardes eut fini, Manicamp pronon\'e7a un seul mot\~:
+\par
+\par \endash Allons\~!
+\par
+\par Tout en marchant, Manicamp se montait l\rquote imagination, et, au fur et \'e0 mesure que de\~Wardes lui racontait l\rquote \'e9v\'e9nement, il s\rquote assombrissait davantage.
+\par
+\par \endash Ainsi, dit-il lorsque de\~Wardes eut fini, vous le croyez mort\~?
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! oui.
+\par
+\par \endash Et vous vous \'eates battus comme cela sans t\'e9moins\~?
+\par
+\par \endash Il l\rquote a voulu.
+\par
+\par \endash C\rquote est singulier\~!
+\par
+\par \endash Comment, c\rquote est singulier\~?
+\par
+\par \endash Oui, le caract\'e8re de M.\~de\~Guiche ressemble bien peu \'e0 cela.
+\par
+\par \endash Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose\~?
+\par
+\par \endash H\'e9\~! h\'e9\~!
+\par
+\par \endash Vous en doutez\~?
+\par
+\par \endash Un peu\'85 Mais j\rquote en douterai bien plus encore, je vous en pr\'e9viens, si je vois le pauvre gar\'e7on mort.
+\par
+\par \endash Monsieur Manicamp\~!
+\par
+\par \endash Monsieur de\~Wardes\~!
+\par
+\par \endash Il me semble que vous m\rquote insultez\~!
+\par
+\par \endash Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous\~? moi, je n\rquote ai jamais aim\'e9 les gens qui viennent vous dire\~: \'ab\~J\rquote ai tu\'e9 M.\~Untel dans un coin\~; c\rquote est un bien grand malheur, mais je l\rquote ai tu\'e9 loyalement.\~
+\'bb Il fait nuit bien noire pour cet adverbe-l\'e0 monsieur de\~Wardes\~!
+\par
+\par \endash Silence, nous sommes arriv\'e9s.
+\par
+\par En effet, on commen\'e7ait \'e0 apercevoir la petite clairi\'e8re, et, dans l\rquote espace vide, la masse immobile du cheval mort.
+\par
+\par \'c0 droite du cheval, sur l\rquote herbe noire, gisait, la face contre terre, le pauvre comte baign\'e9 dans son sang.
+\par
+\par Il \'e9tait demeur\'e9 \'e0 la m\'eame place et ne paraissait m\'eame pas avoir fait un mouvement.
+\par
+\par Manicamp se jeta \'e0 genoux, souleva le comte, et le trouva froid et tremp\'e9 de sang.
+\par
+\par Il le laissa retomber.
+\par
+\par Puis, s\rquote allongeant pr\'e8s de lui, il chercha jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il e\'fbt trouv\'e9 le pistolet de de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Morbleu\~! dit-il alors en se relevant, p\'e2le comme un spectre et le pistolet au poing\~; morbleu\~! vous ne vous trompiez pas, il est bien mort\~!
+\par
+\par \endash Mort\~? r\'e9p\'e9ta de\~Wardes.
+\par
+\par \endash Oui, et son pistolet est charg\'e9, ajouta Manicamp en interrogeant du doigt le bassinet.
+\par
+\par \endash Mais ne vous ai-je pas dit que je l\rquote avais pris dans la marche et que j\rquote avais tir\'e9 sur lui au moment o\'f9 il visait sur moi\~?
+\par
+\par \endash \'cates-vous bien s\'fbr de vous \'eatre battu contre lui, monsieur de\~Wardes\~? Moi, je l\rquote avoue, j\rquote ai bien peur que vous ne l\rquote ayez assassin\'e9. Oh\~! ne criez pas\~! vous avez tir\'e9
+ vos trois coups, et son pistolet est charg\'e9\~! Vous avez tu\'e9 son cheval, et lui, lui, de\~Guiche, un des meilleurs tireurs de France, n\rquote a touch\'e9 ni vous ni votre cheval\~! Tenez, monsieur de\~Wardes, vous avez du malheur de m\rquote
+avoir amen\'e9 ici\~; tout ce sang m\rquote a mont\'e9 \'e0 la t\'eate\~; je suis un peu ivre, et je crois, sur l\rquote honneur\~! puisque l\rquote occasion s\rquote en pr\'e9sente, que je vais vous faire sauter la cervelle. Monsieur de\~
+Wardes, recommandez votre \'e2me \'e0 Dieu\~!
+\par
+\par \endash Monsieur de Manicamp, vous n\rquote y songez point\~?
+\par
+\par \endash Si fait, au contraire, j\rquote y songe trop.
+\par
+\par \endash Vous m\rquote assassineriez\~?
+\par
+\par \endash Sans remords, pour le moment, du moins.
+\par
+\par \endash \'cates-vous gentilhomme\~?
+\par
+\par \endash On a \'e9t\'e9 page\~; donc on a fait ses preuves.
+\par
+\par \endash Laissez-moi d\'e9fendre ma vie, alors.
+\par
+\par \endash Bon\~! pour que vous me fassiez \'e0 moi, ce que vous avez fait au pauvre de\~Guiche.
+\par
+\par Et Manicamp, soulevant son pistolet, l\rquote arr\'eata, le bras tendu et le sourcil fronc\'e9, \'e0 la hauteur de la poitrine de de\~Wardes.
+\par
+\par De Wardes n\rquote essaya pas m\'eame de fuir, il \'e9tait terrifi\'e9.
+\par
+\par Alors, dans cet effroyable silence d\rquote un instant, qui parut un si\'e8cle \'e0 de\~Wardes, un soupir se fit entendre.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria de\~Wardes\~! il vit\~! il vit\~! \'c0 moi, monsieur de\~Guiche, on veut m\rquote assassiner\~!
+\par
+\par Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le comte se soulever p\'e9niblement sur une main.
+\par
+\par Manicamp jeta le pistolet \'e0 dix pas, et courut \'e0 son ami en poussant un cri de joie.
+\par
+\par De Wardes essuya son front inond\'e9 d\rquote une sueur glac\'e9e.
+\par
+\par \endash Il \'e9tait temps\~! murmura-t-il.
+\par
+\par \endash Qu\rquote avez-vous\~? demanda Manicamp \'e0 de\~Guiche, et de quelle fa\'e7on \'eates vous bless\'e9\~?
+\par
+\par De\~Guiche montra sa main mutil\'e9e et sa poitrine sanglante.
+\par
+\par \endash Comte\~! s\rquote \'e9cria de\~Wardes, on m\rquote accuse de vous avoir assassin\'e9\~; parlez, je vous en conjure, dites que j\rquote ai loyalement combattu\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit le bless\'e9, M.\~de\~Wardes a combattu loyalement, et quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.
+\par
+\par \endash Eh\~! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi d\rquote abord \'e0 transporter ce pauvre gar\'e7on, et, apr\'e8s, je vous donnerai toutes les satisfactions qu\rquote il vous plaira, ou, si vous \'eates par trop press\'e9, faisons mieux\~
+: pansons le comte avec votre mouchoir et le mien, et, puisqu\rquote il reste deux balles \'e0 tirer, tirons-les.
+\par
+\par \endash Merci, dit de\~Wardes. Deux fois en une heure j\rquote ai vu la mort de trop pr\'e8s\~: c\rquote est trop laid, la mort, et je pr\'e9f\'e8re vos excuses.
+\par
+\par Manicamp se mit \'e0 rire, et de\~Guiche aussi, malgr\'e9 ses souffrances.
+\par
+\par Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il d\'e9clara qu\rquote il se sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait bris\'e9 l\rquote annulaire et le petit doigt, mais avait \'e9t\'e9 glisser sur une c\'f4te sans p\'e9n\'e9
+trer dans la poitrine. C\rquote \'e9tait donc plut\'f4t la douleur que la gravit\'e9 de la blessure qui avait foudroy\'e9 de\~Guiche.
+\par
+\par Manicamp lui passa un bras sous une \'e9paule, de\~Wardes un bras sous l\rquote autre, et ils l\rquote amen\'e8rent ainsi \'e0 Fontainebleau, chez le m\'e9decin qui avait assist\'e9 \'e0 son lit de mort le franciscain pr\'e9d\'e9cesseur d\rquote Aramis.
+
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838201}{\*\bkmkstart _Toc97189239}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLIII \endash Le souper du roi
+{\*\bkmkend _Toc79838201}{\*\bkmkend _Toc97189239}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le roi s\rquote \'e9tait mis \'e0 table pendant ce temps, et la suite peu nombreuse des invit\'e9s du jour avait pris place \'e0 ses c\'f4t\'e9s apr\'e8s le geste habituel qui prescrivait de s\rquote asseoir.
+\par
+\par D\'e8s cette \'e9poque, bien que l\rquote \'e9tiquette ne f\'fbt pas encore r\'e9gl\'e9e comme elle le fut plus tard, la Cour de France avait enti\'e8rement rompu avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilit\'e9 qu\rquote
+on retrouvait encore chez Henri IV, et que l\rquote esprit soup\'e7onneux de Louis XIII avait peu \'e0 peu effac\'e9es, pour les remplacer par des habitudes fastueuses de grandeur, qu\rquote il \'e9tait d\'e9sesp\'e9r\'e9 de ne pouvoir atteindre.
+\par
+\par Le roi d\'eenait donc \'e0 une petite table s\'e9par\'e9e qui dominait, comme le bureau d\rquote un pr\'e9sident, les tables voisines\~; petite table, avons-nous dit\~: h\'e2tons-nous cependant d\rquote ajouter que cette petite table \'e9tait e
+ncore la plus grande de toutes.
+\par
+\par En outre, c\rquote \'e9tait celle sur laquelle s\rquote entassaient un plus prodigieux nombre de mets vari\'e9s, poissons, gibiers, viandes domestiques, fruits, l\'e9gumes et conserves.
+\par
+\par Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonn\'e9 \'e0 tous les exercices violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du sang, commune \'e0 tous les Bourbons, qui cuit rapidement les digestions et renouvelle les app\'e9tits.
+\par
+\par Louis XIV \'e9tait un redoutable convive\~; il aimait \'e0 critiquer ses cuisiniers\~; mais, lorsqu\rquote il leur faisait honneur, cet honneur \'e9tait gigantesque.
+\par
+\par Le roi commen\'e7ait par manger plusieurs potages, soit ensemble, dans une esp\'e8ce de mac\'e9doine, soit s\'e9par\'e9ment\~; il entrem\'ealait ou plut\'f4t il s\'e9parait chacun de ces potages d\rquote un verre de vin vieux.
+\par
+\par Il mangeait vite et assez avidement.
+\par
+\par Porthos, qui d\'e8s l\rquote abord avait par respect attendu un coup de coude de d\rquote Artagnan, voyant le roi s\rquote escrimer de la sorte, se retourna vers le mousquetaire, et dit \'e0 demi-voix\~:
+\par
+\par \endash Il me semble qu\rquote on peut aller, dit-il, Sa Majest\'e9 encourage. Voyez donc.
+\par
+\par \endash Le roi mange, dit d\rquote Artagnan, mais il cause en m\'eame temps\~; arrangez-vous de fa\'e7on que si, par hasard, il vous adressait la parole, il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait disgracieux.
+\par
+\par \endash Le bon moyen alors, dit Porthos, c\rquote est de ne point souper. Cependant j\rquote ai faim, je l\rquote avoue, et tout cela sent des odeurs app\'e9tissantes, et qui sollicitent \'e0 la fois mon odorat et mon app\'e9tit.
+\par
+\par \endash N\rquote allez pas vous aviser de ne point manger, dit d\rquote Artagnan, vous f\'e2cheriez Sa Majest\'e9. Le roi a pour habitude de dire que celui-l\'e0 travaille bien qui mange bien, et il n\rquote aime pas qu\rquote on fasse petite bouche \'e0
+ sa table.
+\par
+\par \endash Alors, comment \'e9viter d\rquote avoir la bouche pleine si on mange\~? dit Porthos.
+\par
+\par \endash Il s\rquote agit simplement, r\'e9pondit le capitaine des mousquetaires, d\rquote avaler lorsque le roi vous fera l\rquote honneur de vous adresser la parole.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien.
+\par
+\par Et, \'e0 partir de ce moment, Porthos se mit \'e0 manger avec un enthousiasme poli.
+\par
+\par Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en connaisseur, appr\'e9ciait les dispositions de son convive.
+\par
+\par \endash Monsieur du Vallon\~! dit-il.
+\par
+\par Porthos en \'e9tait \'e0 un salmis de li\'e8vre, et en engloutissait un demi-r\'e2ble.
+\par
+\par Son nom, prononc\'e9 ainsi, le fit tressaillir, et, d\rquote un vigoureux \'e9lan du gosier, il absorba la bouch\'e9e enti\'e8re.
+\par
+\par \endash Sire, dit Porthos d\rquote une voix \'e9touff\'e9e, mais suffisamment intelligible n\'e9anmoins.
+\par
+\par \endash Que l\rquote on passe \'e0 M.\~du Vallon ces filets d\rquote agneau, dit le roi. Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon\~?
+\par
+\par \endash Sire, j\rquote aime tout, r\'e9pliqua Porthos.
+\par
+\par Et d\rquote Artagnan lui souffla\~:
+\par
+\par \endash Tout ce que m\rquote envoie Votre Majest\'e9.
+\par
+\par Porthos r\'e9p\'e9ta\~:
+\par
+\par \endash Tout ce que m\rquote envoie Votre Majest\'e9.
+\par
+\par Le roi fit, avec la t\'eate, un signe de satisfaction.
+\par
+\par \endash On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi, enchant\'e9 d\rquote avoir en t\'eate \'e0 t\'eate un mangeur de la force de Porthos.
+\par
+\par Porthos re\'e7ut le plat d\rquote agneau et en fit glisser une partie sur son assiette.
+\par
+\par \endash Eh bien\~? dit le roi.
+\par
+\par \endash Exquis\~! fit tranquillement Porthos.
+\par
+\par \endash A-t-on d\rquote aussi fins moutons dans votre province, monsieur du Vallon\~? continua le roi.
+\par
+\par \endash Sire, dit Porthos, je crois qu\rquote en ma province, comme partout, ce qu\rquote il y a de meilleur est d\rquote abord au roi\~; mais, ensuite, je ne mange pas le mouton de la m\'eame fa\'e7on que le mange Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! Et comment le mangez-vous\~?
+\par
+\par \endash D\rquote ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier.
+\par
+\par \endash Tout entier\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Et de quelle fa\'e7on\~?
+\par
+\par \endash Voici\~: mon cuisinier, le dr\'f4le est Allemand, Sire\~; mon cuisinier bourre l\rquote agneau en question de petites saucisses qu\rquote il fait venir de Strasbourg\~; d\rquote andouillettes, qu\rquote il fait venir de Troyes\~
+; de mauviettes, qu\rquote il fait venir de Pithiviers\~; par je ne sais quel moyen, il d\'e9sosse le mouton, comme il ferait d\rquote une volaille, tout en lui laissant la peau, qui fait autour de l\rquote animal une cro\'fbte rissol\'e9e\~; lorsqu
+\rquote on le coupe par belles tranches, comme on ferait d\rquote un \'e9norme saucisson, il en sort un jus tout ros\'e9 qui est \'e0 la fois agr\'e9able \'e0 l\rquote \'9cil et exquis au palais.
+\par
+\par Et Porthos fit clapper sa langue.
+\par
+\par Le roi ouvrit de grands yeux charm\'e9s, et, tout en attaquant du faisan en daube qu\rquote on lui pr\'e9sentait\~:
+\par
+\par \endash Voil\'e0, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-il. Quoi\~! le mouton entier\~?
+\par
+\par \endash Entier, oui, Sire.
+\par
+\par \endash Passez donc ces faisans \'e0 M.\~du Vallon\~; je vois que c\rquote est un amateur.
+\par
+\par L\rquote ordre fut ex\'e9cut\'e9.
+\par
+\par Puis, revenant au mouton\~:
+\par
+\par \endash Et cela n\rquote est pas trop gras\~?
+\par
+\par \endash Non, Sire\~; les graisses tombent en m\'eame temps que le jus et surnagent\~; alors mon \'e9cuyer tranchant les enl\'e8ve avec une cuiller d\rquote argent, que j\rquote ai fait faire expr\'e8s.
+\par
+\par \endash Et vous demeurez\~? demanda le roi.
+\par
+\par \endash \'c0 Pierrefonds, Sire.
+\par
+\par \endash \'c0 Pierrefonds\~; o\'f9 est cela, monsieur du Vallon\~? du c\'f4t\'e9 de Belle-\'cele\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais.
+\par
+\par \endash Je croyais que vous me parliez de ces moutons \'e0 cause des pr\'e9s sal\'e9s.
+\par
+\par \endash Non, Sire, j\rquote ai des pr\'e9s qui ne sont pas sal\'e9s, c\rquote est vrai, mais qui n\rquote en valent pas moins.
+\par
+\par Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui continuait d\rquote officier de son mieux.
+\par
+\par \endash Vous avez un bel app\'e9tit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous faites un bon convive.
+\par
+\par \endash Ah\~! ma foi\~! Sire, si Votre Majest\'e9 venait jamais \'e0 Pierrefonds, nous mangerions bien notre mouton \'e0 nous deux, car vous ne manquez pas d\rquote app\'e9tit non plus, vous.
+\par
+\par D\rquote Artagnan poussa un bon coup de pied \'e0 Porthos sous la table. Porthos rougit.
+\par
+\par \endash \'c0 l\rquote \'e2ge heureux de Votre Majest\'e9, dit Porthos pour se rattraper, j\rquote \'e9tais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me rassasier. Votre Majest\'e9 a bel app\'e9tit, comme j\rquote avais l\rquote
+honneur de le lui dire, mais elle choisit avec trop de d\'e9licatesse pour \'eatre appel\'e9e un grand mangeur.
+\par
+\par Le roi parut charm\'e9 de la politesse de son antagoniste.
+\par
+\par \endash T\'e2terez-vous de ces cr\'e8mes\~? dit-il \'e0 Porthos\~?
+\par
+\par \endash Sire, Votre Majest\'e9 me traite trop bien pour que je ne lui dise pas la v\'e9rit\'e9 tout enti\'e8re.
+\par
+\par \endash Dites, monsieur du Vallon, dites.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les p\'e2tes, et encore il faut qu\rquote elles soient bien compactes\~; toutes ces mousses m\rquote enflent l\rquote estomac, et tiennent une place qui me para\'eet trop pr\'e9
+cieuse pour la si mal occuper.
+\par
+\par \endash Ah\~! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voil\'e0 un v\'e9ritable mod\'e8le de gastronomie. Ainsi mangeaient nos p\'e8res, qui savaient si bien manger, ajouta Sa Majest\'e9, tandis que nous, nous picorons.
+\par
+\par Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille m\'eal\'e9e de jambon.
+\par
+\par Porthos, de son c\'f4t\'e9, entama une terrine de perdreaux et de r\'e2les.
+\par
+\par L\rquote \'e9chanson remplit joyeusement le verre de Sa Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Donnez de mon vin \'e0 M.\~du Vallon, dit le roi.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un des grands honneurs de la table royale, D\rquote Artagnan pressa le genou de son ami.
+\par
+\par \endash Si vous pouvez avaler seulement la moiti\'e9 de cette hure de sanglier que je vois l\'e0, dit-il \'e0 Porthos, je vous juge duc et pair dans un an.
+\par
+\par \endash Tout \'e0 l\rquote heure, dit flegmatiquement Porthos, je m\rquote y mettrai.
+\par
+\par Le tour de la hure ne tarda pas \'e0 venir en effet, car le roi prenait plaisir \'e0 pousser ce beau convive, il ne fit point passer de mets \'e0 Porthos, qu\rquote il ne les e\'fbt d\'e9gust\'e9s lui-m\'eame\~: il go\'fb
+ta donc la hure. Porthos se montra beau joueur, au lieu d\rquote en manger la moiti\'e9, comme avait dit d\rquote Artagnan, il en mangea les trois quarts.
+\par
+\par \endash Il est impossible, dit le roi \'e0 demi-voix, qu\rquote un gentilhomme qui soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne soit pas le plus honn\'eate homme de mon royaume.
+\par
+\par \endash Entendez-vous\~? dit d\rquote Artagnan \'e0 l\rquote oreille de son ami.
+\par
+\par \endash Oui, je crois que j\rquote ai un peu de faveur, dit Porthos en se balan\'e7ant sur sa chaise.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous avez le vent en poupe. Oui\~! oui\~! oui\~!
+\par
+\par Le roi et Porthos continu\'e8rent de manger ainsi \'e0 la grande satisfaction des convi\'e9s, dont quelques-uns, par \'e9mulation, avaient essay\'e9 de les suivre, mais avaient d\'fb renoncer en chemin.
+\par
+\par Le roi rougissait, et la r\'e9action du sang \'e0 son visage annon\'e7ait le commencement de la pl\'e9nitude.
+\par
+\par C\rquote est alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaiet\'e9, comme tous les buveurs, s\rquote assombrissait et devenait taciturne.
+\par
+\par Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif.
+\par
+\par Le pied de d\rquote Artagnan dut lui rappeler plus d\rquote une fois cette particularit\'e9.
+\par
+\par Le dessert parut.
+\par
+\par Le roi ne songeait plus \'e0 Porthos\~; il tournait ses yeux vers la porte d\rquote entr\'e9e, et on l\rquote entendit demander parfois pourquoi M.\~de\~Saint-Aignan tardait tant \'e0 venir.
+\par
+\par Enfin, au moment o\'f9 Sa Majest\'e9 terminait un pot de confitures de prunes avec un grand soupir, M.\~de\~Saint-Aignan parut.
+\par
+\par Les yeux du roi, qui s\rquote \'e9taient \'e9teints peu \'e0 peu, brill\'e8rent aussit\'f4t.
+\par
+\par Le comte se dirigea vers la table du roi, et, \'e0 son approche, Louis XIV se leva.
+\par
+\par Tout le monde se leva, Porthos m\'eame, qui achevait un nougat capable de coller l\rquote une \'e0 l\rquote autre les deux m\'e2choires d\rquote un crocodile. Le souper \'e9tait fini.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838202}{\*\bkmkstart _Toc97189240}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLIV \endash \hich\f40 Apr\'e8\loch\f40
+s souper{\*\bkmkend _Toc79838202}{\*\bkmkend _Toc97189240}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre voisine.
+\par
+\par \endash Que vous avez tard\'e9, comte\~! dit le roi.
+\par
+\par \endash J\rquote apportais la r\'e9ponse, Sire, r\'e9pondit le comte.
+\par
+\par \endash C\rquote est donc bien long pour elle de r\'e9pondre \'e0 ce que je lui \'e9crivais\~?
+\par
+\par \endash Sire, Votre Majest\'e9 avait daign\'e9 faire des vers\~; Mlle de La Valli\'e8re a voulu payer le roi de la m\'eame monnaie, c\rquote est-\'e0-dire en or.
+\par
+\par \endash Des vers, de Saint-Aignan\~!\'85 s\rquote \'e9cria le roi ravi. Donne, donne.
+\par
+\par Et Louis rompit le cachet d\rquote une petite lettre qui renfermait effectivement des vers que l\rquote histoire nous a conserv\'e9s, et qui sont meilleurs d\rquote intention que de facture.
+\par
+\par Tels qu\rquote ils \'e9taient, cependant, ils enchant\'e8rent le roi, qui t\'e9moigna sa joie par des transports non \'e9quivoques\~; mais le silence g\'e9n\'e9ral avertit Louis, si chatouilleux sur les biens\'e9ances, que sa joie pouvait donner mati\'e8
+re \'e0 des interpr\'e9tations.
+\par
+\par Il se retourna et mit le billet dans sa poche\~; puis, faisant un pas qui le ramena sur le seuil de la porte aupr\'e8s de ses h\'f4tes\~:
+\par
+\par \endash Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif plaisir, et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.
+\par
+\par Porthos s\rquote inclina, comme e\'fbt fait le colosse de Rhodes, et sortit \'e0 reculons.
+\par
+\par \endash Monsieur d\rquote Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres dans la galerie\~; je vous suis oblig\'e9 de m\rquote avoir fait conna\'eetre M.\~du Vallon. Messieurs, je retourne demain \'e0 Paris, pour le d\'e9part des ambassadeurs d
+\rquote Espagne et de Hollande. \'c0 demain donc.
+\par
+\par La salle se vida aussit\'f4t.
+\par
+\par Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les vers de La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Comment les trouves-tu\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Sire\'85 charmants\~!
+\par
+\par \endash Ils me charment, en effet, et s\rquote ils \'e9taient connus\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! les po\'e8tes en seraient jaloux\~; mais ils ne les conna\'eetront pas.
+\par
+\par \endash Lui avez-vous donn\'e9 les miens\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, elle les a d\'e9vor\'e9s.
+\par
+\par \endash Ils \'e9taient faibles, j\rquote en ai peur.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas ce que Mlle de La Valli\'e8re en a dit.
+\par
+\par \endash Vous croyez qu\rquote elle les a trouv\'e9s de son go\'fbt\~?
+\par
+\par \endash J\rquote en suis s\'fbr, Sire\'85
+\par
+\par \endash Il me faudrait r\'e9pondre, alors.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire\'85 tout de suite\'85 apr\'e8s souper\'85 Votre Majest\'e9 se fatiguera.
+\par
+\par \endash Je crois que vous avez raison\~: l\rquote \'e9tude apr\'e8s le repas est nuisible.
+\par
+\par \endash Le travail du po\'e8te surtout\~; et puis, en ce moment, il y aurait pr\'e9occupation chez Mlle de La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Quelle pr\'e9occupation\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! Sire, comme chez toutes ces dames.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash \'c0 cause de l\rquote accident de ce pauvre de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! est-il arriv\'e9 un malheur \'e0 de\~Guiche\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire, il a toute une main emport\'e9e, il a un trou \'e0 la poitrine, il se meurt.
+\par
+\par \endash Bon Dieu\~! et qui vous a dit cela\~?
+\par
+\par \endash Manicamp l\rquote a rapport\'e9 tout \'e0 l\rquote heure chez un m\'e9decin de Fontainebleau, et le bruit s\rquote en est r\'e9pandu ici.
+\par
+\par \endash Rapport\'e9\~? Pauvre de\~Guiche\~! et comment cela lui est-il arriv\'e9\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! voil\'e0, Sire\~! comment cela lui est-il arriv\'e9\~?
+\par
+\par \endash Vous me dites cela d\rquote un air tout \'e0 fait singulier, de Saint-Aignan. Donnez-moi des d\'e9tails\'85 Que dit-il\~?
+\par
+\par \endash Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres.
+\par
+\par \endash Quels autres\~?
+\par
+\par \endash Ceux qui l\rquote ont rapport\'e9, Sire.
+\par
+\par \endash Qui sont-ils, ceux-l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais, Sire\~; mais M.\~de\~Manicamp le sait, M.\~de\~Manicamp est de ses amis.
+\par
+\par \endash Comme tout le monde, dit le roi.
+\par
+\par \endash Oh\~! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire\~; tout le monde n\rquote est pas pr\'e9cis\'e9ment des amis de M.\~de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Comment le savez-vous\~?
+\par
+\par \endash Est-ce que le roi veut que je m\rquote explique\~?
+\par
+\par \endash Sans doute, je le veux.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! Sire, je crois avoir ou\'ef parler d\rquote une querelle entre deux gentilshommes.
+\par
+\par \endash Quand\~?
+\par
+\par \endash Ce soir m\'eame, avant le souper de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Cela ne prouve gu\'e8re. J\rquote ai fait des ordonnances si s\'e9v\'e8res \'e0 l\rquote \'e9gard des duels, que nul, je suppose, n\rquote osera y contrevenir.
+\par
+\par \endash Aussi Dieu me pr\'e9serve d\rquote accuser personne\~! s\rquote \'e9cria de Saint-Aignan. Votre Majest\'e9 m\rquote a ordonn\'e9 de parler, je parle.
+\par
+\par \endash Dites donc alors comment le comte de\~Guiche a \'e9t\'e9 bless\'e9.
+\par
+\par \endash Sire, on dit \'e0 l\rquote aff\'fbt.
+\par
+\par \endash Ce soir\~?
+\par
+\par \endash Ce soir.
+\par
+\par \endash Une main emport\'e9e\~! un trou \'e0 la poitrine\~! Qui \'e9tait \'e0 l\rquote aff\'fbt avec M.\~de\~Guiche\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais, Sire\'85 Mais M.\~de\~Manicamp sait ou doit savoir.
+\par
+\par \endash Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Rien, Sire, rien.
+\par
+\par \endash Alors expliquez-moi l\rquote accident\~; est-ce un mousquet qui a crev\'e9\~?
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre bien. Mais, en y r\'e9fl\'e9chissant, non, Sire, car on a trouv\'e9 pr\'e8s de de\~Guiche son pistolet encore charg\'e9.
+\par
+\par \endash Son pistolet\~? Mais, on ne va pas \'e0 l\rquote aff\'fbt avec un pistolet, ce me semble.
+\par
+\par \endash Sire, on ajoute que le cheval de de\~Guiche a \'e9t\'e9 tu\'e9, et que le cadavre du cheval est encore dans la clairi\'e8re.
+\par
+\par \endash Son cheval\~? De\~Guiche va \'e0 l\rquote aff\'fbt \'e0 cheval\~? De Saint-Aignan, je ne comprends rien \'e0 ce que vous me dites. O\'f9 la chose s\rquote est-elle pass\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.
+\par
+\par \endash Bien. Appelez M.\~d\rquote Artagnan.
+\par
+\par De Saint-Aignan ob\'e9it. Le mousquetaire entra.
+\par
+\par \endash Monsieur d\rquote Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la petite porte du degr\'e9 particulier.
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Vous monterez \'e0 cheval.
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous l\rquote endroit\~?
+\par
+\par \endash Sire, je m\rquote y suis battu deux fois.
+\par
+\par \endash Comment\~! s\rquote \'e9cria le roi, \'e9tourdi de la r\'e9ponse.
+\par
+\par \endash Sire, sous les \'e9dits de M.\~le cardinal de Richelieu repartit d\rquote Artagnan avec son flegme ordinaire.
+\par
+\par \endash C\rquote est diff\'e9rent, monsieur. Vous irez donc l\'e0, et vous examinerez soigneusement les localit\'e9s. Un homme y a \'e9t\'e9 bless\'e9, et vous y trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous pensez sur cet \'e9v\'e9nement.
+\par
+\par \endash Bien, Sire.
+\par
+\par \endash Il va sans dire que c\rquote est votre opinion \'e0 vous, et non celle d\rquote un autre que je veux avoir.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote aurez dans une heure, Sire.
+\par
+\par \endash Je vous d\'e9fends de communiquer avec qui que ce soit.
+\par
+\par \endash Except\'e9 avec celui qui me donnera une lanterne, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette libert\'e9, qu\rquote il ne tol\'e9rait que chez son capitaine des mousquetaires.
+\par
+\par D\rquote Artagnan sortit par le petit degr\'e9.
+\par
+\par \endash Maintenant, qu\rquote on appelle mon m\'e9decin, ajouta Louis.
+\par
+\par Dix minutes apr\'e8s, le m\'e9decin du roi arrivait essouffl\'e9.
+\par
+\par \endash Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec M.\~de\~Saint-Aignan o\'f9 il vous conduira, et me rendrez compte de l\rquote \'e9tat du malade que vous verrez dans la maison o\'f9 je vous prie d\rquote aller.
+\par
+\par Le m\'e9decin ob\'e9it sans observation, comme on commen\'e7ait d\'e8s cette \'e9poque \'e0 ob\'e9ir \'e0 Louis XIV, et sortit pr\'e9c\'e9dant de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le m\'e9decin ait pu lui parler.
+\par
+\par De Saint-Aignan sortit \'e0 son tour.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838203}{\*\bkmkstart _Toc97189241}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLV \endash \hich\f40
+ Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le roi l'avait charg\'e9{\*\bkmkend _Toc79838203}{\*\bkmkend _Toc97189241}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Pendant que le roi prenait ces derni\'e8res dispositions pour arriver \'e0 la v\'e9rit\'e9, d\rquote Artagnan, sans perdre une seconde, courait \'e0 l\rquote \'e9curie, d\'e9crochait la lanterne, sellait son cheval lui-m\'eame, et se dirigeait vers l
+\rquote endroit d\'e9sign\'e9 par Sa Majest\'e9.
+\par
+\par Il n\rquote avait, suivant sa promesse, vu ni rencontr\'e9 personne, et, comme nous l\rquote avons dit, il avait pouss\'e9 le scrupule jusqu\rquote \'e0 faire, sans l\rquote intervention des valets d\rquote \'e9curie et des palefreniers, ce qu\rquote
+il avait \'e0 faire.
+\par
+\par D\rquote Artagnan \'e9tait de ceux qui se piquent, dans les moments difficiles, de doubler leur propre valeur.
+\par
+\par En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au premier arbre qu\rquote il rencontra, et p\'e9n\'e9tra \'e0 pied jusqu\rquote \'e0 la clairi\'e8re.
+\par
+\par Alors il commen\'e7a de parcourir \'e0 pied, et sa lanterne \'e0 la main, toute la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et, apr\'e8s une demi-heure d\rquote exploration il reprit silencieusement son cheval, et s\rquote en revint r\'e9fl
+\'e9chissant et au pas \'e0 Fontainebleau.
+\par
+\par Louis attendait dans son cabinet\~: il \'e9tait seul et crayonnait sur un papier des lignes qu\rquote au premier coup d\rquote \'9cil d\rquote Artagnan reconnut in\'e9gales et fort ratur\'e9es.
+\par
+\par Il en conclut que ce devaient \'eatre des vers.
+\par
+\par Il leva la t\'eate et aper\'e7ut d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! monsieur, dit-il, m\rquote apportez-vous des nouvelles\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Qu\rquote avez-vous vu\~?
+\par
+\par \endash Voici la probabilit\'e9, Sire, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait une certitude que je vous avais demand\'e9e.
+\par
+\par \endash Je m\rquote en rapprocherai autant que je pourrai\~; le temps \'e9tait commode pour les investigations dans le genre de celles que je viens de faire\~: il a plu ce soir et les chemins \'e9taient d\'e9tremp\'e9s\'85
+\par
+\par \endash Au fait, monsieur d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Sire, Votre Majest\'e9 m\rquote avait dit qu\rquote il y avait un cheval mort au carrefour du bois Rochin\~; j\rquote ai donc commenc\'e9 par \'e9tudier les chemins.
+\par
+\par \'ab\~Je dis les chemins, attendu qu\rquote on arrive au centre du carrefour par quatre chemins.
+\par
+\par \'ab\~Celui que j\rquote avais suivi moi-m\'eame pr\'e9sentait seul des traces fra\'eeches. Deux chevaux l\rquote avaient suivi c\'f4te \'e0 c\'f4te\~: leurs huit pieds \'e9taient marqu\'e9s bien distinctement dans la glaise.
+\par
+\par \'ab\~L\rquote un des cavaliers \'e9tait plus press\'e9 que l\rquote autre. Les pas de l\rquote un sont toujours en avant de l\rquote autre d\rquote une demi-longueur de cheval.
+\par
+\par \endash Alors vous \'eates s\'fbr qu\rquote ils sont venus \'e0 deux\~? dit le roi.
+\par
+\par \endash Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes b\'eates d\rquote un pas \'e9gal, des chevaux habitu\'e9s \'e0 la man\'9cuvre, car ils ont tourn\'e9 en parfaite oblique la barri\'e8re du rond-point.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s, monsieur\~?
+\par
+\par \endash L\'e0, les cavaliers sont rest\'e9s un instant \'e0 r\'e9gler sans doute les conditions du combat\~; les chevaux s\rquote impatientaient. L\rquote un des cavaliers parlait, l\rquote autre \'e9coutait et se contentait de r\'e9
+pondre. Son cheval grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa pr\'e9occupation \'e0 \'e9couter, il lui l\'e2chait la bride.
+\par
+\par \endash Alors il y a eu combat\~?
+\par
+\par \endash Sans conteste.
+\par
+\par \endash Continuez\~; vous \'eates un habile observateur.
+\par
+\par \endash L\rquote un des deux cavaliers est rest\'e9 en place, celui qui \'e9coutait\~; l\rquote autre a travers\'e9 la clairi\'e8re, et a d\rquote abord \'e9t\'e9 se mettre en face de son adversaire. Alors celui qui \'e9tait rest\'e9
+ en place a franchi le rond-point au galop jusqu\rquote aux deux tiers de sa longueur, croyant marcher sur son ennemi\~; mais celui-ci avait suivi la circonf\'e9rence du bois.
+\par
+\par \endash Vous ignorez les noms, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Tout \'e0 fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la circonf\'e9rence du bois montait un cheval noir.
+\par
+\par \endash Comment savez-vous cela\~?
+\par
+\par \endash Quelques crins de sa queue sont rest\'e9s aux ronces qui garnissent le bord du foss\'e9.
+\par
+\par \endash Continuez.
+\par
+\par \endash Quant \'e0 l\rquote autre cheval, je n\rquote ai pas eu de peine \'e0 en faire le signalement, puisqu\rquote il est rest\'e9 mort sur le champ de bataille.
+\par
+\par \endash Et de quoi ce cheval est-il mort\~?
+\par
+\par \endash D\rquote une balle qui lui a trou\'e9 la tempe.
+\par
+\par \endash Cette balle \'e9tait celle d\rquote un pistolet ou d\rquote un fusil\~?
+\par
+\par \endash D\rquote un pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval m\rquote a indiqu\'e9 la tactique de celui qui l\rquote avait tu\'e9. Il avait suivi la circonf\'e9rence du bois pour avoir son adversaire en flanc. J\rquote ai d\rquote
+ailleurs, suivi ses pas sur l\rquote herbe.
+\par
+\par \endash Les pas du cheval noir\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Allez, monsieur d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Maintenant que Votre Majest\'e9 voit la position des deux adversaires, il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour le cavalier qui passe au galop.
+\par
+\par \endash Faites.
+\par
+\par \endash Le cheval du cavalier qui chargeait fut tu\'e9 sur le coup.
+\par
+\par \endash Comment savez-vous cela\~?
+\par
+\par \endash Le cavalier n\rquote a pas eu le temps de mettre pied \'e0 terre et est tomb\'e9 avec lui. J\rquote ai vu la trace de sa jambe, qu\rquote il avait tir\'e9e avec effort de dessous le cheval. L\rquote \'e9peron, press\'e9 par le poids de l\rquote
+animal, avait labour\'e9 la terre.
+\par
+\par \endash Bien. Et qu\rquote a-t-il dit en se relevant\~?
+\par
+\par \endash Il a march\'e9 droit sur son adversaire.
+\par
+\par \endash Toujours plac\'e9 sur la lisi\'e8re du bois\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire. Puis, arriv\'e9 \'e0 une belle port\'e9e, il s\rquote est arr\'eat\'e9 solidement, ses deux talons sont marqu\'e9s l\rquote un pr\'e8s de l\rquote autre, il a tir\'e9 et a manqu\'e9 son adversaire.
+\par
+\par \endash Comment savez-vous cela, qu\rquote il l\rquote a manqu\'e9\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai trouv\'e9 le chapeau trou\'e9 d\rquote une balle.
+\par
+\par \endash Ah\~! une preuve, s\rquote \'e9cria le roi.
+\par
+\par \endash Insuffisante, Sire, r\'e9pondit froidement d\rquote Artagnan\~: c\rquote est un chapeau sans lettres, sans armes\~; une plume rouge comme \'e0 tous les chapeaux\~; le galon m\'eame n\rquote a rien de particulier.
+\par
+\par \endash Et l\rquote homme au chapeau trou\'e9 a-t-il tir\'e9 son second coup\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, ses deux coups \'e9taient d\'e9j\'e0 tir\'e9s.
+\par
+\par \endash Comment avez-vous su cela\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai retrouv\'e9 les bourres du pistolet.
+\par
+\par \endash Et la balle qui n\rquote a pas tu\'e9 le cheval, qu\rquote est-elle devenue\~?
+\par
+\par \endash Elle a coup\'e9 la plume du chapeau de celui sur qui elle \'e9tait dirig\'e9e, et a \'e9t\'e9 briser un petit bouleau de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la clairi\'e8re.
+\par
+\par \endash Alors, l\rquote homme au cheval noir \'e9tait d\'e9sarm\'e9, tandis que son adversaire avait encore un coup \'e0 tirer.
+\par
+\par \endash Sire, pendant que le cavalier d\'e9mont\'e9 se relevait, l\rquote autre rechargeait son arme. Seulement, il \'e9tait fort troubl\'e9 en la rechargeant, la main lui tremblait.
+\par
+\par \endash Comment savez-vous cela\~?
+\par
+\par \endash La moiti\'e9 de la charge est tomb\'e9e \'e0 terre, et il a jet\'e9 la baguette, ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet.
+\par
+\par \endash Monsieur d\rquote Artagnan, ce que vous dites l\'e0 est merveilleux\~!
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est que de l\rquote observation, Sire, et le moindre batteur d\rquote estrade en ferait autant.
+\par
+\par \endash On voit la sc\'e8ne rien qu\rquote \'e0 vous entendre.
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai, en effet, reconstruite dans mon esprit, \'e0 peu de changements pr\'e8s.
+\par
+\par \endash Maintenant, revenons au cavalier d\'e9mont\'e9. Vous disiez qu\rquote il avait march\'e9 sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait son pistolet\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; mais au moment o\'f9 il visait lui-m\'eame, l\rquote autre tira.
+\par
+\par \endash Oh\~! fit le roi, et le coup\~?
+\par
+\par \endash Le coup fut terrible, Sire\~; le cavalier d\'e9mont\'e9 tomba sur la face apr\'e8s avoir fait trois pas mal assur\'e9s.
+\par
+\par \endash O\'f9 avait-il \'e9t\'e9 frapp\'e9\~?
+\par
+\par \endash \'c0 deux endroits\~: \'e0 la main droite d\rquote abord, puis, du m\'eame coup, \'e0 la poitrine.
+\par
+\par \endash Mais comment pouvez-vous deviner cela\~? demanda le roi plein d\rquote admiration.
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est bien simple\~: la crosse du pistolet \'e9tait tout ensanglant\'e9e, et l\rquote on y voyait la trace de la balle avec les fragments d\rquote une bague bris\'e9e. Le bless\'e9 a donc eu, selon toute probabilit\'e9, l\rquote
+annulaire et le petit doigt emport\'e9s.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 pour la main, j\rquote en conviens\~; mais la poitrine\~?
+\par
+\par \endash Sire, il y avait deux flaques de sang \'e0 la distance de deux pieds et demi l\rquote une de l\rquote autre. \'c0 l\rquote une de ces flaques, l\rquote herbe \'e9tait arrach\'e9e par la main crisp\'e9e\~; \'e0 l\rquote autre, l\rquote herbe \'e9
+tait affaiss\'e9e seulement par le poids du corps.
+\par
+\par \endash Pauvre de\~Guiche\~! s\rquote \'e9cria le roi.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote \'e9tait M.\~de\~Guiche\~? dit tranquillement le mousquetaire. Je m\rquote en \'e9tais dout\'e9\~; mais je n\rquote osais en parler \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Et comment vous en doutiez-vous\~?
+\par
+\par \endash J\rquote avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval mort.
+\par
+\par \endash Et vous le croyez bless\'e9 gri\'e8vement\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s gri\'e8vement, puisqu\rquote il est tomb\'e9 sur le coup et qu\rquote il est rest\'e9 longtemps \'e0 la m\'eame place\~; cependant il a pu marcher, en s\rquote en allant, soutenu par deux amis.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote avez donc rencontr\'e9, revenant\~?
+\par
+\par \endash Non\~; mais j\rquote ai relev\'e9 les pas des trois hommes\~: l\rquote homme de droite et l\rquote homme de gauche marchaient librement, facilement\~; mais celui du milieu avait le pas lourd. D\rquote ailleurs, des traces de sa
+ng accompagnaient ce pas.
+\par
+\par \endash Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat qu\rquote aucun d\'e9tail ne vous en a \'e9chapp\'e9, dites-moi deux mots de l\rquote adversaire de de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, je ne le connais pas.
+\par
+\par \endash Vous qui voyez tout si bien, cependant.
+\par
+\par \endash Oui, Sire, dit d\rquote Artagnan, je vois tout\~; mais je ne dis pas tout ce que je vois, et, puisque le pauvre diable a \'e9chapp\'e9, que Votre Majest\'e9 me permette de lui dire que ce n\rquote est pas moi qui le d\'e9noncerai.
+\par
+\par \endash C\rquote est cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en duel.
+\par
+\par \endash Pas pour moi, Sire, dit froidement d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Monsieur, s\rquote \'e9cria le roi, savez-vous bien ce que vous dites\~?
+\par
+\par \endash Parfaitement, Sire\~; mais, \'e0 mes yeux, voyez-vous, un homme qui se bat bien est un brave homme. Voil\'e0 mon opinion. Vous pouvez en avoir une autre\~; c\rquote est naturel, vous \'eates le ma\'eetre.
+\par
+\par \endash Monsieur d\rquote Artagnan, j\rquote ai ordonn\'e9 cependant\'85
+\par
+\par D\rquote Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.
+\par
+\par \endash Vous m\rquote avez ordonn\'e9 d\rquote aller chercher des renseignements sur un combat, Sire\~; vous les avez. M\rquote ordonnez-vous d\rquote arr\'eater l\rquote adversaire de M.\~de\~Guiche, j\rquote ob\'e9irai\~; mais ne m\rquote
+ordonnez point de vous le d\'e9noncer, car, cette fois, je n\rquote ob\'e9irai pas.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! arr\'eatez-le.
+\par
+\par \endash Nommez-le moi, Sire.
+\par
+\par Louis frappa du pied.
+\par
+\par Puis, apr\'e8s un instant de r\'e9flexion\~:
+\par
+\par \endash Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.
+\par
+\par \endash C\rquote est mon avis, Sire\~; je suis heureux que ce soit en m\'eame temps celui de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Encore un mot\'85 Qui a port\'e9 secours \'e0 de\~Guiche\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote ignore.
+\par
+\par \endash Mais vous parlez de deux hommes\'85 Il y avait donc un t\'e9moin\~?
+\par
+\par \endash Il n\rquote y avait pas de t\'e9moin. Il y a plus\'85 M.\~de\~Guiche une fois tomb\'e9, son adversaire s\rquote est enfui sans m\'eame lui porter secours.
+\par
+\par \endash Le mis\'e9rable\~!
+\par
+\par \endash Dame\~! Sire, c\rquote est l\rquote effet de vos ordonnances. On s\rquote est bien battu, on a \'e9chapp\'e9 \'e0 une premi\'e8re mort, on veut \'e9chapper \'e0 une seconde. On se souvient de M.\~de\~Boutteville\'85 Peste\~!
+\par
+\par \endash Et, alors on devient l\'e2che.
+\par
+\par \endash Non, l\rquote on devient prudent.
+\par
+\par \endash Donc, il s\rquote est enfui\~?
+\par
+\par \endash Oui, et aussi vite que son cheval a pu l\rquote emporter m\'eame.
+\par
+\par \endash Et dans quelle direction\~?
+\par
+\par \endash Dans celle du ch\'e2teau.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Apr\'e8s, j\rquote ai eu l\rquote honneur de le dire \'e0 Votre Majest\'e9, deux hommes, \'e0 pied, sont venus qui ont emmen\'e9 M.\~de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus apr\'e8s le combat\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! une preuve manifeste\~; au moment du combat, la pluie venait de cesser, le terrain n\rquote avait pas eu le temps de l\rquote absorber et \'e9tait devenu humide\~: les pas enfoncent\~; mais apr\'e8s le combat, mais pendant le temps que M.\~
+de\~Guiche est rest\'e9 \'e9vanoui, la terre s\rquote est consolid\'e9e et les pas s\rquote impr\'e9gnaient moins profond\'e9ment.
+\par
+\par \endash Monsieur d\rquote Artagnan, dit-il, vous \'eates, en v\'e9rit\'e9, le plus habile homme de mon royaume.
+\par
+\par \endash C\rquote est ce que pensait M.\~de\~Richelieu, c\rquote est ce que disait M.\~de\~Mazarin, Sire.
+\par
+\par \endash Maintenant, il nous reste \'e0 voir si votre sagacit\'e9 est en d\'e9faut.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, l\rquote homme se trompe\~: }{\i Errare humanum est}{, dit philosophiquement le mousquetaire.
+\par
+\par \endash Alors vous n\rquote appartenez pas \'e0 l\rquote humanit\'e9, monsieur d\rquote Artagnan, car je crois que vous ne vous trompez jamais.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 disait que nous allions voir.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Comment cela, s\rquote il lui pla\'eet\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai envoy\'e9 chercher M.\~de\~Manicamp, et M.\~de\~Manicamp va venir.
+\par
+\par \endash Et M.\~de\~Manicamp sait le secret\~?
+\par
+\par \endash De\~Guiche n\rquote a pas de secrets pour M.\~de\~Manicamp.
+\par
+\par \endash Nul n\rquote assistait au combat, je le r\'e9p\'e8te, et, \'e0 moins que M.\~de\~Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui l\rquote ont ramen\'e9\'85
+\par
+\par \endash Chut\~! dit le roi, voici qu\rquote il vient\~: demeurez l\'e0 et pr\'eatez l\rquote oreille.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien, Sire, dit le mousquetaire.
+\par
+\par \'c0 la m\'eame minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au seuil de la porte.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838204}{\*\bkmkstart _Toc97189242}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLVI \endash \hich\f40 L'aff\'fb\loch\f40 t
+{\*\bkmkend _Toc79838204}{\*\bkmkend _Toc97189242}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le roi fit un signe au mousquetaire, l\rquote autre \'e0 de Saint-Aignan.
+\par
+\par Le signe \'e9tait imp\'e9rieux et signifiait\~: \'ab\~Sur votre vie, taisez-vous\~!\~\'bb
+\par
+\par D\rquote Artagnan se retira, comme un soldat, dans l\rquote angle du cabinet.
+\par
+\par De Saint-Aignan, comme un favori, s\rquote appuya sur le dossier du fauteuil du roi.
+\par
+\par Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux l\'e8vres, les mains blanches et gracieuses, s\rquote avan\'e7a pour faire sa r\'e9v\'e9rence au roi.
+\par
+\par Le roi rendit le salut avec la t\'eate.
+\par
+\par \endash Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 m\rquote a fait l\rquote honneur de me mander aupr\'e8s d\rquote elle, dit Manicamp.
+\par
+\par \endash Oui, pour apprendre de vous tous les d\'e9tails du malheureux accident arriv\'e9 au comte de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, c\rquote est douloureux.
+\par
+\par \endash Vous \'e9tiez l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Pas pr\'e9cis\'e9ment, Sire.
+\par
+\par \endash Mais vous arriv\'e2tes sur le th\'e9\'e2tre de l\rquote accident quelques instants apr\'e8s cet accident accompli\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est cela, oui, Sire, une demi-heure \'e0 peu pr\'e8s.
+\par
+\par \endash Et o\'f9 cet accident a-t-il eu lieu\~?
+\par
+\par \endash Je crois, Sire, que l\rquote endroit s\rquote appelle le rond-point du bois Rochin.
+\par
+\par \endash Oui, rendez-vous de chasse.
+\par
+\par \endash C\rquote est cela m\'eame, Sire.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! contez-moi ce que vous savez de d\'e9tails sur ce malheur, monsieur de Manicamp. Contez.
+\par
+\par \endash C\rquote est que Votre Majest\'e9 est peut-\'eatre instruite, et je craindrais de la fatiguer par des r\'e9p\'e9titions.
+\par
+\par \endash Non, ne craignez pas.
+\par
+\par Manicamp regarda tout autour de lui\~; il ne vit que d\rquote Artagnan adoss\'e9 aux boiseries, d\rquote Artagnan calme, bienveillant, bonhomme, et de Saint-Aignan avec lequel il \'e9tait venu, et qui se tenait toujours adoss\'e9
+ au fauteuil du roi avec une figure \'e9galement gracieuse.
+\par
+\par Il se d\'e9cida donc \'e0 parler.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 n\rquote ignore pas, dit-il, que les accidents sont communs \'e0 la chasse\~?
+\par
+\par \endash \'c0 la chasse\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire, je veux dire \'e0 l\rquote aff\'fbt.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit le roi, c\rquote est \'e0 l\rquote aff\'fbt que l\rquote accident est arriv\'e9\~?
+\par
+\par \endash Mais oui, Sire, hasarda Manicamp\~; est-ce que Votre Majest\'e9 l\rquote ignorait\~?
+\par
+\par \endash Mais \'e0 peu pr\'e8s, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV r\'e9pugna \'e0 mentir\~; c\rquote est donc \'e0 l\rquote aff\'fbt, dites-vous, que l\rquote accident est arriv\'e9\~?
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! oui, malheureusement, Sire.
+\par
+\par Le roi fit une pause.
+\par
+\par \endash \'c0 l\rquote aff\'fbt de quel animal\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Du sanglier, Sire.
+\par
+\par \endash Et quelle id\'e9e a donc eue de\~Guiche de s\rquote en aller comme cela, tout seul, \'e0 l\rquote aff\'fbt du sanglier\~? C\rquote est un exercice de campagnard, cela, et bon, tout au plus, pour celui qui n\rquote a pas, comme le mar\'e9
+chal de Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en gentilhomme.
+\par
+\par Manicamp plia les \'e9paules.
+\par
+\par \endash La jeunesse est t\'e9m\'e9raire, dit-il sentencieusement.
+\par
+\par \endash Enfin\~!\'85 continuez, dit le roi.
+\par
+\par \endash Tant il y a, continua Manicamp, n\rquote osant s\rquote aventurer et posant un mot apr\'e8s l\rquote autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un marais, tant il y a, Sire, que le pauvre de\~Guiche s\rquote en alla tout seul \'e0 l\rquote
+aff\'fbt.
+\par
+\par \endash Tout seul, voire\~! le beau chasseur\~! Eh\~! M.\~de\~Guiche ne sait-il pas que le sanglier revient sur le coup\~?
+\par
+\par \endash Voil\'e0 justement ce qui est arriv\'e9, Sire.
+\par
+\par \endash Il avait donc eu connaissance de la b\'eate\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire. Des paysans l\rquote avaient vue dans leurs pommes de terre.
+\par
+\par \endash Et quel animal \'e9tait-ce\~?
+\par
+\par \endash Un ragot.
+\par
+\par \endash Il fallait donc me pr\'e9venir, monsieur, que de\~Guiche avait des id\'e9es de suicide\~; car, enfin, je l\rquote ai vu chasser, c\rquote est un veneur tr\'e8s expert. Quand il tire sur l\rquote animal accul\'e9
+ et tenant aux chiens, il prend toutes ses pr\'e9cautions, et cependant il tire avec une carabine, et, cette fois, il s\rquote en va affronter le sanglier avec de simples pistolets\~!
+\par
+\par Manicamp tressaillit.
+\par
+\par \endash Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec un homme et non avec un sanglier, que diable\~!
+\par
+\par \endash Sire, il y a des choses qui ne s\rquote expliquent pas bien.
+\par
+\par \endash Vous avez raison, et l\rquote \'e9v\'e9nement qui nous occupe est une de ces choses l\'e0. Continuez.
+\par
+\par Pendant ce r\'e9cit, de Saint-Aignan, qui e\'fbt peut-\'eatre fait signe \'e0 Manicamp de ne pas s\rquote enferrer, \'e9tait couch\'e9 en joue par le regard obstin\'e9 du roi.
+\par
+\par Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilit\'e9 de communiquer. Quant \'e0 d\rquote Artagnan, la statue du Silence, \'e0 Ath\'e8nes, \'e9tait plus bruyante et plus expressive que lui.
+\par
+\par Manicamp continua donc, lanc\'e9 dans la voie qu\rquote il avait prise, \'e0 s\rquote enfoncer dans le panneau.
+\par
+\par \endash Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s\rquote est pass\'e9e. De\~Guiche attendait le sanglier.
+\par
+\par \endash \'c0 cheval ou \'e0 pied\~? demanda le roi.
+\par
+\par \endash \'c0 cheval. Il tira sur la b\'eate, la manqua.
+\par
+\par \endash Le maladroit\~!
+\par
+\par \endash La b\'eate fon\'e7a sur lui.
+\par
+\par \endash Et le cheval fut tu\'e9\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! Votre Majest\'e9 sait cela\~?
+\par
+\par \endash On m\rquote a dit qu\rquote un cheval avait \'e9t\'e9 trouv\'e9 mort au carrefour du bois Rochin. J\rquote ai pr\'e9sum\'e9 que c\rquote \'e9tait le cheval de de\~Guiche.
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait lui, effectivement, Sire.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 pour le cheval, c\rquote est bien\~; mais pour de\~Guiche\~?
+\par
+\par \endash De\~Guiche une fois \'e0 terre, fut fouill\'e9 par le sanglier et bless\'e9 \'e0 la main et \'e0 la poitrine.
+\par
+\par \endash C\rquote est un horrible accident\~; mais, il faut le dire, c\rquote est la faute de de\~Guiche. Comment va-t-on \'e0 l\rquote aff\'fbt d\rquote un pareil animal avec des pistolets\~! Il avait donc oubli\'e9 la fable d\rquote Adonis\~?
+\par
+\par Manicamp se gratta l\rquote oreille.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit-il, grande imprudence.
+\par
+\par \endash Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp\~?
+\par
+\par \endash Sire, ce qui est \'e9crit est \'e9crit.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous \'eates fataliste\~!
+\par
+\par Manicamp s\rquote agitait, fort mal \'e0 son aise.
+\par
+\par \endash Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.
+\par
+\par \endash \'c0 moi, Sire.
+\par
+\par \endash Oui\~! Comment\~! vous \'eates l\rquote ami de\~Guiche, vous savez qu\rquote il est sujet \'e0 de pareilles folies, et vous ne l\rquote arr\'eatez pas\~?
+\par
+\par Manicamp ne savait \'e0 quoi s\rquote en tenir\~; le ton du roi n\rquote \'e9tait plus pr\'e9cis\'e9ment celui d\rquote un homme cr\'e9dule.
+\par
+\par D\rquote un autre c\'f4t\'e9, ce ton n\rquote avait ni la s\'e9v\'e9rit\'e9 du drame, ni l\rquote insistance de l\rquote interrogatoire.
+\par
+\par Il y avait plus de raillerie que de menace.
+\par
+\par \endash Et vous dites donc, continua le roi, que c\rquote est bien le cheval de\~Guiche que l\rquote on a retrouv\'e9 mort\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu, oui, lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash Cela vous a-t-il \'e9tonn\'e9\~?
+\par
+\par \endash Non, Sire. \'c0 la derni\'e8re chasse, M.\~de\~Saint-Maure, Votre Majest\'e9 se le rappelle, a eu un cheval tu\'e9 sous lui, et de la m\'eame fa\'e7on.
+\par
+\par \endash Oui, mais \'e9ventr\'e9.
+\par
+\par \endash Sans doute, Sire.
+\par
+\par \endash Le cheval de\~Guiche e\'fbt \'e9t\'e9 \'e9ventr\'e9 comme celui de M.\~de\~Saint-Maure que cela ne m\rquote \'e9tonnerait point, pardieu\~!
+\par
+\par Manicamp ouvrit de grands yeux.
+\par
+\par \endash Mais ce qui m\rquote \'e9tonne, continua le roi, c\rquote est que le cheval de\~Guiche, au lieu d\rquote avoir le ventre ouvert, ait la t\'eate cass\'e9e.
+\par
+\par Manicamp se troubla.
+\par
+\par \endash Est-ce que je me trompe\~? reprit le roi, est-ce que ce n\rquote est point \'e0 la tempe que le cheval de\~Guiche a \'e9t\'e9 frapp\'e9\~? Avouez, monsieur de Manicamp, que voil\'e0 un coup singulier.
+\par
+\par \endash Sire, vous savez que le cheval est un animal tr\'e8s intelligent, il aura essay\'e9 de se d\'e9fendre.
+\par
+\par \endash Mais un cheval se d\'e9fend avec les pieds de derri\'e8re, et non avec la t\'eate.
+\par
+\par \endash Alors, le cheval, effray\'e9, se sera abattu, dit Manicamp, et le sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier\'85
+\par
+\par \endash Oui, je comprends pour le cheval\~; mais pour le cavalier\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! c\rquote est tout simple\~: le sanglier est revenu du cheval au cavalier, et, comme j\rquote ai d\'e9j\'e0 eu l\rquote honneur de le dire \'e0 Votre Majest\'e9, a \'e9cras\'e9 la main de de\~Guiche au moment o\'f9
+ il allait tirer sur lui son second coup de pistolet\~; puis, d\rquote un coup de boutoir, il lui a trou\'e9 la poitrine.
+\par
+\par \endash Cela est on ne peut plus vraisemblable, en v\'e9rit\'e9, monsieur de Manicamp\~; vous avez tort de vous d\'e9fier de votre \'e9loquence, et vous contez \'e0 merveille.
+\par
+\par \endash Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus embarrass\'e9s.
+\par
+\par \endash \'c0 partir d\rquote aujourd\rquote hui seulement, je d\'e9fendrai \'e0 mes gentilshommes d\rquote aller \'e0 l\rquote aff\'fbt. Peste\~! autant vaudrait leur permettre le duel.
+\par
+\par Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.
+\par
+\par \endash Le roi est satisfait\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Enchant\'e9\~; mais ne vous retirez point encore, monsieur de Manicamp, dit Louis, j\rquote ai affaire de vous.
+\par
+\par \'ab\~Allons, allons, pensa d\rquote Artagnan, encore un qui n\rquote est pas de notre force.\~\'bb
+\par
+\par Et il poussa un soupir qui pouvait signifier\~: \'ab\~Oh\~! les hommes de notre force, o\'f9 sont-ils maintenant\~?\~\'bb
+\par
+\par En ce moment, un huissier souleva la porti\'e8re et annon\'e7a le m\'e9decin du roi.
+\par
+\par \endash Ah\~! s\rquote \'e9cria Louis, voil\'e0 justement M.\~Valot qui vient de visiter M.\~de\~Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du bless\'e9.
+\par
+\par Manicamp se sentit plus mal \'e0 l\rquote aise que jamais.
+\par
+\par \endash De cette fa\'e7on, au moins, ajouta le roi, nous aurons la conscience nette.
+\par
+\par Et il regarda d\rquote Artagnan, qui ne sourcilla point.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838205}{\*\bkmkstart _Toc97189243}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 C\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 hapitre CLVII \endash
+\hich\f40 Le m\'e9\loch\f40 decin{\*\bkmkend _Toc79838205}{\*\bkmkend _Toc97189243}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{M.\~Valot entra.
+\par
+\par La mise en sc\'e8ne \'e9tait la m\'eame\~: le roi assis, de Saint-Aignan toujours accoud\'e9 \'e0 son fauteuil, d\rquote Artagnan toujours adoss\'e9 \'e0 la muraille, Manicamp toujours debout.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! monsieur Valot, fit le roi, m\rquote avez-vous ob\'e9i\~?
+\par
+\par \endash Avec empressement, Sire.
+\par
+\par \endash Vous vous \'eates rendu chez votre confr\'e8re de Fontainebleau\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Et vous y avez trouv\'e9 M.\~de\~Guiche\~?
+\par
+\par \endash J\rquote y ai trouv\'e9 M.\~de\~Guiche.
+\par
+\par \endash En quel \'e9tat\~? Dites franchement.
+\par
+\par \endash En tr\'e8s piteux \'e9tat, Sire.
+\par
+\par \endash Cependant, voyons, le sanglier ne l\rquote a pas d\'e9vor\'e9\~?
+\par
+\par \endash D\'e9vor\'e9 qui\~?
+\par
+\par \endash Guiche.
+\par
+\par \endash Quel sanglier\~?
+\par
+\par \endash Le sanglier qui l\rquote a bless\'e9.
+\par
+\par \endash M.\~de\~Guiche a \'e9t\'e9 bless\'e9 par un sanglier\~?
+\par
+\par \endash On le dit, du moins.
+\par
+\par \endash Quelque braconnier plut\'f4t\'85
+\par
+\par \endash Comment, quelque braconnier\~?\'85
+\par
+\par \endash Quelque mari jaloux, quelque amant maltrait\'e9, lequel, pour se venger, aura tir\'e9 sur lui.
+\par
+\par \endash Mais que dites-vous donc l\'e0, monsieur Valot\~? Les blessures de M.\~de\~Guiche ne sont-elles pas produites par la d\'e9fense d\rquote un sanglier\~?
+\par
+\par \endash Les blessures de M.\~de\~Guiche sont produites par une balle de pistolet qui lui a \'e9cras\'e9 l\rquote annulaire et le petit doigt de la main droite, apr\'e8s quoi, elle a \'e9t\'e9 se loger dans les muscles intercostaux de la poitrine.
+\par
+\par \endash Une balle\~! Vous \'eates s\'fbr que M.\~de\~Guiche a \'e9t\'e9 bless\'e9 par une balle\~?\'85 s\rquote \'e9cria le roi jouant l\rquote homme surpris.
+\par
+\par \endash Ma foi, dit Valot, si s\'fbr que la voil\'e0, Sire.
+\par
+\par Et il pr\'e9senta au roi une balle \'e0 moiti\'e9 aplatie.
+\par
+\par Le roi la regarda sans y toucher.
+\par
+\par \endash Il avait cela dans la poitrine, le pauvre gar\'e7on\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Pas pr\'e9cis\'e9ment. La balle n\rquote avait pas p\'e9n\'e9tr\'e9, elle s\rquote \'e9tait aplatie, comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou sur le c\'f4t\'e9 droit du sternum.
+\par
+\par \endash Bon Dieu\~! fit le roi s\'e9rieusement, vous ne me disiez rien de tout cela, monsieur de Manicamp\~?
+\par
+\par \endash Sire\'85
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier, d\rquote aff\'fbt, de chasse de nuit\~? Voyons, parlez.
+\par
+\par \endash Ah\~! Sire\'85
+\par
+\par \endash Il me para\'eet que vous avez raison, dit le roi en se tournant vers son capitaine des mousquetaires, et qu\rquote il y a eu combat.
+\par
+\par Le roi avait, plus que tout autre, cette facult\'e9 donn\'e9e aux grands de compromettre et de diviser les inf\'e9rieurs.
+\par
+\par Manicamp lan\'e7a au mousquetaire un regard plein de reproches.
+\par
+\par D\rquote Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le poids de l\rquote accusation.
+\par
+\par Il fit un pas.
+\par
+\par \endash Sire, dit-il, Votre Majest\'e9 m\rquote a command\'e9 d\rquote aller explorer le carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d\rquote apr\'e8s mon estime, ce qui s\rquote y \'e9tait pass\'e9. Je lui ai fait part de mes observations, mais sans d\'e9
+noncer personne. C\rquote est Sa Majest\'e9 elle-m\'eame qui, la premi\'e8re, a nomm\'e9 M.\~le comte de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Bien\~! bien\~! monsieur, dit le roi avec hauteur\~; vous avez fait votre devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire. Mais vous, monsieur de Manicamp, vous n\rquote avez pas fait le v\'f4tre, car vous m\rquote avez menti.
+\par
+\par \endash Menti, Sire\~! Le mot est dur.
+\par
+\par \endash Trouvez-en un autre.
+\par
+\par \endash Sire, je n\rquote en chercherai pas. J\rquote ai d\'e9j\'e0 eu le malheur de d\'e9plaire \'e0 Sa Majest\'e9, et, ce que je trouve de mieux c\rquote est d\rquote accepter humblement les reproches qu\rquote elle jugera \'e0 propos de m\rquote
+adresser.
+\par
+\par \endash Vous avez raison, monsieur, on me d\'e9pla\'eet toujours en me cachant la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash Quelquefois, Sire, on ignore.
+\par
+\par \endash Ne mentez plus, ou je double la peine.
+\par
+\par Manicamp s\rquote inclina en p\'e2lissant.
+\par
+\par D\rquote Artagnan fit encore un pas en avant, d\'e9cid\'e9 \'e0 intervenir, si la col\'e8re toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.
+\par
+\par \endash Monsieur, continua le roi, vous voyez qu\rquote il est inutile de nier la chose plus longtemps. M.\~de\~Guiche s\rquote est battu.
+\par
+\par \endash Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majest\'e9 e\'fbt \'e9t\'e9 g\'e9n\'e9reuse en ne for\'e7ant pas un gentilhomme au mensonge.
+\par
+\par \endash Forc\'e9\~! Qui vous for\'e7ait\~?
+\par
+\par \endash Sire, M.\~de\~Guiche est mon ami. Votre Majest\'e9 a d\'e9fendu les duels sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.
+\par
+\par \endash Bien, murmura d\rquote Artagnan, voil\'e0 un joli gar\'e7on, mordioux\~!
+\par
+\par \endash Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait l\rquote emp\'eacher de se battre.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, Votre Majest\'e9, qui est le gentilhomme le plus accompli de France, sait bien que, nous autres, gens d\rquote \'e9p\'e9e, nous n\rquote avons jamais regard\'e9 M.\~de\~Boutteville comme d\'e9shonor\'e9 pour \'eatre mort en Gr\'e8
+ve. Ce qui d\'e9shonore, c\rquote est d\rquote \'e9viter son ennemi, et non de rencontrer le bourreau.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen de tout r\'e9parer.
+\par
+\par \endash S\rquote il est de ceux qui conviennent \'e0 un gentilhomme, je le saisirai avec empressement, Sire.
+\par
+\par \endash Le nom de l\rquote adversaire de M.\~de\~Guiche\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! murmura d\rquote Artagnan, est-ce que nous allons continuer Louis XIII\~?\'85
+\par
+\par \endash Sire\~!\'85 fit Manicamp avec un accent de reproche.
+\par
+\par \endash Vous ne voulez pas le nommer, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet\~? dit le roi.
+\par
+\par \endash Sire, je ne le connais pas.
+\par
+\par \endash Bravo\~! dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Monsieur de Manicamp, remettez votre \'e9p\'e9e au capitaine.
+\par
+\par Manicamp s\rquote inclina gracieusement, d\'e9tacha son \'e9p\'e9e en souriant et la tendit au mousquetaire.
+\par
+\par Mais de Saint-Aignan s\rquote avan\'e7a vivement entre d\rquote Artagnan et lui.
+\par
+\par \endash Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Faites, dit le roi, enchant\'e9 peut-\'eatre au fond du c\'9cur que quelqu\rquote un se pla\'e7\'e2t entre lui et la col\'e8re \'e0 laquelle il s\rquote \'e9tait laiss\'e9 emporter.
+\par
+\par \endash Manicamp, vous \'eates un brave, et le roi appr\'e9ciera votre conduite\~; mais vouloir trop bien servir ses amis, c\rquote est leur nuire. Manicamp, vous savez le nom que Sa Majest\'e9 vous demande\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, je le sais.
+\par
+\par \endash Alors, vous le direz.
+\par
+\par \endash Si j\rquote eusse d\'fb le dire, ce serait d\'e9j\'e0 fait.
+\par
+\par \endash Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, int\'e9ress\'e9 \'e0 cette prud\rquote homie.
+\par
+\par \endash Vous, vous \'eates libre\~; mais il me semble cependant\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! tr\'eave de magnanimit\'e9\~; je ne vous laisserai point aller \'e0 la Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.
+\par
+\par Manicamp \'e9tait homme d\rquote esprit, et comprit qu\rquote il avait fait assez pour donner de lui une parfaite opinion\~; maintenant, il ne s\rquote agissait plus que d\rquote y pers\'e9v\'e9rer en reconqu\'e9rant les bonnes gr\'e2ces du roi.
+\par
+\par \endash Parlez, monsieur, dit-il \'e0 de Saint-Aignan. J\rquote ai fait pour mon compte tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait que ma conscience ordonn\'e2t bien haut, ajouta-t-il en se retournant vers le roi, puisqu\rquote elle l
+\rquote a emport\'e9 sur les commandements de Sa Majest\'e9\~; mais Sa Majest\'e9 me pardonnera, je l\rquote esp\'e8re, quand elle saura que j\rquote avais \'e0 garder l\rquote honneur d\rquote une dame.
+\par
+\par \endash D\rquote une dame\~? demanda le roi inquiet.
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Une dame fut la cause de ce combat\~?
+\par
+\par Manicamp s\rquote inclina.
+\par
+\par Le roi se leva et s\rquote approcha de Manicamp.
+\par
+\par \endash Si la personne est consid\'e9rable, dit-il, je ne me plaindrai pas que vous ayez pris des m\'e9nagements, au contraire.
+\par
+\par \endash Sire, tout ce qui touche \'e0 la maison du roi, ou \'e0 la maison de son fr\'e8re, est consid\'e9rable \'e0 mes yeux.
+\par
+\par \endash \'c0 la maison de mon fr\'e8re\~? r\'e9p\'e9ta Louis XIV avec une sorte d\rquote h\'e9sitation\'85 La cause de ce combat est une dame de la maison de mon fr\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Ou de Madame.
+\par
+\par \endash Ah\~! de Madame\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Ainsi, cette dame\~?\'85
+\par
+\par \endash Est une des filles d\rquote honneur de la maison de Son Altesse Royale Mme\~la duchesse d\rquote Orl\'e9ans.
+\par
+\par \endash Pour qui M.\~de\~Guiche s\rquote est battu, dites-vous\~?
+\par
+\par \endash Oui, et, cette fois, je ne mens plus.
+\par
+\par Louis fit un mouvement plein de trouble.
+\par
+\par \endash Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de cette sc\'e8ne, veuillez vous \'e9loigner un instant, j\rquote ai besoin de demeurer seul avec M.\~de\~Manicamp. Je sais qu\rquote il a des choses pr\'e9cieuses \'e0 me dire pour sa
+ justification, et qu\rquote il n\rquote ose le faire devant t\'e9moins\'85 Remettez votre \'e9p\'e9e, monsieur de Manicamp.
+\par
+\par Manicamp remit son \'e9p\'e9e au ceinturon.
+\par
+\par \endash Le dr\'f4le est, d\'e9cid\'e9ment, plein de pr\'e9sence d\rquote esprit, murmura le mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se retirant avec lui.
+\par
+\par \endash Il s\rquote en tirera, fit ce dernier \'e0 l\rquote oreille de d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Et avec honneur, comte.
+\par
+\par Manicamp adressa \'e0 de Saint-Aignan et au capitaine un regard de remerciement qui passa inaper\'e7u du roi.
+\par
+\par \endash Allons, allons, dit d\rquote Artagnan en franchissant le seuil de la porte, j\rquote avais mauvaise opinion de la g\'e9n\'e9ration nouvelle. Eh bien\~! je me trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.
+\par
+\par Valot pr\'e9c\'e9dait le favori et le capitaine.
+\par
+\par Le roi et Manicamp rest\'e8rent seuls dans le cabinet.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838206}{\*\bkmkstart _Toc97189244}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLVIII \endash \hich\f40 O\'f9\loch\f40
+\hich\f40 d'Artagnan reconna\'ee\loch\f40 \hich\f40 t qu'il s'\'e9\loch\f40 \hich\f40 tait tromp\'e9\loch\f40 \hich\f40 , et que c'\'e9\loch\f40 tait Manicamp qui avait raison{\*\bkmkend _Toc79838206}{\*\bkmkend _Toc97189244}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le roi s\rquote assura par lui-m\'eame, en allant jusqu\rquote \'e0 la porte, que personne n\rquote \'e9coutait, et revint se placer pr\'e9cipitamment en face de son interlocuteur.
+\par
+\par \endash \'c7\'e0\~! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de Manicamp, expliquez-vous.
+\par
+\par \endash Avec la plus grande franchise, Sire, r\'e9pondit le jeune homme.
+\par
+\par \endash Et tout d\rquote abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient tant au c\'9cur que l\rquote honneur des dames.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 justement pourquoi je m\'e9nageais votre d\'e9licatesse, Sire.
+\par
+\par \endash Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu\rquote il s\rquote agissait d\rquote une fille de ma belle-s\'9cur, et que la personne en question, l\rquote adversaire de\~Guiche, l\rquote homme enfin que vous ne voulez pas nommer\'85
+
+\par
+\par \endash Mais que M.\~de\~Saint-Aignan vous nommera, Sire.
+\par
+\par \endash Oui. Vous dites donc que cet homme a offens\'e9 quelqu\rquote un de chez Madame.
+\par
+\par \endash Mlle de La Valli\'e8re, oui, Sire.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit le roi, comme s\rquote il s\rquote y f\'fbt attendu, et comme si cependant ce coup lui avait perc\'e9 le c\'9cur\~; ah\~! c\rquote est Mlle de La Valli\'e8re que l\rquote on outrageait\~?
+\par
+\par \endash Je ne dis point pr\'e9cis\'e9ment qu\rquote on l\rquote outrage\'e2t, Sire.
+\par
+\par \endash Mais enfin\'85
+\par
+\par \endash Je dis qu\rquote on parlait d\rquote elle en termes peu convenables.
+\par
+\par \endash En termes peu convenables de Mlle de La Valli\'e8re\~! Et vous refusez de me dire quel \'e9tait l\rquote insolent\~?\'85
+\par
+\par \endash Sire, je croyais que c\rquote \'e9tait chose convenue, et que Votre Majest\'e9 avait renonc\'e9 \'e0 faire de moi un d\'e9nonciateur.
+\par
+\par \endash C\rquote est juste, vous avez raison, reprit le roi en se mod\'e9rant\~; d\rquote ailleurs, je saurai toujours assez t\'f4t le nom de celui qu\rquote il me faudra punir.
+\par
+\par Manicamp vit bien que la question \'e9tait retourn\'e9e.
+\par
+\par Quant au roi, il s\rquote aper\'e7ut qu\rquote il venait de se laisser entra\'eener un peu loin.
+\par
+\par Aussi se reprit-il\~:
+\par
+\par \endash Et je punirai, non point parce qu\rquote il s\rquote agit de Mlle de La Valli\'e8re, bien que je l\rquote estime particuli\'e8rement\~; mais parce que l\rquote objet de la querelle est une femme. Or je pr\'e9tends qu\rquote \'e0
+ ma cour on respecte les femmes, et qu\rquote on ne se querelle pas.
+\par
+\par Manicamp s\rquote inclina.
+\par
+\par \endash Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que disait on de Mlle de La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Mais Votre Majest\'e9 ne devine-t-elle pas\~?
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se permettre les jeunes gens.
+\par
+\par \endash On disait sans doute qu\rquote elle aimait quelqu\rquote un, hasarda le roi.
+\par
+\par \endash C\rquote est probable.
+\par
+\par \endash Mais Mlle de La Valli\'e8re a le droit d\rquote aimer qui bon lui semble, dit le roi.
+\par
+\par \endash C\rquote est justement ce que soutenait de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Et c\rquote est pour cela qu\rquote il s\rquote est battu\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire, pour cette seule cause.
+\par
+\par Le roi rougit.
+\par
+\par \endash Et, dit-il, vous n\rquote en savez pas davantage\~?
+\par
+\par \endash Sur quel chapitre, Sire\~?
+\par
+\par \endash Mais sur le chapitre fort int\'e9ressant que vous racontez \'e0 cette heure.
+\par
+\par \endash Et quelle chose le roi veut-il que je sache\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! par exemple, le nom de l\rquote homme que La Valli\'e8re aime et que l\rquote adversaire de de\~Guiche lui contestait le droit d\rquote aimer\~?
+\par
+\par \endash Sire, je ne sais rien, je n\rquote ai rien entendu, rien surpris\~; mais je tiens de\~Guiche pour un grand c\'9cur, et, s\rquote il s\rquote est momentan\'e9ment substitu\'e9 au protecteur de La Valli\'e8re, c\rquote est que ce protecteur \'e9
+tait trop haut plac\'e9 pour prendre lui-m\'eame sa d\'e9fense.
+\par
+\par Ces mots \'e9taient plus que transparents\~; aussi firent-ils rougir le roi, mais, cette fois, de plaisir.
+\par
+\par Il frappa doucement sur l\rquote \'e9paule de Manicamp.
+\par
+\par \endash Allons, allons, vous \'eates non seulement un spirituel gar\'e7on, monsieur de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je trouve votre ami de\~Guiche un paladin tout \'e0 fait de mon go\'fbt\~; vous le lui t\'e9moignerez, n\rquote est
+-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Ainsi donc, Sire, Votre Majest\'e9 me pardonne\~?
+\par
+\par \endash Tout \'e0 fait.
+\par
+\par \endash Et je suis libre\~?
+\par
+\par Le roi sourit et tendit la main \'e0 Manicamp.
+\par
+\par Manicamp saisit cette main et la baisa.
+\par
+\par \endash Et puis, ajouta le roi, vous contez \'e0 merveille.
+\par
+\par \endash Moi, Sire\~?
+\par
+\par \endash Vous m\rquote avez fait un r\'e9cit excellent de cet accident arriv\'e9 \'e0 de\~Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval s\rquote abattant, je vois l\rquote
+animal allant du cheval au cavalier. Vous ne racontez pas, monsieur, vous peignez.
+\par
+\par \endash Sire, je crois que Votre Majest\'e9 daigne se railler de moi, dit Manicamp.
+\par
+\par \endash Au contraire, fit Louis XIV s\'e9rieusement, je ris si peu, monsieur de Manicamp, que je veux que vous racontiez \'e0 tout le monde cette aventure.
+\par
+\par \endash L\rquote aventure de l\rquote aff\'fbt\~?
+\par
+\par \endash Oui, telle que vous me l\rquote avez cont\'e9e, \'e0 moi, sans en changer un seul mot, vous comprenez\~?
+\par
+\par \endash Parfaitement, Sire.
+\par
+\par \endash Et vous la raconterez\~?
+\par
+\par \endash Sans perdre une minute.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! maintenant, rappelez vous-m\'eame M.\~d\rquote Artagnan\~; j\rquote esp\'e8re que vous n\rquote en avez plus peur.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, d\'e8s que je suis s\'fbr des bont\'e9s de Votre Majest\'e9 pour moi, je ne crains plus rien.
+\par
+\par \endash Appelez donc, dit le roi.
+\par
+\par Manicamp ouvrit la porte.
+\par
+\par \endash Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.
+\par
+\par D\rquote Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentr\'e8rent.
+\par
+\par \endash Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que l\rquote explication de M.\~de\~Manicamp m\rquote a enti\'e8rement satisfait.
+\par
+\par D\rquote Artagnan jeta \'e0 Valot d\rquote un c\'f4t\'e9, et \'e0 Saint-Aignan de l\rquote autre, un regard qui signifiait\~: \'ab\~Eh bien\~! que vous disais-je\~?\~\'bb
+\par
+\par Le roi entra\'eena Manicamp du c\'f4t\'e9 de la porte, puis tout bas\~:
+\par
+\par \endash Que M.\~de\~Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu\rquote il se gu\'e9risse vite\~; je veux me h\'e2ter de le remercier au nom de toutes les dames, mais surtout qu\rquote il ne recommence jamais.
+\par
+\par \endash D\'fbt-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s\rquote il s\rquote agit de l\rquote honneur de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait direct. Mais, nous l\rquote avons dit, le roi Louis XIV aimait l\rquote encens, et, pourvu qu\rquote on lui en donn\'e2t, il n\rquote \'e9tait pas tr\'e8s exigeant sur la qualit\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, c\rquote est bien, dit-il en cong\'e9diant Manicamp, je verrai de\~Guiche moi-m\'eame et je lui ferai entendre raison.
+\par
+\par Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette sc\'e8ne\~:
+\par
+\par \endash Monsieur d\rquote Artagnan\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Sire.
+\par
+\par \endash Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si trouble, vous qui d\rquote ordinaire avez de si bons yeux\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai la vue trouble, moi, Sire\~?
+\par
+\par \endash Sans doute.
+\par
+\par \endash Cela doit \'eatre certainement, puisque Votre Majest\'e9 le dit. Mais en quoi trouble, s\rquote il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par \endash Mais \'e0 propos de cet \'e9v\'e9nement du bois Rochin.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~!
+\par
+\par \endash Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de deux hommes, vous avez relev\'e9 les d\'e9tails d\rquote un combat. Rien de tout cela n\rquote a exist\'e9\~; illusion pure\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! fit encore d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash C\rquote est comme ces pi\'e9tinements du cheval, c\rquote est comme ces indices de lutte. Lutte de de\~Guiche contre le sanglier, pas autre chose\~; seulement, la lutte a \'e9t\'e9 longue et terrible, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! continua d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Et quand je pense que j\rquote ai un instant ajout\'e9 foi \'e0 une pareille erreur\~; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.
+\par
+\par \endash En effet, Sire, il faut que j\rquote aie eu la berlue, dit d\rquote Artagnan avec une belle humeur qui charma le roi.
+\par
+\par \endash Vous en convenez, alors\~?
+\par
+\par \endash Pardieu\~! Sire, si j\rquote en conviens\~!
+\par
+\par \endash De sorte que, maintenant, vous voyez la chose\~?\'85
+\par
+\par \endash Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.
+\par
+\par \endash Et vous attribuez cette diff\'e9rence dans votre opinion\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! \'e0 une chose bien simple, Sire\~; il y a une demi-heure, je revenais du bois Rochin, o\'f9 je n\rquote avais pour m\rquote \'e9clairer qu\rquote une m\'e9chante lanterne d\rquote \'e9curie\'85
+\par
+\par \endash Tandis qu\rquote \'e0 cette heure\~?\'85
+\par
+\par \endash \'c0 cette heure, j\rquote ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de plus, les deux yeux du roi, qui \'e9clairent comme des soleils.
+\par
+\par Le roi se mit \'e0 rire, et de Saint-Aignan \'e0 \'e9clater.
+\par
+\par \endash C\rquote est comme M.\~Valot, dit d\rquote Artagnan reprenant la parole aux l\'e8vres du roi, il s\rquote est figur\'e9 que non seulement M.\~de\~Guiche avait \'e9t\'e9 bless\'e9 par une balle, mais encore qu\rquote il avait retir\'e9
+ une balle de sa poitrine.
+\par
+\par \endash Ma foi\~! dit Valot, j\rquote avoue\'85
+\par
+\par \endash N\rquote est-ce pas que vous l\rquote avez cru\~? reprit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash C\rquote est-\'e0-dire, dit Valot, que non seulement je l\rquote ai cru, mais qu\rquote \'e0 cette heure encore j\rquote en jurerais.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mon cher docteur, vous avez r\'eav\'e9 cela.
+\par
+\par \endash J\rquote avais r\'eav\'e9\~?
+\par
+\par \endash La blessure de M.\~de\~Guiche, r\'eave\~! la balle, r\'eave\~!\'85 Ainsi, croyez-moi, n\rquote en parlez plus.
+\par
+\par \endash Bien dit, fit le roi\~; le conseil que vous donne d\rquote Artagnan est bon. Ne parlez plus de votre r\'eave \'e0 personne, monsieur Valot, et, foi de gentilhomme\~! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir, messieurs. Oh\~! la triste chose qu
+\rquote un aff\'fbt au sanglier\~!
+\par
+\par \endash La triste chose, r\'e9p\'e9ta d\rquote Artagnan \'e0 pleine voix qu\rquote un aff\'fbt au sanglier\~!
+\par
+\par Et il r\'e9p\'e9ta encore ce mot par toutes les chambres o\'f9 il passa.
+\par
+\par Et il sortit du ch\'e2teau, emmenant Valot avec lui.
+\par
+\par \endash Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi \'e0 de Saint-Aignan, comment se nomme l\rquote adversaire de de\~Guiche\~?
+\par
+\par De Saint-Aignan regarda le roi.
+\par
+\par \endash Oh\~! n\rquote h\'e9site pas, dit le roi, tu sais bien que je dois pardonner.
+\par
+\par \endash De Wardes, dit de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Bien.
+\par
+\par Puis, rentrant chez lui vivement\~:
+\par
+\par \endash Pardonner n\rquote est pas oublier, dit Louis XIV.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838207}{\*\bkmkstart _Toc97189245}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLIX \endash \hich\f40
+ Comment il est bon d'avoir deux cordes \'e0\loch\f40 son arc{\*\bkmkend _Toc79838207}{\*\bkmkend _Toc97189245}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d\rquote avoir si bien r\'e9ussi, quand, en arrivant au bas de l\rquote escalier et passant devant une porti\'e8re, il se sentit tout \'e0 coup tirer par une manche.
+\par
+\par Il se retourna et reconnut Montalais qui l\rquote attendait au passage, et qui, myst\'e9rieusement, le corps pench\'e9 en avant et la voix basse, lui dit\~:
+\par
+\par \endash Monsieur, venez vite, je vous prie.
+\par
+\par \endash Et o\'f9 cela, mademoiselle\~? demanda Manicamp.
+\par
+\par \endash D\rquote abord, un v\'e9ritable chevalier ne m\rquote e\'fbt point fait cette question, il m\rquote e\'fbt suivie sans avoir besoin d\rquote explication aucune.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mademoiselle, dit Manicamp, je suis pr\'eat \'e0 me conduire en vrai chevalier.
+\par
+\par \endash Non, il est trop tard, et vous n\rquote en avez pas le m\'e9rite. Nous allons chez Madame\~; venez.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! fit Manicamp. Allons chez Madame.
+\par
+\par Et il suivit Montalais, qui courait devant lui l\'e9g\'e8re comme Galat\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous essaierons cependant, et, au besoin\'85 ma fois\~! au besoin, nous trouverons autre chose.\~\'bb
+\par
+\par Montalais courait toujours.
+\par
+\par \'ab\~Comme c\rquote est fatigant, pensa Manicamp, d\rquote avoir \'e0 la fois besoin de son esprit et de ses jambes\~!\~\'bb
+\par
+\par Enfin on arriva.
+\par
+\par Madame avait achev\'e9 sa toilette de nuit\~; elle \'e9tait en d\'e9shabill\'e9 \'e9l\'e9gant\~; mais on comprenait que cette toilette \'e9tait faite avant qu\rquote elle e\'fbt \'e0 subir les \'e9motions qui l\rquote agitaient.
+\par
+\par Elle attendait avec une impatience visible.
+\par
+\par Aussi Montalais et Manicamp la trouv\'e8rent-ils debout pr\'e8s de la porte.
+\par
+\par Au bruit de leurs pas, Madame \'e9tait venue au-devant d\rquote eux.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit-elle, enfin\~!
+\par
+\par \endash Voici M.\~de\~Manicamp, r\'e9pondit Montalais.
+\par
+\par Manicamp s\rquote inclina respectueusement.
+\par
+\par Madame fit signe \'e0 Montalais de se retirer. La jeune fille ob\'e9it.
+\par
+\par Madame la suivit des yeux en silence, jusqu\rquote \'e0 ce que la porte se f\'fbt referm\'e9e derri\'e8re elle\~; puis, se retournant vers Manicamp\~:
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il donc et que m\rquote apprend-on, monsieur de Manicamp\~? dit-elle\~; il y a quelqu\rquote un de bless\'e9 au ch\'e2teau\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame, malheureusement\'85 M.\~de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Oui, M.\~de\~Guiche, r\'e9p\'e9ta la princesse. En effet, je l\rquote avais entendu dire, mais non affirmer. Ainsi, bien v\'e9ritablement, c\rquote est \'e0 M.\~de\~Guiche qu\rquote est arriv\'e9e cette infortune\~?
+\par
+\par \endash \'c0 lui-m\'eame, madame.
+\par
+\par \endash Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la princesse, que les duels sont antipathiques au roi\~?
+\par
+\par \endash Certes, madame\~; mais un duel avec une b\'eate fauve n\rquote est pas justiciable de Sa Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous ne me ferez pas l\rquote injure de croire que j\rquote ajouterai foi \'e0 cette fable absurde r\'e9pandue je ne sais trop dans quel but, et pr\'e9tendant que M.\~de\~Guiche a \'e9t\'e9 bless\'e9 par un sanglier. Non, non, monsieur\~
+; la v\'e9rit\'e9 est connue, et, dans ce moment, outre le d\'e9sagr\'e9ment de sa blessure, M.\~de\~Guiche court le risque de sa libert\'e9.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! madame, dit Manicamp, je le sais bien\~; mais qu\rquote y faire\~?
+\par
+\par \endash Vous avez vu Sa Majest\'e9\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Que lui avez-vous dit\~?
+\par
+\par \endash Je lui ai racont\'e9 comment M.\~de\~Guiche avait \'e9t\'e9 \'e0 l\rquote aff\'fbt, comment un sanglier \'e9tait sorti du bois Rochin, comment M.\~de\~Guiche avait tir\'e9 sur lui, et comment enfin l\rquote animal furieux \'e9
+tait revenu sur le tireur, avait tu\'e9 son cheval et l\rquote avait lui-m\'eame gri\'e8vement bless\'e9.
+\par
+\par \endash Et le roi a cru tout cela\~?
+\par
+\par \endash Parfaitement.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez beaucoup.
+\par
+\par Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps un coup d\rquote \'9cil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait impassible et sans mouvement \'e0 la place qu\rquote il avait adopt\'e9e en entrant. Enfin, elle s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash Cependant, dit-elle, tout le monde s\rquote accorde ici \'e0 donner une autre cause \'e0 cette blessure.
+\par
+\par \endash Et quelle cause, madame\~? fit Manicamp, puis-je, sans indiscr\'e9tion, adresser cette question \'e0 Votre Altesse\~?
+\par
+\par \endash Vous demandez cela, vous, l\rquote ami intime de M.\~de\~Guiche\~? vous, son confident\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! madame, l\rquote ami intime, oui\~; son confident, non. De\~Guiche est un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont m\'eame, certainement, mais qui ne les disent pas. De\~Guiche est discret, madame.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! alors, ces secrets que M.\~de\~Guiche renferme en lui, c\rquote est donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la princesse avec d\'e9pit\~; car, en v\'e9rit\'e9
+, le roi pourrait vous interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, vous lui faisiez le m\'eame conte qu\rquote \'e0 la premi\'e8re, il pourrait bien ne pas s\rquote en contenter.
+\par
+\par \endash Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans l\rquote erreur \'e0 l\rquote \'e9gard du roi. Sa Majest\'e9 a \'e9t\'e9 fort satisfaite de moi, je vous jure.
+\par
+\par \endash Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que cela prouve une seule chose, c\rquote est que Sa Majest\'e9 est tr\'e8s facile \'e0 satisfaire.
+\par
+\par \endash Je crois que Votre Altesse a tort de s\rquote arr\'eater \'e0 cette opinion. Sa Majest\'e9 est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.
+\par
+\par \endash Et croyez-vous qu\rquote elle vous saura gr\'e9 de votre officieux mensonge, quand demain elle apprendra que M.\~de\~Guiche a eu pour M.\~de\~Bragelonne, son ami, une querelle qui a d\'e9g\'e9n\'e9r\'e9 en rencontre\~?
+\par
+\par \endash Une querelle pour M.\~de\~Bragelonne\~? dit Manicamp de l\rquote air le plus na\'eff qu\rquote il y ait au monde\~; que me fait donc l\rquote honneur de me dire Votre Altesse\~?
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il d\rquote \'e9tonnant\~? M.\~de\~Guiche est susceptible, irritable, il s\rquote emporte facilement.
+\par
+\par \endash Je tiens, au contraire, madame, M.\~de\~Guiche pour tr\'e8s patient, et n\rquote \'eatre jamais susceptible et irritable qu\rquote avec les plus justes motifs.
+\par
+\par \endash Mais n\rquote est-ce pas un juste motif que l\rquote amiti\'e9\~? dit la princesse.
+\par
+\par \endash Oh\~! certes, madame, et surtout pour un c\'9cur comme le sien.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! M.\~de\~Bragelonne est un ami de M.\~de\~Guiche\~; vous ne nierez pas ce fait\~?
+\par
+\par \endash Un tr\'e8s grand ami.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! M.\~de\~Guiche a pris le parti de M.\~de\~Bragelonne, et comme M.\~de\~Bragelonne \'e9tait absent et ne pouvait se battre, il s\rquote est battu pour lui.
+\par
+\par Manicamp se mit \'e0 sourire, et fit deux ou trois mouvements de t\'eate et d\rquote \'e9paules qui signifiaient\~: \'ab\~Dame\~! si vous le voulez absolument\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash Mais enfin, dit la princesse impatient\'e9e, parlez\~!
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Sans doute\~; il est \'e9vident que vous n\rquote \'eates pas de mon avis, et que vous avez quelque chose \'e0 dire.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai \'e0 dire, madame, qu\rquote une seule chose.
+\par
+\par \endash Dites-la\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites l\rquote honneur de me raconter.
+\par
+\par \endash Comment\~! vous ne comprenez pas un mot \'e0 cette querelle de M.\~de\~Guiche avec M.\~de\~Wardes\~? s\rquote \'e9cria la princesse presque irrit\'e9e.
+\par
+\par Manicamp se tut.
+\par
+\par \endash Querelle, continua-t-elle, n\'e9e d\rquote un propos plus ou moins malveillant ou plus ou moins fond\'e9 sur la vertu de certaine dame\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! de certaine dame\~? Ceci est autre chose, dit Manicamp.
+\par
+\par \endash Vous commencez \'e0 comprendre, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Votre Altesse m\rquote excusera, mais je n\rquote ose\'85
+\par
+\par \endash Vous n\rquote osez pas\~? dit Madame exasp\'e9r\'e9e. Eh bien\~! attendez, je vais oser, moi.
+\par
+\par \endash Madame, madame\~! s\rquote \'e9cria Manicamp, comme s\rquote il \'e9tait effray\'e9, faites attention \'e0 ce que vous allez dire.
+\par
+\par \endash Ah\~! il para\'eet que, si j\rquote \'e9tais un homme, vous vous battriez avec moi, malgr\'e9 les \'e9dits de Sa Majest\'e9, comme M.\~de\~Guiche s\rquote est battu avec M.\~de\~Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash De Mlle de La Valli\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Manicamp en faisant un soubresaut subit comme s\rquote il \'e9tait \'e0 cent lieues de s\rquote attendre \'e0 entendre prononcer ce nom.
+\par
+\par \endash Oh\~! qu\rquote avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi\~? dit Madame avec ironie\~; auriez-vous l\rquote impertinence de douter, vous, de cette vertu\~?
+\par
+\par \endash Mais il ne s\rquote agit pas le moins du monde, en tout cela, de la vertu de Mlle de La Valli\'e8re, madame.
+\par
+\par \endash Comment\~! lorsque deux hommes se sont br\'fbl\'e9 la cervelle pour une femme, vous dites qu\rquote elle n\rquote a rien \'e0 faire dans tout cela et qu\rquote il n\rquote est point question d\rquote elle\~? Ah\~! je ne vous croy
+ais pas si bon courtisan, monsieur de Manicamp.
+\par
+\par \endash Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voil\'e0 bien loin de compte. Vous me faites l\rquote honneur de me parler une langue, et moi, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet, j\rquote en parle une autre.
+\par
+\par \endash Pla\'eet-il\~?
+\par
+\par \endash Pardon, j\rquote ai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire que MM.\~de\~Guiche et de\~Wardes s\rquote \'e9taient battus pour Mlle de La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Mais oui.
+\par
+\par \endash Pour Mlle de La Valli\'e8re, n\rquote est-ce pas\~? r\'e9p\'e9ta Manicamp.
+\par
+\par \endash Eh\~! mon Dieu, je ne dis pas que M.\~de\~Guiche s\rquote occup\'e2t en personne de Mlle de La Valli\'e8re\~; mais qu\rquote il s\rquote en est occup\'e9 par procuration.
+\par
+\par \endash Par procuration\~!
+\par
+\par \endash Voyons, ne faites donc pas toujours l\rquote homme effar\'e9. Ne sait-on pas ici que M.\~de\~Bragelonne est fianc\'e9 \'e0 Mlle de La Valli\'e8re, et qu\rquote en partant pour la mission que le roi lui a confi\'e9e \'e0 Londres, il a charg\'e9
+ son ami, M.\~de\~Guiche, de veiller sur cette int\'e9ressante personne\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite.
+\par
+\par \endash De tout, je vous en pr\'e9viens.
+\par
+\par Manicamp se mit \'e0 rire, action qui faillit exasp\'e9rer la princesse, laquelle n\rquote \'e9tait pas, comme on le sait, d\rquote une humeur bien endurante.
+\par
+\par \endash Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse, enterrons toute cette affaire, qui ne sera jamais bien \'e9claircie.
+\par
+\par \endash Oh\~! quant \'e0 cela, il n\rquote y a plus rien \'e0 faire, et les \'e9claircissements sont complets. Le roi saura que de\~Guiche a pris parti pour cette petite aventuri\'e8re qui se donne des airs de grande dame\~; il saura que M.\~de\~
+Bragelonne ayant nomm\'e9 pour son gardien ordinaire du jardin des Hesp\'e9rides son ami M.\~de\~Guiche, celui-ci a donn\'e9 le coup de dent requis au marquis de\~Wardes, qui osait porter la main sur la pomme d\rquote or. Or, vous n\rquote \'ea
+tes pas sans savoir, monsieur de Manicamp, vous qui savez si bien toutes choses, que le roi convoite de son c\'f4t\'e9 le fameux tr\'e9sor, et que peut-\'eatre saura-t-il mauvais gr\'e9 \'e0 M.\~de\~Guiche de s\rquote en constituer le d\'e9fenseur. \'ca
+tes-vous assez renseign\'e9 maintenant, et vous faut-il un autre avis\~? Parlez, demandez.
+\par
+\par \endash Non, madame, non je ne veux rien savoir de plus.
+\par
+\par \endash Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur de Manicamp, sachez que l\rquote indignation de Sa Majest\'e9 sera suivie d\rquote effets terribles. Chez les princes d\rquote un caract\'e8re comme l\rquote est celui du roi, la col
+\'e8re amoureuse est un ouragan.
+\par
+\par \endash Que vous apaisez, vous, madame.
+\par
+\par \endash Moi\~! s\rquote \'e9cria la princesse avec un geste de violente ironie\~; moi\~! et \'e0 quel titre\~?
+\par
+\par \endash Parce que vous n\rquote aimez pas les injustices, madame.
+\par
+\par \endash Et ce serait une injustice, selon vous, que d\rquote emp\'eacher le roi de faire ses affaires d\rquote amour\~?
+\par
+\par \endash Vous interc\'e9derez cependant en faveur de M.\~de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Eh\~! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse d\rquote un ton plein de hauteur.
+\par
+\par \endash Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le r\'e9p\'e8te, vous d\'e9fendrez M.\~de\~Guiche aupr\'e8s du roi.
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Et comment cela\~?
+\par
+\par \endash Parce que la cause de M.\~de\~Guiche, c\rquote est la v\'f4tre, madame, dit tout bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de s\rquote allumer.
+\par
+\par \endash Que voulez-vous dire\~?
+\par
+\par \endash Je dis, madame, que, dans le nom de La Valli\'e8re, \'e0 propos de cette d\'e9fense prise par M.\~de\~Guiche pour M.\~de\~Bragelonne absent, je m\rquote \'e9tonne que Votre Altesse n\rquote ait pas devin\'e9 un pr\'e9texte.
+\par
+\par \endash Un pr\'e9texte\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Mais un pr\'e9texte \'e0 quoi\~? r\'e9p\'e9ta en balbutiant la princesse que venaient d\rquote instruire les regards de Manicamp.
+\par
+\par \endash Maintenant, madame, dit le jeune homme, j\rquote en ai dit assez, je pr\'e9sume, pour engager Votre Altesse \'e0 ne pas charger, devant le roi, ce pauvre de\~Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimiti\'e9s foment\'e9es par un certain parti tr
+\'e8s oppos\'e9 au v\'f4tre.
+\par
+\par \endash Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui n\rquote aiment point Mlle de La Valli\'e8re, et m\'eame peut-\'eatre quelques-uns de ceux qui l\rquote aiment, en voudront au comte\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! Madame, poussez-vous aussi loin l\rquote obstination, et n\rquote ouvrirez-vous point l\rquote oreille aux paroles d\rquote un ami d\'e9vou\'e9\~? Faut-il que je m\rquote expose \'e0 vous d\'e9plaire, faut-il que je vous nomme, malgr\'e9
+ moi, la personne qui fut la v\'e9ritable cause de la querelle\~?
+\par
+\par \endash La personne\~! fit Madame en rougissant.
+\par
+\par \endash Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre de\~Guiche irrit\'e9, furieux, exasp\'e9r\'e9 de tous ces bruits qui courent sur cette personne\~? Faut-il, si vous vous obstinez \'e0 ne pas la reconna\'eetre, et si, moi, l
+e respect continue de m\rquote emp\'eacher de la nommer, faut-il que je vous rappelle les sc\'e8nes de Monsieur avec milord de Buckingham, les insinuations lanc\'e9es \'e0 propos de cet exil du duc\~? Faut-il que je vous retrace les soins du comte \'e0
+ plaire, \'e0 observer, \'e0 prot\'e9ger cette personne pour laquelle seule il vit, pour laquelle seule il respire\~? Eh bien\~! je le ferai, et quand je vous aurai rappel\'e9 tout cela, peut-\'eatre comprendrez-vous que le comte, \'e0
+ bout de patience, harcel\'e9 depuis longtemps par de\~Wardes, au premier mot d\'e9sobligeant que celui-ci aura prononc\'e9 sur cette personne, aura pris feu et respir\'e9 la vengeance.
+\par
+\par La princesse cacha son visage dans ses mains.
+\par
+\par \endash Monsieur\~! monsieur\~! s\rquote \'e9cria-t-elle, savez-vous bien ce que vous dites l\'e0 et \'e0 qui vous le dites\~?
+\par
+\par \endash Alors, madame, poursuivit Manicamp comme s\rquote il n\rquote e\'fbt point entendu les exclamations de la princesse, rien ne vous \'e9tonnera plus, ni l\rquote ardeur du comte \'e0 chercher cette querelle, ni son adresse merveilleuse \'e0
+ la transporter sur un terrain \'e9tranger \'e0 vos int\'e9r\'eats. Cela surtout est prodigieux d\rquote habilet\'e9 et de sang-froid\~; et, si la personne pour laquelle le comte de\~Guiche s\rquote est battu et a vers\'e9 son sang, en r\'e9alit\'e9
+, doit quelque reconnaissance au pauvre bless\'e9, ce n\rquote est vraiment pas pour le sang qu\rquote il a perdu, pour la douleur qu\rquote il a soufferte, mais pour sa d\'e9marche \'e0 l\rquote endroit d\rquote un honneur qui lui est plus pr\'e9
+cieux que le sien.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria Madame comme si elle e\'fbt \'e9t\'e9 seule\~; oh\~! ce serait v\'e9ritablement \'e0 cause de moi\~?
+\par
+\par Manicamp put respirer\~; il avait bravement gagn\'e9 le temps du repos\~: il respira.
+\par
+\par Madame, de son c\'f4t\'e9, demeura quelque temps plong\'e9e dans une r\'eaverie douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements pr\'e9cipit\'e9s de son sein, \'e0 la langueur de ses yeux, aux pressions fr\'e9quentes de sa main sur son c\'9cur.
+
+\par
+\par Mais, chez elle, la coquetterie n\rquote \'e9tait pas une passion inerte\~; c\rquote \'e9tait, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui les trouvait.
+\par
+\par \endash Alors, dit-elle, le comte aura oblig\'e9 deux personnes \'e0 la fois, car M.\~de\~Bragelonne aussi doit \'e0 M.\~de\~Guiche une grande reconnaissance\~; d\rquote autant plus grande, que, partout et toujours, Mlle de La Valli\'e8
+re passera pour avoir \'e9t\'e9 d\'e9fendue par ce g\'e9n\'e9reux champion.
+\par
+\par Manicamp comprit qu\rquote il demeurait un reste de doute dans le c\'9cur de la princesse, et son esprit s\rquote \'e9chauffa par la r\'e9sistance.
+\par
+\par \endash Beau service, en v\'e9rit\'e9, dit-il, que celui qu\rquote il a rendu \'e0 Mlle de La Valli\'e8re\~! beau service que celui qu\rquote il a rendu \'e0 M.\~de\~Bragelonne\~! Le duel a fait un \'e9clat qui d\'e9shonore \'e0 moiti\'e9
+ cette jeune fille, un \'e9clat qui la brouille n\'e9cessairement avec le vicomte. Il en r\'e9sulte que le coup de pistolet de M.\~de\~Wardes a eu trois r\'e9sultats au lieu d\rquote un\~: il tue \'e0 la fois l\rquote honneur d\rquote
+une femme, le bonheur d\rquote un homme, et peut-\'eatre, en m\'eame temps, a-t-il bless\'e9 \'e0 mort un des meilleurs gentilshommes de France\~! Ah\~! madame\~! votre logique est bien froide\~: elle condamne toujours, elle n\rquote absout jamais.
+\par
+\par Les derniers mots de Manicamp battirent en br\'e8che le dernier doute demeur\'e9 non pas dans le c\'9cur, mais dans l\rquote esprit de Madame. Ce n\rquote \'e9tait plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec ses soup\'e7onneux retours, c
+\rquote \'e9tait un c\'9cur qui venait de sentir le froid profond d\rquote une blessure.
+\par
+\par \endash Bless\'e9 \'e0 mort\~! murmura-t-elle d\rquote une voix haletante\~; oh\~! monsieur de Manicamp, n\rquote avez-vous pas dit bless\'e9 \'e0 mort\~?
+\par
+\par Manicamp ne r\'e9pondit que par un profond soupir.
+\par
+\par \endash Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement bless\'e9\~? continua la princesse.
+\par
+\par \endash Eh\~! madame, il a une main bris\'e9e et une balle dans la poitrine.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! mon Dieu\~! reprit la princesse avec l\rquote excitation de la fi\'e8vre, c\rquote est affreux, monsieur de Manicamp\~! Une main bris\'e9e, dites-vous\~? une balle dans la poitrine, mon Dieu\~! Et c\rquote est ce l\'e2che, ce mis\'e9
+rable, c\rquote est cet assassin de de\~Wardes qui a fait cela\~! D\'e9cid\'e9ment, le Ciel n\rquote est pas juste.
+\par
+\par Manicamp paraissait en proie \'e0 une violente \'e9motion. Il avait, en effet, d\'e9ploy\'e9 beaucoup d\rquote \'e9nergie dans la derni\'e8re partie de son plaidoyer.
+\par
+\par Quant \'e0 Madame, elle n\rquote en \'e9tait plus \'e0 calculer les convenances\~; lorsque chez elle la passion parlait, col\'e8re ou sympathie, rien n\rquote en arr\'eatait plus l\rquote \'e9lan.
+\par
+\par Madame s\rquote approcha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur un si\'e8ge, comme si la douleur \'e9tait une assez puissante excuse \'e0 commettre une infraction aux lois de l\rquote \'e9tiquette.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc.
+\par
+\par Manicamp releva la t\'eate.
+\par
+\par \endash M.\~de\~Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort\~?
+\par
+\par \endash Deux fois, madame, dit-il\~: d\rquote abord, \'e0 cause de l\rquote h\'e9morragie qui s\rquote est d\'e9clar\'e9e, une art\'e8re ayant \'e9t\'e9 offens\'e9e \'e0 la main\~; ensuite, \'e0 cause de la blessure de la poitrine qui aurait, le m\'e9
+decin le craignait du moins, offens\'e9 quelque organe essentiel.
+\par
+\par \endash Alors il peut mourir\~?
+\par
+\par \endash Mourir, oui, madame, et sans m\'eame avoir la consolation de savoir que vous avez connu son d\'e9vouement.
+\par
+\par \endash Vous le lui direz.
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; n\rquote \'eates-vous pas son ami\~?
+\par
+\par \endash Moi\~? oh\~! non, madame, je ne dirai \'e0 M.\~de\~Guiche, si le malheureux est encore en \'e9tat de m\rquote entendre, je ne lui dirai que ce que j\rquote ai vu, c\rquote est-\'e0-dire votre cruaut\'e9 pour lui.
+\par
+\par \endash Monsieur, oh\~! vous ne commettrez pas cette barbarie.
+\par
+\par \endash Oh\~! si fait, madame, je dirai cette v\'e9rit\'e9, car, enfin, la nature est puissante chez un homme de son \'e2ge. Les m\'e9decins sont savants, et si, par hasard, le pauvre comte survivait \'e0 sa blessure, je ne voudrais pas qu\rquote il rest
+\'e2t expos\'e9 \'e0 mourir de la blessure du c\'9cur apr\'e8s avoir \'e9chapp\'e9 \'e0 celle du corps.
+\par
+\par Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut vouloir prendre cong\'e9.
+\par
+\par \endash Au moins, monsieur, dit Madame en l\rquote arr\'eatant d\rquote un air presque suppliant, vous voudrez bien me dire en quel \'e9tat se trouve le malade\~; quel est le m\'e9decin qui le soigne\~?
+\par
+\par \endash Il est fort mal, madame, voil\'e0 pour son \'e9tat. Quant \'e0 son m\'e9decin, c\rquote est le m\'e9decin de Sa Majest\'e9 elle-m\'eame, M.\~Valot. Celui-ci est, en outre, assist\'e9 du confr\'e8re chez lequel M.\~de\~Guiche a \'e9t\'e9 transport
+\'e9.
+\par
+\par \endash Comment\~! il n\rquote est pas au ch\'e2teau\~? fit Madame.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! madame, le pauvre gar\'e7on \'e9tait si mal, qu\rquote il n\rquote a pu \'eatre amen\'e9 jusqu\rquote ici.
+\par
+\par \endash Donnez-moi l\rquote adresse, monsieur, dit vivement la princesse\~: j\rquote enverrai qu\'e9rir de ses nouvelles.
+\par
+\par \endash Rue du Feurre\~; une maison de briques avec des volets blancs. Le nom du m\'e9decin est inscrit sur la porte.
+\par
+\par \endash Vous retournez pr\'e8s du bless\'e9, monsieur de Manicamp\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Alors il convient que vous me rendiez un service.
+\par
+\par \endash Je suis aux ordres de Votre Altesse.
+\par
+\par \endash Faites ce que vous vouliez faire\~: retournez pr\'e8s de M.\~de\~Guiche, \'e9loignez tous les assistants\~; veuillez vous \'e9loigner vous-m\'eame.
+\par
+\par \endash Madame\'85
+\par
+\par \endash Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voil\'e0 le fait\~; n\rquote y voyez pas autre chose que ce qui s\rquote y trouve, ne demandez pas autre chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes femmes, deux peut-\'eatre, \'e0
+ cause de l\rquote heure avanc\'e9e\~; je ne voudrais pas qu\rquote elles vous vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas que vous les vissiez\~: ce sont des scrupules que vous devez comprendre, vous surtout, monsieur de Manicamp, qui devinez tout.
+
+\par
+\par \endash Oh\~! madame, parfaitement\~; je puis m\'eame faire mieux, je marcherai devant vos messag\'e8res\~; ce sera \'e0 la fois un moyen de leur indiquer s\'fbrement la route et de les prot\'e9ger si le hasard faisait qu\rquote
+elles eussent, contre toute probabilit\'e9, besoin de protection.
+\par
+\par \endash Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficult\'e9 aucune, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Certes, madame\~; car, passant le premier, j\rquote aplanirais ces difficult\'e9s, si le hasard faisait qu\rquote elles existassent.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas de l\rquote escalier.
+\par
+\par \endash J\rquote y vais, madame.
+\par
+\par \endash Attendez.
+\par
+\par Manicamp s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez, sans vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte.
+\par
+\par \endash Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que je m\rquote y trompasse\~?
+\par
+\par \endash On frappera trois fois doucement dans les mains.
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Allez, allez.
+\par
+\par Manicamp se retourna, salua une derni\'e8re fois, et sortit la joie dans le c\'9cur. Il n\rquote ignorait pas, en effet, que la pr\'e9sence de Madame \'e9tait le meilleur baume \'e0 appliquer sur les plaies du bless\'e9.
+\par
+\par Un quart d\rquote heure ne s\rquote \'e9tait pas \'e9coul\'e9 que le bruit d\rquote une porte qu\rquote on ouvrait et qu\rquote on refermait avec pr\'e9caution parvint jusqu\rquote \'e0 lui. Puis il entendit les pas l\'e9
+gers glissant le long de la rampe, puis les trois coups frapp\'e9s dans les mains, c\rquote est-\'e0-dire le signal convenu.
+\par
+\par Il sortit aussit\'f4t, et, fid\'e8le \'e0 sa parole, se dirigea, sans retourner la t\'eate, \'e0 travers les rues de Fontainebleau, vers la demeure du m\'e9decin.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838208}{\*\bkmkstart _Toc97189246}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLX \endash M.\~Malicorne, archiviste du
+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 royaume de France{\*\bkmkend _Toc79838208}{\*\bkmkend _Toc97189246}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert d\rquote un demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de Manicamp.
+\par
+\par Au premier \'e9tage, derri\'e8re les rideaux de damas rouge, brillait la douce lueur d\rquote une lampe pos\'e9e sur un dressoir.
+\par
+\par \'c0 l\rquote autre extr\'e9mit\'e9 de la m\'eame chambre, dans un lit \'e0 colonnes torses, ferm\'e9 de rideaux pareils \'e0 ceux qui \'e9teignaient le feu de la lampe, reposait de\~Guiche, la t\'eate \'e9lev\'e9e sur un double oreiller, les yeux noy\'e9
+s dans un brouillard \'e9pais\~; de longs cheveux noirs, boucl\'e9s, \'e9parpill\'e9s sur le lit, paraient de leur d\'e9sordre les tempes s\'e8ches et p\'e2les du jeune homme.
+\par
+\par On sentait que la fi\'e8vre \'e9tait la principale h\'f4tesse de cette chambre.
+\par
+\par De\~Guiche r\'eavait. Son esprit suivait, \'e0 travers les t\'e9n\'e8bres, un de ces r\'eaves du d\'e9lire comme Dieu en envoie sur la route de la mort \'e0 ceux qui vont tomber dans l\rquote univers de l\rquote \'e9ternit\'e9.
+\par
+\par Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet.
+\par
+\par Manicamp monta les degr\'e9s avec pr\'e9cipitation\~; seulement, au seuil, il s\rquote arr\'eata, poussa doucement la porte, passa la t\'eate dans la chambre, et, voyant que tout \'e9tait tranquille, il s\rquote
+approcha, sur la pointe du pied, du grand fauteuil de cuir, \'e9chantillon mobilier du r\'e8gne de Henri IV, et, voyant que la garde-malade s\rquote y \'e9tait naturellement endormie, il la r\'e9veilla et la pria de passer dans la pi\'e8ce voisine.
+\par
+\par Puis, debout pr\'e8s du lit, il demeura un instant \'e0 se demander s\rquote il fallait r\'e9veiller de\~Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.
+\par
+\par Mais, comme derri\'e8re la porti\'e8re il commen\'e7ait \'e0 entendre le fr\'e9missement soyeux des robes et la respiration haletante de ses compagnes de route, comme il voyait d\'e9j\'e0 cette porti\'e8re impatiente se soulever, il s\rquote effa\'e7
+a le long du lit et suivit la garde-malade dans la chambre voisine.
+\par
+\par Alors, au moment m\'eame o\'f9 il disparaissait, la draperie se souleva et les deux femmes entr\'e8rent dans la chambre qu\rquote il venait de quitter.
+\par
+\par Celle qui \'e9tait entr\'e9e la premi\'e8re fit \'e0 sa compagne un geste imp\'e9rieux qui la cloua sur un escabeau pr\'e8s de la porte.
+\par
+\par Puis elle s\rquote avan\'e7a r\'e9solument vers le lit, fit glisser les rideaux sur la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derri\'e8re le chevet.
+\par
+\par Elle vit alors la figure p\'e2lie du comte\~; elle vit sa main droite, envelopp\'e9e d\rquote un linge \'e9blouissant de blancheur, se dessiner sur la courtepointe \'e0 ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit de douleur.
+\par
+\par Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait s\rquote \'e9largissant sur ce linge.
+\par
+\par La poitrine blanche du jeune homme \'e9tait d\'e9couverte, comme si le frais de la nuit e\'fbt d\'fb aider sa respiration. Une petite bandelette attachait l\rquote appareil de la blessure, autour de laquelle s\rquote \'e9largissait un cercle bleu\'e2
+tre de sang extravas\'e9.
+\par
+\par Un soupir profond s\rquote exhala de la bouche de la jeune femme. Elle s\rquote appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son masque ce douloureux spectacle.
+\par
+\par Un souffle rauque et strident passait comme le r\'e2le de la mort par les dents serr\'e9es du comte.
+\par
+\par La dame masqu\'e9e saisit la main gauche du bless\'e9.
+\par
+\par Cette main br\'fblait comme un charbon ardent.
+\par
+\par Mais, au moment o\'f9 se posa dessus la main glac\'e9e de la dame, l\rquote action de ce froid fut telle, que de\~Guiche ouvrit les yeux et t\'e2cha de rentrer dans la vie en animant son regard.
+\par
+\par La premi\'e8re chose qu\rquote il aper\'e7ut, fut le fant\'f4me dress\'e9 devant la colonne de son lit.
+\par
+\par \'c0 cette vue, ses yeux se dilat\'e8rent, mais sans que l\rquote intelligence y allum\'e2t sa pure \'e9tincelle.
+\par
+\par Alors la dame fit un signe \'e0 sa compagne, qui \'e9tait demeur\'e9e pr\'e8s de la porte\~; sans doute celle-ci avait sa le\'e7on faite, car, d\rquote une voix clairement accentu\'e9e, et sans h\'e9sitation aucune, elle pronon\'e7a ces mots\~:
+\par
+\par \endash Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir comment vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous t\'e9moigner par ma bouche tout le regret qu\rquote elle \'e9prouve de vous voir souffrir.
+\par
+\par Au mot }{\i Madame}{, de\~Guiche fit un mouvement\~; il n\rquote avait point encore remarqu\'e9 la personne \'e0 laquelle appartenait cette voix.
+\par
+\par Il se retourna donc naturellement vers le point d\rquote o\'f9 venait cette voix.
+\par
+\par Mais, comme la main glac\'e9e ne l\rquote avait point abandonn\'e9, il en revint \'e0 regarder ce fant\'f4me immobile.
+\par
+\par \endash Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il d\rquote une voix affaiblie, ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette chambre\~?
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pondit le fant\'f4me d\rquote une voix presque inintelligible et en baissant la t\'eate.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! fit le bless\'e9 avec effort, merci. Dites \'e0 Madame que je ne regrette plus de mourir, puisqu\rquote elle s\rquote est souvenue de moi.
+\par
+\par \'c0 ce mot mourir, prononc\'e9 par un mourant, la dame masqu\'e9e ne put retenir ses larmes, qui coul\'e8rent sous son masque et apparurent sur ses joues \'e0 l\rquote endroit o\'f9 le masque cessait de les couvrir.
+\par
+\par De\~Guiche, s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 plus ma\'eetre de ses sens, les e\'fbt vues rouler en perles brillantes et tomber sur son lit.
+\par
+\par La dame, oubliant qu\rquote elle avait un masque, porta la main \'e0 ses yeux pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours aga\'e7ant et froid, elle arracha le masque avec col\'e8re et le jeta sur le parquet.
+\par
+\par \'c0 cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir d\rquote un nuage, de\~Guiche poussa un cri et tendit les bras.
+\par
+\par Mais toute parole expira sur ses l\'e8vres, comme toute force dans ses veines.
+\par
+\par Sa main droite, qui avait suivi l\rquote impulsion de la volont\'e9 sans calculer son degr\'e9 de puissance, sa main droite retomba sur le lit, et, tout aussit\'f4t, ce linge si blanc fut rougi d\rquote une tache plus large.
+\par
+\par Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se fermaient comme s\rquote il e\'fbt commenc\'e9 d\rquote entrer en lutte avec l\rquote ange indomptable de la mort.
+\par
+\par Puis, apr\'e8s quelques mouvements sans volont\'e9, la t\'eate se retrouva immobile sur l\rquote oreiller.
+\par
+\par Seulement, de p\'e2le, elle \'e9tait devenue livide.
+\par
+\par La dame eut peur\~; mais, cette fois, contrairement \'e0 l\rquote habitude, la peur fut attractive.
+\par
+\par Elle se pencha vers le jeune homme, d\'e9vorant de son souffle ce visage froid et d\'e9color\'e9, qu\rquote elle toucha presque\~; puis elle d\'e9posa un rapide baiser sur la main gauche de de\~Guiche, qui, secou\'e9 comme par une d\'e9charge \'e9
+lectrique, se r\'e9veilla une seconde fois, ouvrit de grands yeux sans pens\'e9e, et retomba dans un \'e9vanouissement profond.
+\par
+\par \endash Allons, dit-elle \'e0 sa compagne, allons, nous ne pouvons demeurer plus longtemps ici\~; j\rquote y ferais quelque folie.
+\par
+\par \endash Madame\~! madame\~! Votre Altesse oublie son masque, dit la vigilante compagne.
+\par
+\par \endash Ramassez-le, r\'e9pondit sa ma\'eetresse en se glissant \'e9perdue par l\rquote escalier.
+\par
+\par Et, comme la porte de la rue \'e9tait rest\'e9e entrouverte, les deux oiseaux l\'e9gers pass\'e8rent par cette ouverture, et, d\rquote une course l\'e9g\'e8re, regagn\'e8rent le palais.
+\par
+\par L\rquote une des deux dames monta jusqu\rquote aux appartements de Madame, o\'f9 elle disparut.
+\par
+\par L\rquote autre entra dans l\rquote appartement des filles d\rquote honneur, c\rquote est-\'e0-dire \'e0 l\rquote entresol.
+\par
+\par Arriv\'e9e \'e0 sa chambre, elle s\rquote assit devant une table, et, sans se donner le temps de respirer, elle se mit \'e0 \'e9crire le billet suivant\~:
+\par
+\par \'ab\~Ce soir, Madame a \'e9t\'e9 voir M.\~de\~Guiche. Tout va \'e0 merveille de ce c\'f4t\'e9. Allez du v\'f4tre, et surtout br\'fblez ce papier.\~\'bb
+\par
+\par Puis elle plia la lettre en lui donnant une forme longue, et, sortant de chez elle avec pr\'e9caution, elle traversa un corridor qui conduisait au service des gentilshommes de Monsieur.
+\par
+\par L\'e0, elle s\rquote arr\'eata devant une porte, sous laquelle, ayant heurt\'e9 deux coups secs, elle glissa le papier et s\rquote enfuit.
+\par
+\par Alors, revenant chez elle, elle fit dispara\'eetre toute trace de sa sortie et de l\rquote \'e9criture du billet.
+\par
+\par Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le but que nous venons de dire, elle aper\'e7ut sur la table le masque de Madame qu\rquote elle avait rapport\'e9 suivant l\rquote ordre de sa ma\'eetresse, mais qu\rquote elle avait oubli\'e9
+ de lui remettre.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit-elle, n\rquote oublions pas de faire demain ce que j\rquote ai oubli\'e9 de faire aujourd\rquote hui.
+\par
+\par Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son pouce humide, elle regarda son pouce.
+\par
+\par Il \'e9tait non seulement humide, mais rougi.
+\par
+\par Le masque \'e9tait tomb\'e9 sur une de ces taches de sang qui, nous l\rquote avons dit, maculaient le parquet, et, de l\rquote ext\'e9rieur noir, qui avait \'e9t\'e9 mis par le hasard en contact avec lui, le sang avait pass\'e9 \'e0 l\rquote int\'e9
+rieur et tachait la batiste blanche.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit Montalais, car nos lecteurs l\rquote ont sans doute d\'e9j\'e0 reconnue \'e0 toutes les man\'9cuvres que nous avons d\'e9crites, oh\~! oh\~! je ne lui rendrai plus ce masque, il est trop pr\'e9cieux maintenant.
+\par
+\par Et, se levant, elle courut \'e0 un coffret de bois d\rquote \'e9rable qui renfermait plusieurs objets de toilette et de parfumerie.
+\par
+\par \endash Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil d\'e9p\'f4t n\rquote est pas de ceux que l\rquote on abandonne \'e0 l\rquote aventure.
+\par
+\par Puis, apr\'e8s un moment de silence et avec un sourire qui n\rquote appartenait qu\rquote \'e0 elle\~:
+\par
+\par \endash Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave chevalier, tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres de La Valli\'e8re, celles de Raoul, toute cette amoureuse collection enfin qui fera un jour l\rquote
+histoire de France et l\rquote histoire de la royaut\'e9. Tu iras chez M.\~Malicorne, continua la folle en riant, tandis qu\rquote elle commen\'e7ait \'e0 se d\'e9shabiller\~; chez ce digne M.\~Malicorne, dit-elle en soufflant sa bougie, qui croit n
+\rquote \'eatre que ma\'eetre des appartements de Monsieur, et que je fais, moi, archiviste et historiographe de la maison de Bourbon et des meilleures maisons du royaume. Qu\rquote il se plaigne, maintenant, ce bourru de Malicorne\~!
+\par
+\par Et elle tira ses rideaux et s\rquote endormit.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838209}{\*\bkmkstart _Toc97189247}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXI \endash Le voyage{\*\bkmkend _Toc79838209
+}{\*\bkmkend _Toc97189247}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le lendemain, jour indiqu\'e9 pour le d\'e9part, le roi, \'e0 onze heures sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degr\'e9 pour aller prendre son carrosse, attel\'e9 de six chevaux piaffant au bas de l\rquote escalier.
+\par
+\par Toute la cour attendait dans le Fer-\'e0-cheval en habits de voyage\~; et c\rquote \'e9tait un brillant spectacle que cette quantit\'e9 de chevaux sell\'e9s, de carrosses attel\'e9s, d\rquote hommes et de femmes entour\'e9
+s de leurs officiers, de leurs valets et de leurs pages.
+\par
+\par Le roi monta dans son carrosse accompagn\'e9 des deux reines.
+\par
+\par Madame en fit autant avec Monsieur.
+\par
+\par Les filles d\rquote honneur imit\'e8rent cet exemple et prirent place, deux par deux, dans les carrosses qui leur \'e9taient destin\'e9s.
+\par
+\par Le carrosse du roi prit la t\'eate, puis vint celui de Madame, puis les autres suivirent, selon l\rquote \'e9tiquette.
+\par
+\par Le temps \'e9tait chaud\~; un l\'e9ger souffle d\rquote air, qu\rquote on avait pu croire assez fort le matin pour rafra\'eechir l\rquote atmosph\'e8re, fut bient\'f4t embras\'e9 par le soleil cach\'e9 sous les nuages, et ne s\rquote infiltra plus, \'e0
+ travers cette chaude vapeur qui s\rquote \'e9levait du sol, que comme un vent br\'fblant qui soulevait une fine poussi\'e8re et frappait au visage les voyageurs press\'e9s d\rquote arriver.
+\par
+\par Madame fut la premi\'e8re qui se plaignit de la chaleur.
+\par
+\par Monsieur lui r\'e9pondit en se renversant dans le carrosse comme un homme qui va s\rquote \'e9vanouir, et il s\rquote inonda de sels et d\rquote eaux de senteur, tout en poussant de profonds soupirs.
+\par
+\par Alors Madame lui dit de son air le plus aimable\~:
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, monsieur, je croyais que vous eussiez \'e9t\'e9 assez galant, par la chaleur qu\rquote il fait, pour me laisser mon carrosse \'e0 moi toute seule et faire la route \'e0 cheval.
+\par
+\par \endash \'c0 cheval\~! s\rquote \'e9cria le prince avec un accent d\rquote effroi qui fit voir combien il \'e9tait loin d\rquote adh\'e9rer \'e0 cet \'e9trange projet\~; \'e0 cheval\~! Mais vous n\rquote y pensez pas, madame, toute ma peau s\rquote
+en irait par pi\'e8ces au contact de ce vent de feu.
+\par
+\par Madame se mit \'e0 rire.
+\par
+\par \endash Vous prendrez mon parasol, dit-elle.
+\par
+\par \endash Et la peine de le tenir\~? r\'e9pondit Monsieur avec le plus grand sang-froid. D\rquote ailleurs, je n\rquote ai pas de cheval.
+\par
+\par \endash Comment\~! pas de cheval\~? r\'e9pliqua la princesse, qui, si elle ne gagnait pas l\rquote isolement, gagnait du moins la taquinerie\~; pas de cheval\~? Vous faites erreur, monsieur, car je vois l\'e0-bas votre bai favori.
+\par
+\par \endash Mon cheval bai\~? s\rquote \'e9cria le prince en essayant d\rquote ex\'e9cuter vers la porti\'e8re un mouvement qui lui causa tant de g\'eane, qu\rquote il ne l\rquote accomplit qu\rquote \'e0 moiti\'e9, et qu\rquote il se h\'e2
+ta de reprendre son immobilit\'e9.
+\par
+\par \endash Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par M.\~de\~Malicorne.
+\par
+\par \endash Pauvre b\'eate\~! r\'e9pliqua le prince, comme il va avoir chaud\~!
+\par
+\par Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil \'e0 un mourant qui expire.
+\par
+\par Madame, de son c\'f4t\'e9, s\rquote \'e9tendit paresseusement dans l\rquote autre coin de la cal\'e8che et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour songer tout \'e0 son aise.
+\par
+\par Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait c\'e9d\'e9 le fond aux deux reines, \'e9prouvait cette vive contrari\'e9t\'e9 des amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif ardente, d\'e9sirent la vue de l\rquote
+objet aim\'e9, puis s\rquote \'e9loignent \'e0 demi contents sans s\rquote apercevoir qu\rquote ils ont amass\'e9 une soif plus ardente encore.
+\par
+\par Le roi, marchant en t\'eate comme nous avons dit, ne pouvait, de sa place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d\rquote honneur, qui venaient les derniers.
+\par
+\par Il lui fallait, d\rquote ailleurs, r\'e9pondre aux \'e9ternelles interpellations de la jeune reine, qui, tout heureuse de poss\'e9der }{\i son cher mari}{, comme elle disait dans son oubli de l\rquote \'e9tiquette royale, l\rquote
+investissait de tout son amour, le garrottait de tous ses soins, de peur qu\rquote on ne v\'eent le lui prendre ou qu\rquote il ne lui pr\'eet l\rquote envie de la quitter.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche, que rien n\rquote occupait alors que les \'e9lancements sourds que, de temps en temps, elle \'e9prouvait dans le sein, Anne d\rquote Autriche faisait joyeuse contenance, et, bien qu\rquote elle devin\'e2t l\rquote impatience du ro
+i, elle prolongeait malicieusement son supplice par des reprises inattendues de conversation, au moment o\'f9 le roi, retomb\'e9 en lui-m\'eame, commen\'e7ait \'e0 y caresser ses secr\'e8tes amours.
+\par
+\par Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la part d\rquote Anne d\rquote Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable au roi, qui ne savait pas commander aux mouvements de son c\'9cur.
+\par
+\par Il se plaignit d\rquote abord de la chaleur\~; c\rquote \'e9tait un acheminement \'e0 d\rquote autres plaintes.
+\par
+\par Mais ce fut avec assez d\rquote adresse pour que Marie-Th\'e9r\'e8se ne devin\'e2t point son but.
+\par
+\par Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle \'e9venta Louis de ses plumes d\rquote autruche.
+\par
+\par Mais, la chaleur pass\'e9e, le roi se plaignit de crampes et d\rquote impatiences dans les jambes, et comme, justement, le carrosse s\rquote arr\'eatait pour relayer\~:
+\par
+\par \endash Voulez-vous que je descende avec vous\~? demanda la reine. Moi aussi, j\rquote ai les jambes inqui\'e8tes. Nous ferons quelques pas \'e0 pied, puis les carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre place.
+\par
+\par Le roi fron\'e7a le sourcil\~; c\rquote est une rude \'e9preuve que fait subir \'e0 son infid\'e8le la femme jalouse qui, quoique en proie \'e0 la jalousie, s\rquote observe avec assez de puissance pour ne pas donner de pr\'e9texte \'e0 la col\'e8re.
+
+\par
+\par N\'e9anmoins, le roi ne pouvait refuser\~: il accepta donc, descendit, donna le bras \'e0 la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis que l\rquote on changeait de chevaux.
+\par
+\par Tout en marchant, il jetait un coup d\rquote \'9cil envieux sur les courtisans qui avaient le bonheur de faire la route \'e0 cheval.
+\par
+\par La reine s\rquote aper\'e7ut bient\'f4t que la promenade \'e0 pied ne plaisait pas plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc \'e0 remonter en carrosse.
+\par
+\par Le roi la conduisit jusqu\rquote au marchepied, mais ne remonta point avec elle. Il fit trois pas en arri\'e8re et chercha, dans la file des carrosses, \'e0 reconna\'eetre celui qui l\rquote int\'e9ressait si vivement.
+\par
+\par \'c0 la porti\'e8re du sixi\'e8me, apparaissait la blanche figure de La Valli\'e8re.
+\par
+\par Comme le roi, immobile \'e0 sa place, se perdait en r\'eaveries sans voir que tout \'e9tait pr\'eat et que l\rquote on n\rquote attendait plus que lui, il entendit, \'e0 trois pas, une voix qui l\rquote interpellait respectueusement. C\rquote \'e9tait M.
+\~de\~Malicorne, en costume complet d\rquote \'e9cuyer, tenant sous son bras gauche la bride de deux chevaux.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 a demand\'e9 un cheval\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Un cheval\~! Vous auriez un de mes chevaux\~? demanda le roi, qui essayait de reconna\'eetre ce gentilhomme, dont la figure ne lui \'e9tait pas encore famili\'e8re.
+\par
+\par \endash Sire, r\'e9pondit Malicorne, j\rquote ai au moins un cheval au service de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu\rquote avait remarqu\'e9 Madame.
+\par
+\par L\rquote animal \'e9tait superbe et royalement capara\'e7onn\'e9.
+\par
+\par \endash Mais ce n\rquote est pas un de mes chevaux, monsieur\~? dit le roi.
+\par
+\par \endash Sire, c\rquote est un cheval des \'e9curies de Son Altesse Royale. Mais Son Altesse Royale ne monte pas \'e0 cheval quand il fait si chaud.
+\par
+\par Le roi ne r\'e9pondit rien, mais s\rquote approcha vivement de ce cheval, qui creusait la terre avec son pied.
+\par
+\par Malicorne fit un mouvement pour tenir l\rquote \'e9trier\~; Sa Majest\'e9 \'e9tait d\'e9j\'e0 en selle.
+\par
+\par Rendu \'e0 la gaiet\'e9 par cette bonne chance, le roi courut tout souriant au carrosse des reines qui l\rquote attendaient, et malgr\'e9 l\rquote air effar\'e9 de Marie Th\'e9r\'e8se\~:
+\par
+\par \endash Ah\~! ma foi\~! dit-il, j\rquote ai trouv\'e9 ce cheval et j\rquote en profite. J\rquote \'e9touffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames.
+\par
+\par Puis, s\rquote inclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture, il disparut en une seconde.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche se pencha pour le suivre des yeux\~; il n\rquote allait pas bien loin, car, parvenu au sixi\'e8me carrosse, il fit plier les jarrets de son cheval et \'f4ta son chapeau.
+\par
+\par Il saluait La Valli\'e8re, qui, \'e0 sa vue, poussa un petit cri de surprise, en m\'eame temps qu\rquote elle rougissait de plaisir.
+\par
+\par Montalais, qui occupait l\rquote autre coin du carrosse, rendit au roi un profond salut. Puis, en femme d\rquote esprit, elle feignit d\rquote \'eatre tr\'e8s occup\'e9e du paysage, et se retira dans le coin \'e0 gauche.
+\par
+\par La conversation du roi et de La Valli\'e8re commen\'e7a comme toutes les conversations d\rquote amants, par d\rquote \'e9loquents regards et par quelques mots d\rquote abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu chaud dans son carrosse, \'e0
+ tel point qu\rquote un cheval lui avait paru un bienfait.
+\par
+\par \endash Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout \'e0 fait intelligent, car il m\rquote a devin\'e9. Maintenant, il me reste un d\'e9sir, c\rquote est de savoir quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement son roi, et l\rquote a sauv\'e9
+ du cruel ennui o\'f9 il \'e9tait.
+\par
+\par Montalais, pendant ce colloque qui, d\'e8s les premiers mots, l\rquote avait r\'e9veill\'e9e, Montalais s\rquote \'e9tait approch\'e9e et s\rquote \'e9tait arrang\'e9e de fa\'e7on \'e0 rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase.
+\par
+\par Il en r\'e9sulta que, comme le roi regardait autant elle que La Valli\'e8re en interrogeant, elle put croire que c\rquote \'e9tait elle que l\rquote on interrogeait, et, par cons\'e9quent, elle pouvait r\'e9pondre.
+\par
+\par Elle r\'e9pondit donc\~:
+\par
+\par \endash Sire, le cheval que monte Votre Majest\'e9 est un des chevaux de Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son Altesse Royale.
+\par
+\par \endash Et comment s\rquote appelle ce gentilhomme, s\rquote il vous pla\'eet, mademoiselle\~?
+\par
+\par \endash M.\~de\~Malicorne, Sire.
+\par
+\par Le nom fit son effet ordinaire.
+\par
+\par \endash Malicorne\~? r\'e9p\'e9ta le roi en souriant.
+\par
+\par \endash Oui, Sire, r\'e9pliqua Aure. Tenez, c\rquote est ce cavalier qui galope ici \'e0 ma gauche.
+\par
+\par Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, d\rquote un air b\'e9at, galopait \'e0 la porti\'e8re de gauche, sachant bien qu\rquote on parlait de lui en ce moment m\'eame, mais ne bougeant pas plus sur la selle qu\rquote un sourd et muet.
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote est ce cavalier, dit le roi\~; je me rappelle sa figure et je me rappellerai son nom.
+\par
+\par Et le roi regarda tendrement La Valli\'e8re.
+\par
+\par Aure n\rquote avait plus rien \'e0 faire\~; elle avait laiss\'e9 tomber le nom de Malicorne\~; le terrain \'e9tait bon\~; il n\rquote y avait maintenant qu\rquote \'e0 laisser le nom pousser et l\rquote \'e9v\'e9nement porter ses fruits.
+\par
+\par En cons\'e9quence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de faire \'e0 M.\~de\~Malicorne autant de signes agr\'e9ables qu\rquote elle voudrait, puisque M.\~de\~Malicorne avait eu le bonheur de plaire au roi. Comme on comprend bien, Montalais ne s
+\rquote en fit pas faute. Et Malicorne, avec sa fine oreille et son \'9cil sournois, empocha les mots\~:
+\par
+\par \endash Tout va bien.
+\par
+\par Le tout accompagn\'e9 d\rquote une pantomime qui renfermait un semblant de baiser.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! mademoiselle, dit enfin le roi, voil\'e0 que la libert\'e9 de la campagne va cesser\~; votre service chez Madame sera plus rigoureux, et nous ne vous verrons plus.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 aime trop Madame, r\'e9pondit Louise, pour ne pas venir chez elle souvent\~; et quand Votre Majest\'e9 traversera la chambre\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! dit le roi d\rquote une voix tendre et qui baissait par degr\'e9s, s\rquote apercevoir n\rquote est point se voir, et cependant il semble que ce soit assez pour vous.
+\par
+\par Louise ne r\'e9pondit rien\~; un soupir gonflait son c\'9cur, mais elle \'e9touffa ce soupir.
+\par
+\par \endash Vous avez sur vous-m\'eame une grande puissance, dit le roi.
+\par
+\par La Valli\'e8re sourit avec m\'e9lancolie.
+\par
+\par \endash Employez cette force \'e0 aimer, continua-t-il, et je b\'e9nirai Dieu de vous l\rquote avoir donn\'e9e.
+\par
+\par La Valli\'e8re garda le silence, mais leva sur le roi un \'9cil charg\'e9 d\rquote amour.
+\par
+\par Alors, comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 d\'e9vor\'e9 par ce br\'fblant regard, Louis passa la main sur son front, et, pressant son cheval des genoux, lui fit faire quelques pas en avant.
+\par
+\par Elle, renvers\'e9e en arri\'e8re, l\rquote \'9cil demi-clos, couvait du regard ce beau cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent\~: elle aimait ses bras arrondis avec gr\'e2ce\~; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les flancs du cheval\~
+; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient de beaux cheveux boucl\'e9s, se relevant parfois pour d\'e9couvrir une oreille rose et charmante.
+\par
+\par Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s\rquote enivrait de son amour. Apr\'e8s un instant, le roi revint pr\'e8s d\rquote elle.
+\par
+\par \endash Oh\~! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce le c\'9cur\~! oh\~! mademoiselle, que vous devez \'eatre impitoyable lorsque vous \'eates r\'e9solue \'e0 quelque rupture\~; puis je vous crois changeante\'85
+ Enfin, enfin, je crains cet amour profond qui me vient de vous.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, vous vous trompez, dit La Valli\'e8re, quand j\rquote aimerai, ce sera pour toute la vie.
+\par
+\par \endash Quand vous aimerez\~! s\rquote \'e9cria le roi avec hauteur. Quoi\~! vous n\rquote aimez donc pas\~?
+\par
+\par Elle cacha son visage dans ses mains.
+\par
+\par \endash Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que j\rquote ai raison de vous accuser\~; voyez-vous que vous \'eates changeante, capricieuse, coquette, peut-\'eatre\~; voyez-vous\~! oh\~! mon Dieu\~! mon Dieu\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non\~!
+\par
+\par \endash Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la m\'eame pour moi\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! toujours, Sire.
+\par
+\par \endash Que vous n\rquote aurez point de ces duret\'e9s qui brisent le c\'9cur, point de ces changements soudains qui me donneraient la mort\~?
+\par
+\par \endash Non\~! oh\~! non.
+\par
+\par \endash Eh bien, tenez, j\rquote aime les promesses, j\rquote aime \'e0 mettre sous la garantie du serment, c\rquote est-\'e0-dire sous la sauvegarde de Dieu, tout ce qui int\'e9resse mon c\'9cur et mon amour. Promettez-moi, ou plut\'f4
+t jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons commencer, vie toute de sacrifices, de myst\'e8res, de douleurs, vie toute de contretemps et de malentendus\~; jurez-moi que, si nous nous sommes tromp\'e9
+s, que, si nous nous sommes mal compris, que, si nous nous sommes fait un tort, et c\rquote est un crime en amour, jurez-moi, Louise\~!\'85
+\par
+\par Elle tressaillit jusqu\rquote au fond de l\rquote \'e2me\~; c\rquote \'e9tait la premi\'e8re fois qu\rquote elle entendait son nom prononc\'e9 ainsi par son royal amant.
+\par
+\par Quant \'e0 Louis, \'f4tant son gant, il \'e9tendit la main jusque dans le carrosse.
+\par
+\par \endash Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles, jamais, une fois loin l\rquote un de l\rquote autre, jamais nous ne laisserons passer la nuit sur une brouille sans qu\rquote une visite, ou tout au moins un message de l\rquote
+un de nous aille porter \'e0 l\rquote autre la consolation et le repos.
+\par
+\par La Valli\'e8re prit dans ses deux mains froides la main br\'fblante de son amant, et la serra doucement, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote un mouvement du cheval, effray\'e9 par la rotation et la proximit\'e9 de la roue, l\rquote arrach\'e2t \'e0 ce bonheur.
+
+\par
+\par Elle avait jur\'e9.
+\par
+\par \endash Retournez, Sire, dit-elle, retournez pr\'e8s des reines\~; je sens un orage l\'e0 bas, un orage qui menace mon c\'9cur.
+\par
+\par Louis ob\'e9it, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour rejoindre le carrosse des reines.
+\par
+\par En passant, il vit Monsieur qui dormait.
+\par
+\par Madame ne dormait pas, elle.
+\par
+\par Elle dit au roi, \'e0 son passage\~:
+\par
+\par \endash Quel bon cheval, Sire\~!\'85 N\rquote est-ce pas le cheval bai de Monsieur\~?
+\par
+\par Quant \'e0 la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots\~:
+\par
+\par \endash \'cates-vous mieux, mon cher Sire\~?
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838210}{\*\bkmkstart _Toc97189248}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXII \endash }{\i
+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 \hich\f40 Trium-F\'e9\loch\f40 minat}{{\*\bkmkend _Toc79838210}{\*\bkmkend _Toc97189248}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{{\*\bkmkstart _Toc79838211}Le roi, une fois \'e0 Paris, se rendit au Conseil et travailla une partie de la journ\'e9e. La reine demeura chez elle avec la reine m\'e8re, et fondit en larmes apr\'e8s avoir fait son adieu au roi.
+\par
+\par \endash Ah\~! ma m\'e8re, dit-elle, le roi ne m\rquote aime plus. Que deviendrai-je, mon Dieu\~?
+\par
+\par \endash Un mari aime toujours une femme telle que vous, r\'e9pondit Anne d\rquote Autriche.
+\par
+\par \endash Le moment peut venir, ma m\'e8re, o\'f9 il aimera une autre femme que moi.
+\par
+\par \endash Qu\rquote appelez-vous aimer\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! toujours penser \'e0 quelqu\rquote un, toujours rechercher cette personne.
+\par
+\par \endash Est-ce que vous avez remarqu\'e9, dit Anne d\rquote Autriche, que le roi f\'eet de ces sortes de choses\~?
+\par
+\par \endash Non, madame, dit la jeune reine en h\'e9sitant.
+\par
+\par \endash Vous voyez bien, Marie\~!
+\par
+\par \endash Et cependant, ma m\'e8re, avouez que le roi me d\'e9laisse\~?
+\par
+\par \endash Le roi, ma fille, appartient \'e0 tout son royaume.
+\par
+\par \endash Et voil\'e0 pourquoi il ne m\rquote appartient plus, \'e0 moi\~; voil\'e0 pourquoi je me verrai, comme se sont vues tant de reines, d\'e9laiss\'e9e, oubli\'e9e, tandis que l\rquote amour, la gloire et les honneurs seront pour les autres. Oh\~
+! ma m\'e8re, le roi est si beau\~! Combien lui diront qu\rquote elles l\rquote aiment, combien devront l\rquote aimer\~!
+\par
+\par \endash Il est rare que les femmes aiment un homme dans le roi. Mais cela d\'fbt-il arriver, j\rquote en doute, souhaitez plut\'f4t, Marie, que ces femmes aiment r\'e9ellement votre mari. D\rquote abord, l\rquote amour d\'e9vou\'e9 de la ma\'ee
+tresse est un \'e9l\'e9ment de dissolution rapide pour l\rquote amour de l\rquote amant\~; et puis, \'e0 force d\rquote aimer, la ma\'eetresse perd tout empire sur l\rquote amant, dont elle ne d\'e9sire ni la puissance ni la richesse, mais l\rquote
+amour. Souhaitez donc que le roi n\rquote aime gu\'e8re, et que sa ma\'eetresse aime beaucoup\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! ma m\'e8re, quelle puissance que celle d\rquote un amour profond\~!
+\par
+\par \endash Et vous dites que vous \'eates abandonn\'e9e.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, c\rquote est vrai, je d\'e9raisonne\'85 Il est un supplice pourtant, ma m\'e8re, auquel je ne saurais r\'e9sister.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash Celui d\rquote un heureux choix, celui d\rquote un m\'e9nage qu\rquote il se ferait \'e0 c\'f4t\'e9 du n\'f4tre\~; celui d\rquote une famille qu\rquote il trouverait chez une autre femme. Oh\~! si je voyais jamais des enfants au roi\'85 j\rquote
+en mourrais\~!
+\par
+\par \endash Marie\~! Marie\~! r\'e9pliqua la reine m\'e8re avec un sourire, et elle prit la main de la jeune reine\~: rappelez-vous ce mot que je vais vous dire, et qu\rquote \'e0 jamais il vous serve de consolation\~
+: le roi ne peut avoir de dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui.
+\par
+\par \'c0 ces paroles, qu\rquote elle accompagna d\rquote un expressif \'e9clat de rire, la reine m\'e8re quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un page venait d\rquote annoncer la venue dans le grand cabinet.
+\par
+\par Madame avait pris \'e0 peine le temps de se d\'e9shabiller. Elle arrivait avec une de ces physionomies agit\'e9es qui d\'e9c\'e8lent un plan dont l\rquote ex\'e9cution occupe et dont le r\'e9sultat inqui\'e8te.
+\par
+\par \endash Je venais voir, dit-elle, si Vos Majest\'e9s avaient quelque fatigue de notre petit voyage\~?
+\par
+\par \endash Aucune, dit la reine m\'e8re.
+\par
+\par \endash Un peu, r\'e9pliqua Marie-Th\'e9r\'e8se.
+\par
+\par \endash Moi, mesdames, j\rquote ai surtout souffert de la contrari\'e9t\'e9.
+\par
+\par \endash Quelle contrari\'e9t\'e9\~? demanda Anne d\rquote Autriche.
+\par
+\par \endash Cette fatigue que devait prendre le roi \'e0 courir ainsi \'e0 cheval.
+\par
+\par \endash Bon\~! cela fait du bien au roi.
+\par
+\par \endash Et je le lui ai conseill\'e9 moi-m\'eame, dit Marie-Th\'e9r\'e8se en p\'e2lissant.
+\par
+\par Madame ne r\'e9pondit rien \'e0 cela, seulement, un de ces sourires qui n\rquote appartenaient qu\rquote \'e0 elle se dessina sur ses l\'e8vres, sans passer sur le reste de sa physionomie\~; puis, changeant aussit\'f4t la tournure de la conversation\~:
+
+\par
+\par \endash Nous retrouvons Paris tout semblable au Paris que nous avons quitt\'e9\~: toujours des intrigues, toujours des trames, toujours des coquetteries.
+\par
+\par \endash Intrigues\~!\'85 Quelles intrigues\~? demanda la reine m\'e8re.
+\par
+\par \endash On parle beaucoup de M.\~Fouquet et de Mme\~Plessis-Belli\'e8re.
+\par
+\par \endash Qui s\rquote inscrit ainsi au num\'e9ro dix mille\~? r\'e9pliqua la reine m\'e8re. Mais les trames, s\rquote il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par \endash Nous avons, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet, des d\'e9m\'eal\'e9s avec la Hollande.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Monsieur me racontait cette histoire des m\'e9dailles.
+\par
+\par \endash Ah\~! s\rquote \'e9cria la jeune reine, ces m\'e9dailles frapp\'e9es en Hollande\'85 o\'f9 l\rquote on voit un nuage passer sur le soleil du roi. Vous avez tort d\rquote appeler cela de la trame, c\rquote est de l\rquote injure.
+\par
+\par \endash Si m\'e9prisable que le roi la m\'e9prisera, r\'e9pondit la reine m\'e8re. Mais, que disiez-vous des coquetteries\~? Est-ce que vous voudriez parler de Mme\~d\rquote Olonne\~?
+\par
+\par \endash Non pas, non pas\~; je chercherai plus pr\'e8s de nous.
+\par
+\par \endash }{\i Casa de usted}{ murmura la reine m\'e8re, sans remuer les l\'e8vres, \'e0 l\rquote oreille de sa bru.
+\par
+\par Madame n\rquote entendit rien et continua\~:
+\par
+\par \endash Vous savez l\rquote affreuse nouvelle\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oui, cette blessure de M.\~de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Et vous l\rquote attribuez, comme tout le monde, \'e0 un accident de chasse\~?
+\par
+\par \endash Mais oui, firent les deux reines, cette fois int\'e9ress\'e9es.
+\par
+\par Madame se rapprocha.
+\par
+\par \endash Un duel, dit-elle tout bas.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit s\'e9v\'e8rement Anne d\rquote Autriche, aux oreilles de qui sonnait mal ce mot }{\i duel}{, proscrit en France depuis qu\rquote elle y r\'e9gnait.
+\par
+\par \endash Un d\'e9plorable duel, qui a failli co\'fbter, \'e0 Monsieur, deux de ses meilleurs amis\~; au roi, deux bons serviteurs.
+\par
+\par \endash Pourquoi ce duel\~? demanda la jeune reine anim\'e9e d\rquote un instinct secret.
+\par
+\par \endash Coquetteries, r\'e9p\'e9ta triomphalement Madame. Ces messieurs ont dissert\'e9 sur la vertu d\rquote une dame\~: l\rquote un a trouv\'e9 que Pallas \'e9tait peu de chose \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote elle\~; l\rquote autre a pr\'e9
+tendu que cette dame imitait V\'e9nus aga\'e7ant Mars, et, ma foi\~! ces messieurs ont combattu comme Hector et Achille.
+\par
+\par \endash V\'e9nus aga\'e7ant Mars\~? se dit tout bas la jeune reine, sans oser approfondir l\rquote all\'e9gorie.
+\par
+\par \endash Qui est cette dame\~? demanda nettement Anne d\rquote Autriche. Vous avez dit, je crois, une dame d\rquote honneur\~?
+\par
+\par \endash L\rquote ai-je dit\~? fit Madame.
+\par
+\par \endash Oui. Je croyais m\'eame vous avoir entendue la nommer.
+\par
+\par \endash Savez-vous qu\rquote une femme de cette esp\'e8ce est funeste dans une maison royale\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est Mlle de La Valli\'e8re\~? dit la reine m\'e8re.
+\par
+\par \endash Mon Dieu, oui, c\rquote est cette petite laide.
+\par
+\par \endash Je la croyais fianc\'e9e \'e0 un gentilhomme qui n\rquote est ni M.\~de\~Guiche ni M.\~de\~Wardes, je suppose\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est possible, madame.
+\par
+\par La jeune reine prit une tapisserie, qu\rquote elle d\'e9fit avec une affectation de tranquillit\'e9, d\'e9mentie par le tremblement de ses doigts.
+\par
+\par \endash Que parliez-vous de V\'e9nus et de Mars\~? poursuivit la reine m\'e8re\~; est-ce qu\rquote il y a un }{\i Mars}{\~?
+\par
+\par \endash Elle s\rquote en vante.
+\par
+\par \endash Vous venez de dire qu\rquote elle s\rquote en vante\~?
+\par
+\par \endash Il a \'e9t\'e9 la cause du combat.
+\par
+\par \endash Et M.\~de\~Guiche a soutenu la cause de Mars\~?
+\par
+\par \endash Oui, certes, en bon serviteur.
+\par
+\par \endash En bon serviteur\~! s\rquote \'e9cria la jeune reine oubliant toute r\'e9serve pour laisser \'e9chapper sa jalousie\~; serviteur de qui\~?
+\par
+\par \endash Mars, r\'e9pliqua Madame, ne pouvant \'eatre d\'e9fendu qu\rquote aux d\'e9pens de cette V\'e9nus, M.\~de\~Guiche a soutenu l\rquote innocence absolue de Mars, et affirm\'e9 sans doute que V\'e9nus s\rquote en vantait.
+\par
+\par \endash Et M.\~de\~Wardes, dit tranquillement Anne d\rquote Autriche, propageait le bruit que V\'e9nus avait raison.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! de Wardes, pensa Madame, vous paierez cher cette blessure faite au plus noble des hommes.\~\'bb
+\par
+\par Et elle se mit \'e0 charger de Wardes avec tout l\rquote acharnement possible, payant ainsi la dette du bless\'e9 et la sienne avec la certitude qu\rquote elle faisait pour l\rquote avenir la ruine de son ennemi. Elle en dit tant, que Manicamp, s\rquote
+il se f\'fbt trouv\'e9 l\'e0, e\'fbt regrett\'e9 d\rquote avoir si bien servi son ami, puisqu\rquote il en r\'e9sultait la ruine de ce malheureux ennemi.
+\par
+\par \endash Dans tout cela, dit Anne d\rquote Autriche, je ne vois qu\rquote une peste, qui est cette La Valli\'e8re.
+\par
+\par La jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue.
+\par
+\par Madame \'e9couta.
+\par
+\par \endash Est-ce que tel n\rquote est pas votre avis\~? lui dit Anne d\rquote Autriche. Est-ce que vous ne faites pas remonter \'e0 elle la cause de cette querelle et du combat\~?
+\par
+\par Madame r\'e9pondit par un geste qui n\rquote \'e9tait pas plus une affirmation qu\rquote une n\'e9gation.
+\par
+\par \endash Je ne comprends pas trop alors ce que vous m\rquote avez dit touchant le danger de la coquetterie, reprit Anne d\rquote Autriche.
+\par
+\par \endash Il est vrai, se h\'e2ta de dire Madame, que, si la jeune personne n\rquote avait pas \'e9t\'e9 coquette, Mars ne se serait pas occup\'e9 d\rquote elle.
+\par
+\par Ce mot de }{\i Mars}{ ramena une fugitive rougeur sur les joues de la jeune reine\~; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commenc\'e9.
+\par
+\par \endash Je ne veux pas qu\rquote \'e0 ma Cour on arme ainsi les hommes les uns contre les autres, dit flegmatiquement Anne d\rquote Autriche. Ces m\'9curs furent peut-\'eatre utiles dans un temps o\'f9 la noblesse, divis\'e9e, n\rquote avait d\rquote
+autre point de ralliement que la galanterie. Alors les femmes, r\'e9gnant seules, avaient le privil\'e8ge d\rquote entretenir la valeur des gentilshommes par des essais fr\'e9quents. Mais aujourd\rquote hui, Dieu soit lou\'e9\~! il n\rquote y a qu\rquote
+un seul ma\'eetre en France. \'c0 ce ma\'eetre est d\'fb le concours de toute force et de toute pens\'e9e. Je ne souffrirai pas qu\rquote on enl\'e8ve \'e0 mon fils un de ses serviteurs.
+\par
+\par Elle se tourna vers la jeune reine.
+\par
+\par \endash Que faire \'e0 cette La Valli\'e8re\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash La Valli\'e8re\~? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais pas ce nom.
+\par
+\par Et cette r\'e9ponse fut accompagn\'e9e d\rquote un de ces sourires glac\'e9s qui vont seulement aux bouches royales.
+\par
+\par Madame \'e9tait elle-m\'eame une grande princesse, grande par l\rquote esprit, la naissance et l\rquote orgueil\~; toutefois, le poids de cette r\'e9ponse l\rquote \'e9crasa\~; elle fut oblig\'e9e d\rquote attendre un moment pour se remettre.
+\par
+\par \endash C\rquote est une de mes filles d\rquote honneur, r\'e9pliqua-t-elle avec un salut.
+\par
+\par \endash Alors, r\'e9pliqua Marie-Th\'e9r\'e8se du m\'eame ton, c\rquote est votre affaire, ma s\'9cur\'85 non la n\'f4tre.
+\par
+\par \endash Pardon, reprit Anne d\rquote Autriche, c\rquote est mon affaire, \'e0 moi. Et je comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant \'e0 Madame un regard d\rquote intelligence, je comprends pourquoi Madame m\rquote a dit ce qu\rquote
+elle vient de me dire.
+\par
+\par \endash Vous, ce qui \'e9mane de vous, madame, dit la princesse anglaise, sort de la bouche de la Sagesse.
+\par
+\par \endash En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Th\'e9r\'e8se avec douceur, on lui ferait une pension.
+\par
+\par \endash Sur ma cassette\~! s\rquote \'e9cria vivement Madame.
+\par
+\par \endash Non, non, madame, interrompit Anne d\rquote Autriche, pas d\rquote \'e9clat, s\rquote il vous pla\'eet. Le roi n\rquote aime pas qu\rquote on fasse parler mal des dames. Que tout ceci, s\rquote il vous pla\'eet, s\rquote ach\'e8ve en famille.
+
+\par
+\par \endash Madame, vous aurez l\rquote obligeance de faire mander ici cette fille.
+\par
+\par \endash Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment chez vous.
+\par
+\par Les pri\'e8res de la vieille reine \'e9taient des ordres. Marie-Th\'e9r\'e8se se leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire appeler La Valli\'e8re par un page.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97189249}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXIII \endash \hich\f40 Premi\'e8\hich\af40\dbch\af16\loch\f40
+re querelle{\*\bkmkend _Toc79838211}{\*\bkmkend _Toc97189249}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{La Valli\'e8re entra chez la reine m\'e8re, sans se douter le moins du monde qu\rquote il se f\'fbt tram\'e9 contre elle un complot dangereux.
+\par
+\par Elle croyait qu\rquote il s\rquote agissait du service, et jamais la reine m\'e8re n\rquote avait \'e9t\'e9 mauvaise pour elle en pareille circonstance. D\rquote ailleurs, ne ressortissant pas imm\'e9diatement \'e0 l\rquote autorit\'e9 d\rquote Anne d
+\rquote Autriche, elle ne pouvait avoir avec elle que des rapports officieux, auxquels sa propre complaisance et le rang de l\rquote auguste princesse lui faisaient un devoir de donner toute la bonne gr\'e2ce possible.
+\par
+\par Elle s\rquote avan\'e7a donc vers la reine m\'e8re avec ce sourire placide et doux qui faisait sa principale beaut\'e9.
+\par
+\par Comme elle ne s\rquote approchait pas assez, Anne d\rquote Autriche lui fit signe de venir jusqu\rquote \'e0 sa chaise.
+\par
+\par Alors Madame rentra, et, d\rquote un air parfaitement tranquille, s\rquote assit pr\'e8s de sa belle-m\'e8re, en reprenant l\rquote ouvrage commenc\'e9 par Marie-Th\'e9r\'e8se.
+\par
+\par La Valli\'e8re, au lieu de l\rquote ordre qu\rquote elle s\rquote attendait \'e0 recevoir sur-le-champ, s\rquote aper\'e7ut de ces pr\'e9ambules, et interrogea curieusement, sinon avec inqui\'e9tude, le visage des deux princesses.
+\par
+\par Anne r\'e9fl\'e9chissait.
+\par
+\par Madame conservait une affectation d\rquote indiff\'e9rence qui e\'fbt alarm\'e9 de moins timides.
+\par
+\par \endash Mademoiselle, fit soudain la reine m\'e8re sans songer \'e0 mod\'e9rer son accent espagnol, ce qu\rquote elle ne manquait jamais de faire \'e0 moins qu\rquote elle ne f\'fbt en col\'e8
+re, venez un peu, que nous causions de vous, puisque tout le monde en cause.
+\par
+\par \endash De moi\~? s\rquote \'e9cria La Valli\'e8re en p\'e2lissant.
+\par
+\par \endash Feignez de l\rquote ignorer, belle\~; savez-vous le duel de M.\~de\~Guiche et de M.\~de\~Wardes\~?
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! madame, le bruit en est venu hier jusqu\rquote \'e0 moi, r\'e9pliqua La Valli\'e8re en joignant les mains.
+\par
+\par \endash Et vous ne l\rquote aviez pas senti d\rquote avance, ce bruit\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi l\rquote euss\'e9-je senti, madame\~?
+\par
+\par \endash Parce que deux hommes ne se battent jamais sans motif, et que vous deviez conna\'eetre les motifs de l\rquote animosit\'e9 des deux adversaires.
+\par
+\par \endash Je l\rquote ignorais absolument, madame.
+\par
+\par \endash C\rquote est un syst\'e8me de d\'e9fense un peu banal que la n\'e9gation pers\'e9v\'e9rante, et, vous qui \'eates un bel esprit mademoiselle, vous devez fuir les banalit\'e9s. Autre chose.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! madame, Votre Majest\'e9 m\rquote \'e9pouvante avec cet air glac\'e9. Aurais-je eu le malheur d\rquote encourir sa disgr\'e2ce\~?
+\par
+\par Madame se mit \'e0 rire. La Valli\'e8re la regarda d\rquote un air stup\'e9fait.
+\par
+\par Anne reprit\~:
+\par
+\par \endash Ma disgr\'e2ce\~!\'85 Encourir ma disgr\'e2ce\~! Vous n\rquote y pensez pas, mademoiselle de La Valli\'e8re, il faut que je pense aux gens pour les prendre en disgr\'e2ce. Je ne pense \'e0 vous que parce qu\rquote
+on parle de vous un peu trop, et je n\rquote aime point qu\rquote on parle des filles de ma Cour.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 me fait l\rquote honneur de me le dire, r\'e9pliqua La Valli\'e8re effray\'e9e\~; mais je ne comprends pas en quoi l\rquote on peut s\rquote occuper de moi.
+\par
+\par \endash Je m\rquote en vais donc vous le dire. M.\~de\~Guiche aurait eu \'e0 vous d\'e9fendre.
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Vous-m\'eame. C\rquote est d\rquote un chevalier, et les belles aventuri\'e8res aiment que les chevaliers l\'e8vent la lance pour elles. Moi, je hais les champs, alors je hais surtout les aventures et\'85 faites-en votre profit.
+\par
+\par La Valli\'e8re se plia aux pieds de la reine, qui lui tourna le dos. Elle tendit les mains \'e0 Madame, qui lui rit au nez.
+\par
+\par Un sentiment d\rquote orgueil la releva.
+\par
+\par \endash Mesdames, dit-elle, j\rquote ai demand\'e9 quel est mon crime\~; Votre Majest\'e9 doit me le dire, et je remarque que Votre Majest\'e9 me condamne avant de m\rquote avoir admise \'e0 me justifier.
+\par
+\par \endash Eh\~! s\rquote \'e9cria Anne d\rquote Autriche, voyez donc les belles phrases, madame, voyez donc les beaux sentiments\~; c\rquote est une infante que cette fille, c\rquote est une des aspirantes du grand Cyrus\'85 c\rquote
+est un puits de tendresse et de formules h\'e9ro\'efques. On voit bien, ma toute belle, que nous entretenons notre esprit dans le commerce des t\'eates couronn\'e9es.
+\par
+\par La Valli\'e8re se sentit mordre au c\'9cur\~; elle devint non plus p\'e2le, mais blanche comme un lis, et toute sa force l\rquote abandonna.
+\par
+\par \endash Je voulais vous dire, interrompit d\'e9daigneusement la reine, que, si vous continuez \'e0 nourrir des sentiments pareils, vous nous humilierez, nous femmes, \'e0 tel point que nous aurons honte de figurer pr\'e8
+s de vous. Devenez simple, mademoiselle. \'c0 propos, que me disait-on\~? vous \'eates fianc\'e9e, je crois\~?
+\par
+\par La Valli\'e8re comprima son c\'9cur, qu\rquote une souffrance nouvelle venait de d\'e9chirer.
+\par
+\par \endash R\'e9pondez donc quand on vous parle\~!
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash \'c0 un gentilhomme\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Qui s\rquote appelle\~?
+\par
+\par \endash M.\~le vicomte de Bragelonne.
+\par
+\par \endash Savez-vous que c\rquote est un sort bien heureux pour vous, mademoiselle, et que, sans fortune, sans position\'85 sans grands avantages personnels, vous devriez b\'e9nir le Ciel qui vous fait un avenir comme celui-l\'e0.
+\par
+\par La Valli\'e8re ne r\'e9pliqua rien.
+\par
+\par \endash O\'f9 est-il ce vicomte de Bragelonne\~? poursuivit la reine.
+\par
+\par \endash En Angleterre, dit Madame, o\'f9 le bruit des succ\'e8s de Mademoiselle ne manquera pas de lui parvenir.
+\par
+\par \endash \'d4 ciel\~! murmura La Valli\'e8re \'e9perdue.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mademoiselle, dit Anne d\rquote Autriche, on fera revenir ce gar\'e7on-l\'e0, et on vous exp\'e9diera quelque part avec lui. Si vous \'eates d\rquote un avis diff\'e9rent, les filles ont des vis\'e9es bizarres, fiez-vous \'e0
+ moi, je vous remettrai dans le bon chemin\~: je l\rquote ai fait pour des filles qui ne vous valaient pas.
+\par
+\par La Valli\'e8re n\rquote entendait plus. L\rquote impitoyable reine ajouta\~:
+\par
+\par \endash Je vous enverrai seule quelque part o\'f9 vous r\'e9fl\'e9chirez m\'fbrement. La r\'e9flexion calme les ardeurs du sang\~; elle d\'e9vore toutes les illusions de la jeunesse. Je suppose que vous m\rquote avez comprise\~?
+\par
+\par \endash Madame\~! Madame\~!
+\par
+\par \endash Pas un mot.
+\par
+\par \endash Madame, je suis innocente de tout ce que Votre Majest\'e9 peut supposer. Madame, voyez mon d\'e9sespoir. J\rquote aime, je respecte tant Votre Majest\'e9\~!
+\par
+\par \endash Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la reine avec une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne fussiez pas innocente. Vous figurez-vous, par hasard, que je me contenterais de m\rquote
+en aller, si vous aviez commis la faute\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! mais, madame, vous me tuez\~?
+\par
+\par \endash Pas de com\'e9die, s\rquote il vous pla\'eet, ou je me charge du d\'e9nouement. Allez, rentrez chez vous, et que ma le\'e7on vous profite.
+\par
+\par \endash Madame, dit La Valli\'e8re \'e0 la duchesse d\rquote Orl\'e9ans, dont elle saisit les mains, priez pour moi, vous qui \'eates si bonne\~!
+\par
+\par \endash Moi\~! r\'e9pliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne\~?\'85 Ah\~! mademoiselle, vous n\rquote en pensez pas un mot\~!
+\par
+\par Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille.
+\par
+\par Celle-ci, au lieu de fl\'e9chir, comme les deux princesses pouvaient l\rquote attendre de sa p\'e2leur et de ses larmes, reprit tout \'e0 coup son calme et sa dignit\'e9\~; elle fit une r\'e9v\'e9rence profonde et sortit.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! dit Anne d\rquote Autriche \'e0 Madame, croyez-vous qu\rquote elle recommencera\~?
+\par
+\par \endash Je me d\'e9fie des caract\'e8res doux et patients, r\'e9pliqua Madame. Rien n\rquote est plus courageux qu\rquote un c\'9cur patient, rien n\rquote est plus s\'fbr de soi qu\rquote un esprit doux.
+\par
+\par \endash Je vous r\'e9ponds qu\rquote elle pensera plus d\rquote une fois avant de regarder le dieu Mars.
+\par
+\par \endash \'c0 moins qu\rquote elle ne se serve de son bouclier, riposta Madame.
+\par
+\par Un fier regard de la reine m\'e8re r\'e9pondit \'e0 cette objection, qui ne manquait pas de finesse, et les deux dames, \'e0 peu pr\'e8s s\'fbres de leur victoire, all\'e8rent retrouver Marie-Th\'e9r\'e8se, qui les attendait en d\'e9
+guisant son impatience.
+\par
+\par Il \'e9tait alors six heures et demie du soir, et le roi venait de prendre son go\'fbter. Il ne perdit pas de temps\~; le repas fini, les affaires termin\'e9es, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui ordonna de le conduire \'e0 l\rquote
+appartement de La Valli\'e8re. Le courtisan fit une grosse exclamation.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! quoi\~? r\'e9pliqua le roi\~; c\rquote est une habitude \'e0 prendre, et, pour prendre une habitude, il faut qu\rquote on commence par quelques fois.
+\par
+\par \endash Mais, Sire, l\rquote appartement des filles, ici, c\rquote est une lanterne\~: tout le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me semble qu\rquote un pr\'e9texte\'85 Celui-ci, par exemple\'85
+\par
+\par \endash Voyons.
+\par
+\par \endash Si Votre Majest\'e9 voulait attendre que Madame f\'fbt chez elle.
+\par
+\par \endash Plus de pr\'e9textes\~! plus d\rquote attentes\~! Assez de ces contretemps, de ces myst\'e8res\~; je ne vois pas en quoi le roi de France se d\'e9shonore \'e0 entretenir une fille d\rquote esprit. Honni soit qui mal y pense\~!
+\par
+\par \endash Sire, Sire, Votre Majest\'e9 me pardonnera un exc\'e8s de z\'e8le\'85
+\par
+\par \endash Parle.
+\par
+\par \endash Et la reine\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai\~! c\rquote est vrai\~! Je veux que la reine soit toujours respect\'e9e. Eh bien\~! encore ce soir, j\rquote irai chez Mlle de La Valli\'e8re, et puis, ce jour pass\'e9, je prendrai tous les pr\'e9
+textes que tu voudras. Demain, nous chercherons\~: ce soir, je n\rquote ai pas le temps.
+\par
+\par De Saint-Aignan ne r\'e9pliqua pas\~; il descendit le degr\'e9 devant le roi et traversa les cours avec une honte que n\rquote effa\'e7ait point cet insigne honneur de servir d\rquote appui au roi.
+\par
+\par C\rquote est que de Saint-Aignan voulait se conserver tout confit dans l\rquote esprit de Madame et des deux reines. C\rquote est qu\rquote il ne voulait pas non plus d\'e9plaire \'e0 Mlle de La Valli\'e8re, et que pour faire tant de belles choses, il
+\'e9tait difficile de ne pas se heurter \'e0 quelques difficult\'e9s.
+\par
+\par Or, les fen\'eatres de la jeune reine, celles de la reine m\'e8re, celles de Madame elle-m\'eame donnaient sur la cour des filles. \'catre vu conduisant le roi, c\rquote \'e9tait rompre avec trois grandes princesses, avec trois femmes d\rquote un cr\'e9
+dit inamovible, pour le faible app\'e2t d\rquote un \'e9ph\'e9m\'e8re cr\'e9dit de ma\'eetresse.
+\par
+\par Ce malheureux de Saint-Aignan, qui avait tant de courage pour prot\'e9ger La Valli\'e8re sous les quinconces ou dans le parc de Fontainebleau, ne se sentait plus brave \'e0 la grande lumi\'e8re\~: il trouvait mille d\'e9fauts \'e0 cette fille et br\'fb
+lait d\rquote en faire part au roi.
+\par
+\par Mais son supplice finit\~; les cours furent travers\'e9es. Pas un rideau ne se souleva, pas une fen\'eatre ne s\rquote ouvrit. Le roi marchait vite\~: d\rquote abord \'e0 cause de son impatience, puis \'e0
+ cause des longues jambes de de Saint-Aignan, qui le pr\'e9c\'e9dait.
+\par
+\par \'c0 la porte, de Saint-Aignan voulut s\rquote \'e9clipser\~; le roi le retint.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une d\'e9licatesse dont le courtisan se f\'fbt bien pass\'e9.
+\par
+\par Il dut suivre Louis chez La Valli\'e8re.
+\par
+\par \'c0 l\rquote arriv\'e9e du monarque, la jeune fille achevait d\rquote essuyer ses yeux\~; elle le fit si pr\'e9cipitamment, que le roi s\rquote en aper\'e7ut. Il la questionna comme un amant int\'e9ress\'e9\~; il la pressa.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai rien, dit-elle, Sire.
+\par
+\par \endash Mais, enfin, vous pleuriez.
+\par
+\par \endash Oh\~! non pas, Sire.
+\par
+\par \endash Regardez, de Saint-Aignan, est-ce que je me trompe\~?
+\par
+\par De Saint-Aignan dut r\'e9pondre\~; mais il \'e9tait bien embarrass\'e9.
+\par
+\par \endash Enfin, vous avez les yeux rouges, mademoiselle, dit le roi.
+\par
+\par \endash La poussi\'e8re du chemin, Sire.
+\par
+\par \endash Mais non, mais non, vous n\rquote avez pas cet air de satisfaction qui vous rend si belle et si attrayante. Vous ne me regardez pas.
+\par
+\par \endash Sire\~!
+\par
+\par \endash Que dis-je\~! vous \'e9vitez mes regards.
+\par
+\par Elle se d\'e9tournait en effet.
+\par
+\par \endash Mais, au nom du Ciel, qu\rquote y a-t-il\~? demanda Louis, dont le sang bouillait.
+\par
+\par \endash Rien, encore une fois, Sire\~; et je suis pr\'eate \'e0 montrer \'e0 Votre Majest\'e9 que mon esprit est aussi libre qu\rquote elle le d\'e9sire.
+\par
+\par \endash Votre esprit libre, quand je vous vois embarrass\'e9e de tout, m\'eame de votre geste\~! Est-ce que l\rquote on vous aurait bless\'e9e, f\'e2ch\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Non, non, Sire.
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est qu\rquote il faudrait me le d\'e9clarer\~! dit le jeune prince avec des yeux \'e9tincelants.
+\par
+\par \endash Mais personne, Sire, personne ne m\rquote a offens\'e9e.
+\par
+\par \endash Alors, voyons, reprenez cette r\'eaveuse gaiet\'e9 ou cette joyeuse m\'e9lancolie que j\rquote aimais en vous ce matin\~; voyons\'85 de gr\'e2ce\~!
+\par
+\par \endash Oui, Sire, oui\~!
+\par
+\par Le roi frappa du pied.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 qui est inexplicable, dit-il, un changement pareil\~!
+\par
+\par Et il regarda de Saint-Aignan, qui, lui aussi, s\rquote apercevait bien de cette morne langueur de La Valli\'e8re, comme aussi de l\rquote impatience du roi.
+\par
+\par Louis eut beau prier, il eut beau s\rquote ing\'e9nier \'e0 combattre cette disposition fatale, la jeune fille \'e9tait bris\'e9e\~; l\rquote aspect m\'eame de la mort ne l\rquote e\'fbt pas r\'e9veill\'e9e de sa torpeur.
+\par
+\par Le roi vit dans cette n\'e9gative facilit\'e9 un myst\'e8re d\'e9sobligeant\~; il se mit \'e0 regarder autour de lui d\rquote un air soup\'e7onneux.
+\par
+\par Justement il y avait dans la chambre de La Valli\'e8re un portrait en miniature d\rquote Athos.
+\par
+\par Le roi vit ce portrait qui ressemblait beaucoup \'e0 Bragelonne\~; car il avait \'e9t\'e9 fait pendant la jeunesse du comte.
+\par
+\par Il attacha sur cette peinture des regards mena\'e7ants.
+\par
+\par La Valli\'e8re, dans l\rquote \'e9tat d\rquote oppression o\'f9 elle se trouvait et \'e0 cent lieues, d\rquote ailleurs, de penser \'e0 cette peinture, ne put deviner la pr\'e9occupation du roi.
+\par
+\par Et cependant le roi s\rquote \'e9tait jet\'e9 dans un souvenir terrible qui, plus d\rquote une fois, avait pr\'e9occup\'e9 son esprit, mais qu\rquote il avait toujours \'e9cart\'e9.
+\par
+\par Il se rappelait cette intimit\'e9 des deux jeunes gens depuis leur naissance.
+\par
+\par Il se rappelait les fian\'e7ailles qui en avaient \'e9t\'e9 la suite.
+\par
+\par Il se rappelait qu\rquote Athos \'e9tait venu lui demander la main de La Valli\'e8re pour Raoul.
+\par
+\par Il se figura qu\rquote \'e0 son retour \'e0 Paris, La Valli\'e8re avait trouv\'e9 certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient contrebalanc\'e9 l\rquote influence que, lui, avait pu prendre sur elle.
+\par
+\par Presque aussit\'f4t il se sentit piqu\'e9 aux tempes par le taon farouche qu\rquote on appelle la jalousie.
+\par
+\par Il interrogea de nouveau avec amertume.
+\par
+\par La Valli\'e8re ne pouvait r\'e9pondre\~: il lui fallait tout dire, il lui fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une lutte ouverte \'e0 soutenir avec deux grandes et puissantes princesses.
+\par
+\par Il lui semblait d\rquote abord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se passait en elle au roi, le roi devait lire dans son c\'9cur \'e0 travers son silence.
+\par
+\par Que, s\rquote il l\rquote aimait r\'e9ellement, il devait tout comprendre, tout deviner.
+\par
+\par Qu\rquote \'e9tait-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui devait \'e9clairer le c\'9cur, et dispenser les vrais amants de la parole\~?
+\par
+\par Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher sa t\'eate dans ses mains.
+\par
+\par Ces soupirs, ces pleurs, qui avaient d\rquote abord attendri, puis effray\'e9 Louis XIV, l\rquote irritaient maintenant.
+\par
+\par Il ne pouvait supporter l\rquote opposition, pas plus l\rquote opposition des soupirs et des larmes que toute autre opposition.
+\par
+\par Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agressives.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune fille.
+\par
+\par Elle puisa, dans ce qu\rquote elle regardait comme une injustice de la part de son amant, la force de r\'e9sister non seulement aux autres, mais encore \'e0 celle-l\'e0.
+\par
+\par Le roi commen\'e7a \'e0 accuser directement.
+\par
+\par La Valli\'e8re ne tenta m\'eame pas de se d\'e9fendre\~; elle supporta toutes ces accusations sans r\'e9pondre autrement qu\rquote en secouant la t\'eate, sans prononcer d\rquote autres paroles que ces deux mots qui s\rquote \'e9chappent des c\'9c
+urs profond\'e9ment afflig\'e9s\~:
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! mon Dieu\~!
+\par
+\par Mais, au lieu de calmer l\rquote irritation du roi, ce cri de douleur l\rquote augmentait\~: c\rquote \'e9tait un appel \'e0 une puissance sup\'e9rieure \'e0 la sienne, \'e0 un \'eatre qui pouvait d\'e9fendre La Valli\'e8re contre lui.
+\par
+\par D\rquote ailleurs, il se voyait second\'e9 par de Saint-Aignan. De Saint-Aignan, comme nous l\rquote avons dit, voyait l\rquote orage grossir\~; il ne connaissait pas le degr\'e9 d\rquote amour que Louis XIV pouvait \'e9prouver\~
+; il sentait venir tous les coups des trois princesses, la ruine de la pauvre La Valli\'e8re, et il n\rquote \'e9tait pas assez chevalier pour ne pas craindre d\rquote \'eatre entra\'een\'e9 dans cette ruine.
+\par
+\par De Saint-Aignan ne r\'e9pondait donc aux interpellations du roi que par des mots prononc\'e9s \'e0 demi-voix ou par des gestes saccad\'e9s, qui avaient pour but d\rquote envenimer les choses et d\rquote amener une brouille dont le r\'e9sultat devait le d
+\'e9livrer du souci de traverser les cours en plein jour, pour suivre son illustre compagnon chez La Valli\'e8re.
+\par
+\par Pendant ce temps, le roi s\rquote exaltait de plus en plus.
+\par
+\par Il fit trois pas pour sortir et revint.
+\par
+\par La jeune fille n\rquote avait pas lev\'e9 la t\'eate, quoique le bruit des pas e\'fbt d\'fb l\rquote avertir que son amant s\rquote \'e9loignait.
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata un instant devant elle, les bras crois\'e9s.
+\par
+\par \endash Une derni\'e8re fois, mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler\~? Voulez vous donner une cause \'e0 ce changement, \'e0 cette versatilit\'e9, \'e0 ce caprice\~?
+\par
+\par \endash Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu\~? murmura La Valli\'e8re. Vous voyez bien, Sire, que je suis \'e9cras\'e9e en ce moment\~! vous voyez bien que je n\rquote ai ni la volont\'e9, ni la pens\'e9e, ni la parole\~!
+\par
+\par \endash Est-ce donc si difficile de dire la v\'e9rit\'e9\~? En moins de mots que vous ne venez d\rquote en prof\'e9rer, vous l\rquote eussiez dite\~!
+\par
+\par \endash Mais, la v\'e9rit\'e9, sur quoi\~?
+\par
+\par \endash Sur tout.
+\par
+\par La v\'e9rit\'e9 monta, en effet, du c\'9cur aux l\'e8vres de La Valli\'e8re. Ses bras firent un mouvement pour s\rquote ouvrir, mais sa bouche resta muette, ses bras retomb\'e8rent. La pauvre enfant n\rquote avait pas encore \'e9t\'e9
+ assez malheureuse pour risquer une pareille r\'e9v\'e9lation.
+\par
+\par \endash Je ne sais rien, balbutia-t-elle.
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est plus que de la coquetterie, s\rquote \'e9cria le roi\~; c\rquote est plus que du caprice\~: c\rquote est de la trahison\~!
+\par
+\par Et, cette fois, sans que rien l\rquote arr\'eat\'e2t, sans que les tiraillements de son c\'9cur pussent le faire retourner en arri\'e8re, il s\rquote \'e9lan\'e7a hors de la chambre avec un geste d\'e9sesp\'e9r\'e9.
+\par
+\par De Saint-Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir.
+\par
+\par Louis XIV ne s\rquote arr\'eata que dans l\rquote escalier, et, se cramponnant \'e0 la rampe\~:
+\par
+\par \endash Vois-tu, dit-il, j\rquote ai \'e9t\'e9 indignement dup\'e9.
+\par
+\par \endash Comment cela, Sire\~? demanda le favori.
+\par
+\par \endash De\~Guiche s\rquote est battu pour le vicomte de Bragelonne. Et ce Bragelonne\~!\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! elle l\rquote aime toujours\~! Et, en v\'e9rit\'e9, de Saint-Aignan, je mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un atome de cet amour dans le c\'9cur.
+\par
+\par Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement \'e0 lui.
+\par
+\par \endash Ah\~! je l\rquote avais bien dit \'e0 Votre Majest\'e9, murmura de Saint-Aignan en continuant de suivre le roi et en guettant timidement \'e0 toutes les fen\'eatres.
+\par
+\par Malheureusement, il n\rquote en fut pas \'e0 la sortie comme il en avait \'e9t\'e9 \'e0 l\rquote arriv\'e9e.
+\par
+\par Un rideau se souleva\~; derri\'e8re \'e9tait Madame.
+\par
+\par Madame avait vu le roi sortir de l\rquote appartement des filles d\rquote honneur.
+\par
+\par Elle se leva lorsque le roi fut pass\'e9, et sortit pr\'e9cipitamment de chez elle\~; elle monta, deux par deux, les marches de l\rquote escalier qui conduisait \'e0 cette chambre d\rquote o\'f9 venait de sortir le roi.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838212}{\*\bkmkstart _Toc97189250}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXIV \endash \hich\f40 D\'e9\loch\f40 sespoir
+{\*\bkmkend _Toc79838212}{\*\bkmkend _Toc97189250}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Apr\'e8s le d\'e9part du roi, La Valli\'e8re s\rquote \'e9tait soulev\'e9e, les bras \'e9tendus, comme pour le suivre, comme pour l\rquote arr\'eater\~; puis, lorsque, les portes referm\'e9es par lui, le bruit de ses pas s\rquote \'e9tait perdu dans l
+\rquote \'e9loignement, elle n\rquote avait plus eu que tout juste assez de force pour aller tomber aux pieds de son crucifix.
+\par
+\par Elle demeura l\'e0, bris\'e9e, \'e9cras\'e9e, engloutie dans sa douleur, sans se rendre compte d\rquote autre chose que de sa douleur m\'eame, douleur qu\rquote elle ne comprenait, d\rquote ailleurs, que par l\rquote instinct et la sensation.
+\par
+\par Au milieu de ce tumulte de ses pens\'e9es, La Valli\'e8re entendit rouvrir sa porte\~; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que c\rquote \'e9tait le roi qui revenait.
+\par
+\par Elle se trompait, c\rquote \'e9tait Madame.
+\par
+\par Que lui importait Madame\~! Elle retomba, la t\'eate sur son prie-Dieu. C\rquote \'e9tait Madame, \'e9mue, irrit\'e9e, mena\'e7ante. Mais qu\rquote \'e9tait-ce que cela\~?
+\par
+\par \endash Mademoiselle, dit la princesse s\rquote arr\'eatant devant La Valli\'e8re, c\rquote est fort beau, j\rquote en conviens, de s\rquote agenouiller, de prier, de jouer la religion\~
+; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel, il convient que vous fassiez un peu la volont\'e9 des princes de la terre.
+\par
+\par La Valli\'e8re souleva p\'e9niblement sa t\'eate en signe de respect.
+\par
+\par \endash Tout \'e0 l\rquote heure, continua Madame, il vous a \'e9t\'e9 fait une recommandation, ce me semble\~?
+\par
+\par L\rquote \'9cil \'e0 la fois fixe et \'e9gar\'e9 de La Valli\'e8re montra son ignorance et son oubli.
+\par
+\par \endash La reine vous a recommand\'e9, continua Madame, de vous m\'e9nager assez pour que nul ne p\'fbt r\'e9pandre de bruits sur votre compte.
+\par
+\par Le regard de La Valli\'e8re devint interrogateur.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! continua Madame, il sort de chez vous quelqu\rquote un dont la pr\'e9sence est une accusation.
+\par
+\par La Valli\'e8re resta muette.
+\par
+\par \endash Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle de la premi\'e8re princesse du sang, donne un mauvais exemple \'e0 la Cour\~; vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous d\'e9clare donc, mademoiselle, hors de la pr\'e9
+sence de tout t\'e9moin, car je ne veux pas vous humilier, je vous d\'e9clare donc que vous \'eates libre de partir de ce moment, et que vous pouvez retourner chez Mme\~votre m\'e8re, \'e0 Blois.
+\par
+\par La Valli\'e8re ne pouvait tomber plus bas\~; La Valli\'e8re ne pouvait souffrir plus qu\rquote elle n\rquote avait souffert.
+\par
+\par Sa contenance ne changea point\~; ses mains demeur\'e8rent jointes sur ses genoux comme celles de la divine Madeleine.
+\par
+\par \endash Vous m\rquote avez entendue\~? dit Madame.
+\par
+\par Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Valli\'e8re r\'e9pondit pour elle.
+\par
+\par Et, comme la victime ne donnait pas d\rquote autre signe d\rquote existence, Madame sortit.
+\par
+\par Alors, \'e0 son c\'9cur suspendu, \'e0 son sang fig\'e9 en quelque sorte dans ses veines, La Valli\'e8re sentit peu \'e0 peu se succ\'e9der des pulsations plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces pulsations, en s\rquote
+augmentant progressivement, se chang\'e8rent bient\'f4t en une fi\'e8vre vertigineuse, dans le d\'e9lire de laquelle elle vit tourbillonner toutes les figures de ses amis luttant contre ses ennemis.
+\par
+\par Elle entendait s\rquote entrechoquer \'e0 la fois dans ses oreilles assourdies des mots mena\'e7ants et des mots d\rquote amour\~; elle ne se souvenait plus d\rquote \'eatre elle-m\'eame\~; elle \'e9tait soulev\'e9e hors de sa premi\'e8
+re existence comme par les ailes d\rquote une puissante temp\'eate, et, \'e0 l\rquote horizon du chemin dans lequel le vertige la poussait, elle voyait la pierre du tombeau se soulevant et lui montrant l\rquote int\'e9rieur formidable et sombre de l
+\rquote \'e9ternelle nuit.
+\par
+\par Mais cette douloureuse obsession de r\'eaves finit par se calmer, pour faire place \'e0 la r\'e9signation habituelle de son caract\'e8re.
+\par
+\par Un rayon d\rquote espoir se glissa dans son c\'9cur comme un rayon de jour dans le cachot d\rquote un pauvre prisonnier.
+\par
+\par Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi \'e0 cheval \'e0 la porti\'e8re de son carrosse, lui disant qu\rquote il l\rquote aimait, lui demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais une soir\'e9
+e ne passerait sur une brouille sans qu\rquote une visite, une lettre, un signe vint substituer le repos de la nuit au trouble du soir. C\rquote \'e9tait le roi qui avait trouv\'e9 cela, qui avait fait jurer cela, qui lui-m\'eame avait jur\'e9 cela. Il
+\'e9tait donc impossible que le roi manqu\'e2t \'e0 la promesse qu\rquote il avait lui-m\'eame exig\'e9e, \'e0 moins que le roi ne f\'fbt un despote qui command\'e2t l\rquote amour comme il commandait l\rquote ob\'e9issance, \'e0 moins que le roi ne f\'fb
+t un indiff\'e9rent que le premier obstacle suffit pour arr\'eater en chemin.
+\par
+\par Le roi, ce doux protecteur, qui, d\rquote un mot, d\rquote un seul mot, pouvait faire cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc \'e0 ses pers\'e9cuteurs.
+\par
+\par Oh\~! sa col\'e8re ne pouvait durer. Maintenant qu\rquote il \'e9tait seul, il devait souffrir tout ce qu\rquote elle souffrait elle-m\'eame. Mais lui, lui n\rquote \'e9tait pas encha\'een\'e9 comme elle\~; lui pouvait agir, se mouvoir, venir\~
+; elle, elle, elle ne pouvait rien qu\rquote attendre.
+\par
+\par Et elle attendait de toute son \'e2me, la pauvre enfant\~; car il \'e9tait impossible que le roi ne v\'eent pas.
+\par
+\par Il \'e9tait dix heures et demie \'e0 peine.
+\par
+\par Il allait ou venir, ou lui \'e9crire, ou lui faire dire une bonne parole par M.\~de\~Saint-Aignan.
+\par
+\par S\rquote il venait, oh\~! comme elle allait s\rquote \'e9lancer au-devant de lui\~! comme elle allait repousser cette d\'e9licatesse qu\rquote elle trouvait maintenant mal entendue\~! comme elle allait lui dire\~: \'ab\~Ce n\rquote
+est pas moi qui ne vous aime pas\~; ce sont elles qui ne veulent pas que je vous aime.\~\'bb
+\par
+\par Et alors, il faut le dire, en y r\'e9fl\'e9chissant, et au fur et \'e0 mesure qu\rquote elle y r\'e9fl\'e9chissait, elle trouvait Louis moins coupable. En effet, il ignorait tout. Qu\rquote avait-il d\'fb penser de son obstination \'e0 garder le silence\~
+? Impatient, irritable, comme on connaissait le roi, il \'e9tait extraordinaire qu\rquote il e\'fbt m\'eame conserv\'e9 si longtemps son sang-froid. Oh\~! sans doute elle n\rquote e\'fbt pas agi ainsi, elle\~: elle e\'fbt tout compris, tout devin\'e9
+. Mais elle \'e9tait une pauvre fille et non pas un grand roi.
+\par
+\par Oh\~! s\rquote il venait\~! s\rquote il venait\~!\'85 comme elle lui pardonnerait tout ce qu\rquote il venait de lui faire souffrir\~! comme elle l\rquote aimerait davantage pour avoir souffert\~!
+\par
+\par Et sa t\'eate tendue vers la porte, ses l\'e8vres entrouvertes, attendaient, Dieu lui pardonne cette id\'e9e profane\~! le baiser que les l\'e8vres du roi distillaient si suavement le matin quand il pronon\'e7ait le mot amour.
+\par
+\par Si le roi ne venait pas, au moins \'e9crirait-il\~; c\rquote \'e9tait la seconde chance, chance moins douce, moins heureuse que l\rquote autre, mais qui prouverait tout autant d\rquote amour, et seulement un amour plus craintif. Oh\~! comme elle d\'e9
+vorerait cette lettre\~! comme elle se h\'e2terait d\rquote y r\'e9pondre\~! comme, une fois le messager parti, elle baiserait, relirait, presserait sur son c\'9cur le bienheureux papier qui devait lui apporter le repos, la tranquillit\'e9, le bonheur\~!
+
+\par
+\par Enfin, le roi ne venait pas\~; si le roi n\rquote \'e9crivait pas, il \'e9tait au moins impossible qu\rquote il n\rquote envoy\'e2t pas de Saint-Aignan ou que de Saint-Aignan ne vint pas de lui-m\'eame. \'c0 un tiers, comme elle dirait tout\~! La majest
+\'e9 royale ne serait plus l\'e0 pour glacer ses paroles sur ses l\'e8vres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer dans le c\'9cur du roi.
+\par
+\par Tout, chez La Valli\'e8re, c\'9cur et regard, mati\'e8re et esprit, se tourna donc vers l\rquote attente.
+\par
+\par Elle se dit qu\rquote elle avait encore une heure d\rquote espoir\~; que, jusqu\rquote \'e0 minuit, le roi pouvait venir, \'e9crire ou envoyer\~; qu\rquote \'e0 minuit seulement, toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu.
+\par
+\par Tant qu\rquote il y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant crut \'eatre la cause de ce bruit\~; tant qu\rquote il passa des gens dans la cour, elle crut que ces gens \'e9taient des messagers du roi venant chez elle.
+\par
+\par Onze heures sonn\'e8rent\~; puis onze heures un quart\~; puis onze heures et demie.
+\par
+\par Les minutes coulaient lentement dans cette anxi\'e9t\'e9, et pourtant elles fuyaient encore trop vite.
+\par
+\par Les trois quarts sonn\'e8rent.
+\par
+\par Minuit\~! minuit\~! la derni\'e8re, la supr\'eame esp\'e9rance vint \'e0 son tour.
+\par
+\par Avec le dernier tintement de l\rquote horloge, la derni\'e8re lumi\'e8re s\rquote \'e9teignit\~; avec la derni\'e8re lumi\'e8re, le dernier espoir.
+\par
+\par Ainsi, le roi lui-m\'eame l\rquote avait tromp\'e9e\~; le premier, il mentait au serment qu\rquote il avait fait le jour m\'eame\~; douze heures entre le serment et le parjure\~! Ce n\rquote \'e9tait pas avoir gard\'e9 longtemps l\rquote illusion.
+\par
+\par Donc, non seulement le roi n\rquote aimait pas, mais encore il m\'e9prisait celle que tout le monde accablait\~; il la m\'e9prisait au point de l\rquote abandonner \'e0 la honte d\rquote une expulsion qui \'e9quivalait \'e0 une sentence ignominieuse\~
+; et cependant, c\rquote \'e9tait lui, lui, le roi, qui \'e9tait la cause premi\'e8re de cette ignominie.
+\par
+\par Un sourire amer, le seul sympt\'f4me de col\'e8re qui, pendant cette longue lutte, e\'fbt pass\'e9 sur la figure ang\'e9lique de la victime, un sourire amer apparut sur ses l\'e8vres.
+\par
+\par En effet, pour elle, que restait-il sur la terre apr\'e8s le roi\~? Rien. Seulement, Dieu restait au ciel.
+\par
+\par Elle pensa \'e0 Dieu.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! dit-elle, vous me dicterez vous-m\'eame ce que j\rquote ai \'e0 faire. C\rquote est de vous que j\rquote attends tout, de vous que je dois tout attendre.
+\par
+\par Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec amour.
+\par
+\par \endash Voil\'e0, dit-elle, un ma\'eetre qui n\rquote oublie et n\rquote abandonne jamais ceux qui ne l\rquote abandonnent et qui ne l\rquote oublient pas\~; c\rquote est \'e0 celui-l\'e0 seul qu\rquote il faut se sacrifier.
+\par
+\par Alors, il e\'fbt \'e9t\'e9 visible, si quelqu\rquote un e\'fbt pu plonger son regard dans cette chambre, il e\'fbt \'e9t\'e9 visible, disons-nous, que la pauvre d\'e9sesp\'e9r\'e9e prenait une r\'e9solution derni\'e8re, arr\'eatait un plan supr\'ea
+me dans son esprit, montait enfin cette grande \'e9chelle de Jacob qui conduit les \'e2mes de la terre au ciel.
+\par
+\par Alors, et comme ses genoux n\rquote avaient plus la force de la soutenir, elle se laissa peu \'e0 peu aller sur les marches du prie-Dieu, la t\'eate adoss\'e9e au bois de la croix, et, l\rquote \'9c
+il fixe, la respiration haletante, elle guetta sur les vitres les premi\'e8res heures du jour.
+\par
+\par Deux heures du matin la trouv\'e8rent dans cet \'e9garement ou, plut\'f4t, dans cette extase. Elle ne s\rquote appartenait d\'e9j\'e0 plus.
+\par
+\par Aussi, lorsqu\rquote elle vit la teinte violette du matin descendre sur les toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ d\rquote ivoire qu\rquote elle tenait embrass\'e9, elle se leva avec une certai
+ne force, baisa les pieds du divin martyr, descendit l\rquote escalier de sa chambre, et s\rquote enveloppa la t\'eate d\rquote une mante tout en descendant.
+\par
+\par Elle arriva au guichet juste au moment o\'f9 la ronde de mousquetaires en ouvrait la porte pour admettre le premier poste des Suisses.
+\par
+\par Alors, se glissant derri\'e8re les hommes de garde, elle gagna la rue avant que le chef de la patrouille e\'fbt m\'eame song\'e9 \'e0 se demander quelle \'e9tait cette jeune femme qui s\rquote \'e9chappait si matin du palais.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838213}{\*\bkmkstart _Toc97189251}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXV \endash \hich\af40\dbch\af16\loch\f40
+ La fuite{\*\bkmkend _Toc79838213}{\*\bkmkend _Toc97189251}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{La Valli\'e8re sortit derri\'e8re la patrouille.
+\par
+\par La patrouille se dirigea \'e0 droite par la rue Saint-Honor\'e9, machinalement La Valli\'e8re tourna \'e0 gauche.
+\par
+\par Sa r\'e9solution \'e9tait prise, son dessein arr\'eat\'e9\~; elle voulait se rendre aux Carm\'e9lites de Chaillot, dont la sup\'e9rieure avait une r\'e9putation de s\'e9v\'e9rit\'e9 qui faisait fr\'e9mir les mondaines de la Cour.
+\par
+\par La Valli\'e8re n\rquote avait jamais vu Paris, elle n\rquote \'e9tait jamais sortie \'e0 pied, elle n\rquote e\'fbt pas trouv\'e9 son chemin, m\'eame dans une disposition d\rquote esprit plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue Saint-Honor
+\'e9 au lieu de la descendre.
+\par
+\par Elle avait h\'e2te de s\rquote \'e9loigner du Palais-Royal, et elle s\rquote en \'e9loignait.
+\par
+\par Elle avait ou\'ef dire seulement que Chaillot regardait la Seine\~; elle se dirigeait donc vers la Seine.
+\par
+\par Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre, appuya vers l\rquote \'e9glise Saint-Germain-l\rquote Auxerrois longeant l\rquote emplacement o\'f9 Perrault b\'e2tit depuis sa colonnade.
+\par
+\par Bient\'f4t elle atteignit les quais.
+\par
+\par Sa marche \'e9tait rapide et agit\'e9e. \'c0 peine sentait-elle cette faiblesse qui, de temps en temps, lui rappelait, en la for\'e7ant de boiter l\'e9g\'e8rement, cette entorse qu\rquote elle s\rquote \'e9tait donn\'e9e dans sa jeunesse.
+\par
+\par \'c0 une autre heure de la journ\'e9e, sa contenance e\'fbt appel\'e9 les soup\'e7ons des gens les moins clairvoyants, attir\'e9 les regards des passants les moins curieux.
+\par
+\par Mais, \'e0 deux heures et demie du matin, les rues de Paris sont d\'e9sertes ou \'e0 peu pr\'e8s, et il ne s\rquote y trouve gu\'e8re que les artisans laborieux qui vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs dangereux qui regagnent leur domicile apr
+\'e8s une nuit d\rquote agitation et de d\'e9bauches.
+\par
+\par Pour les premiers, le jour commence, pour les autres, le jour finit.
+\par
+\par La Valli\'e8re eut peur de tous ces visages sur lesquels son ignorance des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer le type de la probit\'e9 de celui du cynisme. Pour elle, la mis\'e8re \'e9tait un \'e9pouvantail\~; et tous ces gens qu\rquote
+elle rencontrait semblaient \'eatre des mis\'e9rables.
+\par
+\par Sa toilette, qui \'e9tait celle de la veille, \'e9tait recherch\'e9e, m\'eame dans sa n\'e9gligence, car c\rquote \'e9tait la m\'eame avec laquelle elle s\rquote \'e9tait rendue chez la reine m\'e8re\~; en outre, sous sa mante relev\'e9e pour qu\rquote
+elle p\'fbt voir \'e0 se conduire, sa p\'e2leur et ses beaux yeux parlaient un langage inconnu \'e0 ces hommes du peuple, et, sans le savoir, la pauvre fugitive sollicitait la brutalit\'e9 des uns, la piti\'e9 des autres.
+\par
+\par La Valli\'e8re marcha ainsi d\rquote une seule course, haletante, pr\'e9cipit\'e9e, jusqu\rquote \'e0 la hauteur de la place de Gr\'e8ve.
+\par
+\par De temps en temps, elle s\rquote arr\'eatait, appuyait sa main sur son c\'9cur, s\rquote adossait \'e0 une maison, reprenait haleine et continuait sa course plus rapidement qu\rquote auparavant.
+\par
+\par Arriv\'e9e \'e0 la place de Gr\'e8ve, La Valli\'e8re se trouva en face d\rquote un groupe de trois hommes d\'e9braill\'e9s, chancelants, avin\'e9s, qui sortaient d\rquote un bateau amarr\'e9 sur le port.
+\par
+\par Ce bateau \'e9tait charg\'e9 de vins, et l\rquote on voyait qu\rquote ils avaient fait honneur \'e0 la marchandise.
+\par
+\par Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons diff\'e9rents, quand, en arrivant \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de la rampe donnant sur le quai, ils se trouv\'e8rent faire tout \'e0 coup obstacle \'e0 la marche de la jeune fille.
+\par
+\par La Valli\'e8re s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par Eux, de leur c\'f4t\'e9, \'e0 l\rquote aspect de cette femme aux v\'eatements de Cour, firent une halte, et, d\rquote un commun accord, se prirent par les mains et entour\'e8rent La Valli\'e8re en lui chantant\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Vous qui vous ennuyez seulette,
+\par Venez, venez rire avec nous.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par La Valli\'e8re comprit alors que ces hommes s\rquote adressaient \'e0 elle et voulaient l\rquote emp\'eacher de passer\~; elle tenta plusieurs efforts pour fuir, mais ils furent inutiles.
+\par
+\par Ses jambes faillirent, elle comprit qu\rquote elle allait tomber, et poussa un cri de terreur.
+\par
+\par Mais, au m\'eame instant, le cercle qui l\rquote entourait s\rquote ouvrit sous l\rquote effort d\rquote une puissante pression.
+\par
+\par L\rquote un des insulteurs fut culbut\'e9 \'e0 gauche, l\rquote autre alla rouler \'e0 droite jusqu\rquote au bord de l\rquote eau, le troisi\'e8me vacilla sur ses jambes.
+\par
+\par Un officier de mousquetaires se trouva en face de la jeune fille le sourcil fronc\'e9, la menace \'e0 la bouche, la main lev\'e9e pour continuer la menace.
+\par
+\par Les ivrognes s\rquote esquiv\'e8rent \'e0 la vue de l\rquote uniforme, et surtout devant la preuve de force que venait de donner celui qui le portait.
+\par
+\par \endash Mordioux\~! s\rquote \'e9cria l\rquote officier, mais c\rquote est Mlle de La Valli\'e8re\~!
+\par
+\par La Valli\'e8re, \'e9tourdie de ce qui venait de se passer, stup\'e9faite d\rquote entendre prononcer son nom, La Valli\'e8re leva les yeux et reconnut d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Oui, monsieur, dit-elle, c\rquote est moi, c\rquote est bien moi.
+\par
+\par Et, en m\'eame temps, elle se soutenait \'e0 son bras.
+\par
+\par \endash Vous me prot\'e9gerez, n\rquote est-ce pas, monsieur d\rquote Artagnan\~? ajouta-t-elle et une voix suppliante.
+\par
+\par \endash Certainement que je vous prot\'e9gerai\~; mais o\'f9 allez-vous, mon Dieu, \'e0 cette heure\~?
+\par
+\par \endash Je vais \'e0 Chaillot.
+\par
+\par \endash Vous allez \'e0 Chaillot par la Rap\'e9e\~? Mais, en v\'e9rit\'e9, mademoiselle, vous lui tournez le dos.
+\par
+\par \endash Alors, monsieur, soyez assez bon pour me remettre dans mon chemin et pour me conduire pendant quelques pas.
+\par
+\par \endash Oh\~! volontiers.
+\par
+\par \endash Mais comment se fait-il donc que je vous trouve l\'e0\~? Par quelle faveur du Ciel \'e9tiez-vous \'e0 port\'e9e de venir \'e0 mon secours\~? Il me semble, en v\'e9rit\'e9, que je r\'eave\~; il me semble que je deviens folle.
+\par
+\par \endash Je me trouvais l\'e0, mademoiselle, parce que j\rquote ai une maison place de Gr\'e8ve, \'e0 l\rquote }{\i Image-de-Notre-Dame}{\~; que j\rquote ai \'e9t\'e9 toucher les loyers hier, et que j\rquote y ai pass\'e9 la nuit. Aussi d\'e9sirai-je \'ea
+tre de bonne heure au palais pour y inspecter mes postes.
+\par
+\par \endash Merci\~! dit La Valli\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0 ce que je faisais, oui, se dit d\rquote Artagnan, mais elle, que faisait-elle, et pourquoi va-t-elle \'e0 Chaillot \'e0 une pareille heure\~?\~\'bb
+\par
+\par Et il lui offrit son bras.
+\par
+\par La Valli\'e8re le prit et se mit \'e0 marcher avec pr\'e9cipitation.
+\par
+\par Cependant cette pr\'e9cipitation cachait une grande faiblesse. D\rquote Artagnan le sentit, il proposa \'e0 La Valli\'e8re de se reposer\~; elle refusa.
+\par
+\par \endash C\rquote est que vous ignorez sans doute o\'f9 est Chaillot\~? demanda d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Oui, je l\rquote ignore.
+\par
+\par \endash C\rquote est tr\'e8s loin.
+\par
+\par \endash Peu importe\~!
+\par
+\par \endash Il y a une lieue au moins.
+\par
+\par \endash Je ferai cette lieue.
+\par
+\par D\rquote Artagnan ne r\'e9pliqua point\~; il connaissait, au simple accent, les r\'e9solutions r\'e9elles.
+\par
+\par Il porta plut\'f4t qu\rquote il n\rquote accompagna La Valli\'e8re.
+\par
+\par Enfin ils aper\'e7urent les hauteurs.
+\par
+\par \endash Dans quelle maison vous rendez-vous, mademoiselle\~? demanda d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Aux Carm\'e9lites, monsieur.
+\par
+\par \endash Aux Carm\'e9lites\~! r\'e9p\'e9ta d\rquote Artagnan \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash Oui\~; et, puisque Dieu vous a envoy\'e9 vers moi pour me soutenir dans ma route, recevez et mes remerciements et mes adieux.
+\par
+\par \endash Aux Carm\'e9lites\~! vos adieux\~! Mais vous entrez donc en religion\~? s\rquote \'e9cria d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Oui, monsieur.
+\par
+\par \endash Vous\~!\~!\~!
+\par
+\par Il y avait dans ce }{\i vous}{, que nous avons accompagn\'e9 de trois points d\rquote exclamation pour le rendre aussi expressif que possible, il y avait dans ce }{\i vous}{ tout un po\'e8me\~; il rappelait \'e0 La Valli\'e8
+re et ses souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux souvenirs de Fontainebleau\~; il lui disait\~: \'ab\~}{\i Vous}{ qui pourriez \'eatre heureuse avec Raoul, }{\i vous}{ qui pourriez \'eatre puissante avec Louis, vous allez entrer en religion, }{\i vous
+\~!}{\~\'bb
+\par
+\par \endash Oui, monsieur, dit-elle, moi. Je me rends la servante du Seigneur\~; je renonce \'e0 tout ce monde.
+\par
+\par \endash Mais ne vous trompez-vous pas \'e0 votre vocation\~? ne vous trompez-vous pas \'e0 la volont\'e9 de Dieu\~?
+\par
+\par \endash Non, puisque c\rquote est Dieu qui a permis que je vous rencontrasse. Sans vous, je succombais certainement \'e0 la fatigue, et, puisque Dieu vous envoyait sur ma route, c\rquote est qu\rquote il voulait que je pusse en atteindre le but.
+\par
+\par \endash Oh\~! fit d\rquote Artagnan avec doute, cela me semble un peu bien subtil.
+\par
+\par \endash Quoi qu\rquote il en soit, reprit la jeune fille, vous voil\'e0 instruit de ma d\'e9marche et de ma r\'e9solution. Maintenant, j\rquote ai une derni\'e8re gr\'e2ce \'e0 vous demander, tout en vous adressant les remerciements.
+\par
+\par \endash Dites, mademoiselle.
+\par
+\par \endash Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal.
+\par
+\par D\rquote Artagnan fit un mouvement.
+\par
+\par \endash Le roi, continua La Valli\'e8re, ignore ce que je vais faire.
+\par
+\par \endash Le roi ignore\~?\'85 s\rquote \'e9cria d\rquote Artagnan. Mais, mademoiselle, prenez garde\~; vous ne calculez pas la port\'e9e de votre action. Nul ne doit rien faire que le roi ignore, surtout les personnes de la Cour.
+\par
+\par \endash Je ne suis plus de la Cour, monsieur.
+\par
+\par D\rquote Artagnan regarda la jeune fille avec un \'e9tonnement croissant.
+\par
+\par \endash Oh\~! ne vous inqui\'e9tez pas, monsieur, continua-t-elle, tout est calcul\'e9, et, tout ne le f\'fbt-il pas, il serait trop tard maintenant pour revenir sur ma r\'e9solution\~; l\rquote action est accomplie.
+\par
+\par \endash Et bien\~! voyons, mademoiselle, que d\'e9sirez-vous\~?
+\par
+\par \endash Monsieur, par la piti\'e9 que l\rquote on doit au malheur, par la g\'e9n\'e9rosit\'e9 de votre \'e2me, par votre foi de gentilhomme, je vous adjure de me faire un serment.
+\par
+\par \endash Un serment\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash Jurez-moi, monsieur d\rquote Artagnan, que vous ne direz pas au roi que vous m\rquote avez vue et que je suis aux Carm\'e9lites.
+\par
+\par D\rquote Artagnan secoua la t\'eate.
+\par
+\par \endash Je ne jurerai point cela, dit-il.
+\par
+\par \endash Et pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce que je me connais moi-m\'eame, parce que je connais tout le genre humain\~; non, je ne jurerai point cela.
+\par
+\par \endash Alors, s\rquote \'e9cria La Valli\'e8re avec une \'e9nergie dont on l\rquote e\'fbt crue incapable, au lieu des b\'e9n\'e9dictions dont je vous eusse combl\'e9 jusqu\rquote \'e0 la fin de mes jours, soyez maudit\~! car vous me rendez la plus mis
+\'e9rable de toutes les cr\'e9atures\~!
+\par
+\par Nous avons dit que d\rquote Artagnan connaissait tous les accents qui venaient du c\'9cur, il ne put r\'e9sister \'e0 celui-l\'e0.
+\par
+\par Il vit la d\'e9gradation de ces traits\~; il vit le tremblement de ces membres\~; il vit chanceler tout ce corps fr\'eale et d\'e9licat \'e9branl\'e9 par secousses\~; il comprit qu\rquote une r\'e9sistance la tuerait.
+\par
+\par \endash Qu\rquote il soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez tranquille, mademoiselle, je ne dirai rien au roi.
+\par
+\par \endash Oh\~! merci, merci\~! s\rquote \'e9cria La Valli\'e8re\~; vous \'eates le plus g\'e9n\'e9reux des hommes.
+\par
+\par Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de d\rquote Artagnan et les serra entre les siennes.
+\par
+\par Celui-ci se sentait attendri.
+\par
+\par \endash Mordioux\~! dit-il, en voil\'e0 une qui commence par o\'f9 les autres finissent\~: c\rquote est touchant.
+\par
+\par Alors La Valli\'e8re, qui, au moment du paroxysme de sa douleur, \'e9tait tomb\'e9e assise sur une pierre, se leva et marcha vers le couvent des Carm\'e9lites, que l\rquote on voyait se dresser dans la lumi\'e8re naissante. D\rquote
+Artagnan la suivait de loin.
+\par
+\par La porte du parloir \'e9tait entrouverte\~; elle s\rquote y glissa comme une ombre p\'e2le, et, remerciant d\rquote Artagnan d\rquote un seul signe de la main, elle disparut \'e0 ses yeux.
+\par
+\par Quand d\rquote Artagnan se trouva tout \'e0 fait seul, il r\'e9fl\'e9chit profond\'e9ment \'e0 ce qui venait de se passer.
+\par
+\par \endash Voil\'e0, par ma foi\~! dit-il, ce qu\rquote on appelle une fausse position\'85 Conserver un secret pareil, c\rquote est garder dans sa poche un charbon ardent et esp\'e9rer qu\rquote il ne br\'fblera pas l\rquote \'e9
+toffe. Ne pas garder le secret, quand on a jur\'e9 qu\rquote on le garderait, c\rquote est d\rquote un homme sans honneur. Ordinairement, les bonnes id\'e9es me viennent en courant\~; mais, cette foi
+s, ou je me trompe fort, ou il faut que je coure beaucoup pour trouver la solution de cette affaire\'85 O\'f9 courir\~?\'85 Ma foi\~! au bout du compte, du c\'f4t\'e9 de Paris\~; c\rquote est le bon c\'f4t\'e9\'85 Seulement, courons vite\'85
+ Mais pour courir vite, mieux valent quatre jambes que deux. Malheureusement, pour le moment, je n\rquote ai que mes deux jambes\'85 Un cheval\~! comme j\rquote ai entendu dire au th\'e9\'e2tre de Londres\~; ma couronne pour un cheval\~!\'85 J\rquote
+y songe, cela ne me co\'fbtera point aussi cher que cela\'85 Il y a un poste de mousquetaires \'e0 la barri\'e8re de la Conf\'e9rence, et, pour un cheval qu\rquote il me faut, j\rquote en trouverai dix.
+\par
+\par En vertu de cette r\'e9solution, prise avec sa rapidit\'e9 habituelle, d\rquote Artagnan descendit soudain les hauteurs, gagna le poste, y prit le meilleur coursier qu\rquote il y put trouver, et fut rendu au palais en dix minutes.
+\par
+\par Cinq heures sonnaient \'e0 l\rquote horloge du Palais-Royal.
+\par
+\par D\rquote Artagnan s\rquote informa du roi.
+\par
+\par Le roi s\rquote \'e9tait couch\'e9 \'e0 son heure ordinaire, apr\'e8s avoir travaill\'e9 avec M.\~Colbert, et dormait encore, selon toute probabilit\'e9.
+\par
+\par \endash Allons, dit-il, elle m\rquote avait dit vrai, le roi ignore tout\~; s\rquote il savait seulement la moiti\'e9 de ce qui s\rquote est pass\'e9, le Palais-Royal serait, \'e0 cette heure, sens dessus dessous.
+\par
+\par Encore \'e9mu de la querelle qu\rquote il venait d\rquote avoir avec La Valli\'e8re, il errait dans son cabinet, fort d\'e9sireux de trouver une occasion de faire un \'e9clat, apr\'e8s s\rquote \'eatre retenu si longtemps.
+\par
+\par Colbert, en voyant le roi, jugea d\rquote un coup d\rquote \'9cil la situation, et comprit les intentions du monarque. Il louvoya.
+\par
+\par Quand le ma\'eetre demanda compte de ce qu\rquote il fallait dire le lendemain, le sous-intendant commen\'e7a par trouver \'e9trange que Sa Majest\'e9 n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 mise au courant par M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash M.\~Fouquet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande\~: il re\'e7oit directement toutes les correspondances.
+\par
+\par Le roi, accoutum\'e9 \'e0 entendre M.\~Colbert piller M.\~Fouquet, laissa passer cette boutade sans r\'e9pliquer\~; seulement il \'e9couta.
+\par
+\par Colbert vit l\rquote effet produit et se h\'e2ta de revenir sur ses pas en disant que M.\~Fouquet n\rquote \'e9tait pas toutefois aussi coupable qu\rquote il paraissait l\rquote \'eatre au premier abord, attendu qu\rquote
+il avait dans ce moment de grandes pr\'e9occupations. Le roi leva la t\'eate.
+\par
+\par \endash Quelle pr\'e9occupations\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M.\~Fouquet a ses d\'e9fauts avec ses grandes qualit\'e9s.
+\par
+\par \endash Ah\~! des d\'e9fauts, qui n\rquote en a pas, monsieur Colbert\~?\'85
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 en a bien, dit hardiment Colbert, qui savait lancer une sourde flatterie dans un l\'e9ger bl\'e2me, comme la fl\'e8che qui fend l\rquote air malgr\'e9 son poids, gr\'e2ce \'e0 de faibles plumes qui la soutiennent.
+\par
+\par Le roi sourit.
+\par
+\par \endash Quel d\'e9faut a donc M.\~Fouquet\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Toujours le m\'eame, Sire\~; on le dit amoureux.
+\par
+\par \endash Amoureux, de qui\~?
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838214}{\*\bkmkstart _Toc97189252}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXVI \endash \hich\f40
+ Comment Louis avait, de son c\'f4\loch\f40 \hich\f40 t\'e9\loch\f40 \hich\f40 , pass\'e9\loch\f40 \hich\f40 le temps de dix heures et demie \'e0\loch\f40 mi\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 nuit{\*\bkmkend _Toc79838214}{\*\bkmkend _Toc97189252}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le roi, au sortir de la chambre des filles d\rquote honneur, avait trouv\'e9 chez lui Colbert qui l\rquote attendait pour prendre ses ordres \'e0 l\rquote occasion de la c\'e9r\'e9monie du lendemain.
+\par
+\par Il s\rquote agissait, comme nous l\rquote avons dit, d\rquote une r\'e9ception d\rquote ambassadeurs hollandais et espagnols.
+\par
+\par Louis XIV avait de graves sujets de m\'e9contentement contre la Hollande\~; les \'c9tats avaient tergivers\'e9 d\'e9j\'e0 plusieurs fois dans leurs relations avec la France, et, sans s\rquote apercevoir ou sans s\rquote inqui\'e9ter d\rquote
+une rupture, ils laissaient encore une fois l\rquote alliance avec le roi Tr\'e8s Chr\'e9tien, pour nouer toutes sortes d\rquote intrigues avec l\rquote Espagne.
+\par
+\par Louis XIV, \'e0 son av\'e8nement, c\rquote est-\'e0-dire \'e0 la mort de Mazarin, avait trouv\'e9 cette question politique \'e9bauch\'e9e.
+\par
+\par Elle \'e9tait d\rquote une solution difficile pour un jeune homme\~; mais comme, alors, toute la nation \'e9tait le roi, tout ce que r\'e9solvait la t\'eate, le corps se trouvait pr\'eat \'e0 l\rquote ex\'e9cuter.
+\par
+\par Un peu de col\'e8re, la r\'e9action d\rquote un sang jeune et vivace au cerveau, c\rquote \'e9tait assez pour changer une ancienne ligne politique et cr\'e9er un autre syst\'e8me.
+\par
+\par Le r\'f4le des diplomates de l\rquote \'e9poque se r\'e9duisait \'e0 arranger entre eux les coups d\rquote \'c9tat dont leurs souverains pouvaient avoir besoin.
+\par
+\par Louis n\rquote \'e9tait pas dans une disposition d\rquote esprit capable de lui dicter une politique savante.
+\par
+\par \endash Je ne sais trop, Sire\~; je me m\'eale peu de galanterie, comme on dit.
+\par
+\par \endash Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai ou\'ef prononcer\'85
+\par
+\par \endash Quoi\~?
+\par
+\par \endash Un nom.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash Mais je ne m\rquote en souviens plus.
+\par
+\par \endash Dites toujours.
+\par
+\par \endash Je crois que c\rquote est celui d\rquote une des filles de Madame.
+\par
+\par Le roi tressaillit.
+\par
+\par \endash Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert, murmura t-il.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, je vous assure que non.
+\par
+\par \endash Mais, enfin, on les conna\'eet, ces demoiselles de Madame\~; et, en vous disant leurs noms, vous rencontreriez peut-\'eatre celui que vous cherchez.
+\par
+\par \endash Non, Sire.
+\par
+\par \endash Essayez.
+\par
+\par \endash Ce serait inutile, Sire. Quand il s\rquote agit d\rquote un nom de dame compromise, ma m\'e9moire est un coffre d\rquote airain dont j\rquote ai perdu la clef.
+\par
+\par Un nuage passa dans l\rquote esprit et sur le front du roi puis, voulant para\'eetre ma\'eetre de lui-m\'eame et secouant la t\'eate\~:
+\par
+\par \endash Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.
+\par
+\par \endash Et d\rquote abord, Sire, \'e0 quelle heure Votre Majest\'e9 veut-elle recevoir les ambassadeurs\~?
+\par
+\par \endash De bon matin.
+\par
+\par \endash Onze heures\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est trop tard\'85 Neuf heures.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien t\'f4t.
+\par
+\par \endash Pour des amis, cela n\rquote a pas d\rquote importance\~; on fait tout ce qu\rquote on veut avec des amis\~; mais pour des ennemis alors rien de mieux, s\rquote ils se blessent. Je ne serais pas f\'e2ch\'e9, je l\rquote avoue, d\rquote
+en finir avec tous ces oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.
+\par
+\par \endash Sire, il sera fait comme Votre Majest\'e9 voudra\'85 \'c0 neuf heures donc\'85 Je donnerai des ordres en cons\'e9quence. Est-ce audience solennelle\~?
+\par
+\par \endash Non. Je veux m\rquote expliquer avec eux et ne pas envenimer les choses, comme il arrive toujours en pr\'e9sence de beaucoup de gens\~; mais, en m\'eame temps, je veux les tirer au clair, pour n\rquote avoir pas \'e0 recommencer.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 d\'e9signera les personnes qui assisteront \'e0 cette r\'e9ception.
+\par
+\par \endash J\rquote en ferai la liste\'85 Parlons de ces ambassadeurs\~: que veulent-ils\~?
+\par
+\par \endash Alli\'e9s \'e0 l\rquote Espagne, ils ne gagnent rien\~; alli\'e9s avec la France, ils perdent beaucoup.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Alli\'e9s avec l\rquote Espagne, ils se voient bord\'e9s et prot\'e9g\'e9s par les possessions de leur alli\'e9\~; ils n\rquote y peuvent mordre malgr\'e9 leur envie. D\rquote Anvers \'e0 Rotterdam, il n\rquote y a qu\rquote un pas par l\rquote
+Escaut et la Meuse. S\rquote ils veulent mordre au g\'e2teau espagnol, vous, Sire, le gendre du roi d\rquote Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez vous \'e0 Bruxelles avec de la cavalerie. Il s\rquote
+agit donc de se brouiller assez avec vous et de vous faire assez suspecter l\rquote Espagne pour que vous ne vous m\'ealiez pas de ses affaires.
+\par
+\par \endash Il est bien plus simple alors, r\'e9pondit le roi, de faire avec moi une solide alliance \'e0 laquelle je gagnerais quelque chose, tandis qu\rquote ils y gagneraient tout\~?
+\par
+\par \endash Non pas\~; car, s\rquote ils arrivaient, par hasard, \'e0 vous avoir pour limitrophe, Votre Majest\'e9 n\rquote est pas un voisin commode\~; jeune, ardent, belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups \'e0 la Hollande, surtout s
+\rquote il s\rquote approche d\rquote elle.
+\par
+\par \endash Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c\rquote est bien expliqu\'e9. Mais la conclusion, s\rquote il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par \endash Jamais la sagesse ne manque aux d\'e9cisions de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Que me diront ces ambassadeurs\~?
+\par
+\par \endash Ils diront \'e0 Votre Majest\'e9 qu\rquote ils d\'e9sirent fortement son alliance, et ce sera un mensonge\~; ils diront aux Espagnols que les trois puissances doivent s\rquote unir contre la prosp\'e9rit\'e9 de l\rquote
+Angleterre, et ce sera un mensonge\~; car l\rquote alli\'e9e naturelle de Votre Majest\'e9, aujourd\rquote hui, c\rquote est l\rquote Angleterre, qui a des vaisseaux quand vous n\rquote en avez pas\~; c\rquote est l\rquote
+Angleterre, qui peut balancer la puissance des Hollandais dans l\rquote Inde\~: c\rquote est l\rquote Angleterre, enfin, pays monarchique, o\'f9 Votre Majest\'e9 a des alliances de consanguinit\'e9.
+\par
+\par \endash Bien\~; mais que r\'e9pondriez-vous\~?
+\par
+\par \endash Je r\'e9pondrais, Sire, avec une mod\'e9ration sans \'e9gale, que la Hollande n\rquote est pas parfaitement dispos\'e9e pour le roi de France, que les sympt\'f4mes de l\rquote esprit public, chez les Hollandais, sont alarmants pour Votre Majest
+\'e9, que certaines m\'e9dailles ont \'e9t\'e9 frapp\'e9es avec des devises injurieuses.
+\par
+\par \endash Pour moi\~? s\rquote \'e9cria le jeune roi exalt\'e9.
+\par
+\par \endash Oh\~! non pas, Sire, non\~; injurieuses n\rquote est pas le mot, et je me suis tromp\'e9. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les Bataves.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote il en est ainsi, peu importe l\rquote orgueil des Bataves, dit le roi en soupirant.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 a mille fois raison. Cependant, ce n\rquote est jamais un mal politique, le roi le sait mieux que moi, d\rquote \'eatre injuste pour obtenir une concession. Votre Majest\'e9, se plaignant avec susceptibilit\'e9
+ des Bataves, leur para\'eetra bien plus consid\'e9rable.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que ces m\'e9dailles\~? demanda Louis\~; car si j\rquote en parle, il faut que je sache quoi dire.
+\par
+\par \endash Ma foi\~! Sire, je ne sais trop\'85 quelque devise outrecuidante\'85 Voil\'e0 tout le sens, les mots ne font rien \'e0 la chose.
+\par
+\par \endash Bien, j\rquote articulerai le mot m\'e9daille, et ils comprendront s\rquote ils veulent.
+\par
+\par \endash Oh\~! ils comprendront. Votre Majest\'e9 pourra aussi glisser quelques mots de certains pamphlets qui courent.
+\par
+\par \endash Jamais\~! Les pamphlets salissent ceux qui les \'e9crivent, bien plus que ceux contre lesquels on les a \'e9crits. Monsieur Colbert, je vous remercie, vous pouvez vous retirer.
+\par
+\par \endash Sire\~!
+\par
+\par \endash Adieu\~! N\rquote oubliez pas l\rquote heure et soyez l\'e0.
+\par
+\par \endash Sire, j\rquote attends la liste de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai.
+\par
+\par Le roi se mit \'e0 r\'eaver\~; il ne pensait pas du tout \'e0 cette liste. La pendule sonnait onze heures et demie.
+\par
+\par On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l\rquote orgueil et de l\rquote amour.
+\par
+\par La conversation politique avait \'e9teint beaucoup d\rquote irritation chez Louis, et le visage p\'e2le, alt\'e9r\'e9 de La Valli\'e8re parlait \'e0 son imagination un bien autre langage que les m\'e9dailles hollandaises ou les pamphlets bataves.
+\par
+\par Il demeura dix minutes \'e0 se demander s\rquote il fallait ou s\rquote il ne fallait pas retourner chez La Valli\'e8re\~; mais, Colbert ayant insist\'e9 respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de penser \'e0 l\rquote
+amour quand les affaires commandaient.
+\par
+\par Il dicta donc\~:
+\par
+\par \endash La reine-m\'e8re\'85 la reine\'85 Madame\'85 Mme\~de\~Motteville\'85 Mlle de Ch\'e2tillon\'85 Mme\~de\~Navailles. Et en hommes\~: Monsieur\'85 M.\~le prince\'85 M.\~de\~Grammont\'85 M.\~de\~Manicamp\'85 M.\~de\~Saint-Aignan\'85
+ et les officiers de service.
+\par
+\par \endash Les ministres\~? dit Colbert.
+\par
+\par \endash Cela va sans dire, et les secr\'e9taires.
+\par
+\par \endash Sire, je vais tout pr\'e9parer\~: les ordres seront \'e0 domicile demain.
+\par
+\par \endash Dites aujourd\rquote hui, r\'e9pliqua tristement Louis.
+\par
+\par Minuit sonnait.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\rquote heure o\'f9 se mourait de chagrin, de souffrances, la pauvre La Valli\'e8re.
+\par
+\par Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait depuis une heure.
+\par
+\par Louis passa chez elle avec un soupir\~; mais, tout en soupirant, il se f\'e9licitait de son courage. Il s\rquote applaudissait d\rquote \'eatre ferme en amour comme en politique.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838215}{\*\bkmkstart _Toc97189253}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXVII \endash Les ambassadeurs
+{\*\bkmkend _Toc79838215}{\*\bkmkend _Toc97189253}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{D\rquote Artagnan, \'e0 peu de chose pr\'e8s, avait appris tout ce que nous venons de raconter\~; car il avait, parmi ses amis, tous les gens utiles de la maison, serviteurs officieux, fiers d\rquote \'eatre salu\'e9
+s par le capitaine des mousquetaires, car le capitaine \'e9tait une puissance\~; puis, en dehors de l\rquote ambition, fiers d\rquote \'eatre compt\'e9s pour quelque chose par un homme aussi brave que l\rquote \'e9tait d\rquote Artagnan.
+\par
+\par D\rquote Artagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu\rquote il n\rquote avait pu voir ou savoir la veille, n\rquote \'e9tant pas ubiquiste, de sorte que, de ce qu\rquote il avait su par lui-m\'eame chaque jour, et de ce qu\rquote
+il avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu\rquote il d\'e9nouait au besoin pour y prendre telle arme qu\rquote il jugeait n\'e9cessaire.
+\par
+\par De cette fa\'e7on, les deux yeux de d\rquote Artagnan lui rendaient le m\'eame office que les cent yeux d\rquote Argus.
+\par
+\par Secrets politiques, secrets de ruelles, propos \'e9chapp\'e9s aux courtisans \'e0 l\rquote issue de l\rquote antichambre\~; ainsi, d\rquote Artagnan savait tout et renfermait tout dans le vaste et imp\'e9n\'e9trable tombeau de sa m\'e9moire, \'e0 c\'f4t
+\'e9 des secrets royaux si ch\'e8rement achet\'e9s, gard\'e9s si fid\'e8lement.
+\par
+\par Il sut donc l\rquote entrevue avec Colbert\~; il sut donc le rendez-vous donn\'e9 aux ambassadeurs pour le matin\~; il sut donc qu\rquote il y serait question de m\'e9dailles\~; et, tout en reconstruisant la conversation sur ces quelques mots venus jusqu
+\rquote \'e0 lui, il regagna son poste dans les appartements pour \'eatre l\'e0 au moment o\'f9 le roi se r\'e9veillerait.
+\par
+\par Le roi se r\'e9veilla de fort bonne heure\~; ce qui prouvait que, lui aussi, de son c\'f4t\'e9, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il entrouvrit doucement sa porte.
+\par
+\par D\rquote Artagnan \'e9tait \'e0 son poste.
+\par
+\par Sa Majest\'e9 \'e9tait p\'e2le et paraissait fatigu\'e9e\~; au reste, sa toilette n\rquote \'e9tait point achev\'e9e.
+\par
+\par \endash Faites appeler M.\~de\~Saint-Aignan, dit-il.
+\par
+\par De Saint-Aignan s\rquote attendait sans doute \'e0 \'eatre appel\'e9\~; car lorsqu\rquote on se pr\'e9senta chez lui, il \'e9tait tout habill\'e9.
+\par
+\par De Saint-Aignan sa h\'e2ta d\rquote ob\'e9ir et passa chez le roi.
+\par
+\par Un instant apr\'e8s, le roi et de Saint-Aignan pass\'e8rent\~; le roi marchait le premier.
+\par
+\par D\rquote Artagnan \'e9tait \'e0 la fen\'eatre donnant sur les cours\~; il n\rquote eut pas besoin de se d\'e9ranger pour suivre le roi des yeux. On e\'fbt dit qu\rquote il avait d\rquote avance devin\'e9 o\'f9 irait le roi.
+\par
+\par Le roi allait chez les filles d\rquote honneur.
+\par
+\par Cela n\rquote \'e9tonna point d\rquote Artagnan. Il se doutait bien, quoique La Valli\'e8re ne lui en e\'fbt rien dit, que Sa Majest\'e9 avait des torts \'e0 r\'e9parer.
+\par
+\par De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet, un peu moins agit\'e9 cependant\~; car il esp\'e9rait qu\rquote \'e0 sept heures du matin il n\rquote y avait encore que lui et le roi d\rquote \'e9veill\'e9s, parmi les augustes h\'f4
+tes du ch\'e2teau.
+\par
+\par D\rquote Artagnan \'e9tait \'e0 sa fen\'eatre, insouciant et calme. On e\'fbt jur\'e9 qu\rquote il ne voyait rien et qu\rquote il ignorait compl\'e8tement quels \'e9taient ces deux coureurs d\rquote aventures, qui traversaient les cours envelopp\'e9
+s de leurs manteaux.
+\par
+\par Et cependant d\rquote Artagnan, tout en ayant l\rquote air de ne les point regarder, ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant cette vieille marche des mousquetaires qu\rquote il ne se rapp
+elait que dans les grandes occasions, devinait et calculait d\rquote avance toute cette temp\'eate de cris et de col\'e8res qui allait s\rquote \'e9lever au retour.
+\par
+\par En effet, le roi entrant chez La Valli\'e8re, et trouvant la chambre vide, et le lit intact, le roi commen\'e7a de s\rquote effrayer et appela Montalais.
+\par
+\par Montalais accourut\~; mais son \'e9tonnement fut \'e9gal \'e0 celui du roi.
+\par
+\par Tout ce qu\rquote elle put dire \'e0 Sa Majest\'e9, c\rquote est qu\rquote il lui avait sembl\'e9 entendre pleurer La Valli\'e8re une partie de la nuit\~; mais, sachant que Sa Majest\'e9 \'e9tait revenue, elle n\rquote avait os\'e9 s\rquote informer.
+
+\par
+\par \endash Mais, demanda le roi, o\'f9 croyez-vous qu\rquote elle soit all\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Sire, r\'e9pondit Montalais, Louise est une personne fort sentimentale, et souvent je l\rquote ai vue se lever avant le jour et aller au jardin\~; peut-\'eatre y sera-t elle ce matin\~?
+\par
+\par La chose parut probable au roi, qui descendit aussit\'f4t pour se mettre \'e0 la recherche de la fugitive.
+\par
+\par D\rquote Artagnan le vit para\'eetre, p\'e2le et causant vivement avec son compagnon.
+\par
+\par Il se dirigea vers les jardins.
+\par
+\par De Saint-Aignan le suivait tout essouffl\'e9.
+\par
+\par D\rquote Artagnan ne bougeait pas de sa fen\'eatre, sifflotant toujours, ne paraissant rien voir et voyant tout.
+\par
+\par \endash Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la passion de Sa Majest\'e9 est plus forte que je ne le croyais\~; il fait l\'e0, ce me semble, des choses qu\rquote il n\rquote a pas faites pour Mlle de Mancini.
+\par
+\par Le roi reparut un quart d\rquote heure apr\'e8s. Il avait cherch\'e9 partout. Il \'e9tait hors d\rquote haleine.
+\par
+\par Il va sans dire que le roi n\rquote avait rien trouv\'e9.
+\par
+\par De Saint-Aignan le suivait, s\rquote \'e9ventant avec son chapeau, et demandant, d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e, des renseignements aux premiers serviteurs venus, \'e0 tous ceux qu\rquote il rencontrait.
+\par
+\par Manicamp se trouva sur sa route. Manicamp arrivait de Fontainebleau \'e0 petites journ\'e9es\~; o\'f9 les autres avaient mis six heures, il en avait mis, lui, vingt-quatre.
+\par
+\par \endash Avez-vous vu Mlle de La Valli\'e8re\~? lui demanda de Saint-Aignan.
+\par
+\par Ce \'e0 quoi Manicamp, toujours r\'eaveur et distrait, r\'e9pondit, croyant qu\rquote on lui parlait de\~Guiche\~:
+\par
+\par \endash Merci, le comte va un peu mieux.
+\par
+\par Et il continua sa route jusqu\rquote \'e0 l\rquote antichambre, o\'f9 il trouva d\rquote Artagnan, \'e0 qui il demanda des explications sur cet air effar\'e9 qu\rquote il avait cru voir au roi.
+\par
+\par D\rquote Artagnan lui r\'e9pondit qu\rquote il s\rquote \'e9tait tromp\'e9\~; que le roi, au contraire, \'e9tait d\rquote une gaiet\'e9 folle.
+\par
+\par Huit heures sonn\'e8rent sur ces entrefaites.
+\par
+\par Le roi, d\rquote ordinaire, prenait son d\'e9jeuner \'e0 ce moment.
+\par
+\par Il \'e9tait arr\'eat\'e9, par le code de l\rquote \'e9tiquette, que le roi aurait toujours faim \'e0 huit heures.
+\par
+\par Il se fit servir sur une petite table, dans sa chambre \'e0 coucher, et mangea vite.
+\par
+\par De Saint-Aignan, dont il ne voulait pas se s\'e9parer, lui tint la serviette. Puis il exp\'e9dia quelques audiences militaires.
+\par
+\par Pendant ces audiences, il envoya de Saint-Aignan aux d\'e9couvertes.
+\par
+\par Puis, toujours occup\'e9, toujours anxieux, toujours guettant le retour de Saint-Aignan, qui avait mis son monde en campagne et qui s\rquote y \'e9tait mis lui-m\'eame, le roi atteignit neuf heures.
+\par
+\par \'c0 neuf heures sonnantes, il passa dans son cabinet.
+\par
+\par Les ambassadeurs entraient eux-m\'eames, au premier coup de ces neuf heures.
+\par
+\par Au dernier coup, les reines et Madame parurent.
+\par
+\par Les ambassadeurs \'e9taient trois pour la Hollande, deux pour l\rquote Espagne.
+\par
+\par Le roi jeta sur eux un coup d\rquote \'9cil, et salua.
+\par
+\par En ce moment aussi, de Saint-Aignan entrait.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait pour le roi une entr\'e9e bien autrement importante que celle des ambassadeurs, en quelque nombre qu\rquote ils fussent et de quelque pays qu\rquote ils vinssent.
+\par
+\par Aussi, avant toutes choses, le roi fit-il \'e0 de Saint-Aignan un signe interrogatif, auquel celui-ci r\'e9pondit par une n\'e9gation d\'e9cisive.
+\par
+\par Le roi faillit perdre tout courage\~; mais, comme les reines, les grands et les ambassadeurs avaient les yeux fix\'e9s sur lui, il fit un violent effort et invita les derniers \'e0 parler.
+\par
+\par Alors un des d\'e9put\'e9s espagnols fit un long discours, dans lequel il vantait les avantages de l\rquote alliance espagnole.
+\par
+\par Le roi l\rquote interrompit en lui disant\~:
+\par
+\par \endash Monsieur, j\rquote esp\'e8re que ce qui est bien pour la France doit \'eatre tr\'e8s bien pour l\rquote Espagne.
+\par
+\par Ce mot, et surtout la fa\'e7on p\'e9remptoire dont il fut prononc\'e9, fit p\'e2lir l\rquote ambassadeur et rougir les deux reines, qui, Espagnoles l\rquote une et l\rquote autre, se sentirent, par cette r\'e9ponse, bless\'e9es dans leur orgueil de parent
+\'e9 et de nationalit\'e9.
+\par
+\par L\rquote ambassadeur hollandais prit la parole \'e0 son tour, et se plaignit des pr\'e9ventions que le roi t\'e9moignait contre le gouvernement de son pays.
+\par
+\par Le roi l\rquote interrompit\~:
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-il, il est \'e9trange que vous veniez vous plaindre, lorsque c\rquote est moi qui ai sujet de me plaindre\~; et cependant, vous le voyez, je ne le fais pas.
+\par
+\par \endash Vous plaindre, Sire, demanda le Hollandais, et de quelle offense\~?
+\par
+\par Le roi sourit avec amertume.
+\par
+\par \endash Me bl\'e2merez-vous, par hasard, monsieur, dit-il, d\rquote avoir des pr\'e9ventions contre un gouvernement qui autorise et prot\'e8ge les insulteurs publics\~?
+\par
+\par \endash Sire\~!\'85
+\par
+\par \endash Je vous dis, reprit le roi en s\rquote irritant de ses propres chagrins, bien plus que de la question politique, je vous dis que la Hollande est une terre d\rquote asile pour quiconque me hait, et surtout pour quiconque m\rquote injurie.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire\~!\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! des preuves, n\rquote est-ce pas\~? Eh bien\~! on en aura facilement, des preuves. D\rquote o\'f9 naissent ces pamphlets insolents qui me repr\'e9sentent comme un monarque sans gloire et sans autorit\'e9\~? Vos presses en g\'e9missent. Si j
+\rquote avais l\'e0 mes secr\'e9taires, je vous citerais les titres des ouvrages avec les noms d\rquote imprimeurs.
+\par
+\par \endash Sire, r\'e9pondit l\rquote ambassadeur, un pamphlet ne peut \'eatre l\rquote \'9cuvre d\rquote une nation. Est-il \'e9quitable qu\rquote un grand roi, tel que l\rquote est Votre Majest\'e9
+, rende un grand peuple responsable du crime de quelques forcen\'e9s qui meurent de faim\~?
+\par
+\par \endash Soit, je vous accorde cela, monsieur. Mais, quand la monnaie d\rquote Amsterdam frappe des m\'e9dailles \'e0 ma honte, est-ce aussi le crime de quelques forcen\'e9s\~?
+\par
+\par \endash Des m\'e9dailles\~? balbutia l\rquote ambassadeur.
+\par
+\par \endash Des m\'e9dailles, r\'e9p\'e9ta le roi en regardant Colbert.
+\par
+\par \endash Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Majest\'e9 f\'fbt bien s\'fbre\'85
+\par
+\par Le roi regardait toujours Colbert, mais Colbert avait l\rquote air de ne pas comprendre, et se taisait, malgr\'e9 les provocations du roi.
+\par
+\par Alors d\rquote Artagnan s\rquote approcha, et, tirant de sa poche une pi\'e8ce de monnaie qu\rquote il mit entre les mains du roi\~:
+\par
+\par \endash Voil\'e0 la m\'e9daille que Votre Majest\'e9 cherche, dit-il.
+\par
+\par Le roi la prit.
+\par
+\par Alors il put voir de cet \'9cil qui, depuis qu\rquote il \'e9tait v\'e9ritablement le ma\'eetre, n\rquote avait fait que planer, alors il put voir, disons-nous, une image insolente repr\'e9sentant la Hollande qui, comme Josu\'e9, arr\'ea
+tait le soleil, avec cette l\'e9gende\~: }{\i In conspectu meo, stetit sol.}{
+\par
+\par \endash En ma pr\'e9sence, le soleil s\rquote est arr\'eat\'e9, s\rquote \'e9cria le roi furieux. Ah\~! vous ne nierez plus, je l\rquote esp\'e8re.
+\par
+\par \endash Et le soleil, dit d\rquote Artagnan, c\rquote est celui-ci.
+\par
+\par Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, embl\'e8me multipli\'e9 et resplendissant, qui \'e9talait partout sa superbe devise\~: }{\i Nec pluribus impar}{.
+\par
+\par La col\'e8re de Louis, aliment\'e9e par les \'e9lancements de sa douleur particuli\'e8re, n\rquote avait pas besoin de cet aliment pour tout d\'e9vorer. On voyait dans ses yeux l\rquote ardeur d\rquote une vive querelle toute pr\'eate \'e0 \'e9clater.
+
+\par
+\par Un regard de Colbert encha\'eena l\rquote orage.
+\par
+\par L\rquote ambassadeur hasarda des excuses.
+\par
+\par Il dit que la vanit\'e9 des peuples ne tirait pas \'e0 cons\'e9quence\~; que la Hollande \'e9tait fi\'e8re d\rquote avoir, avec si peu de ressources, soutenu son rang de grande nation, m\'eame contre de grands rois, et que, si un peu de fum\'e9
+e avait enivr\'e9 ses compatriotes, le roi \'e9tait pri\'e9 d\rquote excuser cette ivresse.
+\par
+\par Le roi sembla chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta impassible.
+\par
+\par Puis d\rquote Artagnan.
+\par
+\par D\rquote Artagnan haussa les \'e9paules.
+\par
+\par Ce mouvement fut une \'e9cluse lev\'e9e par laquelle se d\'e9cha\'eena la col\'e8re du roi, contenue depuis trop longtemps.
+\par
+\par Chacun ne sachant pas o\'f9 cette col\'e8re emportait, tous gardaient un morne silence.
+\par
+\par Le deuxi\'e8me ambassadeur en profita pour commencer aussi ses excuses.
+\par
+\par Tandis qu\rquote il parlait et que le roi, retomb\'e9 peu \'e0 peu dans sa r\'eaverie personnelle, \'e9coutait cette voix pleine de trouble comme un homme distrait \'e9coute le murmure d\rquote une cascade, d\rquote Artagnan, qui avait \'e0
+ sa gauche de Saint-Aignan, s\rquote approcha de lui, et, d\rquote une voix parfaitement calcul\'e9e pour qu\rquote elle all\'e2t frapper le roi\~:
+\par
+\par \endash Savez-vous la nouvelle, comte\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Quelle nouvelle\~? fit de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Mais la nouvelle de La Valli\'e8re.
+\par
+\par Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de c\'f4t\'e9 vers les deux causeurs.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-il donc arriv\'e9 \'e0 La Valli\'e8re\~? demanda de Saint-Aignan d\rquote un ton qu\rquote on peut facilement imaginer.
+\par
+\par \endash Eh\~! pauvre enfant\~! dit d\rquote Artagnan, elle est entr\'e9e en religion.
+\par
+\par \endash En religion\~? s\rquote \'e9cria de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash En religion\~? s\rquote \'e9cria le roi au milieu du discours de l\rquote ambassadeur.
+\par
+\par Puis, sous l\rquote empire de l\rquote \'e9tiquette, il se remit, mais \'e9coutant toujours.
+\par
+\par \endash Quelle religion\~? demanda de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Les Carm\'e9lites de Chaillot.
+\par
+\par \endash De qui diable savez-vous cela\~?
+\par
+\par \endash D\rquote elle-m\'eame.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote avez vue\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est moi qui l\rquote ai conduite aux Carm\'e9lites.
+\par
+\par Le roi ne perdait pas un mot\~; il bouillait au-dedans et commen\'e7ait \'e0 rugir.
+\par
+\par \endash Mais pourquoi cette fuite\~? demanda de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Parce que la pauvre fille a \'e9t\'e9 hier chass\'e9e de la Cour, dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par Il n\rquote eut pas plut\'f4t l\'e2ch\'e9 ce mot, que le roi fit un geste d\rquote autorit\'e9.
+\par
+\par \endash Assez, monsieur, dit-il \'e0 l\rquote ambassadeur, assez\~!
+\par
+\par Puis, s\rquote avan\'e7ant vers le capitaine\~:
+\par
+\par \endash Qui dit cela, s\rquote \'e9cria-t-il, que La Valli\'e8re est en religion\~?
+\par
+\par \endash M.\~d\rquote Artagnan, dit le favori.
+\par
+\par \endash Et c\rquote est vrai, ce que vous dites l\'e0\~? fit le roi se retournant vers le mousquetaire.
+\par
+\par \endash Vrai comme la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par Le roi ferma les poings et p\'e2lit.
+\par
+\par \endash Vous avez encore ajout\'e9 quelque chose, monsieur d\rquote Artagnan, dit-il.
+\par
+\par \endash Je ne sais plus, Sire.
+\par
+\par \endash Vous avez ajout\'e9 que Mlle de La Valli\'e8re avait \'e9t\'e9 chass\'e9e de la Cour.
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Et c\rquote est encore vrai, cela\~?
+\par
+\par \endash Informez-vous, Sire.
+\par
+\par \endash Et par qui\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! fit d\rquote Artagnan en homme qui se r\'e9cuse.
+\par
+\par Le roi bondit, laissant de c\'f4t\'e9 ambassadeurs, ministres, courtisans et politiques.
+\par
+\par La reine m\'e8re se leva\~: elle avait tout entendu, ou ce qu\rquote elle n\rquote avait pas entendu, elle l\rquote avait devin\'e9.
+\par
+\par Madame, d\'e9faillante de col\'e8re et de peur, essaya de se lever aussi comme la reine m\'e8re\~; mais elle retomba sur son fauteuil, que, par un mouvement instinctif, elle fit rouler en arri\'e8re.
+\par
+\par \endash Messieurs, dit le roi, l\rquote audience est finie\~; je ferai savoir ma r\'e9ponse, ou plut\'f4t ma volont\'e9, \'e0 l\rquote Espagne et \'e0 la Hollande.
+\par
+\par Et, d\rquote un geste imp\'e9rieux, il cong\'e9dia les ambassadeurs.
+\par
+\par \endash Prenez garde, mon fils, dit la reine m\'e8re avec indignation, prenez garde\~; vous n\rquote \'eates gu\'e8re ma\'eetre de vous, ce me semble.
+\par
+\par \endash Ah\~! madame, rugit le jeune lion avec un geste effrayant, si je ne suis pas ma\'eetre de moi, je le serai, je vous en r\'e9ponds, de ceux qui m\rquote outragent. Venez avec moi, monsieur d\rquote Artagnan, venez.
+\par
+\par Et il quitta la salle au milieu de la stup\'e9faction et de la terreur de tous.
+\par
+\par Le roi descendit l\rquote escalier et s\rquote appr\'eata \'e0 traverser la cour.
+\par
+\par \endash Sire, dit d\rquote Artagnan, Votre Majest\'e9 se trompe de chemin.
+\par
+\par \endash Non, je vais aux \'e9curies.
+\par
+\par \endash Inutile, Sire, j\rquote ai des chevaux tout pr\'eats pour Votre Majest\'e9.
+\par
+\par Le roi ne r\'e9pondit \'e0 son serviteur que par un regard\~; mais ce regard promettait plus que l\rquote ambition de trois d\rquote Artagnan n\rquote e\'fbt os\'e9 esp\'e9rer.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838216}{\*\bkmkstart _Toc97189254}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXVIII \endash Chaillot
+{\*\bkmkend _Toc79838216}{\*\bkmkend _Toc97189254}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Quoiqu\rquote on ne les e\'fbt point appel\'e9s, Manicamp et Malicorne avaient suivi le roi et d\rquote Artagnan.
+\par
+\par C\rquote \'e9taient deux hommes fort intelligents\~; seulement, Malicorne arrivait souvent trop t\'f4t par ambition\~; Manicamp arrivait souvent trop tard par paresse.
+\par
+\par Cette fois, ils arriv\'e8rent juste.
+\par
+\par Cinq chevaux \'e9taient pr\'e9par\'e9s.
+\par
+\par Deux furent accapar\'e9s par le roi et d\rquote Artagnan\~; deux par Manicamp et Malicorne. Un page des \'e9curies monta le cinqui\'e8me. Toute la cavalcade partit au galop.
+\par
+\par D\rquote Artagnan avait bien r\'e9ellement choisi les chevaux lui-m\'eame\~; de v\'e9ritables chevaux d\rquote amants en peine\~; des chevaux qui ne couraient pas, qui volaient.
+\par
+\par Dix minutes apr\'e8s le d\'e9part, la cavalcade, sous la forme d\rquote un tourbillon de poussi\'e8re, arrivait \'e0 Chaillot.
+\par
+\par Le roi se jeta litt\'e9ralement \'e0 bas de son cheval. Mais, si rapidement qu\rquote il accompl\'eet cette man\'9cuvre, il trouva d\rquote Artagnan \'e0 la bride de sa monture.
+\par
+\par Le roi fit au mousquetaire un signe de remerciement, et jeta la bride au bras du page.
+\par
+\par Puis il s\rquote \'e9lan\'e7a dans le vestibule, et, poussant violemment la porte, il entra dans le parloir.
+\par
+\par Manicamp, Malicorne et le page demeur\'e8rent dehors\~; d\rquote Artagnan suivit son ma\'eetre.
+\par
+\par En entrant dans le parloir, le premier objet qui frappa le roi fut Louise, non pas \'e0 genoux, mais couch\'e9e au pied d\rquote un grand crucifix de pierre.
+\par
+\par La jeune fille \'e9tait \'e9tendue sur la dalle humide, et \'e0 peine visible, dans l\rquote ombre de cette salle, qui ne recevait le jour que par une \'e9troite fen\'eatre grill\'e9e et toute voil\'e9e par des plantes grimpantes.
+\par
+\par Elle \'e9tait seule, inanim\'e9e, froide comme la pierre sur laquelle reposait son corps.
+\par
+\par En l\rquote apercevant ainsi, le roi la crut morte, et poussa un cri terrible qui fit accourir d\rquote Artagnan.
+\par
+\par Le roi avait d\'e9j\'e0 pass\'e9 un bras autour de son corps. D\rquote Artagnan aida le roi \'e0 soulever la pauvre femme, que l\rquote engourdissement de la mort avait d\'e9j\'e0 saisie.
+\par
+\par Le roi la prit enti\'e8rement dans ses bras, r\'e9chauffa de ses baisers ses mains et ses tempes glac\'e9es.
+\par
+\par D\rquote Artagnan se pendit \'e0 la cloche de la tour.
+\par
+\par Alors accoururent les s\'9curs carm\'e9lites.
+\par
+\par Les saintes filles pouss\'e8rent des cris de scandale \'e0 la vue de ces hommes tenant une femme dans leurs bras.
+\par
+\par La sup\'e9rieure accourut aussi.
+\par
+\par Mais, femme plus mondaine que les femmes de la Cour, malgr\'e9 toute son aust\'e9rit\'e9, du premier coup d\rquote \'9cil, elle reconnut le roi au respect que lui t\'e9moignaient les assistants, comme aussi \'e0 l\rquote air de ma\'ee
+tre avec lequel il bouleversait toute la communaut\'e9.
+\par
+\par \'c0 la vue du roi, elle s\rquote \'e9tait retir\'e9e chez elle\~; ce qui \'e9tait un moyen de ne pas compromettre sa dignit\'e9.
+\par
+\par Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de cordiaux, d\rquote eaux de la reine de Hongrie, de m\'e9lisse, etc., etc., ordonnant, en outre, que les portes fussent ferm\'e9es.
+\par
+\par Il \'e9tait temps\~: la douleur du roi devenait bruyante et d\'e9sesp\'e9r\'e9e.
+\par
+\par Le roi paraissait d\'e9cid\'e9 \'e0 envoyer chercher son m\'e9decin, lorsque La Valli\'e8re revint \'e0 la vie.
+\par
+\par En rouvrant les yeux, la premi\'e8re chose qu\rquote elle aper\'e7ut fut le roi, \'e0 ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle poussa un douloureux soupir.
+\par
+\par Louis la couvait d\rquote un regard avide.
+\par
+\par Enfin, ses yeux errants se fix\'e8rent sur le roi. Elle le reconnut, et fit un effort pour s\rquote arracher de ses bras.
+\par
+\par \endash Eh quoi\~! murmura-t-elle, le sacrifice n\rquote est donc pas encore accompli\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non, non\~! s\rquote \'e9cria le roi, et il ne s\rquote accomplira pas, c\rquote est moi qui vous le jure.
+\par
+\par Elle se releva faible et toute bris\'e9e qu\rquote elle \'e9tait.
+\par
+\par \endash Il le faut cependant, dit-elle\~; il le faut, ne m\rquote arr\'eatez plus.
+\par
+\par \endash Je vous laisserais vous sacrifier, moi\~? s\rquote \'e9cria Louis. Jamais\~! jamais\~!
+\par
+\par \endash Bon\~! murmura d\rquote Artagnan, il est temps de sortir. Du moment qu\rquote ils commencent \'e0 parler, \'e9pargnons-leur les oreilles.
+\par
+\par D\rquote Artagnan sortit, les deux amants demeur\'e8rent seuls.
+\par
+\par \endash Sire, continua La Valli\'e8re, pas un mot de plus, je vous en supplie. Ne perdez pas le seul avenir que j\rquote esp\'e8re, c\rquote est-\'e0-dire mon salut\~; tout le v\'f4tre, c\rquote est-\'e0-dire votre gloire, pour un caprice.
+\par
+\par \endash Un caprice\~? s\rquote \'e9cria le roi.
+\par
+\par \endash Oh\~! maintenant, dit La Valli\'e8re, maintenant, Sire, je vois clair dans votre c\'9cur.
+\par
+\par \endash Vous, Louise\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oui, moi\~!
+\par
+\par \endash Expliquez-vous.
+\par
+\par \endash Un entra\'eenement incompr\'e9hensible, d\'e9raisonnable, peut vous para\'eetre momentan\'e9ment une excuse suffisante\~; mais vous avez des devoirs qui sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre fille. Oubliez-moi.
+\par
+\par \endash Moi, vous oublier\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est d\'e9j\'e0 fait.
+\par
+\par \endash Plut\'f4t mourir\~!
+\par
+\par \endash Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti \'e0 tuer cette nuit aussi cruellement que vous l\rquote avez fait.
+\par
+\par \endash Que me dites-vous\~? Voyons, expliquez-vous.
+\par
+\par \endash Que m\rquote avez-vous demand\'e9 hier au matin, dites, de vous aimer\~? Que m\rquote avez-vous promis en \'e9change. De ne jamais passer minuit sans m\rquote offrir une r\'e9conciliation, quand vous auriez eu de la col\'e8re contre moi.
+\par
+\par \endash Oh\~! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise\~! J\rquote \'e9tais fou de jalousie.
+\par
+\par \endash Sire, la jalousie est une mauvaise pens\'e9e, qui venait comme l\rquote ivraie quand on l\rquote a coup\'e9e. Vous serez encore jaloux, et vous ach\'e8verez de me tuer. Ayez la piti\'e9 de me laisser mourir.
+\par
+\par \endash Encore un mot comme celui-l\'e0, mademoiselle, et vous me verrez expirer \'e0 vos pieds.
+\par
+\par \endash Non, non, Sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyez-moi, et vous ne vous perdrez pas pour une malheureuse que tout le monde m\'e9prise.
+\par
+\par \endash Oh\~! nommez-moi donc ceux-l\'e0 que vous accusez, nommez-les-moi\~!
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai de plaintes \'e0 faire contre personne, Sire\~; je n\rquote accuse que moi. Adieu, Sire\~! Vous vous compromettez en me parlant ainsi.
+\par
+\par \endash Prenez garde, Louise\~; en me parlant ainsi, vous me r\'e9duisez au d\'e9sespoir\~; prenez garde\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire\~! Sire\~! laissez-moi avec Dieu, je vous en supplie\~!
+\par
+\par \endash Je vous arracherai \'e0 Dieu m\'eame\~!
+\par
+\par \endash Mais, auparavant, s\rquote \'e9cria la pauvre enfant, arrachez-moi donc \'e0 ces ennemis f\'e9roces qui en veulent \'e0 ma vie et \'e0 mon honneur. Si vous avez assez de force pour aimer, ayez donc assez de pouvoir pour me d\'e9fendre\~
+; mais non, celle que vous dites aimer, on l\rquote insulte, on la raille, on la chasse.
+\par
+\par Et l\rquote inoffensive enfant, forc\'e9e par sa douleur d\rquote accuser, se tordait les bras avec des sanglots.
+\par
+\par \endash On vous a chass\'e9e\~! s\rquote \'e9cria le roi. Voil\'e0 la seconde fois que j\rquote entends ce mot.
+\par
+\par \endash Ignominieusement, Sire. Vous le voyez bien, je n\rquote ai plus d\rquote autre protecteur que Dieu, d\rquote autre consolation que la pri\'e8re, d\rquote autre asile que le clo\'eetre.
+\par
+\par \endash Vous aurez mon palais, vous aurez ma Cour. Oh\~! ne craignez plus rien, Louise\~; ceux-l\'e0 ou plut\'f4t celles-l\'e0 qui vous ont chass\'e9e hier trembleront demain devant vous\~; que dis-je, demain\~? ce matin j\rquote ai d\'e9j\'e0 grond\'e9
+, menac\'e9. Je puis laisser \'e9chapper la foudre que je retiens encore. Louise\~! Louise\~! vous serez cruellement veng\'e9e. Des larmes de sang paieront vos larmes. Nommez-moi seulement vos ennemis.
+\par
+\par \endash Jamais\~! jamais\~!
+\par
+\par \endash Comment voulez-vous que je frappe alors\~?
+\par
+\par \endash Sire, ceux qu\rquote il faudrait frapper feraient reculer votre main.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous ne me connaissez point\~! s\rquote \'e9cria Louis exasp\'e9r\'e9. Plut\'f4t que de reculer, je br\'fblerais mon royaume et je maudirais ma famille. Oui, je frapperais jusqu\rquote \'e0 ce bras, si ce bras \'e9tait assez l\'e2
+che pour ne pas an\'e9antir tout ce qui s\rquote est fait l\rquote ennemi de la plus douce des cr\'e9atures.
+\par
+\par Et, en effet, en disant ces mots, Louis frappa violemment du poing sur la cloison de ch\'eane, qui rendit un lugubre murmure.
+\par
+\par La Valli\'e8re s\rquote \'e9pouvanta. La col\'e8re de ce jeune homme tout-puissant avait quelque chose d\rquote imposant et de sinistre, parce que, comme celle de la temp\'eate, elle pouvait \'eatre mortelle.
+\par
+\par Elle, dont la douleur croyait n\rquote avoir pas d\rquote \'e9gale, fut vaincue par cette douleur qui se faisait jour par la menace et par la violence.
+\par
+\par \endash Sire, dit-elle, une derni\'e8re fois, \'e9loignez-vous, je vous en supplie\~; d\'e9j\'e0 le calme de cette retraite m\rquote a fortifi\'e9e\~: je me sens plus
+ calme sous la main de Dieu. Dieu est un protecteur devant qui tombent toutes les petites m\'e9chancet\'e9s humaines. Sire, encore une fois, laissez-moi avec Dieu.
+\par
+\par \endash Alors, s\rquote \'e9cria Louis, dites franchement que vous ne m\rquote avez jamais aim\'e9, dites que mon humilit\'e9, dites que mon repentir flattent votre orgueil, mais que vous ne vous affligez pas de ma douleur. Dites que le roi de France n
+\rquote est plus pour vous un amant dont la tendresse pouvait faire votre bonheur, mais un despote dont le caprice a bris\'e9 dans votre c\'9cur jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re fibre de la sensibilit\'e9
+. Ne dites pas que vous cherchez Dieu, dites que vous fuyez le roi. Non, Dieu n\rquote est pas complice des r\'e9solutions inflexibles. Dieu admet la p\'e9nitence et le remords\~: il pardonne, il veut qu\rquote on aime.
+\par
+\par Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui faisaient couler la flamme jusqu\rquote au plus profond de ses veines.
+\par
+\par \endash Mais vous n\rquote avez donc pas entendu\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Quoi\~?
+\par
+\par \endash Vous n\rquote avez donc pas entendu que je suis chass\'e9e, m\'e9pris\'e9e, m\'e9prisable\~?
+\par
+\par \endash Je vous ferai la plus respect\'e9e, la plus ador\'e9e, la plus envi\'e9e \'e0 ma cour.
+\par
+\par \endash Prouvez-moi que vous n\rquote avez pas cess\'e9 de m\rquote aimer.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Fuyez-moi.
+\par
+\par \endash Je vous le prouverai en ne vous quittant plus.
+\par
+\par \endash Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, Sire\~? Croyez-vous que je vous laisserai d\'e9clarer la guerre \'e0 toute votre famille\~? Croyez-vous que je vous laisserai repousser pour moi m\'e8re, femme et s\'9cur\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! vous les avez donc nomm\'e9es, enfin\~; ce sont donc elles qui ont fait le mal\~? Par le Dieu tout-puissant\~! je les punirai\~!
+\par
+\par \endash Et moi, voil\'e0 pourquoi l\rquote avenir m\rquote effraie, voil\'e0 pourquoi je refuse tout, voil\'e0 pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez. Assez de larmes, mon Dieu\~! assez de douleurs, assez de plaintes comme cela. Oh\~! jamais, je n
+e co\'fbterai plaintes, douleurs, ni larmes \'e0 qui que ce soit. J\rquote ai trop g\'e9mi, j\rquote ai trop pleur\'e9, j\rquote ai trop souffert\~!
+\par
+\par \endash Et mes larmes \'e0 moi, mes douleurs \'e0 moi, mes plaintes \'e0 moi, les comptez-vous donc pour rien\~?
+\par
+\par \endash Ne me parlez pas ainsi, Sire, au nom du Ciel\~! Au nom du Ciel\~! ne me parlez pas ainsi. J\rquote ai besoin de tout mon courage pour accomplir le sacrifice.
+\par
+\par \endash Louise, Louise, je t\rquote en supplie\~! Commande, ordonne, venge-toi ou pardonne, mais ne m\rquote abandonne pas\~!
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! il faut que nous nous s\'e9parions, Sire.
+\par
+\par \endash Mais tu ne m\rquote aimes donc point\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! Dieu le sait\~!
+\par
+\par \endash Mensonge\~! Mensonge\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! si je ne vous aimais pas, Sire, mais je vous laisserais faire, je me laisserais venger, j\rquote accepterais, en \'e9change de l\rquote insulte que l\rquote on m\rquote a faite, ce doux triomphe de l\rquote orgueil que vous me proposez\~
+! Tandis que, vous le voyez bien, je ne veux pas m\'eame de la douce compensation de votre amour, de votre amour qui est ma vie, cependant, puisque j\rquote ai voulu mourir, croyant que vous ne m\rquote aimiez plus.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais \'e0 cette heure\~: vous \'eates la plus sainte, la plus v\'e9n\'e9rable des femmes. Nulle n\rquote est digne, comme vous, non seulement de mon amour et de mon respect, mais encore de l
+\rquote amour et du respect de tous\~; aussi, nulle ne sera aim\'e9e comme vous, Louise\~! nulle n\rquote aura sur moi l\rquote empire que vous avez. Oui, je vous le jure, je briserais en ce moment le monde comme du verre, si le monde me g\'eanait. Vous m
+\rquote ordonnez de me calmer, de pardonner\~? Soit, je me calmerai. Vous voulez r\'e9gner par la douceur et par la cl\'e9mence\~? Je serai cl\'e9ment et doux. Dictez-moi seulement ma conduite, j\rquote ob\'e9irai.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! que suis-je, moi, pauvre fille, pour dicter une syllabe \'e0 un roi tel que vous\~?
+\par
+\par \endash Vous \'eates ma vie et mon \'e2me\~! N\rquote est-ce pas l\rquote \'e2me qui r\'e9git le corps\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! vous m\rquote aimez donc, mon cher Sire\~?
+\par
+\par \endash \'c0 deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces que Dieu a mises en moi. Je vous aime assez pour vous donner ma vie en souriant si vous dites un mot\~!
+\par
+\par \endash Vous m\rquote aimez\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oui.
+\par
+\par \endash Alors, je n\rquote ai plus rien \'e0 d\'e9sirer au monde\'85 Votre main, Sire, et disons nous adieu\~! J\rquote ai eu dans cette vie tout le bonheur qui m\rquote \'e9tait \'e9chu.
+\par
+\par \endash Oh\~! non, ne dis pas que ta vie commence\~! Ton bonheur, ce n\rquote est pas hier, c\rquote est aujourd\rquote hui, c\rquote est demain, c\rquote est toujours\~! \'c0 toi l\rquote avenir\~! \'e0 toi tout ce qui est \'e0 moi\~! Plus de ces id\'e9
+es de s\'e9paration, plus de ces d\'e9sespoirs sombres\~: l\rquote amour est notre Dieu, c\rquote est le besoin de nos \'e2mes. Tu vivras pour moi, comme je vivrai pour toi.
+\par
+\par Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des transports inexprimables de joie et de reconnaissance.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire\~! Sire\~! tout cela est un r\'eave.
+\par
+\par \endash Pourquoi un r\'eave\~?
+\par
+\par \endash Parce que je ne puis revenir \'e0 la Cour. Exil\'e9e, comment vous revoir\~? Ne vaut-il pas mieux prendre le clo\'eetre pour y enterrer, dans le baume de votre amour, les derniers \'e9lans de votre c\'9cur et votre dernier aveu\~?
+\par
+\par \endash Exil\'e9e, vous\~? s\rquote \'e9cria Louis XIV. Et qui donc exile quand je rappelle\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, quelque chose qui r\'e8gne au-dessus des rois\~: le monde et l\rquote opinion. R\'e9fl\'e9chissez-y, vous ne pouvez aimer une femme chass\'e9e\~; celle que votre m\'e8re a tach\'e9e d\rquote un soup\'e7on, celle que votre s\'9cur a fl
+\'e9trie d\rquote un ch\'e2timent, celle-l\'e0 est indigne de vous.
+\par
+\par \endash Indigne, celle qui m\rquote appartient\~?
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote est justement cela, Sire\~; du moment qu\rquote elle vous appartient, votre ma\'eetresse est indigne.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous avez raison, Louise, et toutes les d\'e9licatesses sont en vous. Eh bien\~! vous ne serez pas exil\'e9e.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous n\rquote avez pas entendu Madame, on le voit bien.
+\par
+\par \endash J\rquote en appellerai \'e0 ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous n\rquote avez pas vu votre m\'e8re\~!
+\par
+\par \endash Elle aussi\~? Pauvre Louise\~! Tout le monde \'e9tait donc contre vous\~?
+\par
+\par \endash Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait d\'e9j\'e0 sous l\rquote orage lorsque vous \'eates venu, lorsque vous avez achev\'e9 de la briser.
+\par
+\par \endash Oh\~! pardon.
+\par
+\par \endash Donc, vous ne fl\'e9chirez ni l\rquote une ni l\rquote autre\~; croyez-moi, le mal est sans rem\'e8de, car je ne vous permettrai jamais ni la violence ni l\rquote autorit\'e9.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je veux faire une chose\~: j\rquote irai trouver Madame.
+\par
+\par \endash Vous\~?
+\par
+\par \endash Je lui ferai r\'e9voquer la sentence\~: je la forcerai.
+\par
+\par \endash Forcer\~? oh\~! non, non\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai\~: je la fl\'e9chirai.
+\par
+\par Louise secoua la t\'eate.
+\par
+\par \endash Je prierai, s\rquote il le faut, dit Louis. Croirez-vous \'e0 mon amour apr\'e8s cela\~?
+\par
+\par Louise releva la t\'eate.
+\par
+\par \endash Oh\~! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez\~; laissez-moi bien plut\'f4t mourir.
+\par
+\par Louis r\'e9fl\'e9chit, ses traits prirent une teinte sombre.
+\par
+\par \endash J\rquote aimerai autant que vous avez aim\'e9, dit-il\~; je souffrirai autant que vous avez souffert\~; ce sera mon expiation \'e0 vos yeux. Allons, mademoiselle, laissons l\'e0 ces mesquines consid\'e9rations\~
+; soyons grands comme notre douleur, soyons forts comme notre amour\~!
+\par
+\par Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une ceinture de ses deux mains.
+\par
+\par \endash Mon seul bien\~! ma vie\~! suivez-moi, dit-il.
+\par
+\par Elle fit un dernier effort dans lequel elle concentra non plus toute sa volont\'e9, sa volont\'e9 \'e9tait d\'e9j\'e0 vaincue, mais toutes ses forces.
+\par
+\par \endash Non\~! r\'e9pliqua-t-elle faiblement, non, non\~! je mourrais de honte\~!
+\par
+\par \endash Non\~! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie\'85 D\rquote Artagnan seul\'85
+\par
+\par \endash Il m\rquote a donc trahie, lui aussi\~?
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Il avait jur\'e9\'85
+\par
+\par \endash J\rquote avais jur\'e9 de ne rien dire au roi, dit d\rquote Artagnan passant sa t\'eate fine \'e0 travers la porte entrouverte, j\rquote ai tenu ma parole. J\rquote ai parl\'e9 \'e0 M.\~de\~Saint Aignan\~: ce n\rquote
+est point ma faute si le roi a entendu, n\rquote est-ce pas, Sire\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, pardonnez-lui, dit le roi.
+\par
+\par La Valli\'e8re sourit et tendit au mousquetaire sa main fr\'eale et blanche.
+\par
+\par \endash Monsieur d\rquote Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un carrosse pour Mademoiselle.
+\par
+\par \endash Sire, r\'e9pondit le capitaine, le carrosse attend.
+\par
+\par \endash Oh\~! j\rquote ai l\'e0 le mod\'e8le des serviteurs\~! s\rquote \'e9cria le roi.
+\par
+\par \endash Tu as mis le temps \'e0 t\rquote en apercevoir, murmura d\rquote Artagnan, flatt\'e9, toutefois, de la louange.
+\par
+\par La Valli\'e8re \'e9tait vaincue\~: apr\'e8s quelques h\'e9sitations, elle se laissa entra\'eener, d\'e9faillante, par son royal amant.
+\par
+\par Mais, \'e0 la porte du parloir, au moment de le quitter, elle s\rquote arracha des bras du roi et revint au crucifix de pierre qu\rquote elle baisa en disant\~:
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! vous m\rquote aviez attir\'e9e\~; mon Dieu\~! vous m\rquote avez repouss\'e9e\~; mais votre gr\'e2ce est infinie. Seulement quand je reviendrai, oubliez que je m\rquote en suis \'e9loign\'e9e\~; car, lorsque je reviendrai \'e0
+ vous, ce sera pour ne plus vous quitter.
+\par
+\par Le roi laissa \'e9chapper un sanglot.
+\par
+\par D\rquote Artagnan essuya une larme.
+\par
+\par Louis entra\'eena la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse et mit d\rquote Artagnan aupr\'e8s d\rquote elle.
+\par
+\par Et lui-m\'eame, montant \'e0 cheval, piqua vers le Palais-Royal, o\'f9, d\'e8s son arriv\'e9e, il fit pr\'e9venir Madame qu\rquote elle e\'fbt \'e0 lui accorder un moment d\rquote audience.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838217}{\*\bkmkstart _Toc97189255}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXIX \endash Chez Madame
+{\*\bkmkend _Toc79838217}{\*\bkmkend _Toc97189255}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{\'c0 la fa\'e7on dont le roi avait quitt\'e9 les ambassadeurs, les moins clairvoyants avaient devin\'e9 une guerre.
+\par
+\par Les ambassadeurs eux-m\'eames, peu instruits de la chronique intime, avaient interpr\'e9t\'e9 contre eux ce mot c\'e9l\'e8bre\~: \'ab\~Si je ne suis pas ma\'eetre de moi, je le serai de ceux qui m\rquote outragent.\~\'bb
+\par
+\par Heureusement pour les destin\'e9
+es de la France et de la Hollande, Colbert les avait suivis pour leur donner quelques explications, mais les reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se faisait dans leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces, s\rquote en \'e9ta
+ient all\'e9es avec beaucoup de crainte et de d\'e9pit.
+\par
+\par Madame, surtout, sentait que la col\'e8re royale tomberait sur elle, et, comme elle \'e9tait brave, haute \'e0 l\rquote exc\'e8s, au lieu de chercher appui chez la reine m\'e8re, elle s\rquote \'e9tait retir\'e9e chez elle, sinon sans inqui\'e9
+tude, du moins sans intention d\rquote \'e9viter le combat. De temps en temps, Anne d\rquote Autriche envoyait des messagers pour s\rquote informer si le roi \'e9tait revenu.
+\par
+\par Le silence que gardait le ch\'e2teau sur cette affaire et la disparition de Louise \'e9taient le pr\'e9sage d\rquote une quantit\'e9 de malheurs pour qui savait l\rquote humeur fi\'e8re et irritable du roi.
+\par
+\par Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans son appartement, appela Montalais pr\'e8s d\rquote elle, et, de sa voix la moins \'e9mue, fit causer cette fille sur l\rquote \'e9v\'e9nement. Au moment o\'f9 l\rquote \'e9
+loquente Montalais concluait avec toutes sortes de pr\'e9cautions oratoires et recommandait \'e0 Madame la tol\'e9rance sous b\'e9n\'e9fice de r\'e9ciprocit\'e9, M.\~Malicorne parut chez Madame pour demander une audience \'e0 cette princesse.
+\par
+\par Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes de l\rquote \'e9motion la plus vive. Il \'e9tait impossible de s\rquote y m\'e9prendre\~: l\rquote entrevue demand\'e9e par le roi devait \'eatre un des chapitres les plus int\'e9
+ressants de cette histoire du c\'9cur des rois et des hommes.
+\par
+\par Madame fut troubl\'e9e par cette arriv\'e9e de son beau-fr\'e8re\~; elle ne l\rquote attendait pas si t\'f4t\~; elle ne s\rquote attendait pas surtout, \'e0 une d\'e9marche directe de Louis.
+\par
+\par Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont toujours moins habiles et moins fortes quand il s\rquote agit d\rquote accepter une bataille en face.
+\par
+\par Madame, avons-nous dit, n\rquote \'e9tait pas de ceux qui reculent, elle avait le d\'e9faut ou la qualit\'e9 contraire.
+\par
+\par Elle exag\'e9rait la vaillance\~; aussi, cette d\'e9p\'eache du roi apport\'e9e par Malicorne, lui fit-elle l\rquote effet de la trompette qui sonne les hostilit\'e9s. Elle releva fi\'e8rement le gant.
+\par
+\par Cinq minutes apr\'e8s, le roi montait l\rquote escalier.
+\par
+\par Il \'e9tait rouge d\rquote avoir couru \'e0 cheval. Ses habits poudreux et en d\'e9sordre contrastaient avec la toilette si fra\'eeche et si ajust\'e9e de Madame, qui, elle, p\'e2lissait sous son rouge.
+\par
+\par Louis ne fit pas de pr\'e9ambule\~; il s\rquote assit, Montalais disparut.
+\par
+\par Madame s\rquote assit en face du roi.
+\par
+\par \endash Ma s\'9cur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Valli\'e8re s\rquote est enfuie de chez elle ce matin, et qu\rquote elle a \'e9t\'e9 porter sa douleur, son d\'e9sespoir dans un clo\'eetre\~?
+\par
+\par En pronon\'e7ant ces mots, la voix du roi \'e9tait singuli\'e8rement \'e9mue.
+\par
+\par \endash C\rquote est Votre Majest\'e9 qui me l\rquote apprend, r\'e9pliqua Madame.
+\par
+\par \endash J\rquote aurais cru que vous l\rquote aviez appris ce matin, lors de la r\'e9ception des ambassadeurs, dit le roi.
+\par
+\par \endash \'c0 votre \'e9motion, oui, Sire, j\rquote ai devin\'e9 qu\rquote il se passait quelque chose d\rquote extraordinaire, mais sans pr\'e9ciser.
+\par
+\par Le roi \'e9tait franc et allait au but\~:
+\par
+\par \endash Ma s\'9cur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoy\'e9 Mlle de La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Parce que son service me d\'e9plaisait, r\'e9pliqua s\'e8chement Madame.
+\par
+\par Le roi devint pourpre, et ses yeux amass\'e8rent un feu que tout le courage de Madame eut peine \'e0 soutenir.
+\par
+\par Il se contint pourtant et ajouta\~:
+\par
+\par \endash Il faut une raison bien forte, ma s\'9cur, \'e0 une femme bonne comme vous, pour expulser et d\'e9
+shonorer non seulement une jeune fille, mais toute la famille de cette fille. Vous savez que la ville a les yeux ouverts sur la conduite des femmes de la Cour. Renvoyer une fille d\rquote honneur, c\rquote est lui attribuer un
+crime, une faute tout au moins. Quel est donc le crime, quelle est donc la faute de Mlle de La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Valli\'e8re, r\'e9pliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications que j\rquote aurais le droit de ne donner \'e0 personne.
+\par
+\par \endash Pas m\'eame au roi\~? s\rquote \'e9cria Louis en se couvrant par un geste de col\'e8re.
+\par
+\par \endash Vous m\rquote avez appel\'e9e votre s\'9cur, dit Madame, et je suis chez moi.
+\par
+\par \endash N\rquote importe\~! fit le jeune monarque honteux d\rquote avoir \'e9t\'e9 emport\'e9, vous ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume qu\rquote il a le droit de ne pas s\rquote expliquer devant moi.
+\par
+\par \endash Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre col\'e8re, il me reste \'e0 m\rquote incliner devant Votre Majest\'e9 et \'e0 me taire.
+\par
+\par \endash Non, n\rquote \'e9quivoquons point.
+\par
+\par \endash La protection dont vous couvrez Mlle de La Valli\'e8re m\rquote impose le respect.
+\par
+\par \endash N\rquote \'e9quivoquons point, vous dis-je\~; vous savez bien que, chef de la noblesse de France, je dois compte \'e0 tous de l\rquote honneur des familles. Vous chassez Mlle de La Valli\'e8re ou toute autre\'85
+\par
+\par Mouvement d\rquote \'e9paules de Madame.
+\par
+\par \endash Ou toute autre, je le r\'e9p\'e8te, continua le roi, et comme vous d\'e9shonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence.
+\par
+\par \endash Combattre ma sentence\~? s\rquote \'e9cria Madame avec hauteur. Quoi\~! quand j\rquote ai chass\'e9 de chez moi une de mes suivantes, vous m\rquote ordonneriez de la reprendre\~?
+\par
+\par Le roi se tut.
+\par
+\par \endash Ce ne serait plus de l\rquote exc\'e8s de pouvoir, Sire, ce serait de l\rquote inconvenance.
+\par
+\par \endash Madame\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! je me r\'e9volterais, en qualit\'e9 de femme, contre un abus hors de toute dignit\'e9\~; je ne serais plus une princesse de votre sang, une fille de roi\~; je serais la derni\'e8re des cr\'e9
+atures, je serais plus humble que la servante renvoy\'e9e.
+\par
+\par Le roi bondit de fureur.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas un c\'9cur, s\rquote \'e9cria-t-il, qui bat dans votre poitrine\~; si vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec la m\'eame rigueur.
+\par
+\par Quelquefois une balle \'e9gar\'e9e porte dans une bataille. Ce mot, que le roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l\rquote \'e9branla un moment\~: elle pouvait, un jour ou l\rquote autre, craindre des repr\'e9sailles.
+\par
+\par \endash Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.
+\par
+\par \endash Je vous demande, madame, ce qu\rquote a fait contre vous Mlle de La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Elle est le plus artificieux entremetteur d\rquote intrigues que je connaisse\~; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d\rquote elle en termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul bruit de son nom.
+\par
+\par \endash Elle\~? elle\~? dit le roi.
+\par
+\par \endash Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame, elle cache un esprit plein de ruse et de noirceur.
+\par
+\par \endash Elle\~?
+\par
+\par \endash Vous pouvez vous y trompez, Sire\~; mais, moi, je la connais\~: elle est capable d\rquote exciter \'e0 la guerre les meilleurs parents et les plus intimes amis. Voyez d\'e9j\'e0 ce qu\rquote elle s\'e8me de discorde entre nous.
+\par
+\par \endash Je vous proteste\'85 dit le roi.
+\par
+\par \endash Sire, examinez bien ceci\~: nous vivions en bonne intelligence, et, par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indispos\'e9 Votre Majest\'e9 contre moi.
+\par
+\par \endash Je jure, dit le roi, que jamais une parole am\'e8re n\rquote est sortie de ses l\'e8vres\~; je jure que, m\'eame dans mes emportements, elle ne m\rquote a laiss\'e9 menacer personne\~; je jure que vous n\rquote avez pas d\rquote amie plus d\'e9
+vou\'e9e, plus respectueuse.
+\par
+\par \endash D\rquote amie\~? dit Madame avec une expression de d\'e9dain supr\'eame.
+\par
+\par \endash Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m\rquote avez compris, et que, d\'e8s ce moment, tout s\rquote \'e9galise. Mlle de La Valli\'e8re sera ce que je voudrai qu\rquote elle soit, et demain, si je l\rquote
+entends ainsi, elle sera pr\'eate \'e0 s\rquote asseoir sur un tr\'f4ne.
+\par
+\par \endash Elle n\rquote y sera pas n\'e9e, du moins, et vous ne pourrez faire que pour l\rquote avenir, mais rien pour le pass\'e9.
+\par
+\par \endash Madame, j\rquote ai \'e9t\'e9 pour vous plein de complaisance et de civilit\'e9\~: ne me faites pas souvenir que je suis le ma\'eetre.
+\par
+\par \endash Sire, vous me l\rquote avez d\'e9j\'e0 r\'e9p\'e9t\'e9 deux fois. J\rquote ai eu l\rquote honneur de vous dire que je m\rquote inclinais.
+\par
+\par \endash Alors, voulez-vous m\rquote accorder que Mlle de La Valli\'e8re rentre chez vous\~?
+\par
+\par \endash \'c0 quoi bon, Sire, puisque vous avez un tr\'f4ne \'e0 lui donner\~? Je suis trop peu pour prot\'e9ger une telle puissance.
+\par
+\par \endash Tr\'eave de cet esprit m\'e9chant et d\'e9daigneux. Accordez-moi sa gr\'e2ce.
+\par
+\par \endash Jamais\~!
+\par
+\par \endash Vous me poussez \'e0 la guerre dans ma famille\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai ma famille aussi, o\'f9 je me r\'e9fugierai.
+\par
+\par \endash Est-ce une menace, et vous oublierez-vous \'e0 ce point\~? Croyez-vous que, si vous poussiez jusque-l\'e0 l\rquote offense, vos parents vous soutiendraient\~?
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re, Sire, que vous ne me forcerez \'e0 rien qui soit indigne de mon rang.
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e9rais que vous vous souviendriez de notre amiti\'e9, que vous me traiteriez en fr\'e8re.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas vous m\'e9conna\'eetre pour mon fr\'e8re, dit-elle, que de refuser une injustice \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Une injustice\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, si j\rquote apprenais \'e0 tout le monde la conduite de La Valli\'e8re, si les reines savaient\'85
+\par
+\par \endash Allons, allons, Henriette, laissez parler votre c\'9cur, souvenez-vous que vous m\rquote avez aim\'e9, souvenez-vous que le c\'9cur des humains doit \'eatre aussi mis\'e9ricordieux que le c\'9cur du souverain Ma\'eetre. N\rquote ayez point d
+\rquote inflexibilit\'e9 pour les autres\~; pardonnez \'e0 La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Je ne puis\~; elle m\rquote a offens\'e9e.
+\par
+\par \endash Mais, moi, moi\~?
+\par
+\par \endash Sire, pour vous je ferai tout au monde, except\'e9 cela.
+\par
+\par \endash Alors, vous me conseillez le d\'e9sespoir\'85 Vous me rejetez dans cette derni\'e8re ressource des gens faibles\~; alors vous me conseillez la col\'e8re et l\rquote \'e9clat\~?
+\par
+\par \endash Sire, je vous conseille la raison.
+\par
+\par \endash La raison\~?\'85 Ma s\'9cur je n\rquote ai plus de raison.
+\par
+\par \endash Sire, par gr\'e2ce\~!
+\par
+\par \endash Ma s\'9cur\~! par piti\'e9, c\rquote est la premi\'e8re fois que je supplie\~; ma s\'9cur je n\rquote ai plus d\rquote espoir qu\rquote en vous.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, vous pleurez\~?
+\par
+\par \endash De rage, oui, d\rquote humiliation. Avoir \'e9t\'e9 oblig\'e9 de m\rquote abaisser aux pri\'e8res, moi\~! le roi\~! Toute ma vie, je d\'e9testerai ce moment. Ma s\'9cur, vous m\rquote avez fait endurer en une seconde plus de maux que je n\rquote
+en avais pr\'e9vu dans les plus dures extr\'e9mit\'e9s de cette vie.
+\par
+\par Et le roi, se levant, donna un libre essor \'e0 ses larmes, qui, effectivement, \'e9taient des pleurs de col\'e8re et de honte.
+\par
+\par Madame fut, non pas touch\'e9e, car les femmes les meilleures n\rquote ont pas de piti\'e9 dans l\rquote orgueil, mais elle eut peur que ces larmes n\rquote entra\'eenassent avec elles tout ce qu\rquote il y avait d\rquote humain dans le c\'9cur du roi.
+
+\par
+\par \endash Ordonnez, Sire, dit-elle\~; et, puisque vous pr\'e9f\'e9rez mon humiliation \'e0 la v\'f4tre, bien que la mienne soit publique et que la v\'f4tre n\rquote ait que moi pour t\'e9moin, parlez, j\rquote ob\'e9irai au roi.
+\par
+\par \endash Non, non, Henriette\~! s\rquote \'e9cria Louis transport\'e9 de reconnaissance, vous aurez c\'e9d\'e9 au fr\'e8re\~!
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai plus de fr\'e8re, puisque j\rquote ob\'e9is.
+\par
+\par \endash Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement\~?
+\par
+\par \endash Comme vous aimez\~! dit-elle, quand vous aimez\~!
+\par
+\par Il ne r\'e9pondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait de baisers.
+\par
+\par \endash Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui pardonnerez, vous reconna\'eetrez la douceur, la droiture de son c\'9cur\~?
+\par
+\par \endash Je la maintiendrai dans ma maison.
+\par
+\par \endash Non, vous lui rendrez votre amiti\'e9, ma ch\'e8re s\'9cur.
+\par
+\par \endash Je ne l\rquote ai jamais aim\'e9e.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! pour l\rquote amour de moi, vous la traiterez bien, n\rquote est-ce pas, Henriette\~?
+\par
+\par \endash Soit\~! je la traiterai comme une fille \'e0 vous\~!
+\par
+\par Le roi se releva. Par ce mot \'e9chapp\'e9 si funestement, Madame avait d\'e9truit tout le m\'e9rite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus rien.
+\par
+\par Ulc\'e9r\'e9, mortellement atteint, il r\'e9pliqua\~:
+\par
+\par \endash Merci, madame, je me souviendrai \'e9ternellement du service que vous m\rquote avez rendu.
+\par
+\par Et saluant avec une affectation de c\'e9r\'e9monie, il prit cong\'e9.
+\par
+\par En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du pied avec col\'e8re.
+\par
+\par Mais il \'e9tait trop tard\~: Malicorne et d\rquote Artagnan, plac\'e9s \'e0 la porte, avaient vu ses yeux.
+\par
+\par \'ab\~Le roi a pleur\'e9\~\'bb, pensa Malicorne.
+\par
+\par D\rquote Artagnan s\rquote approcha respectueusement du roi.
+\par
+\par \endash Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degr\'e9 pour rentrer chez vous.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Parce que la poussi\'e8re du chemin a laiss\'e9 des traces sur votre visage, dit d\rquote Artagnan. Allez, Sire, allez\~!
+\par
+\par \'ab\~Mordioux\~! pensa-t-il, quand le roi eut c\'e9d\'e9 comme un enfant, gare \'e0 ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi.\~\'bb
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838218}{\*\bkmkstart _Toc97189256}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXX \endash \hich\f40
+ Le mouchoir de Mademoiselle de La Valli\'e8\loch\f40 re{\*\bkmkend _Toc79838218}{\*\bkmkend _Toc97189256}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Madame n\rquote \'e9tait pas m\'e9chante\~: elle n\rquote \'e9tait qu\rquote emport\'e9e. Le roi n\rquote \'e9tait pas imprudent\~: il n\rquote \'e9tait qu\rquote amoureux.
+\par
+\par \'c0 peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui aboutissait au rappel de La Valli\'e8re, que l\rquote un et l\rquote autre cherch\'e8rent \'e0 gagner sur le march\'e9.
+\par
+\par Le roi voulut voir La Valli\'e8re \'e0 chaque instant du jour.
+\par
+\par Madame, qui sentait le d\'e9pit du roi depuis la sc\'e8ne des supplications, ne voulait pas abandonner La Valli\'e8re sans combattre.
+\par
+\par Elle semait donc les difficult\'e9s sous les pas du roi.
+\par
+\par En effet, le roi, pour obtenir la pr\'e9sence de sa ma\'eetresse, devait \'eatre forc\'e9 de faire la cour \'e0 sa belle-s\'9cur.
+\par
+\par De ce plan d\'e9rivait toute la politique de Madame.
+\par
+\par Comme elle avait choisi quelqu\rquote un pour la seconder, et que ce quelqu\rquote un \'e9tait Montalais, le roi se trouva cern\'e9 chaque fois qu\rquote il venait chez Madame. On l\rquote entourait, et on ne le quittait pas. Madame d\'e9
+ployait dans ses entretiens une gr\'e2ce et un esprit qui \'e9clipsaient tout.
+\par
+\par Montalais lui succ\'e9dait. Elle ne tarda pas \'e0 devenir insupportable au roi.
+\par
+\par C\rquote est ce qu\rquote elle attendait.
+\par
+\par Alors elle lan\'e7a Malicorne\~; celui-ci trouva le moyen de dire au roi qu\rquote il y avait une jeune personne bien malheureuse \'e0 la Cour.
+\par
+\par Le roi demanda qui \'e9tait cette personne.
+\par
+\par Malicorne r\'e9pondit que c\rquote \'e9tait Mlle de Montalais.
+\par
+\par Alors le roi d\'e9clara que c\rquote \'e9tait bien fait qu\rquote une personne f\'fbt malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.
+\par
+\par Malicorne s\rquote expliqua, Mlle de Montalais avait donn\'e9 ses ordres.
+\par
+\par Le roi ouvrit les yeux\~; il remarqua que Madame, sit\'f4t que Sa Majest\'e9 paraissait, paraissait aussi\~; qu\rquote elle \'e9tait dans les corridors jusqu\rquote apr\'e8s le d\'e9part du roi\~; qu\rquote elle le reconduisait de peur qu\rquote
+il ne parl\'e2t dans les antichambres \'e0 quelqu\rquote une des filles.
+\par
+\par Un soir, elle alla plus loin.
+\par
+\par Le roi \'e9tait assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main, sous sa manchette, un billet qu\rquote il voulait glisser dans les mains de La Valli\'e8re.
+\par
+\par Madame devina cette intention et ce billet. Il \'e9tait bien difficile d\rquote emp\'eacher le roi d\rquote aller o\'f9 bon lui semblait.
+\par
+\par Cependant il fallait l\rquote emp\'eacher d\rquote aller \'e0 La Valli\'e8re, de lui dire bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derri\'e8re son \'e9ventail ou dans son mouchoir.
+\par
+\par Le roi, qui observait aussi, se douta qu\rquote on lui tendait un pi\'e8ge.
+\par
+\par Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation pr\'e8s de Mlle de Ch\'e2tillon, avec laquelle il badina.
+\par
+\par On faisait des bouts rim\'e9s\~; de Mlle de Ch\'e2tillon, il alla vers Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.
+\par
+\par Alors, par cette man\'9cuvre habile, il se trouva assis devant La Valli\'e8re, qu\rquote il masquait enti\'e8rement.
+\par
+\par Madame feignait une grande occupation\~: elle rectifiait un dessin de fleurs sur un canevas de tapisserie.
+\par
+\par Le roi montra le bout du billet blanc \'e0 La Valli\'e8re, et celle-ci allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire\~: \'ab\~Mettez le billet dedans.\~\'bb
+\par
+\par Puis, comme le roi avait pos\'e9 son mouchoir \'e0 lui sur son fauteuil, il fut assez adroit pour le jeter par terre.
+\par
+\par De sorte que La Valli\'e8re glissa son mouchoir \'e0 elle sur le fauteuil.
+\par
+\par Le roi le prit sans rien faire para\'eetre, il y mit le billet et repla\'e7a le mouchoir sur le fauteuil.
+\par
+\par Restait \'e0 La Valli\'e8re le temps juste d\rquote allonger la main pour prendre le mouchoir avec son pr\'e9cieux d\'e9p\'f4t.
+\par
+\par Mais Madame avait tout vu.
+\par
+\par Elle dit \'e0 Ch\'e2tillon\~:
+\par
+\par \endash Ch\'e2tillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s\rquote il vous pla\'eet, sur le tapis.
+\par
+\par Et la jeune fille ayant ob\'e9i pr\'e9cipitamment, le roi s\rquote \'e9tant d\'e9rang\'e9, La Valli\'e8re s\rquote \'e9tant troubl\'e9e, on vit l\rquote autre mouchoir sur le fauteuil.
+\par
+\par \endash Ah\~! pardon\~! Votre Majest\'e9 a deux mouchoirs, dit-elle.
+\par
+\par Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La Valli\'e8re avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l\rquote amante, mais l\rquote amante y perdait un quatrain qui avait co\'fbt\'e9 dix heures au roi, qui valait peut-\'eatre \'e0
+ lui seul un long po\'e8me.
+\par
+\par D\rquote o\'f9 la col\'e8re du roi et le d\'e9sespoir de La Valli\'e8re.
+\par
+\par Ce serait chose impossible \'e0 d\'e9crire.
+\par
+\par Mais alors il se passa un \'e9v\'e9nement incroyable.
+\par
+\par Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, pr\'e9venu on ne sait comment, se trouvait dans l\rquote antichambre.
+\par
+\par Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et, le soir, on y mettait peu de c\'e9r\'e9monie chez Madame\~; elles \'e9taient mal \'e9clair\'e9es.
+\par
+\par Le roi aimait ce petit jour. R\'e8gle g\'e9n\'e9rale, l\rquote amour, dont l\rquote esprit et le c\'9cur flamboient constamment, n\rquote aime pas la lumi\'e8re autre part que dans l\rquote esprit et dans le c\'9cur.
+\par
+\par Donc, l\rquote antichambre \'e9tait obscure\~; un seul page portait le flambeau devant Sa Majest\'e9.
+\par
+\par Le roi marchait d\rquote un pas lent et d\'e9vorait sa col\'e8re.
+\par
+\par Malicorne passa tr\'e8s pr\'e8s du roi, le heurta presque, et lui demanda pardon avec une humilit\'e9 parfaite\~; mais le roi, de fort mauvaise humeur, traita fort mal Malicorne, qui s\rquote esquiva sans bruit.
+\par
+\par Louis se coucha, ayant eu, ce soir-l\'e0, quelque petite querelle avec la reine, et le lendemain, au moment o\'f9 il passait dans son cabinet, le d\'e9sir lui vint de baiser le mouchoir de La Valli\'e8re.
+\par
+\par Il appela son valet de chambre.
+\par
+\par \endash Apportez-moi, dit-il, l\rquote habit que je portais hier\~; mais ayez bien soin de ne toucher \'e0 rien de ce qu\rquote il pourrait contenir.
+\par
+\par L\rquote ordre fut ex\'e9cut\'e9, le roi fouilla lui-m\'eame dans la poche de son habit.
+\par
+\par Il n\rquote y trouva qu\rquote un seul mouchoir, le sien\~; celui de La Valli\'e8re avait disparu.
+\par
+\par Comme il se perdait en conjectures et en soup\'e7ons, une lettre de La Valli\'e8re lui fut apport\'e9e. Elle \'e9tait con\'e7ue en ces termes.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote il est aimable \'e0 vous, mon cher seigneur, de m\rquote avoir envoy\'e9 ces beaux vers\~! que votre amour est ing\'e9nieux et pers\'e9v\'e9rant\~! Comment ne seriez vous pas aim\'e9\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a m\'e9prise. Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait \'eatre dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y avez touch\'e9\'85
+\par
+\par Il se ravisa. Faire une affaire d\rquote \'c9tat de la perte de ce mouchoir, c\rquote \'e9tait ouvrir toute une chronique, il ajouta\~:
+\par
+\par \endash J\rquote avais dans ce mouchoir une note importante qui s\rquote \'e9tait gliss\'e9e dans les plis.
+\par
+\par \endash Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majest\'e9 n\rquote avait qu\rquote un mouchoir, et le voici.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, r\'e9pliqua le roi en grin\'e7ant des dents, c\rquote est vrai. \'d4 pauvret\'e9, que je t\rquote envie\~! Heureux celui qui prend lui-m\'eame et \'f4te de sa poche les mouchoirs et les billets.
+\par
+\par Il relut la lettre de La Valli\'e8re en cherchant par quel hasard le quatrain pouvait \'eatre arriv\'e9 \'e0 son adresse. Il y avait un post-scriptum \'e0 cette lettre\~:
+\par
+\par \'ab\~Je vous renvoie par votre messager cette r\'e9ponse si peu digne de l\rquote envoi.\~\'bb
+\par
+\par \endash \'c0 la bonne heure\~! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec joie. Qui est l\'e0, dit-il, et qui m\rquote apporte ce billet\~?
+\par
+\par \endash M.\~Malicorne, r\'e9pliqua timidement le valet de chambre.
+\par
+\par \endash Qu\rquote il entre.
+\par
+\par Malicorne entra.
+\par
+\par \endash Vous venez de chez Mlle de La Valli\'e8re\~? dit le roi avec un soupir.
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Et vous avez port\'e9 \'e0 Mlle de La Valli\'e8re quelque chose de ma part\~?
+\par
+\par \endash Moi, Sire\~?
+\par
+\par \endash Oui, vous.
+\par
+\par \endash Non pas, Sire, non pas.
+\par
+\par \endash Mlle de La Valli\'e8re le dit formellement.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, Mlle de La Valli\'e8re se trompe.
+\par
+\par Le roi fron\'e7a le sourcil.
+\par
+\par \endash Quel est ce jeu\~? dit-il. Expliquez-vous\~; pourquoi Mlle de La Valli\'e8re vous appelle-t-elle mon messager\~?\'85 Qu\rquote avez-vous port\'e9 \'e0 cette dame\~? Parlez vite monsieur.
+\par
+\par \endash Sire, j\rquote ai port\'e9 \'e0 Mlle de La Valli\'e8re un mouchoir, et voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash Un mouchoir\'85 Quel mouchoir\~?
+\par
+\par \endash Sire, au moment o\'f9 j\rquote eus la douleur, hier, de me heurter contre la personne de Votre Majest\'e9, malheur que je d\'e9plorerai toute ma vie, surtout apr\'e8s le m\'e9contentement que vous me t\'e9moign\'e2tes\~; \'e0
+ ce moment, Sire, je demeurai immobile de d\'e9sespoir, Votre Majest\'e9 \'e9tait trop loin pour entendre mes excuses, et je vis par terre quelque chose de blanc.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit le roi.
+\par
+\par \endash Je me baissai, c\rquote \'e9tait un mouchoir. J\rquote eus un instant l\rquote id\'e9e qu\rquote en heurtant Votre Majest\'e9, j\rquote avais aid\'e9 \'e0 ce que ce mouchoir sort\'eet de sa poche\~
+; mais, en le palpant respectueusement, je sentis un chiffre que je regardai, c\rquote \'e9tait le chiffre de Mlle de La Valli\'e8re\~; je pr\'e9sumai qu\rquote en arrivant cette demoiselle avait laiss\'e9 tomber son mouchoir, je me h\'e2tai de le lui
+rendre \'e0 la sortie, et voil\'e0 tout ce que j\rquote ai remis \'e0 Mlle de La Valli\'e8re\~; je supplie Votre Majest\'e9 de le croire.
+\par
+\par Malicorne \'e9tait si na\'eff, si d\'e9sol\'e9, si humble, que le roi prit un excessif plaisir \'e0 l\rquote entendre.
+\par
+\par Il lui sut gr\'e9 de ce hasard comme du plus grand service rendu.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 d\'e9j\'e0 deux heureuses rencontres que j\rquote ai avec vous, monsieur, dit il\~: vous pouvez compter sur mon amiti\'e9.
+\par
+\par Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait vol\'e9 le mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l\rquote e\'fbt pu faire un des tire-laine de la bonne ville de Paris.
+\par
+\par Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit soup\'e7onner \'e0 La Valli\'e8re, et la Valli\'e8re la conta plus tard au roi, qui en rit excessivement et proclama Malicorne un grand politique.
+\par
+\par Louis XIV avait raison, et l\rquote on sait qu\rquote il se connaissait en hommes.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838219}{\*\bkmkstart _Toc97189257}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXI \endash \hich\f40 O\'f9\loch\f40
+\hich\f40 il est trait\'e9\loch\f40 \hich\f40 des jardiniers, des \'e9\loch\f40 chelles et des filles d'honneur{\*\bkmkend _Toc79838219}{\*\bkmkend _Toc97189257}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis que la mauvaise humeur de Madame durait toujours.
+\par
+\par Au bout de huit jours, le roi en \'e9tait venu \'e0 ne plus pouvoir regarder La Valli\'e8re sans qu\rquote un regard de soup\'e7on crois\'e2t le sien.
+\par
+\par Lorsqu\rquote une partie de promenade \'e9tait propos\'e9e, pour \'e9viter que la sc\'e8ne de la pluie ou du ch\'eane royal ne se renouvel\'e2t, Madame avait des indispositions toutes pr\'eates\~: gr\'e2ce \'e0
+ ces indispositions, elle ne sortait pas, et ses filles d\rquote honneur restaient \'e0 la maison.
+\par
+\par De visite nocturne, pas la moindre\~; il n\rquote y avait pas moyen.
+\par
+\par C\rquote est que, sous ce rapport, d\'e8s les premiers jours, le roi avait \'e9prouv\'e9 un douloureux \'e9chec.
+\par
+\par Comme \'e0 Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et avait voulu se rendre chez La Valli\'e8re. Mais il n\rquote avait trouv\'e9 que Mlle de Tonnay-Charente, qui s\rquote \'e9tait mise \'e0 crier au feu et au voleur\~; de telle sorte qu
+\rquote une l\'e9gion de femmes de chambres, de surveillantes et de pages \'e9taient accourus, et que de Saint-Aignan, rest\'e9 seul pour sauver l\rquote honneur de son ma\'eetre enfui, avait encouru, de la part de la reine m\'e8
+re et de Madame, une mercuriale s\'e9v\'e8re.
+\par
+\par En outre, le lendemain, il avait re\'e7u deux cartels de la famille de Mortemart.
+\par
+\par Il avait fallu que le roi interv\'eent.
+\par
+\par Cette m\'e9prise \'e9tait venue de ce que Madame avait subitement ordonn\'e9 un changement de logis \'e0 ses filles, et que La Valli\'e8re et Montalais avaient \'e9t\'e9 appel\'e9es \'e0 coucher dans le cabinet m\'eame de leur ma\'eetresse.
+\par
+\par Rien n\rquote \'e9tait donc plus possible, pas m\'eame les lettres\~: \'e9crire sous les yeux d\rquote un argus aussi f\'e9roce, d\rquote une douceur aussi in\'e9gale que celle de Madame, c\rquote \'e9tait s\rquote exposer aux plus grands dangers.
+\par
+\par On peut juger dans quel \'e9tat d\rquote irritation continue et de col\'e8re croissante toutes ces piq\'fbres d\rquote aiguille mettaient le lion.
+\par
+\par Le roi se d\'e9composait le sang \'e0 chercher des moyens, et, comme il ne s\rquote ouvrait ni \'e0 Malicorne ni \'e0 d\rquote Artagnan, les moyens ne se trouvaient pas.
+\par
+\par Malicorne eut bien \'e7\'e0 et l\'e0 quelques \'e9clairs h\'e9ro\'efques pour encourager le roi \'e0 une enti\'e8re confidence.
+\par
+\par Mais, soit honte, soit d\'e9fiance, le roi commen\'e7ait d\rquote abord \'e0 mordre, puis bient\'f4t abandonnait l\rquote hame\'e7on.
+\par
+\par Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et regardait tristement les fen\'eatres de Madame, Malicorne heurta une \'e9chelle sous une bordure de buis, et dit \'e0 Manicamp, qui marchait avec lui derri\'e8re le roi, et qui n\rquote
+avait rien heurt\'e9 ni rien vu\~:
+\par
+\par \endash Est-ce que vous n\rquote avez pas vu que je viens de heurter une \'e9chelle et que j\rquote ai manqu\'e9 de tomber\~?
+\par
+\par \endash Non, dit Manicamp, distrait comme d\rquote habitude\~; mais vous n\rquote \'eates pas tomb\'e9, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet\~?
+\par
+\par \endash N\rquote importe\~! il n\rquote en est pas moins dangereux de laisser ainsi tra\'eener les \'e9chelles.
+\par
+\par \endash Oui, l\rquote on peut se faire mal, surtout quand on est distrait.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas cela\~: je veux dire qu\rquote il est dangereux de laisser tra\'eener ainsi les \'e9chelles sous les fen\'eatres des filles d\rquote honneur.
+\par
+\par Louis tressaillit imperceptiblement.
+\par
+\par \endash Comment cela\~? demanda Manicamp.
+\par
+\par \endash Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le bras.
+\par
+\par \endash Comment cela\~? dit plus haut Manicamp.
+\par
+\par Le roi pr\'eata l\rquote oreille.
+\par
+\par \endash Voil\'e0, par exemple, dit Malicorne, une \'e9chelle qui a dix-neuf pieds, juste la hauteur de la corniche des fen\'eatres.
+\par
+\par Manicamp, au lieu de r\'e9pondre, r\'eavassait.
+\par
+\par \endash Demandez-moi donc de quelles fen\'eatres, lui souffla Malicorne.
+\par
+\par \endash Mais de quelles fen\'eatres entendez-vous donc parler\~? lui demanda tout haut Manicamp.
+\par
+\par \endash De celles de Madame.
+\par
+\par \endash Eh\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! je ne dis pas que l\rquote on ose jamais monter chez Madame\~; mais dans le cabinet de Madame, s\'e9par\'e9 par une simple cloison, couchent Mlles de La Valli\'e8re et de Montalais, qui sont deux jolies personnes.
+\par
+\par \endash Par une simple cloison\~? dit Manicamp.
+\par
+\par \endash Tenez, voici la lumi\'e8re assez \'e9clatante des appartements de Madame\~: voyez-vous ces deux fen\'eatres\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Et cette fen\'eatre voisine des autres, \'e9clair\'e9e d\rquote une fa\'e7on moins vive, la voyez-vous\~?
+\par
+\par \endash \'c0 merveille.
+\par
+\par \endash C\rquote est celle des filles d\rquote honneur. Tenez, il fait chaud, voil\'e0 justement Mlle de La Valli\'e8re qui ouvre sa fen\'eatre\~; ah\~! qu\rquote un amoureux hardi pourrait lui dire de choses, s\rquote il soup\'e7onnait l\'e0 cette \'e9
+chelle de dix-neuf pieds qui atteint juste \'e0 la corniche\~!
+\par
+\par \endash Mais elle n\rquote est pas seule, avez-vous dit\~? elle est avec Mlle de Montalais\~?
+\par
+\par \endash Mlle de Montalais ne compte pas\~; c\rquote est une amie d\rquote enfance, enti\'e8rement d\'e9vou\'e9e, un v\'e9ritable puits o\'f9 l\rquote on peut jeter tous les secrets qu\rquote on veut perdre.
+\par
+\par Pas un mot de l\rquote entretien n\rquote avait \'e9chapp\'e9 au roi.
+\par
+\par Malicorne avait m\'eame remarqu\'e9 que le roi avait ralenti le pas pour lui donner le temps de finir.
+\par
+\par Aussi, arriv\'e9 \'e0 la porte, il cong\'e9dia tout le monde, \'e0 l\rquote exception de Malicorne.
+\par
+\par Cela n\rquote \'e9tonna personne, on savait le roi amoureux et on le soup\'e7onnait de faire des vers au clair de la lune.
+\par
+\par Bien qu\rquote il n\rquote y e\'fbt pas de lune ce soir-l\'e0, le roi n\'e9anmoins pouvait avoir des vers \'e0 faire.
+\par
+\par Tout le monde partit.
+\par
+\par Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait respectueusement que le roi lui adress\'e2t la parole.
+\par
+\par \endash Que parliez-vous tout \'e0 l\rquote heure d\rquote \'e9chelle, monsieur Malicorne\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Moi, Sire, je parlais d\rquote \'e9chelle\~?
+\par
+\par Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses paroles envol\'e9es.
+\par
+\par \endash Oui, d\rquote une \'e9chelle de dix-neuf pieds.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, Sire, c\rquote est vrai, mais je parlais \'e0 M.\~de\~Manicamp, et je me fusse tu si j\rquote eusse su que Votre Majest\'e9 p\'fbt nous entendre.
+\par
+\par \endash Et pourquoi vous fussiez-vous tu\~?
+\par
+\par \endash Parce que je n\rquote eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui l\rquote a oubli\'e9e\'85 pauvre diable\~!
+\par
+\par \endash Ne craignez rien\'85 Voyons, qu\rquote est-ce que cette \'e9chelle\~?
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 veut-elle la voir\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Rien de plus facile, elle est l\'e0, Sire.
+\par
+\par \endash Dans le buis\~?
+\par
+\par \endash Justement.
+\par
+\par \endash Montrez-la-moi.
+\par
+\par Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi \'e0 l\rquote \'e9chelle.
+\par
+\par \endash La voil\'e0, Sire, dit-il.
+\par
+\par \endash Tirez-la donc un peu.
+\par
+\par Malicorne mit l\rquote \'e9chelle dans l\rquote all\'e9e.
+\par
+\par Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l\rquote \'e9chelle.
+\par
+\par \endash Hum\~! fit-il\'85 Vous dites qu\rquote elle a dix-neuf pieds\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Dix-neuf pieds, c\rquote est beaucoup\~: je ne la crois pas si longue, moi.
+\par
+\par \endash On voit mal comme cela, Sire. Si l\rquote \'e9chelle \'e9tait debout contre un arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu que la comparaison aiderait beaucoup.
+\par
+\par \endash Oh\~! n\rquote importe, monsieur Malicorne, j\rquote ai peine \'e0 croire que l\rquote \'e9chelle ait dix-neuf pieds.
+\par
+\par \endash Je sais combien Votre Majest\'e9 a le coup d\rquote \'9cil s\'fbr, et cependant je gagerais.
+\par
+\par Le roi secoua la t\'eate.
+\par
+\par \endash Il y a un moyen infaillible de v\'e9rification, dit Malicorne.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash Chacun sait, Sire, que le rez-de-chauss\'e9e du palais a dix-huit pieds.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, on peut le savoir.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! en appliquant l\rquote \'e9chelle le long du mur, on jugerait.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai.
+\par
+\par Malicorne enleva l\rquote \'e9chelle comme une plume et la dressa contre la muraille.
+\par
+\par Il choisit, ou plut\'f4t le hasard choisit la fen\'eatre m\'eame du cabinet de La Valli\'e8re pour faire son exp\'e9rience.
+\par
+\par L\rquote \'e9chelle arriva juste \'e0 l\rquote ar\'eate de la corniche, c\rquote est-\'e0-dire presque \'e0 l\rquote appui de la fen\'eatre, de sorte qu\rquote un homme plac\'e9 sur l\rquote avant-dernier \'e9chelon, un homme de taille moyenne, comme \'e9
+tait le roi, par exemple, pouvait facilement communiquer avec les habitants ou plut\'f4t les habitantes de la chambre.
+\par
+\par \'c0 peine l\rquote \'e9chelle fut-elle pos\'e9e, que le roi, laissant l\'e0 l\rquote esp\'e8ce de com\'e9die qu\rquote il jouait, commen\'e7a \'e0 gravir les \'e9chelons, tandis que Malicorne tenait l\rquote \'e9chelle. Mais \'e0 peine \'e9tait-il \'e0
+ moiti\'e9 de sa route a\'e9rienne, qu\rquote une patrouille de Suisses parut dans le jardin et s\rquote avan\'e7a droit \'e0 l\rquote \'e9chelle.
+\par
+\par Le roi descendit pr\'e9cipitamment et se cacha dans un massif.
+\par
+\par Malicorne comprit qu\rquote il fallait se sacrifier. S\rquote il se cachait de son c\'f4t\'e9, on chercherait jusqu\rquote \'e0 ce que l\rquote on trouv\'e2t ou lui ou le roi, et peut-\'eatre tous deux.
+\par
+\par Mieux valait qu\rquote il f\'fbt trouv\'e9 tout seul.
+\par
+\par En cons\'e9quence, Malicorne se cacha si maladroitement qu\rquote il fut arr\'eat\'e9 tout seul. Une fois arr\'eat\'e9, Malicorne fut conduit au poste\~; une fois au poste, il se nomma\~; une fois nomm\'e9, il fut reconnu.
+\par
+\par Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite porte de son appartement, fort humili\'e9 et surtout fort d\'e9sappoint\'e9.
+\par
+\par D\rquote autant plus que le bruit de l\rquote arrestation avait attir\'e9 La Valli\'e8re et la Montalais \'e0 leur fen\'eatre, et que Madame elle-m\'eame avait paru \'e0 la sienne entre deux bougies, demandant de quoi il s\rquote agissait.
+\par
+\par Pendant ce temps, Malicorne se r\'e9clamait de d\rquote Artagnan. D\rquote Artagnan accourut \'e0 l\rquote appel de Malicorne.
+\par
+\par Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais en vain d\rquote Artagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux esprits si fins et si inventifs donn\'e8rent-ils un tour \'e0 l\rquote aventure\~; il n\rquote y eut pour Malicorne d
+\rquote autre ressource que de passer pour avoir voulu entrer chez Mlle de Montalais, comme M.\~de\~Saint-Aignan avait pass\'e9 pour avoir voulu forcer la porte de Mlle de Tonnay-Charente.
+\par
+\par Madame \'e9tait inflexible, pour cette double raison que, si en effet M.\~Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la fen\'eatre et \'e0 l\rquote aide d\rquote une \'e9chelle pour voir Montalais, c\rquote \'e9tait de la part de Malic
+orne un essai punissable et qu\rquote il fallait punir.
+\par
+\par Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu d\rquote agir en son propre nom, avait agi comme interm\'e9diaire entre La Valli\'e8re et une personne qu\rquote elle ne voulait pas nommer, son crime \'e9tait bien plus grand
+ encore, puisque la passion, qui excuse tout, n\rquote \'e9tait point l\'e0 pour l\rquote excuser.
+\par
+\par Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la maison de Monsieur, sans r\'e9fl\'e9chir, la pauvre aveugle, que Malicorne et Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite \'e0 M.\~de\~Guiche et par bien d\rquote
+autres endroits tout aussi d\'e9licats.
+\par
+\par Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui d\'e9montra que l\rquote appui du roi valait toutes les disgr\'e2ces du monde et qu\rquote il \'e9tait beau de souffrir pour le roi.
+\par
+\par Malicorne avait raison. Aussi, quoiqu\rquote elle f\'fbt femme, et plut\'f4t dix fois qu\rquote une, ramena-t-il Montalais \'e0 son avis.
+\par
+\par Puis, de son c\'f4t\'e9, h\'e2tons-nous de le dire, le roi aida aux consolations.
+\par
+\par D\rquote abord, il fit compter \'e0 Malicorne cinquante mille livres en d\'e9dommagement de sa charge perdue.
+\par
+\par Ensuite, il le pla\'e7a dans sa propre maison, heureux de se venger ainsi sur Madame de tout ce qu\rquote elle avait fait endurer \'e0 lui et \'e0 La Valli\'e8re.
+\par
+\par Mais, n\rquote ayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui mesurer ses \'e9chelles, le pauvre amant \'e9tait d\'e9nu\'e9.
+\par
+\par Plus d\rquote espoir de se rapprocher jamais de La Valli\'e8re, tant qu\rquote elle resterait au Palais-Royal.
+\par
+\par Toutes les dignit\'e9s et toutes les sommes du monde ne pouvaient rem\'e9dier \'e0 cela.
+\par
+\par Heureusement, Malicorne veillait.
+\par
+\par Il fit si bien qu\rquote il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son c\'f4t\'e9, Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne.
+\par
+\par \endash Que faites-vous la nuit, chez Madame\~? demanda-t-il \'e0 la jeune fille.
+\par
+\par \endash Mais, la nuit, je dors, r\'e9pliqua-t-elle.
+\par
+\par \endash Comment, vous dormez\~?
+\par
+\par \endash Sans doute.
+\par
+\par \endash Mais cela est fort mal de dormir\~; il ne convient pas qu\rquote avec une douleur comme celle que vous \'e9prouvez une fille dorme.
+\par
+\par \endash Et quelle douleur est-ce donc que j\rquote \'e9prouve\~?
+\par
+\par \endash N\rquote \'eates-vous pas au d\'e9sespoir de mon absence\~?
+\par
+\par \endash Mais non, puisque vous avez re\'e7u cinquante mille livres et une charge chez le roi.
+\par
+\par \endash N\rquote importe, vous \'eates tr\'e8s afflig\'e9e de ne plus me voir comme vous me voyiez auparavant\~; vous \'eates au d\'e9sespoir surtout de ce que j\rquote ai perdu la confiance de Madame\~; est-ce vrai, cela\~? Voyons.
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est tr\'e8s vrai.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! cette affliction vous emp\'eache de dormir, la nuit, et alors vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment, et cela dix fois par minute.
+\par
+\par \endash Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre bruit chez elle.
+\par
+\par \endash Je le sais pardieu bien, qu\rquote elle ne peut rien supporter\~; aussi vous dis-je qu\rquote elle s\rquote empressera, voyant une douleur si profonde, de vous mettre \'e0 la porte de chez elle.
+\par
+\par \endash Je comprends.
+\par
+\par \endash C\rquote est heureux.
+\par
+\par \endash Mais qu\rquote arrivera-t-il alors\~?
+\par
+\par \endash Il arrivera que La Valli\'e8re, se voyant s\'e9par\'e9e de vous, poussera la nuit de tels g\'e9missements et de telles lamentations, qu\rquote elle fera du d\'e9sespoir pour deux.
+\par
+\par \endash Alors on la mettra dans une autre chambre.
+\par
+\par \endash Oui, mais laquelle\~?
+\par
+\par \endash Laquelle\~? Vous voil\'e0 embarrass\'e9, monsieur des Inventions.
+\par
+\par \endash Nullement\~; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours mieux que celle de Madame.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! commencez-moi un peu vos j\'e9r\'e9miades cette nuit.
+\par
+\par \endash Je n\rquote y manquerai pas.
+\par
+\par \endash Et donnez-moi le mot \'e0 La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! qu\rquote elle pleure tout haut.
+\par
+\par Et ils se s\'e9par\'e8rent.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838220}{\*\bkmkstart _Toc97189258}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXII \endash \hich\f40 O\'f9\loch\f40
+\hich\f40 il est trait\'e9\loch\f40 \hich\f40 de menuiserie et o\'f9\loch\f40 \hich\f40 il est donn\'e9\loch\f40 \hich\f40 quelques d\'e9\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 \hich\f40 tails sur la fa\'e7\loch\f40 on de percer les escaliers
+{\*\bkmkend _Toc79838220}{\*\bkmkend _Toc97189258}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le conseil donn\'e9 \'e0 Montalais fut communiqu\'e9 \'e0 La Valli\'e8re, qui reconnut qu\rquote il manquait de sagesse, et qui, apr\'e8s quelque r\'e9sistance venant plut\'f4t de sa timidit\'e9 que de sa froideur, r\'e9solut de le mettre \'e0 ex\'e9
+cution.
+\par
+\par Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits lamentables la chambre \'e0 coucher de Madame, fut le chef-d\rquote \'9cuvre de Malicorne.
+\par
+\par Comme rien n\rquote est aussi vrai que l\rquote invraisemblable, aussi naturel que le romanesque, cette esp\'e8ce de conte des }{\i Mille et Une Nuits}{ r\'e9ussit parfaitement aupr\'e8s de Madame.
+\par
+\par Elle \'e9loigna d\rquote abord Montalais.
+\par
+\par Puis, trois jours, ou plut\'f4t trois nuits apr\'e8s avoir \'e9loign\'e9 Montalais, elle \'e9loigna La Valli\'e8re.
+\par
+\par On donna une chambre \'e0 cette derni\'e8re dans les petits appartements mansard\'e9s situ\'e9s au-dessus des appartements des gentilshommes.
+\par
+\par Un \'e9tage, c\rquote est-\'e0-dire un plancher, s\'e9parait les demoiselles des officiers et des gentilshommes.
+\par
+\par Un escalier particulier, plac\'e9 sous la surveillance de Mme\~de\~Navailles, conduisait chez elles.
+\par
+\par Pour plus grande s\'fbret\'e9, Mme\~de\~Navailles, qui avait entendu parler des tentatives ant\'e9rieures de Sa Majest\'e9, avait fait griller les fen\'eatres des chambres et les ouvertures des chemin\'e9es.
+\par
+\par Il y avait donc toute s\'fbret\'e9 pour l\rquote honneur de Mlle de La Valli\'e8re, dont la chambre ressemblait plus \'e0 une cage qu\rquote \'e0 toute autre chose.
+\par
+\par Mlle de La Valli\'e8re, lorsqu\rquote elle \'e9tait chez elle, et elle y \'e9tait souvent, Madame n\rquote utilisant gu\'e8re ses services depuis qu\rquote elle la savait en s\'fbret\'e9 sous le regard de Mme\~de\~Navailles, Mlle de La Valli\'e8re n
+\rquote avait donc d\rquote autre distraction que de regarder \'e0 travers les grilles de sa fen\'eatre. Or, un matin qu\rquote elle regardait comme d\rquote habitude, elle aper\'e7ut Malicorne \'e0 une fen\'eatre parall\'e8le \'e0 la sienne.
+\par
+\par Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les b\'e2timents, et additionnait des formules alg\'e9briques sur du papier. Il ne ressemblait pas mal ainsi \'e0 ces ing\'e9nieurs qui, du coin d\rquote une tranch\'e9e, rel\'e8vent les angles d
+\rquote un bastion ou prennent la hauteur des murs d\rquote une forteresse.
+\par
+\par La Valli\'e8re reconnut Malicorne et le salua.
+\par
+\par Malicorne, \'e0 son tour, r\'e9pondit par un grand salut et disparut de la fen\'eatre.
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9tonna de cette esp\'e8ce de froideur, peu habituelle au caract\'e8re toujours \'e9gal de Malicorne\~; mais elle se souvint que le pauvre gar\'e7on avait perdu son emploi pour elle, et qu\rquote il ne devait pas \'eatre dans d\rquote
+excellentes dispositions \'e0 son \'e9gard, puisque, selon toute probabilit\'e9, elle ne serait jamais en position de lui rendre ce qu\rquote il avait perdu.
+\par
+\par Elle savait pardonner les offenses, \'e0 plus forte raison compatir au malheur.
+\par
+\par La Valli\'e8re e\'fbt demand\'e9 conseil \'e0 Montalais, si Montalais e\'fbt \'e9t\'e9 l\'e0\~; mais Montalais \'e9tait absente.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\rquote heure o\'f9 Montalais faisait sa correspondance.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, La Valli\'e8re vit un objet lanc\'e9 de la fen\'eatre o\'f9 avait apparu Malicorne traverser l\rquote espace, passer \'e0 travers ses barreaux et rouler sur son parquet.
+\par
+\par Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. C\rquote \'e9tait une de ces bobines sur lesquelles on d\'e9vide la soie.
+\par
+\par Seulement, au lieu de soie, un petit papier s\rquote enroulait sur la bobine.
+\par
+\par La Valli\'e8re le d\'e9roula et lut\~:
+\par
+\par \'ab\~Mademoiselle,
+\par
+\par \'ab\~Je suis inquiet de savoir deux choses\~:
+\par
+\par \'ab\~La premi\'e8re, de savoir si le parquet de votre appartement est de bois ou de briques.
+\par
+\par \'ab\~La seconde, de savoir encore \'e0 quelle distance de la fen\'eatre est plac\'e9 votre lit.
+\par
+\par \'ab\~Excusez mon importunit\'e9, et veuillez me faire r\'e9ponse par la m\'eame voie qui vous a apport\'e9 ma lettre, c\rquote est-\'e0-dire par la voie de la bobine.
+\par
+\par \'ab\~Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l\rquote ai jet\'e9e dans la v\'f4tre, ce qui vous serait plus difficile qu\rquote \'e0 moi, ayez tout simplement l\rquote obligeance de la laisser tomber.
+\par
+\par \'ab\~Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien respectueux serviteur,
+\par
+\par }\pard\plain \s28\qr\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Malicorne.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~\'c9crivez la r\'e9ponse, s\rquote il vous pla\'eet, sur la lettre m\'eame.\~\'bb
+\par
+\par \endash Ah\~! le pauvre gar\'e7on, s\rquote \'e9cria La Valli\'e8re, il faut qu\rquote il soit devenu fou.
+\par
+\par Et elle dirigea du c\'f4t\'e9 de son correspondant, que l\rquote on entrevoyait dans la p\'e9nombre de la chambre, un regard plein d\rquote affectueuse compassion.
+\par
+\par Malicorne comprit, et secoua la t\'eate comme pour lui r\'e9pondre\~:
+\par
+\par \'ab\~Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille.\~\'bb
+\par
+\par Elle sourit d\rquote un air de doute.
+\par
+\par \'ab\~Non, non, reprit-il du geste, la t\'eate est bonne.\~\'bb
+\par
+\par Et il montra sa t\'eate.
+\par
+\par Puis, agitant la main comme un homme qui \'e9crit rapidement\~:
+\par
+\par \'ab\~Allons, \'e9crivez\~\'bb, mima-t-il avec une sorte de pri\'e8re.
+\par
+\par La Valli\'e8re, f\'fbt-il fou, ne vit point d\rquote inconv\'e9nient \'e0 faire ce que Malicorne lui demandait\~; elle prit un crayon et \'e9crivit\~: \'ab\~Bois.\~\'bb
+\par
+\par Puis elle compta dix pas de la fen\'eatre \'e0 son lit, et \'e9crivit encore\~: \'ab\~Dix pas.\~\'bb
+\par
+\par Ce qu\rquote ayant fait, elle regarda du c\'f4t\'e9 de Malicorne, lequel la salua et lui fit signe qu\rquote il descendait.
+\par
+\par La Valli\'e8re comprit que c\rquote \'e9tait pour recevoir la bobine.
+\par
+\par Elle s\rquote approcha de la fen\'eatre, et, conform\'e9ment aux instructions de Malicorne, elle la laissa tomber.
+\par
+\par Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne s\rquote \'e9lan\'e7a, l\rquote atteignit, le ramassa, se mit \'e0 l\rquote \'e9plucher comme fait un singe d\rquote une noix, et courut d\rquote abord vers la demeure de M.\~de\~Saint-Aignan.
+
+\par
+\par De Saint-Aignan avait choisi ou plut\'f4t sollicit\'e9 son logement le plus pr\'e8s possible du roi, pareil \'e0 ces plantes qui recherchent les rayons du soleil pour se d\'e9velopper plus fructueusement.
+\par
+\par Son logement se composait de deux pi\'e8ces, dans le corps de logis m\'eame occup\'e9 par Louis XIV.
+\par
+\par M.\~de\~Saint-Aignan \'e9tait fier de cette proximit\'e9, qui lui donnait l\rquote acc\'e8s facile chez Sa Majest\'e9, et, de plus, la faveur de quelques rencontres inattendues.
+\par
+\par Il s\rquote occupait, au moment o\'f9 nous parlons de lui, \'e0 faire tapisser magnifiquement ces deux pi\'e8ces, comptant sur l\rquote honneur de quelques visites du roi, car Sa Majest\'e9, depuis la passion qu\rquote elle avait pour La Valli\'e8
+re, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et ne pouvait se passer de lui ni la nuit ni le jour.
+\par
+\par Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de difficult\'e9s, parce qu\rquote il \'e9tait bien vu du roi et que le cr\'e9dit de l\rquote un est toujours une amorce pour l\rquote autre.
+\par
+\par De Saint-Aignan demanda au visiteur s\rquote il \'e9tait riche de quelque nouvelle.
+\par
+\par \endash D\rquote une grande, r\'e9pondit celui-ci.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori\~; laquelle\~?
+\par
+\par \endash Mlle de La Valli\'e8re a d\'e9m\'e9nag\'e9.
+\par
+\par \endash Comment cela\~? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Elle logeait chez Madame.
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment. Mais Madame s\rquote est ennuy\'e9e du voisinage et l\rquote a install\'e9e dans une chambre qui se trouve pr\'e9cis\'e9ment au-dessus de votre futur appartement.
+\par
+\par \endash Comment, }{\i l\'e0-haut\~?}{ s\rquote \'e9cria de Saint-Aignan avec surprise et en d\'e9signant du doigt l\rquote \'e9tage sup\'e9rieur.
+\par
+\par \endash Non, dit Malicorne, }{\i l\'e0-bas}{.
+\par
+\par Et il lui montra le corps de b\'e2timent situ\'e9 en face.
+\par
+\par \endash Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon appartement\~?
+\par
+\par \endash Parce que je suis certain que votre appartement doit tout naturellement \'eatre sous la chambre de La Valli\'e8re.
+\par
+\par De Saint-Aignan, \'e0 ces mots, envoya \'e0 l\rquote adresse du pauvre Malicorne un de ces regards comme La Valli\'e8re lui en avait d\'e9j\'e0 envoy\'e9 un, un quart d\rquote heure auparavant. C\rquote est-\'e0-dire qu\rquote il le crut fou.
+\par
+\par \endash Monsieur, lui dit Malicorne, je demande \'e0 r\'e9pondre \'e0 votre pens\'e9e.
+\par
+\par \endash Comment\~! \'e0 ma pens\'e9e\~?\'85
+\par
+\par \endash Sans doute\~; vous n\rquote avez pas compris, ce me semble parfaitement ce que je voulais dire.
+\par
+\par \endash Je l\rquote avoue.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! vous n\rquote ignorez pas qu\rquote au-dessous des filles d\rquote honneur de Madame sont log\'e9s les gentilshommes du roi et de Monsieur.
+\par
+\par \endash Oui, puisque Manicamp, de\~Wardes et autres y logent.
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment. Eh bien\~! monsieur, admirez la singularit\'e9 de la rencontre\~: les deux chambres destin\'e9es \'e0 M.\~de\~Guiche sont juste les deux chambres situ\'e9es au-dessous de celles qu\rquote
+occupent Mlle de Montalais et Mlle de La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! apr\'e8s\'85 ces deux chambres sont libres, puisque M.\~de\~Guiche, bless\'e9, est malade \'e0 Fontainebleau.
+\par
+\par \endash Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas.
+\par
+\par \endash Ah\~! si j\rquote avais le bonheur de m\rquote appeler de Saint-Aignan, je devinerais tout de suite, moi.
+\par
+\par \endash Et que feriez-vous\~?
+\par
+\par \endash Je troquerais imm\'e9diatement les chambres que j\rquote occupe ici contre celles que M.\~de\~Guiche n\rquote occupe point l\'e0-bas.
+\par
+\par \endash Y pensez-vous\~? fit de Saint-Aignan avec d\'e9dain\~; abandonner le premier poste d\rquote honneur, le voisinage du roi, un privil\'e8ge accord\'e9 seulement aux princes de sang, aux ducs et pairs\~?\'85
+ Mais, mon cher monsieur de Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous \'eates fou.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit gravement le jeune homme, vous commettez deux erreurs\'85 Je m\rquote appelle Malicorne tout court, et je ne suis pas fou.
+\par
+\par Puis, tirant un papier de sa poche\~:
+\par
+\par \endash \'c9coutez ceci, dit-il\~; apr\'e8s quoi, je vous montrerai cela.
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9coute, dit de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Vous savez que Madame veille sur La Valli\'e8re comme Argus veillait sur la nymphe Io.
+\par
+\par \endash Je le sais.
+\par
+\par \endash Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler \'e0 la prisonni\'e8re, et que ni vous ni moi n\rquote avons r\'e9ussi \'e0 lui procurer cette fortune.
+\par
+\par \endash Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre Malicorne.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! que supposez-vous qu\rquote il arriverait \'e0 celui dont l\rquote imagination rapprocherait les deux amants\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! le roi ne bornerait pas \'e0 peu de chose sa reconnaissance.
+\par
+\par \endash Monsieur de Saint-Aignan\~!\'85
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Ne seriez-vous pas curieux de t\'e2ter un peu de la reconnaissance royale\~?
+\par
+\par \endash Certes, r\'e9pondit de Saint-Aignan, une faveur de mon ma\'eetre, quand j\rquote aurais fait mon devoir, ne saurait que m\rquote \'eatre pr\'e9cieuse.
+\par
+\par \endash Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que ce papier\~? un plan\~?
+\par
+\par \endash Celui des deux chambres de M.\~de\~Guiche, qui, selon toute probabilit\'e9, vont devenir vos deux chambres.
+\par
+\par \endash Oh\~! non, quoi qu\rquote il arrive.
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Parce que mes deux chambres, \'e0 moi, sont convoit\'e9es par trop de gentilshommes \'e0 qui je ne les abandonnerais certes pas\~: par M.\~de\~Roquelaure, par M.\~de\~La Fert\'e9, par M.\~Dangeau.
+\par
+\par \endash Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir \'e0 l\rquote un de ces messieurs le plan que je vous pr\'e9sentais et les avantages y annex\'e9s.
+\par
+\par \endash Mais que ne les gardez-vous pour vous\~? demanda de Saint-Aignan avec d\'e9fiance.
+\par
+\par \endash Parce que le roi ne me fera jamais l\rquote honneur de venir ostensiblement chez moi, tandis qu\rquote il ira \'e0 merveille chez l\rquote un de ces messieurs.
+\par
+\par \endash Quoi\~! le roi ira chez l\rquote un de ces messieurs\~?
+\par
+\par \endash Pardieu\~! s\rquote il ira\~? dix fois pour une. Comment\~! vous me demandez si le roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La Valli\'e8re\~!
+\par
+\par \endash Beau rapprochement\'85 avec tout un \'e9tage entre soi.
+\par
+\par Malicorne d\'e9plia le petit papier de la bobine.
+\par
+\par \endash Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le plancher de la chambre de Mlle de La Valli\'e8re est un simple parquet de bois.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enferm\'e9 chez vous sans savoir o\'f9 on le m\'e8ne, ouvrira votre plafond et, par cons\'e9quent, le parquet de Mlle de La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria de Saint-Aignan comme \'e9bloui.
+\par
+\par \endash Pla\'eet-il\~? fit Malicorne.
+\par
+\par \endash Je dis que voil\'e0 une id\'e9e bien audacieuse, monsieur.
+\par
+\par \endash Elle para\'eetra bien mesquine au roi, je vous assure.
+\par
+\par \endash Les amoureux ne r\'e9fl\'e9chissent point au danger.
+\par
+\par \endash Quel danger craignez-vous, monsieur le comte\~?
+\par
+\par \endash Mais un percement pareil, c\rquote est un bruit effroyable, tout le ch\'e2teau en retentira\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur le comte, je suis s\'fbr, moi, que l\rquote ouvrier que je vous d\'e9signerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un quadrilat\'e8re de six pieds avec une scie garnie d\rquote \'e9toupe, et nul, m\'eame des plus voisins, ne s
+\rquote apercevra qu\rquote il travaille.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon cher monsieur Malicorne, vous m\rquote \'e9tourdissez, vous me bouleversez.
+\par
+\par \endash Je continue, r\'e9pondit tranquillement Malicorne\~: dans la chambre dont vous avez perc\'e9 le plafond, vous entendez bien, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Vous dresserez un escalier qui permette, soit \'e0 Mlle de La Valli\'e8re de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle de La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Mais cet escalier, on le verra\~?
+\par
+\par \endash Non, car, de votre c\'f4t\'e9, il sera cach\'e9 par une cloison sur laquelle vous \'e9tendrez une tapisserie pareille \'e0 celle qui garnira le reste de l\rquote appartement\~; chez Mlle de La Valli\'e8re, il dispara\'ee
+tra sous une trappe qui sera le parquet m\'eame, et qui s\rquote ouvrira sous le lit.
+\par
+\par \endash En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commenc\'e8rent \'e0 \'e9tinceler.
+\par
+\par \endash Maintenant, monsieur le comte, je n\rquote ai pas besoin de vous faire avouer que le roi viendra souvent dans la chambre o\'f9 sera \'e9tabli un pareil escalier. Je crois que M.\~Dangeau, particuli\'e8rement, sera frapp\'e9 de mon id\'e9
+e, et je vais la lui d\'e9velopper.
+\par
+\par \endash Ah\~! cher monsieur Malicorne\~! s\rquote \'e9cria de Saint-Aignan, vous oubliez que c\rquote est \'e0 moi que vous en avez parl\'e9 le premier, et que, par cons\'e9quent, j\rquote ai les droits de la priorit\'e9.
+\par
+\par \endash Voulez-vous donc la pr\'e9f\'e9rence\~?
+\par
+\par \endash Si je la veux\~! je crois bien\~!
+\par
+\par \endash Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c\rquote est un cordon pour la premi\'e8re promotion que je vous donne l\'e0, et peut-\'eatre m\'eame quelque bon duch\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est, du moins, r\'e9pondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une occasion de montrer au roi qu\rquote il n\rquote a pas tort de m\rquote appeler quelquefois son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je vous devrai.
+\par
+\par \endash Vous ne l\rquote oublierez pas un peu\~? demanda Malicorne en souriant.
+\par
+\par \endash Je m\rquote en ferai gloire, monsieur.
+\par
+\par \endash Moi, monsieur, je ne suis pas l\rquote ami du roi, je suis son serviteur.
+\par
+\par \endash Oui, et, si vous pensez qu\rquote il y a un cordon bleu pour moi dans cet escalier, je pense qu\rquote il y aura bien pour vous un rouleau de lettres de noblesse.
+\par
+\par Malicorne s\rquote inclina.
+\par
+\par \endash Il ne s\rquote agit plus, maintenant, que de d\'e9m\'e9nager, dit de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Je ne vois pas que le roi s\rquote y oppose\~; demandez-lui-en la permission.
+\par
+\par \endash \'c0 l\rquote instant m\'eame je cours chez lui.
+\par
+\par \endash Et moi, je vais me procurer l\rquote ouvrier dont nous avons besoin.
+\par
+\par \endash Quand l\rquote aurai-je\~?
+\par
+\par \endash Ce soir.
+\par
+\par \endash N\rquote oubliez pas les pr\'e9cautions.
+\par
+\par \endash Je vous l\rquote am\'e8ne les yeux band\'e9s.
+\par
+\par \endash Et moi, je vous envoie un de mes carrosses.
+\par
+\par \endash Sans armoiries.
+\par
+\par \endash Avec un de mes laquais sans livr\'e9e, c\rquote est convenu.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien, monsieur le comte.
+\par
+\par \endash Mais La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Que dira-t-elle en voyant l\rquote op\'e9ration\~?
+\par
+\par \endash Je vous assure que cela l\rquote int\'e9ressera beaucoup.
+\par
+\par \endash Je le crois.
+\par
+\par \endash Je suis m\'eame s\'fbr que, si le roi n\rquote a pas l\rquote audace de monter chez elle, elle aura la curiosit\'e9 de descendre.
+\par
+\par \endash Esp\'e9rons, dit de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Oui, esp\'e9rons, r\'e9p\'e9ta Malicorne.
+\par
+\par \endash Je m\rquote en vais chez le roi, alors.
+\par
+\par \endash Et vous faites \'e0 merveille.
+\par
+\par \endash \'c0 quelle heure ce soir mon ouvrier\~?
+\par
+\par \endash \'c0 huit heures.
+\par
+\par \endash Et combien de temps estimez-vous qu\rquote il lui faudra pour scier son quadrilat\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Mais deux heures, \'e0 peu pr\'e8s\~; seulement, ensuite, il lui faudra le temps d\rquote achever ce qu\rquote on appelle les raccords. Une nuit et une partie de la journ\'e9e du lendemain\~: c\rquote est deux jours qu\rquote
+il faut compter avec l\rquote escalier.
+\par
+\par \endash Deux jours, c\rquote est bien long.
+\par
+\par \endash Dame\~! quand on se m\'eale d\rquote ouvrir une porte sur le paradis, faut-il, au moins, que cette porte soit d\'e9cente.
+\par
+\par \endash Vous avez raison\~; \'e0 tant\'f4t, cher monsieur Malicorne. Mon d\'e9m\'e9nagement sera pr\'eat pour apr\'e8s-demain au soir.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838221}{\*\bkmkstart _Toc97189259}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXIII \endash La promenade aux flambeaux
+{\*\bkmkend _Toc79838221}{\*\bkmkend _Toc97189259}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{De Saint-Aignan, ravi de ce qu\rquote il venait d\rquote entendre, enchant\'e9 de ce qu\rquote il entrevoyait, prit sa course vers les deux chambres de de\~Guiche.
+\par
+\par Lui qui, un quart d\rquote heure auparavant, n\rquote e\'fbt pas donn\'e9 ses deux chambres pour un million, il \'e9tait pr\'eat \'e0 acheter, pour un million, si on le lui e\'fbt demand\'e9, les deux bienheureuses chambres qu\rquote
+il convoitait maintenant.
+\par
+\par Mais il n\rquote y rencontra pas tant d\rquote exigences. M.\~de\~Guiche ne savait pas encore o\'f9 il devait loger, et, d\rquote ailleurs, \'e9tait trop souffrant toujours pour s\rquote occuper de son logement.
+\par
+\par De Saint-Aignan eut donc les deux chambres de de\~Guiche. De son c\'f4t\'e9, M.\~Dangeau eut les deux chambres de de Saint-Aignan, moyennant un pot-de-vin de six mille livres \'e0 l\rquote intendant du comte, et crut avoir fait une affaire d\rquote or.
+
+\par
+\par Les deux chambres de Dangeau devinrent le futur logement de de\~Guiche.
+\par
+\par Le tout, sans que nous puissions affirmer bien s\'fbrement que, dans ce d\'e9m\'e9nagement g\'e9n\'e9ral, ce sont ces deux chambres que de\~Guiche habitera.
+\par
+\par Quant \'e0 M.\~Dangeau, il \'e9tait si transport\'e9 de joie, qu\rquote il ne se donna m\'eame pas la peine de supposer que de Saint-Aignan avait un int\'e9r\'eat sup\'e9rieur \'e0 d\'e9m\'e9nager.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s cette nouvelle r\'e9solution prise par de Saint-Aignan, de Saint-Aignan \'e9tait donc en possession des deux chambres. Dix minutes apr\'e8s que de Saint-Aignan \'e9
+tait en possession des deux chambres, Malicorne entrait chez de Saint-Aignan escort\'e9 des tapissiers.
+\par
+\par Pendant ce temps le roi demandait de Saint-Aignan\~; on courait chez de Saint-Aignan, et l\rquote on trouvait Dangeau\~; Dangeau renvoyait chez de\~Guiche, et l\rquote on trouvait enfin de Saint-Aignan.
+\par
+\par Mais il y avait retard, de sorte que le roi avait d\'e9j\'e0 donn\'e9 deux ou trois mouvements d\rquote impatience lorsque de Saint-Aignan entra tout essouffl\'e9 chez son ma\'eetre.
+\par
+\par \endash Tu m\rquote abandonnes donc aussi, toi\~? lui dit Louis XIV, de ce ton lamentable dont C\'e9sar avait d\'fb, dix-huit cents ans auparavant, dire le }{\i Tu quoque.}{
+\par
+\par \endash Sire, dit de Saint-Aignan, je n\rquote abandonne pas le roi, tout au contraire\~; seulement, je m\rquote occupe de mon d\'e9m\'e9nagement.
+\par
+\par \endash De quel d\'e9m\'e9nagement\~? Je croyais ton d\'e9m\'e9nagement termin\'e9 depuis trois jours.
+\par
+\par \endash Oui, Sire. Mais je me trouve mal o\'f9 je suis, et je passe dans le corps de logis en face.
+\par
+\par \endash Quand je te disais que, toi aussi, tu m\rquote abandonnais\~! s\rquote \'e9cria le roi. Oh\~! mais cela passe les bornes. Ainsi je n\rquote avais qu\rquote une femme dont mon c\'9cur se souci\'e2t, toute ma famille se ligue pour me l\rquote
+arracher. J\rquote avais un ami \'e0 qui je confiais mes peines et qui m\rquote aidait \'e0 en supporter le poids, cet ami se lasse de mes plaintes et me quitte sans m\'eame me demander cong\'e9.
+\par
+\par De Saint-Aignan se mit \'e0 rire.
+\par
+\par Le roi devina qu\rquote il y avait quelque myst\'e8re dans ce manque de respect.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il\~? s\rquote \'e9cria le roi plein d\rquote espoir.
+\par
+\par \endash Il y a, Sire, que cet ami, que le roi calomnie, va essayer de rendre \'e0 son roi le bonheur qu\rquote il a perdu.
+\par
+\par \endash Tu vas me faire voir La Valli\'e8re\~? fit Louis XIV.
+\par
+\par \endash Sire, je n\rquote en r\'e9ponds pas encore, mais\'85
+\par
+\par \endash Mais\~?\'85
+\par
+\par \endash Mais je l\rquote esp\'e8re.
+\par
+\par \endash Oh\~! comment\~? comment\~? Dis-moi cela, de Saint-Aignan. Je veux conna\'eetre ton projet, je veux t\rquote y aider de tout mon pouvoir.
+\par
+\par \endash Sire, r\'e9pondit de Saint-Aignan, je ne sais pas encore bien moi-m\'eame comment je vais m\rquote y prendre pour arriver \'e0 ce but\~; mais j\rquote ai tout lieu de croire que, d\'e8s demain\'85
+\par
+\par \endash Demain, dis-tu\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Oh\~! quel bonheur\~! Mais pourquoi d\'e9m\'e9nages-tu\~?
+\par
+\par \endash Pour vous servir mieux.
+\par
+\par \endash Et en quoi, \'e9tant d\'e9m\'e9nag\'e9, me peux-tu mieux servir\~?
+\par
+\par \endash Savez-vous o\'f9 sont situ\'e9es les deux chambres que l\rquote on destinait au comte de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Alors, vous savez o\'f9 je vais.
+\par
+\par \endash Sans doute\~; mais cela ne m\rquote avance \'e0 rien.
+\par
+\par \endash Comment\~! vous ne comprenez pas, Sire, qu\rquote au-dessus de ce logement sont deux chambres\~?
+\par
+\par \endash Lesquelles\~?
+\par
+\par \endash L\rquote une, celle de Mlle de Montalais, et l\rquote autre\'85
+\par
+\par \endash L\rquote autre, c\rquote est celle de La Valli\'e8re, de Saint-Aignan\~?
+\par
+\par \endash Allons donc, Sire.
+\par
+\par \endash Oh\~! de Saint-Aignan, c\rquote est vrai, oui, c\rquote est vrai. De Saint-Aignan, c\rquote est une heureuse id\'e9e, une id\'e9e d\rquote ami, de po\'e8te\~; en me rapprochant d\rquote elle, lorsque l\rquote univers m\rquote en s\'e9
+pare, tu vaux mieux pour moi que Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille.
+\par
+\par \endash Sire, dit de Saint-Aignan avec un sourire, je doute que, si Votre Majest\'e9 connaissait mes projets dans toute leur \'e9tendue, elle continu\'e2t \'e0 me donner des qualifications si pompeuses. Ah\~! Sire, j\rquote en connais de plus
+triviales que certains puritains de la Cour ne manqueront pas de m\rquote appliquer quand ils sauront ce que je compte faire pour Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash De Saint-Aignan, je meurs d\rquote impatience\~; de Saint-Aignan, je dess\'e8che\~; de Saint-Aignan, je n\rquote attendrai jamais jusqu\rquote \'e0 demain\'85 Demain\~! mais, demain, c\rquote est une \'e9ternit\'e9.
+\par
+\par \endash Et cependant, Sire, s\rquote il vous pla\'eet, vous allez sortir tout \'e0 l\rquote heure et distraire cette impatience par une bonne promenade.
+\par
+\par \endash Avec toi, soit\~: nous causerons de tes projets, nous parlerons d\rquote elle.
+\par
+\par \endash Non pas, Sire, je reste.
+\par
+\par \endash Avec qui sortirai-je, alors\~?
+\par
+\par \endash Avec les dames.
+\par
+\par \endash Ah\~! ma foi, non, de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Sire, il le faut.
+\par
+\par \endash Non, non\~! mille fois non\~! Non, je ne m\rquote exposerai plus \'e0 ce supplice horrible d\rquote \'eatre \'e0 deux pas d\rquote elle, de la voir, d\rquote effleurer sa robe en passant et de ne rien lui dire. Non, je renonce \'e0
+ ce supplice que tu crois un bonheur et qui n\rquote est qu\rquote une torture qui br\'fble mes yeux, qui d\'e9vore mes mains, qui broie mon c\'9cur\~; la voir en pr\'e9sence de tous les \'e9trangers et ne pas lui dire que je l\rquote
+aime, quand tout mon \'eatre lui r\'e9v\'e8le cet amour et me trahit devant tous. Non, je me suis jur\'e9 \'e0 moi-m\'eame que je ne le ferais plus, et je tiendrai mon serment.
+\par
+\par \endash Cependant, Sire, \'e9coutez bien ceci.
+\par
+\par \endash Je n\rquote \'e9coute rien, de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash En ce cas, je continue. Il est urgent, Sire, comprenez-vous bien, urgent, de toute urgence, que Madame et ses filles d\rquote honneur soient absentes deux heures de votre domicile.
+\par
+\par \endash Tu me confonds, de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Il est dur pour moi de commander \'e0 mon roi\~; mais dans cette circonstance, je commande, Sire\~: il me faut une chasse ou une promenade.
+\par
+\par \endash Mais cette promenade, cette chasse, ce serait un caprice, une bizarrerie\~! En manifestant de pareilles impatiences, je d\'e9couvre \'e0 toute ma Cour un c\'9cur qui ne s\rquote appartient plus \'e0 lui-m\'eame. Ne dit-on pas d\'e9j\'e0
+ trop que je r\'eave la conqu\'eate du monde, mais qu\rquote auparavant je devrais commencer par faire la conqu\'eate de moi-m\'eame\~?
+\par
+\par \endash Ceux qui disent cela, Sire, sont des impertinents et des factieux\~; mais, quels qu\rquote ils soient, si Votre Majest\'e9 pr\'e9f\'e8re les \'e9couter, je n\rquote ai plus rien \'e0 dire. Alors, le jour de demain se recule \'e0 des \'e9
+poques ind\'e9termin\'e9es.
+\par
+\par \endash De Saint-Aignan, je sortirai ce soir\'85 Ce soir, j\rquote irai coucher \'e0 Saint-Germain aux flambeaux\~; j\rquote y d\'e9jeunerai demain et serai de retour \'e0 Paris vers les trois heures. Est-ce cela\~?
+\par
+\par \endash Tout \'e0 fait.
+\par
+\par \endash Alors je partirai ce soir pour huit heures.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 a devin\'e9 la minute.
+\par
+\par \endash Et tu ne veux rien me dire\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est-\'e0-dire que je ne puis rien vous dire. L\rquote industrie est pour quelque chose dans ce monde, Sire\~; cependant le hasard y joue un si grand r\'f4le, que j\rquote ai l\rquote habitude de lui laisser toujours la part la plus \'e9
+troite, certain qu\rquote il s\rquote arrangera de mani\'e8re \'e0 prendre toujours la plus large.
+\par
+\par \endash Allons, je m\rquote abandonne \'e0 toi.
+\par
+\par \endash Et vous avez raison.
+\par
+\par R\'e9confort\'e9 de la sorte, le roi s\rquote en alla tout droit chez Madame, o\'f9 il annon\'e7a la promenade projet\'e9e.
+\par
+\par Madame crut \'e0 l\rquote instant m\'eame voir, dans cette partie improvis\'e9e, un complot du roi pour entretenir La Valli\'e8re, soit sur la route, \'e0 la faveur de l\rquote obscurit\'e9, soit autrement\~; mais elle se garda bien de rien manifester
+\'e0 son beau-fr\'e8re, et accepta l\rquote invitation le sourire sur les l\'e8vres.
+\par
+\par Elle donna, tout haut, des ordres pour que ses filles d\rquote honneur la suivissent, se r\'e9servant de faire le soir ce qui lui para\'eetrait le plus propre \'e0 contrarier les amours de Sa Majest\'e9.
+\par
+\par Puis, lorsqu\rquote elle fut seule et que le pauvre amant qui avait donn\'e9 cet ordre p\'fbt croire que Mlle de La Valli\'e8re serait de la promenade, au moment peut-\'eatre o\'f9 il se repaissait en id\'e9e de ce triste bonheur des amants pers\'e9cut
+\'e9s, qui est de r\'e9aliser, par la seule vue, toutes les joies de la possession interdite, en ce moment m\'eame, Madame au milieu de ses filles d\rquote honneur, disait\~:
+\par
+\par \endash J\rquote aurai assez de deux demoiselles ce soir\~: Mlle de Tonnay-Charente et Mlle de Montalais.
+\par
+\par La Valli\'e8re avait pr\'e9vu le coup, et, par cons\'e9quent, s\rquote y attendait\~; mais la pers\'e9cution l\rquote avait rendue forte. Elle ne donna point \'e0 Madame la joie de voir sur son visage l\rquote impression du coup qu\rquote
+elle recevait au c\'9cur.
+\par
+\par Au contraire, souriant avec cette ineffable douceur qui donnait un caract\'e8re ang\'e9lique \'e0 sa physionomie\~:
+\par
+\par \endash Ainsi, madame, me voil\'e0 libre ce soir\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Oui, sans doute.
+\par
+\par \endash J\rquote en profiterai pour avancer cette tapisserie que Son Altesse a bien voulu remarquer, et que, d\rquote avance, j\rquote ai eu l\rquote honneur de lui offrir.
+\par
+\par Et, ayant fait une respectueuse r\'e9v\'e9rence, elle se retira chez elle.
+\par
+\par Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente en firent autant.
+\par
+\par Le bruit de la promenade sortit avec elles de la chambre de Madame et se r\'e9pandit par tout le ch\'e2teau. Dix minutes apr\'e8s, Malicorne savait la r\'e9solution de Madame et faisait passer sous la porte de Montalais un billet con\'e7u en ces termes\~:
+
+\par
+\par \'ab\~Il faut que L. V. passe la nuit avec Madame.\~\'bb
+\par
+\par Montalais, selon les conventions faites, commen\'e7a par br\'fbler le papier, puis se mit \'e0 r\'e9fl\'e9chir.
+\par
+\par Montalais \'e9tait une fille de ressources, et elle eut bient\'f4t arr\'eat\'e9 son plan.
+\par
+\par \'c0 l\rquote heure o\'f9 elle devait se rendre chez Madame, c\rquote est-\'e0-dire vers cinq heures, elle traversa le pr\'e9au tout courant, et, arriv\'e9e \'e0 dix pas d\rquote un groupe d\rquote
+officiers, poussa un cri, tomba gracieusement sur un genou, se releva et continua son chemin, mais en boitant.
+\par
+\par Les gentilshommes accoururent \'e0 elle pour la soutenir. Montalais s\rquote \'e9tait donn\'e9 une entorse.
+\par
+\par Elle n\rquote en voulut pas moins, fid\'e8le \'e0 son devoir, continuer son ascension chez Madame.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il, et pourquoi boitez-vous\~? lui demanda celle-ci\~; je vous prenais pour La Valli\'e8re.
+\par
+\par Montalais raconta comment, en courant pour venir plus vite, elle s\rquote \'e9tait tordu le pied.
+\par
+\par Madame parut la plaindre et voulut faire venir, \'e0 l\rquote instant m\'eame, un chirurgien.
+\par
+\par Mais elle, assurant que l\rquote accident n\rquote avait rien de grave\~:
+\par
+\par \endash Madame, dit-elle, je m\rquote afflige seulement de manquer \'e0 mon service, et j\rquote eusse voulu prier Mlle de La Valli\'e8re de me remplacer pr\'e8s de Votre Altesse\'85
+\par
+\par Madame fron\'e7a le sourcil.
+\par
+\par \endash Mais je n\rquote en ai rien fait, continua Montalais.
+\par
+\par \endash Et pourquoi n\rquote en avez-vous rien fait\~? demanda Madame.
+\par
+\par \endash Parce que la pauvre La Valli\'e8re paraissait si heureuse d\rquote avoir sa libert\'e9 pour un soir et pour une nuit, que je ne me suis pas senti le courage de la mettre en service \'e0 ma place.
+\par
+\par \endash Comment, elle est joyeuse \'e0 ce point\~? demanda Madame frapp\'e9e de ces paroles.
+\par
+\par \endash C\rquote est-\'e0-dire qu\rquote elle en est folle\~; elle chantait, elle toujours si m\'e9lancolique. Au reste, Votre Altesse sait qu\rquote elle d\'e9teste le monde, et que son caract\'e8re contient un grain de sauvagerie.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! oh\~! pensa Madame, cette grande gaiet\'e9 ne me para\'eet pas naturelle, \'e0 moi.\~\'bb
+\par
+\par \endash Elle a d\'e9j\'e0 fait ses pr\'e9paratifs, continua Montalais pour d\'eener chez elle, en t\'eate \'e0 t\'eate avec un de ses livres ch\'e9ris. Et puis, d\rquote ailleurs, Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien heureuses de l
+\rquote accompagner\~; aussi n\rquote ai-je pas m\'eame fait ma proposition \'e0 Mlle de La Valli\'e8re.
+\par
+\par Madame se tut.
+\par
+\par \endash Ai-je bien fait\~? continua Montalais avec un l\'e9ger serrement de c\'9cur, en voyant si mal r\'e9ussir cette ruse de guerre sur laquelle elle avait si compl\'e8tement compt\'e9, qu\rquote elle n\rquote avait pas cru n\'e9cessaire d\rquote
+en chercher une autre. Madame m\rquote approuve\~? continua-t-elle.
+\par
+\par Madame pensait que, pendant la nuit, le roi pourrait bien quitter Saint-Germain, et que, comme on ne comptait que quatre lieues et demie de Paris \'e0 Saint-Germain il pourrait bien \'eatre en une heure \'e0 Paris.
+\par
+\par \endash Dites-moi, fit-elle, en vous sachant bless\'e9e, La Valli\'e8re vous a au moins offert sa compagnie\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! elle ne conna\'eet pas encore mon accident\~; mais, le conn\'fbt-elle, je ne lui demanderai certes rien qui la d\'e9range de ses projets. Je crois qu\rquote elle veut r\'e9
+aliser seule, ce soir, la partie de plaisir du feu roi, quand il disait \'e0 M.\~de\~Saint-Mars\~: \'ab\~Ennuyons-nous, monsieur de Saint-Mars, ennuyons-nous bien.\~\'bb
+\par
+\par Madame \'e9tait convaincue que quelque myst\'e8re amoureux \'e9tait cach\'e9 sous cette soif de solitude. Ce myst\'e8re devait \'eatre le retour nocturne de Louis. Il n\rquote y avait plus \'e0 en douter, La Valli\'e8re \'e9tait pr\'e9
+venue de ce retour, de l\'e0 cette joie de rester au Palais-Royal.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait tout un plan combin\'e9 d\rquote avance.
+\par
+\par \endash Je ne serai pas leur dupe, dit Madame.
+\par
+\par Et elle prit un parti d\'e9cisif.
+\par
+\par \endash Mademoiselle de Montalais, dit-elle, veuillez pr\'e9venir votre amie, mademoiselle de La Valli\'e8re, que je suis au d\'e9sespoir de troubler ses projets de solitude\~; mais, au lieu de s\rquote ennuyer seule chez elle, comme elle le d\'e9
+sirait, elle viendra s\rquote ennuyer avec nous \'e0 Saint-Germain.
+\par
+\par \endash Ah\~! pauvre La Valli\'e8re, fit Montalais d\rquote un air dolent, mais avec l\rquote all\'e9gresse dans le c\'9cur. Oh\~! madame, est-ce qu\rquote il n\rquote y aurait pas moyen que Votre Altesse\'85
+\par
+\par \endash Assez, dit Madame, je le veux\~! Je pr\'e9f\'e8re la soci\'e9t\'e9 de Mlle La Baume Le Blanc \'e0 toutes les autres soci\'e9t\'e9s. Allez, envoyez-la-moi et soignez votre jambe.
+\par
+\par Montalais ne se fit pas r\'e9p\'e9ter l\rquote ordre. Elle rentra, \'e9crivit sa r\'e9ponse \'e0 Malicorne, et la glissa sous le tapis. \'ab\~On ira\~\'bb, disait cette r\'e9ponse. Une Spartiate n\rquote e\'fbt pas \'e9crit plus laconiquement.
+\par
+\par \'ab\~De cette fa\'e7on, pensait Madame, pendant la route, je la surveille, pendant la nuit, elle couche pr\'e8s de moi, et bien adroite est Sa Majest\'e9 si elle \'e9change un seul mot avec Mlle de La Valli\'e8re.
+\par
+\par La Valli\'e8re re\'e7ut l\rquote ordre de partir avec la m\'eame douceur indiff\'e9rente qu\rquote elle avait re\'e7u l\rquote ordre de rester.
+\par
+\par Seulement, int\'e9rieurement, sa joie fut vive, et elle regarda ce changement de r\'e9solution de la princesse comme une consolation que lui envoyait la Providence.
+\par
+\par Moins p\'e9n\'e9trante que Madame, elle mettait tout sur le compte du hasard.
+\par
+\par Tandis que tout le monde, \'e0 l\rquote exception des disgraci\'e9s, des malades et des gens ayant des entorses, se dirigeait vers Saint-Germain, Malicorne faisait entrer son ouvrier dans un carrosse de M.\~de\~
+Saint-Aignan et le conduisait dans la chambre correspondant \'e0 la chambre de La Valli\'e8re.
+\par
+\par Cet homme se mit \'e0 l\rquote \'9cuvre, all\'e9ch\'e9 par la splendide r\'e9compense qui lui avait \'e9t\'e9 promise.
+\par
+\par Comme on avait fait prendre chez les ing\'e9nieurs de la maison du roi tous les outils les plus excellents, entre autres une de ces scies aux morsures invincibles qui vont tailler dans l\rquote eau les madriers de ch\'eane durs comme du fer, l\rquote
+ouvrage avan\'e7a rapidement, et un morceau carr\'e9 du plafond, choisi entre deux solives, tomba dans les bras de Saint-Aignan, de Malicorne, de l\rquote ouvrier et d\rquote
+un valet de confiance, personnage mis au monde pour tout voir, tout entendre et ne rien r\'e9p\'e9ter.
+\par
+\par Seulement, en vertu d\rquote un nouveau plan indiqu\'e9 par Malicorne, l\rquote ouverture fut pratiqu\'e9e dans l\rquote angle.
+\par
+\par Voici pourquoi.
+\par
+\par Comme il n\rquote y avait pas de cabinet de toilette dans la chambre de La Valli\'e8re, La Valli\'e8re avait demand\'e9 et obtenu, le matin m\'eame, un grand paravent destin\'e9 \'e0 remplacer une cloison.
+\par
+\par Le paravent avait \'e9t\'e9 accord\'e9.
+\par
+\par Il suffisait parfaitement pour cacher l\rquote ouverture, qui d\rquote ailleurs, serait dissimul\'e9e par tous les artifices de l\rquote \'e9b\'e9nisterie.
+\par
+\par Le trou pratiqu\'e9, l\rquote ouvrier se glissa entre les solives et se trouva dans la chambre de La Valli\'e8re.
+\par
+\par Arriv\'e9 l\'e0, il scia carr\'e9ment le plancher, et, avec les feuilles m\'eames du parquet, il confectionna une trappe s\rquote adaptant si parfaitement \'e0 l\rquote ouverture, que l\rquote \'9cil le plus exerc\'e9 n\rquote
+y pouvait voir que les interstices oblig\'e9s d\rquote une soudure de parquet.
+\par
+\par Malicorne avait tout pr\'e9vu. Une poign\'e9e et deux charni\'e8res, achet\'e9es d\rquote avance, furent pos\'e9es \'e0 cette feuille de bois.
+\par
+\par Un de ces petits escaliers tournants, comme on commen\'e7ait \'e0 en poser dans les entresols, fut achet\'e9 tout fait par l\rquote industrieux Malicorne, et pay\'e9 deux mille livres.
+\par
+\par Il \'e9tait plus haut qu\rquote il n\rquote \'e9tait besoin\~; mais le charpentier en supprima des degr\'e9s, et il se trouva d\rquote exacte mesure.
+\par
+\par Cet escalier, destin\'e9 \'e0 recevoir un si illustre poids, fut accroch\'e9 au mur par deux crampons seulement.
+\par
+\par Quant \'e0 sa base, elle fut arr\'eat\'e9e dans le parquet m\'eame du comte par deux fiches viss\'e9es\~: le roi et tout son conseil eussent pu monter et descendre cet escalier sans aucune crainte.
+\par
+\par Tout marteau frappait sur un coussinet d\rquote \'e9toupes, toute lime mordait, le manche envelopp\'e9 de laine, la lame tremp\'e9e d\rquote huile.
+\par
+\par D\rquote ailleurs, le travail le plus bruyant avait \'e9t\'e9 fait pendant la nuit et pendant la matin\'e9e, c\rquote est-\'e0-dire en l\rquote absence de La Valli\'e8re et de Madame.
+\par
+\par Quand, vers deux heures, la Cour rentra au Palais-Royal, et que La Valli\'e8re remonta dans sa chambre, tout \'e9tait en place, et pas la moindre parcelle de sciure, pas le plus petit copeau ne venaient attester la violation de domicile.
+\par
+\par Seulement, de Saint-Aignan, qui avait voulu aider de son mieux dans ce travail, avait d\'e9chir\'e9 ses doigts et sa chemise, et d\'e9pens\'e9 beaucoup de sueur au service de son roi.
+\par
+\par La paume de ses mains, surtout, \'e9tait toute garnie d\rquote ampoules.
+\par
+\par Ces ampoules venaient de ce qu\rquote il avait tenu l\rquote \'e9chelle \'e0 Malicorne.
+\par
+\par Il avait, en outre, apport\'e9 un \'e0 un les cinq morceaux de l\rquote escalier, form\'e9s chacun de deux marches.
+\par
+\par Enfin, nous pouvons le dire, le roi, s\rquote il l\rquote e\'fbt vu si ardent \'e0 l\rquote \'9cuvre, le roi lui e\'fbt jur\'e9 reconnaissance \'e9ternelle.
+\par
+\par Comme l\rquote avait pr\'e9vu Malicorne, l\rquote homme des mesures exactes, l\rquote ouvrier eut termin\'e9 toutes ses op\'e9rations en vingt-quatre heures.
+\par
+\par Il re\'e7ut vingt-quatre louis et partit combl\'e9 de joie\~; c\rquote \'e9tait autant qu\rquote il gagnait d\rquote ordinaire en six mois.
+\par
+\par Nul n\rquote avait le plus petit soup\'e7on de ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 sous l\rquote appartement de Mlle de La Valli\'e8re.
+\par
+\par Mais, le soir du second jour, au moment o\'f9 La Valli\'e8re venait de quitter le cercle de Madame et rentrait chez elle, un l\'e9ger craquement retentit au fond de la chambre.
+\par
+\par \'c9tonn\'e9e, elle regarda d\rquote o\'f9 venait le bruit. Le bruit recommen\'e7a.
+\par
+\par \endash Qui est l\'e0\~? demanda-t-elle avec un accent d\rquote effroi.
+\par
+\par \endash Moi, r\'e9pondit la voix si connue du roi.
+\par
+\par \endash Vous\~!\'85 vous\~! s\rquote \'e9cria la jeune fille qui se crut un instant sous l\rquote empire d\rquote un songe. Mais o\'f9 cela, vous\~?\'85 vous, Sire\~?
+\par
+\par \endash Ici, r\'e9pliqua le roi en d\'e9pliant une des feuilles du paravent, et en apparaissant comme une ombre au fond de l\rquote appartement.
+\par
+\par La Valli\'e8re poussa un cri et tomba toute frissonnante sur un fauteuil.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838222}{\*\bkmkstart _Toc97189260}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXIV \endash L'apparition
+{\*\bkmkend _Toc79838222}{\*\bkmkend _Toc97189260}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{La Valli\'e8re se remit promptement de sa surprise\~; \'e0 force d\rquote \'eatre respectueux, le roi lui rendait par sa pr\'e9sence plus de confiance que son apparition ne lui en avait \'f4t\'e9.
+\par
+\par Mais, comme il vit surtout que ce qui inqui\'e9tait La Valli\'e8re, c\rquote \'e9tait la fa\'e7on dont il avait p\'e9n\'e9tr\'e9 chez elle, il lui expliqua le syst\'e8me de l\rquote escalier cach\'e9 par le paravent, se d\'e9fendant surtout d\rquote \'ea
+tre une apparition surnaturelle.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, lui dit La Valli\'e8re en secouant sa blonde t\'eate avec un charmant sourire, pr\'e9sent ou absent, vous n\rquote apparaissez pas moins \'e0 mon esprit dans un moment que dans l\rquote autre.
+\par
+\par \endash Ce qui veut dire, Louise\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! ce que vous savez bien, Sire\~: c\rquote est qu\rquote il n\rquote est pas un instant o\'f9 la pauvre fille dont vous avez surpris le secret \'e0 Fontainebleau, et que vous \'eates venu reprendre au pied de la croix, ne pense \'e0 vous.
+
+\par
+\par \endash Louise, vous me comblez de joie et de bonheur.
+\par
+\par La Valli\'e8re sourit tristement et continua\~:
+\par
+\par \endash Mais, Sire, avez-vous r\'e9fl\'e9chi que votre ing\'e9nieuse invention ne pouvait nous \'eatre d\rquote aucune utilit\'e9\~?
+\par
+\par \endash Et pourquoi cela\~? Dites, j\rquote attends.
+\par
+\par \endash Parce que cette chambre o\'f9 je loge, Sire, n\rquote est point \'e0 l\rquote abri des recherches, il s\rquote en faut\~; Madame peut y venir par hasard\~; \'e0 chaque instant du jour, mes compagnes y viennent\~; fermer ma porte en dedans, c
+\rquote est me d\'e9noncer aussi clairement que si j\rquote \'e9crivais dessus\~: \'ab\~N\rquote entrez pas, le roi est ici\~!\~\'bb Et, tenez, Sire, en ce moment m\'eame, rien n\rquote emp\'eache que la porte ne s\rquote ouvre, et que Votre Majest\'e9
+, surprise, ne soit vue pr\'e8s de moi.
+\par
+\par \endash C\rquote est alors, dit en riant le roi, que je serais v\'e9ritablement pris pour un fant\'f4me, car nul ne peut dire par o\'f9 je suis venu ici. Or, il n\rquote y a que les fant\'f4mes qui passent \'e0 travers les murs ou \'e0
+ travers les plafonds.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, quelle aventure\~! songez-y bien, Sire, quel scandale\~! Jamais rien de pareil n\rquote aurait \'e9t\'e9 dit sur les filles d\rquote honneur, pauvres cr\'e9atures que la m\'e9chancet\'e9 n\rquote \'e9pargne gu\'e8re, cependant.
+\par
+\par \endash Et vous concluez de tout cela, ma ch\'e8re Louise\~?\'85 Voyons, dites, expliquez-vous\~!
+\par
+\par \endash Qu\rquote il faut, h\'e9las\~! pardonnez-moi, c\rquote est un mot bien dur\'85
+\par
+\par Louis sourit.
+\par
+\par \endash Voyons, dit-il.
+\par
+\par \endash Qu\rquote il faut que Votre Majest\'e9 supprime l\rquote escalier, machinations et surprises\~; car le mal d\rquote \'eatre pris ici, songez-y, Sire, serait plus grand que le bonheur de s\rquote y voir.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! ch\'e8re Louise, r\'e9pondit le roi avec amour, au lieu de supprimer cet escalier par lequel je monte, il est un moyen plus simple auquel vous n\rquote avez point pens\'e9.
+\par
+\par \endash Un moyen\'85 encore\~?\'85
+\par
+\par \endash Oui, encore. Oh\~! vous ne m\rquote aimez pas comme je vous aime, Louise, puisque je suis plus inventif que vous.
+\par
+\par Elle le regarda. Louis lui tendit la main, qu\rquote elle serra doucement.
+\par
+\par \endash Vous dites, continua le roi, que je serai surpris en venant o\'f9 chacun peut entrer \'e0 son aise\~?
+\par
+\par \endash Tenez, Sire, au moment m\'eame o\'f9 vous en parlez, j\rquote en tremble.
+\par
+\par \endash Soit, mais vous ne seriez pas surprise, vous, en descendant cet escalier pour venir dans les chambres qui sont au-dessous.
+\par
+\par \endash Sire, Sire, que dites-vous l\'e0\~? s\rquote \'e9cria La Valli\'e8re effray\'e9e.
+\par
+\par \endash Vous me comprenez mal, Louise, puisque, \'e0 mon premier mot, vous prenez cette grande col\'e8re\~; d\rquote abord, savez-vous \'e0 qui appartiennent ces chambres\~?
+\par
+\par \endash Mais \'e0 M.\~le comte de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Non pas, \'e0 M.\~de\~Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Vrai\~! s\rquote \'e9cria La Valli\'e8re.
+\par
+\par Et ce mot, \'e9chapp\'e9 du c\'9cur joyeux de la jeune fille, fit luire comme un \'e9clair de doux pr\'e9sage dans le c\'9cur \'e9panoui du roi.
+\par
+\par \endash Oui, \'e0 de Saint-Aignan, \'e0 notre ami, dit-il.
+\par
+\par \endash Mais, Sire, reprit La Valli\'e8re, je ne puis pas plus aller chez M.\~de\~Saint Aignan que chez M.\~le comte de\~Guiche, hasarda l\rquote ange redevenu femme.
+\par
+\par \endash Pourquoi donc ne le pouvez-vous pas, Louise\~?
+\par
+\par \endash Impossible\~! impossible\~!
+\par
+\par \endash Il me semble, Louise, que, sous la sauvegarde du roi, l\rquote on peut tout.
+\par
+\par \endash Sous la sauvegarde du roi\~? dit-elle avec un regard charg\'e9 d\rquote amour.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous croyez \'e0 ma parole, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash J\rquote y crois lorsque vous n\rquote y \'eates pas, Sire\~; mais, lorsque vous y \'eates, lorsque vous me parlez, lorsque je vous vois, je ne crois plus \'e0 rien.
+\par
+\par \endash Que vous faut-il pour vous rassurer, mon Dieu\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est peu respectueux, je le sais, de douter ainsi du roi\~; mais vous n\rquote \'eates pas le roi, pour moi.
+\par
+\par \endash Oh\~! Dieu merci, je l\rquote esp\'e8re bien\~; vous voyez comme je cherche. \'c9coutez\~: la pr\'e9sence d\rquote un tiers vous rassurera-t-elle\~?
+\par
+\par \endash La pr\'e9sence de M.\~de\~Saint-Aignan\~? oui.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, Louise, vous me percez le c\'9cur avec de pareils soup\'e7ons.
+\par
+\par La Valli\'e8re ne r\'e9pondit rien, elle regarda seulement Louis de ce clair regard qui p\'e9n\'e9trait jusqu\rquote au fond des c\'9curs, et dit tout bas\~:
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! h\'e9las\~! ce n\rquote est pas de vous que je me d\'e9fie, ce n\rquote est pas sur vous que portent mes soup\'e7ons.
+\par
+\par \endash J\rquote accepte donc, dit le roi en soupirant, et M.\~de\~Saint-Aignan, qui a l\rquote heureux privil\'e8ge de vous rassurer, sera toujours pr\'e9sent \'e0 notre entretien, je vous le promets.
+\par
+\par \endash Bien vrai, Sire\~?
+\par
+\par \endash Foi de gentilhomme\~! Et vous, de votre c\'f4t\'e9\~?\'85
+\par
+\par \endash Attendez, oh\~! ce n\rquote est pas tout.
+\par
+\par \endash Encore quelque chose, Louise\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! certainement\~; ne vous lassez pas si vite, car nous ne sommes pas au bout, Sire.
+\par
+\par \endash Allons, achevez de me percer le c\'9cur.
+\par
+\par \endash Vous comprenez bien, Sire, que ces entretiens doivent au moins avoir, pr\'e8s de M.\~de\~Saint-Aignan lui-m\'eame, une sorte de motif raisonnable.
+\par
+\par \endash De motif raisonnable\~! reprit le roi d\rquote un ton de doux reproche.
+\par
+\par \endash Sans doute. R\'e9fl\'e9chissez, Sire.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous avez toutes les d\'e9licatesses, et, croyez-le, mon seul d\'e9sir est de vous \'e9galer sur ce point. Eh bien\~! Louise, il sera fait comme vous d\'e9sirez. Nos entretiens auront un objet raisonnable, et j\rquote ai d\'e9j\'e0 trouv
+\'e9 cet objet.
+\par
+\par \endash De sorte, Sire\~?\'85 dit La Valli\'e8re en souriant.
+\par
+\par \endash Que, d\'e8s demain, si vous voulez\'85
+\par
+\par \endash Demain\~?
+\par
+\par \endash Vous voulez dire que c\rquote est trop tard\~? s\rquote \'e9cria le roi en serrant entre ses deux mains la main br\'fblante de La Valli\'e8re.
+\par
+\par En ce moment, des pas se firent entendre dans le corridor.
+\par
+\par \endash Sire, Sire, s\rquote \'e9cria La Valli\'e8re, quelqu\rquote un s\rquote approche, quelqu\rquote un vient, entendez-vous\~? Sire, Sire, fuyez, je vous en supplie\~!
+\par
+\par Le roi ne fit qu\rquote un bond de sa chaise derri\'e8re le paravent.
+\par
+\par Il \'e9tait temps\~; comme le roi tirait un des feuillets sur lui, le bouton de la porte tourna, et Montalais parut sur le seuil.
+\par
+\par Il va sans dire qu\rquote elle entra tout naturellement et sans faire aucune c\'e9r\'e9monie.
+\par
+\par Elle savait bien, la rus\'e9e, que frapper discr\'e8tement \'e0 cette porte au lieu de la pousser, c\rquote \'e9tait montrer \'e0 La Valli\'e8re une d\'e9fiance d\'e9sobligeante.
+\par
+\par Elle entra donc, et apr\'e8s un rapide coup d\rquote \'9cil qui lui montra deux chaises fort pr\'e8s l\rquote une de l\rquote autre, elle employa tant de temps \'e0
+ refermer la porte qui se rebellait on ne sait comment, que le roi eut celui de lever la trappe et de redescendre chez de Saint-Aignan.
+\par
+\par Un bruit imperceptible pour toute oreille moins fine que la sienne avertit Montalais de la disparition du prince\~; elle r\'e9ussit alors \'e0 fermer la porte rebelle, et s\rquote approcha de La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Causons, Louise, lui dit-elle, causons s\'e9rieusement, vous le voulez bien.
+\par
+\par Louise, toute \'e0 son \'e9motion, n\rquote entendit pas sans une secr\'e8te terreur ce s\'e9rieusement, sur lequel Montalais avait appuy\'e9 \'e0 dessein.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! ma ch\'e8re Aure, murmura-t-elle, qu\rquote y a-t-il donc encore\~?
+\par
+\par \endash Il y a, ch\'e8re amie, que Madame se doute de tout.
+\par
+\par \endash De tout quoi\~?
+\par
+\par \endash Avons-nous besoin de nous expliquer, et ne comprends-tu pas ce que je veux dire\~? Voyons\~: tu as d\'fb voir les fluctuations de Madame depuis plusieurs jours\~; tu as d\'fb voir comme elle t\rquote a prise aupr\'e8s d\rquote elle, puis cong\'e9
+di\'e9e, puis reprise.
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e9trange, en effet\~; mais je suis habitu\'e9e \'e0 ses bizarreries.
+\par
+\par \endash Attends encore. Tu as remarqu\'e9 ensuite que Madame, apr\'e8s t\rquote avoir exclue de la promenade, hier, t\rquote a fait donner ordre d\rquote assister \'e0 cette promenade.
+\par
+\par \endash Si je l\rquote ai remarqu\'e9\~! sans doute.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! il para\'eet que Madame a maintenant des renseignements suffisants, car elle a \'e9t\'e9 droit au but, n\rquote ayant plus rien \'e0 opposer en France \'e0 ce torrent qui brise tous les obstacles\~; tu sais ce que je veux dire par
+le torrent\~?
+\par
+\par La Valli\'e8re cacha son visage entre ses mains.
+\par
+\par \endash Je veux dire, poursuivit Montalais impitoyablement, ce torrent qui a enfonc\'e9 la porte des Carm\'e9lites de Chaillot, et renvers\'e9 tous les pr\'e9jug\'e9s de cour, tant \'e0 Fontainebleau qu\rquote \'e0 Paris.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! h\'e9las\~! murmura La Valli\'e8re, toujours voil\'e9e par ses doigts, entre lesquels roulaient ses larmes.
+\par
+\par \endash Oh\~! ne t\rquote afflige pas ainsi, lorsque tu n\rquote es qu\rquote \'e0 la moiti\'e9 de tes peines.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria la jeune fille avec anxi\'e9t\'e9, qu\rquote y a-t-il donc encore\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! voici le fait. Madame, d\'e9nu\'e9e d\rquote auxiliaires en France, car elle a us\'e9 successivement les deux reines, Monsieur et toute la Cour, Madame s\rquote est souvenue d\rquote une certaine personne qui a sur toi de pr\'e9
+tendus droits.
+\par
+\par La Valli\'e8re devint blanche comme une statue de cire.
+\par
+\par \endash Cette personne, continua Montalais, n\rquote est point \'e0 Paris en ce moment.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu\~! murmura Louise.
+\par
+\par \endash Cette personne, si je ne me trompe, est en Angleterre.
+\par
+\par \endash Oui, oui, soupira La Valli\'e8re \'e0 demi bris\'e9e.
+\par
+\par \endash N\rquote est-ce pas \'e0 la Cour du roi Charles II que se trouve cette personne\~? Dis.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! ce soir, une lettre est partie du cabinet de Madame pour Saint-James, avec ordre pour le courrier de pousser d\rquote une traite jusqu\rquote \'e0 Hampton-Court, qui est, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet, une maison royale situ\'e9e \'e0
+ douze milles de Londres\~!
+\par
+\par \endash Oui, apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Or, comme Madame \'e9crit r\'e9guli\'e8rement \'e0 Londres tous les quinze jours, et que le courrier ordinaire avait \'e9t\'e9 exp\'e9di\'e9 \'e0 Londres il y a trois jours seulement, j\rquote ai pens\'e9 qu\rquote
+une circonstance grave pouvait seule lui mettre la plume \'e0 la main. Madame est paresseuse pour \'e9crire, comme tu sais.
+\par
+\par \endash Oh\~! oui.
+\par
+\par \endash Cette lettre a donc \'e9t\'e9 \'e9crite, quelque chose me le dit, pour toi.
+\par
+\par \endash Pour moi\~? r\'e9p\'e9ta la malheureuse jeune fille avec la docilit\'e9 d\rquote un automate.
+\par
+\par \endash Et moi qui la vis, cette lettre, sur le bureau de Madame avant qu\rquote elle f\'fbt cachet\'e9e, j\rquote ai cru y lire\'85
+\par
+\par \endash Tu as cru y lire\~?\'85
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre me suis-je tromp\'e9e.
+\par
+\par \endash Quoi\~?\'85 Voyons.
+\par
+\par \endash Le nom de Bragelonne.
+\par
+\par La Valli\'e8re se leva, en proie \'e0 la plus douloureuse agitation.
+\par
+\par \endash Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, d\'e9j\'e0 se sont enfuis tous les r\'eaves riants de la jeunesse et de l\rquote innocence. Je n\rquote ai plus rien \'e0 te cacher, \'e0 toi ni \'e0 personne. Ma vie est \'e0 d\'e9
+couvert, et s\rquote ouvre comme un livre o\'f9 tout le monde peut lire, depuis le roi jusqu\rquote au premier passant. Aure, ma ch\'e8re Aure, que faire\~? Que devenir\~?
+\par
+\par Montalais se rapprocha.
+\par
+\par \endash Dame, consulte-toi, dit-elle.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je n\rquote aime pas M.\~de\~Bragelonne\~; quand je dis que je ne l\rquote aime pas, comprends-moi\~: je l\rquote aime comme la plus tendre s\'9cur peut aimer un bon fr\'e8re\~; mais ce n\rquote est point cela qu\rquote
+il me demande, ce n\rquote est point cela que je lui ai promis.
+\par
+\par \endash Enfin, tu aimes le roi, dit Montalais, et c\rquote est une assez bonne excuse.
+\par
+\par \endash Oui, j\rquote aime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et j\rquote ai pay\'e9 assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien\~! parle, Montalais\~; que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position o\'f9 je me trouve\~?
+\par
+\par \endash Parle-moi plus clairement.
+\par
+\par \endash Que te dirai-je\~?
+\par
+\par \endash Ainsi, rien de plus particulier\~?
+\par
+\par \endash Non, fit Louise avec \'e9tonnement.
+\par
+\par \endash Bien\~! Alors, c\rquote est un simple conseil que tu me demandes\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Relativement \'e0 M.\~Raoul\~?
+\par
+\par \endash Pas autre chose.
+\par
+\par \endash C\rquote est d\'e9licat, r\'e9pliqua Montalais.
+\par
+\par \endash Non, rien n\rquote est d\'e9licat l\'e0-dedans. Faut-il que je l\rquote \'e9pouse pour lui tenir la promesse faite\~? faut-il que je continue d\rquote \'e9couter le roi\~?
+\par
+\par \endash Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile\~? dit Montalais en souriant. Tu me demandes si tu dois \'e9pouser Raoul, dont je suis l\rquote amie, et \'e0 qui je fais un mortel d\'e9plaisir en me pronon\'e7
+ant contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus \'e9couter le roi, le roi, dont je suis la sujette, et que j\rquote offenserais en te conseillant d\rquote une certaine fa\'e7on. Ah\~! Louise, Louise, tu fais bon march\'e9 d\rquote
+une bien difficile position.
+\par
+\par \endash Vous ne m\rquote avez pas comprise, Aure, dit La Valli\'e8re bless\'e9e du ton l\'e9g\'e8rement railleur qu\rquote avait pris Montalais\~: si je parle d\rquote \'e9pouser M.\~de\~Bragelonne, c\rquote est que je puis l\rquote \'e9
+pouser sans lui faire aucun d\'e9plaisir\~; mais, par la m\'eame raison, si j\rquote \'e9coute le roi, faut-il le faire usurpateur d\rquote un bien fort m\'e9diocre, c\rquote est vrai, mais auquel l\rquote amour pr\'eate une certaine apparence de valeur\~
+? Ce que je te demande donc, c\rquote est de m\rquote enseigner un moyen de me d\'e9gager honorablement, soit d\rquote un c\'f4t\'e9, soit de l\rquote autre, ou plut\'f4t je te demande de quel c\'f4t\'e9 je puis me d\'e9gager le plus honorablement.
+\par
+\par \endash Ma ch\'e8re Louise, r\'e9pondit Montalais apr\'e8s un silence, je ne suis pas un des sept sages de la Gr\'e8ce et je n\rquote ai point de r\'e8gles de conduite parfaitement invariables\~; mais, en \'e9change, j\rquote ai quelque exp\'e9
+rience, et je puis te dire que jamais une femme ne demande un conseil du genre de celui que tu me demandes sans \'eatre fortement embarrass\'e9e. Or, tu as fait une promesse solennelle, tu as de l\rquote honneur\~; si donc tu es embarrass\'e9
+e, ayant pris un tel engagement, ce n\rquote est pas le conseil d\rquote une \'e9trang\'e8re, tout est \'e9tranger pour un c\'9cur plein d\rquote amour, ce n\rquote est pas, dis-je, mon conseil qui te tirera d\rquote embarras. Je ne te le donnerai donc po
+int, d\rquote autant plus qu\rquote \'e0 ta place je serais encore plus embarrass\'e9e apr\'e8s le conseil qu\rquote auparavant. Tout ce que je puis faire, c\rquote est de te r\'e9p\'e9ter ce que je t\rquote ai d\'e9j\'e0 dit\~: veux-tu que je t\rquote
+aide\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oui.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! c\rquote est tout\'85 Dis-moi en quoi tu veux que je t\rquote aide\~; dis-moi pour qui et contre qui. De cette fa\'e7on nous ne ferons point d\rquote \'e9cole.
+\par
+\par \endash Mais, d\rquote abord, toi, dit La Valli\'e8re en pressant la main de sa compagne, pour qui ou contre qui te d\'e9clares-tu\~?
+\par
+\par \endash Pour toi, si tu es v\'e9ritablement mon amie\'85
+\par
+\par \endash N\rquote es-tu pas la confidente de Madame\~?
+\par
+\par \endash Raison de plus pour t\rquote \'eatre utile\~; si je ne savais rien de ce c\'f4t\'e9-l\'e0, je ne pourrais pas t\rquote aider, et tu ne tirerais, par cons\'e9quent, aucun profit de ma connaissance. Les amiti\'e9s vivent de ces sortes de b\'e9n\'e9
+fices mutuels.
+\par
+\par \endash Il en r\'e9sulte que tu resteras en m\'eame temps l\rquote amie de Madame\~?
+\par
+\par \endash \'c9videmment. T\rquote en plains-tu\~?
+\par
+\par \endash Non, dit La Valli\'e8re r\'eaveuse, car cette franchise cynique lui paraissait une offense faite \'e0 la femme et un tort fait \'e0 l\rquote amie.
+\par
+\par \endash \'c0 la bonne heure, dit Montalais\~; car, en ce cas, tu serais bien sotte.
+\par
+\par \endash Donc, tu me serviras\~?
+\par
+\par \endash Avec d\'e9vouement, surtout si tu me sers de m\'eame.
+\par
+\par \endash On dirait que tu ne connais pas mon c\'9cur, dit La Valli\'e8re en regardant Montalais avec de grands yeux \'e9tonn\'e9s.
+\par
+\par \endash Dame\~! c\rquote est que, depuis que nous sommes \'e0 la Cour, ma ch\'e8re Louise, nous sommes bien chang\'e9es.
+\par
+\par \endash Comment, cela\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est bien simple\~: \'e9tais-tu la seconde reine de France, l\'e0-bas, \'e0 Blois\~?
+\par
+\par La Valli\'e8re baissa la t\'eate et se mit \'e0 pleurer.
+\par
+\par Montalais la regarda d\rquote une fa\'e7on ind\'e9finissable et on l\rquote entendit murmurer ces mots\~:
+\par
+\par \endash Pauvre fille\~!
+\par
+\par Puis, se reprenant.
+\par
+\par \endash Pauvre roi\~! dit-elle.
+\par
+\par Elle baisa Louise au front et regagna son appartement, o\'f9 l\rquote attendait Malicorne.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838223}{\*\bkmkstart _Toc97189261}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXV \endash Le portrait
+{\*\bkmkend _Toc79838223}{\*\bkmkend _Toc97189261}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Dans cette maladie qu\rquote on appelle }{\i l\rquote amour}{, les acc\'e8s se suivent \'e0 des intervalles toujours plus rapproch\'e9s d\'e8s que le mal d\'e9bute.
+\par
+\par Plus tard, les acc\'e8s s\rquote \'e9loignent les uns des autres, au fur et \'e0 mesure que la gu\'e9rison arrive.
+\par
+\par Cela pos\'e9, comme axiome en g\'e9n\'e9ral et comme t\'eate de chapitre en particulier, continuons notre r\'e9cit.
+\par
+\par Le lendemain, jour fix\'e9 par le roi pour le premier entretien chez de Saint-Aignan, La Valli\'e8re, en ouvrant son paravent, trouva sur le parquet un billet \'e9crit de la main du roi.
+\par
+\par Ce billet avait pass\'e9 de l\rquote \'e9tage inf\'e9rieur au sup\'e9rieur par la fente du parquet. Nulle main indiscr\'e8te, nul regard curieux ne pouvait monter o\'f9 montait ce simple papier.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une des id\'e9es de Malicorne. Voyant combien de Saint-Aignan allait devenir utile au roi par son logement, il n\rquote avait pas voulu que le courtisan dev\'eent encore indispensable comme messager, et il s\rquote \'e9
+tait, de son autorit\'e9 priv\'e9e, r\'e9serv\'e9 ce dernier poste.
+\par
+\par La Valli\'e8re lut avidement ce billet qui lui fixait deux heures de l\rquote apr\'e8s-midi pour le moment du rendez-vous, et qui lui indiquait le moyen de lever la plaque parquet\'e9e.
+\par
+\par \endash Faites-vous belle, ajoutait le post-scriptum de la lettre.
+\par
+\par Ces derniers mots \'e9tonn\'e8rent la jeune fille, mais en m\'eame temps ils la rassur\'e8rent.
+\par
+\par L\rquote heure marchait lentement. Elle finit cependant par arriver.
+\par
+\par Aussi ponctuelle que la pr\'eatresse H\'e9ro, Louise leva la trappe au dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degr\'e9s le roi, qui l\rquote attendait respectueusement pour lui donner la main.
+\par
+\par Cette d\'e9licate d\'e9f\'e9rence la toucha sensiblement.
+\par
+\par Au bas de l\rquote escalier, les deux amants trouv\'e8rent le comte qui, avec un sourire et une r\'e9v\'e9rence du meilleur go\'fbt, fit \'e0 La Valli\'e8re ses remerciements sur l\rquote honneur qu\rquote il recevait d\rquote elle.
+\par
+\par Puis, se tournant vers le roi\~:
+\par
+\par \endash Sire, dit-il, notre homme est arriv\'e9.
+\par
+\par La Valli\'e8re, inqui\'e8te, regarda Louis.
+\par
+\par \endash Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai pri\'e9e de me faire l\rquote honneur de descendre ici, c\rquote est par int\'e9r\'eat. J\rquote ai fait demander un excellent peintre qui saisit parfaitement les ressemblances, et je d\'e9sire que vous l
+\rquote autorisiez \'e0 vous peindre. D\rquote ailleurs, si vous l\rquote exigiez absolument, le portrait resterait chez vous.
+\par
+\par La Valli\'e8re rougit.
+\par
+\par \endash Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons plus trois seulement\~: nous voil\'e0 quatre. Eh\~! mon Dieu\~! du moment que nous ne serons pas seuls, nous serons tant que vous voudrez.
+\par
+\par La Valli\'e8re serra doucement le bout des doigts de son royal amant.
+\par
+\par \endash Passons dans la chambre voisine, s\rquote il pla\'eet \'e0 Votre Majest\'e9, dit de Saint Aignan.
+\par
+\par Il ouvrit la porte et fit passer ses h\'f4tes.
+\par
+\par Le roi marchait derri\'e8re La Valli\'e8re et d\'e9vorait des yeux son cou blanc comme de la nacre, sur lequel s\rquote enroulaient les anneaux serr\'e9s et cr\'e9pus des cheveux argent\'e9s de la jeune fille.
+\par
+\par La Valli\'e8re \'e9tait v\'eatue d\rquote une \'e9toffe de soie \'e9paisse de couleur gris perle glac\'e9e de rose\~; une parure de jais faisait valoir la blancheur de sa peau\~; ses mains fines et diaphanes froissaient un bouquet de pens\'e9
+es, de roses du Bengale et de cl\'e9matites au feuillage finement d\'e9coup\'e9, au-dessus desquelles s\rquote \'e9levait, comme une coupe \'e0 verser des parfums, une tulipe de Harlem aux tons gris et violets, pure et merveilleuse esp\'e8ce, qui avait co
+\'fbt\'e9 cinq ans de combinaisons au jardinier et cinq mille livres au roi.
+\par
+\par Ce bouquet, Louis l\rquote avait mis dans la main de La Valli\'e8re en la saluant.
+\par
+\par Dans cette chambre, dont de Saint-Aignan venait d\rquote ouvrir la porte, se tenait un jeune homme v\'eatu d\rquote un habit de velours l\'e9ger avec de beaux yeux noirs et de grands cheveux bruns.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le peintre.
+\par
+\par Sa toile \'e9tait toute pr\'eate, sa palette faite.
+\par
+\par Il s\rquote inclina devant Mlle de La Valli\'e8re avec cette grave curiosit\'e9 de l\rquote artiste qui \'e9tudie son mod\'e8le, salua le roi discr\'e8tement, comme s\rquote il ne le connaissait pas, et comme il e\'fbt, par cons\'e9quent, salu\'e9
+ un autre gentilhomme.
+\par
+\par Puis, conduisant Mlle de La Valli\'e8re jusqu\rquote au si\'e8ge pr\'e9par\'e9 pour elle, il l\rquote invita \'e0 s\rquote asseoir.
+\par
+\par La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains occup\'e9es, les jambes \'e9tendues sur des coussins, et, pour que ses regards n\rquote eussent rien de vague ou rien d\rquote affect\'e9, le peintre la pria de se choisir une occupation.
+
+\par
+\par Alors Louis XIV, en souriant, vint s\rquote asseoir sur les coussins aux pieds de sa ma\'eetresse.
+\par
+\par De sorte qu\rquote elle, pench\'e9e en arri\'e8re, adoss\'e9e au fauteuil, ses fleurs \'e0 la main, de sorte que lui, les yeux lev\'e9s vers elle et la d\'e9vorant du regard, ils formaient un groupe charmant que l\rquote
+artiste contempla plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son c\'f4t\'e9, de Saint-Aignan le contemplait avec envie.
+\par
+\par Le peintre esquissa rapidement\~; puis, sous les premiers coups du pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et po\'e9tique figure aux yeux doux, aux joues roses encadr\'e9es dans des cheveux d\rquote un pur argent.
+\par
+\par Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient beaucoup\~; parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le peintre \'e9tait forc\'e9 d\rquote interrompre son ouvrage pour ne pas repr\'e9senter une \'c9rycine au lieu d\rquote une La Valli
+\'e8re.
+\par
+\par C\rquote est alors que de Saint-Aignan revenait \'e0 la rescousse\~; il r\'e9citait des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes comme Patru les racontait, comme Tallemant des R\'e9aux les racontait si bien.
+\par
+\par Ou bien La Valli\'e8re \'e9tait fatigu\'e9e, et l\rquote on se reposait.
+\par
+\par Aussit\'f4t un plateau de porcelaine de Chine, charg\'e9 des plus beaux fruits que l\rquote on avait pu trouver, aussit\'f4t le vin de X\'e9r\'e8s, distillant ses topazes dans l\rquote argent cisel\'e9, servaient d\rquote accessoires \'e0
+ ce tableau, dont le peintre ne devait retracer que la plus \'e9ph\'e9m\'e8re figure.
+\par
+\par Louis s\rquote enivrait d\rquote amour\~; La Valli\'e8re, de bonheur\~; de Saint-Aignan, d\rquote ambition.
+\par
+\par Le peintre se composait des souvenirs pour sa vieillesse.
+\par
+\par Deux heures s\rquote \'e9coul\'e8rent ainsi\~; puis, quatre heures ayant sonn\'e9, La Valli\'e8re se leva, et fit un signe au roi.
+\par
+\par Louis se leva, s\rquote approcha du tableau, et adressa quelques compliments flatteurs \'e0 l\rquote artiste.
+\par
+\par De Saint-Aignan vantait la ressemblance, d\'e9j\'e0 assur\'e9e, \'e0 ce qu\rquote il pr\'e9tendait.
+\par
+\par La Valli\'e8re, \'e0 son tour, remercia le peintre en rougissant, et passa dans la chambre voisine, o\'f9 le roi la suivit, apr\'e8s avoir appel\'e9 de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash \'c0 demain, n\rquote est-ce pas\~? dit-il \'e0 La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Mais, Sire, songez-vous que l\rquote on viendra certainement chez moi, qu\rquote on ne m\rquote y trouvera pas\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Alors, que deviendrai-je\~?
+\par
+\par \endash Vous \'eates bien craintive, Louise\~!
+\par
+\par \endash Mais, enfin, si Madame me faisait demander\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! r\'e9pliqua le roi, est-ce qu\rquote un jour n\rquote arrivera pas o\'f9 vous me direz vous-m\'eame de tout braver pour ne plus vous quitter\~?
+\par
+\par \endash Ce jour-l\'e0, Sire, je serais une insens\'e9e et vous ne devriez pas me croire.
+\par
+\par \endash \'c0 demain, Louise.
+\par
+\par La Valli\'e8re poussa un soupir\~; puis, sans force contre la demande royale\~:
+\par
+\par \endash Puisque vous le voulez, Sire, \'e0 demain, r\'e9p\'e9ta-t-elle.
+\par
+\par Et, \'e0 ces mots, elle monta l\'e9g\'e8rement les degr\'e9s et disparut aux yeux de son amant.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! Sire\~?\'85 demanda de Saint-Aignan lorsqu\rquote elle fut partie.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! de Saint-Aignan, hier, je me croyais le plus heureux des hommes.
+\par
+\par \endash Et Votre Majest\'e9, aujourd\rquote hui, dit en souriant le comte, s\rquote en croirait-elle par hasard le plus malheureux\~?
+\par
+\par \endash Non, mais cet amour est une soif inextinguible\~; en vain je bois, en vain je d\'e9vore les gouttes d\rquote eau que ton industrie me procure\~: plus je bois, plus j\rquote ai soif.
+\par
+\par \endash Sire, c\rquote est un peu votre faute, et Votre Majest\'e9 s\rquote est fait la position telle qu\rquote elle est.
+\par
+\par \endash Tu as raison.
+\par
+\par \endash Donc, en pareil cas, Sire, le moyen d\rquote \'eatre heureux, c\rquote est de se croire satisfait et d\rquote attendre.
+\par
+\par \endash Attendre\~! Tu connais donc ce mot-l\'e0, toi, attendre\~?
+\par
+\par \endash L\'e0, Sire, l\'e0\~! ne vous d\'e9solez point. J\rquote ai d\'e9j\'e0 cherch\'e9, je chercherai encore.
+\par
+\par Le roi secoua la t\'eate d\rquote un air d\'e9sesp\'e9r\'e9.
+\par
+\par \endash Et quoi\~! Sire, vous n\rquote \'eates plus content d\'e9j\'e0\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! si fait, mon cher de Saint-Aignan\~; mais trouve, mon Dieu\~! trouve.
+\par
+\par \endash Sire, je m\rquote engage \'e0 chercher, voil\'e0 tout ce que je puis dire.
+\par
+\par Le roi voulut revoir encore le portrait, ne pouvant revoir l\rquote original. Il indiqua quelques changements au peintre, et sortit.
+\par
+\par Derri\'e8re lui, de Saint-Aignan cong\'e9dia l\rquote artiste.
+\par
+\par Chevalets, couleurs et peintre n\rquote \'e9taient pas disparus, que Malicorne montra sa t\'eate entre les deux porti\'e8res.
+\par
+\par De Saint-Aignan le re\'e7ut \'e0 bras ouverts, et cependant avec une certaine tristesse. Le nuage qui avait pass\'e9 sur le soleil royal voilait, \'e0 son tour, le satellite fid\'e8le.
+\par
+\par Malicorne vit, du premier coup d\rquote \'9cil, ce cr\'eape \'e9tendu sur le visage de de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur le comte, dit-il, comme vous voil\'e0 noir\~!
+\par
+\par \endash J\rquote en ai bien le sujet, ma foi\~! mon cher monsieur Malicorne\~; croiriez vous que le roi n\rquote est pas content\~?
+\par
+\par \endash Pas content de son escalier\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non, au contraire, l\rquote escalier a plu beaucoup.
+\par
+\par \endash C\rquote est donc la d\'e9coration des chambres qui n\rquote est pas selon son go\'fbt\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! pour cela, il n\rquote y a pas seulement song\'e9. Non, ce qui a d\'e9plu au roi\'85
+\par
+\par \endash Je vais vous le dire, monsieur le comte\~: c\rquote est d\rquote \'eatre venu, lui quatri\'e8me, \'e0 un rendez-vous d\rquote amour. Comment, monsieur le comte, vous n\rquote avez pas devin\'e9 cela, vous\~?
+\par
+\par \endash Mais comment l\rquote euss\'e9-je devin\'e9, cher monsieur Malicorne, quand je n\rquote ai fait que suivre \'e0 la lettre les instructions du roi\~?
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, Sa Majest\'e9 a voulu, \'e0 toute force, vous voir pr\'e8s d\rquote elle\~?
+\par
+\par \endash Positivement.
+\par
+\par \endash Et Sa Majest\'e9 a voulu avoir, en outre, M.\~le peintre que j\rquote ai rencontr\'e9 en bas\~?
+\par
+\par \endash Exig\'e9, monsieur Malicorne, exig\'e9\~!
+\par
+\par \endash Alors, je le comprends, pardieu\~! bien, que Sa Majest\'e9 ait \'e9t\'e9 m\'e9contente.
+\par
+\par \endash M\'e9contente de ce que l\rquote on a ponctuellement ob\'e9i \'e0 ses ordres\~? Je ne vous comprends plus.
+\par
+\par Malicorne se gratta l\rquote oreille.
+\par
+\par \endash \'c0 quelle heure, demanda-t-il, le roi avait-il dit qu\rquote il se rendrait chez vous\~?
+\par
+\par \endash \'c0 deux heures.
+\par
+\par \endash Et vous \'e9tiez chez vous \'e0 attendre le roi\~?
+\par
+\par \endash D\'e8s une heure et demie.
+\par
+\par \endash Ah\~! vraiment\~!
+\par
+\par \endash Peste\~! il e\'fbt fait beau me voir inexact devant le roi.
+\par
+\par Malicorne, malgr\'e9 le respect qu\rquote il portait \'e0 de Saint-Aignan, ne put s\rquote emp\'eacher de hausser les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Et ce peintre, fit-il, le roi l\rquote avait-il demand\'e9 aussi pour deux heures\~?
+\par
+\par \endash Non, mais moi, je le tenais ici d\'e8s midi. Mieux vaut, vous comprenez, qu\rquote un peintre attende deux heures, que le roi une minute.
+\par
+\par Malicorne se mit \'e0 rire silencieusement.
+\par
+\par \endash Voyons, cher monsieur Malicorne, dit Saint-Aignan, riez moins de moi et parlez davantage.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote exigez\~?
+\par
+\par \endash Je vous en supplie.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! monsieur le comte, si vous voulez que le roi soit un peu plus content la premi\'e8re fois qu\rquote il viendra\'85
+\par
+\par \endash Il vient demain.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! si vous voulez que le roi soit un peu plus content demain\'85
+\par
+\par \endash Ventre-saint-gris\~! comme disait son a\'efeul, si je le veux\~! je le crois bien\~!
+\par
+\par \endash Eh bien\~! demain, au moment o\'f9 arrivera le roi, ayez affaire dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre, pour une chose indispensable.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~!
+\par
+\par \endash Pendant vingt minutes.
+\par
+\par \endash Laisser le roi seul pendant vingt minutes\~? s\rquote \'e9cria de Saint-Aignan effray\'e9.
+\par
+\par \endash Allons, mettons que je n\rquote ai rien dit, fit Malicorne, tirant vers la porte.
+\par
+\par \endash Si fait, si fait, cher monsieur Malicorne\~; au contraire, achevez, je commence \'e0 comprendre. Et le peintre, le peintre\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! le peintre, lui, il faut qu\rquote il soit en retard d\rquote une demi-heure.
+\par
+\par \endash Une demi-heure, vous croyez\~?
+\par
+\par \endash Oui, je crois.
+\par
+\par \endash Mon cher monsieur, je ferai comme vous dites.
+\par
+\par \endash Et je crois que vous vous en trouverez bien\~; me permettez-vous de venir m\rquote informer un peu demain\~?
+\par
+\par \endash Certes.
+\par
+\par \endash J\rquote ai bien l\rquote honneur d\rquote \'eatre votre serviteur respectueux, monsieur de Saint Aignan.
+\par
+\par Et Malicorne sortit \'e0 reculons.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9cid\'e9ment ce gar\'e7on-l\'e0 a plus d\rquote esprit que moi\~\'bb, se dit de Saint-Aignan entra\'een\'e9 par sa conviction.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838224}{\*\bkmkstart _Toc97189262}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXVI \endash Hampton-Court
+{\*\bkmkend _Toc79838224}{\*\bkmkend _Toc97189262}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Cette r\'e9v\'e9lation que nous venons de voir Montalais faire \'e0 La Valli\'e8re, \'e0 la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ram\'e8ne tout naturellement au principal h\'e9ros de cette histoire, pauvre chevalier errant au souffle du caprice d
+\rquote un roi.
+\par
+\par Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec lui ce d\'e9troit plus orageux que l\rquote Europe qui s\'e9pare Calais de Douvres\~
+; nous traverserons cette verte et plantureuse campagne aux mille ruisseaux qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes plus pittoresques les unes que les autres, et nous arriverons enfin \'e0 Londres.
+\par
+\par De l\'e0, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous aurons reconnu que Raoul a fait un premier s\'e9jour \'e0 White-Hall, un second \'e0 Saint-James\~; quand nous saurons qu\rquote il a \'e9t\'e9 re\'e7
+u par Monck et introduit dans les meilleures soci\'e9t\'e9s de la Cour de Charles II, nous courrons apr\'e8s lui jusqu\rquote \'e0 l\rquote une des maisons d\rquote \'e9t\'e9 de Charles II, pr\'e8s de la ville de Kingston, \'e0
+ Hampton-Court, que baigne la Tamise.
+\par
+\par Le fleuve n\rquote est pas encore, \'e0 cet endroit, l\rquote orgueilleuse voie qui charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses eaux noires comme celles du Cocyte, en disant\~: \'ab\~Moi aussi, je suis la mer.\~\'bb
+\par
+\par Non, ce n\rquote est encore qu\rquote une douce et verte rivi\'e8re aux margelles moussues, aux larges miroirs refl\'e9tant les saules et les h\'eatres, avec quelque barque de bois dess\'e9ch\'e9 qui dort \'e7\'e0 et l\'e0
+ au milieu des roseaux, dans une anse d\rquote aulnes et de myosotis.
+\par
+\par Les paysages s\rquote \'e9tendent alentour calmes et riches\~; la maison de briques perce de ses chemin\'e9es, aux fum\'e9es bleues, une \'e9paisse cuirasse de houx flaves et verts\~; l\rquote enfant v\'eatu d\rquote un sarrau rouge para\'eet et dispara
+\'eet dans les grandes herbes comme un coquelicot qui se courbe sous le souffle du vent.
+\par
+\par Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l\rquote ombre des petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-p\'eacheur, aux flancs d\rquote \'e9meraude et d\rquote or, court comme une balle magique \'e0 la surface de l\rquote
+eau et frise \'e9tourdiment la ligne de son confr\'e8re, l\rquote homme p\'eacheur, qui guette, assis sur son batelet, la tanche et l\rquote alose.
+\par
+\par Au-dessus de ce paradis, fait d\rquote ombre noire et de douce lumi\'e8re, se l\'e8ve le manoir d\rquote Hampton-Court, b\'e2ti par Wolsey, s\'e9jour que l\rquote orgueilleux cardinal avait cr\'e9\'e9 d\'e9sirable m\'eame pour un roi, et qu\rquote
+il fut forc\'e9, en courtisan timide, de donner \'e0 son ma\'eetre Henri VIII, lequel avait fronc\'e9 le sourcil d\rquote envie et de cupidit\'e9 au seul aspect du ch\'e2teau neuf.
+\par
+\par Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fen\'eatres, aux belles grilles de fer\~; Hampton-Court, avec ses mille tourillons, ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines int\'e9rieures pareilles \'e0 celles de l\rquote
+Alhambra\~; Hampton-Court, c\rquote est le berceau des roses, du jasmin et des cl\'e9matites. C\rquote est la joie des yeux et de l\rquote odorat, c\rquote est la bordure la plus charmante de ce tableau d\rquote amour que d\'e9roula Charles II, parmi les
+voluptueuses peintures du Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans sa galerie le portrait de Charles I}{\super er}{, roi martyr, et sur ses boiseries les trous des balles puritaines lanc\'e9es par les soldats de Cromwell, le 24 ao\'fb
+t 1648, alors qu\rquote ils avaient amen\'e9 Charles I}{\super er}{ prisonnier \'e0 Hampton-Court.
+\par
+\par C\rquote est l\'e0 que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir\~; ce roi po\'e8te par le d\'e9sir\~; ce malheureux d\rquote autrefois qui se payait, par un jour de volupt\'e9, chaque minute \'e9coul\'e9e nagu\'e8re dans l\rquote angoisse et la mis
+\'e8re.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait pas le doux gazon d\rquote Hampton-Court, si doux que l\rquote on croit fouler le velours\~; ce n\rquote \'e9tait pas le carr\'e9 de fleurs touffues qui ceint le pied de chaque arbre et fait un lit aux rosiers de vingt pieds qui s
+\rquote \'e9panouissent en plein ciel comme des gerbes d\rquote artifice\~; ce n\rquote \'e9taient pas les grands tilleuls dont les rameaux tombent jusqu\rquote \'e0 terre comme des saules, et voilent tout amour ou toute r\'eaverie sous leur ombre ou plut
+\'f4t sous leur chevelure\~; ce n\rquote \'e9tait pas tout cela que Charles II aimait dans son beau palais d\rquote Hampton Court.
+\par
+\par Peut-\'eatre \'e9tait-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux de la mer Caspienne, cette eau immense, rid\'e9e par un vent frais, comme les ondulations de la chevelure de Cl\'e9op\'e2tre, ces eaux tapiss\'e9es de cressons, de n\'e9n
+uphars blancs aux bulbes vigoureuses qui s\rquote entrouvrent pour laisser voir comme l\rquote \'9cuf le germe d\rquote or rutilant au fond de l\rquote enveloppe laiteuse, ces eaux myst\'e9
+rieuses et pleines de murmures, sur lesquelles naviguent les cygnes noirs et les petits canards avides, fr\'eale couv\'e9e au duvet de soie, qui poursuivent la mouche verte sur les gla\'efeuls et la grenouille dans ses repaires de mousse.
+\par
+\par C\rquote \'e9taient peut-\'eatre les houx \'e9normes au feuillage bicolore, les ponts riants jet\'e9s sur les canaux, les biches qui brament dans les all\'e9es sans fin, et les bergeronnettes qui pi\'e9tinent en voletant dans les bordures de buis et de tr
+\'e8fle.
+\par
+\par Car il y a de tout cela dans Hampton-Court\~; il y a, en outre, les espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts treillages pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante\~
+; il y a dans le parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui baignent leurs pieds dans une po\'e9tique et luxuriante moisissure.
+\par
+\par Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c\rquote \'e9taient les ombres charmantes qui couraient apr\'e8s midi sur ses terrasses, lorsque, comme Louis XIV, il avait fait peindre leurs beaut\'e9
+s dans son grand cabinet par un des pinceaux intelligents de son \'e9poque, pinceaux qui savaient attacher sur la toile un rayon \'e9chapp\'e9 de tant de beaux yeux qui lan\'e7aient l\rquote amour.
+\par
+\par Le jour o\'f9 nous arrivons \'e0 Hampton-Court, le ciel est presque doux et clair comme en un jour de France, l\rquote air est d\rquote une ti\'e9deur humide, les g\'e9raniums, les pois de senteur \'e9normes, les seringats et les h\'e9liotropes, jet\'e9
+s par millions dans le parterre, exhalent leurs ar\'f4mes enivrants.
+\par
+\par Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a d\'een\'e9, rendu visite \'e0 la duchesse de Castelmaine, la ma\'eetresse en titre, et, apr\'e8s cette preuve de fid\'e9lit\'e9, il peut \'e0 l\rquote aise se permettre des infid\'e9lit\'e9s jusqu\rquote
+au soir.
+\par
+\par Toute la Cour fol\'e2tre et aime. C\rquote est le temps o\'f9 les dames demandent s\'e9rieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou tel pied plus ou moins charmant, selon qu\rquote il est chauss\'e9 d\rquote un bas de soie rose ou d\rquote
+un bas de soie verte.
+\par
+\par C\rquote est le temps o\'f9 Charles II d\'e9clare qu\rquote il n\rquote y a pas de salut pour une femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart les porte de cette couleur.
+\par
+\par Tandis que le roi cherche \'e0 communiquer ses pr\'e9f\'e9rences, nous verrons, dans l\rquote all\'e9e des h\'eatres qui faisait face \'e0 la terrasse, une jeune dame en habit de couleur s\'e9v\'e8re marchant aupr\'e8s d\rquote
+un autre habit de couleur lilas et bleu sombre.
+\par
+\par Elles travers\'e8rent le parterre de gazon, au milieu duquel s\rquote \'e9levait une belle fontaine aux sir\'e8nes de bronze, et s\rquote en all\'e8rent en causant sur la terrasse, le long de laquelle, de la cl\'f4
+ture de briques, sortaient dans le parc plusieurs cabinets vari\'e9s de forme\~; mais, comme ces cabinets \'e9taient pour la plupart occup\'e9s, ces jeunes femmes pass\'e8rent\~: l\rquote une rougissait, l\rquote autre r\'eavait.
+\par
+\par Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute la Tamise, et, trouvant un frais abri, s\rquote assirent c\'f4te \'e0 c\'f4te.
+\par
+\par \endash O\'f9 allons-nous, Stewart\~? dit la plus jeune des deux femmes \'e0 sa compagne.
+\par
+\par \endash Ma ch\'e8re Graffton, nous allons, tu le vois bien, o\'f9 tu nous m\'e8nes.
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Sans doute, toi\~! \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 du palais, vers ce banc o\'f9 le jeune Fran\'e7ais attend et soupire.
+\par
+\par }{\lang2057 Miss Mary Graffton s\rquote arr\'eata court.
+\par
+\par }{\endash Non, non, dit-elle, je ne vais pas l\'e0.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Retournons, Stewart.
+\par
+\par \endash Avan\'e7ons, au contraire, et expliquons-nous.
+\par
+\par \endash Sur quoi\~?
+\par
+\par \endash Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les promenades que tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu\rquote il fait.
+\par
+\par \endash Et tu en conclus qu\rquote il m\rquote aime ou que je l\rquote aime\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~? C\rquote est un charmant gentilhomme. Personne ne m\rquote entend, je l\rquote esp\'e8re, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec un sourire qui indiquait, au reste, que son inqui\'e9tude n\rquote \'e9tait pas grande.
+\par
+\par \endash Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec M.\~de\~Buckingham.
+\par
+\par \endash \'c0 propos de M.\~de\~Buckingham, Mary\'85
+\par
+\par \endash Quoi\~?
+\par
+\par \endash Il me semble qu\rquote il s\rquote est d\'e9clar\'e9 ton chevalier depuis le retour de France\~; comment va ton c\'9cur de ce c\'f4t\'e9\~?
+\par
+\par Mary Graffton haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Bon\~! bon\~! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en riant\~; allons le retrouver bien vite.
+\par
+\par \endash Pour quoi faire\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai \'e0 lui parler, moi.
+\par
+\par \endash Pas encore\~; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais les petits secrets du roi.
+\par
+\par \endash Tu crois cela\~?
+\par
+\par \endash Dame\~! tu dois les savoir, ou personne ne les saura\~; dis, pourquoi M.\~de\~Bragelonne est-il en Angleterre, et qu\rquote y fait-il\~?
+\par
+\par \endash Ce que fait tout gentilhomme envoy\'e9 par son roi vers un autre roi.
+\par
+\par \endash Soit\~; mais, s\'e9rieusement, quoique la politique ne soit pas notre fort, nous en savons assez pour comprendre que M.\~de\~Bragelonne n\rquote a point ici de mission s\'e9rieuse.
+\par
+\par \endash \'c9coute dit Stewart avec une gravit\'e9 affect\'e9e, je veux bien pour toi trahir un secret d\rquote \'c9tat. Veux-tu que je te r\'e9cite la lettre de cr\'e9dit donn\'e9e par le roi Louis XIV \'e0 M.\~de\~Bragelonne, et adress\'e9e \'e0
+ Sa Majest\'e9 le roi Charles II\~?
+\par
+\par \endash Oui, sans doute.
+\par
+\par \endash La voici\~: \'ab\~Mon fr\'e8re, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour, fils de quelqu\rquote un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en prie, et faites-lui aimer l\rquote Angleterre.\~\'bb
+\par
+\par \endash Il y avait cela\~?
+\par
+\par \endash Tout net\'85 ou l\rquote \'e9quivalent. Je ne r\'e9ponds pas de la forme, mais je r\'e9ponds du fond.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! qu\rquote en as-tu d\'e9duit, ou plut\'f4t qu\rquote en a d\'e9duit le roi\~?
+\par
+\par \endash Que Sa Majest\'e9 fran\'e7aise avait ses raisons pour \'e9loigner M.\~de\~Bragelonne, et le marier\'85 autre part qu\rquote en France.
+\par
+\par \endash De sorte qu\rquote en vertu de cette lettre\~?\'85
+\par
+\par \endash Le roi Charles II a re\'e7u de Bragelonne comme tu sais, splendidement et amicalement\~; il lui a donn\'e9 la plus belle chambre de White-Hall, et, comme tu es la plus pr\'e9cieuse personne de sa Cour, attendu que tu as refus\'e9 son c\'9cur\'85
+ allons, ne rougis pas\'85 il a voulu te donner du go\'fbt pour le Fran\'e7ais et lui faire ce beau pr\'e9sent. Voil\'e0 pourquoi, toi, h\'e9riti\'e8re de trois cent mille livres, toi, future duchesse, toi, belle et bonne, il t\rquote
+a mise de toutes les promenades dont M.\~de\~Bragelonne faisait partie. Enfin, c\rquote \'e9tait un complot, une esp\'e8ce de conspiration. Vois si tu veux y mettre le feu, je t\rquote en livre la m\'e8che.
+\par
+\par Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui \'e9tait famili\'e8re, et serrant le bras de sa compagne\~:
+\par
+\par \endash Remercie le roi, dit-elle.
+\par
+\par \endash Oui, oui, mais M.\~de\~Buckingham est jaloux. Prends garde\~! r\'e9pliqua Stewart.
+\par
+\par Ces mots \'e9taient \'e0 peine prononc\'e9s, que M.\~de\~Buckingham sortait de l\rquote un des pavillons de la terrasse et, s\rquote approchant des deux femmes avec un sourire\~:
+\par
+\par \endash Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas jaloux, et la preuve, miss Mary, c\rquote est que voici l\'e0-bas celui qui devrait \'eatre la cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne, qui r\'eave tout seul. Pauvre gar\'e7on\~
+! Permettez donc que je lui abandonne votre gracieuse compagnie pendant quelques minutes, attendu que j\rquote ai besoin de causer pendant ces quelques minutes avec miss Lucy Stewart.
+\par
+\par Alors, s\rquote inclinant du c\'f4t\'e9 de Lucy\~:
+\par
+\par \endash Me ferez-vous, dit-il, l\rquote honneur de prendre ma main pour aller saluer le roi, qui nous attend\~?
+\par
+\par Et, \'e0 ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss Lucy Stewart et l\rquote emmena.
+\par
+\par Rest\'e9e seule, Mary Graffton, la t\'eate inclin\'e9e sur l\rquote \'e9paule avec cette mollesse gracieuse particuli\'e8re aux jeunes Anglaises, demeura un instant immobile, les yeux fix\'e9s sur Raoul, mais comme ind\'e9cise de ce qu\rquote
+elle devait faire. Enfin, apr\'e8s que ses joues, en p\'e2lissant et en rougissant tour \'e0 tour, eurent r\'e9v\'e9l\'e9 le combat qui se passait dans son c\'9cur, elle parut prendre une r\'e9solution et s\rquote avan\'e7a d\rquote
+un pas assez ferme vers le banc o\'f9 Raoul \'e9tait assis, et r\'eavait comme on l\rquote avait bien dit.
+\par
+\par Le bruit des pas de miss Mary, si l\'e9ger qu\rquote il f\'fbt sur la pelouse verte, r\'e9veilla Raoul\~; il d\'e9tourna la t\'eate, aper\'e7ut la jeune fille et marcha au-devant de la compagne que son heureux destin lui amenait.
+\par
+\par \endash On m\rquote envoie \'e0 vous, monsieur, dit Mary Graffton\~; m\rquote acceptez-vous\~?
+\par
+\par \endash Et \'e0 qui dois-je \'eatre reconnaissant d\rquote un pareil bonheur, mademoiselle, demanda Raoul.
+\par
+\par \endash \'c0 M.\~de\~Buckingham, r\'e9pliqua Mary en affectant la gaiet\'e9.
+\par
+\par \endash \'c0 M.\~de\~Buckingham, qui recherche si passionn\'e9ment votre pr\'e9cieuse compagnie\~! Mademoiselle, dois-je vous croire\~?
+\par
+\par \endash En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire \'e0 ce que nous passions la meilleure ou plut\'f4t la plus longue part de nos journ\'e9es ensemble. Hier, c\rquote \'e9tait le roi qui m\rquote ordonnait de vous faire asseoir pr\'e8s de moi, \'e0
+ table\~; aujourd\rquote hui, c\rquote est M.\~de\~Buckingham qui me prie de venir m\rquote asseoir pr\'e8s de vous, sur ce banc.
+\par
+\par \endash Et il s\rquote est \'e9loign\'e9 pour me laisser la place libre\~? demanda Raoul, avec embarras.
+\par
+\par \endash Regardez l\'e0-bas, au d\'e9tour de l\rquote all\'e9e, il va dispara\'eetre avec miss Stewart. A-t-on de ces complaisances-l\'e0 en France, monsieur le vicomte\~?
+\par
+\par \endash Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en France, car \'e0 peine si je suis Fran\'e7ais. J\rquote ai v\'e9cu dans plusieurs pays et presque toujours en soldat\~; puis j\rquote ai pass\'e9 beaucoup de temps \'e0 la campagne\~
+; je suis un sauvage.
+\par
+\par \endash Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.
+\par
+\par \endash Comment, vous ne savez\~?\'85
+\par
+\par \endash Pardon, fit Raoul en secouant la t\'eate et en rappelant \'e0 lui ses pens\'e9es. Pardon, je n\rquote entendais pas.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit la jeune femme en soupirant \'e0 son tour, comme le duc de Buckingham a eu tort de m\rquote envoyer ici\~!
+\par
+\par \endash Tort\~? dit vivement Raoul. Vous avez raison\~: ma compagnie est maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M.\~de\~Buckingham a eu tort de vous envoyer ici.
+\par
+\par \endash C\rquote est justement, r\'e9pliqua la jeune femme avec sa voix s\'e9rieuse et vibrante, c\rquote est justement parce que je ne m\rquote ennuie pas avec vous que M.\~de\~Buckingham a eu tort de m\rquote envoyer pr\'e8s de vous.
+\par
+\par Raoul rougit \'e0 son tour.
+\par
+\par \endash Mais, reprit-il, comment M.\~de\~Buckingham vous envoie-t-il pr\'e8s de moi, et comment y venez-vous vous-m\'eame\~? M.\~de\~Buckingham vous aime, et vous l\rquote aimez\'85
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondit gravement Mary, non\~! M.\~de\~Buckingham ne m\rquote aime point, puisqu\rquote il aime Mme\~la duchesse d\rquote Orl\'e9ans\~; et, quant \'e0 moi, je n\rquote ai aucun amour pour le duc.
+\par
+\par Raoul regarda la jeune femme avec \'e9tonnement.
+\par
+\par \endash \'cates-vous l\rquote ami de M.\~de\~Buckingham, vicomte\~? demanda-t-elle.
+\par
+\par \endash M.\~le duc me fait l\rquote honneur de m\rquote appeler son ami, depuis que nous nous sommes vus en France.
+\par
+\par \endash Vous \'eates de simples connaissances, alors\~?
+\par
+\par \endash Non, car M.\~le duc de Buckingham est l\rquote ami tr\'e8s intime d\rquote un gentilhomme que j\rquote aime comme un fr\'e8re.
+\par
+\par \endash De M.\~le comte de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Oui, mademoiselle.
+\par
+\par \endash Lequel aime Mme\~la duchesse d\rquote Orl\'e9ans\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! que dites-vous l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Et qui en est aim\'e9, continua tranquillement la jeune femme.
+\par
+\par Raoul baissa la t\'eate\~; miss Mary Graffton continua en soupirant\~:
+\par
+\par \endash Ils sont bien heureux\~!\'85 Tenez, quittez-moi, monsieur de Bragelonne, car M.\~de\~Buckingham vous a donn\'e9 une f\'e2cheuse commission en m\rquote offrant \'e0 vous comme compagne de promenade. Votre c\'9cur est ailleurs, et \'e0
+ peine si vous me faites l\rquote aum\'f4ne de votre esprit. Avouez, avouez\'85 Ce serait mal \'e0 vous, vicomte, de ne pas avouer.
+\par
+\par \endash Madame, je l\rquote avoue.
+\par
+\par Elle le regarda.
+\par
+\par Il \'e9tait si simple et si beau, son \'9cil avait tant de limpidit\'e9, de douce franchise et de r\'e9solution, qu\rquote il ne pouvait venir \'e0 l\rquote id\'e9e d\rquote une femme, aussi distingu\'e9e que l\rquote \'e9
+tait miss Mary, que le jeune homme f\'fbt un discourtois ou un niais.
+\par
+\par Elle vit seulement qu\rquote il aimait une autre femme qu\rquote elle dans toute la sinc\'e9rit\'e9 de son c\'9cur.
+\par
+\par \endash Oui, je comprends, dit-elle\~; vous \'eates amoureux en France.
+\par
+\par Raoul s\rquote inclina.
+\par
+\par \endash Le duc conna\'eet-il cet amour\~?
+\par
+\par \endash Nul ne le sait, r\'e9pondit Raoul.
+\par
+\par \endash Et pourquoi me le dites-vous, \'e0 moi\~?
+\par
+\par \endash Mademoiselle\'85
+\par
+\par \endash Allons, parlez.
+\par
+\par \endash Je ne puis.
+\par
+\par \endash C\rquote est donc \'e0 moi d\rquote aller au-devant de l\rquote explication\~; vous ne voulez rien me dire, \'e0 moi, parce que vous \'eates convaincu maintenant que je n\rquote aime point le duc, parce que vous voyez que je vous eusse aim\'e9
+ peut-\'eatre, parce que vous \'eates un gentilhomme plein de c\'9cur et de d\'e9licatesse, et qu\rquote au lieu de prendre, ne f\'fbt-ce que pour vous distraire un moment, une main que l\rquote on approchait de la v\'f4tre, qu\rquote au lieu de sourire
+\'e0 ma bouche qui vous souriait, vous avez pr\'e9f\'e9r\'e9, vous qui \'eates jeune, me dire, \'e0 moi qui suis belle\~: \'ab\~J\rquote aime en France\~!\~\'bb Eh bien\~! merci monsieur de Bragelonne, vous \'ea
+tes un noble gentilhomme, et je vous en aime davantage\'85 d\rquote amiti\'e9. \'c0 pr\'e9sent, ne parlons plus de moi, parlons de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parl\'e9 d\rquote elle\~; dites-moi pourquoi vous \'eates triste, pourquoi vous l
+\rquote \'eates davantage encore depuis quelques jours\~?
+\par
+\par Raoul fut \'e9mu jusqu\rquote au fond du c\'9cur \'e0 l\rquote accent doux et triste de cette voix\~; il ne put trouver un mot de r\'e9ponse\~; la jeune fille vint encore \'e0 son secours.
+\par
+\par \endash Plaignez-moi, dit-elle. Ma m\'e8re \'e9tait Fran\'e7aise. Je puis donc dire que je suis Fran\'e7aise par le sang et l\rquote \'e2me. Mais sur cette ardeur planent sans cesse le brouillard et la tristesse de l\rquote Angleterre. Parfois je r\'ea
+ve d\rquote or et de magnifiques f\'e9licit\'e9s\~; mais soudain la brume arrive et s\rquote \'e9tend sur mon r\'eave qu\rquote elle \'e9teint. Cette fois encore, il en a \'e9t\'e9 ainsi. Pardon, assez l\'e0-dessus\~
+; donnez-moi votre main et contez vos chagrins \'e0 une amie.
+\par
+\par \endash Vous \'eates Fran\'e7aise, avez vous dit, Fran\'e7aise d\rquote \'e2me et de sang\~!
+\par
+\par \endash Oui, non seulement, je le r\'e9p\'e8te, ma m\'e8re \'e9tait Fran\'e7aise\~; mais encore, comme mon p\'e8re, ami du roi Charles I}{\super er}{, s\rquote \'e9tait exil\'e9 en France, et pendant le proc\'e8
+s du prince, et pendant la vie du Protecteur, j\rquote ai \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9e \'e0 Paris\~; \'e0 la restauration du roi Charles II, mon p\'e8re est revenu en Angleterre pour y mourir presque aussit\'f4t, pauvre p\'e8re\~! Alors, le roi Charles m
+\rquote a faite duchesse et a compl\'e9t\'e9 mon douaire.
+\par
+\par \endash Avez-vous encore quelque parent en France\~? demanda Raoul avec un profond int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash J\rquote ai une s\'9cur, mon a\'een\'e9e de sept ou huit ans, mari\'e9e en France et d\'e9j\'e0 veuve\~; elle s\rquote appelle Mme\~de\~Belli\'e8re.
+\par
+\par Raoul fit un mouvement.
+\par
+\par \endash Vous la connaissez\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai entendu prononcer son nom.
+\par
+\par \endash Elle aime aussi, et ses derni\'e8res lettres m\rquote annoncent qu\rquote elle est heureuse, donc elle est aim\'e9e. Moi, je vous le disais, monsieur de Bragelonne, j\rquote ai la moiti\'e9 de son \'e2me, mais je n\rquote ai point la moiti\'e9
+ de son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-vous en France\~?
+\par
+\par \endash Une jeune fille douce et blanche comme un lis.
+\par
+\par \endash Mais, si elle vous aime, pourquoi \'eates-vous triste\~?
+\par
+\par \endash On m\rquote a dit qu\rquote elle ne m\rquote aimait plus.
+\par
+\par \endash Vous ne le croyez pas, j\rquote esp\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Celui qui m\rquote \'e9crit n\rquote a point sign\'e9 sa lettre.
+\par
+\par \endash Une d\'e9nonciation anonyme\~! Oh\~! c\rquote est quelque trahison, dit miss Graffton.
+\par
+\par \endash Tenez, dit Raoul en montrant \'e0 la jeune fille un billet qu\rquote il avait lu cent fois.
+\par
+\par Mary Graffton prit le billet et lut\~:
+\par
+\par \'ab\~Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous divertir l\'e0-bas avec les belles dames du roi Charles II\~; car, \'e0 la Cour du roi Louis XIV, on vous assi\'e8ge dans le ch\'e2teau de vos amours. Restez donc \'e0 jamais \'e0
+ Londres, pauvre vicomte, ou revenez vite \'e0 Paris.\~\'bb
+\par
+\par \endash Pas de signature\~? dit Miss Mary.
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Donc, n\rquote y croyez pas.
+\par
+\par \endash Oui\~; mais voici une seconde lettre.
+\par
+\par \endash De qui\~?
+\par
+\par \endash De M.\~de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est autre chose\~! Et cette lettre vous dit\~?\'85
+\par
+\par \endash Lisez.
+\par
+\par \'ab\~Mon ami, je suis bless\'e9, malade. Revenez, Raoul\~; revenez\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s28\qr\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {De\~Guiche.\~\'bb
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \endash Et qu\rquote allez-vous faire\~? demanda la jeune fille avec un serrement de c\'9cur.
+\par
+\par \endash Mon intention, en recevant cette lettre, a \'e9t\'e9 de prendre \'e0 l\rquote instant m\'eame cong\'e9 du roi.
+\par
+\par \endash Et vous la re\'e7\'fbtes\~?\'85
+\par
+\par \endash Avant-hier.
+\par
+\par \endash Elle est dat\'e9e de Fontainebleau.
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e9trange, n\rquote est-ce pas\~? la Cour est \'e0 Paris. Enfin, je fusse parti. Mais, quand je parlai au roi de mon d\'e9part, il se mit \'e0 rire et me dit\~: \'ab\~Monsieur l\rquote ambassadeur, d\rquote o\'f9
+ vient que vous partez\~? Est-ce que votre ma\'eetre vous rappelle\~?\~\'bb Je rougis, je fus d\'e9contenanc\'e9 car, en effet, le roi m\rquote a envoy\'e9 ici, et je n\rquote ai point re\'e7u d\rquote ordre de retour.
+\par
+\par Mary fron\'e7a un sourcil pensif.
+\par
+\par \endash Et vous restez\~? demanda-t-elle.
+\par
+\par \endash Il le faut, mademoiselle.
+\par
+\par \endash Et celle que vous aimez\~?\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~?\'85
+\par
+\par \endash Vous \'e9crit-elle\~?
+\par
+\par \endash Jamais.
+\par
+\par \endash Jamais\~! Oh\~! elle ne vous aime donc pas\~?
+\par
+\par \endash Au moins, elle ne m\rquote a point \'e9crit depuis mon d\'e9part.
+\par
+\par \endash Vous \'e9crivait-elle, auparavant\~?
+\par
+\par \endash Quelquefois\'85 Oh\~! j\rquote esp\'e8re qu\rquote elle aura eu un emp\'eachement.
+\par
+\par \endash Voici le duc\~: silence.
+\par
+\par En effet, Buckingham reparaissait au bout de l\rquote all\'e9e seul et souriant\~; il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.
+\par
+\par \endash Vous \'eates-vous entendus\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Sur quoi\~? demanda Mary Graffton.
+\par
+\par \endash Sur ce qui peut vous rendre heureuse, ch\'e8re Mary, et rendre Raoul moins malheureux\~?
+\par
+\par \endash Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise devant Monsieur\~?
+\par
+\par Et il souriait.
+\par
+\par \endash Si vous voulez dire, r\'e9pondit la jeune fille avec fiert\'e9, que j\rquote \'e9tais dispos\'e9e \'e0 aimer M.\~de\~Bragelonne, c\rquote est inutile, car je le lui ai dit.
+\par
+\par Buckingham r\'e9fl\'e9chit, et sans se d\'e9contenancer, comme elle s\rquote y attendait\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est, dit-il, parce que je vous connais un d\'e9licat esprit et surtout une \'e2me loyale, que je vous laissais avec M.\~de\~Bragelonne, dont le c\'9cur malade peut se gu\'e9rir entre les mains d\rquote un m\'e9decin comme vous.
+\par
+\par \endash Mais, milord, avant de me parler du c\'9cur de M.\~de\~Bragelonne, vous me parliez du v\'f4tre. Voulez-vous donc que je gu\'e9risse deux c\'9curs \'e0 la fois\~?
+\par
+\par \endash Il est vrai, miss Mary\~; mais vous me rendrez cette justice, que j\rquote ai bient\'f4t cess\'e9 une poursuite inutile, reconnaissant que ma blessure, \'e0 moi, \'e9tait incurable.
+\par
+\par Mary se recueillit un instant.
+\par
+\par \endash Milord, dit-elle, M.\~de\~Bragelonne est heureux. Il aime, on l\rquote aime. Il n\rquote a donc pas besoin d\rquote un m\'e9decin tel que moi.
+\par
+\par \endash M.\~de\~Bragelonne, dit Buckingham, est \'e0 la veille de faire une grave maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l\rquote on soigne son c\'9cur.
+\par
+\par \endash Expliquez-vous, milord\~? demanda vivement Raoul.
+\par
+\par \endash Non, peu \'e0 peu je m\rquote expliquerais\~; mais, si vous le d\'e9sirez, je puis dire \'e0 miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.
+\par
+\par \endash Milord, vous me mettez \'e0 la torture\~: milord, vous savez quelque chose.
+\par
+\par \endash Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu\rquote un c\'9cur malade puisse rencontrer sur son chemin.
+\par
+\par \endash Milord, je vous ai d\'e9j\'e0 dit que le vicomte de Bragelonne aimait ailleurs, fit la jeune fille.
+\par
+\par \endash Il a tort.
+\par
+\par \endash Vous le savez donc, monsieur le duc\~? vous savez donc que j\rquote ai tort\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Mais qui aime-t-il donc\~? s\rquote \'e9cria la jeune fille.
+\par
+\par \endash Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement Buckingham, avec ce flegme qu\rquote un Anglais seul puise dans sa t\'eate et dans son c\'9cur.
+\par
+\par Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles prononc\'e9es par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la p\'e2leur du saisissement et le frissonnement de la terreur.
+\par
+\par \endash Duc, s\rquote \'e9cria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles que, sans tarder d\rquote une seconde, j\rquote en vais chercher l\rquote explication \'e0 Paris.
+\par
+\par \endash Vous resterez ici, dit Buckingham.
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Oui, vous.
+\par
+\par \endash Et comment cela\~?
+\par
+\par \endash Parce que vous n\rquote avez pas le droit de partir, et qu\rquote on ne quitte pas le service d\rquote un roi pour celui d\rquote une femme, f\'fbt-elle digne d\rquote \'eatre aim\'e9e comme l\rquote est Mary Graffton.
+\par
+\par \endash Alors instruisez-moi.
+\par
+\par \endash Je le veux bien. Mais resterez-vous\~?
+\par
+\par \endash Oui, si vous me parlez franchement.
+\par
+\par Ils en \'e9taient l\'e0, et sans doute Buckingham allait dire, non pas tout ce qui \'e9tait, mais tout ce qu\rquote il savait, lorsqu\rquote un valet de pied du roi parut \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de la terrasse et s\rquote avan\'e7a vers le cabinet o
+\'f9 \'e9tait le roi avec miss Lucy Stewart.
+\par
+\par Cet homme pr\'e9c\'e9dait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis pied \'e0 terre il y avait quelques instants \'e0 peine.
+\par
+\par \endash Le courrier de France\~! le courrier de Madame\~! s\rquote \'e9cria Raoul reconnaissant la livr\'e9e de la duchesse.
+\par
+\par L\rquote homme et le courrier firent pr\'e9venir le roi tandis que le duc et miss Graffton \'e9changeaient un regard d\rquote intelligence.
+\par
+\par \endash Voulez-vous donc que je pleure\~?
+\par
+\par \endash Non, mais je voudrais vous voir un peu plus m\'e9lancolique.
+\par
+\par \endash Merci Dieu\~! ma belle, je l\rquote ai \'e9t\'e9 assez longtemps\~: quatorze ans d\rquote exil, de pauvret\'e9, de mis\'e8re\~; il me semblait que c\rquote \'e9tait une dette pay\'e9e\~; et puis la m\'e9lancolie enlaidit.
+\par
+\par \endash Non pas, voyez plut\'f4t le jeune Fran\'e7ais.
+\par
+\par \endash Oh\~! le vicomte de Bragelonne, vous aussi\~! Dieu me damne\~! elles en deviendront toutes folles les unes apr\'e8s les autres\~; d\rquote ailleurs, lui, il a raison d\rquote \'eatre m\'e9lancolique.
+\par
+\par \endash Et pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Ah bien\~! il faut que je vous livre les secrets d\rquote \'c9tat.
+\par
+\par \endash Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous \'e9tiez pr\'eat \'e0 faire tout ce que je voudrais.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! il s\rquote ennuie dans ce pays, l\'e0\~! \'cates-vous contente\~?
+\par
+\par \endash Il s\rquote ennuie\~?
+\par
+\par \endash Oui, preuve qu\rquote il est un niais.
+\par
+\par \endash Comment, un niais\~?
+\par
+\par \endash Sans doute. Comprenez-vous cela\~? Je lui permets d\rquote aimer miss Mary Graffton, et il s\rquote ennuie\~!
+\par
+\par \endash Bon\~! il para\'eet que, si vous n\rquote \'e9tiez pas aim\'e9 de miss Lucy Stewart, vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary Graffton\~?
+\par
+\par \endash Je ne dis pas cela\~: d\rquote abord, vous savez bien que Mary Graffton ne m\rquote aime pas\~; or, on ne se console d\rquote un amour perdu que par un amour trouv\'e9. Mais, encore une fois, ce n\rquote est pas de moi qu\rquote
+il est question, c\rquote est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle qu\rquote il laisse derri\'e8re lui est une H\'e9l\'e8ne, une H\'e9l\'e8ne avant P\'e9ris, bien entendu.
+\par
+\par \endash Mais il laisse donc quelqu\rquote un, ce gentilhomme\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est-\'e0-dire qu\rquote on le laisse.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838225}{\*\bkmkstart _Toc97189263}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXVII \endash Le courrier de Madame
+{\*\bkmkend _Toc79838225}{\*\bkmkend _Toc97189263}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Charles II \'e9tait en train de prouver ou d\rquote essayer de prouver \'e0 miss Stewart qu\rquote il ne s\rquote occupait que d\rquote elle\~; en cons\'e9quence, il lui promettait un amour pareil \'e0 celui que son a\'ef
+eul Henri IV avait eu pour Gabrielle.
+\par
+\par Malheureusement pour Charles II, il \'e9tait tomb\'e9 sur un mauvais jour, sur un jour o\'f9 miss Stewart s\rquote \'e9tait mis en t\'eate de le rendre jaloux.
+\par
+\par Aussi, \'e0 cette promesse, au lieu de s\rquote attendrir comme l\rquote esp\'e9rait Charles II, se mit-elle \'e0 \'e9clater de rire.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, Sire, s\rquote \'e9cria-t-elle tout en riant, si j\rquote avais le malheur de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-il facile de voir que vous mentez.
+\par
+\par \endash \'c9coutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de Rapha\'ebl\~; vous savez si j\rquote y tiens\~; le monde me les envie, vous savez encore cela\~: mon p\'e8re les fit acheter par Van Dyck. Voulez-vous que je les fasse porter aujourd
+\rquote hui m\'eame chez vous\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non, r\'e9pondit la jeune fille\~; gardez-vous-en bien, Sire, je suis trop \'e0 l\rquote \'e9troit pour loger de pareils h\'f4tes.
+\par
+\par \endash Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.
+\par
+\par \endash Soyez moins g\'e9n\'e9reux, Sire, et aimez plus longtemps, voil\'e0 tout ce que je vous demande.
+\par
+\par \endash Je vous aimerai toujours\~; n\rquote est-ce pas assez\~?
+\par
+\par \endash Vous riez, Sire.
+\par
+\par \endash Pauvre gar\'e7on\~! Au fait, tant pis\~!
+\par
+\par \endash Comment, tant pis\~!
+\par
+\par \endash Oui, pourquoi s\rquote en va-t-il\~?
+\par
+\par \endash Croyez-vous que ce soit de son gr\'e9 qu\rquote il s\rquote en aille\~?
+\par
+\par \endash Il est donc forc\'e9\~?
+\par
+\par \endash Par ordre, ma ch\'e8re Stewart, il a quitt\'e9 Paris par ordre.
+\par
+\par \endash Et par quel ordre\~?
+\par
+\par \endash Devinez.
+\par
+\par \endash Du roi\~?
+\par
+\par \endash Juste.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous m\rquote ouvrez les yeux.
+\par
+\par \endash N\rquote en dites rien, au moins.
+\par
+\par \endash Vous savez bien que, pour la discr\'e9tion, je vaux un homme. Ainsi le roi le renvoie\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Et, pendant son absence, il lui prend sa ma\'eetresse.
+\par
+\par \endash Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier le roi, il se lamente\~!
+\par
+\par \endash Remercier le roi de ce qu\rquote il lui enl\'e8ve sa ma\'eetresse\~? Ah \'e7\'e0\~! mais ce n\rquote est pas galant le moins du monde, pour les femmes en g\'e9n\'e9ral et pour les ma\'eetresses en particulier, ce que vous dites l\'e0, Sire.
+
+\par
+\par \endash Mais comprenez donc, parbleu\~! Si celle que le roi lui enl\'e8ve \'e9tait une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son avis, et je ne le trouverais m\'eame pas assez d\'e9sesp\'e9r\'e9\~; mais c\rquote
+est une petite fille maigre et boiteuse\'85 Au diable soit de la fid\'e9lit\'e9\~! comme on dit en France. Refuser celle qui est riche pour celle qui est pauvre, celle qui l\rquote aime pour celle qui le trompe, a-t-on jamais vu cela\~?
+\par
+\par \endash Croyez-vous que Mary ait s\'e9rieusement envie de plaire au vicomte, Sire\~?
+\par
+\par \endash Oui, je le crois.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! le vicomte s\rquote habituera \'e0 l\rquote Angleterre. Mary a bonne t\'eate, et, quand elle veut, elle veut bien.
+\par
+\par \endash Ma ch\'e8re miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s\rquote acclimate \'e0 notre pays\~: il n\rquote y a pas longtemps, avant-hier encore, il m\rquote est venu demander la permission de le quitter.
+\par
+\par \endash Et vous la lui avez refus\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Je le crois bien\~! le roi mon fr\'e8re a trop \'e0 c\'9cur qu\rquote il soit absent, et, quant \'e0 moi, j\rquote y mets de l\rquote amour-propre\~: il ne sera pas dit que j\rquote aurai tendu \'e0 ce }{\i youngman}{
+ le plus noble et le plus doux app\'e2t de l\rquote Angleterre\'85
+\par
+\par \endash Vous \'eates galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante moue.
+\par
+\par \endash Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-l\'e0 est un app\'e2t royal, et, puisque je m\rquote y suis pris, un autre, j\rquote esp\'e8re, ne s\rquote y prendra point\~; je dis donc, enfin, que je n\rquote
+aurai pas fait inutilement les doux yeux \'e0 ce jeune homme\~; il restera chez nous, il se mariera chez nous, ou, Dieu me damne\~!\'85
+\par
+\par \endash Et j\rquote esp\'e8re bien qu\rquote une fois mari\'e9, au lieu d\rquote en vouloir \'e0 Votre Majest\'e9, il lui en sera reconnaissant\~; car tout le monde s\rquote empresse \'e0 lui plaire, jusqu\rquote \'e0 M.\~de\~
+Buckingham qui, chose incroyable, s\rquote efface devant lui.
+\par
+\par \endash Et jusqu\rquote \'e0 miss Stewart, qui l\rquote appelle un charmant cavalier.
+\par
+\par \endash \'c9coutez, Sire, vous m\rquote avez assez vant\'e9 miss Graffton, passez-moi \'e0 mon tour un peu de Bragelonne. Mais, \'e0 propos, Sire, vous \'eates depuis quelque temps d\rquote une bont\'e9 qui me surprend\~
+; vous songez aux absents, vous pardonnez les offenses, vous \'eates presque parfait. D\rquote o\'f9 vient\~?\'85
+\par
+\par Charles II se mit \'e0 rire.
+\par
+\par \endash C\rquote est parce que vous vous laissez aimer, dit-il.
+\par
+\par \endash Oh\~! il doit y avoir une autre raison.
+\par
+\par \endash Dame\~! j\rquote oblige mon fr\'e8re Louis XIV.
+\par
+\par \endash Donnez-m\rquote en une autre encore.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! le vrai motif, c\rquote est que Buckingham m\rquote a recommand\'e9 ce jeune homme, et m\rquote a dit\~: \'ab\~Sire, je commence par renoncer, en faveur du vicomte de Bragelonne, \'e0 miss Graffton\~; faites comme moi.\~\'bb
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est un digne gentilhomme, en v\'e9rit\'e9, que le duc.
+\par
+\par \endash Allons, bien\~; \'e9chauffez-vous maintenant la t\'eate pour Buckingham. Il para\'eet que vous voulez me faire damner aujourd\rquote hui.
+\par
+\par En ce moment, on gratta \'e0 la porte.
+\par
+\par \endash Qui se permet de nous d\'e9ranger\~? s\rquote \'e9cria Charles avec impatience.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, Sire, dit Stewart, voil\'e0 un }{\i qui se permet}{ de la plus supr\'eame fatuit\'e9, et, pour vous en punir\'85
+\par
+\par Elle alla elle-m\'eame ouvrir la porte.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est un messager de France, dit miss Stewart.
+\par
+\par \endash Un messager de France\~! s\rquote \'e9cria Charles\~; de ma s\'9cur peut-\'eatre\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire, dit l\rquote huissier, et messager extraordinaire.
+\par
+\par \endash Entrez, entrez, dit Charles.
+\par
+\par Le courrier entra.
+\par
+\par \endash Vous avez une lettre de Mme\~la duchesse d\rquote Orl\'e9ans\~? demanda le roi.
+\par
+\par \endash Oui, Sire, r\'e9pondit le courrier, et tellement press\'e9e, que j\rquote ai mis vingt-six heures seulement pour l\rquote apporter \'e0 Votre Majest\'e9, et encore ai-je perdu trois quarts d\rquote heure \'e0 Calais.
+\par
+\par \endash On reconna\'eetra ce z\'e8le, dit le roi.
+\par
+\par Et il ouvrit la lettre.
+\par
+\par Puis, se prenant \'e0 rire aux \'e9clats\~:
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, s\rquote \'e9cria-t-il, je n\rquote y comprends plus rien.
+\par
+\par Et il relut la lettre une seconde fois.
+\par
+\par Miss Stewart affectait un maintien plein de r\'e9serve, et contenait son ardente curiosit\'e9.
+\par
+\par \endash Francis, dit le roi \'e0 son valet, que l\rquote on fasse rafra\'eechir et coucher ce brave gar\'e7on, et que, demain, en se r\'e9veillant, il trouve \'e0 son chevet un petit sac de cinquante louis.
+\par
+\par \endash Sire\~!
+\par
+\par \endash Va, mon ami, va\~! Ma s\'9cur avait bien raison de te recommander la diligence\~; c\rquote est press\'e9.
+\par
+\par Et il se remit \'e0 rire plus fort que jamais.
+\par
+\par Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-m\'eame ne savaient quelle contenance garder.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je pense que tu as crev\'e9\'85 combien de chevaux\~?
+\par
+\par \endash Deux.
+\par
+\par \endash Deux chevaux pour apporter cette nouvelle\~! C\rquote est bien\~; va, mon ami, va.
+\par
+\par Le courrier sortit avec le valet de chambre.
+\par
+\par Charles II alla \'e0 la fen\'eatre qu\rquote il ouvrit, et, se penchant au-dehors\~:
+\par
+\par \endash Duc\~! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez\~!
+\par
+\par Le duc se h\'e2ta d\rquote accourir\~; mais, arriv\'e9 au seuil de la porte, et apercevant miss Stewart, il h\'e9sita \'e0 entrer.
+\par
+\par \endash Viens donc, et ferme la porte, duc.
+\par
+\par Le duc ob\'e9it, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s\rquote approcha en souriant.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mon cher duc, o\'f9 en es-tu avec ton Fran\'e7ais\~?
+\par
+\par \endash Mais j\rquote en suis, de son c\'f4t\'e9, au plus pur d\'e9sespoir, Sire.
+\par
+\par \endash Et pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Parce que cette adorable miss Graffton veut l\rquote \'e9pouser, et qu\rquote il ne veut pas.
+\par
+\par \endash Mais ce Fran\'e7ais n\rquote est donc qu\rquote un b\'e9otien\~! s\rquote \'e9cria miss Stewart\~; qu\rquote il dise }{\i oui}{, ou qu\rquote il dise }{\i non}{, et que cela finisse.
+\par
+\par \endash Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez savoir, madame, que M.\~de\~Bragelonne aime ailleurs.
+\par
+\par \endash Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de plus simple\~; qu\rquote il dise non.
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est que je lui ai prouv\'e9 qu\rquote il avait tort de ne pas dire oui\~!
+\par
+\par \endash Tu lui as donc avou\'e9 que sa La Valli\'e8re le trompait\~?
+\par
+\par \endash Ma foi\~! oui, tout net.
+\par
+\par \endash Et qu\rquote a-t-il fait\~?
+\par
+\par \endash Il a fait un bond comme pour franchir le d\'e9troit.
+\par
+\par \endash Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose\~: c\rquote est ma foi\~! bien heureux.
+\par
+\par \endash Mais, continua Buckingham, je l\rquote ai arr\'eat\'e9\~: je l\rquote ai mis aux prises avec miss Mary, et j\rquote esp\'e8re bien que, maintenant, il ne partira point, comme il en avait manifest\'e9 l\rquote intention.
+\par
+\par \endash Il manifestait l\rquote intention de partir\~? s\rquote \'e9cria le roi.
+\par
+\par \endash Un instant, j\rquote ai dout\'e9 qu\rquote aucune puissance humaine f\'fbt capable de l\rquote arr\'eater\~; mais les yeux de miss Mary sont braqu\'e9s sur lui\~: il restera.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! voil\'e0 ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en \'e9clatant de rire\~; ce malheureux est pr\'e9destin\'e9.
+\par
+\par \endash Pr\'e9destin\'e9 \'e0 quoi\~?
+\par
+\par \endash \'c0 \'eatre tromp\'e9, ce qui n\rquote est rien\~; mais \'e0 le voir, ce qui est beaucoup.
+\par
+\par \endash \'c0 distance, et avec l\rquote aide de miss Graffton, le coup sera par\'e9.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! pas du tout\~; il n\rquote y aura ni distance, ni aide de miss Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure.
+\par
+\par Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.
+\par
+\par \endash Mais, Sire, Votre Majest\'e9 sait bien que c\rquote est impossible, dit le duc.
+\par
+\par \endash C\rquote est-\'e0-dire, mon cher Buckingham, qu\rquote il est impossible, maintenant, que le contraire arrive.
+\par
+\par \endash Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion.
+\par
+\par \endash Je le veux bien, Villiers.
+\par
+\par \endash Et que sa col\'e8re est terrible.
+\par
+\par \endash Je ne dis pas non, cher ami.
+\par
+\par \endash S\rquote il voit son malheur de pr\'e8s, tant pis pour l\rquote auteur de son malheur.
+\par
+\par \endash Soit\~; mais que veux-tu que j\rquote y fasse\~?
+\par
+\par \endash F\'fbt-ce le roi, s\rquote \'e9cria Buckingham, je ne r\'e9pondrais pas de lui\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles tranquillement\~; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez lui \'e0 Blois. Il a M.\~d\rquote Artagnan. Peste\~! voil\'e0 un gardien\~! Je m\rquote
+accommoderais, vois-tu de vingt col\'e8res comme celles de ton Bragelonne, si j\rquote avais quatre gardiens comme M.\~d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Oh\~! mais que Votre Majest\'e9, qui est si bonne, r\'e9fl\'e9chisse, dit Buckingham.
+\par
+\par \endash Tiens, dit Charles II en pr\'e9sentant la lettre au duc, lis, et r\'e9ponds toi m\'eame. \'c0 ma place, que ferais-tu\~?
+\par
+\par Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en tremblant d\rquote \'e9motion\~:
+\par
+\par \'ab\~Pour vous, pour moi, pour l\rquote honneur et le salut de tous, renvoyez imm\'e9diatement en France M.\~de\~Bragelonne.
+\par
+\par \'ab\~Votre s\'9cur d\'e9vou\'e9e,
+\par
+\par }\pard\plain \s28\qr\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Henriette.\~\'bb
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \endash Qu\rquote en dis-tu, Villiers\~?
+\par
+\par \endash Ma foi\~! Sire, je n\rquote en dis rien, r\'e9pondit le duc stup\'e9fait.
+\par
+\par \endash Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me conseillerais de ne pas ob\'e9ir \'e0 ma s\'9cur quand elle me parle avec cette insistance\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non, non, Sire, et cependant\'85
+\par
+\par \endash Tu n\rquote as pas lu le }{\i post-scriptum, }{Villiers\~; il est sous le pli, et m\rquote avait \'e9chapp\'e9 d\rquote abord \'e0 moi-m\'eame\~: lis.
+\par
+\par Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne.
+\par
+\par \'ab\~Mille souvenirs \'e0 ceux qui m\rquote aiment.\~\'bb
+\par
+\par Le front p\'e2lissant du duc s\rquote abaissa vers la terre\~; la feuille trembla dans ses doigts, comme si le papier se f\'fbt chang\'e9 en un plomb \'e9pais.
+\par
+\par Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait muet\~:
+\par
+\par \endash Qu\rquote il suive donc sa destin\'e9e, comme nous la n\'f4tre, continua le roi\~; chacun souffre sa passion en ce monde\~: j\rquote ai eu la mienne, j\rquote ai eu celle des miens, j\rquote ai port\'e9
+ double croix. Au diable les soucis, maintenant\~! Va, Villiers, va me qu\'e9rir ce gentilhomme.
+\par
+\par Le duc ouvrit la porte treilliss\'e9e du cabinet, et, montrant au roi Raoul et Mary qui marchaient \'e0 c\'f4t\'e9 l\rquote un de l\rquote autre\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, dit-il, quelle cruaut\'e9 pour cette pauvre miss Graffton\~!
+\par
+\par \endash Allons, allons, appelle, dit Charles II en fron\'e7ant ses sourcils noirs\~; tout le monde est donc sentimental ici\~? Bon\~: voil\'e0 miss Stewart qui s\rquote essuie les yeux, \'e0 pr\'e9sent. Maudit Fran\'e7ais, va\~!
+\par
+\par Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton, il l\rquote amena devant le cabinet du roi.
+\par
+\par \endash Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous pas, avant-hier, la permission de retourner \'e0 Paris\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire, r\'e9pondit Raoul, que ce d\'e9but \'e9tourdit tout d\rquote abord.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mon cher vicomte, j\rquote avais refus\'e9, je crois\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Et vous m\rquote en avez voulu\~?
+\par
+\par \endash Non, Sire\~; car Votre Majest\'e9 refusait, certainement, pour d\rquote excellents motifs\~; Votre Majest\'e9 est trop sage et trop bonne pour ne pas bien faire tout ce qu\rquote elle fait.
+\par
+\par \endash Je vous all\'e9guai, je crois, cette raison, que le roi de France ne vous avait pas rappel\'e9\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire, vous m\rquote avez, en effet, r\'e9pondu cela.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! j\rquote ai r\'e9fl\'e9chi, monsieur de Bragelonne\~; si le roi, en effet, ne vous a pas fix\'e9 le retour, il m\rquote a recommand\'e9 de vous rendre agr\'e9able le s\'e9jour de l\rquote Angleterre\~; or, puisque vous me demandiez
+\'e0 partir, c\rquote est que le s\'e9jour de l\rquote Angleterre ne vous \'e9tait pas agr\'e9able\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai pas dit cela, Sire.
+\par
+\par \endash Non\~; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, qu\rquote un autre s\'e9jour vous serait plus agr\'e9able que celui-ci.
+\par
+\par En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle de laquelle miss Graffton \'e9tait appuy\'e9e p\'e2le et d\'e9faite.
+\par
+\par Son autre bras \'e9tait pos\'e9 sur le bras de Buckingham.
+\par
+\par \endash Vous ne r\'e9pondez pas, poursuivit Charles\~; le proverbe fran\'e7ais est positif\~: \'ab\~Qui ne dit mot consent.\~\'bb Eh bien\~! monsieur de Bragelonne, je me vois en mesure de vous satisfaire\~
+; vous pouvez, quand vous voudrez, partir pour la France, je vous y autorise.
+\par
+\par \endash Sire\~!\'85 s\rquote \'e9cria Raoul.
+\par
+\par \endash Oh\~! murmura Mary en \'e9treignant le bras de Buckingham.
+\par
+\par \endash Vous pouvez \'eatre ce soir \'e0 Douvres, continua le roi\~; la mar\'e9e monte \'e0 deux heures du matin.
+\par
+\par Raoul, stup\'e9fait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu entre le remerciement et l\rquote excuse.
+\par
+\par \endash Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous souhaite toutes sortes de prosp\'e9rit\'e9s, dit le roi en se levant\~; vous me ferez le plaisir de garder, en souvenir de moi, ce diamant, que je destinais \'e0 une corbeille de noces.
+
+\par
+\par Miss Graffton semblait pr\'e8s de d\'e9faillir.
+\par
+\par Raoul re\'e7ut le diamant\~; en le recevant, il sentait ses genoux trembler.
+\par
+\par Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments \'e0 miss Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu.
+\par
+\par Le roi profita de ce moment pour dispara\'eetre.
+\par
+\par Raoul trouva le duc occup\'e9 \'e0 relever le courage de miss Graffton.
+\par
+\par \endash Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie, murmurait Buckingham.
+\par
+\par \endash Je lui dis de partir, r\'e9pondit miss Graffton en se ranimant\~; je ne suis pas de ces femmes qui ont plus d\rquote orgueil que de c\'9cur\~; si on l\rquote aime en France, qu\rquote il retourne en France, et qu\rquote il me b\'e9
+nisse, moi qui lui aurai conseill\'e9 d\rquote aller trouver son bonheur. Si, au contraire, on ne l\rquote aime plus, qu\rquote il revienne, je l\rquote aimerai encore, et son infortune ne l\rquote aura point amoindri \'e0
+ mes yeux. Il y a dans les armes de ma maison ce que Dieu a grav\'e9 dans mon c\'9cur\~: }{\i Habenti parum, egenti cuncta. }{\'ab\~Aux riches peu, aux pauvres tout.\~\'bb
+\par
+\par \endash Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez l\'e0-bas l\rquote \'e9quivalent de ce que vous laissez ici.
+\par
+\par \endash Je crois ou du moins j\rquote esp\'e8re, dit Raoul d\rquote un air sombre, que ce que j\rquote aime est digne de moi\~; mais, s\rquote il est vrai que j\rquote ai un indigne amour, comme vous avez essay\'e9
+ de me le faire entendre, monsieur le duc, je l\rquote arracherai de mon c\'9cur, duss\'e9-je arracher mon c\'9cur avec l\rquote amour.
+\par
+\par Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression d\rquote ind\'e9finissable piti\'e9.
+\par
+\par Raoul sourit tristement.
+\par
+\par \endash Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne \'e9tait destin\'e9 \'e0 vous, laissez-moi vous l\rquote offrir\~; si je me marie en France, vous me le renverrez\~; si je ne me marie pas, gardez-le.
+\par
+\par Et, saluant, il s\rquote \'e9loigna.
+\par
+\par \'ab\~Que veut-il dire\~?\~\'bb pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait respectueusement la main glac\'e9e de miss Mary.
+\par
+\par Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle.
+\par
+\par \endash Si c\rquote \'e9tait une bague de fian\'e7ailles, dit-elle, je ne l\rquote accepterais point.
+\par
+\par \endash Vous lui offrez cependant de revenir \'e0 vous.
+\par
+\par \endash Oh\~! duc, s\rquote \'e9cria la jeune fille avec des sanglots, une femme comme moi n\rquote est jamais prise pour consolation par un homme comme lui.
+\par
+\par \endash Alors, vous pensez qu\rquote il ne reviendra pas.
+\par
+\par \endash Jamais, dit miss Graffton d\rquote une voix \'e9trangl\'e9e.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je vous dis, moi, qu\rquote il trouvera l\'e0-bas son bonheur d\'e9truit, sa fianc\'e9e perdue\'85 son honneur m\'eame entam\'e9\'85 Que lui restera-t-il donc qui vaille votre amour\~? oh\~! dites, Mary, vous qui vous connaissez vous m
+\'eame\~!
+\par
+\par Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et, tandis que Raoul fuyait dans l\rquote all\'e9e des tilleuls avec une rapidit\'e9 vertigineuse, elle chanta d\rquote une voix mourante ces vers de }{\i Rom\'e9o et Juliette}{\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Il faut partir et vivre,
+\par Ou rester et mourir.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Lorsqu\rquote elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss Graffton rentra chez elle, plus p\'e2le et plus silencieuse qu\rquote une ombre.
+\par
+\par Buckingham profita du courrier qui \'e9tait venu apporter la lettre au roi pour \'e9crire \'e0 Madame et au comte de\~Guiche.
+\par
+\par Le roi avait parl\'e9 juste. \'c0 deux heures du matin, la mar\'e9e \'e9tait haute, et Raoul s\rquote embarquait pour la France.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838226}{\*\bkmkstart _Toc97189264}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXVIII \endash
+ Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne{\*\bkmkend _Toc79838226}{\*\bkmkend _Toc97189264}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le roi surveillait ce portrait de La Valli\'e8re avec un soin qui venait autant du d\'e9sir de la voir ressemblante que du dessein de faire durer ce portrait longtemps.
+\par
+\par Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre l\rquote ach\'e8vement d\rquote un plan ou le r\'e9sultat d\rquote une teinte, et conseiller au peintre diverses modifications auxquelles celui-ci consentait avec une f\'e9licit\'e9 respectueuse.
+\par
+\par Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un peu tard\'e9, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait voir, et personne ne les voyait, ces silences pleins d\rquote expression, qui unissaient dans un soupir deux \'e2
+mes fort dispos\'e9es \'e0 se comprendre et fort d\'e9sireuses du calme et de la m\'e9ditation.
+\par
+\par Alors les minutes s\rquote \'e9coulaient comme par magie. Le roi se rapprochait de sa ma\'eetresse et venait la br\'fbler du feu de son regard, du contact de son haleine.
+\par
+\par Un bruit se faisait-il entendre dans l\rquote antichambre, le peintre arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s\rquote excusant, le roi se mettait \'e0 parler, La Valli\'e8re \'e0 lui r\'e9pondre pr\'e9cipitamment, et leurs yeux disaient \'e0
+ Saint-Aignan que, pendant son absence, ils avaient v\'e9cu un si\'e8cle.
+\par
+\par En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su donner au roi l\rquote app\'e9tit dans l\rquote abondance et le d\'e9sir dans la certitude de la possession.
+\par
+\par Ce que La Valli\'e8re redoutait n\rquote arriva pas.
+\par
+\par Nul ne devina que, dans la journ\'e9e, elle sortait deux ou trois heures de chez elle. Elle feignait une sant\'e9 irr\'e9guli\'e8re. Ceux qui se pr\'e9sentaient chez elle frappaient avant d\rquote entrer. Malicorne, l\rquote homme des inventions ing\'e9
+nieuses, avait imagin\'e9 un m\'e9canisme acoustique par lequel La Valli\'e8re, dans l\rquote appartement de Saint-Aignan, \'e9tait pr\'e9venue des visites que l\rquote on venait faire dans la chambre qu\rquote elle habitait ordinairement.
+\par
+\par Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait chez elle, d\'e9routant par une apparition tardive peut-\'eatre, mais qui combattait victorieusement n\'e9anmoins tous les soup\'e7ons des sceptiques les plus acharn\'e9s.
+\par
+\par Malicorne avait demand\'e9 \'e0 Saint-Aignan des nouvelles du lendemain. Saint-Aignan avait \'e9t\'e9 forc\'e9 d\rquote avouer que ce quart d\rquote heure de libert\'e9 donnait au roi une humeur des plus joyeuses.
+\par
+\par \endash Il faudra doubler la dose, r\'e9pliqua Malicorne, mais insensiblement\~; attendez qu\rquote on le d\'e9sire.
+\par
+\par On le d\'e9sira si bien, qu\rquote un soir, le quatri\'e8me jour, au moment o\'f9 le peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan f\'fbt rentr\'e9, Saint-Aignan entra et vit sur le visage de La Valli\'e8re une ombre de contrari\'e9t\'e9 qu\rquote elle n
+\rquote avait pu dissimuler. Le roi fut moins secret, il t\'e9moigna son d\'e9pit par un mouvement d\rquote \'e9paules tr\'e8s significatif. La Valli\'e8re rougit, alors.
+\par
+\par \'ab\~Bon\~! s\rquote \'e9cria Saint-Aignan dans sa pens\'e9e, M.\~Malicorne sera enchant\'e9 ce soir.\~\'bb
+\par
+\par En effet, Malicorne fut enchant\'e9 le soir.
+\par
+\par \endash Il est bien \'e9vident, dit-il au comte, que Mlle de La Valli\'e8re esp\'e9rait que vous tarderiez au moins de dix minutes.
+\par
+\par \endash Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.
+\par
+\par \endash Vous seriez un mauvais serviteur du roi, r\'e9pliqua celui-ci, si vous refusiez cette demi-heure de satisfaction \'e0 Sa Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Mais le peintre\~? objecta Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Je m\rquote en charge, dit Malicorne\~; seulement, laissez-moi prendre conseil des visages et des circonstances\~; ce sont mes op\'e9rations de magie, \'e0 moi, et, quand les sorciers prennent avec l\rquote
+astrolabe la hauteur du soleil, de la lune et de leurs constellations, moi, je me contente de regarder si les yeux sont cercl\'e9s de noir, ou si la bouche d\'e9crit l\rquote arc convexe ou l\rquote arc concave.
+\par
+\par \endash Observez donc\~!
+\par
+\par \endash N\rquote ayez pas peur.
+\par
+\par Et le rus\'e9 Malicorne eut tout le loisir d\rquote observer.
+\par
+\par Car, le soir m\'eame, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit une si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La Valli\'e8re avec des yeux si fort mourants, que Malicorne dit \'e0 Montalais, le soir\~:
+\par
+\par \endash \'c0 demain\~!
+\par
+\par Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la s\'e9ance \'e0 deux jours.
+\par
+\par Saint-Aignan n\rquote \'e9tait pas chez lui, quand La Valli\'e8re, d\'e9j\'e0 familiaris\'e9e avec l\rquote \'e9tage inf\'e9rieur, leva le parquet et descendit.
+\par
+\par Le roi, comme d\rquote habitude, l\rquote attendait sur l\rquote escalier, et tenait un bouquet \'e0 la main\~; en la voyant, il la prit dans ses bras.
+\par
+\par La Valli\'e8re, tout \'e9mue, regarda autour d\rquote elle, et, ne voyant que le roi, ne se plaignit pas. Ils s\rquote assirent.
+\par
+\par Louis, couch\'e9 pr\'e8s des coussins sur lesquels elle reposait, et la t\'eate inclin\'e9e sur les genoux de sa ma\'eetresse, plac\'e9 l\'e0 comme dans un asile d\rquote o\'f9 l\rquote on ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme si le moment f\'fb
+t venu o\'f9 rien ne pouvait plus s\rquote interposer entre ces deux \'e2mes, elle, de son c\'f4t\'e9, se mit \'e0 le d\'e9vorer du regard.
+\par
+\par Alors, de ses yeux si doux, si purs, se d\'e9gageait une flamme toujours jaillissante dont les rayons allaient chercher le c\'9cur de son royal amant pour le r\'e9chauffer d\rquote abord et le d\'e9vorer ensuite.
+\par
+\par Embras\'e9 par le contact des genoux tremblants, fr\'e9missant de bonheur lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le roi s\rquote engourdissait dans cette f\'e9licit\'e9, et s\rquote attendait toujours \'e0
+ voir entrer le peintre ou de Saint Aignan.
+\par
+\par Dans cette pr\'e9vision douloureuse, il s\rquote effor\'e7ait parfois de fuir la s\'e9duction qui s\rquote infiltrait dans ses veines, il appelait le sommeil du c\'9cur et des sens, il repoussait la r\'e9alit\'e9 toute pr\'eate, pour courir apr\'e8s l
+\rquote ombre.
+\par
+\par Mais la porte ne s\rquote ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le peintre\~; mais les tapisseries ne frissonn\'e8rent m\'eame point. Un silence de myst\'e8re et de volupt\'e9 engourdit jusqu\rquote aux oiseaux dans leur cage dor\'e9e.
+\par
+\par Le roi, vaincu, retourna sa t\'eate et colla sa bouche br\'fblante dans les deux mains r\'e9unies de La Valli\'e8re\~; elle perdit la raison, et serra sur les l\'e8vres de son amant ses deux mains convulsives.
+\par
+\par Louis se roula chancelant \'e0 genoux, et, comme La Valli\'e8re n\rquote avait pas d\'e9rang\'e9 sa t\'eate, le front du roi se trouva au niveau des l\'e8vres de la jeune femme, qui, dans son extase, effleura d\rquote
+un furtif et mourant baiser les cheveux parfum\'e9s qui lui caressaient les joues.
+\par
+\par Le roi la saisit dans ses bras, et, sans qu\rquote elle r\'e9sist\'e2t, ils \'e9chang\'e8rent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change l\rquote amour en un d\'e9lire.
+\par
+\par Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentr\'e8rent ce jour-l\'e0.
+\par
+\par Une sorte d\rquote ivresse pesante et douce, qui rafra\'eechit les sens et laisse circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines, ce sommeil impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba, pareille \'e0 un nuage, entre la vie pass\'e9
+e et la vie \'e0 venir des deux amants.
+\par
+\par Au sein de ce sommeil plein de r\'eaves, un bruit continu \'e0 l\rquote \'e9tage sup\'e9rieur inqui\'e9ta d\rquote abord La Valli\'e8re, mais sans la r\'e9veiller tout \'e0 fait.
+\par
+\par Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait comprendre, comme il rappelait la r\'e9alit\'e9 \'e0 la jeune femme ivre de l\rquote illusion, elle se releva tout effar\'e9e, belle de son d\'e9sordre, en disant\~:
+\par
+\par \endash Quelqu\rquote un m\rquote attend l\'e0-haut. Louis\~! Louis, n\rquote entendez-vous pas\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! n\rquote \'eates-vous pas celle que j\rquote attends\~? dit le roi avec tendresse. Que les autres d\'e9sormais vous attendent.
+\par
+\par Mais elle, secouant doucement la t\'eate\~:
+\par
+\par \endash Bonheur cach\'e9\~!\'85 dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir cach\'e9\'85 Mon orgueil doit se taire comme mon c\'9cur.
+\par
+\par Le bruit recommen\'e7a.
+\par
+\par \endash J\rquote entends la voix de Montalais, dit-elle.
+\par
+\par Et elle monta pr\'e9cipitamment l\rquote escalier.
+\par
+\par Le roi montait avec elle, ne pouvant se d\'e9cider \'e0 la quitter et couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.
+\par
+\par \endash Oui, oui, r\'e9p\'e9ta La Valli\'e8re, la moiti\'e9 du corps d\'e9j\'e0 pass\'e9 \'e0 travers la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle\~; il faut qu\rquote il soit arriv\'e9 quelque chose d\rquote important.
+\par
+\par \endash Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite.
+\par
+\par \endash Oh\~! pas aujourd\rquote hui. Adieu\~! adieu\~!
+\par
+\par Et elle s\rquote abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis elle s\rquote \'e9chappa.
+\par
+\par Montalais attendait en effet, tout agit\'e9e, toute p\'e2le.
+\par
+\par \endash Vite, vite, dit-elle, il monte.
+\par
+\par \endash Qui cela\~? qui est-ce qui monte\~?
+\par
+\par \endash Lui\~! Je l\rquote avais bien pr\'e9vu.
+\par
+\par \endash Mais qui donc, lui\~? tu me fais mourir\~!
+\par
+\par \endash Raoul, murmura Montalais.
+\par
+\par \endash Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degr\'e9s du grand escalier.
+\par
+\par La Valli\'e8re poussa un cri terrible et se renversa en arri\'e8re.
+\par
+\par \endash Me voici, me voici, ch\'e8re Louise, dit Raoul en accourant. Oh\~! je savais bien, moi, que vous m\rquote aimiez toujours.
+\par
+\par La Valli\'e8re fit un geste d\rquote effroi, un autre geste de mal\'e9diction\~; elle s\rquote effor\'e7a de parler et ne put articuler qu\rquote une seule parole\~:
+\par
+\par \endash Non, non\~! dit-elle.
+\par
+\par Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant\~:
+\par
+\par \endash Ne m\rquote approchez pas\~!
+\par
+\par Montalais fit signe \'e0 Raoul, qui, p\'e9trifi\'e9 sur le seuil, ne chercha pas m\'eame \'e0 faire un pas de plus dans la chambre.
+\par
+\par Puis jetant les yeux du c\'f4t\'e9 du paravent\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! dit-elle, l\rquote imprudente\~! la trappe n\rquote est pas m\'eame ferm\'e9e\~!
+\par
+\par Et elle s\rquote avan\'e7a vers l\rquote angle de la chambre pour refermer d\rquote abord le paravent, et puis, derri\'e8re le paravent, la trappe.
+\par
+\par Mais de cette trappe s\rquote \'e9lan\'e7a le roi, qui avait entendu le cri de La Valli\'e8re et qui venait \'e0 son secours.
+\par
+\par Il s\rquote agenouilla devant elle en accablant de questions Montalais qui commen\'e7ait \'e0 perdre la t\'eate.
+\par
+\par Mais, au moment o\'f9 le roi tombait \'e0 genoux, on entendit un cri de douleur sur le carr\'e9 et le bruit d\rquote un pas dans le corridor. Le roi voulut courir pour voir qui avait pouss\'e9 ce cri, pour reconna\'eetre qui faisait ce bruit de pas.
+
+\par
+\par Montalais chercha \'e0 le retenir, mais ce fut vainement.
+\par
+\par Le roi, quittant La Valli\'e8re, alla vers la porte\~; mais Raoul \'e9tait d\'e9j\'e0 loin, de sorte que le roi ne vit qu\rquote une esp\'e8ce d\rquote ombre tournant l\rquote angle du corridor.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838227}{\*\bkmkstart _Toc97189265}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXIX \endash Deux vieux amis
+{\*\bkmkend _Toc79838227}{\*\bkmkend _Toc97189265}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Tandis que chacun pensait \'e0 ses affaires \'e0 la Cour, un homme se rendait myst\'e9rieusement derri\'e8re la place de Gr\'e8ve, dans une maison qui nous est d\'e9j\'e0 connue pour l\rquote avoir vue assi\'e9g\'e9e, un jour d\rquote \'e9meute, par d
+\rquote Artagnan.
+\par
+\par Cette maison avait sa principale entr\'e9e par la place Baudoyer.
+\par
+\par Assez grande, entour\'e9e de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des regards curieux, elle \'e9tait renferm\'e9e dans ce triple rempart de pierres, de bruit et de verdure, comme une momie parfum
+\'e9e dans sa triple bo\'eete.
+\par
+\par L\rquote homme dont nous parlons marchait d\rquote un pas assur\'e9, bien qu\rquote il ne f\'fbt pas de la premi\'e8re jeunesse. \'c0 voir son manteau couleur de muraille et sa longue \'e9p\'e9e, qui relevait ce manteau, nul n\rquote e\'fbt pu reconna\'ee
+tre le chercheur d\rquote aventurer\~; et si l\rquote on e\'fbt bien consult\'e9 ce croc de moustaches relev\'e9, cette peau fine et lisse qui apparaissait sous le sombrero, comment ne pas croire que les aventures dussent \'eatre galantes\~?
+\par
+\par En effet, \'e0 peine le cavalier fut-il entr\'e9 dans la maison que huit heures sonn\'e8rent \'e0 Saint-Gervais.
+\par
+\par Et, dix minutes apr\'e8s, une dame, suivie d\rquote un laquais arm\'e9, vint frapper \'e0 la m\'eame porte, qu\rquote une vieille suivante lui ouvrit aussit\'f4t.
+\par
+\par Cette dame leva son voile en entrant. Ce n\rquote \'e9tait plus une beaut\'e9, mais c\rquote \'e9tait encore une femme\~; elle n\rquote \'e9tait plus jeune\~; mais elle \'e9tait encore alerte et d\rquote
+une belle prestance. Elle dissimulait, sous une toilette riche et de bon go\'fbt, un \'e2ge que Ninon de Lenclos seule affronta en souriant.
+\par
+\par \'c0 peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous n\rquote avons fait qu\rquote esquisser les traits, vint \'e0 elle en lui tendant la main.
+\par
+\par \endash Ch\'e8re duchesse, dit-il. Bonjour.
+\par
+\par \endash Bonjour, mon cher Aramis, r\'e9pliqua la duchesse.
+\par
+\par Il la conduisit \'e0 un salon \'e9l\'e9gamment meubl\'e9, dont les fen\'eatres hautes s\rquote empourpraient des derniers feux du jour tamis\'e9s par les cimes noires de quelques sapins.
+\par
+\par Tous deux s\rquote assirent c\'f4te \'e0 c\'f4te.
+\par
+\par Ils n\rquote eurent ni l\rquote un ni l\rquote autre la pens\'e9e de demander de la lumi\'e8re, et s\rquote ensevelirent ainsi dans l\rquote ombre comme ils eussent voulu s\rquote ensevelir mutuellement dans l\rquote oubli.
+\par
+\par \endash Chevalier, dit la duchesse, vous ne m\rquote avez plus donn\'e9 signe d\rquote existence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et j\rquote avoue que votre pr\'e9sence, le jour de la mort du franciscain, j\rquote avoue que votre initiation \'e0
+ certains secrets, m\rquote ont donn\'e9 le plus vif \'e9tonnement que j\rquote aie eu de ma vie.
+\par
+\par \endash Je puis vous expliquer ma pr\'e9sence, je puis vous expliquer mon initiation, dit Aramis.
+\par
+\par \endash Mais, avant tout, r\'e9pliqua vivement la duchesse, parlons un peu de nous. Voil\'e0 longtemps que nous sommes de bons amis.
+\par
+\par \endash Oui, madame, et, s\rquote il pla\'eet \'e0 Dieu, nous le serons, sinon longtemps, du moins toujours.
+\par
+\par \endash Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un t\'e9moignage.
+\par
+\par \endash Nous n\rquote avons plus \'e0 pr\'e9sent, madame la duchesse, les m\'eames int\'e9r\'eats qu\rquote autrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans cette p\'e9nombre, car on n\rquote y pouvait deviner que son sourire f\'fbt moins agr\'e9
+able et moins frais qu\rquote autrefois.
+\par
+\par \endash Aujourd\rquote hui, chevalier, nous avons d\rquote autres int\'e9r\'eats. Chaque \'e2ge apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourd\rquote hui, en causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler, causons\~; voulez-vous
+\~?
+\par
+\par \endash Duchesse, \'e0 vos ordres. Ah\~! pardon, comment avez-vous donc retrouv\'e9 mon adresse\~? Et pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi\~? Je vous l\rquote ai dit. La curiosit\'e9. Je voulais savoir ce que vous \'eates \'e0 ce franciscain, avec lequel j\rquote avais affaire, et qui est mort si \'e9trangement. Vous savez qu\rquote \'e0 notre entrevue \'e0
+ Fontainebleau, dans ce cimeti\'e8re, au pied de cette tombe, r\'e9cemment ferm\'e9e, nous f\'fbmes \'e9mus l\rquote un et l\rquote autre au point de ne nous rien confier l\rquote un \'e0 l\rquote autre.
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je ne vous eus pas plut\'f4t quitt\'e9, que je me repentis. J\rquote ai toujours \'e9t\'e9 avide de m\rquote instruire, vous savez que Mme\~de\~Longueville est un peu comme moi, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais, dit Aramis discr\'e8tement.
+\par
+\par \endash Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous n\rquote avions rien dit dans ce cimeti\'e8re, ni vous de ce que vous \'e9tiez \'e0 ce franciscain dont vous avez surveill\'e9 l\rquote inhumation, ni moi de ce que je lui \'e9
+tais. Aussi, tout cela m\rquote a paru indigne de deux bons amis comme nous, et j\rquote ai cherch\'e9 l\rquote occasion de me rapprocher de vous pour vous donner la preuve que je vous suis acquise, et que Marie Michon, la pauvre morte, a laiss\'e9
+ sur terre une ombre pleine de m\'e9moire.
+\par
+\par Aramis s\rquote inclina sur la main de la duchesse et y d\'e9posa un galant baiser.
+\par
+\par \endash Vous avez d\'fb avoir quelque peine \'e0 me retrouver, dit-il.
+\par
+\par \endash Oui, fit-elle, contrari\'e9e d\rquote \'eatre ramen\'e9e \'e0 ce que voulait savoir Aramis\~; mais je vous savais ami de M.\~Fouquet, j\rquote ai cherch\'e9 pr\'e8s de M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash Ami\~? oh\~! s\rquote \'e9cria le chevalier, vous dites trop, madame. Un pauvre pr\'eatre favoris\'e9 par ce g\'e9n\'e9reux protecteur, un c\'9cur plein de reconnaissance et de fid\'e9lit\'e9, voil\'e0 tout ce que je suis \'e0 M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash Il vous a fait \'e9v\'eaque\~?
+\par
+\par \endash Oui, duchesse.
+\par
+\par \endash Mais, beau mousquetaire, c\rquote est votre retraite.
+\par
+\par \'ab\~Comme \'e0 toi l\rquote intrigue politique\~\'bb, pensa Aramis.
+\par
+\par \endash Or, ajouta-t-il, vous vous enqu\'eetes aupr\'e8s de M.\~Fouquet\~?
+\par
+\par \endash Facilement. Vous aviez \'e9t\'e9 \'e0 Fontainebleau avec lui, vous aviez fait un petit voyage \'e0 votre dioc\'e8se, qui est Belle-\'cele-en-Mer, je crois\~?
+\par
+\par \endash Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon dioc\'e8se est Vannes.
+\par
+\par \endash C\rquote est ce que je voulais dire. Je croyais seulement que Belle-\'cele-en-Mer\'85
+\par
+\par \endash Est une maison \'e0 M.\~Fouquet, voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est qu\rquote on m\rquote avait dit que Belle-\'cele-en-Mer \'e9tait fortifi\'e9e or, je vous sais homme de guerre, mon ami.
+\par
+\par \endash J\rquote ai tout d\'e9sappris depuis que je suis d\rquote \'c9glise, dit Aramis piqu\'e9.
+\par
+\par \endash Il suffit\'85 J\rquote ai donc su que vous \'e9tiez revenu de Vannes, et j\rquote ai envoy\'e9 chez un ami, M.\~le comte de La F\'e8re.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit Aramis.
+\par
+\par \endash Celui-l\'e0 est discret\~: il m\rquote a fait r\'e9pondre qu\rquote il ignorait votre adresse.
+\par
+\par \'ab\~Toujours Athos, pensa l\rquote \'e9v\'eaque\~: ce qui est bon est toujours bon.\~\'bb
+\par
+\par \endash Alors\'85 vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la reine m\'e8re a toujours contre moi quelque chose.
+\par
+\par \endash Mais oui, et je m\rquote en \'e9tonne.
+\par
+\par \endash Oh\~! cela tient \'e0 toutes sortes de raisons. Mais passons\'85 Je suis forc\'e9e de me cacher\~; j\rquote ai donc, par bonheur, rencontr\'e9 M.\~d\rquote Artagnan, un de vos anciens amis, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Un de mes amis pr\'e9sents, duchesse.
+\par
+\par Il m\rquote a renseign\'e9e, lui\~; il m\rquote a envoy\'e9e \'e0 M.\~de\~Baisemeaux, le gouverneur de la Bastille.
+\par
+\par Aramis frissonna, et ses yeux d\'e9gag\'e8rent dans l\rquote ombre une flamme qu\rquote il ne put cacher \'e0 sa clairvoyante amie.
+\par
+\par \endash M.\~de\~Baisemeaux\~! dit-il\~; et pourquoi d\rquote Artagnan vous envoya-t-il \'e0 M.\~de\~Baisemeaux\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! je ne sais.
+\par
+\par \endash Que veut dire ceci\~? dit l\rquote \'e9v\'eaque en r\'e9sumant ses forces intellectuelles pour soutenir dignement le combat.
+\par
+\par \endash M.\~de\~Baisemeaux \'e9tait votre oblig\'e9, m\rquote a dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai.
+\par
+\par \endash Et l\rquote on sait toujours l\rquote adresse d\rquote un cr\'e9ancier comme celle d\rquote un d\'e9biteur.
+\par
+\par \endash C\rquote est encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indiqu\'e9\~?
+\par
+\par \endash Saint-Mand\'e9, o\'f9 je vous ai fait tenir une lettre.
+\par
+\par \endash Que voici, et qui m\rquote est pr\'e9cieuse, dit Aramis, puisque je lui dois le plaisir de vous voir.
+\par
+\par La duchesse, satisfaite d\rquote avoir ainsi effleur\'e9 sans malheur toutes les difficult\'e9s de cette exposition d\'e9licate, respira.
+\par
+\par Aramis ne respira pas.
+\par
+\par \endash Nous en \'e9tions, dit-il, \'e0 votre visite \'e0 Baisemeaux\~?
+\par
+\par \endash Non, dit-elle en riant, plus loin.
+\par
+\par \endash Alors, c\rquote est \'e0 votre rancune contre la reine m\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Plus loin encore, reprit-elle, plus loin\~; nous en sommes aux rapports\'85 C\rquote est simple, reprit la duchesse en prenant son parti. Vous savez que je vis avec M.\~de\~Laicques\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Un quasi-\'e9poux\~?
+\par
+\par \endash On le dit.
+\par
+\par \endash \'c0 Bruxelles\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Vous savez que mes enfants m\rquote ont ruin\'e9e et d\'e9pouill\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! quelle mis\'e8re, duchesse\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est affreux\~! il a fallu que je m\rquote ing\'e9niasse \'e0 vivre, et surtout \'e0 ne point v\'e9g\'e9ter.
+\par
+\par \endash Cela se con\'e7oit.
+\par
+\par \endash J\rquote avais des haines \'e0 exploiter, des amiti\'e9s \'e0 servir\~; je n\rquote avais plus de cr\'e9dit, plus de protecteurs.
+\par
+\par \endash Vous qui avez prot\'e9g\'e9 tant de gens, dit suavement Aramis.
+\par
+\par \endash C\rquote est toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le roi d\rquote Espagne.
+\par
+\par \endash Ah\~!
+\par
+\par \endash Qui venait de nommer un g\'e9n\'e9ral des j\'e9suites, comme c\rquote est l\rquote usage.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est l\rquote usage\~?
+\par
+\par \endash Vous l\rquote ignoriez\~?
+\par
+\par \endash Pardon, j\rquote \'e9tais distrait.
+\par
+\par \endash En effet, vous devez savoir cela, vous qui \'e9tiez en si bonne intimit\'e9 avec le franciscain.
+\par
+\par \endash Avec le g\'e9n\'e9ral des j\'e9suites, vous voulez dire\~?
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment\'85 Donc je vis le roi d\rquote Espagne. Il me voulait du bien et ne pouvait m\rquote en faire. Il me recommanda cependant, dans les Flandres, moi et Laicques, et me fit donner une pension sur les fonds de l\rquote ordre.
+\par
+\par \endash Des j\'e9suites\~?
+\par
+\par \endash Oui. Le g\'e9n\'e9ral, je veux dire le franciscain, me fut envoy\'e9.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien.
+\par
+\par \endash Et comme, pour r\'e9gulariser la situation, d\rquote apr\'e8s les statuts de l\rquote ordre, je devais \'eatre cens\'e9e rendre des services\'85 Vous savez que c\rquote est la r\'e8gle\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote ignorais.
+\par
+\par Mme\~de\~Chevreuse s\rquote arr\'eata pour regarder Aramis\~; mais il faisait nuit sombre.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! c\rquote est la r\'e8gle, reprit-elle. Je devais donc para\'eetre avoir une utilit\'e9 quelconque. Je proposai de voyager pour l\rquote ordre, et l\rquote on me rangea parmi les affili\'e9s voyageurs. Vous comprenez que c\rquote \'e9
+tait une apparence et une formalit\'e9.
+\par
+\par \endash \'c0 merveille.
+\par
+\par \endash Ainsi touchai-je ma pension, qui \'e9tait fort convenable.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! duchesse, ce que vous me dites l\'e0 est un coup de poignard pour moi. Vous, oblig\'e9e de recevoir une pension des j\'e9suites\~!
+\par
+\par \endash Non, chevalier, de l\rquote Espagne.
+\par
+\par \endash Ah\~! sauf le cas de conscience, duchesse, vous m\rquote avouerez que c\rquote est bien la m\'eame chose.
+\par
+\par \endash Non, non, pas du tout.
+\par
+\par \endash Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien\'85
+\par
+\par \endash Il me reste Dampierre. Voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash C\rquote est encore tr\'e8s beau.
+\par
+\par \endash Oui, mais Dampierre grev\'e9, Dampierre hypoth\'e9qu\'e9, Dampierre un peu ruin\'e9 comme la propri\'e9taire.
+\par
+\par \endash Et la reine m\'e8re voit tout cela d\rquote un \'9cil sec\~? dit Aramis avec un curieux regard qui ne rencontra que t\'e9n\'e8bres.
+\par
+\par \endash Oui, elle a tout oubli\'e9.
+\par
+\par \endash Vous avez, ce me semble, duchesse, essay\'e9 de rentrer en gr\'e2ce\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; mais, par une singularit\'e9 qui n\rquote a pas de nom, voil\'e0-t-il pas que le petit roi h\'e9rite de l\rquote antipathie que son cher p\'e8re avait pour ma personne. Ah\~! me direz-vous, je suis bien une de ces femmes que l\rquote
+on hait, je ne suis plus de celles que l\rquote on aime.
+\par
+\par \endash Ch\'e8re duchesse, arrivons vite, je vous prie, \'e0 ce qui vous am\'e8ne, car je crois que nous pouvons nous \'eatre utiles l\rquote un \'e0 l\rquote autre.
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai pens\'e9. Je venais donc \'e0 Fontainebleau dans un double but. D\rquote abord, j\rquote y \'e9tais mand\'e9e par ce franciscain que vous connaissez\'85 \'c0 propos, comment le connaissez-vous\~? car je vous ai racont\'e9
+ mon histoire, et vous ne m\rquote avez pas cont\'e9 la v\'f4tre.
+\par
+\par \endash Je le connus d\rquote une fa\'e7on bien naturelle, duchesse. J\rquote ai \'e9tudi\'e9 la th\'e9ologie avec lui \'e0 Parme\~; nous \'e9tions devenus amis, et tant\'f4t les affaires, tant\'f4t les voyages, tant\'f4t la guerre nous avaient s\'e9par
+\'e9s.
+\par
+\par \endash Vous saviez bien qu\rquote il f\'fbt g\'e9n\'e9ral des j\'e9suites\~?
+\par
+\par \endash Je m\rquote en doutais.
+\par
+\par \endash Mais, enfin, par quel hasard \'e9trange veniez-vous, vous aussi, \'e0 cette h\'f4tellerie o\'f9 se r\'e9unissaient les affili\'e9s voyageurs\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! dit Aramis d\rquote une voix calme, c\rquote est un pur hasard. Moi, j\rquote allais \'e0 Fontainebleau chez M.\~Fouquet pour avoir une audience du roi\~; moi, je passais\~; moi, j\rquote \'e9tais inconnu\~
+; je vis par le chemin ce pauvre moribond et je le reconnus. Vous savez le reste, il expira dans mes bras.
+\par
+\par \endash Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si grande puissance, que vous donn\'e2tes en son nom des ordres souverains.
+\par
+\par \endash Il me chargea effectivement de quelques commissions.
+\par
+\par \endash Et pour moi\~?
+\par
+\par \endash Je vous l\rquote ai dit. Une somme de douze mille livres \'e0 payer. Je crois vous avoir donn\'e9 la signature n\'e9cessaire pour toucher. Ne touch\'e2tes-vous pas\~?
+\par
+\par \endash Si fait, si fait. Oh\~! mon cher pr\'e9lat, vous donnez ces ordres, m\rquote a-t-on dit, avec un tel myst\'e8re et une si auguste majest\'e9, que l\rquote on vous crut g\'e9n\'e9ralement le successeur du cher d\'e9funt.
+\par
+\par Aramis rougit d\rquote impatience. La duchesse continua\~:
+\par
+\par \endash Je m\rquote en suis inform\'e9e, dit-elle, pr\'e8s du roi d\rquote Espagne, et il \'e9claircit mes doutes sur ce point. Tout g\'e9n\'e9ral des j\'e9suites est, \'e0 sa nomination, et doit \'eatre Espagnol d\rquote apr\'e8s les statuts de l
+\rquote ordre. Vous n\rquote \'eates pas Espagnol et vous n\rquote avez pas \'e9t\'e9 nomm\'e9 par le roi d\rquote Espagne.
+\par
+\par Aramis ne r\'e9pliqua rien que ces mots\~:
+\par
+\par \endash Vous voyez bien, duchesse, que vous \'e9tiez dans l\rquote erreur, puisque le roi d\rquote Espagne vous a dit cela.
+\par
+\par \endash Oui, cher Aramis\~; mais il y a autre chose que j\rquote ai pens\'e9, moi.
+\par
+\par \endash Quoi donc\~?
+\par
+\par \endash Vous savez que je pense un peu \'e0 tout.
+\par
+\par \endash Oh\~! oui, duchesse.
+\par
+\par \endash Vous savez l\rquote espagnol\~?
+\par
+\par \endash Tout Fran\'e7ais qui a fait sa Fronde sait l\rquote espagnol.
+\par
+\par \endash Vous avez v\'e9cu dans les Flandres\~?
+\par
+\par \endash Trois ans.
+\par
+\par \endash Vous avez pass\'e9 \'e0 Madrid\~?
+\par
+\par \endash Quinze mois.
+\par
+\par \endash Vous \'eates donc en mesure d\rquote \'eatre naturalis\'e9 Espagnol quand vous le voudrez.
+\par
+\par \endash Vous croyez\~? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la duchesse.
+\par
+\par \endash Sans doute\'85 Deux ans de s\'e9jour et la connaissance de la langue sont des r\'e8gles indispensables. Vous avez trois ans et demi\'85 quinze mois de trop.
+\par
+\par \endash O\'f9 voulez-vous en venir, ch\'e8re dame\~?
+\par
+\par \endash \'c0 ceci\~: je suis bien avec le roi d\rquote Espagne.
+\par
+\par \'ab\~Je n\rquote y suis pas mal\~\'bb, pensa Aramis.
+\par
+\par \endash Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au roi, la succession du franciscain\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! duchesse\~!
+\par
+\par \endash Vous l\rquote avez peut-\'eatre\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Non, sur ma parole\~!
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je puis vous rendre ce service.
+\par
+\par \endash Pourquoi ne l\rquote avez-vous pas rendu \'e0 M.\~de\~Laicques, duchesse\~? C\rquote est un homme plein de talent et que vous aimez.
+\par
+\par \endash Oui, certes\~; mais cela ne s\rquote est pas trouv\'e9. Enfin, r\'e9pondez, Laicques ou pas Laicques, voulez-vous\~?
+\par
+\par \endash Duchesse, non, merci\~!
+\par
+\par \'ab\~Il est nomm\'e9\~\'bb, pensa-t-elle.
+\par
+\par \endash Si vous me refusez ainsi, reprit Mme\~de\~Chevreuse, ce n\rquote est pas m\rquote enhardir \'e0 vous demander pour moi.
+\par
+\par \endash Oh\~! demandez, demandez.
+\par
+\par \endash Demander\~!\'85 Je ne le puis, si vous n\rquote avez pas le pouvoir de m\rquote accorder.
+\par
+\par \endash Si peu que je puisse, demandez toujours.
+\par
+\par \endash J\rquote ai besoin d\rquote une somme d\rquote argent pour faire r\'e9parer Dampierre.
+\par
+\par \endash Ah\~! r\'e9pliqua Aramis froidement, de l\rquote argent\~?\'85 Voyons, duchesse, combien serait-ce\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! une somme ronde.
+\par
+\par \endash Tant pis\~! Vous savez que je ne suis pas riche\~?
+\par
+\par \endash Vous, non\~; mais l\rquote ordre. Si vous eussiez \'e9t\'e9 g\'e9n\'e9ral\'85
+\par
+\par \endash Vous savez que je ne suis pas g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par \endash Alors, vous avez un ami qui, lui, doit \'eatre riche\~: M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash M.\~Fouquet\~? madame, il est plus qu\rquote \'e0 moiti\'e9 ruin\'e9.
+\par
+\par \endash On le disait, et je ne voulais pas le croire.
+\par
+\par \endash Pourquoi, duchesse\~?
+\par
+\par \endash Parce que j\rquote ai du cardinal Mazarin quelques lettres, c\rquote est-\'e0-dire Laicques les a, qui \'e9tablissent des comptes \'e9tranges.
+\par
+\par \endash Quels comptes\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e0 propos de rentes vendues, d\rquote emprunts faits, je ne me souviens plus bien. Toujours est-il que le sous intendant, d\rquote apr\'e8s des lettres sign\'e9es Mazarin, aurait puis\'e9
+ une trentaine de millions dans les coffres de l\rquote \'c9tat. Le cas est grave.
+\par
+\par Aramis enfon\'e7a ses ongles dans sa main.
+\par
+\par \endash Quoi\~! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous n\rquote en avez pas fait part \'e0 M.\~Fouquet\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! r\'e9pliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des r\'e9serves que l\rquote on garde. Le jour du besoin venu, on les tire de l\rquote armoire.
+\par
+\par \endash Et le jour du besoin est venu\~? dit Aramis.
+\par
+\par \endash Oui, mon cher.
+\par
+\par \endash Et vous allez montrer ces lettres \'e0 M.\~Fouquet\~?
+\par
+\par \endash J\rquote aime mieux vous en parler \'e0 vous.
+\par
+\par \endash Il faut que vous ayez bien besoin d\rquote argent, pauvre amie, pour penser \'e0 ces sortes de choses, vous qui teniez en si pi\'e8tre estime la prose de M.\~de\~Mazarin.
+\par
+\par \endash J\rquote ai, en effet, besoin d\rquote argent.
+\par
+\par \endash Et puis, continua Aramis d\rquote un ton froid, vous avez d\'fb vous faire peine \'e0 vous-m\'eame en recourant \'e0 cette ressource. Elle est cruelle.
+\par
+\par \endash Oh\~! si j\rquote eusse voulu faire le mal et non le bien dit Mme\~de\~Chevreuse, au lieu de demander au g\'e9n\'e9ral de l\rquote ordre ou \'e0 M.\~Fouquet les cinq cent mille livres dont j\rquote ai besoin\'85
+\par
+\par \endash Cinq cent mille livres\~!
+\par
+\par \endash Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup\~? Il faut cela, au moins, pour r\'e9parer Dampierre.
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Je dis donc qu\rquote au lieu de demander cette somme, j\rquote eusse \'e9t\'e9 trouver mon ancienne amie, la reine m\'e8re\~; les lettres de son \'e9poux, le }{\i signor}{ Mazarini, m\rquote eussent servi d\rquote
+introduction, et je lui eusse demand\'e9 cette bagatelle en lui disant\~: \'ab\~Madame, je veux avoir l\rquote honneur de recevoir Votre Majest\'e9 \'e0 Dampierre\~; permettez-moi de mettre Dampierre en \'e9tat.\~\'bb
+\par
+\par Aramis ne r\'e9pliqua pas un mot.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! dit-elle, \'e0 quoi songez-vous\~?
+\par
+\par \endash Je fais des additions, dit Aramis.
+\par
+\par \endash Et M.\~Fouquet fait des soustractions. Moi, j\rquote essaie de multiplier. Les beaux calculateurs que nous sommes\~! comme nous pourrions nous entendre\~!
+\par
+\par \endash Voulez-vous me permettre de r\'e9fl\'e9chir\~? dit Aramis.
+\par
+\par \endash Non\'85 Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous, c\rquote est oui ou non qu\rquote il faut r\'e9pondre, et cela tout de suite.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est un pi\'e8ge, pensa l\rquote \'e9v\'eaque\~; il est impossible qu\rquote une pareille femme soit \'e9cout\'e9e d\rquote Anne d\rquote Autriche.\~\'bb
+\par
+\par \endash Eh bien\~? fit la duchesse.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! madame, je serais fort surpris si M.\~Fouquet pouvait disposer de cinq cent mille livres \'e0 cette heure.
+\par
+\par \endash Il n\rquote en faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se restaurera comme il pourra.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous n\rquote \'eates pas, je suppose, embarrass\'e9e \'e0 ce point\~?
+\par
+\par \endash Non, je ne suis jamais embarrass\'e9e.
+\par
+\par \endash Et la reine fera certainement pour vous, continua l\rquote \'e9v\'eaque, ce que le surintendant ne peut faire.
+\par
+\par \endash Oh\~! mais oui\'85 Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que je parle moi-m\'eame \'e0 M.\~Fouquet de ces lettres\~?
+\par
+\par \endash Vous ferez, \'e0 cet \'e9gard, duchesse, tout ce qu\rquote il vous plaira\~; mais M.\~Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable\~; s\rquote il l\rquote est, je le sais assez fier pour ne pas l\rquote avouer\~; s\rquote il ne l\rquote
+est pas, il s\rquote offensera fort de cette menace.
+\par
+\par \endash Vous raisonnez toujours comme un ange.
+\par
+\par Et la duchesse se leva.
+\par
+\par \endash Ainsi, vous allez d\'e9noncer M.\~Fouquet \'e0 la reine\~? dit Aramis.
+\par
+\par \endash D\'e9noncer\~?\'85 Oh\~! le vilain mot. Je ne d\'e9noncerai pas, mon cher ami\~; vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces choses-l\'e0 s\rquote ex\'e9cutent\~; je prendrai parti contre M.\~Fouquet, voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash C\rquote est juste.
+\par
+\par \endash Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme.
+\par
+\par \endash Sans doute.
+\par
+\par \endash Une fois bien remise avec la reine m\'e8re, je puis \'eatre dangereuse.
+\par
+\par \endash C\rquote est votre droit, duchesse.
+\par
+\par \endash J\rquote en userai, mon cher ami.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote ignorez pas que M.\~Fouquet est au mieux avec le roi d\rquote Espagne, duchesse\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! je le suppose.
+\par
+\par \endash M.\~Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous dites, vous en fera une autre.
+\par
+\par \endash Ah\~! que voulez-vous\~!
+\par
+\par \endash Ce sera son droit aussi, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Certes.
+\par
+\par \endash Et, comme il est bien avec l\rquote Espagne, il se fera une arme de cette amiti\'e9.
+\par
+\par \endash Vous voulez dire qu\rquote il sera bien avec le g\'e9n\'e9ral de l\rquote ordre des j\'e9suites, mon cher Aramis.
+\par
+\par \endash Cela peut arriver, duchesse.
+\par
+\par \endash Et qu\rquote alors on me supprimera la pension que je touche par l\'e0.
+\par
+\par \endash J\rquote en ai bien peur.
+\par
+\par \endash On se consolera. Eh\~! mon cher, apr\'e8s Richelieu, apr\'e8s la Fronde, apr\'e8s l\rquote exil, qu\rquote y a-t-il \'e0 redouter pour Mme\~de\~Chevreuse\~?
+\par
+\par \endash La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! je le sais bien.
+\par
+\par \endash De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne l\rquote ignorez pas, sur les amis de l\rquote ennemi.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous voulez dire qu\rquote on tombera sur ce pauvre Laicques\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est presque in\'e9vitable, duchesse.
+\par
+\par \endash Oh\~! il ne touche que douze mille livres de pension.
+\par
+\par \endash Oui\~; mais le roi d\rquote Espagne a du cr\'e9dit\~; consult\'e9 par M.\~Fouquet, il peut faire enfermer M.\~Laicques dans quelque forteresse.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, gr\'e2ce \'e0 une r\'e9conciliation avec Anne d\rquote Autriche, j\rquote obtiendrai que la France demande la libert\'e9 de Laicques.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai. Alors, vous aurez autre chose \'e0 redouter.
+\par
+\par \endash Quoi donc\~? fit la duchesse en jouant la surprise et l\rquote effroi.
+\par
+\par \endash Vous saurez et vous savez qu\rquote une fois affili\'e9 \'e0 l\rquote ordre, on n\rquote en sort pas sans difficult\'e9s. Les secrets qu\rquote on a pu p\'e9n\'e9trer sont malsains, ils portent avec eux des germes de malheur pour quiconque les r
+\'e9v\'e8le.
+\par
+\par La duchesse r\'e9fl\'e9chit un moment.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 qui est plus s\'e9rieux, dit-elle\~; j\rquote y aviserai.
+\par
+\par Et, malgr\'e9 l\rquote obscurit\'e9 profonde, Aramis sentit un regard br\'fblant comme un fer rouge s\rquote \'e9chapper des yeux de son amie pour venir plonger dans son c\'9cur.
+\par
+\par \endash R\'e9capitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et glissa sa main sous son pourpoint, o\'f9 il avait un stylet cach\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est cela, r\'e9capitulons\~: les bons comptes font les bons amis.
+\par
+\par \endash La suppression de votre pension\'85
+\par
+\par \endash Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font soixante mille livres\~; voil\'e0 ce que vous voulez dire, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment, et je cherche le contrepoids que vous trouvez \'e0 cela\~?
+\par
+\par \endash Cinq cent mille livres que j\rquote aurai chez la reine.
+\par
+\par \endash Ou que vous n\rquote aurez pas.
+\par
+\par \endash Je sais le moyen de les avoir, dit \'e9tourdiment la duchesse.
+\par
+\par Ces mots firent dresser l\rquote oreille au chevalier. \'c0 partir de cette faute de l\rquote adversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui profita toujours, et qu\rquote elle, par cons\'e9quent, perdit l\rquote avantage.
+\par
+\par \endash J\rquote admets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le double, ayant cent mille francs de pension \'e0 toucher au lieu de soixante mille, et cela pendant dix ans.
+\par
+\par \endash Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que pendant la dur\'e9e du minist\'e8re de M.\~Fouquet\~; or, cette dur\'e9e, je l\rquote \'e9value \'e0 deux mois.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit Aramis.
+\par
+\par \endash Je suis franche, comme vous voyez.
+\par
+\par \endash Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer qu\rquote apr\'e8s la disgr\'e2ce de M.\~Fouquet, l\rquote ordre recommencerait \'e0 vous payer votre pension.
+\par
+\par \endash Je sais le moyen de faire financer l\rquote ordre, comme je sais le moyen de faire contribuer la reine m\'e8re.
+\par
+\par \endash Alors, duchesse, nous sommes tous forc\'e9s de baisser pavillon devant vous\~; \'e0 vous la victoire\~! \'e0 vous le triomphe\~! Soyez cl\'e9mente, je vous en prie. Sonnez, clairons\~!
+\par
+\par \endash Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde \'e0 l\rquote ironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses livres, quand il s\rquote agit de vous \'e9pargner, je veux dire \'e0 votre ami, pardon, \'e0
+ votre protecteur, un d\'e9sagr\'e9ment comme celui que cause une guerre de parti\~?
+\par
+\par \endash Duchesse, voici pourquoi\~: c\rquote est qu\rquote apr\'e8s les cinq cent mille livres, M.\~de\~Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq cent mille livres, n\rquote est-ce pas\~? c\rquote est qu\rquote apr\'e8s la part de M.\~de\~
+Laicques et la v\'f4tre viendront la part de vos enfants, celle de vos pauvres, de tout le monde, et que des lettres, si compromettantes qu\rquote elles soient, ne valent pas trois \'e0 quatre millions. Vrai Dieu\~
+! duchesse, les ferrets de la reine de France valaient mieux que ces chiffons sign\'e9s Mazarin, et pourtant ils n\rquote ont pas co\'fbt\'e9 le quart de ce que vous demandez pour vous.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vrai, c\rquote est vrai\~; mais le marchand prise sa marchandise ce qu\rquote il veut. C\rquote est \'e0 l\rquote acheteur d\rquote acqu\'e9rir ou de refuser.
+\par
+\par \endash Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je n\rquote ach\'e8terai pas vos lettres\~?
+\par
+\par \endash Dites.
+\par
+\par \endash Vos lettres de Mazarin sont fausses.
+\par
+\par \endash Allons donc\~!
+\par
+\par \endash Sans doute\~; car il serait pour le moins \'e9trange que, brouill\'e9e avec la reine par M.\~Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce dernier un commerce intime\~; cela sentirait la passion, l\rquote espionnage, la\'85 ma foi\~
+! je ne veux pas dire le mot.
+\par
+\par \endash Dites toujours.
+\par
+\par \endash La complaisance.
+\par
+\par \endash Tout cela est vrai\~; mais, ce qui ne l\rquote est pas moins, c\rquote est ce qu\rquote il y a dans la lettre.
+\par
+\par \endash Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir aupr\'e8s de la reine.
+\par
+\par \endash Oh\~! que si fait, je puis me servir de tout aupr\'e8s de la reine.
+\par
+\par \'ab\~Bon\~! pensa Aramis. Chante donc, pie-gri\'e8che\~! siffle donc, vip\'e8re\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais la duchesse en avait assez dit\~; elle fit deux pas vers la porte.
+\par
+\par Aramis lui gardait une disgr\'e2ce\'85 l\rquote impr\'e9cation que fait entendre le vaincu derri\'e8re le char du triomphateur.
+\par
+\par Il sonna.
+\par
+\par Des lumi\'e8res parurent dans le salon.
+\par
+\par Alors l\rquote \'e9v\'eaque se trouva dans un cercle de lumi\'e8res qui resplendissaient sur le visage d\'e9fait de la duchesse.
+\par
+\par Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues p\'e2lies et dess\'e9ch\'e9es, sur ces yeux dont l\rquote \'e9tincelle s\rquote \'e9chappait de deux paupi\'e8res nues, sur cette bouche dont les l\'e8
+vres enfermaient avec soin des dents noircies et rares.
+\par
+\par Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse, sa t\'eate lumineuse et fi\'e8re, il sourit pour laisser entrevoir ses dents, qui, \'e0 la lumi\'e8re, avaient encore une sorte d\rquote \'e9
+clat. La coquette vieillie comprit le galant railleur\~; elle \'e9tait justement plac\'e9e devant une grande glace o\'f9 toute sa d\'e9cr\'e9pitude, si soigneusement dissimul\'e9e, apparut manifeste par le contraste.
+\par
+\par Alors, sans m\'eame saluer Aramis, qui s\rquote inclinait souple et charmant comme le mousquetaire d\rquote autrefois, elle partit d\rquote un pas vacillant et alourdi par la pr\'e9cipitation.
+\par
+\par Aramis glissa comme un z\'e9phyr sur le parquet pour la conduire jusqu\rquote \'e0 la porte.
+\par
+\par Mme\~de\~Chevreuse fit un signe \'e0 son grand laquais, qui reprit le mousqueton, et elle quitta cette maison o\'f9 deux amis si tendres ne s\rquote \'e9taient pas entendus pour s\rquote \'eatre trop bien compris.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838228}{\*\bkmkstart _Toc97189266}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXX \endash \hich\f40 O\'f9\loch\f40
+ l'on voit \hich\af40\dbch\af16\loch\f40 \hich\f40 qu'un march\'e9\loch\f40 qui ne peut pas se faire avec l'un peut se faire avec l'autre{\*\bkmkend _Toc79838228}{\*\bkmkend _Toc97189266}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Aramis avait devin\'e9 juste\~: \'e0 peine sortie de la maison de la place Baudoyer, Mme\~la duchesse de Chevreuse se fit conduire chez elle.
+\par
+\par Elle craignait d\rquote \'eatre suivie sans doute, et cherchait \'e0 innocenter ainsi sa promenade\~; mais, \'e0 peine rentr\'e9e \'e0 l\rquote h\'f4tel, \'e0 peine s\'fbre que personne ne la suivrait pour l\rquote inqui\'e9
+ter, elle fit ouvrir la porte du jardin qui donnait sur une autre rue, et se rendit rue Croix-des-Petits-Champs, o\'f9 demeurait M.\~Colbert.
+\par
+\par Nous avons dit que le soir \'e9tait venu\~: c\rquote est la nuit qu\rquote il faudrait dire, et une nuit \'e9paisse. Paris, redevenu calme, cachait dans son ombre indulgente la noble duchesse conduisant son intrigue politique, et la simp
+le bourgeoise qui, attard\'e9e apr\'e8s un souper en ville, prenait au bras d\rquote un amant le plus long chemin pour regagner le logis conjugal.
+\par
+\par Mme\~de\~Chevreuse avait trop l\rquote habitude de la politique nocturne pour ignorer qu\rquote un ministre ne se c\'e8le jamais, f\'fbt-ce chez lui, aux jeunes et belles dames qui craignent la poussi\'e8re des bureaux, ou aux vieilles dames tr\'e8
+s savantes qui craignent l\rquote \'e9cho indiscret des minist\'e8res.
+\par
+\par Un valet re\'e7ut la duchesse sous le p\'e9ristyle, et, disons-le, il la re\'e7ut assez mal. Cet homme lui expliqua m\'eame, apr\'e8s avoir vu son visage, que ce n\rquote \'e9tait pas \'e0 une pareille heure et \'e0 un pareil \'e2ge que l\rquote
+on venait troubler le dernier travail de M.\~Colbert.
+\par
+\par Mais Mme\~de\~Chevreuse, sans se f\'e2cher, \'e9crivit sur une feuille de ses tablettes son nom, nom bruyant, qui avait tant de fois tint\'e9 d\'e9sagr\'e9ablement aux oreilles de Louis XIII et du grand cardinal.
+\par
+\par Elle \'e9crivit ce nom avec la grande \'e9criture ignorante des hauts seigneurs de cette \'e9poque, plia le papier d\rquote une fa\'e7on qui lui \'e9tait particuli\'e8re, et le remit au valet sans ajouter un mot, mais d\rquote une mine si imp\'e9
+rieuse, que le dr\'f4le, habitu\'e9 \'e0 flairer son monde, sentit la princesse, baissa la t\'eate et courut chez M.\~Colbert.
+\par
+\par Il sans dire que le ministre poussa un petit cri en ouvrant le papier, et que, ce cri instruisant suffisamment le valet de l\rquote int\'e9r\'eat qu\rquote il fallait prendre \'e0 la visite myst\'e9rieuse, le valet revint en courant chercher la duchesse.
+
+\par
+\par Elle monta donc assez lourdement le premier \'e9tage de la belle maison neuve, se remit au palier pour ne pas entrer essouffl\'e9e, et parut devant M.\~Colbert, qui tenait lui-m\'eame les battants de sa porte.
+\par
+\par La duchesse s\rquote arr\'eata au seuil pour bien regarder celui avec lequel elle avait affaire.
+\par
+\par Au premier abord, la t\'eate ronde, lourde, \'e9paisse, les gros sourcils, la moue disgracieuse de cette figure \'e9cras\'e9e par une calotte pareille \'e0 celle des pr\'eatres, cet ensemble, disons-nous, promit \'e0 la duchesse peu de difficult\'e9
+s dans les n\'e9gociations, mais aussi peu d\rquote int\'e9r\'eat dans le d\'e9bat des articles.
+\par
+\par Car il n\rquote y avait pas d\rquote apparence que cette grosse nature f\'fbt sensible aux charmes d\rquote une vengeance raffin\'e9e ou d\rquote une ambition alt\'e9r\'e9e.
+\par
+\par Mais, lorsque la duchesse vit de plus pr\'e8s les petits yeux noirs per\'e7ants, le pli longitudinal de ce front bomb\'e9, s\'e9v\'e8re, la crispation imperceptible de ces l\'e8vres, sur lesquelles on observa tr\'e8s vulgairement de la bonhomie, Mme\~de\~
+Chevreuse changea d\rquote id\'e9e et put se dire\~: \'ab\~J\rquote ai trouv\'e9 mon homme\~!\~\'bb
+\par
+\par \endash Qui me procure l\rquote honneur de votre visite, madame\~? demanda l\rquote intendant des finances.
+\par
+\par \endash Le besoin que j\rquote ai de vous, monsieur, reprit la duchesse, et celui que vous avez de moi.
+\par
+\par \endash Heureux, madame, d\rquote avoir entendu la premi\'e8re partie de votre phrase\~; mais, quant \'e0 la seconde\'85
+\par
+\par Mme\~de\~Chevreuse s\rquote assit sur le fauteuil que Colbert lui avan\'e7ait.
+\par
+\par \endash Monsieur Colbert, vous \'eates intendant des finances\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Et vous aspirez \'e0 devenir surintendant\~?\'85
+\par
+\par \endash Madame\~!
+\par
+\par \endash Ne niez pas\~; cela ferait longueur dans notre conversation\~: c\rquote est inutile.
+\par
+\par \endash Cependant, madame, si plein de bonne volont\'e9, de politesse m\'eame, que je sois envers une dame de votre m\'e9rite, rien ne me fera confesser que je cherche \'e0 supplanter mon sup\'e9rieur.
+\par
+\par \endash Je ne vous ai point parl\'e9 de supplanter, monsieur Colbert. Est-ce que, par hasard, j\rquote aurais prononc\'e9 ce mot\~? Je ne crois pas. Le mot remplacer est moins agressif et plus convenable grammaticalement, comme disait M.\~de\~
+Voiture. Je pr\'e9tends donc que vous aspirez \'e0 remplacer M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash La fortune de M.\~Fouquet, madame, est de celles qui r\'e9sistent. M.\~le surintendant joue, dans ce si\'e8cle, le r\'f4le du colosse de Rhodes\~: les vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le renversent pas.
+\par
+\par \endash Je me fusse servie pr\'e9cis\'e9ment de cette comparaison. Oui, M.\~Fouquet joue le r\'f4le du colosse de Rhodes\~; mais je me souviens d\rquote avoir ou\'ef raconter \'e0 M.\~Conrart\'85 un acad\'e9micien, je crois\'85 que, le colosse de Rhodes
+\'e9tant tomb\'e9, le marchand qui l\rquote avait fait jeter bas\'85 un simple marchand, monsieur Colbert\'85 fit charger quatre cents chameaux de ses d\'e9bris. Un marchand\~! c\rquote est bien moins fort qu\rquote un intendant des finances.
+\par
+\par \endash Madame, je puis vous assurer que je ne renverserai jamais M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! monsieur Colbert, puisque vous vous obstinez \'e0 faire de la sensibilit\'e9 avec moi, comme si vous ignoriez que je m\rquote appelle Mme\~de\~Chevreuse, et que je suis vieille, c\rquote est-\'e0-dire que vous avez affaire \'e0
+ une femme qui a fait de la politique avec M.\~de\~Richelieu et qui n\rquote a plus de temps \'e0 perdre, comme, dis-je, vous commettez cette imprudence, je m\rquote en vais aller trouver des gens plus intelligents et plus press\'e9s de faire fortune.
+
+\par
+\par \endash En quoi, madame, en quoi\~?
+\par
+\par \endash Vous me donnez une pauvre id\'e9e des n\'e9gociations d\rquote aujourd\rquote hui, monsieur. Je vous jure bien que, si, de mon temps, une femme f\'fbt all\'e9e trouver M.\~de\~Cinq-Mars, qui pourtant n\rquote \'e9tait pas un grand esprit
+, je vous jure que, si elle lui e\'fbt dit sur le cardinal ce que je viens de vous dire sur M.\~Fouquet, M.\~de\~Cinq-Mars, \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est, e\'fbt d\'e9j\'e0 mis les fers au feu.
+\par
+\par \endash Allons, madame, allons, un peu d\rquote indulgence.
+\par
+\par \endash Ainsi, vous voulez bien consentir \'e0 remplacer M.\~Fouquet\~?
+\par
+\par \endash Si le roi cong\'e9die M.\~Fouquet, oui, certes.
+\par
+\par \endash Encore une parole de trop\~; il est bien \'e9vident que, si vous n\rquote avez pas encore fait chasser M.\~Fouquet, c\rquote est que vous n\rquote avez pas pu le faire. Aussi, je ne serais qu\rquote une sotte p\'e9core, si, venant \'e0
+ vous, je ne vous apportais pas ce qui vous manque.
+\par
+\par \endash Je suis d\'e9sol\'e9 d\rquote insister, madame, dit Colbert apr\'e8s un silence qui avait permis \'e0 la duchesse de sonder toute la profondeur de sa dissimulation\~; mais je dois vous pr\'e9venir que, depuis six ans, d\'e9nonciations sur d\'e9
+nonciations se succ\'e8dent contre M.\~Fouquet, sans que jamais l\rquote assiette de M.\~le surintendant ait \'e9t\'e9 d\'e9plac\'e9e.
+\par
+\par \endash Il y a temps pour tout, monsieur Colbert\~; ceux qui ont fait ces d\'e9nonciations ne s\rquote appelaient pas Mme\~de\~Chevreuse, et ils n\rquote avaient pas de preuves \'e9quivalentes \'e0 six lettres de M.\~de\~Mazarin, \'e9tablissant le d\'e9
+lit dont il s\rquote agit.
+\par
+\par \endash Le d\'e9lit\~?
+\par
+\par \endash Le crime, s\rquote il vous pla\'eet mieux.
+\par
+\par \endash Un crime\~! Commis par M.\~Fouquet\~?
+\par
+\par \endash Rien que cela\'85 Tiens, c\rquote est \'e9trange, monsieur Colbert\~; vous qui avez la figure froide et peu significative, je vous vois tout illumin\'e9.
+\par
+\par \endash Un crime\~?
+\par
+\par \endash Enchant\'e9e que cela vous fasse quelque effet.
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est que le mot renferme tant de choses, madame\~!
+\par
+\par \endash Il renferme un brevet de surintendant des finances pour vous, et une lettre d\rquote exil ou de Bastille pour M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash Pardonnez-moi, madame la duchesse, il est presque impossible que M.\~Fouquet soit exil\'e9\~: emprisonn\'e9, disgraci\'e9, c\rquote est d\'e9j\'e0 tant\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! je sais ce que je dis, repartit froidement Mme\~de\~Chevreuse. Je ne vis pas tellement \'e9loign\'e9e de Paris, que je ne sache ce qui s\rquote y passe. Le roi n\rquote aime pas M.\~Fouquet, et il perdra volontiers M.\~
+Fouquet, si on lui en donne l\rquote occasion.
+\par
+\par \endash Il faut que l\rquote occasion soit bonne.
+\par
+\par \endash Assez bonne. Aussi, c\rquote est une occasion que j\rquote \'e9value \'e0 cinq cent mille livres.
+\par
+\par \endash Comment cela\~? dit Colbert.
+\par
+\par \endash Je veux dire, monsieur, que, tenant cette occasion dans mes mains, je ne la ferai passer dans les v\'f4tres que moyennant un retour de cinq cent mille livres.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien, madame, je comprends. Mais, puisque vous venez de fixer un prix \'e0 la vente, voyons la valeur vendue.
+\par
+\par \endash Oh\~! la moindre chose\~: six lettres, je vous l\rquote ai dit, de M.\~de\~Mazarin\~; des autographes qui ne seraient pas trop chers, assur\'e9ment, s\rquote ils \'e9tablissaient d\rquote une fa\'e7on irr\'e9cusable que M.\~Fouquet avait d\'e9
+tourn\'e9 de grosses sommes pour se les approprier.
+\par
+\par \endash D\rquote une fa\'e7on irr\'e9cusable, dit Colbert les yeux brillants de joie.
+\par
+\par \endash Irr\'e9cusable\~! Voulez-vous lire les lettres\~?
+\par
+\par \endash De tout c\'9cur\~! La copie, bien entendu\~?
+\par
+\par \endash Bien entendu, oui.
+\par
+\par Mme\~la duchesse tira de son sein une petite liasse aplatie par le corset de velours\~:
+\par
+\par \endash Lisez, dit-elle.
+\par
+\par Colbert se jeta avidement sur ces papiers et les d\'e9vora.
+\par
+\par \endash \'c0 merveille\~! dit-il.
+\par
+\par \endash C\rquote est assez net, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame, oui. M.\~de\~Mazarin aurait remis de l\rquote argent \'e0 M.\~Fouquet, lequel aurait gard\'e9 cet argent, mais quel argent\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! voil\'e0, quel argent\~? Si nous traitons ensemble, je joindrai \'e0 ses lettres une septi\'e8me, qui vous donnera les derniers renseignements.
+\par
+\par Colbert r\'e9fl\'e9chit.
+\par
+\par \endash Et les originaux des lettres\~?
+\par
+\par \endash Question inutile. C\rquote est comme si je vous demandais\~: Monsieur Colbert, les sacs d\rquote argent que vous me donnerez seront-ils pleins ou vides\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien, madame.
+\par
+\par \endash Est-ce conclu\~?
+\par
+\par \endash Non pas.
+\par
+\par \endash Comment\~?
+\par
+\par \endash Il y a une chose \'e0 laquelle nous n\rquote avons r\'e9fl\'e9chi ni l\rquote un ni l\rquote autre.
+\par
+\par \endash Dites-la-moi.
+\par
+\par \endash M.\~Fouquet ne peut \'eatre perdu en cette occurrence que par un proc\'e8s.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Un scandale public.
+\par
+\par \endash Oui. Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! on ne peut lui faire ni le proc\'e8s ni le scandale.
+\par
+\par \endash Parce que\~?
+\par
+\par \endash Parce qu\rquote il est procureur g\'e9n\'e9ral au Parlement, parce que tout, en France, administration, arm\'e9e, justice, commerce, se relie mutuellement par une cha\'eene de bon vouloir qu\rquote on appelle espr
+it de corps. Ainsi, madame, jamais le Parlement ne souffrira que son chef soit tra\'een\'e9 devant un tribunal. Jamais, s\rquote il y est tra\'een\'e9 d\rquote autorit\'e9 royale, jamais il ne sera condamn\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! ma foi\~! monsieur Colbert, cela ne me regarde pas.
+\par
+\par \endash Je le sais, madame, mais cela me regarde, moi, et diminue la valeur de votre apport. \'c0 quoi peut me servir une preuve de crime sans la possibilit\'e9 de condamnation\~?
+\par
+\par \endash Soup\'e7onn\'e9 seulement, M.\~Fouquet perdra sa charge de surintendant.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 grand-chose\~! s\rquote \'e9cria Colbert, dont les traits sombres \'e9clat\'e8rent tout \'e0 coup, illumin\'e9s d\rquote une expression de haine et de vengeance.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! monsieur Colbert, dit la duchesse, excusez-moi, je ne vous savais pas si fort impressionnable. Bien, tr\'e8s bien\~! Alors, puisqu\rquote il vous faut plus que je n\rquote ai, ne parlons plus de rien.
+\par
+\par \endash Si fait, madame, parlons-en toujours. Seulement, vos valeurs ayant baiss\'e9, abaissez vos pr\'e9tentions.
+\par
+\par \endash Vous marchandez\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est une n\'e9cessit\'e9 pour quiconque veut payer loyalement.
+\par
+\par \endash Combien m\rquote offrez-vous\~?
+\par
+\par \endash Deux cent mille livres.
+\par
+\par La duchesse lui rit au nez\~; puis, tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par \endash Attendez, dit-elle.
+\par
+\par \endash Vous consentez\~?
+\par
+\par \endash Pas encore, j\rquote ai une autre combinaison.
+\par
+\par \endash Dites.
+\par
+\par \endash Vous me donnez trois cent mille livres.
+\par
+\par \endash Non pas\~! non pas\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est \'e0 prendre ou \'e0 laisser\'85 Et puis, ce n\rquote est pas tout.
+\par
+\par \endash Encore\~?\'85 Vous devenez impossible, madame la duchesse.
+\par
+\par \endash Moins que vous ne le croyez, ce n\rquote est plus de l\rquote argent que je vous demande.
+\par
+\par \endash Quoi donc, alors\~?
+\par
+\par \endash Un service. Vous savez que j\rquote ai toujours aim\'e9 tendrement la reine.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je veux avoir une entrevue avec Sa Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Avec la reine\~?
+\par
+\par \endash Oui, monsieur Colbert, avec la reine, qui n\rquote est plus mon amie, c\rquote est vrai, et depuis longtemps, mais qui peut le devenir encore, si on en fournit l\rquote occasion.
+\par
+\par \endash Sa Majest\'e9 ne re\'e7oit plus personne, madame. Elle souffre beaucoup. Vous n\rquote ignorez pas que les acc\'e8s de son mal se r\'e9it\'e8rent plus fr\'e9quemment\'85
+\par
+\par \endash Voil\'e0 pr\'e9cis\'e9ment pourquoi je d\'e9sire avoir une entrevue avec Sa Majest\'e9. Figurez-vous que dans la Flandre, nous avons beaucoup de ces sortes de maladies.
+\par
+\par \endash Des cancers\~? Maladie affreuse, incurable.
+\par
+\par \endash Ne croyez donc pas cela, monsieur Colbert. Le paysan flamand est un peu l\rquote homme de la nature\~; il n\rquote a pas pr\'e9cis\'e9ment une femme, il a une femelle.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! madame\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! monsieur Colbert, tandis qu\rquote il fume sa pipe, la femme travaille\~: elle tire l\rquote eau du puits, elle charge le mulet ou l\rquote \'e2ne, elle se charge elle-m\'eame. Se m\'e9nageant peu, elle se heurte \'e7\'e0 et l\'e0
+, souvent m\'eame elle est battue. Un cancer vient d\rquote une contusion.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai.
+\par
+\par \endash Les Flamandes ne meurent pas pour cela. Elles vont, quand elles souffrent trop, \'e0 la recherche du rem\'e8de. Et les b\'e9guines de Bruges sont d\rquote admirables m\'e9decins pour toutes les maladies. Elles ont des eaux pr\'e9
+cieuses, des topiques, des sp\'e9cifiques\~: elles donnent \'e0 la malade un flacon et un cierge, b\'e9n\'e9ficient sur le clerg\'e9 et servent Dieu par l\rquote exploitation de leurs deux marchandises. J\rquote apporterai donc \'e0 la reine l\rquote
+eau du b\'e9guinage de Bruges. Sa Majest\'e9 gu\'e9rira, et br\'fblera autant de cierges qu\rquote elle le jugera convenable. Vous voyez, monsieur Colbert, que, m\rquote emp\'eacher d\rquote aller voir la reine, c\rquote est presque un crime de r\'e9
+gicide.
+\par
+\par \endash Madame la duchesse, vous \'eates une femme de trop d\rquote esprit, vous me confondez\~; toutefois, je devine bien que cette grande charit\'e9 envers la reine couvre un petit int\'e9r\'eat personnel.
+\par
+\par \endash Est-ce que je me donne la peine de le cacher, monsieur Colbert\~? Vous avez dit, je crois, un petit int\'e9r\'eat personnel\~? Apprenez donc que c\rquote est un grand int\'e9r\'eat, et je vous le prouverai en me r\'e9
+sumant. Si vous me faites entrer chez Sa Majest\'e9, je me contente des trois cent mille livres r\'e9clam\'e9es\~; sinon, je garde mes lettres, \'e0 moins que vous n\rquote en donniez, s\'e9ance tenante, cinq cent mille livres.
+\par
+\par Et, se levant sur cette parole d\'e9cisive, la vieille duchesse laissa M.\~Colbert dans une d\'e9sagr\'e9able perplexit\'e9.
+\par
+\par Marchander encore \'e9tait devenu impossible\~; ne plus marchander, c\rquote \'e9tait perdre infiniment trop.
+\par
+\par \endash Madame, dit-il, je vais avoir le plaisir de vous compter cent mille \'e9cus.
+\par
+\par \endash Oh\~! fit la duchesse.
+\par
+\par \endash Mais comment aurai-je les lettres v\'e9ritables\~?
+\par
+\par \endash De la fa\'e7on la plus simple, mon cher monsieur Colbert\'85 \'c0 qui vous fiez vous\~?
+\par
+\par Le grave financier se mit \'e0 rire silencieusement, de sorte que ses gros sourcils noirs montaient et descendaient comme deux ailes de chauve-souris sur la ligne profonde de son front jaune.
+\par
+\par \endash \'c0 personne, dit-il.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous ferez bien une exception en votre faveur, monsieur Colbert.
+\par
+\par \endash Comment cela, madame la duchesse\~?
+\par
+\par \endash Je veux dire que, si vous preniez la peine de venir avec moi \'e0 l\rquote endroit o\'f9 sont les lettres, elles vous seraient remises \'e0 vous-m\'eame, et vous pourriez les v\'e9rifier, les contr\'f4ler.
+\par
+\par \endash Il est vrai.
+\par
+\par \endash Vous vous seriez muni de cent mille \'e9cus, parce que je ne me fie, moi non plus, \'e0 personne.
+\par
+\par M.\~l\rquote intendant Colbert rougit jusqu\rquote aux sourcils. Il \'e9tait, comme tous les hommes sup\'e9rieurs dans l\rquote art des chiffres, d\rquote une probit\'e9 insolente et math\'e9matique.
+\par
+\par \endash J\rquote emporterai, dit-il, madame, la somme promise, en deux bons payables \'e0 ma caisse. Cela vous satisfera-t-il\~?
+\par
+\par \endash Que ne sont-ils de deux millions, vos bons de caisse, monsieur l\rquote intendant\~!\'85 Je vais donc avoir l\rquote honneur de vous montrer le chemin.
+\par
+\par \endash Permettez que je fasse atteler mes chevaux.
+\par
+\par \endash J\rquote ai un carrosse en bas, monsieur.
+\par
+\par Colbert toussa comme un homme irr\'e9solu. Il se figura un moment que la proposition de la duchesse \'e9tait un pi\'e8ge\~; que peut-\'eatre on attendait \'e0 la porte\~; que cette dame, dont le secret venait de se vendre cent mille \'e9cus \'e0
+ Colbert, devait avoir propos\'e9 ce secret \'e0 M.\~Fouquet pour la m\'eame somme.
+\par
+\par Comme il h\'e9sitait beaucoup, la duchesse le regarda dans les yeux.
+\par
+\par \endash Vous aimez mieux votre carrosse\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Je l\rquote avoue.
+\par
+\par \endash Vous vous figurez que je vous conduis dans quelque traquenard\~?
+\par
+\par \endash Madame la duchesse, vous avez le caract\'e8re fol\'e2tre, et moi, rev\'eatu d\rquote un caract\'e8re aussi grave, je puis \'eatre compromis par une plaisanterie.
+\par
+\par \endash Oui\~; enfin, vous avez peur\~? Eh bien\~! prenez votre carrosse, autant de laquais que vous voudrez\'85 Seulement, r\'e9fl\'e9chissez-y bien\'85 ce que nous faisons \'e0 nous deux, nous le savons seuls\~; ce qu\rquote un tiers aura vu, nous l
+\rquote apprenons \'e0 tout l\rquote univers. Apr\'e8s tout moi, je n\rquote y tiens pas\~: mon carrosse suivra le v\'f4tre, et je me tiens pour satisfaite de monter dans votre carrosse pour aller chez la reine.
+\par
+\par \endash Chez la reine\~?
+\par
+\par \endash Vous l\rquote aviez d\'e9j\'e0 oubli\'e9\~? Quoi\~! une clause de cette importance pour moi vous avait \'e9chapp\'e9\~? Que c\rquote \'e9tait peu pour vous, mon Dieu\~! Si j\rquote avais su, je vous eusse demand\'e9 le double.
+\par
+\par \endash J\rquote ai r\'e9fl\'e9chi, madame la duchesse\~; je ne vous accompagnerai pas.
+\par
+\par \endash Vrai\~!\'85 Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Parce que j\rquote ai en vous une confiance sans bornes.
+\par
+\par \endash Vous me comblez\~!\'85 Mais, pour que je touche les cent mille \'e9cus\~?\'85
+\par
+\par \endash Les voici.
+\par
+\par L\rquote intendant griffonna quelques mots sur un papier qu\rquote il remit \'e0 la duchesse.
+\par
+\par \endash Vous \'eates pay\'e9e, dit-il.
+\par
+\par \endash Le trait est beau, monsieur Colbert, et je vais vous en r\'e9compenser.
+\par
+\par En disant ces mots, elle se mit \'e0 rire.
+\par
+\par Le rire de Mme\~de\~Chevreuse \'e9tait un murmure sinistre\~; tout homme qui sent la jeunesse, la foi, l\rquote amour, la vie battre en son c\'9cur, pr\'e9f\'e8re des pleurs \'e0 ce rire lamentable.
+\par
+\par La duchesse ouvrit le haut de son justaucorps et tira de son sein rougi une petite liasse de papiers nou\'e9s d\rquote un ruban couleur feu. Les agrafes avaient c\'e9d\'e9 sous la pression brutale de ses mains nerveuses. La peau, \'e9raill\'e9e par l
+\rquote extraction et le frottement des papiers, apparaissait sans pudeur aux yeux de l\rquote intendant, fort intrigu\'e9 de ces pr\'e9liminaires \'e9tranges. La duchesse riait toujours.
+\par
+\par \endash Voil\'e0, dit-elle, les v\'e9ritables lettres de M.\~de\~Mazarin. Vous les avez, et, de plus, la duchesse de Chevreuse s\rquote est d\'e9shabill\'e9e devant vous, comme si vous eussiez \'e9t\'e9\'85 Je ne veux pas vous dire des noms qui vous don
+neraient de l\rquote orgueil ou de la jalousie. Maintenant, monsieur Colbert, fit-elle en agrafant et en nouant avec rapidit\'e9 le corps de sa robe, votre bonne fortune est finie\~; accompagnez-moi chez la reine.
+\par
+\par \endash Non pas, madame\~: si vous alliez encourir de nouveau la disgr\'e2ce de Sa Majest\'e9, et que l\rquote on s\'fbt au Palais-Royal que j\rquote ai \'e9t\'e9 votre introducteur, la reine ne me le pardonnerait de sa vie. Non. J\rquote ai des gens d
+\'e9vou\'e9s au palais, ceux-l\'e0 vous feront entrer sans me compromettre.
+\par
+\par \endash Comme il vous plaira, pourvu que j\rquote entre.
+\par
+\par \endash Comment appelez-vous les dames religieuses de Bruges qui gu\'e9rissent les malades\~?
+\par
+\par \endash Les b\'e9guines.
+\par
+\par \endash Vous \'eates une b\'e9guine.
+\par
+\par \endash Soit, mais il faudra bien que je cesse de l\rquote \'eatre.
+\par
+\par \endash Cela vous regarde.
+\par
+\par \endash Pardon\~! pardon\~! je ne veux pas \'eatre expos\'e9e \'e0 ce qu\rquote on me refuse l\rquote entr\'e9e.
+\par
+\par \endash Cela vous regarde encore, madame. Je vais commander au premier valet de chambre du gentilhomme de service chez Sa Majest\'e9 de laisser entrer une b\'e9guine apportant un rem\'e8de efficace pour soulager les douleurs de Sa Majest\'e9
+. Vous portez ma lettre, vous vous chargez du rem\'e8de et des explications. J\rquote avoue la b\'e9guine, je nie Mme\~de\~Chevreuse.
+\par
+\par \endash Qu\rquote \'e0 cela ne tienne.
+\par
+\par \endash Voici la lettre d\rquote introduction, madame.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838229}{\*\bkmkstart _Toc97189267}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXI \endash La peau de l'our
+\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 s{\*\bkmkend _Toc79838229}{\*\bkmkend _Toc97189267}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Colbert donna cette lettre \'e0 la duchesse, lui retira doucement le si\'e8ge derri\'e8re lequel elle s\rquote abritait.
+\par
+\par Mme\~de\~Chevreuse salua tr\'e8s l\'e9g\'e8rement et sortit.
+\par
+\par Colbert, qui avait reconnu l\rquote \'e9criture de Mazarin et compt\'e9 les lettres, sonna son secr\'e9taire et lui enjoignit d\rquote aller chercher chez lui M.\~Vanel, conseiller au Parlement. Le secr\'e9taire r\'e9pliqua que M.\~le conseiller, fid\'e8
+le \'e0 ses habitudes, venait d\rquote entrer dans la maison pour rendre compte \'e0 l\rquote intendant des principaux d\'e9tails du travail accompli ce jour m\'eame dans la s\'e9ance du Parlement.
+\par
+\par Colbert s\rquote approcha des lampes, relut les lettres du d\'e9funt cardinal, sourit plusieurs fois en reconnaissant toute la valeur des pi\'e8ces que venait de lui livrer Mme\~de\~Chevreuse, et, en \'e9tayant pour plusieurs minutes sa grosse t\'ea
+te dans ses mains, il r\'e9fl\'e9chit profond\'e9ment.
+\par
+\par Pendant ces quelques minutes, un homme gros et grand, \'e0 la figure osseuse, aux yeux fixes, au nez crochu, avait fait son entr\'e9e dans le cabinet de Colbert avec une assurance modeste, qui d\'e9celait un caract\'e8re \'e0 la fois souple et d\'e9cid
+\'e9\~: souple envers le ma\'eetre qui pouvait jeter la proie, ferme envers les chiens qui eussent pu lui disputer cette proie opime.
+\par
+\par M.\~Vanel avait sous le bras un dossier volumineux\~; il le posa sur le bureau m\'eame, o\'f9 les deux coudes de Colbert \'e9tayaient sa t\'eate.
+\par
+\par \endash Bonjour, monsieur Vanel, dit celui-ci en se r\'e9veillant de sa m\'e9ditation.
+\par
+\par \endash Bonjour, monseigneur, dit naturellement Vanel.
+\par
+\par \endash C\rquote est }{\i monsieur}{ qu\rquote il faut dire, r\'e9pliqua doucement Colbert.
+\par
+\par \endash On appelle }{\i monseigneur}{ les ministres, dit Vanel avec un sang-froid imperturbable\~; vous \'eates ministre\~!
+\par
+\par \endash Pas encore\~!
+\par
+\par \endash De fait, je vous appelle monseigneur\~; d\rquote ailleurs, vous \'eates mon seigneur, \'e0 moi, cela me suffit\~; s\rquote il vous d\'e9pla\'eet que je vous appelle ainsi devant le monde, laissez-moi vous appeler de ce nom dans le particulier.
+
+\par
+\par Colbert leva la t\'eate \'e0 la hauteur des lampes et lut ou chercha \'e0 lire sur le visage de Vanel pour combien la sinc\'e9rit\'e9 entrait dans cette protestation de d\'e9vouement.
+\par
+\par Mais le conseiller savait soutenir le poids d\rquote un regard, ce regard f\'fbt-il celui de Monseigneur.
+\par
+\par Colbert soupira. Il n\rquote avait rien lu sur le visage de Vanel\~; Vanel pouvait \'eatre honn\'eate. Colbert songea que cet inf\'e9rieur lui \'e9tait sup\'e9rieur, en cela qu\rquote il avait une femme infid\'e8le.
+\par
+\par Au moment o\'f9 il s\rquote apitoyait sur le sort de cet homme Vanel tira froidement de sa poche un billet parfum\'e9, cachet\'e9 de cire d\rquote Espagne, et le tendit \'e0 Monseigneur.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est cela, Vanel\~?
+\par
+\par \endash Une lettre de ma femme, monseigneur.
+\par
+\par Colbert toussa. Il prit la lettre, l\rquote ouvrit, la lut et l\rquote enferma dans sa poche, tandis que Vanel feuilletait impassiblement son volume de proc\'e9dure.
+\par
+\par \endash Vanel, dit tout \'e0 coup le protecteur \'e0 son prot\'e9g\'e9, vous \'eates un homme de travail, vous\~?
+\par
+\par \endash Oui, monseigneur.
+\par
+\par \endash Douze heures d\rquote \'e9tudes ne vous effraient pas\~?
+\par
+\par \endash J\rquote en fais quinze par jour.
+\par
+\par \endash Impossible\~! Un conseiller ne saurait travailler plus de trois heures pour le Parlement.
+\par
+\par \endash Oh\~! je fais des \'e9tats pour un ami que j\rquote ai aux comptes, et, comme il me reste du temps, j\rquote \'e9tudie l\rquote h\'e9breu.
+\par
+\par \endash Vous \'eates fort consid\'e9r\'e9 au Parlement, Vanel\~?
+\par
+\par \endash Je crois que oui, monseigneur.
+\par
+\par \endash Il s\rquote agirait de ne pas croupir sur le si\'e8ge de conseiller.
+\par
+\par \endash Que faire pour cela\~?
+\par
+\par \endash Acheter une charge.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash Quelque chose de grand. Les petites ambitions sont les plus malais\'e9es \'e0 satisfaire.
+\par
+\par \endash Les petites bourses, monseigneur, sont les plus difficiles \'e0 remplir.
+\par
+\par \endash Et puis, quelle charge voyez-vous\~? fit Colbert.
+\par
+\par \endash Je n\rquote en vois pas, c\rquote est vrai.
+\par
+\par \endash Il y en a bien une, mais il faut \'eatre le roi pour l\rquote acheter sans se g\'eaner\~; or, le roi ne se donnera pas, je crois, la fantaisie d\rquote acheter une charge de procureur g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par En entendant ces mots, Vanel attacha sur Colbert son regard humble et terne \'e0 la fois.
+\par
+\par Colbert se demanda s\rquote il avait \'e9t\'e9 devin\'e9, ou seulement rencontr\'e9 par la pens\'e9e de cet homme.
+\par
+\par \endash Que me parlez-vous, monseigneur, dit Vanel, de la charge de procureur g\'e9n\'e9ral au Parlement\~? Je n\rquote en sache pas d\rquote autre que celle de M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment, mon cher conseiller.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote \'eates pas d\'e9go\'fbt\'e9, monseigneur\~; mais, avant que la marchandise soit achet\'e9e, ne faut-il pas qu\rquote elle soit vendue\~?
+\par
+\par \endash Je crois, monsieur Vanel, que cette charge-l\'e0 sera sous peu \'e0 vendre\'85
+\par
+\par \endash \'c0 vendre\~!\'85 la charge de procureur de M.\~Fouquet\~?
+\par
+\par \endash On le dit.
+\par
+\par \endash La charge qui le fait inviolable, \'e0 vendre\~? Oh\~! oh\~!
+\par
+\par Et Vanel se mit \'e0 rire.
+\par
+\par \endash En auriez-vous peur, de cette charge\~? dit gravement Colbert.
+\par
+\par \endash Peur\~! non pas\'85
+\par
+\par \endash Ni envie\~?
+\par
+\par \endash Monseigneur se moque de moi\~! r\'e9pliqua Vanel\~; comment un conseiller du Parlement n\rquote aurait-il pas envie de devenir procureur g\'e9n\'e9ral\~?
+\par
+\par \endash Alors, monsieur Vanel\'85 puisque je vous dis que la charge se pr\'e9sente \'e0 vendre.
+\par
+\par \endash Monseigneur le dit.
+\par
+\par \endash Le bruit en court.
+\par
+\par \endash Je r\'e9p\'e8te que c\rquote est impossible\~; jamais un homme ne jette le bouclier derri\'e8re lequel il abrite son honneur, sa fortune et sa vie.
+\par
+\par \endash Parfois il est des fous qui se croient au-dessus de toutes les mauvaises chances, monsieur Vanel.
+\par
+\par \endash Oui, monseigneur\~; mais ces fous-l\'e0 ne font pas leurs folies au profit des pauvres Vanels qu\rquote il y a dans le monde.
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~?
+\par
+\par \endash Parce que ces Vanels sont pauvres.
+\par
+\par \endash Il est vrai que la charge de M.\~Fouquet peut co\'fbter gros. Qu\rquote y mettriez vous, monsieur Vanel\~?
+\par
+\par \endash Tout ce que je poss\'e8de, monseigneur.
+\par
+\par \endash Ce qui veut dire\~?
+\par
+\par \endash Trois \'e0 quatre cent mille livres.
+\par
+\par \endash Et la charge vaut\~?
+\par
+\par \endash Un million et demi, au plus bas. Je sais des gens qui en ont offert un million sept cent mille livres sans d\'e9cider M.\~Fouquet. Or, si par hasard il arrivait que M.\~Fouquet voul\'fbt vendre, ce que je ne crois pas, malgr\'e9 ce qu\rquote on m
+\rquote en a dit\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! l\rquote on vous en a dit quelque chose\~! Qui cela\~?
+\par
+\par \endash M.\~de\~Gourville\'85 M.\~P\'e9lisson. Oh\~! en l\rquote air.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! si M.\~Fouquet voulait vendre\~?\'85
+\par
+\par \endash Je ne pourrais encore acheter, attendu que M.\~le surintendant ne vendra que pour avoir de l\rquote argent frais, et personne n\rquote a un million et demi \'e0 jeter sur une table.
+\par
+\par Colbert interrompit en cet endroit le conseiller par une pantomime imp\'e9rieuse. Il avait recommenc\'e9 \'e0 r\'e9fl\'e9chir.
+\par
+\par Voyant l\rquote attitude s\'e9rieuse du ma\'eetre, voyant sa pers\'e9v\'e9rance \'e0 mettre la conversation sur ce sujet, M.\~Vanel attendait une solution sans oser la provoquer.
+\par
+\par \endash Expliquez-moi bien, dit alors Colbert, les privil\'e8ges de la charge de procureur g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par \endash Le droit de mise en accusation contre tout sujet fran\'e7ais qui n\rquote est pas prince du sang\~; la mise \'e0 n\'e9ant de toute accusation dirig\'e9e contre tout Fran\'e7ais qui n\rquote est pas roi ou prince. Un procureur g\'e9n\'e9
+ral est le bras droit du roi pour frapper un coupable, il est son bras aussi pour \'e9teindre le flambeau de la justice. Aussi M.\~Fouquet se soutiendra-t-il contre le roi lui-m\'eame en ameutant les parlements\~; aussi le roi m\'e9nagera-t-il M.\~
+Fouquet malgr\'e9 tout pour faire enregistrer ses \'e9dits sans conteste. Le procureur g\'e9n\'e9ral peut \'eatre un instrument bien utile ou bien dangereux.
+\par
+\par \endash Voulez-vous \'eatre procureur g\'e9n\'e9ral, Vanel\~? dit tout \'e0 coup Colbert en adoucissant son regard et sa voix.
+\par
+\par \endash Moi\~? s\rquote \'e9cria celui-ci. Mais j\rquote ai eu l\rquote honneur de vous repr\'e9senter qu\rquote il manque au moins onze cent mille livres \'e0 ma caisse.
+\par
+\par \endash Vous emprunterez cette somme \'e0 vos amis.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai pas d\rquote amis plus riches que moi.
+\par
+\par \endash Un honn\'eate homme\~!
+\par
+\par \endash Si tout le monde pensait comme vous, monseigneur.
+\par
+\par \endash Je le pense, cela suffit, et, au besoin, je r\'e9pondrai de vous.
+\par
+\par \endash Prenez garde au proverbe, monseigneur.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash Qui r\'e9pond paie.
+\par
+\par \endash Qu\rquote \'e0 cela ne tienne.
+\par
+\par Vanel se leva, tout remu\'e9 par cette offre si subitement, si inopin\'e9ment faite par un homme que les plus frivoles prenaient au s\'e9rieux.
+\par
+\par \endash Ne vous jouez pas de moi, monseigneur, dit-il.
+\par
+\par \endash Voyons, faisons vite, monsieur Vanel. Vous dites que M.\~Gourville vous a parl\'e9 de la charge de M.\~Fouquet\~?
+\par
+\par \endash M.\~P\'e9lisson aussi.
+\par
+\par \endash Officiellement, ou officieusement\~?
+\par
+\par \endash Voici leurs paroles\~: \'ab\~Ces gens du Parlement sont ambitieux et riches\~; ils devraient bien se cotiser pour faire deux ou trois millions \'e0 M.\~Fouquet, leur protecteur, leur lumi\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par \endash Et vous avez dit\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai dit que, pour ma part, je donnerais dix mille livres s\rquote il le fallait.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous aimez donc M.\~Fouquet\~? s\rquote \'e9cria M.\~Colbert avec un regard plein de haine.
+\par
+\par \endash Non\~; mais M.\~Fouquet est notre procureur g\'e9n\'e9ral\~; il s\rquote endette, il se noie\~; nous devons sauver l\rquote honneur du corps.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 qui m\rquote explique pourquoi M.\~Fouquet sera toujours sain et sauf tant qu\rquote il occupera sa charge, r\'e9pliqua Colbert.
+\par
+\par \endash L\'e0-dessus, poursuivit Vanel, M.\~Gourville a ajout\'e9\~: \'ab\~Faire l\rquote aum\'f4ne \'e0 M.\~Fouquet, c\rquote est toujours un proc\'e9d\'e9 humiliant auquel il r\'e9pondra par un refus\~; que le Parlement se cotise pour
+acheter dignement la charge de son procureur g\'e9n\'e9ral, alors tout va bien, l\rquote honneur du corps est sauf, et l\rquote orgueil de M.\~Fouquet sauv\'e9.\~\'bb
+\par
+\par \endash C\rquote est une ouverture cela.
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai consid\'e9r\'e9 ainsi, monseigneur.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! monsieur Vanel, vous irez trouver imm\'e9diatement M.\~Gourville ou M.\~P\'e9lisson\~; connaissez-vous quelque autre ami de M.\~Fouquet\~?
+\par
+\par \endash Je connais beaucoup M.\~de\~La Fontaine.
+\par
+\par \endash La Fontaine le rimeur\~?
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment\~; il faisait des vers \'e0 ma femme, quand M.\~Fouquet \'e9tait de nos amis.
+\par
+\par \endash Adressez-vous donc \'e0 lui pour obtenir une entrevue de M.\~le surintendant.
+\par
+\par \endash Volontiers\~; mais la somme\~?
+\par
+\par \endash Au jour et \'e0 l\rquote heure fix\'e9s, monsieur Vanel, vous serez nanti de la somme, ne vous inqui\'e9tez point.
+\par
+\par \endash Monseigneur, une telle munificence\~! Vous effacez le roi, vous surpassez M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash Un moment\'85 ne faisons pas abus des mots. Je ne vous donne pas quatorze cent mille livres, monsieur Vanel\~: j\rquote ai des enfants.
+\par
+\par \endash Eh\~! monsieur, vous me les pr\'eatez\~; cela suffit.
+\par
+\par \endash Je vous les pr\'eate, oui.
+\par
+\par \endash Demandez tel int\'e9r\'eat, telle garantie qu\rquote il vous plaira, monseigneur, je suis pr\'eat, et, vos d\'e9sirs \'e9tant satisfaits, je r\'e9p\'e9terai encore que vous surpassez les rois et M.\~Fouquet en munificence. Vos conditions\~?
+
+\par
+\par \endash Le remboursement en huit ann\'e9es.
+\par
+\par \endash Oh\~! tr\'e8s bien.
+\par
+\par \endash Hypoth\'e8que sur la charge elle-m\'eame.
+\par
+\par \endash Parfaitement\~; est-ce tout\~?
+\par
+\par \endash Attendez. Je me r\'e9serve le droit de vous racheter la charge \'e0 cent cinquante mille livres de b\'e9n\'e9fice si vous ne suiviez pas, dans la gestion de cette charge, une ligne conforme aux int\'e9r\'eats du roi et \'e0 mes desseins.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit Vanel un peu \'e9mu.
+\par
+\par \endash Cela renferme-t-il quelque chose qui vous puisse choquer, monsieur Vanel\~? dit froidement Colbert.
+\par
+\par \endash Non, non, r\'e9pliqua vivement Vanel.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! nous signerons cet acte quand il vous plaira. Courez chez les amis de M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash J\rquote y vole\'85
+\par
+\par \endash Et obtenez du surintendant une entrevue.
+\par
+\par \endash Oui, monseigneur.
+\par
+\par \endash Soyez facile aux concessions.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Et les arrangements une fois pris\~?\'85
+\par
+\par \endash Je me h\'e2te de le faire signer.
+\par
+\par \endash Gardez-vous-en bien\~!\'85 Ne parlez jamais de signature avec M.\~Fouquet, ni de d\'e9dit, ni m\'eame de parole, entendez-vous\~? vous perdriez tout\~!
+\par
+\par \endash Eh bien\~! alors, monseigneur, que faire\~? C\rquote est trop difficile\'85
+\par
+\par \endash T\'e2chez seulement que M.\~Fouquet vous touche dans la main\'85 Allez\~!
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838230}{\*\bkmkstart _Toc97189268}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXII \endash \hich\f40 Chez la reine m\'e8
+\loch\f40 re{\*\bkmkend _Toc79838230}{\*\bkmkend _Toc97189268}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{La reine m\'e8re \'e9tait dans sa chambre \'e0 coucher au Palais-Royal avec Mme\~de\~Motteville et la }{\i senora}{ Molina. Le roi, attendu jusqu\rquote au soir, n\rquote avait pas paru\~; la reine, tout impatiente, avait envoy\'e9
+ chercher souvent de ses nouvelles.
+\par
+\par Le temps semblait \'eatre \'e0 l\rquote orage. Les courtisans et les dames s\rquote \'e9vitaient dans les antichambres et les corridors pour ne point se parler de sujets compromettants.
+\par
+\par Monsieur avait joint le roi d\'e8s le matin pour une partie de chasse.
+\par
+\par Madame demeurait chez elle, boudant tout le monde.
+\par
+\par Quant \'e0 la reine m\'e8re, apr\'e8s avoir fait ses pri\'e8res en latin, elle causait m\'e9nage avec ses deux amies en pur castillan.
+\par
+\par Mme\~de\~Motteville, qui comprenait admirablement cette langue, r\'e9pondait en fran\'e7ais.
+\par
+\par Lorsque les trois dames eurent \'e9puis\'e9 toutes les formules de la dissimulation et de la politesse pour en arriver \'e0 dire que la conduite du roi faisait mourir de chagrin la reine, la reine m\'e8re et toute sa parent\'e9, lorsqu\rquote
+on eut, en termes choisis, fulmin\'e9 toutes les impr\'e9cations contre Mlle de La Valli\'e8re, la reine m\'e8re termina les r\'e9criminations par ces mots pleins de sa pens\'e9e et de son caract\'e8re\~:
+\par
+\par \endash }{\i Estos hijos\~!}{ dit-elle \'e0 Molina.
+\par
+\par C\rquote est-\'e0-dire\~: \'ab\~Ces enfants\~!\~\'bb
+\par
+\par Mot profond dans la bouche d\rquote une m\'e8re\~; mot terrible dans la bouche d\rquote une reine qui, comme Anne d\rquote Autriche, celait de si singuliers secrets dans son \'e2me assombrie.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pliqua Molina, ces enfants\~! \'e0 qui toute m\'e8re se sacrifie.
+\par
+\par \endash \'c0 qui, r\'e9pliqua la reine, une m\'e8re a tout sacrifi\'e9.
+\par
+\par Et elle n\rquote acheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les yeux vers le portrait en pied du p\'e2le Louis XIII, que son \'e9poux laissait une fois encore la lumi\'e8re monter \'e0
+ ses yeux ternes, le courroux gonfler ses narines de toile. Le portrait s\rquote animait\~; il ne parlait pas, il mena\'e7ait. Un profond silence succ\'e9da aux derni\'e8res paroles de la reine. La Molina se mit \'e0
+ fourrager les rubans et les dentelles d\rquote une vaste corbeille. Mme\~de\~Motteville, surprise de cet \'e9clair qui avait illumin\'e9 simultan\'e9ment d\rquote intelligence le regard de la confidente et celui de la ma\'eetresse, Mme\~de\~
+Motteville, disons-nous, baissa les yeux en femme discr\'e8te, et, ne cherchant plus \'e0 voir, \'e9couta de toutes ses oreilles. Elle ne surprit qu\rquote un \'ab\~hum\~!\~\'bb significatif de la du\'e8
+gne espagnole, image de la circonspection. Elle surprit aussi un soupir exhal\'e9 comme un souffle du sein de la reine.
+\par
+\par Elle leva la t\'eate aussit\'f4t.
+\par
+\par \endash Vous souffrez\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Non, Motteville, non\~; pourquoi dis-tu cela\~?
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 avait g\'e9mi.
+\par
+\par \endash Tu as raison, en effet\~; oui, je souffre un peu.
+\par
+\par \endash M.\~Valot est pr\'e8s d\rquote ici, chez Madame, je crois.
+\par
+\par \endash Chez Madame, pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Madame a ses nerfs.
+\par
+\par \endash Belle maladie\~! M.\~Valot a bien tort d\rquote \'eatre chez Madame, quand un autre m\'e9decin gu\'e9rirait Madame\'85
+\par
+\par Mme\~de\~Motteville leva encore ses yeux surpris.
+\par
+\par \endash Un m\'e9decin autre que M.\~Valot\~? dit-elle\~; qui donc\~?
+\par
+\par \endash Le travail, Motteville, le travail\'85 Ah\~! si quelqu\rquote un est malade, c\rquote est ma pauvre fille.
+\par
+\par \endash C\rquote est aussi Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Moins ce soir.
+\par
+\par \endash Ne vous y fiez pas, madame\~!
+\par
+\par Et, comme pour justifier cette menace, de Mme\~de\~Motteville, une douleur aigu\'eb mordit la reine au c\'9cur, la fit p\'e2lir et la renversa sur un fauteuil avec tous les sympt\'f4mes d\rquote une p\'e2moison soudaine.
+\par
+\par \endash Mes gouttes\~! murmura-t-elle.
+\par
+\par \endash Prout\~! prout\~! r\'e9pliqua la Molina, qui, sans h\'e2ter sa marche, alla tirer d\rquote une armoire d\rquote \'e9caille dor\'e9e un grand flacon de cristal de roche et l\rquote apporta ouvert \'e0 la reine.
+\par
+\par Celle-ci respira fr\'e9n\'e9tiquement, \'e0 plusieurs reprises, et murmura\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est par l\'e0 que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa volont\'e9 sainte\~!
+\par
+\par \endash On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en repla\'e7ant le flacon dans l\rquote armoire.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 va bien, maintenant\~? demanda Mme\~de\~Motteville.
+\par
+\par \endash Mieux.
+\par
+\par Et la reine posa son doigt sur ses l\'e8vres pour commander la discr\'e9tion \'e0 sa favorite.
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e9trange\~! dit, apr\'e8s un silence, Mme\~de\~Motteville.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il d\rquote \'e9trange\~? demanda la reine.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 se souvient-elle du jour o\'f9 cette douleur apparut pour la premi\'e8re fois\~?
+\par
+\par \endash Je me souviens que c\rquote \'e9tait un jour bien triste, Motteville.
+\par
+\par \endash Ce jour n\rquote avait pas toujours \'e9t\'e9 triste pour Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majest\'e9 le roi r\'e9gnant, votre glorieux fils, \'e9tait n\'e9 \'e0 la m\'eame heure.
+\par
+\par La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et s\rquote ab\'eema durant quelques secondes.
+\par
+\par \'c9tait-ce souvenir ou r\'e9flexion\~? \'e9tait-ce encore la douleur\~?
+\par
+\par La Molina jeta sur Mme\~de\~Motteville un regard presque furieux, tant il ressemblait \'e0 un reproche, et la digne femme, n\rquote y ayant rien compris, allait questionner pour l\rquote acquit de sa conscience, lorsque soudain Anne d\rquote Aut
+riche se levant\~:
+\par
+\par \endash Le 5 septembre\~! dit-elle\~; oui, ma douleur a paru le 5 septembre. Grande joie un jour, grande douleur un autre jour. Grande douleur, ajouta-t-elle tout bas, expiation d\rquote une trop grande joie\~!
+\par
+\par Et, \'e0 partir de ce moment, Anne d\rquote Autriche, qui semblait avoir \'e9puis\'e9 toute sa m\'e9moire et toute sa raison, demeura imp\'e9n\'e9trable, l\rquote \'9cil morne, la pens\'e9e vague, les mains pendantes.
+\par
+\par \endash Il faut nous mettre au lit, dit la Molina.
+\par
+\par \endash Tout \'e0 l\rquote heure, Molina.
+\par
+\par \endash Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole.
+\par
+\par Mme\~de\~Motteville se leva\~; des larmes brillantes et grosses comme des larmes d\rquote enfant coulaient lentement sur les joues blanches de la reine.
+\par
+\par Molina, s\rquote en apercevant, darda sur Anne d\rquote Autriche son \'9cil noir et vigilant.
+\par
+\par \endash Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville. Allez.
+\par
+\par Ce mot }{\i nous}{ sonna d\'e9sagr\'e9ablement \'e0 l\rquote oreille de la favorite fran\'e7aise. Il signifiait qu\rquote un \'e9change de secrets ou de souvenirs allait se faire. Il signifiait qu\rquote une personne \'e9tait de trop dans l\rquote en
+tretien \'e0 sa plus int\'e9ressante phase.
+\par
+\par \endash Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majest\'e9\~? demanda la Fran\'e7aise.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pondit l\rquote Espagnole.
+\par
+\par Et Mme\~de\~Motteville s\rquote inclina. Tout \'e0 coup une vieille femme de chambre, v\'eatue comme elle l\rquote \'e9tait \'e0 la Cour d\rquote Espagne en 1620, ouvrit les porti\'e8res, et surprenant la reine dans ses larmes, Mme\~de\~
+Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa diplomatie\~:
+\par
+\par \endash Le rem\'e8de\~! le rem\'e8de\~! cria-t-elle joyeusement \'e0 la reine en s\rquote approchant sans fa\'e7on du groupe.
+\par
+\par \endash Quel rem\'e8de, }{\i Chica}{\~? dit Anne d\rquote Autriche.
+\par
+\par \endash Pour le mal de Votre Majest\'e9, r\'e9pondit celle-ci.
+\par
+\par \endash Qui l\rquote apporte\~? demanda vivement Mme\~de\~Motteville\~; M.\~Valot\~?
+\par
+\par \endash Non, une dame de Flandre.
+\par
+\par \endash Une dame de Flandre\~? Une Espagnole\~? interrogea la reine.
+\par
+\par \endash Je ne sais.
+\par
+\par \endash Qui l\rquote envoie\~?
+\par
+\par \endash M.\~Colbert.
+\par
+\par \endash Son nom\~?
+\par
+\par \endash Elle ne l\rquote a pas dit.
+\par
+\par \endash Sa condition\~?
+\par
+\par \endash Elle le dira.
+\par
+\par \endash Son visage\~?
+\par
+\par \endash Elle est masqu\'e9e.
+\par
+\par \endash Vois, Molina\~! s\rquote \'e9cria la reine.
+\par
+\par \endash C\rquote est inutile, r\'e9pondit tout \'e0 coup une voix ferme et douce \'e0 la fois, partie de l\rquote autre c\'f4t\'e9 des tapisseries, voix qui fit tressaillir les autres dames et frissonner la reine.
+\par
+\par En m\'eame temps, une femme masqu\'e9e paraissait entre les rideaux.
+\par
+\par Avant que la reine e\'fbt parl\'e9\~:
+\par
+\par \endash Je suis une dame du b\'e9guinage de Bruges, dit la dame inconnue, et j\rquote apporte, en effet, le rem\'e8de qui doit gu\'e9rir Votre Majest\'e9.
+\par
+\par Chacun se tut. La b\'e9guine ne fit point un pas.
+\par
+\par \endash Parlez, dit la reine.
+\par
+\par \endash Quand nous serons seules, ajouta la b\'e9guine.
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche adressa un regard \'e0 ses compagnes, celles-ci se retir\'e8rent.
+\par
+\par La b\'e9guine fit alors trois pas vers la reine et s\rquote inclina r\'e9v\'e9rencieusement.
+\par
+\par La reine regardait avec d\'e9fiance cette femme qui la regardait aussi avec des yeux brillants par les trous de son masque.
+\par
+\par \endash La reine de France est donc bien malade, dit Anne d\rquote Autriche, que l\rquote on sait, au b\'e9guinage de Bruges, qu\rquote elle a besoin d\rquote \'eatre gu\'e9rie\~?
+\par
+\par \endash Ne menacez point, reine, dit la b\'e9guine avec douceur\~; je suis venue \'e0 vous pleine de respect et de compassion, j\rquote y suis venue de la part d\rquote une amie.
+\par
+\par \endash Prouvez-le donc\~! Soulagez au lieu d\rquote irriter.
+\par
+\par \endash Facilement\~; et Votre Majest\'e9 va voir si l\rquote on est son amie.
+\par
+\par \endash Voyons.
+\par
+\par \endash Quel malheur est-il arriv\'e9 \'e0 Votre Majest\'e9 depuis vingt-trois ans\~?\'85
+\par
+\par \endash Mais, de grands malheurs\~: n\rquote ai-je pas perdu le roi\~?
+\par
+\par \endash Je ne parle pas de ces sortes de malheurs. Je veux vous demander si, depuis\'85 la naissance du roi\'85 une indiscr\'e9tion d\rquote amie a caus\'e9 quelque douleur \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Je ne vous comprends pas, r\'e9pondit la reine en serrant les dents pour cacher son \'e9motion.
+\par
+\par \endash Je vais me faire comprendre. Votre Majest\'e9 se souvient que le roi est n\'e9 le 3 septembre 1638, \'e0 onze heures un quart\~?
+\par
+\par \endash Oui, b\'e9gaya la reine.
+\par
+\par \endash \'c0 midi et demi, continua la b\'e9guine, le dauphin, ondoy\'e9 d\'e9j\'e0 par Mgr de Meaux sous les yeux du roi, sous vos yeux \'e9tait reconnu h\'e9ritier de la couronne de France. Le roi se rendit \'e0 la chapelle du vieux ch\'e2
+teau de Saint Germain pour entendre le }{\i Te Deum}{.
+\par
+\par \endash Tout cela est exact, murmura la reine.
+\par
+\par \endash L\rquote accouchement de Votre Majest\'e9 s\rquote \'e9tait fait en pr\'e9sence de feu Monsieur, des princes, des dames de la Cour. Le m\'e9decin du roi, Bouvard, et le chirurgien Honor\'e9 se tenaient dans l\rquote antichambre. Votre Majest\'e9
+ s\rquote endormit vers trois heures jusqu\rquote \'e0 sept heures environ, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Sans doute\~; mais vous me r\'e9citez l\'e0 ce que tout le monde sait comme vous et moi.
+\par
+\par \endash J\rquote arrive, madame, \'e0 ce que peu de personnes savent. Peu de personnes, disais-je\~? h\'e9las\~! je pourrais dire deux personnes, car il y en avait cinq seulement autrefois, et, depuis quelques ann\'e9es, le secret s\rquote est assur\'e9
+ par la mort des principaux participants. Le roi notre seigneur dort avec ses p\'e8res\~; la sage-femme P\'e9ronne l\rquote a suivi de pr\'e8s, Laporte est oubli\'e9 d\'e9j\'e0.
+\par
+\par La reine ouvrit la bouche pour r\'e9pondre\~; elle trouva sous sa main glac\'e9e, dont elle caressait son visage, les gouttes press\'e9es d\rquote une sueur br\'fblante.
+\par
+\par \endash Il \'e9tait huit heures, poursuivit la b\'e9guine\~; le roi soupait d\rquote un grand c\'9cur\~; ce n\rquote \'e9taient autour de lui que joie, cris, rasades\~; le peuple hurlait sous les balcons\~
+; les Suisses, les mousquetaires et les gardes erraient par la ville, port\'e9s en triomphe par les \'e9tudiants ivres.
+\par
+\par Ces bruits formidables de l\rquote all\'e9gresse publique faisaient g\'e9mir doucement dans les bras de Mme\~de\~Hausac, sa gouvernante, le dauphin, le futur roi de France, dont les yeux, lorsqu\rquote ils s\rquote
+ouvriraient, devaient apercevoir deux couronnes au fond de son berceau. Tout \'e0 coup Votre Majest\'e9 poussa un cri per\'e7ant, et dame P\'e9ronne reparut \'e0 son chevet.
+\par
+\par Les m\'e9decins d\'eenaient dans une salle \'e9loign\'e9e. Le palais, d\'e9sert \'e0 force d\rquote \'eatre envahi, n\rquote avait plus ni consignes ni gardes. La sage-femme, apr\'e8s avoir examin\'e9 l\rquote \'e9tat de Votre Majest\'e9, se r\'e9cria, s
+urprise, et, vous prenant en ses bras, \'e9plor\'e9e, folle de douleur, envoya Laporte pour pr\'e9venir le roi que Sa Majest\'e9 la reine voulait le voir dans sa chambre. Laporte, vous le savez, madame, \'e9tait un homme de sang-froid et d\rquote
+esprit. Il n\rquote approcha pas du roi en serviteur effray\'e9 qui sent son importance, et veut effrayer aussi\~; d\rquote ailleurs, ce n\rquote \'e9tait pas une nouvelle effrayante que celle qu\rquote
+attendait le roi. Toujours est-il que Laporte parut, le sourire sur les l\'e8vres, pr\'e8s de la chaise du roi et lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash Sire, la reine est bien heureuse et le serait encore plus de voir Votre Majest\'e9.\~\'bb
+\par
+\par Ce jour-l\'e0, Louis XIII e\'fbt donn\'e9 sa couronne \'e0 un pauvre pour un Dieu gard\~! Gai, l\'e9ger, vif, le roi sortit de table en disant, du ton que Henri IV e\'fbt pu prendre\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash Messieurs, je vais voir ma femme.\~\'bb
+\par
+\par Il arriva chez vous, madame, au moment o\'f9 dame P\'e9ronne lui tendait un second prince, beau et fort comme le premier, en lui disant\~: \'ab\~Sire, Dieu ne veut pas que le royaume de France tombe en quenouille.
+\par
+\par Le roi, dans son premier mouvement, sauta sur cet enfant et cria\~: \'ab\~Merci, mon Dieu\~!\~\'bb
+\par
+\par La b\'e9guine s\rquote arr\'eata en cet endroit, remarquant combien souffrait la reine. Anne d\rquote Autriche, renvers\'e9e dans son fauteuil, la t\'eate pench\'e9e, les yeux fixes, \'e9coutait sans entendre et ses l\'e8vres s\rquote
+agitaient convulsivement pour une pri\'e8re \'e0 Dieu ou pour une impr\'e9cation contre cette femme.
+\par
+\par \endash Ah\~! ne croyez pas que, s\rquote il n\rquote y a qu\rquote un dauphin en France, s\rquote \'e9cria la b\'e9guine, ne croyez pas que, si la reine a laiss\'e9 cet enfant v\'e9g\'e9ter loin du tr\'f4ne, ne croyez pas qu\rquote elle f\'fb
+t une mauvaise m\'e8re. Oh\~! non\'85 Il est des gens qui savent combien de larmes elle a vers\'e9es\~; il est des gens qui ont pu compter les ardents baisers qu\rquote elle donnait \'e0 la pauvre cr\'e9ature en \'e9change de cette vie de mis\'e8re et d
+\rquote ombre \'e0 laquelle la raison d\rquote \'c9tat condamnait le fr\'e8re jumeau de Louis XIV.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! mon Dieu\~! murmura faiblement la reine.
+\par
+\par \endash On sait, continua vivement la b\'e9guine, que le roi, se voyant deux fils, tous deux \'e9gaux en \'e2ge, en pr\'e9tentions, trembla pour le salut de la France, pour la tranquillit\'e9 de son \'c9tat. On sait que M.\~le cardinal de Richelieu, mand
+\'e9 \'e0 cet effet par Louis XIII, r\'e9fl\'e9chit plus d\rquote une heure dans le cabinet de Sa Majest\'e9, et pronon\'e7a cette sentence\~: \'ab\~Il y a un roi n\'e9 pour succ\'e9der \'e0 Sa Majest\'e9. Dieu en a fait na\'eetre un autre pour succ\'e9
+der \'e0 ce premier roi\~; mais, \'e0 pr\'e9sent, nous n\rquote avons besoin que du premier-n\'e9\~; cachons le second \'e0 la France comme Dieu l\rquote avait cach\'e9 \'e0 ses parents eux-m\'eames.\~\'bb Un prince, c\rquote est pour l\rquote \'c9tat l
+a paix et la s\'e9curit\'e9\~; deux comp\'e9titeurs, c\rquote est la guerre civile et l\rquote anarchie.
+\par
+\par La reine se leva brusquement, p\'e2le et les poings crisp\'e9s.
+\par
+\par \endash Vous en savez trop, dit-elle d\rquote une voix sourde, puisque vous touchez aux secrets de l\rquote \'c9tat. Quant aux amis de qui vous tenez ce secret, ce sont des l\'e2ches, de faux amis. Vous \'eates leur complice dans le crime qui s\rquote
+accomplit aujourd\rquote hui. Maintenant, \'e0 bas le masque, ou je vous fais arr\'eater par mon capitaine des gardes. Oh\~! ce secret ne me fait pas peur\~! Vous l\rquote avez eu, vous me le rendrez\~! Il se glacera dans votre sein\~
+; ni ce secret ni votre vie ne vous appartiennent plus \'e0 partir de ce moment\~!
+\par
+\par Anne d\rquote Autriche, joignant le geste \'e0 la menace, fit deux pas vers la b\'e9guine.
+\par
+\par \endash Apprenez, dit celle-ci, \'e0 conna\'eetre la fid\'e9lit\'e9, l\rquote honneur, la discr\'e9tion de vos amis abandonn\'e9s.
+\par
+\par Elle enleva soudain son masque.
+\par
+\par \endash Mme\~de\~Chevreuse\~! s\rquote \'e9cria la reine.
+\par
+\par \endash La seule confidente du secret, avec Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! murmura Anne d\rquote Autriche, venez m\rquote embrasser, duchesse. H\'e9las\~! c\rquote est tuer ses amis, que se jouer ainsi avec leurs chagrins mortels.
+\par
+\par Et la reine, appuyant sa t\'eate sur l\rquote \'e9paule de la vieille duchesse, laissa \'e9chapper de ses yeux une source de larmes am\'e8res.
+\par
+\par \endash Que vous \'eates jeune encore\~! dit celle-ci d\rquote une voix sourde. Vous pleurez\~!
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838231}{\*\bkmkstart _Toc97189269}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXIII \endash Deux amies
+{\*\bkmkend _Toc79838231}{\*\bkmkend _Toc97189269}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{La reine regarda fi\'e8rement Mme\~de\~Chevreuse.
+\par
+\par \endash Je crois, dit-elle, que vous avez prononc\'e9 le mot heureuse en parlant de moi. Jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent, duchesse, j\rquote avais cru impossible qu\rquote une cr\'e9ature humaine p\'fbt se trouver moins heureuse que la reine de France.
+
+\par
+\par \endash Madame, vous avez \'e9t\'e9, en effet, une m\'e8re de douleurs. Mais, \'e0 c\'f4t\'e9 de ces mis\'e8res illustres dont nous nous entretenions tout \'e0 l\rquote heure, nous, vieilles amies, s\'e9par\'e9es par la m\'e9chancet\'e9 des hommes\~;
+\'e0 c\'f4t\'e9, dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les joies peu sensibles, c\rquote est vrai, mais fort envi\'e9es de ce monde.
+\par
+\par \endash Lesquelles\~? dit am\'e8rement Anne d\rquote Autriche. Comment pouvez-vous prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout \'e0 l\rquote heure reconnaissiez qu\rquote il faut des rem\'e8des \'e0 mon corps et \'e0 mon esprit\~?
+\par
+\par Mme\~de\~Chevreuse se recueillit un moment.
+\par
+\par \endash Que les rois sont loin des autres hommes\~! murmura-t-elle.
+\par
+\par \endash Que voulez-vous dire\~?
+\par
+\par \endash Je veux dire qu\rquote ils sont tellement \'e9loign\'e9s du vulgaire, qu\rquote ils oublient pour les autres toutes les n\'e9cessit\'e9s de la vie. Comme l\rquote habitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux verdoyants rafra\'ee
+chis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas que l\rquote habitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des terres calcin\'e9es par le soleil.
+\par
+\par La reine rougit l\'e9g\'e8rement\~; elle venait de comprendre.
+\par
+\par \endash Savez-vous, dit-elle, que c\rquote est mal de nous avoir d\'e9laiss\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! madame, le roi a h\'e9rit\'e9, dit-on, la haine que me portait son p\'e8re. Le roi me cong\'e9dierait s\rquote il me savait au Palais-Royal.
+\par
+\par \endash Je ne dis pas que le roi soit bien dispos\'e9 en votre faveur, duchesse, r\'e9pliqua la reine\~: mais, moi, je pourrais\'85 secr\'e8tement.
+\par
+\par La duchesse laissa percer un sourire d\'e9daigneux qui inqui\'e9ta son interlocutrice.
+\par
+\par \endash Du reste, se h\'e2ta d\rquote ajouter la reine, vous avez tr\'e8s bien fait de venir ici.
+\par
+\par \endash Merci, madame\~!
+\par
+\par \endash Ne f\'fbt-ce que pour nous donner cette joie de d\'e9mentir le bruit de votre mort.
+\par
+\par \endash On avait dit effectivement que j\rquote \'e9tais morte\~?
+\par
+\par \endash Partout.
+\par
+\par \endash Mes enfants n\rquote avaient pas pris le deuil, cependant.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent\~; nous voyons peu MM.\~d\rquote Albert et de Luynes, et bien des choses \'e9chappent dans les pr\'e9occupations au milieu desquelles nous vivons constamment.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 n\rquote e\'fbt pas d\'fb croire au bruit de ma mort.
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~? H\'e9las\~! nous sommes mortels\~; ne voyez-vous pas que moi, votre s\'9cur cadette, comme nous disions autrefois, je penche d\'e9j\'e0 vers la s\'e9pulture\~?
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9, si elle avait cru que j\rquote \'e9tais morte, devait s\rquote \'e9tonner alors de n\rquote avoir pas re\'e7u de mes nouvelles.
+\par
+\par \endash La mort surprend parfois bien vite, duchesse.
+\par
+\par \endash Oh\~! Votre Majest\'e9\~! Les \'e2mes charg\'e9es de secrets comme celui dont nous parlions tout \'e0 l\rquote heure ont toujours un besoin d\rquote \'e9panchement qu\rquote il faut satisfaire d\rquote avance. Au nombre des relais pr\'e9par\'e9
+s pour l\rquote \'e9ternit\'e9, on compte la mise en ordre de ses papiers.
+\par
+\par La reine tressaillit.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9, dit la duchesse, saura d\rquote une fa\'e7on certaine le jour de ma mort.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Parce que Votre Majest\'e9 recevra le lendemain, sous une quadruple enveloppe, tout ce qui a \'e9chapp\'e9 de nos petites correspondances si myst\'e9rieuses d\rquote autrefois.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote avez pas br\'fbl\'e9\~? s\rquote \'e9cria Anne avec effroi.
+\par
+\par \endash Oh\~! ch\'e8re Majest\'e9, r\'e9pliqua la duchesse, les tra\'eetres seuls br\'fblent une correspondance royale.
+\par
+\par \endash Les tra\'eetres\~?
+\par
+\par \endash Oui, sans doute\~; ou plut\'f4t ils font semblant de la br\'fbler, la gardent ou la vendent.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~!
+\par
+\par \endash Les fid\'e8les, au contraire, enfouissent pr\'e9cieusement de pareils tr\'e9sors\~; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui disent\~: \'ab\~Madame, je vieillis, je me sens malade\~; il y a danger de mort pour moi, danger de r\'e9v
+\'e9lation pour le secret de Votre Majest\'e9\~; prenez donc ce papier dangereux et br\'fblez-le vous-m\'eame.\~\'bb
+\par
+\par \endash Un papier dangereux\~! Lequel\~?
+\par
+\par \endash Quant \'e0 moi, je n\rquote en ai qu\rquote un, c\rquote est vrai, mais il est bien dangereux.
+\par
+\par \endash Oh\~! duchesse, dites, dites\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est ce billet\'85 dat\'e9 du 2 ao\'fbt 1644, o\'f9 vous me recommandiez d\rquote aller \'e0 Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il y a cela de votre main, madame\~: \'ab\~Cher malheureux enfant.\~\'bb
+\par
+\par Il se fit un silence profond \'e0 ce moment\~: la reine sondait l\rquote ab\'eeme, Mme\~de\~Chevreuse tendait son pi\'e8ge.
+\par
+\par \endash Oui, malheureux, bien malheureux\~! murmura Anne d\rquote Autriche\~; quelle triste existence a-t-il men\'e9e, ce pauvre enfant, pour aboutir \'e0 une si cruelle fin\~!
+\par
+\par \endash Il est mort\~? s\rquote \'e9cria vivement la duchesse avec une curiosit\'e9 dont la reine saisit avidement l\rquote accent sinc\'e8re.
+\par
+\par \endash Mort de consomption, mort oubli\'e9, fl\'e9tri, mort comme ces pauvres fleurs donn\'e9es par un amant et que la ma\'eetresse laisse expirer dans un tiroir pour les cacher \'e0 tout le monde.
+\par
+\par \endash Mort\~! r\'e9p\'e9ta la duchesse avec un air de d\'e9couragement qui e\'fbt bien r\'e9joui la reine, s\rquote il n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 temp\'e9r\'e9 par un m\'e9lange de doute. Mort \'e0 Noisy-le-Sec\~?
+\par
+\par \endash Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur honn\'eate, qui n\rquote a pas surv\'e9cu longtemps.
+\par
+\par \endash Cela se con\'e7oit\~: c\rquote est si lourd \'e0 porter un deuil et un secret pareils.
+\par
+\par La reine ne se donna pas la peine de relever l\rquote ironie de cette r\'e9flexion. Mme\~de\~Chevreuse continua.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! madame, je m\rquote informai, il y a quelques ann\'e9es, \'e0 Noisy-le-Sec m\'eame, du sort de cet enfant si malheureux. On m\rquote apprit qu\rquote il ne passait pas pour \'eatre mort, voil\'e0 pourquoi je ne m\rquote \'e9
+tais pas afflig\'e9e tout d\rquote abord avec Votre Majest\'e9. Oh\~! certes, si je l\rquote eusse cru, jamais une allusion \'e0 ce d\'e9plorable \'e9v\'e9nement ne f\'fbt venue r\'e9veiller les bien l\'e9gitimes douleurs de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Vous dites que l\rquote enfant ne passait pas pour \'eatre mort \'e0 Noisy\~?
+\par
+\par \endash Non, madame.
+\par
+\par \endash Que disait-on de lui, alors\~?
+\par
+\par \endash On disait\'85 On se trompait sans doute.
+\par
+\par \endash Dites toujours.
+\par
+\par \endash On disait qu\rquote un soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse, ce qui se remarqua malgr\'e9 le masque et la mante qui la cachaient, une dame de haute qualit\'e9, de tr\'e8s haute qualit\'e9 sans doute, \'e9tait venue dans un carrosse \'e0
+ l\rquote embranchement de la route, la m\'eame, vous savez, o\'f9 j\rquote attendais des nouvelles du jeune prince, quand Votre Majest\'e9 daignait m\rquote y envoyer.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Et que le gouverneur avait men\'e9 l\rquote enfant \'e0 cette dame.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitt\'e9 le pays.
+\par
+\par \endash Vous voyez bien\~! il y a du vrai l\'e0-dedans, puisque, effectivement, le pauvre enfant mourut d\rquote un de ces coups de foudre qui font que, jusqu\rquote \'e0 sept ans, au dire des m\'e9decins, la vie des enfants tient \'e0 un fil.
+\par
+\par \endash Oh\~! ce que dit Votre Majest\'e9 est la v\'e9rit\'e9\~; nul ne le sait mieux que vous, madame\~; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez la bizarrerie\'85
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce encore\~?\~\'bb pensa la reine.
+\par
+\par \endash La personne qui m\rquote avait rapport\'e9 ces d\'e9tails, qui avait \'e9t\'e9 s\rquote informer de la sant\'e9 de l\rquote enfant, cette personne\'85
+\par
+\par \endash Vous aviez confi\'e9 un pareil soin \'e0 quelqu\rquote un\~? Oh\~! duchesse\~!
+\par
+\par \endash Quelqu\rquote un de muet comme Votre Majest\'e9, comme moi-m\'eame\~; mettons que c\rquote est moi-m\'eame, madame. Ce quelqu\rquote un, dis-je, passant quelque temps apr\'e8s en Touraine\'85
+\par
+\par \endash En Touraine\~?
+\par
+\par \endash Reconnut le gouverneur et l\rquote enfant, pardon\~! crut les reconna\'eetre, vivants tous deux, gais et heureux et florissants tous deux, l\rquote un dans sa verte vieillesse, l\rquote autre dans sa jeunesse en fleur\~! Jugez, d\rquote apr\'e8
+s cela, ce que c\rquote est que les bruits qui courent, ayez donc foi, apr\'e8s cela, \'e0 quoi que ce soit de ce qui se passe en ce monde. Mais je fatigue Votre Majest\'e9. Oh\~! ce n\rquote est pas mon intention, et je prendrai cong\'e9 d\rquote
+elle apr\'e8s lui avoir renouvel\'e9 l\rquote assurance de mon respectueux d\'e9vouement.
+\par
+\par \endash Arr\'eatez, duchesse\~; causons un peu de vous.
+\par
+\par \endash De moi\~? Oh\~! madame, n\rquote abaissez pas vos regards jusque-l\'e0.
+\par
+\par \endash Pourquoi donc\~? N\rquote \'eates-vous pas ma plus ancienne amie\~? Est-ce que vous m\rquote en voulez, duchesse\~?
+\par
+\par \endash Moi\~! mon Dieu, pour quel motif\~? Serais-je venue aupr\'e8s de Votre Majest\'e9, si j\rquote avais sujet de lui en vouloir\~?
+\par
+\par \endash Duchesse, les ans nous gagnent\~; il faut nous serrer contre la mort qui menace.
+\par
+\par \endash Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.
+\par
+\par \endash Nulle ne m\rquote a jamais aim\'e9e, servie comme vous, duchesse.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 s\rquote en souvient\~?
+\par
+\par \endash Toujours\'85 Duchesse, une preuve d\rquote amiti\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! madame, tout mon \'eatre appartient \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Cette preuve, voyons\~!
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash Demandez-moi quelque chose.
+\par
+\par \endash Demander\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! je sais que vous \'eates l\rquote \'e2me la plus d\'e9sint\'e9ress\'e9e, la plus grande, la plus royale.
+\par
+\par \endash Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inqui\'e8te.
+\par
+\par \endash Je ne vous louerai jamais autant que vous le m\'e9ritez.
+\par
+\par \endash Avec l\rquote \'e2ge, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.
+\par
+\par \endash Dieu vous entende, duchesse\~!
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Oui, la duchesse d\rquote autrefois, la belle, la fi\'e8re, l\rquote ador\'e9e Chevreuse m\rquote e\'fbt r\'e9pondu ingratement\~: \'ab\~Je ne veux rien de vous.\~\'bb B\'e9nis soient donc les malheurs, s\rquote ils sont venus, puisqu\rquote
+ils vous auront chang\'e9e, et que peut-\'eatre vous me r\'e9pondrez\~: \'ab\~J\rquote accepte.\~\'bb
+\par
+\par La duchesse adoucit son regard et son sourire\~; elle \'e9tait sous le charme et ne se cachait plus.
+\par
+\par \endash Parlez, ch\'e8re, dit la reine, que voulez-vous\~?
+\par
+\par \endash Il faut donc s\rquote expliquer\~?\'85
+\par
+\par \endash Sans h\'e9sitation.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! Votre Majest\'e9 peut me faire une joie indicible, une joie incomparable.
+\par
+\par \endash Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l\rquote inqui\'e9tude. Mais, avant toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis en puissance de fils comme j\rquote \'e9tais autrefois en puissance de mari.
+\par
+\par \endash Je vous m\'e9nagerai, ch\'e8re reine.
+\par
+\par \endash Appelez-moi Anne, comme autrefois\~; ce sera un doux \'e9cho de la belle jeunesse.
+\par
+\par \endash Soit. Eh bien\~! ma v\'e9n\'e9r\'e9e ma\'eetresse, Anne ch\'e9rie\'85
+\par
+\par \endash Sais-tu toujours l\rquote espagnol\~?
+\par
+\par \endash Toujours.
+\par
+\par \endash Demande-moi en espagnol alors.
+\par
+\par \endash Voici\~: faites-moi l\rquote honneur de venir passer quelques jours \'e0 Dampierre.
+\par
+\par \endash C\rquote est tout\~? s\rquote \'e9cria la reine stup\'e9faite.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Rien que cela\~?
+\par
+\par \endash Bon Dieu\~! auriez-vous l\rquote id\'e9e que je ne vous demande pas l\'e0 le plus \'e9norme bienfait\~? S\rquote il en est ainsi, vous ne me connaissez plus. Acceptez vous\~?
+\par
+\par \endash Oui, de grand c\'9cur.
+\par
+\par \endash Oh\~! merci\~!
+\par
+\par \endash Et je serai heureuse, continua la reine avec d\'e9fiance si ma pr\'e9sence peut vous \'eatre utile \'e0 quelque chose.
+\par
+\par \endash Utile\~? s\rquote \'e9cria la duchesse en riant. Oh\~! non, non, agr\'e9able, douce, d\'e9licieuse, oui, mille fois oui. C\rquote est donc promis\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est jur\'e9.
+\par
+\par La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit de baisers.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est une bonne femme au fond, pensa la reine, et\'85 g\'e9n\'e9reuse d\rquote esprit.\~\'bb
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9, reprit la duchesse, consentirait-elle \'e0 me donner quinze jours\~?
+\par
+\par \endash Oui, certes\~! Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgr\'e2ce, nul ne voulait me pr\'eater les cent mille \'e9cus dont j\rquote ai besoin pour r\'e9parer Dampierre. Mais, lorsqu\rquote on va savoir que c\rquote est pour y recevoir Votre Majest\'e9
+, tous les fonds de Paris afflueront chez moi.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit la reine en remuant doucement la t\'eate avec intelligence, cent mille \'e9cus\~! il faut cent mille \'e9cus pour r\'e9parer Dampierre\~?
+\par
+\par \endash Tout autant.
+\par
+\par \endash Et personne ne veut vous les pr\'eater\~?
+\par
+\par \endash Personne.
+\par
+\par \endash Je les pr\'eaterai, moi, si vous voulez, duchesse.
+\par
+\par \endash Oh\~! je n\rquote oserais.
+\par
+\par \endash Vous auriez tort.
+\par
+\par \endash Vrai\~?
+\par
+\par \endash Foi de reine\~!\'85 Cent mille \'e9cus, ce n\rquote est r\'e9ellement pas beaucoup.
+\par
+\par \endash N\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Non. Oh\~! je sais que vous n\rquote avez jamais fait payer votre discr\'e9tion ce qu\rquote elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que je vous fasse un bon sur M.\~Colbert\~; non, sur M.\~Fouquet, qui est un bien plus galant homme.
+\par
+\par \endash Paie-t-il\~?
+\par
+\par \endash S\rquote il ne paie pas, je paierai\~; mais ce serait la premi\'e8re fois qu\rquote il me refuserait.
+\par
+\par La reine \'e9crivit, donna la c\'e9dule \'e0 la duchesse, et la cong\'e9dia apr\'e8s l\rquote avoir gaiement embrass\'e9e.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838232}{\*\bkmkstart _Toc97189270}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXIV \endash
+ Comment Jean de La Fontaine fit son premier conte{\*\bkmkend _Toc79838232}{\*\bkmkend _Toc97189270}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Toutes ces intrigues sont \'e9puis\'e9es\~; l\rquote esprit humain, si multiple dans ses exhibitions, a pu se d\'e9velopper \'e0 l\rquote aise dans les trois cadres que notre r\'e9cit lui a fournis.
+\par
+\par Peut-\'eatre s\rquote agira-t-il encore de politique et d\rquote intrigues dans le tableau que nous pr\'e9parons, mais les ressorts en seront tellement cach\'e9s, que l\rquote on ne verra que les fleurs et les peintures, absolument comme dans ces th\'e9
+\'e2tres forains o\'f9 para\'eet, sur la sc\'e8ne, un colosse qui marche m\'fb par les petites jambes et les bras gr\'eales d\rquote un enfant cach\'e9 dans sa carcasse.
+\par
+\par Nous retournons \'e0 Saint-Mand\'e9, o\'f9 le surintendant re\'e7oit, selon son habitude, sa soci\'e9t\'e9 choisie d\rquote \'e9picuriens.
+\par
+\par Depuis quelque temps, le ma\'eetre a \'e9t\'e9 rudement \'e9prouv\'e9. Chacun se ressent au logis de la d\'e9tresse du ministre. Plus de grandes et folles r\'e9unions. La finance a \'e9t\'e9 un pr\'e9texte pour Fouquet, et jamais,
+comme le dit spirituellement Gourville, pr\'e9texte n\rquote a \'e9t\'e9 plus fallacieux\~; de finances, pas l\rquote ombre.
+\par
+\par M.\~Vatel s\rquote ing\'e9nie \'e0 soutenir la r\'e9putation de la maison. Cependant les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent d\rquote un retard ruineux. Les exp\'e9ditionnaires de vins d\rquote Espagne envoient fr\'e9
+quemment des mandats que nul ne paie. Les p\'eacheurs que le surintendant gage sur les c\'f4tes de Normandie supputent que, s\rquote ils \'e9taient rembours\'e9s, la rentr\'e9e de la somme leur permettrait de se retirer \'e0 terre. La mar\'e9
+e, qui, plus tard, doit faire mourir Vatel, la mar\'e9e n\rquote arrive pas du tout.
+\par
+\par Cependant, pour le jour de r\'e9ception ordinaire, les amis de Fouquet se pr\'e9sentent plus nombreux que de coutume. Gourville et l\rquote abb\'e9 Fouquet causent finances, c\rquote est-\'e0-dire que l\rquote abb\'e9 emprunte quelques pistoles \'e0
+ Gourville. P\'e9lisson, assis les jambes crois\'e9es, termine la p\'e9roraison d\rquote un discours par lequel Fouquet doit rouvrir le Parlement.
+\par
+\par Et ce discours est un chef-d\rquote \'9cuvre, parce que P\'e9lisson le fait pour son ami, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote il y met tout ce que, certainement, il n\rquote irait pas chercher pour lui-m\'eame. Bient\'f4
+t, se disputant sur les rimes faciles, arrivent du fond du jardin Loret et La Fontaine.
+\par
+\par Les peintres et les musiciens se dirigent \'e0 leur tour du c\'f4t\'e9 de la salle \'e0 manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera.
+\par
+\par Le surintendant ne fait jamais attendre.
+\par
+\par Il est sept heures et demie\~; l\rquote app\'e9tit s\rquote annonce assez galamment.
+\par
+\par Quand tous les convives sont r\'e9unis, Gourville va droit \'e0 P\'e9lisson, le tire de sa r\'eaverie et l\rquote am\'e8ne au milieu d\rquote un salon dont il a ferm\'e9 les portes.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! dit-il, quoi de nouveau\~?
+\par
+\par P\'e9lisson, levant sa t\'eate intelligente et douce\~:
+\par
+\par \endash J\rquote ai emprunt\'e9, dit-il, vingt-cinq mille livres \'e0 ma tante. Les voici en bons de caisse.
+\par
+\par \endash Bien, r\'e9pondit Gourville, il ne manque plus que cent quatre-vingt-quinze mille livres pour le premier paiement.
+\par
+\par \endash Le paiement de quoi\~? demanda La Fontaine du ton qu\rquote il mettait \'e0 dire\~: \'ab\~Avez-vous lu Baruch\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash Voil\'e0 encore mon distrait, dit Gourville. Quoi\~! c\rquote est vous qui nous avez appris que la petite terre de Corbeil allait \'eatre vendue par un cr\'e9ancier de M.\~Fouquet\~; c\rquote est vous qui avez propos\'e9
+ la cotisation de tous les amis d\rquote \'c9picure\~; c\rquote est vous qui avez dit que vous feriez vendre un coin de votre maison de Ch\'e2teau-Thierry pour fournir votre contingent, et vous venez dire aujourd\rquote hui\~: \'ab\~Le paiement de quoi\~?
+\~\'bb
+\par
+\par Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La Fontaine.
+\par
+\par \endash Pardon, pardon, dit-il, c\rquote est vrai, je n\rquote avais pas oubli\'e9. Oh\~! non\~; seulement\'85
+\par
+\par \endash Seulement, tu ne te souvenais plus, r\'e9pliqua Loret.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 la v\'e9rit\'e9. Le fait est qu\rquote il a raison. Entre oublier et ne plus se souvenir, il y a une grande diff\'e9rence.
+\par
+\par \endash Alors, ajouta P\'e9lisson, vous apportez cette obole, prix du coin de terre vendu\~?
+\par
+\par \endash Vendu\~? Non.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote avez pas vendu votre clos\~? demanda Gourville \'e9tonn\'e9, car il connaissait le d\'e9sint\'e9ressement du po\'e8te.
+\par
+\par \endash Ma femme n\rquote a pas voulu, r\'e9pondit ce dernier.
+\par
+\par Nouveaux rires.
+\par
+\par \endash Cependant, vous \'eates all\'e9 \'e0 Ch\'e2teau-Thierry pour cela\~? lui fut-il r\'e9pondu.
+\par
+\par \endash Certes, et \'e0 cheval.
+\par
+\par \endash Pauvre Jean\~!
+\par
+\par \endash Huit chevaux diff\'e9rents\~: j\rquote \'e9tais rou\'e9.
+\par
+\par \endash Excellent ami\~!\'85 Et l\'e0-bas vous vous \'eates repos\'e9\~?
+\par
+\par \endash Repos\'e9\~? Ah bien\~! oui\~! L\'e0-bas, j\rquote ai eu bien de la besogne.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Ma femme avait fait des coquetteries avec celui \'e0 qui je voulais vendre la terre. Cet homme s\rquote est d\'e9dit\~; je l\rquote ai appel\'e9 en duel.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien\~! dit le po\'e8te\~; et vous vous \'eates battus\~?
+\par
+\par \endash Il para\'eet que non.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote en savez donc rien\~?
+\par
+\par \endash Non, ma femme et ses parents se sont m\'eal\'e9s de cela. J\rquote ai eu un quart d\rquote heure durant l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main\~; mais je n\rquote ai pas \'e9t\'e9 bless\'e9.
+\par
+\par \endash Et l\rquote adversaire\~?
+\par
+\par \endash L\rquote adversaire non plus\~; il n\rquote \'e9tait pas venu sur le terrain.
+\par
+\par \endash C\rquote est admirable\~! s\rquote \'e9cria-t-on de toutes parts\~; vous avez d\'fb vous courroucer\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s fort\~; j\rquote avais gagn\'e9 un rhume\~; je suis rentr\'e9 \'e0 la maison, et ma femme m\rquote a querell\'e9.
+\par
+\par \endash Tout de bon\~?
+\par
+\par \endash Tout de bon. Elle m\rquote a jet\'e9 un pain \'e0 la t\'eate, un gros pain.
+\par
+\par \endash Et vous\~?
+\par
+\par \endash Moi\~? Je lui ai renvers\'e9 toute la table sur le corps, et sur le corps de ses convives\~; puis je suis remont\'e9 \'e0 cheval, et me voil\'e0.
+\par
+\par Nul n\rquote e\'fbt su tenir son s\'e9rieux \'e0 l\rquote expos\'e9 de cette h\'e9ro\'efde comique. Quand l\rquote ouragan des rires se fut un peu calm\'e9\~:
+\par
+\par \endash Voil\'e0 tout ce que vous avez rapport\'e9\~? dit-on \'e0 La Fontaine.
+\par
+\par \endash Oh\~! non pas, j\rquote ai eu une excellente id\'e9e.
+\par
+\par \endash Dites.
+\par
+\par \endash Avez-vous remarqu\'e9 qu\rquote il se fait en France beaucoup de po\'e9sies badines\~?
+\par
+\par \endash Mais oui, r\'e9pliqua l\rquote assembl\'e9e.
+\par
+\par \endash Et que, poursuivit La Fontaine, il ne s\rquote en imprime que fort peu\~?
+\par
+\par \endash Les lois sont dures, c\rquote est vrai.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! marchandise rare est une marchandise ch\'e8re, ai-je pens\'e9. C\rquote est pourquoi je me suis mis \'e0 composer un petit po\'e8me extr\'eamement licencieux.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! cher po\'e8te.
+\par
+\par \endash Extr\'eamement grivois.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~!
+\par
+\par \endash Extr\'eamement cynique.
+\par
+\par \endash Diable\~! diable\~!
+\par
+\par \endash J\rquote y ai mis, continua froidement le po\'e8te, tout ce que j\rquote ai pu trouver de mots galants.
+\par
+\par Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave po\'e8te mettait ainsi l\rquote enseigne \'e0 sa marchandise.
+\par
+\par \endash Et, poursuivit-il, je m\rquote appliquai \'e0 d\'e9passer tout ce que Boccace, l\rquote Ar\'e9tin et autres ma\'eetres ont fait dans ce genre.
+\par
+\par \endash Bon Dieu\~! s\rquote \'e9cria P\'e9lisson\~; mais il sera damn\'e9\~!
+\par
+\par \endash Vous croyez\~? demanda na\'efvement La Fontaine\~; je vous jure que je n\rquote ai pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M.\~Fouquet.
+\par
+\par Cette conclusion mirifique mit le comble \'e0 la satisfaction des assistants.
+\par
+\par \endash Et j\rquote ai vendu cet opuscule huit cent livres la premi\'e8re \'e9dition, s\rquote \'e9cria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres de pi\'e9t\'e9 s\rquote ach\'e8tent moiti\'e9 moins.
+\par
+\par \endash Il e\'fbt mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de pi\'e9t\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est trop long et pas assez divertissant, r\'e9pliqua tranquillement La Fontaine\~; mes huit cents livres sont dans ce petit sac\~; je les offre.
+\par
+\par Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du tr\'e9sorier des \'e9picuriens.
+\par
+\par Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres\~; les autres s\rquote \'e9puis\'e8rent de m\'eame. Il y eut, compte fait, quarante mille livres dans l\rquote escarcelle.
+\par
+\par Jamais plus g\'e9n\'e9reux deniers ne r\'e9sonn\'e8rent dans les balances divines o\'f9 la charit\'e9 p\'e8se les bons c\'9curs et les bonnes intentions contre les pi\'e8ces fausses des d\'e9vots hypocrites.
+\par
+\par On faisait encore tinter les \'e9cus quand le surintendant entra ou plut\'f4t se glissa dans la salle. Il avait tout entendu.
+\par
+\par On vit cet homme, qui avait remu\'e9 tant de milliards, ce riche qui avait \'e9puis\'e9 tous les plaisirs et tous les honneurs, ce c\'9cur immense, ce cerveau f\'e9cond qui avaient, comme deux creusets avides, d\'e9vor\'e9 la substance mat\'e9
+rielle et morale du premier royaume du monde, on vit Fouquet d\'e9passer le seuil avec les yeux pleins de larmes, tremper ses doigts blancs et fins dans l\rquote or et l\rquote argent.
+\par
+\par \endash Pauvre aum\'f4ne, dit-il d\rquote une voix tendre et \'e9mue, tu dispara\'eetras dans le plus petit des plis de ma bourse vide\~; mais tu as empli jusqu\rquote au bord ce que nul n\rquote \'e9puisera jamais\~: mon c\'9cur\~
+! Merci, mes amis, merci\~!
+\par
+\par Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient l\'e0 et qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes qu\rquote ils \'e9taient, il embrassa La Fontaine en lui disant\~:
+\par
+\par \endash Pauvre gar\'e7on qui s\rquote est fait battre pour moi par sa femme, et damner par son confesseur\~!
+\par
+\par \endash Bon\~! ce n\rquote est rien, r\'e9pondit le po\'e8te\~; que vos cr\'e9anciers attendent deux ans, j\rquote aurai fait cent autres contes qui, \'e0 deux \'e9ditions chacun, paieront la dette.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838233}{\*\bkmkstart _Toc97189271}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXV \endash \hich\f40 La Fontaine n\'e9
+\loch\f40 gociateur{\*\bkmkend _Toc79838233}{\*\bkmkend _Toc97189271}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante effusion\'85
+\par
+\par \endash Mon cher po\'e8te, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d\rquote eux rapportera, mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-d\rquote \'9cuvre.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas croire que j\rquote aie seulement apport\'e9 cette id\'e9e et ces quatre-vingts pistoles \'e0 M.\~le surintendant.
+\par
+\par \endash Oh\~! mais, s\rquote \'e9cria-t-on de toutes parts, M.\~de\~La Fontaine est en fonds aujourd\rquote hui.
+\par
+\par \endash B\'e9nie soit l\rquote id\'e9e, si elle m\rquote apporte un ou deux millions, dit gaiement Fouquet.
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment, r\'e9pliqua La Fontaine.
+\par
+\par \endash Vite, vite\~! cria l\rquote assembl\'e9e.
+\par
+\par \endash Prenez garde, dit P\'e9lisson \'e0 l\rquote oreille de La Fontaine, vous avez eu grand succ\'e8s jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent, n\rquote allez pas lancer la fl\'e8che au-del\'e0 du but.
+\par
+\par \endash Nenni, monsieur P\'e9lisson, et, vous qui \'eates un homme de go\'fbt, vous m\rquote approuverez tout le premier.
+\par
+\par \endash Il s\rquote agit de millions\~? dit Gourville.
+\par
+\par \endash J\rquote ai l\'e0 quinze cent mille livres, monsieur Gourville.
+\par
+\par Et il frappa sa poitrine.
+\par
+\par \endash Au diable, le Gascon de Ch\'e2teau-Thierry\~! cria Loret.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas la poche qu\rquote il fallait toucher, dit Fouquet, c\rquote est la cervelle.
+\par
+\par \endash Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous n\rquote \'eates pas un procureur g\'e9n\'e9ral, vous \'eates un po\'e8te.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent Loret, Conrart, et tout ce qu\rquote il y avait l\'e0 de gens de lettres.
+\par
+\par \endash Vous \'eates, dis-je, un po\'e8te et un peintre, un statuaire, un ami des arts et des sciences\~; mais, avouez-le vous-m\'eame, vous n\rquote \'eates pas un homme de robe.
+\par
+\par \endash Je l\rquote avoue, r\'e9pliqua en souriant M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash On vous mettrait de l\rquote Acad\'e9mie que vous refuseriez, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Je crois que oui, n\rquote en d\'e9plaise aux acad\'e9miciens.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l\rquote Acad\'e9mie, vous laissez-vous aller \'e0 faire partie du Parlement\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit P\'e9lisson, nous parlons politique\~?
+\par
+\par \endash Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied pas \'e0 M.\~Fouquet.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas de la robe qu\rquote il s\rquote agit, riposta P\'e9lisson, contrari\'e9 des rires de l\rquote assembl\'e9e.
+\par
+\par \endash Au contraire, c\rquote est de la robe, dit Loret.
+\par
+\par \endash \'d4tez la robe au procureur g\'e9n\'e9ral, dit Conrart, nous avons M.\~Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas\~; mais comme il n\rquote est pas de procureur g\'e9n\'e9ral sans robe, nous d\'e9clarons, d\rquote apr\'e8s M.\~de\~
+La Fontaine, que certainement la robe est un \'e9pouvantail.
+\par
+\par \endash }{\i Fugiunt risus leporesque}{, dit Loret.
+\par
+\par \endash Les ris et les gr\'e2ces, fit un savant.
+\par
+\par \endash Moi, poursuivit P\'e9lisson gravement, ce n\rquote est pas comme cela que je traduis }{\i lepores}{.
+\par
+\par \endash Et comment le traduisez-vous\~? demanda La Fontaine.
+\par
+\par \endash Je le traduis ainsi\~: \'ab\~Les li\'e8vres se sauvent en voyant M.\~Fouquet.\~\'bb
+\par
+\par \'c9clats de rire, dont le surintendant prit sa part.
+\par
+\par \endash Pourquoi les li\'e8vres\~? objecta Conrart piqu\'e9.
+\par
+\par \endash Parce que le li\'e8vre sera celui qui ne se r\'e9jouira point de voir M.\~Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! murmur\'e8rent les po\'e8tes.
+\par
+\par \endash }{\i Quo non ascendam\~?}{ dit Conrart, me para\'eet impossible avec une robe de procureur.
+\par
+\par \endash Et \'e0 moi, sans cette robe, dit l\rquote obstin\'e9 P\'e9lisson. Qu\rquote en pensez-vous, Gourville\~?
+\par
+\par \endash Je pense que la robe est bonne, r\'e9pliqua celui-ci\~; mais je pense \'e9galement qu\rquote un million et demi vaudrait mieux que la robe.
+\par
+\par \endash Et je suis de l\rquote avis de Gourville, s\rquote \'e9cria Fouquet en coupant court \'e0 la discussion par son opinion, qui devait n\'e9cessairement dominer toutes les autres.
+\par
+\par \endash Un million et demi\~! grommela P\'e9lisson\~; pardieu\~! je sais une fable indienne\'85
+\par
+\par \endash Contez-la-moi, dit La Fontaine\~; je dois la savoir aussi.
+\par
+\par \endash La tortue avait une carapace, dit P\'e9lisson\~; elle se r\'e9fugiait l\'e0-dedans quand ses ennemis la mena\'e7aient. Un jour, quelqu\rquote un lui dit\~: \'ab\~Vous avez bien chaud l\rquote \'e9t\'e9 dans cette maison-l\'e0, et vous \'ea
+tes bien emp\'each\'e9e de montrer vos gr\'e2ces. Voil\'e0 la couleuvre qui vous donnera un million et demi de votre \'e9caille.\~\'bb
+\par
+\par \endash Bon\~! fit le surintendant en riant.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~? fit La Fontaine, int\'e9ress\'e9 par l\rquote apologue bien plus que par la moralit\'e9.
+\par
+\par \endash La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit\~; il avait faim\~; il lui brisa les reins d\rquote un coup de bec et la d\'e9vora.
+\par
+\par \endash \'d4 }{\i muthos d\'e9lo\'ef\~?}{\'85 dit Conrart.
+\par
+\par \endash Que M.\~Fouquet fera bien de garder sa robe.
+\par
+\par La Fontaine prit la moralit\'e9 au s\'e9rieux.
+\par
+\par \endash Vous oubliez Eschyle, dit-il \'e0 son adversaire.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce \'e0 dire\~?
+\par
+\par \endash Eschyle le Chauve.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand amateur de tortues, prit d\rquote en haut le cr\'e2ne pour une pierre, et lan\'e7a sur ce cr\'e2ne une tortue toute blottie dans sa carapace.
+\par
+\par \endash Eh\~! mon Dieu\~! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu pensif, tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur briser gratis l\rquote \'e9caille\~; trop heureuses les tortues dont une couleuvre paie l\rquote
+enveloppe un million et demi. Qu\rquote on m\rquote apporte une couleuvre g\'e9n\'e9reuse comme celle de votre fable, P\'e9lisson, et je lui donne ma carapace.
+\par
+\par \endash }{\i Rara avis in terris\~!}{ s\rquote \'e9cria Conrart.
+\par
+\par \endash Et semblable \'e0 un cygne noir, n\rquote est-ce pas\~? ajouta La Fontaine. Eh bien\~! oui, pr\'e9cis\'e9ment, un oiseau tout noir et tr\'e8s rare\~; je l\rquote ai trouv\'e9.
+\par
+\par \endash Vous avez trouv\'e9 un acqu\'e9reur pour ma charge de procureur\~? s\rquote \'e9cria Fouquet.
+\par
+\par \endash Oui, monsieur.
+\par
+\par \endash Mais M.\~le surintendant n\rquote a jamais dit qu\rquote il d\'fbt vendre, reprit P\'e9lisson.
+\par
+\par \endash Pardonnez-moi\~: vous-m\'eame, vous en avez parl\'e9, dit Conrart.
+\par
+\par \endash J\rquote en suis t\'e9moin, fit Gourville.
+\par
+\par \endash Il tient aux beaux discours qu\rquote il me fait, dit en riant Fouquet. Cet acqu\'e9reur, voyons, La Fontaine\~?
+\par
+\par \endash Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave homme.
+\par
+\par \endash Qui s\rquote appelle\~?
+\par
+\par \endash Vanel.
+\par
+\par \endash Vanel\~! s\rquote \'e9cria Fouquet, Vanel\~! le mari de\~?\'85
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment, son mari\~; oui, monsieur.
+\par
+\par \endash Ce cher homme\~! dit Fouquet avec int\'e9r\'eat, il veut \'eatre procureur g\'e9n\'e9ral\~?
+\par
+\par \endash Il veut \'eatre tout ce que vous \'eates, monsieur, dit Gourville, et faire absolument ce que vous avez fait.
+\par
+\par \endash Oh\~! mais c\rquote est bien r\'e9jouissant\~: contez-nous donc cela, La Fontaine.
+\par
+\par \endash C\rquote est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tant\'f4t je le rencontre\~: il fl\'e2nait sur la place de la Bastille, pr\'e9cis\'e9ment vers l\rquote instant o\'f9 j\rquote allais prendre le petit carrosse de Saint-Mand\'e9.
+\par
+\par \endash Il devait guetter sa femme, bien s\'fbr, interrompit Loret.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet\~; il n\rquote est pas jaloux.
+\par
+\par \endash Il m\rquote aborde donc, m\rquote embrasse, me conduit au Cabaret de l\rquote }{\i Image-Saint Fiacre}{, et m\rquote entretient de ses chagrins.
+\par
+\par \endash Il a des chagrins\~?
+\par
+\par \endash Oui, sa femme lui donne de l\rquote ambition.
+\par
+\par \endash Et il vous dit\~?\'85
+\par
+\par \endash Qu\rquote on lui a parl\'e9 d\rquote une charge au Parlement\~; que le nom de M.\~Fouquet a \'e9t\'e9 prononc\'e9, que, depuis ce temps Mme\~Vanel r\'eave de s\rquote appeler Mme\~la procureuse g\'e9n\'e9rale, et qu\rquote
+elle en meurt toutes les nuits qu\rquote elle n\rquote en r\'eave pas.
+\par
+\par \endash Pauvre femme\~! dit Fouquet.
+\par
+\par \endash Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les affaires\~: vous allez voir comment je menai celle-ci.
+\par
+\par \endash Voyons\~!
+\par
+\par \endash \'ab\~Savez-vous, dis-je \'e0 Vanel, que c\rquote est cher, une charge comme celle de M.\~Fouquet\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash \'ab\~Combien \'e0 peu pr\'e8s\~?\~\'bb fit-il.
+\par
+\par \endash \'ab\~M.\~Fouquet en a refus\'e9 dix-sept cent mille livres.\~\'bb
+\par
+\par \endash \'ab\~Ma femme, r\'e9pliqua Vanel, avait mis cela aux environs de quatorze cent mille.\~\'bb
+\par
+\par \endash \'ab\~Comptant\~?\~\'bb lui fis-je.
+\par
+\par \endash \'ab\~Oui\~; elle a vendu un bien en Guienne, elle a r\'e9alis\'e9.\~\'bb
+\par
+\par \endash C\rquote est un joli lot \'e0 toucher d\rquote un coup, dit sentencieusement l\rquote abb\'e9 Fouquet, qui n\rquote avait pas encore parl\'e9.
+\par
+\par \endash Cette pauvre dame Vanel\~! murmura Fouquet.
+\par
+\par P\'e9lisson haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Un d\'e9mon\~! dit-il bas \'e0 l\rquote oreille de Fouquet.
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment\~!\'85 Il serait charmant d\rquote employer l\rquote argent de ce d\'e9mon \'e0 r\'e9parer le mal que s\rquote est fait pour moi un ange.
+\par
+\par P\'e9lisson regarda d\rquote un air surpris Fouquet, dont les pens\'e9es se fixaient, \'e0 partir de ce moment, sur un nouveau but.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! demanda La Fontaine, ma n\'e9gociation\~?
+\par
+\par \endash Admirable\~! cher po\'e8te.
+\par
+\par \endash Oui, dit Gourville\~; mais tel se vante d\rquote avoir envie d\rquote un cheval, qui n\rquote a pas seulement de quoi payer la bride.
+\par
+\par \endash Le Vanel se d\'e9dirait si on le prenait au mot, continua l\rquote abb\'e9 Fouquet.
+\par
+\par \endash Je ne crois pas, dit La Fontaine.
+\par
+\par \endash Qu\rquote en savez-vous\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est que vous ignorez le d\'e9nouement de mon histoire.
+\par
+\par \endash Ah\~! s\rquote il y a un d\'e9nouement, dit Gourville, pourquoi fl\'e2ner en route\~?
+\par
+\par \endash }{\i Semper ad adventum, }{n\rquote est-ce pas cela\~? dit Fouquet du ton d\rquote un grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes.
+\par
+\par Les latinistes battirent des mains.
+\par
+\par \endash Mon d\'e9nouement, s\rquote \'e9cria La Fontaine, c\rquote est que Vanel, ce tenace oiseau, sachant que je venais \'e0 Saint-Mand\'e9, m\rquote a suppli\'e9 de l\rquote emmener.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~!
+\par
+\par \endash Et de le pr\'e9senter, s\rquote il \'e9tait possible, \'e0 Monseigneur.
+\par
+\par \endash En sorte\~?\'85
+\par
+\par \endash En sorte qu\rquote il est l\'e0, sur la pelouse du Bel-Air.
+\par
+\par \endash Comme un scarab\'e9e.
+\par
+\par \endash Vous dites cela, Gourville, \'e0 cause des antennes, mauvais plaisant\~!
+\par
+\par \endash Eh bien\~! monsieur Fouquet\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! il ne convient pas que le mari de Mme\~Vanel s\rquote enrhume hors de chez moi\~; envoyez-le qu\'e9rir, La Fontaine, puisque vous savez o\'f9 il est.
+\par
+\par \endash J\rquote y cours moi-m\'eame.
+\par
+\par \endash Je vous y accompagne, dit l\rquote abb\'e9 Fouquet\~; je porterai les sacs.
+\par
+\par \endash Pas de mauvaise plaisanterie, dit s\'e9v\'e8rement Fouquet\~; que l\rquote affaire soit s\'e9rieuse, si affaire il y a. Tout d\rquote abord, soyons hospitaliers. Excusez-moi bien, La Fontaine, aupr\'e8
+s de ce galant homme, et dites-lui que je suis d\'e9sesp\'e9r\'e9 de l\rquote avoir fait attendre, mais que j\rquote ignorais qu\rquote il f\'fbt l\'e0.
+\par
+\par La Fontaine \'e9tait d\'e9j\'e0 parti. Par bonheur, Gourville l\rquote accompagnait\~; car, tout entier \'e0 ses chiffres, le po\'e8te se trompait de route, et courait vers Saint Maur.
+\par
+\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, M.\~Vanel fut introduit dans le cabinet du surintendant, ce m\'eame cabinet dont nous avons donn\'e9 la description et les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le voyant entrer appela P\'e9l
+isson, et lui parla quelques minutes \'e0 l\rquote oreille.
+\par
+\par \endash Retenez bien ceci, lui dit-il\~: que toute l\rquote argenterie, que toute la vaisselle, que tous les joyaux soient emball\'e9s dans le carrosse. Vous prendrez les chevaux noirs\~; l\rquote orf\'e8vre vous accompagnera\~; vous
+reculerez le souper jusqu\rquote \'e0 l\rquote arriv\'e9e de Mme\~de\~Belli\'e8re.
+\par
+\par \endash Encore faut-il que Mme\~de\~Belli\'e8re soit pr\'e9venue, dit P\'e9lisson.
+\par
+\par \endash Inutile, je m\rquote en charge.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien.
+\par
+\par \endash Allez, mon ami.
+\par
+\par P\'e9lisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les vrais amis, dans la volont\'e9 qu\rquote il subissait. L\'e0 est la force des \'e2mes d\rquote \'e9lite. La d\'e9fiance n\rquote est faite que pour les natures inf\'e9rieures.
+\par
+\par Vanel s\rquote inclina donc devant le surintendant. Il allait commencer une harangue.
+\par
+\par \endash Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me para\'eet que vous voulez acqu\'e9rir ma charge\~?
+\par
+\par \endash Monseigneur\'85
+\par
+\par \endash Combien pouvez-vous m\rquote en donner\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e0 vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais qu\rquote on vous a fait des offres.
+\par
+\par \endash Mme\~Vanel, m\rquote a-t-on dit, l\rquote estime quatorze cent mille livres.
+\par
+\par \endash C\rquote est tout ce que nous avons.
+\par
+\par \endash Pouvez-vous donner la somme tout de suite\~?
+\par
+\par \endash Je ne l\rquote ai pas sur moi, dit na\'efvement Vanel, effar\'e9 de cette simplicit\'e9, de cette grandeur, lui qui s\rquote attendait \'e0 des luttes, \'e0 des finesses, \'e0 des marches d\rquote \'e9chiquier.
+\par
+\par \endash Quand l\rquote aurez-vous\~?
+\par
+\par \endash Quand il plaira \'e0 Monseigneur.
+\par
+\par Et il tremblait que Fouquet ne se jou\'e2t de lui.
+\par
+\par \endash Si ce n\rquote \'e9tait la peine de retourner \'e0 Paris, je vous dirais tout de suite\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! monseigneur\'85
+\par
+\par \endash Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la signature \'e0 demain matin.
+\par
+\par \endash Soit, r\'e9pliqua Vanel glac\'e9, abasourdi.
+\par
+\par \endash Six heures, ajouta Fouquet.
+\par
+\par \endash Six heures, r\'e9p\'e9ta Vanel.
+\par
+\par \endash Adieu, monsieur Vanel\~! Dites \'e0 Mme\~Vanel que je lui baise les mains.
+\par
+\par Et Fouquet se leva.
+\par
+\par Alors Vanel, \'e0 qui le sang montait aux yeux et qui commen\'e7ait \'e0 perdre le t\'eate\~:
+\par
+\par \endash Monseigneur, monseigneur, dit-il s\'e9rieusement, est-ce que vous me donnez parole\~?
+\par
+\par Fouquet tourna la t\'eate.
+\par
+\par \endash Pardieu\~! dit-il\~; et vous\~?
+\par
+\par Vanel h\'e9sita, frissonna et finit par avancer timidement sa main. Fouquet ouvrit et avan\'e7a noblement la sienne. Cette main loyale s\rquote impr\'e9gna une seconde de la moiteur d\rquote un main hypocrite\~
+; Vanel serra les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre.
+\par
+\par Le surintendant d\'e9gagea doucement sa main.
+\par
+\par \endash Adieu\~! dit-il.
+\par
+\par Vanel courut \'e0 reculons vers la porte, se pr\'e9cipita par les vestibules et s\rquote enfuit.
+\par
+\par P\'e9lisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet n\rquote avait pas encore quitt\'e9.
+\par
+\par Le surintendant remercia l\rquote orf\'e8vre d\rquote avoir bien voulu lui garder comme un d\'e9p\'f4t ces richesses qu\rquote il avait le droit de vendre. Il jeta les yeux sur le total des comptes, qui s\rquote \'e9levait \'e0 treize cent mille livres.
+
+\par
+\par Puis, se pla\'e7ant \'e0 son bureau, il \'e9crivit un bon de quatorze cent mille livres, payables \'e0 vue \'e0 sa caisse, avant midi le lendemain.
+\par
+\par \endash Cent mille livres de b\'e9n\'e9fice\~! s\rquote \'e9cria l\rquote orf\'e8vre. Ah\~! monseigneur, quelle g\'e9n\'e9rosit\'e9\~!
+\par
+\par \endash Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant l\rquote \'e9paule, il est des politesses qui ne se paient jamais. Le b\'e9n\'e9fice est \'e0 peu pr\'e8s celui que vous eussiez fait\~; mais il reste l\rquote int\'e9r\'eat de votre argent.
+
+\par
+\par En disant ces mots, il d\'e9tachait de sa manchette un bouton de diamants que ce m\'eame orf\'e8vre avait bien souvent estim\'e9 trois mille pistoles.
+\par
+\par \endash Prenez ceci en m\'e9moire de moi, dit-il \'e0 l\rquote orf\'e8vre, et adieu\~; vous \'eates un honn\'eate homme.
+\par
+\par \endash Et vous, s\rquote \'e9cria l\rquote orf\'e8vre, touch\'e9 profond\'e9ment, vous, monseigneur, vous \'eates un brave seigneur.
+\par
+\par Fouquet fit passer le digne orf\'e8vre par une porte d\'e9rob\'e9e\~; puis il alla recevoir Mme\~de\~Belli\'e8re, que tous les convi\'e9s entouraient d\'e9j\'e0.
+\par
+\par La marquise \'e9tait belle toujours\~; mais, ce jour-l\'e0, elle resplendissait.
+\par
+\par \endash Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est d\rquote une beaut\'e9 incomparable ce soir\~? Savez-vous pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelqu\rquote un.
+\par
+\par \endash Non, mais parce qu\rquote elle en est la meilleure. Cependant\'85
+\par
+\par \endash Cependant\~? dit la marquise en souriant.
+\par
+\par \endash Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des pierres fausses.
+\par
+\par Elle rougit.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838234}{\*\bkmkstart _Toc97189272}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXVI \endash \hich\f40
+ La vaisselle et les diamants de Madame de Belli\'e8\loch\f40 re{\*\bkmkend _Toc79838234}{\*\bkmkend _Toc97189272}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{\'c0 peine Fouquet eut-il cong\'e9di\'e9 Vanel, qu\rquote il r\'e9fl\'e9chit un moment.
+\par
+\par \endash On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l\rquote on a aim\'e9e. Marguerite d\'e9sire \'eatre procureuse, pourquoi ne lui pas faire ce plaisir\~? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse ne saurait rien me reprocher, pensons
+\'e0 la femme qui m\rquote aime. Mme\~de\~Belli\'e8re doit \'eatre l\'e0.
+\par
+\par Il indiqua du doigt la porte secr\'e8te.
+\par
+\par S\rquote \'e9tant enferm\'e9, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea rapidement vers la communication \'e9tablie entre la maison de Vincennes et sa maison \'e0 lui.
+\par
+\par Il avait n\'e9glig\'e9 d\rquote avertir son amie avec la sonnette, bien assur\'e9 qu\rquote elle ne manquait jamais au rendez-vous.
+\par
+\par En effet, la marquise \'e9tait arriv\'e9e. Elle attendait. Le bruit que fit le surintendant l\rquote avertit\~; elle accourut pour recevoir par-dessous la porte le billet qu\rquote il lui passa.
+\par
+\par }{\i \'ab\~Venez, marquise, on vous attend pour souper.}{\~\'bb
+\par
+\par Heureuse et active, Mme\~de\~Belli\'e8re gagna son carrosse dans l\rquote avenue de Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron \'e0 Gourville, qui, pour mieux plaire au ma\'eetre, guettait son arriv\'e9e dans la cour.
+\par
+\par Elle n\rquote avait pas vu entrer, fumants et blancs d\rquote \'e9cume, les chevaux noirs de Fouquet, qui ramenaient \'e0 Saint-Mand\'e9 P\'e9lisson et l\rquote orf\'e8vre lui-m\'eame \'e0 qui Mme\~de\~Belli\'e8re avait vendu sa vaisselle et ses joyaux.
+
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent tous les convives\~; on peut dire cela sans crainte d\rquote une femme qui a les plus beaux diamants de Paris.
+\par
+\par \endash Eh bien\~? dit tout bas Fouquet \'e0 P\'e9lisson.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! j\rquote ai enfin compris, r\'e9pliqua celui-ci, et vous avez bien fait.
+\par
+\par \endash C\rquote est heureux, fit en souriant le surintendant.
+\par
+\par \endash Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.
+\par
+\par Le flot des convives se pr\'e9cipita moins lentement qu\rquote il n\rquote est d\rquote usage dans les f\'eates minist\'e9rielles vers la salle \'e0 manger, o\'f9 les attendait un magnifique spectacle.
+\par
+\par Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des fleurs et des lumi\'e8res, brillait \'e0 \'e9blouir la vaisselle d\rquote or et d\rquote argent la plus riche qu\rquote on p\'fbt voir\~; c\rquote \'e9
+tait un reste de ces vieilles magnificences que les artistes florentins, amen\'e9s par les M\'e9dicis, avaient sculpt\'e9es, cisel\'e9es fondues pour les dressoirs de fleurs, quand il y avait de l\rquote or en France\~; ces merveilles cach\'e9
+es, enfouies pendant les guerres civiles, avaient reparu timidement dans les intermittences de cette guerre de bon go\'fbt qu\rquote on appelait la Fronde\~; alors que seigneurs, se battant contre seign
+eurs, se tuaient mais ne se pillaient pas. Toute cette vaisselle \'e9tait marqu\'e9e aux armes de Mme\~de\~Belli\'e8re.
+\par
+\par \endash Tiens, s\rquote \'e9cria La Fontaine, un P. et un B.
+\par
+\par Mais ce qu\rquote il y avait de plus curieux, c\rquote \'e9tait le couvert de la marquise, \'e0 la place que lui avait assign\'e9e Fouquet\~; pr\'e8s de lui s\rquote \'e9levait une pyramide de diamants, de saphirs, d\rquote \'e9meraudes, de cam\'e9
+es antiques\~; la sardoine grav\'e9e par les vieux Grecs de l\rquote Asie Mineure avec ses montures d\rquote or de Mysie, les curieuses mosa\'efques de la vieille Alexandrie mont\'e9es en argent, les bracelets massifs de l\rquote \'c9gypte de Cl\'e9op\'e2
+tre jonchaient un vaste plat de Palissy, support\'e9 sur un tr\'e9pied de bronze dor\'e9, sculpt\'e9 par Benvenuto.
+\par
+\par La marquise p\'e2lit en voyant ce qu\rquote elle ne comptait jamais revoir. Un profond silence, pr\'e9curseur des \'e9motions vives, occupait la salle engourdie et inqui\'e8te.
+\par
+\par Fouquet ne fit pas m\'eame un signe pour chasser tous les valets chamarr\'e9s qui couraient, abeilles press\'e9es, autour des vastes buffets et des tables d\rquote office.
+\par
+\par \endash Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait \'e0 Mme\~de\~Belli\'e8re, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la g\'eane, envoya tout cet or et tout cet argent chez l\rquote orf\'e8
+vre avec cette masse de joyaux qui se dressent l\'e0 devant elle. Cette belle action d\rquote une amie devait \'eatre comprise par des amis tels que vous. Heureux l\rquote homme qui se voit aim\'e9 ainsi\~! Buvons \'e0 la sant\'e9 de Mme\~de\~Belli\'e8re.
+
+\par
+\par Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette, p\'e2m\'e9e sur son si\'e8ge, la pauvre femme, qui venait de perdre ses sens, pareille aux oiseaux de la Gr\'e8ce qui traversaient le ciel au-dessus de l\rquote ar\'e8ne \'e0 Olympie.
+
+\par
+\par \endash Et puis, ajouta P\'e9lisson, que toute vertu touchait, que toute beaut\'e9 charmait, buvons un peu aussi \'e0 celui qui inspira la belle action de Madame\~; car un pareil homme doit \'eatre digne d\rquote \'eatre aim\'e9.
+\par
+\par Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva p\'e2le et souriante, tendit son verre avec une main d\'e9faillante dont les doigts tremblants frott\'e8rent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux mourants encore allaient chercher tout l\rquote
+amour qui br\'fblait dans ce g\'e9n\'e9reux c\'9cur.
+\par
+\par Commenc\'e9 de cette h\'e9ro\'efque fa\'e7on, le souper devint promptement une f\'eate\~; nul ne s\rquote occupa plus d\rquote avoir de l\rquote esprit, personne n\rquote en manqua.
+\par
+\par La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit \'e0 Vatel de le r\'e9concilier avec les vins du Rh\'f4ne et ceux d\rquote Espagne.
+\par
+\par L\rquote abb\'e9 Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit\~:
+\par
+\par \endash Prenez garde, monsieur l\rquote abb\'e9\~! si vous \'eates aussi tendre, on vous mangera.
+\par
+\par Les heures s\rquote \'e9coul\'e8rent ainsi joyeuses et secouant des roses sur les convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas la table avant les derni\'e8res largesses du dessert.
+\par
+\par Il souriait \'e0 la plupart de ses amis, ivre comme on l\rquote est quand on a enivr\'e9 le c\'9cur avant la t\'eate, et, pour la premi\'e8re fois, il venait de regarder l\rquote horloge.
+\par
+\par Soudain une voiture roula dans la cour, et on l\rquote entendit, chose \'e9trange\~! au milieu du bruit et des chansons.
+\par
+\par Fouquet dressa l\rquote oreille, puis il tourna les yeux vers l\rquote antichambre. Il lui sembla qu\rquote un pas y retentissait, et que ce pas, au lieu de fouler le sol, pesait sur son c\'9cur.
+\par
+\par Instinctivement son pied quitta le pied que Mme\~de\~Belli\'e8re appuyait sur le sien depuis deux heures.
+\par
+\par \endash M.\~d\rquote Herblay, \'e9v\'eaque de Vannes, cria l\rquote huissier.
+\par
+\par Et la figure sombre et pensive d\rquote Aramis apparut sur le seuil, entre les d\'e9bris de deux guirlandes dont une flamme de lampe venait de rompre les fils.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838235}{\*\bkmkstart _Toc97189273}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXVII \endash La quittance de M.\~de\~
+Mazarin{\*\bkmkend _Toc79838235}{\*\bkmkend _Toc97189273}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Fouquet e\'fbt pouss\'e9 un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si l\rquote air glac\'e9, le regard distrait d\rquote Aramis ne lui eussent rendu toute sa r\'e9serve.
+\par
+\par \endash Est-ce que vous nous aidez \'e0 prendre le dessert\~? demanda-t-il cependant\~; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout ce bruit que font nos folies\~?
+\par
+\par \endash Monseigneur, r\'e9pliqua respectueusement Aramis, je commencerai par m\rquote excuser pr\'e8s de vous de troubler votre joyeuse r\'e9union\~; puis je vous demanderai, apr\'e8s le plaisir, un moment d\rquote audience pour les affaires.
+\par
+\par Comme ce mot affaires avait fait dresser l\rquote oreille \'e0 quelques \'e9picuriens, Fouquet se leva.
+\par
+\par \endash Les affaires toujours, dit-il, monsieur d\rquote Herblay\~; trop heureux sommes nous quand les affaires n\rquote arrivent qu\rquote \'e0 la fin du repas.
+\par
+\par Et, ce disant, il prit la main de Mme\~de\~Belli\'e8re, qui le consid\'e9rait avec une sorte d\rquote inqui\'e9tude\~; il la conduisit dans le plus voisin salon, apr\'e8s l\rquote avoir confi\'e9e aux plus raisonnables de la compagnie.
+\par
+\par Quant \'e0 lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son cabinet.
+\par
+\par Aramis, une fois l\'e0, oublia le respect de l\rquote \'e9tiquette. Il s\rquote assit\~:
+\par
+\par \endash Devinez, dit-il, qui j\rquote ai vu ce soir\~?
+\par
+\par \endash Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la sorte, je suis s\'fbr de m\rquote entendre annoncer quelque chose de d\'e9sagr\'e9able.
+\par
+\par \endash Cette fois encore, vous ne vous serez pas tromp\'e9, mon cher ami, r\'e9pliqua Aramis.
+\par
+\par \endash Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! j\rquote ai vu Mme\~de\~Chevreuse.
+\par
+\par \endash La vieille duchesse\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Ou son ombre\~?
+\par
+\par \endash Non pas. Une vieille louve.
+\par
+\par \endash Sans dents\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est possible, mais non pas sans griffes.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! pourquoi m\rquote en voudrait-elle\~? Je ne suis pas avare avec les femmes qui ne sont pas prudes. C\rquote est l\'e0 une qualit\'e9 que prise toujours m\'eame la femme qui n\rquote ose plus provoquer l\rquote amour.
+\par
+\par \endash Mme\~de\~Chevreuse le sait bien, que vous n\rquote \'eates pas avare, puisqu\rquote elle veut vous arracher de l\rquote argent.
+\par
+\par \endash Bon\~! sous quel pr\'e9texte\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! les pr\'e9textes ne lui manquent jamais. Voici le sien.
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9coute.
+\par
+\par \endash Il para\'eetrait que la duchesse poss\'e8de plusieurs lettres de M.\~de\~Mazarin.
+\par
+\par \endash Cela ne m\rquote \'e9tonne pas, le pr\'e9lat \'e9tait galant.
+\par
+\par \endash Oui\~; mais ces lettres n\rquote auraient pas de rapport avec les amours du pr\'e9lat. Elles traitent, dit-on, d\rquote affaires de finances.
+\par
+\par \endash C\rquote est moins int\'e9ressant.
+\par
+\par \endash Vous ne soup\'e7onnez pas un peu ce que je veux dire\~?
+\par
+\par \endash Pas du tout.
+\par
+\par \endash N\rquote auriez-vous jamais entendu parler d\rquote une accusation de d\'e9tournement de fonds\~?
+\par
+\par \endash Cent fois\~! mille fois\~! Depuis que je suis aux affaires, mon cher d\rquote Herblay, je n\rquote ai jamais entendu parler que de cela. C\rquote est comme vous, \'e9v\'eaque, lorsqu\rquote on vous reproche votre impi\'e9t\'e9\~
+; vous, mousquetaire, votre poltronnerie\~; ce qu\rquote on reproche perp\'e9tuellement au ministre des Finances, c\rquote est de voler les finances.
+\par
+\par \endash Bien\~; mais pr\'e9cisons, car M.\~de\~Mazarin pr\'e9cise, \'e0 ce que dit la duchesse.
+\par
+\par \endash Voyons ce qu\rquote il pr\'e9cise.
+\par
+\par \endash Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous seriez fort emp\'each\'e9, vous, de pr\'e9ciser l\rquote emploi.
+\par
+\par \endash Treize millions\~! dit le surintendant en s\rquote allongeant dans son fauteuil pour mieux lever la t\'eate vers le plafond. Treize millions\'85 Ah\~! dame\~! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux qu\rquote on m\rquote accuse d\rquote
+avoir vol\'e9s.
+\par
+\par \endash Ne riez pas, mon cher monsieur, c\rquote est grave. Il est certain que la duchesse a les lettres, et que les lettres doivent \'eatre bonnes, attendu qu\rquote elle voulait les vendre cinq cent mille livres.
+\par
+\par \endash On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-l\'e0, r\'e9pondit Fouquet. Eh\~! mais je sais ce que vous voulez dire.
+\par
+\par Fouquet se mit \'e0 rire de bon c\'9cur.
+\par
+\par \endash Tant mieux\~! fit Aramis peu rassur\'e9.
+\par
+\par \endash L\rquote histoire de ces treize millions me revient. Oui, c\rquote est cela\~; je les tiens.
+\par
+\par \endash Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu.
+\par
+\par \endash Imaginez-vous, mon cher, que le }{\i signor}{ Mazarin, Dieu ait son \'e2me\~! fit un jour ce b\'e9n\'e9fice de treize millions sur une concession de terres en litige dans la Valteline\~
+; il les biffa sur le registre des recettes, me les fit envoyer, et se les fit donner par moi, pour frais de guerre.
+\par
+\par \endash Bien. Alors la destination est justifi\'e9e.
+\par
+\par \endash Non pas\~; le cardinal les fit placer sous mon nom, et m\rquote envoya une d\'e9charge.
+\par
+\par \endash Vous avez cette d\'e9charge\~?
+\par
+\par \endash Parbleu\~! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux tiroirs de son vaste bureau d\rquote \'e9b\'e8ne incrust\'e9 de nacre et d\rquote or.
+\par
+\par \endash Ce que j\rquote admire en vous, dit Aramis charm\'e9, c\rquote est votre m\'e9moire d\rquote abord, puis votre sang-froid, et enfin l\rquote ordre parfait qui r\'e8gne dans votre administration, \'e0 vous, le po\'e8te par excellence.
+\par
+\par \endash Oui, dit Fouquet, j\rquote ai de l\rquote ordre par esprit de paresse, pour m\rquote \'e9pargner de chercher. Ainsi, je sais que le re\'e7u de Mazarin est dans le troisi\'e8me tiroir, lettre M.\~; j\rquote ouvre ce tiroir et je mets imm\'e9
+diatement la main sur le papier qu\rquote il me faut. La nuit, sans bougie, je le trouverais.
+\par
+\par Et il palpa d\rquote une main s\'fbre la liasse de papiers entass\'e9s dans le tiroir ouvert.
+\par
+\par \endash Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si je le voyais\~; il est fort, un peu rugueux, dor\'e9 sur tranche\~; Mazarin avait fait un p\'e2t\'e9 d\rquote encre sur le chiffre de la date. Eh bien\~! fit-il, voil\'e0
+ le papier qui sent qu\rquote on s\rquote occupe de lui et qu\rquote il est n\'e9cessaire, il se cache et se r\'e9volte.
+\par
+\par Et le surintendant regarda dans le tiroir.
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e9trange, dit Fouquet.
+\par
+\par \endash Votre m\'e9moire vous fait d\'e9faut, mon cher monsieur, cherchez dans une autre liasse.
+\par
+\par Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois\~; puis il p\'e2lit.
+\par
+\par \endash Ne vous obstinez pas \'e0 celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs.
+\par
+\par \endash Inutile, inutile, jamais je n\rquote ai fait une erreur\~; nul que moi n\rquote arrange ces sortes de papiers\~; nul n\rquote ouvre ce tiroir, auquel, vous voyez, j\rquote ai fait faire un secret dont personne que moi ne conna\'eet le chiffre.
+
+\par
+\par \endash Que concluez-vous alors\~? dit Aramis agit\'e9.
+\par
+\par \endash Que le re\'e7u de Mazarin m\rquote a \'e9t\'e9 vol\'e9. Mme\~de\~Chevreuse avait raison, chevalier\~; j\rquote ai d\'e9tourn\'e9 les deniers publics\~; j\rquote ai vol\'e9 treize millions dans les coffres de l\rquote \'c9tat\~
+; je suis un voleur, monsieur d\rquote Herblay.
+\par
+\par \endash Monsieur\~! monsieur\~! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas\~!
+\par
+\par \endash Pourquoi ne pas m\rquote exalter, chevalier\~? La cause en vaut la peine. Un bon proc\'e8s, un bon jugement, et votre ami M.\~le surintendant peut suivre \'e0 Montfaucon son coll\'e8gue Enguerrand de Marigny, son pr\'e9d\'e9cesseur Samblan\'e7ay.
+
+\par
+\par \endash Oh\~! fit Aramis en souriant, pas si vite.
+\par
+\par \endash Comment, pas si vite\~! Que supposez-vous donc que Mme\~de\~Chevreuse aura fait de ces lettres\~; car vous les avez refus\'e9es, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oui, refus\'e9 net. Je suppose qu\rquote elle les sera all\'e9e vendre \'e0 M.\~Colbert.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! voyez-vous\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai dit que je supposais, je pourrais dire que j\rquote en suis s\'fbr\~; car je l\rquote ai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentr\'e9e chez elle, puis elle est sortie par une porte de derri\'e8re et s\rquote est rendue \'e0
+ la maison de l\rquote intendant, rue Croix des-Petits-Champs.
+\par
+\par \endash Proc\'e8s alors, scandale et d\'e9shonneur, le tout tombant comme tombe la foudre, aveugl\'e9ment, brutalement, impitoyablement.
+\par
+\par Aramis s\rquote approcha de Fouquet, qui fr\'e9missait dans son fauteuil, aupr\'e8s des tiroirs ouverts\~; il lui posa la main sur l\rquote \'e9paule, et, d\rquote un ton affectueux\~:
+\par
+\par \endash N\rquote oubliez jamais, dit-il, que la position de M.\~Fouquet ne se peut comparer \'e0 celle de Samblan\'e7ay ou de Marigny.
+\par
+\par \endash Et pourquoi, mon Dieu\~?
+\par
+\par \endash Parce que le proc\'e8s de ces ministres s\rquote est fait, parfait, et que l\rquote arr\'eat a \'e9t\'e9 ex\'e9cut\'e9\~; tandis qu\rquote \'e0 votre \'e9gard il ne peut en arriver de m\'eame.
+\par
+\par \endash Encore un coup, pourquoi\~? Dans tous les temps, un concessionnaire est un criminel.
+\par
+\par \endash Les criminels qui savent trouver un lieu d\rquote asile ne sont jamais en danger.
+\par
+\par \endash Me sauver\~? fuir\~?
+\par
+\par \endash Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de proc\'e8s sont \'e9voqu\'e9s par le Parlement, instruits par le procureur g\'e9n\'e9ral, et que vous \'eates procureur g\'e9n\'e9ral. Vous voyez bien qu\rquote \'e0
+ moins de vouloir vous condamner vous-m\'eame\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup Fouquet en frappant la table de son poing.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! quoi\~? qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash Il y a que je ne suis plus procureur g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par Aramis, \'e0 son tour, p\'e2lit de mani\'e8re \'e0 para\'eetre livide\~; il serra ses doigts, qui craqu\'e8rent les uns sur les autres, et, d\rquote un \'9cil hagard qui foudroya Fouquet\~:
+\par
+\par \endash Vous n\rquote \'eates plus procureur g\'e9n\'e9ral\~? dit-il en scandant chaque syllabe.
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Depuis quand\~?
+\par
+\par \endash Depuis quatre ou cinq heures.
+\par
+\par \endash Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous n\rquote \'eates pas en possession de votre bon sens, mon ami\~; remettez-vous.
+\par
+\par \endash Je vous dis, reprit Fouquet, que tant\'f4t quelqu\rquote un est venu, de la part de mes amis, m\rquote offrir quatorze cent mille livres de ma charge, et que j\rquote ai vendu ma charge.
+\par
+\par Aramis demeura interdit\~; sa figure intelligente et railleuse prit un caract\'e8re de morne effroi qui fit plus d\rquote effet sur le surintendant que tous les cris et tous les discours du monde.
+\par
+\par \endash Vous aviez donc bien besoin d\rquote argent\~? dit-il enfin.
+\par
+\par \endash Oui, pour acquitter une dette d\rquote honneur.
+\par
+\par Et il raconta en peu de mots \'e0 Aramis la g\'e9n\'e9rosit\'e9 de Mme\~de\~Belli\'e8re et la fa\'e7on dont il avait cru devoir payer cette g\'e9n\'e9rosit\'e9.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 un beau trait, dit Aramis. Cela vous co\'fbte\~?
+\par
+\par \endash Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge.
+\par
+\par \endash Que vous avez re\'e7ues comme cela tout de suite, sans r\'e9fl\'e9chir\~? \'d4 imprudent ami\~!
+\par
+\par \endash Je ne les ai pas re\'e7ues, mais je les recevrai demain.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est donc pas fait encore\~?
+\par
+\par \endash Il faut que ce soit fait puisque j\rquote ai donn\'e9 \'e0 l\rquote orf\'e8vre, pour midi, un bon sur ma caisse, o\'f9 l\rquote argent de l\rquote acqu\'e9reur entrera de six \'e0 sept heures.
+\par
+\par \endash Dieu soit lou\'e9\~! s\rquote \'e9cria Aramis en battant des mains, rien n\rquote est achev\'e9, puisque vous n\rquote avez pas \'e9t\'e9 pay\'e9.
+\par
+\par \endash Mais l\rquote orf\'e8vre\~?
+\par
+\par \endash Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres \'e0 midi moins un quart.
+\par
+\par \endash Un moment, un moment\~! c\rquote est ce matin, \'e0 six heures, que je signe.
+\par
+\par \endash Oh\~! je vous r\'e9ponds que vous ne signerez pas.
+\par
+\par \endash J\rquote ai donn\'e9 ma parole, chevalier.
+\par
+\par \endash Si vous l\rquote avez donn\'e9e, vous la reprendrez, voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash Oh\~! que me dites-vous l\'e0\~? s\rquote \'e9cria Fouquet avec un accent profond\'e9ment loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet\~!
+\par
+\par Aramis r\'e9pondit au regard s\'e9v\'e8re du ministre par un regard courrouc\'e9.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-il, je crois avoir m\'e9rit\'e9 d\rquote \'eatre appel\'e9 un honn\'eate homme, n\rquote est-ce pas\~? Sous la casaque du soldat, j\rquote ai risqu\'e9 cinq cents fois ma vie\~; sous l\rquote habit du pr\'eatre, j\rquote
+ai rendu de plus grands services encore, \'e0 Dieu, \'e0 l\rquote \'c9tat ou \'e0 mes amis. Une parole vaut ce que vaut l\rquote homme qui la donne. Elle est, quand il la tient, de l\rquote or pur\~
+; elle est un fer tranchant quand il ne veut pas la tenir. Il se d\'e9fend alors avec cette parole comme avec une arme d\rquote honneur, attendu que, lorsqu\rquote il ne tient pas cette parole, cet homme d\rquote honneur, c\rquote est qu\rquote
+il est en danger de mort, c\rquote est qu\rquote il court plus de risques que son adversaire n\rquote a de b\'e9n\'e9fices \'e0 faire. Alors, monsieur, on en appelle \'e0 Dieu et \'e0 son droit.
+\par
+\par Fouquet baissa la t\'eate\~:
+\par
+\par \endash Je suis, dit-il, un pauvre Breton opini\'e2tre et vulgaire\~; mon esprit admire et craint le v\'f4tre. Je ne dis pas que je tiens ma parole par vertu\~; je la tiens, si vous voulez, par routine\~
+; mais, enfin, les hommes du commun sont assez simples pour admirer cette routine\~; c\rquote est ma seule vertu, laissez-m\rquote en les honneurs.
+\par
+\par \endash Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous d\'e9fendait contre tous vos ennemis\~?
+\par
+\par \endash Je signerai.
+\par
+\par \endash Vous vous livrerez pieds et poings li\'e9s pour un faux-semblant d\rquote honneur qui d\'e9daigneraient les plus scrupuleux casuistes\~?
+\par
+\par \endash Je signerai.
+\par
+\par Aramis poussa un profond soupir, regarda tout autour de lui avec l\rquote impatience d\rquote un homme qui voudrait briser quelque chose.
+\par
+\par \endash Nous avons encore un moyen, dit-il, et j\rquote esp\'e8re que vous ne me refuserez pas de l\rquote employer, celui-l\'e0.
+\par
+\par \endash Assur\'e9ment non, s\rquote il est loyal\'85 comme tout ce que vous proposez, cher ami.
+\par
+\par \endash Je ne sache rien de plus loyal qu\rquote une renonciation de votre acqu\'e9reur. Est-ce votre ami\~?
+\par
+\par \endash Certes\'85 Mais\'85
+\par
+\par \endash Mais\'85 si vous me permettez de traiter l\rquote affaire, je ne d\'e9sesp\'e8re point.
+\par
+\par \endash Oh\~! je vous laisserai absolument ma\'eetre.
+\par
+\par \endash Avec qui avez-vous trait\'e9\~? Quel homme est-ce\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas si vous connaissez le Parlement\~?
+\par
+\par \endash En grande partie. C\rquote est un pr\'e9sident quelconque\~?
+\par
+\par \endash Non\~; un simple conseiller.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~!
+\par
+\par \endash Qui s\rquote appelle Vanel.
+\par
+\par Aramis devint pourpre.
+\par
+\par \endash Vanel\~! s\rquote \'e9cria-t-il en se relevant\~; Vanel\~! le mari de Marguerite Vanel\~?
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment.
+\par
+\par \endash De votre ancienne ma\'eetresse\~?
+\par
+\par \endash Oui, mon cher\~; elle a d\'e9sir\'e9 d\rquote \'eatre Mme\~la procureuse g\'e9n\'e9rale. Je lui devais bien cela, au pauvre Vanel, et j\rquote y gagne puisque c\rquote est encore faire plaisir \'e0 sa femme.
+\par
+\par Aramis vint droit \'e0 Fouquet et lui prit la main.
+\par
+\par \endash Vous savez, dit-il avec sang-froid, le nom du nouvel amant de Mme\~Vanel\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! elle a un nouvel amant\~? Je l\rquote ignorais\~; et, ma foi, non, je ne sais pas comment il se nomme.
+\par
+\par \endash Il se nomme M.\~Jean-Baptiste Colbert\~; il est intendant des finances\~; il demeure rue Croix-des-Petits-Champs, l\'e0 o\'f9 Mme\~de\~Chevreuse est all\'e9e, ce soir avec les lettres de Mazarin qu\rquote elle veut vendre.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! murmura Fouquet en essuyant son front ruisselant de sueur, mon Dieu\~!
+\par
+\par \endash Vous commencez \'e0 comprendre, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Que je suis perdu, oui.
+\par
+\par \endash Trouvez-vous que cela vaille la peine de tenir un peu moins que R\'e9gulus \'e0 sa parole\~?
+\par
+\par \endash Non, dit Fouquet.
+\par
+\par \endash Les gens ent\'eat\'e9s, murmura Aramis, s\rquote arrangent toujours de fa\'e7on qu\rquote on les admire.
+\par
+\par Fouquet lui tendit la main.
+\par
+\par \'c0 ce moment, une riche horloge d\rquote \'e9caille, \'e0 figures d\rquote or, plac\'e9e sur une console en face de la chemin\'e9e, sonna six heures du matin.
+\par
+\par Une porte cria dans le vestibule.
+\par
+\par \endash M.\~Vanel, vint dire Gourville \'e0 la porte du cabinet, demande si Monseigneur peut le recevoir.
+\par
+\par Fouquet d\'e9tourna ses yeux des yeux d\rquote Aramis et r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash Faites entrer M.\~Vanel.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838236}{\*\bkmkstart _Toc97189274}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXVIII \endash La minute de M.\~Colbert
+{\*\bkmkend _Toc79838236}{\*\bkmkend _Toc97189274}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Vanel, entrant \'e0 ce moment de la conversation n\rquote \'e9tait rien autre chose pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase.
+\par
+\par Mais, pour Vanel qui arrivait, la pr\'e9sence d\rquote Aramis dans le cabinet de Fouquet devait avoir une bien autre signification.
+\par
+\par Aussi l\rquote acheteur, \'e0 son premier pas dans la chambre, arr\'eata-t-il sur cette physionomie, \'e0 la fois si fine et si ferme de l\rquote \'e9v\'eaque de Vannes, un regard \'e9tonn\'e9 qui devint bient\'f4t scrutateur.
+\par
+\par Quant \'e0 Fouquet, v\'e9ritable homme politique, c\rquote est-\'e0-dire ma\'eetre de lui-m\'eame, il avait d\'e9j\'e0, par la force de sa volont\'e9, fait dispara\'eetre de son visage les traces de l\rquote \'e9motion caus\'e9e par la r\'e9v\'e9lation d
+\rquote Aramis.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait donc plus un homme abattu par le malheur et r\'e9duit aux exp\'e9dients\~; il avait redress\'e9 la t\'eate et allong\'e9 la main pour faire entrer Vanel.
+\par
+\par Il \'e9tait premier ministre, il \'e9tait chez lui.
+\par
+\par Aramis connaissait le surintendant. Toute la d\'e9licatesse de son c\'9cur, toute la largeur de son esprit n\rquote avaient rien qui p\'fbt l\rquote \'e9tonner. Il se borna donc, momentan\'e9ment, quitte \'e0
+ reprendre plus tard une part active dans la conversation, au r\'f4le difficile de l\rquote homme qui regarde et qui \'e9coute pour apprendre et pour comprendre.
+\par
+\par Vanel \'e9tait visiblement \'e9mu. Il s\rquote avan\'e7a jusqu\rquote au milieu du cabinet, saluant tout et tous.
+\par
+\par \endash Je viens\'85 dit-il.
+\par
+\par Fouquet fit un signe de t\'eate.
+\par
+\par \endash Vous \'eates exact, monsieur Vanel, dit-il.
+\par
+\par \endash En affaires, monseigneur, r\'e9pondit Vanel, je crois que l\rquote exactitude est une vertu.
+\par
+\par \endash Oui, monsieur.
+\par
+\par \endash Pardon, interrompit Aramis, en d\'e9signant du doigt Vanel et s\rquote adressant \'e0 Fouquet\~; pardon, c\rquote est Monsieur qui se pr\'e9sente pour acheter une charge, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est moi, r\'e9pondit Vanel, \'e9tonn\'e9 du ton de supr\'eame hauteur avec lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je appeler celui qui me fait l\rquote honneur\~?\'85
+\par
+\par \endash Appelez-moi monseigneur, r\'e9pondit s\'e8chement Aramis.
+\par
+\par Vanel s\rquote inclina.
+\par
+\par \endash Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, tr\'eave de c\'e9r\'e9monies\~; venons au fait.
+\par
+\par \endash Monseigneur le voit, dit Vanel, j\rquote attends son bon plaisir.
+\par
+\par \endash C\rquote est moi qui, au contraire, attendais, r\'e9pondit Fouquet.
+\par
+\par \endash Qu\rquote attendait monseigneur\~?
+\par
+\par \endash Je pensais que vous aviez peut-\'eatre quelque chose \'e0 me dire.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! oh\~! murmura Vanel en lui-m\'eame, il a r\'e9fl\'e9chi, je suis perdu\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais, reprenant courage\~:
+\par
+\par \endash Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai dit hier et que je suis pr\'eat \'e0 vous r\'e9p\'e9ter.
+\par
+\par \endash Voyons, franchement, monsieur Vanel, le march\'e9 n\rquote est-il pas un peu lourd pour vous, dites\~?
+\par
+\par \endash Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, c\rquote est une somme importante.
+\par
+\par \endash Si importante, dit Fouquet, que j\rquote avais r\'e9fl\'e9chi\'85
+\par
+\par \endash Vous aviez r\'e9fl\'e9chi, monseigneur\~? s\rquote \'e9cria vivement Vanel.
+\par
+\par \endash Oui, que vous n\rquote \'eates peut-\'eatre pas encore en mesure d\rquote acheter.
+\par
+\par \endash Oh\~! monseigneur\~!\'85
+\par
+\par \endash Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous bl\'e2merai pas d\rquote un manque de parole qui tiendra \'e9videmment \'e0 votre impuissance.
+\par
+\par \endash Si fait, monseigneur, vous me bl\'e2meriez, et vous auriez raison, dit Vanel\~; car c\rquote est d\rquote un imprudent ou d\rquote un fou de prendre des engagements qu\rquote il ne peut pas tenir, et j\rquote ai toujours regard\'e9
+ une chose convenue comme une chose faite.
+\par
+\par Fouquet rougit. Aramis fit un }{\i hum\~!}{ d\rquote impatience.
+\par
+\par \endash Il ne faudrait pas cependant vous exag\'e9rer ces id\'e9es-l\'e0, monsieur, dit le surintendant\~; car l\rquote esprit de l\rquote homme est variable et plein de petits caprices fort excusables, fort respectables m\'eame parfois\~; et tel a d\'e9
+sir\'e9 hier, qui aujourd\rquote hui se repent.
+\par
+\par Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues.
+\par
+\par \endash Monseigneur\~!\'85 balbutia-t-il.
+\par
+\par Quant \'e0 Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant de nettet\'e9 dans le d\'e9bat, il s\rquote accouda au marbre d\rquote une console, et commen\'e7a de jouer avec un petit couteau d\rquote or \'e0 manche de malachite.
+\par
+\par Fouquet prit son temps\~; puis, apr\'e8s un moment de silence\~:
+\par
+\par \endash Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer la situation.
+\par
+\par Vanel fr\'e9mit.
+\par
+\par \endash Vous \'eates un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous comprendrez.
+\par
+\par Vanel chancela.
+\par
+\par \endash Je voulais vendre hier.
+\par
+\par \endash Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur avait vendu.
+\par
+\par \endash Eh bien, soit\~! mais aujourd\rquote hui, je vous demande comme une faveur de me rendre la parole que vous aviez re\'e7ue de moi.
+\par
+\par \endash Cette parole, je l\rquote ai re\'e7ue, dit Vanel, comme un inflexible \'e9cho.
+\par
+\par \endash Je le sais. Voil\'e0 pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel, entendez vous\~? je vous supplie de me la rendre\'85
+\par
+\par Fouquet s\rquote arr\'eata. Ce mot\~: }{\i je vous supplie}{, dont il ne voyait pas l\rquote effet imm\'e9diat, ce mot venait de lui d\'e9chirer la gorge au passage.
+\par
+\par Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des regards qui semblaient vouloir p\'e9n\'e9trer jusqu\rquote au fond de son \'e2me.
+\par
+\par Vanel s\rquote inclina.
+\par
+\par \endash Monseigneur, dit-il, je suis bien \'e9mu de l\rquote honneur que vous me faites de me consulter sur un fait accompli\~; mais\'85
+\par
+\par \endash Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! monseigneur, songez donc que j\rquote ai apport\'e9 l\rquote argent\~; je veux dire la somme.
+\par
+\par Et il ouvrit un gros portefeuille.
+\par
+\par \endash Tenez, monseigneur, dit-il, voil\'e0 le contrat de la vente que je viens de faire d\rquote une terre de ma femme. Le bon est autoris\'e9, rev\'eatu des signatures n\'e9cessaires, payable \'e0 vue\~; c\rquote est de l\rquote argent comptant\~; l
+\rquote affaire est faite en un mot.
+\par
+\par \endash Mon cher monsieur Vanel, il n\rquote est point d\rquote affaire en ce monde, si importante qu\rquote elle soit, qui ne se remette pour obliger\'85
+\par
+\par \endash Certes\'85 murmura gauchement Vanel.
+\par
+\par \endash Pour obliger un homme dont on se fera ainsi l\rquote ami, continua Fouquet.
+\par
+\par \endash Certes, monseigneur.
+\par
+\par \endash D\rquote autant plus l\'e9gitimement l\rquote ami, monsieur Vanel, que le service rendu aura \'e9t\'e9 plus consid\'e9rable. Eh bien\~! voyons, monsieur, que d\'e9cidez-vous\~?
+\par
+\par Vanel garda le silence.
+\par
+\par Pendant ce temps, Aramis avait r\'e9sum\'e9 ses observations.
+\par
+\par Le visage \'e9troit de Vanel, ses orbites enfonc\'e9es, ses sourcils ronds comme des arcades, avaient d\'e9cel\'e9 \'e0 l\rquote \'e9v\'eaque de Vannes un type d\rquote avare et d\rquote ambitieux. Battre en br\'e8che une passion par une autre, telle \'e9
+tait la m\'e9thode d\rquote Aramis. Il vit Fouquet vaincu, d\'e9moralis\'e9\~; il se jeta dans la lutte avec des armes nouvelles.
+\par
+\par \endash Pardon, dit-il, monseigneur\~; vous oubliez de faire comprendre \'e0 M.\~Vanel et que ses int\'e9r\'eats sont diam\'e9tralement oppos\'e9s \'e0 cette renonciation de la vente.
+\par
+\par Vanel regarda l\rquote \'e9v\'eaque avec \'e9tonnement\~; il ne s\rquote attendait pas \'e0 trouver l\'e0 un auxiliaire. Fouquet aussi s\rquote arr\'eata pour \'e9couter l\rquote \'e9v\'eaque.
+\par
+\par \endash Ainsi, continua Aramis, M.\~Vanel a vendu pour acheter votre charge, monseigneur, une terre de Mme\~sa femme\~; eh bien\~! c\rquote est une affaire, cela\~; on ne d\'e9place pas comme il l\rquote a fait quinze cent mille livres san
+s de notables pertes, sans de graves embarras.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit Vanel, \'e0 qui Aramis, avec ses lumineux regards, arrachait la v\'e9rit\'e9 du fond du c\'9cur.
+\par
+\par \endash Des embarras, poursuivit Aramis, se r\'e9solvent en d\'e9penses, et, quand on fait une d\'e9pense d\rquote argent, les d\'e9penses d\rquote argent se cotent au N\'b0 1, parmi les charges.
+\par
+\par \endash Oui, oui, dit Fouquet, qui commen\'e7ait \'e0 comprendre les intentions d\rquote Aramis.
+\par
+\par Vanel resta muet\~: il avait compris.
+\par
+\par Aramis remarqua cette froideur et cette abstention.
+\par
+\par \'ab\~Bon\~! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu\rquote \'e0 ce que tu connaisses la somme\~; mais, ne crains rien, je vais t\rquote envoyer une telle vol\'e9e d\rquote \'e9cus, que tu capituleras.\~\'bb
+\par
+\par \endash Il faut tout de suite offrir \'e0 M.\~Vanel cent mille \'e9cus, dit Fouquet emport\'e9 par sa g\'e9n\'e9rosit\'e9.
+\par
+\par La somme \'e9tait belle. Un prince se f\'fbt content\'e9 d\rquote un pareil pot-de-vin. Cent mille \'e9cus, \'e0 cette \'e9poque, \'e9taient la dot d\rquote une fille de roi.
+\par
+\par Vanel ne bougea pas.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est un coquin, pensa l\rquote \'e9v\'eaque\~; il lui faut les cinq cent mille livres toutes rondes.\~\'bb Et il fit un signe \'e0 Fouquet.
+\par
+\par \endash Vous semblez avoir d\'e9pens\'e9 plus que cela, cher monsieur Vanel, dit le surintendant. Oh\~! l\rquote argent est hors de prix. Oui, vous aurez fait un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien\~! o\'f9 avais-je la t\'eate\~? C\rquote
+est un bon de cinq cent mille livres que je vais vous signer. Encore serai-je bien votre oblig\'e9 de tout mon c\'9cur.
+\par
+\par Vanel n\rquote eut pas un \'e9clat de joie ou de d\'e9sir. Sa physionomie resta impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea.
+\par
+\par Aramis envoya un regard d\'e9sesp\'e9r\'e9 \'e0 Fouquet. Puis, s\rquote avan\'e7ant vers Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste familier aux hommes d\rquote une grande importance.
+\par
+\par \endash Monsieur Vanel, dit-il ce n\rquote est pas la g\'eane, ce n\rquote est pas le d\'e9placement d\rquote argent, ce n\rquote est pas la vente de votre terre qui vous occupent\~; c\rquote est une plus haute id\'e9
+e. Je la comprends. Notez bien mes paroles.
+\par
+\par \endash Oui, monseigneur.
+\par
+\par Et le malheureux commen\'e7ait \'e0 trembler\~; le feu des yeux du pr\'e9lat le d\'e9vorait.
+\par
+\par \endash Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois cent mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un million, entendez-vous\~?
+\par
+\par Et il le secoua nerveusement.
+\par
+\par \endash Un million\~! r\'e9p\'e9ta Vanel tout p\'e2le.
+\par
+\par \endash Un million, c\rquote est-\'e0-dire, par le temps qui court, soixante-six mille livres de revenu.
+\par
+\par \endash Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas.
+\par
+\par R\'e9pondez donc\~; acceptez-vous\~?
+\par
+\par \endash Impossible\'85 murmura Vanel.
+\par
+\par Aramis pin\'e7a ses l\'e8vres, et quelque chose comme un nuage blanc passa sur sa physionomie.
+\par
+\par On devinait la foudre derri\'e8re ce nuage. Il ne l\'e2chait point Vanel.
+\par
+\par \endash Vous avez achet\'e9 la charge quinze cent mille livres, n\rquote est-ce pas\~? Eh bien\~! on vous donnera ces quinze cent mille livres\~; vous aurez gagn\'e9 un million et demi \'e0 venir visiter M.\~Fouquet et \'e0 lui toucher la main. Honneur
+et profit tout \'e0 la fois, monsieur Vanel.
+\par
+\par \endash Je ne puis, r\'e9pondit Vanel sourdement.
+\par
+\par \endash Bien\~! r\'e9pondit Aramis, qui avait tellement serr\'e9 le pourpoint qu\rquote au moment o\'f9 il le l\'e2cha Vanel fut renvoy\'e9 en arri\'e8re par la commotion\~; bien\~! on voit assez clairement ce que vous \'eates venu faire ici.
+\par
+\par \endash Oui, on le voit, dit Fouquet.
+\par
+\par \endash Mais\'85 dit Vanel en essayant de se redresser devant la faiblesse de ces deux hommes d\rquote honneur.
+\par
+\par \endash Le coquin \'e9l\'e8ve la voix, je pense\~! dit Aramis avec un ton d\rquote empereur.
+\par
+\par \endash Coquin\~? r\'e9p\'e9ta Vanel.
+\par
+\par \endash C\rquote est mis\'e9rable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur\~; vous devez l\rquote avoir l\'e0 dans quelque poche, tout pr\'e9par\'e9, comme l\rquote
+assassin tient son pistolet ou son poignard cach\'e9 sous son manteau.
+\par
+\par Vanel grommela.
+\par
+\par \endash Assez\~! cria Fouquet. Cet acte, voyons\~!
+\par
+\par Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche\~; il en retira son portefeuille, et du portefeuille s\rquote \'e9chappa un papier, tandis que Vanel offrait l\rquote autre \'e0 Fouquet.
+\par
+\par Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconna\'eetre l\rquote \'e9criture.
+\par
+\par \endash Pardon, c\rquote est la minute de l\rquote acte, dit Vanel.
+\par
+\par \endash Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 un coup de fouet, et, ce que j\rquote admire c\rquote est que cette minute est de la main de M.\~Colbert. Tenez, monseigneur, regardez.
+\par
+\par Il passa la minute \'e0 Fouquet, lequel reconnut la v\'e9rit\'e9 du fait. Surcharg\'e9 de ratures, de mots ajout\'e9s, les marges toutes noircies, cet acte, vivant t\'e9moignage de la trame de Colbert, venait de tout r\'e9v\'e9ler \'e0 la victime.
+\par
+\par \endash Eh bien\~? murmura Fouquet.
+\par
+\par Vanel, atterr\'e9, semblait chercher un trou profond pour s\rquote y engloutir.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si votre ennemi ne s\rquote appelait Colbert\~; si vous n\rquote aviez en face que ce l\'e2che voleur que voici, je vous dirais\~: Niez\'85 une pareille preuve d\'e9truit toute parole\~
+; mais ces gens-l\'e0 croiraient que vous avez peur\~; ils vous craindraient moins\~; tenez, monseigneur.
+\par
+\par Il lui pr\'e9senta la plume.
+\par
+\par \endash Signez, dit-il.
+\par
+\par Fouquet serra la main d\rquote Aramis\~; mais, au lieu de l\rquote acte qu\rquote on lui pr\'e9sentait, il prit la minute.
+\par
+\par \endash Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, l\rquote autre est trop pr\'e9cieux pour que vous ne le gardiez point.
+\par
+\par \endash Oh\~! non pas, r\'e9pliqua Fouquet, je signerai sur l\rquote \'e9criture m\'eame de M.\~Colbert, et j\rquote \'e9cris\~: \'ab\~Approuv\'e9 l\rquote \'e9criture.\~\'bb
+\par
+\par Il signa.
+\par
+\par \endash Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite.
+\par
+\par Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut s\rquote enfuir.
+\par
+\par \endash Un moment\~! dit Aramis. \'cates-vous bien s\'fbr qu\rquote il y a le compte de l\rquote argent\~? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand c\rquote est de l\rquote argent que M.\~Colbert donne aux femmes. Ah\~! c\rquote est qu\rquote il n
+\rquote est pas g\'e9n\'e9reux comme M.\~Fouquet, ce digne M.\~Colbert.
+\par
+\par Et Aramis, \'e9pelant chaque mot, chaque lettre du bon \'e0 toucher, distilla toute sa col\'e8re et tout son m\'e9pris goutte \'e0 goutte sur le mis\'e9rable, qui souffrit un demi-quart d\rquote heure ce supplice\~; puis on le renvoya, non pas m\'ea
+me de la voix, mais d\rquote un geste, comme on renvoie un manant, comme on chasse un laquais.
+\par
+\par Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le pr\'e9lat, les yeux fix\'e9s l\rquote un sur l\rquote autre, gard\'e8rent un instant le silence.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! fit Aramis rompant le silence le premier, \'e0 quoi comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirass\'e9, arm\'e9, enrag\'e9, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers gracieux \'e0 l\rquote adversaire\~
+? La bonne foi, monsieur Fouquet, c\rquote est une arme dont les sc\'e9l\'e9rats usent souvent contre les gens de bien, et elle leur r\'e9ussit. Les gens de bien devraient donc user aussi de mauvaise foi contre les coquins. Vous verr
+iez comme ils seraient forts sans cesser d\rquote \'eatre honn\'eates.
+\par
+\par \endash On appellerait leurs actes des actes de coquins, r\'e9pliqua Fouquet.
+\par
+\par \endash Pas du tout\~; on appellerait cela de la coquetterie, de la probit\'e9. Enfin, puisque vous avez termin\'e9 avec ce Vanel, puisque vous vous \'eates priv\'e9 du bonheur de le terrasser en lui reniant votre parole, puisque vous avez donn\'e9
+ contre vous la seule arme qui puisse nous perdre\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voil\'e0 comme le pr\'e9cepteur philosophe dont nous parlait l\rquote autre jour La Fontaine\'85 Il voit que l\rquote enfant se noie et lui fait un discours en trois points.
+\par
+\par Aramis sourit.
+\par
+\par \endash Philosophe, oui\~; pr\'e9cepteur, oui\~; enfant qui se noie, oui\~; mais enfant qu\rquote on sauvera, vous allez le voir. Et d\rquote abord, parlons affaires.
+\par
+\par Fouquet le regarda d\rquote un air \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash Est-ce que vous ne m\rquote avez pas nagu\'e8re confi\'e9 certain projet d\rquote une f\'eate \'e0 Vaux\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! dit Fouquet, c\rquote \'e9tait dans le bon temps\~!
+\par
+\par \endash Une f\'eate \'e0 laquelle, je crois, le roi s\rquote \'e9tait invit\'e9 de lui-m\'eame\~?
+\par
+\par \endash Non, mon cher pr\'e9lat\~; une f\'eate \'e0 laquelle M.\~Colbert avait conseill\'e9 au roi de s\rquote inviter.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, comme \'e9tant une f\'eate trop co\'fbteuse pour que vous ne vous y ruinassiez point.
+\par
+\par \endash C\rquote est cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout \'e0 l\rquote heure, j\rquote avais cet orgueil de montrer \'e0 mes ennemis la f\'e9condit\'e9 de mes ressources\~; je tenais \'e0 l\rquote honneur de les frapper d\rquote \'e9
+pouvante en cr\'e9ant des millions l\'e0 o\'f9 ils n\rquote avaient vu que des banqueroutes possibles. Mais, aujourd\rquote hui, je compte avec l\rquote \'c9tat, avec le roi, avec moi-m\'eame\~; aujourd\rquote hui, je vais devenir l\rquote homme de la l
+\'e9sine\~; je saurai prouver au monde que j\rquote agis sur des deniers comme sur des sacs de pistoles, et, \'e0 partir de demain, mes \'e9quipages vendus, mes maisons en gage, ma d\'e9pense suspendue\'85
+\par
+\par \endash \'c0 partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous allez, mon cher ami, vous occuper sans rel\'e2che de cette belle f\'eate de Vaux, qui doit \'eatre cit\'e9e un jour parmi les h\'e9ro\'efques magnificences de votre beau temps.
+\par
+\par \endash Vous \'eates fou, chevalier d\rquote Herblay.
+\par
+\par \endash Moi\~? Vous ne le pensez pas.
+\par
+\par \endash Comment\~! Mais savez-vous ce que peut co\'fbter une f\'eate, la plus simple du monde, \'e0 Vaux\~? Quatre \'e0 cinq millions.
+\par
+\par \endash Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher surintendant.
+\par
+\par \endash Mais, puisque la f\'eate est donn\'e9e au roi, r\'e9pondit Fouquet, qui se m\'e9prenait sur la pens\'e9e d\rquote Aramis, elle ne peut \'eatre simple.
+\par
+\par \endash Justement, elle doit \'eatre de la plus grande magnificence.
+\par
+\par \endash Alors, je d\'e9penserai dix \'e0 douze millions.
+\par
+\par \endash Vous en d\'e9penserez vingt s\rquote il le faut, dit Aramis sans \'e9motion.
+\par
+\par \endash O\'f9 les prendrais-je\~? s\rquote \'e9cria Fouquet.
+\par
+\par \endash Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas un instant d\rquote inqui\'e9tude. L\rquote argent sera plus vite \'e0 votre disposition que vous n\rquote aurez arr\'eat\'e9 le projet de votre f\'eate.
+\par
+\par \endash Chevalier\~! chevalier\~! dit Fouquet saisi de vertige, o\'f9 m\rquote entra\'eenez vous\~?
+\par
+\par \endash De l\rquote autre c\'f4t\'e9 du gouffre o\'f9 vous alliez tomber, r\'e9pliqua l\rquote \'e9v\'eaque de Vannes. Accrochez-vous \'e0 mon manteau\~; n\rquote ayez pas peur.
+\par
+\par \endash Que ne m\rquote aviez-vous dit cela plus t\'f4t, Aramis\~! Un jour s\rquote est pr\'e9sent\'e9 o\'f9, avec un million, vous m\rquote auriez sauv\'e9.
+\par
+\par \endash Tandis que, aujourd\rquote hui\'85 Tandis que, aujourd\rquote hui, j\rquote en donnerais vingt, dit le pr\'e9lat. Eh bien\~! soit\~!\'85 Mais la raison est simple, mon ami\~: le jour dont vous parlez, je n\rquote avais pas \'e0
+ ma disposition le million n\'e9cessaire. Aujourd\rquote hui j\rquote aurai facilement les vingt millions qu\rquote il me faut.
+\par
+\par \endash Dieu vous entende et me sauve\~!
+\par
+\par Aramis se reprit \'e0 sourire \'e9trangement comme d\rquote habitude.
+\par
+\par \endash Dieu m\rquote entend toujours, moi, dit-il\~; cela d\'e9pend peut-\'eatre de ce que je le prie tr\'e8s haut.
+\par
+\par \endash Je m\rquote abandonne \'e0 vous sans r\'e9serve, murmura Fouquet.
+\par
+\par \endash Oh\~! je ne l\rquote entends pas ainsi. C\rquote est moi qui suis \'e0 vous sans r\'e9serve. Aussi, vous qui \'eates l\rquote esprit le plus fin, le plus d\'e9licat et le plus ing\'e9nieux, vous ordonnerez toute la f\'eate jusqu\rquote au
+ moindre d\'e9tail. Seulement\'85
+\par
+\par \endash Seulement\~? dit Fouquet en homme habitu\'e9 \'e0 sentir le prix des parenth\'e8ses.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! vous laissant toute l\rquote invention du d\'e9tail, je me r\'e9serve la surveillance de l\rquote ex\'e9cution.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-l\'e0, un majordome, un intendant sup\'e9rieur, une sorte de factotum, qui participera du capitaine des gardes et de l\rquote \'e9conome\~; je ferai marcher les gens, et j\rquote
+aurai les clefs des portes\~; vous donnerez vos ordres, c\rquote est vrai, mais c\rquote est \'e0 moi que vous les donnerez\~; ils passeront par ma bouche pour arriver \'e0 leur destination, vous comprenez\~?
+\par
+\par \endash Non, je ne comprends pas.
+\par
+\par \endash Mais vous acceptez\~?
+\par
+\par \endash Pardieu\~! oui, mon ami.
+\par
+\par \endash C\rquote est tout ce qu\rquote il nous faut. Merci donc et faites votre liste d\rquote invitations.
+\par
+\par \endash Et qui inviterai-je\~?
+\par
+\par \endash Tout le monde\~!
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838237}{\*\bkmkstart _Toc97189275}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CLXXXIX \endash \hich\f40 O\'f9\loch\f40
+\hich\f40 il semble \'e0\loch\f40 l'auteur qu'il est temps d'en revenir au vicomte de Bragelonne{\*\bkmkend _Toc79838237}{\*\bkmkend _Toc97189275}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se d\'e9rouler parall\'e8lement les aventures de la g\'e9n\'e9ration nouvelle et celles de la g\'e9n\'e9ration pass\'e9e.
+\par
+\par Aux uns le reflet de la gloire d\rquote autrefois, l\rquote exp\'e9rience des choses douloureuses de ce monde. \'c0 ceux-l\'e0 aussi la paix qui envahit le c\'9cur, et permet au sang de s\rquote
+endormir autour des cicatrices qui furent de cruelles blessures.
+\par
+\par Aux autres les combats d\rquote amour-propre et d\rquote amour, les chagrins amers et les joies ineffables\~: la vie au lieu de la m\'e9moire.
+\par
+\par Si quelque vari\'e9t\'e9 a surgi aux yeux du lecteur dans les \'e9pisodes de ce r\'e9cit, la cause en est aux f\'e9condes nuances qui jaillissent de cette double palette, o\'f9 deux tableaux vont se c\'f4toyant, se m\'ealant et harmoniant leur ton s\'e9v
+\'e8re et leur ton joyeux.
+\par
+\par Le repos des \'e9motions de l\rquote un s\rquote y trouve au sein des \'e9motions de l\rquote autre. Apr\'e8s avoir raisonn\'e9 avec les vieillards, on aime \'e0 d\'e9lirer avec les jeunes gens.
+\par
+\par Aussi, quand les fils de cette histoire n\rquote attacheraient pas puissamment le chapitre que nous \'e9crivons \'e0 celui que vous venons d\rquote \'e9crire, n\rquote en prendrions-nous pas plus de souci que Ruysda\'ebl n\rquote
+en prenait pour peindre un ciel d\rquote automne apr\'e8s avoir achev\'e9 un printemps.
+\par
+\par Nous engageons le lecteur \'e0 en faire autant et \'e0 reprendre Raoul de Bragelonne \'e0 l\rquote endroit o\'f9 notre derni\'e8re esquisse l\rquote avait laiss\'e9.
+\par
+\par Ivre, \'e9pouvant\'e9, d\'e9sol\'e9, ou plut\'f4t sans raison, sans volont\'e9, sans parti pris, il s\rquote enfuit apr\'e8s la sc\'e8ne dont il avait vu la fin chez La Valli\'e8re. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette exclusion \'e9
+trange, cette douleur de Louise, cet effroi de Montalais, ce courroux du roi, tout lui pr\'e9sageait un malheur. Mais lequel\~?
+\par
+\par Arriv\'e9 de Londres parce qu\rquote on lui annon\'e7ait un danger, il trouvait du premier coup l\rquote apparence de ce danger. N\rquote \'e9tait-ce point assez pour un amant\~? oui, certes\~; mais ce n\rquote \'e9tait point assez pour un noble c\'9c
+ur, fier de s\rquote exposer sur une droiture \'e9gale \'e0 la sienne.
+\par
+\par Cependant Raoul ne chercha pas les explications l\'e0 o\'f9 vont tout de suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n\rquote alla point dire \'e0 sa ma\'eetresse\~: \'ab\~Louise, est-ce que vous ne m\rquote aimez plus\~
+? Louise, est-ce que vous en aimez un autre\~?\~\'bb Homme plein de courage, plein d\rquote amiti\'e9 comme il \'e9tait plein d\rquote amour, religieux observateur de sa parole, et croyant \'e0 la parole d\rquote autrui, Raoul se dit\~: \'ab\~De\~Guiche m
+\rquote a \'e9crit pour me pr\'e9venir\~; de\~Guiche sait quelque chose\~; je vais aller demander \'e0 de\~Guiche ce qu\rquote il sait, et lui dire ce que j\rquote ai vu.\~\'bb
+\par
+\par Le trajet n\rquote \'e9tait pas long. De\~Guiche, rapport\'e9 de Fontainebleau \'e0 Paris depuis deux jours, commen\'e7ait \'e0 se remettre de sa blessure et faisait quelques pas dans sa chambre.
+\par
+\par Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie d\rquote amiti\'e9.
+\par
+\par Raoul poussa un cri de douleur en voyant de\~Guiche si p\'e2le, si amaigri, si triste. Deux mots et le geste que fit le bless\'e9 pour \'e9carter le bras de Raoul suffirent \'e0 ce dernier pour lui apprendre la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! voil\'e0\~! dit Raoul en s\rquote asseyant \'e0 c\'f4t\'e9 de son ami, on aime et l\rquote on meurt.
+\par
+\par \endash Non, non, l\rquote on ne meurt pas, r\'e9pliqua de\~Guiche en souriant, puisque je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.
+\par
+\par \endash Ah\~! je m\rquote entends.
+\par
+\par \endash Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis malheureux, Raoul.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~!
+\par
+\par \endash Non. Je suis le plus heureux des hommes\~! Je souffre avec mon corps, mais non avec mon c\'9cur, avec mon \'e2me. Si vous saviez\~!\'85 Oh\~! je suis le plus heureux des hommes\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! tant mieux\~! r\'e9pondit Raoul\~; tant mieux, pourvu que cela dure.
+\par
+\par \endash C\rquote est fini\~; j\rquote en ai pour jusqu\rquote \'e0 la mort, Raoul.
+\par
+\par \endash Vous, je n\rquote en doute pas\~; mais elle\'85
+\par
+\par \endash \'c9coutez, ami, je l\rquote aime\'85 parce que\'85 Mais vous ne m\rquote \'e9coutez pas.
+\par
+\par \endash Pardon.
+\par
+\par \endash Vous \'eates pr\'e9occup\'e9\~?
+\par
+\par \endash Mais oui. Votre sant\'e9, d\rquote abord\'85
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas cela.
+\par
+\par \endash Mon cher, vous auriez tort, je crois, de m\rquote interroger, vous.
+\par
+\par Et il accentua ce }{\i vous}{ de mani\'e8re \'e0 \'e9clairer compl\'e8tement son ami sur la nature du mal et la difficult\'e9 du rem\'e8de.
+\par
+\par \endash Vous me dites cela, Raoul, \'e0 cause de ce que je vous ai \'e9crit.
+\par
+\par \endash Mais oui\'85 Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez fini de me conter vos plaisirs et vos peines\~?
+\par
+\par \endash Cher ami, \'e0 vous, bien \'e0 vous, tout de suite.
+\par
+\par \endash Merci\~! J\rquote ai h\'e2te\'85 je br\'fble\'85 je suis venu de Londres ici en moiti\'e9 moins de temps que les courriers d\rquote \'c9tat n\rquote en mettent d\rquote ordinaire. Eh bien\~! que vouliez-vous\~?
+\par
+\par \endash Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! me voici.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, alors.
+\par
+\par \endash Il y a encore autre chose, j\rquote imagine\~?
+\par
+\par \endash Ma foi, non\~!
+\par
+\par \endash De\~Guiche\~!
+\par
+\par \endash D\rquote honneur\~!
+\par
+\par \endash Vous ne m\rquote avez pas arrach\'e9 violemment \'e0 des esp\'e9rances, vous ne m\rquote avez pas expos\'e9 \'e0 une disgr\'e2ce du roi par ce retour qui est une infraction \'e0 ses ordres, vous ne m\rquote avez pas, enfin, attach\'e9
+ la jalousie au c\'9cur, ce serpent, pour me dire\~: \'ab\~C\rquote est bien, dormez tranquille.\~\'bb
+\par
+\par \endash Je ne vous dis pas\~: \'ab\~Dormez tranquille\~\'bb, Raoul\~; mais, comprenez-moi bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon ami, pour qui me prenez-vous\~?
+\par
+\par \endash Comment\~?
+\par
+\par \endash Si vous savez, pourquoi me cachez-vous\~? Si vous ne savez pas, pourquoi m\rquote avertissez-vous\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, j\rquote ai eu tort. Oh\~! je me repens bien, voyez-vous, Raoul. Ce n\rquote est rien que d\rquote \'e9crire \'e0 un ami\~: \'ab\~Venez\~!\~\'bb Mais avoir cet ami en face, le sentir frissonner, haleter sous l\rquote attente d
+\rquote une parole qu\rquote on n\rquote ose lui dire\'85
+\par
+\par \endash Osez\~! J\rquote ai du c\'9cur, si vous n\rquote en avez pas\~! s\rquote \'e9cria Raoul au d\'e9sespoir.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 que vous \'eates injuste et que vous oubliez avoir affaire \'e0 un pauvre bless\'e9\'85 la moiti\'e9 de votre c\'9cur\'85 L\'e0\~! calmez-vous\~! Je vous ai dit\~: \'ab\~Venez.\~\'bb Vous \'eates venu\~; n\rquote
+en demandez pas davantage \'e0 ce malheureux de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Vous m\rquote avez dit de venir, esp\'e9rant que je verrais, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Mais\'85
+\par
+\par \endash Pas d\rquote h\'e9sitation\~! J\rquote ai vu.
+\par
+\par \endash Ah\~!\'85 fit de\~Guiche.
+\par
+\par \endash Ou du moins, j\rquote ai cru\'85
+\par
+\par \endash Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre ami que me reste-t-il \'e0 faire\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai vu La Valli\'e8re troubl\'e9e\'85 Montalais effar\'e9e\'85 Le roi\'85
+\par
+\par \endash Le roi\~?
+\par
+\par \endash Oui\'85 Vous d\'e9tournez la t\'eate\'85 Le danger est l\'e0, le mal est l\'e0, n\rquote est-ce pas\~? c\rquote est le roi\~?
+\par
+\par \endash Je ne dis rien.
+\par
+\par \endash Oh\~! vous en dites mille et mille fois plus\~! Des faits, par gr\'e2ce, par piti\'e9, des faits\~! Mon ami, mon seul ami, parlez\~! J\rquote ai le c\'9cur perc\'e9, saignant\~; je meurs de d\'e9sespoir\~!\'85
+\par
+\par \endash S\rquote il en est ainsi, cher Raoul, r\'e9pliqua de\~Guiche, vous me mettez \'e0 l\rquote aise, et je vais vous parler, s\'fbr que je ne dirai que des choses consolantes en comparaison du d\'e9sespoir que je vous vois.
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9coute\~! j\rquote \'e9coute\~!\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~! fit le comte de\~Guiche, je puis vous dire ce que vous apprendriez de la bouche du premier venu.
+\par
+\par \endash Du premier venu\~! on en parle\~? s\rquote \'e9cria Raoul.
+\par
+\par \endash Avant de dire\~: \'ab\~On en parle\~\'bb, mon ami, sachez d\rquote abord de quoi l\rquote on peut parler. Il ne s\rquote agit, je vous jure, de rien qui ne soit au fond tr\'e8s innocent\~; peut-\'eatre une promenade\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! une promenade avec le roi\~?
+\par
+\par \endash Mais oui, avec le roi\~; il me semble que le roi s\rquote est promen\'e9 d\'e9j\'e0 bien souvent avec des dames, sans que pour cela\'85
+\par
+\par \endash Vous ne m\rquote eussiez pas \'e9crit, r\'e9p\'e9terai-je, si cette promenade \'e9tait bien naturelle.
+\par
+\par \endash Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi de se mettre \'e0 l\rquote abri que de rester debout t\'eate nue devant La Valli\'e8re\~; mais\'85
+\par
+\par \endash Mais\~?\'85
+\par
+\par \endash Le roi est si poli\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! de\~Guiche, de\~Guiche, vous me faites mourir\~!
+\par
+\par \endash Taisons-nous donc.
+\par
+\par \endash Non, continuez. Cette promenade a \'e9t\'e9 suivie d\rquote autres\~?
+\par
+\par \endash Non, c\rquote est-\'e0-dire, oui\~; il y a eu l\rquote aventure du ch\'eane. Est-ce cela\~? Je n\rquote en sais rien.
+\par
+\par Raoul se leva. De\~Guiche essaya de l\rquote imiter malgr\'e9 sa faiblesse.
+\par
+\par \endash Voyez-vous, dit-il, je n\rquote ajouterai pas un mot\~; j\rquote en ai trop dit ou trop peu. D\rquote autres vous renseigneront s\rquote ils veulent ou s\rquote ils peuvent\~: mon office \'e9tait de vous avertir, je l\rquote ai fait. Surveillez
+\'e0 pr\'e9sent vos affaires vous-m\'eame.
+\par
+\par \endash Questionner\~? H\'e9las\~! vous n\rquote \'eates pas mon ami, vous qui me parlez ainsi, dit le jeune homme d\'e9sol\'e9. Le premier que je questionnerai sera un m\'e9chant ou un sot\~; m\'e9chant, il me mentira pour me tourmenter\~
+; sot, il fera pis encore. Ah\~! de\~Guiche\~! de\~Guiche\~! avant deux heures j\rquote aurai trouv\'e9 dix mensonges et dix duels. Sauvez-moi\~! le meilleur n\rquote est-il pas de savoir son mal\~?
+\par
+\par \endash Mais je ne sais rien, vous dis-je\~! J\rquote \'e9tais bless\'e9, fi\'e9vreux\~: j\rquote avais perdu l\rquote esprit, je n\rquote ai de cela qu\rquote une teinture effac\'e9e. Mais, pardieu\~
+! nous cherchons loin quand nous avons notre homme sous la main. Est-ce que vous n\rquote avez pas d\rquote Artagnan pour ami\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est vrai, c\rquote est vrai\~!
+\par
+\par \endash Allez donc \'e0 lui. Il fera la lumi\'e8re, et ne cherchera pas \'e0 blesser vos yeux.
+\par
+\par Un laquais entra.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il\~? demanda de\~Guiche.
+\par
+\par \endash On attend M.\~le comte dans le cabinet des Porcelaines.
+\par
+\par \endash Bien. Vous permettez, cher Raoul\~? Depuis que je marche, je suis si fier\~!
+\par
+\par \endash Je vous offrirais mon bras, de\~Guiche, si je ne devinais que la personne est une femme.
+\par
+\par \endash Je crois que oui, repartit de\~Guiche en souriant.
+\par
+\par Et il quitta Raoul.
+\par
+\par Celui-ci demeura immobile, absorb\'e9, \'e9cras\'e9, comme le mineur sur qui une vo\'fbte vient de s\rquote \'e9crouler\~; il est bless\'e9, son sang coule, sa pens\'e9e s\rquote
+interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa vie avec sa raison. Quelques minutes suffirent \'e0 Raoul pour dissiper les \'e9blouissements de ces deux r\'e9v\'e9lations. Il avait d\'e9j\'e0 ressaisi le fil de ses id\'e9es quand, soudain, \'e0
+ travers la porte, il crut reconna\'eetre la voix de Montalais dans le cabinet des Porcelaines.
+\par
+\par \endash Elle\~! s\rquote \'e9cria-t-il. Oui, c\rquote est bien sa voix. Oh\~! voil\'e0 une femme qui pourrait me dire la v\'e9rit\'e9\~; mais, la questionnerai-je ici\~? Elle se cache m\'eame de moi\~; elle vient sans doute de la part de Madame\'85
+ Je la verrai chez elle. Elle m\rquote expliquera son effroi, sa fuite, la maladresse avec laquelle on m\rquote a \'e9vinc\'e9\~; elle me dira tout cela\'85 quand M.\~d\rquote Artagnan, qui sait tout, m\rquote aura raffermi le c\'9cur. Madame\'85
+ une coquette\'85 Eh bien\~! oui, une coquette, mais qui aime \'e0 ses bons moments, une coquette qui, comme la mort ou la vie, a son caprice, mais qui fait dire \'e0 de\~Guiche qu\rquote il est le plus heureux des hommes. Celui-l\'e0
+, du moins, est sur des roses. Allons\~!
+\par
+\par Il s\rquote enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de n\rquote avoir parl\'e9 que de lui-m\'eame \'e0 de\~Guiche, il arriva chez d\rquote Artagnan.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838238}{\*\bkmkstart _Toc97189276}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXC \endash
+ Bragelonne continue ses interrogations{\*\bkmkend _Toc79838238}{\*\bkmkend _Toc97189276}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le capitaine \'e9tait de service\~; il faisait sa huitaine, enseveli dans le fauteuil de cuir, l\rquote \'e9peron fich\'e9 dans le parquet, l\rquote \'e9p\'e9e entre les jambes, et lisait force lettres en tortillant sa moustache.
+\par
+\par D\rquote Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de son ami.
+\par
+\par \endash Raoul, mon gar\'e7on, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi t\rquote a rappel\'e9\~?
+\par
+\par Ces mots sonn\'e8rent mal \'e0 l\rquote oreille du jeune homme, qui, s\rquote asseyant, r\'e9pliqua\~:
+\par
+\par \endash Ma foi\~! je n\rquote en sais rien. Ce que je sais, c\rquote est que je suis revenu.
+\par
+\par \endash Hum\~! fit d\rquote Artagnan en repliant les lettres avec un regard plein d\rquote intention dirig\'e9 vers son interlocuteur. Que dis-tu l\'e0, gar\'e7on\~? Que le roi ne t\rquote a pas rappel\'e9, et que te voil\'e0 revenu\~
+? Je ne comprends pas bien cela.
+\par
+\par Raoul \'e9tait d\'e9j\'e0 p\'e2le, il roulait d\'e9j\'e0 son chapeau d\rquote un air contraint.
+\par
+\par \endash Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation mortuaire\~! fit le capitaine. Est-ce que c\rquote est en Angleterre qu\rquote on prend ces fa\'e7ons-l\'e0\~? Mordioux\~! j\rquote y ai \'e9t\'e9, moi, en Angleterre, et j\rquote
+en suis revenu gai comme un pinson. Parleras-tu\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai trop \'e0 dire.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! Comment va ton p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Cher ami, pardonnez-moi\~; j\rquote allais vous le demander.
+\par
+\par D\rquote Artagnan redoubla l\rquote acuit\'e9 de ce regard auquel nul secret ne r\'e9sistait.
+\par
+\par \endash Tu as du chagrin\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Pardieu\~! vous le savez bien, monsieur d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Sans doute. Oh\~! ne faites pas l\rquote \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash Je ne fais pas l\rquote \'e9tonn\'e9, mon ami.
+\par
+\par \endash Cher capitaine, je sais fort bien qu\rquote au jeu de la finesse comme au jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-vous, je suis un sot, et je suis un ciron. Je n\rquote ai ni cerveau ni bras, ne me m\'e9
+prisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus mis\'e9rable des \'eatres vivants.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! pourquoi cela\~? demanda d\rquote Artagnan en d\'e9bouclant son ceinturon et en adoucissant son sourire.
+\par
+\par \endash Parce que Mlle de La Valli\'e8re me trompe.
+\par
+\par D\rquote Artagnan ne changea pas de physionomie.
+\par
+\par \endash Elle te trompe\~! elle te trompe\~! voil\'e0 de grands mots. Qui te les a dits\~?
+\par
+\par \endash Tout le monde.
+\par
+\par \endash Ah\~! si tout le monde l\rquote a dit, il faut qu\rquote il y ait quelque chose de vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fum\'e9e. Cela est ridicule, mais cela est.
+\par
+\par \endash Ainsi, vous croyez\~? s\rquote \'e9cria vivement Bragelonne.
+\par
+\par \endash Ah\~! si tu me prends \'e0 partie\'85
+\par
+\par \endash Sans doute.
+\par
+\par \endash Je ne me m\'eale pas de ces affaires-l\'e0, moi\~; tu le sais bien.
+\par
+\par \endash Comment, pour un ami\~? pour un fils\~?
+\par
+\par \endash Justement. Si tu \'e9tais un \'e9tranger, je te dirais\'85 je ne te dirais rien du tout\'85 Comment va Porthos, le sais-tu\~?
+\par
+\par \endash Monsieur, s\rquote \'e9cria Raoul, en serrant la main de d\rquote Artagnan, au nom de cette amiti\'e9 que vous avez vou\'e9e \'e0 mon p\'e8re\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! diable\~! tu es bien malade\'85 de curiosit\'e9.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas de curiosit\'e9, c\rquote est d\rquote amour.
+\par
+\par \endash Bon\~! autre grand mot. Si tu \'e9tais r\'e9ellement amoureux, mon cher Raoul, ce serait diff\'e9rent.
+\par
+\par \endash Que voulez-vous dire\~?
+\par
+\par \endash Je te dis que, si tu \'e9tais pris d\rquote un amour tellement s\'e9rieux, que je pusse croire m\rquote adresser toujours \'e0 ton c\'9cur\'85 Mais c\rquote est impossible.
+\par
+\par \endash Je vous dis que j\rquote aime \'e9perdument Louise.
+\par
+\par D\rquote Artagnan lut avec ses yeux au fond du c\'9cur de Raoul.
+\par
+\par \endash Impossible, te dis-je\'85 Tu es comme tous les jeunes gens\~; tu n\rquote es pas amoureux, tu es fou.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! quand il n\rquote y aurait que cela\~?
+\par
+\par \endash Jamais homme sage n\rquote a fait d\'e9vier une cervelle d\rquote un cr\'e2ne qui tourne. J\rquote y ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu m\rquote \'e9couterais, que tu ne m\rquote entendrais pas\~; tu m\rquote
+entendrais, que tu ne me comprendrais pas\~; tu me comprendrais, que tu ne m\rquote ob\'e9irais pas.
+\par
+\par \endash Oh\~! essayez, essayez\~!
+\par
+\par \endash Je dis plus\~: si j\rquote \'e9tais assez malheureux pour savoir quelque chose et assez b\'eate pour t\rquote en faire part\'85 Tu es mon ami, dis-tu\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oui.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais jamais d\rquote avoir d\'e9truit ton illusion, comme on dit en amour.
+\par
+\par \endash Monsieur d\rquote Artagnan, vous savez tout\~; vous me laissez dans l\rquote embarras, dans le d\'e9sespoir, dans la mort\~! c\rquote est affreux\~!
+\par
+\par \endash L\'e0\~! l\'e0\~!
+\par
+\par \endash Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon p\'e8re et Dieu ne me pardonneraient jamais de m\rquote \'eatre cass\'e9 la t\'eate d\rquote un coup de pistolet, eh bien\~! je vais aller me faire conter ce que vous me refusez par le p
+remier venu\~; je lui donnerai un d\'e9menti\'85
+\par
+\par \endash Et tu le tueras\~? la belle affaire\~! Tant mieux\~! Qu\rquote est-ce que cela me fait \'e0 moi\~? Tue, mon gar\'e7on, tue, si cela peut te faire plaisir. C\rquote est comme pour les gens qui ont mal aux dents\~; ils me disent\~: \'ab\~Oh\~!
+que je souffre\~! Je mordrais dans du fer.\~\'bb Je leur dis\~: \'ab\~Mordez, mes amis, mordez\~! la dent y restera.\~\'bb
+\par
+\par \endash Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d\rquote un air sombre.
+\par
+\par \endash Oui, oh\~! oui, vous prenez de ces airs-l\'e0, vous autres, aujourd\rquote hui. Vous vous ferez tuer, n\rquote est-ce pas\~? Ah\~! que c\rquote est joli\~! et comme je te regretterai, par exemple\~! Comme je dirai toute la journ\'e9e\~: \'ab\~C
+\rquote \'e9tait un fier niais, que le petit Bragelonne\~! une double brute\~! J\rquote avais pass\'e9 ma vie \'e0 lui faire tenir proprement une \'e9p\'e9e, et ce dr\'f4le est all\'e9 se faire embrocher comme un oiseau.\~
+: Allez, Raoul, allez vous faire tuer, mon ami. Je ne sais pas qui vous a appris la logique\~; mais, Dieu me damne\~! comme disent les Anglais, celui-l\'e0, monsieur a vol\'e9 l\rquote argent de votre p\'e8re.
+\par
+\par Raoul, silencieux, enfon\'e7a sa t\'eate dans ses mains et murmura\~:
+\par
+\par \endash On n\rquote a pas d\rquote amis, non\~!
+\par
+\par \endash Ah bah\~! dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash On n\rquote a que des railleurs ou des indiff\'e9rents.
+\par
+\par \endash Sornettes\~! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis. Et indiff\'e9rent\~! Si je l\rquote \'e9tais, il y a un quart d\rquote heure d\'e9j\'e0 que je vous aurais envoy\'e9 \'e0 tous les diables\~
+; car vous rendriez triste un homme fou de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme, vous voulez que j\rquote aille vous d\'e9go\'fbter de votre amoureuse, et vous apprendre \'e0 ex\'e9crer les femmes, qui sont l\rquote honneur et la f\'e9licit
+\'e9 de la vie humaine\~?
+\par
+\par \endash Monsieur, dites, dites, et je vous b\'e9nirai\~!
+\par
+\par \endash Eh\~! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourr\'e9 dans la cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre, de l\rquote escalier et du portrait, et cent mille autres contes \'e0 dormir debout\~?
+\par
+\par \endash Un menuisier\~! qu\rquote est-ce que signifie ce menuisier\~?
+\par
+\par \endash Ma foi\~! je ne sais pas\~; on m\rquote a dit qu\rquote il y avait un menuisier qui avait perc\'e9 un parquet.
+\par
+\par \endash Chez La Valli\'e8re\~?\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! je ne sais pas o\'f9.
+\par
+\par \endash Chez le roi\~?
+\par
+\par \endash Bon\~! Si c\rquote \'e9tait chez le roi, j\rquote irais vous le dire, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Chez qui, alors\~?
+\par
+\par \endash Voil\'e0 une heure que je me tue \'e0 vous r\'e9p\'e9ter que je l\rquote ignore.
+\par
+\par \endash Mais le peintre, alors\~? ce portrait\~?\'85
+\par
+\par \endash Il para\'eetrait que le roi aurait fait faire le portrait d\rquote une dame de la Cour.
+\par
+\par \endash De La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! tu n\rquote as que ce nom-l\'e0 dans la bouche. Qui te parle de La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Mais, alors, si ce n\rquote est pas d\rquote elle, pourquoi voulez-vous que cela me touche\~?
+\par
+\par \endash Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je te r\'e9ponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la donne. Fais-en ton profit.
+\par
+\par Raoul se frappa le front avec d\'e9sespoir.
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e0 en mourir\~! dit-il.
+\par
+\par \endash Tu l\rquote as d\'e9j\'e0 dit.
+\par
+\par \endash Oui, vous avez raison.
+\par
+\par Et il fit un pas pour s\rquote \'e9loigner.
+\par
+\par \endash O\'f9 vas-tu\~? dit d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Je vais trouver quelqu\rquote un qui me dira la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash Qui cela\~?
+\par
+\par \endash Une femme.
+\par
+\par \endash Mlle de La Valli\'e8re elle-m\'eame, n\rquote est-ce pas\~? dit d\rquote Artagnan avec un sourire. Ah\~! tu as l\'e0 une fameuse id\'e9e\~; tu cherchais \'e0 \'eatre consol\'e9, tu vas l\rquote \'eatre tout de suite. Elle ne te dira pas de mal d
+\rquote elle-m\'eame, va.
+\par
+\par \endash Vous vous trompez, monsieur, r\'e9pliqua Raoul\~; la femme \'e0 qui je m\rquote adresserai me dira beaucoup de mal.
+\par
+\par \endash Montalais, je parie\~?
+\par
+\par \endash Oui, Montalais.
+\par
+\par \endash Ah\~! son amie\~? Une femme qui, en cette qualit\'e9, exag\'e9rera fortement le bien ou le mal. Ne parlez pas \'e0 Montalais, mon bon Raoul.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas la raison qui vous pousse \'e0 m\rquote \'e9loigner de Montalais.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je l\rquote avoue\'85 Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec toi comme le chat avec une pauvre souris\~? Tu me fais peine, vrai. Et si je d\'e9sire que tu ne parles pas \'e0 la Montalais, en ce moment, c\rquote
+est que tu vas livrer ton secret et qu\rquote on en abusera. Attends, si tu peux.
+\par
+\par \endash Je ne peux pas.
+\par
+\par \endash Tant pis\~! Vois-tu, Raoul, si j\rquote avais une id\'e9e\'85 Mais je n\rquote en ai pas.
+\par
+\par \endash Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et laissez-moi sortir d\rquote affaire tout seul.
+\par
+\par \endash Ah bien\~! oui\~! t\rquote embourber, \'e0 la bonne heure\~! Place-toi ici, \'e0 cette table, et prends la plume.
+\par
+\par \endash Pour quoi faire\~?
+\par
+\par \endash Pour \'e9crire \'e0 la Montalais et lui demander un rendez-vous.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le capitaine.
+\par
+\par Tout \'e0 coup la porte s\rquote ouvrit, et un mousquetaire, s\rquote approchant de d\rquote Artagnan\~:
+\par
+\par \endash Mon capitaine, dit-il, il y a l\'e0 Mlle de Montalais qui voudrait vous parler.
+\par
+\par \endash \'c0 moi\~? murmura d\rquote Artagnan. Qu\rquote elle entre, et je verrai bien si c\rquote \'e9tait \'e0 moi qu\rquote elle voulait parler.
+\par
+\par Le rus\'e9 capitaine avait flair\'e9 juste.
+\par
+\par Montalais, en entrant, vit Raoul, et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash Monsieur\~! Monsieur\~!\'85 Pardon, monsieur d\rquote Artagnan.
+\par
+\par \endash Je vous pardonne, mademoiselle, dit d\rquote Artagnan\~; je sais qu\rquote \'e0 mon \'e2ge ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi.
+\par
+\par \endash Je cherchais M.\~de\~Bragelonne, r\'e9pondit Montalais.
+\par
+\par \endash Comme cela se trouve\~! je vous cherchais aussi.
+\par
+\par \endash Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle\~!
+\par
+\par \endash De tout mon c\'9cur.
+\par
+\par \endash Allez donc\~!
+\par
+\par Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet\~; puis, prenant la main de Montalais\~:
+\par
+\par \endash Soyez bonne fille, dit-il tout bas\~; m\'e9nagez-le, et m\'e9nagez-la.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit-elle sur le m\'eame ton, ce n\rquote est pas moi qui lui parlerai.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est Madame qui le fait chercher.
+\par
+\par \endash Ah\~! bon\~! s\rquote \'e9cria d\rquote Artagnan, c\rquote est Madame\~! Avant une heure, le pauvre gar\'e7on sera gu\'e9ri.
+\par
+\par \endash Ou mort\~! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur d\rquote Artagnan\~!
+\par
+\par Et elle courut rejoindre Raoul, qui l\rquote attendait loin de la porte, bien intrigu\'e9, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien de bon.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838239}{\*\bkmkstart _Toc97189277}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXCI \endash \hich\af40\dbch\af16\loch\f40
+ Deux jalousies{\*\bkmkend _Toc79838239}{\*\bkmkend _Toc97189277}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aim\'e9e\~; Raoul ne se vit pas plut\'f4t avec Montalais, qu\rquote il lui baisa la main avec ardeur.
+\par
+\par \endash L\'e0, l\'e0, dit tristement la jeune fille. Vous placez l\'e0 des baisers \'e0 fonds perdus, cher monsieur Raoul\~; je vous garantis m\'eame qu\rquote ils ne vous rapporteront pas int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash Comment\~?\'85 quoi\~?\'85 M\rquote expliquerez-vous, ma ch\'e8re Aure\~?\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est Madame qui vous expliquera tout cela. C\rquote est chez elle que je vous conduis.
+\par
+\par \endash Quoi\~!\'85
+\par
+\par \endash Silence\~! et pas de ces regards effarouch\'e9s. Les fen\'eatres, ici, ont des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir de ne plus me regarder\~; faites-moi le plaisir de me parler tr\'e8
+s haut de la pluie, du beau temps et des agr\'e9ments de l\rquote Angleterre.
+\par
+\par \endash Enfin\'85
+\par
+\par \endash Ah\~!\'85 je vous pr\'e9viens que quelque part, je ne sais o\'f9, mais quelque part, Madame doit avoir un \'9cil ouvert et une oreille tendue. Je ne me soucie pas, vous comprenez, d\rquote \'eatre chass\'e9e ou embastill\'e9
+e. Parlons, vous dis-je, ou plut\'f4t ne parlons pas.
+\par
+\par Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine d\rquote un homme de c\'9cur, c\rquote est vrai, mais d\rquote un homme de c\'9cur qui va au supplice.
+\par
+\par Montalais, l\rquote \'9cil \'e9veill\'e9, la d\'e9marche leste, la t\'eate \'e0 tout vent, le pr\'e9c\'e9dait.
+\par
+\par Raoul fut introduit imm\'e9diatement dans le cabinet de Madame.
+\par
+\par \'ab\~Allons, pensa-t-il, cette journ\'e9e se passera sans que je sache rien. De\~Guiche a eu trop piti\'e9 de moi\~; il s\rquote est entendu avec Madame, et tous deux, par un complot amical, \'e9loignent la solution du probl\'e8me. Que n\rquote ai-je l
+\'e0 un bon ennemi\~!\'85 ce serpent de de\~Wardes, par exemple\~; il mordrait, c\rquote est vrai\~; mais je n\rquote h\'e9siterais plus\'85 H\'e9siter\'85 douter\'85 mieux vaut mourir\~!\~\'bb
+\par
+\par Raoul \'e9tait devant Madame.
+\par
+\par Henriette, plus charmante que jamais, se tenait \'e0 demi renvers\'e9e dans un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours brod\'e9\~
+; elle jouait avec un petit chat aux soies touffues, qui lui mordillait les doigts et se pendait aux guipures de son col.
+\par
+\par Madame songeait\~; elle songeait profond\'e9ment\~; il lui fallut la voix de Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette r\'eaverie.
+\par
+\par \endash Votre Altesse m\rquote a mand\'e9\~? r\'e9p\'e9ta Raoul.
+\par
+\par Madame secoua la t\'eate comme si elle se r\'e9veillait.
+\par
+\par \endash Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle\~; oui, je vous ai mand\'e9. Vous voil\'e0 donc revenu d\rquote Angleterre\~?
+\par
+\par \endash Au service de Votre Altesse Royale.
+\par
+\par \endash Merci\~! Laissez-nous, Montalais.
+\par
+\par Montalais sortit.
+\par
+\par \endash Vous avez bien quelques minutes \'e0 me donner, n\rquote est-ce pas, monsieur de Bragelonne\~?
+\par
+\par \endash Toute ma vie appartient \'e0 Votre Altesse Royale, repartit avec respect Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes ces politesses de Madame, et \'e0 qui ce sombre ne d\'e9plaisait pas, persuad\'e9 qu\rquote il \'e9tait d\rquote
+une certaine affinit\'e9 des sentiments de Madame avec les siens.
+\par
+\par En effet, ce caract\'e8re \'e9trange de la princesse, tous les gens intelligents de la Cour en connaissaient la volont\'e9 capricieuse et le fantasque despotisme.
+\par
+\par Madame avait \'e9t\'e9 flatt\'e9e outre mesure des hommages du roi\~; Madame avait fait parler d\rquote elle et inspir\'e9 \'e0 la reine cette jalousie mortelle qui est le ver rongeur de toutes les f\'e9licit\'e9s f\'e9minines\~
+; Madame, en un mot, pour gu\'e9rir un orgueil bless\'e9, s\rquote \'e9tait fait un c\'9cur amoureux.
+\par
+\par Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul, \'e9loign\'e9 par Louis XIV. Sa lettre \'e0 Charles II, Raoul ne la connaissait pas\~; mais d\rquote Artagnan l\rquote avait bien devin\'e9e.
+\par
+\par Cet inexplicable m\'e9lange de l\rquote amour et de la vanit\'e9, ces tendresses inou\'efes, ces perfidies \'e9normes, qui les expliquera\~? Personne, pas m\'eame l\rquote ange mauvais qui allume la coquetterie au c\'9cur des femmes.
+\par
+\par \endash Monsieur de Bragelonne, dit la princesse apr\'e8s un silence, \'eates-vous revenu content\~?
+\par
+\par Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant p\'e2le de ce qu\rquote elle cachait, de ce qu\rquote elle retenait, de ce qu\rquote elle br\'fblait de dire\~:
+\par
+\par \endash Content\~? dit-il\~; de quoi voulez-vous que je sois content ou m\'e9content, Madame\~?
+\par
+\par \endash Mais de quoi peut \'eatre content ou m\'e9content un homme de votre \'e2ge et de votre mine\~?
+\par
+\par \'ab\~Comme elle va vite\~! pensa Raoul effray\'e9\~; que va-t-elle souffler en mon c\'9cur\~?\~\'bb
+\par
+\par Puis, effray\'e9 de ce qu\rquote il allait apprendre et voulant reculer le moment si d\'e9sir\'e9, mais si terrible, o\'f9 il apprendrait tout\~:
+\par
+\par \endash Madame, r\'e9pliqua-t-il, j\rquote avais laiss\'e9 un tendre ami en bonne sant\'e9, je l\rquote ai retrouv\'e9 malade.
+\par
+\par \endash Voulez-vous parler de M.\~de\~Guiche\~? demanda Madame Henriette avec une imperturbable tranquillit\'e9\~; c\rquote est, dit-on, un ami tr\'e8s cher \'e0 vous\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! c\rquote est vrai, il a \'e9t\'e9 bless\'e9\~; mais il va mieux. Oh\~! M.\~de\~Guiche n\rquote est pas \'e0 plaindre, dit-elle vite.
+\par
+\par Puis se reprenant\~:
+\par
+\par \endash Est-ce qu\rquote il est \'e0 plaindre\~? dit-elle\~; est-ce qu\rquote il s\rquote est plaint\~? est-ce qu\rquote il a un chagrin quelconque que nous ne conna\'eetrions pas\~?
+\par
+\par \endash Je ne parle que de sa blessure, madame.
+\par
+\par \endash \'c0 la bonne heure\~; car, pour le reste, M.\~de\~Guiche semble \'eatre fort heureux\~: on le voit d\rquote une humeur joyeuse. Tenez, monsieur de Bragelonne, je suis bien s\'fbre que vous choisiriez encore d\rquote \'eatre bless\'e9
+ comme lui au corps\~!\'85 Qu\rquote est-ce qu\rquote une blessure au corps\~?
+\par
+\par Raoul tressaillit.
+\par
+\par \'ab\~Elle y revient, dit-il. H\'e9las\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par Il ne r\'e9pliqua rien.
+\par
+\par \endash Pla\'eet-il\~? fit-elle.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai rien dit, madame.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote avez rien dit\~! Vous me d\'e9sapprouvez donc\~? Vous \'eates donc satisfait\~?
+\par
+\par Raoul se rapprocha.
+\par
+\par \endash Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque chose, et sa g\'e9n\'e9rosit\'e9 naturelle la pousse \'e0 m\'e9nager ses paroles. Veuille Votre Altesse ne plus rien m\'e9nager. Je suis fort et j\rquote \'e9coute.
+\par
+\par \endash Ah\~! r\'e9pliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant\~?
+\par
+\par \endash Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre.
+\par
+\par Et Raoul trembla, malgr\'e9 lui, en pronon\'e7ant ces mots.
+\par
+\par \endash En effet, murmura la princesse. C\rquote est cruel\~; mais puisque j\rquote ai commenc\'e9\'85
+\par
+\par \endash Oui, madame, puisque Votre Altesse a daign\'e9 commencer, qu\rquote elle daigne achever\'85
+\par
+\par Henriette se leva pr\'e9cipitamment et fit quelques pas dans sa chambre.
+\par
+\par \endash Que vous a dit M.\~de\~Guiche\~? dit-elle soudain.
+\par
+\par \endash Rien, madame.
+\par
+\par \endash Rien\~! il ne vous a rien dit\~? oh\~! que je le reconnais bien l\'e0\~!
+\par
+\par \endash Il voulait me m\'e9nager, sans doute.
+\par
+\par \endash Et voil\'e0 ce que les amis appellent l\rquote amiti\'e9\~! Mais M.\~d\rquote Artagnan, que vous quittez, il vous a parl\'e9, lui\~?
+\par
+\par \endash Pas plus que de\~Guiche, madame.
+\par
+\par Henriette fit un mouvement d\rquote impatience.
+\par
+\par \endash Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais rien du tout, madame.
+\par
+\par \endash Ni la sc\'e8ne de l\rquote orage\~?
+\par
+\par \endash Ni la sc\'e8ne de l\rquote orage\~!\'85
+\par
+\par \endash Ni les t\'eate-\'e0-t\'eate dans la for\'eat\~?
+\par
+\par \endash Ni les t\'eate-\'e0-t\'eate dans la for\'eat\~!\'85
+\par
+\par \endash Ni la fuite \'e0 Chaillot\~?
+\par
+\par Raoul, qui penchait comme la fleur tranch\'e9e par la faucille, fit des efforts surhumains pour sourire, et r\'e9pondit avec une exquise douceur\~:
+\par
+\par \endash J\rquote ai eu l\rquote honneur de dire \'e0 Votre Altesse Royale que je ne sais absolument rien. Je suis un pauvre oubli\'e9 qui arrive d\rquote Angleterre\~; entre les gens d\rquote
+ici et moi, il y avait tant de flots bruyants, que le bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle n\rquote ont pu arriver \'e0 mon oreille.
+\par
+\par Henriette fut touch\'e9e de cette p\'e2leur, de cette mansu\'e9tude, de ce courage. Le sentiment dominant de son c\'9cur, \'e0 ce moment, c\rquote \'e9tait un vif d\'e9sir d\rquote
+entendre chez le pauvre amant le souvenir de celle qui le faisait ainsi souffrir.
+\par
+\par \endash Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis n\rquote ont pas voulu faire, je veux le faire pour vous, que j\rquote estime et que j\rquote aime. C\rquote est moi qui serai votre amie. Vous portez ici la t\'eate comme un honn\'ea
+te homme, et je ne veux pas que vous la courbiez sous le ridicule\~; dans huit jours, on dirait sous du m\'e9pris.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit Raoul livide, c\rquote en est d\'e9j\'e0 l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous devinez\~; vous \'e9tiez le fianc\'e9 de Mlle de La Valli\'e8re, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash \'c0 ce titre, je vous dois un avertissement\~; comme, d\rquote un jour \'e0 l\rquote autre, je chasserai Mlle de La Valli\'e8re de chez moi\'85
+\par
+\par \endash Chasser La Valli\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Bragelonne.
+\par
+\par \endash Sans doute. Croyez-vous que j\rquote aurai toujours \'e9gard aux larmes et aux j\'e9r\'e9miades du roi\~? Non, non, ma maison ne sera pas plus longtemps commode pour ces sortes d\rquote usages\~; mais vous chancelez\~!\'85
+\par
+\par \endash Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort\~; j\rquote ai cru que j\rquote allais mourir, voil\'e0 tout. Votre Altesse Royale me faisait l\rquote honneur de me dire que le roi avait pleur\'e9, suppli\'e9.
+\par
+\par \endash Oui, mais en vain.
+\par
+\par Et elle raconta \'e0 Raoul la sc\'e8ne de Chaillot et le d\'e9sespoir du roi au retour\~; elle raconta son indulgence \'e0 elle-m\'eame, et le terrible mot avec lequel la princesse outrag\'e9e, la coquette humili\'e9e, avait terrass\'e9 la col\'e8
+re royale.
+\par
+\par Raoul baissa la t\'eate.
+\par
+\par \endash Qu\rquote en pensez-vous\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Le roi l\rquote aime\~! r\'e9pliqua-t-il.
+\par
+\par \endash Mais vous avez l\rquote air de dire qu\rquote elle ne l\rquote aime pas.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! je pense encore au temps o\'f9 elle m\rquote a aim\'e9, madame.
+\par
+\par Henriette eut un moment d\rquote admiration pour cette incr\'e9dulit\'e9 sublime\~; puis, haussant les \'e9paules\~:
+\par
+\par \endash Vous ne me croyez pas\~! dit-elle. Oh\~! comme vous l\rquote aimez, }{\i vous\~!}{ et vous doutez qu\rquote elle aime le roi, }{\i elle\~?}{
+\par
+\par \endash Jusqu\rquote \'e0 la preuve. Pardon, j\rquote ai sa parole, voyez-vous, et elle est fille noble.
+\par
+\par \endash La preuve\~?\'85 Eh bien\~! soit\~; venez\~!
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838240}{\*\bkmkstart _Toc97189278}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXCII \endash Visite domiciliaire
+{\*\bkmkend _Toc79838240}{\*\bkmkend _Toc97189278}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{La princesse, pr\'e9c\'e9dant Raoul, le conduisit \'e0 travers la cour vers le corps de b\'e2timent qu\rquote habitait La Valli\'e8re, et, montant l\rquote escalier qu\rquote avait mont\'e9 Raoul le matin m\'eame, elle s\rquote arr\'eata \'e0
+ la porte de la chambre o\'f9 le jeune homme, \'e0 son tour, avait \'e9t\'e9 si \'e9trangement re\'e7u par Montalais.
+\par
+\par Le moment \'e9tait bien choisi pour accomplir le projet con\'e7u par Madame Henriette\~: le ch\'e2teau \'e9tait vide\~; le roi, les courtisans et les dames \'e9
+taient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette, seule, sachant le retour de Bragelonne et pensant au parti qu\rquote elle avait \'e0 tirer de ce retour, avait pr\'e9text\'e9 une indisposition, et \'e9tait rest\'e9e.
+\par
+\par Madame \'e9tait donc s\'fbre de trouver vides la chambre de La Valli\'e8re, et l\rquote appartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa poche, et ouvrit la porte de sa demoiselle d\rquote honneur.
+\par
+\par Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre qu\rquote il reconnut, et l\rquote impression que lui fit la vue de cette chambre fut un des premiers supplices qui l\rquote attendaient.
+\par
+\par La princesse le regarda, et son \'9cil exerc\'e9 put voir ce qui se passait dans le c\'9cur du jeune homme.
+\par
+\par \endash Vous m\rquote avez demand\'e9 des preuves, dit-elle\~; ne soyez donc pas surpris si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez pas le courage de les supporter, il en est temps encore, retirons-nous.
+\par
+\par \endash Merci, madame, dit Bragelonne\~; mais je suis venu pour \'eatre convaincu. Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi.
+\par
+\par \endash Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derri\'e8re vous.
+\par
+\par Bragelonne ob\'e9it, et se retourna vers la princesse, qu\rquote il interrogea du regard.
+\par
+\par \endash Vous savez o\'f9 vous \'eates\~? demanda Madame Henriette.
+\par
+\par \endash Mais tout me porte \'e0 croire, madame, que je suis dans la chambre de Mlle de La Valli\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Vous y \'eates.
+\par
+\par \endash Mais je ferai observer \'e0 Votre Altesse que cette chambre est une chambre, et n\rquote est pas une preuve.
+\par
+\par \endash Attendez.
+\par
+\par La princesse s\rquote achemina vers le pied du lit, replia le paravent, et, se baissant vers le parquet\~:
+\par
+\par \endash Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-m\'eame cette trappe.
+\par
+\par \endash Cette trappe\~? s\rquote \'e9cria Raoul avec surprise, car les mots de d\rquote Artagnan commen\'e7aient \'e0 lui revenir en m\'e9moire, et il se souvenait que d\rquote Artagnan avait vaguement prononc\'e9 ce mot.
+\par
+\par Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui indiqu\'e2t une ouverture ou un anneau qui aid\'e2t \'e0 soulever une portion quelconque du plancher.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vrai\~! dit en riant Madame Henriette j\rquote oubliais le ressort cach\'e9\~: la quatri\'e8me feuille du parquet\~; appuyer sur l\rquote endroit o\'f9 le bois fait un n\'9cud. Voil\'e0 l\rquote instruction. Appuyez vous-m\'ea
+me, vicomte, appuyez, c\rquote est ici.
+\par
+\par Raoul, p\'e2le comme un mort, appuya le pouce sur l\rquote endroit indiqu\'e9 et, en effet, \'e0 l\rquote instant m\'eame, le ressort joua et la trappe se souleva d\rquote elle-m\'eame.
+\par
+\par \endash C\rquote est tr\'e8s ing\'e9nieux, dit la princesse, et l\rquote on voit que l\rquote architecte a pr\'e9vu que ce serait une petite main qui aurait \'e0 utiliser ce ressort\~: voyez comme cette trappe s\rquote ouvre toute seule\~?
+\par
+\par \endash Un escalier\~! s\rquote \'e9cria Raoul.
+\par
+\par \endash Oui, et tr\'e8s \'e9l\'e9gant m\'eame, dit Madame Henriette. Voyez, vicomte, cet escalier a une rampe destin\'e9e \'e0 garantir des chutes les d\'e9licates personnes qui se hasarderaient \'e0 le descendre, ce qui fait que je m\rquote y
+risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-moi.
+\par
+\par \endash Mais, avant de vous suivre, madame, o\'f9 conduit cet escalier\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vrai, j\rquote oubliais de vous le dire.
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9coute, madame, dit Raoul respirant \'e0 peine.
+\par
+\par \endash Vous savez peut-\'eatre que M.\~de\~Saint-Aignan demeurait autrefois presque porte \'e0 porte avec le roi\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame, je le sais\~; c\rquote \'e9tait ainsi avant mon d\'e9part et, plus d\rquote une fois, j\rquote ai eu l\rquote honneur de le visiter \'e0 son ancien logement.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel appartement que vous lui connaissiez contre les deux petites chambres auxquelles m\'e8ne cet escalier, et qui forment un logement deux fois plus petit et dix fois plus \'e9loign\'e9
+ de celui du roi, dont le voisinage, cependant, n\rquote est point d\'e9daign\'e9, en g\'e9n\'e9ral, par messieurs de la Cour.
+\par
+\par \endash Fort bien, madame, reprit Raoul\~; mais continuez, je vous prie, car je ne comprends point encore.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! il s\rquote est trouv\'e9, par hasard, continua la princesse, que ce logement de M.\~de\~Saint-Aignan est situ\'e9 au-dessous de ceux de mes filles, et particuli\'e8rement au-dessous de celui de La Valli\'e8re.
+\par
+\par \endash Mais dans quel but cette trappe et cet escalier\~?
+\par
+\par \endash Dame\~! je l\rquote ignore. Voulez-vous que nous descendions chez M.\~de\~Saint Aignan\~? Peut-\'eatre y trouverons-nous l\rquote explication de l\rquote \'e9nigme.
+\par
+\par Et Madame donna l\rquote exemple en descendant elle-m\'eame.
+\par
+\par Raoul la suivit en soupirant.
+\par
+\par Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait p\'e9n\'e9trer d\rquote un pas dans cet appartement myst\'e9rieux, qui renfermait encore les soupirs de La Valli\'e8re, et les plus suaves parfums de son corps.
+\par
+\par Bragelonne reconnut, en absorbant l\rquote air par ses haletantes aspirations, que la jeune fille avait d\'fb passer par l\'e0.
+\par
+\par Puis, apr\'e8s ces \'e9manations, preuves invisibles, mais certaines, vinrent les fleurs qu\rquote elle aimait, les livres qu\rquote elle avait choisis. Raoul e\'fbt-il conserv\'e9 un seul doute, qu\rquote il l\rquote e\'fbt perdu \'e0 cette secr\'e8
+te harmonie des go\'fbts et des alliances de l\rquote esprit avec l\rquote usage des objets qui accompagnent la vie. La Valli\'e8re \'e9tait pour Bragelonne en vivante pr\'e9sence dans les meubles, dans le choix des \'e9toffes, dans les reflets m\'ea
+mes du parquet.
+\par
+\par Muet et \'e9cras\'e9, il n\rquote avait plus rien \'e0 apprendre, et ne suivait plus son impitoyable conductrice que comme le patient suit le bourreau.
+\par
+\par Madame, cruelle comme une femme d\'e9licate et nerveuse, ne lui faisait gr\'e2ce d\rquote aucun d\'e9tail.
+\par
+\par Mais, il faut le dire, malgr\'e9 l\rquote esp\'e8ce d\rquote apathie dans laquelle il \'e9tait tomb\'e9, aucun de ces d\'e9tails, f\'fbt-il rest\'e9 seul, n\rquote e\'fbt \'e9chapp\'e9 \'e0 Raoul. Le bonheur de la femme qu\rquote il
+aime, quand ce bonheur lui vient d\rquote un rival, est une torture pour un jaloux. Mais, pour un jaloux tel que \'e9tait Raoul, pour ce c\'9cur qui, pour la premi\'e8re fois s\rquote impr\'e9gnait de fiel, le bonheur de Louise, c\rquote \'e9
+tait une mort ignominieuse, la mort du corps et de l\rquote \'e2me.
+\par
+\par Il devina tout\~: les mains qui s\rquote \'e9taient serr\'e9es, les visages rapproch\'e9s qui s\rquote \'e9taient mari\'e9
+s en face des miroirs, sorte de serment si doux pour les amants qui se voient deux fois, afin de mieux graver le tableau dans leur souvenir.
+\par
+\par Il devina le baiser invisible sous les \'e9paisses porti\'e8res retombant d\'e9livr\'e9es de leurs embrasses. Il traduisit en fi\'e9vreuses douleurs l\rquote \'e9loquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre.
+\par
+\par Ce luxe, cette recherche pleine d\rquote enivrement, ce soin minutieux d\rquote \'e9pargner tout d\'e9plaisir \'e0 l\rquote objet aim\'e9, ou de lui causer une gracieuse surprise\~; cette puissance de l\rquote amour multipli\'e9
+e par la puissance royale, frappa Raoul d\rquote un coup mortel. Oh\~! s\rquote il est un adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c\rquote est l\rquote inf\'e9riorit\'e9 de l\rquote homme qu\rquote on vous pr\'e9f\'e8re\~: tandis qu\rquote
+au contraire s\rquote il est un enfer dans l\rquote enfer, une torture sans nom dans la langue, c\rquote est la toute-puissance d\rquote un dieu mise \'e0 la disposition d\rquote un rival, avec la jeunesse, la beaut\'e9, la gr\'e2ce. Dans ces moments-l
+\'e0, Dieu lui-m\'eame semble avoir pris parti contre l\rquote amant d\'e9daign\'e9.
+\par
+\par Une derni\'e8re douleur \'e9tait r\'e9serv\'e9e au pauvre Raoul\~: Madame Henriette souleva un rideau de soie, et, derri\'e8re le rideau, il aper\'e7ut le portrait de La Valli\'e8re.
+\par
+\par Non seulement le portrait de La Valli\'e8re, mais de La Valli\'e8re jeune, belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce qu\rquote \'e0 dix-huit ans, la vie, c\rquote est l\rquote amour.
+\par
+\par \endash Louise\~! murmura Bragelonne, Louise\~! C\rquote est donc vrai\~? Oh\~! tu ne m\rquote as jamais aim\'e9, car jamais tu ne m\rquote as regard\'e9 ainsi.
+\par
+\par Et il lui sembla que son c\'9cur venait d\rquote \'eatre tordu dans sa poitrine.
+\par
+\par Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur, quoiqu\rquote elle s\'fbt bien n\rquote avoir rien \'e0 envier, et qu\rquote elle \'e9tait aim\'e9e de\~Guiche comme La Valli\'e8re \'e9tait aim\'e9e de Bragelonne.
+\par
+\par Raoul surprit ce regard de Madame Henriette.
+\par
+\par \endash Oh\~! pardon, pardon, dit-il\~; je devrais \'eatre plus ma\'eetre de moi, je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du coup qui m\rquote atteint en ce moment\~
+! Car vous \'eates femme, et sans doute vous ne pourriez pas supporter une pareille douleur. Pardonnez-moi, je ne suis qu\rquote un pauvre gentilhomme, tandis que vous \'eates, vous, de la race de ces heureux, de ces tout-puissants, de ces \'e9lus\'85
+
+\par
+\par \endash Monsieur de Bragelonne, r\'e9pliqua Henriette, un c\'9cur comme le v\'f4tre m\'e9rite les soins et les \'e9gards d\rquote un c\'9cur de reine. Je suis votre amie, monsieur\~; aussi n\rquote ai-je point voulu que toute votre vie soit empoisonn\'e9
+e par la perfidie et souill\'e9e par le ridicule. C\rquote est moi qui, plus brave que tous les pr\'e9tendus amis, j\rquote excepte M.\~de\~Guiche, vous ai fait revenir de Londres\~; c\rquote est moi qui vous fournis les preuves douloureuses, mais n\'e9
+cessaires, qui seront votre gu\'e9rison, si vous \'eates un courageux amant et non pas un Amadis pleurard. Ne me remerciez pas\~: plaignez-moi m\'eame, et ne servez pas moins bien le roi.
+\par
+\par Raoul sourit avec amertume.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vrai, dit-il, j\rquote oubliais ceci\~: le roi est mon ma\'eetre.
+\par
+\par \endash Il y va de votre libert\'e9\~! il y va de votre vie\~!
+\par
+\par Un regard clair et p\'e9n\'e9trant de Raoul apprit \'e0 Madame Henriette qu\rquote elle se trompait, et que son dernier argument n\rquote \'e9tait pas de ceux qui touchassent ce jeune homme.
+\par
+\par \endash Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle\~; mais, en ne pesant pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la col\'e8re un prince dispos\'e9 \'e0 s\rquote emporter hors des limites de la raison\~
+; vous jetteriez dans la douleur vos amis et votre famille\~; inclinez-vous, soumettez-vous, gu\'e9rissez-vous.
+\par
+\par \endash Merci, madame, dit-il. J\rquote appr\'e9cie le conseil que Votre Altesse me donne, et je t\'e2cherai de le suivre\~; mais, un dernier mot je vous prie.
+\par
+\par \endash Dites.
+\par
+\par \endash Est-ce une indiscr\'e9tion que de vous demander le secret de cet escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez d\'e9couvert\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! rien de plus simple\~; j\rquote ai, pour cause de surveillance, le double des clefs de mes filles\~; il m\rquote a paru \'e9trange que La Valli\'e8re se renferm\'e2t si souvent\~; il m\rquote a paru \'e9trange que M.\~de\~
+Saint-Aignan change\'e2t de logis\~; il m\rquote a paru \'e9trange que le roi v\'eent voir si quotidiennement M.\~de\~Saint-Aignan, si avant que celui-ci f\'fbt dans son amiti\'e9\~; enfin, il m\rquote a paru \'e9
+trange que tant de choses se fussent faites depuis votre absence, que les habitudes de la Cour en \'e9taient chang\'e9es. Je ne veux pas \'eatre jou\'e9e par le roi, je ne veux pas servir de manteau \'e0 ses amours\~; car, apr\'e8s La Valli\'e8
+re qui pleure, il aura Montalais qui rit, Tonnay-Charente qui chante\~; ce n\rquote est pas un r\'f4le digne de moi. J\rquote ai lev\'e9 les scrupules de mon amiti\'e9, j\rquote ai d\'e9couvert le secret\'85 Je vous blesse\~; encore
+ une fois, excusez-moi, mais j\rquote avais un devoir \'e0 remplir\~; c\rquote est fini, vous voil\'e0 pr\'e9venu\~; l\rquote orage va venir, garantissez-vous.
+\par
+\par \endash Vous concluez quelque chose, cependant, madame, r\'e9pondit Bragelonne avec fermet\'e9\~; car vous ne supposez pas que j\rquote accepterai sans rien dire la honte que je subis et la trahison qu\rquote on me fait.
+\par
+\par \endash Vous prendrez \'e0 ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur Raoul. Seulement, ne dites point la source d\rquote o\'f9 vous tenez la v\'e9rit\'e9\~; voil\'e0 tout ce que je vous demande, voil\'e0 le seul prix que j\rquote
+exige du service que je vous ai rendu.
+\par
+\par \endash Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.
+\par
+\par \endash J\rquote ai, moi, gagn\'e9 le serrurier que les amants avaient mis dans leurs int\'e9r\'eats. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et ne m\rquote impose aucune r\'e9serve que celle de ne pas la compromettre\~?
+\par
+\par \endash Pas d\rquote autre.
+\par
+\par \endash Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m\rquote accorder une minute de s\'e9jour ici.
+\par
+\par \endash Sans moi\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non, madame. Peu importe\~; ce que j\rquote ai \'e0 faire, je puis le faire devant vous. Je vous demande une minute pour \'e9crire un mot \'e0 quelqu\rquote un.
+\par
+\par \endash C\rquote est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde\~!
+\par
+\par \endash Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m\rquote a fait l\rquote honneur de me conduire ici. D\rquote ailleurs, je signe la lettre que j\rquote \'e9cris.
+\par
+\par \endash Faites, monsieur.
+\par
+\par Raoul avait d\'e9j\'e0 tir\'e9 ses tablettes et trac\'e9 rapidement ces mots sur une feuille blanche\~:
+\par
+\par \'ab\~Monsieur le comte,
+\par
+\par \'ab\~Ne vous \'e9tonnez pas de trouver ici ce papier sign\'e9 de moi, avant qu\rquote un de mes amis, que j\rquote enverrai tant\'f4t chez vous ait eu l\rquote honneur de vous expliquer l\rquote objet de ma visite.
+\par
+\par }\pard\plain \s28\qr\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Vicomte Raoul de Bragelonne.\~\'bb
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui communiquait \'e0 la chambre des deux amants, et, bien assur\'e9 que ce papier \'e9tait tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir en rentrant, il rejoignit la princesse, arriv
+\'e9e d\'e9j\'e0 au haut de l\rquote escalier.
+\par
+\par Sur le palier, ils se s\'e9par\'e8rent\~: Raoul affectant de remercier Son Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de tout son c\'9cur le malheureux qu\rquote elle venait de condamner \'e0 un aussi horrible supplice.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit-elle en le voyant s\rquote \'e9loigner p\'e2le et l\rquote \'9cil inject\'e9 de sang\~; oh\~! si j\rquote avais su, j\rquote aurais cach\'e9 la v\'e9rit\'e9 \'e0 ce pauvre jeune homme.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838241}{\*\bkmkstart _Toc97189279}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXCIII \endash \hich\f40 La m\'e9\loch\f40
+thode de Porthos{\*\bkmkend _Toc79838241}{\*\bkmkend _Toc97189279}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{La multiplicit\'e9 des personnages que nous avons introduits dans cette longue histoire fait que chacun est oblig\'e9 de ne para\'eetre qu\rquote \'e0 son tour et selon les exigences du r\'e9cit. Il en r\'e9sulte que nos lecteurs n\rquote ont pas eu l
+\rquote occasion de se retrouver avec notre ami Porthos depuis son retour de Fontainebleau.
+\par
+\par Les honneurs qu\rquote il avait re\'e7us du roi n\rquote avaient point chang\'e9 le caract\'e8re placide et affectueux du respectable seigneur\~; seulement, il redressait la t\'eate plus que de coutume, et quelque chose de majestueux se r\'e9v\'e9
+lait dans son maintien, depuis qu\rquote il avait re\'e7u la faveur de d\'eener \'e0 la table du roi. La salle \'e0 manger de Sa Majest\'e9 avait produit un certain effet sur Porthos. Le seigneur de Bracieux et de Pierrefonds aimait \'e0
+ se rappeler que, durant ce d\'eener m\'e9morable, force serviteurs et bon nombre d\rquote officiers, se trouvant derri\'e8re les convives, donnaient bon air au repas et meublaient la pi\'e8ce.
+\par
+\par Porthos se promit de conf\'e9rer \'e0 M.\~Mouston une dignit\'e9 quelconque, d\rquote \'e9tablir une hi\'e9rarchie dans le reste de ses gens, et de se cr\'e9er une maison militaire\~; ce qui n\rquote \'e9
+tait pas insolite parmi les grands capitaines, attendu que, dans le pr\'e9c\'e9dent si\'e8cle, on remarquait ce luxe chez MM.\~de\~Tr\'e9ville, de Schomberg, de La Vieuville, sans parler de MM.\~de\~Richelieu, de Cond\'e9, et de Bouillon-Turenne.
+\par
+\par Lui, Porthos, ami du roi et de M.\~Fouquet baron, ing\'e9nieur, etc., pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agr\'e9ments attach\'e9s aux grands biens et aux grands m\'e9rites\~?
+\par
+\par Un peu d\'e9laiss\'e9 d\rquote Aramis, lequel, nous le savons, s\rquote occupait beaucoup de M.\~Fouquet, un peu n\'e9glig\'e9, \'e0 cause du service, par d\rquote Artagnan, blas\'e9 sur Tr\'fcchen et sur Planchet, Porthos se surprit \'e0 r\'eave
+r sans trop savoir pourquoi\~; mais \'e0 quiconque lui e\'fbt dit\~: \'ab\~Est-ce qu\rquote il vous manque quelque chose, Porthos\~?\~\'bb il e\'fbt assur\'e9ment r\'e9pondu\~: \'ab\~Oui.\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s un de ces d\'eeners pendant lesquels Porthos essayait de se rappeler tous les d\'e9tails du d\'eener royal, demi-joyeux, gr\'e2ce au bon vin, demi-triste, gr\'e2ce aux id\'e9es ambitieuses, Porthos se laissait aller \'e0
+ un commencement de sieste, quand son valet de chambre vint l\rquote avertir que M.\~de\~Bragelonne voulait lui parler.
+\par
+\par Porthos passa dans la salle voisine, o\'f9 il trouva son jeune ami dans les dispositions que nous connaissons.
+\par
+\par Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravit\'e9, lui offrit un si\'e8ge.
+\par
+\par \endash Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j\rquote ai un service \'e0 vous demander.
+\par
+\par \endash Cela tombe \'e0 merveille, mon jeune ami, r\'e9pliqua Porthos. On m\rquote a envoy\'e9 huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c\rquote est d\rquote argent que vous avez besoin\'85
+\par
+\par \endash Non, ce n\rquote est pas d\rquote argent\~; merci, mon excellent ami.
+\par
+\par \endash Tant pis\~! J\rquote ai toujours entendu dire que c\rquote est l\'e0 le plus rare des services, mais le plus ais\'e9 \'e0 rendre. Ce mot m\rquote a frapp\'e9\~; j\rquote aime \'e0 citer les mots qui me frappent.
+\par
+\par \endash Vous avez un c\'9cur aussi bon que votre esprit est sain.
+\par
+\par \endash Vous \'eates trop bon. Vous d\'eenerez bien, peut-\'eatre\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non, je n\rquote ai pas faim.
+\par
+\par \endash Hein\~! Quel affreux pays que l\rquote Angleterre\~?
+\par
+\par \endash Pas trop\~; mais\'85
+\par
+\par \endash Voyez-vous, si l\rquote on n\rquote y trouvait pas l\rquote excellent poisson et la belle viande qu\rquote il y a, ce ne serait pas supportable.
+\par
+\par \endash Oui\'85 je venais\'85
+\par
+\par \endash Je vous \'e9coute. Permettez seulement que je me rafra\'eechisse. On mange sal\'e9 \'e0 Paris. Pouah\~!
+\par
+\par Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.
+\par
+\par Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un large coup, et, satisfait, il reprit\~:
+\par
+\par \endash Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me voici tout \'e0 vous. Que demandez-vous, cher Raoul\~? que d\'e9sirez-vous\~?
+\par
+\par \endash Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.
+\par
+\par \endash Mon opinion\~?\'85 Voyons, d\'e9veloppez un peu votre id\'e9e, r\'e9pondit Porthos en se grattant le front.
+\par
+\par \endash Je veux dire\~: \'cates-vous d\rquote un bon naturel quand il y a d\'e9m\'eal\'e9 entre vos amis et des \'e9trangers\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! d\rquote un naturel excellent, comme toujours.
+\par
+\par \endash Fort bien\~; mais que faites-vous alors\~?
+\par
+\par \endash Quand mes amis ont des querelles, j\rquote ai un principe.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est que le temps perdu est irr\'e9parable, et que l\rquote on n\rquote arrange jamais aussi bien une affaire que lorsque l\rquote on a encore l\rquote \'e9chauffement de la dispute.
+\par
+\par \endash Ah\~! vraiment, voil\'e0 votre principe\~?
+\par
+\par \endash Absolument. Aussi, d\'e8s que la querelle est engag\'e9e, je mets les parties en pr\'e9sence.
+\par
+\par \endash Oui-da\~?
+\par
+\par \endash Vous comprenez que, de cette fa\'e7on, il est impossible qu\rquote une affaire ne s\rquote arrange pas.
+\par
+\par \endash J\rquote aurais cru, dit avec \'e9tonnement Raoul, que, prise ainsi, une affaire devait, au contraire\'85
+\par
+\par \endash Pas le moins du monde. Songez que j\rquote ai eu, dans ma vie, quelque chose comme cent quatre-vingts \'e0 cent quatre-vingt-dix duels r\'e9gl\'e9s, sans compter les prises d\rquote \'e9p\'e9es et les rencontres fortuites.
+\par
+\par \endash C\rquote est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgr\'e9 lui.
+\par
+\par \endash Oh\~! ce n\rquote est rien\~; moi, je suis si doux\~!\'85 D\rquote Artagnan compte ses duels par centaines. Il est vrai qu\rquote il est dur et piquant, je le lui ai souvent r\'e9p\'e9t\'e9.
+\par
+\par \endash Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d\rquote ordinaire les affaires que vos amis vous confient\~?
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a pas d\rquote exemple que je n\rquote aie fini par en arranger une, dit Porthos avec mansu\'e9tude et une confiance qui firent bondir Raoul.
+\par
+\par \endash Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! je vous en r\'e9ponds\~; et, \'e0 ce propos, je vais vous expliquer mon autre principe. Une fois que mon ami m\rquote a remis sa querelle, voici comme je proc\'e8de\~: je vais trouver son adversaire sur-le-champ\~; je m\rquote arme d
+\rquote une politesse et d\rquote un sang-froid qui sont de rigueur en pareille circonstance.
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e0 cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez d\rquote arranger si bien et si s\'fbrement les affaires\~?
+\par
+\par \endash Je le crois. Je vais donc trouver l\rquote adversaire et je lui dis\~: \'ab\~Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas \'e0 quel point vous avez outrag\'e9 mon ami.\~\'bb
+\par
+\par Raoul fron\'e7a le sourcil.
+\par
+\par \endash Quelquefois, souvent m\'eame, poursuivit Porthos, mon ami n\rquote a pas \'e9t\'e9 offens\'e9 du tout\~; il a m\'eame offens\'e9 le premier\~: vous jugez si mon discours est adroit.
+\par
+\par Et Porthos \'e9clata de rire.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9cid\'e9ment, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre formidable de cette hilarit\'e9, d\'e9cid\'e9ment j\rquote ai du malheur. De\~Guiche me bat froid, d\rquote Artagnan me raille, Porthos est mou\~
+: nul ne veut arranger cette affaire \'e0 ma fa\'e7on. Et moi qui m\rquote \'e9tais adress\'e9 \'e0 Porthos pour trouver une \'e9p\'e9e au lieu d\rquote un raisonnement\~!\'85 Ah\~! quelle mauvaise chance\~!\~\'bb
+\par
+\par Porthos se remit, et continua\~:
+\par
+\par \endash J\rquote ai donc, par un seul mot, mis l\rquote adversaire dans son tort.
+\par
+\par \endash C\rquote est selon, dit distraitement Raoul.
+\par
+\par \endash Non pas, c\rquote est s\'fbr. Je l\rquote ai mis dans son tort\~; c\rquote est \'e0 ce moment que je d\'e9ploie toute ma courtoisie, pour aboutir \'e0 l\rquote heureuse issue de mon projet. Je m\rquote avance donc d\rquote
+une mine affable, et, prenant la main de l\rquote adversaire\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! fit Raoul impatient.
+\par
+\par \endash \'ab\~Monsieur, lui dis-je, \'e0 pr\'e9sent que vous \'eates convaincu de l\rquote offense, nous sommes assur\'e9s de la r\'e9paration. Entre mon ami et vous, c\rquote est d\'e9sormais un \'e9change de gracieux proc\'e9d\'e9s. En cons\'e9
+quence, je suis charg\'e9 de vous donner la longueur de l\rquote \'e9p\'e9e de mon ami.\~\'bb
+\par
+\par \endash Hein\~? fit Raoul.
+\par
+\par \endash Attendez donc\~!\'85 \'ab\~La longueur de l\rquote \'e9p\'e9e de mon ami. J\rquote ai un cheval en bas\~; mon ami est \'e0 tel endroit, qui attend impatiemment votre aimable pr\'e9sence\~; je vous emm\'e8ne\~; nous prenons votre t\'e9
+moin en passant, l\rquote affaire est arrang\'e9e.\~\'bb
+\par
+\par \endash Et, dit Raoul p\'e2le de d\'e9pit, vous r\'e9conciliez les deux adversaires sur le terrain\~?
+\par
+\par \endash Pla\'eet-il\~? interrompit Porthos. R\'e9concilier\~? pour quoi faire\~?
+\par
+\par \endash Vous dites que l\rquote affaire est arrang\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Sans doute, puisque mon ami attend.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! quoi\~! s\rquote il attend\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~! s\rquote il attend, c\rquote est pour se d\'e9lier les jambes. L\rquote adversaire, au contraire, est encore tout roide du cheval\~; on s\rquote aligne, et mon ami tue l\rquote adversaire. C\rquote est fini.
+\par
+\par \endash Ah\~! il le tue\~? s\rquote \'e9cria Raoul.
+\par
+\par \endash Pardieu\~! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des gens qui se font tuer\~? J\rquote ai cent et un amis, \'e0 la t\'eate desquels sont M.\~votre p\'e8re, Aramis et d\rquote Artagnan, tous gens fort vivants, je crois\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! mon cher baron, s\rquote exclama Raoul dans l\rquote exc\'e8s de sa joie.
+\par
+\par \endash Vous approuvez ma m\'e9thode, alors\~? fit le g\'e9ant.
+\par
+\par \endash Je l\rquote approuve si bien, que j\rquote y aurai recours aujourd\rquote hui, sans retard, \'e0 l\rquote instant m\'eame. Vous \'eates l\rquote homme que je cherchais.
+\par
+\par \endash Bon\~! me voici\~; vous voulez vous battre\~?
+\par
+\par \endash Absolument.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien naturel\'85 Avec qui\~?
+\par
+\par \endash Avec M.\~de\~Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Je le connais\'85 un charmant gascon, qui a \'e9t\'e9 fort poli avec moi le jour o\'f9 j\rquote eus l\rquote honneur de d\'eener chez le roi. Certes, je lui rendrai sa politesse, m\'eame quand ce ne serait pas mon habitude. Ah \'e7\'e0\~
+! il vous a donc offens\'e9\~?
+\par
+\par \endash Mortellement.
+\par
+\par \endash Diable\~! Je pourrai dire mortellement\~?
+\par
+\par \endash Plus encore, si vous voulez.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien commode.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 une affaire tout arrang\'e9e, n\rquote est-ce pas\~? dit Raoul en souriant.
+\par
+\par \endash Cela va de soi\'85 O\'f9 l\rquote attendez-vous\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! pardon, c\rquote est d\'e9licat. M.\~de\~Saint-Aignan est fort ami du roi.
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai ou\'ef dire.
+\par
+\par \endash Et si je le tue\~?
+\par
+\par \endash Vous le tuerez certainement. C\rquote est \'e0 vous de vous pr\'e9cautionner\~; mais, maintenant, ces choses-l\'e0 ne souffrent pas de difficult\'e9s. Si vous eussiez v\'e9cu de notre temps, \'e0 la bonne heure\~!
+\par
+\par \endash Cher ami vous ne m\rquote avez pas compris. Je veux dire que, M.\~de\~Saint-Aignan \'e9tant un ami du roi, l\rquote affaire sera plus difficile \'e0 engager, attendu que le roi peut savoir \'e0 l\rquote avance\'85
+\par
+\par \endash Eh\~! non pas\~! Ma m\'e9thode, vous savez bien\~: \'ab\~Monsieur, vous avez offens\'e9 mon ami, et\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash Oui, je le sais.
+\par
+\par \endash Et puis\~: \'ab\~Monsieur, le cheval est en bas.\~\'bb Je l\rquote emm\'e8ne donc avant qu\rquote il ait parl\'e9 \'e0 personne.
+\par
+\par \endash Se laissera-t-il emmener comme cela\~?
+\par
+\par \endash Pardieu\~! je voudrais bien voir\~! Il serait le premier. Il est vrai que les jeunes gens d\rquote aujourd\rquote hui\'85 Mais bah\~! je l\rquote enl\'e8verai s\rquote il le faut.
+\par
+\par Et Porthos, joignant le geste \'e0 la parole, enleva Raoul et sa chaise.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste \'e0 poser la question \'e0 M.\~de\~Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Quelle question\~?
+\par
+\par \endash Celle de l\rquote offense.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mais, c\rquote est fait, ce me semble.
+\par
+\par \endash Non, mon cher monsieur du Vallon, l\rquote habitude chez nous autres gens d\rquote aujourd\rquote hui, comme vous dites, veut qu\rquote on s\rquote explique les causes de l\rquote offense.
+\par
+\par \endash Par votre nouvelle m\'e9thode, oui. Eh bien\~! alors, contez-moi votre affaire\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est que\'85
+\par
+\par \endash Ah dame\~! voil\'e0 l\rquote ennui\~! Autrefois, nous n\rquote avions jamais besoin de conter. On se battait parce qu\rquote on se battait. Je ne connais pas de meilleure raison, moi.
+\par
+\par \endash Vous \'eates dans le vrai, mon ami.
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9coute vos motifs.
+\par
+\par \endash J\rquote en ai trop \'e0 raconter. Seulement, comme il faut pr\'e9ciser\'85
+\par
+\par \endash Oui, oui, diable\~! avec la nouvelle m\'e9thode.
+\par
+\par \endash Comme il faut, dis-je, pr\'e9ciser\~; comme, d\rquote un autre c\'f4t\'e9 l\rquote affaire est pleine de difficult\'e9s et commande un secret absolu\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~!
+\par
+\par \endash Vous aurez l\rquote obligeance de dire seulement \'e0 M.\~de\~Saint-Aignan, et il le comprendra, qu\rquote il m\rquote a offens\'e9\~: d\rquote abord, en d\'e9m\'e9nageant.
+\par
+\par \endash En d\'e9m\'e9nageant\~?\'85 Bien, fit Porthos, qui se mit \'e0 r\'e9capituler sur ses doigts. Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau logement.
+\par
+\par \endash Je comprends, dit Porthos\~; une trappe. Peste\~! c\rquote est grave\~! Je crois bien que vous devez \'eatre furieux de cela\~! Et pourquoi ce dr\'f4le ferait-il faire des trappes sans vous avoir consult\'e9\~? Des trappes\~!\'85 mordioux\~!\'85
+ Je n\rquote en ai pas, moi, si ce n\rquote est mon oubliette de Bracieux\~!
+\par
+\par \endash Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire outrag\'e9, c\rquote est le portrait que M.\~de\~Saint-Aignan sait bien.
+\par
+\par \endash Eh\~! mais, encore un portrait\~?\'85 Quoi\~! un d\'e9m\'e9nagement, une trappe et un portrait\~? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l\rquote un de ces griefs seulement, il y a de quoi faire s\rquote entr\rquote \'e9
+gorger toute la gentilhommerie de France et d\rquote Espagne, ce qui n\rquote est pas peu dire.
+\par
+\par \endash Ainsi, cher, vous voil\'e0 suffisamment muni\~?
+\par
+\par \endash J\rquote emm\'e8ne un deuxi\'e8me cheval. Choisissez votre lieu de rendez-vous, et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-vous \'e0 fond, cela donne une \'e9lasticit\'e9 rare.
+\par
+\par \endash Merci\~! J\rquote attendrai au bois de Vincennes, pr\'e8s des Minimes.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 qui va bien\'85 O\'f9 trouve-t-on ce M.\~de\~Saint-Aignan\~?
+\par
+\par \endash Au Palais-Royal.
+\par
+\par Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut.
+\par
+\par \endash Mon habit de c\'e9r\'e9monie, dit-il\~; mon cheval et un cheval de main.
+\par
+\par Le valet s\rquote inclina et sortit.
+\par
+\par \endash Votre p\'e8re sait-il cela\~? dit Porthos.
+\par
+\par \endash Non\~; je vais lui \'e9crire.
+\par
+\par \endash Et d\rquote Artagnan\~?
+\par
+\par \endash M.\~d\rquote Artagnan non plus. Il est prudent, il m\rquote aurait d\'e9tourn\'e9.
+\par
+\par \endash D\rquote Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos \'e9tonn\'e9, dans sa modestie loyale qu\rquote on e\'fbt song\'e9 \'e0 lui quand il y avait un d\rquote Artagnan au monde.
+\par
+\par \endash Cher monsieur du Vallon, r\'e9pliqua Raoul, ne me questionnez plus, je vous en conjure. J\rquote ai dit tout ce que j\rquote avais \'e0 dire. C\rquote est l\rquote action que j\rquote attends\~; je l\rquote attends rude et d\'e9
+cisive, comme vous savez les pr\'e9parer. Voil\'e0 pourquoi je vous ai choisi.
+\par
+\par \endash Vous serez content de moi, r\'e9pliqua Porthos.
+\par
+\par \endash Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer cette rencontre.
+\par
+\par \endash On s\rquote aper\'e7oit toujours de ces choses-l\'e0, dit Porthos quand on trouve un corps mort dans le bois. Ah\~! cher ami, je vous promets tout, hors de dissimuler le corps mort. Il est l\'e0, on le voit, c\rquote est in\'e9vitable. J\rquote
+ai pour principe de ne pas enterrer. Cela sent son assassin. Au risque de risque, comme dit le Normand.
+\par
+\par \endash Brave et cher ami, \'e0 l\rquote ouvrage\~!
+\par
+\par \endash Reposez-vous sur moi, dit le g\'e9ant en finissant la bouteille, tandis que son laquais \'e9talait sur un meuble le somptueux habit et les dentelles.
+\par
+\par Quant \'e0 Raoul, il sortit en se disant avec une joie.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! roi perfide\~! roi tra\'eetre\~! je ne puis t\rquote atteindre\~! Je ne le veux pas\~! Les rois sont des personnes sacr\'e9es\~; mais ton complice, ton complaisant, qui te repr\'e9sente, ce l\'e2che va payer ton crime\~
+! Je le tuerai en ton nom, et, apr\'e8s, nous songerons \'e0 Louise\~!\~\'bb
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838242}{\*\bkmkstart _Toc97189280}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXCIV \endash \hich\f40 Le d\'e9\loch\f40
+\hich\f40 m\'e9\loch\f40 nagement, la trappe et le portrait{\*\bkmkend _Toc79838242}{\*\bkmkend _Toc97189280}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Porthos, charg\'e9, \'e0 sa grande satisfaction, de cette mission qui le rajeunissait, \'e9conomisa une demi-heure sur le temps qu\rquote il mettait d\rquote habitude \'e0 ses toilettes de c\'e9r\'e9monie.
+\par
+\par En homme qui s\rquote est frott\'e9 au grand monde, il avait commenc\'e9 par envoyer son laquais s\rquote informer si M.\~de\~Saint-Aignan \'e9tait chez lui.
+\par
+\par On lui avait fait r\'e9ponse que M.\~le comte de Saint-Aignan avait eu l\rquote honneur d\rquote accompagner le roi \'e0 Saint-Germain, ainsi que toute la Cour, mais que M.\~le comte venait de rentrer \'e0 l\rquote instant m\'eame.
+\par
+\par Sur cette r\'e9ponse, Porthos se h\'e2ta et arriva au logis de de Saint-Aignan, comme celui-ci venait de faire tirer ses bottes.
+\par
+\par La promenade avait \'e9t\'e9 superbe. Le roi, de plus en plus amoureux et de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour tout le monde\~; il avait des bont\'e9s \'e0 nulle autre pareilles, comme disaient les po\'e8tes du temps.
+\par
+\par M.\~de\~Saint-Aignan, on se le rappelle, \'e9tait po\'e8te, et pensait l\rquote avoir prouv\'e9 en assez de circonstances m\'e9morables pour qu\rquote on ne lui contest\'e2t point ce titre.
+\par
+\par Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la route, saupoudr\'e9 de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi d\rquote abord, La Valli\'e8re ensuite.
+\par
+\par De son c\'f4t\'e9, le roi \'e9tait en verve et avait fait un distique.
+\par
+\par Quant \'e0 La Valli\'e8re, comme les femmes qui aiment elle avait fait deux sonnets.
+\par
+\par Comme on le voit, la journ\'e9e n\rquote avait pas \'e9t\'e9 mauvaise pour Apollon.
+\par
+\par Aussi, de retour \'e0 Paris, de Saint-Aignan, qui savait d\rquote avance que ses vers iraient courir les ruelles, se pr\'e9occupait-il, un peu plus qu\rquote il ne l\rquote avait fait pendant la promenade, de la facture et de l\rquote id\'e9e.
+\par
+\par En cons\'e9quence, pareil \'e0 un tendre p\'e8re qui est sur le point de produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son imagination. Donc, pour en avoir le c\'9cur net, M.\~de\~
+Saint-Aignan se r\'e9citait \'e0 lui-m\'eame le madrigal suivant, qu\rquote il avait dit de m\'e9moire au roi, et qu\rquote il avait promis de lui donner \'e9crit \'e0 son retour\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours
+\par Ce que votre pens\'e9e \'e0 votre c\'9cur confie\~;
+\par Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie
+\par \'c0 plus aimer vos yeux qui m\rquote ont jou\'e9 ces tours\~?
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Ce madrigal, tout gracieux qu\rquote il \'e9tait, ne paraissait pas parfait \'e0 de Saint-Aignan, du moment o\'f9 il le passait de la tradition orale \'e0 la po\'e9sie manuscrite. Plusieurs l\rquote avaient trouv\'e9 charmant, l\rquote
+auteur tout le premier\~; mais \'e0 la seconde vue, ce n\rquote \'e9tait plus le m\'eame engouement. Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une jambe crois\'e9e sur l\rquote autre et se grattant la tempe, r\'e9p\'e9tait-il\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours\'85
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \endash Oh\~! quand \'e0 celui-l\'e0, murmura de Saint-Aignan, celui-l\'e0 est irr\'e9prochable. J\rquote ajouterais m\'eame qu\rquote il a un petit air Ronsard ou Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n\rquote en est pas de m\'ea
+me du second. On a bien raison de dire que le vers le plus facile \'e0 faire est le premier.
+\par
+\par Et il continua\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Ce que votre pens\'e9e \'e0 votre c\'9cur confie\'85}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \endash Ah\~! voil\'e0 la pens\'e9e qui confie au c\'9cur\~! Pourquoi le c\'9cur ne confierait-il pas aussi bien \'e0 la pens\'e9e\~? Ma foi, quant \'e0 moi, je n\rquote y vois pas d\rquote obstacle. O\'f9 diable ai-je \'e9t\'e9 associer ces deux h\'e9
+mistiches\~? Par exemple, le troisi\'e8me est bon\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie\'85}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par quoique la rime ne soit pas riche\'85 }{\i vie}{ et }{\i confie}{\'85 Ma foi\~! l\rquote abb\'e9 Boyer, qui est un grand po\'e8te, a fait rimer, comme moi, }{\i vie}{ et }{\i confie}{ dans la trag\'e9die d\rquote }{\i Oropaste, ou le Faux Tonaxare, }{
+sans compter que M.\~Corneille ne s\rquote en g\'eane pas dans sa trag\'e9die de }{\i Sophonisbe}{. Va donc pour }{\i vie}{ et }{\i confie.}{ Oui, mais le vers est impertinent. Je me rappelle que le roi s\rquote est mordu l\rquote ongle, \'e0
+ ce moment. En effet, il a l\rquote air de dire \'e0 Mlle de La Valli\'e8re\~: \'ab\~D\rquote o\'f9 vient que je suis ensorcel\'e9 de vous\~?\~\'bb Il e\'fbt mieux valu dire, je crois\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Que b\'e9nis soient les dieux qui condamnent ma vie.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }{\i Condamnent\~!}{ Ah bien\~! oui\~! voil\'e0 encore une politesse\~! Le roi condamn\'e9 \'e0 La Valli\'e8re\'85 Non\~!
+\par
+\par Puis il r\'e9p\'e9ta\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Mais b\'e9nis soient les dieux qui\'85 destinent ma vie.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \endash Pas mal\~; quoique }{\i destinent ma vie}{ soit faible\~; mais ma foi\~! tout ne peut pas \'eatre fort dans un quatrain. }{\i \'c0 plus aimer vos yeux\'85}{ Plus aimer qui\~? quoi\~? obscurit\'e9\'85 L\rquote obscurit\'e9 n\rquote est rien\~
+; puisque La Valli\'e8re et le roi m\rquote ont compris, tout le monde me comprendra. Oui, mais voil\'e0 le triste\~!\'85 c\rquote est le dernier h\'e9mistiche\~: }{\i Qui m\rquote ont jou\'e9 ces tours.}{ Le pluriel forc\'e9 pour la rime\~
+! et puis appeler la pudeur de La Valli\'e8re un tour\~! Ce n\rquote est pas heureux. Je vais passer par la langue de tous les gratte-papier mes confr\'e8res. On appellera mes po\'e9sies des vers de grand seigneur\~
+; et, si le roi entend dire que je suis un mauvais po\'e8te, l\rquote id\'e9e lui viendra de le croire.
+\par
+\par Et, tout en confiant ces paroles \'e0 son c\'9cur, et son c\'9cur \'e0 ses pens\'e9es, le comte se d\'e9shabillait plus compl\'e8tement. Il venait de quitter son habit et sa veste pour passer sa robe de chambre, lorsqu\rquote on lui annon\'e7
+a la visite de M.\~le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds.
+\par
+\par \endash Eh\~! fit-il, qu\rquote est-ce que cette grappe de noms\~? Je ne connais point cela.
+\par
+\par \endash C\rquote est, r\'e9pondit le laquais, un gentilhomme qui a eu l\rquote honneur de d\'eener avec M.\~le comte, \'e0 la table du roi, pendant le s\'e9jour de Sa Majest\'e9 \'e0 Fontainebleau.
+\par
+\par \endash Chez le roi, \'e0 Fontainebleau\~? s\rquote \'e9cria de Saint-Aignan. Eh\~! vite, vite, introduisez ce gentilhomme.
+\par
+\par Le laquais se h\'e2ta d\rquote ob\'e9ir. Porthos entra.
+\par
+\par M.\~de\~Saint-Aignan avait la m\'e9moire des courtisans\~: \'e0 la premi\'e8re vue, il reconnut donc le seigneur de province, \'e0 la r\'e9putation bizarre, et que le roi avait si bien re\'e7u \'e0 Fontainebleau, malgr\'e9
+ quelques sourires des officiers pr\'e9sents. Il s\rquote avan\'e7a donc vers Porthos avec tous les signes d\rquote une bienveillance que Porthos trouva toute naturelle, lui qui arborait, en entrant chez un adversaire, l\rquote \'e9
+tendard de la politesse la plus raffin\'e9e.
+\par
+\par De Saint-Aignan fit avancer un si\'e8ge par le laquais qui avait annonc\'e9 Porthos. Ce dernier, qui ne voyait rien d\rquote exag\'e9r\'e9 dans ces politesses, s\rquote assit et toussa. Les politesses d\rquote usage s\rquote \'e9chang\'e8
+rent entre les deux gentilshommes\~; puis, comme c\rquote \'e9tait le comte qui recevait la visite\~:
+\par
+\par \endash Monsieur le baron, dit-il, \'e0 quelle heureuse rencontre dois-je la faveur de votre visite\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est justement ce que je vais avoir l\rquote honneur de vous expliquer, monsieur le comte, r\'e9pliqua Porthos\~; mais, pardon\'85
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il, monsieur\~? demanda de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Je m\rquote aper\'e7ois que je casse votre chaise.
+\par
+\par \endash Nullement, monsieur, dit de Saint-Aignan, nullement.
+\par
+\par \endash Si fait, monsieur le comte, si fait, je la romps\~; et si bien m\'eame, que, si je tarde, je vais choir, position tout \'e0 fait inconvenante dans le r\'f4le grave que je viens jouer aupr\'e8s de vous.
+\par
+\par Porthos se leva. Il \'e9tait temps, la chaise s\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 affaiss\'e9e sur elle-m\'eame de quelques pouces. De Saint-Aignan chercha des yeux un plus solide r\'e9cipient pour son h\'f4te.
+\par
+\par \endash Les meubles modernes, dit Porthos tandis que le comte se livrait \'e0 cette recherche, les meubles modernes sont devenus d\rquote une l\'e9g\'e8ret\'e9 ridicule. Dans ma jeunesse, \'e9poque o\'f9 je m\rquote asseyais avec bien plus d\rquote \'e9
+nergie encore qu\rquote aujourd\rquote hui, je ne me rappelle point avoir jamais rompu un si\'e8ge, sinon dans les auberges avec mes bras.
+\par
+\par De Saint-Aignan sourit agr\'e9ablement \'e0 la plaisanterie.
+\par
+\par \endash Mais, dit Porthos en s\rquote installant sur un lit de repos qui g\'e9mit, mais qui r\'e9sista, ce n\rquote est point de cela qu\rquote il s\rquote agit, malheureusement.
+\par
+\par \endash Comment, malheureusement\~? Est-ce que vous seriez porteur d\rquote un message de mauvais augure, monsieur le baron\~?
+\par
+\par \endash De mauvais augure pour un gentilhomme\~? oh\~! non, monsieur le comte, r\'e9pliqua noblement Porthos. Je viens seulement vous annoncer que vous avez offens\'e9 bien cruellement un de mes amis.
+\par
+\par \endash Moi, monsieur\~! s\rquote \'e9cria de Saint-Aignan\~; moi, j\rquote ai offens\'e9 un de vos amis\~? Et lequel, je vous prie\~?
+\par
+\par \endash M.\~Raoul de Bragelonne.
+\par
+\par \endash J\rquote ai offens\'e9 M.\~de\~Bragelonne, moi\~? s\rquote \'e9cria de Saint-Aignan. Ah\~! mais, en v\'e9rit\'e9, monsieur, cela m\rquote est impossible\~; car M.\~de\~Bragelonne, que je connais peu, je dirai m\'ea
+me que je ne connais point, est en Angleterre\~: ne l\rquote ayant point vu depuis fort longtemps, je ne saurais l\rquote avoir offens\'e9.
+\par
+\par \endash M.\~de\~Bragelonne est \'e0 Paris, monsieur le comte, dit Porthos impassible\~; et, quant \'e0 l\rquote avoir offens\'e9, je vous r\'e9ponds que c\rquote est vrai, puisqu\rquote il me l\rquote a dit lui-m\'eame. Oui, monsieur le comte, vous l
+\rquote avez cruellement, mortellement offens\'e9, je r\'e9p\'e8te le mot.
+\par
+\par \endash Mais impossible, monsieur le baron, je vous jure, impossible.
+\par
+\par \endash D\rquote ailleurs, ajouta Porthos, vous ne pouvez ignorer cette circonstance, attendu que M.\~de\~Bragelonne m\rquote a d\'e9clar\'e9 vous avoir pr\'e9venu par un billet.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai re\'e7u aucun billet, monsieur, je vous en donne ma parole.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 qui est extraordinaire\~! r\'e9pondit Porthos\~; et ce que dit Raoul\'85
+\par
+\par \endash Je vais vous convaincre que je n\rquote ai rien re\'e7u dit de Saint-Aignan.
+\par
+\par Et il sonna.
+\par
+\par \endash Basque, dit-il, combien de lettres ou de billets sont venus ici en mon absence.
+\par
+\par \endash Trois, monsieur le comte.
+\par
+\par \endash Qui sont\~?\'85
+\par
+\par \endash Le billet de M.\~de\~Fiesque, celui de Mme\~de\~La Fert\'e9, et la lettre de M.\~de\~Las Fuent\'e8s.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 tout\~?
+\par
+\par \endash Tout, monsieur le comte.
+\par
+\par \endash Dis la v\'e9rit\'e9 devant Monsieur, la v\'e9rit\'e9, entends-tu bien\~? Je r\'e9ponds de toi.
+\par
+\par \endash Monsieur, il y avait encore le billet de\'85
+\par
+\par \endash De\~?\'85 Dis vite, voyons.
+\par
+\par \endash De Mlle de La Val\'85
+\par
+\par \endash Cela suffit, interrompit discr\'e8tement Porthos. Fort bien, je vous crois, monsieur le comte.
+\par
+\par De Saint-Aignan cong\'e9dia le valet et alla lui-m\'eame fermer la porte\~; mais, comme il revenait, regardant devant lui par hasard, il vit sortir de la serrure de la chambre voisine ce fameux papier que Bragelonne y avait gliss\'e9 en partant.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que cela\~? dit-il.
+\par
+\par Porthos, adoss\'e9 \'e0 cette chambre, se retourna.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fit Porthos.
+\par
+\par \endash Un billet dans la serrure\~! s\rquote \'e9cria de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Ce pourrait bien \'eatre le n\'f4tre, monsieur le comte, dit Porthos. Voyez.
+\par
+\par De Saint-Aignan prit le papier.
+\par
+\par \endash Un billet de M.\~de\~Bragelonne\~! s\rquote \'e9cria-t-il.
+\par
+\par \endash Voyez-vous, j\rquote avais raison. Oh\~! quand je dis une chose, moi\'85
+\par
+\par \endash Apport\'e9 ici par M.\~de\~Bragelonne lui-m\'eame, murmura le comte en p\'e2lissant. Mais c\rquote est indigne\~! Comment donc a-t-il p\'e9n\'e9tr\'e9 ici\~?
+\par
+\par De Saint-Aignan sonna encore. Basque reparut.
+\par
+\par \endash Qui est venu ici, pendant que j\rquote \'e9tais \'e0 la promenade avec le roi\~?
+\par
+\par \endash Personne, monsieur.
+\par
+\par \endash C\rquote est impossible\~! il faut qu\rquote il soit venu quelqu\rquote un\~!
+\par
+\par \endash Mais, monsieur, personne n\rquote a pu entrer, puisque j\rquote avais les clefs dans ma poche.
+\par
+\par \endash Cependant, ce billet qui \'e9tait dans la serrure. Quelqu\rquote un l\rquote y a mis\~; il n\rquote est pas venu seul.
+\par
+\par Basque ouvrit les bras en signe d\rquote ignorance absolue.
+\par
+\par \endash C\rquote est probablement M.\~de\~Bragelonne qui l\rquote y aura mis\~? dit Porthos.
+\par
+\par \endash Alors, il serait entr\'e9 ici\~?
+\par
+\par \endash Sans doute, monsieur.
+\par
+\par \endash Mais, enfin, puisque j\rquote avais la clef dans ma poche, reprit Basque avec pers\'e9v\'e9rance.
+\par
+\par De Saint-Aignan froissa le billet apr\'e8s l\rquote avoir lu.
+\par
+\par \endash Il y a quelque chose l\'e0-dessous, murmura-t-il absorb\'e9.
+\par
+\par Porthos le laissa un instant \'e0 ses r\'e9flexions.
+\par
+\par Puis il revint \'e0 son message.
+\par
+\par \endash Vous plairait-il que nous en revinssions \'e0 notre affaire\~? demanda-t-il en s\rquote adressant \'e0 de Saint-Aignan quand le laquais eut disparu.
+\par
+\par \endash Mais je crois la comprendre par ce billet si \'e9trangement arriv\'e9. M.\~de\~Bragelonne m\rquote annonce un ami\'85
+\par
+\par \endash Je suis son ami\~; c\rquote est donc moi qu\rquote il vous annonce.
+\par
+\par \endash Pour m\rquote adresser une provocation\~?
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment.
+\par
+\par \endash Et il se plaint que je l\rquote ai offens\'e9\~?
+\par
+\par \endash Cruellement, mortellement\~!
+\par
+\par \endash De quelle fa\'e7on, s\rquote il vous pla\'eet\~? Car sa d\'e9marche est trop myst\'e9rieuse pour que je n\rquote y cherche pas au moins un sens.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit Porthos, mon ami doit avoir raison, et, quant \'e0 sa d\'e9marche, si elle est myst\'e9rieuse comme vous dites, n\rquote en accusez que vous.
+\par
+\par Porthos pronon\'e7a ces derni\'e8res paroles avec une confiance qui, pour un homme peu habitu\'e9 \'e0 sa fa\'e7on, devait r\'e9v\'e9ler une infinit\'e9 de sens.
+\par
+\par \endash Myst\'e8re, soit\~! Voyons le myst\'e8re, dit de Saint-Aignan.
+\par
+\par Mais Porthos s\rquote inclina.
+\par
+\par \endash Vous trouverez bon que je n\rquote y entre point, monsieur, dit-il, et pour d\rquote excellentes raisons.
+\par
+\par \endash Que je comprends \'e0 merveille. Oui, monsieur, effleurons alors. Voyons, monsieur je vous \'e9coute.
+\par
+\par \endash Il y a d\rquote abord, monsieur, dit Porthos, que vous avez d\'e9m\'e9nag\'e9\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, j\rquote ai d\'e9m\'e9nag\'e9, dit de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote avouez\~? dit Porthos d\rquote un air de satisfaction visible.
+\par
+\par \endash Si je l\rquote avoue\~? Mais oui, je l\rquote avoue. Pourquoi donc voulez-vous que je ne l\rquote avoue pas\~?
+\par
+\par \endash Vous avez avou\'e9. Bien, nota Porthos en levant seulement un doigt en l\rquote air.
+\par
+\par \endash Ah \'e7\'e0\~! monsieur, comment mon d\'e9m\'e9nagement peut-il avoir caus\'e9 dommage \'e0 M.\~de\~Bragelonne\~? R\'e9pondez, voyons. Car je ne comprends absolument rien \'e0 ce que vous me dites.
+\par
+\par Porthos l\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-il gravement, ce grief est le premier de ceux que M.\~de\~Bragelonne articule contre vous. S\rquote il l\rquote articule, c\rquote est qu\rquote il s\rquote est senti bless\'e9.
+\par
+\par De Saint-Aignan battit du pied le parquet avec impatience.
+\par
+\par \endash Cela ressemble \'e0 une mauvaise querelle, dit-il.
+\par
+\par \endash On ne saurait avoir une mauvaise querelle avec un aussi galant homme que le vicomte de Bragelonne, repartit Porthos\~; mais, enfin, vous n\rquote avez rien \'e0 ajouter au sujet du d\'e9m\'e9nagement, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Non. Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! apr\'e8s\~? Mais remarquez bien, monsieur, que voil\'e0 d\'e9j\'e0 un grief abominable auquel vous ne r\'e9pondez pas, ou plut\'f4t auquel vous r\'e9pondez mal. Comment, monsieur, vous d\'e9m\'e9nagez, cela offense M.\~de\~
+Bragelonne, et vous ne vous excusez pas\~? Tr\'e8s bien\~!
+\par
+\par \endash Quoi\~! s\rquote \'e9cria de Saint-Aignan, qui s\rquote irritait du flegme de ce personnage\~; quoi\~! j\rquote ai besoin de consulter M.\~de\~Bragelonne sur le sujet de d\'e9m\'e9nager ou non\~? Allons donc, monsieur\~!
+\par
+\par \endash Obligatoire, monsieur, obligatoire. Toutefois, vous m\rquote avouerez que cela n\rquote est rien en comparaison du second grief.
+\par
+\par Porthos prit un air s\'e9v\'e8re.
+\par
+\par \endash Et cette trappe, monsieur, dit-il, et cette trappe\~?
+\par
+\par De Saint-Aignan devint excessivement p\'e2le. Il recula sa chaise si brusquement, que Porthos, tout na\'eff qu\rquote il \'e9tait, s\rquote aper\'e7ut que le coup avait port\'e9 avant.
+\par
+\par \endash La trappe, murmura de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Oui, monsieur, expliquez-la si vous pouvez, dit Porthos en secouant la t\'eate.
+\par
+\par De Saint-Aignan baissa le front.
+\par
+\par \endash Oh\~! je suis trahi, murmura-t-il\~; on sait tout\~!
+\par
+\par \endash On sait toujours tout, r\'e9pliqua Porthos, qui ne savait rien.
+\par
+\par \endash Vous m\rquote en voyez accabl\'e9, poursuivit de Saint-Aignan, accabl\'e9 \'e0 ce point que j\rquote en perds la t\'eate\~!
+\par
+\par \endash Conscience coupable, monsieur. Oh\~! votre affaire n\rquote est pas bonne.
+\par
+\par \endash Monsieur\~!
+\par
+\par \endash Et quand le public sera instruit, et qu\rquote il se fera juge\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur, s\rquote \'e9cria vivement le comte, un pareil secret doit \'eatre ignor\'e9, m\'eame du confesseur\~!
+\par
+\par \endash Nous aviserons, dit Porthos, et le secret n\rquote ira pas loin, en effet.
+\par
+\par \endash Mais, monsieur, reprit de Saint-Aignan, M.\~de\~Bragelonne, en p\'e9n\'e9trant ce secret, se rend-il compte du danger qu\rquote il court, et qu\rquote il fait courir\~?
+\par
+\par \endash M.\~de\~Bragelonne ne court aucun danger, monsieur, n\rquote en craint aucun, et vous l\rquote exp\'e9rimenterez bient\'f4t, avec l\rquote aide de Dieu.
+\par
+\par \'ab\~Cet homme est un enrag\'e9, pensa de Saint-Aignan. Que me veut-il\~?\~\'bb
+\par
+\par Puis il reprit tout haut\~:
+\par
+\par \endash Voyons, monsieur, assoupissons cette affaire.
+\par
+\par \endash Vous oubliez le portrait\~? dit Porthos avec une voix de tonnerre qui gla\'e7a le sang du comte.
+\par
+\par Comme le portrait \'e9tait celui de La Valli\'e8re, et qu\rquote il n\rquote y avait plus \'e0 s\rquote y m\'e9prendre, de Saint-Aignan sentit ses yeux se dessiller tout \'e0 fait.
+\par
+\par \endash Ah\~! s\rquote \'e9cria-t-il, ah\~! monsieur, je me souviens que M.\~de\~Bragelonne \'e9tait son fianc\'e9.
+\par
+\par Porthos prit un air imposant, la majest\'e9 de l\rquote ignorance.
+\par
+\par \endash Il ne m\rquote importe en rien, ni \'e0 vous non plus, dit-il, que mon ami soit ou non le fianc\'e9 de qui vous dites. Je suis m\'eame surpris que vous ayez prononc\'e9 cette parole indiscr\'e8te. Elle pourra faire tort \'e0
+ votre cause, monsieur.
+\par
+\par \endash Monsieur, vous \'eates l\rquote esprit, la d\'e9licatesse et la loyaut\'e9 en une personne. Je vois tout ce dont il s\rquote agit.
+\par
+\par \endash Tant mieux\~! dit Porthos.
+\par
+\par \endash Et, poursuivit de Saint-Aignan, vous me l\rquote avez fait entendre de la fa\'e7on la plus ing\'e9nieuse et la plus exquise. Merci, monsieur, merci\~!
+\par
+\par Porthos se rengorgea.
+\par
+\par \endash Seulement, \'e0 pr\'e9sent que je sais tout, souffrez que je vous explique\'85
+\par
+\par Porthos secoua la t\'eate en homme qui ne veut pas entendre\~; mais de Saint Aignan continua\~:
+\par
+\par \endash Je suis au d\'e9sespoir, voyez-vous, de tout ce qui arrive\~; mais qu\rquote eussiez-vous fait \'e0 ma place\~? Voyons, entre nous, dites-moi ce que vous eussiez fait\~?
+\par
+\par Porthos leva la t\'eate.
+\par
+\par \endash Il ne s\rquote agit point de ce que j\rquote eusse fait, jeune homme\~; vous avez, dit-il, connaissance des trois griefs, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Pour le premier, pour le d\'e9m\'e9nagement, monsieur, et ici, c\rquote est \'e0 l\rquote homme d\rquote esprit et d\rquote honneur que je m\rquote adresse, quand une auguste volont\'e9 elle-m\'eame me conviait \'e0 d\'e9m\'e9
+nager, devais-je, pouvais-je d\'e9sob\'e9ir\~?
+\par
+\par Porthos fit un mouvement que de Saint-Aignan ne lui donna pas le temps d\rquote achever.
+\par
+\par \endash Ah\~! ma franchise vous touche, dit-il, interpr\'e9tant le mouvement \'e0 sa mani\'e8re. Vous sentez que j\rquote ai raison.
+\par
+\par Porthos ne r\'e9pliqua rien.
+\par
+\par \endash Je passe \'e0 cette malheureuse trappe, poursuivit de Saint-Aignan en appuyant sa main sur le bras de Porthos\~; cette trappe, cause du mal, moyen du mal\~; cette trappe construite pour ce que vous savez. Eh bien\~
+! en bonne foi, supposez-vous que ce soit moi qui, de mon plein gr\'e9, dans un endroit pareil, aie fait ouvrir une trappe destin\'e9e\'85 Oh\~! non, vous ne le croyez pas, et, ici encore, vous sentez, vous devinez, vous comprenez, une volont\'e9
+ au-dessus de la mienne. Vous appr\'e9ciez l\rquote entra\'eenement, je ne parle pas de l\rquote amour, cette folie irr\'e9sistible\'85 Mon Dieu\~!\'85 heureusement, j\rquote ai affaire \'e0 un homme plein de c\'9cur de sensibilit\'e9\~
+; sans quoi, que de malheur et de scandale sur elle, pauvre enfant\~!\'85 et sur celui\'85 que je ne veux pas nommer\~!
+\par
+\par Porthos, \'e9tourdi, abasourdi par l\rquote \'e9loquence et les gestes de Saint-Aignan, faisait mille efforts pour recevoir cette averse de paroles, auxquelles il ne comprenait pas le plus petit mot, droit et immobile sur son si\'e8ge\~; il y parvint.
+
+\par
+\par De Saint-Aignan, lanc\'e9 dans sa p\'e9roraison, continua, en donnant une action nouvelle \'e0 sa voix, une v\'e9h\'e9mence croissante \'e0 son geste\~:
+\par
+\par \endash Quant au portrait, car je comprends que le portrait est le grief principal\~; quant au portrait, voyons, suis-je coupable\~? Qui a d\'e9sir\'e9 avoir son portrait\~? est-ce moi\~? Qui l\rquote aime\~? est-ce moi\~? Qui la veut\~? est-ce moi\~?
+\'85 Qui l\rquote a prise\~? est-ce moi\~? Non\~! mille fois non\~! je sais que M.\~de\~Bragelonne doit \'eatre d\'e9sesp\'e9r\'e9, je sais que ces malheurs-l\'e0 sont cruels. Tenez, moi aussi, je souffre. Mais pas de r\'e9sistance possible. Luttera-t-il
+\~? on en rirait. S\rquote il s\rquote obstine seulement, il se perd. Vous me direz que le d\'e9sespoir est une folie\~; mais vous \'eates raisonnable, vous, vous m\rquote avez compris. Je vois \'e0 votre air grave r\'e9fl\'e9chi, embarrass\'e9 m\'ea
+me, que l\rquote importance de la situation vous a frapp\'e9. Retournez donc vers M.\~de\~Bragelonne\~; remerciez-le, comme je l\rquote en remercie moi-m\'eame, d\rquote avoir choisi pour interm\'e9diaire un homme de votre m\'e9rite. Croyez que, de mon c
+\'f4t\'e9, je garderai une reconnaissance \'e9ternelle \'e0 celui qui a pacifi\'e9 si ing\'e9nieusement si intelligemment notre discorde. Et, puisque le malheur a voulu que ce secret f\'fbt \'e0 quatre au lieu d\rquote \'eatre \'e0 trois, eh bien\~
+! ce secret, qui peut faire la fortune du plus ambitieux, je me r\'e9jouis de le partager avec vous\~; je m\rquote en r\'e9jouis du fond de l\rquote \'e2me. \'c0 partir de ce moment, disposez donc de moi, je me mets \'e0
+ votre merci. Que faut-il que je fasse pour vous\~? Que dois-je demander, exiger m\'eame\~? Parlez, monsieur, parlez.
+\par
+\par Et, selon l\rquote usage famili\'e8rement amical des courtisans de cette \'e9poque, de Saint-Aignan vint enlacer Porthos et le serrer tendrement dans ses bras.
+\par
+\par Porthos se laissa faire avec un flegme inou\'ef.
+\par
+\par \endash Parlez, r\'e9p\'e9ta de Saint-Aignan\~; que demandez-vous\~?
+\par
+\par \endash Monsieur, dit Porthos, j\rquote ai en bas un cheval\~; faites moi le plaisir de le monter\~; il est excellent et ne vous jouera point de mauvais tours.
+\par
+\par \endash Monter \'e0 cheval\~! pour quoi faire\~? demanda de Saint-Aignan avec curiosit\'e9.
+\par
+\par \endash Mais, pour venir avec moi o\'f9 nous attend M.\~de\~Bragelonne.
+\par
+\par \endash Ah\~! il voudrait me parler, je le con\'e7ois\~; avoir des d\'e9tails. H\'e9las\~! c\rquote est bien d\'e9licat\~! Mais, en ce moment, je ne puis, le roi m\rquote attend.
+\par
+\par \endash Le roi attendra, dit Porthos.
+\par
+\par \endash Mais, o\'f9 donc m\rquote attend M.\~de\~Bragelonne\~?
+\par
+\par \endash Aux Minimes, \'e0 Vincennes.
+\par
+\par \endash Ah \'e7\'e0\~! mais, rions-nous\~?
+\par
+\par \endash Je ne crois pas\~; moi, du moins.
+\par
+\par Et Porthos donna \'e0 son visage la rigidit\'e9 de ses lignes les plus s\'e9v\'e8res.
+\par
+\par \endash Mais les Minimes, c\rquote est un rendez-vous d\rquote \'e9p\'e9e, cela\~? Eh bien\~! qu\rquote ai-je \'e0 faire aux Minimes, alors\~?
+\par
+\par Porthos tira lentement son \'e9p\'e9e.
+\par
+\par \endash Voici la mesure de l\rquote \'e9p\'e9e de mon ami, dit-il.
+\par
+\par \endash Corbleu\~! Cet homme est fou\~! s\rquote \'e9cria de Saint-Aignan.
+\par
+\par Le rouge monta aux oreilles de Porthos.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-il, si je n\rquote avais pas l\rquote honneur d\rquote \'eatre chez vous, et de servir les int\'e9r\'eats de M.\~de\~Bragelonne, je vous jetterais par votre fen\'eatre\~
+! Ce sera partie remise, et vous ne perdrez rien pour attendre. Venez-vous aux Minimes, monsieur\~?
+\par
+\par \endash Eh\~!\'85
+\par
+\par \endash Y venez-vous de bonne volont\'e9\~?
+\par
+\par \endash Mais\'85
+\par
+\par \endash Je vous y porte si vous n\rquote y venez pas\~! Prenez garde\~!
+\par
+\par \endash Basque\~! s\rquote \'e9cria M.\~de\~Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Le roi appelle M.\~le comte, dit Basque.
+\par
+\par \endash C\rquote est diff\'e9rent, dit Porthos\~; le service du roi avant tout. Nous attendrons l\'e0 jusqu\rquote \'e0 ce soir, monsieur.
+\par
+\par Et, saluant de Saint-Aignan avec sa courtoisie ordinaire, Porthos sortit, enchant\'e9 d\rquote avoir arrang\'e9 encore une affaire.
+\par
+\par De Saint-Aignan le regarda sortir\~; puis, repassant \'e0 la h\'e2te son habit et sa veste, il courut en r\'e9parant le d\'e9sordre de sa toilette, et disant\~:
+\par
+\par \endash Aux Minimes\~!\'85 aux Minimes\~!\'85 Nous verrons comment le roi va prendre ce cartel-l\'e0. Il est bien pour lui, pardieu\~!
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838243}{\*\bkmkstart _Toc97189281}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXCV \endash Rivaux politiques
+{\*\bkmkend _Toc79838243}{\*\bkmkend _Toc97189281}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{Le roi, apr\'e8s cette promenade si fertile pour Apollon, et dans laquelle chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les po\'e8tes de l\rquote \'e9poque, le roi trouva chez lui M.\~Fouquet qui l\rquote attendait.
+\par
+\par Derri\'e8re le roi venait M.\~Colbert, qui l\rquote avait pris dans un corridor comme s\rquote il l\rquote e\'fbt attendu \'e0 l\rquote aff\'fbt, et qui le suivait comme son ombre jalouse et surveillante\~; M.\~Colbert, avec sa t\'eate carr\'e9
+e, son gros luxe d\rquote habits d\'e9braill\'e9s, qui le faisaient ressembler quelque peu \'e0 un seigneur flamand apr\'e8s la bi\'e8re.
+\par
+\par M.\~Fouquet, \'e0 la vue de son ennemi, demeura calme, et s\rquote attacha pendant toute la sc\'e8ne qui allait suivre \'e0 observer cette conduite si difficile de l\rquote homme sup\'e9rieur dont le c\'9cur regorge de m\'e9pris, et qui ne veut pas m\'ea
+me t\'e9moigner son m\'e9pris, dans la crainte de faire encore trop d\rquote honneur \'e0 son adversaire.
+\par
+\par Colbert ne cachait pas une joie insultante. Pour lui, c\rquote \'e9tait de la part de M.\~Fouquet une partie mal jou\'e9e et perdue sans ressource, quoiqu\rquote elle ne f\'fbt pas encore termin\'e9e. Colbert \'e9tait de cette \'e9cole d\rquote
+hommes politiques qui n\rquote admirent que l\rquote habilet\'e9, qui n\rquote estiment que le succ\'e8s.
+\par
+\par De plus, Colbert, qui n\rquote \'e9tait pas seulement un homme envieux et jaloux, mais qui avait \'e0 c\'9cur tous les int\'e9r\'eats du roi, parce qu\rquote il \'e9tait dou\'e9 au fond de la supr\'eame probit\'e9 du chiffre, Colbert pouvait se donner
+\'e0 lui-m\'eame le pr\'e9texte, si heureux lorsque l\rquote on hait, qu\rquote il agissait, en ha\'efssant et en perdant M.\~Fouquet, en vue du bien de l\rquote \'c9tat et de la dignit\'e9 royale.
+\par
+\par Aucun de ces d\'e9tails n\rquote \'e9chappa \'e0 Fouquet. \'c0 travers les gros sourcils de son ennemi, et malgr\'e9 le jeu incessant de ses paupi\'e8res, il lisait, par les yeux, jusqu\rquote au fond du c\'9cur de Colbert\~; il vit donc tout ce qu
+\rquote il y avait dans ce c\'9cur\~: haine et triomphe.
+\par
+\par Seulement, comme, tout en p\'e9n\'e9trant, il voulait rester imp\'e9n\'e9trable, il rass\'e9r\'e9na son visage, sourit de ce charmant sourire sympathique qui n\rquote appartenait qu\rquote \'e0 lui, et, donnant l\rquote \'e9lasticit\'e9
+ la plus noble et la plus souple \'e0 la fois \'e0 son salut\~:
+\par
+\par \endash Sire, dit-il, je vois, \'e0 l\rquote air joyeux de Votre Majest\'e9, qu\rquote elle a fait une bonne promenade.
+\par
+\par \endash Charmante, en effet, monsieur le surintendant, charmante\~! Vous avez eu bien tort de ne pas venir avec nous, comme je vous y avais invit\'e9.
+\par
+\par \endash Sire, je travaillais, r\'e9pondit le surintendant.
+\par
+\par Fouquet n\rquote eut pas m\'eame besoin de d\'e9tourner la t\'eate\~; il ne regardait pas du c\'f4t\'e9 de M.\~Colbert.
+\par
+\par \endash Ah\~! la campagne, monsieur Fouquet\~! s\rquote \'e9cria le roi. Mon Dieu, que je voudrais pouvoir toujours vivre \'e0 la campagne, en plein air, sous les arbres\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! Votre Majest\'e9 n\rquote est pas encore lasse du tr\'f4ne, j\rquote esp\'e8re\~? dit Fouquet.
+\par
+\par \endash Non\~; mais les tr\'f4nes de verdure sont bien doux.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, Sire, Votre Majest\'e9 comble tous mes v\'9cux en parlant ainsi. J\rquote avais justement une requ\'eate \'e0 lui pr\'e9senter.
+\par
+\par \endash De la part de qui, monsieur le surintendant\~?
+\par
+\par \endash De la part des nymphes de Vaux.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! fit Louis XIV.
+\par
+\par \endash Le roi m\rquote a daign\'e9 faire une promesse, dit Fouquet.
+\par
+\par \endash Oui, je me rappelle.
+\par
+\par \endash La f\'eate de Vaux, la fameuse f\'eate, n\rquote est-ce pas, Sire\~? dit Colbert essayant de faire preuve de cr\'e9dit en se m\'ealant \'e0 la conversation.
+\par
+\par Fouquet, avec un profond m\'e9pris, ne releva pas le mot. Ce fut pour lui comme si Colbert n\rquote avait ni pens\'e9 ni parl\'e9.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 sait, dit-il, que je destine ma terre de Vaux \'e0 recevoir le plus aimable des princes, le plus puissant des rois.
+\par
+\par \endash J\rquote ai promis, monsieur, dit Louis XIV en souriant, et un roi n\rquote a que sa parole.
+\par
+\par \endash Et moi, Sire, je viens dire \'e0 Votre Majest\'e9 que je suis absolument \'e0 ses ordres.
+\par
+\par \endash Me promettez-vous beaucoup de merveilles, monsieur le surintendant\~?
+\par
+\par Et Louis XIV regarda Colbert.
+\par
+\par \endash Des merveilles\~? Oh\~! non, Sire. Je ne m\rquote engage point \'e0 cela\~; j\rquote esp\'e8re pouvoir promettre un peu de plaisir, peut-\'eatre m\'eame un peu d\rquote oubli au roi.
+\par
+\par \endash Non pas, non pas, monsieur Fouquet, dit le roi. J\rquote insiste sur le mot merveille. Oh\~! vous \'eates un magicien, nous connaissons votre pouvoir, nous savons que vous trouvez de l\rquote or, n\rquote y en e\'fb
+t-il point au monde. Aussi le peuple dit que vous en faites.
+\par
+\par Fouquet sentit que le coup partait d\rquote un double carquois et que le roi lui lan\'e7ait \'e0 la fois une fl\'e8che de son arc, une fl\'e8che de l\rquote arc de Colbert. Il se mit \'e0 rire.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit-il, le peuple sait parfaitement dans quelle mine je le prends, cet or. Il le sait trop, peut-\'eatre\~; et du reste, ajouta-t-il fi\'e8rement, je puis assurer Votre Majest\'e9 que l\rquote or destin\'e9 \'e0 payer la f\'ea
+te de Vaux ne fera couler ni sang ni larmes. Des sueurs, peut-\'eatre. On les paiera.
+\par
+\par Louis resta interdit. Il voulut regarder Colbert, Colbert aussi voulut r\'e9pliquer\~; un coup d\rquote \'9cil d\rquote aigle, un regard loyal, royal m\'eame, lanc\'e9 par Fouquet, arr\'eata la parole sur ses l\'e8vres.
+\par
+\par Le roi, s\rquote \'e9tait remis pendant ce temps. Il se tourna vers Fouquet, et lui dit\~:
+\par
+\par \endash Donc, vous formulez votre invitation\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire, s\rquote il pla\'eet \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Pour quel jour\~?
+\par
+\par \endash Pour le jour qu\rquote il vous conviendra, Sire.
+\par
+\par \endash C\rquote est parler en enchanteur qui improvise, monsieur Fouquet. Je n\rquote en dirais pas autant, moi.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 fera, quand elle le voudra, tout ce qu\rquote un roi peut et doit faire. Le roi de France a des serviteurs capables de tout pour son service et pour ses plaisirs.
+\par
+\par Colbert essaya de regarder le surintendant pour voir si ce mot \'e9tait un retour \'e0 des sentiments moins hostiles. Fouquet n\rquote avait pas m\'eame regard\'e9 son ennemi. Colbert n\rquote existait pas pour lui.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! \'e0 huit jours, voulez-vous\~? dit le roi.
+\par
+\par \endash \'c0 huit jours, Sire.
+\par
+\par \endash Nous sommes \'e0 mardi\~; voulez-vous jusqu\rquote au dimanche suivant\~?
+\par
+\par \endash Le d\'e9lai que daigne accorder Sa Majest\'e9 secondera puissamment les travaux que mes architectes vont entreprendre pour concourir au divertissement du roi et de ses amis.
+\par
+\par \endash Et, en parlant de mes amis, repartit le roi, comment les traitez-vous\~?
+\par
+\par \endash Le roi est ma\'eetre partout, Sire\~; le roi fait sa liste et donne ses ordres. Tous ceux qu\rquote il daigne inviter sont des h\'f4tes tr\'e8s respect\'e9s par moi.
+\par
+\par \endash Merci\~! reprit le roi, touch\'e9 de la noble pens\'e9e exprim\'e9e avec un noble accent.
+\par
+\par Fouquet prit alors cong\'e9 de Louis XIV, apr\'e8s quelques mots donn\'e9s aux d\'e9tails de certaines affaires\'85
+\par
+\par Il sentit que Colbert demeurait avec le roi, qu\rquote on allait s\rquote entretenir de lui, que ni l\rquote un ni l\rquote autre ne l\rquote \'e9pargnerait.
+\par
+\par La satisfaction de donner un dernier coup, un terrible coup \'e0 son ennemi, lui apparut comme une compensation \'e0 tout ce qu\rquote on allait lui faire souffrir\'85
+\par
+\par Il revint donc promptement, lorsque d\'e9j\'e0 il avait touch\'e9 la porte, et, s\rquote adressant au roi\~:
+\par
+\par \endash Pardon\~! Sire, dit-il pardon\~!
+\par
+\par \endash De quoi pardon, monsieur\~? fit le prince avec am\'e9nit\'e9.
+\par
+\par \endash D\rquote une faute grave, que je commettais sans m\rquote en apercevoir.
+\par
+\par \endash Une faute, vous\~? Ah\~! monsieur Fouquet, il faudra bien que je vous pardonne. Contre quoi avez-vous p\'e9ch\'e9, ou contre qui\~?
+\par
+\par \endash Contre toute convenance, Sire. J\rquote oubliais de faire part \'e0 Votre Majest\'e9 d\rquote une circonstance assez importante.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par Colbert frissonna\~; il crut \'e0 une d\'e9nonciation. Sa conduite avait \'e9t\'e9 d\'e9masqu\'e9e. Un mot de Fouquet, une preuve articul\'e9e, et, devant la loyaut\'e9 juv\'e9nile de Louis XIV, s\rquote effa\'e7
+ait toute la faveur de Colbert. Celui-ci trembla donc qu\rquote un coup si hardi ne v\'eent renverser tout son \'e9chafaudage, et, de fait, le coup \'e9tait si beau \'e0 jouer, qu\rquote Aramis, le beau joueur, ne l\rquote e\'fbt pas manqu\'e9.
+\par
+\par \endash Sire, dit Fouquet d\rquote un air d\'e9gag\'e9, puisque vous avez eu la bont\'e9 de me pardonner, je suis tout loger dans ma confession\~: ce matin, j\rquote ai vendu l\rquote une de mes charges.
+\par
+\par \endash Une de vos charges\~! s\rquote \'e9cria le roi\~; laquelle donc\~?
+\par
+\par Colbert devint livide.
+\par
+\par \endash Celle qui me donnait, Sire, une grande robe et un air s\'e9v\'e8re\~: la charge de procureur g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par Le roi poussa un cri involontaire, et regarda Colbert.
+\par
+\par Celui-ci, la sueur au front, se sentit pr\'e8s de d\'e9faillir.
+\par
+\par \endash \'c0 qui vend\'eetes-vous cette charge, monsieur Fouquet\~? demanda le roi.
+\par
+\par Colbert s\rquote appuya au chambranle de la chemin\'e9e.
+\par
+\par \endash \'c0 un conseiller du Parlement, Sire, qui s\rquote appelle M.\~Vanel.
+\par
+\par \endash Vanel\~?
+\par
+\par \endash Un ami de M.\~l\rquote intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant tomber ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une expression d\rquote oubli et d\rquote ignorance que le peintre, l\rquote acteur et le po\'e8te doivent renoncer \'e0
+ reproduire avec le pinceau, le geste ou la plume.
+\par
+\par Puis, ayant fini, ayant \'e9cras\'e9 Colbert sous le poids de cette sup\'e9riorit\'e9, le surintendant salua de nouveau le roi, et partit \'e0 moiti\'e9 veng\'e9 par la stup\'e9faction du prince et par l\rquote humiliation du favori.
+\par
+\par \endash Est-il possible\~? se dit le roi quand Fouquet eut disparu. Il a vendu cette charge\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire, r\'e9pliqua Colbert avec intention.
+\par
+\par \endash Il est fou\~! risqua le roi.
+\par
+\par Colbert, cette fois, ne r\'e9pliqua pas\~; il avait entrevu la pens\'e9e du ma\'eetre. Cette pens\'e9e le vengeait aussi. \'c0 sa haine venait se joindre sa jalousie\~; \'e0 son plan de ruine venait s\rquote allier une menace de disgr\'e2ce.
+\par
+\par D\'e9sormais, Colbert le sentit, entre Louis XIV et lui, les id\'e9es hostiles ne rencontraient plus d\rquote obstacles, et la premi\'e8re faute de Fouquet qui pourrait servir de pr\'e9texte devancerait de pr\'e8s le ch\'e2timent.
+\par
+\par Fouquet avait laiss\'e9 tomber son arme. Haine et Jalousie venaient de la ramasser.
+\par
+\par Colbert fut invit\'e9 par le roi \'e0 la f\'eate de Vaux\~; il salua comme un homme s\'fbr de lui, il accepta comme un homme qui oblige.
+\par
+\par Le roi en \'e9tait au nom de Saint-Aignan sur la liste d\rquote ordres, quand l\rquote huissier annon\'e7a le comte de Saint-Aignan.
+\par
+\par Colbert se retira discr\'e8tement \'e0 l\rquote arriv\'e9e du Mercure royal.
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc79838244}{\*\bkmkstart _Toc97189282}\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Chapitre CXCVI \endash Rivaux amoureux
+{\*\bkmkend _Toc79838244}{\*\bkmkend _Toc97189282}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{De Saint-Aignan avait quitt\'e9 Louis XIV il y avait deux heures \'e0 peine\~; mais, dans cette premi\'e8re effervescence de son amour, quand Louis XIV ne voyait pas La Valli\'e8re, il fallait qu\rquote il parl\'e2t d\rquote
+elle. Or, la seule personne avec laquelle il p\'fbt en parler \'e0 son aise \'e9tait de Saint-Aignan\~; de Saint \endash Aignan lui \'e9tait donc indispensable.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vous, comte\~? s\rquote \'e9cria-t-il en l\rquote apercevant, doublement joyeux qu\rquote il \'e9tait de le voir et de ne plus voir Colbert, dont la figure renfrogn\'e9e l\rquote attristait toujours. Tant mieux\~
+! je suis content de vous voir\~; vous serez du voyage, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Du voyage, Sire\~? demanda de Saint-Aignan. Et de quel voyage\~?
+\par
+\par \endash De celui que nous ferons pour aller jouir de la f\'eate que nous donne M.\~le surintendant \'e0 Vaux. Ah\~! de Saint-Aignan, tu vas enfin voir une f\'eate pr\'e8s de laquelle nos divertissements de Fontainebleau seront des jeux de robins.
+\par
+\par \endash \'c0 Vaux\~! le surintendant donne une f\'eate \'e0 Votre Majest\'e9, et \'e0 Vaux, rien que cela\~?
+\par
+\par \endash Rien que cela\~! Je te trouve charmant de faire le d\'e9daigneux. Sais-tu, toi qui fais le d\'e9daigneux, que, lorsqu\rquote on saura que M.\~Fouquet me re\'e7oit \'e0 Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l\rquote on s\rquote \'e9gorgera pour
+\'eatre invit\'e9 \'e0 cette f\'eate\~? Je te le r\'e9p\'e8te donc, de Saint-Aignan, tu seras du voyage.
+\par
+\par \endash Oui, si, d\rquote ici l\'e0, je n\rquote en ai pas fait un autre plus long et moins agr\'e9able.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash Celui de Styx, Sire.
+\par
+\par \endash Fi\~! dit Louis XIV en riant.
+\par
+\par \endash Non, s\'e9rieusement, Sire, r\'e9pondit de Saint-Aignan. J\rquote y suis convi\'e9, et de fa\'e7on, en v\'e9rit\'e9, \'e0 ne pas trop savoir de quelle mani\'e8re m\rquote y prendre pour refuser.
+\par
+\par \endash Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve po\'e9tique\~; mais t\'e2che de ne pas tomber d\rquote Apollon en Ph\'e9bus.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! donc, si Votre Majest\'e9 daigne m\rquote \'e9couter je ne mettrai pas plus longtemps l\rquote esprit de mon roi \'e0 la torture.
+\par
+\par \endash Parle.
+\par
+\par \endash Le roi conna\'eet-il M.\~le baron du Vallon\~?
+\par
+\par \endash Oui, pardieu\~! un bon serviteur du roi mon p\'e8re, et un beau convive, ma foi\~! Car c\rquote est de celui qui a d\'een\'e9 avec nous \'e0 Fontainebleau que tu veux parler\~?
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment. Mais Votre Majest\'e9 a oubli\'e9 d\rquote ajouter \'e0 ses qualit\'e9s\~: un aimable tueur de gens.
+\par
+\par \endash Comment\~! il veut te tuer, M.\~du Vallon.
+\par
+\par \endash Ou me faire tuer, ce qui est tout un.
+\par
+\par \endash Oh\~! par exemple\~!
+\par
+\par \endash Ne riez pas, Sire, je ne dis rien qui soit au-dessous de la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash Et tu dis qu\rquote il veut te faire tuer\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est son id\'e9e pour le moment, \'e0 ce digne gentilhomme.
+\par
+\par \endash Sois tranquille, je te d\'e9fendrai, s\rquote il a tort.
+\par
+\par \endash Ah\~! il y a un }{\i si.}{
+\par
+\par \endash Sans doute. Voyons, r\'e9ponds comme s\rquote il s\rquote agissait d\rquote un autre, mon pauvre de Saint-Aignan\~; a-t-il tort ou raison\~?
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 va en juger.
+\par
+\par \endash Que lui as-tu fait\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! \'e0 lui, rien\~; mais il para\'eet que j\rquote ai fait \'e0 un de ses amis.
+\par
+\par \endash C\rquote est tout comme\~; et, son ami, est-ce un des quatre fameux\~?
+\par
+\par \endash Non, c\rquote est le fils d\rquote un des quatre fameux, voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash Qu\rquote as-tu fait \'e0 ce fils\~? Voyons.
+\par
+\par \endash Dame\~! j\rquote ai aid\'e9 quelqu\rquote un \'e0 lui prendre sa ma\'eetresse.
+\par
+\par \endash Et tu avoues cela\~?
+\par
+\par \endash Il faut bien que je l\rquote avoue, puisque c\rquote est vrai.
+\par
+\par \endash En ce cas, tu as tort.
+\par
+\par \endash Ah\~! j\rquote ai tort\~?
+\par
+\par \endash Oui, et, ma foi, s\rquote il te tue\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! il aura raison.
+\par
+\par \endash Ah\~! voil\'e0 donc comme vous jugez, Sire\~?
+\par
+\par \endash Trouves-tu la m\'e9thode mauvaise\~?
+\par
+\par \endash Je la trouve exp\'e9ditive.
+\par
+\par \endash Bonne justice et prompte, disait mon a\'efeul Henri IV.
+\par
+\par \endash Alors, que le roi signe vite la gr\'e2ce de mon adversaire, qui m\rquote attend aux Minimes pour me tuer.
+\par
+\par \endash Son nom et un parchemin.
+\par
+\par \endash Sire, il y a un parchemin sur la table de Votre Majest\'e9, et, quant \'e0 son nom\'85
+\par
+\par \endash Quant \'e0 son nom\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est le vicomte de Bragelonne, Sire.
+\par
+\par \endash Le vicomte de Bragelonne\~? s\rquote \'e9cria le roi en passant du rire \'e0 la plus profonde stupeur.
+\par
+\par Puis, apr\'e8s un moment de silence, pendant lequel il essuya la sueur qui coulait sur son front\~:
+\par
+\par \endash Bragelonne\~! murmura-t-il.
+\par
+\par \endash Pas davantage, Sire, dit de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Bragelonne, le fianc\'e9 de\~?\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu, oui\~! Bragelonne, le fianc\'e9 de\'85
+\par
+\par \endash Il \'e9tait \'e0 Londres, cependant\~!
+\par
+\par \endash Oui\~; mais je puis vous r\'e9pondre qu\rquote il n\rquote y est plus, Sire.
+\par
+\par \endash Et il est \'e0 Paris\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est-\'e0-dire qu\rquote il est aux Minimes, o\'f9 il m\rquote attend, comme j\rquote ai eu l\rquote honneur de le dire au roi.
+\par
+\par \endash Sachant tout\~?
+\par
+\par \endash Et bien d\rquote autres choses encore\~! Si le roi veut voir le billet qu\rquote il m\rquote a fait tenir\'85
+\par
+\par Et de Saint-Aignan tira de sa poche le billet que nous connaissons.
+\par
+\par \endash Quand Votre Majest\'e9 aura lu le billet, dit-il, j\rquote aurai l\rquote honneur de lui dire comment il m\rquote est parvenu.
+\par
+\par Le roi lut avec agitation, et aussit\'f4t.
+\par
+\par \endash Eh bien\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! Votre Majest\'e9 conna\'eet certaine serrure cisel\'e9e, fermant certaine porte en bois d\rquote \'e9b\'e8ne, qui s\'e9pare certaine chambre de certain sanctuaire bleu et blanc\~?
+\par
+\par \endash Certainement, le boudoir de Louise.
+\par
+\par \endash Oui, Sire. Eh bien\~! c\rquote est dans le trou de cette serrure que j\rquote ai trouv\'e9 ce billet. Qui l\rquote y a mis\~? M.\~de\~Bragelonne ou le diable\~? Mais, comme le billet sent l\rquote ambre et non le soufre, je conclus que ce doit
+\'eatre non pas le diable, mais bien M.\~de\~Bragelonne.
+\par
+\par Louis pencha la t\'eate et parut absorb\'e9 tristement. Peut-\'eatre en ce moment quelque chose comme un remords traversait-il son c\'9cur.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit-il, ce secret d\'e9couvert\~!
+\par
+\par \endash Sire, je vais faire de mon mieux pour que ce secret meure dans la poitrine qui le renferme, dit de Saint-Aignan d\rquote un ton de bravoure tout espagnol.
+\par
+\par Et il fit un mouvement pour gagner la porte\~; mais d\rquote un geste le roi l\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash Et o\'f9 allez-vous\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Mais o\'f9 l\rquote on m\rquote attend, Sire.
+\par
+\par \endash Quoi faire\~?
+\par
+\par \endash Me battre, probablement.
+\par
+\par \endash Vous battre\~? s\rquote \'e9cria le roi. Un moment, s\rquote il vous pla\'eet, monsieur le comte\~!
+\par
+\par De Saint-Aignan secoua la t\'eate comme l\rquote enfant qui se mutine quand on veut l\rquote emp\'eacher de se jeter dans un puits ou de jouer avec un couteau.
+\par
+\par \endash Mais cependant, Sire\'85 fit-il.
+\par
+\par \endash Et d\rquote abord, dit le roi, je ne suis pas \'e9clair\'e9.
+\par
+\par \endash Oh\~! sur ce point, que Votre Majest\'e9 interroge, r\'e9pondit de Saint-Aignan, et je ferai la lumi\'e8re.
+\par
+\par \endash Qui vous a dit que M.\~de\~Bragelonne a p\'e9n\'e9tr\'e9 dans la chambre en question\~?
+\par
+\par \endash Ce billet que j\rquote ai trouv\'e9 dans la serrure, comme j\rquote ai eu l\rquote honneur de le dire \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Qui te dit que c\rquote est lui qui l\rquote y a mis\~?
+\par
+\par \endash Quel autre que lui e\'fbt os\'e9 se charger d\rquote une pareille commission\~?
+\par
+\par \endash Tu as raison. Comment a-t-il p\'e9n\'e9tr\'e9 chez toi\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! ceci est fort grave, attendu que toutes les portes \'e9taient ferm\'e9es, et que mon laquais, Basque, avait les clefs dans ses poches.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! on aura gagn\'e9 ton laquais.
+\par
+\par \endash Impossible, Sire.
+\par
+\par \endash Pourquoi, impossible\~?
+\par
+\par \endash Parce que, si on l\rquote e\'fbt gagn\'e9, on n\rquote e\'fbt pas perdu le pauvre gar\'e7on, dont on pouvait encore avoir besoin plus tard, en manifestant clairement qu\rquote on s\rquote \'e9tait servi de lui.
+\par
+\par \endash C\rquote est juste. Maintenant, il ne resterait donc qu\rquote une conjecture.
+\par
+\par \endash Voyons, Sire, si cette conjecture est la m\'eame que celle qui s\rquote est pr\'e9sent\'e9e \'e0 mon esprit\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est qu\rquote il se serait introduit par l\rquote escalier.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! Sire, cela me para\'eet plus que probable.
+\par
+\par \endash Il n\rquote en faut pas moins que quelqu\rquote un ait vendu le secret de la trappe.
+\par
+\par \endash Vendu ou donn\'e9.
+\par
+\par \endash Pourquoi cette distinction\~?
+\par
+\par \endash Parce que certaines personnes, Sire, \'e9tant au-dessus du prix d\rquote une trahison, donnent et ne vendent pas.
+\par
+\par \endash Que veux-tu dire\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, Votre Majest\'e9 a l\rquote esprit trop subtil pour ne pas m\rquote \'e9pargner, en devinant, l\rquote embarras de nommer.
+\par
+\par \endash Tu as raison\~: Madame\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! fit de Saint-Aignan.
+\par
+\par \endash Madame, qui s\rquote est inqui\'e9t\'e9e du d\'e9m\'e9nagement.
+\par
+\par \endash Madame, qui a les clefs des chambres de ses filles, et qui est assez puissante pour d\'e9couvrir ce que nul, except\'e9 vous, Sire, ou elle, ne d\'e9couvrirait.
+\par
+\par \endash Et tu crois que ma s\'9cur aura fait alliance avec Bragelonne\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! eh\~! Sire\'85
+\par
+\par \endash \'c0 ce point de l\rquote instruire de tous ces d\'e9tails\~?
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre mieux encore.
+\par
+\par \endash Mieux\~!\'85 Ach\'e8ve.
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre au point de l\rquote accompagner.
+\par
+\par \endash O\'f9 cela\~? En bas, chez toi\~?
+\par
+\par \endash Croyez-vous la chose impossible, Sire\~?
+\par
+\par \endash Oh\~!
+\par
+\par \endash \'c9coutez. Le roi sait si Madame aime les parfums\~?
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote est une habitude qu\rquote elle a prise de ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash La verveine surtout\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est son odeur de pr\'e9dilection.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mon appartement embaume la verveine.
+\par
+\par Le roi demeura pensif.
+\par
+\par \endash Mais, reprit-il, apr\'e8s un moment de silence pourquoi Madame prendrait elle le parti de Bragelonne contre moi\~?
+\par
+\par En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan e\'fbt bien facilement r\'e9pondu par ceux-ci\~: \'ab\~Jalousie de femme\~!\~\'bb le roi sondait son ami jusqu\rquote au fond du c\'9cur pour voir s\rquote il avait p\'e9n\'e9tr\'e9
+ le secret de sa galanterie avec sa belle \endash s\'9cur. Mais de Saint-Aignan n\rquote \'e9tait pas un courtisan m\'e9diocre\~; il ne se risquait pas \'e0 la l\'e9g\'e8re dans la d\'e9couverte des secrets de famille\~; il \'e9
+tait trop ami des Muses pour ne pas songer souvent \'e0 ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux vers\'e8rent tant de larmes pour expier le crime d\rquote avoir vu on ne sait quoi dans la maison d\rquote Auguste. Il passa donc adroitement \'e0 c\'f4t\'e9
+ du secret de Madame. Mais comme il avait fait preuve de sagacit\'e9 en indiquant que Madame \'e9tait venue chez lui avec Bragelonne, il fallait payer l\rquote usure de cet amour-propre et r\'e9pondre nettement \'e0 cette question\~: \'ab\~
+Pourquoi Madame est-elle contre moi avec Bragelonne\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash Pourquoi\~? r\'e9pondit de Saint-Aignan. Mais Votre Majest\'e9 oublie donc que M.\~le comte de Guiche est l\rquote ami intime du vicomte de Bragelonne\~?
+\par
+\par \endash Je ne vois pas le rapport, r\'e9pondit le roi.
+\par
+\par \endash Ah\~! pardon, Sire, fit de Saint-Aignan\~; mais je croyais M.\~le comte de Guiche grand ami de Madame.
+\par
+\par \endash C\rquote est juste, repartit le roi\~; il n\rquote y a plus besoin de chercher, le coup est venu de l\'e0.
+\par
+\par \endash Et, pour le parer, le roi n\rquote est-il pas d\rquote avis qu\rquote il faut en porter un autre\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; mais pas du genre de ceux qu\rquote on se porte au bois de Vincennes, r\'e9pondit le roi.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 oublie, dit de Saint-Aignan, que je suis gentilhomme, et que l\rquote on m\rquote a provoqu\'e9.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas toi que cela regarde.
+\par
+\par \endash Mais c\rquote est moi qu\rquote on attend aux Minimes, Sire, depuis plus d\rquote une heure\~; moi qui en suis cause, et d\'e9shonor\'e9 si je ne vais pas o\'f9 l\rquote on m\rquote attend.
+\par
+\par \endash Le premier honneur d\rquote un gentilhomme, c\rquote est l\rquote ob\'e9issance \'e0 son roi.
+\par
+\par \endash Sire\'85
+\par
+\par \endash J\rquote ordonne que tu demeures\~!
+\par
+\par \endash Sire\'85
+\par
+\par \endash Ob\'e9is.
+\par
+\par \endash Comme il plaira \'e0 Votre Majest\'e9, Sire.
+\par
+\par \endash D\rquote ailleurs, je veux \'e9claircir toute cette affaire\~; je veux savoir comment on s\rquote est jou\'e9 de moi avec assez d\rquote audace pour p\'e9n\'e9trer dans le sanctuaire de mes pr\'e9
+dilections. Ceux qui ont fait cela, de Saint-Aignan, ce n\rquote est pas toi qui dois les punir, car ce n\rquote est pas ton honneur qu\rquote ils ont attaqu\'e9, c\rquote est le mien.
+\par
+\par \endash Je supplie Votre Majest\'e9 de ne pas accabler de sa col\'e8re M.\~de\~Bragelonne, qui, dans cette affaire, a pu manquer de prudence, mais pas de loyaut\'e9.
+\par
+\par \endash Assez\~! Je saurai faire la part du juste et de l\rquote injuste, m\'eame au fort de ma col\'e8re. Pas un mot de cela \'e0 Madame, surtout.
+\par
+\par \endash Mais que faire vis-\'e0-vis de M.\~de\~Bragelonne, Sire\~? Il va me chercher, et\'85
+\par
+\par \endash Je lui aurai parl\'e9 ou fait parler avant ce soir.
+\par
+\par \endash Encore une fois, Sire, je vous en supplie, de l\rquote indulgence.
+\par
+\par \endash J\rquote ai \'e9t\'e9 indulgent assez longtemps, comte, dit Louis XIV en fron\'e7ant le sourcil\~; il est temps que je montre \'e0 certaines personnes que je suis le ma\'eetre chez moi.
+\par
+\par Le roi pronon\'e7ait \'e0 peine ces mots, qui annon\'e7aient qu\rquote au nouveau ressentiment se m\'ealait le souvenir d\rquote un ancien, que l\rquote huissier apparut sur le seuil du cabinet.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il\~? demanda le roi, et pourquoi vient-on quand je n\rquote ai point appel\'e9\~?
+\par
+\par \endash Sire, dit l\rquote huissier, Votre Majest\'e9 m\rquote a ordonn\'e9, une fois pour toutes, de laisser passer M.\~le comte de La F\'e8re toutes les fois qu\rquote il aurait \'e0 parler \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash M.\~le comte de La F\'e8re est l\'e0 qui attend.
+\par
+\par Le roi et de Saint-Aignan \'e9chang\'e8rent \'e0 ces mots un regard dans lequel il y avait plus d\rquote inqui\'e9tude que de surprise. Louis h\'e9sita un instant. Mais, presque aussit\'f4t, prenant sa r\'e9solution\~:
+\par
+\par \endash Va, dit-il \'e0 de Saint-Aignan, va trouver Louise, instruis-la de ce qui se trame contre nous\~; ne lui laisse pas ignorer que Madame recommence ses pers\'e9cutions, et qu\rquote
+elle a mis en campagne des gens qui eussent mieux fait de rester neutres.
+\par
+\par \endash Sire\'85
+\par
+\par \endash Si Louise s\rquote effraie, continua le roi, rassure-la\~; dis-lui que l\rquote amour du roi est un bouclier imp\'e9n\'e9trable. Si, ce dont j\rquote aime \'e0 douter, elle savait tout d\'e9j\'e0 ou si elle avait subi de son c\'f4t\'e9
+ quelque attaque, dis-lui bien, de Saint \endash Aignan, ajouta le roi tout frissonnant de col\'e8re et de fi\'e8vre, dis-lui bien que, cette fois, au lieu de la d\'e9fendre, je la vengerai, et cela si s\'e9v\'e8rement, que nul, d\'e9sormais, n\rquote
+osera lever les yeux jusqu\rquote \'e0 elle.
+\par
+\par \endash Est-ce tout, Sire\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est tout. Va vite, et demeure fid\'e8le, toi qui vis au milieu de cet enfer, sans avoir comme moi l\rquote espoir du paradis.
+\par
+\par Saint-Aignan s\rquote \'e9puisa en protestations de d\'e9vouement\~; il prit et baisa la main du roi et sortit radieux.
+\par }{
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\hich\af40\dbch\af16\loch\f40 Fin du tome III
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Le v}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 comte de Bragelonne, Tome III.
+\par by Alexandre Dumas
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, ***
+\par
+\par ***** This file should be named 13949-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 13949-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{
+\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip *****
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+\par goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+\par To learn more about the Project Gutenberg Li}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 erary Archive Foundation
+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+\par
+\par
+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+\par Foundation
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+\par The Project Gutenberg Literary Archive Found}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion is a non profit
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+\par Literary Archive Foundation
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+\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+\par States. Compliance requirements are not un}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 form and it takes a
+\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+\par with these requirements. We do not solicit d}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 o}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 nations in locations
+\par where we have not received written confirmation of compliance. To
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+\par particular state visit https://pglaf.org
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+\par While we cannot and do not solicit contrib}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions from states where we
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+\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+\par approach us with offers to donate.
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+\par International donations are gratefully a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted, but we cannot make
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+\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+\par methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+\par Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+\par works.
+\par
+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+\par
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+\par Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+\par editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+\par }{\*\bkmkend _Toc78458737}} \ No newline at end of file
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